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Titre: Les Livres du Temps (troisième série)
Auteur: Souday, Paul (1869-1929)
Date de la première publication: 1930
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Paris: Éditions Émile-Paul Frères, 1930
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   12 février 2011
Date de la dernière mise à jour:
   12 février 2011
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 721

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PAUL SOUDAY



LES
LIVRES DU TEMPS

(Troisième série)


        PARIS
        ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES
        14, RUE DE L'ABBAYE, VIe

        1930



Il a été tiré de cet ouvrage cinq cents exemplaires sur alfa.


LES LIVRES DU TEMPS

(Troisième série)


DU MÊME AUTEUR

      Les Livres du Temps (première série), un volume, nouvelle
      édition 15 fr.

      Les Livres du Temps (deuxième série), un volume, nouvelle
      édition 15 fr.



LES LIVRES DU TEMPS

(Troisième série)




LE CENTENAIRE DE MALHERBE


Relisons Malherbe, puisque voici le troisième centenaire de sa mort. Il
n'y a presque pas une de ses pièces de vers où l'on ne trouve quelque
chose d'intéressant.

Dès la première de quelque étendue, _les Larmes de saint Pierre_, œuvre
de jeunesse--bien qu'il eût trente-deux ans (1587), mais il n'était pas
précoce--trop longue et imitée de l'Italien Tansillo, le vrai Malherbe
se dessine. André Chénier, un peu jeune alors, lui aussi, comme le
remarquera malignement Sainte-Beuve, mais assez compétent déjà, ne s'y
trompe pas et dit: «Quoique le fond des choses soit détestable dans ce
poème, il ne faut pas le mépriser. La versification en est étonnante. On
y voit combien Malherbe connaissait notre langue, et était né à notre
poésie; combien son oreille était délicate et pure...»

        Quand j'avais de ma foi l'innocence première,
        Si la nuit de la mort m'eût privé de lumière,
        Je n'aurais pas la peur de l'immortelle nuit.

Ainsi parle saint Pierre, désespéré d'avoir renié Jésus. Le pêcheur
Céphas ne s'exprimait probablement pas avec cette euphonie et cette
finesse subtiles, mais ces qualités nous charment.

Dans _Victoire de la constance_ (1597), qui commence par ces mots:

        Enfin cette beauté m'a la place rendue,
        Que d'un siège si long elle avait défendue,

la constance qui triomphe n'est donc pas celle de la dame assiégée, mais
du galant assaillant. L'esprit, sinon la vertu, y trouve son compte.
Malherbe était fort spirituel: il aimait les plaisanteries et dans
l'ordinaire de la vie en faisait d'excellentes, que Racan et autres ont
notées. Il n'est pas indispensable qu'un poète sérieux soit solennel et
gourmé, ni austère et puritain. Malherbe était franchement gaulois,
jusqu'à railler, dans la même pièce,

        Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères,
        Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères...

Cela, c'est un des traits les plus permanents de la race, et
indéracinable, puisque c'est à peu près le seul que la Renaissance ait
gardé du Moyen Age. Le nom de Rabelais suffit. Ronsard lui-même a
composé, sinon des fabliaux, du moins des _Folastries_. En quoi ce
fondateur de la grande poésie savante suivait tout autant la tradition
antique. Les anciens n'étaient pas bégueules: les Français, sévèrement
admonestés par la pruderie nordique, s'accordaient d'instinct avec les
Latins et les Grecs avant même de les connaître, et n'ont eu rien à
renoncer de ce chef en les découvrant. Molière, La Fontaine, Voltaire
continueront. Cela ne les empêchera pas d'être honnêtes gens. Une
pudibonderie d'importation nous dénationaliserait. Malherbe pousse même
la gaillardise un peu loin dans l'ode nuptiale de 1660, _A la reine
Marie de Médicis sur sa bienvenue en France_. Il donne à l'heureux époux
des conseils dont ce vert-galant ne s'offensa pas, mais n'avait certes
pas besoin, ne manquant pas d'initiative ni de tactique sur ce terrain
«souëf». Malherbe ne s'interdisait pas des facéties que j'appellerai
pré-voltairiennes. Il dit à Caliste (la vicomtesse d'Auchy):

        Tant que vous serez sans amour,
        Caliste, priez nuit et jour,
        Vous n'aurez point miséricorde.
        Ce n'est pas que Dieu ne soit doux:
        Mais pensez-vous qu'il vous accorde
        Ce qu'on ne peut avoir de vous?

Autre épigramme _Sur le même sujet_ (espérons qu'elle s'adressait à la
même dame):

        Prier Dieu qu'il vous soit propice,
        Tant que vous me tourmenterez,
        C'est le prier d'une injustice,
        Faites-moi grâce, et vous l'aurez.

Le bon apôtre et le plaisant directeur de conscience! Accordons-lui
qu'on ne pouvait plus ingénieusement jouer sur les mots, ni mettre plus
drôlement Dieu dans son jeu. C'est un peu libertin, dans les deux sens
du terme, non pas grossier ni sans goût.

On a trop déprécié les vers d'amour de Malherbe. Oh! ce n'est pas un
amoureux transi, un romantique ni un troubadour. Il met cavalièrement
aux belles le marché à la main:

        Mais puisque votre amour ne se peut acquérir,
        Comme j'en perds l'espoir, j'en veux perdre l'envie.

A la marquise de Rambouillet, l'incomparable Arthénice, à qui il dédia
quelques madrigaux et qu'il estimait sans doute pour son aide à
l'épuration de la langue, mais dont il appréciait moins la préciosité
sur l'article du Tendre, il pose carrément son ultimatum:

        Quand je verrais Hélène, au monde revenue
        En l'état glorieux où Paris l'a connue,
        Faire à toute la terre adorer ses appas,
        N'en étant point aimé, je ne l'aimerais pas...

Craignant sans doute de ne pas assez mettre les points sur les _i_, il
insiste. Je voulais bien essayer de plaire, précise-t-il,

        Tant que ma servitude espéra du salaire.

Mais il n'est pas de ceux qui se laissent payer en monnaie de singe et
il penchait si peu au platonisme qu'il en avait quelque humeur contre
Pétrarque. Avec la marquise, il se restreignait aisément à l'amitié.
Mais il semble avoir réellement aimé la vicomtesse:

        Il n'est rien de si beau comme Caliste est belle.

Et il ne lui fait pas seulement des menaces, mais aussi des promesses
sous condition:

        Mais quand je l'ai promis, j'aime éternellement.

Ne l'accusez pas d'exigences trop impératives et draconiennes. La nuance
n'apparaît que dans son langage, qui ne tourne peut-être point assez, si
l'on ose dire, autour du pot. Mais pour le fond des choses, Stendhal
enseigne qu'on ne cristallise pas si l'on n'a quelque espoir. Et ces
déclarations un peu cassantes n'ont peut-être pas toujours défendu
Malherbe de tout risque:

                Amour a cela de Neptune
                Que toujours à quelque infortune
                Il se faut tenir préparé:
        Ses infidèles flots ne sont point sans orages,
        Aux jours les plus sereins on y fait des naufrages,
        Et même dans le port on est mal assuré.

S'il a souffert, c'est qu'il aimait vraiment, tout volage et coureur
d'aventures faciles qu'il était d'habitude. Toutefois il ne publia pas
ces vers qu'il écrivit un jour impromptu chez Mme des Loges, et que nous
ne connaissons que par Guez de Balzac et Tallemant des Réaux:

        Il n'est permis d'aimer le change
        Qu'en fait de femmes et d'habits.

On lui a fait grief d'avoir composé des élégies pour le compte d'Henri
IV, épris de la jeune Charlotte de Montmorency, princesse de Condé, et
pour le maréchal duc de Bellegarde, qui osa rêver d'Anne d'Autriche. Les
idées du temps l'y autorisaient, et d'ailleurs les écrivains publics, y
compris M. l'abbé Jérôme Coignard, rédigeaient à gages les lettres
d'amour des courtauds et des ribaudes. Malherbe ne pouvait moins faire
pour les grands qui le pensionnaient. Mais bien qu'il ne parlât point en
son nom, il n'aurait pas si bien servi Alcandre s'il n'avait eu lui-même
l'expérience de tels sentiments... La belle Oranthe est revenue:

        Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle;
        L'orage en est cessé, l'air en est éclairci;
        Et même ces canaux ont leur course plus belle
                    Depuis qu'elle est ici.

Alcandre, le grand Alcandre, proclame la jeune merveille qu'il sert

        En rares qualités à nulle autre pareille,
                    Seule semblable à soi.

Le premier de ces deux vers, un peu usuel, est pour amener l'autre, qui
est admirable et presque valéryen...

Qui ne connaît au moins le premier hémistiche de ces stances de 1599, où
Malherbe s'exprimait en son nom:

        Beauté, mon beau souci, de qui l'âme incertaine
        A comme l'Océan son flux et son reflux...

On regrette presque qu'il s'agisse d'une certaine beauté déterminée, non
de la Beauté en soi, et d'amour au lieu d'esthétique. M. Valéry Larbaud
a sollicité le texte dans ce dernier sens. Au fond n'a-t-il pas
fidèlement dégagé la pensée intime de Malherbe? Et n'était-ce pas en
tant que réalisations concrètes de l'idée du beau qu'il aimait sa
Caliste ou quelque autre? Tout poète, tout esprit cultivé, doué de sens
artiste, est plus ou moins platonicien, sinon platonique. Il y a chez
Malherbe quelques autres exemples frappants de ces généralisations
possibles. Ainsi dans l'ode _Sur l'attentat_ (contre Henri IV, 1610), il
est question d'un être qui

        N'ayant aucune connaissance,
        N'a point aussi d'affection.

Il ne s'agit que du soleil, dont ce crime ne changea pas la course et
qui reste insensible aux horreurs qu'il éclaire, mais il y a là
virtuellement tout l'aphorisme de Léonard, aujourd'hui célèbre, ignoré
sans doute de Malherbe, sur l'origine intellectuelle de l'amour. Et
lorsque Malherbe s'écrie:

        O bienheureuse intelligence...

il ne pense qu'au génie de la France ou à la providence qui obscurément
la protège. Qui ne songera maintenant à un célèbre vers de Valéry? Et à
un autre du même, en lisant ceux-ci dans Malherbe:

        A la fin c'est trop de silence
        En si beau sujet de parler...

Quel poète ne souscrirait l'hymne à cet «Honneur des hommes, saint
langage», et partant, nécessairement, à l'intelligence, notre mère, sans
qui le langage n'aurait pas de raison d'être et n'existerait pas? Avec
de simples différences du plus au moins, toute poésie est
intellectualiste par essence, et M. l'abbé Bremond reste seul à en
douter.

Notons aussi, à propos de l'hémistiche qui nous a induit en ces
réflexions, les exordes étonnants, les prodigieux «démarrages» de
Malherbe. «Beauté, mon beau souci...» C'est le tout-puissant coup
d'aile. Et quelle clameur de prophète inspiré, dans le non moins fameux:

        Que direz-vous, races futures...

Et quelle franche, quelle foudroyante attaque de la note dans cette
invective:

        Va-t'en à la malheure, excrément de la terre...

La Fontaine s'en est souvenu, avec un sourire. On sourira peut-être
aussi parce que cette malédiction frappe, après la chute, le maréchal
d'Ancre, que Malherbe avait loué dans la prospérité. André Chénier s'en
scandalise et prouve ainsi son âme républicaine. Soyons justes pour l'un
et l'autre. Ils ont raison tous deux. Du point de vue de Chénier, le
citoyen juge l'homme d'État et n'est qu'un pied plat si son jugement
dépend de la fortune. Malherbe, en fidèle sujet, n'avait pas d'opinion
personnelle et s'en rapportait à l'autorité royale, dont la faveur ou la
disgrâce ne pouvaient par hypothèse qu'être pleinement justifiées. Ce
qui me fâche un peu, c'est qu'il ait vanté par deux fois l'exécrable
Père Garasse, à qui il n'a pas tenu que Théophile ne fût brûlé vif. Dans
une lettre de 1623, à Racan, il désigne ce confrère en abrégé par trois
lettres grecques θφλ pour ne pas écrire tout au long et en
clair ce nom compromettant. Par parenthèse, cela prouve qu'il n'ignorait
pas totalement le grec, quoi qu'on en ait dit. «Pour moi, déclare
Malherbe à Racan, je pense vous avoir déjà écrit que je ne le tiens
coupable de rien, que de n'avoir rien fait qui vaille au métier dont il
se mêlait. S'il meurt pour cela, vous ne devez point avoir de peur: on
ne vous prendra pas pour un de ses complices.» Le badinage serait drôle
si le pauvre Théophile n'avait couru un danger très réel. Qu'il fût
hérétique ou athée, on voit que Malherbe se moquait bien de ces
choses-là. Il ne reprochait à la bête noire du jésuite persécuteur--et
d'ailleurs en exagérant--que d'être mauvais poète. Cela eût peut-être
mérité la mort, si c'eût été entièrement vrai, mais il prenait un peu
légèrement son parti d'une peine réclamée pour ce qui, même à ses yeux,
ne la méritait pas.

Le principe de non-intervention dans les affaires d'État ou d'Église
allait un peu loin, et certain scepticisme supérieur vengeait la raison
_in petto_, mais ne sauvait pas les victimes. C'est le côté faible de la
docilité à la coutume, préconisée par Montaigne et pratiquée par
Malherbe. Peut-être l'intérêt public l'exigeait-il alors. La pitié ou la
simple justice, qui suffit et même qui vaut mieux, sont peut-être des
luxes pour époques de civilisation plus affinée. Malherbe était sincère
dans son royalisme, et historiquement bien inspiré: il n'y avait alors
rien de mieux que de soutenir Henri IV, puis Richelieu. Ses grandes odes
politiques sont admirables. Et il déteste à bon droit les factieux, qui
étaient aussi des raseurs, mais pourquoi déconseille-t-il la clémence à
Louis XIII? Les mœurs du temps étaient rudes.

Je ne puis me défendre d'apercevoir un utilitarisme excessif dans ce
vers que M. l'abbé Bremond proclame le plus beau de la langue française:

        Et les fruits passeront les promesses des fleurs.

Il est beau, mais l'image tourne à un idéal trop pratique et ménager.
Que ces mystiques sont donc matériels!... D'un point de vue plus haut,
la fleur est une fin en soi. «Voici des fruits, des fleurs...», dira
Verlaine, non seulement par euphonie, mais par ordre de vraie préséance
(en la comprenant comme dans les processions, où l'évêque marche le
dernier). D'ailleurs, Malherbe lui-même en a d'encore plus beaux, ne
serait-ce que celui-ci, qu'on n'apprécie sans doute à sa valeur qu'en
approchant du soir:

        Tout le plaisir des jours est en leur matinée.

Mais voici peut-être sa plus belle strophe:

        Apollon à portes ouvertes
        Laisse indifféremment cueillir
        Les belles feuilles toujours vertes
        Qui gardent les noms de vieillir;
        Mais l'art d'en faire des couronnes
        N'est pas su de toutes personnes;
        Et trois ou quatre seulement,
        Au nombre desquels on me range,
        Peuvent donner une louange
        Qui demeure éternellement.

Ici, il nous donne le sentiment du sublime, a dit fort bien
Sainte-Beuve. Notez le dernier mot. Les trois cantiques de Dante se
terminent par le mot _étoiles_. Plusieurs stances ou odes de Malherbe
finissent sur cet adverbe, comme sur la tonique et fondamentale par
excellence.

        Par les Muses seulement
        L'homme est exempt de la Parque,
        Et ce qui porte leur marque
        Demeure éternellement.

Cela vous a un peu plus d'accent que les fades inflexions de la Thaïs de
Massenet sur le même mot. Et voyez encore ceci:

        Mais qu'en de si beaux faits vous m'ayez pour témoin,
        Connaissez-le, mon roi, c'est le comble du soin
        Que de vous obliger ont eu les Destinées.
        Tous vous savent louer, mais non également;
        Les ouvrages communs vivent quelques années,
        Ce que Malherbe écrit dure éternellement.

Noble et raisonnable fierté! Lui qui avait un jour, par boutade, déclaré
le poète aussi utile qu'un joueur de quilles, lorsqu'il parle en vers,
donc sérieusement, on voit qu'il porte assez haut le juste orgueil de
l'esprit. Et s'il ajoutait un _Exegi monumentum_ à la manière d'Horace,
il en avait le droit, d'abord parce que c'était vrai, ensuite parce
qu'il avait acquis des titres à ce don du ciel par son culte de la
perfection. Le parfait seul est éternel. C'est la profonde raison d'être
de la poésie, le plus antibergsonien des arts. Malherbe en a professé
et fait triompher au moins théoriquement le salutaire respect. C'est de
ce chef qu'il a légitimement amendé Ronsard, avec qui il s'accordait; en
somme, sur presque tout le reste. La perfection! C'est là l'enseignement
capital de Malherbe et, comme on dit aujourd'hui, son message.
Écoutons-le. Depuis trois cents ans, jamais il ne fut plus opportun.




VIES DE RACINE ET DE LA FONTAINE[1]


La biographie de Racine par M. François Mauriac a d'abord une qualité:
elle n'est pas «romancée». C'est une étrange idée que de raconter la vie
de Villon ou de Balzac comme un roman-feuilleton, et la vulgarisation ne
saurait descendre plus bas. Cependant, c'est la conséquence logique des
théories sur la prétendue primauté du roman. Si ce genre est le plus
beau de tous, pourquoi ne pas le mettre au service des grands écrivains
et de tous les grands hommes? Dumas père devient le modèle des
historiens et des critiques. M. Mauriac, si infatué de son art, pouvait
être tenté. Il y a bien du romanesque, et non toujours du meilleur, dans
sa _Vie de Racine_, mais sous forme de discussion psychologique ou
morale. Un moraliste, même chimérique, paraît moins déplacé ici qu'un
romancier.

     [Note 1: François Mauriac: _Vie de Jean Racine_, un volume.
     Franc-Nohain: _Vie amoureuse de La Fontaine_, un volume.]

Quant au plagiaire, ou à ce qu'on appelle ainsi de nos jours, il
s'impose. Rien de plus comique que l'accusation de plagiat portée dans
le _Mercure de France_ contre M. André Maurois, qui a pris la peine de
se défendre à merveille. La victoire était facile, et la cause gagnée
d'avance. On n'avait même pas besoin d'avoir lu les ouvrages anglais sur
Shelley et sur Disraëli, que le collaborateur du _Mercure_ imputait à M.
André Maurois d'avoir plagiés. Il en citait les passages selon lui les
plus décisifs, avec ceux de M. Maurois en regard, sur deux colonnes, et
l'on voyait immédiatement que ce n'était pas décisif du tout. Ce
rapprochement établissait ce qui est évident et bien connu: à savoir que
dans toutes les biographies du même homme les faits, les dates et les
principales historiettes sont toujours forcément les mêmes. De loin en
loin, à force de recherches, un érudit peut ajouter ou rectifier
quelques détails. Ces modifications ne vont pas loin. Pour être
pleinement original, il faudrait, par exemple, déclarer que Disraëli,
fils d'un duc, trahit son torysme originel pour le travaillisme, méprisa
du reste les grandeurs officielles et n'eut que le culte désintéressé de
l'esprit: ou que Racine était un poète chinois, né aux Indes, sous le
règne de Sésostris. En matière biographique l'invention tombe tout de
suite dans le charivarique et le tintamarresque. Tous les biographes se
copient forcément les uns les autres dans une certaine mesure.
Sainte-Beuve et Paul Mesnard, Jules Lemaître et Larroumet ont été
plagiés par M. François Mauriac tout comme Dowden ou Monypenny et Buckle
par M. André Maurois. Et le comble de l'absurde serait qu'il en fût
autrement.

Il en résulte peut-être qu'on abuse un peu des biographies. Elles sont
bien inutiles lorsqu'elles ne font que démarquer et délayer les notices
de toutes les encyclopédies et de tous les manuels. Il est toujours
superflu d'écrire quoi que ce soit, si l'on n'a rien de nouveau à dire.
C'est le cas d'un certain nombre de biographes actuellement en
exercice, et qui inondent le marché. Ce n'est pas celui de M. André
Maurois, ni de M. François Mauriac. Car on peut introduire de la
nouveauté dans n'importe quel ouvrage, même dans une biographie, par le
style, le tour, les idées, une façon personnelle de présenter et
d'interpréter les faits. D'où le charme du _Disraëli_ et de l'_Ariel_,
et l'intérêt de ce _Racine_, qui sur bien des points invite à la
discussion.

M. Mauriac ne veut point que le Valois ait eu la moindre influence sur
Racine, ni qu'on note la moindre ressemblance entre ce paysage et ce
génie. M. Mauriac exècre Taine, qui se permet de n'être pas incohérent
et de concevoir la possibilité d'une science de l'esprit. D'ailleurs, il
parle surtout de Versailles et de Port-Royal dans son fameux et
admirable essai sur Racine. Celui-ci n'était pas très sensible aux
impressions pittoresques, aux spectacles de la nature, et subissait
surtout l'action du milieu moral. Taine réservera pour La Fontaine ses
descriptions. Cependant, Gérard de Nerval, aujourd'hui fort à la mode, a
parlé «d'un français si naturellement pur, que l'on se sentait bien
exister dans ce vieux pays du Valois, où, pendant plus de mille ans, a
battu le cœur de la France». On a beaucoup dit que Racine était le plus
français de nos poètes, et nul ne conteste la pureté de sa langue. Il y
a donc bien quelque correspondance entre sa province et son œuvre, et
lui-même il se félicitait d'être né à la Ferté-Milon plutôt qu'en un
canton patoisant. Il écrit d'Uzès, en 1661: «Je suis en danger d'oublier
le peu de français que je sais; je le désapprends tous les jours, et je
ne parle tantôt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu
français que le bas-breton.

        _Ipse mihi videor jam dedidicisse latine,_
            _Nam didici getice sarmaticeque loqui._

J'ai vu qu'Ovide vous faisait pitié quand vous songiez qu'un si galant
homme que lui était obligé à parler scythe lorsqu'il était relégué parmi
ces barbares: cependant il s'en faut beaucoup qu'il fût si à plaindre
que moi...» S'il vivait aujourd'hui, Racine approuverait la République
de faire enseigner le français dans toute la France, et la tentative de
Mistral lui plairait aussi peu qu'à Barrès disant: «Tout ce félibrige
m'ennuie.» C'est sûrement un bonheur que Racine ne soit pas né dans un
pays de patois, mais dans l'Ile-de-France, et c'est une satisfaction
pour l'esprit que cette analogie de son art et de sa terre natale.

M. Mauriac cite le ridicule ouvrage de feu Masson-Forestier, descendant
d'une nièce de Racine, et de son métier agréé au tribunal de commerce de
Rouen, lequel peignit ce poète comme un fort méchant homme et une espèce
de forban. Ce qu'il en disait, c'était pour en faire l'éloge. Telle
était sa manière d'embellir ses portraits d'ancêtres. Quel fameux
immoraliste que ce Masson-Forestier! M. Mauriac ne donne pas à fond dans
cette extravagance, mais il ne s'en garde pas complètement, et je le
trouve un peu injuste pour l'homme que fut Racine. Dès son premier
chapitre, il écrit: «Qu'il y ait eu du forcené dans Racine, nous le
verrons; et que ce grand poète n'ait pas toujours montré un grand
caractère, ni ce grand amoureux un grand cœur, il faudra nous résoudre à
ne pas le nier.» Pour d'autres raisons que Masson-Forestier, M. Mauriac
l'aime mieux ainsi. Mais, lui aussi, il abuse.

Il lui prête une «complaisance» pour «d'assez atroces histoires» et un
esprit «glacé, un peu sadique», parce que Racine rapporte qu'une jeune
fille d'Uzès, querellée par son père, prit de l'arsenic: «On croyait
qu'elle était grosse, et que la honte l'avait portée à cette furieuse
résolution. Mais on l'ouvrit tout entière, et jamais fille ne fut plus
fille.» Fallait-il du pathos et du prêchi-prêcha? M. Prudhomme aurait
usé d'autres termes, mais non pas Stendhal.

Que reproche-t-on ensuite à Racine? D'abord sa brouille avec Molière, à
qui il retira _Alexandre_ et enleva la Du Parc, pour porter la pièce et
la comédienne à l'Hôtel de Bourgogne. Ce n'était pas très gentil, en
effet, Molière ayant protégé ses débuts et monté la _Thébaïde_. Mais il
paraît qu'on jouait mieux la tragédie à l'Hôtel de Bourgogne que chez
Molière, dont Racine se trouvait en outre le rival (ainsi que Corneille)
auprès de la Du Parc, qui préféra peut-être Racine tout simplement parce
que des trois il était le plus jeune. Évidemment, il ne s'est pas
conduit en héros, mais quel auteur dramatique n'en eût fait autant? Au
surplus, sur ce point, M. Mauriac tend à l'excuser, par mépris de ce
Molière, qui n'était pas du même monde, et en haine de notre «culte
aveugle» pour l'auteur de _Tartuffe_. «Aimer Molière...», vous n'avez
pas oublié la juste tirade de Sainte-Beuve. Peut-être n'est-il pas moins
significatif de détester Molière.

M. Mauriac, qui déteste aussi Port-Royal, trouve moyen de malmener
Racine à propos des polémiques où il est vrai que le poète passa la
mesure dans la forme jusqu'à se montrer ingrat; mais sa tante, la mère
Agnès de Sainte-Thècle et ensuite Nicole l'avaient poussé à bout, en
rappelant l'anathème de l'Église contre la comédie et les comédiens. M.
Mauriac voudrait bien que cette austère doctrine fût simplement
janséniste. Il avoue que c'est aussi celle de Bossuet (appuyé sur la
tradition) dans ses _Maximes_ et sa _Lettre au P. Caffaro_ (qui avait
un nom prédestiné). Jules Lemaître reconnaît qu'«au point de vue du pur
christianisme, c'est Port-Royal qui a raison». M. Mauriac n'en écrit pas
moins: «Ces sortes d'épîtres (comme celle où la mère Sainte-Thècle
déclarait Racine déshonoré devant Dieu et devant les hommes) ne servent
qu'à persuader un libertin que ce christianisme si farouche est
incompatible avec la vie des honnêtes gens et même avec la vie tout
court... Dieu ne peut exiger que je me détruise...» M. Mauriac penche
visiblement du côté des casuistes. Malgré Bossuet, il voudrait que
Racine eût carrément soutenu qu'il se montrait admirable chrétien et se
rendait éminemment utile à la religion en écrivant des pièces d'amour et
en aimant des actrices. Car «il nous est impossible de faire mieux
connaître l'homme sans servir la religion catholique», dont Pascal
prouve la vérité «par la conformité de ses mystères avec ceux de notre
cœur». M. Mauriac ne se souvient pas que Pascal la prouve avant tout par
les prophéties et les miracles[2], et qu'il condamne aussi la comédie.

     [Note 2: Il est donc fort possible, comme l'a supposé M.
     André Suarès et quoi qu'en dise M. Mauriac, que le
     _Tractatus_ de Spinoza l'eût retourné.]

Sur _Phèdre_ et la décision que prit l'auteur de renoncer au théâtre, M.
Mauriac dit des choses un peu étonnantes, et qui tendraient à diminuer
Racine. Celui-ci se serait senti vidé et aurait voulu éviter d'écrire de
mauvaises tragédies de vieillesse comme Corneille. A cet exemple
s'oppose celui de Sophocle écrivant _Œdipe à Colone_ à quatre-vingt-dix
ans. L'année de _Phèdre_, Racine n'en avait que trente-huit! C'était un
peu tôt pour parer au danger de décrépitude. Comment supposer que
Racine eût épuisé la matière tragique et pût craindre de manquer de
sujets? L'amour n'est pas le seul. Racine pensait à une _Iphigénie en
Tauride_, à une _Alceste_... Douze ans plus tard il fera _Esther_ et
_Athalie_, qui ne sont pas des pièces d'amour, surtout la seconde et qui
ne le montrent pas en déclin. La cabale de la duchesse de Bouillon et du
duc de Nevers en faveur de Pradon avait pu l'irriter, mais dans toute sa
carrière il avait été combattu, et encore plus combatif. Pour un auteur
de cet âge et un lutteur de ce tempérament, l'heure n'avait pas sonné de
prendre ses invalides.

M. Mauriac invoque l'affaire des poisons, la Voisin accusant Racine
d'avoir empoisonné la Du Parc, à qui il aurait volé ses bijoux. Personne
ne croit à ces ineptes ragots d'une criminelle, qui n'en put fournir
aucune preuve. A supposer que Louis XIV eût ordonné d'étouffer l'affaire
concernant Racine, par égard pour un poète qui fréquentait à sa cour et
honorait son règne, on n'imagine pas du moins qu'il lui eût conservé sa
faveur s'il l'avait cru coupable. Cela ne tient pas debout. La peur
qu'aurait ressentie Racine d'après M. Mauriac, et qui ressemblerait à
celle de l'homme inculpé de vol des tours de Notre-Dame, serait du reste
survenue un peu plus tard. Car la dénonciation de la Voisin n'éclatera
qu'en 1679, _Phèdre_ était jouée le 1er janvier 1677, et en juin de
cette même année 1677 Racine, après avoir songé à se faire chartreux,
s'était marié pour inaugurer sa vie de pénitence. Ce retour à la
dévotion est incontestable, et c'est sûrement ce qui l'a détourné du
théâtre comme Pascal des mathématiques. Nous y avons perdu peut-être une
douzaine de tragédies, comme l'invention du calcul intégral, où Pascal
était à deux doigts de devancer Leibnitz et Newton. Le calcul intégral a
été inventé quand même, plus tard et par des étrangers, mais nul ne
pouvait suppléer aux tragédies qu'eût écrites Racine: c'est une perte
sèche.

_Phèdre_ n'est donc pas «née dans ce grand trouble» de l'incident
Voisin-Du Parc, comme le prétend M. Mauriac, et la conversion de Racine
non plus. Je le regrette pour M. Mauriac, dont c'est la plus chère
théorie que les pires désordres favorisent éminemment la littérature et
du même coup la religion. Il n'est pas absolument nécessaire de perdre
son âme pour la sauver, et il ne faudrait pas détourner le sens du mot
évangélique, comme le fait volontiers M. André Gide, que M. Mauriac
avoue pour un de ses maîtres. M. Mauriac transforme Racine en un
personnage de Dostoïevsky. Quelle erreur! Racine a pu commettre quelques
fautes, d'ailleurs sans une extrême gravité, mais il avait l'esprit
sain. Il n'avait pas besoin de crimes ni de vices comme de tremplins
pour rebondir vers Dieu, ni de bains de boue pour se préparer à un
nettoyage d'eau bénite. Il mena pendant quinze ans la vie normale d'un
jeune poète dramatique en vedette, aimant son art et le plaisir.
Peut-être--c'est une hypothèse assez vraisemblable de M. Mauriac--eut-il
d'autres maîtresses que la Du Parc et la Champmeslé. Beau, charmant et
célèbre, il devait être fort recherché. La morale du monde n'y trouvait
rien à redire. Mais il avait reçu une éducation profondément chrétienne,
et c'est avec la morale chrétienne qu'il voulut se mettre en règle,
n'ayant nullement la «passion de la connaissance», comme le note très
bien M. Mauriac, mais la foi de l'enfant et du charbonnier. Tout cela
est parfaitement clair, et tout à fait exempt de complications à la
russe.

Je crois donc bien, avec Gazier, que le terrain était miné avant
_Phèdre_, autrement dit que Racine méditait déjà de se convertir en
composant ce chef-d'œuvre, et qu'il fut bien aise de pouvoir le faire
acceptable pour les jansénistes, ainsi qu'il s'en flatte lui-même dans
sa préface. Mais, ici encore, M. Mauriac va beaucoup trop loin. Il
aperçoit dans _Phèdre_ cette grande innovation que pour la première fois
Racine y considère l'amour comme une honte et un péché. Pardon! Le
christianisme le plus orthodoxe ne saurait reprocher à Hermione de
vouloir épouser Pyrrhus. Elle ne cesse d'être innocente qu'en le faisant
assassiner. Racine ne l'en approuve certes pas, et n'a jamais méconnu
les dangers de cette passion. Mais Phèdre va jusqu'à l'inceste. M.
Mauriac le nie, sous prétexte qu'elle n'est pas du même sang
qu'Hippolyte! Mais le cas est peut-être un des plus graves, et bien
infâme l'outrage qu'en cédant à Phèdre il infligerait à son père. Ainsi
en jugent non seulement Racine et Boileau, mais le païen Euripide, dont
l'_Hippolyte_ vient d'être réimprimé dans la collection Budé (texte
établi et traduit par M. Louis Méridier, professeur à la Sorbonne).
Cette Phèdre grecque a tout autant de remords et de dégoût d'elle-même
que la française. La morale d'Euripide s'accorde ici avec celle des
chrétiens et des simples honnêtes gens: il faut bien du dostoïevskisme
pour ne pas le voir.

M. Mauriac accable Racine en tant que courtisan. Il est certain qu'il le
fut éperdument et que sa conversion, selon moi très sincère, ne
l'empêcha pas de rester très assidu à Versailles et à Marly, ni
d'accepter la charge d'historiographe, qui contribua aussi à l'empêcher
de composer des tragédies, car on ne peut tout faire à la fois.
Remarquant à bon droit que c'était alors une difficile entreprise de
s'élever, que le mérite comptait peu et qu'il y fallait avant tout
l'art de plaire, M. Mauriac découvre en Racine un intrigant et un
arriviste sans scrupules, qu'il compare à l'astucieux Acomat, et même à
l'ignoble Narcisse! Que d'hyperboles! Malgré son absolutisme, Louis XIV
n'était pas un sultan, ni un Néron, et Racine était bien incapable de ce
machiavélisme ou de cette bassesse. Pauvre Racine! Il eut même le
courage de plaider pour Port-Royal et pour les misères du peuple! Certes
son fétichisme monarchique nous gêne un peu, mais porte la marque de
l'époque, et pour lui, comme pour Bossuet, c'était une même chose
d'aimer Dieu et le roi. La critique romantique nous a enseigné qu'on ne
comprenait et ne jugeait bien les œuvres et les hommes que du point de
vue de leur temps. Seuls quelques génies puissants et indomptables
échappent un peu à cette loi commune. Tout ce qu'on peut dire de Racine,
c'est qu'en aucune matière il n'a dominé son siècle. Il n'y a pas lieu
de le flétrir pour cela, mais tout au plus de constater que ce grand
poète tragique n'était pas un très grand esprit. Même en poésie, il est
conformiste, et ses _Cantiques spirituels_, que M. Lucien Dubech admire
à ma grande surprise, sont lyriques comme des vers latins d'excellent
écolier. Racine est parfait dans son domaine, avec un horizon un peu
étroit. Il n'a ni la vigueur intellectuelle, ni l'indépendante
originalité de Descartes ou de Corneille, de Pascal ou de Saint-Simon,
de Molière ou de La Fontaine. Ce n'est pas une raison pour le calomnier,
même à pieuse intention.

M. Franc-Nohain, fabuliste lui-même, raconte fort agréablement la _Vie
amoureuse_ de son confrère La Fontaine. Elle fut assez remplie, sans
compter ce qu'on ne sait pas. Tout jeune, à Château-Thierry, après des
débuts un peu naïfs, il fit quelques frasques. Une bourgeoise coquette
se déroba au dernier moment: la soubrette paya pour la dame. Il osa
s'attaquer à la femme du lieutenant du roi. Il y eut des complications
dont il a tiré sa comédie de _Clymène_: l'historiette est dans Tallemant
des Réaux. A vingt-six ans, il épousa Marie Héricart, de la Ferté-Milon,
cousine de Jean Racine, laquelle en avait à peine quinze. Ils ne firent
pas très bon ménage. Elle avait le nez aquilin, et il ne les aimait que
«troussés». Elle le pinça avec une révérende abbesse, Mme de Coucy, et
se vengea avec le beau dragon Poignant, qu'elle regardait déjà d'un œil
favorable avant son mariage. Duel de convenance, où La Fontaine ne mit
aucune conviction. Il nous a dit ce qu'il pensait de ces accidents
conjugaux:

        Quand on l'ignore, ce n'est rien.
        Quand on le sait, c'est peu de chose.

Les deux époux viennent à Paris, sous les auspices de l'oncle Jannart,
qui présentera La Fontaine à Fouquet. Le jeune poète se lance dans le
monde littéraire et se lie avec Claudine Colletet. Il entre en qualité
de gentilhomme servant chez la douairière d'Orléans, vieille et prude,
mais chez qui l'on aperçoit d'aventure une jolie fille comme Mlle de
Poussey, et il se garde bien d'habiter l'austère Luxembourg. Il loge rue
d'Enfer, non loin du quartier latin, où déjà ne manquaient pas les
grisettes. Il fait la connaissance de Marie-Anne Mancini, duchesse de
Bouillon et nièce de Mazarin. Le duc de Bouillon était seigneur de
Château-Thierry, où La Fontaine fut maître des eaux et forêts. La
différence des rangs obligeait La Fontaine au respect. Cependant, cette
Bouillon était une gaillarde, que son mari fit plusieurs fois enfermer
pour inconduite, et elle inspira à son poète favori non seulement les
_Contes_ et le poème sur le _Quinquina_, mais des sentiments assez vifs.
Elle lui donnait volontiers audience, étant à sa toilette, où il ne
s'ennuyait pas. Il lui écrira en juin 1671:

            Peut-on s'ennuyer en des lieux
        Honorés par les pas, éclairés par les yeux
            D'une aimable et vive princesse
        A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse?

Et elle avait ce «nez troussé», auquel il ne résistait pas. Entre temps,
sa femme l'avait quitté. Elle l'encourageait d'abord à la littérature,
et fondait sur son avenir d'ambitieux espoirs qui furent déçus. Les
grandes dames invitaient le poète, mais laissaient de côté l'épouse
bourgeoise, comme nulle et non avenue. Ainsi fera encore la duchesse de
Guermantes dans le roman de Proust. Mais les temps sont changés, et l'on
n'est plus contraint d'en passer par là. Au dix-septième siècle, il
fallait subir les caprices des grands. Au demeurant, La Fontaine
n'inclinait pas à s'embarrasser de sa femme. Après la séparation,
consécutive à dix-sept ans de mariage, il ne la reverra jamais. Par
parenthèse, un détail m'étonne. Elle vivait encore lorsque le terrible
abbé Pouget imposa au pauvre La Fontaine, en danger de mort et converti,
de si dures pénitences. Comment ce directeur sévère n'exigea-t-il point
une réconciliation? Il considérait sans doute que le bonhomme n'avait
pas tous les torts... Entre temps, La Fontaine s'était joyeusement
consolé avec la Champmeslé, qui n'était point farouche. Il connut,
suivant la forte parole de M. Paul Bourget, qu'un agrément de ces
liaisons consistait dans l'amitié du mari, et collabora avec le sieur
Champmeslé, conjoint accommodant et véritable homme de théâtre. La
Fontaine vécut vingt ans chez Mme de La Sablière, qui avait pour lui
beaucoup d'affection, mais de la passion pour La Fare. Il logea ensuite
chez Mme d'Herwart, qui n'aimait que M. d'Herwart. C'est chez elle qu'il
rencontra, étant âgé de soixante-sept ans, Mlle de Beaulieu, qui en
avait quinze. Il s'en éprit follement, mais ne trouva point en elle une
Bettina. Sa dernière fantaisie semble avoir été pour une étrange
aventurière, Mme Ulric, ou Ulrich, femme d'un maître d'hôtel du comte
d'Auvergne, et amie intime de la duchesse de Choiseul-Praslin. Cette
duchesse menait une existence tout aussi déréglée. Il ne faut pas croire
que la vertu ait partout régné sous Louis XIV, qui du reste n'en avait
pas donné l'exemple. C'est pour cette Mme Ulrich que La Fontaine composa
ses derniers _Contes_: c'est elle qui a publié ses œuvres posthumes. Au
total, d'après M. Franc-Nohain, l'amour proprement dit n'occupa aucune
place dans sa vie, et il ne fut point un amant, mais un voluptueux et un
libertin, voire peu délicat, préférant les «Jeannetons» aux «Clymènes».
C'est bien possible, et cela prouverait d'abord qu'il n'était pas snob.
Sa femme l'avait dégoûté des précieuses. Sa condition et sa pauvreté
l'obligeaient à des goûts modestes. Avec les anciens, il craignait la
grande passion comme une dangereuse folie et tenait que de tous les maux

        Le mal d'amour est le plus rigoureux.

C'était un sage et un artiste soucieux de se réserver pour son art.
Mais combien inflammable, même de façon sentimentale, on l'a vu par
l'anecdote de la jeune Mlle de Beaulieu. Et les plaisirs d'un La
Fontaine, malgré les apparences, ne ressemblent pas à ceux du premier
venu. Presque tout dépend de ce qu'on y apporte. Nul ne fut plus
sensible à la beauté et aux grâces, dont les Clymènes ne sont pas
toujours mieux pourvues que les Jeannetons, pour qui sait voir en
connaisseur et sans préjugés. Croyez bien qu'au fond il n'y eut rien de
réellement vulgaire dans la vie de notre La Fontaine; son œuvre en
répond. Au surplus, il ne fut nullement un paresseux, malgré la légende
qu'il a lui-même accréditée, mais forcément un grand travailleur, étant
grand poète, ainsi que l'a noté Valéry et que le confirme M. Jean
Longnon, dans une excellente notice de son édition nouvelle. A la
vérité, Ninon de Lanclos trouvait que La Fontaine manquait de tenue,
mais nous ne sommes pas forcés de nous en rapporter à cette compétence.




LE CENTENAIRE DE CHARLES PERRAULT


Charles Perrault est né à Paris le 12 janvier 1628. Il faut donc parler
de lui. On sait qu'il était fils d'un avocat, qu'il eut plusieurs
frères, et que Boileau relevait dans cette famille une «certaine
bizarrerie d'esprit». A quoi Charles Perrault répondit «vertement»,
d'après M. André Hallays[3]: «Ma famille est irréprochable... On n'y
trouvera que des gens de bien...» Je ne sais si la réponse est verte,
mais elle évoque une scène de ménage digne de Courteline où, à quelque
observation du mari sur le désordre du service domestique, une épouse
répliquerait: «Je suis une honnête femme... Vous insultez ma mère!» La
plus honnête femme, née de la mère la plus vertueuse, peut mal vérifier
le livre de la cuisinière et introduire dans sa toilette ou dans le
mobilier de fâcheuses disparates. Et les plus gens de bien peuvent avoir
dans l'esprit de la bizarrerie. Tel était certes le cas des Perrault.
M. André Hallays, si partial en leur faveur, avoue pourtant qu'ils
montrèrent tous dans leurs idées comme dans la conduite de leur vie
quelque chose d'irrégulier et de paradoxal. Boileau, que M. André
Hallays se plaît à houspiller, n'avait pas dit autre chose.

     [Note 3: _Les Perrault_, par André Hallays, ouvrage orné de
     gravures, un volume, Perrin.]

L'aîné, Jean, fut avocat comme le père, et très habile dans sa
profession, au dire de son frère Charles, mais n'y réussit pas, ce qui
n'en est pas un très bon signe. Seul de la famille, il n'en exerça
qu'une. Le second, Nicolas, fut théologien, docteur en Sorbonne,
janséniste, défenseur du grand Arnauld, et auteur (en collaboration avec
Claude et Charles) d'une parodie «assez égrillarde» du sixième livre de
l'_Énéide_. Pierre, receveur des finances, se ruina, se consacra ensuite
à l'hydrologie, puis publia des traductions et des ouvrages de critique,
où il attaquait les anciens. Claude fut «médecin, physicien,
naturaliste, architecte, latiniste, archéologue, constructeur de
machines et rimeur à l'occasion».

        Dans Florence jadis vivait un médecin,
        Savant hâbleur, dit-on, et célèbre assassin...
        Notre assassin renonce à son art inhumain,
        Et désormais, la règle et l'équerre à la main,
        Laissant de Gatien la science suspecte,
        De méchant médecin devient bon architecte.
        Son exemple est pour nous un précepte excellent.
        Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent...

Ces vers fameux de l'_Art poétique_ concernent Claude Perrault, comme
chacun sait, et l'on n'ignore pas qu'il construisit la colonnade du
Louvre. M. André Hallays estime qu'il en a tout l'honneur, bien que
depuis Boileau jusqu'à M. de Hautecœur (_Gazette des Beaux-Arts_, 1924)
plusieurs aient soutenu que Le Vau et Dorbay y eurent part, et bien que
Charles se soit vanté d'en avoir donné l'idée à son frère. Quelle
famille! Je n'aurai garde d'intervenir dans cette discussion.
D'ailleurs, on ne fête pas actuellement le centenaire de Claude, mais de
Charles.

Celui-ci débuta chez Fouquet, aligna des vers à Iris, composa un
_Dialogue sur l'amour et l'amitié_, en prose, où l'on s'étonne
d'apprendre que ces deux sentiments sont pareillement «enfants du
désir». Puis, dans les bureaux de Colbert, il devint contrôleur des
bâtiments, et fut vingt ans un parfait fonctionnaire. On frémit de
penser que lorsqu'il s'agissait de dresser l'état des pensions,
Chapelain restait le grand dispensateur des bienfaits du roi, et
Perrault «n'était pas sans crédit». Membre de l'Académie française en
1671, par la volonté de Colbert son patron, il y apporta quelques
réformes: les séances publiques de réception, le scrutin secret, le
Dictionnaire, les jetons de présence (avec obligation d'être à
l'heure)... Ce fantaisiste et ce touche-à-tout avait sans doute l'étoffe
d'un excellent administrateur. M. André Hallays le loue d'avoir été,
entre tous les hommes de lettres du dix-septième siècle, celui qui
montra le plus d'inclination pour les beaux-arts. Rien de mieux en
principe, mais il préférait hautement Le Brun à Raphaël et à Véronèse,
ce qui révèle peut-être un amateur, mais peu éclairé. Son panégyriste
avoue que son poème de sept cents vers sur la _Peinture_ ne contient pas
une remarque originale. C'est dans un autre ouvrage qu'il instituait, de
Le Brun à Véronèse et à Raphaël, cette comparaison à laquelle on ne
refusera pas le mérite de l'originalité. Et ses opinions littéraires
n'en manquèrent pas non plus, nous le verrons tout à l'heure. Il
réservait la banalité et l'ennui pour ses poèmes épiques ou héroïques,
notamment pour le _Saint_ _Paulin_ dont nous ne connaissons seulement
le titre que par les épigrammes du satirique. Louvois eut bien tort de
disgracier Perrault. Dans les loisirs de la retraite, il lui restait
plus de temps pour la littérature.

En somme, ce Charles Perrault, qui a beaucoup écrit, serait depuis
longtemps oublié s'il n'avait publié ses _Contes_ et milité dans la
célèbre Querelle des anciens et des modernes. Ce sont les deux bouées
grâce auxquelles il surnagea. Tout le reste de son œuvre a sombré.

Les _Contes_ ont obtenu tout de suite une immense popularité, qui
persiste et s'étend d'âge en âge. C'est un tout petit volume, composé de
trois contes en vers, parus en 1694, et de huit contes en prose (1697).
Il n'est pas nécessaire de noircir beaucoup de pages pour passer à la
postérité. Ces _Contes_ sont probablement immortels. Mais sont-ils bien
de Perrault? M. Émile Henriot a repris cette question controversée.
Perrault a certainement versifié lui-même, et de façon assez médiocre, à
son ordinaire, _Grisélidis_, les _Souhaits ridicules_, et _Peau d'âne_.
D'ailleurs, _Peau d'âne_ appartient seule au genre des contes de fées,
comme la _Belle au bois dormant_, le _Petit Chaperon rouge_, la
_Barbe-Bleue_, le _Chat botté_, les _Fées_, _Cendrillon_, _Riquet à la
houppe_, et le _Petit Poucet_, qui ont l'avantage d'être en prose.
Cependant, de qui cette prose est-elle? On se souvient que la dédicace à
Mademoiselle (fille de Monsieur) est signée P. Darmancour. Ce P.
Darmancour était le fils de Charles Perrault. Il avait alors dix-huit
ans. Il se présente comme l'auteur. Qu'en faut-il penser? On admet
généralement que Charles avait donné à son fils ces sujets de narration
française, qu'il revit et corrigea la rédaction de l'élève et affecta de
lui en laisser officiellement le mérite parce qu'il regardait cet
ouvrage comme indigne d'un écrivain considérable, ou qui se croyait
tel. Il s'agit de savoir quelle est la part de collaboration respective
du père et du fils. M. Émile Henriot conclut à grossir celle du jeune
Darmancour. C'est possible. Mais le débat ne relève que de la curiosité
anecdotique et de l'érudition amusante. Littérairement, il n'importe
guère.

En effet, que la plume ait été plus ou moins tenue par l'un ou par
l'autre, les _Contes_ dits de Perrault, ne sont en réalité l'œuvre
d'aucun Perrault, et le vieux Charles ou le jeune Darmancour, ou les
deux ensemble, n'ont eu qu'un rôle de greffier. Le véritable auteur,
c'est ma Mère l'Oye, la vieille filandière symbolique qui personnifie la
tradition populaire. L'origine s'en perd dans la nuit des temps, et il
faut peut-être y voir des mythes solaires, remontant aux âges primitifs,
suivant la théorie de l'anthropologiste André Lefèvre, suivie de très
près par Anatole France dans le _Dialogue sur les contes de fées_, qui
termine le _Livre de mon ami_. La vie et la mort du soleil préoccupaient
beaucoup les peuples, dans ces lointaines époques, où l'on ne se croyait
pas sûr, paraît-il, de voir renaître l'astre du jour. Toutefois on
n'attendit pas Copernic, Newton et la mécanique céleste pour reconnaître
que c'était un astre assez rangé et fidèle à ses bonnes habitudes. Bien
des siècles avant Perrault, l'astronomie céda la place à l'étude de
mœurs dans ces récits, qui furent nettement ramenés du ciel sur la
terre. Les fées devinrent l'interprétation animiste du hasard et du
destin. Pourquoi celle-ci est-elle laide et celle-là belle, ou celui-ci
riche et celui-là pauvre? Ils se sont donné la peine de naître, dira
Beaumarchais. C'est exactement ce que disaient les contes en attribuant
ces bonnes ou mauvaises fortunes au caprice des fées. C'est
identiquement ce que dira Capus en parlant de la veine. Rien
n'intéresse à un si haut point les hommes et plus encore les enfants,
qui ont tout l'avenir devant eux et rêvent naturellement aux chances que
la vie leur réserve. Les vieux eux-mêmes y pensent toujours, alors que
pour eux la partie est jouée. Après avoir gagné ou perdu, sans recours
possible, il reste le plaisir de discuter les coups.

Ces éternels et universels soucis d'arrivisme égoïste ne confèrent
peut-être pas une extraordinaire poésie aux contes qui les expriment,
mais en expliquent la germination foisonnante et le prodigieux succès.
De tout temps, en tout pays, les mères ou mères grands et les
bienfaisantes «mies» les ont racontés aux marmots, en faisant appel aux
souvenirs de leur propre enfance. Des auteurs comme Bonaventure
Despériers ou Straparole en avaient déjà consigné quelques-uns par
écrit, et La Fontaine ne prévoyait pas Perrault en disant:

        Si _Peau d'âne_ m'était conté,
        J'y prendrais un plaisir extrême.

Perrault n'a rien inventé. Il s'est borné à recueillir quelques-uns des
meilleurs morceaux de ce fonds collectif et archiséculaire. Quelqu'un a
osé répondre que Corneille, Racine et La Fontaine n'ont pas inventé non
plus leurs tragédies ou leurs fables. On pourrait ajouter Shakspeare.
Impossible de mieux montrer qu'on n'a rien compris à l'invention
littéraire. Elle ne réside aucunement dans les sujets, tous dans le
domaine public et simples embryons amorphes, mais dans le génie qui leur
impose l'idée et la forme. Corneille, Racine, La Fontaine sont de grands
hommes, parce que seuls ils pouvaient écrire le _Cid_, _Phèdre_ ou _le
Chêne_ _et le Roseau_, dont les éléments s'offraient à la disposition
de tout le monde. Mais où prend-on le génie dans les transcriptions de
Perrault? Ce n'est pas mal fait, c'est clair, bref, et convenablement
tourné. Voilà tout. Ce n'est presque pas plus littéraire, ni plus
personnel, qu'un bon rapport au surintendant des finances ou des
bâtiments civils. Oui, l'on pouvait poétiser les fées, et de ces vieux
thèmes tirer des merveilles de lyrisme ou d'humour. C'est ce qu'ont fait
Shakspeare avec Titania, Mab, Obéron, Ariel (qui ne figurent pas dans
Perrault), Weber après lui, et pour les personnages que Perrault adopta,
Meilhac-Halévy et Offenbach dans leur _Barbe-Bleue_, M. Paul Dukas dans
son _Ariane_, voire Rossini dans sa _Cenerentola_, et je me demande même
s'il n'y a pas plus de talent créateur dans les féeries des frères
Coignard et autres que dans les résumés de Charles ou de Darmancour.
Ceux-ci ont rendu le service de conserver et de fixer ces vieilles
légendes, mais se bornent à de secs arguments: l'œuvre d'art reste à
faire. Observez ceci. Nul n'ignore le _Petit Poucet_, _Cendrillon_, le
_Chaperon rouge_, mais beaucoup n'ont même pas lu la version Perrault et
se contentent de celle que leur débita jadis leur nourrice. La
différence est mince. Perrault n'ajoute pas grand'chose, et la nourrice
suffit très bien.

On est convenu aujourd'hui de s'extasier. On appelle Perrault «l'Homère
des enfants». On met ses petits récits au rang des «œuvres classiques,
miroirs du grand siècle». On parle de chef-d'œuvre, et l'on raille
Boileau de l'avoir méconnu. Nous vivons sous le règne de l'hyperbole, et
aussi de l'infantilisme, ou idolâtrie de l'enfant, de tout ce qui lui
ressemble ou qui s'adresse à lui. Nombre de nos contemporains se sentent
d'invincibles affinités avec ces tendres cervelles. Ce n'est pas
seulement par politesse que j'éviterai de les contredire. Mais le grand
siècle préférait les cerveaux adultes et travaillait pour eux. Perrault
lui-même participait en quelque mesure de cet esprit alors en vigueur.
Il eut donc la louable modestie de partager l'opinion générale sur la
frivolité de ces bagatelles et l'insignifiance de son apport. C'est
pourquoi il ne tint pas à signer ce petit livre. Tout moderniste qu'il
était, il n'avait pas prévu la déliquescence du modernisme actuel. Pour
assurer et perpétuer sa gloire, dont il ne doutait pas, il comptait bien
davantage sur _Saint Paulin_ ou sur le _Parallèle_. Erreur de fait, non
de principe, et ridicule aussi, un peu moins grave pourtant.

Je ne suis même pas assuré que ces contes soient tous d'une morale très
saine. Il est bon sans doute d'apprendre aux petites filles à se méfier
du loup, aux femmes qu'il sied de n'être pas trop curieuses et aux
Barbes-Bleues qu'il peut surgir des Dioscures justiciers, aux sœurs
méchantes que leur victime les primera peut-être un jour, et aux ogres
que le cannibalisme a ses dangers. Mais le Chat botté et son maître le
marquis de Carabas se conduisent en vulgaires escrocs qui devraient
finir en correctionnelle. Le Petit Poucet, plus malin qu'il n'est gros
et qu'on applaudit d'avoir de la défense, commet des atrocités de guerre
aux dépens d'abord des innocentes filles de l'ogre, puis de la bonne
ogresse qui avait tout risqué pour le sauver. Ce petit bonhomme
intrépide et débrouillard devient un criminel, sans cesser de réclamer
notre sympathie. Il y a le plus souvent une certaine bassesse, ou même
de la férocité, dans cette sagesse des nations, toute réaliste, qui a
imaginé les contes de fées. Perrault n'en est pas responsable, puisque
rien là-dedans n'est de son cru, mais il n'a pas corrigé cette vulgarité
par l'ironie philosophique et l'art supérieur d'un La Fontaine. Un grand
poète, un grand artiste professe toujours l'intellectualisme
désintéressé et le pur amour du beau, rien que par l'exemple de son
œuvre, quelles qu'en soient la matière et les conclusions apparentes.
Pour ce motif, _Parsifal_ ne propage pas non plus la sainte ignorance et
le mysticisme obscurantiste, malgré les craintes de Nietzsche. Mais ce
contraste salutaire n'apparaît pas dans les contes de Perrault, où la
qualité du texte s'accorde avec la morale pratique et dont quelques-uns
n'enseignent d'aucune façon la nécessité des scrupules.

Dans la Querelle des anciens et des modernes, Perrault a été au-dessous
de tout. Il chante pouilles à Homère et préfère la _Clélie_ de Mlle de
Scudéry à l'_Iliade_. Il proclame Platon ennuyeux, déclare qu'il eût
levé la main sur Socrate, oppose Antoine Le Maître à Démosthène et à
Cicéron, etc., etc. C'est un malheureux. Pourquoi a-t-il mené cette
campagne dans son _Poème sur le siècle de Louis le Grand_ et dans les
quatre volumes de son _Parallèle_? Par flagornerie envers le roi et ses
contemporains, par sottise et incompétence, par haine de Boileau et de
la vraie littérature, car il défend et porte aux nues tous les
Chapelain, les Cotin, les Cassagne, les Pinchesne, etc., que le
satirique avait si justement éreintés. La bienveillance de M. André
Hallays, d'Hippolyte Rigault, et même de Sainte-Beuve, pour cet illettré
me stupéfie, ainsi que leur aigreur envers l'honnête Boileau, qui fut un
critique si clairvoyant et rendit toute justice aux grands écrivains de
son siècle. Victor Hugo et Flaubert l'estimaient et avaient bien raison.
Sans doute il ne comprend pas exactement les anciens et il est gêné
dans l'apologie qu'il en fait, parce qu'en somme il croit aux mêmes
théories que les Perrault et les d'Aubignac et que, tout comme eux, il
érige en règle universelle l'esprit de son temps, s'obligeant ainsi à le
retrouver jusque dans Homère. Mais c'est déjà beaucoup d'avoir senti la
beauté des anciens par instinct et intuition, sans discerner les
véritables raisons qui commandent l'admiration de l'antiquité. Ce sera
la tâche de la critique romantique, depuis Frédéric-Auguste Wolf jusqu'à
Taine et à Renan.

Rien de plus faux que de considérer Perrault comme un précurseur du
romantisme. Il en est beaucoup plus loin que Boileau. Une seule bévue
est aussi énorme, celle qui rapproche Perrault de Descartes et du
dix-huitième siècle. Descartes combat le Moyen Age scolastique et renoue
avec la Grèce, qui a inventé la raison. L'ère intellectuelle moderne
date de la Renaissance, c'est-à-dire du retour à l'antique, et le
dix-huitième siècle continue le seizième. L'idée du progrès ne
s'applique pas, quoi qu'en dise ce niais de Perrault, aux lettres et aux
arts, qui sont «la région des égaux». L'auteur de _William Shakspeare_
est autrement intelligent! Que signifient ici ces termes d'anciens et de
modernes? Il n'y a que des supériorités nettement définies, sans que la
chronologie y soit pour rien. Au temps du miracle grec, presque toute la
terre était barbare. Sous Louis XIV, il y a de grands hommes, mais ce
sont ceux que Boileau exalte et que Perrault méconnaît. Ce n'est pas
Boileau qui leur fait tort en admirant les grands anciens, que Racine et
La Fontaine admirent aussi; c'est Perrault qui lèse les grands modernes
en les noyant dans la tourbe des médiocres. Sempiternelle insurrection
du _profanum vulgus_, des antipoètes, des primaires et des philistins!
En 1830, Perrault eût été du parti classique, avec Scribe et Casimir.
Plus tard, il aurait siégé à Tortoni, sifflé Wagner, protégé le
vaudeville et le roman romanesque, brocardé Verlaine et Moréas.
Actuellement, il mènerait l'offensive contre Valéry.




LA BELLE HÉLÈNE[4]


La seule guerre qui ait eu littérairement des conséquences très
considérables et très heureuses, c'est la guerre de Troie. En
particulier l'héroïne pour qui on la fit n'a cessé, depuis plus de trois
mille ans, d'inspirer les poètes, les philosophes, les historiens, les
conteurs, voire les vaudevillistes. Le Moyen Age même n'interrompit pas
cette tradition puisqu'il y a un _Roman de Troie_ en trente mille vers,
écrit au douzième siècle par le poète tourangeau Benoît de Sainte-More.
Villon a parlé d'Hélène, non pas, il est vrai, dans la _Ballade des
dames du temps jadis_--on ne peut tout dire à la fois,--mais en bonne
place, dans la complainte où sont les vers célèbres:

        Corps féminin, qui tant es tendre,
        Poli, souëf, si précieux...

     [Note 4: Gérard d'Houville: _Vie amoureuse de la Belle
     Hélène_. Un volume.]

Symbole de la beauté antique, Hélène a fourni le célèbre épisode du
second _Faust_. D'ailleurs elle figurait déjà dans le _Faust_ de
Marlowe, et l'on signale aux sourciers du _Mercure_ le plagiaire Gœthe.
Du reste Marlowe plagiait avant lui, puisque Hélène est dans la vieille
légende populaire du docteur Faust. Cette valeur symbolique a rendu
pénible à quelques humanistes comme Paul de Saint-Victor la _Belle
Hélène_ de Meilhac, Halévy et Offenbach, mais, sous prétexte de satire
contre Euripide, Aristophane avait déjà fait figurer Hélène assez
comiquement dans les _Thesmophories_. Et Jules Lemaître, dans la _Bonne
Hélène_, a continué. Verhaeren a donné une _Hélène de Sparte_ plus
sérieuse. M. Richard Strauss vient de faire jouer à Dresde une _Hélène
d'Égypte_, sur un poème adapté d'Euripide par M. Hugo von Hofmannsthal.
En ce moment même, on me dit qu'au programme des cinémas s'inscrit une
_Hélène de Troie_. Espérons que les habitués savent de qui il s'agit. Et
je reçois presque simultanément deux ouvrages qui concernent la fille de
Léda: une nouvelle édition du _Protée_ de M. Paul Claudel, et une _Vie
amoureuse de la Belle Hélène_, par Mme Gérard d'Houville.

On ne reprochera pas à celle-là d'être une vie romancée. Elle manquerait
étrangement d'exactitude en ne l'étant pas. Hélène a-t-elle existé? Je
le crois, bien que certains mythographes inclinent à la considérer comme
un mythe solaire. D'après Decharme, le nom seul d'Hélène, l'éclatante
beauté, suffirait à la rapprocher des Dioscures, ses frères, qui ont
sûrement fini par devenir des astres, à supposer qu'ils n'aient pas
commencé par là. Mme Gérard d'Houville ne semble admettre qu'une autre
étymologie: Hélène, destructrice de vaisseaux (ἑλεῖν-ναῦς Calembour malveillant! Il est plus galant de préférer
ἑλάνη, qui veut dire flambeau, ou σέλας,
lueur, peut-être même σελήνη, la lune. Decharme fait
observer que Ἑλένη prenait un digamma initial, et que le
digamma correspondait quelquefois au sigma. Il ajoute: «Comme les
Dioscures, Hélène est une des antiques divinités de la Laconie; comme
eux elle semble être la personnification d'un brillant météore. Le rôle
que l'épopée lui attribue dans la guerre de Troie ne peut faire illusion
sur son vrai caractère, que les Grecs avaient reconnu lorsqu'ils avaient
décerné à Hélène l'apothéose. Jusqu'au temps d'Isocrate (auteur d'un
célèbre Éloge d'Hélène), les Laconiens, gardiens fidèles des usages
religieux, lui offraient les mêmes sacrifices et lui rendaient les mêmes
honneurs qu'à une déesse. La légende entière d'Hélène montre qu'il faut
reconnaître en elle une création mythologique, éclose, comme toutes les
autres, au spectacle de la nature.» Il y a mieux. Pour Max Muller et
pour Cox, adapté par Mallarmé dans ses _Dieux antiques_, Pâris serait
identique au Pani des Védas, un voleur qui dérobe la brillante lumière
et la cache dans la prison de la nuit. Hélène reparaît naturellement,
parce qu'elle est l'Aurore. L'intrépide Max Muller regarde le siège de
Troie même comme celui de l'Orient, fait tous les jours par les
puissances solaires, dépouillées tous les soirs par l'Occident. Il est
vrai que M. Paul-Louis Couchoud et quelques autres ont également mis en
doute l'existence historique de Jésus.

L'histoire est mangée aux mythes, comme on disait peut-être à l'ancien
Tortoni. Le plus croyable me paraît être, en général, que l'invention
des peuples et des poètes a travaillé sur des bases en partie réelles.
Rien ne prouve que le tombeau trouvé à Mycènes par Schliemann soit celui
d'Agamemnon, mais les fouilles d'Asie-Mineure révèlent qu'il y a bien eu
une ville dans les champs où fut Troie. Il me semble probable qu'il y
eut aussi une Hélène en chair et en os. N'eût-elle pas vécu réellement,
ce ne serait pas une raison de ne pas raconter sa vie. Car elle a certes
existé et elle existe encore dans l'imagination des hommes. Molière
lui-même, qui n'était pas crédule, n'a-t-il pas pour ce motif mis en
scène la fin surnaturelle de Don Juan, tiré en enfer par le Commandeur?

