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Titre: La bataille de Chteauguay
Auteur: Sulte, Benjamin (1841-1923)
Date de la premire publication: 1899
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: Raoul Renault, 1899 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   30 novembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   30 novembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 210

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale du Qubec




                            CHATEAUGUAY


                  [Illustration: Benjamin Sulte]




                            LA BATAILLE
                                 DE
                            CHATEAUGUAY


                                PAR


                          BENJAMIN SULTE




                               QUBEC
                      RAOUL RENAULT, diteur
                                1899


  Tir  cinq cents exemplaires. Vingt exemplaires sur papier de luxe.

                              No. 221

               ___________________________________
               QUBEC:--L.-J. DEMERS & FRRE, 1899



                           LA BATAILLE
                                DE
                           CHATEAUGUAY

                               ----

EN crivant l'_Histoire de la Milice Canadienne-franaise_, qui couvre
un sicle et demi, je n'ai pas cru devoir la surcharger par le rcit
dtaill de l'action d'clat du 26 octobre 1813, et j'ai consacr  la
bataille de Chteauguay le moins d'espace possible, afin de m'en tenir
aux proportions du reste de l'ouvrage. Cependant, j'avais runi assez de
matriaux pour composer un long chapitre, comme le lecteur va bientt
s'en assurer. Je le donne au public, persuad qu'il sera lu avec plus
d'attention sous cette forme que s'il entrait dans un grand ensemble. En
tous cas, il sera plus facile  rpandre parmi les amateurs.




                                 I

                       NOTES PRLIMINAIRES

                             1812-1813


LA guerre que les Amricains nous ont faite en 1812-15 a dur de juin
1812  l'automne de 1815, soit quarante mois, et, pour ce qui concerne
le Bas-Canada, la rgion de la rivire Chteauguay a t, plusieurs
fois, le thtre de mouvements de troupes, d'escarmouches, de combats
qui restent dans la mmoire du peuple condenss en un seul terme: la
bataille de Chteauguay--voulant dire la dfaite du gnral Hampton le
26 octobre 1813, l'action la plus brillante de toute cette guerre dans
le Bas-Canada. Il n'est personne aujourd'hui qui ne comprenne cela parmi
nous, mais, chose singulire, les Canadiens-franais, qui furent les
seuls  lutter en cette occasion, ne possdent, sur la bataille mme,
que de vagues renseignements, tandis que les Anglais ont publi diverses
tudes  ce sujet et se montrent fiers d'en parler. Il est grand temps
de publier un texte franais qui nous permette de suivre la marche et
les dtails des vnements sous-entendus par le mot _Chteauguay_, car
vraiment c'est un rsum trop court pour toute une page d'histoire.

Afin de mieux saisir l'ensemble de la situation qui va tre dcrite,
remontons un peu en arrire et voyons les commencements avant que de
parler de la fin des choses sur lesquelles roulent nos explications.

La cause de la guerre tait de trois natures, diffrentes les unes des
autres, cependant faciles  relier en un seul grief, de manire 
dterminer un conflit, comme on va le voir.

1 Le Canada s'tait rvl aux yeux des officiers anglais durant la
guerre de l'indpendance des Etats-Unis (1775-1784). Ses productions
naturelles, peu ou point exploites alors, offraient d'immenses
ressources  qui voudrait en tirer partie. Lorsque la France s'arma
(1792) il devint vident que les hostilits allaient renatre en Europe,
aussi l'Angleterre se hta-t-elle de pourvoir  ses armements et  sa
nourriture par des achats faits en dehors des Trois-Royaumes, car cette
puissance ne rencontre point dans son territoire propre tous les
produits qui lui sont ncessaires. On fit appel au Canada et bientt le
bl, le chanvre, le goudron, les bois de mtures sortirent du
Saint-Laurent en abondance. Au cours des annes 1793-1812 ce commerce ne
fit que se dvelopper; la construction des navires devint chez nous une
industrie srieuse, la hache entama nos forts sculaires, les
cultivateurs doublrent et quadruplrent leurs revenus, tous les mtiers
avaient de l'emploi, le crdit tait inconnu, chaque opration se
rglait argent comptant--ce furent les bonnes annes, expression
maintenant lgendaire, qui disparatra, comme toutes les lgendes, si on
ne la consigne dans l'histoire avec son vritable sens.

2 Les Etats-Unis, c'est--dire leur principal groupe situ  l'Est des
lacs Eri et Ontario, tentaient d'chapper  la domination des
manufactures anglaises en levant le tarif douanier, afin de laisser le
champ libre aux fabricants du Massachusetts, New-York, etc.; mais le
long de l'immense frontire qui nous, spare de nos voisins, il se
faisait une telle contrebande que la loi amricaine devenait lettre
morte. Les marchandises qui ne pouvaient plus tre dbarques dans les
ports de Boston, Rhode-Island ou autres sans acquitter des droits
onreux, arrivaient par le Saint-Laurent, passaient la ligne de division
entre les deux pays et inondaient le march amricain. Dans tout cela,
bien entendu, le Canada tait loin d'tre perdant, puisque ce trafic
utilisait ses voies de communication.

3 Le code maritime international autorisait la recherche des matelots
dserteurs sur les navires o l'on souponnait leur prsence. Ce fut un
nouveau sujet eh; discorde lorsque les capitaines anglais se mirent 
exercer ce droit sur les btiments des Etats-Unis et la situation
s'aggrava davantage aprs 1807 lorsque les Etats-Unis se trouvrent 
peu prs seuls en accord avec Napolon.

Celui-ci tait apparemment rest dans l'ignorance de ce qui se passait
sur le Saint-Laurent puisqu'il n'avait fait aucune tentative pour fermer
les bouches de ce fleuve, tout en se demandant avec surprise comment
l'Angleterre s'approvisionnait en dpit des mesures qu'il avait adoptes
contre elle. En 1811 il s'en rendit compte et saisit la balle au bond.

De suite une entente eut lieu, que je mettrai en bref sous la forme
suivante:

--Monsieur le prsident Madison, vous dclarerez la guerre  la
Grande-Bretagne  propos de la recherche des marins, ce qui vous
exemptera de mentionner la contrebande canadienne; vous bloquerez le
Saint-Laurent, ce qui m'pargnera cette entreprise; le Canada tombera
dans vos mains faute d'tre secouru parce que j'occuperai tellement
l'Angleterre en Europe qu'elle n'aura pas un bataillon  lui envoyer, de
sorte que les trois questions du blocus du commerce anglais par mer, de
la contrebande sur vos frontires, de la recherche des dserteurs se
trouveront rgles  notre avantage mutuel.

Nous n'avions pas attendu le signal de la crise pour nous tenir en
garde. Des mesures de prcaution avaient prcd chez nous ce moment
solennel. La milice s'exerait, s'quipait. On tirait mme de ses rangs
un corps de _Fencibles_ (dfenseurs; milice leve pour la dfense du
territoire) et un autre de Voltigeurs, qui furent organiss au printemps
de 1812. Les Fencibles existaient comme rgiment rgulier avant cette
date; on ne fit que les complter; ils renfermaient surtout des
Canadiens-franais, nanmoins le nombre des Ecossais s'y trouva
suffisant pour que l'on dsignt l'un de ses bataillons sous le nom de
_Glengarry_. Les Voltigeurs taient au complet ds les premiers jours de
mai, sous les ordres du major de Salaberry revenu exprs des Antilles
pour servir en Canada.

Quant  la milice, elle avait tout  apprendre tant depuis prs de
quarante ans trangre au mtier des armes, mais elle tait remplie
d'ardeur.

Le 4e bataillon s'tait organis l'automne de 1811 et se tenait prt 
agir. On en eut bientt plusieurs autres.

Il y avait, dans les deux Canadas, 445 artilleurs, 3,785 soldats de la
ligne, 1,226 Fencibles--en tout 5,454 rguliers, principalement posts
dans le Haut-Canada qui semblait tre le premier objectif de l'ennemi.
Vu le chiffre restreint de ces forces, il avait t dcid de nous en
tenir  la dfensive et d'attendre que nous fussions envahis pour
rsister; ou, pour mieux dire, garder la frontire tait le mot d'ordre.

Au mois d'aot 1812, de Salaberry occupait la rgion situe entre l'le
aux Noix et la partie suprieure de la rivire Chteauguay, avec six ou
sept petits dtachements des Fencibles, Voltigeurs, miliciens de
Beauharnois, le 5 bataillon et des sauvages. Pas de cavalerie ni
d'artillerie. Le tout constituait un camp volant qui s'parpillait, se
rassemblait, prenait mille formes, tait partout, ne paraissait nulle
part en une seule masse et faisait croire au gnral amricain que
c'tait l'avant-garde d'une arme solide.

Le 5 bataillon de milice reut le nom de _Chasseurs Canadiens_ en
septembre. Il se composait des compagnies de Saint-Philippe,
Saint-Constant, Chteauguay et deux de l'Acadie.

Cet automne, alors que toutes les forces militaires du Canada taient
engages au del de Kingston, l'aile droite des Amricains, appele
aussi l'arme du nord, sous le gnral Dearborn, franchit la limite du
Bas-Canada, au lac Champlain, et suivit le bord de la rivire Chambly
dans l'esprance d'atteindre l'le aux Noix et de l'occuper pour en
faire la base de ses oprations contre Montral. Cette marche tait la
mise en oeuvre d'un plan arrt par l'tat-major amricain:  la
frontire de Niagara,  Sackett's Harbour vis--vis Kingston et au lac
Champlain, trois armes se prparaient  envahir le Canada. Dearborn,
une fois matre de la rgion qui est entre les rivires Chambly,
Chteauguay et la contre de Laprairie, attendrait ses collgues pour
entrer  Montral, si toutefois il n'y pntrait pas du premier coup. Ce
plan, renvers par nos troupes, fut repris en 1813 sans plus de
rsultat. On criait dans les armes amricaines: Montral! Montral!
comme les Franais criaient en 1870: Berlin! Berlin!

Salaberry entranant sa petite bande, s'approcha de la frontire, et
Dearborn, avec ses cinq mille soldats, ne vit jamais l'le aux Noix,
malgr plusieurs semaines d'efforts pour y arriver. Nos gens coupaient
les ponts, embarrassaient, la route en abattant des arbres, tiraient
cent coups de fusil lorsque les piquets amricains s'avanaient,
disparaissaient comme des mtores et laissaient derrire eux, dans un
coin du bois, des sauvages bariols de couleurs vives, de vrais
apparitions de thtre  moiti nus et hurlant les cris de l'enfer. C'en
tait trop pour des troupes si peu accoutumes  ce rgime trange.
Dearborn s'en retourna, convaincu qu'il y avait un corps d'arme
imposant derrire ces inconcevables tirailleurs. Montral chappa au
danger, car mme en tenant compte de l'impossibilit o se trouvaient
les deux autres armes amricaines de participer  la prise de cette
ville, une fois Dearborn, tabli sur l'le de Montral, rien ne les eut
empch d'y parvenir en suivant la route du Saint-Laurent et cela n'eut
pas manqu si l'on songe que les nouvelles de Napolon le reprsentaient
vainqueur en Russie, menaant plus que jamais l'Angleterre et par
consquent nous enlevant le dernier espoir d'aucun secours.

Durant l'hiver on apprit les dsastres de la retraite de Moscou. Au cas
o la guerre se terminerait en Europe les rgiments anglais
surviendraient en Canada et alors plus moyen de nous tenir tte.

La campagne de 1813 se fit tout l't dans le Haut-Canada. Au mois de
juillet, apprenant que Napolon tait au coeur de l'Allemagne battant
ceux qui s'opposaient  sa domination, le gouvernement de Washington se
dcida  reprendre la marche en avant.

Nous allons voir entrer en scne Hampton et Wilkinson, deux gnraux qui
s'attachrent  se rendre matres de Montral afin de dominer le
Bas-Canada et de couper les ressources de la petite arme anglaise qui
tenait encore dans le Haut-Canada.

Au dbut des hostilits, en 1812, le cabinet de Washington avait commis
une double faute parce que, ne comprenant pas que les Canadiens-franais
voulussent lui rsister, il ne se pressait point d'agir contre leur
province; d'autre part, il ne vit pas le rle que le Saint-Laurent et
nos riches paroisses pouvaient jouer comme base d'approvisionnement pour
l'arme du Haut-Canada. En 1813, il tait revenu de ces erreurs.

L'insuccs de Dearborn en 1812 avait amen la retraite du ministre de la
guerre  Washington, l'honorable William Eustis, qui fut remplac en
fvrier 1813 par le gnral Armstrong. Celui-ci prpara le plan de
campagne de 1813 dont le mrite consiste  porter sur Montral l'arme
du nord divise en deux branches, laissant les autres corps oprer pour
leur compte dans le Haut-Canada. Une branche devait descendre la rivire
Chteauguay, l'autre le Saint-Laurent, pour se joindre  l'le Perrot et
emporter Montral priv de toute dfense.




                                II

                      PRPARATIFS DE L'INVASION

                               ----

                            T DE 1813


L'ANCIENNE arme de Dearborn, qui comptait 7,000 hommes, fut confie au
brigadier gnral George Izard, natif de Londres, mais lev dans le sud
des Etats-Unis. Il avait suivi un cours  l'cole du gnie de Metz, en
France, puis tait pass par d'autres institutions de ce genre en
Allemagne et en Angleterre, aprs quoi fix  Baltimore en qualit
d'ingnieur, vers 1800, la guerre tait venue lui procurer de
l'avancement. Sa famille appartenait  la classe aristocratique; elle
exerait de l'influence dans les affaires d'Etat. Il avait sous ses
ordres le colonel James Purdy, commandant tout ou partie de
l'infanterie.

Izard tira bon parti de ses hommes. Il les forma aux exercices, les plia
 la discipline et les quipa au complet, sauf peut-tre un peu d'oubli
du ct des vtements d'hiver--mais on tait encore eu juillet et, une
fois  Montral, on se disait que tout irait bien.

Dearborn fut envoy  Sackett's Harbour, sur le lac Ontario, avec
instruction de traverser cette nappe d'eau et de prendre Kingston, avant
que d'oprer sa descente par le Saint-Laurent, mais, se croyant plus
habile que son chef, il se dirigea vers York (Toronto), fit beaucoup de
dgts, ne gagna rien, perdit du temps, des vaisseaux, des provisions,
des hommes, et s'en retourna  Sackett's Harbour.

Le plan du ministre exigeait la prise de Kingston le 1er avril 1813; en
juillet, Dearborn n'tait pas encore remis de sa dconfiture d'York et
n'attendait que l'arrive de son successeur, le gnral Wilkinson, pour
abandonner le commandement.

Le ministre de la guerre avait fait appel  deux anciens officiers pour
prendre la direction des deux corps importants qu'il destinait  envahir
le Bas-Canada: Wilkinson par le Saint-Laurent, Hampton par les comts de
Huntingdon et Chteauguay.

Wade Hampton tait n aux environs de 1753 et avait servi durant la
guerre de l'Indpendance; aprs 1784 il tait devenu politicien de
marque; en 1809 on le nomma brigadier gnral, avec rsidence  la
Nouvelle-Orlans, mais Wilkinson l'ayant remplac, il en conut de la
haine contre celui-ci. Au printemps de 1812 il devint major gnral,
grade quivalent, je crois,  celui de gnral de brigade. Bientt
aprs, on lui enjoignit de prendre la direction de l'arme que Izard
venait de remettre sur pied.

Hampton tait trs riche, par suite de spculations sur les terrains. Il
possdait trois mille esclaves en Virginie et tait regard comme le
Vanderbilt des Etats-Unis  cette poque. Trop plein de lui-mme,
arrogant et buveur mrite, il arrivait avec ses soixante ans d'ge, au
milieu d'un pays nouveau, en face des trente-cinq ans de Salaberry et de
l'exprience que ce dernier avait acquise  la guerre dans cinq ou six
campagnes toutes rcentes et fructueuses.

James Wilkinson aussi tait un type qu'il nous faut connatre. N au
Maryland, en 1757, il tudiait la mdecine lorsque la guerre de
l'indpendance clata. En 1775 il s'enrla; au mois de mars suivant, il
passait capitaine, se trouvant alors au sige de Qubec, sous Arnold.
Ensuite, il alla au New-Jersey, prs du gnral Washington. Elev au
rang de lieutenant-colonel en janvier 1777, il accepta, un peu plus
tard, le poste d'aide de camp du gnral Horatio Gates,  l'arme du
nord, fut prsent  la dfaite de Burgoyne,  Saratoga, l'automne de
1777, et reut ordre de porter cette bonne nouvelle au Congrs sigeant
 Philadelphie; mais, par une tourderie inqualifiable, il s'amusa en
route, de sorte qu'il arriva trop tard--et le Congrs lui vota
unanimement un fouet de cavalier avec une paire d'perons, pour stimuler
son allure. Nous verrons bientt que, trente-six ans plus tard, il tait
encore assez lent  se mouvoir.

Vers 1778-70, Gates tant devenu prsident du bureau de la guerre,
Wilkinson le suivit en qualit de secrtaire, mais des intrigues, des
cabales s'tant produites dans ce milieu contre le gnral Washington,
il fallut se sparer, et Wilkinson accepta la charge d'inspecteur
gnral des habillements de l'arme. Aprs la guerre, il tenta d'entrer
dans le commerce au Kentucky, n'aboutit  rien, retourna au service
militaire et on le rencontre comme l'un des deux commissaires qui
reurent, au nom des Etats-Unis, le territoire de la Louisiane vendu par
la France (1803). Il fut mis commandant du dpartement du sud, avec
rsidence  la Nouvelle-Orlans. Lorsque Burr entreprit d'envahir le
Mexique, il l'encouragea, puis se tourna contre lui, de sorte que les
historiens l'ont stigmatis pour ce fait qui laisse comme une tache sur
sa vie.

Il tait donc envoy  la frontire du nord, l't de 1813. Au
commencement d'aot il arrivait  Albany et de l expdiait ses
instructions  Hampton, qui se croyait libre dans le commandement de son
corps d'arme et qui tempta sur tous les tons pour recouvrer son
indpendance. A la fin, Hampton envoya sa dmission. Nouvel obstacle au
plan du gnral Armstrong. Celui-ci parvint  dissuader le rcalcitrant
et lui fit promettre d'attendre au mois de dcembre.

Wilkinson se rendit  Sackett's Harbour, y trouva 7,400 hommes de
troupes qui pouvaient tre augments jusqu' neuf mille, et qui
atteignirent dix mille au moment de l'action. Il donna ordre de prparer
une fausse attaque contre Kingston, afin d'en profiter pour masquer sa
marche sur le fleuve afin de descendre jusqu' l'le Perrot, o il
devait rencontrer Hampton.

Tout  coup, le gnral Armstrong, ministre de la guerre, transporte son
bureau de Washington  Sackett's Harbour, disant qu'il veut suivre les
oprations de plus prs. Wilkinson se fche, tombe malade, perd tout
espoir; les choses s'embrouillent; plus de direction, rien qui avance;
on le calme cependant, mais cette dplorable campagne nous fait penser
au monstre  trois ttes, lesquelles se mordaient et jappaient l'une
contre l'autre (Armstrong, Wilkinson et Hampton) avec une furie qui leur
devint fatale, et  la honte de nos nationaux, selon que s'exprime un
auteur amricain.




                                III

                        MARCHE DE HAMPTON

                               ----

                    DU 20 AU 30 SEPTEMBRE 1813


HAMPTON se dcida le premier  agir. Il tait camp non loin de
Plattsburg sur le lac Champlain. Le 20 septembre 1813, il franchit la
frontire avec 4053 rguliers, 1500 miliciens et 10 canons. Ses hommes
taient quips soigneusement, sauf les habits d'hiver qui manquaient.
Son avant-garde surprit,  Odelltown, un piquet des ntres qui fut
enlev. Ainsi commena la campagne.

De l  Lacadie, on ne rencontrait alors que marcages sur une distance
de cinq lieues, des routes pitoyables que Salaberry avait embarrasses
de corps d'arbres, l'automne prcdent, pour se dfendre contre
Dearborn. Cette route stratgique mne  l'le aux Noix, qu'il ne
fallait pas laisser surprendre. Quelques petits dtachements de
l'infanterie des frontires, et des sauvages, sous le capitaine Joseph
Mailloux, du 7 bataillon de la milice incorpore, tinrent tte 
Hampton avec acharnement et le rduisirent  l'inaction au bout de deux
jours. Mailloux possdait un talent militaire remarquable, bien reconnu
de son temps.

Une compagnie du 4 bataillon de la milice, sous le major
Joseph-Franois Perrault, arriva au secours de Mailloux.

