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Titre: Au coin du feu -- Histoire et fantaisie
Auteur: Sulte, Benjamin (1841-1923)
Date de la premire publication: 1877
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: C. Darveau, 1881
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   5 janvier 2009
Date de la dernire mise  jour:
   5 janvier 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 229

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images publies par Google Books




                           AU COIN DU FEU

ENREGISTR conformment  l'acte du parlement du Canada, en l'anne
1877, par BENJAMIN SULTE, au Bureau du Ministre de l'Agriculture, 
Ottawa.




                           BENJAMIN SULTE

                           AU COIN DU FEU


                       HISTOIRE ET FANTAISIE

                                ----

                               QUBEC
                     TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU

                                1881




                             AU LECTEUR

     Je viens te saluer sans fracas, ni rclame,
     Et, mon livre  la main, instamment te prier
     D'tre indulgent pour l'humble et candide ouvrier
     Qui l'a fait par plaisir et qui l'offre avec l'me.

     S'il amuse quelqu'un, j'en bnis le bon Dieu:
     Heureux celui dont l'art gaye un front morose.
     Les vers ne m'allant plus, je m'adresse  la prose,
     Car elle est moins farouche, et sait plaire en tout lieu.

     Peut-tre dira-t-on que, trompant la rubrique,
     J'aborde  tout propos un thme trop ancien;
     Qui donc ne voudrait plus se sentir Canadien
     Et verrait sans amour une tude historique?




                      LA CAVERNE DE PELISSIER

                                ----

Elle est situe  sept lieues de la ville d'Ottawa, six lieues en hiver,
sur le lot numro dix-sept, dans le quatrime rang du canton de
Wakefield, comt d'Ottawa, province de Qubec. Le Chemin qui y mne est
celui du bureau de poste de _Plissier_, nom du propritaire de la
caverne.

Nous allons causer de cette merveille de la nature, inconnue du monde
entier, sauf un petit cercle de citoyens d'Ottawa.

C'est en 1866 et 1867 que les colons des alentours commencrent  s'en
occuper. Ils voyaient au flanc d'une montagne une espce d'arcade ou de
haute porte cochre, termine par un enfoncement dans le rocher qui
prsentait  l'intrieur une cave, frache et claire, de six pieds de
haut sur un carr de quinze pieds. Voil tout. La porte et son
vestibule, dj fort remarquables, intriguaient les gens. Pour
l'ordinaire les montagnes ne sont pas perfores de cette faon. Qui
est-ce qui avait construit  mme le roc de semblables ouvertures?
Mystre et commentaires. On en parlait en pensant aux hommes du monde
primitif, aux fes, aux loups garous, aux sorciers, au dluge.

La contre depuis la rivire Ottawa va en montant jusqu' ce point, o
elle atteint un niveau de mille pieds au-dessus de la ville. Les
montagnes commencent l. Ce sont les contreforts ou plutt les pieds des
Laurentides. Si l'on continue, cette hauteur est bientt dpasse; la
grande chane qui va du Labrador au lac Huron domine tous ces pitons
nombreux qui coupent le paysage, enserrent des lacs, contorsionnent des
rivires, et feront un jour ressembler le pays  la Suisse, de potique
mmoire. Il n'y manque que de voir les terres des plateaux dfriches,
et des villages se mirant dans les eaux profondes. Cela viendra pour nos
descendants.

Les pics sont groups par trois, quatre et cinq, chacun ayant  peu prs
trois cent pieds de la base au sommet. Les vallons sont cultivables pour
la plupart, mais souvent embarrasss de pierres roules; les pentes sont
fortement boises. En attendant la venue des dfricheurs, des
dcouvreurs du sol, les ravageurs de la foret, les bcherons s'y
exercent sur les meilleurs arbres et poussent  l'Ottawa la masse
innombrable de ces billots dont l'assemblage donne  notre navigation
une physionomie pittoresque, si souvent remarque.

Partout o le terrain n'est pas propre  l'agriculture, c'est qu'il est
rempli de pierres. Les approches d'une arte comme les Laurentides ne
sauraient tre autrement. Pour peu que nous voulions nous rendre compte
de ce phnomne, il faut remonter  la cration du monde.

Les pierres de cette rgion n'appartiennent pas toutes  la mme classe.
Un coup d'oeil le prouve. Les unes sont compactes et prsentent
l'apparence du fer coul, par exemple: on voit qu'elles se sont formes
sans couches, sans mlanges, sans fibres; une goutte de cire refroidie
en fournit une ide. Elles ont t faonnes au centre de la terre, ds
les premiers ges du monde, par l'action du feu qui constitue le noyau
de notre globe, et plus tard, toujours par ce mme feu, elles ont t
chasses avec violence  travers la crote terrestre devenue paisse et
varie dans sa composition, jusqu' la surface o elles sont  prsent,
offrant le spectacle de pics, de chanes de montagnes, d'amoncellements
au dessus de la terre o nous vivons.

Les autres, produits lents de l'accumulation des corps d'insectes qui
habitaient les mers d'autrefois, des couches de vase et des dbris des
eaux, sont faciles  distinguer par leurs feuilles, car ces pierres
disposes par rangs minces nous font penser  un livre, le livre de la
nature dont la science feuillette les pages avec bonheur et succs
depuis quelques annes. Aux efforts des feux et des gazs souterrains,
elles n'ont oppos que peu de rsistance; l'effroyable lan de bas en
haut qui a fractur des centaines de lieues de l'corce du globe, les a
entranes dans le mouvement.

Puis on aperoit aussi,  et l, des traces de ces curieuses migrations
de monolithes expliques par l'observation et le sens commun, mais qui
s'accordent si peu avec le proverbe: les montagnes ne se rencontre
pas. Les pierres voyagent et se rencontrent. Il nous en est venu en
quantit, et de fort grosses, des monts suprieurs o les glaces
flottantes les dtachaient alors que notre continent tait couvert par
les eaux. Quand les banquises qui les charriaient fondaient ou se
brisaient, les rochers coulaient bas sans faon, quelquefois isolment,
souvent par milliers, de manire  laisser dans les champs d'aujourd'hui
ces tranes de cailloux qui font le dsespoir des laboureurs. Tel
moellon qui obstrue le chemin d'Ottawa  Plissier vient des ttes
leves des Laurentides et se trouve dpays depuis des centaines de
sicles.

Les Laurentides elles-mmes tiennent d'un ordre au-dessus du commun.
C'est de la noblesse antique. Elles sont venues au monde avant les
autres montagnes da globe. Par les pierres qu'elles nous montrent et qui
datent des temps de la premire solidification de la crote terrestre,
par l'tendue en longueur et en largeur de ces masses, on voit qu'elles
ont subi la secousse des feux intrieurs, alors que cette fournaise
tait dans sa plus grande activit et que la rotondit de la boule o
nous sommes a commenc  tre dforme, bossele par la dchirure de
cinq cent lieues sur vingt que ces pierres lui ont inflige en perant
et culbutant ce qui leur faisait obstacle, pour s'lever au-dessus du
niveau chauve et plat appel la terre. Les savants disent que les
Laurentides sont les anes d'entre les montagnes. Avouons qu'elles
portent assez gentiment leur ge.

Quand d'aussi gigantesques blocs sortaient du sol par la pousse des
volcans et allaient s'enfater jusque dans les airs  plusieurs
centaines de pieds, sous forme de mamelons ou de dos d'ne, on comprend
qu'il n'y avait pas  point nomm de maon pour les aligner, les ajuster
les uns sur les autres, et faire en sorte qu'il ne restt ni crevasse,
ni vide, ni jour de souffrance dans l'difice. L'architecte suprme
btit solidement et nglige  plaisir certains dtails de remplissage
qui ne sont importants que dans nos maisonnettes. Par consquent qu'il y
ait dans les Laurentides des passages inconnus aux hommes, cela n'est
pas douteux. Toute cette formation est sans doute caverneuse. Six ou
sept grottes ou cavernes ont t explores dans la grande chane: ce
sont celles du Labrador, de l'le Henley, de Mecatina, de Kildare, de
Lanark, de Leeds et du lac Nipissing. Le Canada en possde, d'autre
part, vingt-deux ou vingt-trois; nanmoins pas une n'est comparable au
ddale de Plissier, car c'est aux messieurs Plissier qu'est due la
dcouverte des souterrains o ma narration va tenter de vous faire
pntrer un instant.

Nous arrivons par un sentier facile aux deux tiers du versant de la
montagne. A nos pieds, c'est--dire  deux cent pieds plus bas, dort le
lac Plissier, encaiss entre des montagnes dont l'une est encore plus
haute que celle o nous sommes.

Retournons-nous. L'ouverture de la caverne est ici. L'aspect en est
grandiose: c'est une bouche de vingt pieds de large sur prs de quinze
de hauteur, avec cintrage form de lourdes pierres arrtes les unes par
les autres dans leur chute et qui s'arc-boutent d'une faon monumentale.
Au-dessus reposent cent autres pieds d'une montagne couronne de bois
magnifique.

Tout le roc de la bouche est poli par le lavage des eaux. Ma premire
impression a t de me demander d'o pouvait tre venu le courant qui
avait fait cela. Le lac plac derrire nous,  deux cent pieds plus bas,
l'explique. Sans faire ici de la gologie, je crois pouvoir indiquer la
source des eaux qui, pendant des sicles, ont coul dans la caverne. Le
lac avait son niveau au-dessus de l'ouverture en question. Rien ne
s'oppose, il me semble,  cette croyance, puisque les montagnes le
tiennent captif et qu'il est aliment par des plateaux bien plus levs
que les pics de Plissier. Il s'est donc dgorg par la caverne jusqu'au
moment o une fissure quelconque situe  un niveau infrieur, dans la
mme montagne ou dans l'une de ses voisines, s'est dclare, et alors il
a baiss, dcouvrant dans sa retraite la bouche de la caverne qui s'est
trouve assche du coup avec ses conduits intrieurs. Au printemps, le
lac monte encore de cent cinquante pieds lorsqu'il reoit l'eau de la
fonte des neiges; un peu plus, il atteindrait de nouveau la caverne. A
ciel ouvert, il a une dcharge qui tombe dans la Gatineau.

Avant d'entrer, habillons-nous chaudement; quoique nous soyons en plein
mois d'aot, nous allons avoir affaire  un froid de janvier pendant
deux ou trois heures que durera la promenade dans les entrailles de la
terre.

--Par o entrer?

--Par l, dit le guide en se mettant  genoux, puis  plat ventre.

--Mais c'est un trou de renard que vous me montrez l. Je ne saurais m'y
introduire, c'est affreux. L'obscurit.... L'tranglement du
chemin......

Tandis que vous raisonnez, le guide disparat dans l'troit passage en
se glissant  la mode des vers de terre. Vous ne voyez plus que ses
bottes, puis plus rien. Un poids norme vous serre la poitrine: cet
homme a la montagne sur le corps.

--Je vous assure, me dit M. Pierre Plissier fils, que lorsque je suis
entr le premier par ce chat d'aiguille, je n'tais pas gros, suivant
l'expression populaire. Allons! c'est  votre tour.

J'allume une bougie et tente l'aventure. Bah! cela va tout seul. Le
goulot n'a pas trois pieds de long.

Saluons la Grande Chambre, haute de neuf pieds, large de vingt et
longue de quatre-vingts. Une couche de carbonate de chaux ingalement
applique lui prte une blancheur qui fait plaisir  l'oeil.

L'un de nous s'attache  une saillie  hauteur d'homme, un semblant de
corniche, et la brise pour se procurer un souvenir. Toujours quelqu'un
se rappelle en pareille circonstance que nos anctres taient des
vandales, des goths, des visigoths, des dmolisseurs.

Ma mauvaise humeur dcharge, passons la porte.

Nous voici dans une grotte vaste, ni ronde ni carre, ni haute ni basse.
Il est facile de s'apercevoir qu'elle n'a t construite par personne,
car les roches qui en forment ce que l'on pourrait appeler les parois et
le dme, sont un entassement titanique qui fait peur. Tout cela est bien
solide, mais on pense voir  chaque moment achever de s'crouler ces
masses qui, il y a des milliers d'annes, se culbutaient, se tassaient,
se disloquaient et se rdifiaient les unes les autres en dansant
littralement sur un volcan, ou, si on l'aime mieux, de mme que se
tourmentent des pois dans une chaudire d'eau bouillante.

Un peu  droite, il y a un passage de cent pieds de long sur deux pieds
et demi  trois pieds, hauteur ou largeur, car cela varie.

Comme curiosit, je vous signalerai un pilastre tout--fait blanc, qui
va du plancher au plafond. C'est un mlange de stalagmites et de
stalactites. Il n'a pas plus de six ou sept pouces d'paisseur.

En un certain endroit d'une chambre voisine, le plafond est  cinquante
pieds de haut, charg de dessins fantastiques fort jolis, o le blanc de
chaux joue un rle reconnaissable. Les incrustations de cette vote
mriteraient d'tre reproduites par la gravure.

Un passage quasi droit nous est ouvert. Il est perc de couloirs aux
formes les plus capricieuses. Les unes aboutissent  des cavits plus
grandes, les autres se contournent et reviennent  l'alle principale.
Sur l'espace de trois cent pieds eu ligne droite, le rseau des
corridors va en baissant. L'eau a roul des cailloux dans ses dclivits
et dans tous les interstices de la muraille,  droite,  gauche, en
haut, eu bas; il en est rsult des moules  boulets qui criblent
partout les surfaces. Ce labyrinthe  lui seul dpasse en intrt les
trente cavernes de notre pays. Songez  une avalanche de rocs
monstrueux, allant, se heurtant, s'accrochant, trbuchant par leur poids
dans les profondeurs de l'immensit. C'est l'image du chaos, c'est le
chaos lui-mme surpris dans un moment d'arrt. Rien ne tmoigne aussi
puissamment des agitations de notre pauvre plante  sa priode
d'enfance. Je comprend mieux maintenant l'exclamation du chantre des
Martyrs en prsence du Niagara: C'est une colonne d'eau du dluge! Ici
nous assistons  l'enfantement des montagnes.

Toute la caverne est propre comme un sou neuf. Les eaux l'ont lave et
rcure tellement qu'elle ne contient aucun dbris. Pas la moindre trace
de vgtation. Pas mme de champignons. Ni mousse ni moisissure.
Quelques ossements de castors et de loutres sont tout ce qu'elle
renfermait au jour de sa dcouverte.

L'oeil est frapp du travail que les eaux ont accompli partout. La
moindre pierre y est polie et arrondie par leur frottement. Les roches
d'origine igne, qui sont les nerfs et les muscles de cette colossale
charpente, n'ont pas t ronges par le courant  cause de leur duret,
les quartz non plus, mais elle projettent partout d'une manire
menaante, par suite des enfoncements des calcaires et de la chaux,
rongs et mins jusque dans les recoins les plus carts des grottes.
Bien souvent une pice de la taille d'une barrique est ainsi dchausse
et pend sur votre tte. On dirait qu'elle va tomber. L'engrenage des
blocs, pour ainsi dire, est parfait; rien ne s'en dtache. La pierre 
chaux cimente si bien les parties entre elles que l'on ne distingue
aucune fente ou crevasse nulle part. Des bosses, des creux; une
irrgularit charmante dans les chambres et les passages; des grottes
d'une blancheur de neige et d'une transparence de marbre frott; des
corridors gris, des pans de murs noirs, des alcves drabs; tantt un
mlange de ces couleurs; parfois des scintillations du quartz ou des
pierres ferrugineuses  la lumire des flambeaux,--la varit n'en peut
se dcrire.

Le sol est uni, battu par le courant; par-ci par-l un amas de pierre en
rompt l'galit; si vous regardez en haut, l'alvole d'o ces pices
sont tombes est visible, mais cela a eu lieu avant que les eaux se
fussent retires; nous ne le verrons pas recommencer.

Nous sommes douze personnes, disperses en tous sens, chacun sa bougie 
la main. Le jeu de ces flammes qui vont d'une ouverture  l'autre est
magique.

Il n'y a pas deux passages ni deux grottes ou chambres d'un mme niveau,
Pour les atteindre il faut grimper ici, descendre l, ramper dans un
autre endroit, enfin devenir ver de terre, selon le mot de M. Plissier.

--A propos, comment se fait-il, dis-je, que nous respirions ici un bon
air et qu'on n'y sente pas l'odeur de renferm que j'apprhendais.

--Pour la simple raison que la caverne  livr passage  une rivire
autrefois, et que puisque les eaux y coulaient et en sortaient quelque
part, il y a une circulation d'air parfaite.

--Et o est cette issue, M. Plissier?

Voil le problme! Depuis sept ou huit ans que j'explore, ces lieux et
que je dcouvre de nouveaux passages, je n'ai pas pu me renseigner sur
ce point; mais j'ai une preuve de l'existence d'un lac sous la montagne,
cela suffit pour que nous soyons sans crainte sur l'purement de l'air
des grottes et des corridors.

Je me rappelle que le Dr. J. A. Grant, d'Ottawa, avait mis l'opinion
qu'une nappe d'eau existait sous la caverne. Ce serait la dcharge
intrieure du lac Plissier qui passait jadis par les conduits o nous
causons en ce moment. Savez-vous  quel niveau se rencontre le lac
inconnu?

--Il me parait assez d'accord avec celui auquel vous donnez mon nom.

En effet, ce que j'appelle le lac Plissier n'a pas de nom officiel.

M. Plissier est instruit et intelligent. Il a fait son cours classique;
il tudie autant que le lui permettent ses fonctions de matre de poste,
de cultivateur, de marchand de bois; enfin l'exploration de sa caverne,
qui n'est jamais finie et qui demande du temps et de l'argent.

--Alors, dis-je, les deux lacs n'en font qu'un; celui du dehors se
dverse dans celui du dedans, aujourd'hui comme autrefois, avec la
diffrence qu'il ne passe plus par votre caverne et qu'il a son entre
secrte  travers d'autres labyrinthes pareils  celui-ci, situs plus
bas.

--C'est possible. Mais savez-vous que nous allons descendre?

--O cela?

--A l'tage infrieur, s'il vous plat Nous sommes entrs par la
lucarne. Permettez que je vous prcde.

--Descendre est facile  dire, mais par o, encore une fois, par quelle
porte secrte.

Plissier se prosterne  la faon des Japonnais.

Il se coule  reculons dans un boyau de stalagmites, en nous disant que
la pente est roide sans toutefois offrir de danger.

                      Glissez, mortels, n'appuyez pas.

Il glisse, je glisse, nous glissons. Au tout de vingt pieds nous
tombons....au salon. C'est un salon. Les murs sont de crme. La moindre
parole devient un tonnerre dans cet tage, car ce n'est qu'un tage;
tout  l'heure il va falloir descendre les grands escaliers du btiment.

--Comment expliquez-vous ce double rang?

--Par le fait qu'il y en a plus d'un semblable dans la caverne. La
montagne entire doit tre construite en ruche d'abeille. Vous voyez
partout les traces du soulvement de la couche des roches primitives.
Ces roches, au lieu d'tre  leur place au fond de l'abme, dans le
voisinage immdiat du feu central, ont jaillit de leur premier gte et
se sont empiles les unes sur les autres de manire  former cette
montagne. Les crevasses, les solutions de continuit vont de soi dans
une organisation de cette nature. Il n'y a qu' retrouver les tenants et
les aboutissants des corridors et  ne pas s'y garer une fois qu'on les
a trouvs. Constatons les dgts des visiteurs ignorants ou mchants qui
ont allum du feu, par exemple, et noirci  jamais les grottes les plus
coquettes.

C'est honteux. Des sauvages en culottes crampes et portant lorgnon
salissent en dix minutes les stalactites que les pierres ont formes
goutte  goutte par concrtion durant des sicles--de mme qu'il suffit
d'une douzaine de coup de hache pour abattre un bel arbre dont les
ramures et la force sont le produit de cent ans de croissance.

En dessous comme au dessus de ces tages l'aspect gnral se ressemble,
avec ceci de particulier que la ressemblance revt une infinit de tons
et d'allures qui en brisent la monotonie, si monotonie il peut y avoir
en ce lieu. Ni en haut ni en bas vous n'avez le coeur moins serr, le
systme nerveux plus calme, le sentiment de votre faiblesse moindre.

Avec deux cents pieds de roc sur les paules, on se trouve tout prpar
 ces sortes de rflexions.

Nous voyez-vous en ce moment, accroupis onze ou douze personnes dans une
chambre de quinze pieds de diamtre sur trois et demi de haut? A quoi
pensez-vous que nous estimions notre force humaine en un pareil lieu?

Mais il faut sortir, ou plutt continuer la descente. Rampons dehors.
Prenez ce passage o, pour la premire fors, je crois reconnatre le
basalte, roche noire volcanique, tmoignage nouveau de la formation
plutonienne de la caverne. Les fentes sont hautes, assez larges; on y
circule  l'aise.

Prenez garde! Un prcipice! Un puits de quarante pieds s'ouvre sous vos
pas. M. Plissier y a plac une chelle solide,  pic, bien membre,
nanmoins peu invitante. Sur vingt promeneurs, dix-huit se refusent  la
descendre. Nous la descendons tous, pour prouver que nous sommes des
braves et des savants.

Qu'est ce que cela veut dire? Le puits n'a pas de fond, ou plutt il en
a si peu que rien. Nous ne pourrons jamais nous y tenir.

Attendez, voici Plissier. En deux temps et trois mouvements il a fait
disparatre sa bougie, et lui avec, par un repli du rocher; nous le
voyons descendre en trottinant sur une pente o les eaux ont d tomber
autrefois en cascades rageuses; la plus lgre inspection le dmontre.

Nouvelles chambres, passages et corridors nouveaux. Ensuite un autre
puits. De toutes les horreurs celle-ci est la plus belle. Il y a des
pointes de cailloux blancs que huit hauteurs de baonnettes ne
pourraient pas imiter. Et pourtant il faut descendre. Notre rputation
est  ce prix. C'est six cents pieds que nous avons parcourus;
prsentement on nous permet d'allumer un cigare,  plus de cent
cinquante pieds au dessous du niveau de l'ouverture de la caverne, soit
 quarante ou cinquante pieds seulement au-dessus du lac extrieur.

Plus de deux cents pieds de blocs de granit, de quartz, de pyrite, de
calcaire, de cailloux rouls au-dessus de nos coiffures!

--Prenez un sige, dit Plissier. C'est la pierre o se sont assises mes
soeurs, qui ont prcd ici lady Dufferin.

--Diante! vous les avez menes jusqu'ici!

--Il le fallait bien: Ce que femme veut..... mais ce sont les seules
qui aient fait connaissance avec ce tnbreux empire, comme on dit en
posie.

--Eh bien, crivons leurs noms sur un pilier!

--Il me reste  vous montrer l'endroit o je me suis arrt dans mes
perquisitions, reprend Plissier, aprs cela nous remonterons. Frappez
le sol du pied. Cela rsonne, n'est-ce pas? C'est qu'il y a du vide en
dessous. J'ai voulu savoir si ce vide ne me conduirait pas, comme tant
de fois dans mes recherches,  une galerie infrieure. Savez vous ce que
j'ai rencontr? L'abme. Vous tes sur une vote de cathdrale, et je
l'ai perce. Regardez.

Chacun regarde.... o il pourra se cramponner en cas d'boulis. Les
asprits ne manquant pas, la confiance renat. Tout de mme c'est
prcaire, pense-t-on.

--Oui, par ce trou, avec un fanal au bout d'une corde de cent pieds nous
explorons le lac intrieur, celui qui recevait sans doute les eaux de la
caverne avant la naissance de notre grand pre Adam.

--Ce trou est fait au marteau. La rivire n'y a jamais pass.

--C'est moi qui l'ai ouvert, vous dis-je. Reste  dcouvrir la route des
eaux. D'un tage  l'autre nous y arriverons un jour. J'y travaille
depuis sept ans.

Ici nous interrompons visite et commentaires. Plusieurs jours sont
indispensables pour tout voir et tout dire.

L'ascension commence. Tandis que nous sommes disperss partout, selon
l'agilit de chacun, un bruit pouvantable clate autour de nous. La
trompette du jugement dernier devra avoir de ces notes terrifiantes.
Dans l'air libre rien de pareil n'est connu. Au fond des antres de la
terre, parmi les roches et les dtours de ces mystrieux corridors,
l'effet d'un clairon sonnant le rappel est chose dont on n'a pas
d'ide.... mme  Ottawa.

Aot 1875.




                         UNE CHASSE A L'OURS

                                ----

Nous sommes au mois de janvier,  cinq heures du soir, au village des
Deux-Grves, dans la Province de Qubec, chez M. Bertrand.

Marguerite! exclame un grand et gros homme  la figure rayonnante de
joie, qui ouvre brusquement la porte de la cuisine,--Marguerite, il y a
un ours sur la terre!

--Ah, Seigneurs! gmit Marguerite en laissant glisser sur le plancher le
contenant du plat qu'elle est en devoir de retirer du fourneau, tu m'as
fait une peur terrible!

--Il n'y a pas de quoi......

--Tu en parles  ton aise. Voil mes grillades par terre!

