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Titre: Sésame et les Lys :
   des trésors des rois, des jardins des reines
   [Traduction de Sesame and Lilies :
   Two lectures delivered at Manchester in 1864]
Auteur: Ruskin, John (1819-1900)
Traducteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Date de la première publication: 1906
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Paris: Mercure de France, 1906
   [Collection d'auteurs étrangers]
   [Troisième édition]
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   15 janvier 2011
Date de la dernière mise à jour:
   15 janvier 2011
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 700

Ce livre électronique a été créé par:
   Mireille Harmelin, Rénald Lévesque, Mark Akrigg
   et l'équipe des correcteurs d'épreuves (Canada)
   à http://www.pgdpcanada.net
   à partir d'images généreusement fournies par
   la Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)






_COLLECTION D'AUTEURS ÉTRANGERS_

JOHN RUSKIN

Sésame et les Lys

DES TRÉSORS DES ROIS

DES JARDINS DES REINES

TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE

par

MARCEL PROUST

TROISIÈME ÉDITION



PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI




SÉSAME ET LES LYS




_DU MÊME AUTEUR_

LA BIBLE D'AMIENS, traduction, notes et préface par
Marcel Proust 1 vol.






JOHN RUSKIN

Sésame et les Lys

DES TRÉSORS DES ROIS

DES JARDINS DES REINES

TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE

par

MARCEL PROUST

TROISIÈME ÉDITION

[Illustration]

PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMVI


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Douze exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 12._




Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
compris la Suède et la Norvège.




PRÉFACE DU TRADUCTEUR
SUR LA LECTURE



_A Madame la Princesse Alexandre
de Caraman-Chimay, dont les
Notes sur Florence auraient fait
les délices de Ruskin, je dédie respectueusement,
comme un hommage
de ma profonde admiration
pour elle, ces pages que j'ai recueillies
parce qu'elles lui ont plu._

                                     M. P.




PRÉFACE DU TRADUCTEUR[1]
SUR LA LECTURE

     [Note 1: Je n'ai essayé, dans cette préface, que de
     réfléchir à mon tour sur le même sujet qu'avait traité Ruskin
     dans les _Trésors des Rois_: l'utilité de la Lecture. Par là
     ces quelques pages où il n'est guère question de Ruskin
     constituent cependant, si l'on veut, une sorte de critique
     indirecte de sa doctrine. En exposant mes idées, je me trouve
     involontairement les opposer d'avance aux siennes. Comme
     commentaire direct, les notes que j'ai mises au bas de
     presque chaque page du texte de Ruskin suffisaient. Je
     n'aurais donc rien à ajouter ici si je ne tenais à renouveler
     l'expression de ma reconnaissance à mon amie Mlle Marie
     Nordlinger qui, tellement mieux occupée à ces beaux travaux
     de ciselure où elle montre tant d'originalité et de maîtrise,
     a bien voulu pourtant revoir de près cette traduction,
     souvent la rendre moins imparfaite. Je veux remercier aussi
     pour tous les précieux renseignements qu'il a bien voulu me
     faire parvenir M. Charles Newton Scott, le poète et l'érudit
     à qui l'on doit «L'Eglise et la pitié envers les animaux» et
     «L'Epoque de Marie-Antoinette», deux livres charmants qui
     devraient être plus connus en France, pleins de savoir, de
     sensibilité et d'esprit.

