
* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT PAR
LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE TLCHARGEZ PAS
ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: L'Organisation militaire du Canada 1636-1648
Auteur: Sulte, Benjamin (1841-1923)
Date de la premire publication: 1896
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Ottawa, John Durie & Son;
   Toronto, Copp-Clark;
   Londres, Bernard Quaritch, 1896
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   5 novembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   5 novembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 194

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale du Qubec




               DES MMOIRES DE LA SOCIT ROYALE DU CANADA

                        DEUXIME SRIE--1896-97

VOL. II                                                     SECTION I

            Littrature franaise, Histoire, Archologie, Etc.




                 L'Organisation militaire du Canada

                              1636-1648

                       Par M. BENJAMIN SULTE




                            EN VENTE CHEZ
         JOHN DURIE & SON, OTTAWA; THE COPP-CLARK CO., TORONTO
                      BERNARD QUARITCH, LONDRES


                                 1896




           1.--L'organisation militaire du Canada, 1636-1648.

                       Par M. BENJAMIN SULTE.

                        (Lu le 19 mai 1896)


Il est gnralement entendu que la milice de la colonie, fut organise
en 1665, lorsque le rgiment de Carignan arriva pour mettre fin  la
guerre des Iroquois; c'est, en effet,  partir de cette date et surtout
 compter de 1674-75, que nos forces militaires figurent dans l'histoire
crite. Mais j'ai cru bien faire en recherchant les origines mmes de
cette situation, et en allant prendre le premier soldat, avec le premier
fusil,  une poque de trente ans antrieure  la soi-disant, apparition
de nos milices. En histoire, les moindres faits ont encore de la valeur.

Je lisais l'autre jour dans un grand journal un aperu de l'tat de
notre milice actuelle commenant par ces mots: Avant la Confdration
(1867) nous n'avions pas d'organisation militaire. C'tait relguer aux
limbes les corps qui ont exist de 1836  1866 et mme auparavant, car
il nous reste au moins deux compagnies datant des premires annes du
sicle. Si donc on oublie dj des choses que nos vieillards ont vues,
il n'est pas tonnant que les miliciens de 1636  1666 soient
entirement, ngligs des crivains.

L'histoire des anciennes milices du Canada franais peut se retrouver
par bribes dans une centaine de volumes, si l'on prend la peine d'en
faire l'analyse, mais le lecteur n'a pas cette patience et, de plus, il
manque de bibliothque. Je vais suppler, dans la mesure de mes moyens,
 la pnurie des renseignements. On le peut, je l'essaie, qu'un plus
savant le fasse. Mes notes ne sont pas riches, le sujet tant pauvre;
elles seront, toutefois, assez claires pour servir  retracer le relief
des faits notables. Il n'est pas hors de propos d'examiner cette partie
de notre histoire, puisque, d'anne en anne, l'on nous pose la mme
question;  savoir, quelle tait notre situation militaire dans les
premiers temps des Franais? Rponse ci-dessous:

Rendons-nous bien compte d'abord que, de 1608 & 1632, la colonie
existait  peine et ne dpassait pas trois ou quatre mnages. Dans ses
plus belles annes, elle renfermait de 30  40 hommes, uniquement
employs  la traite des fourrures et aux missions vangliques parmi
les Sauvages.

Le 15 aot 1635, Champlain, crivant au cardinal de Richelieu au sujet
des besoins de la colonie, demandait cent vingt hommes arms  la lgre
pour cooprer avec deux ou trois mille Sauvages hurons et algonquins
contre les Iroquois, afin d'amener une paix durable sur le cours du
Saint-Laurent et des grands lacs.[1] Les Iroquois ne constituaient pas
encore la ligue formidable qui leur a valu une si large place dans
l'histoire de ce continent. Les Hurons et les Algonquins annonaient une
valeur militaire bien au-dessus de ce que l'on pouvait attendre des
Iroquois Aucun des Sauvages de l'Amrique du Nord ne possdait d'armes 
feu. Rien non plus des outils que les Europens leur firent connatre
plus tard. Toute chose tant donc dans l'tat primitif, il tait
impossible de prvoir que les Iroquois, par suite de leurs aptitudes
naturelles, se transformeraient au contact des Hollandais, des Anglais
et des Franais au point de jouer ici un rle analogue  celui de la
premire Rpublique romaine en Italie.

[Note 1: _Oeuvres de Champlain_, p. 1448.--_Documents relatifs  la
Nouvelle-France,_ Qubec, 1883, I, 113.]

Champlain n'a fait aucune guerre proprement dite. Quelques coups
d'arquebuse tirs sur les Iroquois qui lui barraient le chemin, en 1609
et en 1611, et d'autres qu'il alla leur distribuer jusque dans leur pays
en 1615, en suivant l'arme huronne dans l'une de ses expditions, voil
tout ce qu'il fit en ce genre. On sait qu'il n'avait pas un seul soldat
avec lui mais seulement trois ou quatre compagnons qui s'employaient 
la traite des fourrures et  la dcouverte de ces vastes contres. En
1629, le poste de Qubec se rendit aux Anglais sans la moindre
rsistance. Cette occupation trangre dura trois ans. Lorsque les
Iroquois devinrent incommodes par les embuscades qu'ils dressaient sur
le fleuve, on leva un petit fort de bois  Trois-Rivires (1634), gard
par quelques hommes  peine, que la compagnie des Cent-Associs
entretenait  ses frais, et qui protgeaient son magasin de traite.

Albany, qui se formait alors et qui n'tait pas dans des conditions
beaucoup meilleures, se dcida bientt  vendre des fusils aux
indignes, ce qui doubla du coup l'audace des Iroquois dans leurs
attaques contre les Sauvages amis des Franais. Ceci devenait trs
grave,  cause de nos colons exposs entre deux feux dans ce conflit
imprvu, car, depuis 1632, quelques familles du Perche et de la
Normandie s'taient tablies autour de Qubec et de Trois-Rivires, sur
des terres qu'elles cultivaient avec une habilet hors ligne. La
perspective de fonder une colonie agricole stable lectrisait Champlain,
tout accabl qu'il fut alors sous le poids de la maladie qui devait
l'emporter. Il sollicitait de l'aide contre le seul ennemi qu'il et 
craindre: l'Iroquois, et en cela, il ne se trompait point, puisque
l'assurance de n'tre expose  aucun des maux de la guerre pouvait
quintupler rapidement notre population rurale, cette base de la
prosprit d'une colonie.

Juste en ce moment (1635), la compagnie des Cent-Associs songeait 
abandonner le Canada en raison des pertes subies par elle, sur mer et
sur terre, pendant les sept dernires annes. De plus, Champlain se
mourait  Qubec. Cette situation difficile se trouva rgle de la
manire suivante, durant l'hiver de 1635-1636. Les Cent-Associs
devaient rester propritaires en seigneurie de la Nouvelle-France, et
pouvoir continuer d'y faire du commerce et distribuer des terres aux
colons, main ne se chargeraient plus d'administrer la colonie, vu que
les chevaliers de Malte[2] offraient de faire ce service. Il va sans
dire que le cot et l'entretien d'une force arme furent rgls, du
moins en principe, comme devant tre supports par les Cent-Associs.
Sur cette entente, M. de Montmagny devint gouverneur du Canada, par
dcision du 15 janvier 1636, ou mme un peu avant cette date.

[Note 2: Voir _L'Ordre de Malte, en Amrique_, par J.-Edmond Roy, et mes
_Pages d'Histoire du Canada_.]

Il tait possible, au dbut de la colonie, de donner de la contenance
aux habitants par une organisation de milice, et en les couvrant d'une
bonne troupe prte  garder les avant-postes, les avenues de l'ennemi,
et tenir ce dernier sur l'alerte, de faon  lui rendre le mtier de
maraudeur assez dsagrable pour qu'il l'abandonnt.

Mais les Cent-Associs, quasi en tat de banqueroute, n'excutrent
point leur part du contrat; ils n'y songrent mme pas un instant,
puisqu'ils cdrent le droit du commerce de la colonie  un syndicat qui
devait virtuellement les remplacer. Le directeur de ce nouveau groupe
tait Jean Roze, marchand de Rouen, et Antoine Cheffault de la
Regnardire, avocat de Paris, en tait secrtaire. Les six autres
membres se nommaient Jacques Castillon, bourgeois de Paris, Jacques
Berruyer ou Beruhier, seigneur de Manselmont, Jacques Duhamel, marchand
de Rouen, le conseiller Fouquet, Jean de Lauzon (qui devint notre
gouverneur en 1651) et Nol Juchereau des Chastelets, marchand du
Canada, le seul qui rsidt dans la colonie.[3] Voil comment, de 1636 
1645, la partie la plus active et la plus visible des Cent-Associs fut
la compagnie Roze, Cheffault, des Chastelets, qu'on peut appeler un
comit des Cent-Associs.

[Note 3: Ferland, _Cours d'Histoire du Canada_, I, 222, 284,
208.--_Mmoire de la Socit royale_, 1882, p. 55; 1883, p. 132-3
_Histoire des Canadiens-Franais_, II, 31-3, 45-6, 66-7, 108; III,
28-31.]

M Aubert de la Chnaye, marchand de Qubec, crivait en 1676, rappelant
ce qui s'tait pass de 1632  1645: Ceux de la compagnie des Cent, qui
taient des personnes de dignit et de considration, rsidant  Paris,
jugrent  propos de laisser le soin et les avantages du commerce pour
le Canada aux marchands de Rouen et de Dieppe, auxquels quelques-uns de
ceux de Paris se joignirent. Ils furent chargs de payer les
appointements du gouverneur, de lui fournir sa nourriture, d'entretenir
les garnisons de Qubec et de Trois-Rivires... fournir les choses
ncessaires pour la guerre, de se payer sur les produits et de rendre
compte du surplus au corps de la compagnie (les Cent) en son bureau 
Paris.

Charles-Jacques Huault de Montmagny, chevalier de Saint-Jean de
Jrusalem, successeur de Champlain, qui, arriv le 11 juin 1636,[4]
parat avoir amen des soldats avec lui, puisque, durant l't de 1636,
il fit reconstruire plus en grand le fort de Qubec, donna aussi de
l'extension  celui de Trois-Rivires, y ajoutant une batterie de
canons. Au mois d'aot de la mme anne, le pre Paul le Jeune crivait
de Qubec:

Nous avons nombre de trs honntes gentilshommes,[5] nombre de soldats
de faon et de rsolution; c'est un plaisir de leur voir faire les
exercices de la guerre dans la douceur de la paix, de n'entendre le
bruit des mousquetades et des canons que par rjouissance; nos grands
bois et nos montagnes rpondent  ces coups par des chos roulants,
comme des tonnerres innocents qui n'ont ni foudres ni clairs. La diane
nous rveille tous les matins; nous voyons poser les sentinelles. Le
corps de garde est toujours bien muni; chaque escouade a ses jours de
faction; en un mot, notre forteresse de Kbec est garde dans la paix
comme une place d'importance dans l'ardeur de la guerre.[6]

[Note 4: Non pas en septembre, comme il est dit,  la page 249 du tome I
des _Documents mr lu Nouvelle-France_, publis  Qubec, 1883.]

[Note 5: Voir mes _Pages d'Histoire du Canada_, p. 226. Nous
expliquerons plus loin ce que venaient faire en Canada des
gentilshommes.]

[Note 6: _Relation_ de 1636, p. 12.]

Le pre le Jeune venait d'apprendre la prise de Corbie (Picardie) par
les Espagnols, et savait que Richelieu tremblait pour la sret de
Paris. On tait au milieu de la guerre de trente ans--tout cela explique
les douceurs de la paix... les tonnerres innocents... qui touchent si
vivement le bon missionnaire dans sa rsidence de Qubec.

Le recrutement des colons en France se faisait par les relations que les
familles de cultivateurs tablies  Qubec et  Trois-Rivires
entretenaient avec leurs parents de la mre-patrie. Les seigneurs
auxquels on avait accord de vastes espaces de terre dans le but de les
peupler, n'taient ni riches ni susceptibles d'entraner sur leurs pas
un contingent tel que l'exigeaient les circonstances; aussi nous
expliquons-nous les lenteurs de cette colonisation, qu'on peut  peine
qualifier de dveloppement. Il semble que l'on ne tenait aucun compte du
danger des Iroquois dans les runions des Cent-Associs,  Paris.
Pourtant la question vitale tait l toute entire.

Jusqu' 1665, on peut affirmer qu'il n'y eut pas de colonie en Canada,
mais seulement des comptoirs de traite.

