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Titre: Mmoires de la vie littraire. L'Acadmie Goncourt.
   Les salons--quelques diteurs.
Auteur: J.-H. Rosny an [Joseph-Henri-Honor Boex] (1856-1940)
Date de la premire publication: 1927
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Paris: G. Crs et Cie, 1927 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   2 fvrier 2008
Date de la dernire mise  jour:
   2 fvrier 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 73

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque




                   MMOIRES DE LA VIE LITTRAIRE

                        L'Acadmie Goncourt

                   Les Salons--Quelques diteurs.





OUVRAGES DIVERS

DE J.-H. ROSNY:

Sous le Fardeau.--Le Bilatral.--Daniel Valgraive.--Les Ames
perdues.--L'Imprieuse Bont.--L'Indompte.--Vamireh.--Une Rupture.--La
Lucide.--L'Autre Femme.--Un double Amour.--Une Reine.--Eyriman.--Le
Trsor de Mrande.--Le Chemin d'amour, etc., etc.

DE J.-H. ROSNY AN:

L'Appel du Bonheur. Roman.--...et l'Amour ensuite. Roman.--Perdus?
_Aventures hroques de la Guerre_. Roman.--L'Amoureuse Aventure.
Roman.--Confidences sur l'Amiti des Tranches.--Marthe Baraquin.--La
Vague rouge.--La Mort de la Terre.--Les Rafales.--La Guerre du
Feu.--Dans les Rues.--La Force mystrieuse.--La Juive.--Amour
Etrusque.--Les Femmes de Setn.--Les Xiphuz.--Le Flin gant.--Dans la
nuit des coeurs.--Les Femmes des autres.--Le coeur tendre et cruel.--Une
jeune fille  la page...?.

J.-H. ROSNY (An)
De L'Acadmie Goncourt




                   MMOIRES DE LA VIE littraire

                        L'ACADMIE GONCOURT

                   Les Salons--Quelques diteurs

PARIS
Les ditions G. Crs et Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXVII

                    IL A T TIR DE CET OUVRAGE
                      CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR
                      VERG DE RIVES, DONT CINQ
                      HORS COMMERCE, NUMROTS
                      DE 1 A 45 ET DE 46 A 50


Tous droits de reproduction et traduction rservs pour tous pays.




                         L'ACADMIE GONCOURT




I

La Gense


En 1896, la mort des tres chers me causait encore la stupeur
inexprimable qu'elle cause  la plupart des jeunes hommes. Il semble
que, chaque fois que la mort soit une rvlation. Aussi, quelle rvolte
terrifie, quelle indignation impuissante, quel procs de la cruaut
universelle par une chtive et tremblante conscience!...

Je me souviens de mon sursaut lorsqu'un camarade annona:

--Goncourt est mort.

J'avais beau me dire qu'il meurt cent mille humains par jour, quarante
millions par an, le matin changea de couleur, la lumire parut livide et
les passants fantomatiques. Tout le jour je ne pus m'occuper d'autre
chose et le soir, pench sur mon petit balcon, sous Wga, le Cygne, la
Chevelure de Brnice, je mlais l'Eternit et l'Espace au souvenir d'un
pauvre homme prissable. Ma propre existence n'tait plus qu'un rve
perdu parmi tous les rves que sont les vivants et que sont les
circonstances. Le sentiment d'une inutilit absolue emplissait mon me.

Edmond de Goncourt mourut  Champrosay, le 16 juillet 1896. Sa mort ne
fut pas un vnement mondial comme celle de Hugo ni mme celle du pauvre
Carnot, chourin  Lyon, par le mitron Caserio, mais elle agita le
boulevard tout de mme,--il y avait encore un boulevard. La nouvelle se
rpercuta en bourrasque dans les bureaux de rdaction. Xau, le fondateur
du _Journal_, me fit demander un article, par tlgramme--mais je
rentrai trop tard dans la nuit pour crire cet article.

Ceux qui taient  la fois familiers du Grenier et de la rue
Bellechasse, firent un plerinage  Champrosay. Daudet, atterr par
cette mort, que devait suivre de bien prs la sienne, Daudet disait
tristement aux visiteurs:

--Vous venez pour le voir?... Jamais il n'a t plus beau!

 Paris, les morts clbres ne vont jamais sans lgende ni sans
rosseries. A la mort de Victor Hugo, on fit circuler des fables
monstrueuses. Pour Goncourt des gens qui ne savaient rien, disaient d'un
air mystrieux:

--Il a pris un bain trop chaud!

Et l'on multipliait les suggestions quivoques. Tout le monde se
rappelle la fameuse polmique o Lon Daudet et Lorrain se traitrent
comme du poisson pourri.

En ralit, les insinuations taient parfaitement idiotes. Edmond de
Goncourt tait chez lui  Champrosay. Quand il lui plaisait de prendre
un bain, il s'adressait directement aux serviteurs, et il rglait
lui-mme la temprature qu'il dsirait.

Il est probable que ce jour-l, comme il le faisait assez souvent, il
commanda un bain bien chaud... et que ce bain n'eut aucune influence
constatable sur sa fin. Il souffrait depuis fort longtemps d'un mal
incurable; la dernire fois que je le vis, il avait une mine funeste, un
tout petit visage, en quelque sorte condens par la souffrance, un teint
blafard, et de ce jour je m'attendais  sa fin prochaine comme je
m'attendais  la mort de Maupassant lors de notre ultime rencontre au
_Thtre Libre_.

On parla ncessairement beaucoup du fameux testament qui devait fonder
l'Acadmie des Goncourt. On citait des noms, il y eut nombre de
candidats dus.

Goncourt m'avait parfois dit en riant:

--Qui sait, Rosny? Vous y tes _peut-tre_ dans Je Testament.

Le peut-tre soulign par la voix et le regard, avait le caractre
d'une affirmation.

Je passai une soire chagrine  me remmorer ce grand et lumineux
vieillard pour qui j'avais une affection presque filiale. Avec quelle
motion je me souvenais de son accueil, du petit tapotement amical sur
ma main.

Malgr la canicule, les funrailles d'Edmond de Goncourt rassemblrent
la multitude: un bon millier d'hommes de lettres, d'artistes, de
mondains, de curieux. Evidemment a n'avait pas la grosse allure des
obsques de Gambetta, mais c'tait plus touffu qu'on et pu le
croire--car Goncourt avait bien plus d'ennemis que d'admirateurs. Le
dfil fut pnible, sous un soleil implacable: la pauvre Acadmie
Goncourt n'avait pas un aspect trs fringant... Jean Lorrain la suivait,
avec deux ou trois journalistes. Malade et fort du, car il se croyait
sr d'tre dans le Testament, il tenait des propos noirs. Les fidles
cheminrent jusqu'au cimetire,  quatre ou cinq kilomtres d'Auteuil...
Les belles funrailles entranent toujours la mort de quelques
assistants dbiles, congestionns ou malades: j'ai vu derrire le
cercueil de Goncourt quelques-unes de ces ombres condamnes.

On profra plusieurs oraisons funbres sur la tombe et quelques amis me
suggrrent de prendre la parole au nom de la jeune Acadmie, mais j'ai
une sainte horreur des discours aux cadavres; ils me semblent macabres,
injurieux et presque toujours ridicules. Zola qui,  cette poque,
allait speechant partout, aprs une vie de silence, se fit entendre:
je me souviens du? tremblement de ses mains, tandis qu'il tournait ses
feuilles. Orateur mdiocre, il nuanait mal, zzayait, balbutiait...

Pendant quelques jours, les hommes de lettres et mme les hommes de loi
s'occuprent beaucoup du testament. Matre Duplan l'avait dpos au
tribunal civil; on prtendait qu'il comportait de nombreux codiciles,
qu'il tait rempli de dispositions illgales en somme, fort attaquable
dans la forme sinon dans le fond...

Je ne tardai pas  quitter Paris et je retrouvai  Trouville, 
Deauville, Aix-les-Bains, les anecdotes qui avaient couru Paris. On
prtendait que l'Acadmie franaise tait rsolue  se joindre aux
hritiers pour faire annuler le testament, et ce bruit absurde prit
quelque consistance au mois d'aot. Ensuite, on affirma que l'argent
irait  une institution d'orphelines, d'autres disaient  un asile
d'aveugles... Dj, le Conseil d'Etat tait formellement oppos  la
fondation d'une Acadmie que le testateur entendait rsolument dresser
contre l'Acadmie Franaise, puisqu'il supposait  ce qu'un membre de
celle-ci pt faire partie de l'Acadmie Goncourt...

Des lgistes dmontrrent que ce serait un prcdent des plus dangereux,
funeste et ridicule. Qu'est-ce qui empcherait n'importe quel
millionnaire de fonder sa petite Acadmie? A vrai dire, il y avait plus
d'ennemis que d'amis de l'hypothtique institution et l'on voyait bien
que, dans l'ensemble, des hommes de lettres s'apprtaient  rire
joyeusement de la dconfiture des huit malheureux dsigns par Edmond de
Goncourt...

Nous apprmes bientt les noms des hritiers qui demandaient  la Cour
d'annuler le testament, soit pour cause d'irrgularit, soit parce que
la clause installant une Acadmie perptuelle n'tait pas lgalement
excutable. Mais si les biens devaient aller  _l'Oeuvre des jeunes
filles incurables_, d'vidence les hritiers ne gagneraient rien. Leur
seule esprance tait que le testament ft annul pour vices de forme.
C'est sans doute ce qu'escomptaient Mme Adam--ne Gurin--, cousine
germaine des Goncourt, M. Labille de Breuz, M. et Mme Le Chanteur, M.
Curt, cousins du matre, quoique moins proches que Mme Adam. Quant  M.
De Villedeuil, autre cousin, homme brillant et presque clbre, il se
rsignait  tre dshrit.

En France, les procs ne vont pas vite, encore qu'ils soient loin
d'atteindre  la lenteur des procs britanniques. Il fallut attendre
plus d'un an pour que celui-ci ft plaid, au nom de Daudet et
d'Hennique, soi-disant lgataires universels. Matre Poincar, le futur
prsident de la Rpublique, nous dfendait: il eut gain de cause en
premire instance. Mais les hritiers interjetrent appel et il fallut
recommencer  attendre... plus longtemps que la premire fois.

Nous attendmes donc abondamment photographis dans les revues, et
sauvagement blagus, jusqu'au caf-concert. De ci, de l, nous nous
runissions, par principe, je suppose, car nos runions ne pouvaient
servir  rien du tout. La plus importante de ces runions eut lieu chez
Daudet que je vis alors pour la dernire fois. Son visage portait la
marque sinistre; la terre profonde l'attendait. Le condamn eut des
retours de verve, il russit  nous faire rire aux dpens de nous-mmes.

Hors quelques facties sur nos portraits, insrs dans une revue et o
nous avions l'air de trimardeurs, je me souviens mal de nos propos.

Je ne devais plus revoir le vieux matre; il mourut peu de temps aprs:
ses souffrances avaient dur prs de vingt ans et il les supportait avec
un courage plus merveilleux d'tre clair de sourires.

De nouveau des funrailles, de nouveau quelques centaines d'indiffrents
suivant un cadavre, de nouveau les piteux discours funbres: le premier
des Acadmiciens disparaissait avant l'institution de l'Acadmie; un
autre, Huysmans, tait marqu de la croix rouge! Zola, qui parlait sur
la tombe de Daudet comme il avait parl sur celle de Goncourt, tait
bien plus prs de la terre dvorante qu'il ne l'et imagin...

Tout de mme le procs suivait sa marche cahotante. Nous gagnmes en
appel, comme nous avions gagn la premire instance, nous gagnmes en
cassation, nous parmes enfin devant le Conseil d'Etat, qui nous cuisina
des statuts en conformit avec le testament. Il ne s'y conforma pas
servilement, car la fortune du matre se trouva fort infrieure  ses
valuation. Il y avait eu une baisse sur les japoneries et sur le XVIIIe
sicle, le fisc avala un gros morceau, les experts en dvorrent un
autre. Bref, au lieu de six mille francs de pension, nous ne devions
recevoir, chacun, provisoirement, que 3.000 francs--ce qui tait tout de
mme l'quivalent de quinze mille francs d'aujourd'hui.

Dans l'intervalle, on nous permit de complter l'acadmie en nommant
trois membres. Notre runion fut comique: nous commenmes par lire au
moins vingt ou trente membres nouveaux--ce qui nous incita  des votes
plus placides et plus dfinitifs...

En somme, l'Acadmie fut dfinitivement constitue en 1903, sept ans
aprs la mort de Goncourt... La justice est boiteuse mais elle arrive!
Nous n'avions fichtre pas  nous plaindre, trop heureux de n'tre pas
dbouts, et, malgr tout, l'affaire avait dur infiniment moins
longtemps que les fantastiques procs anglo-saxons dont Dickens nous
entretient dans Bleak House!

En 1903, notre bureau se composait de J. K. Huysmans, prsident, de
Gustave Geffroy, vice-prsident, de J. H. Rosny, an,
secrtaire-trsorier, de Lucien Descaves, secrtaire. D'aprs les
statuts, l'an des ntres devait prsider. Huysmans et Mirbeau
naquirent tous deux en 1848: j'ignore lequel des deux avait une avance
de jours, de semaines ou de mois sur l'autre, mais Mirbeau ayant
manifest une sauvage horreur contre toute bricole honorifique, la
question de prsance ne se posa point.

Avant de tracer quelques vagues esquisses de nos runions, passons une
revue sommaire des Dix primitifs.

Je n'ai jamais su au juste si les prnoms de Huysmans taient ceux qui
sont inscrits sur son acte de naissance, s'ils constituaient une
traduction de ces prnoms en hollandais ou si Huysmans se les tait
personnellement adjugs. En tout cas, Karl n'est pas l'orthographe
hollandaise: C'est Karel qu'il faut crire. Karl est allemand.

En 1903, Huysmans avait considrablement dulcor ses vituprations (du
moins en publie) et se montrait d'humeur beaucoup moins pjorative
qu'entre 1886 et 1896. Le visage mme s'tait adouci. Des indulgences,
voire des bnvolences, modifiaient sa physionomie. Non qu'il et
totalement chang. Le vieux Huysmans, reparaissant par crises,
dgorgeait quelques pithtes acides. Il gardait une certaine
intransigeance et montrait toujours le mme mpris, goguenard pour les
critiques littraires. Comme je n ai pas vcu dans le sanctuaire, il
faut prendre ces observations pour ce qu'elles valent: peut-tre que,
dans l'intimit, notre prsident se montrait moins amne.

Avec les membres de l'Acadmie, Huysmans se conduisait comme un vieux
gentleman dbordant d'gards et de sympathie. Sa sensibilit semblait
accrue. Il s'intressait fraternellement  notre sort. Huysmans m'a
tmoign le plus vif intrt lors de mon procs avec Lon de Rosny. Il
considrait la seule possibilit de tels procs comme une sauvage
iniquit et je me souviens d'une promenade o il disait:

Comment l'ide peut-elle entrer dans la tte d'un homme... qui ne doit
pas tre un intgral crtin... d'enlever  un crivain un nom illustr
par vingt romans... C'est aussi incomprhensible que si un savant
dclarait vouloir en scalper un autre devant l'Institut... et si
l'Institut jugeait que cette action pouvait faire l'objet d'un litige...
Il est inconcevable que les juges n'aient pas le droit de mettre un
aussi insolite plaignant  la porte...

Il ne parlait gure religion. Lorsqu'il faisait quelque allusion  des
prtres ou  des moines, c'tait gnralement pour les blmer ou les
bafouer. A peine si, une ou deux fois, je l'entendis parler de
satanisme, exactement comme il aurait parl de quelque fait-divers.

Sa sant se dissolvait: un mauvais teint, un teint triste, un teint,
caverneux. Maigre par nature, il maigrissait de plus en plus... Il
souffrit d'un zona; ses yeux exigrent des lunettes funbres. Et bien,
gravement atteint, l'on et dit que,  mesure, il se faisait plus
aimable et plus condescendant...

Je fus le voir quelque temps avant sa mort et je trouvai un homme
admirablement rsign, qui ne parlait pas de ses souffrances, qui, au
rebours, s'inquitait de mes ennuis avec une bont fraternelle. Il tait
alors irrmdiablement condamn et cela se voyait bien: chacun de ses
mouvements annonait la Camarde.

Octave Mirbeau, pirate normand d'assez haute taille; roux de poil 
l'origine, grisonnant en 1903, les yeux jaunes, vifs et variables, le
teint brique, le visage plein de plis, qui se multipliaient encore
lorsqu'il s'agitait, un visage expressif qui marquait frocement la
colre: l'ironie, l'enthousiasme, l'exaltation, la gat et une certaine
fanfaronnade rjouissante, burlesque et purile, Octave Mirbeau, dis-je,
tait notre causeur le plus chatoyant, riche en traits imprvus, en
plaisanteries normes, en propos caricaturaux, en pithtes truculentes;
qu'il lout, blmt ou raillt, il se montrait invitablement
hyperbolique.

Il avait un art surprenant pour transfigurer les anecdotes, qu'il
refaisait  son image. La voix tait ardente; souvent, il grasseyait; il
affirmait avec vhmence et niait avec frnsie.

Les accusations qu'il portait contre les gens prenaient un caractre
furibond; si vous n'aviez pas l'air convaincu, il les aggravait, il
transformait les accuss en monstres pouvantables ou en frntiques
Karagueuz... Son amour devenait facilement de la haine, et sa haine de
l'amour. Ses attendrissements taient bass sur des bulles; ses
admirations allaient d'un bond aux extrmes, et il distribuait le gnie
avec la mme prodigalit dont il lanait l'injure.

Je l'ai vu traiter des individus ni bons ni mauvais comme d'abjects
criminels; quand il se ravisait, il tait prt  toutes les rparations.
Lors de sa rconciliation avec Daudet, qu'il avait rudement malmen, il
offrait de gravir sur ses genoux les trois tages de l'crivain... Il
voyait dans Claretie, je ne sais quel aventurier inou, le Rodin du
_Juif Errant_, ou Robert Macaire ou Trompe la Mort...

Sa sincrit tait si changeante qu'elle pouvait faire croire  de la
duplicit. Quand il voulait plaire, il exagrait inconsciemment--parfois
pour se dmentir au prochain coin de rue. Il adorait le succs et ne
ddaignait pas l'argent (qui donc le ddaigne rellement?) Si maints
contemporains reurent injustement ses coups de matraque, d'autres
furent ports jusqu'aux nues. Que ne lui doivent pas un Maeterlinck, un
Jules Huret, un Monet? S'il se mlait de soutenir quelqu'un, il le
faisait avec une vhmence qui, presque toujours, excitait la curiosit:
Marguerite Audoux, avec la prface de Mirbeau, fut tout de suite adopte
par les acheteurs...

Il n'avait pas plus de cohrence dans la pense qu'un rhinocros, mais
la danse de ses sentiments et de ses ides tait bien divertissante.
Maints grands artistes de son temps furent ses tributaires: combien ont
t soutenus par lui, avec une virulence farouche mais tutlaire!
Merveilleusement injuste, il tait aussi un justicier. Ses fureurs
n'excluaient pas une certaine ruse; ses indignations pouvaient comporter
quelques feintes... Au total, il n'est pas possible de lui attribuer un
caractre; seule l'exagration tait constante: tout le reste variait au
gr de l'heure, du temps, des causerie, des lectures, des vnements, en
sorte qu'on ne savait jamais ce qu'il penserait d'un homme ou d'une
oeuvre, ni s'il en penserait la mme chose aprs un jour, un mois, une
anne... Il se dclarait volontiers anarchiste mais il tait aussi
foncirement bourgeois.

A Bourges qui lui disait un jour:

--Une bien belle automobile, pour un anarchiste!

--Je vais en acheter une deuxime! grognait Mirbeau...

Nul homme plus serviable. Mais il ne fallait pas le faire repentir de sa
serviabilit. Avec un peu de tactique, on pouvait l'attendrir sur le
sort de ses ennemis--mais alors, gare le rebondissement!

Ses boutades taient innombrables, savoureuses ou cocasses, spirituelles
ou normes. Il y avait de l'enfant; dans ses gestes, dans ses propos,
dans ses caprices. S'il tait changeant, il ne faut pourtant pas oublier
qu'il avait des amis trs fidles et auxquels il n'a jamais retir son
affection; Huret, Monet, etc. Ceux-l parlaient de lui comme d'un tre
dlicieux; d'autres se plaignaient d'abandons injustifis.

Il savait couter, mais pas longtemps, et mtamorphosait tout ce qu'on
lui disait. Quand il vint parmi nous, il tait dj atteint du mal qui
devait l'enfouir. Sa circulation tait trs mauvaise et cela se voyait.
Il me semble qu'il mangeait trop pour un homme de ce temprament... Il
arrivait claudicant, pourri de rhumatismes--et sa verve emportait tout.

Au temps o l'on rptait _Les Affaires sont les Affaires_,  la
Comdie-Franaise, il m'avait dit un bien ahurissant de Claretie, puis,
devenu furieux, il accumulait contre le mme Claretie les pithtes les
plus dgradantes. Il ne pouvait plus vous aborder sans parler de sa
pice. Elle le hantait; il exigeait que l'univers entier s'y intresst;
il ne concevait pas que l'on pt vivre paisiblement, qu'on ne guerroyt
pas contre son ennemi...

Comme hte, je l'ai trouv charmant et d'une grande, bonhomie. Je me
souviens d'un soir qu'il m'avait invit avec Hervieu et quelques
lgumes. Lui, de verbe si haut en ville, s'effaait pour faire briller
ses convives. Il nous interrompait pour faciliter les rebondissements de
la causerie, il relevait nos mots, il se rvlait presque timide et tout
 fait doux.

Une autre fois, je le trouvai avec Huret. Huret tait d'une familiarit
extraordinaire. Il saisissait Mirbeau par le bras et ttait son biceps
(Mirbeau avait le bras si maigre qu'on avait l'impression d'un simple
humrus garni de peau) ou bien il empoignait le pamphltaire par le cou
et le faisait pirouetter. Mirbeau supportait ces gestes presque brutaux
avec une quanimit admirable.

Nous djeunmes chez lui, un matin d't,  Cheverchemont, dans le
parfum des roses. Il coutait nos histoires avec recueillement et
mlancolie. La mort tait sur lui. Elle le desschait et le nouait comme
un vieil arbre: il ne pouvait ou n'osait plus gravir des escaliers... Et
il avait sur la guerre des ides noires:

--N'est-ce pas qu'ils viendront  Paris? me demandait-il avec
insistance.

--Non! affirmai-je avec calme et parti pris--car je jugeais utile
d'avoir l'air de croire  l'inexpugnabilit de notre front.

--En tes-vous sr? insistait-il, anxieux... Le pre Joffre n'est donc
pas une vieille moule... ce n'est donc pas un vieux serin? Je ne puis
pas me faire  l'ide qu'il connat--un peu--son affaire. Il a une
gueule de de pied de banc... une bonne et triste gueule de sous-off...
Le vieux Joffre sera dfonc comme une vieille futaille!...

Il eut un rire triste. Il croyait terriblement  la force allemande,
qu'il avait annonce avant la guerre,  l'poque o; la tte monte par
des internationaliste, il montrait de l'admiration et mme de la
sympathie pour nos ennemis. Mais devant le pril, il se recoquillait en
quelque sorte dans sa patrie.

--Ah! ah! le vieux Joffre... le limaon et la coquille. Il les grignote
mais ils le rongent... et il donne trois cadavres franais pour un
cadavre allemand... un placement de pre de famille... de grand-pre de
famille!

Nous passmes l'aprs-midi sur la colline, devant un tendre paysage de
France. Mirbeau tombait dans de lourds silences; il ressemblait par
intervalles  un homme de pierre. Aprs un de ces silences, il me
demanda:

--Pensez-vous quelquefois  la mort?

--Mais, fis-je, j'y pense mille fois, dix mille fois par jour....

--Moi, j'y pense comme si j'tais mort. Peu  peu mon cerveau se vide,
il n'y a plus rien... je n'ai plus de pense... et pourtant c'est
pouvantable... Comprenez-vous a... n'en... et ce rien, _pouvantable?_
Alors, il y a quelque chose _dans_ le nant?...

Nous nous retrouvmes, un peu plus tard, chez Monet. Il y avait Geffroy,
Margueritte, Bourges; Descaves. Des automobiles nous attendaient. Je me
trouvai dans l'une d'elles avec Mirbeau. Il tait venu boitant, tordu,
vot, ses yeux jaunes perdus dans le vide; il monta pniblement et me
dit:

--_Elle_ est dans mes os...

Puis, il parla de la guerre:

--Le rouleau! le rouleau russe... un million de cosaques... et le grand
duc Nicolas! Vous y croyez, au grand duc Nicolas?

Ses yeux se rallumaient, un peu de l'ancienne verve remontait du
trfonds.

--Il a parfois, bien manoeuvr, dit-on.

--Lui? Vous croyez que c'tait lui? Moi, je ne crois pas... Je l'ai vu
ce grand duc... je l'ai vu et entendu. C'est une andouille... On l'avait
prsent  Guitry. Il lui dit: Oui... oui... ah! le grand auteur
dramatique... Je connais vos pices, Monsieur, vos belles pices... vos
pices superbes... Ah!... Comment dites-vous encore? Les titres... je
n'ai pas la mmoire des titres... Et quel dnouement! Admirable...
Rappelez-moi donc le commencement... je n'ai pas la mmoire des
commencements... ah! oui... oui!... je me rappelle... Quelle pice... et
quel dnouement! Ainsi parlait le grand duc Nicolas (donc, dj), d'un
air parfaitement idiot. Je ne croirai jamais qu'un tel homme soit
capable de commander plusieurs millions d'hommes et de vaincre les
Allemands.

Monet nous reut merveilleusement. Ce ncromancien  la barbe d'argent
et aux yeux de lignite nous mena voir d'abord ses
enchantements--d'immenses paysages lacustres et palustres, o l'homme
n'a point accs--des eaux torpides et miraculeuses, des nymphas, des
roseaux, des batraciens, des lentilles d'eau, des lysimaques, des
flouves, tout le mystres des genses.

Ce fut un, des bons djeuners de ma vie, un de ces djeuners d'artistes
gourmands o toute chose est finement calcule pour la joie des sens...
Quel homard, quelle poularde et quel entremets! Et un petit vin gris si
gnreux que nous ngligemes les grands vins, un breuvage magique, un
des outsiders de la vigne qui enfoncent les crus les plus glorieux...
La bonne chre, le vin rveillrent Mirbeau. Il se remit  blaguer
Joffre:

--Quelle rhabilitation pour les imbciles! me disait-il. Hein! qu'un
tel crabe soit  la tte de trois millions d'hommes et que ces hommes
tiennent! a prouve bien que le gnie ne sert  rien du tout!  rien...
A la place de Joffre, Napolon aurait t dix fois enfonc... Est-ce sr
d'ailleurs que Napolon ait eu du gnie? Je commence  croire que c'est
un de ces normes coups monts... comme Marie Alacoque; et Notre-Dame de
Lourdes... Oui, a ne m'tonnerait pas si le grand Napolon premier
avait tout simplement t une andouille!...

Il se mettait  rire, et l'un de nous ayant parl des origines de la
guerre, il se pencha vers moi:

--Les origines de la guerre? Alors, il y a encore des gens pour croire
que c'est Guillaume, o ce vieux blair de Bethmann... ou les
pangermanistes... ou les Russes... ou les intrigues anglaises?... On ne
sait donc rien... on ne voit rien... Ils ont pourtant le nez dessus...
Ceux qui ont fait la guerre, c'est Krupp et Schneider, c'est Schneider
et Krupp... avec la complicit de tous ses mtallurgistes d'Europe et
d'Amrique... C'est Krupp qui a lev le livre de la Serbie... c'est
Schneider qui a dcid la mobilisation russe... c'est Krupp; qui a fait
exciter Guillaume le soir o il a commis la gaffe de la dclaration. Ah!
ah! le monde crot qu'il fait quelque chose par lui-mme... le monde est
la proprit des mtallurgistes!... Voil la vrit... la vraie, la
seule... Le reste, c'est de la bouillie pour les chats.

Par les fentres ouvertes, on voyait des myriades d'ardentes corolles,
le Paradis de Monet... et l'aprs-midi, nous nous assmes  l'ombre
devant le jardin d'eau, oeuvre de Monet et de sept jardiniers. Aprs
avoir pendant prs d'un demi-sicle couru le paysage il a voulu le
paysage chez soi. L'eau et la terre ont parl le langage qu'il voulut
entendre.

Je ne vis plus Mirbeau que trois ou quatre fois. A chaque rencontre sa
dformation tait plus saisissante, sa dmarche plus incertaine. Un
matin, l'ascenseur de Drouant nous conduisit un tage plus haut qu'il ne
fallait, j'offris mon bras  Mirbeau, pour descendre quelques marches.
Il refusa avec terreur, il attendit que l'ascenseur vnt le reprendre...
Enfin, il cessa de venir  nos djeuners. Nous apprenions qu'il mourait,
lentement, comme une plante qui se dessche. Et le jour vint o il
rejoignit dans le nant les gnrations innombrables.

Je crains que la plupart des rcits et des traits de Mirbeau n'aient t
reproduits. Donnons deux anecdotes  tout hasard. Elles marquent la
manire de l'homme. La premire se rapporte  la thse de physiologie
criminelle bien connue sur l'insensibilit physique des bandits par
vocation. Le docteur N... tait un partisan extrmiste de la thse. Il
prtendait que, chez les assassins, _les assassins ns_, l'insensibilit
tait  peu prs complte.

--Donnez-moi un criminel, criait-il  tout propos, un vrai, un
authentique criminel, un criminel qui commet aussi fatalement des crimes
qu'un politicien vomit des discours, et bien entendu un meurtrier... Je
parie dix mille francs contre une pice de cent sous que je lui perce la
cuisse avec un clou, que je lui brle le bras au fer rouge, sans qu'il
s'en aperoive... pourvu qu'il ne voie ni le clou ni le fer rouge...

On finit par offrir  N... un criminel parfait, un drille qui avait rti
une femme vivante et froidement assist au supplice, tu une vachre 
coups de matraque et viol le cadavre, assomm un vieillard et une
vieille femme, pendant l'agonie desquels il mangeait tranquillement du
saucisson et buvait du vin blanc, enfin un de ces criminels qui sont
aussi naturellement criminels que X... est idiot et que Z... est
inverti...

Cet homme fut prsent  N... avec un bandeau sur les yeux, un bandeau
inviolable, auquel on ajouta encore une ceinture de flanelle. Un aide,
ayant fait chauffer un fer, releva la manche du bandit:

--Vous allez voir! ricana N... avec un sourire de triomphe... a va lui
faire du bien... oui, mon ami je vais vous faire du bien.

Aprs quoi, il appliqua le fer sur la saigne: le bandit poussa un
hurlement et une plainte pouvantables...

Alors, N... indign, secoua son fer et clama:

--N'coutez pas cet homme, messieurs... c'est un simulateur!

L'autre anecdote se rapporte  Mirbeau parlant de Mirbeau. Il avait eu,
en mme temps qu'Hervieu, des dmls avec Mme de K... Mme de K...
accusait Mirbeau et Hervieu (parat-il) de conspirations biscornues, qui
n'allaient  rien moins qu' vouloir supprimer la dame. Mirbeau
attribuait en partie ces accusations  la manie de la perscution et en
partie  ce que Mme de K... avait, pour lui Mirbeau, un got qu'il se
refusait premptoirement  satisfaire.

Mme de K... avait fait assigner Mirbeau qui se trouva devant un juge
d'instruction. De celui-ci, Mirbeau disait le plus grand mal... Il tenta
un interrogatoire patelin que Mirbeau interrompit par ces fortes paroles
(il les rptait en grasseyant):

--Je connais, Monsieur, les motifs qui vous font agir et je les mprise!
Et puisque vous prenez les intrts de cette dame, je me borne  vous
dire: Mme de K... dsire que je couche avec elle... elle espre encore
arriver  ses fins par le chantage d'un procs... Eh bien! Monsieur,
vous pouvez lui dire de ma part que je ne coucherai jamais avec elle...
jamais... _parce qu'elle a les crouelles!_

Quelle est la valeur de l'oeuvre de Mirbeau? Le talent m'en parat
incontestable, encore que l'crivain suive trop fidlement la voie des
naturalistes; son originalit est certaine. Ce talent est fait de verve,
d'un sens caricatural et hyperbolique de la ralit, d'humour froce,
d'esprit barbel, d'outrance pjorative[1], d'attendrissements subits et
sans mesure, souvent saugrenus. Le romancier est plein de vie, mais
assez monocorde. Non seulement il se rpte trop, mais encore il
redouble ses phrases, ses invectives, ses pithtes, avec une sorte de
frnsie, qui tantt ajoute au comique et tantt renforce l'impression.
Le pamphltaire rapparat dans ces rcits, surtout dans _Les Mmoires
d'une femme de chambre_, et aussi une espce de moraliste brumeux et
ngatif. Dans les chroniques, tantt c'est le flagellateur  outrance,
tantt le pangyriste perdu.

[Note 1: Des gamineries aussi ou des blagues puriles. Ainsi il crira
sans autre raison qu'une bouffonnerie suggre par l'assonnance: il
vient du Morbihan (hi-han!)]

Il attaque le plus souvent au hasard, car il ne sait gure ou sait mal.
Mme quand on la renseign, il dforme le document, il en tire des
effets imprvus qui; n'ont de rapport avec aucune vrit... Presque
toujours, il est amusant dans les dtails, bien qu'il puisse tre
ennuyeux dans l'ensemble (ainsi _L'abb Jules_ me semble un roman trs
fastidieux, aprs la premire partie, et d'une extrme aridit...)

L'homme de thtre a crit _les Mauvais Bergers_, une pice assez
dsordonne et peu rcrative, mais _les Affaires sont les affaires_
comptent parmi les bonnes comdies de caractre...

On serait vol si on cherchait un enseignement quelconque dans Mirbeau,
ni aucune cohrence. Il faut se contenter de visions truculentes, de
bouffonneries savoureuses, de sarcasmes aigus, de morceaux
phosphorescents, de beaux blasphmes, de sensibilits morbides. Le tout
forme une oeuvre stridente et captivante, du moins pour les hommes de ma
gnration; car on peut craindre que le ton, marquant trop une poque,
ne se dmode.

Mirbeau a fait beaucoup de mal en accusant au hasard des hommes qui ne
mritaient pas ses attaques et en louant avec exagration des hommes de
maigre valeur. Mais il a fait beaucoup de bien en tenant tte aux
aigrefins, en dnonant les lches et les hypocrites, enfin en se
faisant le champion d'oeuvres qui mritait l'estime ou l'admiration.

Au total, son oeuvre est de celles dont on hsite  prdire le destin.

C'est au Grenier que j'ai d'abord rencontr Lon Hennique. Jeune, alors
blond, les yeux gris-bleu, un sourire singulier, une stature au-dessus
de la moyenne, un peu pench en avant, les traits et le corps d'un
septentrional encore qu'il vnt des les (o il tait n par hasard et
avait pass son enfance: voir _Poum_). Il parle moins qu'il n'coute,
mais ce n'est pas un taciturne. L'outrance ne l'effraye aucunement,
quoique, d'habitude, il soit mesur. Son exprience est considrable
mais il n'en fait pas talage; il faut l'interroger: on conoit alors
qu'il a vu, entendu et retenu un monde de choses. Je ne pense pas qu'il
ait crit sur son enfance coloniale le dixime de ce qu'il aurait pu
crire.

C'est lui qui me disait: Les ngres sont de trs bonnes gens, capables
des pires atrocits si on leur en offre l'occasion, avec de l'excitation
ou des alcools  la clef; ils ont un coeur excellent; on peut gagner
toute leur affection et ds lors se fier  eux... Comme nourrices, les
ngresses sont admirables de tendresse et de dvouement. Toutefois, le
noir reste presque toujours un peu chapardeur, sans perfidie, sans
calcul, parce qu'il ne cesse d'tre enfant. Il faut au contraire
redouter les Chinois; on n'est jamais sr de les tenir; leur me reste
secrte; leur sensibilit est restreinte, leur cruaut prodigieuse, leur
attachement douteux... Les enfants, avec leur profond instinct, sentent
qu'ils sont redoutables.

Hennique est compliqu--comme son oeuvre. Parce qu'il tait des Cinq de
Mdan et qu'il composait alors des rcits d'un ralisme forcen, on l'a
cru naturaliste. Il a toujours gard une entire indpendance d'esprit
et de mthode. L'homme du _Grand Sept_ est aussi l'homme des _Hauts
faits de Monsieur de Ponthuau_, du _Duc d'Enghien_, de la _Dvoue_, de
_l'Accident de M. Hbert_, d'_Esther Brands_, d'_Amour_, de _l'Argent
d'autrui_, etc. Son talent est net et dense, vivant et color.
Observateur aigu, il connat  merveille les faiblesses, les ridicules,
les tares de l'animal humain; imaginatif vari, il dpeint avec bonheur
des tres chimriques ou hroques, il nous mne dans le monde subtil
des esprits, qu'il dcrit avec une charmante dlicatesse. Dans le _Duc
d'Enghien_, il donne le grand frisson du tragique...

A travers les rivalits d'coles et de personnes, il est rest fidle 
ses amitis: Goncourt ne l'a pu dtacher de Zola, ni Zola de Daudet. Il
a une certaine tnacit, calme en apparence, assez ardente au fond--et
il est paresseux. Du moins, je le crois. Peut-tre est-il simplement
scrupuleux! Le fait est qu'il a peu publi et qu'il semble ne plus
vouloir faire paratre de nouveaux livres. Il m'a dit un jour:

--Je n'diterai plus rien!... Aprs ma mort, on fera ce qu'on voudra...

Il fut, avec Alphonse Daudet, puis avec Lon, le lgataire universel
d'Edmond de Goncourt. C'est lui qui travailla avec Poincar, Devin et
Raveton  fonder notre Acadmie. Il se donna beaucoup de peine et nous
ne lui tmoignmes aucune gratitude--ou si peu!... nous ne tnmes aucun
compte de ses soucis. Un moment, il courut le risque d'avoir  payer de
gros frais de justice.

Comme prsident, il fut ponctuel, mais pas trs actif: aucun d'entre
nous, du reste, y compris le signataire de ces mmoires, ne montra une
activit remarquable. En ce temps c'et t inutile et probablement
agaant.

Notre Acadmie remplissait ses devoirs lorsqu'elle choisissait un bon
laurat, qu'elle dnait ou djeunait rgulirement, qu'elle
accomplissait les formalits administratives exiges par la loi. Le zle
n'aurait gure eu de sens: nous risquions de faire les mouches du coche.
Il n'y a dj que trop de gens qui se remuent vainement, ridiculement,
parfois grotesquement autour de notre groupe.

Hennique, et cela suffit, nous a rendu de grands services comme
fondateur: nous ne devrions pas l'oublier--mais nous l'oublions.

Jamais je ne l'ai entendu parler de son oeuvre,  moins qu'on ne le
questionnt. Jamais je ne l'ai vu faire un geste pour pousser un livre
 l'poque dlicate de la parution. Si je ne savais pas qu'il s'est ml
d'crire, ce n'est point par lui que je l'eusse appris. Et sa rputation
est fort infrieure  son mrite. Beaucoup l'oublient parce qu'il ne
fait rien pour se rappeler aux mmoires. De mme qu'il n'a pas une
estime exagre pour les humains, il ne semble pas tenir dmesurment 
leur admiration.

Elmir Bourges continue la srie des acadmiciens Goncourt dont la
stature dpasse la moyenne. Homme brun, au visage maigre, aux yeux
sombres derrire un lorgnon immuable, il a le nez fort, les cheveux
aplatis, assez longs, l'attitude penche. Prodigieusement frileux il
porte plusieurs gilets de laine superposs; il dne et djeune en
pardessus [2].

[Note 2: Bourges est mort depuis que ces lignes furent publies dans une
revue: je les laisse au prsent.]