Salaberry tait aux environs de La Fourche, un peu plus haut que
Sainte-Martine, prt  remonter la Chteauguay ou mme la rivire des
Anglais si l'ennemi se montrait quelque part. Il partit avec cent
cinquante hommes et tomba dans les lignes de Hampton, qui ne savait dj
plus comment se dbarrasser de Mailloux et de Perrault. Hampton n'avait
pas eu la prcaution d'envoyer un dtachement aux approches de l'le aux
Noix et de Saint-Jean pour nettoyer le chemin parce que, nous pensant
nombreux, il ne voulait pas risquer un chec. La prsence de Salaberry
le fit sortir de son immobilit; le 22, prenant son parti, il plia
bagage et retraversa la frontire. Un peu plus d'audace et de
savoir-faire lui eut ouvert la route de la rivire Chambly.

Le lieutenant Charles Pinguet, des Fencibles ou Rgiment Canadien,
crivait  son frre, le 21 octobre 1813, du village de Chteauguay,
rcapitulant ce qui s'tait pass depuis six mois dans sa compagnie:
Nous avons t si peu de temps dans les diffrents endroits o on nous
a envoys que je n'aurais pu t'enseigner o m'adresser tes lettres... Tu
vas voir comme nous avons t trimbals cet t! De la _Halfway House_
o nous tions dans mai dernier, on nous a envoys  Chambly, de Chambly
nous avons t  Plattsburg, environ quinze lieues au del des lignes
sur le lac Champlain; de l, nous sommes revenus  Chambly o nous avons
joint le rgiment. L, quatre de nos compagnies nous ont laisses pour
le Haut-Canada o elles sont  prsent. De Chambly nous avons t 
Laprairie, de l  Saint-Philippe; de Saint-Philippe notre compagnie a
t envoye  _Douglas Settlement_, prs des lignes, o nous avons joint
deux compagnies de Meurons; nous avons t l trois jours et nous sommes
revenus  Saint-Philippe. Le lendemain de notre arrive, nous avons reu
ordre d'aller  Saint-Pierre joindre un bataillon de flanc form de deux
compagnies de flanc du 13 rgiment, de deux du ntre et de celles des
Meurons, le tout command par le lieutenant-colonel Williams du 13e
rgiment. L nous avons t une journe et avons reu l'ordre d'aller 
Chteauguay. Aprs avoir t l trois jours, le bataillon est retourn 
Lacadie et notre compagnie y a t laisse, en socit des Voltigeurs
avec lesquels et environ cent sauvages, nous avons t envoys pour
reconnatre l'ennemi au del des lignes,  un endroit nomm Four
Corners, o les Amricains ont un camp de cinq mille hommes de troupes
rgles et vingt-quatre pices de canon de diffrents calibres. Nos
sauvages ont tu un lieutenant, quatre soldats et ont fait reculer (plus
je crois par leurs cris qu'autre chose) cinq ou six cents hommes qui
composaient la garde avance des ennemis dont le camp pouvait tre 
environ un mille. De l nous sommes revenus  Chteauguay o nous sommes
depuis environ quinze jours. Il ajoute que le 4 bataillon de milice,
command par son beau-frre le lieutenant-colonel Jacques Voyer, est 
l'le aux Noix depuis prs de deux mois.

La conduite de Hampton faisant un pas en arrire le 22 septembre et
repassant aux Etats-Unis tait d'autant plus blmable, qu'il risquait de
ne point oprer sa jonction avec Wilkinson  l'le Perrot. Wilkinson
commettait la mme faute en ne bougeant pas de Sackett's Harbour.

Salaberry connaissait les ressources que possdait l'ennemi; il tait
loin de se douter des carts dont les deux chefs amricains allaient se
rendre coupables; il ne savait pas non plus que le gouverneur Prvost et
le gnral de Watteville (qui venait d'arriver dans le pays)
laisseraient les milices canadiennes dans un abandon complet durant tout
l'automne. Lorsqu'il vit la retraite de Hampton, ce mouvement lui parut
tre la rptition de ce qu'avait fait Dearborn une anne auparavant. Et
pourquoi pas? Les nouvelles d'Europe rapportaient l'entente des
souverains contre Napolon, mais aussi une suspension d'armes ou trve
gnrale de plusieurs jours en vue de la possibilit d'une paix  bref
dlai, laquelle laisserait les Etats-Unis isols dans le concert des
nations, alors comment cette dernire puissance poursuivrait-elle la
guerre, ayant la perspective de voir arriver sur le Saint-Laurent les
troupes de Wellington?

Presque aussitt arriv  Four Corners et Odelltown, Hampton s'aperut
que sa situation tait fausse et il tenta de lui donner de la couleur en
feignant de retourner sur ses pas, car la saison n'tait pas assez
avance pour le rendre justifiable de s'immobiliser en invoquant le
retour du printemps. Cette fois, au lieu de se diriger vers la rivire
Chambly, il prit la route de l'ouest et atteignit l'une des branches de
la rivire Chteauguay,  la frontire mme, o il se tint quelques
jours, ne faisant que marcher et contremarcher. C'est alors que, selon
le lieutenant Pinguet, des Voltigeurs, des Fencibles et des sauvages
furent envoys pour reconnatre l'ennemi.

Lorsque de Salaberry reut du gouverneur Prvost l'ordre de se porter en
avant de La Fourche pour barrer le chemin  Hampton, il s'cria avec
humeur:

--A quoi pense-t-il donc! M'envoyer avec cent cinquante hommes contre
six ou sept mille!...

Puis, saisissant sa coiffure et ses armes, il leva le camp et partit,
murmurant sans doute  part lui, comme Bonaparte en pareille
circonstance:

--Tu veux me causer du dsagrment! Ah! Eh bien, Hampton me le payera!

Le 26 septembre eut lieu la rencontre. Hampton perdit une centaine
d'hommes. Le capitaine Gamelin-Gaucher commandait les sauvages dont
parle Pinguet.

A la Fourche et  Chteauguay les mouvements de Hampton avaient t
rapports par des claireurs. La rivire mesure  peu prs vingt lieues
du village de Chteauguay jusqu' la frontire,  Odelltown et Four
Corners.

Observons que, un mois aprs, une bataille moins sanglante se passa
entre les mmes troupes et qu'elle eut des consquences bien autrement
considrables, puisqu'elle amena la retraite prcipite et dsastreuse
des Amricains. Des succs brillants mais sans rsultat; une rsistance
heureuse, sans grand clat, produisant un triomphe dcisif--voil ce que
l'on rencontre frquemment  la guerre. Le lecteur est toujours trop
enclin  calculer l'importance d'une action par le nombre des morts: ce
n'est pas ce simple dtail qui gouverne les vnements. Si Hampton a
abandonn la partie le 26 octobre, c'est d, pour une large part,  son
chec du 26 septembre: les deux mis ensemble lui paraissaient former un
total crasant.

Le retour de Hampton dcida Prvost  lancer un commandement gnral
pour mettre sur pied tous les miliciens de la province de Qubec aptes 
porter les armes.

Salaberry, poussant toujours des pointes sur l'ennemi, le harcelait, lui
tuait du monde et l'empchait d'avancer, mais le secours qu'il esprait
recevoir de Prvost n'arriva jamais.

On tait au 28 ou 30 septembre; Hampton avait  parcourir encore une
vingtaine de milles avant que de se voir en pays habit. Il dpensa
quinze ou dix-huit jours dans cette entreprise, que de Salaberry
entravait d'heure en heure avec sa poigne de monde. Il faut noter aussi
que Wilkinson n'avertissait pas son collgue (ou son subordonn, comme
on voudra) de ce qu'il faisait, et cette incertitude dans laquelle on le
tenait ne disait rien de bon  Hampton.




                                 IV

                   DE FOUR CORNERS  DEWITTEVILLE

                                ----

                            1-21 OCTOBRE


LE 1er octobre  Four Corners, Salaberry donna une chaude alarme aux
Amricains durant laquelle les capitaines J.-B. Juchereau-Duchesnay et
Gamelin-Gaucher dployrent des talents militaires trs prcieux, puis,
avec deux cents hommes qu'il avait il se replia, invitant, par des
feintes habiles, l'ennemi  le suivre.

A partir de ce moment, les Amricains avancrent de jour en jour, mais
avec lenteur, et cette marche si peu audacieuse fit concevoir au gnral
de Watteville, qui tait  La Fourche, l'ide que Hampton attendait des
renforts, par consquent qu'il n'en serait que plus redoutable une fois
en possession de toutes ses forces--tandis que,  vrai dire, Salaberry
seul mesurait le temps et la distance au gnral ennemi. Watteville
tait  la fois un incapable et un jaloux. Prvost voulait avoir
l'honneur de toute la rsistance. Il lanait de Salaberry dans les
aventures, croyant sans doute amoindrir sa valeur par des dfaites
partielles, car Salaberry avait du prestige auprs de ses hommes. Quant
 l'espoir de remporter un triomphe, ni Prvost ni Watteville ne s'y
attachaient, voyant le chiffre des deux armes amricaines et l'abandon
de presque tout le Haut-Canada par les troupes anglaises. Il rsulta de
ce malentendu (on peut employer un terme plus fort) que la bataille de
Chteauguay fut livre et gagne par des piquets envoys le long de la
rivire, sans avoir t secourus. Combat d'avant-garde--voil le mot.
Et, ce qui rend la chose plus forte, il n'y avait pas d'arme derrire
ce simple rideau d'hommes!

Les rgiments de Meurons et Watteville, composs de Franais, Suisses,
Italiens et Polonais, faits prisonniers dans la campagne de 1813 par
Napolon et renvoys en Angleterre sur promesse de ne plus servir contre
la France, taient dbarqus en Canada  la fin de l't, et aussitt
aprs le colonel Louis de Watteville avait reu de sir George Prvost
(un Suisse lui aussi) le commandement de la frontire du Bas-Canada.
Voil pourquoi nous le voyons tout  coup en vidence.

Le _Mercury_ de Qubec, dans son numro du 10 octobre, dit que sur la
rivire Chteauguay il y a eu de lgres escarmouches ces deux ou trois
derniers jours. Les nouvelles d'Europe, datant du commencement d'aot,
annonaient plutt une paix gnrale prochaine que la reprise des
hostilits entre Napolon et les puissances allies contre lui.

Hampton travaillait  s'ouvrir une route par o le canon et la cavalerie
pussent passer de Four Corners au Portage (aujourd'hui Dewitteville),
distance de vingt-trois  vingt-quatre milles,  travers forts et
marcages. Voyant cela, de Salaberry quitta la place, vers le 19
octobre, et descendit au quartier-gnral de Watteville,  La Fourche,
pour prendre de nouvelles dispositions. Il avait une connaissance
parfaite de la rivire, des terrains qu'elle traverse et savait au juste
comment utiliser le tout pour la dfense. De Dewitteville  Ormstown ou
Durham, il y a dix-sept milles. Persuad que Hampton avancerait plus
facilement ds qu'il aurait dpass Ormstown, d'o il pourrait suivre le
chemin de voitures qui longeait ds lors la rive gauche du Chteauguay,
de Salaberry se proposait de construire des retranchements sur cette
voie en profitant des incidents du terrain, et d'y tenir ferme contre
une attaque gnrale devenue imminente  ses yeux.

Les ttes de colonne de Hampton dbouchrent sur Dewitteville le jeudi
21 octobre et les troupes prirent un repos bien mrit. Le lendemain, le
gnral y arrivait  son tour.

Le 21, Wilkinson excutait une dmonstration navale contre Kingston,
mais son incurie, le mauvais temps, la rsistance de la place, ensuite
la maladie, le manque de provisions de bouche rendirent cet effort
absolument nul et cet officier s'en trouva amoindri de beaucoup.

Hampton ne connut cette malheureuse affaire qu'aprs sa propre dfaite,
c'est--dire les 29 ou 30 octobre.

Le gouverneur sir George Prvost, qui tait  Kingston le 20, y
rencontra le major George Macdonell des _Glengarry Fencibles_ qui avait
form un corps de six cents hommes, presque tous Canadiens-Franais,
bien exerc et en tat de servir. Il lui communiqua une dpche du
bureau de la guerre qui le remerciait de la prise d'Ogdensburg effectue
par un coup de main l'hiver prcdent,  la tte de la garnison de
Prescott, et lui ordonna de partir avec son nouveau bataillon pour se
rendre  la rivire Chteauguay.

Michel O'Sullivan, aide de camp de Salaberry, auteur de la narration
signe _Un Tmoin Oculaire_, s'exprime ainsi: L'arme amricaine,
stationne  Four-Corners sous le gnral Hampton, aprs avoir si
longtemps fix l'attention de nos troupes, commena enfin  s'approcher
de nos frontires, le 21 du mois dernier.

Ce texte est dat des premiers jours de novembre. La frontire dont il
est question n'est pas strictement la ligne de division entre les deux
pays mais bien plutt Dewitteville, au confluent de l'Outarde et du
Chteauguay, car Hampton, entr en Canada le 20 septembre, en tait
sorti le 22 ou le 23 et n'tait revenu que le 28 par un autre chemin.
Rendu  Dewitteville le 21 octobre, il se trouvait dans nos
tablissements  la frontire. Suivons O'Sullivan:

Le mme jour (21) vers quatre heures de l'aprs-midi, l'avant-garde de
l'ennemi poussa notre piquet stationn  Piper's Road, environ dix
lieues de l'glise de Chteauguay.

Dewitteville est  peu prs dix lieues au-dessus du Bassin de
Chteauguay. Les claireurs de Hampton surprirent une bande de dix
sauvages dont un seul fut tu.

Aussitt que le major Henry (Canadien-Franais) de la milice de
Beauharnois, commandant  la rivire des Anglais, eut reu avis de
l'approche de l'ennemi, il en informa le major de Watteville et fit
avancer immdiatement les capitaines Lvesque et Debartzch, avec les
compagnies de flanc du 5 bataillon de la milice incorpore et environ
deux cents hommes de la division de Beauharnois.

La rivire des Anglais coule au sud de la Chteauguay et va tomber dans
celle-ci  la Fourche (un peu plus haut que Sainte-Martine) o se tenait
de Watteville ainsi que Salaberry en ce moment.

Cette force s'avana d'environ deux lieues cette nuit-l et s'arrta 
l'entre d'un bois  travers duquel il n'aurait pas t prudent de
passer.

L'endroit comprend aujourd'hui Allan's Corners et le ravin Bryson, 
quatre milles au-dessous d'Ormstown. Alors, Lvesque et Debartzch furent
donc dpchs de La Fourche par de Watteville, au lieu de l'tre par
Henry, comme semblent le donner  entendre les mots et fit avancer.

[Illustration: LE COLONEL DE SALABERRY]




                                 V

               SALABERRY ADOPTE SON CHAMP DE BATAILLE

                               ----

                          22-25 OCTOBRE


O'SULLIVAN continue: le lendemain au matin (22), de bonne heure, ils
furent joints par le lieutenant-colonel de Salaberry, avec ses
Voltigeurs et la compagnie lgre du capitaine Ferguson du rgiment
(Fencibles) canadien.

Voil tous les petits dtachements dj chelonns sur le bas de la
rivire Chteauguay qui se trouvent le 22 octobre masss sur la rive
gauche le long du chemin du roi, entre Allan's Corners et la coule
Bryson.

Confirmant ce qui prcde, voici une lettre du lieutenant Pinguet crit
 son frre un mois plus tard:

Le soir du 21 octobre, comme je finissais de t'crire, un sergent des
Voltigeurs vint nous faire sortir du lit, o nous venions de nous jeter,
disant que l'alarme sonnait. Nous paradmes immdiatement et remes
ordre d'avancer  la Fourche,  environ trois lieues plus haut, toujours
sur la rivire Chteauguay.

Ceci montre que la compagnie Ferguson tait, le 21, au village de
Chteauguay, ainsi que l'explique Pinguet dans sa lettre du 21 octobre.

Il tait presque jour lorsque nous y arrivmes; l, nous nous reposmes
environ deux heures et remes ordre d'avancer deux lieues plus haut.
Comme nous arrivions, des sauvages, qui avaient t envoys en avant,
vinrent annoncer que l'ennemi venait et tait  environ deux milles de
nous; alors nous avanmes environ un mille plus haut et l, le colonel
Salaberry, qui commandait, choisit une position forte et nous fit
tendre, de chaque ct du chemin, dans le bois; nous formmes trois
lignes.

Ils taient  la coule Bryson, o le chef de la famille de ce nom
s'tablit en 1818. C'est en 1846 que Thompson et Allan construisirent
les premires maisons qui, se multipliant, formrent le village Allan.
Tout tait en bois debout dans cette rgion avant l'arrive de ces trois
hommes.

Au-dessous de la coule Bryson, il y en a trois autres, moins profondes
et moins larges, coupant les terres d'Allan's Corners. Entre la premire
et la dernire on mesure vingt arpents ou deux tiers de mille. C'taient
autant de lieux convenables pour des abatis. Le tout est du ct gauche
ou nord de la rivire, laquelle fait une courbe aussi au nord se
rapprochant ainsi du chemin du roi vis--vis de la premire et de la
deuxime coules. A la quatrime la rivire est guable.

Les terrains bas et marcageux de la rive droite taient en partie
couverts de bois pais; on pensait bien que Hampton ne s'aventurerait
point dans ces endroits puisque la grande route tait place sur la rive
gauche.

La rivire donne partout cent dix  cent vingt pieds de largeur et six
pieds de profondeur. La coule Bryson a quarante pieds de profondeur sur
cent cinquante de largeur. Elle barre donc le chemin avant que d'aboutir
elle-mme  la rivire. On y arrive facilement de Montral par le chemin
de fer Montral et Champlain, ou d'Ottawa par l'Atlantique, lesquels
passent en vue du monument que l'on vient d'riger.

Reprenons le rcit d'O'Sullivan:

Le lieutenant-colonel de Salaberry remonta  prs d'une lieue sur la
rive gauche de la rivire,  l'autre extrmit, et une patrouille de
l'ennemi s'tant montre  quelque distance, il fit faire halte  sa
petite force. Le lieutenant-colonel, qui avait eu l'avantage de
reconnatre tout le pays au-dessus de Chteauguay, dans une expdition
sur la frontire amricaine, quelques semaines auparavant, savait que le
bord de la rivire ne pouvait fournir une meilleure position.

Ceci montre que le 22 octobre, Salaberry fixa son choix sur la ravine
Bryson pour tablir son pivot de rsistance.

Les bois taient rempli de ravines profondes, sur quatre desquelles il
tablit quatre lignes de dfense, l'une aprs l'autre. Les premires
lignes taient distantes l'une de l'autre d'environ deux cents pas; la
quatrime tait  peu prs un demi-mille en arrire et commandait sur la
rive droite de la rivire un gu, qu'il tait trs important de
dfendre, afin de protger la rive gauche. Il fit faire, sur chacune de
ces lignes, une espce parapet qui s'tendait  quelque distance dans le
bois, pour garantir sa droite. Le parapet, sur la premire ligne,
formait un angle obtus  la droite du chemin et s'tendait le long des
dtours du foss.

Toute cette premire journe fut employe  fortifier cette position
qui, quant  la force, ne le cde  pas une de celles qu'on aurait pu
choisir. Elle avait aussi l'avantage de forcer l'ennemi, s'il tait
dispos  attaquer, de traverser une grande tendue de terrain inhabit
et de s'loigner de ses ressources, tandis qu'au contraire nos troupes
avaient tout  souhait et taient bien soutenues  l'arrire.

De Salaberry avait su choisir son champ de bataille, quatre jours avant
que d'y attirer Hampton, de mme que, pendant trois semaines, il avait
harcel ce gnral, retardant sa marche par mille artifices qui sont de
bonne guerre. Je vois clairement dans le rsultat du 26 octobre, les
calculs d'un homme du mtier. C'est  qui, cependant, attribuera la
dfaite des Amricains au hasard. Chteauguay a t une partie de
_piquets_ joue scientifiquement par de Salaberry,  compter du 1er
octobre, et mme auparavant; il a fait Hampton capot le 26.

Le lieutenant Pinguet dit  son tour: Voyant que l'ennemi n'avanait
pas, nous commenmes  nous fortifier avec des arbres et  former des
espces de retranchements; c'est derrire ces retranchements que nous
avons pass trois jours et trois nuits  guetter l'ennemi. A environ une
demi-lieue plus haut que nous, il y avait une pointe de bois qui
avanait jusqu' la rivire; le chemin seul la traversait. L, le
colonel de Salaberry fit faire un abatis que nos piquets ont gard
depuis et o la bataille a eu lieu. C'tait le dimanche que l'abatis fut
commenc. Le 24 octobre tait un dimanche.