     _P.-S._--Cette traduction était déjà chez l'imprimeur quand a
     paru dans la magnifique édition anglaise (_Library Edition_)
     des œuvres de Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook
     et Alexander Wedderburn, le tome contenant _Sésame et les
     Lys_ (au mois de juillet 1905). Je m'empressai de redemander
     mon manuscrit, espérant compléter quelques-unes de mes notes
     à l'aide de celles de MM. Cook et Wedderburn. Malheureusement
     si cette édition m'a infiniment intéressé, elle n'a pu autant
     que je l'aurais voulu me servir au point de vue de mon
     volume. Bien entendu la plupart des références étaient déjà
     indiquées dans mes notes. La _Library Edition_ m'en a
     cependant fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre
     des mots «nous dit la _Library Edition_», ne lui ayant jamais
     emprunté un renseignement sans indiquer immédiatement d'où il
     m'était venu. Quant aux rapprochements avec le reste de
     l'œuvre de Ruskin on remarquera que la «Library Edition»
     renvoie à des textes dont je n'ai pas parlé, et que je
     renvoie à des textes qu'elle ne mentionne pas. Ceux de mes
     lecteurs qui ne connaissent pas ma préface à la Bible
     d'Amiens trouveront peut-être que, venant ici le second,
     j'aurais dû profiter des références ruskiniennes de MM. Cook
     et Wedderburn. Les autres comprenant ce que je me propose
     dans ces éditions ne s'étonneront pas que je ne l'aie pas
     fait. Ces rapprochements tels que je les conçois sont
     essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu'un éclair de
     la mémoire, une lueur de la sensibilité qui éclairent
     brusquement ensemble deux passages différents. Et ces clartés
     ne sont pas aussi fortuites qu'elles en ont l'air. En ajouter
     d'artificielles, qui ne seraient pas jaillies du plus profond
     de moi-même fausserait la vue que j'essaye, grâce à elles, de
     donner de Ruskin. La _Library Edition___ donne aussi de
     nombreux renseignements historiques et biographiques, souvent
     d'un grand intérêt. On verra que j'en ai fait état quand je
     l'ai pu, rarement pourtant. D'abord ils ne répondaient pas
     absolument au but que je m'étais proposé. Puis la _Library
     Edition_, édition purement scientifique, s'interdit tout
     commentaire sur le texte de Ruskin, ce qui lui laisse
     beaucoup de place pour tous ces documents nouveaux, tous ces
     inédits dont la mise au jour est à vrai dire sa véritable
     raison d'être. Je fais au contraire suivre le texte de Ruskin
     d'un commentaire perpétuel qui donne à ce volume des
     proportions déjà si considérables qu'y ajouter la
     reproduction d'inédits, de variantes, etc., l'aurait
     déplorablement surchargé. (J'ai dû renoncer à donner les
     Préfaces de _Sésame_, et la 3e Conférence que Ruskin ajouta
     plus tard aux deux primitives.) Tout ceci dit pour m'excuser
     de n'avoir pu profiter davantage des notes de MM. Cook et
     Wedderburn et aussi pour témoigner de mon admiration pour
     cette édition vraiment définitive de Ruskin, qui offrira à
     tous les Ruskiniens un si grand intérêt.]

Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si
pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre,
ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui,
semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions
comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un ami
venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou le
rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la
page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait
fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y
toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de
force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et
où nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite après, le chapitre
interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de
percevoir autre chose que l'importunité, elle en gravait au contraire en
nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre
jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d'amour,) que,
s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres
d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous
ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur
leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.

Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des
vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des
heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour
pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le
monde était parti «faire une promenade», je me glissais dans la salle à
manger où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne
n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je
n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les
assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de la
veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui parlent
sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides de sens
ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un
différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une
chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l'oncle
matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très
bien un peu de feu; je vous assure qu'à six heures il faisait joliment
froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!» Avant
le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait encore deux
grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de la pompe
d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux vers elle
et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout près, dans l'unique
allée du jardinet qui bordait de briques et de faïences en demi-lunes
ses plates-bandes de pensées: des pensées cueillies, semblait-il, dans
ces ciels trop beaux, ces ciels versicolores et comme reflétés des
vitraux de l'église qu'on voyait parfois entre les toits du village,
ciels tristes qui apparaissaient avant les orages, ou après, trop tard,
quand la journée allait finir. Malheureusement la cuisinière venait
longtemps d'avance mettre le couvert; si encore elle l'avait mis sans
parler! Mais elle croyait devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela;
si je vous approchais une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci
bien,» il fallait arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans
des lèvres, répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux
avaient lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire
convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie
ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure
passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver
dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la
promenade, avaient «pris par Méséglise», ou ceux qui n'étaient pas
sortis ce matin-là, «ayant à écrire». Ils disaient bien: «Je ne veux pas
te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du feu, à
consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas mal
accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou celle qui
était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez fait votre petite
correspondance» avec un sourire où il y avait du respect, du mystère, de
la paillardise et des ménagements, comme si cette «petite
correspondance» avait été à la fois un secret d'état, une prérogative,
une bonne fortune et une indisposition. Quelques-uns, sans plus
attendre, s'asseyaient d'avance à table, à leurs places. Cela, c'était
la désolation, car ce serait d'un mauvais exemple pour les autres
arrivants, aller faire croire qu'il était déjà midi, et prononcer trop
tôt à mes parents la parole fatale: «Allons, ferme ton livre, on va
déjeuner.» Tout était prêt, le couvert était entièrement mis sur la
nappe où manquait seulement ce qu'on n'apportait qu'à la fin du repas,
l'appareil en verre où l'oncle horticulteur et cuisinier faisait
lui-même le café à table, tubulaire et compliqué comme un instrument de
physique qui aurait senti bon et où c'était si agréable de voir monter
dans la cloche de verre l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux
parois embuées une cendre odorante et brune; et aussi la crème et les
fraises que le même oncle mêlait, dans des proportions toujours
identiques, s'arrêtant juste au rose qu'il fallait avec l'expérience
d'un coloriste et la divination d'un gourmand. Que le déjeuner me
paraissait long! Ma grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour
donner son avis avec une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la
contradiction. Pour un roman, pour des vers, choses où elle se
connaissait très bien, elle s'en remettait toujours, avec une humilité
de femme, à l'avis de plus compétents. Elle pensait que c'était là le
domaine flottant du caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la
vérité. Mais sur les choses dont les règles et les principes lui avaient
été enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de
jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle était
certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner si les
autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses,
d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de
simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait
avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas
absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en
«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec
exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un simple
billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire à une
bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien élevée. «Elle
peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle manque de goût en
jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.» «Ce peut être une
femme très brillante et remplie de qualités, mais c'est un manque de
tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce peut être une
cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le bifteck aux
pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal, difficile par
sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de la cuisine,
équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale la visite de
la dame qui vient vous demander des renseignements sur un domestique et
qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire preuve, ou manquer,
de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant d'amour-propre qu'il
aurait voulu que tous les plats fussent réussis, et s'y connaissait trop
peu en cuisine pour jamais savoir quand ils étaient manqués. Il voulait
bien admettre qu'ils le fussent parfois, très rarement d'ailleurs, mais
seulement par un pur effet du hasard. Les critiques toujours motivées de
ma grand'tante impliquant au contraire que la cuisinière n'avait pas su
faire tel plat, ne pouvaient manquer de paraître particulièrement
intolérables à mon grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec
lui, ma grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait
pas son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement
qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses
yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le don
de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de donner
son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de questions,
s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au martyre plutôt
que de lui faire confesser la croyance de mon grand-père: que
l'entremets n'était pas trop sucré.

Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la
journée était un peu chaude, on montait «se retirer dans sa chambre», ce
qui me permettait, par le petit escalier aux marches rapprochées, de
gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si bas que des fenêtres
enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à faire pour se trouver
dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans avoir pu esquiver le salut
de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte de baisser ses auvents,
venait tous les jours après déjeuner fumer sa cigarette devant sa porte
et dire bonjour aux passants, qui, parfois, s'arrêtaient à causer. Les
théories de William Morris, qui ont été si constamment appliquées par
Maple et les décorateurs anglais, édictent qu'une chambre n'est belle
qu'à la condition de contenir seulement des choses qui nous soient
utiles et que toute chose utile, fût-ce un simple clou, soit non pas
dissimulée, mais apparente. Au-dessus du lit à tringles de cuivre et
entièrement découvert, aux murs nus de ces chambres hygiéniques,
quelques reproductions de chefs-d'œuvre. A la juger d'après les
principes de cette esthétique, ma chambre n'était nullement belle, car
elle était pleine de choses qui ne pouvaient servir à rien et qui
dissimulaient pudiquement, jusqu'à en rendre l'usage extrêmement
difficile, celles qui servaient à quelque chose. Mais c'est justement de
ces choses qui n'étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient y
être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté.
Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé
comme au fond d'un sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline,
de courtes-pointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreiller
en batiste, sous laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au
mois de Marie sous les festons et les fleurs, et que, le soir, pour
pouvoir me coucher, j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où
ils consentaient à passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à
dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis
le lendemain de mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me
la voir «répandre»), sortes d'instruments du culte--presque aussi saints
que la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une
ampoule de verre--que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni
même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient été
des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me
déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; ces
petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils
un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines,
puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais me
lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche de
verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule
bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour une
vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que,
quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger, n'aurait été
assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette blanche nappe en
guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la commode ornée de
deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis bénit, la faisait
ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les
jours, quand on avait «fini la chambre», achevait d'évoquer l'idée),
mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs
en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un
mouchoir sans faire tomber d'un seul coup image du Sauveur, vases
sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au
prie-Dieu; cette triple superposition enfin de petits rideaux d'étamine,
de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin,
toujours souriants dans leur blancheur d'aubépine souvent ensoleillée,
mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à
jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns
dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou
la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager
un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures
aussi parfaitement bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un
buisson d'aubépines réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient
eu la fantaisie de s'installer là, de sorte que cette opération, en
apparence si simple, d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais
jamais à bout sans le secours de quelqu'un de la maison; toutes ces
choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins,
mais apportaient même une entrave, d'ailleurs légère, à leur
satisfaction, qui évidemment n'avaient jamais été mises là pour
l'utilité de quelqu'un, peuplaient ma chambre de pensées en quelque
sorte personnelles, avec cet air de prédilection, d'avoir choisi de
vivre là et de s'y plaire, qu'ont souvent, dans une clairière, les
arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles
la remplissaient d'une vie silencieuse et diverse, d'un mystère où ma
personne se trouvait à la fois perdue et charmée; elles faisaient de
cette chambre une sorte de chapelle où le soleil--quand il traversait
les petits carreaux rouges que mon oncle avait intercalés au haut des
fenêtres--piquait sur les murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux,
des lueurs aussi étranges que si la petite chapelle avait été enclose
dans une plus grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait
si retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église,
à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient par
un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient sonnées
dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je saluais souvent
le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de vêpres ou l'enfant de
chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à la photographie par Brown
du _Printemps_ de Botticelli ou au moulage de la _Femme inconnue_ du
musée de Lille, qui, aux murs et sur la cheminée des chambres de Maple,
sont la part concédée par William Morris à l'inutile beauté, je dois
avouer qu'ils étaient remplacés dans ma chambre par une sorte de gravure
représentant le prince Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que
je fus très étonné d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de
locomotives et de grêle, toujours terrible et beau, à la porte d'un
buffet de gare, où il servait de réclame à une spécialité de biscuits.
Je soupçonne aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme
prime, de la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais
dans ma chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me
paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il pût
y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une
personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais
que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours
pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu,
et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune
m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses à me dire que _le
Printemps_ de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur demeure
avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et décharger leur
mémoire du soin de leur conserver une image précieuse en la confiant à
un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût faire de leur
chambre l'image même de leur goût et la remplir seulement de choses
qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens vivre et penser que dans
une chambre où tout est la création et le langage de vies profondément
différentes de la mienne, d'un goût opposé au mien, où je ne retrouve
rien de ma pensée consciente, où mon imagination s'exalte en se sentant
plongée au sein du non-moi; je ne me sens heureux qu'en mettant le
pied--avenue de la Gare, sur le Port, ou place de l'Église--dans un de
ces hôtels de province aux longs corridors froids où le vent du dehors
lutte avec succès contre les efforts du calorifère, où la carte de
géographie détaillée de l'arrondissement est encore le seul ornement des
murs, où chaque bruit ne sert qu'à faire apparaître le silence en le
déplaçant, où les chambres gardent un parfum de renfermé que le grand
air vient laver, mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent
fois pour l'apporter à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait
poser comme un modèle pour essayer de le recréer en elle avec tout ce
qu'il contient de pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la
porte de sa chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est
restée éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte
refermée, on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre;
de s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé
exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût de
Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de se
troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là ses
affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux bords
de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des chenets et le
dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant pieds nus sur
son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le sentiment de
l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le verrou; de la
pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les
grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, tandis que,
tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures d'insomnie des
mourants et des amoureux.

Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il
fallait aller au parc, à un kilomètre du village[2]. Mais après le jeu
obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et
distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre
avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, dans
certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la rivière
cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de cygnes et
bordée d'allées où souriaient des statues, et, par moment sautelante de
carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la clôture du parc,
devenait une rivière dans le sens géographique du mot--une rivière qui
devait avoir un nom,--et ne tardait pas à s'épandre (la même vraiment
qu'entre les statues et sous les cygnes?) entre des herbages où
dormaient des bœufs et dont elle noyait les boutons d'or, sortes de
prairies rendues par elle assez marécageuses et qui, tenant d'un côté au
village par des tours informes, restes, disait-on, du moyen âge,
joignaient de l'autre, par des chemins montants d'églantiers et
d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à l'infini, des villages qui
avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais les autres finir de goûter
dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans
le labyrinthe, jusqu'à telle charmille où je m'asseyais, introuvable,
adossé aux noisetiers taillés, apercevant le plant d'asperges, les
bordures de fraisiers, le bassin où, certains jours, les chevaux
faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche qui était la «fin
du parc» en haut, et au delà, les champs de bleuets et de coquelicots.
Dans cette charmille, le silence était profond, le risque d'être
découvert presque nul, la sécurité rendue plus douce par les cris
éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain, quelquefois même se
rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis
s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors plus aucun bruit; seul de
temps en temps le son d'or des cloches qui au loin, par delà les
plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, aurait pu m'avertir de
l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur et troublé par le
silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le suivait, je n'étais
jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas les cloches tonnantes
qu'on entendait en rentrant dans le village--quand on approchait de
l'église qui, de près, avait repris sa taille haute et raide, dressant
sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué de corbeaux--faire
voler le son en éclats sur la place «pour les biens de la terre». Elles
n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s'adressant
pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les villages, aux paysans
isolés dans leur champ, elles ne me forçaient nullement à lever la tête,
elles passaient près de moi, portant l'heure aux pays lointains, sans me
voir, sans me connaître et sans me déranger.

