
* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT
PAR LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE
TLCHARGEZ PAS ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Marcel Proust
Auteur: Souday, Paul (1869-1929)
Date de la premire publication: 1927
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Simon Kra, 1927
   (cinquime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   27 juin 2009
Date de la dernire mise  jour:
   27 juin 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 339

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Rnald Lvesque, Mark Akrigg
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
    http://www.pgdpcanada.net
    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




      PAUL SOUDAY

      MARCEL
      PROUST

      _Cinquime dition_
      [Illustration]

      LES DOCUMENTAIRES
      SIMON KRA, 6, RUE BLANCHE, PARIS

      IL A T TIR DE CET OUVRAGE

       15 exemplaires sur Hollande, numrots de 1  15.
       30 exemplaires sur Pur fil, numrots de 16  45.
      300 exemplaires sur Vlin, numrots de 46  345.

      Le tout constituant l'dition originale.

      Il a t tir spcialement pour M. Ronald Davis
      6 exemplaires sur Japon imprial, numrots de I  VI.

      Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays
      y compris la Sude, la Norvge et la Russie.




                               MARCEL PROUST




I

DU CT DE CHEZ SWANN[1]


10 _dcembre_ 1913.

M. Marcel Proust, bien connu des admirateurs de Ruskin pour ses
remarquables traductions de la _Bible d'Amiens_ et de _Ssame et les
Lys_, nous donne le premier volume d'un grand ouvrage original: _A la
recherche du temps perdu_, qui en comprendra trois au moins, puisque
deux autres sont annoncs et doivent paratre l'an prochain. Le premier
comporte dj cinq cent vingt pages de texte serr. Quel est donc ce
vaste et grave sujet qui entrane de pareils dveloppements? M. Marcel
Proust embrasse-t-il dans son grand ouvrage l'histoire de l'humanit ou
du moins celle d'un sicle? Non point. Il nous conte ses souvenirs
d'enfance. Son enfance a donc t remplie par une foule d'vnements
extraordinaires? En aucune faon: il ne lui est rien arriv de
particulier. Des promenades de vacances, des jeux aux Champs-lyses
constituent le fond du rcit. On dit que peu importe la matire et que
tout l'intrt d'un livre rside dans l'art de l'crivain. C'est
entendu. Cependant on se demande combien M. Marcel Proust entasserait
d'in-folios et remplirait de bibliothques s'il venait  raconter toute
sa vie.

[Note 1: _A la recherche du temps perdu_: _Du ct de chez Swann_, 1
vol. Bernard Grasset.]

D'autre part, ce volume si long ne se lit point aisment. Il est non
seulement compacte, mais souvent obscur. Cette obscurit,  vrai dire,
tient moins  la profondeur de la pense qu' l'embarras de l'locution.
M. Marcel Proust use d'une criture surcharge  plaisir, et certaines
de ses priodes, incroyablement encombres d'incidentes, rappellent la
clbre phrase du chapeau, dans laquelle M. Patin, en son vivant
secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise, se surpassa pour la joie
de plusieurs gnrations d'coliers. M. Marcel Proust dira: Ce doit
tre dlicieux, soupira mon grand-pre dans l'esprit de qui la nature
avait malheureusement aussi compltement omis d'inclure la possibilit
de s'intresser passionnment aux coopratives sudoises ou  la
composition des rles de Maubant, qu'elle avait oubli de fournir celui
des soeurs de ma grand-mre du petit grain de sel qu'il faut ajouter
soi-mme, pour y trouver quelque saveur,  un rcit sur la vie intime de
Mol ou du comte de Paris. Ou encore: J'allais m'asseoir prs de la
pompe et de son auge, souvent orne, comme un font gothique, d'une
salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son
corps allgorique et fusel, sur le banc sans dossier ombrag d'un
lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de
service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soigne de
laquelle (?) s'levait par deux degrs, en saillie de la maison et comme
une construction indpendante, l'arrire-cuisine. J'ai choisi ces
exemples parmi les plus courts.

Ajoutez que les incorrections pullulent, que les participes de M. Proust
ont, comme disait un personnage de Labiche, un fichu caractre, en
d'autres termes qu'ils s'accordent mal; que ses subjonctifs ne sont pas
plus conciliants ni plus disciplins, et ne savent mme pas se dfendre
contre les audacieux empitements de l'indicatif. Exemple:... Certains
phnomnes de la nature se produisent assez lentement pour que... la
sensation mme du changement nous est (_sic_) pargne. Ou encore: ...
Quoiqu'elle ne lui et pas cach sa surprise qu'il habitait (_sic_) ce
quartier...[2] Le pauvre subjonctif est une des principales victimes de
la crise du franais; nombre d'auteurs, mme rputs, n'en connaissent
plus le maniement; des potes jous dans les thtres subventionns et
des critiques en exercice confondent _fusse_ avec _fus_, _eusse_ avec
_eus_, _bornt_ avec _borna_, et rcemment, un de nos distingus
confrres citait, pour s'en moquer comme d'un monument de cacographie,
cette phrase du prsident du conseil, M. Doumergue, laquelle est
irrprochable: Je ne crois pas que l'honorable M. Barthou s'attendt 
tre renvers. On ne se figure pas,  moins de les lire d'un bout 
l'autre et avec attention, combien sont mal crits la plupart des
ouvrages nouveaux. Visiblement, les jeunes ne savent plus du tout le
franais. La langue se dcompose, se mue en un patois informe et glisse
 la barbarie. Il serait temps de ragir. On souriait nagure des
efforts d'un directeur de revue qui relevait sur preuves tous les
solcismes de ses collaborateurs. Ce n'tait point, parat-il, une
sincure. On commence  regretter ce courageux grammairien. Et l'on
souhaiterait que chaque maison d'dition s'attacht comme correcteur
quelque vieil universitaire ferr sur la syntaxe.

[Note 2: videmment, un crivain aussi cultiv que Marcel Proust ne peut
ignorer  ce point la grammaire, et ces grossiers solcismes sont, sans
aucun doute, des fautes d'impression. Mais pourquoi M. Proust ne
corrige-t-il pas ou ne fait-il pas corriger ses preuves?]

Cependant M. Marcel Proust a, sans aucun doute, beaucoup de talent.
C'est prcisment pourquoi l'on dplorera qu'il gte de si beaux dons
par tant d'erreurs. Il a une imagination luxuriante, une sensibilit
trs fine, l'amour des paysages et des arts, un sens aiguis de
l'observation raliste et volontiers caricaturale. Il y a, dans ses
copieuses narrations, du Ruskin et du Dickens. Il est souvent embarrass
par un excs de richesse. Cette surabondance de menus faits, cette
insistance  en proposer des explications, se rencontrent frquemment
dans les romans anglais, o la sensation de la vie est produite par une
sorte de cohabitation assidue avec les personnages. Franais et Latins,
nous prfrons un procd plus synthtique. Il nous semble que le gros
volume de M. Marcel Proust n'est pas compos, et qu'il est aussi
dmesur que chaotique, mais qu'il renferme des lments prcieux dont
l'auteur aurait pu former un petit livre exquis.

Un enfant prodigieusement sensible a pour sa mre une adoration presque
maladive. La solitude l'pouvante, et pour qu'il puisse au moins
s'endormir, il faut que cette mre vienne l'embrasser dans son lit. Si
elle ne peut ou ne veut venir, pour ne pas s'loigner de ses invits,
par exemple, c'est un vrai drame, presque une agonie. Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser
mon propre tombeau, en dfaisant mes couvertures, revtir le suaire de
ma chemise de nuit... Mais cette curieuse nature d'enfant n'est tudie
que dans quelques pages assez pathtiques. Il ne sera presque plus
question par la suite de ces terreurs nocturnes ni de cette tendresse
filiale imprieuse et perdue. D'autres souvenirs se pressent en foule,
voqus par la saveur d'une tasse de th et d' un de ces gteaux courts
et dodus appels petites madeleines, qui semblent avoir t mouls dans
la valve rainure d'une coquille de Saint-Jacques. Ce got tait celui
du petit morceau de madeleine que le dimanche,  Combray, la tante
Lonie offrait au petit garon, voil bien des annes.

    La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappel avant que
    je n'y eusse got... Les formes--et celle aussi du petit
    coquillage de ptisserie, si grassement sensuel, sous son
    plissage svre et dvot--s'taient abolies ou ensommeilles,
    avaient perdu la force d'expansion qui leur et permis de
    rejoindre la conscience. Mais quand d'un pass ancien rien ne
    subsiste, aprs la mort des tres, aprs la destruction des
    choses, seules, plus frles, mais plus vivaces, plus
    immatrielles, plus persistantes, plus fidles, l'odeur et la
    saveur restent encore longtemps, comme des mes,  se rappeler,
     attendre,  esprer, sur la ruine de tout le reste,  porter,
    sans flchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'difice
    immense du souvenir... Et comme dans ce jeu o les Japonais
    s'amusent  tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de
    petits morceaux de papier jusque-l indistincts qui,  peine y
    sont-ils plongs, s'tirent, se contournent, se colorent, se
    diffrencient, deviennent des fleurs, des maisons, des
    personnages consistants et reconnaissables, de mme maintenant
    toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann,
    et les nymphas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et
    leurs petits logis, et l'glise et tout Combray et ses environs,
    tout cela qui prend force et solidit est sorti, ville et
    jardins, de ma tasse de th.

Ce n'est pas un cas d'association d'ides, ni mme d'images, mais
d'impressions purement sensorielles. Et M. Marcel Proust, comme tant
d'autres crivains contemporains, est avant tout un impressionniste.
Mais il se distingue de beaucoup d'autres en ce qu'il n'est pas
uniquement ni mme principalement un visuel: c'est un nerveux, un
sensuel et un rveur. Sa tendance mditative lui joue parfois de mauvais
tours. Il s'attarde en songeries infinies sur le caractre et sur la
destine d'tres fort insignifiants, une vieille tante maniaque, frue
de pepsine et d'eau de Vichy, une vieille bonne machiavlique et
dvoue, un vieux cur ennemi des vitraux anciens et dpourvu de tout
sentiment artistique. Quelques lignes auraient suffi pour croquer ces
silhouettes. Certains pisodes troubles n'ont pas l'excuse d'tre
ncessaires. Que de coupes sombres M. Proust aurait pu avantageusement
pratiquer dans ses cinq cents pages! Mais il y a de bien jolies
descriptions qui ne se bornent presque jamais au rendu matriel et que
magnifie le plus souvent une inspiration d'esthte ou de pote.

    La haie (d'aubpines) formait comme une suite de chapelles qui
    disparaissaient sous la jonche de leurs fleurs amonceles en
    reposoir; au-dessous d'elles, le soleil posait  terre un
    quadrillage de clart, comme s'il venait de traverser une
    verrire; leur parfum s'tendait aussi onctueux, aussi dlimit
    en sa forme que si j'eusse t devant l'autel de la Vierge, et
    les fleurs, aussi pares, tenaient chacune d'un air distrait son
    tincelant bouquet d'tamines, fines et rayonnantes nervures de
    style flamboyant comme celles qui  l'glise ajouraient la rampe
    du jub ou les meneaux du vitrail et qui s'panouissaient en
    blanche chair de fleur de fraisier.

Et cela est minemment ruskinien. On aimera aussi les surprises et les
motions de l'enfant lorsqu'il voit pour la premire fois en chair et en
os la duchesse de Guermantes, dont la famille descend de Genevive de
Brabant, et qu'il s'tait reprsente jusque-l avec les couleurs d'une
tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre sicle, d'une autre matire
que les personnes vivantes... Et voici l'explication du titre
particulier  ce premier volume:

    Il y avait autour de Combray (la petite ville o l'enfant et ses
    parents passent les vacances) deux cts pour les promenades, et
    si opposs qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la
    mme porte, quand on voulait aller d'un ct ou de l'autre: le
    ct de Msglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le ct de
    chez Swann parce qu'on passait devant la proprit de M. Swann
    pour aller par l, et le ct de Guermantes... Le ct de
    Msglise, avec ses lilas, ses aubpines, ses bluets, ses
    coquelicots, ses pommiers, le ct de Guermantes avec sa rivire
     ttards, ses nymphas et ses boutons d'or, ont constitu 
    tout jamais pour moi la figure des pays o j'aimerais vivre...

Mais aprs deux cents pages consacres  ces souvenirs et aux anecdotes
sur le grand-pre, la grand'mre, les grand'tantes et les servantes,
nous nous engageons dcidment un peu trop du ct de chez Swann; un
norme pisode, occupant la bonne moiti du volume et rempli non plus
d'impressions d'enfance, mais de faits que l'enfant ignorait en majeure
partie et qui ont d tre reconstitus plus tard, nous expose
minutieusement l'amour de ce M. Swann, fils d'agent de change, riche et
trs mondain, ami du comte de Paris et du prince de Galles, pour une
femme galante dont il ne connat pas le pass et qu'il croit longtemps
vertueuse, avec une navet invraisemblable chez un Parisien de cette
envergure. Elle le trompe, le torture, et finalement se fera pouser. Ce
n'est pas positivement ennuyeux, mais un peu banal, malgr un certain
abus de crudits, et malgr l'ide qu'a Swann de comparer cette
matresse  la Sphora de Botticelli qui est  la chapelle Sixtine. Et
que d'pisodes dans cet pisode! Quelle foule de comparses, mondains de
toutes sortes et bohmes ridicules, dont les sottises sont tales avec
une minutie et une prolixit excessives! Enfin la dernire partie nous
montre le jeune hros de l'histoire follement amoureux de sa petite
camarade des Champs-lyses, Gilberte, fille de M. Swann (que les
parents du petit garon ne voient plus depuis son absurde mariage).
C'est, je pense, l'amorce du tome qui va suivre et qu'on attend avec
sympathie, avec l'espoir aussi d'y dcouvrir un peu plus d'ordre, de
brivet, et un style plus chti. On gotera la conclusion mlancolique
du prsent volume: une flnerie de l'auteur adulte, vingt ans aprs, au
bois de Boulogne, o il ne retrouve rien de ce qui l'avait tant charm
jadis. Il a la nostalgie des attelages et des lgances anciennes; les
automobiles et les robes entraves lui font horreur. La ralit que
j'avais connue n'existait plus... Le souvenir d'une certaine image n'est
que le regret d'un certain instant; et les maisons, les routes, les
avenues, sont fugitives, hlas! comme les annes.




II

_A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS_


M. Marcel Proust a obtenu le prix Goncourt de 1919 pour son roman: _A
l'ombre des jeunes filles en fleurs_, tome second de la srie qui avait
commenc par _Du ct de chez Swann_. Ds 1913,  propos de ce premier
volume, j'ai fait du talent de M. Marcel Proust un assez vif loge, bien
que tempr de certaines rserves, pour n'avoir aujourd'hui qu' me
fliciter de ce jugement acadmique qui vient  l'appui du mien. Je
dirais qu'une fois n'est pas coutume, s'il ne s'agissait de l'Acadmie
Goncourt avec laquelle j'ai eu, non pas toujours, mais souvent, le
plaisir de me trouver d'accord. Cependant je dois reconnatre que sa
plus rcente dcision n'a pas eu en gnral une trs bonne presse. Dans
cette course, le grand favori a t battu sur le poteau: je veux dire
que M. Roland Dorgels a eu 4 voix et n'a t dpass que d'une tte par
M. Marcel Proust. Certes l'auteur des _Croix de Bois_ et t pleinement
digne de remporter le prix: son roman est sans doute, avec _le Feu_ de
M. Henri Barbusse et _La Vie des Martyrs_ de M. Georges Duhamel (autres
laurats Goncourt) l'un de nos trois meilleurs livres de guerre. Mais,
aprs avoir couronn des livres de guerre pendant cinq ans, l'Acadmie
des Dix a pens qu'il tait peut-tre temps de revenir aux oeuvres de
paix. Parmi ces dernires, on n'en voit pas qui mritt d'tre prfre
 celle de M. Marcel Proust. Ses dtracteurs ont object qu'il ne
ralisait pas les conditions voulues par le fondateur, tant trop g,
trop riche et patronn par celui des membres de l'Acadmie qui est en
mme temps un homme politique. Il est vrai que M. Marcel Proust a 47
ans, (et non pas 50, ainsi qu'on l'a trop gnralement affirm). Comment
prtendre qu'il ait cess d'tre un jeune, dans une poque o l'on a si
heureusement prolong la jeunesse, sinon la vie mme? N'a-t-on pas vu au
thtre bien des jeunes premiers qui avaient pass l'ge rel de M.
Marcel Proust, voire celui qu'on se htait trop de lui attribuer?
D'ailleurs au point de vue littraire et artistique, l'tat civil n'est
pas tout. Un jeune, c'est un dbutant, qui peut avoir dbut
tardivement, ou n'tre parvenu que lentement au succs dfinitif. A cet
gard, Musset  25 ans avait cess d'tre un jeune, mais Jean-Jacques en
tait un encore  40 ans. Debussy de mme jusqu' _Pellas_ et Edouard
Lalo  soixante jusqu'au _Roi d'Ys_. Plusieurs gagnants du Prix
Goncourt, entre autres M. Henri Barbusse et M. Lon Frapi avaient
galement dpass la quarantaine.

