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Titre: L'expdition militaire de Manitoba 1870
Auteur: Sulte, Benjamin (1841-1923)
Date de la premire publication: 1871
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral: Eusbe Sncal, 1871
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   21 octobre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   21 octobre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 185

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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                        L'EXPDITION MILITAIRE
                                  DE
                               MANITOBA
                                 1870

                                 PAR

                            BENJAMIN SULTE



                              MONTREAL

                 EUSBE SNCAL, IMPRIMEUR-DITEUR
                  Rue St. Vincent, Nos 6, 8 et 10.

                                ----

                                1871



                               DDI
                                AUX
                       VOLONTAIRES CANADIENS
                             PAR UN DE
                 LEURS ANCIENS COMPAGNONS D'ARMES

                                                L'AUTEUR.




Cet article a paru dans les numros de juillet et aot, 1871, de la
Revue Canadienne, pour laquelle il avait t crit, afin de soumettre
aux lecteurs de cette publication l'expos des faits principaux de la
rcente expdition militaire de Manitoba groups sous forme de
narration,--ce que nul journal franais n'avait encore eu occasion de
fournir  ses abonns. Nous n'avons pas voulu le retoucher pour en faire
un ouvrage littraire ou descriptif; il reste avec sa rdaction
primitive, qui lui donne assez l'apparence de notes de voyage.

B S.





                  L'EXPDITION MILITAIRE DE MANITOBA.




                                 I

        LE NORD-OUEST JUSQU'A LA PASSATION DU BILL DE MANITOBA.


Au moment o les volontaires de l'expdition de Manitoba rentrent dans
leurs foyers, nous croyons qu'il est  propos de consigner ici les
diffrentes phases par les quelles a pass ce mouvement militaire
nouveau parmi nous, quoique le Canada ait dj vu des expditions
considrables partir de chez lui pour atteindre les contres sauvages du
nord et du nord-ouest de ce continent.[1]

     [Note 1: L'histoire du Canada franais nous retrace la
     campagne aventureuses du chevalier de Troyes qui alla
     surprendre les Anglais  la Baie d'Hudson et leur enlever des
     forts.

     Deux canons que l'on voit encore aujourd'hui abandonns sur
     la hauteur des terres, prs des sources du Saint-Maurice,
     annoncent assez le passage d'une expdition arme plus
     rgulirement que ne l'taient celles des clbres voyageurs
     qui portaient ordinairement chez les tribus indignes le nom
     et le respect de la France.

     Ces quelques mots, dont le sens ferait au besoin le sujet
     d'une tude historique curieuse et instructive, nous sont
     inspirs par la lecture des journaux anglais, qui, parlant de
     l'expdition de l'anne dernire, n'hsitent point  la
     reprsenter comme sans prcdent dans nos annales. Ainsi
     qu'il arrive presque toujours, les Anglais ne tiennent aucun
     compte de la tradition du Canada franais; cela n'empche pas
     nos anctres d'avoir parcouru le nord et le nord-ouest de ce
     continent, de leur avoir impos des noms, d'y avoir fond des
     tablissements et d'y avoir conduit des troupes longtemps
     avant les Anglais.]

Avant d'aborder notre sujet, rappelons les vnements qui ont provoqu
en 1870 l'envoi d'une force arme dans le territoire des rivires Rouge
et Assiniboine. La _Revue_ n'admettant pas les dbats politiques, nous
nous bornerons avec plaisir  esquisser les traits historiques de la
question.

                                    *
                                   * *

Les courses des Franais dans la Baie d'Hudson datent du milieu du
dix-septime sicle. Ce ne furent d'abord que des entreprises
particulires. Vers le mme temps, le prince Rupert fonda une compagnie
(connue sous le nom de la Raie d'Hudson) pour exploiter le commerce des
fourrures de ces rgions presqu'inexplores et obtint du roi
d'Angleterre, en 1669,[2] une charte  cet effet lui accordant des
droits et des privilges divers dont le sens vritable n'a jamais t
bien dfini. De l sont nes les prtentions de l'Angleterre  la
possession de la grande baie du nord et des territoires circonvoisins,
en dpit des luttes si longues qu'elle eut  soutenir contre les
Franais du Canada pour conserver les comptoirs qu'elle tablissait dans
ces parages.

     [Note 2: La charte octroye par Louis XIII, quarante-quatre
     ans auparavant, donnait  la compagnie de la Nouvelle-France
     le territoire de la Baie d'Hudson.]

Depuis deux sicles, les rivages de la baie ont vu bien des combats
entre Anglais et Franais, bien des navires chargs des riches produits
de la chasse, mais peu de changements s'y sont oprs. Le trafic
primitif s'y continue tel qu'il tait aux premiers jours; l'agriculture
n'a conquis que juste assez de terrain pour fournir quelques lgumes aux
officiers de la puissante Compagnie de la Baie d'Hudson; en un mot,
c'est encore un pays sauvage.

                                   *
                                  * *

Il n'en est pas de mme des territoires qui s'tendent vers le sud, dans
les valles o coulent la rivire Rouge et la rivire Assiniboine. Le
sol, plus propre  la culture, le climat plus supportable, la chasse
aussi abondante, et les communications par eau avec le Canada plus
praticables de toutes manires y attirrent les voyageurs et les
coureurs de bois canadiens, sous la Vrandrye, qui ds 1743, soixante
ans avant les Anglais, les mena  la dcouverte des Montagnes-Rocheuses.
Quelques Franais, s'alliant par mariage aux tribus indiennes,
commencrent ce mlange des deux sangs qui a produit la race des mtis
ou bois-brls.

Les missionnaires catholiques ont suivi les Franais dans ces contres,
s'y sont tablis avec eux et leurs descendants; de nos jours,
Monseigneur Tach est le premier pasteur des fidles du diocse dit de
Saint-Boniface, dont le sige est la petite ville de Saint-Boniface, au
confluent des rivires Rouge et Assiniboine.

L'essai de colonisation le plus considrable que nous connaissions a t
fait, avec un certain succs, par lord Selkirk en 1813. Le Selkirk
settlement tabli sur le bord de l'Assiniboine, se compose d'migrants
cossais qui,  l'instar des Canadiens-Franais, se mlrent en partie
aux Sauvages,[3] en compagnie d'un certain nombre d'Anglais, attirs
dans ces contres par l'appt du gain ou par le dsir de fonder des
tablissements agricoles. La compagnie de la baie d'Hudson racheta en
1836, des hritiers de lord Selkirk les terres qu'elle lui avait
vendues, et rentra par ce fait dans ses anciens privilges sur le pays
o elle redevenait seule matresse. Toutefois, le monopole du trafic lui
chappait au fort Garry lorsque le Canada songea srieusement, dans ces
dernires annes,  s'annexer le nord-ouest.

     [Note 3: Le capt. Huyshe dit que les mtis Ecossais de
     Manitoba comptent 15,000 mes. C'est quatre fois trop, comme
     on peut en juger par les chiffres suivants emprunts au
     recensement fait en fvrier dernier:

     Mtis parlant franais 5,737. Mtis parlant anglais (y
     compris les cossais, bien entendu) 4,083. Blancs de toutes
     origines 1,568, Indiens 558. Total pour Manitoba, ll,963
     mes.

     En 1847, il y avait 5,000 mes tablies sur les terres En
     1857, il y en avait 8,000, d'aprs les rapports de la
     compagnie de la Baie d'Hudson.]

Le Canada, priv de communications avec la Rivire-Rouge, ne s'occupait
que mdiocrement de ses colons, lorsque le projet d'une confdration
des provinces canadiennes fit jeter les yeux de ce ct. A part les
Relations des missionnaires catholiques, publies par l'oeuvre de la
Propagation de la Foi, et les rcits de quelques touristes anglais,
assez peu clairvoyants en gnral et nourris de prjugs, aucune
nouvelle suivie ne nous parvenait de cette contre lointaine qui tait
comme ferme  la civilisation. D'ailleurs, la Compagnie de la Baie
d'Hudson ne paraissait pas dispose  se voir enlever le monopole de la
traite que l'immigration n'aurait pas manqu de diviser infiniment.

A certaines poques, cependant, l'attention des autorits judiciaires de
l'Angleterre et du Canada avait t attire sur l'administration qui
rsultait de l'autorit passablement douteuse exerce dans le nord-ouest
par la Compagnie. Le temps de rgler les questions de suprmatie royale
et d'administration politique approchait. Le Canada prsentait tous les
avantages requis pour aider l'Angleterre  introduire une constitution
rgulire; pour cela, il suffisait de lui annexer ces territoires et
d'tendre sur ces groupes de populations les lois et coutumes de
l'administration canadienne, modifies  certains gards, selon le
besoin.

La Compagnie, naturellement revche , ce projet, finit pourtant par se
montrer plus accommodante. Il fut stipul que la Reine prendrait
possession des territoires, pour les transfrer ensuite de son autorit
prive au Canada, et que ce dernier verserait aux coffres de la
Compagnie, trois cents mille louis,  titre de prix d'achat ou de
ddommagement--couvrant toutes les prtentions que la Compagnie avait ou
pouvait avoir sur ces territoires,  la rserve de quelques privilges
de peu d'importance relativement  l'ensemble et  la porte de
l'arrangement consenti.

C'est eu vertu de ce contrat entre trois parties que la confdration
canadienne nomma, de bonne heure dans l'automne de 1869, l'hon. W.
McDougall, C. B., alors ministre des Travaux Publics, premier gouverneur
de la Rivire-Rouge, et lui donna instruction d'aller tablir le sige
de son gouvernement au fort Garry, situ  l'intersection de la rivire
Rouge et de la rivire Assiniboine, dans le voisinage immdiat de
Saint-Boniface et de la petite ville de Winnipeg. Le nouveau gouverneur
devait se rendre au fort Garry pour y remplacer M. McTavish, officier de
la Compagnie, dont l'autorit cessait le 1er nov. 1869, au terme du
contrat,--juste deux cents ans aprs la signature de la charte accorde
au prince Rupert.

Parti du Canada avec quelques hommes politiques destins  prendre la
direction des affaires de la Rivire-Rouge, M. McDougall apprit en
chemin que des mcontentements se manifestaient parmi les mtis et que
l'on chercherait  lui fermer l'entre du territoire. En effet, cet acte
de rsistance conduit par M. Louis Riel eut lieu vers ce temps; il tait
dirig contre les arpenteurs du gouvernement canadien qui, rendus dans
les environs du fort Garry, mesuraient les terres pour les diviser en
lots  coloniser. Les mtis se plaignaient de n'avoir pas t consults
au sujet du changement qui s'oprait, et ils rclamaient la
rectification d'une charte dresse par eux de manire  garantir leurs
droits politiques et leurs privilges d'occupation sur les terres.

Lorsque M. McDougall, qui arrivait par les Etats-Unis, eut franchi la
frontire,  Pembina, il reut du comit des Mtis intimation de ne pas
pntrer dans le pays; mais il n'en tint pas compte, et les Mtis,
mettant leur programme  excution, le ramenrent contre son gr,  la
ligne de sparation des deux pays.

A partir de ce moment, l'insurrection prit une forme plus accentue, se
recruta dans presque toutes les classes de la population de la colonie,
et, finalement, M. Riel put s'emparer du fort Garry, o il installa un
gouvernement provisoire, en attendant un arrangement avec le Canada. Un
contre-mouvement s'tablit presqu'aussitt, principalement chez les
Ecossais du Selkirk Settlement et au nom de ce qu'ils appelaient la
loyaut  la couronne britannique, allgeance que, par parenthse, les
partisans de Riel n'ont jamais repousse, ils tentrent la reprise du
fort Garry. C'est alors que la position devint critique de part et
d'autre, et que, pour frapper ses adversaires de terreur, Riel fit
fusiller l'un d'eux, le nomm Scott, qui avait jou un rle de troisime
ordre dans ce soulvement. C'tait pendant l'hiver 1869-70; M. McDougall
et ses ministres quittaient Pembina pour retourner en Canada.

La mort de Scott fit retentir un cri de colre et de vengeance par toute
la province d'Ontario. Les gazettes orangistes, notamment, si nombreuses
dans cette province, usrent du langage le plus violent, eu rejetant sur
les prtres, sur les mtis franais et sur sir George-Etienne Cartier,
l'accusation d'avoir foment la discorde et de soutenir les rvolts par
tous les moyens en leur pouvoir.

Le lecteur voit en parcourant ces lignes que nous ne donnons ici que les
jalons historiques de la marche de ces vnements. Notre but tant de
raconter l'expdition militaire qui contribua  rgler le diffrend
survenu entre le mtis et le Canada, ce n'est pas le lieu de commenter
ni d'claircir l'histoire de la prise d'armes dirige par M. Riel.

Sans plier sous la pression des politiciens d'Ontario, le gouvernement
canadien avait cependant un devoir  remplir, c'tait de mettre en
action tous les moyens qu'il avait de pacifier le peuple de la
Rivire-Rouge et faire en sorte que le transfert du territoire  Sa
Majest fut effectu selon la convention tablie. La Compagnie de la
Baie d'Hudson rclamait d'ailleurs le versement des trois cent mille
louis que le Canada ne voulait point lui payer avant d'avoir pris
livraison du territoire, chose que la Reine tait incapable de faire 
cause de l'insurrection.

Un compromis tait donc dsirable. Il fut fait en double partie de la
part du gouvernement canadien. Voici comment: D'une part, l'Angleterre
et le Canada on verraient conjointement une force arme pour rtablir la
tranquillit dans le territoire; d'autre part, le Canada s'abouchait de
suite avec les personnes qui pouvaient exercer de l'influence sur les
chefs du mouvement insurrectionnel pour parvenir  connatre au juste le
sujet de leurs plaintes et tenter de les amener  une entente cordiale.
En vue de ce dernier rsultat, l'on comptait beaucoup sur l'intervention
bienfaisante de Mgr. Tach parti pour le concile du Vatican avant ces
troubles, et que le cabinet d'Ottawa sollicitait de revenir au pays.
Malgr les accusations que la presse d'Ontario persiste  lancer contre
Mgr. Tach, il est acquis  l'histoire que ce prlat a puissamment
contribu  la pacification du nord-ouest, et par l mme cart des
complications qui auraient eu les plus dplorables rsultats. Les
habitants de la Rivire-Rouge, y compris les insurgs, ne tardrent pas
 faire des dmarches conciliatrices, et dans une assemble gnrale,
tenue au fort Garry, ils nommrent des dlgus qui partirent sans
retard pour Ottawa, o les ngociations aboutirent avec succs.

La presse d'Ontario commit tous les excs de langage qu'il est possible
d'attendre du fanatisme anti-catholique et anti-franais, ce qui eut un
trs mauvais effet sur la population de la Rivire-Rouge. Nanmoins, au
mois d'avril 1870, le parlement canadien passa un bill qui constituait
une portion du territoire sous le nom de province de Manitoba, avec le
fort Garry pour capitale, et qui accordait  son peuple des droits
politiques semblables  ceux qui existent dans les autres provinces de
la Confdration.

