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Titre: Histoire de Montferrand, l'athlte canadien
Auteur: Sulte, Benjamin (1841-1923)
Date de la premire publication: 1884
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral, Camir et Braseau, 1884
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   18 octobre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   18 octobre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 182

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale du Qubec




                             HISTOIRE
                                DE
                           MONTFERRAND
                        L'ATHLTE CANADIEN


                               PAR


                          BENJAMIN SULTE.



                            MONTRAL
            IMPRIM ET PUBLI PAR CAMIR ET BRASEAU.

                              ----
                              1884



______________________________________________________________________
ENREGISTR conformment  l'Acte du Parlement du Canada, au Bureau du
Ministre de l'Agriculture t des Travaux Publics,  Ottawa, juin 1884.





                          MONTFERRAND




Aprs la signature de la capitulation de Montral, le 8 septembre 1760,
les troupes franaises furent embarques pour retourner dans leur
patrie, mais les soldats qui optrent en faveur de la colonie eurent la
permission d'y demeurer.[1] L'un de ces derniers, Joseph Montferrand, se
fixa  Montral et ouvrit une salle d'escrime qui fut bientt trs
frquente. La taille imposante, la force herculenne, l'adresse de ce
matre d'armes le mirent en rputation. La lgende rapporte que,
clbrant le premier jour de l'anne, en nombreuse compagnie,  l'htel
des Trois-Rois, il s'leva une querelle entre lui et plusieurs convives.
Les pes sortirent du fourreau. On tait encore si prs de la guerre de
Sept Ans que la rapire et le fleuret taient bien ports. Les
militaires anglais voulurent contraindre Montferrand  se tenir
tranquille. Ils les chargea avec fureur et fit maison nette.

[Note 1: Jean Sulte, mon bisaeul, tait de ce nombre.]

Son fils se nommait aussi Joseph et parait tre n en 1754. En 1783, il
s'engagea  la compagnie du Nord-Ouest pour ces rudes voyages dont les
historiens ont si souvent parl. Trs fort et trs brave, il se fit
remarquer dans maints combats--et l'on sait si la lutte tait chaude
entre les compagnies qui se disputaient la traite des fourrures de
l'ouest! Conducteur des flottilles charges de marchandises pour les
_pays d'en haut_; ensuite guide ou traiteur de pelleteries, il sut
amasser une petite fortune qui lui permit de finir ses jours dans
l'aisance. Il avait la renomme de ne reculer devant aucune provocation
et de n'avoir jamais t vaincu. Les Franais et les Canadiens de
Montral se montraient fiers de lui comme de son pre. Dans ces temps
agits, la valeur musculaire jointe  la bravoure taient gnralement
prises. Montferrand mourut  Montral au commencement de notre sicle.
Sa femme se nommait Marie-Louise Couvrette. Elle descendait d'une
famille des plus vigoureuses et trs connue, les thier, de
l'Assomption. Un fier--bras qui venait un jour de maltraiter un enfant,
tomba aux mains de Marie-Louise et reut une dgele dont il porta
longtemps les marques, notamment  la tte et au cou. Il avait bel et
bien perdu connaissance sous les claques de cette femme robuste et pas
commode du tout!

                               *
                              * *

De ce couple de gants naquit,  Montral, le 26 octobre 1802,[2] un
fils qui reut au baptme le nom de Joseph. C'est notre hros. Son
parrain s'appelait Fabre; de l le nom de Montferrand dit Fabre qu'on
lui donne dans certains actes officiels.

[Note 2: Rue des Allemands, dans une maison qui a t brle au grand
feu de 1852, et remplace par celle qui porte actuellement le n 167.]

Une grande douceur de caractre le fit d'abord remarquer parmi les
autres enfants. loign des dissipations de son ge, il manifestait de
la pit, une profonde modestie, et personne n'eut devin en lui l'homme
de combat qui devait rpandre son nom sur tous les points de l'Amrique
du nord.

Le rvrend M. Sauvage, du sminaire Saint-Sulpice, qui lui fit faire sa
premire communion, le citait comme exemple  ses condisciples. Sa soeur
Hlne lui enseigna le catchisme; elle sut lui inspirer une foi vive,
une grande confiance en Dieu et une profonde vnration pour la
Sainte-Vierge.

Ds l'enfance il connut la force dont il tait dou, et, comme il avait
en tout un grand sens de la justice et de l'quit, on ne le vit jamais
maltraiter ses camarades. D'instinct, il protgeait les petits coliers
contre les grands et se faisait leur tuteur. Il pouvait prendre pour
devise, comme les Salaberry: Force  superbe; merci  faible.

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                              * *

Un jour qu'il transportait  lui seul une pice de bois norme, sa mre
lui dit:

--Tu es fort, mais n'en sois point glorieux, ton pre tait plus fort
que toi.

A seize ans, une circonstance fortuite le rendit tout  coup clbre
dans ie quartier. Il travaillait  une excavation, devant la maison de
son pre. Un nomm Michel Duranleau, fameux _boul_ traversant la rue en
compagnie de deux autres fiers--bras, trs connus dans les lections,
mit le pied sur la tte de l'enfant qui se trouvait au niveau du sol.
Cette insolence ne plut pas  Montferrand qui, pouss comme par un
ressort, sortit de terre et alla tomber au milieu des trois hommes.
Duranleau, qui n'avait pas encore rencontr son matre, fut ross,
avec ses compagnons. Tous trois taient de la campagne. Les gens du
quartier Saint-Laurent considrrent cette victoire comme un item  leur
crdit.

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                              * *

Ce qui tonnait le plus dans cet adolescent, c'tait la vivacit et la
souplesse de ses allures. Il ne portait pas sur le sol. On l'a vu plus
d'une fois s'enlever et marquer du talon de sa botte le plafond des
salles (basses comme celles de toutes les demeures de cette poque) o
il s'amusait avec ses camarades. Bondir  pieds joints par dessus une
table ou une barrire tait pour lui un jeu quotidien.

Son caractre tait trs doux. Ayant conscience de sa force surhumaine
et du milieu dans lequel il vivait, il tait toujours sur ses gardes et
rglait son humeur d'aprs la justice et le droit. Loyal et honnte, il
s'tait acquis la rputation d'un gentleman. La famille Montferrand,
trs range, conome et bien note dans le faubourg Saint-Laurent,
levait ses fils avec tout le soin dsirable. Notre hros se ressentit
toujours de la sollicitude de ses parents envers lui.

L'art de la boxe est une institution anglaise. L'arme et la marine
britannique ont transport ce got sur tous les points du globe. A la
fin du sicle dernier et jusque vers 1845, aucun pays ne fut plus
anglais que le Canada  cet gard. Notre peuple est l'un des plus
vigoureux qui se puisse voir. Lorsque les soldats ou les matelots
cherchaient querelle aux habitants--ce qui arrivait continuellement--ils
trouvaient  qui parler. On se montrait fier, de part et d'autre, des
victoires ainsi remportes.

Les lections se faisaient alors par la violence. Durant des semaines et
des mois, les rencontres taient journalires. Un dfi n'attendait pas
l'autre. Notre gnration n'a pas connu ces temps de trouble, aussi
pouvons-nous difficilement nous en faire une ide. Le rgne pacifique de
la loi nous a habitus au mpris des actes disgracieux qui ne choquaient
personne il y a soixante ans.

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                              * *

La rue des Allemands, lieu de naissance de Montferrand est en plein
milieu du quartier Saint-Laurent o se runissaient avant 1840 tous les
hommes forts de passage  Montral. Les tavernes y abondaient. Le
mlange des nationalits s'ajoutait  la physionomie, dj trange de ce
quartier. Tout voyageur un peu solide tenait  s'y faire connatre, mais
on ne se battait bien que sur la grve, au pied de la place
Jacques-Cartier. Connu au faubourg Saint-Laurent c'tait avoir une
rputation qui s'tendait par tout le Canada. Les habitus de ces
tavernes passaient alternativement de la buvette  la salle de boxe, car
l'tablissement n'eut pas t complet en ce temps-l sans le noble
exercice, que les Anglais nomment _the manly art_. Plus d'une partie
commence avec les gants rembourrs se terminait, quelques jours aprs,
en prsence de la foule convoque par la rumeur publique, par une
rencontre srieuse  coup de poing.

Les _sportsmen_ et les _gentlemen_ les plus hupps de la ville; les
officiers des troupes; les dames mmes, patronaient ces joutes, ces
tournois, ces exhibitions de la force physique. Les rencontres se
faisaient suivant les rgles. On n'y voyait, ds lors, rien de
rpugnant. Plus d'une taloche savante a t, dans ce temps, l'objet de
commentaires passionns et l'auteur du coup s'est attir les louanges et
les flicitations de milliers de spectateurs enthousiastes.