M. Marcel Proust n'avait encore donn dans sa priode de dbuts,
prolonge par sa mauvaise sant, que quelques essais et des traductions
de Ruskin, par o il s'tait recommand  la sympathie des dlicats et
des amateurs d'art, mais non pas signal  l'attention du grand public.
_A l'ombre des jeunes filles en fleurs_ n'est que son second roman et
qui aurait t publi 4 ou 5 ans plus tt s'il n'y avait eu la guerre.
Ce n'est pas un romancier arriv. Les volonts d'Edmond de Goncourt ne
l'excluent pas de ce chef. Quant  sa fortune, je n'en sais pas le
compte, mais il n'est pas un nouveau riche, ce qui suffit gnralement
par le temps qui court pour ressembler beaucoup  un nouveau pauvre.
Enfin M. J.-H. Rosny an a dclar, dans un article de _Comedia_, que
celui de ses collgues auquel on a fait allusion, n'tait mme pas
intervenu auprs de lui en faveur de M. Marcel Proust. L'et-il fait que
cela ne changerait rien  la question. Edmond de Goncourt dtestait
l'intrusion de la politique dans la littrature, mais la politique n'a
jou aucun rle dans la carrire de M. Marcel Proust, qui est un pur
homme de lettres, et elle n'en joue aucun dans son livre, dont la valeur
littraire n'est pas niable. Quoi encore? On reproche  ce romancier
d'tre mondain. C'est son droit et le cas n'est pas prvu dans le
testament du vieux Goncourt qui frquentait lui-mme quelques salons,
notamment celui de la princesse Mathilde, et qui n'est pas seulement
l'auteur de _Germinie Lacerteux_ et de _La Fille Elisa_ mais aussi de
_Chrie_ et de _Rene Mauperin_. Il serait aussi absurde de frapper
d'ostracisme tel crivain, parce qu'il va dans le monde, que tel autre
(ou le mme, car ce n'est pas incompatible), parce qu'il a gard
l'habitude d'aller au caf.

Ce qui a aussi fait du tort  M. Marcel Proust, et l il y a quelque peu
de sa faute, c'est qu'il est vraiment d'une lecture difficile. Et il
l'est de deux faons. D'abord matriellement par la longueur inusite de
ses ouvrages. _Du Ct de chez Swann_ dj n'en finissait pas: et ce
n'tait qu'une entre en matire. _A l'ombre des jeunes filles en
fleurs_ comporte 450 pages d'un texte prodigieusement compact en tout
petits caractres (44 lignes  la page) et presque d'un seul tenant,
sans division en chapitres,  peu prs sans alinas. C'est un peu
inhumain et dcourageant pour les yeux qui veulent tre mnags ou
simplement pour qui n'a pas beaucoup de loisirs. Le temps est pass des
interminables romans, comme ceux des d'Urf, des La Calprende, des
Scudri ou des Richardson. M. Romain Rolland en a relev la tradition,
mais il avait pris la prcaution de servir son _Jean Christophe_ par
petites tranches facilement digestives. A notre poque de gens presss,
absorbs par leurs travaux ou par d'autres plaisirs, la brivet
s'impose par lmentaire prudence si l'on veut tre lu. Beaucoup de
censeurs de M. Marcel Proust y ont visiblement renonc et se sont vengs
de n'avoir pu le suivre jusqu'au bout. Il est pnible  lire, en outre,
non pas seulement  cause de son abondance insolite, mais de son style
souvent prcieux et embroussaill. Ce n'est pas seulement l'oeuvre
elle-mme qui est longue, c'est aussi, trop souvent, chaque phrase prise
 part qui s'amplifie, se complique, s'enchevtre, se replie en volute
et en queue de serpent. J'ai dj t amen  poser M. Marcel Proust en
rival de Patin, dont la phrase du chapeau tait lgendaire dans les
facults et collges aux temps o l'on tudiait _les Tragiques Grecs_ et
o M. Gustave Lanson ne nous menaait pas de la licence s-lettres sans
grec ni latin. M. Marcel Proust sur cet article n'a pas chang ses
habitudes. A chaque instant, on perd le fil, et l'on est oblig de
reprendre, ce qui n'abrge pas l'opration.

Mais M. Marcel Proust possde sur feu Patin un avantage admirable en
soi, qui justifie son prix et le classe parmi les crivains de race,
tandis que l'ancien secrtaire perptuel n'tait qu'un honnte rudit et
un excellent professeur. Ce n'est pas seulement la construction un peu
dmesure et embarrasse qui arrte le lecteur dans les phrases de M.
Marcel Proust, c'est aussi l'originalit presque continuelle de la
pense ou de la sensation, et de l'expression verbale. On l'a compar 
Saint Simon. Car il a aussi de chauds admirateurs. Ce n'est pas tout 
fait cela. Il n'a pas la vhmence, l'intensit, la fivre et le feu au
ventre de l'auteur des _Mmoires_. Il fait songer  lui pisodiquement,
par son souci extrme et un peu excessif des hirarchies de caste, des
prsances mondaines et autre lgances conventionnelles. Cela n'a pas
une grande importance, surtout aujourd'hui, et serait un peu vain et
mme ennuyeux, jusque dans Saint Simon, s'il n'y avait la manire. M.
Marcel Proust ressemble encore un peu  l'illustre duc et pair dans sa
faon d'crire  la diable, sans respect de la correction
grammaticale[3], et surtout il est, lui aussi, essentiellement un
sensitif. Mais, au lieu de se laisser furieusement emporter par un
tourbillon, il a des impressions plus douces et il les savoure en
gourmet, il raisonne  leur sujet avec des raffinements infinis. Il est
moins violemment passionn et plus savamment dilettante. Avec lui on
n'est pas secou par un vent de tempte, mais entran dans les
dlicieux et paisibles mandres du plus subtil esthtisme contemplatif.

[Note 3: ...Il ne la respecte mme point assez et ne revoit pas assez
soigneusement ses preuves. Il laisse passer des _j'eus_ pour _j'eusse_,
des _soit qu'il croit_ (pour _croie_) des _il aurait voulu que nous
partmes_, ce qui fait un bien trange subjonctif, etc...]

Dans le sens o l'entendait Racine  propos de _Brnice_, M. Marcel
Proust a prouv sa facult d'invention en faisant quelque chose de rien.
Ce livre si substantiel est aussi peu charg que possible de matire et
d'incidents. M. Marcel Proust a l'imagination romanesque, qui est une
chose charmante, sans laquelle on se demanderait comment ceux qui en
sont dpourvus peuvent vivre, si prcisment ils n'en manquaient au
point de n'en pas mme prouver le besoin. Mais sa fantaisie s'exerce en
variations sur des thmes rels, et son fertile esprit n'a pas besoin de
ces aventures qui supplent chez d'autres romanciers et pour d'autres
lecteurs  la pauvret du fonds.

_Du ct de chez Swann_ tait le tableau de ses impressions d'enfance.
_A l'ombre des jeunes filles en fleurs_ conte, comme dit Loti, celles de
sa prime jeunesse. Vous n'avez pas oubli Gilberte, la fille de ce
Swann, l'ami des princes, si pleinement mondain,  qui son me en folie
a fait pouser inopinment une demi-mondaine, Odette de Crcy. Nous
retrouvons Swann, Odette et Gilberte. Aprs une priode de tendre et
innocente intimit, Gilberte se refroidit sans autre motif que
l'universelle inconstance de ce monde en perptuel devenir, laquelle est
particulirement  redouter chez des tres jeunes et indtermins,
devant qui s'ouvrent de larges perspectives et qui ne connaissent pas
encore ce dsir perdu de stabilit, angoisse et tourment de l'ge mr.
C'est tout,  ne considrer que l'action, pour la premire partie du
volume. La deuxime se compose, aprs la brouille avec Gilberte, d'une
saison aux bains de mer o le hros fait la connaissance de plusieurs
autres jeunes filles, pour lesquelles il s'prend d'une sorte d'amour
indivis, comme dans les _Vierges aux Rochers_, de Gabriel d'Annunzio, ne
finissant par se fixer enfin sur l'une d'elles, Albertine, que pour tre
assez vite du et rabrou. Et le rcit se termine normalement, sans
intrigue, pripties ni coup de thtre, par la rentre  Paris.

Ajoutez  ce scnario si simple un assez grand nombre de personnages
pisodiques, toute une galerie de portraits curieux et divertissants,
tracs de main de matre. Rien de plus plaisant que la personne et les
discours de M. de Norpois, diplomate rempli de son importance et dont
l'intarissable phrasologie professionnelle est rendue irrsistible par
le talent parodique de M. Marcel Proust. Celui-ci a publi d'autre part,
des pastiches qui valent les clbres _A la manire de_..... de Charles
Muller et Paul Reboux. Ces pastiches prsentent cette particularit de
montrer comment un mme sujet--une affaire de faux diamants,--aurait pu
tre traite par des crivains aussi diffrents que Balzac, Flaubert,
Sainte-Beuve, Henri de Rgnier, les Goncourt, Michelet, Faguet, Renan et
Saint Simon, dont les diffrences ne s'accusent jamais plus fortement
que dans cette espce de concours sur un texte donn. Ce sont encore l,
par un dtour, des portraits littraires d'une justesse admirable dans
la plus amusante espiglerie.

Pour revenir  _L'Ombre des jeunes filles_, voici le baron de Charlus,
entt de sa noblesse d'ailleurs trs ancienne et authentique, qui n'est
pas sans inspirer  M. Marcel Proust une extrme considration. Il la
motive par sa curiosit des types originaux et il la met  son plan,
lorsqu'il s'tonne trs sincrement qu'un homme de gnie comme
l'illustre crivain Bergotte, plac par ce don divin au dessus de tout
et de tous, ne laisse pas d'tre un peu vulgairement ambitieux et
arriviste. On pourrait trouver que M. Marcel Proust attache trop de prix
aux vanits sociales, s'il n'apportait lui-mme ce correctif de n'en
tre pas dupe, de s'y plaire comme  un spectacle, de trs bien voir que
l'lgance d'un milieu est souvent en raison inverse de son niveau
spirituel, et de prfrer hautement un grand artiste  un grand seigneur
ou  un millionnaire. Ceux qui l'ont tax de snobisme ne l'ont pas bien
compris.

Voici un autre aristocrate, le marquis de Saint-Loup, mais intellectuel
proudhonien, aussi avanc que Charlus peut paratre fossile. Et la
princesse de Luxembourg, altesse royale dont l'amabilit pour les
personnes de moindre naissance est extrmement attentive, mais ressemble
toujours un peu aux gentillesses que l'on a pour les animaux
domestiques. Et la vieille marquise de Villeparisis, qui a jadis entrevu
Chateaubriand, Balzac, Hugo, Vigny, Stendhal, ou a t renseigne sur
eux de premire main, par ses parents, et qui ne croit pas du tout 
cette fameuse supriorit de gens moins agrables en somme qu'un Mol,
un Pasquier ou un Salvandy. C'est ici une critique des critiques  la
Sainte-Beuve. On peut voir dans la prface aux _Propos d'un Peintre_ (de
David  Degas) de M. Jacques Emile Blanche, que M. Marcel Proust regarde
l'tude biographique et les relations personnelles avec les grands
hommes non comme une aide, mais comme un empchement  sentir leur
grandeur vritable. C'est un point de vue discutable d'ailleurs, et sans
doute plus exact quand il s'agit d'une caillette comme Mme de
Villeparisis que d'un historien comme Sainte-Beuve, dont la mthode
reste excellente malgr quelques erreurs de fait.

Ce qui donne surtout  ce livre tant d'attrait, c'est l'inquitude et
l'ardeur sentimentales, favorises sans doute, encore qu'un peu
fausses, mais d'une faon encore bien attachante, par de trs modernes
thories philosophiques. On gotera cette constante avidit de sortir de
soi, de se mler  d'autres vies, et d'y pntrer profondment. L'amour
est peut-tre avant tout une immense passion d'exister souverainement
dans une autre conscience. Le malheur de M. Marcel Proust, ou de son
hros, est de compliquer cette tche dj difficile par un subjectivisme
excessif. Il est par trop convaincu que l'amour, comme le gnie, tire
tout de soi, par une cration absolue pour qui la nature ou l'tre aim
n'est qu'un prtexte. Il redit sous toutes les formes le fameux quatrain
de Louis Bouilhet: J'ai fait chanter mon rve... Il reste au moins 
expliquer pourquoi c'est cet tre, et non pas un autre qui a servi
d'instrument  cet archet vainqueur. Cette objection seule suffit 
rectifier ce qu'il y a l de vraiment trop radical. Ce qui n'est
malheureusement que trop vrai, c'est ce principe de relativit qui ne
s'applique pas seulement au mouvement matriel mais, si l'on peut dire,
 la mcanique morale et qui rend tout bonheur prcaire, tout amour
imparfait. On a rarement traduit avec plus de force et d'amertume le
sens du changement et de l'incessante mobilit qui fait de la vie une
suite ininterrompue de morts fragmentaires. Et c'est ici un livre
douloureux comme la plupart des grands livres trs humains.




III

_LE CT DE GUERMANTES_


_Le ct de Guermantes_ est le troisime volume de la srie. Il y avait
pour sortir de la maison de campagne o le hros de ces mmoires
romanesques a pass son enfance deux routes dont l'une conduisait  la
proprit de M. Swann, l'autre au chteau de Guermantes. De l, les deux
titres. Cette troisime partie que voici n'est qu'un volume de
transition moins complet en soi que les deux prcdents et servira
surtout  prparer les deux derniers tomes, lesquels seront terribles et
nous entraneront, d'aprs ce qu'on annonce, jusqu' Sodome et 
Gomorrhe. Tous les chemins mnent  Rome, mais n'ont pas heureusement
cette fatale orientation du ct de Guermantes. Il sied d'attendre la
fin de la publication pour porter un jugement d'ensemble sur ce grand
ouvrage de M. Marcel Proust, qui,  dfaut d'autres ressemblances, fera
du moins songer  Jean-Christophe par son tendue. On voit en tout cas
que ses adversaires, lorsqu'il obtint le prix Goncourt, taient bien
injustes de lui reprocher une insuffisante fcondit, et qu'il est en
train de se rattraper largement. Car ses cinq volumes en vaudront bien
dix de dimensions ordinaires, et la concision n'est assurment pas sa
facult matresse.

Il faut avoir des loisirs pour pouvoir lire M. Marcel Proust qui n'est 
aucun point de vue d'une lecture facilement abordable. Les gens presss
auraient tort de s'imaginer qu'on peut prendre une ide de ses livres en
les parcourant  la hte, comme on fait aisment pour beaucoup d'autres,
et ils feront mieux d'y renoncer tout de suite. Ceux qui auront le temps
de s'embarquer dans cette entreprise de longue haleine, ne le
regretteront pas. Ce rcit touffu, ces phrases enchevtres, ces
innombrables pages compactes, parfois mme inextricables, reclent des
trsors d'observations pntrantes, d'impressions dlicates ou
profondes, d'imagination ardente et subtile. M. Marcel Proust est un
prodigieux sensitif et un analyste inpuisable. Son style surcharg mais
frmissant et parfois clatant, l'a fait parfois comparer  Saint Simon.
Toute proportion garde, il y a du vrai bien que M. Marcel Proust soit
surtout un esthte nerveux, un peu morbide, presque fminin et n'ait pas
les coups de passion ni les orages fulgurants de l'auteur des _Mmoires_
ou du moins ne les ait pas encore eus; cela viendra peut-tre au bout du
chemin de Guermantes, du ct de Sodome et Gomorrhe.

