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 Titre: Le mystre de la chauve-souris
 Auteur: Toudouze, Gustave (1847-1904)
 Date de la premire publication: 1900
 dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
    Paris: Hachette, 1924
 Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
    18 mai 2010
 Date de la dernire mise  jour:
    18 mai 2010
 Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 534

 Ce livre lectronique a t cr par:
    Carlo Traverso, ric Vautier, Rnald Lvesque,
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LE MYSTRE DE LA CHAUVE-SOURIS

PAR GUSTAVE TOUDOUZE

Librairie HACHETTE, Paris, 1924.




CHAPITRE PREMIER

L'ARAIGNE


Avec son long mugissement de bte antdiluvienne, dont la colre s'enfle
sourdement et va bientt clater dans toute sa fureur, l'Atlantique, mal
contenue par le massif granitique de Saint-Mathieu-fin-de-Terre et la
haute avance de grs quartzeux du Toulinguet, commena, de ses lames
souleves,  balayer tout l'espace entre la cte de Lon et la
presqu'le de Crozon.

Une significative barre d'cume se traa au pied du Grand Gouin; sans se
laisser arrter par le sillon naturel, amas de rocs et de galets, sur
lequel se dressent la chapelle gothique de Notre-Dame de Roz Madou et le
fortin rouge lev par Vauban, la mer se mit  battre rudement la base
des petites maisons du port de Camaret, au moment o les derniers rayons
du soleil couchant frappaient de biais la muraille de porphyre des
falaises de Roscanvel et donnaient  l'ouverture bante du Goulet de
Brest l'embrasement sanglant d'une immense gueule de fournaise.

 cet instant prcis, en plein centre de cette lueur d'enfer, doublant
d'une envole vertigineuse la pointe pyramidale des Capucins, seule, au
milieu du blanchissement des vagues, une barque parut, ayant pris trois
ris dans ses voiles, couche sur le flanc, grandissant de minute en
minute et se dirigeant vers Camaret.

Elle semblait enveloppe de neige et de feu, porte par quelque tragique
destin, et avanait avec une rapidit presque fantastique, fuyant devant
la tempte, aide aussi par elle, ayant hte de venir gagner l'abri de
ce petit port, o dj non seulement toutes les barques du pays, mais de
nombreux btiments d'un fort tonnage avaient cherch un refuge.

Comme, ayant atteint la rade, sauve des dangers du large, elle glissait
en oiseau de mer derrire le fortin de Camaret, le soleil disparut,
englouti, et ce fut, sans transition, la nuit, une nuit subite amene
par l'envahissement brusque d'paisses et gantes nues de deuil tendues
par d'invisibles mains sur toute l'tendue du ciel et qui semblrent
faire planer la mort sur le pays.

De leur crpe lugubre les tnbres avaient pris, envelopp la barque,
ainsi que pour la cacher  tous les regards; et, lui faisant traverser
le port d'une seule borde, au milieu de l'entassement des barques qui
ne la sentirent mme pas glisser entre elles, une lame plus forte, plus
grondante, plus cumeuse que les autres, l'apporta avec un rle sourd et
prolong jusqu'aux marches, baignes par le flot, d'une maison un peu
plus importante que ses voisines, et portant au front, en lettres
noires:

     _ l'Abri de la Tempte_,

puis, au-dessous, un nom:

     _Troadec_.

Un homme mince, enroul d'un manteau tout dgouttant d'eau de mer, sauta
lestement sur les pierres glissantes et se secoua, en maugrant d'une
voix railleuse:

Voil une traverse dont je me souviendrai, ventre-bleu!

-- bon port que vous tes  c't' heure, citoyen, comme je vous l'avais
promis! rpondit un organe rude et satisfait. Et il n'tait que temps!

Dirig vers la pleine mer, le bras du patron de l'embarcation montrait,
 travers l'obscurit, l'tendue de plus en plus blanchissante:

Ma Dou! Je m'aime mieux ici que dans le Goulet, et j'ai plaisir 
penser que l-bas, entre Ouessant et Sein, l'Anglais doit danser une
fameuse gigue!

--Tu es donc un bon patriote? reprit le voyageur s'arrtant un moment en
haut de l'escalier.

--Nous le sommes tous tant que nous pouvons nous compter dans le pays.
Et tenez, ici, chez les Troadec, les premiers de l'endroit que c'est
pour l'hospitalit, et aussi pour dtester l'Anglais, oh! oui, vous
trouverez du feu pour vous scher, un gte sr et fameux accueil, si
vous parlez ce langage-l, c'est moi qui vous le dis.

Ensuite, passant  celui qui l'avait questionn une petite valise:

V'l vos hardes; vous n'avez plus besoin de moi: poussez la porte, la
Corentine est toujours au logis. Pour nous, mes deux hommes et moi, nous
allons conduire le bateau  son corps mort.

Comme vapore, la barque glissa dans la nuit, et l'homme resta seul,
debout sur la plus leve des dalles verdies formant les degrs, son sac
 la main.

Aprs avoir vainement essay de distinguer quelque chose autour de lui,
il s'avana, appuya sans bruit sa main sur la porte dont le loquet
bascula doucement, et entra, repoussant le battant derrire ses talons.

Plante dans un chandelier de fer en spirale, une bougie de rsine
clairait d'une flamme jauntre et fumeuse le visage d'une femme qui
travaillait  raccommoder un filet, en chantonnant  mi-voix; n'ayant
rien entendu, elle n'avait pas fait un mouvement.

Le courant d'air projet par le battement d'ventail de la porte ouverte
et referme passa sur la lumire, la couchant un peu de ct, en mme
temps que dehors la clameur de la mer montait, grossissante; la
travailleuse s'interrompit de chanter pour soupirer avec un murmure
d'angoisse:

La mer est mchante ce soir; pourvu que les grs et l'homme puissent
finir leur besogne et qu'_Elle_ soit en sret!

Brusquement elle eut un cri, un sursaut, le filet lui tombant des mains,
et ses prunelles, immobilises d'effroi, s'arrtrent sur un visage
inconnu, blme, d'o jaillissaient avec une acuit, une pntration
d'instrument mortel, des regards semblables  des pointes d'acier fixes
sur elle, pour ainsi dire dans sa chair, dans sa pense. Dans la
pnombre de la pice, on ne distinguait un peu nettement que cette face
ple, tout le reste du corps si grle disparaissant sous les plis du
manteau sombre roul autour des paules et retombant jusqu' terre.

Elle fit un geste pour porter la main  son front et se barrer la
poitrine du signe protecteur contre les apparitions, balbutiant:

D'o sort-il  c't' heure, celui-l, qu'il entre chez nous comme le
malheur, sans qu'on s'y attende!... Est-ce un vivant? Est-ce un
mort?...

'avait t rapide, instantan, dans la surprise de cette arrive
inattendue, par cette nuit subite, alors qu'elle n'avait rien vu, rien
entendu, l'esprit uniquement occup de la pense des siens, les oreilles
bourdonnant encore de la grosse rumeur de l'Ocan.

Mais dj le visiteur, souriant de l'effet qu'il avait produit, se
prsentait d'une voix moiti aigu, moiti plaintive:

L'hospitalit, citoyenne, pour un pauvre voyageur qui arrive de Brest,
tremp, harass et affam!

En prsence d'un tre de la terre et non pas d'une apparition
surnaturelle, Corentine avait immdiatement retrouv son calme, sa
bravoure tranquille; elle se leva, s'exclamant:

Bonne Dame de Roz Madou! un vrai naufrag qu'on jurerait, en vous
voyant!... C'est donc que vous tiez dans la barque aux Le Goff, le
bateau qu'on avait signal sortant du Goulet, en pleine bourrasque?

Dbarrassant vivement le nouveau venu de son sac et de son manteau, elle
jeta dans la chemine une brasse de gents secs et d'ajoncs, qui
lancrent de hautes flammes brillantes, dont cet intrieur si sombre fut
aussitt illumin et gay:

Chauffez-vous et mettez-vous  votre aise, monsieur. Chez les Troadec,
vous v'l chez vous!... Et si c'est un gte de dure qu'il vous faut, on
fera de son mieux pour vous contenter.

Ayant jet son chapeau sur une table et ayant approch une escabelle du
foyer, le voyageur frottait longuement et voluptueusement ses mains, en
tendant au feu ses bottes humides qui fumaient dj sous la chaleur des
braises; il roula les paules et cambra les reins avec une sensation de
bien-tre et fit:

C'est bon de se sentir vivre!... H! h! L-bas, au sortir de ce damn
Goulet, quand le coup de vent s'est jet sur la barque, j'ai bien cru
que je n'arriverais jamais jusqu'ici!... Hum! fameuse perte que 'aurait
t, pour moi d'abord, et puis pour... pour... Ah! ah! ah!... Et j'en
connais aussi qui auraient t si satisfaits!... Mais non, on a besoin
de moi et je ne disparais pas comme cela, moi!...

Il sautillait sur l'escabeau, ne semblant pas pouvoir tenir en place, se
relevant  chaque instant pour faire le tour de la pice, puis revenant
s'asseoir ou se planter devant le feu, et parlant tout haut avec de
petits rires, des exclamations, des soubresauts.

Habitue aux allures calmes et lentes, aux gestes mesurs des pcheurs
de la cte, la femme le regardait avec tonnement, se demandant d'o
pouvait venir cet inconnu si nerveux, si remuant, si agit.

Celui-ci surprit l'examen dont il tait l'objet et observa:

Hein! Vous vous demandez qui je suis, bien certainement. Vous avez
raison, il faut savoir  qui l'on a affaire et qui on abrite chez soi
par ce temps, o tant de mauvaises gens courent nos routes de France. Eh
bien! c'est  un Franais que vous donnez le gte,  un Franais de
Paris, qui voyage pour se distraire, peur connatre son pays qu'il ne
connat point assez, en prenant des notes, des dessins sur tout ce qu'il
voit d'intressant, sur les monuments, sur les gens, sur les...

Corentine Troadec l'interrompit, questionnant:

Peut-tre bien que vous cherchez les vieilles pierres, les choses
d'autrefois, comme un voyageur que nous avons eu, il y a quelques
annes, un monsieur de Brest, qui crivait dans les livres, M.
Cambry?...

Une flamme de gaiet brilla dans les prunelles mobiles du voyageur qui
riposta vivement, comme trs amus:

Oui, oui, justement; vous m'inscrirez comme tant archologue,
antiquaire!... Ah! ah! ah! C'est tout  fait a; je fouille, je cherche
partout!

D'un mouvement plus rapide il frottait toujours ses mains sches, comme
s'il et espr leur faire prendre feu, et un ricanement un peu
sarcastique le secouait tout entier d'un frisson joyeux, sous lequel son
chine ondulait bizarrement, pendant qu'il marmottait:

Bonne ide, excellente ide!... Antiquaire!... Ceci me donne le droit
d'tre curieux! H! h! Il n'y a rien de tel que les voyages pour vous
ouvrir l'esprit!... En mme temps a inspire le respect, a vous place
dans les milieux graves!...

Il pirouetta sur ses talons, s'exclamant tout haut, comme s'il et
cout la sonorit de ses propres paroles:

Le chevalier de l'Espervier, membre de plusieurs socits savantes!...

En entendant le nom jet si lgrement par le nouveau venu, Corentine
Troadec avait fait un mouvement de recul, murmurant trs bas:

L'pervier que vous dites?... _Ar sparfel_!... Seigneur Jsus,
protgez-nous!

 cette premire sensation d'effroi qu'elle avait ressentie, et dont
elle tait  peine remise, en voyant se dresser tout  coup devant elle,
sans qu'elle l'et entendu entrer, ce ple visiteur, s'ajoutait en ce
moment un second pressentiment, veill dans son me superstitieuse de
Bretonne, au choc de ce nom de l'Espervier; malgr elle ses lvres
avaient traduit par le mot troublant de _Ar
Sparfel_--l'pervier--l'oiseau de deuil pour les gens de l'Armorique,
celui qui frappe  la vitre pour annoncer que la mort est l, qu'elle
rde autour de la maison.

En allant et venant, pour entretenir le feu et prparer le couvert sur
une table, elle jetait  la drobe des regards sur cet hte trange,
l'examinant dans la lumire flambante des gents et des brousses.

Elle remarqua la teinte cendreuse de cette face rase et grimaante aux
traits perptuellement en mouvement,  la peau du front se plissant et
se dplissant sans cesse, aux joues creuses, aux lvres narquoises et
sifflantes, aux yeux gris fonc avec des paupires mobiles, plus claires
que le reste de l'piderme, ce qui compltait la ressemblance du
personnage avec la race simiesque.

Si maigre, de taille mdiocre, il dcoupait sur le foyer ardent, en
silhouette bizarre et inquitante, son corps troit, ses bras longs et
ses jambes minces, pendant que la tte, virant en vritable girouette
sur le cou, montrait  tout instant l'clair rapide de ces prunelles
perantes, toujours en travail, s'enfonant devant elles
irrsistiblement comme d'un mouvement de vrille, taraudant les murs, les
choses, les tres, pntrant jusqu'au fond des cerveaux et des coeurs.
Puis, d'un tic particulier, l'intrieur de la pice examin, tout ce qui
s'y trouvait ayant t comme ramass par ce regard sondeur, il enfermait
son butin de curiosit sous le rabattement passager et rapide de ses
paupires, et, de nouveau, elles se relevaient pour laisser les pointes
terribles recommencer leur incessante besogne d'inspection, de fouilles.

Mais la patronne n'avait pas eu le temps de s'appesantir sur cette
impression intime, que, lger, papillotant, il questionnait:

Un beau pays par ici, h?

--Un pays de misre plutt! fit Corentine d'un ton rsign. On vit de la
pche quand la mer le permet et on a des champs o il y a plus de sable
que de terre. Heureusement que mes hommes sont de braves et rudes grs
qui ne craignent pas leurs peines!

Le chevalier fit glisser son oeil en coup de sonde, tout en dtaillant:

Par la beaut, c'est la sauvagerie que j'entends, la solitude; je me
suis laiss conter  Brest que j'allais dans un pays d'paves, de
naufrages, o la mer est matresse de tout, o les gens ne dpendent de
personne, ne font qu' leur tte et connaissent seuls leurs plages
inabordables, leurs grottes dangereuses.

Le nez de furet du questionneur, un nez un peu retrouss et remueur, aux
narines en trous ronds, se tendait, semblant flairer quelque chose,
humer l'air autour de lui. Corentine en eut la vague sensation, avec une
passagre dfiance, en songeant  la contrebande que faisaient son mari
et ses fils, grce aux difficults d'abordage, aux prils de ces ctes
de la presqu'le de Crozon; elle rpondit:

On est de braves gens, voil tout ce que je peux dire.

Et de fait les Camaretois n'avaient pas les moeurs de pilleurs d'paves,
de naufrageurs des populations du Raz de Sein ou du Nord du Finistre.

Son interlocuteur devina la crainte de ce coeur simple; il rpliqua d'un
lan, les deux mains leves en manire de protestation:

Oh! mais bien sr, c'est ce que je veux expliquer et c'est pourquoi je
suis venu chez vous... Ce que je cherche, ce sont les endroits de moeurs
patriarcales, franches, dsintresses, libres. On m'a assur que chez
vous je trouverais tout cela, et j'ai eu plaisir  quitter l'agitation
et l'existence inquite de Paris pour venir me rfugier pendant quelque
temps dans une rgion salubre et honnte.

--C'est-y donc qu'on court des dangers dans votre Paris, qu'il faudrait
croire, et que le Premier Consul, malgr toute sa vaillance, n'est pas
si matre de tout et de tous qu'on le raconte?

Le voyageur eut un soubresaut de stupfaction en entendant ces paroles
s'chapper d'un angle obscur de la pice, dans lequel la vrille de ses
prunelles n'avait pu pntrer; il balbutia:

Hein, quoi? Qui parle l?

Corentine sourit, secouant doucement la tte:

Via le Tonton Ma rveill  c't'heure.

De derrire une table prs du mur du fond, une forme mergeait
lentement.

Le chevalier commena de distinguer, sous l'ombre d'un grand chapeau de
feutre rond, entre de longs cheveux noirs  peine sems de mches
blanches, une figure osseuse,  la barbe de quelques jours, que divisait
par le milieu un nez luisant courb en bec d'acier sur des lvres
minces, et, ombrags par l'arcade prominente des sourcils, de petits
yeux vifs qui le guettaient comme du fond d'un buisson.

Il ondula des paules sous un involontaire et inexplicable frisson de
malaise, grommelant:

Quel diable de museau de chouan est-ce l?

Trs maigre, d'une scheresse invraisemblable, presque momifi, n'ayant
qu'une ossature sur laquelle taient tendus des nerfs semblables  des
cordes d'acier, un homme se dressait, quittant le banc de bois sur
lequel il tait assis; il s'avana vers la chemine, le dos un peu bomb
s'arrondissant sous une casaque de drap roussi, couleur des voiles de
barques, les cuisses enfermes dans une culotte de grosse toile
bouffante  plis serrs, les genoux nus saillant hors de jambires
tournant autour de mollets absents, tranant de lourds sabots ferrs
pleins de paille, et s'aidant d'un penn baz attach au poignet par une
lanire de cuir.

Il poursuivait d'une voix rocailleuse et heurte qui sonna sauvagement:

Il n'a point cependant par chez nous la rputation d'un citoyen dispos
 se laisser faire, ce Bonaparte; il y en a pas mal, et des plus
mauvaises ttes, qui l'ont appris  leurs dpens. Les grands noms, a ne
lui fait pas peur, qu'on assure, monsieur le Chevalier!

Les flammes agiles et pntrantes des prunelles du Parisien se
heurtrent, sans pouvoir plonger plus avant,  la surface morne et
opaque des yeux du paysan, qui tait venu se placer, en face de lui, de
l'autre ct de la chemine et montrait une face de granit, aux plis
immobiles,  la physionomie apathique, indchiffrable.

Dans le monde dont je fais partie, nous n'avons pas de raisons de
l'aimer, le gnral Buonaparte! laissa tomber avec une certaine
ngligence le chevalier, jetant les mots lentement comme s'il et fait
filer un plomb de sonde pour s'assurer des eaux dans lesquelles il
naviguait; et il avait accentu significativement,  l'italienne, le nom
du Premier Consul.

Aucune lueur rvlatrice n'ayant miroit dans les yeux de Tonton Ma,
son interlocuteur changea aussitt de ton et conclut avec une apparente
dsinvolture que dmentait la fin de sa tirade:

Pour moi, a m'est gal, je ne m'occupe que de vieilles pierres, de
vieux monuments, de choses anciennes, et la politique ne m'intresse
pas. Cependant je ne puis pas blmer ceux qui ont des motifs srieux,
des motifs de race, de religion, de famille, pour lui prfrer...

Avant qu'il et achev sa phrase et complt sa pense, la porte,
s'ouvrant toute grande sous un poing solide, livra passage  une sorte
de gant aux larges paules, aux grisonnants cheveux roux, courts et
friss dont les yeux bleu de mer mettaient comme des fentres ouvertes
sur l'espace dans une peau tanne, couleur de cuivre rouge.

Kornli, te v'l dj de retour! s'exclama Corentine.

--Oui, la cte est dblaye en grand, et nous serons dbarrasss des
curieux, grce au gros temps,  la brume,  tout le tremblement de la
mer et du vent!... Mais ce n'est qu'un coup de surot qui passe avec la
mare et qui s'en ira avec elle; aussi, cette nuit, on va pouvoir...

Il s'interrompit brusquement et resta bouche ouverte, en rencontrant
fixs sur lui, impratifs, les yeux du paysan, curieux ceux de
l'inconnu, suppliants ceux de sa femme, puis bgaya, se ressaisissant:

Enfin, me v'l  meilleure heure que je ne pensais, avec les petits,
quoi! tous en bonne sant!... On est revenu, on est content et on va
souper de fameux apptit!

Il se retourna pour crier dans la nuit:

Oh! diable! Avancez donc, vous autres; il fait plus doux ici que
dehors, vu qu'on est en plein dans les mois noirs!

Les petits entrrent  sa suite, se dandinant lourdement sous le poids
de leurs bottes de mer.

D'abord Alcide, l'an, ayant les six pieds de haut de son pre, aussi
fort, aussi large de poitrine, l'air placide et doux sous des cheveux
blonds, ne paraissant pas ses trente ans rvolus;--Herv, autre colosse,
chtain clair celui-l, l'oeil brun, avanait une face violente rougie
par le sel des embruns de l'Ocan, des bras herculens aux poings
normes;--la haute taille, la carrure paisse de Loz supportaient, sur
un cou gros comme un mt, une tte ronde couverte d'une masse de cheveux
noirs, et des yeux de goudron, brillant sous la double barre de sourcils
touffus, compltaient sa ressemblance avec sa mre;--Yves, plus ramass,
n'avait pas la stature gigantesque de ses trois ans et de son pre; il
se rattrapait en largeur; avec l'acajou sombre de ses longs cheveux et
de sa barbe naissante, ce mme reflet de feu qui s'allumait en lueurs
rapides dans ses prunelles trahissait une certaine facilit  la colre.

Les vingt et un ans de Yan se voyaient dans sa sveltesse, sa peau plus
blanche que celle de ses frres; des nerfs d'acier soutenaient cette
charpente qui n'avait pas encore atteint son complet dveloppement et
des yeux clairs illuminaient sa figure franche;--chtain aux prunelles
grises, du gris breton des jours de brume, Alan, le suivant, souple,
merveilleusement proportionn, paraissait plus petit qu'il n'tait
rellement  ct des gants ses frres, mais le granit de ses muscles
valait celui des ctes de Bretagne;--le dernier, Pierrik, le mousse,
cheveux roux et oeil vert d'Atlantique, c'tait Kornli Troadec, tel
qu'il devait tre  douze ans.

Quand les petits, comme les appelait leur pre, furent tous entrs, la
salle, bien qu'assez vaste, sembla pleine; puis, une fois le voyageur
prsent aux nouveaux arrivs, chacun s'installa  sa guise autour de la
table principale, buvant, mangeant  grand bruit.

Immdiatement le chevalier de l'Espervier avait li intime connaissance
avec les pcheurs, s'enthousiasmant pour la mer, pour tout ce qui les
intressait, riant plus fort qu'eux, les faisant causer sur le pays, sur
les cueils, sur les grottes, accompagnant ses questions et ses
observations de la perptuelle gesticulation de ses bras et de ses
jambes.

Fire de ses grands fils, de son colosse de mari, Corentine Troadec
allait de l'un  l'autre, servant le souper, apportant au milieu de ces
gants joyeux, la clart de son visage blanc, dont les yeux noirs
brillaient, dont les cheveux rests noirs luisaient en ailes de corbeau
sous le blanc papillonnement de sa coiffe. Peu  peu, remise de ses
primitives et vagues inquitudes, elle s'abandonnait  cette gaiet
communicative, riant la premire des boutades du chevalier qui, plein de
bonhomie, d'entrain, semblait trouver d'instinct tous les mots, toutes
les plaisanteries pouvant le mieux gayer ces mes simples et naves.

Seul Tonton Ma, rest  l'cart  une petite table, comme engourdi,
demi-somnolent, ne prenait aucune part  la conversation; les coudes sur
les bois de la table, la tte dans les mains, les yeux fixs devant lui,
il suivait les ombres, courant tantt sur les murs, tantt au plafond,
images naturelles et mouvantes projetes par la lumire des rsines
flambant sur la grande table.

Ayant remarqu la direction persistante de ses regards, Corentine,  un
moment o elle arrivait derrire lui, regarda  son tour.

Le long des murs, sur le plafond, autour des formes colossales de son
mari, de ses fils,  chaque instant passait la silhouette grle et mince
du chevalier de l'Espervier, de ses bras en continuel mouvement, et,
trs nette, durant quelques secondes, elle eut la vision d'une immense
araigne, semblable  celle dont parlaient les marins du pays qui
avaient t aux Amriques, cette araigne monstre prenant dans ses rets
jusqu' ces oiseaux-mouches.

Elle tait l, tissant une invisible toile, qui, petit  petit,
enveloppait de fils de plus en plus serrs, d'un rseau de plus en plus
pais, Kornli Troadec et ses sept grands grs!




CHAPITRE II

L'OMBRE DU GOUFFRE


Entre la plage de Pen hat, vaste bande de sable dont le croissant
chancre l'extrmit Nord-Ouest de la presqu'le de Crozon, prs de la
pointe du Toulinguet, et la pointe de Pen hir ou pointe des Pois, la
cte, prcipice  pic sur l'insondable abme de l'Atlantique, dresse
partout un infranchissable rempart de cent quatre-vingts pieds de haut
qui peut se garder tout seul des attaques du large et dfie l'escalade.
Au Toulinguet et  Pen hir seulement, des postes de surveillance occups
par des gardes-ctes et des batteries balayant les grves accessibles.

En un point cependant vis--vis le village de Kerbonn, une taille
verticale, sorte de petit fjord norvgien, entaille le monstrueux bloc
de grs quartzeux dans toute sa hauteur, et forme un norme entonnoir,
o, par les gros temps, les lames s'engouffrent avec un tapage
formidable, couvrant d'embruns sals la lande pierreuse et les toits du
misrable amas de masures voisin. Parfois il est impossible de passer
dans le sentier de douaniers qui court en cet endroit, suivant la crte
de la falaise. En bas une voix de tempte mugit sans cesse, rauque,
profonde, rpercute par d'invisibles grottes.

On appelle cette chancrure, cette caverne presque toujours sous-marine,
le _Voroc'h_.

Toute cette sombre soire de novembre 1803, et une partie de la nuit, le
meuglement de taureau du Voroc'h avait retenti, jetant l'pouvante aux
environs, et le garde-cte Ndlek Poulmic, renferm soigneusement dans
la maisonnette de la pointe des Pois, tout heureux de se sentir 
l'abri, disait  son camarade Guillaume Le Gall, de garde avec lui:

Mauvaise voix qu'il a ce soir, le Voroc'h, sa voix de malheur et de
naufrage!

Guillaume avait ripost:

C'est un endroit d'o il ne peut sortir que du mal pour le pays et pour
nous.

Poulmic souffla d'une intonation basse, et trangle de terreur:

D'autant qu'on assure que les mes des noys y reviennent et que
souvent on voit leurs ombres y errer et s'en lever sous des formes qui
font peur!

Par la petite fentre du poste donnant de ce ct, il jetait des regards
craintifs, l-bas, vers ce Voroc'h redout; mais rien n'en sortait
qu'une vague fume blanchtre,  peine visible dans ces tnbres, cume
des longues lames venues du large, bue humide de la mer.

Peu  peu,  mesure que les heures du soir passaient faisant place aux
heures plus lourdes, plus opaques, de la nuit, les grondements
diminuaient d'intensit, plus espacs, moins caverneux.

Le Gall observa:

Le vent a tendance  calmer, qu'on jurerait; le coup de surot ne
tiendra pas longtemps cette fois.

Au bas de la roche escarpe qui termine la pointe de Pen hir, et tout
autour des Tas de Pois, ces cueils  forme de pyramide, semblables 
des montagnes tombes dans la mer et prolongeant au loin le promontoire,
les rugissements paraissaient moins forts, moins terribles.

Poulmic continua:

C'est grande basse mer, cette nuit; bien sr que la tempte s'en ira
aussi vite qu'elle est arrive.

Le Gall regardait dans le Sud; il complta cette affirmation par une
observation nouvelle:

Ah! ah! La brume accourt derrire Sein et le Raz; elle va aplatir la
mer plutt qu'on ne pensait: on aura du calme pour tout le restant de la
nuit.

--Allons, va te reposer; de minuit  deux heures je prends le quart.

Plus lentes encore, dans l'engourdissement de la nature, les minutes
glissrent, enveloppant de somnolence le veilleur solitaire qui
constata, l'oreille machinalement attentive:

a s'apaise de plus en plus.  deux heures, c'est la fin du jusant, le
flot va reprendre bientt.

Le moment du tour de garde de son camarade approchait. Instinctivement,
par dernire prcaution, avant d'aller l'veiller, il examina tour 
tour la mer, puis la lande, d'une rapide inspection, essayant de percer
les tendues brumeuses, impntrables par endroits, et laissant
cependant par place des troues o plongeaient assez facilement les
yeux.

Une exclamation sourde lui chappa:

Ma Dou!

Et aprs s'tre orient un instant pour s'assurer qu'il ne se trompait
pas, il ajouta:

Les v'l ces visions du Voroc'h dont Poulmic parlait ce soir!

L-bas,  quelques centaines de pieds, et certainement au-dessus de la
bante ouverture du gouffre, une lueur trange, tantt rouge, tantt
jaune, clairait la brume, formait un halo inquitant et mouvant.

Il balbutia, tenaill de crainte:

Du feu! du soufre! La flamme du Purgatoire que ce serait!.. Les mes
des noys qui se lamentent, Seigneur Dieu!...

Tout avait soudain disparu, et ses prunelles se heurtaient  un mur
opaque de brouillard. Il passa dans une pice voisine et revint
accompagn de Poulmic, en lui racontant ce qu'il croyait avoir vu.

Frissonnants, paule contre paule, ils concentrrent toute leur
puissance de vision dans la direction de l'abme, et, au bout de quelque
temps, Ndlek s'cria:

Tu as dit vrai, Guillaume; a flambe encore!

De nouveau une dansante lumire filtrait, fantastique, irrelle,
semblant venir d'en bas, des profondeurs de l'Ocan, des entrailles de
la terre; les deux hommes serrs l'un contre l'autre, muets d'effroi,
observaient toujours: tout  coup, Le Gall s'cria, le bras tendu:

L'ombre!... L'ombre qui monte du gouffre, vois-tu?

Tandis que Poulmic, les prunelles fixes, la bouche bante, laissait
chapper d'une voix frmissante:

Bonne Dame de Roz Madou, ayez piti des trpasss! C'est l'me d'un
malheureux pri en mer qui remue l-bas, et qui rclame des prires,
avec ses bras ainsi agits, qu'on jurerait des ailes!

Dans l'orbe lumineux et sur l'cran blanchtre de la brume, une ombre
gigantesque dessinait la forme d'une chauve-souris monstrueuse. Puis
d'autres ombres parurent, les unes aprs les autres, semblant
envelopper, treindre la premire, et le brouillard ondula,
tourbillonna, roula sur lui-mme, brouillant toutes les formes, en mme
temps qu'un long mugissement plaintif passait en rafale sur la lande.
Tout s'teignit, noy dans la reprise plus profonde des tnbres.

Hein! L'as-tu entendue, la pauvre me?... Quel gmissement de
dsespoir, au moment o les dmons l'ont emporte!...

Poulmic hoquetait d'pouvante, tomb  deux genoux sur le carrelage, son
chapelet gren fbrilement, tandis que Le Gall, blmi, se signait
rapidement, rpondant:

Le Voroc'h l'a ressaisie! Dieu ait misricorde d'elle!... Quelle
plainte, Seigneur, quand elle s'est sentie perdue!...

Et, tout le long de l'inbranlable muraille de roches, la mer recommena
de se lamenter, pendant que le vent soufflait, plus aigre, balayant
l'Ocan, balayant la lande et emportant l'ombre jaillie du gouffre.

       *       *       *       *       *

 onze heures, malgr la houle encore violente, malgr les sifflements
du surot, qui, pour les observateurs inexpriments semblait devoir
poursuivre durant toute la nuit son oeuvre de dvastation, Kornli
Troadec, ses sept fils et Tonton Ma quittaient silencieusement l'_Abri
de la Tempte_.

Tout reposait dans Camaret; les barques ballottes dansaient dans le
port. Le voyageur, ses volets clos, ayant gagn le lit qu'on lui avait
prpar dans une chambre au premier tage de la maison, s'endormait
berc par les derniers hurlements de l'ouragan, et fermait
hermtiquement ses lourdes paupires sur ses vives et fouilleuses
prunelles, ainsi qu'aprs un travail consciencieux, sans se douter que
c'tait maintenant surtout qu'il et pu utilement faire manoeuvrer leurs
pointes aigus et curieuses. Peut-tre aussi s'en remettait-il,
confiant,  l'avenir, ne pouvant se hasarder, de nuit,  travers un pays
inconnu pour suivre ses htes dans l'expdition mystrieuse que le mari
de Corentine avait failli raconter.

Dehors, ayant chang quelques phrases rapides, le paysan et les
pcheurs se sparrent.

Le premier, une peau de bique aux paules pour combattre la fracheur
nocturne, portant roul sous le bras un vtement de drap, sorte d'pais
manteau, tourna le dos au port, se glissa le long d'une ruelle, et
bientt ses sabots sonnrent contre les cailloux mls au sable de la
lande,  mesure qu'il gagnait la hauteur, entre des ailes immobiles de
moulins endormis, tte baisse, son chapeau rabattu sur les yeux pour
donner moins de prise  la bourrasque, son penn baz solidement tenu dans
sa main droite.

La mare n'tant qu' moiti, il y avait assez d'eau pour qu'un canot
pt flotter; Kornli et ses enfants sautrent dans celui qui les avait
dbarqus. Pierrik se mit  la godille, et, quelques minutes plus tard,
tous embarquaient  bord des _Sept-Frres_.

Il n'tait pas la demie aprs onze heures, que, ses voiles brunes
dployes, avec deux ris pris dans la toile, le solide bateau pont des
Troadec sortait du port, piquait droit vers la pleine mer, bondissant
par-dessus les vagues et laissant derrire lui un long sillon d'cume.
Il disparaissait derrire la pointe du Grand Gouin, sans que nul ne
l'et vu sortir de Camaret, pas mme le poste de la tour rouge de
Vauban.

Par cette nuit profonde, sans lune, sans toiles, il fallait
admirablement connatre le pays pour s'y aventurer  travers de telles
tnbres et suivre, sans se tromper, sa direction au milieu du dsert
pierreux de la lande. Cependant, Tonton Ma ne mit pas une demi-heure 
parcourir l'espace qui s'tend du port  l'anfractuosit du Voroc'h.

Arriv l, aprs avoir soigneusement examin l'tendue muette et
solitaire autour de lui, aprs s'tre assur que l'humble village de
Kerbonn dormait et avoir lanc un coup d'oeil de dfi et de ddain  la
faible toile qui brillait, indiquant vers la pointe de Pen hir l'exacte
situation du poste des gardes-ctes, il dplaa quelques pesants blocs
de pierre, et tira d'une cachette un cble solide, muni de distance en
distance de noeuds, et termin par un fort grappin de fer.

Ayant fix celui-ci dans une fente du roc, il lana le cordage goudronn
dans le vide; puis, ayant laiss ses sabots, s'aidant des pieds et des
mains descendit sans aucune hsitation, en suivant une sorte de rigole
naturelle creuse dans un des cts de l'chancrure de la falaise.

Par moments des pierres, des terres meubles se dtachaient, roulant sous
ses pieds; mais, cramponn  la corde, il allait toujours, et dj,
quelques embruns arrivaient jusqu' lui, inondant sa peau de bique, lui
annonant le voisinage de plus en plus proche de la mer.

Un dernier effort, une glissade suprme et il sentit sous ses orteils,
la surface polie des galets que la mare descendante laisse  sec au
fond de cet abme. C'est  peine si de lgres cumes venaient encore
mourir autour de lui.

Il marcha rsolument vers l'Ocan, ttant de la main la muraille lisse,
absolument verticale et murmura aprs un nouvel examen attentif autour
de lui:

La grotte doit commencer  se vider, il va tre l'heure.

Quelques instants s'coulrent, et, tout  coup, une lueur d'abord assez
faible, ensuite plus forte, plus tendue, ouvrit une gueule de
fournaise, un cratre de volcan, au pied mme de la falaise.

La grotte principale du Voroc'h s'illuminait, merveilleuse vote de
cathdrale naturelle, soutenue par des piliers normes, encore luisants
d'eau et montrant, sous le jeu mouvant du brasier allum par Tonton Ma,
des parois drapes de teintes rouges, jaunes ou violettes, dans
lesquelles dansaient les tincelles de milliers de pierres prcieuses,
rubis, topazes, amthystes, voques magnifiquement par les flammes.

Malgr la brume qui s'paississait, tendant son rideau mobile au-dessus
de l'Atlantique et venant frler d'une caresse humide, continue, les
falaises, l'amas de brousses et d'ajoncs secs que le paysan avait eu
soin d'apporter, projetait sa clart dans un rayon assez tendu pour
miroiter sur l'ondulation des vagues, dont les dernires talaient leur
frange neigeuse  l'entre mme de la caverne.

Il y avait dj un certain temps que l'homme  la peau de bique, assis
sur un norme galet, en face du brasier dont il alimentait attentivement
la flamme onduleuse, mesurait les minutes en grenant son chapelet et en
murmurant des _Pater_ et des _Ave_, quand, des profondeurs obscures de
l'Atlantique, une sorte de mlope lente et rythme arriva jusqu' lui,
glissant sur l'lasticit des lames.

Il se redressa d'un mouvement brusque, la tte tendue vers le large, et
des syllabes rauques se dtachrent, de plus en plus nettes, cadences
rgulirement avec une progression grandissante de sonorit,  travers
la cotonneuse paisseur de la brume, duvet qui en ouatait les barbares
consonances:

Ho! hisse! Ha! ha! holl!

Un sourire dilata les mille plis de son vieux visage, tandis que son
coeur battait d'un mouvement plus rapide, d'un lan de joie,  entendre,
 reconnatre le signal convenu, la rude mlope des pcheurs et des
marins  la manoeuvre:

Ho! hisse! Ha! ha! holl!

--Ce sont eux, tout va bien! fit-il.

Il trempa dans le brasier l'extrmit d'une torche rsineuse, et,
s'avanant vers la mer jusqu' ce que l'eau lui montt  mi-jambes, il
balana autour de sa tte, en formant un rpt signe de croix, le
brandon enflamm, tandis que de son gosier s'envolait, en rponse, l'air
sculaire de la Bretagne, dont les notes venaient gronder
mlancoliquement jusqu'au fond des grottes:

     Ann hini goz eo va dous,
     Ann hini goz eo va zur!...

Elles sonnaient tendres et vibrantes les syllabes ternelles qui
chantent l'indestructible amour du vieux pays breton, comme
caractrisent sa force l'ternel granit et le grs ternel des ctes
armoricaines:

     C'est la vieille qui est ma douce,
     C'est la vieille qui l'est toujours!...

Un coup de sifflet strident leur rpondit, avec une grande phrase
d'appel:

 toi, Tonton Ma, croche dedans l'amarre!...

Balayant l'air, l'extrmit d'un cordage vint s'abattre en rouleau aux
pieds du vieillard, qui, sans lcher sa torche, saisit le cble et hala
fortement dessus.

Dans l'aurole de lumire, qui formait ventail autour du Voroc'h,
l'avant noir d'un canot parut, mergeant de la brume, et les unes aprs
les autres se dtachrent, soulignes par les derniers clats
braisillants du feu, les faces rougies de Kornli, d'Alcide, de Loz,
d'Alan, de Pierrik:  l'arrire, dans l'ombre, prs du mousse qui
poussait l'embarcation avec sa rame, on distinguait une forme assise.

Le premier, Kornli Troadec sauta, faisant rejaillir l'eau sous ses
lourdes bottes et aidant Tonton Ma  tirer sur l'amarre pour amener le
canot aussi prs que possible de la grotte; il semblait triomphant et
murmurait, gay d'un rire demi contenu:

Un vrai temps de bndiction pour nous: on n'y voit pas  dix mtres.
Fameux pour le genre de contrebande que nous faisons  c't' heure! Ah!
ah! ah!

Tout en essayant de reconnatre l'ombre indcise pelotonne prs de la
barre, le paysan questionna:

Alors a a march?

Alcide retombait  son tour, aprs s'tre enlev d'un saut par-dessus le
bord; il grommela:

Oui, on a vu l'Anglais nez  nez!... Malheur, que a n'ait pas t pour
le prendre  l'abordage, on aurait eu la partie belle!

Mais Kornli, mcontent, intervint:

On avait mieux  faire, le grs; il y a temps pour tout, et une autre
fois on se rattrapera. Aujourd'hui, c'est du bonheur du pays qu'il est
question, et de la fidlit aux vrais matres!

En mme temps ses yeux se dirigeaient avec une tendresse dvoue vers le
bateau, comme s'ils eussent cherch  se mettre en communication avec la
frle silhouette, autour de laquelle se dressait le rempart solide de
ses grands grs.

Tonton Ma fit, mu, la voix tremblante:

_Elle_ est l?

Le colosse inclina la tte, faisant oui du geste, sans une parole, une
flamme de victoire dans ses prunelles candides, de la couleur des eaux
profondes.

Maintenant, l'un aprs l'autre, Loz et Alan tant dbarqus, Alcide
tendait son norme poing, sur lequel s'appliquait une main blanche,
toute frle, en mme temps que Pierrik, rest  son poste du gouvernail,
pesait sur l'aviron cal contre les galets, et une fine et dlicate
figure de jeune fille s'avana, encadre de cheveux noirs sans poudre,
l'oeil noir plein d'nergie; le nez gracieusement arqu achevait, avec la
barre droite des sourcils, le pourpre clatant des lvres et la ligne
ferme du menton, de donner  cette physionomie un incroyable caractre
de dcision, tout en lui conservant la grce de la femme.

Des vtements entirement noirs, sans la moindre note blanche,
l'enveloppaient d'un deuil qu'on sentait voulu, deuil d'orpheline, seule
au monde, et deuil de fidle sujette de la monarchie frappe  mort,
exile.

Mince, admirablement proportionne en sa stature moyenne, elle offrait
cependant une relle et impressionnante grandeur, et la sensation qu'on
se trouvait en prsence d'une volont.

D'un rapide jet circulaire, ses prunelles envelopprent et unirent en
une reconnaissante caresse tous ceux qui l'entourrent, et, d'une voix
douce et nette dont la sonorit avait une intonation musicale trs
sduisante, elle dit:

Merci, mes amis, merci de tout mon coeur! Grce  vous,  votre
dvouement,  votre fidlit, me voici enfin en terre bretonne, en terre
franaise, revenue chez les miens! Il y a si longtemps que je l'ai
laiss, mon cher pays! Je compte sur vous pour ne plus jamais le
quitter!

 peine eut-elle dbarqu que, sur l'ordre de son pre, le mousse
repoussa le canot au large pour aller rejoindre _Les Sept-Frres_, 
bord duquel taient rests Yan, Yves et Herv, et qu'ils devaient tous
quatre ramener  Camaret avant le jour. Ainsi nul n'aurait connaissance
de cette expdition nocturne, qui avait conduit les huit Camaretois au
milieu de l'escadre anglaise, o, d'aprs une entente pralable, ils
taient alls prendre la jeune femme qu'ils venaient de dbarquer avec
tant de mystre, en plein milieu de la nuit,  cette grotte mal fame du
Voroc'h, au pied des hautes falaises considres comme inaccessibles.

Il avait fallu des pcheurs aussi vigoureux, aussi hardis et surtout
aussi expriments que les Troadec, pour oser un pareil dbarquement,
une nuit de tempte et de brume, en ce point prilleux de la cte de
Cornouailles, entre les batteries et les postes du Toulinguet, de Pen
hat, de la pointe des Pois et de l'anse du Veryhac'h. En tout autre
endroit, ils se fussent, en effet, heurts  des artilleurs,  des
gardes-ctes,  une surveillance vigilante que, seuls, leurs habitudes
de fraudeurs de la douane avaient t capables de djouer.

Plus d'une fois, cette faille inquitante et dangereuse du Voroc'h leur
avait servi  des expditions pour rapporter des marchandises, soit des
les de la Manche, o leur barque allait frquemment, soit des les de
l'Atlantique, comme Hodic, o les Anglais descendaient constamment.
C'est ainsi qu' Jersey, Guernesey, aux les Chausey, ils avaient nou
des relations avec les migrs et servi  diffrentes reprises de trait
d'union entre les monarchistes rests en Bretagne et ceux qui avaient
quitt la France.

Ds que la jeune fille eut pntr dans la caverne du Voroc'h, o
achevait de mourir le feu allum comme signal pour guider la barque de
Kornli et lui servir de fanal, le paysan, s'avanant  sa rencontre,
mit un genou en terre et, portant d'un mouvement de respect le bas de sa
robe noire  ses lvres, dclara:

Le fidle serviteur du dfunt comte Huon de Cotrozec salue la fille de
ses seigneurs, et met aux pieds de demoiselle Anne tout son dvouement.

Mlle de Cotrozec posa sa main sur la tte courbe de Tonton Ma et
rpondit:

Mathieu Plourac'h, de La Feuille, prs de notre ancien chteau,
n'est-ce pas?... J'ai assez souvent entendu parler de toi par les amis
de mon pauvre pre, et je sais qu'on peut tre sr de ta fidlit.

--Pour Dieu et pour le Roi, jusqu' la mort! s'exclama-t-il d'une voix
sourde et sauvage, tandis qu'avec une sorte d'adoration ses yeux
s'levaient vers le ple et ardent visage de celle qui lui apparaissait
comme la nouvelle Jeanne d'Arc appele  ramener le Roi, comme l'hrone
dsigne pour faire triompher enfin la cause qu'il avait, jusqu' ce
jour, si dsesprment et si inutilement dfendue.

Ils restaient l tous deux, lui courb devant elle ainsi que le dvot
cras sous la divinit d'une madone, elle, immobile, rveuse, pleine
d'espoir, contemplant ce rugueux, fanatique et toujours solide
combattant des longues luttes de la Vende et de la Chouannerie.

Une voix grave les rappela imprieusement  la ralit; Kornli
annonait:

V'l le flot qui commence; il n'est que temps de quitter le Voroc'h: a
monte vite ici!

Un murmure puissant grandissait au large, indiquant le retour de la
mare, qui allait de nouveau envahir la base des falaises, battre le roc
et effacer toute trace de leur passage. Tonton Ma se releva vivement,
alluma une nouvelle torche et guida la jeune fille vers l'angle de la
faille, o pendait l'extrmit du cble  l'aide duquel il tait
descendu.

Grce  certaines sinuosits de la rigole creuse par les pluies, grce
 quelques anfractuosits pratiques de distance en distance, l'escalade
n'tait pas aussi impossible qu'un examen superficiel aurait pu le faire
supposer. En s'aidant de la corde  noeuds, Anne de Cotrozec, qui, sous
son apparence frle, cachait une vigueur souple proportionne  sa
volont presque masculine, parvint, sans trop de difficults,  se
hisser derrire le paysan qui montait le premier, tenant toujours sa
torche flambante, afin de lui indiquer le chemin.

Ds qu'elle eut atteint le sommet de la falaise, il lui jeta sur les
paules le vtement qu'il avait apport, expliquant:

Monik Kervella m'a donn sa mante pour vous garantir du froid de la
nuit.

--Monik?... La nourrice de mon infortun pre! Quelle joie pour moi de
la revoir, aprs tant de dures annes d'exil!... Pourvu qu'elle me
reconnaisse! J'tais si petite, une enfant, et aujourd'hui une femme!

--Dans une heure vous serez en sret, ignore de tous, dans sa maison 
Kerloc'h; mais sa tte est bien faible et sa raison envole!

Derrire eux, Kornli, Alcide, Loz et Alan venaient de prendre pied sur
la crte rocheuse.

Une dernire fois,  la sortie du gouffre, dans la circulaire vapeur
blanche dont les cernait le brouillard, l'ombre d'Anne de Cotrozec se
projeta, grandie encore par la mante  larges ailes dchiquetes et 
capuchon bizarre de Monik Kervella; tendus par la rafale, ses plis
lourds voletrent, et, autour d'elle, s'allongrent les hautes
silhouettes sombres des colosses qui l'escortaient, protgeant sa
marche.

Puis, le cordage roul et gliss dans sa cellule de pierre, les torches
crases sous les pieds, les tnbres pesrent de nouveau sur la lande
et ensevelirent le Voroc'h.




CHAPITRE III

L'INCENDIE SOUS LES CENDRES


     Toutouic la la, mon petit enfant,
      te bercer, petit mignon,
     Ta mre est ici, mon bel enfant,
      te bercer, petit chri!...

C'tait comme du fond d'un pass  demi oubli que ces lointains mots de
rve flottaient dans la mmoire d'Anne de Cotrozec, des mots qu'elle
avait sus et qui avaient pendant longtemps disparu.

Soudain voici qu'ils revenaient nets, significatifs, avec une prcision
telle que l'air monotone bourdonnait  ses oreilles en une sorte de
bercement connu, souvent savour, tendre et plaintif:

     Toutouic la la, mon petit enfant...

O donc, quand donc avait-elle dj entendu cette cantilne nave, et
comment croyait-elle en sentir encore aussi vivement le frlement
caresseur?

Et voil que ses paupires se soulevant, les yeux de la jeune fille se
promenrent indcis, demi-voils de sommeil, autour d'elle.

Il faisait grand jour.

Aprs s'tre heurts  des recoins de tnbres transparentes
qu'clairait vaguement la blancheur des draps, avoir rencontr les
rosaces ajoures de l'antique lit  armoire, le lit de Bretagne o elle
reposait, ses regards, plus rapides, coururent tonns, de la profonde
chemine, sur le feu doux de laquelle chauffait une marmite de fonte
accroche  sa crmaillre,  une haute horloge, dont le balancier de
cuivre tincelait  chaque seconde devant la vitre du petit oeil de boeuf
trou au centre de sa longue gaine de bois ouvrag, et dont les
aiguilles se runissaient sur midi.

     Toutouic la la, va mabic,
     Euz da luskellad, mignonic!
     Da vamm a zo ama coantic
     Euz da luzkellad, mignonic!...

Elle ne rvait pas; elle comprenait.

Une vieille, trs vieille femme se tenait assise prs de la fentre. Le
fil de la quenouille s'amincissait, agilement roul entre ses doigts
tremblants, tandis que sous le poids cadenc de son pied tournait la
roue du rouet plac auprs d'elle, et, dans le grand silence
accompagnant le tic tac rgulier de l'horloge, des paroles bizarres
voletaient ronronnant sur les lvres uses, dcolores, d'anciennes
paroles cornouaillaises, que son esprit lucide jusque dans le sommeil,
avait su traduire.

Elle se redressa un peu, appuye sur son coude, et murmura, souriante de
joie, essayant de reconnatre le vieux visage d'autrefois:

Monik!.., c'est Monik Kervella!...

Toute sa petite enfance lui revenait, les joies douces du pass, les
choses, les tres, comme rendus  la vie par le pouvoir magique de la
chanson bretonne, dont cette nourrice de son pre, qui avait t
galement la fidle et dvoue gardienne d'Anne de Cotrozec durant la
premire priode de son existence, se servait chaque soir pour
l'endormir et bercer son innocent sommeil.

D'abord, ce fut la plus lointaine poque qui s'voqua tout  coup devant
elle, ramenant des jours heureux, tranquilles, ces annes 1787, 1788,
1789, o, ge de deux ans, puis trois ans, ensuite quatre ans, elle
vivait dans l'abondance, la gaiet, la paix, tantt  Paris, en un bel
htel aux salons dors, richement tendus d'toffes brillantes, tantt en
un chteau  tours sombres, voisin de montagnes dsoles, au milieu de
bois pais.

En mme temps, en plus de son pre et de sa mre, si nettement rests
dans sa mmoire, elle revoyait, penchs sur elle, toute vive, toute
bondissante de sant, toute petite encore, deux visages gs, dont les
traits commenaient dj  s'effacer dans le brouillard de ses
souvenirs, ainsi que des pastels soumis  de trop nombreuses
intempries:--les yeux bleu d'acier, le fier profil  bec d'aigle du
comte Guy de Cotrozec, son grand-pre;--la tendre physionomie, les
traits doux, les yeux noirs sous la chevelure blanche, de sa grand'mre,
cette hroque Marie-Thrse de Cotrozec, qui, ayant la facilit de
fuir, aprs l'arrestation de son mari, ne voulut pas le quitter, alla
elle-mme se livrer, et monta  ses cts sur l'chafaud, en mars 1793,
unie  lui dans la mort comme elle l'avait t dans la vie.

Il semblait  la jeune fille qu'elle se montrait en ce moment la digne
descendante de cette tendre hrone et que le sang de dvouement de
Marie-Thrse coulait dans ses veines.

Auprs d'elle, la berceuse continue, monotone, son assoupissant ronron,
qui ctoie et parat souligner ces visions du pass:

     Ta mre est ici, petit agneau,
     Qui te chante une petite chanson.
     L'autre jour elle pleurait dru,
     Aujourd'hui, elle sourit, ta petite mre...

Des larmes, puis un peu d'espoir. Sur un horizon sanglant, un panorama
terrible droule les pripties tragiques, des annes de deuil, de
terreur.

Elle a huit ans, en cette fin d'anne 1793. Par les fentres d'une
lourde berline qui l'emporte, elle distingue, curieuse et pouvante,
des routes poudreuses, des bois, des villages, des collines sauvages,
des landes; puis arrivent la mer, des vagues furieuses qui la
terrorisent: un bateau l'enlve vers des rgions de brume et de fume,
o elle entend des mots qu'elle ne comprend pas. C'est la fuite de
Paris, la traverse de la France, l'migration.

Dsireux de se consacrer utilement au service du successeur de
l'infortun Louis XVI, le pre de la jeune Anne, Huon de Cotrozec,
migre avec sa femme et sa fille. En quittant la capitale, il passe, par
la Bretagne, pour y cacher tout ce qu'il ne peut emporter de sa fortune,
une des plus considrables de l'poque, et parvient  se rfugier 
Londres.

Ds lors, assez riche encore pour avoir de quoi vivre durant de longues
annes, sans toucher au trsor norme laiss en France, il tait rest
en Angleterre pour y attendre les vnements, guettant impatiemment le
moment de revenir en Bretagne,  la fois pour combattre la Rvolution et
pour reprendre son bien.

En migrant, il avait d se sparer de sa vieille nourrice, de la fidle
servante qui avait lev la petite Anne. Des intrts de famille
retenaient la brave femme en France, la rappelaient dans l'endroit o
elle tait ne, l'inconnu et pauvre village de Kerloc'h, situ au milieu
de la presqu'le de Crozon, sur l'anse de Dinan,  mi-chemin entre
Crozon et Camaret.

Elle devait y retrouver sa fille, qui avait pous un marin de Camaret,
Yves Yannou, cousin des Troadec, et son petit-fils, Jean-Marie Yannou,
un gamin d'une dizaine d'annes, qui tait souvent venu la voir, soit 
Paris, soit au chteau des Cotrozec, entre le Huelgoat et la Fouille,
et qui avait t le camarade de jeux de la fille de ses matres.

Les yeux de la jeune fille caressrent tendrement le visage de la
vieille Bretonne, si absorbe dans le double bercement de son rouet et
de sa chanson, qu'elle ne remarquait pas l'examen dont elle tait
l'objet, et qu'elle poursuivait toujours:

Toutouic la la, mon petit enfant...

C'tait depuis cette anne 1793 qu'Anne n'avait plus revu Monik, dix ans
dj, et elle avait gard d'elle un souvenir un peu vague, auquel se
joignait cependant, de la manire la plus troite, la vision du petit
Jean-Marie Yannou, avec ses luisants cheveux noirs boucls et longs, ses
ardentes prunelles au regard tincelant dans une figure d'une pleur
mate.

Tout cela, confus, brouill, tach  et l de lumires plus vives,
roulait dans le balancement retrouv de cette berceuse de Cornouailles,
qui tait la premire chose qui vibrt  ses oreilles, au moment o elle
sortait du profond et pesant sommeil ayant succd aux fatigues
inaccoutumes de cette nuit de dbarquement.

Quelques instants, il lui avait sembl redevenir la trs petite fillette
d'autrefois, la camarade de Jean-Marie, et avec un sourire heureux, elle
coutait le bruissement de ces syllabes connues:

Toutouic la la, va mabic...

Que de choses cependant entre cette nave mlope et l'heure prsente,
que de douleurs, que d'preuves! Autour d'elle le drame se rapproche,
s'attaque plus directement  sa personne, l'enferme d'un cercle de plus
en plus resserr, de plus en plus sombre et dsol.

Elle vient d'avoir dix ans, lorsque, en juillet 1795, n'ayant pas
rejoint l'arme de Cond et las de son inaction, le comte de Cotrozec
laisse sa femme et sa fille  Londres, confies  des amis srs, pour
s'embarquer et prendre part  l'expdition tente par les migrs du
ct de Quiberon. Sans connatre dans tous leurs dtails les pripties
de cette descente, elle avait appris son avortement et la mort de son
pre.

Le comte Huon de Cotrozec tait tomb sous les balles des rpublicains,
durant la marche hardie excute par le chevalier de Tintniac et
Georges Cadoudal, avec deux mille cinq cents hommes, du golfe du
Morbihan  la baie de Saint-Brieuc, pour soulever tout le pays sur ce
parcours et aller chercher le soutien de la flotte anglaise, qui devait
appuyer ce mouvement sur les ctes de la Manche.

Quelques mois plus tard, la comtesse, dj si prouve par les malheurs
qui avaient frapp les siens ds le dbut de la Rvolution, succombait,
ne pouvant supporter ce nouveau deuil; et Anne de Cotrozec, doublement
orpheline, demeurait seule dans la vie, sans appuis, sans parents, en
terre trangre, recueillie par de vieux migrs qui avaient assist sa
mre  ses derniers moments.

Sans son nergie native, sans une sorte de mystrieux et fatidique
espoir en l'avenir, qui dj,  un ge d'inconscience et d'enfance,
semblaient la soutenir miraculeusement au milieu de telles catastrophes,
elle n'et pas tard  disparatre  son tour, petite plante dracine,
balaye par la tourmente, et  suivre ses parents dans la tombe.

Mais toute la virilit de sa race paraissait s'tre rfugie et comme
concentre en elle, la faisant rflchie et srieuse avant l'ge; aprs
avoir faibli un moment sous des assauts aussi cruels, aussi rapprochs,
elle avait ragi, l'me souleve par une foi obscure, tenace, le coeur
battant de vue, d'indomptable esprance.

Il avait fallu des annes pour l'closion de ce phnomne, qui n'aurait
pu avoir des garanties de dure, de solidit s'il s'tait manifest
brusquement.