     [Note 2: Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un
     village est un chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne
     donne près de 3.000 habitants.]

Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, les
dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais cela,
seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres d'un livre,
où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la fin. Alors,
risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie qui, le livre
fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que mes parents
étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans la rue toute
proche, entre la maison de l'armurier et la poste, baignées de silence,
il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et pourtant bleu, et qu'à
gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait en tournant son ascension
surélevée, on sentait veiller, monstrueuse et noire, l'abside de
l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient pas, l'église
villageoise et pourtant historique, séjour magique du Bon Dieu, de la
brioche bénite, des saints multicolores et des dames des châteaux
voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles traversaient le
marché, piailler les poules et regarder les commères, venaient à la
messe «dans leurs attelages», non sans acheter au retour, chez le
pâtissier de la place, juste après avoir quitté l'ombre du porche où les
fidèles en poussant la porte à tambour semaient les rubis errants de la
nef, quelques-uns de ces gâteaux en forme de tours, protégés du soleil
par un store,--«manqués», «Saint-Honorés» et «génoises»,--dont l'odeur
oisive et sucrée est restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe
et à la gaieté des dimanches.

Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter
la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit,
s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond.
Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps déchaînés en
moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à diriger, je me
levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les yeux encore
fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans la chambre ou
dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, une de ces
distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les
autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec elles quand
on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à autre chose».
Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres à qui on avait
donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie,
n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand
nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l'air de sourire
de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un
ennui feint; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les
verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux. Déjà, depuis
quelques pages, l'auteur, dans le cruel «Épilogue», avait eu soin de les
«espacer» avec une indifférence incroyable pour qui savait l'intérêt
avec lequel il les avait suivis jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque
heure de leur vie nous avait été narrée. Puis subitement: «Vingt ans
après ces événements on pouvait rencontrer dans les rues de Fougères[3]
un vieillard encore droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient
été employés à nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous
effrayant puis nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani,
c'est par une phrase incidente d'un personnage secondaire que nous
apprenions qu'il avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand,
dans cet étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une
personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était substituée à
l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c'était
impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages,
apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des
choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à l'amour qu'ils nous
avaient inspiré[4] et dont l'objet nous faisait tout à coup défaut, ne
pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient
plus qu'un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la
vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot
ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous
l'apprenaient au besoin d'une phrase dédaigneuse, n'était nullement,
comme nous l'avions cru, de contenir l'univers et la destinée, mais
d'occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire, entre
les fastes sans prestige du Journal de Modes illustré et de la
Géographie d'Eure-et-Loir.....

     [Note 3: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de
     l'indicatif--de ce temps cruel qui nous présente la vie comme
     quelque chose d'éphémère à la fois et de passif, qui, au
     moment même où il retrace nos actions, les frappe d'illusion,
     les anéantit dans le passé sans nous laisser comme le parfait
     la consolation de l'activité--est resté pour moi une source
     inépuisable de mystérieuses tristesses. Aujourd'hui encore je
     peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec calme; il
     me suffit d'ouvrir un volume des _Lundis_ de Sainte-Beuve et
     d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il
     s'agit de Mme d'Albany): «Rien ne _rappelait_ en elle à cette
     époque... _C'était_ une petite femme dont la taille un peu
     affaissée sous son poids avait perdu, etc.» pour me sentir
     aussitôt envahi par la plus profonde mélancolie.--Dans les
     romans, l'intention de faire de la peine est si visible chez
     l'auteur qu'on se raidit un peu plus.]