Un trait par lequel M. Marcel Proust ressemble  Saint Simon ou
renchrit mme sur lui, c'est la proccupation absorbante et l'ide fixe
des gnalogies, des rangs et des prsances. Il en est littralement
obsd. Bien avant d'avoir aperu la duchesse de Guermantes, son
hros--qui lui ressemble comme un frre, malgr l'arrangement des
personnages et des vnements romancs--cristallise furieusement sur ce
nom et sur ce titre, qui ne lui semblent pouvoir appartenir qu' un tre
surnaturel,  une dame de lgende ou  une fe du lac. Il est un peu
du de dcouvrir que ce n'est qu'un tre humain, lorsque ses parents
vont habiter  Paris, un appartement sis dans une aile de l'htel
Guermantes. Mais la cristallisation reprend bientt sur nouveaux frais,
parce qu'on lui dit que tout en rsidant sur la rive droite, la duchesse
occupe la premire situation du Faubourg Saint-Germain.

Aucun ambitieux de Balzac n'a plus ardemment rv de cette mystrieuse
contre et de cette terre de Chanaan. Y pntrer est l'unique objet des
voeux de ce novice qui se figure un instant qu'il est amoureux de Mme de
Guermantes elle-mme, mais ne l'est en ralit que de cet Olympe o
planent les grands dieux de la suprme mondanit et de l'inimitable
lgance. C'est d'ailleurs pour lui seul qu'il caresse cette chimre, et
il jugerait fort choquant que ses pareils, de simples bourgeois mme
opulents et distingus, eussent le fol orgueil de prtendre  tre
jamais admis dans ce sublime faubourg. La vie que je supposais devoir y
tre mene drivait d'une source si diffrente de l'exprience, et me
semblait devoir tre si particulire, que je n'aurais pu imaginer aux
soires de la duchesse la prsence de personnes que j'eusse autrefois
frquentes, de personnes relles. Car ne pouvant subitement changer de
nature, elles auraient tenu l des propos analogues  ceux que je
connaissais; leurs partenaires se seraient peut-tre abaisss  leur
rpondre dans le mme langage humain; et pendant une soire dans le
premier salon du faubourg Saint-Germain, il y aurait eu des instants
identiques  des instants que j'avais dj vcus: ce qui est
impossible.

Notre bon jeune homme assistant  une reprsentation de gala  l'Opra,
n'a d'yeux que pour une miraculeuse baignoire o trnent la duchesse, sa
cousine la princesse de Guermantes-Bavire, une vague altesse royale, et
quelques demi-dieux du Jockey Club. Les humbles mortels, extasis avec
lui aux fauteuils d'orchestre, lui font l'effet d'un madrpore de
protozoaires. Une fameuse tragdienne, la Berma, joue un acte de
_Phdre_. Il et mieux aim connatre le jugement de ces grandes dames,
qui ne pensaient peut-tre qu' leurs toilettes, que celui du premier
critique du monde. Le moment enivrant est celui o la duchesse, l'ayant
reconnu, leva la main gante de blanc qu'elle tenait appuye sur le
rebord de la loge, l'agita en signe d'amiti et fit pleuvoir sur lui
l'averse tincelante et cleste de son sourire. L'excellent garon n'a
pas perdu sa soire. Mais un peu plus tard, il dcouvrira qu'il a fait
une gaffe et en prouvera un cuisant regret.

Rencontrant la duchesse en visite, il l'entendra dclarer que M.
Bergotte, qui n'est pas du Jockey, a encore plus d'esprit que M. de
Braut qui en est pourtant, et que l'unique personne qu'elle a envie de
connatre est ce Monsieur Bergotte dont le seul mrite consiste  tre
un crivain illustre. Notre nophyte qui a cependant la vocation
littraire, et qui admire infiniment ce matre des lettres
contemporaines, n'en est pas moins stupfait!

Je n'avais pas considr que Bergotte pt tre considr comme
spirituel; de plus, il apparaissait comme ml  l'humanit
intelligente, c'est  dire infiniment distant de ce royaume mystrieux
que j'avais peru sous les toiles de pourpre d'une baignoire et o M. de
Braut, faisant rire la duchesse, tenait avec elle dans la langue des
dieux, cette chose inimaginable: une conversation entre gens du faubourg
Saint-Germain. Je fus navr de voir l'quilibre se rompre, et Bergotte
passer par dessus M. de Braut. Mais surtout je fus dsespr d'avoir
vit Bergotte le soir de _Phdre_, de ne pas tre all  lui... La
prsence de Bergotte  ct de moi, prsence qu'il m'et t si facile
d'obtenir mais que j'aurais cru capable de donner une mauvaise ide de
moi  Madame de Guermantes, et sans doute eu au contraire pour rsultat
qu'elle m'et fait signe de venir dans sa baignoire et m'et demand
d'amener un jour djeuner le grand crivain. C'est bien fait, mon ami,
et tant pis pour toi! Cela t'apprendra  regarder comme compromettante
la frquentation d'un homme suprieur, qui t'honorerait grandement au
contraire, et  lui prfrer le premier imbcile  particule.

Il semble d'ailleurs certain que cette curiosit  l'gard des
intellectuels clbres est, chez la duchesse, un snobisme analogue 
celui qui fait pmer quelques nafs devant l'aristocratie de nom. Vanit
des vanits! Mais ceux qui en bnficient le plus n'en sont donc pas
exempts, et les droits de l'esprit, seule valeur relle, sont ainsi
rtablis par ce dtour.

Il conviendrait toutefois que ses reprsentants fissent respecter leur
dignit, ce que ne font pas tous les commensaux de Mme de Guermantes, si
l'on en croit M. Marcel Proust. A propos de l'excellent crivain C...
que la duchesse invitait souvent  djeuner mme tte  tte avec elle
et son mari, ou l'automne  Guermantes, et qu'elle servait certains
soirs  des altesses curieuses de le rencontrer, M. Marcel Proust crit:
La duchesse aimait  recevoir certains hommes d'lite,  condition
toutefois qu'ils fussent garons, condition que mme maris ils
remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, plus ou moins
vulgaires, eussent fait tache dans un salon o il n'y avait que les plus
lgantes beauts de Paris, c'est toujours sans elles qu'ils taient
invits; et le duc, pour prvenir toute susceptibilit, expliquait  ces
veufs malgr eux que la duchesse ne recevait pas de femmes, ne
supportait pas la socit des femmes, presque comme si c'tait par
ordonnance du mdecin et comme il et dit qu'elle ne pouvait rester dans
une chambre o il y avait des odeurs, manger trop sal, voyager en
arrire ou porter un corset. En vrit,  entendre cette duchesse et
son complaisant historiographe, on croirait que tous les hommes de
lettres pousent leur blanchisseuse! Un d'eux, en butte  une de ces
invitations unilatrales et discourtoises, qu'aucune disgrce ne
justifiait, rpondit tout  trac qu'il n'allait sans sa femme que dans
le demi-monde. La leon tait juste. L'galit est la base des relations
sociales, et ceux qui mprisent les autres n'ont qu' se passer de leur
compagnie. S'ils la dsirent, qu'ils la recherchent poliment et non en
mettant leurs invits plus bas que terre.

C'est assez l'habitude de Mme de Guermantes, et si l'on en juge par
certaines particularits que rapporte M. Marcel Proust, cette grande
dame, cette trs grande dame, est assez mal leve. Ces gens de talent
qu'elle attire si volontiers chez elle, il parat qu'elle les traite
d'une faon condescendante. Ils sont bien bons de le supporter! Il y
en a certes qu'aprs une telle exprience elle n'aurait jamais revus.
Comme sa tante, Mme de Villeparisis, lui prsentait certain rudit et le
hros du roman, la duchesse, dit ce dernier, profita de l'indpendance
de son torse pour le jeter en avant avec une politesse exagre et le
ramener avec justesse, sans que son visage et son regard eussent paru
avoir remarqu qu'il y avait quelqu'un devant eux; aprs avoir pouss un
lger soupir, elle se contenta de manifester la nullit de l'impression
que lui produisaient la vue de l'historien et la mienne en excutant
certains mouvements des ailes du nez avec une prcision qui attestait
l'inertie absolue de son attention dsoeuvre. Et plus loin: D'un air
souriant, ddaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses lvres
serres, de la pointe de son ombrelle comme de l'extrme antenne de sa
vie mystrieuse, elle (la duchesse) dessinait des ronds sur le tapis,
puis avec une affection indiffrente, qui commence par ter tout point
de contact avec ce que l'on considre soi-mme, son regard fixait tout 
tour chacun de nous, puis inspectait les canaps et les fauteuils, mais
en s'adoucissant alors de cette sympathie humaine qu'veille la prsence
mme insignifiante d'une chose que l'on connat, d'une chose qui est
presque une personne; ces meubles n'taient pas comme nous, ils taient
vaguement de son monde, ils taient lis  la vie de sa tante; puis du
meuble de Beauvais ce regard tait retourn  la personne qui y tait
assise et reprenait le mme air de perspicacit et cette mme
dsapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'et
empche d'exprimer, mais enfin qu'elle et prouve si elle et
constat sur les fauteuils, au lieu de notre prsence, celle d'une tache
de graisse ou d'une couche de poussire. Notez que ces hommes,
assimils si gracieusement  des grains de poussire ou  des taches de
graisse qui salissent les nobles fauteuils de Mme de Villeparisis, sont
irrprochables et fort estimables  tous points de vue, sous cette
unique rserve qu'ils ne sont pas ns. Il semble difficile de pousser
plus loin que cette duchesse, l'insolence et la grossiret. On incline
mme  croire que M. Marcel Proust exagre, et qu'il n'y en a plus
beaucoup de ce calibre ou qu'elles dissimulent mieux.

On trouvera naturellement bien d'autres choses dans cet ouvrage,
notamment l'histoire du marquis Robert de Saint-Loup, marchal des logis
de cavalerie, et d'une petite actrice, sa matresse, puis des notes
historiques relatives aux rpercussions de l'affaire Dreyfus sur les
conversations et la vie de socit, enfin d'exquis ou d'admirables
tableaux o la matrise descriptive de M. Marcel Proust rivalise avec
les plus grands peintres (je vous recommande particulirement le
Boecklin des pages 36 et 37, beaucoup plus harmonieux que ceux de Ble,
et le Rembrandt de la page 87).




IV

_LE CT DE GUERMANTES II_


_SODOME ET GOMORRHE I_

M. Marcel Proust poursuit infatigablement sa _Recherche du temps perdu_:
voici le quatrime volume, un peu moins long peut-tre et un peu moins
substantiel que les prcdents; il n'a que deux cent quatre-vingts
pages, mais de ces pages trs hautes, trs larges et trs compactes,
sans alinas, qui sont particulires aux ditions de la _Nouvelle Revue
franaise_,--chacune en vaut bien deux ou trois d'une dition
normale,--et qui semblent avoir t inventes tout exprs pour donner,
par le seul aspect de la typographie, avant qu'on en ait lu une ligne,
l'image exacte et l'impression physique de la manire de M. Marcel
Proust. Lac de dlices, dit M. Andr Gide dans son dernier _Billet 
Angle_[4], et il ajoute (dans un autre paragraphe, de sorte qu'il
importe peu si les mtaphores ne se suivent pas trs bien): Quels
curieux livres! On y pntre comme dans une fort enchante; ds les
premires pages, on s'y perd, et l'on est heureux de s'y perdre; on ne
sait bientt plus par o l'on est entr ni  quelle distance on se
trouve de la lisire; par instants, il semble que l'on marche sans
avancer, et par instants que l'on avance sans marcher; on regarde tout
en passant; on ne sait plus o l'on est, o l'on va....

[Note 4: _Nouvelle Revue franaise_ du 1er mai 1921.]

M. Andr Gide rpond  une objection d'Angle, qui se plaint que la
longueur des phrases de M. M. Proust l'extnue: Attendez seulement mon
retour et je vous lis ces interminables phrases  haute voix; comme
aussitt tout s'organise! comme les plans s'tagent! comme s'approfondit
le paysage de la pense! J'admire les livres de M. Marcel Proust autant
ou presque autant que fait M. Andr Gide, qui les prfrerait  tout,
s'il n'y avait M. Paul Valry, mais je voudrais bien, lorsqu'il sera
revenu parmi nous, lui entendre lire  haute voix la phrase suivante:
Est-ce parce que nous ne revivons pas nos annes dans leur suite
continue jour par jour, mais dans le souvenir fig dans la fracheur ou
l'insolation d'une matine ou d'un soir, recevant l'ombre de tel site
isol, enclos, immobile, arrt et perdu, loin de tout le reste et
qu'ainsi les changements gradus non seulement au dehors, mais dans nos
rves et notre caractre voluant, lesquels nous ont insensiblement
conduit dans la vie d'un temps  tel autre trs diffrent, se trouvant
supprims, si nous revivons un autre souvenir prlev sur une anne
diffrente, nous trouvons entre eux grce  des lacunes,  d'immenses
pans d'oubli comme l'abme d'une diffrence d'altitude, comme
l'incompatibilit de deux qualits incomparables d'atmosphre respire
et de colorations ambiantes. C'est limpide. Mais ce le serait davantage
encore pour tout le monde grce  la savante diction de M. Andr Gide,
qui russirait sans doute  dblayer et  clarifier jusqu' la clbre
phrase du chapeau de l'hellniste Patin, en son vivant, secrtaire
perptuel de l'Acadmie franaise.

Je me hte d'ajouter que l'criture de M. Marcel Proust n'est pas
toujours aussi enchevtre, et que prcisment le prsent volume est, en
gnral, plus facile  lire que les trois premiers. Au surplus, ce n'est
point par ironie que j'ai dj dclar fort intelligible la priode que
je viens de citer, et qui est un peu charge sans doute, mais non pas
inextricable autrement qu'en apparence. On y distingue aisment, en
relisant deux ou trois fois avec beaucoup d'attention, une des thories
favorites de M. Marcel Proust, et qui est comme un des leitmotives de
ses rcits,  savoir celle de la contingence et de la relativit de nos
tats de conscience, o entrent comme composantes beaucoup d'lments
divers, galement essentiels, mais que la fuite du temps, l'instabilit
des choses, les dformations de notre mmoire, la double volution
nullement concordante du moi et du non-moi, nous interdisent de
retrouver jamais deux fois dans un ensemble identique. Et voil que je
commence  craindre moi-mme de n'tre pas sensiblement plus clair que
M. Marcel Proust, qui est ici un Bergson ou un Einstein de la
psychologie romanesque, et  qui certaines ides un peu subtiles
imposent presque invitablement parfois un langage un peu abstrus.

Ces mlanges charmants qu'une jeune fille fait avec une plage, avec la
chevelure tresse d'une statue d'glise, avec une estampe, avec tout ce
 cause de quoi on aime en l'une d'elles, chaque fois qu'elle entre, un
tableau charmant, ces mlanges ne sont pas trs stables. Vivez tout 
fait avec la femme et vous ne verrez plus rien de ce qui vous l'a fait
aimer... Et plus loin: La vie vous avait complaisamment rvl tout au
long le roman de cette petite fille, vous avait prt pour la voir un
instrument d'optique, puis un autre, et ajout au dsir charnel un
accompagnement qui le centuple et le diversifie de ces dsirs plus
spirituels et moins assouvissables qui..., etc... Ailleurs, M. Marcel
Proust parle de ces procds de photographie composite qui peuvent,
autant que le baiser, faire surgir de ce que nous croyons une chose 
aspect dfini, les cent autres choses qu'elle est tout aussi bien,
puisque chacune est relative  une perspective non moins lgitime. M.
Marcel Proust loue un peintre imaginaire, qu'il appelait Elstir, d'avoir
su dissoudre cet agrgat de raisonnements que nous appelons une vision
et sans lequel nous n'identifierions pas les objets. Nul n'est plus
convaincu de le diffrence profonde entre l'tre que nous avons t
autrefois et celui que nous sommes ou que nous nous figurons tre
aujourd'hui, chacun de ces deux tres tant, du reste soumis aux
influences d'une foule de conjonctures qu'il est impossible de
reproduire ou seulement de se reprsenter avec exactitude, puisqu'il
faudrait pour cela redevenir ce que nous ne sommes et ne serons jamais
plus. M. Marcel Proust est minemment le romancier de la mobilit, du
perptuel changement et de l'universelle illusion. J'espre qu' la
lumire de ces textes vous avez russi  comprendre  peu prs la
terrible phrase sans le concours de M. Andr Gide.