Eleve par des amis fidles, l'enfant tait devenue jeune fille; et, en
elle, un dsir avait grandi, pre, continu, le besoin de revoir son
pays, de rentrer en France, d'y retrouver la trace des disparus, son
pre, ses aeux, d'y faire briller de nouveau la flamme de leur nom dont
elle se trouvait maintenant l'unique dfenseur, la dernire
reprsentante.

Sans qu'elle s'en rendt compte, semblable  la sve imptueuse des
chnes de la fort natale, un long atavisme de sang breton, de noblesse
batailleuse bouillonnait en elle, la jetant vers des actes tmraires,
hroques, la prdestinant aux ides de sacrifice et de dvouement
chevaleresque.

Ce fut dans ces dispositions que, le jour mme o elle atteignait sa
dix-neuvime anne, en 1803, la trouva une trange communication,
transmise par un de ces gentilshommes royalistes, qui ne se lassaient
pas, au risque de leur vie, de faire la navette entre la France et
l'Angleterre, se mlant  toutes les conspirations et courant de
province en province pour y ranimer par des promesses le zle plus ou
moins chancelant des partisans de la monarchie.

En plein centre de la Bretagne, dans un pays d'une sauvagerie absolue
qu'il avait d traverser pour se rendre de Morlaix  Quimper, porteur
d'ordres secrets de Georges Cadoudal, il avait reu asile chez un humble
recteur de village, nomm Judikal Le Coat.

Dans le cours de la conversation, comprenant qu'il avait affaire  un
fidle de la royaut, le prtre avait racont quelques pisodes d'une
existence aventureuse, durant laquelle il s'tait trouv ml aux
principales expditions de la Chouannerie, notamment  cette diversion
opre par le chevalier de Tintniac, lors de l'affaire de Quiberon.

Les noms des nobles migrs formant l'tat-major de cette petite arme,
appele l'Arme Rouge, ayant t cits, celui du comte de Cotrozec
avait provoqu cette confidence de l'abb:

Huon de Cotrozec!... Oui, c'est une grande perte que nous avons faite
le jour o il est mort, plus importante qu'on ne saurait l'imaginer!...
Il a rendu le dernier soupir entre mes bras, et j'ai reu ses adieux 
la vie,  tous ceux qu'il aimait. Ce qui le dsesprait surtout,  cette
heure lamentable, c'tait de n'avoir pu retrouver sa fortune, qu'il
destinait au rtablissement du roi sur le trne de France, et de ne pas
laisser de fils pour le venger, pour employer ce trsor  la cause
sacre pour laquelle il venait de donner sa vie. Dans le rle de
l'agonie, il gmissait, plein d'angoisse: Une enfant chtive, une
fille!... Le nom des Cotrozec est fini; il disparatra avec moi: nul ne
le relvera!

Cette rvlation parvenait  Anne de Cotrozec, alors que, dsoeuvre,
elle employait les heures inoccupes de sa vie monotone  cultiver tous
les exercices violents des sports anglais, montant  cheval, chassant,
patinant, pour tromper ce qui fermentait sourdement au fond d'elle,
fatiguer une nergie sans issue et tcher d'oublier.

Voici que tous ses voeux secrets, voeux jusqu'alors indcis, informuls,
n'ayant pas d'aboutissant bien net, se dirigrent, avec une intensit
croissant de jour en jour, vers ce but prcis, unique, retrouver ce
prtre, se faire reconnatre  lui comme la fille de celui dont il avait
reu la confession dsespre et lui ouvrir son propre coeur, lui montrer
le brasier de dvouement qui y flambait comme en quelque merveilleux
sanctuaire cach aux yeux des profanes.

Certainement il l'couterait, la comprendrait, l'encouragerait dans sa
mission qui, ds cette heure, commenait  prendre une forme. Elle,
l'enfant chtive, elle serait celle qui ferait de nouveau tinceler
hautement ce nom des Cotrozec; elle accomplirait l'oeuvre sainte que le
mourant souhaitait voir excuter, elle remplacerait ce fils qu'il
regrettait de ne pas laisser aprs lui pour illustrer sa race.

Dsormais tous ses soins tendirent  s'informer des moyens pratiques de
mettre ce projet  excution; elle entra en relations avec tous ceux qui
pouvaient avoir connu, avoir aim son pre.  travers cette terre
bretonne, riche en mes dvoues, en coeurs prts  soutenir la cause
tant de fois dfendue, malgr d'effroyables checs, elle chercha 
constituer le noyau d'tres dtermins et srs, auxquels elle pourrait
se confier et qui l'entoureraient d'une phalange hroque et solide.

Bravant la police consulaire, dfiant les innombrables espions de
Fouch, de Dubois, de Ral, de Desmarest, et cette bande spciale, qu'on
appelait la _compagnie tlgraphique_ de Bonaparte, dont les agents
ambulants poussaient leur surveillance jusqu' l'tranger, elle
correspondit secrtement, soit au moyen de l'alphabet des chouans, soit
 l'aide de mots convenus, de chiffres spciaux avec quelques-uns de
ceux qui avaient fait autrefois la Grande Guerre et qui vivaient, plus
ou moins surveills dans les chteaux, les fermes, les masures de
Bretagne.

Beaucoup se montraient dcourags, sans confiance, comme rsigns, aprs
le Directoire,  subir ce nouveau gouvernement, le Consulat, qui
semblait, sous la direction autoritaire du gnral Bonaparte, s'affirmer
de plus en plus fort, de plus en plus nergique, malgr les divisions,
les complots, les jalousies et les haines.

Quelques-uns, cependant, avouaient leur espoir de pouvoir profiter de
ses dissensions, mais se plaignaient de ne point avoir de chef capable
de faire russir un mouvement en faveur des princes exils et
souponnaient mme la fidlit de Cadoudal, dont nul n'entendait plus
parler, dont on ne voyait plus filer comme une flche  travers les
halliers le chien porteur de messages, le fameux lvrier _Sultan_.

Sans vouloir leur donner trop d'espoir, mais sachant, elle, que Georges
Cadoudal se trouvait prcisment  Paris avec ses plus dtermins
partisans, dans l'attente d'un vnement qui pt lui livrer le Premier
Consul, Anne de Cotrozec prit bonne note de ces indcis, qu'une
direction virile, qu'un srieux espoir de russite entraneraient
facilement, et s'adressa enfin  l'abb Judikal Le Coat, recteur du
village de La Feuille.

Les renseignements qu'elle avait fait prendre sur ce prtre, le lui
avaient reprsent comme l'me convaincue, brlante qui saurait, de sa
parole passionne, de son exemple fougueux, emporter toutes les
rsistances avec une puissance de torrent trop longtemps contenu par des
obstacles: en outre, il tait le seul capable de dcouvrir et de former
le groupe central qui lui tait indispensable pour agir.

Ds lors, son parti fut dfinitivement arrt; sans se laisser effrayer
par la loi contre les migrs, toujours en vigueur depuis la Convention,
cette lgislation terrible continue par le Directoire et conserve par
Bonaparte, qui _condamnait  mort en raison des relations avec
l'Angleterre_, elle dcida qu'elle rentrerait en France. Il ne lui
restait plus qu' choisir l'endroit le plus favorable pour dbarquer, en
djouant la police et la surveillance secrte ou avoue des ctes; pour
cela elle s'inspira des prcdents.

En aot 1803, Georges Cadoudal et ses complices,  l'insu de tous,
avaient pris terre, tous les huit, en Normandie,  quatre lieues au Nord
de Dieppe, en escaladant la falaise de Biville  l'aide d'une corde, en
un endroit pratiqu par les contrebandiers. Anne de Cotrozec rsolut
d'agir de mme, mais sur un tout autre point, vers l'extrmit
Ouest-Nord-Ouest de cette Bretagne, peut-tre moins surveille, et
autant que possible, en raison de ses projets, pas trop loin de Brest.

Dans ces circonstances, le souvenir de Monik Kervella revint pour la
premire fois, et comme de lui-mme se retracer devant ses yeux avec une
certaine nettet de concours; autant qu'elle se rappelait, elle habitait
prcisment aux environs de Brest, dans un endroit qui n'en tait pas
trs loign gographiquement et qui en semblait  des lieues de
distance, tellement il tait sauvage, inconnu et difficile d'accs.

Elle savait, par l'abb Judikal Le Coat, que dvoue jusqu'au bout au
comte de Cotrozec, cette vieille nourrice de son pre, malgr les
soixante-quatre ans qu'elle comptait en 1795, avait eu l'incroyable
courage d'aller le retrouver, lors du dbarquement de Quiberon, de
s'attacher de nouveau  lui  travers tous les prils, toutes les
fatigues de la terrible aventure qu'il tentait, et qu'elle avait partag
avec le recteur la douloureuse mission de recevoir le dernier soupir du
bless. Chez elle la jeune fille trouverait donc un refuge assur.

Les nouveaux renseignements qui lui furent donns sur la presqu'le de
Crozon, comme tant bien le pays cart, solitaire et perdu qu'elle
pensait, la dcidrent  demander asile  cette humble et fidle amie
des siens, et  runir autour d'elle, sous son obscure protection en
quelque sorte, les lments de la conspiration qu'elle voulait tenter de
fomenter contre le Premier Consul et le gouvernement qui rgissait la
France.

Un ancien chouan, qui avait pris une part des plus actives  la guerre
civile et qui s'tait signal,  maintes reprises, par sa hardiesse, son
courage, sa vigueur et parfois mme sa frocit, Mathieu Plourac'h, de
ce mme village de La Feuille, dans les monts d'Arre, dont le prtre
tait le recteur, fut l'missaire que choisit Judikal Le Coat pour
prparer l'entre en Bretagne d'Anne de Cotrozec, et envelopper son
retour de tout le mystre, de toutes les garanties ncessaires afin que
nul n'en et connaissance.

Par son mtier mme, ce Plourac'h tait l'individu le plus apte 
remplir la mission dont on allait le charger.

_Pilaouer_ ou _Tamm Pilou_, c'est--dire marchand de chiffons, il
courait constamment le pays avec son cheval et sa voiture, allant de
village en village pour son commerce, toujours par voies, par chemins,
en dpit de ses soixante ans; il se trouvait ainsi en rapports constants
et suivis avec presque tous les habitante de la partie du Finistre
comprise entre les monts d'Arre, les montagnes Noires et le littoral
baign par l'Atlantique, de Quimper jusqu' Brest.

Une flamme de joie sauvage avait brill dans ses yeux, lorsque Judikal
Le Coat lui avait donn communication du service qu'il attendait de lui;
il s'tait cri, farouche, brandissant son penn baz:

On va donc pouvoir en casser de ces ttes de Bleus?

L'abb avait rpondu, un doigt sur ses lvres, en lui donnant son vieux
surnom de chouan:

Pas d'imprudences, Massacre-Bleu!... Cette fois, il faut agir sans
bruit; on ne se bat pas encore en face; pour l'instant on conspire tout
bas!... Va trouver les Troadec, je les ai prvenus, ils t'attendent.

Tout s'tait admirablement pass, ainsi qu'il avait t convenu.

Malgr sa haine de race contre l'ennemi hrditaire, Kornli Troadec
avait consenti  entrer en communication avec l'escadre anglaise, qui
naviguait au large entre Sein et Ouessant, et dont un des btiments,
rcemment arriv d'Angleterre, amenait Anne de Cotrozec. Grce  la
nuit,  l'habilet des Troadec et de Mathieu Plourac'h, l'migre avait
ainsi pu rentrer en France sans que nul ne s'en doutt.

 la joie de se retrouver sur la terre natale, se joignait, en ce
moment, pour la jeune fille, la douceur de revoir celle qui l'avait vue
natre et dont la tendresse avait envelopp ses premiers ans de soins
incessants.

Elle se leva sans bruit, s'habilla rapidement et, se glissant derrire
Monik, la contempla quelques instants, comme pour mieux se remmorer ses
traits, son expression, toutes ces lignes du vieux visage que le temps
avait brouilles dans sa mmoire.

Le rouet allait toujours et les antiques paroles poursuivaient, se
traduisant  mesure pour Anne:

     Toutouic la la, mon petit oiseau
     Au beau milieu de ton rosier,
     Pour t'envoler au ciel, mon petit ange,
     Ne dploie pas ta petite aile...

Dans un lan elle enveloppa de ses deux bras la vieille femme et
l'treignit en disant:

Non, non, Monik, je ne m'envolerai pas, je ne dploierai pas mon aile;
c'est, au contraire de retour que je suis: c'est Anne, ta petite Nak
qui te revient!

Monik Kervella s'tait redresse, d'un sursaut, balbutiant avec
garement:

Jsus Marie, qu'y a-t-il?... Anne!... Nak!... Quelle Nak?... Je ne
sais plus, moi!

Dans ses regards du trouble se lisait, mettant comme une fume sur le
noir de ses prunelles vives; un effort pour comprendre amena ses doigts
rids sur son front, le long de l'cheveau de ses bandeaux couleur de
cendre, les promenant d'un geste glissant et machinal.

Pendant ce temps, la porte s'tait ouverte et, dans le carr de lumire
ple, jet par le soleil d'hiver dans la petite maison, deux silhouettes
se dcouprent, rudes et noires, celles d'un prtre et d'un paysan.

La jeune fille avait recul, d'abord surprise par l'inattendu de cette
arrive.

Mais la vieille femme s'exclama, toute sa physionomie redevenue
intelligente, son nez pointu dirig vers les nouveaux venus, comme si
elle les et devins:

Le Recteur Judikal!... Massacre-Bleu!

--Ah! ah!--fit Tonton Ma en jetant un regard d'entente  l'abb Le
Coat.--Elle nous a reconnus, cette fois!... Possible que l'incendie
couve toujours sous ces vieilles cendres et qu'il suffise de souffler
dessus pour rallumer!... Hein? Si l'on arrivait  la faire parler un peu
clair,  lui faire dire le secret?... Il faut que vous essayiez, vous,
monsieur le recteur!... Vous qui savez conjurer les dmons, vous
trouverez bien sr le mot pour chasser ceux qui enchanent la langue 
la Monik Kervella.




CHAPITRE IV

UNE CROIX SUR UN MENHIR


Tout de suite, se dsintressant de Mathieu Plourac'h, qu'elle venait de
reconnatre sous ce nom bizarre de Massacre-Bleu, bien que ne l'ayant
encore vu que de nuit et dans des circonstances trop mouvementes pour
qu'il lui ft possible d'avoir gard un souvenir exact de tous ceux qui
avaient aid  son dbarquement, l'attention d'Anne de Cotrozec se
porta, avec une intensit absorbe et croissante, sur le prtre qui
pntrait avec lui dans la demeure de Monik Kervella.

De tout son tre se dgageait une fascination prodigieuse,  laquelle
elle cda d'instinct: bien qu'elle et mal entendu son prnom dans la
premire partie de l'exclamation jete par sa compagne, elle devina en
lui l'abb Le Coat.

Plutt petit, trapu, montrant les paules larges et paisses d'un
lutteur sous le drap noir de la soutane que tendait le relief puissant
des muscles, il portait sur un cou trs court une tte norme, aux longs
cheveux noirs, dont les sourcils touffus traaient dans la blancheur du
front une haie presque droite, comme pour mieux en souligner la surface
carre, unie et menaante.

Il y avait de la vigueur brutale du bison d'Amrique dans ce crne
formidable, dans cette face inquitante et velue, malgr les joues, le
menton et les lvres rass, dans ce nez cras aux narines ouvertes.

Au creux de la profonde cave des orbites tincelaient des yeux noirs,
bombs, brillants, d'une encre impntrable, ayant, par instants, ce
reflet bleutre des prunes sauvages qu'on trouve dans les pineux
buissons et les halliers des sentes bretonnes. De l, en ces rapides
moments, un velout du regard qui contrastait avec l'nergie sauvage
dont il s'allumait habituellement.

Quand ses prunelles croisrent celles de la jeune fille, elles s'y
appuyrent longuement, empreintes d'une indicible douceur apaise par un
visible sentiment d'affection et de dvouement, avant de se dtourner et
de reprendre leur flamme pour aller envelopper, rapides, autoritaires,
le visage troubl de la vieille femme.

S'adressant  son compagnon, il dit:

Je crois que tu as raison, Ma: quelque chose a remu au fond de ces
pesantes rides, qui ont pliss toute la figure de la Monik et se sont
resserres autrefois autour de sa bouche et de ses paupires, comme pour
interdire  sa langue et  ses yeux de parler, comme pour ensevelir sous
les ruines de ses traits le secret confi par le mourant  ce pauvre
cerveau malade. Une motion inattendue a rveill ce qui sommeillait en
elle, c'est certain, et j'essayerai d'en profiter pour le bien de la
cause sainte!

Puis il eut une sorte de ricanement sourd, un mouvement de la tte en
avant, et ses poings normes se crisprent:

Ah! ah! ah! il y a longtemps que je n'ai combattu, et je me sens plus
vaillant que jamais; la lutte sera dure: le Damn n'a qu' se bien
tenir, cette fois!

L'tranget de ces paroles fit tressaillir la jeune fille, qui,
craignant d'tre oublie et ne sachant si Mathieu avait parl d'elle,
murmura:

Monsieur l'abb, je suis la fille du comte de Cotrozec.

--C'est pour vous, mademoiselle, que je suis ici, que nous sommes venus,
ce camarade et moi, pour vous assurer de tout notre dvouement, nous
mettre  votre disposition et vous fournir tout ce qui pourra vous aider
 faire triompher le bon droit, le droit sacr!

C'tait une voix mue, aux syllabes adoucies par une tendresse dvoue,
souleve en mme temps par une conviction passionne, qui sortait de
cette bouche violente, de ces lvres rudes, tourmentes, paraissant plus
habitues aux commandements, aux cris de guerre, aux provocations,
qu'aux paroles de paix et d'amour.

Dans ce prtre simple, rest paysan et naf, deux hommes se heurtaient,
en effet, que les vnements avaient constamment mis aux prises:--l'tre
charitable, pieux et bon, form par la religion, par le sacrifice  ses
semblables, et le partisan implacable que la Rvolution, ds le dbut,
en 1792, alors qu'il n'avait encore que vingt-huit ans, avait vu se
dresser en face d'elle, contre elle, pour la dfense de l'Autel et du
Trne.

Mais il y avait plus encore, et l'abb Judikal Le Coat tait autre
chose qu'un humble serviteur de l'Eglise et qu'un soldat volontaire de
la Monarchie. Tout au fond de lui fermentait l'me mystrieuse et
obscure des grands aeux, l'me armoricaine dans toute sa rusticit,
dans toute sa violence primitive, dans toute son ingnuit.

Ce prtre-paysan, au corps robuste, au cerveau imbu des lgendes du
pays, subissant l'atavisme de longues gnrations, n'avait pu dpouiller
compltement les antiques errements de sa race; devenu par
l'enseignement ecclsiastique un chrtien ardent, convaincu, fanatique,
il demeurait cependant un prtre sous lequel on pouvait retrouver un peu
du druide d'autrefois.

Autour de lui, sur lui, en lui persistait l'ombre sculaire et
merveilleuse des grands chnes de la vieille fort gauloise; elle le
baignait de son mystre, elle l'imprgnait de son nigme, et dans sa foi
il y avait toute une partie de tnbres: sa physionomie mouvante,
passionne, s'clairait tour  tour, avec la mme vivacit, du reflet
souterrain des feux de l'enfer ou du ruissellement des lumires du
paradis.

La croix avait pu se planter dans son cerveau, se graver dans son coeur,
sans dtruire le granit ancestral de sa chair bretonne.

C'est ainsi qu'aux premiers ges, les missionnaires rpandus en Bretagne
la gravaient, cette croix, sur les dolmens, l'rigeaient sur les
menhirs, en marquaient comme d'un sceau rdempteur toutes ces suspectes
Pierres-Grises parsemant les landes. Sans anantir la roche paenne, ils
se contentaient de soumettre l'ancienne croyance  la nouvelle, en une
sorte d'accommodement de l'une avec l'autre, imprimant pour ainsi dire
le cachet de Dieu sur l'piderme barbare de Satan.

Aussi, au moment de la guerre de Vende, les gentilshommes qui connurent
Judikal Le Coat et combattirent auprs de lui disaient-ils de ce prtre
trange qui les merveillait et les pouvantait  la fois:

C'est une croix sur un menhir!

D'une image commune en Bretagne et frappant facilement les yeux, ils
avaient ainsi admirablement expliqu l'me pntre de superstitions, de
croyances diaboliques et de pure foi chrtienne de ce recteur breton,
galement impitoyable pour la Rvolution, pour tous les ennemis de Dieu,
naturels et surnaturels, pour les Bleus qu'il confondait dans la mme
haine que Satan, les fes, les korrigans et tout ce peuple flottant des
nuits armoricaines auquel il croyait comme le dernier des paysans.

Il en rsultait un farouche et fervent abb du Moyen Age, pratiquant
avec conviction les exorcismes et persuad qu'il luttait matriellement
contre le dmon.

Aussi sa puissance sur les tres simples, sur les paysans incultes de la
terre de Bretagne, avait-elle toujours t et tait-elle encore
incroyable. Pour les Bretons ignorants et crdules comme Mathieu
Plourac'h, comme Monik Kervella, pour d'autres encore, il tait
l'manation directe et complte de la puissance divine, telle qu'ils la
comprenaient, le vrai reprsentant moral et physique de Dieu devant eux.

Pendant toute la dure de la guerre, sa parole incendia et son bras
frappa.

Il ne se contentait pas d'enflammer les courages par sa prsence, de
verser comme une huile embrase ses phrases exaltes autour de lui sur
ceux qui l'coutaient, il prchait d'exemple et marchait lui-mme  la
tte des Chouans ou des Vendens.

N'ayant jamais d'autre arme qu'un norme crucifix de fer, il l'levait
comme un tendard pour entraner les siens, et s'en servait comme d'une
massue pour assommer les Bleus et faire de furieuses brches dans les
rangs des rpublicains.

Son cri de guerre, en fonant sur l'ennemi, tait:

En avant pour la Croix!

Il appelait le moulinet qu'il excutait avec cette masse d'un nouveau
genre, et l'ouverture sanglante qui en rsultait:

La troue vers le Paradis!

De fait, partout o il se trouvait, soit contagion de fanatisme, soit
puissance de sa force herculenne, ses partisans arrivaient  percer les
lignes les plus compactes,  briser les rsistances les plus acharnes.

Tous ceux qui l'avaient vu  l'oeuvre auraient pu en tmoigner, depuis la
bataille d'Entrammes, entre Laval et Chteau-Gontier, jusqu' la droute
du Mans, dans la premire priode de l'insurrection, puis dans tous les
soulvements qui s'taient succd, et toutes les prises d'armes qui
avaient mis la Bretagne  feu et  sang.

Tel tait l'homme extraordinaire qui se dressait en face d'Anne de
Cotrozec, et qui se prsentait accompagn de ce camarade fidle de tous
ses exploits, Mathieu Plourac'h, connu comme Tamm Pilou sous le nom
placide et dbonnaire de Tonton Ma ou oncle Mathieu, et masquant, sous
cette appellation vnrable, la sinistre personnalit du redoutable
chouan Massacre-Bleu.

Certes, la descendante des Cotrozec et pu chercher longtemps avant de
trouver, pour la mise en train et l'excution de son hardi projet, un
partisan aussi capable que celui-l de s'en charger avec l'assurance de
la mener  bien. En mme temps que sa robe de prtre lui permettait de
pntrer partout, sans provoquer les soupons, son intrpidit, son
audace et son exprience, apportaient le renfort des qualits les plus
prcieuses pour le complot mdit. Le hasard, en la mettant en relation
avec un pareil homme, l'avait donc admirablement servie et
l'encourageait  tous les espoirs.

Dans la correspondance, forcment sommaire et demi-nigmatique, qu'elle
avait change d'Angleterre avec lui, elle avait d, par prudence autant
que par ncessit, ne rien exposer de ce qu'elle voulait; elle savait,
en outre, que ce conspirateur par excellence, ce chouan d'autrefois,
saurait comprendre, sans qu'elle y appuyt, les services qu'elle
attendait de lui.

Si elle avait pu en douter ou craindre des objections, elle fut
rassure, ds les premires paroles changes.

L'inaction commenait  peser lourdement  Judikal Le Coat, aussi bien
qu' Mathieu Plourac'h, et c'est avec un dbordant enthousiasme qu'ils
se prparaient tous deux  recommencer le bon combat, auquel ils avaient
vou leur vie entire.

Tandis que Monik Kervella, aprs cette lueur passagre d'intelligence,
tait retombe assise prs de son rouet et se remettait  filer,
indiffrente, semblait-il,  ce qui se passait auprs d'elle, le prtre
s'entretenait avec Mlle de Cotrozec et avec Mathieu du dessein qui les
runissait. Il approuva chaleureusement l'ide de ce soulvement de
Brest et du Finistre, imagin par la jeune fille, et concidant avec la
tentative que Georges Cadoudal devait faire  Paris, en s'attaquant
directement au Premier Consul.

Anne de Cotrozec apportait des renseignements prcis:

Georges a reu un million de Pitt pour excuter l'enlvement de
Bonaparte, qu'on doit, autant que possible, viter de frapper;
l'Angleterre a dj fix l'endroit o elle compte interner celui qu'elle
considre comme son plus redoutable ennemi, surtout depuis les
formidables prparatifs du camp de Boulogne, et ce lieu, c'est une le
perdue sous les tropiques, l'le de Sainte-Hlne!

--J'ai assez souvent vu Cadoudal  l'oeuvre pour le savoir capable de
russir, s'il est bien second, rpondit le prtre, appuyant sa phrase
d'un hochement nergique de sa puissante tte. Avec une pareille somme,
il peut tout... Ah! si nous la possdions, nous aussi nous pourrions...

--J'ai reu avis qu'il se prparait, pour une poque encore incertaine,
un envoi d'argent considrable par un courrier de Quimper  Brest,
interrompit d'une voix sourde Mathieu Plourac'h. Et je connais encore de
fameux grs qui ont contribu  la brillante attaque de cette poudrerie
de Pont-de-Buis, non loin de Chteaulin, dont Cadoudal et les ntres ont
tir de quoi faire tant de cartouches dans les temps d'autrefois: ils ne
demanderaient qu' marcher, je le jure!

Le recteur frona ses sourcils buissonneux:

Peut-tre!... Mais ce Bonaparte maudit a transform leurs impriales en
forteresses,  ces diligences porteuses d'argent; il y abrite ses
gendarmes derrire des crneaux capitonns et matelasss; il faudrait
une troupe solide. Si l'on avait les Troadec, a irait; seulement ce
n'est point des expditions qui leur plaisent; ils ne sont bons qu' la
mer... Ah! quel malheur que ce ne soit point  moi que le comte Huon de
Cotrozec ait confi le secret de son trsor!...

--Son trsor!... il en a parl  quelqu'un?... Vous savez quelque
chose?... Oh! j'aurais tant voulu raliser les derniers voeux de mon
pauvre pre! s'exclama la jeune fille.

Mathieu gronda d'une voix avide, les mains tendues et frmissantes:

La vieille seule sait tout!... Oh! tant d'or, d'argent, de bijoux,
cachs on ne sait o, et penser qu'il n'y ait qu'elle qui sache!...

Soudain Monik Kervella se dressa, comme sous une impulsion plus forte
que sa volont, tandis que le prtre tenait ses yeux fixs sur elle,
fascinants, dominateurs.

 plusieurs reprises ses mains s'levrent jusqu' son front et, de ses
lvres dessches, avec un bruissement bizarre de feuilles mortes, des
paroles s'chapprent, voletant en dsordre, tourbillonnant sous le
souffle de l'esprit qui l'agitait mystrieusement:

De l'or, beaucoup d'or!... Et puis de l'argent, des bijoux qui
brillent, autant voir des toiles!... Tout cela, bien vite au fond du
coffre de fer!... Oh! qu'il est lourd, ce coffre, et comment le porter 
nous deux seulement, mon petit Huon!... Oui, je sais bien, tu es si
fort, si robuste, toi; mais moi, me voil vieille dj, et mes forces
s'en vont!... Si, si, j'obis!...

Anne avait fait un mouvement vers elle, balbutiant:

Mon Dieu! Qu'a-t-elle? Que dit-elle?...

Judikal arrta du geste la jeune fille, ordonnant d'un ton imprieux et
bref, sans quitter Monik du regard:

Laissez-la!... Le dmon se dbat en elle!...

Elle poursuivait, fivreuse, les prunelles fixes, mimant  mesure tout
ce qu'elle racontait:

Tu dis les marais de Saint-Michel?... Oui, ce serait une excellente
cachette, pas trop loin du chteau, pas trop prs non plus; d'habitude,
ils font peur, ces marais o flotte la mort, et l'on vite de s'y
hasarder,  cause du danger,  cause aussi des mauvaises rencontres!...
Plus d'un bon chrtien y a disparu, et c'est l que les exorciseurs
jettent les mes damnes, aprs les avoir forces  entrer dans le corps
d'un chien noir!... Personne ne souponnera que c'est l que tu auras
cach ce trsor!... La nuit autour de nous; pas un regard! Dieu seul
nous voit!... Enfin nous y sommes avec le coffre, tous les deux tout
seuls comme tu le voulais, et nul ne saura jamais, je le jure sur ma
part de paradis!... Un million au moins, une fortune!... L, un dernier
effort; c'est fait!... Personne n'a vu; personne n'a entendu!... Il
repose dans la vase sous les roseaux!... Un signe, as-tu dit?...
Pourquoi?,.. Ah! oui, pour reconnatre l'endroit?... Eh bien! En voici
un, l, juste derrire nous!... Je n'oublierai jamais!...

Elle venait de se jeter  genoux, rcitant une prire, semblant ne plus
vouloir parler.

Un signe! Lequel? balbutia Plourac'h. Les marais de Saint-Michel!... Ce
serait l, chez nous, en face de La Feuille? Si prs et ne l'avoir
jamais devin! Mais ils sont vastes, ces marais; o chercher? Il faut
qu'elle parle encore, qu'elle achve sa rvlation: notre salut, nos
chances de succs en dpendent.

Une fivre d'exaltation s'emparait de Mathieu, comme si, contagieuse,
elle se ft brusquement tendue de Monik  lui, et voici que l'abb, que
la jeune fille, se tenaient frmissants, dvors d'inquitude et
d'espoir autour de la vieille femme ensevelie dans sa prire.

Maintenant elle venait de se relever, toute change, comme rassrne;
se reculant un peu, elle les examina tour  tour de ses prunelles
brillantes, d'o tout nuage avait disparu; d'un ton de prophtesse, elle
rpta:

Les voici, tous les fidles de la sainte cause, le recteur Judikal, et
Massacre-Bleu, et d'autres que je ne vois plus. On va toujours en avant,
 travers les landes, les bois et les rochers; il y a dans l'air des
flammes, de la fume, des balles qui sifflent; on marche quand mme, on
se bat!... Encore un effort et on sera les matres du pays, et nous
pourrons ensemble aller aux marais de Saint-Michel... Seigneur Jsus!...
Mon pauvre petit est tomb, lui si vaillant!... Comme le sang coule de
sa poitrine! Rien ne saurait-il l'arrter? Sa vie va s'enfuir aussi par
cette plaie!... Hein? Tu me parles, tu me rappelles o se trouve la
cachette, le trsor!... Oui, tout, il sera tout entier donn pour le
Roi, je le jure!... Je le dirai  ta fille,  ma chre petite Nak, 
elle seule, tu peux y compter, je le jure galement!...

--Tante Monik, je suis l; c'est moi, ta petite Nak, la fille de ton
matre!...

Anne s'tait rapproche, avant qu'on pt la retenir, cette fois, et
treignait tendrement la vieille femme.

Celle-ci la regarda, tandis que l'effort du souvenir remuait ses rides,
et, tout  coup, une explosion enivre:

Toi, toi!... C'est bien vrai?... Oh! ma Nak!... C'est vrai, je vois,
je reconnais, toi, si grande, si belle, toi, toi, toi!...

C'tait comme une rsurrection, l'arrachement  des tnbres de tombeau;
puis, un retour sur elle-mme, des regards de stupfaction  ceux qui
l'entouraient:

O suis-je donc? Qu'y a-t-il? Que s'est-il pass?... Oh! oui, je me
souviens, je sais, je comprends!...

Il fallut la soutenir pour qu'elle pt s'asseoir dans le fauteuil de
paille, o elle reposait d'habitude, prs de son rouet.

Une lucidit extraordinaire brillait dans ses yeux vifs, pour la
premire fois depuis le jour o on l'avait arrache  moiti folle,
toute dlirante, du cadavre du comte de Cotrozec, dont elle ne voulait
pas se sparer.

La commotion inattendue qu'elle venait de recevoir, en se retrouvant en
face du prtre et du paysan runis tels qu'elle les avait vus, lors de
la funeste expdition de l'Arme Rouge, en face aussi de celle qu'elle
avait quitte enfant et qu'elle retrouvait jeune fille, avait dtermin
dans son cerveau, depuis tant d'annes obscurci, une heureuse
transformation; les voiles pais, qui l'avaient tenue si longtemps
loigne des tres et des choses, se dchiraient: de nouveau, elle
voyait, elle comprenait, la raison lui revenait.

Le choc brutal qu'elle avait prouv en voyant tomber celui qu'elle
chrissait  l'gal de son enfant, celui qu'elle avait nourri de son
lait et qui tait mort entre ses bras, assist par l'abb Le Coat, avait
envelopp sa mmoire, durant huit annes, d'une nuit paisse, d'o elle
ne parvenait jamais  sortir compltement.

Elle allait et venait  travers la vie, dtache, pour ainsi dire, de
l'existence, agissant dans une hallucination continuelle qui ne
l'empchait pas de vaquer  ses travaux, de reconnatre de temps  autre
les siens, de rpondre aux questions qu'on lui posait, du moment
qu'elles concernaient des choses et des faits appartenant  ses
occupations habituelles, d'y faire mme preuve d'une sagacit vritable
et d'intelligence, mais n'ayant gard aucun souvenir du pass, et
divaguant ds qu'on essayait de l'interroger sur ce qu'elle avait pu
voir et entendre autrefois.

C'est ainsi qu'elle avait accueilli Anne de Cotrozec comme une amie
amene par ses cousins les Troadec, sans se rendre compte que celle
qu'elle recevait chez elle, en grand mystre et la nuit, tait cette
enfant qu'elle adorait et qu'elle avait autrefois entoure d'une
tendresse si maternelle.

Subitement la lumire venait de se faire en elle; de nouveau l'abme du
pass se rouvrait sous ses yeux, et, comme correctif des souvenirs de
deuil et de dsespoir, celle qu'elle avait tant chrie lui tait rendue.

Mathieu Plourac'h voulut profiter de cette accalmie, peut-tre seulement
passagre, pour lui arracher la rvlation complte du secret, la
dsignation exacte de l'endroit des marais de Saint-Michel o elle avait
aid son matre  enfouir le prcieux coffret; mais il se heurta  un
refus absolu.

Serrant la jeune fille contre son coeur, Monik Kervella fit:

J'ai jur de le dire  elle, sa fille,  elle seule au monde, sans
tmoins!... Il a voulu que, seule galement et loin de toute influence,
elle dispost librement du trsor, selon sa conscience!...

Anne de Cotrozec adressa  ses nouveaux amis un sourire, en affirmant:

Ne craignez rien! C'est moi-mme qui vous conduirai; c'est moi-mme qui
remettrai ce dpt entre les mains des fidles serviteurs du Roi. Le
dernier voeu de mon pre sera ralis, je vous le promets.

--Maintenant, conclut le prtre, nous sommes srs de pouvoir marcher; il
ne nous reste plus qu' nous entendre avec nos amis, et parmi eux, un de
ceux qui nous sera le plus utile est le petit-fils de la Kervella,
Jean-Marie Yannou, actuellement officier d'artillerie de marine 
Brest.

La jeune fille eut un sourire ravi en murmurant:

Jean-Marie Yannou, mon petit camarade d'autrefois?... Lui! Il serait
des ntres!

Judikal reprit:

C'est principalement sur vous, mademoiselle, que nous comptons pour le
dcider, car il ne partage pas du tout nos opinions, et il est
l'antithse de nos convictions; cependant, par lui, nous aurions
peut-tre Brest; vous voyez si son concours nous est indispensable.

Elle allait rpondre, lorsque deux coups secs claqurent contre l'une
des petites vitres de l'troite fentre, comme si quelque gros oiseau y
et heurt du bec.

D'instinct, comprenant que nul ne devait souponner sa prsence chez
Monik, Anne de Cotrozec se glissa derrire un rideau, et presque au
mme moment, la porte s'ouvrant sous une pousse discrte, un mince
visage se montra par l'entrebillement, puis tout le corps suivit, et un
nouveau venu parut dans l'embrasure, le chapeau  la main, demandant
obsquieusement:

Quelqu'un, ici, pourrait-il indiquer la route de Camaret  un promeneur
gar?

Des yeux singulirement aigus trourent la pnombre de la pice,
coururent du prtre, plac prs de la porte d'entre,  la vieille femme
assise prs du rouet, passrent sans insister sur le Tamm Pilou, puis,
aprs avoir inutilement cherch  pntrer au del, dans les recoins et
comme  travers les meubles, revinrent se poser, investigateurs, sur
Judikal et sur Monik.

L'abb s'avana pour empcher l'intrus de pntrer plus avant et
rpondit, indiquant la direction du Nord:

Camaret est par l, toujours tout droit devant vous; quand vous serez
au moulin, vous apercevrez la mer et le port  vos pieds.

--Et ici, a se nomme? questionna l'inconnu, qui avait d se reculer un
peu devant le mouvement visiblement agressif du recteur.

--Kerloc'h.

--Ah!... Merci, monsieur l'abb.

L'homme vira sur ses talons, salua d'un grand geste arrondi, se retourna
une ou deux fois comme pour s'orienter ou pour mieux fixer en sa mmoire
ce qu'il venait de voir, et disparut, sifflotant une chanson lgre.

Il ne me plat pas beaucoup ce curieux! observa le prtre, secouant sa
tte sombre.

Mais, du fond de la chambre, Mathieu Plourac'h l'avait reconnu, et il
grommela, l'piderme frl d'un rapide frisson, en s'adressant  ses
compagnons:

Le chevalier de l'Espervier, l'hte des Troadec, un voyageur arriv
hier soir de Brest en mme temps que la tempte!...

Monik, qui n'avait paru rien voir, rien entendre, se leva brusquement,
en coutant les paroles prononces par le paysan; de nouveau ses
prunelles s'garaient et lentement elle articula:

_Ar Sparfel!_... L'oiseau de la Mort a frapp  la fentre de Monik
Kervella!... Monik Kervella sait ce que cela veut dire: elle se tiendra
prte!...

Le mme pressentiment funbre, qui n'avait fait qu'effleurer Corentine
Troadec, lorsque le voyageur lui avait dit son nom d'oiseau de proie,
touchait en plein coeur la vieille femme, comme si le glas eut dj sonn
sur elle, l'avertissant de se prparer  la mort.




CHAPITRE V

SUR LA MME PISTE


Alors comme a, Ndlek, ils t'ont dit galement qu'ils l'avaient vue,
ceux du Toulinguet et ceux du Grand Gouin?

Poulmic, heurtant du poing la table pour souligner son affirmation,
ajouta:

Comme nous avons pu la voir nous-mmes sur le Grand Dahouet, ou le long
des falaises,  des endroits qu'on en a le vertige rien que d'y penser,
tout garde-cte qu'on soit: on a beau savoir qu'elle a des ailes, a
fait froid dans le dos, quand on se dit que c'est peut-tre une crature
humaine!

Guillaume Le Gall hocha la tte, songeur:

Une crature du dmon, tu veux dire!... Depuis que nous avons aperu,
les premiers, son ombre sortir, en cette mchante nuit de fin novembre
dernier, des profondeurs du Voroc'h, elle plane par tout le pays, tantt
ici et tantt l. M'est avis que cela ne nous prsage pas du fameux, et
que cette damne Chauve-Souris pourrait bien tre le diable lui-mme.
Que la bonne Dame du Roz Madou nous vienne en aide!...

--H! h! camarades, quelle drle d'histoire vous contez-vous l, tous
les deux, que vous en laissez vos verres pleins et vos pipes vides, et
que vous ouvrez des yeux  vous dvorer?

Une voix aigrelette, narquoise, s'insinuait  travers la conversation
tenue mystrieusement par les deux gardes-ctes du poste de la pointe
des Pois, attabls en face l'un de l'autre dans la salle commune de
_l'Abri de la Tempte_, et le chevalier de l'Espervier apparut sur la
dernire marche de l'escalier de bois conduisant  l'tage suprieur, o
se trouvait sa chambre.

Monsieur le chevalier!

Ils s'taient  demi levs pour le saluer; il avana rapidement, leur
frappa sur l'paule, protestant:

L! L! Ne bougez pas, les amis; je prends place avec vous, si vous le
permettez, car j'aime la socit, moi!...

Et, se retournant, il appela:

Hol! madame Corentine, un verre de crme des Barbades pour porter la
sant de ces braves gens et saluer la vingtime journe de mon sjour
ici!... Ma foi! Si je m'coutais, j'y passerais le reste de mes jours,
tant la cuisine de la patronne est bonne, tant les gens du pays me
plaisent, et tant l'air de la mer me fait du bien! On respire  pleins
poumons, on dort fameusement et on dvore!... Avec cela pas d'hiver, ou
un hiver si doux qu'on ne s'en aperoit mme pas!... Ah! ah! J'aurai du
mal  me remettre  l'existence parisienne!...

Il pirouettait sur lui-mme, gesticulant, avec de grands gestes des
bras, et une mimique endiable, semblant vouloir tourdir tout le monde
autour de lui de ses paroles et de ses mouvements, pendant que, sous
l'abri demi-clos de ses lourdes paupires, ses yeux dardaient
incessamment leurs flches pntrantes, aiguiss d'une curiosit
incessante.

Depuis trois semaines qu'il habitait la maison des Troadec, passant ses
journes en excursions continuelles  travers la presqu'le de Crozon et
revenant, le soir, charg de plantes, de cailloux, de coquillages,
ramasss  droite et  gauche, de paperasses cribles de notes, il avait
peu  peu fait la connaissance, et, mieux, la conqute des habitants,
que sa conversation, sa gaiet, une manire joviale de mettre chacun 
son aise, n'avaient pas tard  gagner.

Trs bavard, trs questionneur et paraissant aimer  se renseigner sur
tout et sur tous, il se montrait, malgr son nom, malgr son titre, sans
nulle fiert, ne ddaignant pas de causer avec les plus humbles et de
fraterniser avec tous.

Marins, pcheurs, douaniers, gardes-ctes, paysans, chacun le
connaissait  prsent; chacun savait aussi qu'il tait  la recherche
d'antiquits, de vieilles pierres, de renseignements pour un ouvrage
qu'il prparait, qui paratrait  Paris et qui ferait le plus grand bien
au pays, si on lui facilitait les moyens de le terminer. Oh! il ne
faisait aucun mystre de ses occupations, lui; l'existence au plein
jour, voil comment il comprenait la vie!

Naturellement c'tait  qui s'empresserait de le satisfaire, de l'aider,
et il riait, heureux, frottant vivement ses mains sches, quand on lui
apportait quelque document utile, en disant:

Je travaille au bonheur de la France!

Ah! il y travaillait, il s'en donnait un mal pour cette France! Si on ne
lui en tait pas reconnaissant, c'est que le monde serait bien ingrat!
Voil ce que pensaient les Camaretois.

Tenez, la v'l votre crme des Barbades, monsieur le chevalier, et j'en
prendrai aussi un doigt pour trinquer avec vous  votre bonne sant!

Corentine apportait deux verres et la bouteille de liqueur, la figure
panouie et joyeuse, comme si ce diable de Parisien et eu le don de
semer la joie autour de lui, ds qu'il apparaissait quelque part.

Dame! Ils taient loin les soupons, les pressentiments de mauvais
augure que l'arrive inattendue du chevalier, un soir de bourrasque,
avait jets passagrement dans l'me et dans le coeur de la patronne de
_l'Abri de la Tempte_. Chaque jour, chaque heure avait contribu 
effacer jusqu' la moindre trace de toute cette fantasmagorie, que l'on
pouvait attribuer  des influences atmosphriques et  des inquitudes
d'ordre tout particulier.

Maintenant il n'y avait pas dans Camaret de meilleurs amis que les
Troadec et leur nouvel hte. Jamais ils n'avaient approch de
gentilhomme aussi simple, aussi familier, plus accommodant que ce
chevalier de l'Espervier, que le hasard avait amen chez eux et qui
avouait ne plus pouvoir s'en aller, malgr les importants travaux qui
devaient le rappeler  Paris.

Le fait est qu'il avait une correspondance formidable avec la capitale;
pas une semaine ne se passait sans qu'il y et pour lui un courrier
important, et sans cesse il crivait, se rendant mme souvent  Brest,
pour que ses lettres subissent un moins grand retard qu'en partant par
les courriers de Crozon, de Chteaulin, de Quimper.

Ce travail pistolaire n'empchait pas ses excursions quotidiennes. Il
connaissait  prsent toute la partie de la presqu'le avoisinant le
petit port de Camaret, s'arrtant volontiers dans les plus humbles
demeures des pauvres villages, sems  et l sur ce coin de terre
ingrat et dsol. Les ctes lui taient galement familires jusque dans
leurs moindres replis, et souvent il s'tait fait conduire en mer par
Kornli Troadec ou par quelque autre pcheur pour admirer, du large, les
falaises, les rochers et les grottes.

C'est ainsi que, ds le lendemain de son arrive, aprs s'tre perdu et
avoir longuement err  travers les landes, il avait d, au village de
Kerloc'h demander son chemin, et que, par un singulier hasard, il tait
all frapper  la maison habite par Monik Kervella.

Il descendait comme d'habitude de sa chambre, au moment o les deux
hommes causaient, et, grce  la finesse extraordinaire de son oue, il
avait pu entendre ce qu'ils disaient.

Masquant sous une exagration de gaiet l'pre curiosit veille en lui
par un mot que, durant ces trois semaines, il avait entendu voleter 
diffrentes reprises autour de lui, il s'exclama, tout en heurtant son
verre  celui de Corentine et  ceux des gardes-ctes:

Une chauve-souris!... Vous en avez une imagination, mes garons, avec
votre chauve-souris!... Pour moi, je n'en ai pas rencontr une seule
dans toutes les grottes que j'ai visites, au Toulinguet,  Morgat ou 
Dinan!... Si vous disiez des golands, des mouettes, des corbeaux,  la
bonne heure! Mais une chauve-souris, un vrai rve que vous avez fait ce
jour-l! Ah! ah! ah!...

Derrire ce rire forc, son attention restait tapie,  l'afft, ses
prunelles toujours braques entre les plis de sa face ride de cette
exagration voulue de gaiet.

Un cauchemar plutt! repartit gravement Poulmic. Un cauchemar qui pse
sur nous, sur le pays entier!...

Guillaume Le Gall fit, la physionomie raisonneuse et les yeux pensifs:

C'est pourtant pas possible que ce soit la Monik qui coure ainsi, de
nuit, de jour, elle qu'est _afflige_ et quasi impotente de son corps, 
ne pouvoir se traner autour de sa maison de Kerloc'h! Il y a des temps
qu'on ne l'a vue par les landes; et puis, malgr tout; elle est brave
femme en grand, que chacun sait!

Poulmic conclut:

Pas moins vrai qu'elle est la Chauve-Souris!

Et il accentua rauquement les syllabes cornouaillaises au vol lourd et
duveteux:

C'est pas pour rien qu'on la nomme _Ann askel groc'hen_!

Le chevalier de l'Espervier eut un petit sifflement bizarre entre les
dents, tandis que la vrille de ses yeux tournait, tournait, enfonant
plus avant leur pointe, mordant plus profondment dans le cerveau de ses
interlocuteurs, et il questionna:

H! h! Kerloc'h, avez-vous dit?... Un village qui est au fond de
l'anse de Dinan; je vois a d'ici. Il y aurait une chauve-souris par l,
 vous entendre?

Corentine intervint:

Oui, voyez-vous, cette Chauve-Souris qu'ils appellent, c'est une
cousine  nous,  mon mari, une parente qui habite ce petit hameau, sur
la route de Crozon, une pauvre vieille femme de soixante-treize ans
aujourd'hui,  peu prs folle  force de malheurs, une vraie innocente,
une _afflige_, comme nous disons chez nous. Alors, comme a,  cause
qu'elle porte toujours une mante flottante, qui lui met, autant dire,
des ailes autour du corps, et qu'elle abrite sous un capuchon  oreilles
ses cheveux blancs, qu'elle est en plus un peu bizarre de figure,
rapport  ses yeux noirs et  son nez pointu, ils l'ont ainsi dsigne,
la Monik Kervella!...

Avec un rcalcitrant hochement de tte, Poulmic ajouta, plein de
mystre:

Pour a, pour a et pour autre chose encore, vu que c'est des btes
suspectes!...

Elle continua, attendrie:

Pauvre bonne femme, comme aussi elle est gurisseuse, qu'elle sait des
choses et des mots pour soulager, et qu'elle vit isole l-bas, ils la
disent sorcire!... Elle n'a plus au monde que nous et son petit-fils,
un officier dans l'artillerie de marine,  Brest, un brave coeur qui a
fait son chemin tout seul, un beau garon, ce qui ne gte rien, ce
Jean-Marie Yannou!... On ne peut pourtant pas l'accuser de tous les
maux, parce que des misres ont troubl son cerveau!

Le Gall reprenait:

Pour ce qui est de sa bont et de son savoir, je serais un ingrat de ne
pas le dire, attendu qu'elle a sauv ma femme et mon petit grs que les
mdecins disaient perdus. Elle a des herbes et des chansons que nul ne
connat et qui enlvent le mal comme avec la main. Il n'y en a pas un
par ici qui lui ferait misre, bien qu'on ne comprenne pas toujours trop
ce qu'elle marmotte!... Elle n'a jamais jet un sort sur personne, ni
btes, ni gens!... Aussi, moi, quoique j'aie bien vu de mes yeux, avec
le Poulmic, eh bien! je ne pense pas que ce soit cette
Chauve-Souris-l!... Elle n'a, ni assez de connaissance, ni assez de
jambes pour faire tant de voyages, puisqu'on l'aperoit partout depuis
quelque temps.

Ndlek ne se dclarait pas vaincu; il s'obstina:

Possible qu'elle soit plus sorcire qu'on ne suppose, voil tout!...
Elle ne bouge pas, si on veut, et c'est sa _forme_ qui va et qui vient:
qu'est-ce que tu dirais de cela, hein?...

--Je dirais, je dirais que c'est des conversations dangereuses et comme
il vaut mieux ne pas en tenir par nos pays, grommela sourdement
Guillaume. Les sourcils froncs, ses narines releves comme pour
flairer, ses prunelles en arrt, le chevalier, le menton dans ses mains,
les coudes sur la table, restait immobile, dans une concentration
puissante d'attention. Certainement, il y avait l un mystre qui
l'attirait.

Ces deux hommes taient-ils simplement le jouet d'une illusion, d'un
fantme cr par la peur, par leur cervelle imbue de grossires
superstitions, ou bien?... Et il demeurait sur cette interrogation
mentale, insatisfait, ne pouvant admettre la mme hallucination pour
tous les deux, au mme moment, malgr les effets tranges de la
contagion morale. Et puis ils n'avaient pas t les seuls  voir,
d'autres avaient vu galement. Alors?

Un coup rudement frapp  la porte les fit retourner, d'un mme sursaut
presque peur, dans la disposition d'esprit o ils se trouvaient.

Corentine n'avait pas eu le temps de rpondre, que, le battant pouss,
un homme entrait, de taille si leve que son chapeau effleurait presque
le linteau.

Aussi large d'paules, aussi puissamment charpent que Kornli Troadec
et que ses fils ans, il tait plus massif de corps, la poitrine
paisse sous un costume ajust, les jambes plantes, comme des piliers,
dans des bottes solides, et un fort gourdin pendu au poignet droit par
une lanire de cuir tress.

Sa face apoplectique, d'un rouge presque violet, s'talait carre, avec
des bajoues puissantes de gros mangeur, une mchoire avance de dogue;
des yeux gris trs vifs et trs petits brillaient sous la double touffe
de sourcils bourrus d'un blond roux; le menton, les lvres, les joues
taient rass, ne conservant que de cours favoris en pattes de lapins,
prs des oreilles sanguines, et des mches crpues d'une chevelure du
mme blond roux retombaient sur un front bas.

Derrire lui, sur le sol, une lourde balle de colporteur.

Corentine, Ndlek et Guillaume le regardaient avec la physionomie de
gens qui le voyaient pour la premire fois; mais le chevalier de
l'Espervier avait fait un mouvement lger de surprise, en l'apercevant,
et avait eu un recul instinctif, comme pour se rejeter dans l'ombre. Il
n'en eut pas le temps, le nouveau venu tait entr et l'avait vu.

 l'insu des Bretons, un clair d'tonnement passa dans les yeux du
nouvel arrivant; cependant il ne parut pas s'occuper autrement du
chevalier, et, mettant le chapeau  la main:

On m'a dit que je pourrais trouver  me loger ici; avez-vous une
chambre  me donner?

Mme Troadec ayant rpondu affirmativement, il poursuivit:

Je suis marchand de chevaux et colporteur; j'arrive des pays au Nord de
Brest, Saint-Renan, Lesneven, Ploudalmezeau, d'un tas d'endroits o j'ai
fait pas mal d'affaires; on m'a parl de ces rgions-ci comme d'un coin
o je pourrais me reposer, alors je suis venu, en attendant que je
pousse plus au Sud pour continuer mon commerce. J'ai besoin de calme, de
tranquillit pendant quelque temps.

En entendant ces paroles, Corentine faisait mentalement un rapprochement
entre le chevalier et le nouveau venu; elle se mit  rire, disant tout
haut:

C'est donc qu'on en parle beaucoup de notre pauvre petit pays, que
voil que, vous aussi, vous venez y chercher le repos et l'isolement,
tout comme M. le chevalier de l'Espervier?

Le marchand de chevaux se retourna d'un mouvement un peu brusque vers
l'hte des Troadec et le salua d'un air surpris:

Ah?... Monsieur..., le chevalier de l'Espervier?...

Il ajouta rondement:

Moi, je me nomme tienne, M. tienne tout court!... Enchant de faire
connaissance.

Poulmic et le Gall venaient de sortir, pour rejoindre leur poste de la
pointe des Pois; laissant ses deux pensionnaires en tte  tte,
maintenant qu'elle les avait sommairement prsents l'un  l'autre, la
patronne regagna l'tage suprieur, en annonant gaiement:

Eh bien! monsieur tienne, je vais vous prparer votre chambre; vous
serez juste  ct de M. le chevalier.

Ce dernier n'avait pas fait un mouvement depuis la prsentation faite
par Mme Troadec; il avait seulement inclin la tte, sans ajouter un
seul mot.

Ds qu'elle eut disparu, et qu'on entendit ses pas aller et venir dans
les pices du premier tage, le colosse, se penchant discrtement,
articula d'une voix contenue: On est seuls?

L'autre fit signe que oui, en baissant ses paupires, tandis que son
interlocuteur reprenait, toujours de la mme intonation sourde:

Te voil donc chevalier,  prsent?... Compliments sincres! La
noblesse ne te va pas trop mal.

--Et antiquaire, oui, Ridolin. Je prends mes vacances ici, en respirant
l'air pur des bords de l'Ocan. Mais toi-mme, tu fais le commerce des
chevaux? Bravo, mon gaillard! Le grand patron remonte sans doute ses
curies?

tienne riposta:

Tu travailles bien  enrichir la galerie d'antiquits de M. le
snateur! Ramasseur de cailloux, de vieilles pierres; ah! ah! c'est
probablement des projectiles que tu destines au jardin ou aux carreaux
de M. le prfet?

Un rire muet mit en mouvement tous les muscles de la face simiesque et
grimaante du petit homme:

Pas mal trouv, Ridolin! Dcidment tu te formes, et ils arriveront 
faire quelque chose de toi. Je l'avais toujours pens, car ce n'est pas
l'toffe qui te manque, il n'y a qu' te regarder pour s'en assurer!...

Il largissait les bras comme pour mesurer la surface de son
interlocuteur, avec une gesticulation comique; puis il continua, plus
srieux:

Alors, comme a, tu voyages dans les mmes parages que moi!... Et
pourrait-on, sans indiscrtion, te demander si tu as beaucoup rcolt
dans tes promenades?

L'hercule rpondit:

J'ai vu de trs bons chevaux aux foires de Lesneven et de Saint-Renan,
mais je crois que c'est par ici, entre Chteaulin et Quimper, que je
trouverai ces fameux doubles bidets qui sont bien les...

Le chevalier, s'approchant lestement, posa ses deux mains minces et
fluettes sur les normes avant-bras de M. tienne, et, lui enfonant
dans ses petites prunelles grises la pointe aigu de ses yeux que ne
masquaient plus les lourdes paupires, compltement releves dclara:

Tes chevaux, c'est comme mes antiquits, h? Nous sommes seuls tous
deux; personne ne peut nous entendre, pas mme quelque mouche de la
contre-police consulaire ou de ton doux patron Dubois, le prfet de
police! Quant  moi, j'ai les coudes franches, et je travaille comme je
l'entends pour le mien, l'ex-ministre de la police, le snateur Fouch.
Ainsi, nous pouvons y aller franchement.

Il se rapprocha encore, insinuant et net:

Veux-tu me servir, je te servirai galement: cela vaudra mieux que de
nous contrecarrer. En fin de compte Fouch, Dubois, Ral ou Desmarest,
la police officielle du gouvernement, la police du Premier Consul, la
police d'amateurs, la police politique, tout cela c'est la mme chose,
puisque, tous, ce que nous voulons, c'est le triomphe du gnral
Bonaparte, et que ce sont ses ennemis que nous poursuivons. Nous sommes
sur la mme piste: celle de tous ceux qui veulent le faire tomber.
Ennemis, nous ne pouvons que nous nuire, faire chouer nos recherches;
amis, nous russirons certainement, car nous nous connaissons assez pour
savoir quels sont nos mrites rciproques et en tirer parti utilement.