Il a un joli sourire et un rire presque saccad--rire frquent qui,
parfois, marque l'ironie ou le dsabusement. Personnage plutt
impermable, Bourges, ne se livre  aucune dmonstration d'amiti; il
vit dans son le--mais, nullement insociable, il prend volontiers part
aux causeries et s'amuse par intermittences (sans excs).

Son enttement est invincible, ses partis pris forcens. Il exprime ses
opinions littraires avec une franchise nette, sans bavures. Calme
d'habitude, il a de subits emportements, des enthousiasmes brefs et
forts.

Ses loges sont francs et rares. De nous tous c'est lui qui a lu le plus
de livres. Peut-tre est-ce aussi lui qui a la conscience littraire la
plus scrupuleuse. Il n'est, au fond d'aucune cole mais il prfre la
littrature qui l'loigne de la vie immdiate. Ce qu'il exprime en
disant:

N'est-ce pas assez de vivre toute cette salet; faut-il encore la
remanger aprs l'avoir vomie?

Certaines de ses admirations tonnent. Il a dit, parlant de Claudel:

--Je ne suis pas digne de dnouer ses chaussures!

Ses mpris sont parfois aussi tranges. Il tient pour des vaudevillistes
mdiocres tels ralistes  qui nous concdons un talent sr, et ne
s'attarde pas  expliquer ses gots, encore moins les discute-t-il. Pour
les trs-grands, un Balzac, un Shakespeare, un Hugo, il se refuse  les
dissquer. C'est ainsi qu'il accepte en vrac le ralisme de Balzac et
trouve beau chez celui-ci ce qui le rebuterait chez un raliste
contemporain.

De tout temps Bourges publia avec parcimonie. Depuis _La Nef_, il
semble se dsintresser de son oeuvre. Si on l'interroge, il rpond:

--A quoi bon, nous allons bientt mourir!

Il lui arrive de se livrer  des lectures extraordinaires. C'est ainsi
qu'il a consult je ne sais combien de dossiers d'experts.

Lorsqu'on lui demande:

--Est-ce intressant?

Il rpond:

--C'est extraordinaire.

--Vous devriez crire l-dessus.

Il hausse les paules.

--Vain!

--Pourquoi les lisez-vous?

--Que faire? Il faut bien occuper sa vieillesse...

Il passe chaque jour, depuis la guerre, de longues heures  la
Bibliothque Nationale:

--a sent mauvais... mais il y fait chaud.

Car il souffrit de la crise du charbon.

Il supporte le sort avec un stocisme nonchalant qui est proprement
admirable, jamais une plainte. Jamais un cri de rvolte ni
d'indignation... Je l'ai vu pourtant; horriblement triste: c'tait
pendant la maladie de sa fille. Il craignait l'issue fatale (qui ne put
tre vite), il allait, ple, hagard; cette fois seulement, quelques
paroles navres jaillirent de ses lvres... Le jour des funrailles, on
le vit tout maigre, livide, perdu, et l'on sentit qu'il avait une me
profondment paternelle...

De cette vie, personne ne m'a jamais rapport rien d'quivoque. Bourges
reste hors de toute comptition. Il a crit, publi, attendu. Sa
rcompense est pauvre: le mot rcompense semble d'ailleurs drisoire;
plutt a-t-il t chti pour avoir eu du talent et la dignit de ce
talent.

Comme individu, il reste inclassable, n'tant d'aucune poque ni
d'aucune catgorie. Il eut quelques amis auxquels il fut trs
fidle--surtout par gratitude. Passant trange, il n'est pas de la Cit;
il n'est d'aucune Cit.

L'acadmicien se montra ponctuel--un de ceux qui faillirent le moins
souvent  nos runions. Il s'y dcle agrable, il y apporte un lment
unique. Ses votes sont imprvus, car s'il ddaigne tel auteur de talent,
il lui arrive de s'emballer--presque--pour des hommes qui n'en ont
gure...

Il me semble que l'avenir conservera _Les oiseaux s'envolent et les
fleurs tombent_--avec _La Nef, Les oiseaux s'envolent et les fleurs
tombent,_ c'est un roman, tout imbib d'un ses de mmoires, si j'ose
dire. Le livre  des pages trs vivantes, de beaux paragraphes de style;
il est chatoyant, il n'est pas trs ordonn et ne devait pas l'tre,
tant plutt un livre de portraits, de tableaux et d'atmosphre qu'une
fable intressante et mouvante. Les personnages ont une vie presque
mythique, encore que leurs actes soient prcis; leurs mes sont
insaisissables.

L'intrt qu'ils excitent, ne relve ni de la sympathie ni de
l'antipathie: le monstrueux Philippe, dans _Une Vie de Garon_, captive
intensment, et aussi _Madame Bovary_, bien que ni l'un ni l'autre ne
soient aimables; leurs sautes d'humeur, leurs actions folles ou
misrables nous attachent. Rien de pareil chez Bourges; les personnages
dfilent comme des personnages de lgende; ils parlent et parlent bien;
ils gesticulent, et gesticulent excellemment, ils vivent et ils
palpitent--mais on n'est reli  eux par aucun de ces liens de haine,
d'amour ou de curiosit que nous pouvons avoir pour des personnages qui
simulent la Personnalit. En fait, dans ces pages si concentres, les
personnages ne sont pas intimes, ils sont hiratiques par l'loignement,
symboliques aussi.

Dans l'ensemble, les oeuvres de Bourges sont parmi les meilleures et les
plus hautes qu'aient crit les hommes de sa gnration.

Paul Margueritte nous dominait tous par la stature. En quelque pays
qu'il et vcu, ft-ce en Norvge ou dans le Nord de l'Ecosse, il et
paru de haute taille. En France, il atteignait une hauteur
exceptionnelle, tels Remacle ou Henry Bauer. Mais Remacle et Bauer
taient taills en force, dous de fortes paules et de torses spacieux.
Paul Margueritte, long, frle, donnait une impression de faiblesse. Dans
_Tous Quatre_, le hros en qui il s'incarne, montre une sainte horreur
de la gymnastique: toutefois, Paul Margueritte aimait l'quitation.

Il avait une physionomie mlancolique et intressante; ses yeux gris,
tirant sur le jaune, montraient une douceur myope; parfois un sourire
sarcastique passait sur sa bouche qu'un accident avait lgrement
dforme; il ne parlait pas beaucoup et son oue manquait de finesse.

C'tait un gentleman; il avait de la constance en amiti et ne
pratiquait pas la rosserie. Plutt embellit-il avec l'ge;  cinquante
ans, il prenait un aspect quasi militaire qu'il n'avait eu aucunement en
sa jeunesse; mais dans les dernires annes, le masque s'affaissa et
devint lugubre. Bon observateur, il savait lancer le trait, il
connaissait les ridicules des hommes, leur inconsistance et leur
perfidie.

Aprs un sourire de bon accueil, il lui arrivait d'avoir des reculs
brusques que je souponne dus  son oue: il devait parfois mal
comprendre et se froisser, tant du reste sensitif, vite mu...

Entr 1686 et 1895, il me plaisait beaucoup: j'avais eu de l'amiti pour
son _Tous Quatre_ et nos relations se trouvaient cordiales. Il vgtait
dans un ministre et la mode tait, pour les jeunes crivains, de
consacrer leurs heures, non au travail de l'Etat, mais au leur propre.
Au demeurant, on ne leur donnait chaque jour qu' copier quelques
lettres, ce qu'un homme actif pouvait faire en une heure. Aussi est-ce
au Ministre que Paul Margueritte excutait le gros de sa besogne
littraire.

Il vivait dans un petit intrieur gentil avec sa femme et ses deux
fillettes. Mme Margueritte, crature argentine, une Arlsienne blonde,
aux yeux turquins, nus de grisaille, au teint de jacinthe, happait le
dsir des hommes. Nous tions plusieurs qui se rencontraient l, par des
soirs erratiques: Anthony Blondel, Armde Pigeon, Jules Case, Bouchor,
Vidal, Mestrallet.

D'Anthony Blondel manait un mystre agrable. Blondel, indcis, une
voix de flte rauque (si l'on peut dire), un sourire hsitant, il
s'enlisait dans des nuances et des brumes. Il a laiss un livre, point
banal, o s'exhale une me sentimentale, curieuse, errante, chuchotante:
bien des livres survivent, qui ne valent pas ce livre l, lequel, je le
crains, ne ressuscitera ni le troisime ni le millionime jour.

Jules Case, garon maigre mais solide, fort taciturne, les yeux,
brillants et assez fixes, une tte d'artiste et de rdeur des quais,
donnait  ses amis de fortes promesses, qu'il a commenc par tenir. Il
disparut, puis il reparut avec un livre curieux, o se condense une
poque brumeuse et captivante!...

Aprs nos soires chez Margueritte, je ne l'ai plus rencontr que
sporadiquement, enferm l'hiver dans de grandes capes qui soulignaient
son aspect de pote fureteur et aventureux. On a jou de Case une pice
o paraissaient des qualits solides... La dernire lettre que j'ai de
lui, date de Lausanne. Que deviendra son oeuvre? Est-elle finie? Il est
provisoirement perdu, dans les brouillards de la Montagne... J'avais de
la sympathie pour cet homme, sympathie qui et pu devenir une amiti...
mais le hasard a tellement espac nos rencontres!

Le teint rose, les yeux clairs, un peu globuleux, un air de Bacchus,
Maurice Bouchor tait un pote de la bande des _Vivants_, o Richepin
tait athlte et Ponchon chansonnier. Le visage de Bouchor donnait
l'ide d'un optimisme  la fois fervent et farceur.

Vers ce temps, il fabriquait des pices pour marionnettes qui sont
charmantes de fantaisie et d'humour: on jouait ces pices dans un petit
thtre dirig, je crois, par Signoret: Bouchor y officiait d'une voix
amusante; son compre Richepin faisait entendre de belles incantations
d'or pur.

Bouchor tait puissant  table o il maniait une fourchette, vigilante;
il digrait noblement et se mlait peu aux causeries... Comme je l'ai
perdu de vue!  peine si, deux ou trois fois, je le revis  quelque
sance o des enfants chantaient ses oeuvres, car il s'est beaucoup
intress  l'ducation de nos petits... Je me souviens que mon fils
Paul chantait une chanson de Bouchor, qui commenait ainsi:

    Adieu l'hiver morose
    Vive la rose,
    On voit venir Colas
    On va rire, on rira
    On voit Venir Colas
    Vivent la rose et le lilas...

Richepin fut  l'Acadmie, Bouchor est dans la pnombre--et le soir
descend sur la montagne.

Quelqu'un sur qui l'on fondait de grands espoirs, c'est Vidal, ex-chef
d'orchestre  l'Opra, aujourd'hui grand chef de musique 
l'Opra-Comique. Vidal, un Goth blond, un Goth de Toulouse, d'o il
apportait tous les instincts artistiques, fut souverainement dou pour
l'art musical. Personne alors ne doutait de son avenir. Pourquoi
s'est-il arrt? D'aucuns disent nonchaloir, d'autres arrt de
croissance, d'autres la vie et ses soucis, d'autres annoncent une
suite, et l'attendent...

Vidal avait un visage agrable, qui devait plaire aux femmes; il ne se
prodiguait pas en paroles; il ne se vantait jamais (que je sache!) il
avait la voix calme, presque flegmatique, et on l'et pu croire homme du
Nord...

Fru de pantomime, Paul Margueritte avait fait un scnario: _Pierrot
assassin de sa femme_, qu'il joua lui-mme au Thtre Libre et qu'il
joua fort bien. Je revois ce grand garon qui, sur la scne,
apparaissait gigantesque. Sous la farine, son visage tait saisissant;
il en tirait une multitude d'expressions dmentes, sardoniques,
effares, pouvantes, menaantes. On rapporte que c'est son amour pour
la pantomime qui lui fit manquer un mariage avec Mlle Stphane Mallarm,
charmante crature dune grce nuance et subtile, bonne  ce qu'il m'a
paru, sensitive et aimante. Elle tait cousine de Paul, qui frquentait
assidment chez le pote.

Il l'et sans doute obtenue, si Mallarm n'avait craint d'avoir un mime
professionnel pour gendre:

--Ce garon entrera aux Folies-Bergres! disait-il.

Et il opposa une rsistance courtoise aux voeux du jeune homme. On dit
que, dsenchant, Paul partit pour le Midi, passa par Arles et pousa
une blonde rlsienne par dpit d'amour...

Les circonstances sparrent le destin de Paul Margueritte et le mien.
Aprs avoir t  peu prs intimes, nous devnmes presque indiffrents
l'un  l'autre.

L'crivain eut des dboires conjugaux dont le retentissement fut assez
fort pour qu'on puisse les rappeler sans scrupule. Il fit une premire
demande en divorce, puis pardonna--c'est le sujet d'un de ses romans.

La priode qui suivit fut atroce. Les souvenirs jourent un drame
tumultueux et navrant. Paul reprit le procs. Mais la loi entend que le
pardon rpare tout et Margueritte demeura le mari d'une femme avec
laquelle il ne vivait plus. Il eut un second mnage, s'estima
malheureux, sans autre raison que l'irrmdiable incompatibilit; enfin,
dj vieux et dvast, il fonda un troisime foyer, o naquirent deux
enfants.

Un procs ruineux faillit le dterminer au suicide; je me souviens de
son dsespoir, de son visage crevass, de sa voix dfaillante:

--Ils auraient aussi bien pu m'envoyer  la guillotine, disait-il en
parlant des juges.

A coup sur, le jugement tait rigoureux: astreinte norme, arrirs de
pension, assurance  reconstituer... Pour ce vieux homme las,
arthritique, cardiaque, ce fut un formidable coup de massue... Je
n'oserais prtendre qu'il n'a pas contribu au dnouement: le Paul
Margueritte que j'ai vu alors portait la marque du spulcre[3]...

[Note 3: Je tiens  remarquer que la bnficiaire de l'arrt renona
gnreusement  en tirer parti.]

Au total, l'existence de Paul Margueritte fut hasardeuse. Il connut
toutes les preuves de l'homme de lettres, des espoirs fabuleux, des
succs suivis de rgressions, de nouveaux succs, de nouvelles
rgressions...

Tandi qu'il se mourait, ses deux derniers livres, _L'Embusqu_ et
_Jouir_ lui redonnaient cette vente; qui est le voeu avou ou secret
de tous les crivains. Il l'avait eue, la vente, aprs les premiers
livres--puis une priode incertaine, concidant avec ses amertumes
conjugales, puis les cymbales retentissantes du _Dsasire_, des
_Tronons du Glaive_, crits avec Victor, puis une descente  croire
qu'il allait se noyer dans l'oubli, puis la vente finale, et la tombe.
Je crois qu'il souffrit durement, tant sensible, orgueilleux, inquiet
et de sant branlante.

Quant  son oeuvre, elle apparat terriblement ingale. Beaucoup de ses
livres s'avrent mdiocres. D'autres, riches d'clat et de vie, sont
d'un observateur fin, mu, sarcastique, avec des sursauts d'originalit.
Au fond, il fut contraint d'crire trop de lignes pour subsister et
surtout pour subvenir  ses charges, lourdes ds les dbuts. Mal muni
pour une oeuvre abondante, dou d'acuit et de finesse plutt que de
puissance, il retissa fatalement la mme tapisserie.

Parisien et Breton, Gustave Geffroy dcle de toutes parts sa double
origine, comme Chateaubriand le Breton crit des habitants de la
Grande-Bretagne[4].

[Note 4: Nous venons de le perdre!]

Geffroy a les yeux clairs des hommes qui vivent sur la mer ou sur ses
rivages, de beaux yeux lumineux, o le rve et la ralit alternent, o
l'me des villes se mle  l'me des solitudes. Dans cet homme, la
droiture, l'honneur et la dignit ont une force plnire, mais sans
intolrance, et mme sans svrit. Geffroy a un sens trop complexe de
la vie, des hommes et du changement pour aimer l'intransigeance: il sait
servir avec probit des affections diverses et les concilier dans son
coeur. Ds sa jeunesse, il aima simultanment des gens qui ne s'aimaient
pas entre eux, et ses amis, devant la nettet de son attitude, ne
tentrent point, ou gure, de le dtourner de leurs ennemis ou
adversaires. C'est que chacun se sentait sr de n'tre pas trahi. Nul
mieux que lui ne dfend ceux qu'il aime, et sans blesser, sans choquer:

--C'est un amiteux, disait Daudet.

Son attachement  Clemenceau est lgendaire; il aimait diversement mais
fidlement Goncourt, Daudet, Zola, Card, Ajalbert, Carrire, Monet...
Tolrant, de coutume, il ne tient pas excessivement  faire triompher
son point de vue: il lui suffit de le maintenir. Si d'aventure il
s'opinitre, il montre l'obstination des Bretons et devient
irrductible. On peut en ce cas parier qu'il a ses raisons. Nul n'est
moins tyrannique, mais il ne laisse pas entamer sa personnalit; il
incline  l'enthousiasme; il loue avec ardeur; c'est sa joie de dfendre
ce qu'il admire; et je ne connais pas d'homme moins envieux.

Sa louange n'est point aveugle: il l'analyse, il l'claircit pour
lui-mme comme pour les autres; il y mle l'observation, l'exprience et
la philosophie. Et donc il runit les qualits ncessaires au bon
critique d'art ou de littrature. Si elle se borne  l'analyse, la
critique reste inerte. Elle dissque, elle ne donne pas l'impression de
la vie inhrente  l'art: Geffroy connat la part qu'il faut donner  la
spontanit.

Parmi ses semblables, il est le plus souvent silencieux; il coute.
Qu'il s'anime, il aura de l'loquence, de la verve ou de la prcision.

J'ai connu Geffroy de bonne heure et nous n'avons  aucune poque cess
de nous voir. Pendant notre jeunesse, il tablissait instinctivement un
pont entre ses amis: par lui, j'ai connu Carrire, Monet, Clemenceau,
Mullem, Rodin, l'architecte Binet, Hamel, Louis; etc.

Quand il ne nous menait pas vers des amis nouveaux, il resserrait les
liens avec les amis anciens. Il a une sagacit admirable pour
reconnatre le trait intressant de certains hommes et pour le mettre en
valeur. Dans toutes nos premires manifestations littraires, je
retrouve sa silhouette: chez Goncourt, chez Daudet (rue Bellechasse et 
Champrosay), aux dners littraires, aux rptitions thtrales--surtout
au Thtre Libre.

Que de fois, nous errmes la nuit et le jour! Je me souviens d'une aube,
au bord du canal Saint-Martin: dans la lueur grise, c'tait une vision
d'un autre sicle. Ces barques encore endormies, le silence des vieilles
maisons, le passage furtif d'un chien sans matre, les nues grises dans
le ciel ple, les lueurs de ptales et de verrire de l'aurore. C'tait
hier, et cela se perd dans la nuit des temps!

Geffroy ne participa pas  l'quipe des Cinq: elle n'tait pas conforme
 sa nature.

Comme critique d'art, comme critique littraire, son influence fut
puissante. Elle n'agit gure sur la masse, mais elle fut accueillie avec
faveur par une lite, elle devait finalement faire triompher les
admirations du critique. Ceux qui possdaient l'oreille du grand public
ne restrent pas insensibles aux articles de ce jeune homme. Goncourt,
Daudet, Zola faisaient grand cas de son opinion: on peut tre sr
qu'entre une critique, de Philippe Gille, qui entranait des milliers de
lecteurs, et celle de Geffroy qui n'attirait que des amateurs d'lite,
ni Daudet, ni Zola n'hsitaient: ils taient bien plus touchs par la
chronique de notre ami... Rodin, Carrire, Raffaelli, Renoir, Czanne,
Monet, virent venir  eux mille amateurs qui n'y seraient pas venus sans
les savoureuses critiques de la _Justice_...

Geffroy a dfendu avec une ardeur gale des tendances d'art opposes.
S'il s'est attach de prfrence aux hommes qui luttaient pour le
ralisme, le naturalisme, l'impressionnisme, etc., c'est qu'en sa
jeunesse, ces hommes avaient besoin d'tre soutenus. Le cas chant, il
et tout aussi bien fait le coup de poing en faveur des romantiques. Les
grands romantiques, Hugo, Lamartine, Vigny, Musset ont toujours son
admiration.

Geffroy n'est pas qu'un critique. C'est un crivain social et un
romancier. Comme crivain social, il a publi de belles; pages, pleines
de vie, tantt sur les personnalits retentissantes, tantt sur les
criminels, les humbles, les foules, les vnements.

Ses contes et ses chroniques embrassent toute la comdie humaine. Je les
relis parfois, toujours avec un profond intrt; j'y retrouve l'me
nombreuse, tendre, loyale, perspicace, quitable, de mon vieil ami--et,
peu de romans me captivent autant que ces morceaux dtachs, qui
refltent si vivement le monde social et la nature.

Comme romancier, son oeuvre capitale est l'_Apprentie_. Il la porte en
lui pendant de longues annes. Interrog, il nous en disait quelques
mots, par ci par l.

L'_Apprentie_, c'est le faubourg et la vie ouvrire.

Dans ce beau livre, grouillant d'humanit, Geffroy nous attire dans le
monde humble et puissant o s'labore la socit future. On y vit, avec
ses hros et ses hrones, dans les logis mlancoliques, les rues
pullulantes, les ateliers cruels et vnneux, chez les mastroquets
homicides. C'est le peuple du Second Empire et des premiers temps de la
troisime rpublique, peuple laborieux ou fricoteur, sobre ou
alcoolique, grave ou gouailleur, hroque ou vicieux: nul ne l'a mieux
observ que Geffroy; nul ne l'a dcrit avec des touches plus sres, une
vigueur plus mesure, un sens plus exact des ralits et des chimres.

Lucien Descaves est un Parigot. Quand je le rencontrai d'abord, au
grenier, il habitait le mme quartier que moi, le XIVme, auquel il
demeure opinitrement fidle. C'tait, dans la rue Friant, un petit
pavillon, occup en ce temps par le pre de Descaves, graveur de talent,
et aussi par un frre plus jeune...

Le pre m'apparat avec un visage souriant et hospitalier. Descaves
tait frondeur et enthousiaste, souvent ronchonneur, ironique, voire
sarcastique, un peu exclusif, fidle  ses amis, foncirement honnte.
Nous ne nous sommes jamais trs bien compris. Il doit y avoir entre nous
quelque incompatibilit essentielle--et je pense aussi que nous n'avons
pas fait l'effort qu'il fallait pour concilier nos diffrences.

Descaves a des brusqueries, des sautes d'humeur qui ne laissent pas de
dconcerter ses amis. Autoritaire par surcrot, il veut faire dominer
son point de vue et lutte alors avec acharnement. C'est surtout 
l'Acadmie Goncourt que ce ct de son temprament s'est dploy. Nul ne
se montra plus ardent pour faire triompher ses candidats. Il voulait
sincrement le bien de l'Acadmie; il y travaillait plus qu'aucun
d'entre nous, et savait tenir  la fois compte de la justice et du
prestige. Presque toujours ses candidats triomphrent (bien entendu, ces
candidats n'taient pas seulement les siens). Si acharn ft-il, il lui
arriva pourtant de transiger--lorsque lui-mme hsitait entre deux
oeuvres. Son dfaut tait de ne pas savoir accepter la dfaite, la rare
dfaite. Il montra une animosit extrme lorsque, pour la premire fois;
il vit lire un crivain dont il ne voulait point: avouons que c'tait
un crivain assez mdiocre.[5]

[Note 5: Oui, mais plus tard il a crit un livre trs remarquable.]

C'est pour le candidat au fauteuil de Huysmans, qu'il montra le plus
grand acharnement et les plus sagaces qualits combatives. Malgr les
apparences, il n'y avait que deux adversaires. Nous savions tous que
Victor Margueritte n'obtiendrait que quatre voix, quelles que fussent
les circonstances. Aussi les votes qui se portrent sur son nom
n'avaient-ils qu'une valeur de sympathie soit pour lui-mme, soit pour
Paul Margueritte qui dfendait avec ferveur la candidature de son frre.
La vraie lutte se livrait entre Card et Jules Renard, ce que je savais
parfaitement. La premire journe fut indcise.

Mirbeau, aussi acharn que Descaves se montra furieux. Il alla trouver
Hennique et lui dclara que si Jules Renard n'tait pas lu, lui Mirbeau
donnerait sa dmission. Quant  Descaves, il luttait perdument, il
venait nous relancer et nous objurguait, estimant que l'lection de
Jules Renard tait, en ce moment la meilleure que l'Acadmie pt faire,
celle qui lui attirerait le plus de sympathies parmi les crivains
d'lite, et, en somme, la plus juste.

Pour Jules Renard une chaise au Goncourt, c'tait le salut: il
travaillait pniblement; gagner sa vie lui semblait une tche
pouvantable et dgotante. Les autres candidats avaient de quoi
subsister. Aussi (sachant que mes amis ne pouvaient passer) tais-je
ralli  la candidature de Renard avant que Descaves ne m'en parlt...
et je pus lui promettre ma voix pour la seconde journe. Celle-ci fut
prcde d'une discussion ouraganesque. Lon Daudet dfendit Card avec
une ardeur agressive et de sauvages pithtes. Mais la partie tait
joue. Renard avait dj les cinq voix ncessaires et ne pouvait plus
les perdre...

Il fut en somme lu de justesse,  une seule voix de majorit. Encore la
voix du prsident qui, dans le cas d'galit en vaut deux, tait-elle
dans le camp adverse.

Nous reviendrons plus tard aux gurillas lectorales.

Descaves est un crivain vari, prcis et minutieusement inform. Son
oeil vif aperoit d'emble les dfauts plus encore que les qualits des
tres. Quelque obstin qu'il soit par nature, il a un sens exact de
l'instabilit humaine et son oeuvre reflte une indulgence relle pour
nos infirmits.

Essayiste, homme de thtre, romancier, il dploie un talent  la fois
sobre et anim, sans bavures, une ironie tantt acide et tantt bon
enfant.

Outre des romans pleins de substance, on lui doit des pices de thtre
trs vivantes. On trouve videmment du pessimisme dans ses livres, mais
tempr par la piti, le stocisme, la rsignation  l'invitable, et
s'il est un aquafortiste de la canaillerie et des vices, il sait nous
dpeindre aussi les humbles hros du dvouement et du sacrifice.

J'ai dj parl de Lon Daudet. Quand il entra dans notre Acadmie, sa
deuxime jeunesse avait commenc. Je n'ose dire qu'elle l'avait rendu
grave. La gravit n'est pas son affaire. Non qu'il traite toutes les
questions en riant: il se passionne assez facilement, il remplace alors
la gravit par de la vhmence, et la prudence des sachems par
l'intuition des guerriers. Encore qu'il et renonc aux practical
jokes (farces pratiques) de son adolescence, il restait fort enclin 
la gaudriole, avec une pointe de fumisterie. Ses plaisanteries sont 
l'emporte-pice, spontanes, rapides, bondissantes. Il aime les
pithtes cocasses, qui donnent une image grotesque de l'ennemi; et ne
dteste pas les jeux de mots. Dans ses emportements, il garde (pas
toujours) un peu de ce sang-froid que les hommes du midi savent mler
subtilement  leurs enthousiasmes, leurs indignations et leur colre.

Comme observateur, il est enclin  la dformation,  la manire du
caricaturiste qui grossit le trait. Et il observe  la fois fort bien et
fort mal. Son oeil agile saisit les contours, son oue fine enregistre
tonnamment les voix, les manies oratoires, les dfauts de
prononciation, les tics verbaux: il imite  merveille ses victimes, et
dj  Champrosay, il nous faisait rire immodrment par la perfection
de ses charges...[6]

[Note 6: On n'a pas assez remarqu, peut-tre, la nouveaut de tels de
ses sujets, son Shakespeare et rcemment son Sylla, sont traits de la
manire la plus personnelle.]

Il est royaliste, parce que la priode monarchique, dit-il, a t une
priode prospre pour la France et qu'il faut un chef. Il semble
incontestable que la France s'est constitue, consolide, unifie sous
la monarchie. La rvolution et Bonaparte ont enchri sur l'oeuvre
royale, mais le gros du travail tait fait. Toutefois de ce que la
France a grandi de Capet  Louis XVI, il semble excessif de croire que
la royaut est une forme invariablement bonne. La dernire guerre a
renvers surtout des monarques, et quels monarques! Au reste, si la
France a grandi sous la monarchie, Rome avait grandi sous un systme
oligarchique... Au fond, l'histoire prouve ce qu'on veut ou ce qu'on
dsire. Les peuples suivent des voies imprvisibles--et le retour au
pass n'a jamais sauv aucune nation dliquescente...

Ceci ne veut pas dire que je sois partisan de la Rvolution de 92. A
mon sens, elle devint promptement, dsastreuse. Les Etats Gnraux
devaient servir  consolider le pouvoir du Tiers, et  rgler les droits
de Louis XVI. Ceci fait, mieux valait peut-tre laisser le roi sur le
trne: la France tait trop foncirement monarchiste pour passer soudain
de la royaut  la rpublique... Aussi a-t-elle subi bientt le pouvoir
absolu de Bonaparte, puis le retour des Emigrs. La Terreur m'apparat
monstrueuse et nfaste... On peut tout mettre sur le compte de la
fatalit, mais alors les jugements historiques deviennent une chimre.

Lon Daudet, convive agrable, amusant et gourmand; a sur la bonne chre
des thories captivantes et parle du vin en artiste et en sacerdoce.
Intolrant en politique, il ne l'est pas en littrature. S'il dfend
avec imptuosit ses amis d'art, il conoit les opinions adverses et ne
pratique gure la propagande. Mais on ne l'asservit pas. Son opinion
jaillit, fuse, explose. Pourtant, s'il voit que son candidat n'a aucune
chance, il lui arrivera de se rabattre sur un autre.

Ses ennemis et tous ceux qui lisent ses articles de l'_Action Franaise_
pourraient croire qu'il a une nature haineuse. Ils se tromperaient. Je
pense bien qu'il peut har, mais l'tat de haine est loin de son
temprament et je ne l'ai jamais pris en flagrant dlit de jalousie. Il
n'en veut gure  ceux qu'il crible de ses flches au curare; il est
plus port  rire de ses adversaires qu' leur vouer de froces
rancunes. Mais il a de la constance dans le mpris, un mpris jovial et
gouailleur, qui ne dsarme point.

Optimiste par instinct et par volont, dou pour le maximum de bonheur
que comporte la drisoire bricole humaine, quand on lui parle de la
situation misrable o nous laisse la victoire, il a un rire triomphant,
il dit:

--Qu'est-ce que a fait? Chaque matin,  ma toilette, je ris, je danse,
je me dis: Nous sommes victorieux!... Puisque nous avons triomph de
tout a... puisque les Boches sont vaincus, tout finira par s'arranger!

De tout temps, il eut des admirations vives et des amitis tenaces. Il a
clbr Drumont, son initiateur  la polmique, il a chant le dos de
Mistral, s'est emball pour Wagner, enamour de Shakespeare; il a vou
un culte  Maurras, t charmant pour Geffroy, pour Schwob, pour Proust,
pour moi-mme, pour vingt autres... Il a beaucoup de dfauts, parmi
lesquels un jugement trop htif, trop premptoire, d'effrayants partis
pris, mais il est vivant et puissant. J'ai parl ailleurs de ses dons
littraires, qui se rvlrent des ses dbuts: la force, la verve,
l'imagination, la richesse, la couleur et la vie et aussi des dons
philosophiques trs personnels qui lui donnent une image neuve des tres
et de l'univers.


II

LES LECTIONS


Avec Jules Renard commence la srie des Goncourt lus aprs les
origines. J'ai racont plus haut les pripties de l'lection.

Jules Renard, grand garon rousstre, au front excessivement bomb, au
visage singulier et presque trange, aux yeux gris  reflets jaunes,
scrutait les choses et les tres avec une acuit prudente, ironique,
discrte et rsolue. Il avait le travail trs pnible, il se ramassait
difficilement sur la tche, laquelle, surtout dans les dernires annes,
aggravait violemment ses migraines.

Son art lui inspirait un respect intransigeant et assez pre; il
considra comme un travail de chiourme tout ce qui le forait  sortir
de sa tranche, et quand il dut accepter une chronique thtrale, il en
conut un dgot violent: aussi y renona-t-il ds qu'il fut de notre
acadmie.

Je le connaissais depuis longtemps en 1907, mais aucune intimit ne
s'tait tablie entre nous. Esprit aigu, mais restreint, il montrait une
intolrance tranchante. Surtout dtestait-il la religion. Il voyait en
elle le symbole de la servitude et de la perscution et, rpublicain
obstin, il dtestait toutes les formes de la raction.

Pourtant, il supportait la littrature traditionnelle, du moins
partiellement--mais non les littratures trangres: Shakespeare ne
trouvait point grce devant lui; il estimait que nos classiques le
valaient comme force et le dpassaient en grce, en clart, en mesure...

Parmi les modernes, il consentait  des admirations assez diverses, mais
s'il prenait un talent en grippe, c'tait pour toujours. Les faux
abondants (selon son expression) lui taient en excration. Il me
disait un jour:

--Ce que je ne puis pas supporter, ce sont ces gens qui ont si peu 
dire et qui alignent tant de pages et tant de livres... C'est
intolrable... c'est drisoire et accablant! Je vois partout autour de
moi des romanciers qui ont une toute petite flte et qui essayent de me
faire croire qu'ils conduisent un orchestre! Les vrais abondants, je les
admire et je les aime... Ils clatent... l'art jaillit d'eux comme la
lave des volcans... comme la pluie des nuages... comme les btes de la
fort tropicale... Ce sont des forces naturelles... et je consens  ce
qu'ils soient dbrids...  ce qu'ils ngligent la forme...  ce qu'ils
oublient le rythme... je leur pardonne mme les solcismes et les
barbarismes... Mais ces pte-sec qui se purgent pour avoir l'air de
ch..., ces indigents qui jouent  la richesse, je ne les lis jamais sans
avoir envie de les compisser... Ce sont des btes puantes!... La vermine
des arts!

Il fallait qu'il ft anim d'une sorte de haine pour parler si
longuement, car il tait sobre de discours, enclin  procder par traits
plutt que par tirades...

Dans son art, c'tait une intelligence avertie, mais cet art ne
s'tendait gure. L'esprit de Jules Renard en franchissait peu les
limites, et au petit bonheur. Beaucoup de choses lui demeuraient
absolument fermes; il ne faisait aucun effort srieux pour les
comprendre, sr de son affaire, aussi obstin que Bourges, dont il tait
pourtant l'antipode. Bourges voyait dans Renard un petit raliste sans
consquence, et Renard n'avait gure de got pour les oeuvres de
Bourges. Tous deux pourtant communiaient en Victor Hugo, mais chez
Renard ce got se compliquait d'une admiration pour le rpublicain
qu'avait finalement t le pote...

Renard gardait un souvenir indign, furieux et vindicatif de son
enfance. _Poil de Carotte_ est li  une ralit profonde. Le petit
Jules fut un enfant trs malheureux; les minuties religieuses avaient
compliqu fcheusement les chtiments et les rebuffades, en sorte que
l'glise, les prtres, les offices, le catchisme, l'histoire sainte ne
suscitaient que des images odieuses: c'est, je crois, la principale
cause de son fanatisme laque.--Il ne parlait qu'avec dgot de ces
souvenirs, qui pour d'autres (dont je suis) ont un charme presque
divin...

Par nature, il tait dnu de bienveillance.

Dj fort mal en point quand il vint parmi nous, il n'y paraissait
gure. Sa structure spacieuse, sa contenance tranquille, ne laissaient
pas transparatre les dessous morbides. Cependant, il avouait un estomac
mdiocre et rclamait du pain de mnage.. Je ne me suis jamais aperu
que le pain de mnage ft plus digestif que le pain de fantaisie ou le
pain dit viennois... Ses silences, un air absorb, je ne sais quel
flchissement de la tte, annonaient sans doute quelque dlabrement...

Il se montra assidu aux dners et lorsqu'il cessa de l'tre, ce fut pour
mourir. L'artrio-sclrose dont il tait atteint, mit plusieurs mois
pour l'abattre. De fortes migraines le ravageaient; il avait des
tristesses infinies et aussi une grande patience...

La veille de sa mort, il dit  sa femme:

--Ma pauvre Marinette, pour la premire fois depuis que nous sommes
ensemble, je vais te faire une grosse... une trs grosse peine...

On l'ensevelit l-bas, dans ce Morvan o il crivit tant de petites
pages savoureuses... Un fourgon vint le prendre chez lui. Je revois ses
amis le long des trottoirs, ou sur le seuil... cette caisse... cette
voiture qui emporte les restes du pauvre homme... et cette
pseudo-crmonie avait quelque chose de plus funbre que des funrailles
compltes...

L'oeuvre de Jules Renard est une des plus personnelles de notre
littrature. Elle est sobre, intense, intime; elle analyse des tats,
d'me subtils et mlancoliques; elle mle l'ironie et l'humour au
dsenchantement; elle est riche en images imprvues, en fantaisies
savoureuses, en traits aigus. C'est un auteur restreint: il ne laboure
pas de vastes surfaces, mais il cultive son jardin avec un soin pieux il
y fait pousser des fleurs rares et des fruits exquis.

Jules Renard n'imite personne; il cherche en lui-mme les lments de
son art et les y dcouvre; il est, dans un milieu littraire o
l'imitation est la rgle, l'homme qui trace sa propre route. Et par l,
il mrite une survie qui sera justement refuse  la plupart de ceux qui
ont su conqurir le grand public.

Le remplacement de Jules Renard s'annona sous de noirs prsages. On
parla de Bloy, de Laurent Tailhade, de Claudel, concurremment avec
Card.

Ces quatre noms suscitaient des oppositions irrductibles... Les
discussions prliminaires furent confuses, plusieurs d'entre nous
semblaient  la fois sombres et irrsolus... Nous discutmes d'abord
vaguement, chacun avanait quelque nom, chacun attendait la tempte.
Elle faillit tre dchane par Bourges qui prsenta Claudel avec une
brusque vhmence.

--Vous voulez un beau choix... un choix qui vous honore--eh! bien, vous
ne trouverez rien de suprieur  Claudel!...

--Vraiment, dit l'un de nous, vous admirez tant Claudel?

--Je ne suis pas digne de dnouer ses chaussures! s'cria Bourges, les
tempes soudain rouges.

Visiblement, on ne voulait pas de Claudel. Discutt-on une anne, il ne
runirait pas plus de trois partisans...

--Que pensez-vous de Bloy? demanda sournoisement quelqu'un.

On se rcria. Bloy avait dplorablement injuri Goncourt et serait un
intolrable convive...

Descaves attendit un moment encore, puis, avec un sourire:

--Pourquoi n'lirions-nous pas Judith Gautier? On nous accuse de
misogynie... Judith Gautier, c'est le rappel de toute la grande
littrature... C'est Hugo... c'est les Goncourt eux-mmes qui aimaient
Gautier et sa smala...

A peine il avait dit, nous tions conquis. Nous donnmes quelques bons
points. Bourges, et je crois Daudet, tinrent bon pour Claudel, mais
Judith Gautier eut une majorit crasante.

Cette lection fut encore plus favorablement accueillie que celle de
Renard, car elle charma le clan fministe. Je me souviens de la visite
que nous fmes,  cinq ou six, rue Washington, chez Judith.

Un carillon de cristal annona notre visite. Un singe tressauta, des
chats nous examinrent avec mfiance et l'htesse parut, grasse,
tanguante, avec un visage o demeurait le vestige d'une grande beaut,
et je ne sais quoi dans l'allure qui tait d'un autre temps, qui
voquait l're hroque du romantisme. Elle nous embrassa joyeusement,
et cria en donnant l'accolade  Descaves:

--a doit tre celui-l qui a conduit la conspiration!

Sa prsence parmi nous eut un grand charme. Cette excellente femme,
cordiale et primesautire, semblait toujours perdue dans les bois. Elle
racontait des histoires d'antan, qui faisaient reparatre ces aeux dont
l'image hante des hommes comme Bourges, Geffroy, moi-mme, ces
romantiques, ou leurs successeurs,  qui se mle de la lgende. Que de
fois, lorsque j'tais son voisin, lui ai-je soutir une anecdote sur son
pre, sur Hugo, sur Banville, sur Meurice, sur Wagner. Elle contait
lgrement, avec bonhomie, peu de traits, et c'tait doucement
sduisant... Adoratrice de l'art Wagnrien, elle montrait un Hugo en
famille, mlant Prudhomme et le pontife.