L'ide primitive des tablissements franais en Canada ne comportait, il
est vrai, ni guerre ni conqute. Mme chose chez les Anglais de la
Nouvelle-Angleterre. Nous ne ressemblions pas aux Espagnols qui se
jetaient, sur l'Amrique pour tout craser et tout prendre. Les Anglais
voulaient cultiver la terre et fonder des provinces; les Franais
recherchaient la traite des pelleteries et les mines. De ces deux
derniers projets, il rsulte que nous ne songions pas  combattra  main
arme contre les Sauvages ou les Europens, ni mme  cultiver le sol
pour donner vie  nos entreprises.

La question militaire primait tout, en ralit, mais elle n'tait pas
comprise. Quelques soldats, utiles au maintien du bon ordre dans deux ou
trois postes de traite, ne constituaient aucune garantie de tranquillit
pour l'habitant expos sans cesse aux surprises des assassins, car les
Iroquois n'ont fait que la maraude accompagne d'assassinats, jamais la
guerre.

Les chaloupes et les brigantins de la compagnie Roze, Cheffault, etc.,
qui faisaient le service entre Qubec et Trois-Rivires, portaient des
petits canons de fonte appels pierriers et espoirs, ce qui suppose des
artilleurs ou des gens aptes  les manoeuvrer. Plusieurs de ces armes se
chargeaient par la culasse, au moyen d'une ouverture pratique au fond
du tonnerre et que l'on refermait aprs y avoir introduit la
gargousse.[7]

[Note 7: _Voir mes Mlanges d'Histoire_, 1876, P. 300-372.]

La petite colonie de Qubec n'tait pas sans inquitude concernant cette
situation; les quelques habitants de Trois-Rivires non plus. Sous
prtexte de tuer l'Algonquin, les Iroquois rdaient continuellement 
nos portes et commettaient des dprdations, parfois des meurtres;
connaissant notre faiblesse, ils nous bravaient avec insolence. Leurs
bandes se tenaient  l'afft dans les bois, sur les rivires, l'hiver
comme l't, puis, aussitt que l'une d'elles avait fait un coup, les
quinze ou vingt hommes qui la composaient retournaient  leur village
pour clbrer, au milieu de rjouissances bruyantes, les exploits de
cette course. Ceux que l'on rencontrait ainsi le plus souvent autour de
nous, portaient le nom d'Agniers (Mohawks) dans la fdration iroquoise;
plus tard, les autres tribus, situes plus au sud, ct est du lac
Ontario, reurent de nous la dsignation d'Iroquois qui, vritablement,
appartient  l'ensemble de leurs groupes. Les Agniers, ayant leur
habitat prs des sources de la rivire Chambly, descendaient au lac
Saint-Pierre et ravageaient les campements des Algonquins ct nord du
fleuve, sur une tendue de territoire qui embrasse  prsent toute la
longueur de la province de Qubec.

Henri IV, Louis XIII, leurs ministres, Sully et Richelieu, de 1608 
1640, n'ont pas accord la moindre attention aux Franais qui
trafiquaient sur le Saint-Laurent. Le souverain n'tait pas oblig de
dfendre la Nouvelle-France; c'tait le devoir de la compagnie des
Cent-Associs; mais en cela, comme dans tout le reste, ces seigneurs
indiffrents ngligeaient de remplir leurs obligations. Le roi leur
disait: Payez-moi redevance pour le privilge de la traite; quant au
reste, dptrez-vous comme vous le pourrez. De 1641  1661, avec
Mazarin, ce fut la mme chose. Colbert, de 1662  1670, nous envoya des
troupes; aprs leur dpart, Frontenac, en 1673, organisa la milice. Nous
tions en paix alors. Il arriva quatre ou cinq compagnies rgulires en
1684-1685,  cause de la nouvelle guerre des Iroquois. De 1673  1760,
nos forts taient occups par des petits dtachements aux gages du
ministre de la marine et des colonies: on les appelait,  cause de cela
troupes de la marine, bien qu'ils ne fussent pas des marins. Le Canada
franais n'a jamais possd qu'un fantme d'arme.[8]

[Note 8: En 1637 on trouve lu mention d'un soldat appel Jolicoeur, de
la garnison de Qubec. Tel est bien le nom du troupier franais, nom de
guerre, va sans dire; on connat de tout temps Bellepointe, Laparade,
Sansfaon, Bellehumeur, Lecocq, Lamoureux, Vadeboncoeur, Belavance,
Lafleur, Bienvenu, Portelance.]

_Miles_ en latin, _soldat_ en franais, sont les termes que les
registres employent pour dsigner nos plus anciens militaires. Cela
signifie qu'ils taient de la profession des armes,  la solde des
Cent-Associs, et commands par le gouverneur: ne les confondons pas
avec les troupes royales, dont les premires ne vinrent ici qu'en 1662.

Et que faisaient les chevaliers de Malte en 1636-1638? Rien. Leurs
projets concernant le Canada et l'Acadie se trouvaient, dissips,
abandonns; M. de Montmagny occupait la mme position prcaire qu'avait
eue Champlain, dpendant de quelques traiteurs de pelleteries, assez mal
inspirs envers les colons du Canada.

Les ursulines et les hospitalires, arrives  Qubec en 1639, avaient
fait connatre  leurs amis de France l'tat de la colonie. Une
association vanglique se forma pour tablir un poste  Montral; mais
ni le roi, ni les Cent-Associs n'y prirent la moindre part. M. de
Maisonneuve, qui commandait l'expdition, dbarqua  Qubec, l'automne
de 1641, avec quarante-cinq hommes et quatre femmes.[9] Cette recrue
n'avait rien de militaire; elle n'tait pas non plus adonne aux travaux
des champs, de sorte qu'un renfort si mal choisi et si mal post ne
pouvait que faire natre des embarras nouveaux.

En 1640, la population franaise de la colonie s'levait  360 mes, y
compris une quarantaine d'hommes, missionnaires et employs de la
traite, qui se trouvaient frquemment loigns de Qubec et de
Trois-Rivires. La population stable, les vrais habitants, selon le
mot ds lors adopt, comptait 274 mes rparties de la manire
suivante:[10]

Hommes maris ns en France.............................. 64
Femmes maries nes en France............................ 61
                 en Canada............................  3
Veuf n en France........................................  1
Veuves nes en France....................................  4
Hommes non maris ns en France.......................... 35
Jeunes garons ns en France............................. 28
    "          "   en Canada............................. 30
Jeunes tilles nes en France............................. 24
    "          "   en Canada............................. 24
                                                         ___
                                                         274

[Note 9: Faillon, _Histoire de la Colonie_, I, 414, 418, 420.--Belmont,
_Histoire du Canada_, p. 2.--Dollier, _Histoire du Montral_, 20,40.]

[Note 10: Pour plus de dtails, voir mon _Histoire des
Canadiens-Franais_, II, 91-2, 146.]

Prs des deux tiers de ces personnes, soit 155, venaient du nord du
royaume: Perche, 68; Normandie, 62; Paris, 10; Picardie, 8; Beauce, 7.
Chacune d'elles recrutait des colons dans ces pays, sans l'aide des
seigneurs.

M. Dollier de Casson, qui arriva dans la colonie vingt-cinq ans plus
tard, dit que,  la tin de l'anne 1641, le pays ne contenait pas plus
de deux cents Europens, y renfermant les deux sexes, comme aussi les
religieux et religieuses. Ce chiffre est videmment beaucoup trop
faible, puisque le recensement que j'ai dress porte trois cent soixante
noms, et il faut bien croire que je n'ai pas numr toute cette
population sans omettre un seul individu.

Une quarantaine d'hommes que M. de Maisonneuve amenait en 1641, tous
recruts du ct droit de l'embouchure de la Loire, venaient s'ajouter 
ce nombre restreint.

Les affaires de la foi sont traverses aux Trois-Rivires, o les
Iroquois font une guerre mortelle  nos Sauvages, comme aussi  ceux qui
sont au-del jusqu'aux Hurons.

S'ils osaient, ils viendraient jusqu' Qubec, mais il n'y ferait pas
bon pour eux, c'est pourquoi ils s'en loignent. Dans un combat qu'ils
ont livr proche des Trois-Rivires, Monsieur notre Gouverneur et nos
Franais ont donn dessus, les ont dfaits et chasss. Dans cette
droute, nanmoins, ils ont pris quantit de Hurons, d'Algonquins et
d'Algonquines. Ces derniers, voulant se venger, sont alls furtivement
en leur pays, sont entrs dans leurs cabanes, ont tu plusieurs femmes
et enfants et ont pris la fuite. Mais les autres, s'en tant aperus,
les ont poursuivis et en ont pris cinq qui sont peut-tre dj mangs,
car on ne sait ce qu'ils sont devenus. Enfin, tous les Sauvages des
Trois-Rivires ont quitt; plusieurs sont alls en leur pays et les
autres se sont rfugis  Qubec. Tous nos nouveaux chrtiens (Sauvages)
ont beaucoup souffert de la part des Iroquois, qui leur ont dclar la
guerre, comme aussi  nos Franais.[11]

[Note 11: Marie de l'Incarnation, _Lettres_, du 14 et du 16 septembre
1641.]

Il n'est pas possible que cette situation dplorable n'ait pas t
connue des Cent-Associs, des personnes charitables qui s'occupaient du
Canada, et de la cour mme.

Richelieu avait en ce moment huit corps d'arme luttant contre les
Espagnols et les Allemands. C'tait plus de cent cinquante mille hommes,
que la Vallette, Turenne et Cond faonnaient de manire  en faire les
premiers soldats du monde. Il n'y en avait pas pour nous; on les
destinait  l'accroissement de la puissance franaise en Europe.

 partir de 1640, mme ds 1637, nous emes les Iroquois sur les bras.
C'tait une guerre d'embuscades, de surprises, une suite d'assassinats
que nous aurions vite arrts en allant brler les villages de nos
agresseurs; mais nous ne pouvions mettre aucune troupe en campagne.
Chaque habitant devint son propre dfenseur. Le gouverneur se voyait
tmoin passif de la lutte des Sauvages, expos souvent  leurs insultes,
sans pouvoir faire respecter son drapeau, qu'ils venaient braver jusque
sous le canon des forts.[12]

[Note 12: Garneau, _Histoire du Canada_, 1882, I, 132.]

Il a t dit un mot ci-dessus du projet de fonder une colonie dans l'le
de Montral. Pourquoi la compagnie des Cent-Associs s'est-elle
empresse de concder cette le ( des particuliers) ds 1635?... L'le
n'avait, en 1635, que peu de valeur comme station commerciale, et elle
en avait encore moins au point de vue stratgique... Une garnison et des
canons  Montral n'auraient en rien gn les courses des Iroquois, qui
venaient s'embusquer sur l'Outaouais, ou qui descendaient le Richelieu
pour se rendre dans le lac Saint-Pierre. Il est inutile d'insister sur
ce point, peut-tre plus vident alors qu'aujourd'hui... L'_Histoire de
la Colonie franaise_ (Faillon) t. I, p. 400, fait dire  l'auteur des
_Vritables Motifs... de la Socit de Montral:_ Ainsi Dieu... semble
avoir choisi cette le agrable et utile non seulement pour la
_conservation_ de Qubec, mais encore pour y assembler un peuple.[13]
Et il part de l pour affirmer (t. I, p. 379) que les Associs de
Montral se proposaient de btir une ville fortifie qui pt tre tout 
la fois _un rempart contre les incursions des Iroquois_ et une
_sauvegarde_ assure pour la colonie chancelante de Qubec.[14] Si
telles avaient t les intentions--un peu ambitieuses, il faut
l'avouer--des _Messieurs et Dames_, ces intentions n'auraient pas t
justifies par les vnements. Mais la phrase, telle que cite, n'existe
pas dans le texte: on a mis _conversation_ l o il y a _subsistance_.
En rtablissant le texte, toute la thorie s'croule. De plus, la
Socit des Messieurs de Montral, ne donne nullement  entendre, dans
son mmoire, qu'elle et l'intention de btir une ville  Montral. Elle
ne se proposait que d'y runir les Sauvages pour les instruire, comme
nous le lisons dans les articles soumis par la nouvelle socit  la
grande compagnie (les Cent-Associs).[15]

[Note 13: Voici le texte des _Vritables Motifs_, imprims  Paris en
1643: Ainsi Dieu grand amateur du salut des hommes qui n'a pas
seulement la science des temps: mais des lieux commodes au bien de ses
cratures semble avoir choisi cette situation agrable de Montral, non
seulement pour la subsistance de Qubec dont elle dpend, mais propre
pour y assembler un peuple compos de Franais et de Sauvages qui seront
convertis pour les rendre sdentaires....]