En entendant cette tirade, tienne Ridolin s'tait panoui; une lueur de
satisfaction s'allumait peu  peu dans l'tre cendreux de ses petit
yeux, et il s'exclama avec une certaine admiration:

a, c'est vrai!... Toi, Parfait Lespervier, le renard, le plus rus que
j'aie jamais rencontr, le roi des gamins de Paris!... Tu tais dj
fameux, quand moi, je ne faisais que commencer, et pourtant tu n'as que
trente ans, je suis ton an de deux pleines annes; mais tu as t  la
bonne cole, toi, lorsque Fouch tait patron; Dubois ne le vaut pas, je
dois le reconnatre. Tu sais, l-bas,  la bote, on te donne toujours
comme modle.

Parfait Lespervier se rengorgeait, flatt, se souvenant avec un certain
orgueil de son pass.

N  Paris, dans le faubourg Saint-Antoine, il avait seize ans en 1789,
et, ds 1793, il paraissait dans les clubs, curieux, fureteur, ne se
compromettant jamais, et sentant grandir en lui un vritable temprament
de policier; il y en a beaucoup qui naissent ainsi, chiens de chasse,
comme d'autres naissent gibier.

Quand il avait vu Fouch prendre la prfecture de police, il avait
trouv en lui son idal et avait su se faire apprcier dans quelques
petites affaires.

Celui-ci, connaisseur, avait compris tout ce qu'il pouvait tirer de
cette sorte de furet parisien, au museau pointu, aux crocs blancs et
durs,  la langue lapeuse de sang frais, ne devant jamais hsiter 
saigner les lapins ni mme les btes sauvages,  la poursuite desquels
on le lancerait; son flair pour dpister les conspirateurs tait, en
outre, merveilleux.

Aussi, lorsqu'il avait d quitter le ministre de la police, Fouch
avait-il propos  Parfait Lespervier de le quitter galement et de
rester son missaire, en s'attachant  sa fortune.

Confiant dans l'toile de son ancien chef, le Parisien l'avait suivi et
travaillait maintenant spcialement pour lui, surveillant pour son
compte, s'occupant  le faire rentrer en grce auprs de Bonaparte, en
dcouvrant les conspirations que les autres ne souponnaient mme pas,
en se montrant plus habile que les policiers du nouveau prfet Dubois,
du chef de la police secrte Desmarest, ou de celui de la haute
politique, le conseiller d'Etat comte Ral.

tienne Ridolin et lui s'taient connus autrefois et ne s'taient jamais
retrouvs depuis; mais le colosse avait conserv un souvenir
enthousiaste de ce gringalet, si maigre, souple comme un saltimbanque,
habile  se grimer au point de se rendre mconnaissable mme pour ses
confrres les plus expriments, apparaissant, s'il tait ncessaire,
tantt vieux, cass, chevrotant; tantt trapu, corpulent; tantt mince,
lgant, coquet, presque gentilhomme, de manire  pouvoir pntrer dans
tous les milieux, se glisser partout, et ralisant ainsi l'idal de
l'agent de la police secrte. En ce moment, au fond de la Bretagne, il
jouait les seigneurs.

Il rpondit, insinuant et dsireux d'enrler son ancien camarade:

On fait ce qu'on peut; mais si j'ai peut-tre plus de ruse ou de
malice, toi Ridolin, tu n'as pas ton pareil pour la force, c'est une
justice  te rendre, et nous sommes actuellement dans un pays o il est
ncessaire de joindre les deux pour russir. En outre, tu es un buveur
redoutable, le seul capable de tenir tte aux ivrognes et de leur
arracher leurs secrets s'ils en ont. Tu vois qu'il n'y a que toi qui
puisse me complter.

Ridolin tendit sa large poigne, dans laquelle vint s'enfermer la main
dlicate et menue de Lespervier:

Tope l! C'est entendu: je suis ton homme comme tu seras le mien.

Puis, s'attablant en face l'un de l'autre, ils commencrent  se rendre
mutuellement et rciproquement compte de ce qu'ils avaient fait jusqu'
ce jour et de ce qu'ils pensaient faire.

Si je suis ici, fit l'agent de Fouch, qui crut devoir faire le premier
ses confidences pour mieux mettre  l'aise son futur associ, c'est que
j'ai reu d'un camarade  moi, fix  Londres, ce mot nigmatique:
Surveiller Bretagne. Impossible de savoir et de dire rien de plus. Je
suis parti l dessus, m'en remettant  ma chance, ne sachant pas mme de
quelle partie de la Bretagne il pouvait tre question; mais, raisonnant
d'aprs mes petites donnes particulires, et plus encore d'aprs ce que
j'aurais fait moi-mme si j'avais voulu conspirer, je suis arriv, de
dduction en dduction,  me fabriquer une opinion, presque
conspiration.

tienne ouvrit des yeux admiratifs:

Fameuse ide tout de mme, je n'y aurais jamais song.

Lespervier poursuivit, toute sa face s'amincissant en un museau d'une
ruse incroyable:

En Normandie, prs de Dieppe, il y a une certaine falaise de Biville,
dont on parlera avant peu, car je sais que des yeux de ma connaissance y
sont ouverts jour et nuit: Cadoudal et ses amis s'en apercevront quelque
jour. Je n'avais rien  faire par l; mais je n'ai pas oubli que Brest
a toujours tent ce diable de Georges, et je me suis demand si la
falaise normande ne pourrait pas avoir pour contre-partie et complment,
quelque mystrieuse falaise bretonne? Il est vrai d'ajouter que, jusqu'
prsent, aprs avoir visit tous les points de la cte, je n'ai rien
trouv de suspect. On fait de la contrebande, et ferme, comme partout du
reste; mais a ne me regarde pas, je ne travaille pas pour le ministre
des finances: moi, ma partie, ce sont les conspirations. Cependant, je
ne sais pas pourquoi, sans avoir le plus lger indice, je flaire quelque
chose. Et toi?

Ridolin secoua ses lourdes paules:

Moi, rien du tout. Je cours les ctes depuis le Cotentin, tantt comme
colporteur, tantt comme marchand de chevaux, sans pouvoir mettre la
main sur le moindre conspirateur. C'est  en fabriquer, ma parole, pour
ne pas rentrer  Paris bredouille!...  Morlaix, le pays du gnral
Moreau, de ce mcontent qui jalouse et boude Bonaparte, j'esprais me
rattraper: rien!... C'est seulement  Brest que j'ai pu faire parler de
lui; mais j'ai trouv de ses anciens camarades d'enfance, des
admirateurs, quelques anciens soldats ayant servi sous ses ordres, pas
un complice!... Il y avait cependant,  une table d'hte, un partisan
singulirement ardent de la Rvolution, un officier d'artillerie de
marine, un certain Yannou, natif de Camaret, encore un enfant, rien de
srieux!... C'est pourtant ce nom de Camaret qui m'a amen ici, par
curiosit, et je ne comptais gure t'y retrouver!...

--Ma dou! Vous v'l comme de vieux amis,  c't' heure! s'exclama
Corentine, qui descendait l'escalier.

Lespervier, se souvenant du nom du petit-fils de Monik Kervella, de la
Chauve-Souris, venait de s'crier:

Yannou!... Tiens! tiens! tiens!

Il reprit, tourn vers la patronne, teignant l'clair souponneux qui
avait travers de son zigzag ses prunelles:

Mais oui, madame Troadec; figurez-vous que M. tienne est de Paris, lui
aussi! Alors, vous comprenez, un compatriote, on est heureux de se
retrouver!

Ridolin allait continuer la conversation; Lespervier lui serra
imprativement le bras ordonnant:

Silence! Plus un mot de ce Yannou, ici, entends-tu?

Et Corentine s'panouissait de les voir camarades:

Ah! monsieur le chevalier, il n'y a pas moins fier que vous, on peut le
dire!




CHAPITRE VI

UNE ME DE PATRIOTE

C'tait  la tombe du jour, quelques instants avant que le soleil
dispart dans les vapeurs violettes de l'Ouest, qui baignaient dj la
ligne d'horizon de l'Atlantique, les Pierres-Noires, Bniguet, Ouessant,
toutes les les du Grand-Effroi.

Ses derniers rayons, d'un rouge de feu, vinrent envelopper et frapper
deux silhouettes humaines, rfugies dans cette mystrieuse cachette,
creuse en demi-cirque gazonn, aux deux tiers de la hauteur de la
falaise, presque au bout de la pointe des Pois, et qu'on dsigne 
prsent dans le pays sous l'appellation de la _Salle Verte_.

Alors nul sentier praticable n'y conduisait, comme de nos jours; les
contrebandiers  peu prs seuls la connaissaient et les gardes-ctes
n'osaient s'y aventurer, par superstition, croyant que les mes des
noys s'y donnaient rendez-vous, ainsi qu'au Voroc'h.

C'est bien vrai, Yannou, que vous avez toujours gard bon souvenir de
moi et que, malgr ce qui nous spare encore, vous n'tes pas devenu un
ennemi pour votre petite Nak d'autrefois?

Assise sur un bloc de rocher,  l'extrme bord de l'abme au fond duquel
bouillonnaient incessamment les longues lames cumeuses qui y formaient
de dangereux remous, Anne de Cotrozec, de sa voix harmonieusement
timbre, questionnait, levant ses yeux brillants sur lui, un jeune
officier debout devant elle, et dont les prunelles, perdues de joie et
d'admiration, s'abaissaient avec une motion profonde sur les siennes.

Si c'est la vrit, mademoiselle!... Pouvez-vous en douter? Tenez,
jamais je ne vous ai oublie, bien que tant d'annes et tant de choses
se soient passes depuis la dernire fois que je ne vous ai vue!... Je
vous revois toujours si mignonne, si gentille avec moi, voulant bien
admettre en votre socit, associer  vos jeux le pauvre gamin sauvage
que j'tais, et lui faire fte, et l'accueillir comme s'il tait votre
gal, de votre rang, de votre race!...

Une certaine pret scandait les derniers mots du jeune homme, perant 
travers la tendresse des paroles, tandis qu'il redressait sa tte fire,
secouant autour de son front blanc, de ses joues un peu maigres et d'une
pleur mate, des cheveux boucls, d'un noir luisant, qui accompagnaient
avec grce sa physionomie nergique et retombaient sur le col de son
uniforme d'artilleur de la marine.

Petit, robuste, admirablement proportionn dans sa taille au-dessous de
la moyenne, ses membres vigoureux, mouls par le drap fin de sa tenue de
sous-lieutenant, il se campait hardiment, le buste rejet en arrire et
mettant en valeur sa large poitrine, confiant dans sa force, dans sa
jeunesse, semblable  ces indestructibles rochers de la Cornouailles,
que battent vainement, depuis tant de milliers d'annes et peut-tre de
sicles, toutes les fureurs de l'Ocan.

Ses yeux noirs eurent une flamme, ses lvres s'embrasrent d'un sang
plus vif, quand il ajouta orgueilleusement:

C'est cela qui m'a encourag, soutenu, pouss dans la voie que j'ai
choisie!... Et si, aujourd'hui, Jean-Marie Yannou, le pauvre petit
pcheur Camaretois, le fils du modeste, humble et hroque matelot Yves
Yannou, mort pour la patrie, est officier dans l'artillerie de marine,
s'il peut voir s'ouvrir devant lui l'avenir et aspirer aux plus hauts
grades, comme un Marceau, un Hoche, un Augereau, un Moreau et tant
d'autres, c'est, en grande partie,  Mlle de Cotrozec qu'il le doit!...
Il s'en souviendra toujours; aussi sa reconnaissance demeurera-t-elle
ternelle pour celle qu'il considre comme sa vritable
bienfaitrice!...

Il termina, d'une intonation o le respect s'alliait  une tendresse
exalte:

Ma vie lui appartient tout entire; le jour o elle me la demandera, je
la lui donnerai sans hsiter, comme, je la donnerais  la patrie!

Les paupires demi-fermes, pour masquer l'motion qu'elle ressentait et
teindre les lueurs de ses prunelles, la jeune fille se laissait
doucement pntrer par ces protestations qui l'emplissaient d'un
ravissement dlicieux, en mme temps que d'un tonnement croissant.

Il lui fallait un effort pour se dire qu'elle ne se trompait pas, et que
celui qui l'assurait ainsi de son dvouement absolu tait bien ce
Jean-Marie Yannou, qui avait passionnment pris parti pour toutes les
ides nouvelles, pouss par son sang indpendant de Camaretois, mais se
mettant ainsi en dsaccord avec la plupart des siens, principalement
avec ses cousins les Troadec, rests partisans de la royaut, avec sa
grand'mre, Monik Kervella, la fidle et dvoue servante des Cotrozec.

Elle se le rappelait, tel qu'elle l'avait vu pour la premire fois, 
Paris, dans leur grand htel du faubourg Saint-Germain, o on les avait
mis en prsence, elle ge de quatre ans  peine, lui ayant juste cinq
ans. Dans son costume breton, il lui avait, en effet, sembl un vrai
sauvage, avec le dsordre de sa chevelure tnbreuse autour de cette
figure ple, o brillaient des yeux inquiets, effars, lui donnant l'air
de quelque petit animal pris au pige. Malgr cela, elle avait su trs
vite l'apprivoiser, le faisant courir avec elle dans le jardin de
l'htel, lui prtant ses jouets, et ils s'taient quitts bons amis.

Mais dj la Rvolution commenait  gronder, et lorsqu'ils s'taient
retrouvs quelques mois plus tard, en Bretagne, dans le chteau de
Cotrozec, voisin des monts d'Arre, de graves proccupations pesaient
dj sur les matres de cette superbe proprit, enveloppe de grands
bois, et on les avait laisss absolument seuls, sans autre surveillance
que celle de Monik, encore assez alerte, bien qu'elle approcht de la
soixantaine.

'avait t leur meilleur temps. Au chteau, Anne jouissait d'une
libert qu'elle ne connaissait pas dans les beaux salons et les chambres
dores de Paris, o elle devait dj s'accoutumer  la toilette,
s'habituer aux grands airs pour se trouver, un jour, digne d'aller  la
Cour. Ici, en pleine campagne, elle devenait, elle aussi, une petite
sauvage comme ce camarade de jeux, dont la force, la hardiesse
l'merveillaient et qui se prtait, avec une infatigable complaisance, 
toutes ses fantaisies.

La dernire fois qu'ils se rencontrrent, ce fut en 1793, au moment du
dpart du comte et de la comtesse pour l'migration en Angleterre; lui,
avait huit ans, elle, prs de sept ans: ils ne devaient plus se revoir
enfants. La vie les emporta dans ses tourbillons, chacun d'un ct
diffrent, vers des destines opposes, pour les replacer brusquement
l'un en face de l'autre, aprs les avoir entirement transforms, avoir
jet en eux tous les lments du dissentiment le plus complet, pour des
desseins qu'ils ignoraient.

Certes, les quelques rencontres d'enfance du petit Jean-Marie avec la
fille des Cotrozec avaient t trop passagres et de trop peu de dure
pour le pntrer des ides auxquelles tait aveuglment soumise sa
grand'mre, cette Monik Kervella, qui, nourrice du comte Huon, avait
fini par se considrer comme tant de la famille de ses matres,
partageant leurs douleurs, leurs joies, leurs ressentiments et leurs
convictions.

 Camaret, o les ides d'indpendance et de libert semblent faire
partie du sol, et o,  part peut-tre les seuls Troadec, infods aux
vieilles sujtions seigneuriales, influencs probablement par leur
parent avec Monik, tous les habitants devaient accueillir avec
enthousiasme le changement de rgime qui remplaait la monarchie par la
rpublique, le jeune Yannou avait trouv, dans l'exemple donn par son
pre, une puissante raison d'accepter, lui aussi, avec ferveur les
principes de la Rvolution.

Il n'avait que dix ans, lorsque le 13 prairial an II, ou Ier juin 1794,
l'escadre, sortie de Brest, depuis le 8 prairial, sous les ordres de
l'amiral Villaret-Joyeuse, assist du reprsentant du peuple, Jean Bon
Saint-Andr, aprs plusieurs jours d'escarmouches et de combats
partiels, engagea la bataille dcisive avec la flotte anglaise, Yves
Yannou tait, comme canonnier, au nombre des 723 hommes composant
l'quipage du vaisseau _Le Vengeur_, command par Renaudin. Si 267 de
ses camarades purent chapper au dsastre qui anantit ce navire, il fut
de ceux qui s'abmrent au fond de l'ocan, en lanant hroquement une
dernire fois aux Anglais, le cri de: Vive la Rpublique!

La Rpublique! En mmoire de son pre, Jean-Marie Yannou jura de se
consacrer  elle exclusivement, de vivre, de combattre, de mourir pour
elle. La Rpublique!  partir de ce jour,  dater de cette mort
glorieuse, il se voua  elle tout entier, se promettant de travailler
pour arriver  venger celui qu'il avait perdu, et  devenir savant pour
mieux mriter de cette patrie qui le prenait corps et me.

C'tait, sans trop s'en rendre compte au dbut, par une sorte de rvolte
instinctive contre l'ancien assujettissement du peuple par la noblesse,
par un dsir de prouver qu'il pouvait lui, petit pcheur obscur,
s'lever, que, le souvenir de sa petite amie d'autrefois le poursuivant
de temps  autre, il avait peut-tre mis encore plus d'ardeur  excuter
et  faire russir son projet.

Ce qu'il voulait, c'tait sortir de la classe infrieure, o il semblait
destin  vgter, pour faire de son nom un nom de gloire, un nom qui
attirt les regards, et pouvoir ainsi opposer  un titre de naissance, 
un titre de noblesse, un titre conquis par le travail, un titre
triomphal pour celui qui le porterait, l'ayant gagn lui-mme. Il avait
mis tout l'enttement de sa race  poursuivre le plan qu'il s'tait
trac, aprs avoir reconnu que, en ce moment, le mtier militaire
semblait la seule carrire qui lui permt de raliser en peu de temps le
rve conu par lui. Devant ses regards blouis ne cessait de miroiter le
mirage des rapides et brillantes fortunes faites par ces humbles enfants
du peuple, rivaux heureux des officiers de l'ancien rgime, et dont les
noms sonnaient maintenant comme des fanfares victorieuses sur toutes les
lvres.

D'abord la marine l'avait attir, par got, par atavisme; mais il
s'tait bien vite persuad que de ce ct il aurait beaucoup plus de
peine  arriver en se souvenant de la persistante inimiti qui divisait,
mme encore  cette poque, les officiers sortis du rang et ceux qui
appartenaient  la noblesse, les officiers bleus et les officiers
rouges. Sans doute, la distinction avait disparu, en apparence, mais
elle subsistait dans le fond, et son dsir d'arriver ne lui permettait
pas d'attendre.

D'un autre ct, son amour d'enfance pour la mer le retenait prs
d'elle; il ne pouvait se dcider  se sparer de cet Ocan qui l'avait
toujours berc.

Ce fut ce qui le dcida  essayer de concilier son intrt avec son
got, son ambition avec ses prfrences, et  choisir l'artillerie de
marine, o il pouvait faire rapidement et brillamment son chemin.

 force de travail, de zle, d'intelligence, il marcha si promptement
que, avant d'avoir vingt ans, il obtenait son brevet d'officier, et
qu'il pouvait esprer avoir enfin franchi le premier chelon, le plus
difficile peut-tre, qui devait l'aider  sortir de l'humble condition
o il vgtait autrefois, et lui permettre d'aspirer aux plus hautes
destines.

Mais, en se donnant  la Rpublique, il s'tait donn tout entier, avec
la fougue, l'enthousiasme qu'il mettait dans toutes ses actions, et son
me d'ardent patriote n'avait pas t sans souffrir des vnements qui
modifiaient peu  peu, d'une manire de plus en plus sensible, le
premier lan donn par la Rvolution.

De Brest, o il grandissait dans le culte svre et intransigeant des
principes rpublicains tels qu'ils avaient t tablis  l'origine, il
voyait avec une colre sourde, un mcontentement croissant, les
modifications graves et continues que les matres actuels du pouvoir
faisaient subir  son idal. Une personnalit surtout l'inquitait,
aprs l'avoir d'abord attir et fascin, c'tait celle de ce petit Corse
obscur, ce gnral Bonaparte, qui s'levait sans cesse, prenant un
ascendant si extraordinaire sur tous ceux qui l'entouraient.

Il avait le premier applaudi  ses victoires, acclam ses triomphes,
voyant en lui une des grandes figures de la Rpublique; puis, aprs le
retour du hros de l'expdition d'Egypte, il lui avait paru dmler dans
la conduite du gnral des allures suspectes, dangereuses pour le
maintien du gouvernement qu'il aimait.

 Brest, cette mfiance tait entretenue chez lui par ceux qu'il
frquentait, parmi lesquels beaucoup d'admirateurs, de partisans, d'amis
du gnral Moreau, qu'on jugeait sacrifi, mis de ct.

Le vainqueur de Hohenlinden avait t pour lui le type le plus pur du
hros; en outre, sa naissance  Morlaix en faisait un compatriote, le
rapprochait de lui, lui permettait d'tablir des termes de comparaison
pleins d'encouragement, d'esprances pour son propre avenir. Il pousa
mystrieusement les rancunes de Moreau contre Bonaparte, avec la
violence passionne qui bouillonnait en lui, ne lui permettant de rien
faire  moiti: dsormais Bonaparte fut le danger, l'ennemi; Moreau, la
victime, l'ami.

Seulement, tout cela n'existait encore en lui qu' l'tat latent, comme
engourdi par la monotonie de l'existence de chaque jour, ne se
trahissait que dans des causeries avec ses camarades, dans des boutades
plus ou moins nergiques, sans qu'il semblt jamais devoir rien en
rsulter de plus grave, et sans qu'on pt le souponner de devoir passer
de la thorie  l'action.

N  Camaret, connaissant admirablement la configuration de la
presqu'le de Crozon, il tait choisi, de prfrence  ses camarades de
l'artillerie de marine, chaque fois qu'il tait ncessaire de visiter ou
d'inspecter les batteries de toute cette partie de la cte.

De plus, sa haine contre les Anglais, qu'il rendait responsables de la
mort de son pre, assurait ses suprieurs du zle farouche, presque
vindicatif, avec lequel il devait veiller  ce que tout ft en tat pour
bien recevoir l'ennemi, si jamais ce dernier risquait quelque tentative
sur ce point.

Aussi tous les hommes attachs  ces batteries, semes de distance en
distance, depuis la presqu'le de Roscanvel jusqu' la baie de
Douarnenez, le connaissaient-ils particulirement et lui taient-ils
entirement dvous. Ayant la mme origine qu'eux, il se montrait sans
aucune morgue dans ses rapports de chef  infrieurs, les traitant en
camarades, en amis, se donnant  eux comme exemple, pour le cas o, chez
certains, l'ambition et t en rapport avec les capacits, avec
l'intelligence, et il leur rptait souvent:

La Rvolution nous a affranchis; grce  elle, vous pouvez tout
dsirer, tout esprer, si le coeur vous en dit et si vos vertus vous le
permettent.

On l'aimait, on l'coutait, et on et suivi aveuglment tout ordre
apport par lui, sans en discuter l'origine.

Chaque fois que Jean-Marie Yannou venait en tourne  Camaret, aprs
avoir successivement inspect toutes les batteries disposes de proche
en proche, en suivant la configuration mouvemente des ctes, depuis la
plage de Trez Rouz prs Quelern, avoir vu la batterie de Rigonou 
l'entre du port, celle de Rochemond au Lannic, avoir visit la tour de
Camaret et ses treize pices, il continuait par le Grand Gouin, le
Toulinguet, Pen hat, Pen hir et terminait invariablement par Kerloc'h,
o un retranchement sur l'anse de Dinan dfendait le dbouch vers
Camaret.

L, il s'arrtait longuement et demandait l'hospitalit  sa grand'mre,
Monik Kervella. Parfois, elle le reconnaissait, l'admirait dans sa belle
tenue d'officier, toute fire de lui; d'autre fois, sa mmoire, reste
dans les tnbres, ne pouvait le retrouver et elle lui parlait comme 
un visiteur inconnu:

La surprise de Yannou fut extrme, un jour, en poussant la porte sans
faon, de se trouver en face d'une jeune fille, dont le visage d'une
finesse merveilleuse, les yeux et les cheveux noirs, la tournure fire
le frapprent d'admiration.

Ce n'tait assurment pas une paysanne, et, aprs un mouvement
instinctif pour se reculer, se cacher, elle tait reste, comme
rassure, le regardant. Il balbutia:

Monik n'est pas l?

Mais, prs de la fentre, le rouet ronronnait toujours, et la vieille
voix use, tremblotante, l'accompagnait, apportant  son oreille,  son
coeur, des syllabes connues, ternelles, les mmes qui avaient berc son
enfance, celles-l aussi qui beraient autrefois les premiers mois de la
vie de la descendante des Cotrozec, et qui avaient endormi et consol
Huon de Cotrozec tant de fois dans le temps pass:

     Toutouic la la, mon petit enfant...

Il sourit, joyeux, s'exclamant:

Bonne grand'mre!

Presque malgr elle, Anne de Cotrozec s'cria, le contemplant avec une
expression tonne et heureuse:

Jean-Marie!...

Elle se reprit, rougissante:

Monsieur Yannou!

Le jeune officier l'examinait, dlicieusement surpris, et, peu  peu, en
ses prunelles largement ouvertes, c'tait comme aux profondeurs d'un
abme tnbreux un flambeau qui remontait d'un trs loin pass,
apportant  sa mmoire une lumire de plus en plus vive, jusqu' ce
qu'il interroget, hsitant, n'osant le croire:

Vous seriez?... Non! C'est impossible!...

Attire par la chaleur de cette exclamation, Monik Kervella avait cess
de chanter; un rire lger joua dans les mille plis de sa face dcolore
par les ans, et une phrase glissa de ses lvres:

Mon Jean-Marie! Ma petite Nak!... Je suis heureuse comme... comme
autrefois!... Tous deux ensemble!...

Yannou semblait en extase, murmurant, les mains tendues devant lui:

Mademoiselle Anne de Cotrozec!...

Elle alla  lui, simplement, presque navement:

Votre camarade d'enfance, votre camarade aujourd'hui, toujours, comme
avant!...

Tout le pass lui remonta du coeur au cerveau avec une violence qui le
suffoquait, et  l'admiration, au ravissement de la revoir se mlait une
sorte de satisfaction orgueilleuse  se sentir reconnu, avou par cette
petite amie des jeunes annes, qui venait  lui du premier lan, comme
s'ils ne se fussent jamais quitts.

Une gratitude infinie panouissait son me, le disposant d'avance
favorablement pour la jeune fille, dont le sparaient tant de prjugs
de race, de caste, de penses.

Enfant, jamais cette proccupation n'avait mme effleur son esprit;
jeune homme, elle n'avait plus cess de le hanter, le poussant  tenter,
 force de travail, d'nergie, de franchir cette distance.

Cependant, il ne pouvait prvoir que le hasard la replacerait en face de
lui, alors qu'il la jugeait loin de France pour toujours. Il n'eut
d'abord mme pas la pense de se demander comment il se faisait que,
elle, l'migre, se trouvt l, lorsque tant de circonstances, de
raisons devaient contribuer  la tenir loigne de la terre natale, ni
comment, et pourquoi surtout, c'tait chez sa grand'mre qu'elle avait
cherch un refuge.

Ce ne fut que plus tard qu'il y songea, quand dj son coeur, son tre ne
lui appartenaient plus, repris par celle qui avait t la camarade de
ses jeux et qui, comme autrefois, mais pour des raisons diffrentes,
reprenait sur lui tout son pouvoir, plus imprieux, plus tyrannique
encore.

Dsormais, l'officier d'artillerie de marine provoqua les prtextes pour
se faire envoyer constamment en mission  Camaret, allguant tantt un
motif, tantt un autre; il affirmait la ncessit qu'il y avait 
surveiller plus frquemment,  entretenir et  modifier, dans l'intrt
du pays, les batteries ctires, surtout en ce moment o les Anglais,
furieux des prparatifs normes faits par le Premier Consul au camp de
Boulogne, pouvaient tenter une diversion et tomber  l'improviste sur
les ctes de Bretagne, qu'ils devaient supposer moins bien gardes.

Et l'intimit entre Jean-Marie et Anne avait grandi, et leurs penses se
pntraient chaque fois davantage, si lies  prsent, si difficiles 
rompre que la jeune fille osa enfin tenter l'aveu dcisif, celui qui
devait, ou bien transformer son ancien petit compagnon en
irrconciliable ennemi, ou bien le lier dfinitivement  elle d'un lien
que, seule, la mort, et peut-tre une mort tragique, pourrait trancher.

C'tait si grave, cette dtermination suprme, que longtemps elle
l'avait carte, remettant toujours  une rencontre suivante la question
qui bourdonnait sur ses lvres et qui prcipiterait brusquement les
vnements.

Depuis quelque temps, ils avaient pris l'habitude de se voir et de
causer ailleurs que dans la maisonnette de Kerloc'h, non pas que la
prsence de Monik Kervella ft un danger pour les projets  former, mais
parce que, poursuivant son but, Anne de Cotrozec s'attachait  tudier
elle-mme tous les dtails de cette cte qu'elle ne connaissait pas et
qu'il lui serait utile,  un moment donn, de possder  fond.

Ceci la confirma dans la conviction de l'utilit qu'il y avait pour sa
cause  s'assurer le concours du jeune officier.  voir la dfrence, ou
mieux l'engouement des canonniers et des gardes-ctes pour lui, il tait
clair que Yannou serait toujours matre d'en faire, s'il tait besoin,
ce qu'il voudrait, et qu'ils lui obiraient, non pas seulement avec
passivit mais avec enthousiasme.

Si l'on pouvait l'avoir pour soi, on aurait donc, du mme coup, la haute
main sur toute la presqu'le de Crozon, la facilit d'y dbarquer des
armes, des munitions et mme des groupes d'migrs: la presqu'le prise,
Brest serait aisment tourn, bloqu, enlev et le pays soulev.

Cependant, dsireuse de conserver son incognito et de dpister les
curiosits, Anne ne s'aventurait pas au hasard; ce n'tait jamais que
dans des endroits peu accessibles, souvent dangereux et tranges, de
prfrence les jours de brume ou aux heures troublantes de crpuscule,
de demi-clart, qu'elle se risquait sur les falaises. En outre, nul ne
connaissait ses traits, et elle s'enveloppait toujours de la fameuse
mante dchiquete de Monik, la Chauve-Souris.

Rompue aux exercices physiques, grce  l'existence qu'elle avait mene
en Angleterre, elle escaladait sans vertige les rochers les plus
escarps comme le Grand Dahouet, qu'un troit pont de roc spare de
l'extrme pointe de Pen hir. Mais le rendez-vous prfr tait cette
inabordable _Salle Verte_, aussi bien dfendue par son mauvais renom que
par la difficult de ses approches, et o ils se trouvaient, cette
fois-l, au jour mourant, dans le dernier embrasement du soleil
couchant, dont les rayons avaient fini par trouer, vers l'Ouest, tout un
aprs-midi de brouillard.

Et si ce jour tait venu? dclara la jeune fille, rpondant  la
protestation de dvouement de son compagnon.

Il poussa un cri de joie, et toute sa vie se donna dans sa rponse:

Ce serait vrai!... Que faut-il faire pour le prouver?

--M'aider  renverser le Premier Consul!

Il eut un sursaut, comme bloui par cette proposition qui allait, au
fond de son coeur, caresser sa plus secrte pense, et murmura d'une voix
concentre:

Si vous saviez!... Si vous saviez comme je le hais pour le mal qu'il a
fait  tout ce que j'aime, pour tout celui que je le souponne de
vouloir faire encore, vous comprendriez que ce n'est pas un sacrifice
que vous me demandez l!

Et, sourdement, tandis que les tnbres s'abattaient les enveloppant
lentement, il fit:

Cette Rpublique, pour laquelle mon pre est mort, il veut
l'trangler!... Cela ne sera pas. Je ferai tout pour qu'elle ne succombe
pas sous Bonaparte, le Premier Consul, le dictateur, le tyran!... Faites
de moi ce que vous voudrez, je vous appartiens tout entier, pour le
salut du pays!...

Anne songeait, pensive, en jetant sur ses paules la mante protectrice:

Le salut du pays, moi aussi je le rve, mais pas de la mme manire.
Qu'importe! Agissons toujours, nous verrons plus tard!

Et l'migre, la royaliste, plaant sa main blanche dans la main robuste
du rpublicain, du roturier, sembla unir contre l'ennemi commun leurs
deux volonts si diffrentes, leurs deux dsirs si opposs.

Elle conclut:

C'est entendu! Je vous mettrai en rapport avec mes amis, vous amnerez
les vtres et nous marcherons ensemble.

Subissant  la fois le charme du souvenir, la grce de la jeune fille et
l'imprieux espoir de sauver la Rpublique en danger, il gravit avec
elle le sentier invisible qui les conduisit sur la falaise, au milieu de
blocs pars; ils l'atteignirent au moment o la nuit se faisait
complte, glissrent mystrieusement  travers la lande, coupant le
faible rayon de lumire s'vasant de la fentre du poste des
gardes-ctes, et disparurent.

Poulmic causait avec Le Gall; il aperut la rapide apparition et se
signa, balbutiant:

La Chauve-Souris!...

Des ombres se dessinrent dans la lueur, l'une grle et petite, l'autre
colossale, trbuchant  chaque pas, et une grosse voix gronda:

Encore manqu! Diable de pays, on s'accroche les pieds dans des tas
d'affaires; je m'y casserai une jambe, si a continue!...

--Bah! j'ai vu quelque chose, moi, c'est que la Chauve-Souris n'tait
pas seule, et qu'elle se fait accompagner par un officier!... H! h!
camarade, c'est du nouveau, cela. En attendant, entrons nous rchauffer
un instant au corps de garde: nous aviserons plus tard  trouver un
moyen de faire causer cette Kervella!

Parfait Lespervier et tienne Ridolin pntraient dans la demeure des
gardes-ctes.




CHAPITRE VII

LA CHAUVE-SOURIS AU GTE


C'est trange, fit Corentine Troadec, qui, du seuil de l'auberge,
regardait disparatre  l'angle de la plus proche rue de Camaret
l'norme stature d'tienne Ridolin, accompagn de son mince et souple
compagnon, qu'un gentilhomme comme M. le chevalier puisse s'accommoder
autant de la socit d'un homme du commun comme ce colporteur, ce
marchand de chevaux!... Autant dire qu'ils ne se quittent plus  l'heure
d'aujourd'hui, tellement que, quand on voit l'un on est bien sr que
l'autre n'est pas loin!... Ils n'avaient point cependant besoin d'y
aller tous deux chez la Monik. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens
le coeur tout serr: j'ai peut-tre eu tort de leur donner ce conseil!

Des semaines s'taient ajoutes aux semaines depuis que le maquignon,
qui joignait  son premier mtier celui de colporteur, ainsi qu'en
pouvait faire foi une volumineuse balle de marchandises de toute sorte
dpose dans sa chambre, avait pris pension  _l'Abri de la Tempte_, et
il semblait ne plus vouloir en quitter, devenu l'insparable du
chevalier de l'Espervier.

La veille, en faisant une ascension tmraire au Grand Dahouet, sous
prtexte d'aller poursuivre jusque dans sa tanire un renard que Ndlek
Poulmic prtendait terr sur ce premier des Tas-de-Pois, reli  la cte
par une faible arte rocheuse, Ridolin avait gliss et s'tait foul le
poignet gauche.

Comme, aprs le djeuner, se plaignant de souffrir, il manifestait
l'intention de se faire conduire  Brest, malgr sa rpugnance pour les
promenades en mer, Corentine, d'un lan gnreux, lui avait dit:

Si vous voulez un bon avis, monsieur tienne, c'est pas  Brest que
vous iriez; nous avons mieux que tous les mdecins,  pas plus d'une
heure d'ici. Allez trouver la Kervella de ma part, elle vous reboutera
votre bras en un instant, et elle vous y mettra de ces herbes qu'elle a,
qui gurissent tout!

--La Chauve-Souris, tiens! fameuse ide! interrompit le chevalier, dont
les yeux tincelrent subitement et lancrent une flamme singulirement
aigu. H! h! J'en suis, moi, de la promenade; j'aurai peut-tre  la
consulter aussi! Hein!... C'est dit!... nous partons tout de suite!...

Il se frottait les mains de son geste habituel, tandis que ses prunelles
transperaient son compagnon d'un regard d'intelligence.

Ridolin se leva lourdement, comme s'il et reu un ordre dont il
comprenait l'importance et dont il essayait, par cette lenteur de
mouvements, de s'assimiler toutes les consquences; il se retourna vers
son htesse, dissimulant mal un sourire, qui pouvait aussi bien passer
pour un remerciement discret que pour une muette raillerie, et dit:

Un rude service que vous me rendez l, madame Troadec! Vous ne pouvez
savoir  quel point vous me servez!

Croyant une maladresse, Lespervier intervint:

Bien sr! Une petite promenade digestive qui sera plus agrable que la
traverse de ce maudit Goulet, o l'on danse toujours, qu'on le veuille
ou non, h! h!

Puis s'approchant vivement de son camarade, il lui glissa trs bas, 
l'insu de tous:

Tiens donc ta sacre langue, diable de bavard! Allons, ouste! Profitons
de l'occasion merveilleuse qui nous est donne; jamais nous ne
retrouverions la pareille: nous voici officiellement autoriss  aller
relancer la Chauve-Souris au gte. Possible, cette fois, qu'il en sorte
du fameux pour nous! Je ne serai pas fch ce voir d'un peu prs s'il y
a poil ou plume  tirer de ce gibier-l!

Et, aprs des remerciements, o il avait essay de mettre le plus de
simplicit et de naturel qu'il put, Lespervier, saisissant Ridolin par
le bras, cria plaisamment:

En route pour Kerloc'h; nous reviendrons avec un fier apptit, je vous
en rponds, madame Troadec, vous pouvez prparer vos fourneaux!

Ils laissrent Kornli encore attabl avec cinq de ses fils, et
Corentine qui leur souhaita:

Bonne chance, et  ce soir!

Ce ne fut qu' la minute d'aprs leur dpart, que s'ancra dans son
cerveau, peut-tre plus lucide, cette rflexion d'tonnement  propos de
l'association bizarre de deux hommes d'un niveau social si diffrent, et
que, involontairement, ses lvres la formulrent.

Soit que son intuition fminine, plus aiguise que celle des pcheurs,
prit soudain l'veil au souvenir brusque de certaines intonations, de
certains coups d'oeil de ses htes; soit que, sans pouvoir se
l'expliquer, son me de mre s'mt d'elle-mme, souleve par quelque
mystrieux pressentiment; soit que, par un retour inattendu, la premire
impression d'angoisses et de tnbres, prouve  l'arrive du chevalier
de l'Espervier, pest de nouveau sur son coeur, elle n'avait pu garder
pour elle seule cette observation.

Mais Kornli, bon enfant, rpliqua en haussant ses lourdes paules:

Pas fier qu'il est, voil tout; et puis, ce M. tienne, qu'il
s'appelle, est de Paris comme lui, et a lui fait plaisir  c't' homme,
tout noble qu'il soit, de se retrouver avec quelqu'un de par chez lui:
il l'a bien avou lui-mme. Du reste, n'est-il pas aussi ami avec tout
un chacun de nous, avec les pcheurs du pays, avec les paysans des
villages, avec les gardes-ctes! Demande plutt  Poulmic et  Le Gall,
ce qu'ils en pensent, tu verras? Ah! oui, que c'est un gentilhomme comme
il en faudrait beaucoup dans la noblesse, et gai, et plaisant! Ma foi!
Je le prfre mme  l'autre,  ce marchand de chevaux qui ne me va
gure!

--Bien sr, reprenait Corentine, que ce sont des ides que je me fais,
sans trop savoir pourquoi.

Et l'ombre inquitante que machinalement, ses regards anxieux
cherchaient le long des murs ou sur le plafond, cette ombre de gante et
menaante araigne, aperue si distinctement le soir de la venue de
Lespervier, en s'y retrouvant plus dans cette clart blanche du plein
jour de janvier, elle se rassurait peu  peu de nouveau et pensait  ces
chimres trompeuses qui heurtent follement le cerveau  certains
moments, sans raisons apparentes ni plausibles.

Elle avoua:

C'est tout de mme vrai qu'il est agrable, et si peu gnant, puisqu'on
ne le voit qu'aux repas, et qu'il sait mettre tout le monde en train,
ds qu'il se montre!

--Tu vois bien, la mre, qu'il n'y a rien  dire sur lui qu'une chose,
c'est que c'est un satan farceur de Parisien, comme ils sont tous qu'on
assure, en haut comme en bas! appuya avec un rire pesant Herv, en
tapant du poing sur la table, pour mieux exprimer sa pense.

Ce fut d'un grand soupir qu'elle insinua:

Et cependant...

--Quoi encore? questionna Kornli.

--J'ignore pour quelle raison, reprit la mre, j'ai eu un instant de
trouble et comme de la crainte, quand ce M. tienne, ce matin, en
descendant de sa chambre, m'a demand pourquoi, depuis deux jours, on ne
voyait plus Alcide ni Loz.

Le patron grommela, soudain bourru:

En quoi que a le regarde, celui-l?... Et qu'as-tu rpondu? Tu n'as
pas t raconter qu'ils taient partis pour ces marais de Saint-Michel,
avec Tonton Ma, le recteur Judikal et Mlle de Cotrozec?

--Bonne Dame de Roz Madou, que le ciel me prserve de trahir un pareil
secret, et de faire savoir la prsence de la demoiselle par chez nous!
s'exclama-t-elle pouvante. J'ai dit que tu les avais laisss  l'le
de Sein, pour l'installation des casiers  homards et d'autres affaires
de pche.

Le colosse se rassrna, tirant quelques bouffes de sa pipe et
gouaillant:

Bon! bon! Tu es une brave femme, la Corentine, je sais a!... Pas de
danger que le marchand de chevaux ne s'aventure  y aller voir,  l'le;
il n'aime pas assez l'eau sale pour cela, et il prfre en grand le bon
vin, oh! oui diable!...

--Ce n'est pas M. le chevalier qui ferait des questions semblables! Il
est bien trop discret, qu'on ne l'entend mme pas marcher, tant il pose
doucement les pieds, et qu'on jurerait un chat! ajouta en riant Alan.
Souvent on l'a tout prs, dans le dos, qu'on le croit encore dans sa
chambre ou  cent mtres de soi!

--Possible aussi qu'il se repente un jour ou l'autre de s'amariner avec
ce lourdaud! expliqua Yan, lui qui, non plus, ne pouvait souffrir
tienne Ridolin.

--Allons! interrompit Kornli Troadec, en vidant le fourneau de sa pipe,
 petits coups rguliers, sur l'angle de la table. Ce n'est pas une
raison parce que Alcide et Loz ne sont pas l et naviguent  travers
les terres, pour que nous restions ici, les bras croiss, tandis que le
poisson se laisse prendre au large par les autres. Les filets sont 
bord et bien schs; tout est par, et v'l l'heure de la mare, nous
avons juste le temps d'embarquer.

Les cinq hommes et le mousse sortirent l'un derrire l'autre pour gagner
le canot qui flottait  la base de l'escalier, amarr  un anneau scell
dans la dernire marche.

Quelques minutes plus tard ils embarquaient sur _Les Sept-Frres_, et,
les voiles brunes hisses, le bateau ayant pris le vent disparaissait
derrire le fort rouge, aux embrasures duquel brillait, sous ce ple
soleil d'hiver, le cou allong des canons placs sur la plate-forme
circulaire dominant le foss.

Il y avait trois mois bientt que Parfait Lespervier avait lu domicile
 l'auberge tenue par les Troadec, deux mois que le hasard y avait amen
tienne Ridolin, et depuis que les deux hommes avaient uni leurs forces,
leurs intelligences, leur gnie de la ruse, rien encore n'tait venu
confirmer nettement ni complter les soupons lgers qui leur avaient
fait pressentir que quelque chose de suspect se tramait dans l'ombre sur
ce point des ctes de France.

Ridolin, lui, plus pesant d'esprit comme il tait plus massif de corps,
plus dvor du besoin d'action, moins temporisateur parce qu'il ne
comprenait que les gestes, les violences et nullement les subtilits, se
dcourageait, essayant de dmontrer  son compagnon que le pays tait
absolument calme, que personne ne s'y occupait de ce qui se passait 
Paris ou sur les ctes de Normandie, que mme Georges Cadoudal n'y
semblait pas trs estim, surtout depuis qu'on avait eu connaissance de
son entrevue avec le gnral Bonaparte, lors de la pacification, et
qu'on le considrait, en grande partie, comme capable de se laisser
gagner  sa cause.

Il appuyait ses assertions de correspondances reues de la capitale, de
notes que lui envoyait la prfecture de police, et finissait, en
demandant s'il ne devait pas quitter bientt ce pays de sauvages, o il
pleuvait presque toujours, o la mer tait constamment en fureur, et o
la vie tait si monotone, si uniforme, si solitaire, sans qu'il ft
possible d'y trouver la plus lgre distraction.

Certainement, un jour qu'il en aurait assez, il se sauverait sans crier
gare, il disparatrait sans prvenir personne, aprs tre sorti comme
pour une promenade: on pourrait le chercher dans les environs, il serait
dj loin: sa nature violente trouvait une sorte de satisfaction joviale
 l'hypothse de cette disparition, qu'il exposait parfois  son
compagnon.

Lespervier, malgr toute son ingniosit, malgr sa ruse, malgr
l'adresse avec laquelle il savait s'insinuer dans le secret des cerveaux
les mieux ferms, n'avait pas encore pu parvenir  se procurer une
preuve matrielle d'un complot quelconque; cependant un mystrieux
instinct, son flair aiguis, quasi-infaillible, de limier, son nez
mobile et agac de furet lui donnaient la conviction qu'il se trouvait
sur une piste srieuse et qu'il devait continuer sa surveillance.

Ce qui le droutait, c'tait la simplicit, la vie au grand jour, les
allures franches de tous les gens au milieu desquels il vivait. Comment
imaginer parmi eux des conspirateurs? Le seul mystre qu'il ft parvenu
 percer, et encore n'tait-il pas cach, c'tait la contrebande,
surtout faite par les Troadec, et plutt bien considre que mal vue par
les pcheurs: cela seul semblait les occuper et jeter un peu d'ombre sur
leur existence.

Pour le reste, ils ne paraissaient s'occuper ni de politique, ni de la
forme de gouvernement, n'ayant qu'une passion farouche, la haine des
Anglais, menace perptuelle des ctes de la Bretagne.

Sous prtexte de rechercher les curiosits, les antiquits du pays, il
avait explor la presqu'le jusque dans ses moindres replis, chancrures
et grottes troues dans les falaises, ondulations de terrain, landes,
hameaux, plages, pntrant partout, questionnant partout quand il le
pouvait, mais sans grand succs dans les villages de l'intrieur, o il
se heurtait  la rocailleuse langue bretonne, incomprhensible pour lui.

Avec les gardes-ctes et les dfenseurs des batteries, la chose tait
plus facile, la plupart comprenant et parlant le franais. Par eux, il
essaya de se renseigner sur ce Jean-Marie Yannou, dont la parent avec
Monik Kervella avait attir son attention; mais il ne recueillit sur le
jeune officier d'artillerie que des loges: c'tait un soldat parfait,
un rpublicain convaincu et un patriote insouponnable.

Certainement, s'il l'avait aperu, un soir, prs de la pointe des Pois,
en compagnie d'une ombre qui lui avait paru suspecte, cette
fantasmagorique Chauve-Souris, ce ne pouvait tre que sa grand'mre;
appuye sur son bras vigoureux, il n'y avait rien d'impossible  ce
qu'elle ft venue aussi loin de Kerloc'h.

Le seul moyen de s'en assurer et t de se mettre en rapport avec la
vieille femme; mais, jusqu' ce jour, il n'avait trouv aucun prtexte
naturel de la voir chez elle, comme il le dsirait, et il n'avait os
forcer sa porte, craignant de se compromettre et de se heurter  quelque
rsistance qui et tout perdu.

L'accident lger, arriv  Ridolin, dans une de leurs dernires
explorations, et le conseil donn par Corentine Troadec venaient enfin
de lui fournir cette occasion patiemment attendue.

Au lieu de suivre la route sortant de Camaret vers Crozon, de crainte de
rencontres gnantes, ils prirent un sentier de traverse qui dvalait par
les champs, passait le long d'une chapelle perdue dans les arbres et
venait aboutir juste en face de Kerloc'h.

Cela leur permettait de tomber presque inopinment, et sans avoir t
signals de loin, chez Monik Kervella. Lespervier pensait avoir ainsi
plus de chances de les surprendre et, peut-tre, de faire quelque
dcouverte profitable. Il dit  son camarade:

Hein! Si nous allions mettre au jour le mystre de cette diabolique
Chauve-Souris?

L'autre hocha la tte d'un air de doute, faisant:

Oui, s'il en existe un, ce que je ne crois pas; mon avis c'est que,
ici, je perds mon temps et qu'il n'y a rien  faire.

Tout en cheminant ils continuaient de causer, Lespervier s'ingniait
adroitement  tirer de l'autre tout ce qu'il pouvait, au sujet de ce qui
se passait  Paris, de manire  en faire profiter son patron Fouch, au
dtriment de Dubois, toujours dans ce mme but de le remettre en faveur
auprs du Premier Consul.

Le matin mme, Ridolin avait reu un courrier important et ne demandait
qu' parler; il poursuivit, dsireux de convaincre son interlocuteur:

Ma prsence  Paris serait plus utile: je sais qu'on a fait des
arrestations et qu'on a appris des choses graves. Le Premier Consul
s'est fait apporter la liste des individus arrts, parmi lesquels se
trouvent certainement des affids de Georges, et il en a dsign cinq en
disant: Ou je me trompe fort, ou il y a l quelques hommes bien
informs qui ne manqueront pas de faire des rvlations. En ce moment
on serre de trs prs l'un d'eux, un nomm Querelle, Kerouelles, ou un
nom approchant...

Lespervier grommela entre ses dents:

Kerouelles, chirurgien de profession, un chouan, mais un faible; je
l'ai dans mes papiers celui-l: il va tout leur dire, si on le pousse un
peu!...

L'autre achevait, sans l'avoir entendu:

Je crois qu'il parlera: entre le peloton d'excution et une promesse de
grce, on pense qu'il n'hsitera pas.

--Diable! diable! se dit encore l'agent de Fouch. Les voil au mme
point que nous; ils apprendront tout, la falaise de Biville, le sjour
de Cadoudal, tout ce que nous tions seuls  connatre et dont nous
pensions si utilement jouer! Il faut que je me dpche de trouver
l'quivalent ou mme quelque chose de mieux, par ici, sans quoi le
patron va tre furieux!

Il reprit tout haut:

Oh!  Paris, a n'a pas grand intrt, on tient les conspirateurs comme
on le veut, il n'y a aucun mrite  les dcouvrir; on les connat
d'avance, c'est du gibier de chasse rserve, pourrait-on dire. De temps
en temps la police invite le Premier Consul  une battue rgle, o il
n'a qu' tirer  son aise, toujours sr de faire quelque beau coup!...
Ici, c'est autre chose, h! h! Chasse  la grosse bte, gibier sauvage,
incertitude, hasard!... On lutte, on ruse, on force un animal qui
rsiste, se retourne et fait tte; au moins il y a du plaisir et du
danger! a devrait t'aller,  toi, un hercule?

Ses dents blanches luisaient, canines au vent, ses lvres se retroussant
et ses narines palpitant d'un battement froce, tandis que ses yeux
lanaient de courtes flammes; il acheva, tendant le bras vers des toits:

Voici le gte!... Tenons-nous bien, il s'agit de russir.

Se faufilant sous le couvert d'un sentier compltement envelopp
d'arbres et ctoyant un ruisselet invisible, ils contournrent les
masures du village de Kerloc'h et arrivrent au bord de l'tang, endormi
sous la houle mouvante des roseaux, qui baigne le hameau et se dverse
dans l'anse de Dinan, en passant sous la route, aprs avoir mis en
mouvement un petit moulin.

C'tait l, carte des autres logis, semblant surveiller  la fois la
mer et la valle, o s'tendait vers Crozon l'tang de Kerloc'h, que se
dressait la modeste demeure de Monik Kervella.

Lespervier s'y reconnut. C'tait bien la fentre qu'il avait heurte de
son doigt sec, la porte qu'il avait pousse et derrire laquelle il
avait aperu,  ct d'une femme ge assise prs de son rouet, un
prtre  la tte violente, et ce paysan qui lui paraissait si suspect,
ce marchand de chiffons, Tonton Ma, rencontr pour la premire fois, 
_l'Abri de la Tempte_, le soir mme de son arrive  Camaret.

Derrire ces faces mornes ou fermes, il avait pressenti des mes de
drame, des coeurs pleins de tempte et de secrets. Qu'allaient-ils
trouver ce jour-l?

Sans avertissement pralable, avec sa science de policier sachant tout
ce qu'on peut tirer d'une entre brusque, inattendue, il poussa le
battant de chne et se glissa dans l'intrieur, suivi par Ridolin.

D'un regard rapide il enveloppa tous les objets, balaya jusqu'aux
moindres coins de la pice, sautant d'un meuble  un autre, d'objet en
objet, notant une robe pendue  un clou, un corsage jet sur une chaise,
la grande horloge marquant trois heures, le lit  armoire.

     Ho! ho! Marc'hic bihan gwenn,
     Cass Pierric d'an oferenn!

Comme d'habitude le rouet ronflait sous la pese rgulire du pied de la
vieille Monik qui chantonnait, tout en travaillant, une des innombrables
berceuses bourdonnant sans cesse sur ses lvres d'ancienne nourrice, et,
active, les doigts amincissant l'toupe pour la transformer en fil
lger. Elle chantait:

     Ho! ho! petit cheval blanc
     Porte Pierrot  la messe!...

Elle tait absolument seule.

Le visiteur dut s'avancer et lui poser doucement sa main sur l'paule,
pour qu'elle s'arrtt de filer et se rendt compte de sa prsence; elle
releva paisiblement sur lui des yeux demi voils par une sorte de brume
trange. Il questionna:

--Vous tes bien Monik Kervella, la gurisseuse? Nous avons besoin de
votre aide; voici mon camarade, qui s'est bless au bras et qui vient
vous demander de le soigner. C'est Mme Troadec, de Camaret, qui nous
envoie.

La vieille sembla chercher quelques moments, puis fit:

Corentine?... Une brave fille, et qui a de si beaux grs, de grands
grs solides!... Ah! Des fidles, ceux-l; quand on en a besoin, on les
trouve toujours, d'abord Kornli, le pre, mon propre cousin, ensuite
Alcide, Herv, Loz, Yves, Yan, Alan, tous tant de force, de vaillance,
de dvouement  ceux d'autrefois, les seuls de Camaret, les autres ont
chang!... Mais j'en oublie un, sept qu'ils sont!... Ah! oui, le petit,
Pierrot, Pierric...

     Ho! ho! petit cheval gris
     Porte Pierrot  l'glise!...

Reprise par la berceuse, elle allait, inconsciente de ce qu'elle avait
dit, inconsciente de la prsence des deux hommes. Ridolin fit un
mouvement pour s'en aller:

Partons? Que veux-tu tirer de cette sorcire? Elle est folle!

Mais l'autre avait cout attentivement, plissant le front, plongeant la
sonde habile de ses regards dans la brume de ces yeux comme
demi-teints, et esprant, au milieu de fatras de paroles, saisir un mot
utile, relever un renseignement. Il fit avancer son compagnon et
l'obligea  montrer son poignet  la Kervella.

En apercevant les bandelettes enserrant le bras du visiteur, celle-ci
parut sortir soudain d'un rve profond. Ayant laiss tomber sa
quenouille, elle s'activa  dfaire le pansement provisoire; puis, sans
parler, elle examina attentivement la luxation, promena sur les muscles
froisss des doigts agiles, tonnamment vigoureux, qui les ptrissaient
d'un geste mcanique.

Aprs une premire douleur assez vive le bless ressentit peu  peu un
rel bien-tre,  mesure que le massage se poursuivait, en mme temps
qu'un chant monotone roulait et droulait sur les lvres de cette sorte
de Sibylle des paroles incomprhensibles.

Pendant ce temps, Lespervier furetait par la chambre; le corsage, la
robe l'arrtrent; il toucha, surpris, leur toffe et fit  mi-voix:

Fabrication anglaise, tissu d'outre-mer, coupe lgante!... Ce
corsage?... Pas possible que tout cela appartienne  cette vieille
paysanne!... Qui diable?... Est-ce que?... H! h! h! Dcidment il me
parat bien impossible qu'elle puisse courir les landes et les falaises,
mme aide par un bras solide; il suffit de la voir pour le comprendre.
Alors, qui donc, avec ce Yannou?... Etoffe anglaise, c'est sr, et je me
mfie diantrement de tout ce qui vient de l-bas!...

Toute sa physionomie s'affinait en museau, prenant son expression de
ruse, de furet sur une trace.

Ses yeux fouillaient, pntraient ces vtements, comme s'ils eussent
voulu leur arracher leur secret, allant d'eux  la Bretonne, toujours
occupe  soigner Ridolin, dont elle enveloppait maintenant le poignet
d'une paisse couche de feuilles pralablement humectes. Elle fit sur
le pansement un signe de croix et pronona gravement:

Par la puissance de la bonne Dame de Roz Madou, que le mal s'efface et
ne revienne plus!

Etonn, ressentant un soulagement incontestable, le patient, malgr son
scepticisme, s'exclama en remuant doucement son bras:

Drle de mdecine et drle de gurisseuse!... On jurerait qu'elle s'y
connat, car je ne me sens presque plus de mal!

Mais Monik avait aperu Lespervier en contemplation devant le corsage;
elle secoua la tte  plusieurs reprises, disant avec nergie.