Cet abatis en avant des quatre lignes n'a pas t le lieu de la bataille
puisque les Amricains durent le franchir pour pntrer jusqu'
Salaberry, mais on comprend ce que veut dire le brave lieutenant qui a
trac ces phrases.

Entre la rivire et la premire des quatre lignes de retranchements,
Salaberry fit construire, prs de la route, un blockhaus ou maison de
pice sur pice, perce de meurtrires, pour gner la marche de
l'ennemi. L'difice a dur quelques annes avant que de tomber en ruine.
On l'a confondu, dans les souvenirs populaires, avec un autre blockhaus
qui fut rig l'automne de 1815 auprs du gu,  vingt arpents plus bas,
ce qui a fait croire que la bataille avait eu lieu au gu. Ecoutons de
nouveau O'Sullivan:

Le lieutenant-colonel ne borna pas son attention aux ouvrages
ci-dessus. Pour assurer davantage sa protection il ordonna  un parti de
trente bcherons, de la division de Beauharnois, d'aller en avant de la
premire ligne afin de dtruire les ponts et de faire des abatis.

En consquence, tous les ponts furent dtruits dans l'espace d'une
lieue et demie, et il fut fait un abatis formidable  environ un mille
en avant de la premire ligne, s'tendant du bord de la rivire  trois
ou quatre arpents dans le bois, o il joignait, sur la rive droite, une
terre marcageuse ou savane, laquelle il tait presque impossible de
passer.

Les quatre lignes taient ainsi compltement  couvert. On savait bien
que l'ennemi avait une dizaine de canons, et il lui devenait impossible
de les amener.

C'est  la force de la position choisie et fortifie de la sorte, ainsi
qu' l'hrosme de notre petite arme que nous devons la victoire
brillante qui a t obtenue. Les talents et l'habilet d'un officier
commandant ne se distinguent pas moins sans doute dans le choix de son
terrain, avant la bataille, que dans la disposition de ses troupes au
fort de la mle, et l'on ne fera que rendre justice au
lieutenant-colonel de Salaberry en disant que lui seul doit tre lou de
l'arrangement admirable tabli pour la dfense de son poste.

Aprs que le colonel de Salaberry eut fait ces dispositions
judicieuses, le major gnral de Watteville vint voir le camp, et lui
fit l'honneur d'approuver tout ce qu'il avait fait.

Quoique les abatis eussent t achevs le second (le second jour de
l'arrive sur les lieux) on tint continuellement en cet endroit des
partis de travailleurs, afin de les rendre encore plus formidables; on
envoya des troupes en avant pour les protger, et il y avait toujours,
en outre,  l'arrire un piquet nombreux.

Ce piquet est celui du gu dont nous avons parl et o se trouvait le
capitaine Philippe Panet, de Qubec, avec sa compagnie.

La rive droite de la rivire tait couverte d'un bois pais, et l'on
eut aussi le soin de se mettre en garde auprs du gu, et l'on porta en
avant de l'autre un piquet de soixante hommes de la milice de
Beauharnois.

Si les Amricains avaient pu s'avancer sur la rive droite et traverser
la rivire au gu, ils auraient pris Salaberry par le derrire de ses
retranchements. La garde du gu se tint sur la rive gauche, tandis que
les soixante hommes de Beauharnois se postrent presque vis--vis, sur
la rive droite, dans un terrain assez marcageux et plant d'arbres
clairsems. C'est le lundi 25 que le capitaine Bruyre traversa le gu
avec ces soixante hommes pour prendre position au sud de la rivire.

Le mme jour, le lieutenant Guy, amenant une vingtaine de Voltigeurs,
protgeait le parti de bcherons de Beauharnois qui travaillaient au
barrage le plus avanc et ceux qui coupaient les ponts jusqu'au del
d'Ormstown. Le lieutenant Johnson aussi avec vingt Voltigeurs rendait le
mme service.

Il n'est pas besoin d'tre militaire pour comprendre l'importance de ces
dispositions. On voit trs bien que Salaberry ne donnait rien au hasard,
puisqu'il choisissait l'endroit o devait se drouler la lutte suprme
et s'y fortifiait avec adresse. La campagne tait commence le 20
septembre, il voulait la finir par un coup de tonnerre avant la fin
d'octobre et se prparait en consquence.

C'est en ce moment, je crois, qu'il apprit que Wilkinson restait
toujours  Sackett's Harbour, que la bataille navale de Put-in-Bay
livrait le lac Eri aux Amricains, et la dfaite de Proctor sur le
Thames toutes choses quivalant  la conqute du Haut-Canada,  part
Kingston, qui pouvait encore tenir quelque temps.

Quelles rflexions devaient tre les siennes lorsque, se voyant au
milieu des bois,  la tte de quelques centaines d'hommes, il avait 
dfendre une vaste frontire, dernier rempart de son pays, sans presque
aucun espoir d'tre secouru, puisque les trois ou quatre rgiments
anglais qui restaient encore debout taient occups dans le Haut-Canada
 une besogne en apparence au-dessus de leurs forces! Les chances de la
guerre nous avaient t favorables jusque-l; elles tournaient
maintenant; si Hampton oprait sa jonction avec Wilkinson  Montral,
c'en tait fait de nos destins; le point dlicat de la campagne tait
visible: une victoire de Hampton rendait l'envahissement irrsistible.
Il n'y avait pas  compter sur Kingston, qui se dfendrait mais ne
pourrait mettre obstacle aux armes amricaines, soit celle de Harrison,
soit celle de Wilkinson, soit celle de Hampton. Le coup de d devait se
jouer o tait Salaberry--et il ne commandait pas six cents hommes
surtout le territoire confi  sa garde!

Alors, sans se monter la tte, calculant ses ressources et celles de son
adversaire, il continua les travaux entams, attendant l'occasion de
croiser le fer avec ce formidable assaillant et de le vaincre par la
science, la bravoure, la ruse, l'aide de Dieu, ne pouvant le faire par
la force numrique.

Du vendredi, 22 octobre, au 25, lundi, il tint ses hommes  l'ouvrage et
complta les lignes de dfense dont il a t parl. Il ne pouvait dire
combien il y aurait de troupes sous ses ordres au moment du combat, ni
mme s'il garderait le commandement puisque de Watteville, plac en
chef, tait  la Fourche et pouvait survenir aux premiers coups de feu.

De Watteville ne se montra pas plus  Chteauguay qu'ailleurs o l'on se
battait. Lui et Prvost, se rencontrant le 25 aprs-midi  la Fourche, y
virent arriver les six cents soldats du major George Macdonell et leur
dirent de se reposer l... Tous deux partirent ensuite avec Macdonell
seul pour se rendre aux retranchements de Salaberry.

Il faut retourner  Hampton. Aprs trente jours de marches et de
fatigues inoues, les Amricains campaient aux environs de Dewitteville,
le 24; tous les bagages taient  la jonction de l'Outarde et du
Chteauguay; il ne restait plus de troupes en arrire; ce dimanche fut
consacr au repos.




                                VI

                           LA BATAILLE

                               ----

                         26 OCTOBRE 1813


LE lundi 25, Hampton voyait devant lui une route de sept milles pour
atteindre Salaberry. Avait-il connaissance des prcautions prises par ce
dernier? C'est probable, car il conut le plan dangereux d'utiliser la
rive droite pour amener une partie de ses troupes au passage du gu et
prendre ainsi nos retranchements  revers. A cet effet, il dtacha le
colonel Purdy avec quinze cents hommes, lui enjoignant de passer la
rivire, tandis que lui-mme, avec le gros de l'arme, s'avancerait par
le chemin de la rive gauche et irait se poster en face des abatis de
Salaberry en attendant que Purdy eut forc le gu (o tait le capitaine
Panet) pour nous prendre entre deux feux.

De bonne heure, le 25, Purdy opra sa traverse  Cross Farm sans se
douter peut-tre qu'il allait avoir sur les paules la majeure partie de
l'entreprise de son chef.

Salaberry ne souponna point le mouvement de la colonne en question. Le
fait est que cette tentative n'tait pas croyable; les guides de Purdy
s'y opposaient, disant qu'il n'y avait de ce ct ni chemin ni sentier
et que les marcages taient autant d'obstacles insurmontables. L'ordre
fut rpt plus svrement par Hampton et l'on obit. A la nuit tombante
Purdy n'avait pas fait la moiti de la route et se trouvait comme perdu
dans les bois, les fondrires, les tnbres, avec des hommes briss par
la marche et dcourags.

Vers la fin du jour, ce 25, le gouverneur Prvost, de Watteville et
Macdonell survinrent pour prendre connaissance de la situation et
inspecter les abatis, tel que mentionn plus haut. Ils dclaraient
qu'une prochaine attaque n'tait pas  craindre parce qu'ils leur
semblait que Hampton n'avait pas encore runi toutes ses forces. C'tait
parler savamment,  deux pas de l'ennemi! Aprs avoir compliment
Salaberry sur les dispositions judicieuses qu'il avait su prendre, ils
retournrent  La Fourche et se gardrent bien de faire partir de ce
lieu les six cents hommes de renfort qui auraient doubl le contingent
de Salaberry. Macdonell resta cependant  la troisime ou quatrime
position (village Allan aujourd'hui) pour commander une rserve de prs
de deux cents hommes que Salaberry dtacha des cinq cents (on dit quatre
cents quatre-vingt-dix) qu'il possdait en tout.

L'attitude de Hampton, camp au-del de l'abatis avanc que gardaient
Johnson et Guy, avec trente-six ou quarante hommes, respirait une douce
confiance.

Purdy au fond des bois, n'osait ni se mouvoir ni faire du feu, ce qui
eut trahi sa prsence, car de Salaberry ignorait ce que faisait Purdy,
mais celui-ci connaissait fort exactement o tait Salaberry et jugeait
trs bien l'assiette qu'il avait choisie pour assurer sa dfense, c'est
pourquoi la consigne de son ct fut de rester sur l'veil, d'endurer le
froid et d'attendre l'aurore.

A Qubec, ce jour-l, arrivait la nouvelle que Napolon (15 aot) avait
fait une trve avec les allis et que la paix gnrale s'en suivrait
probablement. Ceci paraissait douteux.

Le matin du 26 se montra froid, humide, terne, avec les feuilles mortes
qui jonchaient le sol ou pendaient encore aux branches des arbres.

Le colonel Purdy fut d'abord oblig de secouer ses homme un par un,
pour les dgourdir. Il n'en tait pas ainsi des Canadiens qui
s'veillrent joyeux et dispos quoique, en eux-mmes, ils grommelassent
contre de Watteville, qui ne leur envoyait pas de couvertures de laine
par cette temprature d'automne avanc. Reprenons le rcit du lieutenant
Pinguet:

Le mardi (26 octobre) comme les bcherons (de l'abatis plac en avant
des quatre lignes) finissaient quelque chose qui manquait, un parti de
dix hommes de notre compagnie (Fencibles) et de vingt des Voltigeurs,
qui taient en avant (plus loin que l'abatis) pour protger les
travailleurs, aperurent l'avant-garde de l'ennemi qui s'avanait. Les
ntres tirrent quelques coups de fusil sur l'ennemi, ce qui donna
l'alarme. Notre compagnie (Ferguson) fut aussitt envoye  l'abatis
avec ordre de commencer et de soutenir l'action, ce qui fut fait.

L'aide-de-camp O'Sullivan est plus explicite:

Le 26 du mois pass (il crivait au commencement de novembre), vers dix
heures du matin, une avant-garde de l'ennemi vint  porte de mousquet
de l'abatis.

D'aprs le _Mercury_, de Qubec, du 9 novembre, le rcit de O'Sullivan
serait dat du 3 de ce mois.

Le lieutenant Guy, des Voltigeurs, qui tait en front, avec une
vingtaine de ses hommes, fut contraint de reculer, aprs avoir chang
quelques coups de fusil, et fut soutenu par le lieutenant Johnson, du
mme corps, qui commandait  l'arrire des travailleurs.

Guy tait en avant de l'abatis, Johnson en arrire de celle-ci et
restait visible aux regards de Salaberry.

Les travailleurs se virent dans la ncessit de retraiter et ne se
remirent pas  l'ouvrage de tout ce jour.

Un gros parti de l'ennemi, se montant  environ quinze cents hommes,
pntra  travers les bois, sur la rive droite de la rivire; il tait
compos des 4, 33, 35, et des bataillons de chasseurs volontaires.

C'taient les hommes de Purdy dont quelques-uns furent aperus des
miliciens camps sur le site actuel du village Allan. Il pouvait tre
alors dix heures du matin, juste au moment o l'avant-garde de Hampton
se montrait au lieutenant Guy de l'autre ct du grand abatis. Un cordon
de courriers allait depuis la coule Bryson jusqu'au gu, de sorte que
Salaberry, qui se tenait sur la crte de la coule, examinant ce qui se
passait au grand abatis, sut bientt qu'il tait menac d'une attaque de
tte et de flanc et s'empressa de descendre  la troisime ligne, d'o,
il envoya les capitaines. Daly et Bruyre au-devant de Purdy. Ces deux
officiers dcouvrirent tout d'abord une centaine d'hommes et, sans
perdre de temps, leur envoyrent cinquante coups de fusils. La dcharge
eut le double effet comique de mettre en fuite les Amricains et une
compagnie de milice qui suivait Daly. Les Amricains, courant vers le
bois o taient leurs gens, furent pris, par ces derniers, pour des
Canadiens et reurent une vole de mousqueterie qui en tua plusieurs. Un
certain nombre de fuyards amricains se sauvrent dans la direction de
la rivire. Aussitt des Voltigeurs, Vincent, Pelletier, Vervais, Caron
et Dubois, se mettant  la nage, vont les capturer et les amenrent 
leurs chefs. Daly et Bruyre continuaient de serrer le bois et de
remonter vers l'ennemi. Purdy pliait et faisait demander des secours 
Hampton. L'un et l'autre s'tonnaient de voir les Canadiens si
parfaitement prpars  les recevoir.

Hampton ayant dpass le grand abatis, ordonna au gnral Izard de
prendre une petite colonne et de suivre la route pour se glisser entre
la premire ligne de Salaberry au bord de la coule et le blockhaus,
afin d'atteindre le plateau o taient les trois autres retranchements
de nos troupes, mais le lieutenant Johnson, avec les Voltigeurs du
blockhaus, ouvrit un feu nourri qui les tint en chec durant une
demi-heure.

Salaberry tait en ce moment  sa troisime ligne, pour assister au
combat de Daly et Bruyre contre Purdy. Il entendit la fusillade du
blockhaus et se hta d'y arriver. Un peu plus, et la journe tournait
contre nous--mais les Amricains cessrent d'avancer comme de Salaberry
entrait en scne. On ne sait pourquoi ils ne poursuivirent point leur
marche.

Salaberry voyait qu'il avait sur les bras toute l'arme amricaine.
Laiss seul avec une poigne de monde, il ne perdit pas une minute. Ses
hommes furent dploys sur la croupe de la hauteur, en avant de la
premire ligne, face  la coule Bryson. Tout son contingent jusqu'au
gu, reut des ordres pour agir en cas de besoin. Cote que cote,
secouru ou non secouru, le vaillant Canadien s'tait mis dans la tte de
soutenir le choc et de rsister par la bravoure aussi bien que par la
ruse. Puisqu'on ne lui laissait que des piquets pour toute ressource, il
allait en fabriquer un squelette d'arme qui se battrait comme s'il
tait au complet!

On a fait circuler dans la presse un discours que le colonel de
Salaberry aurait adress  ses soldats avant que de commander le feu.
C'est le moment de le passer en revue. Il renferme quatre-vingts mots
qui prtent  quatre rflexions, pour le moins:

Voltigeurs!--l'arme amricaine est sur nos talons, mais il faut
l'arrter dans sa marche ou mourir. Que chaque balle abatte un ennemi,
et malheur  celui qui manquera (son coup?) ou perdra sa poudre, car mon
sabre lui fera sauter la tte! Clairons! faites un bruit d'enfer, afin
que les Amricains nous croyent en plus grand nombre et qu'ils sont
tombs dans une embuscade. Officiers! faites votre devoir.

[Carte du champ de bataille.]

Ordonnez  vos soldats de faire un feu roulant, et vive la vieille
Angleterre!

La coutume de haranguer les troupes en abordant l'ennemi date de la
rvolution franaise, c'est--dire qu'elle tait toute nouvelle en 1813.
Elle est reste essentiellement franaise. Nous ne comprenons pas que
Salaberry ait eu l'ide de s'en servir.

Les narrations si compltes et si prcises des deux tmoins oculaires,
Michel O'Sullivan et Charles Pinguet, ne disent mot de ce prtendu
discours. Remarquons aussi que les cinq cents hommes de Salaberry
taient disperss sur un mille de profondeur avec un demi mille de
front. La forme de la bataille carte toute ide d'une improvisation de
ce genre.

Napolon, qui se montrait prodigue de ces sortes d'exercices oratoires,
adressait ses paroles aux troupes par le moyen de papiers imprims que
chaque colonel, quelquefois un sergent, lisait dans les corps avant que
d'branler ceux-ci pour le combat.

L'existence du morceau littraire ci-dessus (assez ampoul d'ailleurs)
semble d'une origine fort douteuse. Nous aurions besoin de bonnes
preuves pour croire  son authenticit historique. C'est videmment une
composition de collge, mais elle a pu tre faite par un vieillard tout
aussi bien que par un enfant.

Voltigeurs!... Pourquoi les Voltigeurs plutt que les autres qui
dpassaient huit fois leur nombre? L'auteur inconnu du discours tombe
dans l'erreur populaire qui donne aux seuls Voltigeurs le gain de la
bataille. Salaberry n'aurait pas commis cette bourde car il y avait en
premire ligne les Fencibles, les Voltigeurs, la milice de Beauharnois
et d'autres qui mritent toute notre attention. Mon sabre lui fera
sauter la tte... Tout cela pour avoir manqu un coup de fusil!
Tamerlan parlait de la sorte, s'adressant  des barbares. Les chrtiens
n'ont pas de ces allures.

Clairons! faites un bruit d'enfer... Ces paroles nous remettent en
mmoire le bon ngre Soulouque I, empereur d'Hati, commandant d'une
voix sonore: Tambours, roulez! Pas de roulement. Le tambour-major,
interpell, rpond en son langage naf:

--Ti dis tambou oulez...pouquoi ti dis pas: tambou oulez si ou plait?

A la fin arrive le bouquet: Vive la vieille Angleterre! Ces quatre
mots signifient peut-tre: Hourrah pour les Canadiens!

J'ai connu plusieurs des combattants de Chteauguay qui appartenaient
aux Voltigeurs et aux Fencibles, soit les deux compagnies prs
desquelles de Salaberry s'est tenu le plus longtemps toute cette
journe. Ils m'ont fourni d'abondants dtails sur l'affaire et cela est
consign dans mes notes prises au fur et  mesure de nos conversations.
Aucun d'eux n'a fait allusion  un discours quelconque, mais le sergent
Charles Burke (Canadien-Franais) m'a racont, en 1860, ce qui suit:

Le colonel avait l'oeil partout. En voyant un soldat qui paulait son
arme, il se plaa derrire celui-ci pour juger d tir. Le coup partit.
L'homme vis resta debout.

--C'est-y pour a que tu es venu ici, Jrme? lui dit le colonel d'un
air bourru.

Il savait nos noms par coeur. Lorsque Izard monta par le chemin pour
nous prendre en flanc, le colonel passa tranquillement derrire notre
compagnie et on l'entendait dire tout haut, comme s'il tait agac:

--Bravez, mes damns! bravez! si vous ne bravez pas vous n'tes pas des
hommes!

Ensuite, lorsqu'il monta dans un arbre pour voir ce qui se passait  la
rivire, il criait  nos gens:

--Tirez pas tous ensemble... laissez avancer le capitaine Daly... Bon!
C'est mieux... continuez!

Combien plus cette description est naturelle! A quoi sert d'imaginer des
phrases qui ont l'air de dire:

--Soldats! contemplez les pyramides pendant quarante sicles!