--Aimait-il vraiment ses petits enfants autant qu'il le raconte?
demandais-je une fois.

--Il les aimait certainement pour jouer avec eux... comme certaines
personnes aiment les petits chats... Et il les lui fallait!... Mais
s'ils taient malades, il ne s'en occupait pas et n'allait gure les
voir... surtout s'il craignait la contagion... car il tenait infiniment
 sa peau.

--Egoste?

--Pas exactement... Personnel... avec un grand respect de soi-mme... un
peu de culte... en quoi il avait raison.

--N'tait-il pas avare?

--Econome, avec des promontoires d'avarice... qui s'largirent et
s'allongrent quand il commena  vieillir... Evidemment, il ne jetait
pas son argent et ne le donnait pas volontiers--Cependant, il avait son
budget... son tout petit budget de charit...

--Vous ne connaissez pas les vers que quelqu'un fit sur lui..., un jour
qu'il avait refus cinquante francs au pote de _La levrette en
paletot_, Auguste de Chtillon?

--Ma foi non!

--Le richissime Victor Hugo, prtextant ses propres difficults
pcuniaires--pour cinquante francs!--terminait ainsi sa lettre: Chacun
gravit son Golgotha!...

Sur quoi, un ami de Chtillon crivit--et publia:

    Ami, je ne puis rien pour vous,
    Que de vous proclamer pote,
    Sous le front ayant la tempte.
    Maintenant tirez-vous de l
    Chacun gravit son Golgotha
    On ne peut pas me tirer de carotte.
    Imitez-moi, cher ami, je golgothe
    Oui, tout doucement je golgothe.

C'est chez elle surtout que Judith Gautier, racontait des anecdotes
surprenantes et candides. Son appartement, bas de plafond, sur-encombr
de tapis, de bibelots chinois, hindous, turcs, mme prhistoriques,
tait un bric--brac sduisant, et sentait gentiment la bohme. Elle y
servait des tartines dlicieuses, aide par une jeune femme charmante
qui lui tait profondment dvoue. Elle avait l'allure artiste,  la
manire romantique. J'aimais  la questionner sur Catulle jeune, dont
elle fut l'pouse, et sur ce terrible Wagner dont elle n'aimait pas
entendre mdire.

Epouse de Catulle, elle s'tait spare de lui, parce qu'elle ne
partageait pas ses ides et n'aimait pas sa conduite, mais elle ne
laissa jamais transparatre de rancune. Il avait, disait-elle, une
spontanit terrible, toujours entran par des mouvements soudains et
laissant son mnage en plan. Ainsi rendait-il la vie intime pnible et
contraignait-il Judith  un travail trop rgulier pour elle... car il ne
fallait gure compter sur lui. Pour mettre de l'ordre dans sa vie, elle
se retira sous sa propre tente et vcut littralement comme l'oiseau sur
la branche, laissant l'argent filer entre ses doigts et s'en remettant
pour le reste  l'obscure providence. De Wagner elle excusait tout. Il
disait: J'ai le droit de vivre luxueusement... et mme il le faut...
car sans belles toffes, beaux meubles, beaux vtements, libert
brillante, je m'tiole, mon gnie s'endort et s'encrote. Que mes amis
riches subviennent  mes besoins... C'est leur devoir... ils devraient
tre flatts de contribuer  une oeuvre incomparable!...

Un jour, il annona qu'il allait se mettre en loterie: Ceux qui
gagneront les gros lots participeront  ma gloire et  ma fortune!

Il abandonna cette ide, mais suggra la fondation d'une socit qui
exploiterait son gnie... Cette socit se substituerait aux directeurs
de thtre... Il entrevoyait dj un Bayreuth, un Bayreuth en
commandite.

--Il avait un ascendant norme, disait Judith, et peu de personnes
intelligentes y rsistaient. Seuls les crtins opposaient leur force
d'inertie--et pas tous encore... Ceux qui avaient des nerfs se sentaient
mduss...

--Que pensez-vous pourtant de son amoralit... je veux dire de cette
facilit sienne  assiger la femme, d'un ami qui lui avait rendu des
services d'argent et de surcrot, l'hbergeait dans sa maison?

--J'avoue qu'il avait des ides trs larges... mais... sans aucune
corruption... Il partait du sentiment de sa grandeur, presque divine...
Un homme de cette envergure n'honorait-il pas celui dont il prenait la
femme? Si j'avais t M. X..., il me semble que je n'aurais pas t trs
offens de l'amour qu'il aurait eu pour ma femme.

--C'est parce que vous n'tes pas un homme. Mois je trouve ce Wagner
odieux... je partage un peu le sentiment de cette vieille baronne de
Lepel qui criait si drlement: Ce Wagner... ce Wagner, il a tu
Bulow... c'tait une brute cynique... Je voudrais lui donner de mon
bton!...

--Et son gnie?

--Je le reconnais... un gnie d'ailleurs  demi sauvage... mais
grandiose. Est-ce vrai qu'il marchait sur les mains?

--Oui... il marchait sur les mains comme un acrobate.

--Un saltimbanque...

--Impie!

La guerre fut une poque horrible pour Judith. Retire au loin, 
Saint-Enogat, en Bretagne, elle fut infiniment gnreuse. On m'a dit
qu'elle avait une peur terrible de la mort brutale, par les mains du
soldat... Le sarcastique destin la guettait pour une fin toute
diffrente. Avant de mourir, elle eut  s'occuper de nos lections (on
sait que nous admettons le vote par correspondance). Aprs la mort de
Mirbeau, on lui proposa diverses candidatures. Elle choisit Peladan,
dont elle aimait la personne et le talent... Elle s'y tint tant qu'il
resta une esprance et ne l'abandonna que lorsqu'elle ft sre qu'il ne
pouvait tre lu...

Dj, elle tait marque de la Croix Rouge. Elle aussi succomba avant de
connatre l'arrt du sort... Et Peladan ne tarda pas  la suivre...
L'homme vit peu de jours, et ses jours sont pleins de tristesse.

Nous voici arrivs  ce fils des Arvernes, dont Daudet prtendait que sa
seule prsence allumait les torches de la dispute... Un soir, tandis que
le romancier fumait sa petite pipe, on entendit divers jeunes hommes
glapir et bramer dans la salle voisine:

--C'est, dit Daudet,  cause de cet Ajalbert... Regardez et coutez...
Partout o vous verrez paratre ce descendant des soldats de
Vercingtorix, vous constaterez que les voix s'lvent... Il apporte la
guerre... et c'est d'autant plus singulier que son aspect, en somme, est
pacifique...

Hasard, concidence? J'ai en effet remarqu que la prsence d'Ajalbert
engendrait des controverses vivaces. Son lection jeta le trouble dans
nos campagnes... _Undique totis usque adeo turbatur agris!_

Je le revois, alors que je venais  peine de paratre dans les lettres.
L'encolure robuste, le visage clair, deux grands yeux gris, le cheveu
blond et fin, il usait habilement de la parole aile. Un diteur venait
de publier ses vers naturalistes qui eurent du succs dans nos cnacles.

L'on ne peut nier qu'il ft enclin  l'attaque, tantt des ides, tantt
des individus. Il y a en lui du redresseur de torts. O qu'il aille, il
tche de rformer quelque chose... Son me est cordiale; il est tenace
dans ses affections; il aime la rderie et les priples; il court sans
cesse  la dcouverte. En ce temps (le Grenier) c'est Paris qu'il
explorait et les milieux littraires. Chaque fois que je le rencontrais,
d'une voix un peu basse, d'un ton convaincu, il me communiquait quelque
nouvelle intressante ou quelque anecdote indite. Sa frquentation peut
tre trs profitable aux hommes indolents qui aiment  avoir des vues
sur les tres sans se dranger.

J'ai ide qu'il aurait sign le manifeste des Cinq, ne ft-ce que par
amour de la bataille. Je le rencontrais tantt au Grenier, tantt avec
le groupe Geffroy, tantt chez les Lockroy, tantt chez les
Mnard-Dorian, et encore  ce restaurant anglais, rue d'Amsterdam, o on
mangeait de savoureuses plates britanniques, arroses de bire noire ou
de whiskies fuligineux. Il soignait sa vture. Je me souviens d'un grand
paletot brun,  taille, qui tait selon le plus pur code tailleur de
l'poque...

Chez les Mnard-Dorian, il rencontra la fille de Tola Dorian, qui devint
sa femme: mnage mal assorti, divorce...

Durant son mariage, Ajalbert disparut des milieux o je frquentais,
puis je le retrouvai,  son retour de l'Indo-Chine et fus le voir
quelquefois  Malmaison. Il ne volait pas les cinq mille francs et le
logis que lui allouait l'Etat. Peu de conservateurs de muses se
dmnent autant qu'il se dmenait pour donner au sjour de Josphine de
l'clat et de l'intrt...

Par les dclins du jour, en t, les jardins de Malmaison sont un sjour
d'enchanteur. Sur les eaux immobiles, la lumire dploie ses grces, ses
mirages, ses fables, et double dlicieusement, en les renversant, les
grands arbres du parc. Ils semblent plus longs dans l'abme, ils se
perdent dans un ciel plus ple, que le passage d'un cygne rend soudain
tremblant...

Tandis que venait un crpuscule luxueux, que les gouffres, les
montagnes, les lacs, les mines de bryl, de saphir, d'amthyste, de
topaze et de soufre naissaient et mouraient au firmament, Ajalbert
m'entretenait de Napolon, de Josphine, de ses luttes avec
l'administration, des voyages qu'il entreprenait pour conqurir quelque
meuble, quelque tableau ou quelque tapisserie.

Il avait runi de merveilleuses toffes, brillantes et varies comme des
aurores... Et il me promenait dans le pays des ombres, il faisait surgir
la crole indolente et le terrible corse, l'immense conqurant qui,
hlas! n'a rien conquis!... Aprs quoi l'on dnait, dlicatement
(Ajalbert est expert s gourmandise) en entre mlant les tissus
bariols de nos souvenirs... Si la vie n'eut t aussi harcelante,
j'eusse couru plus souvent  Malmaison o le Rve attendait sous les
ramures...

C'est  Malmaison que j'assistai  la dernire fte parisienne
d'avant-guerre, organise par les _Annales_... Des autobus attendaient
dans la rue Saint-Georges, o nous nous entassmes au hasard des
rencontres et des sympathies. Ces chars lourds,  grand fracas, nous
menrent  travers la ville, la banlieue fumeuse, et des champs o dj
s'affirmait la douce harmonie de l'le de France.

Une lite grave ou charmante, des vieux, des jeunes, des femmes qui
joignaient  leur grce les prestiges lgers de l'art, des hommes
clbres jusqu'aux antipodes--actrices, acteurs, potes et potesses,
romanciers et romancires, la blondeur des moissons, le bronze des
feuilles mortes, les toisons rousses, soufre, alezan, acajou, la volupt
des belles jupes, la rumeur argente, roucoulante ou dferlante des
jeunes rires, tout cela se rpandait sur les herbes et sous les larges
ramures des jardins de la Crole. Quel rve  vingt,  trente ans! Mais
j'en avais plus de cinquante. Tout de mme, tant de visages grisants,
tant de joues rythmiques, tant de gorges blouissantes, tant de bouches
closes comme des fleurs dans l'clat poudr des visages, tant de
regards enchants, ce fut une heure perdue.

Il y avait un thtre en plein air, des mets succulents, des vins plus
doux au coeur que le noir vin homrique... J'y vis pour la dernire fois
Jules Lematre. Il s'avanait, au bras de la Fille de Jrusalem, vers un
groupe o l'on discernait Donnay, Lavedan: affreusement ravag, le
regard opaque, le visage presque abti, immobilis, il disait, avec un
air et une voix de spectre:

--a va mieux maintenant!

--Oh! beaucoup mieux, disait la Fille de Jrusalem... beaucoup...
beaucoup... il est guri.

--Guri... presque, disait Lematre, et l'on ne savait si, dans la voix
morne, ne se dissimulait pas un grain de l'ironie d'antan...

Il devait partir dans la fleur de l't, alors que les hritiers des
Suves franchissaient le Rhin pour envahir la Gaule-Belgique. Et sa mort
est un ironique symbole de la contradiction humaine... On sait avec
quelle ardeur grave, l'ironiste s'tait ralli  la tradition. Il
voulait le Roy, il s'inclinait devant la Religion (non converti
pourtant), il avait une haine solide contre le Juif et le mtque, il
souhaitait ardemment qu'on leur interdit la France... Et voil que la
Fille de Jrusalem tait venue, qui recevait ses leons, qui lui rendait
un culte, qui l'enveloppait de soins et de douceur,  qui il voua une
tendresse profonde, si bien que sa mort fut comme un reniement
sentimental de ses haines et de ses croyances.

N'oublions pas Ajalbert. Son lection, ai-je dit, fut la cause de
grandes disputes. En fait, elle suscita de beaucoup le plus de colres,
de mauvaises paroles, de manoeuvres et de contre-manoeuvres. Plusieurs
ne voulaient de notre Arverne  aucun prix. L'opposition la plus ardente
vint peut-tre de Descaves. Non qu'il repousst dfinitivement Ajalbert.
Il admettait que, rattach  la tradition du Grenier, auteur applaudi de
_La Fille Elisa_, on pouvait l'admettre  l'Acadmie--mais plus tard.
Son argument tait aussi celui d'Hennique. Tous deux disaient:

--C'est entendu! Ajalbert est un bon candidat... mais il faut tenir
compte des intrts de l'Acadmie et des intentions de Goncourt...
Goncourt voulait  la fois, comme le choix qu'il avait fait par
testament le prouve, un mlange d'crivains brillants et d'crivains un
peu mconnus... Mirbeau avait le grand succs; c'est un nom
retentissant... on doit le remplacer par un homme got  la fois par
les lettres et par le public... C'est pourquoi j'ai propos
Courteline... Si vous avez mieux, je ne demande qu' m'incliner...

Courteline avait en somme pour lui Descaves, Hennique et Lon Daudet.
Ajalbert tait le candidat de Geffroy et des Rosny. Paul Margueritte
hsitait entre Courteline et Ajalbert. Judith Gautier tenait ardemment 
Peladan. Bourges voulait Ponchon.

Il y eut une discussion imptueuse. L'un des neuf ne voulait  aucun
prix admettre la candidature de Ponchon, qu'il dclarait statutairement
irrecevable puisque Ponchon n'avait publi aucun volume, Descaves
montrait une combativit tenace. La discussion devint, fuligineuse,
orageuse. Je finis par tre le plus excit de la bande--et pourtant
jetais si placide au dbut! Ma colre, aussi inattendue pour moi-mme
que pour les autres, montra une fois de plus combien il faut; se mfier
de soi-mme: quel sage ne s'est mille fois trahi au cours de sa brve
existence? Ce jour-l, j'tais venu avec les meilleures intentions,
conciliant, bonhomme, cordial, prt  la concorde--et c'est moi qui
brouillai les cartes... Descaves, exaspr, se retira.

Pour l'lection, il fallut s'y reprendre  deux fois. La premire fois,
Bourges s'en tenant  Ponchon et Judith Gautier  Peladan, ni Courteline
ni Ajalbert n'obtinrent la majorit. L'lection fut remise  plus tard.
Cette fois, grce  Judith qui comprit que Peladan n'avait aucune
chance, Ajalbert eut cinq voix. Mais son lection avait apport la
discorde...

Sa prsence parmi nous acheva de donner raison  Daudet. Non qu'il se
montrt querelleur, mais il apporta des projets qui suscitrent des
discussions et parfois le tumulte. Ds l'abord il proposait d'largir le
champ de notre activit, d'englober les prix Goncourt dans un repas
annuel, ou bi-annuel. Il prconisa des crmonies d'anniversaire...
Enfin, il voulut exploiter plus largement l'oeuvre des Goncourt, 
l'aide de volumes de luxe et de volumes illustrs. Tout cela chauffait
les ttes et dchanait des colloques acerbes. Finalement Ajalbert
rendit plus services pratiques,  lui tout seul, qu'aucun de nous n'en
avait rendu auparavant, sauf Hennique comme excuteur testamentaire.

Les livres d'Ajalbert sont insuffisamment connus. La postrit n'en
retiendra qu'une partie, car elle va se trouver devant des tas toujours
plus imposants de romans, d'essais et de pomes. Il a publi des pages
charmantes: c'est un observateur dlicat et subtil. _En Tourne, Sa
Vandi, Ra-ra Su-Su_, renferment des notations originales; il faut lire
Ajalbert avec lenteur,  petits coups; ce ri'est pas un crivain qui
vous emporte; il vous fait passer par des sentiers charmants; admirer
des sites dlicats, il vous dpeint les dtours sournois, ridicules ou
touchants de l'me, d'un pinceau lger, un peu nonchalant... Au total,
il vous invite  mi-voix, mais si vous vous rendez  l'invitation, vous
trouvez un hte affin et un domaine dlectable...

Ceci pour le roman. Dans la polmique, au rebours, il est combatif,
acharn, audacieux, riche d'arguments et dcid  faire triompher sa
cause.

Notre pauvre Judith ne tarda pas  suivre Mirbeau et les tribulations
lectorales recommencrent, toutefois moins pres que pour l'lection
Ajalbert.

Descaves s'tait retir sous sa tente. Il cessait toute lutte, il se
bornait  indiquer son candidat... Plusieurs d'entre nous proposrent
d'abord de remplacer Judith par une femme et cela paraissait assez
juste: car si nous lisions un homme, notre geste fministe se trouvait
en quelque manire dsavou... Mais le choix d'une femme n'allait pas
sans complications. Trois noms se trouvaient en prsence: Mme Daudet,
Rachilde, Colette. Mme Daudet tait presque dsigne par Goncourt. Notre
matre avait dit maintes fois: Si je dsignais une femme, ce ne
pourrait tre que Mme Daudet. C'est ce que nous avions littralement
oubli, le jour o nous lmes Judith Gautier... Je dis bien _oubli_.
Du moins pour la plupart d'entre nous, dont moi-mme... Je ne me souvins
du propos de Goncourt que le jour o Lucien Daudet me le rappela.

Cette fois tout le monde s'en souvint. Nous eussions d'autant plus
volontiers lu Mme Daudet, que nous savions qu'elle abandonnerait sa
pension  notre caisse, afin de nous permettre de secourir quelques
hommes de talent malheureux... Mais la majorit des ntres craignit
qu'on ne trouvt excessif la prsence  l'Acadmie de deux membres de la
famille Daudet, alors que, dj, Alphonse Daudet avait t des ntres:

--Cela aurait un air dynastique! fit-on remarquer.

Les candidatures fminines cartes, nous lmes Card sans grande
discussion.

Card apportait un lment pondrateur. Il tait attentif, courtois,
causeur discret et captivant, riche de souvenirs et d'anecdotes, un des
hommes auxquels on pouvait le plus srement demander quelque dtail
biographique sur les contemporains clbres. Dans son tonnante mmoire,
un nombre prodigieux d'hommes, qui vcurent entre 1850 et 1920, avaient
leur fiche. Quand on le demandait, Card ouvrait le registre intrieur,
atteignait du coup la page et donnait des dates, des rfrences, des
dtails biographiques, des traits rares ou curieux. Il avait lu, je
crois, presque autant que Hrdia ou Bourges, certains auteurs ancrs en
lui au point de faire partie intgrante de sa mentalit: tels Balzac et
Flaubert.

Il connaissait  fond la _Comdie Humaine_; il s'y promenait, y flnait,
y rdait, y explorait, y rvait, y construisait... Flaubert ne lui fut
pas moins familier. Les phrases du moine de Croisset chantaient dans sa
cervelle, il n'ignorait aucun des secrets, des gots, des manies que
dclent _Madame Bovary, L'Education Sentimentale, Salammb, La
Tentation de Saint-Antoine_, les _Trois Contes, Bouvard et Pcuchet_...
Il fut en somme balzacien et flaubertiste, comme Bourget est stendhalien
mais avec plus d'rudition, plus de certitude et de nuances...

Son oeuvre est mal connue. Deux livres la dominent: _Une belle journe,
Terrains  vendre au bord de la mer_.

_Une belle journe_, c'est le fin du fin de la tranche de vie, ergo le
mot ultime du ralisme.

Je dis du ralisme et non du naturalisme, bien que Card se classt
lui-mme naturaliste  l'poque o il crivit ce livre. Il a voulu que
le rcit ne comportt aucune fable, aucune priptie--au sens
livresque--, et qu'il ne prsentt gure d'intrt, ni par les
personnages, qui sont indiffrents, ni par les circonstances, qui sont
obstinment quelconques... Il s'agit non d'un amour, mais d'une
esquisse, d'un embryon d'amour...

Cela commence le matin et cela finit le soir. Tout le temps l'homme et
la femme rvent une idylle. Mais l'homme conduit faiblement son attaque;
la femme, rsolue au fond  ne pas se dfendre, se dfend d'instinct, ou
plutt ne s'abandonne pas... L'ennui plane, un ennui noir, une tristesse
de vie plate, d'mes plates... Et cela finit par le nant. Il ne s'est
rien pass. Il y a maldonne. L'homme et la femme se sparent
dfinitivement...

Pour dpeindre une telle aventure, pendant la longueur d'un in-18 jsus,
il fallait une volont tenace, un grand pouvoir de concentration, le
sens aigu des nuances et des menus faits de la vie. Card avait tout
cela. Etant donn son projet, il l'a excut magistralement. Ne dites
pas que l'impression est terne: Card ne voulait aucun clat, aucun
intrt accessoire; il se refusait d'avance toute ressource pour capter
le lecteur, pour veiller une attention engourdie... Ds lors, il
semblait impossible de gagner la partie. Card l'a gagne et c'est un
rude tour de force... Pour s'en rendre compte, il faut lire _Une belle
journe_ par fragments. On saist alors toute'les ressources de cet art
opinitre!...

_Terrains  vendre au bord de la mer_ est un livre d'une toute autre
farine. L'aventure y est secondaire sans doute, mais les anecdotes, les
traits, les observations amusantes ou captivantes, les pages de grand
style, la couleur, la vie abondent. C'est un livre riche par la masse
des lments et sobre par l'excution.

Aprs Judith Gautier, nous perdmes Paul Margueritte. Depuis longtemps,
il portait sur le visage la marque sombre. La dernire fois que je le
vis, il tait dsespr. Comme je l'ai dit, il venait de perdre un
procs, il tait condamn  des rparations excessives, aggraves d une
effrayante astreinte de deux cent cinquante francs par jour de retard...
Je le revois, affaiss; douloureux, ne concevant pas cette frocit, ne
sachant comment satisfaire  des exigences monstrueuses: Une assurance
de 50.000 francs  constituer, ou sinon verser la somme, une vingtaine
de mille francs  payer pour retards de pension et pour frais... Il
rptait:

--Mais enfin! puisque je n'ai pas de fortun!... Quatre enfants! Une
famille... Une pension  ma premire femme... Pendant trois jours, cher
ami, j'ai t au bord du suicide.

Je l'coutais, transi, trouvant comme lui la condamnation froce, digne
des temps barbares. L'astreinte surtout, deux mille cinq cents francs en
dix jours, vingt-cinq mille francs en cent jours, avait l'air de je ne
sais quel instrument de torture... Je ne puis comprendre de tels
jugements; est-ce que les juges savent calculer? Ou calculent-ils trop
bien... experts dans l'art de supplicier la victime?

Ce pauvre homme, avec son visage de cardiaque, et qu'un rien pouvait
tuer, je ne saurais dire  quel point il me faisait piti. J'ai peine 
croire que le jugement n'ait pas ht sa mort!... [7]

[Note 7: Je rpte que la bnficiaire du jugement renona gnreusement
 ses droits.]

Nous remes la nouvelle de sa fin six semaines aprs l'armistice. Il
s'tait plaint, quelques heures avant sa mort, de suffocations (mal
frquent chez lui) puis, une rmittence... enfin, la disparition
ternelle.

Il fut remplac, presque sans discussion, par Bergerac... Je ne
connaissais point Bergerac. Toujours mal en point, il n'assistait gure
aux djeuners. J'ai vu un vieillard agrable, causeur capricieux et
gentil, qui me rappelait d'autres vieillards, venus des profondeurs du
second empire.

L'Acadmie Goncourt a sig pendant toute la guerre, et j'ai assist, je
crois,  tous les dners et djeuners, hors un en 1917, pour cause de
broncho-pneumonie, et un autre en 1919, parce que j'avais la grippe.
Quelques membres sont rests en province; la plupart demeurrent 
Paris, d'octobre en t. La guerre n'a donc interrompu en rien nos
runions, mme pendant la priode, en somme assez critique, des Gothas
et des Berthas.

Aucune trace d'nervement chez mes compagnons. Plus d'un djeuner fut
ponctu par les dtonations des obus qui tombaient sur Paris selon des
cadences assez rgulires. Je me souviens d'un retour avec Geffroy, par
l'avenue de l'Opra, le Louvre, le Pont-Neuf, la rue Dauphine, le
boulevard Saint-Germain. Ce jour, la cadence tait de 14 minutes, je
crois. Elle n'interrompait ni la marche des promeneurs, ni leurs
causeries. On aurait dit qu'aucun danger ne planait sur la ville:
cependant, presque  chaque coup, il y eut des victimes...

On a parfois crit, en province et  l'tranger, que Paris tait nerveux
sous les obus. Il n'y paraissait pas. Evidemment beaucoup de personnes
taient parties et, dans les quartiers riches, on voyait des rues
entires inhabites. Mais ceux-l mmes qui partaient ne manifestaient
pas d'inquitude. Beaucoup pensaient uniquement  mettre leurs femmes ou
leurs enfants  l'abri. Somme toute, il restait plus de deux millions
d'habitants dans l'enceinte des fortifications. Cette population vaquait
 ses soins et  ses travaux avec une rgularit parfaite... Il y eut
pourtant des jours et des nuits terribles et, tant en morts d'hommes
qu'en destruction de proprits, Gothas et Berthas firent beaucoup plus
de mal que le bombardement de 1870-1871. Mais la ville tait
ravitaille[8].

[Note 8: Je parlerai de la guerre dans un autre volume.]


III

Le Prix Goncourt


Les prix Goncourt, comme les lections, donnrent parfois lieu  des
scnes orageuses et  des comptitions ardentes. La plupart cependant
furent attribus paisiblement, quelques-uns avec bonhomie, voire avec
gat. Donnons d'abord la liste des ouvrages couronns depuis le dbut.

En 1903 _La Force ennemie_ (John-Antoine Nau).
  1904 _La Maternelle_ (Lon Frapi).
  1905 _Les Civiliss_ (Claude Farrre).
  1906 _Dingley, l'illustre crivain_ (Jrme et Jean Tharaud).
  1907 _Terres Lorraines_ (Emile Moselly).
  1908 _Ecrit sur l'eau_ (Francis de Miomandre).
  1909 _En France_ (Marius-Ary Leblond).
  1910 _De Goupil  Margot_ (Louis Pergaud).
  1911 _Monsieur des Lourdines_ (Alph. de Chateaubriand).
  1912 _Les Filles de la Pluie_ (Andr Savignon).
  1913 _Le Peuple de la Mer_ (Marc Elder)
  1914 (Ajourn  cause de la guerre).
  1915 _Gaspard_ (Ren Benjamin).
  1916 _Le Feu_ (Henri Barbusse).
        _L'Appel du Sol_ (Adrien Bertrand).
  1917 _La Flamme au poing_ (Henri Malherbe).
  1918 _Civilisation_ (Georges Duhamel) Denis Thvenin.
  1919 _A l'ombre des Jeunes filles en fleur_ (Marcel Proust).
  1920 _Nne_ (Ernest Prochon).
  1921 _Batouala_ (Ren Maran).
  1922 _Le Vitriol de lune et le Martyre de l'Obse_ (Braud).
  1923 _Rabevel_ (Lucien Fabre).
  1924 _Le Chvrefeuille, Monsieur Jules_ (Thierry Sandre).
  1925 _Raboliot_ (Maurice Genevois).
  1926 _Le Supplice de Phdre_ (Deberly).

_Force ennemie_, de Nau, obtint le prix aprs une discussion prolonge,
mais sans mauvaise humeur. Nous tions quelques-uns  lui opposer
Camille Mauclair, ou ventuellement, Marius-Ary Leblond (cette dernire
candidature tait prmature). Nous dmes de Mauclair tout le bien qu'il
mrite. Nous fmes valoir son effort dj considrable et fort mal
rcompens... il obtint trois voix. L'lu n'tait pas un jeune homme (il
avait plus de 45 ans). Franais d'origine, il tait de nationalit
trangre. Lorsque ces faits furent, divulgus, on tenta d'obtenir que
l'assemble fixt une, limite d'ge: la question demeure irrsolue.

Pour la nationalit, nous ne prmes aucune dcision. Les statuts n'en
parlent point--mais depuis, l'Acadmie n'a jamais donn le prix qu' des
citoyens franais. En fait, Nau n'tait tranger que par accident, il ne
tarda pas  rclamer sa rintgration et l'obtint Sans peine.

Non plus que _Force Ennemie, La Maternelle_ de Lon Frapi ne fut
l'objet de discussions acerbes. Ce livre eut des avocats loquents, et
triompha sans grande peine. Frapi aussi avait sensiblement dpass, la
quarantaine et n'tait pas un auteur inconnu.

En revanche, la dispute fut pre le soir o l'on couronna _Les
Civiliss_ de Farrre. J'tais parmi les opposants, ainsi que Mirbeau,
qui trouvait le livre trs mdiocre. Persuad que Farrre russirait
auprs du public, sans le secours de notre prix, je pensais qu'il valait
mieux choisir un livre d'gale valeur mais handicap.

_Dingley, l'illustre crivain, Terres Lorraines_ reurent un accueil
favorable, et ceux qui prenaient d'autres candidats s'inclinrent sans
acrimonie, lorsqu'ils ne se rallirent pas  la majorit.

_Ecrit sur l'eau_, par Francis de Miomandre, trouva un concurrent
redoutable dans Gaston Roupnel. La lutte fut vive encore que fort
courtoise. A la fin chacun des candidats avait cinq voix. Mais les cinq
voix de Miomandre comportaient la voix prsidentielle: en cas de
division, cette voix comptait pour deux. Par suite, _Ecrit sur l'eau_
l'emportait. Il y eut pourtant un dernier tour de scrutin qui donna six
voix au vainqueur.

_En France_ fut un prix de famille: les Leblond obtinrent l'unanimit.

Si _De Goupil  Margot_ et _Monsieur des Lourdines_ ne triomphrent pas
sans quelque opposition, du moins personne n'y mit d'acrimonie...

En revanche _Les Filles de la Pluie_ semrent la zizanie. On opposait 
ce livre un petit roman de Julien Benda. Homme d'intelligence aigu,
Julien Benda n'tait pas encore un romancier[9]. Si _Les Filles de la
Pluie_ ne sont pas une oeuvre extraordinaire, elles ont un certain
charme et comportent un milieu potique et inconnu (pour nous).

[Note 9: Il a su depuis perfectionner sa manire.]

La campagne en faveur de Benda vivement mene se heurta  une opposition
rsolue--dont les partisans de Benda n'eurent conscience qu'au moment du
vote. Celui-ci fut rapide: _Les Filles de la Pluie_ l'emportrent. Ce
rsultat indigna profondment Descaves. Jusqu'alors, tous les laurats
avaient eu son appui ou du moins son approbation. On le savait, certains
l'appelaient ouvertement le Grand lecteur de l'Acadmie Goncourt. Comme
je l'ai dj dit, il se passionnait plus qu'aucun de nous, il avait
grand souci de notre renom. Dans l'espce, il prit l'affaire trop 
coeur. A la sortie d'une soire, aprs une critique amre, il me
demanda:

--Est-ce que vous ne vous levez pas la nuit... embt d'avoir commis une
telle sottise? On a rendu l'Acadmie compltement ridicule...

Hennique, de son ct, disait:

--Ma prsidence devient intolrable... J'en ai assez... Je donne ma
dmission.

Il la donna en effet et leva la main en criant:

--Je vote pour Geffroy!

En quoi nous l'imitmes unanimement.

L'anne suivante, _Le Peuple de la Mer_ ramena la concorde.

En 1914, nous convnmes d'ajourner l'attribution du prix. Il et t
inique d'agir autrement. Toutes les publications taient suspendues. Les
romans qui eussent paru entre juillet et dcembre attendaient dans
l'armoire des diteurs ou dans les imprimeries. En donnant le prix, nous
eussions par trop favoris ceux qui avaient eu la chance de paratre
dans la premire partie de l'anne... A ce moment, presque tout le monde
croyait  une guerre rapide: trois mois... six mois au plus. J'admettais
pour ma part neuf  dix mois et, avec les nouveaux moyens de
destruction, cela me semblait long. En dcembre, le bruit courait que
nous prparions une formidable offensive,  la suite de laquelle
l'ennemi vacuerait la France, la paix serait proche...

Nous laissmes donc, pour la premire fois, passer le mois de dcembre
sans remplir le voeu de Goncourt: il nous et approuvs.

L'anne suivante, le _Gaspard_ de Ren Benjamin passait sans opposition
srieuse, mais nous rservions toujours le prix de 1914.

Enfin, en 1916, nous nous dcidmes  choisir deux laurats. Il devenait
presque impossible de tenir compte des livres publis en 1914, et tout 
fait impossible de rechercher ceux qui auraient d paratre cette
anne-l... Devant une situation, vague, inextricable, nous nous
rsignmes  une cote mal taille... _Le Feu_, de Barbusse, runit une
forte majorit: il n'y eut qu'un opposant srieux. Comme, depuis, il a
exprim vingt fois son opinion, tant dans l'_Action Franaise_
qu'ailleurs, il n'y a aucune indiscrtion  dire que l'adversaire du
_Feu_ fut Lon Daudet. Il tenait ce livre pour une oeuvre nfaste,
antipatriotique (dfaitiste, comme il a dit plus tard), propre  rjouir
les Allemands et  provoquer le mcontentement des soldats.

_L'appel du Sol_, par Adrien Bertrand, reut l'autre prix.

En 1918, _Civilisation_, par Georges Duhamel (sous la signature de
Thvenin) suscita peu de discussions. Il en fut autrement pour le livr
fameux de Marcel Proust _A J'ombre des jeunes filles en fleur_. Il
rencontra: une opposition assez vive chez nous, mais surtout, il excita
de violentes polmiques et des articles pjoratifs dans la presse
parisienne. Le livre concurrent, les _Croix de Bois_, livre quilibr,
dont on avait crit: il est tout en muscles; il n'a rien de trop,
tait le grand favori des chroniqueurs. Un diteur habile lanait avec
fracas. Le livre de Proust est au rebours un oeuvre o les dtails
fourmillent, o chaque page est remplie d'observations ingnieuses,
d'analyses fines, aigus, originales. L'paisseur des pages, un texte
serr, dense, sans paragraphes, ajoutaient  cette impression de
longueur que les Franais dtestent certaines phrases, entrecoupes de
parenthses, semblaient obscures.

Le livre fut harcel par les uns, port aux nues par les autres,--mais
il y avait plus de critiques que de louanges. Enfin, Proust avait
dpass 45 ans, ce dont on fit grand bruit, comme si ce n'avait pas t
le cas de Nau, de Frapi, comme si Barbusse n'avait pas eu 42 ans quand
il publia le _Feu!_...

Aussi fmes-nous copieusement injuris. Ce fut pire qu'avec
Charles-Louis Philippe! On nous enterra dans le champ des navets. Il
fallut d'ailleurs nous dterrer pour nous renterrer aprs le noir
Batouala.

LE JOURNAL DES GONCOURT

Les Goncourt essentiellement amoureux du document, document historique,
document artistique, document humain, rdigrent un nombre
incommensurable de notes et en outre leur Journal, dont Edmond de
Goncourt publia une dizaine de volumes. S'il ne publia pas tout, c'est
qu'il avait pour cela des raisons premptoires. Il garda ce qui pouvait
susciter des colres, des navrances, des procs, des polmiques
vnneuses. Et il transmit  ses hritiers--dans l'espce les membres de
l'Acadmie Goncourt--le devoir de publier ce qui restait du Journal,
ainsi qu'une partie notable de la correspondance qui, elle aussi,
comporte maints volumes.

C'tait un legs prcieux et embarrassant. Prcieux, car il pouvait
accrotre les ressources assez faibles de la petite acadmie,
embarrassant parce qu'il devait dchaner des procs qui, finalement,
rendraient la publication inexcutable.

Quoique les familiers de Goncourt, dont je fus, eussent reu quelques
confidences, on ne savait pas ce que contenait le Journal, mais sans
aucun doute, ce qu'il contenait tait de nature  soulever des passions
virulentes. Goncourt m'a maintes fois dit:

--Mon Journal n'est pas publiable pour le moment. a ferait l'effet
d'une srie de bombes... Il faut attendre... attendre... longtemps
vingt, vingt-cinq ans aprs ma disparition!

Il n'avait qu'un sens restreint du temps; il se figurait que vingt-cinq
ans suffiraient  tout teindre! Puis, encore qu'il ft souvent malade
et qu'il fit allusion  sa mort imminente, il croyait qu'il vivrait bien
aussi longtemps que Barbey d'Aurevilly sinon qu'Ernest Legouv...

En somme, il laissa  son Acadmie le soin de lancer les bombes. On a
crit qu'il _exigeait_ que le Journal ft publi  date fixe. C'est une
erreur. Goncourt se bornait  dire qu'on pourrait le consulter et le
publier, rien de plus, rien de moins. Sans doute, il entendait que le
Journal part finalement au grand jour, comme les Mmoires de
Saint-Simon, et l'on peut tenir pour certain qu'il ne restera pas
ternellement enfoui  la Bibliothque Nationale...

Si cela avait paru opportun, on et pu livrer les manuscrits  l'diteur
en 1916. Mme en cas d'obligation, l guerre nous donnait un sursis qui
et report la date de publication  1921. La question fut discute 
nos sances et, la majorit s'tant prononce pour l'ajournement, on
soumit le litige au ministre de l'Instruction Publique. Le Ministre
souscrivit de bonne grce  notre demande, se doutant bien, lui aussi,
que le Journal tait charg d'explosifs.

La question n'intressait que quelques curieux, quelques rats de
bibliothque: ce fut d'ailleurs un rudit qui rclama d'abord. Il essaya
de se faire communiquer les manuscrits. Evinc, il publia une
rclamation. Elle ne produisit aucun effet, mais il rcidiva et soudain,
dans l't de 1921, il y eut une violente campagne de presse. C'tait 
l'poque o les journalistes ne trouvent,  moins de troubles, rien  se
mettre sous la dent. Ils rclamrent imprieusement la publication du
Journal. Des gens qui se fichaient de Goncourt comme de leurs premires
chaussettes, nous sommrent avec emphase de respecter la volont du
testateur. Quelques-uns exigrent notre dmission, il y en eut mme un
qui nous invita  rendre l'argent. Tout cela avait l'inconsistance et le
comique des campagnes de presse. Rien n'est instructif comme de relire
d'anciennes polmiques: c'est vide, c'est bte,'c'est puril et
grotesque.

Comme nous tions loin, tous dans la montagne,  la mer ou aux champs,
nous n'avions qu' attendre l'arme au pied.

Cependant, on rsolut de faire prendre connaissance du Journal et le
ministre chargea de ce soin un fonctionnaire rompu au dpouillement des
manuscrits. Henry Card devait assister ce lecteur...

La dsignation de Card souleva des polmiques plus rageuses et plus
rosses. Un lment interne s'y mlait, les rancunes et les colres
personnelles. On n'attaquait plus dix hommes perdus dans le brouillard
on en attaquait un seul. Du bout de l'horizon accoururent les hommes des
foules qui se prcipitrent sur Card comme les poules sur une poule
blesse. Charg des pchs de tous, le pauvre bouc missaire fut chass
 grands coups de triques, et frocement mordu par les roquets.