Nak!... Petite Nak!... Non, non, je ne dois pas dire; je l'ai jur,
monsieur le Recteur, jur, devant la bonne Dame! on me tuerait plutt
que de me faire parler.

L'homme de Fouch tendait l'oreille, essayant de dcouvrir un sens  ce
verbiage dcousu. Il questionna:

Nak, c'est votre fille sans doute, la mre de votre petit-fils
Jean-Marie Yannou, avec lequel vous vous promenez de temps en temps? Un
gentil officier, un fidle soldat!

Elle coutait et ne paraissait pas entendre.

Des rflexions s'amoncelrent, montant en elle, et, brusquement, le bras
tendu vers l'Est, elle annona, ramassant les derniers mots:

De fidles soldats du Roi, oui! Aussi les voil partis! Les marais de
Saint-Michel! Oh! tant d'or, tant de pierres brillantes!... Recteur, je
l'ai jur, mais je ne sais plus rien!... Alcide et Loz sont l pour
vous aider!... Vive le Roi!... Mon pauvre nourrisson sera veng; la
Justice divine luira sur sa tombe et Massacre-Bleu vous ouvrira le
chemin!... En avant! En avant! Pour Dieu et pour le Roi!...

--Ah! a! Qu'est-ce qu'elle marmotte l... C'est bien sr un accs qui
lui prend!... En voil une vieille Chouanne avec son Dieu et son Roi!

Pench sur elle, les yeux immobiles, ainsi qu'un chasseur  l'afft,
Lespervier guettait, attendant quelque chose qui n'arrivait pas.

Mais dj elle tait retourne  son rouet,  sa chanson habituelle. Et
la berceuse revenait comme interminablement enroule au mouvement
cadenc de la fileuse, qui ne voyait plus rien, n'entendait plus rien:

     Ho! ho! petit cheval bleu
     Porte Pierrot  la promenade.

Bon! C'est fini; elle ne parlera plus, termina Lespervier. Inutile
d'insister.

Puis, il ricana joyeusement:.

Tout de mme, je suis content de ma visite. Les oracles Sibyllins, a
renferme toujours un peu de vrit. Il faudra que je m'informe de ces
marais de Saint-Michel, et que j'claircisse cette question d'un
costume, qui vient certainement d'Angleterre. H! H! Je crois que je
n'aurai pas perdu ma journe!...

Et il entrana son compagnon qui ne comprenait rien  sa joie, tout en
se trouvant lui-mme trs satisfait du mieux qu'il prouvait, et qui
rptait:

Drle de bonne femme cette Chauve-Souris!




CHAPITRE VIII

LA RECHERCHE DU TRSOR


Cela eut lieu quelques jours avant l'accident arriv  Ridolin et la
visite des deux complices chez la gurisseuse de Kerloc'h, tout  la fin
de janvier 1804.

Jetant de temps  autre un regard attendri sur Monik Kervella, toujours
active  son rouet et comme ensevelie dans des penses que nul ne
pouvait connatre, Anne de Cotrozec allait et venait par la pice,
essayant, par cette activit un peu factice, d'arrter le tourbillon des
rflexions qui ne cessaient de voleter en son cerveau comme des oiseaux
en cage.

Brusquement elle s'arrta, l'oreille tendue vers un bruit encore
lointain, qui lui arrivait par intervalles entre les longues
lamentations de la mer sur la grve de Dinan; elle fit:

Je ne me trompe pas; c'est bien l'air, _Ann hini goz_...

 prsent on distinguait mieux, la voix sonnait avec un grondement de
biniou:

     La vieille est de pur sang breton
     L'autre de Gauloise a le nom...

Un choc pesant, altern, de lourds sabots broyait les cailloux de la
route, en une sorte de cadence rgulire, comme pour mieux souligner la
clbre chanson.

Tonton Ma! s'cria-t-elle, alors que dj la porte s'ouvrait sous le
poing du vieux paysan.

Il l'avait entendue, et rpondit d'un ton rauque, presque farouche:

Dites plutt Massacre-Bleu,  ce jour, la Demoiselle!

Elle avait eu un lger frmissement, ainsi qu' l'approche de quelque
chose d'invitable, de dfinitif, mais, sans lui laisser le temps de
s'arrter  l'impression ressentie, il dsigna la vieille femme d'un
geste du menton, questionnant:

Quoi de nouveau?... A-t-elle parl?

La jeune fille secoua ngativement la tte:

Non. Toujours la mme chose.

Le chouan frona les sourcils, et ses petits yeux jetrent une flamme
aigu, colre, dans la direction de Monik; il passa une main rugueuse
sur la rpe de ses joues, en murmurant:

M. le recteur dit comme a qu'on ne peut plus attendre sans danger et
qu'il faut prendre une dcision; la soupe au lait est sur le feu, et le
feu commence  chauffer, c'est tout dire!

Depuis le jour o, vivement impressionne par la brusque apparition de
Judikal Le Coat et de Mathieu Plourac'h, l'ancienne nourrice de Huon de
Cotrozec avait passagrement retrouv une lueur de raison, et avait pu
faire une allusion suffisamment claire  cette fortune laisse par le
comte, fortune qu'elle l'avait aid  cacher avant son dpart pour
l'Angleterre, pas une seule fois il n'avait t possible aux uns ou aux
autres de la remettre sur ce sujet.

L'amlioration, qui paraissait alors dfinitive, tellement Monik s'tait
exprime nettement et rsolument en cette occasion, n'avait pas dur: on
et dit que l'espce de miracle, produit par la prsence inattendue du
prtre et du paysan, avait t presque aussitt dtruit, annihil par
l'entre sournoise de Lespervier, venant jeter sur ce pauvre cerveau
malade l'ombre angoissante de l'oiseau de la mort.

En prsence des inutiles tentatives essayes par la jeune fille, la
seule cependant qui part avoir quelque action sur elle, l'abb
Judikal,  plusieurs reprises, avait voulu procder par intimidation,
par menaces violentes, appelant  son aide, avec sa fougue fanatique,
les sombres vocations de tnbres, invoquant la religion, et, pour
terroriser sa rsistance, faisant planer sur elle les ailes noires
sorties de l'Enfer.

Tout avait t vain; Monik, refusant de sortir, ne voulant plus quitter
sa demeure, comme elle en avait un moment exprim le dsir, en
promettant de guider elle-mme les recherches, semblait avoir, de
nouveau et pour toujours dsormais, clos ses lvres sur le secret
qu'elle seule possdait.

Cependant les jours, les semaines, les mois s'coulaient, grenant les
vnements de toute sorte, et le moment approchait, o il faudrait
quitter cette attitude inerte, passer de la priode de prparation et de
combinaison  l'nergique priode d'action: on ne pouvait, aprs avoir
ranim les brasiers dans les esprits et vu poindre les premires
flammes, laisser, sans profit, l'incendie s'teindre de lui-mme.

Mathieu Plourac'h avait termin la vaste tourne qu'il avait entreprise
pour rcolter les adhsions, s'assurer de l'tat des esprits et annoncer
que, prochainement, le signal d'un mouvement gnral serait donn.

Il avait couru de village en village, ne ngligeant pas mme les hameaux
les plus infimes, les simples agglomrations de trois ou quatre masures,
sachant o s'abritaient tous ceux qui, autrefois, avaient fait le coup
de feu avec lui, et dont la carabine reposait au-dessus du manteau de la
chemine, muette actuellement, mais soigneusement graisse et toute
prte  sonner de nouveau sous les bois, par les landes,  travers les
halliers.

Ds son entre dans un endroit habit au lieu du cri traditionnel de
_tamm pilou! tamm pilou_! (morceau de chiffon! morceau de chiffon!) qui
a fait donner  ses pareils ce surnom emblmatique, et dont l'appel
suffisait  rassembler autour des marchands ambulants tous ceux qui
avaient des loques, des bardes hors de service  vendre, il s'annonait
par le refrain de l'antique chanson, devenue sa devise, son cri de
guerre; la rvolte sculaire de la vieille Bretagne contre la jeune
France, se transformait pour lui, en leve d'armes de la vieille
Monarchie contre la jeune Rpublique.

Soudain, un peu loin encore sur la route,  porte des premires
maisons, elles clataient, les paroles mlancoliques, o sonnaient comme
un regret et un dfi:

     Ann hini goz eo va dous
     Ann hini goz eo va zur!...

Alors un frisson courait par le village.

Les affids savaient que c'tait lui, non plus un simple Tamm Pilou, non
pas mme l'inoffensif et paterne Tonton Ma, mais le terrible tueur
d'autrefois, le chouan au penn baz meurtrier, Massacre-Bleu!

Un signe de la main, un clignement de l'oeil suffisait pour que, au
milieu de la foule des acheteurs indiffrents ou ignorants, il entrt en
communication avec les fidles de la Peau de Bique, en communion avec
les vtrans de la Grande Guerre.

Sous prtexte de marchandage de dfroques, de vieux vtements 
examiner, de nippes  vrifier sur place, il trouvait moyen de pntrer
chez ceux-l, et, dans l'ombre de la masure, le pacte mystrieux se
renouait, des paroles d'entente s'changeaient.

Son contentement, en quittant les endroits o il avait pu recruter de
solides adhrents, se trahissait par l'explosion plus joyeuse des
paroles, par le choix plus cinglant des couplets de l'_Ann hini goz_:

     Nargue du Gaulois corrompu:
     Dans sa peau le diable est cousu!
     Nargue de la Gauloise aussi:
     Son pied fourchu sent le roussi!

Les initis comprenaient immdiatement; cela voulait dire que l'affaire
tait en bonne voie et que la Rpublique n'en avait plus pour longtemps.

Maintenant il avait fini, tout tait termin, les rendez-vous fixs, les
grs dcids et prts  marcher; il ne restait plus qu' mettre le feu 
la mche de cette mine soigneusement charge, pour embraser d'un seul
coup toute la rgion.

Au jour choisi, il lui suffirait de passer, son refrain favori aux
lvres, tous sauraient ce que cela signifiait, et les fusils, les faux,
les penn baz suivraient, comme les rats, puis les enfants avaient march
derrire la flte enchante du fameux magicien de Hameln en Hanovre au
confluent du Weser.

Il ne manquait plus qu'une chose, de l'argent, beaucoup d'argent, pour
acheter de la poudre, des balles, des cartouches, pour armer ceux qui
n'avaient plus d'armes, depuis la pacification du pays, et aussi pour
convaincre ceux qui hsitaient encore.

Mais le trsor tait l, le fameux trsor des Cotrozec: avec lui la
russite serait certaine: il n'y avait qu' aller le prendre dans sa
cachette des marais de Saint-Michel.

Aussi la nouvelle que le mutisme obstin ou inconscient de la Kervella
sur ce sujet continuait, emplit-elle de fureur le coeur violent de
Mathieu Plourac'h; il se contenait un peu par respect pour Mlle de
Cotrozec, mais une flamme de meurtre brillait dans ses yeux, et s'il se
ft trouv seul avec la vieille Bretonne, il et volontiers employ
quelque torture sauvage pour desserrer ces lvres cadenasses et leur
arracher brutalement ce qu'elles ne voulaient pas dire.

Il grommela:

M. le recteur a vu ces messieurs; tous sont prts  marcher en souvenir
de votre dfunt pre, mais ils rclament de l'argent, car ils ne
possdent plus rien.

Anne rpondit avec une lgre amertume:

Nous pouvons compter au moins sur ceux de Brest, mme sans argent; ils
ne demanderont pas  tre pays, eux, et pourtant c'est l'amour de la
Rpublique qui les guide!... Ce Jean-Marie Yannou a plus de grandeur
d'me et plus de vraie noblesse dans le coeur que ceux dont tu m'annonces
le concours, Tonton Ma!

Celui-ci, sans relever cette observation, rpliqua:

Que dcidez-vous? Le recteur serait d'avis que nous cherchions
nous-mmes  retrouver le trsor; il pense que Dieu voudra bien nous
guider, puisque c'est pour sa sainte cause que nous travaillons et que
vous, la Demoiselle, vous n'aurez qu' venir pour aller droit au trsor
de vos aeux!

Une flamme rose courut, animant les joues ples de la jeune fille, et,
la face hardie, comme souleve d'un espoir nouveau, elle rpondit:

Oui, peut-tre! L'me de mon pauvre pre sera avec moi, et je saurai
bien dcouvrir le signe que cette malheureuse Monik ne peut me faire
connatre!

Le chouan la contemplait avec une admiration extasie, comme il et
regard une crature surnaturelle, et il balbutia, les mains jointes:

Dieu est avec elle!... Cette fois, nous triompherons.

Puis, sans s'occuper de la Kervella, il entra dans des dtails,
expliquant:

Il faut que nous partions demain, parce que les nouvelles de Paris sont
mauvaises, et qu'il y a pour nous grande hte  agir. Seulement, nous ne
sommes point assez en force, M. le recteur, vous, la Demoiselle et moi;
il est besoin de bras solides pour une pareille besogne, ainsi que pour
faire face aux dangers qu'on pourrait rencontrer, et on a song 
demander aide aux Troadec.

Ce nom parut attirer l'attention, jusque-l absente, de la fileuse; elle
cessa de faire mouvoir son rouet pour articuler d'un ton sentencieux:

Alcide et Loz, c'est la force du pre et le dvouement de la mre.
Tonton Ma ira les trouver de la part de leur cousine Monik, et ils le
suivront o il voudra les conduire!...

Etonne, Anne se rapprocha vivement de la vieille femme, esprant qu'une
tincelle de raison allait rallumer ce flambeau teint.

Mais dj de balbutiantes paroles sans signification noyaient cette
phrase si nette, ce conseil si positif et si sens de s'adjoindre, pour
leur expdition, parmi les sept fils de Kornli et de Corentine, ceux
qui taient l'image physique et l'image morale du pre et de la mre.

Elle conclut:

L'avis me semble excellent, bien que venant d'une inconsciente.

Mathieu inclina la tte, ajoutant:

C'est le bon Dieu qui lui met des paroles de raison dans la bouche,
pour nous rendre service. J'irai demander  Alcide et  Loz Troadec de
se joindre  nous, et demain soir,  la tombe du jour, nous quitterons
Kerloc'h pour gagner les marais de Saint-Michel, prs de mon pays, de La
Feuille.

Le lendemain, aux dernires lueurs, et comme le long des falaises
l'Atlantique se lamentait plus douloureusement encore sous une
bourrasque, cinq ombres sortaient silencieusement de la maison de Monik
Kervella, se dirigeaient vers l'tang de Kerloc'h, et montaient dans une
petite barque dissimule derrire le mouvant rideau des roseaux qui
gmissaient, ploys par le vent.  ct des statures normes des deux
fils de Kornli, on distinguait la silhouette connue de Mathieu
Plourac'h, la carrure de l'abb Judikal, avec sa tte massive, et les
ailes sombres de la mante de Monik qui jetaient entre ces quatre hommes
le volettement muet de la Chauve-Souris.

Sans qu'un mot et t chang, l'embarcation, pousse vigoureusement
par Alcide et par Loz, s'loigna de Kerloc'h et s'enfona au creux du
vallon profond qui s'tend, au-dessous de Crozon, dans la direction de
l'Est. Ce fut seulement lorsqu'on se trouva  l'autre extrmit de
l'tang,  environ quatre cents mtres du village, et qu'il fallut
prendre pied dans le terrain marcageux courant paralllement des deux
cts, le long du ruisseau alimentant cet tang, qu'une voix articula
d'un ton goguenard:

Nous v'l tirs d'affaire; personne ne nous a vus, et les gardes-ctes
peuvent surveiller l'anse de Dinan, il y a mention qu'ils ne nous
rencontreront pas.

--Bien sr, Alcide, que nul n'aura l'ide de venir vous chercher, toi et
Loz, par ces cts; ce n'est point trop votre habitude non plus de
faire les terriens comme  c't'heure, appuya Mathieu.

Judikal marchait le dernier, soutenant la jeune fille enveloppe du
manteau de la vieille Bretonne, tandis que le paysan et les deux
pcheurs, familiariss avec les moindres accidents de terrain,
clairaient cette route difficultueuse, annonant  mi-voix les
obstacles, un champ, un foss, des buissons d'ajoncs  franchir.

Il expliqua:

C'est le plus dur que nous subissons en ce moment, mademoiselle; car il
s'agit pour nous de faire le plus de chemin possible, cette nuit, afin
d'chapper aux yeux curieux. Quand nous nous trouverons  quelques
lieues d'ici, il y aura moins d'inconvnient  ce qu'on nous voie,
personne ne pouvant nous reconnatre.

Anne dit gaiement:

Oh! je suis bonne marcheuse, monsieur l'abb, et je ne me fatigue pas
aisment: il ne faut pas trop me juger sur l'apparence. Vous avez
annonc qu'il fallait arriver aux environs de Chteaulin avant le jour;
eh bien! j'irai jusque-l, vous pouvez tre tranquille: ce n'est pas la
premire fois que je ferai dix ou onze lieues sans prendre de repos.

Il poursuivit d'une voix plus touffe:

J'ai eu des nouvelles de Paris par un de nos agents royalistes; la
police est au courant de presque tout ce qui se passe, et si Georges
Cadoudal n'est pas encore arrt, il ne tardera pas  l'tre: on est sur
ses traces.

Une motion profonde gonfla la gorge de Mlle de Cotrozec, qui
s'exclama, fouette par l'enthousiasme:

Qu'importe! Nous marcherons quand mme, si ce n'est pour combattre avec
lui, ce sera pour le sauver et faire triompher notre cause, semblable 
la sienne. Rien ne nous lie  lui et  ses amis; c'est  son insu que
nous agissons, par consquent il peut chouer sans nous entraner dans
sa chute.

Judikal Le Coat continua:

Je suis heureux de voir que, comme moi, vous pensez que rien ne doit
nous faire reculer. Qu'il soit arrt, nous le dlivrerons; qu'il
succombe, nous le vengerons! Je puis, je dois maintenant tout vous
apprendre. Un rapport du conseiller d'Etat, Ral, charg de la haute
police du Nord et de la Bretagne, a inform le Premier Consul des
nombreux dbarquements oprs sur les ctes de France: seul le vtre est
ignor. Mais un homme de notre parti, arrt et condamn  mort, fera
des rvlations si on sait le torturer habilement, car c'est un lche
coeur! Il y a donc tout  craindre. Par lui, on connatra les noms de
tous ceux qui sont rentrs par la falaise de Biville, on saura que
Georges est  Paris, on arrivera  son domicile. Des mandats d'arrt en
blanc sont tout prts; Pichegru est suivi; Moreau lui-mme est menac;
si on apprend ses entrevues avec Cadoudal, il est perdu!...

Elle murmura:

Le gnral Moreau?... Il faut que Jean-Marie Yannou soit prvenu. Cela
peut donner au mouvement de Brest une importance capitale!

Le recteur approuva soulignant:

Il n'y a que vous qui puissiez faire utilement cette dmarche; ds que
nous aurons trouv le trsor, vous partirez aussitt pour Brest.

--C'est entendu!

Une fivre maintenant la soutenait, doublant ses forces, la jetant avec
une vaillance plus grande dans la terrible aventure, et elle avait, de
plus en plus sincre, la conviction que l-bas,  ces marais vers
lesquels ils allaient, une intuition providentielle la guiderait
directement sur l'emplacement ignor o dormait depuis des annes la
fortune qui allait l'aider  sauver la France.

Il lui semblait qu'il lui suffirait alors de frapper du pied la terre
natale, la patrie bretonne, pour en faire jaillir une arme de dvous
et de fidles que, nouvelle Jeanne d'Arc, elle conduirait  la victoire,
au nom de Dieu et du roi. Ce fut en pleine nuit qu'ils gravirent la rude
monte du Menez Hom, la plus haute cime des Montagnes Noires, et, ainsi
que le dsirait l'abb Le Coat, il commenait seulement  faire un petit
jour blme et brumeux, lorsque, vitant la ville de Chteaulin, ils
vinrent chercher un abri dans la demeure d'un des plus dvous
compagnons de Mathieu Plourac'h. L, ils passrent une partie de la
journe  se remettre de leurs fatigues, tandis que l'ancien chouan
allait chercher une carriole pour les transporter  La Feuille.

Dsormais, le reste du trajet fut relativement ais, sauf les retards
amens par les prcautions  prendre pour viter les indiscrtions. La
carriole, conduite par Mathieu, qui avait laiss sa voiture chez lui,
tait assez grande pour les contenir tous, et le cheval, un de ces
robustes doubles bidets bretons qui proviennent de Briec, entre Quimper
et Chteaulin, les conduisit par Pleyben et Brasparts, jusqu' la
chapelle Saint-Michel, dans les Monts d'Arre.

Il faisait grand jour, un temps clair, lumineux, et, arrive  ce point,
le plus lev de toute la Bretagne, avec ses trois cent
quatre-vingt-onze mtres, Mlle de Cotrozec ne put retenir une
exclamation d'admiration, quand elle aperut l'immense panorama tal
autour d'elle. Le recteur Judikal lui signala les principaux points de
vue, expliquant:

Au Nord, les clochers de Saint-Pol-de-Lon, et ces lignes luisantes que
vous entrevoyez  et l, la Manche!... Au Sud, la fort de Laz, et,
dans les nuages, se confondant avec eux, les montagnes de Gourin!... 
l'Est, le clocher de Carhaix, plus haut, la fort de Beffou et le pays
de Lannion!...

Mais Alcide Troadec montrait l'Ouest, plein d'un enthousiasme mu:

La rade de Brest, la presqu'le de Crozon, la pointe Saint-Mathieu!...
Notre pays  Loz et  moi!... L d'o nous venons, d'o nous
sommes!...

La voix rude de Plourac'h gronda, comme un arrachement aux rves et un
rappel  la ralit, tandis que sa main se tendait au Nord-Est,
plongeant vers la base mme de la montagne:

Et voici o nous allons, les marais de Saint-Michel!...

Toute autre proccupation disparut, emporte des esprits ainsi que par
un tourbillon soudain; les prunelles avides s'abattirent sur l'tendue
uniformment verte, formant une sorte de tapis monotone  leurs pieds,
au milieu des bruyres, des escarpements des roches sauvages et de la
contre dsole o ils venaient de s'arrter. Les marais de
Saint-Michel, le but de leur voyage, l'endroit o se cachait quelque
part, en un point inconnu, le trsor qu'ils taient venus chercher; ils
s'tonnrent de n'en pas voir jaillir des rayons d'or, des clairs de
pierreries; mais non, tout tait triste, morne, sans reflets. Au del,
sur l'inclinaison montante d'un terrain vide, un village, La Feuille.

Confiant dans la divination d'Anne de Cotrozec, voulant la mettre sans
tarder  l'preuve, Mathieu proposa de commencer immdiatement les
investigations, d'autant plus qu'il faudrait peut-tre des journes
avant de faire compltement le tour des marais, si on ne tombait pas du
premier coup sur la bonne place.

Il fallait, du reste, un guide aussi habile que lui pour permettre
d'explorer les abords de ces dangereuses nappes verdoyantes, gazon
trompeur, crote solide en apparence, sous laquelle tremblait l'abme
tratre de ces marais de Ieun Elez ou Saint-Michel, que les gens du pays
appellent _ioudic_, petite bouillie, un nom qui caractrise exactement
ces perfides fondrires.

Toute la journe se passa en recherches inutiles. Pas une fois, la jeune
fille ne sentit passer en elle le frmissement rvlateur sur lequel
elle comptait et qu'elle appelait de tous ses voeux; pas une fois l'ombre
invisible et sacre de son pre ne vint conduire ses pas pour la mettre
dans le bon chemin.

Le soir tomba sans que le plus lger indice, sans que ce signe, dont
avait parl Monik Kervella, se rvlt  ses yeux ou  ceux de ses
compagnons: tait-ce un arbre, un rocher, ou une ligne trace
imaginairement  travers l'espace, en suivant l'orientation d'un objet,
village, maison, montagne? Comment dcouvrir ce point de repre?
Toujours le mme tapis d'herbe, toujours le mme aspect de sauvagerie et
de dsolation. Du reste, pas un arbre assez remarquable, pas un bouquet
de bois, par un rocher de forme assez particulire, assez diffrent des
autres pour avoir pu servir de dsignation prcise au comte et  sa
nourrice, et devoir tre facilement retrouv, aprs des annes
d'absence.

Au commencement de la troisime semaine de leur sjour  La Feuille,
dont ils avaient fait leur centre d'explorations, ils s'avourent
vaincus: c'tait pour toujours, sauf retour de Monik  la raison, que le
trsor reposait enlis sous la vase maudite.

Mathieu Plourac'h, furieux de sa dception, montra le poing au marais,
en grondant:

On a bien raison de croire que tout ce qu'on y jette va tout droit en
enfer!... Ce serait  penser des fois que les dmons ont vol cet or et
ces pierres prcieuses, parce que l'me du dfunt comte n'a point trouv
le repos ternel, et qu'il ne peut du ciel venir ici pour nous aider,
tant sans pouvoir contre ceux qui peuvent tout en ce lieu de
damnation!...

En entendant ces mots, Judikal Le Coat tressaillit et, se frappant le
front, murmura:

C'est ma faute peut-tre!... Je n'ai point encore dit, pour l'me de
Huon de Cotrozec, la _Messe de Trentaine_, et c'est pourquoi le dmon
est le plus fort!...

Il s'adressa  la jeune fille en disant:

Nous n'avons dj que trop perdu de temps auprs de ces marais; le plus
press, pour l'instant, c'est que, selon nos conventions, vous alliez 
Brest pour voir Yannou. Moi je me rends  la Chapelle Saint-Herv au
Menez Br pour dtruire le sort jet sur ces marais; nous verrons qui
l'emportera du Damn ou de moi!

Mathieu frona ses pais sourcils; son nez en bec d'acier abattu devant
lui d'un mouvement sec, et son penn baz brandi, il dcida
intrieurement:

M. le recteur l'a dit, le temps presse; donc, ce serait trop long
d'attendre encore; il faut de l'argent tout de suite: Le Gouvernement en
fournira!... Les grs sont prvenus, je n'ai qu' les runir. Dans
quelques jours le courrier d'argent de Quimper passe o je sais, et on
doit m'avertir de Brasparts, tout est donc au mieux!... C'est bon! Je
comprends ce qu'il me reste  faire; pas besoin de consulter personne,
ni le recteur, ni la Demoiselle!...

 la tombe du jour ils devaient se sparer, l'abb se dirigeant par Le
Huelgoat vers Belle-Ile-en-Terre, Mathieu et les Troadec vers Brasparts,
Anne vers Brest.

Tandis que les Troadec partaient  pied et un peu en avant, Plourac'h,
dans sa voiture, conduisait Anne de Cotrozec avec le recteur qui devait
la mettre dans le courrier de Landerneau.

Brusquement, comme ils allaient disparatre au tournant de la route, en
sortant de La Feuille, clairs par le dernier flamboiement du
couchant, ils passrent en tourbillon devant deux pitons, dissimuls
dans la pnombre d'une ruelle.

Le plus grand, un colosse, se retourna, essayant de distinguer
l'quipage dj loin, et fit, d'une voix trangle:

Je n'ai pas la berlue, que diable?... La Chauve-Souris!... Et pourtant
nous l'avons bien vue l-bas,  Kerloc'h, tout dernirement!...

L'autre regarda et approuva songeur:

C'est bien elle!...

Dans une poussire de feu une forme flottait, ailes tendues, emporte
par une carriole rapide, en compagnie d'un prtre, sans qu'on pt voir
qui les conduisait.




CHAPITRE IX

LE NOEUD DE LA CONSPIRATION


Un matin de fin fvrier, en sortant du fort La Loi, ainsi que depuis
l'an II s'appelait le chteau de Brest, Jean-Marie Yannou, son service
termin, se prparait  entrer en ville par la rue de la Libert, la
vieille rue Saint-Yves, dbaptise elle aussi par la Rvolution, quand
ses yeux, errant machinalement  travers la rade, tombrent sur les deux
voiles brunes d'une barque qui piquait droit vers Brest.

Les deux mts parallles, le grement particulier, retinrent son
attention, et, d'instinct, il dclara:

Un bateau de Camaret, bien certainement.

Il s'arrta, suivant du regard la manoeuvre, intress tout  coup,
tandis que, par suite d'une association d'ides, la presqu'le de
Crozon, l'anse de Dinan avec son incurvation profonde, se dessinant
imaginairement devant lui, il murmurait doucement, hant par la
maisonnette de Kerloc'h.

Nak!

C'tait l'image de la jeune fille qui s'voquait aussitt en lui; puis
les dernires paroles changes avec elle, le serment fait, l'engagement
terrible qu'il avait pris, se dressrent devant ses prunelles, comme des
tres vivants, anims, dont il tait l'esclave volontaire.

Il tressaillit, abaissant son front lourd de penses, songeant  ce
qu'il avait dj fait,  ce qui lui restait encore  faire pour raliser
le rve bauch avec Mlle de Cotrozec; leur complicit pour cette oeuvre
redoutable de conspiration, en les rapprochant forcment, en les liant
d'une chane invisible, l'emplissait d'une joie virile et dlicieuse.

Mais, aprs avoir abattu ses deux voiles qui sifflrent  ses oreilles
avec le bruissement d'ailes d'un grand oiseau familier, la barque
accostait, et il la reconnut, soudain plein de contentement, d'espoir.

_Les Sept-Frres_, le bateau de Kornli!

Sa premire et rapide pense fut qu'il allait avoir des nouvelles de sa
grand'mre, par consquent des nouvelles d'Anne, qu'il n'avait pu voir
depuis prs d'un mois, depuis leur entente assure.

Il demeura immobile, ne voulant pas montrer trop de hte, et cependant
avide de savoir, car, chaque jour, il s'attendait  quelque message
grave,  quelque dcision qui devait influer sur sa conduite, sur ses
projets. Certainement, si la jeune fille lui adressait un message
important, c'taient les Troadec qui le lui apporteraient, puisque,
seuls avec Plourac'h, ils connaissaient la prsence d'Anne  Kerloc'h.

Cependant, ils ne semblaient pas mettre de hte  gagner la ville; ils
dbarquaient de grands paniers, comme s'ils fussent simplement venus
pour vendre leur pche.

Yannou remarqua qu'ils laissaient Pierrik  bord, et numra, les
comptant,  mesure qu'il les voyait s'acheminer dans sa direction avec
leur pesante lenteur habituelle!

Kornli, Herv, Yves, Yan et Alan. Tiens! Il en manque deux, eux qui ne
naviguent jamais les uns sans les autres!

Ils atteignaient la place situe devant le chteau, dite place du
Triomphe-du-Peuple, tout proccups de leurs paniers, qu'ils s'taient
mis deux  porter pour les grands, tandis qu'Alan s'tait charg seul
des petits, quand Kornli, marchant le premier avec Herv, apercevant
Yannou debout, les bras croiss comme pour mieux contenir l'impatient
lan qui l'et lanc vers les arrivants afin d'avoir plutt des
nouvelles, s'exclama:

Te v'l, le Jean-Marie? C'est une chance de te rencontrer ainsi, en
dbarquant!

Sa bonne figure souriait, montrant par sa placidit qu'il ne s'attendait
nullement  la rencontre, et que, s'il venait  Brest, ce n'tait pas
par suite d'une mission  son adresse.

D'un air aussi dgag qu'il le put, dissimulant son angoisse, le jeune
officier questionna:

Vous tes en promenade par ici?

Yan riposta, montrant le panier carr plein de homards et de langoustes,
qu'il portait avec Yves:

En affaires, que tu peux dire, ce serait plus vrai. On apporte sa pche
 la ville, vu que les prix y sont meilleurs qu' Camaret.

--Bien sr que ce n'est pas par amusement!... acheva Alan, laissant
glisser  terre les deux paniers ronds, qu'il tenait enfils par l'anse
dans chacun de ses bras. C'est du poisson fin pour les Brestois, qu'on
sait amateurs de bonnes choses.

Faisant comme s'il constatait seulement l'absence de deux de ses
cousins, Yannou reprit, semblant chercher autour de lui:

Est-ce qu'il y a des malades chez vous, qu'on ne voit ni Alcide, ni
Loz?

Herv haussa ses lourdes paules, bougonnant:

Oh! ceux-l, ils sont  des histoires que le...

--Double noeud  ta langue! qu'on t'a dit, interpella rudement Kornli
avec un regard mcontent  son fils.

Puis, se rassrnant:

Plus tard, quand le poisson sera vendu et qu'on pourra causer  l'aise,
sans trop de mauvaises vermines d'oreilles aux coutes, le cousin
Jean-Marie saura tout. Je connais un petit dbit au bas de la rue de
Siam, ou plutt rue de la Loi, comme ils l'appellent maintenant, o la
patronne est une camarade, l'_Ancre du Salut_ que a se nomme, c'est
facile  trouver!...

Un peu intrigu du mystre de ces paroles, le jeune homme baissa
affirmativement la tte, acquiesant  la proposition, en disant avec
une mine pleine de sous-entendus:

Je sais, je sais!... Eh bien! allez  vos affaires, je vais vous
attendre l-bas; cela vaut mieux, en effet, que de bavarder ainsi en
plein air.

Ils se sparrent, les pcheurs gagnant le haut de la ville pour aller
au march, pendant que leur cousin, longeant le chteau et l'entre de
la Penfeld, se rendait directement  l'espce de cabaret qu'on venait de
lui indiquer.

L'_Ancre du Salut_, un des innombrables dbits des bas quartiers de
Brest, tait tenu par une femme de Camaret, veuve d'un ancien
quartier-matre, et sur la discrtion de laquelle ils pouvaient
absolument compter; des gens du peuple le frquentaient seuls
d'habitude, mais nul ne pourrait s'tonner d'y voir Jean-Marie Yannou,
attabl avec ses cousins les pcheurs, d'autant plus qu'on le savait
galement compatriote de la patronne.

Elle le salua comme une vieille connaissance et l'installa dans une
petite pice de l'arrire, vers laquelle il s'tait immdiatement
dirig, en habitu.

Ce n'tait pas la premire fois qu'il s'y rendait, et depuis quelque
temps surtout, on aurait pu l'y rencontrer assez frquemment en
conciliabules secrets avec des ouvriers ou des matelots du port.

En effet, pendant que Mathieu Plourac'h, en voquant les souvenirs
encore si brlants de la grande Guerre et les luttes sanglantes de la
Chouannerie, allait rveiller les passions assoupies de ses anciens
compagnons de combat et faisait briller devant eux des espoirs nouveaux;
pendant que l'abb Judikal Le Coat, avec son pret de fanatique,
prchait la guerre sainte aux gentilshommes bretons engourdis dans
l'oisivet et peu  peu dsintresss de toute revendication par
l'impuissance dans laquelle ils se trouvaient plongs,  la suite de la
soumission des insurgs royalistes accepte par Cadoudal;  Brest,
Jean-Marie Yannou, depuis la promesse faite  son amie d'enfance, ne
restait pas inactif.

 l'ardeur rvolutionnaire qui brlait dj naturellement son sang, la
rencontre inattendue d'Anne de Cotrozec chez Monik Kervella, l'accueil
qu'elle lui avait fait, les rendez-vous qu'elle avait ensuite accepts,
les esprances qu'elle avait su lui laisser entrevoir, ajoutaient une
flamme plus dvorante encore. Son exaltation politique s'augmentait dans
des proportions que rien ne devait plus comprimer.

Jusque-l, il avait vcu un peu inerte, jouet passif et presque rsign
de l'existence de chaque jour, agit d'un mcontentement sans but, se
traduisant seulement dans les moments d'expansion par des paroles
amres, par des plaintes, par des allusions aux promesses faites par le
Gouvernement, ce Gouvernement qui semblait, dj n'avoir plus de
rpublicain que le nom, et dont la puret primitive, dont l'austrit
s'endettaient sous une succession suspecte de coups d'Etat plus ou moins
avous, depuis le 18 Brumaire.

Maintenant, grce  la conspiration qui s'laborait dans cette dsole
presqu'le de Crozon, et comme sous l'ombre protectrice, des ailes de la
Chauve-Souris voletant  et l le long des ctes ou  travers les
landes mystrieuses, il envisageait la possibilit d'une action
nergique, pour empcher ce qui se prparait, c'est--dire le retour du
despotisme, la sourde et progressive arrive d'une dictature plus
absolue encore, plus crasante pour le pays que la monarchie renverse
et dtruite par la Rvolution.

Tandis qu'il attendait les pcheurs dans cette petite pice isole, tout
un grondement de penses bouillonnait en lui, lui rappelant l'oeuvre des
dernires semaines.

Il en arrivait  se dire que les princes eux-mmes lui paraissaient
moins dangereux pour la France que ce maigre et ple gnral triomphant,
que tout favorisait depuis son retour d'Egypte, devant lequel, de gr ou
de force, par la magie des victoires, par la ruse, par la menace des
baonnettes et du canon, tous les pouvoirs se courbaient assoiffs
d'esclavage, et qui grandissait chaque jour en puissance, en autorit,
en volont.

Aussi la jeune royaliste n'avait-elle pas eu de peine  le convaincre
qu'il pouvait placer sans remords sa main dans la sienne et l'aider dans
son hardi projet de combattre, de renverser le tyran.

Il lui avait suffi, une fois de retour  Brest, de regarder autour de
lui, de s'informer dans diffrents milieux, pour se persuader que
l'instant tait propice. Sous l'influence du malaise gnral rgnant en
ce moment par toute la France, et qui avait pour point de dpart les
troubles se succdant depuis des mois et des annes dans la capitale, la
ville maritime se trouvait  peu prs dans les circonstances o elle
s'tait dj vue auparavant, en 1800, lors de la tentative avorte de
l'enseigne de vaisseau Rivoire.

Il essayait de se remmorer ces faits, assez obscurs dans sa mmoire,
car il tait alors bien jeune, lorsque l'entre de Kornli Troadec et de
ses quatre fils l'arracha de ses rflexions. Encore sous l'obsession du
dernier de ses souvenirs, il demanda vivement:

Cousin Kornli, est-ce que tu ne l'aurais pas connu, toi, ce Rivoire,
dont on a parl ici,  propos de conspiration, il y a un peu plus de
trois ans?

Le pcheur sursauta d'tonnement  cette question qu'il n'attendait pas,
et fit:

Oh! diable! Si j'ai eu connaissance de celui que tu dis? Je le crois
bien, mon fi, car j'ai failli entrer dans l'affaire,  l'poque.

Souriant, il poursuivit:

Un fameux moment qu'il avait choisi, celui o le camp de Saint-Renan
venait d'tre lev, o toutes les troupes cantonnes autour de Brest
taient parties pour la frontire, o les canonniers de la marine furent
appels pour les rejoindre!... Seulement, cribl de dettes qu'il tait,
cet officier de marine, et alors pas d'argent pour mettre tout en train
comme il aurait fallu.

Yannou demanda: N'tait-ce pas aux Anglais qu'il voulait livrer Brest?

Le Camaretois, un clair dans les yeux, s'cria:

Oui, je l'ai appris  temps, et c'est pourquoi j'ai refus de le
servir, bien qu'il mt en avant les noms de Georges Cadoudal et du comte
d'Artois.

Herv appuya:

Et tu as bien fait, pre; car, acquitt d'abord par la Cour martiale
maritime de Brest, il a t condamn  la dportation par la seconde
Cour martiale, que le Premier Consul, furieux, avait fait runir 
Rochefort, aprs avoir fait destituer et arrter les officiers composant
la premire.

Le jeune officier d'artillerie de marine rpondit, songeur:

Oui, il se croit le matre de tout et de tous; il brise ceux qui lui
rsistent. Aujourd'hui il n'est plus, comme au dbut, le citoyen
Bonaparte, il se fait appeler Napolon Bonaparte, il a une Cour, un
gouverneur de son palais des Tuileries. Si nous ne nous htons pas et si
on n'y met pas bon ordre, on ne sait o il s'arrtera. Il est temps
d'agir: moi je suis prt et le sort de l'enseigne Rivoire ne m'pouvante
pas.

Kornli l'avait cout sans l'interrompre; il intervint:

Quand j'ai empch Herv de parler, au moment de notre rencontre devant
le chteau, il allait te dire pourquoi Alcide et Loz ne se trouvaient
pas avec nous: ils accompagnent Mlle de Cotrozec dans une expdition du
ct des monts d'Arre, afin de chercher l'argent cach par son dfunt
pre et de pouvoir enfin mettre  excution ce que nous dsirons tous.

Jean-Marie s'exclama, plein de fivre:

Elle t'a charg de me l'annoncer?

--Non, reprit le pcheur, mais c'est que, sans doute, elle veut
t'apprendre elle-mme ce qu'elle aura fait, et cela ne saurait tarder,
puisque voil dj plusieurs semaines qu'elle est partie avec Tonton Ma
et le recteur Judikal Le Coat. Nous attendons tous les jours de ses
nouvelles. Mais toi, pourras-tu lui en donner qui lui fassent plaisir!

Il redressa sa tte nergique, l'oeil brillant, la physionomie dcide:

Oh! moi!... Oui, elle sera contente, je crois.

Et il ne voulut rien ajouter, dsireux de garder pour elle seule ce
qu'il savait.

Il semblait couter en lui, avec une joie confiante, le tapage de tous
les grondements significatifs, de toutes les colres, de tous les
indices prcurseurs de rvolte qu'il avait patiemment relevs dans
Brest, depuis ceux des ouvriers du port, des marins anciens compagnons
d'armes de son pre, des humbles, jusqu' ceux des plus haut grads de
la marine et de l'arme.

C'tait partout, il n'avait pu s'en assurer, un mcontentement sourd,
sans vritables raisons avoues, mais tenant  mille motifs cachs, 
l'accumulation des petits griefs parfois plus irritants que les grands,
 la dure trop prolonge d'un tat de choses qui ne pouvait
s'terniser. L'explosion dpendait de l'nergie, du pouvoir persuasif de
celui qui consentirait  provoquer le mouvement, et Yannou sentait
grandir en lui cette me de dvouement, de sacrifice, qui ferait de lui
un chef et peut-tre une victime expiatoire offerte en holocauste pour
le salut de la patrie.

Il conclut, en voyant ses cousins se lever pour se diriger vers le port
et y attendre l'heure de la mare, afin de regagner Camaret:

Si Rivoire, si d'autres encore ont chou, c'est parce qu'ils
risquaient de livrer nos ctes  l'Angleterre!... Avec moi rien de
pareil  redouter, on le sait. Ce n'est pas le fils d'un des hros du
vaisseau de gloire _le Vengeur_ qu'on pourra jamais souponner de
favoriser les Anglais: c'est pourquoi, moi, j'ai confiance!

Dans son enthousiasme dsintress, ce qu'il voyait, c'tait le triomphe
de la Rpublique, telle qu'il la rvait, un gouvernement idal de
justice, de paix, de fraternit. Il pensait fermement, avec la foi
candide de sa jeunesse, que tous les nobles et purs esprits se
rallieraient autour de lui, quand il se lverait pour combattre le
despotisme menaant, aussi bien ceux qui, pousss par leur vieille
fidlit monarchique, se prparaient  embraser le dpartement, sous la
conduite de Mlle de Cotrozec, que ses amis rpublicains de Brest; on
marcherait ensemble pour le bien de la France.

 l'instant o sur le cours de la Runion, la splendide promenade
dominant la rade, que venait tout rcemment de tracer l'ingnieur Dajot,
il allait se sparer des Troadec, une forme de femme glissant entre les
arbres appela imprativement ses yeux.

Il balbutia, indiquant  ses compagnons une mante bien reconnaissable:

C'est elle!...

Anne les avait galement aperus; elle se dirigea rapidement vers eux,
expliquant:

Je suis l depuis un moment, et je vous attendais, ayant appris par
Pierrik que vous vous trouviez en ville: vous me reconduirez  Camaret,
si cela se peut, sans qu'on me voie. Mais auparavant, il faut que je
parle en particulier  Jean-Marie Yannou.

Elle semblait bouleverse d'une motion qu'elle avait peine  contenir,
et, pendant que les pcheurs regagnaient leur barque, elle entrana
rapidement le jeune officier vers un des massifs d'arbustes les plus
rapprochs. L, ds qu'ils furent seuls, assurs contre toute
indiscrtion, elle annona:

Les dernires nouvelles de Paris sont des plus mauvaises; puis-je
toujours compter sur vous?

Il protesta:

Pouvez-vous en douter? Quoi qu'il arrive dsormais, je ne me sparerai
jamais de vous!

--Eh bien! Personne encore ne le sait  Brest, mais un courrier
extraordinaire est parti de Paris pour en informer le prfet Caffarelli:
Pichegru et Moreau sont arrts, Cadoudal le sera incessamment. Le coup
de Georges contre Bonaparte est manqu!

Une stupeur s'abattit sur l'officier; il bgaya, frapp d'un seul fait,
d'un seul nom:

Moreau! le gnral Moreau!... Le vainqueur de Hohenlinden!... Celui
qui, aprs cette victoire dcisive, a prononc cette humaine et
magnifique parole: Mes amis, nous avons conquis la paix! Moreau, la
plus pure gloire du pays!... Il a os!... Oh!

Mais dj il se redressait, brillant d'enthousiasme:

Nous le dlivrerons! Nous l'arracherons  ses juges,  ses
bourreaux!... Ah! Bonaparte a fait cela! Porter la main sur son rival de
gloire, aprs l'avoir mis de ct, dnigr, cras sous les
humiliations!... Mais tout le pays se soulvera d'indignation quand on
va apprendre cet attentat!...

La jeune fille secoua la tte:

 Paris, personne n'a boug; tous tremblent devant le Premier Consul,
tous redoutent sa police, ses mameluks, le peloton d'excution, la
plaine de Grenelle. Et, s'il y a des mcontents, ils se cachent, ils
n'lvent pas la voix: les gendarmes parcourent les rues, les portes
sont fermes, gardes et on dfend de clouer les cercueils pour voir
s'ils ne cachent pas des vivants!... C'est le retour de la Terreur!...

Une fureur le prit:

Si la capitale a peur et ne dit rien, la Bretagne, elle, criera sa
colre; elle se rvoltera! Ainsi, ce n'est pas assez d'avoir peu  peu
effac derrire sa suprmatie des gnraux qui taient ses gaux en
mrite, ses rivaux en victoires, voici qu'il les fait arrter comme de
simples malfaiteurs par sa gendarmerie, qu'il les fera accuser et
peut-tre condamner par des juges courbs devant ses ordres! C'est 
nous de nous y opposer et de l'empcher de continuer!... La mesure est
comble; le salut du pays est ds  prsent entre nos mains, et notre
devoir, c'est d'agir!...

Anne l'coutait, un sourire de joie aux lvres, une flamme d'admiration
aux yeux:

Ainsi, vous ne dsesprez pas?

Il lui avait saisi la main entre les siennes:

Moins que jamais!... Cadoudal ignorait nos projets; il peut tre mis
dans l'impossibilit d'excuter son plan, sans entraver en rien ce que
nous avons rsolu de faire. Nous n'avons qu' continuer comme par le
pass. Les nouvelles que vous m'apportez peuvent, au contraire, tre un
coup de fouet pour ceux qui hsitaient encore: toucher  Moreau,  notre
compatriote si glorieux, c'est provoquer la Bretagne tout entire, c'est
prouver que plus personne ne peut tre  l'abri d'un outrage semblable.
En sa personne, c'est l'arme aussi qui est grivement atteinte, cette
arme qui dj, lors du plbiscite pour le Consulat  vie, a, en grande
partie, contribu aux 8.374 non, protestant contre les 3.568.885 oui,
courbs devant Bonaparte. Ne va-t-elle pas enfin se lever plus
nombreuse, plus unie, devant cette menace et cette insulte?

Une indignation gnreuse coulait dans ses veines comme un fleuve de
feu.

Elle se souvint que, autrefois, en janvier 1801, Georges Cadoudal, qui
s'tait engag  livrer Belle-Ile, dont il prtendait la garnison
compltement compose d'hommes  lui, crivait que, pour Brest, il ne
rpondait pas absolument du succs. Un peu inquite de cet antcdent
de mauvais augure, elle interrogea:

Vous pensez que nous aurions Brest?

Il reprit, plein de confiance:

Je les ai tous vus, depuis les plus petits jusqu'aux plus grands, et je
sais ceux sur lesquels je puis compter comme sur moi-mme; ouvriers et
marins, tous marcheront  mon premier signal; ils n'ignorent pas que je
suis sorti du peuple, que je connais leurs intrts, leurs besoins.
Patriotes convaincus, dus dans leurs esprances, ils se plaignent tout
bas de voir abandonner chaque jour, de plus en plus, les principes qui
leur sont chers. Les officiers peut-tre se montraient jusqu' ce jour
moins dcids, mais l'arrestation de Moreau va les lancer ouvertement
dans la lutte!

Elle l'coutait, gagne par sa confiance, oubliant tout ce qui les
sparait, grise par sa jeunesse, par son enthousiasme communicatif, ne
voulant plus se souvenir que s'il parlait ainsi, c'tait au nom de tout
ce qu'elle dtestait, c'est--dire la Rvolution, la Rpublique. En ce
moment, une seule pense la dvorait, l'espoir de la russite. Les
paroles vibrantes de son complice lui apportaient une certitude plus
grande du triomphe qu'elle rvait. Elle avait bien compris que le
mouvement des campagnes demeurerait strile si les grandes villes n'y
prenaient pas part, et voici qu'elle voyait grandir devant elle
l'assurance de soulever Brest contre le Premier Consul.

Grce  Jean-Marie Yannou, le foyer central de l'incendie pouvait se
trouver l; c'tait ce port de si haute importance qui serait le noeud de
la conspiration.

Avec Brest, en effet, on aurait la cte tout entire, la facilit de
faire dbarquer tous les renforts dont on aurait besoin, de manire 
marcher rapidement sur Paris,  jeter la province sur la capitale en une
agression audacieuse, irrsistible qui emporterait tout.

Ce fut lui qui, le premier, s'arracha  l'engourdissement extasi qui
les tenait tous les deux. Il objecta:

Surtout de la prudence! Nul ne vous connat ici et si vous vous y
attardiez, votre prsence ne tarderait pas  tre signale, car nous
avons une police particulirement souponneuse. Il faut que vous
regagniez le plus tt possible Kerloc'h et la demeure de ma grand'mre.
Ayez confiance; ds que j'aurai quelque chose de nouveau, vous en serez
prvenue.

Longtemps, accoud au mur qui surplombe la rade, il la regarda.

Glissant lgre, nigmatique sous le capuchon trange et dans
l'enveloppement des plis flottants de la longue mante sombre de Monik
Kervella, elle descendait, se dirigeant vers la barque des Troadec.

Sitt qu'elle et rejoint _Les Sept-Frres_, les deux voiles brunes
furent hisses, le patron se mit  la barre et l'embarcation, incline
sous la brise du soir, prit le large, dans la direction du Goulet.

Debout  l'arrire, auprs du gouvernail, ses ailes largement tendues,
il sembla  Jean-Marie Yannou qu'une norme chauve-souris planait,
emportant le secret d'o dpendaient son honneur, sa vie; il eut la
vision et comme la sensation troublante du symbole mystrieux qui
prsidait  la conspiration dans laquelle il s'tait engag.




CHAPITRE X

LA MESSE DES DAMNS

Dcidment, si peu divertissant que soit ce diable de port de Camaret,
o nous moisissions depuis des semaines et des semaines sans arriver 
rien, je le prfrais encore  tous ces endroits que nous venons de
traverser et surtout  celui o nous nous trouvons en cet instant!...
Brrrou!... Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que les gens et
les choses de par ici ont des figures qui ne me reviennent gure et que
nous nous fourrons de plus en plus avant dans quelque maudit gupier
dont nous ne pourrons plus sortir!...

 travers les brumes d'un crpuscule qui enveloppait d'une cendre
bleutre tout le paysage, tienne Ridolin examinait d'un oeil un peu
inquiet une montagne dresse devant eux comme une nouvelle barrire 
franchir, et essayait mlancoliquement de se remmorer les divers
incidents de leur voyage.

Gouailleur, Lespervier rpondit:

Avec ta force et ta taille, comment oses-tu te plaindre ainsi, quand
moi je vais toujours, et que je me sens prt  ne reculer devant rien,
ni devant personne?

Rsolument camp sur ses jambes maigres, il redressait d'un air de dfi
son corps mince et souple, et regardait avec une sorte de piti
mprisante son herculen camarade, qui venait de se laisser tomber sur
un bloc de rocher au milieu de la lande et essuyait son front, tremp de
sueur, malgr la fracheur de la temprature encore accrue par les
approches du soir.

Celui-ci secoua la tte:

Ce n'est pas la vigueur qui me manque, bien que nous ayons fait encore
une fameuse trotte aujourd'hui, toujours aux trousses de ce prtre
insaisissable, mais bien plutt la confiance dans le but  atteindre!...
Et puis, je l'avoue, je n'aime point trop ces histoires qu'on nous
raconte partout o nous nous arrtons, et o il est plus souvent
question des gens de l'autre monde que de ceux que nous voyons, que nous
connaissons, ceux enfin avec lesquels on a l'habitude de vivre.

--Gros poltron! marmotta entre ses dents l'agent de Fouch.

L'autre continuait, sans l'entendre:

Ils vous font froid dans le dos ces enrags de Bretons et on jurerait
qu'ils frquentent constamment tous ces fantmes, tous ces invisibles de
la nuit, dont ils vous causent comme de connaissances  eux!... Ce ne
sont pas les vivants qui me feraient peur, bien sr, mais ce sont les
autres!... Je n'entends pas grincer une roue de charrette, sans craindre
de tomber sur leur satan Chariot de la Mort conduit par un squelette
grimaant, leur _Ankou_ comme ils disent!... Je ne regarde plus une haie
d'ajoncs, sans penser y apercevoir, ainsi qu'eux, tout un tourbillon
d'mes!... Sans compter les mauvaises rencontres, les lavandires, les
nains, les gants, tout un tas de mauvais monde!... Ah! non, j'en ai
assez!...

Il lanait autour de lui un regard circulaire que la terreur vague
commenait  largir, tandis qu'un frisson rampait le long de son dos et
secouait ses lvres d'un lger tremblement.

Lespervier essaya de ricaner:

Bah! des contes de nourrice!

Mais Ridolin insista:

Possible!... Tout de mme, si c'tait vrai!... Est-ce qu'on peut jamais
savoir, dans des sauvages de pays comme celui-ci!... Aprs ce que nous
avons vu, il est permis de se demander ce qui peut bien nous attendre.
Ils aiment trop la mort et les choses funbres, et cela ne me prsage
rien de fameux!

Ce qui contribuait  rendre ainsi l'agent de Dubois, c'est que,  partir
du moment o il avait quitt Camaret, en compagnie de Lespervier, pour
se lancer dans cette expdition et tcher de savoir ce que les fils de
leurs htes allaient faire aux marais de Saint-Michel, il avait peu 
peu t influenc et comme pntr par les rcits entendus dans tous les
gtes o ils avaient d s'abriter, fermes perdues dans les bois ou les
montagnes, gros bourgs, petits hameaux, partout enfin.

Cette me profondment superstitieuse de la Bretagne, dont ils n'avaient
pu avoir qu'un assez faible aperu, tant qu'ils taient rests 
Camaret, ils s'en taient tout  coup sentis troitement envelopps, ds
qu'ils avaient commenc  pntrer dans l'intrieur des terres. L, tout
tait encore rest courb sous la sauvagerie primitive, et le souvenir
dnatur, niais persistant, des croyances druidiques s'y combinait
troitement avec les lgendes chrtiennes, conserves presque intactes
depuis le Moyen Age et continuant d'asservir le pays.

Avec son scepticisme de gamin de Paris et d'enfant de la Rvolution,
Lespervier ne s'tait nullement laiss entamer par la contagion, et
coutait, toujours goguenard, les effroyables rcits de lavandires de
nuit qui tordent le cou aux passants attards ou autres pouvantails de
la lande, que contaient l'hte, l'htesse, chez lesquels les hasards du
voyage conduisaient les deux camarades; mais Ridolin plus crdule, dont
le cerveau subissait plus facilement les impressions terrifiantes, par
suite d'une intelligence moins dveloppe et d'une instruction plus
rudimentaire, se laissait insensiblement gagner par cette tyrannie du
Surnaturel, qui pesait si imprieuse, si absolue, sur les incultes
paysans des Montagnes Noires et des monts d'Arre.

Il commenait  regretter de s'tre embarqu dans une aventure qui
semblait devoir le mettre aux prises plutt avec des tres fantastiques
qu'avec des vivants.

Comme il l'avouait navement, lui qui n'aurait pas craint l'attaque de
plusieurs hommes, il frmissait au frlement devin ou imagin d'une
ombre. Or, depuis les dbuts de cette poursuite, c'taient surtout des
ombres qui lui apparaissaient, ombres de btes inconnues, ombres de
personnages mystrieux qui s'effaaient et disparaissaient soudain, au
moment prcis o on croyait mettre la main sur eux.

Il en arrivait  se dbattre comme au sein d'un persistant cauchemar,
ses mains formidables, ses doigts semblables  des tenailles ne
heurtant, ne saisissant que de vagues et fugaces fumes, que des
apparitions.

Au commencement, l'expdition s'tait prsente comme relativement
facile.

'avait d'abord t le dpart. Lespervier, afin de drouter les
soupons, s'tait charg d'arranger les choses; il avait prvenu
Corentine Troadec que,  la suite de lettres reues de ses
correspondants de Paris, de trs importantes recherches archologiques
l'appelaient pour quelques jours dans les rgions situes autour de
Chteaulin. En ralit, il partait absolument au hasard, ne connaissant
nullement le pays; mais, pour se renseigner exactement, il lui et fallu
mettre la patronne de l'auberge dans la confidence de ses projets,
indiquer les marais de Saint-Michel, but cach de ce voyage; il ne le
voulait pas.

Cette prudence faisait partie de son habituelle ligne de conduite; car,
s'il ne souponnait en aucune faon les Troadec, n'ayant pu, malgr son
habilet, dcouvrir ce qu'ils avaient tant d'intrt  lui cacher et qui
lui et t d'un si prcieux secours en cette circonstance, il avait
cependant pour principe de se mfier d'instinct de tout le monde et de
toujours agir sans rien laisser deviner de ses intentions. Cela lui
ayant constamment russi dans les missions si dlicates et si
dangereuses dont le chargeait Fouch, il ne s'en dpartissait jamais,
mme quand le secret n'tait pas absolument ncessaire et qu'il et pu
parler sans rien compromettre.