Mme Gérard d'Houville a bien joliment composé cette «vie amoureuse» en
utilisant de la façon la plus ingénieuse les éléments fournis par les
anciens. Platon note dans le _Phèdre_ que le poète Stésichore, ayant
offensé la mémoire d'Hélène, fut frappé de cécité et ne réchappa de ce
châtiment céleste, qu'en chantant la palinodie. Beaucoup d'autres l'ont
imité depuis pour bien moins que cela. Mme Gérard d'Houville ne sera pas
réduite à cet expédient et n'a pas à redouter la vengeance d'Hélène,
dont elle ne parle qu'avec sympathie. Pour mieux dire, elle la fait
parler. C'est Hélène qui est censée faire elle-même de vive voix son
autobiographie pour sa jeune suivante Erato. Où cela? A Sparte, qu'elle
habite de nouveau avec Ménélas, ses aventures terminées. Télémaque
écoute derrière un rideau, car il est venu, avec son ami Pisistrate,
fils de Nestor, pour demander des nouvelles d'Ulysse, comme au IVe livre
de l'_Odyssée_.

Hélène commence, suivant la mode actuelle, par ses souvenirs d'enfance,
et même _ab ovo_: elle remonte jusqu'à l'œuf natal, déposé dans le sein
de sa mère Léda par Zeus camouflé en cygne. Ses sœurs jalouses et plus
modestement filles de Tyndare insinuent que c'est à cause du jaune
qu'elle est blonde. Quoique simplement putatif, Tyndare se montre aussi
bon père que si elle était réellement sa fille. Mais il la surveille
mal. Ces premières années dont Mme Gérard d'Houville a tracé un tableau
ravissant, tout imprégné de paganisme naturiste, aboutissent à
l'enlèvement de la petite par Thésée. Elle n'avait alors que dix ans
d'après certains auteurs, ou même sept selon d'autres. On incline donc à
suivre Plutarque qui, dans sa _Vie de Thésée_, ne mentionne avec pudeur
qu'un enlèvement blanc. Cependant, des témoignages considérables
affirment que le héros poussa les choses à fond. Espérons du moins
qu'ayant d'abord confié à sa mère cette trop jeune conquête, il aura un
peu attendu.

Mme Gérard d'Houville n'adopte pas la version du bon Plutarque. On
conçoit donc qu'elle prête à Hélène de la rancune. Néanmoins, lorsque
celle-ci se plaint moins de son âge que de celui de Thésée, qui avait
alors cinquante ans, si nous comprenons qu'elle eût préféré un Prince
Charmant ou même un petit berger, nous songeons aussi que Gœthe en avait
près de soixante au moment où Bettina Brentano l'aima. Il est vrai qu'il
fut plus sage que Thésée. D'autre part, Hélène trouve Thésée «un peu
bête», et très ennuyeux, avec les interminables récits de ses exploits.
Nous le croyons volontiers moins intelligent que Gœthe, mais celui-ci
racontait aussi des histoires, qui eussent peut-être également assommé
Hélène. Elle s'amuse à détruire le peloton du fil d'Ariane et la massue
de Périphétès, que Thésée gardait comme trophées. Elle n'a pas le culte
des reliques, ni celui des héros non plus! Les héros, quels raseurs!
Elle ne trouve pas bon que la femme soit, comme le veut Zarathustra, la
récompense du guerrier! Dans cet âge dit tendre, elle est déjà féministe
et féroce. «Oh! s'écrie-t-elle, un jour luira-t-il jamais où les femmes,
enfin libres, se refuseront au sort qu'elles n'acceptent pas, et un jour
encore plus parfait où ce seront elles qui cueilleront et mangeront les
hommes?» Il ne s'agit plus que de savoir à quelle sauce nous serons
mangés. Cette douce enfant se réjouit fort, lorsque Thésée lui annonce
qu'il va descendre aux enfers pour enlever Perséphone et la donner à
Pirithoüs: ce n'est pas à cause de la gloire que Thésée pourrait en
rapporter, mais parce qu'elle espère qu'il y restera.

Un meilleur sentiment d'Hélène est son affection pour le docte et
paternel centaure Chiron, qui la ramène sur son dos chez Tyndare.
«Quelle innocence dans tes yeux!» lui dit celui-ci en la revoyant. Pour
des arrangements d'intérêt, il la marie à Ménélas, hélas! Ce seigneur,
autoritaire et sportif, s'intéresse à ses chevaux, sent l'écurie, et
prétend que son épouse gouverne la maison. Notre Hélène trouve cette
exigence insupportable et les soins du ménage fastidieux à périr. Ah! ce
n'est pas une femme d'intérieur. Ménagère ou courtisane! déclarait
Proudhon. J'ai bien peur qu'elle ne préférât le second terme de
l'alternative. Le digne Chiron lui enseignait, pour la consoler de
Thésée, que le corps n'a pas d'importance et n'est rien sans l'âme. Mais
si la beauté corporelle d'Hélène n'est pas contestée, celle de son âme
ne nous apparaît pas encore. Elle accuse Ménélas de ne pas la considérer
comme une femme parce qu'ayant eu d'elle une fille, Hermione, il
désirerait un fils. Désir pourtant assez naturel! Et à qui devrait-il
honnêtement s'adresser pour cela, sinon à sa femme légitime? Mais madame
ne veut pas d'enfant. Elle craint de se gâter la taille. Elle adore et
vénère sa propre grâce physique. Sa religion est l'autolâtrie.

Enfin Pâris! Il est jeune, il n'est pas un héros, il sent bon, il a vu
Vénus toute nue et lui a donné la pomme. En récompense, la déesse lui a
promis Hélène. Celle-ci ne résistera pas à cette «nuit de printemps
incarnée en garçon». Elle entend ne se donner aucune peine, ne subir
aucun ennui. Il la rassure et lui jure que «la volupté sera leur seul
enfant». Bon! «Mon corps parfait», comme elle dit avec modestie,
appartiendra donc à Pâris. Entre temps, elle apprend avec plaisir la
mort de Thésée. Elle souhaite la même chance à Ménélas, qui part pour la
Crète, comme dans le finale d'Offenbach. Elle s'embarque tout aussitôt
avec Pâris et mène d'abord avec lui la vie inimitable, quitte à
découvrir par la suite qu'il n'avait aucun intérêt. C'est bien possible.
Cependant, cette fois, elle n'a pas été la victime involontaire d'un
rapt, ni d'un mariage imposé par les parents. C'est elle qui librement
cueille et mange Pâris. La volonté de Vénus? Oui, mais nous savons que
c'est un symbole. La liberté consiste pour Hélène à être l'esclave de
ses plus déraisonnables caprices.

A Troie, elle apprécie le luxe. Telle que nous la connaissons, cela ne
nous étonne pas. Elle aurait sans doute supporté Thésée s'il lui en
avait offert assez, mais c'était alors une denrée d'Asie. Toutefois
Pâris s'embourgeoise, prend du ventre, et lorsque la guerre éclate, a
une fâcheuse tendance à s'embusquer. Les beaux-frères et les
belles-sœurs ne sont guère agréables, sauf Hector. Vous vous rappelez
l'admirable passage de l'_Iliade_ où Hélène, pleurant sur le corps de ce
chef tué par Achille, rappelle qu'il ne lui adressa jamais un mot de
reproche. Que vient-on nous parler de la chevalerie comme d'une
innovation du Moyen Age? Et qui fut plus chevaleresque que ce héros
d'Homère?

Hélène a dit à Pâris: «Que n'es-tu mort aussi?» C'est un tic.
D'ailleurs, lorsqu'il mourra, elle sera la proie de Déiphobe. Aussi,
lorsque la ville est prise, retrouve-t-elle Ménélas avec plaisir et lui
crie-t-elle: «Tue! Tue!» Elle ne trouve les palais jamais si beaux que
lorsqu'ils brûlent. O suave Hélène!

Au voyage de retour avec Ménélas se place l'épisode d'Égypte et la
légende contée par Hérodote, développée par Euripide dans sa tragédie
d'_Hélène_. La vraie Hélène serait restée en Égypte, chez le roi Protée,
pendant toute la guerre de Troie, et Pâris n'aurait possédé qu'un vain
fantôme suscité par les dieux. Ainsi la réputation de vertu d'Hélène,
qui importait aux Lacédémoniens, serait sauvegardée. Mme Gérard
d'Houville n'y croit pas: moi non plus. Elle explique qu'il y a pourtant
sous cette fable une vérité essentielle. En un sens, Pâris ne tint en
effet qu'une ombre. J'ajouterai qu'à creuser encore plus ce sens
profond, Hélène, telle que nous la peint spirituellement Mme Gérard
d'Houville, ne fut jamais vraiment un être humain.

Le _Protée_ de M. Paul Claudel varie avec une bouffonnerie lyrique le
thème des deux Hélènes d'Égypte. Il situe l'action à Naxos. D'après lui,
la véritable Hélène est bien celle qui fut à Troie et que Ménélas en
ramène. Mais la nymphe Brindosier, s'ennuyant à Naxos, se fait passer
auprès de Ménélas pour son épouse authentique, dont elle a pris la
ressemblance. Et le plus fort, c'est qu'elle décide la vraie Hélène à
lui céder la place et à rester dans l'île, où il y a plus de toilettes,
de soieries et autres colifichets que dans l'austère Lacédémone. Cette
amusante fantaisie n'est pas très féministe et fait même penser à la
dixième satire de Boileau.




PROPERCE ET M. BENDA[5]

     [Note 5: Julien Benda: _Properce ou les amants de Tibur_. Un
     volume.]


M. Julien Benda, connu et apprécié comme philosophe, comme
controversiste et polémiste philosophique, voire comme romancier à
l'occasion, ne passait pas pour spécialement latiniste jusqu'à présent,
et l'on s'étonnera peut-être qu'il publie un volume sur Properce. Mais
il appartient encore aux générations qui ont appris et su le latin.
Peut-être même n'a-t-il pas complètement oublié le grec. Il n'est pas
normalien comme M. Abel Hermant, qui nous a donné un _Platon_ dans la
même collection, mais c'est un lettré, pourvu d'une forte culture
générale. Et les directeurs des _Heures antiques_, MM. Jean Bever et
Paul Vinson, ne font point appel aux spécialistes, ni concurrence à la
collection Budé. Il s'agit ici non pas à proprement parler de
vulgarisation, mais de renouvellement des pensers anciens par des points
de vue modernes. Comment des écrivains d'aujourd'hui, en pleine activité
productrice, engagés dans les voies les plus profanes, bien «à la page»,
suivant l'expression à la mode, comprennent-ils les vieux maîtres
classiques, et qu'aperçoivent-ils d'encore actuel dans cette vénérable
antiquité? Ce programme justifie pleinement la collaboration de M.
Julien Benda, et l'on supposait tout au plus qu'il eût préféré nous
entretenir de Lucrèce ou de Sénèque, d'Aristote ou de Parménide. Mais ce
farouche intellectualiste, qui dans l'_Ordination_ condamnait les
philosophes au célibat monastique, est aussi l'auteur des _Amorandes_ et
de la _Croix de roses_. Ses _Lettres à Mélisande_ traitent de
philosophie, un peu rapidement, et aborderaient volontiers des questions
plus frivoles. M. Julien Benda est un clerc qui ne trahit pas, sans
doute, mais qui aspire, de temps à autre, à se séculariser. L'amour, en
particulier, l'intéresse au plus haut point. C'est une sorte de Paphnuce
laïque, brûlant d'obtenir au moins l'audience des Thaïs mondaines, et
leur apportant de sa Thébaïde des propos savants, un peu mordants et
hardis comme il convient, sur le sujet qui les attire le plus, ou
uniquement, c'est-à-dire sur elles-mêmes. Espérons qu'il ne sera pas
damné! Avec Marc-Aurèle ou Héraclite, il eût risqué d'ennuyer les belles
écouteuses. Un élégiaque comme Properce était mieux son affaire.
Laissons la métaphysique dans notre cellule, avec la haire et la
discipline, et penchons-nous pieusement sur la Carte du Tendre!

Cependant, avant d'y arriver, M. Julien Benda fait un détour, et montre
avec verdeur qu'il n'a pas fini de ferrailler contre Belphégor et les
clercs suspects. Il commence par une discussion antibelphégorienne sur
la meilleure méthode critique, et ce problème lui tient tellement à cœur
qu'il y reviendra plus loin, après l'exposé sentimental si attendu, et
jusqu'au bout, dans sa conclusion.

Il combat donc énergiquement la théorie de la critique intuitive, qui
méprise l'examen objectif des œuvres et veut qu'on s'introduise dans
les âmes, ou qu'on les absorbe dans la sienne, en tout cas qu'on
s'identifie à elles, qu'on vive la vie intérieure des êtres, au lieu de
prendre sur eux des vues et de les comprendre du dehors. M. Benda estime
qu'il ne s'agit pas, en critique et en histoire, de vivre, mais de
penser. Il n'a pas tort, et très certainement cette fameuse intuition ne
supplée pas à l'étude patiente et lucide des faits. Mais n'est-il pas,
lui aussi, trop absolu? Le seul mot d'intuition l'exaspère, à cause des
abus bergsoniens. Mais avant qu'on entendît là-dessous tant de mystères,
ce mot latin signifiait simplement vision intellectuelle, perception
directe et clarté péremptoire. C'est dans ce sens que le grand maître du
rationalisme moderne, Descartes, l'a pris lui-même dans ses _Regulae_.
En critique, il est certain qu'on ne saisit immédiatement que les textes
et qu'il faut longuement les scruter, les éclairer en outre par la
connaissance de tout ce qui a contribué à les produire, biographie de
l'auteur, milieux où il a vécu, influences de toute sorte qu'il a
subies, etc. La philologie, l'histoire générale sont assurément
nécessaires, et bien présomptueux ceux qui comptent sur leur pénétration
naturelle et instinctive pour s'en passer.

C'est un sophisme paresseux. Mais c'en est un autre de supposer que tout
ce savoir, assurément indispensable, suffise et constitue une fin en
soi. C'est ce que Taine, si éloigné de tout intuitionnisme mystique et
belphégorien, appelait une illusion de bibliothèque. Il faut arriver à
connaître vraiment les hommes qui se sont exprimés dans ces ouvrages,
c'est-à-dire à se les représenter réellement vivants, par cette
imagination sympathique dont la renaissance est une des conquêtes du
romantisme. La critique romantique a été à la fois érudite et
puissamment imaginative. Ce n'est que moyennant ces deux conditions
qu'elle est vraie et complète. C'est par l'union de ces deux éléments
qu'elle a rejeté le vieux dogmatisme trop peu informé et trop abstrait,
à la d'Aubignac. On n'accuse pas M. Julien Benda de vouloir nous y
ramener, mais il pourrait y aboutir malgré lui. On a reproché à Taine
d'être systématique! C'est M. Benda qui l'est à fond, et si furieusement
combatif par surcroît qu'en haine d'une erreur il tomberait aisément
dans une autre. Tout sert en littérature: l'intelligence par-dessus
tout, oui, mais non point exclusivement, ni surtout si on la limite à
l'érudition et à l'abstraction. Il y faut aussi la sensibilité, guidée
et contrôlée, mais toujours présente et assez fraîche, assez vive, pour
susciter cette sympathie qui fait imaginer et voir (_intueri_) les âmes
et les vies concrètes. «Les uns vibrent, les autres disent quelque
chose», prononce M. Benda. Il est entendu que ceux qui vibrent sans
penser se blousent et font de fausses notes. Mais celui qui pense avec
froideur, sans jamais vibrer, n'est qu'un régent de collège ou un rat
d'archives dont la pensée reste inadéquate et stérile.

L'intelligence est plus complexe que ne croit M. Benda. Les bergsoniens
la nient ou la relèguent à un plan subalterne. M. Benda ne la porte aux
nues qu'amputée et décharnée. Descartes la plaçait au premier rang, mais
pour lui le sentiment en était une forme et une portion intégrante. Par
un autre biais, c'était aussi la doctrine de Taine. C'est la bonne. Rien
de plus artificiel que cette division de l'esprit en deux compartiments
étanches, dont on abuse tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Rien
de plus fâcheux, même en science, et encore plus en art. Au
belphégorisme creux, M. Benda oppose un rationalisme sec. Les deux
partis se valent. Casse-cou des deux parts!

D'ailleurs, M. Benda, qui ne veut que raisonner, ne raisonne pas
toujours d'une façon très serrée. Aux intuitionnistes, il objectait que
«l'humain n'est pas nécessairement de l'individuel», que le talent et
l'âme même d'un auteur doivent beaucoup à des manières de sentir
communes à tous ceux de son temps, de son école, qui ne lui
appartiennent pas absolument en propre, et qu'il faut donc démêler par
une enquête extérieure et objective. Très bien! Mais après avoir ainsi
rétabli les droits du général, seule matière de connaissance
scientifique suivant Aristote, il retombe dans l'idolâtrie du
particulier et de l'individuel, au point de relever du subjectivisme
dans le _Cogito, ergo sum_. Comme si c'était là une «impression
personnelle», et non le fait le plus généralement humain qu'une
philosophie de l'universel pouvait le plus légitimement prendre pour
base! Mais M. Benda se retourne cette fois contre une autre catégorie
d'adversaires. Il a maintenant besoin de modifier son front et
d'utiliser, au moins en paroles, cet individualisme qu'il répudiait tout
à l'heure lorsqu'il combattait les champions du pur qualitatif et de
l'irrationnel sans nuances. Cette stratégie va l'induire à jouer sur les
mots.

C'est la trahison des clercs qu'il veut de nouveau dénoncer et flétrir.
Il se flatte d'accabler ces traîtres par l'histoire de l'élégie, qui
commença dans Sparte, avec Tyrtée, par être la voix de la cité, le chant
de guerre d'un peuple ou d'un parti, pour devenir à Alexandrie, puis à
Rome, l'expression des joies et des peines les plus privées. C'est ce
qu'il appelle «l'abolition du civique en faveur de l'intime, du
collectif au profit de l'individuel». Pour lui, il y a là un progrès
évident, déterminé par des ressorts éternels. Car les émois populaires
et les causes d'intérêt public ne peuvent séduire l'homme de lettres que
par «un paradoxe qui ne saurait durer», tandis que «le besoin central de
celui qui tient une plume, et plus encore une lyre, est de dire les
aventures de son âme singulière». D'où il suit que «l'individualisme
romantique du dix-neuvième siècle», fondé sur la «psychologie
fondamentale et préalable de l'homme de lettres», apparaît à M. Benda
comme «l'aboutissement fatal» d'un «développement logique». Il approuve,
et constate que le roi, aujourd'hui regretté de certains, n'eût pas
toléré leurs intrusions politiques, renouvelées de Tyrtée, et les eût
invités à se mêler de leurs affaires.

C'est possible, mais «l'individualisme romantique», emprunté à la
terminologie de Brunetière, n'en recèle pas moins une équivoque.
Brunetière, qui du reste se trompait, accusait les romantiques de ne
chanter que les sentiments strictement personnels à chacun d'eux. M.
Benda les félicite de n'en avoir exprimé que l'ordre privé, ne
concernant aucunement l'État. Brunetière les blâmait d'être égotistes,
et férus de leur idiosyncrasie, comme parlaient Taine et Nefftzer,
effarant Goncourt. M. Benda les loue de n'être pas citoyens. Mais il
s'embrouille et tombe, à propos du _Cogito_, dans la méprise de
Brunetière. Tout comme l'axiome cartésien, le lyrisme romantique avait
une portée parfaitement collective et humaine. Lamartine a aimé Elvire
sur le lac du Bourget, mais qui n'a éprouvé en fait ou en rêve des
amours et des tristesses pareilles? Les mots individu, individuel,
désignent tantôt la différence d'un homme aux autres, tantôt celle de la
vie privée à la vie publique. Ni Brunetière, ni M. Benda, ici trop
soucieux de renforcer sa thèse, n'ont bien séparé ces deux
significations distinctes, et celui-ci porte cette confusion au comble
en y impliquant Descartes. Ce défenseur de la logique--je veux dire M.
Benda--prend avec elle, parfois, quelques libertés.

Il ne se tire pas beaucoup mieux des deux acceptions du mot «national»,
appliqué à un poète, selon que l'on considère ses sujets ou son style.
Il voudrait bien qu'aucun poète ne le fût jamais d'aucune façon, mais il
doit avouer que certains le furent de l'une, qui ne l'étaient point de
l'autre. Par exemple Properce, d'abord simple amant de Cynthie, devint
sur le tard «impudemment national» et ne rougit pas de célébrer Rome,
bien qu'il encourût les griefs des nationalistes en tant que
littérairement disciple des Alexandrins. De même, chez nous, les tenants
du classicisme louisquatorzien incriminent Hugo de manquement à cette
tradition nationale, et il n'en a pas moins écrit l'_Ode à la Colonne_,
_l'Année terrible_ et une quantité d'autres poésies sur des thèmes
manifestement nationaux. Je n'y vois, quant à moi, nul inconvénient,
n'ayant jamais professé le nationalisme intellectuel, ni cependant
trouvé mauvais qu'un poète exhalât son patriotisme en vers, pourvu
qu'ils fussent beaux. Mais il est plaisant de voir M. Benda, toujours
dominé par ses visées polémiques, exalter Hugo contre les censeurs
traditionalistes, pour le rabaisser ensuite comme un clerc infidèle, et
le traiter alternativement, selon les besoins de la cause, en poète de
première ou de seconde grandeur. Pour M. Benda, les poètes «dont le
génie fut, en partie, fait de leur amour pour leur nation», même s'ils
se nomment Virgile, Dante, Pétrarque ou Victor Hugo, sont de ce seul
fait essentiellement inférieurs à ceux qui ne doivent le leur qu'à la
pure «union avec le beau et le divin, hors de tout attachement aux
intérêts de la terre»; et parmi ces élus il cite Lucrèce, Goethe, Keats,
Shelley et Valéry. Or ces derniers comptent assurément parmi les grands
poètes, mais non pas plus grands, ni peut-être même aussi grands qu'un
Dante, un Hugo et un Virgile. Le critérium de M. Benda est absurde,
comme étranger à la considération de la beauté proprement poétique, qui
seule importe en l'espèce. D'ailleurs, M. Benda se figure-t-il que
Shelley n'a pas eu d'opinions politiques?

Quant à Properce, ses quelques élégies romaines du quatrième livre ne le
diminuent pas, sans le grandir extrêmement non plus. C'est un excellent
poète de second ordre, d'une grâce et d'une élégance charmantes. Il
avoue lui-même Callimaque et Philétas pour ses maîtres. M. Benda n'a
donc pas de peine à le convaincre d'alexandrinisme, mais il attribue
dans cette histoire un rôle exorbitant à Parthénios de Nicée, sans qui
nous n'aurions, d'après lui, ni Properce, ni Horace, ni Virgile, donc ni
Pétrarque, ni Ronsard, ni Chénier, ni d'Annunzio. Si ce pauvre Bithynien
n'avait été fait prisonnier dans les guerres contre Mithridate, vers 75
avant notre ère, M. Benda croit que Rome aurait ignoré l'art alexandrin
et que toute la littérature d'Occident en eût changé de face? Je suppose
qu'il plaisante, car l'hellénisme, donc l'alexandrinisme, d'où la
littérature latine est en effet issue, avaient déjà touché Ennius et
inquiété Caton plus d'un siècle avant la capture du comparse Parthénios.

M. Benda évoque et discute fort agréablement les amours de Properce et
de Cynthie. Il institue un joli dialogue de ces deux morts. Properce
fut-il en réalité le type de l'amant-martyr, ou Cynthie aurait-elle bien
des sujets de plainte? M. Benda développe à ce propos un piquant
marivaudage, que les lectrices préféreront probablement aux grandes
théories et discussions qui précèdent. Au fond, je serai un peu de leur
avis. M. Benda mentionne la version du parfait amant, soutenue par
Frédéric Plessis, et l'hypothèse de la liaison d'habitude et de
lassitude, formulée par M. Bonafous. Cela en fait deux, grâce à la
science, remarque M. Benda, tandis que l'intuition n'en pourrait fournir
qu'une. Mais elles ne sont pas si contradictoires. Cynthie, plus âgée
que Properce, a pu ressembler légèrement à la Sapho d'Alphonse Daudet.
Il est vrai que cela la dépoétiserait un peu.

La haine des intuitionnistes qui ne songent qu'aux âmes conduit M. Benda
à déprécier même Sainte-Beuve, qui n'a pourtant négligé aucune sorte de
recherches historiques, et à lui imputer une indifférence, dont il est
innocent, pour l'étude intrinsèque et littéraire des œuvres. M. Benda
s'y emploie en faveur de Properce, en termes judicieux, mais avec deux
lacunes pénibles. Il a la manie de beaucoup citer, en français, en latin
et en grec, sans jamais donner ses références. Mais il n'est pas
obligatoire de se reporter au texte pour apercevoir des bévues dans ses
citations grecques ou latines. Pauvre Properce! Que de vers faux M.
Benda lui prête, dont il était bien incapable! Et il y en a trop pour
qu'on puisse croire à de simples coquilles. Évidemment, M. Benda n'a pas
fait de vers latins au collège, et il n'a pas la prosodie latine dans
l'oreille. Les gens du monde, au moins pour la plupart, ne s'en
apercevront pas, mais le plaisir des humanistes, qui ne laisseront pas
d'en trouver à la lecture de ce petit livre, ne sera un peu gâté.


J'ai reçu la lettre suivante:

Mon cher ami,

Vous dirai-je que j'eusse aimé connaître, ne fût-ce que pour les
réparer, une ou deux de ces bévues, si fortes que vous n'aviez pas même
à recourir aux textes pour les montrer? J'ajoute que je suis un peu
surpris, quand j'écris, par exemple, que Lycophron parle ainsi au début
de sa _Cassandre_, Quintilien au huitième livre de son traité,
Aulu-Gelle au treizième de ses _Nuits attiques_, d'apprendre que je ne
donne jamais de références. Dois-je dire que je tiens à votre
disposition celles que je n'ai pas inscrites et dont vous pourriez, quoi
qu'il vous ait semblé tout d'abord, avoir besoin pour m'éclairer?

Pour ce qui est des vers faux, dont, dites-vous, mon livre foisonne,
tout le soin que je mets depuis vingt-quatre heures à les rechercher
n'en a pu trouver que deux: page 136, _cortibus_ au lieu de
_corticibus_; page 123, _candida Nesæ, cærulea Cymothe_ au lieu de
_candida Nesæe, cærula Cymothoe_. Je pousserai même la contrition
jusqu'à me reprocher d'avoir écrit _Amphiaraus_ par un tréma et pu faire
croire que je donnais pour un vers: _Musæ stantes, sole rubente_. Mais
ici Dieu lui-même doit trouver que j'exagère. Quant aux autres vers
faux--et si nombreux!--que vous déplorez, j'avoue que je ne les vois
pas. Au surplus, il faudra, pour ceux-là, vous en prendre aux éditeurs
de _Properce_, d'après lesquels je les ai transcrits.

J'aime vous voir dire que je n'ai pas fait de vers latins au collège.
Vous me croyez moins vieux que je ne le suis. En vérité, je suis de la
dernière génération à qui les programmes permirent cet aimable jeu, dont
je ne me tirais pas trop mal. C'est peut-être vous, heureux Benjamin,
qui n'en avez pas fait. Mais cela ne vous empêche pas d'avoir «la
prosodie latine dans l'oreille», au point de percevoir des erreurs de
métrique dont les surlatinistes qui ont édité _Properce_ n'avaient pas
pris conscience. Allons, décidément les programmes ne sont rien; le tout
est d'être doué.

Cordialement vôtre.

JULIEN BENDA.


M. Julien Benda, en effet, a donné trois références, dont l'une était
des moins nécessaires. Ce qui nous reste de Lycophron est si peu de
chose qu'il suffit de le nommer, si l'on veut, pour permettre aux
curieux de retrouver facilement le passage. A propos de Lycophron, je
regrette surtout que M. Benda lui compare des poètes comme Mallarmé et
Valéry, qui lui sont très supérieurs. (Précisons. Pour Valéry, M. Benda
déclare, à la vérité, le rapprochement «insoutenable», mais il avoue
«bien tentant». Pour Mallarmé, il ne fait aucune réserve. Et c'est très
injuste.) On trouverait même dans le volume de M. Benda une ou deux
autres références dont il oublie modestement de se vanter. Mais il en
faudrait des douzaines dans ce livre farci de citations. Souvent, il ne
nomme même pas l'auteur qu'il cite. Lorsqu'il met en épigraphe cet
hémistiche:

        ... et tiens-toi plus tranquille!

on sait que c'est du Baudelaire, et l'on reconnaît aussi facilement
quelques célèbres vers de Corneille, dans _Psyché_. D'autres fois, on
cherche, et l'on s'irrite. On n'est pas obligé de savoir tout par cœur.
Je ne serais pas fâché que M. Benda nous eût dit de qui sont ces
deux-ci:

        Là repose, en Tibur, la précieuse Cynthie;
        Par sa cendre, Anio, ta rive est ennoblie.

Car le premier est faux, d'après l'usage courant, qui détache l'_i_ de
_pré-ci-euse_, et j'aimerais à savoir si M. Benda cite inexactement, ou
si quelque vieux poète s'est passé cette forte licence. Il arrive aussi
à M. Benda de procéder par réticences, allusions et périphrases
académiques. Cette manie de poser des devinettes et de pousser des
colles est insupportable. On lit un ouvrage sérieux pour s'instruire,
non pour subir un examen ni jouer aux petits jeux innocents.

Venons aux vers faux. M. Benda en avoue deux, ce qui serait déjà trop.
Dans l'un, _cortibus_, pour _corticibus_, faisait, en outre, un
contresens, ou un non-sens, car ce n'était évidemment pas dans les
basses-cours, mais sur l'écorce des arbres, comme dans le ravissant
_Chiffre d'amour_ de Fragonard, que Properce inscrivait le nom de
Cynthie.

Je n'avais pas donné ici d'exemples, craignant l'aspect de pédanterie,
et pensant que M. Benda retrouverait aisément ces fautes de quantité,
pour les corriger dans la prochaine édition. Puisqu'il l'exige, en voici
quelques-unes, outre celles qu'il reconnaît et que j'avais naturellement
remarquées. Il écrit (page 65): «... _Fana peccatis plurima causa_...»
_Fana peccatis_ ne peut entrer dans un vers. J'ai supposé tout de suite
qu'il fallait _Fanaque_. Mais je n'en ai pas eu la certitude sans peine,
car M. Benda cite ces mots dans un paragraphe sur l'élégie des thermes
de Baïes (I, 11), et c'est dans la dix-neuvième élégie du deuxième livre
que Properce a écrit fort correctement:

        _Fanaque peccatis plurima causa tuis._

Elle allait au temple pour se faire voir, coqueter et mugueter. Déjà!...
Page 137, M. Benda donne:

        _Tu mihi sola domus, Cynthia, sola parentes._

Or, _tu mihi sola domus_, c'est un commencement de pentamètre; _Cynthia
sola parentes_, une fin d'hexamètre. La leçon de M. Benda défie l'une et
l'autre hypothèse. Cela ne se peut scander d'aucune façon. Y avait-il
une syllabe de trop ou en manquait-il une? C'est un hexamètre,
parfaitement sur ses pieds dans Properce (élégie déjà citée, I, 11):

        _Tu mihi sola domus_, tu, _Cynthia, sola parentes_.

M. Benda avait laissé tomber le second _tu_. Il n'a pas mieux traité
Virgile, à qui il attribue ces deux vers:

        _Tres quoque Treicios Boreæ de gente suprema,_
        _Et tris, quoque Idas pater, et patria Ismara mittit._

Le second vers est faux, parce que l'_o_ de _quoque_ est bref. Il est,
en outre, obscur, et par surcroît peu élégant, par cette répétition de
mots. Cela fait beaucoup de défaillances pour un vers de Virgile.
J'avais tout de suite conjecturé qu'au lieu du second _quoque_ il
fallait _quos_. Heureusement, par grand hasard, M. Benda indique qu'il a
tiré ce passage du dixième livre (de l'_Énéide_). Tout va bien! Ce sont
les vers 350-351. Dans mon exemplaire, je vois au premier _Threicios_,
au lieu de _Treicios_ (Thraces), ce qui n'a pas d'importance, mais ce
qui en a, c'est que voici le second:

        _Et tres_[6] quos _Idas pater et patria Ismara mittit_.

     [Note 6: Certaines éditions (et par conséquent, je suppose,
     certains manuscrits) donnent donc ici _tres_, et non _tris_,
     en dépit d'Aulu-Gelle. Je n'ai pas d'édition critique sous la
     main. Les derniers livres de l'_Énéide_ n'ont pas encore paru
     dans la collection Budé,--où il faut avouer que la traduction
     des premiers livres par M. André Bellessort n'est guère
     satisfaisante.]

Ma conjecture était bonne. Elle pouvait ne pas l'être, mais le certain,
c'est que Virgile n'estropie pas les vers. Enfin, pourquoi (page 164) M.
Benda impose-t-il l'aspect typographique d'un vers à la phrase suivante,
rédigée, dit-il, par un érudit de la Renaissance, mais qu'il se garde
bien de nommer:

        _Propertium qui non amat, eum Musae non amant._

Cela m'a tout l'air de simple prose. M. Benda aime Properce, et je l'en
approuve, mais pour être pleinement aimé des muses, il faut encore
respecter la prosodie. Lorsqu'il cite Homère en grec, M. Benda n'altère
pas celle du vieil aède, mais quelle étrange accentuation! Il fait
oxyton la particule τε, qui devrait au moins être baryton
dans l'intérieur d'une phrase, mais qui est enclitique et ne prend aucun
accent, ni aigu ni grave. Et il n'accorde aucun esprit à ἠέ,
qui en prend un doux.

Je félicite M. Benda d'avoir fait des vers latins. J'en ai fait aussi,
mais dans une institution privée, et non point au lycée, où ils étaient
déjà supprimés lorsque j'y suis entré, dans la classe de seconde. Du
temps que j'en faisais, mes condisciples et moi nous guettions sur les
copies corrigées le fatal _v. f._, trop souvent inscrit en marge, et que
nous traduisions avec l'espièglerie de notre âge par «Vous vous f... de
moi!» On n'en soupçonnera pas M. Benda, mais je lui confesse que depuis
cette époque, hélas! bien lointaine, les vers faux m'infligent une
espèce de choc tout à fait désagréable. Je m'excuse néanmoins d'avoir
tant insisté, mais c'est lui qui l'a voulu. Je ne prétends, d'ailleurs,
aucunement au titre de surlatiniste ni de réviseur des éditions
classiques. Je n'ai pas trouvé une seule faute dans la très courante
édition Garnier des poésies de Properce, que mon ami M. Julien Benda a
simplement mal lues. Ses erreurs de métrique sont bien à lui.

Après quoi j'ai reçu la nouvelle lettre que voici:

MON CHER AMI,

Rien que deux mots et je me tais.

Dans _Fanaque peccatis plurima causa tuis_, je croyais faire tomber le
_que_ (qui déroute si je ne donne pas ce qui précède), dès l'instant que
je citais le reproche de Properce en cours de texte, à titre
d'indication sur son caractère, non en tant que vers. Toutefois on peut
discuter.

Dans _Tu mihi sola domus, tu, Cynthia, sola parentes_, je suis sans
excuse de n'avoir pas vu, ni en corrigeant mes épreuves, ni en relisant
mon livre sous votre aiguillon, l'omission du second _tu_. Sur une
trentaine de vers que j'ai cités de Properce, je croyais devoir déplorer
deux incorrections; il faut que je me résigne; il y en a trois. J'ose
croire que l'une au moins ne me sera comptée, même par vous, que comme
un lapsus; car vous ne pensez pas que j'aie laissé imprimer sciemment
_cortibus_ pour _corticibus_, en me figurant que Properce poussait le
ressentiment contre Cynthie jusqu'à inscrire son nom sur les murs des
basses-cours.

Quant aux deux vers de Virgile, je les ai transcrits tels qu'ils sont
cités par Aulu-Gelle, dans le long passage que j'ai donné de cet auteur
selon l'édition Garnier (tome II, p. 164). Je n'avais pas vu que, dans
le second vers, les vieux universitaires qui ont fait cette édition ont
laissé passer une brève où il fallait une longue; mais vous, dont la
sensibilité en ces matières fait en toute sincérité mon admiration, vous
l'avez vu. Convenez toutefois que la paternité du vers faux ne
m'appartient pas.

Cordialement vôtre.

JULIEN BENDA.

Mon ami M. Benda n'abuse-t-il pas un peu? Non, il ne pouvait écrire
_Fana peccatis..._ ou alors, il pouvait estropier tous les vers
également, au même titre d'indication de caractère. Celui où il faut
deux _tu_ indique le même trait psychologique avec un seul _tu_. Trois
incorrections? Il y en a bien davantage. M. Benda ne s'est peut-être pas
figuré que Properce inscrivait le nom de Cynthie dans les basses-cours,
mais il a pu croire que _cortibus_ signifiait _écorces_, ce qui aggrave
d'un gros contresens sa grosse faute de prosodie. On a le droit de tout
supposer, alors que mon premier et discret avertissement ne l'a pas mené
à trouver lui-même toutes ses erreurs, et qu'il m'a obligé à préciser en
détail. Puisqu'il insiste encore, je lui signale que dans un de ses vers
faux qu'il écrit ainsi:

        _Candida Nesæ, cærulea Cymothe_,

et qu'il fallait pour qu'il fût juste, écrire:

        _Candida Nesæe, cærula Cymothoe_,

il y a trois fautes de quantité et deux barbarismes. M. Benda ne
s'explique ni sur la phrase de prose latine à laquelle il a infligé
l'aspect typographique d'un vers, ni sur le vers français qu'il fait de
treize syllabes, ni sur ses fautes d'accentuation grecque. Quant au vers
de Virgile, oui, la bévue _Et tris_ QUOQUE _Idas pater_ est dans
l'édition Garnier d'Aulu-Gelle. Mais en quoi cela excuse-t-il M. Benda?
Il devait s'en apercevoir: c'est élémentaire. S'il voyait dans un livre
de géométrie que la somme des angles d'un triangle est égale à _quatre_
droits, ne flairerait-il pas une coquille? Mais l'histoire est encore
plus comique que je ne pensais. L'édition Garnier donne en haut de la
page la traduction française--c'est là que se trouve la faute copiée
docilement par M. Benda--et le texte latin au bas de la page, où les
deux vers en question sont imprimés comme ceci:

        _Tres quoque Threicios Boreæ de gente suprema_
        _Et tris, quoque Threicios Boreæ de gente suprema_ (sic).

Ici l'énormité de la gaffe devient tellement évidente que M. Benda
n'aurait pu manquer de s'en inquiéter et de recourir à Virgile, dont
toutes les éditions donnent correctement pour le second vers _Et tres_
QUOS _Idas pater..._ Mais le latiniste Benda n'aura lu que la traduction
française et non le texte latin! Qu'à l'avenir il fasse donc revoir ses
épreuves par un humaniste de moyenne force!




RAOUL PONCHON


J'ai lu avec plaisir le volume de M. Marcel Coulon sur Raoul Ponchon[7],
parce que j'aime extrêmement Ponchon, parce que M. Coulon en cite des
milliers de vers et que l'auteur de _Témoignages_ est toujours ingénieux
et pénétrant, même lorsqu'il s'aventure un peu loin dans le paradoxe. Je
crains qu'il ne l'ait pas complètement évité cette fois. Il cultive
souvent l'hyperbole et ne trouve jamais de dithyrambes assez échevelés
pour ceux qu'il admire, de telle sorte qu'on peut les admirer aussi
beaucoup et cependant ne pas s'accorder avec lui. Cela met dans une
situation désobligeante. Il faut bien indiquer que M. Marcel Coulon
passe la mesure, mais d'après les préjugés d'aujourd'hui, les plus
massifs pavés de l'ours sont tenus pour des bouquets de fleurs et les
moindres réserves pour des dénigrements. On se donne ainsi un fâcheux
aspect d'hostilité contre des hommes pour qui l'on ne voudrait que des
éloges, mais pertinents et adéquats. Car de plus en plus notre époque ne
comprend que le coup de tam-tam et le boniment forain, ou l'éreintement
à tour de bras et le mépris total. Il y a pourtant de la marge entre
l'apothéose et les gémonies. La critique n'a jamais été aisée, en dépit
du contresens que l'on fait sur le vers de Destouches, généralement
attribué à Boileau, et qui vise n'importe quel reproche en l'air, même
résumé d'un mot, oralement, et non le genre littéraire qu'Ernest Hello
appelait la «conscience de la littérature», et qui est aussi un art.
Mais la tâche du critique devient de plus en plus difficile dans un
temps qui a presque entièrement perdu le sentiment des nuances. Je
m'étonne et je déplore que M. Marcel Coulon subisse et aggrave cette
funeste mode. Un de ses derniers emballements guindait J.-H. Fabre de
Sérignan non seulement au rang de grand écrivain, d'«Homère des
insectes»--c'est entendu, tout le monde à présent en convient, et cela
suffit à sa gloire,--mais à celui de grand savant et de grand
philosophe. Non! La science de J.-H. Fabre est contestée, et sa
philosophie, primaire. Maintenant, c'est Raoul Ponchon que M. Marcel
Coulon porte aux nues, et l'on approuve d'abord, on se sent en sympathie
et tout disposé à l'applaudissement. Pourquoi faut-il qu'il se lance
dans des exagérations folles, où les plus vieux et résolus admirateurs
du délicieux Ponchon ne peuvent le suivre?

     [Note 7: Marcel Coulon: _Paul Ponchon, l'homme et l'œuvre_.
     Un volume.]

Mais procédons par ordre et voyons d'abord la préface de M. Ch. Maurras.
Ce politicien s'interrompt trop rarement de rappeler le roi, de
polémiquer avec le pape, et de diffamer d'anciens amis de jeunesse qui
osent ne pas penser comme lui que Kant en personne ait bombardé les
cathédrales. On le préfère lorsqu'il se souvient, une fois par hasard,
d'avoir été homme de lettres et disciple de Moréas, comme Raymond de La
Tailhède et Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, Hugues Rebell, Marcel
Coulon et moi-même. Il évoque ici les premiers, et aussi M.
Bracke-Desrousseaux, l'éminent helléniste, qui fut, comme il le dit, le
Dorat de l'École romane, où l'on hellénisait, mais ne politiquait pas.
Incidemment, il déclare que Sainte-Beuve jugeait et classait fort bien,
quoi qu'on en dise; mais il reste seul à le dire, du moins en ce qui
concerne les contemporains du lundiste, et il ne s'entend guère avec
Ponchon, qui a composé contre celui-ci une verte invective, dont M.
Coulon cite quelques vers:

        Au temps du romantisme neuf,
        D'un pur goujatisme il fit preuve...

L'étonnante sophistique de M. Maurras se retrouve en plein dans son
exégèse de la célèbre réponse faite par Boileau à Louis XIV, qui lui
demandait quel était le plus grand poète de son règne: «Sire, c'est
Molière». M. Maurras écrit: «Boileau n'aurait peut-être pas répondu de
même à un autre que Louis XIV. Il lui appartenait de révéler au roi ce
qu'il y avait chez Molière de majesté.» On sait, en effet, que Louis XIV
goûtait et protégeait Molière, mais le prenait pour un baladin. Il n'en
résulte pas que le digne et janséniste Boileau modifiât ses jugements
selon les circonstances et les gens à qui il parlait. Pour plaire à M.
Maurras, il aurait dû désigner Racine. Il l'admirait aussi, mais
trouvait Molière plus puissamment original, et voilà tout. Racine n'est
pas unique, même au dix-septième siècle, puisqu'avant lui il y avait
Corneille. Molière est unique dans toutes les littératures, antiques et
modernes, puisque le genre d'Aristophane diffère sensiblement du sien.

En revanche, je note impartialement une excellente explication de M.
Maurras sur un point controversé: «On abuserait des catégories
naturelles en disant que les barres verticales ou horizontales de la
carte changent quelque chose au vrai ou au faux... Un poème n'est pas
beau parce qu'il est d'un fils d'Athènes comme Moréas ou d'un enfant de
Napoléon-Vendée comme Raoul Ponchon, une idée n'est pas juste parce
qu'elle va d'accord avec les affinités de nos substructures vivantes,
mais sa justesse une fois connue, une fois que nous sommes assurés de sa
vérité et de sa beauté, n'aimons-nous pas à y goûter, en sus des joies
de l'esprit pur, l'aveu subtil et fort de ces ressemblances
profondes?... Si donc ce rapport existe, comme il arrive, et s'il
jaillit des terres maternelles un idéal accord avec d'éternelles et
d'universelles beautés, saisissons-nous, nourrissons-nous de cet honneur
inattendu...» On dirait d'une réplique à la _Trahison des clercs_, de M.
Julien Benda, qui d'ailleurs avait déjà paru dans la _Nouvelle Revue
française_. En tout cas, elle est topique et opportune.

Sans doute, je crains qu'assez souvent, pour M. Maurras, le vrai ou le
faux ne soit ce qu'il croit utile ou nuisible à sa politique, et que par
exemple, quand il accuse quelqu'un d'être vendu à l'Allemagne, cela ne
signifie simplement que ce contradicteur fait trop de tort à la «bonne
cause». De même dans le _Jardin de Bérénice_ Barrès explique que traiter
de voleur un concurrent aux élections, cela veut dire qu'on réprouve ses
vues sur la réforme fiscale ou les rapports de l'Église et de l'État. Il
ne s'agit que de s'entendre. Ces choses n'ont, du reste, aucune
importance à Paris, où personne n'y croit, mais des naïfs les prennent à
la lettre dans de lointaines provinces. D'autre part, M. Maurras, de qui
je préfère beaucoup l'_Anthinéa_[8] au _Voyage de Sparte_ de Barrès, ne
fût sans doute pas tombé dans l'erreur barrésienne et eût adoré Athènes,
même s'il était né en Lorraine ou en Flandre; mais en fait il n'a pas eu
ce mérite, ayant eu la chance que son état civil coïncidât avec
l'esthétique méditerranéenne. Né à Martigues, au bord d'un fjord, lui
disait pour rire notre ami commun Frédéric Amouretti, mais dans cette
Provence qui ressemble physiquement à la Grèce et fut de bonne heure
colonisée par Phocée, puis par Rome, il n'a eu qu'à se laisser porter et
son régionalisme a favorisé sa raison, mais l'a un peu limitée aussi et
l'a rendu parfois injuste pour d'autres, moins bien nés à son goût. S'il
n'a pas promulgué l'égotisme comme Barrès, il y a quelquefois cédé dans
la pratique, tout en le condamnant en principe. L'expurgation
d'_Anthinéa_ et du _Chemin de Paradis_, dans l'espoir avoué, mais déçu,
d'amadouer le Vatican, prouve encore que M. Maurras sacrifie parfois la
vérité objective à ses manœuvres politiques. Ici M. Benda reprend
l'avantage. Un vrai clerc n'eût pas châtré sa pensée et tripatouillé son
œuvre comme l'a fait M. Maurras. Mais enfin la règle qu'il énonce dans
le passage précité est irréprochable. J'y souscris sans restriction pour
ma part, moi Normand, féru de la pensée et de la beauté gréco-latines,
d'ailleurs très fier de concitoyens directs comme Flaubert et Corneille.

     [Note 8: Première édition, non expurgée.]

(Pendant que je m'occupe de M. Maurras--une fois n'est pas coutume--on
me passera une courte parenthèse. Lui qui s'est si fréquemment fourvoyé,
il ne reconnaît pas de plus clairvoyant que lui. Aussi a-t-il déclaré
qu'en m'écriant: «C'est un faux!» dès que j'eus lu, il y a quelque
trente ans, le prétendu document libérateur (futur faux Henry)
communiqué à la Chambre par le ministre Cavaignac, je n'avais rien
deviné, mais je savais. Il se trompe une fois de plus. Je ne savais rien
du tout, et je pense que personne n'était averti, car si les
antidreyfusards triomphaient bruyamment et me traitaient de fou, comme
plus tard M. Clément Vautel pour mes opinions littéraires, les
dreyfusards que j'ai rencontrés ce soir-là m'ont paru atterrés. J'avais
fait simplement un peu de critique des textes. C'est mon métier et je
n'y mets d'autre passion que celle de voir clair. Mais il est exact que
M. Maurras sait se retourner comme pas un. Lorsque les antidreyfusards
furent à leur tour consternés par le suicide du colonel, M. Maurras seul
vit tout de suite dans ce faux une gloire pour le faussaire et une
déroute pour l'accusé. Rochefort lui-même renonçait à la lutte et
acceptait la révision, lorsque cette théorie du faux véridique et
patriotique vint, si l'on peut dire, lui remonter le moral.)

Excusez cette petite digression; je reviens vite à Raoul Ponchon,
présenté par M. Maurras dans cette préface comme un poète classique,
d'une santé esthétique éclatante, que Moréas appelait justement «un
véritable grand poète»... La santé de Ponchon est authentique, son
talent aussi, et pareillement le mot de Moréas, mais je crois que
celui-ci forçait un peu la note pour accabler des poétereaux nébuleux et
malsains. M. Marcel Coulon la forcera bien davantage.

Dès ses premières lignes, il soulève des objections, qui à vrai dire ne
concernent pas Ponchon lui-même. «Ponchon, dit-il, n'est pas un
subjectif: l'eau romantique--l'eau-de-vie--qui entre pour quelques
gouttes dans son vin classique, ne l'a pas incité au moi haïssable.»
Pourquoi l'y aurait-elle incité? Brunetière a imaginé cette définition
du romantisme qui est devenue un cliché, et a toujours été une erreur.
Le romantisme n'a pu inventer le moi, déjà déclaré haïssable par Pascal,
dont le jugement prouve que la littérature personnelle a toujours
existé. Et celle des grands romantiques ne l'est pas tant que cela,
puisque les ennemis du plus grand de tous l'accusent de ne pas sortir
des lieux communs. Soyez antiromantiques si vous y tenez, puisque c'est
une mode assez répandue depuis Maurras et même depuis Nisard; mais
accordez un peu vos griefs et vos violons! «D'ailleurs la personnalité
et la subjectivité sont deux choses», remarque judicieusement M. Marcel
Coulon. Pourquoi ajoute-t-il: «Le classicisme demande aux gens de ne pas
se croire le centre du monde, mais non d'ignorer leur existence.»?
Distinguons! comme disait Mgr d'Hulst. Le classicisme interdit à chaque
individu de se croire tout seul le centre du monde, mais le permet à la
société précise dont cet individu fait partie. Le classicisme est un
égocentrisme collectif. L'esprit du dix-septième siècle réalisait pour
son classique le parangon d'après lequel il fallait juger tout le reste.
C'est ce qui conduisait logiquement d'Aubignac à mépriser Homère. Le
romantisme a enfin inauguré la conception relativiste et l'objectivité.
Barrès se croyait romantique. S'il l'eût été vraiment, il eût compris le
Parthénon.

M. Marcel Coulon raconte ensuite très agréablement la vie de Raoul
Ponchon, laquelle est pittoresque, mais simple, et fournirait peu de
matière pour une biographie romancée. Né en 1848, à la Roche-sur-Yon,
alors Napoléon-Vendée (mais son père, officier dans cette garnison,
était Dauphinois), Raoul Ponchon arriva de bonne heure à Paris, y fut
mobile pendant le siège de 1870, employé de banque, peintre, et ne se
voua aux lettres qu'à trente-huit ans. Il donna régulièrement depuis
1886 des chroniques rimées au _Courrier français_, feuille hebdomadaire
illustrée, où dessinaient Forain et Willette, mais commanditée par le
Géraudel des pastilles, dont il fallait faire l'éloge. Qu'importait à
Ponchon? Fernand Xau l'appela aussi au _Journal_. La célébrité ne
l'empêcha pas de continuer à vivre dans des hôtels d'étudiants, d'abord
place de la Sorbonne, ensuite rue Cujas. Son unique volume s'intitule la
_Muse au cabaret_, et c'est là qu'il a toujours passé le meilleur temps
de ses journées. Il a eu pour intimes et fidèles amis Jean Richepin et
Maurice Bouchor. Je me souviens qu'au sortir d'une réception académique,
Richepin me dit: «Je vais voir Ponchon.» Et il se dirigea vers le
quartier latin.

Si Ponchon a débuté un peu tard, il s'est bien rattrapé par la suite.
«Cent cinquante mille vers: c'est-à-dire vingt mille de plus que Victor
Hugo, soixante-cinq mille de plus que Ronsard, cent dix mille de plus
que Marot et deux fois plus que nos autres grands lyriques ensemble.» Si
M. Marcel Coulon a bien compté, Ponchon est donc le premier des poètes
français au point de vue quantitatif. Il n'est certes pas le dernier au
point de vue de la qualité, qui importe beaucoup plus, mais voici venir
les _sesquipedalia verba_, l'emphase et la démesure. M. Marcel Coulon
veut mettre Ponchon à sa vraie place, c'est-à-dire «à côté de Ronsard,
de La Fontaine, de Hugo». Car «c'est le seul écrivain en vers à leur
comparer», et qui dépasse même La Fontaine et Ronsard. Seul, à cet
égard, Hugo le dépasse, «et pas de beaucoup». Ponchon a même plus de
variété dans les strophes, dans le vocabulaire, et aussi dans les
sujets. Pour la syntaxe, où il paraît que Victor Hugo n'entre plus en
ligne, Racine et La Fontaine peuvent seuls être opposés à Ponchon. En
résumé, celui-ci est «le plus abondant de tous nos poètes» et «le plus
varié». C'est dans son œuvre qu'il y a le moins de déchet. «Son
coefficient lyrique est aussi haut et aussi constant que ceux de Hugo et
de Ronsard. Son pourcentage de perfection n'est pas moindre que ceux de
Villon, de Baudelaire, de Chénier, de Moréas.» Bref, il les bat tous sur
quelque article: il est donc le plus grand, et le Zeus de cet Olympe.
Hosannah! Gloire à Ponchon au plus haut des cieux.

Je suis bien forcé de dire que c'est absurde. Oui, pourtant, Ponchon
écrit admirablement en vers, avec une verve, une plénitude, une aisance,
une justesse remarquables. Oui, c'est un vrai poète, un maître du
lyrisme bachique, comique et funambulesque, avec des coins de grâce
tendre et de charme exquis. Mais à quoi bon le surfaire, et vouloir
exalter cette aimable flûte de faune par-dessus la grande lyre
d'Apollon? Il y a malgré tout une hiérarchie. L'odelette et la
chansonnette n'égaleront jamais la haute poésie. On pourrait reprendre
M. Coulon sur plusieurs détails, sur la correction syntaxique qu'il
prête à Ponchon et qui n'est réelle que sous réserve de bien des
licences, sur celle qu'il paraît contester à Victor Hugo, le plus
impeccable des grammairiens avec Voltaire et Bossuet, sur la perfection
qu'il suppose à Baudelaire, si étonnamment inégal, etc. Mais un point
suffit à trancher le débat. M. Coulon s'abuse étrangement sur la variété
des sujets. Il y a des sujets superficiellement divers, mais tournant
tous dans le même cercle, ceux de la chronique d'actualité, où se
confine précisément Ponchon. La véritable variété consiste à passer des
thèmes faciles ou badins aux plus abstraits et aux plus élevés, de
l'anecdote à la grande histoire, du madrigal au psaume, de l'idylle à la
métaphysique, et du sourire à la profondeur. Un poète varié, c'est Hugo,
d'abord, à qui l'on n'en peut comparer de ce chef aucun autre. Mais
Ponchon est peut-être le moins varié de tous ceux que nomme M. Coulon,
et qui lui sont tous supérieurs rien que pour cette raison. Ponchon est
le premier dans son village, et c'est bien joli, mais non pas à Rome, où
c'est plus beau.




HENRI DE RÉGNIER[9]

_Flamma tenax_


M. Henri de Régnier réunit les poèmes qu'il a écrits dans ces six
dernières années, au gré de ses lectures, de ses rêveries, de diverses
commandes ou actualités. Certains sont des poèmes de circonstance, par
exemple l'hommage à Théodore de Banville qui fut dit à la
Comédie-Française pour le centenaire de l'auteur des _Odes
funambulesques_. D'autres ont été composés pour de magnifiques albums,
par exemple, si je ne me trompe, la série des Dentelles (_le Miracle du
fil_) et celle des _Péchés capitaux_. Car Valéry n'a pas le monopole des
éditions de luxe, bien qu'on ne les reproche qu'à lui, ni les revues ou
les super-revues n'ont celui des dénombrements, tableaux et défilés
décoratifs. Tout est dans la manière, et pour représenter les Bruges,
les Venise, les Alençon, les Chantilly, les points d'Angleterre, ou la
Gourmandise, la Paresse, l'Orgueil, voire peut-être la Luxure, je
préfère des sonnets d'Henri de Régnier à des figurantes de music-hall.

     [Note 9: Henri de Régnier: _Flamma Tenax_, 1922-1928. Poèmes.
     Un volume.]

Le volume est dédié «à Pierre de Ronsard, à Victor Hugo et aussi à
Charles Baudelaire». Le titre qui s'explique de lui-même, est tiré de
cette phrase, mise en épigraphe, que Victor Hugo écrivait dans une
lettre à Banville du 27 juin 1865: «Je ne consens pas à désespérer. Qui
sait? _Flamma tenax..._» On sait que le Père était bon latiniste et le
restait, là-bas, dans l'île... Il est apparu à M. Henri de Régnier, un
jour de fatigue et de doute:

        C'est alors que, soudain, je t'ai vu face à face
        Debout dans la lueur de ton seuil empourpré,
        Haussant à ton poing nu une flamme tenace,
        O Veilleur éternel, gardien, vieillard sacré!

Ce feu toujours ardent réconforta M. Henri de Régnier et lui rendit
toute confiance dans la victoire sur la ténèbre. Se moquant des modes
factices et des passions de parti, M. Henri de Régnier ne craint pas de
s'avouer hugolâtre. Dans l'île où rêva l'Exilé, il imagine

        Une source divine où Pégase vient boire,
        Et près de la maison que garde l'Océan,
        Debout, un haut laurier immortel et vivant,
        Pareil à celui dont on voit la feuille amère
        A ta tempe, Virgile, et sur ton front, Homère!

C'est mettre Hugo à son rang, à côté de ses pairs. Joignez-y Eschyle et
Sophocle, Dante et Shakspeare: ce sont là les plus grands des poètes.
Toute une partie du présent recueil évoque Victor Hugo, glorifié, relu,
paraphrasé, et s'inscrit pour ainsi dire en marge de son œuvre. Quelles
jolies variations sur des vers de _Ruy Blas_, aériens et féeriques comme
une comédie shakspearienne! Vous vous rappelez:

        N'étiez-vous pas hier au ballet d'Atalante?
        Lindamire a dansé d'une façon galante...

        D'abord, un billet doux, je ne veux rien vous taire,
        Pour ma dame d'amour, pour Doña Praxedis,
        Un démon qu'on dirait venu du Paradis.

        Lucinda qui jadis, blonde à l'œil indigo,
        Chez le pape, le soir, dansait le fandango...

Etc... Je m'excuse de citer du Victor Hugo dans un article sur un autre
poète, mais c'est celui-ci qui a commencé et ces citations sont tirées
de son livre. Il faut que les critiques et professeurs qui méprisent le
théâtre de Victor Hugo soient imperméables à toute poésie. M. Henri de
Régnier ne dédaigne même pas _Angelo_, que la plupart des critiques
musicaux ont mis plus bas que terre tout récemment à l'occasion du drame
lyrique de M. Alfred Bruneau. Pourquoi ne se sont-ils pas bornés à
parler musique? Ce n'est pas mon affaire ici, mais je prétends du moins
que M. Bruneau avait très bien choisi son livret. _Angelo_ a le tort
d'être en prose, et par conséquent ne peut valoir _Ruy Blas_, _Hernani_
ou les _Burgraves_. Mais quelle imagination! quelle couleur! quel
pathétique! Et quoiqu'en prose, avec des marques d'époque, c'est quand
même un peu mieux écrit que du Dumas père. M. Henri de Régnier a bien
raison, et la Tisbé ne l'a pas moins inspiré que Lindamire, Praxedis ou
Lucinda:

        Tisbé! comme il est beau, ce soir bleu sur Padoue!
        Tisbé! la mort est douce à qui n'est plus aimée.
        L'amour, Tisbé, quand il ne fait plus vivre, tue.

Et voici Ronsard, «pasteur des mots et berger des images». M. Henri de
Régnier l'aime fort, et qui ne l'aime aujourd'hui? Sa cause est
définitivement gagnée,

        Et les Ronsard toujours déroutent les Boileau,

mais les Boileau d'à présent commettent bien d'autres erreurs, sans
rendre les mêmes services ni se montrer par ailleurs aussi clairvoyants
que celui de 1660. Amnistions-le pour cette faute, où il a subi trop
docilement l'influence de Malherbe et reconnaissons ses considérables
mérites, comme faisaient Flaubert et Hugo lui-même. M. Henri de Régnier
a très bien vu que l'humanisme et l'érudition n'ont pas alourdi ni
desséché Ronsard, qui n'en a pas moins chanté la nature et l'amour, ou
plutôt ne les en a chantés que mieux. Comment la poésie païenne, grecque
et latine, détournerait-elle de la beauté vivante et du grand Pan? Il
faut vraiment une disgrâce spéciale pour n'y voir que savantasserie et
prétextes à exercices scolaires. M. Henri de Régnier ne se contente pas
de chérir et d'exalter Ronsard, il l'a pastiché à ravir, notamment dans
cette odelette exquise:

        Ronsard, allons voir si la rose
        Est toujours au matin éclose,
        Comme en tes vers délicieux
        Où ta voix rendit immortelle
        L'ardente fleur que la plus belle
        Jugent les hommes et les Dieux.

Je note que, contrairement à un préjugé actuel, mais conformément aux
faits, M. Henri de Régnier croit aux redressements futurs pour les
grands poètes méconnus ou insultés et à la justice des siècles.
Qu'importe, dit-il, à ceux-là

        Puisqu'un jour resurgis de cette nuit profonde,
        Leurs noms prestigieux envahiront le monde,
        Puisque, toujours accru de feux et de clarté,
        Leur astre montera sur la postérité
        Et qu'immortels en nous et présents où nous sommes,
        Ils auront pour tombeau la mémoire des hommes!

Quand bien même les hugophobes remporteraient provisoirement quelques
avantages, le grand poète du dix-neuvième siècle, comme celui du
seizième, finirait par sortir triomphant de ces limbes. Le génie ne
meurt pas.

A Baudelaire, grand poète aussi, bien qu'avec quelques fâcheux défauts,
et particulièrement cher à la génération symboliste, M. Henri de Régnier
consacre une curieuse pièce de souvenirs qu'il faut nommer
hypothétiques. Il est certain que l'auteur des _Fleurs du mal_ est venu
en 1865 à Honfleur chez sa mère qui s'y était retirée après la mort du
général Aupick. Or, M. Henri de Régnier est né dans cette aimable petite
ville. Il était alors en bas âge, mais il suppose qu'il a pu rencontrer
Baudelaire dans les rues d'Honfleur, et que cette rencontre a pu avoir
une influence mystérieuse sur cet enfant «porté dans les bras
maternels»:

        Et peut-être avez-vous, passant que nul n'arrête,
        Qui sait? laissé votre regard tomber sur lui,
        Ainsi faisant éclore un destin de poète
        En l'enfant de jadis qui vous parle aujourd'hui.

C'est bien une idée de poète, en tout cas. Cette pièce est dédiée à Mme
Lucie Delarue-Mardrus, elle aussi native d'Honfleur, qui a produit
encore Albert Sorel, Alphonse Allais, le peintre Boudin. Quelle
fécondité dans cet estuaire!

M. Henri de Régnier loue également, dans d'autres morceaux, Byron,
Heredia, Judith Gautier, qui portait un beau nom, et autour de qui
flottait comme un halo,

        Attestant que les Dieux vous ont faite divine,
        L'hommage de Wagner et de Victor Hugo.

J'ai signalé l'hommage à Banville. M. Henri de Régnier a le goût très
sûr en poésie. Il n'admire que de grands ou de vrais poètes, sans partis
pris ni ostracismes d'école. On connaît son culte pour Mallarmé. Ici il
n'oublie pas Racine non plus, dans sa _Consolation à Ariane_, qui débute
ainsi:

        Ariane, ma sœur, vous qui, d'amour blessée...

Il y a aussi dans ce volume des impressions de voyage, surtout sur cette
Venise dont M. Henri de Régnier ne se rassasie pas et ne lasse point ses
lecteurs, puis de Versailles, une autre de ses villes préférées, que ce
nigaud de Musset trouvait ennuyeuse, en quoi il manquait aux principes
libéralement compréhensifs de ce romantisme qu'il trahissait de toutes
parts et de toutes façons. Vérone, Londres, la province, Paris même
fournissent de fins croquis à M. Henri de Régnier. Et l'amour n'est pas
oublié. A vrai dire, il arrive au poète de l'interpeller rudement, à la
manière des anciens, comme «le plus fourbe et le plus dur des Dieux».
Pour consoler Ariane, il lui faisait remarquer que son aventure était
des plus communes... Cependant, il s'attendrit parfois, souvent même, et
se prend à célébrer

        ... Le plus secret et le plus doux prodige:
        Deux cœurs qu'enivre ensemble un amour partagé.