[Note 14: M. Faillon dit tout, cela sans sourciller, et il indique,
comme fond de renseignements, le passage des _Motifs_ qui vient d'tre
mis sous nos yeux.]

[Note 15: M. l'abb Verreau, _Mmoires de la Socit royale du Canada_,
1887, p. 149.]

Il est facile de voir, par la liste des premiers colons de Montral,[16]
que l'lment militaire n'y comptait pour rien et, par consquent, les
quarante-cinq hommes aventurs  soixante lieues de Qubec aggravaient,
par les dangers qu'ils allaient courir, la situation dj si prcaire
des habitants du Canada.

[Note 16: _Les Vritables Motifs_, rimprims par la Socit historique
de Montral, 1880, p. 76--Article de M. l'abb Verreau, _Mmoires de la
Socit royale du Canada_ 1882, p. 99.]

Pendant que M. de Maisonneuve se rendait au Canada (1641), Mme la
duchesse d'Aiguillon, nice du cardinal de Richelieu, se chargea
d'expliquer  celui-ci la situation vritable des tablissements de
Qubec et des Trois-Rivires. Ce qui lui succda (russit) si
heureusement qu'elle obtint un puissant secoure contre nos ennemis,
raconte le pre Barthlmy Vimont. La nouvelle en parvint  Qubec vers
l'automne 1641, et M. de Montmagny fit aussitt disposer la charpente
d'une maison, devant mme que les vaisseaux qui devaient apporter les
ouvriers eussent paru, se doutant bien que, si on attendait leur venue,
ils ne pourraient loger durant l'hiver au lieu o l'on dsire poser les
fortifications.... La joie que les Franais et les Sauvages ont senti 
la venue de ce secours n'est pas concevable. La crainte qu'on avait des
Iroquois avait tellement abattu les coeurs qu'on ne vivait que dans les
apprhensions de la mort; mais sitt que la nouvelle fut venue que l'on
allait dresser des fortifications sur les avenues des Iroquois, toute
crainte cessa, chacun reprit courage et commena  marcher tte leve
avec autant d'assurance que si le fort et dj t bti.[17]

[Note 17: _Relation_ de 1642, page 2.]

Le fort dont il est question ici devait tre lev bientt  l'endroit
appel Sorel  prsent, et non pas, comme le texte le ferait croire, 
Qubec ou  Trois-Rivires, ou  Montral. Le secours promis n'tait
d'ailleurs ni imposant ni durable. Tout ce qu'on pouvait esprer se
limitait  la construction d'un fort au-dessus de Trois-Rivires, de
mme que, en 1634, on avait tabli le fort de Trois-Rivires au-dessus
de Qubec, pour aller au devant des canots de traite du Haut-Canada.

Au mois de mai 1642, M. de Maisonneuve partit de Qubec, o il avait
hivern avec son monde, pour commencer l'tablissement de Montral. Les
Iroquois ne connurent l'existence de ce poste que l'anne suivante.

M. de Montmagny se rendait compte de la ncessit d'un fort sur le lac
Saint-Pierre pour gner les courses de ces maraudeurs, qui descendaient
de leur pays par la rivire Richelieu (dite aussi des Iroquois), et
surprenaient nos canots de traite dans les les du lac Saint-Pierre. Un
poste d'observation, d'o l'on pourrait lancer des patrouilles, devenait
indispensable. La clef de toutes les communications sur le fleuve se
trouvait au lac et non pas  Montral.

En juin ou juillet 1642, il dut arriver de France une ou deux compagnies
de soldats, puisque le projet du fort Richelieu fut excut au mois
d'aot de cette anne. Rptons toujours que ces soldats ne sortaient
point en droite ligne des rgiments de France, mais avaient peut-tre
servi dans quelques corps avant que de s'enrler pour le Canada. Les
Cent-Associs, Richelieu, Anne d'Autriche, affectant quelques sommes
d'argent pour la force arme de la colonie, ne nous envoyaient aucun
corps rgulier, selon que certaines personnes ont voulu le croire, mais
seulement le moyen de recruter des hommes pour le service militaire.

En 1642, les vaisseaux de France arrivrent  Qubec plus tt qu'
l'ordinaire, n'ayant t que deux mois  leur voyage.[18]

[Note 18: Marie de l'Incarnation, _Lettres_, 20 septembre 1642.]

Les nouveaux soldats s'tant reposs  Qubec, M. de Montmagny les fit
avancer d'abord jusqu' Trois-Rivires, o un vent contraire retint ses
trois barques avec un brigantin et une centaine d'hommes arms, durant
les derniers jours de juillet. Le 2 aot, douze canots de Hurons, avec
des missionnaires, partirent seuls de Trois-Rivires, mais les Iroquois
les enlevrent dans les les du lac Saint-Pierre. Le gouverneur n'arriva
avec sa troupe que le 13 aot  la rivire Richelieu (ou des Iroquois, 
prsent rivire Chambly). Sans perdre de temps, le fort Richelieu fut
commenc.[19]

[Note 19: Voir _Relation_ de 1642, pages 44, 50.]

Le pre Vimont crivait cette anne: Ces fortifications ne tranchent
point le mal par la racine; les barbares font la guerre  la manire des
Scythes et des Parthes; la porte ne sera point pleinement ouverte 
Jsus-Christ, et les dangers ne s'loigneront point de notre colonie,
jusqu' ce qu'on ait ou gagn ou extermin les Iroquois.

Telle tait la vrit: on ne la comprit qu'aprs un quart de sicle de
dvastations, d'horreurs et de souffrances inoues. Ce fut la gloire de
Colbert de mettre fin  ces maux.

D'aprs un manuscrit de la bibliothque du Louvre, le pre F. Martin[20]
crit cette note se rapportant  1642: La force arme de la colonie
tait alors de quinze soldats formant la garnison de Qubec, et cotait
au trsor 12,180 livres. Trois-Rivires en avait soixante-dix, et
Montral autant. Il est bien certain que autant se rapporte  Qubec.
En tout, cela formait cent hommes, savoir: 15  Qubec, 15  Montral,
70  Trois-Rivires. Ce dernier poste tait, par sa situation
gographique et par la principale traite du pays, qui s'y faisait, tout
dsign d'avance aux attaques de l'ennemi; de l le surcrot de troupes
qu'on y entretenait. Nulle tentative de culture n'y tait possible hors
de la porte des armes  feu du poste et de la surveillance des
patrouilles. Jusqu' 1641, il me parat vident que, la garnison de
Trois-Rivires ne dpassait pas quinze ou vingt hommes, mais le renfort,
arriv en 1642 avait permis d'augmenter cette garnison. Comme le
manuscrit cit plus haut ne parle pas du fort Richelieu, cela signifie
que Trois-Rivires fournissait le nombre de soldats employs dans ce
lieu. Les quinze soldats entretenus  Montral aux frais du trsor,
montreraient que Louis XIII s'tait dcid  faire quelque chose pour le
nouvel tablissement. Au taux de 12,180 francs pour quinze soldats, la
force arme du Canada tant compose de cent hommes, devait coter
81,200 francs par anne, soit 65,000 dollars de notre argent, puisque
l'argent valait alors quatre fois plus qu'aujourd'hui.

[Note 20: _Le R. P. Jogues_, 1873, p. 129.]

La palissade de Montral tant acheve, on y plaa du canon le 19 mars
1643. Il pouvait y avoir alors 40 personnes dans le fort ainsi complt.

Le 27 mai, M. de Montmagny chargea le soldat Pierre Caumont dit la
Roche, de la garnison de Qubec, de partir avec la barque _Louise_,
quipe de cinq matelots et monte par quatre soldats, de faire une
patrouille active entre Trois-Rivires et le lac Saint-Pierre, mais son
service et t bien plus efficace sur le lac mme. Le 12 juin, quarante
Iroquois mirent pied  terre  la Pointe-du-Lac, sans tre aperus par
la Roche. Une autre bande allait et venait sur le lac, capturant les
canots de traite. On disait que sept cents Iroquois taient on marche
pour tout saccager dans la colonie. Le gouverneur gnral partit de
Qubec conduisant quatre chaloupes, fit une battue entre Trois-Rivires
et le fort Richelieu, sans avoir rencontr un ennemi rus et agile, dont
la tactique consistait  ne point se montrer.

Le 15 aot, un btiment fut aperu  Qubec portant des secoure destins
 Montral. Le principal personnage qui le montait se nommait Louis
d'Ailleboust de Coulonges. C'est alors, probablement, que l'on apprit la
mort du cardinal de Richelieu, survenue le 4 dcembre 1642, et,
peut-tre aussi, celle du roi Louis XIII, arrive le 14 mai 1643.
Bientt aprs, l'on sut que le duc d'Enghien (Cond) avait ananti la
fleur des troupes espagnoles  Rocroi.

A la fin d'aot, M. de Montmagny escorta jusqu' Montral M.
d'Ailleboust et les trente ou quarante personnes qu'il amenait. Les
iroquois venaient de dcouvrir l'tablissement des Franais; M.
d'Ailleboust fit ses calculs pour on augmenter les fortifications et,
ds l'anne suivante, il excutait ce plan.

La reine Anne d'Autriche tant devenue rgente du royaume, on s'adressa
 elle pour obtenir de nouveaux renforts. Elle accorda 100,000 francs
pour l'entretien d'une compagnie de soixante soldats levs en France,
l'hiver de 1643-1644.

Au printemps de 1644, les Iroquois lancrent dix bandes de guerriers sur
le fleuve. Le danger des embuscades tait continuel, A Trois-Rivires et
 Montral, toute sortie se faisait dans l'ordre militaire, avec mille
prcautions. Comme la flottille huronne devait retourner dans le
Haut-Canada, il fut jug convenable de munir les Sauvages qui la
composaient d'armes  feu, pour le cas o ils seraient attaqus en
route. Ces Hurons avaient pass l'hiver  Trois-Rivires. Le pre
Bressani s'embarqua avec eux le 27 avril; le 29, par le travers des
rivires Machiche, ils furent surpris et amens prisonniers,  part
quelques-uns assomms sur place ou qui chapprent.

Durant l't, il arriva de France nombre de gens, partie desquels tait
une compagnie de soixante soldats qui sont distribus dans diffrents
postes. Le capitaine se nommait la Barre. Les 100,000 francs ci-dessus
mentionns paraissent avoir t confis au baron de Renty, tout dvou 
la compagnie de Montral, et qui fut un certain temps directeur de cette
compagnie. La reine avait donn pour Montral deux petites pices de
fonte abandonnes depuis longtemps dans les rues de la Rochelle.

Au mois d'aot, M. de Montmagny allant  Trois-Rivires tenir une
assemble de toutes les nations, y compris les Iroquois, se fit
accompagner d'un dtachement de soldats dont la vue impressionna
vivement ces peuples, et, quelques jours aprs, lorsque la flottille
huronne et les missionnaires partirent pour le Haut-Canada, vingt-deux
militaires leur servirent d'escorte.

La perspective d'une paix gnrale que faisaient entrevoir les Iroquois,
avait t imagine par eux afin de gagner du temps et s'assurer,
pardessus tout, si la France allait continuer ses envois de troupes,
auquel cas il valait mieux pour ces barbares se tenir tranquilles et
nouer des relations amicales avec les Franais.

Des changements se prparaient, d'autre part, dans l'administration de
la colonie. Faute d'avoir vu excuter les projets militaires et autres
conus on 1635-1636 pour le bien gnral, nous tions rests sans aide,
ce que les Iroquois avaient fini par comprendre. Nous devenions la proie
de ces avides destructeurs. Une ide de rformes germa dans la tte de
quelques Franais; mais, comme cela arrive bien souvent, il y avait en
dessous un dsir de s'emparer du pouvoir et de contrler les affaires
commerciales du pays. Nous entrons ici dans une nouvelle priode.

Six ou sept familles d'un certain rang, mais pauvres, sollicitrent M.
de Montmagny de s'entendre avec elles pour exploiter le commerce du
Canada. Le gouverneur avait toujours refus la proposition, mais en
1644, voyant le peu d'espoir d'tre secouru de quelque faon que ce ft
par les Cent-Associs, et renonant  quter encore les secours du roi,
il se dclara favorable  un arrangement par lequel les gens du pays
auraient la grance de leur propres affaires. Hlas! M. de Montmagny,
qui ne comptait sur aucun bnfice personnel, se trouva cependant
tromp, car les gentilshommes jourent les habitants et le gouverneur.
Je ne vois que dans un seul auteur, tout rcent, l'explication de ce qui
se passa  cet gard de 1644  1648. Aussi vais-je en faire le sujet de
cette seconde partie de mon tude. La dfense de la colonie s'y trouve
intresse au premier chef.

