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Titre: Voyage au pays des snobs
Auteur: Vautel, Clment [Clment-Henri Vaulet] (1875 [ou 1876]-1954)
Date de la premire publication: 1928
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Fernand Aubier [ditions Montaigne], 1928 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   26 dcembre 2008
Date de la dernire mise  jour: 26 dcembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 226

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CLMENT VAUTEL

VOYAGE AU PAYS DES SNOBS

DITIONS MONTAIGNE

FERNAND AUBIER, DITEUR
QUAI DE CONTI, 13--PARIS (VIe)

DE CETTE DITION IL A T TIR
25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR

:: :: NUMROTS DE I  XXV :: ::

_Copyright 1928 by ditions Montaigne
Tous droits de reproduction et de traduction
rservs pour tous pays_




TABLE DES MATIRES


LE SNOBISME EN DIX LEONS

   I. Ides gnrales du professeur Alcibiade

  II. La matresse

 III. Les plaisirs  la mode

  IV. Initiation  la littratuture

   V. Alcibiade me parle politique et me fait
      adorer Pantafou

  VI. Les arts et le mobilier

 VII. Les collections, les sports, la gastronomie

VIII. Les relations; le snobisme  rebours

  IX. Le snob amateur et le snob professionnel

   X. La journe d'un snob


AU PAYS DES SNOBS

Aucun talent

L'ge du Laid

Idoles et ftiches

La grande capricieuse

Un jeune homme inquiet

Le mari de la romancire

Les demi-vieux

loge du public

Le public et le succs

Prix littraires

L'ancien et le moderne

Les chteaux en Espagne

Rptition gnrale

Le lancement d'un jeune crivain

Molire revient

L'ingnue et la coquette

Baudelairien et stendhalien

Deux monologues

Le ministre des Lettres

Le plus jeune pote du monde

La vie en noir

Le cocotier du Thtre-Franais

 la lanterne, les aristarques!

Soixante-six auteurs  la recherche d'un public

Plus passionnant que les mots croiss

La dame qui a perdu son sexe

Absconneries

La grve des crivains

Crve donc, littrature!

Histoire d'un critique

Service de presse

Jrme Paturot, spectateur

Le critique idal

Plus a change

Internement de M. Paul Souday

Dsintoxication de M. Paul Souday

M. Paul Souday va mieux

Lamentations du jeune auteur

Le bon sens




PREMIERE PARTIE

Le Snobisme en dix leons




I

Ides gnrales du professeur Alcibiade


J'ai rsolu d'tre un type  part,--comme tout le monde.

On se rend ridicule, aujourd'hui, en affirmant que ce qui n'est pas
clair n'est pas franais, que Victor Hugo ne manquait pas de talent, que
le thtre a t invent pour nous distraire, qu'un bon tableau ne peut
pas tre baptis, indiffremment _Coucher de soleil  Bercy_ ou
_Portrait de ma nourrice_, que l'amour doit, en principe, tre pratiqu
par des personnes de sexe diffrent, que les ftiches des tribus
congolaises sont d'un art moins lev que la Vnus de Milo, que
l'alcoolisme, la folie et la paralysie gnrale ne sont pas les marques
indispensables du gnie, que Stendhal est presque aussi ennuyeux que les
membres de son club, que Mallarm, professeur d'anglais, s'est moqu de
ses admirateurs avec un humour tout britannique, que le vieil air:
J'aime mieux ma mie,  gu! vaut tous les sonnets d'Oronte, que la
femme doit avoir des seins et des hanches, qu'un danseur nu et maquill
est odieux, que nous ne marchons pas sur la tte, enfin que deux et deux
font quatre.

Ce ne sont plus l que des paradoxes lims. Un nouveau bon sens s'est
cr, de nouvelles vrits se sont rvles.  moins de se rsigner 
passer pour un imbcile et  n'tre plus reu nulle part--mme 
l'Acadmie--il faut se rallier  l'opinion gnrale, il faut marcher et
courir avec son temps, il faut tre snob.

Je serai donc snob.

Cela ne doit pas tre difficile. Je vois tant de mes contemporains et de
mes contemporaines--dous d'une intelligence assez ordinaire--se faire
de trs brillantes situations dans le snobisme que, ma foi, je peux
bien, sans grande vanit, m'engager  mon tour dans cette carrire avec
l'espoir d'une prompte russite.

Le snobisme conduit  tout,  la condition d'y entrer.

J'y entrerai donc et le plus tt possible, car j'ai dj perdu bien du
temps.

Un de mes amis, qui fait partie de l'lite, m'a dit:

--Adressez-vous au professeur Alcibiade. En dix leons, il fera de vous
un snob accompli... Avec lui, jamais d'insuccs!

--O habite cet homme prcieux?

--Boulevard Montparnasse, prs de la rue Vavin, en plein centre
intellectuel et esthtique... Son cole a un succs fou. Htez-vous, mon
cher, de vous faire inscrire.

Je suis all voir le professeur Alcibiade. Il est install dans un htel
particulier meubl et dcor d'une faon que je n'ose plus trouver
extravagante: aprs tout, si M. Henri de Borniol tait  la page, il
adopterait, lui aussi, ces tapis noirs bords d'argent, ces tables genre
catafalque, ces lampadaires verdtres, ces statues macabres, ces
tableaux de cauchemar reprsentant des noys promis au scalpel du Dr
Paul. Ayons du courage et proclamons tout de suite que cet ensemble a
du caractre... Et je rougis, quand je pense  ma salle  manger Henri
II,  mon salon Louis XVI!

M. Alcibiade est maigre, blafard, hautain: son visage est tourment, ses
mains sont charges de bagues et son pyjama ray rappelle tonnamment le
costume des dtenus de la prison Sing-Sing,  New-York. (J'ai vu a au
cinma.)

Le professeur, ayant cout ma requte, m'a dit d'une voix lente, avec
un accent exotique:

--Ah! Monsieur, les Parisiens et les Parisiennes ont rsist
longtemps... Cette ville tait rebelle au snobisme et, mme aujourd'hui,
la bataille n'est pas gagne. Mais les progrs sont rapides... Les snobs
se multiplient. J'ai beaucoup d'lves... Mon cole sera bientt trop
petite. Je deviens donc difficile... Avez-vous des dispositions?

--J'ai en tout cas de la bonne volont.

--Je vais vous faire subir un petit examen. Quel est votre pote
prfr?

Comme j'hsitais, M. Alcibiade reprit d'une voix svre:

--Je vous demande d'tre sincre avant tout. Il s'agit d'tablir votre
diagnostic... Vous tes un malade et je suis mdecin. Allons,
rpondez...

Je balbutiai:

--Je dois vous avouer que je ne lis jamais de vers... a me donne la
migraine.

Le professeur, fronant les sourcils, inscrivit une note dans son
carnet, puis:

--Votre romancier prfr?

--Dumas pre...

--Hum! Quel est, pour vous, le plus beau tableau de l'cole
contemporaine?

--Le... le...

--N'ayez pas peur. J'en ai entendu bien d'autres! Et, d'ailleurs, je
suis tenu au secret professionnel.

--Eh bien, c'est... c'est le _Rve_, de Detaille.

--C'est grave. Quels sont vos gots en amour?

--Mes gots?... Je ne comprends pas.

--Rien n'est cependant plus clair. Vous avez bien quelques prfrences
en matire sexuelle. Aimez-vous les femmes?

--J'aime la mienne.

--Pas de matresses?

--Si peu...

--Quel genre? Etoffes? Plates? Cheveux longs? Cheveux courts? Actrices,
danseuses, dactylos?

--Des petites femmes quelconques... plutt grassouillettes... sans
profession...

--Compliques? Vicieuses? Sataniques?

--Ah! non, Dieu merci... De bonnes filles!

--Diable! Vous m'inquitez... Il va falloir soigner a, srieusement...
Aucune curiosit divergente?

--Je ne comprends pas.

--La beaut masculine ne vous dit rien? Les danseurs sudois, les
jeunes potes modernes, les...

--Ah! a, dites donc, pour qui me prenez-vous?

Le professeur Alcibiade, qui griffonnait fivreusement des notes,
rpondit avec un sourire encourageant:

--Votre cas est grave, mais non dsespr, du moins, je l'espre...
Ether? Coco? Opium?

--Comment?

--Vous fumez de l'opium?

--Non, je fume du caporal suprieur.

--Triste! Mon pauvre monsieur, vous filez un mauvais coton. Une question
encore...

--Faites.

--Quelles sont vos opinions politiques?

--Je suis un bon bourgeois, ennemi de tous les dsordres, partisan d'une
politique qui, sagement, concilierait le respect des traditions avec
l'amour du progrs.

Alcibiade fit une grimace et m'interrompit:

--Je m'en doutais... Il faudra que je vous gurisse de cela aussi. La
politique du bon sens, ah! fi!... Un bon snob, monsieur, est pour la
monarchie absolue ou pour le communisme.

--Alors, j'aime mieux la monarchie absolue.

--Nous en reparlerons... Car, je le crains, le traitement sera long.

--Vous croyez que je deviendrai un snob, un vrai snob?

--Sans doute, puisque je me charge de votre ducation.

--On dira de moi que je suis un esprit curieux...?

--videmment.

--Que j'ai une sensibilit dlicate et bien moderne?

--C'est la moindre des choses.

--Si, par hasard, j'cris un roman--cela m'arrivera bien aussi, comme 
tant d'autres!--M. Paul Souday trouvera que j'ai du talent?

--Il proclamera votre gnie.

--Si je me mets  peindre--cela me sera d'autant plus facile que je n'ai
jamais essay--M. Louis Vauxcelles m'admirera?

--Il fera la prface du catalogue de votre premire exposition et vous
recommandera aux marchands de tableaux, en affirmant que vous tes un
matre.

--Je serai admis dans l'lite intellectuelle?

--Je vous le promets... Tous mes anciens lves sont de l'lite. Ils
font partie du Tout-Paris des premires au thtre de l'Atelier...
Rcemment encore, ils taient abonns au thtre des Champs-Elyses.
Beaucoup ne lisent que la _Nouvelle Revue franaise_. Quelques-uns, les
meilleurs sujets, il est vrai, ont pris le th chez la princesse
Murat...

--Quel honneur si, moi aussi, je...!

--Monsieur, rpondit avec majest le professeur Alcibiade, quand on est
snob, snob de la tte aux pieds, on peut avoir toutes les ambitions,
Paris n'est plus l'enfer des chevaux--il est l'enfer des pitons,--il
n'a jamais t le paradis des femmes, mais il deviendra, c'est couru, le
paradis des snobs. Heureux les snobs, le royaume des arts, des lettres,
du monde est  eux! Ils sont seuls  avoir du talent, de l'esprit, de
l'intelligence, de l'allure, du succs, du prestige! Les grands
journaux, comme les petites revues, ne parlent que d'eux, n'encensent
qu'eux, n'admettent qu'eux... Nous avons pris la plus puissante des
forteresses du bon sens bourgeois: le _Temps_. Le _Temps_ de Francisque
Sarcey, est  nous!... Les deux grands critiques de ce journal sont des
snobs et n'aiment que les snobs. M. Paul Souday prend au srieux les
dadastes, les surralistes et impose Paul Valry aux abonns, aux
dignes abonns du Temps! M. Thibault-Sisson, critique d'art, couvre de
sarcasmes les dpouilles mortelles de Bonnat, de Cormon, et clbre le
gnie de Vlaminck, de Lhote, d'Utrillo, de Foujita... Dans le _Temps_,
monsieur, dans le _Temps_, organe quasi-officiel de l'Institut!
Voil-t-il pas de merveilleux rsultats? Le snobisme l'emporte, le
snobisme triomphe... Et lui aussi est arriv par les femmes! Ah! c'en
est fait des succs de M. Paul Bourget dans le noble Faubourg! En vain
a-t-il demand du secours  Francis Carco, romancier des apaches et des
filles du trottoir... Il est dmod, us, fini. Les duchesses lui
prfrent Marcel Proust et surtout--ah! surtout!--Jean Cocteau... De
mme, les portraitistes de l'Acadmie des Beaux-Arts n'obtiennent plus
la moindre commande de nos grandes dames: elles veulent toutes se faire
peindre par Van Dongen. Quel admirable progrs, vous ne trouvez pas? Il
n'y a plus que quelques rares bourgeois pour rsister au courant... Mais
leur bloc s'effrite. Et d'ailleurs, leurs fils, leurs filles les
abandonnent. Ah! nous les jetterons  bas, ces vieilles idoles
franaises: la Clart, la Mesure, le Got, le Bon-Sens, la Raison!...

Alcibiade eut un rire silencieux, puis:

--Vous y venez, vous aussi... Parbleu!

--Hlas! J'ai beaucoup  apprendre.

--Dix leons, pas plus, et vous serez aussi snob... tenez, aussi snob
que moi!

Le professeur me lana un regard dans lequel--illusion sans doute--je
crus lire quelque ironie...

 ce moment entra, dans le _studio_ gypto-munichois o nous devisions,
un chien bizarre, tonnant, paradoxal, sensationnel. En effet, ce fox
avait une queue en trompette.

--Quelle ide! m'exclamai-je... Mais tous les fox ont la queue coupe.

Le docteur s-snobisme rpondit:

--Pas celui d'Alcibiade!




II

La matresse


Alcibiade m'avait donn rendez-vous, pour la deuxime leon,  son
studio, vers cinq heures.

--Tout d'abord, me dit le matre, il faut vous composer une originalit
dans l'ordre sentimental.

--Je ne demande pas mieux, mais je vous rappelle que j'ai une matresse.
C'est une bonne et brave fille que j'aime depuis dix ans, presqu'autant
que ma femme!

Alcibiade eut une moue ddaigneuse pour me rpondre:

--Monsieur, un snob digne de ce nom n'a pas, du moins officiellement,
une matresse de ce genre... C'est d'un bourgeois inadmissible! Il vous
faut des amours curieuses, singulires, exceptionnelles, en un mot
dignes de vous et de moi qui suis votre initiateur  la vie inimitable!

Un peu inquiet, je balbutiai:

--L'amour, pour moi, est une habitude, une hygine... Et je n'aime pas
les histoires!

--Il faudra en avoir, comme tout le monde.

Puis, de l'air le plus naturel:

--Rien n'est mieux port que la rputation d'anormal... Je vous dirai
mme que, dans nos milieux, elle est de rigueur ou presque. Un vrai snob
doit avoir une liaison avec quelque danseur russe ou sudois, avec un
jeune pote d'avant-garde ou avec un de ces petits comdiens qui
portent avec tant de grce le pyjama sur la scne de nos thtres
lgants. Je puis vous aider dans vos recherches. Et mme, si vous le
dsirez, j'ai l un choix de photographies...

Mais, en dpit de mon fervent dsir de devenir snob, snob de la tte aux
pieds, je me rcriai:

--Ah non, pas a!

--Pourquoi?

--Parce que--excusez-moi--je prfre les femmes.

--Drle d'ide!

--Il me serait impossible, tout  fait impossible, de...

Alcibiade haussa les paules:

--Beaucoup de snobs gardent  ces liaisons artistiques et littraires un
caractre tout platonique. Ce sont, simplement, des amitis plus
tendres, plus abandonnes...

--Cela ne me dit rien.

--Elles permettent de sauver la face!

--N'insistez pas...

--Soit.

Alcibiade, surpris et mcontent, reprit aprs un silence:

--En tout cas, il vous faut rompre avec cette bonne fille... Vous devez
avoir une matresse qui, au moins, rachte par quelques caractristiques
originales ce que son sexe prsente de vieux jeu, de pompier...

--Cela m'est gal, pourvu que ce soit une femme.

--Il convient qu'elle le soit autrement que les autres.

--Ah! monsieur Alcibiade, ne sont-elles pas toutes les mmes? J'ai fait
plusieurs expriences...

--Pas chez moi, monsieur.

Et le professeur de snobisme pressa du doigt le bouton d'une sonnerie
lectrique...

* * *

Une dame un peu mre entra. Elle tait poudre  frimas, vtue d'une
robe perle de soie noire et lgrement dcollete. Sur sa poitrine
avantageuse pendait une chane-sautoir, et elle tenait dans ses doigts
potels, couverts de bagues multicolores, un face--main d'caille ou de
cellulod.

--Madame de Saint-Elme, dit Alcibiade, ces dames sont-elles arrives?

--Oui, monsieur.

--Veuillez les faire venir, l'une aprs l'autre, comme d'habitude.

--Bien, monsieur.

Ce crmonial me rappela certains souvenirs... D'autant plus que Mme
de Saint-Elme,  la cantonnade, criait d'une voix aigu:

--Allons, mesdames, dpchons-nous... On vous attend au salon!

Mais le professeur avait un air si grave et le salon tait orn de si
peu de glaces, que je chassai bien vite l'ide irrespectueuse, dplace,
choquante qui m'avait assailli...

--J'ai toujours, me dit Alcibiade, un choix assez complet de femmes pour
snobs... Je les ai duques moi-mme. Grce  moi, elles sont devenues
dignes en tous points d'entrer dans la vie d'hommes soucieux de se crer
une atmosphre sentimentale vraiment intressante. Je les prsente  mes
lves, ce qui simplifie les choses pour eux et pour elles.

--Alors... c'est le choix?

--C'est une prsentation, rien de plus.

--Mais si j'allais dplaire  celle que...

--Monsieur, les lves du professeur Alcibiade n'ont pas  redouter,
ici, pareil chec. D'ailleurs, vous allez voir...

La portire de peluche noire lame d'argent se souleva et je vis
apparatre une crature trs longue, trs ple et visiblement trs
lasse... Elle tait enveloppe de voiles nuageux et son regard appuy me
troubla.

--Voici, me dit Alcibiade, un de mes meilleurs sujets... Mlle
Hermine, potesse, auteur de diverses plaquettes qui ne sont pas dans le
commerce. Elle a eu un acte jou au Thtre Esthtique et elle a t la
matresse, pendant un an, de Sralino Planchart, l'illustre auteur de la
_Symphonie silencieuse_... N'est-ce pas, Hermine?

--Voui, m'sieur, rpondit la potesse.

--Une liaison avec cette muse, ajouta Alcibiade, vous classerait tout de
suite dans l'lite... Car dis-moi qui est ta matresse et je te dirai
qui tu es.

--Et puis, fit Hermine, je serai bien gentille.

--Il suffit, dit Alcibiade... Monsieur dcidera tout  l'heure.  la
suivante!

Une petite femme garonnire se prsenta, la cigarette au bec.

--Mme Pyramidol, annona le professeur... Un phnomne des plus
remarquables. Son pseudonyme cache un nom trs connu: notre jeune amie a
t acquitte par le jury du chef de meurtre... Elle a, en effet, tu
son mari.

Je sursautai en m'exclamant:

--Vous n'y pensez pas! Je tiens encore  la vie...

--Monsieur, rien ne vous donne une silhouette, une allure, un prestige
comme d'tre au mieux avec une criminelle clbre... Et Mademoiselle
est prte  reprendre le nom qu'elle a illustr. Toutes les jolies
acquittes de la Cour d'Assises obtiennent un grand succs auprs des
snobs convaincus et militants. Je pourrais vous en citer qui ont pous
des lords, des princes, des hommes politiques, des crivains connus...
Le souvenir du crime qu'elle a commis donne  la femme un charme
saisissant, irrsistible, aphrodisiaque.

--Possible, mais j'ai peur des revenants.

--Pensez-vous! dit Mme Pyramidol avec un sourire, et en prenant dans
la poche de son veston masculin un mignon browning nickel...

Elle me mit en joue et tira... Je reus en plein visage une vapeur
parfume. Puis, souple et lgre, la charmante meurtrire s'clipsa.

La troisime candidate semblait atteinte d'un incoercible coryza. Son
visage maigre et ses yeux fivreux m'impressionnrent dsagrablement...
Alcibiade s'en aperut et pronona:

--Mlle Blanchette Deneige vous ferait honneur... Songez qu'elle est
notre plus grande priseuse de coco. Elle fume aussi de l'opium, aspire
de l'ther, boit du chloral et se pique  la morphine. Elle est
complte... Avec elle, on est en pleine idylle baudelairienne, bien
qu'elle n'ait peut-tre jamais lu Baudelaire. C'est la matresse rve
d'un snob curieux de pamoisons raffines, de spasmes littraires, de
volupts crbrales. Voil qui vous permettrait de franchir rapidement
les diffrents degrs du snobisme. Vous entreriez dans ces cercles trs
ferms o se rencontrent les amateurs de paradis artificiels, o l'amour
s'idalise en remplaant les ralits vulgaires par des mirages, des...

--Ces ralits vulgaire me suffisent encore. Je ne veux franchir qu'un
degr  la fois... Je ne suis pas press!

--N'insistons pas.

Je vis dfiler ensuite une actrice spcialise dans l'interprtation des
pices de Pirandello, une danseuse finlandaise qui avait servi de modle
au grand peintre cubiste Fabricius Bigorneau, une femme du monde qui
prtendait avoir inspir le manifeste de l'cole contrenaturaliste et
une jeune Moscovite qui me fit une profession de foi bolchevique...

--Une petite amie rvolutionnaire, observa Alcibiade, voil qui vous
lancerait.

--Merci, l'amour et le communisme me paraissent incompatibles.

--Ils s'accordent cependant fort bien, croyez-moi. Hlas, monsieur, je
n'ai plus grand'chose  vous montrer... Ah! si, pardon, la ngresse!

--Vous avez aussi une...

--Naturellement! Le noir est trs  la mode. Nos peintres modernes l'ont
rhabilit et l'art ngre est admir par tous les gens de got... Une
matresse hottentote vous classerait immdiatement parmi nos snobs les
plus distingus. D'autant plus que celle que je vous propose n'est pas
la dernire venue: elle a jou Ibsen!

--N'importe, je ne veux pas devenir le beau-frre de Batouala.

Vex, le professeur se leva et me dit, non sans svrit:

--Monsieur, vous semblez croire qu'on se fait snob pour son plaisir.
Quelle erreur! Mais le snobisme est, avant tout, une discipline... Il
exige de l'nergie et de l'abngation. Vraiment, ce serait trop beau si
notre lite tait accessible  des gens qui veulent s'amuser! Le snob
est, par dfinition, un monsieur qui s'ennuie mais qui ne l'avoue
jamais, ft-il soumis aux pires supplices de l'Inquisition bourgeoise...
Il ne voit que des pices qui l'assomment, il n'coute que de la musique
qui l'embte, il ne voit que de la peinture qu'il dteste et, s'il veut
remplir tout son devoir, il doit, mme en amour, bouder son plaisir...

--Vous m'effrayez!

--Il en est ainsi, et c'est pourquoi je peux dire que les vrais snobs
sont des saints!

--C'est que moi...

--Oui, vous n'avez rien d'un hros ni d'un martyr. Aussi ne serez-vous
jamais qu'un snob mdiocre... Mais c'est dj beaucoup. Il n'en faut pas
plus pour vous crer une jolie situation  Paris.

Et Alcibiade ajouta:

--J'espre, d'ailleurs, qu'au fur et  mesure des progrs que vous
accomplirez sous ma direction, vous vous leverez lentement mais
srement jusqu'au plan des amours rares, complexes et artistes...

--Je ferai de mon mieux. J'ai du courage...

--Il vous en faudra, conclut Alcibiade, avec un sourire inquitant.




III

Les plaisirs  la mode


--Aimez-vous le thtre? me demanda le professeur Alcibiade.

--Beaucoup. Ah! le spectacle!...

--O allez-vous?

--Vous voulez encore vous moquer de moi...

--Je ne me moque jamais d'un malade. Je le soigne, Dieu le gurit.

--Eh bien, je vais au Thtre-Franais quand on y joue les pices que
j'aime.

--Lesquelles? Ne me cachez rien...

--_L'Abb Constantin_, _Primerose_, _Le Monde o l'on s'ennuie_...

--Naturellement. Pas de classique?

--Trs peu... Le classique m'ennuie.

--Bon signe, cela. Et quels autres thtres frquentez-vous?

--L'Opra-Comique... J'adore Puccini.

--Ae!

--L'Opra aussi... Mais vous allez me mpriser: j'ai vu _Faust_
soixante-dix-sept fois.

--Continuez, fit Alcibiade avec un sourire satisfait.

--Vraiment? Vous me permettez _Faust_?

--Je vous le recommande... Gounod est admis et mme admir par la toute
dernire cole musicale, Ingres par les peintres cubistes, Gounod par
les matres de la dissonance.

--Ah! a, par exemple!...

--Ne cherchez pas  comprendre. Un vrai snob ne cherche du reste jamais
 comprendre, il prend la file, il fait comme les autres, il est
disciplin. Mais vous allez bien aussi dans d'autres thtres?

--Oui, pour entendre les pices de Sacha Guitry, de Mirande, les
oprettes d'Yvain, de Christin... Ah! _Phi-Phi!_ Je l'ai vu
soixante-quatorze fois, presque autant que _Faust!_ Et j'aime aussi,
beaucoup la _Mascotte_, le _Grand Mogol_...

Alcibiade eut un geste agac. Puis:

--Dcidment, vous n'y tes pas... Le thtre des snobs n'est pas du
tout celui o vous passez vos soires bourgeoises. Nous allons changer
cela... tes-vous libre ce soir?

--Je le serai.

--Nous irons donc au Gnial-Thtre... Nous assisterons  la
rptition gnrale du _Coeur  quatre dimensions_, le chef-d'oeuvre de
Girandollo... Vous connaissez Girandollo?

--Pas du tout.

--C'est inadmissible, mais vous le connatrez et vous l'admirerez.
Girandollo est un type formidable...  ce soir!

* * *

Le Gnial-Thtre est install dans l'ancien thtre de Grenelle o,
pendant tant de lustres, les _Deux Orphelines_, les _Deux Gosses_, les
_Trois Mousquetaires_, les _Quatre sergents de la Rochelle_, et ainsi
jusqu' cent, firent couler les larmes et battre le coeur de Margot. Mais
le grand art a, Dieu merci, expuls le mlodrame... Le Gnial-Thtre
est un des forts avancs de la littrature picire dont se sont
empars, dans un lan irrsistible, les jeunes hros de la rvolution
intellectuelle.

Aussi, avec quelle fiert ai-je pris place, aux cts d'Alcibiade, dans
cette salle devenue chre  l'lite! Le public tait,  vrai dire, assez
ml... Des gens du monde et, semblait-il, du meilleur monde,
coudoyaient d'tranges spectateurs, d'extraordinaires spectatrices qui
s'exprimaient dans toutes les langues de l'univers.

--La princesse Murat! me dit Alcibiade en me montrant une dame trs
entoure dans une loge... Et voil M. Philippe Berthelot, l'ambassadeur.
Tenez, l, au deuxime rang de l'orchestre, Stanislas Kabalenski, le
communiste... Auprs de lui, Stacia Malacine, la danseuse d'art. Juste
derrire, Lon Blum, un fidle! Vous voyez, une trs belle salle. Le
vrai Tout-Paris: celui qui pense, celui qui va de l'avant, qui marche,
un flambeau  la main, vers l'avenir!

--Il y a des snobs, ici?

--Rien que a.

--Il y en a autant tous les soirs?

--Non, seulement aux rptitions gnrales. Nous composons
l'aristocratie, le _happy few_... Soyez heureux d'y tre admis.

--Cette soire est le plus beau jour de ma vie, rpondis-je avec
conviction.

Le _Coeur  quatre dimensions_ me parut cependant incomprhensible... Ces
personnages qui ne disent jamais ce qu'on dirait  leur place, cette
intrigue o rien n'est logique, naturel, raisonnable, vrai, ce
parti-pris d'tonner et mme d'agacer le public, tout cela me plongea
bientt dans un insondable ennui. Je m'endormis, un peu avant la fin du
premier acte... Mais les applaudissements frntiques qui salurent la
chute du rideau me rveillrent. Et Alcibiade me dit:

--Allons dans les couloirs.. Nous y rencontrerons nos critiques, nos
auteurs d'avant-garde et nous communierons avec eux dans l'admiration de
ce chef-d'oeuvre.

--C'est que je n'y ai entrav que pouic. Je veux dire que je n'y ai rien
compris.

Alcibiade haussa les paules et rpondit:

--La question n'est pas l... Il s'agit de vous comporter en snob, et de
vous classer, ds ce soir, dans l'lite pensante.

--Comment vais-je faire?

--C'est trs simple... Vous abonderez dans mon sens, vous rpterez mes
mots, vous ferez comme moi.

Et, ayant t prsent  quelques messieurs au front vaste, je prononai
tout comme Alcibiade:

--C'est d'un art vraiment trs curieux... On surplombe des abmes de
pense... Ce Girandollo est prodigieux: quelles visions, quels
raccourcis fulgurants!... Nous sommes dans l'au-del de la passion
humaine!... La quatrime dimension dans l'amour, quelle trouvaille!...
Le subconscient... le ddoublement du moi... le complexe d'OEdipe... Trs
fort! Freud... Einstein... Einstein... Freud... La relativit...
Einstein... Freud...

Au deuxime entr'acte, j'tais tout  fait au point. Je parlais
d'Einstein et de Freud avec une autorit d'autant plus impressionnante
que je ne connais rien,  vrai dire, de l'un ni de l'autre.

--Moi non plus, me dit Alcibiade... Mais peu importe, vous vous en tirez
trs bien et je suis content de vous.

* * *

Quelques jours aprs--nous avions t applaudir d'autres pices de
Girandollo dans divers thtres rservs  l'lite--Alcibiade me fit
cette dclaration surprenante:

--Le vrai grand art, c'est celui des clowns. Aimez-vous le cirque?

--Oui,  cause des chevaux... J'ai servi dans le train des quipages.

--Non. Au cirque, il n'y a que les clowns. Et en fait de clowns, il n'y
a que les Macaronelli! Vous les connaissez, sans doute?

--Je les ai vus, l'autre jour, au Cirque Moderne o j'avais conduit mon
petit neveu... Ils sont assez drles.

--Assez drles?... Ils sont shakespeariens!...

--Bah!

--Shakespeariens! Tout le drame humain est dans leurs grimaces, leurs
culbutes. Ce sont des artistes de gnie...

--Quoi, leurs petites farces...?

--C'est gnial, monsieur, gnial! Nous irons les admirer ensemble.

--Il me semble cependant que les clowns et les snobs ne sont pas faits
pour...

--Les snobs ne placent rien au-dessus, ni mme  ct, des
Macaronelli... Shakespeariens, vous dis-je, avec quelque chose en plus,
car Shakespeare est dpass.

Nous sommes alls au Cirque Moderne. Et Alcibiade m'a montr, autour de
la piste, de nombreux reprsentants de l'lite... Ils avaient un air
extrmement grave et les entres des Macaronelli ne leur arrachrent
qu'un sourire amer.

--Ce sont, me dit Alcibiade, les fidles du culte macaronelliste. Ils
sont ici tous les soirs... La plupart ont peint, sculpt, clbr en
prose ou en vers ces pitres sublimes.

--C'est exagr.

--Non, car il fallait trouver un point de ralliement pour les snobs, qui
sont diviss par toutes sortes de prjugs d'cole, de rancunes, de
sous-snobismes trs compliqus. Nous ne sommes pas tous d'accord sur
Paul Claudel, sur Paul Valry, sur Vlaminck, sur Van Dongen, pas mme
sur Girandollo... Mais les Macaronelli ont fait parmi nous l'union
sacre. Nous vibrons ensemble en les voyant se barbouiller avec de la
mousse de savon ou se flanquer de grands coups de pied dans le
derrire...

--Moi, je me contente de rire de bon coeur. Cela doit suffire  ces
braves clowns...

--Non, ils sont devenus plus exigeants, depuis qu'ils se savent
shakespeariens. Au fait, allons donc les fliciter dans leur loge...

Les Macaronelli nous reurent avec bonne grce, mais ils taient
entours d'une douzaine de snobs qui rptaient sur tous les tons:

--C'est du Shakespeare, du Shakespeare, du Shakespeare!

Et, pour ne pas me faire remarquer, je repris,  mon tour, ce refrain,
tandis que les clowns, en gilet de flanelle, se dmaquillaient au milieu
de leurs admirateurs frntiques...

* * *

Alcibiade m'a conduit  des concerts d'art o j'ai entendu des
symphonies cubistes, futuristes, dadastes, superralistes. Il m'a fait
entendre, dans son studio, des rcitations potiques qui m'ont valu
d'atroces migraines... N'importe, j'ai tenu bon, non sans dire parfois:

--C'est dur d'tre snob!

--Vous vous y ferez... On s'habitue  tout!

Alcibiade se montre, en effet, d'une rsistance admirable. Mais il est,
lui, snob professionnel, tandis que je ne suis qu'un amateur dbutant...

--Pour vous remettre, me dit-il, de tant d'efforts intellectuels, venez
gotez avec moi des plaisirs choisis...

--Encore des pices d'art, de la musique d'art, des clowns d'art?

--Nous allons nous distraire sans nous soucier d'esthtique...

--Ah! enfin!

--Nous resterons des snobs, comme il convient... Le snobisme assaisonne
une rigolade qui, sans lui, serait vulgaire.

Et nous avons pass des nuits tranges dans des bals-musette o des
apaches et des filles, peut-tre trop typiques, dansaient des javas
passionnes aux sons de l'accordon; nous avons frquent des dancings
clandestins, quoique encombrs,  Montmartre et  Montparnasse et nous y
avons bu, aux sons de la balalaka, du mauvais champagne  deux cents
francs la bouteille; nous sommes descendus dans des caveaux o de
fausses Damias chantaient avec un contralto de tuberculeuse, des
complaintes o il n'tait question que d'assassinats et de guillotine...
Partout, les snobs et les snobinettes abondaient: ce n'taient que
smokings et perles dans la salle, automobiles dans la rue.

--Il faut, m'expliqua le professeur, connatre ces endroits pour
initis... Un snob, digne de ce nom, a tout un rpertoire d'adresses
mystrieuses: cela le pose et lui vaut du succs auprs des femmes
honntes qui, aprs minuit, veulent aller  Suburre.

--Mais il me semble qu'on refuse du monde, dans ces endroits pour
initis!

--C'est que le snobisme se dveloppe  vue d'oeil...

--Il va devenir banal.

--Non, car il se renouvellera.

Alcibiade ajouta  voix basse:

--Cela commence... Il y a des originaux, des excentriques qui ont song
 se runir chaque soir pour jouer au loto en buvant du tilleul. Ce sont
des prcurseurs... Mais vous n'tes pas encore de taille  pouvoir les
imiter. Contentez-vous d'tre un snob ordinaire, un snob comme tout le
monde...

Et le Matre m'offrit une prise de coco.




IV

Initiation  la littratuture


--Parlons un peu de littrature, pronona Alcibiade... Le got
littraire est la pierre de touche du snob. Que lisez-vous?

Et comme je baissais le front, il ajouta:

--Soyez sincre, pas de fausse honte. Vous parlez  un mdecin...

Je me dcidai donc  avouer:

-- part les journaux, je ne lis pas grand'chose. De temps en temps, un
roman, quand je n'ai rien de mieux comme distraction. Et encore, je me
mfie des nouveauts depuis que, sur la foi des jurys littraires, j'ai
pay trs cher des bouquins impossibles que j'ai laiss tomber ds la
troisime page. J'ai coup aussi dans certaines annonces...
Chef-d'oeuvre immortel affirmait la publicit en me montrant la tte de
l'auteur. Ces expriences n'ont pas t plus heureuses... Alors, en
dsespoir de cause, je me suis rejet sur les romanciers d'autrefois.

--Stendhal?

--Non. Dumas pre--je crois vous l'avoir dj dit--, Octave Feuillet,
Gustave Aymard, Gustave Droz... J'ai mme relu Jules Verne. Vous voyez
o j'en suis... C'est grave, n'est-ce pas?

Alcibiade hocha la tte et rpondit:

--Trs grave.

Puis:

--Il faut vous stendhaliser, nergiquement. Un snob, un vrai snob doit
tre fou de Stendhal.

--J'ai essay de m'y mettre...  force de lire dans les journaux des
articles enthousiastes sur Stendhal, je me suis dit: videmment, quand
ces messieurs de la critique littraire s'accordent pour clbrer un
auteur, il faut se mfier... Leurs prfrences ne sont jamais celles du
public. Et moi, je fais partie de ce public dont l'avis ne compte pas,
sauf cependant chez le libraire. Essayons cependant... Je suis jeune
encore, plein de bonne volont, dispos  m'amuser d'un rien, comme
toutes les bonnes gens de mon espce. Et j'ai achet _La Chartreuse de
Parme_...

--Magnifique, n'est-ce pas, merveilleux, profond, puissant, charmant,
exquis, gnial?

--a m'a embt.

--Oh!...

Alcibiade s'tait dress dans un tel mouvement de rvolte et
d'indignation que, craignant d'tre chass sur le champ, je me mis 
bafouiller:

--Je... Je veux dire que... que Stendhal m'amuse moins que... que Pierre
Benot!

--Malheureux!...

--Pardonnez-moi, matre.

Alcibiade, attrist, rpondit:

--On ne pardonne pas  un malade, on le soigne. Vous prendrez dsormais,
 partir de demain, trois pages de Stendhal avant chaque repas. Je suis
pour les potions nergiques et, d'ailleurs, vous tes dans un tel tat
que mon devoir est de vous appliquer des remdes hroques,  doses
massives.

Et, d'une voix chaude, il s'exclama:

--Stendhal, Monsieur, c'est le grand classique des snobs... Ah!
Stendhal, Stendhal! Il est notre Dieu! Nous devons l'adorer  genoux...
D'autant plus que a classe tout de suite dans l'lite intellectuelle.
Si vous aimez Stendhal, vous tes un raffin, un artiste, un lettr. Si
vous n'aimez pas Stendhal, vous tes un idiot.

--Je l'aimerai.

--a ne suffit pas... Il faut vous faire inscrire au
Stendhal-Club--c'est le cercle de l'aristocratie littraire--et, de
plus, vous procurer tous les ouvrages hagiographiques consacrs  notre
grand homme. Il n'y en a pas plus de cinq  six mille... _Stendhal et sa
blanchisseuse_, _Stendhal se rasait-il lui-mme?_ _Comment Stendhal se
purgeait_, _Les dessous de Stendhal_, _Stendhal aimait-il le
ris-de-veau?_ etc. Au fait, je vous dresserai le catalogue de la
bibliothque stendhalienne... Un petit rayon pour les chefs-d'oeuvre du
matre et une galerie pour les livres de ses admirateurs!

* * *

Je m'inclinais, trs touch de la mansutude et de l'obligeance de mon
minent professeur, quand celui-ci, brusquement, me lana:

--Et Marcel Proust?

--Marcel Prvost?

--Non, Proust, l'auteur de _Sodome et Gomorrhe_.

--Pardon, je dteste les bouquins obscnes...

--Vous n'y tes pas. _Sodome et Gomorrhe_, c'est srieux... C'est mme
d'une lecture trs aride, trs difficile. Vous en prendrez une page en
vous mettant au lit, pour commencer... Aprs, nous tcherons de vous en
faire avaler deux. Et Paul Claudel?

--Ah! celui-l ne m'est pas inconnu. J'ai vu de lui, au thtre des
Champs-Elyses, une espce de ballet charentonnesque o s'exhibait un
homme tout nu qui semblait avoir la colique. On m'a dit que ce Paul
Claudel tait ambassadeur de France en Amrique. Mais je ne l'ai pas
cru. Il est impossible que la France se fasse reprsenter par...

Alcibiade m'interrompit, trs sec:

--Paul Claudel a du gnie, tout simplement. Vous ne devez parler de lui
qu'avec une admiration extasie... C'est de rigueur chez les snobs.
Tenez comme ceci: Ah! Claudel!... Quels jaillissements mystiques dans
son oeuvre!... Quels veils d'mes! Quels frmissements du divin! Et
quelles richesses sous-jacentes dans la fort de ses symboles! Il
faudra apprendre ces phrases par coeur... Elles vous vaudront tout de
suite l'estime de l'lite pensante.

--C'est mon ambition, matre.

--Avec Stendhal, Marcel Proust et Claudel, vous pouvez obtenir de trs
jolis rsultats... Ah! j'oubliais Andr Gide... Vous tes gidard,
naturellement, car vous avez pris parti dans la grande querelle des
obses et des longues figures.

--Je prends surtout du ventre...

--Peu importe, vous tes class parmi les maigres... Les snobs sont
maigres, Monsieur, trs maigres! Mais vous ne ferez pas mal de citer
aussi de temps en temps ces formules. Ah! Max Jacob... Prodigieux!,
Ah! Paul Morand... Inou!, Ah! Giraudoux... Fantastique!. Vous
parlerez d'un air pntr du surralisme...

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Personne n'en sait rien et c'est justement pourquoi tout le monde en
parle.

--Faudra-t-il que je lise les livres de tous les crivains pour snobs?

--Non. Je ne veux pas vous soumettre  un rgime par trop svre. Les
snobs n'ont pas lu tous les chefs-d'oeuvre dont ils s'entretiennent dans
leurs cnacles... Mais ils savent dire, au bon moment, les mots qu'il
faut. Et surtout, ils excutent, d'un mot dur, tous les crivains dont
le public aime les ouvrages. Rgle gnrale: le succs est une tare. On
a pardonn  M. Paul Morand un tirage  cinquante mille exemplaires,
peut-tre d'ailleurs parce que personne n'y a cru. Mais que M. Paul
Morand ne recommence pas... Ce sont des plaisanteries qui ne se font pas
deux fois.

--Ah! Monsieur Alcibiade, quel profane je suis!... Le monde dont vous me
parlez me parat aussi loign que la plante Mars...

--Que la lune, tout au plus, fit le professeur avec un trange sourire.

--La lune? Pourquoi?

--Parce que... parce que la littrature pour snobs a vraiment quelque
chose de lunaire. Et si nous n'avions pas attribu, je ne sais
d'ailleurs pourquoi, le sexe fminin  cet astre qui nous montre,
certains soirs, une rotondit si impudique, vraiment, nous pourrions
choisir la lune comme symbole, emblme et blason de nos prfrences, de
nos dilections, de notre idal!...

--La lune a toujours t chre aux potes...

--Les potes? Mon cher, nous irons les voir chez eux, ou plutt chez
Mme Petitfour, leur bonne htesse, leur protectrice, leur petit
manteau rose...

J'ai pass, chez Mme Petitfour, trois heures inoubliables.

L'htel de cette dame tait rempli, du haut en bas, de potes... Des
potes  tous les tages, dans toutes les pices, mme dans la salle de
bains! Il y en avait de trs vieux, avec de belles ttes d'idalistes,
des yeux humides et des paules tombantes couvertes de pellicules; il y
en avait de trs jeunes aux faces glabres et dures, aux yeux avides dans
les hublots de vastes lunettes d'caille, aux paules carres dans des
vestons de coupe amricaine... Des potesses aussi, trs maquilles,
vtues d'toffes floues, couvertes de cabochons et trs laides.

Tout cela bavardait, bavardait, bavardait... Les mmes mots revenaient
sans cesse:

--C'est idiot!

--Stupide!

--Grotesque!

--Aucun talent, mon cher!

Ou bien:

--C'est admirable!

--Merveilleux!

--Sublime!

--Il a du gnie, c'type-l!

Mpris total ou enthousiasme convulsif, tels taient les deux ples
critiques de ce monde trange dans lequel je m'aventurais, pilot par
Alcibiade qui serrait d'innombrables mains en prodiguant, lui aussi, les
qualificatifs de rigueur. Il me prsenta  Mme Petitfour:

--Un esprit trs intressant, chre Muse, pris d'art et de posie
modernes...

La Muse me tendit une petite main potele, que je baisai.

--Vous tes un ami, me dit-elle, et vous pouvez vous considrer comme
invit perptuel  ces ftes de l'esprit... Le buffet ouvre  six
heures. Prenez un numro.

Hlas! Quand je pus aborder le buffet, le domestique, excd, me dit:

--Il ne reste plus rien... Les potes ont tout boulott!

Heureusement, la nourriture intellectuelle ne manqua pas... Des
lectures, des rcitations potiques nous furent prodigues. Je ne
comprenais rien, mais j'admirais tout. Alcibiade m'avait indiqu les
formules d'usage:

--Vous avez une sensibilit trs curieuse... Ces frmissements d'me
m'ont mu... Toute l'inquitude moderne... Les mots ne valent que par
leur sonorit musicale... Le subconscient, l'au-del du rve... patant,
je vous assure!

Et je parlais,  tout hasard, de Rimbaud, de Lautramont, d'Apollinaire,
de Baudelaire, ah! Baudelaire!... de Valry, ah! Valry!

Je produisais le meilleur effet, tout marchait admirablement, quand
j'eus le malheur de dclarer, au milieu d'un cercle attentif:

--Il y a aussi Victor Hugo...

Ce fut une explosion de cris d'horreur, de protestations indignes,
d'injures, de menaces... En un instant, je fus saisi, entran et
projet violemment dans l'escalier, au bas duquel je me retrouvai, les
reins meurtris et le nez en sang.

Alcibiade me rejoignit et me dit, svre:

--Encore une gaffe comme celle-l, mon cher, et vous tes perdu!

--Cependant, Victor Hugo...

Alcibiade me lana un regard froid et rpondit:

--Victor Hugo? Connais pas!...




V

Alcibiade me parle politique et me fait adorer Pantafou


--Vous m'avez avou, me dit le professeur Alcibiade, que vous tiez, en
politique, un modr?

--Je suis un modr en tout.

--Eh bien, il faut changer, car le vrai snob n'est un modr en rien.
Ses opinions politiques, comme ses gots artistiques et littraires,
doivent tre des frnsies.

--Diable! Comment vais-je faire?

--Nous travaillerons ensemble... D'abord, nous choisirons une opinion
violente, intransigeante, extravagante qui fasse dire  tous nos amis et
connaissances: Comment, vous, vous avez ces ides-l? C'est
fantastique!. Mais, au fond, ils seront impressionns par notre audace
et nous aurons  leurs yeux le prestige de l'homme que rien n'arrte...
Les femmes nous admireront: elles raffolent de tout individu qui sort de
la banalit, qui se moque de la norme, en un mot qui fait scandale.

--Bravo! j'ai toujours rv d'tre admir par les femmes.

--La politique ne les intresse que lorsqu'elle est passionne... Il en
est de cela comme du reste: les femmes mprisent tous les modrs.

Je rpliquai d'une voix douce:

--Je serai donc fanatique!...

--Nous avons le choix entre les deux extrmes, la droite et la gauche.

--Je prfre la droite. Je suis bourgeois, rentier, officier
d'administration de rserve... Si je me dclarais fasciste?

Alcibiade eut une moue ddaigneuse en prononant:

--C'est une opinion de bourgeois. On ne rencontre que des bonnetiers
qui, mcontents de vendre moins de gilets de flanelle, s'exclament:
Vivement un dictateur avec une bonne trique pour rtablir l'ordre et
faire remarcher le commerce! Le fascisme sduit les classes moyennes o
les snobs n'ont que faire... La chemise noire manque d'ailleurs
d'lgance: rservons-la aux matresses baudelairiennes, aux femmes
damnes qui, entre cinq et sept, puisent notre moelle pinire sur des
divans profonds comme des tombeaux.

--Brr!... Non, pas de chemise noire, mme pour ma petite amie. Ne
parlons plus du fascisme. Mais je pourrais me faire bonapartiste!

Alcibiade haussa les paules:

--On vous croirait un lecteur de feu Frdric Masson. Le bonapartisme
est rserv aux vieux militaires, aux admirateurs de la _Belle Hlne_,
aux doyens du Jockey, de l'Artistique ou de l'Agricole, aux anciens
habitus de la gantire de l'ancien passage de l'Opra. Vous seriez
oblig de porter des moustaches cires, une cravate bleue  pois blancs
et un pantalon damier... Vous seriez rococo et mme rococods. Cela ne
se fait plus et il est trop tt pour que cela se refasse.

--Alors... royaliste?

--C'est mieux. Le royalisme et le snobisme ont, en effet, quelques
affinits... C'est ainsi que l'_Action franaise_ admire Baudelaire,
Gide, Proust: l'_Action franaise_ est, au point de vue littraire, une
petite revue trs rive gauche. Mais vous n'paterez personne en vous
disant royaliste... En politique, c'est devenu une opinion modre,
d'autant plus modre que ceux qui la dirigent ont mis beaucoup d'eau
dans leur vin de Juranon. Non, ne soyez pas royaliste; cela ne vous
donnerait pas cette allure originale, bizarre, inattendue et quelque peu
agressive qui doit tre celle d'un snob conscient et organis.

--Alors?

--Allons  gauche, trs  gauche, tout au bout de l'extrme-gauche.

--Comment, mon cher matre, vous me proposez de...?

--Je ne vous propose pas. Je vous ordonne d'tre communiste!

--Communiste!... moi qui suis propritaire?

--Justement, c'est ainsi que vous vous rvlerez un grand snob.

--C'est que je ne suis pas du tout dispos  sacrifier ma fortune
personnelle sur l'autel de Karl Marx.

--Qui vous parle de cela? Croyez-vous donc que les communistes mettent
leurs biens en commun? Au surplus, si vous appliquiez leurs thories,
vous cesseriez immdiatement d'tre un snob. Le snob n'est pas un agent
d'excution, un ralisateur, un donneur d'exemple... C'est un
dilettante, un frleur, un amateur: il n'agit pas, il parle, il prend
des attitudes, il se compose une silhouette morale, il est, somme
toute, un dandy intellectuel. Mais ds qu'il est seul, il a le droit de
passer une robe de chambre et de mettre les pantoufles d'un bon
bourgeois...

--Vous me rassurez. Seulement ne trouvez-vous pas que le bolchevisme
manque un peu de distinction? Ce n'est pas une opinion de dandy.