En mme temps, il fut dcid qu'un corps militaire serait envoy 
Manitoba pour y rtablir l'autorit royale et permettre la
rgularisation du transfert de la nouvelle province au Canada. Dans les
mois de mars et avril, les prparatifs de l'envoi des troupes se
poursuivaient de pair avec la rdaction du bill de Manitoba.

Le 20 mai, l'honorable Adams George Archibald, membre du Conseil Priv
et de la chambre des Communes, prta serment comme lieut.-gouverneur de
la province de Manitoba et des territoires du Nord-Ouest. Ces derniers
devront bientt recevoir une forme de gouvernement prvu par le bill de
Manitoba.




                                   II

                      PRPARATIFS DE L'EXPDITION.

                       (Du 11 mars au 5 mai 1870).


Comme il ne fallait pas songer  passer sur le territoire des
Etats-Unis, la question d'une marche  travers les contres dsertes qui
nous sparent de la Rivire-Rouge devenait pineuse. Il est vrai que
depuis 1866, notamment, des essais de route avaient t tents par les
autorits canadiennes pour tablir des communications avec le fort
Garry, mais le chemin-Dawson n'tait encore qu'un commencement
d'excution de ce plan gnral et ne rachetait pas mme tout--fait les
difficults que prsentent les premiers milles  parcourir en quittant
la baie du Tonnerre, sur le lac Suprieur, pour s'enfoncer vers l'Ouest.

On savait que des bateaux avaient pass du fort Frances  la rivire
Rouge par la Winnipig, mais jamais aucun bateau ou vaisseau plus grand
ou plus pesant qu'un canot n'avait t employ dans le vaste dsert de
rochers, de marcages et de lacs qui spare la baie du Tonnerre du fort
Frances.[4] De fait, des troupes avaient t expdies dans trois
occasions antrieures, par la Baie d'Hudson, afin d'viter cette
contre; la compagnie de la Baie d'Hudson avait mme dclar dans un
mmoire[5] au gouvernement anglais que la route tait impraticable pour
d'autres embarcations que les canots et que ces canots n'taient pas
propres au transport d'une force militaire--ce qui tait exact quant aux
canots. L'opinion gnrale en Canada penchait aussi de ce ct, mais le
ministre d'Ottawa, mieux renseign, savait  quoi s'en tenir,[6] et
donna ordre  Mr. Dawson de faire construire des chaloupes ou bateaux
d'une forme particulire, qui furent prtes  l'ouverture de la
navigation et expdies de suite  la Baie du Tonnerre. Ces bateaux
avaient de 25  30 pieds de long, sur 6 ou 7 de large.

     [Note 4: Il est vrai qu'en 1816 lord Selkirk s'tait rendu 
     la Rivire-Rouge par la Baie du Tonnerre, ayant avec lui,
     outre une escorte nombreuse, un lieutenant, deux sergents et
     douze hommes du rgiment des Meurons qui lui avaient t
     adjoints par le gouvernement du Canada, pour sa sret
     personnelle, vu la rivalit  main arme qui existait entre
     les compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest et qui
     rendait le voyage trs hazardeux, mais la caravane n'ayant
     pas de canon  porter, ne se servit que des embarcations
     usites dans le pays.

     Cette anne 1816 fut fconde en meurtres dans le Nord-Ouest,
     il y en eut vingt-deux, parmi lesquels celui de M. Semple, le
     gouverneur de la compagnie de la Baie d'Hudson.]

     [Note 5: En mme temps, (printemps de 1870) la Compagnie
     s'efforait de persuader aux gouvernements anglais et
     canadiens qu'il tait urgent de placer une garnison dans son
     fort d'York, situ  la Baie d'Hudson, au dbouch d'une
     route de cannots qui communique au fort Garry.]

     [Note 6: On peut dire  la lettre que Mr. Dawson avait su
     tracer pas par pas l'itinraire que devait suivre
     l'expdition et que c'est  lui que revient l'honneur d'avoir
     dcouvert la route.]

Par un ordre en Conseil pass le 11 mars, le gouvernement canadien prit
les mesures ncessaires  l'achat des provisions, soin dont il chargea
l'un de ses officiers, le lieut.-col. Wily. Ce dernier, homme bris aux
affaires et familier avec les choses de notre pays, s'est admirablement
acquitt de ses fonctions. Ds le 21, il faisait rapport que les wagons,
le foin, l'avoine, les chevaux, les boeufs, les harnais taient achets,
ou commands, et que des arrangements allaient tre pris pour obtenir le
lard et la farine ncessaires. Le 5 avril, tous les contrats taient
passs ou en voie d'excution. En mme temps, le ministre de la milice
crivait au lieut.-gnral Lindsay que le lieut.-col. Wily tait  sa
disposition, et le priait en outre, de n'engager aucun navire pour le
transport des provisions  la Baie du Tonnerre sans avoir au pralable
soumis les propositions au gouvernement canadien, qui voulait se
rserver le droit de contrler les prix demands et par l viter des
dpenses extravagantes ou des spculations, comme il s'en produit
presqu'invariablement lorsque les autorits impriales sont partie
contractante dans un march. Cette ligne de conduite dplut au gnral
qui eut le double tort de ne pas s'y conformer entirement et par la
suite de se plaindre d'avoir t exploit par certains armateurs.

Le 7 mai, 1000 barils de farine (sur 2000 qui taient achets et remises
 Collingwood) partirent de Collingwood par le _Chicora_ pour la Baie du
Tonnerre, et 1000 barils de lard (sur 1700 qui avaient t achets)
embarquaient  Toronto sur des golettes pour la mme destination. Les
provisions et le matriel en gnral continurent  tre expdis sans
retard aprs cette date. Le col. Wily avait achet des chevaux et engag
du personnel suffisant de conducteurs pour les btes de somme. Des
chevaux de l'artillerie royale furent cds au gouvernement canadien
pour complter le haras, vu la raret de ces animaux sur les marchs au
moment des labours et des semences du printemps. On voit que le
gouvernement canadien se mettait en mesure de faire face aux ncessits
de l'expdition.

Il est important de noter ici que le gnral Lindsay s'tant rserv la
direction absolue de tout ce qui entrait dans l'expdition, rien n'a t
reu sans un certificat de ses propres officiers, ce qui rpond
victorieusement aux plaintes du colonel Wolseley au sujet de la qualit
des articles fournis par le Canada.

Sans attendre le dpart des troupes, le gouvernement canadien prit des
mesures pour obtenir, une fois rendu au fort Garry, de la viande frache
et autres provisions que l'on pourrait tirer de Manitoba ou des
Etats-Unis. Le gouvernement imprial ne s'engageait  pourvoir[7]  la
subsistance de l'expdition que jusqu'au 1er octobre. M. Dawson reut
instruction de faire prparer de bonne heure les casernes et les
logements ncessaires pour hiverner les troupes  Manitoba. Tous ces
prparatifs furent pousss avec vigueur, selon ce que permettaient la
distance et les ressources d'une contre encore  demi sauvage. Bref, du
moment o l'on avait dcid en principe qu'une force arme devait tre
envoye  la Rivire-Rouge, le gouvernement d'Ottawa avait mis
l'entreprise en voie d'excution, grce  la vigilance et  la fermet
que dploya sir George-Etienne Cartier, qui remplissait les fonctions du
premier ministre, alors dangereusement malade.

     [Note 7: Le Canada devant rembourser l-dessus sa proportion
     des dpenses, comme il est dit ailleurs.]

Dans toutes les ngociations au sujet de l'envoi des troupes, de la
composition de la force et de sa subsistance, le gouvernement imprial
s'est montr ce qu'il est aujourd'hui: aussi dur  la dtente qu'un
marchand juif. Il s'est accroch aux plus lgres chances qu'il a pu
avoir de faire retomber sur le Canada le cot de quelque item. En grand,
il s'est rejet sur un prtexte de malentendu pour chercher  nous
obliger  payer une plus large proportion des frais de l'expdition; en
petit, il a produit un volumineux dossier pour se faire rembourser
quarante-six sous, prix d'un balai perdu par nos mariniers sur le lac
Suprieur.

La force arme devant se composer de 1000 hommes, l'Angleterre
consentait  fournir sur ce nombre 250 hommes  ses propres frais. Les
trois quarts de l'expdition taient donc  la charge du Canada. Par la
suite, l'Angleterre accorda en sus 130 soldats  sa solde, avec
quipements, armes, etc., mais toutes les dpenses extraordinaires
ncessites pour ce contingent retombaient sur le compte du Canada.

Le premier projet du cabinet d'Ottawa avait t d'organiser pour une
priode de trois ans, une police de 200 hommes  cheval dont une partie
serait leve en Canada, mais le 16 avril, sur recommandation de sir Geo.
E. Cartier, un projet de l'adjudant-gnral de milice[8] fut approuv
par le gouverneur eu conseil  l'effet d'enrgimenter une force arme
aux conditions suivantes:

Un bataillon de 350 hommes, non compris les officiers, devait tre lev
dans chacune des provinces d'Ontario et de Qubec, pour servir pendant
un an rigoureusement, ou deux ans,  la volont du gouvernement
canadien. Les bataillons devaient s'appeler: ler ou bataillon
d'Ontario, et 2e ou bataillon de Qubec. Chacun devait tre compos
de sept compagnies de cinquante sous-officiers et soldats, ce qui
portait le chiffre de l'effectif, (officiera et soldats)  382 par
bataillon. L'enrlement (volontaire) devait commencer le 1er mai et
n'accepter que des hommes de la milice active ou de ceux qui avaient
dj fait partie des corps volontaires gs de 18  45 ans. La paie des
soldats fut fixe  $12 par mois. On devait choisir des hommes disposs
 s'tablir dans le Nord-Ouest, recommands par leur bon caractre,
habitus  la vie des chantiers ou des colons, jouissant d'une bonne
sant, et strictement sobres.

     [Note 8: Le colonel Patrick Robertson-Ross est un des plus
     recommandables officiers de l'arme anglaises. Ses tats de
     services, sont nombreux et attestent de son activit, de sa
     bravoure et de son intelligence militaire.

     Dans la guerre des Cafres (1850-51), dans les campagnes
     d'Orient (1854-56) jusqu' la chute de Sbastopol, il fut
     remerci en sept occasions diffrentes dans les
     Ordres-Gnraux et trois fois mentionn spcialement dans les
     dpches du commandant en chef il est chevaler de la Lgion
     d'Honneur, chevalier de l'ordre de Medjide, et dcor des
     mdailles de Cafrerie, de Crime et de Turquie. Sa nomination
     au poste d'adjudant-genral du Canada date du 5 mai 1869. En
     cette dernire qualit il est en voie d'organiser avec un
     plein succs les milices volontaires, de notre pays et s'est
     attir des loges des personnes les mieux poses en
     Angleterre et en Canada pour juger de ses travaux.]

Malgr cela, le 1er mai, le lieut.-gnral Lindsay faisait encore des
efforts pour que l'on envoyt, de prfrence aux milices, les vieux
soldats licencis des Canadian Rifles, parce que, disait-il, aprs le
dpart des troupes rgulires du fort Garry, les volontaires
n'offriraient pas autant de garantie de scurit que les Rifles.

Les dputs adjudants-gnraux des districts militaires Nos. 1, 2, 3, 4,
5, 6 et 7, furent chargs, dans leurs sphres respectives de diriger
l'enrlement des deux bataillons dont l'un (Ontario) destin  tre
command par le lieut.-col. S. P. Jarvis, Dp. A. G. du district No. 3,
et le second (Qubec) par le lieut.-col. L. A. Casault, Dp. A. G. du
district No. 7. Ces deux officiers ont servi honorablement dans l'anne
anglaise. Un chapelain catholique et un chapelain protestant furent
aussi attachs  l'expdition. Le major James P. McLeod du 45e bataillon
volontaire, fut nomm major de brigade, et le capitaine A. Peebles,
quartier-matre de district, Toronto, officier du commissariat. Outre
ces officiers, on et bientt  nommer un paie-matre par bataillon.[9]
Ds le 3 mai, le ministre canadien tait prt  placer les hommes
enrls sous le commandement du lieut.-gnral Lindsay, qui avait exig
et obtenu l'autorisation de mettre toute chose se rapportant 
l'expdition sous son contrle et sous celui de l'officier immdiatement
sous ses ordres, le colonel Wolseley. Le 4 mai toutes les nominations
taient faites, et la force arme se composait de 1214 hommes (1214
_fighting men,_) savoir: tat major, 21 officiers; rguliers, 28
officiers et 409 sous-officiers et soldats; volontaires, 56 Officiers et
700 sous-officiers et soldats.

     [Note 9: Le capitaine Thomas Howard, paie-matre du bataillon
     de Qubec, est devenu depuis secrtaire provincial de
     Manitoba.]

Le 5 mai, lord Granville tlgraphia  sir John Young: Troops may
proceed, et  partir de ce moment le dpart fut rgl sur toute la
ligne. On remarquera que le Canada avait pris de l'avance dans ses
prparatifs, afin de ne pas retarder les troupes rgulires lorsque
celles-ci recevraient l'autorisation de marcher.

Il est regrettable que les volontaires de la province de Qubec, domins
par des cabales aveugles, n'aient pas cherch  se prvaloir en plus
grand nombre des avantages qui leur taient offerts en s'enrlant dans
l'expdition. Pour remplir les cadres des districts No. 5, 6 et 7,
(Qubec) il fallut avoir recours  120 vieux soldats des Canadian
Rifles dont le service expirait  cette poque et qui s'engagrent avec
empressement.

Au commencement d'aot, deux compagnies de dpt, une pour Qubec et une
pour Ontario, furent formes pour les besoins militaires et afin de
remplir les vides qui pouvaient se produire dans les bataillons de la
Rivire-Rouge. Ces compagnies furent organises facilement (l'engagement
tait fix jusqu'au 1er mai 1871) et on les fit stationner  Kingston.

Quand le 60e carabiniers (rgulier) partit de Montral, au mois
d'octobre, on y envoya pour le remplacer la 1re compagnie du 2e
bataillon qui avait pass l't  la Baie du Tonnerre,  la garde des
magasins; on la caserna sur l'Ile Ste. Hlne. Ces trois compagnies ont
t licencies le 1er mai dernier.

Le ministre des Travaux Publics confia  M. Dawson la tche d'engager
des voyageurs pour conduire et assister les troupes; un payeur, M. W. H.
Aumond, du dpartement de la milice, fut charg de la comptabilit de ce
corps. Quoiqu'on aient dit le colonel Wolseley et le capitaine
Huyshe,[10] ces voyageurs, choisis avec soin, ne peuvent tre surpasss
dans les rudes travaux auxquels ils ont t accoutums depuis leur
premire jeunesse, et personne en Canada ne saurait prendre au srieux
l'affirmation que les soldats anglais travaillaient mieux et plus vite
que nos voyageurs.[11] M. Dawson est trop expert dans l'art d'organiser
des expditions pour les forts du nord et il avait dans ce cas ici trop
 coeur de se tirer honorablement d'affaire pour engager les moins
capables des bons hivernants que renferment les campagnes du
Bas-Canada. Nous savons de source certaine qu'une escouade peu nombreuse
prise en Haut-Canada, parmi des hommes sans rapport avec la vie des
forestiers, n'a pas content ses suprieurs, mais il y a loin de l 
dnigrer tout le corps.