Mais ses _Sept Médailles amoureuses_ s'inspirent surtout d'un érotisme
assez vif et tout latin... Au total, un volume charmant et varié, où
tous les amateurs de poésie trouveront de vifs plaisirs.


MADAME DE NOAILLES ET MONSIEUR BENJAMIN[10]

On ne parlait ces jours derniers, sinon dans la presse, du moins dans
les conversations, que du livre de M. René Benjamin: _Sous l'œil en
fleur de madame de Noailles_. «Anna est exaspérée», disait l'une.
«Désespérée», répondait l'autre. (On sait que toute maîtresse de maison
soucieuse de tenir son rang doit connaître assez Mme de Noailles pour se
permettre de l'appeler par son prénom.) Le bruit a même couru que,
devant cette exaspération ou ce désespoir de son héroïne, l'auteur avait
retiré son livre. Est-ce lui qui a fait courir ce bruit? Ou peut-être
son éditeur? ou simplement tel ou tel libraire bien approvisionné? En
tout cas, rien ne pouvait mieux servir la vente: les livres interdits ou
supprimés pour un motif ou pour un autre sont toujours très lus.
D'ailleurs M. René Benjamin a fait démentir, dans une interview, mais
personne n'y a pris garde, et les commis de librairie continuent
d'offrir ce volume aux fins clients comme un fruit défendu, ne circulant
que sous le manteau. Ce qui est exact, c'est que Mme de Noailles avait
promis pour cet ouvrage un portrait d'elle, dessiné par elle-même--un
_autoritratto_, comme on dit en italien--et qu'elle le refusa quand elle
eut pris connaissance du texte, en signe de désaveu. Aucun de ceux qui
ont eu l'honneur de l'approcher ne s'en étonnera,--sauf peut-être M.
Benjamin.

     [Note 10: René Benjamin: _Sous l'œil en fleur de Madame de
     Noailles_. Un volume.]

Car il n'est pas douteux que celui-ci a voulu porter aux nues Mme de
Noailles, qu'il lui prodigue les expressions d'un enthousiasme éperdu et
d'une amitié exaltée, tant pour sa personne que pour son œuvre. Certains
estiment même qu'il manie un peu lourdement l'encensoir. «Amas
d'épithètes, mauvaises louanges», a dit La Bruyère. Certes, il faut
admirer Mme de Noailles, poète d'un magnifique lyrisme, et d'une
intelligence la plus déliée, qui a tant contribué à maintenir le
prestige de la poésie dans une époque où les antipoètes pullulent. Et
pour la même raison, il faut l'aimer. Mais certaines maladresses gâtent
les intentions les plus louables et les plus justes sentiments. Il ne
suffit pas de vouloir faire des grâces, il faut encore être doué pour
cela. Il y a là-dessus une fable de La Fontaine (IV, 5).

En essayant de s'instituer panégyriste et peintre flatteur, M. René
Benjamin a forcé son talent. Comme l'a fort bien dit M. Maurice Martin
du Gard, dans les _Nouvelles littéraires_, c'est un pamphlétaire, même
malgré lui. Ses iniquités n'ont aucune importance, quand elles dénigrent
dans leur rôle public des hommes exposés à la critique par leur
profession, tels que ceux du corps enseignant, depuis la Sorbonne
jusqu'à l'école primaire. Elles en ont d'autant moins que nul ne les
prend au sérieux, et que son incompétence n'éclate pas moins que sa
préméditation. C'est lorsqu'il ne le fait pas exprès qu'il devient
dangereux. A-t-il volontairement tourné en ridicule Antoine et sa
troupe de cinéma? Je crois plutôt qu'il a cru leur faire de bonne
publicité, et qu'il a mal compris l'irritation de ces artistes,
caricaturés en déshabillé sans qu'il les eût prévenus. D'ailleurs cet
_Antoine déchaîné_ reste pour les amateurs de drôlerie son meilleur
ouvrage. Mais quel écrivain inégal! Sur _Glozel_, où gisent pourtant des
trésors de comique néolithique et d'une authenticité certaine, il n'a
réussi qu'à faire bâiller...

_Sous l'œil en fleur de madame de Noailles_ pique la curiosité et
bénéficie de l'attrait du sujet. Ce n'est donc pas ennuyeux. Mais c'est
pire. Quel genre singulier! On a mis à la mode les biographies
romancées: au moins ne romançait-on jusqu'ici que celles de personnages
morts depuis longtemps et appartenant à l'histoire. M. Benjamin nous
présente non une biographie complète, mais plusieurs tranches
biographiques d'une personne vivante, extraordinairement vivante, et il
se permet de les romancer à perte de vue, voire de les déformer, sans
peut-être songer à mal, par cette invincible manie de pamphlet et de
caricature qui constitue sa faculté maîtresse.

Lorsqu'on parle d'une femme, même illustre, et qu'on prétend introduire
le lecteur dans son intimité, il convient d'y apporter un peu de
discrétion et de respect, même si l'on s'impose de rester strictement
véridique, ce qui n'est pas le cas. M. Benjamin prend d'étranges
privautés littéraires. Il montre Mme de Noailles en pantoufles et en
robe de chambre, ou même couchée dans son lit, et recevant à son chevet
une foule de visiteurs, son éditeur, son médecin, un entrepreneur de
conférences, un jeune Chinois, et téléphonant entre temps à M. Painlevé,
à M. Bergson ou à M. Tristan Derême. Il met en scène également ses deux
caméristes, dont une Alsacienne qui dit: «Matame la gomdesse». Et il
mêle quelques détails vrais aux traits parasites de sa propre
imagination satirique et luxuriante. Ainsi il se donne des apparences
d'observateur fidèle et de mémorialiste ou reporter documenté, mais
fallacieuses et d'autant plus nuisibles qu'elles risquent d'accréditer
ses inventions personnelles auprès des lecteurs qui n'ont jamais
rencontré Mme de Noailles.

Or, cette prêtresse des Muses se distingue bien dans ses entretiens par
un jaillissement lyrique, égal à celui de ses poèmes, par une abondance,
un éclat, une liberté, que M. Benjamin imite de son mieux, mais il
grossit le trait, force la note et aboutit à une charge. C'est une
espèce de sous-Courteline, ou de simple vaudevilliste. Passe encore pour
des quiproquos facétieux et inoffensifs, comme lorsqu'il fait dire par
Mme de Noailles, téléphonant à M. Painlevé, qui demande son concours
pour une fête de bienfaisance: «Cher ami, comment vous refuserais-je, à
vous qui m'avez fait aimer Pythagore?», et qu'un jeune journaliste, venu
pour une enquête, croit que cette phrase s'adresse à lui, bien que
Pythagore ne soit pas de ceux qu'il se souvienne d'avoir interviewés.
Mais M. René Benjamin prête à sa prétendue idole, dont il fait sa
victime, des hâbleries truculentes ou des propos virulents et agressifs,
désobligeants pour ses interlocuteurs ou pour des absents dont certains
sont de ses amis.

On conçoit que Mme de Noailles désavoue tout cela, qu'elle n'a pas dit,
ou qu'elle a dit dans un autre sens et d'un autre ton. Car le ton fait
la chanson, l'éclairage fait le tableau, et mille nuances rendent
aimable dans le discours oral, tête à tête ou devant un auditoire
privé, ce qui paraîtrait dur ou excessif, mis par écrit et imprimé sans
ce riche et souple accompagnement. La lettre tue, et l'esprit vivifie.
On l'a bien vu dans le _Journal des Goncourt_, qui ont voulu et cru
reproduire sténographiquement telles ou telles paroles d'un Renan ou
d'un Taine, mais en ont donné une impression fausse, parce qu'ils n'ont
pas compris ni rendu la couleur et l'atmosphère qui en précisaient la
signification ou la portée. Aussi Renan, d'habitude si endurant, voire
indifférent en ces matières, a-t-il protesté, une fois, et crié à la
trahison. Encore les Goncourt, indiscrets, potiniers, et dont la culture
avait bien des limites, s'efforçaient-ils du moins d'être exacts et
l'étaient-ils dans la mesure de leurs forces, par souci du document
humain. Mais qu'il est fâcheux de poser sans le savoir devant un
écrivain qui en tapinois vous épie non pas même pour une transcription
aussi littéralement fidèle que possible--et ce serait déjà une
infidélité,--mais qui avec un esprit foncièrement primaire de Gaudissart
montmartrois prétend faire œuvre originale, interpréter ou même «créer»,
comme un grand portraitiste, et brode, embrouille, invente et défigure
sans merci! Un dîner chez Magny avec les Goncourt était de tout repos,
en comparaison d'un dîner en ville où l'amphitryon a imprudemment invité
M. Benjamin.

Je n'étais pas à celui dont il donne un récit presque aussi long et
certainement plus romanesque--je veux dire tenant plus de la
fiction--que n'a fait Marcel Proust d'une réunion analogue chez les
Guermantes. M. Benjamin y montre Mme de Noailles aussi déchaînée que
naguère son Antoine, et dans des directions plus inquiétantes, rudoyant
violemment un diplomate, un général, un «penseur» réactionnaire, un
grand avocat, la femme d'icelui, et généralement tous les convives, au
point que les maîtres de la maison auraient dû passer leur matinée du
lendemain à expliquer ou excuser les choses et à panser les blessures
d'amour-propre. Certes Mme de Noailles n'a pas coutume de dissimuler ses
opinions, d'ailleurs notoires, et directement opposées à celles de M.
Benjamin. Mais cette honorable franchise n'autorise pas à la travestir
en Catarina shakspearienne ou en Madame Sans-Gêne d'une idéologie
tonnante. Dans cette composition poussée au burlesque, M. Benjamin
laisse transparaître l'homme de parti, qu'offusquent les idées de Mme de
Noailles, et qui venge sournoisement les siennes. Ce n'est plus de la
biographie, c'est de la polémique. Ce soi-disant «Ami de la
poésie»--c'est ainsi qu'il se désigne--l'aime peut-être en effet, et
pourtant n'en sera point aimé, parce qu'il lui préfère évidemment la
politique. Mme de Noailles goûte la politique aussi, plus que je ne
saurais faire, mais en seconde ligne, et demeure avant tout fille
d'Apollon.

Je puis apporter mon témoignage sur une autre scène du livre de M.
Benjamin, où il me «distribue» un rôle, et je me souviens effectivement
de l'avoir aperçu une fois dans une maison amie, sans me douter qu'il
prenait des notes _in petto_. Mais il en prenait peu, car il a presque
tout fabriqué. Je glisse sur quelques traits qu'il souhaite empoisonnés,
mais qui sont inopérants, du moins sur moi. Il ne me désespère, ni ne
m'exaspère, et me laisse bien calme. Comme Louis-Philippe, je suis un
vieux parapluie sur lequel il a beaucoup plu. Dans la critique aussi, il
y a les risques du métier. Ce n'est pas terrible. Qu'importe d'avoir
l'air «aigri et pesteux», ou de ressembler à un Turc, pour M. Benjamin?
D'ailleurs il y a des Turcs très convenables, voire très sympathiques.
Et cet auteur apprend ainsi à des gens qui pouvaient l'ignorer que je
n'ai pas toujours loué ses écrits.

Il est possible que Mme de Noailles fût en face de moi comme David
devant Goliath, encore qu'il n'y eût pas de Philistin plus patent dans
cette affaire que M. Benjamin lui-même. Mais j'ai une assez bonne
mémoire et je puis affirmer que je n'ai tenu aucun des propos qu'il
m'attribue généreusement. Je n'ai pas dit à Mme de Noailles, qui
entonnait le péan pour Victor Hugo: «Je ne savais pas que vous
l'aimassiez à ce point.» Je le savais au contraire, et tout le monde le
sait (excepté peut-être M. Benjamin), puisqu'elle n'en a jamais fait
mystère et l'a proclamé en toute occasion. Savourez aussi cet imparfait
du subjonctif. Que voilà bien une plaisanterie de primaire! Les
analphabets ignorent l'existence de ce subjonctif: les primaires la
connaissent, mais en rient, et croient que les partisans du bon langage
en abusent à tout bout de champ... Et Mme de Noailles ayant cité
Jean-Jacques Rousseau, je ne lui ai pas demandé: «L'avez-vous bien lu?»
Car Jean-Jacques n'est pas un de ces auteurs peu connus ou peu
accessibles qu'une personne telle que Mme de Noailles puisse n'avoir pas
lus, et bien lus, et c'est à peine si je me serais permis de poser cette
question à une petite candidate au brevet simple. Je n'ai pas davantage
dit, hors de la présence de Mme de Noailles: «Bien malheureux qu'elle
noaillise!» D'ailleurs, d'après les théories de M. Bergson, elle ne peut
faire autre chose; et qu'est-ce que cela veut dire? Je n'ai entendu
personne la comparer à un croissant de lune, et n'ai donc pu en rire.
Tout cela est aussi vraisemblable que l'étonnement supposé de Mme de
Noailles, qui aurait dit d'une duchesse présente à cette réception:
«Elle ne répond en rien à l'idée romantique que je me faisais des
duchesses.» M. Benjamin pense-t-il que Mme de Noailles n'en avait jamais
vu? Il s'enferre lui-même, et les plus élémentaires principes de la
critique des textes ruinent à chaque instant sa crédibilité. Il en a si
peu la notion que, s'il s'établissait franchement romancier, peut-être
n'atteindrait-il pas à celle-là même que M. Paul Bourget exige à bon
droit des romans. Dans son _Gaspard_ (prix Goncourt) ne faisait-il pas
une gouape du poilu dont il voulait faire un héros? Toujours la même
vision déformante et avilissante: c'est plus fort que lui.




MAURICE ROSTAND[11]

     [Note 11: Maurice Rostand: _Morbidezza_, Poèmes. Un volume.]

_Morbidezza._


M. Maurice Rostand commence par se plaindre qu'on lui ait souvent dit:
«Trop de romantisme!» Il s'en plaint, parce que c'était un reproche
qu'on lui faisait. Mais il s'en flatte et s'en fait un titre d'honneur.
Qu'est-ce que le romantisme? D'après lui, c'est un grand cri, des
pleurs, du paroxysme, des élans, etc... Il cite Villon, Mathurin
Régnier, Pascal, Jean-Jacques, Mlle de Lespinasse, André Chénier,
Racine, Watteau:

        Cœurs ravagés d'ennui qui repoussiez la vie...

        Dites, n'étiez-vous pas de plus grands romantiques,
        O vous qui souffriez d'un mal que rien n'explique,
        Que tous les grands bavards de ce siècle dernier?

        Et que le vieil Hugo! géant au vaste souffle
        --(Cher Paul Souday, il faut que vous me pardonniez),
        Avec son Panthéon, sa barbe et ses pantoufles...

Les définitions de mots sont libres, et l'on peut appeler Racine
romantique, Hugo classique, si l'on y tient, mais il vaut mieux garder
le vocabulaire courant, si l'on désire être compris. Émile Deschanel, à
un point de vue un peu différent, avait eu déjà la fantaisie de vanter
le romantisme des classiques, auquel on peut ajouter que le classicisme
des romantiques ne le cède en rien. Il y a une part de nouveauté et une
part de fixité dans toute œuvre de valeur. Les classiques ont donc
innové aussi, en leur temps; les romantiques ont obéi aussi, dans une
large mesure, à des principes permanents. Tout change, et pourtant il y
a un élément stable, des lois foncières de l'esprit.

Mais ce n'est pas de quoi M. Maurice Rostand s'inquiète. Pour lui, le
romantisme, ce n'est que sensibilité, rêverie douloureuse, pathétisme,
et suivant le titre même de son recueil, _morbidezza_... On songera
peut-être au mot fameux et si mal interprété de Gœthe: «J'appelle
classique ce qui est sain, et romantique ce qui est malade.» Gœthe
visait le romantisme mystique et moyenâgeux à la Schlegel. Dans cet
aphorisme, il se proclamait intellectualiste, humaniste et païen. Il
n'en est pas moins romantique, et Hugo pareillement, au vrai sens du
terme. Si M. Maurice Rostand n'aime que les maladies de l'âme, on
conçoit qu'il goûte peu ces deux grands hommes. Ni l'auteur de
_Werther_, ni celui de la _Tristesse d'Olympio_, n'ont ignoré l'amour,
ni la mélancolie, mais il faut reconnaître qu'ils étaient fort bien
portants. D'ailleurs Racine, Chénier, Mathurin Régnier, et même Villon,
malgré ses écarts de conduite, n'avaient pas une si mauvaise santé.
Peut-être portaient-ils des pantoufles au coin du feu. La barbe,
qu'arboraient Socrate, Platon et les autres philosophes anciens, ne
diminue pas le génie de Victor Hugo, qui n'a d'ailleurs laissé pousser
la sienne que dans la seconde moitié de sa vie, sur l'ordre du médecin:
voir son médaillon sous le péristyle du Théâtre-Français. Quant au
Panthéon, il ne l'a pas demandé, et ce sépulcre assez glorieux ne
modifie pas son œuvre, qui seule importe.

Il reste bien le chef de l'école, le plus grand et le plus complet
représentant du romantisme, parce que ce n'est pas, mon cher Maurice
Rostand, ce que vous semblez croire. Le romantisme a été, à la fin du
dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, une révolution
intellectuelle, esthétique, poétique et critique, dont nous vivons
encore et dont les principaux résultats sont acquis. Renaissance de
l'imagination et du lyrisme, découverte de la relativité humaine, de la
couleur locale et historique, des diverses formes du beau, entière
liberté de la pensée, abordant tous les grands sujets et repoussant
toutes les restrictions dogmatiques, tels sont les caractères essentiels
du romantisme, que Victor Hugo réalise tous avec une incomparable
maîtrise.

«Un autre Gambetta!» dit M. Maurice Rostand. Plaisanterie que Gambetta
lui-même eût jugée détestable. Et votre Musset n'est, devant Hugo, qu'un
petit garçon. Vous trouvez qu'on lui marchande les honneurs?

        Toi, Musset, tu n'as rien, mais pourtant quelquefois,
        Un enfant qui te lit sent s'étrangler sa voix...

Comment! il n'a rien? Il a sa statue à deux pas du lieu où l'on ne voit
que les têtes de Molière, Corneille, Racine et Hugo. Des générations
d'universitaires, Nisard et combien d'autres, y compris Taine, l'ont
prôné et préféré à l'auteur des _Contemplations_! Il a encore pour lui
tous les poètes qui, désespérant d'atteindre à la perfection, invoquent
ses défaillances de style comme excuses et se couvrent de son
patronage.

        Il a vécu, en s'épuisant,
        Donnant son âme triste et belle,
        Sans flatter aucune chapelle,
        Sans vouloir aucun partisan.

Allons donc! Il a trahi les romantiques et flagorné les académistes.
N'avez-vous donc pas lu _Dupuis et Cotonnet_, sans compter tant de vers
significatifs? Il y a néanmoins de beaux moments dans ses poèmes, ses
comédies sont charmantes, c'est entendu. Il eut aussi du génie, mais
beaucoup moins que Victor Hugo, et même que Lamartine.

M. Maurice Rostand insiste et fait campagne pour la poésie spontanée et
purement sensible, à la Musset. Il dénonce le retour de Cathos, de
Voiture (qui n'est pas si méprisable), et la poésie savante:

        Ah! si la poésie, éternelle inquiète,
        N'était qu'une façon de disposer les mots,
        Mais tous les professeurs seraient de grands poètes...

        Et nous savons pourtant qu'une larme de Dante
        En roulant sur sa joue a roulé plus longtemps.

Personne, excepté M. l'abbé Bremond, ne fait consister la poésie
uniquement dans les mots. Encore M. Bremond croit-il qu'il y passe un
fluide mystique. Tout le monde sait qu'un professeur est maître de la
théorie, non de la pratique, et que pour disposer poétiquement les mots,
il faut un don spécial. Il y faut aussi de la pensée et du savoir.
Est-ce que Dante s'est borné à verser des larmes? Il n'y eut jamais
poésie plus savante... M. Maurice Rostand veut bien me mettre en cause
pour la seconde fois et prendre contre moi la défense du poète selon ses
vues à lui:

        Tu te crois un poète! O mon Dieu! je souris.
        Pour quelques cris perdus dont ta douleur s'enchante!
        Mon pauvre enfant, Souday n'aime que Valéry.
        Un poète? Tu n'es qu'un malade qui chante!

S'il n'est que cela, il a tort. Chanter ne suffit pas. Les ivrognes
chantent. Il faut chanter de belles choses, et avec art. Mon admiration
pour Valéry, qui personnifie aujourd'hui la haute poésie et la pure
raison, ne me rend point exclusif. Elle ne m'empêche même pas, malgré
bien des divergences, d'aimer les poèmes de M. Maurice Rostand. Comme
son cher Musset, il produit trop vite et il se néglige trop souvent,
mais lui aussi il est doué: c'est un poète. S'il énonce des théories
discutables sur la poésie, il en a la passion. Il proclame que c'est sa
raison de vivre:

            O mon cher travail, ma seule morphine...
        Si je n'écrivais pas, je me serais tué.

Peut-être son lot sera-t-il celui de tel aspirant à la gloire, si
capricieuse qu'il

        L'espère d'un chef-d'œuvre et l'obtient d'un soupir.

Mais il y a bien autre chose qu'un «Art poétique» épars, dans cette
_Morbidezza_. L'auteur y traite un grave sujet, qui n'intéresse pas
seulement les lettrés ou les esthètes, mais tous les hommes, ou qui du
moins les intéresserait s'ils y pensaient. Et sauf la partie épisodique
que j'ai signalée, le livre de M. Maurice Rostand se distingue par une
remarquable unité. Ce n'est pas du tout un recueil hétéroclite et
factice. Si la mode n'était pas aux morceaux courts et détachés, depuis
le décret d'Edgar Poe qui les a déclarés seuls valables, M. Maurice
Rostand aurait pu les faire tous entrer dans une vaste composition
philosophico-symbolique comme Lamartine (_la Chute d'un ange_) et Victor
Hugo (_la Fin de Satan_, _Dieu_) en ont encore entrepris. Et par une
singularité frappante, alors que M. Maurice Rostand se range au parti de
la sensitivité pure et simple et du ramage d'oiseaux, beaucoup de ses
meilleurs vers ont un tour de quasi-dictatisme gnomique et sont frappés
en médailles comme dans Corneille ou Voltaire. Ce soi-disant
ultra-romantique serait-il un classique qui s'ignore? Il est vrai que
son ami Musset a écrit aussi la _Lettre à Lamartine_ et l'_Espoir en
Dieu_. Peut-être M. Maurice Rostand finira-t-il par ressusciter
l'épître. D'après lui,

        On n'a jamais aimé la poésie en France.

Mais si! On a beaucoup aimé celle-là, et on l'aimera probablement
toujours. Elle a, d'ailleurs, son intérêt.

Donc, c'est ici une longue protestation contre la mort, le néant et
l'athéisme, une incessante aspiration à Dieu et à l'immortalité de
l'âme. On a gardé le souvenir d'une leçon de Caro, à la Sorbonne, qui se
terminait par un beau mouvement d'éloquence: «Laissez-moi Dieu!
Laissez-moi Dieu!» M. Maurice Rostand le reprend à son compte. Du reste,
on ne tient pas du tout à leur prendre leur Dieu. On le leur laisse très
volontiers. Et l'on n'empêche pas du tout Maurice Rostand, ni même Caro,
d'être immortels autrement que dans leurs écrits. Je ne comprends pas
ces nobles indignations, renouvelées de Musset encore (Dors-tu content,
Voltaire?... d'ailleurs Voltaire était déiste), contre tels ou tels
penseurs dont les vues ne semblent pas consolantes. Il ne s'agit pas de
cela, mais de savoir si elles sont solides. La science et la philosophie
n'ont pas pour objet de calmer les nerfs ou les vapeurs des gens
sensibles, mais de rechercher et d'établir la vérité. Libre à vous
d'écarter les théories qui vous déplaisent, mais il faudrait les réfuter
par des faits ou des raisonnements, et il ne suffit pas pour les
détruire de crier qu'elles vous affligent. Du reste, sur leur qualité
vénéneuse ou balsamique, les avis sont très partagés. Épicure est un
bienfaiteur de l'humanité, d'après Lucrèce, et beaucoup de grands
esprits ont pensé de même, jusques et y compris Anatole France. Nombre
de sages ont dû la sérénité à ces perspectives, dont M. Maurice Rostand
se désespère. Rappelez-vous Stendhal disant avec un sourire, après une
première attaque qui en présageait une autre: «Je viens de me colleter
avec le néant», et ajoutant: «Il n'y a pas de ridicule à mourir dans la
rue si on ne le fait pas exprès.» Songez, d'autre part, aux effroyables
transes du grand croyant Pascal. L'au-delà n'est-il pas angoissant pour
qui croit à un Dieu peut-être irrité? La vie future ne serait pas
nécessairement une partie de plaisir. M. Maurice Rostand oublie la
possibilité de l'enfer. Il insiste sur l'horreur des séparations
définitives. Mais pour les êtres chers qu'on a perdus, on peut préférer
un sûr repos à des chances terrifiantes. Quel enjeu! Lisez Pascal, vous
dis-je!

Au surplus, est-ce bien surtout de se retrouver là-haut en famille qu'il
s'agit dans la doctrine orthodoxe? Non, mais plutôt de s'absorber dans
la vision béatifique. M. Maurice Rostand ne tarit pas sur son amour des
créatures, au point qu'il accuse presque tout le monde de supporter la
vie et la mort par sécheresse et indifférence. Mais cet amour-là est
nettement blâmé par tous les sermonnaires et moralistes chrétiens, qui
ordonnent, même ici-bas, de ne s'attacher qu'à Dieu. M. Maurice
Rostand, malgré ses illusions, paraît aussi loin du christianisme que de
l'intellectualisme, qui conseille la contemplation désintéressée des
idées impersonnelles, objectives et durables. Moyennant quoi, nous
augmentons ce qu'il y a en nous d'éternel, suivant Spinoza. De toutes
façons, aucun de nous ne périt tout entier. La conscience égotiste, le
sentiment du moi, n'a peut-être pas l'importance que lui attribue M.
Maurice Rostand, qui en réclame la pérennité à tout prix. En tout cas,
ce n'est pas grâce à «l'Ange du suicide» ni par la schopenhauerienne
«grève des vivants» que nous assurerons notre passage aux Iles
Fortunées. Ce n'est pas non plus en suppliant Dieu d'exister, comme le
fait M. Maurice Rostand, en une «Prière» qui n'est que la plus touchante
des pétitions... de principe.

Un dernier mot. M. Maurice Rostand s'imagine que la vie n'est
supportable que

        Si l'on ne pense à rien et si l'on n'aime rien.

Et il se flatte d'être un des très peu nombreux qui ont un cœur.

        Jamais le cœur humain n'a tenu moins de place.

Je crois au contraire la vie extrêmement intéressante malgré tout pour
qui l'emploie à penser et la considère comme un «moyen de connaissance»
(Nietzsche). Quant à cet amour éperdu des créatures, concentré sur une
seule, en un mot quant à l'amour proprement dit, je crois que si la
religion a fait beaucoup pour lui en en faisant un péché (Anatole
France), la mort fait au moins autant en le rendant si précaire et par
là même infiniment précieux. Et certains vers de M. Maurice Rostand
indiquent qu'il s'en est douté. En quoi il se contredit un peu, mais
c'est permis aux poètes...




STENDHAL ET VALÉRY


Je ne me lasse point de Stendhal, et je ne me lasserai jamais d'en
parler. On ne dira pas non plus qu'il se démode. Que d'études d'ensemble
ou de détail sur sa vie et ses œuvres! Et sans compter les révélations
d'ouvrages jusqu'ici inédits comme _Une position sociale_ et le _Journal
de voyage_ de 1838, que de réimpressions! J'en aperçois pour ces tout
derniers temps trois du _Rouge et Noir_, quatre de _Racine et
Shakespeare_! Et voici, en cours de publication, deux éditions des
œuvres complètes: la magnifique et monumentale édition Champion, que
tous les stendhaliens ont besoin d'avoir dans leur bibliothèque; la
charmante et si maniable édition Martineau, que ce format de poche
recommande aux plus pratiquants d'entre eux. Nous avons longtemps vécu
avec l'édition Lévy, et nous n'en dirons pas de mal. Si elle manquait un
peu de parure, elle compensait et compense toujours cette modestie par
le bon marché. Mais louange et honneur à Édouard Champion et à Henri
Martineau, qui, sans tomber dans des excès de luxe et de prix pour
bibliophiles à dollars, servent si bien le maître et ses fidèles.

J'ai toujours adoré Stendhal, depuis que je l'ai découvert, dans ma
première jeunesse, grâce à Taine et à Paul Bourget, dont les études si
admiratives sur l'auteur de la _Chartreuse_ restent un de leurs titres à
mon respect et à ma gratitude. Qu'on ne dise pas que la critique ne sert
à rien! Mon beylisme invétéré me fit accueillir avec joie la grande
édition enfin intégrale de _Lucien Leuwen_, que je ne connaissais, comme
tout le monde, que par Romain Colomb (incomplet), puis par Jean de Mitty
(inexact), et, je l'avoue, sans aucune inquiétude, la préface de Paul
Valéry. Non pas que je m'attendisse à un éloge selon mon cœur, et les
bruits avant-coureurs étaient des plus pessimistes. Pressé par divers
travaux, je n'avais pas encore pu lire cette préface que je la voyais
déjà combattue avec indignation par un confrère, qui prenait violemment
la défense de Stendhal. Celui-ci ne lui est certainement pas plus cher
qu'à moi, et Valéry le lui est peut-être moins. N'allais-je pas me
sentir déchiré? Cependant je restais assez calme. J'ai enfin lu, voire
relu, cette terrible préface, et je le suis encore.

D'abord on exagérait beaucoup, comme pour le fameux discours de
réception, après lequel une dame me disait, dans la cour de l'Institut:
«Comment allez-vous faire, vous qui les aimez tant tous les deux?»
Contrairement à la légende, Valéry n'avait pas «éreinté» son «illustre
prédécesseur». Il laissait cela aux fanatiques, aux tartuffes et aux
illettrés. Il lui avait rendu des hommages décents, et même, par
endroits, chaleureux. C'est un préjugé bien digne de notre époque
intuitionniste et belphégorienne que d'exiger des apothéoses sans
nuances et de considérer toute réserve, toute discussion, comme un
«éreintement».

Pour Stendhal, Valéry a nombre de mots très sympathiques et très
flatteurs. Il commence par dire qu'il a gardé un «délicieux souvenir» de
_Lucien Leuwen_, qu'il découvrit il y a trente ans dans l'édition Jean
de Mitty, et qu'il «ne renie pas son plaisir de jadis». En sortant de
chez Mallarmé, il lui arrivait de descendre la rue de Rome en compagnie
de Mitty, qui y fréquentait également, et de deviser avec lui sur
Stendhal ou Napoléon. «En ce temps-là, dit-il, je lisais passionnément
la _Vie d'Henri Brulard_ et les _Souvenirs d'égotisme_, que je préférais
aux romans célèbres, au _Rouge_, et même à la _Chartreuse_. Les
intrigues, les événements ne m'importaient pas...» A Stendhal non plus,
qui juge le simple roman d'aventures bon pour les épiciers et les femmes
de chambre. «Je ne m'intéressais, continue Valéry, qu'au système vivant
auquel tout événement se rapporte: l'organisation et les réactions de
quelque homme; en fait d'_intrigue_, son intrigue intérieure...» C'est
bien l'avis de Stendhal, et c'est ce qu'il a voulu mettre, c'est ce
qu'il a mis, dans ces deux grands romans, qui restent, je crois, ses
chefs-d'œuvre, malgré l'intérêt passionnant en effet de ses journaux
intimes.

Valéry ajoute qu'il n'avait jusque-là rien lu sur l'amour qui ne l'eût
ennuyé, mais qu'il fut séduit, dans _Leuwen_, par «la délicatesse
extraordinaire du dessin de la figure de Mme de Chasteller, l'espèce
noble et profonde du sentiment chez les héros», etc. Cependant, Valéry
se déclare un lecteur impassible. Il s'étonnait d'être «touché». Car il
ne souffre pas de ne plus distinguer ses affections propres de celles
que communique l'artifice d'un auteur. «Je vois la plume et celui qui
la tient. Je n'ai pas souci, je n'ai pas besoin de ses émotions. Je ne
lui demande que de m'instruire de ses moyens. Mais _Lucien Leuwen_
opérait en moi le miracle d'une confusion que j'abhorre.» Pourquoi? On
peut la taxer de bovarysme, mais M. Jules de Gaultier a démontré
philosophiquement l'importance vitale de ce phénomène. En nous bornant à
la littérature, je crois bon et délicieux pour tout le monde de se
laisser gagner par l'émotion du poète ou du romancier, de s'identifier
même en imagination à leurs personnages ou à eux-mêmes.

On a ensuite tout le temps de se reprendre, d'examiner, de scruter et de
juger. Je crois même qu'on ne s'instruit pleinement et qu'on ne juge en
connaissance de cause qu'après avoir passé par cet état émotif ou
imaginatif, qui est la base de l'enquête ou de l'étude critique. A la
rigueur, un expert peut apprécier d'un coup d'œil et de sang-froid;
ainsi il abrège, mais c'est moins agréable, et peut-être moins sûr. Ce
qui est puéril et vain, c'est la sensibilité instinctive de Margot qui
pleure à n'importe quel mélodrame et se donne toute à ce plaisir
rudimentaire, sans désirer ni concevoir rien de plus. Ce qui est vrai
aussi, c'est que plus le lecteur (ou le spectateur) est affiné, moins ce
plaisir-là lui suffit, et qu'il devient même incapable de le goûter dans
de trop mauvaises conditions esthétiques. Il lui faut absolument de la
pensée et du style. Pour cette raison, Dumas père, dont on s'amusait
étant jeune, ne se peut plus guère relire, dans l'âge mûr, et
d'innombrables romans nouveaux, qui ont du succès, paraissent tout de
suite illisibles. En passant à la limite géométrique, on comprend qu'ils
puissent l'être tous pour un Valéry. Mais quel triomphe pour un Stendhal
d'avoir tellement séduit, par une exception presque unique et vraiment
par «miracle», ce prince des intellectuels!

Rien ne pourra détruire ni amoindrir la portée d'un pareil témoignage.
Mais l'altière vertu de Valéry semble se reprocher cette faiblesse et en
garder rancune à son irrésistible vainqueur. Entre Stendhal et lui, il y
a des incompatibilités d'humeur ou de principe. Aussi va-t-il longuement
batailler.

Il commence par cette taquinerie, de trouver chez Stendhal du vaudeville
et de l'opérette. J'en trouve aussi. Mais savez-vous qui est l'inventeur
de l'opérette, d'après J.-J. Weiss? Homère, tout simplement. Il y en a
de tout ordre. Valéry lui-même nomme à ce propos (avec admiration) les
romans de Voltaire. Donc, rien de grave. Puis, coup de patte aux
beylistes. «Une sorte d'idolâtrie naïve et naïvement mystérieuse vénère
le nom et les reliques de ce briseur d'idoles.» Peut-être, chez
certains, mais je préfère la naïveté du bon Ad. Paupe, par exemple, au
ton cavalier de quelques soi-disant stendhaliens, qui le prennent de
haut. S'il a brisé des idoles, comment ne pas lui donner raison? Faut-il
les relever pour se démontrer indépendant, et, pour s'affranchir,
restaurer un despotisme? Il n'y a pas de liberté contre la liberté. Rien
de «mystique» là-dedans. C'est une équation.

Une «mystique de la passion» ne m'apparaît pas non plus chez Stendhal.
La passion est pour lui un fait, très réel, très positif,
malheureusement très rare, mais donnant ici-bas à ceux qui en sont
capables le plus grand bonheur possible. Il y a des risques: il faut
savoir les affronter. La passion est une preuve d'énergie. «Ce sceptique
croyait à l'amour.» Sans doute, comme à un phénomène constaté, dans la
mesure de l'expérience et sans hypothèse transcendantale. Rien que de
purement humain! «... Il s'assurait par soi-même que la véritable valeur
peut être séparée des vanités...» Certes! «Tout écrivain se récompense
comme il le peut de quelque injure du sort.» Le sort a été assez injuste
pour Stendhal, mais il méprisait bien les hommes qui n'existent que par
leur situation. S'il a pu désirer d'en obtenir une, ce n'était pas pour
les avantages matériels, mais pour des bénéfices plus nobles et plus
exquis. De même on ne comprend rien à son Julien Sorel, si on le tient
pour un arriviste. Il se moque bien de l'argent et des places! Il ne
veut que causer ou aimer sur le pied d'égalité dans la société polie,
c'est-à-dire dans les conditions où la conversation et l'amour
atteignent leur _optimum_. Stendhal et ses héros favoris ne visent
jamais qu'aux plaisirs les plus raffinés de l'esprit et du cœur.
L'ambition vulgaire et infatuée leur paraît bouffonne. Le côté dit
pratique de la vie leur échappe, ou n'est pour eux tout au plus qu'un
moyen.

D'où l'opposition entre Balzac et Stendhal, que Valéry définit très
exactement, mais sans en indiquer les raisons premières. Oui, pour
Stendhal, Napoléon est «un héros, un modèle d'énergie, d'imagination, de
volonté, une grande âme pourvue d'un intellect prodigieusement net, un
amant de la grandeur idéale», tandis que «Balzac voit l'organisateur et
l'Empire, le Code civil, la Révolution accomplie, consolidée, maîtrisée,
la société rétablie», etc. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il faut
reconnaître en Balzac un docteur ès sciences sociales, un praticien, et
en Stendhal un poète? Je consens que Balzac soit peut-être encore plus
grand romancier, mais je préfère Stendhal. Balzac s'enfonce trop dans la
matière et ses histoires de clerc d'huissier côtoient parfois l'ennui,
par exemple avec _César Birotteau_; ses ailes portent du plomb,
notamment avec _Louis Lambert_ et le _Lys dans la vallée_. A Stendhal
nous devons le bienfait d'une conception de vie poétique et romanesque,
en toute aisance et clairvoyance, sans ombre de fadeur ni de lourdise.
Il est vrai que ce qu'il dédaigne est nécessaire, mais ce qu'il estime
uniquement n'appartiendra et n'agréera jamais qu'au petit nombre, _to
the happy few_. Nulle affectation dans cette formule. C'est encore un
simple fait d'observation. La majorité s'intéresse aux affaires, à
l'argent, à l'ordre social, à tout ce qu'on appelle le solide, et tant
mieux! L'abeille qui butine a besoin du pépiniériste. La fleur et le
miel sont cependant la meilleure part. Un Caliban génial, c'est Balzac;
un Caliban industrieux, utile, bien dressé, c'est le grand nombre. Mais
Stendhal est un Ariel.

Cela explique son cosmopolitisme, qui ne l'empêche pas d'être patriote,
et auquel Valéry ne voit point de mal, raillant même fort
spirituellement le culte des localités et des ancêtres, «le besoin plus
ou moins profond de racines plus ou moins réelles, et la nostalgie d'un
état quasi-végétal que ceux qui l'ont subi n'ont pas toujours
excessivement goûté». Quant aux petites manies de Stendhal, à ses cent
vingt-neuf pseudonymes comptés par Paul Léautaud, à sa cryptographie
innocente, qui n'eût pas trompé le plus novice policier, ce sont les
jeux d'une fantaisie qui s'ébroue. Aucune importance. Une signification
claire: le pied de nez aux conventions et aux puissances établies.

Et voici la grande offensive de Valéry. Ce Stendhal prise au-dessus de
tout le naturel et la sincérité? Cela n'existe pas. Cela est impossible.
On veut être soi, c'est-à-dire unique? Alors on ne peut rechercher sans
contradiction la gloire littéraire, qu'on n'achète qu'en se faisant
semblable pour plaire et en se transformant en une sorte d'émanation du
public qu'il s'agit de conquérir. Tout homme connu est un caméléon. «Les
grands hommes font sourire certains hommes incommensurables.» Voyez M.
Teste.

Bon! Mais M. Teste, c'est encore une «limite». Dans la réalité courante,
il n'y en a pas moins des écrivains qui font toutes les concessions pour
gagner la foule, d'autres qui n'en font aucune et ne servent que leur
idéal qui est la plus pure essence de leur personnalité. Or, à cette
dernière catégorie appartiennent également, quoique par des méthodes
très diverses, Stendhal et Valéry. La divergence importune plus Valéry
que le trait commun ne l'apprivoise. Il prodigue les flèches hostiles et
acérées. Ce Stendhal soi-disant sincère joue la comédie de la sincérité
et le rôle de lui-même. D'abord il emprunte à Rousseau l'idée de nature.
Mais la croyance à un moi naturel dont la culture serait l'ennemie,
c'est une convention, puisque la nature est variable, l'amour même est
appris, etc.

Je réponds que déjà la nature de Rousseau est un mythe, et que le
naturel de Stendhal en diffère beaucoup. Car Rousseau combat en effet
jusqu'à un point la culture, mais Stendhal l'exalte. Celui-ci raffole de
sociabilité, d'urbanité, d'esprit délicat et demande même qu'on
instruise les femmes, par souci de l'amour. Son naturel est relatif à
des sentiments ultra-civilisés, dont il réclame l'expression vive et
directe, sans hypocrisie ni philistinisme prudhommesque. Il n'est
l'adversaire que de la sottise, de l'emphase, de la bassesse, de la
sécheresse, de toutes les choses ennuyeuses, médiocres et banales.

En littérature, insiste Valéry, le vrai n'est même pas concevable,
puisque tout travail littéraire implique l'effort et l'artifice. La
volonté même d'être sincère est donc un principe de falsification...
Oui, en un sens, mais trop subtil pour réfuter pertinemment Stendhal,
qui ne s'exprime pas en métaphysicien. Celui-ci a lui-même parlé
d'idéaliser pour faire plus ressemblant. Il n'ignore pas l'artifice, et
s'impose l'effort, mais pour donner l'impression de vérité et de
simplicité, comme Boileau avait entraîné Racine à faire difficilement
des vers faciles. C'est une théorie qui, dans son domaine, se tient très
bien.

Ce qu'il faut accorder, c'est qu'elle n'est pas la seule, et que
Stendhal a trop dogmatisé en ce point. Ne va-t-il pas accuser
Chateaubriand et Hugo de charlatanisme? Ah! non. Je conviens que ce
n'était pas tolérable et que cela criait vengeance. Les artistes
conscients et volontaires ont exercé des représailles. Hugo, Flaubert et
autres se sont défendus en dénigrant Stendhal.

Mais le critique objectif et impartial conclut que les deux camps ont à
la fois raison et tort. Le beau style et le style vrai sont également
légitimes. D'ailleurs le beau style est vrai à sa manière et le style
vrai peut avoir sa beauté. Stendhal d'une part, Hugo, Flaubert, Valéry
de l'autre, sont trop exclusifs dans leur antagonisme, mais nous ont
donné des merveilles, toutes précieuses, quoique de genres différents.
Et les querelles d'école ont leur intérêt, mais avant tout les
chefs-d'œuvre!

Stendhal entreprit d'écrire _Lucien Leuwen_ en mai 1834, et y travailla
jusqu'en septembre 1835, étant consul à Civita-Vecchia, puis le laissa
inachevé. Un livre contenant tant de traits satiriques contre le
gouvernement n'était pas immédiatement publiable. Il attendit la chute
du régime, ou sa propre mise à la retraite. La mort le surprit en 1842,
sans qu'il eût pu mettre la dernière main à ce grand roman qui, conçu
entre _le Rouge et le Noir_ (1830) et la _Chartreuse de Parme_ (1839),
eût été comparable à ces deux chefs-d'œuvre. Stendhal y tenait si bien
qu'il avait rédigé plusieurs dispositions testamentaires, léguant le
manuscrit à sa sœur Pauline, ou, «si elle était devenue dévote», à
Romain Colomb ou à un autre de ses amis, exprimant, en outre, le désir
qu'un homme de goût corrigeât le style, supprimât les redites, mais
respectât «les extravagances». Entendez les audaces. «Le siècle est si
adonné à la platitude que ce qui nous semble extravagance en 35 sera à
peine suffisant pour amuser en 1890.» Il se méfiait, pour le fond, d'«un
diable d'éditeur eunuque», et pour le style d'un partisan de
l'affectation à la mode. «Ne pas demander les soins de MM. Jules Janin,
Balzac, mais, par exemple, prier M. Ph. Chasles...» Stendhal détestait
aussi le style académique (Villemain, Saint-Marc-Girardin, l'abbé
Delille....) Mérimée est également désigné comme correcteur possible
dans l'avant-propos de M. Henry Debraye, mais non dans les testaments
qu'il reproduit à la fin du quatrième volume. On sait que Stendhal a
reproché à «Clara» de tomber parfois dans un style «un peu portier».

Les dix-huit premiers chapitres de _Lucien Leuwen_ ont été édités en
1855 par Romain Colomb, sous ce titre: _le Chasseur vert_ (dans le
volume des _Nouvelles inédites_, chez Michel Lévy). Il en possédait en
effet un texte qu'on pouvait considérer comme presque définitif, dicté
par Stendhal, et assez différent du premier jet autographe qui nous est
resté. Mais une partie de cette copie dictée est perdue. A en juger par
ce qui en subsiste, Romain Colomb, sur qui je partage la bonne opinion
de M. Martineau, semble s'être acquitté assez honnêtement de sa tâche.
Dans les nombreuses notes de l'édition Champion, M. Henry Debraye ne
relève que deux «extravagances» supprimées par Romain Colomb. A propos
d'un vieux général, sur la tête duquel «on entrevoyait un nuage de
fausseté», Stendhal avait écrit: «On voyait que l'Empire et sa servilité
avaient passé par là». On sait que le jacobin Henry Beyle, enthousiaste
des armées de la République et du Bonaparte de la campagne d'Italie,
admira toujours le génie de Napoléon, mais ne lui pardonna jamais de
s'être fait empereur et despote. On conçoit jusqu'à un certain point que
le pauvre Colomb ait jugé cette phrase dangereuse en 1855, à cause de la
censure impériale. Plus loin, Lucien Leuwen se disait: «Qu'est-ce qu'on
estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui a réuni quelques
millions, ou qui achète un journal et se fait prôner pendant huit ou dix
ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de Chateaubriand?» Comme
Chateaubriand était mort en 1848, il n'y avait plus le moindre risque de
représailles à publier cela en 1855. L'excellent Colomb trouva que
c'était trop injuste. Il n'avait pas tout à fait tort. Stendhal, qui met
plusieurs fois en note: «C'est un républicain qui parle», pour expliquer
certaines vivacités de Lucien Leuwen, aurait pu inscrire aussi cette
injustice au compte de son héros. Cependant, il a lui-même toujours
détesté Chateaubriand, par raison d'école, et s'est bien souvent permis
sur différents sujets des boutades volontairement hyperboliques, qu'il
ne faut pas prendre à la lettre.

Romain Colomb avait estimé que la suite du roman n'était qu'une ébauche
trop imparfaite pour être soumise au public. Il ne pouvait savoir que la
gloire de Stendhal grandirait prodigieusement et que tout de lui nous
intéresserait, même de simples brouillons. Il y avait, d'ailleurs,
beaucoup mieux que cela, dans le manuscrit de _Lucien Leuwen_.

Jean de Mitty conserve le mérite d'avoir été le premier à le sentir. Il
copia _Lucien Leuwen_ à la bibliothèque de Grenoble et le publia en 1894
chez Dentu. Comme Valéry, qui plaide en sa faveur, j'ai connu Mitty, et
je puis garantir sa ferveur stendhalienne. C'était un lettré et un bon
écrivain. Je trouve M. Henri Debraye beaucoup trop dur. Il est vrai que
Mitty prit de fortes libertés, et que son texte n'est ni scrupuleusement
exact, ni même tout à fait complet. Il a coupé notamment trois chapitres
de la seconde partie (LV, LVI, LVII), qui n'étaient qu'épisodiques, mais
utiles, surtout les deux derniers, où Lucien se relevait à ses propres
yeux en usant de son pouvoir comme secrétaire du ministre pour accomplir
sournoisement quelques bonnes actions. Mais Mitty, en abrégeant et
retouchant un peu, a certainement cru servir Beyle et remplir le rôle
pour lequel celui-ci avait pensé à Philarète Chasles. Mitty aurait
souhaité un succès de librairie, et s'adressait aux lecteurs de romans
du type ordinaire, non, comme M. Henri Debraye, aux membres de l'idéal
Stendhal-Club, qui veulent tout voir et tout savoir de leur maître et de
ses originaux. En somme, toute critiquable qu'elle est, l'édition Mitty
a fait plaisir et rendu service en son temps. M. Debraye va jusqu'à la
traiter d'«adaptation», mais il ajoute «intelligente et habile». Eh!
c'est beaucoup.

Il va de soi que je préfère l'édition critique et vraiment intégrale de
M. Debraye, avec ses notes et ses variantes. Enfin, nous n'ignorons plus
rien de _Lucien Leuwen_. M. Debraye a d'abord reproduit le _Chasseur
vert_, puis donné tout le reste, en reprenant même le texte primitif et
autographe des dix-huit premiers chapitres tel qu'il était avant la
dictée, de sorte que si l'on veut simplement suivre le fil du récit sans
comparer les deux versions, on peut sauter les deux cent trente-cinq
premières pages du second volume.

Vous vous rappelez que Lucien Leuwen, renvoyé de l'École polytechnique
pour avoir pris part à une manifestation républicaine, est nommé
sous-lieutenant de lanciers à Nancy par l'influence de son père, riche
banquier parisien. La banque avait bien droit à son âge d'or, qui valait
mieux financièrement que celui du papier. Elle l'obtint sous la
monarchie de Juillet. M. Leuwen est charmant. Il déclare que c'est
impoli de parler de choses sérieuses à un pauvre homme de soixante-cinq
ans. Il ne craint que deux choses au monde: les ennuyeux et l'air
humide. Chicaner le gouvernement? Non! Il faudrait se fâcher, blâmer,
être triste. M. Leuwen s'occupait tout juste de ses affaires, et
davantage de ses plaisirs. On le voyait moins à la Bourse qu'au foyer de
la danse. C'est un précurseur des aimables sceptiques à la Capus ou
comme le Parisien de Gondinet, qui n'exprimait jamais aucune opinion sur
personne, ni sur rien, trouvant que c'était inutile. Le sérieux de son
fils l'inquiète. J'ai bien peur, dit-il à sa femme, que ce ne soit qu'un
plat homme de mérite.

De ce père, Lucien tient son goût pour les raffinements d'une ancienne
civilisation. Vivre sans conversation piquante, est-ce mener une vie
heureuse? Sincère admirateur de la Révolution, il se demande s'il
n'aimerait pourtant pas mieux les distractions d'une cour corrompue que
l'ennui d'une démocratie vertueuse et puritaine. Stendhal était ainsi.
Lucien, ne pouvant se résigner à la solitude ou à l'estaminet, manœuvre
adroitement pour pénétrer dans la société aristocratique de Nancy, qui
exclut les fonctionnaires et les officiers de l'usurpateur
Louis-Philippe. Il est bien forcé de feindre des sentiments qu'il n'a
pas. Eh quoi? dira-t-on, ce personnage sympathique est donc un
hypocrite? Pas plus que Julien Sorel, ni que le Don Juan de Molière.
Toute la responsabilité de cette comédie incombe aux sots qui la rendent
obligatoire et dont on se moque _in petto_ en les mystifiant, sans leur
demander autre chose que quelques soirées agréables, ni faire tort à
personne. Rien de commun avec l'hypocrisie d'un escroc comme Tartuffe ou
celle des exploiteurs politiques de la foi populaire, tant détestés de
l'anticlérical Henri Beyle. Je note qu'entendant les ultras de Nancy lui
expliquer qu'il n'y a de salut pour l'ordre social que dans la
domination de l'Église, Lucien se garde de les contredire, mais se
rappelle que, d'après son père, c'est la haine pour les prêtres qui a
fait tomber Charles X. Tel est aussi l'avis de M. de La Gorce et de M.
Louis Bertrand, qui ne s'en est pas caché dans un article du _Figaro_.
Il est vrai que l'antique alliance du trône et de l'autel semblant
désormais rompue, chacun des deux partis s'empresse de déclarer qu'il
était dupe.

Après cette première partie consacrée aux ridicules de la société
provinciale, encadrant les chastes amours de Lucien et de l'adorable Mme
de Chasteller, que l'infâme docteur Du Poirier fait passer pour coupable
en jouant un vaudeville de faux accouchement clandestin, l'amoureux naïf
et désespéré revient à Paris, où son père le donne pour chef de cabinet
à M. de Vaize, ministre de l'Intérieur, et nous avons une plaisante
étude de mœurs politiques. Ici encore les pharisiens pourraient affecter
quelque étonnement. M. Leuwen a prévenu Lucien. Pour réussir dans ce
domaine, il faut lâcher les scrupules; l'art de gouverner implique le
mensonge et la friponnerie. Ce spirituel cynique dit à son fils: Sois un
coquin! Il ajoute qu'il sied de traiter toujours un ministre comme un
imbécile, parce que celui-ci n'a pas le temps de penser. Et Lucien, qui
n'a même pas l'excuse de la nécessité, accepte ce rôle, lui qui avait
des aspirations héroïques et se proclamait indifférent à tout, excepté à
sa propre estime!

Oui, d'abord par déférence pour son père, tout en le trouvant bien
tyrannique, puis par découragement et dégoût de tout après sa déception
sentimentale qu'a machinée le Diafoirus de Nancy, enfin par le même
appétit de sociabilité qui l'avait poussé dans les salons bien pensants
où il crut rencontrer le bonheur en la personne de la légitimiste Mme de
Chasteller. Dans ceux du monde orléaniste à Paris, il pourra observer,
causer, connaître des types curieux, des hommes célèbres, de jolies
femmes. Il s'assure un fauteuil d'orchestre et un coupe-file. Ce n'est
pas sa faute si certaines compromissions s'imposent à qui veut voir de
près la comédie humaine et ne pas trop s'ennuyer. Rien ne rend méchant
comme le malheur et l'ennui: voyez les prudes! Lucien ne tombera jamais
dans la méchanceté. Il stipule qu'il ne trempera dans aucun crime ni
dans aucune opération sanglante. Et il garde son idéal. Heureux qui
déraisonne par amour! Heureux qui a une passion! La vieillesse n'est que
l'absence d'illusion et le renoncement à cette bienfaisante folie.

Lucien est donc mêlé à diverses intrigues policières (l'affaire Kortis)
ou électorales, racontées d'une façon impayable. Il est mal récompensé
de ses peines. M. Leuwen père, qui a eu la fantaisie de devenir député,
se venge de ce mauvais procédé en renversant le ministère. Oncques ne
vit-on comptes rendus parlementaires aussi gais que ceux de Stendhal.
Entre tant, le machiavélique M. Leuwen a promis à la belle Mme Grandet
de faire son mari ministre à condition qu'elle fût la maîtresse de
Lucien. Mais il commet la gaffe de découvrir ce pot au rose à Lucien,
qui s'était cru aimé pour lui-même. Le jeune homme quitte Mme Grandet,
qui d'intrigante se mue en amoureuse sincère et désolée. Drame poignant!
Mais M. Leuwen meurt, à peu près ruiné, et Lucien est nommé secrétaire
d'ambassade à Rome.

Il devait y avoir une troisième partie, qui nous eût introduits dans la
société romaine, papaline et cosmopolite, que Stendhal connaissait si
bien. C'est dommage qu'il ait renoncé à ce développement, craignant
d'être trop long. Il avait commencé en 1832 un roman intitulé _Une
position sociale_ qu'il pensa un instant utiliser pour cette fin de
_Lucien Leuwen_. On y assiste en effet au flirt d'un secrétaire
d'ambassade, alors nommé Roizand, avec l'ambassadrice, duchesse de
Vaussay, femme au cœur tendre et noble, mais dominée par de fortes
convictions religieuses et la peur de l'enfer. Elle a pu avoir des
amants. On l'aura enlevée, elle ne se sera pas donnée. De même que le
Misanthrope de Molière hait les hommes pour les avoir trop aimés, la
dévotion de Mme de Vaussay est à base d'amour, et non de haine comme
c'est, d'après Stendhal, le cas le plus fréquent.

Ici un passage admirable: «De temps en temps, par un reste d'instinct
qui perçait à travers son enivrement, Roizand voulait ramener la
conversation au tour scintillant de vérité, mais glacé, de deux
intelligences célestes, mais, comme telles, dépourvues de sensibilité.
Tels deux anges qui, voyant tout par la position élevée où ils sont
placés près de l'Être suprême, mais étrangers à la haine comme à
l'amour, sentiments qui viennent également de la faiblesse, auraient
raisonné entre eux sur quelqu'une des actions sublimes de leur Dieu.»
Voilà un intellectualisme à satisfaire Valéry! D'autre part, on lisait
dans le _Chasseur vert_: «Dans la simplicité noble du ton qu'il osa
prendre spontanément avec Mme de Chasteller, Lucien sut faire
apparaître, sans se permettre assurément rien qui pût choquer la
délicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate
qui convient à deux âmes de même portée, lorsqu'elles se rencontrent et
se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqué qu'on
appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel
pour quelque mission, se rencontreraient par hasard ici-bas.» Notez que
ce sacripant de Stendhal ne croyait ni à Dieu ni à diable, ni à d'autres
anges que les femmes aimées et ainsi nommées par métaphore. Et convenez
donc qu'il avait un certain sens du symbole.

Que fût-il advenu de Roizand ou de Lucien Leuwen à Rome? Certaine note
de Stendhal indique que l'ambassadrice aurait peut-être cédé. Il semble
pourtant que soit par précaution, soit par remords, elle aurait fait
rappeler à Paris l'entreprenant secrétaire. De toute façon, à la fin de
cette troisième partie, ou de la seconde lorsqu'il ne dut plus y en
avoir que deux, il était décidé que Lucien Leuwen, qui à travers ses
aventures n'avait jamais oublié Mme de Chasteller, la retrouverait à
Fontainebleau, qu'il y aurait réconciliation et finalement mariage. Et
voici encore une belle idée. Lucien l'aimait tant qu'il lui pardonnait
et lui offrait de l'épouser, la croyant encore coupable. Et ce n'est
qu'après avoir obtenu cette preuve d'amour qu'elle démontrait son
innocence, calomniée par l'odieuse bouffonnerie obstétricale du docteur
et jésuite Du Poirier. Cet épicurien de Stendhal avait le sentiment de
la grandeur et l'âme chevaleresque. D'ailleurs, il adorait profondément
Corneille.

Relisez _Lucien Leuwen_ dans l'édition Debraye. C'est inachevé. Ce n'est
qu'ébauché en certains endroits. Mais, suivant son expression, Stendhal
avait couvert la toile. C'est toujours délicieux, souvent très beau.

Et lisez le _Journal de voyage_ de 1838, resté jusqu'ici inédit, que
vient de nous offrir M. Louis Royer. C'est une suite aux _Mémoires d'un
touriste_, que Stendhal attribuait à un marchand de fer, ancien
commis-voyageur, comme Taine imputera ses _Notes sur Paris_ à M.
Graindorge. Mais il n'y a rien de Gaudissart chez Stendhal lui-même, qui
est bien l'esprit le moins vulgaire, le plus fin, en même temps que le
plus libre et le plus exempt de préjugés ou de prudhommisme. Peu nous
chaut qu'il se soit documenté sur l'architecture chez Mérimée ou Millin.
C'est son esprit toujours si personnel et incoercible qui nous importe.
A Bordeaux, en 1838, comme il vénère Montaigne et Montesquieu, dont M.
François Mauriac ne parlera même pas dans un livre sur sa ville natale!
Le grand père Gagnon avait révélé au jeune Beyle les joies de la
lecture, que nos contemporains, ne lisant qu'eux-mêmes sans doute, ne
soupçonnent plus. «Bonheur d'avoir pour métier sa passion. État de
Dominique.» A Toulouse, il constate que la bonne compagnie approuve
encore la condamnation de Calas, et qu'on a rangé parmi les Illustres
un obscur conseiller qui a eu le mérite de faire brûler vif «l'athée
Vanini». En revanche, le grand mathématicien Fermat, n'ayant fait brûler
personne, a dû attendre cent ans cet honneur. «Hélas! je vais passer
pour un homme méchant, toujours par suite du même vice: le sot amour
pour la vérité, qui fait tant d'ennemis.» Stendhal avait fait de la
critique...

Sans penser précisément du mal de la _Vie de Stendhal_ de M. Paul
Hazard, je dois pourtant avertir que c'est un ouvrage superficiel,
au-dessous du sujet, et gâté, çà et là, par des pointes d'ironie
intempestive. M. Paul Hazard n'a pas les ridicules de l'ineffable
Stryienski, mais il en tient un peu.




H. DE BALZAC

_La Vieille Fille._


Voici une nouvelle édition fort élégante de la _Vieille Fille_, de
Balzac, avec une intéressante préface de M. Léon Pierre-Quint.

Le texte a été établi d'après un exemplaire où Balzac avait fait des
corrections manuscrites, et qui se trouve dans le fonds Lovenjoul à
Chantilly. On sait qu'il n'est pas facile de pénétrer dans cette chasse
gardée des membres de l'Institut. On se réjouit de cette exception. A
vrai dire le détail du style n'est pas ce qui importe le plus chez
Balzac. Mais enfin cela vaut mieux. Je m'étonne un peu de ces quelques
lignes du nouvel éditeur, s'excusant d'avoir respecté certains tours
particuliers--comme si cela n'allait pas de soi--et donnant cet exemple
inattendu: «C'est volontairement et non par erreur que nous avons
imprimé _au service de Russie_». Je le pense bien! Balzac se piquait
d'être, avec Hugo et Gautier, un des trois hommes qui savaient le mieux
la langue. En tout cas il vivait en un temps où elle n'était pas
généralement ignorée des écrivains à la mode. _Au_ _service de Russie_
était la forme universellement adoptée à la bonne époque, pour tout
militaire servant dans une armée qui n'était pas celle de son pays
natal. Maurice de Saxe fut général au service _de_ France, le père de
Benjamin Constant, colonel au service _de_ Hollande, etc. _Au service de
la..._ est une platitude moderne.

Nous sommes dans la ville d'Alençon, au début du règne de Louis XVIII.
La première partie, _la Chaste Suzanne et ses deux vieillards_, est un
peu étrange et n'a pas de rapports très étroits avec ce qui suit. Cette
chaste Suzanne est une jolie blanchisseuse, qui a de l'ambition et
décide d'aller jeter son bonnet par-dessus les moulins de Paris. Il lui
faut une première mise de fonds, pour le voyage et la toilette. Elle va
en demander successivement à deux vieillards, qui ne sont pas si
décrépits, étant de simples quinquagénaires, le chevalier de Valois et
M. Du Bousquier. A chacun d'eux, elle se déclare enceinte de ses œuvres.
C'est un mensonge. Ils ont tous deux de bonnes raisons de se croire
innocents de cette prétendue paternité. Mais ils ont pris avec cette
ingénue quelques privautés compromettantes. Le chevalier de Valois, qui
est pauvre, se borne à un menu cadeau. M. Du Bousquier, étant riche
(2.500 francs de rentes), lâche 600 francs. Tous deux exigent une
absolue discrétion. Ils ont besoin de ne point passer pour mauvais
sujets, étant l'un et l'autre candidats à la main de Mlle Cormon.
Suzanne disparaît et ne servira plus à rien. Nous arrivons à la seconde
partie et au sujet.

La vieille fille, c'est Mlle Cormon, une des plus opulentes héritières
du département (18.000 francs de rentes en terres), et âgée de
quarante-deux ans en 1815. Sans être précisément jolie, elle avait de la
fraîcheur: elle en a encore, bien qu'un peu empâtée. Elle est d'une
excellente famille, sur les confins de la haute bourgeoisie et de la
noblesse. Elle a un salon influent, que l'aristocratie ne dédaigne pas.
Avec sa fortune énorme, ou réputée telle en cet âge d'or, comment ne
s'est-elle pas mariée? Elle désirait un gentilhomme et, sous la
Révolution, elle a craint le tribunal révolutionnaire. Sous Napoléon,
elle ne voulait pas d'un officier qui l'aurait laissée seule.
Soupçonneuse et fière, elle tenait à n'être pas épousée pour sa dot.
Enfin, elle était fort pieuse, ignorante comme une carpe, et
médiocrement intelligente. Les gens du pays la disaient un peu
«bestiote». Balzac n'hésite pas à écrire: «Ayons le courage de faire une
observation cruelle par un temps où la religion n'est plus considérée
que comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux-là. La
dévotion cause une ophtalmie morale... En un mot, les dévotes sont
stupides sur beaucoup de points.» Et il note que le noble chevalier de
Valois, voltairien comme nombre de ci-devant, prétendait «qu'il est
extrêmement difficile de décider si les personnes stupides deviennent
naturellement dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides
les filles d'esprit».

Ce voltairianisme un peu facile semble amuser beaucoup Balzac, et ne le
scandaliser aucunement. C'est pourtant lui qui se vantera d'avoir écrit
la _Comédie humaine_ à la lumière de ces deux vérités éternelles: la
religion et la monarchie. M. Léon Pierre-Quint voit là, non sans raison,
une petite difficulté. Il l'explique par ce fait, qui me paraît
incontestable, que Balzac est un romancier né, chez qui le romancier
l'emporte sur le penseur. Aussi est-il «l'esclave de la réalité... Une
fois qu'il a constaté la foi religieuse de son héroïne, il en étudie les
conséquences, objectivement, même si elles sont contraires à ses idées
politiques et philosophiques... Le plaisir de voir les choses telles
qu'elles sont et la force de la curiosité l'emportent sur ses passions
intellectuelles...»