On reconnatra qu'il y a un peu de vrai dans l'observation suivante, qui
semble bien avoir ici le sens d'une apologie personnelle. Il s'agit de
la duchesse de Guermantes, qui affecte de ne parler que la vieille
langue dlectable du temps de Malherbe et de Mathurin Rgnier (dont elle
a parfois la verdeur): Il est difficile, quand on est troubl par les
ides de Kant et la nostalgie de Baudelaire, d'crire le franais
d'Henri IV, de sorte que la puret mme du langage de la duchesse tait
un signe de limitation et qu'en elle et l'intelligence et la sensibilit
taient restes fermes  toutes les nouveauts. Sans doute. Il ne
faudrait pourtant pas exagrer, et si la dcouverte d'ides, de notions
et d'motions nouvelles exige un enrichissement du vocabulaire, ou mme
une complication de la syntaxe, ce n'est pas une raison suffisante pour
renoncer aux qualits du vieux langage, ni  ses ressources--car on
laisse perdre autant de mots anciens qu'on en invente de nouveaux, sans
parler de ceux qu'on dtourne de leur sens; et s'il est fatal que les
langues voluent, il est  souhaiter du moins que ce soit toujours dans
le sens de leur gnie propre, de faon que ces acquisitions n'en
altrent point la nature essentielle ni les qualits matresses, au
premier rang desquelles pour le franais il conviendra toujours de
ranger la clart et une certaine simplicit lgante qui n'a rien de
commun avec la facilit banale et superficielle. Puisque j'ai nomm M.
Bergson parmi les matres de la pense de M. Marcel Proust, celui-ci me
permettra de lui faire observer que l'auteur de l'_Evolution cratrice_,
ayant  traiter de matires encore plus ardues que celles de _Swann_ ou
de _Guermantes_, crit nanmoins avec plus d'aisance et ne fait jamais
de phrases aussi embroussailles.

Mais nul n'a jamais t plus sincrement fru que M. Marcel Proust de ce
que Maurice Barrs appelle le prestige de l'obscur. Dans les livres
de Bergotte que je relisais souvent, dit-il, ses phrases taient aussi
claires devant mes yeux que mes propres ides, les meubles dans ma
chambre et les voitures dans la rue. Toutes choses s'y voyaient
aisment, sinon telles qu'on les avait toujours vues, du moins telles
qu'on avait l'habitude de les voir maintenant. C'est pourquoi M. Marcel
Proust--ou du moins son hros, qui lui ressemble comme un
frre--n'admire plus Bergotte autant qu'autrefois. A un confrre qui le
remerciait de lui avoir envoy un de ses recueils de vers, mais avouait
qu'il n'y avait pas compris grand'chose, Moras rpondit: J'en suis
bien aise, car si vous aviez compris, cela prouverait que mes vers ne
vaudraient rien. Ce qui tait une insolence voulue dans cette rplique
de Moras est une conviction profonde chez M. Marcel Proust. Il admire
d'autant plus qu'il comprend moins, et rciproquement. Il s'en vante, et
condamne quiconque n'adopte pas ce critrium, qui est pour lui le
premier principe d'une esthtique srieuse.

Dans le moment o il se dgote de Bergotte, qui a le tort rdhibitoire
de se laisser comprendre, il s'engoue d'un nouvel crivain qui crit,
par exemple: Les tuyaux d'arrosage admiraient le bel entretien des
routes qui partaient toutes les cinq minutes de Briand et de Claudel.
N'y comprenant rien, M. Marcel Proust fait comme les tuyaux d'arrosage:
il se convulse d'admiration. Le propre d'un artiste crateur n'est-il
pas d'apporter une vision entirement nouvelle, qui commence
ncessairement par heurter les habitudes du public? Le monde n'a pas t
cr une fois, mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu.
Les gens de got nous disent aujourd'hui que Renoir est un grand peintre
du dix-neuvime sicle. Mais on a commenc par pousser des cris
d'horreur devant ses tableaux et les trouver hideux. Aujourd'hui enfin,
par un lent et pnible travail d'accommodation, nous voyons comme
Renoir: un nouvel univers a t cr; il durera jusqu' la prochaine
catastrophe gologique que dchaneront un nouveau peintre ou un nouvel
crivain originaux. Bergotte,  sa date, avait opr un de ces
renouvellements du monde, que M. Marcel Proust attendait maintenant de
son successeur: Et j'arrivais, dit-il,  me demander s'il y avait
quelque vrit en cette distinction que nous faisons toujours entre
l'art qui n'est pas plus avanc qu'au temps d'Homre, et la science aux
progrs continus. Peut-tre l'art ressemblait-il au contraire en cela 
la science: chaque nouvel crivain original me semblait en progrs sur
celui qui l'avait prcd...

Cependant les Goncourt, assurment originaux, ne sont pas de plus grands
romanciers que Cervants, et M. Paul Claudel, malgr son originalit non
moins certaine, n'est pas un plus grand pote que Dante. Il reste vrai
qu'il y a dans les pomes homriques autant de gnie que dans les plus
beaux des ges suivants. D'ailleurs, l'assimilation qu'institue M.
Marcel Proust entre l'art et la science contredit son grand principe. Le
travail scientifique a pour caractre distinctif d'accumuler les
dcouvertes par un progrs continu, les vrits bien tablies tant
dfinitivement acquises. Dans l'art, qui vaut par la personnalit de
l'artiste, le travail recommence chaque fois sur nouveaux frais; mais on
considrait, jusqu' prsent, que la beaut ralise demeurait acquise
aussi, tout en laissant le le champ libre aux tentatives ultrieures, et
c'est cela justement que conteste M. Marcel Proust, puisque qu'une
oeuvre n'est belle, selon lui, qu'aussi longtemps qu'elle est mconnue,
et perd tout intrt ds qu'tant enfin comprise elle doit cder le pas
aux gnrations montantes qui la relguent  jamais dans l'ombre.
Etrange progrs, qui se dvorerait lui-mme au fur et  mesure de ses
conqutes, et nous laisserait aussi pauvres que les contemporains de la
premire oeuvre d'art un peu russie,  l'origine des temps!

Le modernisme de M. Marcel Proust est plus radical que celui des
d'Aubignac, des Perrault et des La Motte. D'ailleurs, par le dtour
d'une subtile thorie de l'originalit, il rejoint tout bonnement le
penchant instinctif de la masse  n'apprcier que les ouvrages nouveaux
et  trouver ennuyeux tous ceux qui datent de plus d'un demi-sicle. Ce
n'est pas la premire fois que l'on constate cet trange accord de nos
esthtes les plus renchris avec la barbarie nave des simples
illettrs. Et dj Edmond de Goncourt considrait avec ddain
l'antiquit comme le pain des professeurs. Le voil devenu, lui aussi,
un ancien pour les futuristes comme M. Marcel Proust, et ddaign  ce
titre, selon la loi qu'il avait lui-mme promulgue. _Patere legem quam
ipse fecisti_! Mais ces paradoxes, s'ils taient pris au srieux,
aboutiraient  la ruine de toute culture et  l'abaissement de l'esprit.
Bien entendu, M. Marcel Proust mprise aussi la critique, qu'il compare
 l'agitation futile et versatile d'une duchesse de Guermantes:
cependant outre qu'il lui arrive d'tre plus cratrice que la sorte de
littrature  laquelle M. Proust rserve ce nom, puisqu'elle cre
parfois des ides, et des ides justes, la critique rendrait encore des
services bien ncessaires, quand elle se bornerait  dfendre la raison
et les vrais trsors intellectuels contre des sophismes d'autant plus
dangereux qu'ils sont noncs par un crivain de grand talent, comme
l'auteur d'_A la recherche du temps perdu_.

La discussion de ces quelques points a rempli la place que j'aurais
peut-tre d donner  l'analyse du roman; mais  vrai dire, il est  peu
prs impossible d'analyser un volume qui ne forme pas un tout  lui
seul, mais prend son rang dans une srie, et qui se compose d'une suite
de croquis, de conversations et de rflexions d'ailleurs extrmement
attachantes: le tableau d'un dner chez la duchesse de Guermantes occupe
environ cent vingt pages, et il n'y en a peut-tre pas une de trop. Je
dois ajouter qu'au dernier chapitre le rcit s'engage dans une direction
o il devient un peu difficile de le suivre. Il y a eu jusque dans les
familles royales, d'aprs Saint-Simon, des personnages analogues au
baron de Charlus de M. Proust; mais l'auteur des _Mmoires_ se bornait 
des indications plus sommaires.




V

_SODOME ET GOMORRHE_


M. Marcel Proust poursuit, par des chemins parfois un peu tranges, sa
recherche du temps perdu. Des lecteurs acrimonieux diront peut-tre que
ce n'est pas une raison parce qu'il en a beaucoup perdu pour nous en
faire perdre  notre tour.

Assurment il n'crit pas pour les gens presss. Voici le cinquime tome
de son grand ouvrage qui doit en avoir huit, mais ce cinquime tome est
lui-mme en trois volumes; on se demande avec inquitude en combien de
volumes s'allongeront les trois tomes qui restent  paratre et sont
dj sous presse M. Marcel Proust battra tous les records, ceux des
Romain Rolland, des La Calprende et des Scudri. Lorsqu'il crit: Les
proportions de cet ouvrage ne me permettent pas d'expliquer ici  la
suite de quels incidents de jeunesse M. de Vangoubert... etc, on croit,
non sans raison peut-tre,  une aimable ironie. Que serait-ce donc, et
quelles proportions l'ouvrage atteindrait-il si cet auteur entreprenait
de tout dire? Cependant, sans tre incapable de sourire et de se railler
discrtement lui-mme, une fois par hasard, M. Proust est habituellement
trs srieux. La rancune qu'il a exhale contre Renan, jusqu' l'accuser
d'crire mal, ne serait-elle pas dtermine par une boutade, dans la
rponse au discours de rception de Victor Cherbuliez, sur l'illusion
des romanciers, qui consiste  s'imaginer qu'on a le temps de les lire?

M. Proust fltrit l'affectation de l'homme positif vous disant  propos
de divertissements mondains ou autres rputs frivoles: C'est bon pour
vous qui n'avez rien  faire, et dont la supriorit s'affirmerait tout
aussi ddaigneuse si votre divertissement tait d'crire ou simplement
de lire _Hamlet_; Il a mis _Hamlet_ par modestie; mais il a sans doute
pens  sa _Recherche du temps perdu_, qui est certainement pour lui
aussi du temps gagn, comme pour M. de Tocqueville ou le philosophe
Joubert, d'aprs la sous-prfte du _Monde o l'on s'ennuie_.

Il est du moins certain qu'aprs quelque hsitation et quelque mfiance
devant cet amas de papier imprim, si l'on se dcide  y entrer
bravement, on ne le lche plus. Avec tous ses dfauts, ses redites et
son accumulation de dtails interminables, M. Marcel Proust est un
romancier des plus captivants. Prolixe, mais vari, souvent spirituel et
brillant, parfois profond, il donne toujours la sensation de la vie.
J'ajoute que son style est cette fois plus alerte et plus clair. Ce
n'est pas que ses phrases ne s'emptrent encore  et l, comme celle du
chapeau chappe  l'hellniste Patin, secrtaire perptuel de
l'Acadmie Franaise, et j'en pourrais citer plusieurs exemples. En
voici seulement un: Mais si la vie, en faisant revtir  Cottard sinon
chez les Verdurin, o il tait, par la suggestion que les minutes
anciennes exercent sur nous quand nous nous retrouvons dans un milieu
accoutum, rest quelque peu le mme, du moins dans sa clientle, dans
son service d'hpital,  l'Acadmie de mdecine, des dehors de froideur,
de ddain, de gravit qui s'accentuaient pendant qu'il dbitait devant
ses lves complaisants ses calembours, avait creus une vritable
coupure entre le Cottard actuel et l'ancien, les mmes dfauts
s'exagraient, au contraire chez Samiette, au fur et  mesure qu'il
cherchait  s'en corriger. Notez que la phrase est correcte, et qu'il
suffit pour la comprendre de dcouvrir que le _si la vie_ du dbut
commande le _avait creus_ de la 10e ou 11e ligne, et que le _revtir 
Cottard_ de la 1re a pour rgime les _dehors_ de froideur dont il est
spar par une broussaille d'incidentes. C'est lmentaire ds qu'on a
trouv le fil. D'autres phrases sont franchement boiteuses et dfient la
syntaxe. Puis, il y a beaucoup de subjonctifs, mais non pas toujours o
il en faudrait et quelquefois en revanche o il n'en faudrait pas. M.
Proust est brouill avec les temps, les modes et gnralement avec la
grammaire. Cette incompatibilit d'humeur l'entrane  de plaisantes
mprises. J'ai pas pour bien longtemps, disait le lift qui, poussant 
l'extrme la rgle dicte par Blise d'viter la rcidive du _pas_ avec
le _ne_, se contentait toujours d'une seule ngative. Blise s'est
garde d'dicter une rgle si fausse, et  Martine disant: _Ne servent
pas de rien_, ce n'est pas le _ne_ qu'elle dconseille:

      _De pas mis avec rien tu fais la rcidive,
      Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une ngative._

Mais M. Proust, peut-tre parce que son ouvrage est malgr tout un peu
long, mme pour lui, ne trouve probablement pas le loisir de se relire,
mme sur preuves. Et cela explique aussi qu'il ne manque gure de
laisser _eut_ et _fut_ sans accent circonflexe, au subjonctif, o cet
accent s'impose, quitte  souffrir qu'on le leur inflige  l'indicatif,
alors qu'ils prfreraient s'en passer. Broutilles si l'on veut, mais
qui finissent par tre dsobligeantes. M. Proust mpriserait-il notre
langue qu'il dfinit comme forme d'une prononciation dfectueuse de
quelques autres? Il aurait bien tort, d'autant plus qu'il la manie en
matre, quand il s'en donne la peine.

Quelques marines et paysages, descriptions de pommiers en fleurs,
etc..., sont de petits bijoux. Et en dehors mme du pittoresque, dans
l'analyse de sentiment ou d'ide, il a une finesse et une couleur dont
la frappante union rvle un crivain de premier ordre. Alors, pourquoi
ces fautes et ces ngligences qu'il serait facile d'viter et qui ont
l'air d'un manque d'gards envers le lecteur? Balzac, si cher  M.
Proust, remarque que les femmes n'aiment pas les sans-soins; le public
n'est pas fch non plus qu'un auteur fasse un peu de toilette  son
intention.