On a souvent parl de trois stratagmes que nos gens employrent pour
tromper l'ennemi en cette circonstance et qui produisirent l'effet
dsir. Le premier consistait  se montrer  l'ore du bois en habits
rouges puis de disparatre, de retourner l'uniforme, qui tait doubl de
flanelle blanche, et de revenir ainsi ayant les apparences d'une troupe
nouvelle. Secondement on envoya une vingtaine de sauvages s'parpiller
sous les arbres pour faire retentir la fort de leurs cris ordinaires et
se montrer, de place en place dans leur costume national avec des
figures bigarres de rouge, de noir et de bleu, en brandissant la hache
de guerre et le casse-tte. Bon nombre de soldats de Hampton taient de
la Virginie (il y avait mme des ngres) et redoutaient les sauvages 
l'gal du malin esprit, peut-tre plus encore. Dans son imagination,
Hampton multipliait chaque guerrier ou Abnakis par le chiffre vingt. La
troisime ruse fut, pour le moins, aussi efficace, sans tre tout  fait
nouvelle en elle-mme. Elle consista  envoyer dix ou douze trompettes
au milieu du marais qui s'tendait  la droite des retranchements
d'arbres abattus et de leur faire sonner la charge avec rage comme pour
indiquer  des troupes (imaginaires) la route qu'elles devaient prendre.
Ceci eut lieu lorsque McCarty voulut attaquer de Salaberry sur son flanc
droit, aprs dner, comme nous le verrons.

Qui avait invent ces tours? Personne ne le dit. Ce fut probablement une
ide de nos gens et elle s'excuta d'enthousiasme sans rien gter  la
dfense, au contraire!

Lorsque de Salaberry s'avana au plus prs du camp ennemi pour voir ce
qui s'y passait, il aperut les soldats amricains prenant leur dner.
Il devait tre en effet midi. Les Canadiens suivirent cet exemple.

Hampton se demandait dj, sans doute, s'il abandonnerait la partie.

Salaberry s'attendait au contraire  une chaude attaque. Il ne se
trompait pas.

Purdy tant repouss, Izard reculant pour revenir avec plue de forces,
O'Sullivan nous dcrit la situation:

Ds que le lieutenant-colonel de Salaberry eut entendu le feu, il
partit du front de la premire ligne et prit avec lui trois compagnies:
celle du capitaine Ferguson, du rgiment canadien (Fencibles) qu'il
dploya  la droite et  l'avant de l'abatis, celle du capitaine J.-B.
Duchesnay,  qui il ordonna d'occuper la gauche, en s'tendant en mme
temps du ct de la rivire, et celle du capitaine Juchereau-Duchesnay
qui, avec environ cinquante ou soixante miliciens de Beauharnois, fut
place derrire, en potence,  la gauche de l'abatis, de manire 
pouvoir prendre l'ennemi en flanc, s'il avanait contre la milice de
Beauharnois, sur la rive droite de la rivire.

Il y avait environ une vingtaine de sauvages avec les hommes de la
compagnie du capitaine Ferguson, sur la droite. Le lieutenant-colonel se
plaa au centre de la ligne de front.

Ces sauvages, sous les ordres du capitaine La Mothe, taient placs 
la droite de la souche o se tenait Salaberry en premire ligne.

Il voyait alors devant lui un ennemi avec lequel il s'tait deux fois
efforc d'en venir aux prises depuis le commencement de cette campagne;
l'occasion tant dsire se prsentait, et l'vnement a montr comment
il a su en profiter. Entre l'abatis et la premire ligne taient places
les compagnies de Voltigeurs du capitaine L'Ecuyer et la compagnie
lgre du capitaine Debartzch, du 5e bataillon de la milice incorpore,
ayant leurs piquets de flanc sur la droite. Un gros corps de sauvages,
sous le capitaine La Mothe, tait rpandu dans le bois,  la droite du
capitaine Debartzch.

Sur ces entrefaites, l'ennemi commena  se former dans une grande
plaine qui aboutissait presque  une pointe, en front de l'abatis.

Cet abatis c'est la premire ligne,  la crte du ravin. Hampton, en
face, dans l'une de ces clairires assez frquentes aprs les feux de
forts ou produites par la mauvaise qualit d'un sol qui ne pousse point
d'arbres. Arriv l, il avait en travers de son front la coule Bryson
et de l'autre ct de cette coule La Mothe, Ferguson, Duchesnay, le
blockhaus en premire ligne, Salaberry tait au milieu de cette ligne.

C'est l'endroit o se dresse aujourd'hui la colonne leve le 26 octobre
1895.

Un peu en arrire d'eux, se trouvait le premier abatis.

Le gnral Hampton commandait en personne sur la rive gauche de la
rivire; il avait avec lui le 10e, le 31e et autres rgiments, faisant
environ trois mille ou trois mille cinq cents hommes, avec trois
escadrons de cavalerie et trois pices d'artillerie. Nanmoins
l'artillerie ne fut pas employe dans l'action.

Il y avait cinq semaines que Salaberry cherchait l'occasion qui
s'offrait  lui en ce moment.

D'aprs la carte cadastrale actuelle, Hampton tait plac sur le lot de
terre numro 35, Salaberry sur le numro 34; la coule passait entre
eux; le lot 33 est la proprit de M. Cullen; le village Allan est sur
le lot 32.

Rendons la parole au Tmoin:

Le reste de l'arme amricaine se formait derrire la force qui taient
sur la rive gauche. Peu aprs que M. de Salaberry eut fait ses
dispositions, une forte colonne d'infanterie s'avana par la plaine
au-devant de lui, et le colonel, voyant que cette colonne s'tait
expose  tre prise en front et en flanc, avantage qu'il avait attendu
quelque temps, il tira le premier et l'on s'aperut que son feu avait
jet bas un officier  cheval; c'tait un bon augure. Alors, il ordonna
au trompette de sonner la charge et, aussitt, les compagnies du front
firent un feu vif et bien dirig qui arrta quelques instants la marche
de l'ennemi. Il demeura quelque temps en repos puis, faisant un tour 
gauche, il se forma en ligne et, dans cette position, lcha plusieurs
voles. Par ce mouvement le feu de la gauche de la ligne ennemie porta
entirement sur la partie du bois (le marais) qui n'tait pas occupe
par nos troupes; mais le feu de sa droite (prs du chemin public) fut
assez fort pour obliger nos piquets de venir chercher un abri derrire
l'abatis. L'ennemi prit ce mouvement pour le commencement d'une retraite
et fut bien tromp car il ne put s'emparer d'un pouce de l'abatis. Les
huzzas retentissaient d'un bout  l'autre de son arme mais nous ne lui
cdmes pas mme dans le combat de cris. Nos compagnies de front
crirent  leur tour et les _huzzas_ furent rpts par celles de la
queue et, ensuite, par les troupes de la premire ligne, qui firent
jouer les trompettes dans toutes les directions, pour porter l'ennemi 
croire que nous tions en grand nombre. Cette ruse de guerre eut l'effet
dsir, car nous avons ensuite appris des prisonniers qu'ils estimaient
notre force  6 ou 7000 hommes.

Aprs ces clameurs, on tira pendant quelques temps des vols de part et
d'autre. L'ennemi n'essaya pas une fois de pntrer dans l'abatis. Il
continua cependant son feu, qui fut rendu  propos, particulirement par
ceux de la gauche. Peu aprs, il commena  se ralentir, comme si
l'attention de l'ennemi et t dirige de l'autre ct de la rivire.
L les trompettes qui taient au front, donneront le signal d'avancer en
consquence de quelques manoeuvres, et le lieutenant-colonel Macdonell,
curieux (dsireux) d'ajouter de nouveaux lauriers  ceux qu'il avait
dj cueillis  Ogdensburg, vint de la premire et seconde lignes avec
la compagnie du capitaine Lvesque, comme je crois, et une autre.

Vers la tin de l'engagement sur la rive gauche, l'ennemi qui, sur la
droite, avait fait reculer les milices de Beauharnois, commena...

Il tait alors deux heures de l'aprs-midi. La rencontre dans laquelle
les miliciens de Beauharnois avaient perdu leur terrain s'tait passe 
dix heures de l'avant-midi, de l'autre ct de la rivire, comme on l'a
vu. Toutefois, Purdy n'avait pas cru devoir occuper cet endroit
dangereux et il tait rentr dans les bois, d'o il sortit de nouveau 
deux heures, au moment o Izard, sur la rive gauche, cessait d'attaquer
Salaberry. Le _Tmoin_ manque de dtails sur tout cela.

... L'ennemi commena sur notre gauche un feu vif qui lui fut rendu par
la gauche de la compagnie du capitaine J.-B. Duchesnay et la droite de
celle de Juchereau-Duchesnay. Alors, le lieutenant-colonel de Salaberry
ordonna au lieutenant-colonel Macdonell, qui avait pris sa position,
d'empcher l'ennemi d'avancer. Le capitaine Daly, qui fut choisi pour ce
service, traversa au gu, emmena avec lui les restes de la milice
sdentaire de l'autre ct, et s'avana avec rapidit le long de la
rivire.

Le feu de l'ennemi ayant presque cess  l'abatis, le
lieutenant-colonel de Salaberry voyant que l'action allait devenir
srieuse sur la droite (droite de la rivire) laissa sa situation, au
centre du front et se plaa sur la gauche (de sa propre position) avec
les troupes jetes derrire en potence.

Michel-Louis Juchereau-Duchesnay et le capitaine Longtin, qui bordaient
la grve gauche de la rivire en s'tendant vers le gu, se trouvaient
ainsi en potence relativement au front de bataille que venait de quitter
Salaberry.

L, il monta sur un gros arbre et, quoique trs expos au feu de
l'ennemi, l'examina de sang-froid avec la longue-vue. Alors, il donna
ses ordres en franais au capitaine Daly, et lui enjoignit de rpondre
dans la mme langue afin de ne pas tre entendu (compris) de l'ennemi.
Le capitaine Daly poussa vaillamment les ennemis devant lui pendant
quelque temps, mais (ceux-ci) se ralliant sur leurs troupes de derrire,
qui taient presque en ligne avec la force de la rive gauche, ils
attendirent son approche et le reurent avec un feu bien entretenu. Il
fut bless ds l'abord; nonobstant sa blessure, il continua de pousser
en avant avec sa compagnie, et, dans le temps qu'il encourageait ses
hommes et par ses paroles et par son exemple, il fut bless pour la
seconde fois et tomba.

Le capitaine Bruyre, de la milice de Beauharnois, fut aussi bless
dans le mme temps, mais lgrement. Leurs hommes n'tant plus en tat
de rsister  une force si suprieure, furent contraints de reculer, ce
qui se fit dans un fort bon ordre, sous le commandement du lieutenant
Schiller; et l'on entendit encore une fois les cris joyeux des ennemis,
mais leur joie fut celle d'un moment, car ils ne furent pas plutt
arrivs vis--vis de la potence que, par l'ordre du lieutenant-colonel
de Salaberry, les troupes qui se trouvaient l firent sur eux un feu vif
et bien dirig qui les arrta tout  coup dans leur marche hardie et les
mit dans la plus grande confusion. Vainement tchrent-ils de rsister,
ils se dispersrent et retraitrent avec prcipitation. Il tait alors
environ deux heures et demie de l'aprs-midi, et le gnral Hampton,
voyant que ses troupes sur la rive droite ne russissaient pas mieux que
celles de la rive gauche, ordonna  ces dernires de retraiter, aprs
tre demeures inactives pendant prs d'une heure, bien qu'elles fussent
assaillies, de temps  autre, par nos escarmoucheurs, qui taient
parfaitement  couvert dans l'abatis.

Nos troupes restrent dans leur position et couchrent cette nuit-l
sur le terrain qu'elles avaient occup durant la Journe.

Le _Tmoin_ oublie de dire que Purdy avait compris l'avantage qu'il y
aurait pour lui  serrer la grve de plus prs, tant en vue de faciliter
sa marche que de rejeter Daly dans le bois, aussi lorsque Schiller se
mit en retraite, l'Amricain n'eut-il rien de plus press que de passer
entre lui et la rivire. Comme Schiller se tenait derrire ses hommes,
il vit arriver au pas de course un officier videmment dtermin  le
prendre mort ou vif. La scne se passait sous les yeux de deux cents
Canadiens qui devaient frmir du danger auquel tait expos le jeune
lieutenant, mais celui-ci se retourna, fit briller son sabre, dcrivit
un cercle avec vigueur, et d'un coup de revers fermement appliqu, fit
sauter la tte de son agresseur. Cet exploit tait  peine accompli que
la colonne de Purdy recevait dans le flanc la dcharge des hommes de
Duchesnay et de Longtin, embusqus de l'autre ct de la rivire. Ils
tourbillonnrent un instant sur eux-mmes et prirent la fuite.

Schiller passa capitaine d'emble.

Comme une apparition de thtre survinrent alors le gouverneur Prvost
et le major-gnral de Watteville, n'amenant aucun renfort mais venant
faire des compliments aux vainqueurs.

La journe s'tait divise en quatre phases: 1 Hampton forant l'abatis
 un mille en avant des lignes de Salaberry; 2 Purdy essayant de
surprendre la rive droite; 3 Izard et McCarty sous la direction de
Hampton, tentant de pntrer dans les lignes de Salaberry; 4 Purdy
revenant  la charge sans pouvoir passer outre. Les dernires balles
furent lances par les compagnies de Michel-Louis Duchesnay et Longtin,
le long de la rivire.

Le gouverneur Prvost ne semble avoir vu dans tout cela qu'une suite
d'escarmouches, comme de Salaberry en avait donn plusieurs  Hampton
depuis un mois. Il eut donc le soin de faire un chaleureux appel aux
troupes qui venaient de combattre parce que, disait-il, la lutte allait
reprendre avec plus de vigueur que jamais. De Watteville envoya avertir
les habitants jusqu' Sainte-Martine, d'empaqueter leurs effets, de
descendre la rivire et de laisser quelqu'un pour mettre le feu aux
maisons  l'approche des Amricains. Cet ordre sema partout la terreur.

Hampton, qui tait demeur une heure immobile, dlibrant sur ce qu'il
devait faire, leva le camp et opra sa retraite sans se presser, sans
avertir Purdy de sa dmarche et ne laissant derrire lui que des
tranards. Chose trange, cet ensemble de faits porta le gouverneur et
de Watteville  croire que les Amricains reviendraient ds le
lendemain, plus forts en nombre et mieux prpars. Salaberry affirmait
que Hampton retournait  Dewitteville; il ne se trompait pas.

Les deux officiers suprieurs reprirent le chemin de Sainte-Martine, 
la nuit tombante, promettant des renforts pour le lendemain, mais
dfendant d'exercer aucune poursuite contre l'ennemi. Ce singulier ordre
venait de ce qu'ils se figuraient les Amricains trs russ et habiles 
tous les stratagmes de la guerre--tandis que c'taient des lourdauds,
les soldats les moins dbrouillards du monde.

Purdy aurait bien voulu avoir des instructions pour sa gouverne, ne se
doutant nullement qu'il tait abandonn. Ce sont l des situations
tranges. Ses douze ou quinze cents hommes taient sacrifis jusqu'au
dernier dans le cas o Salaberry devinerait leur isolement, car rien
n'tait plus facile aux Canadiens que de les faire prir dans ce bois
marcageux ou de les recevoir prisonniers. Vers cinq heures,  la nuit
tombante, Purdy apprit que l'arrire-garde de Hampton tait  deux
milles plus haut sur la rivire et que les ttes de colonnes arrivaient
 Ormstown. C'tait une fuite.




                                VII

                     LA NUIT APRS LA BATAILLE

                               ----

                           26-27 OCTOBRE


L'OBSCURIT vient vite,  la fin d'octobre. Les Canadiens rallumrent
leurs feux. On en fit plus que pour le besoin, comptant blouir les
Amricains par ce, dploiement de bivouacs--mais les Amricains dj
s'en retournaient, l'oreille basse et sans tambours ni trompettes.
Personne parmi nos gens ne songeait encore  chanter victoire, tant on
leur avait dit que le danger persistait. Nanmoins, ils taient de bonne
humeur, la journe ayant t chaude grce  la fusillade et l'ennemi
restant sage, quelque part o il ft, car on ne devinait pas encore son
abattement. Un esprit de satisfaction et de rconfort rgnait partout
dans nos rangs, comme lorsque nous venons de gagner la premire manche
dans un enjeu difficile. Salaberry n'interdisait ni les chansons ni les
gats du soldat aprs la bataille, par consquent les bois d'alentour
retentissaient des clats de ces voix franches que les preux des anciens
jours faisaient entendre, aux chos de la vieille Gaule, aprs une lutte
o l'un des combattants avait conserv son terrain. Une arme qui couche
sur le champ de bataille ne voit que sa victoire. Donc, nos Canadiens
taient joyeux, prts  recommencer la rsistance mesure, savante et
tenace dont ils venaient de donner des preuves manifestes.

Les diffrents corps sortirent de leurs postes de combat pour se
runir--il ne resta d'exposes que les grandes-gardes et les sentinelles
qui devaient sonner l'alarme en cas de besoin.

Salaberry en avait vu bien d'autres  travers ses annes de guerre sous
des climats diffrents du ntre. Cette fois, il avait command des
Canadiens, en Canada, et, bien que ses chefs lui eussent dit que la
lutte devait se renouveler, il n'en croyait que son exprience. Ceci
veut dire qu'il avait hte de dresser un rapport exprimant la situation,
mais j'observe qu'il n'osa point affirmer le fait rel de son triomphe,
tant certain que ni Prvost, ni Watteville ne voulaient sonner cette
note--en somme une note dsagrable pour eux.

A la clart d'un feu de bivouac il rdigea le compte-rendu suivant de ce
qui s'tait pass en ce jour mmorable, sans faire allusion aux chefs
qui ne l'avaient nullement servi dans sa rsistance contre un ennemi
suprieur en nombre:

Sur la rivire Chteauguay, 26 octobre 1813.

Monsieur,

L'action d'aujourd'hui a commenc par l'ennemi qui a attaqu en grandes
forces nos piquets avancs des deux cts de la rivire, mais il a t
oblig d'abandonner son plan. Nos piquets, supports  propos par la
compagnie lgre du rgiment Canadien (Fencibles), deux compagnies de
Voltigeurs et la compagnie lgre du 3e bataillon de la milice
incorpore, se sont comports on ne peut mieux. Aprs le combat nous
sommes rests en possession des abatis et des postes que nous occupions
auparavant.

L'effectif de l'ennemi parat avoir t au moins de 1500 hommes avec
250 dragons et une pice d'artillerie. Trois de nos hommes qui ont vu
dfiler l'ennemi en tout ou en partie, disent qu'il dpassait les
chiffres ci-dessus. Il y avait  peu prs 30 bcherons avec leurs
troupes.

Je ne puis terminer sans parler des obligations que je dois au
capitaine Ferguson  cause de sa conduite calme, dtermine et de son
extrme empressement  excuter mes ordres.

Le capitaine Daly du 3e bataillon ne saurait tre surpass en bravoure.
Il a tenu, avec 50 hommes, contre dix fois ce nombre d'ennemis. Il est
bless  deux endroits.

Le capitaine Bruyre s'est comport bravement et a t bless. J.-B. et
Juchereau-Duchesnay ont dploy une grande bravoure, comme aussi tous
nos officiers, particulirement l'aide-major Sullivan dont le courage a
t mis trs en relief. Le capitaine La Motte et bon nombre de guerriers
sauvages se sont bien conduits; durant la soire, le capitaine La Motte,
avec quelques sauvages, et un parti de Voltigeurs, se trouvrent
grandement exposs aux coups de l'ennemi.

D'aprs des renseignements que je regarde comme fonds il ne parat pas
douteux que l'ennemi s'en retourne ... (Dewitteville?).

Ce rapport est crit  la lueur des feux du bivouac.

J'ai l'honneur d'tre, Monsieur, votre obissant serviteur,

                                                 M. DE SALABERRY,

                                                    Lieutenant-colonel.
Au Major Gnral de Watteville.

P.-S.--Deux officiers blesss. Compagnie lgre du rgiment Canadien, 3
hommes tus, 4 blesss. Voltigeurs, 4 blesss. 3e bataillon, 2 tus, 6
blesss, 4 manquants.

                                                 M. DE SALABERRY,

                                                    Lieutenant-colonel.

Dans un bordereau de paie qui est au bureau de la milice, on voit: Tus:
compagnie Beaubien, Jean Languedoc, de Sainte-Anne; compagnie Ct,
Charles Gagnon, de Saint-Paul-Roy; compagnie Perrault, Etienne
Martineau, du Saint-Esprit; compagnie Robichaud, Joseph Gagn, de
Saint-Andr. Blesss: compagnie Beaubien, Germain Courcy, de
Sainte-Anne; compagnie Archambault, Rgis Vaillant, de l'Assomption;
compagnie Deschamps, Joseph Renaud, de Saint-Jacques; compagnie
Desroches, Augustin Rochon, de Saint-Martin, bless pour toujours.