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                              * *

La lgende qui s'est forme sur notre athlte est fausse en plusieurs
endroits. On dit qu'il ignorait l'art de la boxe. Il le connaissait
aussi bien que les plus adroits jouteurs. lev dans le faubourg
Saint-Laurent,  deux pas du _Fort Tuyau_, du _Coin Flambant_ et de dix
salles de gymnase, il les frquentait habituellement, mais vitait les
querelles si communes dans ces runions. Son loignement pour les
boissons fortes le laissait matre de lui-mme et lorsque les ttes
s'chauffaient il savait se retirer. Quand son adversaire le serrait de
trop prs, il levait la jambe et le couchait par terre sans lui faire de
mal.

                               *
                              * *

Deux boxeurs anglais renomms luttaient un jour, en 1818, sur le Champ
de Mars de Montral, en prsence de la foule et d'une partie des troupes
de la garnison. On rapporte que le vainqueur fut proclam champion du
Canada et que le meilleur homme du pays fut appel sance tenante  lui
disputer ce titre. Le sang de Montferrand ne fit qu'un tour: il ne
voulait pas laisser la palme  un Anglais! Selon la coutume du temps, il
lana dans le cercle et chanta le coq: cela signifiait qu'il relevait
le dfi. Les gens du quartier Saint-Laurent battirent des mains--ils
connaissaient l'enfant qui allait se mesurer contre le boxeur anglais.
Leur espoir ne fut point tromp. Montferrand ne porta qu'un seul coup de
poing, mais si parfaitement appliqu que son adversaire se dclara
incapable de lui rsister.

    Ses bras, sur le vainqueur, dans sa gloire troubl,
    Frappent comme un flau sur la gerbe de bl.

Le lendemain toute la ville prononait le nom de Jos. Montferrand. I!
avait conquis' la faveur populaire; les _sportsmen_ lui pressaient la
main et se le prsentaient l'un  l'autre. La candeur avec laquelle il
recevait les loges le faisait encore plus remarquer. Sa bonne figure
plaisait aux amateurs du grand jeu.

Mais lui, dans son humble condition, ne cherchait qu' gagner sa vie et
 aider sa famille. Ses instincts taient du ct du travail. Il exera,
pour commencer, l'tat de charretier de grosses voitures; on l'employait
surtout  la manoeuvres des articles lourds et difficiles  remuer. Il
expdiait avec prestesse la besogne d'un dmnagement, on peut le
croire!

                               *
                              * *

Sa conduite  l'gard du multre qu'il avait battu  Kingston rvle son
bon coeur. C'tait en 1819 ou 1820. Ce multre, professeur de boxe,
tait le favori de la garnison. Sa renomme s'tendait jusqu'aux
tats-Unis. Les voyageurs canadiens lui parlrent de Montferrand.

--Je lui offrirai la partie, dit le professeur,  condition qu'il ne
fera point usage de ses pieds.

--J'accepte, rpondit Montferrand.

Au jour fix, toute la ville voulut voir le combat. Ds les premires
passes, le multre s'emporta et piqua de la tte. Montferrand le menaa
de ses pieds s'il rompait les conditions du cartel. Quelques instants
plus tard, ie multre abaissa les mains et se darda de nouveau la tte
en avant. Le Canadien leva le pied et lui fracassa la mchoire en quatre
morceaux.

Il existe plusieurs versions de ce combat contre un multre;[3] en voici
une autre: C'tait dans l'hiver de 1820-21. Montferrand tait du nombre
des voituriers qui transportaient des marchandises en Haut-Canada en
compagnie de Charles et Joseph Perreault. A Kingston, il rencontrrent
un multre clbre par ses prouesses au pugilat et se querellrent.
Montferrand barra le chemin au multre pour le punir de son audace, mais
un coup de poing qui le lana  dix pieds, lui apprit ce que valait son
adversaire. Il y eut cinq reprises en rgle et ce n'est qu' la
cinquime que Montferrand porta le coup de pied qui lui donna la
victoire.

[Note 3: M. Lamontagne, neveu de Montferrand, n'en croit aucune.
Cependant tout le monde en parle.]

Dix ans plus tard, tous deux se rencontrrent  Montral, au march
Molson, aujourd'hui march Papineau. Le multre n'tait pas
reconnaissable. Sa maigreur et sa figure affreusement endommage en
faisaient un spectre repoussant.

--J'ai toujours dpri, depuis notre combat, dit-il  Montferrand.

Celui-ci lui prit la main, le consola de son mieux et lui donna dix
piastres. Bientt aprs, en prsence de M. Franois Laviolette, il lui
remit vingt autres piastres; puis il obtint de le faire entrer 
l'hpital, o il ne tarda pas  mourir.

Troisime combat contre un homme de couleur:--Ce multre tait
tambour-major dans une troupe de musiciens ambulants; la rencontre eut
lieu, par faveur spciale, sur le Champ de Mars de Montral, alors ferm
 la foule. Au premier coup, Montferrand tomba sur une main, mais se
releva aussitt. A la seconde passe il porta au multre un coup dans le
ct gauche qui l'abattit et causa sa mort la mme journe. La manire
dont avait t arrange cette malheureuse rencontre fut la sauvegarde de
Montferrand: on avait compromis tant de personnes dans l'affaire que
tout en resta l.

J'ai encore des histoires de multres--mais je vous en fais grce pour
le moment.

                               *
                              * *

Son pre et sa mre dcdrent de 1820  1822. L'anne suivante, il
entra au service de la compagnie du Nord-Ouest sous les ordres de M.
Fisher. Ds les premiers jours, un mtis, du nom d'Armstrong le provoqua
en duel au pistolet,  vingt pas. Montferrand voulut abrger la
distance, mais son adversaire s'y refusa.

--Eh! bien puisque tu ne veux pas te battre, tu n'en sentiras pas moins
la poudre!

Ce disant, il lui mit le pistolet sous le nez et tira en l'air. Puis
appliquant sa large main sur l'paule du pauvre diable, il ajouta:

--A prsent, tu vas la danser!

Armstrong s'excusa,  genoux, dit-on. Ce mtis tait contrematre d'un
chantier, ou servait dans la compagnie de la baie d'Hudson. Son
amusement consistait  aller d'un campement  un autre, insulter les
hommes et les appeler en combat singulier. A cause de sa force et de sa
mchancet on le craignait beaucoup. Montferrand le gurit de ses
louables habitudes.

A l'ge de vingt-cinq ans, il laissa la campagnie pour entrer au service
de Joseph Moore qui exploitait des coupes de bois sur la rivire du
Nord, o il fut conducteur en chef pendant deux ans; alors il passa chez
Bowman et McGill marchands de bois. Ce fut son premier voyage en haut de
l'Ottawa.

Le commerce de bois prenait des proportions normes  cette poque. On
tirait de l'Ottawa des cages qui descendaient le fleuve et faisaient
la fortune des entrepreneurs. Les voyageurs touchaient de gros gages.
Les bons hommes taient recherchs. Leur rendez-vous  Montral, se
continuait durant tout l't. Ceux qui avaient fait plusieurs campagnes
et qui s'taient distingus par des actions d'clat jouissaient d'une
notorit que la jeunesse enviait. L'adresse, le courage et les muscles
taient en grand honneur. Nombre de Canadiens se trouvaient riches sous
ce rapport--et ils exploitaient leur fonds avec tout l'entrain que notre
race met dans les choses qui lui plaisent.

Un jour qu'il tait porteur de plusieurs milliers de piastres destines
 la paie de ses gens, il fut attaqu, au lac des Sables, par cinq
hommes qui voulaient le dvaliser. Malgr leurs btons, il assomma trois
d'entre eux et s'empara des deux autres pour les livrer  la justice.

Il mettait de l'ordre partout: dans la bande, souvent indiscipline,
qu'il commandait; dans les affaires de ses patrons et jusque dans les
critures des commis, tant sa mmoire tait fidle.

Le lac des Sables est en haut de la rivire du Livre,  trente lieues
de Buckingham. Ces terrains avaient t concds  Philemon Wright vers
1799. En 1818, M. Fisher en acheta une partie pour tablir une ferme,
qui devint bientt prospre sous sa direction. En 1830, l'arpenteur
Bouchette constate que M. Bowman y possdait des cultures en bon tat,
ainsi que des moulins. La compagnie de la Baie d'Hudson y avait ds lors
un poste de traite.
                               *
                              * *

Un parti, ml d'cossais, d'Irlandais et d'Amricains, logeait
temporairement chez un Canadien de Buckingham, qui recevait des
voyageurs lorsque les htelleries taient pleines. On improvisa une
sauterie. Les filles du canton ne demandaient pas mieux. Le plaisir
allait bon train, lorsque le fils de la maison voulut prendre part  la
danse. Les _shiners_ le repoussrent avec des moqueries en disant qu'un
Canadien tait de trop en ce moment. Cette insulte courut le village
comme une trane de poudre. Montferrand en eut connaissance et il
partit seul pour rgler l'affaire. Entrant dans le bal sans se faire
annoncer, il tendit la main sur le violon et le broya. Ensuite,
s'adressa  la socit:

--Tout le monde dehors!