Le groupe des gentilshommes qubecquois, mcontents de l'administration
des marchands, expulsa ces derniers, grce  l'appui de l'tat, et
s'empara des revenus de la traite pour en disposer  son profit. Cela se
passait dans l'automne de 1644 et au commencement de 1645. Or,
prcisment  cette poque, les chefs de la colonie de Montral
commenaient  ressentir les premires atteintes de la faim; ils ne
recevaient plus de renforts de France, et, ils durent tre tents de
prter main-forte  ceux qui montaient  l'assaut du trsor public. Le
firent-ils? Leur historien nous le donne  entendre, sans le dire
formellement.[21] Il est probable que les jsuites, de leur ct, se
mlrent de cette affaire: le _Journal_, page 3, dit que la traite fut
cde aux habitants _agente regina et nobis impellentibus._[22]

[Note 21: Voir Faillon, _Colonie, franaise_, I, 473.]

[Note 22: Lon Grin, dans _La Science sociale_, Paris, 1801, p. 502.]

Notons, en passant, la marche de notre diplomatie envers les Iroquois.
Au commencement de juillet 1645, M. de Saneterre, commandant au fort
Richelieu, reut la visite de quelques-uns de ces Sauvages qui venaient
proposer la paix entre toutes les nations. Le 12 juillet, avec le plus
de pompe possible, M. de Montmagny ouvrait, sur le platon de
Trois-Rivires, des confrences qui durrent deux ou trois jours et qui
mirent d'accord les hautes parties contractantes, selon le langage
d'aujourd'hui. Depuis la convention de 1624, tenue au mme lieu, on n'en
avait pas vue d'aussi importante dans le pays. En septembre, autre
runion pour ratifier le trait solennel; il y avait plus de quatre
cents Sauvages, y compris les Hurons qui venaient  la traite. Les
soldats jouaient un rle marquant dans les diverses crmonies de ces
deux congrs, qui nous sont racontes en dtail par les crivains du
temps.

Cette anne si remarquable le devint encore davantage par l'abandon que
firent les Cent-Associs d'une partie de leur commerce entre les mains
d'une compagnie dite des Habitants. Les causes dj signales qui
amenrent ce changement se rattachent en bonne partie  la situation
militaire du Canada; c'est pourquoi il convient d'en dire un mot.

Le pays comptait de cent vingt  cent vingt-sept colons, mais sur ce
nombre il n'en tait venu que dix-neuf ou vingt durant les annes
1641-1644,  cause de la guerre des Iroquois. La population blanche de
toute la colonie ne devait pas dpasser 500 mes. Il y avait bien
vingt-cinq seigneuries de concdes sur le papier, mais quatre ou cinq 
peine commenaient  recevoir des colons. Beauport en avait une
vingtaine.

Par l'entente du 6 mars 1645, la compagnie dite des Habitants obtenait
la libert du commerce pour son compte, sans remplacer toutefois
l'ancienne organisation des Cent-Associs; mais en retour du privilge
qui leur tait octroy, les Habitants devaient entretenir le gouverneur
gnral, ses officiers, les soldats des forts et habitations, les
nourrir, les solder, payer leurs appointements, rparer les forts ainsi
que les Cent-Associs ont fait ci-devant, et tenir au moins cent hommes
dans les garnisons. Les canons, boulets, armes, munitions de guerre
actuellement dans les forts et appartenant  l'ancienne compagnie seront
utiliss par les Habitants qui devront les remplacer  fur et  mesure
de leur consommation, sauf les pices d'artillerie envoyes par M. de
Lauzon, avec qui les Habitants devront s'entendre  ce sujet. Les
ngociations, de la part des Habitants, avaient t conduites,  Paris,
au mois de janvier 1645, par Pierre le Gardeur de Repentigny et
Jean-Paul Godefroy,  titre de dlgus du Canada, comme ils se
qualifiaient.[23] M. de Lauzon tait avec eux _contra_ Roze et Cie.

[Note 23: _Correspondance des gouverneurs_, 2e srie, volume I, p. 152,
Bibliothque fdrale, Ottawa.--_Edits et Ordonnances_, I, 28.--Faillon,
_Histoire de la Colonie_, I, 402.]

Avant d'aller plus loin, disons qu'il y avait dans le pays deux classes
d'habitants. La plus nombreuse se composait de gens tablis comme
colons, par consquent tout  fait distincts des commerants, des
employs de la traite, fonctionnaires, gentilshommes sans fortune,
hommes de professions librales, matelots, soldats, missionnaires. Ils
taient essentiellement attachs au sol; e'est pourquoi ils se
qualifiaient entre eux d'habitants. L'autre classe se recrutait parmi
les gentilshommes, les commerants, les fonctionnaires qui viennent
d'tre mentionns, lesquels passaient, aux yeux des Franais de France,
pour des habitants du Canada, puisque, effectivement, ils habitaient
ce pays. Le mot comporte donc ici double sens, ce qui fait qu'il a
souvent prt  la confusion, et il faut se garder de confondre
l'habitant avec le gentilhomme. La compagnie dite des Habitants, assez,
correctement nomme par opposition  celle des Cent-Associs, qui tait
compose de gens rsidant en France, ne renfermait, cependant aucun
habitant dans le sens local du mot. Elle tait forme de six ou sept
familles qui ne voulaient pas cultiver la terre, prfrant exercer des
fonctions publiques et jouer ici le rle si peu digne de la noblesse
franaise, ruine, vivant des faveurs du roi, accapareuse et fire. Ce
n'est pas avec un pareil lment que l'on fait prosprer une colonie. La
suite le prouva douloureusement, comme on sait.

En premire ligne de cette dernire catgorie d'habitants, venaient les
personnages suivants, qui furent les premiers seigneurs du Canada sur le
papier:

Pierre le Gardeur de Repentigny, arriv de Normandie en 1636 avec sa
femme et ses enfants, s'occupait du commerce uniquement. Il se fit
accorder en 1647 les fiefs Cournoyer et Repentigny, mais n'eut pas le
temps d'y travailler, car il mourut l'anne suivante, dans l'un de ses
voyages en France.

Charles le Gardeur de Tilly, frre du premier, qu'il secondait dans ses
oprations sur terre et, sur mer.

Jacques Leneuf de la Poterie, beau-frre des prcdents, arriv avec
eux, se fit donner le fief de Portneuf, o il avait un tablissement en
1645. Il prit des terres  Trois-Rivires, peu aprs; nanmoins sa
principale occupation parat avoir t la traite des fourrures.

Michel Leneuf du Hrisson, frre de Jacques, tait veuf, avait une fille
qui pousa Jean Godefroy, et tous trois vcurent  Trois-Rivires.

Jean-Paul Godefroy ne lit toujours que du commerce. Il pousa, en 1646,
une fille de Pierre le Gardeur de Repentigny.

Ren Robineau de Bcancour, arriv de Paris vers 1644, sinon quelques
annes auparavant, tait aussi un ngociant. En 1647, il se fit accorder
la seigneurie de Bcancour, mais la garda en fort. Vers 1650, il pousa
une fille de Jacques Leneuf de la Poterie, laquelle lui apporta le fief
de Portneuf, o il fixa plus tard sa rsidence.

Franois de Chavigny sieur de Berchereau, arriv en 1640, avec sa femme
lonore de Grandmaison, possdait le titre du fief de Chavigny
(Deschambault en partie). Il ne colonisa gure, si toutefois il tenta
aucun dfrichement. C'est lui qui supplait M. de Montmagny durant ses
absences de Qubec. Je crois qu'il appartenait  la famille de Chavigny,
fort en faveur auprs de la cour en 1640. Il mourut dans un voyage en
France, vers 1652.

Jean Juchereau de Maure de la Beauce, arriv en 1634, avec sa femme et
ses enfants, avait un moulin  Qubec, et faisait le commerce.

Son frre, Nol Juchereau des Chastelets, licenci en droit, venu en
1632, sinon avant, ne se maria point; il avait reu des terres qui
devinrent en partie la proprit de Jean, lorsqu'il mourut, en France,
au cours de son voyage de 1647.[24] Entre 1632 et 1644 il parat avoir
t associ des Cent-Associs ou de la compagnie Roze, Cheffault, ce
qui revient au mme. En 1645, il fut nomm commis gnral de la
compagnie des Habitants. Il lgua son fief Saint-Michel  Charles le
Gardeur de Tilly, mari en 1648  sa nice, Genevive Juchereau.

[Note 24: _Journal_ des jsuites, p. 128.]

Olivier le Tardif, trs probablement de la Normandie, tait interprte 
Qubec en 1621, sous-commis en 1626, interprte des Cent-Associs en
1633; il pousa, 1637, Louise Couillard, et, avec son beau-frre, Jean
Nicolet, aussi interprte, possda la terre des plaines d'Abraham, o
est  prsent _Spencer Grange_, rsidence de notre collgue. J.-M.
Lemoine. En 1641, M. Jean de B, sieur de Gand, commis gnral, tant
dcd, le Tardif le remplaa. Il parat avoir t au service de la
compagnie Roze, Cheffault, et tre all on France dans les intrts de
ces derniers, l'automne de 1645; nous en reparlerons. En 1648, il pousa
Barbe Aymart en secondes noces. Nous le retrouvons en 1650 procureur de
la compagnie Roze. Il mourut en 1665. Il fut peut-tre celui qui lutta
le plus contre la compagnie des Habitants, dont les le Gardeur, les
Leneuf et les Juchereau taient les chefs, ainsi que Godefroy, Robineau
et Chavigny.

Guillaume Tronquet, secrtaire de M. de Montmagny, tait  Qubec en
cette qualit, l'automne de 1638 et jusqu' 1646, o il retourna en
France. En 1644-1646, il fit des actes comme notaire. Il tait intress
dans la traite des pelleteries, puisque, on 1645, avec Repentigny et
Giffard, il prit part aux dmarches diriges contre les Cent-Associs.
Ce qui est curieux c'est que, rendu en France, l'hiver de 1646-47, il se
dcida  y rester, bien qu'il et rcemment obtenu une terre sur le
chemin du Cap-Bouge; on suppose qu'il comprit que M. de Montmagny, son
protecteur, allait tre rappel.[25]

[Note 25: _Journal_ des jsuites, pp. 20, 47, 08.--J.-Edmond Roy, _Le
Canada-franais_, 1890, p. 720.--B. Sulte, _Histoire des
Canadiens-Franais_, II, 82; III, 6,--Ferland, _Notes sur les
Registres_, p. 65.]

Jean Bourdon, ingnieur, arpenteur, navigateur, commerant, procureur,
arriv en 1634, obtint plusieurs concessions de terre qu'il ne dfricha
point. Il vcut dans les fonctions indiques ci-haut. Ce qui parat
certain c'est que, jusqu' 1648, il fut d'accord avec M. de Montmagny,
et que, par la suite, il combattit les Cent-Associs. Fonctionnaire
public toute sa vie, homme d'action, il a figur trente ans dans les
affaires du pays.

Le docteur Robert Giffard, venu du Perche avant 1627, fut le plus
marquant de nos seigneurs colonisateurs, par son fief de Beauport. Il ne
laissait pas de s'occuper du trafic en gnral. En 1645, sa fille
Franoise pousa Jean, fils de Jean Juchereau, ci-dessus nomm.

Ainsi, de 1627  1635, les Cent-Associs avaient fait de pauvres
affaires; de 1636  1644, ils taient reprsents par la combinaison
Roze, Cheffault, etc., et, de 1645  1663, il y eut en sus la coalition
des gentilshommes du Canada appele compagnie des Habitants.

Le nouvel tat de chose, en ce qui concerne le commerce, fut proclam 
Trois Rivires, au mois d'aot 1645, et  Qubec, le 26 novembre
suivant. Il tait expressment stipul que la compagnie dite des
Habitants supporterait le cot des garnisons et des choses militaires;
mais elle ne fit pas mieux que les Cent-Associs.