Si encore on avait pu le laisser finalement dans le dsert! Mais le jeu
de massacre recommenait, de gais lurons et de joyeux drilles, feignant
une indignation vertueuse, allaient ressaisir le triste bouc, et
recommenaient  le lapider.

La lecture du journal fut trs longue, trs pnible: elle dura plusieurs
mois. Comme nous l'avions prvu, l'oeuvre est un nid  procs; aucun
diteur n'oserait l'imprimer, et ost-il, le livre ne tarderait pas 
tre touff sous les astreintes. La publication se trouverait donc
arrte net.

Tout de mme, un temps viendra o le journal sera
publiable--puisqu'enfin tout finit par s'imprimer. On a suggr de faire
un triage--mais Goncourt ne nous y a pas autoriss... Il est probable
que le jour o, paratront les _Mmoires_ des frres Goncourt, nous
serons tous les dix dans le spulcre[10].

[Note 10: Depuis que ces lignes sont crites Card, Bourges et Geffroy
sont partis.]




                              LES SALONS



IV

DANS LE SALON DE Mme DE CAILLAVET
ANATOLE FRANCE, BARRS, POINCAR ET QUELQUES AUTRES


J'ai longtemps frquent chez Mme Arman de Caillavet o rgnait
pacifiquement Anatole France. Mme Arman, petite femme, rousse  cette
poque, les yeux bleus, convexes, les paules et les bras fort
apptissants, aimait couter et se plaisait aux discussions d'ides
jusqu' les provoquer avec ardeur. Je lui fus prsent, aux temps du
Boulangisme--avant le fatidique 27 janvier--par Paul Hervieu. On
rencontrait avenue Hoche une multitude d'hommes de lettres, mls  des
hommes et des femmes du monde; les dners taient sduisants par la
qualit des plats et leur abondance. Mme de Caillavet avait certainement
fait le rve de vaincre le salon de Mme Z...

Doue d'un esprit acadmique, avec un grand dsir de s'instruire, la
curiosit des esprits dominateurs, il lui plut d'incarner amicalement
ses gots, ses ambitions, sa fiert dans Anatole France, dont elle
soigna la gloire, les relations, et jusqu' la tenue que, par
temprament, il tait enclin  tenir pour ngligeable.

De fait, elle donna  la rputation de l'Incarn une assiette quelle
n'avait point eue jusqu'alors, et le poussa avec vigueur, dcision et
prestesse vers l'Acadmie.

France grisonnait, mais gardait une allure jeune. Petit de taille, brun,
mince, le visage et le crne fort troits, le front haut, de beaux yeux,
des yeux d'onagre, desservis par des sclrotiques rougies, il avait un
charme discret. L'ge le favorisa. Sa tte devint de plus en plus
caractristique; la barbe blanche lui donna de la force sans rien
enlever  sa finesse; il devint peu  peu incomparable comme Voltaire
comme le pre Hugo: vers soixante-dix ans il atteignit la perfection de
son genre.

Chez Mme Arman, il prsidait avec la discrtion, la politesse d'un homme
qui ne s'avance pas. Il gardait des vestiges de timidit, n'aimait pas
la discussion et, sans dodiner une approbation inlassable comme Renan,
il aimait mieux cder le terrain que de le disputer.

Il mprisait un peu les personnes obstines qui le contraignaient  ces
reculades courtoises et disait d'eux ce qu'il disait de Brunetire:

--Ils croient qu'il est important d'avoir raison!

C'tait un causeur sduisant, avec des incertitudes, presque du
balbutiement par intermittences, ce qui, selon moi, tait une lgance
et donnait plus de sel  ses propos.

En gnral, ses anecdotes n'taient point spontanes: il rapportait de
prfrence des choses lues et, plus d'une fois, je l'ai entendu nous
faire part de quelque histoire cueillie dans un livre (ancien de
prfrence).

Il maniait l'ironie avec prcaution et la dirigeait volontiers vers les
ides et les sentiments gnraux. Nanmoins, il savait filer l'anecdote
individuelle, mais ne s'y attardait point, et bientt revenait  des
synthses. On se trompait peut-tre en le taxant d'gosme, un gosme
tempr de bonne grce, gosme passif, qui se retirait dans sa coque,
et non l'gosme agressif qui croit utile de prendre l'offensive...

Son scepticisme s'exerait  propos de tout, et visait particulirement
les religions. L seulement, je lui ai entendu profrer des paroles
approximativement rancuneuses.

Il avait gard un souvenir lancinant des jsuites, ces jsuites par qui
son intelligence s'tait affile; il y revenait avec un rien de
rabchage. En somme, il offrait quelques-unes des caractristiques qu'on
voit aux dfroqus, des gestes d'glise, des prudences bizarres, des
dtours onctueux.

Son intelligence s'avrait relle et vaste, propre aux larges
abstractions, amenuise, pleine de respect pour un ensemble de
disciplines qu'il aimait  ranger sous un mme vocable: le got--mais le
got n'avait rien  faire avec la moiti, au moins, de ses aversions
d'art et de vie, qui comportaient bel et bien un ensemble de prjugs ou
de craintes, et qui, avec un grand air de tolrance, cachaient quelques
intolrances irrductibles. Autant son sentiment humain tait pyrrhonien
et dbrid, autant son idal d'art se rvlait limit et strict. Il ne
le savait pas; il ignorait sa servitude. Elle avait des causes assez
multiples, dont voici sans doute les principales:

1 La prudence: l'homme vitait instinctivement ce qui est trop
menaant, trop pre. Il n'aimait point, par suite, les dmarches
audacieuses qui mnent  la dcouverte littraire ou artistique. Il
s'effarait mme de la dcouverte comme d'un animal assez dangereux et
pour le moins quivoque. Il ne l'aimait que dans les sciences.

2 Une certaine nonchalance, qui le portait  suivre la route trace,
crainte des efforts trop rigoureux qu'exige la course aux obstacles. Il
travaillait sans ces lans qui chauffent les mes, il cheminait, il
flnait, il lchait la bride  une intelligence large, exquise,
nombreuse, qui fonctionnait sans cesse, mais ignorait presque la
_tension_.

3 Quelque manque d'originalit, la raret de l'invention. C'est,
d'vidence, une personnalit fine, brillante, suprieure, complexe, ce
n'est pas un homme de gnie, ce n'est pas un crateur.

L'amour exagr des livres, qui faisait de lui le _bookworm_ des
Anglais. Il tirait d'eux presque toute sa substance, comme d'ailleurs il
est naturel aux hommes peu intuitifs.

Au reste, il ne prtendait pas  l'invention, et cela clatait dans
toutes ses formules. Il disait: L'invention n'est pas la plus haute
qualit d'un crivain. Il avouait loyalement ses sources. Je lui disais
un soir (ayant oubli, comme tout le monde, des lectures anciennes):

--Bien couleur locale, dans votre Homre, ces paroles: Ne, crachez
pas dans les fleuves, car ils sont sacrs!

--Oui, c'est bien, riposta-t-il. Je l'ai pris dans Hsiode.

Il l'avait pris et un peu transform. Hsiode dit: Ne p... pas dans les
fleuves...

Un autre soir, je le flicitais de l'ingniosit d'une anecdote. Il
repartit:

--Je l'ai prise dans un auteur italien.

Et comme je le regardais, il ajouta:

--Mon Dieu! Il me semble bien que je pourrais, comme un autre, inventer
des anecdotes... mais a me transirait. J'ai besoin, pour me rassurer,
d'une histoire qui ait dj servi; je suis sr au moins qu'elle sera
acceptable.

Si grand que soit le charme naturel de France, j'prouve  le lire une
certaine dfiance. Il y a, en somme, beaucoup de mots, de traits,
d'historiettes, de sentences qui valent par _elles-mmes_ et France est
si farci de tels mots, traits, historiettes, sentences, qu'on ne sait
jamais au juste si l'on est avec lui ou avec ses auteurs.

Qu'importe, dira-t-on, s'il nous rcre et si sa manire est exquise!

De quelque faon qu'on le prt, cet homme avait une grande sduction.
Son esprit recelait des tours qui ressortissent  l'ensemble du gnie
franais et  une finesse propre  ce Centre qui, selon Jules Lematre,
ne s'tend gure au Nord ni au Midi: par l, France s'apparie  La
Fontaine,  Racine,  Voltaire.

L'horreur de l'excs, l'horreur de toute hyperbole, l'amour des images
modres, qui ont fait leurs preuves, le plaisir des dissertations
entremles de badinage; l'observation concise, cherchant le trait juste
plutt qu'intense, prfrant une analyse sommaire aux coups de sonde
dsesprs et dsesprants.

Il ne s'indignait que contre les gens qui ne partageaient pas ses dogmes
littraires ou mme artistiques. A cet gard, quoiqu'il s'en soit
dfendu, il montrait de l'intolrance. Je l'ai vu intransigeant pour
tout ce qui s'attaque  ce qu'il tient pour la mesure, la clart, le
got enfin. Et comme je m'tonnais un jour de ce respect des rgles chez
un homme si sceptique, il me rpondit:

--Parce que l'art en soi n'est pas la pense... C'est un prolongement
des sens[11].

[Note 11: Dfinition qu'il justifiait indirectement par une extrme
tolrance philosophique et son got trs vif pour les ides, sauf les
ides qui ont rapport  une Foi et qui par suite, ressortissent au
sentiment.]

J'ai dj dit qu'il avait aussi une vieille rancune, presque maniaque,
contre l'Eglise. Cet homme si libre, revenait sans cesse sur des
querelles religieuses, parfois avec une trange intolrance et quelque
purilit.

Plus d'une fois, il fit montre de mauvaise humeur  l'gard de Flaubert
et de Victor Hugo. Tous deux lui apparaissaient fort btes; il aimait 
citer des traits de leur sottise. Cela s'entremlait de critiques assez
bizarres contre le style de Flaubert,  qui il ne pardonnait pas d'avoir
crit: Il se lava la figure! Aprs plus d'un sicle d'usage, et
l'assentiment des dictionnaires, France exigeait qu'on n'employt pas
figure pour visage!

Ses attaques contre Flaubert furent surtout vives  l'poque o il
crivait _Thas_ et aprs la publication de cette oeuvre: c'est
peut-tre qu'il sentait tout ce qu'il devait  l'crivain normand.

Un immense pisode de sa vie, ce fut l'affaire Dreyfus. Elle marque pour
lui, comme pour Zola, une re nouvelle. Livr  ses propres forces,
France et t un dreyfusiste fort tide. S'il ne chrit pas
l'injustice, il la considre comme une norme humaine, invincible, et il
a pu crire: Nous aimons tous l'injustice.

En tout cas, une injustice lui parat si naturelle, qu'il ne s'y arrte
pas plus qu'aux mille incidents quotidiens de l'existence. Cependant, il
fut un dreyfusiste de marque, jusqu' devenir l'ennemi de Jules
Lematre. Il fut pouss, et avec une vigueur athltique, par le milieu?
Le saisit-on aux paules, le poussa-t-on dans la mle? Je me figure son
ennui, ses rvoltes secrtes!

Il prsida des runions, pronona des paroles si contradictoires  son
oeuvre et  sa conduite qu'il et du, alternativement, en rire et en
tre excd. Mais, enfin! il n'y avait qu' attendre la fin de l'Affaire
et il serait libre.

Ici le sort joua le plus beau tour qui puisse tre jou  un philosophe
sceptique et ironique. L'Affaire Dreyfus (est-ce encore par
l'intervention opinitre des amis?) fit de France une proie des
socialistes. France socialiste, puis communiste, c'est un spectacle qui
vaut l'argent! Zola, lui, esprit combatif, put sincrement croire qu'il
devenait un hros de justice, un redresseur de torts, une grande figure
quasi rvolutionnaire. Mais France russit-il  se donner une telle;
illusion? Ses livres montrent l'antinomie entre le France rel et le
France communiste. Ses harangues, ses manifestes o il se plat aux
phrases qui l'ont fait sourire toute sa vie, semblent un autre indice de
la mdiocre qualit de sa conversion. Il n'existe pas d'tre au monde
dont l'ironie, l'absence d'enthousiasme, l'aristocratie intellectuelle
soient aussi opposes aux instincts, aux gots et aux revendications
populaires.

Je ne dirai pas, cependant, que France soit un simple simulateur. Il a
d trouver des justifications. Fier, au demeurant, d'une popularit si
nouvelle, et par la savoureuse, il ne peut manquer de se donner quelques
mirages. Son scepticisme mme suggrera des raisons et, en tout cas,
lgitimera ses attitudes. Puisque l'humanit,  toute force, veut des
partis, le sage est presque contraint de faire un choix, car s'il n'a
pas besoin de conviction, au moins a-t-il besoin d'amis. Aprs tout, le
peuple est malheureux; il n'y a aucun mal  choisir sa cause plutt que
celle des heureux. En sorte que, si le communisme est une fume analogue
aux fumes mahomtanes, il peut ne pas tre inutile d'tre communiste.

Si France devint socialiste, il eut aussi, quelque temps, l'apparence
d'un fervent patriote. Entendons-nous. Je crois que France fut
sincrement patriote, par essence: quelle terre pourrait-il prfrer au
monde  la terre dont il est une des manations ls plus
caractristiques? Le talent, l'esprit de France sont si franais qu'on
ne voit comment ils auraient pu clore ailleurs. Toutes les manies,
toutes les prfrences, tous les gots de l'crivain sont, ou
classiques, ou franais.

Mais thoriquement, il ne croyait pas plus  la religion patrie qu'
toute autre religion. Quand la guerre clata, il fut certainement trs
choqu, peut-tre mme eut-il de vrais sursauts _d'indignation_ contre
l'Allemagne, si invraisemblable que cela paraisse. Mais sa philosophie,
et mme un peu de phrasologie socialiste _(la renoncule un jour avec
l'oeillet...)_ l'emportant, il fit une petite dclaration o il osa
esprer qu'un jour des relations normales s'tabliraient avec
l'Allemagne. L'heure tait mal choisie. Le timide France reut des
voles de bois vert: Il connut une heure d'impopularit assez
effrayante, surtout pour lui. Son bon sens le porta  se rtracter: il
le fit pleinement, il alla mme plus loin: il dclara qu'il s'engageait
dans l'arme, ce qui tonna les uns et gaya les autres. Du reste, il
tint parole et parut au conseil de rvision o il fut dclar inapte 
servir sa patrie.

Au demeurant, France n'est pas un crateur, il n'a pas de gnie, et tout
de mme c'est un des grands crivains de ce pays et un des grands
crivains du monde; on trouve rarement, parmi ses pareils, une
intelligence aussi riche, aussi abondante et aussi sduisante.

Le philosophe Brochard, fort assidu chez Mme de Caillavet, semblait un
homme maladif: un de ses yeux produisait une bue qui ternissait
continuellement le verre de son lorgnon; sa dmarche avait des saccades;
une impatience fbrile le saisissait par intervalles. On dit que sa
position avait t assez forte dans la maison et que M. et Mme de
Caillavet faillirent faire pour sa rputation ce qu'ils firent pour
celle de France. Il ne s'y prtait point; encore que bon philosophe, au
sens classique, il n'avait aucune qualit qui permt de le pousser  une
renomme tendue. Dans la causerie, il se montrait intelligent, sans
plus.

Pour l'observateur, la forme discontinue de sa mentalit, ses petits
tics nerveux, pouvaient avoir quelque intrt: encore tout cela
n'tait-il pas assez caractristique pour tre rapport par crit.

Raymond Poincar faisait des apparitions intermittentes dans le salon de
l'avenue Hoche. Jeune alors, l'oeil bleu attentif, qui se voilait
lorsqu'on voulait lui faire dire ce qu'il ne voulait point, il ne
s'efforait aucunement de briller dans la causerie. Il aimait beaucoup
le talent de France, tant lui-mme classique, un classique qui veut
s'intresser aux crits modernes et mme aux tentatives un peu hardies.

Je parlerai un jour de sa carrire, de sa tnacit vigilante et sans 
coups, de sa forte intelligence, de sa grande prsidence pendant la
guerre et de sa lutte si belle avec l'Allemagne[12].

[Note 12: Et de sa merveilleuse campagne du franc.]

D'allure un peu rticente  cette poque, il pouvait, par l, dplaire,
mais s'il a t pour beaucoup d'hommes Ce qu'il a t pour moi, il
mrite pleinement d'tre aim. En toute circonstance, et bien qu'il n'y
et aucun intrt, car je ne suis pas un personnage utile sur le damier
politique, ni sur aucun damier o il faut servir une ambition, en toute
circonstance, dis-je, il se montra serviable et bon. Il a, sans que je
le lui eusse demand, fait des dmarches pour ma premire croix, il a
plaid gracieusement mon procs contre Lon de Rosny, il m'a rendu plus
d'un petit service agrable, en ce qu'il m'pargnait ainsi ces dmarches
que je dteste plus que tout au monde. Tout cela, il l'a fait sans se
faire prier, avec dsintressement et promptitude: je serais bien ingrat
si je l'oubliais.

Lafitte, le philosophe, m'apparut plein d'un charme quasi rustique. Ce
grand vieillard,  l'air ingnu, et toutefois fin, parfois malicieux,
parlait d'une voix agrable, et semblait livrer sa pense sans rserve.
Il causait bien, avec un naturel parfait, il tait plein d'admirations
candides, admirations plus souvent littraires que philosophiques, et
assez incohrentes: il nous fit de Paul Arne un loge si vif, qu'il
n'et pu en dire davantage pour Dante, Balzac o Shakespeare. Infiniment
sensible aux anecdotes provenales de ce bel crivain, il le connaissait
 merveille et nous prenait  tmoin en rappelant non seulement des
rcits mais des phrases... L'Aptre de l'humanit ne se rvlait que par
une certaine animosit contre le transformisme et l'volutionnisme. Il
traitait d'interlope le nom de darwinien ou larnarckien, qui dtruisait
toute morale, annihilait la noble charte humaine et nous plongeait dans
une fange nausabonde.

Quant  Spencer, il le moquait aimablement, il en faisait un lve, qui
avait mal tourn, du grand Comte. Celui-ci naturellement, incarnait la
suprme sagesse: Le positivisme resterait la base indestructible de
toute philosophie, de toute morale, et ne serait jamais branl.

En somme, le gentil vieillard, si souriant, si tolrant d'aspect,
promenait une friperie d'idologue qu'il considrait comme le dernier
mot, je ne dis pas de la simple sagesse, mais de la sagesse
_exprimentale_. Et ce n'tait pas le coup de pouce qu'il donnait 
l'exprience, c'tait un colossal coup de massue.

Le bizarre et biscornu Soury montra une ou deux fois, son masque de
philosophe cynique mtin de moine dfroqu. Sa laideur devait
apparatre affreuse aux femmes, mais elle avait de l'attrait pour
l'observateur par une intensit sardonique, un peu bourrue, pensive,
abstraite, mfiante. Il parlait bien, il ne disait que des choses
intressantes, o le paradoxe dansait la matchiche avec la sagesse.

Il affectait alors pour Renan une demi compassion; lorsqu'il le
raillait, il nous regardait en dessous, et rattrapait de ci de l une
gouaillerie par un loge en coup de griffe. Il y avait certainement de
la jalousie dans son cas, une jalousie inavoue et, du reste, prte aux
concessions. Le spiritualisme de Renan semblait l'agacer
particulirement, et il nous fit, un soir, une jolie confrence sur la
manire dont le Dieu rnanien pourrait bien se faire,  la suite des
sicles.

--Si toutefois nous avons le temps! Car il y faudrait bien un
quatrillion de gnrations d'hommes sur un milliard de plantes!

Son dada,  l'poque, semblait la dgnrescence de l'humanit--au moins
blanche.

Nous sommes tous atteints, dclarait-il... nous avons tous les tares,
les tics, qui annoncent les derniers sicles... le moindre d'entre nous
compte les arbres ou les rverbres... L'Humanit est dans la marmite:
il ne restera d'elle qu'une soupe informe.

Il s'est converti,  la suite de l'affaire Dreyfus,  une sorte de
conservatisme assez inattendu, qui a quelques aspects religieux: ainsi
se justifient ces plis de son masque qui annonaient le mystique.

Maurice Barrs allait parfois faire ses dvotions  France. A cette
poque, plus maigre encore qu'en ses derniers jours, son profil sec et
noble, son teint d'olive, ses cheveux plats, taient caractristiques.
Il avait de beaux yeux brun gris, le regard agrable et assez clin, le
front fuyant.

Ce jeune homme fier et condescendant, timide et hardi, craintif et
courageux, se drobait un peu et, tout de mme, attaquait--par la plume.
L'ambition sourdait de chacun de ses pores. Il voulait s'assurer tout
ensemble le vivre, le couvert et la gloire--et, dans ce moment, anxieux,
htif, il ne chicanait pas trop les moyens, rsolu pourtant  ne rien
faire de malhonnte. Sa rserve ne savait pas cacher l'opinion
orgueilleuse qu'il avait de sa personne, opinion gnrale chez l'homme
de lettres, et que recouvre  peine, chez tels, un lger vernis de
fausse modestie.

Arm d'un talent sr, personnel, un peu aride, il plut
extraordinairement  la jeunesse. Vigilant, il se rattachait au
symbolisme par des liens lches, faciles  dnouer, et surtout 
l'glise renanienne o France et Lematre taient archevques alors. Des
renaniens, il avait l'attitude, la mthode, la concession facile, le
recul aimable, avec des reprises transversales, l'art de garder son
opinion sans s'obstiner  battre l'antagoniste.

Il ne donnait pas encore cette impression de patriotisme qui fut une des
marques de sa carrire et l'une des causes de ses succs. Sa voix
caverneuse rendait parfois une note assez aigu, son accent lorrain
avait de la pesanteur, sa dmarche pouvait paratre gauche et peu
flexible.

Il dbuta par les _Taches d'Encre_, petit priodique jeunet, par l mme
prtentieux, o il dvoila quelque arrivisme. Ensuite, s'accrochant 
Boulanger, il crivit cette sorte de manifeste o il annonait que le
soldat allait balayer les parlementaires. Il ne savait pas trs bien
ce qu'il faisait, mais les vieux le savaient-ils mieux que lui? En plein
dans la mle, dans la publicit, dans le hourvari qui signale un homme
 ses contemporains, il gardait pourtant son allure renanienne, il
publiait mme un petit livre: _Huit jours chez, M. Renan_, dlicieux
d'ironie bienveillante et de fines remarques. Un _Homme Libre_ suivit,
qui fut une des passions de la plus jeune jeunesse--de la jeune jeunesse
trs frue de littrature. _L'Homme libre_ est-il positivement le livre
d'un homme qui cherche  dcouvrir son moi? Barrs put en avoir
l'illusion. En fait c'est un essai captivant, original, riche
d'intelligence morcele, avec de jolis jardins de style, de la
fantaisie, de l'esprit, et diffrent, en somme, de ce que publiaient ses
mules.

Une lite accueillit le livre avec une ardeur qui allait devenir de
l'enthousiasme, puis du Culte. _Sous l'oeil des Barbares_ mit le sceau 
cette jeune gloire qui devait connatre peu de dfections parmi les amis
de la premire heure et s'adjoindre successivement des couches
nouvelles, pour conqurir enfin une quasi multitude lorsque parut
_Colette Baudoche_.

En attendant, Barrs connaissait les joies troubles de la dputation. Il
fut au Palais Bourbon avec le groupe boulangiste, il y combattit
obscurment, teint par le gros tapage des Droulde et des Laguerre:
bien jeune,  peine homme d'action, on peut conjecturer que les lettres
surmontaient pour lui la politique.

Quoiqu'il ait pu dire aux autres et se dire  lui-mme, ses premiers
livres trahissent le ddain de l'action, le mpris de la masse, une
sorte d'anarchisme intellectuel et moral, dont il serait ridicule de lui
faire reproche. L'amour de l'humanit est estimable et je l'ai pour ma
part subi ma vie durant; aucune dception n'a su m'ter un certain
instinct fraternel qui me porte aux rves sociaux. Mais enfin,
l'humanit n'est aucunement ragotante, elle comporte une majorit de
sales animaux, sournois, haineux, cruels, voleurs,  qui seuls le
gendarme et la peur du voisin imposent une moralit plate[13].

[Note 13 N'est-ce pas trop se placer au point de vue d'une lite? Que
reprocher  de pauvres tres dont les aeux rdaient, il y a si peu de
millnaires, dans la Sylve et la Savane? Il faudrait plutt s'tonner de
ce qu'ils ne soient pas plus brutaux, froces, avides et perfides.]

Que Barrs ait prfr l'gotisme, qu'il n'ait pas tellement dsir tre
sympathique, cela se conoit; Que, d'ailleurs, il ne soit pas un tre
d'expansion, cela ne le classe pas autrement parmi les gens de lettres.
Le certain, c'est que la littrature primitive de Barrs peut
difficilement passer pour une littrature philanthropique, non plus que
pour une littrature d'action; c'est l'art dlicat, souvent idologique,
avec une jolie pointe de ddain et d'ironie, d'un homme qui se replie
sur soi-mme ou recherche des admirateurs qui lui ressemblent. L'exquise
_Brnice_, o l'gotisme est encore plus accentu, dj prpare
pourtant la priode patriotique. Et Barrs, doubl par sa dputation,
devient l'homme amoureux de son pays, le nationaliste qui peut
s'entendre avec Droulde. C'est mme un bizarre tribun, que certaine
foule acclam, que des admirations populaires accompagnent dans un
cortge:

--C'est Barrs! L... Le grand... qu'il est bien!

La passion des jeunes l'a longtemps suivi, une passion qui s'adresse 
la seule littrature, qui est souvent un culte: aucun de mes
contemporains n'eut des adorateurs plus convaincus. Ceux qui aiment
France, qui l'admirent le plus profondment, n'y mlent pas ce
mysticisme. Il y a, malgr tout, une pointe d'galit entre France et
ses fidles; ce sont des mes qui jugent, qui comparent, qui souvent
professent; France est un fort en thme, dont le devoir est d'une
lgance parfaite, d'une clart et d une mesure incomparables. Plus
frapps par la sret du got que par l'intensit du trait, par
l'quilibre de l'ironie que par sa force, ses fidles applaudissent avec
un sourire de batitude. Mais c'est un sourire.

Avec Barrs, ce sont des ivresses, les brusques lans qui font
l'enthousiasme, les arrts hypnotiques qui marquent l'extase. Les
disciples de Barrs, s'ils le rencontrent, sont sidrs, ils ont des
frissons d'amour et de dvotion; ceux de France ne connaissent rien de
tel, et beaucoup qui l'admirent  fond ne s'intressent aucunement  sa
personne.

Je crois pourtant que France a un avantage sur Barrs--l'agrment. Ds
qu'il ne passionne pas, Barrs est un article d'anthologie, de
chrestomathie: il est bon  lire par pages, ainsi que Chateaubriand; il
lasse un peu par chapitres; au rebours, il y a chez France un charme
continu, et si la page sduit, le livre intresse,  condition pourtant
que ce soit _M. Bergeret_, ou _Les Dieux ont soif_, ou _Le Lys rouget_
ou _Thas_, ou _Le Crime de Sylvestre Bonnard_, car France a aussi crit
quelques livres d'essais, de fragments qui, lus d'affile, sont assez
ennuyeux[14].

[Note 14: Barrs ne sait pas _raconter_, et dans le seul livre qui est
presque un rcit, _Colette Baudoche_, il apparat trs infrieur 
lui-mme.]

La patrie fut sa grande passion, c'est par elle, bien moins que par la
politique, qu'il faut expliquer l'vasion de Barrs hors de l'gotisme.
C'est elle qui lui fit aimer non seulement la France d'aujourd'hui mais
celle d'hier, elle qui lui donnait le respect de la tradition et des
anciennes croyances, elle qui lui communiquait un enthousiasme qui
dpassait sa nature...

Lorsqu'il chappe  l'ivresse patriotique, c'est un homme amer et
dsenchant. Ses amis ne semblent pas avoir t trs intimes: Amould
Galopin rapporte de lui ces propos si caractristiques:

Un de mes grands plaisirs d'esprit, c'tait encore d'aller chez Camille
Pelletan que je n'ai jamais cess d'aimer tel que je le vis,  cette
lointaine poque de ma dix-neuvime anne. Je ne l'ai plus revu, en
somme, et, pourtant, nous avons t collgues  la Chambre; c'est mme
l'orateur du Parlement que je prfre. Cela vous tonne? Oui, il a la
force de Rouvier, le chant d'Albert de Mun, mais il a aussi la
fantaisie, l'abondance pittoresque, la couleur, la vie, la puissance de
passionner les questions les plus abstraites, et c'est le Pelletan des
bons jours. Je l'coutais  la tribune; nous ne nous parlions gure. Ah!
la politique! Nous reverrons-nous jamais? C'est peu probable... il y a
les passions! Au fond, avec un Pelletan, je m'entendrais parfaitement:
grande culture, got et science de l'histoire, curiosit universelle,
amour des voyages. Il m'instruirait, je le feuilletterais. Mais voil,
je m'entends ainsi avec des gens de qui tout me spare. Il faut choisir.
Le hasard, les circonstances, la sotte logique dcident de certains
choix. C'est dommage, d'autant que ce Pelletan, je me le rappelle comme
un patriote. Tenez, on meurt avec une amiti secrte pour ses
adversaires, plutt que pour ses amis affichs.

Quelle; lueur ce passage jette sur la tristesse de la vie politique de
Barrs, et qui pourtant n'a jamais pu le dtacher du vortex
parlementaire.

Il recherchait les motifs d'motion et d'enthousiasme il et voulu se
griser d'art, de vie, et il n'y russit pas. On devine une amertume
invincible, un dsenchantement venu ds la jeunesse, une mlancolie
fondamentale comme la mlancolie de Chateaubriand. Cependant, il se
montrait souvent gai avec ses intimes, presque gamin, mais cela ne
signifie pas grand'chose: je connais bien cet tat d'esprit, qui est le
mien, et qui peut se concilier avec la plus profonde tristesse, avec les
pires dsolations...

Son aspect laissait deviner l'homme. De haute stature, il donnait une
impression de faiblesse, et, jeune encore, il avait le visage inquiet,
las, d'un homme mr  qui l'exprience est un fardeau...

Pas mchant, pas injuste, aucunement cruel, loyal, plutt secourable:
quand on le connaissait bien, on devait l'estimer et l'aimer.


V

CHEZ LA COMTESSE DIANE


La comtesse Diane tenait un salon rue d'Amsterdam. Cette vieille dame,
les yeux pareils  de petites mares vertes, le teint peau de chamois,
avec des lots de poudre, de bleu et de rouge, le cou basan, une
chevelure bruntre, qui tait peut-tre une perruque, portait des
vtements qui semblaient faits avec des sacs de bonbons. La comtesse
avait une voix d'homme et n'y voyait gure: elle s'obstinait, je pense,
 ne pas admettre de femme de chambre  sa toilette, qu'elle traitait
d'une main tremblotante et qui transformait, les soirs de gala, son
visage en une face de sorcier pawnie. La maison tait bric  brac
ainsi que la vaisselle, la comtesse s'estimant bibelotire: comme, elle
avait le got  rebours, elle obtenait des dsharmonies incomparables.

Spirituelle et logique, elle savait observer. Il y a de bonnes penses
dans ses petits livres, et qui eussent t meilleures si elle avait t
plus svre, car elle tait capable de contrle. Mais son esprit se
perdait alors qu'il s'agissait d'elle-mme; elle ne voyait pas sa
vieillesse, elle adorait parler d'amour et faire allusion aux folies des
hommes qui lui avaient fait la cour. C'est, je pense, ce qui donna
l'ide  un fumiste secret, un fumiste pour soi-mme, de lui faire une
farce. Cela commena par des billets bien tourns, que la vieille dame
n'accueillait pas sans un petit clair de mfiance. Puis vinrent des
fleurs, quelques bibelots, et une littrature toujours plus
incandescente. L'motion de Diane montait, s'enflait. Elle montrait les
fleurs, les bibelots, les billets; elle exclamait avec dlice, et d'un
air presque pudique: A mon ge! Le comble, ce fut une bote de
caramels dont chacun tait accompagn d'un petit imprim  l'ancienne
mode. _Mais ces imprims taient des penses de la comtesse..._ Comment
douter encore? Ce fut un doux dlire. Le sor, les invits se
repassaient ces documents d'un amour ainsi authentique; un vaste rire
s'touffait dans les poitrines... Comme je l'ai dit, jamais le
mystificateur ne se rvla, et l'un des intimes de la comtesse, qui
avait pass en revue fleurs, bibelots, caramels, imprims, croyait que
la fumisterie avait cot au moins cent louis[15].

[Note 15: Elle aurait cot 10.000 francs de nos jours.]

La comtesse recevait avec acharnement, elle attirait vaille que vaille
toutes espces de littrateurs, d'hommes politiques, d'artistes, et ne
regardait gure  la valeur de la marchandise. Elle obtenait ainsi ds
cohues  ses ths et  ses rceptions du soir.

Parfois Oppert survenait, presque aveugle  force de myopie, tout
reluisant d'une huile humaine que ses pores produisaient en abondance:
il se penchait sur des petits fours arides, jusqu' les toucher du
nez... Ces runions disparates taient amusantes; on y discutait
vaillamment, oh y pchait les nouvelles du Parlement et du boulevard.
L'htesse aimait la foule, elle se montrait gentille, elle avait du
trait et du discernement, elle tenait aussi  ce que ceux qui
dnaient--une lite trie au blutoir--n'omissent pas de lui envoyer le
sac, les fleurs ou le bibelot du bout de l'an. A la premire rception
de janvier, sur un meuble bizarre, qui ressemblait  une charrette des
quatre saisons, s'talaient les cadeaux exhibs comme des cadeaux de
marie. Cet talage sommait les ngligents de rparer l'omission, s'ils
trouvaient un artifice et en tout cas, de ne pas retomber en faute au
prochain anniversaire.

On entend bien que les dners de la comtesse taient assez mdiocres.
Moins toutefois que ses ths. Parfois, des amis de province ou des
voyageurs envoyaient du gibier: quand c'taient des faisans, la comtesse
n'oubliait pas de les faire servir avec la tte emphrne, les ailes et
la queue[16]... Aux jours de gala, lorsque venait l'hte de marque, la
comtesse offrait du vieux Chypre. Ce vin tait la terreur des habitus.
On l'apportait en grande solennit; la comtesse exclamait:

--Du Chypre de 1829, messieurs!

[Note 16: Dans ses _Images du jour et de la Nuit_, Geffroy crit: De
voir apparatre un animal entier, dress sur un plat, il nat souvent en
nous une rpulsion et une protestation. Les oiseaux avec leurs pattes,
leurs plumes disposes en ventail, les ttes des petit veaux telles
qu'elles sont servies en province, la cervelle visible et offerte par le
crne trpan, les livres, les lapins, vraiment, ces aspects d'tres
qui ont vcu sont faits pour remplir de mlancolie les dneurs les plus
affams... La dner devient un festin de carnivores o l'on se partage
des cadavres.]

Les familiers tentaient d'viter le coup, mais la comtesse tait
prodigue de ce vin: il ne fallait pas en laisser une goutte dans son
verre; la voix mle de l'htesse vous rappelait  l'ordre. De vrai, le
Chypre 1829 voquait les purgatifs amers, surtout l'alos. L'alcool
tant presque vapor, il restait une odeur de rsine, avec des indices
de bouquet.

La table voyait des huiles en abondance, avec des princes des lettres
ou des arts. Je ne parlerai que de ceux qui m'ont laiss un souvenir
assez prcis, Sully Prudhomme, Loti, Deschanel, Vandal, Hlne
Vacaresco, Boisjolin, Oppert.

Sully Prudhomme montrait les traces des belles lignes que les
Parnassiens accordaient  son visage, au temps de la jeunesse. Il vous
parlait prs du nez et tenait  s'expliquer avec exactitude. Plus
philosophe que pote, il exposait ses opinions avec toutes les nuances
et toutes les rserves imaginables. S'il tait causeur, je ne m'en suis
pas aperu, mais il pratiquait la parole aile. J'ai la souvenance
exacte d'un soir o il s'expliqua sur l'occultisme. On avait dit, 
propos d'une interview, qu'il y croyait. Il rptait avec une sorte
d'irritation courtoise:

--Il est impossible... impossible de faire entrer une ide nette dans
n'importe quelle tte... _Tout_ est _toujours_ interprt de travers. Je
n'ai pas dit que je croyais aux sciences occultes, je ne l'ai dit en
aucune manire... et je ne l'ai pas davantage donn  entendre. J'ai dit
qu'il fallait attendre, qu'il convenait d'accorder du temps et de
l'attention  ces sciences... Qu'il tait loyal de les examiner... de
les vrifier... Je le dis encore. La ngation _a priori_ est une
sottise.

--Mais avez-vous quelque tendance  y croire?

--Je ne sais pas... je ne puis pas le savoir. Une tendance en ces
matires n'a point de sens pour le philosophe ni pour le savant. C'est
comme si vous demandiez si j'ai une tendance  croire qu'il existe, dans
les profondeurs abyssales, un poisson aussi grand qu'un cachalot... A
quoi rimerait ma tendance? En rsum, je fais crdit aux occultistes...
ni plus, ni moins...

On disait que Sully Prudhomme avait vivement, encore que platoniquement,
courtis la comtesse, et on savait--moi je ne le sais que par
ricochet--que la comtesse et le pote dnaient encore parfois en tte 
tte pour s'entretenir du pass.

Loti, prince des Errants, tait un ami de la maison. De lui aussi,
quelques langues fumes dnonaient de chastes amours avec l'htesse.
Assurment, elle parlait de lui avec prdilection et un peu de mystre.
A de longs intervalles, il s'asseyait  la table de la rue d'Amsterdam,
et ce jour-l, on mettait les petits gobelets dans les grands, les
gobelets d'argent, disparates comme les couverts, comme les assiettes:
le disparate tait un chic de la maison.

Loti arrivait fard, sur de hauts talons, l'air vague et fort timide, et
 table, au salon, il ne profrait beaucoup de syllabes. Ni beau, ni
laid, des yeux captivants, le visage maigre: sa personnalit tait dans
le regard, un regard qui (illusion?) refltait l'instinct du priple et
la perptuelle horreur de l'Invitable.

J'aimais Loti, j'aime ses livres, dont je ne nie pas les dfauts; je
sens vivement la mlancolie qu'il mena  travers le monde, je suis mu
par l'intensit de vie qu'il mlait  la misre de concevoir,  toute
minute, que chaque palpitation est une petite tape vers la mort...

Est-il le meilleur des paysagistes? Je l'ignore. Il est celui qui
m'entrane le mieux dans son sillage et m'voque les images les plus
prcises; je ne lui reproche qu'un peu de monotonie... encore ne suis-je
pas sr de mon reproche. Sa monotonie est vocatrice, elle procde par
des rptitions qui sont peut-tre des lments indispensables de son
art. De tous les crivains qui pensent peu, c'est celui qui me fait le
plus penser... et persuad que nous n'eussions gure pu vivre ensemble,
j'ai pourtant vers lui un grand lan fraternel. Chez la comtesse, il
occupait la place d'honneur. Il tait le Grand Hte, un peu hiratique,
auquel on rendait un culte de Dulie. Les yeux perdus dans le brouillard,
taciturne, peu mobile, bouddhique en quelque sorte, il tait aussi loin
de nous que si un navire l'et emport vers les ctes aromatiques. La
causerie flottait autour de lui et lorsqu'on l'interrogeait, il
rpondait d'une voix perdue, il semblait presque un automate. L'ide me
vint,  l'issue d'un dner, de lui faire un petit speech o je disais
les motions profondes qui se dgagent de son oeuvre.

Il coutait, sidr, pris par surprise, baissant tantt la tte et
tantt la relevant  grand effort. Et quand j'eus termin, il demeura un
moment silencieux, crisp et presque douloureux, puis il bgaya d'un ton
plaintif:

--Mais est-ce vrai? Est-ce bien cela que vous pensez? Alors, oh! comme
c'est plus, beaucoup plus que je ne mrite!...