                   Vous comprenez le reste:
                   Sur cet ordre un peu leste
                   Chacun s'en fut coucher,

Trois qualits physiques faisaient de Montferrand n homme redoutable:
les bras longs et forts, la jambe qu'il maniait comme un fouet, et la
souplesse incroyable de tout son corps. Ajoutons  cela un sang-froid
qui rendait son courage effrayant.

Le plus souvent, il se battait  la ngligence, mais dans les cas de
lgitime dfense, il dployait tous ses moyens. C'tait alors un lutteur
homrique. Rien ne l'arrtait et tout pliait devant son audace. Il
semblait avoir un souverain mpris du nombre de ses adversaires,
peut-tre d'aprs ce calcul qui consiste  frapper un grand coup sur
deux ou trois hommes et  terrifier ainsi toute la bande.

                               *
                              * *

Son frre Louis, plus jeune et un peu moins fort que lui, l'accompagna
dans bien des courses. C'tait aussi un homme d'ordre. Tous deux, aprs
avoir beaucoup travaill, rudoy leurs corps et couru des dangers sans
nombre, ont laiss une jolie fortune  leur famille. On raconte de Louis
qu'il bchait cinq cordes de bois, durant une courte journe d'hiver et
les cordait avant l'arrive de la nuit. Ses bourgeois lui donnaient
toujours double salaire. Lui et son frre mesuraient six pieds trois
pouces et trois quarts de hauteur.

Louis ne possdait pas l'agilit de Joseph. A la bataille il tait
maladroit. Quelques uns pensaient qu'il valait son frre, tant sa force
et sa bravoure tait incontestables.

Un nomm Berlinguet annonait depuis quelques temps qu'il battrait les
Montferrand  la premire rencontre. Les cages de l'Ottawa tant
arrtes  l'Abord--Plouffe et Berlinguet sachant que Joseph avait pris
les devants pour se rendre  Montral, s'adressa  Louis, l'injuria et
finit par le souffleter. A la grande surprise des assistants, Louis ne
tira point vengeance de l'insulte. Mais un homme du nom de Marsolais, de
Montral, trs vaillant lui-mme, sauta dans une voiture et alla conter
l'affaire  Joseph. On voit d'ici le poil du grand frre! En deux temps,
il fut  l'Abord--Plouffe--mais Berlinguet avait disparu. Bientt
aprs, rendez-vous fut pris  Montral, par l'entremise de tmoins.
Berlinguet refusa de s'y rendre. Joseph alla le chercher. Sur le
terrain, il s'avoua incapable de soutenir son dfi.

--Il n'y a donc pas un homme sur la terre pour faire face aux
Montferrand! s'cria Joseph.

--Je le crois bien, vous ne craignez ni Dieu ni diable, rpondit
Berlinguet.

--Je crains Dieu; quant au diable, habillez-le en homme ou amenez-le moi
dans son costume naturel et je l'tranglerai!

                               *
                              * *

De pre en fils, les Montferrand sont charitables. Lorsqu'un pauvre
charretier perdait son cheval, les deux frres, Joseph et Louis,
allaient par les maisons quter l'argent ncessaire pour lui acheter une
autre bte. Les veuves et les enfants tombs dans la misre trouvaient
en eux des protecteurs d'autant plus couts qu'ils taient du peuple,
connaissaient toute la ville et taient estims dans tous les rangs de
la socit.

Louis est mort du cholra,  Montral, en 1832, g de vingt-cinq ans.
Il n'tait pas mari.

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                              * *

Vers 1828,  Montral, un major du nom de Jones, appartenant  l'arme,
passait pour tre un pugiliste invincible. Il affectait un profond
mpris des Canadiens. Un jour, dans une buvette de la Place d'Armes, il
vit entrer Montferrand et se moqua de lui. Dix minutes aprs les deux
hommes se mesuraient dans la cour de l'tablissement. A chaque coup
appliqu d'une main sre, Montferrand lui disait:

--Insulterez-vous encore les Canadiens!

Le major capitula, tout grand boxeur qu'il tait.

                               *
                              * *

En 1828,  Qubec, Montferrand pensionnait  l'_Htel de Qubec_, tenu
par un nomm Beaulieu. Les frres McDonell, commis de Bowman et McGill,
donnaient un bal aux voyageurs. Les officiers d'un navire anglais
s'avisrent de troubler la fte. Ils cherchaient  se mesures contre les
plus vaillants et menaaient de tout briser dans l'htel. C'tait la
mode du temps. Les McDonell appelrent au secours; Montferrand descendit
de sa chambre. Il tenta d'abord de faire sentir sa force aux intrus,
mais ceux-ci s'armrent de garcettes--alors le vritable bal commena!
Montferrand ne manqua pas un seul officier: il les laissa tous aux mains
des mdecins. La chose fit grand bruit par la ville. Les _sportsmen_
accoururent le lendemain; ils venaient des navires en rade et
principalement de la garnison. Montferrand ne pouvait suffire  rpondre
aux loges dont on l'accablait et aux attentions que lui tmoignaient
ces visiteurs enthousiasms.

--Nous avons parmi nous, dit un capitaine, le champion de la marine
anglaise: il est de votre force et serait heureux de voir ce que peut
faire contre lui un Canadien.

Le mot n'tait pas lch que Montferrand avait dit: j'accepte! Son
patriotisme n'hsitait jamais, quoiqu'il aimt mdiocrement la bataille
pour elle-mme.

Le rendez-vous tait sur le quai de la Reine. Un trait qui peint bien
les moeurs du temps, c'est que, outre la population accourue en foule,
il y avait beaucoup de dames--et les soldats de la garnison formaient la
chane pour contenir les deux mille, spectateurs de cette scne. De
nombreux paris taient engags. Montferrand ignorait cette circonstance.
Le champion anglais tait un colosse de six pieds quatre pouces de haut.
Son torse et ses bras nus taient couverts de poils. Son apparence en
imposait aux plus braves--si bien que Montferrand se crut perdu. Une
faiblesse gnrale s'empara de ses membres. Il ne savait comment se
tourner. Tout  coup, la musique du rgiment se fit entendre. Elle eut
un effet magique sur notre hros. Il entra dans le cercle et se mit en
garde. L'Anglais porta un coup habile, qu'il croyait irrsistible, mais
qui fut par. On applaudit. Aussitt la confiance des parieurs se tourna
du ct de Montferrand. Celui-ci redoutait maintenant plus la science
que la vigueur de son adversaire, et comptait le fatiguer, grce 
l'inpuisable force dont il se sentait lui-mme possesseur. A la
douzime reprise, l'tranger donna des signes de faiblesse, et  partir
de ce moment les chances parurent en faveur du Canadien. A la seizime
reprise, une feinte habile permit au marin anglais de frapper  la tte,
prs de l'oreille, endroit sensible  l'excs, mais au dbut de la
dix-septime reprise Montferrand para des deux bras  la fois et dtacha
deux coups de poing qui atteignirent son adversaire en pleines ctes le
mettant hors de combat.

Le capitaine, suivi de nombre de personnages, amateurs de ces jeux
barbares, donna force poignes de mains  Montferrand et dposa devant
lui deux mille piastres, formant la part de bnfice du vainqueur.

--Je veux bien, dit Montferrand, garder le titre de champion des cinq
parties du monde que vous me dcernez; quant  l'argent, donnez-le au
pauvre diable que j'ai bross, il en aura plus besoin que moi pour se
faire raccommoder la carcasse. Je ne me bats ni pour or ni pour argent.

--Alors, venez avec moi, je vous ferai voyager autour du monde et vous
traiterai en bon ami. Pour commencer, allons dner.

--J'irai dner avec vous  bord, mais nous n'irons pas plus loin
ensemble. Si vous saviez comme je ne suis pas attach  l'argent, et
combien il m'en coterait de partir de mon pays!

A ceux qui lui offraient un jour mille piastres, la veille d'une
lection, il fit cette rponse:

--Si c'est pour mon parti, pas d'argent. Si c'est contre mon parti, tout
l'or de la terre ne m'achterait pas.