Les vingt-deux soldats partis en 1644 pour la contre des Hurons,
revinrent en septembre 1645, rapportant, pour leur compte personnel, la
valeur de 30,000  40,000 francs de peaux de castor, sur quoi, dit le
_Journal_ des jsuites, y ayant eu dispute entre les habitants[26], mis
nouvellement en possession de la traite, et messieurs de la compagnie
gnrale (les Cent-Associs), ils s'accordrent d'employer le provenu 
btir une glise et presbytre. D'aprs la convention nouvellement
promulgue, les soldats devaient livrer le quart de leurs pelleteries
aux Habitants, lesquels recevaient ainsi le revenu des droits, parce
qu'ils se chargeaient des frais d'administration de la colonie. Le
_Journal_ dit que les soldats versrent 6,000 francs. Il ajoute que la
nourriture, le logement et les soins donns  ces vingt-deux hommes par
les jsuites valaient bien 200 francs par tte, soit 4,400 francs, mais
qu'on ne leur accorda que 30 cus par tte ou 1,980 francs.

[Note 26: Lisons: les gentilshommes.]

Nous n'avons pas  rgler cette dispute. La ncessit d'avoir des
soldats en nombre efficace pour assurer la tranquillit des colons, et
augmenter aussi par l les bnfices du commerce, tait comprise de tout
le monde, depuis plus de dix ans, mais les Cent-Associs et leurs agents
de Dieppe et de Rouen, faute d'esprit d'entreprise, n'y avaient rien vu
dans le pass et, maintenant que le commerce allait  des gens sans
ressources, il ne fallait pas esprer voir faire  ceux-ci des dpenses
d'argent un peu leves. Les vrais habitants ne pouvaient commercer
qu'avec la compagnie.

Il y a apparence que le capitaine de la Barre avait sjourn quelque
temps  Montral, car M. Dollier dit que M. de Maisonneuve, oblig de
faire un voyage en France (octobre 1645), ne voulut point partir sans
renvoyer auparavant le sieur de la Barre, qu'il avait reconnu pour
n'avoir rien de saint que son chapelet et sa mine trompeuse. M. de
Belmont dit: M. de la Barre, grand hypocrite. L'historien Faillon (II.
30,87) nous difie galement sur le compte du personnage.

M. de Maisonneuve eut la douleur de perdre son pre, et aussitt il
repassa en France pour rgler ses intrts domestiques.[27]

[Note 27: Faillon, _Histoire de la Colonie franaise_, II, 37.]

L'automne de 1645, le fort de Richelieu fut presque abandonn; il n'y
resta plus que huit ou dix soldats, sous les ordres de Jacques Babelin
dit la Crapaudire; les pres Dendemare et Dupron en partirent vers la
fin de septembre avec le capitaine Saneterre. Les missionnaires de
Trois-Rivires se chargeaient de visiter cette petite garnison durant
l'hiver. En fvrier 1646, le pre de Moue prit de misre sur la glace
du fleuve, au coure de l'une de ces missions.

Voici un certain nombre de petits faits isols qui se rattachent  notre
sujet, et que j'ai runis en un seul passage, afin de ne pas couper 
tout moment le fil du rcit:

Pierre Boucher, revenant du pays des Hurons, en 1641, s'engage soldat
dans la garnison de Qubec; il tait g de dix-neuf ans. Il appartenait
encore  la garnison de Qubec lorsque, ou 1645, il fut envoy, en
qualit de soldat et d'interprte,  Trois-Rivires, o il devait passer
vingt ans de sa vie et illustrer son nom dans les armes.

Le 5 octobre 1642, au registre de Trois-Rivires, on voit les noms des
soldats Sevestre, Desvittets, Joli, Laharpinire, parrains de Sauvages.
En 1644, 1645, Martin Duclos, soldat, figure au registre des baptmes de
Trois-Rivires. Le 24 octobre, les navires partant pour la France avec
30,000 livres pesant de castor, on les salua de plusieurs coups de
canons. A la messe de Nol 1645, crit le pre J. Lalemant, monsieur le
gouverneur avait donn ordre de tirer  l'lvation plusieurs coups de
canon, lorsque notre frre, le sacristain, en donnerait le signal, mais
il s'en oublia, et ainsi on ne tira point. Autre dtail: Un nomm
Dubok, soldat empirique, fut invit d'aller voir les malades de Sillery,
pour trois ou quatre jours. Il fut log chez nous sans en rien
communiquer au suprieur (_et hoc male_) et y demeura depuis le 20, ou
environ, de novembre jusqu'au 22 janvier 1646. La chose ne russit pas.
_Invisus barbaris et gallis._[28]

[Note 28: _Journal_ des jsuites.]

L'anne 1646 est celle o je rencontre le plus souvent des mentions de
soldats. Le 1er janvier, on salua monsieur le gouverneur, savoir: la
soldatesque avec leur arquebuse, item les habitants en corps. Mme
chose  Montral. Au mois de mars, la veille de la Saint-Joseph, on
alluma un feu de joie et les soldats firent trois salves et quatre
coups de canon furent tirs; il y eut aussi quelques fuses. Le samedi
saint,  Qubec, on tire, au moment du Gloria, plusieurs coups de canon.
Le pre Jrme Lalemant crit en mai que deux hommes des Ursulines de
Qubec s'taient appels et provoqus, et s'taient alls battre avec
leurs pes, ce qu'avaient aussi fait deux soldats aux Trois-Rivires,
la Groye et la Fontaine, pendant que nous y tions. La Groye fut bless
en deux endroits pour s'tre comport sagement et chrtiennement, ce qui
ayant t vrifi par les Sauvages, la Fontaine fut mis on une fosse.
Le 31 mai, la Fte-Dieu,  Qubec, fut chme avec pompe. Il y eut
mousquetades, fusillades et canonnades. Le mme jour,  Montral, il y
eut canonnade et salves de mousqueterie. Le 18 juin,  Qubec, se maria
Antoine Martin dit Montpellier, soldat et cordonnier, avec Denise
Sevestre. On dansa une espce de ballet, savoir: cinq soldats, note le
_Journal_ des jsuites. Au mme lieu, le canon gronda pendant la
clbration de la Saint-Jean-Baptiste. En juillet, je vois 
Trois-Rivires, Marin Terrier de Francheville sieur de Repentigny,
soldat, lequel devint colon et fut tu, six ans plus tard, dans un
combat contre les Iroquois; sa veuve pousa Maurice Poulain, qui a donn
son nom  la rivire Saint-Maurice. Le 7 dcembre,  Qubec, veille de
l'Immacule-Conception,  midi, on tira du fort un coup de canon 
bale. Le lendemain, un soldat nomm de Champigny, natif de
Fontainebleau, fit abjuration du protestantisme et, comme il savait la
musique, on l'incorpora au choeur. Durant la messe de Nol, le canon
retentit  plus d'une reprise.

L'anne 1646 tant une priode de calme, M. d'Ailleboust on profita pour
achever les fortifications de Montral, et rduisit le fort  quatre
bastions rguliers, si bien construits et si solides qu'on n'avait
encore rien vu de semblable au Canada.[29]

[Note 29: Faillon, _Histoire de la Colonie_, II, 56.]

Les fortifications du lac Saint-Pierre taient abandonnes: Au
commencement de l'hiver 1646-1647 les Iroquois brlrent le fort de
Richelieu qu'on avait laiss sans monde, disant par raillerie que ce
n'tait pas par mal, mais qu'il n'tait fait que de gros bois, ce qu'ils
firent  dessein de le piller sans en pouvoir tre accuss. Le mois de
mars (1647) venu, ils levrent le masque tout de bon et commencrent
l'excution du pernicieux dessein qui les avait ports  faire la paix
(en 1645).[30]

Les Iroquois brlent le Richelieu, tuent les Algonquins et Hurons qui
voulaient trahir les Franais, les attirant hors du fort.[31]

Ceci n'est pas trs clair. Je crois comprendre que le fort avait t
confi  la garde de certains Algonquins et Hurons, lesquels donnrent 
entendre aux Iroquois qu'ils se joindraient  eux pour le piller, mais
que les Iroquois les massacrrent par surprise, firent main basse sur le
contenu du fort, puis incendirent celui-ci pour faire croire  un
accident ordinaire. Au mois de juin suivant, la barque de Jean Bourdon
retourna  Qubec, venant de Richelieu et de Montral; elle remporta de
Richelieu les canons enclous.[32]

[Note 30: Dollier de Casson, _Histoire du Montral_, dition de 1868, p.
62.]

[Note 31: L'abb de Belmont, _Histoire du Canada_, p. 5. Ce fait est
erronment plac en 1647 par l'auteur, qui n'arriva dans le pays que
trente-quatre ans plus tard.]

[Note 32: _Journal_ des jsuites, p. 90.]

M. de Montmagny tait homme  mettre la colonie en sret, si l'argent
ne lui eut pas fait dfaut. Son plan d'action tait tout prpar,
malheureusement on ne lui fournit jamais les moyens de se montrer 
l'oeuvre. Tant de coteries se disputaient le pouvoir administratif et
les avantagea du commerce des fourrures, qu'aujourd'hui depuis plus de
deux sicles, le Canada n'a point vu encore de plus lamentables
tiraillements politiques.

En 1646, la traite de Trois-Rivires eut lieu le 15 septembre; M. de
Montmagny et le pre Jrme Lalemant, qui s'y taient rendus, en
repartirent le 22 pour Qubec. Le pre raconte que en revenant  Qubec
nous rencontrmes au cap  l'Arbre[33] une chaloupe qui portait le pre
Daran, qui nous apporta les nouvelles de l'arrive de M. de Maisonneuve
et de M. de Repentigny[34] et des autres navires de France, qui taient
proches; ce fut le 20 qu'arriva M. de Maisonneuve et le 23 arriva M. de
Repentigny, et nous aussi quelques heures auparavant[35]. Le roi avait
confi un vaisseau  M. de Repentigny.[36]

[Note 33: Le cap  la Roche  prsent.]

[Note 34: _Journal_ des jsuites, p. 65.]

[Note 35: A trois jours de distance l'un de l'autre. Voir Faillon, II,
55.]

[Note 36: _Correspondance des gouverneurs_, 2e srie, page 169.]

On allait donc connatre le rsultat des ngociations que M. de
Repentigny et autres poursuivaient auprs de la cour, c'est--dire la
reine Anne d'Autriche et le cardinal Mazarin, premier ministre. Louis
XIV avait, alors sept ans.

Le 14 octobre, arriva la barque qui tait le dernier de tous les
vaisseaux qu'on attendait de France, et ce mme vaisseau apporta les
nouvelles de l'arrive  Tadoussac de M. le Tardif, arrt en France par
M. de Repentigny[37], lequel M. le Tardif ne fut que quarante-quatre
jours en chemin et arriva  Qubec le 17.

[Note 37: A mon sens, M. de Repentigny, chef de la Socit dite des
Habitants, aurait fait retarder en France son rival, Olivier le Tardif,
commis de Roze, Cheffault et Cie, ce qui revient  dire les
Cent-Associs.]

Tout le mois d'octobre se traitrent les affaires. M. de Repentigny fut
continu amiral...... Ceux qui, comme Maisonneuve et d'Ailleboust, dans
l'intrt de Montral, et, dans une certaine mesure, M. de Montmagny,
reprsentant les Cent-Associs, taient opposs au transport de la
traite en faveur de la compagnie dite des Habitants, fomentaient des
dsordres, ou en ne faisant rien.... laissaient tout aller.... C'est ce
qui donna lieu de dresser les mmoires pour un bon rglement. Nous
prsentmes requte pour avoir augmentation de ce qu'on nous donnait. On
donna douze cents francs  chacune des trois maisons, Qubec,
Trois-Rivires et Hurons, mais aussi on se dchargea du chauffage et
nous demeurmes obligs de nous en fournir nous-mmes. Mais ensuite
aussi tous ceux du Conseil se firent puissamment augmenter leurs gages
et rcompenser de leurs services, ce qui apporta une telle confusion que
cela fit honte, et M. de Maisonneuve n'ayant point, voulu signer, rien
ne fut sign de ces gratifications-l.

Le dernier jour d'octobre partiront les vaisseaux; le pre Quentin y
tait seul des ntres. Avec lui repassa M. de Maisonneuve, M. Giffard,
M. Tronquet, et tous avec une bonne rsolution de poursuivre quelque
rglement pour leurs affaires, chacun prtendant ses intrts
particuliers. Il semblait y devoir avoir crise  cause du retardement de
M. le Tardif. En mme temps aussi repassa le vaisseau qui avait apport
M. le Tardif, et un nomm Lavalle repassa qui tait venu avec M. le
Tardif. Avec eux repassrent le fils de M. de Repentigny, de M.
Couillard, de M. Giffard, les neveux de M. des Chastelets; tous fripons
pour la plupart qui avaient fait mille pices  l'autre voyage, et on
donnait  tous de grands appointements.[38] Ce dernier trait nous
montre que les employs de la compagnie des Habitants taient les fils
des principaux intresss dans cette organisation.