Maintenant, je vous prviens qu'il ne faut pas trop s'effrayer du titre
de cette partie de l'immense roman. Ce titre emprunt aux deux villes
dtruites par la justice de l'Eternel, d'aprs la _Gense_, et que Vigny
a voques dans un clbre vers pessimiste de la _Colre de Samson_,
annonce un sujet assurment des plus scabreux, qui d'ailleurs
n'autoriserait pas M. Proust  proclamer comme Jean-Jacques Rousseau:
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'excution
n'aura point d'imitateur. Il y en a de nombreux exemples, dans la
littrature tant ancienne que moderne. Il y a le _Banquet_ de Platon, la
seconde _Eglogue_ de Virgile, et les facties terriblement crues, mais
nettement mprisantes des potes comiques et satiriques grecs et latins,
qui jugeaient extrmement ridicules ces moeurs aristocratiques d'origine
dorienne, qu'on explique par le climat, le gymnase, l'infriorit
intellectuelle des femmes dans l'antiquit; il y a le souvenir plus ou
moins lgendaire de la grande Sapho, calomnie d'aprs M. Thodore
Reinach qui la garantit normale, sinon compltement vertueuse. Et il y a
les allusions directes de Saint-Simon aux gots spciaux de Monsieur,
frre de Louis XIV (Henri III avait dj prouv que la garde qui veille
aux barrires du Louvre n'en dfend pas les rois); puis certains
passages des _Confessions_ de Jean-Jacques, _Faublas_, le Vautrin de
Balzac, et sa _Fille aux yeux d'or, Mlle de Maupin_, et Baudelaire, et
Verlaine, etc... On ne peut dire que M. Proust ne traite pas ce sujet,
ou ces deux sujets parallles et son livre n'est certes pas  l'usage
des collges et pensionnats. Mais sans tre tout  fait aussi rserv
que Balzac, dont je mets en fait que la _Fille aux yeux d'or_ ne sera
mme pas comprise d'un lecteur non averti, et en appelant les choses par
leurs noms, M. Proust ne perd pas le respect de sa plume et ne rivalise
aucunement avec le divin marquis tellement surfait d'ailleurs et que
l'obscnit ne sauve pas de la sottise, ni avec aucun fabricant de
l'inavouable camelote pornographique qui se dbite sous le manteau. M.
Proust vite de nous mettre sous les yeux des scnes rpugnantes. Il ne
dcrit pas directement les excs de ces dvoys, mais tudie leur
psychologie en fonction de leur vice. C'est trs hardi, et au fond sans
grand intrt, mais plus inutile que vritablement scandaleux. Au
surplus en dpit du titre un peu effarant, M. Proust, s'est gard de
consacrer ces 7 ou 800 pages  cette tude strile et rebutante, qui
reste en somme pisodique chez lui comme chez tous ses devanciers. Et
c'est bien tout ce qu'elle mrite: c'est mme plus qu'on ne
souhaiterait. Ces trois volumes sont donc remplis pour la plus grande
part, comme les prcdents, d'une tout autre matire, de celle qui tient
le plus au coeur de M. Marcel Proust, et sur laquelle il ne tarit
jamais:  savoir la mondanit, le snobisme, tout le mange d'intrigues
et de vanits qui se droulent dans les salons lgants et parmi ceux
qui aspirent  y pntrer.

Voici donc, pour commencer, une soire chez le prince et la princesse de
Guermantes, cousins du duc et de la duchesse dont il a t abondamment
parl dans les tomes antrieurs. Le rcit de cette soire n'occupe pas
moins de 130 pages. Pour le jeune hros de cette histoire, qui en est
aussi le narrateur et qu'il ne faut pas confondre avec M. Proust mais
qui lui ressemble bien un peu, c'est toute une affaire de trouver
quelqu'un qui veuille le prsenter au prince, car il ne connat encore
que la princesse, en cette priode de dbuts et d'apprentissage.
Impossible de demander ce petit service au baron de Charlus, frre du
duc de Guermantes, et cousin du prince, lequel Charlus est le principal
reprsentant des moeurs regrettables en question. En froid avec lui, le
jeune protagoniste est dans ce salon malgr lui, bien que ce despotique
baron lui ait signifi qu'on n'tait reu dans le faubourg Saint-Germain
qu'avec sa protection. Mais un jeune homme a pu lgitimement la juger
dangereuse.

Ce baron de Charlus, en dehors mme de son erreur principale, sur
laquelle on me saura gr de ne pas insister davantage, est un singulier
bonhomme. Intelligent, intellectuel mme et artiste, connaisseur en
posie et en musique, prodigieusement infatu de sa noblesse, des
alliances de sa famille avec la maison de France et d'autres maisons
souveraines, ayant plein la bouche de son cousin le duc de Chartres ou
de son autre cousin le dernier roi de Hanovre, spirituel, sarcastique et
hautain, d'ailleurs fard et effmin, bien que quinquagnaire, il
prsente encore cette particularit d'tre en ses propos grossier comme
pain d'orge et ordurier comme un portefaix ivre. Comme la grande et
presque l'unique question qui passionne parat-il, cette socit
superlativement aristocratique, est de savoir qui l'on verra ou recevra,
ou non, il fulmine contre l'impertinent garon qui lui a demand s'il
allait chez Madame de Sainte-Euverte c'est  dire, je pense,
ajoute-t-il, si j'avais la colique. Et cela continue pendant toute une
tirade en termes d'goutier. On n'avait pas vu, dans la haute
littrature, de personnage aussi fru de scatologie, depuis la mort du
pamphltaire catholique Lon Bloy. M. de Charlus mprise certainement le
gnral Cambronne, qui n'tait pas n, mais il lui emprunte son
vocabulaire et ne se lasse pas d'excuter des variations sur ce thme
plus nergique que balsamique. Cela n'empche pas le virulent baron
d'avoir parfois des rparties plaisantes. Ainsi,  une bonne dame
gaffeuse qui s'excuse de ne l'avoir plac qu' sa gauche,  dner chez
elle, il rpond: Cela n'a pas d'importance _ici_. Et comme cette mme
amphitryonne, qui se targue d'esprit dmocratique, lui demande par dfi
s'il ne connatrait pas un noble ruin  qui elle pt offrir d'tre
concierge de son htel, il lui dcoche ceci: Oui, mais je ne vous le
conseillerais pas. Les gens qui viendraient chez vous pourraient ne pas
aller plus loin que la loge.

Un fait plus tonnant, que M. Proust affirme en homme qui en est sr et
qui s'est document  bonne source, c'est que la trivialit populacire
de M. de Charlus n'est pas une de ses originalits exceptionnelles, mais
se rencontre frquemment dans les sanctuaires les plus ferms du noble
faubourg. Comme le hros du rcit prie timidement la duchesse de
Guermantes de lui faire connatre une certaine baronne Putbus, cette
altire duchesse, fleur d'lgance et de bon ton, qui vit dans la
familiarit quotidienne de diverses altesses royales, n'hsite pas 
rpliquer: Ah! non, , par exemple, je crois que vous vous fichez de
moi. Je ne sais mme pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau.
Tel est, parat-il, le langage des cours. Une grande proccupation de M.
Marcel Proust est de bien nous faire savoir qu'il regarde les gens du
monde comme insignifiants, ignorants et parfaitement stupides. Je crois
mme qu'il exagre. On se persuade malaisment qu'un jeune comte de
Surgis ne sache pas qui est Balzac ou que le duc de Guermantes ignore si
Ibsen et d'Annunzio sont morts ou vivants. Il semble probable que ce
monde l ressemble de ce point de vue aux autres mondes plus bourgeois,
que l'intelligence et la culture y sont rpandues  doses ingales, mais
n'en sont pas radicalement absentes. Une condamnation sans nuances
serait sans doute aussi injuste qu'une idoltrie systmatique. Un titre
de duc, de prince ou de marquis n'implique pas la valeur intellectuelle
mais ne l'exclut pas obligatoirement. Et il y a quelque illogisme, aprs
cette excution gnrale et sommaire,  nous entretenir infatigablement,
en tant de tomes et de volumes, de ces gens prsents _a priori_ comme
de simples et indiscernables crtins.

Heureusement, M. Proust excelle  noter de moins contestables travers.
Il a des observations trs fines sur l'amabilit aristocratique, qui a
pour objet de se concilier des sympathies, mais non d'tre prises  la
lettre. On veut bien vous traiter en gal,  condition que vous ne soyez
pas dupes de cette apparence polie, et que vous respectiez les
distances. M. Proust abonde aussi en remarques savoureuses sur une
princesse Sherbatof, vraiment princesse, mais tare et mise  l'index,
qui dclare s'tre fait une rgle de ne voir personne alors que c'est
pour elle une ncessit bien involontaire.

Madame Verdurin, trs riche, mais roturire, et qui s'est organis un
salon artistique, faute de mieux, professe les mmes principes, pour les
mmes raisons, et le plus drle est qu'elle croit  la sincrit de la
Sherbatof, dont le cas devrait lui tre minemment suspect, comme
identique au sien. Etc..., etc... Sur toute cette mme psychologie et
casuistique mondaine, M. Proust est excellent, non moins qu'inpuisable
et il rappelle avec presqu'autant d'agrment, Saint-Simon et Madame de
Svign. Il est vrai pourtant que ces discussions avaient plus
d'importance et de sens  Versailles sous la monarchie. Aujourd'hui
elles paraissent lgrement anachroniques. Mais enfin l'on cite ce mot
historique d'un grand seigneur  qui l'on recommandait un jeune homme de
petite ou douteuse noblesse, mais des plus brillants ou distingus:
Grce au ciel, nous sommes encore quelques-uns pour qui le mrite
personnel ne compte pas.

Et il y a beaucoup d'autres choses dans ces trois volumes, une histoire
d'amour et de jalousie, des potins d'htel palace et des ragots
d'office, (un peu trop), mais nous retrouverons tous ces personnages et
la suite de ces rcits dans les nombreux tomes qui suivront bientt.




VI

_LA MORT DE MARCEL PROUST_


20 _novembre_ 1922.

Le pauvre Marcel Proust vient de bien prouver, en mourant, qu'il tait
rellement malade. On avait fini par en douter. Il avait si souvent
annonc sa fin imminente, qu'on s'tait habitu  croire qu'il irait,
toujours entre la vie et la mort, jusqu' nonante ou cent ans.
Toutefois, dans une ddicace manuscrite de son dernier volume en trois
tomes, il crivait encore: Il me semble qu'aprs avoir touch les
abmes, ma sant se relve. Au moment de tout perdre, il commenait
d'esprer...

C'tait un tre exquis, un peu trange, qui avec ses grands yeux noirs
et sa face ple, ressemblait  un Pierrot parisien et saturnien. Il
avait une sensibilit et une susceptibilit rellement maladives. Pour
dissiper le moindre malentendu, littraire ou autre, sans importance ou
qui n'existait mme que dans son imagination, il rdigeait des lettres
de quinze ou vingt pages, toujours si urgentes  son avis qu'il les
expdiait dare-dare par commissionnaire. C'tait, d'ailleurs, un
pistolier charmant, dont il est  esprer qu'on publiera un jour la
correspondance. Il tait toujours en retard, toujours press, toujours
intarissable. Sauf peut-tre pour un tout petit nombre d'intimes du
premier degr, il disparaissait pendant des mois entiers. Puis un beau
jour, en rentrant chez soi vers huit heures, on trouvait un chauffeur
envoy par Marcel Proust avec une invitation  dner le soir mme dans
un htel palace. Il vous expliquait qu'aprs une agonie de plusieurs
semaines, il s'tait senti mieux vers la fin de la journe et avait
voulu que sa premire sortie ft pour causer _sub rosa_ avec quelques
amis. Il tait fastueux dans ses gots; il aimait les milieux  la mode,
les femmes lgantes, les salons aristocratiques et les grands
caravansrails cosmopolites; et il tait clbre pour l'normit des
pourboires qu'il distribuait au personnel, depuis les majestueux matres
d'htel jusqu'aux plus menus chasseurs. On ne l'a gure vu dehors avant
neuf heures du soir, toujours en habit ou en smoking. Il vivait la nuit,
dormait ou se soignait pendant le jour, trs solitaire en somme, avec de
bizarres manies, notamment l'horreur du bruit et du grand air. Il avait
fait tapisser de lige les murs et les plafonds de son appartement pour
amortir le brouhaha de la rue et des voisins. Et l'on raconte qu'un de
ses camarades qui tait all le voir chez lui, n'ayant pu s'empcher de
remarquer  mi-voix en entrant que a sentait le renferm, s'entendit
rpondre par le domestique: Il parat que c'est trs bon pour les ides
de monsieur. Il y avait en lui quelques traits du des Esseintes de
Huysmans, comme chez beaucoup d'artistes de cette gnration
impressionniste et symboliste  laquelle il se rattachait avec vidence.

C'tait un crivain du plus beau talent, dont la carrire avait t
singulire comme sa vie prive. Il tait rest presque oisif ou, du
moins, il n'avait presque rien publi jusque vers l'ge de quarante-cinq
ans: un volume illustr par Madeleine Lemaire, les _Plaisirs et les
jours_, des traductions de deux volumes de Ruskin, et c'est tout, sauf
erreur. Puis soudain, peu avant la guerre, il commena de donner son
grand ouvrage: _A la recherche du temps perdu_, qui comprend
actuellement cinq gros volumes dont un en trois tomes: _Du ct de chez
Swann_, _A l'ombre des jeunes filles en fleur_, le _Ct de Guermantes_
I et II, _Sodome et Gomorrhe_ I et II; et il annonait, comme tant sous
presse, _Sodome et Gomorrhe_ III et IV, et le _Temps retrouv_. On peut
supposer qu'il l'avait longuement labor pendant sa priode d'inaction
apparente, mais cette gestation a d se passer en rveries et en
accumulation de matriaux plus qu'en travail effectif, car sous la
richesse du fonds, la rdaction semble finalement un peu improvise.
Mais Marcel Proust tait un esprit si subtil et si rflchi qu'il est
bien capable d'avoir recherch volontairement cet aspect
d'improvisation, comme une lgance suprme, d'ailleurs propre  donner
une impression directe de vrit vcue. On n'a pas le loisir, sous le
coup du chagrin caus par cette mort imprvue, quoique si souvent
prdite, d'analyser ni de juger ce vaste roman  demi autobiographique,
dont on a d'ailleurs examin chaque partie au fur et  mesure de la
publication. C'est un extraordinaire rpertoire d'observations, de
sensations et d'images, d'une acuit et d'une pntration merveilleuses,
avec un style extrmement abondant et ingal, parfois incorrect et
lch, mais souvent aussi d'une originalit pittoresque, d'une puissance
vocatrice, d'un dynamisme nerveux qui font penser  un Saint-Simon
esthte et un peu fminin. Malgr quelques dfauts incommodes aux
lecteurs d'ducation classique, l'oeuvre de Marcel Proust restera sans
doute comme l'une des plus sduisantes et des plus caractristiques de
ce temps. Souhaitons que la mention sous presse ft scrupuleusement
exacte et que le destin n'ait pas brutalement interrompu les
passionnantes aventures des Guermantes et des Swann.




VII

_LA PRISONNIRE_


Voici deux volumes nouveaux de Marcel Proust. Ne pas confondre les
volumes avec les tomes; nous en sommes au sixime tome et au volume
onzime; son grand ouvrage, entirement achev, sinon revu et corrig
par lui jusqu'au bout, en comportera quelques autres encore. Dans son
voyage  la recherche du temps perdu, Marcel Proust avait pris par le
plus long. Dire que le cher garon aura longtemps pass pour un
paresseux! Mort  cinquante ans, il laisse une oeuvre considrable 
tous gards; et il faudra bien publier un jour sa vaste correspondance.

Une fois de plus, je me suis plong avec dlices dans la fort
proustienne. Ces deux volumes ressemblent aux autres, en ce sens qu'on y
retrouve les mmes qualits merveilleuses et les mmes dfauts, qui sont
peu de chose par comparaison; encore n'a-t-on plus le droit de les lui
reprocher, puisqu'il n'tait plus l pour cheniller ses preuves,
purer sa syntaxe, laguer ses longues phrases souvent compactes et
broussailleuses. Mais on retrouve aussi sa vision  la fois aigu et
enchante, cet extraordinaire cumul de deux facults matresses qui pare
la plus mticuleuse analyse des couleurs les plus chatoyantes; son
intarissable roman, c'est, au vrai, une ferie psychologique.

S'il n'a pas chang sa manire, il n'a pas davantage modifi son sujet,
et ce sont toujours les mmes personnages, mais renouvels par une
varit inpuisable d'observations et un flot de vie toujours
jaillissante. A mesure qu'on a plus d'esprit disait Pascal, on trouve
plus de caractres originaux. Et l'on dcouvre dans ceux qu'on
connaissait dj plus d'originalit, ajouterons-nous pour Marcel Proust,
qui et bien t capable de nous entretenir des Swann et des Guermantes
pendant vingt ou trente volumes de plus sans se rpter. Et si cela lui
tait arriv par hasard, il y aurait mis tant de charme qu'on ne s'en
ft point lass.