                               *
                              * *

Bill Collins avait la rputation d'tre l'un des plus adroits boxeurs de
Montral et le plus souple de tous ceux qui se servaient du pied et du
poing. Sa coutume tait de parcourir le faubourg Saint-Laurent, la
menace  la bouche, dsignant d'avance ses victimes. Il chantait le coq
 tout propos. Un ami de Montferrand, appel tienne Lavictoire, tenait
une auberge; il se concerta avec douard Perreault et Louis Picard, deux
autres familiers de Montferrand et ils invitrent celui-ci  rencontrer
Collins chez eux pour une lutte courtoise. Montferrand vit, en entrant,
un grand feu qui flambait dans la cheminer, ta  l'autre extrmit de la
pice, une buvette. On servit une ronde. Collins, cach sous le
comptoir, se montra soudain et brisa le verre dans lequel Montferrand
buvait. Ce fut un clair. Montferrand se pencha par dessus le comptoir,
saisit Collins aux deux flancs et le lana dans la chemine, o il eut
grill jusqu'aux os sans l'aide que lui portrent les assistants. Il ne
demanda pas son reste. Cela mit fin aux fanfaronnades de plusieurs
fiers--bras qui imitaient Collins.

Pourtant, les amis de Collins intervinrent et une rencontre sur la grve
fut dcide. C'tait en 1830. A la premire passe, Montferrand appliqua
un vigoureux coup de poing sur l'oreille de Collins--et on crut le
malheureux assomm pour jamais. Il se rtablit cependant. En 1832, le
cholra lui valut la chance d'tre compt un instant pour mort. Avant
que de parvenir  la Pointe  Callires, (aujourd'hui place de la
Douane) o l'on jettait, dans une fosse commune creuse  cet effet, les
cholriques que l'on ramassait sur la route, ce grand tapageur sauta 
bas de la voiture et fit un pied-de-nez au charretier, qui resta tout
stupfait de voir Bill se sauver sans mme lui payer sa promenade. Le
cahotage du vhicule avait dgris mon homme. On le vit encore faire les
cent coups durant quelques annes. C'tait un mtis.

                               *
                              * *

Parvenu au plein dveloppement de sa croissance, Montferrand tait trs
bien proportionn et d'un port imposant. Ses bras, longs et nerveux,
descendaient jusqu'aux genoux les doigts tendus, avantage prcieux qui
lui permettait de tenir un antagoniste  distance. D'ailleurs, ses bras
taient pour la force et la vigueur, hors de comparaison avec ceux
d'aucun homme.

Un jour il hla par la chane une chaloupe qui flottait derrire un
btiment et l'embarqua. Il fallut cinq hommes pour la remettre  l'eau.

Un champ de combat, vaste et curieux  tudier, c'tait la valle de
l'Ottawa, de 1806[4]  1850. Montferrand l'a parcouru en dominateur et
son histoire est intimement lie  cette rgion du pays. De Montral 
Hull, distance de plus de quarante lieues, les habitations taient
clair-semes. Le commerce de bois attirait des Canadiens et des
Irlandais, ces derniers, orangistes pour la plupart et ennemis jurs de
tout ceux qui parlaient franais[5] ou appartenaient  la religion
catholique. Sur cette longue ligne de communication, point de loi, dans
les premiers temps, nulle police, aucun recours  la justice des
tribunaux. Le droit du plus fort prvalait partout. Aussi choisissait-on
les _voyageurs_ parmi les plus robustes; le chef de chaque escouade ou
bande tait de prfrence un matre homme qui avait fait ses preuves.
Montferrand se voyait,  vingt ans, tout dsign pour de telles
fonctions. Guide, de cage contrematre de chantier, il dployait,  part
ses qualits d'athlte, un jugement sain, un esprit pratique et une
entente des affaires de sa profession qui le rendaient prcieux  ses
bourgeois. L'estime dont il jouissait le faisait autant rechercher que
ses prouesses lui attiraient d'offres de gros salaires. En peu d'annes
il devint le protecteur attitr des Canadiens de l'Ottawa. Si une bande
de ses compatriotes subissait une dfaite, c'tait  lui de prendre la
revanche. Il a parfois combin des plans pour surprendre les orangistes,
qui feraient honneur  un gnral d'arme. Les meilleurs chefs canadiens
se plaaient d'un commun accord, avec leurs hommes, sous ses ordres,
dans ces occasions. Le va-et-vient des travailleurs engags par les
diverses maisons de commerce qui opraient dans ces territoires,
ncessitait une stratgie et des calculs multiples afin d'viter le
danger des surprises. Le parti le plus faible tait trait sans merci
dans ces engagements froces o succombaient toujours quelques hommes.
Les orangistes prenaient le nom de _shiners_, que personne ne peut nous
expliquer. Nos gens prononaient chneurs ou chaneurs--chneurs 
cause des guet-apens qu'ils dressaient aux abords du pont de chne, de
Hull  Bytown, dit-on; et chaneurs parce que la plupart de ces
massacreurs avaient t employs par les arpenteurs du gouvernement. Les
anciens rsidants d'Ottawa ne tarissent pas dans le rcit des horreurs
commises par les chaneurs. Il y aurait une longue tude  faire sur ce
sujet. Brler une maison, emplumer hommes et femmes, briser les meubles,
disperser les funrailles, troubler le service divin, btonner les
passants, tout cela entrait dans le programme des shiners. Chacun de ces
mfaits provoquait des reprsailles. La guerre subsistait en permanence.
Le Bytown canadien frmit encore au souvenir de ces jours d'oppression.

[Note 4: Le premier radeau de bois flott descendit l'Ottawa en 1806.]

[Note 5: Plusieurs anciens rsidants de Bytown m'assurent que la
rivalit tait beaucoup plus nationale et que les Irlandais catholiques
se joignaient assez frquemment aux orangistes contre nous.]

                               *
                              * *

Martin Hennessay, contrematre d'une compagnie de marchands de bois,
rivale de Bowman que Montferrand reprsentait dans le haut de l'Ottawa,
avait compos une chanson pour clbrer ses exploits. Chaque fort--bras
qu'il dmolissait ajoutait un couplet  cette kyrielle dj longue.
N'ayant jamais vu Montferrand, il lui prit fantaisie de rimer  son
sujet une strophe finale,  peu prs dans ces termes:

                   Et Montferrand, au pied lger,
                   Aura de mes nouvelles.
                   Il ne pourra pas s'en sauver:
                   Je le cherche et l'appelle!

A quelque temps de l Montferrand eut occasion d'entrer dans une cambuse
ou chantier tenu par un Irlandais prs du village de Buckingham, et se
trouva en prsence d'une vingtaine de _shiners_, parmi lesquels
Hennessay, qui se fit connatre.

Une autre version rapporte que M. Bowman avait fait cadeau  Montferrand
d'un chapeau de castor et que en le voyant passer avec cette coiffure,
on l'interpella amicalement sous prtexte, de mouiller l'article. Ces
hommes avaient dj bu passablement. Aprs quelques nouvelles rondes, la
plupart se trouvaient gris. Hennessay avait l'ivresse dsagrable. Se
levant tout  coup il enfona le chapeau de Montferrand sur les yeux de
celui-ci, en disant quelques mots de provocation. Montferrand, toujours
sur la rserve, ne s'tait pas laiss griser; d'ailleurs, buvant  de
rares intervalles, une fois par mois  peine, et avec mesure, il
rsistait admirablement  l'effet de la boisson.

--Pourquoi donc te prsentes-tu aujourd'hui que je suis seul? dit
Montferrand. Quand mes hommes sont avec moi, on te voit passer au large.

--Je ne me sens pas en sret parmi les tiens.

--Moi, c'est diffrent, j'accepte ton dfi au milieu de tes gens. Tu
veux m'intimider! Ta chanson insulte les Canadiens: c'est  la
canadienne que je vais l'triller. En garde!

Sur ces paroles, quelques hommes fermrent la porte et se tinrent tout
auprs pour empcher les combattants de sortir.

--Tu veux donc mourir ici, matre fourbe, demanda Montferrand. C'est un
pige que tu m'a tendu!

Mais Hennessay frappait dj. Dans cette chambre remplie de monde et
toute basse, il fallait mesurer ses mouvements. Lorsque Montferrand
inclinait  gauche ou  droite ou rompait, les hommes de Hennessay le
repoussaient  coups de pied, avec tant de vigueur qu'il en a gard les
traces douloureuses le reste de sa vie. C'est alors que, voyant la
situation se compliquer, il dclara qu'il allait se servir de ses pieds
et mettre  mort toute la bande. La porte s'ouvrit. On tait  la
dixime reprise. Hennessay dsirait reprendre haleine. Montferrand se
plaa dans une espace libre et chanta le couplet le plus agressif de la
chanson de son adversaire. Ceci ranima Hennessay, mais  la quinzime
reprise il faiblissait visiblement. Montferrand chanta alors:

                 Un Canadien n'est pas lger
                 Sachez-en la nouvelle.
                 Tu ne pourras pas t'en sauver:
                 Je viens quand on m'appelle!