     [Note 10: Le capitaine G. L. Huyshe de la Rifle Brigade fit
     partie de l'tat-major de l'expdition. Il a publi un livre:
     _The Red River Expedition_, dans le mme esprit fanfaron et
     prjug que les articles du Blackwood.]

     [Note 11: Le capitaine Huyshe prend la peine de faire une
     exception en faveur des voyageurs des Trois-Rivires et des
     sauvages de Caughnawaga, qu'il dclare tre de vrais
     voyageurs.]

Le lieutenant-gnral Lindsay, commandant des forces britanniques en ce
pays, dsigna le colonel Wolseley comme chef de l'expdition. Ce dernier
est un personnage, c'est--dire qu'il a eu, en mal comme en bien, l'art
de faire parler de lui; dj, avant le choix du gnral Lindsay, il
avait su se faire imprimer quelque part  titre de candidat  la charge
de gouverneur de Manitoba,--gouverneur militaire et vengeur des griefs
des loyaux, cela va sans dire. On veut gnralement qu'il soit
l'auteur d'une srie d'articles trs-injustes en ce qui touche le
Canada, et surtout les Canadiens-Franais et les prtres, que le
_Blackwood's Edinhurgh Magazine_ a publis en dcembre 1870, janvier et
fvrier 1871, sous le titre de _Narrative of the Red-River Expedition_;
jusqu' preuve du contraire, tout dans ces crits nous autorise  lui en
imputer la paternit.

On accuse cet officier d'avoir intrigu pour se faire caser durant son
sjour en ce pays. Deux tentatives de ce genre sont surtout connues, la
premire lorsqu'il s'est agi de donner un successeur 
l'adjudant-gnral de milice, le colonel Macdougall, et la seconde 
l'occasion du sige du gouverneur de Manitoba que les militaires anglais
dsiraient faire choir  l'un des leurs.

Dans le premier cas, il ne put faire approuver ses vues
politico-militaires ni son programme d'organisation des cadres de la
milice, par l'hon. sir Geo. E. Cartier. Dans le second cas, notre
ministre ne voulut aucunement se laisser tenter par le zle qu'il
dploya pour dmontrer qu'un bon sabre serait plus utile qu'une bonne
branche d'olivier dans l'administration de Manitoba.

Prtentieux comme il l'est, le colonel ne pouvait pardonner sa
dconfiture, aussi la narrative est-elle d'une violence extrme 
l'gard de sir Geo. E. Cartier, qui a le triple tort de ne pas croire
aux vises du colonel, d'tre canadien-franais et d'tre catholique.
Avec ces griefs  son dossier, Sir George mritait le mpris du fier
colonel--il l'a eu--mais que de fois il a fallu voiler la vrit,
inventer des choses impossibles pour arriver  punir les franais et les
prtres! Ce qui pourtant nous console de toutes ces misres c'est le
nombre de vertes rpliques que la Narrative s'est attires de la part
de la presse anglaise du Canada, car n'oublions pas le mpris de haut
ton que l'auteur (et ses acolytes, comme on le sait) professent 
l'endroit de notre colonie. C'est un genre qu'il n'a pas mme
l'avantage d'avoir invent, mais il s'en sert tout comme. Rappelons-nous
Lahontan, Duvergier de Hauranne, et d'autres mirliflores du mme cr
scientifique, auxquels le rle de dtracteur a fait une renomme si peu
enviable.




                                   III

                    DE TORONTO A LA BAIE DU TONNERRE.

                         (Du 6 au 25 mai 1870.)


Le rendez-vous gnral des troupes tait  Toronto. De l passant par
Collingwood, au fond de la Baie Gorgienne, jusqu' la Baie du Tonnerre,
il y a 628 milles d'un parcours commode; de la baie au fort Garry 550
milles, o se rencontrent toutes les difficults imaginables dans une
pareille marche. Total: 1200 milles.

Le plan du cabinet d'Ottawa tait de faire suivre autant que possible la
route ordinaire des canots de traite de la compagnie de la baie
d'Hudson, passant d'un lac  l'autre par les rivires qui forment une
chane entre la Baie du Tonnerre et le lac Winnipeg.

Par chemin de fer, l'on se rend de Toronto  Collingwood, d'o les
bateaux--vapeur du lac Huron transportent les passagers et le fret
jusqu'au lac Suprieur.

Pour passer du lac Huron au lac Suprieur, il n'y a de praticable  la
navigation que le canal du sault Sainte-Marie, qui appartient aux
Etats-Unis. Un contre-temps se prsenta en cet endroit par le mauvais
vouloir des autorits amricaines, ce qui occasionna  l'expdition des
dlais et des dpenses considrables non prvus dans l'origine.

Pendant la guerre de la scession, le Canada avait permis aux Etats-Unis
le passage sur ses canaux et ses chemins de fer non-seulement des armes
et du matriel de guerre, mais encore de ses soldats portant l'uniforme.
Nous savions par des rapports assez nombreux que les habitants des Etats
limitrophes ne se sentaient pas disposs en 1870  reconnatre la
courtoisie dploye envers eux quelques annes auparavant, aussi notre
gouvernement prit-il toutes les prcautions pour n'embarquer pour le
canal du Sault aucun objet tombant sous la dnomination de matriel de
guerre. Nous ne sollicitions pas la plus petite faveur du cabinet de
Washington, et les ordres donns aux commandants de l'expdition
enjoignaient formellement de ne rien ngliger pour viter l'intervention
des Amricains dans nos affaires. Nous pouvons ajouter que ces ordres
furent excuts  la lettre. Ds le 3 mai l'_Algoma_ transporta une
forte escouade de travailleurs, dont partie pour la Baie du Tonnerre et
partie pour le ct canadien du Sault o ils devaient commencer  ouvrir
un chemin de trois milles de longueur entre les deux lacs, pour y faire
passer les soldats et le matriel de guerre. L'_Algoma_ mit ces
travailleurs  terre prs du Sault, et, passant par le canal se rendit 
la Baie du Tonnerre o il dbarqua le reste de ses hommes.

Le 7 mai, le _Chicora_ partit de Collingwood en destination de la Baie
du Tonnerre, avec un chargement de provisions et d'ouvriers. Rendu au
pied du canal, le passage lui en fut refus. Voici comment:

Le gouverneur du Michigan avait signal au Secrtaire d'Etat, M. Fish,
les oprations qui allaient avoir lieu au canal du Sault en relation
avec la force expditionnaire de la Rivire-Rouge. Il s'informa si l'on
permettrait au surintendant du canal de laisser passer les navires
canadiens sans avoir reu  ce sujet des instructions de Washington. M.
Fish, alarm probablement de ce rapport qui paraissait d'une nature
assez grave, dpouill qu'il tait de toute note explicative, rpondit
que nulle expdition militaire, ni aucun transport de matriel de guerre
ne devaient passer par le canal. C'tait ce que voulaient les ennemis de
l'Angleterre et du Canada.

Bien que les sentiments intimes des Amricains fussent assez connus en
Canada, ce refus n'en causa pas moins une surprise gnrale dans notre
pays. Sir John Young tlgraphia  M. Thomson, le ministre anglais 
Washington: Mon gouvernement a appris avec tonnement que l'on refuse
au _Chicora_ le passage du canal du Sault. Ce navire ne porte qu'un fret
ordinaire de commerce et nul matriel de guerre. En tous temps les
Canadiens ont accord aux navires amricains le passage libre du canal
Welland et de leurs autres canaux, y compris mme les golettes armes
de la douane de Washington lorsque ce dernier gouvernement en a
manifest le dsir, durant la dernire guerre, pour les transporter par
cette voie au centre de son territoire. Ce qui se passe en ce moment est
regard ici comme un acte d'inimiti. Mes ministres esprent que le
canal du Sault restera pour les navires canadiens sur le mme pied que
l'est le canal Welland  l'gard des navires amricains. Dans aucun cas,
il ne sera expdi de munitions ou de matriel de guerre par ce canal,
pas mme des tentes. On rapporte que le surintendant a t jusqu' dire
qu'il ne laisserait passer nos navires ni chargs ni vides.

Les ngociations menaaient de traner en longueur; nous ne pouvions
attendre indfiniment la permission de voisins si mal disposs  notre
gard, ce qui fit que l'on dcida de transporter les approvisionnements
de toute nature par le chemin de trois milles qui n'tait pas encore
termin, mais auquel on travailla avec un redoublement d'activit.
L'_Algoma_, rest sur le lac Suprieur, se trouvait heureusement 
porte de recevoir les chargements qui dbarquaient au pied du Sault et
que l'on portageait ensuite d'un lac  l'autre,  grands frais et
perte de temps, on le conoit.

Deux compagnies du bataillon d'Ontario parties de Toronto le 14 mai,
furent les premires qui s'embarqurent pour le Nord-Ouest. Elles
s'arrtrent au Sault et y furent suivies, deux jours aprs, par deux
autres compagnies du mme bataillon pour garder les approvisionnements
qui s'y accumulaient par suite de la politique chicanire des
Amricains, et aussi pour repousser eu cas d'attaque les bandes
fniennes qui apparaissaient de nouveau sur nos frontires.

Le 21 mai, le colonel Wolseley quitta Toronto pour la Baie du Tonnerre,
o il arriva le 25, ayant pris connaissance, en passant au Sault, de la
r-ouverture du canal, que l'on dcrta enfin, sentant que nos embarras
avaient t assez nombreux pour satisfaire la gloriole des
annexionnistes.

L'endroit o le colonel dbarqua, dans la Baie du Tonnerre, situ  peu
de distance du fort William, fut nomm en cette occasion le dbarcadre
du Prince Arthur, en l'honneur de Son Altesse Royale alors en Canada
avec son rgiment. C'est de ce point que commence la route ouverte par
Mr. Dawson, du dpartement des Travaux Publics, pour relier le lac
Shebandowan  la Baie du Tonnerre, route qui permet d'viter la rivire
Kaministiquia, d'une navigation excessivement difficile, pour ne pas
dire impossible.




                                  IV

             LE CHEMIN-DAWSON JUSQU'AU PONT DE LA MATAWIN,
                        PARCOURS DE 27 MILLES

                    (Du 26 mai au 21 juin 1870.)


Le poste de la Baie du Tonnerre a t fond, on 1717, par le sieur
Robutel de Lanone pour servir de base vers l'ouest aux oprations de
traite et de dcouvertes des Canadiens. Gautier de la Vrandrye y passa
en 1731 avec sa fameuse expdition. Ce poste a longtemps port le nom
des Trois-Rivires  cause de la Kaministiquia qui se dcharge dans la
baie par trois embouchures. Aprs 1760, il continuera  tre le point de
repre des traiteurs sur cette cte. Les Anglais lui ont donn le nom de
fort William, qui est celui du dpt de la compagnie de la Baie d'Hudson
sur le lac Suprieur.

Le lendemain de son arrive, le colonel, accompagn d'un officier des
Travaux Publics, parcourut la route jusqu'au point o elle tait
carrossable, c'est--dire trente-un milles, et retourna le mme jour 
son camp. Nous avons su depuis que le rsultat de cette inspection
l'avait fort mcontent contre le gouvernement canadien.

Le _Brooklyn_ et l'_Algoma_ arrivrent le 27 avec le service du
quartier-gnral et quatre compagnies du 60e rgiment, qui avaient eu
une traverse assez accidente sur le lac Huron. Par le _Shickluna_
dbarqua le mme jour une compagnie du 1er bataillon volontaire, qui fut
tablie  quelques centaines de verges du quartier gnral. Ces
btiments portaient chacun leur contingent de provisions, chevaux,
boeufs, etc. De son ct, M. Dawson employait ses ouvriers  parachever
l'installation des troupes en construisant des hangars, des abris et un
local sr pour recevoir les matires inflammables.

Le 28, on envoya au pont de la Kaministiquia, distance de vingt-deux
milles, deux compagnies du 60me pour y garder un dpt de provisions que
l'on commenait  btir en cet endroit.

Le 31 mai, le _Clematis_ dbarqua, outre 35 tonnes de foin, un
dtachement de l'artillerie et des ingnieurs royaux, une grande quantit
de munitions et quatre petits canons de montagne, patron dit abyssinien,
du poids de 200 lbs chacun.

Les derniers soldats du 60me arrivrent le 1er juin, de sorte que le
lendemain une autre compagnie de ce corps fut envoye au pont de la
Kaministiquia, en mme temps que partait par voitures pour la mme
destination, le premier convoi de vivres.

Les bateaux affects h la navigation des lacs et rivires de l'intrieur
partirent aussi par wagons, le 3 juin, pour se rendre au pont de la
Matawin, distance de 27 milles. Ils y taient  peine arrivs et mis 
flot qu'un incendie ravagea les bois d'alentour et dtruisit jusqu'aux
hangars levs par les soins de M. Dawson, causant des pertes
considrables et quelques lgers dlais en endommageant les ponts.

Le 4 juin, quatre compagnies du 1er bataillon dbarqurent  la Baie. Le
mme jour, 34 hommes du 60me entreprirent de monter par la rivire
Kaministiquia avec six bateaux et des rations pour 36 jours. Le colonel
Wolseley se proccupait de trouver une route plus commode que celle de
terre, c'est pourquoi il repartit le 6 et parcourut cette dernire
jusqu' son extrmit praticable,  37 milles de la baie. De l, il
descendit par eau et rencontra l'escouade des 34 hommes qui montaient la
Kaministiquia. Les bateaux qui portaient ces hommes avaient beaucoup
souffert des obstacles d'une telle navigation;[12] le colonel se
pronona cependant en faveur de la route d'eau pour les bateaux et il a
toujours cherch depuis  la faire valoir au dtriment du chemin-Dawson.
Il persista donc  expdier les bateaux par cette voie jusqu'au pont de
la Matawin, o le 24, il s'en trouva 50 runis de la sorte en assez
piteux tat. L'envoi des bateaux et des provisions continuait par la
route Dawson, car de transporter les grosses pices par la rivire il
n'y fallait pas songer.

     [Note 12: Le rapport du capitaine Young qui commandait
     l'escouade dit: la rivire par laquelle nous sommes pousss
     est trs-prjudiciable aux bateaux. Les ntres ont t
     considrablement maltraits et parfois trous dans In fond.

     L'article du _Blackwood_ (janvier 1871, p. 61) parle aussi
     dans ce sens, pourvu qu'on soit en tat de bien juger des
     tournures employes pour envelopper cet aveu dans une phrase
     sans importance apparente.]

Le 18 juin, par un fort vent, le feu traversa le chemin et devint
bientt si gnral que tout le pays paraissait tre en flammes. Les
flammches atteignirent le pont de la Kaministiquia, o par bonheur des
prcautions efficaces avaient t prises en vue de cet accident. Le
dpt fut sauv avec de grandes difficults. Presque tous les
tablissements des colons et des mineurs de la Baie du Tonnerre furent
dtruits.