Rien de plus juste, sous cette réserve, que la curiosité du réel,
l'objectivité, la volonté de voir clair dans ce qui est, me paraît une
passion intellectuelle au premier chef, la plus intellectuelle ou même
la seule de cet ordre entre celles qui ont dominé et tiraillé Balzac.
Ses passions ou idées politiques et philosophiques appartenaient à une
tout autre sphère, et ne s'inspiraient certes pas des purs intérêts de
l'esprit. Il n'était même pas de ceux qui, suivant son expression, ne
considéraient plus la religion que comme une poésie. Le plus illustre de
ceux-là, c'était Chateaubriand. Balzac s'est implicitement désigné
lui-même parmi ceux qui ne la considéraient que comme un moyen: entendez
un moyen de réaction et de conservation sociale. Ce pragmatisme, ce
catholicisme d'État, qui a brillamment fleuri par la suite, et qui
s'accommode d'un parfait scepticisme ou d'un athéisme radical, mais
ésotérique, reconnaît en Balzac un de ses premiers maîtres. M. Paul
Bourget en a beaucoup joué dans ses romans de propagande et en a
toujours su gré à Balzac, tout en étant devenu pour sa part un croyant
complet. Mais Balzac n'était pas croyant; il n'était complet que comme
réactionnaire et membre du grand parti de l'ordre à tout prix.

Je suis partisan de l'ordre, et j'admets que le maintien d'une société
régulière est indispensable même au progrès de l'esprit, que l'anarchie
noierait dans une débâcle totale. Mais d'abord la liberté, dont Balzac
ne tenait pas compte dans son système politique, me semble également
nécessaire. Ensuite et surtout, il n'y a de pleinement intellectuel que
l'unique souci et le respect absolu de la vérité. Un intellectualiste
doit la concilier avec le salut public, et non point la lui sacrifier
comme à un Moloch. Balzac et son école ne résolvent pas le problème,
puisqu'ils en suppriment une des deux données fondamentales. Enfin, tout
en m'accordant au fond avec M. Léon Pierre-Quint, je déplore sa
terminologie. Il est trop aisé, mais singulièrement nuisible, de
dénigrer l'intelligence en la définissant d'une façon arbitraire, qui
peut aller, comme on le voit ici, jusqu'à la négation et au contrepied
du vrai sens. Ce sophisme de vocabulaire est éminemment bergsonien, je
suis obligé de le dire, et n'en vaut pas mieux pour cela.

Mlle Cormon, dévorée du désir de se marier, avait donc le choix, au
moment où Balzac prend son récit, entre trois prétendants: d'abord le
chevalier de Valois, gentilhomme décavé, mais spirituel et fin, à qui
elle reproche secrètement et naïvement son aspect de gringalet (car
l'innocence n'empêche pas l'instinct, et avec sa manière un peu lourde
de mettre les points sur les _i_, Balzac signale qu'une épouse
chrétienne a besoin d'un mari robuste, précisément parce que ses
principes religieux lui défendent de le tromper); secondement, M. Du
Bousquier, un peu plus jeune et taillé en hercule, qui semble offrir
toutes garanties, mais que disqualifie ce vice rédhibitoire d'être un
ancien jacobin (aussi la vieille fille l'a-t-elle refusé, malgré sa
femme de chambre Josette qui lui disait: «Comment, républicain? Il
n'aimait pas tant que cela la République, puisqu'il la volait.» O
candeur! Du Bousquier, fournisseur des armées, a été en effet disgracié
comme concussionnaire par le premier consul); troisièmement, le jeune
Athanase Granson, vingt-trois ans, écrivain de génie en espérance, pour
l'instant sans le sou, et qui néanmoins n'aime pas cette demoiselle de
vingt ans plus âgée que lui pour son argent, mais pour elle-même. Un
amour si disproportionné nous paraît plus bizarre qu'à Balzac, qui sans
doute se souvenait de sa _dilecta_: mais il ne l'avait pas épousée. Cet
Athanase ferait peut-être un personnage des plus curieux, si le
romancier en avait mieux analysé le caractère, mais il le traite
sommairement, et lorsque ce jeune original se jette de désespoir à la
rivière, Mlle Cormon ne s'étant même pas aperçue qu'il l'aimait, ce
suicide nous surprend sans nous émouvoir beaucoup plus qu'un fait divers
quelconque.

Mlle Cormon croit avoir découvert le parti rêvé et s'emballe follement
lorsque arrive le vicomte de Troisville, celui qui avait été au service
_de_ Russie. Patatras! Ce noble émigré est marié à une princesse russe
depuis seize ans. En l'apprenant, Mlle Cormon se trouve mal. Pour
échapper au ridicule, il lui faut absolument faire une fin. Par un
hasard fâcheux, le chevalier de Valois arrive quelques minutes trop tard
pour formuler sa demande officielle, quand celle de M. Du Bousquier
vient d'être agréée. Le succès, après l'incident Troisville, était à
celui qui se présenterait le premier. C'est ainsi que toute une destinée
peut dépendre d'une montre qui retarde ou d'un fiacre trop lent.

M. Du Bousquier sera un mari de qualité imparfaite: un tyran domestique,
qui dépossède sa femme de l'autorité dont elle avait la délicieuse
habitude. C'est d'après Balzac, un plaisir pour tout le monde, même pour
les hommes supérieurs: c'est toute la vie des êtres bornés. Le second
point est sans doute exact: d'où la surabondance des mesdames Jordonne,
et l'ardeur de tant de suffragettes. Je doute que Balzac eût été grand
partisan du vote des femmes, et qu'il eût compté dessus pour élever la
moyenne intellectuelle du corps électoral. Avec ou sans dévotion, il est
certain que si aucune femme n'a eu de génie jusqu'à présent, et s'il ne
manque pas cependant d'hommes assez stupides, le record de la bêtise a
été établi par d'innombrables portières siégeant à tous les étages, dont
quelques-unes peuvent même s'habiller rue de la Paix. Mais la première
partie de ce même aphorisme donne des doutes sur l'intellectualisme de
Balzac et rend compte de sa manie politique. L'homme de pensée ne tient
aucunement à exercer aucune autorité pratique et même cela
l'assommerait. Il ne souhaite tout au plus qu'une certaine influence de
ses idées sur les esprits capables de les comprendre.

Pendant deux ans, la nouvelle Mme Du Bousquier est amoureuse et
heureuse. Puis elle se désole de n'avoir pas d'enfant, et en tirant
habilement les vers du nez à cette «bestiote», des commères découvrent
que c'est la faute de M. Du Bousquier, simple Hercule en peinture. La
pauvre Mme Du Bousquier, après plusieurs années de mariage, mourra
vierge ou au moins demi-vierge. Balzac ne précise guère, et ce n'était
pas commode, du moins en termes honnêtes. On n'est même pas tout à fait
sûr de ce qu'il a voulu insinuer. Dans sa pénétrante et ingénieuse
préface, où il constate aussi cette obscurité, M. Léon Pierre-Quint le
félicite néanmoins d'avoir effleuré la psychologie sexuelle, avant Freud
et Proust. Oui, mais même avec la licence actuelle, qui n'eût pas été
tolérée au temps de Balzac, c'est un domaine bien limité et monotone,
dont on a vite fait le tour. Et Proust a beaucoup de talent, mais le
comparer comme le fait M. Léon Pierre-Quint, à Sophocle, à Spinoza et à
Gœthe, me paraît une hyperbole un peu forte.

Au total, cette _Vieille Fille_ se lit, ou se relit, sans ennuyer un
instant et en ne choquant que de place en place (par exemple dans les
descriptions dégoûtantes de la déchéance du chevalier). Mais ce n'est ni
un des plus grands romans de Balzac dans aucun sens du terme, ni un des
plus beaux. A tous égards, et même matériellement, c'est un peu court.




LE CENTENAIRE DE TAINE


J'ai lu Taine, au lycée, avec passion, avec délices. C'est lui qui m'a
initié à la haute vie intellectuelle, à l'ivresse de la pensée libre.
Tout autre enseignement me parut alors conventionnel et pédant. Enfin,
je découvrais un homme qui n'aimait que le vrai: _veritatem unice
dilexit_, comme il le fera graver sur sa tombe. Et quelle largeur de
vues! quel mépris des préjugés! quel intrépide élan vers toutes les
formes du beau! quelle imagination! quelle puissance constructive!
quelle confiance en l'esprit humain! Il était philosophe et artiste,
logicien et poète. Il contentait pleinement l'ardeur à tout connaître, à
tout comprendre, à sentir et admirer tout ce qui en est digne. Sa pensée
était la révélation lumineuse où aspirait obscurément l'instinct
juvénile, la belle et imposante Marraine pour Chérubins de lettres,
l'apparition de la Pallas moderne, une théophanie rationnelle. J'ai
adoré Taine, je l'aime toujours, au point d'être personnellement blessé
des attaques contre lui, et, par exemple, de n'avoir pu lire sans une
espèce d'horreur l'article de mon excellent confrère Albert Thibaudet,
à propos du centenaire, dans la _Revue de Paris_.

Même à présent que je ne suis plus sous le coup de foudre, mais
désenvoûté, et que je relis Taine de sang-froid, je persiste à le
considérer d'abord comme le premier critique du dix-neuvième siècle. Il
y a Sainte-Beuve, dont il faisait lui-même le plus grand cas, et qu'il
saluait comme un de ses maîtres. Oui, mais Taine garde sur Sainte-Beuve
divers avantages. D'abord, celui de l'amplitude et de la diversité. Il
est critique littéraire, philosophique, artistique, embrassant toutes
les littératures, toutes les idées, tous les arts, tandis que
Sainte-Beuve ne parle d'art qu'incidemment, néglige la philosophie, se
cantonne d'ordinaire dans la littérature des trois ou quatre derniers
siècles français, et avec quelles bévues ou iniquités concernant le
sien! Le lundiste a dénigré et rabaissé Balzac et Stendhal. C'est Taine
qui a célébré et imposé ces deux grands écrivains, à une époque où ils
étaient méconnus, et l'un des deux généralement inconnu.

Dans _Chateaubriand et son groupe littéraire_, Sainte-Beuve déclare fort
imprudemment que le grand critique n'est pas celui qui ne sait bien
parler que de Racine ou de Bossuet, mais celui qui discerne la vraie
valeur de ses contemporains. Il s'est condamné lui-même ce jour-là, et
sa propre maxime oblige à lui préférer Taine. Celui-ci a rendu aussi
toute justice à Michelet, que Sainte-Beuve détestait, et à Flaubert, que
le lundiste n'estimait qu'avec des réserves. «Le plus beau roman qu'on
ait vu depuis Balzac»: c'est Taine qui porte ce jugement sur _Madame
Bovary_. Il chapitre son camarade Weiss, qui goûtait peu Renan, et lui
annonce de très bonne heure que ce sera un des grands hommes du siècle.
Sur Stendhal, il ne tarit pas, et en dehors de l'article recueilli dans
les _Essais_, il le porte aux nues en toute occasion, comme le plus
grand psychologue de son temps (et de tous les temps), etc. Vers sa
trentième année, il avoue qu'il a lu la _Chartreuse_ et le _Rouge_
soixante ou quatre-vingts fois (je note que, comme tous les vrais
stendhaliens, il est chartreusiste); et il relira ces deux chefs-d'œuvre
tous les ans, ainsi que le _Chasseur vert_ (Lucien Leuwen) et les
_Chroniques_. C'est bien Taine qui a classé Balzac, lancé Stendhal et
fondé le beylisme, à une époque où l'opinion universitaire et académique
les niait ou les ignorait. Il exalte Saint-Simon, fort suspect; Byron,
si mal vu; Gœthe, encore tout près de lui et fort discuté, que Dumas
fils et Barbey d'Aurevilly mettront plus bas que terre. Et Shakspeare.
Il est entendu que les romantiques le prônaient depuis 1830 environ,
mais la partie n'était pas gagnée auprès de tout le monde, à tel point
que Sainte-Beuve lui-même le déclare «non pas précisément surfait», mais
quelque chose d'approchant, dans son étude sur l'_Histoire de la
littérature anglaise_ de Taine. (_Nouveaux Lundis_, VIII.)

Et cela nous rappelle que Taine est essentiellement un critique
romantique. Il est vrai, je suis contraint de l'avouer, qu'il n'aimait
pas Victor Hugo. Je m'en afflige, mais les meilleurs critiques
participent de la faiblesse humaine, et c'est la seule grave erreur de
Taine. Au surplus, je me l'explique mal. Comment n'a-t-il pas vu ce
qu'il y a d'essentiellement français et latin chez Victor Hugo, aussi
national que La Fontaine à qui il en fait un si grand éloge, et bien de
la même race, n'en étant séparé que par le «moment»? Dans la
_Philosophie de l'art_, il définira ce moment comme favorable à la
poésie lyrique et philosophique, qui n'existait pas sous l'ancien
régime. Dans le même ouvrage et aussi dans la préface à la _Littérature
anglaise_, il louera les principales conquêtes romantiques, la
renaissance de l'imagination et l'aptitude à goûter des types de beauté
très différents. Bref, il donne les plus solides raisons d'admirer Hugo,
au moins comme le plus grand poète et le plus représentatif du
romantisme français. Il ira s'enticher de Musset, comme un simple
Nisard! Cela prouve que les plus fermes esprits n'échappent pas
complètement aux influences scolaires. C'est l'Université d'alors qui
sur ce point--et sur ce point seulement, ou peu s'en faut--a fourvoyé
Taine.

Je le crois au moins égal et peut-être supérieur à Sainte-Beuve
(d'ailleurs responsable autant que Nisard des préventions contre Hugo),
même comme critique du passé et historien des lettres. M. Thibaudet
écrit: «Comparez l'_Histoire de la littérature anglaise à Port-Royal_...
Autant Sainte-Beuve a découragé ses successeurs, autant Taine a
encouragé les siens.» Quel drôle d'argument! _Port-Royal_, œuvre certes
des plus remarquables, ne traitait qu'un sujet assez mince et pouvait
l'épuiser. Mais la littérature anglaise! C'est énorme et inépuisable. Le
succès consiste alors, justement, à exciter l'intérêt et à susciter
d'autres travaux. Observez, du reste, que si l'on ne se risque guère à
parler après Sainte-Beuve de la mère Angélique ou même de Saint-Cyran,
le seul grand sujet inclus dans cette étroite enceinte, à savoir Pascal,
n'a pas cessé d'inspirer de nombreuses études, parfois même aussi
importantes et vraiment capitales, comme celle de Valéry.

Comment Thibaudet peut-il assimiler Taine, cherchant une définition de
l'esprit anglais, à Nisard, que celle de l'esprit français préoccupe
avant tout? Thibaudet oublie que Nisard dogmatise, et que Taine a
positivement exclu, par le précepte et par l'exemple, la critique de
cette espèce. «La nôtre est moderne, et diffère de l'ancienne en ce
qu'elle est historique et non dogmatique, c'est-à-dire en ce qu'elle
n'impose pas de préceptes, mais constate des lois...» (_Philosophie de
l'art_, I, 1.) Nisard opérait _a priori_, Taine _a posteriori_. Nisard
se rattachait aux Bouhours, aux Batteux et aux d'Aubignac, Taine les
repoussait aussi vertement que l'avaient fait tous les romantiques,
poètes ou philologues. Taine, c'est exactement l'anti-Nisard. Remarquons
que Victor Hugo, si dur pour Nisard, n'a pas rudoyé Taine. Ils avaient
trop de principes communs, non seulement en littérature, mais en
politique. Taine écrivait de Nevers, à sa sœur Virginie, le 18 décembre
1851: «Quoique tu ne lises pas la politique, tu sais que M. Bonaparte,
violant son serment, a confisqué les libertés publiques et fait tuer
ceux qui défendaient la loi.» Le recteur (un prêtre) l'invita, ainsi que
tous les fonctionnaires, à signer une circulaire approuvant le coup du 2
décembre. «J'ai refusé, écrit Taine. Je n'ai pas voulu commencer ma
carrière de professeur par une lâcheté et un mensonge. Chargé
d'enseigner le respect de la loi, la fidélité aux serments, le culte du
Droit éternel, j'aurais eu honte d'approuver un parjure, une usurpation,
des assassinats.» Voilà qui ne déparerait pas _Napoléon le Petit_ ou
l'_Histoire d'un crime_.

D'autre part, favorable au moins théoriquement au romantisme, Taine a pu
mettre Musset au-dessus de Victor Hugo, en quoi il se trompait, mais n'a
pas attaqué ce dernier publiquement. Ces petits accès d'hugophobie ne
sont apparus que dans sa _Correspondance_ posthume et dans le _Journal
des Goncourt_. Je ne les soupçonnais pas lors de ma première ferveur
tainienne, et Hugo a pu les ignorer. Tant mieux! Il faut toujours
déplorer les zizanies entre esprits faits pour s'entendre. Enfin,
n'oublions pas que Taine était, dans une certaine mesure, un «créateur»,
ce qui aurait pu nuire davantage à sa critique, et contribue à expliquer
son incompréhension d'Hugo. Prosateur-né, bien qu'il ait composé par jeu
quelques sonnets dans la manière de Heredia, il n'avait pas
naturellement le sens ni le culte du vers, au moins du vers français. Et
c'est pourquoi il décernait la suprématie à la poésie anglaise, fort
belle sans doute, mais que la nôtre égale pour qui la possède à fond. La
différence du vers à la prose frappe toujours moins dans une langue
étrangère, si bien qu'on la sache. Alors on l'accorde facilement et de
confiance, tandis que dans sa propre langue, où l'on ne s'en rapporte
qu'à soi-même, il arrive qu'on ne sente pas pleinement cette différence
et qu'on ne s'en soucie guère. Taine ne rendait pas non plus toute
justice à Boileau, que Victor Hugo et Flaubert estimaient tant. Il
raconte qu'on ne lui enseigna que le maniement des idées, et qu'il ne
reçut pas l'éducation des sens. Il se la donna lui-même,
remarquablement, pour les arts plastiques et la musique (il jouait au
piano les sonates de Beethoven). En poésie, il faut un sens encore plus
subtil,

        Et la perfection est chose plus celée,

comme a dit Moréas. Taine a pourtant bien compris La Fontaine et, dans
son livre sur le fabuliste, bien défini la poésie, qui «nous fait sentir
nos pensées, et penser nos sensations». Mais il avait le sentiment plus
que l'oreille poétique, et il fut déconcerté par Hugo comme tel amateur
de Mozart par Wagner.

En art rien ne remplace complètement l'impression directe, mais il n'en
résulte pas que les théories ne servent à rien, lorsqu'elles sont
fondées sur les faits, comme celles de Taine. Dans sa _Philosophie de
l'art_, un de ses meilleurs ouvrages, et des plus vivants, des plus
salutaires, il y a deux parties théoriques de tout premier ordre: au
début, la définition des arts, la démonstration de leur unité et de leur
analogie en profondeur avec la science; à la fin, l'exposé du vrai
critérium qui permet de juger et de classer objectivement les œuvres,
d'après la convergence des effets, l'importance et la bienfaisance du
caractère. Plus on y réfléchit, plus on se convainc que c'est la vérité
même. Dans la fameuse controverse sur la critique, Brunetière usait de
mauvais arguments, mais Jules Lemaître et Anatole France soutenaient
bien à tort le pur impressionnisme, qui ne résiste pas à ceux de Taine.
Chez celui-ci, nulle étroitesse, pas de moralisme mesquin, aucun parti
pris. La «bienfaisance» s'obtient aussi, il le note lui-même, par effet
inverse, en quelque sorte, comme dans la haute comédie et la polémique,
par exemple dans _Tartuffe_, les _Provinciales_ ou _Candide_.
Certainement la plus belle œuvre, c'est à la fois la plus parfaite
d'exécution, la plus chargée de pensée, la plus saine et la plus noble.
On conçoit que Taine ne soit pas trop à la mode aujourd'hui, où la
plupart des jeunes dédaignent l'élément intellectuel, cultivent le
morbide ou le bas, non moins que l'insignifiant, et ne savent même plus
leur métier. D'ailleurs, toute classification, toute hiérarchie
importune les auteurs qui aspirent tous au premier rang, et les lecteurs
qui n'admettent d'autre règle que leur plaisir. Ceux-ci veulent savourer
Georges Ohnet et ses pareils, mais avec bonne conscience, et sans qu'on
prenne leur dire que cela ne vaut pas du Balzac. Tout conspire contre
la culture, dont Taine fut un des derniers grands serviteurs.

Que de colères contre sa théorie de la race, du milieu et du moment!
Elle n'en reste pas moins exacte. On lui a objecté qu'elle n'expliquait
pas tout. Elle n'y a jamais visé. Comme il l'écrivait à Sainte-Beuve, il
ne prétendait pas «déduire l'individu». Autrement dit, la race, le
milieu et le moment n'expliquent pas la naissance d'un homme appelé
Shakspeare ou Racine, qui aurait pu ne point naître, ou mourir en bas
âge, et dont le génie individuel dépend de causes probablement
physiologiques, mais encore inconnues, comme la beauté du visage et du
corps. Ce que Taine explique, c'est le tour et le développement de ce
génie sous diverses influences que toute sa force et son originalité ne
le dispenseront pas de subir, au moins pour une large part. Un Hugo et
un Racine, un Sophocle et un Shakspeare ne sont pas strictement
interchangeables. Tout dans leurs œuvres ne dépend pas exclusivement du
moment, du milieu et de la race; mais beaucoup de choses en dépendent;
et chacun, né dans un autre pays et un autre temps, se fût développé
tout autrement et sensiblement adapté à cet autre milieu. Entre une
charmille de Versailles, une tragédie de Racine, la monarchie de Louis
XIV et le reste, il existe des affinités certaines, qui ne sont pas le
simple effet du hasard, mais résultent de conditions que doit démêler
l'historien. Holà! s'écriait déjà Paradol, c'est introduire l'esprit
scientifique dans la littérature! Où est le mal? N'est-il pas toujours
bon de comprendre et de s'instruire? En quoi cela empêche-t-il de
discerner esthétiquement le beau et d'en jouir? Au contraire, cela y
aide.

Mais tant d'amateurs redoutent toute recherche, tout effort
d'attention, et prétendent flâner dans la littérature comme dans un
parc, ou déguster les œuvres comme des pâtisseries! Cet homme à thèses
nous ennuie! J'ai vu tout récemment ce grief dans un journal. Nous
autres, gens de qualité, nous savons tout et jugeons de tout sans avoir
rien appris! L'éternelle frivolité condamnera toujours Taine.

Il a contre lui d'autres préjugés. Quel scandale, lorsqu'il écrivit dans
la préface de la _Littérature anglaise_: «Le vice et la vertu sont des
produits comme le vitriol et le sucre.» On cria au matérialisme, ce qui
était inepte. Taine ne ravale pas la vertu et le vice au niveau du sucre
et du vitriol, et ne professe pas qu'ils sont produits par les mêmes
causes. Il considère seulement que les uns et les autres ont des causes,
mais très différentes, et chimiques pour les produits matériels,
psychologiques pour les phénomènes moraux, qui sont donc aussi des
produits en ce sens seulement qu'ils ne tombent pas du ciel tout faits.
C'est du déterminisme! Oui, il en faut convenir, en ajoutant que cette
doctrine a été adoptée par nombre de grands philosophes fort moraux,
depuis les stoïciens jusqu'à Spinoza, Leibnitz et Stuart Mill. Taine se
défend fort bien en divers endroits, notamment dans sa lettre à M. Paul
Bourget sur le _Disciple_. Pour être conditionnés, déterminés, nos actes
n'en ont pas moins une valeur morale, comme les ouvrages littéraires ont
une valeur esthétique. C'est même grâce à ce déterminisme que nous
pouvons agir sur les hommes et sur nous-mêmes, dans un sens de moralité
et de progrès. Et sans déterminisme, il n'y a point de science. Mais les
vitalistes firent voir à Claude Bernard qu'ils n'acceptaient pas une
science de la vie, et les gens bien pensants, à Taine, qu'ils ne
voulaient pas d'une science de l'esprit. Pour un motif ou pour un
autre, la science est toujours mal venue.

Pendant presque toute son existence, Taine sentit terriblement le fagot.
Dupanloup et consorts le poursuivirent et s'efforcèrent charitablement
d'entraver sa carrière. Bien entendu, il n'en avait cure, ne dissimulait
point ses opinions spinozistes et voltairiennes, ni dans ses écrits, ni
à son foyer, conseillant même à sa fille la lecture de Renan et d'Ernest
Havet. Et il ne varia jamais, puisqu'il maintint jusque dans la seconde
partie du _Régime moderne_ l'antinomie irréductible de la science et du
dogme.

Son scientisme est incontestable. Il ne s'ensuit pas que sa philosophie
soit morte et définitivement remplacée par le bergsonisme, comme
l'affirme M. Thibaudet. A entendre mon très bergsonien confrère, on
dirait que le dernier qui ouvre la bouche a nécessairement raison.
Bergson a succédé chronologiquement à Taine, je dois le lui accorder. Et
Bergson est beaucoup plus en vogue aujourd'hui, j'y consens encore. Mais
qu'est-ce que cela prouve? D'autres prendront ou ont déjà pris la parole
après Bergson. Voilà déjà quelque temps que Fouillée le combattait et
annonçait une renaissance de l'intellectualisme, c'est-à-dire à
proprement parler de la philosophie. Celle de Taine, qui concilie Hegel
avec Condillac, est originale, si l'on ne refuse pas cette épithète à
Leibnitz, qui réconciliait Aristote avec Descartes. Celle de Bergson
l'est aussi, mais c'est plutôt une antiphilosophie, une gnose laïcisée,
un nouveau mysticisme, dont on trouverait d'ailleurs les sources chez
les Alexandrins et les romantiques allemands. Thibaudet exclut Taine de
la lignée des grands philosophes, commençant à Platon, à laquelle il
rattache Bergson. Mais Fouillée disait à ce dernier: _Amicus
Anti-Plato, sed magis_... Observons pour finir que Taine réduit le
principe de raison suffisante au principe d'identité, tendant ainsi la
main à l'auteur d'_Identité et Réalité_, M. Émile Meyerson, venu après
l'ère bergsonienne et qui, tout en admettant qu'il y a de l'irrationnel
dans le monde, n'en est pas moins franchement rationaliste.


_Taine historien._

Les _Origines de la France contemporaine_ forment six énormes volumes
in-8º (ou douze volumes dans l'édition in-16) et ont exclusivement
absorbé Taine depuis la guerre de 1870 jusqu'à sa mort, c'est-à-dire
pendant plus de vingt ans, et encore ce monument reste-t-il inachevé.
L'histoire a donc rempli la moitié de sa carrière. Cependant, sans la
moindre intention d'irrévérence pour un maître que j'admire et que je
révère, je me demande si Taine a été un historien.

C'était avant tout un critique et un philosophe. Même pour les esprits
de taille moyenne, mais qui ont le goût de la philosophie et des
lettres, l'histoire proprement dite semble une discipline subalterne et
un peu rebutante. Des quatre agrégations, si j'étais entré dans
l'Université, je ne sais laquelle j'aurais choisie, mais je sais bien
celle dont je n'aurais voulu sous aucun prétexte et à aucun prix:
c'était celle d'histoire. Si l'on me permet un chétif souvenir
personnel, c'est l'interrogation orale d'histoire qui m'a fait refuser à
l'École normale, par Gabriel Monod, à qui je n'en veux certes pas, et
qui me donna très justement une mauvaise note. Mais je n'en rougissais
pas non plus, tandis que j'eusse été honteux de paraître ignorant à
Tournier ou à Boissier, à Brunetière ou à Ollé-Laprune. Pour les
écoliers, l'instruction historique ne relève que de la mémoire et de la
patience à s'endormir sur des manuels.

A plus forte raison pour un grand esprit, quoi de plus aride et de plus
médiocre? Il faut ingérer des tonnes de documents, pâlir
interminablement sur des papiers d'archives, et je ne peux penser sans
pitié à un Taine usant son précieux temps et ses pauvres yeux sur cette
paperasse, parmi cette poussière. Et pour quel résultat? Au moins les
philologues qui scrutent les vieux manuscrits ont-ils le plaisir
d'étudier des chefs-d'œuvre et de les servir. C'est intéressant
d'établir une bonne édition critique d'Homère ou de Virgile, de Sophocle
ou de Platon, sans compter qu'on peut faire de belles trouvailles.
D'Ansse de Villoison a dû connaître des minutes supérieures en
découvrant l'_Iliade_ de Venise... Je n'aurais pas eu de répugnances
invincibles pour l'agrégation de grammaire.

Mais en histoire proprement dite, à quoi vous mène ce labeur écrasant et
ingrat? A élucider plus ou moins, dans le passé, les questions qui, même
actuelles, laissent un philosophe ou un lettré assez indifférent, à
moins qu'elles ne l'excèdent et ne le révoltent. Les guerres, les
traités, les querelles des partis, les constitutions, les finances,
etc., bref la politique et l'économie politique, voilà de quoi
s'occupent sans répit les tristes historiens. Tout ce positif et ce
pratique nous assomme, même y étant immédiatement impliqués: que nous
importe la façon dont on s'en tirait autrefois? En soi, l'histoire,
c'est l'ennui, au moins pour ceux qui, comme Taine, ont l'habitude et
la passion des idées et des arts. Ne dites pas que ce qu'il y a
d'attrayant dans l'histoire, ce sont les hommes. Car ce n'est pas dans
cette défroque matérielle et cette activité mesquine que l'on touche ce
qu'il y a de plus purement et hautement humain, mais c'est dans la
poésie et la pensée.

L'histoire intéressante est donc celle des œuvres de l'esprit, qui
appartient au philosophe, au littérateur, à l'esthéticien, non à
l'historien spécialisé. Et pour que l'histoire politique devienne
supportable, il faut qu'elle s'intellectualise le plus possible, d'abord
par le génie ou le talent de l'écrivain qui a la fantaisie de s'y
adonner, comme Thucydide et Tacite, puis par le parti pris de reléguer
au second plan la matière proprement historique et de composer avant
tout des tableaux épiques, ou des croquis de mœurs, ou d'arriver aux
vues générales par des synthèses nouvelles et hardies. C'est ce que
condamnent précisément avec la dernière sévérité les moroses champions
de l'école documentaire, qui ne consentent qu'à nous vider leurs
dossiers sur la tête et qui prennent des transcriptions de cartulaires
pour des ouvrages personnels.

Voulant s'instituer historien, parce qu'il y vit un devoir, Taine resta
ce qu'il était avant tout par nature, c'est-à-dire un grand critique. Le
plus remarquable de beaucoup dans les six gros volumes des _Origines_,
c'est le premier, sur l'_Ancien régime_, et dans celui-ci la deuxième,
la troisième et la quatrième parties, sur _les Mœurs et les Caractères_,
_l'Esprit et la Doctrine_, la _Propagation de la doctrine_, tandis que
la première (_Structure de la société_) et la cinquième (_le Peuple_ et
sa misère) eussent mieux convenu à un spécialiste et convenaient donc
moins bien à Taine. Un Taine tracassant dans le droit administratif et
la statistique. Faut-il qu'il aspire à descendre! S'il n'y réussit qu'à
moitié, nous constaterons que c'était trop au-dessous de lui. Et nous
déplorerons qu'il ait renoncé aux livres sur l'Allemagne et sur la
Volonté, projetés avant 1870, et qui devaient l'un faire pendant aux
travaux sur l'Angleterre, l'autre faire suite au traité de
l'_Intelligence_. N'en parle-t-il pas lui-même avec un peu de regret et
de nostalgie dans sa _Correspondance_? Ce ne fut peut-être pas une des
moins funestes conséquences de l'année terrible que de l'avoir aiguillé
dans cette autre voie, où il ne trouvait plus que pour ainsi dire par
raccroc et un peu par artifice l'emploi de ses éminentes facultés.

Du moins les déploie-t-il magnifiquement dans ces trois parties (sur
cinq) du premier volume, qu'on ne peut lire ou relire sans un
frémissement d'allégresse. C'est peut-être ce qu'il a écrit de plus
beau. Quelle évocation! Les splendeurs de Versailles et l'esprit de
Paris, les raffinements de cour et de salon, l'art exquis de la
conversation, dans cette société la plus délicatement civilisée, il les
décrit avec une abondance, un luxe de détails, une puissance de vie,
dignes de Voltaire qui a résumé tout cela en une phrase comme enivrée,
(et naturellement citée par Taine) de la _Princesse de Babylone_. Vous
vous rappelez? «Des étrangers, des rois ont préféré ce repos si
agréablement occupé et si enchanteur à leur patrie et à leur trône... Le
cœur s'y amollit et s'y dissout, comme les aromates se fondent doucement
à un feu modéré et s'exhalent en parfum délicieux.» Et l'on dit que
Voltaire n'est pas poète! Taine l'est sûrement ici, et grand peintre, et
maître ou virtuose de l'histoire-résurrection, autant que Michelet,
voire plus impartial. Taine n'est pas de ceux qui, en haine de Louis
XIV, dédaignent Versailles. Ni de ceux qui, en considération de
Versailles, lui pardonneraient presque tout.

J'avoue, quant à moi, que devant la merveille je faiblis, et que la
capiteuse féerie des présents chapitres de Taine m'incline
provisoirement à l'indulgence pour l'ancien régime. Ces beaux seigneurs
négligeaient les affaires, tant publiques que privées: oui, mais comme
on les comprend! C'étaient des oisifs, des inutiles? Non, puisque la
sociabilité mondaine poussée à ce point devient aussi un art, qu'il n'y
a de passionnant que la vie intellectuelle et que c'en est une forme,
dont les autres profitent au surplus, car Watteau, Rameau et toute la
littérature d'alors en portent la marque. Les gens de lettres menaient
la même existence, sinon à Versailles, car Louis XV ne les aimait pas,
du moins à Paris dans les meilleures maisons, et d'une part ils
écartaient le péril de frivolité par les libres idées qu'ils mettaient
en circulation, d'autre part, ils évitaient celui de pédantisme par
l'adaptation au ton de la société polie. Et c'était la plus jolie
perfection de l'esprit français. D'où le célèbre mot de Talleyrand sur
la «douceur de vivre». On ne l'avait peut-être jamais connue comme dans
la France du dix-huitième siècle. Le malheur est que les plus
ravissantes fleurs de serre ne durent pas. La Révolution approche, qui
sera sérieusement motivée, et que ce monde si fin, qu'elle devait
emporter, préparait lui-même.

La théorie de Taine sur la formation de la doctrine révolutionnaire est
d'une ingéniosité passionnante, et principalement vraie, malgré quelques
objections. Elle résulte, d'après lui, de deux éléments qui, séparés,
sont salutaires, et dont la combinaison devint explosive: c'est à savoir
la science positive et l'esprit classique. Il fait des conquêtes
scientifiques un exposé magistral. Lui aussi, comme les philosophes du
dix-huitième, il possédait cette culture et ce talent de haute
vulgarisation. Sur l'esprit classique, il dit des choses justes et
fortes, avec quelques-unes qui le sont un peu moins. Il s'agit du
classicisme constitué au dix-septième siècle, depuis Malherbe, et qui ne
devait céder la place qu'au romantisme. Je vous ai dit que Taine était
un critique romantique. Conformément au principe romantique de tout
comprendre et d'admettre les valeurs des types les plus divers, il
reconnaît donc les qualités classiques, la pureté, la clarté, la
rationalité, si l'on peut ainsi dire, mais il insiste sur les défauts,
l'abus de l'abstraction, du dogmatisme, de la simplification oratoire,
la mésintelligence du réel et de sa complexité, le manque de
relativisme, de sensibilité directe et de poésie vivante. C'est exact.
Les qualités n'en ont pas moins suffi à produire des chefs-d'œuvre, ce
que Taine ne nie pas. Il exagère un peu les défauts, ou du moins il
devrait noter qu'on ne les a vus à plein, sans compensation, que chez
les hommes de second ordre, et il les attribue à certains du premier,
qui en sont exempts,--à Descartes, par exemple.

On trouverait dans les œuvres complètes de Taine quelques passages où il
le met à son rang. Mais l'étrange prétention qu'avait Victor Cousin de
passer pour cartésien a certainement indisposé Taine contre Descartes.
D'un côté, il lui suppose un respect du dogme religieux que Descartes
n'a professé qu'en apparence, par précaution contre le bûcher ou la
Bastille. Sa liberté d'esprit ne connut pas de limites, et c'est le
maître du rationalisme intégral. D'un autre côté, Taine l'accuse de
n'avoir pratiqué que la raison raisonnante et l'_a priori_, d'avoir
méconnu la méthode historique et expérimentale. Sans doute, Descartes a
dit: «L'honnête homme n'a pas besoin d'avoir lu tous les livres ni
d'avoir appris soigneusement tout ce qu'on enseigne dans les écoles.»
C'était une juste et opportune protestation contre la scolastique, qui
fondait tout sur l'autorité, sur les textes plus ou moins mal
interprétés d'Aristote et des Pères. Contre ce préjugé étouffant, il
dressait le bon sens, c'est-à-dire la raison, et le libre examen. C'est
ainsi qu'il a libéré l'esprit humain des lisières et du carcan, balayé
le Moyen Age philosophique qui s'incrustait malgré la Renaissance
humaniste, et définitivement suscité la pensée moderne. Sans doute
aussi, il a usé de l'_a priori_ et de la déduction abstraite, mais où il
le fallait, par exemple pour inventer la géométrie analytique. Il a
travaillé sur le concret et adopté l'observation dans les domaines qui
la comportaient. C'est sur son conseil que Pascal entreprit les
expériences du Puy de Dôme. En Hollande, Descartes pratiquait la
dissection. Il espérait renouveler la médecine. Toute une part du
_Discours de la méthode_ traite de la circulation du sang et annonce la
physiologie que réalisera Claude Bernard. Le plus grand des cartésiens,
Spinoza, expose sa métaphysique _more geometrico_, mais crée la critique
biblique dans le _Tractatus_.

Et Voltaire! Il a raillé l'érudition des bénédictins, parce qu'il n'en
sortait pas grand'chose et qu'elle pouvait sembler un peu stérile. Mais
il a créé la conception moderne de la vérité historique, notamment dans
l'_Essai sur les mœurs_, popularisé l'exégèse dans d'innombrables
opuscules dont la verve hilarante n'exclut ni la solidité ni la
profondeur, vulgarisé le système de Newton, manié lui-même les
instruments de laboratoire, et prouvé des aptitudes scientifiques qui
l'auraient mené très haut si un seul homme pouvait tout faire à la fois
et s'il n'avait été homme de lettres avant tout. Taine en convient, et
Brunetière lui-même rend les armes à l'immense savoir de ce prodigieux
Voltaire. Malgré quelques germes de préromantisme, c'était pourtant bien
un classique. C'était aussi un rationaliste accompli.

L'écueil de cette thèse de Taine est de déprécier la raison, qu'il a si
bien servie dans toute son œuvre antérieure. Il veut établir que la
raison raisonnante et classiciste, s'appuyant sur l'acquis scientifique,
a commis la faute d'en déduire la condamnation radicale des traditions
religieuse et politique, dont lui, Taine, ne prend nullement la défense
théorique et qu'il avoue fausses en elles-mêmes, mais qu'il considère
comme des préjugés pratiquement nécessaires.

Or, premièrement, la raison n'exclut rien de ce qui est raisonnable, et
comprend même l'inintelligible comme tel, suivant le mot de Hegel qui
est un des maîtres de Taine. On a copieusement abusé de la théorie
tainienne pour jeter la raison par-dessus bord, comme inadéquate et
purement destructive, et pour prôner un prétendu réalisme, qui sans le
contrôle rationnel tombe tout de suite dans l'arbitraire. C'est commode
pour colorer toutes les réactions. Mais c'est forcément précaire, et
c'est foncièrement mesquin. Taine vante les Anglais, si réalistes que
les audaces de leurs _free-thinkers_ n'eurent pas de suites, parce que
les gens qui avaient un toit confortable et un bon habit sur le dos
sentirent le danger, qui échappa aux Français insouciants et
classiquement logiciens. Mais par ce procédé de conservatisme égoïste et
timoré, que Taine approuve, à quel moment n'eût-on pas pu s'arrêter?
Nous en serions peut-être encore à l'âge de pierre. Et comment supposer
que la construction puisse indéfiniment porter à faux? La vérité finira
toujours par imposer ses droits et par ruiner les mensonges vitaux ou
soi-disant tels. C'est précisément en quoi consiste le progrès de la
civilisation, dont je ne pense pas qu'un Taine puisse se désintéresser.

Ce n'était pas seulement la critique du dix-huitième siècle contre la
tradition et la tyrannie absolutiste, théocratique, féodale, qui était
parfaitement justifiée, c'était aussi le faisceau de notions nouvelles
que ce siècle entendit instaurer au nom de la raison. Taine ne conteste
pas, mais mentionne distraitement et s'attache à pallier autant que
possible les vices devenus intolérables de ce régime d'oppression,
contre lequel il était d'une élémentaire justice de revendiquer la
liberté individuelle et la liberté de penser. C'est l'œuvre essentielle
des philosophes, formulée enfin par la Constituante dans la Déclaration
des droits de l'homme et du citoyen, qui demeure la charte de l'humanité
civilisée.

Qu'y a-t-il de chimérique et d'explosif là-dedans? Taine soutient que
cela repose sur des paradoxes avérés, le retour à la nature, la bonté
naturelle de l'homme, etc. Eh! tout n'était pas faux dans ces
imaginations de Diderot et de Jean-Jacques. Il fallait seulement ne pas
les prendre à la lettre. Leur éloge de la nature s'opposait utilement à
ce que Rabelais appelait l'Antiphysis, et leur homme naturellement bon
au péché originel, à l'ascétisme sinistre et aux effroyables pénalités,
tortures, inquisition, etc., qu'on en déduisait depuis des siècles. Il
s'agissait d'adoucir et d'humaniser les conditions politiques et les
règles judiciaires ou morales. La liberté, l'égalité, la fraternité,
Taine lui-même écrit à Ernest Havet qu'on ne peut les repousser en
principe sans être un sot ou un drôle. C'est donc l'application seule
qui aurait été inconsidérée, par radicalisme logique. Mais la
Déclaration indique le plus nettement que cette égalité n'est que celle
des droits, ne supprimant pas la distinction des mérites, et que cette
liberté a pour borne le respect de celle d'autrui. Jean-Jacques
lui-même, dénoncé comme le pire des utopistes, a toujours conservé les
convenances pratiques et déclaré, par exemple, qu'il faudrait bien
connaître la Pologne pour lui prescrire tel ou tel gouvernement. Que
dis-je? Le jean-jacquiste et jean-jacquissime Robespierre tenait si bien
compte de ces réalités et opportunités qu'il demeura royaliste jusqu'au
10 août!


Que la République était belle sous l'Empire! a dit Forain. La Révolution
l'était bien davantage encore sous l'ancien régime, parce qu'on n'avait
pas seulement l'espoir de remédier aux abus et d'inaugurer une ère
nouvelle, mais parce qu'on tenait déjà une réalité, la seule qui puisse
approcher de la perfection, à savoir les idées et leur expression
littéraire. C'est chez les philosophes du dix-huitième siècle, chez
Voltaire et Montesquieu, Diderot et Rousseau, que la Révolution est
pleinement admirable. On ne se lasse pas de les relire, Voltaire
surtout, et toujours avec délices, avec transports. Comme Taine leur a
bien rendu justice! Quels merveilleux portraits, supérieurs au meilleur
Sainte-Beuve[12]! Celui qui comprend si bien et célèbre si
magnifiquement ces quatre grands hommes ne sera jamais et ne peut pas
être foncièrement réactionnaire. Taine n'a jamais cessé d'être dans
toute la force du terme un esprit libre.

     [Note 12: L'_Ancien régime_, IV, 1.]

Les trois gros volumes suivants, sur la _Révolution_ même, sont beaucoup
moins agréables. Taine a eu bien moins d'agrément à les écrire, et
l'œuvre qui ennuie l'auteur risque aussi d'ennuyer le public. Ce n'est
pas un reproche à Taine, dont cela fait au contraire l'éloge. D'ailleurs
l'ennui n'est ici que relatif. Mais ces trois volumes restent
certainement en tous points inférieurs au premier. Taine avait-il
vieilli? Non pas sensiblement, et les tomes se suivaient régulièrement à
trois ans de distance environ.

C'était avant tout la faute du sujet. Toute réalisation, au sens où on
l'entend d'ordinaire, est forcément une déchéance. La véritable réalité,
souverainement belle et pure, est d'ordre intellectuel. L'application,
la pratique, la réalité des prétendus réalistes, altère fatalement
l'autre, la souille de mesquineries et de laideurs. Il n'y a pas un seul
grand écrivain sous la Révolution, ni même un grand orateur, excepté
peut-être Mirabeau, dont l'éloquence ne vaut pas celle de Bossuet.
L'esprit cède la place à l'action, la philosophie à l'histoire.
L'intérêt baisse de plusieurs crans.

Avouons pourtant qu'il y avait un moyen de le soutenir. Il y fallait des
qualités que Taine n'avait pas et ne pouvait avoir, parce que les
siennes sont incompatibles avec celles-là, et d'un ordre plus haut. Il
s'en faut qu'un Michelet possède l'intelligence critique, philosophique
et scientifique d'un Taine. Il n'a rien compris, par exemple, à
_Candide_, pas plus que Mme de Staël, et c'est, lui aussi, un génie
féminin, peut-être le seul authentique de cette sorte, ou de ce sexe.
Mais sa sensibilité passionnée et son grand cœur ont animé d'un souffle
extraordinaire son _Histoire de la Révolution_, qui se trouve être non
seulement plus belle que celle de Taine, mais plus vraie. Car il
n'éprouvait pas cette répugnance des têtes trop pensantes, ni cette
inaptitude aux activités vulgaires, que son émotion ennoblissait pour
lui-même et pour ses lecteurs.

        La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
        Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.

Bien que Marie ait la meilleure part, Marthe peut relever ainsi même
ceux de la cuisine et du ménage. Ceux de la Révolution n'étaient certes
pas faciles, mais ennuyeux inévitablement, et ils sont devenus
tragiques, voire partiellement affreux, par-dessus le marché. Michelet
les a pourtant aimés, et son amour l'a conduit à voir juste, parce qu'il
correspondait à cet enthousiasme qui non seulement magnifie la
Révolution, malgré ses horreurs, mais qui seul l'explique, et dont Taine
fait à peine mention.

Une autre inadaptation de celui-ci résulte de sa méthode habituelle et
de sa confiance exagérée dans ce qu'il appelle les petits faits
significatifs. Il en a colligé des quantités dans les archives, au prix
d'un labeur ingrat et, de plus, inutile. Vous savez qu'Aulard[13] en a
contesté un grand nombre, et qu'Augustin Cochin a combattu un certain
nombre des rectifications d'Aulard. Je me garderai d'entrer dans cette
querelle d'archivistes. Il m'a toujours paru--et Aulard le dit lui-même
finalement--qu'il importe assez peu que les références de Taine
résistent ou non à l'examen de détail, attendu qu'exactes ou non elles
donnent certainement une impression fausse au total. Car, que les choses
se soient réellement passées d'une façon ou d'une autre en quelques
endroits, il ne s'ensuit point qu'il en allât de même tous les jours
dans les quarante mille communes de France, et les «petits faits
significatifs» de Taine ne sont que des faits-divers. Sans compter qu'il
tombe dans des redites et fait repasser plusieurs fois les mêmes
historiettes devant nous, comme des figurants de théâtre qui font le
tour derrière la toile de fond pour défiler de nouveau à la rampe.
Brunetière l'avait déjà remarqué[14]. Ajoutez que certains textes
abondamment cités par Taine n'apportent même pas des faits, mais des
jugements personnels, des développements oratoires, qui lui paraissent
toujours décisifs dès qu'ils sont hostiles à la Révolution, par exemple
ceux d'étrangers prévenus comme le Genevois et journaliste politique
Mallet du Pan, qui sortit de France en 1792 avec une mission secrète de
la Cour auprès de l'empereur et du roi de Prusse, comme le diplomate
américain Gouverneur Morris, qui méprisait les turbulents Français en
vertu de son puritanisme anglo-saxon, etc.

     [Note 13: _Taine historien de la Révolution_, 1 vol., Colin.]

     [Note 14: _Histoire et Littérature_, III.]

Comme l'a dit Aulard, Taine généralise trop. Mais on peut dire dans un
autre sens qu'il ne généralise point assez. Par scrupule expérimental,
il se fait volontairement serf de cette glèbe et se noie dans cette
menuaille. Il en tire toutes ses conclusions, qui seront arbitraires,
parce que l'induction n'est pas suffisamment fondée, vu la contingence
et la diversité des choses humaines, où il ne suffit pas d'une
observation correcte pour prouver une loi comme en physique; et ainsi il
ne fera pas plus œuvre de savant que d'artiste ou de philosophe, parce
que les arbres l'auront empêché d'apercevoir la forêt, et qu'il ne se
sera pas suffisamment élevé à ces vastes synthèses où les particularités
fâcheuses disparaissent dans la puissance et la beauté dominantes de
l'ensemble.

Comparez le tableau terrible, mais splendide, dans l'esprit de
Michel-Ange ou de Tintoret, que brosse Victor Hugo des séances de la
Convention, dans son discours de réception à l'Académie française. De
son coup d'œil d'aigle, le grand poète discerne la vérité épique,
c'est-à-dire la vérité profonde, qui échappe au microscope de l'analyste
trop minutieux, même rigoureusement documenté (et Taine ne l'est pas
toujours). Renan, lui aussi, grâce à son point de vue cosmique, comme
dit M. Paul Bourget, a su juger la Révolution mieux que Taine,
c'est-à-dire de plus haut, avec plus d'amplitude. Pour le dire en
passant, malgré toute mon admiration et tout mon respect pour Taine,
Renan me paraît décidément supérieur. Chez celui-ci, suivant
l'expression de Flaubert préférant à bon droit la correspondance de
Voltaire à celle de Balzac, l'ouverture du compas est encore plus large.
Pourtant le sens philosophique et poétique ne manquaient certes pas
précédemment à Taine. Devant la Révolution, il s'est rétréci, hérissé,
mis en boule. Et il a donné à fond dans ce pseudo-classicisme à œillères
qu'il avait si copieusement dénoncé.

Au contraire, ce n'est point par manie d'unité logique et abstraite,
mais par souple compréhension du complexe, que Victor Hugo, Michelet,
Renan ont considéré la Révolution comme un bloc, ainsi que parlera M.
Clemenceau, en d'autres termes que, sans en nier les aspects pénibles,
ils en ont dégagé la grandeur essentielle. La montagne en travail a
enfanté un monde nouveau.

On sait bien que ces convulsions historiques déterminent de graves
désordres. Lorsque toutes les passions bouillonnent, l'effervescence
populaire et populacière, même excitée au début par de bons sentiments,
aboutit à des erreurs, à des injustices et à des monstruosités. Aucun
grand mouvement collectif n'a évité ces excès. Que de massacres et de
destructions par fanatisme religieux, à diverses époques, notamment au
quatrième et au cinquième siècle après Jésus-Christ! Lisez Louis Ménard.
La Révolution française ne pouvait faire exception. Les violences et les
dégâts étaient à prévoir. C'est pourquoi tout sage craint les
révolutions et souhaite ardemment d'y échapper.

A qui la faute si celle-là n'a pas été prévenue? A l'esprit classique?
Mais, quelques défauts qu'on lui trouve, une de ses qualités est
incontestablement la mesure, la modération. Les romantiques de 1830 lui
reprochaient même d'en avoir trop. Bien qu'appuyés sur la science qui,
depuis Copernic, Galilée, Descartes et Newton, avait renouvelé de fond
en comble toutes les conceptions et toutes les méthodes, les philosophes
du dix-huitième siècle et leurs innombrables partisans restaient
politiquement des modérés, qui voulaient assurément modifier des
traditions et un régime insupportables, mais progressivement et avec
prudence, sans explosions, ni exécutions brutales. On le vit bien sous
la Constituante, composée de libéraux, qui crurent pouvoir accomplir les
réformes nécessaires sans seulement abolir la royauté. Taine les accuse
d'avoir déchaîné l'anarchie en proclamant la souveraineté du peuple. Ils
l'opposaient opportunément à l'absolutisme d'après lequel la nation et
le pays appartenaient en toute propriété au roi. Leur principe renouvelé
de l'antiquité n'avait rien de forcément anarchique, puisque à Rome
Auguste et tous les empereurs n'ont exercé le pouvoir que par délégation
du peuple, en qui résidait, au moins théoriquement, la seule
souveraineté. Comme nous l'avons vu pour l'état de nature et l'homme
originellement bon, imaginés par Diderot et Jean-Jacques, Taine prend
cela trop à la lettre. C'est lui qui procède par déductions
mathématiques. Les hommes du dix-huitième siècle avaient davantage le
sentiment des nuances.

Toute la responsabilité des accidents incombe d'abord aux abus de
l'ancien régime. De là les jacqueries que Taine ne peut imputer
raisonnablement à l'esprit classique, peu répandu chez les villageois,
ni au _Contrat social_, qu'ils ne lisaient guère; d'ailleurs n'y en
avait-il pas eu sous tous les règnes, et en plein Moyen Age? Le
loriquettisme voudrait nous persuader que le paysan était très heureux.
Or, ce n'est sans doute pas la faim ni la misère qui irritait un
Voltaire ou même un Rousseau, mais quand le paysan se révolte, c'est
qu'il souffre matériellement, et s'il brûla cette fois tant de châteaux,
c'est qu'il souffrait depuis des siècles. La plus élémentaire sagesse
politique commande d'assurer aux masses un minimum de bien-être. Taine
lui-même a calculé que sur ses maigres gains le taillable et corvéable
payait alors 81% d'impôts.

Les émeutes de Paris ne furent pas non plus des éruptions spontanées de
classicisme ou de jean-jacquisme, mais des répliques aux manœuvres de la
Cour. La prise de la Bastille répondit au renvoi de Necker et au
rassemblement des troupes qui semblait annoncer un coup d'État, etc.
Louis XVI, que personne, pas même Robespierre, alors constituant, ne
songeait à renverser en 1789, s'est perdu par ses flottements et sa
déloyauté. Il répugnait à la manière forte, mais n'usait pas non plus
de la manière franche. Taine s'apitoie sur sa faiblesse, mais affecte
d'ignorer qu'on a eu la preuve de ses intelligences avec l'ennemi. Au
moins autant que les Girondins, Marie-Antoinette et lui ont désiré la
guerre. D'ailleurs, Albert Sorel et Brunetière ont noté que l'Europe
nous l'eût inéluctablement déclarée un peu plus tard, lorsque les
monarchies auraient compris le danger de la contagion révolutionnaire.
En effet, il ne s'agissait pas en France d'une révolution de fait, mais
de principe, dont l'exemple seul ébranlait tous les trônes. La férocité
du manifeste de Brunswick, menaçant Paris de subversion totale, révélait
bien la haine irréconciliable des souverains et des féodaux européens.
Ce manifeste suffit à disculper les Girondins en l'espèce, et d'autre
part, il fut cause du 10 août, comme la prise de Longwy et le siège de
Verdun le furent des massacres de septembre, comme les périls imminents
motivèrent la Terreur. Les historiens de droite s'efforcent en vain
d'obscurcir cette vérité.

Taine parle à peine de la guerre. Il croit à une manie homicide de
source idéologique! Cependant il avoue «l'immensité de la délivrance» et
la fureur du peuple contre l'étranger qui voulait rétablir l'oppression
séculaire. Il reconnaît aussi la ferveur patriotique et républicaine de
l'armée. Il convient même que les misérables Jacobins tinrent le drapeau
«d'une main assez ferme». Oh! il le dit incidemment, sans insister. Il
n'insiste que sur les abominations terroristes. Je ne les approuve
certes pas. Je déteste les meurtres et les violences. Je n'ai pas l'âme
jacobine. Mais il suffit de lire Taine pour admirer malgré tout ces
conventionnels, ce Comité de salut public, qui ont tenu tête en même
temps à l'invasion et à l'insurrection, à l'Europe et à la Vendée, aux
rebelles de Lyon et aux traîtres de Toulon, et qui ont sauvé non
seulement la France, mais l'unité française. Taine, naguère si dur pour
les Girondins, plaide ici pour eux. Il oublie leur funeste fédéralisme!
«La République une et indivisible», quel beau mot! On ne peut qu'être
reconnaissant aux Jacobins de cette fière devise, conservatrice de notre
nation, et d'avoir su victorieusement l'imposer. Quant à leur intention
d'affranchir tous les peuples, c'était peut-être une folie, comme Taine
le prétend, mais sublime.

Leur politique intérieure fut tyrannique, mais provisoirement excusée
par l'état de crise, comme la dictature sous la République romaine.
Beaucoup de confiscations n'étaient que des réquisitions militaires. La
levée en masse choque Taine! La patrie en danger ne l'exigeait-elle pas?
Devons-nous les croire sanguinaires par système? Quelques-uns peut-être,
non pas tous. Carrier fut rappelé et condamné. Tel autre fut désavoué
pour ses actes d'anticléricalisme persécuteur. Antichrétiens de doctrine
(et encore Robespierre pactisait, comme son maître Rousseau), les hommes
de la Révolution ne comptaient en principe, que sur la libre propagande
et la persuasion pacifique. Contre les riches, ils ne firent pas de
socialisme méthodique, mais de la défense antiréactionnaire. Ils ont
commis des crimes, mais gardaient des aspirations nobles. Il n'est pas
jusqu'à l'implacable Saint-Just qui n'ait énoncé une belle sentence,
imprudemment citée par Taine: «Que l'Europe apprenne que vous ne voulez
plus un malheureux sur le territoire français!... Le bonheur est une
idée neuve en Europe.» Même jacobin, l'homme est rarement tout d'une
pièce.

Contre la tyrannie jacobine, imitée de la cité antique d'après lui,
Taine invoque deux sentiments modernes, celui de la conscience, et
celui de l'honneur, dont le premier serait d'origine chrétienne, le
second d'origine féodale. Où prend-il cela? Est-ce que l'honneur
manquait à Socrate et à Régulus? Est-ce que l'antiquité ne respectait
pas la liberté de conscience? Le procès de Socrate fut surtout
politique. Sur la tolérance à Rome, lisez Bouché-Leclercq. D'ailleurs
l'Église revendiquait la liberté pour elle seule, non certes pour les
dissidents, et les féodaux tenaient à leur honneur, mais ne respectaient
guère celui de leurs vassaux ni de leurs vassales. La Révolution a voulu
l'honneur et la liberté pour tous. Sur les bienfaits de l'Église au
Moyen Age, Taine s'exprime avec une faveur partiale qui a inspiré une
critique remarquable de F. Pillon, reproduite par Aulard. Et Taine reste
libre-penseur et scientiste, ce qui affaiblit singulièrement son
pragmatisme religieux. Lui qui jadis admirait tant l'antiquité, il
déclare maintenant qu'une société païenne ne saurait être qu'un
coupe-gorge et un mauvais lieu. Voyez Athènes!

C'est une des thèses du _Régime moderne_, où il combat aussi l'étatisme
et la centralisation. Sur l'étatisme, on est d'accord. Mais faut-il
rompre l'unité de législation dans un grand pays, y prodiguer les
corporations égoïstes, les autonomies locales, le babélisme patoisant,
les tyranneaux de village, les États dans l'État? Taine a lui-même
flairé les écueils. Cet enragé traditionaliste a fini par s'apercevoir
que l'instinct égalitaire était un instinct naturel chez les Français et
provenait du fond permanent de la race. Il ne peut donc le combattre
sans se contredire.

Ce qui domine et qui explique tout son grand ouvrage, c'est son
pessimisme. D'où les traits fameux sur le crocodile, le gorille féroce
et lubrique, le diagnostic si sombre sur notre avenir national et toute
cette allure de pamphlet. A l'influence de son tempérament s'ajoutait
pour Taine celle de l'actualité, après 1870. Mais l'impéritie de
Napoléon III ne résulte pas logiquement des Droits de l'homme. Et depuis
1918 la France ne paraît plus si malade.




AUTOUR DE FLAUBERT


On revient toujours avec plaisir à notre cher vieux Flaubert. Rien de
plus salubre, de plus tonifiant, que de reprendre contact avec cette
pensée si noble et cette haute conscience. Dans l'ordre esthétique et
intellectuel, c'est non seulement un maître, mais une espèce de saint.
On l'admire, on l'aime, on le vénère. Et qu'il est amusant! Point de
correspondance aussi passionnante que la sienne, depuis celle de
Voltaire. Grand écrivain, esprit supérieur, et délicieux bonhomme! Tel
Flaubert apparaît dans ses lettres, qu'on lit et relit sans jamais s'en
lasser. Nous pénétrons un peu plus avant dans son intimité grâce au
livre de M. Antoine Albalat[15], qui apporte bien des traits
intéressants, mais fait encore désirer davantage.

     [Note 15: A. Albalat: _Flaubert et ses amis_, avec des
     lettres inédites. Un volume. Ed. Maynial: _Flaubert et son
     milieu_. Un volume. G. Flaubert: _Correspondance_. Nouvelle
     édition.]

M. Albalat a eu communication des archives que Mme Franklin-Grout,
nièce de Flaubert, détient dans sa villa Tanit, sur la Côte d'Azur. Il
en a extrait un certain nombre de lettres jusqu'ici inédites expédiées à
Flaubert par ses amis. Bien. Mais n'y en a-t-il pas d'autres? Un
épistolier si assidu et si entraînant n'a-t-il pas reçu plus de
réponses? On voudrait connaître toutes celles qui émanaient de
personnages considérables, ou ayant dans sa vie un rôle important.
A-t-il détruit celles de Louise Colet? Ou les lui a-t-il rendues? Dans
ce dernier cas, elle les a probablement conservées. Il est vrai que la
loi exige que les héritiers des signataires autorisent la publication.
Entre nous je n'approuve pas beaucoup cette loi. Sauvegardez les
intérêts pécuniaires des héritiers, mais de quel droit nous dérobe-t-on
des pages authentiquement signées d'écrivains illustres? Ces derniers
n'ont dû rien écrire qui fût indigne d'eux ou contraire à leurs idées,
lesquelles entrent dans le patrimoine de l'esprit humain. L'héritier
vraiment légitime, et qui a des titres imprescriptibles, c'est le
public. Les familles selon le sang n'ont pas de droits valables sur la
pensée des hommes éminents dont elles portent le nom. On ne peut
admettre qu'elles aient licence d'étouffer les papiers qui choquent
leurs préjugés ou leurs antipathies. Quel scandale qu'un descendant
dévot de Renan, ou un petit-neveu anticlérical de Veuillot, puisse sans
contrôle jeter leurs manuscrits au feu!

Je tiens de mon regretté ami, l'excellent poète Charles de Pomairols,
qu'il existe quelque part, en province, dans un château, des inédits de
Diderot, que les propriétaires séquestrent comme dangereux pour leurs
croyances. C'est intolérable, et j'en dirais autant s'il s'agissait
d'inédits de Bossuet ou de Joseph de Maistre. Car je suis libéral, quoi
qu'en pensent quelques nigauds et quoi qu'en disent certains zélotes,
qui traitent de sectaire quiconque ne partage pas leur fanatisme. Je
puis avoir mes opinions, mais je trouve bon qu'on les discute et qu'on
en professe d'autres, ne réclamant pour moi que cette liberté de pensée
et de discussion que j'accorde à tout le monde. C'est le principe même
de notre législation, lequel n'est malheureusement pas entré dans les
mœurs de tous, puisqu'il reste des gens qui se déclarent blessés ou
outragés dès qu'on ne souscrit pas leurs convictions. Ils peuvent bien
écrire ou discourir contre les miennes tout leur soûl! D'ailleurs, ils
ne s'en privent pas, et se permettent également des injures, dont je
m'abstiens pour mon compte. Certains parlent de moi, chétif, avec tant
de haine qu'ils me feraient sans doute l'honneur de me brûler vif, si
c'était encore la mode. Je ne leur infligerais pas cent sous d'amende,
fussé-je tout puissant. Je voudrais seulement rester libre. Mais si j'en
avais le pouvoir discrétionnaire, je ferais saisir par la force armée et
publier par l'Imprimerie nationale les écrits de grands écrivains que
d'étroites préventions risquent de perdre à tout jamais. L'intérêt des
lettres avant tout!

M. Albalat, obligé de solliciter des autorisations, n'a essuyé que deux
refus, d'ailleurs simplement dilatoires, puisque les minutes des lettres
continuent d'appartenir à la succession Flaubert, et qu'il sera légal de
les imprimer sans opposition possible cinquante ans après la mort des
auteurs. Espérons qu'on les aura déposées en lieu sûr! Le domaine public
a vraiment sa raison d'être. La vente des autographes à tout venant en
annule sur certains points les bienfaits. La Bibliothèque nationale ne
dispose malheureusement pas de fonds suffisants pour acheter tout ce qui
en vaudrait la peine, mais elle pourrait prendre copie au moins de tout
ce qui passe aux enchères publiques et qui représente une valeur
historique ou littéraire. Rien ne serait plus facile que d'organiser ce
service, mais il faudrait une loi ou un décret-loi qui le rendît
obligatoire. Le gouvernement actuel, où siègent tant de ministres
lettrés, voire académiciens, ne voudra-t-il pas y songer?