Et s'adressant  toute la bande:

--Le meilleur d'entre vous,  prsent!

Hennessay rclama le droit de rpondre encore une fois, Montferrand para
deux ou trois attaques puis tout  coup abaissant son poing sur la
figure du tmraire il l'crasa comme une pomme cuite. Hennessay ne
provoqua plus les Canadiens aprs cela. Il fut tu d'un coup de pistolet
dans une bagarre, plusieurs annes ensuite.

                               *
                              * *

Bytown dut son nom au colonel By qui,  la tte d'un dtachement des
ingnieurs des troupes, construisit le canal Rideau, termin vers 1830.
Quelques maisonnettes, places aux Chaudires, d'autres  l'entre du
canal et d'autres encore prs la chute du Rideau, furent les
commencements de la ville. Le commerce de bois, la navigation du canal
et la traite des fourrures l'alimentrent  partir de 1830. Les
forestiers rpandus ds lors  de grandes distances dans le haut de
l'Ottawa, faisaient de Bytown leur quartier-gnral. Les
bateaux--vapeur remontaient, jusque l.

                               *
                              * *

Pour se rendre de Hull  Bytown il faut traverser un pont construit
autrefois de cordes, plus tard de chne, ensuite de fer, maintenant de
fer et de bois. A cause du gouffre de la Chaudire, la navigation est
interrompue en cet endroit. Ce fut le thtre des meilleurs coups de
Montferrand. Le droit de passage ne s'obtenait bien souvent qu'en
livrant bataille. J'cris en ce moment, les yeux fixs sur ce paysage,
o circule toute une population paisible, et j'ai peine  me figurer les
combats dont je parle, tant les choses paraissent changes.

On raconte qu'un jour, en 1820, plus de cent cinquante _shiners_
s'taient mis en embuscade, du ct de Hull,[6]  l'extrmit du pont,
qui est suspendu sur la dcharge de la cataracte. Montferrand, qui avait
conu des soupons, demanda  une femme dont l'choppe se trouvait,
comme  prsent  la tte du pont, ct de Bytown, s'il y avait du monde
dans le voisinage, et sur sa rponse ngative, il partit seul pour
traverser.[7] A peine rendu au milieu du trajet, l'ennemi se prcipita
au devant de lui. Il voulut fuir, mais la femme avait referm la porte
du pont. Les _shiners_ brandissaient des gourdins et profraient des
menaces en s'excitant les uns les autres, Montferrand fit quelques
enjambes rapides pour se rapprocher des agresseurs; ceux-ci
s'arrtrent un instant, mais l'un d'eux plus expos, tomba aux mains du
Canadien, qui le saisit par les pieds et s'en fit une massue avec
laquelle il coucha par terre le premier rang; puis ramassant ces
malheureux comme des poupes, il les lana,  droite, et  gauche, dans
les bouillons blancs de la rivire. Au moment de l'attaque, Montferrand
avait invoqu la Sainte-Vierge et fait le signe de la croix. L'un des
_shiners_ culbuts se releva sur un genoux et au moment o la formidable
poigne du gant allait lui faire subir le sort des autres, il dcrivit
sur sa personne avec un air suppliant, le signe de la croix. Passe
derrire, lui dit Montferrand, qui, sans tarder, bondit de nouveau en
avant et recommena  abattre des hommes. La bande plia et se mit 
courir, mais en mme temps, Montferrand se sentit atteint derrire la
ttr par un coup de pierre ou de bton.[8] Il se retourna et rabattant
son poing sur la poitrine du tratre (l'homme au signe de croix) il
l'tendit raide  ses pieds, puis, le saisissant par le milieu du corps,
le lana dans le gouffre. La scne tait horrible. Le sang coulait du
parapet dans la rivire. Une foule de gens, rassembls sur le rivage de
Hull, regardaient dtaler les _shiners_ qui s'enfuyaient par la route
d'Aylmer, Montferrand venait de passer le pont comme il passait partout:
en vainqueur.

[Note 6: Hull, tabli en 1800, tait un fort village.]

[Note 7: Je dois presque tout ce rcit  M. Bastien, sergent de ville 
Montral, l'un des tmoins de la scne.]

[Note 8: Le fils de Montferrand porte, depuis sa naissance, sur le
derrire de la tte, une marque semblable  celle qu'avait son pre
aprs cet accident.]
                               *
                              * *

L'anecdote que je vais raconter parat se rapporter  1830.

Peu de temps aprs la bataille du pont de Hull, Montferrand arrimait une
cage de bois en grume au pied des glissoires de la Chaudire. Un jeune
homme natif de l'piphanie, g de vingt-deux ans, lui demanda de
l'ouvrage.

--J'ai tout mon monde, lui dit Montferrand, mais voici un billet qui
vous recommande  mon ami Cardinal. Vous feriez bien de mettre dans
votre poche le bouquet, que vous portez au chapeau, car malgr votre
stature et votre force, les chaneurs ne vous laisseront point passer.

--Je me moque d'eux, rpondit le jeune homme.

Les anciens de Bytown assurent que l'on peut compter par douzaine les
victimes des deux nationalits qui ont fait le saut du pont de Hull. A
tour de rle les partis s'adonnaient  ce genre de vengeance.

--Monsieur Jos, s'cria l'un des cageurs de Montferrand, voyez donc la
coiffure du jeune homme de tout  l'heure!

En effet, le chapeau descendait le courant. Plus loin dans les remous,
se dbattait l'infortun Canadien.

Sauter dans une embarcation et pousser vers le lieu du pril fut
l'affaire d'un instant. Mais en saisissant le canot, le jeune homme le
fit chavirer. Montferrand et lui se dbattirent au fond de la rivire
pour reparatre  vingt pieds de l. Cet endroit est des plus dangereux.
Chaque anne des imprudents s'y noyent,  la vue des promeneurs qui
visitent le parlement. Aprs une lutte assez prolonge, passant de
tourniquet en tourniquet, Montferrand saisit un cble qu'on lui jetta et
atteignit terre emportant le jeune homme vanoui.

--Que le bon Dieu soit bni! s'cria-t-il, celui-ci est le onzime que
je tire de la rivire.
                               *
                              * *

J'ai t plus embarrass dans ce travail par l'incertitude des dates et
l'abondance des faits que par l'esprit du doute. Montferrand est entr
dans l'imagination populaire. Ses exploits ne souffrent point
contradiction. Reste  savoir o, quand et de quelle faon telle ou
telle chose qui le concerne a eu lieu. Et puis, comme le dit un
proverbe; on ne prte qu'aux riches--et que ne lui a-t-on pas prt! Son
pre et son grand-pre, personnages clbres en leurs temps se sont en
quelque sorte fondus dans sa lgende--si bien que jamais  prsent on ne
parle de ces deux athltes--tout est mis au compte du Montferrand que
nous avons connu.

La beaut de sa figure, l'aimable expression de ses traits, la grce de
toute sa personne, la jovialit de sa conversation en faisaient l'un des
hommes les plus captivants et les plus polis de l'poque, mais il
parlait toujours avec hauteur et mpris de ceux qui tentaient de se
faire une renomme par des bravades. Bon  rien, cabochon,
morveux, serre-le-grain, punaise de bois, enfant de quatre
sous--telles taient les expressions qu'il employait pour les dsigner.
J'en passe, et des plus nergiques!

Avec ses grands yeux bleus, ses cheveux blonds foncs, son teint clair,
ses joues roses, quand il entrait dans un bal, on ne voyait plus que
lui. Danseur incomparable, un peu poseur comme tous les beaux garons,
il enlevait les suffrages. A table, gat et politesse,  la mode des
anciens seigneurs. Il n'y a qu'une voix parmi ses contemporains pour
chanter ses louanges et exprimer leur admiration  son gard.

             Pouffant de rire  voir couler sa vie
             Comme le vin d'un tonneau dfonc,

le voil bien fidlement dcrit par le chansonnier.

Amour! tu perdis Troie. Amour! tu fis le malheur de Samson. Amour! si
l'on instruisait ton procs, tu serais... plus chri que jamais! Je te
consacre trois exclamations.

Montferrand ne stationnait nulle part sans faire acte de galanterie. A
la ville comme au village, ses soires appartenaient aux dames. Avec sa
jovialit, l'entrain de ses manires, la politesse qui tait inne en
lui--et sa rputation d'homme invincible... et irrsistible, disons le
mot, il attirait tous les regards, captivait les coeurs et rgnait par
droit de conqute dans les cercles qu'il frquentait. Mille jalousies
taient le rsultat de cette conduite, mais l'Adonis,  la fois hercule
et bon vivant, n'en tenait pas compte. De tous temps, la beaut s'est
plu  soumettre les hommes forts. Il s'en suivait que les rivaux de
Montferrand taient souvent des types peu ordinaires--et s'il a soutenu
des combats contre quelques-uns de ses propres amis ou compatriotes,
c'est dans cette situation qu'il faut en rechercher la cause. De l
aussi ces attaques nocturnes, ces surprises qui tiennent du roman et
dont sa carrire fut remplie. De l galement le prestige de sa
renomme, car notre peuple fait toujours la mesure trs large  celui
qui fascine le beau sexe et qui s'expose au danger en son honneur.