--Dtrompez-vous. Nous avons,  Paris, quelques salons trs
aristocratiques o rgne le snobisme communiste... Chez la comtesse de
Plumoiseau, chez la duchesse de Chanterelle, chez la baronne Lvy du
Pont d'Asnires, Lnine, Trotsky, Tchitchrine, Kameneff sont admirs,
clbrs, glorifis.

--Pas possible!

--Tout est possible, grce au snobisme.

Le professeur Alcibiade m'ouvrit bientt les portes du salon de la
duchesse de Chanterelle, et je reconnus, en effet, parmi les invits,
nos communistes les plus notoires... Les camarades Carcel Machin,
Maboul, Berthon, Clamamus, Doriot prenaient le th avec de beaux
messieurs et de belles madames qui parlaient du Grand Soir comme d'une
grande soire. Rappoport flirtait avec la duchesse, qui lui disait en
minaudant:

--Le communisme, ce sera dlicieux... L'amour sans entraves, sans fausse
pudeur, sans jalousie stupide, quel bonheur!

Rappoport rpondait  travers sa barbe:

--Mais oui, camarade duchesse, la possession ne confrera aucun droit de
proprit. L'homme et la femme mettront en commun ce qu'ils ont de
meilleur, puis ils le reprendront librement. Quelle simplification!

Et la duchesse, rveuse:

--Dire que, depuis si longtemps, j'tais communiste sans le savoir!

* * *

Un autre jour, le professeur Alcibiade me dit:

--tes-vous thosophe?

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Spirite?

--Pas du tout.

--Occultiste?

--Nullement.

--Vous avez bien assist  quelques messes noires?

--Jamais de la vie.

--C'tait trs couru quelques annes avant la guerre. Les snobs de cette
poque lointaine frquentaient, sur la rive gauche, des chapelles
dsaffectes o se clbraient des crmonies tranges et sataniques.
Huysmans, qui fut le grand snob du mysticisme, avait lanc ce genre
d'attractions... Mais c'est fini. L'occultisme n'intresse plus
personne. Le spiritisme bat de l'aile, depuis que ses ectoplasmes sont
dgonfls. La thosophie ne rassemble plus que quelques rares fidles.
Il vous faut cependant choisir une croyance curieuse, qui vous pose et
vous distingue du commun.

--Oui, mais que croire?  qui croire?

--Le bouddhisme a fait quelques adeptes  Paris, depuis que nous avons
lanc le grand pote hindou Rhamanadanghor... Mais ce n'est pas trs
pittoresque. a manque de femmes.

--Je voudrais une religion amusante, autant que possible. Et la plupart
des religions sont austres, ce qui nuit beaucoup  leur succs.

Alcibiade se frappa le front et s'cria:

--J'ai votre affaire!

--Quoi donc?

--Le culte du dieu Pantafou.

--Qu'est-ce que c'est que ce dieu-l?

--Le dieu adopt par l'lite de l'lite artistique et littraire o
votre place est tout indique.

--Je serais donc trs flatt de compter parmi les adorateurs de
Pantafou, mais c'est sans doute une divinit exigeante. Voudra-t-elle de
moi?

Le professeur de snobisme me rassura en souriant:

--Pantafou est un dieu ngre, ou plutt un ftiche... Son culte n'tait
clbr nagure que sur les rives du Victoria-Nyanza: devant son
effigie, quatre fois par an, des vierges taient gorges aux sons des
tams-tams, puis servies, avec des bananes frites, dans un grand banquet.
Aprs quoi, les fidles des deux sexes se livraient  une orgie
indescriptible... Telle est la religion que nous avons importe  Paris.
Voulez-vous en tre?

--Je ne dis pas non, mais je n'aime pas les vierges, surtout avec des
bananes frites.

--Nous avons supprim les vierges, et pour cause. Les bananes aussi.
Mais il reste l'orgie indescriptible... Vous savez que la sculpture
ngre, la peinture ngre, la posie ngre, la musique ngre sont  la
mode. Notre art, notre littrature sont de bien pauvres choses, si on
les compare aux chefs-d'oeuvre ns dans la grande fort quatoriale! La
religion pratique au Congo est seule digne de ceux et de celles d'entre
nous qui ont atteint le plan suprieur de l'intellectualit. Nous irons
un de ces soirs dans le temple o se clbrent les mystres du culte
Pantafou.

--Faut-il s'habiller?

--Le moins possible...

Les sectateurs et sectatrices de Pantafou adorent leur dieu dans un
atelier d'artiste du boulevard Raspail...  vrai dire, les rites de
cette religion quatoriale se rduisent  une bamboula danse, aux sons
d'un jazz-band, autour d'un ftiche qui tale le signe le plus visible
et le plus loquent du dsir masculin... Des snobs de toutes
nationalits et de tous sexes--au moins trois--avaient, pour la plupart,
laiss leurs vtements, sans en excepter leur chemise, au vestiaire. Et
ils gambadaient, en poussant des cris sauvages, avec des gestes de fous.
Alcibiade, qui avait cru devoir garder, comme moi, son smoking, me dit:

--C'est l'orgie, l'orgie sacre!

Et il me montra les couples qui s'tendaient, enlacs, sur des nattes,
des tapis, des coussins bariols.

--Nous revenons, ajouta le Matre, aux mystres du temple d'Eleusis, en
faisant un dtour par l'Afrique centrale.

Mais la migraine me martelait les tempes. Un vague dgot me montait aux
lvres. Ce snobisme  l'tat de nature n'tait videmment pas fait pour
moi...

--Allons-nous-en, dis-je  mon professeur. J'ai besoin d'air. J'touffe
ici. Et puis, tout a, c'est grotesque, c'est laid, c'est bte.

Alcibiade me rpondit:

--Soit, partons... Mais je vous ferai observer que des artistes, des
crivains, des gens du monde, enfin des reprsentants de l'lite,
pratiquent avec une pieuse ardeur la religion de Pantafou, les uns dans
des temples comme celui-ci, les autres, la nuit, au Bois-de-Boulogne.
Nous devons nous contenter du boulevard Raspail ou de l'avenue des
Acacias. Que voulez-vous, le Congo est trop loin...

Et il ajouta, avec une sorte de rire sarcastique:

--_Non licet omnibus adire_ _Cocorinthum_...




VI

Les arts et le mobiller


Alcibiade, professeur de snobisme, me prodigue les trsors de son
immense savoir et de son inlassable patience.

--Vous tes atteint, m'a-t-il dit, de botisme chronique... C'est, 
vrai dire, un mauvais tat gnral, comme le diabte ou l'albumine. Pour
vous gurir et vous assurer cette belle sant intellectuelle qui
s'appelle le snobisme, il faut renoncer  vos habitudes dplorables et
suivre un rgime svre.

--Je croyais que ma maladie, c'tait le bon sens. Mes amis m'ont souvent
affirm que j'avais quelque jugeote.

--Bon sens et botisme, c'est tout comme. La jugeote est une
insuffisance des centres nerveux, une impuissance du cerveau, une
paralysie morale... Il faut soigner cela, nergiquement, avec mthode et
persvrance.

--Je suis prt  tout.

--Vous tes courageux... Aussi, n'hsitons pas: je vous emmne au Salon.

 ces mots, mon front dut se rembrunir, car Alcibiade me dit:

--Que craignez-vous?

--La migraine... La peinture frache me donne mal  la tte.

--Il faut souffrir pour tre snob.

Chemin faisant, mon bon matre me questionna:

--Quels sont les tableaux que vous prfrez?

--Vous allez vous moquer de moi...

--Rassurez-vous et rpondez-moi franchement.

--Eh bien, j'aime les toiles d'douard Detaille... Mais ne vous l'ai-je
pas dj dit? Ah! le _Rve_! Je trouve a merveilleux... J'en possde
une copie qui est  la place d'honneur dans mon salon, entre un tableau
d'Albert Guillaume intitul le _Vieux Marcheur_ et une aquarelle de
Madeleine Lemaire...

Alcibiade frona le sourcil et pronona:

--Vous avez bien aussi, je pense, quelques bruyres de Didier-Pouget, un
petit tlgraphiste et un enfant de choeur de Chocarne-Moreau?

--Comment le savez-vous?

--Le mal dont vous souffrez se rvle toujours par les mmes symptmes.
Et quand vous allez au muse du Louvre...

--Je n'y vais jamais.

--Trs bien, a. Car les snobs ne frquentent pas les muses. Mais
enfin, vous y tes bien all au moins une fois dans votre vie. Qu'est-ce
que vous avez admir au Louvre?

--La _Joconde_.

--Et puis?

Comme je fouillais vainement dans ma mmoire dfaillante, Alcibiade
dclara:

--Allons, c'est bien simple. Vous aimez le _Radeau de la Mduse_, le
_Sacre de Napolon_ 1er, les _Romains de la Dcadence_, enfin, tous
ces tableaux anecdotiques et pompiers qui font dire aux bourgeois:
Comme c'est bien fait!... On croirait y tre!

--En effet.

--Mon cher, tout a n'existe pas. Vous demandez  la peinture un plaisir
vulgaire que vous trouverez tout aussi bien au muse Grvin. La
peinture, la vraie peinture, est purement intellectuelle: elle ne nous
offre pas de misrables images bonnes tout au plus pour les couvertures
des cahiers scolaires; elle ddaigne la nature, elle mprise l'histoire,
elle ignore la vie... La peinture ne doit pas plaire aux yeux, mais
ouvrir  l'esprit le royaume des ides philosophiques. Et le vrai
chef-d'oeuvre, c'est la toile qui, ne reprsentant rien, permet  qui la
contemple d'imaginer tout.

--Alors, ce n'est pas au peintre de faire un effort, c'est  qui regarde
son tableau?

--Parfaitement. L'artiste peut ne disposer d'aucun moyen d'expression,
ignorer la technique de son art, mais l'amateur doit tre trs cal...

--C'est le monde renvers?

--Non, c'est la nouvelle cole... Et il en est de mme en littrature,
en musique, au thtre, partout. L'oeuvre d'art vraiment moderne est
cre, non par l'artiste, mais par vous, par moi, par nous tous... Et
c'est si vrai que l'cole du Nant--c'est la dernire en date--organise
une saison d'art o la peinture sera reprsente par des toiles vierges,
la sculpture par des blocs de pierre et le thtre par des pices
exclusivement composes de silences...

* * *

Notre visite au Salon dura trois heures,--qui, je l'avoue, m'en parurent
six.

Alcibiade ne me permit de m'arrter que devant des tableaux
indchiffrables dus, videmment,  des gomtres-arpenteurs enclins 
la boisson, ou devant les effigies d'affreuses mgres dont les chairs
flasques, verdtres et velues m'inscitaient  prononcer des voeux
dfinitifs de chastet.

--Qu'en pensez-vous? me demanda le professeur Alcibiade.

--Je pense que c'est bien laid. Pourquoi peindre tous ces tas de pavs?
Nous en avons bien assez dans les rues de Paris... Et pourquoi calomnier
ainsi la femme, dont le corps est la grande merveille de la nature?

--Vous parlez en ignorant... Le cubisme est un retour  l'cole
classique.

--Vous plaisantez!

--Je ne plaisante jamais... Le cubisme se rclame d'Ingres. Il
construit, il cherche dans la nature dsordonne la ligne pure,
schmatique, idale. Le cubisme, c'est la probit de l'art. Quant  ces
nus fminins qui vous dplaisent, sachez qu'ils atteignent leur but
s'ils vous loignent de l'amour normal... La plupart des peintres qui
les ont signs n'ont que mpris et dgot pour un sexe auquel ils ne
doivent mme pas leur tante.

Comme je gardais un silence quelque peu rprobateur, Alcibiade reprit:

--Et puis, le principal, pour un amateur d'art moderne, c'est la
connaissance des mots, formules et locutions de la langue snob... Vous
les trouverez au complet dans les articles de M. Thibault-Sisson,
critique du _Temps_. Placez-les dans la conversation, et vous passerez
bientt pour un connaisseur du dernier bateau.

Alcibiade me montra une toile sur laquelle gravitaient, autour d'un oeil
de pot de chambre, des becs de gaz, des pavs de bois, une mandoline,
un fragment de journal, une cl de sol et un smaphore.

--Il y a l, me dit-il, du rythme et une rare science des volumes...
Notez ces mots: rythme et volumes, ils vous serviront.

Devant un tableau o une grosse dame nue et eczmateuse rappelait, par
l'abondance de ses appas dfaillants, la lgendaire nourrice de
Mnlick, Alcibiade pronona:

--J'aime beaucoup cette arabesque...

--Quelle arabesque? Cette bonne femme n'a rien d'arabe.

--Arabesque (notez cela aussi sur votre carnet) signifie dessin ou
ligne... C'est un mot dont raffole le critique du _Temps_. Vous
parlerez aussi de construction...

--Oui, quand il s'agira d'architecture.

--Vous n'y tes pas. M. Thibault-Sisson n'crit pas dix lignes sur la
peinture sans rpter trois fois les mots construction ou
construire...

--Malheureusement, ces constructions-l ne font ni chaud ni froid  la
crise du logement!

Alcibiade ne parut pas goter cette plaisanterie.

--Le snob, fit-il n'est jamais badin... Il redoute l'ironie, la blague
et le rire. Le snobisme n'est pas gai.

--Je m'en aperois, rpondis-je en soupirant.

* * *

Alcibiade s'est charg de transformer mon appartement, dcidment
indigne du snob que je promets d'tre bientt.

--Il vous faut un cadre, m'a-t-il dit avec autorit, un cadre digne de
vous. Ce dcor vous touffe, vous paralyse... Ayez confiance en moi.

Mon professeur m'a fait admettre, sans discussion, ces grands principes:

1 La salle  manger est une tradition prime. On mange n'importe o,
sauf dans une salle  manger. Celle-ci doit donc disparatre.

2 La chambre  coucher est aussi un vestige ridicule du pass. Le lit,
le lit surtout, est bourgeois... On ne dort plus dans un lit: on dort
sur un divan, dans une pice qui ne rappelle en rien l'alcve de M. et
Mme Denis. Finissons-en avec la chambre  coucher.

3 Le studio est indispensable: style ngre, avec beaucoup de noir, bien
entendu.

4 Les styles Louis XV et Louis XVI sont indsirables.  bas la
rocaille!  bas la guirlande!

--Je vous dbarrasserai de toutes ces vieilleries, m'a promis Alcibiade,
et je les remplacerai par des meubles qui feront honneur  votre got.

--Vous me gtez...

--Mais non, mais non. Votre bonne volont me touche et je veux vous
aider  devenir un snob intgral... Laissez-moi faire.

J'ai laiss faire Alcibiade.

Et je suis aujourd'hui log dans un appartement vraiment _up to date_.
La salle de bains est dans l'entre, la cuisine est dans la salle de
bains, la salle  manger est devenue un studio, le salon est transform
en bar amricain, et je dors dans une sorte de case de roi ngre o,
quand je me rveille, j'aperois dans l'ombre des effigies de divinits
cannibales aux yeux de cauchemar, aux bouches tordues par un rictus
terrifiant.

N'importe! Mon intrieur passe pour une merveille de l'art dcoratif
contemporain et Alcibiade en a fait insrer la description abondamment
illustre dans une revue intitule _Le Home moderne_: cela m'a
d'ailleurs cot 10.000 francs.

Quant  mes meubles anciens, ils sont chez Alcibiade, qui les a
installs dans son salon.

--Vous songez donc  les garder? lui ai-je demand, un peu surpris.

--Oui, mon cher. Vous comprenez, je veux pouvoir montrer  mes lves un
ensemble conu selon les ides arrires des bourgeois. C'est une
dmonstration par l'absurde...

--Ah!... Et dire que j'tais si fire de mes vieux meubles!

Alcibiade eut une moue ddaigneuse et ajouta:

--Vous me devez 150.000 francs pour votre nouvelle installation... Quant
 tous ces rossignols, je vous les conserverai gratuitement. Cela vous
conomisera toujours les frais du grade-meuble!




VII

Les collections, les sports, la gastronomie


--tes-vous collectionneur? me demanda le professeur Alcibiade.

--Ma foi, non.

--Il faut le devenir. Un vrai snob collectionne, quand ce ne serait que
pour le principe.

--Au lyce, je collais des timbres, pour la plupart brsiliens, dans un
album que je possde encore. Je pourrais continuer...

Alcibiade secoua la tte avec un sourire ddaigneux.

--Non, la philatlie, c'est vieux jeux... Il est d'ailleurs trs
difficile de se crer un type de collectionneur original. Les cannes,
les pipes, les bilboquets, les gardes de sabres japonais, les
miniatures, les autographes, les boutons d'uniforme, les prospectus, les
programmes, les bagues de cigare, les papillons, les arbres nains, les
ventails, les menus, les soldats de plomb, les poupes, tout cela est
pris. Il y a, dans les deux mondes, des centaines d'amateurs qui se sont
spcialiss dans les reliques de Marie-Antoinette: chacun d'eux
possde le clavecin de cette reine infortune. Le chapeau que portait
Napolon  Waterloo existe dans cinquante galeries prives... Je ne vous
parle pas des pantoufles de Rachel: elles se vendent en gros. Pour
mriter le titre de snob de premire classe, il vous faut collectionner
autre chose que ces babioles.

--Oui. Mais quoi?

--L'excentricit s'impose.

--Soyons excentrique!

--C'est trs difficile,  notre poque o l'extravagance est tombe dans
l'ordinaire.

--Une ide... Si je collectionnais les livres rares?

--- Les livres rares sont innombrables... Pas un nouveau riche qui n'en
possde de quoi remplir une tapissire. Il y a des auteurs qui,
dsesprant d'tre lus par leurs contemporains, se sont mis  publier
des livres de luxe qui atteignent des tirages inesprs.  12 francs,
ils ne trouvent pas un acheteur.  300 francs, ils vendent tout ce
qu'ils veulent... C'est l'histoire de certaines petites femmes qui
s'offraient vainement pour un louis, et qui, depuis qu'elles ont
multipli leur prix par le cofficient cinquante, ne savent plus o
donner de la tte. Non, mon cher, ne vous mettez pas  collectionner,
comme tout le monde, des plaquettes de M. Valry. D'autant plus que a
baisse sans aucun espoir de remonter jamais.

--J'ai un oncle qui possde plusieurs centaines de vases iriss
persans... Ils sont tous les mmes et cela lui a cot une fortune.

--Les persneries comme les japoniaiseries se vendent dans tous les
bazars.

--Les silex prhistoriques...

--Cela n'amuse personne, et la plupart viennent du square d'Anvers, des
chantiers du boulevard Haussmann ou, ce qui est moins rassurant encore,
de Glozel.

--Les mdailles, les monnaies...

Alcibiade se rcria:

--Pourquoi pas les tabatires? Vous oubliez, mon cher, qu'il nous faut
de l'trange, du bizarre, de l'inattendu, n'en ft-il plus au monde!

--Les reliures en peau humaine...

--Cela date normment. Un de mes amis possde une Bible relie avec la
peau de Papavoine et une _Vie de Jeanne d'Arc_ dont les plats sont
recouverts de l'piderme satin de Cora Pearl. Non, cherchons autre
chose...

--J'ai entendu parler d'une collection de clystres du XVIIe
sicle...

--Du bizarre, vous dis-je, et non pas du grotesque.

Le sourcil fronc, le regard lointain, Alcibiade se plongea dans une
mditation profonde. J'attendis avec confiance l'clair de son gnie
inpuisable.

Soudain, il s'cria:

--J'ai trouv! _Eurka_!...

--Qu'est-ce que c'est?

--Les tickets de mtro... Il y a l des merveilles!

--Comment, des merveilles? Mais, mon cher matre, rien n'est plus banal
que ces bouts de carton... Tout le monde en a et personne ne les garde.

--Permettez, il y en a qui valent des prix fous.

--Que me dites-vous l?

Alcibiade, gravement, m'expliqua:

--Je connais une admirable collection de tickets de mtro. Elle
contient, par exemple, le ticket dlivr au premier voyageur de la
premire ligne: Porte-Maillot-Vincennes. Ce ticket, dat du 11 avril
1900, porte le numro 1. C'est vraiment une pice unique... J'ai admir
aussi un ticket dlivr  Obligado le 333e jour de l'anne, portant
le n 333.333 et dat de 3 h. 30. C'est aussi une pice introuvable. Le
catalogue mentionne des tickets utiliss par des personnalits clbres,
M. Millerand aprs sa dmission de prsident de la Rpublique, le
marchal Joffre trois jours avant l'armistice, Pierre Benot, le boxeur
Carpentier, Mme Lucie Delarue-Mardrus, le professeur Branly, Landru,
etc...

--Mais qui prouve que ces tickets sont vraiment historiques?

--L'ami qui les a runis est le plus honnte homme du monde et il est
prt  fournir toutes les attestations dsirables... Justement, des
embarras d'argent l'obligent  se dfaire de cette collection si
originale et si peu encombrante, car il suffit de passer une ficelle
dans les trous percs par les poinons des contrleurs. Mon ami
consentirait  cder le tout, ficelle comprise, pour 60.000 francs...
C'est pour rien. Je vais l'acheter pour vous.

--J'aurais prfr collectionner autre chose, d'autant plus qu'ayant ma
voiture, je ne prends jamais le mtro.

--Mais vous ne trouverez rien de plus curieux, de plus amusant, de plus
passionnant... Et que de pices rarissimes  dcouvrir! Vous avez l un
champ illimit. Vous serez l'homme qui collectionne ce que tout le monde
jette. Voil qui vous distinguera de la foule botienne et vous crera
une rputation de snob, que dis-je, de supersnob! Pour 60.000 francs,
c'est une affaire...

* * *

J'ai acquis cette collection sans rivale et elle me vaut dj une petite
notorit d'original: des journalistes sont venus m'interviewer et mes
plus belles pices ont t reproduites, en couleurs, dans
l'_Illustration_.

Mais Alcibiade veut que mon snobisme soit intgral et il m'entrane avec
autorit sur le chemin de la perfection.

--Il convient, me dit-il, que vous vous adonniez  un sport, un sport
rare, lgant, un peu prcieux mme.

--Je prfre ne pas me fatiguer, d'autant plus que j'ai le coeur plutt
faible.

--Qui vous propose de courir le Marathon? Les snobs du sport ne se
livrent, personnellement,  aucun exercice physique. Ils assistent aux
matches de boxe, mais ils ne boxent pas; ils se piquent d'aimer les
courses de taureaux, mais ils ne songent pas une seul instant 
descendre dans l'arne. Le snob, ne l'oubliez pas, est et doit rester,
en tout, un amateur.

--Trs bien, mais  quel sport de snob m'intresser?

--Nous avons les courses de _greyhounds_. Des lvriers rattrapent des
livres  la course et les dchirent  grands coups de crocs. C'est trs
distingu...

--Peut-tre, mais toutes mes sympathies iraient aux malheureux livres.

--Vous n'avez pas l'esprit sportif qui consiste, au contraire, 
prfrer toujours le plus rapide, le plus fort, et  ne jamais
s'attendrir sur le sort des vaincus.

--Proposez-moi plutt un sport pacifique...

--Vous pourriez installer chez vous une piscine  la romaine et y donner
des ftes antiques. Le maillot de bain est de rigueur pour tout le
monde. Les invites ont le droit de l'enlever... Ce genre de soires est
 la mode. Des matresses de maison  la page ont mme cr chez elles,
 l'instar du concert Mayol, des piscines de cristal dans lequel
voluent de charmantes nades vtues d'un rayon lumineux. C'est  la
fois trs sportif et trs artistique... Devenez un mcne de la natation
lgante et le Tout-Paris vous demandera de l'envoyer au bain. Si vous
organisez des sances rserves aux messieurs seuls, vous vous ferez une
rputation de snob  la Ptrone, sans tre cependant oblig de vous
ouvrir les veines dans un bain parfum. Quoi que mieux?

Alcibiade me parla d'un architecte de ses amis qui avait install des
piscines prives dans maints htels particuliers, voire dans des
appartements, des entresols... Mais j'ai demand  rflchir: j'hsite 
transformer mon salon en aquarium pour poules d'eau et l'esthtisme des
thermes romains ne me sduit gure.

Mon professeur n'a pas insist.

--Le vrai sport, me dit-il, est l'amour...

--Hlas! Je n'ai jamais battu aucun record. Je ne suis pas de l'toffe
dont on fait les champions...

--Manque d'entranement ou surentranement, c'est tout comme.
Heureusement il est un autre sport o vous pouvez exceller.

--Lequel, matre?

--La gastronomie.

* * *

--Car il y a, me dit-il, une gastronomie snob... Chose curieuse, elle
recherche une certaine simplicit traditionnelle, classique, voire
fruste et paysanne: le snob  table est Louis-Philippard, ennemi du
cosmopolitisme rasta, du bizarre, du baroque et mme de l'indit. Il
laisse les bourgeois manger des nids d'hirondelles dans les restaurants
pseudo-chinois et va savourer dans des auberges  dcor normand, de la
blanquette de veau servie avec une rudesse savante par d'habiles
metteurs en scne... Le snob dteste, ds qu'il devient gastronome, le
modernisme: il veut manger dans de grossires assiettes, boire du vin en
pichet et, si possible, s'clairer aux chandelles.  lui les plats
provinciaux! Il connat des adresses tonnantes... Ses restaurants
prfrs sont situs dans l'le Saint-Louis, faubourg du Temple, 
Grenelle,--ou dans de mystrieuses banlieues o il connat des
mastroquets  la fois inquitants et amnes qui ont d'ailleurs t
matres d'htel au caf de Paris ou chez Paillard. Justement, je sais, 
Aubervilliers, une bote o le canard  l'orange est incomparable...
Mais, je vous prviens, l'endroit est assez dangereux: les apaches y
jouent parfois du couteau!

Nous sommes alls manger du canard  l'orange au Cabaret des Zigottos,
 Aubervilliers.

Tous les clients taient en smoking, toutes les clientes en peau et en
perles.

Mais les assiettes taient paisses, les verres brchs, les couverts
en plomb et les garons avaient des moustaches normes.

Le patron, en manches de chemise, nous rudoya cordialement.

--F...-vous l, nous dit-il, en nous indiquant une table troite, sous
la cage de l'escalier en tire-bouchon,  ct des cabinets.

Nous avons aiguis nos dents sur les tendons d'un canard squelettique et
nous avons bu du vinaigre, sans oser nous plaindre.

Et j'en ai eu pour deux cent quarante francs, pourboire non compris.




VIII

Les relations; le snobisme  rebours


--Nous parlerons aujourd'hui des relations, me dit le professeur
Alcibiade... Les relations jouent un rle essentiel dans la vie du snob.
Qui frquentez-vous?

--J'ai de vieux amis avec lesquels je joue au bridge...

--Pourquoi pas  la manille? Et ces vieux amis, quelle sorte de gens?

--Un ancien magistrat, un professeur  l'cole dentaire, un avou, un...

--Assez! assez! Il faut rompre avec ces individus qui ne sont plus
dignes de vous.

--Quoi? Vous me demandez de briser des amitis anciennes et flatteuses,
car enfin ces messieurs sont dcors...

--Je ne vous le demande pas, je vous l'ordonne!

Et le professeur Alcibiade articula, doctoral:

--Les relations d'un snob doivent tre originales, piquantes,
singulires, un peu scandaleuses mme... Elles contribuent  la
formation de la lgende,  la publicit. Voyons, ne voulez-vous pas
composer une personnalit pittoresque, curieuse, sensationnelle?

--C'est le but de mes efforts...

--Des miens aussi, mon cher lve. C'est pourquoi j'entends que vous
cessiez de frquenter ces bourgeois compromettants. Faites-vous des
relations utiles...

--Les relations ne doivent-elles pas tre, d'abord, agrables?

--Je vous ai dj dit que le snobisme tait une discipline, une lutte,
une manire de sport... Il ne s'agit pas de s'amuser.

--Soit. Mais o recruter ces relations utiles?

--Nous les trouverons ensemble. J'en ai d'ailleurs, ds maintenant, tout
un choix  votre disposition... Que diriez-vous, par exemple, de Kid
Batouala?

--Qui est-ce?

--C'est un boxeur ngre... Vous l'ignorez donc?

--Je ne connais rien  la boxe et je ne me vois pas bien faisant d'un
ngre mon ami intime...

--Qui vous parle de cela? Au surplus, Kid Batouala est trs rpandu et
il n'aurait que peu de temps  vous consacrer... Votre ami intime, comme
vous y allez! Non, mais vous pourriez vous montrer avec lui aux courses,
 Montmartre,  Deauville... Cela vous poserait! Songez que Kid est
champion des poids mi-lourds, qu'il a djeun avec le prince de Galles,
qu'il a t l'amant de la duchesse de Hacksey-Bondy, qu'il s'habille
chez Blackworth, enfin que c'est une illustre figure contemporaine.
Quelques petites sorties avec lui et vous seriez lanc!

--Je prfrerais m'exhiber avec Paul Bourget.

Alcibiade eut un sourire ddaigneux, et rpliqua:

--Un acadmicien? Peuh!... C'est dmod. Les douairires elles-mmes
n'en veulent plus. Kid Batouala refuse chaque jour dix invitations 
dner chez de grandes dames, de trs grandes dames... Mais je puis vous
offrir mieux: Julot, dit le Fris de la Popinque...

--Un apache?

--Oui, un apache et ce qu'on fait de mieux dans le genre: tatou sur
toutes les coutures, plusieurs fois condamn, et parlant admirablement
l'argot. De plus, il est au mieux avec tous ces messieurs et toutes ces
demoiselles de la Bastoche... Impossible de trouver mieux, mme dans les
romans de Francis Carco.

--Comment? Moi qui suis un honnte homme, je...

--Pardon, vous tes un snob, avant tout. Et il y a un snobisme
renaissant de l'apacherie... Si vous aviez l'honneur de devenir
l'aminche de Julot, vous y gagneriez beaucoup en prestige et en
considration. Les femmes, par exemple, vous regarderaient d'un autre
oeil... Elles se diraient: Ce garon-l n'est pas comme les autres... Il
doit connatre,  Paris, des gens et des choses extraordinaires.
Peut-tre mme est-il tatou!

--Oh!...

--Au fait, pourquoi pas? Un tatouage un peu leste, voil qui vous
classerait tout de suite parmi les grands snobs. Surtout s'il tait
cubiste...

--Vous croyez?

--J'en suis sr... Nombre de Parisiens et de Parisiennes de la meilleure
socit se sont fait graver sur l'piderme de vritables chefs-d'oeuvre.
Ah! on peut dire qu'ils ont l'art dans la peau... Et je me propose de
crer, au prochain Salon des Indpendants, une section de tatouage.
J'espre bien que vous y figurerez.

--Auprs de Julot?

--Pourquoi pas? L'art avant tout...

--Je prfrerais avoir des relations plus lgantes. Le snobisme ne
manque pas de gens chics, de jolies femmes... Ne m'a-t-on pas dit que
Marthe Chenal adorait le cubisme, le dadasme, le surralisme? J'irais
plus volontiers aux courses ou  Montmartre avec elle qu'avec votre
boxeur ou votre apache.

Alcibiade secoua la tte.

--Non, me dit-il, il vous faut de l'extraordinaire, du sensationnel.

--Maurice Rostand?

--Banal, mon cher, trs banal... Tout ce qu'il y a de plus cul!

--Pearl Withe ou quelque autre star de cinma?

--Impossible au prix o est le dollar. Et puis, le snob ddaigne, par
principe, le cinma. Ce n'est qu'un art  deux dimensions... Ah! si je
vous avais connu  l'poque o Einstein vint nous parler,  Paris, de la
quatrime dimension! Einstein, la voil la relation rve!... Pendant
les quelques jours qu'il passa sur les rives de la Seine, ce fut, vers
lui, une rue de snobs des deux sexes, en admettant qu'il n'y en ait que
deux. Tout le monde parlait de la relativit, de la lumire courbe, du
temps-espace et de l'infini sphrique... Quel succs!

--Mais on m'a racont que cet Einstein s'tait montr un peu sauvage...

--Je vous aurais prsent  lui, quand mme, et vous auriez pu vous dire
l'ami d'Einstein. Cela vous faisait gagner plusieurs rangs dans l'arme
des snobs et, pendant toute une saison, vous tiez quelqu'un... Tout le
monde vous invitait pour vous entendre parler de la quatrime dimension.

--Je n'y entends rien.

--Raison de plus. Le snobisme ne consiste pas  comprendre, mais  faire
semblant... Du reste, ce qui se comprend bien n'intresse pas les snobs.

Alcibiade ajouta, solennel:

--Nous avons horreur de la clart, du naturel, du bon sens...

Je poussai un soupir, en murmurant:

--Oui, il faut que je rompe avec mes amis, avec mes gots, avec mes
ides... C'est dur!

* * *

Le professeur m'observa un instant d'un air bizarre, puis, se dressant
soudain, il s'exclama:

--Mais non, vous n'tes pas oblig de brler ce que vous avez ador...
Vos ides, vous pouvez les garder!

Je crus que, dcourag, Alcibiade renonait  faire mon ducation et
qu'il me chassait de son cole anormale suprieure. Mais il reprit
aussitt:

--Il y a un autre snobisme...

--Lequel, matre?

--Le snobisme ractionnaire et passiste. J'ai peut-tre eu tort de ne
pas vous en avoir parl, d'autant plus qu'il me parat vous convenir
beaucoup plus que le snobisme rvolutionnaire et moderniste.

Et Alcibiade de me questionner:

--Aimez-vous Racine?

--Certes... Mais, au thtre, je prfre les choses gaies.

--Chut! Et Ronsard?

--Je vous avouerai que je ne suis pas trs renseign...

--Et l'Ile-de-France?

--Trs joli...

--Et la Loire?

--Magnifique.

--Et les jardins  la franaise?

--Cela ne me dplat pas. J'ai une villa au Vsinet: mon jardin
ressemble au parc de Versailles, en plus petit, bien entendu...

--Il suffit. Vous avez tout du snob classique, je veux dire du snob qui
n'admire et n'admet que le classique. Mais, naturellement, il vous faut
y mettre de la passion et mme une frnsie quelque peu romantique.
Ainsi, vous assommerez  coups de matraque quiconque ne prendra pas un
air extasi quand vous lui rciterez ces vers de Racine.

    _Ariane, ma soeur, de quel amour blesse,
    Vous mourtes aux bords o vous ftes laisse._

Ces deux vers suffisent... Inutile d'en apprendre d'autres. En les
plaant intelligemment dans tout ce que vous direz ou crirez, vous vous
ferez une rputation de racinien, de lettr dlicat, de puriste et pour
peu que vous habitiez Chantilly, vous pourrez dire: Nous autres,
gentilshommes du grand sicle... Il vous faudra aussi affecter de lire
Boileau, parler avec enthousiasme de la _Princesse de Clves_ et mettre
au-dessus de tout un certain style froid, sec, dpouill...
Dpouill,--retenez ce mot, il vous servira.  chaque instant, vous
direz: C'est dpouill ou Ce n'est pas assez dpouill et vous ferez
figure de snob traditionnaliste. Naturellement, vous serez fou de M.
Ingres... Ainsi que de Picasso, Picabia et autres classiques du cubisme.

--Que me dites-vous l? Il y a un lien entre M. Ingres et le cubisme?

--Mais oui, et c'est ici que se trouve la finesse, le point dlicat,
l'anneau extrmement tnu, mais solide, par lequel se tiennent les deux
snobismes, le rvolutionnaire et le ractionnaire. Les extrmes se
touchent, une fois de plus. De mme, vous apprendrez que Boileau et
Baudelaire, La Fontaine et Francis James, Bossuet et Claudel, Molire et
Jules Romains, Racine et Verlaine se rejoignent...

--C'est trs compliqu.

--Pas tellement... Et puis, je le rpte, c'est comme au rgiment, vous
n'avez pas besoin de comprendre.

--Ah!

--Il suffit de marcher...

--Je marcherai donc!

Et le professeur Alcibiade, satisfait, pronona:

--Le vrai snob marche toujours, mais lui, au moins, ne grogne pas... Mon
cher, vous ferez partie de l'avant-garde de notre lite et je pourrai
vous dire, tel Napolon: Je suis content de vous!




IX

Le snob amateur et le snob professionnel


Cette leon ne m'a pas t donne par le professeur Alcibiade.

Traversant la crise  laquelle n'chappe aucun converti--quel que soit
son nouveau credo--j'ai connu, soudain, les affres du doute... Prenant
l'attitude du _Penseur_, mais avec moins de muscles et plus de linge, je
me suis dit ceci:

Les regards, les sourires d'Alcibiade m'inquitent... J'y lis je ne
sais quelle ironie. Croit-il lui-mme  son vangile? Sa foi est-elle
sincre? Son snobisme n'est-il pas, somme toute, un mtier? Certes, le
prtre a le droit de vivre de l'autel et il est juste que l'art
nourrisse l'artiste. Mais Alcibiade manque, me semble-t-il, de cette
flamme intrieure qui fait les aptres et les martyrs... A-t-il
combattu, a-t-il souffert pour cet idal moderne dont il parle avec
une loquence si apprte? Rien chez lui ne me permet de le supposer...
Il vend du snobisme comme d'autres vendent de la moutarde, et tandis que
moi, bon bourgeois, je romps hroquement avec mes gots, mes plaisirs,
mes relations, mon pass, je le vois monnayer tranquillement une
esthtique, une littrature, une philosophie qui, bien loin de troubler
sa vie, la lui font gagner! C'est trange...

Les dieux bienveillants m'ont fait rencontrer un vieux Parisien de mes
amis, personnage assez balzacien, qui a t, tour  tour, vice-consul au
Guatmala, correspondant de guerre, chansonnier montmartrois, courtier
de publicit, matre d'armes, metteur en scne de cinma, financier,
professeur de patinage  roulettes, croupier et secrtaire de
demi-mondaine.

--Enchant de vous revoir, lui dis-je... Quelle est votre dernire
incarnation?

--Je suis expert.

--En quoi?

--En finances internationales... Je suis attach  la Confrence de
Genve. Voulez-vous que je vous parle de l'talon d'or, de la crance
amricaine, du plan Dawes?

--Ah! non, merci!

--Vous avez raison... D'autant plus--entre nous--que je n'y connais
absolument rien. Mais vous, mon cher, que devenez-vous?

--Snob.

--Comment?

--Je suis devenu snob.

Mon ami m'observait d'un regard quelque peu apitoy. Aprs un instant,
il me dit:

--En effet, vous avez maigri... Pauvre vieux! Comment cela vous est-il
arriv?

Je lui parlai du dsir que j'avais eu d'entrer dans l'lite, des leons
que m'avait donnes Alcibiade...

--Alcibiade? s'exclama-t-il... Mais je ne connais que lui! Nous avons
t ensemble prospecteurs au Transvaal, nous nous sommes revus 
New-York o il tait barman, je l'ai retrouv en Suisse o il dirigeait
un sanatorium pour femmes dues, et la dernire fois que je l'ai
rencontr, c'tait en 1912, dans le faubourg Montmartre, o il
expliquait, non sans loquence,  un cercle de badauds les avantages
d'un systme de fixe-cravate.

--Comment? le matre Alcibiade!...

--C'est bien lui, j'en suis sr. Il est rest camelot.

--Est-ce possible?

--Camelot, vous dis-je. Mais au lieu de vendre des fixe-cravate, de la
pte  rasoir ou des cartes transparentes, il dbite du snobisme aux
bourgeois qui veulent, comme vous, tre gentilshommes. Aprs tout,
pourquoi pas? C'est toujours un mtier de bonisseur, et il doit tre
lucratif en ces temps o les innombrables fils de M. Jourdain rvent,
eux aussi, de briller dans le monde et dans les arts. Ah! certes, l'ide
est bonne... Je vois trs bien Alcibiade dans son rle de matre 
penser!

--Vous vous moquez de moi...

--Pas du tout. Et je vous flicite d'avoir un tel matre. Alcibiade a de
la fantaisie, de la dsinvolture, des connaissances incompltes et
multiples, un don particulier pour n'importe quoi. Il devait donc
s'improviser professeur de snobisme. Vous ne pouviez trouver mieux, mon
cher!...

Mais c'est en soupirant que je rpondis:

--Je comprends... Alcibiade est un fumiste et il s'est moqu de moi!

* * *

Mon ami haussa les paules, et reprit:

--Alcibiade est un snob professionnel et il faut lui savoir gr de sa
discrtion... Car enfin il se contente de mettre au pas quelques
lves-amateurs. Ce n'est pas grave, ce n'est pas dangereux. Songez
qu'il aurait pu s'improviser critique d'art, pontifier dans les journaux
et aider, lui aussi,  la destruction du got franais. Qui l'empchait
de se faire critique littraire et de se mettre au service des saboteurs
de notre langue, des cocanomanes, des vsaniques, des alcooliques, des
anormaux, des piqus et des dingos qui, aprs avoir sduit l'lite,
s'efforcent de conqurir le grand public? Alcibiade pouvait, comme tant
d'autres, devenir critique dramatique et combattre pour les auteurs 
quatre dimensions... Et qui l'empchait d'exploiter le snobisme
politique? Cet ancien camelot devenait dput, ministre! Il troublait
les cervelles populaires, faisait voter des lois grotesques, remplaait
par des ides fausses les bons vieux principes sur lesquels, de tout
temps, ont t difies les nations, les socits... Quel mal il et pu
faire, cet Alcibiade, en imitant les snobs professionnels qui
gouvernent, en France, la rpublique des lettres et des arts, voire la
Rpublique tout court!

--Les snobs professionnels sont donc si nombreux et si puissants?

--Ils ont fait leur rvolution et vous les voyez aux meilleures places,
celles o on peut faire ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Les
snobs professionnels sont devenus les matres. Pas un journal o ils ne
soient installs dans les rubriques utiles, pas une grande cole o ils
ne commencent  exercer leur action redoutable pas un cercle politique
o ils ne rpandent leurs paradoxes, leurs folies, leurs btises... Ce
sont les snobs professionnels qui organisent les expositions--voyez
celle des Arts Dcoratifs--qui dirigent nos thtres
subventionns--voyez l'Opra et mme le Thtre-Franais--qui rgnent 
la Chambre--voyez Paul-Boncour, Lon Blum et bien d'autres--qui
l'emportent finalement sur le bon got et le bon sens... Les snobs
professionnels forment une manire de syndicat dont la force est
irrsistible: ils ont des missaires, des allis dans tous les partis,
dans tous les milieux et ils disposent d'une incomparable publicit.

--J'ai donc eu raison de me convertir au snobisme?

-- quoi bon?

--Pour faire partie d'une forte organisation, d'une franc-maonnerie
merveilleusement discipline et arme... Cela peut toujours servir.

-- qui?

-- moi.

Mon ami eut une moue ddaigneuse qui me parut assez vexante et, ayant
secou la tte, il pronona:

--Cela ne vous servira  rien du tout.

--Pas possible, car enfin...

-- rien du tout, vous dis-je.

--Et pourquoi?

--Parce que vous ne serez jamais qu'un amateur. Vous faites partie du
troupeau de Panurge, vous n'existez pas!

--Au moins, je passerai pour un esprit distingu, curieux, averti. Je
serai de l'lite et j'paterai mes contemporains.

--Vous n'paterez personne, car le snobisme est tomb dans la
confection. Les snobs amateurs commencent  pulluler. La soi-disant
lite intellectuelle est aussi encombre que le mtro: on s'y bouscule,
on y joue des coudes, on s'y fait craser les pieds. C'est la foule...

--Et moi qui me croyais  l'avant-garde!

--L'avant-garde, mon pauvre ami, mais tout le monde en est. Il y a deux
ou trois mille jeunes auteurs dramatiques qui forment l'extrme pointe;
viennent ensuite cinq ou six mille jeunes ou demi-jeunes romanciers et
potes, vingt ou vingt-cinq mille peintres, sculpteurs et musiciens...
Ils sont tous de l'avant-garde et entendent bien y rester: aussi
courent-ils de plus en plus vite dans une bousculade perdue en poussant
des clameurs pouvantables.

--Les cnacles...

--On se croirait  la Bourse!

--Les petites chapelles...

--Ce sont des cathdrales... en ciment arm, il est vrai.

--L'aristocratie intellectuelle...

--Elle devient une dmocratie, d'autant plus que tous les gens de
gauche, tous les bousingots de la sociale s'y sont fourrs. Il y a un
lien entre les communistes et les cubistes, entre le thtre d'art et
la rvolution, entre la littratuture et l'internationalisme. Le
snobisme est presque toujours cosmopolite, anti-franais, orient vers
le Grand Soir...

--Alors, moi, je pactise avec les ennemis de la Socit?

--Mais oui...

--Je fais de la rvolution sans le savoir?

--Vous l'avez dit.

--C'est effrayant!

Je devais avoir un air bien comique, car mon ami ne put s'empcher de
rire.

--Enfin, repris-je, que dois-je faire? M'est-il donc dfendu d'aimer ce
qui, en art, en littrature, en musique, en politique mme, est jeune,
original, vivant?

--Pas du tout.

--Dois-je admirer exclusivement les peintres de l'Institut, les
littrateurs de l'Acadmie, et les politiciens du centre droite?

--Nullement.

--Me faut-il choisir entre Mallarm et Franois Coppe, entre Bouguereau
et Picabia, entre Christin et Darius Milhaud, entre Lon Daudet et le
camarade Marcel Cachin?

--En aucune faon...

--Alors?

Mon ami me donna sur le ventre une tape cordiale, et rpondit:

--Faites-vous, vous-mme, une opinion; choisissez vos gots sans suivre
aucune mode; allez votre chemin sans suivre la foule; prenez votre
plaisir o vous le trouvez, sans en demander la permission  personne;
soyez sincre, soyez simple, soyez naturel...

--Autrement dit, ne vous singularisez pas, ne soyez pas snob!

--Pardon, si vous gardez cette magnifique libert d'esprit, vous
passerez pour un type extraordinaire, bizarre, inexplicable et mme
assez ridicule.

--Diable!

Mais mon ami, avec un sourire sarcastique qui me rappela Alcibiade,
pronona:

--Vous serez alors au milieu de la cohue moutonnire, le snob, le vrai
snob, le grand snob, l'homme qui n'est pas comme les autres et que les
imbciles se montrent du doigt.




X

La journe d'un snob


--Pour la dixime et dernire leon, me dit le professeur Alcibiade,
vous me remplacerez... Je vous ai indiqu les grands principes et les
gestes essentiels du snobisme. C'est  vous de prouver que mes conseils
ont t compris et que vous tes de taille  les suivre. Le moment est
venu de voler de vos propres ailes.

--Vous m'abandonnez dj, moi qui ai encore tant de choses  apprendre?

--Il faut vous lancer hardiment dans la carrire... L'assurance, un
certain toupet dsinvolte et mme quelque peu insolent, voil ce qu'il
importe de vous procurer au plus tt si vous voulez russir. Le snob est
une manire d'incroyable intellectuel et la timidit n'est pas du tout
son fait.

--Hlas!...

--Ne vous dcouragez pas. Affirmez, tranchez, improvisez des dogmes,
lancez des pommes cuites aux dieux les plus vnrs, soyez cynique et
faites le fou: vos contemporains vous prendront pour un homme de gnie.
Qu'attendez-vous pour exposer un chef-d'oeuvre au Salon?

--Je n'ai pas appris  peindre.

--Justement... Si vous aviez appris, vous n'auriez aucun talent... Ou
bien publiez un recueil de vers... un roman.

--Je n'ai rien  dire. Et je manque de style autant que d'imagination.

--Bravo! Crez donc une cole et lancez un manifeste. Cent gazettes
parleront de vous, et les critiques, craignant de ne pas tre dans le
mouvement, vous trouveront original, curieux, riche de possibilits...
Pas d'ides, pas de talent et de la fortune... Mais il n'en faut pas
plus pour devenir en huit jours un crivain cher  l'lite!

--Non, je prfre rester un snob platonique... D'autant plus que je suis
trs paresseux.

--La paresse est incompatible avec l'tat de snob. Mais je ne veux pas
vous surmener... Et c'est pourquoi, pour cette dernire leon, je vais
vous livrer  vous-mme. Pendant une journe, menez donc l'existence
d'un membre de cette aristocratie intellectuelle dont vous faites
aujourd'hui partie. Je ne vous guiderai pas, mais, de loin, je veillerai
sur vous et,  l'occasion, j'interviendrai... Avez-vous votre permis de
chauffeur?

--Oui... Je l'ai obtenu aprs avoir pris cinq leons.

--Eh bien, il vous aura suffi de dix leons pour mriter votre permis de
snob.

* * *

Je me suis donc rveill, vers dix heures du matin, dans ma chambre noir
et or, orne de tableaux cubistes et de ftiches ngres. Ayant sonn mon
domestique chinois--car j'ai renvoy Florent, mon vieux valet de
chambre--je lui ai ordonn en anglais de m'apporter mon caf au lait et
mes journaux...

Le caf au lait, c'est bien bourgeois, mais le snobisme n'a trouv, pour
le remplacer, que le th sans sucre... Et j'avoue que je ne puis avaler
cette eau chaude, mme servie dans une tasse qui a failli figurer 
l'Exposition des Arts Dcoratifs.