Ouvrons sans retard une parenthse. Monsieur Bertrand et sa femme
Marguerite Barr sont des cultivateurs riches qui, petit  petit, ont
amass ce qu'il possdent. Il y a trente ans, la maisonnette qu'il
habitaient  l'entre de la fort n'avait pas l'apparence qu'a
aujourd'hui leur belle maison neuve, au village des Deux Grves, mais il
ont conserv pour le berceau de leur prosprit, pour le lieu o se sont
coules les premires annes de leur mariage, une sorte de vnration
qui se manifeste constamment. Le pre Bertrand, parvenu  la
soixantaine, n'a pas moins de six belles et bonnes terres au
soleil:--cependant, quand il dit la terre on le comprend--c'est le
champ de ses premiers travaux, de ses meilleurs exploits, c'est la terre
qu'il a dfriche de sa main  l'ge de vingt ans, et par laquelle il a
commenc sa fortune. Chaque jour, il part en tourne; chaque soir il
revient  la maison, et toujours, la premire figure qu'il rencontre en
rentrant, c'est celle de Marguerite, sa femme, sa vielle compagne, sa
meilleure amie. Fermons la parenthse.

--Justement, tes grillades de lard! Eh bien! pas plus tard que demain tu
auras pour les remplacer de bonnes grillades d'ours...

--Hein? d'ours?

--Oui, d'ours. Comme je te le dis, nous avons dcouvert un ours sur la
terre.

--Je comprends, mais merci! je ne mange pas de ce btail l!

--Allons donc! c'est dlicieux. Demande  Michel Rocheteau.

--Un homme de got, il peut sans vanter! Je l'ai vu tuer des perdrix 
la Pointe-aux-Loutres et les suspendre dans sa grange en attendant
qu'elles fussent gtes pour les manger.....

--Demande  Charles Ameau.....

--Un autre, bien avis, qui mange du fromage de Fafard.....

--Demande  M. Lambin, notre reprsentant  la Chambre.....

--Beau dommage! un homme qui se rgale de cuisses de grenouilles en
fricasse!... Et puis j'ai entendu dire que les ours, anciennement,
c'tait du monde. Vois la forme de leurs pattes; on dirait des mains.

--Tant que tu voudras! a ne nous empchera pas de faire des grillades
d'ours demain soir.

--Quand  cela, je n'ai rien  dire. Je te ferai un fricot soign,  ta
fantaisie, mais pour ce qui est d'y goter, c'est une autre affaire.--A
propos qui est-ce qui a abattu la bte?

--Personne. Elle n'est pas encore tue. C'est Brin-de-Fil qui l'a
dcouverte dans les fonds eu allant au bois.

Dans les fond signifie la terre en fort, que le pre Bertrand possde
au bout de sou ancien tablissement et dont il tire au besoin du bois de
chauffage. Brin-de-Fil est le fils du fermier de Bertrand.

--J'aime moins cela, reprit Marguerite. Si vous allez chasser la bte,
il pourrait arriver quelque malheur.

--Pas de danger! J'ai fait avertir le vieux Lauguste, et.....

--C'est diffrent, si le bonhomme Lauguste en est, il conduira l'affaire
 merveille.

--Sans doute, sans doute. En attendant, je vais souper; ensuite je ferai
un tour par le village pour inviter les amis. En temps de carnaval,
c'est bien le moins que l'on s'amuse un peu. Sans compter que les ours,
a ne vient pas tous les jours se mettre au bout de notre fusil. Je veux
profiter de l'occasion pour nous amuser un peu. Une belle chasse, la
chasse  l'ours!

                                 * *
                                  *

Sur les dix heures, Bertrand rentrait chez lui.

--Nous serons au nombre de huit, dit-il, sans compter ceux de la ferme.
J'ai invit M. Lambin, son fils Tancrde, Franois Duclos, Michel
Rocheteau, Paul Fortier, Charles Ameau et chose... le Prussien, comme on
l'appelle.....

--Seigmein, le bijoutier?

--Oui,--Sickmau. Lambin est ravi; il se charge de nous approvisionner
pour le voyage.

--Bon, bon, ce qui n'empche pas de vous prparer un panier. Si nous les
invitons, ce n'est pas pour qu'ils payent leur cot.

--Tu as raison, femme.

--Avec Lambin, vois-tu, il faut tenir son rang. C'est un finaud.........

--Par exemple, tu ne le connais pas!

--Je ne dis pas de mal de lui; je sais qu'il cherche  nous plaire......
pour les prochaines lections. Quand il sige en Chambre il nous envoie
des papiers imprims. Si tu savais lire, Bertrand, a ne t'amuserait
gure. Il y a de ces papiers qui se nomment des Ordres du jour,
d'autres qui s'appellent Rponse  l'adresse, d'autres qui sont en
anglais, et d'autres qui parlent de la fausse monnaie. C'est du temps et
du papier perdus. J'aime mieux n'importe quoi.

--Je te crois, bien! Lambin est malgr a un bon garon.....

Ah! j'en conviens sans difficult.....

--Et un bon dput.........

--Pas pire qu'un autre, au bout du compte........

--Je reviens  notre expdition de demain.... Nous nous promettons un
plaisir sans pareil. Un plaisir innombrable, comme dit Tancrde. Une
belle chasse, la chasse  l'ours!.....

--Et tu amnes des chasseurs  la bcassine et des conteurs d'histoires
pour abattre ce gros gibier-l!

--Eh! parguienne! on fait ce que l'on peut. Allons nous coucher, il faut
tre debout  six heures.

                                 * *
                                  *

Marguerite tait une excellente nature de femme.

Ce qu'elle disait en goguenardant na tirait point  consquence, car une
pointe de sarcasme accompagnait gnralement chacune de ses phrases, et
son mari se plaisait  l'entendre faire le procs des gens de sa
connaissance qu'ils fussent de bons ou de mauvais voisins. Aussi
poussait-elle de front la Critique des invits de son mari et les
prparatifs de ce qu'elle appelait un pique-nique  l'ongle. Au coup de
onze heures, les paniers taient prts, les invits passs et repasss
au fil de la langue, et le pre Bertrand et sa moiti, galement
satisfaits l'un et l'autre de leur besogne, dormaient du sommeil des
justes.

                                 * *
                                  *

Pan, pan!... Pan, pan, pan!!...

--H h! soupira le pre Bertrand en se frottant les yeux, il me semble
que le tic tac de l'horloge est plus prononc que de coutume......

Pan, pan!.....

--Bigre! On y va! continua-t-il en sautant  bas du lit.

Pan, pan!......

--Oui, oui, oui! sont-ils enrags! Allons! voil que j'endosse ma veste
avant de passer mon pantalon... Il fait un froid de loup...

--Ou d'ours, comme tu voudras, dit Marguerite, ouvrant les yeux  son
tour.

Bertrand tait dj  la porte, qu'il ouvrit bientt, aprs avoir
chang quelques paroles avec le visiteur matinal, lequel n'tait pas
moindre que Tancrde Lambin, lve en rhtorique, pour le moment en
cong dans sa famille, sous un prtexte ou sous un autre--au temps des
ftes.

--Monsieur Bertrand, papa m'envoie vous dire......

--Que vous tes prts? C'est cela, bon; je serai  vos ordres dans dix
minutes. Va leur dire cela, mon garon, et rappelle-leur que le
rendez-vous est ici. Qu'ils arrivent. J'ai l une goutte qui les attend.

Tancrde rebroussa chemin en se soufflant dans les doigts, car il
faisait rudement froid ce matin-l.

                                 * *
                                  *

Un dpart fix  sept heures, qui a lieu  huit, est tout  fait dans
l'ordre: aussi le pre Bertrand et sa femme Marguerite eurent-ils tout
le temps ncessaire pour sur veiller les prparatifs de l'expdition.

Lambin avait charg une trane de paniers et de botes dont le contenu
se dnonait par le seul cliquetis des verres heurts les uns contre les
autres, ce qui faisait dire au pre Bertrand:

--Cent-trente deux! si les fusils ratent, nous sommes certains qu'il
n'en sera pas de mme des bouchons......

A propos des fusils, il y en avait six dont un  double canon, celui de
Lambin.

Tancrde, qui savait par coeur l'histoire du chevalier Bayard, avait
horreur des armes  feu, ces froces machines qui lancent la mort 
distance et n'aiment pas  regarder de trop prs l'ennemi. Il avait
emprunt de son pre un sabre du temps de George III, ornement de la
salle  fumer, et, comme son ami d'enfance, Eustache Ppin dit
Brin-de-Fil, devait tre de la partie, il avait apport  son intention
une vieille longue rapire, un peu rouille, un peu brche, mais, 
ses yeux, bien plus belle et plus digne d'un bras vaillant que le fusil
perfectionn de son pre.

Armes, raquettes, paniers, botes, hommes, tout se logea commodment
dans quatre voitures, et, comme dit Marguerite en les voyant partir:

--Au petit bonheur!

Le pre Bertrand conduisait la premire voiture. C'est lui qui signala
l'approche de la ferme; puis cinq minutes aprs, il ouvrait de nouveau
la bouche pour s'crier joyeusement:

--H! bon! voici Brin-de-Fil!

Les chevaux ralentirent le pas  un arpent de la ferme, o s'tait
plant dans la neige, au bord de la route, un grand garon  la
physionomie enfantine dont les yeux nafs ptillaient d'bahissement
devant tout ce monde tranger. Age, 17 ans; taille 5 pieds 10 pouces;
grand cou, longues jambes, bras indfinissables! maigreur extrme
partout: tel tait Brin-de-Fil, le fils du fermier de M. Bertrand. Il
annonait l'arriv du pre Lauguste et de Baptiste Grelon, chasseurs
mrites.

--Tout va bien, mes amis, conclut M. Bertrand, aprs avoir entendu
Brin-de-Fil. Rendons-nous  la maison.

Sur le pas de la porte, ils trouvrent runis le fermier, sa femme,
leurs enfants et les deux chasseurs annoncs.

--Voyons donc, voyons donc! disait le pre Lauguste, en serrant la main
de chacun  la ronde, vous allez faire le coup de fusil avec nous! c'est
superbe! Est ce que vous n'avez pas peur de vous faire dvorer!

--Bah! dit le Prussien, nous sommes trop coriaces pour tenter les ours.
Mais,  propos.... le gte de la bte est-il loin?

--Pas trop; je crois que Brin-de-Fil a parl de quarante arpents......

--Nous djeunerons auparavant, dit M. Bertrand; et vous, continua-t-il
en s'adressant au fermier, empchez les enfants de jouer avec le sabre
de Tancrde, il pourrait leur arriver malheur.

                                 * *
                                  *

Joyeux djeuner. La conversation roula sur le plan de campagne. Les
vieux chasseurs disaient qu'avant d'adopter un programme, il fallait
voir le lieu o tait la cache de l'ours.

--Et la bataille sera longue, je suppose, demanda Tancrde.

--Qu'appelles-tu bataille, mon gros? demanda le pre Lauguste,
employant son expression favorite de familiarit. La crmonie n'est pas
longue; on s'approche du trou, on commande  la bte de sortir, elle
se montre la tte, et bom!.... mais soyez tranquilles, je vous
indiquerai le bon moment et vous la tirerez.

--Quant  moi, dit M. Bertrand, je ne m'en mle point, pourvu que vous
me rserviez la peau de l'animal.

--Aie! cela ressemble un peu  certaine fable clbre, dont la morale se
rsume  ceci: ne comptez pas sans votre hte.

--Papa, hasarda Brin-de-Fil, le petit os de la patte gauche gurit le
mal de dent,--si je le prenais?.....

--Prends-le, mon garon, prends-le, riposta Michel Rocheteau, tout ce
que nous demandons pour nous, c'est un stake.

--Je vous ferai voir les bons morceaux, messieurs.

--Bravo, pre Lauguste!  votre sant et en route, si vous voulez.

--A la vtre, c'est pas de refus. A prsent, dit-il, aprs avoir bu,
serrez vos ceintures, c'est commode pour la marche et s'il faut courir,
a conserve l'haleine. Chaussez vos raquettes, et en route!

Brin-de-Fil prit la tte de l'escouade. Tancrde rpondait  la chanson
de Duclos:

     Mes beaux lions aux crins dors,
     Du sang des troupeaux altrs,
     Halte-l! je fais sentinelle
     Et ma carabine mortelle,
     Visant  la fauve prunelle,
     Fait jaillir l'me en flots pourprs!

Tant que l'on piqua par les champs, les vieux chasseurs suivirent
assez ngligemment la troupe, mais parvenus  l'entre du bois, il
commandrent une halte.

On examina les armes; on s'assura que les brides des raquettes tenaient
fermes et que les cordons taient bien attachs. Brin-de-Fil fut
interrog.

--C'est de ce ct, dit-il, en montrant une colline peu leve et assez
abondamment boise qui apparaissait  droite. En faisant le dtour on
voit tout--coup l'ouverture de la cache. Quand je l'ai dcouverte, il
en sortait une fume semblable  celle d'un camp de Sauvages.

--C'est bien cela, dit le pre Lauguste, quoique tu exagres un peu, je
pense. Maintenant c'est mon affaire. Mais avant de rien entreprendre, il
faut que vous me promettiez d'observer un silence complet et de
m'couter en toute chose.

--Oui, oui, c'est entendu.

--Voici mon plan: Baptiste et moi, nous allons passer par-dessus le
petit coteau. Vous autres, vous ferez le dtour, guids par Brin-de-Fil,
et vous irez vous poster de manire  entourer de ce ct la cache de
l'ours.

Une fois l, je vous dirai ce qu'il y aura  faire; pour le moment c'est
impossible, parceque je n'ai jamais vu l'endroit. Un petit coup, avant
de partir...  votre sant.

Vingt minutes aprs, tous les chasseurs taient  leur poste. Tancrde
et Brin-de-Fil avaient dgain. M. Bertrand portait une hachette,
n'ayant pas cru prudent  son ge de faire connaissance avec les armes 
feu qu'il avait toujours redoutes. Les autres, embusqus a et l,
derrire les arbres, se tenaient prts  tirer ds que l'ennemi se
montrerait.

Tous les yeux taient fixs sur la mince colonne de vapeur qui se
dgageait d'une touffe de broussailles situe  mi-cte de la colline.

On sait que les ours choisissent pour passer l'hiver le creux des gros
arbres ou des enfoncements naturels dans le sol, et que rien ne trahit
leur prsence, si ce n'est le lger filet de fume que la chaleur de
leur corps dgage par l'ouverture de la cachette lorsqu'il fait grand
froid.

                                 * *
                                  *

Le pre Lauguste, avec son compagnon, s'tait arrt sur le haut de la
colline, puis voyant tous ses chasseurs en place, il s'tait mis 
descendre lentement, l'oeil au guet et la main prte, vers la touffe de
broussailles. C'tait une position habilement prise pour oprer une
reconnaissance, car venant d'en haut, il avait dix chances contre une de
s'esquiver, si l'animal sortait pour attaquer, tandis que, en
l'approchant par en bas, il aurait pu tre cras de suite du seul poids
de son adversaire.

Une belle chasse, la chasse  l'ours!

Tout- coup, la figure du pre Lauguste exprima une profonde surprise.
Sans rien dire cependant, il se haussa sur la pointe des pieds,
s'efforant de plonger ses regards au centre de la touffe de
broussailles, mais comme apparemment son examen ne lui rvla rien de
satisfaisant, il tourna les yeux o se tenait Brin-de-Fil et fit une
grimace qui pouvait passer  la rigueur pour une sorte de sourire.
Prenant aussitt son parti, il remonta avec prcipitation vers son
camarade qui l'attendait au sommet de la butte.

L'inquitude agaait les nerfs des chasseurs.

Les deux vieillards changrent quelques mots--et cette fois ils
descendirent ensemble vers la cache.

En les voyant s'avancer avec mille prcautions, s'arrter, couter,
reprendre leur marche, tter du doigt la dtente de leurs armes, qui
n'aurait pas compris que le moment solennel tait arriv?

Affaisss sous le poids de l'motion, Lambin et ses amis n'avaient que
la force ncessaire pour soutenir leurs armes et cherchaient  retremper
leur courage dans la vus des guides qui bravaient si rsolument le
danger.

L'une aprs l'autre, les batteries des carabines et des fusils
craqurent sinistrement dans le silence du dsert. Plus d'un frisson,
plus ou moins vite rprim, courut sur la peau de chaque homme.

La bataille allait commencer.

Deux boules de neige furent d'abord lances dans la touffe de
broussailles par Baptiste Grelon.

Tous les chasseurs avancrent instinctivement d'un pas, en paulant.

Mais rien ne parut  l'orifice de la caverne.

La petite colonne de fume devenait de moins en moins visible  cause de
la force du soleil qui montait  l'horizon.

L'anxit pouvait se trahir par quelque cart compromettant. Le pre
Lauguste rsolut de brusquer le dnouement.

Que ceux qui ont pass par une heure semblable se souviennent de ce
qu'elle a de solennelle. Pas un souffle de l'air que l'on n'interprte
comme le signal de la lutte. La moindre branche d'arbre courbe par son
fardeau de neige qui se dgage auprs de lui, veille, branle,
surexcite l'attention du chasseur. Tout est indice et commotion. Tout
tremble sous les bois, depuis la ramure des sapins gigantesques pousss
par le vent jusqu'aux nerfs des hommes qui sont venus chercher un ennemi
que peut-tre dj ils n'ont plus l'ambition de voir paratre  leur
yeux. (Marmier)

Tancrde, plus imprudent que les autres; s'tait le plus avanc. C'est
lui qui poussa le premier cri: Je lui vois la tte!

A cette exclamation, le pre Lauguste s'arrta court et fixa son oeil
gris sur le collgien. Quelque chose comme une seconde grimace, crispa
sa figure; mais il se contint et, mettant sa main sur l'paule de
Baptiste  qui il dit deux ou trois mots  voix basse, il remonta
vivement le coteau avec lui,--puis se tourna vers les chasseurs, tendit
le bras et cria  pleine voix:

--Tirez!

Trois coups de feu retentirent. Les balles, brisant quelques aulnes,
s'enfoncrent dans la neige.

L'oreille tendue, le fusil fumant, nos hommes guettaient le rsultat de
cette dcharge. Mais....... rien!

Duclos tira au mme instant; mais son feu porta mal, quoiqu'il se crut
certain d'avoir bien vis.

Brin-de-Fil, plac prs de Tancrde, voyait l'ours comme lui.

Lambin rechargeait avec ardeur. Chacun aurait voulu marcher au plus
prs, mais personne ne bougeait cependant; l'motion tait  son comble.

--Attendez, mes amis! cria le pre Lauguste, il faut en finir.

En disant cela, il avait l'air curieusement anim, le pre Lauguste,--et
son compagnon aussi.

La fin de ce drame approchait. Les armes taient toutes recharges.

                                 * *
                                  *

Les deux vieillards descendirent de nouveau vers les broussailles.

Alors on vit une chose que les yeux se refusrent  croire, tant elle
faisait supposer de courage chez celui qui l'accomplissait.

Le pre Lauguste, pench sur le trou dont il avait cart les aulnes,
plongeait dans l'ouverture une branche de sapin, qu'il retira un instant
aprs toute dgouttante.... de l'eau d'une source qui coule en cet
endroit!.....

Une belle chasse, la chasse  l'ours!

                                 * *
                                  *

Un grand clat de rire retentit, pouss par les deux vieux chasseurs.

Nos amateurs taient crass par leur dception. Ils comprenaient.

Franois Duclos, dont le sang s'tait allum  l'odeur de la poudre, ne
respirait plus que carnage, et contemplait d'un oeil stupfait
l'attitude subitement refroidie de ses compagnons. Il ne comprenait pas.

Brin-de-Fil fut le premier qui rompit le silence.

Le pauvre garon, auteur involontaire de cette comdie, se livrait  un
dsespoir bien conditionn. Sans l'intervention de Tancrde, il se fut
arrach les cheveux, jusqu'au dernier crin inclusivement.

                                 * *
                                  *

Du reste, il avait bien pu se tromper. Son erreur avait mme t
partage par Lambin, Rocheteau, Fortier et les autres.

La temprature de la source, plus leve que celle de l'atmosphre au
mois de janvier, avait fondu ou plutt perc la neige au-dessus de
l'endroit o l'eau sortait de terre, et, par cette espce de chemine,
se dgageait une vapeur lgre, semblable  celle que l'on observe en
hiver au-dessus d'une cache d'ours.

Une fois la branche de sapin expose au regard, avec ses gouttelettes
d'eau, la situation n'avait pas besoin d'tre explique, sauf  Duclos
et au Prussien, qui n'avaient aucune ide de ce phnomne. C'est
Tancrde qui les mit au fait.

Le pre Lauguste riait toujours. Son compagnon faisait chorus. M.
Bertrand n'en cdait ni  l'un ni  l'autre, car, au bout du compte,
cela lui semblait un matre coup que le fusillement d'une source aprs
tant de prparatifs.

Le lecteur a dj compris que le pre Lauguste s'tait rendu compte de
la situation ds sa premire descente de la colline, et que, loustic par
nature, il n'avait pas voulu manquer l'occasion de s'amuser un peu en
prolongeant la mprise.

--Bateau de bateau! exclamait Brin-de-Fil en utilisant le plus fort
juron de son rpertoire, qui aurait jamais cru trouver une source  la
place!......

A la place peignait admirablement la conviction antrieure du
dcouvreur d'ours.

                                 * *
                                  *

Toute chose a une fin. La dconfiture tait complte; il valait mieux en
prendre son parti.

La gat revint peu  peu au coeur de chacun. La raction fut mme
pousse trs-loin, lorsque, reportant son esprit sur les victuailles
laisses  la ferme, Lambin proposa un dner monstre pour tromper la
tristesse. La plaisanterie, seule monnaie dont on pouvait se payer,
circula largement dans le cercle. Les ours ne furent pas pargns; ils
le mritaient bien.

Un incident marqua le repas. Entre la poire et le fromage, les convives
se prcipitrent vers l'table, attirs par un grand tapage et par des
cris qui annonaient une lutte acharne.

Un bambin de dix ans, arm de la vieille rapire, faisait une guerre
sans merci aux inoffensives poulettes. De son ct, sa petite soeur,
tenant  deux mains le sabre de Tancrde, se livrait sur le bataillon
des canards et des oies  des assauts ritrs qui soulevaient un
concert de justes plaintes contre cette violation brutale du domicile et
du droit des gens.

Cette aventure redoubla la gat gnrale. On se remit  table en
chantant. La fte tait complte.

                                 * *
                                  *

--Toujours, disait M. Bertrand, nous avons bien dn! mais ce n'est pas
de sitt que ma femme rtira les grillades que je lui ai promises hier
soir!

Nos chasseurs rentrrent au village  la tombe de la nuit,
trs-satisfaits... du dner.

Une belle chasse, la chasse  l'ours!




                           SOUS LES BOIS

                                ----

Qui pour Cacouna, qui pour Kamouraska qui pour Rimouski, qui pour
Restigouche.... que de gens s'en vont aux eaux.

Chacun son got. Moi j'aime mieux la nature primitive qui n'est pas  la
mode du jour, mais que l'on ne pourra jamais dmoder. Vous ne comprenez
peut-tre pas le plaisir que j'prouve  prendre des quartiers d't
inconnus des touristes, mais frquents par de belles rivires, des
milliers d'oiseaux chanteurs, et perdus au fonds des forts sculaires.
Que voulez-vous! le got n'est point  discuter; j'aime ce que j'aime,
et vous, vous aimez autre chose. Grand bien vous fasse--je vous admire,
monsieur Tout-le-Monde.

                                 * *
                                  *

Les bluets sont bleus, les roses sont roses! a dit un pote grand
amateur de la vrit et de la couleur locale.

Les arbres verts, les ruisseaux si clairs, la molle fougre s'talent 
perte de vue autour de moi, toutes choses que l'on pourrait peindre avec
plus d'art que je n'en mets ici  les numrer.

Je vous cris donc de la campagne, au bord des bois, dans une retraite
charmante o les bruits de la ville ne pntrent jamais et o l'on ne
parle en mal du prochain que sur les gazettes dont, en venant ici,
j'avais doubl l'intrieur d'un grand panier aux provisions.

Maintenant que la belle saison tale les splendeurs de sa robe et que
l'atmosphre tide des journes d'aot nous invite  mettre habit bas,
il fait bon aller s'asseoir au pied d'un pin, dans une clairire de la
vieille fort, et de se croire seul au monde, en coutant le
frmissement des cascades, les chants des oiseaux et les rcits qui
tombent de la bouche d'un forestier. Une douce quitude s'empare de
l'me, un sentiment d'indpendance ignor jusque-l se fait jour dans
votre rverie, et mlant  toute chose l'oubli des maux passs, vous
sentez renatre ce je ne sais quoi de potique et de tendre au-del de
toute expression, qui composait la vie intrieure de nos premire
annes.

Ce n'est pas ailleurs, c'est ici qu'il faut s'arrter pour reprendre
courage, ressaisir le calme de nos esprits et placer une barrire
rustique entre la ville et nous, c'est ici que sont la retraite et la
nouveaut.