Un peu plus tard, le feu se rpandit dans les environs de la Matawin,
et, pour chapper  une mort certaine, les travailleurs durent se
rfugier dans l'eau. L'incendie devint gnral avec des intermittences
trs-dangereuses. Cependant on n'eut pas  dplorer d'aussi grandes
pertes que l'on s'y attendait, mais les retards taient invitables
quand le feu ravageait les rebords de la route et la traversait.

La frquence des orages dans la Baie du Tonnerre et ses environs est un
phnomne assez connu, puisqu'il a valu  cette baie le nom qu'elle
porte; l'expdition s'en est trouv fort incommode tout le temps
qu'elle a mis  s'avancer jusqu'au lac Shebandowan.

Le colonel Wolseley dclare avoir t retenu si longtemps  la Baie du
Tonnerre parce que la route-Dawson n'tait pas telle qu'on la lui avait
reprsente. De son ct, le capitaine Huyshe dit formellement:

Le colonel Wolseley tant  Ottawa (vers la fin d'avril, au moment o
l'expdition s'organisait) reut l'assurance positive que la route de la
Baie du Tonnerre au lac Shahandowan serait ouverte au trafic le 25 mai.
L-dessus, il avait bas ses calculs.

Or, voici la vrit:

Le 25 avril un mmoire sign de M. Dawson, le surintendant de la route,
avait t remis aux autorits militaires sous les ordres du lt-gn.
Lindsay. Ce mmoire disait:

Quand on cessa de travailler au chemin, l'automne dernier, une section
de 25 milles,  partir de la Baie du Tonnerre, tait praticable pour les
voitures, n'ayant qu'une seule interruption  la rivire Kaministiquia,
sur laquelle il n'y avait pas encore de pont. Puis, pour continuer la
ligne, une autre section de 10 milles fut ouverte, mais elle n'tait
praticable que pour des attelages de boeufs.

Les deux grandes rivires Kaministiquia et Matawin qui interceptent la
ligne ont t traverses par des ponts pendant l'hiver dernier et des
ponts ont aussi t construits sur les plus considrables des petits
ruisseaux, de sorte que, pratiquement, l'on peut considrer la
construction des ponts comme complte.

Des chemins de portage ont t tracs et ou verts, autant que ce
travail pouvait tre fait en hiver, entre le lac Shebandowan et le lac
des Mille-Lacs......environ 80 hommes sont actuellement occups sur
cette section inacheve de la ligne. Une escouade de 120 hommes a t
envoye  leur aide par le premier bateau--vapeur de la saison, et dans
une semaine une cinquantaine d'autres iront les rejoindre.

Les oprations pour l'envoi des chaloupes et des approvisionnements par
le chemin de la Baie du Tonnerre peuvent tre commences de suite en
organisant un service de voitures et en envoyant ainsi les chaloupes,
etc.,  la traverse de la Matawin--27 milles de la baie du Tonnerre--o
un espace devrait tre laiss libre comme prcaution contre le feu et
quelques huttes construites pour servir de magasins.

Le colonel Wolseley ne pouvait donc pas dire, comme il l'a
audacieusement affirm au banquet de Montral, et comme le capitaine
Huyshe le rpte, que l'on avait promis une route praticable entre la
Baie du Tonnerre et le lac Shebandowan.

Cette route, le lecteur le sait, n'avait pas t commence pour donner
passage  l'expdition militaire, et lorsque cette dernire eut t
dcide. M. Dawson n'avait que quelques jours devant lui pour terminer
son ouvrage qui demandait des mois; voil pourquoi il crit le mmoire
qui rgularise sa position, qui en mme temps exonre notre gouvernement
de tout blme et rejette sur le colonel Wolseley l'odieux d'un mensonge
prpar pour rehausser aux yeux des ignorants les mrites du chef
militaire de l'expdition.

Les autorits militaires impriales connaissaient donc les difficults
qui restaient encore  aplanir sur le chemin, puisqu'elles dcidrent
d'envoyer, par avance, des troupes rgulires  la Baie du Tonnerre,
afin d'aider  mettre la route dans un tat qui permt  l'expdition
d'y passer le plus tt possible.

An moment du dpart des troupes de Collingwood pour la Baie du Tonnerre,
le colonel pouvait tout au plus se dire: Je suis bien heureux que sur
une partie de la marche que nous allons faire au milieu d'un pays
sauvage, il se rencontre un bout de route dont nous pourrons nous
servir, car en effet, c'tait tout ce  quoi il devait s'attendre. La
route n'tant pas termine jusqu'au lac Shebandowan, ne pouvait lui
offrir qu'un aide momentan, dont il devait toutefois tre heureux de
pouvoir tirer partie.

Voyant cela, il avait propos d'envoyer quatre compagnies du 60e pendant
la premire semaine de mai, mais les embarras du passage du canal du
Sault Sainte-Marie retardrent les oprations, tant du ct des soldats
que des ouvriers et des voyageurs. Malgr la parfaite connaissance qu'il
avait des circonstances qui se rattachaient  l'tat du chemin il a os
crire:

La construction du chemin appartenait au dpartement des Travaux
Publics qui tait reprsent dans le ministre par un Canadien-franais
reconnu pour appartenir de tout coeur et de tout me au parti sacerdotal
de Qubec, et par consquent, bien dispos pour Riel. Des hommes 
l'esprit souponneux commenaient  dire que ce manque de route
ncessaire  notre avancement provenait d'un programme politique
concert pour diffrer le dpart de l'expdition.

Il peut tre avantageux  des hommes d'un certain caractre de publier
dans un pays loign des assertions aussi effrontment imaginaires; nous
ne pouvons que les coucher ici,  la honte de leur auteur, sans leur
adjoindre une rfutation inutile.

En mme temps que s'opraient les transports, les volontaires,
chelonns sur la route, faisaient les fonctions de gardes et d'ouvriers
sous les ordres de M. Dawson. L'on peut aisment se figurer la somme de
travail qu'exige le transport d'un si grand nombre des provisions de
bouche et de munitions de guerre dans une contre d'accs aussi
difficile, nanmoins ds le 24[13] juin un dpt important de provisions
et de bateaux tait rendus au pont de la Matawin, le jour mme o les
derniers barils de farine et de lard venant de Collingwood dbarquaient
 la Baie du Tonnerre.

     [Note 13: La veilla de ce jour, par proclamation royale, les
     territoires du Nord-Ouest avaient t runis  la Couronne.]

Pour transporter un bateau sans chargement de la Baie du Tonnerre au lac
Shebandowan (50 milles) il faut plus de travail que pour le transporter
de ce dernier endroit au lac Winnipeg (550 milles).

Au lieu de rester dans le vrai, le colonel et son officier d'tat-major
Huyshe disent: Sans l'habilet du commandant qui trouva moyen de faire
oprer ses transports par la rivire Kaministiquia, nous aurions pass
l't  la Baie du Tonnerre.

Cette assertion, qui dnature les faits pour couvrir les fautes du
colonel, est la suite logique du premier mensonge au sujet de l'tat de
la route.

Arrive  la Baie du Tonnerre, l'expdition a t retarde. Pourquoi?
Est ce parce que l'tat de la route avait drang les calculs du
commandant? Evidemment non, puisque le mmoire de M. Dawson lui avait
fait connatre ce qui en tait. Il n'avait donc jamais pu compter sur
les 48 milles de bonne route.

Il y a donc eu d'autres causes  ce retard? Oui, et c'est ce dont le
capitaine Huyshe parle avec une perfidie incroyable.

D'aprs sa version, il paratrait que les chevaux, les attelages,
fourrage, et d'autres objets (fournis par le pauvre gouvernement
canadien), taient d'une qualit infrieure, par manque de connaissance
ou d'honntet de la part des fournisseurs, des acheteurs, des
surveillants, etc., tous canadiens.

Pour les chevaux, voici ce que l'on peut rpondre: Le colonel avait
voulu les mettre  la ration des chevaux de rgiment. Ces btes,
astreintes aux plus durs travaux, tombrent malades, faute d'une
nourriture suffisante. Lorsqu'enfin le colonel se rendit aux
reprsentations des gens du pays, qui savent comment nourrir les chevaux
employs au transport dans les bois, la sant reparut dans l'curie et
l'on n'eut plus  transformer les tables en hpitaux vtrinaires.

Pour ce qui est de la mauvaise note que le capitaine Huyshe marque au
Canada au sujet des chevaux canadiens, nous n'avons qu' constater ici
un fait bien connu. Les chevaux de l'artillerie royale que nous avions
achets pour le service du transport des provisions Se sont vendus 
perte l'automne dernier, lorsqu'il a fallu s'en dsaisir par
encan,--tandis que les chevaux canadiens achets pour le mme service se
sont vendus  $10 de _profit_ chacun au mme encan. Tirez les premiers,
messieurs les trangers!

Les attelages taient mal faits et composs de mauvais matriaux, dit le
capitaine Huyshe. Il est trs-facile de repousser cette accusation, car
la vrit est que ni le colonel ni ses officiers ne savaient au juste ce
qu'ils commandaient en faisant prparer des attelages d'aprs un modle
nouveau. Au lieu de tout cela, il aurait suffi de consulter les
Canadiens, expriments dans la conduite des btes de trait en ce pays,
l'on aurait vit des _retardements_  la Baie du Tonnerre, ainsi que le
dplaisir de changer le plan des attelages.

Quant  la qualit du cuir, que le colonel s'en prenne  ses propres
officiers. C'est une commission de ces messieurs, rgulirement nomme
par le colonel, qui a pris livraison des attelages, les dclarant bons
et en bonne condition.

Rgle gnrale: lorsque le colonel Wolseley ou d'autres militaires
britanniques du corps expditionnaire de la Rivire-Rouge accusent le
gouvernement canadien d'avoir fourni des provisions ou des effets
quelconques en mauvais tat, il suffit de rpondre: le gouvernement
canadien n'a rien  se reprocher--son rle s'est born strictement 
payer le cot des articles que le colonel Wolseley demandait et qu'il
faisait inspecter (prendre livraison) par ses officiers.

Il en a t ainsi pour le foin dont le colonel s'est plaint avec une
arrogance blessante pour nous. Ce foin n'a jamais t vu par les
officiers du gouvernement canadien, mais il existe un procs-verbal
constatant, sous les signatures de trois officiers du colonel Wolseley,
que livraison en a t prise par eux au nom du colonel et qu'il tait
bon en tous points. Tout ce que le Canada avait  faire  ce sujet
d'aprs la convention adopt de part et d'autre, c'tait de payer le
foin. Il l'a pay.

Maintenant, se rend-on compte des _retardements_ prouvs  la Baie du
Tonnerre?

Pendant que les prparatifs du colonel Wolseley avanaient si lentement,
l'expdition n'avanait gure, on le comprend; mais que pour sortir
enfin de la difficult le colonel ait dcouvert la route de la rivire
Kaministiquia, comme on ose nous l'affirmer, c'est un peu fort!

Pour faire passer sous silence son ineptie dans les prparatifs, ineptie
qui a caus des _retardements_, le colonel dit d'abord qu'on l'avait
tromp sur l'tat de la route, ce qui est faux, on le sait; ensuite il
cherche avec beaucoup d'aplomb  faire croire qu'il a eu l'adresse
d'utiliser la rivire Kaministiquia pour viter les difficults de la
route-Dawson.

Or, la vrit est qu' l'exception de quelques bateaux, rien n'est pass
par la rivire.

Cote que cote, pour se rendre au plateau du lac Shebandowan, les
provisions, les grosses pices, etc., ont d passer par la route.

Une cinquantaine de bateaux avec les rations pour les hommes qui les
montaient ont t expdis du fort William, par la rivire, jusqu'au
pont de la Matawin. Il tait impossible de faire davantage; le colonel
_n'a pas pu_, quoiqu'il dise, prendre la voie de la rivire pour
surmonter les retardements causs par l'tat de la route.

La plus insigne mauvaise foi rgne dans les rapports du colonel et du
capitaine au sujet des prparatifs de l'expdition et des premires
tapes que celle-ci a faites.

Relevons encore le fait suivant tel que nous le trouvons dans la
narrative du _Blackwood:_ Suivant l'arrangement fait avec les
autorits canadiennes, les bateaux auraient d nous tre remis avec tout
ce qui leur tait ncessaire, mais malheureusement,  cause d'un manque
d'organisation et d'un personnel capable d'excuter les ordres venus
d'Ottawa, on n'entendit jamais parler des dtails de cet arrangement.

Il en rsulta que les six ou huit embarcations qui nous arrivaient
chaque jour, durent tre pourvues de tolets, de mts et de voiles, en
sorte que la besogne d'quiper les embarcations retomba sur les troupes,
chaque capitaine ayant  s'occuper de grer les embarcations de sa
brigade.

Ces assertions sont aussi fausses et malicieuses que celles que nous
avons dj signales. Ecoutons la rponse de M. Dawson  ce sujet:

Les embarcations avaient t pourvues  la Baie du Tonnerre de tout ce
qui pouvait leur tre ncessaire. Tous les articles numrs dans les
listes annexes furent envoys avec chaque dtachement, rien n'y
manquait. Il est vrai qu'une foule de tolets, de gouvernails, etc.,
furent briss pendant qu'on tranait les embarcations. Mais qui a perdu
ces objets?

Les embarcations manoeuvres par des soldats inexpriments arrivaient
au pont de la Matawin, souvent aprs avoir perdu tout leur quipement.

Au lac Shebandowan, les autorits canadiennes, ou ceux qui agissaient
pour elles, firent preuve au moins de prvoyance en envoyant  cette
endroit, une nouvelle provision de tout ce qui tait ncessaire 
l'quipement des embarcations, et c'est ce qui permit de les quiper une
deuxime fois. Elles avaient aussi envoy des charpentiers et des
constructeurs d'embarcations qui rparrent celles qui taient avaries.

Le colonel McNeill, C. V., qui s'est acquis l'estime et le bon vouloir
des soldats et des voyageurs, et qui, dit M. Dawson, connaissait
beaucoup mieux que l'auteur de la narration ce qui tait ncessaire et 
propos, commandait au lac Shebandowan et c'est lui qui, avec l'aide de
M. Graham, attach au parti des voyageurs, a pris soin de ne pas charger
les capitaines de chaque dtachement d'un fardeau qui ne leur
appartenait pas. Il ne leur laissa que le souci de voir que tout fut
prt. Ce fardeau est retomb tout entier sur les paules--du reste les
plus capables de le porter--du colonel McNeill et de M. Graham.




                                     V

                  DU PONT DE LA MATAWIN AU LAC SHEBANDOWAN,
                          PARCOURS DE 21 MILLES.

                     (Du 21 juin au 14 juillet 1870.)


Du pont de la Matawin  celui d'Oskondaga, (12 milles) les travaux
taient encore peu avancs le 21 juin lorsque le colonel les visita. On
les poussait cependant avec ardeur, malgr la pluie
presqu'incessante[14] et les myriades de mouches des bois qui
harcelaient cruellement les ouvriers et les soldats. On se levait aux
toiles et le travail ne cessait qu' 7 heures du soir. Les incendies
qui se succdaient dans la fort, rendaient encore le service plus
pnible, et quelquefois dangereux pour la vie des hommes. C'est
probablement sur cet espace de 12 milles que l'expdition prouva le
plus de souffrances, car tout, jusqu' la nature du sol, rendait
l'ouverture de la route excessivement difficile. Il fallait pourtant
amasser des provisions pour la force arme et les aides (de 400  500
voyageurs et ouvriers) runis, avant de dpasser le lac Shebandowan.