Battu ou battant, dit M. Montpetit, Jos. Montferrand n'en restait pas
moins le type du batailleur agile, fier, vaillant, galant, et partant,
invincible et invaincu. On trouvait toujours quelque part, dans le coin
du coeur, une excuse pour ses dfauts ou ses faiblesses. Homme de
plaisir et de joie, avait-il une dfaillance? on prtendait que, la
veille, il s'tait oubli au milieu de ses amis.

                               *
                              * *

J'emprunte encore  M. Montpetit la substance de l'anecdote suivante: Un
jour que Montferrand avait invit plusieurs de ses hommes  se
dsaltrer dans un petit htel bien tenu, il fut tonn en entrant de
voir que les ligures de la maison n'taient plus les mmes. L'ancien
propritaire avait chang de rsidence.

--Pardonnez-moi, madame, dit-il  une jolie femme qui tenait le
comptoir. Autrefois, on me connaissait ici. En ce moment, je n'ai pas de
monnaie, et je me retire.

--Restez, monsieur, avec vos amis; sans savoir qui vous tes je vous
crois homme d'honneur. Faites-vous servir.

On profita de la permission. Montferrand entama une causette avec la
nouvelle matresse du logis. Avant de partir, il la remercia de son
obligeance, puis se plaant au milieu de la salle, il s'enleva d'un
vigoureux coup de jarret, marqua les clous de sa botte sur le plafond,
et avec une grce parfaite:

--Voici, madame, une carte de visite: vous pourrez la montrer  vos
clients: je me nomme Montferrand.

La signature du colosse a fait une partie de la fortune de la belle
htelire. On venait la voir de dix lieues  la ronde.

                         Quand il signe,
                         Son talon
                         gratigne
                         Le plafond.

                               *
                              * *

Aux lections de 1832,  Montral, les troupes firent parler la poudre.
C'tait du nouveau. Nanmoins il y eut plus d'un engagement au bout du
bras. Le grand Voyer tua un tory d'un coup de poing, sur la place du
march au foin (carr Victoria  prsent). Une pousse formidable
s'organisa contre lui. Montferrand se tenait prs de Voyer, qu'il
appelait familirement son papa.. A l'approche de cette vague humaine,
il lana un coup de poing qui renversa trois hommes. La bande, toute
dcontenance recula. On la poursuivit et elle ne reparut plus de la
journe.

L'adresse avec laquelle il choisissait, dans une foule, l'individu ou le
groupe qu'il s'agissait de frapper pour jeter l'pouvante parmi le
reste, a t observe dans tous ses grands combats. Jamais il ne perdait
son temps. Pas un geste inutile. C'est de lui qu'on peut dire: tous les
coups portaient.

Ces troubles de 1832 sont de l'histoire. Trois Canadiens furent tus (21
mai) par le feu des soldats; plusieurs blesss. M. Joseph Roy,
magistrat, eut le courage de lancer un mandat d'arrestation contre le
colonel Macintosh et le capitaine Temple--mais le jury ne voulut pas
svir, et M. Roy perdit sa commission de juge de paix.

                               *
                              * *

Sandy Dubois, htelier de la place Jacques-Cartier, arrta un jour
Montferrand qui passait dans la calche de Toutou Marsolais, et le fit
entrer chez lui, sous prtexte de boire le coup de l'trier, car
Montferrand partait au devant des cages de l'Ottawa. Les deux frres
Tommy et Jimmy Ling les suivirent et devinrent bientt incommodes,
surtout Jimmy, le plus renomm des deux. Montferrand, impatient et
press de partir, attrapa Jimmy par les flancs, le souleva avec une
telle vigueur que la tte et les paules du bully enfoncrent deux
planches du plafond, et le laissant retomber comme une masse inerte, il
sortit souhaitant bonne sant au reste de la compagnie. Sur le trottoir,
voyant qu'on le regardait, il s'enleva des deux pieds, et retomba
mollement assis dans la frle calche sans la fatiguer ni trop
l'branler.

Touche, Toutou! Au revoir Dubois! En route pour l'Abord--Plouffe!

Vers 1842 ou 1843, il y avait bndiction d'une cloche  Buckingham; Mgr
Bourget officiait avec trois ou quatre prtres de Montral. Les
chneurs, au nombre d'une centaines, voulurent empcher la crmonie et
menacrent de tuer l'vque. Montferrand les dispersa. Aprs la
crmonie, les chneurs revinrent et parlrent d'incendier l'glise. On
se battit. Montferrand assomma dans le conflit plusieurs de ces
fanatiques.

                               *
                              * *

Ses contemporains les plus renomms n'ont pas laiss de profonds
souvenirs aprs eux. La gnration actuelle ne les connat pas.
C'taient: Joseph Clermont, Louis Montferrand, Joseph Colas, Taillefer,
Sencal, Brl, Fetrus Labelle, Lapane, Claude Gigure, Peter McLeod,
Castrat, Rodolphe Des Rivires, Garonnette Giroux, Grenache, Vital
Poitevin, Letendre, Gourdeau, Cardinal, Monarque, Tourangeau, Duhme,
Joseph Gobeil, Vigneau, Leduc, Ouellet, Morin, Deschamps, Masson, et
d'autres que les anciens mentionnent au cours de leurs rcits. Seul Jos.
Montferrand les remplace dans la mmoire du peuple. Il symbolise son
poque--on ne saurait contester qu'il en fut le type le plus
extraordinaire.

                               *
                              * *

Raconter ses luttes, c'est nommer les hommes notoires de son temps dans
l'art des combats. Ainsi, il a battu Sans-Piti; les Gagnons, le grand
Baptiste Dubois, Alex Crpeau, et jamais il n'a eu le dessous.

J'ai plus d'une fois entendu dire: Un tel a battu Montferrand, mais en
allant aux informations j'ai toujours appris autre chose. Par exemple M.
Jeanveau, qui demeure encore  Montral, vient de me faire savoir que ni
son pre ni son frre ni lui-mme n'ont eu chicane avec Montferrand.
Nanmoins, on dit pourtant qu'ils se sont battus. L'origine de ce conte
fut une contestation au sujet d'une paire de rames, que Montferrand
prfra payer  Jeanveau, afin de satisfaire les parties intresses.

A Qubec, on dit que Montferrand a t battu dans cette ville par un
ngre. A Sorel mme chose. A Montral,  Kingston,  Ottawa toujours le
ngre reparat. Au fond, il y a pour toute vrit, les affaires du
multre de Kingston et du ngre de Montral racontes ci-dessus.

                               *
                              * *

Un matre de boxe nomm O'Rourke tenait un htel, rue Saint-Pierre, 
Montral. On le disait de premire force dans son art. Il avait battu
Reed, fameux pugiliste amricain, et depuis lors il portait le titre de
champion. Reed amena Montferrand chez O'Rourke et les pria de prendre
les gants en sa prsence. La table du dner tait dresse pour une
cinquantaine de convives. Les combattants se placrent dans un espace
libre et le jeu commena. O'Rourke vit de suite que la tche dpassait
ses moyens; il s'emporta, jetta les gants et frappa  poings nus,
Montferrand mprisait les batailles sans motifs; il enleva son
adversaire  bras tendus et le lana sur la table avec une telle
puissance que tout le service fut balay, O'Rourke se ramassa
pniblement de dessous un monceau de faences brises et vint,
clopin-clopant, faire des excuses  celui qui l'avait si bien roul. De
plus, il paya une ronde aux personnes attires par le bruit de la lutte.
Ces exploits volaient de bouche en bouche et, comme s'exprime une
vieille chronique, la rputation de Montferrand tait insurpassable.

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                              * *

Un rgiment s'exerait sur la Place d'Armes,  Montral, et venait de
former la ligne. Montferrand passait. Les soldats se le dsignrent les
uns aux autres; en un instant la discipline fut oublie. Le colonel, ne
comprenant rien  cette attitude insolite sous les armes, lanait des
ordres que les majors rptaient--mais c'tait comme s'ils chantaient
tous trois. L'adjudant, plac  l'un des points de base de la ligne,
tendit son pe vers un certain endroit:  ce signal les officiers
suprieurs pivotrent sur leurs montures et virent Montferrand qui
achevait de parcourir la place. Le colonel (un sport) se retourna et
sourit  ses hommes; les majors se dridrent. Les soldats comprirent
que leur distraction tait pardonne. On avait vu passer Montferrand:
ds lors tout s'expliquait et s'excusait!