Figurez-vous mon bonheur: pas de visites  faire sous l'ardeur du
soleil, pas de poussire  avaler tout le long du jour.

Tel que vous ne me voyez pas, lecteurs, je suis en train de dcider s'il
ne vaudrait pas mieux vous raconter ceci ou cela.

Parlons plutt de ce qui se prsente en ce moment sous mes yeux, savoir:
mon sac de voyage et mon compagnon de voyage.

                                 * *
                                  *

Mon sac de voyage n'est point un sac, c'est un panier aux provisions, il
loge trs-bien entre les varangues de mon canot d'corce et, Dieu merci,
nous ne sommes pas dyspeptique.

S'il m'arrive de manquer un coup de fusil, le guide ne manque pas le
sien: de cette manire, le gibier qui nous visite nous trouve toujours 
domicile et n'y laisse jamais sa carte.

Mon guide n'est point un vulgaire engag, c'est un ami, un garon qui
passe sa vie dans les bois, mais spirituel, habile, brave en fou, assez
instruit et, comme feu Molire, observateur. Personne ne voit mieux les
travers du peuple civilis, personne ne s'en moque  meilleur titre.
Avec cela, heureux comme un roi de l'ancien temps, ayant une pente  la
posie, la posie des voyageurs, la joyeuse, la mlancolique, la bonne,
la vraie. Si vous l'entendiez chanter en maniant son aviron:

     Dans la fort et sur la cage,
     Nous tions trente voyageur!

ou bien encore:

     Dans les prisons de Nantes
     Y a-t-un prisonnier!

vous donneriez Sorel, Machiche et St. Denis pour vivre  ses cts!

Par la tradition, il descend en ligne droite de cette vaillante et noble
race de voyageurs canadiens, dont Fenimore Cooper nous a si adroitement
escamot le type en littrature. Il se nomme Gonzagues.

La premire fois que nous nous sommes rencontrs, je ne l'ai pas pris
pour un homme; il me semble qu'il participait de la nature des tres
fantastiques--bien des gens le croyaient aussi.

C'tait il y a eu six ans au mois de juin, sur le bord de la rivire
Vermillon. La bande des flotteurs de bois tait arrte dans un endroit
prilleux; leur chef ne savait plus  quel saint se vouer pour passer
outre avec les honneurs de la lutte.

Expliquons-nous.

Quinze, vingt, trente hommes sont tablis en automne aux abords d'une
rivire ou d'un cours d'eau quelconque.

Pendant l'hiver, ils abattent des arbres, les coupent en billots et les
charroient sur la rive.

Il n'est pas rare que cette rive soit un escarpement, une falaise, enfin
quelqu'endroit moins praticable que le carr Viger.

Le printemps venu, l'on ferme le chantier et les hommes destins 
l'opration difficile du flottage descendent les rivires en chassant
devant eux les pices de bois choues au rivage, accroches sur les
pointes des rochers ou empiles par le mouvement des eaux  la tte des
cascades et des rapides.

C'est une rude corve dans laquelle il est bon d'apporter un poignet
solide, un coup d'oeil prompt et sr, de grandes qualits de nageur, de
rameur et d'quilibriste et par-dessus tout une conscience en paix avec
Dieu, car la mort se dresse  chaque pas de ces vigoureux exercices.

                                 * *
                                  *

Ce printemps l, une escouade de flotteurs arrivait par la rivire
Vermillon en face de l'obstacle que je vais vous dcrire: prs de quatre
cents billots dposs sur la croupe d'une rive trs escarpe s'taient
mis en mouvement lorsque le soleil avait fondu la neige au flanc de la
falaise. D'aprs le calcul des bcherons, cela devait arriver et
prcipiter les billots tous ensemble, dans la rivire, en simplifiant
les travaux du flottage.

Le plan tait trop beau pour russir. Il se prsenta une barrire
naturelle. Deux souches places  mi cte et que la neige avait rendues
imperceptibles pendant l'hiver, reurent les premiers billots chapps
du sommet, les arrtrent, et bientt l'norme charge se trouva  poser
tout entire sur ces deux appuis.

En-dessous, une vingtaine de pieds restaient libres entre le niveau de
la rivire et la masse de billots accrochs.

Au-dessus, il y avait accs pour les travailleurs--mais repcher quatre
cents billots, les tirer  la cte et les faire rouler plus loin vers la
rivire, cela cote beaucoup d'argent. Comment s'y prendre?

Sur ces entrefaites, arriva Gonzagues.

Bcherons, chasseurs, voyageurs, guides de cages, etc., saluez, c'est
votre matre  tous.

--Voyons donc, dit-il, est ce qu'il n'y aurait pas moyen de passer ici
comme des messieurs?

Et sans perdre plus de temps, il prit une hache et monta la cte, droit
sous l'amas de billots.

Cette manire de monter  l'assaut tait tout--fait dans le caractre
de Gonzagues. On le connaissait et personne n'aurait os l'interroger
sur ses intentions, avant qu'il en et parl lui-mme.

Chacun se rappelait que l'anne prcdente il tait mont sans souffler
mot sur une jam ou empilement de pices de bois form  la tte d'une
cascade dangereuse, et que l, tout seul, un pic  la main, il tait
parvenu  dcoller la clef ou pice principale qui retenait l'avalanche
de billots au-dessus du gouffre. Au moment o tout cela s'branlait pour
bondir en avant, Gonzagues s'tait prcipit de ct dans un endroit de
la chute un peu moins roide, vers lequel les billots ne pouvaient se
diriger, et ses hommes l'avaient perdu de vue dans les bouillons blancs
de la rivire.

Pendant ce temps, les billots avaient galement saut la chute et se
dandinaient au bas sur ces mmes bouillons blancs.

Les hommes partis  la recherche du corps de Gonzagues furent stupfaits
en l'apercevant qui se chauffait au soleil sur un petit rocher  fleur
d'eau, d'o il leur fit signe d'aller le chercher.

Sur le reproche de tmrit qu'on lui adressa quelques minutes aprs, il
rpondit, en bourrant sa pipe et hochant les paules:

--Bah! est-ce que vous croyez qu'il y a assez d'eau dans le Saint
Maurice pour me noyer!......

                                 * *
                                  *

Je viens de dire qu'il avait mont la cte, droit sous l'amas de
billots.

Nous tions  le regarder, immobiles dans nos grandes berges de drave
(drave, ou drive; en franais: flottage des bois) ne nous rendant pas
compte de son ide.

Tout--coup chacun poussa un cri d'angoisse en y mlant le nom du
tmraire. Gonzagues entamait  tour de bras l'une des deux souches. Sa
hache s'abattait, rapide et ferme, sur les attaches du barrage, les
grosses racines de la souche.

Mais les cris, les supplications s'levrent avec une telle nergie
qu'il s'arrta.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit il.

--Il faut que tu descendes, lui crimes-nous, ne vois-tu pas que tu vas
attirer sur toi les billots suspendus sur ta tte, c'est la mort
invitable!

--Rangez vos berges, et ne craignez rien pour moi; mais rangez-vous,
sinon vous serez crass comme des mouches.

Ce fut tout son raisonnement. Je ne russirai jamais  dcrire ce qui se
passa ensuite. Nous tions spectateurs d'un drame dont le dnouement
paraissait fatal; chaque coup de hache avait un cho dans nos poitrines,
chaque seconde amenait une nouvelle pouvante. Un condamn sur
l'chafaud n'est pas plus prs du sacrifice que ne l'tait Gonzagues.
Cris, menaces, supplications, il n'coutait rien et bchait toujours. La
rivire, trs-profonde en cet endroit, coulait sous lui  vingt pieds,
presqu' pic. Il avait devant lui, bien haut par-dessus les paules, la
pile des billots retenue par l'obstacle qu'il brisait.

Soudain il s'arrta. La souche avait craqu.

La respiration des hommes qui taient l se pouvaient compter.

Gonzagues, au guet, avait encore la main sur la hache, il attendait.

Comme la dbcle ne se faisait pas, il se remit  pratiquer des
entailles.

Au bout d'une minute, la masse crasa les derniers liens, mais avant de
se ruer au bas de la pente, elle chancela pendant trois secondes et
l'intrpide bcheur en profita pour plonger comme une anguille dans le
courant plac sous lui. Il avait  peine atteint te fond, que la rivire
tait couverte de billots flottant ple-mle,--les uns, qui avaient
piqu une pointe en bas, revenaient  la surface et dansaient comme des
marionnettes avant de se coucher mollement sur la lame; les autres,
entrans par l'lan formidable qu'ils avaient reu, se pourchassaient
au loin et heurtaient les premiers; c'tait une scne d'lments
dchans dont le tableau pourrait se faire sur la toile, mais difficile
 traiter la plume  la main.

Lorsque nos yeux dcouvrirent l'auteur de cet exploit, il se tenait
debout sur l'un des billots les plus loigns et reprenait haleine. Sa
course entre deux eaux, en ligne droite vers la rive oppose, l'avait
mis hors de danger, car en somme la charge des pices de bois s'tait
plutt abattue prs du rivage, et la rsistance de l'eau avait contribu
 l'amortir considrablement.

Parvenu  terre, Gonzagues reut nos loges avec un grand sang-froid.
Quand nous lui dmes que sans son courage il aurait fallu renoncer 
flotter ces quatre cent billots, il rpondit simplement: Vous auriez
bien pu faire clater l'une des souches avec de la poudre, sans y mettre
tant de crmonies!




                            LE LOUP-GAROU

                                ----

Ah! les histoires merveilleuses, surnaturelles, incroyables, je les
adore! Les rcits de vrais revenants, c'est cela qui captive
l'attention! Les aventures mystrieuses, horribles, ne les aimez-vous
pas comme moi?

Je vais vous narrer ce qui,  ma connaissance, a eu lieu dans les bois
du Saint-Maurice, voil  peu prs cinq ou six ans.

J'ai vu cela de mes yeux.

Le lecteur va se dire:

--Enfin! je rencontre un conteur qui n'a rien emprunt  un autre
conteur, car il a t tmoin du fait, ce qui est bien le merle blanc 
trouver lorsque l'on parle d'histoire de loup-garou. Soyons toute
oreille.

C'est trs-aimable de votre part, ami lecteur, trs-aimable; aussi
vais-je faire de mon mieux pour mriter votre confiance.

                                 * *
                                  *

J'tais en tourne dans les chantiers du haut de la rivire aux Rats, et
je venais de me dbotter devant la cambuse de Pierre Miron,
contre-matre de chantier, lorsque le cuisinier, me tirant  part, me
confia une grande nouvelle:

Le diable rdait dans les environs en personne naturelle! Tout ce qu'il
peut y avoir de plus diable et de plus vivant!

--Bah! tu badines, lui dis-je.

--Badiner, monsieur? moi badiner avec ces choses-l! le bon Dieu m'en
prserve! Ce que je vais vous dire est hors du commun. Ecoutez-moi un
instant, je vous prie.

--Parle, parle, tu m'intresses dj rien qu'avec tes airs et ta mine
effraye.

--Eh bien, monsieur, je dois vous dire que voil une semaine, le gros
Pothier est parti de la campe le soir pour tirer de l'eau  la
fontaine,  deux petits arpents d'ici. Il n'tait pas  cinquante pieds
qu'il revint en courant comme un homme poursuivi et nous assura qu'il
avait reu un coup de bton sur la tte. En effet, il avait une
corchure au cou prs de l'oreille. Comme son casque tait tomb et
qu'il n'avait pas pris le temps de le ramasser pour s'enfuir, et comme,
d'un autre ct, on voulait savoir d'o venait l'attaque, plusieurs
hommes se rendirent sur les lieux, mais sans succs. Il fallut revenir.
Je suivais les autres, et sans m'en apercevoir, je me trouvais le
dernier, lorsque tout- coup je fua aveugl par une claque sur chaque
oeil et je sentis qu'on me saisissait aux cheveux. Vous pensez si je
criais! Quand on me releva, je n'avais presque pas connaissance......

--Tu avais donc t frapp bien fort?

--Pour ce qui est de a, oui, une paire de claques terribles, mais
c'est tout.... except que mon casque avait disparu; c'est en me
l'enlevant que le manitou m'avait tir les cheveux.

--Comment expliques-tu cela?

--Personne ne peut l'expliquer. Il y a des gens qui prtendent que nous
avons affaire  l'me d'un charretier de boeufs mort en reniant Dieu
dans ces endroits ici, il y a plusieurs annes; d'autres disent d'autres
choses, mais c'est une affaire effrayante tout de mme. Demain nous
quitterons tout le chantier.

Comme le cuisinier achevait ces mots et que je me rcriais contre la
dcision qu'il menait de m'annoncer, Pierre Miron, suivi 4e tous ses
hommes, entra dans la campe.

--Qu'est-ce que cela veut donc dire, Pierre? vous pariez de dpart! En
plein mois de janvier! Vous n'ignorez pas la perte que cela devra
occasionner.

--Ah! monsieur Charles, ce n'est, pas un badinage--je suis rest le
dernier  mconnatre le sortilge, mais, hier soir, je me suis rendu 
l'accord gnral. C'tait le sixime casque qui partait......

--Le sixime casque--celui de France Pigeon.

--Le cinquime tait celui de Philippe Lortie.

--Le quatrime, celui de Thodore Laviolette.

--Le troisime......

--Ah a! leur dis-je en cherchant  me montrer un peu en colre,
tes-vous tous devenus fous? Quel conte bleu me faites-vous l; on
croirait,  vous entendre, que le diable loge ici!

--Monsieur Charles, reprit Miron d'un air grave et convaincu, c'est une
affaire srieuse comme personne n'en a vue.

--Eh bien! mes amis, leur dis-je  tous, si vous vouiez rester ici ce
soir, je tcherai de me convaincre par moi-mme de ce que l'on dit.
Demain avant-midi, Olivier Lachance, contre-matre en chef doit me
rejoindre; nous dciderons alors ce que nous aurons  faire.

--Convenu! mais pas plus tard que demain.

--Pas plus tard que demain.

Le souper fut servi au crpuscule, ce qui tait nouveau au chantier, o
le travail dans la fort durait d'ordinaire jusqu'aux toiles.
Personne ne voulait plus rester hors du campement  la noirceur.

Quand ce fut sur les huit heures, je proposai  tous d'accompagner celui
qui voudrait se rendre  la fontaine puiser de l'eau. Je promettais de
couper l'eau avec le contenu d'un flacon de gin.

Personne ne rpondit  l'invitation.

Je ne voulais cependant pas en dmordre. Je me levai tranquillement,
coiffai mon casque avec un soin que je dsirais que l'on remarqut, et
prenant en main une chaudire, je me dirigeai vers la porte en disant:

--J'irai bien tout seul!

Rendu dehors, tous les hommes taient sur mes talons, protestant de leur
bonne volont, mais soutenant aussi que le diable allait encore nous
jouer quelque nouveau tour.

--Bah! leur dis je en plaisantant, pour voir  quel point le sentiment
de cette terreur extraordinaire les dominait,--j'ai dj dlivr un
loup garou; il ne me sera paa difficile d'en rencontrer un second.

Nous allmes  la fontaine. C'tait une claire fontaine comme toutes
celles que vous connaissez. Le cuisinier rapporta la chaudire pleine
d'eau. Nous l'escortions en masse serre;--rien d'trange ne signala
notre marche, soit en allant, soit en revenant.

Le genivre coula jusqu' la dernire goutte du flacon. A la ronde
finale, les plus nerveux parlaient de sortir et de provoquer en combat
singulier le manitou du Saint-Maurice. En homme rus, je soutenais que
personne n'oserait accomplir cette prouesse. Au plus fort de la
contestation, la porter s'ouvrit brusquement et Olivier Lachance entra.

--Bonsoir la compagnie, dit-il. Je suis venu plus tt que vous ne
m'attendiez parce qu'au chantier voisin j'ai entendu raconter des
histoires qui ne me vont pas du tout.

Pierre Miron l'invita  s'asseoir. Je lui dis que l'affaire en question
me paraissait prendre une tournure alarmante. Bref, nous lui contmes
tout ce qui pouvait l'clairer sur la situation.

Olivier est un homme tout d'une pice, physiquement et moralement. Il
eut bientt pris un parti.

--Pierriche, dit-il, en s'adressant au petit garon qui dans les
chantiers sert de marmiton et d'aide au cuisinier, tu vas aller, tout
seul, puiser de l'eau  la fontaine, et moi je vais te suivre de l'oeil,
mais de l'oeil seulement. Ne crains rien. Et vous autres, reprit-il en
se tournant vers les hommes, restez tranquilles, je dfends que l'on
cherche mme  savoir ce que je vais faire.

Le petit garon ne paraissait pas du tout rassur.

--Voyons, lui dit fermement Olivier, tu n'as que faire de t'peurer, je
sais ce que c'est, et je te promets qu'il ne te sera pas fait de mal. A
prsent, prends la chaudire et surtout mets le plus gros casque du
campement, c'est le point principal. Vous, monsieur Charles, veuillez
rester ici  surveiller les hommes; je ne veux pas qu'ils me voient
agir. Viens, mon garon, termina-t-il en amenant Pierriche.

Et la porte se referma sur eux. Ils taient dehors.

Pendant dix minutes, personne ne souffla mot autour de moi. Un malaise
indfinissable accablait tous les esprits. Ce silence fut rompu par les
cris de dtresse de Pierriche et par le gros rire de Lachance qui rentra
presque sur le coup en tenant l'enfant par la main.

Le mystre tait expliqu. Olivier avait vu le manitou!

Nous n'avions pas assez de paroles pour formuler toutes nos questions.
Peine inutile, Olivier prtendait garder son secret jusqu'au lendemain.

Quant  l'enfant, interrog, il rpondit qu'il n'avait rien vu.--En
sortant, dit-il, M. Lachance se cacha, et moi je marchai vers la
fontaine; je savais qu'il ne me perdait pas de vue; la nuit n'est pas
trs-noire. Tout--coup je l'entendis qui me disait: Vite, vite,
Pierriche, reviens! C'est alors que je criai, car en l'entendant
m'appelez ainsi, j'eus peur qu'il n'y eut du danger; mais lui, il riait.

C'tait tout. Impossible d'en savoir plus long. Je ne tentai mme pas de
faire parler Lachance sur ce sujet, car sa premire parole en rponse
aux interpellations des hommes du chantier avait t: Vous saurez cela
demain, soyez tranquilles.

                                 * *
                                  *

Le lendemain arriva. Ds sept heures du matin l'ouvrage recommenait
dans la fort pour se continuer jusqu'au soir.

Lachance, Pierriche et moi, nous restons au chantier.

Vers huit heures, Lachance avait chauss ses raquettes, et une hachette
 la main il allait d'un arbre  l'autre, choisissant les plus gros
autour de notre logis, et frappant sur le tronc avec le dos ou tte de
son arme. Aprs chaque coup il levait les yeux vers le faite de l'arbre
et attendait un instant.

Au cinquime arbre, il poussa un cri de triomphe:

--Nous le tenons!

--Qui?

--Le diable! Le loup-garou. Tenez, regardez dans la fourche, l-haut.

Nous regardons. Effectivement dans une grosse fourche du dernier arbre
frapp par Lachance, il y avait un tre vivant, dont les gros yeux et la
mine renfrogne manifestaient une mauvaise humeur mal contenue.

C'tait un trs-gros hibou gris.

Lachance eut bientt saisie sa carabine de chasse et abattu le gibier,
qui  l'examen se trouva tre prodigieusement fort, un roi de l'espce.

--Hier soir, nous dit Lachance, quand je l'aperus tout--coup qui
planait au-dessus de la tte de Pierriche, j'eus peur pour cet enfant.
Vrai, je le trouvais si puissamment dcoupl que je le croyais capable
d'enlever le petit marmiton tout grandi. Mais, au son de ma voix, il
tarda de s'abattre et Pierriche eut le temps de revenir  moi. Du reste,
en coutant les rcits des gens du chantier, j'avais dj acquis la
certitude qu'il devait y avoir du hibou l-dedans. Ces animaux-l sont
plus effronts qu'on ne le pense, et les plus gros, comme celui-ci, ont
une force surprenante. Regardez ces ailes, ces pattes, ces serres. C'est
a qui vous dcoiffe un homme? Sans compter qu'en s'abattant sur sa
victime, le hibou frappe, comme l'aigle, un double coup de ses ailes qui
peut tourdir l'homme le plus solide. C'est ce qui est arriv  nos
gens.

--Vous pensez donc qu'ils retrouveront leurs coiffures?

--H! pardine, oui! Dans le nid de l'oiseau vous les trouverez toutes
les sept, mais laissez-moi faire, n'en dites rien aux hommes.

                                 * *
                                  *

Le soir arriva. Chacun, au retour de l'ouvrage de la journe,
s'informait du rsultat des recherches de Lachance.

--Soupez, dit celui-ci; aprs, cela je vous le ferai voir.

L'art avec lequel notre contre-matre eu chef conduisait jusqu'au bout
cette mystification dfie toute tentative de description. L'apparente
tranquillit d'esprit que sa figure revt d'ordinaire tait plus marque
que jamais au milieu des angoisses de ceux qui l'entouraient et que sa
position et son air d'autorit tenaient en respect. Il mettait son
plaisir  ne pas paratre s'occuper de cette terrible affaire, et
feignait de la traiter avec le dernier mpris.

Le souper fini, il appela quelques-uns des bcherons, leur fit prendre
des haches, et accompagn de tout le monde, il marcha droit  l'arbre du
hibou.

--Abattez-moi a, commanda-t-il.

Sans hsiter, les bcherons se mirent  l'oeuvre. Ils se perdaient en
conjectures sur le but de ce singulier travail.

Enfin l'arbre tomba.

--C'est bon, dit Lachance, en regardant les hommes, rentrons en chantier
maintenant.

Ceux qui ont perdu des casques pourront les reprendre dans le trou de la
grosse fourche.

Et il dsignait du doigt la partie de l'arbre o tait cette fourcha,
trs visible d'ailleurs.

On se figure aisment si la surprise fut grande. Le cuisinier se mit le
premier  fouiller dans l'immense nid de hibou;--il en retira les sept
casques en peu de temps.

Le diable s'tait fait l un nid bien rembourr, bien capitonn, bien
chaud!




                            JEAN-NICOLET.

                                ----

Ne laissons pas dans l'oubli les hommes d'autrefois qui ont travaill
plus et mieux que la gnralit de leurs contemporains pour le pays que
nous habitons. La reconnaissance honore galement le peuple qui la
ressent et l'individu qui en est jug digne.

Fiers des progrs qui s'accomplissent sous nos yeux et par nos mains,
n'allons pas rejeter dans l'ombre nos prdcesseurs. Plusieurs d'entre
eux valaient, comme on dit, leur pesant d'or. Ce qu'ils ont accompli
n'tait pas mal conu, pas mal excut! Leur patriotisme valait le
ntre. Seuls les moyens d'action taient, en leur temps, infrieurs aux
ressources actuelles.

Donc, il y a lieu de les connatre, de les aimer et de prononcer leurs
noms avant tous. Du reste,  quoi bon le respect s'il ne s'applique pas
 ces hommes qui furent la personnification du dvouement religieux et
national!

Les journaux ont publi depuis 1873, des articles sur la dcouverte du
Mississipi,--dcouverte qui a t faite en 1673 par le sieur Jolliet,
canadien, et le Pre Marquette, n en France.

Une lacune, qui n'est pas sans importance, existe dans tous ces crits:
on n'y mentionne aucunement le voyage de Jean Nicolet, accompli
trente-neuf ans avant celui des deux dcouvreurs en question, tandis que
l'on cite l'entreprise de l'Espagnol de Soto qui est pour l'histoire du
Canada d'une bien moindre valeur que celle de Nicolet.

Jean Nicolet fut l'un des lus courageux voyageurs et dcouvreurs des
premiers temps de la colonie; il a fait sa large part de l'oeuvre
commence par Jacques Cartier et Champlain et termine par d'Iberville
et les frres la Verendrye.

                                 * *
                                  *

Le grand marin de Saint-Malo se proposait de remonter le fleuve qu'il
avait dcouvert et d'arriver au plateau central du continent, o il
esprait trouver des cours d'eau qui le conduiraient  la Chine et au
Japon.

Il dut s'arrter  Montral,  cause du saut Saint-Louis.

Prs de soixante-dix ans aprs Cartier, nous voyons Samuel de Champlain
poursuivre la mme ide, comme le tmoignent ses crits et ses
expditions.

Vers l'poque de la fondation de Qubec (1608), il n'avait pu encore
s'avancer au del du saut Saint-Louis, mais il tenait toujours 
excuter le projet de pousser une expdition jusqu' la source du
Saint-Laurent.

Lescarbot, qui avait t le compagnon de Champlain en Acadie, crit en
1612 que le grand lac (Ontario) dsign  Champlain par les Sauvages
comme donnant naissance au fleuve, doit aboutir de quelque manire  la
mer du Sud. Il ajoute, la grande rivire du Canada... prend son origine
de l'un des lacs qui se rencontrent au fils de son cours, si bien
qu'elle a deux cours, l'un en Orient vers la France, l'autre en Occident
vers la mer du sud.