Mes journaux, ce sont, naturellement, ceux o je peux lire des proses
ultra-rvolutionnaires ou frocement ractionnaires. Je passe de la
prose de Marcel Cachin  celle de Charles Maurras. Mais je trouve aussi,
dans les gazettes bourgeoises, des articles qui me raffermissent dans ma
foi de no-snob: G. de Pawlowski, le critique du _Journal_, affirme aux
midinettes qui le lisent que, seules, les pices  quatre dimensions de
Pirandello sont intressantes. Vive la comdie o Margot n'a rien
compris! Dans l'_Eclair_ nationaliste, M. Lugn-Po dmontre que l'art
dramatique franais serait tomb au-dessous de rien, si M. Crommelynk
n'avait pas fait jouer a l'OEuvre l'immortel chef-d'oeuvre intitul le
_Cocu Magnifique_... Des pages de Paul Souday, Fortunat Strowski, Louis
Vauxcelles, Georges Pioch, etc., clbrent le gnie de romanciers pour
les Finlandais neurasthniques, de potes pour les pensionnaires de
Ville-Evrard, de dramaturges pour thtres vous  la faillite, de
peintres pour aveugles et de musiciens pour sourds... Tout cela me
rconforte: je fais partie d'une organisation puissante, puisque cette
lite fait la loi dans les arts et les lettres, puisque les avis,
conseils et leons d'Alcibiade, je les retrouve dans les colonnes des
journaux lus par le grand public! Plus on de est fous, moins on rit...
Et Alcibiade m'a fait comprendre que le snobisme ne comptait que des
pontifes, des augures qui se regardent sans sourire.

Je me lve et je revts un pyjama compos par Pommet, le rnovateur du
costume. Ce pyjama est jaune serein, avec des broderies birmanes; il a
t expos au Salon des Indpendants et Alcibiade m'a laiss esprer que
Van Dongen le peindrait, avec moi dedans, si ma tte lui paraissait
suffisamment intressante.

Jusqu' midi, je reois des marchands d'objets d'art, de livres, de
curiosits, qui me sont envoys par Alcibiade. J'achte quelques vases
modernes. Je suis devenu connaisseur, car je sais qu'un vase moderne est
russi lorsque, prcisment, il a l'air d'tre rat: plus le dcor est
gauchement peint, plus les couleurs ont dteint les unes sur les autres,
plus le vernis s'est agglutin en crotes rugueuses, plus le vase parat
avoir t sabot, plus il est admirable. J'ai naturellement ma
collection d'objets d'art prcolombiens...

J'achte aussi des livres d'art. C'est trs cher, mais les bois, qui
ont t gravs avec un couteau de l'arme suisse, sont merveilleux...
Impossible de distinguer quoi que ce soit dans ces gravures d'art. Il
est vrai que le texte n'est pas plus comprhensible.

Entre midi et une heure, promenade au Bois, dans les sentiers de la
Vertu. Le Tout-snob est l... Enfin, j'en suis! Je rencontre une des
singulires amies d'Alcibiade. Elle tait, la veille,  la rptition
gnrale du Thtre de l'lite.

--Une pice admirable, mon cher... Sur l'inceste! Une mre est amoureuse
de son fils, lequel est l'amant de sa soeur, laquelle est folle de son
pre. Il y a un second acte trs mouvant... Freud tait dans la salle.
On lui a fait une ovation.

--Moi, vous savez, l'inceste...

--La _libido_, mon cher, la _libido_!

--Kekseka?

--Nous sommes gouverns en tout par notre sexe.

--Autrement dit: l'instinct de la reproduction...

--Que dites-vous l? Il ne s'agit pas de cette horreur!

--Cependant, l'amour...

--L'amour? Vous croyez donc encore que c'est un moyen de faire des
enfants?

--C'est mme le seul.

--Voil o vous en tes, vous, un lve d'Alcibiade! Tenez, vous me
dgotez!...

Et elle me quitta brusquement, pour rejoindre une manire de garonne
qui, en passant, lui avait lanc une oeillade imprieuse...

* * *

J'ai djeun  la _Girafe dans la Cave_, un restaurant cubiste o les
assiettes sont carres. Mais les oeufs  la coque ont gard la forme
ovale... Le grant espre cependant les soustraire, eux aussi,  la
tyrannie de la ligne courbe.

L'aprs-midi, j'ai visit, assez rapidement je l'avoue, deux expositions
particulires: tableaux indchiffrables, sculptures informes... Puisque
je ne comprends pas, c'est que je dois admirer. J'admire donc, et mme
je traite de haut en bas un imbcile qui a os profrer  mi-voix:

--C'est idiot!

Prestige irrsistible du snob: ce ridicule Botien n'a pas os me tenir
tte... Il a balbuti, rougi et a fini par dclarer:

--Aprs tout, vous avez peut-tre raison... C'est de l'art pour
initis!

Initi, moi, je le suis. Ou, du moins, c'est tout comme, puisque je fais
semblant...

Je vais couter une confrence sur la _Musique de l'avenir_, avec
auditions. Il y a un monde fou... Le professeur Ladislas Delapardeki
nous annonce que les bruits mcaniques remplaceront la phrase musicale,
dcidment trop fade. Nous applaudissons une courte symphonie de
machines  crire, un concerto de moteurs  explosions et un duo de
scies  mtaux.

Cinq heures, l'heure de la _libido_ freudienne... Si j'allais rendre
visite  cette trange Sylvia de Sylve, que mon bon matre Alcibiade m'a
recommande, en vantant sa maison d'illusions pour snobs?

Sylvia m'offre, en effet, des volupts de tous genres. Son personnel est
nombreux, styl et le dcor ultra-moderne. Hlas! le snobisme le plus
audacieux et le plus ingnieux ne peut rien ajouter de nouveau  la
vieille gymnastique amoureuse...

--Au moment psychologique, me dit Sylvia, on te jouera du Debussy.

--Bah!

--Veux-tu voir des estampes galantes? Elles sont signes de fauves trs
apprcis par les critiques d'art...

--Ah! non, cela me refroidirait.

--Veux-tu qu'un jeune pote vienne, te rciter des vers dadastes?

--a ne me dit rien, votre jeune pote.

--Je peux te prsenter une petite cocanomane vraiment trs gentille...

N'osant pas m'en aller, j'ai accept. La petite cocanomane ne m'a rien
rvl d'extraordinaire: elle a t trs gentille, comme le sont
toutes ses pareilles, avec les mmes mots et les mmes gestes.

Comme je sortais de chez Sylvia de Sylve, une main me toucha l'paule.
Je me retournai et reconnus le professeur Alcibiade.

--Je vous ai observ, me dit-il, grce  un ingnieux dispositif qui
permet de tout voir et de tout entendre.

--Eh bien? rpondis-je, un peu gn.

--L'amour n'est pour vous qu'une hygine physique.

--Peut-tre.

--Un peu de vice s'impose...

--Cela doit tre bien tyrannique, et peut-tre aussi bien cher. Et puis,
quel vice? En est-il un qui vaille la peine d'tre cultiv?

Pour la premire fois, je lus quelque embarras dans le regard
d'Alcibiade.

* * *

J'ai pass la soire au Thtre Cosmopolite, o je me suis efforc
d'admirer une pice irlandaise joue en un franais approximatif par des
acteurs polonais, tchco-slovaques, italiens et sudois.

Vers trois heures du matin, en compagnie d'Amricains ivres, je buvais
du champagne  deux cents francs la bouteille dans un bal-musette de
l'avenue de Saint-Ouen... J'avais la migraine et, bien que n'ayant pas
lu tous les livres, je me sentais affreusement triste dans la chair et
dans l'esprit.

Enfin, j'allais rentrer chez moi quand, une dernire fois, le Matre
m'apparut.

--Eh bien? me demanda-t-il avec un regard trange. Que pensez-vous de
cette vie inimitable?

--C'est bien fatigant, balbutiai-je... Et je me figurais que c'tait
plus drle.

Alcibiade garda le silence un instant, puis, d'une voix railleuse:

--Il faut persvrer.

--Hlas!...

--La foi, c'est aussi une habitude. Pratiquez et vous croirez...

--Ah! je le crains, j'aurai beau faire, je suis et je resterai
bourgeois. J'ai heureusement gard, dans un coin, ma robe de chambre,
mes pantoufles et _Les Trois Mousquetaires_. Je vais les retrouver!

Et, d'un geste brusque, je repoussai Alcibiade qui, d'abord interloqu,
haussa les paules, puis, avec un rire sarcastique  la Mphisto,
s'effaa dans la nuit...




DEUXIME PARTIE

Au pays des snobs




Aucun talent


--J'ai beaucoup de talent.

--Vous avez beaucoup de talent.

--Il n'a aucun talent.

--Nous avons beaucoup de talent.

--Vous avez beaucoup de talent.

--Ils n'ont aucun talent.

Telle est la plus littraire de toutes les conjugaisons. Les crivains
la manient avec beaucoup plus de virtuosit que celle de ce pauvre
imparfait du subjonctif.

La premire personne (elle parle d'elle-mme, tout au moins en _a
parte_) a toujours beaucoup de talent.

La deuxime,  qui elle parle, en a beaucoup aussi (moins cependant),
mais enfin, il faut bien tre poli.

La troisime, celle qui n'est pas l, n'en a pas du tout.

Mais que la deuxime personne s'en aille pour une raison quelconque, et
elle cesse aussitt d'avoir le moindre talent.

Si, la premire, fort imprudemment, s'clipse, et que la troisime,
survenant, la remplace, l'accord se fera entre les deux rescaps sur ces
formules:

--Vous avez beaucoup de talent.

--Nous avons beaucoup de talent.

--Il n'a aucun talent.

* * *

RGLE GNRALE:

1 Les personnes prsentes (du moins celles qui peuvent entendre) ont
beaucoup de talent.

2 Les absents n'ont aucune espce de talent.

Encore n'est-ce pas tout  fait cela. La vraie rgle gnrale serait
plutt celle-ci:

Avoir du talent se conjugue exclusivement  la premire personne.

--J'ai du talent!

Car pour un homme de lettres absolument sincre, il n'y a que lui qui,
sans contestation possible, ait du talent.

Les autres en ont eu, en auront peut-tre, pourraient en avoir, mais, au
moment mme o je parle, ils n'en ont pas.

L'crivain qui a dit: Nul n'aura d'esprit hors moi et mes amis tait
un hypocrite.

De l'esprit, il est bien certain d'en avoir, mais il est non moins
persuad que ses amis n'en auront jamais.

Il en reconnatrait plutt  ses ennemis.

* * *

L'expression aucun talent est la plus communment usite dans les
milieux littraires: on l'emploie mme telle quelle, sans sujet, sans
verbe, au nom du systme Taylor, pour aller plus vite,--tout comme la
mitrailleuse est plus expditive que la guillotine.

Mais il y a des finesses... Vous pensez bien que s'il suffisait de dire
ou d'crire aucun talent, comme de tirer dans le tas, ce serait trop
facile. Il est donc un art de refuser le talent  ses confrres. Quelles
sont les rgles de cet art? Voici la principale:

N'a aucun talent, le confrre qui russit matriellement, c'est--dire
qui gagne de l'argent. Le succs, qui ne devrait rien prouver, ni pour
ni contre, est considr, sauf les rares exceptions qui confirment la
rgle, comme le signe de l'absence totale de toute espce de talent.

Nous avons videmment d'autres moyens de discerner l'absence de talent.
Par exemple:

Le confrre dont on parle n'a vraiment aucun talent, mais ce symptme
n'est pas toujours trs net, trs visible: il y a matire  discussion,
car le systme mtrique n'a rien de commun avec la critique littraire
et tel crivain qui passe aujourd'hui pour stupide sera peut-tre
qualifi demain de gnial, ou rciproquement.

Le confrre vis a t, par une sorte de convention tacite--vague mot
d'ordre, esprit d'imitation, phnomne grgaire--affubl du dossard:
_Aucun talent_. Ds lors, il est comme le condamn de l'Inquisition avec
sa mitre en papier et son san-benito: seulement, lui, on le brle tous
les jours. Il est vrai que le gaillard ne s'en porte pas plus mal, au
contraire!

Ledit confrre refuse de solliciter son admission dans l'une ou l'autre
des congrgations littraires qui distribuent, sinon le succs, du moins
le talent: il ne baise aucun pied, il ne lche aucune botte, il ne
passe aucune casse, n'ayant besoin d'aucun sn, il ne suit la rgle
d'aucun jeu, il n'adopte aucun vice, littraire, politique, sexuel ou
autre... Alors, personne (sauf lui-mme) ne trouvant qu'il a du
talent--pourquoi lui en trouverait-on?--il se voit rang, _ipso facto_,
parmi ceux qui en sont compltement dnus. C'est un genre de rputation
qui s'tablit trs vite, car, pour cette publicit-l, les Barnums
bnvoles sont nombreux et diligents.

Le meilleur ami se sent extrmement peu en train quand il s'agit
d'crire sur vous quelques lignes indulgentes: il prfre attendre une
autre occasion, il craint d'tre accus de partialit, et puis--comme
par hasard--il n'a pas d'encre dans son stylo!

Mais l'ennemi est plein de zle... Vos amis sont souvent occups
ailleurs: vos adversaires ne pensent qu' vous et ils rptent du matin
au soir que vous n'existez pas pour eux. Tant il est vrai que, dans le
monde littraire aussi, la haine ressemble  l'amour, en tant cependant
moins porte  l'infidlit.

* * *

--Ne voit-on pas, me demandez-vous, des crivains qui, avec toute la
sincrit possible, reconnaissent du talent  leurs confrres?

Le cas s'est vu, en effet. Mais les gendelettres qui conjuguent: Il a
(ou ils ont) du talent ne se livrent  cet exercice grammatical que:

1 Lorsqu'il s'agit de confrres qui font dans une autre spcialit:
un critique littraire reconnat du talent  un pote,  un romancier,
jamais  un autre critique. De mme un pote admire pleinement un
critique ou un romancier, jamais un autre pote. Aucun talent, c'est
pour ceux qui, comme lui, pincent de la lyre...

2 Lorsqu'il s'agit des morts, des quasi-morts (ceux qui n'crivent
plus) ou des arrivs dfinitifs qui peuvent faire obtenir des siges
acadmiques, des prix, des places, etc... Ajoutons, si vous y tenez, un
ou deux crivains de qui, dcidment, il serait par trop arbitraire et
injuste de dire, tout au moins en public, qu'ils n'ont aucune espce de
talent.

3 Enfin, des copains avec qui on fait quipe jusqu'au jour o, se
dtachant du peloton, ils prendront de l'avance vers le succs matriel,
le succs purement littraire n'ayant aucune importance et pouvant
toujours tre ni.

Mais,  la base de tout cela, demeure le grand principe, la grande loi
que confirment les rares, trs rares exceptions: avoir du talent se
conjugue au prsent de l'indicatif,  la premire personne...

Sans doute, il en est de mme dans tous les milieux: _vanitas_,
_vanitatum_.. L'humanit n'est qu'une immense grenouillre d'o
s'chappent, pousss par des millions de voix, ces cris monotones:

--Moi, moa, moaa!...

Mais ce sont les gendelettres qui moassent le plus fort. Il est vrai
que c'est  leur excuse, car ils prouvent ainsi qu'ils sont moins
hypocrites que les autres.




L'ge du Laid


Notre confrre Gaston Picard nous pousse cette nouvelle colle:

--Quel mot, quel vocable proposez-vous pour dsigner notre poque?

J'ai bien envie de lui rpondre ceci:

--Baptiser le temps o nous vivons, est-ce bien notre affaire? Cela
regarde plutt ceux qui nous succderont et qui, voyant les gens et les
choses d'aujourd'hui avec le recul simplificateur du temps, trouveront
la juste tiquette prmaturment rclame par notre confrre. Si nous
choisissons ds maintenant le nom de notre poque, nous donnerons un
pendant au fameux: Nous autres gentilshommes du moyen ge!

Mais nous sommes embarqus et il faut satisfaire Gaston Picard. Les
premires rponses enregistres par ce matre des enqutes sont, pour la
plupart, assez cocasses... C'est  qui donnera  notre sicle le nom de
son dada: pour un peu il le baptiserait de son propre nom. Au fait,
pourquoi pas? Si Louis XIV nous fait dfaut, nous ne manquons certes pas
d'Augustes!

* * *

Quant  moi, je n'hsite pas: je propose l'ge du laid.

Car il me semble que la laideur l'emporte.

Ce sera sans doute l'avis de nos descendants lorsqu'ils verront, par
exemple, runis dans une exposition rtrospective, les chefs-d'oeuvre
des matres les plus reprsentatifs de notre poque.

Imaginez l'aspect qu'auront, au Muse du Louvre, les salles rserves 
la peinture des premiers lustres du vingtime sicle... Voyez-vous cette
collection de monstres aux visages asymtriques et verdtres, au front
bas,  l'air idiot?

--Pauvre France! diront nos neveux devant le portrait d'Anatole, par Van
Dongen.

Les ttes de jeu de massacre barbouilles par le douanier Rousseau leur
donneront une ide plus navrante encore de ce que nous tions au point
de vue physique et moral...

Quand  nos contemporaines, sous quel dsolant aspect, elles
apparatront aux yeux de cette race future!... Tous nos peintres
vraiment  la page se sont ligus pour enlaidir cyniquement la femme
moderne. Avec une implacable cruaut, ils lui ont inocul les bacilles
de toutes les maladies de la peau et du sang dont souffre l'Arabe
portraictur en pied dans les dicules trilobs, qu'une administration
prvoyante a levs  la mmoire de l'empereur Vespasien. C'est une
horrible compagnonne, dont le corps entier bourgeonne et trognonne:
l'lphantiasis la dforme affreusement, elle louche, elle est couverte
de toutes sortes de poils superflus et elle a les seins de la nourrice
de Mnlick.

Chair de la femme, argile idale,  merveille, qu'es-tu devenue sous la
brosse de ces calomniateurs?

Tristesse des innombrables Olympias de l'art moderne, avachissement de
la Vnus des temps nouveaux!  ce spectacle, la postrit s'exclamera:

--Comment faisaient nos grands'mres pour tre si laides que a? Et
comment nos grands-pres ont-ils eu le courage de nous engendrer?

* * *

Si nos hritiers ouvrent nos bouquins, ils y trouveront aussi maintes
raisons de nous croire pris de la laideur... Que de romans
archi-littraires o s'tale cette trange perversion! Ce ne sont
qu'tudes de maladies morales, talages de plaies, de lupus, de cancers
psychologiques, de coeurs malades, de cervelles dtraques... L'amour
unilatral est, parat-il le plus ordinaire de nos divertissements
sexuels et, dans notre existence familiale, l'inceste freudien a
remplac le jeu de loto.

Heureuse et brillante poque o les dieux nouveaux de la littrature
sont choisis parmi les victimes de la paralysie gnrale et de la folie,
parmi les suicids, les homosexuels, les paranoaques, les dsaxs de
tous genres... Vive ce qui attriste et enlaidit la vie!  bas la
jeunesse, la sant, la joie! Si nous cueillons des fleurs, que ce soit
celles du mal, et mprisons ceux qui ne gotent pas les sombres volupts
dcrites par nos Raspoutines, dites sur papier de luxe. Tchons mme
de mler le diable  ces partouzes artistiques et littraires. Satan est
trs demand et l'odeur du soufre est  la mode. Mais vous me direz
qu'en amour, les cornes sont de traditionnels accessoires!

Ainsi, ce qui est laid triomphe... Un crivain, un artiste, qui produit
des oeuvres aimables, gracieuses, est condamn et excut sans retard.
Les mots charmant, joli, sduisant ont pris un sens pjoratif sous
la plume de nos critiques. Pour plaire, il faut choquer, scandaliser,
rebuter... Allons chercher nos modles de tableau et nos sujets de roman
dans les bouges et les asiles d'alins. Installons au milieu de notre
salon le ftiche obscne qu'a sculpt un Michel-Ange congolais,
dclarons shakespeariennes les grimaces et les calembredaines des
pitres, acclamons les danseurs de bamboulas, n'admirons que ce qui est
primitif, larvaire, informe... Aprs tout, le beau et le laid ne sont
que des conventions. Prouvez-moi que la _Joconde_ est un chef-d'oeuvre!
Et s'il me plat,  moi, de trouver plus de posie dans une terrain
vague de la zne que dans le parc de Versailles, de suivre plutt la
pripatticienne unijambiste du boulevard de la Madeleine que la
laurate du concours de la plus belle femme de France?

L'amour du laid, c'est souvent un raffinement suprme, une dernire
perversit. Don Juan, vieilli et blas, doit faire la cour  un
souillon...

* * *

L'ge du laid? Eh bien, non... Ce n'est pas ainsi que sera baptis notre
temps, car il ne devra pas son nom  une littrature faisande,  un art
calomniateur.

Ce sicle vaut mieux que la rputation que nous lui faisons. Il est
enthousiaste, audacieux, plein d'une magnifique vitalit. Il a cr une
beaut sportive qui finira sans doute par trouver son Ingres, il a
conquis l'espace, il joue avec la lumire, il est bien portant, il est
optimiste.

Quoi qu'en disent certains membres de notre lite, il est viril.

Quoi que peignent ou sculptent certains de nos artistes, il a cr une
femme qui ressemble plus  Diane qu' la Vnus hottentote.

Et le masque baudelairien, grimaant et douloureux, que certains
prtendent lui imposer, ne nous cache pas son sourire jeune, hroque et
charmant. Le sourire de Lindbergh peut-tre...




Idoles et ftiches


Tous comptes faits, nous n'avons, parmi nos contemporains, qu'un seul
crivain unanimement admir, vant, glorifi, autour de qui, sans cesse,
s'lvent des hymnes pieux, chants avec ensemble par une gendelettrie
agenouille... Cet auteur ne connat que l'odeur de l'encens, il n'avale
jamais la moindre couleuvre, il n'a rien  redouter des critiques les
plus svres: pour lui, il n'est pas de tigres, pas mme de moustiques,
dans la jungle littraire.

J'imagine que, de temps en temps, notre trop heureux confrre doit
s'exclamer avec sa verdeur habituelle:

--Ah! zut,  la fin! Ont-ils fini de me casser l'encensoir sur le nez!
Je demande un reintement... Je le veux, j'y ai droit, car ils ont beau
dire, je ne suis pas si patant que a! Leurs boniments ne me grisent
pas, je ne m'en fais pas accroire  ce point-l et il y a des moments o
je me demande si tous ces braves types ne se paient pas ma cafetire...
Ah! vite, un reintement, quand ce ne serait que pour m'empcher de
trouver ma gloire un peu fade!

Mais l'treintement est impossible... Non parce que ce demi-dieu n'a
crit que d'incontestables chefs-d'oeuvre--ce ne serait d'ailleurs pas
une raison--mais parce qu'il y a, dans le monde et le demi-monde
littraires, une sorte de convention, de loi, de commandement de Dieu
observ de tous et ainsi conu:

    _De ce grand homme adoreras
    Toutes les oeuvres mmement._

Un beau jour, las d'entendre l'ovation ininterrompue que soulevait sous
ses pas le chantre de Lisette, Sainte-Beuve crivit sur Branger un
feuilleton irrespectueux: cet attentat lui fut pardonn et mme trouva
quelques timides approbateurs... Aucun Sainte-Beuve-- vrai dire, nous
n'en avons pas le moindre--n'oserait suivre pareil exemple en ce qui
concerne notre actuel Branger: s'il commettait pareil attentat, le
mieux, pour lui, serait de fuir, en avion, vers quelque terre inconnue
et de s'y condamner  l'exil sans le plus ple espoir d'amnistie.

Un peu agac, vous me demandez:

--De qui donc parlez-vous? Quel est ce Dieu qui, plus heureux que
l'autre, ne trouve mme pas un blasphmateur?

C'est le bon et brave Courteline, tout bonnement. Et reconnaissez que je
n'ai rien exagr... Avez-vous jamais lu, mme sous la signature des
pires iconoclastes, une seule ligne sur Courteline qui ne ft pas tisse
des mots les plus logieux, les plus enthousiastes, les plus dlirants?
Nommez-moi un seul auteur contemporain qui vive dans une pareille
apothose et je vous ferai parvenir, franco de port et d'emballage, un
coquetier de porcelaine richement dcor.

--Ah a, reprenez-vous en fronant les sourcils, n'admireriez-vous pas
intgralement l'auteur des _Facties de Jean de la Butte?_ Prenez
garde... N'ajoutez pas un nouveau crime  la liste dj longue de vos
forfaits!

Rassurez-vous, je ne pousserai pas l'irrvrence jusque-l. Au fait,
j'aime beaucoup l'excellent Courteline, ses amusants bouquins et ses
joyeuses pices et je suis mme tout prt  lui donner, comme tout le
monde, du Molire moderne, d'autant plus que, de nos jours,
l'hyperbole est la plus commune des fleurs de rhtorique.

Mais enfin, je me demande ceci: quel est donc le secret de Courteline,
comment cet homme a-t-il pu dompter ainsi la meute hurlante des
confrres? Pourquoi le clbre-t-on dans les mmes termes lyriques au
_Figaro_ et  l'_Humanit_,  l'_Echo de Paris_ et  l'_OEuvre_, chez les
pompiers, les gagas, enfin les plus de trente ans et chez les
tincelants gnies ns avec le sicle. Pourquoi jouit-il d'une gloire
dnue de la moindre paille, pourquoi ne trouve-t-il pas une seule
goutte d'angoustoura au fond de sa coupe d'ambroisie, pourquoi ne
subit-il pas, comme d'autres grands crivains, l'assaut de l'envie et de
la haine, pourquoi ne sait-il mme pas ce que c'est que l'injustice?

C'est l, me semble-t-il, le phnomne littraire le plus tonnant de
notre poque..

Mais,  toutes ces questions, qui n'en forment d'ailleurs qu'une, il
convient sans doute de rpondre ceci:

--Courteline ajoute  tous ses mrites, qui sont rels, un titre dcisif
 l'admiration de ses confrres, _il n'crit plus_...

* * *

Rien d'amusant comme l'tude de la carte des vents littraires, lesquels
sont, du reste, des vents artificiels, souvent produits par de simples
ventilateurs installs aux bons endroits.

En ce moment, c'est un sirocco baudelairien, charg d'effluves lourds et
fivreux, qui souffle dans le Bois Sacr... Mais il y a aussi--la
girouette a ses caprices--la bise stendhalienne qui me parat sche et
froide. En revanche, le grand vent hugolien s'est assoupi, la molle
brise lamartinienne ne ride plus gure l'eau limpide du lac et c'est 
peine si un courant d'air agite encore les feuilles poussireuses du
saule plant au cimetire du Pre-Lachaise par les amis d'Alfred de
Musset.

Vous pouvez aujourd'hui affirmer que Hugo tait un niais, cela vous
vaudra de la considration chez nombre de ces messieurs de l'lite,
lesquels ne vous pardonneraient pas si vous vous permettiez de douter du
gnie de Raimbaud, de Lafforgue ou de Verlaine. Nous avons des idoles
nouvelles riges par des Polyeuctes qui ont renvers les anciennes et
qui, n'tant pas morts dans le cirque littraire, sont devenus  leur
tour d'intransigeants pontifes.

Et jamais, les syndicats de glorification rciproque, les entreprises de
publicit  frais et  bnfices communs (quoique ingalement partags)
n'ont fait preuve, autant que de nos jours, d'une inlassable et
ingnieuse activit. Ainsi des idoles, qui ne sont parfois que des
ftiches, nous sont proposes et imposes avec des procds  la Barnum.
On nous inflige des Credos.

Il y a des journaux, des revues qui semblent faits, uniquement, pour
entretenir et propager le culte de grands crivains aux narines de qui
des enfants de choeur, des sous-diacres, des diacres font monter sans
cesse la fume odorante de leurs encensoirs. Certaines de ces fabriques
d'idoles prennent un caractre de navet touchante: ce n'est plus du
plat _business_  peine dguis, c'est de l'admiration en famille, avec
de la sincrit, de la foi, du sectarisme mme, mais on est charm de
rencontrer, dans notre dure, notre implacable rpublique littraire, des
gens qui parviennent  s'aimer ainsi. Je vous assure que je gote
toujours un dlicieuse motion en lisant, par exemple, dans le mme
journal, un article enthousiaste de Lon Daudet sur Charles Maurras, un
autre article enthousiaste de Charles Maurras sur Lon Daudet et, 
toutes les colonnes, des articles non moins enthousiastes sur les amis
de la maison. Ah! l'admiration de Daudet pour Benjamin, l'emballement de
Benjamin pour Daudet, tout cela s'exprimant en papiers, confrences,
bouquins o ces excellents confrres changent publiquement la casse et
le sn avec la gentille candeur de leurs dbordantes affections...
Vraiment, c'est attendrissant et mme rconfortant, car, au spectacle de
telles effusions, on est heureux de pouvoir se dire:

--Les hommes, mme de lettres, ne sont donc pas si rosses que a?

Je prfre, cependant, vivre en dehors de toutes ces combinaisons,
quipes, cabales, chapelles et organisations o il faut suivre des
consignes, admirer ou reinter, aimer ou har par esprit de secte, voire
par ordre suprieur. Je choisis mes idoles ou mes ftiches moi-mme au
bazar du coin; j'en change quand cela me plat et je regarde avec le
sourire passer les processions de dvots, parmi lesquels ne manquent
d'ailleurs pas les Tartuffes.




La grande capricieuse


Une des plus cocasses prtentions de certains critiques est celle qui
consiste  tirer des traites sur la postrit avec la certitude que
celle-ci les paiera rubis sur l'ongle.

Ce sont les Aristarques qui prophtisent:

Voil un incontestable chef-d'oeuvre qui bravera les sicles: tant qu'il
y aura une langue franaise, un tel livre sera lu et admir de
gnration en gnration.

Ou bien:

L'auteur peut compter sur les revanches qu'assure le juste avenir. Nos
petits-neveux lui tresseront des couronnes en blmant, avec une svrit
indigne, la scandaleuse indiffrence de ses stupides contemporains.

Ou encore:

Ce livre peut avoir aujourd'hui un de ces gros succs qui, au fond, ne
sont jamais trs honorables, mais la postrit l'ignorera, je vous en
donne mon billet.

 ces prdictions, formules par de braves types qui n'ont mme pas
interrog pralablement les tarots ou le marc de caf, on pourrait
rpondre:

--Qu'en savez-vous? Avez-vous des tuyaux personnels sur ces
petits-neveux qui ne sont pas encore ns? Sur quoi vous basez-vous pour
dcider ainsi des gots et des dgots de la postrit? Et qu'est-ce qui
vous permet de supposer que les erreurs, gaffes et oublis du prsent
seront rpars par une justice immanente dont vous formulez,  vous
tout seul, les arrts?

Sur ce, les critiques en question rpliqueraient sans doute:

--Combien d'auteurs mconnus dans le pass ont enfin obtenu la gloire
qui est le soleil des morts! Combien d'crivains admirs, difis de
leur vivant, ont sombr, aprs avoir quitt la scne du monde, dans un
oubli dfinitif!

Soit, mais ces caprices de la postrit, qui est femme, avaient-ils t
prvus? Imprimait-on, au temps de Branger, que l'auteur des _Souvenirs
du peuple_ emporterait, dans le grand tout qui n'est peut-tre que le
grand rien, le recueil de ses chansons si populaires pendant plus d'un
demi-sicle? Quel critique a prdit que _Candide_ survivrait  peu prs
seul  tous les gros bouquins,  toutes les tragdies de Voltaire? Quel
est le texte du contemporain de Perrault o il est annonc que nous
lirions toujours _Peau d'ne_, sans cesser d'y prendre un plaisir
extrme? Qu'on me cite le prophte du temps qui, ayant lu _Manon
Lescaut_, a dclar:

--Ce petit livre est immortel!

Autrefois, comme aujourd'hui, les magistrats de la critique
compromettaient volontiers la postrit dans leurs vaticinations
arbitraires, mais les petits-neveux se sont toujours assez peu soucis
de ce que pensaient leurs grands-oncles: ils n'en font qu' leur tte,
sans aucun souci des prdictions qu'ils sont chargs de raliser.

* * *

Il faudrait d'abord savoir ce qu'est exactement la postrit. Quand
commence-t-elle? Comment est-elle compose?  quoi voit-on qu'un
crivain l'a vraiment conquise?

Un auteur qui est encore lu vingt ans aprs sa mort, a-t-il franchi le
barrage que lui opposaient ses contemporains de la critique littraire?
Ce dlai est-il suffisant? Faut-il attendre cinquante ans? Alors,
pourquoi pas cinquante-quatre ou soixante-sept? Et puis, qu'est-ce qu'on
entend par tre lu? Par quelle catgorie, par quel nombre de lecteurs?
La postrit, cela peut se dtailler... Il y a des postrits de tous
genres, de toutes grandeurs. Et souvent mme, pour telle malheureuse
victime de son poque, la seule revanche fournie par la postrit, c'est
deux ou trois articles publis dans de vagues revues,  l'occasion de
son centenaire. Il y a mme une espce de clbrit posthume pour
certains auteurs qui la doivent  la faiblesse, devenue lgendaire, de
leurs ouvrages: on cite encore le nom de Campistron et Georges Ohnet
sera conspu jusqu' la consommation des sicles.  moins que la
position de ces rprouvs ne change, prcisment parce qu'elle est trs
mauvaise... L'espigle postrit s'amuse volontiers  reviser les
valeurs et elle a une faon de stabiliser la gloire qui ne manque pas de
fantaisie. Qui sait si, un jour, quelque candidat au doctorat s lettres
ne soutiendra pas, en pleine Sorbonne, que le _Matre de Forges_ est une
admirable tragdie bourgeoise? Au fait, on lit et on joue toujours
beaucoup Georges Ohnet: on le lit, on le joue peut-tre mme plus que
Jules Lematre. Et il y a dj longtemps que cela dure...

--Nous verrons dans cent ans! rplique le contradicteur, qui ne manque
pas de positions de repli.

Bon, voil maintenant qu'il faut un sicle... C'est un terrible filtre,
en effet. Nous pouvons en juger par ce qu'il a laiss passer de l'norme
production de nos plus belles poques littraires: de quoi garnir une
petite, toute petite bibliothque.

En 2028, il suffira sans doute d'un rayon pour loger les rescaps
provisoires de notre dluge de papier imprim. Qui pourrait les dsigner
ds aujourd'hui? Et n'est-ce pas souvent par hasard qu'on se tire d'une
catastrophe?

* * *

Rien d'ondoyant et de divers comme la postrit. Impossible de la
dfinir, de prciser ses limites, d'exposer sa psychologie. Elle est
comme les nues de demain... Bien malin le mtorologiste qui peut nous
dire quel vent les poussera!

--Voyons, il est entendu, dclare tel membre de l'lite, que la vraie
postrit, c'est celle des gens de got (mettons les gens qui pensent
comme lui).

Mais le got s'amliore-t-il en vieillissant?

Sommes-nous plus intelligents, plus artistes que nos pres? Nos fils le
seront-ils plus que nous? Cela ne me parat pas certain, pas mme
probable... Le got, ce n'est, au fond, qu'une mode. Au dix-huitime, le
got consistait  installer des chapelles  rocailles dans les glises
gothiques, dont le style paraissait barbare. De nos jours, on a du got,
quand on affirme que Meissonnier jadis admir, n'avait aucun talent,
mais que Czanne, nagure mpris, avait du gnie. Le chef-d'oeuvre, ce
n'est que pour qui veut bien. En art, en littrature, il n'y a pas de
lois, pas de code, pas mme de suite dans les ides. Et vous comptez
sur la justice? Laquelle? O a? Non, mais chez qui?

La postrit, c'est peut-tre tout bonnement dans les cabinets de
lecture que nous parviendrons  l'apercevoir. C'est l, au milieu de
bouquins d'autant plus chiffonns qu'ils sont plus aims, que nous la
surprendrons en train de choisir entre tant de candidats  la survie...
Le registre o la vieille demoiselle  lorgnons inscrit les titres des
livres prts, n'est-ce pas aussi une manire de livre d'or de la
littrature?  surprise, la postrit--ou, du moins, cette
postrit-l--adore toujours Dumas pre et ne fait pas fi, le moins du
monde, de Paul de Kock. Alexis Bouvier a encore des amateurs et _Fanny_
est aussi souvent en mains que _Madame Bovary_.

La postrit n'est, en somme, que le public qui continue... Autrement
dit, elle n'est aux ordres de personne et nul ne peut prvoir ses
lubies, ses ractions, ses coups de foudre ou ses coups de balai.. Et
c'est pourquoi le critique, vraiment sage, doit se contenter de dire des
auteurs qui comptent sur les faveurs de cette problmatique Climne:

--Beaucoup d'appels, peu de lus!




Un jeune homme inquiet


J'ai l'habitude de fuir les salons littraires avec une vlocit
prodigieuse. Tout plutt que ces runions baroques o les gteaux secs
sont humides, o les babas au rhum sont secs et o des prcieuses,
entoures de jeunes intellectuels  lunettes de cellulod, ronronnent:

--Valry... Andr Gide... Claudel... Freud... Proust... Ah! Proust!

Mais on a beau avoir des principes, le moment vient toujours o le
hasard, la fatalit, voire l'humaine faiblesse, vous les font mettre au
rancart.

C'est ainsi que, l'autre jour, je me suis laiss entraner chez une dame
qui, dans un entresol obscur et poussireux, s'efforce de jouer, le plus
conomiquement possible, les Mme Aubernon. Il y avait l, entre
autres bibelots dmods, quelques femmes trop maquilles, au profil
oriental, qui parlaient de Baudelaire avec des petits cris extasis...
Un vieux monsieur se rpandait en propos filandreux sur l'occultisme
hindou; un pote ngre obtenait de temps en temps le silence pour
rciter des vers blancs, d'ailleurs incomprhensibles, tandis que, dans
un coin, faisant bande  part, des jeunes gens un peu manirs
tablissaient les grandes lignes d'une esthtique base sur la
suppression dfinitive de l'amour entre personnes de sexes diffrents.

Je me disposais  cingler discrtement vers la sortie, quand la
matresse de cette trange maison me dit:

--Nous attendons Jacques Aldbaran... Vous le connaissez?

--Comment donc! L'auteur de _Coeur trouble_, du _Vice innocent_, de
_Satan et moi!_

--Oui, le jeune romancier de l'inquitude moderne!

--Je ne l'ai jamais rencontr. Trop heureux si ce soir...

 ce moment, entra un gaillard  carrure d'athlte, vtu comme un
entraneur et qui avait une figure de grand gosse sain, rjoui et
sympathique  la manire de Chevalier.

--Jacques Aldbaran, me dit la dame...

--Le romancier de l'inquitude moderne?

--Soi-mme, fit le nouveau venu avec un large rire..

Il me tendit une main puissante, puis s'adressant aux personnes
prsentes, il pronona:

--Je suis un peu en retard, excusez-moi... Une partie de golf 
terminer. Dix-huit trous, vous comprenez!

Mais je vis bien que les jeunes gens un peu manirs lui battaient un
peu froid.

* * *

Le jeune romancier de l'inquitude moderne ne tarda pas  me dire, 
voix basse:

--On se rase ici... Les poules sont moches et le porto manque de classe.
Sortons ensemble, voulez-vous?

Deux minutes aprs, nous tions sur le trottoir devant une voiturette
grand sport et rouge vif.

--C'est ma bagnole, me dit Aldbaran... Allons prendre quelque chose, je
vous emmne!

Nous partmes en ptaradant comme plusieurs canons-revolvers et en
laissant derrire nous un sillage de gaz asphyxiants. Dans l'avenue 
peu prs dserte, nous tablmes le record de vitesse de notre
cylindre, puis ayant trpid sur place  quelques carrefours encombrs,
nous gagnmes, rue Dauon, un grand bar amricain, d'ailleurs exigu et
pas amricain du tout.

Deux coktails, dont j'ai oubli le nom, furent commands par le jeune
romancier de l'inquitude moderne.

--C'est de ma composition, me dit-il, aprs avoir constat que la
premire gorge n'avait pas produit chez moi une raction trop violente.

--Dlicieux!

--N'est-ce pas?... Mais il faut un whisky spcial que le patron fait
venir exprs pour moi. Ah! un bon coktail, c'est une des joies de la
vie!

Une question me brlait les lvres, plus encore que ce breuvage
infernal. Je la posai:

--Est-ce bien vous qui avez crit ces livres pleins d'une angoisse si
poignante, ces romans o l'me contemporaine s'abandonne au
dcouragement, au dsespoir?

--C'est bibi...

--Et vous avez l'air si bien portant, moralement et physiquement! Je
vous imaginais sous l'aspect d'un Manfred blafard, vivant loin de cet
odieux tumulte moderne, cherchant en vain dans le ciel obscur l'toile
qui... que...

-- la gare! J'ai autre chose  faire... Moi, je conduis, je golfe, je
boxe, je danse, je m'amuse... Dame, je suis jeune!

--Mais alors, cette inquitude moderne?

--C'est pour mon public, pas pour moi... Vous ne voudriez pas!

--Et moi qui, en lisant _Coeur trouble_, me disais: L'auteur finira par
le suicide!

--Ah! non, trs peu... D'ailleurs, _Coeur trouble_ a trs bien march;
nous en sommes au cent dixime mille... Et j'ai vendu deux cent billets
le droit d'adaptation au cinma!

--Le _Vice innocent_, quelle plonge dans le gouffre de la perversion
humaine, d'ailleurs rachete par un sublime repentir!

--N'est-ce pas, c'est assez rigolo? Cent mille, mon cher... On va en
tirer une pice, peut-tre pour les Varits.

--Et le _Diable et moi_, cette introspection cruelle, cette tude du
subconscient, cette invocation aux puissances mauvaises, mle d'lans
vers la puret premire...

--Cent mille aussi, mon vieux. Est-ce que vous croyez que a durera
longtemps?

--Quoi donc?

--L'inquitude moderne... Vous parlez d'un filon!

* * *

Aldbaran buvait coktails sur coktails, tous indits et tous de lui. Il
me prodigua ses confidences:

--Je travaille tous les matins de neuf  midi, exactement. Je tape ma
copie  la machine... Avec mon diteur, pas d'histoires. Moi, les
traits, je les lis! Bien mieux, je les fais moi-mme...

--Bravo! Dcidment, vous ressemblez de moins en moins  l'image que je
me faisais de vous. Vous tes l'homme de la certitude... Quel sens
pratique!

--Dame! Il faut se dfendre. Seulement, je suis plus inquiet que vous ne
croyez...

--Ah! enfin, vous l'avouez, vous la ressentez, au fond de vous-mme,
cette angoisse devant le mystre... cette souffrance de l'me perplexe
entre la ngation et la foi...

 ces mots, Aldbaran sursauta, puis, avec son rire sonore:

--Vous avez mis le doigt dessus! Je me demande s'il faut, moi aussi, me
convertir...

--C'est affaire entre votre conscience et vous.

--Mais non... Il s'agit de savoir si les retours littraires  la foi
sont encore  la mode. Tant de confrres ont lch l'inquitude moderne
pour aller prier dans une glise artistique! Est-ce que je peux encore
risquer le coup? Je crains de louper mon effet... Voil ce qui me
proccupe, pas autre chose!

Et le jeune romancier de l'inquitude moderne commanda deux autres
_Oysters gin-coktails_ que nous bmes--religieusement...




Le mari de la romancire


Le mari ou l'amant de la femme qui, vtue d'un cache-sexe, descend
l'escalier du finale de la revue, est sans doute trs flatt d'entendre,
au promenoir, ce cri du coeur de son voisin:

--Elle est bien balance, cette poule-l!... Elle a tout ce qu'il faut
pour faire mon bonheur!

Mieux vaut, certes, une belle fille qui exhibe ce qu'elle a, sans en
excepter grand'chose,  deux mille inconnus rassembls, qu'une laide qui
se montre en chemise  ses amis et connaissances pris sparment. Il y a
d'ailleurs dans la salle des spectatrices qui ne sont gure plus vtues
que l'artiste au cache-sexe. Sur les plages, l't, les baigneuses
font part au public de ce qu'il tait jadis convenable de rserver au
mari ou  l'amant, mettons aux deux. Othello lui-mme trouve cela tout
naturel, et, rien, en effet, n'est plus nature.

Le mari de la romancire est, lui, dans une situation infiniment plus
dlicate. Et je m'tonne qu'il ne dise pas  sa femme:

--En voil assez,  la fin! Tu pousses l'impudeur jusqu'au cynisme et,
par surcrot, tu me fais jouer un rle ridicule... Aussi, c'est bien
simple, je demande le divorce!

Car la femme qui crit des romans va beaucoup plus loin que la Phryn
des Folies-Bocagres dans les rvlations d'ordre intime.

Non seulement elle montre son nu moral  tous les passants, mais encore
elle fait voir celui de son mari. Bien mieux, ou bien pis, elle
transporte son alcve sur la place publique, avec le lit et tous les
accessoires, sans oublier le bidet, qu'elle appelle peut-tre Pgase. Et
elle ne nous laisse rien ignorer de ses bats amoureux: je crois mme
qu'elle en rajoute!

Sa seule concession au respect humain, c'est qu'elle change le prnom de
son malheureux conjoint: celui-ci est Ernest dans son mnage et, dans le
roman de sa femme, il devient Tancrde, Raphal ou Mimi, ce qui est,
parat-il, plus littraire.

Il y a bien aussi quelques autres enjolivements. Madame se raconte, mais
en s'embellissant, en se peignant, sinon comme elle est, du moins comme
elle croit ou voudrait tre. Mais il y a toujours quelque ressemblance
dans l'image idalise qu'on trace de sa propre personne, tant il est
vrai qu'on ne peut rien imaginer qui ne soit un peu ce qu'on a dj
ressenti, vu, vcu... Les femmes, surtout, ne peuvent nous parler que
d'elles, et c'est, du reste, fort intressant. Elles n'ont pas
d'imagination, du moins quand elles crivent des romans, et mme celles
qui sont toujours sorties, comme Mme Benoton, ne le sont jamais, en
tout cas, d'elles-mmes. Je ne sais pas quel critique a dit ou aurait pu
dire:

--Il n'y a pas d'Alexandre Dumas mre!

* * *

Je viens de lire, ou de feuilleter, quelques romans fminins qui
pourraient tre tous intituls: _Moi et Moi._

C'est effrayant! Jean-Jacques lui-mme, qui prtendait tout avouer dans
ses _Confessions_, parat un petit cachottier si on le compare  ces
dames.

Ce ne sont qu'accouplements frntiques, recherches et complications
voluptueuses, cris passionns, soupirs extasis et haltement de
nymphomanes. Cela commence d'ordinaire par un rcit trs circonstanci
de la premire treinte... La virginit aux abois se dfend, puis se
perd en quinze pages, sans points de suspension. Et comme documentation
physiologique, c'est vraiment trs complet. Vraiment, le lecteur a
l'impression d'y tre!

Quand on rencontre ces consoeurs, on est parfois surpris de les trouver
un peu diffrentes de l'image qu'on s'tait fait d'elles... Leur ge,
leur physique sont dcevants. Mais n'en est-il pas de mme de la plupart
des romanciers et des potes de l'amour? En tout cas, la dsinvolture
des romancires est complte... Elles ne songent pas  rougir des
confidences inoues qu'elles nous ont faites en mettant des points sur
tous les i. Et cela n'a rien qui doive nous surprendre, la femme tant,
au fond, beaucoup plus libre en ses propos et ses allures que l'homme...
La nudit physique ou morale les gne moins que nous: le geste de la
Vnus de Mdicis n'est pas une dfense, mais une coquetterie, et c'est
bien certainement Adam qui, le premier, s'est achet une feuille de
figuier  la Belle Jardinire.

Mais le mari de la romancire, quelle tte fait-il?

Pour lui, le mur de la vie prive a t transform en une large baie
vitre par laquelle les gens peuvent le voir en caleon, en gilet de
flanelle et mme dans un appareil plus simple encore.

Nous savons tous ce qu'il dit et fait dans ces moments-l.

Nous savons mme que sa femme l'a tromp tels jours,  telles heures,
dans telles circonstances, avec des messieurs dont elle nous dcrit
aussi le nu physique et moral.

Ces confidences effarantes, elle ne les a pas murmures  l'oreille
d'une amie plus ou moins discrte; elle ne les a pas crites dans
quelque cahier bleu ou jaune vou, comme les derniers cahiers du
_Journal des_ Goncourt,  un ternel mystre... Non, non, elle les a
fait imprimer, et plus elle en vend, plus sa satisfaction est grande.
Celle de son mari aussi, d'ailleurs.

--Nous en sommes au cinquantime mille! dclare cet homme en se frottant
les mains.

C'est un succs, mais il faut tre diablement philosophe pour s'en
accommoder, et surtout pour s'en rjouir.

Je ne sais pas, mais moi,  sa place, je trouverais que cet argent a une
drle d'odeur...

* * *

Le mari de la romancire a, il est vrai, des compensations. D'abord, les
droits d'auteur de sa femme, ce qui n'est pas toujours ngligeable. Il
partage aussi sa clbrit, si toutefois la dame n'a pas conserv son
nom de jeune fille ou adopt un pseudonyme parfois masculin.

Dans ce dernier cas, il s'expose au ridicule supplmentaire de devoir
dire aux admirateurs de _Mes coucheries sentimentales:_

--Si je connais l'auteur de ce roman vcu, Lopold de Mimosa? Je vous
crois, c'est ma femme!

Enfin, ce prince-consort peut obtenir les faveurs de simples lectrices
qui, merveilles par ses exploits livresques, veulent goter avec lui
le plaisir d'tre les rivales d'une clbre femme de lettres.

Seulement, il lui arrive peut-tre de s'entendre dire:

--Tu as inspir  ta femme des tas de gros bouquins... Moi, je trouve
que tu ne mrites qu'un petit chapitre!

Celui qui a pous la plus belle femme de France ou, simplement, la
reine des reines risque, videmment, plus qu'un autre, d'tre cocu,
mais, d'autre part, que d'occasions s'offrent  lui de tromper celle qui
croit n'avoir  craindre aucune rivale! Tous les princes-consort ont 
leur disposition les sujettes de sa gracieuse Majest...

N'importe, le mtier de mari de la clbre romancire ne doit pas tre
drle tous les jours. Il faut, pour s'en tirer honorablement, une
exceptionnelle dose de rsignation, ne pas redouter certains sourires
et, ce qui est plus sage encore, ne pas lire les bouquins de la dame.

Le bonheur est le plus souvent fait d'ignorance... Et c'est encore plus
vrai dans les mnages o la femme se montre toute nue, au premier venu,
pour douze francs, sans aucune espce de cache-sexe.