Il donna donc vaguement, comme but de son exploration, le Menez Hom
d'abord, les environs de Chteaulin ensuite, prtextant une fresque
presque inconnue du seizime sicle qu'on lui avait signale dans
l'glise de Rosnon prs du Faou, s'inquitant aussi des calvaires, des
glises, des pierres druidiques.

Ce fut en prsence de ses htes qu'il invita Ridolin  l'accompagner,
disant que rien ne lui tait plus odieux que de voyager seul, faisant
remarquer que celui-ci pourrait emporter sa balle de colporteur et
trouver des occasions de commerce. Les Troadec appuyrent navement ce
conseil de quelques renseignements pratiques, citrent les auberges o
les voyageurs devraient se recommander de la patronne de l'_Abri de la
Tempte_ et les aidrent de leur mieux, sans se douter du pril que
cette aide allait faire courir  Alcide et  Loz.

Les premiers jours, autant pour ne pas exciter la dfiance que pour se
crer quelques points d'appui sur leur parcours, ils suivirent
exactement le programme qu'ils avaient expos, visitant les curiosits,
se disant envoys par les Troadec, de Camaret, se faisant conter les
lgendes, les croyances, et diminuant ainsi, dans la mesure du possible,
la peine qu'ils avaient  se diriger  travers une contre, dont la
langue leur tait absolument inconnue et o ils ne rencontraient que de
loin en loin des habitants comprenant et parlant le franais.

Mais si Lespervier,  l'aide de ce procd, parvenait  arracher  et
l quelque avis utile et  se guider sans trop de perte de temps, il
n'avait pas remarqu quelle dsastreuse influence les rcits
fantastiques, entendus presque tous les jours, finissaient par avoir sur
l'me crdule de son compagnon. Celui-ci, peu  peu, en tait arriv 
penser qu'il allait  sa perdition, au milieu de ces bois, de ces
landes, de ces montagnes, sur lesquels passait, incessant, en tourbillon
prilleux, le vol d'tres invisibles. Chaque jour, chaque nuit, avaient
t pour lui un pas nouveau en avant vers la croyance aveugle  cette
superstition si puissante en Bretagne.

Lorsqu'ils atteignirent les premiers contreforts des monts d'Arre et
purent gravir le mont Saint-Michel, l'envotement tait plus qu'aux deux
tiers consomm; le colosse tremblait, se croyant environn de tous ces
morts que les Bretons sentent flotter sans cesse autour d'eux. Quelque
danger bien matriel, et pu l'arracher  cet tat plus moral que
physique; mais, par une sorte de fatalit, toute ralit semblait
obstinment fuir devant eux, et ils ne s'attaquaient qu' des
apparences,  des ombres fuyantes,  de vritables fantmes.

Le soir o, dans la flamme d'incendie du soleil couchant, ils aperurent
pour la premire fois ceux qu'ils cherchaient, ce fut en une sorte de
vision tragique, quand un fougueux petit cheval breton, crinire et
queue au vent, chevel, hirsute, envelopp d'un nuage de poussire de
feu, plus semblable  un animal d'Apocalypse qu' un humble bidet
terrestre, les emportait sous son galop perdu. Cette carriole, ainsi
enleve et aurole de rayons, deux silhouettes de tnbres la
surmontaient, un prtre, auprs duquel se tenait, laissant pendre
derrire elle des ailes dmesures, une sorte de bte gante de la nuit,
toujours la monstrueuse Chauve-Souris, qui flottait en tre de cauchemar
sur la presqu'le de Crozon et qu'ils retrouvaient encore ici, su sortir
de cet aride et solitaire village de La Feuille.

Mais, tandis que Ridolin, effar, s'criait, aprs avoir pens
reconnatre la mme Chauve-Souris qu'il croyait avoir laisse 
Kerloc'h:

C'est le dmon!... La Charrette de la Mort!...

Lespervier, de ses prunelles perantes, parvenait  distinguer  l'avant
le conducteur, courb sur son cheval qu'il enveloppait du zigzag de son
fouet, et grommelait:

Le chouan de l'_Abri de la Tempte_ et de Kerloc'h, Tonton Ma!...
Allons, la piste est bonne!...

Il et bien dsir se mettre immdiatement  leur poursuite; mais, outre
que c'et t leur donner l'veil, se dcouvrir  eux, et qu'on et
perdu un temps considrable  se procurer,  faire atteler une voiture,
l'agent de Fouch jugea plus simple de s'informer adroitement, sans en
avoir l'air, de la route prise par l'quipage et, si cela se pouvait, du
but de ce voyage. Puis, une chose le proccupait, l'absence des deux
Troadec, qui auraient d se trouver avec le prtre, le paysan et la
Chauve-Souris. tienne, lui, encore tout boulevers, gronda, sans
enthousiasme:

Autant suivre le diable en enfer!

Mais, ne se proccupant nullement des terreurs de son compagnon, l'autre
commena ses investigations et s'y prit si habilement que, le lendemain
matin, il annonait d'un air triomphant:

Je sais o les pincer: ils se rendent au Menez Br,  la chapelle
Saint-Herv.

Et il poursuivit:

Je ne serais pas tonn que ce ft pour quelque runion de
conspirateurs; peut-tre allons-nous mettre la main sur le nid?... H!
h! Qu'en penses-tu, camarade? C'est cela qui serait une fire chance!

Malheureusement pour lui, il leur fut impossible,  quelque prix qu'il
offrt, de se procurer le moindre vhicule, et ils durent continuer leur
voyage  pied, se donnant comme des touristes, et s'arrtant de temps 
autre pour voir un monument, une pierre fameuse, une cascade, une
chapelle, un camp romain.

Ils visitrent ainsi Saint-Herbot, le Huelgoat, le bois de Beffou,
gtant, suivant la localit, tantt dans une masure, tantt dans une
ferme ou dans une auberge.

Maintenant, c'tait au sortir de Belle-Ile-en-Terre et de Louargat,
aprs des journes de courses au hasard, que les deux agents se
trouvaient au pied du Menez Br, en un pays perdu de l'intrieur de la
Bretagne. Depuis leur dpart de Camaret, ils avaient fait tant de lieues
toujours dans cette mme direction d'Est-Nord-Est, qu'ils ne savaient
plus trop o ils taient exactement.

Ils avaient travers de petits villages, de gros bourgs, des landes, des
marais, des ruisseaux, des valles, des montagnes, au milieu d'une
population sauvage, superstitieuse, dont la langue rocailleuse, barbare,
leur rendait plus difficiles encore leur orientation et leurs
recherches.

Mais l'missaire de Fouch tait tenace, impossible  dcourager, d'une
activit prodigieuse et, grce  sa persvrance, ils approchaient du
but.

Comme Ridolin, un peu honteux des reproches qu'il venait de recevoir de
son camarade, se remettait sur pied pour continuer leur marche,
Lespervier, lui frappant vivement sur l'paule, souffla trs bas, en
l'entranant derrire un norme bloc qui pouvait les abriter tous les
deux:

Baisse-toi, au contraire! Cachons-nous! Ah! bien! Si je m'attendais 
cela!... Tout seul!... Que sont devenus les autres?

D'une toute modeste masure, crase contre terre, un prtre sortait
pieds nus, tte nue galement, et cette tte norme, avec sa chevelure
noire broussailleuse, sa face un peu camuse, trs ple sur ce corps
pais aux larges paules, au cou court, mettait dans le crpuscule une
inquitante silhouette.

Muni d'un bnitier d'argent et d'un goupillon, il aspergeait
continuellement, autour de lui,  mesure qu'il avanait. Autant que la
nuit tombante permettait d'en juger, il se dirigeait manifestement vers
une petite chapelle qu'on apercevait au sommet du Menez Br et
gravissait lentement la pente escarpe de la montagne.

Ah a! Mais c'est  une scne d'exorcisme que nous assistons l! En
voil un dnouement!... Avoir fait tant de chemin pour voir de pareilles
fariboles!...

Lespervier semblait constern en examinant les tranges volutions du
prtre.

Bientt ils le virent atteindre la chapelle misrable dont la blancheur
tranchait sur l'paisseur croissante des tnbres, et s'enfoncer
derrire un petit porche qui la prcdait. Au bout d'un temps fort long,
durant lequel ils n'osrent bouger, une lueur brilla l-haut, derrire,
la fentre principale, une faible et vacillante toile, et l'aboiement
plaintif du chien de quelque ferme invisible arriva jusqu' eux.

Il hurle  la mort! observa en frissonnant Ridolin, envahi par un
soudain malaise et repris de ses prcdentes pouvantes.

Son compagnon, que rien ne pouvait arrter, s'avana doucement, de son
souple mouvement de furet, vers la masure d'o le prtre tait sorti, et
dit:

Les autres sont peut-tre l,  l'attendre; ma foi, tant pis! je me
risque.

Par une fentre basse, il aperut, auprs de l'tre o flambait un grand
feu, deux paysans, un homme, une femme agenouills: ce n'tait pas ceux
qu'il pensait voir.

Il poussa tranquillement la porte de la maison et entra demandant, d'une
voix adroitement adoucie et qumandeuse:

Pouvez-vous donner l'hospitalit, pour quelques instants,  deux
voyageurs gars?

Les Bretons achevrent leur prire, sans dtourner la tte; puis l'homme
s'tant redress, montra deux escabeaux, invitant du geste les nouveaux
venus  prendre place. Comme le paysan semblait comprendre le franais,
Lespervier l'interrogea:

La prire du soir que vous faisiez l?

L'homme secoua ngativement la tte et rpondit, en se signant, et en
dsignant le sommet du Menez Br:

La prire pour le repos de l'me de dfunt le comte Huon de Cotrozec,
que le recteur Judikal Le Coat va, cette nuit, arracher des griffes du
dmon!

--Hein! Quoi! Le dmon!... L'me!... Cotrozec!... Le Coat!...

Le Parisien rprima difficilement le sourire qui courut autour de ses
lvres; mais sa physionomie redevint presque instantanment srieuse,
concentre en un effort puissant de la mmoire, car ce nom de prtre ne
lui semblait pas absolument inconnu.

Aprs un nergique appel aux souvenirs innombrables entasss dans son
cerveau, il dcida:

Il y a encore quelque diablerie chouannique l-dedans, j'en
jurerais!... Judikal Le Coat, a sent la peau de bique et les coups de
fusil!... Ce doit tre un de ces terribles batailleurs de la Grande
Guerre, comme le trop clbre cur de l'le de R, le recteur de
Sainte-Marie qui a fait tant parler de lui  la bataille de Dol!... a
ne demande qu' recommencer!... Heureusement que leur Georges sera
prochainement sous cl, s'il ne l'est pas encore  l'heure actuelle!...
Tout de mme que maniganait-il avec le Tonton Ma et cette vieille
Kervella, tandis que la carriole les emportait?...

Mais Ridolin, toute sa curiosit superstitieuse veille, questionnait
le Breton qui rpondit:

C'est la Messe des Damns qu'il doit clbrer,  minuit,  la chapelle
de Saint-Herv.

Puis, avec un tremblement de terreur, en coupant ses explications de
continuels signes de croix, il expliqua ce qu'tait cette Messe des
Damns, Messe de l'Enfer, ou Messe de Trentaine (_ann ofernel drantel_),
pendant que sa femme grenait son chapelet, la tte cache dans ses
mains:

Pour chaque dfunt, on doit dire une srie de trente services, sous
peine de damnation ternelle, les vingt-neuf premires messes  l'glise
de la paroisse, la trentime sur le sommet du Menez Br, la montagne
sainte,  la chapelle de Saint-Herv.

Et la voix secoue d'un grelottement qui faisait s'entrechoquer ses
dents:

Bien sr qu'il faut un recteur hardi et savant et un saint homme comme
celui-l pour oser dire la Messe des Damns et lutter seul contre le
dmon!... Dj, en montant pieds nus, il a bien soin d'arroser sans
cesse d'eau bnite autour de lui, pour carter les mes en peine, tant
elles se pressent, qu'elles l'craseraient et l'empcheraient
d'arriver!... Mais, Seigneur Jsus, c'est tout  l'heure, quand il aura
termin, qu'on en entendra de ces cris! Pensez  la fureur de ceux de
l'enfer terrasss par la toute-puissance de la croix et obligs de
rendre la malheureuse me dont ils s'taient empars!... On ne connat,
de nos jours, que le recteur Judikal Le Coat capable d'affronter leur
colre et de les vaincre. Tenez! coutez! coutez!

Le Breton tendait la tte, ramassant dans ses larges et crdules
oreilles les sifflements du vent qui passait en bourrasque sur la
montagne et se dchirait  tous les halliers avec une clameur sinistre.
Par intervalles, un long et plaintif gmissement arrivait jusqu' eux,
et Ridolin ne se sentait pas rassur, bien que Lespervier affectt
l'indiffrence, en expliquant:

Bah! c'est ce malheureux chien qui hurle  la lune!

Le paysan hoquetait, vert de terreur:

Les entendez-vous faire leur sabbat, les damns?

Et cela ne dplaisait pas  tienne Ridolin de se sentir l, bien 
l'abri de tout danger, dans cette demeure protge par un crucifix et
par une sainte Vierge, en socit de ce Breton plein de foi et de pit,
de cette Bretonne cramponne  son chapelet comme un naufrag  une
boue de sauvetage, tandis que tout prs de lui se passait ce drame
mystrieux, cette bataille surnaturelle d'un prtre, d'un homme contre
les lgions dchanes de l'enfer.

Plus positif, ne se laissant pas circonvenir par les rveries mystiques
qui garaient le cerveau de son lourd et pesant compagnon, Lespervier ne
cherchait qu' tirer le meilleur parti des quelques lgers indices que
ce paysan venait de lui fournir. Il savait combien, en matire de
police, on doit s'aider des faits les plus indiffrents en apparence,
combien de fois aussi le hasard apporte son aide puissante aux plus fins
limiers: il lui parut qu'il y avait l matire  quelque trouvaille.

Il entreprit  son tour de faire parler le paysan qui leur avait donn
asile; mais au lieu de le questionner, ainsi que l'avait fait son
camarade, sur des choses qui ne pouvaient lui tre d'aucune utilit
pratique, d'aucune aide pour dcouvrir ce qu'il cherchait, il l'amena
sur un terrain plus prcis, en lui demandant:

Le comte Huon de Cotrozec, avez-vous dit: n'tait-ce pas un seigneur
de par ici?... Il me semble me rappeler que...

Habilement il suspendait son interrogation, comme s'il et fouill ses
souvenirs. Le Breton rpondit sans mfiance:

C'est des environs de La Feuille, proche des marais de Saint-Michel
qu'il tait; son chteau a t dtruit en 1793, quand il a migr. Il
faisait partie de la paroisse de M. le recteur.

--Ah! ah! c'est bien ce que je voulais dire. En effet!... Je me
souviens.

Le furet de Fouch retrouvait sa piste, la bonne voie. Immdiatement,
dans son esprit, le rapprochement se fit: certainement il y avait un
lien troit entre le dfunt comte, ce prtre trange, le Tonton Ma, de
La Feuille galement, et les visites de ces derniers  Monik Kervella.
Il reprit, d'un ton d'indiffrence:

Je ne connais plus personne de ce nom dans le pays.

--Bien sr que ce serait difficile, puisque le comte a pri en 1795 avec
M. le chevalier de Tintniac, et qu'il n'a laiss qu'une fille, reste
en Angleterre, depuis leur migration,  ce qu'on a dit autrefois.

Lespervier avait fait un lger mouvement de satisfaction, se frottant
doucement les mains, tandis que Ridolin le regardait, sans pouvoir
cacher son admiration; mais il rabaissa les lignes trop triomphantes de
son visage, pour achever de sa voix la plus plaintive:

Pauvres gens!...

Le paysan s'y laissa prendre, avouant:

Oui, qu'on peut dire, vu que je les ai un peu connus dans le temps, et
que j'ai mme entendu affirmer par la vieille Monik Kervella, une si
brave femme, qu'il n'y avait pas mieux sur la terre que son nourrisson,
le dfunt comte, car elle l'avait nourri de son lait, et que la fille de
celui-ci!... Enfin, faut esprer que le bon Dieu permettra  M. le
recteur de reprendre son me au dmon, depuis le temps qu'elle se
lamente et qu'il n'avait pu dire cette messe pour le sauver de la
perdition ternelle!

En ce moment, les hurlements du chien redoublrent, sonnant sauvagement,
et il sembla que rellement, sur la hauteur, des cris aigus s'y
joignaient, en une sorte de lutte.

C'est le dernier assaut, sous le porche!... Seigneur, protgez-nous et
dfendez-nous du dmon!...

 genoux, le Breton tendait ses deux mains vers le ciel, en une extase
d'adoration, de foi absolue.

Lespervier, aprs avoir jet un coup d'oeil dehors, fit signe  son
compagnon de le suivre, murmurant:

Il ne faut pas que le prtre nous trouve ici, s'il lui prend fantaisie
d'y rentrer; il serait moins naf que cet imbcile!... Au large, et
vivement!...

Ayant jet un adieu rapide aux paysans, ils s'loignrent et allrent
s'embusquer  quelque distance de la maison, derrire les rochers qui
les avaient prcdemment abrits.

Les heures passrent; la fin de la nuit coula lentement. Dj le petit
jour blmissait le ciel, derrire la cime du Menez Br, lorsqu'ils
virent la silhouette noire du prtre merger du porche, se dcoupant sur
l'aube blafarde; il marchait d'une allure rapide, comme dbarrass des
soucis qui l'accablaient lorsqu'il avait gravi la montagne.

Oh! oh! il semble bien satisfait! gronda souponneux l'agent de
Fouch, ne croyant qu' demi  cette messe clbre sur le Menez Br.

Quand il passa prs d'eux, sans les voir, le front haut, ses yeux noirs
flambaient trangement; il s'arrta quelques instants, tout prs d'un
bloc de granit pour remettre ses chaussures et reprendre son chapeau.

Puis il se remit en route parlant tout seul, et ces mots arrivrent,
dans le grand silence du matin, jusqu'aux oreilles attentives de
Lespervier:

Mlle de Cotrozec sera contente!... Je vais pouvoir lui annoncer!...

Le reste ne parvint pas  eux; mais le prtre disparu, le policier se
redressa, triomphant:

Elle est en France, je m'en doutais!... Ah! cette fois, je crois que
tout marchera, si rien ne vient se mettre  la traverse de mes projets,
et...

--Quoi donc?... questionna Ridolin, qui n'avait pas entendu, absorb
par cette vision quasi fantastique.

Lespervier le regarda un moment, comme s'il allait tout lui expliquer;
puis il se ravisa, baissant ses paupires sur l'clat trop vif de ses
yeux, et rpondit d'un air indiffrent:

Rien!... C'est bien bizarre cette Messe des Damns!... Mais quelle
trange chose que de pareilles superstitions puissent encore, de notre
temps, subsister en France!




CHAPITRE XI

L'ATTAQUE DE LA DILIGENCE


Alors,  c't' heure, la Demoiselle n'a plus besoin de nos services;
elle est partie toute seule de son ct pour ce qu'elle a  faire, de
mme que M. le recteur?

Assis avec son frre devant une table charge de pichets de cidre et de
bols, dans une auberge du gros bourg de Brasparts,  quelques lieues de
La Feuille, Alcide Troadec questionnait Mathieu Plourac'h, qui venait
d'arriver, et dont le cheval s'brouait entre les brancards de la
carriole que le Tamm Pilou avait laisse  la porte, sous la garde d'un
enfant.

Pour ce qui est de la Demoiselle, je l'ai mise moi-mme dans le
courrier de Landerneau, d'o elle se dirigera sans perdre de temps sur
Brest; quant  M. le recteur, il doit tre  la chapelle Saint-Herv, au
Menez Br, et il n'y a point  s'occuper de lui, rpondit Mathieu.

--Nous pouvons donc mettre en plein le cap sur Camaret, et marcher vent
arrire, puisque la besogne est termine! dcida Loz. Depuis le temps
que le pre et les frres nous esprent  la pche, a ne serait pas
trop tt, point vrai, Tonton Ma?

Les petits yeux perants du paysan coururent de Loz  Alcide; tandis
qu'il ripostait d'une voix un peu hsitante:

Bien sr! Bien sr!... Vous avez t de braves grs et tout s'est bien
pass jusqu' ce moment; mais peut-tre bien que ce n'est pas termin,
et qu'il y aurait encore besoin de vous; solides comme vous tes, tout
taills en force et en courage, des fois, vous seriez fameusement
utiles.

Alcide avait souri avec navet au compliment, talant complaisamment
ses membres normes, bombant sa poitrine semblable  un avant de barque
de pche:

Pour tre robustes, on est comme le pre, c'est tout dire, et on ne
boude jamais  l'ouvrage.

Mais son frre, prudemment, fit cette rserve:

a dpend de ce qu'il y a  faire.

Plourac'h les examina tous deux, comme s'il et soupes leurs poids,
estim  la vue leur apport possible de vigueur, puis, encourag,
continua:

Voil, les grs! Il s'agirait de travailler avec moi et avec des amis 
moi,  rendre service  la cause que nous dfendons et que vous savez,
autant dire  la Demoiselle, comme de juste!... Vous avez pu constater
que nous avons chou dans notre expdition et que nous revenons les
mains vides; or il faut de l'argent, une grosse somme pour acheter des
armes, de la poudre, et nous n'avons plus espoir, comme nous l'avons
fait en 1793, d'enlever la poudrerie de Pont-de-Buis, qui est trop bien
garde  prsent. Eh bien! moi, je sais un coup tout aussi consquent 
faire, et sans trop de risques, surtout avec des matelots comme vous...

Les yeux candides d'Alcide eurent une flamme:

Hein! Une prise  faire, un coup d'abordage  donner?

Loz lui-mme s'enthousiasma:

a, on en serait tout de suite!

Le chouan baissa la voix, aprs avoir lanc un regard rapide autour de
lui:

J'ai mention, par des personnes sres, qu'un courrier spcial se rend
de Quimper  Brest, par Chteaulin et par Landerneau, qu'il emporte dans
son coffre une grosse somme d'argent, peut-tre bien cinquante mille
francs,  destination des autorits brestoises...

Immobiles, sans que rien de leurs sentiments ne se manifestt sur leurs
traits, soit qu'ils n'eussent pas bien compris o leur interlocuteur
voulait en venir, soit qu'ils attendissent ce qu'il allait proposer,
avant d'avouer leur pense, les deux pcheurs le regardaient, sans
chercher  l'interrompre, bien qu'il trant sur les mots et part
quter leur avis avant de poursuivre.

Leur silence, qu'il pouvait prendre pour un acquiescement tacite, le
poussa  achever; il cligna, d'un air entendu, ses yeux que traversa un
clair de cupidit, et glissa, trs insinuant, plein de muettes
promesses:

Si nous le voulons, cet argent est  nous.

Il y eut entre les Troadec l'change d'un coup d'oeil, o l'indignation
semblait l'emporter sur l'tonnement, et Alcide, plus brutal, frappa la
table de son poing ferm, protestant:

Oh! oh!... Que diable, dis-tu l, Tonton Ma?... L'argent du
Gouvernement!...

Loz appuya:

De l'argent franais!... Si tu parlais d'aller crocher dans une frgate
anglaise, pour y ramasser de la monnaie d'Anglais, on pourrait
s'entendre; mais celui-l!... tu n'y as pas pens!...

Les sourcils de Plourac'h s'abaissrent sur ses yeux qui brillrent
d'une lueur sinistre, la courbe mince de son nez en bec d'oiseau de
proie s'effila davantage et il gronda, d'une haleine de tempte:

C'est notre argent, nous ne ferons que le reprendre!... Le Premier
Consul, lui, n'hsitera pas  s'en servir contre nous, pour nous faire
poursuivre, emprisonner par ses agents, par ses gendarmes, avec cet or,
dont vous ne voulez pas, il paiera ceux qui nous jugeront, qui nous
condamneront, qui nous excuteront!... Est-ce donc que vous voulez le
soutenir contre nous, contre Mlle de Cotrozec, contre votre cousin
Jean-Marie Yannou, contre Monik Kervella, contre l'abb Judikal Le
Coat, contre tous ceux enfin qui veulent combattre ce gouvernement
maudit, qui poursuit et tue tous ceux que nous admirons, tous ceux que
nous aimons!... Attendrez-vous que ceux qui sont dans les prisons soient
morts, pour les venger; et ne tenterez-vous pas comme nous, avec nous,
de les dlivrer, de les sauver?...

Il s'tait dress, la face enflamme, les doigts crisps sur son penn
baz, essayant vainement de modrer, d'touffer les clats de sa voix,
et, secouant sa crinire grisonnante autour de ses paules, redevenu le
forcen partisan d'autrefois, le Massacre-Bleu de la Chouannerie.

Les Troadec n'avaient plus fait un mouvement; mais on devinait que dans
leur crne, aussi dur que les roches de la cte, l'enttement dans la
mme rsistance s'augmentait, et que l'allocution vhmente du vieux
chouan ne parvenait pas  les convaincre.

Alcide protesta plus nergiquement encore que la premire fois:

Le pre nous dsapprouverait si nous t'coutions, Tonton Ma.

Et Loz souligna, ses yeux noirs pleins de conviction et d'honntet
irrductible:

Nous sommes des marins, et seulement des marins; que les terriens
agissent comme ils l'entendent, nous n'avons rien  y connatre.

Le Tamm Pilou semblait un peu dconcert par cette rsistance qu'il
n'avait pas prvue aussi radicale:

On ne vous demandait cependant pas grand'chose, nous aider seulement 
arrter les chevaux et  tenir le courrier en respect, pendant que, les
camarades et moi, nous aurions visit ses coffres.

L'an des Troadec reprit plus posment:

Tonton Ma, tu dois nous rendre cette justice que, pour ce qui est de
servir la cause de la Demoiselle, nous l'avons toujours fait sans nous
refuser  aucune besogne de danger ou de force, mais pour celle-l, nous
ne pouvons y prendre part.

Une mfiance poussa Loz  ajouter:

Comment se fait-il que ni Mlle de Cotrozec, ni M. le recteur, ne nous
aient parl de cela?

Un grommellement sourd et un haussement d'paules furent la seule
rponse du paysan de La Feuille, un peu gn par cette question directe
et prcise.

Au bout d'un moment, il murmura, en balanant d'un air mcontent la
tte:

Ce n'est pas autrefois qu'on et fait tant d'histoires pour aller
arrter un misrable courrier et pour soulager un peu le Trsor public
d'un argent qui est  nous, une simple restitution quoi! ou un emprunt
forc que les princes rendraient plus tard!...

Mais comprenant qu'il serait inutile d'insister et qu'il lui faudrait en
passer par ce que les deux hommes voudraient, se repentant mme de les
avoir mis au courant de ses projets, il parut se rsigner et fit:

Aprs tout, chacun son ide, mes grs!... Les jeunes gens du jour
d'aujourd'hui ne pensent pas comme ceux du temps pass et il vous est
permis de refuser de vous joindre  une action qu'un Cadoudal et t
fier d'accomplir!... Enfin, n'en parlons plus, puisque a vous
chiffonne!... Je ne vous demanderai qu'une chose, c'est, quoi qu'il
arrive, de ne jamais souffler mot de ce que je viens de vous proposer,
et de laisser les vnements se poursuivre comme Dieu en aura dcid!

Rassurs, apaiss en constatant que leur dangereux compagnon n'exigeait
pas davantage et se rsignait  se passer de leur aide, ils lui jurrent
le secret.

Le lendemain, tous trois montaient dans la carriole du marchand de
chiffons; Mathieu, fouettant son cheval, coupait la route de Morlaix 
Quimper, en sortant de Brasparts, et prenait la direction de Quimerc'h.

Ils avaient  peine quitt l'auberge qu'un voyageur solitaire y arrivait
 son tour: c'tait un colporteur,  en juger par la balle de
marchandises qu'il ouvrit, et autour de laquelle les femmes, les enfants
afflurent.

Le bon march extraordinaire de tous ses articles le mirent rapidement
au mieux avec sa clientle improvise, et le soir mme,  table, il
achevait de gagner la confiance des patrons de l'auberge par sa bonne
humeur, sa gaiet et les quelques cadeaux qu'il eut peu de peine  leur
faire accepter. Tout en bavardant de choses et d'autres il laissa
deviner qu'il avait fait affaire avec un paysan de La Feuille, auquel
il redevait une petite somme, mais que, au moment de le rejoindre, ne
connaissant pas le pays, il avait pris une mauvaise route et l'avait
perdu de vue.

 la description minutieuse qu'il en traa, nul ne douta que ce ne ft
Plourac'h; et la patronne, trs obligeamment, lui confia que Mathieu,
celui-l mme qu'il cherchait, avait pris la route de Quimerc'h avec
deux grands grs superbes, aux allures de marins ou de pcheurs, qui
avaient eux-mmes gt plusieurs jours  l'auberge et qui s'appelaient
Troadec. Il avait toutes les chances de le retrouver le jour suivant 
Quimerc'h, o le Tamm Pilou avait l'habitude de s'arrter.

Une expression joyeuse illumina les traits du questionneur, en recevant
cette rponse, dont les dtails semblaient le ravir, et il s'cria 
plusieurs reprises:

Vous ne pouvez savoir combien je suis content!

Le gamin qui avait tenu le cheval de Plourac'h se trouvait prcisment
l, il ajouta, se mlant  la conversation:

Oh! moi, j'ai bien entendu qu'il allait  Quimerc'h, vu qu'il voulait
arriver  temps pour rejoindre une diligence qui porte de l'argent de
Quimper  Brest.

Le colporteur ne pt matriser un soubresaut de surprise; cependant il
dissimula de son mieux, en faisant:

Merci, merci, cela me suffit.

Mais ds qu'il put prendre l'enfant  part, sans tre observ, il le
questionna doucement, en tirant un objet de son sac:

Tiens! Ce beau couteau sera  toi, si tu me dis exactement ce que tu as
entendu?

Le petit, embarrass et sduit, se grattait la tte, essayant de se
rappeler:

Je crois bien que c'est tout!... Voil, le vieux parlait aux autres de
cet argent et de ce courrier, pour des raisons que je ne sais point
trop, vu qu'ils causaient d'abord trs bas, comme s'ils ne voulaient pas
tre entendus. Tout de mme j'ai l'oreille fine; j'ai cru comprendre que
c'tait de l'argent  eux et aussi pas  eux. Ils discutaient dur, mme
que le vieux s'est mis en colre, en disant qu'il fallait reprendre cet
argent!... Enfin des tas de mots que je ne sais plus!...

Le soir dans sa chambre, le voyageur, en se mettant au lit, se dit 
mi-voix la face rayonnante:

Oh! oh! voil du srieux, cette fois! Et je crois bien que, pendant que
l'ami Lespervier, qui n'a pas voulu m'couter, au retour de ce Menez
Br, s'gare sur une fausse piste derrire son prtre, et veut  toute
force retrouver cette damne Chauve-Souris, qui s'est si vivement
envole, moi je suis sur la bonne voie et que tout le succs sera pour
quelqu'un que je connais! Foi de Ridolin, je n'en serai pas fch, car
si je dcouvre tout seul le pot aux roses, je serais bien sot de ne pas
garder tout le profit pour moi!... Le patron sera content, si je coupe
l'herbe sous le pied de Fouch, et j'en aurai tout le bnfice! Aprs
tout chacun pour soi! Tant pis pour Lespervier; il a voulu faire le
malin et ne pas venir avec moi, lorsque, tous deux, nous tions revenus
 La Feuille et que je surveillais les mouvements de ce Tonton Ma; il
a prfr se lancer sur une piste vers Landerneau et Brest!... Va,
cours, mon bonhomme! Elle a des ailes, la Chauve-Souris, tu ne
l'atteindras jamais! Mon homme  moi n'a qu'un cheval; je saurai bien le
rattraper!

Et l'honnte agent de Dubois, berc de rves triomphants, s'endormit
bientt du profond sommeil d'une conscience tranquille et satisfaite. Il
savait n'avoir pas plus de onze kilomtres  faire le lendemain pour
atteindre Quimerc'h, et il avait appris que le courrier de Quimper n'y
passerait que vers la fin de la journe: il avait donc tout son temps
devant lui et il pouvait se reposer  l'aise, sans redouter d'arriver
trop tard.

Ce fut au Vieux-Quimerc'h que les Troadec se sparrent de Mathieu
Plourac'h, aprs lui avoir de nouveau promis le secret, en s'engageant,
quoi qu'il arrivt, leur vie mme ft-elle en danger,  ne jamais
rvler ce qu'ils savaient des projets de leur compagnon.

Tandis que le chouan, prenant  droite, se dirigeait sur la fort de
Crannou, Alcide et Loz continuaient directement leur chemin dans la
direction de Quimerc'h, pour, de l, gagner le Faou, o ils trouveraient
facilement un moyen de traverser le large estuaire de la rivire,
d'atteindre Landvennec et de se faire conduire  Camaret par quelque
bateau du pays.

Comme ils avaient hte de regagner leur demeure et de retrouver leur
pre, ils ne s'arrtrent pas une fois, ngligeant les auberges des
diffrents villages et bourgs trouvs le long de leur route, et purent
ainsi traverser toute cette partie de la rgion sans avoir t remarqus
par personne.

Connaissant admirablement les routes, les sentiers, les hameaux et
jusqu'aux fermes les plus perdues de cette contre sauvage,
qu'assombrissait encore davantage le voisinage de la fort de Crannou,
ensevelie sous les tnbres de ses chnes et de ses htres sculaires,
Plourac'h, aprs sa sortie du Vieux-Quimerc'h, mit trs peu de temps 
gagner la lisire des bois.

L, ayant pris la prcaution de laisser cheval et voiture chez un ami
sr qu'il possdait au Labou, au Nord-Est des bois de Crannou, il
s'avana seul sous la futaie plusieurs fois centenaire.

La solitude et l'ombre l'enveloppaient, mais on aurait devin,  la
sret de sa marche dans ce ddale,  l'aisance avec laquelle il se
reconnaissait sans jamais hsiter entre les sentiers se croisant parfois
devant lui, que les moindres fourrs lui taient familiers.

Bientt il ralentit le pas, semblant relever des traces, examinant
certains froissements des branchages  hauteur d'homme, certaines
brisures qui avaient sans doute pour lui une signification, car soudain
il entonna  haute voix le refrain:

     Ann hini goz eo va dous
     Ann hini goz eo va zur!...

Il n'avait pas termin qu'un organe sonore, bien timbr, clatait 
quelque distance sous la feuille, envoyant, en rponse  l'appel
convenu du Tamm Pilou, ce fragment significatif de la mme chanson:

     La vieille pense  mon bonheur;
     C'est elle qui plat  mon coeur...

Et Mathieu rpta, selon la convention, les mmes paroles en rude et
rocailleuse langue de Cornouailles:

     Ann hini goz am c'hondu mad;
     Ann hini goz a zo dam grad...

Puis il appela joyeux:

C'est toi, Maradec?

Les branchages carts, il aperut, groups autour d'une petite
fontaine, une dizaine de paysans jeunes et vieux, arms de penn baz, de
coutelas, quelques-uns mme laissant deviner sous la veste le
bossellement d'une crosse de pistolet.

Il les compta rapidement du regard et fit:

Dix, et moi le onzime!... Bah! on arrivera tout de mme  bout de ce
courrier de malheur, d'autant qu'on sait le pays tranquille depuis
longtemps dj, que l'envoi d'argent est secret, et qu'on n'a pas
mfiance surtout par ici.

C'tait  la source de Lec'h Ouarn, une fontaine miraculeuse frquente
 certaines poques de l'anne par les malades et clbre dans tous les
environs, que Mathieu Plourac'h avait donn rendez-vous  ceux de ses
partisans qu'il savait les plus dtermins et les plus disposs  suivre
aveuglment ses conseils sans mme les discuter. Avant de soulever toute
la rgion pour le grand coup, comme il en avait toujours le dessein,
mais ce qu'il ne pouvait faire utilement sans avoir le moyen de fournir
des armes et des munitions  ceux qu'il appellerait ainsi  la rvolte,
il en tait revenu,  dfaut du trsor introuvable de Huon de Cotrozec,
 son ide de s'emparer de l'argent qu'il savait, par des affids
Quimprois, devoir tre envoy de Quimper  Brest vers cette poque.

Les recherches des marais de Saint-Michel ayant chou, ne sachant quand
on pourrait les reprendre, il avait laiss Judikal Le Coat gagner le
Menez Br, Anne de Cotrozec se rendre  Brest par Landerneau; et
lui-mme s'tait immdiatement mis en campagne pour recruter des
adhrents; on venait prcisment de l'aviser du jour exact o partirait
le courrier et il savait avoir tout le temps ncessaire pour faire ses
prparatifs.

Il ne s'tait pas plus tt spar du prtre et de la jeune fille que,
aprs avoir donn l'ordre  Alcide et  Loz Troadec de le prcder 
Brasparts, de s'installer  l'auberge et de l'y attendre patiemment, il
quittait La Feuille avec sa voiture pour des prgrinations
mystrieuses...

Il eut soin de s'arrter dans tous les endroits, o, suffisamment connu,
il possdait d'anciens compagnons de la Grande Guerre, s'annonant
toujours par la chanson universelle de la _Vieille_ et de la _Jeune_, de
manire  bien signaler dans quel but il se prsentait, c'est--dire en
conspirateur, non pas en marchand de chiffons.

Ce fut ainsi que, tantt dans un lieu, tantt dans un autre, il put
prvenir et racoler une dizaine d'intrpides, prts  tout en sa
compagnie et sous sa direction, en leur donnant comme lieu de
rendez-vous, pour une date fixe, la source de Lec'h Ouarn dans la fort
de Crannou. De cette faon, ceux qui ne trouvaient pas de raison
suffisante  donner aux leurs ou qui redoutaient les indiscrtions,
avaient pu prtexter un voeu, justifiant par un but de pit la ncessit
qui les appelait  la fontaine miraculeuse.

Cependant le vieux chouan avait pu craindre des dfections; c'est
pourquoi, lorsqu'il avait dfinitivement quitt La Feuille, une fois
ses dernires prcautions prises, sans se douter qu'en ce moment ses
moindres mouvements taient surveills par tienne Ridolin, et qu'il
tait venu retrouver,  Brasparts, Alcide et Loz Troadec, il n'et pas
t fch d'amener ce solide renfort avec lui: il pensait que la seule
prsence de ces deux pcheurs herculens et suffi  rassurer les
indcis et  exalter le courage des autres.

Quand il eut constat que pas un de ceux qu'il avait enrls ne manquait
 l'appel et qu'il eut pu lire dans leurs yeux le dvouement le plus
absolu, il leur avoua enfin le but de cette runion, qu'il avait jug
prudent jusque-l de tenir cach, pour viter tout cart de langue, mme
involontaire:

Etes-vous tous d'accord pour marcher avec moi et me suivre l o je
veux vous mener?

Maradec, celui qui lui avait le premier rpondu, un chouan d'autrefois
comme lui, dclara:

Nous ne savons rien de ce que tu dsires, Massacre-Bleu; mais tu peux
compter sur nous autant que sur toi-mme parce que nous savons tous que
tu es dans les bons principes, toujours les mmes! Sur notre part de
Paradis, nous jurons de te suivre!

Un hourra d'approbation accueillit cette affirmation que soulignrent
les cris significatifs:

Mort aux bleus!...

Le vieux Tamm Pilou sourit d'un air sauvage, comme caress par cette
acclamation qu'il n'avait pas entendue depuis trop longtemps gronder
sous les bois; mais il reprit, un peu mlancolique:

Il ne s'agit que d'arrter un courrier et de le soulager de son coffre,
contenant le trsor de guerre du Gouvernement.

Les prunelles brillrent, avides, saupoudres d'tincelles d'or, et les
penn baz se levrent, brandis par des mains violentes et impatientes.
Maradec observa avec une certaine malice, sanguinaire:

P-t'tre bien qu'il y aura des gendarmes?...

--Mort aux patauds!

--Mort aux bleus!

Plus froces encore les clameurs retentirent, se prolongeant  travers
les htres et les chnes, unissant les cris de guerre d'autrefois.

Mathieu Plourac'h pouvait dcidment compter sur ses compagnons, mme
s'il y avait de la rsistance; il leur indiqua l'endroit qu'il avait
soigneusement choisi, aprs mres rflexions: c'tait au sortir de
Quimerc'h, un point o la route s'encaissait un peu, entre les villages
de Neiz-Vrann et de Coatiscoul.

Ils se mirent immdiatement en marche, isolment, se suivant  quelque
distance, afin de gagner leur poste de combat sans veiller les
soupons.

Le jour tombait, comme les onze hommes, dissimuls derrire les haies et
les assises rocheuses qui surplombaient cette partie du chemin,
entendirent les grelots de la diligence tinter mlancoliquement au loin.

Attention! fit Mathieu, en montrant deux normes pierres qu'il avait
fait rouler en travers du passage. Ds que le postillon va arriver sur
l'obstacle, et que tous seront occups par l'accident, ce sera le moment
de foncer dessus. Je donnerai le signal avec un couplet de la chanson.

Ayant sans doute quelque retard, le courrier poussait ses chevaux, les
enveloppant de continuels coups de fouet, sans se proccuper de la
descente assez prononce qui, depuis Quimerc'h, allait s'accentuant de
plus en plus,  mesure qu'on avanait et qu'on se rapprochait du Faou.

Brusquement, le cheval mont par le postillon s'abattit, et tout
l'attelage vint butter violemment contre les pierres, les chevaux
tombant les uns sur les autres en un inextricable emmlement des rnes.

Les cris, les jurons s'chappaient de toutes les bouches, quand retentit
l'antique chanson qui modulait sur un ton de raillerie et de dfi:

      ceux de la ville pourtant
     La Jeune plat mieux cependant!...

C'est un coup prpar, garde  nous! cria le conducteur, levant les
yeux vers la hauteur d'o tombait ce couplet.

 travers la pnombre du jour baissant onze silhouettes aux casaques de
peau de bte, aux chapeaux ronds, aux larges bragou braz se profilrent,
bondissant ensemble de derrire les buissons et se prcipitant autour de
la diligence.

Pendant que les uns serraient le postillon et le courrier  la gorge,
les autres se htaient d'enfoncer la caisse pour en tirer les sacoches
gonfles d'argent et les emporter au plus vite.

Mais, presque en mme temps, une rumeur d'armes cliqueta sur
l'impriale, qui semblait entirement vide, des canons de fusil
s'abaissrent entre d'ingnieux crneaux forms par une sorte de rempart
matelass, des coiffures de gendarmes apparurent garnissant tout le
dessus de la voiture et une grle de balles s'abattit sur les
assaillants.

Cette premire dcharge, tire trop prcipitamment, n'eut, du reste,
aucun rsultat.

Ceux qui avaient des pistolets ripostrent, en visant soigneusement les
ttes qui dpassaient; les autres tentrent d'escalader le vhicule, en
se hissant sur les roues et de rpondre aux coups de fusil par des
lardes de couteau ou des moulinets fracassants de penn baz.

Durant quelques instants ce fut une mle indescriptible. Cependant, le
coffre dfonc, quelques-uns des chouans avaient pu dj enlever un
certain nombre de sacs d'argent et se htaient de les mettre en sret,
en regagnant les buissons, pendant que les plus vigoureux tenaient tte
aux gendarmes, essayant d'immobiliser ou de briser les fusils.

Mais un galop de cheval retentissait du ct de Quimerc'h; certainement
la fusillade avait t entendue et on venait au secours du courrier: la
position pouvait devenir critique pour les assaillants, qui,
jusqu'alors, n'avaient pas t trop prouvs.

Mathieu Plourac'h, jugeant inutile de prolonger la lutte et renonant 
s'emparer des sacs qui restaient, chanta le refrain convenu:

     Ann hini goz eo va dous...

C'tait le signal de la retraite.

Prestement, avec une agilit qui tenait du prodige et qui empcha les
gendarmes de les dcimer, car ils n'eurent mme pas le temps de les
ajuster, les Bretons abandonnant la diligence, s'enfuirent chacun de
leur ct, disparaissant en quelques secondes derrire les haies, les
rochers, et enlevant seulement une partie du butin. Quelques-uns avaient
t blesss, mais pas un seul grivement, et Mathieu tait indemne. Par
contre, trois gendarmes gisaient sur la route, prcipits du haut de
l'impriale, deux blesss et un mort; en outre, le courrier tait 
moiti trangl et le postillon, la tte fendue par sa chute, rlait.

Un cavalier parut, dessinant dans la demi-obscurit, sur la blancheur de
la route, sa stature colossale; c'tait tienne Ridolin.

Il s'exclama:

Diable! Trop tard. Les coquins ont eu le temps de faire leur coup;
mais, patience, je ne me suis pas tromp, c'tait bien le Tonton Ma;
j'ai parfaitement reconnu sa chanson habituelle. Sans doute il avait
avec lui ces deux Troadec, dont on m'a parl  Brasparts. Leur affaire
est claire  ces trois gaillards-l!...

Comme il tait impossible de songer  les poursuivre, de nuit,  travers
les landes, les rochers et les bois, et qu'on ignorait la direction
qu'ils avaient pu prendre, on dut renoncer  retrouver les sacoches
prcieuses, dont ils avaient emport  peu prs la moiti.

Le plus important, c'tait de relever le mort, les blesss, de remettre
la diligence en tat de continuer son chemin et d'atteindre le plus tt
possible le Faou.




CHAPITRE XII

LUTTE DE COLOSSES

Dans sa chambre de l'auberge de Brasparts, tienne Ridolin, s'tait
veill trs tard, faisant la grasse matine et trouvant quelque douceur
 prolonger sa paresse, aprs les rudes journes qu'il avait d passer
en compagnie de cet actif et infatigable Lespervier.

Il souriait, plein d'une piti ironique pour le camarade, en songeant
que, tandis que l'agent de Fouch s'extnuait  courir les routes, 
gravir les montagnes,  la poursuite d'un rve insaisissable, lui, tout
en se reposant, tenait la bonne et solide ralit et se prparait trs
tranquillement, sans brusquerie,  faire une capture dont on parlerait
sans doute en haut lieu et qui lui vaudrait un avancement mrit.

Cependant,  la veille, aprs qu'il fut mont se coucher, les gens de
l'auberge s'taient montr les uns aux autres les acquisitions qu'ils
avaient faites, et le gamin triomphant rvlait que le colporteur lui
avait donn, sans le faire payer, un magnifique couteau.

On avait d'abord admir le cadeau et lou la gnrosit du voyageur,
jusqu'au moment o l'esprit de rflexion s'laborant peu  peu dans la
cervelle moins opaque d'un des assistants, celui-ci s'tait inquit des
raisons qui avaient pu pousser ce marchand  favoriser l'enfant et  le
gratifier d'une pareille aubaine.

Ce dernier avoua que le colporteur l'avait questionn au sujet de
Mathieu Plourac'h, en lui promettant ce couteau s'il rpondait
convenablement, et raconta ce qu'il avait surpris de la conversation du
Tamm Pilou avec ses deux compagnons, au sujet de la diligence de Quimper
et de l'argent qu'elle devait porter.

Il y avait l, parmi les paysans, de secrets complices de l'ancien
chouan, de vieux compagnons d'armes qu'il n'avait pas jug  propos
d'embaucher pour cette affaire; ils devinrent immdiatement, en
coutant le rcit du petit, quel devait tre le projet de Plourac'h et
se demandrent si ce voyageur tait un vritable marchand ambulant et si
toutes ses questions sur le paysan de La Feuille n'avaient point
d'autre but qu'une affaire d'intrt et qu'un rglement de comptes.

Ils n'taient ni assez simples, ni assez ignorants pour ne pas avoir
entendu quelquefois parler des espions que la police lanait  travers
les dpartements, et ils se souvenaient de certaines excutions
sommaires qui avaient eu autrefois du retentissement dans le pays.

Sans doute aucun d'eux n'et voulu se compromettre dans cette affaire du
courrier, qui pouvait entraner pril de mort pour tous ceux qui y
auraient pris part ou mme auraient t seulement souponns de
complicit; mais, si on savait le Premier Consul impitoyable en pareil
matire, on ne dsapprouvait pas absolument Mathieu d'employer ce moyen
brutal de rcuprer des sommes qui avaient t puises, en grande partie
dans la bourse de chacun d'eux.

En leur me simpliste et peu intelligente, cet argent leur semblait de
l'argent  tout le monde, le Gouvernement tant tout le pays ou n'tant
personne.

En outre, une fois lancs sur cette voie par la rvlation de l'enfant,
ils se souvinrent d'avoir entendu certains de Brasparts et des environs
parler d'un plerinage particulier qu'ils avaient  faire  la source de
Lec'h Ouarn dans la fort de Crannou, et leur entendement obtus
s'claira tout  coup: ils envisageaient une corrlation entre ce
plerinage hors de saison et les projets supposs de Plourac'h, tant
donn le voisinage relatif de ces bois et de l'endroit o devait passer
le courrier.

Dans leur indcision et leur anxit, ils rsolurent tacitement de
mettre des obstacles d'apparence naturelle sur la route du colporteur et
de faire ainsi en sorte qu'il ne pt intervenir en aucune faon dans les
desseins de leur camarade de La Feuille.

Le matin, dans l'auberge, Ridolin ne rencontra que des visages aimables,
de souriants accueils, et dut achever de vider sa balle de colporteur,
tellement les acheteurs et les acheteuses se pressrent autour de ses
marchandises.

Il faillit en oublier le but mystrieux qu'il poursuivait et ne put se
mettre en route pour Quimerc'h que beaucoup plus tard qu'il ne le
pensait, d'autant plus que son djeuner se prolongea outre mesure, en
raison des innombrables sants qu'il lui fallut porter et des politesses
qu'il se vit contraint de rendre.

Il comptait, du reste, rattraper et au del les moments perdus, grce 
l'excellent cheval qu'on lui avait promis, et il sut rpondre jusqu' la
dernire minute aux gracieusets dont on l'accablait.

Enfin il put partir, n'ayant que le temps de sauter en selle, sans mme
pouvoir examiner la monture qu'on lui avait amene et qu'il devait
laisser chez un aubergiste de Quimerc'h qu'on lui indiqua, celui-l mme
chez lequel s'arrtait le courrier.

Il n'avait pas fait deux kilomtres que son cheval se dferrait
successivement d'un pied de devant et d'un pied de derrire, et qu'il
arrivait pniblement, tout boitillant, avec un retard important au
Vieux-Quimerc'h, o un marchal-ferrant lui fit encore perdre un temps
considrable pour poser deux fers neufs, avant de lui permettre de
continuer sa route.

De telle sorte que, lorsqu'il atteignait Quimerc'h, le crpuscule
commenait et que,  l'auberge de ce bourg, on lui apprit que la
diligence tait dj en route depuis un bon moment.

Une sorte de pressentiment le harcelant il ne s'arrta en cet endroit
que juste ce qu'il fallait pour qu'on lui sellt un autre cheval et
repartit aussitt.

Il allait de l'allure la plus rapide, avec une certaine circonspection
cependant, en raison de l'inclinaison de cette route qu'il ne
connaissait pas, quand il distingua, encore trs loin, le ptillement de
la fusillade. Tonton Ma tait  l'oeuvre et l'action se trouvait dj
engage.

Avec un juron de colre, il enfona ses perons dans les flancs de sa
bte, mais, toute diligence qu'il ft, n'atteignit le lieu du combat
qu'aprs la disparition des bandits.

La chanson qu'il avait entendue, quoiqu'il ft encore loign, jointe
aux quelques paroles rvlatrices de l'enfant questionn  l'auberge de
Brasparts, ne lui laissrent aucun doute sur l'instigateur et principal
auteur de l'attaque: c'tait ce marchand de chiffons qui courait
constamment le pays, qu'on voyait de temps en temps  Camaret, le plus
souvent muet, ne rompant pas frquemment le silence, en dehors de son
cri monotone de Tamm Pilou!

Il tait connu aussi par son amour pour cette vieille cantilne
bretonne, qui bourdonnait parfois sur ses lvres, et semblait, tantt
moqueuse, tantt plaintive, tantt provocante, enfermer dans ses
rocailleuses syllabes une perptuelle menace et une sourde rvolte.

Mais ce paysan n'tait pas seul, et si on ne savait pas o le prendre,
rien n'tait plus facile que de s'emparer de ses complices, de ceux qui
l'avaient aid dans son crime; ceux-l, tienne Ridolin les connaissait.

En entendant,  l'auberge de Brasparts, ce nom de Troadec, en apprenant
que les compagnons de Mathieu Plourac'h taient deux, le policier
s'tait souvenu des deux pcheurs qui manquaient  l'quipage de Kornli
Troadec, lorsque Lespervier et lui s'taient spars de leurs htes,
d'abord avant d'aller en consultation chez la Monik Kervella, ensuite
avant de se lancer  travers cette longue et aventureuse expdition,
dont les pripties venaient de se drouler des Marais de Saint-Michel
au Menez Br, et semblaient avoir leur dnouement sur cette route
ensanglante, entre Quimerc'h et Le Faou.

Que chercher de plus? Lespervier, avec son imagination inventive,
croyait  une vaste conspiration,  quelque complot tnbreux,
compliqu, plein de ramifications mystrieuses; Ridolin, lui, tenait un
bon crime, un de ces attentats que Bonaparte ne pardonnait pas:
certainement c'tait lui qui avait raison et il ne fallait pas se perdre
dans des recherches inutiles. L'agent de Dubois se dcida donc  agir
tout seul et le plus rapidement possible, sans attendre le retour de son
camarade.

Son premier soin, aprs avoir secrtement fait connatre son identit au
brigadier de gendarmerie, qui n'avait pas reu de blessures dans la
terrible embuscade, fut de l'interroger sur les agresseurs du courrier.

Encore tout tourdi de la rapidit, de l'inattendu de cette attaque, 
une poque o l'on commenait  se rassurer et  ne plus redouter comme
autrefois de pareils attentats, celui-ci essaya de retrouver ses ides,
aussi brouilles par la colre et par l'motion que par l'envahissement
des ombres grandissantes de la Autant peut-tre pour augmenter le danger
couru que pour donner une ide plus avantageuse de sa propre valeur et
de celle de ses hommes, il grommela:

Bien sr que je les vois, les coquins, de vrais hercules, tout comme
vous les dcrivez, citoyen!

Et il approuvait aveuglment tous les dtails de stature et de vigueur
que lui donnait Ridolin, s'efforant de peindre exactement  son
interlocuteur les deux fils Troadec, l'an, Alcide, le blond aux yeux
clairs, et Loz, le brun, les yeux noirs, des colosses comme leur pre.
L'agent se complaisait tellement dans sa description, qu'il finissait
par les voir devant lui, tels qu'il les avait si souvent vus  Camaret,
et que le brigadier extasi s'exclama:

C'est  jurer que vous aviez leur signalement, ou que vous vous
trouviez l avec nous!

Ce fut ainsi que, les premiers soupons du policier transforms en
certitude absolue par le tmoignage intress du chef des gendarmes,
tous ses efforts se concentrrent dsormais sur ce seul point, les
Troadec.

Quant au marchand de chiffons, il lui paraissait d'une habilit
consomme de le laisser pour l'instant de ct, de lui redonner
confiance en semblant ne pas s'occuper de lui, de ngliger de
l'incriminer; il comptait bien le rattraper plus tard et se rservait
alors de le prendre dans quelque traquenard adroitement combin.

Au Faou, o la diligence dut s'arrter pour changer les chevaux, rparer
ou remplacer les traits qui avaient t briss dans la lutte, on
s'occupa des obsques des deux victimes qui avaient succomb, le
postillon et un des gendarmes; puis dans une dposition crite, signe
du brigadier et dans une lettre particulire adresse au commissaire
gnral de police de Brest, Ridolin dnona Alcide et Loz Troadec, de
Camaret, comme tant, en compagnie de plusieurs autres brigands, les
auteurs de l'attaque  main arme qui venait d'avoir lieu, entre
Quimerc'h et Le Faou, contre le courrier, apportant de Quimper  Brest
l'argent du Gouvernement. Insidieusement il laissait comprendre que les
autres membres de cette famille Troadec pouvaient avoir eu d'avance
connaissance de cette expdition, et il les signalait aux autorits
comme suspects.

Ce soin pris, sa dnonciation confie au courrier, il rsolut de se
rendre, le plus directement qu'il le pourrait, du Faou  Camaret, en
vitant toutefois de se servir d'une barque, car il redoutait
extrmement la mer et prfrait la voie de terre, toute difficultueuse
qu'elle ft. S'il avait eu l'ide, en cet endroit, de s'informer des
Troadec, ou mme de simplement prononcer leur nom, on lui et donn des
renseignements qui auraient jet une grande perturbation dans ses
combinaisons, car beaucoup de pcheurs du pays les connaissaient; ils
eussent appris au policier trop ingnieux que ceux qu'il accusait
d'avoir attaqu le courrier avaient quitt le Faou longtemps avant cette
attaque et qu'ils devaient dj, au moment o elle s'tait produite, se
trouver  Camaret, car la barque qui les avait conduits tait dj de
retour.

Mais convaincu de la sret de ses informations, de l'impeccabilit de
ses dductions, Ridolin continua  voir en eux les agresseurs principaux
du courrier. Il ne lui restait plus qu' les retrouver,  s'assurer
habilement qu'ils ne pouvaient lui chapper; pendant qu'il les
occuperait, la police de Brest aurait le temps d'agir et d'arrter les
coupables.

Tout son plan solidement tabli, tienne Ridolin se rendit  Chteaulin,
o il savait trouver plus facilement une voiture pour regagner Camaret,
en traversant le Menez Hom et Crozon.

Cette fois, c'tait la russite, la perspective de quitter bientt ce
Camaret, qui lui pesait tant, et de revenir triomphant  Paris en
narguant cet excellent Lespervier.