Le premier ami de Flaubert dont M. Albalat s'occupe est assez
naturellement Louis Bouilhet. Cet autre Rouennais n'avait pas un
puissant génie, mais c'était un poète des plus honorables, épris et
respectueux de son art, animé des meilleures intentions, et très fidèle
à Gustave dont l'affection alla jusqu'à le surfaire un peu. Maxime Du
Camp, si suspect, prétend que «c'est Bouilhet qui était le maître, en
matière de lettres surtout, et Flaubert qui obéissait». N'en croyez pas
un mot! Il est vrai seulement que Flaubert consultait souvent Bouilhet,
en qui il avait une confiance infiniment mieux placée qu'en Maxime Du
Camp, avec lequel on sait qu'il se brouilla, mais trop tard... Bouilhet
écrivait un jour à Flaubert: «Puisque nous parlons de ce grotesque barde
nommé Lamartine, sais-tu comment il s'exprime au sujet de Rabelais? _Les
ordures de Rabelais..._ _Ce grand boueux de la triste humanité..._ Les
_grossières facéties de Rabelais_... Il vomit des injures contre le _Don
Juan_ de lord Byron... _Don Juan_ est _une ordure indigne d'un écrivain
qui se respecte_. Nom d'un chien! Lamartine s'est joliment respecté,
lui!» J'aime cette indignation. Lamartine n'était pas un grotesque
barde, mais un mauvais critique, qui n'a pas épargné non plus La
Fontaine et qui avait le plus grand tort de dénigrer Rabelais et Byron.
Bouilhet avait bien raison de défendre ces grands hommes.

Une lettre de lui, découverte par M. Albalat, le montre un peu étonné
par les _Chansons des rues et des bois_ (1865). Quoique sincère
admirateur de Victor Hugo, et passant lui-même pour audacieux en
province, Bouilhet avait peut-être le goût un peu timide. «Je ne veux
pas t'en parler, écrit-il à Flaubert. Je veux seulement te dire qu'il y
a deux belles choses: le _Hausse-col du capitaine_ et surtout le
_Semeur_.» Vous avez reconnu la pièce intitulée _Saison des semailles_.
_Le Soir_, qui se termine par le vers célèbre:

        Le geste auguste du semeur.

Peut-être ne vous rappelez-vous pas le hausse-col du capitaine. Il se
trouve un peu plus loin dans _Souvenir des vieilles guerres_.

Nous passons à Louise Colet. «Elle veut, elle croit devenir ton épouse!»
En ces termes, Bouilhet mettait Flaubert en garde contre une horrible
menace. M. Albert Thibaudet, dans son livre instructif et impartial[16],
parle de Louise Colet avec une certaine considération. M. Albalat la
juge «un des plus insupportables types de bas-bleus qui aient encombré
la littérature française» et rappelle que Théophile Gautier, à qui l'on
demandait pourquoi Flaubert l'avait quittée, répondit: «Parce qu'elle
l'embêtait.» Flaubert la connut en 1846, âgé de vingt-cinq ans: elle
avait une dizaine d'années de plus que lui. Sa plus fameuse liaison,
avant celle-ci, fut avec Victor Cousin, qui lui fit donner quatre fois
le prix de poésie à l'Académie française. Flaubert eut aussi un service
assez dur, étant chargé de retaper les vers de cette Muse, féconde mais
inexperte. Bouilhet l'y aidait avec dévouement. On ne sait toute
l'étendue de ces corrections que grâce à la nouvelle édition Conard de
la _Correspondance_, où il y a de nombreuses lettres que l'on avait
tenues secrètes jusqu'à présent. Elles n'apportent pas de révélations,
mais sont des plus intéressantes et précisent l'histoire de ces amours
troublées.

     [Note 16: _Gustave Flaubert_, sa vie, ses romans, son style,
     1 vol. Plon.]

Louise Colet, née Révoil, dut ses quelques succès académiques ou autres
à sa beauté fleurie beaucoup plus qu'à son faible talent. Elle eut sans
doute une vive inclination pour ce jeune gars normand, vigoureux et
alors assez beau, lui aussi. Et son penchant naturel ou les besoins de
son industrie littéraire l'orientaient vers les hommes de lettres. On
n'ignore pas son aventure avec Musset, qu'elle dénigrera (ainsi que
Flaubert) dans son roman intitulé _Lui_. Elle en eut une également avec
Vigny, d'après M. Édouard Maynial, et jeta des vues jusque sur Victor
Hugo. Flaubert l'a-t-il aimée? Oui et non. Il le lui explique dans une
des nouvelles lettres de l'édition Conard, avec une netteté qu'on
trouverait un peu brutale, si elle ne l'avait poussé à bout. Il se
montre habituellement très tendre, et même assez ardent. Au sens usuel
du mot, il l'aime sans aucun doute. Mais elle est si exigeante, si
envahissante, que ce n'eût pas été trop d'un amour-passion, qu'elle eût
peut-être fini, d'ailleurs, par décourager, appartenant à la terrible
catégorie des femmes qui font des scènes et ne sont jamais contentes.
Cette passion, Flaubert reconnaît qu'il ne l'éprouve pas. Il ajoute,
catégoriquement, que la grande affaire de la vie, pour lui, c'est l'Art,
et que l'amour n'est que la seconde. Bref, il se défend, mais avec une
extrême patience et une infatigable bonté.

Elle en prit son parti pendant quelques années, avec des alternances
d'affectueuse entente et d'aigres orages. La rupture définitive n'advint
qu'en 1855. Pour nous, qui ne sommes pas sous le charme, elle apparaît à
distance comme une raseuse et une intrigante, avec des lueurs
d'intelligence ou au moins d'habileté. Ainsi elle comprit ou feignit de
comprendre la première _Tentation de saint Antoine_, que les amis
intimes avaient déclarée impubliable, et qui, publiée enfin dans
l'édition Conard, se révéla merveilleuse, supérieure même de certains
points de vue à la version entièrement refondue de 1874. Ajoutez que
Flaubert habitait Croisset et ne voyait Louise que de loin en loin, à
Paris ou à Mantes. C'est ainsi qu'il l'a si longtemps supportée.
Puisqu'elle aimait la littérature, ou du moins la gloire qu'on en peut
espérer, elle avait fait un heureux choix. Son nom est immortel, grâce à
la place qu'il occupe dans cette correspondance. On ne lit plus Louise
Colet, si tant est qu'on l'ait jamais lue, mais on lira toujours les
admirables lettres où Flaubert lui expose abondamment ses doctrines et
lui raconte la longue gestation de _Madame Bovary_.

M. Albalat exagère un peu l'influence de Théophile Gautier sur Flaubert,
laquelle n'était pas indispensable pour lui inspirer le culte de la
couleur et du style pittoresque. Celle de Chateaubriand fut plus
profonde et aurait suffi. Flaubert fut même, au début, un peu injuste
pour le charmant Théo, et s'exprime avec quelque injustice sur les
_Émaux et Camées_. Plus tard, il le préféra même à Musset. Mais sans le
_Roman de la momie_, Flaubert eût tout de même écrit _Salammbô_; sans
les _Martyrs_, c'est moins sûr. Cependant, il y a entre Gautier et lui
une parenté littéraire certaine. Ils devinrent de très chers amis. La
mort de Gautier désola Flaubert. Et je crois Flaubert plus grand
écrivain, mais c'est bien mauvais signe de détester Gautier.

M. Albalat ne consacre à Renan qu'une demi-page, vraiment dérisoire.
Flaubert, qui le rencontrait au dîner Magny, l'entourait d'une
admiration et d'une amitié ferventes, d'ailleurs assez bien payées de
retour. Nous avons des lettres enthousiastes de Flaubert à Renan, et un
article élogieux de Renan sur la _Tentation de saint Antoine_ (dans les
_Feuilles détachées_). Flaubert se brouilla avec Catulle Mendès, parce
que celui-ci avait inséré dans sa revue, _la République des lettres_, un
article hostile à Renan. Peu d'écrivains en ont fait autant pour un
confrère. Ces deux-là étaient du même monde et du même rang. Rien de
plus naturel que leurs excellents rapports.

En revanche, Dumas fils n'était ni de ce rang, ni de ce monde. M.
Albalat le classe parmi les meilleurs amis de Flaubert, et voudrait nous
faire croire que ce dernier tenait l'autre en grande estime. Estime
personnelle, peut-être, mais intellectuelle, non pas! Flaubert méprisait
le théâtre de Dumas fils et se révolta lorsque certains critiques comme
Sainte-Beuve et J.-J. Weiss les comparèrent l'un à l'autre sous prétexte
de réalisme. Il l'appelait «le gars Dumas». Il trouvait ses thèses
absurdes et ridicules. Lorsque Dumas fils, grand dramaturge, mais
quelque peu philistin, publia son incroyable éreintement de Gœthe, où il
rivalisait avec Barbey d'Aurevilly, Flaubert les traita tous deux de
faquins et d'ânes bâtés. Enfin Dumas fils n'était pas des dîners Magny.
Les Goncourt eux-mêmes racontent qu'ils le découvrirent chez la
princesse Mathilde. Flaubert put aussi l'y rencontrer, mais n'apprécia
jamais cet esprit. Qu'eût-il dit de la harangue si malveillante pour
Hugo, et si incompréhensive de toute poésie, à la réception de Leconte
de Lisle? Avec l'auteur des _Poèmes antiques_, Flaubert sympathisait
littérairement; avec celui de la _Dame aux camélias_, point du tout.

Il admirait beaucoup Michelet, qui, comme Renan, Gautier et Leconte de
Lisle, lui rendait la pareille. M. Albalat prétend que le sectarisme de
Michelet «eût choqué Flaubert». Or, Michelet est mort en 1874, et
Flaubert en 1880. Flaubert a donc connu toutes les œuvres de Michelet, y
compris celles qui paraissent le plus sectaires à M. Albalat, et il n'en
a nullement été choqué, attendu qu'il pensait exactement de même. C'est
la principale raison de certaines hostilités déchaînées contre Flaubert,
dont je m'étonne que M. Albalat veuille présenter la pensée si libre
sous un faux jour.

Taine était de ceux que Flaubert estimait (malgré de fortes réserves sur
les _Origines de la France contemporaine_). Taine dînait chez Magny. Il
proclamait _Madame Bovary_ le plus beau roman qu'on eût vu depuis
Balzac. Il questionna Flaubert sur des points de psychologie, et
mentionna la réponse dans l'_Intelligence_. M. Albalat a trouvé une
lettre de Taine, qui ne figure pas, on ne sait pourquoi, dans sa _Vie et
correspondance_ en quatre volumes. J'y note particulièrement ceci: «Cher
ami, votre approbation m'a fait beaucoup de plaisir, et j'en ai besoin.
Il m'est revenu de divers côtés une objection fondamentale, et ce sont
des hommes intelligents, des gens du métier, qui me la font, sans
compter les lecteurs ordinaires:--C'est bien, mais c'est, fatigant,
inintelligible. Cela tend horriblement l'attention et les nerfs. On le
lit pour avoir mal à la tête. Ce reproche m'a déjà été fait pour
l'_Histoire de la littérature anglaise_ et les précédents ouvrages.» Il
s'agissait cette fois du _Voyage en Italie_. Taine inintelligible! Cela
nous paraît comique. La campagne contre «l'obscurisme» de Valéry ne le
paraîtra pas moins dans cinquante ans.

Il faut être équitable pour tout le monde, même pour Sainte-Beuve.
Inique envers ceux de sa génération, il traita mieux la génération
suivante. M. Albalat déclare qu'il ne comprit rien à _Madame Bovary_. En
somme, malgré quelques restrictions conventionnelles, son article, dès
l'apparition du roman, fut convenable et utile... Il est faux que la
mort de Flaubert soit à peine signalée dans le _Journal des Goncourt_.
Edmond se rendit à Rouen pour assister aux obsèques.

Je ne puis énumérer tous les amis de Flaubert mentionnés dans l'agréable
volume de M. Albalat. Je veux au moins nommer Victor Hugo. C'est vrai
que Flaubert fut réfractaire aux _Misérables_, bien à tort, et que son
positivisme s'opposait à cet humanitarisme. Mais il tenait Hugo pour un
très grand poète, et même le seul grand poète du siècle. C'est
l'essentiel.




LE CENTENAIRE DE TOLSTOÏ


Tolstoï étant né il y a ces jours-ci cent ans, il faut relire d'abord
_la Guerre et la Paix_. Le texte russe a paru de 1865 à 1869; la
traduction française en 1884, et elle a été lancée principalement par
l'ouvrage du vicomte de Vogüé sur le _Roman russe_ (1886). Tolstoï eut à
cette époque, en France et un peu partout, une éclatante fortune. Comme
tout le monde, j'ai lu _la Guerre et la Paix_, dans ma jeunesse. Mais le
philosophe Alain déclare qu'il a relu ce roman célèbre une dizaine de
fois. Je dois faire un aveu: je n'avais jamais éprouvé le besoin de le
relire, et je ne l'aurais probablement jamais relu, si l'actualité du
centenaire ne venait de m'en faire un devoir.

Ce n'est pas une petite affaire. La traduction de 1884, par «une Russe»
(princesse Irène Paskevitch), a trois volumes, en tout douze cent
cinquante pages compactes: et elle n'est pas complète. Celle de M.
Bienstock est complète: elle remplit six volumes, de texte un peu moins
serré, mais encore respectable. Quelle étendue de steppes! Oh! ce n'est
pas d'une lecture difficile. Un passage de Vogüé m'inquiète, entre
beaucoup d'autres: «Le plaisir, dit-il, y veut être acheté comme dans
les ascensions de montagne: la route est parfois ingrate et dure, on se
perd, il faut de l'effort et de la peine; mais lorsqu'on touche au
sommet et qu'on se retourne, la récompense est magnifique, les
immensités de pays se déroulent au-dessous de vous...» Où prend-il cela?
On n'est arrêté par aucune difficulté de pensée, ni retenu par aucune
subtilité ou rare beauté de forme. On va d'un pas libre et soutenu,
comme un bon facteur rural. Il faut plus de temps et d'effort pour une
plaquette de Valéry que pour les douze ou quinze cents pages de Tolstoï.
Je ne suppose pas que les tortonistes eux-mêmes puissent reprocher à
celui-ci le moindre obscurisme. Il n'est pas ardu, il n'est que long. On
n'a pas l'impression de gravir péniblement une cime, mais de marcher
indéfiniment en plaine, dans les terres labourées. Ce n'est pas du
souffle qu'il y faut, mais seulement de la persévérance. Et l'on ne
s'ennuie pas précisément, ou du moins on ne s'ennuie que par moments,
dans certains chapitres qui se diluent en marécages. Avec plus ou moins
de plaisir, on va toujours tout droit, lentement, sûrement, et l'on
arrive au bout avec quelque fatigue, sans regretter d'avoir fait le
chemin, mais sans trouver finalement la récompense d'aucune magnifique
découverte. On a toujours été de plain-pied, en rase campagne. Et l'on
n'est pas fâché d'avoir fini. On n'a pas envie de recommencer.

Tolstoï est évidemment un grand romancier, puisqu'il réussit à se faire
suivre pendant ces kilomètres de texte, sans lasser la patience du
lecteur moyen, même de celui qui n'a pas de prédilection marquée pour le
genre roman. Mais c'est un grand romancier réaliste, peut-être le plus
exclusivement réaliste qu'on ait connu,--sous la réserve de son goût
pour les digressions théoriques: et ces parabases s'intercalent dans le
récit sans rien y changer. L'avantage de ce réalisme est la crédibilité:
Tolstoï donne une invincible impression de vie justement observée et
fidèlement rendue. Nous croyons voir, entendre et toucher ses
personnages. Nous qui ne connaissons pas du tout la Russie, et encore
moins celle de 1805-1812, nous n'avons pas le moindre doute sur la
vérité du tableau--sauf une exception, qui tient à l'idéologie, et
n'altère aucun trait sensible. Il ne s'agit que d'interprétation.
Tolstoï n'a peut-être pas compris Napoléon, mais il l'a très bien vu. Le
cinéma ne ferait pas mieux. En outre, il s'en faut beaucoup que Tolstoï
soit purement un visuel et n'excelle que dans le pittoresque. C'est
habituellement un remarquable analyste, un psychologue d'une implacable
perspicacité, pour qui les métaphores clichées du scalpel et de la
planche d'anatomie reprennent une valeur et s'imposent. Nul n'a été
moins dupe des apparences, des conventions et des préjugés. Nul n'a
mieux pénétré, sous cette couche et ce vernis, le fonds et le tréfonds.

Ce don contribue à expliquer qu'il ait combattu une société dont les
dessous, les vices et les tares lui apparaissaient aussi nettement que
s'il avait radiographié les âmes. A vrai dire, d'autres ne s'y trompent
pas davantage, sans fouiller autant, faute des mêmes aptitudes, ou parce
qu'ils trouvent que cela n'en vaut pas la peine; et ceux-là peuvent
préférer une humanité organisée, même très imparfaitement, à une espèce
de sauvagerie ou d'animalité, même prétendue idyllique. Un inconvénient
moral ou social du réalisme est d'attacher trop d'importance au réel et
à ses inévitables défauts, par suite de mener soit aux noirs chagrins,
soit aux colères outrées et aux utopies révolutionnaires. Mieux vaut
d'ordinaire accepter ce qui est, non sans quelque dédain, et se faire
des raisons de vivre qui ne dépendent pas du train dont va le monde. Il
ne s'agit pas non plus de la molle indifférence d'un Philinte, qui en
littérature doit se contenter d'un plat académisme. Mais le noble
Alceste ne trouvera de solution supportable qu'en se détournant de cette
vile réalité quotidienne pour contempler _more platonico_ les idées
éternelles.

Le réalisme a des inconvénients littéraires fort analogues. Il proscrit
les hautes qualités esthétiques, qui ne se dégagent pas immédiatement de
la réalité courante, mais résultent d'une intervention créatrice de
l'esprit. L'art véritable vient du ciel, et le réalisme reste à ras de
terre. La première de ces qualités supérieures, c'est le style. Tolstoï
n'en a pas, et demeure le maître de tous les romanciers comme M. Paul
Bourget, M. Édouard Estaunié, M. Romain Rolland, qui le tiennent pour
inutile ou même nuisible dans le roman. Qu'en savez-vous? me dira-t-on.
Je réponds que cela se sent même à travers la traduction. Mais j'ai pour
témoin cet admirateur enthousiaste et hyperbolique de Tolstoï, le
vicomte de Vogüé, qui savait le russe et avait lu _la Guerre et la Paix_
dans le texte original. Tolstoï, dit Vogüé, «sacrifie de propos délibéré
le style pour mieux s'effacer devant son œuvre. A ses débuts, il avait
souci de la forme; je rencontre des pages de style dans _les Cosaques et
les Trois morts_; depuis, il a éliminé volontairement cette séduction.
Ne lui demandez pas l'admirable langue de Tourgueniev; la propriété et
la clarté de l'expression, sinon de l'idée, voilà ses seuls mérites. Sa
phrase est lâchée, fatigante à force de répétitions; les adjectifs
s'accumulent sans ordre; les incidentes se greffent les unes sur les
autres pour épuiser tous les replis de la pensée de l'auteur. A notre
point de vue, cette absence de style est une infériorité impardonnable;
mais elle me paraît la conséquence rigoureuse de la doctrine réaliste,
qui prétend écarter toutes les conventions; or le style en est une...»

Ne disputons pas sur les mots: la beauté est une convention également,
si vous voulez, ou du moins c'est une rareté sans aucun doute, et
statistiquement il n'y a de vrai que le banal. Mais l'art ne se confond
pas avec la statistique. Cependant Vogüé a pleinement raison de
constater la logique de Tolstoï. Avant lui des hommes qui sont loin de
l'égaler, mais qui professaient et pratiquaient déjà le réalisme,
Champfleury et Duranty, en avaient très logiquement déduit cette
conséquence. Reste seulement à savoir si le réalisme, en condamnant le
style, ne se condamne pas lui-même. Après tout, cette fameuse réalité ne
nous importe pas tant que cela, et surtout nous ne désirons pas tant la
retrouver telle quelle dans les livres: nous en sommes rassasiés et la
vie nous suffit. Mais le style d'un grand écrivain, voilà un présent
céleste et un élément nouveau, dont lui seul pouvait nous enrichir et
nous ravir. Il est vrai qu'au moins pour nous, Tolstoï offre cet intérêt
de nous introduire dans des régions que nous ne connaissions pas. Un
attrait d'exotisme a contribué à la vogue de Tolstoï. Mais cela
s'épuise, tandis qu'on s'enchante indéfiniment de la beauté du verbe. Un
des plus célèbres passages de _la Guerre et la Paix_ me paraît
significatif: celui où le prince André Bolkonsky, blessé et gisant sur
le dos, à Austerlitz, découvre le firmament et oppose cette splendeur
auguste à nos vaines et cruelles agitations. La pensée était féconde et
belle en soi. Ce pourrait être sublime. Mais comme le prince André
Bolkonsky n'est pas un poète lyrique, Tolstoï, pour rester réaliste,
s'est borné à une indication sommaire. L'esquisse du thème nous faisait
espérer une admirable symphonie. Nous sommes déçus.

Le réalisme exclut moins rigoureusement la composition, mais ne
l'appelle pas et préfère s'en passer, car c'est encore une opération de
l'esprit, et non une donnée extérieure. Dans la réalité, les choses vont
pêle-mêle et s'enchevêtrent. Le romancier réaliste a l'ambition de
reproduire cette pagaïe, comme on dit à présent. Il n'y réussira pas
complètement, mais il peut en approcher. Les romans de Tolstoï sont
aussi peu composés que possible. C'est un fouillis de personnages et
d'incidents innombrables. Il est bien obligé de les ordonner un peu,
malgré tout, pour rester intelligible, mais les nécessités du récit lui
fournissent un désordre de surcroît, qui ne se rencontre pas dans les
faits. Ici ce qui nous intéresse le plus de beaucoup, c'est la guerre de
Napoléon et des Russes, ou du moins leurs rapports, puisqu'il y a des
intermèdes de paix et même d'alliance (Tilsit, Erfurt...). Or, Napoléon
et Alexandre, leurs armées et leurs peuples, la France et la Russie,
vivent d'une façon continue. Mais Tolstoï est contraint de les laisser
de côté et d'interrompre cette trame, à d'innombrables reprises, pour
nous entretenir des Bolkonsky, des Bezouchov, des Rustov et d'un tas
d'autres, qui nous passionnent moins. Autant de chocs désagréables et
fatigants.

Pourquoi tous ces personnages imaginaires dans un roman historique, où
le premier plan appartient fatalement aux personnages qui ont existé,
surtout lorsqu'on nous en montre de cette taille? Le réalisme ne fait
qu'accuser plus crûment cette disparate. Vogüé ne voit «rien de
supérieur dans aucune littérature» au tableau de l'entrée des Français
au Kremlin, de la folie et de l'incendie de Moscou. Pour nous borner à
un sujet semblable, je préfère la prise de Troie, dans l'_Énéide_. Et
sans compter l'avantage des vers de Virgile sur la prose de Tolstoï, là
tous les personnages sont également historiques, ou du moins
légendaires, mais de la même sorte et fondus dans une harmonieuse unité.
Même observation pour l'_Iliade_, que Tolstoï a beaucoup étudiée, avec
grande raison, mais avec laquelle il voulait rivaliser, et cette
illusion nous stupéfie. Comment cet homme si lucide en psychologie
s'est-il tellement abusé en art? Comment n'a-t-il pas compris que du
réalisme à la poésie, il n'y a pas de commune mesure, que celle-ci est
d'un autre monde, d'une autre sphère, et ne parle pas la même langue?

Sans nécessité logique absolue, mais par une pente naturelle, le
romancier réaliste ne s'occupe guère que de gens ordinaires et
quelconques, plus représentatifs des masses et correspondant mieux à la
moyenne. Heureusement pour nous, lecteurs étrangers, ceux de Tolstoï
sont presque tous Russes et par conséquent nous étaient moins familiers.
Cependant, sans insister sur des douzaines d'autres, vrais sans doute,
mais frustes (je veux dire effacés), Vogüé déclare que deux sont
inoubliables: le prince André Bolkonsky et le comte Pierre Bezouchov.
Or, je les avais à peu près oubliés, tandis que, n'eussé-je jamais relu
Stendhal ou Flaubert, j'aurais toujours gardé le souvenir le plus net de
Julien Sorel et de la Sanseverina, d'Emma Bovary et de M. Homais. Le
prince André est un honorable seigneur, un brave officier, mais un peu
vague et sans rien de bien caractéristique. Pierre Bezouchov est un peu
plus curieux, un type de Slave irrésolu, très bon, mais très fou,
flottant à tous les vents. Il attire quelque sympathie, mais donne vite
sur les nerfs, et on ne le retient pas. La princesse Marie, bigote et
dévouée, est aussi banale que le serait son mari le comte Nicolas
Rustov, si celui-ci ne trahissait la pauvre Sonia avec une si tranquille
inconscience. Et Natacha, dont on dit merveille! Charmante jeune fille
en fleur, mais avec un cœur d'artichaut, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle
aime d'abord Boris Droubetzkoï, puis se fiance au prince André, puis
veut se faire enlever par Anatole Kouraguine, puis se réconcilie avec
André qui, en mourant, lui pardonne, puis épouse le riche et indécis
Pierre Bezouchov, et devient une ménagère, une couveuse, enfoncée dans
le prosaïsme domestique et la nursery. Et Pierre est sous la pantoufle.
Avec sa nature, c'était fatal. Le lecteur se rebiffe un peu. Cette
petite girouette et son embourgeoisement ne nous séduisent qu'à demi.
D'ailleurs, la fin du roman devient fastidieuse et ressemble à un fleuve
qui se perd dans les sables.

Évidemment l'homme supérieur existe aussi, et en principe le romancier
réaliste peut le peindre, comme l'ont fait Stendhal et Balzac; mais ces
derniers n'appliquent pas le réalisme intégral, dont les fermes
partisans reculent habituellement devant ces exceptions. Tolstoï fait
mieux: il les nie. Il y a au moins un grand homme dans _la Guerre et la
Paix_, direz-vous: Napoléon. Pour vous et moi, sans doute. Mais pour
Tolstoï, Napoléon n'est nullement un héros, ni un génie, en vertu de
diverses raisons, dont les unes sont personnelles à cet empereur, que
notre romancier diffame et vilipende farouchement, et les autres
ressortent de ce principe général qu'il n'y a pas de grands hommes et
que tous les hommes se valent. Je n'invente rien. Vogüé a eu
certainement tort de dire que Tolstoï avait été impartial et déférent
pour Napoléon... La traductrice de 1884 a fait des coupures, non pas
seulement pour abréger un peu, ce qui serait bien défendable, mais pour
jeter le voile sur ces écarts désobligeants. Mais lisez Bienstock, qui
ne nous fait grâce de rien. «Cet homme sans conviction, sans principes,
sans tradition, sans nom, pas même Français... L'ignorance des
camarades, la faiblesse et la nullité des adversaires, le cynisme du
mensonge, la médiocrité séduisante et présomptueuse de cet homme le
placent à la tête de l'armée... Au lieu de génie se révèlent une sottise
et une lâcheté sans pareilles», etc. De qui croyez-vous qu'il s'agisse?
De Napoléon!

On excuserait peut-être Tolstoï si ces violences iniques ne lui étaient
dictées que par le ressentiment patriotique contre l'envahisseur de la
Russie. On s'étonne pourtant un peu de son nationalisme frénétique,
contrastant avec son humanitarisme qui devait se développer si largement
et qui se manifeste déjà dans bien des passages de _la Guerre et la
Paix_. Un homme intelligent, un homme de pensée, peut et doit être
patriote, mais garder quelque sang-froid dans ses jugements et ne pas
dénigrer comme un braillard chauvin les gloires de l'ennemi. Ce qui
pourtant surprend davantage, c'est l'aristocratisme de ce Tolstoï, qui
devait donner plus tard dans l'égalitarisme le plus radical. Avez-vous
noté ce trait: Bonaparte n'est pas seulement un médiocre, c'est un homme
_sans nom_, un parvenu, un margoulin du pouvoir et de l'empire, avec qui
le boyard Tolstoï, parlant comme un émigré et un fervent de la
Sainte-Alliance, s'étonne qu'un monarque héréditaire et de droit divin
consente à traiter d'égal à égal.

Mais le plus fort est que Tolstoï échafaude toute une philosophie de
l'histoire pour assouvir du même coup sa manie de réalisme et sa haine
de Napoléon, et en vienne à nier absolument le rôle et l'existence même
des grands hommes.

Il attribue tous les événements non pas à la Providence, suivant la
doctrine de Bossuet et de Joseph de Maistre que, déjà touché de
libre-pensée et participant de l'esprit moderne au moins dans une
certaine mesure, il déclare archaïque et périmée, mais à la nécessité, à
la fatalité, à la force des choses, qui, d'après lui, n'exclut pas moins
les volontés humaines que la volonté divine. Ce sont des causes
générales, de vastes ensembles, des mouvements de masses, des concours
de circonstances impossibles à dénombrer et encore plus à produire ou à
déjouer, qui déterminent d'une façon inéluctable les guerres et les
révolutions des empires. Le libre arbitre n'existe probablement pas, et
la conscience l'affirme, mais la raison le nie: en tout cas, il ne joue
aucun rôle historique. Ce n'est donc nullement la volonté de Napoléon,
ni celle d'Alexandre, qui ont amené la guerre de 1812. D'ailleurs ce ne
sont pas le moins du monde des hommes de génie, mais «des hommes comme
tous les autres». Pour Alexandre, on l'accorde à Tolstoï, s'il y tient:
il y a quelques particularités qui différencient Napoléon et quelques
objections en sa faveur... «La dignité humaine, insiste Tolstoï, nous
démontre que chacun de nous est homme au même degré que Napoléon.»
Chacun est juge de sa dignité, mais la mienne souffrirait de penser
qu'il n'y a point de grands hommes, infiniment supérieurs à moi, et que
l'espèce humaine à laquelle j'appartiens est vouée à une éternelle
médiocrité. Mais les génies incommodent cet égalitarisme littéraire où
tend le réalisme, et celui de Napoléon en particulier offusquait le
nationalisme russe que Tolstoï adopte dans _la Guerre et la Paix_.

Considérons notamment la conduite des armées. D'après le prince André,
évident porte-parole de Tolstoï, «ce qu'on était convenu d'appeler la
science militaire n'existait pas et ne pouvait exister, et le génie
militaire n'était qu'une convention». Qu'est-ce donc qui décide? Ni
l'habileté des généraux, ni la supériorité des canons, tout au plus
l'élan des soldats et des peuples, mais surtout cette sempiternelle
fatalité que nous appelons le hasard, et à laquelle Tolstoï ne veut pas
qu'on donne ce nom, parce qu'il le croit synonyme de pure contingence et
d'absence de causalité, alors que le terme désigne l'enchevêtrement
infiniment complexe des phénomènes et l'interférence de diverses séries
hétérogènes, dont chacune est pour son compte régulièrement causale.

Anatole France a émis des idées un peu analogues, mais jusqu'à un
certain point seulement. «Considérez, mon fils, dit l'abbé Jérôme
Coignard à Jacques Tournebroche, que quand deux armées sont en présence,
il faut que l'une d'elles soit vaincue, d'où il suit que l'autre sera
nécessairement victorieuse, sans que le chef qui la commande ait toutes
les parties d'un grand capitaine et sans même qu'il en ait aucune. Il
est, je le veux, des chefs habiles; il en est aussi d'heureux, dont la
gloire n'est pas moindre. Comment, dans ses rencontres étonnantes,
démêler ce qui est l'effet de l'art et ce qui vient de la fortune?» Et
l'abbé Coignard ne nomme pas Napoléon--pour cause--mais il cite César
comme «un génie presque surhumain», capable de triompher par son propre
mérite. Vous voyez la distance entre un esprit fin et nuancé comme celui
d'Anatole France et l'esprit puissant, mais impulsif, à œillères,
foncièrement barbare, d'un Tolstoï. Assurément le hasard (bien défini)
ou la fortune, comme dit M. Coignard, a une part souvent prépondérante
dans l'issue des batailles; cependant toutes choses égales d'ailleurs,
c'est le meilleur général qui vaincra. Le général médiocre, par exemple
Pyrrhus, peut vaincre une fois par chance; il sera bientôt battu. Le
grand capitaine est celui qui peut subir quelques échecs çà et là, mais
qui s'est fait une habitude de la victoire. Ainsi Alexandre[17], César,
Turenne, Frédéric II, Napoléon. Les faits le démontrent, et le simple
sens commun y aurait suffi. Faut-il que Tolstoï en manque pour ne pas
croire à l'importance des armements, et pour méconnaître que le moral du
soldat, certes très important aussi, dépend grandement du chef plus ou
moins apte à entraîner ses troupes! Il a été fort heureux que nous
eussions une École de guerre, avant 1915; il a été fâcheux que nous
n'eussions pas assez d'artillerie lourde; et l'on fait bien de rendre un
culte au Soldat inconnu, mais ce n'est pas injustement non plus qu'on a
nommé des maréchaux de France, après 1918.

     [Note 17: Alexandre de Macédoine, bien entendu.]

Au surplus, Tolstoï se contredit souvent. Faisant la critique technique
de la bataille de la Moskova, qu'il appelle Borodino, il écrit: «S'il
est permis de juger les combinaisons de Napoléon en se dégageant de
l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est évident
que son plan manque de clarté et de netteté. Ce document (l'ordre de
marche) contient quatre dispositions dont aucune ne pouvait être et ne
fut exécutée.» (IIIe partie, ch. IX.) Moi, je n'en sais rien, n'étant
pas stratégiste de mon état, mais je constate que trois pages plus loin,
au chapitre x, Tolstoï déclare: «Ses dispositions étaient mieux prises
que celles qui lui avaient fait gagner d'autres victoires... Napoléon à
Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi bien et
même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux mesures
les plus sages...», etc.

C'est que pour Tolstoï il s'agit de prouver d'une part que Napoléon n'a
pas de génie, de l'autre que Koutouzov en a, car pour Tolstoï, comme
pour Koutouzov, Borodino (la Moskova) est une victoire russe. En
établissant que Napoléon n'est pas un grand homme et a mal pris ses
mesures, on explique qu'il ait été battu; mais pour la gloire du
vainqueur, ou prétendu tel, il faut que celui-ci n'ait pas eu devant lui
une mazette. D'où la sophistique de Tolstoï en cette occasion.

La prétendue défaite de Napoléon à la Moskova-Borodino est une façon de
parler, dont Tolstoï abuse longuement, comme un chauvin ou un courtisan.
Tout n'est pas faux cependant dans son apologie pour Koutouzov. Napoléon
a vaincu, puisque Koutouzov a dû battre en retraite, avec des pertes
numériquement supérieures aux nôtres, et puisque les Français sont
entrés sept jours après à Moscou, que les Russes n'ont pu protéger et
n'ont su qu'incendier. Mais il est vrai que leur résistance à Borodino
avait été opiniâtre, que les pertes de Napoléon, plus faibles en
quantité, avaient des conséquences plus graves, parce qu'il était
séparé de sa base par des milliers de kilomètres. Les Russes se
trouvaient chez eux et pouvaient se replier indéfiniment, tandis que
nous ne pouvions les poursuivre sans danger et que c'était déjà une
imprudence d'aller jusqu'à Moscou. Ici Tolstoï a des vues lucides et
généralement confirmées. Il finit par tenir un langage raisonnable, et
il met le doigt sur le point décisif lorsqu'il dit: «S'ils (les
historiens militaires russes) veulent être logiques, malgré leur
enthousiasme lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de
reconnaître que la retraite des Français depuis Moscou a été une suite
ininterrompue de succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzov.
Mais... en définitive, les victoires successives de l'ennemi ont abouti
à son anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour
résultat la libération de la patrie.»

Autrement dit, Napoléon a été militairement victorieux, dans la campagne
de Russie, et perdu par les conditions géographiques, l'espace, le
climat, à quoi l'on ne peut ajouter d'autre obstacle humain qu'un
fanatisme sauvage. Comme l'observe très bien Tolstoï, Napoléon ressemble
à un duelliste correct qui gagne absolument la partie d'après les règles
du jeu d'épée, et qu'on assomme alors avec une massue. Ayant proprement
boutonné l'adversaire et pris sa capitale, il crut n'avoir plus qu'à
conclure une paix brillante comme avec l'Autriche et la Prusse quand il
avait gagné Austerlitz et Iéna, occupé Vienne et Berlin. L'immensité du
territoire russe rendait cette contrainte inefficace. La haine des
boyards contre les principes de la Révolution française, toujours
représentés par Napoléon, et la fureur des paysans fanatisés, leur
faisaient préférer l'incendie et la dévastation, où ils se ruinaient
eux-mêmes, mais en détruisant l'envahisseur. Et l'espèce de maîtrise
qu'on ne peut dénier à Koutouzov ne fut pas précisément militaire, mais
consista seulement à comprendre cette situation. S'il livra quelques
batailles, ce fut malgré lui, prévoyant la défaite, ayant la main forcée
par le gouvernement de Saint-Pétersbourg et l'opinion publique, qui
n'eussent pas supporté qu'il ne défendît pas Moscou. Pour Koutouzov, la
perte de Moscou était quasiment insignifiante, puisque cette conquête
précaire ne devait pas sauver Napoléon. Lorsque celui-ci ordonna la
retraite, Koutouzov fut pressé de le poursuivre: il s'y résigna de même
à contre-cœur, sachant que cela ne servirait qu'à le faire étriller,
comme on le vit encore à la Bérésina. Refuser à tout prix et avec la
même obstination la paix et le combat, faire le vide devant l'armée
française, laisser au temps, à la famine et aux intempéries le soin de
la dissoudre, tel était le système de Koutouzov. Ce n'était probablement
pas un grand homme de guerre, mais c'était un homme de bon sens, servi
par des circonstances exceptionnelles. Encore fallait-il les discerner
et les mesurer nettement.

On doit concéder que Koutouzov fut seul à voir clair, et féliciter
Tolstoï lui-même de l'avoir si bien vu. Mais ainsi il avoue
implicitement l'utilité sinon du génie, que Koutouzov ne possédait point
à proprement parler, au moins d'une intelligence un peu caractérisée
chez un général en chef. C'est déjà un accroc à sa théorie. Ce grand
romancier se contredit sans cesse. Après avoir copieusement affirmé
l'inanité, le néant des rois ou des empereurs, des prétendus grands
hommes ou dirigeants quelconques, et enseigné que Napoléon lui-même
n'était pour rien dans tout ce qu'on lui attribue, Tolstoï ne
s'avise-t-il pas de fulminer sur le ton d'un Juvénal contre ce monstre,
chargé de crimes, et «bourreau des nations»? Il faudrait s'entendre. Si
Napoléon n'a rien fait, n'a été qu'un «infime instrument», la mouche du
coche ou la cinquième roue d'un carrosse, au moins n'est-il responsable
de rien et n'est-ce pas à lui, mais à votre fameuse fatalité, que vous
devez réserver vos diatribes.

Dans sa rage de nivellement réaliste et antifrançais, Tolstoï en vient à
nier non plus seulement le génie politique ou guerrier, mais celui de
l'ordre purement intellectuel. Il faut lire cela dans l'épilogue de _la
Guerre et la Paix_, coupé par la traductrice de 1884, qui songeait au
plaisir du lecteur, restitué par M. Bienstock, qui ne veut pas négliger
son instruction. D'après Tolstoï, «on ne peut admettre que c'est
l'activité intellectuelle qui guide l'activité des hommes» et «le
mouvement des peuples». Il trouve burlesque qu'on ait signalé parmi les
causes de la Révolution de 1789 le fait que quelques hommes de lettres
aient écrit des livres. Lui qui en a tant composé lui-même, il semble
ici se soucier des livres comme un moujik analphabet, ou comme un
poisson d'une pomme. Voltaire et Rousseau ne comptent pas plus pour lui
que Napoléon. Il s'esclaffe de cette influence prêtée aux grands
penseurs et grands écrivains, et ne découvre à cette bouffonnerie que
l'explication suivante: «Que ce sont des savants qui écrivent
l'histoire, et par conséquent qu'il est pour eux naturel et agréable de
penser que l'activité de leur classe est la base du mouvement de toute
l'humanité, de même qu'il serait agréable et naturel aux marchands, aux
agriculteurs, aux soldats de le penser: cela n'a pas lieu seulement
parce que les marchands et les soldats n'écrivent pas l'histoire...»
(Bienstock, vol. VI, p. 359). Bref, pour Tolstoï, il est absurde de
soutenir que le cerveau guide le corps, et il serait aussi raisonnable
de placer la direction dans les viscères ou dans les pieds. Telles sont
les turlupinades où choit d'aventure ce grand romancier.

Dès lors, naturellement, il se perd en vaines conjectures sur la nature
du pouvoir. Il expose que le pouvoir ne réside pas dans la force
physique, comme celui d'Hercule, qui peut opprimer un individu, mais non
pas tout un peuple; ni dans la force morale, puisque, loin d'avoir la
moindre supériorité morale, Napoléon est un criminel et un bandit... Ne
discutons même pas ce jugement. Mais comment Tolstoï n'aperçoit-il pas
que lorsqu'on oppose le moral au physique, il ne s'agit pas seulement de
moralité et de vertu, mais de pensée et de raison? A la vérité, il vient
de rayer également cette supériorité-là. Comment aussi, revenant sur le
libre arbitre, mêle-t-il deux questions tout à fait différentes?
L'existence, en effet assez douteuse, du libre arbitre, au sens
métaphysique, n'est pas le moins du monde nécessaire pour que les grands
esprits et les héros exercent une action décisive sur les multitudes et
sur les événements. Car ces êtres sublimes sont sans doute
psychologiquement déterminés, mais par des motifs qui leur sont propres
et qui constituent leur éminente personnalité. Les forces extérieures et
matérielles, ethniques, climatologiques, économiques, etc., pèsent
évidemment sur la marche de l'histoire. Mais le grand homme de tout
ordre, et particulièrement de l'ordre intellectuel, est le grand artisan
des choses humaines, en même temps que l'honneur de l'humanité. D'où
vient son influence? De l'ascendant normal du beau et du vrai. Et le
pouvoir politique, qui évidemment repose toujours au moins en partie
sur la persuasion, ne serait-ce que pour recruter les premiers adhérents
ou conjurés, ne se maintient que par un accord suffisant avec les
décisions générales de ce pouvoir spirituel. Lorsqu'il y a conflit
flagrant, comme à la fin du dix-huitième siècle, c'est le pouvoir
matériel qui saute. Tolstoï cherche vainement à brouiller des notions
très claires, afin de justifier son esthétique et ses antipathies de
classe ou de race. Il avait beau écrire lui-même, en abondance et avec
éclat, et il pourra contribuer très puissamment par son œuvre à
renverser l'ancien régime russe, il gardait et gardera peut-être
toujours une hostilité plus ou moins consciente d'aristocrate-né, de
terrien et de Russe autochtone, contre la civilisation occidentale, la
démocratie française et ces croquants d'hommes de lettres.


_Anna Karénine_, le second grand roman de la maturité de Tolstoï, est
aussi célèbre que _la Guerre et la Paix_, et beaucoup plus lu, d'abord
peut-être parce qu'il est plus court d'un bon tiers. Puis la majorité
des amateurs de romans partage l'opinion de la comtesse Tolstoï, pour
qui la partie historico-militaire de _la Guerre et la Paix_ faisait
longueur, et qui ne s'intéressait qu'à la partie mondaine, soirées et
belles amours ou amourettes, mariages, adultères, etc. La supériorité de
_la Guerre et la Paix_ réside au contraire dans ce qui fatiguait cette
fidèle épouse et prétendue «collaboratrice». Sauf quelques dissertations
sur l'économie agricole, _Anna Karénine_ ne contient que des choses
propres à passionner cette dame si représentative en l'espèce.
D'ailleurs, le ciel me préserve de condamner l'amour et même
l'adultère--au point de vue littéraire, s'entend! Racine, Stendhal et
quelques autres ont démontré qu'il n'en fallait pas davantage pour faire
des chefs-d'œuvre. _Anna Karénine_ en est-il un? On l'a beaucoup dit. A
parler franc, je ne le crois pas. Ce n'est qu'un très bon roman, qui
l'emporte évidemment sur la moyenne de la production courante. Le
chef-d'œuvre, c'est _Madame Bovary_. Le roman de Tolstoï rappelle un peu
celui de Flaubert, mais ne l'égale pas.

Il commence par une grave lacune. Les antécédents, l'éducation, le tour
d'esprit d'Emma nous étaient minutieusement exposés, de sorte que nous
la comprenons à merveille et qu'elle nous émeut d'autant plus. Anna se
met brusquement à aimer le comte Wronsky sans nous avoir été présentée:
ce n'est qu'une femme du monde quelconque, embarquée impromptu dans une
intrigue banale. Je ne dis pas que ce soit faux: c'est peut-être même
d'une vérité plus ordinaire, qui convenait au réalisme systématique et
intégral de Tolstoï. On constate donc qu'il ne vaut pas le réalisme
tempéré de Flaubert, car c'est certainement moins intéressant. A la
limite, le système tolstoïen tomberait dans l'insignifiance. Parce
qu'elle est plus particulière, plus fortement caractérisée, Emma résume
un monde d'idées et de sentiments, épars et moins définis dans la vie
courante, mais qui n'en existent pas moins, et dont la synthèse
constitue l'art proprement dit, c'est-à-dire crée de la beauté, en même
temps qu'elle rend la réalité plus intelligible. L'esthétique de
Flaubert avait, en outre, l'immense avantage d'autoriser le style, que
contre-indique celle de Tolstoï. A ce point de vue, pas de comparaison
possible.

Je vais presque jusqu'à préférer le pauvre Charles Bovary à M.
Karénine. Celui-ci est d'abord le classique mari de comédie, vide et
gourmé, de nature sèche et ingrate, qui ennuie sa femme et lui déplaît
physiquement (pourquoi ses oreilles sont-elles devenues si longues?).
Charles Bovary, simple médecin de campagne, est plus vulgaire d'aspect,
mais ce brave homme nous touche par l'iniquité de sa disgrâce, tandis
que celle de l'homme d'État Karénine semble un peu méritée et qu'il nous
est bientôt aussi odieux qu'à sa femme. Il supporte d'abord la liaison
d'Anna et de Wronsky, nullement par amour, ni par grandeur d'âme et
respect de la liberté des êtres, ni même par indifférence, mais
simplement par lâcheté et crainte du scandale, qui pourrait nuire à sa
fortune politique. Tout ce qu'il exige, c'est que les apparences soient
sauvées. Lorsqu'elles ne le sont plus, il flotte, et tantôt pardonne
(lorsqu'il croit qu'Anna va mourir), tantôt l'exècre par vanité offensée
(lorsqu'elle lui inflige la déception de guérir), tantôt consent au
divorce, et tantôt le refuse, n'étant dominé que par l'égoïsme et la
haine sournoise qui veut faire souffrir, sans risquer un éclat. Karénine
est écœurant.

Wronsky est normal, et se conduit en galant homme, mais sans trait bien
saillant ni bien sympathique. Ce n'est pas un véritable amant. C'est un
ambitieux, qui sacrifiera son ambition par scrupule d'honneur, mais
laissera sentir que le sacrifice lui pèse. Anna, dont la banalité se
montre dès le début, devient de plus en plus inconstante. Lorsqu'elle a
quitté son mari pour vivre avec Wronsky, ils vont d'abord faire un
voyage en Italie. Ils s'y trouvent désœuvrés, inquiets, et font
invinciblement souvenir de Froufrou à Venise. De retour en Russie, Anna
ne sait jamais ce qu'elle veut. Elle non plus, elle n'a pas assez
d'amour pour accepter la solitude avec son amant et y trouver le
bonheur. Elle voudrait continuer d'aller dans le monde, à l'Opéra, etc.
On ne la reçoit pas, ou bien on lui fait des avanies, évidemment
cruelles et presque toujours hypocrites, mais qu'elle devait prévoir et
partant éviter, connaissant l'état des mœurs et des préjugés. Lorsque
son mari acceptait le divorce, au lieu de sauter sur cette solution, la
seule raisonnable, elle la repousse pour expier son péché. Alors que ne
renonce-t-elle à ce péché même? Ce serait bien la meilleure manière de
s'en faire absoudre. Pas du tout! Elle continue de pécher et de
cohabiter avec Wronsky. Lorsque cette vie lui devient intolérable ainsi
qu'à son compagnon, elle se ravise, renonce à l'expiation et demande
enfin à Karénine ce divorce dont elle ne voulait pas quand il en voulait
bien. On peut être indulgent pour les caprices et les folies d'une
femme. Le refus de Karénine paraît malgré tout dur et méchant. On
conçoit pourtant jusqu'à un certain point qu'il l'envoie promener.

Aussi lorsque Anna désespérée se tue comme Emma Bovary--en se jetant
sous un train au lieu de prendre de l'arsenic, mais peu importe--ces
deux dénouements semblables produisent des impressions relativement
inégales, parce que l'un des deux est bien moins préparé. On compatit
toujours au malheur et au suicide d'une jeune et belle créature. Donc la
mort d'Anna Karénine nous touche, sans doute; c'est la carte forcée.
Mais celle d'Emma Bovary cause une émotion plus poignante et plus
profonde. Nous avons vraiment l'impression que «c'est la faute à la
fatalité», comme dit le malheureux Charles. Emma n'a failli que par
suite d'aspirations nobles en principe; elle n'est acculée au désastre
que par l'hostilité des choses et la muflerie des hommes. Elle souffre
plus injustement qu'Anna, fille d'un prince, comblée par la fortune,
presque uniquement victime de sa frivolité et de son manque
d'intelligence ou de décision. Enfin, bien que Wronsky la pleure, cette
mort d'Anna semble une délivrance pour ses proches et ses amis. Celle
d'Emma détruit son mari et sa fille. Au total, l'impassible et
intellectualiste Flaubert nous étreint et nous attendrit plus que le
réaliste, humanitaire et pitoyable Tolstoï.

Le troisième grand roman de Tolstoï, _Résurrection_, date de sa
vieillesse (il avait alors soixante-dix ans), mais ne porte aucune trace
de déclin, et peut même être considéré comme le plus personnel des
trois. Le prince Nekhludov, homme du monde conventionnel, viveur
inutile, se réveille en retrouvant dans une malheureuse condamnée
injustement, la petite Katiucha, la Maslova, qu'il a séduite huit ou dix
ans plus tôt et vilainement abandonnée. Enceinte, chassée de partout,
elle a dégringolé jusqu'à devenir pensionnaire d'une maison mal famée,
et elle est faussement accusée de l'assassinat d'un ivrogne. Nekhludov
comprend qu'il a une lourde part de responsabilité dans cette déchéance,
ce qui est exact. Il entreprend de réparer ses torts, et il a raison.
Mais voici ce qui est spécifiquement russe, ou tolstoïen. Voulant
réformer sa propre vie, Nekhludov décide de rompre avec sa maîtresse du
moment, une femme mariée: bon! Mais il songe à tout révéler au mari,
pour s'humilier devant lui! Heureusement il ne réalise pas cette
intention saugrenue. Il pense même à s'humilier devant son propre valet
de chambre en lui confessant ses fautes! C'est du délire. Pour la
Maslova, il s'emploie à présenter son pourvoi, puis son recours en
grâce; il la visite dans sa prison, lui demande pardon, lui donne de
l'argent, la protège, s'efforce de la réconforter et de l'amender:
parfait! Elle est envoyée en Sibérie: il l'y accompagne. Soit encore!
Mais non content de la secourir, il veut l'épouser. Vraiment il va un
peu loin. A quoi cela servirait-il? En serait-elle plus heureuse? C'est
bien douteux. La Maslova montre plus de bon sens que lui. Au début, elle
le détestait, et dans son abaissement ne visait qu'à l'exploiter.
C'était excusable. Puis peu à peu le repentir et la bonté nouvelle de
Nekhludov ont agi sur l'âme de cette dévoyée et ont opéré ce relèvement
moral qu'il se proposait comme but. Alors, précisément parce qu'elle est
redevenue honnête, la Maslova refuse d'épouser le prince par égard pour
lui, que ce mariage déclasserait et mettrait au ban de la société. Elle
répond à son dévouement par un bon office, qui vraiment la réhabilite,
en épousant le condamné politique Simonson, très épris d'elle et dont
elle pourra réellement adoucir la vie.

On est tenté un instant de juger que Tolstoï escamote la situation;
c'est un point de vue d'homme de théâtre. Tolstoï ne fait pas de
théâtre, et psychologiquement il est dans le vrai. Il n'était pas homme
à reculer devant une audace, d'ailleurs facile à l'époque naturaliste.
Dans _Anna Karénine_, Nicolas Lévine avait épousé une Masiova, et un
frère de Tolstoï en avait fait autant: M. Hettéma aussi, dans la _Sapho_
d'Alphonse Daudet. Mais pas l'ombre de résurrection dans tout cela, et
Katiucha est bien moralement ressuscitée. Est-ce vraisemblable? Oui, ou
du moins Tolstoï sait nous en persuader, à cause de l'être charmant
qu'était Katiucha avant la chute. Mais c'est romantique, sans doute: une
variation sur le thème de la courtisane régénérée par l'amour. La
nouveauté consiste en ce qu'il s'agit ici d'amour évangélique, et non
pas de cet amour proprement dit auquel l'auteur de la _Sonate à
Kreutzer_ jette sa malédiction. (La différence est-elle jamais si
radicale? Ou n'est-ce pas toujours ce même sentiment, le même instinct,
sous des formes diverses?)

Tolstoï ne cessera jamais d'écrire des contes, et il en a même laissé de
posthumes, comme le _Père Serge_. Certains de sa dernière période sont
fameux: notamment la _Mort d'Ivan Ilitch_ et _Maître et serviteur_. Par
la vigueur de la facture, ce sont des eaux-fortes. Plus jeune, il en
avait composé qui appartenaient à l'imagerie populaire et enfantine.
C'est un conteur-né. Toutefois, dans ses trente dernières années, il
était devenu surtout une espèce de prédicateur ou d'apôtre, et non
seulement il introduit des thèses dans ses récits, mais il compose en
abondance des ouvrages de pure théorie et propagande. Là son talent
faiblit un peu, non point par l'effet de l'âge--il resta jusqu'à la fin
robuste comme un chêne--mais par cette inaptitude relative à
l'abstraction qui déparait déjà certains chapitres de _la Guerre et la
Paix_. Lui si net et d'une touche si sûre, si parfaite, dans la
narration, souvent il mollit, il gauchit, se répète et rabâche comme un
paysan, dès qu'il se met à exposer directement des idées générales.
Cependant sa pensée révèle une force et dégage une chaleur non pas
précisément intellectuelles, mais d'une spiritualité communicative et,
pour ainsi dire, radio-active. On peut certes discuter Tolstoï, mais sa
grande et curieuse personnalité s'impose. C'est un prophète, comme on
chante dans la _Salomé_ de Richard Strauss. C'est, si vous voulez, un
Pierre l'Ermite, dialecticien inexpert, mais qui suscite la Croisade. La
plupart de ces traités ou _tracts_ de Tolstoï, interdits par la censure
russe, ont circulé en Russie sous le manteau, et y ont exercé une énorme
influence. Pour nous, ils sont moins originaux, mais ont encore un
intérêt au moins historique.

On ne peut lire d'abord sans colère _Qu'est-ce que l'art?_ ou
_Shakspeare et le drame_. En vrai barbare, scythe ou sarmate enragé,
Tolstoï y blasphème et piétine tout ce que nous aimons et vénérons. Pour
ce furieux, Shakspeare est au-dessous des écrivassiers les plus
médiocres. Tolstoï s'acharne particulièrement aussi contre Wagner, mais
jette également à la voirie Sophocle, Euripide, Aristophane, Dante,
Michel-Ange, Milton, Bach, Beethoven, Liszt, Berlioz, Baudelaire,
Verlaine, Mallarmé, Ibsen, Maeterlinck, Puvis de Chavannes, etc. C'est
la folie furieuse d'un sauvage ivre. Mais pourquoi? Parce que tout cet
art dont on fait tant de cas est doublement immoral, d'abord en soi
comme faisant appel aux sens et plus encore comme aristocratique,
réservé à une élite, s'opposant par conséquent à l'union et à la
fraternité universelles. En vain objecterez-vous que l'art n'est
nullement, comme le soutient Tolstoï, le privilège des classes riches,
qu'il y a d'opulents philistins à qui il est fermé, des pauvres
intelligents qui en font leurs délices, et que l'inégalité dont il se
plaint n'est que dans les capacités intellectuelles, auxquelles nous ne
pouvons rien. Injustice, si l'on veut, mais qui incombe à la nature; et,
parce qu'il y a des imbéciles, on ne va pas décapiter l'esprit humain.
Tolstoï n'admet que ce qui peut être immédiatement compris de tout le
monde, même des ignorants et des niais: pourquoi pas des microcéphales
et des crétins au sens médical? Les pires tortonistes font figure
d'esthètes en comparaison du grand Tolstoï. Et Jean-Jacques avait dit
des choses analogues sur la prétendue corruptions résultant des
lettres, des sciences et des arts. Il y apportait cependant un peu plus
de nuances et de correctifs. Le vieux Léon Nicolaïevitch frappe comme un
sourd ou un fanatique.

Cela lui paraît rationnel, et il se croit rationaliste: il l'est même
effectivement dans une certaine mesure et sur certains points, par
exemple dans sa polémique contre la religion et l'église orthodoxe, ou
plus généralement contre tous les dogmes et toutes les églises. Il fait
alors du Voltaire, avec moins de drôlerie et de verve, mais avec une
logique implacable et une sombre énergie. C'est un nabi prêchant contre
Baal. Même fureur prophétique contre la vie du siècle, le luxe, l'amour,
même conjugal, et toute la civilisation. On dirait d'une nouvelle
Apocalypse, contre une autre Babylone. Et logiquement, il a voulu vivre
en paysan, se faire ascète et cénobite. D'ailleurs, il y a du Ruskin en
lui, et la vie simple a en effet son charme. Elle le perd lorsqu'on la
dépouille de tout plaisir d'esprit et qu'on prétend la rendre
obligatoire par décret d'on ne sait quelle sacrée pénitencerie laïque,
qui nous enverrait tous manger des sauterelles au désert.

De l'Évangile, Tolstoï ne garde que la morale, mais il en fait une
idole. L'amour du prochain, l'union fraternelle avec tous les hommes, le
Sermon sur la montagne, soit! et en principe, c'est très beau. Mais si
l'on doit aimer l'humanité et la servir de son mieux, il ne faut pas lui
faire des sacrifices trop onéreux par eux-mêmes et qui lui seraient
finalement nuisibles: notamment le _sacrifizio dell' intelletto_.
L'homme n'est pas adorable du seul fait qu'il est homme; il ne compte
que selon les valeurs impersonnelles et idéales qu'il représente. On
peut n'avoir de haine contre aucun homme (et encore!); on ne peut les
aimer tous également. Ce qu'il faut aimer avant tout, c'est le vrai, le
beau et le bien, et chaque homme ensuite dans la mesure où il y
participe. Le moralisme fondamental, intransigeant, rigoureux, selon
Tolstoï, est tout ce qu'il y a de plus inhumain. Et au nom de quoi
l'ordonne-t-il? Il maintient Dieu, au moins de nom, mais nie la vie
future.

En politique, Tolstoï est communiste en ce sens qu'il veut remettre la
terre aux paysans, et qu'il condamne la propriété individuelle. Son
programme comporte la suppression de l'armée, des tribunaux, des
universités et des conservatoires, des grandes villes, de la grande
industrie, de tout gouvernement et de quoi que ce soit qui ressemble à
un État organisé. Mais il n'est pas socialiste à proprement parler, ni
même libéral. Il raille le libéralisme, le socialisme et la révolution.
Il lui faudrait une sorte d'anarchie rurale et idyllique, où d'ailleurs
le barine pourrait, sans distinction visible et officielle, garder un
ascendant patriarcal. En attendant, point de résistance au mal par la
violence! En quoi il était un peu trop absolu. On doit parfois se
défendre. Mais il condamnait d'avance le bolchevisme, et l'horreur de la
violence est un sentiment admirable, que peuvent partager ces purs
intellectuels que Tolstoï détestait... En définitive, c'est une espèce
de grand homme (bien qu'il ne crût pas qu'il en pût exister), mais un
grand conteur plutôt qu'un grand écrivain, et une grande âme plutôt
qu'un grand esprit.




AUTOUR DU MONUMENT BARRÈS


Je n'oublierai jamais ma découverte de Barrès. C'était un dimanche
matin, à l'automne de 1887. Chétif collégien, lâché en liberté dans
Paris seulement une fois par semaine, je commençai comme tous les
dimanches par dévaler la rue Soufflot et la rue de Médicis jusqu'aux
galeries de l'Odéon, pour y prospecter la littérature moderne. J'avisai
par hasard, ce matin-là, un mince volume de chez Lemerre, dont je
guignai quelques passages, à travers les feuilles non coupées. J'en fus
si frappé que je n'hésitai pas à l'acheter moyennant 2 fr. 75 c., et
j'avais peut-être cent sols pour mes menus plaisirs de la journée. Voilà
de l'admiration sincère! C'était _Sous l'œil des barbares_. Comme tout
le grand public, j'ignorais le nom de l'auteur, un débutant. Je passai
la semaine suivante à lire et à relire l'ouvrage, sous l'œil
heureusement distrait du pion. Un seul trait me choqua: l'injure à
Renan. Je m'enchantai du reste, et prévis un maître.

J'aurais été heureux de pouvoir assister, l'autre jour, c'est-à-dire
plus de quarante ans plus tard, à l'inauguration de son monument, sur
cette colline de Sion-Vaudémont qu'il a tant chérie et infatigablement
chantée. J'approuve hautement les beaux discours de MM. le maréchal
Lyautey, Charles Moureu, Paul Bourget et Raymond Poincaré. Je n'ai même
rien à dire contre ceux de M. Désiré Ferry et de Mgr Lagier. Je n'ai
jamais cessé d'admirer Barrès, ni de le qualifier grand écrivain. Je
dois avouer que pour moi cette qualité-là passe avant tout. Mais je n'ai
partagé qu'un assez petit nombre de ses opinions. J'ai même toujours eu
contre lui des objections sérieuses. J'ajoute que je n'ai jamais été à
proprement parler de ses amis personnels, bien que je lui eusse été
présenté, peu après ma sortie définitive du lycée, par Moréas, et que
j'aie entretenu avec lui des relations cordiales. Il était naturellement
distant, comme l'a observé M. Poincaré lui-même, et trop d'abîmes nous
séparaient--ou de nuances, mais c'était plus grave, comme disait Capus.

Sa politique m'étonna doublement. D'abord en soi: comment un tel artiste
s'avisait-il de se faire politicien? Je n'ai jamais aimé la politique:
je la méprisais alors avec une intransigeance juvénile. Ensuite,
pourquoi celle-là? Le peu que je savais du brave général me le
représentait comme sûrement ridicule, et peut-être dangereux, du moins
pour la circulation: je n'ai jamais cru à son succès, mais les
manifestations tapageuses et encombrantes m'ont toujours horripilé. Bon
pour un roi des Halles et un turlupin comme Rochefort! Les calembours de
Rochefort m'amusaient. Mais un Barrès! Son article de la _Revue
indépendante_, où il se proclamait boulangiste, et qui eut du
retentissement au quartier latin, me fut un scandale. Il devint ensuite
un des chefs du nationalisme, c'est-à-dire du boulangisme sans
Boulanger, qui ne m'agréait guère davantage. On sait sa position dans
l'affaire Dreyfus: j'étais de l'avis contraire. Il a persévéré dans la
politique toute sa vie: ce n'était donc pas une fantaisie, mais une idée
fixe, d'autant plus surprenante pour moi. Un tel écrivain n'avait-il
mieux à faire? Et ces violences brutales, souvent tout à fait injustes,
contre ses adversaires m'ahurissaient sous sa plume. Un des types
humains que j'ai le plus en horreur, c'est l'homme de parti, sacrifiant
tout à ce but unique. Que l'auteur de quelques-unes des proses les plus
enchanteresses de notre temps descendît à ce rôle, cela me semblait pour
ainsi dire contre nature. J'entendais bien qu'il y mettait quelque
ironie. J'aurais trouvé très drôle la fameuse plaisanterie du _Jardin de
Bérénice_[18] si elle n'avait été suivie d'effet. Mais qu'il appliquât
ce procédé me peinait comme un manque d'élégance. A mes yeux ce prince
de la jeunesse s'encanaillait.

     [Note 18: Sur le droit de traiter un adversaire politique de
     malhonnête homme, par simple métaphore, pour indiquer qu'on
     juge ses opinions nuisibles.]

C'est bien par dilettantisme, quoi qu'en ait dit M. Paul Bourget, qu'il
entra d'abord dans cette carrière. «L'important, dit-il dans le _Jardin
de Bérénice_, c'était de jeter du charbon sous ma sensibilité, qui
commençait à fonctionner mollement.» En d'autres termes, la politique le
fournissait d'un divertissement, d'un sport, utile à son «hygiène» et
révélant un fond de frivolité. Il avait besoin d'action, de mouvement,
de bruit, de luttes et de trophées. Le forum était son terrain de jeu.
Il jugeait trop austère et aride une vie de pur homme de pensée. Bien
entendu, il se convainquit peu à peu de sa mission civique, comme le
catéchumène de Pascal commence par l'eau bénite et arrive à la foi. M.
Paul Bourget n'a donc pas entièrement tort. Barrès eut bien la passion
de servir, et il a réellement servi son pays, surtout dans ses dernières
années. Je m'incline devant le grand patriote.