     [Note 14: Du 1er juin au 16 juillet il y eut 23 jours de
     pluie.]

De quelque secours qu'ait t la premire moiti de la route, il est
vident que la meilleure partie n'tait pas celle qui restait 
parcourir depuis le pont de la Matawin jusqu'au lac Shebandowan.

Afin de pousser plus rapidement le transport des bateaux et des
provisions, l'on ouvrit un sentier de traverse d'un mille et demi de
long entre la route et la rivire Matawin que l'on put ainsi utiliser
quelque peu. C'est l'endroit o les cours d'eaux ont rellement servi
d'auxiliaires  la route, et encore on se demande si en portant tous ses
travailleurs sur cette dernire, le colonel n'aurait pas t plus tt
rendu au lac Shebandowan. Dans les premiers jours de juillet, le dpt
d'Oskondaga tait regard comme la tte de l'expdition.

Les officiers anglais[15] qui ont crit sur ce sujet ne peuvent
s'empcher de tmoigner de la bonne volont et de la diligence que des
volontaires et les employs du gouvernement canadien apportrent  la
tche ardue qu'ils avaient  remplir. On nous a racont un trait assez
caractristique: Un parti, compos de rguliers et de quelques
voyageurs, franchissait un portage. L'un des voyageurs s'tant arrt
pour fumer sa pipe fut apostroph rudement par un officier qui lui
reprocha sa paresse et lui enjoignit de reprendre l'ouvrage sans plus
tarder. Le voyageur se contenta de dire: Chaque homme a six charges 
porter; me permettrez-vous de fumer ma pipe lorsque j'aurai fini ma
tche? La permission accorde, le voyageur se dtira les membres,
teignit sa pipe et partit au petit trot, sur la pointe des pieds,
manire de marcher que les hommes de sa classe ont emprunte des Indiens
et qui les rend trs-expditifs dans les portages. Au bout d'un certain
temps, il retourna s'asseoir  l'endroit o l'officier l'avait vu
prcdemment et, bourrant sa pipe, il dit respectueusement  celui-ci:
Vos soldats ont encore chacun deux charges  porter; moi, j'ai fini ma
tche et je me repose, avec votre permission, mais vers la la j'irai
vous donner un coup de main.

     [Note 15: Narrative, _Blackwood_, janvier, p. 53 et
     54--The Red River Expedition. Huyshe, p. 72 et 76--_Journal
     of the Royal United Service,_ 1871, p. 81, et des certificats
     privs que nous avons en main.]

Le 21 juin, M. Thomas Adair, conducteur en chef des charretiers,
dbarqua  la Baie du Tonnerre, o ses hommes l'attendaient depuis trois
semaines. Il trouva cinquante chevaux malades, et ses charretiers dans
un tat de dtresse qui le rvolta. Voici ce qui s'tait pass:

Le lieut.-colonel Wily avait engag, pour conduire les attelages, une
escouade d'hommes pris parmi les fermiers et les colons les plus
capables et les plus dignes de confiance de deux ou trois comts
d'Ontario. Ce choix avait t fait avec discernement et ne tomba
aucunement sur des gens sans aveu, comme le colonel Wolseley l'a crit.
La vrit est que loin d'tre des vagabonds, ces charretiers taient, en
grande majorit, des propritaires habitus  travailler aux
dfrichements, aux transports dans des chemins nouveaux et ayant
l'habitude de conduire leurs propres chevaux dans tous ces ouvrages. En
les engageant, le lieut.-colonel Wily leur avait enjoint expressment de
se conformer aux ordres que leur donneraient les officiers militaires,
sous lesquels ils allaient passer. De l la manire dont ils ont
support les privations auxquelles ils ont t assujettis.

De Collingwood au Sault Sainte-Marie, les autorits militaires
impriales, qui avaient la responsabilit et le commandement gnral,
refusrent positivement de les nourrir; ils vcurent des charits de
l'quipage du navire. Mr Adair avait t retenu  Collingwood pour
surveiller l'embarquement des provisions. Comme il se plaignait d'un
arrangement aussi absurde et qu'il dmontrait quel mauvais rsultat
aurait un service conduit de la sorte, on lui rpondit avec rudesse de
se taire et d'obir. Lorsqu'enfin, on le laissa partir pour rejoindre
ses hommes, le mal tait fait, la dsorganisation rgnait dans le
service du transport, o des officiers ignorants[16] en ces matires
rgentaient tout, avec un aplomb qui donne la mesure de leur fatuit.
Les charretiers n'avaient pas de tentes pour s'abriter, et presqu'aucun
ustensile de cuisine; ils voyageaient de la baie au pont de la Matawin,
sans pouvoir faire cuire les aliments qu'on leur donnait pour se
nourrir; la plupart du temps, ils ne faisaient qu'un repas par jour. M.
Adair obtint par d'nergiques remontrances, aprs son arrive, des
amliorations notables  cet tat de choses.

     [Note 16: L'un d'entre eux se fcha bien fort parce que les
     charretiers ne voulaient point placer les grandes roues en
     avant des petites, sous un chariot qu'on avait dmont pour
     le rparer.]

Le 20 juin, soixante chevaux taient malades. Remarquons que ceux de
l'artillerie firent dfaut les premiers. C'est alors que le colonel
modifia son systme de rations et d'attelages, ramenant ainsi la sant
parmi ses btes, en suivant les conseils des personnes qui auraient d
tre consultes tout d'abord, mais qui avaient reu ordre de se mler
de leurs affaires lorsqu'elles avaient os prsenter des observations.
Les charretiers soutiennent, sur un autre point, que, par la pitoyable
administration des officiers, une centaine de poches de nourriture pour
les chevaux ayant t gtes, on dut les jeter dans la rivire, au pont
de la Matawin.

Le lieut.-gnral Lindsay dbarqua  la Baie du Tonnerre le 20 juin,
parcourut les postes chelonns jusqu'au lac Shebandowan, descendit par
la Kaministiquia et reprit la route de Toronto, le 4 juillet, aprs
avoir donn divers ordres au commandant de l'expdition.

Nous devons placer ici une citation du rapport supplmentaire que M.
Dawson a crit en rponse aux articles du _Blackwood_ et dont nous
empruntons la traduction  M. A. DeCelles, qui l'a publie dans le
Journal de Qubec:

On avait d penser et pourvoir non-seulement  tout ce qui tait
probable, dit la Narrative, mais mme  tout ce qui pouvait arriver
par accident, et l'on peut bien affirmer que jamais expdition ne partit
plus complte ou mieux prpare pour ses travaux.

Eh bien! qui avait ainsi pourvu aux accidents mme les plus imprvus?
Qui avait procur ces beaux bateaux qui portaient l'expdition en toute
sret? D'o venait ce double quipement si complet, qui fit que
lorsqu'un service de bateaux fut perdu  la Kaministiquia, il y en eut
immdiatement un autre de prt?

Non, ce n'est pas l'auteur de la Narrative qui avait eu cette
prvoyance des choses, mais le ministre _malintentionn_ des Travaux
Publics ou ses agents, ce qui revient au mme, et sans doute il agissait
ainsi pour remplir une partie du programme politique concert pour
diffrer le dpart de l'expdition.

Des hommes  l'esprit souponneux disent beaucoup de choses sages, sans
doute. Mais l'auteur pourrait apprendre avec avantage, que, grce  la
lumire jete sur certains faits par sa narration, il se trouve des
hommes qui disent et qui croient _qu'un jour, dans un autre, parti que
le parti clrical, il y eut un dessein vident d'arrter ou d'abandonner
l'expdition_.

Lorsque les bateaux furent briss  la Kaministiquia, forant ainsi au
repos le corps d'arme stationn  la Baie du Tonnerre, le narrateur
peut se souvenir que parmi _les plus hautes autorits de l'arme_ on
disait que cette expdition ne serait qu'une dception, et que, pour
empocher l'hiver de surprendre les troupes, il fallait revenir, et
peut-tre pourrait-il nous dire s'il n'y et pas un _officier bien
dsappoint_ quand le gnral Lindsay, au lieu d'ordonner la retraite,
commanda d'avancer.

Par l'entremise de M. Donald Smith, gouverneur de la Compagnie de la
Baie d'Hudson, qui se rendait au comptoir de Norway sur le Winnipeg, le
colonel Wolseley envoya  la population loyale de Manitoba une
proclamation, date du 30 juin, dans laquelle il affirmait que charg
d'une mission de paix il se bornerait  rtablir l'autorit de la
Souveraine;  protger l'tablissement d'un rgime judiciaire[17]
quitable pour tous;  faire rgner les lois de l'empire Britannique qui
sont la sauvegarde de tous les honntes citoyens sans distinction de
croyance religieuse ou de parti politique; et  maintenir la plus
stricte discipline parmi ses soldats. Nos lecteurs savent combien peu le
colonel s'est souvenu de ses belles promesses, lorsqu'une fois rendu 
Manitoba, il se vit chapp au danger d'une rsistance arme de la part
de Riel le long de la route et qu'il crut tenir les prtres et les mtis
franais sous ses pieds.

     [Note 17: A la rception de ce document, le gnral Lindsay
     s'empressa d'crire  Mgr. Tach pour le prier d'effacer sur
     les exemplaires qu'il devait distribuer, tous les mots qui
     avaient trait  l'administration de la justice, qu'il
     regardait comme tant du ressort du pouvoir civil.]

Le 5 juillet, le quartier-gnral fut transport au pont de la Matawin.
A cette poque, la force expditionnaire prsentait un aspect assez peu
imposant, comme moyen de dfense contre un ennemi quelconque; il est
vrai qu' part les moustiques, elle n'avait rien  craindre dans ces
parages encore trop voisins du Canada. Les hommes taient disperss sur
une tendue de 40 milles, partie sur la route, partie sur la rivire.

Le 13 juillet, le trajet qui restait  faire jusqu'au lac Shebandowan
offrant plus d'avantages par la rivire, le colonel mit son
quartier-gnral au dbarcadre de Ward, qui n'est qu' trois milles du
lac,  l'intersection de la route et de la rivire. De ce point, la tte
de l'expdition eut bientt plant ses tentes sur la rive du lac, dans
une baie qui prit le nom du lieutenant-colonel McNeill, secrtaire
militaire du gouverneur-gnral, qui accompagnait le colonel Wolseley
par ordre suprieur, voyageant toujours en avant pour reconnatre les
lieux.




                                    VI

                   DU LAC SHEBANDOWAN AU FORT FRANCES,
                         PARCOURS DE 194 MILLES.

                     (Du 15 juillet au 4 aot 1870.)


Le lac Shebandowan a t l'une des deux ou trois plus importantes tapes
de l'expdition, vu que l se termine le long trajet par terre qui la
sparait de la srie de lacs et de rivires, formant une chane,
(interrompue seulement par des portages,) jusqu'au grand lac Winnipig,
dans lequel se jette la Rivire-Rouge. La date du 15 juillet est donc 
noter dans la marche des troupes, car ce jour-l, elles se prparaient 
naviguer sur le lac et, comme soldats, leurs devoirs allaient augmenter,
 cause des embches qu'un ennemi dtermin pouvait leur tendre dans la
rgion des lacs.

Chaque bateau reut, outre les bagages et les munitions, 60 jours de
vivres pour les dix personnes (huit soldats et deux voyageurs) qui le
montaient. Les premiers laissrent la baie de McNeill, le 16 juillet au
soir, et les derniers le 1er aot. A cette date, l'expdition, divise
en 21 brigades marques des lettres de l'alphabet, s'tendais en avant
jusqu' 150 milles de la baie de McNeill, ayant pass la hauteur des
terres. Les rguliers ouvraient la marche, suivis par les volontaires,
qui ont dploy partout assez de diligence pour ne pas se laisser
distancer par les troupes anglaises, malgr l'extrme clrit de la
marche allge de celles-ci en certains endroits. Les voyageurs taient
employs sur toute la ligne de transport, selon le besoin. Deux des
pices de campagnes taient confies aux soins des rguliers, en tte de
l'expdition; les deux autres taient restes  la Baie du Tonnerre,
ainsi que la 1re Compagnie du bataillon de Qubec, pour y garder les
magasina militaires, base des oprations de toute la colonne. Voici, 
propos de ces canons, un fait que l'on ne trouvera pas relat dans le
_Blackwood._ Une dpche du gnral Lindsay, envoye en Angleterre,
avait demand des canons d'acier, de 7, patron abyssinien. On les lui
envoya de ce calibre et de ce patron il est vrai, mais de bronze, pesant
50 livres de plus que ceux d'acier,--consquemment trs-incommodes dans
nos lgres embarcations. Une fois en Canada, l'on s'aperut que
l'chelle qui permet de mesurer la porte du tir avait t oublie en
Angleterre. Il fallut donc charger ces armes et y mettre le feu pour en
connatre le maniement... et l'on dcouvrit alors que les affts en
taient si vieux, si incomplets qu'il valait mieux les abandonner. Quel
sujet de ridicule  exploiter pour l'crivain militaire du _Blackwood,_
si cette triple bvue pouvait tre mise au compte du Canada! A l'heure
mme o ces petites fredaines administratives l'agaaient le plus, le
gnral Lindsay s'en consolait en expdiant nos volontaires sur la
frontire, contre les fniens, sans penser  les munir de cartouches.
Retournons  notre sujet.

La navigation, trs-difficile jusqu'ici, allait changer, car  partir du
portage de la Hauteur des Terres, les rivires courent vers la baie
d'Hudson et les bateaux n'ont plus qu' tre manoeuvrs dans ce sens, en
vitant toutefois les nombreux rapides et cascades qui coupent cette
belle navigation. La Hauteur des Terres, situe  plus de 800 pieds au
dessus du lac Suprieur, se prsente comme le seuil de la porte d'un
nouveau sjour; c'est la barrire qui se ferme derrire le voyageur et
qui le spare du monde civilis. Une description des travaux que
ncessite une marche dans ces parages; serait de mise dans un livre
publi en Europe, mais en Canada o tout le monde est familier avec la
vie des coureurs de bois modernes, ce serait un hors d'oeuvre. Nous nous
bornerons  constater que du fort William au fort Alexandre, il y a plus
de 60 portages dont la longueur varie respectivement de 100 pieds  une
lieue; quelques uns tant presqu' pic sont d'un accs trs-pnible.

Conformment  la coutume qui prvaut dans les exploitations forestires
en ce pays, les voyageurs et les ouvriers n'avaient pour breuvage que du
th et l'eau de la claire fontaine. On avait suivi pour eux la sage
habitude de prohiber la bire et les boissons alcooliques en gnral.