En route, l'agent de Dubois eut encore l'occasion de s'assurer que,
dcidment, c'tait lui qui avait raison et que son camarade s'garait 
la poursuite d'une chimre. Pendant que le courrier de Chteaulin, dans
le cabriolet duquel il avait pris place, s'arrtait, suivant son
invariable habitude, au dbit qui se trouve plant, immdiatement au
sortir de Kerloc'h, le long de la route, Ridolin, sous prtexte de
consultation pour son bras, cependant parfaitement rtabli, se rendait
du ct de l'tang, afin de s'informer de la prsence de la vieille
gurisseuse.

Sa surprise et sa satisfaction furent grandes, en apercevant Monik
Kervella assise sur le pas de sa porte.

Il eut un plissement narquois de sa large face empourpre en songeant 
Lespervier, laiss  La Feuille, et parti, selon toute probabilit,
dans la direction de Landerneau, voire mme de Brest, sur les
indications plus ou moins vagues de gens du pays; il ne put s'empcher
de gouailler intrieurement:

Ah! bien! Si tu cours toujours aprs ta Chauve-Souris, elle te mnera
loin!... Moi, je la trouve sans la chercher!...

Il en contemplait, avec une certaine tendresse reconnaissante, celle
qu'il traitait auparavant de sorcire, et quand il l'aborda pour lui
montrer son poignet tout  fait guri, il riait tout haut de
contentement.

Il ne put cependant tirer d'elle aucune parole lui prouvant qu'elle
l'et reconnu; elle examina son bras, le palpa, semblant seulement
retrouver un mal soign par elle, sans tre proccupe un instant de la
personnalit de celui qui en avait t victime.

Il tenta inutilement de la questionner sur ce qu'elle avait pu faire
depuis qu'il ne l'avait vue; mais, comme une voisine tait l, il lui
demanda si Monik n'avait pas quitt quelque temps Kerloc'h pour voyager.

Celle-ci se mit  rire, avec un haussement d'paules et un regard
significatif du ct de l'impotente:

La Kervella, bouger d'ici, c'est que vous voulez plaisanter, bien sr,
elle qui ne peut quasi pas sortir de chez elle!

Ridolin insinua, jouant l'incrdulit, avec une certaine ironie cache:

Dame! j'aurais cru, puisque c'est la Chauve-Souris qu'on l'appelle!...
Les chauve-souris, a s'envole, des fois!...

Son interlocutrice le regarda d'une physionomie change, et, sans
vouloir lui rpondre davantage, tourna le dos, les yeux embrums d'une
dfiance soudaine.

Son expression devint si trange que le policier, bien qu'on ft en
plein jour, sentit un lger frisson secouer son piderme, et qu'il dt
faire un effort pour s'arracher  l'obsession superstitieuse qui, une
fois de plus, comme aux solitudes des monts d'Arre, pesait sur lui.

Il se secoua, mcontent, gn, inquiet, grommelant:

Dcidment, c'est bien une vision d'elle que nous avons eue l-bas,
dans ces montagnes de sauvages!... Sale pays! On n'y est jamais
tranquille, jamais sr de rien!... Heureusement que je n'y suis plus
pour longtemps et que ma besogne va tre termine. Une fois les Troadec
boucls, le Tonton Ma mis  l'ombre et leur affaire en train, je file
sur mon brave Paris, moi!...

Il regagna sa voiture, dont le conducteur commenait  s'impatienter,
craignant d'arriver en retard, et il tait cinq heures de l'aprs-midi,
quand ils atteignirent Camaret. Lorsqu'il entra  l'_Abri de la
Tempte_, Corentine Troadec tait en bas, occupe  envelopper de bandes
de toile le bras gauche de son fils Alcide.

Elle sembla embarrasse, comme surprise et poussa une exclamation
bientt noye sous un flux de paroles.

Monsieur tienne!... Ah bien! si on vous esprait! Comment, vous v'l
seul de retour,  c't' heure?... Et monsieur le chevalier, qu'en
avez-vous fait?

Avant de rpondre  ces diffrentes questions, il avait d rprimer un
geste instinctif de triomphe et teindre l'clair de joie qui illumina
ses yeux, en apercevant le fils an de Kornli et en constatant qu'il
avait t rcemment bless: plus de doute, cette blessure avait t
reue  l'attaque de la diligence.

Ce mouvement n'chappa ni au pcheur, ni  sa mre; et, d'instinct, ils
se regardrent comme pour se recommander la prudence, tandis que Ridolin
se dcidait  expliquer:

Nous nous sommes spars, parce que j'avais termin mes affaires plus
tt que je ne le pensais... Le chevalier, lui, il ne songe qu' ses
pierres,  ses monuments,  ses antiquits; moi, a ne m'intresse gure
tout cela!... Alors quoi! je suis revenu! Et puis je ne peux pas
m'terniser ici, j'ai de gros intrts qui me rappelleront prochainement
 Paris: possible que je parte, un de ces jours, sans mme
l'attendre!... On se reverra l-bas,  la capitale. Je suis un
indpendant, je vais, je viens, sans prvenir. Un beau matin, vous
verrez, prrrrt, plus personne! On me cherchera ici, que je serai dj
loin!...

Jamais le colporteur n'avait plu  Corentine; mais, en ce moment, son
antipathie tait si vive qu'elle l'inclinait aux soupons les plus
injurieux, et que le nouveau coup d'oeil chang avec son fils
signifiait, de son ct, qu'il y avait tout  craindre de ce colosse
brutal, violent, mal commode, qui se plaignait de tout et semblait, par
ses dernires paroles, prparer une disparition suspecte. Qu'avait-il pu
faire de son compagnon de voyage?

Cependant, Ridolin ne les laissa pas s'attarder longtemps  cette
suspicion, dont il ne se doutait gure, car sa curiosit venait de se
rveiller plus ardente, et il questionna, d'un air aussi naturel et
aussi indiffrent que possible:

H, mais, citoyen, vous tes bless, si je ne me trompe!... O, diable,
avez-vous attrap a? Hein! Laissez-moi voir un peu; si c'est un coup de
feu, comme il me semble, je m'y connais et je pourrai sans doute...

Le pcheur riposta, d'un ton bourru:

Pas besoin de vous, la mre suffit, et si a ne va pas, j'irai trouver
la Monik!...

Il lui paraissait inutile d'initier leur hte  ses affaires, et de lui
faire savoir exactement ce qui lui tait arriv. Mais le policier
semblait d'excellente humeur; il ne parut pas faire attention  la
manire bourrue et rogue dont la rponse lui avait t lance. Il
reprit:

Bon! bon! Vous avez raison, car c'est une gurisseuse de premier ordre,
cette femme Kervella, j'en sais quelque chose, tout au moins pour les
entorses ou les foulures, parce que, pour ce qui est des blessures
d'armes  feu...

--Et qui vous a dit que c'tait un coup de fusil?

Se croyant suffisamment renseign par cette imprudente dngation,
l'agent murmura tout bas:

Va, va, mon garon, dbats-toi, tu es pris et bien pris!... Un coup de
fusil, tu t'es trahi toi-mme en signalant cette arme; du reste, les
balles de calibre sont reconnaissables, et,  Brest, ils ont de fameux
chirurgiens au fort La Loi!... Tu feras connaissance avec eux, c'est moi
qui te le promets!

Puis, tout haut, il poursuivit gaiement:

Vous n'avez pas ide, madame Troadec, comme je suis satisfait de ma
tourne; j'ai fait des affaires d'or!...

--Ce n'est pas comme nous au jour d'aujourd'hui, alors!... Le poisson ne
donne plus, qu'on jugerait que l'Anglais lui fait peur!

La voix de Kornli Troadec tonna brusquement, toute grondeuse, tandis
que la porte de l'auberge s'ouvrait devant lui et ses six fils. D'une
dmarche pesante, crase, dcourage, tous ces grands corps vinrent
s'abattre, extnus, sur les escabeaux et sur les chaises.

Oui, appuya Herv, on n'a pas gagn son pain  c't' heure, et on est
rendu de fatigue!...

--Pas moyen d'appuyer au large,  la poursuite des bancs, vu qu'ils sont
l,  toujours nous guetter, ces Anglais!...

Et Loz battit la table du poing, achevant:

On en a la gorge  sec et la poitrine en feu, d'avoir pes sur l'aviron
et croch  pleins poings dans la toile, pour lutter contre le vent et
contre les courants qui nous entranaient  tout moment vers eux!

Une grimace de commisration affectueuse assouplit les traits de
bouledogue de Ridolin, qui, venant frapper sur l'paule de Kornli,
proposa:

Si vous voulez, citoyen Troadec, je rgale aujourd'hui, hein, a
va-t-il? a vous remettra  vous et  vos grand grs un peu de coeur au
ventre pour la prochaine fois. J'ai trop de contentement pour le garder
pour moi tout seul, en goste; il faut que j'en fasse profiter les
autres. On se consolera de notre russite future et vous savez, eh bien!
l, vrai, je vous mets au dfi, tous tant que vous tes, de me rouler:
vous verrez si ma tte de Parisien n'est pas plus solide que vos ttes
de Bretagne, malgr la renomme de par chez vous!...

Intrpide buveur, comme le prouvait sa trogne enflamme, tienne Ridolin
jouissait, parmi les policiers, de la rputation justifie de pouvoir
faire assaut victorieusement avec les ivrognes les plus redoutables.

Souvent, dans ses missions secrtes, il avait eu recours  ce procd
pour dlier la langue de ceux qu'on voulait faire causer et que, seules,
les fumes du vin ou les vapeurs de l'alcool parvenaient  trahir.
Brusquement, l'ide lui tait venue de griser les pcheurs, de les faire
bavarder, et de leur arracher leur secret.

Il se tourna, bon enfant, vers Alcide, ajoutant:

Le camarade en sera aussi de la petite fte, pas vrai? Ce n'est pas son
gratignure qui l'empchera de souper joyeusement et de trinquer  mon
retour?

Alcide allait refuser; un signe de sa mre le poussa vers la table; elle
lui souffla tout bas:

Accepte: le vin rend bavard, nous le ferons parler. Il ne se doute pas
de ceux  qui il a affaire, ne connaissant ni vous, ni Kornli; moi j'ai
confiance et j'y aiderai au besoin. Je ne sais pas pourquoi, mais je
crois que nous allons savoir quelque chose.

Quelques instants plus tard, tandis que Corentine, discrtement,
n'apparaissait que pour apporter de nouveaux plats et surtout de
nouvelles bouteilles, se retirant ds qu'elle avait servi, afin de
laisser toute libert aux convives, Kornli Troadec, Alcide, Herv,
Loz, Yves, Yan et Alan tenaient rsolument tte  tienne Ridolin.

Celui-ci ne cessait, entre chaque mets, de les exciter  boire et  lui
faire raison,  l'aide de toasts toujours plus provocants, et une lutte
trange, formidable, s'engagea, autour de la table, entre ces colosses.

Prudemment, la mre avait fait partir Pierrik, ds que le mousse avait
t rassasi, afin que rien ne vnt gner ce combat d'un genre si
particulier, au milieu duquel elle seule conserverait peut-tre son
sang-froid et sa raison. Les dbuts furent calmes. Ayant immdiatement
compris,  un signe de sa femme, qu'il ne s'agissait pas d'une lutte
ordinaire et que cet adversaire, en apparence si bonhomme, cachait
quelque mchant dessein sous son exagration de cordialit, Kornli
releva le pari pour ses fils et pour lui. Il savait bien tout ce qu'il
pouvait attendre d'eux et de lui-mme.

Comme, sans se l'avouer, on s'observait de part et d'autre, la
conversation commena trs paisiblement.

Il fut d'abord question de la pche, de la misre du pays, de
gnralits; puis, peu  peu,  mesure que les services se succdaient,
bourrs d'pices incendiaires, la causerie s'chauffa, les paroles se
heurtrent, les confidences jaillirent des gorges plus largement
arroses, et des flammes s'allumrent au fond des prunelles vacillantes
comme des torches secoues par le vent.

Avec la confiance absolue qu'il avait dans sa force de rsistance, dans
la puissance de sa volont et dans l'habitude de semblables luttes,
Ridolin vidait coup sur coup son verre, sachant bien que le meilleur
moyen d'entraner ses adversaires tait de leur donner le premier
l'exemple. Il se sentait plein d'ardeur, et, par un dtour habile, il
avait su amener la conversation sur Monik Kervella, en faisant son
loge, en parlant de la gurison si rapide qu'il lui devait. De l, on
en tait arriv  discuter des diffrents degrs de parent, des bonnes
ou des mauvaises ententes entre parents, surtout  des poques
troubles, alors que la politique divisait les gens les plus unis, mme
les familles.

Mais, en cet instant, se souvenant de l'inquitude montre par sa femme
au moment du dpart d'Alcide et de Loz pour les Marais de Saint-Michel,
et des questions indiscrtes poses,  cette poque, par leur hte,
Kornli avait eu la sensation d'un danger.

Justement, elle venait de se montrer dans l'entrebillement de la porte
et avait fait un geste de prudence  son mari, un doigt pos sur sa
bouche avant de s'approcher de la table; l, tandis que Ridolin, sans
nulle dfiance d'elle, tournait la tte, Corentine jeta dans son verre
plein une forte dose de tabac qu'elle avait prpare d'avance.  peine
et-il bu, qu'elle fit disparatre le verre, sous prtexte qu'il tait
sale, et que, pour garer ses soupons s'il avait pu en avoir, elle
changea galement ceux des autres convives.

Chez les plus jeunes, les ttes s'alourdissaient; mais Alcide conservait
tout son sang-froid et Kornli, taciturne, matre de lui, devenait de
plus en plus rserv.

Ce fut prcisment  ce moment, sur une question pose  propos de sa
profession, que, chez Ridolin, l'ivresse clata soudaine, inattendue,
provoque par la nicotine absorbe et par l'alcool dont,  son insu, la
patronne avait additionn ses dernires rasades.

Avec un rire clatant, ne sachant plus  qui il s'adressait, il avoua:

Marchand de chevaux, colporteur!... Ah! ah! ah!... Tous l'ont cru; pas
un n'a su deviner mon vritable mtier!... Qu'on aille dire, aprs cela,
que je ne suis pas l'agent le plus malin du Prfet de police!... Et
personne, pas un de ces rustres de pcheurs n'a t capable de s'en
douter!... Oui, mais, coutez donc, je les tiens, moi; je sais ce qu'ils
ont fait, cet Alcide et ce Loz Troadec! Son coup de fusil, ah! ah! ah!
c'est en attaquant la diligence, l-bas, entre Le Faou et Quimerc'h
qu'il l'a reu!... Ah! ils vont savoir ce qu'il en cote de dvaliser un
courrier!... Il y en a un qui m'a chapp, ce paysan, Tonton Ma, un
ancien chouan, je le parierais; mais je le trouverai celui-l!... Le feu
de peloton pour tous!... Bonaparte!... Dubois!... J'aurai un avancement
fameux!... Foi de Ridolin!...

Sous l'avalanche de ces aveux, presque incomprhensibles pour eux, une
stupeur crasait les Troadec, tandis que, verbeux, la face incendie,
les yeux noys, ne reconnaissant plus ceux qui l'entouraient, le
misrable continuait ses rvlations, faisant la confidence de ses
projets, se penchant tantt vers Alcide, tantt vers Kornli, jusqu'
l'instant o il tomba, assomm, la figure sur la table. Dgris
subitement, le patron des Sept-Frres le contemplait, terrifi,
balbutiant:

C'tait un espion!... Nous v'l perdus  c't' heure!... Et avec nous
Mlle de Cotrozec, et tous!...

Herv se dressa, vacillant, menaant de son poing terrible le policier:

Gredin!... Canaille!...

Corentine, pouvante, murmura:

Et M. le chevalier qui ne se doutait de rien!...

Mais un homme, entr dans la salle vers la fin du repas sans qu'ils
l'eussent aperu, avait entendu, avait vu; il dclara, en posant son
doigt sur la tte de Ridolin:

Cet espion m'appartient!...

Eclair de reflets sanglants par l'onduleuse flamme des rsines brlant
sur la table, l'implacable et sinistre figure de Massacre-Bleu
apparaissait au milieu d'eux, comme la personnification tragique de la
Vengeance.




CHAPITRE XIII

LA MORT FROIDE


C'est trange, murmura Ridolin; si je ne me voyais pas appuy sur
l'angle de cette dure et cahotante calche, les ctes rudement caresses
 chaque soubresaut par sa diablesse d'armature de fer et de bois, qui
doit remonter au moins au sicle du Grand Roi, je jurerais que je suis
sur mer, ballott par les vagues, et que je vogue pour des pays
inconnus!...

Il carquillait les yeux, s'efforant de se reconnatre, et persuad que
le chemin qu'il faisait en ce moment, il l'avait dj fait une premire
fois, lors de son arrive  Camaret. Il reprit, avec conviction:

Mais oui, voil cette monte du Menez Hom, que ce damn bidet de
Bretagne, si maigre et si efflanqu, a gravi tout d'une haleine et qu'il
escaladait comme une chvre. Pour venir de Chteaulin il n'y a pas
d'autre route, et c'est srement tous ces vnements qui m'ont brouill
la vue; c'est bien le chemin qui passe par Crozon et aboutit  Camaret.

Puis, rassur, il ricana, joyeux:

Leur affaire est limpide  ces Troadec de malheur, et, pendant que
l'ami Lespervier court la poste dans les montagnes d'Arre, moi, je vais
les prendre tout d'un seul coup de filet, houp l! ce sera comme la
revanche des poissons sur les pcheurs, quoi!... Et ensuite, en route
pour la pole  frire, dont la queue est tenue par un rude cuisinier,
mon excellent patron Dubois!... Ah! ah! ah!... Tout de mme, je n'aurai
pas perdu mon temps, ainsi que j'avais pu le croire un instant!...
Attaque  main arme contre une diligence!... Vol des deniers de
l'Etat!... Le Premier Consul ne plaisante pas l-dessus, et je crois
bien que la Grande Prvt va avoir de l'ouvrage... C'est peut-tre plus
banal, mais c'est certainement plus positif et plus certain que le
fantme de conspiration poursuivi par ce pauvre Lespervier!...

Un gloussement de plaisir hoqueta au fond de sa gorge, mais s'arrta
court sous un malaise inexplicable:

Hein! Qu'y a-t-il?... Oh! l! oh!... Tiens, voil le paysage qui se
brouille et les landes qui filent de chaque ct de la voiture comme si
le vent les emportait... H l!... Il ne s'arrtera donc pas ce courrier
enrag?

Il lui semblait qu'une trombe poussait la calche, tandis que les
arbres, les bruyres, s'enfuyaient dans le sens oppos avec une vitesse
d'ouragan.

Il faisait d'inutiles efforts pour appeler l'attention du cocher et
l'inviter  modrer cette allure fantastique; mais celui-ci, les paules
hautes, de longs cheveux grisonnants pars sous son chapeau de feutre,
lui tournait obstinment le dos; il n'apercevait que la zbrure du fouet
balafrant  tout moment les flancs du bidet, qui sautait follement entre
les brancards, donnant de formidables embardes au vhicule.

Ce conducteur se mit  siffloter, et, brusquement, ce fut l'air connu
qui vint heurter les oreilles bourdonnantes de Ridolin:

     Ann hini goz eo va dous
     Ann hini goz eo va zur!...

Pas moyen pour lui de s'y tromper.

Il eut un sursaut d'tonnement, croyant d'abord  une obsession
imaginaire:

Hein! Encore! Ce n'est pas possible!

L'oreille tendue, il s'appliqua  couter, reconnaissant  et l
quelque mot grav dans sa mmoire:

     Ann hini goz zo Bretonned
     Ann hini iaouank zo gallez!...

Leur charabia  ces sauvages!...

Il tait constern; mais la chanson ronflait comme dans une atmosphre
humide, tout prs de lui.

Ho! Ho! s'exclama-t-il. C'est  jurer que j'entends toujours la voix de
ce bandit!... Ah ! comment se fait-il? Je l'ai pourtant vu
disparatre, quand je suis arriv prs de la diligence; il n'aurait
jamais eu le temps de revenir et de se substituer au courrier de
Chteaulin! ce serait un peu fort, que je ne l'aie pas remarqu et
reconnu, en montant dans le cabriolet. Je sais bien qu'il faisait 
peine jour quand j'ai arrt ma place; mais pourtant, depuis j'aurais
bien relev sa tournure, sa voix, son... Ils se ressemblent tous aussi,
ces coquins de par ici, mme chevelure, mme chapeau, mme costume!...

Il avana la tte pour essayer d'apercevoir le profil de celui qui le
conduisait; mais il n'y put parvenir, et un nouveau malaise le rejeta en
arrire, comme trangl par la violence du mouvement qu'il venait de
faire, le sang sifflant dans les artres gonfles de son cou, toujours
poursuivi par les paroles grondantes:

     La vieille est de pur sang Breton
     L'autre de Gauloise a le nom!...

Il bgaya:

C'est lui!... Mais alors, o me mne-t-il?... Je suis donc en son
pouvoir?... S'il sait...

En mme temps, en une sorte de perte de connaissance progressive et
consciente, il sentait un poids norme peser sur lui, craser sa
poitrine, et il lui semblait qu'une bte monstrueuse s'abattait sur son
corps, l'touffant; ses prunelles perdues distinguaient des ailes
normes, dchiquetes, velues, armes de griffes, de petits yeux noirs,
dont la flamme pntrait en lui comme des gouttes de poix bouillante,
des dents blanches, aigus paraissant avides de sa chair, de son sang.
Il eut un gmissement d'horreur, balbutiant:

La Chauve-Souris!... La Chauve-Souris!... Je suis perdu!

Par un phnomne incomprhensible, il se croyait soudain renvers sur le
dos, devenu la proie d'un de ces vampires sanguinaires, dont parlaient
les voyageurs revenus d'Amrique.

Et, malgr cela, la chanson bourdonnait encore, quoique plus
confusment,  ses oreilles:

     Nargue du Gaulois corrompu,
     Dans sa peau le diable est cousu.

Mais une autre voix troua les tnbres qui ensevelissaient son esprit;
un organe rude faisait:

Eh bien! qu'est-ce qui lui prend?

Un troisime interlocuteur expliqua:

Le v'l qui se rveille!...

Le cauchemar se peuplait, se compliquait, car ce ne pouvait tre qu'un
cauchemar.

Ridolin, dans cette conviction, fit de nouveaux et violents efforts pour
chapper  cette fantasmagorie, retrouver ses esprits, se reconnatre un
peu au milieu de ce tumulte de voix connues, de souvenirs inquitants et
de paroles incomprhensibles. Il eut la sensation trs nette d'une pluie
fine lui fouettant par instants le visage et, ses paupires se
soulevant, il regarda:

Hein! Quelle bizarre vision? Etait-ce un rve qui continuait? S'tait-il
endormi sous l'influence du bercement prolong de la voiture, et
voyait-il trouble, comme au sortir d'un sommeil pnible, alors que, mal
rveill, on ne distingue encore exactement aucun objet?

Il lui paraissait que, tendu de toute sa longueur sur le dos, pris dans
une sorte de gaine, et ballott tantt dans un sens, tantt dans un
autre, un vaste ciel blafard, brumeux, sur lequel passaient de grands
nuages rapides, s'talait en face de lui et qu'un long mugissement
continu accompagnait ce spectacle extraordinaire. Etait-ce encore, plus
aigu, plus prononce, cette imagination de naviguer qui lui revenait?

Il rabattit ses paupires  deux ou trois reprises d'un mouvement voulu,
raisonn, puis les souleva rsolument une dernire fois.

L'Ocan!

Il ne pouvait s'y tromper; ce balancement rgulier de gauche  droite,
de droite  gauche: le roulis; ces montes et ces descentes
continuelles: le tangage; ce continuel souffle grondant, enfin cette
pluie qui s'abattait par moments, apportant  ses lvres une saveur
acre, sale: la mer, les embruns, l'Ocan!... Puis, un jour brumeux,
enveloppant, au milieu duquel il est plong comme au sein d'un immense
aquarium: l'tendue infinie du ciel au-dessus de la mer! Ah ! rve,
ralit, que dcider? que penser? Pourtant il se croyait en voiture,
aprs l'attaque de la diligence, sur cette route de Chteaulin  Crozon,
de Crozon ...

Grand Dieu! Voil que la mmoire lui revenait, qu'il se souvenait avec
une implacable nettet; mais ce chemin, il l'avait fait la veille, cette
course en cabriolet, c'tait du pass dj, non pas du prsent.

Alors quoi donc? Qu'tait-il devenu depuis? Que lui arrivait-il?

Il venait de rver et il s'veillait, mais o cela?...

Il voulut se redresser, se lever; impossible. Ses prunelles, abandonnant
ce grand ciel dsesprant, cherchrent  ses cts, autour de lui.
pouvante!...

Des cordes fixaient ses bras le long de son corps; d'autres cordes
immobilisaient ses jambes; il tait bien rellement couch sur le dos,
sur le pont d'une barque, et c'tait tout ce qu'il avait vu ou cru voir
auparavant qui tait le rve, le cauchemar.

La ralit, c'tait qu'il se trouvait  bord d'un bateau en mer; la
vrit, c'tait ces pcheurs qui se tenaient l, les uns occups  des
manoeuvres de cordages et de voiles, les autres examinant l'horizon, et
le plus grand, le colosse immobile, debout  la barre, Kornli Troadec.

Aussitt, ce fut en son cerveau bloui, terroris, le brutal afflux des
souvenirs, le tableau rapide de ce qui s'tait pass la veille au soir,
dans l'auberge, _l'Abri de la Tempte_, immdiatement aprs son retour 
Camaret: la table couvert de plats, de bouteilles, les toasts ports,
cette longue et lourde soire passe  lutter d'ivresse avec ses htes.

Qu'tait-il arriv, et pourquoi, maintenant, se trouvait-il l, sur le
pont de cette embarcation, ligot, terrass, au pouvoir de ceux-l mmes
qu'il avait espr tromper? Oui, il avait eu l'intention de les griser
pour leur arracher leur secret; confiant dans sa force, dans sa capacit
de buveur toujours invaincu, il avait port un dfi  ces Troadec, en
leur offrant de les rgaler pour fter son retour parmi eux, et les
excellentes affaires qu'il avait faites durant son petit voyage.

On avait fameusement bu et fameusement caus: de quoi? par exemple,
impossible de se le rappeler pour l'instant. On avait mme chant et
lui-mme s'tait lanc, apportant sa contribution de gaiet  la fte,
pour mieux dissimuler son mystrieux et trouble dessein, cet espoir de
les amener  la rvlation dsire,  la complicit dont il les
souponnait dans l'attaque de la diligence.

Il revoyait encore la manire dont il avait quitt Le Faou, aprs
l'enterrement des deux morts, un gendarme et le postillon, aprs la
remise au brigadier d'une lettre et d'une dnonciation en rgle contre
les Troadec pour tre dposes entre les mains des autorits de Brest;
il se rappelait son voyage de Chteaulin  Camaret, son arrive si
subite  l'auberge, o il surprenait Alcide en train de faire panser par
sa mre une blessure au bras, certainement un coup de feu reu par lui 
l'attaque de la diligence.

Jusque-l tout tait bien net, bien clair. Qu'avait-il donc pu se passer
ensuite? Est-ce que lui, l'intrpide buveur, qui n'avait jamais pu tre
vaincu dans ce genre de lutte, mme par les champions les plus
redoutables de Paris et de Normandie, il aurait trouv son matre au
fond de cette Bretagne? Est-ce que ces Troadec avaient pu avoir raison
de lui?

Mais alors, avait-il donc parl, et de quoi? Pourquoi ces cordes?
Pourquoi cette barque qui l'emportait en mer? Dans quel but?

Une horreur suprme l'envahit, glissant sa glace dans ses veines et
pntrant jusqu' son coeur; il venait de reconnatre, assis prs de
Kornli et cach jusque-l par le bas de la voile, Mathieu Plourac'h. La
chanson, il ne l'avait pas rve, il l'avait rellement entendue 
travers la fin de l'opaque sommeil de l'ivresse; elle semblait encore
ronfler aux lvres du Tamm Pilou.

 ce moment prcis, le paysan de La Feuille, qui venait d'changer
quelques mots  voix basse avec le patron des _Sept-Frres_, reportait
ses regards dans la direction du prisonnier; ce furent deux lames aigus
qui entrrent jusqu'au fond des prunelles, agrandies par la terreur,
d'tienne Ridolin: il se sentit dmasqu.

Assurment, l'homme qui le contemplait ainsi, avec cette physionomie de
calme et froide cruaut, savait qui il tait; assurment aussi, dans son
ivresse, il avait d se trahir, faire quelque terrible aveu.

Malgr le souffle glac du vent, malgr le fouettement des embruns qui
balayaient le pont du bateau, une sueur d'angoisse lui jaillit par tous
les pores, inondant son visage blmi, ses membres contracts.

Hol, ho! Puisque te voil tout  fait rveill, on va pouvoir causer
un peu!

C'tait le Tamm Pilou qui prenait la parole, semblant en ce moment tre
en quelque sorte le chef de ceux du bord, mme de Kornli Troadec, et
l'espion,  cette constatation, sentit s'vanouir le peu d'espoir qu'il
avait pu conserver jusqu'alors en se souvenant qu'il avait t l'hte
des Troadec.

Il essaya cependant de ragir, et ngligeant avec intention de rpondre
 son interlocuteur, s'adressa directement  Kornli, se masquant d'un
sourire qui tournait en grimace, malgr son nergie et sa volont:

Quelle diable de farce m'avez-vous joue l, patron, que me voil
ficel comme un colis et  votre bord, o vous tes seul matre aprs
Dieu? Est-ce que j'aurais perdu quelque pari  notre fte d'hier soir et
s'agirait-il d'une petite promenade en mer?... Je n'en ai point souvenir
et...

--Oui, perdu, et d'une damne faon! grommela violemment Herv avec un
sourd ricanement.

--Drle de promenade! appuya Alan.

Mais Mathieu Plourac'h, la face grave et svre, intervint, disant:

Allons, silence, les grs! On ne plaisante pas avec ceux qui vont
mourir!...

Ce fut comme si la lamentation funbre du glas et soudain clat
au-dessus mme de la tte de Ridolin.

Mourir! il allait mourir, lui si plein de vie, lui taill pour vivre
centenaire, lui qui, dans son mtier de policier, avait travers de tels
prils et s'en tait toujours tir indemne! Mourir! Ce cri jaillit de
ses lvres comme le sang d'une brusque blessure:

Mourir, moi! Mais c'est impossible! Pourquoi et que vous ai-je fait?
Mourir! De quel droit osez-vous me condamner ainsi, sans mme m'avoir
entendu? Je ne vous connais pas!... Je veux...

Tandis que les Troadec demeuraient muets, ne semblant ni voir, ni
entendre, Plourac'h se pencha sur le prisonnier:

Regarde-moi bien, tienne Ridolin!...

Entendant prononcer son nom, qu'il n'avait jamais donn, le prisonnier
avait tressailli faiblement; le paysan continua, sans paratre remarquer
ce frisson:

C'est moi qui vais te juger; c'est moi qui vais te condamner, du droit
que possdent comme moi tous ceux qui dfendent la bonne cause contre
ton Gouvernement, la cause de la Monarchie et de l'Eglise, du droit de
justice sommaire que nous avons contre les dnonciateurs, contre les
espions, contre la police, dont tu es l'agent maudit!

Ridolin essaya de protester:

Moi, de la police? Vous vous trompez; je suis tout simplement un
colporteur, un marchand de...

Le Tamm Pilou haussa les paules:

Ne mens pas, c'est inutile; hier soir, dans ton ivresse, tu as tout
avou; tu t'es livr, et sur toi nous avons trouv des lettres qui ne
laissent aucun doute sur ta profession, une correspondance du prfet de
police, des papiers signs Dubois, Desmarest, Ral!

L'agent, qui avait un peu soulev sa tte, dans un lan de protestation,
la laissa tomber si rudement en arrire, que le plancher du pont rsonna
sous le choc. Dcidment, il se sentait perdu. Mille penses
dsordonnes envahirent son cerveau. Devait-il essayer de prolonger sa
vie, de lutter, mais comment? Un instant, il s'arrta  l'ide de dire
qu'il avait de graves rvlations  faire, de proposer son aide contre
Parfait Lespervier, qu'aucun d'eux ne paraissait souponner.

Mais l'examen des traits froces du paysan de La Feuille lui prouvait
que rien ne saurait apitoyer un pareil fanatique; et, comme pour le
faire renoncer d'avance  cette inutile trahison vis--vis de son
complice, le paysan continuait:

Tu croyais nous tenir; c'est nous qui te tenons. Tu peux tre
tranquille; je ne suis plus  c't'heure Mathieu Plourac'h, ni Tonton
Ma, je reprends mon nom de guerre, pour faire justice, et tu sauras que
Massacre-Bleu n'a jamais fait grce  un ennemi, encore moins  un
espion: si tu as quelque croyance, tu peux dire tes prires, voil
tout!

Un Chouan! Ridolin ne s'tait pas tromp, et la rputation de ce
Massacre-Bleu ne lui tait pas inconnue; inutile de se dbattre
davantage. Le policier se rsigna: la partie tait perdue pour lui.

Un remords lui vint d'avoir song  vendre son camarade Lespervier; s'il
n'avait pas spar sa cause de celle de l'agent de Fouch, s'il n'avait
pas rompu le pacte fait avec lui, il ne ft pas tomb btement dans ce
pige tendu par lui, et qui le prenait lui-mme. Il essaya de trouver
une amre et suprme consolation dans la pense que, plus fin, plus
habile, Lespervier avait eu raison et saurait dmler les fils de cette
conspiration, dont l'attaque de la diligence n'avait t qu'un pisode,
mais qui, certainement, se tramait en ce moment, soit  Brest mme, soit
dans cette presqu'le de Crozon, si calme en apparence. Essayant de
raffermir sa voix, se rappelant sa dnonciation contre les Troadec, qui
devait,  l'heure actuelle, tre parvenue au commissaire gnral de la
police de Brest, et tout en regrettant de n'avoir point signal Mathieu
Plourac'h, il fit:

Ma mort ne vous servira  rien: je serai veng, plus tt mme que vous
ne le pensez.

Il ajouta, se raccrochant  un faible espoir:

Seul je pourrais encore vous sauver.

Le paysan haussa les paules et reprit son ternelle chanson, comme pour
mieux lui faire comprendre que toute entente tait impossible entre eux,
entre les choses anciennes et les nouvelles, et aussi pour touffer sous
sa mlancolie berante les dernires protestations, les menaces ou les
plaintes du misrable.

Successivement, les prunelles affoles de celui-ci coururent autour de
lui, cherchant  rencontrer les yeux des pcheurs,  attendrir quelqu'un
de ses bourreaux taciturnes, les jugeant moins impitoyables, plus
disposs  l'humanit que l'ancien Chouan.

Mais tous dtournaient la tte, s'absorbant dans leur besogne de marins,
sourds et aveugles  tout autre chose qu' la conduite de la barque.

Glac d'pouvante, le coeur battant  coups sourds au creux de sa
poitrine, tout le corps secou par le choc violent du sang dans ses
artres comprimes par les cordes, l'espion essaya de repasser dans son
esprit tous les genres de supplice auxquels avaient t soumis ceux de
son espce qui avaient eu le malheur de se laisser prendre. Serait-il
poignard, frapp d'une balle, pendu, trangl, noy, jet pieds et
poings lis en pleine mer?

Essayant de ne plus penser, il vcut ainsi plusieurs sicles en quelques
minutes, dans l'horrible attente de la mort. Etendu sur le pont du
bateau, il ne pouvait voir que ce ciel sinistre, tout couvert de nues
de deuil, qui lui semblaient tendre au-dessus de lui de funbres
draperies de catafalque, comme pour le faire assister vivant aux
prparatifs de son ensevelissement. Les plats-bords de l'embarcation
arrtant ses regards, il ne parvenait pas  s'orienter,  savoir o on
le conduisait.

Cette sensation lui devint si insupportable qu'il ferma les yeux,
s'abandonnant, essayant de se figurer que tout cela n'tait qu'un hideux
cauchemar.

Un commandement lanc par Kornli l'arracha  cette espce
d'anantissement physique et moral, sous la torpeur duquel il avait
failli, quelques instants, oublier; les deux voiles, glissant le long
des mts, s'abattirent, fouettant l'air de leur battement d'ailes
gantes.

On tait arriv quelque part: o cela?

Au-dessus de lui, toujours le ciel, des draps mortuaires, le couvercle
sombre de la tombe; autour de lui, contre les flancs de la barque, le
bruissement d'eaux profondes, le flic floc des lames; la pluie des
embruns, et, pas bien loin, un grondement de brisants.

En ce moment, sur un signe de Plourac'h, Herv et Yan Troadec,
s'approchant du prisonnier, le saisirent l'un par les paules, l'autre
par la tte et le soulevrent d'un puissant effort. Croyant sa dernire
heure arrive, Ridolin bgaya, avec un tremblement des lvres et une
rvolte instinctive:

Grce!... Piti!...

Herv riposta:

Ne crie pas, mauvais chien; tu n'es pas encore mort.

Yan poursuivit:

Ce n'est point nos mains qui se saliront  cette vilaine besogne!

En un instant, bascul par dessus le bord, il se vit plac dans le canot
qui flottait  l'arrire des _Sept-Frres_; puis quelques coups d'aviron
l'amenrent  un petit plateau rocheux qu'enveloppait une constante
couronne d'cume.

Les deux pcheurs abordrent l'cueil; tandis que Yan maintenait le
canot  l'aide d'une gaffe, Herv enlevant l'espion, se hta de le
dposer sur la roche, trancha de quelques coups de couteau les cordes
qui l'immobilisaient et regagna vivement le lger esquif pour rejoindre
_Les Sept-Frres_, rest  distance.

Tout cela avait eu lieu si rapidement, que Ridolin ne s'tait pas encore
rendu compte de ce qui se passait, et dj les Troadec taient loin de
lui.

Ds que l'engourdissement momentan caus par ses liens eut cess et
qu'il put se redresser, appuy sur ses mains, avant mme de se remettre
sur ses pieds, un regard circulaire jet rapidement lui montra
l'immensit de l'Ocan l'enveloppant de tous cts, et, trs loin, la
cte, le haut profil du Toulinguet, l'escarpement des falaises courant
vers Pen hir, les Tas-de-Pois.

Il poussa une lamentation dsespre:

La mort par la faim!... Abandonn!... Vous ne me condamnerez pas 
cela... Tuez-moi tout de suite!...

Mais, de la barque qui, ses voiles basses, flottait  porte de la voix,
une phrase lui arriva railleuse et froce:

C'est encore basse mer; espre un peu, tu es trop press!... Dans deux
heures la roche sera de plusieurs brasses sous l'eau!

Il se releva d'un bond, comme pour fuir, s'arracher  ces lames, dont
dj l'cume lui arrivait plus rapproche, caressante, sournoise. Il lui
sembla que, sres de leur proie, les gueules formidables des vagues, se
faisant douces, clines, le lchaient.

Il comprenait maintenant ce que Yan Troadec avait voulu dire; aucun
d'eux ne le frapperait, c'tait la mer, cet Ocan si redout et dont une
telle terreur le poursuivait toujours, qui serait l'excuteur, le
bourreau.

C'est  peine si l'cueil s'levait d'un mtre au-dessus de l'eau, et
dj, il lui paraissait se rtrcir, fondre sous lui, tandis qu'une
clameur formidable emplissait ses oreilles. Aucun moyen de fuir; la cte
tait si lointaine, que le meilleur nageur s'engloutirait cent fois
avant de l'atteindre, et cette ressource mme lui chappait, car il ne
savait pas nager.

Alors ce fut, sur cet troit espace, une gesticulation pouvantable du
malheureux essayant de se dbattre contre l'implacabilit de sa
destine, des cris, des pleurs, des rugissements de fureur et de
dsespoir; tantt il tendait les bras avec prires, tantt il menaait
du poing ceux qui assistaient, impassibles,  son supplice.

Debout  l'avant, les bras croiss, les yeux fixs sur lui, Mathieu
Plourac'h savourait sa vengeance; il lana une phrase sauvage, d'une
ironie tragique:

_Ar maro in!_

--La mort froide!

C'est de cette pithte caractristique qu'on souligne toujours la mort,
en Bretagne.

On et dit, en effet, que la fin inflige  l'espion, cet
engloutissement dans les eaux profondes et glaces de l'Ocan, ft comme
la symbolisation de la mort, telle que la comprennent les Bretons, chez
lesquels, selon une croyance gnrale  toute l'Armorique, les morts
sont transis de froid, mme aux jours les plus tides, et hantent les
foyers, les tres, les brasiers pour venir s'y rchauffer. La mort la
mort froide.--_Ar maro in_--c'tait elle qui allait effroyablement
chtier, en Bretonne vindicative, le coupable, l'espion.

Lentement la mer s'leva, puis plus vite, et au milieu du tourbillon
neigeux que faisaient les lames plus longues, plus violentes, en
assaillant le rocher, on vit Ridolin se dbattre. Il se rfugia, sur la
partie la plus leve, poursuivi par l'cume, les jambes balayes par le
flot montant, le frisson de l'pouvante s'unissant au froid de la mort
pour le glacer.

La clameur de l'Ocan s'enfla, grandit, couvrant sa voix; une vague plus
forte l'enferma de sa volute puissante, le roula vers le gouffre; il se
raccrocha aux saillies, aux anfractuosits, les mains en sang.

D'autres survinrent, l'enlaant plus troitement, multipliant leurs
glaciales treintes: il tourna sur lui-mme, perdu, et s'engloutit.

Deux fois encore, sa face crispe, les yeux jaillis des orbites,
apparut; ses mains battirent l'air, essayant de saisir le vide de leurs
doigts crisps. Un suprme remous, deux ou trois longues houles, tout
disparut.

Les _Sept-Frres_, voiles hisses, glissrent vers Camaret, tandis que
la mort froide emportait tienne Ridolin dans les abmes insondables
de la mer.




CHAPITRE XIV

LA TOUR DE CAMARET


Ah! Ma Dou! monsieur le chevalier, c'est de la gaiet que vous aviez
laisse ici, lorsque vous tes parti; tout tait en joie, en
tranquillit, en bonheur; c'est la misre des misres que vous y
retrouverez!... Jsus Seigneur! Quelle calamit sur nous!...

Toute sanglotante, puise de douleur, Corentine Troadec levait vers le
ciel une face balaye de larmes, se tordant les mains dans un paroxysme
de dsespoir, tandis que Lespervier, qui arrivait de Brest, l'examinait
de ses yeux en coups de sonde, et essayait, en jetant des regards
rapides autour de lui, de se rendre compte de ce qui avait pu se passer
durant son absence.

Rien ne semblait cependant chang dans l'auberge; tout s'y trouvait, aux
mmes places habituelles; et, amarre  son corps-mort accoutum, il
avait bien reconnu la barque _Les Sept-Frres_, toujours solide et
vaillante, sans une avarie.

Mais la voix gmissante s'enfla de nouveau en une reprise de
lamentations, pouse frappe cruellement, mre douloureuse, voquant le
souvenir de la mre du divin supplici, pour expliquer:

Arrt, mon Kornli, si honnte, si bon!... Arrts, mes sept beaux
grs, Alcide, Herv, Loz, Yves, Yan, Alan et jusqu' mon petit Pierrik,
tout jeune qu'il est!... C'est comme autant de couteaux qu'on aurait
enfoncs dans mon pauvre coeur! Ah! martyre!... Arrts, emprisonns,
eux!... Si c'est possible. Ma Dou!...

--H! Que dites-vous l?

Le policier n'avait pu retenir un mouvement d'tonnement, de
contrarit, pendant que toute la peau de son front se plissait et que
ses paupires remontes dcouvraient compltement ses prunelles.

Elle acheva, montrant de son bras tendu, de l'autre ct du port, sur le
sillon de galet et de roc, le fortin rouge construit par Vauban:

On les a enferms l, dans la tour de Camaret, en attendant qu'on les
conduise  Brest,  la prison du Chteau!... Arrts comme des brigands;
quand ou pense qu'il n'y a pas plus braves, plus honntes, meilleurs
qu'eux, et que les v'l traits en criminels, sans qu'on comprenne rien
 ce qui arrive, puisqu'ils n'ont rien fait!

--On ne sait pas le motif?

Dcidment, Parfait Lespervier ne parvenait pas  dominer ses nerfs, ne
commandant plus  ses paroles; il grommela:

Quelle diable de chose a-t-il pu se passer ici, tandis que je courais
les routes  la suite de ce fantme insaisissable?

Ses yeux virant  droite,  gauche, il tendit en avant son museau de
carnassier, dfiant, froce, narines ouvertes pour humer le vent, lvres
demi-souleves en un rictus de colre, et laissa sourdement voler des
mots comme des balles:

Ridolin!... Ce ne peut tre que lui!... Je sens que cet imbcile a
voulu travailler sans moi, me couper l'herbe sous le pied!... Bien sr,
c'est de son ouvrage, cette arrestation sans rime ni raison!... De la
jolie besogne qu'il aura faite et qui va m'obliger  des tas d'affaires,
 toute une manoeuvre diplomatique pour rparer sa bvue, son
imprudence!... Un coup  tout faire manquer!... Allez donc faire des
combinaisons ingnieuses avec un butor de pareille espce!... Gredin de
Ridolin, va!

Mais, pour l'instant, c'tait de la fureur inutile; l'important tait de
savoir exactement comment avait eu lieu cette arrestation, et si cela se
pouvait, sous quel prtexte. Semblant compatir  la douleur de
Corentine, il prit sa mine la plus apitoye et demanda, les yeux pleins
d'attendrissement:

Voyons! Voyons! madame Troadec, ne vous dsolez pas ainsi; peut-tre y
a-t-il moyen de remdier  ce qui a eu lieu. Votre brave homme de mari,
vos chers enfants, il n'y a pas mieux sur la terre, j'en jurerais, moi
qui vous parle, et si je pouvais faire quelque chose, croyez bien que
tous mes efforts, tous mes...

La Camaretoise, de ses deux mains, saisit l'un des bras de son
interlocuteur, bgayant d'espoir, au milieu de ses larmes:

N'est-ce pas?... n'est-ce pas? Oh! monsieur le chevalier, bien sr que,
puissant comme vous devez l'tre, avec votre nom, vos relations, vos
amis!... Nous ne pouvons rien, nous, nous sommes du si pauvre petit
monde!... Mais vous, oh! vous les sauverez, dites, vous les tirerez de
l! Ils sont innocents, je vous jure!

Et, avec une restriction vague:

Ce n'est pas, bien sr, pour un peu de contrebande!... D'abord, ici,
tous les pcheurs en font plus ou moins, et on n'a jamais arrt
personne pour cela!

Lespervier secoua la tte, approuvant:

a ne peut tre que cela?

Puis,  lui-mme:

Le Premier Consul a bien d'autres soucis plus graves que d'aller
chercher noise  quelques misrables pcheurs bretons pour des histoires
de contrebande; les conspirateurs le proccupent davantage.

Il reprit  haute voix:

Enfin, comment cela a-t-il eu lieu? Racontez-moi un peu l'affaire par
le menu, que je m'y reconnaisse et que je tche d'y voir clair. Souvent
il y a des dtails qui chappent et qui ont de l'importance.

D'une voix que l'esprance raffermissait peu  peu, Corentine fit le
rcit assez minutieux de ce qui s'tait pass. Cependant, par un vague
instinct de prudence, elle laissa entirement de ct la sombre histoire
de Ridolin, la soire d'ivresse durant laquelle il s'tait trahi,
l'arrive brusque de Mathieu Plourac'h, l'enlvement de l'espion avant
le lever de l'aube et le vritable motif qui avait pouss les Troadec 
gagner le large en cette matine d'implacable justice. Du reste,
personne ne lui avait donn d'explication sur ce qui avait t dcid 
l'gard de Ridolin; elle n'avait pu constater qu'une chose, c'est qu'il
avait disparu.

Elle raconta donc simplement que, au retour d'un coup de filet qu'ils
avaient t donner entre l'extrme pointe du Toulinguet et les
Pierres-Noires, comme, leur bateau ayant t fix  son attache
habituelle au milieu du port, vu que la mer tait pleine, ils abordaient
en canot devant l'_Abri de la Tempte_, brusquement on les avait
arrts. Surgissant de l'intrieur de Camaret, sans que nul n'et eu le
temps de les prvenir, et soutenus par un dtachement d'artilleurs de la
marine, des gendarmes avaient envelopp Kornli et ses enfants.

Aprs constatation de leur identit, on leur avait lu un papier assez
confus, auquel elle n'avait rien compris, et o, autant qu'elle avait pu
saisir, il tait question de l'attaque d'un courrier, dans les environs
du Faou, l-bas du ct des Montagnes-Noires et de la rivire de
Chteaulin. En quoi ce fait regardait-il les Troadec, elle se l'tait en
vain demand; aucun des gendarmes n'avait voulu le lui dire et, autour
d'elle, personne n'avait su l'expliquer.

Une rapide et lgre contraction crispa une seconde les traits mobiles
de Lespervier.

En traversant Brest, il avait, en effet, entendu parler de cette
affaire, qui tait le grand vnement du jour, un interminable sujet de
conversations pour tous, et sur laquelle couraient les bruits les plus
contradictoires.

Etait-ce un fait isol, un simple acte de brigandage imputable  un
groupe de bandits de profession, ou bien un pisode se rattachant 
quelque trame plus complique? Voil ce qu'il n'avait pu tirer au clair,
ne pouvant, ou plutt ne voulant pas arguer de sa qualit toujours
ignore d'agent de Fouch pour questionner ceux qui taient sans doute
dans le secret, et ayant rserv, pour le moment qu'il jugerait propice,
le droit, qu'il avait, ce se faire reconnatre et mme appuyer par le
commissaire gnral de la police de Brest.

D'intuition, avant de rien savoir encore, il avait devin que son
collgue devait tre pour quelque chose dans l'arrestation des Troadec;
le motif, trs net  prsent pour lui,  l'aide duquel on les avait
arrts, le confirma dans ses soupons.

Quelques indications de dates, qu'il arracha rapidement  Mme Troadec, 
dfaut de documents plus probants, l'affermirent dfinitivement, d'un
autre ct, dans la pense que malgr certaines apparences trs
indcises, les pcheurs taient rests trangers  cet attentat.
Cependant, bien des parties demeuraient obscures pour lui dans la
reconstitution qu'il essayait de faire de l'emploi de leur temps, tant
donn surtout, que deux d'entre eux, Alcide et Loz, avaient d se
rendre, pour une expdition mystrieuse, aux marais de Saint-Michel, et
que Corentine, interroge par Ridolin sur leur absence, avait essay de
faire croire qu'ils, se trouvaient,  cette mme poque, en mer du ct
de l'le de Sein.

Pourquoi ce mensonge? Dans quel dessein? Lespervier ne parvenait pas
encore  le dbrouiller.

Par contre, il comprenait clairement que Ridolin, sans chercher au del,
sans vrifier, sans rflchir, s'tait lanc, en vritable sanglier, sur
cette voie, et qu'il avait d, avec sa maladresse habituelle, faire
quelque effroyable confusion, dont les Troadec se trouvaient victimes.
Lui-mme ne les supposait peut-tre pas entirement innocents et
insouponnables, car quelque chose d'intuitif le mettait en mfiance
vis--vis d'eux, mais il ne les croyait pas coupables de cette attaque 
main arme contre la diligence pour enlever des fonds appartenant 
l'tat: il les avait assez longtemps frquents, il les avait
suffisamment fait causer pour comprendre que leur caractre intgre,
dsintress, se ft absolument refus  ce vol.

Jusqu' ce moment, absorb par le malheur des Troadec, occup par la
douleur de Corentine, il n'avait pas encore song  s'inquiter de son
camarade, autrement que pour le maudire et l'accabler intrieurement de
ses reproches les plus durs; par lui, cependant, et par lui seul il
saurait tout, pourrait ou rparer, dans une certaine mesure sa
maladresse, ou complter son oeuvre, en lui donnant la rectification
ncessaire.

Sous l'obsession de ce dsir, il demanda;

M. tienne est l? Il a d revenir avant moi.

Un trouble profond, jetant le sang en vagues plus houleuses  travers
les artres de Corentine, tendit sur son ple visage un brusque voile de
pourpre.

Elle avait redress la tte, les yeux inquiets, un frisson d'pouvante
courant sur ses membres; mais, avant qu'elle et pu trouver une rponse,
Mathieu Plourac'h, qui, selon son habitude, venait d'entrer sans bruit,
rpondit:

Oui, il est de retour. Seulement, bien imprudent qu'il est votre ami;
il est all visiter hier les grottes du Toulinguet, sans vouloir qu'on
l'accompagne, et on ne l'a plus revu depuis. Il est vrai qu'il a dfendu
souvent de s'inquiter de ce qu'il faisait, vu qu'il aimait par-dessus
tout son indpendance. Tout de mme, c'est pas des endroits  aller
seul, quand on n'est pas du pays, et qu'on ne connat pas bien l'Ocan,
surtout par un jour de grande mare, n'est-ce pas, madame Troadec?

Ses yeux imprieux commandaient  la pauvre femme le silence, d'une
manire si menaante, qu'elle en resta saisie, les lvres toutes
tremblantes.

Lespervier se retourna, mais pas assez vite, malgr sa prestesse, pour
surprendre cet ordre muet; il ne rencontra qu'une face ptrifie, aux
plis sculpts dans le granit, froide, sans vie, impossible  pntrer.

Et de nouveau, en prsence de l'ancien chouan, il prouva le vague et
mystrieux malaise, l'indfinissable sensation qui le secouaient, chaque
fois qu'il le rencontrait: en lui, le policier, sans avoir aucune
preuve, flairait aussitt le conspirateur, avec la conviction intime de
ne pas se tromper.

Son intervention inattendue avait tir Mme Troadec d'embarras, et lui
avait permis de reprendre possession d'elle-mme; trs naturellement,
elle abonda dans le sens de l'explication donne par Mathieu, ajoutant:

Je suis trs inquite, en effet, car M. tienne n'a rien voulu
entendre, et si je n'avais pas t si cruellement proccupe pour les
miens, j'aurais dj envoy quelqu'un  la plage de Pen bat et aux
grottes du Toulinguet: il y a par l de ces lames de fond si
dangereuses, mme pour nous autres, qui sommes pourtant habitus  nos
ctes!

Lespervier et pu rpondre que, plus d'une fois, il avait, soit tout
seul, soit en compagnie de Ridolin, visit ces mmes grottes qu'on lui
dpeignait comme si prilleuses, et qu'il l'avait toujours fait
impunment.

Pour le moment, trop proccup de sa propre conservation, il ne voulut
pas essayer d'approfondir ce que semblaient cacher les phrases du Tamm
Pilou et de Corentine, phrases qui sonnaient d'une manire ambigu et
inquitante  ses oreilles habitues  deviner les sous-entendus et 
saisir les nuances les plus insensibles dans toutes les intonations.

De plus, il se souvenait que Ridolin lui avait,  plusieurs reprises,
exprim l'intention de disparatre un beau jour, sans prvenir personne,
ds qu'il aurait assez de son sjour de Camaret, o il dprissait
d'ennui.

Il se contenta donc de rpliquer, comme s'il n'attachait aucune
importance  ce fait:

Bah! Il est de taille et de force  se tirer tout seul d'affaire!

Plourac'h opina, avec un fanatisme sombre:

Il y a le bon Dieu qui est encore le plus fort!

Toute frmissante  ces mots qui lui avaient sembl avoir une lugubre
sonorit de _De Profundis_ sur une tombe, Corentine essaya de les
pallier, de les adoucir, en expliquant  sa manire:

Bien sr qu'il le protgera mieux que lui-mme ne pourrait se
protger!... Ah! si mon pauvre homme et mes grs taient seulement pris
en piti par lui!...

Secrtement, elle semblait les dfendre de l'excution probable 
laquelle ils avaient pris part, de cette oeuvre de justice sommaire, dont
elle ignorait les dtails, mais qu'elle souponnait, et qu'ils avaient
aid  accomplir. tait-ce le chtiment? Avaient-ils bien le droit de
s'riger en justiciers, mme vis--vis d'un misrable espion? Tandis que
ces angoissantes penses l'assigeaient de leurs fantmes menaants,
Lespervier rflchissait, paraissant combiner dans son cerveau inventif
ce qu'il devait faire. Malgr la rpugnance qu'il prouvait  associer 
son projet ce paysan, dont la physionomie le troublait, ce fut cependant
vers lui qu'il se tourna, pour dire, avec un regard qui ttonnait un
peu:

Si les Troadec sont transports  Brest, il y aura danger pour eux, si
innocents qu'ils soient du crime dont on les accuse; et puis la prison
du Fort La Loi est solide, bien garde; on y pntre difficilement. Vous
qui devez connatre l'intrieur de la tour de Camaret, vous pouvez
trouver certaines facilits pour vous y introduire, par des camarades,
des amis; est-ce que...

Il n'acheva pas, suspendant habilement son interrogation; mais Corentine
s'exclama, suppliante:

Oui, oui, c'est cela! Tonton Ma, vous pouvez tout ce que vous voudrez
auprs des gardiens; M. le chevalier a raison: c'est le salut!

Il y eut comme un tonnement grandissant dans les plis si immobiles du
vieux visage, et les yeux de Mathieu Plourac'h essayrent de plonger
curieusement dans ceux de Lespervier.

Etait-ce donc un ami que cet inconnu qui, jusque-l, le mettait en telle
dfiance? Il se rappelait les jeux d'ombre constats sur les murs et sur
le plafond de l'_Abri de la Tempte_, le soir de leur premire
rencontre. Il se souvenait de cette suspecte liaison si rapidement noue
entre le chevalier et tienne Ridolin. Que fallait-il penser? Il est
vrai que l'espion tait mort sans mme faire une allusion  ce
Lespervier, s'ils s'taient connus auparavant, n'en aurait-il pas parl,
ne l'aurait-il pas dnonc, vendu, dans l'espoir de sauver sa vie?
Quelques instants sa face sombre demeura glace, comme insensible; puis
une faible lueur commena de s'allumer au fond de ses prunelles; il
pouvait toujours mettre le Parisien  l'preuve.