Nos gens se tenant sur l'alerte, exercrent la plus grande vigilance
jusqu'au point du jour et l'aube du 27 ayant paru, ils finirent par
croire qu'ils taient rests seuls dans toute cette contre.

Qu'tait devenu Purdy durant cette nuit? Il l'avait passe misrablement
dans le bois, faisant bonne garde, tant et si bien que, vers le matin,
ses hommes avaient couru aux armes et fusill avec ardeur un dtachement
que Hampton envoyait pour les sortir de ce pas difficile.

De Watteville avait pass la nuit  la maison de Neil Morrison, prs
Sainte-Martine. Dans la matine du 27, il crivit le rapport suivant:

                                  Ferme Morrison, 27 octobre 1818.

Monsieur.--Je me permets d'adresser  Votre Excellence un rapport reu
la nuit dernire du lieutenant-colonel de Salaberry commandant les
postes les plus avancs et les piquets sur la rivire Chteauguay,
relatant les circonstances d'une attaque faite par l'ennemi, hier
aprs-midi, contre les postes placs sous ses ordres. Votre Excellence
me permettra d'observer que le lieutenant-colonel de Salaberry s'est
fait beaucoup d'honneur, et mrite mes plus chaudes recommandations pour
le jugement et l'activit qu'il a dploys en choisissant le terrain
qu'il a ensuite fortifi en trs peu de temps, ce qui, joint  la bonne
conduite en gnral de ses troupes, a fait que l'ennemi n'a pu russir
dans cette premire tentative contre nos avant-postes sur le
Chteauguay.

Rien d'extraordinaire n'a eu lieu cette nuit. Ce matin,  l'aurore,
j'ai envoy le major de brigade Burke vers le haut DE la rivire.
Aussitt son retour, j'espre tre en tat de faire savoir  Votre
Excellence si l'ennemi est rentr dans son ancienne position (selon la
lettre du lieutenant-colonel de Salaberry) ou s'il est encore aux
alentours de nos postes.

J'ai l'honneur...

                                        L. DE WATTEVILLE,

                                              Adjudant gnral.

A Son Excellence,

Lieutenant Gnral sir George Prvost.

P.-S.--Le major de brigade Burke vient d'arriver et rapporte que le
lieutenant-colonel de Salaberry est toujours persuad que l'ennemi est
rentr dans la position qu'il occupait avant l'attaque d'hier. Sur ce,
j'ai ordonn aux deux compagnies du 2 bataillon de la milice incorpore
de reprendre les quartiers o elles logeaient auparavant.

Sur cette pice, le gouverneur-gnral ordonna la publication de l'Ordre
suivant:

                 Quartiers Gnraux,  la Fourche sur la

                            Rivire Chteauguay, 27 octobre 1813.

ORDRES GNRAUX,

Son Excellence le Gouverneur-en-Chef et Commandant des Forces, a reu du
Major Gnral De Watteville le rapport de l'affaire qui eut lieu, en
front des positions avances de son poste, mardi,  11 heures du matin,
entre l'arme Amricaine sous le commandement du Major Gnral Hampton,
et les piquets avancs de la force Britannique, mis en avant pour
couvrir les partis de travailleurs sous la direction du Lieutenant
Colonel De Salaberry. Par la judicieuse position qu'a su prendre cet
officier, et l'excellente disposition qu'il a faite de sa petite troupe,
compose de la compagnie lgre des Fencibles Canadiens et de deux
compagnies de Voltigeurs Canadiens, l'attaque de la principale colonne
de l'ennemi, commande par le gnral Hampton en personne, a t
repouss avec perte; et la Brigade lgre des Amricains sous le Colonel
McCarty a t galement arrte dans ses progrs au Sud de la Rivire,
par la marche pleine de bravoure et de courage de la compagnie de Flanc
du 3 Bataillon de Milice incorpore sous le Capt. Daly, soutenue par la
compagnie du Capt. Bruyres de la Milice Sdentaire. Les Capitaines Daly
et Bruyres ayant t tous deux blesss, et leurs compagnies ayant
souffert quelque perte, elles ont t immdiatement remplaces par une
Compagnie de Flanc du 1er Bataillon de Milice incorpore. L'ennemi
s'tant retir, est retourn de nouveau  l'attaque, qui n'a fini
qu'avec le jour par la dfaite honteuse et complte de ses troupes,
tant force par une poigne d'hommes dont le nombre ne montait pas  la
vingtime partie de la force qu'ils avaient  combattre, mais qui, par
leur bravoure dtermine ont maintenu leur position, et mis  l'abri de
toute insulte les partis de travailleurs, qui ont ensuite continu leurs
ouvrages sans inquitude. Le Lt. Colonel de Salaberry tmoigne qu'il a
t forcment soutenu par le Capt. Ferguson dans le commandement de la
Compagnie Lgre des Fencibles Canadiens, par les Capitaines Jean
Baptiste Duchesnay et Juchereau-Duchesnay des deux Compagnies de
Voltigeurs, par le Capt. Lamothe, les Adjudants Hebden et Sullivan, et
par tous les officiers et soldats engags dans l'action, qui ont montr
un courage et une fermet remarquables et dignes d'loge.

Son Excellence, le Gouverneur en Chef et Commandant des Forces, ayant eu
la satisfaction d'tre lui-mme tmoin de la conduite des Troupes en
cette brillante occasion, se fait un devoir et un plaisir de payer le
tribut d'loge qui est si justement d au Maj. Gen. De Watteville, et
aux arrangements admirables qu'il a pris pour la dfense de son poste;
au Lt. Colonel De Salaberry pour sa conduite judicieuse et digne d'un
officier, qu'il a montr dans le choix de sa position et dans la
disposition de ses forces; et  tous les officiers et guerriers engags
avec l'ennemi. Outre ces tmoignages de la plus vive reconnaissance
qu'ont mrits les corps engags, par leur bravoure et leur fermet, Son
Excellence doit encore les plus grands loges  toutes les troupes de
cette station, pour leur confiance, leur discipline, et leur patience 
endurer les fatigues et les privations qu'elles ont prouves. Leur
dtermination  persvrer dans cette conduite honorable ne peut manquer
d'assurer la victoire aux braves et loyaux Canadiens, et de jeter le
trouble et la confusion dans le coeur de l'ennemi, s'il pensait 
souiller de sa prsence cet heureux pays.

Par le rapport des prisonniers, la force de l'ennemi se montait  7,500
hommes d'Infanterie, 400 de Cavalerie, et 10 pices de campagne. La
Force Britannique actuellement engage n'excdait pas 300 hommes,
l'ennemi a beaucoup souffert de notre feu, aussi bien que du sien
propre, quelques-uns de leurs corps dtachs ayant, par mprise, tir
les uns sur les autres dans le bois.

Il y a eu de la Compagnie Lgre des Canadiens, 3 de Rang et file tus,
1 Sergent et 3 de Rang et file blesss.

Des Voltigeurs, 4 de Rang et file blesss.

De la Compagnie de Flanc du 3e Bataillon, 1 Capitaine bless, 2 de Rang
et file tus, 6 blesss, et 4 qui manquent.

Des Chasseurs de Chteauguay, 1 Capitaine bless.

Total--5 de rang & file tus; 2 Capt., 1 sergt., 11 de rang & file
blesss, & 4 de rang et file qui manquent.

Le Capt. Daly, du 3 Bat. de la Milice incorpore a reu deux blessures
considrables: mais pas dangereusement. Le Capt. Bruyres, des Chasseurs
de Chteauguay n'a t que lgrement bless.--EDOUARD BAYNES, Adjt.
Gnral.

Le lieutenant Pinguet s'exprime comme suit: Aprs la bataille on nous a
ramens dans nos retranchements o nous avons pass huit jours,  la
pluie, au froid, sans feu et sans couverture.

Le _Tmoin Oculaire_ fournit sa note sur les circonstances de cette
heure importante: Le 27, au point du jour, nos troupes furent
renforces par la compagnie de Voltigeurs du capitaine Rouville et la
compagnie de grenadiers du capitaine Lvesque du 5e bataillon de milice
incorpore et de soixante hommes de la division de Beauharnois, le tout
sous le commandement du lieutenant-colonel Macdonell.




                                VIII

                   HAMPTON RENTRE AUX TATS-UNIS

                                ----


ON dit que ce contingent se montait  deux cent cinquante hommes. Outre
qu'il arrivait trop tard, nous avons  nous demander ce qu'taient
devenus, depuis le 25 octobre, les six cents hommes amens de Kingston
par le mme lieutenant-colonel Macdonell et pourquoi, aprs avoir t
spectateur passif, durant la bataille du 26, cet officier conduisait, le
27, un renfort qui n'avait rien de commun avec ses propres hommes? Ces
annes dernires,  force de publier dans les journaux la louange de
Macdonell, on est parvenu  faire croire  certaines gens qu'il avait
pris part  la bataille, plus que cela: qu'il y commandait en second!

Salaberry ordonna au capitaine Ducharme de prendre avec lui cent
cinquante hommes et d'aller reconnatre la situation de l'arme
amricaine. Il persistait dans son ide qu'elle tait en retraite et se
rongeait les poings de n'avoir pas la permission de la dmolir dans une
poursuite qu'il savait praticable--mais rien ne pouvait enlever de la
tte de Watteville la haute conception qu'il s'tait faite de la
tactique de Hampton.

Ducharme vit l'endroit jonch de cadavres o les troupes de Purdy
avaient tir sur les leurs. On enterra ces pauvres gens. Plus loin il
trouva les traces de la retraite, ou plutt de la dbandade, par mille
dbris tels qu'ustensiles de cuisine, fusils abandonns, bagages de
toute sorte, et des cadavres dvors par les loups et les ours dont ce
pays abondait. Plus loin, il enleva quelques piquets d'arrire-garde, ce
qui lui procura des prisonniers qui le mirent au courant de la
situation. Il rejoignit enfin le camp de Hampton et se confirma dans ce
qu'il venait d'apprendre--c'est que l'ennemi s'en allait, fuyait, ne
menaait plus et pouvait tre cras... mais de Watteville ne voulut pas
croire son rapport.

Dans l'aprs-midi du 27, Hampton, apprenant que Wilkinson n'avait pas
boug de son camp pour entreprendre la descente du Saint-Laurent 
travers les Mille-Isles et tenter d'aller le rejoindre  l'le Perrot,
partit d'Ormstown et se dirigea carrment vers la frontire des
Etats-Unis.

Dans le camp canadien, le matin du 28, les nouveaux prparatifs taient
termins, l'on attendait obstinment un ennemi qui n'arrivait pas,
malgr les pronostics du gnral de Watteville. Salaberry se trouvait
compltement immobilis  l'heure mme o il lui eut t possible de
transformer l'chec du 26 octobre en une effroyable droute, et
peut-tre que les crivains amricains se seraient aperus que pas un
seul de leurs soldats n'avait repris pied sur le territoire des
Etats-Unis. Ils se montreraient  prsent plus prcautionneux lorsqu'ils
ont  expliquer la retraite de Hampton. Pour eux, tout se borne  dire
que Hampton s'est retir parce qu'il ne s'accordait pas avec Wilkinson,
mais ils n'osent pas dire que Hampton tait battu plusieurs jours avant
que Wilkinson n'et opr le mouvement qu'il avait concert avec ce
gnral.

Pour revenir  nos affaires, le capitaine La Mothe partit en avant le 28
avec une bande de sauvages et se rendit compte du fait considr comme
incroyable, que l'arme envahissante retournait chez elle et qu'elle
regardait son chec  la coule Bryson comme dfinitif. Le combat du 26
constituait donc une grande victoire pour ses rsultats, puisque les
derniers plans des Amricains, pour l'envahissement du Canada, se
trouvaient dconfits, et Salaberry avait raison de le dire et de
demander permission de faire la poursuite en rgle puisqu'il lui eut t
facile de prendre la plupart des soldats de l'ennemi ou mme de capturer
son gnral. Mais de Watteville tait comme Massna, il aimait mieux
faire perdre une province  l'un de ses collgues que d'aider  la
victoire de n'importe qui.

Hampton, prvenu ds l'origine qu'il n'aurait devant lui que des
milices, pensa ensuite avoir rencontr toute une arme anglaise,
suprieure  sa troupe par le nombre des hommes et par l'exprience des
officiers; son malheur vint de ce qu'il rencontra un adversaire
possdant l'art des combats et qui savait se servir des moindres
ressources. Salaberry faisait la guerre savamment avec des petits
moyens.

De tous les plans de campagne de 1818, tant du ct des Amricains que
du ntre, en ce qui concerne le Bas-Canada, rien n'a russi, sauf le
retranchement de Salaberry sur la rivire Chteauguay, et j'aime
par-dessus tout la fin de cette lettre qu'il crivait  son pre, devant
un grand feu de bois le soir de la bataille: Je suis le premier gnral
qui remporte une victoire mont sur un cheval de bois, allusion  la
souche, du haut de laquelle, au milieu des balles, il avait command 
Daly, Bruyre et Schiller en langue franaise, pour se moquer des
Amricains qui ne comprenaient pas ses paroles.

J'ai entendu comparer le combat d'arrire-garde de Crysler Farm  la
bataille de Chteauguay! Ces sortes de jugements circulent dans la
presse sans tre renverss par personne. Nous verrons vers la fin du
prsent travail la place que Chteauguay mrite d'occuper dans nos
annales militaires et quelle est en somme la valeur de Crysler Farm.

Le colonel de Salaberry confia le 27 au lieutenant-colonel Macdonell,
officier distingu, la dfense de l'abatis, raconte le _Tmoin
Oculaire_. On poussa des piquets deux milles plus avant qu'on n'avait
encore fait; la journe se passa dans l'attente d'une nouvelle attaque,
mais nul ennemi ne se montra. Ces piquets taient posts de telle sorte
qu'une vingtaine d'hommes tombrent entre nos mains sur la rive droite
de la rivire. On trouva aussi, sur cette mme rive, une grande quantit
de fusils, de tambours, de havresacs, de provisions, etc. Tout indiquait
fortement dans quel dsordre l'ennemi avait t jet et avait effectu
sa retraite. Nos troupes enterrrent plus de quarante de leurs gens,
outre ceux qu'ils enterrrent eux-mmes et parmi lesquels se trouvaient
deux ou trois officiers de distinction. On trouva deux chevaux morts sur
la rive gauche, et l'ennemi emmena dans des chariots plusieurs de ses
blesss de ce ct de la rivire.

Le 28 au matin, le capitaine La Mothe, avec environ 150 sauvages, alla
reconnatre l'ennemi qui, suivant le rapport du colonel Hughes, des
ingnieurs, avait abandonn son camp le jour prcdent. Un parti des
miliciens de Beauharnois, soutenu par le capitaine Debartzch, brla et
dtruisit les ponts nouvellement rigs  un mille de l'ennemi, qui
avait transport son camp  environ une demi-lieue de _Piper's Road_,
c'est--dire  environ deux lieues de sa premire position. Le capitaine
La Mothe pntra dans les bois avec ses sauvages et, malgr
l'infriorit de sa force, cet officier actif et zl engagea un combat
partiel avec l'ennemi, qui eut un homme tu et sept blesss.

Le 30, un parti de chasseurs sauvages, sous le capitaine Ducharme,
donna avis que l'ennemi avait, le 29, abandonn son camp h Piper's Road
dans le plus grand dsordre, et tait sur le chemin des Quatre-Fourches.

Ici finit l'expdition du gnral Hampton dans le Bas-Canada. Je me
suis tendu dans la description de la scne du combat, de la position et
des mouvements des troupes engages, sans craindre de lasser la patience
du lecteur. Sur un tel sujet l'attente empresse d'un public canadien
recherchera naturellement avec anxit toute espce d'information, et
dans un dml aussi difficile il n'est pas de circonstance, quelque
petite qu'elle soit, qui n'ait son intrt particulier.

D'aprs toutes les informations qu'on a pu tirer des prisonniers, il
parat que l'intention de l'ennemi tait de s'avancer par la rivire de
Chteauguay jusqu'aux bords du Saint-Laurent, pour y attendre la
coopration du gnral Wilkinson, qui devait prendre Kingston dans sa
route en descendant:

_Rusticus expectat dum defluat omnis._

On a aussi appris des prisonniers que la force de l'ennemi se montait 
7,000 hommes d'infanterie, 400 de cavalerie et 10 ou 12 pices de canon.
Le lecteur loign ou imbu de prjugs ne croira peut-tre pas que toute
la force engage de notre ct n'excdait pas 300 hommes, mais c'est le
fait, nous l'affirmons sans crainte d'tre contredit. Le reste de notre
arme tait en rserve par derrire.

Cette rserve, sous les ordres du lieutenant-colonel Macdonell, ne
comptait gure plus de cent quatre-vingts hommes; elle tait place au
quatrime abatis non loin du gu, et n'eut pas occasion de se battre.

Il est tout  fait flatteur de pouvoir ajouter que ces trois cents
hommes et leur brave commandant taient tous Canadiens,  l'exception du
brave capitaine Ferguson, de trois hommes de sa compagnie et de trois
officiers appartenant  d'autres corps. Qu'on le dise toutes les fois
qu'on fera mention de la bataille de Chteauguay, et il faudra que le
prjug cache sa tte hideuse et que les murmures de la malveillance
soient touffs par la honte et la confusion.

Les officiers et soldats engags dans cette journe mmorable se sont
tous couverts de gloire. Le capitaine Ferguson, de l'infanterie lgre
du rgiment canadien, et les deux capitaines Duchesnay se sont
grandement distingus dans le commandement de leurs compagnies
respectives et en excutant plusieurs mouvements difficiles avec autant
de sang-froid, et de prcision qu'en un jour de parade. La bravoure du
capitaine Daly, de la brigade de flanc de la milice, qui conduisit,  la
lettre, sa compagnie au milieu des ennemis, ne pouvait tre surpasse.

On n'a pas moins remarqu dans ce combat svre, le courage et la
bravoure du capitaine La Mothe, du dpartement des sauvages, du
lieutenant Pinguet, de l'infanterie lgre (Fencibles) canadienne; du
lieutenant et adjudant Hebden, des Voltigeurs; du lieutenant Schiller,
de la compagnie du capitaine Daly. Les lieutenants Guy et Johnson, des
Voltigeurs, formrent leurs piquets sur la ligue de dfense, aprs
qu'ils se furent retirs, et se conduisirent avec une grande bravoure
durant tout l'engagement. Le capitaine L'Ecuyer, des Voltigeurs, et le
lieutenant Powell, de la compagnie du capitaine Lvesque, se sont fait
beaucoup d'honneur par leurs efforts pour s'assurer des prisonniers dans
les bois en s'exposant  un pril imminent. Les capitaines Longtin et
Huneau, de la milice de Beauharnois, se sont fait remarquer par leur
bonne conduite; le premier se mit  genoux au commencement de l'action,
fit une courte prire avec ses hommes, et leur dit en se relevant qu'
prsent qu'ils avaient rempli leur devoir envers leur Dieu, ils
faisaient leur devoir pour leur roi.

Louis Langlade, Nol Annance et Bartlet Lyons, du dpartement des
sauvages, taient dans l'action du 26 et l'affaire du 28. Leur conduite
a t remarquable durant tout le temps.

Je ne passerai pas sous silence les noms des soldats Vinrent,
Pelletier, Vervais, Dubois et Caron, des Voltigeurs, dont quelques-uns
traversrent la rivire  la nage et firent prisonniers ceux qui
refusaient de se rendre.

A l'gard du lieut.-colonel de Salaberry, le plus goste doit avouer
que ses services importants le rendent digne des remercments et de la
reconnaissance de la patrie.

On ne sait ce qu'on doit admirer davantage, ou son courage personnel
comme individu, ou son habilet et ses talents comme commandant. Nous le
voyons, longtemps avant le combat, montrer le plus profond jugement dans
le choix de sa position, et la fortifier ensuite par tous les moyens que
lui suggrent sa sagacit. Nous le voyons, au fort de l'action,
embrasser tout par des vues grandes et tendues, dfendant chaque point,
et pourvoyant  tout accident. Mais son mrite et celui de sa petite
arme devient encore plus clatant quand nous rflchissons  l'tat
critique des temps, immdiatement avant cette brillante victoire. Les
affaires paraissaient dsespres dans le Haut-Canada; le dcouragement
commenait  faire sentir ses tristes effets; on nous avait mme dit,
sous haute autorit, que trs probablement, le moment approchait o il
serait finalement dtermin si l'attente prsomptueuse de l'ennemi
devait tre ralise par l'invasion et la conqute de cette province, ou
s'il ne devait trouver que la dfaite dans son entreprise. Ce moment
est pass: les amis de leur pays se le rappelleront avec reconnaissance;
l'aspect des affaires est chang. L'ennemi, pour nous servir d'une
phrase  la mode, a bien pollu notre sol mais il a t repouss par
un commandant canadien,  la tte d'une troupe de Canadiens qui ne se
montait pas  la vingtime partie de la force qui leur tait oppose.