Avant d'avoir eu la connaissance personnelle du Haut-Canada, Champlain
pensait comme Jacques Cartier et Lescarbot qu'il suffirait d'un voyage
de deux ou trois cents lieues  l'intrieur des terres pour atteindre la
Chine.

Une rivire de la Virginie passa aussi pendant un certain temps pour
avoir sa source prs du Japon. Ou crut ensuite que l'Ohio et le
Mississipi conduiraient  la mer du Sud.

Parlant de l'ardeur que Champlain met aux dcouvertes, Lescarbot crit
encore: Il nous promet de ne cesser jamais qu'il n'ait pntr jusqu'
la mer Occidentale, ou celle du Nord, pour ouvrir le chemin de la Chine
en vain par tant de gens recherch. Quand  la mer Occidentale, je crois
qu'au bout du grandissime lac qui est bien loin outre celui (l'Ontario)
dont nous parlons en ce chapitre, il se trouvera quelque grande rivire
laquelle se dchargera dans icelui, ou en sortira (comme celle du
Canada) pour s'aller rendre en icelle mer.

Le mme crivain, qui tait pote  ses heures, nous a laiss, dans les
_Muses de la Nouvelle France_, un sonnet qui mrite d'tre plus rpandu
qu'il ne l'est.

                  AU SIEUR DE CHAMPLAIN,
                     gographe du roy;

     Un roi Numidien pouss d'un beau dsir
     Fit jadis rechercher la source de ce fleuve
     Qui le peuple d'Egypte et de Libye abreuve,
     Prenant en son portrait son unique plaisir.

     Champlain, ja de longtemps je vois que ton loisir,
     S'employe obstinment et sans aucune treuve
      rechercher les flots, qui de la Terre neuve
     Viennent, aprs maints sauts, les rivages saisir.

     Que si tu viens  chef de ta belle entreprise,
     On ne peut estimer combien de gloire un jour,
     Acquerras  tou nom que ds ja chacun prise.

     Car d'un fleuve infini tu cherche l'origine,
     Afin qu' l'avenir y faisant ton sjour
     Tu nous fasse par l parvenir  la Chine.

Ds 1603, un pote du nom de la Franchise avait crit au sujet de
Champlain:

     Il nous promet encore de passer plus avant,
     Rduire les Gentils et trouver le Levant,
     Par le nord ou le sud, pour aller  la Chine.
     C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu.
     Fi! des lches poltrons qui ne bougent d'un lieu
     Leur vie, sans mentir, me parait trop mesquine.

En 1876, deux cent soixante et treize ans plus tard, nous ne sommes pas
encore rendus  la Chine.

A quand la premire locomotive du Pacifique Canadien?

                                 * *
                                  *

C'est en 1615 que Champlain russit  s'embarquer pour l'Ouest, mais
dj il avait renonc  remonter le Saint Laurent et il avait plus
d'espoir d'arriver  la baie d'Hudson qu'au Pacifique.

Il prit la voie de la rivire dite des Algonquins (l'Ottawa) et fut
conduit successivement par ses guides sauvages jusqu' l'le des
Allumettes, au lac Nipissingue,  la baie Gorgienne, au lac Simcoe, au
lac Ontario qu'il traversa, puis sur le territoire de l'tat de
New-York. Ce n'tait l ni la route du nord, ni celle de l'ouest:
cependant, le fondateur de Qubec en vit assez pour comprendre qu'il
avait devant lui un pays immense  donner  son roi.

La Nouvelle-France, compose de deux ou trois postes de traite dans le
golfe Saint-Laurent et d'une demi-douzaine de maisonnettes accroches
aux flancs du cap de Qubec, ne pouvait pas encore se donner le luxe
d'annexer ses voisins, Champlain le savait; mais en homme de gnie qui
prpare l'avenir, il voulut, sans tarder, faire tudier les pays
nouveaux par ses fidles voyageurs et interprtes et par les
missionnaires. A quelque temps de l, il eut la bonne fortune de prendre
 son service le jeune Nicolet; nous verrons qu'il sut mettra  profit
ses qualits.

                                 * *
                                  *

Jean Nicolet tait n  Cherbourg, en Normandie, du mariage de Thomas
Nicolet, messager ordinaire de Charlebourg  Paris, et de Marguerite de
la Mer. Sous les auspices de Champlain,  ce qu'il paratrait, il arriva
dans la colonie en 1618. Etant jeune, d'un caractre heureux, dou d'un
sens religieux profond et d'une excellente mmoire, il donnait ds lors
les plus belles esprances.

On l'envoya immdiatement hiverner chez les Algonquins de l'Isle (l'le
des Allumettes, plus loin que la ville d'Ottawa) pour y apprendre leur
langue qui tait d'un usage gnral dans l'Ouest et sur la rive gauche
du Saint-Laurent.

Il resta deux annes conscutives chez ces peuples, les suivant dans
leurs courses, partageant leurs fatigues et leurs dangers avec courage,
sans voir aucun Franais durant tout ce temps. Il eut occasion de passer
plusieurs fois sept ou huit jours sans rien manger, et une fois il fut
sept semaines entires sans autre nourriture qu'un peu d'corce de bois.

Devenu familier avec la langue (vers 1622), il fut charg,  la tte de
quatre cents Algonquins, d'aller ngocier la paix avec les Iroquois, et
il s'en tira heureusement. Il demeura ensuite huit ou neuf annes au
milieu des Nipissiriniens (gens du lac Nipissing) qui taient aussi de
race algonquine. L il passait pour un de cette nation, entrant dans
les conseils fort frquents  ces peuples, ayant sa cabane et son mnage
 part, faisant sa pche et sa traite. En un mot, il devint presque
aussi sauvage que ses compagnons, disent les mmoires du temps.

Un fait qui n'est pas assez admis, c'est l'tendue des rapports que les
tribus sauvages avaient entre elles pour l'change des produits
particuliers  leurs diffrents pays. Des bords de l'Atlantique au
centre du continent, il existait de la sorte des communications suivies.
Du Mexique  la Colombie britannique un autre courant d'affaires
existait. De ces deux mouvements, on connat celui qui allait du golfe
Saint-Laurent au golfe du Mexique, en remontant notre fleuve, traversant
les grands lacs et descendant le Mississipi. Jacques Cartier mentionne
les peuples lointains qui trafiquaient avec ceux du St-Laurent. Les
coquillages, notamment, dont se paraient nos Indiens, venaient du golfe
du Mexique.

Vers 1625, le Frre Sagard, en mission dans le voisinage de la baie
Gorgienne, mentionne que les Nipissiriniens allaient chaque anne en
traite chez une nation loigne de cinq ou six semaines de marche du
Nipissing. Cette nation passait pour avoir commerce avec un autre peuple
encore plus loign, qui venait par mer sur de grands canots de bois; on
ajoutait certains dtails de costumes et de moeurs qui sont particuliers
 la race tartare.

Cette mer, pensait-on, devait tre le Pacifique par o l'on esprait
pouvoir se rendre  la Chine. Le Frre Sagard forma mme le projet de ce
voyage, mais les circonstances l'empchrent de l'excuter.

 cette poque, Nicolet, qui habitait avec les Nipissiriniens, devait
aussi avoir connaissance des rapports des Sauvages sur le mme sujet;
s'il ne l'a pas crit comme a fait le Frre Sagard, il l'a suffisamment
prouv par son voyage dans le sud-ouest en 1634.

                                 * *
                                  *

L'apprentissage de Nicolet tait chose accomplie, lorsque, en 1629, les
Anglais s'emparrent de Qubec, et ne lui laissrent, comme aux autres
interprtes, que l'alternative de se livrer  eux, ou de s'enfoncer dans
les forts en compagnie des Sauvages, ses amis.

C'est peut-tre durant l'poque critique de 1629  1633 que nos
voyageurs jetrent les plus forts germes d'amiti parmi les tribus
algonquines et huronnes. Spars tout--coup de leur base d'opration,
on les aurait crus enlevs,  jamais au monde civilis, sinon  la vie
mme. Cependant il n'en fut rien. Il arriva plutt le contraire de ce 
quoi l'on aurait, pu s'attendre. Jusque-l, le trafic des pelleteries
pour des articles de fabrication europenne avait servi au commencement
d'alliance qui nous permettait de remonter l'Ottawa et de visiter la
baie Gorgienne, mais il s'en fallait de beaucoup que nous fussions 
l'aise sur ces territoires. Cela, du reste, se passait au moment o les
colons anglais, dbarqus en mme temps que nous sur les plages de
l'Atlantique, n'avaient pas encore os se risquer  dix arpents de leurs
cambuses. Nous avions dj franchi des centaines de lieues de pays et
attir la traite, en larges proportions, dans la valle du
Saint-Laurent. Les interprtes, les voyageurs, selon le mot consacr,
se refusaient  quitter leur conqute ou  y introduire les Anglais. Ils
ne craignaient pas de retourner au fond des bois reprendre la vie
d'aventure et s'appliquer plus que jamais  agrandir l'influence du nom
franais vers l'ouest. Sans pouvoir compter avec certitude sur le retour
du drapeau blanc  Qubec, ils se mirent en travers des projets que les
marchands anglais auraient pu concevoir de se rpandre de ce ct.
Ainsi, pour compenser efficacement les fautes d'une administration mal
claire, cinq ou six pauvres hommes du peuple, prenant l'ennemi par
derrire, nous prparaient avec ardeur une revanche clatante en
rapprochant tout--fait de nos intrts les nations parses qu'un
accident ordinaire, ou simplement un abandon de quelques annes,
pouvaient faire tourner contr nous.

                                 * *
                                  *

Soit que Nicolet ft de retour  Qubec en 1629 et qu'il en repartit
aussitt, ou qu'il n'et pas encore eu occasion d'y retourner, on sait
qu'il vcut avec les peuples de l'Ouest de 1618  1628 et tant que dura
l'occupation du Canada par les Anglais, de 1629  1632.

Vers 1634, on le rappela au sein de la colonie, o Champlain venait de
reprendre la direction des affaires. Les renseignements dont il fit part
 ce dernier, touchant les contres de l'ouest et du sud-ouest, ne
pouvaient manquer de fixer l'attention du fondateur de Qubec, qui dans
ses dcouvertes n'avait pu s'avancer assez loin lui-mme pour
reconnatre les lacs Michigan et Eri, mais qui cependant en avait
entendu parler, Champlain, le premier et le plus entreprenant de ceux
qui tentrent aprs Jacques-Cartier la dcouverte de l'intrieur de la
Nouvelle-France, crut devoir tirer parti des connaissances gographiques
acquises par Nicolet, et de l'affection que lui tmoignaient les
Sauvages.

                                 * *
                                  *

Il paratrait qne Champlain n'a connu le lac Eri que par de trs-vagues
renseignements. Toutefois, il n'ignorait pas, ds 1603, l'existence de
la chute du Niagara, puisque la Franchise, qui lui ddi un sonnet,
s'exprimant ainsi:

     Muse si vous chantez vraiment je tous conseill
     Que vous loueiez Champlain pour tre courageux;
     Sans crainte des hasards, il a vu tant de lieux
     Que ses relations nous contentant l'oreille.

     Il a vu le Prou [1], Mexique, et la merveille
     Du Vulcain infernal qui vomit tant de feux;
     Et les sauts Mocosans [2] qui offensent les yeux
     De ceux qui osent voir leur chute non pareille.

Lescarbot crit, en 1610, une pice de vers dans laquelle il parle des
grands sauts que les Sauvages disent, rencontrer en remontant le Saint
Laurent jusqu'au voisinage de la Virginie.

Quant au lac Huron, Champlain en avait visit partiellement la cte
orientale. Nicolet est le premier Franais qui l'ait travers ou ctoy
et qui ait vogu ensuite sur le lac Michigan (1634).

Champlain ne savait presque rien du lac Michigan. Dans sa carte de 1632,
il le fait dtendre vers le nord, tandis qu'au contraire il s'panche
dans la direction du sud. Il parle des Mascoutins (la nation du Feu) par
les rapports que lui en ont faits les Hurons:--or, les gens du Feu
auquel il donne le mme nom, mais en langue huronne (Asistagueronnons),
habitaient le fond de la baie des Puants, ou _Green Bay_ qui est sur la
cte du lac Michigan, prcisment  l'endroit o nous verrons que
Nicolet laissa le lac pour s'engager dans les terres. C'est la notion
gographique la plus tendue, quoique incertaine, dont Champlain ait
fait usage dans cette directions.

[Note 1. Pas que nous sachions.]

[Note 2. _Mocosa_, ancien nom de la Virginie, ce qui se rapporterait au
Niagara. Pas plus que le Prou, Champlain ne l'avait vu, mais
videmment, il en avait entendu parler.]

                                 * *
                                  *

Avec le rtablissement de Qubec en 1633, la Nouvelle France entrait
dans une re de progrs assez soutenu. Champlain qui, malgr le poids de
soixante-et-sept ans, tenait  pousser son oeuvre vigoureusement sous le
nouveau rgime de la compagnie des Cent Associs, prpara tout pour
s'assurer le cours du fleuve en haut comme en bas et pour lancer ses
claireurs sur le chemin de la mer de l'ouest--le Pacifique.

Vers le premier juillet 1634, une double expdition partit de Qubec.
L'un des convois s'en allait btir un fort au Trois-Rivires, et
l'autre, compos du Pre de Breboeuf et Jean Nicolet comme personnages
principaux, se destinait aux missions et aux explorations des pays d'en
haut, aujourd'hui la province d'Ontario.

Le 4 juillet, tout le monde tait runi aux Trois Rivires. Nicolet
assista de la sorte  la fondation d'une place o devaient s'couler les
dernires annes de sa vie.

Par les Relations des Jsuites, ou suit le Pre de Breboeuf et Jean
Nicolet voyageant ensemble des Trois Rivires jusqu'au haut de l'Ottawa,
route du pays des Hurons. Le Pre crit  ce propos que Nicolet se
rendit avec lui jusqu' l'le des Allumettes, et que, en route, il
supporta tous les travaux des plus robustes Sauvages.

Rest  l'le des Allumettes, tandis que le Pre de Breboeuf poursuivait
son chemin, Nicolet fit ses prparatifs de voyage vers les pays inconnus
conformment  ses instructions et  son exprience personnelle.
Ensuite, il se rendit chez les Hurons, au bord du lac de ce nom, o il
prit avec lui sept Sauvages et s'enfona dans la direction da lac
Michigan, alors totalement ignor des blancs. Il se dirigea vers la
contre dite des Gens de Mer, lesquels taient ainsi nomms parce que
d'aprs la description qu'ils donnaient d'une grande tendue d'eau qui
se rencontrait au-del de leur pays, les Franais les croyaient voisins
de la mer Pacifique, ou tout au moins  proximit d'une rivire
considrable qui y menait. Ces gens de mer n'taient connus des Franais
que par ou-dire. On ne les supposait point cruels. De plus, il tait
dit qu'avec l'algonquin et le huron, tout homme pouvait s'entendre avec
eux. Nicolet possdait le huron iroquois comme l'algonquin, ce qui, de
nos jours, quivaudrait  parler le franais, l'allemand et l'anglais.

Parvenu  la baie Verte ou des Puants au milieu des Mascoutins, Nicolet
avait puis, selon les apparences, la gographie de ses guides. Il
entrait en plein pays inconnu. Tous les rves lui taient permis, car
ayant devant lui une immense contre  parcourir, entendant sans cesse
parler de grands cours d'eau, de mers prochaines, de peuples trafiquants
et navigateurs, il marchait, dans son imagination,  la dcouverte du
reste du globe, compltant l'oeuvre de Colomb et de Cartier, qui avaient
voulu se rendre  la Chine, mais qui en avaient t empchs par la
largeur du continent d'Amrique.

                                 * *
                                  *

Un regard sur la carte nous montre la possibilit de passer sans
embarras de la baie Verte au Mississipi. Les Sauvages de la baie en
connaissaient le chemin, de toute ncessit. Nicolet sut se le faire
indiquer, et peut-tre fut-il guid par ces peuples eux-mmes dans un
voyage qui promettait aux Indiens une suite de rapports avantageux avec
les compatriotes du hardi coureur de bois.

Nicolet remonta la rivire aux Renards et franchit le portage facile
qui,  la hauteur des terres, la spare de la rivire Ouisconsin,
laquelle se dcharge dans le Mississipi.

Il avait pour mission de traiter de la paix, c'est--dire de faire
alliance avec les peuples qu'il rencontrerait et d'tendre ainsi la
renomme et le commerce des Franais.

Au voisinage de l'une de ces nations, il s'arrtait et accomplissait
dans toute sa pompe le crmonial usit en pareille circonstance,--y
ajoutant mme certains expdients tirs des coutumes des peuples
civiliss, ce qui le faisait passer pour un homme extraordinaire.

A deux journes des Gens de Mer, il envoya un de ses Hurons annoncer la
nouvelle de la paix, laquelle fut bien accueillie, surtout lorsque l'on
sut que c'tait un Europen qui portait la parole. On dpcha plusieurs
jeunes gens au devant du Manitouiriniou, l'tre merveilleux. Celui-ci,
qui partageait probablement la croyance que ces peuples n'taient pas
loin des Chinois, ou qu'ils devaient les connatre, s'tait revtu d'une
grande robe de damas de la Chine, toute parseme de dessins de fleurs et
d'oiseaux, et s'avanait vers eux en dchargeant ses pistolets qu'il
tenait  chaque main. Son apparition causa une surprise et un
ravissement extrmes: l nouvelle s'en rpandit au loin, de nation en
nation. On disait qu'un homme tait venu qui portait le tonnerre, etc.
Nicolet, expert dans l'art de manier l'esprit des Sauvages, se rendit
populaire partout et convoqua des conseils qui dpassrent en solennit
ceux que l'on avait coutume de tenir. A l'une de ses assembles, il y
eut de quatre  cinq mille hommes. Chaque chef de quelque importance
voulut donner son festin; dans l'un de ces repas on servit jusqu' cent
vingt castors. Bref, l'entente la plus cordiale s'tablit entre ses
peuples et l'envoy franais.

C'est dans le cours de ce voyage qu'il eut l'honneur d'arriver  la
connaissance du Mississipi.

Le Pre Le Jeune crivait six annes aprs l'vnement: Le sieur
Nicolet, qui a le plus avant pntr dedans ces pays si loigns, m'a
assur que s'il et vogu trois jours plus avant sur un grand fleuve qui
sort au second lac des Hurons (le lac Michigan), il aurait trouv la
mer. Or, j'ai de fortes conjectures que c'est la mer qui rpond au nord
de la Nouvelle Mexique, et que de cette mer on aurait entre dans le
Japon et la Chine.

Pourtant, il s'en fallait de beaucoup, que ce fut le chemin tant
cherch! Tromp par les mots Mississipi (les grandes eaux), le courageux
Nicolet, dj prpar  cette croyance pensa qu'il s'agissait tout  la
fois et d'un fleuve considrable et de l'ocan Pacifique o devait
aboutir cette voie tant dsire. Il ne se trompait qu' moiti. Le
problme dont s'occupaient, non seulement les Franais, mais encore les
Espagnols, les Hollandais et les Anglais, dut lui paratre  peu prs
rsolu.

L'histoire tient compte des erreurs de ses Contemporains, comme elle a
fait pour ceux qui vinrent aprs lui; elle ne peut s'empcher de saluer
dans Nicolet un voyageur dsintress qui, par ses explorations dans
l'intrieur de l'Amrique, s'est fort distingu de son temps, et dont
les mrites sont incontestables, quoique par la suite on ait pu les
oublier, de mme que nombre de pages honorables de notre pass. Plus
heureux que l'espagnol de Soto, il est revenu des bords lointains du
Mississipi, et son oeuvre ne s'est pas arrte l. Il a ouvert, le
premier, la route de ces contres o la religion et le patriotisme de la
France ont brill avec clat. Il a servi la cause de l'humanit et
glorifi le nom franais, dit M. Gabriel Gravier dans le chapitre qu'il
lui consacre.

                                 * *
                                  *

Aucun Europen n'avait march sur les traces de Soto. Son expdition, sa
mort, taient choses sans bon rsultat. La gloire de Nicolet n'a rien 
craindre d'un devancier qui, tout compte fait, ne l'a pas devanc,
puisque les terres et les peuples du Mississipi taient encore
parfaitement inconnus au temps de Champlain.

Trente-neuf ans plus tard (1673) Louis Jolliet et le Pre Marquette
reconnurent le Mississipi. On pensait toujours qu'il se dchargeait dans
le Pacifique. Cavelier de la Salle dcida la question en 1682.
Nanmoins, il fallut attendre encore dix-sept ans pour que d'Iberville,
trouvant par le golfe du Mexique l'embouchure du fleuve (1699), et
complt les recherches. On voit qua les entreprises de cette nature ne
sont pas toujours couronnes de succs au premier coup.

Il est facile de se figurer l'intrt qui s'attacha au rapport de
Nicolet, lorsqu'il retourna  Qubec, et la joie que dut en ressentir
Mr. de Champlain. Le lecteur verra que bientt les informations
rapportes par Nicolet produisirent d'heureux et grands rsultats.

Feuilletons les annales de la Nouvelle-Angleterre, dit M. Ferland, et
nous y trouverons prcieusement conserve l'histoire d'hommes considrs
comme remarquables, parce qu'ils osrent s'avancer les premiers jusqu'
cinquante ou soixante lieues des ctes de la mer. Chez nous, on connat
 peine le nom d'un Franais du Canada (Nicolet) qui, ds les premires
annes de la colonie, avait dj pntr bien loin dans les rgions
inconnues de l'Ouest. Nicolet ne s'amuse pas, comme les Anglais de
Plymouth et de Boston,  ttonner autour des tablissements europens.
S'embarquant sur le frle canot d'corce, il remonte les rapides de
l'Ottawa, pntre, au moyen de petites rivires, des lacs et des
portages, jusqu'au lac Huron, qu'il traverse, et visite une partie du
lac des Illinois (aujourd'hui Michigan.) De la Baie-Verte, o il est
environn de tribus remuantes et inconnues, il poursuit sa route vers
l'Ouest, remonte la rivire aux Renards, passe, par un portage assez
court,  celle du Wisconsin, et vogue enfin sur les eaux qui
appartiennent au vaste bassin du Mississipi. Il s'arrte  prs de
quatre cents lieues du fort de Qubec, aprs avoir reconnu la cte
septentrionale du lac Huron et une partie des pays qui forment les Etats
du Michigan et du Wisconsin. Ce voyage et ces dcouvertes auraient suffi
pour former la rputation de cinq ou six traiteurs chez nos voisins.

                                 * *
                                  *

Si l'expdition de Nicolet ne causa pas la mme motion que, plus tard,
celle de Jolliet et Marquette, cela ne peut tre attribu qu' la date
o elle a eu lieu. La Nouvelle-France ne comptait encore que Tadoussac,
Qubec et les Trois-Rivires, en remontant le fleuve. La population de
ces postes se composait d'une poigne de Franais, tout frachement
dbarqus et fort occups  dfricher un coin de terre pour leur
subsistance.

D'ailleurs, il faut dire que Nicolet ne fut de retour que dans l'automne
de 1655 et qu'il perdit, quelques semaines aprs, dans la personne de
Mr. de Champlain, le principal sinon, le seul homme d'autorit qui fut
dispos  poursuite les travaux de dcouvertes, si on en excepte les
Jsuites; mais Nicolet n'tait pas au service de ces Pres.

A partir du 9 dcembre 1635, j'ai constat la prsence de Nicolet aux
Trois-Rivires; jusqu' sa mort, il a habit ce lieu, qui fut sa seule
rsidence dans la colonie en dehors de l'poque o il avait vcu avec
les Sauvages de l'ouest. De 1635  1642, il ne s'carte pas des
Trois-Rivires, et y remplit les fonctions d'interprte et de commis de
la traite du lieu, pour la compagnie de la Nouvelle-France [3].

[Note 3: Dans l'_Opinion Publique_, 6 et 14 novembre 1873, j'ai tabli
les faits et les dates dont on peut se servir pour suivre Nicolet, dans
les dtails de sa carrire.]

Le pre Le Jeune (1636), aprs avoir parl de la charit de Nicolet et
de son empressement  se rendre utile aux missionnaires, ajoute: J'ai
quelques mmoires de sa main qui pourront paratre un jour touchant les
Nipissiriniens avec lesquels il a souvent hivern et ne s'est retir que
pour mettre son salut en assurance dans l'usage des Sacrements, faute
desquels il y a grand risque pour l'me parmi les Sauvages.

Ces mmoires sont perdus, ou le Pre Le Jeune les a verss dans les
Relations que lui-mme et le Pre Vimont crivirent aprs 1636, car on y
trouve de nombreux renseignements sur les pays et les peuples du
sud-ouest, ainsi que la dclaration clairement formule que Nicolet
tait de tous les Franais celui qui avait pntr le plus loin dans
cette direction.

La Relation de 1637 dit: Il y a quantit de nations sdentaires
voisines des Hurons. L'Evangile doit porter l son flambeau. En 1639,
elle ajoute que l'on jette les yeux sur la nation Neutre [4] qui est
une matresse porte pour les pays mridionaux, et da nation des Puants
[5] qui est un passage des plus considrables pour les pays occidentaux
un peu plus mridionaux [6].