Vandal tait fort maigre, chtif d'aspect, et semblait plus haut de
taille qu'il ne l'tait vritablement. Sa moustache galamment frise ne
relevait en rien la blafardise et la lassitude poussireuse de son
visage. A la fois fin et extnu, sa voix n'annonait pas une longue
vie. Cet homme allong tenait des propos sans clats, o fleurissait par
intervalles une petite corolle d'intelligence, o des nuances laissaient
entrevoir plus qu'il ne disait. Il avalait avec une gale rsignation
les vieilles anecdotes rpes et le Chypre 1829; parfois, enfoui dans un
des fauteuils baroques de la comtesse, il nous laissait entrevoir des
ides sur la politique d'hier et d'aujourd'hui, sur l'Acadmie, o il
m'incitait obligeamment  poser ma candidature. Je croyais que c'tait
politesse pure, mais la comtesse et Georges Lecomte m'ont dit qu'il
parlait selon son coeur. Je m'en tonne encore; je vois mal en quoi mes
oeuvres ont pu lui plaire: peut-tre les ignorait-il et s'en
remettait-il aux rapports de mes amis?

Il est mort de bonne heure, discrtement, en homme du monde. Et je n'en
entends plus jamais parler, encore qu'on rimprime ses livres.

C'est chez la comtesse que j'ai pass pour la premire fois une soire
entire avec Paul Deschanel; depuis, nous nous rencontrmes
pisodiquement, un peu partout. A la Chambre, on lui octroyait une
suprme lgance. Il n'allait pas aussi haut. Bien vtu par les soins de
coupeurs experts, il avait le bon got de n'admettre aucune
extravagance: pour un Prsident du Parlement, c'est mieux que de jouer
aux Brummel. L'homme tait presque aussi bref de stature que Pierre
Loti, avec un visage d'hritier prsomptif comme et dit Daudet, un
visage d'ailleurs affable, o se retrouvait l'ascendance wallonne et ce
je ne sais quoi dans le teint et les yeux que j'ai rencontr, dans mon
adolescence et ma jeunesse, chez des personnes qui atteignirent un grand
ge. C'est, je pense, la vie prsidentielle qui eut prmaturment raison
des forces de Deschanel. Ce contact perptuel dans des enceintes closes,
avec un public nombreux, et dans une position incommode, dut lui taper
sur la gorge, la poitrine, et sur les artres. Hyginiquement, mieux
vaut encore l'existence d'un cheval de mange.

En ce temps, Paul Deschanel se rpandait en plaintes dulcores sur un
Parlement qui rejetait trop d'hommes suprieurs. Je ne sais plus qui lui
rpondit que la France avait soup des lites, qu'elles fussent des
princes de l'loquence, de la diplomatie ou de l'action. Le plus fort de
tous nous a t plus nfaste que mille invasions de cholras...

Dans une dmocratie, le _caractre_ de la nation est l'lment dcisif.
Lorsque ce caractre est ferme, prcis, lucide, on peut faire de bon
travail avec des politiciens mdiocres; lorsque ce caractre est
fluctuant, indcis, chimrique ou nonchalant, les meilleurs chefs
n'aboutissent  rien.

Deschanel en convint avec un long soupir, o il y avait de la
rsignation...

Il rvait encore ministres, et surtout Prsidence du Conseil. Par
degrs, il se spcialisa dans la Prsidence du Parlement. Il fit bien:
pour la lutte, il lui manquait l'esprit de bousculade, la tnacit,
l'art d'hypnotiser ou de dompter le troupeau. C'tait une faible
crature sans grand prestige, un peu pilote, d'une loquence assez
froide, qui ne pouvait tenir devant des lurons rsolus.

Il exera sa fonction prsidentielle avec souplesse, une autorit douce,
un tact sr; sa mentalit se cristallisa dans son fauteuil. Par
dfinition, il devait tre un parfait prsident de Rpublique: s'il y
faillit, ce n'est point qu'il ft au-dessous, ou au-dessus de sa tche,
c'est trs simplement parce que la machine se disloqua. Son mal lui
aurait rendu la fonction de droguiste ou d'arpenteur tout aussi
impraticable que la fonction spciale qui lui tait dvolue.[17]

[Note 17: Nous reparlerons ultrieurement de M. Paul Deschanel.]

Chez la comtesse, chez Mmes Acollas et Allouard-Jouan, on rencontrait un
vieux monsieur dlicieux qui se nommait M. de Boisjolin. Il se faisait
remarquer par un bizarre gilet de flanelle blanche, ou plutt jauntre,
aux revers dmesurs. Son petit visage portait une barbe de chiendent et
se continuait par un beau front plant de cheveux gris, o le sel
dominait le poivre. Boisjolin jouissait d'une menue voix claire et d'une
diction agrable. Causeur adonn aux ides gnrales, il donnait  ces
ides une saveur concrte et trs fine. Un pote de fonctionnaire le
mettait  l'abri des intempries.

Il parlait de toute chose avec un bonheur gal, pourvu d'un nombre
prodigieux de notions qui s'ornaient chez lui de sduction personnelle.
Quoiqu'il st raisonner, il ne s'attardait jamais en controverse. Il
affirmait, avec une douceur assez premptoire, ne dfendait gure son
point de vue et en changeait avec aisance. En fait, il ne semblait avoir
aucune ide durable, ne pensait que pour l'agrment, et trouvait que
toute opinion peut avoir un charme qu'il ne s'agit que de faire valoir.

Abrit par un gosme dlicat et une politesse rticente, il demeurait
fidle  quelques maisons, o son intimit ne dcroissait point: jusqu'
la fin, il frquenta assidment chez les Acollas et, je crois, chez Mme
Allouard.

Il fut un temps o je le rencontrais pour le moins une fois par semaine,
sans jamais me fatiguer de ses propos qui, en somme, taient des
colliers de paradoxes.

Chtif de corps, craintif d'me, quand vous le rencontriez dans la rue,
il ne vous reconnaissait, ne vous voyait point, mme lorsque son regard
venait dans votre azimut. Pouvait-on positivement tre son ami, changer
avec lui ces paroles intimes qui soudent les destins?

J'en doute. Il tait dans son lot, il vous parlait par-dessus la vague,
plus seul encore que nous tous.

Un parfum des ges abolis s'exhalait de ses manires et de sa personne;
il appartenait  d'autres poques, et surtout au XVIIIe sicle.

Jamais je ne lui entendis tenir un de ces propos qui peuvent offenser le
prochain; et lorsqu'il critiquait un absent, c'tait en termes mesurs,
un peu froids, qui n'allaient point jusqu'au blme, ni  l'indignation,
ni  aucune sorte de vhmence. De tous les hommes que j'ai connus,
c'est celui qui ralisait le mieux un type d'tre abstrait, dtach des
contingences sentimentales. Il avait sans doute des haines, mais qui
devaient tre bien faibles, puisque, au cours des soires si nombreuses,
o il causait abondamment, je ne lui ai pas une seule fois entendu
exprimer la moindre rancune, tandis que l'indiffrent France, du moins
avait-il quelques rages voltairiennes, pareilles  la rage contre
l'Infme...

Boisjolin a pass sur l'cran, rien que sur l'cran, si bien que je le
vois comme un personnage  qui manquerait  peu prs une troisime
dimension, c'est une gravure, une silhouette, une ombre.

Le vieil Oppert frappait d'abord par une myopie extrme. Il avanait
dans le vague un visage busqu, une bouche dure et, Isralite, dcelait
pourtant quelque chose de germanique dans les traits et dans l'allure.
L'accent d'Outre-Rhin demeurait, un accent guttural et agressif, qui
martelait ce que l'homme avait d'opinitre, de disputeur et de mal
adapt. Je suppose qu'il aimait la France, mais avec frocit, car je
l'entendis rarement dire quelque bien de sa patrie d'adoption. Au
rebours, il vantait avec vhmence l'Allemagne ou l'Angleterre, non pas
en les comparant directement  la France, ou en leur distribuant des
loges globaux, mais en mettant constamment en relief leur supriorit
scientifique, politique, industrielle, historique...

Je me souviens de sa face d'ogre, un soir qu'il expliquait comment avait
fini la guerre de Cent Ans. Avec un rire rauque, il criait
voluptueusement:

--Chamais la France n'aurait expuls les Anglais! chamais... chamais!
Les h'Anglais taient plus forts, plus nergiques, mieux h'organiss...
C'est h'uniquement parce qu'ils avaient des guerres h'intestines...
parce qu'ils se dtruisaient entre eux... Alors les Franais ont gagn
deux petites batailles... deux petits combats...  Formigny et 
Castillon... C'est la fin de la guerre de Cent Ans... Ah! ah!

Pourri d'honneurs, pourvu d'une chaire brillante, favoris en toute
circonstance, il grognait formidablement, accusait le ciel et la terre
d'injustice envers le Grand Oppert, et d'une pre mchoire, il
saisissait ses mules, enfonait une dent vorace dans leur chair et les
dchiquetait.


VI

CHEZ M. ET Mme DELZANT


Chez M. et Mme Delzant, l'atmosphre tait familiale. Mme Delzant, ne
de Caritan, figure d'aristocratie mridionale  la fois du XVIIe et du
XVIIIe sicles, telle qu'on en dut voir beaucoup en Gascogne, en Guyenne
o dans le Comt de Foix, avait le visage couleur de cire, un peu
translucide, les yeux grands, intelligents, accueillants, les cheveux
pais, neigeux avant l'ge, la stature brve, un nez noble, asses
volumineux, des mains d'une merveilleuse finesse, petites mains
tendrement vivantes et trs expressives. Sa culture s'avrait nombreuse,
parse, avec le got de la religion, got qui pouvait se porter de Port
Royal au protestantisme, encore qu'elle ft une catholique fidle.

Ses enthousiasmes hasardeux, son esprit  exclamations, son ardeur de
msange qui saute de rameau en rameau, la portaient  une perptuelle
aventure morale et lui faisaient dcouvrir toute une vie dans une phrase
ou dans une confidence: le merveilleux animait les vnements les plus
plats de son existence.

Elle pensait, et souvent, peut-tre beaucoup, mais avec un peu de
dsordre, enthousiasme au hasard, ou suivant docilement l'enthousiasme
d'un interlocuteur. Certains soirs, o Louis Le Cardonnel lisait quelque
page, elle exclamait ainsi qu'une fauvette ppie, elle levait ses grands
yeux noirs avec une manire d'extase.

Un coeur d'or, l'amour profond de la charit, riche d'une inpuisable
sympathie, toujours prte  aider les infortunes, elle se vtait de
petites robes de laine noire pour avoir plus d'argent  consacrer aux
pauvres. C'tait enfin une crature dlicieuse de bont et d'lan, mue
du grand dsir que toutes choses fussent excellentes, belles, potiques,
religieuses, admirables.

Si l'on avait trop d'ordre dans les ides, il fallait renoncer  traiter
un sujet avec elle, mais si l'on suivait le versant, au gr de la
rivire, les propos de Mme Delzant se rvlaient pleins de charme, fort
instructifs, parfois mouvants. Pour prendre le meilleur d'elle, il
tait ncessaire de s'en tenir au sentiment et au devoir. Alors, on
trouvait une me que rien ne pouvait dfrachir et aussi une mthode,
mthode de travail, de charit, de prire, qui unissait dlicatement
l'existence contemporaine  l'existence du pass.

Elle fut une mre incomparable: Alidor Delzant pouvait se reposer sur
elle comme sur lui-mme, se confier entirement  sa fidlit,  sa
vracit,  sa patience chrtienne,  cette douce illusion grce 
laquelle lui-mme devenait pour cette femme un tre exceptionnel, et
qu'elle et aim jusqu'au dernier jour d'un long priple...

Hlas! elle devait mourir jeune, et peut-tre de sa bont. Fort
arthritique elle eut une phlbite qu'on soigna d'abord assez mal, et
qu'ensuite on ne surveilla pas assez. Encore souffrante, elle apprit
qu'un pote de ses amis, Emile Trolliet, venait de mourir. Mme Delzant
voulut prier  son chevet. Elle prit une voiture, se rendit chez le
pote, gravit quelques marches, s'agenouilla devant le lit du mort. Puis
elle se trana dans le fiacre qui l'avait amene. A la maison, la
phlbite s'aggrava, la sinistre embolie dtruisit cette femme charmante.
On dit qu'elle mourut avec toute la bravoure d'une foi parfaite,
affirmant  l'heure suprme:

--Ah! je sais... je sais... je suis sre que l'autre monde existe!...

Homme du Nord, de haute stature, Alidor Delzant tait volumineux, avec
yeux bleus fort convexes, sous le front vaste. La tte pouvait, ce
semble, loger cinq livres de cerveau. Delzant avait une nature instable
que sollicitaient des gots varis. Quelque chose de vague vous frappait
dans sa personne physique et psychique. Il flottait un peu sur la vie,
il ne savait o ancrer son bateau, et dans la causerie, il procdait par
irruptions brusques qui, le plus souvent, s'achoppa Hsitant entre la
croyance et l'irrligion, il entendait toutefois mourir avec les
sacrements et tre enterr par l'Eglise. On lui doit quelques essais,
entr'autres celui sur Saint-Victor, celui sur les Goncourt, qui,  tout
le moins, peuvent servir aux rudits; et qui renferment des analyses
dlicates.

Sa passion fondamentale tait celle du collectionneur: livres, tableaux,
bibelots. Aussi avait-il une fort belle bibliothque, nombre de tableaux
et de dessins.

Moins intime que sa compagne, il se faisait peu d'amis au sens exact, il
vivait en marge des tres, mais c'tait un homme de relations cordiales,
sres, et durables. Ceux qui frquentaient sa maison y revenaient non
seulement pour Mme Delzant mais pour lui aussi, qui tait de bon
accueil.

La mort de sa femme fut un drame horrible, dont il ne se consolait
point: au reste, il lui survcut peu, emport tragiquement par un
accident de voiture.

J'ai pass chez les Delzant des soires qui sont encore parmi les
meilleures de mon priple littraire. D'habitude, la rception tait
simple, dans une salle  manger qui ne comportait pas beaucoup de
convives, et le repas, familial, apptissant, souvent aviv de mets, de
conserves, de fruits, venus de l-bas, de Paraya par Astaffort, dans le
Lot-et-Garonne o les Delzant avaient une proprit. Entr'autres
spcialits on y mangeait de magnifiques pruneaux,  la chair tendre,
riche d'armes. Les soirs de luxe, en l'honneur de quelque convive rare
ou qui venait de loin, il y avait un dploiement plus somptueux de
victuailles et d'entremets, mais non plus savoureux qu' l'ordinaire.

Comme on dnait chaque lundi, malgr les proportions modestes de la
salle  manger, les Delzant voyaient beaucoup de monde.

L'htesse la plus familire tait sans doute Mme Thrse Blanc ne de
Salms (en littrature Th. Bentzon). Elle avait jadis pouss aux
fianailles d'Alidor et de Gabrielle, ardente  vouloir le mariage, et
restait une amie intime de la maison. Depuis la mort d'une certaine
Marie de Vos, elle n'avait plus de rivale, je crois, dans le coeur
amical de Mme Delzant.

C'tait en ce temps une vieille dame aux joues molles, aux yeux teints
et aux gestes pauvres. Lente et rflchie, elle avait un air de
bienveillance qui correspondait  une bont authentique et elle causait
avec quelque circonspection, mais on la devinait bien faite pour
l'intimit, la confiance et la fidlit.

Mme Blanc avait beaucoup prgrin, en France et ailleurs; il suffisait
de l'interroger pour avoir des vues soudaines sur des terres et des
tres inconnus. Elle figurait dans ce foyer une vieille fe aimable et
douce, quoique sans grce; elle y apportait une atmosphre paisible, je
ne sais quel rythme qui promettait la dure. Son influence bienfaisante
ne sut pas prserver ses htes du malheur, si c'est un malheur de prir
avant la vieillesse.

En littrature, Mme Th. Bentzon se montra plutt mdiocre, encore
qu'elle et des qualits de dlicatesse et de bon sens; ce fut un de ces
rongeurs qui grignotent la _Revue des Deux-Mondes_: elle y publia, avec
abondance, des romans et des traductions.

 la table des Delzant s'asseyait volontiers le peintre Henner, vieil
homme au visage rpeux, de couleur pltreuse, qui semblait sali par la
fume et la poussire. Il avait des yeux clairs encore vifs, un accent
rude et une parfaite inlgance. Je garde le souvenir d'un personnage
grognon, presque bourru, avec du sarcasme dans l'me et la voix.

Il mangeait fortement, voire goulment, tant de temprament vorace: on
dit qu'il ne faisait de vrai repas que celui du soir, pour tre plus
entirement  son travail, ce travail qui ne produisait, depuis bien
longtemps, que les mmes chairs argentes et les mmes personnages
mythiques.

La nature lui avait dispens un corps solide, qui rsista jusqu'
soixante-seize ans. Je crois que son systme contribua  user plus vite
la machine. Henner imaginait qu'une extrme sobrit durant le jour
justifiait la voracit du soir: il et mieux valu prendre deux repas
lgers, composs de mets faciles  digrer, et un repas modeste le soir.
Le lourd engloutissement vespral l'intoxiquait.

Je retrouvais Burty chez Delzant, o il tait plus  l'aise que chez
Goncourt: il parlait avec prdilection de prhistoire, d'hommes
sauvages, de faunes lointaines. Je fus voir ses collections dont je n'ai
pas assez got le charme, car il discourait sans relche, il lanait
trop d'ides amusantes sur les temps et les hommes. Ces collections
acquises  peu de frais--Burty n'tait pas opulent et craignait une
vieillesse difficile--ces collections eurent un merveilleux succs
lorsqu'on les vendit aprs sa mort: il tait plus riche que, sans doute,
il ne le souponnait.

La dernire fois que nous le vmes  table, la conversation fut
lamentable. Nous agitions des ides gnrales et Burty faisait un effort
effrayant pour donner son opinion. Il essaya six ou sept fois, profrant
des mots tronqus ou dforms, des syllabes soulignes de gestes ou d'un
regard plus douloureux d'tre intelligent, et il donnait l'impression
d'un homme qui se savait condamn. Il ne survcut pas longtemps  cette
soire: on m'a dit qu'il se vit mourir.

On voyait assez frquemment le pote Le Cardonnel, homme de stature
brve, assez trapu, la voix grave, o passaient ces accents qui, de
Barbey, s'taient directement ou indirectement transmis  Bloy, 
Villiers,  Guiches... L'homme tait doux, enthousiaste et mystique. Il
aimait l'admiration pour elle-mme et cherchait  la rendre contagieuse.
Quand il le pouvait, il citait des vers, des phrases, il dnichait un
livre et en lisait des passages en s'interrompant dune exclamation ou
d'une interrogation ravies. Enclin aux associations d'ides propres aux
mystiques, il raisonnait comme une tomate, mais il tait riche d'images
et attrayant de bonne volont. Il s'est fait moine, sans abandonner la
posie.

Vanor aussi se proclamait religieux. Je l'ai connu long et ficelle, au
temps de _La Revue Indpendante_, alors qu'il confessait d'incohrentes
croyances symbolistes et qu'il publiait les produits d'une imagination
pondre qui s'reinte  faire de l'extravagant. Il devint rapidement
gras et gros, trop gras et trop gros, malgr la frquentation assidue
des salles d'armes.

Sa littrature prit peu d'lan, faite de fragments, de chroniques ou
d'essais. Il avait de l'esprit et de l'humour, il faisait des
confrences agrables encore qu'insignifiantes. Dans la causerie, il
procdait par petites touches et spumait. Flegmatique d'aspect, de
gestes et de paroles, il avait donn quelque ampleur  ses muscles, par
l'exercice, et maniait bien l'pe, ce qui ne lui fut pas inutile. J'ai
racont ailleurs son altercation et son duel avec Mends. Il planta, son
pe dans le ventre de l'adversaire, et voici  pe prs comme il
contait l'affaire:

--Je n'avais aucuns envie de lui faire du mal, malgr la mchante
querelle qu'il m'avait cherche... Une piqre au bras ou  la main
aurait combl mes voeux... je ne suis pas un homme vindicatif et moins,
encore sanguinaire. Mais je vois un Mends qui fonce sur moi comme un
Zoulou, le visage furibond, les yeux hors de la tte. Je me dis: Voil
un particulier qui veut ta mort! ouvre l'oeil! J'ai jou avec
attention, par au bon moment, et plant mon aiguille dans son ventre...
Heureusement, il avait un bon paquet de lard, qui la tir d'affaire!

Vanor dut songer  conqurir la main de Genevive Delzant, mais il n'eut
pas mme le temps de s'assurer s'il avait des chances... Il grossissait
interminablement, ses artres s'encrassaient et l'indolence des hommes
gras l'induisit  abandonner les sports. Un jour, il passa par je ne
sais quelle salle d'escrime, se laissa tenter et fit un assaut. Le coeur
eut une dfaillance, Vanor s'affaissa et ne tarda pas  disparatre.

Un soir, aprs _le Plerin Passionn_, surgirent Moras et Morice. Le
banquet tumultueux du _Plerin_, suivi de controverses ardentes, donnait
 Pappadiamantopoulos le premier rang dans _l'active_ de la posie,
Mallarm et Verlaine tant dans la rserve o la territoriale.

Nous discutmes fort ce soir-l, et le plus vainement du monde. Tous
trois, Morice, Moras et moi fmes ineptes, comme on l'est fatalement
dans les controverses littraires prolonges, et peut-tre fus-je le
plus inepte des trois, parce que le plus acharn.

Ce n'est, au reste, pas chez les Delzant que je connus ni mme que je
frquentai Moras, c'est dans la rue. Il fut un temps o, suivant les
mmes routes, de Montrouge au Boul'Miche, nous nous rencontrions
frquemment et prambulions, de la rue Gay Lussac  Plaisance.

Je revois des Moras successifs. Un Moras livide,  Montmartre, avec
une moustache de cirage-- l'poque, je pense, o l'avarie tait en sa
force; un Moras grisonnant, assez basan, le nez copieux et agressif;
un Moras  la tte et  la moustache blanches, puis un Moras dont la
moustache tait redevenue noire, si bien qu'il disait  un camarade.

--Nous devenons vieux... nous noircissons!

La taille de Moras dpassait la moyenne; il avait les yeux fort noirs,
rapprochs, des yeux de jettatore, le regard assez dsagrable, assez
vide aussi, d'pais sourcils, une paisse moustache, qu'il lissait en
maniaque. Une rude chevelure, et portait le monocle avec outrecuidance.
Cet homme du soleil ne m'a jamais paru mriter l'appellation de beau
Moras. Sa beaut ne lui inspirait aucun doute; il disait couramment:

Je suis bo... le potte doit tre bo...

Gante et candide, sa vanit tait presque une vanit de ngre. Tout ce
qu'il faisait lui semblait, dans le moment, admirable. Et, lorsqu'il
changeait de doctrine, il ddaignait navement ceux qui conservaient des
opinions que, nagure, il tenait pour parfaites...

Sa parole, qui allait par saccades, gardait un solide fond d'accent, qui
devenait plus solide quand il dclamait des vers. Sa tenue, parfois
lgante, tait souvent nglige. Friand de causeries, il tenait des
propos dogmatiques, pas plus btes que d'autres, jamais suprieurs. Ce
garon limit tudiait son mtier avec persvrance et paresse.

Sa vie authentique se passait au caf, o il avait impos le gros de son
renom par le mpris qu'il tmoignait aux adversaires et par la puissance
de la rptition. Il clbrait son gnie avec une foi touchante et
savait rpandre la dconsidration sur ceux qui lui dplaisaient. En
revanche, il aimait noblement l'art et cette noblesse tait plus
frappante dans les milieux tabagiques o il confessait sa foi. Le mot
imbcile qu'il prononait assez comiquement, avec une nasale imparfaite,
qualifiait les contradicteurs, auxquels il accolait aussi des pithtes
scatologiques.

L'oue dure, il manoeuvrait, au cours de nos promenades, de manire 
m'offrir sa meilleure conque, la droite; j'eusse voulu, de mon ct, lui
offrir cette oreille-l, tant comme lui de tympan pais et plus attaqu
 gauche. Grce  sa voix stridente et  son accentuation nette, je l'ai
toujours bien entendu, mme lorsqu'il baissait le ton.

C'tait un solide fantassin; ses courses  pied ont un peu combattu
l'effet nfaste de la tabagie.

Il retournait chez lui en pleine nuit et ne fut jamais attaqu par les
rdeurs.

Il n'y a pas d'Apaches, rptait-il, puisque je n'en ai jamais vu. Il y
a des gens si couards qu'ils trouveraient moyen de se faire assassiner
dans une le dserte!

Il n'y avait, au fond, aucun grand pote du XIXe sicle qui trouvt
grce devant lui, pas mme Baudelaire ni Verlaine. Selon son caprice, il
appelait Hugo un imbcile, ou affirmait: Il y a en lui quelque chose
qui dgote, ou encore disait, d'un chef-d'oeuvre: C'est rien du
tout!

Son ddain pouvait affecter ensemble les formes les plus hautaines ou
les plus brutales, de la distinction ou une sorte de crapulerie 
l'orientale. On sait, qu'au demeurant, il lui arriva de trouver des
dfinitions admirables, ou des jugements trs spirituels. Il disait de
Flaubert; Sa perfection est celle de l'eau strilise; de Gide: Un
bonze qui cherche ses puces; je n'y verrais rien  redire: par malheur,
il les donne  manger aux autres; d'Hervieu: C'est l'Oedipe de l'cole
du soir; de Leconte de Lisle: Il a pour la Grce un amour
tropical[18].

[Note 18: Voir L. Thomas.]

A travers le grossissement, ces propos font voir le dpit des victimes.

Brave, assez bon escrimeur; il allait allgrement sur le terrain. Il eut
quelques bons duels dont il se tira dextrement.

On dit que sa mort fut une admirable leon de stocisme. Il l'attendait.
Il la savait invitable et continuait  disserter posie et littrature.
Peu de jours avant l fin, Barrs lui ayant dit:

--C'est une belle chose d'tre le plus grand pote vivant de la langue
franaise.

Il rpondit:

--Voil pourquoi il faut que je meure!...

Au mme Barrs, il disait, presque  l'heure de son agonie:

--Il n'y a pas de classiques et de romantiques. Je regrette de n'tre
pas mieux portant pour t'expliquer.

Ses funrailles furent d'abord imposantes, malgr la laideur d cortge.
Elles devinrent affreuses au four crmatoire qui est un btiment
misrable. Dans une salle cocasse, et trs chaude, il y avait trop de
monde. L parlrent Dierx, Barthou, Barrs, un ambassadeur hellnique,
Charles Morice, et c'tait, dit-on, lugubre. Je fus de ceux qui
attendirent dehors. Nous vmes bientt une paisse fume noire, qui
contenait beaucoup de suie. Cette suie tombait sur nous. J'en eus sur
mes manchettes et j'avais l'impression de recevoir des particules
carbonises de Moras.

L'oeuvre de Moras me laisse incertain. Elle (ou il) est d'un bon pote;
on y trouve un sens dlicat effort du rythme, et, sur le tard, une
admirable clart. Maints vers sont personnels; d'autres ont une grande
beaut classique. Mais qu'a-t-il positivement ajout au trsor franais?
Ce fut un grand lve, avec les qualits suprieures de l'ouvrier--au
sens le plus beau--ce ne fut pas un Matre.

Dans sa laborieuse et longue recherche, il y a de l'impuissance--non pas
l'impuissance de Baudelaire, impuissance qui vient _aprs_ la jeunesse,
parce que l'homme est marqu pour une prompte dcomposition, mais
l'impuissance primitive, qui incite  tenter tous les artifices pour
atteindre  la cration,  cogner aux portes de toutes les traditions, 
prouver toutes les disciplines, et qui, en somme, fait aboutir  un
travail presque parfait, dans la dernire manire choisie, mais  un
travail seulement.

Comparez cela au jet jeune et frmissant de Poe  ce brusque
ruissellement de gnie qui va sombrer dans l'impuissance; ou encore 
l'abondance, excdente souvent, mais si riche, si resplendissante du
Pre Hugo ou encore  la magie de _Mme Bovary_, de _Salammb_, de
_l'Education_, o un homme tout retentissant des cloches du verbe se
condamne  une puration inlassable et finalement morbide...

L'influence de Moras tient  plusieurs causes. La principale, je crois,
c'est qu'il sut changer plusieurs fois d'cole, en russissant chaque
fois  se donner une attitude si imprieuse, qu' tout coup, il
s'imposa. Et c'est un destin singulier que celui de cet homme qui,
abandonnant successivement ses vues antrieures, trouve des disciples 
chaque mtamorphose... S'il fut demeur l'homme de sa premire manire,
nul doute qu'on ne l'et relgu. Mais, en refondant des coles, il put
 chaque priode haranguer une jeunesse nouvelle, dans les cabarets o
l'on recrute[19].

[Note 19: Non qu'il recrutt directement! Il attirait par le _ddain_
plus que par la sympathie.]

Une Anglaise venait chez les Delzant, qui signait ses oeuvres Vernon
Lee, une Anglaise sche, ou plutt dessche, et fort arthritique. Ses
yeux clairs distillaient une tristesse irrparable, alors que ses propos
rvlaient parfois une sorte de gaiet sarcastique. Tout en elle
marquait le destin avort, les rves morts avant l'heure, les illusions
qui eurent  peine le temps d'clore...

L'Anglais, quand son esprit est libr--ou sur les points o il l'est--a
une spontanit martele, faite d'-coups, que le Franais n'a gure.
Vernon Lee proclamait sur les tres et les choses de ces opinions
sursautantes qui surprennent comme des btes fauves dans un jardin. Cela
se mlait  de trs troits prjugs...

J'ai souvenance d'une causerie sur les Celte de Grande-Bretagne et
d'Irlande (les Keltes, comme elle disait) dont elle parla sans le ddain
frquent de l'Anglo-Saxon pour le Celte, en femme qui les avait
observs. Et elle mit en relief cette conqute naturelle, ingnue, des
vainqueurs par les vaincus:

--Les Anglais disent qu'ils sont plus frivoles qu'eux... mais c'est dj
une grande force, quand la frivolit va de pair avec la fcondit.
L'homme frivole s'use moins. Il se rattrape mieux. C'est la lutte du
caoutchouc contre le fer. Mais la frivolit Kelte est un mot. Le Kelte a
chang de caractre partout o cela lui a t utile; il s'est adapt au
froid, au chaud,  l'air lger et  l'air lourd,  l'humidit, au vent,
 la pluie... il s'est adapt  l'Anglo-Saxon, sans pour cela abandonner
son fonds... (son essence, n'est-ce pas?) Il y a des Keltes tout aussi
entts que les Anglo-Saxons; dans le pays de Galles, il y en a de
lgers qui gagnent tous les foot-ball, il y en a d'irascibles qui
remplissent l'Irlande. Et moi, je dis que l'Anglo-Saxon est perdu. Il
est rong sur les bords, il est rong dans les entrailles... Un soir,
j'ai assist  un banquet Keltique... Ils venaient de partout... et si
vous aviez, entendu avec quelle certitude, ils parlaient de leur
victoire... et avec quel mpris des Anglo-Saxons!... J'ai cout, et
j'avais peur... oui, oui, j'ai senti qu il n'y avait rien  faire et que
ceux qui avaient gagn par le glaive... perdraient avec la parole, le
ngoce et la progniture... C'est pour moi une toute grande
certitude!...

Charles Morice vnt le mme soir que Moras. Long, chauve, avec des yeux
troubles, un peu hallucins, il donnait une impression de tristesse
pouvantable. Ce fut un homme plein d'ides, mais personne ne donna des
ides une sensation plus creuse, plus anantissante. Une irralit
vertigineuse manait de sa personne, de ses discours et de ses crits;
je suppose qu'il donnait aux esprits positifs le dgot de la pense,
tellement tout ce qu'il crivait semblait superftatoire. Et puisque, en
somme, il pensait plus brillamment que beaucoup de gens tiquets
penseurs, cette impression accablante, chacun la reportait sur sa propre
pense. On ne pouvait s'empcher, lorsqu'on l'coutait ou qu'on le
lisait, de craindre que les penseurs ne fussent des animaux beaucoup
moins existants que les cratures en qui domine l'action, voire l'action
la plus brute, la plus stupide, la plus chaotique. Rien de lui ne me
reste, tout s'est coul, et lorsque je l'voque, j'voque un nuage, une
forme surgissant un instant du _formless must_ et s'coulant
lamentablement dans l'inexistence.


VII

CHEZ Mme ET M. BORY D'ARNEX


IL y avait au cinquime du 8 _bis_ de l'Avenue du Bois de Boulogne, un
appartement spacieux et charmant, d'o la vue tait merveilleuse. L
vivaient Mme et M. Bory d'Arnex. On y dnait finement, parce que la
chair tait frache et point noye sous les pices. Arthur Bory d'Arnex,
homme du canton de Vaud, avait la religion du vin, tant pour la
consommation que pour le plaisir de soigner une bonne cave. En sorte
qu' la chair fine s'ajoutaient des vins francs et nobles, veills par
un homme qui avait l'me des buveurs et des vignerons.

Mme Bory d'Arnex,  quarante-cinq ans, gardait un agrable et frais
visage de flamande. Htesse qui ne liardait jamais sur le menu, elle
avait des mthodes de vie exactes, qui se rsumaient dans une phrase:
il faut s'arranger.

Elle voulait dire par l que chacun avait pour premier devoir d'ajuster
ses besoins  ses ressources, selon le principe de M. Micawber: Revenu,
vingt livres; dpenses vingt livres six pence: malheur! Revenu, vingt
livres; dpenses dix-neuf livres, dix-neuf shellings et six pence;
bonheur!

Elle abominait les gens qui ne savent point boucler l'an avec leurs
revenus, leurs bnfices ou leurs appointements. Elle-mme
s'arrangeait bien. Comptant avec largeur, elle acceptait un
coefficient de coulage; elle tait femme  dire  sa cuisinire:

--Virginie, j'admets que vous me filoutiez deux cents francs par mois...
mais vous en volez trois cents: c'est trop!

En retour, lorsqu'elle engageait une nouvelle cuisinire, elle ne
s'tonnait point d'tre questionne, et donnait les dtails utiles sur
le train de la maison, sur les dners pris, avec le nombre des
convives.

Il advint qu'une cuisinire lui rpondit:

--Je regrette, mais le service de Madame ne me convient pas... J'ai
l'habitude de _faire_ six cents francs par mois... ici, a ne sera pas
possible[20].

[Note 20: Ce qui ferait 3.000 francs en 1927.]

Outre l'appartement de l'avenue du Bois, les Bory d'Arnex possdaient
une sduisante villa  Saint-Cloud, villa dnomme la Halte. Parce que
Mme d'Arnex avait l'amour des roses, les roses y poussaient en
surabondance. Je revois quelques crpuscules d't o ces fleurs
dployaient partout leurs pulpes roses, blanches, jaunes, rouges,
violaces, carmines, jaspes, et remplissaient l'air chaud de leurs
mes odorantes...

On apercevait, avec la Seine dans le val, les deux cts de ferie, un
Paris que l'heure rendait nigmatique et plein de promesses enchantes.
Heures infinies, heures o l'air entrait dans les poitrines comme une
eau de Jouvence, o les illusions renonces reprenaient une grce
dsute et presque consolante. Il y eut l de trs aimables communions,
devant les baies bleues de nuit, et la table si charge de roses qu'on
rvait aux jardins d'Ispahan ou de Trbizonde.

Mme Bory d'Arnex, romancire, connut des dbuts dlicieux, une aurore de
succs qui devait jeter sur toute sa vie un clairage de regret. C'tait
au retour d'un priple oriental. Un roman romanesque o elle versait
tout frais ses tincelants souvenirs, remis  la _Revue des Deux
Mondes_, fut publi d'enthousiasme. Longtemps aprs, elle tait encore
un peu ivre du succs soudain, des prdictions de gloire, des articles
qui caressent une me panouie de fables...

Par l-dessus, imaginez une jeune femme jolie, saine, riche,  qui rien
n'allait rsister... Elle se rva George Sand, Georges Elliot, Mme de
Girardin... et dans ce monde incertain, n'tait-ce pas lgitime? Sans
mfiance, sre que le lendemain allait tre plus brillant encore, elle
publia vite un second volume... Alors, elle sentit le frein, mais elle
entendit dire, et se persuada, que c'tait toujours ainsi: l'arrt avant
le grand coup d'aile de la conqute...

Malgr le salon brillant et la bonne table, sa renomme ne s'tablit
point, elle ne franchit pas l'obstacle. Chaque livre servait, et-on
dit,  rendre la chance plus faible et plus obscure... Riche d'orgueil
et tout  fait intelligente elle dut souffrir d'autant plus que ses
dernires oeuvres taient les meilleures.

Au physique, une beaut flamande frache, trs savoureuse, les joues
pleines, le corps assez trapu. Elle observait avec agrment. J'ai t
quelque temps intime dans la maison et cette intimit reste un des jolis
souvenirs de ma carrire littraire... Nous essaymes mme, Mme d'Arnex
et moi, d'crire une pice ensemble--ce qui n'alla point: la
collaboration manqua d'lan, de tremplin; je me fatiguais plus 
laborer une page avec elle que si j'en eusse crit dix moi-mme...

Arthur Bory d'Arnex, homme d'affaires et particulirement homme de
banque, avait les paupires anguleuses sur des yeux clairs, trs
intelligents. Curieux de latin et d'rudition, aimait citer, disserter,
chicaner un peu les crivains et les savants sur leurs textes ou leur
exactitude historique.

En proie au mal de la justice, il tait de ces hommes qui ne peuvent
entrer dans une gare sans avoir maille  partir avec les employs, les
porteurs, les agents. Il se prcipitait sur les chefs de gare pour
rdiger une plainte en rgle; il donnait sur les doigts des directeurs
de journaux ou de revues,  propos d'une erreur de fait de texte ou de
syntaxe. Au demeurant, un homme excellent, qui avait du coeur et qui
admirait tout de sa femme--son esprit, son talent, sa jeunesse
surprenante, son teint, sa toilette, sa chevelure.

Chez les Bory d'Arnex, j'ai rencontr souvent la famille Hrdia. Elle
arrivait parfois au grand complet le pre, la mre, les
filles--celles-ci charmantes, frisselantes, agiles, et les plus beaux
yeux du monde. J'ai toujours tenu Hrdia pour un compagnon agrable:
Normand et Havanais, il tenait ses traits de l'Ile, et encore sa
dmarche, qui faisait dire au vieux Landau:

--Mme de dos, on reconnat le conquistador...

Dou d'une me pacifique, riche d'indolence, il ne demandait qu' vivre
 l'aise et  crire un peu, trs peu. Sa voix tait retentissante, son
accent prcis, mme un peu rude, entrecoup de bgaiements. C'est de
tous les hommes celui qui m'a fait l'impression d'avoir la plus vaste
lecture. Il connaissait un nombre prodigieux d'auteurs de tous les ges
et nous passmes une heure, aux Frmonts, en Normandie  nous relancer
des titres de romans et de pomes: C'est lui qui l'emporta, dans cette
joute. Il tait inpuisable et si on lui citait un dtail, il le
compltait.

Serviable, il entreprenait sans cesse des dmarches pour le compte
d'auteurs jeunes et vieux: on le rencontrait avec des manuscrits qu'il
allait dposer  l'Acadmie, dans des bureaux de rdaction, chez des
diteurs, parfois chez un puissant politicien, ou bien il besognait 
faire dcorer un confrre,  lui dcrocher un subside. Quand on a ce
gnie de la dmarche, il est fatal qu'on en profite un peu soi-mme:
Hrdia s'ouvrit les portes de l'Acadmie, fut directeur du _Journal_ et
obtint la bibliothque de l'Arsenal. Il n'avait qu'une mince fortune et
ses jolies filles cotaient gros  entretenir,  vtir,  promener.

L'une se maria avec Rgnier, une autre avec Louys; la troisime eut
Maindron. Maindron tait un butor fantasque, plein d'atrabile; on dit
que le mnage Louys allait cahin-caha... Toutefois, tant qu'Hrdia
vcut, s'il y eut des grincements, les attelages marchrent.

Je le connus pendant dix-sept annes, assez familirement, encore que je
ne frquentasse pas chez lui, et nos relations furent constamment
cordiales. Il est de ceux qui rclamrent pour moi, spontanment, la
lgion d'honneur...