On voit que Michel O'Sullivan, irlandais par son pre, tait par la
langue et par les sentiments, un vrai Canadien-Franais qui ne faisait
pas honte  sa mre. Il tait n vers 1782 et avait tudi au collge de
Montral ou collge Saint-Raphal, sous la direction des Sulpiciens,
ayant pour compagnons de classe Michel Bibaud, Jacques Viger et Hugh
Heney, trois hommes de talent et de mrite qui restrent ses amis.
C'tait un beau garon, de stature imposante,  la repartie vive,  la
plume facile, au jugement sain et droit. Son criture, comme son
caractre et son physique, tait de toute beaut. En 1812-13 il avait le
grade de lieutenant de milice dans la division de Beauharnois, exerant
les fonctions d'adjudant. J'ai un bordereau de paye vrifi par lui, le
24 octobre 1813, sur le terrain mme o se livra la bataille deux jours
aprs. Il avait t reu avocat le 6 avril 1811  Montral, et
s'occupait de politique. De 1814  1824, il reprsenta au parlement le
comt de Huntingdon, fut solliciteur-gnral (1884) puis juge  Montral
en 1833. Il mourut vers 1840. Salaberry utilisa son habilet en
l'employant comme aide-major. Si quelqu'un a command en second 
Chteauguay c'est O'Sullivan.




                                IX

                  CONDUITE DE SIR GEORGE PREVOST

                               ----


HAMPTON repouss seulement, puisque Salaberry n'avait pas eu la
permission de l'anantir, pouvait reparatre. Il y avait aussi 
craindre Wilkinson. Cette situation rendait perplexes Prvost et
Watteville, mais non pas Salaberry qui savait que Hampton abandonnait la
lutte, tant mieux renseign que ses chefs sur les mouvements de
l'Amricain et, disons-le, meilleur juge en ces matires.

C'est toujours et partout la mme chose: un officier d'exprience battra
l'une des deux armes qui cherchaient  se runir et n'attachera plus
d'importance  l'autre corps, parce que celui-ci se trouve, comme on
dit, en l'air. La dfaite de Hampton entranait la paralysie de
Wilkinson. Napolon a principalement agi d'aprs ce principe dans une
suite de campagnes qui sont devenues les modles du genre et que l'on
tudie dans tous les collges militaires. Les craintes de Prvost et de
Watteville taient chimriques; pour les justifier ils n'ont pas mme
l'affaire de Crysler Farm  montrer, puisque Wilkinson ne fut pas battu
en cette rencontre et ne cda la partie qu'en apprenant (12 novembre) la
dfaite de Hampton. Nous verrons cela.

Sir George Prvost se dcida enfin  croire que la bataille du 26
octobre comptait pour plus qu'une escarmouche au coin d'un bois. Il
crivit la lettre suivante au ministre des colonies, duquel il relevait,
avec prire de la transmettre au ministre de la guerre:

                       Quartiers-Gnraux, Montral, 30 octobre 1813.

My Lord--Par ma dpche No 91 du 8 de ce mois, j'ai eu l'honneur de
rapporter  Votre Seigneurie que le major-gnral Hampton occupait, avec
une force considrable de rguliers et de miliciens, une position sur la
rivire Chteauguay, prs l'tablissement de Four Corners.

De bonne heure le 21, l'arme amricaine traversa la frontire entre le
Bas-Canada et les Etats-Unis, surprit une petite bande de nos guerriers
sauvages et repoussa un piquet de la milice sdentaire post  la
jonction des rivires Outarde et Chteauguay, o elle campa et prit des
mesures pour ouvrir une route de communication sur ses derrires afin
d'amener son artillerie.

Le major-gnral Hampton ayant termin ses arrangements le 24, commena
le jour suivant ses oprations contre mes avant-postes.

Vers onze heures, dans la matine du 26, sa cavalerie et ses corps
lgers furent aperus des deux cts de la rivire, par un dtachement
qui protgeait les habitants employs  abattre des arbres pour
construire un abatis.

Le lieutenant-colonel de Salaberry, qui avait le commandement des
piquets les plus avancs, composs de la compagnie lgre des Fencibles
Canadiens, et de deux compagnies de Voltigeurs, sur la rive nord de la
rivire, disposa de sa petite troupe d'une si excellente manire, qu'il
arrta la marche de la principale colonne de l'ennemi, dirige par le
major-gnral Hampton en personne et accompagne par le
brigadier-gnral Izard.

La brigade lgre de l'arme amricaine, sous le colonel McCarty, fut
repousse de la mme manire dans sa marche par le ct sud de la
rivire o elle rencontra la compagnie du flanc droit du 3e bataillon de
la milice incorpore sous les ordres du capitaine Daly, et supporte par
la compagnie des Chasseurs de Chteauguay sous le capitaine Bruyre; ces
deux officiers ayant t blesss, et leurs compagnies venant de subir
des pertes, la position qu'elles occupaient fut couverte immdiatement
par une compagnie de flanc du 1er bataillon de la milice incorpore;
l'ennemi se rallia et revint  l'attaque  plusieurs reprises jusqu' ce
qu'il se vit forc d'abandonner la partie  la fin du jour, se voyant
djou sur tous les points par une poigne d'hommes qui soutinrent leur
position avec bravoure et russirent  protger nos travailleurs contre
toute insulte.

Etant par bonheur arriv sur la scne de l'action peu aprs le
commencement, j'ai t tmoin de la conduite des troupes en cette
glorieuse occasion et ce fut pour moi une grande satisfaction que de
pouvoir leur adresser des loges but le terrain mme.

Je remerciai le major-gnral de Watteville des sages mesures prises
par lui pour la dfense de cette position, le poste avanc; aussi le
lieutenant-colonel de Salaberry pour le bon jugement qu'il a montr en
choisissant le champ de bataille, et la bravoure et l'adresse avec
lesquelles il s'y est maintenu.

Je reconnus que les officiers et les hommes engags dans l'action de ce
matin-l mritaient les plus fortes louanges en raison de leur bravoure
et de leur fermet, et j'ajoutai qu'il fallait continuer  agir avec le
zle, la fermet, la discipline et la rsistance  la fatigue et aux
privations qu'ils avaient jusque-l manifests.

J'ai signal particulirement l'aide habile que le lieutenant-colonel
de Salaberry a reu du capitaine Ferguson, commandant la compagnie
lgre des Fencibles Canadiens; et du capitaine J.-B. Duchesnay, du
capitaine Juchereau-Duchesnay, de l'adjudant Hebden, des Voltigeurs, de
l'adjudant O'Sullivan, de la milice sdentaire, et du capitaine La Motte
appartenant au corps des guerriers Sauvages.

La plupart des troupes anglaises tant employes  la dfense du
Haut-Canada, le salut du Bas-Canada dpend surtout de la valeur et de la
constance de ses bataillons incorpors et sa milice sdentaire, jusqu'
l'arrive du 70e rgiment et des deux bataillons de marine que nous
attendons de jour en jour. C'est pourquoi j'prouve une trs vive
satisfaction en portant  la connaissance de Votre Seigneurie le fait
que les sujets Canadiens de Sa Majest, comprenant toutes les classes,
semblent dtermins  poursuivre une loyale et honorable ligne de
conduite.

Par le rapport des prisonniers ennemis dans l'affaire de Chteauguay,
les forces amricaines auraient t de sept mille hommes d'infanterie et
de deux cents chevaux, avec dix pices de campagne. Nous n'avons pas eu
de rellement engags dans l'action plus de trois cents hommes de notre
ct.

L'ennemi a beaucoup souffert de notre feu, aussi de son feu  lui,
certains corps dtachs dans les bois ayant tir les les uns sur les
autres.

J'ai l'honneur de transmettre  Votre Seigneurie le rapport des tus et
blesss le 26 et je profite de cette circonstance pour solliciter
humblement de Son Altesse Royale le prince Rgent, comme marque de Sa
Gracieuse approbation de la conduite des bataillons de milice
incorpore, cinq drapeaux pour les 1er, 2e, 3e, 4e, 5e bataillons.

J'ai l'honneur,

                                      George Prvost.

Le Trs Honorable Comte Bathurst.

Rapport des tus, blesss et manquants aprs l'action de Chteauguay, le
26 octobre 1813:

Compagnie lgre de Fencibles canadiens: 3 hommes tus, 1 sergent et 3
hommes blesss.

3e bataillon milice incorpore, compagnie de flanc: 2 hommes tus, 1
capitaine et 6 hommes blesss, 4 hommes manquants.

Chasseurs de Chteauguay: 1 capitaine bless.

Total: 5 soldats tus, 2 capitaines, 1 sergent, 13 soldats blesss, 4
soldats manquants.

Noms des officiers blesss: capitaine Daly, 3e bataillon de milice
incorpore, deux blessures graves; capitaine Bruyre, des Chasseurs de
Chteauguay, blessure lgre.

                                             Edward Baynes,
                                                Adjudant-gnral.

Le compliment que le gouverneur adresse au gnral de Watteville est
sujet  la critique, parce que nous n'avons pas encore dcouvert quel
expdient ce dernier officier avait mis en oeuvre pour aider la dfense;
tout porte  croire qu'il n'avait pas assez pris de prcautions et que
Salaberry, comprenant l'inutilit de compter sur lui, s'tait tir
d'affaire tout seul.

Pareillement, lorsque Prvost dit qu'il arriva vers le commencement de
l'action, il se donne des gants qui ne lui appartiennent pas puisqu'il
ne survint qu' la fin du jour.

Dans le passage o il est parl du gnral McCarty, je pense qu'il y a
eu des lignes d'omises par le copiste, car Purdy commandait la colonne
lgre de la rive droite, tandis que McCarty conduisait les dragons
placs  la gauche de Hampton (rive gauche) lesquels attaqurent le
poste dfendu par le capitaine La Mothe.

Le 4 novembre parut un ordre gnral de milice portant que, si l'ennemi
ne faisait aucune nouvelle tentative pour envahir la province, les
bataillons seraient dchargs du service, en d'autres termes que les
miliciens passeraient l'hiver chacun chez soi. Sir George Prvost
ajoutait des compliments  cette annonce: Je dclare avec orgueil aux
braves et loyaux miliciens du Bas-Canada qu'ils ont droit  ma
reconnaissance pour le zle et la promptitude avec lesquels ils ont vol
 leurs postes et la patience, la fermet qu'ils ont dployes dans
cette saison rigoureuse, ainsi que les fatigues et les privations
auxquelles ils ont t exposs. La constance et la discipline ont brill
parmi eux tous. La bravoure et l'intrpidit qu'ont montres six
compagnies composes  peu d'hommes prs de Fencibles et de miliciens
canadiens, sous la conduite immdiate du lieutenant-colonel de
Salaberry, en repoussant,  la honte de l'arme amricaine, une force de
vingt fois leur nombre, couvre le nom canadien d'un honneur qui ne
ternira jamais.

Tout le Bas-Canada comprenait en ce moment que Hampton avait rebrouss
chemin, mais on ne savait pas encore que Wilkinson venait de s'branler
et marchait sur Montral. Il tait temps que Prvost adresst des loges
aux milices... nanmoins il se rservait de n'en rien faire savoir 
Londres, comme nous le verrons plus loin.

Le quatre novembre, crit le lieutenant Pinguet, nous sommes descendus
aux maisons (vers Sainte-Martine) o nous tions presque aussi mal que
dans le bois; nous y avons t huit jours et avons reu ordre de
remonter.

A ce compte, l'ordre de remonter la rivire Chteauguay fut donn comme
Wilkinson passait  Crysler Farm. Il est probable que Prvost crut alors
 un retour de Hampton pour oprer sa jonction avec Wilkinson.

C'est le moment de parler de ce dernier, car la bataille de Chteauguay
gagne normment  tre compare avec celle de Crysler Farm.




                                  X

                            CRYSLER FARM

                                ----

                            11 NOVEMBRE


NEUF jours aprs la dfaite de Hampton  Chteauguay le gnral
Wilkinson, toujours immobile  Sackett's Harbour, ne savait encore rien
de cet vnement. Il prit au mieux le proverbe qui dit pas de
nouvelles, bonnes nouvelles et se mit en marche, le 3 novembre, avec
dix mille hommes qu'il embarqua,  Grenadier Island, sur trois cents
bateaux, pour descendre le Saint-Laurent, la droite de cette flottille
appuye  la rive amricaine.

Le gnral de Rottenburg, commandant  Kingston, ne pouvait dgarnir
compltement son poste pour se mettre  la poursuite de l'arme
amricaine, il se contenta de la faire suivre d'un petit corps
d'observation, compos de quelques compagnies du 49e rgiment royal sous
les ordres du lieutenant-colonel Charles Plenderleath, et  peu prs
autant du 89e que conduisait le lieutenant-colonel Joseph Warton
Morrison--et quelques Voltigeurs dtachs du corps de Salaberry.

Ce dernier n'avait jamais eu tous ses Voltigeurs sous la main durant
l't et l'automne; les besoins du service les dispersaient jusque dans
le Haut-Canada o l'on en rencontre des dtachements mls aux autres
troupes.

Le lieutenant-colonel Thomas Pearson tait  Prescott avec les
compagnies de flanc du 49e rgiment, un certain nombre de Fencibles
Canadiens, quelques Voltigeurs, des miliciens d'artillerie, des dragons
de la milice et une bande de guerriers sauvages. Il se porta,  la tte
de cette troupe, au-devant des deux autres officiers anglais qui
descendaient le fleuve et opra heureusement sa jonction. Les trois
dtachements runis pouvaient avoir huit cents hommes de toute armes.
Morrison, Plenderleath et Pearson taient des militaires prouvs.

Ogdensburg avait t pris par le lieutenant-colonel George Macdonell,
dix mois auparavant, puis les Amricains y taient rentrs et
l'occupaient lorsque Wilkinson se hasarda sur le fleuve, comme il vient
d'tre dit, c'est pourquoi il mit pied  terre un peu au-dessus de ce
poste et le traversa en toute tranquillit tandis que ses bateaux
serraient de prs le rivage pour viter le feu des canons de Prescott
situ vis--vis. En ce moment, Morrison, qui avait la direction de la
force expditionnaire anglaise, venait de rencontrer Pearson et arrivait
sur Prescott, partie mont sur des embarcations, partie en marchant par
terre.

Wilkinson filait  trois milles plus bas que Ogdensburg pour trouver un
endroit propice  la traverse du fleuve. C'tait le 6 novembre. Il
venait de faire cinq milles sur la cte amricaine pour viter Prescott.
Le 7 il dbarqua douze cents hommes sur le rivage canadien,  la pointe
aux Iroquois. Morrison tait dj rendu dans le voisinage. Le 8, une
autre brigade amricaine traversa  la tte du Long-Sault. Ces deux
corps s'avancrent dans la direction de Montral, c'est--dire qu'ils
suivaient le cours du fleuve allant en avant-garde. Wilkinson, malade,
inquiet de se voir sans nouvelles de Hampton, avait distribu son arme
en trois groupes qui devaient se suivre d'assez prs pour se secourir au
besoin. Le 9, Morrison enleva un dpt militaire que les Amricains
avaient form en cachette dans l'intrieur du bois.

Ses ttes de colonnes avanant sur Cornwall, Wilkinson dcida de rester
de sa personne auprs du gnral Boyd qui commandait l'arrire-garde. Il
tait suffisamment clair en avant pour savoir qu'il n'y avait pas
d'obstacle visible entre lui et Montral, mais, sur ses derrires,
Morrison pouvait lui susciter des complications--ensuite, toujours pas
de nouvelles de Hampton....

Le 10, Morrison arrivait  la ferme Crysler, talonnant Boyd pour le
contraindre  se retourner. La tactique de Morrison devait
ncessairement se borner  ralentir la marche de l'ennemi, car il
n'avait pas assez de monde pour risquer une bataille. Si Watteville,
plac au bas de la rivire Chteauguay, jugeait  propos de barrer la
route de Montral, Morrison lui offrait un fameux appoint en attaquant
l'envahisseur par derrire. Watteville se borna  faire remonter la
rivire Chteauguay au contingent de Salaberry, esprant mater Hampton,
qui ne songeait mme pas  revenir, car il tait dj loin dans l'Etat
de New-York.

Enfin le 11, Boyd adopta un site favorable, entre le fleuve et la fort,
sur un terrain ravin et, avec trois ou quatre mille hommes, brava les
approches de Morrison, vingt-cinq arpents plus bas que la ferme Crysler.

Ce fut, de la part des Anglais, une bataille savante. Ils avaient 
combattre un adversaire quatre fois plus fort qu'eux numriquement et
perdirent le quart de leur effectif. L'Amricain perdit aussi le quart
du sien. Durant quatre heures on se fusilla. Il y eut des charges  la
baonnette, de belles manoeuvres o les compagnies des 49e et 89e
soutinrent leur vieille rputation. Le canon eut sa part de l'affaire,
quoique dans une mince proportion. Vers la brune, Boyd fit volte-face et
reprit sa marche  la suite de l'arme. Wilkinson, malade, avait pass
la journe dans une barque sur le fieuve.

On ne pouvait attendre de Morrison qu'il poursuivt un ennemi encore si
compact et qui se repliait sur des troupes fraches, plus nombreuses que
les siennes.

Que serait-il arriv si Hampton, dbouchant de la rivire Chteauguay,
ou apparaissant  Laprairie, tait venu tendre la main  Wilkinson? La
reddition du Bas-Canada s'en serait suivie. Quelqu'un avait donc arrt,
refoul Hampton pour qu'il n'arrivt pas  point nomm? Oui,
souvenez-vous du 26 octobre.

Le 12 novembre, toutes les forces amricaines taient runies 
Cornwall. Les trois corps se trouvaient arrts ensemble: on venait
d'apprendre la dfaite de Hampton et les consquences qui dcoulaient de
ce revers incroyable.

Incroyable  ce point que Prvost et Watteville n'y avaient, pas cru; si
incroyable que Hampton en resta abasourdi. L'un des rares historiens
amricains qui ont os en faire mention, dit que c'tait, militairement
parlant, une tache sur la rpublique des Etats-Unis.

La nuit du 12 au 13 novembre, Wilkinson fit traverser le fleuve  son
arme, aux environs de Saint-Rgis, et se trouva, peu d'heures aprs,
sur le territoire amricain. Les milices du Bas-Canada furent licencies
le 17 novembre.


[Illustration.]
MONUMENT SUR LE CHAMP DE BATAILLE
DE CHATEAUGUAY
Inaugur le 26 octobre 1895.




                                 XI

                    CHATEAUGUAY DANS L'HISTOIRE

                                ----


SI Napolon et vaincu les allis dans la campagne de fvrier-mars 1814,
nous aurions vu se continuer la guerre  nos portes parce que le
gouvernement de Washington agissait d'aprs une entente avec le monarque
franais. Cette politique, dirige contre l'Angleterre, embrassait la
conqute du Canada au profit des Amricains. Napolon vainqueur, les
hostilits se continuaient sur nos frontires. Mais qui avait remport
le bouquet jusqu' ce moment; qui nous avait offert de nous reposer sur
des lauriers, suivant la phrase classique?--Salaberry, personne autre.
Il a conu et excut le coup final de 1813; il absorbe Crysler Farm
dans Chteauguay. Supposez de Salaberry commandant-en-chef, Hampton
n'eut pas ramen un seul de ses hommes dans l'Etat de New-York, et
Wilkinson serait rest avec ses dix mille soldats prisonniers de guerre
entre nos mains. Ceux qui avaient la direction--Prvost et
Watteville--ne comprirent rien  un tat de choses fait pour de vrais
chefs d'armes. Le plan admirable du gnral Armstrong a rencontr dans
Salaberry un officier qui savait que, en brisant l'un des deux jambages
de ce projet, il paralysait l'autre.

Rappelons-nous que Hampton et Wilkinson, envahissant le Bas-Canada pour
prendre Montral, avaient dans leurs mains les deux plus belles armes
que les Amricains eussent mises debout depuis le commencement de la
guerre. Le Haut-Canada venait d'tre conquis par une autre arme
amricaine, celle de Harrison.