Les demi-vieux


Sous le titre: _Demi-Vieilles_, Mme Yvette Guilbert a crit un livre
sur l'existence mlancolique des femmes dont le coeur est rest plus
jeune que le visage. D'aprs l'auteur, la demi-vieille avait quarante et
quelques annes. Aujourd'hui... Mais non, il n'est plus de
demi-vieilles: nos contemporaines, ne faisant rien  moiti, sont ou des
gamines charmantes ou des centenaires qui, escortes par les
sapeurs-pompiers vont recevoir, des mains de M. le Maire, le prix de
persvrance.

En revanche, les demi-vieux existent.

On les rencontre surtout dans la vie littraire o ils font figure de
victimes sans inspirer la moindre piti  qui que ce soit.

Le demi-vieux est un crivain qui frise, faute de mieux, la
cinquantaine: avant la guerre, il allait peut-tre devenir quelqu'un;
depuis la guerre, il s'efforce, d'ordinaire en vain, d'tre encore
quelque chose.

Sans doute, il y a des exceptions: quelques demi-vieux n'ont pas t
compltement catastrophs pendant l'pope et les charmantes annes
qui l'ont suivie, mais on compte ces rescaps dont l'obstination  durer
quand mme fait quelque peu scandale... En vrit, leur classe--qui est
vraiment la classe moyenne--a t broye, pulvrise, anantie. Les
survivants ne sont que des units errantes, flottantes, entre deux
blocs homognes et solides qui sont les vieux et les jeunes...

* * *

Les vieux--puisqu'il faut les appeler par leur nom--dtiennent ces
situations acquises contre lesquelles se ruent en vain les vagues
impatientes de l'envie et de l'ambition.

 la manire de l'Eternel, dont ils ont parfois la barbe, ils peuvent
dire:

--Nous sommes ceux qui sont!...

Beaucoup sont d'ailleurs immortels. Ils ont les titres, les honneurs et
cette espce de gloire qui, pareille  la pipe, s'amliore en se
culottant.

On ne les discute plus... Ils n'ont qu' se laisser vivre ou  se
laisser mourir, et c'est ce qu'ils font avec une endurance qui, dans
d'autres milieux, forcerait l'admiration.

 l'autre ple, il y a les jeunes... Et les temps leur sont
merveilleusement favorables. Sous prtexte que le tremblement de terre
de 1914-1918 a fait table rase de tout--c'est une des thories qui leur
sont chres--ils ont prtendu s'emparer de toutes les positions sans
coup frir...

--Nous avons moins de trente ans, disent-ils... Donc,  nous les femmes
(a, c'est bien naturel), le succs, la fortune et le reste, s'il y en
a!

Ils crurent que c'tait vrai, puisqu'ils le disaient. Mais il y avait
les vieux, ceux qui persistent quand mme... Contre ceux-l, rien 
faire. Les jeunes s'en aperurent bientt et ils renoncrent aux
attaques inutiles en se disant, non sans raison, que le temps
travaillait pour eux.

D'ailleurs, les vieux leur tendirent la main... On vit--on voit
encore--des macrobites chargs d'honneurs officiels faire une cour
empresse  ces jeunes dont, malgr leur inamovibilit, ils avaient
peur. Les mdecins de l'antiquit recommandaient aux vieillards de
prendre des bains de Jouvence en faisant place, dans leur lit,  de trs
jeunes personnes: ce rgime est encore suivi, parfois avec quelque
exagration, par des messieurs gs. C'est, sans doute, au nom de cette
thrapeutique, que les doyens de la littrature ont cherch  ravigoter
leur gloire flchissante en attirant  eux les Eliacins, parfois mme
les Gitons, des nouvelles couches...

Quant aux demi-vieux, les anciens ne veulent pas en entendre parler,
parce qu'ils trouvent que ces hritiers prsomptifs les suivent de trop
prs; et les jeunes les dtestent parce qu'ils craignent de trouver
encombre la route sur laquelle ils comptent brler les tapes dans leur
six-cylindres grand sport.

Bref, les demi-vieux entravent la circulation. Et on le leur fait bien
voir...

* * *

Cependant, ces demi-vieux ont, pour la plupart, fait la guerre, tandis
que les anciens, assis sur les remparts, les encourageaient de la voix
et du geste, et que les jeunes menaient l'aimable existence si
allgrement dcrite par Raymond Radiguet dans son roman sur les
coucheries de femmes de mobiliss avec les moins de dix-sept ans.

Ces demi-vieux ont t soldats; pendant quatre ans, au moment
psychologique de leur carrire, ils ont dfendu, avec la Cit, ce Bois
Sacr o ils espraient trouver bon accueil  leur retour. Mais, pour
eux, les annes de campagne ont compt triple, quadruple et plus encore:
ils ont vieilli avec une rapidit foudroyante. Ils n'ont plus d'ge, ils
sont dmods comme ces vtements de nagure qu'on trouve ridicules,
tandis que ceux d'il y a longtemps semblent n'avoir rien perdu de leur
lgance...

Pauvres demi-vieux qui attendent sur la banquette des diteurs, des
directeurs de thtre, etc... pendant que passent devant eux les doyens
illustres et les jeunes dj clbres!

Ils n'ont mme pas le droit de sauver la face en disant, avec le
proverbe: On ne peut pas tre et avoir t, car ils ont simplement
failli tre et ils ne seront jamais.

Saluons en eux des victimes de la guerre dont personne ne se soucie...
Eux-mmes ne songent pas  se plaindre. Vnus trop jeunes dans un monde
trop vieux, puis trop vieux dans un monde trop jeune, ils subissent
philosophiquement une ingrate destine, sans avoir, pour se consoler, ni
souvenirs flatteurs, ni brillantes esprances.




loge du public


Dans certains milieux artistiques et littraires, on se fait, sans
peine, une rputation de finesse, d'intelligence, de supriorit
aristocratique, en disant:

--Le public est stupide... Je mprise ce tas de concierges et
d'piciers... Je n'ai aucun souci de l'opinion du public... C'est pour
moi que je mets du noir sur du blanc (ou des couleurs sur la toile, ou
des notes sur le papier  musique), pour moi et pour quelques autres
membres de l'lite, exclusivement. Le public? a n'existe pas, a ne
doit pas exister pour un vritable artiste!

Vous me permettrez--du moins, je l'espre--de n'tre pas de cet avis.

Le public n'est pas stupide du tout: il a mme,  lui tout seul, plus
d'esprit que M. de Voltaire.

Le public n'est pas un ramassis de concierges et d'piciers: il y a, du
reste, pas mal de concierges qui sont aussi intelligents, sinon plus,
que nombre de leurs locataires. Et les plus piciers ne sont pas
toujours ceux qu'on pense... Il est peut-tre moins difficile de fourrer
des pices grossires dans un roman ou une pice de thtre que de
diriger la maison Potin ou Damoy.

Le public existe. Il existe mme  ce point qu'il n'y a que lui, que
tout dpend de lui, que personne n'est que par lui, pour lui, en lui...
Le public, c'est nous tous, et nul ne peut s'en dtacher en rigeant, au
sein de cet ocan immense, une orgueilleuse tour d'ivoire. Le public est
l'lment o nous vivons et qui nous fait vivre: il est l'atmosphre que
nous respirons, il nous imbibe, nous pntre, nous domine, nous
possde... Tout nous vient de lui, comme tout nous vient de la nature,
dont il est une des formes essentielles, et le blasphmer, c'est faire
preuve, non seulement d'ingratitude, mais de navet: le plus pur
artiste est une fleur rare qui doit tout au sol o elle a trouv les
principes de la vie...

* * *

Le public est un grand mconnu, un grand calomni: rares sont ceux qui
osent lui rendre justice.

Victimes d'innombrables lgendes, il passe pour tre ignorant, vulgaire,
cruel, et pour n'aimer que les courtisans qui le flattent. Certains vont
mme jusqu' considrer comme dgradants les succs qu'il fait, les
conscrations qu'il accorde. Des lieux communs circulent:

--Ce public imbcile n'a jamais admis les vrais artistes, les crateurs
originaux, les novateurs de gnie... Il a siffl les chefs-d'oeuvre qui
ont d attendre longuement leur revanche!

S'il en tait ainsi, le public n'aurait commis qu'une faute assez
excusable: celle qui consiste  ne pas adorer tout de suite le Dieu
inconnu. Et cette faute, il l'aurait, en tout cas, rachete par la
suite, en rhabilitant les victimes de son erreur... Pch avou et
rpar doit tre pardonn.

Seulement, il n'en est pas ainsi, dans la plupart des cas. Si vous
voquez le souvenir des grandes iniquits artistiques, littraires,
scientifiques, etc... et si vous consultez le dossier de ces lamentables
affaires, vous constaterez que les vrais coupables ne sont pas les
concierges, les piciers, le public... Ce sont, au contraire, les
intellectuels du temps: _Carmen_ et _Faust_--pour citer deux
chefs-d'oeuvre incompris  leur naissance--furent reints frocement par
la critique, mais le public leur assura, tout de suite, une carrire
honorable et qui et t brillante sans le coup de frein donn par les
aristarques. Le public, qui n'a pas d'opinions prconues, qui n'accepte
pas le mot d'ordre des cabales, qui juge sur pices--et surtout au
thtre--peut, certes, rendre des arrts injustes, mais cela lui arrive
certainement moins souvent qu'aux arbitres professionnels: quoi qu'il en
soit, sa bonne foi est insouponnable et sincre, profond, touchant
mme, est son dsir de comprendre, d'encourager, d'applaudir...

Des casuistes tablissent des _distinguos_ entre le public, le grand
public, le gros public, un certain public, etc., etc... Ils disent:

--Ce public qui aime ce que nous aimons est intelligent... Cet autre
public qui prend plaisir  ce que nous dtestons est au-dessous de tout.
Il y a public et public: il y a le gros et le fin...

Illusion! Le public est un et indivisible et s'il a beaucoup de ttes,
c'est  la manire de l'hydre... Vous croyez pouvoir les reconnatre,
les diffrencier, les choisir--mais, en vrit, elles sont toutes les
mmes et elles se confondent dans un mouvement perptuel.

Le public innombrable ne tient aucun compte des classements thoriques
et arbitraires. Il n'obit qu' sa propre loi, qu'il change selon les
lieux, et les circonstances. Les mmes spectateurs vont, dans le courant
de la mme semaine, couter une comdie super-littraire et un
vaudeville, et les mmes liseurs passent d'un livre sotrique  un
roman d'aventures. Le public, dans son immense majorit, n'a pas de
systme, pas de credo: au banquet des arts et des lettres, convive
souvent infortun, il mange de tous les plats, ce qui ne veut d'ailleurs
pas dire qu'il en redemande toujours, ni qu'il digre tout.

Rien de faux comme cette phrase d'auteur plus ou moins mconnu:

--Telle pice russit, mais c'est auprs du gros public!

Dans ce gros public--que les concierges et les piciers ne suffiraient
pas  former--il y a aussi des reprsentants des classes les plus
leves de la Socit, il y a des mandarins de l'Universit, des
praticiens clbres, de hauts magistrats, des Parisiens raffins, des
femmes trs spirituelles... Le gros public, c'est le grand public, c'est
le public, et il faut de tout pour le composer. Les cnacles littraires
en font eux-mmes partie, quoi qu'ils prtendent.. On dcouvrirait
d'ailleurs aisment, dans ces lites un peu poseuses, pas mal de
tratres qui vont, en cachette, couter _Peau d'ne_ et qui y
prennent, comme vous ou moi, un plaisir extrme.

* * *

Le public a cependant d se rsigner, surtout depuis quelques annes, 
tre ridiculis, humili, vilipend... Dans des journaux fabriqus pour
lui et qui--en dehors des questions d'art et de littrature--lui font
une cour des plus empresses, des plus obsquieuses, le bon lecteur
moyen se voit, d'ordinaire, trait de navrant imbcile, de botien
mprisable, d'illettr bon  pendre: tout ce qu'il aime et applaudit est
bafou, et il pourrait peut-tre trouver trange que les critiques les
plus  gauche, les plus prompts  rclamer la dcisive suprmatie du
Peuple, soient, en mme temps, les plus pris d'une esthtique pour
aristocrates entre tous infatus.

Mais le public a la patience et, si j'ose dire, le sourire des lment
invincibles... Et les vaniteux esthtes qui l'injurient rendent par cela
mme hommage  sa toute-puissance, comme les athes prouvent que Dieu
existe en le blasphmant.




Le public et le succs


J'ai deux points communs, deux seuls, avec M. Paul Valry: Stendhal ne
m'emballe pas normment et mon nom revient presque aussi souvent que
celui de l'auteur des _Rhumbs_ dans les articles de M. Paul Souday.

C'est ainsi que ce prince des aristarques m'a entrepris, dans le
_Temps_,  propos de l'article que j'ai publi sous ce titre: _loge_
_du Public_. Inutile de dire que je suis vivement malmen: ma presse est
abondante chez M. Souday, mais elle n'est pas bonne.

Cela ne m'empche pas d'avoir du got pour ce confrre batailleur,
passionn, un tantinet sectaire. En cela, j'ai quelque mrite, car dans
les matches qui me mettent aux prises avec ce poids lourd, je pourrais
me plaindre de coups assez peu rguliers.

En effet, M. Souday ne manque jamais de m'attribuer des ides que je
n'ai jamais exprimes, nulle part, sous aucune forme, pour m'en faire
grief devant une galerie plus ou moins complaisante et les rtorquer
sans pril, c'est--dire sans gloire. Mon cher Rempart de la rue
Gungaud, vous frappez trop bas... Ce n'est pas gentil, ce n'est pas
sportif!

Ainsi, M. Souday me fait dire que le succs du public est la preuve
suffisante de la valeur d'un livre ou d'une pice de thtre,--et il
ajoute arbitrairement que si je suis de cet avis, c'est parce que mes
bouquins et les pices qui en ont t tires obtiennent la faveur des
cochons de payants.

Cependant, ce n'est pas mon cas. Si j'ai fait l'loge du public, c'est
sans arrire-pense courtisanesque: simplement parce que je crois, en
toute sincrit, que le public est le plus grand des calomnis et des
mconnus.

Quant au syllogisme: Tout livre qui obtient un grand succs est
excellent; celui-ci a dpass le 500e mille, donc c'est un
chef-d'oeuvre!, je ne l'ai jamais accept, et je dfie M. Paul Souday de
le montrer du doigt dans l'article o il prtend l'avoir trouv. Je suis
de l'avis de cet autre arbitre (Catulle Mends?) qui disait:

--Le succs ne prouve rien, pas mme contre...

Ou plutt non,--soyons tout  fait sincre--la bonne formule me parat
tre:

--Le succs ne prouve pas grand'chose, ni pour, ni contre...

Car l'argument succs ne peut pas tre compltement, absolument cart
des dbats littraires. L'abus--que je n'ai pas commis--serait de
soutenir que le chiffre du tirage rpond  tout; un autre abus--que M.
Paul Souday commet bel et bien--consisterait  affirmer:

--Ce bouquin se vend beaucoup, donc il ne vaut rien!...

* * *

Dans l'_loge du Public_, j'ai dit que le public tait, non pas
infaillible, mais plein d'une loyaut qui manque, le plus souvent, aux
milieux littraires et artistiques professionnels. Quand il se trompe,
et cela lui arrive comme  tout le monde, puisque, prcisment, il est
tout le monde, c'est de bonne foi... Le public ignore les phobies
personnelles, il ne se laisse pas sduire par le don rpt
d'exemplaires sur papier de luxe trs cots  la Bourse des
bibliophiles,--car, lui, il achte ce qu'il lit--il ne songe pas  se
prsenter  l'Acadmie franaise, il n'est d'aucune chapelle, d'aucune
cabale, d'aucune bande: il prend son plaisir o il le trouve et ne
demande d'ailleurs qu' l'y trouver, car son dsir de ne pas tre du
est trs vif et son indulgence des plus larges... J'ai dit--et je le
rpte--que la plupart des grandes injustices ont t commises, non par
le public, mais par la critique, par la pseudo-lite du moment. Et ces
injustices--dont la responsabilit ne lui incombe pas--c'est le public
qui les rpare en accordant aux victimes la compensation vengeresse,
unique, indispensable, qui s'appelle le succs.

M. Souday cite toujours _Candide_ comme type du chef-d'oeuvre immortel
qui l'a emport sur les falotes productions du temps.

Mauvais exemple: _Candide_, qui est un roman d'aventures, passait 
cette poque pour une simple amusette... Voltaire lui-mme n'y attachait
aucune importance. Comme les Paul Souday d'alors, il croyait  _Zare_,
 _Mrope_,  _La Henriade_,  un tas de tragdies, d'popes, d'oeuvres
srieuses qui sont depuis longtemps tombes en poussire. C'est
cependant _Candide_ que les lecteurs du XVIIIe sicle parcouraient en
disant: C'est assez drle et qu'ils laissaient peut-tre dans la
diligence, c'est _Candide_ qui survit. Paul Souday, critique littraire
au _Mercure franois_ et homme soumis aux modes de cour, n'et certes
pas prdit pareil miracle...

Mais aussi quelle prtention saugrenue d'assigner des rendez-vous  la
postrit, de lui donner des ordres; de faire  sa place un tri dont
elle ne tiendra probablement aucun compte!

* * *

En fait, crit encore M. Paul Souday, tout crivain publie, donc
souhaite d'avoir des lecteurs et de leur plaire. Mais quels lecteurs?

Et notre confrre d'ajouter que l'crivain les choisit ou doit les
choisir. Mais non, ce sont les lecteurs qui le choisissent. Lui, il est
comme le pommier qui produit certaine varit de pommes et est fort
incapable d'en produire une autre. Ceux qui aiment ces pommes--M. Souday
sera peut-tre sensible  ces comparaisons normandes--les cueillent et
les mangent, et qu'ils soient rares ou nombreux, l'arbre n'y peut rien:
son succs au march o tout va, les pommes et les livres, ne dpend pas
de lui.

Je viens de relire les _Souvenirs d'un homme de lettres_, par Alphonse
Daudet. J'y lis ceci:

On a beau se mettre en dehors et au-dessus de la foule, c'est toujours,
en fin de compte, pour la foule qu'on crit... Nous jouons aux raffins,
mais le nombre nous tient; nous ddaignons le succs, et l'insuccs nous
tue.

Voil un aveu sincre d'crivain, voil un vrai cri du coeur! Il n'y a
pas de tours d'ivoire... En tout cas, s'il y en a, soyez tranquille, on
a eu soin d'y faire installer le tlphone et mme la T. S. F.--sans
parler de la sonnette de nuit--pour pouvoir rpondre au premier appel du
public.




Prix littraires


Le jeune Alcide Durand tait romancier de son tat: il n'avait ni plus
ni moins de talent que pas mal d'autres fabricants d'anecdotes en deux
ou trois cents pages.

 29 ans, ce garon avait dj publi, outre l'obligatoire recueil
potique, six bouquins intituls: _Vicieuse, la Vierge inaccessible, Lit
d'amour, Divine treinte, Par les femmes et Mnage  cinq_...

Malgr ces excellents titres et d'incontestables qualits d'imagination
et de style, les oeuvres d'Alcide Durand ne se vendaient pas. Ds le
troisime mille, la vente flchissait...

--Vous ne faites pas assez de publicit, disait le jeune crivain  son
diteur... Les livres, c'est comme les ptes dentifrices ou les
apritifs: a se lance  coups d'affiches et d'annonces.

--Oui, rpondait l'diteur, mais la publicit cote cher. Je crains de
ne semer beaucoup de billets de cent francs que pour rcolter quelques
coupures de cent sous.

Et il ajoutait, comme tous les diteurs:

--Je vous ferai beaucoup de rclame quand vous aurez beaucoup de succs!

Ce qui revient en somme  dire: Devenez clbre et je vous ferai
connatre.

Mais comme il portait, malgr tout, un certain intrt  ce romancier
videmment plein d'avenir, il lui donna ce conseil:

--Tchez donc de dcrocher un prix littraire... Rien de tel pour lancer
un crivain! Que votre prochain bouquin soit couronn, j'en vends
50.000, raide comme balle.

--Oui, acquiesa Alcide Durand, mais que d'obstacles!

--Essayez toujours...  votre place, je me mettrais en piste pour le
prix Goncourt: c'est celui qui fait le mieux marcher la vente.

--Mon genre n'est pas tout  fait celui des Dix...

--Il n'y a pas de genre pour les braves. Choisissez un sujet qui
convienne  ces messieurs. Et crivez a dans un style original, c'est
ce qu'il y a de plus facile. Allez-y rondement! Dans trois mois vous me
livrez votre manuscrit; un mois aprs, vous paraissez... Ce sera le bon
moment: six semaines avant le djeuner dcisif!

Alcide Durand ne manquait pas de virtuosit. Il crivit avec un grand
luxe d'expressions techniques et d'adjectifs savoureux l'histoire
d'une brunisseuse qui, sduite, puis abandonne par un sergent-major des
sapeurs-pompiers, s'asphyxie avec un rchaud dans une mansarde de la rue
des Immeubles-Industriels. Et il intitula ce roman vcu: _Sainte et
Enceinte_.

L'diteur se montra ravi et dita le bouquin. Alcide Durand se mit en
campagne... Il fit insrer, par les camarades qu'il avait dans les
journaux, des petites notes o _Sainte et Enceinte_ passait pour le plus
gnial chef-d'oeuvre des temps modernes: les Dix se devaient de dcerner
 son auteur, par acclamations, le prix Goncourt.

Alcide Durand fit des dmarches auprs des acadmiciens in _partibus_,
mais il ne fut reu que par J.-H. Rosny, lequel lui dclara simplement:

--Chaque jour, je lis vingt romans et je vois quinze auteurs... Que
voulez-vous que je fasse?

--Votez pour moi!

--Ah! jeune homme, pourquoi n'embrassez-vous pas une profession
manuelle?... L'avenir est aux littrateurs qui seront aussi savetiers,
terrassiers, plombiers-zingueurs!...

Alcide Durand couta respectueusement le Matre, puis rentra chez lui,
un peu dcourag.

Il n'obtint d'ailleurs pas le prix, qui fut dcern  un Lapon, auteur
d'une sorte de roman autobiographique intitul _Blanc partout_.
videmment, les Goncourt en avaient assez de la littrature ngre...

--Quand mme! s'exclama l'diteur... Il n'y a pas,  Paris, que le
restaurant Drouant. Mon cher, travaillez pour le prix de _la Vie
heureuse_. Vous voyez cela d'ici: un roman plutt potique, vaguement
colonial, avec de l'amour, du pittoresque, de l'lgance aussi... Rien
de plus facile pour un garon de talent comme vous.

Durand se mit  la besogne, rsolument, et raconta l'aventure d'une
femme du monde qui, prisonnire dans le harem d'un pacha  neuf
queues--a se passait avant la Rvolution--garde son honneur et mme
dcide le pacha  se placer sous le protectorat de la France. Titre:
_Tout mais pacha!_

Hlas! en dpit de dmarches multiples et malgr les promesses de la
duchesse de Rohan, l'auteur de cette oeuvre admirable n'obtint pas une
seule voix: le prix fut dcern  un recueil potique crit par une
femme de mnage sous le titre: _la Vie malheureuse._

--Dcidment, c'est la poisse! s'cria Alcide Durand.

--Obstinons-nous, rpondit l'diteur qui commenait cependant  douter
du talent de son poulain.

--Que faire?

--L'Acadmie, l'autre, celle qui est au bout du quai, dcerne un tas de
prix... Ce serait bien le diable si vous n'en dcrochiez pas un!

--Le genre acadmique n'est pas du tout mon fait.

--Bah! vous pondrez bien trois cents pages pour dfendre l'arme, la
proprit, l'Institut, le mariage, la tradition. C'est l'enfance de
l'art... Allons, chaud, chaud, ou plutt tide, tide! Je vous accorde
un dlai de deux mois...

En moins de huit semaines et de neuf mille lignes, Alcide crivit
l'histoire d'une suave infirmire, fille d'un gnral, qui soigne un
jeune aviateur, fils d'un membre de l'Acadmie franaise, et finit par
l'pouser en dpit des obstacles crs par un bolchevik,  la fois
amoureux, perfide et trs laid.

--Nous intulerons a, dit l'diteur, _la Croix sur le voile_, et je vous
f... mon billet que, cette fois, nous dcrochons la timbale.

Le croiriez-vous? _La Croix sur le voile_ n'obtint pas le moindre des
innombrables prix que l'Acadmie distribue chaque anne. Rien! Pas mme
500 francs-papier et une ligne dans le discours de M. Ren Bazin.

Alcide Durand songea un instant  entrer  la Trappe,  se faire
professeur de shimmy; mais il avait du cran et il redressa la tte sous
le vent de l'adversit.

Coup sur coup, il publia un roman spirite dans l'espoir d'obtenir le
prix de l'Acadmie psychique, un roman sur les joies de la maternit
avec la certitude d'tre couronn par la Ligue des volontaires de la
repopulation, un roman en espranto pour le grand concours littraire
de la Socit esprantiste, un roman sur les collectionneurs de
timbres-poste pour l'Institut philatlique de France qui avait cr un
prix de 10.000 francs payables en timbres, etc...

Alcide Durand fut chaque fois blackboul.

Mais, un jour, il lut ceci dans les journaux:

Un prix de 50.000 francs vient d'tre cr par M. Basoff Zaharil: il
sera dcern au meilleur roman d'aventures. Le jury sera compos de dix
crivains connus.

--Celui-l, dit Durand avec une rsolution froide, celui-l, je
l'aurai!...

En quinze jours, il crivit 500 pages o il accumula les naufrages, les
vasions, les assassinats, les enlvements, les excutions et les
festins de cannibales. Et il _baptisa de Tonnerre de Brest ou les
aventures d'un forat_.

Le mois suivant, ce roman magistral paraissait au milieu de
l'indiffrence gnrale, car le public d'aujourd'hui est blas et ne
croit plus  rien. Mais l'ambitieux auteur entendait obtenir le prix et
rptait  tout le monde avec une singulire assurance:

--Je vous assure, c'est comme si je l'avais!...

Au jour dit, l'aropage se runit autour d'une table  tapis vert et se
mit  discuter les mrites de divers romans o les mmes aventures se
rptaient  peu prs dans le mme ordre et dans le mme style. Une
imposante majorit se dessinait pour _le Tour du monde d'un
cul-de-jatte_, quand, soudain, la porte s'ouvrit et Alcide Durand, vtu
en boucanier et suivi d'une douzaine de brigands, apparut l'espingole au
poing...

--Messeigneurs, s'cria-t-il, dcernez-moi le prix ou vous tes morts!

--Mais qui tes-vous? bgaya le prsident.

--L'auteur du _Tonnerre de Brest ou les aventures d'un forat_, un
chef-d'oeuvre! Allons, vite, votez, si vous tenez  l'existence!...

--Ce confrre, dit le prsident, a le sens du roman d'aventures...
Messieurs, je crois que la cause est entendue!

C'est ainsi qu'Alcide Durand obtint son premier prix littraire.
Reconnaissez que si son stratagme a t quelque peu rude, il est tout
de mme prfrable  l'intrigue,  la courtisanerie,  la mendicit, au
lchage de bottes...




L'ancien et le moderne


Pierre et Paul suivirent les cours du mme lyce, mais non pas avec la
mme application.

Pierre tait un excellent lve et ses professeurs lui prdisaient le
plus brillant avenir.

Paul tait l'as des cancres et M. Rosa-Larose, qui s'efforait
vainement de l'intresser aux racines grecques et latines, lui rptait
chaque jour:

--Vous tes un cornichon et vous n'arriverez jamais  rien!

Les parents de Pierre taient heureux d'avoir un tel fils.

--Je le pousserai, disait son pre, jusqu'aux tudes suprieures...
Aprs le bachot, la licence et mme le doctorat. Pierre a la bosse de la
littrature et de la philosophie. Dj, il se passionne pour les ides
gnrales. Grce au latin et au grec, sans lesquelles on croupit dans le
marcage des conceptions primaires, il deviendra un grand cerveau et,
dominant les esprits qui n'ont pas t nourris de classiques, il
parviendra aux plus hautes situations.

Pierre fit donc ses humanits et mme ses surhumanits au milieu de
l'admiration de ses parents, de ses amis et de ses matres: au Concours
gnral, il obtint tous les succs et reut, avec une poigne de main,
les flicitations du grand-matre de l'Universit.

Hlas! Paul ne suivit pas cette route fleurie, trace  travers les
jardins des racines grecques et latines...

Son pre dut se tenir ce triste discours:

--Mon fils est un imbcile... Il ne pourra jamais traduire  livre
ouvert Horace ou Virgile. Quant au grec, pour lui, c'est de l'hbreu.
C'est dsolant, car, on l'a dit bien souvent, quiconque n'a pas potass
avec succs les langues anciennes, est vou  la pire mdiocrit
intellectuelle. Je vais donc,  mon grand regret, mettre fin aux
drisoires tudes de mon stupide rejeton. Il ne sait  peu prs rien, et
il n'en saura jamais plus. Le malheureux ne sera qu'un rat!

 son pre qui lui demandait ce qu'il voulait devenir dans la vie,
Pierre rpondit:

--Acadmicien!

 la mme question, Paul rpliqua:

--Rparateur de bicyclettes.

* * *

 l'ge de trente ans, le fort en thmes n'tait pas encore acadmicien,
mais il avait dj publi,  ses frais, deux recueils de posies et
dpos trois pices en vers chez le concierge de l'Odon.

Pendant ce temps, Paul s'tait, lui aussi, distingu dans sa partie...
Aprs les bicyclettes, il avait rpar les motocyclettes, puis les
autos. Son modeste atelier s'tait agrandi et tournait  l'usine.

Pierre s'efforait de matriser Pgase: Paul domptait sans peine
quarante chevaux.

Survint la guerre...

Paul, n'tant que pote, ne pouvait servir la patrie qu'au front: il y
alla et y resta quatre ans, dans l'infanterie, o il conquit les galons
de sergent et la croix de guerre.

Pierre alla au front aussi, mais, en sa qualit d'usinier, il n'y resta
pas.

Sa tche  lui ne devait pas consister  lancer ou  recevoir des
projectiles, mais  en fabriquer.

Il en fabriqua un peu, beaucoup, normment.

Il gagna des tas d'argent.

Il reut la croix de la Lgion d'honneur.

Pierre s'tait montr, dans les combats, digne de la culture classique
qu'il avait reue. En dfendant un pont sur la Somme, il se souvint
d'Horatius Cocls et l'imita... Il monta  l'assaut de Douaumont en
songeant aux hros de l'Iliade et, sous les murs de Chteau-Thierry, aux
sombres jours de la dernire rue allemande, il se forgea une me
pareille  celle des trois cents qui moururent aux Thermopyles.

Paul, lui, agrandissait  l'infini ses usines.

Il ne vivait pas avec de sublimes souvenirs de l'antiquit, mais avec
Mlle Liane des Bgonias, la charmante artiste.

Il ignorait Lonidas, mais tutoyait Sraphin Malpied, l'loquent homme
d'tat.

Il reut, un jour, la visite de Pierre qui tait en permission.

--Eh bien, lui dit-il, a va l-haut?

--Pas mal... et toi?

--Je tiens bon, mais c'est dur. Tu en as de la chance! Pas de soucis,
pas d'embtements. Tu n'as qu'a obir et ton devoir est trs simple:
tuer ou tre tu. Moi, j'ai des responsabilits.. Et un travail! Ah! il
y a des moments o j'envie tes galons de sergent!

--_Aurea mediocritas!_

--Au fond, c'est une guerre de civils... C'est nous,  l'arrire, qui la
gagnerons!

--_Sic vos non vobis_... Je parle pour nous.

--Un cigare, mon cher?

--_Timeo Danaos_...

--Non, ce ne sont pas des Danaos... Mais ceux-ci sont meilleurs!

Aprs l'armistice, Pierre toucha son pcule et ses primes mensuelles;
quant  Paul, il tait vingt fois millionnaire...

Pierre se mit  crire un pome pique sur la guerre. Mais quand il
l'eut termin, il ne put le faire accepter par aucun diteur.

--C'est magnifique, lui disait-on; on voit bien que votre lyrisme est
encore embelli par un got tout classique... Malheureusement le public
ne s'intresse pas  la posie!

--J'crirai donc en prose dsormais, rpliqua l'humaniste.

Et il commena un grand ouvrage intitul _la Gloire latine_.

C'tait un vritable monument d'rudition o Joffre tait compar une
fois de plus  Fabius Cunctator, o Foch prenait l'allure d'un nouveau
Marius, o Clemenceau se drapait dans le manteau d'un Sylla patriote, o
tous les hommes et les vnements de la guerre taient compars  des
personnages ou de grandes actions de l'antiquit.

Mais les diteurs repoussrent aussi cet ouvrage.

--Faites-nous donc, lui dirent-ils, quelque chose de rigolo.

--Je vais tcher...

--Oui, mais pas un mot de la guerre et pas de citations latines...
Personne ne les comprend.

Hlas! Cette exprience ne russit pas non plus... Le genre rigolo ne
convenait pas  ce fervent de Tacite et de Plutarque. Si bien que
Pierre se trouva tout heureux et tout aise d'entrer comme rptiteur
dans une bote  bachot pour pays chauds.

Pendant ce temps, Paul prosprait toujours.

Il devint dput.

Il fonda un journal qu'il intitula _Le Latin_ (reli par sans-fil
spcial avec toutes les grandes capitales, par fil spcial avec les
petites).

Un jour, il reut la visite de Pierre qui n'tait gure reluisant, sauf
aux coudes et aux genoux.

--Que puis-je pour toi, mon vieux? lui demanda le directeur du _Latin_.

--Eh bien, je voudrais collaborer  ton journal. Tu n'ignores pas que
j'ai fait mes humanits... Alors, j'ai pens que tu me ferais une place
chez toi. Tiens, il me semble que l'article politique...

--C'est moi qui le fais!

--Toi? mais je croyais...

--Oui, mon vieux, je m'y suis mis. Pas besoin d'avoir fait ses humanits
pour engueuler le gouvernement!

--La critique littraire...

--J'en ai charg un ami de Liane des Bgonias, un ancien coureur
cycliste.

--Les chos, la critique dramatique...

--Non, mon petit, il me faut pour cela des types dbrouillards,
pratiques, modernes... Toi, tu es trop classique. Veux-tu faire les
chiens crass?

Pierre accepta... Il mle  ses faits divers toutes sortes de citations
latines, ce qui attire au _Latin_ maintes protestations de ses fidles
abonns.




Les chteaux en Espagne


Victor Lardinois est auteur dramatique comme vous, comme moi, comme tout
le monde.

Il a donc reu cette lettre circulaire:

    COMOEDIA                 Paris, le 15 aot 192...
    GRAND QUOTIDIEN
    THTRAL             Mon cher confrre,

Voulez-vous nous confier vos projets pour la saison prochaine?

Sympathiquement  vous,

_Sign_: JOS MACHIN.

Aussitt Lardinois rpondit:

Mon cher confrre,

Mes projets pour la saison prochaine? Ils sont peu nombreux, car, vous
le savez, je ne suis pas de ces auteurs qui prtendent monopoliser le
thtre.

Voici  quoi se rsumera ma campagne d'hiver:

J'ai termin trois vaudevilles que je me propose de lire  M. Quinson.
Cet avis directeur se montre, en effet, trs dsireux de monter
quelques-unes de mes oeuvres. Titres provisoires: _Agla, tu me
chatouilles_, _La Marie du XXIe_ et _Une bonne tte de cocu_.

Je termine un autre vaudeville pour Djazet: _Ben, mon colon_!

J'ai confi  Gmier, qui a promis de l'inscrire  son programme, un
drame social en cinq actes: _la Sueur du peuple_.

Je suis en pourparler avec Rgina Camier, directrice du thtre des
Nouveauts, pour la cration, sur cette scne, d'une oprette intitule:
_les P'tites dactylos_, musique de Tho Durand, un jeune compositeur du
plus bel avenir.

Le Moulin-Bleu me jouera aussi une oprette assez folichonne: _le Sire
de Chabanais_, musique de Mlle Mignon, pseudonyme d'une femme du
monde.

J'ai dpos au Thtre-Franais une tragdie en cinq actes et en vers,
la _Mort de Socrate_,  laquelle s'intresse beaucoup mon vieil ami
Silvain.

Alphonse Franck m'a promis de monter cet hiver, au thtre douard VII,
une comdie de moeurs que j'ai intitule jusqu' nouvel ordre: _Madame
Mphisto_.

 l'Ambigu, j'aurai les _Damnes de la coco_, pice raliste avec une
reconstitution exacte de la place Blanche, vers deux heures du matin.

M. Dullin me jouera,  l'Atelier, un drame einsteinien: _la Cinquime
dimension_.

Aux Varits, vers la Nol, une oprette-revue  grand spectacle: _les
Mystres de Deauville_ ou (je ne suis pas encore fix) _la Duchesse de
Toledo_.

Au Grand-Guignol, un drame noir, _le Clown_, et une pice gaie, _ la
Morgue_.

Enfin, M. Volterra doit me monter une pice de passion que je termine
en ce moment et qui s'intitulera vraisemblablement: _l'Amour
bi-quotidien_.

Et voil!

Bien vtre.

_Sign_: Victor LARDINOIS.

_P.-S._--J'oublie une pice lyrique, musique de Stanislas de Lapardeki,
le grand compositeur tchco-slovaque. M. Rouch l'a retenue pour
l'Opra. Titre: _les Chteaux en Espagne_.

Cette lettre fut insre, en bonne place, dans _Comoedia_. Et Victor
Lardinois, qui sigeait au Caf Napolitain chaque jour, de trois  sept,
reut de nombreuses flicitations. Maints artistes des trois sexes lui
demandrent une recommandation pour les diffrents directeurs qui se
disputaient ses pices.

--Entendu, mon petit! rpondait  tous Lardinois.

Car mon petit s'applique indiffremment aux hommes, aux femmes et aux
jeunes gens dont le genre, assez mauvais, n'est ni masculin, ni fminin.

Quelques jours aprs la publication de son plan de campagne, Lardinois
recevait ce pneumatique:

Cher ami,

Rien  faire au Thtre-Franais avec votre admirable _Mort de
Socrate_.

Ces imbciles ne veulent que du moderne.

Triste! Mais nous prendrons notre revanche.

Votre sympathiquement dsol,

_Sign_: SILVAIN.

Le mme jour, Alphonse Franck tlphonait  Lardinois:

--Cher ami, je viens de lire votre _Madame Mphisto_. C'est trs bien.
Mais, vous savez, impossible de vous jouer a. J'ai dix-neuf pices de
Sacha et comme chacune est joue 300 fois, vous comprenez que...

--Il n'y a vraiment pas moyen?

--Pas avant 1941... Et encore en fin de saison,  la condition bien
entendu que Sacha interrompe sa production. Or, pendant que je lui joue
une pice, il en crit six...

--C'est dgotant!

--Ce n'est pas l'avis du public et ce n'est pas le mien non plus.

--Vous m'aviez promis...

--Je vous promets encore, je vous promettrai toujours! Que voulez-vous
de plus, cher ami?

Lardinois, navr, ouvre _le Figaro_ qui, justement, publie le programme
de la prochaine saison de l'Odon. Fivreusement il parcourt du regard
la longue liste des pices qui doivent tre montes par Gmier... 
ciel! _la Sueur du peuple_ n'y figure pas!

Lardinois plit, avale malaisment sa salive et s'lance sur la
plate-forme de l'autobus Clichy-Odon.

Au deuxime Thtre-Franais, un monsieur trs aimable le reoit au nom
de Gmier et lui dit:

--Nous avons lu votre _Sueur du peuple_... Mais ce n'est pas notre
affaire.

--C'est cependant social!

--Justement... Gmier prfrerait du gai, avec de la musique.

--Je peux transformer _la Sueur du peuple_ en quelque chose de trs
amusant.

--Si vous voulez... Mais  vos risques et prils. Nous ne pouvons nous
engager  rien!

Lardinois sort de l'Odon avec son manuscrit sous le bras.

Fatalit! Les dceptions se suivent et se ressemblent. Quinson fait dire
 Lardinois que Mirande suffit  sa consommation et Dullin lui renvoie
_la Cinquime dimension_, drame einsteinien, sous prtexte que son
public prfre les farces littraires, celles qui ne font d'ailleurs pas
rire.

Max Maurey est invisible autant que le grand Lama. C'est mauvais signe..
Lardinois finit par apprendre que _les Mystres de Deauville_ (ou _la
Duchesse de Toledo_) n'ont aucune chance. Au fait, il s'en doutait bien
un peu. Mais cela fait bien de passer pour l'auteur qui a quelque chose
aux Varits.

Il y a trois grandes possibilits, voire probabilits: _Ben mon colon_,
 Djazet, _les P'tites dactylos_, au thtre des Nouveauts et _le Sire
de Chabanais_ au Moulin-Bleu.

--Oui, soupire Lardinois, mais de tout a, pas un mot n'est crit!

_Les Damnes de la coco_, pour l'Ambigu, sont encore  l'tat de
scnario et d'ailleurs Lehmann a dj dclar, avec une moue peu
rassurante:

--Votre drame me parat un peu... coco, cher ami! C'est un mlo... Et
vous savez que je veux faire de l'Ambigu un thtre gai.

_L'amour bi-quotidien_, chez Volterra, n'est qu'un titre jet dans une
conversation avec cet minent directeur, lequel a simplement rpondu:

--Nous en reparlerons!

Choisy, au Grand-Guignol, a dit  Lardinois:

--Mon cher, il y a une ide dans votre drame, mais c'est une ide
comique! Et dans votre pice gaie, vous tes pass  ct d'un
magnifique sujet de drame... Arrangez-moi donc a! Mais ne vous pressez
pas... Pour cette anne, mes programmes sont au complet.

Que reste-t-il? _Les Chteaux en Espagne_, la fantaisie lyrique
demande par le directeur de l'Opra?

Hlas! M. Rouch n'a rien demand du tout.

Et puis, ces _Chteaux en Espagne_, qui devaient avoir d'abord cinq
actes et treize tableaux, ont t rduits  deux actes et trois
tableaux, puis  un acte, sans musique. Puis  une pantomime questre et
nautique pour le Nouveau-Cirque.

Enfin ils sont devenus, tout bonnement, un monologue que Lardinois a
rcit au 287e dner du Cornet.

Et c'est tout ce qu'on a entendu de lui cet hiver-l!




Rptition gnrale


Ils rentrent, ils sont rentrs, ces messieurs et dames du Tout-Paris des
rptitions gnrales.

Chacun et chacune a pris, naturellement, un air navr pour tenir ces
propos:

--a recommence!

--Oui, il faut reprendre le collier!

--Ce n'est vraiment pas drle... Quitter la mer pour venir s'enfermer
dans un thtre!

--Moi, j'tais dans la montagne... Des horizons splendides! Des
glaciers... Et maintenant, le glacier du Napolitain!

--En voil pour tout l'hiver... Des pices, encore des pices, toujours
des pices!

--Et dire qu'on nous envie!

--Nous faisons cependant un de ces mtiers...

Au fond, l'immense majorit de ces ayants droit sont ravis d'tre
l... Beaucoup ont mme fait des pieds et des mains, voire d'autre
chose, pour figurer sur la liste des invits. Mais personne ne veut
avouer qu'il serait dsol de n'avoir pas reu ses places... Et il est
de bon ton de faire le dgot.

C'est devant ce public que l'auteur doit jouer sa partie... Il est vrai
que ce public de soi-disant blass est le plus impulsif, le plus emball
du monde.

On n'est vraiment applaudi que par les sceptiques des rptitions
gnrales: les spectateurs qui paient leur place sont plus froids et
telle pice, qui triompha le premier soir avec d'interminables
rappels aprs chaque acte, se joue, par la suite, devant un public qui,
si satisfait qu'il soit, craint visiblement de dchirer ses gants.

Tristan Bernard a dress jadis la statistique, par catgories, des
privilgis qui assistent  une rptition gnrale. Il faudrait
peut-tre la mettre au point aujourd'hui,--car il y a eu la guerre!--Et
voici comment on pourrait l'tablir  l'ouverture de la saison
1922-1923:

    Critiques influents                                    6

    Critiques sans influence                              34

    Critiques sans journaux                               40

    Agents de publicit (les courriristes et soiristes
    ont, en effet, disparu)                               25

    Auteurs jous                                         12

    Auteurs non jous                                    150

    Acteurs                                               20

    Actrices                                              40

    Fausses actrices et grues                            210

    Femmes de chambre                                     27

    Commanditaires de la direction et protecteurs
    des dames de la troupe (ceux-ci plus
    nombreux que ceux-l)                                 45

    Homosexuels amateurs ou professionnels                33

    Boxeurs                                               12

    Sud-Amricains                                        31

    Homme du monde (M. Andr de Fouquires)                1

    Membres du Parlement                                 104

    Ayants droit sans spcialit                          80

    Faux ayants droit                                    250

    Dessinateurs qui dessinent                             8

    Dessinateurs qui ne dessinent pas                     24

    Vieux Parisiens  anecdotes sur Jos Dupuis
    et la Schneider                                        3

    Ngres                                                 8

Agitez et vous aurez une jolie salle de rptition gnrale. Il faut
moderniser aussi le sens des diverses formules employes par les
critiques dans leurs comptes rendus.

Avant la guerre:

C'est un triomphe signifiait: C'est un vrai succs;

Un grand succs signifiait: La pice a russi;

Un rel succs signifiait: a n'a pas mal march du tout;

Un franc succs signifiait: C'est un demi-four;

Un succs littraire signifiait: C'est assommant;

Un succs d'estime signifiait: C'est un dsastre.

Aujourd'hui, cette gamme de nuances n'est plus qu'un souvenir. En effet,
il n'y a plus, au thtre, que des succs formidables ou des fours
caractriss;

Le succs formidable, c'est 600 fois plus que le maximum;

Le four, c'est de 3  95 quarts de salle.

Le demi-succs n'existe plus. On met dans le mille,--et c'est parfois
mille reprsentations,--ou on met compltement  ct.

Autrefois, la publicit thtrale soutenait les pices dfaillantes,
leur faisait des piqres de cafine, leur procurait pendant quelques
soirs une vie factice.

Maintenant, elle ne sert qu' enfoncer le clou du succs: elle vole,
elle aussi, au secours de la victoire. Et le directeur moderne dit 
l'auteur:

--Mon cher, que votre pice franchisse le cap de la centime et je la
lance!

Le public des gnrales exprime son avis sur l'oeuvre qui lui est
soumise en employant l'une de ces deux formules:

--a va faire une galette folle!

Ou bien:

--a ne fera pas le sou!

C'est dire que les discussions littraires ne risquent pas de provoquer
des incidents pareils  ceux qui ont marqu la premire d'_Hernani_.

On entend cependant quelques propos d'un ordre moins financier dans
certains groupes,  l'entr'acte.

* * *

_Rgle gnrale._--Les artistes qui assistent  la reprsentation sont
bienveillants. Il est extrmement rare qu'un acteur ou une actrice
reinte la pice et surtout ses interprtes. Leurs expressions les plus
modres sont:

--Il est prodigieux!

--Elle est sublime!

--Cette femme-l est inoue!

--J'ai refus le rle, mais il faut reconnatre qu'elle en tire un effet
norme!

Auteurs, critiques et journalistes sont, en revanche, d'une svrit
extrme dans les couloirs:

--C'est idiot!

--On n'a pas ide de jouer une saloperie pareille!

--Je me demande ce que nous faisons ici...

Si la pice marche, les loges prendront une forme prudente... Pas de
danger que ces messieurs s'emballent, mme s'ils viennent d'applaudir
furieusement. Ils diront:

--Oui, c'est assez drle!

Assez drle, signifie, pour une pice gaie, que c'est vraiment 
mourir de rire, mais aussi pour un drame que c'est une pice  faire
pleurer toutes les Margots de Paris... Assez drle est une manire de
locution qui s'emploie dans les occasions les plus diffrentes; et
l'auteur le plus difficile doit s'estimer heureux si, cach dans quelque
coin, il l'entend prononcer par un critique.

Aprs tout, lorsqu'il eut entendu _Athalie_, Louis XIV articula, sans
plus:

--Ce Racine a bien de l'esprit!

Il est vrai qu' l'auteur mme, les confrres et les critiques
prodigueront, pendant le dfil dans les coulisses, des loges et des
flicitations hyperboliques.

Ils sont entrs en murmurant: Quelle tape! et ils vont dire:

--Mon cher, c'est gnial!... Si vous tenez le coup au trois, ce sera
mme tout  fait bien.

Quant aux camarades des interprtes, c'est bien simple: l'enthousiasme,
l'motion, la joie, la chaleur communicative des banquettes les font
dlirer... Ils embrassent, ils pleurent, ils bgaient:

--Mon petit, tu as t formidable!...

Et le petit, laquelle est parfois une petite, rpond sans ironie en
pongeant sa sueur qui dgouline mle au fard:

--Tu crois?...




Le lancement d'un jeune crivain


L'diteur Lateigne n'a pas son pareil pour lancer, non le disque ou le
javelot, mais un romancier. En huit jours, il en fait un homme clbre.

Un crivain arriv n'a aucune chance de placer un manuscrit chez ce
Barnum de la littrature.

--Non, lui dit Lateigne, je prfre un inconnu... Avec lui, je peux tout
promettre au public, lequel sait bien ce qu'il peut attendre d'un Paul
Bourget ou d'un Pierre Loti. Le type dont personne n'a jamais rien lu a
plus de chance qu'un auteur illustre d'aguicher les foules,  la
condition, bien entendu, qu'une rclame habile impose son nom et son
bouquin  la masse des jobards...