S'il aidait vraiment  sauver les Troadec; s'il prenait sa part des
dangers, des responsabilits de l'expdition hasardeuse et hardie qu'il
semblait conseiller, pourquoi ne pas croire en lui, ne pas l'accepter
pour ce qu'il paraissait vouloir tre?

Aprs avoir simul l'hsitation, le chouan planta son oeil perant dans
la prunelle de Lespervier, en disant:

Si monsieur le chevalier veut m'aider, je pourrai peut-tre quelque
chose, parce que, tout seul, eh bien! il ne faudrait pas y compter!

L'agent sentit son coeur s'emplir d'une joie bizarre, instantane; il eut
la sensation d'une grande bataille gagne, du plus important obstacle
renvers, de celui-l seul qui l'arrtait dans la voie o il se trouvait
engag depuis de si longs mois, sans parvenir  avancer d'une manire
sensible.

Il dissimula pourtant cette satisfaction profonde, et sa ruse parisienne
de policier triompha de la ruse paysanne du conspirateur, quand il
rpondit, la main tendue, la physionomie ouverte et dcide:

Commandez, je vous obirai en tout ce qui sera ncessaire pour sauver
nos amis.

L'air tait si naturel, la proposition si nette, que le vieux chouan,
surmontant une suprme mfiance, rpondit:

Eh bien! C'est entendu; ce soir mme nous agirons. Moi, je me charge
d'occuper les gardiens et de dtourner leur attention; pendant ce temps,
monsieur le chevalier, qui est plus jeune, plus mince et plus souple que
moi, pntrera dans la tour, par un chemin que je lui indiquerai,
parviendra jusqu'aux prisonniers et leur portera la corde  l'aide de
laquelle ils s'vaderont. C'est tous marins et pcheurs, ce ne sera donc
qu'un jeu pour eux. Quant aux chambres o on a d les enfermer, quelles
qu'elles soient, a n'a ni grilles ni barreaux, et s'il n'y a pas de
gendarmes, de cette gendarmerie d'lite si peu commode, a ira tout
seul, c'est moi qui vous le dis!

Justement, avec l'poque de fortes mares dans laquelle on se trouvait,
la soire s'annonait mauvaise; le vent soufflant du Sud-Ouest apportait
de grands nuages sombres, lourds de pluie, et tout faisait prvoir une
de ces bourrasques si frquentes, que rendait plus violente la monte
progressive de la mer. Mais tout en prvoyant le gros temps qui rendait
l'entreprise plus aise, Mathieu Plourac'h, afin de ne rien ngliger,
jugea utile de prvenir, dans une certaine mesure, les Troadec, de la
tentative que, de concert avec le chevalier de l'Espervier, il allait
faire pour les dlivrer.

Sous prtexte d'aller faire ses dvotions  la chapelle de Notre-Dame de
Roz Madou, il se rendit, avant la nuit, dans les environs de la Tour,
et, de sa voix si connue, lana le refrain qui lui servait 
correspondre avec ses amis, aussi bien lorsqu'ils dbarquaient leur
contrebande au Voroc'h, que lorsqu'ils avaient quelque communication
importante  se faire. En l'entendant, les prisonniers seraient
certainement mis en veil, comprendraient qu'il se trouvait l pour leur
tre utile et se tiendraient prts  toute ventualit.

On tait, du reste,  Camaret, tellement habitu  entendre cet air sur
les lvres du Tamm Pilou, que nul n'y prenait plus garde, en dehors des
initis, et que mme douaniers, gardes-ctes et soldats en faisaient un
inpuisable thme de plaisanteries, au sujet de cette Vieille et de
cette Jeune.

Sur les dix heures du soir, le vent, soufflant par rafales, devint si
violent, les paquets de mer, projets par la mare atteignant le point
maximum de sa monte, balayrent si rudement le sillon de galets sur
lequel se dressait la tour de Camaret, que les sentinelles de garde
auprs des canons, sur la plate-forme faisant face au large, avaient d
provisoirement abandonner leur poste et se rfugier sous la partie
vote longeant le corps de garde et conduisant au pont-levis.

L, des clats de rire, des voix joyeuses, des chansons accaparant
soudain leur attention, ils s'avancrent peu  peu jusqu' la porte, que
leurs camarades, de faction de ce ct, venaient d'ouvrir, laissant
retomber le pont-levis, en mme temps qu'ils conversaient avec un
individu  moiti engag sur les planches du pont.

Un si rude coup de surot  c't'heure, que je n'ose plus m'engager dans
le sillon pour retourner  Camaret, vu que les lames m'enlveraient,
tant elles sont mchantes, et que j'ai d chercher un abri juste par vos
cts, expliquait l'homme.

--H! mais c'est Tonton Ma! une drle d'heure qu'il choisit pour
acheter des chiffons! goguenarda le chef du poste. Je l'aurais devin 
ses chansons! Allons, avance un peu; si tu restes l, le surot va
t'envoyer prendre un bain dans le foss, qui est  moiti plein d'eau,
rapport  la grande mare!

Riant, geignant, Mathieu semblait faire des difficults, exagrait ses
craintes, et, par ses grimaces, mettait tous les hommes en gat.

Bien sr! Bien sr! Mais vous n'allez pas me garder, des fois, hein!
maintenant que v'l la tour de Camaret transforme en prison!

--H! Que veux-tu qu'on fasse d'une vieille carcasse comme la tienne?...
C'est vrai aussi que ce pauvre Kornli et ses grs, tout de mme, qui
jamais aurait pu croire!... Enfin, c'est des affaires qui ne nous
regardent pas; demain on viendra les prendre pour les transfrer 
Brest, pour le quart d'heure, ils dorment dans la salle d'en haut, tout
 fait sous le toit; au moins, l, ils sont  couvert des lames!...

Sans paratre attacher d'importance  ce qu'on lui racontait, Plourac'h
avait cout attentivement; semblant seulement occup de ses affaires,
il fit:

Si j'tais sr que vous me donneriez un moment l'hospitalit, j'irais
jusqu' la Chapelle chercher des hardes que j'y ai laisses et que la
mer pourrait bien emporter, ainsi qu'un petit barillet de _gwin ardant_
que j'ai de ct!

--Du _gwin ardant_! De l'eau-de-vie!... H! va vite, Tonton Ma, crainte
que les embruns ne lui enlvent son got!... On pourra bien boire  ta
sant, pendant que tu chanteras. Fameuse ide, que tu as eue l!

Sans se le faire rpter, le chouan disparut dans la nuit. Prs de la
Chapelle, abrit dans le renfoncement de la porte, il retrouva
Lespervier qui l'attendait:

Monsieur le chevalier, je crois que l'affaire est dans le sac; les
hommes du poste m'esprent avec mon eau-de-vie; quant aux Troadec, ils
sont logs dans la chambre voisine du toit, et la fentre est assez
large pour livrer trs aisment passage aux prisonniers. Agissez pendant
que je vais occuper et griser les gardiens.

Il conduisit Lespervier jusqu'au foss qui enveloppait la tour et lui
indiqua un endroit o certaines anfractuosits dans le mur permettaient
de descendre; l'eau ne devait pas monter jusqu'aux paules, et il
traversait sans difficult le foss pour atteindre la base des
fortifications, au-dessous de la petite cahute de pierre qui servait de
four et enfermait le gril  rougir les boulets.

L, avec la corde  noeuds, dont il s'tait fait une norme ceinture,
avec le marteau et les fortes chevilles de fer dont il s'tait muni, il
saurait bien se hisser d'abord jusqu' la plate-forme formant un
demi-cercle du ct de la mer, puis, soit s'introduire dans l'intrieur
de la tour par l'escalier, si la porte se trouvait ouverte et le poste
tout entier occup par Plourac'h, soit s'lever extrieurement d'tage
en tage, en s'aidant des meurtrires places de distance en distance.
La seule difficult un peu grave, c'est que la fentre de la pice
servant de prison s'ouvrait prcisment au-dessus du pont-levis. Malgr
la tempte, grce aussi au tapage effroyable des lames battant
furieusement les galets et venant couvrir d'une pluie d'eau sale la
plate-forme et la face nord de la tour, Lespervier, avec une adresse de
gymnasiarque consomm, atteignit l'endroit o les Troadec avaient t
emprisonns.

Un flambeau de rsine brlait dans un des angles de la pice, et, par la
fentre, il put s'assurer  l'aide de cette lueur, que, comptant sur la
hauteur du fortin et sur l'impossibilit d'une vasion, on les avait
laisss seuls. Il heurta doucement  la vitre, annonant en mme temps:

Kornli Troadec, c'est moi, le chevalier de l'Espervier!

Pierrik tant le plus rapproch de la fentre, ce fut lui qui entendit;
en une terreur irraisonne, sous l'influence sinistre de son
arrestation, il bgaya, tremblant, en coutant ce nom:

L'oiseau!... L'oiseau qui frappe!... C'est la mort, bien sr!...

Mais Alcide avait aperu, claire par le reflet de la rsine ardente,
la reconnaissable figure de leur hte; il fit joyeusement:

Tais-toi donc, imbcile!... C'est le chevalier!...

Kornli s'tait redress, triomphant:

Monsieur le chevalier de l'Espervier!... Ah! Tonton Ma nous avait fait
le signal; je l'avais bien compris!... J'attendais avec confiance,
moi!...

En quelques minutes la fentre tait ouverte, le sauveur accueilli 
bras ouverts par les prisonniers et les prparatifs d'vasion commencs.

Mais, au-dessous d'eux, ils entendaient les rires, les cris, les
chansons du poste, qui faisait fte au Tamm Pilou en buvant son
eau-de-vie, il y aurait eu un rel danger  descendre prcisment de ce
ct, par cette mme fentre, que Lespervier n'avait atteinte que par un
prodige de hardiesse.

Heureusement, Kornli connaissait admirablement toutes les ressources de
la vieille tour; il savait que, dans le grenier, deux lucarnes
s'ouvraient, l'une en face de la mer, l'autre au-dessus du four 
boulets. Ce fut de ce dernier ct qu'ils se dcidrent  fuir. La corde
solidement fixe, la descente commena, assez prilleuse, car le vent
balanait effroyablement la corde, risquant de briser contre les pierres
de la tour celui qui se cramponnait au cble. Cependant tous arrivrent
sans trop de contusions jusqu'au four.  partir de l, l'vasion n'tait
plus qu'un jeu pour les pcheurs.

Quand tous se trouvrent en sret  hauteur de la Chapelle, Kornli,
avant de regagner _Les Sept-Frres_, sur lequel ils allaient
immdiatement s'embarquer pour se rfugier aux les, serra
vigoureusement les mains de son sauveur, dclarant, le coeur dbordant:

Monsieur le chevalier, nous vous devons la libert et peut-tre la vie;
car bien que nous soyons innocents de l'affaire dont on nous accuse,
bien sr qu'on aurait trouv quelque moyen de nous y mler!... Ah! vous
n'tes pas comme ce Ridolin, dans lequel vous aviez bien tort d'avoir
confiance, car celui-l, c'tait un espion, nous l'avons su!... Ainsi
vous voyez  quoi vous vous exposiez, vous qui servez la bonne cause,
celle du roi, comme nous le pensions bien et comme vous nous le prouvez
aujourd'hui!...

Lespervier coutait, n'osant interrompre de peur de perdre un mot de ces
confidences naves qui le ravissaient. Le pcheur poursuivit:

Peut-tre que Tonton Ma et mme le recteur Judikal auraient d vous
mettre au courant de ce qu'ils veulent faire avec notre cousin Yannou,
pour le bien de la France et la confusion de ses ennemis!...  l'heure
qu'il est tout marcherait mieux, et srement que vous auriez empch
cette histoire du courrier de Quimper, que cet enrag de chouan a
conduite tout seul, sans consulter personne!... Enfin nous voil hors
d'affaire, grce  vous!... Merci...

Pendant qu'ils s'loignaient, Lespervier, pensif, regagnait l'_Abri de
la Tempte_; un clair illuminait ses yeux, un trange sourire caressait
ses lvres et il murmurait, se frottant les mains de son geste
coutumier, pntr d'une joie de triomphe:

Tiens! Tiens! Dcidment, un bienfait n'est jamais perdu!... Je savais
bien qu'il se passait ici quelque chose de srieux!... H! h! Tonton
Ma, mon cher complice, on vous surveillera!... Ah! gaillard, c'est vous
qui dvalisez le Trsor! Je connais quelqu'un qui n'aime point ce genre
de plaisanterie!... Mais, patience, ce n'est qu'un pisode, une
fleurette, et je pense apporter le bouquet complet au patron, qui va
faire une fire rentre en grce auprs de Bonaparte!... Bonne besogne,
mon petit chevalier! Si je ne suis pas fait comte, du coup, on sera
firement ingrat!...




CHAPITRE XV

LE SPHINX  TTE DE MORT


Ce jour-l, bien que le soleil de juin jett sur le pays et sur la mer
comme un immense et mouvant filet  mailles d'or, Monik Kervella,
contrairement  son habitude, dlaissait son rouet et nulle chanson ne
s'envolait de ses lvres closes.

Elle semblait dans l'attente de quelque chose de grave qui immobilisait
sa face, lui donnant une apparence spectrale, et ses yeux, perdus au
loin, restaient fixs sur une sombre vision qu'elle seule pouvait voir.

C'tait en vain que Anne de Cotrozec essayait de l'arracher  ce
mutisme anormal,  cette absorption trange qui, tout  coup, avait
commenc la veille, au moment du coucher du soleil, et qui, depuis, se
prolongeait, paraissant ne plus devoir finir.

Cependant, durant ces derniers temps,  plusieurs reprises, une sorte
d'intelligence s'tait rallume en ses prunelles au regard ordinairement
en dedans, perdu dans d'intrieures et mystrieuses contemplations; elle
avait prononc, en diffrentes circonstances, des paroles presque
senses, qui pouvaient faire esprer un retour plus complet  la raison.
Inform de ces faits, l'abb Judikal Le Coat avait attribu ces lgres
indications de quelque transformation prochaine,  la messe qu'il avait
clbr sur le Menez Br pour le repos de l'me de Huon de Cotrozec.

Avec la foi profonde et farouche qu'il possdait, il continuait
d'esprer imperturbablement, disant:

Ce sera long, peut-tre des semaines et des semaines, parce que j'ai
tard des annes  accomplir ce que je devais faire; mais le Seigneur
est plein de misricorde pour les pauvres pcheurs que nous sommes, et
maintenant que son courroux est apais, que l'me du dfunt est entre
dans la gloire du ciel, les effets de sa justice et de sa bont ne se
feront plus attendre: Monik parlera, Monik retrouvera la mmoire, et le
Trsor des Cotrozec brillera de nouveau au soleil, pour que nous
puissions sauver la France!...

Une exaltation sauvage le soulevait tout entier, en aptre guerrier,
quand il prononait de telles paroles, et il y puisait la patience de se
contenir, la force de rsister  la passion d'action qui l'et
volontiers jet fougueusement dans la rvolte, sans que le complot ft
suffisamment prpar.

Il avait d'autant plus de mrite  cela que la situation s'tait
terriblement aggrave pendant cette priode d'attente et d'inaction, et
que plus le temps passait, plus les chances de russite de la
conspiration entreprise par Mlle de Cotrozec diminuaient.

En effet, la prcipitation regrettable de Mathieu Plourac'h  vouloir se
procurer de l'argent par n'importe quel moyen, cette folle et imprudente
attaque d'un courrier portant les deniers du Gouvernement, combine et
excute  l'insu de ses complices, avaient de telle sorte compromis
l'affaire, en veillant l'attention des autorits sur cette partie de la
Bretagne, qu'il avait fallu, en quelque sorte, l'abandonner
momentanment, ou tout au moins la laisser pendant un certain laps de
temps dans la priode d'inaction, d'inertie, sous peine de faire tout
chouer. C'tait l'unique moyen d'engourdir, de lasser la surveillance.

En provoquant l'arrestation intempestive des Troadec, en faisant croire
 un acte de simple banditisme, sans aucune couleur politique ou
rvolutionnaire, la dnonciation maladroite et prmature d'tienne
Ridolin avait, par contre, rpar dans une certaine mesure la gravit du
mal caus.

Mais il avait fallu, de nouveau, redoubler de prudence,  la suite de
l'audacieuse vasion de la tour de Camaret; Mathieu Plourac'h,
particulirement, avait d quitter la presqu'le de Crozon et
disparatre compltement, en se rfugiant chez des amis srs, car une
forte part de responsabilit en tait retombe sur lui, bien qu'il ne se
trouvt pas directement mis en cause.

Ce n'avait t que le lendemain matin, aprs cette nuit de tempte,
durant laquelle les gardiens du fortin avaient si joyeusement fait bon
accueil au Tamm Pilou, que l'vasion des prisonniers avait t
dcouverte.

Au petit jour, titubant gaiement avec un naturel parfait, chantant 
tue-tte, Mathieu Plourac'h s'tait spar de ses amis, remportant
compltement vide le petit barillet d'eau-de-vie; on avait salu son
dpart de lazzis, de plaisanteries, avec la persuasion de l'avoir gris
et d'en avoir profit pour vider sa provision, en son honneur et sans
bourse dlier.

Ils se flicitaient encore entre eux de la bonne farce qu'ils pensaient
lui avoir joue, et dj il avait eu le temps de regagner Camaret, en
zigzaguant tout le long du trajet, au moins aussi longtemps qu'on avait
pu le voir, lorsque le moins ivre du poste avait song  aller porter la
nourriture aux prisonniers, absolument oublis pendant toute cette nuit
de fte.

La porte ouverte, plus personne.

'avait t une stupfaction norme, puis une colre folle, sans que nul
d'entre eux ne songet pourtant  incriminer Mathieu Plourac'h, qui ne
les avait pas quitts mme un moment et lui, pas plus qu'eux, n'avait
paru s'occuper des Troadec.

D'abord, croyant  quelque plaisanterie, puisque la porte d'en bas tait
encore assujettie par ses normes barres de fer extrieures, ils avaient
cherch partout, supposant que les pcheurs pouvaient simplement s'tre
cachs; mais les verrous de la porte principale tant encore ferms
extrieurement,  aucun des tages il ne fut cependant possible de les
dcouvrir; restait le grenier, ils n'y taient pas: ils n'avaient donc
pu se sauver que par le toit.

Comment cela?

Lespervier, parti le dernier, ayant eu l'adresse, la force ingnieuse et
la prudente ide de dtacher la corde, se servant principalement pour
descendre des chevilles de fer enfonces dans le joint des pierres, nul
ne pouvait s'imaginer, avant d'avoir fait un examen approfondi, de
quelle manire avait eu lieu l'vasion.

L'un des hommes du poste grommela:

Envols qu'ils sont!... C'est  croire que le coup de surot les aura
balays, en soufflant  travers la tour?

Mais un superstitieux opina gravement:

Possible aussi que ce soit la Chauve-Souris qui les aura quasi emports
sous ses ailes, puisqu'il y en a qui l'ont aperue volant, tantt d'un
ct, tantt d'un autre,  la pointe du Toulinguet, aux Tas-de-Pois,
partout enfin!... Oh! cette Chauve-Souris, serait-ce une transformation
de la sorcire Kervella, pour sauver ses cousins?

Il y eut des incrdules qui protestrent, haussant les paules, tandis
que celui qui venait d'mettre cet avis, affirmait, ttu:

Bien sr! Demandez plutt  Poulmic et  Le Gall qui l'ont vue, une
chauve-souris gante!

Que l'vasion et eu lieu naturellement ou d'une manire surnaturelle,
ce qu'il y avait de certain, c'est que Kornli Troadec et ses sept fils
s'taient sauvs; de plus, _Les Sept-Frres_ ne se trouvaient plus dans
le port, comme si la mme bourrasque, qui avait enlev les pcheurs, et
galement englouti leur barque.

Les Troadec, de l'avis de tous, taient marins assez hardis, assez
expriments, pour avoir pu prendre le large, malgr le mauvais tat de
la mer, et leur bateau assez solide pour affronter la tempte: de ce
ct nulle hsitation dans l'explication de cette nouvelle disparition,
rien d'impossible.

L'enqute commence par la police de Brest n'amena aucune dcouverte; on
constata seulement que les hommes de garde s'taient enivrs en
compagnie d'un paysan plus ou moins suspect, connu de tout temps dans le
pays; mais s'il avait t complice, il tait difficile de relever contre
lui d'autre fait que d'avoir apport de l'eau-de-vie et de l'avoir bue
en compagnie des soldats. tait-ce intentionnellement ou par hasard?

D'aprs toutes les dpositions, il n'avait pas dpass le passage vot
voisin du pont-levis, et n'avait pas mme pntr dans l'intrieur du
fort.

tait-il de connivence avec les prisonniers? Comment avait-il pu
communiquer avec eux? Y avait-il un complice? Toutes choses qu'aucune
preuve ne put tablir, en raison de la nuit profondment obscure, de la
violence des lames qui balayaient le sillon, au point d'en rendre les
approches  peu prs inaccessibles, et de l'absence totale de tmoins. 
Brest, aprs la punition disciplinaire inflige aux soldats du poste de
la tour de Camaret, l'affaire fut provisoirement classe, en attendant
que quelque hasard vnt lui donner un nouvel essor ou qu'il se produist
quelque rvlation inattendue.

Il sembla mme,  certains esprits judicieux, que le commissaire gnral
de la police brestoise ne mettait pas un acharnement excessif  la
poursuivre, et qu'il ne paraissait pas dsireux de voir ses agents
dployer trop de zle dans leurs recherches, comme s'il et reu des
ordres secrets  ce sujet ou qu'il st  quoi s'en tenir. Les Troadec,
sur leur barque, tantt d'un ct, tantt d'un autre, n'tant pas
faciles  saisir, il y avait peut-tre aussi plus d'adresse  paratre
les oublier, afin de leur redonner confiance et de les surprendre plus
aisment, quand ils se croiraient moins surveills.

Quant  Mathieu Plourac'h, depuis cette nuit fameuse, qui avait mis tout
Camaret en rvolution, on ne le vit plus revenir dans le petit port,
conduisant sa voiture et son cheval avec son cri d'appel: Tamm Pilou!
Tamm! Avait-il regagn le village de La Feuille? Continuait-il son
commerce dans d'autres parties de la Bretagne? Dans le pays on ne s'en
occupa gure, quand on ne le vit plus.

Pour les Troadec, ils avaient compltement disparu; nul n'en parlait, si
ce n'tait pour contribuer  rpandre le bruit de leur enlvement
mystrieux par la Chauve-Souris, ce que les crdules et les
superstitieux affirmaient imperturbablement.

Sans doute cette pense n'affligeait pas outre mesure Corentine Troadec,
car, sauf l'ombre de mlancolie qui avait tiss comme un voile
indchirable sur sa physionomie autrefois rjouie et rayonnante, on ne
voyait en elle ni une veuve plore, ni une mre plaintive.

Certainement elle savait que Kornli et ses fils taient vivants, en
sret quelque part; seul, leur loignement mettait quelque tristesse
dans sa vie.

Des pcheurs prtendaient avoir eu connaissance des _Sept-Frres_ du
ct d'Ouessant, d'autres avaient reconnu le gabarit de la barque
camaretoise aux alentours de Sein, tandis que des Grsillons parlaient
d'une embarcation de Camaret rencontre dans les parages de Groix, et
que des Paimpolais juraient que les Troadec taient chez eux, dans la
Manche.

Au milieu de tout cela, sautillant, gai, fureteur, le chevalier de
l'Espervier continuait de loger  _l'Abri de la Tempte_, en faisant de
frquentes absences,  Brest, Crozon ou Chteaulin, toujours en qute de
vieilles pierres, d'antiquits.

Souvent il tenait compagnie  la patronne de l'auberge, s'efforant de
l'gayer par ses saillies, de lui faire prendre patience, au sujet de
l'absence force des siens.

Mais, s'il la trouvait pleine de reconnaissance pour ce qu'il avait fait
en sauvant Kornli et ses fils, il ne parvenait cependant pas  obtenir
d'elle tout ce qu'il avait espr en tirer. Lui, si fin, si rus, en
arrivait parfois  se demander si Corentine tait au courant de tout ce
que savaient son mari et ses enfants, si ces derniers, peut-tre par
mfiance d'un bavardage de femme, n'avaient pas gard pour eux le secret
de cette entente suspecte, dont Kornli lui avait dvoil une partie
lors de la nuit de l'vasion.

C'est en vain que, employant toute son habilet, il avait essay de la
faire causer sur cette affaire, dont il ne savait qu'une chose, c'est
que l'abb Judikal Le Coat, Tonton Ma et Jean-Marie Yannou s'y
trouvaient mls, un prtre, un paysan, un officier, association
particulirement suspecte.

Par excs de prudence, l'avait-on avec intention, et afin d'viter toute
indiscrtion, tenue entirement  l'cart de ce qui se tramait dans
l'ombre autour d'elle? Il en avait chaque jour un peu plus la
conviction, et renona  la questionner.

Malgr sa perspicacit, il ne devinait pas que Corentine, toute
reconnaissante qu'elle ft, n'avait pas encore pu surmonter compltement
la dfiance qu'il lui avait inspire, ds le premier soir de son
arrive, et que, d'instinct, elle ne voulait rien dire, rien rvler,
avant d'y avoir t autorise de vive voix par son mari, par ses fils.

Au fond d'elle-mme, elle se reprochait par moment ce qu'elle appelait
son ingratitude pour celui qui avait fait vader les siens, leur rendant
la libert, l'indpendance, le plus prcieux des biens pour les
Camaretois; mais elle ne parvenait pas  vaincre cette instinctive
antipathie, et tous les beaux discours du chevalier n'arrivaient pas 
la persuader.

Ce fut ainsi que, ingnuement, sans aucune rouerie, l'amour maternel, la
tendresse conjugale, la foi domestique, triomphrent de toute la ruse du
policier.

Pendant que les semaines s'ajoutaient aux semaines, de graves et
tragiques vnements agitaient le pays, dj si profondment remu par
cette conspiration de Georges Cadoudal, et un matre s'imposait, absolu,
imprieux  la France.

Peut-tre la source secrte de l'agitation qui arrachait Monik Kervella
 son habituelle inertie se trouvait-elle dans la lente et continue
accumulation de ces choses? En elle l'horreur sacre s'veillait comme
chez la pythonisse de l'antiquit, et ses lvres semblaient se gonfler
peu  peu de paroles qui, tt ou tard, allaient clater pour rvler
tout ce qui emplissait son coeur.

Toute la journe elle se montra ainsi, ne pouvant tenir en place,
inquitant la jeune fille par cette fivre qui paraissait la dvorer
intrieurement; puis, aux approches du soir, dans les dernires flammes
que le soleil couchant dardait dans le ciel, tandis que son ombre, ayant
dj disparu derrire les Tas-de-Pois et les hautes falaises de Pen hir
n'envoyait plus sur Kerloc'h que les reflets d'incendie rverbrs par
les nuages, Monik signala un insecte qui venait s'abattre en bourdonnant
contre les carreaux.

Sa voix prit une intonation funbre pour dclarer:

Aujourd'hui comme hier!... Et demain ce sera encore, et les jours
suivants, car la main du Seigneur est sur nous!... Du sang! Toujours du
sang!... Une aurole de pourpre sanglante autour d'une aurole d'or!...
Voil le signe!...

Par la fentre entr'ouverte un gros papillon se glissa.

Tandis que, de son index tendu, Monik le dsignait, Anne de Cotrozec
put l'examiner. Deux grandes ailes ardoises, bizarrement rayes, sous
lesquelles s'talaient deux autres ailes jauntres pareillement ornes,
soutenaient un corps duveteux, pais, cylindrique, cercl de six barres
de velours noir; mais, sur le haut du corselet, prs de la tte aux yeux
saillants, aux antennes crochues, entre les ailes sombres, se dtachait
trs nettement la lugubre figure d'une tte de mort.

La jeune fille tressaillit  cette apparition.

L'insecte laissait chapper une sorte de cri plaintif, et la vieille
femme continua:

L'entendez-vous?... L'entendez-vous?... Il est venu hier; il vient
aujourd'hui!... Voil que son arrive m'a t annonce et que rien ne
peut plus arrter sa marche!

Malgr la tideur de l'atmosphre, Anne sentit un frisson l'envelopper
tout entire d'un linceul de glace; elle murmura:

Mon Dieu! Que veut-elle dire?

Le bras rigide dans la direction du papillon qui, maintenant, voletait
pesamment  travers la pice, se heurtant au plafond, aux murs, aux
objets rencontrs, avec un ronflement sourd, Monik poursuivait:

Un sang prcieux a dj coul!... D'autre va couler encore!... D'autre,
aprs!... Et bientt ce sera le mien!...

Rien ne parvint  la dtourner de la pense tnbreuse qu'elle semblait
suivre dans le sillon bourdonnant du funbre insecte.

Elle n'entendit mme pas retentir dehors le heurt des pesants sabots
ferrs, broyant la pierraille du chemin, accompagns d'un autre pas
nergique, puissant. Par la porte reste grande ouverte, en raison de la
douceur de la temprature, Mathieu Plourac'h et Judikal Le Coat
pntrrent.

Bouleverse par leur soudaine apparition, la jeune fille s'tait
prcipite vers eux:

Vous, vous deux ici! Quelle imprudence!...  cette heure-ci, quand il
fait encore si clair; on peut vous avoir vus, reconnus!...

Puis montrant sa compagne avec un geste d'effroi:

coutez ce que ma malheureuse Monik raconte; elle me fait peur!

Incohrentes, heurtes, oracles impntrables, visions du pass ou de
l'avenir, les paroles continuaient  s'envoler, semblables  des
vocations d'abmes,  des prophties de malheur, des vieilles lvres de
la Bretonne.

Avec de grands gestes sibyllins, elle semblait tracer des lignes
magiques  travers l'espace et indiquer des spectacles qu'elle seule
voyait se dessiner sur le fond ensanglant du ciel.

Un peu inquiet, retrouvant en elle la Chauve-Souris au troublant
pouvoir,  la suspecte rputation de sorcire, Mathieu Plourac'h restait
dans l'encadrement de la porte, n'osant avancer et suivant de la lueur
fauve de ses petits yeux les mouvements de la Kervella.

Mais le prtre au contraire se rapprocha d'elle, intress par quelques
mots qu'il saisissait  et l  travers ce langage d'apocalypse qui
paraissait jaillir de Monik, comme malgr elle, sous une mystrieuse
influence plus forte que sa volont. Il murmura:

C'est l'Esprit d'en haut qui souffle sur elle: elle est inspire du
ciel!

Pour lui, mis tout rcemment au courant des vnements qui venaient,
pendant les derniers mois, de se drouler  Paris, il en retrouvait
l'indication, l'numration dans ces syllabes d'apparence trange,
incomprhensibles pour d'autres. Par un phnomne inexplicable, sous
l'influence d'un dveloppement exagr de la sensibilit, des fluides
nerveux, Monik Kervella faisait allusion, en vritable visionnaire, 
des faits que nul ne lui avait jamais fait connatre.

Judikal Le Coat confirma:

Oui, elle dit vrai. Le sang a coul une premire fois, lors de
l'excution du duc d'Enghien, fusill par ordre du Premier Consul dans
les fosss de Vincennes, le 20 mars dernier; c'est de ce crime qu'elle a
voulu parler, soyez-en sre: un sang prcieux en effet!... Puis une
seconde fois il coule encore, le 6 avril, et c'est le gnral Pichegru
la victime; car je ne saurais admettre son suicide dans sa prison, comme
on veut le faire croire!... Ce sont les mameluks de ce Bonaparte qui
l'ont trangl par ordre!...

Tout son fanatisme se rvlait dans cette dernire et plus que
hasardeuse assertion, puisque l'hypothse la plus probable tait le
suicide, le Premier Consul n'ayant aucun intrt  ce crime.

Est-il possible? balbutia Anne.

Le prtre continuait de regarder la vieille femme, et il expliqua:

Maintenant, c'est l'avenir qu'elle voit, qu'elle devine, et elle a
raison encore, elle a raison toujours: l'odieux procs est termin, le
jugement est rendu...

Monik gmissait plus haut:

Une couronne rouge de martyre, je l'ai devant moi, clatante!...
Seigneur, ayez-moi en votre sainte garde!...

Aux phrases de voyante, des prires se mlaient, roulant confusment,
grenes en litanies, pendant qu'elle levait vers le ciel ses pauvres
mains meurtries et dessches, des mains de supplicie de l'existence.

Mlle de Cotrozec interrogea, suppliante:

Ainsi, c'est fini, Bonaparte, le Premier Consul, a achev...

Mathieu Plourac'h intervint, jetant de sa voix rude:

L'Empereur,  c't'heure, la Demoiselle; vous pouvez dire l'Empereur,
puisqu'il est nomm empereur!...

Elle fit:

C'est vrai, j'avais oubli: l'Empereur! l'Empereur Napolon, voil prs
d'un mois de cela!

L'abb termina avec une ironie farouche:

Oui, le 18 mai 1804, et c'est sans doute comme don de joyeux avnement
que sa justice impriale va livrer au bourreau, lancer  la foule vingt
ttes, parmi lesquelles celles de Georges Cadoudal!...

--Cadoudal!... La mort?...

C'tait comme si la foudre se ft abattue sur la jeune fille.

Elle apprenait  la fois que le procs tait termin, que le jugement
tait rendu, quand, malgr tout ce qu'elle devait redouter, elle
conservait encore l'esprance de pouvoir faire clater sa conspiration
avant que les dbats fussent commencs, de manire  prvenir tout
jugement et  dlivrer les prisonniers, sans laisser  leurs juges la
joie de les torturer.

Les atermoiements forcs apports par l'insuccs de l'expdition aux
Marais de Saint-Michel et par l'attaque de la diligence avaient djou
tous ses projets, et il lui sembla un moment que c'tait un crasement
dfinitif, que tout tait perdu, qu'il fallait renoncer  son dessein.

Cependant Judikal Le Coat, d'une intonation martele, comme pour mieux
enfoncer chacun des mots qu'il prononait et les fixer solidement dans
la mmoire de celle qui l'coutait, reprit:

La mort!... La peine de mort a t prononce contre Cadoudal, Armand de
Polignac, le marquis de Rivire et dix-sept de leurs complices!...

Songeant  Jean-Marie Yannou, elle l'interrompit brusquement:

Le gnral Moreau?

L'abb eut un sourire qui claira quelques secondes les lignes dures de
son visage, donnant une gaiet passagre  cette face sombre:

Il chappe  Bonaparte!... Tout empereur qu'il soit, il n'a pu obtenir
qu'on le condamnt  plus de deux ans de prison!...

Une rflexion soudaine traversant le cerveau de Mlle de Cotrozec, elle
se demanda, pensive:

Jean-Marie ne va plus avoir  craindre pour Moreau?... Que fera-t-il?

Il lui paraissait que peu  peu les lments principaux de la
conspiration qu'elle avait tent de nouer, se dispersaient comme sous
l'effort d'une puissance suprieure. Allait-il donc falloir abandonner
les malheureux condamns?

La voix du prtre rsonna plus haute, plus rsolue, avec une pret
dtermine:

Nous ne pouvons plus attendre; il faut marcher; il faut sauver ceux que
l'Empereur a fait condamner. Jusqu' ce jour, je dsapprouvais Mathieu
Plourac'h d'avoir dvalis le courrier de Quimper;  prsent je dclare
qu'il faut se servir de l'argent qu'il a pu enlever au Gouvernement,
pour armer nos amis et prcipiter l'action. Plus que jamais il importe
de soulever le pays pour arracher ces nobles victimes au bourreau;
htons-nous d'agir et nous russirons!...

--C'est le Messager de la Mort!...

Comme une mlope plaintive, d'une impression terrorisante, ces mots
traversrent le silence qui venait de succder  l'exhortation enflamme
du prtre.

Tous se tournrent pour regarder Monik Kervella. Elle indiquait le
papillon pos sur son rouet, les ailes tendues, montrant plus nettement
encore, sous un reflet de pourpre du ciel, la tte de mort peinte sur
son corselet.

L'pouvante arrondit les yeux de Mathieu, qui recula d'un pas tandis que
le recteur, ne dissimulant pas un lger frmissement, faisait, en
reconnaissant le papillon:

Le Sphinx  tte de mort!...

Sans pouvoir se dfendre d'une certaine contagion de superstition, il se
souvenait que soixante-dix ans auparavant, une invasion de ces papillons
 figure lugubre avait rpandu l'effroi dans toute la basse Bretagne, en
concidant avec une pidmie trs meurtrire qui avait ravag le pays,
et que, depuis, on les redoutait comme des prsages funestes.

D'un vol lourd le papillon funbre s'enleva pour aller s'abattre sur
Mathieu Plourac'h qui frissonna, le chassa de la main, tandis que Monik,
le doigt tendu vers le Tamm Pilou, prophtisait de nouveau:

C'est le Messager de la Mort!...




CHAPITRE XVI

DANS LA TOILE D'ARAIGNE


Un matin, par cette jolie et transparente lumire d't qui donne de si
dlicieuses nuances mauves, roses et vertes  la mer, alors que
l'Atlantique sortait peu  peu des brumes et des vapeurs blanchtres
servant de transition entre les tnbres de la nuit et la clart
aveuglante du jour embras par le soleil, Parfait Lespervier tait venu
errer  travers les dunes dominant la plage de Pen hat, pour y combiner
plus  l'aise la machination qu'il prparait.

Dsormais sa conviction tait faite: il existait bien rellement une
conspiration ignore de tous, absolument mystrieuse, labore d'abord
contre le Premier Consul, continue maintenant contre l'Empereur. Et il
lui semblait que, ayant grandi en puissance, en autorit, de Bonaparte
devenu Napolon, de simple oiseau de proie transform en aigle imprial,
le matre tout-puissant de la France grandirait aussi en gnrosit, en
largesse pour rcompenser le serviteur fidle qui aurait dvoil et fait
punir ses ennemis; il avait donc tout  y gagner.

Bien que Corentine n'et voulu appuyer d'aucune rvlation nouvelle
l'aveu fait par Kornli Troadec, la nuit o Lespervier l'avait fait
vader, aveu que du reste elle ignorait, cependant ces quelques mots
jets au policier dans une explosion de gratitude, ces noms
soigneusement classs dans sa mmoire, lui avaient suffi pour commencer
 disposer la toile, dont les premiers fils avaient t fixs aux parois
de l'_Abri de la Tempte_, le soir mme de son arrive  Camaret, et
dont il comptait envelopper ceux qu'il souponnait.

Avec une patience de sauvage relevant une trace d'ennemi ou de gibier,
il avait successivement suivi la piste de chacun d'eux, s'informant
habilement, non pas seulement de leurs faits et gestes actuels, mais
aussi de leur pass, et d'aprs leur existence d'autrefois reconstituant
leur vie prsente.

 chaque dcouverte nouvelle,  chaque petit fait venant corroborer ses
observations et donner une probabilit de plus  ses hypothses, il se
frottait joyeusement les mains, et s'exclamait avec un petit rire
gouailleur et satisfait de flicitation pour sa propre science:

H! H! Monsieur le chevalier, m'est avis dcidment que votre
seigneurie et fait un merveilleux archologue, un antiquaire hors
ligne, que vous sauriez fameusement reconstituer l'Histoire  l'aide des
vieilles pierres et des vieilles poteries, vous qui tes arriv 
tablir si nettement la culpabilit de ce Mathieu Plourac'h et de cet
abb Judikal Le Coat, voire mme de la tnbreuse Monik Kervella, grce
 ce que vous avez appris de leurs exploits d'il y a des annes et des
annes!...

Ce matin-l surtout, il semblait ravi, ne tarissant pas d'loges sur
lui-mme, se dcernant compliments sur compliments; il finit par
s'crier  haute voix, dans la solitude des dunes:

Ce n'est pas cet imbcile de Ridolin, ce lourdaud de Ridolin, qui et
su mener une affaire comme celle-l!... Ah! si le prfet de police en a
un certain nombre de son espce, l-bas, je ne lui donne pas beaucoup de
temps pour que l'Empereur remercie M. Dubois de ses services, et
reprenne mon excellent patron!... Ce n'est pas Fouch qui et envoy en
Normandie et en Bretagne, pour une besogne de finesse, de ruse, de
souplesse, un gaillard qui n'tait bon qu' des coups de violence et de
force!... Et encore, jolie aide, sa force,  quoi lui a-t-elle servi?...
Je suis presque content d'tre dlivr de lui!...

Mais,  mesure que ses ides revenaient sur ce sujet, elles se
rembrunissaient, car malgr toute son adresse, il lui avait t
impossible de savoir ce qu'tait devenu son ancien compagnon et d'avoir
le secret de sa disparition si soudaine, si complte.

Souvent il avait rflchi  cela, rapprochant de la phrase insinuante
prononce par Tonton Ma, phrase commentant la soi-disant imprudence
qu'aurait commise l'agent de Dubois en se rendant seul aux grottes du
Toulinguet un jour de grosse mare, les mots bien significatifs par
lesquels Kornli l'avait signal comme un espion dont il fallait se
mfier.

Le pcheur avait-il parl d'tienne Ridolin au prsent ou au pass? La
phrase exacte ne revenait pas  la mmoire de Lespervier; mais il n'y
songeait jamais sans un petit frisson  fleur de peau, car il savait
avec quelle frocit implacable, avec quelle rapidit et quelle adresse
aussi, les conspirateurs royalistes se dbarrassaient des individus
convaincus ou mme simplement souponns par eux d'espionnage.

Ridolin avait-il t tu? Etait-il enferm dans quelque mystrieux
cachot? Ou bien, las de son sjour  Camaret, ainsi qu'il l'avait laiss
voir  plusieurs reprises, avait-il tout simplement regagn Paris?

Ce qui aurait pu le confirmer dans cette dernire pense, c'est
qu'aucune lettre n'arrivait plus  l'_Abri de la Tempte_,  l'adresse
de M. tienne. Il ignorait alors que cela provenait du fait de Ridolin
lui-mme qui, pensant partir prochainement, avait annonc  ses chefs ce
dpart comme incessant, et recommand de ne plus rien lui expdier 
Camaret.

Lespervier et eu un moyen facile d'apprendre quelque chose, et grce 
cette prcaution de l'agent de Dubois, il et t confirm dans
l'hypothse d'un dpart subit, en crivant lui-mme  la prfecture de
police, ou en se renseignant auprs d'amis srs; mais si, selon son
espoir, sa prsence en Bretagne tait ignore en haut lieu, il dsirait
qu'on ne la connt pas.

Seul, son patron Fouch en avait connaissance, et, mme vis--vis de
lui, en ce moment il voulait ne plus donner signe de vie pour arriver
brusquement avec sa dcouverte de la conspiration et triompher d'autant
plus brillamment que personne ne s'attendrait  ce coup d'clat.

C'tait une des raisons qui l'avaient si violemment mis en colre contre
la maladresse de Ridolin, faisant arrter bruyamment les Troadec, au
risque d'effaroucher les vritables auteurs de l'attaque de la diligence
et d'empcher ainsi les autres conspirateurs, devins par lui, de venir
se faire prendre dans la toile qu'il tissait lentement, araigne
prudente et patiente, ajoutant fil  fil depuis si longtemps.

Oh! ce Ridolin! Il ne dcolrait pas contre lui, mme encore en cette
matine radieuse, au point de jeter aux chos de ces montagnes de sable,
mouvementes comme les vagues de la mer, son nom, flagell d'pithtes
ironiques ou mprisantes.

Ayant machinalement atteint l'extrme limite des dunes vers l'ocan, il
dominait la plage de Pen hat; il remarqua que, justement, la mer s'tant
retire trs loin, on pouvait facilement visiter les grottes.

Quoique les ayant souvent vues, pouss par un sentiment inconscient,
dont il ne chercha pas  se rendre compte, il dgringola lestement la
falaise, s'engagea sur la grve et se dirigea vers ces grottes du
Toulinguet.

Tout en marchant, il distingua des traces dans le sable humide et fit,
reconnaissant des empreintes de sabots:

Tiens! Il y a dj des promeneurs, sans doute des gens du pays!

Et il reprit, songeant  son ancien camarade:

Pas de danger de grosses lames aujourd'hui, la mer est comme de
l'huile!...

Il venait de contourner l'norme pan de la muraille rocheuse qui termine
le ct droit de la plage, et immdiatement derrire lequel se creuse la
plus considrable de ces immenses cavernes, vritable vote de
cathdrale, quand une exclamation attira son attention et que d'un bloc
isol couvert de moules, il aperut deux hommes courbs comme pour
examiner quelque chose; il les reconnut:

Les gardes-ctes Poulmic et Le Gall!... Que diable font-ils l?... Ils
auront trouv une pave!...

Une pave! Oh! oui, lugubre et lamentable pave!...

Pouss doucement par une dernire lame, qui l'enveloppait de sa
frissonnante frange d'cume, la roulant, la droulant en souple et
mouvant linceul, un corps humain gisait,  demi-soulev par instants, 
demi enseveli dans le sable inconsistant.

Plus de figure, plus de traits, un rictus sinistre des dents, et la
cavit bante des orbites, sans yeux, sans paupires; c'tait tout ce
qu'on distinguait dans l'troit embrassement des algues qui
l'enlaaient, lui faisant un suaire merveilleux de toute la flore de
l'Ocan.

Des jours, des semaines, des mois, le malheureux avait d flotter 
travers l'infinie profondeur de l'Atlantique, glissant de vague en
vague, tantt berc, tantt englouti, jouet des mares et des temptes,
proie des poissons, avant de venir chouer l, presque sans forme,
impossible  reconnatre, devenu quelque trange plante marine, quelque
monstrueux coquillage inconnu, avec ses lambeaux de vtements
n'enserrant plus qu'un invisible squelette.

Mais Lespervier s'tait baiss  son tour; il jeta un cri:

Ridolin!... tienne Ridolin!...

Aux tiges de ses bottes, dont la semelle avait disparu,  une ceinture
de cuir  boucle trs spciale encore fixe  la taille, il venait de
reconnatre l'agent de Dubois.

Lui! C'tait bien lui! Il eut un moment de saisissement, en le
retrouvant l, au moment o dj, plus confiant, presque rassur, il le
supposait dcidment reparti, retourn  Paris.

Tout de suite, sans hsitations, sans s'arrter  cette hypothtique
possibilit d'un, accident dans les grottes, il se dit trs bas, d'une
voix sourde, o frissonnait une secrte et profonde pouvante:

Ils l'ont excut!

Puis un sursaut, une rvolte contre sa dfaillance passagre, un clair
sous les lourdes paupires un instant retombes sur ses yeux vifs, et,
la main tendue au-dessus du cadavre, il promit d'un muet serment:

Je te vengerai, Ridolin!

De mme qu'il avait immdiatement conclu  l'assassinat, il dcida, sans
crainte de se tromper, quel tait le meurtrier, en ajoutant:

C'est le chouan qui a fait le coup, comme il a dirig l'attaque de la
diligence!... Allons! Tout se paiera en mme temps! Cette fois, plus
moyen d'attendre, de patienter; cela deviendrait dangereux pour moi!...
Bah! Quand je tiendrai celui-l, le reste de la bande viendra donner de
lui-mme en pleine toile: je m'arrangerai pour qu'il en soit ainsi!

Il se redressa, tandis que les deux gardes-ctes le regardaient, tonns
et mus, se souvenant de ce colporteur gigantesque qu'ils avaient si
souvent vu en compagnie du chevalier.

Celui-ci leur dit:

Vous allez vous procurer quelque toile, une voile, un prlart pour
relever ces tristes restes, afin qu'on leur donne une spulture
convenable; moi, je vais veiller auprs d'eux en attendant.

Le jour mme, grce au soin pieux de Lespervier, le corps d'tienne
Ridolin, reconnu par la municipalit de Camaret, tait enseveli dans le
petit champ de repos qui domine le port et fait face  la mer.

En apprenant cette lugubre dcouverte, Corentine Troadec avait
terriblement pli; mais, parvenant  surmonter son motion, elle avait
dclar, sans que le chevalier protestt par un mot:

C'est si dangereux cette plage de Pen bat et ces grottes du Toulinguet;
il y en a plus d'un qui a pri en cet endroit par quelque lame de
fond!...

Le lendemain, aprs avoir couru tout le reste du jour  travers le pays,
Lespervier se faisait conduire  Brest.

Cette fois il tait rsolu  ne plus conserver son incognito vis--vis
des autorits Brestoises, et  user de tous ses pouvoirs; l'intrt
personnel, l'instinct de la conservation lui dictaient la conduite qu'il
avait  suivre.

Il lui fallut avant tout se dbarrasser de l'ennemi le plus redoutable
pour lui, c'est--dire de ce Mathieu Plourac'h, au sujet duquel il
n'avait plus la moindre illusion et qu'il jugeait capable de tout. Pour
les autres, on verrait plus tard; peut-tre mme l'arrestation de Tamm
Pilou provoquerait-elle quelque dcouverte importante, en forant ses
amis, soit  d'imprudentes dmonstrations en sa faveur, soit au
contraire  prendre des prcautions qui indiqueraient suffisamment
quelle tait leur part de complicit.

Ce que Lespervier ignorait, quand il accablait l'infortun Ridolin de
son mpris et de ses railleries rtrospectives, c'est que le plan qu'il
suivait en ce moment avait certains points de ressemblance avec celui
que s'tait propos de suivre le malheureux agent de Dubois; en effet,
Ridolin, lui aussi, avait parfaitement devin l'importance de la
culpabilit de Plourac'h; sa maladresse avait simplement consist 
vouloir s'assurer des complices, parce qu'il les tenait sous sa main,
avant de chercher, par tous les moyens possibles,  s'emparer du
principal auteur de l'attentat.

Ici, plus perspicace, l'agent de Fouch agissait d'une manire
diamtralement oppose: d'abord mettre le plus dangereux des
conspirateurs dans l'impossibilit de nuire.

Sans doute, il et bien dsir abattre sa main sur l'abb Judikal Le
Coat, sur le lieutenant Jean-Marie Yannou, mme sur Alcide et Loz
Troadec en vue d'une combinaison particulire, ces deux derniers devant
lui tre trs utiles, et encore sur Monik Kervella; mais il lui
semblait, avec juste raison, que tant qu'il n'aurait pas fait arrter
Mathieu Plourac'h, sa propre existence courait de grands dangers, et
qu'il rencontrerait plus de difficults pour mener  bonne fin ses
projets.

Puis il y avait une grave lacune dans son affaire; il lui manquait cette
demoiselle de Cotrozec, qu'il n'avait jamais pu rencontrer, jamais pu
apercevoir, quelque adresse qu'il et mise  suivre ses traces, traces
vagues et troublantes, depuis qu'une phrase du recteur Judikal Le Coat,
surprise au Menez Br, lui avait  la fois rvl son existence, son nom
et appris son arrive en France.

Son intelligence de policier, rompue aux finesses du mtier, lui avait
immdiatement fait comprendre que c'tait elle, cette migre, rentre
en France, qui devait tre l'me de la conspiration, si rellement il y
avait conspiration, et que les autres, instruments plus ou moins
grossiers, dvouements plus ou moins rudes, n'agissaient que d'aprs ses
inspirations.

Ce qui lui semblait cependant plus difficile  admettre, c'tait comment
un officier de la nature de ce Yannou pouvait se trouver ml  un
complot de ce genre, lui, rpublicain fervent, quand tous les autres
partisans taient assurment des royalistes ardents, des dvous  la
monarchie et  l'autel.

Il y avait l une anomalie, dont il n'avait pas encore pu pntrer
l'nigme, et dont il esprait dcouvrir le mystre au sein de cette
ombre trange, fantastique, que paraissait rpandre autour d'elle la
vieille gurisseuse de Kerloc'h, cette Chauve-Souris, que tous
prtendaient folle et qu'il souponnait de jouer un rle, dont il se
refusait  tre la dupe.

Toutes ces penses bouillonnaient dans son cerveau quand il pntra dans
Brest, amen de Camaret par une des barques de pche du petit port.

Avant de se rendre chez le commissaire gnral de la police, il se
promena d'abord  travers la ville, indiffrent et flneur en apparence,
fidle  son rle de voyageur, de badaud, mais l'oeil au guet, l'oreille
aux coutes, ne perdant aucune occasion de s'instruire par lui-mme, et
sachant par exprience quelle part norme le hasard apporte  la
subtilit et  l'intelligence du meilleur policier.

Comme il avait quitt Camaret de trs grand matin,  l'aube, pour
profiter de la mare, du courant, et pouvoir passer facilement le
Goulet, il commenait  sentir le besoin de se restaurer.

Il se souvint alors que Corentine Troadec lui avait autrefois indiqu
l'adresse d'un dbit de la rue de la Loi, cette rue qui aboutit au pont
jet sur la Penfeld, et dont la patronne, Camaretoise d'origine, un peu
parente des Troadec, donnait au besoin  manger; il ne se rappelait plus
le nom de cette femme, et venait de traverser le Parc-ar-Meazou, terrain
vague avoisinant le chteau ou Fort la Loi, quand une ancre gigantesque,
peinte au-dessus d'une boutique, attira ses regards.

En lisant les mots tracs en exergue, le souvenir lui revint tout 
coup, et il fit, avec une exclamation de plaisir:

_L'Ancre du Salut_!... C'est justement cela!... On dirait que je suis
en veine aujourd'hui et que la journe va m'tre favorable!

Etait-ce pressentiment rel ou voulait-il ainsi forcer la chance?

Le fait est qu'il entra tout guilleret dans le dbit et se vit
accueillir de la faon la plus cordiale par la veuve du quartier-matre,
ds qu'il se fut recommand de Corentine, en s'annonant comme tant le
chevalier de l'Espervier.

Il n'eut besoin d'user d'aucun artifice pour faire bavarder la patronne,
ravie de pouvoir causer  coeur ouvert avec quelqu'un arrivant de
Camaret.

Elle questionna:

Paratrait qu'il en a eu des histoires, ce pauvre Kornli, un si brave
homme! Faut-il qu'il y ait du mauvais monde pour l'avoir dnonc, tout
de mme! n'est-ce pas, monsieur le chevalier?

 ces paroles, Lespervier dressa l'oreille; toute son me policire fut
mise en moi par le ton qui soulignait les mots, et il n'hsita pas 
tendre sa ligne, amorce d'un discret et engageant:

Il a t imprudent aussi; nous avons tant d'ennemis, _nous autres_!

Elle appuya vivement, mordant frntiquement  cet hameon perfide:

Bien sr! C'est ce que je lui disais toujours, quand il venait ici pour
s'entendre avec son cousin, le lieutenant Yannou. Plus d'une fois j'ai
trembl en les entendant parler de cette grosse affaire qu'ils
maniganaient ensemble. Il y a des mouchards partout, et le terrible,
c'est qu'on ne sait jamais si on ne bavarde pas avec l'un d'eux,
tellement ils savent bien s'y prendre!... Ah! c'est que Brest est
fameusement surveill, depuis un an que le Premier Consul y a install
ce commissaire gnral de la police, un homme pas commode du tout!...

Il souriait, faisant ses yeux les plus doux, approuvant de la tte,
tandis qu'elle allait toujours, intarissable:

Pensez qu'on est tout le temps dans les transes, surtout depuis qu'on a
condamn  mort et excut le mme jour ce nomm Marchand, accus
d'avoir incendi en pleine Penfeld le vaisseau _Le Patriote_, amarr non
loin du milieu de la corderie, et de plus d'avoir autrefois port les
armes contre la Rpublique!... Et puis cette histoire de Paris, ces
gnraux en prison, Pichegru, Moreau!... Oh! celui-l surtout, un
Breton, que Jean-Marie Yannou n'en dcolre pas quand il en parle!...

Lespervier avait fait un lger mouvement; ses lourdes paupires se
rabattirent vivement sur ses prunelles pour en attnuer l'clat, et une
joie dlicieuse coula au fond de son coeur; il songea:

Le gnral Moreau!... Comment n'y avais-je pas pens!... J'y suis; la
voil, la corrlation que je cherchais; c'est celui qui a pu unir
l'migre et l'officier patriote, la royaliste et le fervent rpublicain
dans la mme haine contre Bonaparte, contre l'Empereur!... H! h! la
brave femme ne se doute pas du service qu'elle vient de me rendre!

Du reste, maintenant, elle se perdait dans des verbiages sans intrt
pour son interlocuteur, parlant de la misre du temps, de son commerce,
d'un tas de choses qui n'avaient plus aucun rapport avec les Troadec et
Yannou.

Il essaya de la ramener sur le terrain brlant en demandant:

On aime beaucoup Moreau  Brest? N'y a-t-il pas des parents?

--Deux frres, monsieur le chevalier: l'un, capitaine de frgate, le
ministre de la marine l'a envoy  Morlaix, dans sa famille; l'autre,
receveur des contributions, il a t transfr  Quimper: on les a
loigns!

Ce fut tout ce qu'il put lui arracher, soit qu'elle eut conscience
d'avoir dj trop parl, soit qu'elle n'et plus rien  dire.

Des marins, des soldats, des ouvriers envahissaient le dbit. Lespervier
expdia lestement son djeuner et quitta l'tablissement; il allait
poursuivre sa promenade  travers Brest, en attendant l'heure de se
prsenter chez le commissaire gnral de la police, quand un jeune
officier d'artillerie de marine passa rapidement  quelque distance, et,
aprs un regard jet autour de lui, poussa la porte de la boutique de la
Camaretoise.

L'agent de Fouch se retourna vivement, tombant en arrt:

C'est lui, Jean-Marie Yannou!... Diable! Il n'tait que temps pour moi
de sortir; peut-tre ma conversation avec la patronne n'et-elle pas t
de son got?

Tout en faisant cette rflexion, il entra dans un dbit qui faisait 
peu prs face  _L'Ancre du Salut_ et s'y installa prs de l'entre de
manire  surveiller l'officier,  tcher de savoir ce qu'il venait
faire l, et pourquoi il avait pris tant de prcautions avant d'entrer.