[Note 4: Sauvages de langue huronne, au sud des Hurons. Le Pre de
Breboeuf passa l'hiver 1640 chez eux.]

[Note 5: Gens de la baie Verte, en guerre avec les Neutres.]

[Note 6: De la baie Verte, par la rivire aux Renards et la rivire
Wisconsin, au Mississipi.]

Il y a dans les Relations de 1636  1640 plusieurs longs paragraphes 
ce sujet. Celle de 1640, crite par le Pre Le Jeune et date de Qubec,
le 10 septembre, renferme un chapitre spcial sur les tribus de l'ouest
et du sud-ouest Jean Nicolet et le Pre de Breboeuf, son continuateur 
cet gard, ont d en fournir la matire. Le Pre Le Jeune se donne le
plaisir d'une petite dissertation sur la possibilit de se rendre par
ces pays jusqu'au Pacifique. C'tait depuis Colomb, le rve de tout
Europen qui s'occupait de ces rgions nouvelles. Las deux sonnets de la
Franchise et de Lescarbot n'avaient rien perdu de leur actualit.

                                 * *
                                  *

Sous M. de Montmagny (1636-1648), la pense qui prsidait 
l'administration de la colonie tait indiffrente aux dcouvertes, et
selon toutes les apparences, il tait plus dans les habitudes de M. de
Champlain que dans celles de son successeur de s'enqurir de ce qui se
passait  cinq du six cents lieues de Qubec, dans les contres de
l'Ouest, et d'y envoyer des explorateurs.

Nanmoins, les dcouvertes de Nicolet donnrent le branle  tout un
mouvement pour atteindre les limites du continent dans la direction du
Pacifique. Longtemps les Franais pensrent y russir en se dirigeait 
l'aide du Mississipi; c'est  des trifluviens, les La Verendrye,
qu'tait rserv l'honneur de pousser le plus loin les explorations de
l'Ouest sous le gouvernement franais (1731-49).

En 1640, un Anglais dit nom de Dermer, entreprit de chercher un chemin
pour se rendre  la Chine  travers le nord de l'Amrique. Il en tait 
explorer le Saguenay, lorsque le Pre Vimont nous le montre comme un
cervel qui ne sait pas le premier mot de la chose qu'il cherche.
Quand il aurait trouv la mer du nord, crit-il, il n'aurait rien
dcouvert de nouveau, ni rencontr aucune ouverture au Nouveau-Mexique.
Il ne faut pas tre grand gographe pour reconnatre cette vrit. Ce
qui prouve que les Franais voyaient dj assez clair sur la carte
l'intrieur du continent.

La Relation de 1640 ajoute, parlant de la rgion qui est au-del du lac
Huron:

Ce serait une entreprise gnreuse d'aller dcouvrir ces contres. Nos
Pres qui sont aux Hurons, invits par quelques Algonquins, sont sur le
point de donner jusque  ces gens de l'autre mer dont j'ai parl. Dans
la pense des Franais, les Gens de Mer,  la recherche desquels Nicolet
s'tait mis, devaient tre voisins du Pacifique.

La relation du Pre Le Jeune indique clairement le dsir que l'on avait
de reconnatre ces contres. Nous savons du reste que l'on ne tarda pas
 se mettre  l'oeuvre. En 1641, le lac Suprieur, le lac Eri, et
certaines parties des terres du sud-ouest virent arriver les
missionnaires et les trafiquants de pelleteries.

M. Pierre Margry appuie fortement les droits de Nicolet  la dcouverte
d'une tendue considrable de pays au sud-ouest du lac Michigan: Les
peuples que le Pre Vimont dit avoir t pour la plupart visits par
Nicolet sont les Malhominis ou gens de la folle-avoine, les Ouinipigons
ou Puans, les Poutouatamis, les Illinois, les Sioux et les
Assiniboines. Ce sont l des noms bien connus de ceux qui ont tudi
l'histoire ancienne de l'Amrique du Nord, et rien ne peut mieux nous
expliquer la route vraisemblable de Nicolet que le rcit de
l'exploration de la baie des Puans en 1670 par le Pre Allouez,
exploration dans laquelle ce Pre trouva les Ousakis, les Poutouatamis,
les Mascoutins, les Ouinipigons, et les Miamis tablis, dit-il, dans un
trs beau lieu, o l'on voit de belles plaines et des campagnes  pertes
de vue. Leur rivire, ajoute-t-il, conduit dans la grande rivire nomme
Mississipi. Il n'y a que six jours de navigation.

Les Nadouessioux (Sioux) et les Assinboels visits par Nicolet taient
les deux peuples les plus  l'ouest de tous ceux que le Pre Vimont
mentionne  propos de son voyage. L'ide de se rendre dans leur pays par
la voie la plus directe parat avoir conduit les Pres Rymbault et
Jogues, ds l'anne 1641,  entreprendre le voyage qui leur fit
dcouvrir le lac Suprieur. Sept ou huit annes plus tard, les Franais
taient dj en rapport avec les Sioux par Chagoamigon qui est 
l'extrmit sud du lac Suprieur, mais quatre-vingt dix ans devaient
s'couler avant que Pierre de la Verendrye et pouss ses dcouvertes
jusqu' la rivire des Assiniboines, situe  f ouest du lac des Bois,
et que Nicolet n'a certainement pas visite, quoiqu'il ait pu rencontrer
des Sauvages du territoire qu'elle arrose.

                                 * *
                                  *

 la suite du voyage de Nicolet et des entreprises des missionnaires,
les peuples d'au-del des grands lacs, dans la direction du Mississipi
et du Missouri commencrent  tre connus. En 1654, il descendit mme
aux Trois-Rivires une flottille de traite considrable qui venait de
quatre cents lieues, et monte par cent vingt sauvages qui n'taient
jamais venus aux rives du Saint-Laurent, vers les Franais. On les
appelait Outaouacks qui taient le nom appliqu  plusieurs tribus de
ces contres. Ils furent suivis par deux jeunes Franais qui se
rendirent avec eux dans leur pays et qui revinrent avec une seconde
flottille de traite deux ans aprs. La Relation de 1656 dit que l'on
avait souvenance d'avoir vu parmi ces nations une assemble de trois
mille hommes qui se fit pour traiter de la paix aux pays des Gens de
Mer. C'tait sans doute l'une de celles tenues par Nicolet vingt ans
auparavant.

Le colonel Wood, de la Virginie, qui habitait la rivire James,
dcouvrit, dit-on, en diverses excursions de 1654  1664, plusieurs
branches des grandes rivires de l'Ohio et du Mississipi.

On soutient aux Etats-Unis que le colonel Wood dcouvrit le Mississipi
en 1654 et que le capitaine Bolton s'y rendit en 1670.

Ce qui est bien certain, c'est que les Franais ont eu connaissance de
ces rgions avant Wood et avant 1654. Les preuves abondent. Outre le
voyage de Nicolet et les notes des Relations, nous voyons que l'anne
mme du premier voyage de Wood, les nations de l'Ouest descendent
jusqu'aux Trois-Rivires. Il faut bien croire qu'elles avaient t
dcouvertes par les Franais, car il est difficile de supposer des
Sauvages dcouvrant les tablissements franais situs  plusieurs
centaines de lieues de leur pays.

Espagnols, Anglais et Franais sont sur les rangs pour obtenir de
l'histoire qu'elle les reconnaisse comme les dcouvreurs du Mississipi:
De Soto en 1540, Nicolet en 1634, Wood en 1654, Bolton en 1670, Jolliet
et Marquette en 1673, Hennepin en 1680, est enfin La Salle en 1682.

La gloire de la grande dcouverte appartient  Jolliet et Marquette, il
n'en faut plus douter. Mais n'allons pas croire qu'il furent les
premiers Franais qui osrent s'aventurer dans cette direction. Le
voyage de Nicolet leur avait ouvert la voie.

C'est le premier Franais connu qui soit all au Mississipi. Ses
dcouvertes n'ont pas t sans rsultat comme celles de De Soto, du col.
Wood et du capt. Bolton.

J'en conclus qu'il mrite une large place dans l'histoire de la
dcouverte en question.

                                 * *
                                  *

Aprs la vie active qu'il avait mene dans les bois pendant dix-sept
ans, Nicolet fut employ sept autres annes (jusqu' sa mort) au poste
des Trois-Rivires, le plus turbulent, le moins sr de tout le pays.
Ayant en main les intrts de la traite des Cent-Associs, on le vit
plus d'une fois donner des preuves de l'empire qu'il exerait sur les
Sauvages. En de certain moments de crise, le poids de son influence mit
fin aux difficults de tous genres qu'entranent toujours les rapports
avec les tribus sauvages. Son dvouement tait acquis pour tous,
Franais ou Indiens.

Sa femme, Marguerite Couillard, filleule de Champlain, ne lui donna
qu'une fille, laquelle pousa Jean-Baptiste le Gardeur de Repentigny,
dont le fils, Augustin le Gardeur de Courtemanche, officier dans les
troupes, se distingua par de longs et utiles, services dans l'ouest, fut
un digne contemporain de Nicolas Perrot, de mme qu'un honorable rejeton
de son grand-pre Nicolet.

Deux frres de Nicolet, dont l'un prtre et l'autre navigateur,
quittrent le Canada quelques annes aprs sa mort. Il ne resta plus que
le nom du courageux voyageur impos par ls trifluviens  la rivire de
Nicolet, la mme que Champlain avait baptis du nom de Pontgrav.

Noble homme Jean Nicolet de Belleborne, comme le qualifie l'abb Tanguay
d'aprs un document du temps, possdait, de concert avec Olivier le
Tardif, son beau-frre, une terre (plus tard le bois Gomin) sur la,
route actuelle de Sainte-Foye prs Qubec. Le ruisseau Belleborne
traverse une partie de la proprit de l'historien J. L. LeMoine et est
encore connu sous ce nom.

                                 * *
                                  *

La guerre des Iroquois fournissait souvent  Nicolet des occasions de
montrer son zle pour le service du roi et de la religion; sa mort ne
manque pas de grandeur.

Une troupe d'Algonquins des Trois-Rivires ayant captur un SokokioiS
(Sauvages de la Nouvelle-Angleterre dont la nation tait allie aux
Iroquois), l'amena de de cette place pour le tourmenter. C'tait le 19
octobre 1642. Le malheureux fut livr  la barbarie des hommes, des
enfants et des femmes,--ces dernires n'taient pas les moins actives
dans ces sortes de supplices. La plupart de ces Sauvages tant paens,
consquemment peu susceptibles de suivre les avis des missionnaires, ou
se trouva fort eu peine de savoir comment dlivrer le prisonnier.
Nicolet eut pu tre d'un grand secours eti cette circonstance, mais il
tait parti depuis quelques semaines pour aller  Qubec remplacer
momentanment M. Olivier Le Tardif, son beau-frre, commis gnral de la
Compagnie de la Nouvelle-France, qui passait en France.

Les historiens qui ont fait de Nicolet un commis gnral de la Compagnie
se sont tromps. M. Gand, qui remplissait cette charge, mourut en
activit l'anne 1611; son successeur fut Le Tardif. Nicolet, qui tait
l'interprte et apparemment le principal employ du poste des
Trois-Rivires, n'exera la charge de commis gnral qu'en remplacement
de Le Tardif, comme on vient de le voir.

Le Pre Le Jeune, montant aux Trois-Rivires  l'poque o y arrivait le
prisonnier en question, intercda vainement pour lui auprs de ses
bourreaux; ceux-ci rpondirent aux remontrances par de nouveaux
tourments infligs  leur victime. M. des Rochers gouverneur de la
place, voyant qu'il n'obtenait rien de ces forcens, envoya un canot 
Qubec avertir le gouverneur-gnral et solliciter l'intervention de
Nicolet.

Le gnreux employ, n'coutant que son coeur, se jeta dans une
chaloupe, avec M. de Chavigny, et deux ou trois autres Franais qui
allaient  Sillery, o demeurait M. de Chavigny. C'tait  la fin
d'octobre, sur les sept heures du soir, au milieu d'une tempte
pouvantable. Ils n'taient pas arrivs  Sillery qu'un coup de vent du
nord-est fit chavirer la chaloupe. Les naufrags s'accrochrent 
l'embarcation renverse sans pouvoir la remettre  flot. Alors Nicolet
s'adressant  M. de Chavigny, dit: Sauvez-vous, vous savez nager, je ne
le sais pas. Je m'en vais vers Dieu. Je vous recommande ma femme et ma
fille. M. de Chavigny se jeta seul  la nage et atteignit la terra avec
beaucoup de peine. Les malheureux qui restaient cramponns  la chaloupe
furent emports par les vagues  mesure que le froid les gagna.

                                 * *
                                  *

La perte de Nicolet fut vivement regrette, car il s'tait concili
l'estime et l'affection, non-seulement des Franais, mais encore des
Sauvages. Il tait galement et uniquement aim des Sauvages et des
Franais. Il conspirait puissamment, autant que sa charge le permettait,
avec nos Pres, pour la conversion de ces peuples, lesquels il savait
manier et tourner o il voulait, d'une dextrit qui  peine trouvera
son pareil (Relation de 1643.) Souvent dj, il s'tait expos au
danger de la mort pour des motifs de charit. Il nous a laiss, observe
le Pre Vimont, des exemples qui sont au-dessus de l'tat d'un homme
mari et tiennent de la vie apostolique et laissent une envie aux plus
fervents religieux de l'imiter.

Tel fut Jean Nicolet, un canadien de coeur qui travailla, sans songer 
la gloire, pour tablir le nom franais et la religion dans ces contres
barbares.

                  Le premier mot de notre histoire
                  Est un long cri de dvouement.




                         LE CANADA EN EUROPE

                                ----

Un jour que Franois Ier entendait pour la centime fois une opinion
alors courante, il prouva un mouvement d'impatience,--et de l est venu
la premire dcouverte du Canada.

--Comment! s'tait cri le monarque, les mers nouvelles sont sillonnes
de navires espagnols, les moindres lots sont fouls par des pieds
espagnols;--reste-t-il des terres quelque part o les blancs ne soient
pas encore parvenus, il faut ne pas les toucher, en attendant qu'il
plaise aux navigateurs espagnols de les aller dcouvrir! Cela est trop.
Si l'on ne me fait voir l'article du testament d'Adam qui accorde les
trois quarts du globe au roi d'Espagne et rien  la France, je vais
rclamer ma part de l'hritage et oprer des dcouvertes pour le compte
de ma couronne!

Ainsi parlant, il prescrivit au sieur Cartier de pntrer dans les
passes du nord et de pousser jusqu' la Chine ou au Japon,--mais on sait
qu'il n'alla pas si loin.

Soixante-et-dix ans plus tard, le bon roi Henri IV voulut recommencer
tout cela. Il s'y prit mal et laissa de ce ct des mers une trentaine
de Franais trs emptrs. Sully en eut grande joie.

C'est Richelieu qui renoua le fll rompu de ces tentatives. On se remit 
dcouvrir le Canada et  le vouloir peupler. Au bout de quarante ans, la
colonie, affame, oublie, entoure par ls Iroquois, n'en pouvait plus,
et le Canada cessait encore une fois d'avoir une place dans la mmoire
des hommes, il restait ici trois mille Franais.

Colbert n'avait pas peur des Espagnols mais il redoutait les Anglais;
c'est pourquoi il fit redcouvrir les bords du Saint-Laurent et mme un
peu le Mississipi. Ces oprations nous mirent les Yankees sur les bras.
Nous tions dix mille Franais ayant place au soleil.

Tant que le castor donna et que l'on russit  nous l'acheter, pour du
papier devant lequel le trsor franais ne manquait pas de faire
banqueroute, le Canada fut considr comme  peu prs dcouvert. Nous
tions trente ou quarante mille Franais francs comme l'pe du roi.
Il y eut des crivains gui s'occuprent de notre sort,--les uns dans un
bon esprit, les autres tout au contraire.

Cette existence qui avait des charma pour les fonctionnaires que l'on
nous envoyait de Paris, cessa d'un coup, au lendemain de 1759. Soixante
mille Franais taient retombs dans le nant, aux yeux de la
France;--mais alors on patenta  Londres d'intrpides dcouvreurs qui
exprimrent le dsir de commencer sur cette terre entirement nouvelle
une colonie de leur fabrique. En Angleterre on les crut, parce que le
pays de Canada tait dsert. Il ne convenait pas de tenir compte de
quelques sauvages ni des nombreux Franais qu'on y avait trouvs lors de
la rcente dcouverte; On alla de ce train quelque temps, puis les
affaires d'Europe s'altrrent terriblement.

Nous arrivmes  trois, quatre, cinq, six cent mille individus.

La rvolution franaise, les guerres de Bonaparte, les affaires des
Indes et de l'Algrie absorbaient tout. La vieille tradition d'oublier
le Canada redevint toute puissante. De temps  autre, une clameur de nos
Chambres d'Assembles faisait dresser l'oreille. Ou allait mme jusqu'
se proposer de voir ce qu'taient devenus les gens partis des
Trois-Royaumes pour le nord de l'Amrique, _in that awful cold country_;
mais des complications politiques, des guerres, des intrts gnraux
distrayaient constamment l'Europen de ce soin. Nous atteignmes huit
cent mille mes franaises,  part deux millions d'Anglais.

La paix arrive, on ne savait plus au juste dans quel, rhumb de vent se
rencontraient nos arpents de neige. C'est lors que Napolon III reprit
l'oeuvre tente par Franois Ier et nous envoya la _Capricieuse_. Cette
dernire dcouverte fit grand bruit au Canada, mais pas du tout en
France.

Depuis ce moment, il semble que l'Angleterre veuille revenir  ses
premiers instincts. Il y a des journalistes  Londres qui ne se trompent
que lorsqu'on leur demande si le Canada fait partie de la colonie du cap
de Bonne-Esprance ou de la Rpublique Argentine. Il est fort possible
que, cette fois, nous ne retombions pas dans l'oubli o,  tour de rle,
la France et l'Angleterre nous ont repousss si souvent depuis plus de
trois sicles. J'aime  croire que la liste des dcouvreurs du Canada
est tout- fait close, car nous sommes un million et demi de Franais
sur cette terre tant de fois perdue et retrouve.

Reste  duquer les crivains des deux grandes nations qui ont envoy
leurs enfants dans nos parages. Puisque la presse est la quatrime roue
du char de l'tat, il est fort  dsirer que nous puissions la voir
tourner un peu  notre intention. Pour cela il lui faut revenir de loin!

                                 * *
                                  *

Dans un ouvrage qui a t beaucoup lu ces dernires annes, M. Gustave
Aimard s'est donn la peine de rvler l'existence de notre population:
Le Canada, dit-il, compte vingt-cinq mille habitants. Il en pourrait
contenir le sextuple. Six fois vingt cinq feraient cent cinquante
mille:--c'est la population de la ville de Montral! On pourrait aussi,
par la mme occasion, mentionner au moins un million de Canadien
Franais groups dans une seule province, et deux ou trois millions
d'Anglais, mais bah!

Un dictionnaire gographique, publi m Angleterre, nous informe que le
Canada renferme  peu prs sept mille mes!

Passe pour un Franais qui s'embrouille, dira le lecteur, mais les
Anglais, qui ont ici leur pavillon, doivent tre au fait de tout ce qui
nous concerne.

Avant 1867, il y avait  peine quelques individus en Angleterre qui
eussent des renseignements sur notre pays. On ne saurait croire jusqu'o
l'ignorance a t pousse par moment.

En 1812, un homme d'Etat anglais proposa d'envoyer une escadre jusqu'au
fond de l'Eri, pour balayer le littoral amricain de ce lac. Il
oubliait tout simplement la chute de Niagara. On le prit cependant au
srieux et des frgates partirent pour cette mission. Afin de ne manquer
de rien  bord, on les avait munies d'appareils  purifier l'eau de la
mer. Purifier l'eau des lacs canadiens, et franchir d'un bond le
Niagara, deux bourdes qui me paraissent dignes de passer  la postrit
la plus recule.

Dans le mme temps, on expdiait d'Angleterre  Montral des planches de
bois canadien pour les boiseries d'un bureau,--le tout accompagn
d'outils, tels que maillets, coins, chevalets, tablis etc., pour que
rien ne manqut aux ouvriers. Il y aurait un volume  crire sur les
extravagances du commissariat anglais durant cette guerre. On dpensa
pendant longtemps cinquante mille piastres par jour, dont une bonne
partie pour des objets sans usage possible en ce pays, ou pour nous
procurer ce que nous possdions en abondance.

Quelques annes plus tard, on fit partir une frgate en destination du
lac Huron dans le Bas-Canada; le pauvre capitaine ne put jamais se
rendre l-bas autrement gu'en canot d'corce, comme bien ou pense.

Il y a six ans, une dpche du bureau Colonial de Londres invitait le
gouvernement canadien  faire passer directement de Qubec  Victoria,
dans la Colombie-Anglaise, un envoi d'armes et d'effets militaires, au
lieu de les expdier par mer. Le ministre anglais fut bien tonn
lorsqu'on l'invita  consulter la carte. Il croyait sans doute que la
Colombie se trouve au bout de la banlieue de Qubec. S'il en tait
ainsi, la chemin de fer du Pacifique que nous nous proposons de
construire serait raccourci de neuf cent lieues.

Les journaux ont racont la surprise qu'prouva un migrant irlandais,
dbarqu  Qubec muni d'une trentaine de livres de beurre, lorsqu'on
lui fit voir qu'il pouvait se procurer ici la mme denre dans les prix
doux; Le pauvre homme n'en croyait pas ses yeux; il avait entendu dire
tout le contraire dans son pays.

On me rpondra peut tre que le moindre personnage de son comt ou de sa
ville natale aurait pu le renseigner plus adroitement que de l'induire 
emporter une tinette de beurre dans un voyage de quinze cent lieues.

Non pas! En Angleterre, dans les Trois-Royaumes comme partout ailleurs
en Europe c'est chose excessivement rare qu'un homme tant soit peu
renseign sur le Canada, mme parmi les fonctionnaires du gouvernement,
parmi les ministres du culte, mme parmi les journalistes! En maints
endroits vous ne trouverez pas un individu qui nous connaisse seulement
de nom. N'a-t-on pas vu paratre, il y a six ans, un livre, trait da
philologie, sign d'un nom clbre dans les universits britanniques, un
livre o se lit le passage suivant: Le mot Canaan, familier  tous ceux
qui lisent la Bible, a t dnatur par les savants du continent
(d'Europe) qui font prcder leurs tudes de la langue des peuples de
cette contre par un rcit abrg de la prtendue dcouverte de ces
mmes peuples. Il ajoute que le dcouvreur en question fut un franais,
un nomm Cartier, et que ce pays n'est plus connu que comme le Canada.
Cette corruption d'un nom aussi souvent cit dans l'histoire Sainte, est
au moins trange!

H! brave homme de savant, vous avez du mrite, je le crois bien, mais
votre imagination et votre ignorance sont de nature  vous mettre en
brouille avec vos meilleurs amis. Le _Daily Witness_, de Montral, n'a
pu y tenir, il vous a renvoy en la terre de Canaan avec sa botte la
plus solide.

Qu'attendre de la masse du peuple, lorsque les sommits de la science et
de la littrature en savent aussi long! Il nous viendra encore des
tinettes de beurre  travers l'ocan.

A propos du nom de notre pays, il existe une autre version. Ce serait
Kannata, mot iroquois qui signifie: Amis da cabanes. Un auteur anglais
ayant rencontr cette traduction, s'est empress de la rendre en sa
langue, et il ajoute: l'tymologie de ce nom est bien propre  inspirer
le patriotisme des Canadiens, car est-il rien de plus beau que ce nom de
Canada qu'on ne peut prononcer sans veiller le sentiment du foyer
domestique?... Le malheureux avait pris _amas_ pour _amour_, et traduit
en consquence: _Love of cabins. Amour de cabanes?_

Voici un trait qui se rapproche assez du premier. Il servira  montrer
combien cette ignorance est gnrale:

Rien de plus trange, me raconte le rvrend Pre X, rien de plus
trange que la manire dont je fis connaissance avec le nom du Canada.
J'avais t destin aux missions et j'attendais qu'on me dsignt le
pays vers lequel j'avais  me diriger. Lorsque la notification me
parvint, je fus fort intrigu d'y lire le mot Canada. C'tait pour moi
un profond mystre. Je me rendis sans retard chez un ancien de notre
communaut  qui je confiai mon embarras. Celui-ci me dit aprs un
moment de rflexion: ce doit tre une erreur,--on a voulu crire _Cana_
cependant, comme 'est vers la Terre-Sainte et que je ne connais aucune
de nos missions de ce ct, vous feriez mieux de vous enqurir. Pour ce
qui est de Canada, cela ne signifie rien. J'tais assez perplexe,
ajoute le Pre; je trouvai enfin quelqu'un qui me dit vaguement qu'il
existait un pays de ce nom, mais o tait-il situ? c'tait plus que
l'on ne savait. Bref, je ne l'appris que de la bouche de notre
suprieur, et encore sans trop d'explications sur la nature de la
contre. Du moment que c'tait en Amrique, tout tait bien, et je me
mis en route, rvant de cocotiers, de bananes, de palmiers, de singes,
de perroquets, de crocodiles et d'orangers fleuris en plein janvier.
Jugez de ma dception, lorsque je touchai terre.... sur dix pouces de
neige!