Au _Journal_ o je le retrouvai sur le tard, il m accueillit
affectueusement et s'effora de me rendre service; c'est lui qui me fit
engager comme chroniqueur.

Il menait dans les bureaux du _Journal_ une vie singulire, trs
conforme au plan de son indolente destine. On le voyait surgir vers
sept heures, s'enclore dans son bureau, recevoir htivement quelques
visiteurs. Souvent, il ne demeurait l qu'un quart d'heure, il est
difficile de concevoir les motifs que pouvaient avoir le _Journal_ 
garder ce directeur littraire qui disait aux solliciteurs:

--Surtout ne vous adressez pas  moi! Je n'ai aucune espce d'influence,
ou plutt, j'ai une influence  rebours: si vous avez le malheur d'tre
recommand par moi, vous tes fichu...

Vers 1903, sa surdit devint trs forte, il fallait lui crier dans
l'oreille; il s'affaiblissait, excessivement arthritique et atteint 
l'estomac. Un de ses yeux bruns devint tout ple, avec un iris
transparent... Hrdia faisait des cures de lait qui plongeaient dans le
marasme cet amant clair de la table et des vins velouts:

--C'est immonde! exclamait-il. J'ai un got d'curie dans la bouche et
je ne peux plus regarder Une vache sans horreur!...

Bienveillant, peu port aux querelles, il avait des indulgences qui lui
ont t reproches. Daudet le montrait dansant la bamboula du succs et
prtendait le dpeindre dans l'Excourbanis du _Tartarin sur les Alpes_.
Personnellement, je n'ai jamais vu Hrdia s'humilier devant un homme ni
devant une renomme. Je ne le reconnais pas non plus dans l'Excourbanis
ivre de clameurs et de gestes:

Ce diable d'homme crpu, velu, barbu, prouvait un besoin de bruit,
d'agitation, qui ne lui permettait pas les emplois sdentaires. Au
moindre prtexte, il levait, les bras, les jambes, poussait des
hurlements effroyables, des ha! ha! ha! d'une joie froce, exubrante,
que terminait toujours ce terrible cri de guerre en patois tarasconnais:
Fen d brut! Faisons du bruit.

J'ai connu un Jos Maria quadragnaire,  la voix sonore, mais sans
outrance...

La littrature d'Hrdia correspond  son extrme paresse--et par
paresse, il faut entendre l'horreur de toute tche suivie. Il est
peut-tre le plus parnassien des parnassiens; ses sonnets, pour la
plupart, sont des suites de mtaphores et d'numrations. Leur charme
est rel, un peu froid; ils prouvent qu'il peut exister de beaux livres
de vers sans beaucoup de posie. Ils prouvent aussi qu'un homme peut
avoir le sentiment potique et ne gure l'exprimer: au cours de
causeries, Hrdia citait avec profusion des passages de prose ou de
vers qu'il aimait et dont l'motion potique tait incontestable.

De surcrot, dans _Les Trophes_, rgne une grande monotonie qui ne
rgnait pas dans la vie ni dans la conversation de Hrdia: sa chance
c'est qu'une demi douzaine de ses sonnets pourront suffire au maintien
de sa renomme. D'autres potes priront pour avoir t trop varis: la
postrit est fainante.

A Saint-Cloud plutt qu' l'avenue du Bois survenait parfois le peintre
Benjamin Constant. Aprs avoir t surfait, Benjamin tendait  tre
dcri. Il gardait vaille que vaille une rputation moyenne, et
cultivait le monde o l'on dcroche des portraits. C'tait un homme
blme, les joues molles, les yeux plissants, un air sr de soi-mme et
la voix forte, pas bte et pas blouissant. Quand il tait invit avec
Mme Benjamin Constant, il fallait attendre une bonne heure: le couple a
gt plus d'un des bons plats de la Halte. Ils arrivaient primitivement
en voiture, voiture de matre, ou locatis assez fringant pour en donner
l'apparence; plus tard, ils vinrent dans une auto tincelante.

Mme Benjamin, femme timore et raffine, pour qui le chiffon tait roi,
n'entendait se retrancher aucun luxe. J'ai gard d'elle un souvenir qui
serait effac, n'taient ces retards qui agaaient tout le monde. A
table, Benjamin tenait volontiers le crachoir et ne filait pas trop
mal l'anecdote. Il fit de Mme Bory d'Arnex un portrait dont elle n'tait
gure satisfaite, et que je trouve agrable. Elle s'exclamait sur le peu
de peine que doivent se donner les peintres pour gagner un sac de
banknotes...

--A peine s'il travaille pendant la pose... il parle... il parle... de
tout... il cligne de l'oeil... il jette de ci de l une touche... c'est
charmant de nonchaloir... Aprs une dizaine, une quinzaine de ces
petites sances, le tour est jou, il encaisse dix mille francs. Je ne
vois aucune raison pour qu'il ne peigne pas cent portraits par an...

Benjamin Constant trpassa; Mme Benjamin ressentit un effroi extrme
quand elle se vit avec vingt-cinq ou trente mille francs de rente...[21]
Comment vivre avec un si petit revenu! On la trouvait affaisse,
soupirante, presque sanglotante. On dit qu'elle rsolut le problme avec
le maximum d lgance en se supprimant.

[Note 21: Qui valaient alors autant que 150.000 aujourd'hui.]

Un autre familier de Saint-Cloud et de l'avenue du Bois, c'tait Daniel
Berthelot. Je l'avais vu d'abord chez Mme Mnard-Dorian, faisant un peu
la cour  Jeanne Hugo. Mince, plutt ple, blond, son oeil clair, au
regard aigu, rappelant le grand Marcellin. Quand je le retrouvai 
Saint-Cloud, il avait vieilli; son regard, encore vif, apparaissait
moins tranchant. Sa tenue, toujours correcte, avait perdu quelque
lgance; il se montrait admirateur de _Nell Horn_, du _Bilatral_, des
_Xiphuz_, de _l'Imprieuse Bont_, des romans prhistoriques ou
nigmatiques, de _l'Indompte_ etc., et s'attachait  me le dire.

Physicien, comme son pre, il a des vues trs tendues sur l'art, sur la
politique, sur tels coins mondains, sur tels sujets imprvus, comme par
exemple les tournois des joueurs d'checs. Il dcrivait avec minutie les
champions, leur tactique, leurs points forts, leurs points faibles:
c'tait l'poque o triomphait Zuckertort mais Zuckertort tait plus
savant que gnial, tandis qu'un Slave erratique tonnait par la
fantaisie et l'clat de ses combinaisons.

Daniel racontait d'une voix assez nette, qui s'assombrissait et mme
sombrait par intermittences: un petit rire trange coupait les
anecdotes.

Il valait mieux l'couter que lui parler, quoiqu'il dployt une adresse
extrme pour complter les phrases dont il ne saisissait qu'une partie.
Rarement, il rpondait de travers. Je n'ai pu me lier avec lui, malgr
des affinits certaines: je ne sais s'il se prte  l'amiti; il aurait
fallu le rencontrer hors du monde.

Ce savant d'une si vive intelligence demeura longtemps presque infcond:
il a pris sa revanche; on lui doit des dcouvertes souverainement
intressantes, sur des effets de la lumire ultra-violette, comparables
aux effets de la chlorophylle.

Edouard Schur, tte nordique remanie par des mlanges bruns, grand et
plutt vot, cultive l'occultisme en mme temps que la littrature. Une
atmosphre de dsintressement enveloppe cet homme. Son mysticisme,
normalement doux et honnte, comporte des crises combatives et un solide
orgueil: pour qu'il se livre, il faut lui parler gravement et avec
modration. Il frquente peu le monde extrieur: dans la rue, il passe
sans vous reconnatre; dans les jardins, assis sur un banc, les yeux
fixes, il plonge dans un univers qui lui cache la mprisable ambiance.
Un tre admirable le suit, une de ces femmes au grand coeur qui cartent
les obstacles et guident la marche aveugle des rveurs.

Le talent de Schur nous ramne agrablement au grand pass. Dou de
posie, crateur de livres emblmatiques, annales merveilleuses que
l'auteur veut historiques--parfois prhistoriques--son charme est
reposant, mais sa logique n'est pas de celles qui convainquent: ce n'est
pas une doctrine, ce sont des motions morales qu'il faut lui demander.

Qui donc vient d'apparatre sur l'cran? Un juge au nez courbe, aux yeux
fades mais vigilants, M. Fonction, qui termina sa vie dans les hauteurs
d'une Prsidence de la Cour de Cassation. De cet homme lgrement vot,
ambitieux, d'une honntet moyenne je me souviendrais  peine si nous
n'avions un jour gravi la cte de Saint-Cloud ensemble. Il me dpeignit,
non sans agrment les tribulations de son apostolat, dbats de
conscience, scrupules, extrme difficult de bien rdiger un jugement.
Il s'expliqua, approximativement, en ces termes:

Le Jugement se forme de soi-mme, peu  peu, sans grande fatigue
intellectuelle, mais la rdaction, ah! la rdaction... Quelle nigme! Je
ne crois pas qu'il y ait au monde un travail plus dlicat, plus
compliqu, que la rdaction d'un bon jugement... A coup sr, vous n'y
avez jamais song. Avant que d'tre juge, rien ne me semblait plus
simple. Eh bien! j'ai souvent su sang et eau, pour crire une vingtaine
de lignes... Jamais,  l'poque de mes examens, si difficiles
fussent-ils, et j'tais un bon tudiant, je n'ai eu tant de peine.
J'estime qu'un Jugement bien conu est une oeuvre admirable. Lorsqu'on
s'y connat, on prend un plaisir esthtique, oui, esthtique,  tudier
de vieux arrts, on prouve une joie analogue  celle que l'artiste
prouve devant une belle toile, le pote devant un sonnet parfait, comme
d'ailleurs on prouve du dgot et mme de l'indignation devant certains
arrts sabots par des juges sans science et sans logique.


VIII

CHEZ M. ET Mme MNARD-DORIAN


Entre 1885 et 1900, une fraction imposante du tout Paris frquentait
chez M. et Mme Mnard-Dorian, qui donnaient de grands dners, suivis de
plus grandes rceptions, des ftes lumineuses, fleuries, odorifrantes
et musicales o l'on rencontrait force femmes dlicieuses et force
ravissantes jouvencelles.

Mme Mnard-Dorian, charmante, curieuse de toutes les manifestations de
l'intelligence et de l'art, encline aux opinions socialistes et
libertaires, anticlricales, recevait avec grce malgr quelque
distraction, car elle avait ses minutes de rverie, mme au Sein des
cohues. Elle m'tait sympathique; elle l'est toujours. Je ne fus qu'un
tmoin secondaire de sa vie, un tmoin qui mentirait s'il disait l'avoir
jamais vue agir mchamment ou dloyalement: elle m'est apparue franche,
serviable, accueillante, courageuse, prte  dfendre ses opinions.

J'ai moins connu M. Mnard-Dorian, homme dou de bon sens et de
discrtion: pendant mes visites, si nombreuses pourtant, les
circonstances ont voulu que je n'aie avec lui aucune conversation
suivie. Il ne s'y prtait point, du reste, il se tenait modestement 
l'cart, il coutait.

Mlle Mnard-Dorian fut en ce temps une savoureuse jeune fille, un peu
trop millionnaire, ce qui semblait la reculer au fond d'une chapelle
byzantine. C'est le temps o se nouaient l'idylle Jeanne Hugo-Lon
Daudet, et, moins vive, l'idylle Mnard-Dorian et Georges Hugo.

Jeanne Hugo, saine et frache, beau fruit de l'arbre de tentation, forte
jusqu' en paratre grasse, montrait un visage plein, un des plus jolis
profils de Paris, de beaux yeux bleu gris, larges, un peu froids.
Taciturne, apparemment songeuse, elle voquait une Vnus qui serait
batave et elle avait un tourdissant coup de fourchette. C'tait plaisir
de voir ses lvres roses et ses dents argentines aux prises avec les
chefs-d'oeuvre de la cuisine franaise. Sur ce sujet, elle pouvait
s'entendre avec Lon qui, d'une activit frntique, dpensait tant
d'nergies qu'il fallait bien que les viandes quilibrassent le budget.

Autour de Jeanne s'agitait une horde. Mme pauvre, mme inconnue, cette
proie rose et blanche et veill la convoitise, et elle tait petite
fille du, grand Hugo...

Lon, follement pris, raffinait sur la toilette, faisait un usage
prodigue d'lixirs odorifrants. Un jour qu'il rpandait l'odeur de tout
un parterre de roses, de lilas et d'hliotropes, son pre s'cria:

--Eloigne-toi, mon petit Lon... tu pues effroyablement!

Et Goncourt, qui tenait les parfums en excration se rfugiait tout au
fond du cabinet de travail...

La lutte fut ardente. Parmi les comptiteurs o se trouvait, je crois,
Daniel B..., qui frappait alors par des yeux bleu-gris, trs vifs, trs
pntrants, assez pareils aux yeux de son pre. Lon l'emporta, le
mariage fit un bruit norme, plus norme encore parce qu'il fut
exclusivement civil: il tait rare que les pires mcrants ne se
mariassent pas  l'glise (c'est encore plus rare aujourd'hui). De mme
les plus tnbreux athes chappent difficilement aux obsques
religieuses... Mon ami N..., sceptique absolu,  qui je demandais
comment il entendait tre enterr, rpondit avec vhmence:

--J'ai inscrit dans mon testament que mes funrailles doivent tre
clbres par les soins du clerg catholique et romain... J'y tiens
absolument... je veux tre enterr comme le furent mon pre, ma mre, et
tous mes aeux.

Goncourt, qui protestait l'indiffrence en matire de religion,
entendant dire que M. L..., n'avait pas laiss baptiser ses enfants et
_a fortiori_ ne leur faisait pas faire leur premire communion,
s'criait, effar et mme indign:

--a... c'est trop fort!

Tandis que Lon Daudet pousait Jeanne, Georges Hugo tardait  l'imiter
avec Mlle Mnard-Dorian. Georges, jeune homme dsordonn, sympathique,
intelligent, artiste, et plein de coeur, n'hsitait jamais  faire une
sottise ni  rendre service (avec promptitude, bonne grce et largeur):
il tait tapable  merci... Avec cela une grande faiblesse de caractre
qui en faisait la victime des circonstances et une prodigalit qui
menaait son avenir.

Le prince hritier, disait Alphonse Daudet: aucun sentiment des
ralits froces.

Georges Hugo se ruinait la sant, sana plaisir rel, par inertie et par
ennui (toute son attitude dcelait un ennui formidable). Il finit par
pouser Mlle Mnard-Dorian, et ce mariage ne fut pas salutaire.

Georges Hugo avait hrit du grand-pre le double don de la littrature
et de la peinture: il a publi, quelques pages o se marquent une
sensibilit tendre et une vision dlicate; il a expos des tableaux et
des dessins sduisants. Mais l'Ananke le tenait, peut-tre la charge
trop lourde du nom: il s'parpillera dans l'ternit, sans laisser
aucune trace.

Il fut un ami trs intime de Lon Daudet qui ne parle jamais de lui sans
attendrissement:

--C'est toute ma jeunesse!

En des jours joyeux et fous, ils se rendirent coupables de maintes
fumisteries, de ce genre que les Anglais nomment farces pratiques.
C'est eux qui, une nuit, grimprent jusqu'au sommet de la tour Eiffel o
ils plantrent un trange drapeau.

Par Georges Hugo, j'ai connu Lockroy, petit homme d'aspect frle, roseau
mdiocrement pensant. Etait-il aussi ple dans sa jeunesse qu'il
m'apparut au seuil de la vieillesse? Cette pleur saisissante,
fantmale, tait rendue plus saisissante encore par de grands yeux
hallucins.

Il parlait d'une voix grle, aigu, nette, presque gamine, et donnait
l'impression d'un mystificateur. Il faut le tenir pour un
politicien-type dans la catgorie des inutiles; nul n'a mieux connu les
ficelles, les conspirations de couloirs, les trucs de camelots qui
prsident aux combinaisons ministrielles. Au fond, incapable de
concevoir une question complexe, perdu dans les ambitions mdiocres,
Pierrot promu homme d'Etat, prodigieusement ignorant, il donnait son
opinion avec un reste de verve, qui jaillissait par intermittence de sa
tte puise...

Il avait d'innombrables et pittoresques souvenirs qui, parfois,
rendaient sa parole captivante. Alors passaient en clairs Garibaldi
dont il fut un soldat, en Sicile; la Phnicie et la Jude o il avait
voyag avec Renan; le sige de Paris durant lequel il fut chef de
bataillon... Au total, une personnalit intressante qui n'avait rien
d'utile  faire dans la politique. Comment le blmer, devant les lgions
de fantoches qui encombraient et encombrent les Assembles de la France
et de l'Europe!

A ct du gas Floquet c'tait un petit aigle. Je revois celui-ci, grave
et bonhomme  la fois, une tte qui, de loin, semblait une tte de
mdaille, et qui, de prs, devenait une tte grassouillette, banale, qui
me rappelait la tte d'un charcutier du faubourg Saint-Jacques, devant
la boutique duquel je passais chaque jour.

Ce Floquet rondouillard, plutt petit, bien coiff, dou d'une cervelle
vague, dut le succs de sa vie  la fameuse apostrophe au Tzar, en 1867:
Vive la Pologne, Monsieur! Il eut une carrire complte, plus complte
que celle de Lockroy, et son loquence dcelait une certaine ardeur, une
ardeur de brave homme(?...)

Comme Prsident de la Chambre, il eut quelque allure, comme chef d'un
ministre de combat, qui devait terrasser le boulangisme, il fut inerte,
maladroit, sans consistance. Il eut pourtant la crnerie, prsident du
Conseil, d'aller sur le terrain avec le gnral, qu'il blessa
grivement, par pure chance. En somme, un homme heureux, au sens grec:
ses succs dpassrent dmesurment ses mrites et ses comptences.

Chez les Mnard-Dorian, je rencontrais Lanessan, petit homme rougeaud,
bizarre et d'ailleurs intelligent. Nous emes certain soir une longue
discussion  propos de la force comparative des animaux. Lanessan
soutenait--c'est le thme traditionnel--que la puce manifeste une
puissance musculaire proportionnellement beaucoup plus grande qu'un
cheval.

Ce que je niais premptoirement.

--Mais, exclamait Lanessan, songez qu'une puce fait des bonds qui
atteignent et dpassent mille fois sa longueur... Un cheval qui franchit
d'un saut sept  huit mtres est un sauteur de premire force.... Le
bond de la puce est prodigieux en comparaison du bond du cheval.

--Erreur manifeste! affirmais-je... La longueur du cheval compare 
celle de la puce n'a rien  voir l-dedans... Dans le vide, la puce, 
puissance gale, devrait sauter aussi loin que le cheval...  puissance
suprieure, elle devrait naturellement sauter plus loin! Mais  cause
de la rsistance de l'air, la puce est handicape... Je suis nanmoins
persuad que sa puissance est comparativement moindre!

Lanessan me regardait d'un air goguenard...

--Eh bien! admettons que l'essai se passe indpendamment de la
rsistance de l'air... Comment prouverez-vous votre paradoxe?

--Le plus simplement du monde. Prenons un cheval de six cents
kilogrammes et, d'autre part, six cents kilogrammes de puces... D'aprs
votre systme, les six cents kilogrammes de puces disposent d'une
nergie de bond trs suprieure... des centaines de fois suprieure 
celle du cheval... Admettons maintenant que le cheval et les six cents
kilogrammes de puces bondissent dans la mme direction... Le cheval
bondira  six mtres, je suppose... Mais les six cents kilogrammes de
puces n'auront pas franchi un mtre. Donc, pour un mme poids, l'nergie
de saut des puces serait infrieure  celle du cheval...

--Vous voil bien, messieurs les physico-chimistes! gouailla Lanessan...
Quand vous avez pos une quation vous croyez avoir tout rsolu... Mais
le monde organis ne se prte pas  vos quations... Posons autrement le
problme... Vous savez qu'un homard trane, par rapport  la masse, un
poids beaucoup plus grand qu'un cheval... Et pour prendre votre exemple,
six cents kilogrammes de homards dplaceront une vingtaine de fois
autant de matriaux que ne le ferait un cheval de six cents
kilogrammes... Vous voyez!

--Vous oubliez un lment: la vitesse. Si la vitesse du cheval est gale
 plus de vingt fois celle du homard (et elle l'est davantage) l'nergie
dploye par le cheval sera suprieure  celle dploye par le homard...

Ici nous entendmes un clat de rire derrire une porte. Une voix cria:

--Ce ne peut tre que Rosny!

Et je vis paratre Paul Clemenceau.

--Quand je le disais! Six cents kilogrammes de puces, six cents
kilogrammes de homards compars  six cents kilogrammes de cheval...
C'est du Rosny tout pur!

--Pardon, fis-je, je ne suis pas le premier qui...

--Peut-tre! Mais c'est du Rosny tout de mme... D'ailleurs vous avez
raison... L'nergie s'value en kilogrammtres... Il n'y a pas d'autre
moyen de calculer l'nergie de deux animaux et de deux machines...
Monsieur de Lanessan, vous avez tort!

--Vils cintistes! riposta Lanessan... Vous ne voyez que des
thormes... Soyez srs qu'une puce et un homard sont comparativement
plus forts qu'un cheval...

--Si c'est une religion, on s'incline!... Si c'est une opinion
scientifique, on la rcuse!...

--Le kilogrammtre ou la mort!...

--Le kilogrammtre et la vie...

Paul Clemenceau ressemble tonnamment  Georges Clemenceau. Les mmes
yeux vifs, la calvitie congnitale, la parole imptueuse et imprieuse,
la gouaille et la combativit. Paul est plus grand et moins trapu moins
Kalmouk aussi. C'est un homme primesautier, une cervelle active o les
ides bouillonnent. A cette poque, il mijotait une grande thorie
scientifique, dont il parlait par intermittences, en laissant filtrer
des lueurs.

Nous tions une bande, issue du Grenier, qui avons pass chez lui des
heures joviales. Mme Paul Clmenceau, Viennoise blonde, htesse
fataliste et charmante, intellectuelle, littraire, nous faisait le plus
aimable accueil. Le plat de rsistance nous rjouissait C'tait un
pot-au-feu d'o Paul, avec des gestes de prestidigitateur, sortait des
viandes, des saucissons et des saucisses, mlange dont je n'ai trouv
l'quivalent nulle part et qui m'a laiss un souvenir savoureux.

On avait licence de tout dire, la matresse et le matre de la maison
n'ayant gure de prjugs. Il y eut des discussions ardentes, des
paradoxes bondissants, des musiques universelles. A l'poque
dreyfusienne, cette maison retentissait de vocifrations: de tous les
coins de l'Europe on y voyait accourir les mystiques et les redresseurs
de torts. Si elle a moins remu les masses que le boulangisme, l'affaire
Dreyfus, je crois, a remu plus rudement l'lite. Elle dveloppait une
intolrance et une combativit inoues.

Jamais je n'entendis plus de propos injurieux et n'assistai  d'aussi
furieuses controverses. Ce fut une guerre de religion  laquelle se
mlait une guerre de race. Les Dreyfusistes aryens combattaient _pour_
la justice et contre le militarisme ou la tradition. L'antidreyfusisme
agglomrait les catholiques, les nationalistes, les ractionnaires de
tous pelages. Le rle des juifs tait complexe. La plupart, au fond,
dfendaient leur race: une propagande universelle remuait les masses
Isralites, de Whitechapel  New-York, au fond des bourgades slaves,
dans les cits levantines, algriennes, tunisiennes. Partout les pcunes
hbraques fcondaient le dreyfusisme... J'ai entendu des migrants
russes, de pauvres diables en route pour l'Amrique, parler de Dreyfus
comme d'un Christ et de Zola comme d'un prophte.

Dans la premire priode, il y eut des conversions, presque toujours
dans le mme sens; l'immense majorit des convertis appartenaient aux
groupes radicaux ou rvolutionnaires. Dans la seconde priode, les
siges taient faits: chacun couchait sur ses positions. C'est la
priode des folies mystiques, dont le fameux bordereau devint le
symbole. On l'tudiait farouchement, sans gard pour les arguments
adverses. J'ai vu des gens prts  sacrifier leur fortune plutt que
d'abjurer leur foi dreyfusiste ou antidreyfusiste. Les uns eussent fait
guillotiner Esterhazy sans ombre d'hsitation; les autres auraient brl
Dreyfus vif avec dlices. Ainsi devaient tre les sectaires qui
croyaient  la simple ou  la double nature du Christ, ceux qui
voulaient la messe en latin et ceux qui rejetaient les simulacres.

D'incessantes pripties animaient ce drame qui souvent tournait 
l'oprette. L'intervention de Scheurer-Kestner, celle de Zola, celle de
Bertillon, et surtout la solennelle dclaration du colonel Picquart, le
suicide du colonel Henry, les plaidoyers du gnral Mercier, (je cite
sans souci de chronologie) le sige pique du Fort Chabrol, tout cela
soulevait des fureurs et des enthousiasmes frntiques, non seulement en
France, mais sur toute la plante. Car le cas Dreyfus devint rapidement
universel. Ce fut un de ces vnements franais qui passionnent la race
humaine: le mme procs en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis
aurait eu des chos plus sourds. La France est le ferment des peuples.

J'avouerai que l'affaire Dreyfus ne m'a point d'abord agit. La
condamnation primitive de ce capitaine me semblait un incident
quelconque. Comment viter, dans un grand pays militaire comme la
France, que des indignes se vendent  l'ennemi?

L'attitude de Scheurer-Kestner me frappa, plus mme que le _J'accuse_ de
Zola qui fleurait la littrature... Ds lors, l'affaire me parut louche.
A mesure que les vnements se prcipitaient, je doutais davantage et
j'estimais un nouveau jugement ncessaire. Tout de mme, je n'arrivais
pas  me faire une opinion! Les juges avaient t partiaux et lgers,
mais on produisait des documents propres  dconcerter un homme qui n'y
mettait aucun parti pris. Beaucoup taient faux, je crois, mais comment
le savoir? On invoquait aussi la ncessit de garder secrtes certaines
pices qui auraient pu nous attirer des frictions...

Pour dmler le Vrai ou le faux, il fallait du mysticisme: dreyfusistes
et antidreyfusistes vhments n'hsitaient pas: les uns et les autres
possdaient une vrit que je ne parvenais pas  atteindre... Toutefois
le dreyfusistes accumulaient de meilleures preuves que leurs adversaires
et, en tout cas, ils dmontraient que le procs avait t mal instruit
et tendancieux. La rvision s'imposait. Les dreyfusistes l'obtinrent
enfin et nous assistmes au fabuleux procs de Rennes. Des peuplades de
politiciens, des tribus d'crivains, des bordes de lgistes s'y
prcipitrent. Mirbeau injuria Meyer, un inconnu tira sur Labori, des
hommes notoires se giflrent. Dans ce hourvari, les avocats, le gnral
Mercier, Bertillon, le colonel Picquart, le commandant Cuignet,
suscitrent des enthousiasmes dlirants ou des haines frntiques...
J'ai vu pleurer des femmes quand Dreyfus fut recondamn, alors que
d'autres montraient des joies de convulsionnaires...

Puis la lutte reprit plus pre, plus sauvage, jusqu'au dernier procs,
o Ballot-Beaupr profra un rquisitoire fantastique et d'une longueur
dmesure. Dans l'intervalle, les premiers rles recevaient les pommes
cuites, avalaient les crapauds ou respiraient l'encens  pleines
narines. A part Dreyfus mme, nul ne fut aussi injuri que Zola. Menaces
de mort, envois d'excrments ou de botes explosives, caricatures
atroces, il subit toutes les formes de l'outrage. On nous le dpeint au
sortir du tribunal, au milieu des cannes leves, des crachats, des
hues, un parapluie sous le bras, le binocle dansant, ple, l'air d'un
bourgeois gar dans: une savane, digne pourtant et,  coup sr, trs
courageux, car rien ne devait paratre plus horrible  cet homme
nerveux, prt  s'vanouir les jours d'orage et incapable de donner un
coup de poing...

M. et Mme Mnard-Dorian n'taient pas moins dreyfusistes que Mme et Paul
Clemenceau. Leur maison retentissait de tous les chos de la lutte. M.
Mnard montrait une passion tenace et taciturne; Mme Mnard favorisait
de toutes ses forces la propagande. L'un et l'autre, entrans par le
mouvement, devinrent rvolutionnaires, presque collectivistes. Je
rencontrais Picquart, devenu un manitou, dans les deux maisons. Il a pu
faire beaucoup de femmes  cette poque: elles raffolaient de lui,
j'entends les dreyfusiennes; les autres lui voulaient mal de mort.

Sa stature dpassait un peu la moyenne. Visage agrable, nez trs fort,
yeux doux et voix caressante, c'tait Un homme bien dou, mais sans le
gnie que lui dispensaient tant de dreyfusiennes. Je l'ai entendu
discourir avec intelligence et nous emes quelques conversations qui ne
m'ont pas laiss un souvenir prodigieux. L'homme savait beaucoup de
choses et les prsentait gentiment. J'ignore si, au dbut, il avait
ressenti une vive indignation: elle ne se marquait plus dans ses
discours. Il semblait mcontent de Dreyfus; il plaidait moins son
innocence absolue que son innocence relative, je veux dire celle qui se
rapportait aux pices et aux tmoignages d'accusation.

J'ai cru dcouvrir un tat d'esprit semblable chez Labori. Ce colosse
tonnant, bnvole dans la vie prive, les yeux clairs, la tte un peu
petite pour la masse du corps, se plaisait aux actes amicaux: il est
venu me chercher pour sa _Revue du Palais_, il m'a reu chez lui avec
cordialit. Il montrait parfois une finesse imprvue, qui contrastait
avec ses aboiements. C'est lui qui certain soir me disait:

--Il y a beaucoup de hasard dans les causes qui nous tombent dessus et
le devoir professionnel nous contraint souvent  dfendre des individus
coupables ou suspects... A trop choisir, nous irions contre le but de la
profession... D'ailleurs, il y a tant de nuances dans la culpabilit! En
bien des cas, les deux parties ont une part de torts. La complexit de
la vie sociale produit en abondance des innocences frelates et des
culpabilits sympathiques, ou presque... Quoiqu'il en soit, du jour o
l'avocat accepte la dfense, son devoir est strict: il doit donner tout
son effort... Cela devient quelque chose comme le droit d'asile! Ainsi
que certains barbares dfendent l'hte ainsi l'avocat doit dfendre
l'accus... J'ai parfois regrett l'acquittement d'un coupable ou le
triomphe lgal d'un gredin, mais je vous assure que l'avocat ne doit
jamais faillir  son rle de dfenseur et que, pour ma part, je ne le
pourrais point...

Je ne jugerai ni Picquart, ni Labori: il y a trop de voix autour de
leurs mmoires, et trop d'crits. En tous deux, s'il y avait du courage,
il y avait aussi de l'ambition. L'un devint btonnier, l'autre ministre
de la Guerre. Labori fut, je cros, un btonnier recommandable, mais
Picquart un pite ministre de la Guerre... Tous deux moururent
prmaturment: comme la Malibran et comme Gricault, Picquart prit
d'une chute de cheval; Labori fut emport par la maladie.

Ni l'un ni l'autre n'aimaient Dreyfus: parlant de lui, tous deux
s'exprimaient avec une pointe d'amertume.

Le hros de la triologie, Alfred Dreyfus, je l'ai rencontr en personne,
d'abord chez Mme Mnard-Dorian, puis chez Georges Renard. Alors dans la
force de l'ge, il montrait des yeux clairs, un visage roide au teint
assez frais, o passait, par clairs, un sourire vaguement factieux. On
trouve en lui quelques traits smitiques, mais dans l'ensemble, le
masque est europen. Peut-tre,  la longue, le type asiatique
dominera-t-il, comme il est frquent chez les vieux Juifs. Il semble
insouciant, je ne l'ai pas entendu parler de l'Affaire. Une certaine
roideur faciale semble s'opposer aux expressions pathtiques: c'est
peut-tre la raison de l'apparence indiffrente que plusieurs crurent
remarquer lorsqu'on le dgrada.

Il semblait tranger  la crmonie, dit quelque part Lon Daudet. Et
il ajoute:

On avait le sentiment que cet homme n'tait pas de chez nous.

La premire affirmation me parat conforme  la ralit; la seconde
ressortit  l'imagination de l'crivain. Lon Daudet avait aussi t
frapp du teint de Dreyfus, un teint tratre qu'il a retrouv, dit-il,
bien des annes plus tard, chez Malvy. Cela ne s'accommode gure avec
les joues colores, presque rouges, de l'homme, mais je suppose que,
pendant la dgradation, il devait tre plutt blme.

Les propos que, tint Alfred Dreyfus en ma prsence taient intelligents,
encore que desservis par un, dbit terne; il montrait une pointe de
philosophie et ne manifestait de rancune contre personne... Ces
observations sont fragmentaires et strictement personnelles: peut-tre
un Dreyfus motif, amer et rancuneux s'est-il montr  d'autres
personnes. Pour moi, si j'avais ignor l'affaire, je n'eusse pas
discern les traces d un drame sur cette physionomie.

Sans raison apparente, Dreyfus me fait toujours songer  Naquet. Il n'y
a aucune ressemblance physique entre les deux hommes ni, ce semble,
aucune ressemblance morale... Je ne vois pour expliquer cette
association que leur commune origine hbraque et le fait qu'ils furent
l'un et l'autre mls  des manifestations violentes de l'opinion: tous
deux provoqurent de fortes ractions patriotiques. Naquet se trouva du
ct des nationalistes, alors que Dreyfus tait soutenu par les radicaux
et les socialistes. On ne pouvait avoir un profil, un nez, un poil,
barbe et cheveux, un oeil, plus smitiques que Naquet. Avec sa tte de
Nabi, mais de Nabi sans feu, sans action directe sur la foule, sa tte
plutt volumineuse sur un petit corps bossu. Naquet s'avrait
intelligent, divers, savant, assez changeant, mais capable
d'opinitret: pour obtenir la loi de divorce, il dploya une constance
invincible. Riche d'ides,  la fois savant, philosophe, politicien, cet
homme ne laisse  proprement parler aucune oeuvre et son action sociale
demeure mdiocre... Dou de logique verbale, il manquait de bon sens, en
proie  une sorte d'exaltation idologique qui le fit, de bonne heure,
se jeter, dans les aventures, et parti avec les ennemis de l'Empire, il
garda, dans le boulangisme mme, l'esprit dmocratique. De bonne heure,
il gota la joie de conspirer et les dlices des prisons politiques.
Sous la IIIe Rpublique, lorsqu'il se mla aux agits de l'Appel au
Peuple, il suivait son instinct de conspirateur, ses sentiments
messianiques, et il esprait bien canaliser le coup d'tat. Gris de
thories confuses, il s'aperut trop tard qu'il avait march au profit
des ractionnaires...

Avant de mourir, saisi d'un ultime accs idologique, il se rallia au
collectivisme.

Sa conversation tait intressante, nourrie par une immense culture: il
maniait les ides avec une dextrit d'escamoteur et se payait
volontiers de formules. S'il dcevait par l'ensemble de ses ides et de
ses doctrines, il amusait ou intressait dans le dtail. Pourvu qu'une
question demeurt dans des limites assez troites, il raisonnait juste,
il assnait des arguments subtils et serrs. Tout s'embrouillait
lorsqu'il voulait largir le thme, surtout lorsqu'il s'agissait de
choses sociales: alors le Nabi ne tardait pas  apparatre, un Nabi
thoricien, d'autant plus enclin aux chimres...

La dernire fois que je l'ai rencontr, c'tait au boulevard des
Italiens. Arrts prs de la rue Drouot, nous causions de l'avenir: il
manifestait une confiance vague dans l'volution collective, mais il se
mfiait des lendemains proches:

--L'humanit franaise est atteinte d'une fivre maligne, disait-il...
Cela tourbillonne... Le mal va et vient... On croit  la gurison et
soudain la temprature remonte... Si la guerre clatait, on peut tout
craindre... Nous ne sommes prts  rien...

--Tout craindre? La dfaite... le morcellement?

--J'espre que non... mais la logique est contre nous... Nous ne serions
pas perdus du reste... car l'Europe sera un seul peuple  la fin... et
il y a quelque chose d'indestructible dans la civilisation franaise...

En ce moment, deux voyous crirent:

--Vl Naquet!... Eh! Naquet!...

La malchance voulut que d'autres voyous accourussent, qui se mirent 
crier, sur l'air des lampions:

--Vl Naquet! Vl Naquet!...

--Le pre Divorce!

--Voyez sa caisse d'pargne...

--Faut qu'y me f... la chance...

Naquet, un peu ple, s'engagea vivement parmi les voitures qui
encombraient la chausse... Je le suivis. Sur l'autre trottoir, il me
donna une rapide poigne de mains, d'un air gn, et se sauva...

Je ne l'ai plus revu.

Sa destine m'apparat riche d'antithses: tant de faiblesse, une taille
de nain, sa bosse, et tout de mme, une vie d'agitation, une vie de
conspirateur, de politicien, presque de tribun... Il voulut
passionnment tout ce qui lui semblait interdit par la nature des
choses. Il a presque ralis son rve... J'ignore ses derniers jours:
d'aucuns me dirent qu'il gardait une grande srnit, d'autres parlaient
d'amertume ou de rsignation triste... Peut-tre y avait-il de tout
cela, selon les heures, car l'homme tait assez complexe pour passer par
de nombreux tats d'me, selon les nuances du jour.


IX

CHEZ LON CLADEL


Lon Cladel habitait,  Svres, une maison vtuste, avec un jardin
hirsute et disparate. Il menait l-dedans une vie de patriarche qui
tait aussi une terrible vie d'homme de lettres. De beaux grands chiens,
admirablement adapts  la vie sociale, rdaient  travers le domaine et
recevaient les visiteurs tantt avec une amicale nonchalance tantt avec
une politesse ddaigneuse...  l'poque o je pntrai premirement date
cet ermitage, une nue de petites filles se pressaient autour du matre
et de la matresse de maison. On rencontrait aussi un petit garon, le
plus jeune de la bande, dont les beaux cheveux blonds taient l'objet
d'un culte de dulie. Les, petites ne se lassaient pas d'admirer la
toison d'or, d'entretenir son lustre et sa crespelure.

Mme et Lon Cladel avaient l'amour de l'hospitalit. En tout temps, on
accueillait le visiteur avec prdilection, surtout le visiteur qui se
rclamait de la tribu sainte des lettres.

Le jour de rception tait le dimanche, mais s'il advenait qu'on arrivt
 Svres durant la semaine, Lon Cladel vous accueillait avec
enthousiasme, et si l'heure du repas approchait, Mme Cladel mettait
votre couvert et trouvait moyen de vous faire goter quelque plat
savoureux.

Grand travailleur, Lon Cladel accomplissait son oeuvre avec un zle
mystique: aussi ai-je toujours t surpris de la cordiale manire dont
il abandonnait l'autel o figurait la sainte Trinit (plume, encre et
papier) pour se consacrer au visiteur.

Le dimanche, il y avait souvent foule. Comment Mme Cladel s'y
prenait-elle? C'est un mystre. Mais elle trouvait toujours moyen de
placer les convives et de leur servir un agrable repas... Je connais
assez les nigmes d'un mnage pour savoir qu'elle devait accomplir des
prodiges... Car, remarquons-le, si quelques-uns taient invits
d'avance, le plus grand nombre se voyait affectueusement retenu par le
matre et la matresse,  la fortune d'un pot qui contenait toujours ce
qu'il fallait pour satisfaire des apptits aiguiss par l'air de
Svres...

Il venait beaucoup de jeunes hommes de lettres mcontents du sort, des
sociologues, des rvolutionnaires, d'anciens communistes, et aussi des
trangers, jusqu' des Arabes, tel Ahmed ben Brimat. Aussi les runions
taient-elles ferventes et clamantes. Lui-mme causeur ardent et
d'esprit frondeur, Cladel avait, non pas de l'aigreur, mais de la colre
contre les heureux et les puissants. Muni d'une me gnreuse,
irritable, fraternelle et parfois rancunire, il hassait violemment
l'injustice qu'on lui faisait ou qu'on faisait aux autres. Sa passion
pour l'art littraire tait romantique et profonde.