Les six cents pages des deux prsents volumes se composent de trois
chapitres: Vie en commun avec Albertine; les Verdurin se brouillent avec
M. de Charlus; Disparition d'Albertine. Vous vous rappelez cette jeune
fille en rieurs rencontre  Balbec (lisez Cabourg) par Marcel (le hros
et l'auteur, qui ne font qu'un, ou peu s'en faut, ont le mme prnom).
Les fleurs du mal figurent parmi celles qui pavoisent le printemps
d'Albertine. Une jalousie d'une sorte exceptionnelle, mais non moins
torturante que la normale, parat-il, fait natre l'amour chez Marcel et
en reste la base. Il a install Albertine chez lui,  Paris, sous
prtexte de vagues fianailles, sans avoir prcisment rsolu de
l'pouser, mais surtout pour la surveiller et la garder prisonnire.
L'aime-t-il vraiment? Il l'aime, lorsque ses inquitudes sont ranimes
par les mensonges et les dmarches suspectes d'Albertine: ds qu'elle a
russi provisoirement  le rassurer, il se trouve lui-mme captif et ne
songe qu' secouer le joug. C'est un cas frquent et connu, mais qui
n'avait jamais t tudi avec ce luxe de pripties et de pntrante
lucidit. Maintenant, est-il vrai qu'on n'aime que les tres en fuite,
ceux qu'on ne possde pas srement, que l'on craint toujours de perdre
et qu'on ne parvient pas  bien connatre? Je crois que le romantisme
baudelairien et doloriste de Marcel Proust gnralise un peu trop. Une
conception plus haute, plus sereine et plus intellectuelle de l'amour
est celle de Lonard de Vinci. Mais Proust n'est pas intellectualiste.
Il lui faut du mystre, partout et  tout prix.

Le chapitre de Charlus et des Verdurin est un des plus plaisants
pisodes de sa comdie mondaine. Chez ces riches bourgeois, le trs
noble et puissant seigneur, baron de Charlus, daigne organiser une fte
ultra-aristocratique en l'honneur de son favori, le jeune violoniste
Morel. Mme Verdurin se rjouit, car elle est snob: mais elle n'avait pas
prvu qu'elle serait affreusement snobe. Les grandes dames du Faubourg
Saint-Germain viennent bien chez elle, parce que Charlus les en a
pries, mais elles affectent de ne parler qu' Charlus et d'ignorer la
matresse de la maison. D'o fureur de celle-ci, qui se venge du baron
en le brouillant avec son violoniste bien-aim. C'est racont en prs de
deux cents pages, mais c'est impayable.

La musique du compositeur Vinteuil, que joue ce Morel, fournit Proust
d'une occasion d'exprimer quelques vues sur l'art, discutables, mais
captivantes. Proust sentait profondment la musique, en pote, et de
l'cole de Mallarm ou de Rimbaud. Il cultive l'audition colore. Il a
des morceaux dignes d'une anthologie sur la sonate liliale de Vinteuil
et son septuor carlate, qui finit dans un brouillard violet. Mais ses
thories lui viennent de Schopenhauer et de Bergson. Il va aux excs. La
supriorit de l'art en gnral et particulirement de la musique sur la
vie rside, pour lui, dans cet ineffable qui diffrencie
qualitativement ce que chacun a senti et qu'il est oblig de laisser au
seuil des phrases o il ne peut communiquer avec autrui qu'en se
limitant  des points communs  tous et sans intrt... Ce qui est
commun  tous est sans intrt? Il n'y a d'intressant que
l'individualit, laquelle ne se manifeste que dans l'art? J'avoue que
cela me semble trs faux, ainsi que l'attribution aux grands artistes de
sens ou d'intuitions diffrant absolument des ntres et leur rvlant un
autre univers... Je crois que leurs facults ne diffrent des ntres
qu'en puissance, et non en nature; et, plus fortement, plus
magnifiquement que nous ne saurions le faire, ils n'expriment pourtant
que ce qui nous est commun  tous; sans quoi nous ne les comprendrions
pas. Et ils dcouvrent des terres inconnues, mais qui nous deviennent
tout de suite accessibles, et n'chappent pas  la loi d'unit qui
compose les astres des mmes lments chimiques que notre plante. A
plus forte raison n'est-il pas exact que les gens ordinaires aient
chacun leur sensibilit unique et incommunicable. Des hommes de mme ge
et de mme culture prouvent les mmes impressions devant les mmes
spectacles; ou s'il y a des diffrences, elles sont peu importantes et 
peine perceptibles. Toujours la manie du mystre quand mme! On peut
dire que Proust a men aux dernires limites la philosophie de
l'individuel et du qualitatif. Mais celle de l'universel et du rationnel
garde l'avantage, depuis Platon.




VIII

_LES PLAISIRS ET LES JOURS_


On a rimprim en dition courante le premier ouvrage de Marcel Proust,
les _Plaisirs et les jours_, qui avait paru en 1896[5], dans une dition
qu'on peut vraiment appeler de luxe, puisqu'elle comportait une prface
d'Anatole France, des illustrations de Madeleine Lemaire, et quatre
pices pour piano de M. Reynaldo Hahn (avec fac-simil des manuscrits du
compositeur). On n'a gard de ces fastueux accessoires que la prface
d'Anatole France, qui dit de Proust: Il y a en lui du Bernardin de
Saint-Pierre dprav et du Ptrone ingnu. Dans sa ddicace  un ami
mort en 1893, Marcel Proust dclare: Si quelques-unes de ces pages ont
t crites  vingt-trois ans, bien d'autres datent de ma vingtime
anne. Je possde mme un autographe de lui, o il m'affirme qu'il
n'avait que seize ans  la date de la composition du volume, et se
flatte d'avoir eu dj en ce temps de petits dons de style. C'est
vrai. Je remarque mme que ce style de son ge tendre, videmment moins
riche que celui de sa maturit, tait moins encombr et plus pur. Par la
suite, l'abondance de la matire  exprimer a fait clater chez lui les
formes normales de l'expression.

[Note 5: 1 vol. in-8, Calmann-Lvy, 1896.]

Ds sa premire jeunesse, lui qui devait mourir  cinquante ans aprs
une existence de valtudinaire, il tait hant par la maladie et la
mort, mais s'attachait  leur trouver des charmes. Dans la mort et mme
en ses approches rsident des forces caches, des aides secrtes, une
grce qui n'est pas dans la vie. Comme les amants quand ils commencent 
aimer, comme les potes dans le temps o ils chantent, les malades se
sentent plus prs de leur me. Le pauvre Marcel tait un peu doloriste,
mais sans pense d'expiation. Artiste avant tout, et jusqu'aux moelles,
il tchait seulement  dgager de tous les lments donns, des pires
comme des meilleurs, un sens de posie et d'art.

Le dolorisme n'est donc chez Proust que partiellement baudelairien,
puisque chez Baudelaire, pote et artiste aussi, mais chrtien et
mystique, il tait intgral. C'est pour les mmes raisons que Proust ne
croit qu' l'amour malheureux. Violante ne connaissait pas encore
l'amour. Peu de temps aprs, elle en souffrit, qui est la seule manire
dont on apprenne  le connatre... Dans la profondeur de son chagrin,
Franoise de Breyves vit la ralit de son amour... L'amour malheureux
nous rendant impossible l'exprience du bonheur nous empche encore d'en
dcouvrir le nant... Les potes et les romanciers ont dcouvert
d'instinct, depuis longtemps, que les amours heureuses n'ont pas
d'histoire. Proust est si essentiellement homme de lettres que pour lui
ce qui ne fournit pas de bons thmes littraires n'existe certainement
pas.

Ce volume se compose de nouvelles, de petits pomes en prose et mme de
petits pomes rims, imits des _Phares_ de Baudelaire, sur quelques
grands peintres et musiciens: Albert Cuyp, Paul Porter, Watteau, Van
Dyck, Chopin, Gluck, Schumann et Mozart. Ce sont les morceaux sur les
quatre peintres qui ont inspir  M. Reynaldo Hahn ses pices pour
piano. Proust tait-il aussi pote en vers? Moins qu'en prose, mais
enfin il aurait pu s'entraner dans cette direction.

      Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots,
      Qu'un vol de papillons sans se poser traverse...

Sans doute, cela ne vaut pas le fameux Delacroix, lac de sang..., mais
ce n'est pas trop mal trouv, non plus que ce vers du _Watteau_:

      Le vague devient tendre, et le tout prs, lointain.

Le conte de _Baldassare Silvande, vicomte de Sylvanie_, atteint de
paralysie gnrale, et qui se sait condamn trois ans d'avance, mais ne
renonce pas d'abord  ses plaisirs, montre l'humanit marchant  la
mort  reculons, en regardant la vie. Un jeune neveu de treize ou
quatorze ans, enfant de nature trs affectueuse, s'est dsespr
lorsqu'il a su que ce bon parent mourrait dans trois ans. Puis il
s'tait habitu  la maladie mortelle de son oncle comme  tout ce qui
dure autour de nous, et... il avait agi avec lui comme avec un mort, il
avait commenc  l'oublier. La conspiration de douceur dont on
entoure le moribond n'empche pas Proust d'apercevoir les cts atroces
des sentiments humains et de la destine.

Il tait parfois un peu shakespearien. Il a pris pour une de ses
pigraphes la clbre tirade de _Macbeth_, qui trop souvent semble
entirement vraie: _Out, out, brief candle!_ Eteins-toi, court
flambeau! La vie n'est qu'une ombre errante, un pauvre comdien qui se
pavane et se lamente pendant son heure sur le thtre et qu'aprs on
n'entend plus; c'est un conte, dit par un idiot, plein de fracas et de
furie, et qui ne signifie rien. Il y avait aussi chez Proust du
freudisme, avant Freud: Ces anges exterminateurs qu'on appelle Volont,
Pense, n'taient plus l pour faire rentrer dans l'ombre les mauvais
esprits de ses sens et les basses manations de sa mmoire. Mais la
thorie du refoulement est une dcouverte vieille comme les rues.

Violante, fille du vicomte de Styrie, aurait ador Laurence s'il ne
s'tait montr vil; mais ce n'est pas la grandeur morale qui rend
aimable. Elle pouse le duc de Bohme, sans amour. Elle sait qu'on ne
trouve le bonheur qu' faire ce qu'on aime avec les tendances profondes
de son me, mais qu'on en trouve rarement l'emploi. Elle se voue aux
succs mondains, par dsoeuvrement, et s'y acharne par habitude. Les
personnes du monde sont si mdiocres, que Violante n'eut qu' daigner se
mler  elles pour les clipser toutes. Cette mdiocrit des gens du
monde hante dj Proust, qui n'en consacrera pas moins une bonne partie
de son oeuvre  les tudier dans le plus grand dtail. Je crois
d'ailleurs que la mdiocrit humaine est gnrale, et que le monde se
borne  ne pas faire exception autant que les nafs se l'imaginent.

Sur le snobisme, dj Proust ne tarit pas. Je vous recommande son
portrait d'Elianthe, qui jeune, belle, riche, aime d'amis et
d'amoureux, implore sans relche et souffre sans impatience les
rebuffades d'hommes parfois laids, vieux et stupides, qu'elle connat 
peine, travaille pour leur plaire comme au bagne, se rend  force de
soins leur amie, s'ils sont pauvres leur soutien, sensuels leur
matresse... Quel crime a donc commis Elianthe et qui sont ces
magistrats redoutables qu'il lui faut  tout prix acheter?... Pourtant
Elianthe n'a commis aucun crime. Les juges qu'elle s'obstine  corrompre
ne songeaient gure  elle... Mais une terrible maldiction est sur
elle: elle est snob. Sauf ce mot, inconnu au dix-septime sicle, on
dirait du La Bruyre. Proust remarque que le snobisme est le travers
qu'on avoue le moins, parce que ce serait l'aveu d'une dpendance et
d'une infriorit. En tait-il atteint lui-mme? On l'a dit, et quelques
apparences sont contre lui. Je pense qu'il se rendait compte de sa
valeur, mais qu'il tait curieux d'un champ d'observation assez fcond,
et sduit par le spectacle que la vie lgante offre  un oeil affin:
il se plaisait dans le monde comme Degas au foyer de la danse.

Il est trs proccup de ce fait que les femmes ralisent la beaut sans
la comprendre; que telle qui mritait d'tre peinte par Whistler ne se
trouvera ressemblante que si elle l'est par Bouguereau. Il considre
aussi que loin d'tre les oracles des modes de l'esprit, elles en sont
plutt les perroquets attards. Du reste, il leur est difficile de
contenter l'autre sexe. La matresse de Fabrice tait intelligente et
belle: il ne pouvait s'en consoler, et s'criait en gmissant: Sa
beaut m'est gte par son intelligence; m'prendrais-je encore de la
Joconde chaque fois que je la regarde, si je devais dans le mme temps
entendre la dissertation d'un critique, mme exquis? Il la quitta pour
une autre qui tait belle et sans esprit. Par son manque de tact, elle
gtait tout son charme; puis elle prtendit aussi au rang
d'intellectuelle et devint ridiculement pdante. Il en connut enfin une
troisime, chez qui l'intelligence naturelle ne se trahissait que par
une grce plus subtile; mais elle ne prit point la peine de faire pour
lui ce qu'avaient fait les deux autres: elle ngligea de l'aimer.

L'amour, si dcevant, est d'abord inexplicable. M. de Lalande n'est ni
beau ni intelligent: c'est donc bien pour lui que Mme de Breyves l'aime,
non pour des mrites ou des attraits qu'on pourrait trouver  un aussi
haut degr chez d'autres. Si elle l'aimait pour sa beaut ou pour son
esprit, elle pourrait se consoler avec un jeune homme plus spirituel ou
plus beau. Son mal est sans remde, parce qu'il est sans raison
(_Mlancolique villgiature_). Mais l'approche de la mort spiritualise
tout l'tre et l'affranchit de l'amour charnel. (_La fin de la
jalousie._)

Il y a quelques intermdes littraires. Bouvard et Pcuchet, dsirant
aller dans le monde, tudient la littrature et la musique
contemporaines, pour avoir des sujets de conversation. Mais ils trouvent
Leconte de Lisle trop impassible, Verlaine trop sensitif. Henri de
Rgnier leur parat un fumiste ou un fou (nous sommes en priode
symboliste). Mallarm n'a pas de talent, ce n'est qu'un brillant
causeur. Ils parodient Maeterlinck, dont la syntaxe est misrable.
Puis, faisant quelques progrs, comme dans Flaubert, ils jugent que
Lematre, malgr tout son esprit, reste un peu bourgeois; que Bourget
est profond, mais possde une forme affligeante. Tout n'est pas faux
l-dedans. En musique, Pcuchet demeure fidle au vieil opra-comique,
genre minemment national, mais Bouvard est wagnrien. Il l'est mme
avec intransigeance, et ne supporte pas _Tannhauser_ ni _Lohengrin_.
Beethoven lui parat considrable, quoique moindre qu'Erik Satie (on
parlait dj d'Erik Satie en 1896); il estime que Saint-Sans manque de
fond et Massenet de forme... Pour Saint-Sans, grand classique un peu
froid, il n'avait pas tout  fait tort; mais le malheur de Massenet, qui
n'crit pas mal, est surtout d'avoir eu une cervelle de midinette...
Dans _Un dner en ville_, deux invits sont placs l'un prs de l'autre,
par maladroite bonne intention, parce qu'ils s'occupaient tous deux de
littrature. Mais  cette premire raison de se har, ils en ajoutaient
une plus particulire. Le plus g de ces deux hommes de lettres,
hypnotis par MM. Paul Desjardins et de Vog, mprisait le plus jeune,
disciple de Maurice Barrs, qui le regardait avec ironie. Voil qui est
documentaire; il y eut un temps, en effet, o Barrs passait pour
subversif. La querelle que les intgristes lui cherchrent  propos du
_Jardin sur l'Oronte_, a d, comme on dit, le rajeunir... O je ne puis
suivre Proust, c'est dans son loge de la mauvaise musique, d'aprs
lui vnrable  cause des rves qu'elle a suscits et des larmes qu'elle
a fait rpandre. En effet, d'insipides romances ont touch plus de
coeurs que les merveilles moins accessibles de l'art vritable. Tant
pis! Je veux bien sympathiser avec ces coeurs mus, mais de loin et dans
le silence; s'il me faut subir la musique qui les enchante je les prends
en grippe, je dois l'avouer, quitte  passer pour plus farouchement
esthte que le pauvre Proust,  qui l'on ne souponnait peut-tre pas
cet arrire-fond sentimental. Mais il tait sans doute moins musicien
que lettr; je ne suppose pas que le mlodrame et le roman-feuilleton o
Margot a pleur l'eussent si indulgemment attendri.