De la part des troupes, il n'en fut pas toujours ainsi, car, arrives 
la Baie du Tonnerre, deux cantines avaient t installes, l'une pour le
60me, l'autre pour les volontaires, contrairement aux lois qui rgissent
le district d'Algoma dans lequel on se trouvait. Ce fait obligea M. D.
D. Van Norman, magistrat,  donner ordre de fermer les cantines, mais le
colonel Wolseley rpondit par ces lignes: Je pense que le magistrat
peut prohiber la vente de toute liqueur alcoolique  Prince Arthur's
Landing. Mais il ne peut pas empcher la ration d'une chopine de bire,
par jour  chaque soldat, quand cela a lieu dans les limites du camp. Un
camp est comme une caserne, l'officier commandant peut empcher qui que
ce soit d'entrer dans ses limites. C'est comme une rsidence prive.
Personne ne peut y pntrer sans un mandat de recherche lgal.

Les volontaires seuls consentirent  supprimer leur cantine. Les troupes
taient dj loin en route lorsque les rguliers abandonnrent  leur
tour l'entretien de la leur qui tait trop en arrire pour tre d'aucun
usage. La difficult de traner avec les bagages des barils et des
tonneaux fut la cause qu'une fois pass le lac Shebandowan, on ne tint
pas de cantine aux quartiers-gnraux, comme cela avait eu lieu jusqu'
ce moment.

Les charretiers affirment qu'entre la Baie du Tonnerre et le lac
Shebandowan chaque charge qu'ils conduisaient renfermait de
l'eau-de-vie, ou d'autres liqueurs.

Le 4 aot, aprs une navigation comparativement facile, les canots
d'avant-garde arrivrent au fort Frances, comptoir de la compagnie de la
baie d'Hudson  l'entre de la rivire  la Pluie. Une fois parvenue
dans la rgion dite des lacs, ou voit que les brigades acclraient leur
marche, en raison des facilits naturelles que prsente la route, car le
rapide des Eturgeons est  peu prs le seul endroit prilleux qui se
rencontre entre le lac Shebandowan et le fort Frances.




                                  VII

                    DU FORT FRANCES AU LAC WINNIPEG,
                        PARCOURS DE 310 MILLES.

                        (Du 5 au 20 aot 1870.)


Au fort Frances comme  la Baie du Tonnerre, une dputation de Sauvages
se prsenta au colonel Wolseley, sous prtexte de lui demander de quel
droit les visages ples parcouraient leurs terres et troublaient le
poisson de leurs rivires, mais en ralit pour tcher d'obtenir des
cadeaux, car ces pauvres gens vivent par groupes isols les uns des
autres, dans un tat de misre qui les rend beaucoup moins
redoutables--et par l mme moins respects--que les Sauvages de la
Rivire-Rouge et des plaines de l'ouest. On les contenta avec quelques
prsents.

Le colonel rencontra aussi au fort Frances le lieutenant Butler, un de
ses officiers qu'il avait dpch du Canada  la Rivire-Rouge par voie
des Etats-Unis, pour faire rapport sur la situation des lieux au pouvoir
des insurgs et sur l'esprit de sa population. Butler avait pntr par
Pembina dans les environs du fort Garry et s'y tait comport assez
maladroitement pour recevoir de la part de Riel intimation de dguerpir
sous le plus bref dlai. Il revenait accompagn de 6 guides et porteur
de nouvelles allant jusqu'au 24 juillet.

Quant  la nature du rapport qu'il fit  son chef, inutile de nous en
occuper, parce que Butler n'tait ni d'une intelligence ni d'un esprit 
saisir les bons cots de la question en litige. D'ailleurs, la confusion
qui rgnait dans les esprits  Manitoba, lui fit croire, comme  tant
d'autres, qu'une rsistance srieuse pourrait bien tre faite par Riel,
si l'amnistie n'arrivait pas avant les troupes. Des mtis anglais
suivirent de prs le lieutenant Butler, apportant des lettres de
l'vque anglican de la Terre de Rupert, qui parlaient de la probabilit
d'un soulvement des tribus indiennes. On prvenait aussi le colonel que
des bateaux et des guides allaient au devant de lui par la rivire
Winnipeg qui, du lac des Bois va se jeter dans le lac Winnipeg; cette
dernire nouvelle fut comme un signal de dlivrance, car le colonel
tait fort en peine de savoir comment il sortirait du lac des Bois, tant
la rivire Winnipeg est hrisse d'obstacles rputs infranchissables
pour tous autres que les voyageurs du pays.

Nous citerons, pour plus d'exactitude la lettre suivante, signe de
l'vque anglican de la Terre de Rupert, en date du 25 juillet. Elle est
adresse au colonel Wolseley, c'est la deuxime qu'il lui crivit:

Je vois que les difficults d'une route  travers les marais, entre la
colonie et l'angle nord-ouest du lac des Bois, sont trop considrables.
L'on me conseille gnralement de vous inviter de passer par la rivire
Winnipeg, et de nous expdier sans retard, par cette voie, un
dtachement, fut-il peu nombreux, pour ramener la confiance. J'ai aid
ceux qui prparaient les embarcations destines  vous rencontrer et 
vous conduire jusqu'ici, esprant que le gouvernement apprciera nos
efforts et couvrira les frais encourus de la sorte. Que vous passiez ou
non par l'angle nord-ouest du lac des Bois, envoyez aussi des troupes
par la Winnipeg.

L'essentiel est que nous voyions bientt un dtachement parmi nous. Vous
n'avez rien  craindre en divisant vos forces. Il n'y a personne pour
s'opposer  vos forces, ni apparemment une pense de rsistance dans la
colonie. Cent cinquante hommes et un canon seront partont matres de la
position. J'ai peur que l'on adopte le projet de faire arriver ici le
gouverneur avant vous. Ce serait la dmarche la plus maladroite et la
plus malheureuse que l'on pourrait faire; il est bien difficile de dire
 prsent quelle serait dans ce cas la position du gouverneur. Profitez
donc de toutes les chances que vous pourriez avoir pour jeter sans
retard une force arme parmi nous.

Le malaise qui se manifeste dans cette dpche ne provenait pas de
l'attitude de Riel, car celui-ci avait publi une proclamation en termes
assez clairs pour faire comprendre  tous les intresss qu'il ne ferait
aucune rsistance aux troupes de Sa Majest, mais l'on s'inquitait dans
les deux camps politiques de Manitoba de la position que prendraient les
insurgs et s'ils recevaient avant l'arrive des troupes la nouvelle
positive qu'il ne leur avait pas t accord d'amnistie, selon qu'ils se
flattaient de l'obtenir. On croyait que Riel, se voyant encore matre de
la situation, pourrait fort bien changer d'opinion et se dfendre les
armes  la main si l'espoir d'tre graci lui tait dcidment enlev.

Etant ainsi renseign, le colonel abandonna l'ide qu'il avait conue de
surveiller en personne la formation d'un grand dpt qu'il tablissait
au fort Frances, et comme 60 bateaux taient dj passs, il partit de
cet endroit le 10 aot pour rejoindre la tte de l'expdition et
prparer sa jonction avec la flottille des guides de la Winnipeg, qu'il
rencontra dans le lac des Bois. Les lettres qu'on lui remit en cette
occasion taient si pressantes, qu'il n'hsita point  continuer avec
les seuls rguliers, pour arriver plus vite. Les volontaires avaient
ordre de suivre d'aussi prs que possible. Une compagnie du bataillon
d'Ontario restait en garnison au fort Frances,  la garde du dpt qu'on
y formait.

Il y a un sicle et demi, les Franais, qui faisaient un commerce de
fourrures norme, suivaient de prfrence la route d'eau qui mne de la
Baie du Tonnerre au fond du lac des Bois. De ce point, ils atteignaient,
par terre (en affermissant les marcages avec des abattis d'arbres) le
site actuel du fort Garry o ils avaient bti le fort _Rouge,_--o, par
la rivire et le lac Winnipeg, l'embouchure de la Saskatchewan, o ils
avaient lev un autre fort.

Aprs la reddition du Canada  l'Angleterre, quelques compagnies
franaises continurent  faire la traite,  ct des nouvelle
compagnies anglaises tablies en Canada dans le mme but, mais sans
rapport aucun avec la compagnie de la baie d'Hudson, qui bornait ses
courses au voisinage de cette grande baie et n'avait pas encore pntr
dans les valles de la Saskatchewan, de l'Assiniboine et de la Rouge,
reconnues comme territoire de traite franais. En 1783-4 la plupart de
ces compagnies s'amalgamrent sous le nom de compagnie du Nord-Ouest,
ou de Montral. Elles firent un trafic tellement considrable que vers
1815, le poste du fort William comptait parfois jusqu' trois mille
traiteurs. La compagnie de la baie d'Hudson en prit ombrage; on sait les
conflits et les luttes si vives qui marqurent la rivalit des deux
compagnies. Celle du Nord-Ouest gardait le monopole de la route d'eau et
de terre qu'avaient suivie les Franais, mais sans l'amliorer comme ces
derniers avaient coutume de le faire, si bien qu'en 1821, poque o la
compagnie du Nord Ouest se fondit dans celle de la baie d'Hudson, la
route tait redevenue _sauvage_. En 1858, le gouvernement canadien y
commena les travaux qui vont la rtablir et en faire la voie publique
du Nord-Ouest.

Sur les lacs la Pluie et des Bois, les compagnons de la Vrandrye
avaient lev des forts dont il ne reste aucun vestige. Depuis les
commencements du 18me sicle, ces parages ont constamment t
frquents par les Canadiens, qui y passaient en traite, ou escortaient
les missionnaires dans les postes lointains de l'ouest. La tradition
veut que le Pre Arneau, avec l'un des fils de la Vrandrye et plusieurs
de ses hommes, aient t massacrs par les sauvages dans une le du lac
des Bois en 1736.

Ce lac est un immense bassin irrgulier de soixante dix milles en tous
sens dans lequel s'goutte une vaste rgion. Sur la chane de lacs et de
rivires suivie par l'expdition, si bien appele ceinture hydraulique
par monseigneur Tach, le lac des Bois est comme le pendant du lac
Shebandowan en ce que l'un se dcharge dans le lac Winnipeg et l'autre
dans le lac Suprieur. On a tent rcemment de construire, entre l'angle
nord ouest du lac des Bois et la colonie de la Rivire Rouge, un autre
chemin-Dawson, qui est selon les apparences une ancienne voie franaise;
c'est la route place sous la direction de monsieur Snow du dpartement
des Travaux Publics. Il avait t question d'utiliser largement cette
voie, mais les rapports qui lui parvenaient en faisaient une peinture si
peu encourageante que le colonel Wolseley se dcida  faire passer toute
l'expdition par la rivire Winnipeg. Aprs s'tre gar quelque peu
parmi les les du lac des Bois, il trouva la sortie, au portage du Rat,
le 16, d'o il entreprit la descente de la rivire Winnipeg, longue de
163 milles, avec une pente totale de 350 pieds forme par une srie de
trente chutes et rapides, remarquables mme en Amrique. Le 20, il
dbarquait, suivi du 60e, au fort Alexandre situ  l'embouchure, prs
du lac Winnipeg.

Cette marche rapide, dans une contre si nouvelle pour des Europens,
mrite  beaucoup d'gards de fixer l'attention, surtout si l'on songe
que pas un seul accident n'est venu attrister le voyage ni ralentir les
oprations des troupes.




                                  VIII

                        L'ARRIVE AU FORT GARRY.

                        (Du 21 au 24 aot 1870.)


Les volontaires, laisss eu arrira, avanaient si rapidement qu'ils
n'taient qu' deux ou trois journes du fort Alexandre; ce que voyant,
le colonel se hta de prendre le lac avec les rguliers (50 bateaux
diviss en 8 brigades) pour entrer de suite dans la rivire Rouge, qui
vient s'y dverser et qui coule sous les murs des deux forts Garry, o
disait-on, personne n'avait eu vent de l'approche des troupes. Le soir
du 22, l'avant garde campa  onze milles plus bas que le fort de
Pierre,[18] o le chef des indiens loyaux, Henri Prince,[19] eut le
soin de se trouver pour protester de sa fidlit  la couronne
britannique et... demander des prsents.

La pluie[20] tomba sans relche tout la nuit et le jour suivant, mais ne
ralentit en rien les prparatifs de l'approche du fort Garry. D'aprs
les nouvelles apportes par les missaires du colonel, le retour de Mgr.
Tach du Canada[21] tait attendu de jour en jour avec impatience, on
comptait qu'il apporterait l'amnistie, Riel tenait le fort et ne
semblait pas se douter du voisinage des troupes. Allait-il se dfendre
ou se soumettre sans conditions? Le fort serait-il difficile  prendre,
en cas de rsistance? La guerre civile ne pourrait-elle pas clater
entre les partis politiques ds que l'on apprendrait l'arrive des
troupes? Telles taient les questions que chacun se faisait et
auxquelles personne, pas mme les habitants loyaux ne pouvaient
rpondre clairement.

     [Note 18: Ce fort tait entirement en la possession des
     officiers de la baie d'Hudson.]

     [Note 19: Il avait fait partie de l'assemble lgislative
     convoque par Riel, en novembre prcdent.]

     [Note 20: Du 1er au 20 aot il y eut, 13 jours de pluie.]

     [Note 21: Arriv de Rome le 8 mars, Mgr. Tach tait reparti
     de la Rivire-Rouge le 27 juin pour retourner  Ottawa, dans
     l'intrt de la mission dont il s'tait charg, comme
     intermdiaire entre les insurgs et le Canada. Il arriva 
     Saint-Boniface la 23 aot, veille de l'entre des troupes au
     fort Garry.]

La marche sur le fort Garry eut lieu le 23 aot avec les prcautions
usites eu pareil cas. Des dtachements monts sur les chevaux que l'on
avait pu se procurer sur les lieux, protgeaient les rives, un peu en
avant du principal corps; les bateaux ne portaient que quatre jours de
rations, afin d'tre plus faciles  manoeuvrer, les deux canons, placs
sur le devant des embarcations, pouvaient tre d'un grand secours contre
une attaque des deux cts de la rivire, qui est  peu prs large comme
la rivire Chambly et dont les rives ne sont pas beaucoup leves.

Arriv  9 milles du fort Garry, la nuit empcha les troupes d'aller
plus loin, et bientt aprs une pluie pousse par un vent violent se mil
 tomber et dura toute la nuit.

Quelques citoyens de Winnipeg se bazardrent pendant la nuit  descendre
le long de la rivire pour vrifier la rumeur qui s'tait rpandue de
l'approche des troupes. Ils tombrent dans les lignes des sentinelles et
furent gards jusqu'au matin sans pouvoir, comme de raison, communiquer
la moindre nouvelle  la ville ou au fort. Ou a prtendu que Riel
s'avana pendant cette nuit jusqu'auprs des avant-poste sans parvenir 
les distinguer  cause du mauvais temps, et qu'il s'en retourna persuad
que les troupes taient encore loin. Riel ne quitta pas le fort, de
toute la nuit, mais ses claireurs, qui depuis plusieurs jours l'avaient
tenu au courant de la marche des troupes, se sont approchs des
campements et ont pris une connaissance exacte de ce qui se passait. La
police du chef des mtis tait bien faite, et sa discrtion alla jusqu'
laisser ignorer aux habitants de ta ville les vnements qui se
prparaient pour le lendemain.