Les derniers succs de Lateigne prouvent bien qu'il a raison. C'est
ainsi qu'en peu de mois, nous avons vu arriver aux plus formidables
tirages des livres vous, semblait-il,  un chec certain, mais que le
plus audacieux des diteurs a su lancer avec une incomparable
virtuosit.

Rappelons simplement ces quelques titres:

_Volupts solitaires_, curieux roman autobiographique crit par un
potache de quatorze ans. (Couronn par l'Association nationale des
amateurs de bilboquet.)

_Premiers essais_, par un vieillard de cent sept ans. (Couronn par la
socit d'encouragement.)

_Bouton de rose_, impressions de pensionnat par une jeune personne de
quinze ans. (Couronn par l'Acadmie de _la Vie heureuse_.)

_Ma Tante Ernest_, par un homosexuel ngre albinos. (Couronn par
l'Acadmie Goncourt.)

_Les Plaisirs de l'obse_, par une dame de 148 kilos. (Premier prix au
Concours agricole.)

Lateigne collectionne, en effet, les plus hautes rcompenses; son curie
triomphe dans toutes les courses de la _season_ littraire. Il gagne
rgulirement le Grand prix Goncourt, le Derby Flaubert ou le prix des
Dames...

* * *

Jusqu' prsent, cet habile homme n'a dit que des auteurs
phnomnes... Leur ge, leur couleur, leur poids lui ont permis
d'organiser la retentissante rclame qui a lanc leurs ouvrages.

Mais Lateigne comprend que le moment est venu de renouveler son systme.
Les romanciers au berceau, les essayistes ns sous Louis XVIII, les
ngres, les hermaphrodites, les gants, les nains et autres veaux  cinq
pattes de la littrature ont fait leur temps.

Il faut chercher autre chose pour attirer la clientle.

Lateigne a dcouvert un crivain normalement constitu, d'ge moyen, de
corpulence ordinaire, de couleur blanche. Et il a dit son premier
roman, intitul _Simples amours_, tout bonnement.

--Le bouquin n'est rien, dit Lateigne, la rclame est tout.

Pour lancer _Simples amours_, il a fait les frais d'une formidable
campagne de publicit: des aviateurs crivirent le titre du bouquin
dans l'azur, des fanfares parcoururent Paris et les grandes villes de
province, accompagnant des confrenciers qui, en plein vent et entre
deux morceaux, vantaient,  l'aide d'un porte-voix, le nouveau
chef-d'oeuvre de la littrature franaise; dans les maisons dont les
fentres sont toujours fermes et la porte toujours ouverte, Carmen,
Gaby, Rjane et Manon portaient, peints sur leur poitrine et sur leurs
hanches, ces mots peut-tre dplacs: _Simples amours_... Lateigne
faisait rpter chaque jour, par la Tour Eiffel, aux abonns de la T. S.
F., ce titre obsdant. Il encombra le boulevard d'hommes-sandwiches qui
transportaient des transparents lumineux; il fit peindre _Simples
amours_ sur le toit des autobus; il lana un parfum, un two-step, un
systme de bretelles, une marque de cigarettes, une pte pilatoire, un
apritif, un prservatif qui s'appelaient tous _Simples amours_.

Mais ce roman ne dpassa pas les deux cent mille... Et Lateigne, dj,
dclara:

--J'en suis de ma poche!... Il faut que je trouve autre chose.

* * *

C'est alors que se prsenta au grand diteur le jeune Flicien Paturon,
lequel avait un manuscrit sous le bras.

--Je vous apporte, lui dit-il, un roman... avec une ide.

--a ne m'intresse pas, les livres  ides.

--Non, l'ide n'est pas dans le roman... Mais elle pourrait servir  sa
publicit.

--Ah! c'est dj mieux... Expliquez-vous!

--Voici... Que penseriez-vous d'un crime sensationnel commis par moi
quinze jours avant la mise en vente de mon roman intitul: _L'Homme que
j'ai assassin?_

--En effet, ce ne serait pas bte...

--En ralit, je n'assassinerai personne... Mais j'ai un ami qui est las
de la vie et qui veut se suicider. Pour me rendre service, il quittera
cette vie dans des conditions telles que la justice pourra croire  un
crime. Je prendrai la fuite, je serai immdiatement souponn et
poursuivi... Pripties tour  tour comiques et dramatiques. Grands
articles en premire page, mon portrait partout. Enfin, je me laisse
arrter... Mon bouquin parat en mme temps. Naturellement, je laisse
courir... Je comparais devant les assises, et comme tout m'accable, je
suis condamn a mort.  ce moment, nous devons dpasser les 300.000...
Et ce n'est que lorsque le bruit court de ma prochaine excution que
vous intervenez avec le document librateur prpar par mon ami et que
je vous ai confi. Hein, n'est-ce pas une bonne ide de lancement?

Lateigne, un peu humili, s'exclama:

--Et dire que je n'avais pas encore pens  a! Mon cher auteur,
j'envoie votre manuscrit  l'imprimerie... Nous paratrons dans un mois.
Dites donc  votre ami de se suicider dans une quinzaine, au plus tard.

Et se frottant les mains, il ajouta:

--Je crois que nous tenons un succs!

* * *

Les choses se passrent exactement comme l'avait prdit Flicien
Paturon.

Le dsespr donna sa dmission de contemporain et la mise en scne fut
si bien rgle que le docteur Paul lui-mme ne douta pas du crime. Mais
le faux assassin avait prpar et dment sign un document qui prouvait
le suicide conscient et organis. Ce texte fut remis par Flicien
Paturon  son diteur avec mission de le produire au bon moment.

Le jeune crivain que tout accusait prit la fuite... La police se lana
sur ses traces. Tintamarre dans la presse. Incidents multiples.
Arrestation. Apparition aux talages des libraires de _L'Homme que j'ai
assassin_. Succs norme...

Quand le jeune Flicien fut condamn  mort, son bouquin atteignait les
400.000.

La veille de son excution, les 500.000 taient dpasss.

Mais Lateigne se garda bien de produire le document librateur. Quand
il lut dans les journaux le rcit de l'excution du malheureux Paturon,
il dit simplement, en se frottant les mains:

--a va nous faire une magnifique erreur judiciaire. Rien de mieux comme
rclame pour l'auteur.

Et il tlphona  son imprimeur de remettre sous presse, pour cent
autres mille exemplaires, le chef-d'oeuvre de notre regrett confrre.




Molire revient...

(_Au Pre-Lachaise_)


MOLIRE, _sortant de sa tombe._--Le bruit fait autour de mon
tri-centenaire a fini par me rveiller... O suis-je ici? J'ai t
enterr prs de la Porte-Montmartre... Je ne reconnais pas le quartier!

LE COMPRE.--Vous tes au Pre-Lachaise... C'est un endroit trs bien,
o vous tes en fort bonne compagnie.

MOLIRE.--Si bonne soit-elle, je la quitte avec plaisir.

LE COMPRE.--Mon cher matre, allons, si vous le voulez bien, faire un
tour dans Paris... Cela vous amusera peut-tre de voir de prs la
postrit.

MOLIRE.--Elle s'intresse donc  moi?

LE COMPRE.--normment. Vous tes l'homme du jour... Les Acadmies, les
gazettes ne s'occupent que de vous. De grandes ftes sont organises
pour clbrer le trois centime anniversaire de votre naissance.

MOLIRE.--Comme le temps passe!

     (_Molire endosse un complet qui d'ailleurs lui va trs bien et
     qu'il porte avec la dsinvolture d'un comdien habitu  revtir
     toutes sortes de costumes. Puis, en compagnie du compre, il
     commence sa promenade dans Paris._)

MOLIRE.--Pouvais-je croire que ces pices que j'crivais  la diable,
entre deux reprsentations et, le plus souvent, sur commande, plairaient
encore, trois cents ans aprs,  la cour et  la ville?

LE COMPRE.--Nous les admirons autant que vos contemporains, et mme
beaucoup plus.

MOLIRE.--Il est vrai que j'ai cherch  peindre, non pas l'homme de mon
temps, mais l'homme tout court... Le misanthrope, l'avare, le pdant,
l'hypocrite sont ternels.

LE COMPRE.--Ces caractres, vous les retrouverez sans peine parmi nous.

MOLIRE.--Cependant, certains de mes personnages ont d disparatre avec
leur sicle... J'imagine que M. Jourdain vous parat antique: la btise
prtentieuse du bourgeois gentilhomme ne se trouve pas en 1928, poque
o les progrs des moeurs ont effac les...

LE COMPRE.--Pardon, nous avons le nouveau riche: notre M. Bourdin
ressemble tonnamment  votre M. Jourdain.

MOLIRE.--Diafoirus a certainement vieilli... Que diantre, vous avez d
parvenir, en trois sicles,  vous dbarrasser de ces mdicastres, de
ces charlatans qui dpchaient leurs clients dans l'autre monde en leur
appliquant, sans contrle, des remdes pires que le mal!

LE COMPRE.--Hlas! non... Et je pense que Diafoirus, avec son clystre,
tait moins dangereux que certains de nos grands chirurgiens avec leur
bistouri.

MOLIRE.--En tout cas, vous en avez fini des pdants  la manire de
Vadius et de Trissotin, des prcieuses comme Philaminte... De mon
temps, le mauvais got rgnait encore et nous avions maints potes comme
Oronte!

LE COMPRE.--Cela non plus n'a pas chang... Oronte, compar  nombre de
nos auteurs, est une manire de Boileau et son sonnet est un
chef-d'oeuvre de clart, de simplicit auprs des pomes symboliques,
cubistes, dadastes que nos prcieux et nos prcieuses lisent en se
pmant. Quant aux pdants, ils abondent... Et prcisment, vos pices
leur fournissent un aliment qu'ils grignotent dans leur bibliothque
comme des rats affams. Que de notes rudites au bas des pages si
limpides que vous lisiez  La Fort, votre servante! Que de gros volumes
laborieusement maonns  propos de vos impromptus! Et votre centenaire
leur vaut une nouvelle occasion de nous craser sous le poids de leur
prose massive... Vadius et Trissotin ont pris leur revanche sur l'auteur
des _Prcieuses_!

MOLIRE.--Le roi qui rgne aujourd'hui sur la France daigne-t-il prendre
autant de plaisir  mes pices que l'illustre vainqueur de Namur?

LE COMPRE.--Nous n'avons plus de roi... Nous vivons en rpublique. Mais
c'est une rpublique qui ressemble prodigieusement  une monarchie. Le
monarque a disparu, mais les courtisans sont rests.

MOLIRE.--Le thtre ne peut cependant prosprer sans la protection d'un
prince gnreux et clair...

LE COMPRE.--Aussi ne prospre-t-il pas, tout au moins au point de vue
littraire.

MOLIRE.--Il faut de grands seigneurs qui prennent sous leur protection
les faiseurs de comdies.

LE COMPRE.--Nous ne manquons pas de grands seigneurs, seulement ils
protgent plutt les comdiennes.

MOLIRE.--Il en tait ainsi de mon temps... Mais allons dans quelque
thtre o l'on joue une de mes pices: cela me rajeunira!

LE COMPRE.--J'y pensais... Allons chez vous.

MOLIRE.--Chez moi?

LE COMPRE.--Oui... Allons dans votre maison, la maison de Molire!

     (_Mais l'auteur de_ TARTUFFE, _perdu dans la foule des spectateurs,
     manifeste bientt son mcontentement._)

MOLIRE.--Ces comdiens jouent avec une solennit insupportable... Ils
ont l'air d'officier dans un temple. Ce n'est point ainsi que mes
pices, mme les plus srieuses, doivent tre joues. Le thtre, c'est
la fantaisie, la joie, la jeunesse... Quel ge a donc cette soubrette?

LE COMPRE.--Mais elle est toute jeune.

MOLIRE.--Il me parat qu'elle devrait porter la coiffe des dugnes.

LE COMPRE.--Je vous assure qu'elle n'a pas plus de cinquante-cinq ans.

MOLIRE.--C'est l'ge auquel il faut songer  faire la retraite.

LE COMPRE.--De nos jours, une comdienne qui vient  peine de dpasser
le demi-sicle est encore un tendron et les comdiens qui, sous le grand
roi, eussent t,  quarante ans, des grisons, jouent des rles de
jouvenceaux...

MOLIRE.--On m'a reproch de m'tre mari  quarante-deux ans avec la
fille de la Bjart qui avait cependant plus de quatre lustres!...

LE COMPRE.--Mais c'tait l un mariage trs raisonnable... Vous
rencontrerez dans votre propre maison maints socitaires qui ont pous
des actrices qui pourraient tre leurs filles, sinon leurs
petites-filles.

MOLIRE.--Ils sont donc cocus, comme je l'ai t?

LE COMPRE.--Ce n'est pas sr... Car nous avons recul les limites de la
jeunesse et c'est l, peut-tre, le progrs le plus rel que nous ayons
accompli,-- la ville comme au thtre,--depuis le grand sicle!

(_Molire qui, dcidment, ne s'amuse pas au Thtre-Franais, va voir
jouer le MALADE IMAGINAIRE  Bobino. L, le plus joyeux de ses
chefs-d'oeuvre est jou par des comdiens qui ne sont pas professeurs au
Conservatoire, officiers de la Lgion d'honneur et honors de l'amiti
du Prsident de la Rpublique, par des comdiennes qui n'ont pas t
photographies par Nadar sous MacMahon, pas mme sous Flix Faure. Les
artistes de Bobino sont jeunes, gais, dnus de toute morgue
cabotinire._)

MOLIRE.--Voil des gens qui me comprennent, qui me jouent selon la
vraie tradition! (_Montrant le public_) Et ces gens rient aux bons
endroits...

LE COMPRE.--Ils n'ont cependant rien de commun avec les princes et les
seigneurs qui vous applaudissaient au grand sicle.

MOLIRE.--Possible, mais mon vrai public est trs aristocratique ou trs
populaire... Au fond, j'ai raill surtout la petite noblesse ou la
bourgeoisie.

LE COMPRE.--Il y a du bolchevik chez vous!

MOLIRE.--Bolchevik? Qu'est-ce que cela?

LE COMPRE.--C'est M. Jourdain devenu dictateur...

(_Molire et son guide vont ensuite voir quelques pices modernes, entre
autre la_ POSSESSION _et_ CHRI.)

MOLIRE.--La comdie n'est-elle plus le procs des mauvaises moeurs?...
Mes pices sont libres de ton, et souvent j'y ai montr de fausses
ingnues, des sducteurs irrsistibles, des maris cocus dont tout le
monde rit. Tout de mme, mes dnouements donnent raison  la vertu: en
tout cas, mes personnages sont sains, s'ils ne sont pas de saints
personnages. La passion, dans ce que j'ai donn au thtre, n'est pas
perverse: j'ai montr la jeunesse faisant l'amour  la barbe des vieux,
ce qui, somme toute, est naturel et moral... Une jeune femme qui fait
son grison de mari cocu avec un jeune homme est, selon moi, une honnte
femme. Mais il me parat que vos auteurs ont chang tout cela. Dans la
_Possession_, je vois un vieillard acheter une jeune fille d'ailleurs
toute dispose  se vendre, et l'auteur lui-mme n'a point l'air de s'en
tonner. Dans cette pice intitule _Chri_, c'est un jeune homme qui se
livre  une vieille courtisane... Quelles tranges moeurs que les vtres!

LE COMPRE.--Pardon ce sont nos moeurs... de thtre!

MOLIRE.--Le thtre n'est donc pas, chez vous, l'image de la vie?

LE COMPRE.--Non..., heureusement!

MOLIRE.--Je voudrais voir une pice o se reflterait fort exactement
la socit franaise du XXe sicle.

LE COMPRE.--On n'en joue pas.

MOLIRE.--Et pourquoi?

LE COMPRE.--Parce que les vrais sentiments du plus grand nombre sont
simples, naturels, honntes, c'est--dire assez ridicules, et qu'une
comdie o l'on ne verrait que de braves gens n'obtiendrait aucun
succs.

MOLIRE.--Vous aimez donc  vous calomnier?

LE COMPRE.--Peut-tre...

MOLIRE.--Je croyais que le thtre tait fait pour fouailler les
fourbes et les mchants.

LE COMPRE.-- quoi bon? Est-ce que vos chefs-d'oeuvre,  Molire, ont
amlior l'humanit? Entre nous, je crois mme que nous n'avons jamais
eu tant de Diafoirus, de Philamintes, d'Orontes et de Tartuffes!




L'ingnue et la coquette


Comme Agns Durand avait assez bien dit: Le petit chat est mort, le
jury du Conservatoire lui accorda un deuxime prix qui fut approuv par
tout le monde, mme par M. Lugn-Po.

Clorinde de Valdor (ne Victorine Dupont), fut des plus mauvaises dans
la Climne du _Misanthrope_, mais, comme elle avait des protections
politiques et mmes diplomatiques, le jury lui dcerna un deuxime
accessit qui fut approuv par tout le monde, y compris M. Antoine.

Agns Durand fut aussitt engage au Thtre-Franais,  raison de 350
francs par mois.

Clorinde de Valdor, que sa modeste rcompense ne dsignait pas 
l'attention des directeurs de thtres subventionns, entra sans tarder
au thtre des Amusements dramatiques,  raison de 200 francs par
reprsentation (je veux dire qu'un banquier de ses amis versait  la
direction 6.800 francs par mois, car il faut tenir compte des matines).

Agns Durand tait jolie, mais un peu boulotte et dpourvue de chic,
d'allure, de bagout: de plus, elle tait ingnue au point de ne pas
avoir d'amant.

Clorinde de Valdor tait assez laide, mais d'une maigreur tout  fait
lgante: elle avait, depuis deux ans dj, petit htel et grosse
voiture.

Agns fit ses dbuts dans le rpertoire classique: elle avait du talent,
mais personne ne s'en aperut. La critique lui consacra quelques lignes
rapides, et M. mile Fabre lui dit, entre deux portes:

--Travaillez, mademoiselle. Vous avez quelque chose!

Clorinde dbuta dans une pice intitule: _La petite grue_. Elle jouait
le rle de la petite grue. Au un elle tait en pyjama, au deux en
combinaison, au trois en chemise. La presse fut, pour elle, d'autant
plus copieuse et laudative que Clorinde avait des protecteurs  la fois
nombreux, puissants et riches... Son portrait en costume de bain fut
publi par maints journaux et elle fut interviewe par une bonne
douzaine de reporters  lunettes d'cailles. Son directeur M. Bordenave,
la fit venir dans son cabinet et lui dit:

--Ton avenir est fait, ma petite, tu as quelqu'un!

* * *

Aprs ses dbuts officiels Agns Durand retomba dans le silence et
l'obscurit.

Pour elle, comme pour tant d'autres, le Thtre-Franais fut une sorte
d'administration o la faveur et l'anciennet l'emportaient sur les
droits que devraient confrer le talent et la jeunesse.

Agns ne joua que des rles de troisime plan.

Et, pour son malheur, elle les joua avec une grande conscience.

Ses camarades disaient:

--Elle a du mrite.

Le directeur de la scne dclarait:

--Elle rend des services.

L'administrateur profrait:

--Elle a de l'toffe.

Malheureusement, cette toffe n'tait que de la panne.

Personne ne parlait d'Agns Durand qui, pour rentrer chez sa mre, rue
Rochechouart, prenait l'autobus ou le mtro et qui, en fait de bijoux,
ne portait qu'un bracelet compos d'un poil d'lphant avec fermoir en
doubl.

En revanche, Clorinde de Valdor obtenait de grands succs au thtre et
 la ville.

Ses toilettes, sa ligne  la Rubinstein, sa voix pointue lui avaient
valu, tout de suite, la faveur d'un public videmment trs amateur
d'asperges  la vinaigrette.

Clorinde se fit peindre par Jean-Gabriel Domergue.

Aussi par Van Dongen.

Et Sem,  Deauville, la croqua.

On apprit que Clorinde avait t, pendant une nuit, la Pompadour du roi
d'Andalousie.

Pendant une semaine la favorite du shah de Golconde.

Pendant un mois, la matresse d'Archibald W. Wilcox, roi du talon en
caoutchouc.

Clorinde devait avoir toutes les chances: elle perdit, au Cambridge
Palace, un collier de perles de 800.000 francs.

Un jeune idiot se tua pour elle.

Son amant de coeur, Kid Negro, le boxeur sngalais, fut vainqueur, par
knock out, de Battling Totor, l'espoir blanc.

Enfin, elle publia un volume de vers, intitul _Moi, toute nue_,
d'ailleurs crit par sa femme de chambre, ancienne avocate, et elle
obtint le prix Maxim's.

* * *

Agns Durand continuait  travailler avec ardeur; pour reconnatre ses
efforts, le Comit du Thtre-Franais lui accorda une augmentation qui
portait ses appointements  550 francs par mois, plus les feux, mais
moins la retenue rglementaire.

Clorinde de Valdor ne travaillait pas du tout, mais elle dpensait
80.000 francs par mois,--ce qui,  vrai dire, reprsente tout de mme
une certaine activit.

Agns jouait des bouts de rles.

Clorinde tait devenue une vedette.

Un jour, l'ingnue se permit d'aller voir l'administrateur du
Thtre-Franais pour lui dire, timidement:

--J'ai obtenu, jadis, un deuxime prix au Conservatoire... Je me suis
voue me et corps  la Maison de Molire. J'y donne, j'ose le dire,
l'exemple de l'assiduit et de la discipline. Mais on n'est pas artiste
si on n'est pas ambitieuse...

--Arrivez au fait, Mademoiselle.

--Eh bien, voici: je rve de devenir socitaire.

--Vous?

--Moi.

L'administrateur haussa les paules, sourit et demanda:

--Que jouez-vous ici?

--Les ingnues.

--Je m'en serais dout.

Et il ajouta:

--Laissez-moi, mademoiselle... On m'annonce l'arrive d'une personne que
je ne peux faire attendre.

Agns sortit et reconnut dans l'antichambre Clorinde de Valdor, qui
tait couverte de fourrures prcieuses et de joyaux sans prix.

--Toi! dit l'une.

--Toi! dit l'autre.

--Que viens-tu faire ici? demanda l'ingnue.

--Signer mon engagement.

--Ah!

--Oui, et avec promesse de socitariat dans un an. Tu comprends, dans ma
situation...

--Je comprends trs bien et je te flicite.

--Merci, fit la grande artiste en lui tendant sa main lourde de bagues.

Agns sortit, le coeur un peu gros. La limousine longue, basse et
luisante de la coquette stationnait devant la porte.

Et l'ingnue alla attendre son autobus, qui, d'ailleurs, passa complet.




Baudelairien et stendhalien


Je suis brouill avec Ariel de Nevermore.

L'autre jour, au coin du boulevard et de la rue Vivienne,--je frquente
encore ces endroits-l,--j'aperois Ariel qui, le front ple, la lvre
plisse par un rictus satanique, se drapait, malgr une chaleur de 39,
dans une ample cape double de satin rouge.

J'aime beaucoup Ariel de Nevermore, malgr son front ple, son rictus
sarcastique et sa cape.

J'allai donc vers lui la main tendue, en disant:

--Comment, vous aussi, dans ce quartier de vils folliculaires et de
plats vaudevillistes?

En m'apercevant, Ariel recula d'un pas et, de ple qu'il tait, il
devint livide.

--Je ne vous connais plus, me dit-il d'une voix creuse. Un gouffre sans
fond nous spare  jamais!

--Pas possible? Depuis quand? Et pourquoi?

Son regard tincelant me fouillait comme une pe flamboyante et je
voyais, sur sa cravate noire, une effrayante petite tte de mort en
ivoire ou, du moins, en cellulod.

--Vous le demandez? fit Ariel avec une sorte de piti o il y avait,
certes, pas mal de dgot.

--Bien sr, je vous le demande. Et mme je vous requiers, au nom de
notre vieille amiti...

--Elle est morte!

--...de notre ancienne amiti, si vous prfrez, de me fournir des
explications sur ce gouffre qui nous spare. Qui l'a creus?

--Vous!

--Moi?

--Oui, vous!

--Comment cela?

--Vous avez dit, et mme imprim dans une de vos gazettes, que vous vous
refusiez  considrer Baudelaire comme le plus grand pote franais!

--Le fait est que...

--Il suffit. Adieu, monsieur!

* * *

Je suis brouill aussi avec Marino de San-Stefani.

L'autre jour, dans le mtro, je l'aperus qui cherchait, comme moi, 
perforer la foule compacte amasse devant une rame dj dbordante. Il
tait vtu, comme  l'ordinaire, avec un chic extrmement anglais, car
Marino habite Chantilly.

tant parvenu  le joindre, je lui tendis une main que je venais
d'extraire, non sans peine, du magma humain o nous nous dbattions.

Mais Marino frona le sourcil et me dit, au moment mme o la presse
nous collait l'un contre l'autre:

--Je ne vous connais plus... Nous sommes spars par tous les espaces
interplantaires!

--Que me dites-vous l? Que se passe-t-il? Keskignia?

Son regard froid et dur me traversait comme une aiguille de glace et je
voyais scintiller, sur sa cravate de tricot, une petite dague en or ou,
tout au moins, en titre Fix.

--Vous me le demandez? fit Marino avec une sorte de ddain o il y avait
peut-tre, tout au fond, quelques gouttelettes de piti.

--Bien sr, je vous le demande. Et mme, je vous requiers, au nom de
notre vieille amiti...

--Elle est morte!

--...de notre ancienne amiti, si vous prfrez, de me dire pourquoi,
dans cette bousculade o nous sommes cependant si serrs, vous vous
prtendez spar de moi par tous les espaces interplantaires.

Nous tions parvenus  monter dans la voiture o la compressibilit
humaine atteignait les dernires limites.

--C'est vous qui l'avez voulu, rpliqua Marino.

--Moi?

--Oui, vous!

--Comment cela?

--N'avez-vous pas crit dans une de vos feuilles que vous n'aviez jamais
pu lire jusqu'au bout un roman de Stendhal?

--J'avoue que...

--Il suffit. Je descends  la prochaine. Adieu, monsieur!

* * *

Fort heureusement, ces brouilles littraires ne durent pas.

Je serais dsol de ne plus voir Ariel de Nevermore que de l'autre bord
d'un gouffre sans fond, et d'tre  jamais spar de Marino de
San-Stefani par tous les espaces interplantaires.

C'est moi, certes, qui y perdrais, car ce sont deux types vraiment
rigolos.

Ariel de Nevermore, baudelairien, s'appelle, de son vrai nom, Gustave
Boudebrie et son amour de Baudelaire est une forme de son naf
cabotinage de pote  cape double de rouge et  pingle de cravate en
forme de tte de mort.

Ariel de Nevermore est un brave type tomb dans la littratuture la
plus purilement prtentieuse... Il se croit un cerveau de premire zone
et s'imagine qu'il se classe dans l'lite intellectuelle en plaant
Baudelaire au-dessus de tout et de tous.

A-t-il vraiment lu Baudelaire? C'est peu probable... Il est de ces
moutons de Panurge qui croient tre de l'avant-garde et qui suivent, de
ces originaux qui se fabriquent en srie et se dbitent  la grosse.

Ariel de Nevermore n'est compliqu, satanique que dans ses allures,
son regard, ses propos, son costume. En ralit, il vit de ses rentes
bien loin du pays de bohme et sa matresse n'est pas une goule aux
yeux pers, mais une bonne fille un peu boulotte, qui lui prfre, 
l'occasion, des gaillards vigoureux et simples. Pauvre Ariel de
Nevermore! Il n'a mme pas cette espce de supriorit intellectuelle
qui pourrait le conduire  la folie ou au suicide: il n'appartient pas 
cette varit si admire des maudits.

Il n'est pas maudit du tout,--malgr son front ple, son rictus
diabolique et sa cape...

Ariel de Nevermore est, comme tant d'autres, un faux baudelairien, un
baudelairien qui boit de l'eau de Vichy, fait l'amour  la papa et prend
du ventre.

Et son rve, c'est de porter sur sa cape double d'carlate un modeste
ruban d'officier d'Acadmie.

* * *

Quant  Marino de San-Stefani, le stendhalien intransigeant, il provient
aussi du magasin des Cent Mille Snobs.

Sa sthendhalomanie est une lgance de confection qui s'ajoute  celle
de son veston cintr, de son pantalon retrouss, de ses gutres
blanches...

Il croit qu'on n'est rien quand on n'est pas stendhalien. Il est fier
des colonies de stendhalocoques qui ont envahi sa cervelle.

Marino s'exclame d'un air extasi:

--Ah! j'adore la _Chartreuse_!...

--Verte ou jaune? lui demande quelque profane.

--Non, _la Chartreuse de Parme_.

--Je prfre celle de Tarragone...

Marino s'loigne avec dgot de ce Botien... Il revient d'ailleurs de
Grenoble o il a compuls quelques manuscrits de son grand homme: il a
ses poches pleines de revues o des compilateurs forcens publient mille
dtails indits sur les matresses, les domiciles, les chaussettes de
Stendhal; il court aprs une dition rare de la _Physiologie de l'Amour_
et croit avoir dcouvert une variante des trois dernires lignes du
deuxime chapitre dans _le Rouge et le Noir_.

 vrai dire, Marino parade tout autant qu'Ariel.

L'un crie:

--Vive Baudelaire!

L'autre vocifre:

--Vive Stendhal!

Mais quand on les connat bien, eux et leurs pareils, on a envie de leur
lancer en pleine figure, par esprit de raction contre leur
insupportable cabotinage:

--Moi, je donne tout Baudelaire et tout Stendhal pour n'importe lequel
des romans de Paul de Kock.

Mme--et surtout--quand on n'a rien lu de Paul de Kock.




Deux monologues


I

INCOMPRIS

     _Long et maigre, le visage ravag, la lvre amre, le cheveu en
     rvolte, il entre en scne lentement, drap dans sa cape double
     d'carlate. Il promne sur le public un long et sombre regard,
     ricane sataniquement, puis, d'une voix creuse:_

Je suis incompris!

Oui, oui, Athanal Beaupoil, l'auteur de _la Matresse hlicodale_, des
_Volupts_ saugrenues et des _Sonnets pour le Peuple_, moi, je suis
incompris!

Car vous ne comprenez pas! Ce que j'cris vous chappe... et vous ne
courez pas aprs!

Les titres de mes oeuvres, de mes chefs-d'oeuvre, ne vous disent rien. Mon
nom mme vous est inconnu.

Est-il ici une personne, une seule, qui ait jamais entendu parler
d'Athanal Beaupoil? Si cette personne existe, qu'elle se lve.

(_Il attend un instant._)

Personne! Je m'en doutais... Athanal Beaupoil est inconnu.

(_Il se redresse avec orgueil._)

Magnifiquement, incomparablement inconnu. (_Avec force._) J'en suis
fier!... Car cette incomprhension qui m'entoure, cette obscurit qui
m'enveloppe, sont les preuves mmes de mon talent, que dis-je, de mon
gnie! Vous croyez que je vous en veux, tas de Botiens, parce que vous
ne prononcez jamais mon nom avec admiration, parce que vous ne vous tes
jamais prcipits chez les libraires pour acheter les _Sonnets pour le
Peuple_, les _Volupts saugrenues_ ou _la Matresse hlicodale_? Eh
bien, pas du tout, je vous remercie... Je vous sais gr de votre
incomprhension qui me flatte, de votre ddain qui m'honore.

(_Il se promne de long en large._)

Croyez-vous donc que je voudrais tre un de ces auteurs qui se
prostituent au public?  d'autres! J'cris pour l'lite, et mme pour
l'lite des lites, puisque je n'cris que pour moi! Publicit, je
repousserais tes propositions honteuses... si tu m'en faisais! Succs,
je te tournerais le dos si tu t'offrais  moi! Non, Athanal Beaupoil
n'est pas  vendre... Et il ne se vend pas! Il ne se vend pas du tout!
Ainsi dans cette foule vulgaire et stupide, je vais mon chemin, dans un
splendide isolement. Je sais que j'ai du gnie et cela me suffit. C'est
une si belle, si consolante certitude! Je rencontre parfois de ces
pauvres gens qui sont tombs dans la popularit, de ces infortuns  qui
sourit la Fortune, de ces rats qui connaissent les baisers rpugnants
de la Gloire... Je les plains! D'abord, ils n'ont aucune espce de
talent: quand on a du succs, on n'a pas de talent! Et puis, je me dis
que la Postrit les rejettera dans le Nant. Oui, qui parlera d'eux
dans cent ans? Ils sont vous  l'oubli... Tandis que moi, MOI, j'aurai
ma revanche!...

(_Il s'arrte et prend une pose sculpturale._)

J'aurai ma statue, mes statues,  tous les carrefours. Tout le monde
lira les _Volupts saugrenues_, les _Sonnets pour le Peuple_ et _la
Matresse hlicodale_, tout le monde prononcera avec respect et amour
le nom glorieux d'Athanal Beaupoil!

(_Ironique et hautain._)

Vous en doutez? Pauvres gens! Vous me faites de la peine... Mais, au
fait, vous n'existez pas, et vous n'existerez jamais! Vous n'tes pas de
l'lite, de cette lite intellectuelle dont je suis, MOI qui vous parle,
le reprsentant le plus autoris, puisque je suis l'crivain le moins
lu, le plus incompris! Ah! vous voudriez bien en tre, n'est-ce pas, de
l'lite?

(_Un silence._)

Allons, avouez-le! Qui est-ce qui veut tre de l'lite intellectuelle?

(_Nouveau silence._)

Je demande une personne  droite ou  gauche... Qu'elle se lve et je
m'engage  la faire admettre immdiatement dans l'lite. Voyons, une
personne de bonne volont!

(_Un monsieur se lve, timidement._)

Vous voulez appartenir  l'lite, monsieur?

(_Acquiescement timide du monsieur._)

C'est trs facile. Achetez-moi ces trois volumes, les _Sonnets pour le
peuple_, les _Volupts saugrenues_ et _la Matresse hlicodale_...
Quinze francs les trois.

(_Le monsieur se rassied, dcourag._)

Douze francs! Dix francs! Cent sous... Et avec une ddicace sur chaque
exemplaire. Vous refusez? Malheureux! Vous n'tes donc qu'un bourgeois,
un illettr, un primaire?... Qui sait, un journaliste? Au fait, j'aime
autant que mes chefs-d'oeuvre ne soient pas profans. Je les garde...
Vous n'entrerez pas dans le Temple, ni vous, ni vos pareils. Adieu!

(_Il sort, puis rentre en scne._)

Incompris! Je suis incompris! Vous ne m'applaudissez pas, mais cela
m'est gal, je serai acclam par la postrit!

(_Il sort dfinitivement d'un air digne._)


II

L'AUTEUR A SUCCS

     _Gros et gras, la figure panouie, la lvre souriante, le cheveu
     luisant, il entre en scne d'un pas prcipit. Il porte un complet
     dernier cri, avec un large ruban rouge  la boutonnire, et tout,
     chez lui, respire le contentement de soi. Il parle d'une voix
     autoritaire._

Oui, c'est moi, MOI!

Voyons, vous me connaissez?... Ernest Pingoin, l'auteur de _la Belle
Gosse_, de _Petit passionn_ et du _Cocu par persuasion_! Tout le monde
me connat... Ma popularit gale celle de Charlot et de Mistinguett.
Comme lui et comme elle, j'ai mon portrait affich partout. On ne voit
que moi au cinma, on m'interviewe sur le nouvel uniforme des aviateurs,
sur l'inflation montaire, sur la crise des bonnes et mme sur les
questions qui touchent  la littrature.

Mon nom est sur toutes les lvres,  la sixime page de tous les
journaux: on l'a mme inscrit dans le ciel, avec un avion en guise de
stylographe.

Ernest Pingoin, le voici!

Regardez-le, de face, de profil, de trois quarts, de dos... Pour arriver
dans la carrire littraire, il faut parfois tendre le dos: on est
toujours certain de recevoir quelque chose, soit d'un ami, soit d'un
ennemi.

Messieurs et dames, admirez le grand auteur, le champion du succs, le
recordman de la vente.

Mon dernier roman, les _Confidences d'un bidet_, est un triomphe: deux
cent mille exemplaires vendus, et il a paru hier.

Que dis-je? Deux cent dix mille... Depuis que je suis ici, les libraires
en ont bien vendu dix mille de plus.

Mis bout  bout, tous les exemplaires de mes prodigieux romans
formeraient une ligne ininterrompue d'ici Marseille. Depuis que nous
causons, a se serait mme allong jusqu' Aubagne. Empils les uns sur
les autres, ils dpasseraient le sommet du Gaurisankar! Leur poids total
s'lve  4.844 tonnes... Vous voyez, mon oeuvre a du poids!

Je gagne des sommes fantastiques. Chaque mot que j'cris me rapporte 67
fr. 45.

Une virgule m'est paye 20 francs.

Je ne lche pas une simple ligne de points  moins de 450 francs.

Et il y a encore des gens qui oseront soutenir que je n'ai pas de
talent!

Si je n'avais pas de talent, est-ce que je serais clbre?

Est-ce que je recevrais cinquante lettres d'amour chaque matin et
chaque soir, sans parler de la distribution de midi?

Est-ce que je gagnerais toute cette galette-l?

(_Un silence_.)

On m'admire ou on m'envie, ce qui est encore une faon de m'admirer.

La foule m'admire,--n'est-ce pas, foule?--et l'lite m'envie.

L'lite? Est-ce que a existe? En tout cas, je m'assieds dessus... Ou
bien je l'crase sous les roues de ma limousine de 40 chevaux. Entre
nous, j'aime mieux 40 chevaux que Pgase... a va plus vite, sinon plus
haut.

(_On lui apporte un pneumatique_.)

Les _Confidences d'un bidet_ sont  leurs 250.000... Ou plutt 260.000,
car ce pneumatique a t mis  la poste il y a une heure.

Et cela augmente encore, cela augmente toujours!... 261.000...,
262.000..., 263.000... Ce soir, nous serons au million. Le premier
million... Un million..., deux millions..., trois millions...

(_Un coup de sifflet dans la salle_.)

Hein! quoi? Il y a un critique ici? Un confrre? Tous jaloux, tous
furieux! Crapauds! Mais cela m'est gal... Je suis clbre, je gagne de
l'argent, je suis dcor et je serai de l'Acadmie franaise!

(_L'auteur incompris lui lance, dans la coulisse_:
_Oui, mais moi j'aurai la postrit_!)

La postrit? Je m'en fous!...

(_L'auteur  succs sort  grands pas pour
aller toucher un chque_.)




Le ministre des lettres

     _Des crivains rclament la cration d'un ministre des Lettres,
     qui n'aurait cependant rien de commun avec celui des Postes._


Le ministre des Lettres avait donc t cr  la suite d'une ardente
campagne mene par divers crivains d'un tatisme intransigeant.

Il fut d'abord question de mettre  sa tte M. Mandel, le plus
normalien de nos dputs. Mais aussitt des protestations violentes
s'levrent dans les clans, chapelles et cnacles de gauche.

--Ah! non, pas Mandel!... Vous voulez donc livrer la littrature  la
raction?

Le prsident du Conseil chercha, parmi les vrais rpublicains du
Parlement, un littrateur suffisamment prestigieux: il ne trouva que M.
Ferdinand Buisson.

Mais aussitt des protestations violentes s'levrent dans les clans,
chapelles et cnacles de droite.

--Ah! non, pas Ferdinand Buisson!... C'est ridicule!

--Aprs tout, dit le prsident du Conseil, le culte des comptences est
une superstition... Les gnraux ont toujours chou au ministre de la
Guerre et les navires de l'tat n'ont jamais si bien navigu que
lorsqu'ils taient placs sous le commandement suprme d'un avocat. Je
vais coller au ministre des Lettres un type qui n'a jamais fait de
littrature...

Et c'est ainsi que M. Lpicier, marchand de bois et dput, fut charg
de rgenter les Lettres franaises. Il prit possession d'un magnifique
palais de la Rive gauche,--la plus littraire des rives de la Seine,--et
lorsqu'il se trouva dans son cabinet, devant un bureau Colbert, au
milieu de tapisseries des Gobelins, il ne put s'empcher de dire:

--La littrature a du bon... Et il n'y a que les rats qui prtendent le
contraire!

Le nouveau ministre comportait un nombreux personnel dispers dans les
divers bureaux d'une organisation trs complte.

Tous les services taient rpartis dans deux grandes directions:

    PREMIRE DIRECTION GNRALE: PROSE
    DEUXIME DIRECTION GNRALE: POESIE

Le premire se dcomposait en:

    _Premire section_: Imagination.
    _Deuxime section_: Histoire, Critique et Documents.

Les bureaux de l'Imagination taient ceux du Roman (un sous-chef
s'occupait du roman psychologique, un autre du roman d'aventures), du
Thtre, de la Chronique, de l'Humour, etc. Les bureaux de l'Histoire
anecdotique, de l'Histoire philosophique, de l'Actualit rtrospective,
etc.. relevaient de la deuxime section.

Pour la Posie, deux sections aussi:

    Posie classique.
    Posie moderne.

Il y avait le bureau des Sonnets, le bureau des Acrostiches, le bureau
de la Posie patriotique, le bureau de la Chanson, le bureau du Vers
libre, voire le bureau de la Posie Dada.

Bref, tout tait parfaitement rgl. Et quand un homme de lettres se
prsentait au ministre pour solliciter une commande, une sincure, une
subvention ou une dcoration (parfois les quatre choses ensemble) le
concierge lui demandait:

--Prosateur ou pote?

--Romancier...

--Quel genre?

--Gai.

--Traversez la cour, prenez l'escalier B, montez trois tages, enfilez
le corridor S et frappez  la porte 27... Vous y trouverez le service
des romans gais!

* * *

M. Lpicier ne tarda pas  s'apercevoir que le ministre des Lettres
n'tait nullement l'Arcadie rve... Ses collgues lui avaient cependant
dit et rpt:

--Veinard! Vous l'avez, le filon! Vous tes le plus heureux de nous
tous... Songez donc! Si vous aviez, par exemple, les Finances!

Mais M. Lpicier n'avait pas besoin de faire une longue exprience pour
pouvoir leur rpondre:

--Si vous tiez  ma place, vous ne rigoleriez pas du tout! Mon
ministre est le pire de tous...

Et M. Lpicier n'exagrait pas.

En effet, du matin au soir, ses bureaux, son antichambre et son cabinet
taient envahis par une horde de gendelettres, tous plus exigeants,
plus nerveux les uns que les autres. Les uns demandaient ceci, les
autres cela,--et toujours sur un ton surlev:

--Nous sommes ici chez nous, dclaraient-ils, ce n'est pas trop tt!

Tous voulaient tre dcors de la Lgion d'honneur, et quand ils
l'taient, ils rclamaient la rosette, la cravate, le grand cordon...
Tous voulaient tre nomms conservateurs de quelque chose et mme de
rien du tout. Il y en avait qui vocifraient dans les couloirs:

--Et dire que je ne suis pas de l'Acadmie franaise alors que Machin en
est! Le ministre ne peut donc pas rorganiser l'Institut? En voil une
moule!

M. Lpicier recevait, nuit et jour, des aigris, des mcontents, des
rvolts.

Tous lui disaient:

--Monsieur le ministre, je suis une victime... Mais vous allez me rendre
justice, car vous, vous savez distinguer les gens de talent!

M. Lpicier devait faire semblant de les connatre et de les admirer,
sous peine de se faire autant d'ennemis. Et Dieu sait s'il en avait dj
dans le monde littraire!

Mais la phrase qu'il entendait le plus souvent tait celle-ci:

--Ce type-l n'a aucune espce de talent!

Les littrateurs ont, en effet, cette opinion-l dans le sang... Pour un
homme de lettres conscient et organis, il n'y a, au monde, qu'un
crivain de talent,--c'est lui.

M. Lpicier avait cru bien faire, au dbut, en profrant de temps en
temps:

--Le grand Victor Hugo... quel homme!

Ou bien:

--Je relis, chaque soir, avant de m'endormir, une page de Michelet!

M. le ministre se vantait, car il ne lisait, en ralit, que _le Temps_
et le journal de sa sous-prfecture.

Mais bientt, il comprit que ces dclarations le compromettaient
gravement. Des polmistes lui reprochrent d'admirer Victor Hugo, ce
vieux pompier; d'autres l'accusrent de stendhalomanie qualifie... Ses
opinions ondoyantes et diverses sur Balzac, Mallarm, Lamartine,
Cocteau, Montpin, Claudel, France, Valry, les ex-frres Fischer, etc.,
lui valurent maintes invectives ou railleries pareillement dplaisantes.

Si bien que M. Lpicier n'osa plus vanter que La Fontaine... Et encore,
il se trouva des dadastes pour lui reprocher ce got bizarre.

Le pire, c'est que l'infortun ministre se trouvait aux prises avec des
femmes de lettres... Elles prenaient d'assaut son cabinet et il
n'arrivait pas toujours  s'abriter derrire son bureau Colbert.

Ah! les terribles potesses, les effrayantes romancires!...

M. Lpicier s'tait cependant dit, en devenant ministre:

--Je vais faire la connaissance de petites femmes charmantes... et trs
vicieuses, si j'en juge par leurs crits!

Mais quelle dception! Rarement une jolie jambe dans ces bas bleus et
gure de beaux yeux sous ces lorgnons... Toutes ces dames voulaient tre
dcores et prtendaient user de leurs charmes pour sduire le ministre.
Malheureux Lpicier! Et, le soir, Mme Lpicier, affreusement
jalouse, lui disait:

--Ah! tu ne leur rsistes gure, j'en suis sre,  ces sirnes de la
littrature!...

* * *

Cependant, le ministre des Lettres devenait une manire de champ clos
o se heurtaient les ambitions, les rancunes, les apptits, les haines
des diverses coles...

Dans les escaliers, les corridors, les antichambres, les bureaux, des
potes, des prosateurs, des jeunes, des vieux, des avancs, des
traditionalistes, changeaient des injures, puis des coups... Des
bandes armes se livraient bataille aux cris mille fois rptes de:

--Vive Andr Gide!

Ou:

--Vive Pierre Benot!

Cela devait mal finir... Un beau jour, tout fut saccag dans le
ministre et le feu dtruisit le palais o Marianne, bonne fille,
hospitalisait les Muses.

M. Lpicier ne se sauva qu' grand'peine. Il donna, le soir mme, sa
dmission, et le gouvernement, dans sa sagesse, dcida que le ministre
des Lettres avait vcu.




Le plus jeune pote du monde

     _Un pote g de douze ans va publier un recueil de vers sous ce
     titre nronien:_ Le Monocle d'meraude.

     (COURRIERS LITTRAIRES)


Le sicle avait dix ans lorsque naquit, rue des pinettes, celui qui
devait tre le plus jeune pote du monde.

En le tirant de l'obscurit, la sage femme avait dit:

--Voil un gaillard bien press d'arriver! Il ne perd pas son temps en
route...

Cyprien Baliveau se montra, en effet, d'une tonnante prcocit. Il
n'avait pas atteint l'ge cependant bien tendre d'un an lorsqu'il donna
les premiers signes de son gnie en articulant ces vers auxquels ne
manquent ni la cadence ni la rime et qui ont bien autant de sens que
maints chefs-d'oeuvre de l'cole potique moderne:

_Meu... meu... Meu... meu... Bo... bo... bo... bo,
Lo... lo... Lo... lo... Lo... lo... Lolo!..._

Un ami de la famille qui avait entendu cette improvisation s'cria:

--Madame Baliveau, votre fils  dj du talent!

--Comment cela?

--Il fait des vers!

La pauvre Mme Baliveau parut vivement mue et rpondit:

--Je ne m'en tais pas aperue... Je vais lui administrer bien vite un
vermifuge!

--Gardez-vous-en bien, madame! Quelque chose me dit que les vers de
votre fils feront sa gloire, la vtre et celle de sa patrie!

 deux ans, le petit Cyprien rompit dfinitivement avec la prose: il
parlait naturellement, sans le moindre effort, le langage des Dieux.

Dou d'une intelligence prodigieuse, le moutard sublime rcita devant
son pre le pome qu'il avait crit de sa main avec une plume d'aigle
sur une feuille de papier simili-japon:

_Papa, papa, papa, papa,
   pa, pe, pi, po, pu,
Papa, papa, coco, cocu!_

M. Baliveau, un peu berlu, se rcria:

--Comment tu me traites de cocu? Tu as de ces licences potiques!...

Mais Mme Baliveau et l'ami de la famille expliqurent avec volubilit
 l'heureux pre que la rime avait d'implacables exigences.

Et Cyprien reut un bton de sucre d'orge,--son premier prix littraire!

* * *

 cinq ans, le plus jeune pote du monde obtint une des couronnes mises
au concours par l'_Orphe de Bourg-la-Reine_, publication qui ouvrait
ses colonnes aux dbutants disposs  prendre un certain nombre
d'abonnements de propagande.

Cyprien Baliveau clbrait, en vers classiques, les seins de celle qui
avait t sa nourrice; il rvlait ainsi sa vocation de chantre de la
femme.

Voici le dbut de ce pome intitul: _Entre deux seins_.

  Je chante les seins blancs, ronds, fermes et si doux
  Que j'ai sucs cent fois d'une bouche innocente,
  Caresss mille fois d'une main hsitante.
  Mais je ne verrai plus les seins de ma nounou!

  Je suis trop grand pour eux. Hlas! il faut attendre
  Avant de retrouver d'autres seins plus menus
  Que je saurai baiser d'une lvre plus tendre
  Et caresser avec des doigts moins ingnus.

  Mais je suis trop petit pour ceux-l. C'est dommage!
  Au banquet de la vie, encore petit garon,
  Pendant dix ans au moins, je devrai rester sage,
  Et, dj, je pressens que ce sera bien long!