Mais les origines de sa vocation politique montrent bien que ce ne fut
jamais un véritable intellectuel. M. Henri Bremond trouve Barrès trop
«intellectualiste»[19], mais on l'est toujours trop pour ce mystique et
fluidique abbé. Pour moi, Barrès ne l'est vraiment point assez. Il ne
s'en défendait pas, et s'en vantait même volontiers. «L'intelligence,
quelle petite chose à la surface de nous-mêmes!» a-t-il dit. On a
presque envie de lui répondre: «Parlez pour vous!» De même lorsqu'il
s'écrie à propos de Sainte-Beuve: «Que j'aie fini d'être froissé, et je
n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien d'intéressant», et
pour lui Joseph Delorme a déchu en se consacrant, dans les _Lundis_, à
un «travail obstiné de bouquiniste». De même encore, et plus que jamais,
lorsqu'il proclame: «Il n'y a pas d'esprit libre». Il y a eu des
intelligences souveraines--Descartes, Voltaire, Renan--et il y a encore
aujourd'hui des esprits libres. Barrès n'est qu'un «génial artiste
littéraire», selon la très juste définition de M. Paul Bourget. On peut
préférer cela, c'est une question de goût, mais il ne faut pas
confondre, ni croire que ces textes de Barrès ne soient que des
boutades. Il y résumait toute sa personnalité, toute sa doctrine, et la
seconde n'était--naturellement, dans son cas--que l'expression de
l'autre.

     [Note 19: Préface de _Vingt-cinq ans de vie littéraire_.]

On sait qu'il avait débuté par le «culte du moi», et je garde une
prédilection pour cette trilogie initiale, surtout pour la première et
la troisième parties (_les Barbares_ et _Bérénice_). Contrairement à M.
Léon Blum, et d'accord pour une fois avec M. Bremond, j'aime un peu
moins _Du sang, de la volupté et de la mort_ et _Amori et dolori
sacrum_, où il y a des pages admirables, mais légèrement factices. La
sensibilité à grand orchestre et haute en couleur n'était pas spontanée
chez Barrès. Son tempérament sympathisait et s'harmonisait mieux avec la
modération des paysages lorrains. De ses conditions et limites innées,
il fit un système. Il s'aperçut que son précieux moi reposait sur des
éléments héréditaires, locaux et nationaux. Rien de plus exact,
puisqu'il excluait la raison, qui seule échappe à cette dictature et
opère par ses propres moyens. L'égotisme suppose logiquement le
régionalisme et le nationalisme, qui ne sont encore que des principes
subjectifs. Si l'on admet son point de départ, la doctrine de Barrès
était fort bien raisonnée. Formulée abstraitement, elle paraît un peu
courte. Cela tient dans le creux de la main, et c'est une diminution
arbitraire de l'esprit, qui veut atteindre à l'objectif et à
l'universel. Mais ces thèmes réduits convenaient éminemment au talent et
à la politique de Barrès. Dans son œuvre littéraire, les développant et
les creusant avec méthode, il en a tiré des merveilles.

Tout artiste, tout lyrique, a le droit de borner ses sujets et son
horizon pour y composer plus à l'aise, et c'est excellent, s'il élabore
ainsi des chefs-d'œuvre. Barrès nous en a donné, et l'on n'aurait donc
point de griefs, s'il n'avait érigé son manque d'intellectualisme en
règle et en dogme. Il a poussé la «critique de créateur» à des bravades
irritantes. De cette incompatibilité d'humeur sortirent sa haine et ses
insolences contre Renan, son dédain du Parthénon et de l'hellénisme, son
nationalisme intellectuel, son insoutenable position de soutien du
catholicisme auquel il ne croyait pas et ne se cachait pas de ne pas
croire, mais qui lui semblait inséparable de la tradition française.
Jusque dans son discours de la Sorbonne pour le centenaire, il considère
que le plus bel ouvrage de Renan est son petit-fils Ernest Psichari, qui
«expia» les sacrilèges de l'aïeul. Qu'un dévot ose ce langage, on peut
le concevoir: d'un incrédule avoué, c'est stupéfiant. Mais Renan
personnifiait ce que Barrès méconnaissait et détestait le plus au monde:
l'intelligence pure et la parfaite objectivité. Pas d'hérésiarque ni
d'antéchrist qui inspire au fidèle plus d'aversion. Déjà dans les
_Taches d'encre_, Barrès traitait Renan de «tartuffe». Sur ce point,
Barrès n'a jamais varié.

Faut-il rappeler son incompréhension d'Athènes dans son _Voyage de
Sparte_? Même au prix d'un don de style comme celui de Barrès, je ne
voudrais pas avoir signé un pareil livre. J'aimerais mieux écrire aussi
mal que Georges Ohnet. On se souvient aussi de la phrase fantastique sur
les admirateurs de Wagner et de Nietzsche qui ont «trahi la cause de la
France». Il y a plus fort. Lui qui faisait généralement grâce à Gœthe et
qui respectait M. Taine, il accuse aussi ce dernier presque de trahison,
pour avoir relu l'_Iphigénie en Tauride_ du maître de Weimar en Alsace,
sur la montagne de Sainte-Odile! Et c'était avant la guerre de 1914 que
Barrès fulminait ainsi. C'était avant celle de 1870 que Taine avait
publié ce magistral article, recueilli dans les _Derniers Essais de
critique et d'histoire_. N'avait-il pas le droit d'aimer _Iphigénie en
Tauride_? Quant à moi, déjà gravement compromis par mon admiration pour
Nietzsche et pour Wagner, je regarde cette tragédie de Gœthe comme un
chef-d'œuvre, où la noblesse morale égale la beauté poétique, et ceux
qui ne la comprennent pas comme des illettrés ou des gens de parti pris.
Barrès n'était certes pas de la première espèce: alors pourquoi cette
absurde et inutile xénophobie littéraire? Toute âme un peu bien située
est patriote; mais en quoi le patriotisme est-il intéressé à nier des
génies universellement humains, quoique nés hors de nos frontières?
C'est le particularisme égotiste de Barrès qui l'égare.

Sur d'autres questions alors inoffensives, maintenant brûlantes, cette
étroitesse l'induisit en des imprudences auxquelles M. Raymond Poincaré
a fait discrètement allusion à propos du Saint-Phlin des _Déracinés_ et
de l'_Appel au soldat_. Ce Saint-Phlin pousse l'amour de sa petite
patrie jusqu'à de pénibles injustices pour la grande, et l'on trouverait
des paroles inquiétantes dans des passages où ce n'est plus Saint-Phlin
qui parle, mais Barrès lui-même. Bien entendu, Barrès était absolument
et sans réserves pour l'unité française. Il tiendrait l'autonomisme des
cléricaux alsaciens d'aujourd'hui pour criminel. Mais on ne peut
s'empêcher de voir que son professeur de philosophie Bouteiller, à qui
il reproche tant son enseignement intellectualiste, travaillait mieux à
l'unification et à l'indivisibilité nationale, tandis que l'abus de la
décentralisation et du régionalisme risque d'aboutir au séparatisme.
Même au point de vue strictement patriotique, l'intellectualisme a du
bon.

D'autre part, le culte exclusif de la terre et des morts, la théorie
impérative des pas dans les pas, implique la négation de toute
nouveauté, de tout progrès, comme en Chine. Or, ce traditionalisme
absolu et cette piété fervente envers les ancêtres ont livré la vieille
Chine sans défense au premier agresseur outillé à la moderne. Le système
de Barrès appliqué avec rigueur eût désarmé la France, où les Allemands
seraient entrés comme chez eux, en 1914. Singulière, mais inévitable
conséquence de l'éthique professée par un des choryphées du
nationalisme! Ici encore, cela va de soi, Barrès s'est ressaisi. Pour
cela, il lui a fallu l'expérience directe des quatre ans de guerre.
Comparez avec cet Anatole France, que pendant l'affaire Dreyfus il
flétrissait avec quelques autres du nom alors infamant d'«intellectuel».
Nous remarquions déjà ce mois-ci la supériorité d'Anatole France sur
Tolstoï dans les questions militaires. Ce même antimilitariste et
pacifiste ne se montre pas moins supérieur sur les mêmes chapitres à
Barrès. Quelque trente ans avant le 2 août 1914, quoique fort hostile
aux gens de guerre et à la guerre même, M. l'abbé Jérôme Coignard
déclare à Jacques Tournebroche qu'elle n'en rendit pas moins des
services et «fut la grande éducatrice du genre humain». Elle allait
compléter l'éducation de Barrès sur un point capital.

Il n'avait jusque-là témoigné à la science et à l'esprit scientifique
qu'un mépris hautain. Ces produits essentiellement intellectuels ne
pouvaient que le faire bâiller et lui paraître bien au-dessous de lui.
Les sciences mathématiques et physiques, il ne les mentionnait même pas.
Est-ce que cela compte? Pour les sciences critiques et historiques, même
ou surtout à propos d'un Renan, il en proclamait l'insignifiance. Pour
lui, il ne s'agissait pas de cela... Lisez maintenant le volume
posthume, intitulé _Pour la haute intelligence française_, où l'on a
réuni les articles et discours de sa fameuse campagne sur «la grande
pitié des laboratoires». Rien ne fait plus d'honneur à Barrès. Mais
c'est une amende honorable. Remarquablement documenté, Barrès démontre
de la façon la plus précise et la plus éloquente que l'organisation
scientifique de l'Allemagne devait lui permettre de nous écraser, et que
le don d'improvisation inventive de nos savants a seul pu nous sauver.
Ni le courage, ni l'abnégation, ni les plus sublimes qualités morales
n'y auraient suffi. Sans la science française, la France était perdue.
C'est l'exacte vérité. Barrès en déduit judicieusement la nécessité
d'organiser aussi chez nous le travail scientifique en temps de paix,
d'abord pour parer à toute éventualité et ne pas risquer, comme en 1914,
d'être pris au dépourvu. Il ajoute avec raison qu'un Claude Bernard, un
Pasteur, un Berthelot, un Curie contribuent glorieusement au prestige
national. Il invoque aussi la prospérité économique, industrielle,
agricole; il espère que l'augmentation des richesses créées par la
science résoudra la question sociale. Ce n'est pas tout. Comprenant que
l'intérêt utilitaire ne susciterait pas suffisamment cet enthousiasme
qui détermine les vocations les plus efficaces, Barrès va même--avec
moins d'insistance et quelques restrictions, il est vrai--jusqu'à
reprendre les thèses de Renan et de Berthelot sur la valeur de la
science, et ses aptitudes à soulever «le voile d'Isis».

Barrès presque scientiste! On ne saurait trop l'en louer, mais c'est
inattendu. Ah! le voilà loin de Brunetière et de sa «faillite de la
science»; loin de ce Bergson qu'il estimait fort, autrefois, et qui
vient de publier une plaquette[20] affirmant plus crûment que jamais
l'absolue autonomie de l'intuition ou inspiration philosophique et la
vanité radicale de la science, excepté pour l'action pratique et
matérielle. Cela autorise les excès d'ignorance et de confiance en leur
génie qu'on relève chez les pires bergsoniens. Et tel naïf croyait que
le maître allait les désavouer! D'ailleurs l'exemple de M. Bergson ne
prouve pas sa théorie du philosophe tombé du ciel et ne subissant aucune
influence. Il a lui-même subi celle du courant antiintellectuel déchaîné
par bien d'autres avant lui, voire avant Barrès, qui l'a précédé et dont
la formation ne lui doit rien. Au moins, le grand égotiste s'est
repenti, quoique un peu tard, de cette erreur qui faillit être mortelle.

     [Note 20: _L'Intuition philosophique_ (Helleu et Sergent).
     Barrès avait tenu à nommer élogieusement Bergson, dans son
     joli, mais un peu superficiel discours au sixième centenaire
     de Dante.]

L'œuvre de Barrès ne périra pas. On le lira toujours pour savourer son
style ensorcelant, son goût de l'héroïsme, son amour de la France. Mais
dans l'ensemble, et sauf exception, ce n'est pas chez lui qu'on pourra
bien apprendre à penser.




PAUL BOURGET

(_Quelques témoignages._)[21]


C'est dans la critique, d'après Brunetière, que M. Paul Bourget eût
trouvé le meilleur emploi de ses éminentes facultés. Ses _Essais de
psychologie contemporaine_ restent en effet une œuvre capitale, qui fut
révélatrice pour les adolescents de ma génération, et qui marquera
toujours une date. Je rappelle qu'il est préférable de les lire dans
l'édition Lemerre, non expurgée. M. Paul Bourget possédait alors toutes
les qualités requises pour être le grand critique de notre époque. On
est tenté de regretter qu'il n'ait pas suivi le conseil de Brunetière,
qui aurait pu ne pas l'empêcher d'écrire, en marge, quelques jolis
romans et contes comme _Cruelle énigme_ ou _Gladys Harvey_. On le
regrette un peu moins à cause de l'évolution attestée par le
tripatouillage des _Essais_, et qui changea M. Paul Bourget, à partir du
_Disciple_, en continuateur des Joseph de Maistre et des Bonald. Ses
romans mêmes en ont souffert, et l'_Étape_ ou _un Drame dans le monde_
ne valent à mon gré ni _Crime d'amour_, ni cette _Physiologie de l'amour
moderne_, si spirituelle et si aiguë, où M. Paul Bourget demeure un peu
romancier, en même temps que moraliste. Mais son obsédant souci
d'apologétique religieuse, politique et sociale exclut foncièrement la
critique proprement dite, qui a pour objet de comprendre plutôt que de
combattre, et surtout dans un camp où l'on nie la liberté
intellectuelle, c'est-à-dire son principe même.

     [Note 21: Un volume in-18, Plon, édit.]

Cependant M. Paul Bourget avait bien la vocation d'un grand homme de
lettres, laquelle a résisté en lui aux illuminations de la grâce. Quand
on aime profondément la littérature, on veut en parler, ce qui
d'ailleurs n'est qu'une autre façon d'en faire. C'est pourquoi la
plupart des «créateurs» qui comptent ont tâté de la critique, ne fût-ce
que dans des préfaces ou des correspondances comme celle de Flaubert,
qui ne traite guère d'autre chose. Sans se consacrer entièrement ou
principalement à la critique, comme l'y engageait son ami de la _Revue
des Deux Mondes_, M. Paul Bourget n'y a jamais renoncé. Voici son
dixième volume en ce genre.

Et ce qui prouve bien sa passion de l'art littéraire, c'est que malgré
ses visées de partisan et sa perpétuelle lutte pour diverses
orthodoxies, il garde une réelle impartialité, qui impose la sympathie
et le respect. Certes il ferraille contre les doctrines adverses, et
souvent avec des arguments assez faibles, mais il admire si fort le
génie ou le talent qu'il ne peut s'empêcher en aucun cas de leur rendre
justice. Ou s'il y a manqué, ce ne fut point par prévention de parti,
mais par incompatibilité d'humeur esthétique avec des écrivains plus
jeunes. D'ailleurs il a évité d'en écrire, et c'est seulement en
conversation qu'il a, paraît-il, avoué son peu de goût pour Proust et
Valéry. Je le déplore, mais l'incontestable sincérité et la haute
probité d'esprit que l'on constate chez M. Paul Bourget autorisent même
ceux qui ne partagent guère ses autres opinions, et en dehors de la
simple courtoisie protocolaire, à l'appeler bien volontiers et de bon
cœur: «Cher maître». Maître généralement peu écouté, d'ailleurs, si l'on
en juge par la violence injurieuse des polémiques courantes, et par
l'étonnant refus d'accorder que certains suivent ses traces à cet égard.
L'exception est apparemment si rare que le vulgaire se croirait trop
naïf de l'admettre, même lorsqu'elle est évidente. Un critique impartial
et indépendant? Vous voulez rire. On sait bien que tous les nègres sont
des Batignolles, comme disait Moréas.

Voyez, par exemple, l'article sur Anatole France, dans ces _Quelques
témoignages_. Il est clair que la partie la plus considérable de l'œuvre
d'Anatole France et toutes ses idées ne peuvent que choquer et blesser
durement M. Paul Bourget. Et la mode est de dénigrer l'auteur de l'_Orme
du Mail_. De jeunes agités s'efforcent de le déboulonner pour faire
place à leur propre statue, qui n'existe et n'existera jamais que dans
leurs rêves. Tous les ignorants et les cacographes, aujourd'hui si
nombreux, exécutent une manœuvre de défense personnelle en s'évertuant à
discréditer ce modèle de culture et de style, ce mainteneur de la pure
langue française. Enfin, les ennemis de sa pensée s'emparent avec
enthousiasme des pires commérages d'office dans la pieuse intention de
rabaisser son caractère et de le disqualifier, comme ils ont essayé pour
Voltaire et Hugo, qui furent avant lui les plus diffamés de nos grands
écrivains. Tartuffe et Basile collaborent à merveille. M. Paul Bourget
pouvait être tenté de céder à ce courant. Pas du tout! Il parle
d'Anatole France avec une convenance parfaite, loue son merveilleux
talent, ne le présente nullement comme superficiel ou suranné, et
proclame même la véracité et le désintéressement de l'auteur de
_Monsieur Bergeret à Paris_, de _l'Ile des Pingouins_ et de _Sur la
pierre blanche_. «C'est méconnaître la loi même de la grande
intelligence, dit M. Paul Bourget, que de considérer qu'elle soit
déterminée dans ses directions d'idées par de mesquins mobiles.» Il
demande qu'on le reconnaisse pour Taine, et il a raison. Il le reconnaît
pour France, et il y a bien quelque mérite. Rien ne prouve mieux sa
noblesse et sa hauteur de vues. Bon pour la tourbe d'agir toujours par
mauvais instincts ou bas intérêt! M. Paul Bourget sait que cette règle
ne gouverne pas les grands esprits, ni même tout simplement les vrais
amis des lettres.

Cependant, si c'est peut-être le pessimisme qui a mené Anatole France
vers le socialisme, je ne crois pas qu'il ait oublié _les Dieux ont
soif_, où ce disciple de Lucrèce reprochait au jacobinisme d'avoir été
une religion, ni que la révolution sociale soit chez lui devenue une
foi. Il se montrait philosophiquement plus avancé que les jacobins, et
ce n'est pas très difficile, effectivement, de l'être plus que
Robespierre, mais il n'a nullement démenti par la suite ce paganisme
radical. A relire _Vers les temps meilleurs_, on le trouve d'abord
beaucoup plus sage qu'on ne lui en a fait la réputation, notamment sur
l'obligation de la défense nationale, et d'autre part exempt de toute
crédulité messianique et révolutionnaire. M. Paul Bourget approche
davantage de la vérité lorsqu'il parle de «fuite dans l'utopie». Mais il
ne s'agissait pas pour Anatole France de remplacer une croyance
religieuse par une autre. Il resta toujours rationaliste et sceptique,
pur de tout mysticisme. Le futurisme socialiste lui rendit le même
service que son adoration de la Grèce antique, et qu'à Tacite la
Germanie, ou Salente à Fénelon, c'est-à-dire qu'il y trouvait un point
de vue d'où exhaler par contraste son dégoût du temps présent.

Observez que la plupart des esprits supérieurs ont méprisé leur époque,
ou même plus généralement le train du monde. Il leur faut donc se
tourner vers le passé ou l'avenir, à moins que ce ne soit vers un autre
pays embelli par leur imagination. Cette Athènes dont nous avons la
nostalgie, un Socrate et un Platon la censuraient, jusqu'à laconiser
plus de deux mille ans avant Barrès. De nos jours, qui a fulminé plus
furieusement contre le préjugé du moderne que l'aristocrate intellectuel
Nietzsche? Son aristocratisme partait du même sentiment que le
socialisme d'Anatole France, ou que la satire souveraine de _Candide_
contre la sottise de l'homme et de l'univers. Le génie voltairien, le
plus clairvoyant et le moins chimérique qui fut jamais, ne se réfugiait
que dans un jardin. Au fond, tous les grands rêveurs ou ironistes ne
nous invitent également qu'à le cultiver, et leur révolte suscite le
progrès dont un optimisme béat étoufferait tout espoir et même toute
notion. M. Paul Bourget ne voit dans _Candide_ que nihilisme
destructeur! C'est le comprendre aussi mal que Mme de Staël et Michelet,
qui y apercevaient la haine et la dérision du genre humain. Voltaire
tâche à servir la pauvre humanité, en la guérissant de sa niaiserie et
en assainissant les mares stagnantes de l'histoire, comme l'entreprendra
Faust au dénouement symbolique du chef-d'œuvre de Gœthe. Benjamin
Constant, qui d'ailleurs préférait celui de Voltaire, avait bien
discerné cette unité de vues et ce symbolisme, qui échappe à M. Paul
Bourget. Ne réprouve-t-il pas cette «existence d'insecte»? Nous savons
par Maeterlinck que les plus industrieux des insectes, les termites et
les abeilles, ne sortent pas de limites étroites et toujours
matérielles. Mais l'homme cultive le jardin de l'esprit. Voltaire et
Gœthe enseignent la connaissance, l'art, la civilisation. Ces grands
arbres splendidement fleuris s'élèvent un peu au-dessus de l'horizon des
termitières.

Mais la libre discussion reste toujours indispensable à cette culture,
et un mécontentement, même excessif, est plus fécondant que l'inertie
des satisfaits. M. Paul Bourget a donc tort de blâmer l'inquiétude
romantique, si conforme à l'exemple des grands penseurs et des grands
ouvriers du progrès. Byron continuait le classique Voltaire et n'en
disconvenait pas. Et ce Platon déjà nommé, avec sa République au moins
aussi utopique que celle d'Anatole France (si classique lui aussi), M.
Paul Bourget l'implique-t-il dans le procès du romantisme? Logiquement,
il le devrait: cela ne lui démontre-t-il pas la nécessité d'abandonner
l'accusation? La science ordonne la soumission au réel, articule encore
M. Paul Bourget, qui dresse la science contre les romantiques et contre
la Révolution française, quitte à la lâcher lorsqu'elle le gêne dans sa
prédication. Que d'équivoques! Il est bon de se soumettre au réel, mais
on a toujours le droit de le juger, et il faut d'abord le découvrir. La
science, qui détruit tant d'erreurs, nous fait donc avancer, et non
piétiner sur place. Ensuite, tout le réel n'est pas donné une fois pour
toutes et définitivement immuable. On peut le modifier et l'améliorer,
même dans le domaine de la matière, où la chimie, l'électricité, la
mécanique ont apporté tant d'innovations, et surtout dans le domaine
humain, en décrassant la barbarie primitive et en instaurant
progressivement le règne de la raison. Tardivement apparue (inventée
par la Grèce) et toujours menacée, la raison n'en est pas moins un fait.
Pourquoi M. Paul Bourget, soi-disant soumis aux faits, s'acharne-t-il à
contester celui-là?

Lui qui prétendait écraser les romantiques au nom de la science, que les
meilleurs d'entre eux (y compris Hugo) ont révérée et que plusieurs ont
accrue (notamment, comme Frédéric-Auguste Wolf, dans les matières
d'érudition et de philologie, en renouvelant la critique et le sens de
l'histoire), il proteste ensuite contre ce qu'il nomme le scientisme,
c'est-à-dire contre un synonyme qu'il veut péjoratif, et il déclare que
la science n'existe pas, mais qu'il y a seulement des sciences--comme si
cette distinction, qu'on peut faire à propos de n'importe quoi, avait
ici un sens particulier et une portée décisive. Dira-t-on aussi que
l'homme n'existe pas, et qu'il n'y a que des hommes? Joseph de Maistre
l'a dit, mais tout l'esprit classique s'insurge contre lui.
L'abstraction est légitime et peut-être seule fertile. A se perdre dans
le détail contingent, on s'interdit de comprendre et d'agir. Il y a des
traits communs à tous les hommes et qui constituent l'homme en général.
De même pour les sciences. Chacune a son objet et sa méthode propres,
mais elles ont toutes le même principe, qui consiste à n'accepter que
les conclusions de la logique et de l'expérience, c'est-à-dire des deux
formes de la raison. Il y a donc bien un esprit scientifique, et la
science n'est pas un vain mot. C'est le _sacrifizio dell' intelletto_
que vous nous demandez avec votre dénonciation du prétendu scientisme.
On ne saurait être plus anticartésien que M. Paul Bourget.

Il n'est même pas thomiste, mais purement pragmatiste, et avec la
fantaisie la plus arbitraire. Car enfin, il s'agit assurément du vrai
avant tout, du vrai seul, mais cet unique souci de vérité, flétri par M.
Paul Bourget, s'est révélé plus utile que son fameux traditionalisme, de
sorte que son propre critérium se retourne contre lui. Où fixer cette
tradition qu'il faudrait suivre aveuglément, sous prétexte qu'elle a
fait pragmatiquement ses preuves? Pourquoi pas à l'âge des cavernes? On
y vivait, en somme, et les misonéistes d'alors ont dû craindre toute
lumière nouvelle comme un mortel péril pour les biens acquis et pour les
destinées de l'espèce. Vous prétendez que le pragmatisme condamne le
«stupide dix-neuvième siècle»? Même si c'était exact, cela n'en
diminuerait pas la grandeur, mais la rendrait héroïque. D'ailleurs,
c'est faux. Les résultats pratiques sont des plus précieux et auraient
désarmé les pessimistes, même ceux du romantisme, s'ils ne faisaient
profession de les dédaigner et de porter plus haut leur idéal. Jamais
avant notre époque les masses n'avaient connu un pareil bien-être ni de
si longues périodes de paix, laquelle n'a été troublée que par des
gouvernements du type qui précisément vous est cher, notamment en 1914
par une monarchie héréditaire, antiparlementaire et décentralisée. Vous
êtes obligé de convenir qu'on n'avait guère vu pareille floraison de
génies et de talents, et vous ajoutez seulement qu'il y en a de
pernicieux. Mais l'éclat des lettres, des arts et des sciences suppose
un milieu favorable, ainsi que vous le noterez à propos d'un génie qui
vous plaît (celui de Pasteur), et l'on y a toujours reconnu le signe
d'un temps notablement civilisé. Ce dix-neuvième siècle n'a été funeste
qu'à vos théories favorites. Votre anathème n'est dicté que par vos
représailles de doctrinaires déçus.

Justement à propos de Pasteur, voyez jusqu'où va le bon plaisir de M.
Paul Bourget. «Quant à lui (Pasteur), fidèle à cette méthode
expérimentale qui s'interdit les hypothèses invérifiables, il affirmait
sa foi dans l'au-delà.» Respectons cette foi, mais comme elle est au
moins aussi invérifiable et aussi peu expérimentale que l'hypothèse
contraire, admirons l'aisance de M. Paul Bourget à jongler avec les
mots. Du reste, soyez sûrs qu'il ne se laisse entraîner que par la plus
sérieuse conviction. De même lorsqu'il proclame avec M. Louis Bertrand
que nous devons romaniser, c'est-à-dire christianiser l'Afrique (comme
si le rôle de Rome n'y datait que de saint Augustin); ou que les romans
de M. Henry Bordeaux ont une signification (ce qui est exact), mais que
ceux de Flaubert n'en ont pas (entendez qu'ils en ont une que M. Paul
Bourget ne saurait approuver); ou lorsqu'il s'étonne que Paul de
Saint-Victor, dont il fait grand cas à bon droit, fût à la fois
humaniste et romantique (comme si ces deux qualités ne s'alliaient pas
en vertu d'une affinité foncière depuis les _Prolegomena ad Homerum_),
etc.

Il défend Sainte-Beuve, assurément très défendable sur bien des points.
Il croit qu'on lui en veut à cause d'Adèle. Mais non! Qu'importe?
Certains accidents, fréquents chez les grands hommes (Marc-Aurèle,
Molière, Napoléon et autres), n'en ont diminué aucun. Mais envieux,
Sainte-Beuve l'était bel et bien. M. Paul Bourget rappelle, comme je
l'ai fait ici même, son apologie de Victor Hugo, rapportée par les
Goncourt. Oui, mais c'était au dîner Magny. Elle eût gagné à paraître
imprimée sous sa signature. Même avant ses _Poisons_, toute son œuvre le
montrait dénigrant ou même diffamant ses meilleurs contemporains, à
commencer par Balzac et Stendhal, que M. Paul Bourget admire tant. Si
grand que soit Balzac, il l'admire même un peu trop, comme le premier
génie du siècle, et en chicanant pour le faire valoir l'écriture si
supérieure de Flaubert.

Je terminerai par une autre preuve d'équité méritoire que fournit
aujourd'hui M. Paul Bourget. Le bénéficiaire est, cette fois, Renan.
Sans doute, M. Paul Bourget lui objecte qu'il faut traiter les questions
religieuses au point de vue religieux (donc apparemment aussi les
questions musulmanes au point de vue musulman); et c'est une singulière
pétition de principe. Il en commet une autre--ou pour mieux dire, la
même--lorsque à la philosophie cosmique de Renan il répond par la
prétendue obligation d'attribuer ce qu'il appelle un sens humain à la
vie humaine; car cet anthropocentrisme suppose précisément ce qui est en
litige. Cependant, M. Paul Bourget porte aux nues Renan non seulement
pour son style, mais pour son caractère et pour sa science, ridiculement
niée par quelques polémistes. Il va même jusqu'à le comparer à Pascal,
sans se dissimuler l'opposition irréductible entre ces deux grands
écrivains. C'est sous la plume du pascalien Bourget le suprême éloge. Et
l'on ne peut mieux faire le sien qu'en lui en donnant acte.




DE MAETERLINCK A CLAUDE BERNARD


_La Vie de l'espace_[22]: qu'est-ce à dire? L'espace serait-il un être
vivant?--A peine a-t-on la certitude qu'il existe objectivement.
L'espace et le temps pourraient bien ne constituer, selon l'expression
de Kant, que des formes de notre sensibilité. Et cet idéalisme remonte à
la plus haute antiquité, aux origines de la pensée philosophique,
attendu que la philosophie ne résout peut-être rien, mais consiste
essentiellement à mettre tout en question. C'est déjà un progrès
capital. Je parle sérieusement, sans la moindre raillerie. Comment
résoudre une question sans d'abord la poser? Et fût-elle insoluble, il y
aurait un immense intérêt à savoir qu'elle se pose. Certain auteur
dramatique fait honneur à M. Bergson d'avoir le premier révoqué en doute
la réalité objective du temps. C'est précisément le contraire. Bien
d'autres l'avaient fait avant lui, tandis que l'affirmation de cette
réalité du temps est l'une des originalités et l'on peut dire la base
du système de M. Bergson. Les purs littérateurs qui s'avancent sur le
terrain philosophique risquent des faux pas. A plus forte raison ceux
qui s'aventurent dans le domaine mathématique. Je me sens bien intimidé,
ayant à rendre compte de cet ouvrage où M. Maurice Maeterlinck côtoie si
intrépidement des fondrières. Je n'ai pas non plus de compétence
spéciale. J'en ai sans doute moins encore. Je ne pourrai que me référer
à quelques spécialistes.

     [Note 22: Un volume, par Maurice Maeterlinck.]

Son titre m'a l'air d'une simple métaphore. Il veut dire sans doute que
notre conception de l'espace se modifie et se développe, comme un
organisme. D'ailleurs, il est probable qu'elle ne mourra pas, et que
cette notion durera autant que le genre humain. Les développements dont
parle M. Maeterlinck sont de date assez récente. D'Alembert est, si je
ne me trompe, le premier qui ait dit que le temps pourrait être
considéré comme une quatrième dimension de l'espace. Encore ne le
disait-il qu'en passant, par une boutade: les géomètres de son époque
étaient hommes du monde et hommes d'esprit. C'est seulement au
dix-neuvième siècle que divers mathématiciens, Lobatchevski, Riemann,
Beltrami et autres, ont inventé des géométries non euclidiennes, non
seulement à trois, mais à deux dimensions, planes ou sphériques, et même
à quatre ou à _n_ dimensions. On n'en est plus à quelques dimensions
près. Notre pauvre espace traditionnel, qui en a trois, mais pas
davantage, et qui s'y cramponne, semble terriblement vieillot et démodé.
Henri Poincaré, par qui les profanes ont pu avoir quelques lueurs de ces
belles inventions, qu'il a savamment examinées dans ses précieux volumes
de la collection rouge, va jusqu'à écrire: «Quelqu'un qui y consacrerait
son existence pourrait peut-être arriver à se représenter la quatrième
dimension.» D'autres occupations vous en empêcheront sans doute, et moi
aussi. Mais vous savez qu'Einstein a imaginé l'espace-temps et a paru
réaliser scientifiquement ce qui n'était peut-être qu'une piquante
fantaisie chez d'Alembert.

En quoi cette fameuse quatrième dimension passionne-t-elle M. Maurice
Maeterlinck? Ce n'est point par cette simple curiosité de tout qui
honore les meilleurs esprits et prouve que l'activité rationnelle est
bien un des besoins fondamentaux de notre nature. Tout le monde ne peut
être un savant, mais tout homme intelligent doit s'intéresser à la
science, et tâcher d'avoir au moins quelques clartés de tout. Molière le
permettait même aux femmes. Mais je crains que Maeterlinck, assurément
curieux, ne le soit pas avec un parfait désintéressement intellectuel.
Il laisse entrevoir des arrière-pensées et des soucis dominants, voire
obsédants, étrangers au pur désir de s'instruire et de satisfaire sa
raison. Maeterlinck ne cherche pas à savoir pour le plaisir de savoir,
mais pour percer l'avenir, jeter un coup d'œil sur l'au-delà, pénétrer
les mystères d'outre-tombe. Il me fait quelquefois penser, je l'avoue
avec tout le respect qui s'impose envers un tel écrivain, à la clientèle
des tireuses de cartes, des parties de tables tournantes et de
spiritisme. Ce qu'il a vu surtout dans la quatrième dimension, c'est un
moyen plus neuf et plus reluisant de s'embarquer dans des songeries
analogues à celles que les médiums et le marc de café suggèrent aux
adeptes. Je ne lui fais aucunement un procès de tendance. Il compare
lui-même, en propres termes, la métagéométrie à la métapsychique. Henri
Poincaré n'en serait peut-être pas autrement surpris, ayant dû défendre
Galilée et le mouvement de la terre contre des apologistes d'après qui
ses théories auraient justifié l'Inquisition et la croyance en
l'immobilité de notre planète. Mais l'assimilation des hypergéomètres
aux montreurs d'ectoplasme ne l'aurait probablement pas enchanté non
plus.

M. Maeterlinck cite plus opportunément _le Voyage au pays de la
quatrième dimension_, de M. G. Pawlowski, ouvrage paru en 1913[23],
plein d'humour et d'ingéniosité, mais qui n'est qu'un roman, et le mot
même de quatrième dimension y est détourné de son sens. Pour M.
Pawlowski, hostile aux organisations sociologico-industrielles qui
transformeraient l'homme en machine, la quatrième dimension, grâce à
laquelle on pourra s'évader de ce bagne prétendu scientifique, c'est la
pensée, la vie, l'initiative, la liberté qui distingue l'individu. On ne
demande pas mieux, mais ce brillant et amusant conte philosophique, qui
rappelle Poe, Mallarmé[24], Villiers de l'Isle-Adam, n'a que des
rapports métaphoriques avec les géométries des correcteurs d'Euclide. Il
en va presque de même du nouveau livre de M. Maeterlinck. Ce n'est pas
un roman, puisqu'il n'y a que des exposés directs de ses idées, sans
affabulation, mais l'esprit en est foncièrement romanesque, fantastique
et mythique.

     [Note 23: Voir la deuxième série des _Livres du Temps_.]

     [Note 24: _Le Phénomène futur_ (_Divagations_).]

Les auteurs qu'il invoque de préférence, l'Anglais Hinton, le Russe
Ouspensky, et que je ne connais que par ce qu'il en cite, me font
l'effet d'espèces de Jules Verne plus subtils, mais plus chimériques et
dont les imaginations ont moins de chances de passer dans les faits.
C'est ce que Maeterlinck appelle «la féerie des mathématiques» et,
ajoute-t-il, «ce qu'on pourrait appeler tout aussi bien la géométrie
mystique, ou la mystique de la géométrie». Cela ne met guère en
confiance.

Supposez, par exemple, des êtres absolument plats, sans aucune
épaisseur, appartenant à la géométrie à deux dimensions. En voici un,
cerné sur une surface carrée par une ligne d'un millimètre de relief. Il
ne peut franchir cet obstacle, et n'en a même pas la pensée. Il est
prisonnier sur son plan ainsi limité, comme un homme dans un cube,
chambre ou cellule hermétiquement verrouillée. Mais nous pouvons
soulever l'être plat et le déposer de l'autre côté de cette enceinte
fortifiée. Il se trouvera libre, tout à coup, sans avoir sauté le mur.
Il n'y comprendra rien. Serions-nous moins étonnés si une puissance
supérieure nous tirait soudain d'un cachot cubique et barricadé? Il n'y
faudrait nulle effraction, nul percement du plafond ou du plancher,
nulle escalade de la cheminée, pour peu qu'un être à quatre dimensions
nous vînt en aide et nous libérât au moyen de la quatrième. Ce n'est ni
par les portes, ni par les fenêtres, ni par aucune ouverture tombant
sous nos sens, que les personnages surnaturels des légendes et les
spectres, apparitions et larves métapsychiques s'introduisent
subrepticement dans les lieux clos et se montrent à l'improviste, par
miracle, à des disciples émerveillés. Ces hôtes mystérieux vont et
viennent tout simplement par la quatrième dimension. Les êtres à quatre
dimensions abondent dans la Bible, d'après un élève de Hinton, Taylor
Schofield, à qui je laisse la responsabilité de cette exégèse.
Maeterlinck la juge admissible.

Ne sortons pas de la platitude. Transportons un de ces êtres
intégralement plats, plus plats que le discours d'un académicien, eût
dit Musset, sur une hauteur, donc dans une troisième dimension toute
nouvelle pour lui. Il apercevra pour la première fois l'intérieur des
surfaces planes que des lignes suffisaient à lui rendre invisibles. De
même, qu'un Satan ou un Méphisto nous enlève sur un tapis magique
jusqu'au sommet de la quatrième dimension, nous aurons la satisfaction
inédite de plonger dans les maisons sans les décoiffer de leurs toits et
d'apercevoir tout ce qui s'y passe, plus commodément que le diable
boiteux de Le Sage. La police serait bien forte, si elle disposait de
cette quatrième dimension, mais que deviendrait le secret de la vie
privée? Ce serait pis que d'avoir un jésuite dans son mur ou l'œil de
Moscou dans sa table de nuit.

De même que les lignes sont des sections de surfaces, et les surfaces
des sections de solides, pourquoi ces derniers ne seraient-ils pas des
sections d'autres corps à quatre dimensions qui, eux-mêmes, etc.? Les
dimensions, peuvent croître en nombre, s'étager et se sectionner
indéfiniment.

Tout cela est très joli, voire assez drôle. Mais il n'en résulte pas que
notre monde soit hanté par d'invisibles monstres multidimensionnels,
natifs de l'hyperespace et qui en viendraient pour «nous pénétrer comme
la lumière pénètre le cristal et nous apporter le bonheur ou le malheur,
la santé ou la mort», sans que nous nous en doutions ni peut-être qu'ils
s'en doutent eux-mêmes ou qu'ils y attachent la moindre importance. Ces
hypervolumes, à qui leur excédent de dimensions servirait de tarnhelm,
succédanés transcendantaux du père Ubu, peuvent être renvoyés au pays du
Moine bourru et du Croquemitaine. Tel est l'étrange besoin qu'éprouve
l'humanité de se forger des terreurs et du merveilleux que la science,
après en avoir tant dissipé, alimente de nouveaux contes de nourrice. On
peut cependant reconnaître qu'elle n'a pas voulu cela. Elle ne fait
appel à aucune «puissance spirituelle extrahumaine», quoi qu'en dise
Maeterlinck, et elle n'est aucunement «mystique», c'est-à-dire qu'elle
ne prétend à aucune communication directe avec le divin.

Ces géométries à quatre ou à _n_ dimensions reposent sur des
raisonnements, parfaitement déduits selon les règles. Ce ne sont pas des
visions d'en haut, mais des spéculations logiques. Dans cet ordre, elles
ont une incontestable valeur. Mais ce n'est pas à dire qu'elles
correspondent à nos réalités matérielles. Vous savez ce qu'on appelle
les quantités imaginaires. On introduit dans des formules algébriques
des racines carrées de quantités négatives, lesquelles n'ont pas de
racines carrées (puisque moins par moins donne plus). Ces quantités
irréelles jouent pourtant un rôle utile. Il en va de même des géométries
non euclidiennes. Très intéressantes, elles ne sont pourtant pour nous
que des concepts mathématiques, et l'espace où nous vivons n'en demeure
pas moins tridimensionnel et euclidien. Les histoires que recueille
Maeterlinck n'ont aucun fondement pratique et restent des rêveries en
l'air.

Il est vrai qu'Einstein a fait usage de la quatrième dimension, dans sa
théorie des courbures ou rides de l'espace. Mais cela ne s'exprime
exactement qu'en équations, et ne peut sans danger de fausse
interprétation se concréter en langage courant. Il est vrai que, dans
certaines équations encore, le temps fait figure de quatrième dimension.
Mais ce n'est aussi qu'un symbole mathématique, et pratiquement la
réduction du temps à l'espace est impossible, à cause de
l'irréversibilité qui caractérise le temps, conformément au principe de
Carnot et au témoignage d'Einstein lui-même qui a dit: «On ne peut pas
télégraphier dans le passé». Mais ce n'est peut-être qu'une
irréductibilité apparente entre deux apparences, et certaines
conséquences logiques des théories d'Einstein (une mère revenant plus
jeune que sa fille d'un voyage interastral) impliquent que le temps n'a
pas de réalité objective, c'est-à-dire nient le système de Bergson, qui
a senti le coup, mais, d'après M. André Metz, n'a pas su le parer.

Il serait bon de se remémorer cette sage parole de Montaigne, dans
l'_Apologie de Raymond Sebond_: «Je veois les philosophes pyrrhoniens
qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aulcune manière de
parler; car il faudrait un nouveau langage...» Cela s'applique à tous
les philosophes. Quant aux mathématiciens, plus heureux, ils ont un
langage précis, mais généralement intraduisible en langue vulgaire.

J'emprunte ces citations de Montaigne et d'Einstein au magistral ouvrage
de M. Émile Meyerson, la _Déduction relativiste_, que l'on consultera
avec fruit sur le temps irréversible et sur les rapports du
mathémathique et du réel. Je saisis l'occasion de vous recommander le
lucide et justement élogieux volume de M. André Metz, intitulé: _Une
philosophie des sciences; le Causalisme de M. Émile Meyerson_.

Avant de quitter M. Maeterlinck, je me permettrai de relever encore
quelques bizarreries, entre autres. Pourquoi prétend-il que dans le
mythe de la caverne les humains ne connaissent qu'un monde à deux
dimensions? Il n'y est pas question de cela. Qu'est-ce que c'est que ces
«états de la matière qui nous sont révélés par la métapsychique»?
Celle-ci n'a rien révélé du tout. Qu'est-ce que cette «ombre qui
précède notre présence réelle, hante cette dimension (la quatrième),
bien que nous nous en doutions à peine et que nous ignorions jusqu'à
quel point elle intervient, sous d'autres noms, notamment sous le nom
d'idéal, dans nos pensées...»? J'ai d'abord cru qu'il s'agissait de
notre ombre projetée sur la muraille ou sur le sol. Il s'agit de je ne
sais quel _double_, qui n'existe que pour certains illuminés, et qui est
bien inutile pour expliquer des phénomènes aussi simples que nos
représentations. Ce n'est pas mon _double_, c'est moi-même qui me
promène par la pensée à Rome, à Venise et en tout lieu dont j'ai gardé
le souvenir présent. La mémoire visuelle et topographique n'est qu'une
faculté normale. L'imagination constructive également. Maeterlinck croit
aux esprits désincarnés, errant à leur gré dans les systèmes planétaires
et dans l'infini! Tâchons de garder notre sérieux. Mais pourquoi
déclare-t-il que ces «esprits» des diverses planètes «communiqueront par
des ondes psychiques»? Si ce sont des esprits, ils n'ont pas d'ondes, vu
que les ondes appartiennent à la matière. Mais il n'y a pas plus
matérialiste qu'un mystique, ainsi que je le notais à propos du fameux
fluide de l'abbé Bremond. Je termine par le souhait que Maeterlinck
renonce à ces fantasmagories, et nous donne une autre _Princesse
Maleine_ ou un nouveau _Pelléas_.


Je ne voudrais pas laisser passer le cinquantenaire de Claude Bernard
sans dire un mot du grand physiologiste, qui fut aussi un esprit
vraiment philosophique et un excellent écrivain. On vient de réimprimer
opportunément son _Introduction à la médecine expérimentale_, ouvrage
d'abord très audacieux (en 1868) et qui garde une énorme importance dans
l'histoire des idées. Claude Bernard a exorcisé l'entité de la force
vitale et définitivement établi que la vie était soumise au
déterminisme, comme les phénomènes physico-chimiques. L'éminent
professeur Jean-Louis Faure, dans une remarquable étude, regrette que
Claude Bernard ne soit pas allé plus loin. Celui-ci s'en est tenu au
positivisme, parce que c'est sinon une philosophie satisfaisante, du
moins une méthode salutaire pour la science. En somme, Claude Bernard
est cartésien (Einstein aussi). L'accusation de matérialisme n'a pas
plus de sens contre lui que contre Descartes. L'affaire n'est mauvaise
que pour les scolastiques, les mystiques et l'école de la Vie. Elle est
donc bonne pour la vérité et le progrès de l'intelligence. Relisez, sur
Claude Bernard, l'admirable discours de Renan, qui lui succéda à
l'Académie française.




LES MANUELS

_Billy_, _Mornet_, _Bouvier_.


Dans une courte préface à son excellent manuel de _Littérature française
contemporaine_, M. André Billy[25] expose qu'il a dû choisir entre la
méthode subjective, qui érige les préférences personnelles en règle de
jugement, et la méthode objective, qui prend en considération tous les
événements littéraires, quoique d'inégale importance. C'est la seconde
qu'il a délibérément adoptée, et certes à bon droit, puisqu'il composait
un manuel. Ce genre de livres, si utile au public, si difficile, ingrat
et méritoire pour l'auteur, doit en effet présenter avant tout un
tableau ou un répertoire exact et complet des faits. _Matter of fact!_
Il y faut donc une liste des écrivains et de leurs principales œuvres,
établie et hiérarchisée d'après les données d'expérience évidente:
succès, influence, opinion de la foule et des habiles. Le manuéliste
peut à la rigueur insinuer la sienne pour son plaisir, parfois celui des
lecteurs, mais à condition de noter avant tout celle de la majorité ou
des minorités dirigeantes. Bref, on ne lui interdit pas d'avoir quelque
chose de personnel à dire, mais sa mission est avant tout documentaire
et, en quelque sorte, d'enregistrement. A la limite, on concevrait un
manuel d'ordre entièrement statistique, ne contenant que des noms, des
dates, des titres, les chiffres des tirages (dans la mesure où l'on peut
les connaître), des analyses de pure information, et des extraits de ce
qui a été écrit par les juges les plus autorisés. Cela n'a jamais été
tenté, que je sache. Combien ce serait instructif et commode! Songez
qu'on n'a pas un manuel ni une encyclopédie indiquant brièvement et avec
précision les sujets des principaux poèmes et romans, ni les thèses des
principaux essais contemporains. Le grand dictionnaire Larousse l'a fait
en principe pour ce qui a paru avant lui, mais parfois avec prolixité,
ou en restant un peu vague, ou en dogmatisant à l'excès; d'ailleurs, il
est bien volumineux, forcément, puisqu'il embrasse toutes les
connaissances humaines; et surtout, il n'est pas à jour.

     [Note 25: André Billy: _La littérature française
     contemporaine_. Un volume. Daniel Mornet: _Histoire de la
     littérature et de la pensée française contemporaine_. Un
     volume. Émile Bouvier: _Introduction à la littérature
     d'aujourd'hui_. Un volume.]

Un manuel doit être maniable, comme son nom l'indique. Celui de M. André
Billy n'a que deux cents pages, d'un format de poche. Et dans cet espace
réduit, il a trouvé moyen de passer en revue tous les écrivains de ce
dernier quart de siècle, sans oublier personne, autant qu'il m'a semblé.
C'est un véritable tour de force, qui charmera les bénéficiaires de
cette publicité dont tous n'ont pas l'habitude, et qui après tout se
justifie par de bonnes raisons. L'inconvénient est que ces énumérations
plus qu'homériques prennent beaucoup de place, et en laissent
relativement peu pour les vedettes. D'où l'impossibilité de ces analyses
sommaires, mais substantielles, que je souhaitais tout à l'heure. Mais
tant que ces figurants s'agitent, qui sait si quelqu'un d'entre eux ne
montera pas en grade, soit qu'il se révèle dans un nouvel ouvrage
supérieur aux précédents, ou que nous l'ayons jusqu'ici méconnu? Il faut
permettre à chacun de courir sa chance. Les _outsiders_ sont inscrits
aux programmes de Longchamp et d'Auteuil. Certes, ils gagnent plus
souvent que n'émergent les auteurs d'abord réputés médiocres. Mais un
manuel n'a pas tort de «se couvrir» et d'être exhaustif.

On ne peut donc qu'approuver le parti auquel s'est rangé M. André Billy.
Son dessein le lui imposait. Mais le manuélisme, qui rend tant de
services quand il est pratiqué avec cette sûreté de main, ne résume
pourtant pas toute la critique. Dans cette préface, où il conclut très
sagement pour ce qui le concerne en l'espèce, M. André Billy présente
quelques vues plus générales et plus discutables. Il en vient presque à
nier la critique elle-même, sous prétexte d'écarter ces «préférences
personnelles» qui la guideraient exclusivement, d'après lui, dès que, ne
se bornant plus à dresser des constats, elle se mêle de juger. Instituer
«une hiérarchie des valeurs fondée sur son propre sentiment de la beauté
littéraire et sur les chances de durée qu'il croira reconnaître dans les
œuvres», cette prétention, qui est bien celle du critique proprement
dit, relèverait purement et simplement, et dans tous les cas, de la
méthode «subjective». M. Billy accorde qu'«il ne lui est pas interdit de
se réclamer d'une doctrine rationnelle», mais ajoute qu'«il y a
précisément dans l'adhésion à une doctrine, pour légitime qu'elle puisse
être, un fait essentiellement subjectif, personnel et arbitraire». Billy
ne s'exagère pas le rôle de l'étude et de l'examen dans l'élaboration
des doctrines. Il s'imagine qu'on se décide par caprice ou pour des
motifs accessoires et cachés en s'écriant comme le P. Canaye, qui
étonnait encore le maréchal d'Hocquincourt: «Point de raison!» Beaucoup
de nos contemporains accréditent cette hypothèse, mais non pas tous.

C'est Brunetière qui a fait le mal. Il vous souvient de sa grande
polémique contre l'impressionnisme d'Anatole France et de Jules
Lemaître, qui avouaient la méthode subjective dont parle Billy.
Brunetière n'avait pas tort de proclamer qu'il en existe une autre, mais
en fait son dogmatisme à lui se révélait encore plus arbitraire et plus
injuste. Car son goût ne valait pas celui de ses deux contradicteurs, et
il ne le renforçait que de considérations prétendument morales ou
sociales, étrangères à la littérature.

Entre le parti de Brunetière et celui de France-Lemaitre, on en aperçoit
un troisième, celui de Taine, qui juge et classe les œuvres
objectivement, mais d'après leur valeur esthétique et intrinsèque. Taine
a fourni les éléments du critérium vrai, dans sa _Philosophie de l'art_.
Sans doute, tout le monde n'est pas apte à l'appliquer correctement.
Mais le bon critique est celui qui y réussit, et qui, pour les œuvres
contemporaines, discerne avec clairvoyance dans ce fatras celles que
retiendra la postérité.

Or, Billy écrit: «Le critique contemporain a sur la postérité un
avantage: il est placé dans la société des artistes dont il a mission
d'apprécier l'effort; il jugera donc cet effort de plus près, il en
distinguera mieux, non la réussite pure, mais le mérite. Il sera en
quelque sorte plus équitable que la postérité, parce qu'il sera mieux
instruit des circonstances et qu'il aura respiré le même air que les
écrivains dont il parle.» Chance d'erreur, au contraire! Pour bien voir
un objet et le situer dans un ensemble, il faut du recul. Les relations
personnelles avec les auteurs risquent de fausser les jugements en bien
ou en mal. Que de complaisances pour les gens puissants! Et certains
censeurs ne trouvent de talent qu'à leurs amis; d'autres, comme
Sainte-Beuve, les dénigrent par faveur spéciale. Il n'y a pas de grand
homme pour son valet de chambre: ni même, tout bonnement pour tel ou tel
de ses familiers. «Ce Stendhal, que j'ai bien connu, serait un grand
écrivain? se disait le même Sainte-Beuve. Allons donc!»

Le bon critique s'abstrait de la mode et de la vie courante, ne subit
aucune influence, et ne fait point acception de personnes. Il examine
les œuvres d'art aussi impartialement que les créations de la nature. Et
il se place au point de vue de la postérité, qui est le vrai, quoi qu'on
en dise, précisément parce qu'il s'agit d'éviter toutes ces séductions
et perturbations pour s'élever à l'état d'esprit pleinement intellectuel
et purement humain. Certaines dissidences individuelles ou quelques
vagues d'injustice collective ne sont que provisoires et sans portée, et
n'empêchent pas l'accord final des bons esprits à travers les siècles.
Ce sont ceux-là nos véritables contemporains, si l'on prend la
littérature au sérieux et que par conséquent on la considère sinon _sub
specie æterni_, au moins sous un aspect plus solide qu'une fleur de
boutonnière ou un colifichet féminin. Ne pas confondre le Bois sacré
avec le Bois de Boulogne, ni les Muses avec les modistes! La théorie de
Billy tend à remplacer la critique par la chronique et l'amour des
lettres par une badauderie amusée. Cette frivolité convient sans doute à
la plus grande partie de la production littéraire, ou soi-disant telle.
Mais ne compte réellement que ce qui est en dehors de ce rayon et
au-dessus de ce niveau. La littérature digne de ce nom, à la fois art et
science, est le plus haut aliment spirituel et l'œuvre la plus divine
qu'accomplisse l'humanité.

_Humanum paucis..._ C'est dans ce domaine que s'applique le plus
sûrement le célèbre adage. Au fond, seul le chef-d'œuvre importe.
Nécessairement, il n'abonde pas, tandis que la médiocrité pullule. Un
manuel classique, sur l'antiquité ou même les siècles modernes déjà
révolus, ne traite que d'un petit nombre d'auteurs, ceux du premier
rang. Un manuel contemporain entasse sur un espace de vingt-cinq ou de
cinquante ans plus de noms que l'autre pour des millénaires! Contraste
comique! D'ici peu, le manuel contemporain fera l'effet d'un cimetière.
Dès maintenant, l'énormité de cette production en démontre la vanité, et
on se dit qu'au lieu de la dénombrer dans son infini détail, il serait
plus utile d'en dégager ce qui peut-être ne périra pas. Par la question
préalable, que pose la plus longue et constante expérience, ces manuels
bourrés à éclater semblent décourageants et irrecevables. Cependant on
aurait tort de s'arrêter à cette objection. Il suffit de rabattre en
l'invoquant l'outrecuidance des bibliographes anticritiques. Mais cette
paperasse aussi périssable qu'innombrable forme le terreau où germe de
loin en loin la plante élue. La discrimination et le filtrage se feront
peu à peu. Il faut d'abord tout voir. Billy a donc pratiquement raison
dans son manuel, et tort seulement dans certaines théories de sa
préface.

Il divise clairement sa matière en trois parties: la Poésie, le Roman,
les Idées. Tout en s'évertuant à ne rien négliger, il a bien su mettre à
part et en relief ceux qui le méritent--ce qui prouve que, malgré son
programme, il sait aussi distinguer et classer, c'est-à-dire faire de la
critique au plein sens du terme, comme il est indispensable même dans un
manuel, qui n'est pas un simple catalogue. Par exemple, du blanc
troupeau des poètes, il détache très justement Valéry, Claudel et Paul
Fort. Je crois seulement qu'il se trompe en préférant le dernier des
trois, qui a du charme, de la fraîcheur, mais ne se hausse guère aux
grandes pensées et se noie dans une gentille, mais excessive faconde.
Billy est bien court sur Henri de Régnier poète, mais le situe hors de
son plan, comme symboliste dont l'esthétique appartient à une période
close. Billy commence, vers 1900, par l'école naturiste, qui n'a pas
produit elle-même grand'chose en poésie (son meilleur écrivain est un
romancier, Eugène Montfort). Mais Billy observe justement que le
naturisme favorisait l'éclosion de la poésie féminine, à qui des
conceptions plus intellectuelles convenaient moins. Et il décerne à Mme
de Noailles la palme de «grande poétesse».

Bien que Billy se limite aux réactions contre le symbolisme, ce qui lui
fait admettre Moréas, exclure presque complètement Henri de Régnier,
mais devrait éliminer également Valéry et Claudel, il abuse un peu en
consacrant quatre pages à Guillaume Apollinaire, deux à Max Jacob, une
entière et bien tassée à Jean Cocteau, tandis que La Tailhède et Maurice
du Plessys n'ont que quelques lignes. «Vrai et grand poète» semble
exagéré pour Jehan Rictus: la première épithète suffisait.

Passons au roman. «A côté de Rosny, Zola, son maître de la première
heure, est plat et rampant... Rosny est au premier rang des têtes
pensantes de notre littérature.» En revanche, Anatole France n'est pas
un penseur original. Des idées originales, c'est M. Jules Romains qui
en a. Anatole France n'est pas non plus un «créateur de formes». Pauvre
France! Je n'aurais pas cru que Billy l'eût lâché. Mais je ne doute pas
un instant que la postérité ne l'honore plus que MM. Rosny et Jules
Romains, lesquels ont d'ailleurs beaucoup de talent, mais moins pur et
moins parfait. Racine a-t-il créé des formes? La tragédie et
l'alexandrin existaient avant lui, comme le style dorique avant le
Parthénon. Racine avait-il des idées? Il était certes moins philosophe
que France. Et Barrès? Billy reconnaît, mais sans insister, que ce fut
surtout un artiste. Je m'étonne que Billy trouve Charles-Louis Philippe
peu lisible, et qu'il croie que M. Victor Bérard a réfuté
Frédéric-Auguste Wolf. Ce n'est pas l'avis de M. Maurice Croiset.

La lutte entre les champions de l'inconscient, de l'intuition, du
mystère, et ceux d'une renaissance classique, résume la situation
présente, d'après Billy, qui la compare aux querelles des anciens et des
modernes ou du classicisme et du romantisme. Analogies un peu
superficielles! Car les modernes comme Fontenelle et Charles Perrault
étaient rationalistes ou croyaient l'être, et les romantiques seuls ont
pleinement compris l'antiquité. Les partisans des anciens avaient
cependant raison en 1680, comme les romantiques en 1830. Tout est
complexe dans l'histoire des lettres et des idées. Dans lequel des deux
camps rangez-vous Valéry? Classique, si l'on veut, mais dans un sens
très large, sans se plier à l'étroitesse du néoclassicisme actuel, et
sans rien rejeter de ce qu'il y a de précieux et de grand dans
l'héritage romantique et symboliste; d'ailleurs souverainement
intellectualiste et toutefois plus hautement transcendant que les plus
infatués des mystiques, ce prince de l'esprit élude la classification où
vous voulez faire tout entrer. Et de tous ceux qui vivent aujourd'hui,
peut-être dans deux cents ans subsistera-t-il presque seul... Ces
petites chicanes ne me détourneront pas de vous recommander chaudement
le manuel d'André Billy, qui me paraît à peu près le modèle du genre.
(Il manque un index.)

Celui de M. Daniel Mornet[26] possède aussi de bonnes qualités. Il
s'efforce également d'être impartial et objectif. Embrassant une période
plus vaste, il a plus de peine à y mettre de l'ordre. Depuis 1870
jusqu'à nos jours, M. Daniel Mornet aperçoit d'une part une évolution du
scientisme à l'intuitionnisme et à la «recherche des mondes cachés»,
d'autre part la permanence de certaines formes traditionnelles d'art et
de pensée. Cela peut se soutenir. Mais que de difficultés dans
l'application! Plusieurs fois, M. Daniel Mornet avertit que tel auteur,
dont il a parlé dans certaine partie, pourrait aussi bien figurer dans
une autre. Il arrive que le lecteur fasse spontanément la même
réflexion. Sous prétexte d'«interprétation artistique de la vie», voici
le pur Parnassien Heredia dans le même chapitre que les purs classiques
Moréas et Anatole France, la pure instinctive Colette, et l'hétéroclite
Rosny! Souvent, l'étude sur un même auteur est servie en plusieurs
portions, à de longues distances. Des frères ou de proches parents sont
cruellement séparés. Pourquoi Doumic l'est-il de Brunetière par une
centaine de pages? etc. Des bizarreries de vocabulaire. Humanisme
signifie culture gréco-latine, si l'on veut s'entendre. M. Daniel Mornet
l'emploie dans le sens de Fernand Gregh (sentiment humain) dont M.
André Billy s'est moqué. Des injustices: contre Anatole France, elle va
jusqu'à l'odieux et au scandale. Taine est fort maltraité. Renan ne
l'est pas fort bien. M. Daniel Mornet met en gros caractères les auteurs
importants, et les moindres en petit texte. Soit! Mais l'on s'étonne de
voir Samain, Pierre Mac-Orlan et Auguste Bailly si grands, Claudel,
Péguy, Mme de Noailles, Élémir Bourges, Gobineau et quelques autres si
petits. Déjà grandi, Mac-Orlan est étudié deux fois. Mais d'Élémir
Bourges M. Daniel Mornet cite à peu près tous les ouvrages excepté le
principal (_les Oiseaux s'envolent_). Il ne trouve pas Stendhal artiste.
Il oublie complètement La Tailhède. Il cite les _Montaigne_ de Strowski
et de Villey, non celui d'Armaingaud, qui est le meilleur. Mais le
docteur Armaingaud n'est pas universitaire... Il ne donne que quatre
lignes à l'abbé Bremond, et douze à M. Victor Giraud! etc. Ce n'en est
pas moins un travail consciencieux et instructif.

     [Note 26: _Histoire de la littérature et de la pensée
     contemporaines_, (1870-1921). Un volume, Larousse.]


Il faut bien avouer que les incursions des professeurs dans la
littérature contemporaine sont rarement heureuses, et que M. Fernand
Vandérem leur a rendu un mauvais service en les attirant sur ce terrain
mouvant. On l'a bien vu par les récents manuels de MM. Daniel Mornet,
Bernard Fay, Marcel Braunschwig. Les meilleurs tableaux d'ensemble du
plus récent mouvement littéraire en France sont ceux de M. René Lalou, à
la vérité professeur, mais d'anglais, et de M. André Billy, simple
journaliste... Les chefs-d'œuvre du passé, les classiques consacrés par
le temps, constituent la seule matière d'enseignement substantielle et
solide, qui forme sainement l'esprit des élèves et n'expose pas les
professeurs à se fourvoyer. La pédagogie est une magistrature assise:
la critique des nouveautés relève de l'exploration active, de la
prospection militante. C'est peut-être plus amusant (et encore n'en
suis-je pas sûr toutes les semaines), mais c'est plus dangereux. A
chacun son métier, et les lettres seront bien gardées.

M. Émile Bouvier se déclare ancien élève de M. Daniel Mornet, à la
Sorbonne. En de tels sujets, ce n'est pas une garantie. Et l'on souhaite
que l'_Initiation à la littérature d'aujourd'hui_[27] ne se répande pas
dans les lycées et pensionnats. Heureusement, M. Émile Bouvier
appartient à l'enseignement supérieur comme maître de conférences à la
Faculté des lettres de Montpellier. S'il a exposé devant ses étudiants
les idées qu'il résume dans le présent ouvrage, il a eu tort, mais ces
auditeurs un peu plus mûris déjà auront pu, comme on dit, en prendre et
en laisser, avec quelques sourires pour la juvénilité du novice
s'ébrouant _ex cathedra_. M. Émile Bouvier se rend certainement plus
utile, dans cette même chaire, par de savantes explications de Boileau
ou de Bossuet.

     [Note 27: Un volume, à la Renaissance du Livre.]

L'ancienne critique universitaire, également encline à parler des
contemporains, avait coutume de n'y rien entendre et de méconnaître les
génies ou grands talents les plus authentiques. De Nisard à Brunetière,
la tradition persiste sans défaillance, et, d'ailleurs, n'avait pas de
graves inconvénients. Le public tenait compte de leurs préventions, et
leurs dénis de justice n'excluaient pas certaines observations en partie
fondées et salutaires. Les auteurs s'irritaient, mais en somme n'y
perdaient pas grand'chose, puisque ces rudes censeurs n'ont finalement
étouffé aucune œuvre capitale ni aucune gloire viable. Enfin, si ceux-là
se trompaient souvent dans l'application, ils possédaient un trésor de
principes assez justes en soi et un bagage de savoir honorablement
acquis, de sorte que leurs livres ou articles restaient presque toujours
instructifs et intéressants, même pour qui ne souscrivait pas toutes
leurs décisions. Plus tard, Faguet et surtout Jules Lemaître se
révélèrent plus libéraux, plus désireux de traiter équitablement les
nouveaux écrivains. Ils y réussirent souvent, sinon toujours, mais en
tout cas leur propre mérite les faisait lire avec plaisir et profit.