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                              * *

En 1838-39, la prison de Montral regorgeait de dtenus politiques qui
se plaignaient, non sans motif, d'tre mal nourris. Deux fois par
semaine, Jos Montferrand et son bon ami Franois Laviolette, boucher,
allaient de porte en porte, mme chez les Anglais rputs ardents
bureaucrates, et demandait la charit pour les prisonniers. I! va de soi
que pas un Canadien ne les renvoyait les mains vides. La plupart des
Anglais donnaient par admiration pour l'excellent caractre et les
prouesses de Montferrand.

Car il eut ce beau privilge d'tre aim de tous ceux qui le connurent.
Ses anciens compagnons; ceux pour qui il travailla; les hteliers qui
l'hbergrent--tous m'ont parl de lui avec respect et affection. La
postrit se tromperait grandement si elle faisait de lui un hercule mal
dgrossi, avide de luttes et rude envers les autres comme il l'tait
parfois pour lui-mme. Je tiens  faire ressortir son mrite, maintenant
qu'il n'est plus et que son nom semble destin  prendre place dans nos
annales historiques.
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C'tait un nageur accompli. Il dut  cette facult la chance de sauver
sa vie dans une circonstance remarquable.

Les Irlandais ne le cherchaient plus qu'en bande et pour le tuer, aprs
l'affaire du pont de Hull. Ses patrons lui recommandaient de ne point se
risquer  Bytown sans tre accompagn. Un jour, se trouvant seul au bord
du Rideau, il fut surpris par une troupe qui le cerna et il dut
traverser la rivire  la nage. Sur la grve oppose, une autre bande,
arme de fusils, dit-on, le guettait. Alors, prenant le fil de l'eau, il
se laissa emporter vers la chute. Au moment de sauter il adressa une
fervente prire au ciel. Deux heures plus tard, Bytown savait que
Montferrand tait englouti dans l'Ottawa--mais il changeait
tranquillement d'habits chez un htelier du nom d'Agapit Lesprance et
racontait son aventure. La couche d'cume qui flotte au pied du Rideau
avait drob le plongeur aux yeux de ses ennemis. Le temps que ceux-ci
prirent  descendre la cte, il l'employa  se drober sous les replis
de la cataracte. Le Rideau tombait encore, il y a quinze ans, de manire
 laisser plusieurs vides sous ses voiles admirables. M. Louis-Joseph
Papineau m'a cont que, vers 1830, il avait pu se glisser sans se
mouiller derrire une grande partie de la chute. En 1613, Samuel de
Champlain disait cette chute tombe d'une telle imptuosit qu'elle fait
une arcade ayant de largeur prs de quatre cents pas. Les Sauvages
passent dessous par plaisir, sans se mouiller que du poudrin que fait la
dite eau.
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Bytown se peuplait mais la guerre de race n'en tait pas moins vive. Un
boxeur cossais, dit-on, avait pris rendez-vous pour se mesurer contre
Julien Sans-Piti, l'un des Canadiens les plus renomms, de Montral au
fort Coulonge, et qui se vantait de n'avoir de rival digne de lui que
dans la personne de Montferrand. Or ce dernier avait dit, en parlant de
Sans-Piti: c'est un enfant qui bavarde contre son matre. Sans-Piti
crut devoir faire prier Montferrand de lui servir de tmoin dans son
duel. Montferrand tait stationn  cinq lieues de Bytown; il accepta et
fit le trajet  pied, portant dans ses bras une loupe d'rable de vingt
livres, destine  son beau-frre, pour faire un maillet de tailleur de
pierre. L'cossais ne parut point, on ne sait pour quelle raison.
Montferrand, fatigu et assez peu content, alla se mettre au lit, dans
l'htel d'Agapit Lesprance, son logis ordinaire. On ne dit pas pourquoi
Sans-Piti monta  la chambre de Montferrand et frappa celui-ci pendant
son sommeil. Il s'ensuivit, une bataille en rgle, dans la cour de
l'htel.[9] A la cinquime reprise, Sans-Piti plia. C'tait un homme de
plus de six pieds, vigoureux, fier de ses exploits. Il disait qu'il ne
craignait de Montferrand que son pied: ce fut le poing qui l'abattit.

[Note 9: Montferrand tait pieds nus et en caleon.]

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Montferrand religieux fervent--cela tonne tout d'abord. On se figure ce
redoutable athlte ne craignant ni Dieu ni diable, selon l'expression
populaire. Cependant tel n'tait point le cas. Chaque fois qu'il s'est
trouv dans quelque pril, il a invoqu la Sainte-Vierge pour qu'elle
lui donnt du courage, et ce qui est plus remarquable, il avouait cela 
ses camarades, trs peu enclins  la dvotion, la plupart mmes assez
libres-penseurs.

M. Bastien, son compagnon de voyage, dit que jamais Montferrand n'a
laiss coucher ses hommes pendant le mois de mai, sans leur faire dire
en commun le chapelet, et que toujours, quand sa cage tait ancre 
proximit d'une glise, il emmenait ses hommes  la messe le dimanche,
ne laissant sur la cage que le cuisinier.

Ses camarades, qui taient fiers de lui, le rprimandaient quelques fois
d'avoir refus la bataille. A cela il rpondait:

--J'ai promis  ma mre et  la Sainte-Vierge de n'agir que si je voyais
une chose mauvaise, un tort, une insulte immrite, ou le fort opprimant
le faible.

En effet, on ne peut lui reprocher de s'tre engag dans des luttes pour
le plaisir de manifester sa force ou sa vaillance. Il y avait un fonds
de chevalerie dans son coeur et dans son imagination. Au moyen-ge il
eut port la lance et la hache d'arme avec clat, pour Dieu, sa dame et
son roi.
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                              * *

A partir de 1840, il n'alla plus dans les forts au-dessus de Bytown. Il
guidait les radeaux de bois flott, depuis cette ville jusqu' Qubec.
Un jour, prs de la rivire du Nord, il laissa chapper quelques paroles
assez vives contre l'un de ses hommes appel ordinairement le grand
Baptiste Dubois. Rendu  l'Abord--Plouffe, Dubois songea  se venger.

--Monsieur Joe, dit-il, j'aimerais  prendre une leon de boxe selon les
principes.

--C'est bon, mais il ne faudra pas te fcher.

--Soyez certain que je ferai attention.

Dubois tait par la taille et la force l'gal de Montferrand; il a
racont  M. J.-B. Lamontagne que son intention tait de frapper un bon
coup, afin de donner  rflchir  Montferrand. Le coup fut tel (en
pleine poitrine) que Montferrand culbuta et faillit perdre connaissance.
Il se remit et marcha sur son adversaire. Dubois, tonn de cette
prompte rsurrection, n'et que le temps de lui dire:

--Pas avec, les pieds!

--Tiens-toi bien, grand Baptiste!

Et dpliant son bras droit, il attira l'attention de Dubois sur la garde
de gauche, mais aussitt le poing gauche de Montferrand s'abma sur
l'oreille droite du grand Baptiste, qui n'entendit plus jamais rien de
ce ct de la tte. Quand on le releva, il balbutiait:

--a vaut un coup de pied de cheval!

Lorsque Dubois eut amass cinq cents piastres, il alla finir ses jours
chez les Soeurs de la Longue-Pointe disant toujours aux gens qui lui
parlaient de sa surdit:

--Mon oreille droite est sourde. C'est une claque de Montferrand. Il ne
fendait pas la peau, mais il assommait. Il frappait comme un coup de
pied de cheval.

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M. tienne Crneau, qui vit encore, raconte que son pre avait battu le
clbre Letendre, de Sorel, qui conut l'ide d'accomplir une action
d'clat pour rtablir sa rputation compromise. Un dimanche, vers 1843,
Montferrand tait rest seul sur sa cage, devant Sorel, tandis que ses
hommes taient  la messe. Letendre l'aperut et s'approcha  pas de
loup. Montferrand vaquait  la cambuse. Letendre le saisit par derrire
et lui serra la gorge  l'touffer. Nanmoins, par un effort suprme il
se dgagea. En se relevant, ses pieds glissrent entre deux planons et
il ne put les retirer  temps pour se retourner sur son adversaire qui
s'tait aussi relev. Letendre en profita pour le renverser de nouveau,
mais il redoutait tellement d'tre saisi par les terribles pinces de
Montferrand, qu'il se retira comme un fuyard.

Quelques semaines aprs, une personne qui passait par la rue des
Allemands,  Montral, avertit Montferrand que Letendre tait dans le
port, racontant sa victoire.