Au moins, mon rvrend Pre, chez vous l'on ne faisait point profession
d'enseigner ces choses-l comme notre savant de tout  l'heure, et vous
n'tes point sans avoir fait savoir  nombre de vos compatriotes, depuis
que vous tes ici, ce que nous sommes et comment nous vivons, mais soyez
certain que le monsieur en question ne se donnera point la peine d'y
venir voir; il est trop content de son livre et trop occup des
nouvelles ditions qu'il en pourrait faire, sans les corriger. Et puis,
d'ailleurs, s'il y venait nous le verrions commettre des exploits dans
le genre de ce qui suit:

Il y a une srie de gravures, faite en Angleterre, qui reprsentent des
scnes de chasse et de pche canadiennes. L'une d'elles nous montre deux
sportsmen placs dans un canot d'corce, assez bien imit d'ailleurs;
l'un de ces braves est carrment assis sur le rebord du canot. Rien ne
nous explique comment ils font pour ne pas chavirer, attendu qu'un canot
d'corce est aussi solide sur l'eau qu'une plume au vent.

Peut-tre sont-ce l les touristes qui ont vu le Pont Victoria,
construction colossale dont une extrmit repose sur le rivage de
Sarnia et l'autre aboutit  Portland dans l'tat du Maine. [7] Ou bien
encore, ce sont ceux qui ont signal le grand commerce d'exportation de
laines qui se fait  Tadoussac, le lieu le plus aride et le moins peupl
du Canada.

[Note 7: Distance de Paris  Marseille.]

Pour ce qui est de Chicago, capitale du Canada; des serpents-sonnettes
qui se rencontrent sur la montagne de Montral; des pluies de longue
dure qui rendent le sjour du Canada maussade, et autres nouveauts de
cette espce, la nomenclature en est longue et ne vaut pas la peine
d'tre lue.

L'ile Sainte Hlne, dit un voyageur qui visitait Montral, rappelle la
mmoire de Napolon par le nom qu'elle porte, par le pic aride qui
s'lve au milieu, et lrs ravins sauvages creuss dans ses flancs.

L'Ile est un bocage des plus jolis, le pic aride n'est qu'un monticule
verdoyant aussi coquet que pas un des mamelons du Bois de Boulogne prs
Paris. Le nom de Ste-Hlne lui vient de la femme de Champlain, laquelle
mourut il y a deux sicles et plus, sans avoir entendu parler de
Napolon.

Si vous allez en France, ami lecteur, et que vous ayez  mettre une
lettre  la poste adresse  votre cousine qui demeure  Qubec, le
commis vous priera poliment de lui dire si elle doit tre expdie par
la malle de Panama ou par la voie du Cap Horn.

Vous rencontrerez partout des gens qui ont lu plus ou moins de choses
sur votre pays et qui penseront vous le prouver en s'criant: Tiens,
vous tes Canadien! vous voulez nous en imposer; pourquoi n'tes-vous
pas venu avec votre costume? Alors, si le coeur vous en dit, vous avez
carte blanche, narrez vos hauts faits dans les combats soutenus sur les
bords du Saint-Laurent, contre les hordes froces, mlant Qubec avec
Pembina, la Colombie Britannique avec la Pointe-Lvis, nos lois
criminelles avec le code iroquois. Tout cela est dans l'ordre ds que
l'on parle du Canada.

Un Canadien qui s'embarquait au Havre pour revenir au pays, lia
momentanment connaissance avec un employ charg par quatre ou cinq
maisons de commerce de surveiller l'expdition d'une centaine de ballots
destins au Canada. Apprenant d'o venait et o s'en retournait le
voyageur, l'employ se montra tout de suite dispos  parler de cette
lointaine contre.

--Le Canada! ah, monsieur! c'est un rude pays que celui-l! De la neige,
hein! quatre pieds, six, et parfois davantage. Avec a un froid de
trente-six loups, n'est-ce pas? On connat a!

--Je vois que vous y tes all.....

--Non pas! Je vous demande pardon. Saperlotte, vous n'y pensez pas! Il
faut avoir t pris jeune.... j'ai cependant un ami qui en revient.

--Alors, vous savez ce qui en est, c'est tout comme si vous y aviez
pass douze mois de calendrier.

--Je le crois bien! Figurez vous que mon ami  t cinq mois sans voir
de visage blancs autres que les personnes du poste de traite o il
sjournait.

--Bigre! et o donc a, s'il vous plat!

--Ah! voil: c'est un nom anglais, qui m'chappe par consquent, mais il
y a le fleuve Makinsie.

--Parfaitement, le fleuve MacKenzie; c'est comme si vous me parliez d'un
faubourg de Paris qui se trouverait  sept cent lieues du dme des
Invalides....

--Allons donc!

--Mais oui, s'il vous plat. Et, du reste, avez-vous rflchi  quoi ou
 qui pouvait servir le contenu des ballots que vous embarquez en ce
moment? Vous nous expdiez des toffes de prix, des fleurs
artificielles, des rubans, des soieries, des planches de modes, des
livres, de la musique, des tapis, des draps fins, des faux cheveux, des
bijouteries.... pour les ours blancs ou les renards argents? Convenez
que les deux bouts de votre gographie ne se joignent pas.

                                 * *
                                  *

En Angleterre et en France un livre qui parle du Canada est presque
invariablement entach de travers d'imagination.

Un crivain dont le nom m'chappe, a vu  Montral les Anglais habitant
un ct de la rue et les Canadiens Franais l'autre ct! Il a remarqu
aussi que les Canadiens Franais pousent gnralement des Sauvagesses,
mais il ne dit point d'o elles peuvent venir. De la Patagonie,
probablement.

Pour le lecteur europen, il rsulte de ces tranges narrations que tout
notre pays est encore  l'tat sauvage et que l'on n'y rencontre a et
l que des comptoirs de traite, et les pelleteries et la morne se
disputent la prsance. Longtemps, nous avons endur ces piqres
d'pingle, avec l'espoir que les communications se multipliant entre
l'Europe et l'Amrique, on mettrait un terme  ces inconvenances,--mais
rien n'y fait,--on croirait au contraire que le mal va empirant, pour
fournir de la pture  la petite presse des grandes villes d'Europe.

Nous ne le savons que trop, l'imagination des peuples de l'ancien monde
a t nourrie d'un seul et mme enseignement  notre sujet: nous
habitons une contre barbare aride, inabordable et nous valons tout
juste un peu mieux que les Sauvages au milieu desquels nous sommes
dissmins. Voil ce qui a t imagin et ce que l'on croit. Hors de l,
point d'explication  tenter. Depuis l'poque o les Espagnols, dit-on,
ayant abord dans le golfe Saint-Laurent,  la recherche des mines d'or
s'en retournrent dsappoints en murmurant _Aca nada_,--rien
ici,--les curieux d'outremer se sont amuss  rpter ce refrain, qui
honore leur clairvoyance: _rien ici_ Rien c'est--dire si peu que rien.
Notre bilan est fait et dpos.

Malte Brun crivait en 1817: La civilisation naissante semble encore
une planta trangre dans le Canada, Qu'est-ce que le cher homme en
connaissait? Rien du tout, videmment; cette phrase le prouve. Cette
singulire ide de vouloir nous assimiler aux Sauvages provient
uniquement de i'ignorance: j'ignore ce qu'est et ce que fut le Canada;
par consquent c'est un pays non encore civilis. Tel est le
raisonnement que certains crivains font  leur propre insu. De l 
nous envoyer des dcouvreurs, il n'y a qu'un pas.

Nous autres, peuples, de naissance amricaine, nous savons combien les
Europens sont riches en prjugs. Cette maladie les pousse tantt  des
dnigrements bouffons, tantt  admirer des choses qui sont ridicules et
sans valeur. A force d'agir d'aprs les ides prconues on ne tient
plus compte des faits, que dis-je? on ne prend pas mme la peine de
savoir s'il existe des faits.

M. Morin vient de raconter que les universits amricaines sont les
ppinires o se recrutent les prtres du Canada, et que nos voisins
envoyent des religieuses jusque dans le nord-ouest. Comme cet auteur
sera chagrin, s'il apprend jamais qu'il fallait dire tout autrement!
C'est nous qui fournissons des prtres, des missionnaires, des
religieuses aux Etats-Unis et aux territoires du nord-ouest. Les
Canadiens-Franais sont partout sur ce continent  l'avant garde de la
civilisation. A nombre gal il n'existe peut-tre aucun groupe de la
famille humaine qui possde une aussi forte mesure d'instruction que
notre peuple. De l vient que les pays avoisinants tirent de chez nous
un si grand nombre de prtres et de religieuses, au lieu de nous en
fournir.

H. Rameau, l'un des rares amis que nous comptons en Europe, nous rpte
que notre souvenir est perdu en France, non seulement il y a trop peu
de gens ici qui s'intressent  notre vieille colonie, mais il faut mme
avouer que le nombre des gans qui l connaissent est encore plus
restreint qu'il ne serait raisonnable de le supposer.

Aussi, comme le _Figaro_, de Paris, tait bien dans son rle, l'autre
jour, lorsqu'il annonait  la France tonne que Mademoiselle Emma
Lajeunesse (l'_Albani_) est d'origine franaise, quoique ne 
Montral.

Ce _quoique_ est  croquer. Est-ce que M. de Villemessant nous
prendrait, lui aussi, pour des Sioux? lui, le champion du fils des rois
de France que nous avons si bien servis!

--Tiens! dira le lecteur du _Figaro_, elle est ne au Canada. En effet,
nous avons des compatriotes en ce pays-l.

--Pardon, peut-tre _autrefois,_ dira un second lecteur plus attentif.
Voyez la phrase, il y a: _quoique_ ne  Montral.

--C'est vrai! J'eusse d y songer. Il ne doit plus y avoir par l que
des Sauvages et des comptoirs anglais.

                                 * *
                                  *

Ce n'est pas tout pour quelques crivains que d'ignorer le premier mot
des choses dont ils parlent, il faut encore qu'une fois mis eu face de
la preuve contraire, ils inventent des contes  dormir debout,
uniquement pour satisfaire la curiosit des lecteurs qu'ils ont forms 
leur image, c'est--dire ignorants et brouills avec le sens commun.
Admirons M. Pavie qui, aprs avoir pass prs du fort Berthier ou
Sorel [8] veut nous faire croira que les Canadiens nafs lui ont
demand si _France_ est une ville plus belle que Qubec, et si la route
la plus courte pour aller  Rome n'est pas de passer aux Illinois et 
Mexico. Que dirait M. Pavie s'il savait que la moiti de nos hommes du
peuple connaissent par coeur la carte de l'Amrique et qu'ils en savent
plus long sur la France que la plupart des professeurs de l'ancien monde
ne pourraient en dire au sujet de n'importe quelle contre loigne.

[Note 8: Ce sont deux villes situes  deux lieues l'une de l'autre,
tant spares par les les du lac Saint-Pierre.]

Le plus hardi de toute cette engeance est M. Oscar Commettant. Il
affirme avoir parl (en 1860)  des paysans canadiens qui lui ont
demand avec intrt des nouvelles du roi Louis XIV et de madame de
Maintenon et qui ont tmoign beaucoup d'attendrissement en apprenant
qu'ils taient mort l'un et l'autre.

Ah! M. Emile Chevalier, vous que le _Sicle_, proclame une autorit en
matires amricaines, que vous avez d tre bien aise, si vous avez lu
ce passage, en tout point digne de vos impayables romans canadiens!

Autre absurdit, signe, celle-ci, d'un beau nom littraire, Rest
fidle  la France, le paysan canadien n'a point pardonn  la politique
de ce temps (le rgne de Louis XV) et, personnifiant dans un mot cette
politique dsastreuse, accuse encore aujourd'hui la Pompadour.

Nos paysans n'accusent la Pompadour, ni ne regrettent madame de
Maintenon, attendu qu'ils ne les connaissent d'Adam ni d'Eve. Ils sont,
en cela, aussi savants que ce journaliste parisien qui se trouva
incapable de comprendre la rponse  lui faite par l'honorable J. E.
Turcotte.

De quel dpartement tes-vous, monsieur Turcotte?

--Je suis d'une province que madame de Pompadour a biffe de la carte de
France.

                                 * *
                                  *

M. Antony Trolloppe a crit, il y a une vingtaine d'annes: A Montral
et  Qubec, les Canadiens-Franais sont tous porteurs d'eau ou scieurs
de bois.

Nous avons vu des voyageurs, passant  travers le Canada par occasion,
crire  leurs amis d'Europe des ineffabilits, comme de prendre une
piste de raquette pour celle d'un animal aux proportions gigantesques,
ou de parler des orignaux que l'on tue en abondance sur le Saint-Laurent
entre Qubec et Montral.

M. Napolon Bourassa, tant  Rome, vit son hte entrer un matin dans sa
chambre, la ligure rayonnante de plaisir:

--Je viens, monsieur, vous annoncer une bonne nouvelle.

--Tant mieux, tant mieux! dit M. Bourassa, de quoi s'agit il?

--Nous avons, depuis hier soir, un de vos compatriotes.

--Ici mme?

--Oui, monsieur: je l'ai mis en face de vous, au numro 30.

--Bien oblig de l'intention, je cours le voir.

Et M. Bourassa se hte d'aller frapper au numro 30. Une voix rpond de
l'intrieur, il pousse la porte et se trouve en prsence... d'un
Mexicain!

L'Europen vend des marchandises  tous les pays, mais il ne connat pas
la gographie.

L'Italien se _faradase_, mais il ne connat pas la gographie.

L'Espagnol a dcouvert la moiti de l'univers, mais il ne connat pas la
gographie.

L'Allemand rclame toute terre que foule un pied Teuton, mais il connat
que la gographie de l'Europe, laquelle il travaille  refaire pour son
compte.

Cependant il arrive a et l que l'on nous dcouvre encore, et que
l'on s'en vante.

Nous avons vu passer au milieu de nous, en gants beurre frais, le
lorgnon  l'oeil, la badine au bout des doigts, la jambe mince et leste,
quelques jouvenceaux des coulisses du thtre ou du journalisme
parisien, occups  nous tudier. Ces tonnants produits du terroir o
fleurit le cancan, voient ici des choses neuves; ils font des
Canadiens-Franais une race de nains,  la peau noirtre, en proie  des
maladies fivreuse, --une classe de crtins,--tandis qu' leurs yeux les
Anglais, les Ecossais, les Irlandais qui nous entourent sont des hommes
d'une taille superbe, au teint clair et anim, jouissant d'une sant de
fer, et par dessus tout intelligents en diable [9]. Comme c'est agrable
pour nous de lire des drleries de cette espce, crites par des
clbrits de la presse de France! Il y a toujours  point des revues et
vingt journaux pour faire l'loge du voyageur,--j'allais dire
dcouvreur. Je me demande lequel des deux est dgnr, ou du colon
canadien (qui n'est pas du tout semblable au portrait qu'on fait de lui)
ou de l'homme de lettres qui commet des noirceurs semblables.

[Note 9: Lisez Davergier de Hauranne.]

                                 * *
                                  *

Si parfois la note joyeuse se mle aux commentaires qui nous chappent
en lisant ces inconcevables rcits, de telles erreurs ne laissent pas de
nous causer une impression pnible par la rvlation si complte, si peu
encourageante de ce que l'on dbite sur notre compte, particulirement
en France, o notre souvenir ne devrait pas tre perdu ou dnatur  ce
point,--quand ce ne serait que par respect pour notre fidlit aux
traditions de l'ancienne mre-patrie. Les causes les plus videntes de
ces erreurs sont de trois sortes: celle qui provient du besoin que de
tous temps ont prouv les voyageurs de raconter des sornettes sur les
pays lointains; celle qui a pour principe la folle admiration dont
l'Europe s'est prise pour les Etats-Unis, et celle qui repose sur la
parfaite ignorance que notre longue sparation du vieux pays de France a
fait natre  notre sujet. A ces trois causes s'en rattachent
naturellement encore plusieurs autres de moindre importance, qui,
cependant, n'ont pas peu contribu  nous faire ce que nous sommes aux
yeux des Europens, lesquels n'ont jamais pu se persuader qu'en dehors
de leur continent les rameaux des familles transplantes aient su
retenir le caractre propre  chacune d'elles; il ne veulent voir dans
le colon d'Amrique, par exemple, qu'un tre ncessairement dpourvu
dans une certaine mesure de la valeur intellectuelle et physique de ses
anctres.

Cette ide, absurde au suprme degr, devrait, me dira-t-on, disparatre
devant l'vidence des faits.

Oui, si les colonies taient connues de l'Europe, mais elle ne le sont
pas, et le Canada moins que les autres.

Pour ne parler que des derniers trois-quarts de sicle, les Franais,
Chateaubriand en tte, ont popularis un Canada imaginaire, ferm par
les glaces, clair par les aurores borales, peupl d'ours blancs,
d'Indiens et de renards bleus.

D'autre part, il est arriv que notre longue sparation de la France
nous a privs de dfenseurs pour rfuter ces contes et remettre l'esprit
public sur la bonne voie  notre gard. Qui ne dit mot consent, selon le
proverbe. Un si profond silence devait servir  nous confondre. C'est ce
qui est arriv.

Nous avons vu dans leur cabinet d'tude des savants de grande rputation
des savants qui sont dcors, pays, honors, rvrs et qui, en somme,
sont aussi peu clairvoyants que les petits crevs de tout  l'heure.

Nous savons comment ils raisonnent sous le linon vert de leur abat-jour,
pour parvenir  prouver que nous sommes des Sauvages. Les uns disent
blanc, les autres disent noir, au commencement,--ce qui ne les empche
pas de s'accorder en fin de compte. Ils s'accordent si bien que, aprs
avoir lu leurs livres, on se dit avec un certain embarras dans l'esprit:
Serait-il possible que nous fussions dgnrs? On le prouve, hlas!
Voil des arguments irrsistibles--c'est un enchanement de raisons qui
ne supportent pas l'ombre du doute; c'est serr, profond, pens, mdit,
travaill, savant, pour tout dire,--cela doit porter la conviction
partout.... Il est bien malheureux que ce soit si creux et si faux!

On comprend  peine la persistance que mettent certains voyageurs 
fortifier ces fausses impressions. Partis d'Europe avec un plan de livre
tout prpar, ils ne peuvent se dcider  parler ou  crire selon la
vrit qui leur apparat dans le cours du voyage. Ils prennent, par ci
par l, quelques traits qui s'adaptent assez bien au plan arrt
d'avance; ils ferment rsolument les yeux sur tout le reste. Je pourrais
nommer plusieurs crivains clbres,--et M. de Tocqueville tout le
premier,--qui ont travaill, sans avoir l'air de s'en apercevoir,
d'aprs cette synthse  rebours.

Nous avons aussi, je crois, la permission de demander aux faiseurs de
livres qui nous visitent, pourquoi ils ne frquentent pas nos cercles
levs ou simplement instruits et pourquoi ils se plaisent pour la
plupart  ne faire parler chez nous que les seuls gens du peuple, o ils
rencontrent tant bien que mal des nouveauts qu'ils s'empressent de
mettre sur le compte des Canadiens en gnral. Ce n'est pas de la sorte
que nous visitons l'Europe.

Autre dsagrment:

Le muse de Versailles possde depuis plus d'un sicle une collection
d'objets divers venant des Indiens du Canada. M. Dussieux faisait
remarquer rcemment qu'elle a servi  l'instruction de quelques princes
franais. La belle instruction, en vrit! Ces bons princes ignoreront
peut-tre toute leur vie que les arcs, les flches, les calumets et le
colliers de porcelaine sont aussi rares au Canada qu' cent arpents du
muse de Versailles. Si encore on avait compos dans les autres muse de
France un dpartement canadien moderne,--mais rien de tout cela
n'existe. Quelqu'un qui s'aviserait d'taler prs de cette collection
sauvage le code civil du Bas Canada, une liasse de nos journaux, notre
dernier recensement, et un certain nombre d'oeuvres littraires du cr
canadien, passerait  coup sr pour un mauvais plaisant. Ce n'est pas de
sitt que le vrai Canada sera accept en France.

M. Dussieux s'est beaucoup occup de notre histoire, mais il ne parat
pas avoir vcu longtemps  Qubec aprs la mort de Montcalm......

Il ne faut pas s'arrter au mot de la matresse de Louis XV, qui disait:
Le Canada est perdu; enfin le roi dormira tranquille!

Nous n'avons pas dormi, nous, et nous esprons bien rveiller un peu nos
parents loigns qui n'attendent pas le retours de leurs gens.

Pauvre petite colonie, il ne reste pas mme un souvenir de toi dans
l'esprit des hommes clairs de ton ancienne mre-patrie! Monseigneur
Dupanloup, dans ses lettres aux jeunes gens sur la haute ducation, leur
conseille de lire l'histoire de la race franaise rpandue dans tous les
pays du monde. Les moindres comptoirs des colonies franaises y sont
mentionnes. Pas un mot de l'histoire du Canada!

Et pourtant, nous sommes ici plus d'un million de Franais qui n'avons
pas perdu le souvenir du vieux pays et que cette indiffrence attriste
doublement, car nous possdons le respect des anctres et notre histoire
crite ne serait dplace dans la main de personne!

Le passage des zouaves canadiens  travers la France, leur conduite
admirable dans la dernire guerre de Rome et les voix loquentes qui se
sont leves de la chaire et de la tribune pour exalter ce nouveau
peuple chrtien, rvl tout--coup aux yeux de l'Europe oublieuse,
n'imposent ni le respect ni le sentiment fraternel si ordinaire chez une
mme race. Les uns jugent qu'il est convenable d'exploiter cette veine
inattendue, et de nous faire poser pour la dcrpitude, pour
l'nervement, pour la salet devant ces pauvres sots de boulevardiers!
Les autres, tout surpris, se demandent, depuis des mois, o sont clos
ces Franais qui ont si bonne poigne et qui tiennent  leur opinion?

--Dans la province biffe de la carte de France par madame de Pompadour!

                                 * *
                                  *

Cet article n'est qu'une bauche. Il faudrait, pour le rendre
intressant, y traiter avec patience les points relatifs  la langue que
nous parlons, au climat,  la constitution physique et aux moeurs des
Canadiens-Franais.

A ct de l'ignorance qui nous maltraite et de l'oubli qui nous
chagrine, il y a des crivains, en France et en Angleterre, dont les
ouvrages nous font plaisir  suivre et qui rachtent bien des
impressions pnibles Je ne veux pas fermer ce livre sans les en
remercier, tout en m'excusant de ne les avoir pas cits.




                       IROQUOIS ET ALGONQUINS

                                ----

Notre dessein, dans les lignes qui vont suivre, est de dresser d'une
manire succincte le tableau des changements connus qui se sont oprs
dans la possession du Canada par les diffrentes races de Sauvages,
avant la fondation de la colonie.

La plupart de nos arguments sont emprunts aux historiens. Nous nous
bornons  les rpter ici en les dgageant des rcits au milieu desquels
ils se rencontrent le plus souvent. Cet aperu sera facile  consulter
pour quiconque n'a pas eu occasion de faire sur ce sujet des recherches
un peu suivies.

                                 * *
                                  *

Aussi loin que Ton peut remonter, c'est--dire au quinzime sicle, les
valles du Saint-Laurent et de l'Ottawa taient occupes par deux
grandes races parlant chacune sa langue propre: la race _Iroquoise_ et
la race _Algonquine_.

Elle se subdivisaient en de nombreuses tribus portant des noms
particuliers [10].

[Note 10: Ferland, _Cours d'Histoire du Canada_, vol. I, p. 95.]

Les Algonquins habitaient le long de la rivire Ottawa, que les Franais
dsignrent longtemps sous le nom de rivire des Algonquins.

Ils avaient non seulement la rivire Ottawa et les terres qui la
bordent, mais leurs courses pouvaient s'tendre facilement d'un ct
vers le lac Huron et la baie Gorgienne, et de l'autre  la hauteur des
terres o l'Ottawa, le Saint-Maurice et le Saguenay ont leurs sources
communes. Ces peuples chasseurs devaient, en effet, se rpandre sur une
grande tendue de pays.

La tradition des Agniers, tribu iroquoise, porte que le pays des
Algonquins tait situ  cent lieues  l'ouest des Trois Rivires [11].
Nous savons que dans les premiers temps des Franais, l'Ile des
Allumettes, sur le haut de l'Ottawa, tait regarde comme le
quartier-gnral des Algonquins, et que d'ordinaire l'on dsignait un
certain nombre de ceux-ci sous le nom de gens ou _Sauvages de l'Ile_
pour signifier que leur demeure tait en cet endroit.

[Note 11: Faillon, _His. de la c. f._ vol. I, p. 526-7.]

Au 15ime sicle les Iroquois possdaient les Trois-Rivires et
Montral[12]. Le lieu de leur rendez-vous le plus ordinaire parat avoir
t le lac Saint-Pierre. Ce territoire assez restreint leur suffisait,
parcequ'ils menaient une vie sdentaire.