Salaberry dfait Hampton, sur lequel comptait Wilkinson, et celui-ci, ne
connaissant rien de ce renversement de tous leurs projets, entreprend la
conqute de Montral, mais il s'arrte parce que son collgue a t
battu, et non pas  cause du combat d'arrire-garde livr prs de la
ferme Crysler puisqu'il s'en tait tir sans trop de perte. L'importance
d'une bataille se mesure par les rsultats. Chteauguay a coup court 
la marche victorieuse des Amricains et a bris leur plan de campagne.
Chteauguay produisit sur Wilkinson une terreur que Crysler Farm ne lui
avait pas du tout inspire. De quelque manire que l'on envisage la
situation, il faut en arriver  ceci: Prvost ne comprit pas d'abord
l'tendue de la dfaite de Hampton; lorsqu'il put s'en rendre compte, il
dit que la campagne tait termine; Wilkinson, ne sachant rien de la
dconfiture du 26 octobre, s'avance, combat, passe son chemin, entrevoit
pour ainsi dire Montral, demeure victorieux jusqu' l'heure o il
apprend que Hampton est ananti; alors il s'empresse de se drober aux
consquences de sa marche audacieuse.

A la guerre, le rsultat est tout. Napolon fait tuer quarante mille
hommes  Eylau sans dmolir les Russes: bataille futile. Plus tard, 
Waterloo, Blcher survient sur la plaine de la Belle Alliance et la face
du monde change, parce que Napolon tombe pour ne plus se relever.
Drummond se bat comme un tigre  Lundy's Lane, sans pouvoir dlivrer le
Haut-Canada de la prsence des Amricains. Les morts et les blesss
s'entassent  Stoney Creek, mais le rsultat est vague. Salaberry
affronte savamment un ennemi vingt fois suprieur en nombre et lui
inflige l'obligation de rentrer chez lui; le retentissement de ce coup
de matre terrorise Wilkinson: la province est sauve. Les enfants ont
l'habitude d'valuer les batailles d'aprs le nombre des combattants ou
des morts. Les hommes srieux calculent les rsultats. Au Dtroit, le
gnral Brock a conquis le Michigan sans perdre un homme.

Qu'importe que trois cents fusils seulement aient jou le long du ravin
Bryson, si Montral et la province ont t sauvs de la conqute!

Je n'admets pas que l'on qualifie les attaques de Hampton contre
Salaberry dans la journe du 26 octobre, de fusillade au coin d'un
bois, puisque l'assaillant n'eut rien de plus press, aprs cela, que
de retourner  la frontire, en semant le terrain de morts et de
blesss.

Les auteurs amricains feignent de ne mentionner Hampton qu'en passant
et ne rattachent son entreprise  aucun projet, tandis que nous savons
trs bien la valeur qu'elle avait dans l'estime d'Armstrong, ministre de
la guerre! C'tait la majeure partie de son plan de campagne: Wilkinson
devait cooprer seulement  la conqute, ou si vous aimez mieux, il
avait pour mission d'appuyer les mouvements de Hampton. Il n'est pas
tonnant de voir les Amricains masquer leur chec, lorsque Prvost
lui-mme s'arrange pour que l'on ne sache rien de Chteauguay au War
Office de Londres.

Ne disons pas, cependant, que tous les historiens amricains suppriment
le chapitre qui concerne Hampton et Salaberry. Dans un travail publi
aprs la guerre en question, l'un des principaux officiers de Hampton
disait: Personne n'avoue maintenant avoir appartenu  l'arme de
Chteauguay. La honte qui couvrait ces militaires fait assez l'loge
des ntres.

L'adjudant-gnral King, de l'arme amricaine, examinant les oprations
de Hampton, explique la marche de Purdy au sud de la rivire et dit que
Hampton mritait sa dfaite pour avoir si mal conu l'attaque.

Une fusillade au coin d'un bois! alors que depuis quatre jours nos
hommes travaillaient  fortifier leur position pour compenser l'norme
diffrence qu'il y a entre sept mille et cinq cents!




                                XII

                          LES TROIS CENTS

                               ----


CEUX qui ont entendu parler des 300 combattants de Chteauguay, et qui
se rappellent leurs classiques, imaginent que O'Sullivan, un garon trs
lettr, n'a rien trouv de mieux que de dire: Nous tions trois cents
comme aux Thermopyles, ce qui constituerait une vantardise dans la
bouche du soldat historien; mais nous allons tablir d'une manire
raisonnable ce chiffre de trois cents.

Le gouverneur Prvost, dans sa dpche du 30 octobre, dit positivement
que Salaberry n'engagea pas plus de trois cents hommes dans le combat.

Michel O'Sullivan, aide de camp de Salaberry, affirme avec force qu'ils
taient trois cents hommes faisant le coup de feu, et que le reste tait
en rserve en arrire.

M. John McKenzie, de Terrebonne, bourgeois de la compagnie du
Nord-Ouest, qui s'occupait activement des affaires de milice  l'poque
en question parce que les voyageurs de sa compagnie avait t placs
presque tous sous les ordres de Salaberry, possdait un exemplaire du
dictionnaire topographique de Bouchette, et, dans la marge de l'article
Chteauguay, il crivit cette note:

Une compagnie Fencibles...................................... 80
Une compagnie Daly........................................... 70
Une compagnie Chasseurs...................................... 80
Une compagnie 1er bataillon.................................. 70
Deux compagnies Voltigeurs.................................. 140
Sauvages.................................................... 150
A peu prs.................................................. 590

Dans tout le volume, M. McKenzie n'a fait que cette note; on peut en
conclure qu'il y attachait de l'importance. C'est M. Alfred Garneau,
fils de notre historien national, qui m'a fait connatre cette
annotation avec la remarque que, vis--vis le chiffre 590, il y a le mot
about ce qui veut dire  peu prs certain.

Le lieutenant Pinguet dit que la compagnie des Fencibles tait de 72
hommes, et de Salaberry affirme que Baly n'avait avec lui que 50 hommes.
Comme nous avons la preuve que Lamothe employa seulement 22 sauvages, il
faut donc dfalquer du chiffre 590: 8 Fencibles, 20 compagnie Daly, 128
Sauvages; total, 156.

Ce qui nous permet de dire qu'il y avait sur le terrain:

Fencibles........................................  72
Daly.............................................  50
Chasseurs........................................  80
Voltigeurs....................................... 140
Sauvages.........................................  22
                                                  ---
                                                  364

Les deux cent vingt-six hommes, dont 128 sauvages tenus en rserve, ont
pu envoyer durant la journe, des petits dtachements pour clairer la
situation, mais on ne les qualifie pas de combattants.

Il est donc certain que de Salaberry avait plus de 300 hommes au feu,
mais pas jusqu' 400.

William James (_Military Occurrences of the war of_ 1812), dit que six
cents des hommes de Salaberry taient posts dans les 2e, 3e et 4e
lignes des abatis, o commandait le lieutenant-colonel Macdonell. C'est
beaucoup de monde accord  la rserve. W.-D. Lighthall, videmment
mieux renseign, place deux cent quarante hommes en premire ligne, et
ajoute que Salaberry n'avait en tout que quatre cent quatre-vingt-dix
hommes--par consquent, la rserve tait de deux cent cinquante hommes.

Lorsque le gouverneur Prvost dit que les Canadiens luttrent contre une
force de vingt fois leur nombre, il double le chiffre des Amricains car
590 multipli par 20 donne 11,800, alors que Hampton ne comptait gure
plus de 5,000 soldats sous ses ordres. Le mme gouverneur dit avoir
entendu les prisonniers Amricains lui affirmer que le nombre de leurs
troupes s'levait  7,000 hommes d'infanterie, 200 cavaliers et 10
pices de campagne. O'Sullivan met pour les Amricains 7,000 hommes de
pied, 400 cavaliers et 10 ou 12 canons.

Dans un autre endroit, il dit qu'il avait en face de lui 3,000  3,500
hommes d'infanterie, 3 escadrons de cavalerie et 3 canons, puis il
ajoute que Purdy du ct droit ou sud de la rivire, commandait une
autre colonne de 1500 hommes, ce qui, en fin de compte, nous donne
5,200. On est cependant d'accord  admettre que Hampton avait bien avec
lui 7,000 hommes et que Salaberry ne commandait que 450 hommes,  part
150 sauvages.

Pinguet dit que l'ennemi a perdu environ 500 hommes tant tus que
blesss et manquants. Il dit aussi que les Amricains taient 2,000
d'infanterie et 200 de cavalerie. Salaberry met 1,500 d'infanterie et
250 dragons, mais il observe que ses hommes trouvaient cette estimation
trop basse.

Ailleurs, Pinguet dit que dans les bois,  Chteauguay, trois cents
hommes ont combattu contre cinq mille, de dix heures et demie du matin 
deux heures et demie de l'aprs-midi, tandis que en plaine,  Crysler
Farm, huit cents se sont mesurs contre quatre mille. Dans les deux cas,
ses chiffres sont acceptables. Citons un autre passage de Pinguet.

Nous avions  combattre contre deux mille hommes de pied et deux cents
hommes de cavalerie. Cet officier, de mme que Salaberry, ne semble pas
tenir compte des quinze cents hommes de Purdy.

La bataille de Chteauguay a eu lieu  coup de carabines, sans l'usage
du canon, du sabre ou de la baonnette; la cavalerie amricaine a
excut une seule charge et cela contre le capitaine Lamothe qui lui a
promptement fait tourner bride.

Nous ne perdions pas de temps: nos soldats ont tir entre trente-cinq 
quarante cartouches, et en si bonnes directions que les prisonniers que
nous fmes le lendemain disaient que nos balles passaient  l'galit
soit de la tte soit de la poitrine. Notre compagnie seule s'est battue
l environ trois quarts d'heure avant que de recevoir au renfort. La
perte de l'ennemi a t d'environ cinq cents, tant tus que blesss et
manquants. Nous en avons enterr environ un cent. Notre perte n'a t
que de trois hommes faits prisonniers et quatre blesss, dont trois
seront bientt prts  faire le service.

Sur la principale ligne de bataille qui formait un angle (ou un coude)
il y avait avec Salaberry  peu prs 240 hommes; si vous admettez que de
l'autre ct de la rivire la compagnie Daly et la milice de Beauharnois
formaient 120 hommes, nous avons une distribution  peu prs exacte des
combattants. En arrire de ceux-l se tenait la rserve prte  tre
appele au premier ordre.

On s'tonnera peut-tre des prcautions que je prends pour tablir ces
chiffres, mais comme il n'y a rien de positif sur ce sujet je crois
ncessaire d'argumenter, en attendant que les archives qui concernent
cette partie de notre histoire (si toutefois il en existe) aient t
ouvertes au public. Il n'est pas possible de reconstituer les vnements
de la campagne de Chteauguay  l'aide des rcits des historiens.

O'Sullivan dit qu'il y avait dans les Fencibles trois hommes qui
n'taient pas Canadiens; il ajoute que trois officiers du dtachement de
Salaberry taient Anglais.

Prvost explique que Salaberry n'avait avec lui que des Canadiens.

On aura beau faire et beau dire, ce fut une victoire uniquement due aux
Canadiens-Franais.

Il y a des noms anglais parmi ceux des officiers qui ont pris part  la
bataille: Daly, O'Sullivan, Ferguson, Schiller, Johnson, Macdonell, mais
tous parlaient le franais aussi bien que l'anglais, quelques-uns mme
ne savaient que le franais. La plupart des Fencibles taient
Canadiens-Franais. Le lieutenant-colonel William Coffin a eu raison de
dire que la bataille de Chteauguay fut gagne par la milice
canadienne-franaise. Il ajoute que les Canadiens-Franais ont peu fait
pour rpandre la renomme de cette victoire, ce qui explique pourquoi
elle est inconnue de presque tous les historiens.

Un devoir qui incombe aux Canadiens-Franais d'aujourd'hui, c'est de
mettre sous les yeux des lecteurs la narration dtaille et concluante
de la campagne de 1813 sur la rivire Chteauguay, afin qu'il ne vienne
plus personne nous dire que ce fut un vnement sans valeur et que, du
reste, s'il faut en parler, les Anglais y ont eu leur large part. Notre
peuple se montre trs fier de la victoire du 26 octobre, parce que ses
pres lui ont appris  s'en enorgueillir, mais il est incapable de
rpondre  ceux qui veulent l'amoindrir ou la faire oublier. J'ai plus
d'une fois gmi de cette dplorable ignorance et je fais mon possible
pour qu'elle disparaisse. Il y a soixante ans, toute l'ancienne histoire
du Canada tait traite avec mpris par les trangers; faute de livres
nous ne pouvions pas plaider sa cause. Garneau s'est mis  l'oeuvre et,
 prsent, il ne s'lve plus une seule voix honnte, pour dnigrer ce
pass glorieux. Faisons la mme chose pour Chteauguay et, encore une
fois, nous resterons vainqueurs dans cette lutte qui ne recommence sans
cesse que parce que nous ne savons pas toujours nous dfendre  propos.




                                XIII

                        NOTES ET COMMENTAIRES

                                ----


LES 11 et 12 novembre, date de Crysler Farm et de la la retraite de
Wilkinson, la compagnie des Fencibles du capitaine Ferguson tait
retourne  la coule Bryson. Voici ce qu'crivait le lieutenant
Pinguet: Cette seconde fois, nous avons tellement souffert du froid et
du mauvais temps que plusieurs de nos hommes tombaient malades tous les
jours. Pour moi, j'ai t oblig de descendre aux maisons avec des
douleurs dans tous les os, mais j'espre que si la campagne n'est pas
finie, dans huit jours je serai capable de remonter. Il crivait cela
le 21 novembre, du bassin de Chteauguay, ne sachant pas encore que
l'ordre gnral du 17 avait appel les troupes en quartiers d'hiver.
Continuons de le citer:

Le colonel de Salaberry a t bien malade; mon vieux capitaine
(Ferguson) est malade  Laprairie depuis trois semaines, et plusieurs
officiers des Voltigeurs sont aussi malades. Je crois  prsent qu'un
homme est capable d'endurer sans crever plus de misre qu'un bon chien.
Il y a bien des petites choses qui pourraient se dire mieux que de
s'crire, mais tu verras par ceci cependant que les Canadiens savent se
battre, car sur soixante-douze de notre compagnie qui taient dans
l'engagement (26 octobre) il y avait plus de cinquante Canadiens et qui
n'ont pas t les moins fermes.

Tu as vu par l'ordre gnral concernant la bataille qui s'est donne
sur le fleuve Saint-Laurent ( la ferme Crysler) que ce pauvre de
Lorimier a t tu, et je crois Armstrong, un de nos enseignes et fils
du chirurgien des vtrans, est aussi mort de ses blessures. En de
Lorimier, le rgiment perd un bon officier et plusieurs officiers un bon
ami. Ils se sont battus en plaine huit cents contre quatre mille, et
nous dans le bois, trois cents contre cinq mille. Notre bataille a dur
depuis dix heures et demie du matin jusqu' deux heures et demie de
l'aprs-midi. Je t'assure qu'on est si occup dans ces occasions-l que
le temps passe vite. Mes respects  mon pre, amitis  Franois,  mes
cousins,  M. Wilson et  sa famille. Au plaisir de nous revoir tous
encore une fois, si je puis, cet hiver. Adieu. Ton frre, Charles
Pinguet.

La lgislature du Bas-Canada vota des remerciements  Salaberry.

Napolon, ramen en France par suite de sa quasi dfaite  Leipzig,
ouvre le corps lgislatif,  Paris, le 19 dcembre, et dclare que la
rpublique des Etats-Unis d'Amrique continue avec succs sa guerre
contre l'Angleterre, nous tions mieux renseigns que lui sur ce sujet.

Le bureau de la guerre  Londres dcora, les officiers qui s'taient
distingus aux colonies durant les guerres de 1793  1814, _laissant
Salaberry de ct_. Il n'y avait rien dans les rapports de Prvost ou de
Watteville qui pt clairer le ministre sur son compte...

Le lieutenant-colonel George Macdonell tant  Londres en janvier 1817
eut occasion de converser avec les autorits militaires, et rvla
non-seulement la prise d'Ogdensburg qu'il avait accomplie, l'hiver de
1812-13, mais aussi la victoire de Chteauguay. De Salaberry l'autorisa
 parler en son nom. Macdonell crivit que le choix de la position et la
conduite de la bataille appartenaient  de Salaberry exclusivement, et
que de Watteville n'y tait pour rien, ayant t averti par lui,
Macdonell, que la lutte tait engage, ce qui explique sa prsence vers
la fin de la journe. Macdonell, ajoutait, pour donner plus de force 
ses paroles, que lui, Macdonell, commandait en second  la bataille de
Chteauguay.

Cette lgende est en train de devenir de l'histoire, grce  la famille
Macdonell qui l'exploite avec une rare audace dans les journaux de
Montral et d'Ottawa.

Le 15 fvrier 1817 parut, dans la _Gazette_, de Londres, un ordre
gnral dat de Whitehall le 3 de ce mois, portant que le prince rgent
avait nomm (pour le roi) un certain nombre d'officiers Compagnons du
Bain, savoir: colonel Lionel Smith, 65e rgiment; colonel sir
Charles-William Doyle, 87e rgiment; colonel sir Howard Douglas,
baronnet, York Rangers; lieutenant-colonel James Viney, artillerie
royale; lieutenant-colonel J.-H. Dunkin, 77 rgiment;
lieutenant-colonel sir William-P. Carrot,  demi-paie;
lieutenant-colonel air P.-R. Roche  demi-paie; lieutenant-colonel J.-M.
Nooth, 21 rgiment d'infanterie; lieutenant-colonel George Holmes, 8e
dragons; lieutenant-colonel Francis-M. Miller, 87 rgiment;
lieutenant-colonel Francis Battersby  demi-paie, autrefois de
l'infanterie lgre de Glengarry; lieutenant-colonel Charles de
Salaberry, ancien commandant des Voltigeurs; lieutenant-colonel George
Taylor, ancien inspecteur du matriel de guerre en Canada;
lieutenant-colonel Robert McDonall  demi-paie, autrefois de
l'infanterie lgre de Glengarry; lieutenant-colonel G. Macdonell,
ancien inspecteur du matriel de guerre en Canada; lieutenant-colonel
Henry John  demi-paie, 18 rgiment d'infanterie; lieutenant-colonel
W.-F. Brotherton, 14 dragons; lieutenant-colonel Peter Fyers,
artillerie royale; major Robert Macdonald, artillerie royale.

Battersby, Salaberry, Taylor, McDonall et Macdonell avaient servi en
Canada. Macdonell reut une lettre des Horse Guards, lui disant que le
titre de compagnon du Bain lui tait dcern en raison de la prise
d'Ogdensburg,--ce qui n'empche pas sa famille de proclamer bien haut
qu'il fut fait Compagnon  cause de ses services  Chteauguay et qu'il
reut une mdaille d'or, comme de Salaberry. La mdaille d'or est un
rve dont Salaberry lui-mme n'a jamais entendu parler.

On a commis tous les excs d'imagination depuis 1895, au sujet de
Chteauguay. Le rdacteur du _Gleaner_ de Huntingdon est all jusqu'
proposer de mettre le nom de Watteville  la place d'honneur sur le
monument de Chteauguay. C'est pour le coup que la phalange entire des
braves du 26 octobre se lverait pour fltrir de nouveau le maudit
homme qu'elle mprisait tant!

[Illustration]
MONUMENT DE DE SALABERRY, INAUGUR  CHAMBLY
LE 7 JUIN 1881.

Les Canadiens-Franais ont nglig d'crire le rcit de cette guerre,
tout en conservant son souvenir au coin du feu, dans les conversations
familires; c'est ce qui explique pourquoi l'histoire imprime en
franais attache si peu d'importance  cette bataille. Garneau en parle
mieux que tous les crivains canadiens-franais.

Le Tmoin Oculaire et Pinguet sont notre seule ressource,  peu prs;
sans eux nous ne pourrions presque pas retracer les faits et gestes des
hros de 1813, encore moins dmler les vnements de la bataille de
Chteauguay. Les crivains anglais du Canada n'ont pas fait valoir en
Angleterre l'importance de ces vnements. Pour ce qui est des dpches
officielles, comme celles du gouverneur Prvost, elles sont  la fois
insignifiantes et inexactes. A certains gards, elles sont criminelles.

Il est vident que le gouverneur voulait assumer aprs coup la
responsabilit et l'honneur d'avoir repouss l'ennemi dans des
conditions qui, militairement parlant, ne pouvaient produire un succs
que par des actes d'audace et grce  un commandant sr de son monde.

Sir George Prvost, livr  lui-mme, ou de Watteville laiss
indpendant, eussent reculs devant Hampton, mais de Salaberry, qui
connaissait mieux sa besogne, arrta le gnral amricain juste 
l'endroit o il pouvait le dfaire plus faciment et briser le plan
d'invasion du Bas-Canada.