Le second dpart de M. de Maisonneuve pour la France fut caus par une
lettre de M, de la Doversire, qui lui manda dans un navire lequel
partit aprs lui qu'il revint incontinent, parce que son beau-frre
avait t assassin depuis son dpart et que sa mre avait conu un
dessein ruineux pour des secondes noces, et que ces deux choses
enveloppaient tant d'affaires qu'il fallait absolument qu'il remontt en
mer. Voyant cette lettre qui l'obligeait une seconde fois de s'en aller,
il n'osa aller au Montral... C'est pourquoi il alla cacher son chagrin
au plus vite dans le fond d'un vaisseau.[39]

A quelque chose malheur est bon. Sous le coup d'une alerte cause par
les difficults de famille, M. de Maisonneuve reprenait brusquement le
chemin de la France, et cette dmarche concidait avec celle de
plusieurs personnes du Canada qui allaient plaider au Louvre diverses
causes se rapportant toutes  un mme et unique objet: la conduite des
affaires de la colonie. M. de Maisonneuve, survenant  point, eut sa
part du rsultat.

Des fourrures portes aux magasins des syndics de la traite, une partie
devait servir  constituer un fonds public. Lorsqu'on en vint  statuer
sur la rpartition de ce fonds public, Montral fit en sorte de ne pas
tre oubli. C'est  Paris, dans le cours de l'hiver 1646-47, que ce
premier tat fut dress; or, le dernier jour d'octobre 1646, nous voyons
quatre personnages s'embarquer pour la France, tous avec bonne
rsolution de poursuivre quelque rglement pour leurs affaires:
c'taient Maisonneuve, Giffard (un des conseillers), Tronquet[40]
(secrtaire du gouverneur gnral), enfin le pre Quentin de la
Compagnie de Jsus. On voit donc bien les divers intrts en prsence:
le gouverneur de Villemarie, les gentilshommes du Conseil de la colonie,
le gouverneur gnral, les pres jsuites.

[Note 38: _Journal_ des jsuites, pp. 67-68,]

[Note 39: Dollier de Casson, _Histoire du Montral_, p. 60-61.]

[Note 40: Il pensait revenir, mais il changea d'avis et demeura en
France.]

Maisonneuve ne fut certainement pas le moins habile ou le moins heureux
des quatre, car le rglement qu'ils apportrent en 1647 accordait 25,000
livres d'appointements au gouverneur gnral, 10.000 au gouverneur de
Villemarie, 5,000 au suprieur des jsuites; tablissait un conseil
compos de ces trois personnages et, enfin, ignorait compltement les
anciens conseillers.[41]

[Note 41: Lon Grin, dans _La Science sociale_, Paris, 1891, p. 563.]

Le 6 novembre, une barque fit naufrage au cap  la Roche, vis--vis
Portneuf, et neuf hommes furent noys, dont deux soldats: Jacques
Arenaine ou Aveleine et Jacques Clque ou Clique dit Lafontaine, tous
deux de Tours, dit Tanguay, de Rouen, dit le _Journal_ des jsuites.[42]

[Note 42: _A travers les Registres_, p. 28.--_Journal_ des Jsuites, p.
72.--_Revue canadienne_, 1874, p. 898.--Mes _Pages d'Histoire_, 64, 211,
257, 272.]

Avant que de commencer l'anne 1647, introduisons dans cette page une
srie de menus faits, comme ceux de 1646, afin de ne rien oublier,
puisque la prsente tude se compose de bribes dont la grande Histoire
ne saurait que faire, bien que la curiosit du lecteur ne les repousse
aucunement. Ces dtails sont tirs du _Journal_ des jsuites, 1647, et
ont tous rapport  Qubec.

La veille de la fte de saint Joseph, patron du pays, on tira un coup
de canon  une heure, et le jour de la fte,  l'_anglus_ du matin,
quatre ou cinq coups de canon. Le 30 juillet, veille de la
Saint-Ignace,  midi, un coup de canon au fort, et le 31, trois coups 
l'_anglus_ du matin. Le 2 dcembre, fte de saint Franois-Xavier, on
tira, le matin, trois coups du fort. Le 7 dcembre, veille de la
Conception, un coup de canon  une heure aprs-midi et cinq le matin
suivant. A Nol, le fort tire cinq coups de canon.

Au printemps de 1647, les Iroquois levrent la hache et, jusqu' 1664,
tinrent le Bas-Canada dans la terreur que leurs excs inspiraient mme
aux plus braves habitants. Cette anne et la suivante, les guerres des
Iroquois furent plus furieuses que jamais; ces barbares devenaient, de
jour en jour, plus audacieux et superbes pour les continuelles victoires
qu'ils remportaient dans le pays des Hurons qu'ils ont depuis
entirement dtruits... Les Hurons, quoiqu'en grand nombre, tant, quant
 eux, pouvants par les tourments, se rendaient tous aux Iroquois;
ceux qui en taient pris tenaient  grande faveur qu'il leur fut permis
d'entrer dans leur parti, afin d'viter une mort cruelle quand mme ils
auraient d sortir  mi-rtis du milieu des supplices.[43]

[Note 43: Dollier de Casson, _Histoire du Montral_, p. 65.]

Puisque les Iroquois, en 1644, voyant arriver de France un certain
nombre de soldats, avaient manifest le dsir de cesser les hostilits,
et que les nouveaux arrangements de 1645, au sujet du commerce et de la
dfense de la colonie, les dterminaient  conclure une paix solennelle,
il nous faut les suivre dans cette politique et comprendre que ces ruses
diplomates, s'apercevant du dsarroi de notre administration en 1647,
aussi bien que de l'insuffisance de nos troupes, connaissant d'ailleurs
que la guerre civile menaait Paris, n'hsitrent point  retourner aux
armes.

Ceci eut lieu au printemps de 1647, alors que la cour rglait, comme il
a t dit ci-dessus par M. Grin, la direction de la compagnie des
Habitants. Un syndic nomm par Qubec, un par Trois-Rivires et un par
Montral, avec M. Pierre de Repentigny, obtenaient voix dlibratives
dans le conseil du gouverneur gnral. Les syndics d'habitations, dit
Garneau, taient des officiers municipaux lus pour conserver les droits
de la communaut et intrts publics.[44] En d'autres termes, ils furent
nos premiers dputs auprs du gouvernement de la colonie. On appelait
habitation un groupe comme Trois-Rivires, Montral; naturellement,
les cultivateurs rpandus au cap Bouge et  Beauport formaient partie de
l'habitation de Qubec.

Le 22 mai 1647, M. de Montmagny et le pre Jrme Lalemant, suprieur
des jsuites, partirent de Qubec avec trois chaloupes. Deux jours
aprs, au moment d'arriver  Trois-Rivires, ils rencontrrent Jacques
Babelin dit la Crapaudire,[45] qui leur donna avis de certains mauvais
coups des Iroquois,[46] Dans les derniers jours de mai, le pre Pijart,
tant  Trois-Rivires, profita de la barque de Jean Bourdon, qui
montait  Richelieu et  Montral avec trente personnes, pour se rendre
lui-mme dans ce dernier lieu. La barque fut suivie, une semaine plus
tard, par une chaloupe monte de soldats, qui portait la nouvelle de
l'intention des Iroquois d'attaquer Montral.[47] Le 4 juin, le
gouverneur gnral et le suprieur des jsuites se remettaient en route
de Trois-Rivires  Qubec.

M. de Montmagny avait, projet de former un camp volant, dont les
soldats, espce de milice volontaire, tiendraient la campagne et
poursuivraient l'ennemi dans le voisinage des habitations, mais les
ressources pcuniaires lui ayant fait dfaut, son successeur excuta ce
plan au printemps de 1648.

M. de Maisonneuve et les intresss qui taient alls  Paris faire
rajuster le mcanisme de la compagnie des Habitants paraissent tre
revenus  Qubec en aot-septembre 1647; nous n'avons aucune date
prcise sur ce point. Le rglement qu'ils avaient obtenu fut promulgu
le 11 aot et mis aussitt en opration.[48]

[Note 44: _Histoire du Canada_, 1882, I, 179, 185, 201, 227; II, 166.]

[Note 45: Le mme qui avait, command la petite garnison du fort
Richelieu pendant l'hiver de 1645-1646, et qui est cit comme parrain au
registre de Trois Rivires, le 9 fvrier 1647, au baptme de Marie
Nadaxineke, algonquine.]

[Note 46: _Journal_ des jsuites, p. 86.]

[Note 47: _Journal_ des jsuites, p. 87.]

[Note 48: Ferland, _Cours d'Histoire du Canada_, I, 358.]

En 1647, M. de Maisonneuve revint, ayant trouv son beau-frre
assassin et sa mre remarie. Il pouvait tre gouverneur du Canada,
mais il fit donner le gouvernement  M. D'Ailleboust et le lit repasser
en France.[49]

Lorsque M. de Maisonneuve revint de France, en 1647, il avertit M.
d'Ailleboust, son lieutenant, de se prparer  faire le mme voyage, en
ajoutant qu'il reviendrait en Canada comme gouverneur gnral, on
remplacement de M. de Montmagny. Dans l'automne de cette anne, 1647,
ils descendirent l'un et l'autre  Qubec, pour les affaires gnrales
du pays, et le 16 octobre M. de Maisonneuve tant reparti de Qubec pour
Villemarie, M. d'Ailleboust fit voile pour la France le 21 du mme
mois.[50]

Aussitt que M. de Maisonneuve fut venu, il avertit M. D'Ailleboust
qu'en France l'on voulait rappeler M. le chevalier de Montmagny, dont la
mmoire est encore en grande vnration; de plus, il lui dit qu'il
serait nomm au gouvernement du Canada, et qu'il fallait qu'il s'en
allt en France, et que l'anne suivante il reviendrait pourvu de sa
commission. Ce bon gentilhomme avertit M. D'Ailleboust de ces choses,
mais il tait trop humble pour lui dire qu'on lui avait offert 
lui-mme d'tre gouverneur du pays et qu'il l'avait refus par une
sagesse qui sera mieux reconnue on l'autre monde qu'en celui-ci.[51]

Vers le 18 octobre, dit le _Journal_ des jsuites, M. de Maisonneuve
part de Qubec pour Montral. Il ajoute, sous la date du 21 de ce mois:
Partit la flotte o taient gnral M. d'Ailleboust, le Pre Vimont et
le Pre Quentin avec lui, et le Pre de Defretat dans la _Notre-Dame_
avec M. le Tardif. _Item_ M. Nicolet (prtre) et M. le Prieur dans
d'autres vaisseaux.

Ainsi, en 1645, 1646, 1647, trois modes ou varits d'administration
avaient t imposs  la colonie sans donner satisfaction  tout le
monde. Un quatrime changement se prparait. Dans tout cela, le
militaire s'tait vu nglig, faute du nerf de la guerre. Depuis 1644 je
ne vois aucune trace d'arrivages de soldats. Le rglement de 1647 porte
que la compagnie des Habitants continuera l'entretien de trente hommes
arms  Montral,[52] ce qui donne  croire que pareille garnison y
existait dj. Toutefois, le dsaccord rgnant parmi les intresss
des diverses nuances qui se disputaient le pouvoir enraya toute dmarche
effective. En somme, Villemarie, commence en 1641 sur un ton
indpendant, en tait venue  vouloir prendre part au budget de la
colonie en gnral, et, satisfaite de s'tre vue  peu prs laisse dans
l'ombre ou 1645 et 1646, d'avoir gagn beaucoup de terrain en 1647,
aspirait  prendre la part du lion en 1648.

[Note 49: Belmont, _Histoire du Canada_, p. 5.]

[Note 50: Faillon, _Histoire de la Colonie franaise_, II, 86.]

[Note 51: Dollier de Casson, _Histoire du Montral_, p. 63-64.]

[Note 52: Ferland, _Cours_, I, 858,--Faillon, _Histoire_, II, 87.]