Cela continuait pendant onze pages et cela se terminait par ces
alexandrins magnifiques:

    Allant ainsi, vainqueur, de caresse en caresse,
    Des seins de ma nourrice aux seins de ma matresse!

 la suite de cette publication, le jeune Cyprien reut de Mme
Argentel un pneumatique ainsi conu:

Mon cher grand petit pote,

Venez prendre le th au milieu de vos admirateurs et admiratrices. Si,
comme l'amour, le th vous est encore dfendu, je vous ferai faire du
chocolat. Et il y aura des gteaux prpars avec le miel des abeilles de
l'Hymette.

Vous avez le signe toil sur le front, et je salue en vous le
gnie-enfant.

ARGENTEL.

P.-S.--Cette invitation est valable pour toutes les rceptions
littraires de l'anne.

Cyprien Baliveau fut conduit rue de l't et reu le mieux du monde par
l'amphitryonne du Parnasse.

--Les potes, lui dit-elle, sont tous  mes genoux... Vous, vous serez
dessus!

En effet, elle prit l'enfant des Muses sur son giron en ajoutant:

--Souvenez-vous que vous tes le premier pote  qui j'ai accord cette
suprme conscration!

Cyprien fut le grand homme de la journe. Mais pareil succs devait lui
valoir des ennemis. Dans les coins, tout en dvorant les derniers
gteaux secs, les autres bardes changrent ces apprciations sur
l'auteur d'_Entre deux seins_:

--Aucun talent!

--Idiot! Stupide! Ridicule!

--Plus mauvais encore que du Victor Hugo!

--Et vous avez remarqu? Il a mang tous les clairs... Ces jeunes sont
dcidment froces!

* * *

 sept ans, Cyprien Baliveau donna une plaquette potique sous ce titre:
_Toutes les femmes._ C'tait une espce d'encyclopdie amoureuse en
trente-deux sonnets.

--O a-t-il appris tout a? se demandaient les admiratrices de
l'tonnant galopin.

Ce  quoi Mme Baliveau rpondait firement:

--N'est-ce pas qu'il a de l'imagination? Il tient de son pre...

 huit ans, le plus jeune pote du monde publiait _les Volupts
infernales_. C'tait  la fois trs os et trs naf. Le succs fut
grand. Et l'auteur en culottes courtes obtint le prix littraire fond
par son propre diteur: ce succs ne surprit donc personne.

L'anne suivante, nouveau chef-d'oeuvre: _Baisers partout._ Cyprien fut
prsent  Mme de Noailles qui le flicita et  M. mile Fabre qui
lui dit:

--Apportez-moi une pice au Thtre-Franais... Je n'ai pas de chance
avec les auteurs nouveaux, mais c'est sans doute parce que je ne les
prends pas assez jeunes... Avec vous, j'aurai peut-tre plus de chance!

Cyprien rpliqua:

--J'ai une pice en train, une pice o je dis son fait  la Socit!

Cette pice en cinq actes et en vers, intitule _Mort aux bourgeois!_
fut joue sur notre premire scne dramatique avec un vif succs
cependant tempr par des sifflets, des hues et des vocifrations. M.
Antoine affirma que Cyprien Baliveau tait  la tte de sa gnration et
que les vieux auteurs dramatiques, de Brieux  Sarment, n'avaient qu'
bien se tenir...

Mais Cyprien Baliveau devait connatre les cruels effets de la glorieuse
incertitude des lettres.

Son dernier recueil potique, _Sapho s'tire_, a t svrement
critiqu... Et sa pice _la Fin de tout_, joue au thtre des
Champs-Elyses, a sombr au milieu des sarcasmes.

 douze ans, le plus jeune pote du monde peut s'attendre  tre rang
bientt parmi les pompiers: il date!

Du reste, il a cess d'tre le plus jeune pote du monde, car on annonce
qu'un enfant de trois ans va publier un recueil de vers dada intitul
_la Muse de Bb_ et termine un drame social qui s'appellera _le
Chambardement_.

Il va sans dire que cette pice rvolutionnaire sera joue au
Thtre-Franais.




La vie en noir


--Soyons ngres!...

Le monsieur qui m'adressait, trs impratif, cette invitation assez
embarrassante, n'tait, d'ailleurs, pas ngre du tout: trs blond,
presque albinos, les yeux bleu clair, les lvres minces et le teint
transparent, il ressemblait, certes, beaucoup plus  Footitt qu'
Chocolat.

--Soyons ngres, reprit cet inquitant personnage avec plus de force
encore, parce que ce n'est plus du nord que nous vient la lumire, c'est
du midi et mme de l'Afrique centrale. Connaissez-vous M'Rakoko?

--Pas le moins du monde.

--C'est le plus grand pote des temps passs, prsents et mme futurs.

--Peut-tre, rpondis-je, mais je n'entends pas le congolais! Et puis,
qu'est-ce que vous voulez, je crois que nos potes franais Victor Hugo,
Lamartine...

--a n'existe pas! Il n'y a qu'une posie et c'est la posie ngre. De
mme, il n'y a qu'une peinture et qu'une sculpture: c'est la peinture et
la sculpture ngres. Ah! les arabesques de M'lpatafou! Ah! les ftiches
de Bouy-Bouya! Voil de l'art! Quelle originalit, quelle puissance! Et
dire que nous en sommes encore  admirer Rodin, Degas et Picasso! C'est
attristant, ma parole...

Mon interlocuteur me lana, d'un air mprisant:

--Vous n'avez pas l'air trs initi...

--Ma foi...

--Eh bien, sachez que l'avenir est, en littrature et en art,  ce qui
est ngre... Nous remontons aux vraies sources de la beaut!

--Ce sont les mmes que celles du Nil?

--Ne plaisantez pas, Botien! Du reste, vous allez assister  un
mouvement extraordinaire, irrsistible... Une campagne formidable
s'organise pour lever les Parisiens jusqu' la comprhension de
l'esthtique congolaise. Il y aura des expositions d'art ngre, des
reprsentations de pices ngres...

--Oui, des drames noirs!

--...des concerts de musique ngre.

--Nous avons dj les _jazz-band_!

--Vos sarcasmes faciles n'empcheront rien. L'art ngre est en route et
rien ne l'arrtera! Vous verrez, vous verrez...

Et comme je haussais les paules, le prophte ajouta:

--Nous remplacerons la Vnus de Milo par la Vnus hottentote... En
vrit, je vous le dis, soyons ngres!

* * *

Il y avait, en 1919, toute une cole d'artistes, d'crivains, de
critiques renforcs par des gens du monde, qui ne plaait plus la
capitale des arts en Grce, en Italie ou en France... Ces novateurs
avaient mme renonc  Munich... Leur Athnes tait situe dans la
grande fort quatoriale: le temple de Minerve devait tre
dfinitivement dmoli... C'est dans la hutte du dieu Glonoui-Mp qu'il
fallait aller s'initier aux mystres de la Forme, du Rythme, de
l'Harmonie. Nous avions assez admir les colonnes du Parthnon: l'heure
tait venue de mditer au pied des cocotiers!

En 1919, la campagne en faveur de l'art ngre a commenc par une
exposition... J'y suis all et, tout de suite, j'ai t conquis.
videmment, ces Botocudos sont des matres! J'ai vu l des ftiches
bariols qui, certainement, valent bien les marbres de l'antiquit...
Quelle admirable simplicit, quelle synthse, quel sens des volumes dans
ces effigies de dieux adors sur les bords du Nyanza! Les yeux taient
reprsents par des ttes de clous, entoures de cercles blancs et
rouges; le nez avait la forme gracieuse et pure d'un pied de table
rustique; la bouche tait adorablement fendue d'une oreille  l'autre...
Quel Michel-Ange lui donna cette expression  la fois terrible et
joviale? Cela nous changeait, je vous assure, du fade sourire de la
Joconde.

Et que dire de ces noix de coco si ingnieusement dcores d'arabesques
multicolores, de ces vases d'argile qui ne devaient rien, Dieu merci! 
la manufacture de Svres! Celle-ci devrait bien s'inspirer un peu des
potiers africains... Son fameux bleu n'est rien  ct de celui des
cramistes bambaras!

Converti  l'esthtique nouvelle, je pris part, ds 1919,  toutes les
manifestations ngres de Paris. J'assistai  la soire ngre organise
au Thtre des Champs-Elyses: la bamboula finale m'enthousiasma et je
partageai l'avis de mon voisin, critique d'art des plus couts, qui me
dit:

--Le corps de ballet de l'Opra sera ngre ou ne sera plus!...

La ngromanie se rpandit  Paris avec une rapidit extraordinaire...
Beaucoup de Parisiens et de Parisiennes suivaient, sans s'en douter,
l'irrsistible mouvement. Certes, ils ne devenaient pas des Botocudos
intgraux, mais ils formaient d'importantes concessions  la doctrine
nouvelle.

Certaines pices reprsentes sur des thtres d'art rappelaient
incontestablement les chefs d'oeuvre de Soun-Raltoto, le Shakespeare des
bords du Zambze. L'Odon lui-mme n'hsita pas  devenir certains
aprs-midi, une sorte de deuxime Thtre-Ngre,--le premier tant
situ, comme chacun sait  Pfou-N'snoni, capitale littraire au pays
des M'pp.

Les jazz-band, musique ngre-amricaine, firent retentir dans tout Paris
leurs tintamarres captivants... Les Parisiens coutaient avec volupt
les accords produits par le choc rythm des tisonniers sur des
couvercles de marmite et quand les virtuoses, dans leur dlire sacr,
poussaient des cris aigus  la manire des sauvages de l'Afrique
Centrale, les citoyens de la Ville-Lumire s'exclamaient:

--C'est dlicieux... La voil, la vraie musique moderne!...

On vit aussi en cette anne 1919, nombre d'lgantes adopter une mode
assez quatoriale: elles s'habillrent de plus en plus lgrement et
parurent en public, la gorge, les bras, et les mollets nus,--jusqu'
l'aine.

Beaucoup se couvrirent le visage d'une paisse couche de poudre couleur
ocre...

--Soyons ngres! avait dit l'aptre de l'esthtique congolaise.

Les Parisiennes donnaient l'exemple...

* * *

En 1920, le genre ngre triompha.

Le grand pote M'Rakoko, vint  Paris, o il fut reu avec enthousiasme.
Les Salons les plus ferms s'ouvrirent pour lui... Trs sommairement
vtu--le noir est toujours habill--il frquenta les five o'clock
littraires; chez Mme Aurel, son succs comme confrencier fut
d'autant plus vif que personne ne put saisir un mot de ce qu'il disait
en roulant des yeux effroyables. Quand Mme Aurel lui prsenta les
petits gteaux traditionnels, M'Rakoko fit un geste dgot et,
dsignant les belles paules de sa potique htesse, il se fit, cette
fois, parfaitement comprendre: le, cher ngre prfrait goter  ce
qu'il montrait du doigt...

--Chez nous, remarqua un jeune fils d'Apollon, les potes se dvorent
aussi entre eux, mais c'est d'une faon encore toute mtaphorique!...

Les peintres et sculpteurs ngres furent invits  exposer au Salon. Ce
fut un grand succs d'art et d'argent. Le public se bousculait devant
les chefs-d'oeuvre de ces matres, qui n'avaient fichtre pas appris leur
mtier rue Bonaparte et n'avaient rien de commun avec les pontifes de
l'Institut.

Le fameux M'lpatafou, portraitiste attitr des mondaines de la Nigeria
fut pri par plusieurs jolies Parisiennes de peindre leur effigie en
costume africain. Il choisit Mlle Zizi des Enclos, de la
Comdie-Franaise, et la croqua: on n'en a, d'ailleurs, retrouv que
quelques vertbres.

La musique tait tout  fait dans la note: l'orchestre de l'Opra,
transform en jazz-band, tapait  tour de bras sur les casseroles et les
bouteilles vides de l'art moderne. Les ballerines officielles, qui
avaient dfinitivement renonc au tutu et aux pointes, paraissaient en
pagne devant les abonns et dansaient des ballets extrmement ngres.

La poudre ocre tait remplace par la poudre brune: toutes les femmes 
la mode semblaient avoir t trempes dans un bain de chocolat. Leur
costume, de plus en plus chancr en haut, de plus en plus court en
bas, rappelait aux explorateurs les lgances des mondaines de
l'Ouganda. Le couturier Poiret lana de dlicieux petits pagnes, qui
cotaient, d'ailleurs, un prix fou.

Les matresses de maison qui tenaient  tre dans le mouvement,
donnrent des soires ngres: les salons taient meubls et dcors 
la manire des cabanes du centre africain et les invits, entirement
passs  la poudre d'ivoire calcin, coutaient les virtuoses du
tam-tam...

Le romancier mondain, le vieux gnral, le monsieur qui raconte des
histoires si drles, l'acadmicien solennel, tous ces figurants
classiques du dner en ville avaient t remplacs par des ngres qui,
venus directement des bords de l'Oubanghi, rgnaient sans conteste sur
les bords de la Seine. Ces dners taient combins et servis  la
manire africaine: des mets tranges, d'un got douteux, taient servis
dans des rcipients grossiers et arross de boissons inqualifiables.
Mais ces horreurs paraissaient dlectables, et victime comme tant
d'autres d'un snobisme tyrannique, je repoussais notre bon vieux vin de
France, pour rclamer du lait ferment,--que je dclarais exquis!...

Naturellement, ces soires ngres se terminaient par une bamboula
gnrale o chacun et chacune se tortillaient en poussant des clameurs
sauvages.

Et des invits moroses, de ces mollusques qui restent figs dans un
traditionnalisme intransigeant, dclaraient, en hochant tristement la
tte:

--Autrefois, on dansait le tango, le fox-trot et le charleston...
C'tait familial, c'tait gentil. Maintenant, on danse la bambara et la
nyam-nyam. En quels temps vivons-nous...

* * *

Puis la poudre chocolat fut remplace par la poudre noire--pas
explosive, heureusement,--et nos jolies incroyables parurent 
Longchamp, le jour du Grand Prix, avec un piderme couleur d'encre.

Beaucoup de ces petits nez bien parisiens taient percs et supportaient
un large anneau de bronze sign Lalicoco, le dlicat bijoutier
d'Oudfidji.

La Comdie-Franaise jouait _Les mangeront-ils_? grand drame crit en
style ngre par un jeune auteur qui dfendait avec talent
l'anthropophagie... Au souper de centime, quelques critiques vieux jeu
furent servis avec une sauce au piment: les convives les trouvrent un
peu coriaces. En politique, les moeurs de l'Afrique Centrale
l'emportaient. Les partis taient devenus des tribus qui se faisaient la
guerre, non pour des ides, mais pour des noix de coco et des assiettes
remplies de beurre de palmes. Les chefs de ces tribus avides
s'entouraient de griots, manires de sorciers dont les grimaces et les
pirouettes attiraient la foule des simples lecteurs. Chaque tribu avait
ses ftiches,--sortes de bons dieux de bois qu'on adorait  dates fixes
et dont on citait avec admiration des mots historiques, d'ailleurs
forgs de toutes pices.

Le spectacle de la Chambre, les jours de grande interpellation, avait
videmment un caractre des plus botocudos. Ces hommes, qui hurlaient en
gesticulant comme des fous, imitaient admirablement les grands orateurs
de l'Afrique Equatoriale. Peut-tre mme exagraient-ils un peu, car un
chef nyam-nyam, qui assistait  une de ces sances de mabamboulisme,
dclara, un peu scandalis:

--_Palabre m'tapa Somoutali palabre toti._

Ce qui, parat-il, voulait dire:

--Nos palabres sont infiniment plus dignes que les vtres!

Les arts se botocudifiaient de plus en plus. Seuls passaient pour avoir
du talent les peintres qui barbouillaient de couleurs crues des morceaux
de cotonnades tendus dans des cadres de bambou; les sculpteurs copiaient
les ftiches qui avaient remplac, au muse du Luxembourg, les marbres
et les bronzes de la vieille cole... La prdiction s'accomplit: au
Louvre, la Vnus de Milo, ce triomphe du pompirisme rondouillard, fut
supplante par la Vnus hottentote.

Peu de jours aprs, le _Journal officiel_ insrait un dcret qui
supprimait les prix de Rome et les remplaait par les prix de Roma: la
Villa Mdicis devenait la Hutte Mossotolou, du nom d'un clbre mcne
congolais qui avait dlgu  sa ville natale une collection d'objets
d'art indigne.

Ce fut la conscration de l'cole nouvelle.

--Soyons ngres! avait dit l'annonciateur de cette victoire des vrais
primitifs.

Nous tions, en effet, aussi ngres que possible.

Et, trs contents de nous-mmes, nous nous flicitions d'tres revenus 
la Beaut naturelle, sauvage, parfaitement ignorante, purement
instinctive.

* * *

Mais l'humanit ne s'arrte jamais dans sa marche vers le mieux.

En 1933, l'art ngre tomba,  son tour, dans le pompirisme. Les
Parisiens ne croient pas longtemps aux mmes ftiches et les Parisiennes
aiment que les modes, en se suivant, se contredisent.

Des esprit audacieux avaient dcouvert, dans le pass, trois matres
extravagants, baroques, presque inintelligibles,--enfin, des phnomnes
bien faits pour russir dans le monde des snobs.

Et c'est ainsi que, brusquement, les critiques d'avant-garde, les
artistes indpendants, les esprits novateurs, enfin les ennemis du
vieux jeu, lchrent l'art, la littrature et la musique de l'Afrique
quatoriale pour ne plus jurer que par Thomas Couture, Ponsard et
Boeldieu.




Le cocotier du Thtre-Franais

     _Dans certaines les ocaniennes, les indignes emploient un
     systme assez ingnieux pour supprimer les vieillards encombrants.
     Ils les font monter au sommet d'un cocotier qu'ils secouent
     ensuite, vigoureusement. Les macrobites qui lchent prise et
     tombent sur le sol sont aussitt trangls et mis  la broche.
     Aprs quoi, ils font les frais d'un banquet de jeunes qui est,
     d'ordinaire, marqu par la plus franche gaiet._ (_Rcits de
     voyageurs_.)


Un cocotier vient d'tre plant sur la place du Thtre-Franais.

C'est un trs bel arbre, dont les larges feuilles, un peu dcontenances
sous notre ciel hivernal, se balancent  quinze mtres au-dessus de
l'asphalte.

Son inauguration n'a pas manqu de solennit. Les membres de la nouvelle
socit des Moins de trente ans, les Fauves du Salon d'Automne, les
Montparnos, les Dadas, les Surralistes, les auteurs dramatiques jous 
l'Atelier, les rdacteurs de diverses revues illisibles mais trs
littraires, les Canaques des groupements d'avant-garde enfin, les
Jeunes, les petits Jeunes, taient l et formaient le cercle.

Il y avait aussi quelques-uns de ces quinquagnaires bien conservs
qui, en toutes circonstances, s'efforcent de se faire pardonner leur ge
en admirant, clbrant, glorifiant les plus inconsistants essais des
prtentieux apprentis de l'art et de la littrature: citons nos
distingus confrres Paul Souday, Vandrem, Louis Vauxelles,
Thibault-Sisson, etc.

Un loquent discours fut prononc par M. Andr Lang, qui est, comme
chacun sait, trs jeune.

--Salut, s'cria-t-il, salut, cocotier justicier et vengeur!... Nous
comptons sur toi pour nous dbarrasser des vieux et mmes des
vieilles... Tu es l'arbre de notre jeunesse, tu es le cocotier de nos
lgitimes esprances, de nos impatientes ambitions? Nous t'avons plant
devant l'une des plus puissantes citadelles de la tyrannie des anciens,
des vtrans, des pontifes: cocotier, aide-nous  en finir avec cette
grontocratie dans laquelle nous touffons... Place aux jeunes! Les
vieux, il faut les faire dgringoler... On les aura, aprs quoi on les
bouffera!...

* * *

M. Silvain fut le premier vieillard qui-- l'aide d'une chelle de
pompier--grimpa bon gr mal gr au sommet du cocotier.

Il protesta, non sans quelque grandeur pathtique.

--Songez  mes cheveux blancs... heu! aux services que j'ai rendus...
heu...  la Mmmmaison! De mon temps, messieurs, les jeunes respectaient
les matres... heu... Et puis, est-ce la place du doyen de la
Comdie-Franaise au sommet d'un cocotier? Vous me prenez donc pour un
vieux sapajou?

Voyant que toute rsistance tait vaine, il dclara:

--Je ne veux pas monter sans ma Louise!

Mme Louise Silvain, aussitt capture, le rejoignit, non sans peine,
au sommet de l'arbre flexible et vertigineux.

Mais des voix de jeunes retentirent, imprieuses:

--Et le Bargy?

--Et Mme Pirat?

--Et Mme Segond-Weber?

--Et Mlle Cerny?

Une clameur s'leva, formidable:

--Et Ccile Sorel?

La malheureuse Climne--surprise dans son lit historique du quai
Voltaire--fut entrane par une bande de jeunes des trois sexes jusqu'au
pied du fatal cocotier.

--Il faut monter, lui dit-on.

--Jusqu'o ne monterai-je pas? rpondit-elle firement... Mais je ne
vois pas l'ascenseur!

Il lui fallut gravir l'chelle, ce qu'elle fit avec dcence et noblesse.

M. Le Bargy la suivit, dignement.

M. mile Fabre, qui sortait du Thtre-Franais et qui demandait en
ajustant ses lorgnons: Que se passe-t-il? fut saisi et mis en demeure
d'escalader  son tour l'arbre des Jeunes.

--C'est complet! fit un critique adolescent... Maintenant, agitez le
cocotier.

Et une bande de jeunes comdiens, auteurs, journalistes, etc., se mit en
devoir de secouer l'arbre... Leur ardeur tait merveilleuse mais,
l-haut, ils tenaient bon.

--Plus fort! dit M. Antoine qui assistait  la scne et qui regardait
l'infortun M. mile Fabre dsesprment accroch  une branche
flchissante.

Hlas! les vieux devaient finir par lcher prise... Tous tombrent,
l'un aprs l'autre sauf M. mile Fabre qui avait opr un admirable
rtablissement.

Les malheureux furent massacrs, dpecs sur-le-champ au milieu des cris
de joie et des acclamations.

Le soir mme, ils figuraient, en vedette, sur le menu d'un banquet de
jeunes, prsid par M. Franois-Albert. Pour la premire fois, les
invits, trouvrent M. et Mme Silvain excellents: ceux-ci taient, il
est vrai, accommods  la sauce provenale...

* * *

Depuis, le cocotier du Thtre-Franais a rendu beaucoup de services 
la cause des jeunes, et il continue...

Nous y avons vu monter M. Paul Bourget,--et Francis Carco lui-mme
aidait  secouer l'arbre. L'auteur de _Mensonges_ n'a dgringol
qu'aprs une longue rsistance.

Citons parmi les vieux qui subirent la fatale preuve la plupart des
membres de l'Institut et mme de l'Acadmie Goncourt M. J.-H. Rosny se
montra fort tonn quand il se vit au sommet du cocotier:

--Et moi, soupira-t-il, qui me croyais aim des jeunes!

Le lendemain, il assistait  son dernier banquet littraire, mais cette
fois en qualit de rti.

Ces _pogroms_ d'anciens ont fait de nombreuses victimes... Mais la
limite d'ge baisse  vue d'oeil. Des crivains, des artistes de
soixante, de cinquante, de quarante-cinq, de quarante sont hisss au
sommet du cocotier et finissent, malgr leur rsistance, par tomber au
milieu du cercle form par les jeunes, les petits jeunes aux longues
dents...

Puis ces loups vous les croquent avec un bruit joyeux de mchoires
puissantes et d'os broys... Quel apptit! Il est vrai que ce tendron
d'Abel Hermant est dlicieux. Gotez-moi de ce cuissot de Pierre Veber?
Reprenons de cette tte de Francis de Croisset. Que dites-vous de ce
rble de Vautel?

Et voici que montent sur le cocotier Sacha Guitry, Pierre Benot, Henri
Braud lui-mme... Les cannibales qui les attendent en bas ont vingt ans
 peine et ils secouent l'arbre avec un entrain, une vigueur
incroyables.

Hardi, les jeunes!... Mais vous y grimperez  votre tour, sur le
cocotier et peut-tre plus tt que vous ne croyez.




 la lanterne, les aristarques!


M. Louis Forest, auteur d'un _Faust_ odonien qui ne ressemble pas du
tout  celui de l'Opra, se plaint amrement de la svrit des
critiques qu'il traite d'ignares et qu'il voudrait voir  tous les
diables, y compris Mphistophls.

MM. Armont et Gerbidon, auteurs de _Jeunes filles de palace_, ont exclu
M. Andr Beaunier de leur rptition gnrale, sous prtexte que cette
vieille perruque se montre systmatiquement hostile  leurs productions.
Sur ce, chichis du cercle de la critique qui n'admet pas une telle
proscription... Pareils  Perrin Dandin, ses membres veulent aller
juger: pour un peu, ils dclareraient qu'en n'envoyant pas de service
de gnrale  un critique, MM. Armont et Gerbidon se sont rendus
coupables d'un odieux attentat  la libert du travail.

M. Sacha Guitry, mcontent d'un propos tenu par le critique Nozire, lui
a rpondu avec quelque vivacit.

D'autres incidents ont mis aux prises auteurs et critiques... MM.
Antoine, Max Maurey, Paul Souday, Henri Bidou, etc., sont intervenus et
ont donn leur avis avec tout le srieux qui convient  ces fariboles.

D'une faon gnrale, on peut rsumer comme ceci les opinions mises
dans les deux camps:

1 Tous les auteurs ont horreur de la critique (sauf quand elle leur est
favorable, bien entendu).

2 Tous les critiques estiment que leurs papiers sont indispensables,
que le public les attend avec impatience, les lit avec voracit, que,
sans eux, l'art dramatique tomberait bientt dans le trente-septime
dessous--car il est dj dans le trente-sixime--que les droits de la
critique sont imprescriptibles, inalinables et qu'ils devraient tre
reconnus par la Constitution.

Mille choses, parfaitement senses et d'ailleurs contradictoires,
peuvent tre dites sur un conflit qui dure depuis qu'il y a des hommes
de lettres et qui crivent des pices de thtre ou des articles de
critique, souvent mme ceux-ci et celles-l.

Prenons donc part  cette querelle tragi-comique qui rappelle assez
celle du _Lutrin_.

* * *

Les auteurs dramatiques se plaignent? De quoi? Est-ce que la marie
serait trop belle?

Le moindre de ces privilgis fait jouer un banal vaudeville dans un
thtricule; le lendemain de la premire, tous les journaux de Paris
consacrent  son oeuvre de longs articles, et il ose se plaindre de son
sort?

Mais ce garon devrait, au contraire, remercier les dieux qui lui ont
permis d'entrer dans une carrire o, ds la premire tentative, on est
assur d'une telle rclame! Mme si la critique l'a trait sans
indulgence, elle a parl de lui: tout plutt que le silence, d'autant
plus que, mme reinte, une bonne pice fera, contre vents et mares,
son chemin.

J'estime que les auteurs dramatiques sont les enfants gts de la
critique. Songez donc, les plus orgueilleux aristarques se dplacent,
tous en choeur, de leur personne, pour aller entendre la plus
ngligeable pice! Bien mieux, ils protestent quand ils ne sont pas
invits! Que veulent-ils donc, ces auteurs insatiables,  qui le succs
apporte la fortune et qui trouvent mme le moyen de devenir clbres en
collectionnant les fours?

Heureux dramaturges, comparez plutt votre sort  celui des faiseurs de
livres.

Je ne parle pas des historiens, des philosophes, des essayistes qui
n'ont pas  compter sur trois lignes dans les journaux. Mais les
romanciers, eux-mmes, ne peuvent esprer, en fait de comptes rendus,
que les rares papiers de leurs amis et connaissances... Ah! le cercle
de la critique littraire ne songe gure  crer, comme le cercle de la
critique dramatique, un incident chaque fois qu'un de ses membres n'a
pas t invit  donner son avis sur la dernire production de Chose ou
de Machin! Bien au contraire, ce tribunal est compos de juges qui
prfrent tre ngligs, oublis, rcuss par leurs justiciables...

S'il m'est permis de citer un cas personnel, je vous raconterai
l'histoire de _Mon cur chez les Riches_, roman et de _Mon Cur chez les
Riches_, pice de thtre.

Mon bouquin n'a obtenu, dans la presse, que de trs rares et trs brefs
comptes rendus. Nulle conspiration du silence, videmment, mais enfin,
nul empressement non plus. Un roman, s'il n'a pas obtenu un prix dit
littraire ou s'il n'est pas crit par un de nos cinq ou six hommes de
gnie pour quinze cents personnes, n'a aucune chance de retenir
l'attention de nos Sainte-Beuve en rduction et en simili.

Or, de ce livre, deux auteurs dramatiques firent une pice. Et cette
pice obtient aussitt, dans tous les journaux et revues de France et de
Navarre, sans parler des publications trangres, d'innombrables et
copieux articles... Si je les avait gards, j'aurais de quoi en remplir
plusieurs caisses! Mais les papiers inspirs par le livre tiendraient
 l'aise dans un porte-cartes...

crivains de thtre, mes amis, ne vous plaignez pas: il n'y en a que
pour vous!

* * *

Autre question souvent discute:

--Un auteur peut-il tre aussi, dcemment, critique?

Les auteurs qui ne tiennent aucune frule rpondent:

--Non... La lutte pour la vie est si froce au thtre qu'un critique
usera, invitablement, de son influence pour faire ses affaires
d'auteur. Il reintera ses rivaux, il flattera les directeurs qui le
jouent ou s'efforcera de dmolir ceux qui refusent ses manuscrits.
L'auteur malheureux sera un critique amer, injuste, mchant... Et s'il a
du succs, il n'en trouvera pas moins hassable celui des autres!

Les auteurs-critiques rpondent:

--Calomnies! Nous sommes purs, nous sommes sincres, et mme nous sommes
bons!... Car nous connaissons les difficults du thtre, nous ne sommes
pas des thoriciens chercheurs d'absolu et le souvenir des batailles que
nous avons livres ainsi que le souci de celles que nous livrerons
encore, nous incitent plutt  l'indulgence qu' la svrit. Craignez
plutt les critiques qui ne font pas de pices mais qui, d'ailleurs, en
feraient volontiers, s'ils osaient ou s'ils pouvaient... C'est dans
leurs rangs que vous trouverez les aigris, les envieux, les malfaisants:
mal nourris dans un srail dont ils connaissent les dtours, ces
eunuques aiment  trangler, dans les coins, les auteurs qui leur
paraissent trop heureux!...

Je crois, pour ma part, qu'il y a d'excellents critiques-auteurs et de
trs bons, trs justes critiques qui ne sont que critiques.

S'il me fallait rpartir en deux grandes catgories les neveux de feu
Sarcey, voici comment je m'y prendrais:

1 Il y a les critiques qui aiment le thtre;

2 Il y a les critiques qui n'aiment pas le thtre.

Les premiers sont toujours bienfaisants, mme dans l'injustice ou
l'incomprhension. Les autres sont des ennemis dangereux pour tous les
auteurs, mme et surtout pour ceux qu'ils louent.




Soixante-six auteurs  la recherche d'un public


Ils sont soixante-six auteurs dramatiques, plus ou moins jeunes, plus ou
moins ignors, qui viennent de se former en colonne d'assaut pour briser
la rsistance des directeurs de thtre et s'installer  leur tour, dans
la forteresse du succs.

Voulant tre conduits par un gnral prouv, ils ont trs logiquement
fait appel  notre confrre Henri Bidou, qui s'est illustr comme
stratge pendant la guerre. M. Bidou n'a pas son pareil, en effet, pour
raisonner sur l'art de vaincre: les enveloppements d'ailes, les
formations en profondeur, les cheminements, les infiltrations, les
offensives-dfensives, les dfensives-offensives, les attaques, les
contre-attaques, les ttes-de-pont, etc., etc., n'ont pas de secrets
pour ce Jomini des salles de rdaction... Il tait tout indiqu pour
conduire au feu de la rampe la phalange des soixante-six auteurs, car le
succs se conquiert, et surtout sur la scne, par une srie d'oprations
qui ressemblent assez aux marches, contre-marches, dfilements, rues
soudaines, tratrises, victoires clatantes, dsastres sans nom qui sont
au programme du thtre de la guerre.

M. Henri Bidou, port au commandement par le voeu unanime des
soixante-six auteurs, s'est charg de la besogne la plus dlicate, la
plus ingrate, la plus dangereuse aussi.

--Je lirai, a-t-il dclar, les manuscrits et c'est moi qui dsignerai
les oeuvres dignes d'tre reprsentes.

Les mots me manquent pour exprimer l'admiration que m'inspire un tel
geste.

Lire des manuscrits, c'est dj trs courageux, trs beau (j'ai grand
peur des manuscrits et c'est pourquoi, sans doute, je finirai directeur
de thtre). Mais jouer le rle de juge unique au milieu de soixante-six
dramaturges pareillement orgueilleux, ambitieux et presss d'tre jous,
c'est de l'hrosme.

Monsieur Bidou, je salue en vous une manire de saint et mme de
martyr... Volontairement, vous vous infligez un travail sans joie et
sans profit et vous vous exposez aux haines les plus atroces, aux
vengeances les plus cruelles. Chaque fois que vous aurez choisi un
auteur, vous vous ferez soixante-cinq ennemis... Vous arriverez mme 
vous en faire soixante-six, car vous les dsignerez tous, l'un aprs
l'autre, et votre position, au milieu de ces jeunes loups, sera
affreuse. Monsieur Bidou, vous finirez par tre dvor. Mais vous le
savez, vous prvoyez votre sort lamentable et, avec un sang-froid
mouvant, vous lisez des comdies, des drames, des tragdies.

Des tragdies? La plus pathtique, la plus effroyable, sera celle o
vous jouerez le rle de victime sacrifie sur l'autel des vanits et des
rancunes littraires.

* * *

Je voudrais croire au succs de l'entreprise de ces soixante-six
jeunes, qui se heurtent, en effet, dans leur progression, vers les
positions ennemies, aux rseaux de barbels, aux tranches puissamment
organises du thtre contemporain. Je dteste autant qu'eux les
directeurs  la Bordenave et leurs combinaisons boulevardires: je
voudrais, tout comme eux, voir la scne franaise enfin dbarrasse de
ses auteurs  faon, de ses avilisseurs de l'esprit public, de ses
mercantis. Mais encore faut-il les combattre de la bonne manire... Et
je crains que celle des soixante-six ne soit la mauvaise,--encore qu'ils
marchent sous le commandement du gnral, voire du marchal Bidou.

D'abord, ils sont trop.

Soixante-six auteurs incompris et mconnus?

C'est impossible. Et si c'tait vrai, cela se saurait.

Il n'y a jamais eu, en mme temps, aux plus belles poques du thtre,
soixante-six dramaturges dignes du succs... Et surtout, il n'y a jamais
eu soixante-six auteurs  la fois incompris et capables d'crire de
bonnes pices, jouables et injoues! Je pense qu'une telle entreprise,
bien loin de diminuer le nombre des mconnus, ne peut que l'augmenter...
Elle attire, elle recrute elle rassemble, autour de quelques rares
auteurs qui n'ont besoin de personne pour arriver, de pauvres diables
plus riches d'illusions et de vanit que de talent: elle cre des
vocations de rats.

Sur ces soixante-six syndiqus, il y en a peut-tre soixante qui, pour
des raisons diverses, doivent rester en route... Que dis-je? Ce serait
admirable, ce serait prodigieux-si d'une telle cohue sortaient six as
capables d'obtenir, dans de vrais thtres, devant le vrai publie, de
vrais succs.

Mais ces auteurs de demain seraient sortis tout seuls. Je me demande
mme si leur adhsion au groupement des soixante-six ne risque pas de
les retarder... Ils croient prendre un raccourci et ils vont peut-tre
perdre du temps.

Car, au thtre plus qu'ailleurs, il est imprudent de se ranger parmi
les mconnus, les incompris, les malchanceux qui attendent leur revanche
d'on ne sait quelle justice immanente.

Le thtre est le royaume des heureux; il faut faire figure de veinard
et y parader avec le sourire. Les directeurs n'aiment pas les victimes
toutes faites: ils se chargent de les faire eux-mmes.

C'est donc une erreur d'avoir baptis: Thtre des Jeunes auteurs,
cette salle o les soixante-six vont s'efforcer d'attirer un public et
mme--cette ambition les honore--le public.

Les jeunes, le Thtre des Jeunes.... Mauvais cela! On pense  des
apprentis,  des-dbutants maladroits, on redoute des excentriques, des
incohrents, des hurluberlus, des incomprhensibles. Tant de Jeunes
affectent de mpriser la foule, cette foule sans laquelle le thtre ne
peut vivre ni matriellement, ni intellectuellement!

Et puis, de quoi donc est fait, sauf exceptions, le public qui, le soir,
paye sa place au guichet? De femmes qui veulent aller voir a et
d'hommes qui les accompagnent. Ce sont les femmes qui font le succs des
pices, comme d'ailleurs le succs des romans. Combien en est-il qui
dcideront tout  coup d'aller au Thtre des jeunes auteurs? Nous le
verrons bien... Mais il y en aurait, certes, beaucoup plus si ce thtre
portait un nom moins inquitant... Je ne sais pas, mais je l'aurais
plutt appel Thtre des meilleurs auteurs, ou Thtre des
Illustres, ou Thtre des Matres contemporains.

Sans compter que cela n'aurait pas dplu  la plupart des
soixante-six...

* * *

Et maintenant, permettez-moi de faire une prdiction: il y a, quelque
part, de jeunes auteurs de gnie et mme de talent, qui, demain, feront
rire, pleurer, rver le public et seront les rois nouveaux du thtre
ternel.  eux le succs, la gloire, la fortune et le reste!

O sont-ils? L'un est peut-tre chansonnier  Montmartre, comme le fut
Maurice Donnay; l'autre est  la Bourse comme y fut Mirbeau; le
troisime fait des mots de la fin dans les gazettes comme Alfred Capus;
il en est mme qui se contentent de faire la noce comme Henry
Bernstein... Ces vainqueurs ne sont d'aucune chapelle, ne se soucient en
rien des critiques  quatre dimensions, ne rvent pas d'tre jous, au
Thtre des Jeunes, et il ne leur viendra probablement jamais  l'ide
de soumettre leurs pices  l'excellent M. Bidou.




Plus passionnant que les mots croiss


Je viens de rencontrer dans l'alle centrale du vieux parc de Vichy, mon
ami Clestin qui a de plus en plus le chic anglais.

--Quel drle de pantalon tu portes-l! lui dis-je familirement... On
pourrait loger dedans une famille nombreuse.

Clestin me rpondit avec un lger accent britannique--il est de
Romorantin--mais frquente assidment le cirque Mdrano:

--Mon cher, c'est le pantalon Oxford... D'o sortez-vous donc?

Puis, mystrieusement:

--J'arrive d'Angleterre... Il y a du nouveau...

--Ah! Les dettes interallies... l'accord naval...

--Bagatelles! Non, une nouveaut sensationnelle qui fera, cet hiver,
fureur  Paris.

--Qu'est-ce que c'est?

--Un jeu... Ah! ces Anglais! Nous leur devons dj le tennis, le
football, le footing, le coursing...

--Ils ont encore invent un sport?

--Cette fois, il s'agit d'un jeu de socit comme le puzzle et les mots
croiss. Tu sais que les mots croiss nous viennent d'Angleterre?

* * *

L'anglomanie de Clestin m'agace un peu. Je m'exclamai:

--Les mots croiss? Mais ce sont,  peine modifis, les bons vieux
carrs syllabiques qui, de tout temps, en France, ont fait la joie de
l'oedipe du caf du Commerce! Le puzzle, c'tait notre casse-tte
chinois, antique comme le Pont-Neuf. Le tennis, c'est l'ancien jeu de
paume de nos rois. Le football...

Mais Clestin ne veut pas en entendre plus long.

--Jamais de la vie! En tout cas, le jeu dont je te parle est bien
anglais. Il a t invent tout rcemment Ramsgate (mon ami prononce
Ramsgate avec un accent clownesque) par le duc de Connaught!

--En quoi consiste-t-il?

--Je runis demain soir, au Royal quelques amis... Nous ferons
quelques parties. Viens dfendre ta chance... Tu verras, c'est trs
amusant, _A very original play, indeed!_

* * *

Je suis all au Royal. Dans un salon rserv, Clestin avait runi
quelques amis et amies, que j'avais d'ailleurs rencontrs autour des
sources.

--Plaons-nous, dit-il avec gravit, autour de cette table ovale... La
table ovale est de rigueur. Peu importe le genre du bois. De mme pour
le tapis. Connaught le conseille vert et blanc, mais ce n'est pas une
rgle formelle. Mesdames, messieurs, asseyons-nous...

--Je suis peut-tre en surnombre?...

--Pas du tout, me rpondit Clestin... Le nombre des joueurs est
variable. Et mme plus on est de partenaires, plus c'est intressant.

Quand nous fmes installs autour de la table, Clestin apporta une
grande bote d'acajou verni et en tira des cartons rectangulaires qu'il
nous distribua,  raison d'un carton par personne.

--Ce sont, expliqua Clestin, les _cards_ (il prononait _cords_) et,
comme vous voyez, ils sont diviss en cases carres disposes par
ranges de sept... Dans chaque case, il y a un dessin colori
reprsentant une tte d'animal, dont le nom est indiqu, en anglais,
naturellement.

Une petite femme s'cria:

--J'comprends pas l'engliche, moi!...

Clestin frona le sourcil:

--Madame, vous avez grand tort... Mais, enfin, vous pourrez jouer quand
mme. Pas besoin de comprendre le mot _horse_ pour reconnatre une tte
de cheval... Les dessins sont trs explicites par eux-mmes. C'est mme
ce qui donne  ce jeu son caractre nettement international. Et les
personnes qui ne savent pas lire peuvent gagner tout aussi bien que le
directeur du _Zoological garden_! Et maintenant, commenons... _Play_!

* * *

Je me rcriai:

--Je ne connais pas les rgles du jeu!

--C'est en jouant, fit Clestin, qu'on devient joueur. Mais, je vous
demande pardon, j'ai oubli de vous distribuer des marques... C'est
indispensable!

Et il nous remit,  chacun, une poigne de boutons... Non pas de simples
boutons de culotte, mais des boutons d'ordonnance de l'arme anglaise.

Aprs quoi, prenant un sac de toile verte, orn du blason britannique,
il l'agita longuement, y plongea la main, en tira un d cylindrique
d'ivoire et, lui ayant jet un bref regard, s'cria d'une voix forte:

--Tagueur!...

--Hein? Quoi? fis-je en sursautant, comme d'ailleurs mes voisins et
voisines.

Clestin me montra successivement les deux faces planes du jeton. Sur
chacune, il y avait une tte de tigre et mme ce mot _tiger_.

--Vous voyez, pronona-t-il, c'est un tigre...

--En effet.

--_Tagueur_ en anglais. Maintenant consultez vos _cards_... Y a-t-il
des personnes qui ont, dans leurs cases, une tte de tigre?

--Moi! Moi! Moi! firent des joueurs et des joueuses.

--_All right_! Couvrez-la avec un bouton... _very well_. Continuons...
_Play_!

Et Clestin, aprs avoir secou le sac, en tira un autre jeton.

--Fiche! Fiche! vocifra-t-il.

--Quelle fiche?

--Tte de poisson... _Fish_ en anglais. Un bouton sur chaque tte de
poisson... _All right_!

Clestin tira du sac un cat (chat), un _monkey_ (singe), un _dog_
(chien), un _camel_ (chameau), un _fox_ (renard), une _mouse_ (souris)
ce qui fit mme pousser des cris aigus par plusieurs dames de
l'honorable socit.

* * *

Du sac de Clestin, autre arche de No, sortirent encore, toujours en
anglais, un papillon, une moule, un kangourou, un coq, un serpent, une
baleine, un veau... Je couvrais d'un bouton chaque tte d'animal
correspondante sur ma _card_.  un moment donn, je m'exclamai:

--Avec cette tte de veau, j'ai une range pleine!

Alors, Clestin me dit:

--Criez _Quouine_!

--Pourquoi _Quouine_?

--Parce que vous avez gagn et que c'est la rgle du jeu. _Quouine_,
cela veut dire reine en anglais. _Quouine!_ _Quouine!_

Je me dressai et avec une belle indignation franaise, je m'criai:

--Je ne dirai pas _Quouine_, je dirai _Quine_... Car votre jeu anglais,
c'est, au fond, notre bon vieux loto familial et national!

Ce  quoi Clestin, trs dignement, au milieu de l'approbation gnrale:

--Pas du tout... Ce jeu n'a rien de commun avec votre stupide loto
franais et s'appelle d'ailleurs le _loting_... Et c'est bel et bien une
invention de Connaught!




La dame qui a perdu son sexe


Elle ne l'a pas perdu dans un taxi, comme un banal collier de perles ou
comme un tout petit pantalon de soie crme.

Son sexe, elle l'a perdu comme on perd un chat, volontairement, parce
qu'elle en avait assez.

Si vous le trouvez, n'allez pas le lui rapporter, en honnte homme que
vous tes. Vous seriez mal reu. La dame vous dirait:

--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de a!... Je suis bien trop
contente de m'en tre dbarrasse. Mon sexe? Ah non... Il m'en reste
d'ailleurs un peu, malgr tout; et c'est bien ce qui m'embte!

Cette dame, vous la connaissez ou, du moins, vous la rencontrez au
thtre, au restaurant, dans le mtro, dans le monde, dans le
demi-monde, sur le trottoir, partout... Elle s'appelle Mme Lgion
(Gaby).

* * *

Pour esquisser son portrait, empruntons les pinceaux d'un de ces
peintres  la mode qui ont le mieux compris la Vnus moderne,
c'est--dire la Vnus extra-plate.

La dame qui a perdu son sexe est  peu prs totalement dpourvue de
seins et de hanches.

Les seins, dit-elle, a ne se porte plus. Les hanches, cela tient trop
de place... J'ai rompu avec la ligne courbe. Vive la ligne droite! Mon
rve serait d'avoir tout d'un petit jeune homme... Car ce que, jadis, on
appelait nos appas ont je ne sais quoi d'humiliant: ils nous rappellent
que nous sommes destines par la nature aux choses ingrates, pnibles
et, somme toute, animales, de la maternit. La maternit? Non, mais,
pour qui nous prend-on? Aussi la fonction tant supprime, convient-il
d'en finir avec ses organes, du moins avec ceux qui, vraiment, ne
servent plus  rien.

* * *

La dame qui a perdu son sexe s'est, naturellement, fait couper les
cheveux et ds les premiers jours de cette mode du scalp... Mais, au fur
et  mesure que les femmes restes fminines sacrifiaient leurs tresses
pour faire comme tout le monde et surtout comme tout le demi-monde, la
dsexue gardait son avance: elle se fit tondre  la garonne. Et
maintenant qu'elle voit les simples bourgeoises suivre son exemple, elle
songe  s'offrir une gentille petite calvitie qui lui ira sans doute
fort bien.

Naturellement, elle fume... Mais la cigarette est bien vieux jeu, mme
quand on la fume en plein air,  la terrasse d'un caf. Alors,  nous le
cigare!... On commence  rencontrer des dames, somme toute trs
distingues, qui, aprs dner, farfouillent dans la bote aux havanes
comme dans une bote  crottes de chocolat. Et elles vous disent:

--Je les aime trs gros et pas trop secs!...

Le jour viendra o la dame qui a perdu son sexe se mettra  fumer la
pipe,--une gentille petite pipe qu'elle portera dans son sac, entre le
bton de rouge et le revolver.

* * *

La libre a pris les allures, le ton, le vocabulaire du sexe d'en
face.

La mode du smoking fminin n'a trouv chez elle aucune rsistance.
Malheureusement la robe est encore de rigueur... Mais tout permet
d'esprer que ce souvenir des plus tristes jours de l'histoire de la
femme ne tardera pas  disparatre... Pareille  la peau de chagrin,
elle se rtrcit, elle s'courte  vue d'oeil. La jupe se meurt, la jupe
sera bientt morte! Et nous verrons l've nouvelle en pantalon: s'il est
 la mode d'Oxford, ce sera un vtement plus chaste que la jupe
actuelle. Mais je pense qu'il sera collant... C'est d'ailleurs trs
rassurant pour les maris. Un pantalon collant, c'est moins pratique pour
l'adultre dont Napolon, grand psychologue, disait:

--Ce n'est qu'une affaire de canap!

La dame qui a perdu son sexe parle comme les hommes et, cela va sans
dire, comme ceux qui parlent le plus mal. Car l'esprit d'imitation, en
ce qui concerne le langage, fait toujours grand succs aux vocables les
plus vulgaires. C'est le plus mal embouch qui donne le ton...

Notre contemporaine  la page s'exprime donc comme un portefaix ou comme
un homme du monde, ce qui, souvent, revient au mme. Elle en dit des
vertes et des pas mres... Elle pourrait en remontrer  Mme Angot,
car elle a d'autant moins sa langue dans sa poche qu'elle n'a pas de
poche.

Dj, nous connaissions, avant la guerre, la duchesse authentique qui
disait:

--Ce soir, je me fous en rose!

La dame qui a perdu son sexe va infiniment plus loin... Et on s'tonne
de voir tant d'affreux crapauds sortir de cette bouche charmante.

* * *

En amour, cette dsexue fait l'homme aussi... Entendons-nous: elle ne
se consacre pas, ncessairement, au culte mystrieux des prtresses de
Mytilne,--ce ne sera, et, en tout cas, que pour y goter,--mais elle
mle aux choses de l'amour cette curiosit physique, ce dilettantisme,
ce souci de ne pas perdre de temps, ce ddain de tout sentimentalisme
superflu qui caractrise de plus en plus la conception de l'amour chez
la plupart des hommes.

La dame qui a perdu son sexe le retrouve pour faire la garonne dans sa
garonnire... Elle s'envoie qui lui plat sans attacher la moindre
importance  ce qui n'est pour elle, selon la dfinition de Chamfort,
que l'change de deux fantaisies et le contact de deux pidermes.