IX

_ALBERTINE DISPARUE_


Vous vous rappelez Albertine, une des jeunes filles en fleurs de Balbec,
que Marcel avait installe chez lui et qu'il tenait en chartre prive
(_la Prisonnire_). Albertine est partie! Elle a rejoint sa tante
Bontemps, en Touraine, et ne veut plus rien savoir. C'est la sparation.
Le premier des deux volumes posthumes qu'on nous donne aujourd'hui
analyse longuement le chagrin de celui qu'elle a quitt.

Il commence, suivant la manie actuelle, par s'en prendre 
l'intelligence, qui n'en peut mais. Accordons-lui tout au plus que la
sienne fut en dfaut. Il avait cru qu'il n'aimait plus Albertine. Il
s'aperoit qu'il souffre cruellement. Cela prouve qu'il s'tait tromp,
mais avec une intelligence plus pntrante et plus experte, il n'et pas
commis cette erreur. Son cas n'a rien de bien particulier. Ne pas tenir
 ce qu'on possde, et le regretter ds qu'on l'a perdu c'est classique.
Il pensait avoir des raisons logiques d'tre rassur, il veut dire de
juger impossible cette rupture, qu'il craignait donc, ce qui aurait d
suffire  lui dmontrer rationnellement qu'il aimait la jeune fille. Sa
logique tait courte et il raisonnait mal. On n'en conclura pas avec lui
qu'il n'y ait aucun moyen de bien raisonner. Proust est
anti-intellectualiste et partisan de l'intuition. Mais puisqu'il n'a
prvu ni ce qui allait lui arriver, ni l'motion qu'il ressentirait de
cet vnement, on constate qu'il n'a pas t mieux servi par ses
intuitions que par les oprations de son intellect. Sa prfrence pour
les premires apparat donc comme toute gratuite et uniquement
dtermine par la mode. C'est un clich qui avait cours lorsqu'il
composait son vaste roman et qui garde encore du crdit. Voil tout.
Proust avait des parties de grand crivain, mais, purement
impressionniste, il tait incapable de penser par lui-mme, et son
idologie ne vaut rien.

Il a eu quelque lueur des thories de Taine et de Ribot sur les
ddoublements et le phnomnisme de la personnalit. Il les pousse  des
excs comiques. Parce que sa douleur se renouvelle selon les
circonstances qui lui rappellent de doux souvenirs et avivent ses
regrets, il considre qu'  chaque instant il y avait quelqu'un des
innombrables et humbles moi qui nous composent qui tait ignorant encore
du dpart d'Albertine et  qui il fallait le notifier... Par exemple (je
n'avais pas song que c'tait le jour du coiffeur) le moi que j'tais
quand je me faisais couper les cheveux. J'avais oubli ce moi-l, son
arrive fit clater mes sanglots... Et il y a le moi qui s'assied pour
la premire fois dans certain fauteuil en l'absence d'Albertine, le moi
qui aperoit le piano dont les mules d'Albertine ne presseront plus les
pdales; il y aura des moi diffrents pour chaque saison et chaque heure
du jour, qui contempleront sous divers clairages et en postures
diverses les moi non moins innombrables de la fugitive... Autant
vaudrait dire qu' djeuner ce n'est pas le mme moi qui avale l'oeuf 
la coque et le bifteck aux pommes, y ajoute du sel ou du poivre, coupe
du pain et boit un verre d'eau rougie; ou qu'il faut un nouveau moi 
chaque pas pour traverser la rue,  chaque mot d'une conversation et 
chaque geste (si l'on fait des gestes), etc. Au fond, ces vocations
successives d'un cher pass, c'est tout bonnement le thme bien connu du
_Lac_, du _Souvenir_ et de la _Tristesse d'Olympio_, dvelopp en forme
cinmatographique. La virtuosit de Proust s'y joue brillamment. Mais il
tait inutile d'y mler une thse de psychologie et surtout de
l'exagrer jusqu' l'absurde.

Proust est subjectiviste. D'aprs lui, l'objet aim compte peu dans
l'amour. Je ne voyais mme pas devant ma pense l'image de cette
Albertine, cause pourtant d'un tel bouleversement de mon tre, je
n'apercevais pas son corps... Peut-tre y a-t-il un symbole et une
vrit dans la place infime tenue dans notre anxit par celle  qui
nous la rapportons. C'est qu'en effet sa personne mme y est pour peu de
chose; pour presque tout le processus d'motions, d'angoisses que tels
hasards nous ont fait jadis prouver  propos d'elle et que l'habitude a
attach  elle. Cependant c'est bien elle qui a dclench ce processus,
dont Pailleron aurait souri; cela lui assigne une certaine importance;
et ce n'est pas sans motif qu'en amour on est habituellement deux
(quelquefois trois, disait Dumas fils)[6]. Albertine n'tait, comme une
pierre autour de laquelle il a neig, que le centre gnrateur d'une
immense construction qui passait par le plan de mon coeur. Les
mtaphores ne se suivent pas trs bien: la pierre sur laquelle il a
neig n'a pas engendr cette neige. Peu importe, mais la thorie dont
Proust semble s'attribuer la dcouverte n'est autre que celle de la
cristallisation. Je crois que Stendhal conserve ici quelques avantages,
outre celui de la priorit. Mais voici une bonne phrase de Proust:
Laissons les jolies filles aux hommes sans imagination. Piquant, bien
qu'un peu paradoxal.

[Note 6: Proust le redira  l'occasion, mais dans un sens encore moins
innocent.]

Cependant, de quoi l'amour nat-il, si ce n'est pas des attraits propres
de l'objet et de leurs affinits avec la nature du sujet aimant? Proust
est algomane. D'aprs lui, l'amour est toujours enfant dans la douleur
et ne subsiste qu' la mme condition. On n'aime d'abord que s'il y a un
obstacle; on ne continue d'aimer que qui vous fait souffrir. Et c'est
fort bien ainsi. Je sentais bien que la recherche du bonheur dans la
satisfaction du dsir moral tait quelque chose d'aussi naf que
l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le dsir
avance, plus la possession vritable s'loigne. De sorte que si le
bonheur ou du moins l'absence de souffrances peut tre trouv, ce n'est
pas la satisfaction, mais la rduction progressive, l'extinction finale
du dsir qu'il faut chercher. Voyez Schopenhauer, que, bien entendu,
Proust ne cite pas. D'ailleurs, pour sa part, il prfre le bcher 
cette extinction des feux. Il s'ennuyait avec Albertine, quand elle
tait avec lui, except lorsqu'elle le tourmentait. Aujourd'hui, il
souffre mille morts parce qu'elle s'est vade, mais il redoute
par-dessus tout l'oubli qui le gurirait. Il estime mme qu' une femme
est d'une plus grande utilit pour notre vie si elle y est, au lieu d'un
lment de bonheur, un instrument de chagrin; et il n'y en a pas une
seule dont la possession soit aussi prcieuse que celle des vrits
qu'elle nous dcouvre en nous faisant souffrir. A parler franc, les
vrits que la cruelle Albertine dvoile  sa victime ne sont pas
absolument indites pour nous. Mais vous connaissez le point de vue
subjectiviste: on ne connat que celles qu'on a prouves soi-mme, la
vie seule nous instruit et tout est neuf pour chaque individu nouveau...

C'est admissible en ce sens que la science thorique ne dispense pas de
l'exprience directe dans l'ordinaire de la vie. Aussi les romanciers
peuvent-ils ternellement nous intresser  des personnages dont le
caractre doit sa nouveaut aux contingences concrtes, encore que
parfaitement conforme dans ses lignes gnrales  des lois
scientifiquement tablies. Mais Proust a la prtention de dgager et de
formuler ces lois. Alors, tantt il invente ce que tout le monde sait,
tantt il ne sort des sentiers battus que pour tomber dans le paradoxe.
Par exemple, il dclarera que les tres ont un dveloppement en nous,
mais un autre hors de nous, et qui ne laissent pas d'avoir des ractions
l'un sur l'autre. Ce qui ne nous apprend pas grand chose, mais
contredit son subjectivisme absolu. Il professera qu' un fait objectif,
tel qu'une image, est diffrent selon l'tat intrieur avec lequel on
l'aborde; on le savait. Voulant nous faire comprendre qu'Albertine
pouvait le rendre heureux, il crit: L'ide de son unicit n'tait plus
un _a priori_ mtaphysique puis dans ce qu'Albertine avait
d'individuel, comme jadis pour les passantes, mais un _a posteriori_
constitu par l'imbrication contingente et indissoluble de mes
souvenirs. La phrase est un peu rude: l'ide, assez simple. Il nous a
rvl solennellement qu' il est difficile de savoir la vrit dans la
vie, ou que la vrit et la vie sont bien ardues, ou qu' un jeune
homme qui a longtemps vcu avec une femme n'est pas aussi inexpriment
que le... coquebin[7] pour qui celle qu'il pouse est la premire. On
s'en doutait et cela fait un peu de peine de voir un crivain par
ailleurs si original que la manie de thoriser conduit  de pareils
truismes.

[Note 7: Je change un mot.]

Quant aux paradoxes, nous en avons dj vu quelques-uns. C'est vrai que
les antagonismes, les inquitudes et les chagrins activent souvent
l'amour, mais comment Proust peut-il prtendre que le dsir allant
toujours vers ce qui nous est le plus oppos nous force d'aimer ce qui
nous fera souffrir, et qu' on a tort de parler en amour de mauvais
choix, puisque ds qu'il y a choix, il ne peut tre que mauvais? Et
pourquoi semble-t-il s'en rjouir? N'y a-t-il donc point d'amours
heureuses, ni de couples assortis et moralement gaux? Notez qu'il ne
parle pas seulement d'empchements extrieurs, qu'il veut qu'il y ait
toujours une lutte et presque de la haine entre les amants. Or, il y a
Hermione et Pyrrhus, Phdre et Hippolyte, mais aussi Tristan et Yseult,
Romo et Juliette, Paolo et Francesca, sans compter ceux dont l'amour
n'tant combattu ni du dehors, ni du dedans, n'a pas d'histoire. La
conception doloriste de Proust rvle cette inaptitude  l'amour
vritable que l'on aperoit si nettement, dans le livre de M. Maurice
Donnay, chez Musset et George Sand, lesquels s'aimrent l'un l'autre,
mais jamais en mme temps, chacun d'eux n'aimant que lorsque son
partenaire tait infidle ou excd. Il y a des gens ainsi faits. Le
tort de Proust est de gnraliser.

De ce que l'amour fait qu'on s'intresse  l'intelligence mme un peu
limite de la femme qu'on aime, il ne rsulte pas qu'on trouve avec elle
plus de plaisir intellectuel que dans la lecture des chefs-d'oeuvre ou
les entretiens d'un homme de gnie, et que Proust soit fond  dire: Un
simple croissant, mais que nous mangeons, nous fait prouver plus de
plaisir que tous les ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent
servis  Louis XV... La comparaison est fausse, puisque dans le premier
terme il s'agissait de deux plaisirs diffrents (plaisir d'amour,
plaisir d'esprit) et que dans le second il s'agit du mme. Mais la
disparate est significative. Pour Marcel Proust et ceux de son cole,
l'intelligence n'existe pas  l'tat pur et ne s'exerce que dans
l'action et le sentiment, par consquent davantage dans l'influence
sentimentale qu'on tche de prendre sur une femme que dans les
enseignements qu'on recevrait d'un matre, s'ils consentaient qu'il y
et des matres. Il n'y a pas, dit Proust, une ide qui ne porte en
elle sa rfutation possible... Quel mpris de la science positive et
rationnelle, dont les dmonstrations dductives ou exprimentales sont
sans rplique! Voire du simple esprit critique appliqu  l'histoire, 
la littrature, aux arts,  la conduite de la vie, et qui, sans
comporter le mme genre de preuves, fait cependant la lumire sur tant
de points pour tout cerveau normal. Nos modernistes, subjectivistes,
mystiques et dadastes trouvent des commodits  un scepticisme radical,
bien diffrent de celui des anciens Grecs qui ne le soutenaient qu'en
mtaphysique, non dans le domaine positif, comme l'a montr Victor
Brochard. A chacun sa vrit! proclame Pirandello. Au bout de ce
foss, l'anarchie ou l'obscurantisme...

Une remarque assez pntrante de Proust, c'est que la facilit avec
laquelle les gens trahissent les secrets des morts ou mme les diffament
indique qu'en somme on ne croit gure  la vie future, puisque, si l'on
y croyait, on craindrait leurs vengeances ou du moins la honte d'avoir 
paratre plus tard devant eux. Je suis persuad pourtant que la plupart
de ces gens y croient, et qu'ils sont tout bonnement plus illogiques en
cela que Proust lui-mme n'a coutume de l'tre: car tout arrive... Une
autre observation piquante a trait au dsir d'immortalit, qu'il
enregistre nanmoins, dans un autre passage, comme  peu prs universel:
on oublie et l'on cesse d'aimer une matresse au bout d'un certain
temps, si on cesse de la voir, mais on souhaite de survivre parce qu'on
n'est jamais spar de soi-mme (ce qui, d'ailleurs, dment la doctrine
des innombrables _moi_). Notre amour de la vie n'est qu'une vieille
liaison dont nous ne savons pas nous dbarrasser. Sa force est dans sa
permanence. Voil qui est spirituel. Et puis patatras! La mort qui la
rompt, conclut Proust, nous gurira du dsir de l'immortalit. En
effet, si nous tombons dans le nant! Mais nous ne serons plus l pour
renoncer  ce dsir, jouir de cette gurison, ni donner notre avis. La
fine ironie trbuche dans la calinotade.

J'ai trop insist peut-tre sur ces faiblesses, mais elles tiennent
beaucoup de place, et certains regardent Proust comme un grand penseur,
un profond psychologue, un rnovateur de l'thique, de l'esthtique et
de tout ce qui s'ensuit. Il n'est rien de tout cela, ni en rien plus
philosophe que les Goncourt,  qui je me suis permis de le comparer,
sans mconnatre les diffrences qui sont pour une bonne part celles des
temps. Comme les Goncourt,  dfaut du gnie philosophique, il a
d'autres dons, qui suffisent  une gloire littraire et justifient la
sienne.

Ces deux nouveaux volumes n'ont pas tout l'clat des meilleurs entre les
prcdents, il en faut convenir, c'est--dire notamment de _Du ct de
chez Swann_, d'_A l'ombre des jeunes filles en fleurs_ et de certaines
pages de la _Prisonnire_, comme le fameux sommeil d'Albertine, ni
l'amusement de certains chapitres de comdie tels que le dner chez les
Guermantes et la soire chez Mme Verdurin si magistralement snobe par
M. de Charlus. Proust se rpte un peu. Dans le second volume
d'_Albertine disparue_, nous voyons reparatre avec un certain
soulagement--car cette Albertine dont la fuite et la mort remplissent
tout le premier volume commenait  nous fatiguer--nos vieilles
connaissances le duc et la duchesse de Guermantes, Mme de Villeparisis
et M. de Norpois, et la fille de Swann, Gilberte, qui pouse Robert de
Saint-Loup, tandis que le jeune M. de Cambremer se marie avec Mlle
Jupien, la nice du giletier protg par M. de Charlus, qui adopte cette
jeune fille du peuple et lui donne le titre de Mlle d'Oloron, etc., etc.
Mais Proust ne renouvelle pas beaucoup plus ses effets que son
personnel, ou du moins les traits nouveaux qu'il introduit sont souvent
dsobligeants et difficiles  dfinir en langage honnte. Vous saviez
dj de quelle sorte d'infidlits tait souponne Albertine. Cela
s'tale tout le long de ces deux volumes, avec d'tranges complications
et de fcheux dtails. J'aime mieux ne pas dire ce que devient
Saint-Loup, qu'on n'et pas cru capable d'une telle volte-face. Tous les
vices foisonnent et grouillent ici, sans aucun voile et avec une espce
de candeur. C'est l-dessus que je ne puis insister.