Le lendemain matin, mercredi, 24 aot, vers 8 heures, le dbarquement
s'opra sur la rive gauche,  la pointe Douglas, deux milles plus bas
que la ville de Winnipeg. Les canons furent monts sur des charrettes du
pays et mis eu tat de servir au premier signal; le colonel Wolseley et
le colonel Fielden, commandant les rguliers, ainsi que l'tat-major,
enfourchrent des chevaux qu'on leur procura sur le champ, et ce groupe,
couvert par une compagnie dtache en tirailleurs, s'avana dans la
direction de la ville. Le gros de la force marchait  la suite, en
colonne ouverte; en dernier lieu venait une compagnie d'arrire-garde.
Cette dmonstration militaire ne laissait pas d'impressionner quelque
personnes accourues au devant des uniformes, mais il tait vident que
la surprise serait bien plus grande dans la ville lorsqu'on verrait
arriver tout--coup cette fameuse expdition que les habitants de la
colonie prdisaient devoir se perdre en route et rester en pture aux
maringouins. La possibilit d'une marche aussi rapide et aussi exempte
de mcomptes  travers les forts et les rivires de ces contres tait
regarde comme un rve par nombre de gens pourtant fort intresss 
connatre le vritable tat des choses. C'est pourquoi le colonel
n'avait pas perdu une minute. Aussitt dbarques et formes comme il
est dit plus haut, ses troupes avancrent vers le fort, que l'on
apercevait  700 ou 800 pas de la ville, dans la direction de
l'Assiniboine.

Le fort Garry a eu des commencements bien humbles et a pass par nombre
de transformations avant de devenir la capitale d'une province. Simple
poste de traite sous les Franais, il s'est agrandi et, depuis cinquante
ans, il a acquis de l'importance avec la petite colonie qui l'avoisine.
Tel qu'il est aujourd'hui, il a t bti en deux fois: la premire en
1840, formant  peu prs un carr de 300 sur 250 pieds, et la seconde
fois en 1850, en doublant cette tendue et le nombre des btiments qu'il
renferme, lesquels sont de briques et de bois, disposs sans trop
d'gard pour la symtrie et le plaisir des yeux. La construction de 1840
seule est entoure d'un mur de pierre d'une dizaine de pieds de hauteur;
l'autre par une haute et forte palissade. Les meurtrires, les bastions
o l'on a install de l'artillerie, et quelques prcautions de cette
nature dans l'ensemble des constructions, en font une vritable
forteresse  l'preuve des attaques des Indiens, mais presque sans
moyens de rsistance contre une troupe arme  l'europenne. Il est
plac dans l'angle form par les rives gauches des rivires Rouge et
Assiniboine,  200 pieds de cette dernire et  2000 pieds de la ville
(150 maisons) de Winnipeg, sur la rivire Rouge.

Personne dans l'entourage du colonel ne pouvait l'informer des
intentions de Riel. Les portes du fort taient closes et l'on
distinguait, sur les bastions et sur la grande entre, les gueules
menaantes des canons braques sur la colonne qui s'avanait, et
desquelles pouvaient sortir tout- coup le fer et le feu.

Point de drapeau sur le fort. Nul signe de vie en dedans des murs. La
pluie et le brouillard aveuglaient les soldats. L'anxit la plus vive
rgnait dans les rangs. Le colonel faisait presser le pas. Quelques
curieux s'taient groups dans la plaine, en dehors de la porte des
armes  feu, pour tre tmoins de ce qui allait se passer. Telle tait
la situation.

Le silence inquitant du fort devenait terrible pour les troupes.
L'ide d'un pige se prsentait  tous les esprits comme une chose
naturelle en prsence de cette trange scne.

Ce passage guillemett est une _composition_ que nous nous sommes plu 
faire en imitant les rcits du colonel Wolseley, du Capitaine Huyshe et
de quelques correspondants de journaux. Tout est vrai dans ce passage,
si on y redresse le fait principal,  savoir: que le colonel et ses
soldats connaissaient parfaitement qu'ils marchaient sur un fort ouvert
et que Riel, s'il y tait encore, n'avait gard presque personne autour
de lui. Nos lecteurs peuvent maintenant reconstruire le rcit de cet
vnement en faisant la part du ridicule, qui s'attache  la mise en
scne du colonel.

Plus on avanait, plus la solitude semblait complte derrire les murs.
Enfin, un certain nombre de gens du pays et trois officiers s'avancrent
au galop, et la vrit se rvla d'un coup d'oeil: Riel tait parti!
Effectivement, il sortait, avec Lpine et O'Donoghue, par la porte qui
s'ouvre sur la traverse de l'Assiniboine,  l'instant mme o les
troupes entraient par l'autre faade du fort, dans un ple-mle facile 
comprendre sous l'impression d'une telle bonne fortune. Il tait dix
heures du matin.

Hisser le drapeau britannique sur le fort, fouiller les logements,
piller les magasins de la compagnie de la Baie d'Hudson, pousser des
cris de rjouissance et maudire bien haut Riel et ses adhrents, furent
les premires occupations des soldats. Il y a gros  parier qu'ils
eussent fait un trs mauvais parti aux lieutenants de Riel, qui eussent
eu la navet de se laisser prendre en cet endroit. Sauf deux colons
franais, arrts dans les bureaux de la compagnie de la baie d'Hudson
et qui furent relchs immdiatement, toute la prise du fort se borna 
de bruyantes dmonstrations, arroses par le grog de la Compagnie.

Riel avait attendu le dbarquement des troupes pour partir. Jusqu' la
veille de leur arrive, il avait cru, parait-il, qu'elles suivraient
mais ne prcderaient pas le gouverneur; une fois qu'il fut bien certain
du contraire, il assembla ses principaux conseillers, dont quelques-uns
optaient encore pour la rsistance, et dlibra avec eux sur la conduite
 tenir dans les circonstances o ils se trouveraient placs aprs leur
sortie du fort. Le conseil termin, il passa la nuit  rassembler ses
papiers secrets qu'il expdia en lieu sr; il leur attache une
importance que l'Histoire pourra dvoiler un jour, nous l'esprons. Il
ne se coucha point; il djeuna vers neuf heures; ensuite il prit cong
des derniers amis qui avaient pass la nuit au fort, ou qui taient
alls le voir en ce moment, puis quand il vit les troupes de ses yeux,
il traversa la rivire, comme nous l'avons dit. Aprs avoir regard de
loin, pendant quelques instants, les files de soldats qui pntraient
une  une dans le fort, il monta  cheval et se dirigea sans tre
poursuivi vers Pembina et le village amricain de Saint-Joseph.




                                   IX

             DEPUIS LA PRISE DE FORT GARRY JUSQU'AU DPART DES
                           TROUPES ANGLAISES.

                   (Du 15 aot au 3 septembre 1870.)


C'tait la quatrime fois depuis un quart de sicle que les soldats
anglais en traient au fort Garry avec mission de contenir les ferments
de troubles qui se manifestaient dans la colonie.

En 1846, le colonel John Crafton,--parti d'Angleterre avec un
dtachement de 383 personnes compos de soldats de ligne, d'artilleurs,
d'ingnieur, de 17 femmes et 19 enfants,--avait travers, en trente
jours, les 700 milles qui sparent le fort York, dans la baie d'Hudson,
du fort Garry, dans la Rivire-Rouge. Sur ce parcours il n'y a aucun
chemin trac. L'expdition portait avec elle un canon de 6 et un de 9.
Le colonel retourna seul en Angleterre, passant par la roule de la Baie
du Tonnerre. Dans son tmoignage donn en 1857 devant un comit de la
Chambre des Communes, il affirme que cette dernire route est prfrable
(_decidedly easy_)  celle qu'il avait fait suivre  son expdition et
que l'on y pourrait faire passer facilement du canon ayant un moindre
calibre que 9. Les deux canons du col. Wolseley taient de 7.

En 1848, un autre corps compos de vieux soldats et de gens disposs 
devenir colons, sous les ordres du colonel William Caldwell, suivit de
nouveau la route du fort York au fort Garry et parvint sans encombre 
ce dernier poste. En l'ace des mcontentements qui rgnaient dans la
colonie au sujet des lois que promulguait la compagnie de la baie
d'Hudson, l'on avait envoy ces hommes qui, une fois tablis aux
alentours du fort Garry, devaient jouer le rle des soldats du rgiment
de Carignan le long de la rivire Chambly, il y a deux sicles, et
contenir les mtis. Le lieutenant-colonel Caldwell resta au fort Garry
jusqu'en 1855.

En 1857, de nouveaux troubles surgirent, ce qui provoqua une enqute
clbre  la Chambre des Communes. Les mtis ne voulaient pas tre
privs de relations commerciales avec le Canada et les Etats-Unis; ils
menaaient de rpudier le gouvernement de la baie d'Hudson. Un troisime
envoi de troupes eut encore lieu par le fort York, sous la conduite du
major Seton.

Enfin, en 1870 la situation politique, bien connue de nos lecteurs,
faisait envoyer au fort Garry une quatrime expdition, plus
considrable que les trois autres, et cette fois, par la route de la
Baie du Tonnerre.

Sur 94 jours de voyage, 45 avaient t marqus par le mauvais temps,--le
vent, le tonnerre, les incendies et surtout la pluie,--au milieu d'un
labeur incessant et des plus rudes,--sans qu'il en fut rsult un seul
cas de maladie grave. Ces chiffres n'ont pas besoin de commentaires.

Nous ne chercherons pas  jeter dans l'ombre la prudence et le bonheur
qui ont signal l'administration du commandant; il tait  dsirer qu'il
ne sortit jamais de ses attributions de chef militaire pour se permettre
de jouer  l'homme politique et censurer, de dpit, le Canada qui se
gouverne bien sans s'embarrasser de ses conseils.

L'absence de maladie dans le cours de l'expdition a pu frapper ceux qui
en ont eu connaissance, et qui ne tiennent point compte du genre de
travail auquel les hommes ont t assujettis pendant ce trajet. Une
telle impression dcoule d'une fausse ide des choses. Dans la province
de Qubec, il est notoire que, selon l'expression des gens du mtier, on
n'est jamais malade en voyageant dans les bois. La vie au grand air,
pendant les plus beaux mois de l'anne,  respirer la brise salutaire
des forts, avec une nourriture saine et abondante, est la meilleure
hygine que l'on puisse suivre, et nos voyageurs de profession qui s'y
connaissent mieux que nous, auraient t bien tonns si la maladie
s'tait introduite parmi les hommes de l'expdition!

Voici d'aprs le rapport officiel, la liste des armes trouves dans le
fort:

26 canons, tant de bronze que de fer, la plupart de petit calibre et de
fabrique ancienne, dpareills, mal monts et tous couverts de rouille.
77 fusils  pierre, 46 fusils  percussion, presque tous en trs mauvais
tat, ou compltement inserviables, 12 seulement taient chargs, 3
carabines amricaines, 1 carabine Enfield, 124 bayonnettes, 6,138 livres
de poudre contenues dans 93 barils, 30,000 cartouches  balle et
d'autres munitions en petites quantits. Ces armes appartiennent toutes
 la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Riel, qui est un homme intelligent, et qui avait pour principal support
des chasseurs habitus au maniement des armes  feu, ne songeait donc
pas  rsister puisqu'il laissait ses moyens de dfense se dtruire sous
ses yeux et qu'il ne gardait, pour lui et son escorte, que douze fusils
en bon ordre et chargs--si bien entretenus qu'en les tirant, onze
partirent  la premire capsule, ce qui fait voir que les autres armes
auraient pu devenir redoutables entre les mains des mtis, s'ils eussent
voulu s'en servir contre les troupes.

Le but de l'expdition tait atteint. Il ne restait plus qu' remettre
le gouvernement du pays  M. Archibald, attendu de jour en jour, et 
renvoyer, sans dlai, les troupes rgulires en Angleterre, o les
rappelait un ordre pressant du bureau de la guerre, pour complter le
retrait des troupes du Canada, dcrt par la politique dite librale
du cabinet actuel de Londres.

Matre du fort Garry, le colonel Wolseley se trouvait provisoirement la
seule autorit lgitime du pays. Il ne voulut pas prendre la conduite
des affaires et s'arrangea un rle d'Achille retir sous la tente. Ce
pacificateur attitr ne crut pas devoir empcher ses soldats de molester
les habitants qui avaient pris part  l'insurrection. Le mauvais effet
de sa conduite s'est fait sentir dans les rangs des volontaires
d'Ontario, la plupart dj trop disposs  exercer des reprsailles
contre les catholiques et les franais de Manitoba. Nous citerons, entre
autres, le meurtre d'Elzar Goulet et les saturnales charivariques dont
ces volontaires furent prodigues jusqu' insulter de cette manire le
gouverneur Archibald dont les sentiments de justice et d'quit ne leur
convenaient point. Pendant plusieurs semaines, la colonie a t dans
l'expectative d'une guerre civile dont les germes avaient t ravivs
par le Parthe Wolseley, qui froiss de n'avoir pas t nomm gouverneur
militaire, se vengea sur M. Archibald en laissant derrire lui des
brandons de discorde. Dans sa proclamation du 28, il semble inviter ses
troupes  trancher du conqurant et traite de bandits les insurgs et
leurs chefs, auxquels le gouvernement canadien, appuy par celui
d'Angleterre, avait accord, ds lors, par un acte solennel du
Parlement, tous les droits, privilges et immunits qu'ils avaient
inscrits dans leur programme.

Les brigades de volontaires firent leur apparition le 2, sauf la
compagnie stationne au fort Frances, qui suivait  cinq ou six jours de
distance. Ds le lendemain, le premier dtachement des rguliers se
remit en marche pour le Canada par la rivire Winnipeg,  l'exception
d'une compagnie qui fut envoye  travers les terres pour oprer ensuite
sa jonction avec le corps principale l'angle nord-ouest du lac des Bois.
Cette compagnie devait mettre  l'preuve la nouvelle route commence
par M. Snow, par l'ordre du gouvernement canadien.

Le 3 septembre, tous les rguliers avaient quitt le fort
Garry,--vingt-quatre heures aprs l'arrive de M. Archibald,--et le 6
octobre leur dernier dtachement s'embarquait  la Baie du Tonnerre pour
aller prendre  Qubec le transatlantique qui devait les conduire en
Angleterre. Le colonel Wolseley reut, en passant  Montral, les
honneurs d'un dner public, prlude de ce qui l'attendait  Londres.
Nous n'avons pas  juger du peu ou du moins de mrite que lui attribuent
ses amis et ses adversaires, comme chef de l'expdition de Manitoba; 
notre avis, ses opinions exprimes par des proclamations ou des articles
dans les journaux sont des actes maladroits qu'il aurait pu trs-bien se
dispenser de commettre, sans rabaisser sa gloire militaire.