Au bout de quelques instants, il le vit ressortir, accompagn de deux
hommes vtus comme les ouvriers de l'arsenal, et, aprs avoir chang un
regard d'entente avec eux, les quitter pour se diriger tout seul vers le
port. Eux, prirent le mme chemin.

Il se hta de les suivre,  distance suffisante pour ne pas se faire
remarquer, car il constata qu'ils semblaient trs proccups de ne pas
attirer l'attention.

Au lieu de continuer vers la Penfeld, ils remontrent isolment avec
l'allure de flneurs, par les terrains vagues du Parc-ar-Meazou, jusqu'
ceux du Parc-ar-Cornou, et disparurent successivement tous les trois,
l'officier d'abord, les ouvriers ensuite, derrire une sorte de clture
en planches qui entourait des terres dfonces avoisinant le Cours de la
Runion.

D'un pas de promeneur, Lespervier poursuivit sa route, s'arrtant  et
l pour admirer un point de vue, un difice, en touriste visitant la
ville de Brest.

Un coup d'oeil lui avait permis de se rendre compte de l'endroit prcis
o se trouvaient runis en ce moment les trois hommes qu'il surveillait
sans en avoir l'air, et de s'assurer que, adosss intrieurement  la
partie de la cloison faisant face  la rade, ils semblaient ne
s'inquiter que des gneurs qui pourraient venir les dranger par
l'endroit leur ayant servi  pntrer dans cette espce d'enclos.

Un gros arbre se trouvait justement  proximit de la clture contre
laquelle ils se tenaient et fournissait un excellent point de repre; ce
fut vers lui que l'agent se dirigea, aprs une courbe savante, qui le
ramena exactement  leur hauteur, spar d'eux seulement par cette
fragile barrire.

De grandes affiches, placardes contre les planches, obstruaient
compltement les interstices, et si, grce  cela, on ne les voyait pas,
eux non plus ne pouvaient pas voir.

De son glissement souple et ondulant de furet en chasse, Lespervier
arriva aussi rapidement qu'il le put et s'installa d'abord, jambes
cartes, bras derrire le dos, comme pour lire les imprims.

C'taient les vieilles affiches portant le Rapport du grand juge, qui
relatait l'arrestation de Georges Cadoudal et de ses complices, et la
Proclamation du prfet Caffarelli, qui rappelait l'excution de ce
Marchand, dont la patronne de _L'Ancre du Salut_ avait entretenu l'agent
quelques instant auparavant.

Barbouilles, demi-lacres, elles portaient encore, en travers,
diverses inscriptions, parmi lesquelles la plus nette tait _Vive
Moreau!_

Le policier souriait  cette concidence, quand, derrire la clture,
les voix s'levrent.

Feignant d'tre fatigu, il vint s'adosser aux planches, son oreille
fine presque applique contre la mince cloison de bois, et la
conversation lui arriva si nette, si distincte, qu'un voluptueux frisson
de satisfaction caressa ses paules et son dos.

D'abord il ne comprit pas grand'chose aux propos tenus, et il crut
s'tre tromp; on parlait de discipline, de principes rpublicains, de
haine des Anglais; cependant ces deux ouvriers, d'anciens marins sans
doute, et cet officier ne pouvaient pas tre venus se cacher l, pour
exprimer mystrieusement leur patriotisme, ni mme leur amour de la
Rpublique: l'Empire tait trop rcent pour que ce ft dj un crime de
parler encore avec tendresse de la Rpublique.

Mais le nom du gnral Moreau arriva bientt; et tandis que, la tte
colle contre les syllabes protestatrices du Vive Moreau! griffonnes
en travers de l'affiche, Lespervier coutait, il entendait comme l'cho
de cette protestation se dvelopper et s'enfler de l'autre ct du mur
de planche.

Les deux annes de prison transformes en bannissement, cette facilit
de partir pour l'Amrique donne par l'Empereur  son ancien camarade,
taient prsentes comme des actes dus  la peur que Bonaparte avait du
vainqueur de Hohenlinden, au remords de l'avoir fait arrter et juger,
et la conclusion tait que, plus que jamais, le moment tait venu de
soulever le pays contre le tyran.

Quant  la date de l'action,  la manire dont on procderait, il ne
pouvait en tre question avant que le jeune officier en et confr avec
ses amis de la presqu'le de Crozon.

Yannou termina en disant:

Vous et vos camarades, tenez-vous prts; c'est _Ann Askel groc'hen_ qui
vous prviendra.

Ce fut tout. Lespervier entendit les pas des conspirateurs s'loigner,
et il quitta son poste pour ne pas se faire surprendre. Tout en se
dirigeant vers la demeure du commissaire gnral de la police, il se
rptait:

_Ann Askel groc'hen_?... C'est du breton bien sr!... Mais que signifie
ce breton?... Cependant ce n'est pas la premire fois que j'entends
prononcer ces syllabes sauvages; par exemple, o et quand les ai-je
entendues, je l'ignore!... Enfin, allez, allez, mes petits amis; moi, je
vais toujours faire empoigner et mettre  l'ombre le Tamm Pilou!,... Une
fois dbarrass de celui-l, je m'occuperai de vous!... H! h! h! Que
le commissaire gnral m'aide un peu et je me charge de lui fournir une
fameuse affaire, plus belle que toutes celles qu'il a dj pu avoir!...

Le soir mme, la barque qui l'avait amen le remportait tout guilleret
vers Camaret; il chantonnait, entremlant son air de phrases de
victoire:

Demain, le Mathieu Plourac'h sera arrt, voil qui est fameux. Quant
au reste, cela marchera tout seul.

Une rflexion l'arrta:

Diable! j'allais oublier les satans mots bretons! Le patron de la
barque doit savoir a!

Il se pencha vers le pcheur:

H! camarade, que signifie _Ann Askel groc'hen_?

--La Chauve-Souris.

Une lumire flamba dans les yeux aigus de Lespervier qui fit  mi-voix:

La Chauve-Souris!... C'est vrai, je me souviens, ce sont les
gardes-ctes qui ont dj prononc ce nom en breton devant moi!...
Dcidment tout est l-bas,  Kerloc'h!... Cette Chauve-Souris, c'est
certainement le pivot de l'affaire!...




CHAPITRE XVII

L'EXCUTION


Avec ses lointains, teints de la brume bleutre et lgre des chaudes
matines d't, la rade de Brest s'tendait merveilleuse,  peine
souleve d'un lent et souple mouvement, comme d'une respiration gante;
et, semblant suivre le cours de l'Elorn, le soleil ruisselait en nappe
d'or par le large estuaire de la rivire de Landerneau, pour s'panouir
en blouissant et papillotant ventail sur l'immensit de l'Atlantique,
prenant plus de chaleur, plus d'clat  mesure qu'il s'levait dans
l'azur pli du ciel.

Immobile prs de l'entre de la Penfeld,  environ quatre ou cinq cents
mtres du Chteau et des ctes, un vaisseau de haut bord se tenait 
l'ancre, toutes ses voiles cargues, comme isol, allongeant les lignes
rgulires de ses batteries, mais ayant cette particularit funbre
d'avoir ses vergues en pantenne et son pavillon en berne.

Trs loin, plus au large, semblables  des lourdes citadelles
flottantes, hrisses de canons, d'autres grands navires; puis  et l
quelques canots, animant d'un lger sillage d'argent la surface
miroitante et dore de la mer, sans cependant s'approcher de ce vaisseau
solitaire qui mettait comme un emblme de deuil dans la joie de ce
rveil radieux de la nature.

Tout de mme,  voir ce beau temps de fte et ce calme plat, on ne se
douterait gure de ce qui se passe  c't'heure  bord du _Rpublicain_!
s'exclama un vieux marin amput d'une jambe, et qui, accoud sur le mur
terminant  pic le Cours de la Runion sur la racle, indiquait de sa
longue-vue le navire ancr vis--vis du port.

--Fichu rveil qu'il a d avoir, l'homme  la peau de bique! ricana un
voisin, compre  la figure rude et basane, vtu en ouvrier de
l'arsenal.

--Bah! une fin de soldat qu'on lui prpare, c'est encore trop bon pour
un chouan de son espce! interrompit un vtran des armes de la
Rpublique, qui avait d faire autrefois partie des Bleus, et qui
semblait garder rancune  ses adversaires des landes et des chemins
creux de Bretagne, de Vende ou du Maine.

--Vous l'avez connu, celui qui est l-bas? questionna l'ouvrier en
s'adressant  ce dernier.

Celui-ci, rpliqua, bourru:

Lui ou ses semblables, c'est tout un pour moi, va que c'est de la mme
graine, une espce qui ne vaut pas cher, mais qui se bat rudement bien!
Ah! on s'est fameusement canard dans les gents et dans les bois,
d'abord sous Klber et Marceau, puis plus tard sous Hoche, et que a ne
parat pas vouloir finir, tant qu'on ne les aura pas extermins jusqu'au
dernier!... Aussi, fier dbarras, qu'on ait mis le grappin sur celui-l,
un chef, paratrait? C'est toujours a de moins!...

Le marin observa:

Oh! diable! ils ont affaire maintenant  quelqu'un qui ne plaisante pas
avec ce qui est de la discipline, de la rbellion et des
conspirations!... Le citoyen Bonaparte...

--L'Empereur Napolon, vous voulez dire, intervint un bourgeois cossu
qui, une lunette aux mains, cesse un instant d'en braquer les verres sur
le vaisseau, pour prendre une allure importante et svre.

L'ouvrier grogna quelques mots  voix basse en haussant les paules,
mais le marin ne rpondit pas, et le vtran regarda l'interrupteur de
travers.

Celui-ci, du reste, n'insista pas, accapar par une jeune femme qui,
essayant de se garantir du soleil dj ardent,  l'aide d'une ombrelle
de couleur tendre, minaudait:

Quelle foule! Quelle foule! C'est  croire que tout Brest s'est donn
rendez-vous ici!

Le fait est que, malgr l'heure matinale, la promenade du Cours de la
Runion se trouvait littralement envahie et que, derrire les cinq 
six rangs de curieux de tout ge, de tout sexe, entasss contre le mur
donnant sur la rade, et semblant attendre avec une patience plus ou
moins nerveuse l'vnement important qui devait se passer en mer, sur le
navire  l'ancre, des centaines d'autres, ne s'tant pas levs d'assez
bonne heure ou n'ayant pu venir  temps, erraient  et l, formant des
groupes compacts, qui essayaient de voir par-dessus la tte des
privilgis des premiers rangs.

En outre, une socit choisie occupait toutes les fentres Sud et Ouest
des corps de btiments du Chteau de Brest, des dames, de hauts
fonctionnaires, des autorits, tout ce qui se rattachait au prfet
maritime, le comte de Caffarelli du Falga, frre du vaillant soldat
mortellement bless au sige de Saint-Jean d'Acre, au sous-prfet de la
ville, Lefebvre de la Parquerie, au commissaire gnral de la police,
Chzy, au gnral de division Guyot-Durpaire, commandant la place, et 
l'Administration.

L, les propos, avec des formes moins rudes, des tournures plus
choisies, des phrases plus ampoules, ne diffraient pas sensiblement de
ceux qui se tenaient le long du Cours de la Runion entre les petits
bourgeois, les gens du peuple et les soldats ou marins.

Depuis huit jours la mme fivre dvorait Brest, depuis que des affiches
placardes de nuit, par ordre du prfet maritime, avaient annonc
l'arrestation d'un ancien chef de chouans, auteur principal de l'attaque
de la diligence de Quimper, la dcouverte d'une vaste insurrection
prpare dans l'ombre par lui et par ses complices, ainsi que la menace
d'un dbarquement de troupes anglaises pour soutenir le mouvement et
contrebalancer les prparatifs faits par Napolon contre l'Angleterre
avec l'installation du camp de Boulogne.

Il n'en avait pas fallu davantage pour mettre de nouveau en rumeur cette
ville, d'autant plus facile  impressionner que, depuis quelque temps,
les vnements tragiques semblaient s'y succder avec une priodicit
menaante et que, toujours, elle se trouvait sous la menace d'une
attaque de vive force de l'escadre anglaise, qui ne cessait de croiser
au large, dans l'attente de quelque occasion favorable.

L'incendie du vaisseau _Le Patriote_, en plein port, l'excution de
Marchand, le grondant cho du procs, de la condamnation, de la
dcapitation de Georges Cadoudal et de onze de ses complices, avec
toutes les pripties qui les avaient accompagns, un assassinat trange
commis un soir dans la grand'rue par un marin sur un charretier et
complique du suicide de ce meurtrier particulirement suspect, venaient
s'ajouter  tous les faits prcdents, dont les Brestois conservaient
toujours un souvenir vivace et angoissant.

En effet, ils n'avaient oubli ni le procs Rivoire, ni la surprise de
nuit de la corvette _La Chevrette_, en rade de Camaret, par les Anglais,
ni les incessantes menes du ministre d'Angleterre, lord Hawkesbury,
comte de Liverpool.

Aussi le malheureux port se trouvait-il dans un tat de nervosit
terrible, que le moindre incident excitait jusqu' la frnsie, jetant
le trouble dans la population, la terreur dans la bourgeoisie de la
ville, la discorde et la dfiance entre tous les partis, dont la haine
tait plus endormie que compltement teinte.

L'affiche du prfet maritime fut comme une torche jete dans un tonneau
de poudre.

On s'observa haineusement, on s'espionna; les dnonciations afflurent
au commissariat gnral; les dmarches les plus innocentes furent
incrimines, et pendant vingt-quatre heures au moins on put craindre de
voir se renouveler les excs de la Terreur ou de la Raction qui suivit:
ce fut par un vritable miracle que les propos et les allures de
Jean-Marie Yannou ne lui attirrent aucun dsagrment et qu'il ne fut
l'objet d'aucun soupon.

Quand on sut au juste  quoi s'en tenir et qu'on comprit que la ville de
Brest ne semblait tre nullement compromise dans cette nouvelle affaire,
l'motion changea de nature: la peur, l'anxit se transformrent en
curiosit ardente, s'garant tantt d'un ct, tantt d'un autre, avant
d'tre dfinitivement fixe.

Si la police ne chercha pas, ds le premier moment,  calmer cette
effervescence, c'est qu'elle espra quelque temps s'en servir, et, du
flot boueux des dnonciations, de l'moi des individus plus ou moins
susceptibles d'tre souponns, tirer un profit immdiat en essayant de
poursuivre, par la mme occasion, tous ceux qui dplaisaient au pouvoir
nouveau et discutaient encore l'Empereur.

Cela dpassait de beaucoup les intentions de Parfait Lespervier; il
voulait bien apporter  Fouch et  Napolon une bonne conspiration bien
nette, bien groupe, formant bloc, ayant sa direction, sa tte, ses
adjudants, tout comme Cadoudal dans sa dernire tentative, et peut-tre
vaguement, derrire, la foule obscure des comparses composant la
possible arme insurrectionnelle; mais il n'avait pas entendu qu'on
profiterait de l'occasion pour quelque nouvelle exportation ou
dportation en masse de tous les ennemis du rgime imprial.

Il fut donc le premier  dmontrer au commissaire gnral qu'en voulant
trop embrasser, on risquait de laisser chapper les principaux
coupables, contre lesquels il ne possdait pas encore de preuves assez
certaines.

Il ne rpondait, en ce moment, absolument que de ceux qu'il livrait,
c'est--dire Mathieu Plourac'h et les Troadec, principalement les deux
frres, Alcide et Loz. Ce qu'on devait juger, c'tait, non pas encore
la conspiration proprement dite, dont les lments ne se trouvaient pas
entre ses mains, mais simplement l'attaque de la diligence de Quimper 
Brest et le vol des deniers publics.

Les Troadec n'avaient pu tre arrts, puisqu'ils se trouvaient en mer
ou sur quelque point des ctes, dans l'une des les o on n'aurait su
aller les chercher. Bien que Lespervier et aid  les faire vader de
la Tour de Camaret, il avait laiss excuter contre eux la poursuite par
dfaut, sachant d'avance ce qu'il en ressortirait et comptant, au
contraire, s'en servir pour peser davantage sur le principal, sur
l'unique coupable, Mathieu Plourac'h.

Il avait fait valoir au commissaire gnral que, le jour o ils seraient
acquitts, comme cela n'taient pas douteux, ils reprendraient
confiance, pourraient revenir la tte haute, dlivrs de tout souci, 
Camaret et reprendre leur existence habituelle.

 partir de ce moment-l, lui, Lespervier, qui aurait continu  tre
pour eux le bienfaiteur, le sauveur, gagnerait mieux encore leur
confiance et arriverait enfin  la complte dcouverte de cette fameuse
conspiration, qu'il sentait tout prs de lui, qu'il tenait presque, et
qui, cependant, par certains cts de mystre et d'ombre, lui chappait.

Par les Troadec, il parviendrait srement  Monik Kervella, il
pntrerait en ami dans cette maison si ferme de Kerloc'h, il
dcouvrirait le secret qu'il savait cach l, et qui unissait Jean-Marie
Yannou  cette descendante des Cotrozec, souponne, jamais vue, et que
rien ne l'autorisait  voir. Il fallait que ces Troadec l'amenassent
eux-mmes  la jeune migre, comme un ami sr, comme un complice et
qu'il tnt d'elle-mme le mystre de la conspiration.

Ce fut au sortir de _l'Abri de la Tempte_, en ce Camaret o il avait eu
l'imprudence de revenir, ne se mfiant plus du chevalier de l'Espervier,
que des gendarmes arrivs de Brest, appartenant  cette fameuse
gendarmerie d'lite dont le gnral Moncey tait le grand chef de Paris,
et qui avait pour mission spciale les arrestations politiques, se
saisirent de Mathieu Plourac'h.

Il voulut d'abord protester, tentant d'ameuter les pcheurs contre ses
agresseurs, mais ceux-ci taient en force; de plus, ds qu'ils eurent
annonc qu'il y avait mandat d'amener contre le paysan de La Feuille,
non pas pour complicit dans l'vasion des Troadec comme il essayait de
le faire comprendre, mais pour attaque  main arme du courrier de
Quimper, les Camaretois, qui auraient t tents de le soutenir par
affection pour Kernli et ses fils, n'osrent plus se compromettre dans
cette affaire de vol des deniers de l'Etat.

Corentine, pouvante, avait cru un moment que c'tait d'elle qu'on
voulait s'emparer; mais Lespervier qui se trouvait l, l'avait aussitt
rassure, tout en ne lui cachant pas que son mari et ses enfants taient
mis en cause dans le procs. Tout bas, afin d'apaiser son premier moi,
il lui souffla:

Ne tremblez pas pour eux; ce sera peut-tre le moyen le plus sr de les
tirer d'affaire et de les voir revenir auprs de vous, libres,
dbarrasss de toute crainte.

Comme elle voulait l'interroger, ne comprenant pas bien cette manire de
les sauver, il lui avait fait signe de garder le silence, en montrant
les gendarmes au milieu desquels Mathieu Plourac'h se dbattait, et
termina:

Pas besoin que Tonton Ma le sache!... Laissez-moi faire, j'ai mon
moyen, et je vous promets que vous le trouverez plus tard excellent!

Malgr cette promesse, malgr les preuves de dvouement et de
sollicitude donnes par le chevalier pour les pcheurs, Corentine ne
pouvait se dfendre d'une impression sinistre sous les regards aigus de
son interlocuteur.

En dpit de l'espoir qu'il lui glissait dans le coeur, il la terrorisait,
la fascinait de ses prunelles pntrantes, et elle hsitait, oscillant
de la haine  la reconnaissance, de la dfiance  l'abandon absolu, sans
pouvoir se fixer.

 Brest, l'instruction fut vivement mene. Grce  l'enqute patiente et
habile, mystrieusement faite par Parfait Lespervier, grce aux
recherches qu'il avait su porter dans les hameaux les plus obscurs, sous
prtexte de trouver des vieilles pierres et d'tudier les antiquits du
pays en cartant ainsi de lui toute mfiance, le dossier concernant le
paysan de La Feuille contenait tous les lments les plus crasants,
tout un rseau de tmoignages formidables contre Plourac'h.

D'abord dtenu au Chteau, il avait t longuement, minutieusement
interrog, questionn sur ses tenants et ses aboutissants; mais, toute
en reconnaissant les faits qui lui taient personnels, en ne niant pas
le prsent et en ne reniant pas le pass, il se refusa absolument 
donner les noms de ses complices et revendiqua pour lui seul la
responsabilit de ses actes.

On suivit exactement  son gard la procdure employe vis--vis de
Marchand, et un arrt de l'Empereur tablit une Commission militaire
spcialement charge de le juger.

Un capitaine de vaisseau prsidait, assist de deux capitaines de
frgate et de deux enseignes, et, pour viter tout prtexte de troubles
dans la ville, pour empcher, comme on le craignait, toute manifestation
en faveur du prisonnier, toute tentative de dlivrance, on le
transporta, pour le juger, des prisons du Chteau  bord du vaisseau _Le
Rpublicain_, qui fut ancr,  cet effet,  proximit du port.

Dbarrass de ses liens, le prisonnier comparut, le front haut, une
flamme de fanatisme indomptable brlant tout au fond des orbites
creuses de ses yeux, comme les dernires lueurs d'un feu sacr sur les
autels d'un culte dtruit, et promena sur les membres du tribunal
d'exception qui allait le juger, un regard impassible.

L'acte d'accusation portait que Mathieu Plourac'h, du village de La
Feuille, dans les monts d'Arre, g de soixante ans, appel de son nom
de chouan Massacre-Bleu, sobriquet suffisamment explicite, ayant, en
d'autres temps et  plusieurs reprises, port les armes contre la
Rpublique, ayant, malgr ses crimes de tout genre durant cette priode,
bnfici de l'amnistie gnrale qui avait suivi la pacification, tait
prvenu, depuis, de sduction, d'embauchage, d'attaque  main arme d'un
courrier portant l'argent du Gouvernement, de vol des deniers publics,
d'assassinat commis contre les agents de la force publique, de relations
avec les ennemis de la France, et enfin de complicit dans une vasion,
pour avoir contribu  soustraire ses complices  la justice de leur
pays.

Le mme acte comprenait dans la poursuite, seulement sur le fait de
l'attaque de la diligence, Kornli Troadec, g de cinquante-cinq ans,
pcheur  Camaret, Alcide Troadec, trente ans, Herv Troadec, vingt-huit
ans, Loz Troadec, vingt-cinq ans, Yves Troadec, vingt-trois ans, Yan
Troadec, vingt et un ans, Alan Troadec, dix-neuf ans, en ne laissant de
ct que Pierrik Troadec  cause de son jeune ge; tous galement
accuss d'avoir contribu  l'attaque, dont Mathieu Plourac'h tait le
principal auteur.

Ce long expos laissa l'accus absolument froid; il haussa seulement les
paules d'un air de ddain et de muette protestation  la lecture du
passage qui concernait les Troadec, sans mme vouloir prendre la peine
de dtromper les juges  leur gard, parce qu'il savait les pcheurs en
sret, hors de l'atteinte de la police.

Questionn, il rpondit  toutes les interrogations qu'on lui posa sur
lui et refusa de rpondre  celles qui ne le concernaient pas
personnellement, persistant dans l'attitude qu'il avait eue durant les
longs interrogatoires de l'instruction, tout en s'tonnant
intrieurement de l'exactitude minutieuse des renseignements relevs
contre lui. Comme il pensait que, seul, Ridolin avait pu fournir tout ce
qui tait relatif  l'attaque du courrier, il demeurait troubl de voir
rvler de menus faits, qui dataient de l'poque plus rcente o
l'espion, ayant t jug et excut par lui avec l'aide des Troadec,
n'avait plus pu faire aucun rapport.

Cependant l'espionnage, la trahison avaient continu leur oeuvre sourde;
Mathieu Plourac'h en arrivait  se demander s'il n'existait pas quelque
tratre parmi les personnes mises dans le secret de la conspiration, ou
si un autre espion ignor n'avait pas repris le travail commenc par
tienne Ridolin.

Quelques instants sa pense voleta autour de cette figure bizarre du
chevalier de l'Espervier, qui ne lui avait jamais plu, et dont les
incessantes promenades  travers la presqu'le de Crozon, les curiosits
persistantes lui avaient parfois sembl suspectes. Mais le souvenir de
l'aide donne par le chevalier pour faire vader les Troadec de la tour
de Camaret, aide qui le compromettait, sans pouvoir lui servir  rien,
semblait-il, dconcertait l'ancien chouan et l'obligeait  rejeter bien
loin tout soupon de trahison ou d'espionnage de sa part.

En outre, ni Yannou, ni le recteur Judikal Le Coat, ni Monik Kervella,
ni surtout Anne de Cotrozec ne se trouvaient compris dans les
poursuites; on semblait mme ignorer leur existence. Une joie de martyr,
se sacrifiant seul pour le salut commun, inondait de sa rconfortante
rose le coeur du partisan hroque.

Il se disait avec un lan de foi farouche:

Qu'importe que je disparaisse, si on ne les souponne pas! L'oeuvre
pourra russir, grce  eux, et ils me vengeront!

Mais une surprise lui tait rserve, une autre joie de mme nature
devait lui tre donne.

Quand les juges arrivrent aux Troadec, jugs par dfaut, deux tmoins 
dcharge comparurent, qui innocentaient pleinement les Troadec de la
complicit dont on les accusait; c'taient Poulmic et Le Gal.

Les deux gardes-ctes du poste de la Pointe des Pois vinrent dclarer,
sous la foi du serment, que,  la date mme de l'attaque de la diligence
entre Quimerc'h et le Faou,  cette heure prcise de la soire, heure
d'entre chien et loup que les Bretons appellent _ann troubl-noz_ (la
trouble nuit), les Troadec se trouvaient, avec leur barque _Les
Sept-Frres_, entre la plage de Pen bat et les Tas-de-Pois,  hauteur
environ de l'endroit de la cte connu sous le nom de _Voroc'h_.

Comme ils taient souponns de se livrer  la contrebande, ils taient
prcisment surveills, et, ce soir-l, Poulmic avait tir un coup de
fusil sur un homme qui escaladait la falaise; il avait t reconnu que
le bless tait Alcide Troadec, celui que le rapport de Ridolin accusait
principalement, avec son frre Loz, d'avoir aid Plourac'h  assaillir
et  dvaliser le courrier.

Les gardes-ctes expliqurent galement que si, jusqu'alors, ils avaient
gard le silence, c'est qu'ils ignoraient absolument que le bless ft
Alcide Troadec, et que la rvlation leur en avait t faite tout
rcemment par un voyageur, install depuis plusieurs mois  l'auberge
tenue par Mme Troadec,  Camaret, M. le chevalier de l'Espervier.

Un hasard de la conversation les avait amens  cette intressante
dcouverte, et, sur le conseil du chevalier, ils avaient fait leur
dclaration  leur chef, qui l'avaient communique aussitt aux
autorits brestoises: c'est ainsi qu'ils avaient t cits comme
tmoins.

L'alibi tait net, prcis, irrcusable.

L'impression produite par ce tmoignage sur le tribunal fut d'autant
plus favorable que, si les officiers de marine qui le composaient ne se
sentaient aucune faiblesse, aucun attendrissement pour ce paysan brutal
des montagnes d'Arre, pour ce chouan sauvage, fanatique, dont les
exploits sanglants les rvoltaient, ils avaient vu avec une certaine
motion l'accusation porte contre Kornli Troadec, qui avait appartenu
 la marine avant d'tre pcheur, et dont les tats de service taient
excellents.

Ce fut un soulagement pour eux de voir surgir cet alibi inattendu et de
pouvoir carter de la tte de cet homme, de celle de ses fils, une
accusation infamante et capitale. Ds lors, leur conviction tant faite,
une fois les dbats termins, le jugement pourrait tre immdiatement
rendu.

En consquence, Mathieu Plourac'h, dit Massacre-Bleu, convaincu
d'assassinat et de vol des deniers de l'tat, fut,  l'unanimit,
condamn  mort; la sentence tait excutoire dans les vingt-quatre
heures: le lendemain matin il serait fusill  bord mme du vaisseau sur
lequel il se trouvait.

Le condamn couta avec une physionomie de dfi tranquille la lecture du
jugement qui ne lui accordait plus que peu d'heures  vivre; il leva la
main droite, semblant saluer quelque vision merveilleuse et cria de sa
voix rude:

Vive le Roi!

Un rayon de joie claira un moment ses traits sombres, lorsqu'il apprit
que Kornli Troadec et ses fils taient acquitts, aucune charge n'ayant
pu tre releve contre eux, et le fait de leur vasion ne constituant
plus un dlit, puisqu'ils n'taient pas coupables.

Aucun nuage n'altrait la puret de ce grand ciel d't tendu au-dessus
de la mer, quand un coup de canon partit de l'avant du _Rpublicain_. La
fume roulait encore, tourbillonnant en flocons pais  la surface de
l'eau, qu'une sonnerie de clairon clata  bord, et que tous les
btiments en rade mirent leur pavillon en berne. Un frmissement courut
 travers la foule masse sur le Cours de la Runion; une rapide
ondulation courba toutes les ttes dans la mme direction, et il y eut
une agitation d'un moment aux fentres du Chteau donnant sur la rade,
en mme temps qu'un brouhaha sourd s'levait, s'tendait et mourait;
puis ce fut un silence absolu.

L-bas, sur la poupe du btiment, un mouvement sembla se faire; un
peloton de fusiliers marins se dtacha sortant de l'coutille et venant
prendre position. On distinguait l'clair des armes, l'or des galons,
des paulettes des officiers: une masse sombre se groupa, formant deux
rangs de soldats aligns coude  coude, l'arme droite. Ensuite, dans
l'espace vide qui se trouvait plac au-dessus du couronnement de la
poupe, un homme parut, amen par deux marins.

De la terre on entendit trs distinctement un chant qui montait dans
l'air pur, des paroles lances par une voix qui ne tremblait pas; des
coeurs battirent dans cette foule bretonne, un peu d'humidit embua bien
des yeux; plus d'un reconnaissait dans ces syllabes attendries la grande
mlancolie de la terre d'Armorique, et c'tait comme l'me de la
Bretagne qui flottait au-dessus de cette scne tragique:

     Ann hini goz eo va dous
     Ann hini goz eo va zur!...

Et, immdiatement aprs le refrain, les mots touchants, l'affirmation de
la foi bretonne:

     La vieille pense  mon bonheur
     C'est elle qui plat  mon coeur!...

Puis, peut-tre un regret, un adieu  celle qu'il ne pouvait aimer:

     Et pourtant  ce que je vois
     La Jeune est plus belle cent fois!...

Un commandement qui vibre sec, un cliquetis des fusils qui s'abaissent,
et, presque aussitt, un clair sanglant, le roulement du feu de
peloton.

La fume monte en aurole au-dessus d'un corps immobile, renvers sur le
plancher de la poupe, tandis que le drapeau tricolore glisse jusqu'en
haut du mt, instantanment, et que les vergues reprennent leur position
normale. Des marins s'occupent rapidement d'envelopper d'un linceul le
cadavre, qui est lanc  la mer, un boulet aux pieds.

Une rumeur confuse emplit Brest de son bourdonnement; la foule abandonne
le Cours de la Runion pour retourner  ses occupations de chaque jour;
mais, dans plus d'une mmoire,  ct du bruit sinistre et dchirant du
feu de peloton, ce qui subsiste, persistant, tenace, c'est la plainte de
mlancolie et de posie chantant l'antique Bretagne:

     Ann hini goz eo va dous
     Ann hini goz eo va zur!...




CHAPITRE XVIII

SOUS LES AILES DE LA CHAUVE-SOURIS


C'est pour la cause que nous dfendons, c'est pour nous que ce
malheureux est mort hroquement, sans nous trahir, emportant avec lui
notre secret, nous permettant ainsi de poursuivre l'oeuvre que nous avons
entreprise, et ce serait manquer  notre devoir, manquer  l'engagement
pris avec lui, que de renoncer  la lutte!...

La voix vibrante, dressant au milieu de l'humble chambre de la masure de
Kerloc'h sa ple figure, anime d'une incroyable nergie, Anne de
Cotrozec s'adressait  Jean-Marie Yannou, qui la contemplait,
transport d'admiration. Il fit:

Ainsi vous esprez toujours?... Vous pensez que nous devons continuer
la conspiration et nous attaquer  cet ennemi formidable devant lequel
tout semble s'incliner,  l'Empereur!...

Bien que se sentant gagner par l'enthousiasme indomptable de la jeune
fille, Yannou ne pouvait s'empcher de reconnatre l'accroissement de
puissance, l'augmentation d'autorit de ce gnral Bonaparte, dont il
faisait autrefois bon march.

La conspiration, qui lui semblait lgitime contre le Premier Consul,
commenait  lui paratre moins justifie depuis que l'Empire tait fait
et que la France entire acceptait sans rsistance le nouveau souverain.

De plus, il avait constat autour de lui des dfaillances parmi ceux qui
lui avaient le plus formellement promis leur aide; l'lment militaire
surtout l'abandonnait, dj prt  se courber devant le Csar.

Lui-mme, malgr les ardeurs de son me de patriote rpublicain, il ne
pouvait se dfendre d'un vague respect, d'une sorte d'admiration pour la
force de ce petit officier, parti de la condition la plus infime, et
arriv  la situation la plus haute.

Pour qu'il continut  le dtester, il fallait qu'il se rptt que ce
n'tait pas seulement  ses mrites personnels,  ses victoires d'Italie
et d'gypte,  son aurole glorieuse, que Bonaparte devait cette
lvation extraordinaire, mais aussi  ses intrigues,  ses rpressions
implacables,  son esprit d'autorit,  son adresse  se servir de tous
les lments qu'il avait su mettre entre ses mains. Habitu  la
discipline, envisageant les bnfices normes que la France pouvait
tirer, au point de vue de sa gloire et de sa suprmatie militaire, d'un
chef aussi nergique et aussi heureux que celui qu'elle venait de se
laisser imposer, il n'avait pu se dfendre d'un sentiment communicatif
d'orgueil et d'une espce de joie secrte, surtout depuis que celui de
tous les accuss de la conspiration Cadoudal auquel il s'intressait le
plus, le gnral Moreau, avait vu transformer ses deux annes de prison
en bannissement. Certes, au premier moment, dans un lan de colre
irraisonne, il avait dit que c'tait la peur qui faisait agir
Bonaparte; mais il lui avait t difficile de maintenir et de conserver
cette opinion, quand il l'avait discute de sang-froid. En outre, l'acte
commis par Mathieu Plourac'h avait singulirement influ sur lui, lui
montrant de quels excs, de quelles violences, de quels crimes,
pouvaient se rendre coupables les complices qui devaient l'aider 
renverser le Gouvernement.

Comme Cadoudal, il et t pour une attaque  forces gales, pour une
lutte ouverte et franche contre le tyran, mais l'infamie de certains
cts de cette guerre, vers laquelle il se laissait entraner, ne
pouvait manquer de rvolter son me droite et son coeur honnte. Il
voulait bien marcher en soldat, non pas en chouan, non pas participer 
dvaliser les diligences. Or, s'il tait sr de lui-mme, il ne
rpondait pas de certains de ceux qui devaient l'aider, et il redoutait
d'y trouver beaucoup de Plourac'h. Il avait fallu toute la tendresse
qu'il gardait pour sa petite amie d'enfance, tout son respectueux amour
pour Mlle de Cotrozec pour qu'il n'et pas rompu, ds ce premier fait,
avec ceux qui pouvaient employer de pareils procds.

Il n'avait du reste accept de poursuivre l'oeuvre  laquelle il s'tait
donn, qu'aprs avoir su de la jeune fille mme,  quel point elle
dsapprouvait l'attaque de la diligence, non point seulement en raison
de la maladresse de cet acte et du tort considrable qu'il pouvait faire
 la cause, que parce que, semblable  lui, elle ne voulait qu'une lutte
loyale, pure de toute vilenie.

Cependant, depuis l'excution de Mathieu Plourac'h, ses hsitations
l'avaient repris; il ne voyait plus bien la possibilit d'arriver  la
solution rve, au retour de la Rpublique, telle qu'il la comprenait;
de plus, lui aussi, si dsintress qu'il ft, n'envisageait pas le
moyen d'agir sans argent. Tous ces doutes, il venait de les exposer
franchement  son amie, qui lui avait donn rendez-vous, ce soir-l,
environ un mois aprs l'excution de Plourac'h, dans la petite maison de
Kerloc'h.

Elle esprait que, l'motion cause dans le pays par le procs de
l'ancien chouan s'tant suffisamment calme, les Troadec ayant pu
rentrer  Camaret et reprendre leur habituelle existence de pcheurs, il
y avait peut-tre possibilit de renouer les anciens projets et de
combiner un nouveau plan.

 cet effet, elle avait convoqu le jeune officier et l'abb Judikal Le
Coat  Kerloc'h, pour s'y concerter sous la protection de Monik
Kervella.

Elle leur avait appris que, depuis un certain temps, une amlioration
notable s'tait fait dans l'tat de la vieille femme et que les clairs
de raison qui traversaient par moments son pauvre cerveau entnbr
semblaient avoir plus de dure, plus de continuit, ses ides
s'enchanaient davantage et dj elle rpondait presque intelligemment 
certaines des questions qu'on lui posait. Bien certainement on ne
tarderait plus  parvenir  lui faire rvler le fameux secret de
l'emplacement du trsor, et on pourrait enfin y puiser pour reprendre
nergiquement la conspiration.

L'Empereur?... Et qu'importe?... Ce n'est pas un homme, un gnral, un
usurpateur comme ce petit Corse de Buonaparte qui peut effrayer ceux qui
n'ont pas craint de s'attaquer  la Convention, aux Mayenais et  des
gnraux comme Klber, Marceau, Westermann, Hoche!... Ah! ah! nos
paysans en ont bien vu d'autres, et quand nous les lancerons  travers
leurs gents et leurs brousses, vous verrez s'ils s'effaroucheront
devant ce nom de Napolon, qu'ils ne connaissent mme pas encore et qui
ne leur dit rien?...

Une voix tonnait sourde et concentre, s'engouffrant par la porte,
apportant vers eux ces paroles violentes, et l'abb Judikal Le Coat fit
son entre, le chapeau d'une main, un lourd bton au poing, baissant sa
tte de bison, comme pour donner du front,  la Bretonne, dans les
arguments et les obstacles que Yannou essayait d'opposer.

Ah! monsieur le recteur! s'exclama la jeune fille, ravie du nouvel
appui qui lui arrivait, n'est-ce pas que nous ne devons point
dsesprer?

--Si Monik veut parler, je rponds de tout! rpondit le prtre en se
tournant vers la vieille femme.

Anne eut un sourire de confiance.

Je ne sais pourquoi, mais ce soir je me sens pleine de joie, comme si
nous touchions  la solution dsire,  la fin de toutes nos angoisses.
Tenez, elle a parl trs raisonnablement toute la journe, et
d'elle-mme elle a prononc le nom de mon pre en y joignant le souvenir
des marais de Saint-Michel; de plus, sa paralysie a disparu, elle
marche!... Elle parlera.

Cependant, pour l'instant, rien ne semblait justifier cette tranquille
esprance de Mlle de Cotrozec.

Monik qui, malgr la chaleur du soir, avait tenu  jeter sur elle la
mante antique dont elle s'enveloppait d'habitude, allait et venait 
travers la chambre d'une allure un peu fivreuse, sans s'occuper de
personne.

tonnamment alerte, en effet, comme si elle eut retrouv tout  coup
l'usage de ses jambes, elle mettait, dans les angles demi-obscurs de la
pice, le vol heurt d'une norme chauve-souris, et une berceuse
accompagnait ses gestes, une chanson bizarre, incomprhensible autant
que ses mouvements:

     Pater noster, dibi doub
     Mon ma c'has o nean stoup...

Jean-Marie secoua la tte, faisant:

Elle ne sait ce qu'elle dit! coutez-la!... Cela n'a aucun sens:

     Pater noster dibi doub
     Mon chat est  filer de l'toupe...

Mais Anne reprit:

Au contraire, elle travaille  dmler ses ides. C'est la premire
fois que j'entends ces mots tranges sur ses lvres, et ils me
paraissent comme une dtente de son cerveau, cessant de ruminer toujours
les mmes chansons pour chercher autre chose, aller  d'autres
penses... Regardez!... Mais regardez!... Que fait-elle?...

Monik Kervella venait de se redresser dans une attitude d'attention,
tous les plis de son mince visage ramasss, froncs autour du nez et de
la bouche, imprimant vritablement  toute sa physionomie un peu de la
forme qui lui avait fait donner son surnom, une ressemblance de museau
pointu, au-dessus duquel brillaient lucides, vifs, d'une intelligence
surhumaine, les petits yeux noirs sortis des brumes habituelles.

Son bras droit, autour duquel pendait l'aile dchiquete de sa mante, se
tendit vers la porte et de sombres paroles retentirent:

Entendez-les!... Ils viennent!... Ils s'approchent!... La mort vole
derrire eux! Voil l'_Ankou_!... Le _Sparfel_ l'avait annonce et aussi
le grand papillon  tte de mort!... Jsus, ayez piti de moi, c'est
l'heure! Rien ne peut plus la retarder!

Elle n'avait pas termin, promenant autour d'elle, sur Judikal, sur
Anne et sur Jean-Marie, des regards o flambait une lueur surnaturelle,
qu'un choc de sabots heurta lourdement le chemin et que Kornli Troadec
parut, criant d'une voix d'angoisse:

Sauvez-vous! Sauvez-vous!... Les voil!... Vous n'avez que le temps de
fuir!... Vite au Voroc'h!... Tout est par; vous y trouverez _Les
Sept-Frres_!...

Posant avec autorit sa main sur l'paule de son petit-fils, la Kervella
ajouta:

Allez! coutez-le! C'est le salut!...

Herv et Yan accompagnaient leur pre. Tandis que, rests dehors, ils
surveillaient les environs, le pcheur, en quelques mots, essayait
d'expliquer ce qui arrivait.

Il raconta que ce chevalier de l'Espervier, qui habitait depuis tant de
mois chez eux,  l'auberge, et qui les avait aids  s'vader de la Tour
de Camaret, n'tait nullement un noble, encore moins un antiquaire,
mais, au contraire, un agent de police, tout comme tienne Ridolin; que
c'tait lui qui avait fait arrter et excuter Plourac'h, qu'il avait
appris que des conspirateurs se runissaient ce soir-l  Kerloc'h, chez
Monik Kervella et qu'il tait parti de Brest avec des gendarmes pour les
surprendre.

C'tait Alcide qui, par un hasard surprenant, avait eu connaissance de
l'affaire et qui avait pu venir avertir son pre  temps; mais d'un
instant  l'autre, les gendarmes allaient arriver.

En effet, depuis l'excution de Mathieu Plourac'h, tout s'tait d'abord
pass comme Parfait Lespervier l'avait espr.

Prvenue par lui de l'acquittement de Kornli et de ses fils, Corentine
avait pu faire annoncer  son mari que, dsormais, il ne serait plus
inquit, et les pcheurs taient revenus tranquillement reprendre leur
place  Camaret. Dsormais le chevalier, considr par tous comme le
bienfaiteur, le sauveur de ses htes, fut trait tout  fait en ami, et
Kornli, particulirement, se montra dispos vis--vis de lui  la plus
complte confiance. C'tait bien l-dessus que comptait le rus furet de
Fouch pour arriver  se faire rvler les secrets qu'il n'avait encore
pu pntrer qu'en partie.

Les confidences, cependant, ne jaillirent pas ds le premier jour du
coeur reconnaissant du pcheur. Sa femme, tout en l'encourageant dans ses
ides de gratitude pour son sauveur, lui recommandait pourtant la
discrtion, principalement au sujet de Mlle de Cotrozec, essayant de
lui faire comprendre qu'il tait inutile de la compromettre.

Kornli objectait: Un gentilhomme comme le chevalier serait ravi de la
connatre, j'en suis persuad, car, plusieurs fois, il m'a demand s'il
n'y avait pas encore des gens de la noblesse dans le pays.

Cette curiosit, toute naturelle qu'elle semblt de la part du voyageur,
inspirait une vague dfiance  Corentine; aussi fut-ce tout  fait  son
insu, et malgr elle, que son mari, un soir d'expansion, avoua enfin que
Mlle de Cotrozec, la fille du fameux comte Huon de Cotrozec, habitait
chez leur cousine de Kerloc'h, la Monik Kervella.

C'tait, en dfinitive, la confirmation du premier soupon qu'il avait
eu, le jour o s'tant rendu avec Ridolin chez la gurisseuse, tandis
qu'Anne faisait l'excursion des marais Saint-Michel, il y avait remarqu
des vtements fminins trop bien coups et d'toffe trop fine pour
appartenir  une humble paysanne.

Une seconde, il eut l'intuition du rle de double, peut-tre jou par
Mlle de Cotrozec enveloppe de la mante de Monik, et comme
l'explication de ce don d'ubiquit de la Chauve-Souris, tantt impotente
et tantt si agile.

 partir de ce moment, le champ de ses investigations s'tant
considrablement rtrci, il surveilla troitement les alles et venues
des personnes qui pouvaient frquenter la vieille femme; il s'arrta
surtout  deux visiteurs, plus assidus que les autres, d'abord
Jean-Marie Yannou, l'officier d'artillerie de marine, dont la prsence
pouvait s'expliquer par sa parent, ensuite cet abb Judikal Le Coat,
dont les antcdents lui taient maintenant connus et qui ne venait
certes pas, sans motifs srieux, de La Feuille  Kerloc'h, pour visiter
une paysanne  peu prs folle.

Agissant de concert et avec l'appui de la police brestoise, il avait pu,
grce  des rapports d'agents en sous-ordre, s'assurer qu'un rendez-vous
dcisif devait avoir lieu  Kerloc'h, au domicile de Monik Kervella; un
papier assez nigmatique, tomb entre ses mains, lui fournit enfin le
jour et l'heure de la runion; ce papier, avec sa teneur rdige 
l'aide de l'alphabet chouan, dont il possdait la cl, tait sign _La
Chauve-Souris_.

Souponn sans qu'on et cependant des preuves suffisantes contre lui et
secrtement surveill, Yannou ne put quitter Brest sans que son dpart
ne ft immdiatement signal; Lespervier prit en personne la direction
de la poursuite, aprs avoir eu soin de faire envoyer l'ordre,  tous
les postes de la cte d'exercer une surveillance svre.

Comptant avoir ainsi enlev aux conspirateurs tout moyen de salut du
ct de la mer, il esprait, en dbarquant avec ses gendarmes au Fret,
s'avancer par les terres, les prendre  revers, leur couper la retraite
et les enfermer tous dans sa toile: il les saisirait en quelque sorte au
nid.

Grce  Alcide Troadec, qu'une indiscrtion d'un camarade de Brest mit
au courant de toute la machination, y compris la vritable personnalit
de Lespervier, une partie de cette combinaison put tre djoue. La
barque des Troadec eut le temps de quitter le port de Camaret avec cinq
des hommes de l'quipage, tandis que le patron et deux de ses fils
couraient prvenir Mlle de Cotrozec.

Il faisait une lumineuse nuit d't, qui permettait de voir  une grande
distance, augmentant ainsi le danger, mais permettant aussi aux fugitifs
de se guider dans leur marche et d'viter les points prilleux.

Guids par Herv qui explorait le chemin, ils couprent en droite ligne
par les champs et la lande, ayant pour objectif le Voroc'h.

Derrire eux, ayant trouv en cet instant suprme des forces et une
nergie incroyable, Monik Kervella, toute sa raison paraissant enfin
revenue, marchait, semblant voler d'un vol insensible et muet, les ailes
de sa mante tendues comme pour les cacher, les dfendre.

Aprs une course prcipite, difficultueuse, ils approchaient et
apercevaient dj la dchirure de la falaise,  la hauteur de Kerbonn,
quand un cliquetis d'armes et un bruit de pas nombreux leur annoncrent
qu'on tait sur leurs traces.

En effet,  son arrive  Kerloc'h, croyant surprendre les
conspirateurs, Lespervier avait eu la dsagrable surprise de trouver la
maison vide; un examen rapide lui avait prouv qu'elle venait seulement
d'tre quitte, et un hasard l'avait presque aussitt mis sur la piste
des fuyards, qu'un paysan avait rencontrs, semblant se diriger vers la
Pointe-des-Pois.

Aussitt l'agent de Fouch s'tait rappel cette _Salle Verte_, qu'il
connaissait pour l'avoir explore et avoir vu l'officier d'artillerie de
marine en revenir un soir; il pensa qu'ils avaient pu chercher  se
rfugier dans cet abri, suppos inconnu, et lana ses hommes dans cette
direction.

Mais, bien avant d'arriver, le plus avanc des gendarmes avait distingu
dans l'loignement, un peu plus  droite, le groupe espac des fugitifs
et l'avait signal.

Encore cette damne Chauve-Souris! s'exclama Lespervier, reconnaissant
l'ombre gante de la bte maudite. Cette fois, nous verrons si toutes
ses sorcelleries sont  l'preuve de la balle!

Et tirant un pistolet de sa ceinture, il s'lana le premier dans cette
nouvelle direction, laissant  sa gauche la pointe de Pen hir et les
Tas-de-Pois.

Arrivs  l'extrme bord de la falaise, les ombres s'taient maintenant
arrtes, formant une seule masse, ne semblant plus bouger.

Le policier eut un rire de joie mauvaise:

Ah! ah!  moins que leur Chauve-Souris ne les emporte sur ses ailes, je
les tiens!... Hardi, vous autres, le gibier est  nous! Prparez vos
armes, pour le cas o il y aurait de la rsistance seulement, car je
dsire les avoir vivants!...

Par un phnomne bizarre,  mesure que les gendarmes se rapprochaient,
marchant plus prudemment, le groupe semblait diminuer d'paisseur,
fondre, comme si, rellement, les uns aprs les autres, ceux qui le
composaient eussent pris leur vol vers le large.

La chose tait si trange que les hommes s'arrtrent compltement,
hsitants, tout frmissants, n'osant plus avancer et se montrant avec
terreur cette forme gigantesque, grandie encore par l'illusion nocturne,
et dont les ailes paraissaient couvrir ce mystre.

Lespervier, lui, ne s'y trompa pas; il poussa un cri de fureur,
bousculant les gendarmes:

Allez, mais, allez donc!... Ils se sauvent!... Ils auront invent
quelque diablerie pour nous chapper!... Ah! ma foi, pas tous!...

Et, braquant son pistolet devant lui, il tira.

La sombre et fantastique silhouette s'croula, dmasquant la crte nue
de la falaise.

Quand ils arrivrent, ils ne trouvrent plus que Monik Kervella, tendue
au bord extrme de l'abme, et, sous elle, au fond du Voroc'h, le
grondement sourd et profond de l'abme, plein de tnbres o s'taient
engloutis sans bruit, Herv Troadec, Anne de Cotrozec, Jean-Marie
Yannou, Judikal Le Coat, Yan Troadec et enfin, le dernier, Kornli
Troadec.

En bas, ils avaient trouv le salut, l'asile  bord de la barque _Les
Sept-Frres_, amene en cet endroit par Alcide aid de ses frres, pour
recueillir les fugitifs.

Pour chapper  l'arrestation qui la menaait, Anne de Cotrozec devait
reprendre ce mme chemin aventureux qu'elle avait d employer, prs d'un
an auparavant, pour rentrer en France, et disparatre ainsi,
mystrieuse, inconnue, sans avoir pu accomplir sa mission.

Le mugissement de la mer, les sifflements du vent les empchrent
d'entendre le drame qui se passait au-dessus de leurs ttes.

En effet, en voyant retomber devant eux la corde qui leur avait servi 
descendre et que Monik, dans un dernier effort, avait pu dtacher et
lancer, ils durent croire que tout s'tait bien pass, et que,
certainement, on n'oserait inquiter la vieille femme qui les avait
sauvs.

Cependant l-haut, elle gisait sur le dos, les bras en croix, les plis
de sa mante largement tals autour d'elle, rougissant de son sang
dvou les herbes et les pierres de la lande.

Au coup de feu qui, s'il n'avait pu tre entendu des fugitifs, avait
sonn assez distinctement pour arriver jusqu'au poste de Pen hir,
Poulmic, Le Gall et quelques gardes-ctes, ne sachant ce qui se passait,
taient accourus, arms de torches, de falots; la lumire rousse baigna
d'une mouvante et sinistre lueur le corps tendu sous leurs yeux.

Monik Kervella! s'cria Poulmic, qui venait de soulever la tte de la
malheureuse.

La Chauve-Souris! appuya Le Gall.

Elle semblait, en cet tat, baigne de sang, un peu d'cume pourpre aux
lvres, l'infortune bte nocturne que le paysan, barbare et
superstitieux, cloue, ainsi qu'une chouette,  la porte de sa demeure,
comme un pouvantail, comme une sauvegarde, ses pauvres ailes de velours
sombre troues frocement, son corps misrable, haletant, agonisant,
avec une goutte de sang aux commissures de son museau pointu et le voile
bleutre de la nuit suprme tir sur ses prunelles si brillantes.

Monik Kervella eut un dernier mouvement, un suprme sursaut: des mots
s'chapprent de sa bouche, un chantant bercement:

     L'autre jour elle pleurait dru,
     Aujourd'hui, elle sourit ta petite mre!...
     Toutouic la la, mon petit enfant,
     Toutouic la la!

Puis un dernier soupir, et son me s'envola heureuse, me de sacrifice
et de dvouement, comme si elle avait eu conscience d'avoir accompli son
devoir jusqu'au bout, ayant d'abord donn sa raison, pour ne pas
abandonner celui qu'elle avait nourri de son lait, le comte de
Cotrozec, puis donnant avec joie sa vie pour la fille de ses matres,
Anne de Cotrozec.

Ce ne fut que quelques jours aprs que les diffrents acteurs de ce
drame furent mis au courant de ce qui s'tait pass et apprirent la mort
tragique de Monik Kervella.

Elle devint la victime expiatoire sacrifie au salut de tous, car
Parfait Lespervier, n'ayant pu runir de preuves suffisantes contre ceux
qu'il voulait arrter, ni tablir l'importance de la conspiration, dut
renoncer  les poursuivre, laissant l'officier de marine rejoindre son
poste sans tre inquit.

L'abb Judikal Le Coat regagna sa cure de La Feuille, plus sombre que
jamais aprs ce dernier chec; il dsesprait de voir revenir les
grandes luttes et les grandes esprances d'autrefois, l'excution de
Mathieu Plourac'h le chouan, et la mort dramatique de Monik Kervella,
semblant avoir pour toujours mis un terme aux conspirations et aux
insurrections dans le pays breton.

Quant  Anne de Cotrozec, retourne en Angleterre, elle dut se
contenter de la petite fortune que son pre lui avait laisse, sans
aucun espoir de jamais retrouver le trsor des marais Saint-Michel, dont
Monik n'avait pu lui indiquer remplacement exact.

On aurait dit qu'une puissance mystrieuse, surnaturelle, s'opposait
jusqu' la fin  ce qu'on retrouvt cet argent, comme si la Providence
n'et pas voulu permettre que de l'or franais pt servir  bouleverser
la France,  lancer de nouveau les hommes issus de la mme terre
maternelle, dans une guerre impie, fratricide, les uns contre les
autres.

C'est du moins ce que crut comprendre Anne de Cotrozec, rentre en
elle-mme, loin des troubles, des excitations, des fivres plus ou moins
justifies; une volont plus imprieuse, plus puissante, plus haute que
celle de son pre, que celle de sa foi politique, pesait sur elle, et
elle sentit planer, irrsistible, l'enlaant de son vertige merveilleux,
l'me parse, la grande me obscure et forte de la Patrie.

En mme temps elle se trouva de nouveau attire vers cette France, o
son ami d'enfance, pour lequel elle prouvait maintenant un sentiment
plus tendre, s'absorbait dans un autre idal, celui de la gloire du
pays.

Grce  des appuis puissants, elle obtint de rentrer sur la terre
natale, de venir retrouver Jean-Marie Yannou.

Tous deux, elle et lui, quand ils s'taient laisss sduire par l'ide
de renverser le Gouvernement, avaient cru, en entreprenant cette lutte,
travailler pour le bonheur du pays; ils se l'taient alors avou, la
face resplendissante de franchise, de vrit, de jeunesse ardente,
enthousiaste,--elle, voulant la Monarchie, la foi de ses pres,--lui, la
Rpublique, telle que 1789 et 1793 l'avaient faite,--tous deux ayant
fait d'avance, sans hsiter, le sacrifice de leur vie pour arrivera ce
but.

Mais une lumire blouissante, aveuglante, montait pendant ce temps,
l'astre imprial se levait, soleil de gloire qui embrasait le pays et
semblait devoir le porter  l'apoge de sa puissance.

C'est alors que tous deux avaient senti quelque chose de nouveau natre
en eux.

En voyant tant de nobles se rallier  l'Empereur, Anne de Cotrozec osa
penser que peut-tre la lgitimit du Roi devait s'effacer devant
l'intrt de la France.

Coeur de soldat autant qu'me de patriote, Jean-Marie Yannou fut conquis
par l'irrsistible prestige des victoires, du triomphe sur les ennemis,
dus  Napolon. Il immola ses ides rpublicaines  ce qu'il pensa tre
la suprmatie de la Nation, et se jeta, ardent, dans la mle, derrire
les trois couleurs du drapeau, sans vouloir s'apercevoir qu'elles
n'taient plus surmontes du fer de pique de la Rpublique et qu'elles
tincelaient maintenant sous les serres de proie de l'Aigle Imprial.

De ses ailes de tnbres, ailes mortuaires, la Chauve-Souris, la martyre
Monik Kervella couvrit le pass, qui disparut dans l'oubli, tandis que
Jean-Marie Yannou, le brillant officier, montait de grade en grade,
marchait de succs en succs et contribuait brillamment  l'pope
Napolonienne.

Il se trouvait encourag, soutenu, par celle  laquelle il avait donn
son humble nom devenu un nom glorieux, par sa femme: union bretonne du
chne et du granit, Anne, la fille des antiques forts gauloises, avait
pour toujours plac sa main dans celle de Jean-Marie, le fils des ctes
sculaires de l'Ocan.




[Fin de _Le mystre de la chauve-souris_ par Gustave Toudouze]