Et malgr bien des dfauts, que le pauvre Proust et certainement
corrigs ou attnus si la mort ne le lui avait interdit, il reste
beaucoup de merveilles, auxquelles il aurait encore ajout... Pour n'en
citer qu'une, qui tient en quelques lignes, je vous recommande le clair
de lune du premier chapitre, page 104.




X

_SOUVENIRS SUR MARCEL PROUST_


M. Robert Dreyfus publie  la _Revue de France_ d'intressants souvenirs
sur _Marcel Proust au lyce Condorcet_, avec des lettres indites. En
1888, Proust sort de rhtorique et donne  M. Robert Dreyfus, qui allait
y entrer, son opinion autorise sur divers professeurs. Assez bon lve,
malgr sa sant et sa fantaisie, il avait eu un premier prix de
composition franaise (_nouveaux_), un accessit de latin, un de grec. En
philosophie, il aura le prix d'honneur de dissertation franaise, ce qui
ne laisse pas de nous tonner un peu: nous sommes moins tonns
d'apprendre qu'il n'a jamais mordu aux mathmatiques. Cet crivain si
original et si brillant aura toujours d'tranges faons de raisonner.
Ses silhouettes de professeur sont amusantes. Celui qu'il prfre est
Maxime Gaucher, que le public a connu comme critique littraire  la
_Revue bleue_, et qui avait aussi pour Proust une prdilection bien
explicable, allant jusqu' la faiblesse. Il rpliqua vertement 
l'inspecteur gnral Eugne Manuel, qui critiquait les obscurits et les
incorrections d'une composition de Proust: Monsieur l'inspecteur
gnral, lui dit-il, aucun de mes lves n'crit un franais de manuel.
Le calembour tait peut-tre de trop... Nous ne possdons pas le texte,
mais tout mdiocre pote qu'il tait, Eugne Manuel n'avait probablement
pas tort d'y relever des fautes. Et l'on conoit qu'un professeur
s'attache  un lve manifestement bien dou, mais nous regretterons
toujours que Maxime Gaucher n'ait pas enseign  Marcel Proust le
respect de la grammaire. Il a sa part de responsabilit dans une tare
qui gte un peu cette oeuvre si sduisante et si belle par ailleurs.

Les principaux camarades de Proust,  cette poque, ou de M. Robert
Dreyfus, taient Daniel Halvy, Jacques Bizet, Henri Rabaud, Jacques
Baignires, Robert de Flers, Louis de la Salle, Fernand Gregh. Il ne les
choisissait pas mal. Il tait avec eux excessivement gentil, d'une
gentillesse qu'ils trouvaient presque accablante, et en mme temps
prodigieusement susceptible. Il n'avait pas chang, et ces deux traits
de son caractre persistaient lorsque nous avons fait sa connaissance,
vingt-cinq ans aprs. Lorsqu'on avait crit sur lui un article qu'on
croyait trs logieux, il vous prodiguait les marques d'une
reconnaissance perdue et, simultanment, d'infinies dolances sur le
malheur qu'il attribuait  son ouvrage de n'avoir su vous plaire. Dans
sa jeunesse, cette humeur inquite, ombrageuse et fivreuse, dterminait
des malentendus, heureusement sans gravit. Mais pouvait-on se fcher?
Malgr ses petites manies et ses menus travers, il tait charmant. A
peine sorti du lyce, M. Robert Dreyfus nous le montre qui se rpand
dans le monde,  ses amis prfrant leurs mres, du moins si elles
avaient un salon, comme Mme Baignires ou Mme Emile Straus,--et aussi
dans le demi-monde, o il fut le chouchou de celle que M. Paul Bourget a
dpeinte dans une de ses plus jolies nouvelles sous le nom de Gladys
Harvey (en ralit Laure Heymann) et d'une autre, nomme Clomesnil,
moins connue dans l'histoire, lesquelles lui ont fourni des traits pour
son hrone Odette de Crcy, qui devient Mme Swann. Gladys Harvey
l'appelait mon petit Saxe psychologique. Ses camarades blmaient cette
dissipation mondaine et demi-mondaine--le pril rose! En fait, il
travaillait. M. Robert Dreyfus accorde qu'il tait peut-tre un peu
snob. Fortun snobisme, qui lui a permis d'accumuler pendant un quart de
sicle les matriaux de son oeuvre.

M. Louis de Robert fait connatre d'autres lettres indites dans une
plaquette intitule: _Comment dbuta Marcel Proust_. Nous voici en 1912
ou 1913. Le roman est crit, au moins en partie, car s'il formait un
tout, dj considrable, il devait normment s'allonger. Proust a dj
la matire d'environ trois gros volumes. Il s'agit de trouver un
diteur. Malgr les relations et les protections dont il disposait,
notamment celles de Gaston Calmette et de M. Louis de Robert lui-mme,
ce ne fut pas facile. Refus partout, Proust se dcide  faire les frais
de l'dition. _Du ct de chez Swann_ parat, chez Grasset, dans le
dernier trimestre de 1913,  compte d'auteur. Cinq cent vingt-trois
pages bien tasses (nous avons naturellement conserv notre exemplaire)
et la feuille de garde annonait la fin de l'ouvrage en deux autres
tomes, pour paratre en 1914. D'o il rsulte que des volumes entiers,
qui s'y ajouteront ne sont que de simples bquets. On voit dans ces
lettres  M. Louis de Robert, qui se montra le plus serviable et le plus
dvou des amis, que Proust admirait ardemment M. Francis Jammes, et ne
gotait pas du tout Pguy. Il avait tort sur le second point. On
aperoit aussi qu'il se flatte d'avoir compos trs svrement son grand
ouvrage, et de n'y avoir donn que des dtails d'o se dgagent de
profondes lois psychologiques, invisibles pour l'intelligence. Mais cela
nous entranerait trop loin. Nous allons prochainement retrouver Proust,
puisqu'on annonce deux nouveaux volumes qui ne terminent pas encore la
srie.

                                   *
                                  * *

M. Robert Dreyfus a connu Proust enfant. Il a jou avec lui aux
Champs-lyses. Il sait qui est Gilberte, mais ne le dit pas. Ses
_Souvenirs sur Marcel Proust_ sont dj des plus captivants: que
serait-ce s'il disait tout! Il le retrouva au lyce Condorcet. Proust
eut, en rhtorique, un premier prix de composition franaise, et l'anne
suivante le prix d'honneur de philosophie. On n'est pas tonn non
plus, dit M. Robert Dreyfus, qu'en mathmatiques il ait moins bien
russi... A lire aujourd'hui Marcel Proust, on ne s'en tonne pas, en
effet, car l'esprit mathmatique est insparable de l'esprit
philosophique, dont il nous parat fort dpourvu. Son prix de
philosophie surprendrait davantage, si l'on ne savait qu'il a pu
l'obtenir par ces qualits purement littraires qu'il possdait dj en
surabondance. M. Robert Dreyfus remarque qu'il ne datait jamais ses
lettres: indice bien connu du manque de prcision et de soin. Marcel
Proust sera un dlicieux fantaisiste, un peu fminin, et un artiste
extraordinaire, mais il sera difficile de le prendre au srieux comme
penseur. C'est galement l'avis de M. Camille Vettard, qui publie lui
aussi des _Lettres_ de Marcel Proust, encadres de quelques essais
intressants. Il le dfinit comme un hyper-motif, un grand nerveux, et
le compare  Thomas de Quincey. (Mais pourquoi, incidemment, M. Camille
Vettard signale-t-il chez celui qu'il appelle l'admirable Chesterton la
jubilation de l'esprit qui comprend? Il y a bien des raisons de ne pas
admirer Chesterton, dont la principale est qu'il ne comprend presque
rien.)

Dans son passionnant Cahier vert, M. Robert Dreyfus avoue que ni lui,
ni les autres camarades de Proust  Condorcet n'avaient prvu son
clatante fortune. Il ajoute que ni lui encore, ni beaucoup de critiques
ne furent plus clairvoyants lorsque parut _Du ct de chez Swann_,
auquel il veut bien rappeler que nous consacrmes tout de suite tout un
feuilleton, fort logieux, ds la publication de ce premier volume, en
dcembre 1913. C'est que Proust, avec des beauts trs originales, ne
laisse pas d'avoir des dfauts dont on conoit que beaucoup de lecteurs
aient t rebuts au dbut. Pour passer l-dessus et faire l'effort
ncessaire, on veut tre sr que cela en vaut la peine. La plupart des
professionnels ressemblent aux profanes en ce point. Tout le monde n'est
pas n explorateur... Pour les camarades de la jeunesse de Marcel,
comment l'auraient-ils devin? Ses dons merveilleux taient de ceux qui
ne pouvaient se dvelopper pleinement que plus tard, lorsqu'il aurait
une matire o les appliquer. Un mathmaticien de gnie peut le prouver
 vingt ans, parce qu'il cre dans l'abstrait. Un Proust, uniquement
vou au concret, n'en pouvait tirer ses prestiges avant de le bien
connatre. Ses camarades se tromprent en le considrant comme un simple
snob et en lui tenant un peu rigueur de les lcher pour les salons. Mais
cette mprise rsultait de la prcdente. Ils ne pouvaient savoir que
Marcel n'allait pas dans le monde seulement par un got prcoce de
frivolit brillante, mais par la volont ou l'instinct de butiner les
observations dont il ferait plus tard les fries vcues du _Temps
perdu_ et _retrouv_. Le savait-il lui-mme? Dans quelle mesure tait-il
dj fix sur sa vocation? Les _Souvenirs_ de M. Robert Dreyfus ne nous
l'apprennent pas.

Ils nous montrent le Marcel Proust charmant, mais complexe, versatile et
ombrageux, que nous n'avons connu pour notre part que bien longtemps
aprs. Ses innombrables et copieuses lettres taient toujours pleines de
grce, de gentillesse et de clinerie. M. Robert Dreyfus en publie un
grand nombre, qu'on lira avec plaisir. Sa tendresse pour ses amis s'y
emporte en hyperboles. Il abuse trangement des grands mots: _gnie_,
_grand pote_, _grand philosophe_, _profonde admiration_, etc... A M.
Robert Dreyfus, qui est naturellement trop fin pour n'en pas rire, il
crit: Tu as la culture de Goethe et le style de Stendhal... Et avec
cela? D'ailleurs, il ne se prive pas de faire des critiques, mme sur la
langue, et c'est assez piquant, attendu que lui-mme il avait peut-tre
du gnie, mais ni syntaxe, ni orthographe. Avec toutes ces formes
caressantes et humbles, il ne laissait pas d'tre trs susceptible et
trs exigeant. Il organisait magistralement sa rclame, assigeait les
journaux de demandes d'articles sur ses livres, et ne trouvait jamais
que ce qu'on faisait ft suffisant, ni imprim en assez gros caractres,
etc... (Celui qui crit ces lignes doit pourtant reconnatre que Proust,
qu'au surplus il ne connaissait pas personnellement en 1913, ne lui a
rien demand ni fait demander pour _Swann_.) On voit aussi dans cette
correspondance que fort bien pensant vers 1890, Proust tait devenu par
la suite assez parpaillot. Mais tant d'autres aujourd'hui se
convertissent dans l'autre sens qu'on ne peut lui en vouloir de faire
exception.

                                   *
                                  * *

Mme la duchesse de Clermont-Tonnerre publie ses souvenirs personnels sur
Robert de Montesquiou et Marcel Proust, avec plusieurs lettres indites
de l'un et de l'autre, qui ne manqueront pas de piquer les curiosits.
Je crois que Mme de Clermont-Tonnerre a raison d'apercevoir une
influence de Montesquiou sur Proust, et aussi de proclamer la
supriorit de Proust sur Montesquiou. Mais elle a tort de dire que _Du
ct de chez Swann_, paru en novembre 1913, n'eut alors que trois
articles, dus  MM. Lucien Daudet, Jacques-mile Blanche et Francis de
Miomandre. Il en a paru au moins un quatrime,  ma connaissance,
aussitt aprs la publication du volume et avant le 1er janvier 1914.




XI

_MARCEL PROUST ET LA CRITIQUE_


M. Lon-Pierre-Quint a consacr tout un volume  Marcel Proust. Ce n'est
pas trop. L'importance de Proust, dont M. Pierre-Quint veut bien
rappeler que j'ai t des premiers  m'apercevoir, est gnralement
reconnue aujourd'hui, et son succs ne cesse de grandir. Il a maintenant
des fanatiques, en France et  l'tranger. Et comme toujours, certains
tombent d'un excs dans l'autre. M. Pierre-Quint n'vite pas absolument
l'hyperbole, par exemple lorsqu'il affirme que les phrases de Proust
sont toujours correctes. Peut-tre insiste-il un peu trop sur
l'originalit psychologique et philosophique de Proust, laquelle me
semble, je l'avoue, sujette  caution. Ses ides ne sont pas nouvelles,
et souvent elles sont fausses. Ce que l'on peut concder, c'est que le
bergsonisme et le freudisme n'avaient pas encore t exploits
littrairement avant lui d'une faon aussi mthodique et aussi
brillante. Mais finalement M. Pierre-Quint reconnat que c'est avant
tout un artiste. L-dessus, nous sommes d'accord. Comme artiste, oui,
Proust est original et, malgr quelques dfauts, tout  fait sduisant
ou mme fascinant. Je donnerais toutes ses thories, qui ne sont que
lieux communs ou paradoxes, pour des morceaux comme ceux de la sonate de
Vinteuil ou du sommeil d'Albertine. L'analyse de M. Pierre-Quint, malgr
quelques exagrations, n'en est pas moins constamment intressante; ses
conclusions sont justes; et la biographie qui remplit la premire partie
du volume est un modle du genre. Tous ceux qui ont connu Proust
admireront le portrait si exact et si vivant qu'en donne M.
Pierre-Quint, et les curieux non encore initis lui seront
reconnaissants de leur fournir tout un trousseau de clefs...

Il y a aussi une longue tude sur Proust dans le _XXe sicle_ de M.
Benjamin Crmieux, autre critique averti et souvent pntrant (je vous
recommande, dans le mme volume, son article sur M. Pierre Benoit). On
pourrait lui faire les mmes objections qu' M. Pierre-Quint. Il est
toujours ingnieux, mais souvent excessif et bien discutable. On pourra
y revenir lorsque paratront les derniers volumes de Proust, qu'il
qualifie de surimpressionniste. Pourquoi ce prfixe superlatif? Au vrai,
Proust me parat comparable surtout aux Goncourt, et  peu prs du mme
rang. Et c'est, je crois, assez coquet, bien qu'insuffisant pour
rejeter dans l'ombre tous les romans parus en France depuis un
demi-sicle.

M. Andr Germain, dans son volume _De Proust  Dada_, reprsente
l'opinion contraire. Il fait toutes sortes de restrictions, o il y a du
vrai, mais qu'il formule avec trop d'pret, et sans les corriger assez
par l'loge. Nanmoins tout l'ouvrage est fort piquant.




TABLE DES MATIRES

I.--Du ct de chez Swann
II.--A l'ombre des jeunes filles en fleurs
III.--Le ct de Guermantes
IV.--Le ct de Guermantes II. Sodome et Gomorrhe I
V.--Sodome et Gomorrhe
VI.--La mort de Marcel Proust
VII.--La prisonnire
VIII.--Les plaisirs et les jours
IX.--Albertine disparue
X.--Souvenirs sur Marcel Proust
XI.--Marcel Proust et la Critique.




ACHEV D'IMPRIMER
LE 7 JUILLET 1927
POUR
SIMON KRA
SUR LES PRESSES
DE
F. PAILLART A ABBEVILLE.




[Fin de _Marcel Proust_ par Paul Souday]