Une jeunesse d'me extraordinaire le remplissait d'illusions palpitantes
qu'aucune dception n'avait pu teindre. Ce succs qui lui tait d et
qui ne venait point, il l'attendait toujours, il croyait qu'un jour ou
l'autre il allait surgir comme Dieu, de l'inconnu social. Et mlant les
vituprations aux hymnes  la beaut,  la posie ou  la justice,
volontiers prenait-il le ton du Nabi et annonait-il les terribles
revanches des humbles...

C'tait un homme de taille moyenne, au visage maigre de Quercynois, aux
yeux proches, vifs, passionns, aux mains nerveuses et gesticulantes. Il
avait trop d'exaltation, pour tre raisonnable, et on ne souhaitait
point qu'il le ft. Dans ses fureurs, il accumulait les pithtes, en
vous empoignant le bras ou en y donnant de petits coups secs et drus.

Je ne connais pas le nombre de ses ennemis: il en tait deux sur
lesquels il rechargeait avec vhmence. Le premier, Emile Zola,
recevait sa pleine charge de noms d'animaux. C'tait, selon Cladel, le
type de l'homme qui  trahi l'art pour le public. Un porc... le cochon
de Mdan! Il sait ce qu'il fait... il fait des ditions avec les sexes
des femmes et des hommes... Et froidement! Car ce n'est pas un
passionn... C'est un frigide... Il ne connat de l'amour que ce qu'on
lui en a racont... il fourre tout a ple-mle dans ses livres... Voyez
Nana? Est-ce que vous croyez qu'il a vu lui-mme un seul des sales
traits qu'il raconte? Ce sont d'infects documents ramasss dans la
poubelle... ou dans la vidange. Cet homme-l a vendu de la luxure comme
on vend des tripes chez le charcutier!

Des colres gales le soulevaient contre Gambetta. Il racontait avec une
truculente indignation, une scne dans un caf... une fille tale sur
une table et...

--Un infme jouisseur!... Un homme qui a tout sacrifi  du foie gras,
des oeufs de vanneau et des grues...

Cladel avait incontestablement un oeil grossissant. Tout de mme, il
savait beaucoup de choses vraies, il avait scrut la trahison
humaine!...

Nuls scrupules littraires ne furent plus touchants. Il lisait,
relisait, biffait, recopiait; inlassablement. Par horreur de la
rptition verbale, il faisait des efforts inous pour varier ses
vocables. Cette horreur, il la portait si loin qu'il voulait une lettre
diffrence pour le dbut de chacun de ses chapitres. Par des prodiges
d'habilet, il russissait ainsi  commencer les chapitres par un K, un
W, un Z... A la rigueur, il introduisait un nouveau personnage pour
arriver  ses fins.

Irrit de son insuccs, il aimait  s'appesantir sur le sort des
mconnus. Baudelaire surtout tait un thme intarissable: il le montrait
passionn, scrupuleux, pesant chaque mot et chaque syllabe, puis
s'puisant  courir aprs mille francs, cent francs, un louis, toujours
 court d'argent, toujours menac par une infme misre. On sentait bien
qu'il parlait un peu pour lui-mme: parfois, il ne s'en cachait pas, il
s'abandonnait  une confidence fivreuse, et l'on percevait que, malgr
tout, l'esprance renaissait sans cesse dans son me croyante et
courageuse.

Il n'avait pas qu'une me de littrateur. C'tait un pre de famille,
sans cesse inquiet, sans cesse tissant des projets pour tirer les siens
d'affaire. Il avait une sorte d'habilet nave qui, parfois, lui faisait
placer des livres propres  dcourager les diteurs. Vtu d'un grand
pardessus gris, un beau foulard blanc au cou, il s'en allait ramoner les
revues et les librairies, il rapportait vaille que vaille le gibier dont
devait vivre Sa famille.

Au total, un grand crivain et un brave homme, rest trs jeune
d'imagination et de coeur, un peu jaloux, charmant pour les jeunes,
fraternel pour les dshrits...

Dans sa vie, il y avait des choses tragiques et d'autres cocasses. Il
lui arrivait d'avoir de la chance. Ainsi, l'_Homme de la Croix aux
Boeufs_ lui avait t pay plusieurs fois. Il l'avait d'abord donn  la
_Rpublique franaise_, o on l'avait pay d'avance. Je ne sais pus ce
qui tait arriv  cette _Rpublique_, mais _l'Homme de la Croix aux
Boeufs_ n'y parut point. On rendit le manuscrit  Cladel en lui
laissant, en compensation, les sommes verses. Le roman fut de mme
accept au _Figaro_ et je ne sais plus o, puis rendu, et chaque fois,
on convint que les sommes verses seraient acquises  l'auteur.
Finalement, un dernier journal publia l'oeuvre.

--En sorte, criait Cladel, avec une satisfaction juvnile, que ce livre
m'a t pay quatre fois, en tout bien tout honneur!... Ah! j'aurais
voulu souvent faire d'aussi bonnes affaires... pour mes petits!

Il riait; il triomphait comme d'une victoire sur son ennemie intime: la
guigne...

La philosophie de Cladel tait rvolutionnaire et revancharde. Le
monde humain lui apparaissait sous la forme manichenne. Il y avait les
bons et les mchants, les artistes nobles et les vendus, les exploits
et les exploiteurs, etc.. Il opposait  sa manire Ahriman et Ormuzd. Sa
vision du monde tait pour la plus grande partie une fonction de son
propre destin. Parce qu'il n'tait pas  sa place, il souffrait d'une
inharmonie gnrale, qu'il attribuait  l'ensemble des humanits, mais
cela ne dgnrait pas en pessimisme, sinon par clairs. Il esprait le
bouleversement qui remettrait tout en place, il me semble qu'il
l'esprait mme de son vivant... Comme tous les hommes de son
temprament, il ne _voulait_ pas voir que son histoire et celle de son
milieu taient conformes aux normes plantaires! Et surtout ne voyait-il
pas que le rude destin des hommes actuels tait en somme un destin moins
dur que celui des anctres... Prophtiquement, il annonait les
revanches du pauvre et du souffrant... Mais toujours, il revenait 
l'art. Au fond, il ne vivait que par sa famille, ses amis, ses oeuvres
et, plac sans cesse dans le monde subtil des romans, des phrases, des
mots, il prchait la littrature comme une religion, il professait une
philosophie tourbillonnante et exalte qui avait son charme...

Parfois, il m'accompagnait sur le chemin de la gare. Alors, des
souvenirs de son enfance et de sa jeunesse montaient  la vue des arbres
ou des fleurs, il parlait ardemment de son Quercy, du labour, des
boeufs, des plerinages, des tenaces superstitions attribuant un pouvoir
souverain aux paroles et aux rites du rebouteux du sorcier, de la
sorcire. J'aimais  l'entendre me dpeindre un animal monstrueux, fils
d'une taure et d'un cheval, ou d'un taureau et d'une jument--le
jumart... Je voyais dfiler des tres, des sites, des eaux dans une
atmosphre antique, un peu lgendaire et quasi-prhistorique.

Cladel marchait, avec des gestes larges, rappelant confusment les
bergers, les bouviers ou les semeurs de son pays...

Il tait brouill quelque peu, aux derniers temps, avec le bon Mullem,
son beau-frre. Je ne sois quels griefs nigmatiques l'animaient contre
cet tre inoffensif: peut-tre supportait-il mal l'ironie de Mullem? Un
jour,  _la Justice_, Cladel parut dans les bureaux au moment o je
causais avec Mullem. Il se tourna vers moi, avec un cri amical, puis il
dtourna la tte, et regarda, _au-dessus de Mullem_, d'une faon
extraordinaire, avec une roideur minivite, comme si Mullem s tait
vaporis dans l'invisible...

La dernire fois que je vis Lon Cladel, sa mine tait dvaste par une
longue crise de diabte. Il se croyait guri. A son oeil vitreux,  son
geste roide et mcanique, je devinai le travail des soeurs sinistres. Il
annona de grandes choses, son oeuvre allait s'enfler d'un roman
magnifique; il mditait une sorte d'pope et l'on sentait que son me
invincible se rafrachissait d'esprance. Il y avait de la victoire dans
sa voix; avec je ne sais quelle plainte qui venait des profondeurs de
l'instinct. Peu de temps aprs, l'ennemi, Emile Zola, discourait sur sa
tombe...

Mme Cladel au visage tonnamment jeune, pleine d'une intarissable
bienveillance, s'efforait de calmer Cladel lorsque clatait une de ses
colres quercyniennes... Mre vaillante, elle acceptait les preuves;
elle ne montrait pas l'pret du chef. Toujours prte  l'effort, elle
veillait sur la couve et sur le mnage avec une tendre vigilance. Elle
avait le gnie de l'hospitalit et comme je l'ai dj dit, jamais le
visiteur ne la prenait au dpourvu... Autour d'elle quatre fillettes,
dont la plus grande approchait de l'adolescence, et le petit Marius
blond, idole de la famille... Ces fillettes rpandaient une douceur
d'avrille dans la demeure. Dj Judith tait littraire, avec un air
distrait et gentil; les trois autres, acclimates aux tres, montraient
l'humeur accueillante de la mre.

Parmi les visiteurs, je me souviens particulirement de Benot Malon,
Georges Renard, d'Esparbs, Edmond Picard.

Visage large, voix enroue (une affection du larynx le conduisit dans la
terre profonde) Benot Malon n'apprit pas  lire avant sa vingtime
anne et il avait t ouvrier. Ce fils de ses oeuvres tait un
rcidiviste de la Rvolution. Affili sous l'Empire  l'Internationale,
il connut la joie d'tre perscut. Cette joie lui fut de nouveau
dispense un peu plus tard, en qualit de rdacteur de _La
Marseillaise_. Vous pensez bien qu'il participa  la Commune. Rfugi en
Suisse, il fonda _La Revanche_, qui charma les songes creux et les
gobe-lune.

A l'poque o je le vis, c'tait un homme d'aspect peu farouche, qui
parlait doucement et dont l'humeur semblait conciliante... Il croyait 
l'Avenir de l'Humanit, sans se douter qu'une telle croyance ne signifie
absolument rien... J'aimais  l'entendre. Il faisait l'effet d'une trs
honnte crature, foisonnante de bonnes intentions et semblait parvenu 
une certaine sagesse faite de patience, d'amertune bonhomme et de
rsignation... Est-ce lui qui m'a dpeint l'nergique vieillard
Delescluze, se condamnant lui-mme  mort, montant  la barricade et
tombant sous les balles des Versaillais? Quelle nigme que ces vies
croyantes, chrtiens dvors par les btes o communistes sacrifis  la
foi rvolutionnaire! Le sacrifice de la vie, pour un idal, n'est-ce pas
la ngation de cet idal! Quand Delescluze prit pour le bonheur de
l'humanit, ne fait-il pas le procs de tout bonheur?

Georges Renard aussi fut rvolutionnaire, mais il conoit que mourir
pour une cause n'est pas le moyen le plus efficace pour la faire
triompher. A cette poque il avait les cheveux auburn, la barbe
roussissante, les yeux vivaces, un visage tourment. Discuteur
opinitre, c'est aussi un rudit, un artiste, un critique littraire,
une personnalit multiforme et un esprit suprieur. Chez Cladel, il
m'apparaissait le plus souvent comme un rgulateur. Quand le Matre et
quelques jeunes partaient en vituprations furibondes, Renard, avec
tnacit, rectifiait, rationalisait, synthtisait... Il crivait dans la
_Revue socialiste_ et dans quelques journaux; il fonda un cercle d'art
social dont je fis partie ainsi que Cladel mais qui n'tait pas viable.
Son oeuvre capitale, c'est _l'Histoire du Travail_. Il la dveloppe dans
ses cours, il la concentre dans des livres o l'on voit l'volution du
travail  travers le temps, livres qui, selon moi, sont d'une lecture
passionnante; il en est un sur Florence, qu'on lit avec un intrt
extraordinaire.

Renard, logicien strict mais sans scheresse, esprit original, sait
traiter les questions abstraites et leur donne le mouvement et la vie.
Apte  tout comprendre la science, la philosophie, l'art, il ne fait
aucun travail sans y mler des ides personnelles.

D'Esparbs, qui surgissait par intermittences, lisait avec art et
ferveur des vers de sa composition, o l'on dcouvrait de la force, de
l'clat et de la fougue. L'air toujours tonn, il s'emballait
gnreusement; et dj concevait cette religion de Napolon Ier qui
devait faire de lui un conteur pique...

C'tait un homme trapu, agile et solide: Haraucourt rapporte qu'un soir,
il prit le parti d'une pauvre femme tourmente par un souteneur auquel
il administra une tourne napolonienne.

Lon Cladel mort, Mme Cladel et ses filles entreprirent la lutte pour
l'existence. Je les retrouvai dans un extraordinaire appartement des
vieux ges, rue Christine o elles se dmenaient pittoresquement. Il y
avait Judith, qui ne devait trancher la tte  aucun Holopherne mais qui
figurait assez bien une hrone par la majest de la stature, les traits
bien rythms, je ne sais quel air mystrieux. Cette belle fille avait le
culte des siens et commena par se sacrifier  leur, destin.

Attentive, vigilante, rflchie, elle orientait la famille et je ne sais
pourquoi sa carrire fut interrompue, car son talent ne manque ni
d'clat ni de charme.

La grave Rachel, pleine aussi de courage, s'exila en Angleterre. Esther
aux beaux yeux gris et la captivante Eve--Vovotte--aux yeux noirs,
taient encore des enfants dans les grandes chambres de la rue
Christine... Le jeune Marius croissait  l'ombre, rsolu  manier le
ciseau et l'bauchoir du sculpteur. Toute cette niche vivait sur la
branche. Elle attendait les bons hasards de la vie, les imprvus un peu
fantastiques que toujours escompta Lon Cladel. Mme Cladel, active,
tendre, patiente, formait le foyer, un foyer o l'on s'aimait, o le
moindre rayon de soleil faisait du bonheur...

Soucieuse et prvoyante, un peu mlancolique, Judith mena la bataille et
dut souvent avoir les paules lasses... Ils vcurent. Marius devint un
sculpteur de mrite. Judith publia de beaux livres. Esther se maria.

J'ai souvent song  l'nigme de ces existences dans le grand Paris. Il
en est beaucoup de semblables. Le hasard a pour elles autant
d'importance que pour les biches au fond des bois. Les fauves rdent
autour d'elles... Quand elles arrivent au bout, que leurs cheveux
blanchissent, que le trou noir s'ouvre, le sort n'a pas t pire que
pour tant d'autres qui marchaient dans la grande alle de la vie
sociale, o l'argent remplit son rle de magicien, de dmiurge et de
pourrisseur.




                          QUELQUES DITEURS



X

PLON, OLLENDORFF, FASQUELLE, LAFITTE


Pour beaucoup d'crivains, l'diteur est la bte des abmes, la pieuvre
aux tentacules homicides. Il convient de ne rien exagrer: l'diteur ne
diffre pas beaucoup des autres animaux qui se servent du langage
articul. Il en est d'abominables, il en est d'indiffrents, il en est
qui mritent notre amiti ou notre estime. En moyenne, les miens ne
furent pas mchants. Le premier, Savine, devenu finalement homme de
lettres, fut un ami. Kolb, souriant et inoffensif, passa comme un
mtore, suivi de Chailley, maigre, renifleur, inquiet, honnte et
mticuleux.

Vinrent les Plon. Ils vivent dans un grand htel des vieux ges et la
firme mme est ancienne. Il y a des traditions. Les Plon servirent
longtemps une clientle pudique et restrictive... Quand j'arrivai l,
j'y trouvai le jeune Mainguet, aimable, serviable, condescendant; le
jeune Bourdel qui, malgr de petites sautes d'humeur, des ractions
militaires, tait de bon accueil, courtois et accommodant. Nos relations
furent amicales; elles durrent: nous tions jeunes... et voil que les
fleurs de cimetire poussent  mes tempes.

Dans cette maison aux longs corridors, aux retraites mystrieuses,
vivait Duivon, secrtaire de la librairie, brumeux, nigmatique,
monacal, une voix toupe, des gestes falots, homme d'une extrme
obligeance, lettr d'ailleurs et qui citait ses classiques. Il
connaissait  fond les affaires de la librairie; il soignait
merveilleusement le service de presse et en toute circonstance cherchait
la conciliation. Dans les dernires annes, il eut de torturantes
migraines, suivies de petites amnsies: le pauvre homme cherchait ses
mots, circulait d'un air effar, et sa face devenait grise, ses yeux,
toute sa personne dgageaient on ne sait quelle atmosphre de
renoncement et de spulcre.

Paul Ollendorff avait un sourire hospitalier et ne demandait qu'
plaire, mais il se mfiait de sa tendance naturelle  dire oui et
savait, sans blesser, ni offenser personne, fuir les promesses
formelles. C'est dans sa boutique de la rue Richelieu que j'ai rencontr
Georges Ohnet. Ce littrateur de petite taille, et d'ossature
contourne, le visage sec et le nez vineux, n'acceptait pas le rude
jugement de ses confrres. Le premire fois que je le vis, il se
plaignit avec atrabile de la frivolit des crivains; les deux mains
leves gmissant et soupirant:

--Enfin, quand on a derrire soi une pile de livres haute comme a... on
mrite quelque respect...

Je ne lui dis naturellement pas que le nombre de ses livres tait une
circonstance aggravante... Au fond, si Georges Ohnet n'eut aucun gnie,
si son talent fut d'une nature, mdiocre, son oeuvre n'tait pas si
mprisable. Il y a dans _Serge Panine_ et dans Le _Matre de Forges_ des
qualits de narrateur qui manquent  beaucoup, peut-tre  la majorit
des hommes de mrite. La fable du Matre de Forges est bien mene. On
peut s'intresser  la lutte de Philippe et de sa jeune femme: j'avoue
que j'y pris un certain plaisir.

L'oeuvre d'Ohnet est virile; elle porte  l'effort? elle veut que
l'nergie soit rcompense et la veulerie punie. Le public auquel elle
s'adresse, public  l'etiage du romancier, ne pouvait pas s'intresser 
des oeuvres plus subtiles et mieux crites. Georges Ohnet vulgarisait du
reste, partiellement, les lments de la littrature raliste et
naturaliste; il imitait Balzac, il imitait mme un peu, par
intermittences, Gustave Flaubert. La preuve qu'il n'tait pas tout 
fait sans mrite c'est que, d'abord, plus d'un crivain artiste l'avait
quelque peu confondu avec les triomphateurs de l'poque... La place
qu'il occupait, il ne la prenait  aucun homme suprieur: si ce n'avait
t lui, c'est un ou plusieurs paroissiens de son envergure qui auraient
monopolis les mmes lecteurs. J'incline  croire qu'il fut le meilleur
de sa sorte, donc plutt utile que nuisible... Ce n'tait pas une raison
pour qu'on l'admt dans l'lite, et, hors quelque excs de svrit,
voire de frocit, son exil d'un monde o il avait failli entrer par
surprise, est justifi.

Je l'ai revu quelquefois. Point bte, il tait un peu restreint (comme
tant d'artistes authentiques). Nous causions amicalement, j'coutais ses
dolances, qu'il n'exagrait point, et ses ides sur le thtre. Avec
Jules Verne, il prtendait que c'est un devoir _d'intresser_ les
spectateurs et le lecteur.

--Je veux bien, me disait-il, que de rares hommes de grand talent
s'amusent  faire uniquement du style... Mais lorsque tant de faquins
s'y mettent, a devient une sorte d'acrobatie. Un roman, une pice de
thtre ne doivent pas usurper, du moins en gnral, la place des pomes
ou des essais... Actuellement, il y a des lgions d'embteurs: il est
naturel que le public s'insurge. Celui qui sait raconter une histoire a
plus de mrite que ces jeunes hommes ne l'imaginent.

C'est un point sur lequel nous tions d'accord... avec cette diffrence
que j'admettais une plus grande proportion de stylistes et aussi que je
prconisais des lments d'intrt auxquels il n'entendait goutte.

Il ne fut pas heureux. Si la vente de ses livres demeurait assez
fructueuse, tout de mme, ce n'tait plus le grand succs de _Serge
Panine_ et du _Matre de Forges_. L'article de Jules Lematre demeurait
dans sa vie comme une condamnation; il souffrait de voir son nom
ridiculis et devenu le symbole du botisme, du succs injuste et
bte...

La librairie Ollendorff, aprs avoir connu la grande vogue, surtout avec
Ohnet, tomba dans le marasme. Il fallut de l'argent frais pour lui
redonner quelque clat. Ollendorff demeura provisoirement directeur
littraire puis l'autorit tomba aux mains d'un certain M...,
effroyablement distant de toute littrature: petit homme presque
rabougri, mais astucieux, ce M... gouvernait la maison comme un marchand
de soupe, et n'tait d'ailleurs pas mchant. J'eus avec lui des
conversations savoureuses, o l'art se mlait trangement aux ptes
alimentaires ou aux boutons de culotte... Je ne sais pas quelle
marchandise les malins lui eussent fourre dans les mains, sans la
prsente de Valdagne. Mais Valdagne, avec une vigilance discrte,
empchait la dgringolade. Mieux encadr, peut-tre Valdagne et rendu 
la maison un peu de sa splendeur disparue...

On rencontrait Humblot, grosse voix, visage agressif, au fond brave
homme, Humblot qui connaissait mieux son affaire que l'autre, mais qui
fut longtemps refoul au second plan. Quand M... disparut, la librairie
faisait eau par dix voies. Malgr des subsides abondants, le navire ne
se releva point, de surcrot, il y eut la guerre et la maladie de
Humblot, maladie noire, aggrave d'une sinistre neurasthnie.

Humblot qui se savait atteint aux racines de l'tre, montrait une face
trouble et mystrieuse; chaque soir il fuyait perdument vers la
campagne avec, je suppose, une, indcise confiance dans l'air pur...
L'air pur ne le sauva pas de lui-mme: on le trouva pendu dans la cage
de son escalier.

Eugne Fasquelle, taill en force, les yeux'bleus et le visage robuste,
la parole ensemble brusque et un peu hsitante, est un diteur amical.
Temporisateur, d'une vigilance intermittente, il oublie parfois de faire
rimprimer les romans en temps utile, mais il est serviable, il publie
gnreusement des hommes de mrite, souvent des dbutants, dont il ne
peut esprer aucun profit. La librairie tire encore ses meilleures
ressources de la bande naturaliste, en comptant Flaubert et les
Goncourt. Flaubert, si nglig durant sa vie est devenu une jolie ferme
en Beauce depuis sa mort. L'oeuvre de Zola continu de se vendre
puissamment. Mais le plus grand succs de la librairie Fasquelle est d
 un homme de thtre et qui plus est,  un pote; _Cyrano de Bergerac_
a longtemps battu tous: les records de la vente: son tirage dpasse
actuellement cinq cent mille.

La plus scintillante, la plus piaffante des maisons d'dition, fut la
maison Pierre Lafitte. Elle s'talait dans un htel des Champs-Elyse et
s'accroissait d'un thtre, le thtre Femina. En haut, _Je Sais Tout,
Fanina, La Vie au Grand Air_ et la librairie occupaient des tendues
spacieuses. On y voyait soubresauter de petites femmes frisselantes.

L'Heureux, blafard et lent, recevait avec une politesse nonchalante,
Barbusse, cordial, nerveux, grand jeune homme au visage maigre, tait
plein de dfrence et de justice pour les hommes de talent; Paul Calvin
menait diligemment la librairie, et il y avait toute espce de coins et
de recoins o le Tout-Paris des lettres et des thtres jouait 
cache-cache. Les publications froufroutantes, abondamment illustres,
taient frivoles dans le sens charmant du mot Pierre Lafitte avait le
sens agile de l'actualit, de la publicit, du luxe: il fut le Csar du
papier couch.

On rencontrait Maurice Leblanc promu au succs foudroyant, par la grce
d'Arsne Lupin--succs imprvisible car Maurice Leblanc cultivait
primitivement une littrature sans analogie avec celle de Lupin ( part
quelques fantaisies). Je n'ose dire qu'Arsne le rvla  lui-mme et
aux autres. Je crains plutt que ce gentleman cambrioleur n'ait un peu
bazard la carrire de Leblanc...

_Arsne Lupin_, hardi, presque hroque, condiment de verve et parfois
d'esprit, s'adapte au temprament scalde et franais de l'auteur, en qui
persiste la nostalgie des aventures... Je ne sais si Leblanc est ravi de
son succs... J'ai toujours pens qu'il se proposait de continuer
l'_autre carrire_, mais Lupin le tire par les pieds.

Duvernois, jeune alors, avec un visage malicieux, des yeux subtils et
gentils, un lger emptement des paupires, accomplissait l je ne sais
quelle tche. Il ne conduit pas sa vie; les circonstances le mnent,
parce qu'il ddaigne, je crois, les lignes de conduite rigides; personne
n'a un sens plus fin des marionnettes que sont les hommes polics. Il
dpeint d'tourdissante manire des vnements et des hommes. Nous
sommes pareils aux molcules des cintistes qui se heurtent en tous sens
et parcourent d'ternels zigzags...

L'esprit de Duvernois s'adapte aux cabrioles du destin; il surgit
brusquement, capricieux et preste;  peine paru, il file ailleurs. Dans
l'ironie de Duvernois, il n'y a pas de mchancet, et dans son attitude
devant les triomphateurs, aucune trace d'envie. Il sait que tout passe,
lasse et casse, que le vainqueur d'aujourd'hui est le vaincu de demain,
que le riche est bien prs d'tre pauvre et que tel, qui montre une face
brillante de sant, sera port demain au cimetire.

Parfois, Lafitte donnait des dners somptueux. Alors, le spectateur
pouvait voir  la mme table Mme Marcelle Tinayre, la comtesse de
Noailles, Mme Lucie Delarue-Mardrus, la vicomtesse de Tredern, Mme du
Gast, Mme Lesueur, et la plupart des gas reluisants de la littrature.
On y trouvait aussi ce monde bizarre qui jaillit des pnombres et
grignote la socit, hommes d'argent, hommes de publicit, ferments
obscurs, laisss pour compte de tous les arts, frtillants rastas
qu'aucune runion parisienne n'vite, pauvres rats qu'attirent les
phares...

Au fond, ces grands dners portaient  la misanthropie, tandis que le
djeuner du Carlton, le djeuner des _Fines Gueules_, avait l'attrait
d'un rajeunissement. Pour huit francs par tte, le Carlton nous servait
des plats exquis et plantureux, un joli vin, le caf avec les liqueurs.
Il devait inscrire quelques centaines de francs  l'article pertes
lors de nos runions. On trouvait l tout le monde, depuis le toupet
blanc et la moustache cirage de Maizeroy jusqu'aux yeux noirs et au
visage brun de Gaston de Caillavet, depuis Flers jusqu' Hugues Le Roux,
depuis Duvernois jusqu' Fursy, depuis les administrateurs de la firme
Lafitte jusqu'au prince cuisinier Montagne... Ce dernier formulait les
menus qui, presque toujours, comportaient une surprise, un plat peu
connu ou archaque, savoureux.

Le milieu tait gai, presque jeune, chauff par l'excellence de la
cuisine et la libert des propos... Au dessert l'usage voulait que l'on
flicitt Montagn et qu'on lui dcernt un ban. Montagn ayant encaiss
ban et louanges dclarait n'tre qu'un humble suggestionneur. Le vrai
roi de la fte devait tre le chef du Carlton; des voix clamantes
rclamaient la venue de ce chef, qui ne tardait pas  paratre dans un
complet bien coup, et que l'assemble saluait d'une hurle suivie d'un
triple ban...

Parfois, toute l'Assemble faisait visite aux cuisines et leurs annexes,
lieux des carnages pleins de cadavres, o clatait la froide malfaisance
de l'homme, lieu cossu par l'clat des mtaux, les foyers gants, une
merveilleuse artillerie de plats, de grils, de marmites, de casseroles.

Chaque djeuner comportait un prsident de sance lequel devait
confectionner des vers culinaires pour le menu, rdig en vieux franais
et illustr  la mode d'antan. O ont pass ces posies lgres?

Hlas! o sont alls la plupart des convives.


XI

EDOUARD GUILLAUME


J'ai pourtant frquent intimement un de mes diteurs. Il parut dans le
monde des livres comme un mtore, aux lueurs violentes mais phmres.
On l'avait connu graveur sur bois. Cette profession n'tait qu'un pis
aller, car Guillaume avait d'abord, fait passionnment de la peinture,
puis de l'illustration. Cerveau aventureux, prompt  l'enthousiasme
autant que fidle  ses souvenirs, l'envie le prit de crer des ditions
artistiques... Je possde un exemplaire de ses premiers essais: cela se
nomme Le _Pasteur de Carpes_. La conception du livre est dlicate; les
illustrations en couleur sont jetes dans ls marges ou au sein du
texte, capricieusement, sans symtrie...

Pendant quelque temps le Jeune graveur ttonna. Le nerf de la guerre lui
manquait... Il fallait un coup de foudre, quelque chose qui surprt et
enchantt le public en mme temps que les artistes... Pour cela, deux
lments indispensables: la grosse somme, un crivain clbre... La
grosse somme fut donne par un fabricant d'encres, qui, on ne sait
pourquoi, eut confiance dans les ides de Guillaume. L'crivain fut
Alphonse Daudet, qui consentit  tenter l'aventure avec le _Tartarin sur
les Alpes_. Pour la publicit, on prit le _Figaro_ qui, en un sens,
s'associa  cette premire affaire...

Le livre ravit le public. Il avait un grand charme; l'illustration tait
libre, allgre, imprvue, intimement mle au texte, qui souvent
l'encadrait, et cela cotait exactement trois francs cinquante comme le
plus banal des in-18 Jsus. Guillaume crut tenir la fortune. N'avait-il
pas fait russir une forme indite du livre, enrichi l'dition d'un
produit imprvu... Avec de la vigilance, de l'ordre, quelque sagesse, le
nouveau venu pouvait fonder une grande maison, rivale des Charpentier,
des Marpon-Flammarion, des Ollendorff, voire des Calmann ou des
Hachette.

Je rencontrai Guillaume, un soir, chez Daudet, alors que la nouvelle
collection tait en pleine gloire. Homme aux jambes courtes, et au buste
spacieux, un long visage rostre marqu de la petite vrole (un fromage
de Gruyre, disait Daudet) la bouche lippue, une longue barbe blonde,
peu fournie et fourchue, les yeux entre-clos par des paupires
intumescentes, un gros nez sensuel; il se vtait communment d'une
jaquette noire, d'un haut-de-forme gris, et de pardessus clairs.

Au sortir de chez Daudet, nous fmes vider une canette aux _Deux
Magots_, devant Saint-Germain-des-Prs, et Guillaume raconta des
histoires de sa vingtime anne, lorsqu'il sjournait au Tessin. On
concevait vite que cet homme aimait la vie et adorait les souvenirs de
sa jeunesse. D'une voix lente et claire, avec des intermdes de rires,
il dveloppait ses ides ou ses anecdotes, et  travers cette expansion,
il avait je ne sais quoi d'un conspirateur, si bien que Daudet me dit un
jour:

--Il y a des secrets dans la vie de cet homme!... Il a certainement t
ml  des complots rvolutionnaires...

Il m'amusa et je ne lui dplus point. Nous nous retrouvmes et, petit 
petit, je devins un familier de sa maison. Elle tait attrayante, pleine
de bibelots, de tableaux, d'illustrations... Dans une serre d'eau
merveilleuse, on cultivait d'blouissants nlumbos et d'autres fleurs
aquatiques.

Le milieu avait du charme, un charme presque bohme et tout  fait
artistique. Edouard Guillaume gardait une tonnante puissance
d'illusion; il s'emballait, faisait des projet normes, rvait de
prodigieuses richesses et gardait intacte la religion de l'art. Rue de
Coulmiers, on mangeait savoureusement, on buvait sec et ferme (le
docteur Santos et moi excepts). Les fidles de la maison taient
l'illustrateur Gambard, le mdecin havanais Santos, le graveur Florian,
et bientt moi-mme.

Gambard surprenait par l'amalgame de l'intelligence, de l'esprit, de la
cocasserie; de la pntration. Gros, gras, mou, taill en barrique, un
masque de clown, chauve jusqu'aux oreilles, une petite touffe de poils,
dans la nuque, vtu comme un rapin trs pauvre, il parlait
inlassablement, dune voix menue niais clairette.

Tous les souvenirs de coureur des Bois, de Tartarin, remontaient en
tumulte; il voquait d'une manire dlicieuse, avec de l'ironie
enthousiaste et de la blague attendrie, les Robinson, les Bas de Cuir,
les Atala, les Paul et Virginie, tout ce qui a feriquement ramen les
vieux civiliss vers les enivrements de la vie primitive.

Qu'il battt la controverse, grent l'anecdote, pratiqut l'ironie,
l'humour, le coq  l'ne, la bouffonnerie, presque toujours il
intressait... On hsite  dire que c'tait une grande cervelle,
tellement il tait rat, tellement aussi son physique tait flasque et
misrable. Mais je pense que peu de cerveaux, dans les lettres, les arts
et les sciences, eurent une telle richesse lmentaire et une telle
tendue. Il n'inspirait gure de sympathie; tout son tre exsudait un
gosme froid et sec.

Le Dr Santos, basan comme un Maure, avait un long crne ngrode, des
yeux pareils aux lytres des hannetons, un visage mobile et l'air
affreusement fatigu. Mince comme un bambou, paresseux comme un
crocodile, il fumait pendant le repas...

Aprs le caf, install au piano, il entreprenait de jeter diverses
havanaises, mais il n'en menait aucune  sa fin. Alors, il s'arrtait,
tapait, retapait, levait la main en l'air en clappant des lvres, d'un
air contrari, cependant que Guillaume, _dj_ ravi, vantait les
entranantes danses des pays cubains. Parfois, Guillaume lui-mme
chantait quelque air d'antan mais c'est surtout le jeune Dito, un enfant
de douze ans, extraordinairement intelligent et artiste, qui jouait, 
volont, tout ce qu'on lui demandait.

Dans la fume suffocante des cigarettes, nous causions perdument,
tantt enchans  la voix fluette de Gambard, tantt entrans par les
harangues exaltes de Guillaume, tantt attentifs aux bredouillements de
Santos, qui gardait un agrable accent cubain et n'tait pas matre de
ses mots...

Gambard avait plus d'esprit, mais Guillaume tait color, savoureux,
suggestif, encore qu'il s'exprimt sans lgance.

Parfois, nous n'tions que trois, Guillaume, Gambard et moi. Alors, le
plus souvent, vers dix heures, Guillaume manifestait le dsir de prendre
un libre air.

Cela consistait essentiellement  nous fourrer tous trois dans un fiacre
et  visiter des lieux pittoresques: un music-hall, un cabaret
artistique et surtout le cabaret-bar d'un nomm Achille, qui venait du
Tessin. Dans la premires partie de l'tablissement, hautes chaises
britanniques; au fond tables et chaises  la franaise. Comme public,
des lads, des jockeys, de bas acteurs, des chanteurs, des chanteuses,
plutt ambulants: un mlange d'Anglais, d'Italiens et de vagues gypsies.
Beaucoup de musique. Achille, face mafflue, gros yeux bleus, tenait des
propos dans ce genre:

--Alors, vous retournez dans vos faubourgs excentriques et
pulvrisateurs?... Je veux une politique qui concentre les expansions
littraires et fraternelles.

Commerant avis, il coulait avec astuce ses whiskies, ses gins, ses
portos blancs et noirs, ses sherrys, ses mlanges britanniques et
yankees, ses harengs, ses sardines, ses pickles, son chester, et son
incomparable jambon d'York... Il n'en est pas de meilleur. Achille, le
tenait directement du lieu d'origine. Ce jambon, finement ros, avait un
got extraordinairement dlicat.

Chez Achille, Guillaume est confortable. Il coute l'homme ou la femme
qui chante des airs presque toujours italiens ou espagnols, les
castagnettes, les guitares, les violons, les fltes, les accordons. On
discerne des hommes de Syracuse ou de Sville, des ngres, des Hongrois,
des danseuses arabes...

C'tait strident, crapuleux, exalt, quivoque. Les jockeys et les lads
rass buvaient imperturbablement devant le bar. Un peuple htrogne se
pressait autour des tables de l'arrire-cabaret. Il en venait de toutes
latitudes: des estancias argentines, des cafiries brsiliennes, de
Santa-Cruz, du Texas, de l'strmadure, de la Nerlande, de la Sude et
des les Canaries. On voyait parfois la stature naine et le visage
enfum de Toulouse Lautrec. Ou bien Thade Natanson avec son euphonique
compagne, ou le fantastique commissaire de V..., qui commandait l'air du
roi d'Angleterre et, glorieusement ivre, chantait:

    M.... pour le roi d'Angleterre
    Qui nous a dclar la guerre!

Tels soirs, on monte au _Mirliton_, chez Bruant. Les volets, sont clos.
Un homme arrte les arrivants:

--Les bocks sont  vingt et un sous. Tout le monde n'entre pas!

Il frappe. On ouvre. Bruant n'est pas encore l. Un homme camus, 
lunettes, figure crapuleuse, ple, et  travers cela, un vague air de
matre d'cole, chante en prenant les attitudes du patron, son
intonation cabote et brutale. Aprs la chanson, une qute, avec une
bote de fer blanc, qute qui se renouvellera toute la soire, dix,
quinze, cinquante fois.

Un petit personnage, silhouette de vagabond chtif, aux yeux malades,
chante  son tour, trs pauvrement. Les assistants s'embtent; ils
attendent le dab qui, seul, les intresse. Il fait effroyablement chaud,
une tuve enfume.

De temps en temps: toc! toc! tap! tap! Ce sont des nouveaux dont la
venue est salue par la scie:

    Oh! l l, c'te gueule, c'tte binette!
    Oh! l, l, c'te gueule que vl!

Des interpellations:

--Regarde-moi ce blair-l... qu couche!... Qu fauss couche!... Eh!
l'andouille, eh! fumier...

Au dpart, le choeur gueule:

--Les clients sont des cochons!

Et le chant crapule reprend, avec cette marche d'ours en cage qu'a
illustre le patron. En mme temps qu'on fait la qute, on crie le
journal de la caverne:

--Le _Mirliton..._ qui n'a pas le mirliton:... Toi, l'enfl? Aboule!...

Dans la chemine, assez spacieuse, on voit des pots, des plats de
cuivre, une crmaillre, un petit chaudron. Une bondieuserie par dessus;
aux murs, des ttes; et le grand Mirliton se balance au centre de la
salle, un mirliton d'une demi-toise, calibr en proportion...

On s'embte, on s'enfume, on bille...

Enfin, un grand coup. C'est Lui. Il entre, comme un dompteur de baraque,
par la petite porte. Il a le costume de velours ou de panne (je n'ai pas
tt); au gilet d'normes boutons de mtal; l'charpe rouge: l'affiche
de Toulouse Lautrec. Le facis blme et luisant sue de l'huile. L'oeil
dort sous de pesantes paupires. L'aspect est cabot mais point
dplaisant, la physionomie pas bte et en somme caractristique.

Tout de suite, aprs une poigne de mains ou quelque injure:

--Allez la ritournelle d'_A Montmertre!_

Il marche, avec un balancement de ressort sur jarrets, il entre-ferme
les yeux, ne regarde personne, parfois clt entirement les lourdes
paupires. Musique rudimentaire, coup de gueule intermittent et
monotone, que l'artiste sait donner avec un minimum d'effort. Cela fait
un effet gt par la lgende; on sent un jeu sans fracheur, qui
moisit... Bruant va, va, ours et voyou. Et quand il s'arrte, c'est la
qute ternelle, assommante, dgotante...

Plus insolent encore, que ses comparses:

--Non, mais regardez-moi c'te gueule... un veau... un porc... quelle
andouille t'a model a!

A ceux qui partent.

--F.... moi la paix, hein, tas de muffles... eh! salauds, eh! pantes!...