Voici maintenant une jeune génération d'agrégés et de docteurs, qui se
piquent d'être nouveau jeu, dernier cri, et d'avant-garde. Ils se
donnent méthodiquement l'apparence d'avoir plus fréquenté les cénacles
que les salles de cours, les brasseries littéraires que les
bibliothèques, et Montmartre ou Montparnasse que les bancs de
l'Université. Ils se flattent de tout comprendre, de ne trouver aucun
obscurisme trop hermétique pour leur pénétration subtile, aucune audace
novatrice trop hardie pour leur goût aiguisé. Ah! ce ne sont plus des
philistins, ni des tardigrades. Ils sont véritablement affranchis et
dessalés. Ils en remontreraient aux professionnels de la Rotonde ou du
Lapin agile. C'est de l'antique Sorbonne aujourd'hui que nous viennent
la lumière neuve, la révélation de toutes les transcendances, et les
plus intrépides esthètes régénérant ou au moins bouleversant le monde.

Malheureusement il est plus facile de détruire que de reconstruire, et
ces bolchevistes ou bousingots en toge, officiellement chargés de
transmettre le flambeau, nous menacent d'une panne d'éclairage dans un
chantier de démolitions. Comment s'étonner de la crise du français? Les
classes de rhétorique traditionnelle avaient plus de valeur éducative.
Sans doute l'humeur naturellement frondeuse des adolescents les fait
souvent aller au contrepied de ce qu'on leur enseigne. C'est précisément
pourquoi la vieille rhétorique un peu pédante n'entravait aucune
liberté, ni aucun progrès. Les leçons tintamarresques des nouveaux
maîtres pourront ramener leurs victimes au respect de la raison et du
bon sens. Mais le plus salubre esprit de contradiction et les intentions
les plus sages ne suppléent pas au fond de culture première qu'on
n'acquiert efficacement que dans le jeune âge. Et quelle aventure que de
réduire des générations d'écoliers au rôle d'autodidactes!

Est-ce que je prends trop au tragique l'ouvrage de M. Émile Bouvier? Je
pense qu'il n'a pas de si noirs desseins, et qu'à lui seul il n'exercera
pas tant de ravages. Mais il personnifie une tendance périlleuse et qui
risque de se généraliser. Il faut sonner l'alarme dès qu'on entrevoit
l'écueil.

Ce volume se divise en trois parties. D'abord, le «triomphe du
symbolisme», avec ces deux dates: 1857-1900. Soit! et M. Émile Bouvier
le fait donc remonter aux _Fleurs du mal_, ce qui peut s'admettre, mais
alors pourquoi, dès la page 17, donne-t-il Baudelaire pour le «meilleur
représentant de l'École Réaliste», avec deux majuscules? Il y a du
réalisme dans Baudelaire, mais il s'en fait un moyen, non un but, et
c'est bien l'école symboliste qu'il suscita, comme l'indiquait plus
justement la chronologie de M. Émile Bouvier. La précision et la
propriété des termes caractérisaient habituellement les universitaires
d'autrefois: ceux d'à présent vont-ils perdre dans de mauvaises
fréquentations ces qualités indispensables?

Autre exemple. M. Émile Bouvier signale déjà des symptômes d'obscurisme
chez les romantiques, ce qui pourra surprendre aujourd'hui, mais c'est
historiquement exact, en ce sens que les pseudo-classiques d'il y a cent
ans articulaient ce grief (ce qui permet d'espérer que dans cent ans
Valéry paraîtra clair à tous). Toutefois on se demande ce qu'en pense M.
Émile Bouvier, puisqu'il écrit d'une part (page 22) qu'«il était réservé
aux romantiques de mettre délibérément la clef dans leur poche» (la clef
qui ouvre le sens des poèmes); mais d'autre part (page 24) que «les
poètes romantiques... donnèrent généralement la clef de leurs symboles»,
et (page 32) que pour déchiffrer Mallarmé «un certain labeur d'exégèse
est nécessaire, dont nous dispensait généralement la poésie d'avant
1850». Il faut pourtant qu'une porte soit ouverte ou fermée, et qu'une
clef soit ou ne soit pas dans la serrure. Les huis et les trousseaux de
M. Émile Bouvier se dérobent bizarrement à ce dilemme. On se croirait
dans une féerie du Châtelet.

Plus loin, il signale un ennuyeux défaut des œuvres à l'ancienne mode:
c'est qu'«on y apprend toujours quelque chose» (page 126), et cela m'a
rappelé le spirituel Alphonse Humbert, président du Conseil municipal,
disant dans un discours, à la fin d'un banquet: «J'ai horreur de
m'instruire.» Mais M. Émile Bouvier déclare ensuite (page 131): «Ce que
nous voulons, c'est une littérature qui nous apprenne quelque chose...»
et il loue pompeusement les écrivains du dernier bateau pour les
satisfactions que leur doit (d'après lui), cet «immense besoin»
d'instruction et de «vérité essentielle». Le pauvre Alphonse Humbert en
fût demeuré stupide,--ou comme deux ronds de flan, pour employer,
suivant les conseils de M. Émile Bouvier, un langage plus moderne.

M. Émile Bouvier distingue dans le symbolisme trois périodes: 1º celle
des inventeurs de génie, Baudelaire, Rimbaud, «son disciple» Verlaine,
et Mallarmé. (Bon! encore que Verlaine fût bien lui-même et eût écrit
les _Poèmes saturniens_, les _Fêtes galantes_ et la _Bonne Chanson_
avant de chanter la mauvaise en duo avec l'auteur du _Bateau ivre_); 2º
à partir de 1880 le mouvement symboliste proprement dit et arborant
cette enseigne, dont, environ 1895, la plupart des champions
«s'assagissent et retournent, avec Moréas et Heredia, au classicisme ou
au Parnasse.» (C'est vrai de Moréas, mais Heredia n'a jamais été
symboliste et a toujours été parnassien: M. Émile Bouvier veut dire
Henri de Régnier et confond le beau-père avec le gendre); 3º l'entrée en
ligne d'une réserve d'auteurs jusque-là peu connus ou méconnus,
notamment Paul Claudel, Paul Valéry, André Gide, qui «conquièrent
brusquement, vers 1910, la faveur d'une élite...» Soit encore! mais en
1910 André Gide était depuis longtemps célèbre et Paul Valéry, qui
s'attachait alors à se faire oublier, ne sortira de sa longue retraite,
avec la _Jeune Parque_, qu'en 1917. Observons qu'en tête de ce chapitre
M. Émile Bouvier plaçait le triomphe du symbolisme de 1857 à 1900; que
dans le corps du même chapitre il proroge ce triomphe jusqu'en 1910; et
qu'il faudrait une nouvelle prorogation d'une douzaine d'années pour
deux des œuvres symbolistes les plus triomphantes, la _Jeune Parque_ et
_Charmes_ (première édition complète, 1922). Recommandons à M. Émile
Bouvier l'art de vérifier les dates.

D'après lui, c'est à l'école de Valéry, de Claudel et de Gide que «les
nouvelles générations apprennent à les dépasser: d'où l'apparition des
écoles dites futuristes, cubistes, dadaïstes...». Je doute un peu de
cette filiation, et je suis très certain qu'aucun dadaïste, cubiste ou
futuriste n'a «dépassé» Gide, Claudel, ni Valéry. Quelle étrange idée
des valeurs se fait donc M. Émile Bouvier?

Son second chapitre s'intitule: «Une crise de croissance: Dada,
1920-1927.» N'insistons plus sur la chronologie! Mais une crise de
croissance, le mouvement Dada? Drôle de diagnostic! Il n'en est rien
sorti: le dadaïsme ne menait à rien, et même s'en vantait, professant un
nihilisme radical, sans exception même pour l'art. Mettons une rougeole,
d'ailleurs superficielle et localisée, car qui donc a pris Dada au
sérieux? Les dadaïstes eux-mêmes dissimulaient à peine que ce fût une
fumisterie. Pour M. Émile Bouvier, Dada posait de graves problèmes et
apportait non seulement «une doctrine littéraire», mais un «système du
monde». On croit rêver. Le dadaïsme, avec un vocabulaire esthétiquement
plus avancé, c'était en somme ce qu'on avait appelé sur le boulevard ou
à Montmartre le «zutisme». Simple blague de rapins! Le futurisme, le
cubisme et autres maboulismes étaient du même ordre. Il y aura toujours
de ces phénomènes à toutes les époques, comme des chahuts dans les
lycées et collèges. Les jeunes ont besoin de jeter leur gourme. Aucune
importance. Ceux qui ont quelque chose dans le ventre ne tardent guère à
se ranger. Ces caravanes ont pu ne leur être pas entièrement inutiles.
Mais ils ne commencent d'exister vraiment que par la suite.

M. Émile Bouvier cite M. Gustave Lanson condamnant l'hostilité préconçue
contre les novateurs, parce que «nous pourrions recevoir de l'expérience
le démenti qu'ont reçu les Baour-Lormian et les Viennet quand, au nom de
la tradition française, ils niaient cette chose inouïe qu'était le
romantisme». Oui, c'est entendu; mais il est aussi absurde d'accueillir
en bloc que de rejeter de même toutes les innovations. Ne soyez pas un
cuistre, mais non plus un gobeur. Il s'agit de juger les œuvres, et de
mesurer les valeurs. Il n'y faut point de parti pris ni de système
apriorique, mais quelque discernement.

La pierre de touche et l'aptitude à opérer le tri manquent visiblement à
M. Émile Bouvier. Dans son troisième et dernier chapitre: «Qu'est-ce
qu'une œuvre moderne?» ne va-t-il pas refuser à Mme de Noailles ce
brevet de modernisme qu'il distribue à tant d'insignifiants poétereaux?
Chez ceux qu'il appelle les anciens--non pas les Grecs et les Latins,
mais des auteurs d'aujourd'hui, qu'il regarde comme des attardés,--il
blâme l'importance «démesurée» accordée à l'intelligence. Parmi ces
forcenés intellectualistes de notre temps il nomme Barrès, Péguy,
Georges Sorel... Énorme! comme disait Flaubert. Et pourquoi pas Bergson
ou Bremond?... M. Émile Bouvier, selon qui Mme de Noailles est
archaïque, trouve Romain Rolland moderne jusqu'à la garde, etc. A ses
yeux, la science a définitivement ruiné le mécanisme cartésien,
qu'Einstein vient au contraire de restaurer avec éclat, etc. Que
signifie d'ailleurs ce préjugé d'un modernisme sacro-saint? La
littérature vaut bien qu'on lui applique la relativité généralisée. Pour
elle, le temps n'est certes pas un absolu. Le temps n'est qu'une
apparence: donc le modernisme aussi. A vrai dire, cela ne compte pas. Ce
qui compte, c'est le durable et l'éternel. Platon et Sophocle, Descartes
et Victor Hugo sont immortellement modernes, tandis que nombre d'auteurs
et de penseurs apparemment vivants sont réellement mort-nés.




VOYAGEURS[28]

_De Venise à Tolède._


M. Henri de Régnier occupe un rang éminent parmi les écrivains qui ont
_vu_ Venise, et dont la liste ne commence qu'au dix-neuvième siècle,
puisque l'éloquent Jean-Jacques et le spirituel président de Brosses ne
l'avaient pas réellement vue. En littérature, l'œil est une conquête du
romantisme, que Jean-Jacques ne représente donc pas tout entier, quoi
qu'en ait dit M. Pierre Lasserre. Le premier de qui les yeux aient été
dessillés devant la Ville Anadyomène, c'est Byron. Chateaubriand avait
encore la taie lors de son premier passage, lorsqu'il s'embarqua pour
l'_Itinéraire_, et ce n'est qu'un voyage très postérieur à la découverte
de Byron qui nous a valu l'admirable chapitre vénitien des _Mémoires
d'outre-tombe_. Musset et Sand n'ont enrichi qu'indirectement la
littérature vénitienne. Ils l'ont fournie d'un thème supplémentaire,
plutôt qu'ils n'y ont ajouté de leur plume. Nombreux sont ceux qui ont
traité de Venise incidemment, comme Goethe et Wagner, ou techniquement,
en purs critiques d'art. Les grandes œuvres littéraires sont celles de
Théophile Gautier, de Taine, de Ruskin, de Barrès, de Gabriel d'Annunzio
(_le Feu_), à la suite desquelles il faudra désormais inscrire _l'Altana
ou la Vie vénitienne_ de M. Henri de Régnier, qui avait déjà parlé de
Venise dans plusieurs volumes, mais concentre ici sa longue expérience
de cet inépuisable sujet.

     [Note 28: Henri de Régnier: _L'Altana ou la vie vénitienne_
     (1899-1924). Deux volumes.]

Il évoque librement les souvenirs de ses fréquents séjours, sans
s'astreindre à un plan méthodique, et son livre a cette allure de
flânerie délicate qu'imposent le charme et la topographie de Venise. Il
n'est déjà pas commode de s'orienter dans ce dédale de ruelles étroites
et de petits canaux. Il est absolument impossible de s'y hâter, et ce
serait d'ailleurs un contresens. On n'est pas là dans une de ces villes
possédant quelques curiosités qu'on peut visiter au pas de course, et où
tout le reste est insignifiant. Malgré tant de merveilles célèbres et
classées, l'enchantement de Venise, c'est Venise elle-même et tout
entière. Il faut s'en laisser pénétrer avec lenteur, encore qu'on ait
d'abord subi le coup de foudre en descendant de la gare sur le Grand
Canal et en voguant d'un trait jusqu'au môle, avec l'impression de
débarquer dans une autre planète. L'amour aussi éclate parfois
brusquement, comme on le voit dans _Roméo et Juliette_ et dans _Tristan
et Yseult_, mais il n'est valable qu'à la condition de s'insinuer
ensuite dans l'habitude du corps et de l'esprit et d'imprégner tout
l'être. L'étonnante originalité de la féerie vénitienne saisit d'abord
tout le monde, depuis qu'on est prévenu par les prospecteurs du siècle
dernier. Mais il y a bien des passants adonnés au tourisme vulgaire, et
qui bientôt s'ennuient, sans oser l'avouer, ou s'en vont à la plage
mondaine et cosmopolite du Lido. M. Henri de Régnier éprouve pour Venise
le pur et complet amour, celui qui ne se satisfait pas d'épisodes même
magnifiques, mais veut l'intimité, la possession constante, et emplit
toute la vie.

Je crois qu'il a mieux saisi que Barrès et que Gabriel d'Annunzio le
véritable caractère de sa ville chérie. Ces deux-là forment antithèse.
Barrès n'aperçoit que fièvres et présages de mort, Gabriel d'Annunzio
que motifs de ferveur éruptive et de violente exaltation. Venise n'est
ni un cimetière, ni un volcan. Après le premier choc de surprise
enthousiaste, on y trouve un plaisir perpétuel et incessamment
renouvelé, mais doux et placide, comme avec une amie en qui on a pleine
confiance, le _Repos de Saint-Marc_! C'est le titre d'un des deux
ouvrages de Ruskin, et il a dit le mot juste, que M. Henri de Régnier
confirme dans une fine et ingénieuse analyse. Il n'est séduit ni, bien
entendu, par snobisme, ni par sentimentalisme romanesque, mélancolique
ou ardent, ni même par esthétisme décidé. Très artiste assurément, il
goûte pourtant avant tout la bonne existence familière dans cette
atmosphère unique, et il s'y laisse vivre en toute simplicité, comme un
vieux Vénitien enraciné qui ne se blasera jamais de sa lagune. «Venise
n'oblige à rien, pas plus à se grimer en romantique qu'à se déguiser en
esthète.» Il ne faut pas s'y faire une âme factice, mais céder sans
effort aux influences diffuses et savourer les humbles agréments des
mœurs locales. La basilique de Saint-Marc et le palais ducal sont
admirables. Mais quelle gaieté de s'asseoir dans les petites salles du
café Florian et d'y bavarder «sous le Chinois», de se mêler aux
habitants, d'explorer les charmants quartiers populaires! La promenade à
pied est un peu fatigante, par la faute des innombrables petits ponts
arqués (à cause des gondoles) et dont il faut gravir les marches; mais
l'œil et l'esprit sont sans cesse amusés et ne s'en lassent point.

A Venise, on vit mieux qu'ailleurs dans le passé, sans quitter le
présent, parce qu'une population aimable et toujours active y réside
dans un milieu que la nature rend à peu près immuable. On ne peut
transformer ni éventrer Venise comme une ville de terre ferme. L'absence
de tramways et de voitures produit un bienfaisant silence qui concourt
avec l'humide ouate de l'air à détendre et guérir les nerfs. On y peut
faire une cure balsamique et sédative. Et l'imagination est ravie par
cette espèce de voyage dans le temps qui nous fait pittoresquement
contemporains des doges. Le moyen-âge, la Renaissance, le piquant
dix-huitième siècle de _Candide_, de Goldoni et de Casanova, subsistent
et nous entourent d'une présence encore réelle. M. Henri de Régnier,
sans s'atteler à une tâche descriptive comme Théophile Gautier, qu'il
admire d'ailleurs et avec raison, nous transporte à chaque instant par
de petites touches prises sur le vif dans cette cité de délices et de
miracle quotidien.

Il y allait presque chaque année et y passait des semaines ou des mois,
depuis 1899 jusqu'à la guerre. Les premières fois, il reçut
l'hospitalité de Mme de La Beaume-Pluvinel, qui signait Laurent Évrard,
et de Mme Bulteau (Fœmina et Jacques Vontade), copropriétaires du Palais
Dario, sur le Grand Canal, entre la Salute et l'Accademia. Dans mon
vieux _Baedeker_ de 1908 (voilà donc près de vingt ans que j'ai fait mon
premier séjour à Venise!), je vois cette mention à l'article du Palais
Dario: «En reconstruction depuis 1905.» Datant du quinzième siècle, il
tombait en ruine et dut être consolidé. M. Henri de Régnier logea dans
une pension de famille du même quartier, la Casa Zuliani, puis non loin
de là dans le _mezzanino_ de l'antique palais Vendramin di Carmini
(qu'il ne faut pas confondre avec le Vendramin-Calergi où est mort
Wagner) et plus tard dans différents hôtels, notamment à l'Hôtel
Victoria où habita Gœthe qu'il déteste et qu'il va jusqu'à trouver
niais. C'est la seule chose que je ne comprenne pas dans son livre, mais
je sais que les poètes ont parfois les uns sur les autres des opinions
très particulières, et n'en ont souvent aucune sur le reste de
l'humanité. M. Henri de Régnier n'est pas habituellement si dédaigneux,
et mêle à ses impressions de Venise d'agréables propos concernant les
nombreux amis qu'il y rencontrait, depuis Jean Lorrain jusqu'à Edmond
Jaloux, et de Gabriel d'Annunzio, qu'il admire, au prince de Hohenlohe
pour qui nous partagerons ses sympathies, puisque cet Autrichien de
naissance, Vénitien d'adoption, écrivait de subtils opuscules en
français.

Après la guerre, M. Henri de Régnier ne retourna qu'en 1924 à Venise,
parce qu'il redoutait d'y trouver de cruels changements. Rien n'y est
changé, que le coût de la vie, je l'ai constaté personnellement à
l'automne de 1926 et je puis même rassurer M. de Régnier sur le sort des
jardins Papapodopoli, où il avait vu un campement ouvrier, mais qui sont
maintenant des jardins publics. Il est vrai qu'il n'est pas toujours
aisé d'y être admis. _Chiuso per brutto tempo!_ annonce un avis
officiel. Et pour peu qu'il y ait eu quelques gouttes de pluie la veille
ou l'avant-veille, le gardien juge le temps exécrable. Le fascisme agite
peu la lagune et n'y trouble pas la nonchalance ingénue du menu peuple
qui d'autre part ne semble aucunement gallophobe. La bourgeoisie non
plus. Et malgré les échos qui en annoncent périodiquement la
disparition, il y a toujours des gondoles! La saison préférée de M.
Henri de Régnier, l'automne, est toujours belle. Le 3 novembre, j'ai pu
déjeuner en plein air, au Lido, déjà déserté par les snobs, devant
l'Adriatique qui ne me parut point amère. Je ne suis monté sur aucune
_altana_ (belvédère ornant le toit d'un palais) et n'ai repris une vue
d'ensemble que du haut du Campanile, confortablement escaladé en
ascenseur. J'ai d'ailleurs passé plus de la moitié de mon temps à lire
ou à écrire dans ma chambre d'hôtel, d'où je voyais la Dogana del mare,
le bassin de Saint-Marc et le canal de la Giudecca, ou au café Florian.
Mais quoi! Un vieux Vénitien--moi aussi, j'ai droit à ce titre--peut
rester un peu chez lui de même qu'un vieux Parisien ne visite pas tous
les matins le Louvre et Notre-Dame. Ce qu'on aperçoit là-bas en levant
le nez de dessus son papier, suffit à valoir les vingt-deux heures de
voyage. Moins heureux que les poètes, les pauvres journalistes sont aux
travaux forcés. J'ai pu travailler, à Venise, avant et après la guerre,
parce qu'il le fallait bien. Mais j'avoue, avec M. Henri de Régnier, que
ce n'est pas facile, et que cette enchanteresse n'excite guère à
l'activité intellectuelle. C'est entre tous un endroit de vacances, et
nous autres, nous n'en avons jamais.

«Nul lieu n'est plus propice que celui-là au détachement de soi et à la
paix intérieure, dit M. Henri de Régnier. Où mieux que dans cette ville
d'illusion, où tout est mirage et reflets, où la plus massive
architecture repose sur de pauvres pilotis, où la terre n'est que de
l'eau épaissie et de la vase solidifiée, sentir que nous ne sommes
nous-mêmes qu'un assemblage d'artifices mentaux et de perspectives
spirituelles, et que nous avons en nous, comme la cité fraternelle, des
palais qu'habite le souvenir, des façades décrépites et mutilées, des
dédales et des impasses qu'entourent, comme sur sa lagune, de vastes
étendues de rêverie que sillonnent des barques noires?» Il est bon de
méditer un peu sur l'universelle vanité et sur son propre néant, pourvu
qu'on ne tombe pas à la tristesse, qui est une déchéance comme l'a
montré Spinoza. Venise nous tient simultanément en clairvoyance et en
joie. Au surplus, ce n'est que par exception qu'on y songe à
philosopher... Je ne puis suivre M. de Régnier dans le détail de ses
flâneries et de ses rêveries. Mais je garantis que tous ceux qui aiment
Venise se délecteront à lire ces deux volumes. Venise chez soi: quoi de
mieux, en attendant le bonheur de la revoir chez elle?

On se divertira sans réaction sévère des notes plaisantes et
irrévérencieuses de MM. Max et Alex Fischer. Ils blaguent Venise, qui
nous mène en bateau, et dont le lion a des ailes pour livrer vite et
partout: car ce fut une cité de marchands. Mais les Athéniens se
moquaient de leurs dieux. La plaisanterie taquine est une marque
d'affection.

Mlle Marthe-Yvonne Lenoir n'ironise pas et revient au sérieux. Elle nous
conduit aussi de Vénétie en Toscane, et nous la suivrions bien jusqu'en
Latium. Elle abonde en notations sagaces et pénétrantes. A Florence,
elle les étend aux sujets littéraires, qui surgissent en foule. Que de
grands écrivains y sont nés! Quel puissant intellectualisme également
chez les Toscans Léonard et Michel-Ange! Mais la délicieuse et un peu
molle Venise n'a pas produit un seul génie vraiment intellectuel, et n'a
enfanté que de purs peintres. N'étant pas d'humeur exclusive, mais
résolument polyphile, avec le sentiment des hiérarchies, je raffole de
Venise, mais j'admire davantage Florence, et je ne trouve rien de plus
beau, de plus ensorcelant que Rome--excepté Athènes. Car l'antiquité,
c'est non seulement le pays natal et le foyer paternel, mais la source
de toute poésie et de toute raison. Ce qui n'en procède pas, mais s'y
oppose, n'est qu'enfantillage ou barbarie. Et puis, à quoi bon couvrir
des milliers de kilomètres pour voir du moderne? Nous n'en avons que
trop chez nous.

Le modernisme barbare sévit peu en Espagne, dont c'est un des attraits.
J'ai goûté les _Lettres espagnoles_ de M. Jacques de Lacretelle, bien
que truffées d'une inutile aventure sentimentale, parce qu'elles me
faisaient parcourir de nouveau cette splendide et fascinante contrée. Ce
qu'en dit M. Jacques de Lacretelle est généralement juste et fin. Mais
quelle singulière idée d'aller à Tolède contredire Barrès, qui en a si
bien parlé! Qu'importe que l'Alcazar abrite une école militaire et que
les cafés du Zocodover servent l'apéritif aux jeunes officiers? Tolède
en est-elle moins bien conservée sur son rocher comme Venise sur sa
lagune? Nous en offre-t-elle une moins passionnante image de la lutte
entre le mauresque et le castillan, réunis et presque réconciliés pour
notre plaisir? Le ravin du Tage en a-t-il un aspect moins tragique, et
les cigarales, sur les hauteurs voisines, des sourires moins galants? Si
abrupte et si farouche que soit Tolède, on y sent que l'Andalousie n'est
pas loin. Elle n'exclut pas l'amour, ni la voluptueuse douceur de vivre,
mais les relève de noblesse et de fierté. Tolède a déçu M. Jacques de
Lacretelle: je le plains. Je n'y suis resté que huit jours, parce que
mon temps était étroitement mesuré. L'a-t-il seulement vue? On se le
demande, lorsqu'il dit au chapitre suivant: «Je cherche encore une ville
d'Espagne qui possède un vieux quartier intact, des demeures
anciennes...» Ainsi que la plupart des touristes, il a dû n'y faire
qu'une apparition, entre deux trains.


_Au Tchad_[29].

M. André Gide est allé au Congo et jusqu'au lac Tchad dans un accès
d'«exodisme», suivant l'expression récemment inventée par M. Fernand
Vandérem. Mais l'exode des Hébreux ne comportait aucun désir de revenir
en Égypte; celui de nos écrivains admet heureusement l'esprit de retour.
La bougeotte morale a toujours été chez M. André Gide non seulement un
trait de caractère, mais un principe. D'abord il a surtout voyagé dans
les idées, ce qui peut suffire. Il a naturellement fait des séjours en
Italie, comme tout le monde, et plusieurs fois hiverné en Afrique du
Nord. Mais voici, je crois, ses débuts d'explorateur. Qu'est-il donc
allé faire au Congo? Sauf pour un colonial de profession, ce n'est pas
bien tentant. J'avoue, quant à moi, que j'adore les voyages, mais dans
les environs de la Méditerranée. J'aime les pays historiques, et où il y
a quelque chose à voir. Il n'y a rien à voir en Afrique centrale. On
s'en doutait, et cela résulte nettement des carnets de route d'André
Gide, qui vient d'en publier le second tome: le _Retour du Tchad_.

     [Note 29: André Gide: _Voyage au Congo_. Un volume. André
     Gide: _Retour du Tchad_. Un volume.]

Le paysage n'a pas beaucoup d'attraits: la brousse, des plaines arides
et interminables, parcourues laborieusement en baleinière sur les longs
fleuves, ou par voie de terre, à cheval, à pied ou en palanquin.
Monotonie et lenteur! Gide en convient, ainsi que de la misère et de la
saleté des villages, qui n'ont même pas de passé et sont aussi neufs que
des villes d'Amérique, par suite des incendies et des migrations. Et
quel climat! Des nuits froides et des journées torrides, avec des écarts
de plus de quarante degrés au thermomètre! Fièvres, maladies de toutes
sortes, mouches et vermine... Il est vrai que Gide a vu des
hippopotames, de grands singes et même un lion. N'en voit-on pas au
Jardin des Plantes? Sur l'art nègre, tant vanté à Montparnasse, Gide est
sobre de détails, probablement pour cause. Il ne loue que certaines
cases bâties en argile, un peu sur le même plan que le Panthéon de Rome.
Je les suppose moins grandes et moins durables. Et l'on n'y trouve la
tombe d'aucun Raphaël. Mais le bétail y passe la nuit pêle-mêle avec les
gens. La musique nègre n'a pas déplu à Gide. D'après ce qu'il en dit,
elle repose essentiellement sur la fausse note, ce qui prouve qu'elle
exerce quelque influence sur certains jeunes compositeurs européens.
Est-ce un progrès? Dans un tam-tam, ou dancing, il a vu des scènes
hideuses de frénésie mystique, avec croyance enracinée au diable. M.
Georges Bernanos aurait du succès chez les nègres. Et que d'autres
superstitions barbares! Gide confirme ce qu'en dit M. Lévy-Bruhl dans
son livre sur la _Mentalité primitive_. Cependant Gide s'extasie sur les
bons nègres. Que de qualités chez ses porteurs! Doux, dévoués, fidèles,
en tous points délicieux pourvu qu'on les traite gentiment. C'est bien
possible. Il note pourtant quelques défauts: l'imprévoyance, la manie du
jeu, la bêtise, mais, corrige-t-il, naturelle. Allons! La civilisation a
ses inconvénients, mais vaut mieux que cet état de nature. Nous restons
un peu en avant, sur tous les points. Gide signale que tel sultan noir
est l'unique propriétaire de tous les biens et de tous les hommes.
C'était ainsi, au moins en théorie, dans toutes les anciennes monarchies
d'Europe, mais nous avons eu notre 89. Les idées libérales, qu'on a
longtemps appelées les idées françaises, gardent leur prix.

Gide avoue sa fatigue et, à la longue, son incuriosité, Pour se
désennuyer, il lisait. Il finissait par prendre les retards en patience,
n'ayant «jamais mieux lu, ni si amoureusement». Il a plus de confort à
Auteuil ou à Cuverville-en-Caux. Mais on conçoit que le milieu nègre fit
valoir ses lectures par contraste. Plus on est dépaysé, plus on aime son
pays. Là-bas, Gide pense avec amitié à Flaubert, à Pierre Louys, à
Pesquidoux, à Péguy, à Strawinsky, à Boylesve, dont il apprend la mort
avec chagrin. Il lit le _Barbier de Séville_, le second _Faust_ (avec
une juste admiration), Milton, Browning, Giraudoux, Corneille... Il
étudie _Horace_, tantôt sublime, tantôt moins agréable. Il condamne bien
sévèrement la _Mort du loup_, un des plus beaux poèmes de Vigny. On
pourrait discuter, quelquefois, mais les avis de Gide sont toujours
intelligents et suggestifs. Je ne cacherai pas ma satisfaction
d'apprendre qu'en pleine Afrique centrale il s'intéressait au débat sur
la poésie pure et donnait carrément tort à M. l'abbé Bremond. Sur le
paquebot qui le ramène en France, Gide entend un gamin de quatorze ans
déclarer à un camarade qu'il veut, plus tard, être «tout ou rien,
critique littéraire ou ramasseur de mégots». Bon prince, Gide ne saisit
pas l'occasion de déclarer que c'est à peu près la même chose. Les
«créateurs» vont le prendre pour un traître...

Dans le gros volume que lui consacrent les éditions du Capitole, Gide a
donné des _Feuillets_ souvent ironiques et toujours ingénieux. Sur
l'avantage de l'auteur croyant, qui s'adresse à un public partageant sa
foi: «On est de mèche». C'est trop facile! «Pour moi, je veux une œuvre
d'art où rien ne soit accordé par avance; devant laquelle chacun reste
libre de protester.» A propos de certaines attaques: «Je ne me savais
pas d'abord si redoutable. On me combat, donc je suis.», Gide se
persuade que dans dix ou vingt ans on rendra meilleure justice à ses
_Faux Monnayeurs_. Quel ennui d'avoir à craindre de n'être plus là pour
voir! Non seulement on vit, mais on voudrait vivre, par curiosité... Sur
le fameux _réaliser_, Gide se trompe. Il croit s'accorder avec M.
Bremond, en approuvant une phrase de Proust sur des gens dont il se
disait soucieux de «les révéler à eux-mêmes, de les réaliser». Et Gide
déclare qu'il oserait écrire: «J'ai pris le deuil, il est vrai, mais ce
deuil, je ne le réalise pas dans mon cœur.» Eh bien? Moi aussi, je
trouve ces deux phrases excellentes. Il s'y agit bien de rendre quelque
chose réel, et non simplement de l'imaginer comme le veut l'anglomane et
fluidique abbé. Tout est là.

Ce même volume contient toute une gerbe d'hommages à Gide, d'abord une
lettre de Valéry, puis des articles de Bernstein, J.-E. Blanche, Jaloux,
Roger Martin du Gard, Morand, Mauriac et Maurois, Montherlant,
Pierre-Quint, Jean Prévost, Jean Royère, Thibaudet, etc., et une
bibliographie par M. Arnold Naville, très complète, mais qui a le tort,
en ce qui concerne les études sur Gide, de s'arrêter à 1925.

Le morceau le plus précieux de cette partie est une réponse de Gide à M.
Mauriac, désavouant formellement la doctrine du salut par le péché et du
séraphisme par l'abjection, dont je vous ai longuement entretenus ces
dernières semaines. M. Mauriac aurait peut-être sujet de plaider que
Gide était moins net là-dessus dans son _Dostoïevsky_. Mais d'abord on a
toujours le droit de mettre au point, et Gide ne le pouvait faire plus
opportunément. Puis, dans sa remarquable introduction au _Dostoïevsky_,
M. René Lalou assure que Gide ne court certaines aventures, dont le
dostoïevskysme est l'une des pires, que pour intégrer ces matériaux
nouveaux dans de meilleures constructions rationnelles. J'en accepte
l'augure.


_En Orient_[30].

M. Roland Dorgelès se flatte d'être bien à la page et tout à fait
moderne. Il pousse le modernisme un peu loin. Comme d'autres découvrent
la Méditerranée, il «découvre l'Égypte», et déclare: «Je sais bien: des
millions d'hommes m'ont précédé, et des écrivains par centaines, parmi
les plus grands. Mais est-ce que cela compte?» Pardon! Parlez pour vous!
Car pour nous, cela compte un peu. M. Dorgelès ajoute: «Tous les pays
sont vierges, tant que je n'y ai pas mis le pied.» Il est bon de les
aborder avec une fraîcheur de sentiment qui peut leur refaire une
virginité, comme l'amour d'un Didier à une Marion Delorme. Quand ils ont
un passé, mieux vaut pourtant ne pas l'ignorer, surtout s'il est
glorieux. Celui des femmes dont on dit qu'elles en ont un l'est
rarement: il n'en va pas de même des vieilles terres historiques, pour
lesquelles ce n'est pas une tache d'avoir enfanté une civilisation.

     [Note 30: Roland Dorgelès: _Sur la route mandarine_. Un
     volume.]

Dès ses premiers pas dans Alexandrie, M. Roland Dorgelès a raison de
constater avec plaisir que «tout est français, vraiment, les
inscriptions des boutiques, le goût des étalages, le sourire des femmes,
le langage des passants», mais pourquoi tourne-t-il le dos à la colonne
Pompée et s'écrie-t-il: «Tout de suite courir aux vestiges, aux ruines,
aux stèles funéraires: ce pays est donc défunt? J'aime mieux respirer le
tumulte heureux de ces rues animées, me perdre dans le quartier indigène
où les marchands ambulants promènent leurs pastèques, etc. Les
Aphrodites d'à présent, on les rencontre à l'Excelsior ou au Pavillon
Bleu. Je m'en moque, de l'Heptastade et du Sérapéion.» Où aperçoit-il un
dilemme? On peut flâner dans les rues d'Alexandrie, même indigènes, sans
négliger les monuments ni les musées, ni oublier Cléopâtre ou Hypatie,
et il y est même permis de penser un instant à Pierre Louys en prenant
un cocktail. Ce sont deux points de vue légitimes, et l'un n'empêche
jamais l'autre. Il y a même des pays où le plus passionnant des deux
n'est pas celui que croit M. Roland Dorgelès, et où les chefs-d'œuvre de
l'art sont plus vivants que les gens et les choses d'aujourd'hui. On
admirera encore les palais, églises et peintures de Venise dans un temps
où l'on ne se rappellera même plus le nom de M. Marinetti, qui voudrait
combler le Grand Canal et transformer Saint-Marc en garage. M. Louis
Bertrand, du haut de l'Acropole, ne prêtait attention qu'aux automobiles
filant vers Phalère et aux flonflons des bastringues du Zappeion. Le
Parthénon ou, s'il était détruit par un nouveau bombardement plus
radical, son souvenir vivra plus longtemps que ce menu réalisme et que
M. Bertrand lui-même. Le futurisme et l'école de la Vie, dont M. Roland
Dorgelès se réclame sans les nommer, s'attachent à l'accessoire et au
caduc, méprisent l'essentiel et le durable, bref commettent les plus
lourdes erreurs d'appréciation et, sous prétexte de ne s'intéresser
qu'aux hommes, perdent tout sens des vrais valeurs humaines.

L'amusant est que M. Roland Dorgelès trouve plus moderniste que lui. A
deux voyageuses européennes, il parle sans aucun succès du «merveilleux
El Ahzar», qu'il appelle «le plus grand centre intellectuel de l'Islam,
la Mecque de l'esprit», et dont il dit avec un noble enthousiasme:
«Groupez dans un même monument Notre-Dame et la Sorbonne, Saint-Sulpice
et l'École normale: vous avez El Ahzar, à la fois église, séminaire et
université.» Ces dames s'en moquaient autant que lui du Sérapéion, de
Pompée et de Sésostris. Mais sans transition il ajouta: «Figurez-vous
que je viens de rencontrer Pearl White.» Tout de suite, elles
s'intéressèrent, et apprenant que cette White portait un petit feutre,
un faux-col d'homme, une cravache, une culotte et des bottes, elles
n'hésitèrent plus. Elles renoncèrent à visiter la mosquée et vite
allèrent voir la vedette de cinéma. A la bonne heure! C'est être
pleinement dans le train. Par comparaison, Roland Dorgelès fait figure
d'archéologue momifié et de poussiéreux passéiste.

Il ne s'en rend pas compte et pousse sa pointe. Il rencontre un voyageur
qui «avait tout lu, tout imaginé et en voulait à ce pays d'être si
différent de ce qu'il avait rêvé». Ce malheureux était bien moins
intelligent que sa femme qui l'accompagnait et qui ne souffrait pas des
mêmes inconvénients. «Il connaissait Chateaubriand, Lamartine, Nerval,
Loti et ne voyait plus rien avec ses propres yeux.--Tu as la tête trop
bourrée, lui reprochait la petite; c'est pourquoi rien ne t'amuse.» Je
n'ai pas visité l'Égypte, à mon grand regret, ou du moins pas encore;
mais en Grèce, et même à Rome, j'ai remarqué que ceux qui n'avaient pas
la tête bourrée ne comprenaient rien et ne tardaient pas à s'ennuyer.
Connaître Chateaubriand et les autres n'interdit pas de voir avec ses
propres yeux, mais y aide. D'ailleurs, ce monsieur voyait réellement
l'Égypte, puisqu'il la trouvait différente de ce qu'en ont dit certains
écrivains. Il semble probable en effet qu'elle a changé à certains
égards, et tout changement n'est pas un progrès, mais vaut d'être noté.
Par exemple, M. Roland Dorgelès signale qu'il n'y a pas du tout de
verdure au Caire. Chateaubriand y avait vu une multitude de palmiers et
de sycomores. Quel mal y aurait-il à le rappeler, et à expliquer ce
déboisement urbain?

A Damas, l'idée de saint Paul et d'autres idées analogues assomment M.
Dorgelès. «Ce n'est pas moi, prononce-t-il, qu'on verra prendre des airs
de circonstance devant des tas de pierres mortes qui n'évoquent plus
rien.» Eh! elles sont très évocatrices pour quelques-uns. «Toujours les
proconsuls, les croisés, les califes! Ah! non. Toujours se citer
Chateaubriand, Lamartine et Renan! Mais je ne veux pas... Je voudrais...
repousser d'un coup d'épaule le grand homme importun:--Écartez-vous,
monsieur, vous m'empêchez de voir...»

Encore! C'est une obsession. Cependant croyez-vous que ceux-là, qui vous
offusquent tant, n'aient pas su voir eux-mêmes? Chateaubriand, grand
écrivain si original, authentique inventeur du style pittoresque, ne
partageait pas ces craintes. Il ne pensait pas que le soin de sa vision
personnelle l'obligeât à faire table rase, ni que son originalité
reposât nécessairement sur l'ignorance. Il avait lu et citait
abondamment tous ses devanciers, anciens et récents. Il y a dans
l'_Itinéraire_ un véritable étalage d'érudition. Quant à Renan, érudit
de carrière, quelles jolies vues de Rome il a données dans _Patrice_ et
dans la _Correspondance avec Berthelot_! De quels ravissants paysages il
a encadré la «pastorale galiléenne» dans la _Vie de Jésus_!

J'admettrais le programme de M. Roland Dorgelès, mais à condition qu'il
n'en fît pas un système, et qu'il s'abstînt d'en accabler les autres. On
a toujours licence de limiter son sujet et sa manière. Mais il ne faut
pas mettre au premier rang ce qui occupe de droit le plus modeste. Les
Chateaubriand, les Stendhal, les Renan, les Taine, sont les voyageurs
complets, les maîtres du genre sur toute la ligne. Loti possédait un
moindre savoir et avait peu lu (un peu plus pourtant qu'il ne le
prétendait), mais il ne dédaignait certes pas les belles ou touchantes
vieilles choses, et quel artiste! On en peut dire autant de Barrès,
malgré quelques partis-pris. Quant aux notations purement modernes et
réalistes de M. Roland Dorgelès, cela ne manque ni d'intérêt, ni
d'agrément, mais ce n'est, exactement, que du grand reportage.

On se demande pourquoi il trouve les Pyramides affreuses, alors que tout
le monde avant lui en admirait la grandeur simple et nue; pourquoi il se
déclare «bouleversé» en débarquant à Jérusalem, qui n'a guère de
remarquable que son histoire, c'est-à-dire ce dont il se désintéresse
par principe; et s'il a bien justement évoqué la Galilée, en ne notant
guère que la rencontre d'un petit ouvrier juif qui, à Tibériade, passait
son temps à regretter Puteaux. Mais il a fait un divertissant tableau
des cinq messes célébrées simultanément dans la basilique du
Saint-Sépulcre selon les différents rites, latin, grec, arménien,
syrien, copte, et des bagarres entre les clergés des confessions
rivales, qui tourneraient au vilain sans l'énergique intervention de la
police, jadis turque, aujourd'hui anglaise. Le morceau eût été digne de
paraître, en première page, dans un grand journal d'informations. Sur
les bandes de musulmans fanatiques qui iraient faire un pogrom devant le
mur des lamentations, n'était cette même police toujours fort occupée,
puis sur le sionisme, la foi et l'activité des adeptes, les inimitiés
des diverses colonies juives, le scepticisme de certains de leurs frères
et la haine que leur voue à tous la population arabe qui se juge
dépossédée, M. Roland Dorgelès donne des renseignements recueillis
diligemment et qui ont leur prix. Mais point d'échappées poétiques comme
celle de l'_Enquête_ barrésienne. Et nul intermède littéraire comme chez
André Gide.

La partie que je préfère, c'est le séjour à Palmyre, en compagnie de nos
officiers méharistes, et les visites à des camps bédouins, dont les
chefs en ont assez, paraît-il, de leur vie errante et aspirent à devenir
sédentaires. Nul n'est jamais content de son sort. Enfin, M. Dorgelès
dit quelques mots du mandat français, et plus raisonnables qu'on ne
pouvait le prévoir. Il y a eu quelques mécomptes en Syrie, mais M.
Dorgelès, qui par nature penche pour l'idylle utopique et le droit
intégral de tous les peuples à la liberté, reconnaît que ceux-là
pratiquent surtout, dès qu'on le leur permet, celle du pillage et du
massacre.




ROMANCIERS

_François Mauriac: le Roman_[31].


Le musicien Cabaner donnait son père pour un type dans le genre de
Napoléon. Plus glorieux encore, M. François Mauriac n'hésite pas à se
présenter lui-même comme un type dans le genre de Dieu. Il est bon de
proclamer son propre mérite: les autres n'y songeraient peut-être pas,
ou ne le feraient pas aussi bien. «Le romancier, déclare donc M.
François Mauriac, est, de tous les hommes, celui qui ressemble le plus à
Dieu: il est le singe de Dieu. Il crée des êtres vivants...» Vous
connaissez cette antienne. Mais vous savez aussi, par une longue et
pénible expérience, que la plupart des romans sont des tissus de
banalités. Dieu, d'après la _Genèse_, a créé le monde et l'homme
(celui-ci en se servant d'un peu de limon), c'est-à-dire qu'il a tout
tiré du néant, tout inventé de toutes pièces. La plupart des romanciers
n'inventent absolument rien, donc ne créent rien, et fabriquent leurs
rapsodies par simple démarquage. Même les plus grands d'entre eux
composent leurs personnages au moyen de l'observation, de l'expérience
directe, sans négliger les souvenirs de lectures; et ces personnages
valent d'autant plus qu'ils sont mieux observés, plus pareils aux êtres
réels, par conséquent moins inventés et moins créés. Même les monstres
sont faits d'éléments tous empruntés, quoique hétéroclites, et
artificiellement réunis. L'action d'un roman n'atteint de même à la
crédibilité qu'à condition de ressembler à la vie.

     [Note 31: Un volume. _Cahiers de la quinzaine_]

L'invention en littérature, qu'on n'appelle jamais création que par
métaphore et hyperbole, ne consiste pour le romancier, exactement comme
pour tous les autres écrivains, que dans la nouveauté des idées et du
style. Elle est plus rare chez les romanciers que chez les poètes et les
philosophes ou essayistes, parce que plus que dans tout autre genre la
matière du roman est _donnée_ (au sens philosophique du mot), et parce
que la plupart des romanciers ne s'inquiètent que de combiner leurs
petites histoires, avec suite au prochain numéro, et non de penser
juste, ni de bien écrire. M. Paul Bourget lui-même, qui du moins pense
avec force, professe qu'il n'est pas utile, mais plutôt nuisible, à un
roman d'être trop écrit.

La déification que M. François Mauriac s'adjuge, ainsi qu'à ses
confrères, repose sur une illusion étrange; non pas celle que signalait
Renan, dans sa réponse au discours de réception de Cherbuliez, et qui
fait croire aux romanciers qu'on a le temps de les lire; mais celle d'un
privilège unique et transcendantal attribué au genre narratif, qui est
au contraire le plus élémentaire et le plus humble, superflu et un peu
rebutant pour les gens sérieux, mais seul accessible aux primitifs et
aux foules, aux nourrices et à leur tendre auditoire. Ce qui étonne, ce
n'est pas que le roman atteigne les gros tirages et tienne le haut du
pavé en librairie, mais qu'un petit nombre de grands écrivains ait su
l'élever à la dignité littéraire et fournir dans cet ordre des
chefs-d'œuvre. Que les tâcherons du récit en soient relevés à leurs
propres yeux, on y consent, c'est un sentiment naturel, et de même les
corporations les plus ordinaires se sentent toutes fières lorsqu'elles
produisent par hasard un grand homme ou un homme en vue. Les tanneurs
s'enorgueillissent bien d'un Félix Faure. Les romanciers peuvent se
rengorger en nommant un Stendhal, un Balzac, un Flaubert. Mais ces
illustres pavillons ne couvrent pas toute marchandise. Nouveaux riches
de la littérature, les romanciers doivent éviter les allures de
parvenus, et cette outrecuidance qui prétend guinder le dernier des
genres par-dessus tous les autres. Et qu'ils ne compromettent pas la
divinité dans leur industrie provisoirement prospère! Ce ne sont pas des
dieux, mais de notables commerçants.

Ils ont bénéficié de l'avance prise par l'instruction primaire sur la
vraie culture. Tout le monde sait lire aujourd'hui, au sens matériel du
mot, mais la multitude n'est encore capable de suivre que des
narrations[32]. C'est pourquoi il y a tant de romans, et qui se vendent
si bien. Il n'y en avait pas, ou pour ainsi dire pas, dans l'antiquité,
ou les gens vraiment cultivés étaient seuls à savoir lire et
préféraient, comme de nos jours Renan, des nourritures plus
intellectuelles. S'il vient une époque d'instruction complète et de
progrès général des intelligences, le roman déclinera d'autant et
retournera au rang modeste qu'il occupait aux siècles d'Héliodore et
d'Achille Tatius. Et ce sera bien du temps gagné pour les malheureux
critiques. Les exceptions qui pourront subsister ne seront pas
nombreuses. Il est vrai que les chefs-d'œuvre du roman ont dans une
certaine mesure remplacé ceux de l'épopée. De l'une ou de l'autre
catégorie, il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais beaucoup. En
attendant, prenons le temps comme il vient, mais soyons tous modestes,
et laissons Jehovah tranquille!

     [Note 32: Au lycée, les élèves commencent par la «narration
     française», passent ensuite au «discours français», et
     arrivent enfin à la «dissertation». Ils montent ainsi
     graduellement du plus facile au plus ardu. Du moins, c'était
     ainsi de mon temps, et la hiérarchie était bien gardée.]

M. Mauriac avoue qu'il y a une crise du roman, dont le prestige eut son
apogée dans la dernière période du dix-neuvième siècle et a certainement
un peu baissé. M. François Mauriac attribue la crise à ceci, qu'il n'y a
plus de conflits moraux, parce que la morale s'en va, avec les croyances
religieuses, et que les gens de maintenant se permettent tout sans le
moindre scrupule. Il signale pourtant que M. Abel Hermant et après lui
M. Paul Morano ont tiré de cette licence un excellent parti. Mais ce
sont des ironistes, et leurs tableaux n'ont tant de ragoût qu'en
fonction de cette morale qu'ils sous-entendent et dont leurs personnages
font comiquement table rase ou ne se doutent même pas. D'après M.
François Mauriac, la chair a perdu toute importance. C'est pourquoi l'on
ne pourrait plus écrire _Dominique_, et l'on ne comprend plus Fromentin.

M. Mauriac exagère. Nous ne croyons plus au grand amour de Madeleine de
Nièvres, qui cède un peu aisément à des objections de convenance
traditionnelle, mais c'est surtout la faute de l'auteur. Ces débats
classiques entre la passion et le devoir n'ont pas disparu: vous les
retrouvez chez M. Paul Bourget, chez M. Henry Bordeaux, et chez bien
d'autres. Et il y a d'autres luttes tout aussi pathétiques. Ce n'est
point par un excès de vertu qu'Albertine désole Marcel. Cette partie du
grand roman de Proust en est-elle moins empoignante? M. Mauriac est bien
obligé d'avouer que la morale religieuse, la religion même, et voire la
morale pure et simple, sont absentes de l'œuvre de Proust, et
pareillement des romans de Mme Colette, _Chéri_ et _la Fin de Chéri_. Il
n'en estime pas moins que Mme Colette «nous mène irrésistiblement à
Dieu». J'en suis moins sûr, mais puisqu'ils sont d'un très joli style et
que les conflits n'y manquent certes pas, quoique immoraux, M. Mauriac,
qui les admire, devrait reconnaître que son tribunal des conflits
applique une jurisprudence trop étroite. Sous la morale païenne comme
sous la chrétienne, et même sans morale d'aucune sorte, si l'hypothèse
est concevable (car on s'en forme toujours une, même par opposition et
contrepied), les hommes et les femmes ont trouvé et trouveront toujours
moyen de combattre et de se déchirer. Les romanciers et dramaturges ne
risquent pas d'être privés de pâture.

Par un illogisme, M. François Mauriac ne veut plus du roman à la Balzac,
qui étudie l'homme en fonction de la famille et de la société, et qui ne
manquerait jamais de sujets, car César Birotteau n'a pas besoin de
conscience religieuse pour faire faillite, ni Rastignac pour conquérir
Paris. M. Mauriac réclame un roman dont la fin propre soit la
connaissance de l'homme. Il semblait que Balzac ne laissât pas de nous
faire avancer dans cette précieuse connaissance. Mais M. Mauriac
l'entend d'une façon particulière. Il jette aussi Taine par-dessus bord
et proclame qu'il n'y a pas de science de l'esprit. Contre Taine et
Balzac, il dresse Dostoïevsky, qui mêle l'immonde et le sublime, et
dont le grand mérite consiste à être incohérent. Les mystères de la
sensibilité échappent à toute logique et à toute généralisation, d'après
M. Mauriac. La psychologie française ne vaut rien, ou du moins elle est
dépassée et périmée. Tout à la russe! Vivent l'intuition et les
contingences les plus corrompues! Les tares ou les vices nous révèlent
tout l'essentiel et le secret des cœurs, car chaque cœur est un monde.
Rien ne saurait nous indigner, ni nous dégoûter, de ce qui est humain.
C'est dans cette voie audacieuse, comme l'a montré Proust, que nous
atteindrons le tout.

Mais ce que M. Mauriac appelle le tout de l'homme n'en est heureusement
que la moindre partie. Ces «terres maudites», qui l'intéressent tant,
sont assez vite explorées. Avec Proust et Gide, nous en avons fait le
tour, et nous en sommes déjà las. Nous ne voyons point en quoi ces
bas-fonds représentent la «sensibilité la plus individuelle», attendu
qu'ils ne diffèrent pas beaucoup d'un individu à l'autre et qu'il n'y a
rien de plus monotone. Le filon s'épuise. La satiété commence. Et voici
même qu'on raille ouvertement Freud. C'est M. Mauriac qui attache trop
d'importance aux dépravations de la chair. Il le sent, et pour retrouver
un équilibre, il ajoute que la foi ou l'aspiration religieuse «fait
partie intégrante de notre cœur au même titre que les passions les plus
basses». Au même titre Que ne dirait-on point d'un parpaillot qui se
permettrait un pareil rapprochement? Bien en prend à M. Mauriac d'être
catholique. Il évitera peut-être qu'on crie au scandale et qu'on le
compare à M. Homais...

Cependant il s'exprime avant tout en professionnel et subordonne tout à
sa conception du roman, laquelle reste des plus discutables. Pour lui,
cette foi ou cet idéal mystique et ces basses passions ne sont que les
ingrédients nécessaires d'une mixture romanesque qui lui paraît la plus
savoureuse parce qu'il se flatte d'y exceller. M. Mauriac continue
ainsi: «C'est parce qu'il a vu dans ses criminels et dans ses
prostituées des êtres déchus mais rachetés, que l'œuvre du chrétien
Dostoïevsky domine tellement l'œuvre de Proust.» Est-ce bien certain? ou
quel que soit le talent de conteur qu'on apprécie tant chez Proust,
Dostoïevsky n'en a-t-il pas encore davantage? M. Mauriac proteste qu'il
n'est pas de ceux qui font grief à Proust «d'avoir pénétré dans les
flammes, dans les décombres de Sodome et de Gomorrhe». Au contraire, il
l'en félicite grandement. Mais il déplore que Marcel «s'y soit aventuré
sans l'armure adamantine; du seul point de vue littéraire, conclut-il,
c'est la faiblesse de cette œuvre et sa limite». Ce n'est pas évident
non plus, car Gide se targue d'être aussi bon chrétien que Dostoïevsky,
et pourtant son oncle Édouard ne vaut pas M. de Charlus et les
_Faux-Monnayeurs_ sont loin d'égaler _A la recherche du temps perdu_. Le
roman n'est pas le triomphe de Gide et c'est sur d'autres terrains qu'il
demeure un écrivain de la plus rare qualité.

Que «le seul point de vue littéraire» importe à M. Mauriac, on
l'admettrait, puisque ce point de vue est en effet capital et qu'au
surplus il s'agit ici de littérature. Mais il y en a de plus ou moins
bonne. La meilleure n'est pas sans doute la plus arbitraire et la plus
dévoyée, mais la plus conforme à la nature et à la raison. Souvenez-vous
du mot de Gœthe sur le classique et le romantique, où il qualifiait
maladie non pas le grand et vrai romantisme dont il était lui-même un
des initiateurs et des maîtres, mais celui de Schlegel dont la
religiosité littéraire annonce déjà quelque peu M. François Mauriac.
C'est du côté des «basses passions» qu'on n'osait pas alors s'aventurer
si loin.

On peut tout sacrifier à la littérature, hormis la vérité naturelle et
rationnelle, qui seule lui assure une base solide. Conserver et
magnifier artificiellement des notions ruineuses, pour en tirer matière
à copie, c'est une mauvaise méthode. Soyez croyants, pieux et dévots
tant que vous voudrez, si c'est votre opinion, mais vous devrez alors
l'être à plein, c'est-à-dire vous rapprocher autant que possible de
l'ascétisme et de la sainteté. Vous avez aussi le droit d'être païens,
libertins, charnels, et littérairement hardis jusqu'à la témérité sans
autres réserves que celle du goût de l'art même. Mais n'utiliser la
dévotion que comme un piment de plus pour les pires désordres et les
tableaux les plus scabreux, ce n'est peut-être pas en soi d'une parfaite
convenance, et de votre point de vue purement littéraire c'est une
affreuse cuisine qui donne bientôt la nausée. Je sais bien qu'Anatole
France a dit: «Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour, en en
faisant un péché.» Mais il ne pensait qu'au péché sincèrement cru tel,
non imaginé tout exprès, et à l'amour véritable, non aux fâcheux écarts
des derniers romans à la mode. Et le comble est que vous exigiez une
«connivence» du romancier avec ses plus vilains bonshommes, parce que
l'œuvre, selon vous, serait manquée s'il les étudiait et les jugeait du
dehors. Où peuvent mener l'antiintellectualisme et la manie de
l'intuition!

Le nouveau roman de M. François Mauriac, _Destins_ se lit avec agrément
et aura du succès, grâce à l'art du narrateur, qui est décidément un
romancier-né. J'avoue cependant que je persiste à manquer de goût pour
ce mélange d'eau bénite et d'eau de toilette qui caractérise la plupart
des ouvrages de M. Mauriac conformément à ses théories favorites. Son
protagoniste est cette fois un gigolo de mœurs doublement infâmes. Une
dévote quinquagénaire s'éprend pour lui d'une folle passion. Par un
reste de sentiments naturels et humains, le Corydon se fiance à une
jeune fille innocente. Mais celle-ci est renseignée par un bigot, et
renonce à cette union impossible. Retombé dans la crapule, le jeune
drôle meurt par accident, et laisse la vieille dévote désespérée. Elle
aura les secours de la religion. Soit! mais pourquoi l'auteur
essaye-t-il de nous intéresser à ce monde interlope? Qu'il le peigne,
s'il veut, mais non dans cet esprit de fade sympathie! Ce n'est ni
attrayant, ni sain. Et quel singulier catholique que M. Mauriac! Il
prête une figure de Tartuffe à son démocrate chrétien, à qui sans doute
il ne pardonne pas d'être démocrate, mais qui prouve quelque sincérité
chrétienne en entrant dans les ordres et en partant pour l'Afrique comme
missionnaire: Ce futur émule du P. de Foucauld se réjouit d'apprendre
que le gigolo n'est pas mort sur le coup, mais a subi deux heures
d'agonie, qui lui ont permis de recevoir les sacrements. M. Mauriac
trouve cela inhumain. Il parle comme Montaigne, qui n'est pas
précisément un père de l'Église...

Montaigne! M. Mauriac n'a pas craint de le louer en termes formels dans
un des portraits littéraires qui font suite à son essai sur le roman. Il
est vrai que c'est pour accabler Anatole France, à qui il ne témoigne
aucune gratitude pour la boutade sur le péché. M. Mauriac, qui décerne
si aisément aux romanciers le nom de créateurs, fait au détriment
d'Anatole France une exception singulière. D'après M. Mauriac, celui-là
n'a rien créé du tout. Je crois que M. Bergeret, Jérôme Coignard,
Silvestre Bonnard et quelques autres vivront longtemps dans la mémoire
des hommes et révèlent chez Anatole France une remarquable originalité.
M. Mauriac ne honnit pas seulement la pensée de notre bon maître, comme
propre à éblouir les «demi-lettrés», mais sa langue faite «pour la joie
et la consolation des commençants»! M. Mauriac se croit plus avancé dans
ses études et un lettré complet. De tels jugements pourraient à ce sujet
nous induire en doute. Je lui conseillerais d'écrire aussi bien que
l'auteur de l'_Orme du mail_. M. Mauriac dénonce les «dangers de la
culture», lesquels ne semblent guère menaçants, pas même pour lui. Il
combat, d'ailleurs, les humanités, parce que les hommes de la Révolution
en avaient fait d'excellentes. Au moins, voilà de la franchise! Et à cet
éreintement d'Anatole France succède une apothéose de Raymond Radiguet.
C'est dans l'ordre, et M. Mauriac n'est pas toujours aussi incohérent
que son cher Dostoïevsky...




_Roger Martin du Gard_[33].

     [Note 33: Roger Martin du Gard: _Les Thibault_; tome IV; _La
     Consultation_; tome V; _La Sorellina_.]


M. Roger Martin du Gard, qu'il ne faut pas confondre avec son cousin
Maurice et qui ne dirige aucun journal littéraire, s'est fait d'abord
connaître par son remarquable _Jean Barrois_, puis a obtenu un grand
succès avec les trois premiers volumes des _Thibault_, vaste roman à
tiroirs qui promet d'être aussi long que le _Jean-Christophe_, de M.
Romain Rolland, et le _Temps perdu_, de Marcel Proust. Les trois tomes
précédents, _le Cahier gris_, _le Pénitencier_, _Belle saison_, ont paru
en 1922 et 1923. On attendait la suite avec impatience! on l'aura
attendue cinq ans, et l'on va maintenant attendre encore, car les
quatrième et cinquième tomes, qui viennent de paraître, sont loin de
terminer l'ouvrage. L'inconvénient de cette publication fragmentée, à de
si longs intervalles, est que le lecteur risque d'avoir oublié ce qui
précède et perdu le fil. L'auteur lui-même a senti le danger, et il y a
paré en intercalant, dans son quatrième volume, une sorte de prospectus
qui contient l'analyse des trois premiers. On s'aperçoit alors que
ceux-ci restaient logés dans un coin de la mémoire, et l'aide de ces
quelques lignes sommaires suffit à évoquer le tout. Nous revoyons M.
Thibault père, membre de l'Institut, catholique militant, homme d'œuvres
et de principes, intransigeant et autoritaire; ses deux fils, Antoine,
le médecin, qui a eu de si brûlantes et curieuses amours avec une
certaine Rachel; le cadet Jacques, enfant rebelle, qui a gravement
mécontenté l'orthodoxe M. Thibault en se liant à une famille
protestante, les Fontanin, qui a fait une fugue avec Daniel de Fontanin,
jusqu'à Marseille, que son implacable père a enfermé dans le pénitencier
de Crouy (une de ses œuvres), et qui, amendé au moins en apparence, est
reçu à l'École normale (section des lettres), mais a des flirts un peu
inquiétants avec Jenny de Fontanin et en même temps avec la petite
orpheline quarteronne, Gise, élevée dans la maison Thibault et
considérée par les deux frères presque comme une sœur. Ouf! Il n'est pas
facile de résumer trois volumes en une phrase. Encore ai-je laissé de
côté Mme de Fontanin mère, aussi tendre que M. Thibault est dur, et M.
de Fontanin père, viveur incorrigible, qui, non content de tromper sa
femme sans répit, a quitté le domicile conjugal pour courir plus
librement la prétentaine. Si la haine du catholique M. Thibault pour
l'hérésie paraît un peu anachronique et bien seizième ou dix-septième
siècle, c'est lui qui pratique et enseigne un puritanisme farouche, et
l'on ne saurait au contraire être moins austère que le protestant
Fontanin. Au surplus, ni ce calviniste qui étonnerait Calvin, ni son
épouse si négligée, ne joueront aucun rôle dans les deux nouveaux
volumes.


De ces deux-là, l'un, la _Consultation_, montre Antoine Thibault, jeune
médecin d'une trentaine d'années, déjà très achalandé, dans l'exercice
de ses fonctions professionnelles. Il opère gratis d'un phlegmon un
petit garçon qui vit seul avec un camarade de son âge; deux orphelins
débrouillards, énergiques, sachant déjà gagner leur vie. Le docteur
Thibault console par des mensonges pieux un père qui se croit
responsable des infirmités de son fils. Il soigne un homme grave pour
une maladie réputée honteuse. Il diagnostique le mal de Pott chez une
jeune fille du monde, dont la mère, frivole et perverse, essaye
vainement de le corrompre et de lui extorquer par ruse une ordonnance
permettant d'acheter de la morphine. Il se rend avec son maître, le
professeur Philip, au chevet d'une enfant, dont le père est leur
confrère le docteur Héquet. La pauvre petite est perdue. Aucun espoir.
De quel droit prolonger des souffrances inutiles, et par contre-coup
dangereuses pour la mère angoissée et de nouveau enceinte? Mieux
vaudrait pour la fillette et pour ses proches qu'on lui accordât une
mort immédiate. Le docteur Thibault, chargé de lui faire une piqûre,
n'aurait qu'à forcer la dose. Le père y consent tacitement. Un ami de
la famille déclare à Thibault que c'est un devoir. Naturellement il
refuse. A ce propos, il se lance, comme un Hamlet de salle de garde,
dans des méditations sur la morale, la raison, la destinée, etc. La
question est pourtant simple, et il l'a résolue correctement. Il est
clair que ce qu'on lui demandait n'était pas possible, et que ce serait
une grave imprudence d'autoriser les médecins à tuer volontairement
leurs malades par humanité. Ils en tuent déjà bien assez sans le faire
exprès.