Kn reconnaissance des services qu'ils ont rendus dans l'expdition de
Manitoba, le lieut.-gn. James Lindsay, le colonel Garnet-Joseph
Wolseley, ont t nomms chevaliers commandeurs de l'Ordre de
Saint-Michel-et-Saint-Georges. Les officiers dont les noms suivent ont
reu la croix de compagnons du mme ordre: le colonel Randel-Joseph
Fielden, le lient.-colonel John-Carstairs McNeill, le lieut.-colonel
William Motion, l'assistant-contrleur Mathew-Bell Irvine, le
lieut-colonel Louis-Adolphe Casault, le lieut.-colonel Samuel-Peter
Jarvis, le lieut.-colonel B. H. Martindale et, le major James McLeod.

L'ordre de Saint-Michel-et-Saint-Georges, de fondation rcente, est
destin  rcompenser les services civils ou militaires rendus dans les
colonies par des sujets britanniques.




                                   X

                 HIVERNEMENT DES VOLONTAIRES A MANITOBA.


Le lieutenant-gouverneur arriva le 2 septembre, par la route de
Winnipeg, et prit en main le gouvernement de la province. Le 10, le
colonel Wolseley, accompagn de son tat-major, partit, par la voie de
terre, pour rejoindre les rguliers  l'angle nord-ouest du lac des
Bois.

L'arrive tardive du lieut.-gouverneur sert d'argument dans la bouche
des amis du colonel Wolseley, pour excuser et couvrir les troubles qui
ont eu lieu dans le premier moment de raction politique provoqu par
l'arrive des troupes. Le pouvoir civil, disent-ils, avait t remis 
M. Archibald, qui tait absent, cela privait le colonel de tout moyen
d'agir. Dans les circonstances exceptionnelles o il se trouvait, nous
pensons, au contraire, que le colonel devait, en justice pour tous,
assumer, de sa propre initiative, l'autorit ncessaire pour faire
rgner la paix autour de lui et rassurer les colons de toutes les
croyances politiques et religieuses. Il n'a pas voulu remplir ce devoir
de conscience.

L'extrme rapidit de la marche des rguliers, depuis le lac des Bois
jusqu'au fort Garry, avait, on le comprend, drang les calculs du
gouverneur, qui, au lieu de les suivre  une journe de distance, n'a pu
arriver au fort que sept jours aprs eux. Mais le colonel va plus loin
que de formuler une accusation de dlai: il voudrait avoir vu M.
Archibald le prcder au fort Garry. On se demande quelle position le
gouverneur aurait eu, sans force anne pour le soutenir, s'il eut
pntr dans la province que Riel tenait encore sous son contrle; car,
malgr les protestations pacifiques de ce dernier, le gouvernement
canadien devait tre dsireux de n'avancer qu' pas srs et d'viter une
seconde dition de la msaventure de M. McDougall. Lorsque l'on connat
la lettre de l'Evque anglican de _Rupert's Land_ cite plus haut,
adresse au colonel lui-mme, ou est surpris de l'aplomb avec lequel ce
dernier blme le cabinet d'Ottawa, et exprime une opinion que personne
n'a partage.

Riel a tenu le fort Garry jusqu'au dernier moment, mais n'en dplaise
aux personnes qui ont cherch  le reprsenter comme un rebelle  tous
crins, il n'a jamais cherch  s'opposera l'approche des troupes du
Canada.[22] Sa conduite dans la malheureuse affaire de la mort de Scott
lui a valu,  juste titre, le dsaveu des gens senss; toutefois, il
s'est arrte  cet acte de violence, et s'il a persist  ne pas se
dsaisir du pouvoir avant l'arrive des troupes, ca t autant pour
empcher l'anarchie de lui succder dans l'intervalle que pour conserver
une position, dont il pouvait encore se prvaloir pour rendre plus
imposantes ses prtentions  un acte de la clmence royale. En vue de ce
dernier rsultat, il n'a abandonn ni le contrle des affaires publiques
ni prpar de rsistances aux troupes. Voil, rduite  sa juste mesure,
la politique de Riel dans les mois de mai, juin, juillet et aot. Les
rvolutionnaires et les rebelles ne sont pas ordinairement si
raisonnables. D'ailleurs, il est avr que sans la mort de Scott, qui
l'a forc de se soustraire aux reprsailles, Riel fut rest au fort
Garry pour y recevoir les troupes et le lieut.-gouverneur, et serait
aujourd'hui l'homme le plus considrable de Manitoba.

     [Note 22: Voir  ce sujet le livre que M. Alexander Bogg
     vient de publier sous le titre de _History of the Red-River
     Troubles,_ dans lequel il constate que Riel tait dsireux de
     voir arriver les troupes.]

Nous croyons qu'on ne lira pas sans intrt le passage suivant d'une
lettre adresse, le 23 juillet 1870, par monseigneur Tach  Son
Excellence le gouverneur-gnral:

Je veux tout d'abord repousser les odieuses calomnies dont j'ai t
personnellement l'objet dans certains journaux. La participation que
j'ai prise aux troubles de la Rivire-Rouge se rduit  la peine extrme
que j'en ai prouve, et aux efforts que j'ai faits, au meilleur de mon
jugement, pour les apaiser. Je regrette autant que qui que ce soit les
actes dplorables qui ont eu lieu, et cependant j'ose affirmer qu'il est
impossible de juger impartialement ces actes,  moins d'avoir sur les
circonstances qui les ont fait natre des informations que ne possdent
pas ceux qui ont vcu en dehors du milieu o ils se sont produits.

Trois hommes ont perdu la vie pendant les troubles de la Rivire-Rouge.
Le premier, Sutherland, a t je dirai la victime d'un accident,
puisqu'il a t tu par Parisien qui n'avait pas l'usage de la raison.
Parisien lui-mme, fait prisonnier d'abord par le soi disant parti
loyal (auquel pourtant il appartenait) fut ensuite mutil ou tu au
point d'tre laiss pour mort, parce mme parti et mourut en effet par
suite des horribles traitements qu'on lui avait fait subir. Personne ne
blme la mort de ces deux hommes; tout au contraire, quelques uns de
ceux qui ont le plus contribu  la mort de Parisien prtendent faire
preuve de loyaut en demandant que l'on venge la troisime victime,
l'infortun Scott. Ceux qui connaissent les vnements s'tonnent bien
moins de la mort de Scott que du fait qu'il n'y a eu qu'une seule
victime dans le camp des insurgs. Cette dernire circonstance prouve du
moins que la soif du sang et l'esprit de vengeance n'taient pas le mot
d'ordre de ce peuple en armes.

Je ne veux incriminer personne, mais dans mon humble opinion si les
plus coupables et les plus rebelles devaient tre punis, le chtiment
pourrait bien tre inflig  quelques uns de ceux que l'on exalte comme
les champions de la loyaut. Si des actes dplorables peuvent avoir une
compensation, je la trouve cette compensation dans la conduite mme des
chefs du mouvement insurrectionnel de la Rivire-Rouge. Ce mouvement n'a
jamais t fait pour se soustraire  l'allgeance de la Grande-Bretagne.
Le drapeau britannique n'a jamais t abattu, et le drapeau fnien n'a
jamais t arbor, quoiqu'en aient dit les journaux. Les fniens n'ont
rencontr que des refus ou le silence quand ils ont offert leurs
services et coopration. En dehors de l'association fnienne, le
gouvernement provisoire de la Rivire-Rouge a repouss des offres qui
auraient pu le sduire si le sentiment de l'allgeance ne l'avait pas
domin. Des sommes collectives,  un montant total de plus de quatre
millions de piastres, des hommes et des armes ont t offerts, et le
tout a t refus par ces rebelles, que l'on voudrait faire pendre
aujourd'hui par l'expdition, que d'autres voulaient les dterminer et
les aider  attaquer.

Une fois le lieut.-gouverneur arriv, le colonel Wolseley, (et aprs lui
le lieut.-colonel Jarvis), avait vis--vis de lui la mme position que
les officiers commandant les troupes dans Ontario ou Qubec ont
vis--vis des lieut.-gouverneurs de ces provinces. Toutefois, vu
l'isolement dans lequel se trouve place la province de Manitoba par le
manque de communications avec la capitale fdrale, le lieut.-gouverneur
est autoris, dans des cas critiques,  requrir le secours de la force
arme sans le _fiat_ du gouverneur-gnral.

Le bataillon de volontaires d'Ontario prit ses quartiers au fort Garry;
celui de Qubec au fort de Pierre, appel aussi fort Garry d'en bas,
et le commandement des deux passa au lieut.-colonel Jarvis.
Subsquemment une compagnie du bataillon d'Ontario fut dtache 
l'occupation du poste de la compagnie de la baie d'Hudson  Pembina. M.
Dawson faisait terminer des logements et rparer ceux que la compagnie
de la baie d'Hudson avait pu affecter au casernement des troupes.

Le 1er septembre, des uniformes neufs, des habillements d'hiver, des
couvertures de lits, du ncessaire d'hpital, le lourd bagage des
officiers et un certain nombre de livres demands pour composer une
chambre de lecture, furent expdis d'Ottawa, sous les soins du
capitaine Perry, qui voyagea par voie de St. Paul et de Pembina et
arriva sans encombre au fort Garry avec tout le bagage, comprenant 212
colis en ordre parfait, le 26 octobre.

Nulle mesure propre  procurer le bien-tre des troupes ne fut nglige.
L'on peut, affirmer sans crainte que jamais soldats n'ont t mieux
habills et pays que ces deux bataillons canadiens.

Des instructions dtailles, ncessaires pour la gouverne des officiers
commandants  Manitoba, furent transmises par le colonel Robertson-Ross,
adjudant-gnral du Canada, ainsi que celles relatives 
l'approvisionnement des troupes. Il n'y a qu' se fliciter de la
manire dont ces instructions ont t suivies par qui de droit.

En vertu de l'acte constituant la province de Manitoba, les lections
pour la lgislature locale eurent lieu le 30 dcembre, non sans beaucoup
de tumulte et de violences de la part de certaines personnes dont la
mission bien dfinie tait de prserver la paix Une police spciale fut
mise sur pied et le calme se rtablit devant la ferme attitude des
autorits.

L'hiver s'coula tranquillement dans les deux forts,--les volontaires
attendant le retour de la belle saison pour reprendre le chemin du
Canada, selon la croyance rpandue que leurs services n'taient plus
requis pour assurer la pacification de la nouvelle province. Un grand
nombre d'entre eux demandrent leur cong dfinitif et l'obtinrent
aussitt, soit pour retourner dans leurs familles, soit pour s'tablir
sur les terres de Manitoba ou exercer des mtiers dont la population du
nord-ouest manquait presqu'absolument jusque l.

L'tat politique de la province tant devenu assez rassurant pour
permettre au ministre de la milice de demander au cabinet fdral la
retraite d'une partie des troupes, le 19 janvier un ordre en conseil
rgla qu' partir du 1er mai suivant, il ne resterait qu'un dtachement
de deux compagnies rduites (86 hommes, officiers compris) dans la
province, sous les ordres du major Acheson G. Irvine, du bataillon de
Qubec, et que le corps expditionnaire reprendrait le chemin du Canada.
Le dpart n'eut lieu cependant que dans les premiers jours de juin.

Le gouvernement canadien avait donne  entendre qu'il accorderait des
concessions gratuites de terres dans Manitoba aux miliciens de
l'expdition. Le 23 avril, un ordre en conseil rgla la manire de faire
l'arpentage  la suite duquel la distribution des lots sera faite,
gratuitement aux soldats,  bas prix aux colons, en respectant la
rserve laisse par le bill de Manitoba pour teindre les titres des
Indiens et des Mtis.




                                  XI

                        RETOUR DE L'EXPDITION

                   (Du 7 juin au 10 juillet 1871.)


Nous avons dit que nombre de volontaires avaient obtenu leur cong dans
le cours de l'hiver, soit pour retourner en Canada, soit pour commencer
des tablissements  Manitoba. Le jour du dpart du fort Garry, le 7
juin, l'expdition ne se composait plus que de 117 officiers et soldats
du 1er bataillon, et 132 officiers et soldats du 2me bataillon, auxquels
furent adjoints 44 voyageurs; total 293 personnes, munies de vivres pour
trente jours. Ajoutons  ce chiffre celui des 80 volontaires rests en
garnison aux deux forts Garry et  peu prs 50 licencis  l'le Ste.
Hlne (1er comp, 2me bataillon) nous trouvons sous les drapeaux, 
cette date, seulement 390 hommes, soit: un peu plus de la moiti du
nombre de ceux qui taient partis du Canada pour former l'expdition.

La premire brigade arriva  Toronto le 10 du mois courant; les autres
suivirent de prs. Au moment o nous crivons, les volontaires touchent
leur paie et se disposent  rentrer dans leurs familles, o notre
article arrivera juste  point pour leur souhaiter la bienvenue.

Le voyage de retour n'offrit aucun intrt particulier qui vaille la
peine d'en entretenir nos lecteurs.

                                  *
                                 * *

Nous nous arrtons ici dans cet article fait comme  vol d'oiseau.

Le rcit dtaill de l'expdition militaire de Manitoba reste  crire.
Sur le simple canevas que nos lecteurs ont bien voulu suivre, nous
sentons qu'il serait facile et agrable  la fois de pouvoir broder
quelques fleurs et faire courir une narration maille de traits et
d'observations inconnus de ceux qui, comme nous, n'ont pas eu une
connaissance personnelle des incidents intimes de cette expdition,
dsormais fameuse dans l'histoire du Canada. Notre travail s'est born 
la compilation des documents officiels soumis  la chambre des Communes.

Ce n'est pas sans un vif plaisir que nous voyons revenir au milieu de
nous les courageux volontaires dont le sort a t pendant quelques mois
l'objet de toutes nos sollicitudes. Ils rapportent, avec le sentiment du
devoir accompli, la satisfaction d'avoir dchir le voile, qui avant
eux, enveloppait si compltement le Nord-Ouest, vers lequel se tournent
aujourd'hui tous les regards.

L'expdition a eu pour effet: 1 de calmer les fivres politiques qui,
mme aprs la passation du bill de Manitoba, menaaient de dgnrer en
guerre civile; 2 d'ter aux prtendants de toutes les nuances
l'occasion de lever un drapeau quelconque dans la nouvelle province; et
3 de permettre d'tablir sans prcipitation un gouvernement rgulier,
en rapport avec les besoins du peuple.

D'un autre ct, l'attention soutenue que le public canadien a t
forc, pour ainsi dire, de diriger vers le nord-ouest,  la suite de nos
troupes, a plus contribu  nous faire connatre ces contres lointaines
que ne l'auraient pu cent volumes crits pour les amateurs de rcits
trangers.

Allis politiquement  Manitoba depuis un an, nous sommes dj plus
familiariss avec les hommes et les choses de cette province qu'avec
ceux du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, par exemple. La
vapeur nous mettra bientt en communication facile avec Manitoba, et, du
pas que marchent les vnements et que se font les transformations en
Amrique, nous ne vivrons pas vieux sans relire avec quelque surprise
les livres de notre jeunesse, qui nous montrent le Nord-Ouest comme une
terre sauvage, situe au bout du monde, d'o l'on ne revient
qu'entour du prestige des grands voyageurs.

16 juillet 1871

Benjamin Sulte.




[Fin de _L'expdition militaire de Manitoba 1870_
par Benjamin Sulte]