Tout cela, dans la bue, dans l chaleur infecte, est au fond d'une
incommensurable tristesse.

Tel soir, on va faire une petite visite  Salis. Voici Allais, vague et
fig, qui me tend une dextre amicale et qui aime  me rpter:

--Nos deux arts ne sont pas aussi loin l'un de l'autre que vous vous
l'imaginez... Nous sommes frres... Et si je n'insiste pas, c'est que je
suis du Calvados!

Arrive Salis, roux et amical. Il m'accueille avec une faveur vidente,
et chaque fois, il vante, en termes qui ne varient gure, le
_Bilatral_. Puis, il nous invite  une table,  l'cart:

--Pourquoi toujours boire? murmure-t-il... N'est-il plus permis de
causer?

Il cause, vague, l'esprit perdu par l'alcool et une vie de saltimbanque,
le visage ravag par la buverie, la fume et tant de souffles respirs
chaque soir...

De ci de l, il interpelle quelque client, en sa manire grandiloque et
paradante... Si jamais il eut une me intime, cette me est vapore ou
plutt dilue dans la foule. Je l'coute avec compassion: je perois un
pauvre diable atteint dans ses oeuvres vives et qui mourra de bonne
heure.

Tournes intermittentes au Casino de Paris. C'est l'poque de Bouton
d'Or, de la Goulue, Grille d'Egout... Bouton d'Or est remarquable par
une norme chevelure rutilante, les autres paraissent peu
significatives. Leur danse, selon les heures, peut tre excitante. Elles
montrent un fouillis neigeux de beaux dessous qui paraissent,
disparaissent, reparaissent, au milieu des jets battus, et qui semblent
toujours promettre l'apparition de la fleur centrale... Les blass ne
regardent mme plus, ou regardent d'un oeil somnolent. Mais les autres
s'aguichent, l'oeil magntis par ces dessous o ils esprent toujours
voir enfin la terre promise...

Ce que je trouve pnible, et plutt de nature  jeter du froid, c'est la
chute brutale, les deux jambes violemment cartes,  angle droit avec
le buste... Ce mouvement clownesque fait toujours craindre une rupture
de muscles... Des musiques stridentes, dont une nous plat et que nous
avons nomme la chanson violette. Des acrobates, des prestidigitateurs,
l'ternel tireur qui a l'air de casser des assiettes en tirant entre ses
jambes mais qui serait incapable d'atteindre une soupire  dix pas; les
quilibristes; les ballets de petites femmes; la femme hercule, etc.,
etc: De ci de l quelque scne brutale: ainsi, un soldat de la lgion
trangre gifle une femme qui l'a frl en dansant. La femme et ses
compagnes hurlent comme des louves. La gifle clame:

--Nous avons pay nos places pour entrer... Et v'l ce malotru qui
gifle... La lgion trangre, on sait ce que c'est: des voleurs, des
bandits, des ped...!

Certains soirs, un ennui immense semble planer sur tout le monde. On
dirait alors que cette foule a le sens de la vacuit des choses, de la
misre de vivre et de l'horreur de mourir.

Le succs avait exalt Guillaume. Il prtendit se librer de la
servitude de l'imprimerie, et, ayant achet un terrain, boulevard Brune,
il y fit btir un grand atelier... Plein d'enthousiasme, il annonait
l're des millions! Les projets dansaient la sarabande dans sa cervelle;
il annonait l'closion de dix collections nouvelles: la petite
collection Guillaume, le Bambou, le Chardon Bleu, le Lotus alba, le
Nelumbo, le Scarabe d'Or, etc., etc.

Ensuite, l'outillage l'chauffa. Il vituprait les machines rotatives:
si bien construites qu'elles soient, elles abment les caractres, leur
tent la nettet et l'lgance.

Il clamait:

--Seule l'imprimerie plane permet le grand art typographique. Avec elle
seulement on peut mateher les matres imprimeurs du pass... Les
petites presses plates que j'ai fait venir sont des bijoux. Nous allons
lutter avec les Plantin et les Elzvir!... Il faut remonter le courant,
sinon les beaux livres priront!

Il fit venir une srie de petites machines qui s'ouvraient et se
fermaient comme des papillons noirs. Elles taient desservies par des
jeunes filles et des jeunes femmes vtues d'un coquet uniforme que leur
payait Guillaume...

Celui-ci me donna un rle dans ce renouveau. Je devais me mettre  la
recherche de contes hindous, japonais, chinois, malais, italiens,
espagnols, gyptiens... Il comptait aussi me demander des rcits
prhistoriques...

Outre les in-18, on vit clore la gracieuse petite collection Guillaume
pour laquelle j'adaptai le _Porteur de Sachet, Tabubu, Juliette et
Romo_ de _Da Porto, Ivan Iliitch, la Gitanilla_ et aux autres, tantt
avec mon frre et tantt seul.

Durant cette priode d'enthousiasme, Guillaume errait dans la
littrature universelle comme dans une sylve et les jolis petits volumes
satins se vendaient triomphalement.

L'atelier amusait, tout clair, avec ses femmes lgamment vtues, ses
grandes vitres, ses armoiries, un grand scarabe vert, qu'on retrouvait
partout...

Lorsqu'il y avait presse hommes et femmes travaillaient la nuit.
Alors, Guillaume, ayant command des provisions savoureuses, prsidait 
leur distribution, vers minuit. Ces mdianoches avaient de la couleur et
de l'attrait:

--Au fond, disait Gambard, c'est toujours sa jeunesse qu'il cherche...
cette jeunesse vagabonde dont il garde un souvenir magnifique, naf et
illusoire. Cet homme-l, c'est un tissu de fables... Il retisse sans
cesse son pass... il l'a tellement transform que, s'il se retrouvait 
vingt ans, pas un de ses souvenirs sur cent ne conciderait avec la
ralit!...

Une petite mlancolie embrumait les bizarres yeux bleus du sceptique:

--Le gaillard a t fait pour le bonheur... C'est pas comme nous...

Il le disait  Guillaume mme et parfois concluait:

--Faut pas natre enfant naturel!...

Un soir, il ajouta:

--C'est moi l'enfant naturel... car vous autres, vous tes
surnaturels... Vous ne savez pas ce que c'est... Mon rossard de pre et
mme, hlas! ma sainte mre (ici un sourire infiniment sarcastique) se
sont dfils ds le jour de ma naissance... On m'avait fourr en
Normandie, chez de braves paysans: inutile de dire que les braves
paysans sont bons, par destination, ds que leur intrt l'exige, ou
seulement le demande, ou seulement le chuchote. Au fond, d'pouvantables
fripouilles!... Ces braves gens donc recevaient, je crois, vingt francs
par mois pour me tenir... a ne vous parat rien du tout... mais c'tait
le prix et mme bien pay, car dans ce patelin, les culs terreux
marchaient pour quinze balles... Enfin! ces braves salauds
m'levaient... A peu prs comme les gorets, mais avec moins d'gards. Du
petit lait, des panades faites de crotes moisies, de la patate
crase... Je ne profitais gure, pareil aux petits veaux avantags
d'nergiques diarrhes. On me fichait n'importe o; j'ai sjourn des
jours entiers dans les produits de mes digestions et de mes
indigestions...

Quand les braves gens sortaient, ils me fourraient dans un petit
sac--vrai sac  viande!--et me pendaient  un gros clou, dans le mitan
de la muraille. L, j'avais la libert de hurler, de faire mes besoins
et de vomir  mon aise... J'tais seul pendant des six et sept heures...
je ne drangeais donc personne... une situation de tout repos!

Je ne sais pas qui payait, ma fripouille de paternel ou ma sainte femme
de mre (ici, de nouveau, le sourire infiniment sarcastique), mais on
payait. Seulement, il ne fallait pas exiger de mdicaments vu que
l'argent arrivait par un intermdiaire discret et compltement bouch
aux rclamations... Ce qui fait qu' cinq ans, je gardais les oies, 
sept les moutons, et les vaches un peu plus tard. Les braves gens ne me
pendaient plus au mur, ils me livraient aux btes. De ci de l, le chef
de la famille--je le revois, une tte comme un gros oignon avec une
gousse qui formait le nez--m'administrait quelques coups de pied
apritifs ou quelques gifles digestives. Sa bonne compagne plaait de
temps en temps quelques grosses claques  intrts composs, sur les
parties tendres de mon identit...

Il y avait mme une aeule qui daignait quelquefois sortir d'un tat
comateux pour m'agonir d'pithtes empruntes aux faunes, et aux flores,
voire pour me coller un pain au passage. Bref, j'tais bien soign,
j'apprenais  lutter pour la vie!

Quelque chose de hagard passait sur les yeux bleus et le visage
trangement rose:

On m'a f...tu  la primaire ou j'ai vaguement appris des choses
confidentielles sur Clovis, Charlemagne, Saint-Louis, Louis XIV et
Polon... ainsi que le secret cach dans les chiffres, avec le moyen de
les faire entrer les uns dans les autres... J'ai su aussi que la Seine
passait par Paris, que Marseille tait un port de mer et que les Bretons
bouffaient du sarrasin... La petite pension arrivait toujours, mais la
tte d'oignon avec la gousse d'ail vocifrait de plus en plus fort qu'il
se ruinait  m'empiffrer de pain bis, de patates et de couennes de
lard... Ce qui ne l'empcha pas de gmir terriblement le jour o un
personnage obse et immodrment strabique vint me reprendre. Cet
individu me fourra pendant trois ans dans un lyce o je vcus sous les
espces d'un interne. Aprs mon sjour dans la caverne du cul terreux,
les haricots, les ratatouilles, le pain blanchtre, l'abondance de la
table lycenne me parurent d'ineffables douceurs. Mme la discipline
tait douce et les pions furent plutt mes amis... D'ailleurs, je devins
clbre, et clbre comme je ne le serai jamais plus. Je m'pris de
l'art du dessin et j'eus de la patte: c'est la patte qui m'a perdu! Les
camarades, le pion; les professeurs mmes s'arrachaient mes dessins...Le
bruit; dut en parvenir jusqu'au froid inconnu qui surveillait ma
destine, au fond de l'tendue... Je me trouvai finalement rapin parmi
les rapins... et enfin lch dans la vie... mis en demeure de la
_gagner_. L'inconnu s'tait vapor. Il y a des chances pour que ce soit
dans les profondeurs souterraines... Et depuis, je subsiste...

--C'est mlancolique! murmurai-je.

--Non! c'est plutt rigolo... Tout est rigolo, riposta Gambard.
Peut-tre bien que la farce est souvent sinistre, mais le petit
intervalle pendant lequel nous paraissons sur la terre est avant tout
comique...

--C'est honteux! criait Santos... S'il y en a Un, quel salaud!

--Quelle fripouille! enchrissait Guillaume.

--Quel pitre! rectifiait Gambard.

Parfois arrivait Pierre Schuler, auteur d'un livre sur le _Sige de
Paris_, homme intelligent, osseux, le crne en corvette, le geste
emphatique. Il avait de l'humour et savait se moquer de lui-mme.
Schuler, licenci s lettres, avait pass par des avatars
funambulesques. Soucieux d'une vie active, il fit la nique au
professorat et s'en fut aux Halles ngocier des beurres, des oeufs et
des fromages... De cette poque date sa grande invention: la Pierre 
lcher.

--La Pierre  lcher, racontait-il, a failli tre pour le sieur Schuler,
la pierre qu'on s'attache au cou avant de s'immerger dans la rivire...
Elle partait d'une ide juste qu'en ce temps je considrais comme
blouissante. J'avais remarqu, dans les pturages de montagnes, en
Franche-Comt, en Auvergne, en Suisse, que le sel, sournoisement, avec
des airs candides, est tout de mme une dpense notable pour les gens
qui possdent un gros troupeau... Les valets, le gaspillent... Un matin
je mditais sur cette forte question, en contemplant un troupeau de
boeufs flanqu d'un troupeau de moutons:

--Combien de sel consommez-vous? disais-je mentalement  ces btes
flegmatiques. Combien s'en perd-il chaque anne?...

Je me souvenais des dolances du fermier; ma tte s'chauffait; j'tais
comme Kepler ou Newton en proie au satan de la dcouverte.

--N'y aurait-il pas un moyen sr, pratique et lgant de fixer
automatiquement la dpense!

L'ide passait en tourbillon, sans que je russisse  l'attraper. Mais
l'appel du gnie est irrsistible... J'eus ma pomme: une bonne pierre
plate, de sept ou huit kilogrammes environ, qui gisait tranquillement
sur l'herbe rase... Mme, elle devait se reposer depuis longtemps car un
joli lichen argent l'ornait de toutes parts... et la dvorait
hypocritement...

Cette pierre, dis-je, fut ma pomme..., l'inspiratrice de sa soeur
artificielle, la pierre  lcher!... Je vois que la curiosit distend
vos mchoires... Et je ne veux plus vous faire attendre. La pierre 
lcher devait tre faite de sel et d'une substance neutre, dissoluble
dans l'eau et par suite dans la salive. Cette fois vous avez devin. On
la suspendait cette pierre,  une corde au milieu du pturage; les bons
boeufs, les braves vaches et les nobles taureaux viendraient la lcher,
selon leurs besoins. Si le troupeau tait nombreux, il y aurait
naturellement plusieurs pierres... Ainsi fut rsolu, gnialement, le
problme du sel.

Il ne restait plus qu' passer  la pratique,  la mprisable pratique.
Je consacrai mes conomies--combien modestes!-- la fabrication d'un
certain nombre de pierres  lcher, des petites, pour servir
d'chantillon, des grandes, pour faire face aux premires
commandes--deux ou trois cents environ. En outre de beaux prospectus o
on lisait des choses de ce calibre:

Le monde a attendu six mille ans avant de voir rsolu le grand problme
du sel dans les pturages... Il n'aura rien perdu pour attendre. La
Pierre  lcher est invente. Grce  elle, les leveurs verront cesser
un abus qui, dj, scandalisait les patriarches!...

Suivait une vignette reprsentant des gnisses, des boeufs et des
taureaux saisis d'admiration  la vue de la pierre suspendue  une sorte
de potence... Les langues gourmandes sortaient des mufles, longues d'une
toise.

Une notice claire et substantielle compltait le prospectus. J'en
expdiai environ six mille exemplaires dans toutes les rgions, surtout
montagneuses. Aprs quoi, je me reposai, assur du rsultat. Les
commandes allaient affluer. Le seul point noir est que je n'y suffirais
point. Comment faire fabriquer assez rapidement toutes les pierres 
lcher ncessaires  la France,  l'Europe,  la Plante! Je n'en
dormais plus... Mais l'honnte Providence tint  m'pargner ce souci...

Il ne vint aucune commande, aucune! On ne me rclama pas mme
d'chantillon... Saisi de stupeur, j'attribuai d'abord ce prodigieux
silence aux retards de la poste... Mais au bout d'une quinzaine, une
conviction nouvelle se fit jour: la routine, la sainte routine une fois
de plus triomphe de ce pauvre drille de progrs...

--Par Dieu! m'criai-je, puisque les montagnes ne veulent pas venir 
moi, je vais aller vers les montagnes... Et on verra! On verra!

L'obstination ne m'a jamais manqu. Je suis de ces hommes qui vont
jusqu'au bout de leurs bonnes ides et de leurs gaffes... Je m'armai
d'une espce de giberne, o j'entassai les chantillons de la pierre 
lcher, et une locomotive du P. L. M. ne tarda pas  me traner vers nos
belles montagnes orientales... Et l? L, j'appris mon mtier
d'alpiniste. En ai-je grimp des routes, des sentiers, des vires... En
ai-je vu des boeufs, des vaches, des chevaux et des moutons paissant
ridiculement les pacages plus verts qu'meraude! En ai-je franchi des
seuils rustiques!

On m'coutait: j'ai reu du ciel la faconde aile des commis-voyageurs.
J'expliquais doctement, non sans loquence, les feriques avantages de
ma pierre  lcher. Je la lchais, je la donnais  lcher aux hommes,
aux femmes et, bien entendu, au btail... Ah! on ne s'embtait pas. Les
hommes riaient, les femmes riaient les enfants riaient; j'ai mme vu
rire des vaches... On m'offrait du vin, du caf, du marc, de la bire,
selon les patelins... Mais de commandes pas l'ombre! Si pourtant. Un
laboureur de Saint-Jean les Cornes, qui n'avait qu'une bique et deux
vaches maigres, consentit  me demander une pierre, une seule... Et un
fermier de la Sarrelles poussa la tmrit jusqu' commander trois
pierres. Puis, le vide, le nant...

On  beau tre opinitre; aprs avoir visit plus de trois cents fermes
ou mtairies, je conclus que l'univers n'tait pas mr pour la Pierre 
lcher. Quelque hont bougre des temps  venir ferait avec mon
invention la fortune que me refusait l'aveuglement des hommes. Et je me
retirai dans mon wigwam avec des pleurs et des grincements de dents,
sans un patard dans ma baguenaude o nagure ronflaient quelques jolis
billets de mille. Ainsi va la fortune. Je rentrai dans les rangs,
c'est--dire dans les oeufs, les fromages et les beurres, avec une me
plus dsenchante que celle de Christophe, quand il reconnut que la
dcouverte d'un monde vous mne tout droit en prison!...

Ayant ainsi conclu, le bon Schuler riait d'un rire sec, un rire de bois
de chauffage...

Il tait richement pourvu d'anecdotes, dont certaines savoureuses. Je
voudrais me souvenir de ses menues aventures avec un professeur
d'espagnol, du temps o Schuler pensait partir pour des llanos
sud-amricains. L'Espagnol avait une quinzaine d'lves... Mais ds
l'abord, Schuler montra des aptitudes inoues. Le professeur le
regardait avec des yeux tout ronds d'enthousiasme et bramait:

--El gigante! C'est le gant!

A l'poque o je le connus, Schuler venait de faire une nouvelle
invention: il avait perfectionn le Roquefort. Son fromage, le Sarrasin,
utilisait des microbes que le Roquefort n'utilisait point. Et Schuler
criait:

--Le sarrasin est au Roquefort ce qu'est Montmartre  la Butte aux
Cailles. C'est le surhomme des fromages...

Naturellement, il avait install une cave-fabrique de Sarrasin. Ses amis
en achetaient, mais sans plaisir, aucun, en somme, ne raffolant du
Roquefort. Chez Guillaume, un norme sarrasin se couvrait de vgtations
abyssales... De vrai, ce fromage valait  peu prs le Roquefort, mais il
ne put jamais entamer la rputation de son rival antique. S'il existe
encore, ce doit tre dans des endroits perdus, o il ne fait pas la
fortune de son crateur.

Ce pittoresque Schuler tait un fanatique de l'ducation et de la
discipline. Ses enfants furent levs militairement. A heures fixes, le
pre les condamnait  la gymnastique. Un horaire inflexible dterminait
au reste toutes les volutions du mnage. Il y avait des ftes
solennelles, avec distribution de palmars. Tel des enfants avait le
prix de la Sudoise; tel le prix du tir  l'arc; tel celui des barres,
du rec, du lancement du disque, de la course, du saut, du jet des
javelots, de la culbute, etc. La crmonie tait rituelle. Elle avait
lieu au printemps et  l'automne. Schuler faisait un discours
macaronique, o le grave alternait avec le burlesque, car il rangeait le
rire innocent parmi les lments d'une ducation parfaite.


XII

LA LIBRAIRIE QUANTIN
MALHERBE, VILLIERS DE L'ISLE-ADAM, LON BLOY


C'est dans le bureau de Malherbe que je rencontrai d'abord Villiers de
l'Isle-Adam... Malherbe, homme assez fortement charpent, avec un crne
spacieux et un visage amusant par une expression  la fois railleuse et
accueillante, que je n'ai rencontre que chez lui, aimait la littrature
et frquentait volontiers les littrateurs: je le trouvai charmant de
courtoisie et trs serviable. Il luttait contre l'esprit bourdonnant de
T..., directeur de la maison.

--Ce n'est pas un cerveau, disait Malherbe, c'est un tambour. Les ides
ricochent sur la peau d'ne, sans que lui-mme ni autrui puissent en
repcher aucune...

Villiers arrivait en fantme et allait faire des visites ncessaires 
T..., visites qui, selon Malherbe taient prodigieuses. T..., faisait la
leon  Villiers et lui apprenait comment il fallait crire pour
allcher le public. Il dversait des moqueries, auxquelles Villiers
rpondait par des ironies  sa manire, voiles, sentencieuses,
ambigus.

--La lutte de Tribulat Bonhomet et du Rossignol, disait Malherbe. Les
traits de Villiers rebondissent sr une peau de rhinocros: aprs mille
ans de rflexion, T..., n'aurait pu en comprendre un seul. Aussi
remporte-t-il d'incontestables victoires, accablant Villiers de
sarcasmes et riant comme un Nyam-Nyam, avec la certitude que l'autre, au
fond, n'est qu'un sot et un fou...

Villiers, petit homme au crne peu spacieux mais au vaste front, avait
des yeux bleu ple, puiss, qui laissaient souvent jaillir un peu
d'eau. Il parlait vivement, avec des basses soudaines, des ironies qui
s'exeraient  vide, parce qu'elles taient devenues un tic, avec du
mystre, du ddain et de l'orgueil. C'tait encore le causeur de race,
le pur sang nerveux mais qui piaffait tristement. J'en crois ceux qui
disent qu'il fallait l'avoir connu dans le feu de sa jeunesse; je ne
l'ai connu que fatigu, affreusement vieilli par les privations et une
hygine mal conduite.

Huysmans disait: A cinquante ans, c'est un macrobite. La misre en a
fait une savate cule!... S'il meurt, ce sera littralement de
vieillesse!

La conversation dcelait une absence de sens commun presque complte. Il
vivait dans les nues; il semblait n'avoir gure touch au rel...  ce
rel qui lui fut si terrible.

Cependant, il avait le sens et l'horreur de la misre subie, d'autant
plus que toute sa nature inclinait  la pompe et au faste. Inutile de
dire que son imagination tait riche et son esprit bien affil.
Malheureusement, cet homme de gnie ne savait pas discerner les
caractristiques du prochain, lorsque celui-ci n'abondait pas dans son
sens. De l, des erreurs perptuelles sur la qualit des tres et des
ironies vapores dans le vide.

Je me souviens d'un joli soir d't que nous passmes, Villiers,
Huysmans, Guiches, chez Malherbe: Malherbe nous donna une des plus
merveilleuses poules au riz que j'ai gotes dans mon existence. Tout le
dner fut dlicieux, arros de vins simples et bien choisis. Nous
causmes surabondamment. Une bonne chaleur coulait dans les veines
taries de Villiers, rveill par les vins et la poule. Il eut une heure
de piaffe o il lana quelques traits provisoires et approximatifs
de Tribulat Bonhomet, fila l'anecdote avec alacrit et dversa son
ironie sur la socit contemporaine, avec une finesse  laquelle il ne
manquait que de comprendre ce qu'elle raillait.

Comme les vieillards d'Homre, comme l'immense majorit des potes de
tous les temps, il croyait  la supriorit du pass sur le prsent.
J'essayai de lui persuader que nous ne connaissions gure le pass et si
peu le prsent, et que la vie d'un serf au moyen ge ou d'un esclave
dans l'antiquit ne devait pas constituer un idal trs enviable.

Sur quoi, il me jugea un admirateur aveugle du Prsent et me servit les
arguments les plus rares du rpertoire, heureusement pics par sa
flamboyante imagination et son persiflage.

J'eus beau acquiescer  ses attaques contre les hideurs ambiantes, 
condition d'y pouvoir joindre des critiques sur les hideurs ancestrales,
il ne condescendit,  aucun largissement du thme.

Ce fut pis encore lorsque nous nous trouvmes engags dans l'Au-Del.
Villiers ne s'aperut pas un moment que j'tais un mystique du, que
j'avais horreur d'un destin o vivre n'aboutissait qu' mourir, que
j'abominais le dsordre du monde. Il ne vit que railleries laques dans
mes arguments pleins d'amertume et mes ngations baignes de mlancolie.

Il criait:

--Comment, un vibrion perdu dans une goutte d'eau, nierait Dieu!

A quoi il tait trop facile de rpondre:

--Comment, un vibrion perdu dans une goutte d'eau, affirmerait Dieu!

Il n'entendait pas cette rponse. Obstin dans l'argumentation
unilatrale d'un Bournisien suprieur, il prtendait m'attribuer les
croyances d'un Homais-Tribulat.

Il fallut renoncer  lui faire admettre que j'tais une pauvre crature
dsole, incapable de comprendre que Dieu et rsolu de sauver les
hommes en s'incarnant dans les flancs d'une vierge, en mourant sur une
croix, et qu'il n'et pas mme russi cette abasourdissante entreprise,
puisque les hommes n'taient pas sauvs du tout, puisque dix-huit
sicles aprs l'opration, le plus grand nombre d'entre eux ignorait
encore l'aventure de Notre-Seigneur Jsus-Christ...

La discussion se termina par une causerie sur la boxe. Villiers et
moi-mme excutmes quelques passes de savate dans le vide.

Depuis, j'ai rencontr cinq ou six fois Villiers, qui me traitait avec
une mfiance courtoise. Il me rappelait extraordinairement, par les
traits et les gestes, mon oncle Ppin, ce qui amenait sur ma lvre un
sourire amical, auquel Villiers ne pouvait videmment rien comprendre.
Encore que je lui eusse exprim mon admiration, il tait clair qu'il y
voyait plutt une politesse que l'expression d'un sentiment authentique.
Il m'avait class et n'en voulait pas avoir le dmenti.

J'aime l'imagination de Villiers et la farine spciale de son ironie.
Celle-ci est unique et toutefois bien franaise, avec des tours
imprvus, une manire d'humour indfinissable, peut-tre armoricain.

Le mysticisme de Villiers m'indiffre; il est trop facile; il s'appuie
sur du mystre de troisime classe et sur un sentimentalisme
premptoire. Sa conception de l'Au-Del est chtive, purile et
agaante; d'ailleurs, tout ce groupe mprisant ou vituprateur, selon
l'occurrence, admirable par le talent--Barbey, Veuillot, Villiers,
Bloy--est  vous dgoter du mysticisme. Le savoureux Barbey ne vaut pas
mieux  cet gard que l'hyperbolique Bloy; le fin et subtil Villiers
attriste autant que Veuillot l'assommeur.

Que l'athe agisse de cette manire, c'est naturel, il ne prtend rien
atteindre au-dessus de l'homme, il ne nous propose pas la beaut
ternelle, mais qu'un chrtien emploie d'autres armes que la persuasion
et la charit, j'y vois une concession au plus brutal matrialisme.

Avec Bloy, la frquentation comportait le cabaret. C'est au cabaret
qu'il me tint ses propos les plus cabalistiques et que je l'entendis
verser des tombereaux d'anathmes, de vituprations et de propos
scatologiques.

De taille moyenne, de la moyenne suprieure, les paules assez larges,
il avait un air de vigueur qui ne correspondait pas  la ralit. La
face lunaire, les yeux bien ouverts et pleins de flamme, un air
vaguement martial qui, combin avec les joues spacieuses, lui donnait
cet air de gendarme not par plusieurs contemporains, la voix grave et
raclante, des tonalits profondes et un accent hyperbolique qui, je
crois bien, venait de Barbey (lequel, prtend-on, l'emprunta  Frederick
Lematre) Bloy n'tait pas un compagnon dsagrable, jusqu'au jour,
presque fatal, o il vous prenait en grippe et vous ddiait une part de
ses maldictions.

Si l'on se place au point de vue strictement intellectuel, ses propos
taient stupides: pas un atome de logique ni de bon sens. Rarement (du
moins avec moi) s'occupait-il d'autre chose que de dnigrer, de dnoncer
ou de menacer des tres ou des choses. Il aimait  dire:

--Quand je me promne sur les boulevards, j'ai soif de tuer!

Il racontait des anecdotes fabuleuses sur Bourget pour qui il semble
avoir eu une prdilection de haine ainsi que pour Mends. On sait que
ses ouvrages sont frquemment des chapelets d'insultes. Il venait de
publier son _Entrepreneur de dmolitions_: nombre de gentlemen
incrimins avaient tent de l'induire en duel. Il se refusait  cet
exercice au nom des Ecritures et recevait les tmoins avec plus ou moins
de politesse, mais en les priant de ne jamais revenir, car, grognait-il
d'une voix trmolante:

J'ai un escalier pour tmoins!

Et il faisait le geste de basculer des cratures dans le vide.

On rapporte que Mends fut parmi ceux qui le provoqurent. Bloy reut
les dlgus du pote avec politesse et dclara:

--Mes convictions religieuses m'interdisent de me servir du glaive... Si
monsieur Mends a des reproches  me faire, qu'il vienne lui-mme. Et
dites-lui de ne rien craindre... _Je ne tue pas, j'estropie!_

Il se vantait d'exploits terrifiants, dont quelques-uns sont rapports
dans _Le Dsespr_, o un nomm Marchenoir incarne Bloy lui-mme. Je ne
sache pas qu'il ait jamais battu personne, et je crois qu'il aurait t
facile de vaincre ce pauvre homme aux muscles dbiles et pas du tout
entran aux sports[22]. Il me disait un jour d'une voix lente:

--Ma supriorit consiste dans la soudainet de l'attaque. Mon
adversaire est surpris et foudroy...

[Note 22: Sa rputation d'hercule serait, rapporte-t-on, due  une
blague de Barbey. Un jour, quelqu'un parlant devant celui-ci d'une
correction qu'il se proposait d'infliger  Bloy, Barbey demanda
gravement:

--Combien serez-vous? Si vous tes moins de six, je ne vous conseille
pas de vous y frotter.]

A la troisime absinthe, Bloy croyait lui-mme  ses fables.

Pour peu intellectuelle qu'elle, ft, sa conversation avait du charme
par la virulence, par certaines anecdotes effroyablement hyperboliques,
par quelque cri soudain de nature. Il y avait en lui un fond fraternel.
Quand il possdait de l'argent, il pratiquait la bienfaisance, toujours
prt  partager ses humbles ressources avec un camarade dans le besoin.
Nous avons parfois prambul ensemble dans les faubourgs. Il en
connaissait la posie; il parlait avec un sens dlicat de la pauvret
dont il avait subi les atteintes cinglantes mais  qui, par ailleurs, il
devait des moments exquis, infiniment riches de rves.

Catholique ardent, il ne montrait aucune indulgence pour ses
coreligionnaires, dont il stigmatisait sans relche le pharisasme,
l'esprit de lucre, l'hypocrisie, la luxure. Il jaculait normalement des
phrases de cette sorte (au fond sans mchancet):

--Notre Saint pre le pape est la dernire des crapules!

Ou bien:

--Il n'y a plus un prtre sur cent qui ne mrite d'avoir les testicules
rtis  petit feu...

Ou encore:

--L'infamie des vques ne pourrait pas tre noye dans une mer
d'trons!

Il avait sur l'argent des vues sommaires et candides: comme les pauvres
gens, il y voyait une cration spontane, mais qu'il jugeait hideuse et
il y appliquait ses plus tonnants blasphmes.

De bonne heure, il avait rsolu l'art de vivre par la mendicit, qu'il
proclamait sainte, et absolument lgitime, de mme que la pauvret lui
apparaissait la somme de toutes les vertus. C'tait un tapeur
merveilleux et qui trouvait cent moyens de s'introduire auprs des
riches... Par la suite, il injuriait ceux qui, l'ayant oblig, ne
persvraient pas...

Vallette expliquait que cette humeur tait due  l'excs de sa navet
et  son pouvoir grossissant. Il ne fallait rien lui promettre, ni
mme faire aucune allusion qui pt ressembler  une promesse. A cet
gard, l'anecdote de Lon Deschamps, directeur de l'ancienne _Plume_,
est caractristique (C'est Vallette qui la conte.)

Un jour, ayant besoin de pcunes, Bloy se prsente  Lon Deschamps et
lui dit de sa voix la plus caverneuse et la plus premptoire:

--J'ai besoin de cent francs!

--Moi aussi, riposte Deschamps.

--Ah! fait Bloy, en roulant des yeux tincelants et dus...

Alors...

--Ecoutez, fit Lon Deschamps, il y a peut-tre moyen de s'entendre. Je
vais vous _faire_ cent francs...

--Vous tes donc un faux monnayeur? demanda Bloy.

--Non... il suffit d'un papier timbr... Tenez... ceci.

Lon Deschamps atteignit un papier long, o l'on apercevait un timbre
ple, et fit un effet de cent francs.

--Voil, dit-il... Avec , vous irez chez M..., et il vous
l'escomptera.

Bloy, qui avait contempl l'opration avec merveillement, garnit sa
mmoire des paroles ultimes du directeur de la _Plume_:

--S'il vous arrivait d'tre gn... il y aurait _parfois_ moyen de faire
comme aujourd'hui.

Ces paroles s'panouirent dans un tympan hyperbolique, et pullulrent
prodigieusement quand Bloy eut escompt le billet.

Aussi, six ou sept semaines plus tard, reparut-il chez Lon Deschamps,
avec une assurance ingnue:

--J'ai besoin de dix mille francs! profra-t-il.

--Et que voulez-vous que j'y fasse! rpliqua Lon Deschamps.

Bloy l'enveloppe d'un regard indign.

--Comment! Puisque vous pouvez _faire_ de l'argent avec du papier.

--Eh! objecta Deschamps, je peux faire  la rigueur cent francs... 
l'extrme rigueur deux cents... Mon crdit ne va pas plus loin...

L'indignation de Bloy se transmua en fureur; il hurla:

--Vous tes un imposteur... une fripouille excrmentielle... un putois
immonde... et je vous maudis!

Il ne voulut jamais admettre que Lon Deschamps, _ayant promis_, pouvait
refuser la fabrication des dix mille francs...

Une autre anecdote met en lumire cet tat d'esprit. Il arrivait parfois
 Bloy de dire, mystrieux et furibond:

--Figurez-vous que cette canaille de Rothschild a trouv moyen de me
voler dix-huit cents francs!

Chose qui ne manquait jamais d'tonner l'auditeur naf. Ceux qui avaient
l'exprience de Bloy devinaient une transposition saugrenue. Au vrai
voici comment un familier conte l'affaire:

Bloy avait, par des voies  lui connues, russi  s'introduire chez
Alphonse de Rothschild. Il exposa  cet homme chtif un des normes
projets qui fermentaient inlassablement dans sa tte, par exemple Un
projet de _Salut par les Juifs_. Alphonse de Rothschild, ahuri,
peut-tre intimid par les allures de l'crivain, jugea bon de s'en
dbarrasser par une brumeuse promesse:

--Revenez demain... il y aura une rponse.

--J'y compte! fit sa voix de citerne.

Le lendemain Bloy ne put pntrer jusqu' Rothschild: le labyrinthe
tait gard. Un vaste serviteur en livre remit une enveloppe au
solliciteur qui repartit, avec la certitude qu'il tait exauc. Dans la
rue, Bloy dcacheta l'enveloppe, o il trouva deux cents francs et il
mugit:

--Cette crapule m'a vol dix-huit cents francs!

Bloy, dans la certitude qu'il avait du gnie, professait que la socit
lui devait une vie abondante et luxueuse. Il lui arrivait de me dire:

--Dans un monde constitu selon les commandements de Celui qui planta
l'Hden pour ce salaud d'Adam et cette salope d'Eve, je serais un Prince
Cardinal, un Roi Prophte... et j'aurais des tonnes d'or  distribuer
aux pauvres... Vous aussi, mon ami, vous auriez un Palais sur une
colline sacre...

Il se mettait  rire, avec une lueur trange au fond des prunelles,
ajoutant parfois:

--Ne serais-je pas un plus digne pape que cette pourriture qui fait du
trne de Pierre une chaise perce?

Je ne pensais pas nanmoins qu'il songet rellement  la possibilit
d'tre pape. Mais selon Vallette, il y songeait rellement; il aimait 
dire:

--Dieu souffle directement aux cardinaux le nom des papes... Si Dieu le
veut, n'importe qui peut tre pape.

--Lon Bloy par exemple?

Il cillait; son attitude exprimait une mystrieuse attente...

Bloy vcut selon ses principes, c'est--dire qu'il vcut en frre
mendiant, au nom de son gnie et du caractre auguste de la mendicit.
J'ai dit qu'il donnait volontiers, mais il ne payait que contraint et
forc. Les factures l'indignaient, on sait qu'il a crit:

L'action de verser un argent qui serait ncessaire aux miens, dans la
main d'une concierge, est au-dessus de mes forces...

Visite d'un salaud porteur de contraintes, m'apportant un commandement
qui n'est ni de Dieu ni de l'Eglise, 1 fr. 60 pour le torche-cul.

Un soir que nous passions devant une picerie, Bloy tendit la main et,
d'une voix solennelle:

--Que cette crapule soit abandonne aux vautours, que sa charogne
pourrisse dans l'gout collecteur!

Et il ajouta:

--Il m'a refus du crdit!...

L'oeuvre de Bloy est fastueuse en mme temps que stercoraire; aucun
homme n'a mieux agglomr les paroles bibliques avec les pithtes
viscrales et obscnes. Il tait brouill avec tout le monde, et ceux
qui se crurent ses amis--fors un petit nombre--finirent par connatre
les fracas de son excommunication. J'ai pour ma part cess de le voir,
aprs la publication du _Termite_, o Bloy fait une courte apparition
sous le nom de Ramoyre.

Il n'y avait rien, dans la peinture de ce Ramoyre, qui pt blesser le
pamphltaire. Et des annes coulrent, sans que Bloy et l'air de m'en
vouloir Ce fut une rencontre en omnibus qui le dtermina  me ddier un
dixime de page, assez insignifiant et mdiocrement injurieux. Sur
l'impriale de cet omnibus, ce fut plus grave. Nous changemes des
propos dnus de politesse, et je crois bien que mon vocabulaire gala,
ce jour, le vocabulaire de Bloy; je dois dire que je n'y mettais aucune
colre; je prtendais seulement rendre dix sous pour cinquante
centimes...

Bloy fut un ds hommes qui me fit le plut rflchir au problme de la
foi. Il est difficile d'imaginer qu'il ne croyait point, il est plus
difficile encore de dterminer sa croyance. Il se voulait catholique et
sa conduite fut un dmenti permanent  cette volont; sa conduite est le
plus trange salmigondis d'actes manifestement contraires  la
catholicit. Il se confessait, il communiait constamment, sans pratiquer
ni le pardon des injures ni la douceur vanglique, et presque aucun
prcepte fondamental. Il ne s'inclinait pas du tout devant les dcisions
de l'Eglise; il considrait tout le clerg, y compris le pape, comme un
assemblage de fripouilles faites de fange, de m... et de crachats. Il
s'tait cr une croyance toute personnelle qu'il retouchait selon les
sautes de son humeur et de son imagination. Avec son caractre, il
devait tre sr d'aller au Ciel, et toutefois i! n'aimait aucunement de
mourir: lors de sa dernire crise, il esprait encore vivement, dit-on,
de persvrer dans la dgotante vie plantaire.


FIN




                                TABLE


    L'ACADMIE GONCOURT
                                                              Pages.

    I.--La Gense..............................                  1
    II.--Les lections.........................                 51
    III.--Le prix Goncourt.....................                 77
    Le Journal des Goncourt....................                 85


    LES SALONS


    IV.--Dans le salon de Mme de Caillavet: Anatole France,
    Barrs, Poincar et quelques autres.........                89
    V. --Chez la comtesse Diane.................               111
    VI. --Chez M. et Mme Delzant................               125
    VII. --Chez M. et Mme Bory d'Arnex..........               143
    VIII. --Chez M. et Mme Mnard-Dorian........               157
    IX. --Chez Lon Cladel......................               177

    QUELQUES DITEURS

    X. --Plon, Ollendorff, Fasquelle, Lafitte...               191
    XI.--Edouard Guillaume......................               201
    XII. --La librairie Quantin: Malherbe, Villiers
      de l'Isle-Adam, Lon Bloy.................               225




    ACHEV D'IMPRIMER LE 8 AVRIL 1927
    MIL NEUF CENT VINGT-SEPT, PAR
    L'IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE,
    POUR LES DITIONS G. CRS ET Cie.