Tout cela est remarquablement conté, très vivant, très vrai, et fait
songer à Maupassant. «Naturalisme pas mort!» télégraphiait Paul Alexis à
Jules Huret, il y a quelque trente-cinq ans. C'est Paul Alexis et Jules
Huret qui sont morts; le naturalisme survit en M. Roger Martin du Gard,
sans les excès ni les lacunes qui avaient fini par le discréditer, mais
dans la note juste qui était déjà celle de l'auteur d'_Une vie_ et de
_Boule-de-Suif_. C'est évidemment la plus indiquée pour le roman de
mœurs, qui a bien son intérêt et son agrément, mais aussi ses limites.
Un récit clair, vif, exact, et suffisamment pittoresque, plaira toujours
à tout le monde. Il faudrait seulement ne pas se cantonner dans les
sujets à hauteur d'appui, qui s'y prêtent le mieux et n'exigent pas
d'autres qualités.

M. Roger Martin du Gard en a d'autres et le ton s'élève dans la
_Sorellina_ (cinquième partie). A vrai dire, le tableau qui nous y est
fait d'abord de la maladie du vieux M. Thibault usé par l'âge et
condamné à brève échéance, n'a rien de bien régalant. L'auteur insiste
trop longuement sur les illusions et les terreurs alternantes du
malheureux vieillard, sur les drogues qu'il absorbe et les divers
offices intimes que lui rend la garde-malade. N'y aura-t-il donc que de
la médecine dans ce roman, et serons-nous poursuivis jusqu'à la fin par
ces odeurs d'hôpital? Heureusement, voici un coup de théâtre. Depuis
trois ans, ayant envoyé sa démission au directeur de l'École normale,
Jacques Thibault avait disparu après une scène violente avec son père,
en annonçant qu'il allait se tuer, et l'on croyait effectivement à un
suicide. Mais un mystère planait. Or, par d'heureux hasards, Antoine
retrouve son cadet, qui s'est simplement expatrié et habite maintenant
Lausanne, où il collabore à des journaux ou à des revues, et fréquente
des gens bizarres, sur lesquels l'auteur ne donne encore que peu de
renseignements mais qui ont tout l'air de révolutionnaires,
d'anarchistes et de futurs bolchevistes (nous sommes en 1913).

Qu'est-ce que la _Sorellina_? C'est une nouvelle publiée par Jacques
Thibault sous un pseudonyme, dont il a envoyé un exemplaire à M. de
Jalicourt, de l'Académie française, professeur à l'École normale, qui a
répondu par une lettre expédiée à l'ancienne adresse de Jacques,
laquelle est toujours celle de Thibault père et d'Antoine. C'est ainsi
que celui-ci a été mis sur la piste. Et la lecture de cette nouvelle,
visiblement autobiographique, lui a apporté des révélations. Le héros
aime sa sœur d'un amour incestueux et une autre jeune fille d'un amour
en quelque sorte intellectuel. Sous les noms supposés et dans un autre
décor, à travers les phrases hachées, artistes si l'on veut, mais d'un
esthétisme déjà suranné, Antoine a reconnu sans peine son frère, la
petite Gise, l'orpheline recueillie, traitée en sœur, et Mlle Jenny de
Fontanin. Or, Antoine a eu des velléités d'aimer Gise et se juge trahi.
Il n'en reste pas moins affectueux pour Jacques, garçon étrange,
indomptable, qui a besoin de ménagements, et il le ramène à Paris près
de leur père qui va mourir.

Ce Jacques Thibault, quelle figure originale! Nous fondons sur lui de
sérieuses espérances pour la suite du roman. Et M. Roger Martin du Gard
n'est pas seulement un réaliste, mais un psychologue. Est-il philosophe
aussi? Je l'ai cru, lorsque parut _Jean Barrois_. J'ai maintenant
quelques inquiétudes là-dessus. Aucun de ses deux frères Thibault ne
raisonne à merveille. Jacques n'aime pas l'École normale et l'a fuie:
c'était son droit. Mais il s'imagine qu'on y a «le respect de tout».
Elle aurait donc bien changé depuis l'époque de Taine. Il donne dans
tous les godants. «... Je sentais en moi une force, quelque chose
d'intime, de central, qui est à moi, qui existe! Depuis des années, tout
effort de culture s'était presque toujours exercé au détriment de cette
valeur profonde!... Tout ça pèse sur moi, tout ça m'étouffe, tout ça
dévie mon véritable élan!» Pauvre petit! La sainte ignorance du moyen
âge valait encore mieux: au moins ne prétendait-elle conduire qu'à la
sainteté, et c'était bien possible. Les intuitionnistes d'aujourd'hui
sont bien autrement absurdes. Ils croient à l'ignorance féconde, qui
enfanterait des chefs-d'œuvre! Qu'ils en donnent donc un seul exemple!
Même si l'on remonte à la poésie primitive, les aèdes homériques, par
exemple, étaient les hommes les plus cultivés de leur temps. Dante
savait autant de théologie que saint Thomas, et a beaucoup écrit en
latin. De nos jours, Verlaine lui-même, type du poète inspiré et
spontané, était lettré jusqu'aux moelles. Le sophisme paresseux du génie
pur, dispensant de rien savoir, a toujours tenté la majorité des hommes,
jamais les génies authentiques.

Jacques reproche à M. de Jalicourt de n'avoir trouvé à lui offrir que
des «idées remâchées», parce qu'il lui recommandait «le profit,
l'assouplissement qu'on gagne à se soumettre aux disciplines». Ce
n'était pas inédit, mais la sottise qu'il réfutait n'était pas plus
neuve. «Il avait l'air de n'avoir qu'un unique souci: me définir... Vous
êtes de ceux qui... Les jeunes gens de votre âge sont... On pourrait
vous classer parmi les natures que... Alors je me suis hérissé. Je hais
les classifications, je hais les classificateurs. Sous prétexte de vous
classer, ils vous limitent, ils vous rognent, on sort de leurs pattes
amoindri, mutilé, avec des moignons!» Jeune présomptueux! On peut
classer les plus grands hommes. Chez eux il y a des familles d'esprits,
des filiations, des écoles: classiques et romantiques, chrétiens et
païens, mystiques, sceptiques, rationalistes, etc. Napoléon s'honorait
d'être comparé à César ou à Charlemagne, Goethe se déclarait indigne de
l'être à Shakspeare, mais Jacques Thibault se veut absolument unique,
tombé du ciel, sans pairs et sans ancêtres. Cela fait pitié. Ce n'est
pas à Crouy que M. Thibault aurait dû l'envoyer: c'est à Sainte-Anne.

Il raconte que dans un moment d'expansion, secouant le harnais officiel,
M. de Jalicourt lui aurait dit non seulement: «Pas de vérité _omnibus_,
chacun doit se chercher la sienne», ce qui est exact en un sens, car il
y a heureusement des aptitudes et des vocations diverses, mais: «Lâchez
les livres, suivez votre instinct!» Et nous avons de grands doutes, à
moins que cet honorable professeur n'ait cédé par hasard au désir
démagogique de flatter son jeune auditeur. «J'étais totalement
électrisé», déclare Jacques Thibault. Il n'y avait vraiment pas de quoi.
M. de Jalicourt n'en croyait certainement pas un mot. D'ailleurs,
Jacques ajoute que ce bon maître un peu trop complaisant se reprit
aussitôt et parut regretter cette «flambée». Nous le croyons sans peine.

J'ai déjà indiqué combien le docteur Antoine Thibault, déjà si expert en
médecine, reste novice en philosophie. Agir selon la coutume lui paraît
stupéfiant! C'était la maxime de Montaigne et de Descartes. Il estime
qu'il n'y a que des lois naturelles, et point de lois morales, comme si
ces dernières--du moins les vraies--n'étaient pas une simple application
des autres. Il considère que le bien et le mal ne sont que des mots. En
dira-t-il autant du remède et du poison? Mais voici le comble. Après
avoir refusé d'expédier le bébé incurable, au nom du respect dû à la
vie, il découvre en rentrant chez lui que son valet de chambre a noyé
sans remords une portée de petits chats. C'était pourtant de la vie
aussi!... Autant vaudrait induire de son bifteck ou de son aile de
poulet le droit à l'anthropophagie. Mais M. Roger Martin du Gard est
sans doute trop moderne pour être logicien. En tout cas, comme
romancier, il a bien du talent.




_André Maurois: Climats_[34].


Le nouveau roman de M. André Maurois se divise en deux parties
équivalentes et parfaitement symétriques, qui coïncident par
retournement comme deux figures semblables et opposées ou les paumes des
deux mains. Je goûte fort, pour ma part, l'élégance géométrique de
cette composition, et je craindrais seulement qu'elle ne parût à
certains un peu artificielle et faite exprès, si M. André Maurois n'y
avait versé une matière qui amadouera l'école de la vie, d'où pouvait
lui arriver ce grief. En tout cas, cette double histoire n'a rien
d'invraisemblable et donne bien l'impression du réel, si même elle
n'évoque quelques souvenirs personnels chez beaucoup de lecteurs--et ils
seront nombreux.

     [Note 34: Un volume in-18; Grasset.]

En amour, les deux partenaires, quoique parfaitement unis au début, se
maintiennent rarement au même diapason. Roméo et Juliette, Tristan et
Yseult ont évité la dissonance fatale en se hâtant de mourir. Heureux
les amants qui meurent jeunes! Au fond, bien qu'ils commencent par ne
pas s'en apercevoir et que nombre d'entre eux ne se l'avouent jamais, il
y en a presque toujours un qui aime plus que l'autre. Ou du moins,
chacun des deux aime différemment, puisqu'on aime avec tout son corps et
toute son âme, et qu'il n'y a pas deux êtres identiques. Mais toute
dissemblance qualitative provient d'une différence de quantité et
pourrait s'énoncer en chiffres, comme les degrés de la température et
les vibrations sonores, si l'on disposait dans tous les cas et même en
psychologie d'un outillage de précision. Bien qu'elle échappe aux
mesures exactes, l'inégalité d'ardeur amoureuse dans chaque couple se
révèle par des faits patents.

M. André Maurois part de cette vérité incontestable, et en donne deux
exemples, dont l'originalité consiste en ce que les deux épisodes n'ont
qu'un seul et même protagoniste, qui devient l'axe du revirement destiné
à établir l'égalité permanente et foncière des deux formules apparemment
inverses. Autrement dit, dans le premier volet du diptyque, Philippe
aime Odile plus qu'il n'en est aimé; dans le second, il est aimé
d'Isabelle plus qu'il ne l'aime. Au total, toujours même résultat. C. Q.
F. D.

On a cité _Adolphe_ à propos de _Climats_. Dans l'équation de Benjamin
Constant, l'un des deux termes égale zéro, c'est-à-dire qu'Adolphe,
adoré d'Ellénore, l'a prise en grippe et ne songe qu'à s'en débarrasser.
Cas extrême, cas limite, assez rare, je crois, car l'amour est jusqu'à
un certain point contagieux. Fallait-il qu'Ellénore fût insupportable,
pour ne pas toucher ou au moins flatter son Adolphe! M. André Maurois se
tient raisonnablement dans les valeurs plus moyennes et plus fréquentes.
Odile aime bien un peu Philippe, encore que celui-ci l'aime davantage;
et Isabelle, qu'il ne paye pas entièrement de retour, ne laisse pourtant
pas de lui être chère. C'est plus généralement vrai, plus humain, plus
conforme au goût actuel, qui en théorie tout au moins n'admet pas les
situations dures, les solutions brutales, ni les caractères tranchés. Un
Adolphe apparaîtrait aujourd'hui comme un mufle, un bourreau; un
Othello, tout de même. Les personnages à la mode doivent d'abord n'avoir
aucune méchanceté, et ne pas hésiter à le dire. Cela semble si
élémentaire que les plus modestes ne risquent rien à s'en vanter, dans
le moment même où leurs actes prouveraient des dispositions contraires.
Ainsi l'exige notre époque.

        Et jusqu'à: «Je vous hais», tout s'y dit tendrement.

Ou plutôt il ne faut pas dire: «Je vous hais», mais agir comme si l'on
haïssait, en remplaçant seulement la violence par une perfidie
onctueuse, et en maintenant qu'on éprouve pour sa victime la plus douce
affection. D'ailleurs, qui sait? Tout peut n'être pas faux dans cette
duplicité apparente, que les gens d'aujourd'hui ne voient pas ou
feignent de ne pas voir. On déteste surtout l'obstacle, ce qui résiste.
Quand on ne se heurte à nulle résistance, on peut bien s'apitoyer un
peu, tout en persistant, bien entendu, à passer sur le ventre du vaincu,
avec tranquillité. L'essentiel, pour contenter l'esprit du jour, est de
rester toujours flottant, fluent, indistinct et amorphe. La plupart de
nos contemporains sont ainsi faits, et n'en ont pas l'étrenne: ils
innovent en n'appréciant plus, au théâtre et dans le roman, que les
types de ce genre. Et de ce point de vue, l'Odile de M. André Maurois
surtout, mais aussi son Philippe, sont des merveilles.

M. Maurois y a d'autant plus de mérite qu'il use d'un style net, fin,
parfois aigu, qui contraste avec la prose déliquescente présentement en
vogue, et qui d'abord semble moins adéquat au sujet, mais en fait mieux
ressortir la mollesse fluide, parce qu'il la désigne du dehors et d'un
peu plus haut. Le meilleur moyen d'observer une rivière qui sort de son
lit n'est pas de s'y jeter et de s'y noyer, mais de se poster sur une
éminence voisine, avec une bonne lorgnette. M. Maurois domine
l'inondation, et la décrit en savant hydrographe, non moins qu'en
charmant conteur.

_Animula, vagula, blandula..._ Cette définition latine s'applique comme
de cire à notre Odile, et l'on voit, par parenthèses, que bien des
nouveautés modernes remontent à une haute antiquité. C'est une petite
créature adorablement jolie, d'une nature inconsistante, fuyante et
décevante pour elle-même comme pour les autres. Son mari, Philippe,
grand industriel, qu'on tient et qui se prend pour sérieux et positif,
voudrait comprendre ce qui se passe dans cette ravissante petite tête.
Elle est la première à ne pas s'en douter. Elle vit dans une espèce de
rêve vaporeux et confus. C'est de bonne foi, sans avoir rien à cacher
dans les premiers temps, qu'elle hésite, se contredit, et ne peut
répondre à l'interrogatoire classique: «Qu'avez-vous fait cette
après-midi?» Philippe l'affaiblit par ses questions, l'énerve par sa
jalousie, finit par l'ennuyer cruellement, et la petite femme à cervelle
d'oiseau s'envole au premier souffle de brise, vers un prestigieux
officier de marine, pour qui elle divorce et qui la rend encore plus
malheureuse. Alors elle se tue. Il faudrait un poète de l'_Anthologie_
pour lui composer une épitaphe convenable.

J'ai entendu blâmer la veulerie de Philippe, qui sait tout, mais la
garde à tout prix, et ne lutte pas, ne s'insurge pas, ne songe même à
divorcer que lorsqu'elle le lui demande. Eh! il aurait plus d'énergie
s'il ne l'aimait pas. Il pense ne pouvoir vivre sans elle, et se conduit
en conséquence. D'ailleurs elle reste jusqu'au bout aussi gentille que
possible avec lui, ce qui peut lui laisser quelque espoir et quelque
illusion. Ce n'est pas cette inertie que je reprocherai à Philippe, mais
son erreur radicale sur sa propre nature. (Bien entendu, je ne la
reproche pas au romancier véridique, qui enregistre objectivement les
méprises et les folies très réelles de son héros.)

Philippe n'a pas du tout changé dans la seconde partie du roman. Il
s'imagine encore que dans la première l'humeur vague, volage et falote
d'Odile a joué pour lui le rôle de catastrophe. C'est vrai en un sens,
mais il ne se rend pas compte que c'est à cause de cela qu'il l'aimait,
étant de ces amants doloristes peints par Proust dans l'épisode
d'_Albertine_. Se croyant toujours un homme pondéré, il se remarie selon
l'idéal qu'il s'attribue, et fait cette fois un mariage assorti.
Isabelle est très aimante, et sage, raisonnable, vertueuse, constante,
bref le modèle des épouses. Il n'en faut pas plus pour refroidir et
décourager notre Philippe. Justement parce qu'il demeure pareil à
lui-même, c'est-à-dire incapable de ressentir l'amour autrement que dans
le trouble et dans l'angoisse, il se détourne de sa seconde femme trop
parfaite et dont il est trop sûr, pour s'éprendre d'une maîtresse,
Solange Villiers, qui ressemble un peu à Odile et lui prodigue les
tourments nécessaires à son bonheur. Et Isabelle se résigne comme se
résignait Philippe sous le règne agité d'Odile. Ainsi la situation est
retournée en ceci que Philippe, trompé par sa première femme, trompe à
son tour la seconde, mais lui, pivot de l'évolution symétrique, accuse
par ce changement même sa propre fixité.

Rien de plus ingénieux, de plus satisfaisant pour l'esprit, ni qui fasse
plus d'honneur au talent de constructivité que tous les amateurs de
mathématiques admireront chez M. Maurois. Le tour de force, dans ces
conditions, est d'enchanter cependant ceux qui se moquent de ces
qualités-là et qui se plaisent fort aux qualités les plus différentes.
M. Maurois y parvient par les agréments de la donnée et du récit. C'est
décidément un romancier accompli. Et j'avais constaté cette double
maîtrise, hétérogène et convergente, dans les derniers romans de M.
Marcel Prévost. Une intelligence complète et souple n'exclut rien et
sait tout concilier.




_Jacques Boulenger_[35].


M. Jacques Boulenger, ancien élève de l'École des chartes, critique
érudit et pénétrant, a eu, lui aussi, la fantaisie d'écrire un roman,
qui se trouve être également un des plus remarquables de l'année. Si M.
André Maurois et M. Jacques Boulenger, tous deux encore débutants comme
romanciers, n'avaient de loin dépassé ce grade par ailleurs, les jurys
des prochains concours n'auraient que l'embarras du choix. Quel démenti
à la légende des spécialisations nécessaires! (Je note que la critique
même strictement professionnelle n'en est pas une au sens étroit,
puisqu'elle oblige à tout lire et à parler de tout. Ce n'est que parmi
les «créateurs» qu'on rencontre des écrivains vraiment spécialises, dans
leur usine ou leur boutique, mais sans monopole.)

     [Note 35: Jacques Boulenger: _Le Miroir à deux faces_, un
     volume.]

Un dualisme existe dans le roman de M. Jacques Boulenger comme dans
celui de M. André Maurois, mais d'une autre sorte. Ici, un mari et sa
femme, chacun dans son journal intime, racontent la même histoire, celle
de leur ménage, et les faits principaux concordent, tandis que les
points de vue s'opposent. C'est le _Miroir à deux faces_. Bernard,
mathématicien et philosophe, aime et aimera toujours Rosine, quoique
frivole, légère et pour lui déprimante, car elle l'empêche d'édifier son
œuvre, le traîne dans le monde qui l'assomme, le condamne à des
besognes alimentaires et de toutes façons lui fait perdre son temps. Il
établit un parallèle entre l'intellectualisme de l'homme et l'inaptitude
aux idées rationnelles qui caractérise la femme, vouée au concret, à
l'individuel, au subjectif, aux romans et aux potins, à ce qu'on appelle
le cœur et la vie (alors que la vraie vie est celle de la pensée pure et
désintéressée, dont elles sont incapables). Il y a là trente ou quarante
pages puissantes, térébrantes, implacables, qui comptent dans ce qu'on a
écrit de plus fort dans la psychologie comparée des deux sexes.
Ajoutez-y seulement que si l'on n'a guère vu de femmes à cerveau viril,
les mâles à esprit féminin ou, comme disait Proudhon, «femmelin»,
abondent de plus en plus. Et aussi que le plus ferme intellectuel peut
considérer cette frivolité avec indulgence, amusement et amour, sans
déchoir. Je m'étonne que l'éminent rationaliste Bernard souscrive la
théorie d'Éleuthère (c'est-à-dire de M. Julien Benda), sur
l'amour-sadisme, l'amour-souillure, etc., laquelle brave la nature et la
raison, pour ne relever que de l'Anti-Physis telle que l'entendait
Rabelais. Cela ne me paraît ni juste, ni sain. Les Anciens n'ont pas eu
besoin de cela pour connaître non seulement les joies de l'amour, mais
la passion même tragique (Médée, Phèdre, Didon, etc.), Stendhal non
plus. Dans son chapitre des «Amitiés spirituelles» (_l'Homme_), Ernest
Hello a noté fort exactement les affinités du rationalisme et du
paganisme. M. Benda n'est pas un rationaliste à toute épreuve. Il
exagère ou viole tour à tour son principe avec une espèce de perversité,
qui fausse particulièrement sa conception de l'amour.

Après cette «face du miroir», de tout premier ordre et empoignante, mais
qui tient encore de l'essai, quelle surprise que l'autre «face», le
journal de Rosine, qui justifie certes la doctrine de Bernard, mais du
style le plus romanesque, le plus pimpant et divertissant, comme d'une
petite Sévigné d'aujourd'hui, et qui nous emporte dans un prodigieux
tourbillon de mondanités, de répétitions générales, de flirts, de
papotages, jusqu'à la déconvenue finale de l'irrésistible caillette
tombant, avec un trop joli jeune homme, sur le pire bec de gaz. Je
croyais que son fameux instinct l'aurait avertie, mais son infatuation
de féminité méritait logiquement cela...




_Martin Maurice: Amour, terre inconnue_[36].


_Amour, terre inconnue_, de M. Martin Maurice, est un ouvrage
extrêmement remarquable, d'une audace étonnante et réellement nouvelle:
un roman d'amour, mais psycho-physiologique, où une analyse implacable
étudie à fond ce sur quoi l'on jette habituellement un voile, ou qu'on
ne désigne que par allusion. Chamfort avait bien parlé du «contact de
deux épidermes», mais n'avait fait qu'un trait d'esprit. Remy de
Gourmont avait bien publié une _Physique de l'amour_, mais c'était un
volume de biologie ou de médecine, plus scientifique que littéraire.
Vigny faisait dire à Samson:

        Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime;
        L'homme est rude et le prend sans savoir le donner.

     [Note 36: Martin Maurice: _Amour, terre inconnue_. Un
     volume.]

Ce n'était qu'un vers bien frappé, et le poète passait tout de suite à
l'anathème contre l'étrange aberration qui l'avait cruellement déçu.
Toutes les tragédies, anciennes et modernes, toutes les élégies, tous
les romans traitent l'amour sur le plan moral, et n'effleurent la chair
tout au plus que pour louer lyriquement la beauté. Buffon a osé dire
qu'il n'y a de bon que l'amour charnel, mais il n'a pas écrit de roman
là-dessus, et d'ailleurs son axiome, comme celui de Chamfort, était trop
partiel et unilatéral.

M. Martin Maurice embrasse tout ce grand sujet, sous ses deux aspects,
et en insistant sur celui qu'on a tant négligé, mais sans omettre
l'autre, qui compte bien aussi. Et par un merveilleux tour de force il
trouve moyen de tout dire, d'étaler tous les secrets d'alcôve, avec une
netteté et une précision de clinicien, sans braver l'honnêteté dans les
mots ni tomber dans le lourd et plat vocabulaire médical. Son style
appartient constamment à la haute littérature: il abonde en fines
déductions, en formules incisives, en images sobres, mais évocatrices et
caractéristiques. Cela révèle un maître-écrivain.

La difficulté, c'est de rendre compte d'un tel livre. Tout le monde n'a
pas cette souplesse de plume, et d'ailleurs le romancier disposait d'un
volume entier pour se faire comprendre. Un résumé de quelques lignes
affronte un jour plus cru et risque de paraître choquant. Il faut
pourtant essayer.

Le roman se divise clairement en trois parties, ou trois étapes. Dans la
première, Michel et Andrée Langelier forment ce qu'on appelle un couple
uni et un ménage heureux. Ils en présentent toutes les apparences, et
c'est même vrai jusqu'à un certain point. Michel, homme de science et
grand intellectuel, provisoirement banquier par nécessité patrimoniale,
a épousé Andrée par amour. Elle est fille d'un honorable professeur,
intelligente et cultivée. Elle aime son mari; elle a, en outre, le
sentiment du devoir. Ces deux époux sont des êtres d'élite. Et pendant
le jour, tout marche à souhait. C'est la nuit que surgit la
mésentente... Oh! là encore, vis-à-vis l'un de l'autre, les deux
partenaires sauvent la face. Amoureux et viril, mais empêtré dans des
conceptions un peu jansénistes, Michel n'a pas su animer la belle et
pure statue qui lui était confiée, et il célèbre régulièrement le culte,
mais de telle façon qu'elle le subit comme une obligation de son état,
et même comme une corvée. Elle n'y est sensible que juste assez pour
souffrir d'une déception et rêver d'autre chose.

Deuxième période: après plusieurs années de fidélité irréprochable et
méritoire, approchant de la trentaine, elle prend un amant. Ce n'est
même point par recherche consciente de ce qui lui manquait, ou si
l'instinct la mène, c'est à son insu. Ce Roland parle à son cœur. Elle
est touchée de l'amour qu'il lui déclare. Elle le voudrait platonique,
si c'était possible. Par la faute de Michel, l'acte en question est
devenu pour elle parfaitement insignifiant, et ne lui inspire ni désir,
ni aversion. Elle s'en dispenserait volontiers, et l'acceptera comme une
formalité nécessaire, sans laquelle il paraît qu'une femme ne peut
garder l'affection d'un homme. Or, ce Roland Prieur, jeune et riche
antiquaire, très instruit et très artiste, se trouve être un homme à
femmes--comme par hasard. C'est-à-dire qu'il aime toutes les femmes,
parce qu'il aime en chacune d'elles l'éternel et essentiel féminin. Il a
donc une tendance à esquiver la passion, parce qu'un amour tue les
amours et détermine l'idée fixe, qui en est le critérium (voyez
Stendhal). Mais il ne l'esquive pas toujours à volonté, parce que la
nature nous tend toutes sortes de pièges, dont certains n'ont pas pour
objet la simple propagation de l'espèce. Que lui importe
l'amour-passion? L'amour physique suffirait bien pour l'indispensable
natalité, mais il conduit à l'autre certains individus, même simples
voluptueux d'intention, parce qu'il y a des femmes--généralement les
plus belles--qu'on ne peut avoir sans les aimer pleinement, et parce que
l'âme entre en ligne pour compliquer le jeu et le rendre plus enivrant,
mais plus dangereux.

D'où les deux subdivisions de ce second chapitre. Premièrement, l'amant
de vocation qu'est Roland Prieur, chez qui le cœur seul attirait Andrée,
procure tout de suite à celle-ci la révélation qui se dérobait à elle en
régime conjugal. Elle en sort avec l'orgueil d'une initiée aux mystères
orphiques. Et cela, pour elle, a une importance capitale, plus
d'importance que pour Roland. En outre, et par delà, elle adore en lui
le «reflet du divin qu'apporte l'homme aimé»: M. Martin Maurice
l'affirme et j'y consens, en lui supposant pourtant ici un peu de
complaisance pour les susceptibilités sentimentales de ses lectrices.
J'admets le «reflet divin», mais je crois à la base sensuelle de cette
théophanie. Quant à Roland Prieur, si délicieuse que soit l'exploration
des charmes d'Andrée, les délectations corporelles lui sont trop connues
pour l'impressionner autant; c'est dans le domaine de l'amour moral et
passionnel qu'il peut espérer des découvertes intéressantes. Il est
pris.

Il devient follement jaloux du mari, comme dans la _Fanny_ d'Ernest
Feydeau. Il y a ici de bien justement subtiles et piquantes variations
sur le malentendu entre Andrée et lui, à propos des relations qu'elle a
ou n'a pas avec son mari. Enfin Roland obtient qu'elle n'en ait plus
aucune. (Aucune comédie n'échappe à M. Martin Maurice.) Mais un jaloux
n'est jamais content. Qu'Andrée et Michel fassent désormais chambre à
part, cela ne suffit pas à Roland. Il exige qu'Andrée quitte tout pour
le suivre dans une autre patrie. Un divorce, un second mariage? Andrée,
petite bourgeoise française profondément traditionaliste, quoique
d'esprit assez libre, refuse l'obstacle: que penserait la famille?
N'a-t-elle pas déjà assez de torts envers son mari? etc. Ayant posé son
ultimatum sans succès, Roland rompt avec elle et part pour l'Amérique.

Troisième partie: le revirement. Après un temps de détresse, la sage
Andrée renoue avec son mari, en ne s'avouant que l'espoir de devenir
mère. Elle n'aura pas d'enfant, du moins pas immédiatement, mais elle
trouve une précieuse compensation. Michel n'était aucunement disgracié,
ni manchot, mais entravé par une doctrine. Naguère ignorante et inerte,
Andrée a, grâce à Roland, acquis une expérience qui lui permet
d'éclairer et de guider le trop ascétique Michel. Et les deux époux,
après tant de tâtonnements, connaissent enfin l'un par l'autre la
félicité intégrale... D'où suit que certains maris ont tout à gagner à
être trompés et doivent une fière chandelle à l'amant de leur femme...
Mais M. Martin Maurice tient à la morale, condamne l'adultère et exalte
le mariage, en conseillant au mari d'être lui-même cet amant. C'est un
livre sain. Surtout, c'est un livre de premier ordre, d'une richesse et
d'une maîtrise admirables.




_André Chamson_[37].


M. André Chamson a de la force, mais il voit triste, et peint en
grisaille. Il nous fait des Cévennes froides et moroses. Je me les
représentais autrement d'après M. Vincent d'Indy, la _Symphonie sur un
thème montagnard_, le _Jour d'été dans la montagne_, le _Poème des
montagnes_, musiques allègres et salubres, parfumées, toniques et
balsamiques, où l'idylle populaire et naturelle s'anime et bondit à
certains moments en rythmes irrésistibles, d'une fraîcheur, si l'on peut
dire, dionysiaque. Ce grand musicien est un poète. En outre, ses
Cévennes ardéchoises penchent vers le Rhône, côté joie. M. André Chamson
hante l'autre versant, celui du Gard, côté prêche. Oh! il n'exerce aucun
ministère pastoral et ne se voue à nulle prédication, tant s'en faut! Un
Calvin le considérerait peut-être comme un homme dangereux et une espèce
de Michel Servet. Son style n'en a pas moins une couleur calviniste et
puritaine. Comme la mode s'en est un peu perdue, cela lui assure une
originalité.

     [Note 37: André Chamson: _Le Crime des justes_. Un volume.]

Dans ce camaïeu sévère et un peu rébarbatif, il dessine vigoureusement
une histoire à faire frémir, dont la brutalité eût satisfait les plus
fieffés naturalistes du temps de Zola, et dont l'ironie truculente eût
enchanté les plus violents romantiques ou les pince-sans-rire un peu
macabres de la comédie rosse, tous ennemis déchaînés de l'hypocrisie
bourgeoise. M. André Chamson apparaît ici comme une sorte d'anarchiste
grave, de bousingot en longue lévite noire, ou de Méphisto qui se
porterait lui-même en terre. Eh! cela ne manque pas de saveur, et pour
réaliser ces contrastes de façon si frappante, il faut un réel talent.
Il y a toujours du mérite a n'être pas banal.

Une famille aisée et ancienne de propriétaires-cultivateurs, qu'on peut
appeler des bourgeois de campagne, est traditionnellement en possession
d'une influence, d'une «régence morale» incontestée. Le chef, le vieil
Arnal, qu'on surnomme «Conseiller», gouverne en patriarche de la vieille
roche non seulement sa propre maison, sa nombreuse tribu de fils,
petits-fils, neveux et petits-neveux, qui habitent tous fidèlement son
domaine du Maubert, mais, par un ascendant qui ne trouve pas de rebelle,
toute la commune et les environs. Son surnom ne vient pas seulement de
sa situation à la mairie, mais de la confiance absolue d'une population
où nul ne décide rien que par ses conseils. On ne sait s'il eût été le
second à Rome, mais il est supérieurement le premier dans son village.
Le maire, le curé, le pasteur, le hobereau de la localité semblent de
petits garçons en regard de ce vieillard qui ne doit son autorité qu'au
prestige de son caractère et de ses vertus. Il est même grand
électeur--et nettement républicain (est-ce là, dans l'intention de
l'auteur, un trait de satire?)--sans que la politique ait compromis son
crédit ni sali son nom. Personne n'oserait diffamer ce Caton l'ancien!
Le forum l'entoure d'autant de respect que le confessionnal laïque
(comme disait La Coulonche) où il prodigue à une foule de pénitents ou
de clients les trésors d'une sagesse officieuse, plus sûre que celle des
hommes de loi.

Le portrait est solide comme un Le Nain, presque comme un Philippe de
Champagne. Pourquoi M. André Chamson l'affaiblit-il ensuite par un trait
superflu? Ce vieil Arnal, si austère, on admet bien qu'il en conçoive de
l'orgueil. C'est une faiblesse si l'on veut, mais celle des forts. M.
André Chamson diminue vraiment et un peu fâcheusement cette altière et
rude figure. Un tel personnage devrait tirer ses principes non plus de
Dieu, puisqu'il est incroyant, mais d'une certitude stoïcienne ou
kantienne, en tout cas les juger aussi évidents par eux-mêmes que la
clarté du soleil et des étoiles. Au lieu de s'en tenir à cet impératif
catégorique et infaillible, ne va-t-il pas s'inquiéter de l'opinion
publique, et ne se considérer comme sûr d'être dans le vrai que si la
masse lui donne raison! Allons! ce n'est plus un burgrave de la morale,
c'est un politicien et un démagogue. M. Chamson nous l'a gâté.

Il s'y est cru obligé pour préparer le coup de théâtre qui va suivre.
Mais non! Cela l'explique peut-être, mais d'une manière un peu ordinaire
et subalterne, qui en amoindrit beaucoup l'effet. Dans l'intérêt même du
drame et de la dérision que se proposait sans doute l'auteur,
l'impression eût été d'autant plus profonde que ce parangon de moralité
serait tombé de plus haut.

Une petite-fille du vieil Arnal, Clémence, sourde-muette, gardeuse de
chèvres, une «innocente» et une faunesse, qui fait un peu songer à la
fille du Paradou d'Émile Zola, en vient à fauter avec son propre frère
Maurice. Elle accouche, et l'obstétrique de M. André Chamson ne le cède
en rien à celle du maître de Médan. Les Arnal, horrifiés, laissent
mourir l'enfant, en y aidant un peu. «Conseiller» l'enferme dans un sac
et l'enterre clandestinement dans la cour de ferme. L'infanticide est
patent. Quelle chute! Mais les Arnal sont horrifiés surtout par
l'atteinte qu'un scandale porterait à leur renommée jusqu'ici sans
tache. Par-dessus tout, ils craignent le qu'en-dira-t-on. C'est un peu
vulgaire.

Combien il serait plus saisissant--et plus démonstratif pour la
thèse--de faire déterminer le crime, directement, par la conscience même
de ces justes! Le vieil Arnal pourrait s'ériger en justicier, condamner
de bonne foi les brebis galeuses et l'intrus, devenir criminel par excès
d'amour du bien, car la justice est dure, et les gens intègres sont
souvent inexorables. Il y a des fanatiques, des inquisiteurs et des
bourreaux par conviction profonde, même en dehors des religions
positives. Et notre époque glisse plutôt au relâchement et à la
déliquescence. Cependant, peut-être excessive, la sanglante raillerie de
M. Chamson pouvait avoir sa raison d'être. Sans aller à ces horreurs de
fait-divers, le pharisaïsme ne laisse pas de susciter de mauvaises
actions et d'être souvent inhumain. Brutal dans le détail, M. Chamson a
pensé plus faiblement, et son récit finit en queue de poisson.




_Georges Duhamel_[38].

     [Note 38: Georges Duhamel: _La Nuit d'orage_. Un volume.]


Dans la _Nuit d'orage_, M. Georges Duhamel raconte habilement une
étrange histoire. Deux jeunes époux, François et Élisabeth Cros, tous
deux intellectuels, rationalistes, professionnellement adonnés aux
sciences positives, deviennent soudain superstitieux comme des Papous.
D'un voyage en Tunisie, ils ont rapporté un bibelot qui passe pour
porter malheur. Élisabeth tombe malade. François a une peur affreuse. Il
croit au maléfice, mais il en rougit. Par point d'honneur, il ne l'avoue
pas; Élisabeth non plus, dont l'état s'aggrave, jusqu'au jour où l'objet
pernicieux disparaît. Alors elle guérit. Chacun des deux envoûtés
suppose que c'est l'autre qui l'a jeté au loin. Puis François le
retrouve dans la même commode, simplement tombé par hasard dans le
tiroir du dessous. Mais Élisabeth avait été délivrée de l'obsession qui
la minait. Le roman finit donc bien, mais la raison, avant de rentrer
dans ses droits, avait subi de pénibles épreuves. Ce François, qu'on
nous donne pour un esprit critique et scientifique, agit et pense comme
un enfant. D'abord, pourquoi ne voulait-il pas supprimer le bibelot?
Sans tomber soi-même dans des superstitions, on peut composer avec
celles d'autrui. D'ailleurs, cet accessoire pouvait recéler des poisons
volatils, comme M. le docteur Mardrus, le savant traducteur des _Mille
et une nuits_ et du _Coran_, enseigne qu'il y en avait dans le tombeau
de Toutankhamon. Des esprits très libres, par exemple Moréas, ont été ou
ont affecté d'être superstitieux. Tantôt on le fait par allusion
ironique aux préjugés, tantôt pour de bonnes raisons et avec une pensée
de derrière, comme disait Pascal. Un Gœthe ne pouvait aimer les couteaux
en croix: voyez ses _Épigrammes vénitiennes_. Quand on dit: «J'ai mis
mon pantalon blanc: alors, naturellement il pleut», on ne se juge pas
persécuté par une force mystérieuse: au contraire, on constate
l'indifférence de la nature à nos commodités et on nie très
scientifiquement le cause-finalisme à la Bernardin de Saint-Pierre. Tel
fétiche, par exemple un bout de ruban, rappelle chevaleresquement une
personne chérie, dont l'amour exalte le courage de son chevalier et lui
porte donc bonheur dans une certaine mesure. D'autres petites manies
signifient simplement le besoin d'ordre, de méthode et d'automatisme,
pour ne faire attention qu'à l'essentiel. La vraie superstition ne
commence qu'à la croyance au merveilleux. Il est étonnant qu'un
rationaliste comme François Cros s'imagine que la maladie de sa femme
est causée par l'intervention de puissances surnaturelles. On s'en
irriterait, si le dénouement, comme chez Mme Claude Isambert, ne
remettait les choses au vrai point. M. Georges Duhamel considère que la
guerre nous a tous plus pu moins détraqués. De même un jeune cousin de
François devient successivement anarchiste, catholique, royaliste,
gallican, et fait entre temps une saison, comme pensionnaire, dans une
maison d'aliénés. La guerre aurait donc des horreurs à retardement.
Puisse la raison nous conserver la paix!




_Jean Desbordes_[39].


_J'adore_, de M. Jean Desbordes--un débutant--n'est pas tout à fait sans
talent. Mais quel verbiage! quel fâcheux amalgame de gravelures et de
mysticisme! Ce n'est peut-être pas d'un goût parfait de mêler Dieu à ces
histoires-là, même sous le patronage de M. Jean Cocteau. Celui-ci a
donné à M. Maurice Rouzaud, des _Nouvelles littéraires_, une interview
de trois colonnes, à la gloire de Cocteau, de Radiguet et de Desbordes,
et à la honte de la critique, qu'il se vante d'ailleurs--lui
Cocteau--de ne point lire et de tenir pour nulle et non avenue. C'est
d'un bon comique.

     [Note 39: Jean Desbordes: _J'adore_. Un volume, Grasset.]

M. Jacques Maritain, l'auteur de _Primauté du spirituel_, a jugé non
sans raison que la spiritualité ne primait pas suffisamment dans ce
petit livre, et qu'un nouveau converti n'avait pu l'honorer d'une
préface sans se disqualifier devant le pape et le concile. Ayant présidé
à la rentrée de M. Jean Cocteau dans le giron de l'Église, M. Jacques
Maritain s'est senti gravement compromis lui-même. Cet apôtre des
gentils vient donc de déclarer M. Jean Cocteau relaps et de rejeter ce
catéchumène hors de la communion des fidèles. _Vade retro!_ L'anathème a
été fulminé dans le _Roseau d'or_. On en sourira peut-être. Pour ma
part, je n'ai jamais attaché grande importance à ces conversions trop
littéraires, et ce qui m'avait toujours étonné, c'était que M. Jacques
Maritain eût pris au sérieux celle de M. Jean Cocteau. Il arrive aux
profanes de voir plus clair que les mystiques dans ces questions-là,
comme dans beaucoup d'autres. «Je ne suis pas croyant, mais je suis
théologien», a dit M. Bergeret.


FIN




INDEX DES NOMS CITÉS



Alain,                                                             161.
Albalat (Antoine),                                             151-160.
Alembert (d'),                                                209, 210.
Alexandre Ier,                                                     166.
Alexandre de Macédoine,                                       170, 172.
Alexis (Paul),                                                     265.
Allais (Alphonse),                                                  76.
Amouretti (Frédéric),                                               66.
Ancre (Maréchal d'),                                                 7.
Angélique (Mère),                                                  124.
Anne d'Autriche,                                                     5.
Annunzio (Gabriele d'),                              52, 236, 237, 239.
Antoine,                                                        80, 82.
Apollinaire (Guil.),                                               224.
Arioste,                                                            46.
Aristophane,                                               38, 64, 185.
Aristote,                                                 49, 130, 137.
Armaingaud,                                                        227.
Arnauld,                                                            27.
Aubignac,                                                   35, 48, 68.
Aulard,                                                  142, 143, 149.
Aulu-Gelle,                                             54, 57, 59, 60.
Aupick (Général),                                                   76.
Auvergne (Comte d'),                                                24.

Bach,                                                              185.
Bailly (André),                                                    227.
Balzac (H. de),    99, 100, 103, 113-120, 122, 123, 128, 144, 159, 168,
                   206, 207, 255, 257.
Banville (Th. de),                                          72, 73, 77.
Barbey d'Aurévilly,                                           123, 158.
Barrès (Maurice),          15, 65, 66, 68, 188-197, 225, 234, 236, 237,
                           242, 251.
Baudelaire,                              55, 70, 73, 76, 185, 230, 231.
Beaulieu (Mlle de),                                             24, 25.
Beaumarchais,                                                       30.
Beethoven,                                                    126, 185.
Bellegarde (Maréchal duc de),                                        5.
Bellessort (André),                                                 57.
Beltrami,                                                          209.
Benda (Julien),                                     45-61, 65, 66, 276.
Benjamin (René),                                                7,8-85.
Bérard (Victor),                                                   225.
Bergson,                     80, 84, 130, 196, 197, 208, 209, 215, 234.
Berlioz,                                                           185.
Bernanos (Georges),                                                244.
Bernard (Claude),                         129, 137, 196, 208, 216, 217.
Bernardin de Saint-Pierre,                                         286.
Berthelot,                                                         196.
Bertrand (Louis),                                        107, 206, 248.
Bever (Jean),                                                       45.
Bienstock,                                               161, 169, 176.
Billy (André),                                                 218-234.
Blum,                                                              192.
Boileau,          20, 26, 27, 32, 34, 35, 44, 63, 64, 74, 75, 102, 228.
Bonafous,                                                           53.
Bonald,                                                            198.
Bordeaux (Henry),                                             206, 256.
Bossuet,                  16, 17, 20, 70, 122, 141, 152, 170, 189, 228.
Bouché-Leclercq,                                                   149.
Bouchor (Maurice),                                                  69.
Boudin,                                                             76.
Bouilhet (Louis),                                             154, 155.
Bouillon (Duc et duchesse de),                                  22, 23.
Boulanger (Général),                                               190.
Boulenger (J.),                                          274, 275, 276.
Bourges (Elémir),                                                  227.
Bourget (Paul        24, 85, 95, 116, 129, 144, 164, 190, 191, 198-207,
                     254, 256.
Bouteiller,                                                        194.
Bouvier,                                                       218-234.
Boylesve (René),                                                   245.
Bracke-Desrousseaux,                                                64.
Braunschwig,                                                       227.
Bremond (Abbé),               7, 89, 191, 192, 216, 227, 234, 245, 246.
Brosses (Président de),                                            235.
Browning,                                                          245.
Bruneau,                                                            74.
Brunetière, 5  0, 68, 127, 132, 138, 143, 147, 196, 198, 221, 226, 228.
Buffon,                                                            277.
Bulteau (Me),                                                      238.
Byron (Lord),                                   76, 123, 154, 203, 235.

Cabaner,                                                           253.
Canaye (Père),                                                     220.
Calas,                                                             111.
Caliste (Vicomtesse d'Auchy),                                  3, 4, 6.
Callimaque,                                                         52.
Calvin,                                                       264, 281.
Capus (Alfred),                                           30, 106, 189.
Carnot (Président),                                                215.
Caro,                                                               91.
Casanova,                                                          238.
Casimir,                                                            36.
Cassagne,                                                           34.
Caton,                                                              52.
Cavaignac,                                                          67.
César,                                                        172, 268.
Chamfort,                                                          277.
Champfleury,                                                       165.
Champmeslé,                                                     23, 24.
Chamson,                                                       281-284.
Chapelain,                                                      28, 34.
Charlemagne,                                                       268.
Charles X,                                                         107.
Chasles (Philarète),                                          103, 105.
Chateaubriand,             102, 104, 116, 122, 157, 235, 249, 250, 251.
Chénier (André),                                  1, 7, 52, 70, 86, 87.
Cherbuliez (Victor),                                               254.
Chiron,                                                             42.
Choiseul-Praslin (Duchesse de),                                     24.
Cicéron,                                                            34.
Claudel (Paul),                                  38, 44, 224, 227, 232.
Clemenceau (Georges),                                              144.
Cochin (Augustin),                                                 142.
Cocteau (Jean),                                               224, 287.
Coignard (Les frères),                                              32.
Colbert,                                                            28.
Colet (Louise),                                          152, 155, 157.
Colette,                                                      226, 257.
Colletet (Claudine),                                                22.
Colomb (Romain),                                              103, 104.
Condé (Princesse de),                                                5.
Condillac,                                                         130.
Constant (Benjamin),                                          202, 270.
Copernic,                                                      30, 145.
Corneille,                16, 17, 21, 31, 55, 64, 66, 88, 91, 111, 245.
Cotin,                                                              34.
Couchoud (Paul-Louis),                                              39.
Coulon (Marcel),                                                 62-71.
Courteline (Georges),                                               26.
Cousin (Victor),                                              136, 155.
Cox,                                                                39.
Croiset (Maurice),                                                 225.
Curie,                                                             196.

Daudet (Alphonse),                                             53, 183.
D'Anse de Villoison,                                               132.
Dante,                               10, 51, 52, 73, 89, 185, 196, 267.
Debraye (Henri),                                          103-106, 111.
Descartes,  21, 35, 47, 48, 51, 130, 136, 137, 145, 191, 217, 234, 269.
Despériers (Bonaventure),                                           31.
Decharme,                                                           38.
Destouches,                                                         63.
Deschanel (Émile),                                                  87.
Delarue-Mardrus (Mme Lucie),                                        76.
Delille (Athé),                                                    103.
Démosthène,                                                         34.
Derême (Tristan),                                                   80.
Desbordes (Jean),                                                  287.
Diderot,                                                 139, 140, 146.
Disraeli,                                                       13, 14.
Dorbay,                                                             27.
Dorgelès (Roland),                                             247-252.
Dostoïevsky,                                    19, 246, 257, 259, 262.
Doumic (René),                                                     226.
Dreyfus (Commandant),                                         190, 195.
Dubech (Lucien),                                                    21.
Du Camp (Maxime),                                                  154.
Duhamel (Georges),                                                 285.
Dukas (Paul),                                                       32.
Dumas (Alexandre),                                          12, 74, 97.
Dumas (fils),                                                 123, 158.
Dupanloup (Monseigneur),                                           130.
Duranty,                                                           165.

Einstein,                                      210, 214, 215, 217, 234.
Ennius,                                                             52.
Épicure,                                                            92.
Eschyle,                                                            73.
Estaunié (Édouard),                                                164.
Euclide,                                                           211.
Euripide,                                              20, 38, 44, 185.

Fabre (J.-H.),                                                      63.
Faguet (Émile),                                                    228.
Faure (Félix),                                                     255.
Faure (Jean-Louis),                                                217.
Fay (Bernard),                                                     227.
Fénelon,                                                           202.
Fermat,                                                            112.
Ferry (Désiré),                                                    189.
Feydeau (Ernest),                                                  280.
Fischer (Max et Alex.),                                            241.
Flaubert (Gustave),       34, 66, 75, 102, 122, 126, 144, 151-160, 167,
                           179, 181, 182, 199, 206, 207, 234, 245, 255.
Fontenelle,                                                        225.
Forain,                                                        69, 140.
Fort (Paul),                                                       224.
Foucauld (Père de),                                                261.
Fouillée,                                                          130.
Fouquet,                                                        22, 28.
France (Anatole),        30, 92, 127, 171, 172, 193, 200-203, 221, 224,
                         225, 226, 260, 261.
Freud,                                                             119.

Gagnon,                                                            111.
Galilée,                                                      145, 210.
Gambetta,                                                           88.
Garasse (Père),                                                      8.
Gaultier (Jules de),                                                97.
Gautier (Théophile),                      113, 155, 157, 158, 236, 238.
Gautier (Judith),                                                   76.
Gazier,                                                             19.
Gide (André),                          19, 232, 243-246, 252, 258, 259.
Giraud (Victor),                                                   227.
Giraudoux (Jean),                                                  245.
Gobineau (Comte de),                                               227.
Goethe,                   38, 41, 52, 87, 119, 123, 158, 193, 194, 202,
                          203, 235, 239, 259, 268, 286.
Goldoni,                                                           238.
Goncourt,                                   50, 82, 125, 158, 160, 206.
Gondinet,                                                          106.
Gourmont (Rémy de),                                                277.
Gouverneur-Morris,                                                 143.
Gregh (Fernand),                                                   226.
Guez de Balzac,                                                      5.

Halévy (Ludovic),                                               32, 38.
Hallays (André),                                                 26-36.
Havet (Ernest),                                               130, 140.
Hautecoeur (M. de),                                                 27.
Hazard (Paul),                                                     112.
Hegel,                                                        130, 138.
Héliodore,                                                         256.
Hello (Ernest),                                                63, 276.
Henri IV,                                                      5, 6, 9.
Héraclite,                                                          46.
Heredia (J.-M. de),                                  76, 126, 226, 232.
Héricart (Marie),                                                   22.
Hermant (Abel),                                                45, 256.
Hérodote,                                                           44.
Herwart,                                                            24.
Hinton,                                                       211, 212.
Hocquincourt (Maréchal d'),                                        221.
Hofmannsthal (Hugo Von),                                            38.
Hohenlohe (Prince de),                                             239.
Homère,                                34, 35, 43, 58, 68, 73, 98, 132.
Horace,                                                         10, 52.
Houville (Gérard d'),                                           37, 44.
Humbert (Alphonse),                                                231.
Hugo (Victor),      34, 51, 52, 69, 70, 71, 73-76, 84-89, 91, 102, 113,
                  123-128, 144, 154, 156, 158, 160, 200, 204, 206, 234.
Hulst (Monseigneur d'),                                             68.
Huret,                                                             265.

Ibsen,                                                             185.
Indy (Vincent d'),                                                 281.
Isocrate,                                                           39.

Jacob (Max),                                                       224.
Jaloux (Edmond),                                              239, 246.
Janin (Jules),                                                     103.
Jannart,                                                            22.
Juvénal,                                                           175.

Kant,                                                          63, 208.
Keats (John),                                                       52.
Koutouzov,                                                     173-175.

La Bruyère,                                                         79.
La Beaume-Pluvinel (Mme de),                                       238.
Lacretelle (Jacques de),                                           242.
La Fare,                                                            24.
La Fontaine,        2, 7, 12-25, 31, 34, 35, 69, 70, 79, 123, 126, 154.
Lagier (Monseigneur),                                              189.
Lagorce (Pierre de),                                               107.
Lalou (René),                                                 227, 247.
Lamartine,                                   50, 89, 91, 154, 249, 250.
Lanclos (Ninon de),                                                 25.
Lanson (Gustave),                                                  233.
Larbaud (Valéry),                                                    6.
Larroumet (Gustave),                                                13.
La Sablière (Mme de),                                               24.
Lasserre (Pierre),                                                 235.
La Tailhède (R. de),                                      63, 224, 227.
Léautaud (Paul),                                                   100.
Le Brun,                                                            28.
Leconte de Lisle,                                                  158.
Lefèvre (André),                                                    30.
Leibnitz,                                                 18, 129, 130.
Lemaitre (Jules),                            13, 17, 38, 127, 221, 228.
Le Maître (Antoine),                                                34.
Le Nain,                                                           283.
Le Noir (Mlle Marthe-Yvonne),                                      241.
Léonard,                                                             6.
Le Sage,                                                           213.
Lespinasse (Mlle de),                                               86.
Le Vau,                                                             27.
Levy-Bruhl,                                                        244.
Liszt,                                                             185.
Loges (Mme des),                                                     5.
Longnon (Jean),                                                     25.
Lorrain (Jean),                                                    239.
Loti (Pierre),                                                     249.
Louis XIII,                                                          9.
Louis XIV,                                    18, 21, 24, 64, 128, 134.
Louis XV,                                                          135.
Louis XVI,                                                         146.
Louis XVIII,                                                       113.
Louis-Philippe (Roi),                                          83, 107.
Louvois,                                                            29.
Louy (Pierre),                                                245, 248.
Lucrèce,                                               46, 52, 92, 201.
Lyautey (Maréchal),                                                189.
Lycophron,                                                      54, 55.

Mac-Orlan (Pierre),                                                227.
Maeterlinck (Maurice),                               185, 203, 208-216.
Magny,                                                   157, 158, 159.
Maistre (J. de),                                    152, 179, 193, 204.
Malherbe,                                                1-11, 75, 136.
Mallarmé (Stéphane),                     39, 55, 77, 96, 185, 211, 231.
Mallet du Pan,                                                     143.
Marc-Aurèle,                                                   46, 206.
Mardrus (Docteur),                                            285, 286.
Marie-Antoinette,                                                  147.
Marinetti,                                                         248.
Maritain (Jacques),                                                287.
Marlowe,                                                            37.
Marot (Clément),                                                    69.
Martin du Gard (Maurice),                                      79, 263.
Martin du Gard (Roger),                                   246, 263-269.
Martineau (Henri),                                                 104.
Mathilde (Princesse),                                              158.
Massenet,                                                           10.
Masson-Forestier,                                                   15.
Maupassant (Guy de),                                               265.
Mauriac (Francis),                            12-21, 111, 246, 253-262.
Maurice (Martin),                                              277-281.
Maurois (André),                              12, 13, 14, 246, 269-275.
Maurras (Charles),                                               63-68.
Maynial (Édouard),                                                 156.
Meilhac,                                                        32, 38.
Ménard (Louis),                                                    145.
Mendès (Catulle),                                                  158.
Meyerson (Émile),                                             131, 215.
Méridier (Louis),                                                   20.
Mérimée (Prosper),                                            103, 111.
Mesnard (Paul),                                                     13.
Metz (André),                                                      215.
Michel-Ange,                                                  144, 185.
Michelet,                                  122, 134, 141-144, 158, 202.
Millin,                                                            111.
Milton,                                                       185, 245.
Mirabeau,                                                          141.
Mistral (Frédéric),                                                 15.
Mitty (Jean de),                                               96, 105.
Molière,                     2, 16, 21, 40, 64, 88, 107, 109, 206, 216.
Monod (Gabriel),                                                   131.
Montaigne,                                       8, 111, 215, 261, 269.
Montesquieu,                                                  111, 140.
Montfort (Eugène),                                                 224.
Montherlant (H. de),                                               246.
Morand (Paul),                                                246, 256.
Moréas (Jean),   36, 63, 65, 67, 70, 126, 189, 200, 224, 226, 232, 286.
Mornet (Daniel),                                               218-234.
Moureu (Charles),                                                  189.
Mozart,                                                            126.
Muller (Max),                                                       39.
Musset (Alfred de),            77, 88-91, 124, 125, 156, 157, 213, 215.


Napoléon Ier,                 96, 99, 115, 163, 166-177, 206, 253, 268.
Napoléon III,                                                      150.
Naville,                                                           246.
Necker,                                                            146.
Nefftzer,                                                           50.
Nerval (G. de),                                                14, 249.
Newton,                                               18, 30, 137, 145.
Nietzsche,                                       34, 93, 193, 194, 202.
Nisard (Désiré),                                 68, 88, 124, 125, 228.
Noailles (Mme de),                                78-85, 224, 227, 234.

Offenbach,                                                  32, 38, 43.
Ohnet (Georges),                                              127, 193.
Ollé-Laprune,                                                      132.
Orléans (Douairière d'),                                            22.
Ouspensky,                                                         211.

Painlevé (Paul),                                                80, 81.
Parménide,                                                          46.
Parthénios de Nicée,                                                52.
Pascal,                17, 18, 21, 68, 86, 92, 124, 137, 191, 207, 286.
Paskevitch (Princesse Irène),                                      161.
Pasteur,                                                 196, 205, 206.
Paupe (Ad.),                                                        98.
Pawlowski (G.),                                                    211.
Péguy (Charles),                                         227, 234, 245.
Perrault,                                                   26-36, 225.
Pesquidoux (J. de),                                                245.
Pétrarque,                                                   4, 51, 52.
Philétas,                                                           52.
Philippe (Charles-Louis),                                          225.
Philippe de Champagne,                                             283.
Pierre-Quint,                                  113, 115, 117, 119, 246.
Pillon (F.),                                                       149.
Pinchesne,                                                          34.
Platon,                            34, 40, 87, 130, 132, 202, 203, 234.
Plessis (Frédéric),                                                 53.
Plessys (Maurice du),                                          64, 224.
Plutarque,                                                          41.
Poë (Edgard),                                                  90, 211.
Poincaré (Henri),                                             209, 210.
Poincaré (Raymond),                                           189, 194.
Pomairols (Charles de),                                            152.
Ponchon,                                                         62-71.
Pouget (Abbé),                                                      23.
Poussey (Mlle de),                                                  22.
Prévost (Jean),                                                    246.
Prévost (Marcel),                                                  274.
Prévost-Paradol,                                                   128.
Properce,                                                        45-61.
Proudhon,                                                      42, 275.
Proust (Marcel),             23, 82, 119, 199, 257, 258, 259, 263, 273.
Psichari (Ernest),                                                 193.
Puvis de Chavannes,                                                185.
Pyrrhus,                                                           172.
Pythagore,                                                          81.

Quintilien,                                                         54.

Rabelais,                                             2, 139, 154, 276.
Racan,                                                            2, 8.
Racine, 12-25, 31, 35, 64, 70, 77, 86, 87, 88, 102, 122, 128, 179, 225.
Radiguet (Raymond),                                           262, 287.
Rambouillet (Marquise de),                                           4.
Rameau,                                                            135.
Raphaël,                                                            28.
Raynaud (Ernest),                                                   64.
Rebell (Hugues),                                                    64.
Régnier (H. de),                              72-77, 224, 232, 235-243.
Régnier (Mathurin),                                             86, 87.
Renan (Ernest),    35, 82, 122, 130, 144, 152, 157, 158, 188, 191, 193,
                   196, 207, 217, 226, 250, 251, 254, 255.
Richelieu,                                                           9.
Richepin (Jean),                                                    69.
Rictus (Jean),                                                     224.
Riemann,                                                           209.
Rigault (Hippolyte),                                                34.
Rimbaud (Alfred),                                                  231.
Robespierre,                                        140, 146, 148, 201.
Rochefort (Henri),                                             67, 189.
Rolland (Romain),                                             164, 263.
Romains (Jules),                                              224, 225.
Ronsard,                                     2, 11, 69, 70, 72, 74, 75.
Rosny (J.-H.),                                           224, 225, 226.
Rostand (Maurice),                                               86-93.
Rossini,                                                            32.
Rousseau (J.-J.),       84, 86, 101, 139, 140, 146, 148, 176, 185, 235.
Rouzeau (Maurice),                                                 287.
Royer (Louis),                                                     111.
Royère (Jean),                                                     246.
Ruskin,                                                  186, 236, 237.

Saint-Cyran,                                                       124.
Saint-Just,                                                        148.
Saint-Marc-Girardin,                                               103.
Saint-Simon,                                                   21, 123.
Saint-Thomas,                                                      267.
Saint-Victor (Paul de),                                        38, 206.
Sainte-Beuve,                 1, 10, 13, 16, 34, 53, 64, 122, 123, 124,
                              128, 140, 158, 159, 191, 206, 222.
Saint-More (Benoît de),                                             37.
Sand (George),                                                     235.
Scudéry (Mlle de),                                                  34.
Schlegel,                                                           87.
Schliemann,                                                         39.
Schofield (Taylor),                                                212.
Scribe,                                                             36.
Sénèque,                                                            46.
Shakspeare,                                  31, 32, 73, 123, 128, 185.
Shelley,                                                        13, 52.
Socrate,                                              34, 87, 149, 202.
Sophocle,                              17, 73, 119, 128, 132, 185, 234.
Sorel (Albert),                                                76, 147.
Sorel (Georges),                                                   234.
Spinoza,                                        93, 119, 129, 137, 241.
Staël (Mme de),                                               141, 202.
Stendhal,    4, 16, 92, 94-112, 122, 123, 167, 168, 179, 206, 222, 227,
             251, 255, 276.
Straparole,                                                         31.
Strauss (Richard),                                             38, 144.
Strawinsky,                                                        245.
Strowski (Fortunat),                                               227.
Stryienski (Casimir),                                              112.
Stuart-Mill,                                                       129.
Suarès (André),                                                     17.

Tacite,                                                       133, 202.
Taine (Hippolyte),    14,35, 47, 48, 50, 82, 88, 95, 111, 121-150, 159,
                      193, 201, 221, 226, 236, 251, 257, 267.
Talleyrand,                                                        135.
Tallemant-des-Réaux,                                             5, 22.
Tansillo,                                                            1.
Tatius (Achille),                                                  256.
Théophile,                                                           8.
Thibaudet,                                     122, 124, 130, 155, 246.
Thucydide,                                                         133.
Tolstoï,                                                  161-187, 195.
Tortoni,                                                            36.
Tourgueneff,                                                       164.
Tournier,                                                          132.
Tyndare,                                                            42.
Tyrtée,                                                         49, 50.
Turenne,                                                           172.

Ulric (Mme),                                                        24.

Valéry (Paul),             7, 25, 36, 52, 55, 72, 90, 94-112, 124, 159,
                           162, 199, 224, 225, 230, 237, 246.
Vandérem (Fernand),                                                227.
Vautel (Clément),                                             227, 243.
Verhaeren,                                                          38.
Verlaine (Paul),                                       9, 36, 185, 221.
Verne (Jules),                                                     211.
Véronèse,                                                           28.
Veuillot (Louis),                                                  152.
Viennet,                                                           233.
Vigny (A. de),                                                156, 277.
Villemain,                                                         103.
Villey,                                                            227.
Villiers de l'Isle Adam,                                           211.
Villon,                                                 37, 70, 86, 87.
Virgile,                          51, 52, 57, 58, 60, 61, 73, 132, 167.
Vogüé (Vicomte de),                                            161-169.
Voiture,                                                            89.
Voltaire,                       2, 70, 91, 98, 134, 137, 138, 146, 151,
                                176, 186, 191, 200, 202, 203.

Wagner,                           36, 76, 126, 185, 193, 194, 235, 239.
Watteau,                                                       86, 135.
Weber,                                                              32.
Weiss (J.-J.),                                            98, 122, 158.
Willette,                                                           69.
Wolf (Fréd.-Aug.),                                        35, 204, 225.

Xau (Fernand),



        TABLE DES MATIÈRES




                                                      Pages.

        Le Centenaire de Malherbe                        1
        Vie de Racine et de La Fontaine                 12
        Le Centenaire de Charles Perrault               26
        La Belle Hélène                                 37
        Properce et M. Benda                            46
        Raoul Ponchon                                   62
        Henri de Régnier                                72
        Madame de Noailles et Monsieur Benjamin         78
        Maurice Rostand. Morbidezza                     86
        Stendhal et Valéry                              94
        H. de Balzac. La vieille fille                 113
        Le Centenaire de Taine                         121
        Autour de Flaubert                             151
        Le Centenaire de Tolstoï                       161
        Autour du monument de Barrès                   188
        Paul Bourget                                   198
        De Maeterlinck à Claude Bernard                208
        Les Manuels. Billy, Mornet, Bouvier            218
        Voyageurs. De Venise à Tolède                  235
        Romanciers                                     253
        Index des noms cités                           289



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