Elle s'est masculinise au point de ne plus voir dans l'amour que le
plaisir... Elle ne recule devant aucun programme. On la voit franchir,
la cigarette au bec, les seuils les plus compromettants: ne faut-il pas
qu'elle entre partout comme un homme? Les bonnes parties, avec de joyeux
camarades qui ont le tact de ne s'tonner de rien finissent en
partouses. N'est-il pas permis de s'amuser un peu? Et pourquoi se
gner entre amis?

La dame a perdu son sexe, mais il n'est pas perdu pour tout le monde.
Qui en veut? C'est le moment... Mais dpchons-nous: les gardes du Bois
de Boulogne pourraient venir troubler la petite fte. Ces gens-l
fourrent leur nez partout...

* * *

La dame qui a perdu son sexe est un des types de l'aprs-guerre. Saluons
en elle, galamment, le produit de la rvolution formidable  laquelle
nous assistons et qui est en train de tout chambarder, les tats, les
fortunes, les ides, les sentiments, les moeurs, les sexes...

Mais voici que la curieuse crature me rpond avec une motion soudaine,
inattendue, inespre:

--C'est votre faute  vous, messieurs, si je suis, si nous sommes
ainsi... Car nous ne sommes que par vous et pour vous. Les vraies
femmes, simples, naturelles, sont celles qui vous plaisent le moins...
Si nous avons model notre corps comme vous le voyez, c'est parce que
vous l'avez voulu. Et croyez que, pour nous, ce n'est pas drle. Il faut
souffrir pour tre plate... Nos allures cavalires, nos audaces, nos
excentricits vous sduisent, vous attirent et vous retiennent.
Avouez-le, vous aimez a! Il vous faut des pices, l'amour devient pour
vous une cuisine de plus en plus complique... Alors que nous
reprochez-vous? N'est-ce pas vous qui faites le succs des plus cyniques
d'entre nous? Et pourquoi aurions-nous du coeur? Ce n'est pas cela que
vous nous demandez...

* * *

Elle a peut-tre raison.

Et cette rvolte nous prouve qu'elle est reste femme, malgr tout.

La dame qui a perdu son sexe le retrouvera demain si nous l'y obligeons:
il suffira de le remettre  la mode.




Absconneries


J'ai tort de ne pas emporter mes classiques en voyage. En ce moment, la
_Belle Hlne_, chef-d'oeuvre immortel, me fait dfaut. C'est donc trs
approximativement que j'voquerai la scne o le roi Agamemnon propose 
ses invits, Ajax, Achille et autres personnalits bien connues, ces
bouts rims: _chane_, _poids_, _peine_, _trois_.

Vous vous souvenez que c'est Pris qui sort vainqueur de ce tournoi,
premier des Prix Goncourt. Mais le beau berger est le dernier  se faire
entendre... Avant lui, un des concurrents a dclam d'un air inspir:

    Toute chane
    A deux poids,
    Toute peine
    En a trois.

Le monarque, prsident du jury, s'crie tout d'abord:

--Trs bien... c'est trs musical... cela flatte l'oreille!

Et aprs un instant de rflexion:

--Oui, mais qu'est-ce que cela veut dire?... Pourquoi une chane
a-t-elle deux poids et pourquoi une peine en aurait-elle trois? Ces vers
sont idiots, jeune homme!  un autre!...

Si, par hasard, M. l'abb Brmond, auteur de l'_Histoire du sentiment
religieux en France_ et membre de l'Acadmie franaise, assiste quelque
soir  une reprsentation de la _Belle Hlne_, il se lvera  ce
moment-l et s'criera:

--Pardon, sire!... Ces vers ne sont pas idiots du tout... Ils sont
admirables justement parce qu'ils ne signifient rien: c'est le premier
essai de posie pure!

Aprs quoi, je pense, le garde municipal de service, casqu comme
Achille, le fera sortir vivement.

* * *

M. l'abb Brmond--qui doit bien ddaigner la posie simple et populaire
de l'Evangile--s'est fait l'exgte de cette posie pure, ou soi-disant
pure, dont tout le monde discute mais que personne ne lit, d'autant plus
qu'elle ne se vend que sous forme de plaquettes extrmement coteuses.

Mais qu'est-ce donc que la posie pure?

C'est une posie qui s'enorgueillit de n'avoir aucun sens prcis, qui
emploie les mots non pour ce qu'ils signifient exactement, mais pour
leur sonorit, peut-tre aussi pour les images lointaines, vagues,
capricieuses qu'ils voquent dans le subconscient, etc., etc. M. l'abb
Brmond a tent d'expliquer ces choses inexplicables en des
claircissements qui ont fait l'obscurit complte sur la question.

La posie pure est  l'autre ple de celle de Victor Hugo, d'Alfred de
Musset, d'Alfred de Vigny et de tous les potes qui ont fait du vers
l'expression voulue et rythme d'une pense ou, tout au moins, d'un
sentiment. Elle rprouve, abomine, mprise le programme bourgeois du bon
vieux Boileau:

     Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

La posie pure ne dit rien et ne veut rien dire. Elle a parfois les
rimes, mais elle n'a jamais de raison. Elle emploie encore des mots
franais, mais l'abb Brmond lui prdit un tel avenir, lui ouvre une
telle carrire dans je ne sais quel nant travers d'ondes musicales
que, sans doute, elle finira par s'exprimer avec de simples sons, de
vagues onomatopes qui ne figurent pas dans le dictionnaire de
l'Acadmie franaise.

Nous lirons des vers de ce genre:

    Ziou-Miou-Fiou-Tsamoul-Pia-Piu-Pio
    Mali-Mala-Malou... Foutamarafichou
                  Sizurmio
              Tatachouchou!...

Et ce sera un chef-d'oeuvre--le chef-d'oeuvre peut-tre--de la posie
pure, car la posie pure trouve toujours une plus pure qui l'pure. Au
surplus, lisez ces vers  haute voix, lentement, en appuyant sur
certaines syllabes, en syncopant  certains endroits et vous constaterez
que c'est trs musical...

Avec un peu d'imagination, vous trouverez mme que c'est trs
vocateur... Seulement, c'est  vous d'voquer ce qui vous fait plaisir:
le pote pur ne se charge pas du tout de vous guider dans le royaume des
mirages, des souvenirs, des nostalgies, des rves. Il compte sur votre
subconscient...

Mais avec votre got bien franais, bien botien, de la clart, vous
vous criez, tel Agamemnon:

--En effet, c'est musical, cela flatte l'oreille... Seulement cela ne
veut rien dire!

Ce  quoi je vous rpondrai:

--Lisez les vers de M. Paul Valry, le nouvel immortel, et vous
constaterez qu'ils ne disent rien non plus, bien qu'ils prtendent le
dire en franais!

* * *

Est ce donc que la Muse doit tre une personne avant tout raisonnable,
leve  l'cole de Boileau? Je ne le crois pas non plus... Entre le
vers insignifiant, puisqu'il ne signifie rien, que prfre l'abb
Brmond et le vers plat qui n'est que de la prose rime, je n'hsite
pas: j'en choisis un troisime, le vers qui exprime dans une langue
intelligible un _sentiment_.

La raison et la musique verbale ne peuvent suffire  la posie... C'est
par l'motion qu'elle vit et tout le reste n'est que littrature.

J'ai recopi des vers de Charles Nodier qui me paraissent trs bien dire
ce qu'il faut dire sur une question certes moins palpitante que celle du
change ou du logement, mais dont l'importance est grande, car il s'agit
tout bonnement de la dfense de la clart, du got, de l'esprit franais
contre une bande d'esthtes sans race et souvent mme sans sexe:

    Tout bon habitant du Marais
    Fait des vers qui ne cotent gure.
    Moi, c'est ainsi que je les fais,
    Et si je voulois les mieux faire,
    Je les ferois bien plus mauvais.

    C'est ainsi que parlait Chapelle,
    Et moi, je pense comme lui.
    Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,
    Voil le vers qu'on se rappelle.
    Rimer autrement, c'est ennui.

    Peu m'importe que la pense
    Qui s'gare en objets divers,
    Dans une phrase cadence
    Soumettre sa marche presse
    Aux rgles faciles des vers;

    Ou que la prose journalire
    Avec moins d'tude et d'apprts,
    L'enlace, vive et familire,
    Comme les bras d'un jeune lierre,
    Un orme gant des forts,

    Si la manire en est bannie
    Et qu'un sens toujours de saison
    S'y dploie avec harmonie,
    Sans prter les droits du gnie
    Aux dbauches de la raison!

    La parole est la voix de l'me,
    Elle vit par le sentiment;
    Elle est comme une pure flamme
    Que la nuit du nant rclame
    Quand elle manque d'aliment

    Elle part, prompte et fugitive,
    Comme la flche qui fend l'air,
    Et son trait vif, rapide et clair,
    Va frapper la foule attentive,
    D'un jour plus brillant que l'clair.

    Si quelque gne l'emprisonne,
    Dfiez-vous de son lien.
    Tout effort est contraire au bien,
    Et la parole en vain foisonne,
    Sitt que le coeur ne dit rien.

    Le simple, c'est le beau que j'aime,
    Qui sans frais, sans tours clatants,
    Fais les charmes de tous les temps.
    Je donnerais un long pome
    Pour un cri du coeur que j'entends.

    En vain, une muse farde
    S'enlumine d'or et d'azur,
    Le naturel est bien plus sr.
    Le mot doit mrir sur l'ide
    Et puis tomber comme un fruit mr.

Ces simples vers du bon Charles Nodier valent beaucoup plus-- mon
sens--que toutes les prtentieuses absconneries chres  l'abb Brmon
et  son ennemi Paul Souday.




La grve des crivains


Un beau matin, les murs de Paris furent couverts d'affiches dont voici
le texte:


CRIVAINS!

_Depuis assez longtemps vous tes les vrais parias de l'aprs-guerre._

_La Rpublique, qui se dit athnienne, vous ignore._

_Les diteurs, directeurs de journaux, de thtre, etc., vous exploitent._

_Vous seuls, parmi les travailleurs, n'avez pas vu vos ressources
s'accrotre au fur et  mesure que montait le prix de la vie._

_Vous souffrez et vous vous taisez. Ou si vous parlez, c'est au milieu de
l'indiffrence, parfois des sarcasmes, d'une socit o le nouveau
riche, le mercanti sont rois._


EN VOIL ASSEZ!

_Vous tes des hommes de lettres._

_C'est bien, mais cela ne suffit pas: prouvez que vous tes des hommes!_


CRIVAINS!

_Tous debout pour la dfense de nos droits qui ne sont pas seulement
d'auteur!_

_L'heure de la lutte a sonn._

_Venez tous  la grande runion organise pour samedi prochain,  neuf
heures du soir,  la salle des Mille-Colonnes, rue de la Gat._

    DES DCISIONS NERGIQUES SERONT PRISES!

       _Le secrtaire du groupement
         des crivains mcontents_

         (Sign) SRAPHIN PLUMOISEAU,
       _officier de l'instruction publique_.

Le samedi suivant, ds sept heures, la rue de la Gat tait envahie par
une foule compacte dont les flots ne tardrent pas  inonder tout le
quartier.

On peut estimer qu'il y avait l cent mille hommes et femmes de lettres,
celles-ci dans la proportion d'un bon tiers. Romanciers, potes, auteurs
dramatiques, journalistes, etc., pitinaient en changeant les propos
les plus amers sur les temps difficiles... Dj, la salle des Mille
Colonnes--tout indique pour une runion o devaient abonder les
journalistes--tait archi-comble. Impossible d'y faire entrer un seul
crivain, si amaigri qu'il ft par les privations.

Enfin, la sance commena. Elle fut longue, bruyante, orageuse.
Vingt-neuf discours furent prononcs, tous plus vhments les uns que
les autres. Un seul et pu suffire, car ils exprimaient tous la mme
ide:,

--Nous avons assez demand, implor, suppli... De nos jours mieux vaut
violence que douceur. Assez de phrases bien que nous en vendions.
Proclamons la grve, la grve gnrale et  outrance des crivains!...

La grve fut dcide  l'unanimit.

Georges Pioch, qui avait parl plus longtemps  lui tout seul que les
vingt-huit autres orateurs runis, s'cria au milieu d'une ovation
indescriptible:

--Cessons d'crire et nous vaincrons... Ds ce soir, je me croise les
bras autant que ma rotondit me le permet. Personne ne lira, demain,
d'article de Georges Pioch. Nous verrons combien de temps le public
supportera cette privation!

* * *

 vrai dire, la grve des crivains ne fut pas gnrale. Maints pauvres
diables de journalistes, aprs l'avoir vote, se dirent: C'est trs
joli, mais si le patron me flanquait  la porte? La profession est
encombre et ce ne sont pas les remplaants qui manquent.

Les rdacteurs en chef ne se crurent pas non plus obligs de suivre le
mouvement. taient-ils du mme ct de la barricade que les grvistes?

--Et puis, dirent-ils, c'est quand l'quipage abandonne le travail, que
le pilote doit veiller au grain... Avant tout, que le journal paraisse!

Il parut--car les typos et les imprimeurs n'avaient pas abandonn le
travail au nom d'une solidarit impossible avec des intellectuels qui, 
leurs yeux, taient des bourgeois.

Il parut et rien n'tait chang dans son aspect, dans sa rdaction.
L'article du dput ou du snateur tait  sa place, la premire, comme
d'habitude... Le reportage sur les inondations, le filet sur le
rglement de la paix, les papiers sur la crise financire, sur la
disette de logements vacants, sur le mendiant trouv mort de faim et de
froid avec 37.000 francs _en pices de cent sous_ dans sa besace, sur le
dix-huitime divorce de Jessie Blackburn, la star amricaine, sur les
troubles en Chine, sur la mauvaise foi allemande, etc.--toute cette
copie sensationnelle remplissait les colonnes comme si de rien n'tait.

Que s'est-il donc pass? Des tratres avaient-ils rafistol leur plume
aprs l'avoir brise?

Non... Le rdacteur en chef avait tout bonnement republi des articles
dcoups dans des journaux de l'anne prcdente. Rien de nouveau sous
le soleil! L'actualit tourne infatigablement dans le mme cercle. Les
journaux se suivent et se ressemblent.

Mais le compte-rendu de la Chambre?

On vous le prit dans le _Journal officiel_ dont les collaborateurs
oratoires ne chmaient pas.

Mais le compte-rendu des procs?

Les avocats le firent eux-mmes en n'oubliant pas leur petite rclame
personnelle.

Mais le compte-rendu des sances de l'Institut?

D'illustres savants le tlphonrent en donnant tant de dtails qu'il
fallut couper la communication.

Les agences d'informations franaises et les agences trangres,
profitant des circonstances, prodigurent  la presse parisienne leurs
tlgrammes palpitants sur la sant de la reine de Malabar, la crise
ministrielle mexicaine, etc...

Dans chaque journal, il y avait un stock formidable de manuscrits qui,
n'ayant pas t insrs, n'avaient pas t rendus. On vous les
dterra... Il y avait l de remarquables papiers sur le drame de
Meyerling, sur la disparition de Jean Orth, sur la blanchisseuse et le
perruquier de Stendhal, sur le serpent de mer, etc.

--Nous sommes sauvs! dit chaque rdacteur en chef. Nous avons de quoi
faire cinq cents canards... Je crains mme de manquer de place!

Au surplus, il y avait cent cinquante candidats-rdacteurs dans
l'antichambre... Tous les fonctionnaires qui noircissent de leur prose
le papier de l'administration, tous les messieurs et dames riches qui,
ne sachant comment tuer le temps, veulent assommer le public avec leurs
productions littraires, tous les militaires qui transforment leur sabre
en stylographe, et mme, ce qui est plus difficile, en machine  crire,
tous ceux et toutes celles qui se sentent quelque chose l, tous les
amateurs et amatrices apportaient de la copie.

De la copie  n'importe quel prix et mme,  la rigueur, pour rien.

Que dis-je, il y en avait qui tait accompagne de billets de banque!

* * *

Cependant, chez les diteurs, la mme lgion d'amateurs se prsentait,
arme de manuscrits en tous genres, y compris l'ennuyeux.

En une seule matine, cinquante-trois officiers de marine offrirent 
Albin Michel cinquante-trois romans qui racontaient tous l'histoire
d'une femme de couleur aime puis abandonne par un blanc. Cela
s'appelait _Madame Fleur-de-Lotus_, _Madame Boudoubou_, _Madame
Y-a-bon_, etc., etc. Et cent dix-huit femmes du monde proposrent, le
mme jour,  Bernard Grasset, trois cent vingt-deux romans (elles sont
trs fcondes au point de vue littraire) intituls: _Jouisseuse
d'amour_, _Les souvenirs d'un matelas_, _Sexe inassouvi_, _Baiser et
mourir_, _La caresse secrte_, _Je suis nue_, etc., etc.

Bernard Grasset les flanqua d'ailleurs toutes  la porte, en leur
disant:

--Ce n'est pas mon genre!

Quant aux thtres, jamais ils ne furent aussi encombrs de manuscrits.

--N'en jetez plus, dit Bordenave, la cour est pleine... Et le jardin
aussi!

* * *

Georges Pioch n'crivait plus,--et pas un dput ne songeait 
interpeller le gouvernement sur cette catastrophe nationale!

Il ne fut mme pas question de faire appel  la Ligue Civique ou  la
troupe pour remplacer les romanciers, potes, auteurs dramatiques et
journalistes dfaillants!

En vrit, tout le monde se moquait parfaitement de la littrature et
des littrateurs. Or, qu'est-ce donc qu'une grve qui ne prive pas le
public d'un service ou d'un produit indispensable?

Les malheureux crivains taient vaincus d'avance. Ils le comprirent,
n'insistrent pas, et reprirent le chemin de leurs usines, o ils eurent
d'ailleurs beaucoup de mal  se faire rembaucher.




Crve donc, littrature!


Ce titre n'est pas de moi, il est de mon confrre et ami de vieille date
Valmy-Baysse, mais je le trouve si bien que je le rimprime, en aussi
gros caractres que possible.

Pourquoi donc faut-il qu'elle crve, cette pauvre diablesse de
littrature?

Pour sauver sa dignit qui me parat diablement compromise.

Et par qui?

Par les littrateurs.

* * *

L'excellent Georges Lecomte est un de ceux qui ont le plus fait, sans le
vouloir, sans le savoir, pour humilier la littrature, pour l'abaisser
devant nos contemporains.

L'hiver dernier, me trouvant  Nice, j'ai entendu, dans un cercle
compos de bons bourgeois, commerants, industriels, avocats, mdecins,
etc., une confrence de M. Georges Lecomte.

De quoi parlait donc M. Georges Lecomte qui parle d'ailleurs fort bien?

De la misre des gens de lettres.

Pendant une heure, M. Georges Lecomte dcrivit en termes pathtiques,
l'effroyable situation des crivains brims par la socit
d'aprs-guerre. Il reprsenta la plupart de ses confrres sous l'aspect
de parias lamentables, obligs, pour ne pas mourir de faim, de
travailler _cinq fois plus_ (je n'invente rien) qu'avant 1914...

--Le croiriez-vous? s'exclama l'orateur, il y a des romanciers qui ne
gagnent mme pas de quoi s'offrir le mois de vacances  la mer dont ils
ont cependant tant besoin!... Nuit et jour, ils sont enchans  leur
table de travail o, prenant leur cervelle de leurs deux mains
amaigries, ils noircissent de la troisime des pages, encore des pages,
toujours des pages... Existence de forats! Destine affreuse! Honte de
notre poque!... Et notre rpublique soi-disant athnienne ne fait rien
pour ces malheureux! Et le public se dsintresse de leur sort! Et
vous-mmes qui m'coutez, cela vous est peut-tre gal! (_Vifs
applaudissements._)

En effet, les auditeurs de M. Lecomte ne paraissaient pas touchs du
tout. Il n'y avait peut-tre que moi dans la salle (le confrencier
tait sur la scne) qui ressentais quelque motion...

Seulement, cette motion, c'tait de la gne, c'tait ce sentiment qu'on
prouve quand on voit livr  la curiosit publique, le secret
d'existences difficiles, sans doute, mais fires et dignes, rebelles en
tout cas  une piti d'ailleurs toute platonique.

Non, les bons bourgeois qui taient l ne s'attendrirent pas sur le sort
des martyrs de l'critoire. Je les entendis, aprs la confrence, tenir
ces propos:

--Travailler cinq fois plus qu'avant la guerre? Ah! a, ils ne faisaient
donc pas grand'chose en ce temps-l!

--Qui les oblige  crire des romans si la littrature ne les nourrit
pas?

--Qu'est-ce que vous voulez que nous y fassions? Faut-il donc que
l'Etat entretienne les gens de lettres incompris, mconnus, malchanceux?

--Pourquoi ne s'organisent-ils pas? Voil des gaillards qui prtendent
nous donner des conseils, nous critiquer, nous blaguer, rgenter la
socit, et ils sont incapables de faire eux-mmes leurs petites
affaires!

--J'ai cru que ce bon M. Lecomte allait faire la qute ou proposer une
journe des gens de lettres!

--Et puis, nous avons aussi nos difficults... Est-ce que nous allons
pleurnicher en public?

Telle fut l'impression gnrale, quasi unanime. Cette confrence ne
pouvait rien donner, sinon l'occasion  M. Georges Lecomte d'aller
manger une succulente bouillabaisse au Cap d'Ail et de goter pendant
quelques heures les charmes de Nice-la-Belle.

* * *

Rcemment, M. Georges Lecomte, qui est aussi acadmicien, a refait la
mme confrence devant les cinq acadmies runies...

Ce discours a t trs applaudi par les acadmiciens,--lesquels, entre
parenthses, ont des millions  distribuer, mais ne les prodiguent pas
aux crivains, et nomment conservateurs du muse de Chantilly, non pas
des romanciers ou des potes mconnus, mais M. Paul Bourget et le
marchal Ptain, ce qui n'a peut-tre pas t trs heureux pour le
diamant rose.

Des applaudissements, oui, mais aprs?

Aprs, rien du tout.

La littrature reste aussi misreuse qu'avant, mais elle a fait figure,
en public, de lamentable mendigote.

La _Revue des Deux Mondes_, commentant cette inutile et humiliante
harangue d'un arriv (d'ailleurs sympathique), au milieu d'autres
arrivs, a termin sa dissertation acadmique, non par un
philanthropique appel  la collaboration d'auteurs malheureux, mais par
ces lignes dsinvoltes:

C'est donc que s'imposera de plus en plus la ncessit de l'autre
mtier. Fonction, place, emploi, travail ou besogne, l'crivain lui
demandera des ressources d'existence, rsolu  n'attendre de son oeuvre
que les jouissances spcifiques de l'art et les satisfactions d'une
vaine gloire.

Il est vrai que la plupart des collaborateurs de la _Revue des Deux
Mondes_ sont ambassadeurs, marchaux de France, hommes du monde ou tout
au moins politiciens... Aucun, cependant, n'est coltineur aux Halles,
receveur de tramway ou mme, simplement, rdacteur des chiens crass
dans un vulgaire journal d'informations.

Aussi suis-je de l'avis de Valmy-Baysse qui, ayant cit cette phrase de
la revue acadoumique, crit:

Vous ne trouvez pas cela norme? Nous n'avons pas sans doute assez de
fonctionnaires qui ne sont pas tout  leurs fonctions?

Et pourquoi? Parce que, parat-il, la littrature ne doit pas prir!
Mais, bon Dieu, _qu'elle crve, la littrature_, si on ne veut pas la
payer! Quand le fabricant de papier, l'imprimeur, les typos, les
dactylos, les administrateurs, les cyclistes et quelques autres gagnent
leur vie dans le livre, le journal ou la revue, seul, l'crivain, celui
sans qui le livre, le journal ou la revue ne seraient pas, devrait
renoncer  tout profit normal? Ou, titulaire d'une fonction pendant le
jour, il lui faudrait prendre sur ses nuits pour instruire, mouvoir ou
divertir ses contemporains? Ah! je ne pense pas, certes,  rejeter les
fonctionnaires de la Rpublique des lettres![*] Tout homme qui a quelque
chose  dire a droit  la lettre moule... Mais, fonctionnaire ou non,
cet crivain a le devoir d'exiger un salaire honorable pour son
effort...

[* Heureusement, car notre confrre vient d'tre nomm Secrtaire
gnral de la Comdie-Franaise.]

Exiger un salaire honorable,--voil qui vaudrait mieux, en effet, que
de gmir au milieu des passants indiffrents ou gouailleurs:

--Ayez piti des pauvres crivains, m'sieurs et dames!...

* * *

Au surplus, il faudrait d'abord tre bien certain que la littrature est
plus malheureuse de nos jours qu'avant la guerre.

M. Georges Lecomte dit: oui, parce qu'il a vu,  la Socit des gens
de lettres, maints pauvres confrres victimes de la duret des temps.
Mais, avant la guerre, ils n'taient sans doute pas plus brillants. La
corporation littraire a comport,  toutes les poques, un nombreux et
lamentable proltariat... Hlas! Il y a eu, il y a et il y aura toujours
des Malfiltre et des Gilbert! Mais il y a aussi les impuissants, les
paresseux, les bohmes par vocation et les rats par destination. Et
s'il y en a plus aujourd'hui, c'est peut-tre, tout bonnement, parce que
la littrature est surencombre, parce que n'importe qui est encourag
par toutes sortes d'diteurs, de directeurs et mme d'acadmies, 
crire n'importe quoi, n'importe comment, pour n'importe qui,--lequel
n'est pas oblig de marcher chaque fois!

Cela dit, il faut tre juste avec notre temps et mme avec le public qui
se montre d'une insatiable avidit intellectuelle.

Et j'ajoute que, le vrai talent-- la condition de faire, avec
persvrance, l'effort ncessaire--n'a jamais t aussi favoris par la
curiosit partout rpandue, l'apptit de lecture de toutes les classes
sociales, l'audace des diteurs, la multiplicit des journaux et revues
et, enfin, par la rclame...

Des romans de dbutants sont lancs, aujourd'hui, comme le furent les
_Misrables_... Et des auteurs de vingt-cinq ans font jouer leur
premire pice dans les grands thtres!

Ce n'est tout de mme pas la faute du public--ou du gouvernement--si ces
expriences ne russissent pas toujours.

Ah! Georges Lecomte, les temps taient plus difficiles autrefois... Je
me souviens. Souvenez-vous!




Histoire d'un critique


La _Plante_ grand journal politique, littraire et financier
traversait une crise conomique des plus graves: quotidienne en
principe, elle ne paraissait plus que trois ou quatre fois par semaine,
son caissier avait perdu le sens de l'chance mensuelle, ses rdacteurs
ne touchaient plus que des acomptes drisoires, ses locaux taient
envahis par les cranciers et son unique garon de bureau mditait
tristement dans une antichambre poussireuse o ne retentissait plus la
sonnerie du tlphone, o ne brillait plus aucune ampoule
lectrique,--tous les fils ayant t coups par les administrations
impayes et dgotes...

Mais il est un dieu--Mercure sans doute--pour les journaux dans le
marasme... M. Mercanteau, le directeur de la pauvre _Plante_, rencontra
un sauveur en la personne de M. Pidoux, riche marchand de cuirs qui
avait des ambitions politiques et qui tait peut-tre prdestin par sa
profession au rle de mcne du journalisme.

M. Pidoux consentit  faire les frais d'une rorganisation et d'un
lancement de la _Plante_ qui devait devenir l'organe des intrts
suprieurs du commerce et de l'industrie et atteindre
rapidement--Mercanteau le garantissait, fort de son exprience--un
tirage de 500.000 exemplaires.

M. Pidoux ne formula qu'une exigence prcise:

--Mon fils est un jeune idiot qui s'est entich de littrature...
Impossible de lui faire comprendre que ce n'est pas srieux. J'ai donc
consenti  vous demander pour lui une place de rdacteur  la _Plante_.

--Comment donc! Tout ce que vous voudrez... Envoyez-moi votre fils!

Ernest Pidoux fut, cela va sans dire, reu le mieux du monde par M.
Mercanteau. C'tait un jeune homme blafard,  grosses lunettes
d'caille, qui avait de sa personne et de son talent la plus flatteuse
opinion.

--Cette maison est la vtre, lui dit M. Mercanteau... Avez-vous dj
publi quelque chose?

--Non, rien.

--Tant mieux... Vous pourrez ainsi dvelopper plus librement votre
personnalit. Toutes les rubriques sont  votre disposition...
Voulez-vous la Chambre, le Snat, l'Institut, le Palais, le Salon?

--Non, je dsire la critique... la critique dramatique.

--Je m'en doutais, fit avec un sourire M. Mercanteau... Va pour la
critique! Inutile de vous dire que votre indpendance sera complte.
Cependant, je vous demanderai de ne pas trop reinter les pices joues
dans les thtres qui font de la publicit chez nous ou qui pourraient
en faire... Et soyez indulgent,  l'occasion, pour Mlle Zizi Monoeil,
c'est ma petite amie. Cela dit, allez-y, jeune homme, et faites oublier
Sarcey!

--Sarcey? rpondit Ernest Pidoux avec mpris... C'tait un vieux c..!

* * *

Le nouveau critique de la _Plante_ entra donc ainsi, tout de go, dans
cette lite intellectuelle qui s'appelle le Tout-Paris des rptitions
gnrales.

Il eut tt fait, car c'est une lite des plus accueillantes, de ne
compter que des amis parmi les habitus de ces runions artistiques et
littraires. Il serrait d'innombrables mains dans les couloirs, mains de
critiques plus ou moins notables, d'auteurs plus ou moins jous, de
book-makers, de mres d'actrices, d'acteurs sans engagement,
d'impresarii bizarres, de ngres, de danseurs professionnels, de vieux
Parisiens fertiles en souvenirs sur Gil Perez et Lassouche, de grues,
de tapettes, de politiciens colls avec des poules de thtre, bref de
tous les ayants droit et de toutes les hirondelles...

Le jeune Ernest Pidoux avait choisi la critique dramatique parce qu'il
aimait le thtre, son atmosphre, ses pompes, ses oeuvres, peut-tre
aussi parce que, tout en mprisant Sarcey, il songeait au fameux canap
du petit htel de la rue de Douai... Disposant d'un sceptre, il esprait
bien s'en servir  l'endroit, sinon  l'envers, des jolies dbutantes
avides de rclame et mme--pourquoi pas?--des actrices clbres toujours
prtes, croyait-il,  changer leurs faveurs contre les bonnes grces
d'un critique.

Mais Ernest Pidoux constata bientt que les manifestations de la
reconnaissance de ces demoiselles se traduisaient--et encore, pas
toujours--par de simples cartes de visite sur lesquelles les mots: Avec
ses sincres remerciements n'taient suivis d'aucune offre de
rendez-vous.

Et le critique de la _Plante_ ne fut pas plus long  s'apercevoir que,
pour tre dans le ton adopt par ses confrres, il fallait exercer son
mtier, cependant librement choisi, avec l'air le plus dsabus, le plus
dgot...

Modelant son facies d'aprs celui des critiques en vue, Pidoux devint,
lui aussi, impassible, renfrogn, hostile... Ne pas rire, sous aucun
prtexte. Ne pas avouer la moindre motion aux scnes pathtiques. Ne se
permettre que des billements distingus... Un critique ne peut tout de
mme pas se laisser aller comme un simple cochon de payant!

Le nouveau membre de l'lite intellectuelle connut aussi d'autres rgles
du jeu:

Toute pice qui menace de plaire au public est mprisable.

Les pices ennuyeuses sont toujours d'un ordre suprieur.

Le genre comique est bas: le grand art est austre.

Il est permis d'approuver des farces, dites littraires, et qui ne
sont cependant que de mauvaises farces auxquelles personne ne rit,
surtout le directeur du thtre qui les joue.

La premire pice d'un jeune auteur c'est toujours du Shakespare et du
Musset... La seconde est toujours au-dessous de tout.

* * *

 vrai dire, les critiques influents ou clbres--ce qui n'est pas
toujours la mme chose--ignoraient ou ddaignaient Ernest Pidoux. Mais
les aristarques de deuxime zone le reconnaissant comme l'un des leurs,
tenaient avec lui des conciliabules o leurs mdiocrits et leurs
impuissances se mettaient en cercle pour reinter, hacher, piler et
rduire en chair  pt ces misrables qu'on appelle auteurs et qui,
en effet, se permettent de faire des pices, des pices pour le public!

Le critique de la _Plante_ tait donc au mieux avec ces vibrions et
savourait la voluptueuse sensation d'tre quelque chose, voire
quelqu'un... Son nom ne figurait-il pas dans les soires parisiennes?
Un pauvre vaudevilliste ne lui avait-il pas fait demander par sa
matresse--malheureusement vieille et laide--d'tre indulgent pour ses
trois actes jous  Bobino? Sans doute, la _Plante_ tait un astre sans
clat--les 500.000 lecteurs promis se faisaient attendre--mais Ernest
Pidoux voyait sa prose imprime dans les grands journaux, et en
caractres gras, je vous prie... Comment n'et-il pas t gris en
contemplant dans le _Journal_ ou le _Matin_ ces textes sensationnels:

         IMMENSE SUCCS!

           =MA FEMME=
              =A=
          =DCOUCH!=

    C'est trs amusant!

      ANTOINE (_L'Information_)

    Il y a dans cette comdie beaucoup de
    fantaisie et d'esprit.

      ERNEST PIDOUX (_La Plante_)

    Interprtation trs homogne.

      EDMOND SE (_L'OEuvre_)

Pidoux entre Antoine et Edmond Se, quelle conscration!... Et le jeune
critique respirait l'enivrant parfum de la gloire...

* * *

Hlas! M. Mercanteau et le papa Pidoux viennent de se brouiller.
Question d'intrts, procs... Et le jeune Ernest a t priv,
brusquement, de son sceptre!

Il ne reoit plus de service pour les gnrales, il ne fait plus
partie du Tout-Paris, il ne serre plus la main aux membres de l'lite...
Il a t prcipit dans le nant. Si jeune et dj dchu, oubli, fini!
_Quantum mutatus_!... _Sic transit_...

C'est l'histoire de maints critiques, jeunes et vieux, qui furent pleins
de morgue et de superbe et qui, aujourd'hui, ne sont rien, tandis que
maints auteurs excuts par eux sont acadmiciens.




Service de presse


Comme chaque anne, je publie,  la veille des ftes de Pques, un
nouveau roman.

Mais vous me demandez peut-tre:

--Pourquoi publiez-vous, chaque anne, votre nouveau bouquin  la veille
de Pques? Est-ce la consquence d'un voeu?

Pas du tout, c'est tout simplement parce que les vacances printanires
dcident beaucoup de gens  prendre le train. Quand on prend le train,
on prend aussi,  la librairie de la gare, un ou plusieurs romans pour
se dsennuyer en route. On ne se dsennuie pas toujours, mais enfin, on
essaie... Bref, la vente des livres est trs active--tout au moins dans
les gares--au moment o, les cloches revenant de Rome, les Parisiens
vont en province et les provinciaux  Paris. Et voil pourquoi, chaque
anne, je publie, aux approches de Pques, un de ces romans que Paul
Souday dclare ddaigneusement faits pour tre lus dans les trains,
oubliant, l'excellent homme, que les compartiments de chemin de fer sont
nos derniers cabinets de lecture et que, tant lui-mme exclusivement
journaliste, il est surtout lu, quoi qu'il en dise, dans les trains et
mme dans les cafs.

Sur ce, vous m'interrompez encore:

--Comment, vous osez avouer que vous faites sciemment concider le
dpart de votre livre avec celui des touristes en qui vous voyez des
acheteurs possibles?

Pourquoi pas?

Quand il est imprim, le plus pur chef-d'oeuvre du membre le plus thr
de l'lite intellectuelle est un simple article commercial: la preuve,
c'est qu'il a son prix affich sur le dos et qu'il est mis en vente dans
des boutiques appeles librairie.

Un livre, c'est une marchandise, comme un tableau, une pice de thtre,
une partition ou une bote de conserves. Et il faut la vendre... Alors,
pourquoi ne pas choisir les occasions favorables?

Et puis, dites-moi, est-ce qu'il est plus indcent de faire paratre un
livre au moment propice des vacances que de le lancer--pas bien loin,
d'ordinaire-- la veille du prix Goncourt?

* * *

Mon diteur m'a tlphon:

--Quand venez-vous signer votre service de presse?

--Quel service de presse?

--Enfin, les exemplaires destins aux critiques?

--Quels critiques?

--Vous savez bien que cela se fait toujours...

--Possible, mais moi, je ne le fais plus jamais. Mon service de presse
sera donc rduit  sa plus simple expression... Quelques exemplaires 
des amis personnels et ce sera tout. Belle conomie de temps et mme
d'argent! Et quel bonheur de couper  cette odieuse corve qui consiste
 exprimer, sur un papier ingrat, toutes sortes de sentiments de
sympathie ou d'admiration  des gens qu'on ne connat gure et qu'on
n'admire pas du tout.

J'ai depuis longtemps renonc  ces simagres,  ces simulacres... Bon
pour un dbutant de s'imaginer que les critiques parlent, en bien ou en
mal, d'un livre sans qu'il y ait, pour cela, quelque raison _spciale_.
Dans le flot des bouquins nouveaux, l'aristarque choisit, non pour les
lire, mais pour les _feuilleter_ et y trouver le prtexte  quelques
lignes rapides:

1 Les produits de ses amis personnels, de ceux de son patron et des
auteurs que publie son propre diteur;

2 Les oeuvres des critiques ( charge de revanche);

3 Les livres prims aux concours des auteurs maigres (prix Goncourt,
Vie Heureuse, de l'Acadmie, etc.);

4 Les petits derniers des acadmiciens (Sait-on jamais?);

5 Les romans d'une demi-douzaine d'auteurs adopts par la mode, imposs
par une rclame obstine ou dous d'un talent exceptionnel.

Et voil! Le reste de la production n'a aucune chance ou, du moins,
elle n'en a que fort peu... Le naf auteur, qui a compt sur je ne sais
quel miracle, retrouve, quelque jour, chez le bouquiniste, l'exemplaire
qu'il a envoy  son minent confrre avec ses sentiments de relle
sympathie et de profonde admiration. Le bouquin, non coup, et les
sentiments parfois caviards, tout a moisit dans la bote  quarante
sous!

J'ai donc dcid, et depuis longtemps, de suivre l'exemple d'Hector
Malot, qui crivait dans le _Roman de mes Romans_:

     Je n'tais plus au temps dj lointain o j'imaginais qu'on parle
     d'un livre dans un journal par bienveillance, par justice, parce
     qu'il a plu, pour le plaisir de dire ce qu'on en pense; et quelques
     annes d'exprience m'avaient appris que si un article a toujours
     sa raison d'tre, cette raison bien souvent doit tre cherche en
     dehors de celles qu'un esprit simple serait dispos  trouver. La
     bienveillance? Que viendrait-elle faire dans la mle littraire?
     Le plaisir de dire ce qu'on en pense? Mais  ct de ceux qui
     exercent un sacerdoce (a existait donc encore au temps de Malot?),
     est-ce que bien nombreux sont ceux qui prennent un plaisir sincre
      tablir la rputation d'un confrre qu'on coudoie tous les jours
     et l'aider ainsi  occuper une place qu'on voudrait pour soi? Ce
     confrre est un camarade qui vous rendra demain ce qu'on fait
     aujourd'hui pour lui, trs bien; mais s'il ne peut rien ni pour ni
     contre vous, n'est-ce pas duperie de s'occuper de lui? Ennuyeux les
     succs des autres quand ils ne sont pas exasprants, tandis qu'il
     est amusant de marquer son ddain par le silence quand on ne veut
     pas aller jusqu' l'hostilit dclare. Mes ides l-dessus tait
     si bien arrtes, que chaque fois que je publiais un nouveau
     volume, au lieu d'augmenter les envois d'auteur, je les
     diminuais...

Et le bon Hector Malot d'ajouter:

     Et puis, que produisent les articles quand ceux qui les signent
     manquent de l'autorit que donnent la conscience et le talent?
     Combien plus efficace est la propagande que fait le lecteur  qui a
     plu le livre qu'il vient d'acheter! Sincre, celle-l: pas de
     dfiance, pas de dessous  craindre, pas de tromperie: Avez-vous
     lu?--Non--Eh bien, lisez.

Et pour les esprits videmment suprieurs qui ddaignent sans doute
Hector Malot, je reproduirai ces lignes extraites des _Nouvelles
littraires_, moniteur des intellectuels  quatre dimensions:

     Un jeune romancier belge envoie son livre, un recueil de nouvelles,
      un clbre critique franais: celui-ci, dans le feuilleton
     hebdomadaire qu'il donne  un grand quotidien, fait un vif loge du
     volume: C'est, crit-il, notamment, un mouvant petit
     chef-d'oeuvre... La langue franaise s'est enrichie d'un sobre, d'un
     pur joyau... etc... Suivent quatre colonnes de feuilleton.
     Savez-vous combien il s'est vendu d'exemplaires du livre en France?
     Un.

Mais c'est peut-tre parce que, justement, le public s'est mfi... Les
loges de la critique de plus en plus frue de littrature hermtique
l'ont rendu mfiant.

* * *

Et alors?

Alors, puisque nous sommes en veine de citations, risquons-en encore
une:

     Si j'avais un petit frre en mal de lettres, je lui dirais:

    --Voici, mon petit, les deux faons de procder en art: ou passer
     toute sa vie  composer pour soi-mme, pour se satisfaire, un
     chef-d'oeuvre unique, qu'on ne publie jamais, qu'on ne montre 
     personne, entends-tu?  personne, et qu'on brle en mourant: ou
     bien crire pour quelqu'un. De l, deux catgories d'hommes de
     lettres  distinguer. Ceux qui pourraient composer la premire
     n'existent pas; c'est regrettable. Le monde attend encore le toqu
     assez peu sujet au vertige pour avoir de son art une ide aussi
     haute. La seconde catgorie, et la dernire, comprend tous les
     littrateurs. Elle est pleine et craque de toutes parts comme un
     tonneau aux douves pourries. Du point de vue du dsintressement,
     toutes les units de cette classe se valent. Ecrire pour une
     cousine, pour le prince de la critique, pour les purs et pour la
     galerie, est toujours crire pour quelqu'un; c'est commercer,
     c'est utiliser sa pense, c'est la vendre, l'changer contre une
     risette, un compliment, ou des sous. Ergote, hausse ta dignit,
     trie tes gots parmi les meilleurs gots, lve ton me  bras
     tendus,  ton aise et  ton choix! mais, quelle que soit ton
     enseigne, te voil marchand. Tche que tes affaires aillent bien,
     sois adroit, c'est--dire oublie ta matresse (on ne fait pas un
     livre pour une femme), dit flte  la chapelle des purs (ils y sont
     quatre pels, le tondu ne vient jamais) et adresse-toi directement
     au public.

De quel sale picier de lettres cette cynique profession de foi? De
Jules Renard.




Jrme Paturot, spectateur


Je suis un vieil amateur de thtre. Depuis quarante ans et plus, je
passe mes soires au spectacle... Quoique srieusement corne par
demi-faillite de l'Etat, ma fortune me permet de figurer parmi ces
cochons de payants qui font vivre les directeurs, les auteurs, les
acteurs, les rgisseurs, les souffleurs, les critiques, etc., et qui
n'ont cependant pas droit au vlum et au tapis rserv aux invits des
rptitions gnrales. Je me soumets  toutes les tyrannies, je m'expose
 toutes les vicissitudes qui sont le lot des spectateurs ordinaires...

J'aime le thtre et ses rebuffades ne me dcouragent pas plus que
celles d'une femme adore... Au contraire, elles donnent peut-tre plus
de prix encore au coteux plaisir que je ressens quand, assis dans mon
fauteuil, j'attends avec impatience le lever du rideau. Car j'arrive
toujours  temps pour entendre la premire scne... Jadis, je ne ratais
mme pas la petite pice, exemple qui, parfois, n'tait pas suivi par
l'auteur.

Le thtre a t et est encore ma passion, ma vie... Et je m'tonne que
tant de mes contemporains, de mes contemporaines--plus jeunes que moi,
il est vrai--lui prfrent le dancing, les parties fines et prolonges
au restaurant o le sport, ce sport encombrant dont les adeptes se
lvent trop tt pour s'attarder jusqu' minuit dans des salles o leurs
poumons manquent, parat-il, d'oxygne.

Mais je dois vous faire un aveu qui, en d'autres temps, n'et scandalis
personne: je vais au thtre pour me distraire.

Le thtre, pour moi, n'est et ne doit tre qu'un plaisir.

Je demande  ses fictions de me faire rire ou pleurer, mais j'entends
qu'il m'arrache aux proccupations de la vie sans m'imposer un effort
dsagrable. Je ne vais pas au thtre pour ajouter une fatigue  celles
que m'a apportes la journe.

Pour tout dire, j'estime que le thtre doit tre digestif... Au fait,
quoi de plus honorable pour lui? Empcher les gens de digrer c'est
peut-tre plus grave encore que de leur couper l'apptit.

* * *

Hlas! depuis quelques annes, mon plaisir est gt... Le thtre me
fournit de moins en moins l'occasion de dire en reprenant mon vestiaire:

--J'ai pass une bonne soire!

Les dceptions suivent les dceptions. Il est des semaines d'un creux
effrayant. Pas une pice vraiment amusante! Je pourrais, comme le
gnral Gourgaud dans son journal de Sainte-Hlne, crire: Ennui,
ennui, ennui. Et il faut que j'aie le got du thtre chevill au corps
pour persvrer...

On croirait, vraiment, que certaines organisateurs de spectacles ont le
secret dsir de dcourager les amateurs. Ce sont, par exemple, ces
rnovateurs qui montent des pices lugubres dans des dcors qu'ils
ont sans doute commands  M. Henri de Borniol. Nous voudrions des
lambris dors, des couleurs vives, de la lumire... Mais dans une
demi-obscurit spulcrale, nous voyons des fantmes carter des
draperies funraires et paratre aux feux verdtres de la rampe dans les
visages de noys...  thtre! sont-ce l tes artifices? Est-ce pour
nous inciter aux mditations les plus macabres que tu nous convies 
passer quelques heures dans le royaume des illusions?

Je me plaindrai aussi de ces acteurs, de plus en plus nombreux, qui
jouent, semble-t-il, pour les deux premiers rangs de fauteuils... Ils se
croient dans un petit salon, au milieu d'intimes, et murmurent leur
texte avec une effrayante rapidit. Que disent-ils? Nous l'ignorons...
Ces artistes ont fait, parat-il, leurs classes  l'cole de la
vrit: ils parlent comme dans la vie! Mais dans la vie, on parle pour
se faire comprendre. Et d'ailleurs, le thtre, ce n'est pas la vie
mme: tout doit y tre mont de ton, le teint des artistes, le dialogue,
l'action, les gestes et la voix.

Nous avons pire encore: ces comiques qui s'efforcent, avant tout, de
faire rire leurs camarades... Ils inventent un texte de circonstance o
ils parlent de leurs petites histoires de coulisses, exhibent des
accessoires inattendus et sont ravis quand le souffleur lui-mme se
tire-bouchonne dans son trou. Sur la scne, c'est une folle rigolade...
Quant au public, tant mieux pour lui s'il amuse aussi, mais a n'a pas
d'importance.

* * *

Parlerai-je de ces pices qui, pareilles aux robes  la mode,
commencent de plus en plus tard et finissent de plus en plus tt?  neuf
heures dix, les trois coups...  onze heures et demie, aprs deux
entr'actes de vingt-cinq minutes, la charmante comdie parisienne en
un lit et deux pyjamas est joue: la petite grue a plaqu son vieux
monsieur, son gigolo et sa prisonnire pour faire un mariage d'amour
avec un riche industriel. Peu de poissons-- part ceux qu'on voit sur la
scne--mais beaucoup de sauce, laquelle n'est mme pas toujours
ravigote. Et les fauteuils cotent soixante francs, plus les taxes!

Ce thtre au compte-gouttes est une duperie, une escroquerie, et je
suis surpris que ses victimes ne protestent pas. Il est vrai que le
public contemporain est d'une patience, d'une rsignation, d'une
complaisance extrmes... Seulement, il finira peut-tre par s'apercevoir
qu'on se moque de lui. Comme l'honnte homme tromp, il ne dira mot et
s'loignera.

* * *

Mais il est une plus grave complication de mon existence de spectateur
et c'est  la critique que je la dois.

Autrefois, la critique guidait, conseillait les amateurs de thtre avec
lesquels, traditionnellement, elle sympathisait... Sans doute, elle
commettait des erreurs, des injustices, et il fallait parfois reviser
ses arrts. Mais on pouvait la consulter  l'heure de la question
toujours embarrassante:

--O irons-nous ce soir?

Aujourd'hui, il y a msentente complte entre la critique et le public.
Pour ma part, je ne suis presque jamais d'accord avec elle, et si j'en
juge par les succs rels et fours certains auxquels j'assiste,
l'immense majorit des spectateurs est galement brouille avec nos
tonnants aristarques.

Bien souvent, sur la foi d'articles enthousiastes, je me suis prcipit
au guichet de thtres o je croyais d'ailleurs trouver une foule
immense... Enfin, j'allais pouvoir applaudir un indiscutable
chef-d'oeuvre! Hlas! la magnifique, l'tourdissante pice annonce 
l'extrieur par tant de boniments lyriques m'a presque toujours
cruellement du... Quoi, c'tait a, la comdie qui devait
relever--enfin!--le niveau de la production dramatique contemporaine?
Et aprs avoir bill  me dcrocher la mchoire, les tempes marteles
par une migraine de chercheur de mots croiss, je rentrais chez moi en
me disant: On ne m'y reprendra pas de sitt  couter les critiques!

Enfin, quel est ce malentendu? Est-ce que la critique et le public sont
aujourd'hui deux mondes spars par tous les espaces interplantaires?