Joignons  cette remarque les procds que Prvost et Watteville
employrent pour touffer l'affaire ou en soutirer le mrite. M.
Joseph-Franois Perrault crit dans son _Abrg de l'Histoire du
Canada_:

On fut inform par un ordre gnral dat de la Fourche, sur la rivire
Chteauguay, du 27 octobre 1813, du succs brillant d'un engagement
entre l'arme amricaine sous le gnral Hampton et nos piquets avancs,
o le lieut.-colonel de Salaberry repoussa la principale colonne de
l'ennemi, avec une poigne d'hommes du corps de Voltigeurs et des
Canadiens fencibles n'excdant pas trois cents hommes, quoique l'ennemi
revint plusieurs fois  la charge. Ces avantages furent dus  la sagesse
des dispositions du gnral de Watteville et  l'intrpidit du
lieutenant-colonel de Salaberry et  la bravoure des Canadiens sous ses
ordres.

M. Perrault ne pouvait que rpter ou analyser l'ordre gnral qui
venait d'tre promulgu. Or voici la rponse vigoureuse et noble  la
fois, que Salaberry opposa au dire de Watteville et de Prvost. C'est
une lettre adresse au colonel Baynes, adjudant-gnral:

                              Aux Avant-Postes, le 1er nov. 1813.

Monsieur--Au sujet de l'ordre gnral du 27 du mois dernier, qui parle
de l'action dans laquelle j'ai repouss l'arme du gnral Hampton,
j'observe avec regret que le choix des diffrentes positions que j'ai
dfendues ne m'est pas attribu, non plus que la disposition que j'ai
faite de mes hommes ne parat comme si elle tait de moi; il rsulte de
cela que la plus grande partie du mrite d'avoir combattu toute une
arme m'est enlev.

Pour claircir ce sujet il est ncessaire que je dise que le 21
octobre, lorsque l'on rapporta  l'glise de Chteauguay, durant la
nuit, que l'ennemi avait surpris le piquet plac  Piper's Road, on
m'envoya avec mon corps vers la rivire des Anglais, et une fois arriv
 cet endroit m'apercevant que l'ennemi paraissait plutt descendre la
rivire Chteauguay pour marcher sur Montral, je ne perdis pas de temps
et poussai avec mes troupes pour prendre les trois positions avances et
commencer  les fortifier de mon mieux (je n'avais que quelques haches
en ce moment).

Je distribuai les hommes selon le besoin de la dfense. J'ordonnai
aussi la construction du fameux abatis situ deux milles en avant des
trois positions ici mentionnes, et j'y marchai le 26 pour reconnatre
l'arme amricaine, que j'aperus approchant de nous. Je fis aussitt
complter les travaux de dfense sur les deux rives de Chteauguay o,
aprs un engagement obstin qui dura quatre heures, je russis 
renverser son projet qui consistait  pntrer dans le coeur du pays, et
je l'obligeai  se rendre dans son ancienne position  cinq milles plus
loin; elle a perdu  peu prs 70 hommes tus et 16 prisonniers  part un
grand nombre de blesss;  peu prs 150 fusils, 6 tambours etc., sont
tombs entre nos mains. J'ajoute que depuis lors, l'ennemi s'est retir
dans Bon propre pays. Il est vrai que le gnral de Watteville a
inspect mes positions et les a approuves, ainsi que les ordres que
j'avais donns pour leur dfense. Les prparatifs pour recevoir l'ennemi
ont t faits par moi-mme; personne n'est intervenu dans ces
arrangements et aucun officier suprieur ne s'est montr avant que
l'action ne ft termine. Il est vrai que j'ai t habilement second
par le lieutenant-colonel McDonell des Glengarry Fencibles, qui avaient
pris la quatrime position deux jours avant la bataille, et aussi par
tous les officiers sous mes ordres.

J'ai le regret de voir en lisant l'ordre gnral du 27, que le lecteur
peut supposer que j'avais t envoy en avant pour couvrir les partis de
travailleurs. Cette ide est fausse en ce qu'il n'y avait pas de travaux
en voie d'excution et je n'ai fait faire des abatis et autres ouvrages
de dfense que ceux qui m'ont paru ncessaires pour empcher que mes
positions ne fussent tournes ou forces; ces ouvrages je les ai
ordonns moi-mme, n'ayant point d'ingnieurs avec moi. Je m'tais plac
en avant de l'abatis dans l'intention d'y commencer la dfense, et je
trouvai cette position avantageuse, parce que je voyais trs bien les
colonnes ennemies qui s'approchaient  pleine marche. Tout ceci je l'ai
fait de ma propre dcision. C'tait une entreprise dsespre. Elle a
russi, et l'ennemi, au lieu d'aller jusqu' Montral, est retourn 
Pour-Corners. Les intentions de l'ennemi se sont fait connatre par des
circonstances qui concourent les unes avec les autres et par le rapport
des prisonniers. L'ennemi n'tait certainement pas en marche avec armes
et bagages et toute son artillerie, pour le simple objet d'aller
attaquer quelques bcherons.

Tels sont les vrais vnements qui concernent l'engagement du 26, et je
suis chagrin au fond de mon coeur de voir qu'il me faut partager le
mrite de cette action avec d'autres personnes, et que me voil rduit 
n'avoir fait que couvrir quelques ouvriers. Je pense que si l'on attache
du mrite  cette opration je dois l'avoir tout entier.

Je ne puis terminer sans vous prier de mettre devant Son Excellence le
gouverneur-gnral le prsent expos, car j'en appelle avec confiance 
sa justice.

On a vu, plus haut, que cette justice n'existait pas.

L'historien William Kingsford (qui vient de mourir), a crit: Sir
George Prvost n'avertit pas le gnral Brock de la dclaration de
guerre en 1812, mais ce dernier officier le sut par des amis qui avaient
des renseignements srs..... En ce qui concerne Chteauguay, je ne
connais dans l'histoire militaire rien qui gale les ruses de sa dpche
du 31 octobre 1813 au ministre. Tout d'abord, pourquoi l'a-t-il crite?
C'tait  Salaberry que cela appartenait, et le gouverneur devait
transmettre le rapport aux autorits impriales, mais celui-ci est
relgu en arrire et ne compte pas. La conduite de Prvost  Sackett's
Harbour (avant Chteauguay) est blmable  tous gards; pourtant, cette
fois, il fait crire la dpche par l'adjudant-gnral, et il se borne 
la transmettre. Il s'est appropri la gloire de Salaberry  laquelle il
n'avait pas l'ombre d'un droit.

C'est  nous de faire entrer dans l'Histoire cette page que l'on nous a
drobe, que dis-je! cette page que l'Histoire ne connat pas
encore!--et pour cela il faut crire, il faut planter des monuments de
granit, il faut rpandre par la gravure le souvenir de ce jour  jamais
mmorable. C'est une revendication. Aussi, lorsque le parlement fdral
a affect quelque six mille piastres pour venir en aide aux dpenses de
la construction de monuments sur les champs de bataille de Lundy's Lane,
Crysler Farm et Chteauguay, avons-nous t heureux de joindre notre
concours aux Anglais de la Socit Historique de Chteauguay qui
offraient de prendre la direction de la colonne de Salaberry, comme on
s'exprima tout d'abord. Aussitt surgirent des rclamations de la part
d'un petit nombre de faiseurs d'histoire pour que le dpartement de la
milice inscrivit sur la pierre commmorative les noms de 1 Prvost, 2
Watteville, 3 Herriott, 4 Salaberry, 5 Macdonell. Ceci fut cause que
l'on ne mit aucun nom sur la colonne. Prvost et Watteville n'tait pas
dignes de cet honneur; Herriott n'tait pas  la bataille; Macdonell y
tait, mais ne s'tait pas battu. Les auteurs de ce mensonge historique
ne mentionnaient aucun des officiers qui avaient combattu. Je proposai
alors de graver sur la base cette simple phrase: Ce lieu a vu l'arme
d'invasion marchant sur Montral repousse et mise en droute par la
milice du Bas-Canada. On ne voulut pas de cette vrit! Eh bien! je
donne ici les noms de ceux que l'histoire acceptera comme ayant droit au
souvenir de la postrit pour avoir t au feu durant la bataille de
Chteauguay:

Lieutenant-colonel Charles-Michel d'Irumberry de Salaberry;

Capitaines: G.-R. Ferguson, Jean-Baptiste Juchereau-Duchesnay, M.-L.
Juchereau-Duchesnay, C. Daly, G.-M. La Mothe, J.-B. Bruyre, B.
L'Ecuyer, P.-D. Debartzch, J.-M. Longtin, L. Lvesque;

Lieutenants: Michel O'Sullivan, W.-D. Johnson, Charles Pinguet, J.
Hebden, B. Schiller, Louis Guy.




                                 XIV

                        NOTES ADDITIONNELLES

                                ----


QUI ne peut se borner ne sut jamais crire, a dit Boileau. Pour me
conformer  cet avis, j'ai condens le prsent travail, je l'ai cors au
point de tout rompre, et il me reste de quoi habiller une autre
brochure. Prenons encore quelques paragraphes dans cet amas de
paperasses qu'il me cote de sacrifier.

                                    *
                                   * *

La narration de Garneau est trs bonne; je m'en serais content si je
n'avais eu d'abord le dessein de runir le plus de dtails possibles sur
ce fait d'armes.

Christie et Coffin mritent une attention particulire, car ils ont
saisi l'importance de l'vnement qui nous occupe ici.

M. W.-D. Lighthall, M. A., de Montral, a publi, en 1889, une
excellente brochure intitule: _An account of the Battle of
Chteauguay_, qui m'a t bien utile.

Nombre de lettres du temps m'ont t communiques. J'ai parcouru les
gazettes--mais O'Sullivan et Pinguet valent  eux seuls toutes autres
sources de renseignements.

                                    *
                                   * *

Par un ordre de milice lanc de Montral le 27 septembre 1813, le
gnral Prvost assume le commandement suprme du Bas-Canada.

Au moment de la bataille de Chteauguay, il tait log  La Fourche, 
la sortie de la rivire des Anglais; ce lieu se trouve sept milles plus
bas que la coule Bryson.

De Watteville tenait son quartier-gnral dans la maison du principal
habitant de la localit, le capitaine James Wright (Mac Intheoir en
galic) qui tait un homme de grande taille, trs actif et bien cout
des colons cossais des environs. Il demeurait  peu prs o est
Georgetown  prsent.

                                    *
                                   * *

La milice de Boucherville tait sous les ordres de lieutenant-colonel
L.-B.-C. De Lry lorsque, le 22 octobre, elle reut avis de quitter
Laprairie pour se rendre  la rivire Chteauguay. Le 25, elle partait
du Bassin en marche pour la Fourche. Le 26, jour de la bataille, le
major de brigade George Burke, tant  La Fourche, dtache cinquante
hommes du bataillon de Boucherville, pour aller rejoindre le
lieutenant-colonel Hughes, des ingnieurs, qui tait sur la rivire des
Anglais. Les hommes devaient emporter des haches. Le mme jour le
colonel Baynes, adjudant-gnral, crit du village de Chteauguay qu'il
faut expdier  La Fourche vingt grands canots. Le bataillon se trouvant
un peu dispers, il est enjoint aux chefs des diffrentes escouades de
parader le 27 l o elles sont, afin de tenir tout le monde prt  agir.
Le 27 l'ordre arrive de se prparer  aller au feu le lendemain.

Ainsi, moins de trois lieues au-dessous de l'endroit o Salaberry se
battait le 26, il y avait la milice de Boucherville, puis les six cents
hommes de Macdonell--avec Prvost, Watteville, Burke, Bynes, le
major-gnral Stover, et rien de tout cela n'a t employ, par suite de
l'obstination de Prvost et Watteville  ne pas secourir Salaberry.

M. de Lry crivait le 27, du Haut de Chteauguay au lieutenant
colonel Taschereau, dput adjudant-gnral,  Laprairie: Je n'ai pas
encore vu l'ennemi mais je l'ai entendu, retranch  la troisime
position. Nos gens sont bien disposs. Vous saurez le rsultat par les
papiers.

Le plan de la bataille montre que M. de Lry occupait l'extrme droite,
en arrire des premires lignes, mais les notes prcdentes font croire
que ses miliciens n'avaient pas dpass La Fourche. C'est absolument le
cas de Macdonell. Ceux qui prtendent que les six cents hommes de ce
dernier officier taient sur le terrain d'Allan's Corners feraient bien
de chercher ce qu'tait devenu le bataillon de Boucherville. On voit que
deux, trois, quatre jours aprs la bataille, Prvost et Watteville
ordonnaient  ces gens retenus jusque-l en arrire de s'avancer ds que
Hampton reparatrait devant Salaberry. Or, Hampton ne revint pas et je
calcule que mille hommes sont ainsi rests l'arme au bras, sans pouvoir
agir,  deux ou trois lieues de l'action.

                                    *
                                   * *

Le lieutenant Charles Pinguet des Fencibles mourut vers le mois d'aot
1814. Il y avait alors dans le service militaire trois ou quatre
personnes du nom de Pinguet, tous de Qubec, probablement des frres et
des cousins. La famille date de 1645  Qubec et a produit cinq ou six
hommes de loi: notaires, avocats, juge. L'un d'eux tait seigneur du
fief Saint-Luc,  la rivire du Sud, en 1701. Un autre commandait la
flte du roi, _L'Outarde_, en 1758. Un autre avait t tu au combat de
Laprairie en 1691. Ils portaient les surnoms de Vaucour, Des Targis, La
Gladire, De Montigny.

Michel O'Sullivan dont la mre tait Canadienne a eu une brillante
carrire. Il a t membre du Parlement, ministre, avocat, juge et est
mort vers 1840.

Frederic-George Herriott, n  l'le de Jersey, le 2 janvier 1766,
enrl dans la milice canadienne en 1812, est mentionne comme capitaine
d'tat-major dans l'almanach du 1er janvier 1813; faisant du service en
qualit de major auprs du gnral Franois de Rottenburg,  Montral,
le 2 mars 1813. Il fut, cet hiver, major de brigade au fort George,
rivire Niagara, puis attach au 49e rgiment, mme district. Il n'tait
pas  Chteauguay. A la bataille de Crysler Farm, le 11 novembre 1813,
il conduisait une escouade de Voltigeurs placs  gauche de la ligne, 
l'ore du bois, au lieu de commander en chef, comme plusieurs l'ont dit.

Les deux compagnies d'infanterie lgre des frontires du Bas-Canada
taient sous les ordres du major Louis Ruiter, en 1814, avec les
capitaines Saint-Vallier, Mailloux, Charles Kilburn et Oliver Lurker.
Vers la fin de cette anne, Herriott, devenu lieutenant-colonel, prit la
direction de ce corps. L'almanach du 1er janvier 1815 le dsigne comme
major et dput-surintendant des Voltigeurs, dont le colonel de
Salaberry avait le commandement. Le 14 avril 1815 il arrivait 
l'endroit depuis appel Drummondville, dans les cantons de l'Est, et
commenait une exploitation agricole qui a parfaitement russi. Il fut
membre du Parlement de 1831  1833. En 1841,  l'occasion de la
naissance du prince de Galles, il monta en grade, comme quelques autres
militaires de son temps et devint major-gnral, avec l'toile de
compagnon du Bain. Il mourut dans sa colonie le 29 dcembre 1843.

                                    *
                                   * *

En 1818, le prince rgent accorda des terres aux miliciens de 1812-15
qui en feraient la demande avant le 1er mai 1823. Ce dlai fut tendu au
1er mai 1824, puis au 1er aot 1830. Par une proclamation du 22 fvrier
1837 il fut entendu que les gens inscrits avant le 1er aot 1830
recevraient ou des terres ou du _scrip_, au choix, et, le 1er aot 1838,
lord Durham nomma commissaires  cette fin MM. John Davidson et Tancrde
Bouthillier. Les registres et papiers concernant ces octrois sont au
bureau des terres de la Couronne,  Qubec.

                                    *
                                   * *

Dans les deux jours qui prcdrent la bataille de Chteauguay, le
colonel de Salaberry fit construire un blockhaus ou fortin entre le
chemin du roi et la dclivit du terrain qui mne  la rivire. Lorsque
le colonel Izard tenta d'utiliser ce chemin pour pntrer dans nos
lignes, le fortin le couvrit de feu et lui rendit le passage impossible.
Aprs la bataille, cette construction resta debout et, en 1818, M.
Bryson s'tant fait concder le terrain, l'exploita comme cultivateur en
conservant l'difice pour y dposer son grain. Plus tard il l'enleva
totalement, mais son fils m'assure qu'il se rappelle l'avoir vu et comme
il le dcrit on comprend que ce n'tait pas une grange ordinaire.

Sur la fin de la guerre, en 1815, les autorits militaires tablirent un
autre blockhaus, au bas du gu (un mille plus bas que l'autre) et qui
subsista une cinquantaine d'annes. Il finit par tre considr comme
indiquant le champ de bataille, puisque l'usage tait de dire que cette
affaire avait eu lieu au blockhaus. L'erreur tait devenue gnrale en
1859; on le voit par un ordre-en-conseil du 7 dcembre de cette anne
qui rserve le btiment, avec cinq acres de terre, _for the purpose of
erecting a monument commemorative of that distinguished feat of Canadian
arms: the Battle of Chteauguay._ Une quinzaine d'annes plus tard, les
habitants du village Allan dmontrrent que cette rserve n'avait rien
de commun avec la fameuse bataille et, par un ordre en conseil du 25
mars 1875, il fut dcid de vendre le terrain. Depuis, on prit
l'habitude de mentionner Allan's Corner comme le lieu convenable pour un
monument. Ceci demandait une explication, lorsque le ministre de la
milice fut charg en 1891, d'riger une colonne de pierre sur
l'emplacement de la bataille. On me chargea d'aller  la dcouverte du
site. Je remontai le ct nord de la rivire  pied, depuis La Fourche
jusqu'au gu, qui est en dessous du village Allan. Rendu l, je savais
que, une vingtaine d'arpents plus loin je me trouverais sur le poste des
Voltigeurs et des Fencibles. En effet,  peine arriv sur les lieux je
les reconnus comme si je les voyais pour la dixime fois. Je plantai ma
canne dans le sol et j'allai frapper  la porte de la maison la plus
voisine. M. Bryson vint m'ouvrir. Je le conduisis prs de la canne et
lui demandai:

--Qu'est-ce que cela?

--L'endroit o se tenait M, de Salaberry le jour de la bataille.

--Qui vous l'a dit?

--Mon pre et bien d'autres, personnes.

--Il me faut un marcage  droite.

--C'est moi qui l'ai dsch.

--Je veux aussi une pointe de terre  un mille en avant.

--Vous la voyez; d'ici.

--La ravine qui passe devant nous sparait Hampton de Salaberry?

--Justement.

--O est le blockhaus?

--Il tait l,  gauche, de l'autre ct du chemin, mon pre l'a dmoli.

--Il me faut trois petites coules en arrire de moi jusqu'au village
Allan.

--Elles y sont, vous avez d les traverser en venant par l.

--Trs bien. Alors je plante le piquet et nous allons construire ici un
monument convenable.

--Les gens d'Allan's Corner voudraient bien l'avoir chez eux.

--A Ormstown aussi on le demande, mais j'ai les deux talons sur la place
o se tenait le colonel de Salaberry et j'y reste.




                         TABLE DES MATIRES


Note de l'auteur.
Chapitre I.--Notes prliminaires. 1812-1813.
Chapitre II.--Prparatifs de l'invasion. Et de 1813.
Chapitre III.--Marche de Hampton. Du 20 au 30 septembre 1813.
Chapitre IV--De Four Corners  Dewitteville. 1-21 octobre.
Chapitre V.--Salaberry adopte son champ de bataille. 22-25 octobre.
Chapitre VI.--La bataille. 26 octobre 1813.
Chapitre VII.--La nuit aprs la bataille. 26-27 octobre.
Chapitre VIII.--Hampton rentre aux Etats-Unis.
Chapitre IX.--Conduite de Sir George Prvost.
Chapitre X.--Crysler Farm. 11 novembre.
Chapitre XI.--Chteauguay dans l'histoire.
Chapitre XII.--Les trois cents.
Chapitre XIII.--Notes et commentaires.
Chapitre XIV.--Notes additionnelles.

GRAVURES

Portrait de Benjamin Sulte.
Portrait de Salaberry.
Plan de la bataille de Chteauguay.
Monument-Chteauguay.
Monument-Salaberry.




[Fin de _La bataille de Chteauguay_ par Benjamin Sulte]