[Note 12: Oeuvres de Champlain, 1870, p. 391, 2ime note.]

Avant d'occuper les rives du Saint-Laurent, les Iroquois avaient vcu
dans l'Ouest selon ce que rapportaient leur vieillards [13]. Cela
donnerait  supposer que les Algonquins, suivant, la mme marche, de
l'ouest  l'est, vinrent aprs eux et s'arrtrent juste au confins
ouest des territoires iroquois, sur l'Ottawa.

[Note 13: _Mmoire_ de Nicolas Perrot, publi en 1864, p. 9.]

Les Iroquois taient les premiers orateurs Sauvages; ils dployaient
parfois assez d'esprit et de science d'argumentation pour dconcerter
les Europens instruits. On les nomme Iroquois, parcequ'il terminaient
leurs harangues par le mot _hiro_: j'ai dit. Parmi les nations sauvages,
on les nommait Toudamans.

Entre les deux races existaient des diffrences marques, quant au
caractre, au temprament, aux moeurs et coutumes, ce qui peut fortifier
l'opinion dj mise de l'arrive des Algonquins dans cette partie du
monde  une autre poque que celle o les Iroquois y sont venus.

Nous avons dj dit que leur langage tait diffrent l'un de l'autre,
autant, par exemple, que le grec et le latin.

Connaissant l'humeur et les moeurs pacifiques des Iroquois dans
l'origine, et la jactance et les dispositions querelleuses des
Algonquins, nous pourrions conjecturer que ces derniers ont d se rendre
au Canada, aprs avoir travers le continent de l'ouest  l'est les
armes  la main, tandis que les Iroquois y avaient t attirs, avant
eux, par le besoin de se soustraire au voisinage de quelque peuple de
l'ouest, incommode ou conqurant.

Si toutes les nations sauvages du Canada sont venues du ct du soleil
couchant, nous croyons que notre hypothse est assez juste; si au
contraire les races algiques proviennent directement de l'Europe, par la
voie de l'Atlantique, elle tombe d'elle-mme. Ces deux opinions sont
aujourd'hui en prsence; il parat bien difficile de dire de quel ct
penchera l'histoire.

Les tribus iroquoises, peu belliqueuses d'abord, mais qui devaient finir
par porter la terreur et la dvastation sur presque toua les points de
l'Amrique du nord, cultivaient la terre et ddaignaient la Chasse.
Elles vivaient runies en villages ou bourgades. On comprend qu'il
rsultait de ces dispositions naturelles des individus une forme de
gouvernement plus stable, mieux ordonn exerant plus d'empire que chez
les races moins sdentaires; aussi l'autorit des chefs et des Conseils
tait elle grande parmi les Iroquois. Ce germe se dveloppa  la faveur
des vnements dont nous allons dire un mot, devint le nerf du
redoutable pacte fdral des _cinq nations iroquoises_. Quant au
caractre de la plupart de ces tribus, il est clbre par ses
fourberies. Les Iroquois en gnral taient dous d'une imagination vive
et d'un temprament passionn.

Les Algonquins offraient  peu prs tous les traits opposs. Ils
s'adonnaient  la guerre et  la chasse, consquemment  une vie nomade.
Leur mode de gouvernement s'en ressentait; on peut mme dire qu'en
dehors du pouvoir dfr au chef de chaque famille, il n'existait point
d'autorit dans la nation, et par suite trs-peu d'ensemble dans la
conduite des affaires publiques. Fiers de leur indpendance exagre,
possdant une intelligence sinon faible, du moins ordinaire, habitus 
porter les armes et  mpriser le travail, ces Sauvages se croyaient les
matres de la contre, et ils ne perdaient aucune occasion de tmoigner
leur mpris aux Iroquois et de les molester[14]. On ne saurait douter
que les Iroquois aient habit les bords du fleuve.

[Note 14: _Mmoire_ de Nicolas Perrot, p. 9. Ferland, Cours d'Histoire,
vol. I, p. 95.]

Nicolas Perrot dit positivement: Le pays des Iroquois tait autrefois
le Montral et les Trois-Rivires. Le Pre Le Jeune: Voyageant de
Qubec aux Trois Rivires, les Sauvages m'ont montr quelques endroits
o les Iroquois ont autrefois cultiv la terre. (Relation 1635, p. 46).

                                 * *
                                  *

Voici comment est rapporte l'origine des guerres entre les deux races:

De jeunes Iroquois, invits par un parti de jeunes Algonquins fanfarons
 les suivre  la chasse, furent assez heureux pour les surpasser et
abattre plus de gibier que ces chasseurs. L'amour-propre des Algonquins
s'en trouva froiss. Ce fut la cause d'une srie de diffrends qui
aboutirent  la guerre ouverte.

La supriorit des Algonquins dans les armes se manifesta ds les
premires rencontres; il ne parat pas non plus qu'ils aient prouv
d'checs considrables dans le cours de cette premire guerre. Ayant
vaincu aisment les Iroquois, ils s'emparrent de leur pays.

Le tmoignage de Bacqueville de la Potherie n'est pas sans importance en
cette matire comme en nombre d'autres. Il dit qu'aprs leur dfaite
les Iroquois rongrent leur frein. Au printemps suivant, ils
retournrent dans leurs premires terres qui taient aux environs de
Montral et le long du fleuve en montant au lac Frontenac (lac Ontario)
[15].

[Note 15: Histoire de l'Amrique Septentrionale, vol IV, p. 258.]

Peut-tre s'agit il ici non de toute la race iroquoise, mais de quelques
tribus (les Hurons?) qui auraient russi  reprendre possession de leurs
terres, comme nous le verrons par la suite.

Toutefois, s'il s'agit de la race entire, ils ne restrent pas
longtemps dans les environs de Montral, car il est certain qu'ils se
retirrent vers le lac Eri, d'o une nation du voisinage les chassa
presque aussitt. Ils se rfugirent sur la rive Est du lac Ontario, de
manire  s'tendre sur le lac Champlain, aux sources de la rivire
Sorel, dont l'embouchure leur ouvrait une porte en plein lac
Saint-Pierre, entre les Trois Rivires et Montral [16].

[Note 16: _Mmoire_ de N. Perrot, p. 10-12. Ferland, _Cours d'Histoire_,
vol. 4, p. 46.]

Il n'est gure possible de prciser l'poque o commena cette division
entre les deux races; mais tout nous porte  croire qu'elle eut lieu
vers le temps (1492) o Christophe Colomb dcouvrit l'Amrique, ou mme
un peu plus tard.

Les _Houendats_ (plus tard les _Hurons_), forte tribu iroquoise,
paraissent avoir cherch les premiers  reprendre possession du pays
perdu. Ils battirent la tribu algonquine des _Onontchataronnons_ (plus
tard la tribu de l'_Iroquet_) qui s'tait installe sur l'le de
Montral. Cela dut avoir lieu entre 1500 et 1530  peu prs.

La tribu de l'Iroquet prtend, disent les Relations des Jsuites, avoir
occup l'le de Montral et les terres qui sont du ct de Chambly et de
la ville de Saint-Jean.

Voil, disait en 1644 l'un de ces Sauvages, voil o il y avait des
bourgades trs peuples. Les Hurons, qui pour lors taient nos ennemis,
ont chass nos anctres de cette contre. Les uns se retirrent vers le
pays des Abnaquis (le Nouveau Brunswick) d'autres allrent trouver les
Iroquois et une partie se rendit aux Hurons mmes et s'unit  eux.[17]

[Note 17: Relations, 1642, p. 38; 1646, p. 84.]

Les Hurons qui alors taient nos ennemis, cela ne donne-t-il pas 
penser qu'il s'agit d'une poque antrieure  la dcouverte du Canada?
Nous ne connaissons aucune circonstance qui nous permette de supposer
que les Hurons furent en armes et luttrent avec avantage contre des
tribus de la nation Algonquine. Il est vrai que l'orateur dont les
paroles viennent d'tre cites ajouta que son grand-pre avait cultiv
du bl-d'inde dans l'le de Montral, mais comme les Sauvages ne
remontent point au del d'une trentaine d'annes sans embrouiller toute
la chronologie, et que le mot grand-pre s'applique aussi bien dans leur
bouche  un anctre loign qu' un simple aeul, ce tmoignage ne
saurait suffire pour fixer la date de la conqute de Montral par les
Hurons.

La haine du nom algonquin et l'espoir de reconqurir leur ancienne
patrie rveillrent le gnie des Iroquois. Ils apprirent  faire la
chasse et la guerre,  conduire habilement des expditions,  harceler
sans cesse l'ennemi dans ses marches, dans ses retraites et dans ses
campements. Ils se rvlrent enfin sous un jour nouveau.

Ils se donnaient le nom de _Hottinonchiendi_ qui signifie _cabane
acheve._ Leurs forts taient en effet les mieux construits au point de
vue de la solidit et des besoins de la guerre.

L'ordre qui rgnait ordinairement dans leurs affaires publiques se
consolida, prit les formes de vritables lois et contribua pour beaucoup
au succs de leurs armes.

Lorsqu'au bout de quelques annes ils reparurent sur le grand fleuve,
les Algonquins virent qu'ils allaient avoir sur les bras un ennemi qui
ne serait plus  mpriser.

La plupart du temps, les maraudeurs iroquois se contentaient de faire
coup sur un campement, puis il se retiraient avec adresse ds que les
Algonquins se montraient en nombre. Le lac Saint Pierre, avec ses les
et son tendue, offrait un refuge aux flottilles de guerre, comme aussi
des points de repre et des embuscades toutes prpares.

Avant l'arrive de Jacques Cartier, les Iroquois descendaient ainsi la
rivire Sorel, qui porta longtemps leur nom, tendaient leurs ravages
jusque dans le bas du fleuve, au del de Qubec. Les premiers
navigateurs qui visitrent le Canada les connurent sous le nom de
_Toudamans_ que leur avait impos les autres nations sauvages. Le mot
Iroquois dont on se sert  cette poque, parat dsigner le principal
groupe, et Toudamans une tribu de cette nation.

Par la terreur que rpandaient les Toudamans, on s'explique l'absence de
villages que le dcouvreur du Saint-Laurent remarqua entre Montral et
Achela, prs des rapides du Richelieu,  mi-chemin entre Qubec et les
Trois-Rivires.

Le mot _Toudamans_ semble tre une corruption de Touan louabs,
Tsoundouans [18]. Les Toudamans furent plus tard connus sous le nom
d'Iroquois [19].

[Note 18: Note de M. l'abb Laverdire.]

[Note 19: Ferland, Cours d'histoire, vol. I, p. 35.]

Jacques Cartier parle des _Toudamans_, gens du sud, qui menaient la
guerre aux sauvages de Qubec et poussaient leurs courses jusqu'au
golfe.

La carte de Lescarbot (1609) place les Toudamans sur la rive sud du
fleuve entre Qubec et les Trois Rivires. Cependant, cet auteur n'ayant
jamais visit le fleuve, il ne faut pas attacher trop d'importance  sa
carte. Les mots gens du sud dont se sert Cartier, et ce que nous
savons du site o taient les cantons iroquois, nous donnent l'assurance
que ce ne pouvait tre entre Qubec et les Trois Rivires, mais bien en
haut de la rivire Sorel, comme nous l'avons dit. Du reste, cette mme
carte de Lescarbot indique la rivire Sorel sous le nom de _rivire des
Iroquois_, et quelque part vers Saint-Hyacinthe sont placs des
campements avec le mot _Iroquois_. Sans tre trs correct, Lescarbot est
encore un bon guide ici.

Les sauvages visits par Cartier  Hochelaga, avaient des habitations 
la mode iroquoise. Les mots recueillis chez eux ea cette occasion, sont
des mots iroquois. Or, comme il paraissent avoir t entirement
dtachs des Toudamans qui faisaient la guerre aux Algonquins de Qubec,
l'on peut voir en cela une preuve que toutes les tribus iroquoises
n'avaient point t chasses d'abord par les Algonquins ou que l'une de
ces tribus avait russi  reprendre possession du haut du fleuve: c'est
la tradition des Onontchataronnons rapporte plus haut.

De la relation de Cartier et des rcits des Sauvages, l'on peut infrer
qu'une partie des Hurons, aprs avoir chass les Onontchataronnons ou
Iroquets, tait rest avec quelques-uns de ces derniers dans l'le de
Montral et y avait tabli la bourgade que les Franais trouvrent, au
pied de la montagne, en 1535. Plus tard, les Hurons, harcels par les
Algonquins, ou peut tre par les Tsonnontouans et les Agniers, allis 
une forte escouade d'Iroquets, se seraient vus forcs de se replier sur
les territoires du Haut Canada [20].

[Note 20: Ferland, _Cours d'Histoire_, vol. I, p. 47.]

C'est de cette manire que le peuple de langue huronne iroquoise que
Cartier avait visit, disparut de l'Ile entre 1535 et 1608.

Au temps de Cartier, les Toudamans (ou Tsonnontouans) figurent seuls du
ct des Iroquois.

Pendant la seconde moiti du mme sicle, 1650-1600, la lutte se fait
entre les Algonquins et les Agniers principalement [21].

[Note 21: _Relation des Jsuites_, 1660, p. 6.]

Il faudrait donc croire que les Tsonnontouans d'abord et les Agniers
ensuite soutinrent les premiers la guerre de reprsailles contre les
Algonquins, sans parler de la reprise de Montral par les Hurons avant
la dcouverte de Jacques Cartier.

La rivire Sorel s'appelait rivire des Agniers, nation iroquoise, du
temps de Sagard (vers 1625) [22].

Les _Houendats_ ou _Hurons_, dont les instincts pacifiques
s'accommodaient mal du rgime guerrier adopt par presque toutes les
tribus de leur race, semblent s'tre tenus  l'cart du principal groupe
iroquois,  partir du temps o ils furent forcs de quitter l'le de
Montral, ce qui eut lieu, selon les apparences, quelques annes aprs
le dpart de Jacques Cartier et de Roberval, du Canada. Ils allrent
habiter les terres qui sont entre le lac Simcoe et la baie Gorgienne,
la partie la plus fertile de la province d'Ontario. Ils conservaient la
tradition Iroquoise en ce qu'ils se livraient  l'agriculture et
ngligeaient non seulement la guerre, mais aussi la chasse[23].

[Note 22: Sagard. _Histoire du Canada_, p. 174.]

[Note 23: Ferland. _Cours d'histoire_, vol. I, p. 95.]

Un passage de la relation de Champlain [24] fait supposer que la grande
guerre commena vers 1550. On voit aussi par les auteurs cits au
prsent articles, qu'il dut y voir  l'poque en question un
redoublement d'entreprises de guerre de la part des Iroquois Agniers et
de la tribu algonquine de l'Iroquet allie aux Iroquois.

Les Algonquins se regardaient comme les propritaires du site actuel de
la haute ville des Trois Rivires, et, pour y rsister aux attaques des
Iroquois, ils avaient bti un fort sur le tertre que nous appelons le
Platon[25].

[Note 24: _Oeuvres de Champlain_, p. 1032.]

[Note 25: Relation, 1634, p. 12.]

Les Iroquois, offusqus de cette manifestations de rsistance,
l'emportrent d'assaut et le rasrent  fleur de sol. En 1635, le Pre
Le Jeune dit en avoir vu les bouts de pieux rests dans la terre et
encore noircis par le feu dont on s'tait servi pour les dtruire. Nous
ne saurions dire quand eut lieu cet vnement.

Les Trois Rivires taient occupes par des partis de chasse et de pche
appartenant  la race algonquine, qui s'y succdaient au caprice des
vnements. Ce lieu se trouvait le plus expos aux attaques des bandes
iroquoises,  cause de sa proximit du lac Saint Pierre et de la rivire
Saint Maurice o se cachaient les ennemis. Toutes les traditions des
Sauvages s'accordent  dire que nul endroit du cours du fleuve n'tait
plus aim ni autant frquent. Il n'y en avait probablement pas qui
fussent plus souvent tmoins des drames barbares qui se jouaient entre
les Toudamans et les Algonquins, puisque sa position semble le dsigner
comme le champ de bataille des deux races. La chasse et la pche y
abondaient prodigieusement et en faisaient un rendez-vous gnral.
Longtemps aprs la fondation de Qubec, et en dpit des instances que
les gouverneurs et les missionnaires firent pour les dtourner de leur
coutume de sjourner aux Trois-Rivires, les Algonquins et plusieurs
familles de Montagnais y restrent attachs.

L'pisode suivant est un tableau fidle des combats des Sauvages. On
peut en reporter la date  l'anne 1560 [26], autant qu'il est possible
de s'en assurer.

[Note 26: Maurault, _Hist. de Abnaquis_, p. 334.]

La tribu de l'_Iroquet_, dj mentionne, tait de race algonquine;
cependant elle s'tait en partie spare de sa nation, comme on l'a vu,
et lui faisait la guerre, de mme que certaines tribus (les Hurons, par
exemple) de la race iroquoise s'allirent plus tard aux ennemis des
Iroquois.

Un jour qu'un grand nombre de guerriers de l'Iroquet se prsentaient
devant les Trois-Rivires, les Algonquins s'avisrent d'employer un
stratagme qui leur russit. Le gros des Algonquins se cacha dans les
bois qui bordaient la rivire Bcancour  quelques centaines de pas de
son embouchure, laissant quelques canots en vedette sur le fleuve dans
la position qu'on leur donne  la pche. Cs qui avait t prvu arriva.
Les Iroquets se lancrent sur les pcheurs isols, lesquels prirent la
fuite vers la rivire, en poussant des cris da dsespoir. Derrire eux
arriva toute la flottille ennemie, sans se douter du danger o elle
courait et croyant tenir une proie facile. L'embuscade avait t si bien
prpare que presque tous les coups eurent de l'effet. Une premire et
une second dcharge de flches abattirent beaucoup de monde du ct des
Iroquets, et avant que ceux-ci eussent eu le loisir de se remettre de la
surprise de cette attaque imprvue, leurs ennemis sortirent du bois et
la hache assomma ceux qui avaient chapp aux traits. Charlevoix dit
qu'il n'en survcut pas un seul, parceque les Algonquins ne voulurent
faire aucun prisonnier. Le grand nombre de cadavres qui restrent dans
le lit de la rivire et sur ses bords, infesta l'eau  tel point qu'elle
en prit le nom de rivire Puante, qu'elle portait encore un sicle
aprs. La tribu de l'Iroquet ne se releva jamais compltement de cet
chec [27].

[Note 27: Charlevoix, Journal, vol. I, p. 162-4.]

Les gens qui restaient de cette tribu furent adopts par la nation
algonquine, sans toutefois perdre leur principal chef, duquel ils
tenaient le nom de l'_Iroquet_.

Ce petit peuple offre ainsi doublement l'une des singularits que l'on
observe chez les Sauvages du Canada: battu par les Iroquois, il devint
iroquois, puis battu par les Algonquins, il redevint algonquin. Ajoutons
que les Hurons, avec lesquels il avait eu tant de rapports, se
rapprochrent des Algonquins vers la mme poque que lui probablement,
entre 1560 et 1530.

Aprs le massacre de la rivire Puante, les Algonquins remportrent une
srie de victoires qui leur donna de l'assurance et une grande vanit. A
la fin du seizime sicle les Iroquois taient dtruits ou  peu prs,
il n'en paraissait presque plus sur la terre, mais ce peu qui en
restait, comme un germe gnreux, poussa tellement en peu d'annes qu'il
rduisit rciproquement les Algonquins aux mmes termes que lui [28].

[Note 28: Relations 1660, p. 6.]

Isols comme ils l'taient par toute la largeur de i'Ontario, les
Houendats taient plus rapprochs des territoires des Algonquins que de
ceux o vivait leur propre race. D'ailleurs, le seul fait de s'tre
autant loigns dans cette direction montra une tendance  se sparer du
corps de la nation, si toutefois ils n'avaient pas t chasss de
Montral par les Iroquois eux-mmes pour s'tre montrs trop conciliants
avec les Algonquins, ce qui n'est pas improbable.

On croit que les Houendats s'unirent de bonne heure aux Algonquins pour
des fins de traite et de bon voisinage; mais ils ne perdirent ni les
moeurs domestiques ni la langue des Iroquois. L'alliance fut
inaltrable, on le sait, malgr les malheurs qui fondirent  cause de
cela sur les pauvres Houendats (Hurons), mais jusqu' leur extermination
ceux-ci conservrent les traits particuliers  leur origine.

En 1599, Pontgrav voulut tablir un poste de traite aux Trois Rivires,
parce qu'il connaissait le lieu pour l'avoir dj visit, mais son
associ, Chauvin, qui avait d'autre vues, se contenta de faire le trafic
 Tadoussac. La guerre rgnait toujours entre les Sauvages.

Les Franais commenaient  attirer les nations Algonquines, qui
changeaient avec eux leurs pelleteries pour des articles de fabrique
europenne. Les Hurons qui faisaient cause commune avec les Algonquins,
descendirent, en 1600, jusqu' Tadoussac. A partir de ce moment, il est
probable que les Iroquois les vourent comme les Algonquins 
l'extermination.

Cette dfection ne fit qu'activer le sentiment de vengeance contre les
Algonquins. Les cinq tribus iroquoises les plus vaillantes: les Agniers,
les Tsonnontouans, les Onnontagus, les Onneyouts et les Goyogouin,
apparaissent alors comme les principaux membres de la plus puissante
ligue indienne dont l'histoire ait parl. Ce sont ces tribus que les
Franais eurent  combattre et qui, grce  l'incurie des gouvernements
de Louis XIII et Louis XIV, retardrent pendant de longues annes les
progrs du Canada, en promenant le fer et le feu au milieu des colons
disperss sur les bords du Saint-Laurent.

Les Attikamgues, nation de langue et de coutumes montagnaises,
habitaient les plateaux o le Saint-Maurice et le Saguenay ont leurs
sources. Ces peuples, excessivement timides, n'approchaient point du
fleuve par crainte de la guerre. Ce n'est qu'en 1637, alors que le fort
des Trois Rivires pouvait les protger dans une certaine mesure, qu'ils
se hasardrent  descendre le Saint Maurice et  venir trafiquer de
leurs pelleteries aux magasins de la compagnie de la Nouvelle France.

Lorsque les Franais revinrent pour fonder Qubec, il ne trouvrent
plus le peuple de langue huronne ou iroquoise, qui avait si bien
accueilli Cartier  Hochelaga. Press par les nations algonquines, qui
habitaient la rivire des Outaoais et la partie infrieure du
Saint-Laurent, il s'tait peut-tre retir vers le midi ou l'ouest [29].

[Note 29: Ferland, _Cours d'histoire_, vol. I, p. 45.]

Cette citation est explique, croyons-nous, comme il a t dit plus
haut, par le fait que les Hurons, ou une autre peuplade iroquoise, avait
russi  reprendre Montral avant l'arrive de Jacques Cartier, qu'elle
le perdit ensuite vers la fin du sicle, alors que les Algonquins
avaient l'ascendant et qu'il ne paraissait presque plus d'Iroquois sur
la terre.

Nous savons dj que ce qui restait d'Iroquois poussa tellement en peu
d'annes qu'il rduisit les Algonquins aux mmes termes.

Aussi lorsque Samuel de Champlain remonta le fleuve, en 1601,
rencontra-t-il trs-peu de Sauvages entre Montral et Qubec, et mme
ces deux endroits semblent avoir t dserts. Les Algonquins avaient le
dessous  leur tour; ils se tenaient plutt dans leur ancien territoire
de l'Ottawa. Les Iroquois couraient le fleuve et le rendaient presque
inabordable.

Les traitants rencontraient les Sauvages amis  Montral et aux
Trois-Rivires,  des poques fixes de l't. Une fois la traite
termine, il restait  peine quelques familles dans ces endroits.

Les Sauvages de Qubec et des Trois-Rivires taient toujours errants,
et ne cabanaient que par groupes de deux ou trois familles l o ils
trouvaient du gibier et du poisson, dit le Pre LeClercq [30].

[Note 30: _Premier tablissement de la Foi_, vol. I, p. 63.]

En 1608, Champlain fonda la ville de Qubec. L'anne suivante, sollicit
par les Algonquins et les Montagnais, peuple du Saguenay, il entreprit
contre les Iroquois l'expdition du lac Champlain qui devait attirer sur
les Franais la colre des cinq nations. En cette circonstance, un chef
clbre du nom de d'Iroquet commandait la tribu algonquine, qui est
connue sous ce mme nom d'Iroquet; et Ochatguin tait le capitaine
d'une tribu de Hurons qui portait, au dire de Champlain, ce mme nom de
Ochatguin.

On voit ici que les Algonquins, les Hurons et les gens de l'Iroquet
taient ds lors intimement lis. Avec eux se tenaient les Montagnais du
Saguenay, et, par parent avec ces derniers, les Attikamgues du Saint
Maurice, plus timides que guerriers. Tel tait l'assemblage de peuples
qui, avec l'aide des Franais devaient tenir tte aux puissants
Iroquois.