S'il en est ainsi, devons-nous admettre qu'il y a des pices pour le
public et des pices pour la critique, qu'il est sage de prendre 
rebrousse-poil les avis de celle-ci en adorant ce qu'elle brle, en
brlant ce qu'elle adore?

C'est  quoi j'ai d me rsoudre, non sans regret, car il m'est pnible
de constater cette rupture entre deux forces qui sont, l'une et l'autre,
quoique  un degr moindre, ncessaires au thtre. Je crains mme qu'un
tel divorce ne soit la principale raison du malaise qui inquite
directeurs, auteurs, acteurs et spectateurs et dont le symptme le plus
clair est la diminution des recettes dans maints thtres autrefois
trs achalands.

Le public n'ose plus aller aux pices dont la critique dit tant de bien
et il hsite  dpenser tant d'argent pour aller  celles dont elle dit
tant de mal... De l, le succs croissant du cinma, du music-hall et du
cirque.

Mais peut-tre est-ce l un rsultat voulu par certains critiques qui
sont blass de l'art dramatique au point de ne plus prendre de plaisir
qu'aux farces des Fratellini. Tels ces gourmets dsabuss et fatigus
qui ne mangent plus que du boeuf gros sel...




Le Critique idal


Nos aristarques qui sont un peu orfvres, rpondent  leurs vils
calomniateurs:

--La critique est ncessaire, indispensable... C'est elle qui entretient
le feu sacr dans le temple de l'Art! Nous sommes chargs d'une mission
essentielle et nous empcher de la remplir serait pcher contre l'Esprit
que nous incarnons face  la Btise et au Business! Saluez en nous de
purs lettrs, des arbitres-ns du got, des chevaliers du Saint-Graal
lyrique et dramatique... Nous formons un Sacr-Collge contre lequel ne
peuvent s'insurger que de mprisables mcrants. Vive la critique,
mossieu!

Oui, vive la Critique!

Mais il y a les critiques, et ce n'est pas du tout la mme chose.

La Critique est une entit, une sorte de vision suave, un idal lumineux
et sublime, en fin un truc patant.

Les critiques ne sont, eux, que des hommes.

Que dis-je? Des hommes de lettres!

Bref, rien de suave, d'idal, de lumineux, de sublime, ni mme--dans la
plupart des cas--d'patant.

Et cependant, je rve d'un critique qui serait tout cela... Rvons
ensemble, voulez-vous?

* * *

Ce critique-l, est-il lui-mme auteur?

Non, videmment. D'abord, parce qu'il est un peu dplac--pour ne rien
dire de plus--de juger le travail de ses concurrents et d'en dire du
mal, surtout en public.

Un critique-auteur qui reinte un auteur non critique abuse assez
lchement de son sceptre, lequel ressemble aussitt  une espce de
matraque. C'est un homme arm qui assomme un rival dsarm. Rien de plus
vilain.

Le critique-auteur pourrait peut-tre justifier sa prtention de juger
ses confrres en faisant jouer lui-mme d'incontestables chefs-d'oeuvre.
Mais, outre que les incontestables chefs-d'oeuvre a n'existe pas, il est
 remarquer que les grands auteurs-- part ce pauvre Robert de Flers--ne
se mlent jamais de critique, de critique crite bien entendu. Ce sont
les auteurs de seconde zone qui jouent les Perrin Dandin au thtre et,
d'ordinaire, se montrent d'une extrme svrit.

De plus, personne ne peut-tre  la fois juge et partie. Or, un
auteur-critique est toujours un peu partie dans le procs des pices
nouvelles. Car tandis qu'on joue les pices des autres, on ne joue pas
les siennes... Et on jouera d'autant plus vite (sinon plus longtemps)
celles-ci que celles-l, congrument reintes, disparatront plus tt de
l'affiche.

Bref, le critique-auteur est un ponte  cartes biseautes... Il ne
pratique pas le _fair play_, il triche.

* * *

Alors, le critique ne doit pas tre auteur?

Impossible de rpondre non catgoriquement. D'abord, il faudrait
savoir si, n'tant pas auteur, il ne songe pas  le devenir, s'il n'a
pas, lui aussi, dans quelque tiroir secret, quelque manuscrit qu'il
portera, un jour ou l'autre,  un directeur diplomatiquement mnag,
vant, avec un feint dsintressement. Or, tout homme de lettres a, dans
le coeur tout au moins, une pice en trois actes qui sommeille...

Admettons cependant que cet aristarque ne pense pas le moins du monde 
descendre dans l'arne. D'une telle supposition dcoulent ces logiques
consquences, au choix et mme en bloc:

1 Le critique ne se doute pas de la difficult du mtier d'auteur, il
ne connat rien de la technique d'un art qu'il a la prtention de
conseiller, de gouverner, il ne sait pas ce que l'laboration du moindre
vaudeville reprsente d'efforts;

2 N'ayant jamais assist  de vraies rptitions de travail, il ignore
tout des ralits du thtre; il juge dans l'absolu, il est pareil  ce
profane qui discute chirurgie sans tre jamais entr dans une clinique,
du moins quand on y fait une opration;

3 N'tant pas auteur, il a une tendance  prfrer le thtre
impossible, c'est--dire purement littraire, dgag de cette gangue o
l'art dramatique, soumis  l'implacable loi de la recette, ne peut que
se retourner sans espoir de libration;

4 S'il n'a pas d'autres ressources extra-littraires ou
journalistiques, on peut craindre qu'il ne nourrisse (c'est mme tout ce
qu'il peut nourrir copieusement) une secrte et envieuse animosit
contre les gens qui gagnent des argents fous en crivant des pices de
thtre...  moins d'tre un saint--et la saintet est rare ici-bas--un
pauvre diable de critique mal pay ne peut que dtester ces auteurs qui
ont tout, la galette, la gloire et les poules de luxe! Et dame, quand
il en trouve l'occasion (occasion qui se prsente d'autant plus souvent
que l'auteur est plus  la mode), il ne l'envoie pas dire  Louis
Verneuil.

Comme vous voyez, le critique pur est dangereux aussi... Son
impartialit n'est pas moins douteuse que celle du critique impur. Et
c'est lui, au fait, qui dtient le record de la svrit, voire de la
malveillance systmatique... Il ne tarde d'ailleurs pas  verser dans le
mpris du thtre genre infrieur,  rserver ses loges pour les
expriences les plus baroques tentes dans les laboratoires de l'asile
de Charenton.

* * *

Au surplus, un critique soi-disant pur peut tre, en ralit, assez
impur par le fait qu'il a sa femme ou sa matresse au thtre.

Ds lors, il est tout pareil au critique-auteur, lequel peut d'ailleurs
tre aussi, par surcrot, mari ou amant d'actrice.

En effet, le voil forc de mnager:

Les auteurs qui peuvent faire jouer leur femme ou leur petite amie
(parfois les deux);

Les directeurs qui peuvent engager cet tre ador, lui accorder la
vedette, la nommer avec insistance dans leurs communiqus, etc...

Ah! elle en ferait une musique, la femme ou la petite amie si saint
Aristarque lui disait:

--Ma conscience avant tout... Quand je prends ma plume, je ne me soucie
pas de tes intrts, de ta carrire. Ton fromage qu'est-ce que tu veux
que a me fasse?

Non, mais l'entendez-vous, la rplique de la jeune et charmante
artiste?

* * *

Et puis, il y a la question d'estomac.

L'estomac du critique.

Un critique qui ne digre pas bien est un mauvais critique.

Allez donc vous intresser  des histoires de coucheries plus ou moins
sentimentales--et ce n'est que a, en somme, le thtre--quand vous
sentez que a ne passe pas...

Comment rire  un vaudeville, pleurer  un drame et mme penser  une
comdie trs littraire, si vous tes angoiss par cette question: Quel
sera le dnouement? Le dnouement de votre essai de digestion, bien
entendu.

La gastralgie--de mme que la colique, le mal de dents, le souci du
terme et les peines de coeur--est contraire  la critique dramatique.

On va au thtre pour digrer, en attendant mieux... Les critiques qui
ne digrent pas sont donc, par dfinition, des ennemis du thtre.

* * *

Rsumons-nous... Le critique idal est un lettr d'ge mr (la jeunesse
et la vieillesse sont pareillement rcalcitrantes) qui a obtenu
d'immenses succs au thtre, qui y a renonc dlibrment, qui n'est
plus candidat  rien, qui a un parfait systme digestif, qui jouit de
rentes confortables, qui a des lettres (mais pas trop) et qui approche,
sans regrets ridicules, sans espoirs grotesques, de l'ge heureux de
l'impuissance.

Tous les critiques qui ne ressemblent pas  celui-l sont suspects.




Plus a change...


Vous me permettrez, cette semaine, de me faire remplacer... J'ai un
vaudeville en cinq actes, avec des tas de spectres comme les aimait
Franois de Curel,  terminer au plus tt pour le Thtre-Franais, 
moins que ce ne soit pour Quinson.

Du reste, soyez tranquille, vous ne perdrez rien au change, ce qui,
reconnaissez-le, est assez rare depuis quelques annes.

Mon double--encore du Franois de Curel,  moins que ce ne soit du
Salacrou--mon double est un garon de talent, comme vous allez pouvoir
en juger.

--Surtout, lui dis-je, inspirez-vous de l'actualit! Je sais bien
qu'elle est victime, elle aussi, du chmage, mais...

--Mais non, me rpondit-il avec cette belle assurance de la jeunesse,
les sujets d'article abondent.

--En tout cas, soyez gai, sans tre drle, comme disait mon ancien
patron Arthur Meyer, lequel valait bien Mossieu Coty.

--Je ferai de mon mieux...

--Allez-y, je vous passe la plume.

Voici donc le texte de mon remplaant...

* * *

On a caus un peu des thtres subventionns, au Palais-Bourbon.
Plusieurs dputs ont paru insister pour le maintien des subventions,
sous le prtexte que, Corneille et Racine n'attirant plus gure dans les
salles que les souris qui viennent faire la partie sous les banquettes,
les directeurs laisseraient les chefs-d'oeuvre de ces grands hommes se
rouiller au magasin des accessoires, s'il n'y avait pas une somme
annuelle destine  combler les vides que les reprsentants de
_Britannicus_ creusent dans l'orchestre.

Du moment que _Britannicus_ a pour effet d'loigner le public, je ne
vois pas, pour ma part, o est la ncessit de dpenser des sommes
importantes pour faire rciter des vers devant des petits bancs. Encore
si les petits bancs y prenaient un plaisir quelconque! Mais comme ils
n'ont jamais donn la moindre marque d'approbation ou d'improbation,
c'est inutilement jeter son argent dans le trou du souffleur.

Mais, viendra-t-on me dire, faut-il donc alors retirer du rpertoire
franais ces ouvrages qui perptuent la tradition des belles choses?

Je ne sais pas ce qu'il faut faire, mais de mme qu'on ne peint pas de
tableaux pour les accrocher dans une cave, de mme les traditions
littraires ne peuvent se perptuer que si le public va couter les
pices qu'on lui offre. S'il passe sa soire au caf  jouer au jacquet
pendant que Phdre raconte  OEnone ses plans de sduction, la tradition
des belles choses se perptue uniquement pour les ouvreuses. Quand on
joue des pices  succs, la subvention est bien inutile, puisque le
caissier du thtre se frotte les mains. Quand on joue _Andromaque_, la
subvention n'a plus de raison d'tre, puisque, tout le monde restant
chez soi, la reprsentation ne profite  personne.

Si j'tais directeur, ce qui ne m'arrivera probablement jamais, et
qu'on voult me donner une subvention, j'offrirais de payer pour ne pas
l'avoir. Le public ne peut pas se douter de la lourdeur du cahier des
charges attaches aux fausses libralits du gouvernement. Il n'y a plus
alors de jour o l'administration ne voie s'abattre sur la coupole de
son thtre des nues de grues venant toutes de la part des gens les
plus influents, se faire engager comme grands premiers rles, bien
qu'elles soient  peine capables de dire:

--Madame est servie!

Si encore la subvention vous contraignait seulement  engager des
non-valeurs artistiques, le directeur se contenterait de les remiser
derrire ses dcors sans jamais leur confier le moindre bout de scne;
mais quand vous touchez sur la cassette de l'Etat, allez donc refuser
une pice au fils du cousin d'un ministre!

En comparant, avec la somme alloue tous les ans  un thtre, le
chiffre des appointements donns par ordre  des incapacits fminines,
celui des loges envoyes quotidiennement aux illustrations
administratives et celui des dbours oprs sans rsultat pour monter
des ouvrages imposs sinon imposants, il serait ais d'tablir que ce
n'est pas l'Etat qui subventionne le directeur, mais le directeur qui
subventionne l'Etat.

* * *

 la vente Salamanca, les moindres morceaux de peinture ont mont a des
prix fantastiques. Ce qui m'effarouche dans ces exagrations, ce n'est
pas de voir payer cher les choses russies, c'est de me dire que les
mauvais tableaux s'achtent quelquefois au mme prix que les bons.
Mieux vaut videmment pour un jeune homme riche acheter cinquante mille
francs une toile qui lui fait honneur, que de les donner  une femme qui
le rend malade. En revanche, c'est une relle douleur pour nous de
constater jusqu'o va quelquefois l'extravagance des enchres unies  la
perversion du got.

Je crains, du reste, que nous n'ayons plus longtemps  nous occuper des
questions de ce genre, les trangers nous enlevant peu  peu nos
tableaux anciens, comme ils nous enlvent depuis longtemps les modernes.
Nous avons tant fait pour attirer nos voisins d'outre-Manche et
d'ailleurs qu'ils finiront par emporter chez eux toutes nos richesses.

J'avais un ami qui, sans rien dire  personne, pousa un jour une
demoiselle hors d'ge, avec des yeux  fleur du nez, et, comme
couronnement de l'difice, lgrement gondole. Le mot de la fin, c'est
qu'elle possdait trois cent mille francs en crdits mobiliers, achets
 dix-huit-cent-soixante-quinze francs, et en actions de la socit
immobilire souscrites  l'mission, c'est--dire  cinq cents francs.

Aujourd'hui, ses mobiliers font deux cent vingt-cinq francs, ses
immobilires quatre-vingt-quinze, et  la prochaine liquidation, il
restera  mon ami, qui rvait la dputation, tout juste la somme
ncessaire pour l'acquisition d'une brouette  lgumes, que vous
rencontrerez prochainement trane par sa femme, laquelle se gondole
chaque jour davantage.

Tel est l'avenir rserv aux gens qui placent leur confiance dans ces
feuilles de papier qu'on appelle des valeurs, sans doute parce qu'elles
ne valent absolument rien. Les dbcles qui ont rvolutionn, ces
jours-ci, le pristyle de la Bourse, prouvent une fois de plus le besoin
inn qu'a le peuple franais de se faire rouler par quelqu'un. Il y a
toujours chez nous un banquier Law quelconque qui continue  vous
glisser des actions du Mississipi. Il change seulement le nom de
l'affaire et fait imprimer les titres en caractres neufs. La seule
diffrence srieuse qui existe rellement entre la rue Quincampoix et la
place de la Bourse, c'est que,  la rigueur, dans le Mississipi, on
pourrait prendre des bains, tandis que dans les combinaisons nouvelles,
on ne peut boire que des bouillons.

 notre poque, il en est d'une invention financire comme de la crance
d'un joueur: le premier jour, avant midi, elle n'a subi encore aucune
dprciation;  deux heures, elle est dj au-dessous du pair. Le
lendemain matin, on peut s'en servir pour tapisser son cabinet de
toilette. En attendant, que faire? Faut-il immobiliser son argent dans
un pot  beurre ou l'enterrer au pied d'un platane? Jamais je n'ai mieux
senti l'norme avantage de n'avoir pas un sou de ct.

Autrefois, les directeurs d'une socit en commandite mettaient quelque
crmonie  vous demander votre saint-frusquin, ce saint le plus
respect de tous, bien que le calendrier n'en fasse aucune mention. Ils
annonaient des carrires de marbre rose  exploiter ou des fouilles 
organiser pour retrouver le trsor des Pharaons. Aujourd'hui, les
compagnies qui s'tablissent n'ont aucun programme. Elles se contentent
de vous dire:

--Donnez-moi votre argent, nous le ferons travailler.

Au bout d'un temps aussi court que possible, les compagnies vous
crivent que votre argent n'a dcidment aucun got pour le travail,
que, loin de profiter des soins maternels de la maison, votre magot
s'est affaibli  vu d'oeil, et que le peu qu'il en reste ne mrite pas
que vous preniez une voiture de deux francs vingt-cinq pour venir le
chercher.

Remarquez qu'il n'existe aucun remde contre cette maladie de peau qui
pousse les gens  se faire tondre par des inconnus.

* * *

Avant de l'envoyer  l'impression, j'ai relu la copie de mon
intrimaire.

En somme, du brio et le sens de l'actualit. Il faut dire que l'auteur
de cette chronique d'occasion est un jeune confrre plein de talent et
d'avenir.

N'organisons pas contre lui la conspiration du silence. Il s'appelle
Henri Rochefort et crivait ces lignes dans le _Figaro_, en 1867.

Rien n'a chang depuis, si ce n'est, peut-tre, le _Figaro_...




Internement de M. Paul Souday


Notre minent confrre M. Paul Souday vient d'tre intern  la
Malmaison, non pas comme conservateur, mais comme victime d'une ide
fixe qui a fini par lui troubler la cervelle.

Il y a d'ailleurs deux Malmaisons: c'est  l'autre, celle qu'illustra le
sjour d'un ex-prsident de la Rpublique, rput pour son lgance,
qu'a t conduit le critique du _Temps_. Il y recevra les soins de nos
psychiatres et neurologistes les plus distingus.

Et nous formons le voeu que M. Paul Souday, dont nous avons souvent
admir le talent et l'rudition, sorte bientt, avec toute sa belle
intelligence recouvre, de cette maison de sant qui devient,
dcidment, trs parisienne.

* * *

C'est  la suite d'accs particulirement inquitants de la psychose,
cause sans doute par le surmenage, dont souffre le plus clbre de nos
arbitres littraires, qu'il a fallu prendre cette nergique mais
affligeante dtermination.

--Il faut le faire enfermer, ont dcid, la mort dans l'me, les parents
et les _amis_ de M. Paul Souday.

M. Hbrard, directeur du _Temps_, a estim, lui aussi, que pareille
mesure s'imposait. Il a mme dclar:

--Elle est urgente... Depuis quelque temps, la folie de mon infortun
collaborateur a fait des progrs effrayants. Nos lecteurs eux-mmes s'en
sont aperus et Dieu sait cependant s'ils sont peu disposs  douter de
l'quilibre intellectuel des rdacteurs du _Temps_!

Les manifestations dernires du drangement crbral de M. Paul Souday
avaient pris, en effet, un caractre de violence extraordinaire. Notre
malheureux confrre remplissait sa vieille et paisible maison de la rue
Gungaud de cris effroyables.

--Ce sont des chiens enrags, vocifrait-il, des chiens, des chiens, des
chiens, enrags, enrags, enrags!

Et allant et venant dans son vaste salon, il faisait un vritable
carnage d'objets d'art, bibelots, etc., qui, entre parenthses, ont,
pour la plupart, une origine religieuse et mme ecclsiastique.

Sortant de chez lui, M. Paul Souday ne retrouvait nullement son calme en
respirant l'air  la fois vif et classique des quais de la Seine. Au
contraire, sa surexcitation grandissait encore... Au milieu des badauds
attroups, il rptait: Des chiens enrags, ce sont des chiens
enrags! Rencontrant un de ses amis, vieux penseur de gauche,
d'ailleurs revenu de tout et de loin, il le saisit par le col de son
pardessus en hurlant:

--tes-vous aussi un de ces chiens enrags?

--Moi? Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que, vous savez, les chiens enrags, on les abat...  coups de
revolver!

Et le critique du _Temps_ tira de sa poche un norme browning...

* * *

Mais quels sont donc ces chiens enrags auxquels en veut tant M. Paul
Souday?

Le _Temps_, dat du 28 novembre 1927, publiait un article sign des
initiales _P. S._ (pas besoin d'tre pigraphiste pour dcouvrir le
prnom et le nom de l'auteur), publiait, dis-je, ces lignes:

Ils sont en ce moment toute une bande  se dchaner contre Valry. On
pourrait mme parler d'une meute, car certains de ses ennemis
ressemblent  des chiens enrags.

Les chiens enrags de M. Paul Souday, ce sont les rfractaires  la
posie--si posie il y a--de M. Paul Valry.

Pour parler de chiens enrags  propos de fariboles littraires et
cela dans le journal le plus rserv, le plus courtois, le plus prudent
aussi de la presse franaise, il faut incontestablement avoir perdu tout
sens de la mesure et mme toute raison.

Passe encore de traiter ainsi, verbalement, les antivalrystes, mais
dans le _Temps_, c'est de la folie pure, elle aussi.

Tel fut l'avis de ceux qu'inquitaient depuis longtemps la
surexcitation, l'exaltation de notre moderne Gustave Planche. Et voil
pourquoi, au lendemain de cet article inou, la Malmaison compta, dans
la section des agits, un pensionnaire de plus.

* * *

 vrai dire, depuis longtemps, les vers--si ce sont des vers--de M.
Valry avaient drang le cerveau de notre confrre. Et il serait facile
de suivre, dans la collection du _Temps_, les progrs d'une folie qui,
de douce, est devenue furieuse.

M. Paul Souday a d'abord parl de M. Valry et de sa posie pure  de
longs intervalles et en termes modrs quoique dj fort logieux. Puis,
traitant l'auteur de _Rhumbs_ de prince de l'esprit, il lui a consacr
des articles de plus en plus nombreux et enthousiastes... Tel un amant
qui dispute  un rival sa matresse, le critique du _Temps_ dclara la
guerre  l'abb Brmond qui faisait profession d'aimer aussi les bouts
rims de M. Valry: encore un peu et cette dispute finissait par un
drame passionnel. M. Souday a, sans doute, vaincu dans ce tournoi dont
une Chimne  moustaches tait le prix, car il ne pouvait plus,  la
fin, crire trois lignes sur n'importe qui ou n'importe quoi sans y
introduire le nom de son idole.

Le _Temps_ tait devenu, dans sa partie littraire, une espce de
prospectus pour M. Valry et ses oeuvres compltes en trois plaquettes
sur papier des manufactures impriales du Japon.

La Fontaine clbrant Baruch, Sarcey glorifiant Gandillot, Lon Daudet
vantant Charles Maurras, Charles Maurras admirant Mistral, Clment
Vautel mettant Paul de Kock au pinacle n'ont jamais mani l'encensoir
que d'un geste triqu si on les compare  Paul Souday adorant Paul
Valry.

--Valry seul est Dieu, disait-il, et j'entends tre son prophte!

En vain M. Hbrard, directeur du _Temps_, objectait parfois, timidement,
 son irascible collaborateur:

--Il n'y a peut-tre pas que Valry dans la littrature franaise... Nos
lecteurs, qui se souviennent des enseignements d'Anatole France, de
Jules Lematre, et mme--excusez-moi, cher ami,--de Gaston Deschamps,
s'tonnent de voir le _Temps_, organe quelque peu bourgeois, se vouer
ainsi  une religion clbre, en France, dans une petite, toute petite
chapelle d'esthtes. Un universitaire, qui est le doyen de nos abonns,
vient mme de m'crire pour protester, au nom d'Alceste, de Molire, de
l'cole du bon sens, dont le _Temps_ est un des pilliers traditionnels,
contre Oronte, c'est--dire contre Valry!

--Le sonnet d'Oronte, rpondit Paul Souday, vaut mille fois mieux que
tout ce que dbite ce botien, ce philistin d'Alceste... Vive Oronte!
Vive Valry!

* * *

Le ver tait dans le fruit, l'araigne tait dans le cerveau.

La folie, comme les coureurs, augmente sa vitesse au fur et  mesure
qu'elle approche du but.

Le but, c'est aussi un fil qu'elle casse.

Le fil qui tenait les ides de M. Paul Souday vient d'tre cass.

Esprons que nos spcialistes des maladies mentales parviendront  le
renouer... Ils comptent beaucoup, nous dit-on, sur les effets
bienfaisants d'une plante essentiellement antispasmodique et fbrifuge
qui s'appelle--comme par hasard--la valriane.




Dsintoxication de M. Paul Souday


Ainsi que j'ai eu la douleur de l'annoncer, ici mme, il y a quinze
jours, M. Paul Souday a t intern dans cette maison de sant, lance
par Paul Deschanel, Viviani, etc., qui a t baptise la Malmaison.

Notre minent et infortun confrre prsentait, depuis de longs mois,
les symptmes de plus en plus graves d'un drangement crbral. Victime
d'une ide fixe qui lui taraudait la cervelle, il ne parlait plus, dans
ses articles, que de Paul Valry, dont il avait fait son idole... Sa
belle intelligence sombrait ainsi dans une sorte de ftichisme inquiet,
jaloux, bientt dlirant. J'ai racont comment notre moderne Gustave
Planche avait soudain rempli sa tranquille maison de la rue Gungaud de
cris furieux: Ce sont des chiens, des chiens, des chiens, enrags,
enrags, enrags!, traitant ainsi de justiciables de l'institut Pasteur
des confrres--vraiment trs calmes--qui ne partagent pas sa frntique
passion pour l'auteur de _Rhumbs_.  la suite de cet accs de fivre
chaude qui pouvait tre suivi--qui sait?--d'une distribution de balles
blindes dans les organes essentiels des rcalcitrants aux bouts rims
de M. Valry, l'internement de notre dangereux confrre s'imposait...
Aux grands maux, les grands remdes!

* * *

Je l'avoue, j'ai t trs affect par cet vnement littraire, plus
pnible encore que le couronnement, par les Goncourt's, du roman
anti-scandinave de M. Bedel. En effet, M. Paul Souday m'est sympathique,
n'en dplaise  M. Lon Daudet. C'est un brave confrre, grand pondeur
de copie, non dnu,  l'occasion, de cet esprit tortonisant qu'il fait
semblant de ddaigner, mais dont il s'efforce--parfois avec assez de
succs--d'imprgner des papiers auxquels je l'ai vu s'appliquer en
mchonnant un cigare teint, dans l'atmosphre bien parisienne de
l'ancien caf Cardinal. J'ajoute qu'il a le courage de se faire beaucoup
d'ennemis, ce qui est assez rare en ces temps de prudence stratgie
littraire.

C'est donc m par un sentiment tout confraternel que je suis all
dare-dare  la Malmaison pour prendre des nouvelles de M. Paul Souday.

J'ai t reu par un souponneux psychitre (ces gens-l voient des fous
partout) qui a cependant fini par me dire:

--Il va mieux.

--Ses accs de folie furieuse sont moins frquents?

--Il est entr dans la priode de l'abattement... C'est bon signe. Le
premier jour, nous avions d lui passer la camisole de force...
Figurez-vous que le pauvre homme voulait nous tuer tous--comme des
chiens enrags, disait-il--parce que nous n'admirions pas comme lui le
vers o M. Paul Valry parle des phoques qui se promnent, tel le boeuf
de Cocteau, sur le toit...

--Ah! oui, le toit sur lequel picorent les focs...

--Quelque chose comme a... Maintenant c'est plaintivement, qu'il
s'efforce de nous faire goter cette loufoquerie pour
plombiers-zingueurs. Il semble mme ne plus y attacher grande
importance...

--Merci, mon Dieu!...

--Le diagnostic est donc devenu favorable. Nous administrons  votre
confrre, et en doses massives, de la valriane, antipasmodique et
fbrifuge tout indiqu. Le malheur, c'est que ce pauvre garon n'est pas
seulement paranoaque... Il souffre d'autres maux.

--Diable! Lesquels?

--Nous avons trouv chez lui des stendhaloccoques virulents...

--Il a d attraper a au _Temps_, o ces microbes svissent.

--Et je prvois que nous serons obligs de l'oprer de la proustate.

--La proustate?

--Oui, c'est une maladie qui doit son nom  Marcel Proust.

--Il parat que c'est gnant pour s'asseoir.

--Non, pas dans le cas de M. Paul Souday... Soyez rassur  ce point de
vue.

Je poussai un soupir de soulagement. Puis:

--Nous rendrez-vous bientt notre grand critique?

Le psychiatre eut un hochement de tte et rpondit:

--Pas de sitt... La dsintoxication sera longue. Vous comprenez, ce
n'est pas en quelques jours que nous pouvons extirper de cette cervelle
l'araigne qui y frtille de ses trente-six pattes. Nous traitons M.
Paul Souday exactement comme un vieil abonn  la bigornette... C'est
progressivement que nous arriverons  le gurir de sa valryte aigu.

--Comment vous y prenez-vous?

--Il serait impossible, naturellement, de le priver tout  coup de ses
rhumbs quotidiens... Nous lui accordons son indispensable ration de
posie pure, mais, cette ration, nous la diminuons un peu chaque jour.
Bientt, nous la remplacerons par des produits qui seront de moins en
moins toxiques.

--Ah!... Comme c'est curieux!

--Oui, nous lui ferons priser des vers de Mallarm, de Rimbaud, de
Laforgue, de Henri de Rgnier, de Verlaine, de Baudelaire... Vous
comprenez, de la posie de moins en moins congestionnante et nocive.

--Vous ferez de la dsintoxication par tapes?

--C'est cela mme... La privation brusque de coco potique pourrait
prcipiter M. Souday dans l'abme de la folie dfinitive. C'est tout une
rducation  faire. Dans quelques mois, je pourrai peut-tre lui
administrer ces vers d'Alceste:

    Ce style figur, dont on fait vanit,
    Sort du bon caractre et de la vrit:
    Ce n'est qu'un jeu de mots, qu'affectation pure,
    Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
    Le mchant got du sicle, en cela, me fait peur.
    Nos pres, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur,
    Et je prise bien moins tout ce que l'on admire
    Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire:
                _Si le Roi m'avait donn, etc._

--C'est un remde que ce pauvre Souday n'avalera pas facilement!

--Et ces bienfaisantes pilules de Boileau:

    Si le sens de vos vers tarde  se faire entendre,
    Mon esprit aussitt commence  se dtendre,
    Et, de vos vains discours, prompt  se dtacher
    Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.
    Il est certains esprits, dont les sombres penses,
    Sont d'un nuage pais toujours embarrasses...
    ...Ce que l'on conoit bien s'nonce clairement,
    Et les mots pour le dire arrivent aisment.

--Vous croyez que votre malade prendra cette potion?

--Il y viendra.. J'espre mme lui faire gober ceci, qui est de La
Bruyre: Tout crivain, pour crire nettement, doit se mettre  la
place de ses lecteurs... et se persuader qu'on n'est pas entendu
seulement  cause que l'on entend soi-mme, mais parce qu'on est en
effet intelligible. L'on n'crit que pour tre entendu... Et voici un
remde vraiment hroque que Paul Souday finira par ingrer, bon gr mal
gr: Ce qui n'est pas clair n'est pas franais.

--Ae!...

--Rien de tel pour gurir la valryte!...

* * *

Un peu rassur, j'ai quitt la Malmaison, sans avoir pu, cependant,
approcher notre cher malade, auquel un complet isolement est encore
ncessaire.

J'espre tre plus heureux une autre fois. Et si je peux avoir un
entretien avec le critique du _Temps_, je vous le rapporterai aussi
fidlement que possible.




M. Paul Souday va mieux...


La Malmaison a t le thtre de bien des entrevues historiques: le tsar
Alexandre 1er avec Josphine, le mme Alexandre avec la reine
Hortense, Napolon 1er avec les missaires du gouvernement
provisoire, Georges d'Esparbs avec Jean Ajalbert, etc., etc.

La dernire en date est celle que j'ai eue avec Paul Souday.

Au fait, j'y pense, je me trompe de Malmaison. Celle o j'ai pu
converser avec le critique du _Temps_ n'est pas situe  Rueil, mais 
Neuilly. C'est une discrte et confortable maison de sant o un autre
Paul--qui fut tout, mme acadmicien--dut aller chercher un asile en
quittant l'lyse, exactement comme le vaincu de Waterloo, mais pour
d'autres raisons.

Je n'ai pas  rappeler ici comment M. Paul Souday, pris d'un accs de
valryte aigu,--plus dangereuse encore pour lui que pour nous--dut tre
conduit dans cette Malmaison illustre par le sjour de tant de
personnalits bien parisiennes.

Le mdecin-chef de l'tablissement m'avait toujours refus la permission
d'approcher notre minent confrre, me disant:

--Il est encore trs agit... La nuit, il rclame une carabine pour tuer
les chiens enrags, c'est--dire les gens qui se permettent de ne pas
aimer la posie de M. Paul Valry et de l'avouer publiquement. Or, vous
en tes...

--C'est vrai, mais je suis venu avec une cotte de mailles.

--Cela ne suffirait pas... Mieux vaut revenir. Nous soignons trs
nergiquement le pauvre homme. Les douches lui font du bien. Des
comprims de Boileau et de La Bruyre aussi... Mais il faut du temps!

J'ai eu plus de chance  ma dernire tentative. Des infirmiers m'ont
conduit dans un vaste parc o allaient et venaient de nombreux mabouls,
dingos et piqus parmi lesquels j'ai reconnu plusieurs membres de notre
lite intellectuelle. Paul Souday tait parmi eux... Coiff d'un vaste
chapeau  la Rubens, l'allure trs gendelettre  la mode de 1895, il
semblait fort guilleret et fredonnait un refrain de son temps:

    Je m'appell' Popol
    Et j'habite  l'entresol!

--Ce n'est pas du Valry! fis-je en m'approchant de lui, la main tendue.
Au moins, a dit bien ce que a veut dire!

Je m'attendais  tre assez mal reu, en ma qualit de rfractaire 
toute posie, surtout quand elle est pure. Mais pas du tout... Il serra
vigoureusement mes phalanges et, partant d'un large rire, s'exclama:

--Ah! non, la barbe avec Valry!

* * *

Un instant aprs, nous tions assis sur un banc de pierre moussue (c'est
potique aussi, mais a tache les pantalons) et nous entamions une
conversation marque au coin de la plus vive cordialit.

--Alors, dis-je  l'aristarque du _Temps_, vous vous sentez plus
calme?... Vous dormez bien? Vous n'avez plus de cauchemars?

--Mais mon quilibre mental a toujours t parfait, je vous assure, je
ne suis pas fou du tout...

--On dit a!

--Oui, je sais, dans une maison comme celle-ci, le seul moyen de prouver
qu'on ne devrait pas y tre, c'est de dclarer: Je suis fou  lier!.
C'est ce que je rpte au mdecin-chef qui commence  me croire
raisonnable... Mais  quoi bon jouer cette comdie avec vous? Mon cher,
je n'ai pas la moindre araigne au plafond...

--Vous nous avez donc mystifis avec ce Paul Valry et son loufoque qui
picore les toits?...

--Avant de vous rpondre, il faut que je vous pose moi-mme quelques
questions.

--Je vous en prie, mon cher Souday.

--Allez-vous dans les salons littraires?

--Ah! non... Pour qui me prenez-vous?

--Moi, j'y vais... Et dans les salons tout court?

--En fait de salons, je ne frquente que ceux de coiffure. Pas mme ceux
de peinture!

--Avez-vous fait de la critique?

--Jamais! Il n'y a pas de sot mtier, mais enfin...

--Eh bien, vous allez comprendre ce qui m'est arriv: je suis un
critique qui va dans le monde, dans un certain monde, enfin, qui raffole
des salons littraires. Qu'est-ce que vous voulez? Cela ne se raisonne
pas. D'ailleurs, tenant le plus beau sceptre de la critique
contemporaine il est bien naturel que je recueille les avantages
moraux--pas la peine, hlas! d'insister sur les avantages matriels--de
ma situation. O en jouirais-je plus que dans les salons littraires o
ma puissance est connue et reconnue, o pullulent les gens de tous
sexes--et il y en a plus de deux--qui me feraient n'importe quoi pour
obtenir deux lignes favorables dans le _Temps_? Je vais donc dans ces
endroits-l pour prouver ma force...

--Soit. Mais je ne vous envie pas.

--Vous avez raison, car cette force n'est, si j'ose dire, que de la
faiblesse... Mais on ne s'impose dans le monde qu'en pensant comme lui,
en flattant ses gots, ses caprices et aussi ses erreurs. Le genre
paysan du Danube n'y est pas du tout apprci et Diogne ne serait pas
reu dans nos salons les plus esthtiques, mme s'il s'y prsentait en
disant: Je cherche un homme!. Il m'a donc fallu, pour plaire  ces
messieurs et dames dont je ne peux me passer, adopter, sinon leurs
manires, du moins leurs ides... Or ce sont des snobs pris de toutes
les excentricits littraires, artistiques, et mme politiques. Salons
aristocratiques du vieux faubourg Saint-Germain ou salons de la grande
bohme contemporaine, c'est tout comme. Ah! c'est bien chang depuis le
temps de Paul Bourget! On n'y jure--dans toutes les langues--que par
Cocteau, Van Dongen, Darius Milhaud, Vlaminck, Max Jacob, Machingore,
Isnai Patati Patata, etc. Et Valry, naturellement Valry par dessus
tout et tous!... Que vous vouliez que je fisse? Je suis le directeur
littraire de tous ces gens-l... Il faut donc bien que je les suive!
Mon prestige intellectuel en dpend... Que deviendrais-je  leurs yeux
lunetts d'caille, si je leur avouais que je ne comprends rien--comme
eux d'ailleurs-- _Rhumbs_, au _Cimetire marin_,  la _jeune Parque_ et
au reste? Je n'ose mme pas leur dire que j'aime Victor Hugo!... J'ai
peur d'tre ridicule et, surtout, de n'tre plus invit  l'htel de
Rambouillet. Et alors, quand je ne vais pas au thtre, o passerais-je
mes soires?

* * *

--Du reste, reprit Paul Souday aprs un instant de silence, les opinions
littraires, c'est comme les opinions politiques... Les circonstances
vous en font choisir une, sans trop savoir pourquoi, et puis on s'y
attache, on s'y cramponne par habitude. Surtout quand s'en mle
l'instinct de contradiction! On aime toujours un peu contre quelqu'un...
Le jour o tout le monde rcitera le _Cimetire marin_ comme la _Cigale
et la Fourmi_, je lcherai Paul Valry, d'autant plus que l'exemple m'en
aura t donn par Blise, Philaminte, la princesse Murat, et je
m'attellerai  la rhabilitation de l'cole du bon sens!

Puis, ayant allum un banal voltigeur, notre confrre perscut ajouta
avec amertume:

--Qui sait, je reviendrai peut-tre ici parce que j'aurai trait de
chiens enrags les dtracteurs de Ponsard, de Franois Coppe et mme
de Paul Droulde!




Lamentations du jeune auteur


Ce jeune auteur que je viens de rencontrer tait comme tous les jeunes
auteurs: il avait un visage glabre et vaguement cubiste, un regard de
penseur, des cheveux lisses rejets en arrire, des soupons de pattes
de lapin et d'normes lunettes prsumes d'caille.

Et il me parut trs embt.

--Qu'avez-vous? lui demandai-je... Un moins de trente ans doit avoir
l'air plus gaillard.

--Ce temps me dgote.

--Fichue saison, en effet.

--Je parle du temps o nous vivons. Cette poque est inhabitable et je
souffre...

--Ah! oui, l'inquitude moderne, le mal du sicle, l'angoisse devant le
grand X... Bah! du romantisme, tout a!

--Il ne s'agit pas de romantisme. Ma nouvelle oeuvre est un four: hier
soir nous avons fait des haricots et si nous allons jusqu' la dixime,
ce sera tout le bout du monde!

Ce jeune auteur venait de faire reprsenter une pice au Thtre
Littraire et je n'y songeais pas! Je cherchai  me rattraper en disant:

--Mais il parat que c'est trs bien, votre _Amour au microscope_... La
scne o l'amant est entour de la farandole des microbes est,
parat-il, magnifique.

--Qui dit cela?

--Mais il me semble avoir lu des critiques qui dclarent cette scne
trs originale, trs moderne...

--Rien du tout. Les critiques m'ont reint, abm, pitin. Pas un seul
article logieux. J'ai mme t trait de primaire... Un primaire,
moi, qui ai tudi Freud et qui passe mes veilles  potasser des tas de
bouquins sur le subconscient! Qu'est-ce qu'il leur faut,  ces
vaudevillistes,  ces journalistes?

--Vous savez, la critique...

--Un tas de vieilles ordures!

--J'allais vous le dire.

--Et nous faisons des haricots! Alors, quoi, o allons-nous? Faire des
haricots, cela peut s'admettre quand on a la critique pour soi, bien que
ce ne soit pas un mtier d'tre un auteur qui ne touche jamais de droits
d'auteur... Mais s'il faut tre raill, bafou, excut par surcrot,
non, a ne va plus!

--Vous prendrez votre revanche, vous tes jeune...

--Jeune, jeune! J'en ai assez d'tre jeune! Je ne peux pas tre toute ma
vie un jeune auteur!

--Ne vous plaignez pas... Vous tes jou, connu, clbre mme  un ge
o, jadis, on allait dposer en tremblant le manuscrit d'un acte en vers
chez le concierge de l'Odon! Voil au moins quatre ou cinq pices que
vous donnez...

--Pour le cas qu'on en fait!

--Vous avez obtenu des succs...

--Un seul, et encore a n'a t qu'un succs de presse. Ma premire
pice m'a valu d'tre trait de nouveau Shakespeare par Henry Bidou, de
nouveau Musset par Pierre Brisson. Depuis, Bidou et Brisson, comme les
autres d'ailleurs, m'ont lch... Je suis coeur! Ah! si je ne me
retenais pas, je...

--Voyons, vous n'allez pas vous suicider pour si peu?

--Me suicider? Non, mais j'ai bien envie d'crire des vaudevilles,
tenez, comme Mirande, comme Mouzy-Eon, comme Pierre Veber lui-mme! Je
me dshonorerais, c'est entendu, mais, au moins, je toucherais des
droits d'auteur.

--Allez-y!

--J'ai dj essay... Et je me suis aperu que c'tait assez compliqu 
faire, un vaudeville. Ce n'est que du mtier, un bas mtier. Encore
faut-il l'apprendre... Tandis que les pices d'art, a s'crit
librement. Il suffit d'avoir du gnie... Et puis, moi, j'aime mieux
faire penser.

Et le jeune auteur ajouta en soupirant:

--Seulement, voil veut-on penser?

* * *

--Ce que je ne comprends pas, reprit-il, c'est ce rgime de la douche
cossaise auquel la critique nous soumet, nous, les moins de trente
ans. Je ne vois partout que des articles o le jeune thtre est trait
d'irrsistible triomphateur... Les vieux sont considrs comme uss,
vids, finis. Cela se dit, cela s'imprime partout. Antoine passe son
temps  rpter que la partie est, pour nous, dfinitivement gagne.
Quand nous lisons cela, c'est comme si nous buvions du champagne... Nous
sommes griss, nous ne doutons plus de rien, ni surtout de nous-mmes,
nous croyons que c'est arriv. Mais ce n'est pas arriv du tout... Car
nos pices ne russissent gure: qu'est-ce que c'est que des
triomphateurs qui, en fait de triomphes, ne ramassent  peu prs que des
tapes?

--Vous exagrez...

--Mais non! Quand nous obtenons un succs, c'est toujours avec notre
premire pice... Citez-moi les jeunes auteurs qui en ont eu plusieurs.
O sont-ils? Et si vous en dnichez un ou deux, vous constaterez qu'ils
ont russi dans des thtres  ct, des thtres  clientle spciale,
des thtres, enfin, o il faut se contenter de la gloire parle,
imprime, jamais monnaye. Nous, nous avons des fours qui sont de vrais
fours, des fours comme tous les fours, mais nous n'avons jamais de vrais
succs, des succs comme les autres, car les vrais succs, a doit
pouvoir se toucher aussi,  partir du 14,  la caisse de la Socit des
auteurs.

--Patientez...

--Il le faut bien, mais je constate qu'on nous bourre le crne... On
nous attire sur un tapis de roses et, dessous, il y a une trappe o nous
dgringolons tous, les uns sur les autres. Pendant ce temps, le vieux
thtre continue  attirer la foule et  faire des recettes, sans tre
plus reint par la critique que ne l'est le jeune thtre: au
contraire, sous prtexte qu'il n'est que commercial, on le traite avec
une indulgence souriante... Les vieux auteurs uss, vids, finis, font
jouer des pices partout et roulent carrosse: nous, qu'on dit
vainqueurs, nous allons  pied porter nos manuscrits  des directeurs de
scnes confidentielles,  des socits d'amateurs qui nous jouent une
seule fois devant trois pels et un tondu... Enfin, qu'est-ce que cela
signifie? De qui se moque-t-on? Car je commence  croire que nous
sommes les victimes d'un vaste bateau...

--Mais non, vous aurez votre heure. Vous tes jeune, l'avenir est 
vous!

--L'avenir! Il y a dj dix ans qu'on me dit a... Vous me faites penser
 ce colonel qui disait, en plein dsert,  ses zouaves: Mes amis, vous
boirez demain!

* * *

Et le jeune auteur, aprs avoir pouss un profond soupir, ajouta:

--Le dsert? J'y suis, nous y sommes...

--Soit rpondis-je, mais nous, au moins, nous boirons tout de suite.

Et j'entranai le dsespr dans un bar amricain o il ne consomma, du
reste, qu'un quart Vichy.




Le Bon Sens


 la fin du dner, un de nos confrres des _Echos parisiens_ a pos aux
convives cette question: Qu'est-ce que le bon sens? question peut-tre
assez dplace, car c'est  l'heure du champagne que le bon sens,
prcisment, perd la plupart de ses droits. Cela se voit bien aux
banquets politiques.

M. Henry Bordeaux a rpondu:

--Le bon sens, c'est le premier tage du gnie.

Ce qui veut dire, je pense, que le gnie ne peut tre bti sur un
premier tage et  plus forte raison sur un rez-de-chausse de folie.

M. Strowsky a dclar:

--Le bon sens, c'est ce que je pense quand j'ai raison.

Oui, mais quand a-t-on raison? Et puis, ce professeur, qui connat
cependant bien Pascal, dfinit  coups de synonymes.

D'une femme de lettres, Mme Gadala:

--Le bon sens, c'est le sixime.

Moi, au contraire je crois que c'est le sens unique.

Pour un avocat, M. Prud'hon, c'est l'eau tide dans la douche cossaise.

Pas toujours vrai, le bon sens ayant aussi son enthousiasme, sa foi, sa
brlante ardeur.

Je n'assistais pas  ce dner, mais la question m'tant pose, j'y
rpondrai par ces lignes que j'emprunte  Alphonse Karr:

 ma naissance, mes parents convoqurent les fes, comme il tait
d'usage en ce temps-l, elles eurent la bont de me combler d'une foule
de dons les plus brillants dont je m'enorgueillirais de faire ici
l'numration, s'ils n'avaient t immdiatement annuls par la
circonstance que voici: une vieille petite fe qu'on avait nglig
d'inviter, descendit par la chemine sur un char form d'une grosse
coquille de noix trane  la fois par des papillons et par des
escargots. J'arrive  temps, dit-elle, pour accorder au marmot un don
que mes soeurs avaient oubli; ce don, le voici: _Il aura du bon sens_!
et, ajouta-t-elle en ricanant: Vous verrez ce que deviendront vos dons
 vous autres! Puis elle repartit comme elle tait venue.

Mes parents taient atterrs, les bonnes fes ne pouvaient leur donner
que des consolations banales; les uns et les autres savaient bien que ce
don funeste me condamnait, en un pays d'engouement, et le dnigrement
qui en est l'envers,  la situation perptuelle de quelqu'un qui va du
Palais-Royal  la Bourse  l'heure o la foule va de la Bourse au
Palais-Royal,--c'est--dire  avoir ses ctes voues aux coudes de ses
contemporains.

Sans compter qu'il n'y a pas grand honneur  en retirer. On dit
quelquefois d'un homme qui joue ce rle: Il a eu raison il y a dix ans,
l'anne dernire, hier! mais presque jamais on ne trouve qu'il a raison
aujourd'hui.

Et Alphonse Karr d'ajouter:

Pour cet emploi, il faut tre dcid  n'tre rien,  ne faire partie
de rien et  marcher seul dans la vie.

Mais l'auteur des _Gupes_ ne me parat pas croire suffisamment 
l'irrsistible puissance de la plus grande des vertus puisque, sans
elle, tout est erreur, draison, malheurs et catastrophes. En vrit,
pour le bon sens, le triomphe est certain, incessant et perptuel...
Rien n'y fait, l'quilibre se rtablit toujours en vertu d'une loi
naturelle, inluctable, absolue, sans quoi, ce serait la fin du monde.

Il n'y a pas d'exceptions. Celles que nous croyons apercevoir sont
fausses... Nous avions pris pour du bon sens ce qui n'en tait pas.


FIN


Imp. de la Seine 24, Rue J.-J.-Rousseau, Montreuil-sous-Bois.


  DU MME AUTEUR

  (Chez ALBIN MICHEL)

  _La Rouverture du Paradis terrestre_, roman.
  _Les Folies Bourgeoises_, roman.
  _Mademoiselle Sans-Gne_, roman.
  _Madame ne veut pas d'enfant_, roman.
  _Mon Cur chez les Riches_, roman.
  _Mon Cur chez les Pauvres_, roman.
  _Je suis un affreux bourgeois_, roman.
  _L'Amour  la Parisienne_, roman.


  AVEC G. DE LA FOUCHARDIRE

  _Monsieur Mzigue_, roman.
  _Le Bouif chez mon Cur_, roman.


  Chez PIERRE LAFFITE (_Idal Collection_)

  _La Machine  fabriquer des rves_, roman.




[Fin de _Voyage au pays des snobs_ par  Clment Vautel]