Le premier moment d'enthousiasme (1641) avait produit une souscription
de 75,000 livres pour tablir la colonie de Montral; ds l'anne
suivante, elle ne fut plus que de 40.000 livres, et il est probable
qu'elle fut encore moindre dans les annes subsquentes. En tous cas, il
est certain que, ds 1647-48, les dfections taient assez nombreuses
dans les rangs des associs pour inspirer  M. de Maisonneuve et  Mlle
Mance de srieuses inquitudes. On avait persuad aux associs de la
compagnie de Montral (en France) qu'il serait plus mritoire d'envoyer
leurs largesses aux missions du Levant, et il n'en avait pas fallu
davantage pour les loigner de l'oeuvre de Montral.[53]

La guerre des Iroquois, avec ses horreurs, compliquait encore cette
situation. L'automne de 1647, ce fut un coup du ciel que le retour de
M. de Maisonneuve, car l'effroi tait si grand dans toute l'tendue du
Canada, qu'il et gel les coeurs par l'excs de la crainte, surtout
dans un poste aussi avanc qu'tait celui de Montral, s'il n'et t
rchauff par la confiance que chacun avait en lui; il assurait toujours
les siens dans les accidents de la guerre et il imprimait de la crainte
 nos ennemis au milieu de leurs victoires, ce qui tait bien
merveilleux dans un petit poste comme celui-ci.[54]

Occupons-nous maintenant d'une erreur qui a pris droit de cit dans nos
livres d'aprs quelques lignes de Charlevoix, qui se lisent comme suit:
En 1647,[55] M. le chevalier de Montmagny reut ordre de remettre son
gouvernement  M. d'Ailleboust qui commandait depuis quelque temps aux
Trois-Rivires, et de repasser en France..... M. d'Ailleboust tait un
homme de bien, rempli de religion et de bonne volont. Il avait t de
la Socit de Montral, toute compose de personnes pieuses et zles
pour la conversion des infidles; il avait command dans cette le
pendant un voyage que M. de Maisonneuve avait t oblig de faire en
France, de l, il tait pass au gouvernement des Trois-Rivires.[56]

[Note 53: Lon Grin, dans _La Science sociale_, 1891, p. 560.]

[Note 54: Dollier de Casson, _Histoire du Montral_, p. 65.]

[Note 55: La date est 1648.]

[Note 56: _Histoire de la Nouvelle-France_, Paris, 1744, I, 281-282.]

Le lecteur a vu de suite une partie de la confusion qui rgne dans ces
deux passages; nous allons examiner le reste.

Non seulement M. d'Ailleboust ne quitta point Montral depuis l't de
1643 jusqu'il l'automne de 1648, mais il restait membre de la socit de
ce nom, et fut, constamment du parti que le gouverneur regardait avec
raison comme un surcrot d'embarras pour la colonie. Il est donc
impossible que M. de Montmagny ait song  confier le poste de
Trois-Rivires  un tel homme, car c'est aux frais du gouverneur gnral
qu'tait entretenu son lieutenant  Trois-Rivires.

Jacques Leneuf de la Poterie, beau-frre des deux le Gardeur, est
mentionn aux registres et aux greffes de Trois-Rivires comme
gouverneur de ce lieu, du 17 novembre 1645 au 2 septembre 1648. Le 4
dcembre de cette dernire anne, Charles le Gardeur de Tilly le
remplaa.

M. d'Ailleboust[57] Venant (automne de 1648)  prendre les rnes de
l'administration, comment se fait-il qu'il ait dsign Tilly pour
succder  la Poterie, tous deux du cercle dont il triomphait presque
compltement? C'est que le gouverneur particulier de Trois-Rivires ne
relevait plus du gouverneur gnral depuis quelques mois. Par consquent
ce n'est pas lui qui l'a nomm. Nous verrons tout  l'heure les
changements apports dans l'administration de la colonie durant l'anne
1648.

C'est en 1647 que M. de Montmagny plaa une croix de Malte sculpte dans
la pierre du mur d'une construction assez humble qu'il rigeait  ct
du chteau Saint-Louis ou fort de Qubec. Que n'a-t-on pas crit sur les
motifs qui ont d le porter  cet acte, bien inoffensif aprs tout! J'y
vois une seule chose digne de remarque: la croyance que ce gouverneur
entendait rester  son poste un certain temps encore, alors que,  son
insu, dj son rappel tait dcid  Paris.

Mais en effet, quel prtexte fit-on valoir pour lui retirer son
commandement? Il ne fut pas disgraci, on le sait. On usa d'une raison
de cour, enveloppe de ces formes que le vulgaire rend par un
euphmisme: dorer la pilule. Charlevoix la donne, absolument comme s'il
ne souponnait rien de plus, et nous lui avons tous fait cho: Le
rappel de M. de Montmagny causa quelque surprise; il provenait d'une
dcision gnrale que venait de prendre la cour. Le commandeur de
Poincy[58], gouverneur des les franaises d'Amrique, avait refus de
remettre le gouvernement  son successeur, et s'tait maintenu dans sa
charge contre l'ordre du roi. Cette espce de rbellion avait eu des
imitateurs. Pour arrter le mal, le conseil avait dcid que les
gouverneurs seraient changs tous les trois ans, et c'est en consquence
de cette rsolution que M. de Montmagny tait mis  la retraite.[59]

On crut devoir prendre des mesures pour empcher que pareil exemple ne
ft suivi dans les autres colonies. Il aurait t bien dsirable qu'une
exception et pu tre faite en faveur de M. de Montmagny.[60]

[Note 57: M Jacques Viger a le premier signal le fait que M.
d'Ailleboust n'avait pas t gouverneur de Trois-Rivires. Voir Dollier,
_Histoire du Montral_, p. 68.]

[Note 58: De l'ordre de Malte et parent de M. de Montmagny.]

[Note 59: Garneau, _Histoire du Canada_, I, 140.]

[Note 60: Ferland, _Cours d'Histoire du Canada_, 1,362.]

Vu que de Montmagny fut remplac par d'Ailleboust, une des cratures de
Maisonneuve, il n'y a pas de doute que le fondateur de Montral dut
invoquer l'exemple de Poincy pour forcer le rappel de Montmagny. L'abb
Faillon assure que M. de Maisonneuve exera son influence  la cour et
obtint le rappel du gouverneur gnral. A son retour en France, de
Montmagny fut nomm par l'ordre de Malte, receveur du grand prieur de
France, et fut le premier  qui s'adressa le grand-matre Lascaris pour
aller porter secoure  de Poincy. Ces faits indiquent que le gouverneur
rappel, dvou  Malte, jouissait dans son ordre d'un certain
prestige.[61]

Quant  la rgle des trois ans, elle ne fut jamais mise en pratique que
pour d'Ailleboust, et M. de Lauzon, pour son compte, de 1651  1657, en
doubla la limite.

En 1648, les Iroquois saccagent le pays des Hurons qui se firent
Iroquois et grossirent leur parti. Ils viennent  Montral, font mille
trahisons, demandent  parler de paix. On fit un moulin, un fort. Ils ne
turent qu'un seul homme, en blessrent beaucoup.[62] Tout le
Haut-Canada fut abandonn par les Hurons et, les Franais; les
Algonquins de la rivire des Algonquins (l'Ottawa) disparurent en 1650.
Ces derniers n'taient gure au-del de 3,000 mes, mais les Hurons en
comptaient bien 10,000 et les Iroquois autant.

La pnible situation des affaires de la colonie n'tait point un mystre
pour ceux qui attaquaient ainsi nos allis, et ces allis eux-mmes
n'taient ni en tat de se dfendre chez eux ni de nous prter
main-forte en se repliant sur le Bas-Canada.

Le 5 mars 1648, un arrt du conseil du roi rgla le gouvernement du
Canada,[63] Cette fois, la constitution, sous le nom de _Conseil de
Qubec_, tait destine  vivre quinze ou seize ans, contrairement il
celles de 1645, 1646, 1647, qui n'avaient pas dur six mois chacune.

On sait que les gentilshommes s'insurgrent contre le rglement de 1647
qui leur enlevait leur gagne-pain, et entreprirent de le faire rvoquer.
Alors, ce mme automne (1647) il y eut une nouvelle dlgation des
reprsentants des diverses classes. Les gentilshommes remportrent cette
fois (1648) une grande victoire; trois des leurs furent nomms au
Conseil; les appointements du gouverneur gnral furent rduits de
25,000 livres  10,000; on dmembra son autorit en rendant le
gouverneur des Trois-Rivires[64] indpendant avec un salaire fixe de
3,000 livres.

Mais Villemarie--aussi bien que les jsuites--sut maintenir sa
position. Il est vrai que les appointements de son gouverneur furent
rduits de 10,000 francs  3,000, mais voyez comme elle sut bien
compenser cette perte: elle fit nommer comme gouverneur gnral, en
remplacement de M. de Montmagny, Louis d'Ailleboust, le bras droit de
Maisonneuve, et il fut entendu qu' l'expiration de sa charge, le
gouverneur sigerait au Conseil. Ce poste lev allait lui permettre de
secourir puissamment la colonie de Montral.[65]

[Note 61: J. Edmond Roy, _L'Ordre de Malte en Amrique_, pp. 40, 41,
42.]

[Note 62: Belmont, _Histoire du Canada_, p. 5.]

[Note 63: Voir Faillon, II, 93-5.]

[Note 64: M. de Montmagny avait t tenu de maintenir  ses frais un
lieutenant-gouverneur  Trois-Rivires. (Faillon, _Histoire de la
Colonie_, II, 88.)]

[Note 65: Lon Grin, dans _La Science sociale_, 1891, p. 563.]

La garnison du gouverneur gnral tait rduite  douze soldats; celles
des gouverneurs de Trois-Rivires et de Montral  six soldats chacune.
Une partie des 19,000 livres de dpenses supprimes par cet arrt,
devait tre employe  former, sans dlai, un camp volant de quarante
soldats, qui seraient tirs des garnisons dj existantes, si l'on y
trouvait ce nombre d'hommes disponibles, ou, dans l'autre cas, seraient
levs le plus tt qu'il se pourrait. L't, ce camp aurait  garder les
passages par eau et par terre, sous la conduite d'une personne dsigne
par le gouverneur gnral; l'hiver, les hommes seraient rpartis dans
les garnisons, pour aller de l battre la campagne et courir le pays. Le
reste de la somme d'argent ci-dessus irait  l'achat des armes, des
munitions de guerre et au soulagement des Sauvages. En outre, le roi
promettait d'envoyer tous les ans au pays des Hurons une compagnie
compose de ceux des habitants qui auraient le dsir d'y aller  leurs
frais pour servir d'escorte tant aux Hurons venus  la traite, qu'aux
missionnaires, qui ne pouvaient plus s'y rendre sans ce secours; et pour
donner  la compagnie de volontaires le moyen de subsister, on leur
permettait le ngoce des pelleteries durant le voyage,  la charge de
les rapporter aux magasins de la compagnie des Habitants, pour le prix
qui aurait t fix par le Conseil de Qubec.[66] Quelques-uns des
volontaires en question firent un voyage en Haut-Canada avant
l'anantissement des missions huronnes; on le verra plus loin.

Cette anne 1648, M. D'Ailleboust apprit  M. de Maisonneuve qu'il
apportait une ordonnance de la Grande Compagnie (les Cent-Associs)
laquelle croissoit la garnison du Montral de six soldats et que, au
lieu de 3,000 livres que l'on avoit donn jusqu'alors de gages pour lui
et ses soldats, il auroit  l'avenir 4,000 livres. Messieurs de la
Grande Compagnie voulant en cela reconnotre les bons et agrables
services que le pays recevoit du Montral, sous son digne
gouverneur,[67]

En 1648, on augmente la garnison de Montral de six soldats, et les
appointements, qui n'taient que de 3,000 livres, sont augments de
mille francs. Il se fit une grande compagnie des Indes qui dtruisit
celle de Montral.[68]

[Note 66: Faillon, II, 93-5.]

[Note 67: Dollier de Casson, p. 60.]

[Note 68: Belmont, _Histoire du Canada_, p. 5.]

Ceci nous rappelle que les Cent-Associs n'avaient pas t abolis; ils
restaient seigneurs du Canada; la compagnie des Habitants leur enlevait
seulement une portion du privilge de commerce et se faisait fort, en
retour, de supporter certaines charges publiques, telles que les
dpenses militaires, etc.

Le rvrend pre Martin, dans sa _Vie du Pre Jogues_, note (p. 129) que
l'arrt du 5 mars 1648 ordonna l'envoi de France de trente hommes et un
capitaine pour le pays des Hurons, ce qui formerait, dit-il, un total de
cent trente soldats pour toute la colonie. Je ne sais trop si ces
chiffres sont exacts, parce que le pre Martin, dans la mme note, a
l'air de compter les cent cinq hommes de 1642 comme s'ils existaient
toujours en 1648, et cela n'est gure probable.