Cinq ou six nations disperses depuis le Saguenay jusqu'au lac Huron,
sans chef suprme, sans plus d'unit, sans cohsion, en un mot, allaient
lutter contre une association habilement formes se maintenant par une
vritable discipline, et dont le foyer peu tendu occupait un site
cart, commode et protg par le voisinage des colonies anglaises et
hollandaises.

Lorsqu'en 1609 Champlain eut fait alliance avec les Algonquins, ceux ci
se rapprochrent des Trois-Rivires. La guerre, qui s'tendit quelques
annes aprs jusque vers le haut de l'Ottawa, les contraignit  se
rapprocher d'avantage des Franais. A partir de 1635, il est ais de
suivre dans les registres des Trois-Rivires et dans les Relations des
Jsuites le rle qu'ils jouaient en ce lieu, Nicolas Perrot nous dit que
vers 1640-50, les villages de cette nation taient tous aux environs des
Trois-Rivires.

En 1615 Champlain visita le pays des Hurons et fit partie d'une troupe
qui alla attaquer au del du lac Ontario un fort iroquois, situ en
arrire d'Oswgo,  peu prs o est la ville de Syracuse aujourd'hui.
Malgr des actes d'hostilit de ce genre, la destruction de la tribu
huronne ne commena que fort tard, vers 1648. Nous savons qu'en 1615
Champlain reconnut que ceux-ci avait dix-huit bourgades, renfermant
quarante mille mes. Les Franais les nommrent Hurons parcequ'ils se
rasaient les cheveux ou les redressaient de manire  former sur la
tte, du front  l'arrire, une crte assez semblable  la hure d'un
sanglier.

En 1608, la tribu de l'Iroquet habitait l'intrieur d'un territoire
triangulaire dont Vaudreuil, Kingston et Ottawa formaient les angles
[31].

[Note 31: Ferland, _Cours d'Histoire_, vol. I, p. 91.]

Dans les annes 1610, 1615-16, elle fit de nouveau partie des
expditions contre les Iroquois. Les Relations de 1633, 1637, 1640,
1646, et autres, la mentionnent encore comme tant d'une certaine
importance.

Jusque vers 1630, la supriorit des Iroquois n'tait pas bien marque.
Les Algonquins rachetaient par leur courage ce qui leur manquait en
prudence et en discipline, mais les armes  feu que les Hollandais
d'Albany fournirent alors aux Iroquois donnrent l'avantage  ceux-ci,
car les Franais vitrent pendant longtemps de fournir des fusils 
leurs allis [32].

[Note 32: Ferland, _Cours d'Histoire_, vol. I, p. 148.]

Leur amour de la guerre jeta constamment les Algonquins dans des
entreprises hasardeuses, d'o leur indiscipline tait peu propre  les
tirer. Il faut dire aussi qu'tant plus honntes, plus francs que les
Iroquois, ils furent  plusieurs reprises victimes de la foi jure, sur
laquelle ils s'appuyaient navement. Notons encore que par un
empressement inconsidr  frapper coup, les Algonquins occasionnrent
 leurs allis les Franais nombre de mauvaises affaires avec les
Iroquois,  des poques o la colonie avait surtout besoin de repos et
de tranquillit.

Ce qui est trange, c'est l'espce de fausse bravoure dont les
Algonquins firent parade, par un reste d'habitude de leur ancienne
renomme. Ils savaient que leurs ennemis agissaient plus par ruses et
par piges que tout autrement, mais ils ne laissaient point de commettre
chaque jour les imprudences les plus grossires. Quand  l'habilet et
au courage, ni l'une ni l'autre des deux races n'en cdaient, mais les
Algonquins manquaient de tnacit dans les expditions, de persistance
dans la poursuite de ces guerres cruelles [33].

[Note 33: Lafiteau, _Moeurs des Sauvages_, 1724, vol. I, p. 91, 101-2
173, 196.

Ferland, _Cours d'Histoire_, vol. I, p. 143, Faillon, _Histoire de la c.
f._, vol. I, p. 524-33.]

La mort de Piescaret, en 1647, fut comme le signal de ruine de la nation
algonquine, qui eut lieu en mme temps que celle des Hurons.

Les Algonquins et leurs adhrents ne reurent que trs-peu de secours du
ct des Franais. Ce n'est qu'on 1635 qu'arrivrent dans le pays des
forces vraiment imposantes, mais il y avait quinze ans que les Hurons et
les Attikamgues taient dtruit et que la poigne d'Algonquins qui
restait se tenait cache sous les canons des villages franais.

La colonie de la Nouvelle France, commence en 1603, n'eut
d'tablissements stables qu' partir de 1633; elle ne prit vritablement
de l'importance qu'en 1665.

Les Iroquois, qui avaient,  cette dernire date, port leurs armes
victorieuses dans le golfe, sur les bords du fleuve, aux sources du
Saint-Maurice et de l'Ottawa, sur les terres du Haut-Canada, autour des
grands lacs et jusqu'au pays des Sioux, ne voyaient plus d'ennemis
srieux que les Franais. Ils surent leur tenir tte pendant un autre
demi-sicle, c'est -dire jusque vers 1700. Les Franais leur
suscitrent alors des ennemis redoutables dans la Abnaquis, venus
d'Acadie et placs aux environs des Trois-Rivires.

                                 * *
                                  *

Du prsent article, nous pouvons faire un rsum sous la forme que
voici, qui montre les mouvements successifs de ces peuples:

Les Algonquins habitaient l'Ottawa; les Iroquois le Saint-Laurent. Ces
derniers disaient tre venus de l'ouest.

Vers 1500 les Algonquins chassent les Iroquois des bords du fleuve et
s'y installent. Les Iroquois vont se fixer entre le lac Champlain et le
lac d'Ontario.

Entre 1500 et 1530, les Hurons (ou une autre tribu iroquoise) reprennent
Montral sur les Iroquets, tribu algonquine. La plupart des Iroquets
passent dans les rangs des Iroquois par la conqute.

A la mme poque les Tsonnontouans, autre tribu iroquoise, commencent 
exercer des ravages sur le fleuve en descendant par la rivire Sorel.

En 1535, Jacques Cartier visite  Montral les Hurons-Iroquois. De l
jusqu' Qubec il n'y a qu'un seul village. Les Tsonnontouans ou
Toudamans rpandent la terreur partout dans ces endroits.

Vers 1560 les Algonquins massacrent presque tous les guerriers de
l'Iroquet,  la rivire Puante, et le reste de cette tribu retourne aux
Algonquins.

Entre 1560 et 1600, la tribu iroquoise des Agniers est celle qui conduit
principalement la guerre contre les Algonquins.

De 1560  1600 les Algonquins prennent le dessus dans toutes les
directions. La tribu iroquoise qui tenait Montral se retire vers
l'ouest; on croit la reconnatre dans les Hurons que Champlain trouva,
en 1615, prs du lac Simcoe.

Vers 1600 parat avoir commenc la ligue des cinq nations iroquoises. A
la mme date les Hurons descendent traiter avec les Franais.

En 1603 Champlain trouve les rives du fleuve inhabites. Les Algonquins,
battus par les Iroquois, se sont replis sur l'Ottawa.

En 1609, avec Champlain qui part pour la premire guerre des Franais
contre les Iroquois, il y avait des bandes de Hurons, d'Algonquins,
d'Iroquets et de Montagnais ayant leurs chefs particuliers. L'alliance
des Franais attire de nouveau les Algonquins au fleuve et ils se fixent
principalement aux Trois Rivires. La guerre continue avec des chances
gales de part et d'autres.

En 1624, grande assemble de toutes les tribus, aux Trois Rivires, pour
enterrer la hache et proclamer la paix dans le Canada. Cette
dmonstration remarquable n'eut aucun rsultat avantageux. Le dsaccord
exista aussitt aprs comme auparavant.

Vers 1630, les Iroquois prennent l'ascendant sur les Algonquins  la
faveur des armes  feu que leur procurent les Hollandais.

En 1647, Piescaret, chef algonquin, est assassin. Sa nation est
dtruite aprs cela, ainsi que les Hurons.

Jusqu'en 1665, les Iroquois rgnent en matres dans une grande partie du
Canada. Les troupes que l'on envoye alors contre eux ne les rduisent
pas entirement.

                                 * *
                                  *

Il y a vingt-cinq ou trente ans, la ville des Trois Rivires tait
encore frquente par les restes de quatre grandes races sauvages.
C'taient: 1 les Ttes de-Boule, nation compose de dbris des familles
attikamgues, montagnaises, algonquines et des races de la Baie
d'Hudson, qui venaient en traite chez les marchands de la ville; 2 les
Abnaquis de Saint Franois, et surtout ceux de Bcancour, qui y
passaient  toutes les poques de l'anne; 3 les Algonquins, dont les
cabanages et les territoires de chasse n'taient jamais loigns de ce
lieu; 4 les Iroquois de Saint-Rgis, que la compagnie de la Baie
d'Hudson employait pour la traite du haut Saint Maurice--le dpt des
articles de traite, les pelleteries, et la construction des canots
d'corce tant concentrs aux Trois Rivires.

Soit  cause de la nature temporaire de leurs occupations dans cette
place, soit par suite de la rpugnance qu'prouvaient les autres
Sauvages  se rapprocher d'eux, les Iroquois faisaient bande  part et
n'taient mme pas salus par les autres, sauf les Algonquins, lesquels
s'y prenaient de la manire suivante:

Lorsqu'un Algonquin rencontrait un Iroquois, il lui jetait un coup
d'oeil froid, et prononait d'un ton un peu plus sec que dans son
langage ordinaire, ce simple mot: Iroquois!

L'Iroquois,  son tour, rptant le mme mange, dirait seulement:
Algonquin!

Et tout deux continuaient leur chemin. Nous n'avons jamais entendu dire
qu'il se ft rsult de querelle. Au fond, c'tait peut tre un acte de
politesse, un mode de salutation.

Les familles iroquoises et algonquines qui habitent aujourd'hui le
village de la mission du lac des Deux Montagnes, conservant  peine un
souvenir vague des luttes qui, autrefois, divisrent ces races. Leur
missionnaire, M. Cuoq, nous crit qu'elles, vivent depuis longtemps
ensemble en parfaite intelligence et sans se reprocher leurs anciens
actes de barbarie. De ressentiment, de _vendetta_, il n'en existe pas
l'ombre parmi eux. Dans les chicanes particulires qui surgissent a et
l, ni homme ni femme ne songent  faire allusion au temps pass, mme
en se disant des injures,--chose que les Sauvages pratiquent aussi
savamment que pas un de nous.

Ces deux belles races qui s'teignent, survivent pourtant aux passions
et  la haine engendres entre elles il y a prs de quatre cents ans.
L'esprit de l'Evangile a pass sur leurs bourgades. Aprs avoir vcu si
longtemps, en armes l'une contre l'autre, elles se prparent  mourir
dans les bras l'une de l'autre.




                       LA TROMPETTE EFFRAYANTE

                                ----

Charles Bernard avait laiss tomber son blanchissoir et se tenait les
ctes de rire. Vous me demander de quoi riait Charles Bernard? Pour le
moment, rien ne presse; je vais donc vous prsenter un tant soit peu ce
personnage.

Charles Bernard tait un pauvre diable de poseur d'affiches qui prenait
la vie comme elle se prsentait. C'est vous dire qu'il agissait en
philosophe sans s'en douter.

Pour de l'instruction, il n'en avait gure tir des livres, mais il
savait une foule de choses qu'il avait apprises dans ses voyages. Cela
lui tenait lieu d'tudes classiques et autres, et j'ajouterai qu'il n'en
tait que plus considr dans le canton. Voil pour son mrite et ses
qualits.

Lorsque les devoirs de son tat n'absorbaient pas tous ses instants, il
sa livrait avec bonheur  la pratique du chaulage des btiments et
cltures. Voil pour ses gots.

Or le jour o je vous le prsente, il est prcisment en train de
promener un large pinceau plat--_vulgo_ blanchissoir--sur la devanture
du jardinet de mon voisin. Il y a prs de trente ans de cela.

                                 * *
                                  *

Tout--coup un cri sourd se fait entendre aux environs. Il dresse
l'oreille et la main immobile sur son ouvrage.

Le cri sourd continue.

Je dis sourd, parce que c'tait bien un cri, mais si puissant qu'il
semblt tre, il avait je ne sais quoi d'touff qui donnait l'ide
d'une chose eitraordinaire.

Ce cri venait-il du quartier, du centre de la ville, ou de la campagne?
Impossible de le dire. Il tait assez distinct pour que l'on crt que la
source en tait  quelques pas seulement. Mais il tait assez fort aussi
pour provenir de plusieurs centaines de pas.

Charles Bernard eut une seconde ou deux d'indcision en l'entendant,
puis de l'air d'un homme qui a dcouvert un mystre ou une espiglerie
et qui en voit la ficelle, il laissa tomber son blanchissoir et se prit
 rire.

                                 * *
                                  *

Le cri continuait.

C'tait quelque chose de terrible comme l'inconnu, de hideux comme le
rle d'un possd, de vibrant comme le bruit d'une cataracte,
d'incomprhensible comme les clameurs que l'on entend dans les rves.

La rue o travaillait Charles Bernard se trouva en moins de dix secondes
remplie de gens terrifis qui se lamentaient de mille manires et qui
tous, bien sincrement, croyaient  la fin du monde.

Il n'y avait pas, en effet,  badiner. Le cri continuait en augmentant
de volume. Ce crescendo tait pouvantable. Personne ne pouvait
expliquer d'o provenait la voix. Personne non plus ne pouvait se
figurer  quelle espce d'animal elle appartenait.

Charles Bernard avait compris cela, et c'tait ce qui l'amusait tant.

Le cri continuait et s'tendait de plus en plus. Au lieu du murmure
inconnu qu'il avait d'abord fait entendre et qui tait dj suffisant
pour effrayer toute une population, c'tait maintenant une voix
distincte, un souffle rauque et nergique qui remplissait l'air et dont
les vibrations portaient la terreur chez les tres les pins solidement
constitus.

Plants sur leurs jarrets, le corps repouss en arrire, la tte leve,
l'oreille droite, l'oeil hagard, les naseaux ouverts, les chevaux
s'taient arrts dans les rues.

Leurs conducteurs, aussi pouvant que les btes, cherchaient  droite
et  gauche une assurance qui ne se trouvait nulle part.

Sortis de leurs maisons, citoyens et citoyennes, garons et filles, se
prcipitaient dans la rue et tombaient nez  nez avec des voisins tout
aussi alarms qu'eux-mmes.

Le cri continuait, et Charles Bernard riait toujours.

Le juge Bolete courait du haut en bas de la rue, criant  tue-tte qu'il
savait d'o venait le cri. Vous comprenez qu'il ne le savait pas, mais
qu'il croyait l'avoir trouv. Tout le monde se mit  le suivre,
quoiqu'il fut vtu d'une robe de chambre et de pantoufles cules.

Sa suite rencontra au coin de la rue une autre foule, aussi bouleverse,
qui cherchait  contre-courant d'o pouvait venir le cri.

Le cri ne cessait de se faire entendre.

                                 * *
                                  *

Au moment o les deux foules se heurtrent, la voix puissante qui
couvrait la ville, clata en deux ou trois accent aigus. La plupart des
auditeurs se mirent  genoux. On croyait dcidment avoir affaire  La
trompette effrayante.

Le spectacle que prsentait la ville est impossible  peindre. Il ne
restait pas une me dans les maisons, pas mme les enfants au berceau,
car les mres s'en taient empares avant de fuir. Personne ne songeait
 parler. La voix surnaturelle, terrifiante, gigantesque, colossale, qui
se faisait entendre, tenait lieu de tout commentaire. On se regardait 
peine. La mort et la peur se tenant par la main personnifieraient
l'attitude et les sentiments des braves gens dont je vous raconte
dsarroi.

Charles Bernard riait de plus en plus fort Le juge Bolete revenait sur
ses pas  la tte de ses fidles, et par les grands mouvements de
dsespoir qu'il imprimait  ses bras et  sa robe, de chambre, il
donnait le tableau le plus complet de la dsolation et de la terreur.

Les larmes s'taient mises de la partie. Hommes et femmes en versaient 
coeur fendre. Plusieurs demandaient un prtre pour se confesser. Des
ennemis irrconciliables s'embrassaient et se juraient le pardon de
leurs offenses.

Enfin, un troupeau de vaches, chapp de la commune, passa comme
l'clair dans la rue principale, la queue en l'air, la tte baisse, les
pieds ruant. Au lieu de provoquer une hilarit gnrale, cela ne servit
qu' porter davantage la dsolation dans les coeurs.

Charles Bernard, voyant cela, riait  se dmonter les ctes.

                                 * *
                                  *

Le cri avait continu de soutenir sont diapason, C'tait un hurlement
comme l'esprit n'en, pourrait rver. Quelque chose qui n'a d'expression
en aucune langue. Une note horrible, infernale, rageuse, chevele, qui
semblait venir autant du ciel que de la terre et dont personne ne saura
comparer l'effet nervant qu'aux clats de la trompette du jugement
dernier.

Enfin, fous de terreur et croyant voir venir la mort, les lve des
coles se rpandaient dans les rues, augmentaient la foule et criaient
partout que la fin du monde tait proche.

Charles Bernard se pmait de plaisir. Jamais il n'avait assist 
pareille fte. Mais en voyant cet effarement gnral, il ne put se
contenir.

                                 * *
                                  *

--Je vous demanda pardon, ce n'est rien, commena Charles Bernard.

--Comment! rien! Vous n'entendez donc pas?......

--Mais oui, j'entends trs-bien: c'est le sifflet d'un bateau  vapeur.
J'en ai vu et entendu de plus laids que celui-l dans mes voyagea!......

Et Charles Bernard riait comme un homme parfaitement heureux du tour que
le sifflet  vapeur venait de jouer au paisibles habitants de la ville
des Deux-Grves, o il n'avait jamais t entendu avant ce jour.




                        LE CANON DE BRONZE

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Qui ne sait par coeur l'article de M. Amable Berthelot: _Le Canon de
Bronze_,--trouv (le canon) en 1826, dans le fleuve, sur une batture de
sable devant la paroisse de Champlain?

Cette arme tait d'un modle si primitif qu'on ne voulut pas mme la
supposer contemporaine du fondateur de Qubec et que l'on rtrograda
jusqu' Cartier et  Verazani.

L'histoire du Canada, dit en terminant M. Berthelot, ne mentionne aucun
naufrage dans ces temps si reculs, d'o je conclus, etc.

Commenons par citer un naufrage bien constat, entre Qubec et les
Trois-Rivires, dans le cours du dix-septime sicle, plus de cent ans
aprs Verazani et Cartier: Le 21 novembre 1646, arriva  Qubec la
nouvelle assure du plus grand dsastre qui fut encore arriv en Canada,
savoir: la perte ou dbris du brigantin qui allait de Qubec aux
Trois-Rivires, dans lequel tait une bonne partie de ce qui tait
ncessaire pour le magasin et habitants des Trois-Rivires.

Ce btiment fut perdu avec toutes ses marchandises et neuf hommes,
passagers ou employs  sa manoeuvre. Le naufrage eut lieu, dit le
registre de Qubec, vers le Cap  l'Arbre.

En 1646, il n'y avait pas, d'habitations franaises entre Qubec et les
Trois Rivires, sauf celle de M. de Chavigny  Sillery et celle de M. de
la Potherie  Portneuf; en remontant il y avait deux endroits connus des
mariniers et des voyageurs gnralement: le Cap--l'Arbre, au bas de la
seigneurie de Saint Jean d'Eschaillon, et l'Arbre--la-Croix dans la
seigneurie du Cap de la Madeleine. Ce dernier endroit (fief Hertel)
pouvait tre habit alors; on y avait opr des dfrichements et bti
une maison.

En disant que la catastrophe eut lieu vers le Cap--l'Arbre, le
_Journal_ ne dsigne certainement pas un site compris entre le Cap 
l'Arbre et Qubec, puisqu'il y avait Portneuf, et mme Sillery que l'on
pouvait aussi nommer, dans un voisinage peu tendu. C'est plutt entre
le Cap--l'Arbre et les Trois Rivires qu'il faut chercher le thtre du
dsastre en question. Il n'en est pas de plus proche, croyons-nous, que
la batture de Champlain, et c'est l que fut trouv, deux sicles plus
tard, la pice de bronze qui nous occupe.

A quelle poque, cette arme a-t-elle t en usage et par consquent
transporte jusqu'en Canada o elle s'est perdue?

Le canon, d'un modle rpandu ds le temps de Franois I, 1525-1530,
devait tre en effet semblable  ceux dont Vrazani et Cartier se
servaient, mais il ne s'ensuit pas qu'il ait t perdu par l'un ou
l'autre de ces dcouvreurs. La trace de Vrazani nous chappe dans le
golfe Saint-Laurent en 1525; tout ce que l'on peut dire aprs cela se
rsume  la probabilit d'une visite de ce marin dans le haut du fleuve.
Cartier, dont les crits sont si bien remplis de dtails de navigation,
ne mentionne pas qu'il ait subi des avaries ou mme des contretemps
entre Qubec et les Trois Rivires. Rien ne nous invite  rattacher 
ses voyages la trouvaille de 1826.

Donc, ni le naufrage de Vrazani, qui est tout- fait problmatique, ni
les expditions de Cartier ne peuvent nous renseigner  ce sujet. Mais
la perte du brigantin de 1646 vient  propos fixer l'attention, parce
que ce vaisseau a pri non loin du lieu o le canon de bronze a t
repch.

On dira qu'il y a plus de cent ans entre Franois I et l'aune 1646.
Selon nous, cela importe peu, car si la fabrication des bouches  feu de
large dimension a t cre, en quelque sorte, durant cette priode, on
est assur par de bonnes autorits que les canons de petit calibre,
comme celui qui nous occupe, n'ont pas chang du tout et que l'on s'est
content de les relguer sur de moindres btiments.

Ds l'anne 1600, ou mme auparavant, les Franais remontaient le fleuve
jusqu'aux Trois Rivires, sinon au-del, pour traiter avec les sauvages.
De Tadoussac, o ils laissaient ordinairement leurs navires de mer, ils
naviguaient au moyen de chaloupes ou barques montes par une
demi-douzaine d'hommes au plus, et armes de un ou deux canons lgers
que l'on trouve souvent cits sous les noms de _pierriers_ ou _espoirs_.
Ces bouches  feu taient d'un maniement facile, commodes par leur forme
et leur poids, et montes sans frais sur des pivots  l'avait ou 
l'arrire des embarcations. Aprs la fondation de Qubec (1608), des
Trois Rivires (1634), de Sorel et de Montral (1642), on s'en servait
encore journellement, et ainsi pendant nombre d'annes plus tard. Le
fait est incontestable. On sait aussi qu' cette poque, les mmes
canons n'taient plus employs en France que pour les btiments ctiers
et dans les ports; les navires de long cours en emportaient avec eux
afin de les placer sur des chaloupes pour oprer, des descentes. Que
leur modle ait t ds lors surann, cela est vident, mais on s'en
servait en divers lieux et surtout on devait s'en servir dans les
rivires d'une colonie o l'on avait besoin de se prcautionner contre
les Sauvages, sans se mettre en peine d'difier ces barbares par la
montre d'armes de prix ou amliores dont ils ne comprenaient pas la
valeur.

Les brigantins, comme celui dont il est parl eu 1646, taient: les
bateaux de transport pour le service des ctes et des rivires, portant
bas-bord, voiles et rames et cinq ou six hommes d'quipage. C'est de
l'une de ces barques que le canon de bronze a d choir dans le fleuve.

Disons comment tait fait le canon de bronze. Longueur: trois pieds
quatre pouces et demi. Bouche ou me: trois pouces de diamtre. Au lieu
du bouton, une cheville ou levier en fer de dix pouces trois quarts
plac  la culasse pour pointer.

Un pivot en fer appel chandelle, divis en deux branches comme une
fourche, servait de monture; c'est le support des pierriers, et cela va
de soi puisque le canon de bronze tait de la classe des pierriers. Le
bronze de l'arme tait d'un beau mtal, irrgulirement travaill; c'est
l'enfance de l'art de la fonderie des canons. Mais il est curieux de
s'arrter devant ces premiers produits d'un gnie voqu par l'invention
de la poudre, pour tudier leur mode de chargement. La gargousse entrait
par la culasse, n'en dplaise  nos modernes qui croient avoir trouv
cela. A l'endroit o est la lumire de nos canons et la chemine de
nos fusils, le canon de bronze, comme tous ceux de sa classe en son
temps possdait une ouverture dans laquelle on glissait une bote ou
chambre mobile qui y tait retenue solidement par une cheville de fer.
Le coup parti, on enlevait la cheville, on retirait la bote dans
laquelle se plaait une charge nouvelle--et le tout tait remis en place
pour un second feu.

Cette relique ne nous a pas t conserve. Le muse LeChasseur qui la
contenait a t dtruit par le feu  Qubec.

FIN

TABLE

_Au lecteur_
La caverne de Plissier.
Une chasse  l'ours.
Sous les bois.
Le loup-garou.
Jean Nicolet.
Le Canada en Europe.
Iroquois et Algonquins.
La trompette effrayante.
Le canon de bronze.




[Fin de _Au coin du feu_ par Benjamin Sulte]