--Je vais lui porter mon approbation!

Et toute la journe on vit Montferrand monter la garde le long des
grves et des quais, demandant Letendre aux chos d'alentours. On
m'assure que les parents de Letendre arrangrent l'affaire.

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Gilmore, tabli  Montral en 1847, avait conquis la palme de champion
de la boxe dans toute l'Amrique. Il tait d'une taille colossale. Ses
leons taient trs recherches. Il attendait son matre, disait-il
souvent. Ce matre ne venait pas, et Gilmore grandissait aux yeux de ses
admirateurs. Un jour qu'il jouait aux quilles, on lui annona que
Montferrand se tenait prs de lui. De suite, et fort poliment, il offrit
les gants  l'athlte. Son dplaisir fut immense lorsqu'il eut tt
l'adversaire qu'il croyait pouvoir vaincre avec facilit. A l'instar de
O'Rourke, il commit la faute de ce monter la tte. Ds lors, arrachant
ses gants, il transforma le combat. Montferrand rpugnait  ce genre de
querelle et se contenta de parer quelques coups, mais enfin impatient
il empoigna Gilmore et lui faisant traverser la chambre il l'envoya par
dessus les deux alles du jeu de quilles. Puis, vif comme un cureuil,
il franchit l'obstacle  son tour et releva son adversaire, qui lui
tendit la main et se reconnut dompt.

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Au grand feu de 1852, les quatre coins des rues Mignonne et Sanguinet
taient en flammes; la rue Sanguinet, vis--vis chez Montferrand, se
trouvait tellement encombre de peuple occup au sauvetage qu'il n'y
avait pas moyen de sortir d'un ct ou de l'autre. Les personnes taient
menacs de prir avec les meubles accumuls dans cette espace troite.
Pour ouvrir un passage sur la rue Saint-Denis, M. David Meunier,
aujourd'hui htelier de la rue Saint-Dominique, ordonna  son fils
Pierre d'abattre  coups de hache la clture du jardin de Coopers mais
les gens de Coopers tirrent sur le jeune homme un coup de fusil.
Montferrand intervint. Comme on le menaait, il lana ses deux pieds
dans la clture et pratiqua une brche qui fut bientt agrandie. Les
tmoins de ce tour de force disent que la clture avait dix pieds de
haut et tait appuye de poteaux de cinq pouces carrs. Coopers n'eut
pas le temps de se reconnatre, car en faisant sa troue Montferrand
avait mis la main au collet de ce propritaire exigeant et l'avait
contraint  demander pardon.

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Montferrand ne croyait pas subir si tt le poids de l'ge. A
cinquante-quatre ans, date toujours critique pour les hommes fortement
constitus, il s'aperut que la nature reprenait sur lui son empire.
Nanmoins, seul il le comprenait et son extrieur ne dnonait
aucunement ce qui se passait dans son tre. Il agit en consquence et se
prpara  couler une belle vieillesse, qui fut moins longue qu'il ne le
croyait.

Homme d'ordre, mme au milieu de ses extravagances de voyageur, il avait
su amasser une jolie fortune pour ses vieux jours. Son fils la possde
aujourd'hui et s'en montre digne.

Son portrait, toujours mal grav, l'a enlaidi sottement. On dirait une
espce de monstre. Les hommes de la gnration actuelle n'ont vu que sa
dcadence, son air bonhomme, parfois un peu renfrogn sous l'influence
des rhumatismes--et c'est ainsi qu'on le conoit maintenant. Je me
rappelle l'avoir rencontr par les rues, vers 1860, lorsqu'il demeurait
dans sa proprit, coin des rues Sanguinet et Mignonne, faisant sa
promenade quotidienne au march Bonsecours, mis avec soin, la tte
haute, la figure riante, droit, imposant comme le juge Monk, ayant un
mot pour tout le monde--enfin jouissant de la vie. A pied, il dpassait
la foule et sa belle figure rayonnait sous les regards qui le suivaient.
Sa premire visite tait pour les bouchers, qui l'acclamaient et
badinaient avec lui. Ensuite il parcourait les rangs des voitures des
cultivateurs, agaant les femmes, goguenardant les hommes, et salu sur
toute la ligne par de joyeux bonjours. Il allait souvent en voiture. Ses
chevaux taient superbes.

Quand il redressait sa taille et qu'il s'animait en parlant, c'tait
encore le beau garon de 1830, sans forfanterie, sans ostentation, tout
de coeur et de gnreux mouvements. Oh! disait-il parfois, plus je
rflchis plus je m'aperois que j'ai t un grand misrable; je m'en
repens; puisse Dieu me pardonner les misres d'une vie que j'ai trouve
si longtemps inutile et souvent nuisible! Il semble qu'il regrettait
d'tre n  une poque de trouble et qu'il la comparait avec notre temps
o les lois sont obies et respectes. Son humilit le faisait s'accuser
de fautes que l'histoire ne lui reprochera pas assurment. Il dplorait
en quelque sorte d'avoir acquis une renomme issue de la violence et de
la force brutale.[10]

[Note 10: Dans ce passage, j'emprunte  M. A. N. Montpetit.]

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Mari en 1862 avec Mlle Esther Bertrand, qui avait t leve chez un de
ses oncles, M. Abraham Boyer, de Beauharnois, il en eut un fils (enfant
posthume), maintenant g de dix-neuf ans, bien instruit, grand (six
pieds trois pouces) et dou de deux bras qui rappellent la vigueur de
ceux de son pre. Il a t lev par M. Louis Lamontagne, son cousin et
tuteur, avec un soin tout paternel, et s'est mari le 29 avril 1884,
avec Mlle Fournier.


Montferrand mourut en 1864, dans sa maison, n 212 rue Sanguinet. Sa
femme le suivit de prs.[11]

[Note 11: Inutile de dire que dans cet crit j'ai fait de mon mieux 
l'aide de renseignements parfois diffus et peu faciles  vrifier. La
critique a le champ libre. Je donne ce que je sais.]

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Si l'histoire de Montferrand n'tait pas crite, la lgende de cet homme
extraordinaire ne subsisterait pas moins dans l'imagination du peuple.
Il a vcu  une poque o le pugilat tait en honneur, et de plus il
prit une part active  ces petites guerres de races si frquentes parmi
nous avant 1840. Sa renomme dpassa de son vivant toutes celles de ses
rivaux. Les plus solides gaillards illustrs dans vingt combats
s'clipsaient devant lui. De Gasp aux Montagnes-Rocheuses et  la
Californie, le nom de Montferrand rsume trente annes de luttes et de
passes d'armes qui rappellent les exploits des chevaliers de la Table
Ronde. C'est dsormais une mmoire indestructible que la sienne. Il
personnifie un monde dj disparu, des moeurs d'un autre ge, des
coutumes dont l'tude nous surprend.

N'est-il pas vrai que, peu aprs 1815, la valle de l'Ottawa fut en
quelque sorte conquise par les Irlandais et les cossais, nouvellement
arrivs d'Europe et que les Canadiens n'taient pas en nombre suffisant
pour rsister  ce flot envahissant qui augmentait d'anne en anne?
Pourtant, nous avons tenu bon dans ces territoires, nous nous y sommes
implants. Comment? Par la vaillance! Et qui a t plus redoutable que
Montferrand? Personne. Quel est celui de nos compatriotes qui a soutenu
nos droits dans ces lieux avec plus de persistance et de succs? Aucun.
Il a symbolis la force dans un rgne de force. La terreur n'avait ni
prise ni influence sur lui.

Ayant que de mettre la charrue dans les terres qui bordent cette belle
rivire, les Canadiens ont d les conqurir au bout du bras. Montferrand
a personnifi ces combattants d'une poque dj presque oublie mais
trs historique, trs honorable pour nous.

Au lac des Sables, voil soixante ans, il prchait la colonisation. Je
me demande si M. le cur Labelle connat ce prcurseur de ses oeuvres.
Il faut, disait Montferrand, que les Canadiens s'emparent de ces belles
terres: autrement l'Anglais nous crasera; dans les villes nous ne
pouvons plus commander; notre valeur est  la campagne. Durant les
dernires annes de sa vie, il parlait sans cesse de ce sujet et
encourageait la jeunesse  dfricher le sol.

Mon plan primitif tait de livrer  la presse une srie de notes sur les
premires annes de la ville d'Ottawa. On n'habite pas une localit
dix-huit ans sans recueillir bien des choses de son pass. Examen fait,
je dtache Montferrand de ce cadre pour le faire paratre seul. Il
appartient autant et plus  Montral qu' Ottawa, et comme il est connu
de tout le monde, je suis persuad qu'il sera partout bien reu.

FIN




[Fin de l'_Histoire de Montferrand, l'athlte canadien_
par Benjamin Sulte]