Les changements que nous numrons ici, quoique tous dans l'intrt
public, ne furent pas cependant gots par quelques particuliers, qui
devaient sans doute en recevoir du dommage, en se voyant dus de leurs
prtentionss. Quelques-uns de ces derniers, qui allaient retourner en
Canada sur les vaisseaux de la Hotte, en prirent mme occasion de se
montrer ouvertement opposs  M. d'Ailleboust; et il semble que M. de
Repentigny, jusqu'alors gnral de cette flotte, tait du nombre des
mcontents. Du moins le roi, inform des oppositions faites  M.
d'Ailleboust, nomma celui-ci gnral de la flotte, pour ce voyage
seulement, sans que sa nomination dut tirer  consquence pour l'avenir;
en mme temps, il lui donna le pouvoir de nommer les commandants de
vaisseaux qu'il aurait pour agrables; et quant  M. de Repentigny, il
(le roi) dclara qu'il ne serait gnral de la flotte qu'au prochain
retour en France des mmes vaisseaux. Cette mesure svre, qui rduisait
M. de Repentigny  faire la traverse, cette fois, comme simple
particulier, tait de nature  l'affecter beaucoup.[69] Il tomba malade
dans la traverse et mourut avant mme que la flotte ft arrive 
Qubec.[70] Le 23 septembre, lorsque les navires retournrent en
France, M. de Montmagny eut le commandement; M. Jean-Paul Godefroy,
contrleur gnral, qui tait du voyage, devait commander au retour,
l'anne suivante.[71]

Le 6 aot partirent de Trois-Rivires soixante canots hurons,
accompagns de huit soldats qui devaient s'en adjoindre quatre autres en
passant  Montral.[72] Ils emportaient une petite pice de canon. En
tout, la flottille comprenait vingt-six Franais. Le voyage fut heureux
et se termina au commencement de septembre. La plupart de ces hommes
prirent, sans doute, lors des massacres dfinitifs qui eurent lieu,
quelques mois aprs, dans la rgion des grands lacs. En tous cas, ce
convoi devait tre le dernier, pendant nombre d'annes, qui se rendrait
aux missions huronnes, il en partit un ou deux en 1649, qui durent
rebrousser chemin. Dans la nuit du 13 au 14 aot 1648, le pre de Quen
arriva de Qubec avec un chirurgien nomm Blanger qui portait les
lettres du roi pour le changement de gouverneur et tout ensemble les
lettres apportes par l'amiral arriv il Tadoussac, le 8..... Le 15, le
pre de Quen repartit pour Tadoussac et on envoya un canot  M.
d'Ailleboust.... Le 20, jour de Saint-Bernard, M. d'Ailleboust mouilla
devant Qubec et fut reu gouverneur.[73]

[Note 69: Sa femme, qui tait alors en France, lui crivit, le 31
juillet 1648, que Nol Juchereau des Chastelets, rest comme elle en
France, venait de mourir. Par la suite, elle apprit qu'elle tait veuve
depuis  peu prs la date du dcs du sieur des Chastelets. Sa lettre ne
parvint  Qubec que le 10 juillet 1649, par l'entremise des Abnakis.
(_Journal_ des jsuites, p. 128.)]

[Note 70: Faillon, _Histoire de la Colonie_, II, 94.]

[Note 71: _Journal_ des jsuites, p. 117.]

[Note 72: _Ibid._, 113-4.]

[Note 73: _Journal_ des jsuites, p. 114-15.]

Le Dictionnaire gnalogique dit que M. d'Ailleboust arriva  Qubec le
20 aot 1648. donnant par l  entendre que c'tait sa premire entre
dans le pays, mais nous savons que depuis 1643 il demeurait  Montral.

Le 13 septembre, Charles le Gardeur de Tilly, revenant de France,
dbarqua  Qubec. Le 1er octobre, il pousa Genevive Juchereau et
remplaa, vers le mme temps, son beau-frre. Jacques Leneuf de la
Poterie comme gouverneur de Trois-Rivires, position dsormais
indpendante du gouverneur gnral. Charles le Gardeur devenait chef de
sa famille par le dcs de Pierre de Repentigny, son frre an, survenu
entre les Aores et le cap Breton, dans la traverse du mois d'aot de
cette anne.

Le 2 septembre, M. de la Poterie prsida l'lection, qui se fit au
scrutin, pour nommer un syndic  Trois-Rivires, en remplacement de
Jacques Hertel sieur de la Frenire, lu  cette charge en 1645. La
ville et le cap de la Madeleine compris, il y avait de vingt-trois 
vingt-cinq lecteurs, dont quelques-uns taient absents; quatorze
donnrent leur appui  Michel Leneuf du Hrisson. Quelques jours plus
tard, ce dernier, partant pour la France, fut remplac par Jean Godefroy
sieur de Lintot, son beau-frre, et, le 9 septembre 1649, du Hrisson
est de nouveau appel au mme poste, qu'il garda jusqu'en 1651, o
Guillaume Ppin lui succda et conserva la charge jusqu' 1655.[74] Les
syndics reprsentaient officiellement leurs mandataires auprs du
gouverneur gnral et devant le Conseil de la colonie, comme il a t
expliqu (1645) dans le prsent travail.

Les syndics de Qubec taient Franois de Chavigny, Robert Giffard et
Jean-Paul Godefroy. L'lment montralais ne figure pas.

La crise avait dur quatre ans; le rsultat en fut une modification de
bien des choses par tout le pays. Voyons de quelle manire on l'a
apprcie:

La _Relation_ des jsuites de 1648 dit que M. de Montmagny fit paratre
une gnreuse magnanimit; il ne se retirait donc pas sans rpugnance.
Le sieur de la Chnaye affirme que les plaintes que formrent les
principaux Franais de la colonie contre M. de Montmagny fut la cause de
son chagrin et il abdiqua volontairement. M. Faillon prend la Chnaye 
partie sur ce point; il qualifie son mmoire de document assez
inexact, disant de plus, pour en amoindrir l'importance, qu'il a t
crit en 1696, cinquante ans aprs 1648,[75] ce qui est assez
inexact, comme on va le voir, Charles Aubert sieur de la Chnaye,
d'Amiens, en Picardie, n vers 1630, parat. tre venu au Canada en
1655, puisque, dans le mmoire en question, il observe qu'il n'a pas
connu M. de Lauzon durant les cinq annes de son gouvernement mais
seulement deux annes, par consquent 1655-1656; il se maria,  Qubec,
en 1604, fut commis-gnral de la compagnie des Indes ds 1665, je
crois, mais au moins  partir de 1667, et son mmoire, qui explique les
origines du Canada, s'arrte  1675, au moment o la compagnie des Indes
cesse d'exister. Voil, certes! un homme qui savait de quoi il parlait.
J'ajoute qu'il est d'accord avec les renseignements qui nous sont
parvenus et qui datent de l'poque dont il s'agit. M. Faillon n'aime pas
certaines vrits, c'est pourquoi il les aborde avec un petit air de
mpris.

[Note 74: Voir mon _Histoire des Trois-Rivires_, 1870, pp. 99, 106;
l'_Album de l'Histoire des Trois-Rivires_, 1881.]

[Note 75: _Relation_, 1648, p. 2.--_Documents sur la Nouvelle-France_,
Qubec, 1883, I, 249--Faillon, _Histoire de la Colonie_, II, 91-95.]

M. de la Chnaye continue: Ils cabalrent contre lui (Montmagny) cinq
ou six familles, sans la participation des autres,[76] prirent ses
pouvoirs pour aller solliciter quelques grces[77] et, arrivs (en
France), ils firent nommer un d'entre eux[78] pour gouverneur;
traitrent que le commerce des castors qui avait t jusque-l dfendu
trs svrement aux habitants,  la rserve des fruits du pays, pour
avancer la culture des terres, comme pois, bl d'Inde et pain de
froment,[79] serait libre. Voil le premier titre des habitants[80] pour
traiter avec les Sauvages. Pour parvenir  ces fins, ils s'engagrent
annuellement  donner un millier de castors au bureau de Paris[81] pour
droit de seigneurie,[82] ce qu'il ne retirait pas pour les soins et le
mnagement de ses affaires.[83] Ils eurent permission de former un
conseil pris des principaux d'entre eux, pour rsoudre toutes les
affaires du pays, pour la paix, pour la guerre, le rglement des comptes
de la communaut et encore le jugement des causes sur les intrts des
particuliers.[84] Ce fut alors que, pour soutenir cette prtendue
rpublique, le droit du quart sur la sortie des castors fut impos.[85]
Par ce moyen, l'autorit de la Compagnie[86] et son magasin furent
ruins et le tout tournant presque  l'avantage de ces six familles; les
autres restaient ou pauvres ou mpriss par M. d'Ailleboust, leur
gouverneur. Sur ce pied, il ne leur fut pas difficile de trouver de gros
crdits  la Rochelle, parce que l'on empruntait au nom de la
communaut[87] quoiqu'elle ne consistt qu'en six familles.

[Note 76: Les autres, les vrais habitants.]

[Note 77: Munis de la permission de M. de Montmagny pour aller en France
surveiller de prtendues affaires personnelles. C'tait l'automne de
1647.]

[Note 78: M. d'Ailleboust.]

[Note 79: J'entendrais par ces paroles que l'on avait tenu  dvelopper
la production du pays.]

[Note 80: Lisons gentilshommes.]

[Note 81: Les Cent-Associs, dont le sige tait  Paris.]

[Note 82: Par leur charte de 1627, les Cent-Associs se trouvaient
seigneurs de toute la Nouvelle-France et matres du commerce de cette
colonie.]

[Note 83: C'est--dire que le bureau des Cent-Associs retirait moins de
mille castors par anne de sa gestion dans le Canada.]

[Note 84: Ce _Conseil de la colonie_ n'tait que le Conseil des
gentilshommes, aprs tout, qui avait en main les matires
administratives: milice, finances, commerce, tribunanx, police.]

[Note 85: L'habitant fix sur sa terre, ne pouvait vendre des peaux de
castor qu'en en livrant le quart  ce gouvernement de la colonie.]

[Note 86: Les Cent-Associs, qui n'avaient renonc ni  leurs titres
seigneuriaux ni  leurs droits de commerce.]

[Note 87: La communaut a ici le sens de tous les habitants du pays,
comme en anglais, le mot _commonwealth_.]

Nous verrons, dans une tude subsquente, ce qu'il advint de cet
arrangement, ou plutt de ce monopole  peine dguis.

Ce jour nouveau jet sur la compagnie des Habitants, nous claire quant
 la manire dont le pays lut gouvern de 1636  1648, par deux
influences principales: 1 les Cent-Associs, qui possdaient des
pouvoirs sans faire oeuvre profitable; 2 les gentilshommes, exploiteurs
d'une situation dsespre.

Bien ne se faisait pour protger la colonie contre les Iroquois; les
migrants n'y venaient plus; le marasme s'tait rpandu partout. La
question militaire existait  la base de toutes les choses, personne
autre que M. de Montmagny ne le comprenait; en tous cas, il fut le
premier  y voir clair, et ce sont ses propres plans que son successeur
adopta. Il ne fut pas possible  M. de Montmagny de contenir les
ambitions des gentilshommes, si pres  se faire concder le commerce et
 remplir des places officielles. Plt  Dieu que, ces douze annes de
sacrifices une fois finies, nous eussions eu la paix qui et amen le
dveloppement du pays. Mais non, ce, fut, de plus en plus, lu mme
lamentable situation jusqu'. 1665.

Dans les derniers jours du mois d'aot 1648, la ville de Paris se
mettait en rvolution par la fameuse _Journe des Barricades_, qui
commena la guerre civile de la _vieille_ Fronde, autrement dit la
Fronde _parlementaire_. Cette anne le prince de Cond gagna la bataille
de Lens sur les Espagnols, ce qui permit  Mazarin d'imposer le trait
de Westphalie et de terminer la guerre de trente ans. La Fronde allait
durer cinq ans encore et devait tre suivie de nouvelles guerres jusqu'
1658.

Louis XIII, Richelieu, Anne d'Autriche, Mazarin furent les contemporains
et les matres de nos destines de 1636  1648. Les temps hroques du
Canada qui vont de 1636  1664, rappellent les souffrances des Canadiens
par suite du manque d'organisation militaire. On peut se demander  qui
la faute? Le premier besoin du pays tait la colonisation; mais la
guerre la rendait impossible. Ensuite venaient le commerce avec la
France, le trafic avec les Sauvages, tant pour le bnfice des colons
que pour l'avantage de la mre-patrie. Il semble que ces choses eussent
d marcher d'ensemble et facilement, mais elles furent paralyses par le
dfaut de troupes, et la colonie fut presque sans lments colonisateurs
proprement dits jusqu'en 1665.




[Fin de _L'Organisation militaire du Canada 1636-1648_
par Benjamin Sulte]