     [Note 4: On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour
     les livres qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un
     substratum historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en
     quelque sorte impure est mêlée d'esprit et de réalité trop
     peu transformée, se prête parfois singulièrement à ce genre
     de lecture. Ou du moins il a trouvé le plus admirable de ces
     «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui a écrit sur
     «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'Envers de l'Histoire
     Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture, au
     reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble
     bien convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps
     calme et puissant, la lecture, pendant laquelle les mille
     sensations de poésie et de bien-être confus qui s'envolent
     avec allégresse du fond de la bonne santé viennent composer
     autour de la rêverie du lecteur un plaisir doux et doré comme
     le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant d'originales et
     fortes méditations dans une lecture, ce n'est pas qu'à propos
     d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté à cette
     perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle
     reconnaissance--que la traduction de la Bible d'Amiens a été
     pour lui le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il
     ait jamais écrites.]

... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois», pourquoi
à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle prépondérant
que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais mettre hors de
cause les charmantes lectures de l'enfance dont le souvenir doit rester
pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute je n'ai que trop prouvé
par la longueur et le caractère du développement qui précède ce que
j'avais d'abord avancé d'elles: que ce qu'elles laissent surtout en
nous, c'est l'image des lieux et des jours où nous les avons faites. Je
n'ai pas échappé à leur sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de
toute autre chose que des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles
m'ont parlé. Mais peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après
l'autre rendus en auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et
l'auront-ils peu à peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins
fleuris et détournés, à recréer dans son esprit l'acte psychologique
original appelé _Lecture_, avec assez de force pour pouvoir suivre
maintenant comme au dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me
reste à présenter.


On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture que
Ruskin donna à l'Hôtel-de-Ville de Rusholme, près Manchester, le 6
décembre 1864 pour aider à la création d'une bibliothèque à l'Institut
de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, «Des Jardins
des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à fonder des écoles à
Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M. Collingwood dans son
admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il demeura _at home_, sauf
pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et quand en décembre il
donna à Manchester les cours qui, sous le nom de «Sésame et les Lys»,
devinrent son ouvrage le plus populaire[5], nous pouvons discerner son
meilleur état de santé physique et intellectuelle dans les couleurs plus
brillantes de sa pensée. Nous pouvons reconnaître l'écho de ses
entretiens avec Carlyle dans l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque
qu'il propose et dans l'insistance avec laquelle il revient sur la
valeur des livres et des bibliothèques publiques, Carlyle étant le
fondateur de la London Bibliothèque...»

     [Note 5: Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition
     aux deux premières conférences d'une troisième: «The Mystery
     of Life and its Arts». Les éditions populaires continuèrent à
     ne contenir que «des Trésors des Rois» et «des Jardins des
     Reines». Nous n'avons traduit, dans le présent volume, que
     ces deux conférences, et sans les faire précéder d'aucune des
     préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et les Lys». Les
     dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre
     Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour
     quatre d'entre elles (Smith, Elder et Co), les nombreuses
     éditions de «Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges
     Allen, l'illustre éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le
     maître de Ruskin House.]

Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous
occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons la
résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture de
tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes
gens des siècles passés qui en ont été les auteurs». Ruskin n'a
peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche du philosophe
français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve partout dans sa
conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien où fondent des
brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire illumine les paysages de
son peintre préféré. «A supposer, dit-il, que nous ayons et la volonté
et l'intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en
ont le pouvoir, combien est limitée la sphère de nos choix. Nous ne
pouvons connaître qui nous voudrions... Nous pouvons par une bonne
fortune entrevoir un grand poète et entendre le son de sa voix, ou poser
une question à un homme de science qui nous répondra aimablement. Nous
pouvons usurper dix minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre,
avoir une fois dans notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une
reine. Et pourtant ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous
dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d'un
peu moins que cela, tandis que, durant ce temps, il y a une société qui
nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi
longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette
société, parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons
la faire attendre près de nous toute une journée--rois et hommes d'Etat
attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
l'obtenir--nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres
simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous
n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire[6].» «Vous me
direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux causer avec des
vivants, c'est que vous voyez leur visage, etc.,» et réfutant cette
première objection, puis une seconde, il montre que la lecture est
exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus
intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion de connaître
autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes dont j'ai
accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi assimilée à
une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes; que ce qui
diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est pas leur plus
ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la
lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à
recevoir communication d'une autre pensée, mais tout en restant seul,
c'est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu'on
a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en
continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de
l'esprit sur lui-même. Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres
vérités qu'il a énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il
aurait rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il
n'a pas cherché à aller au cœur même de l'idée de _lecture_. Il n'a
voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une
sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui
nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé aux
scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que la
lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une
communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque
chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on
puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle prépondérant
qu'il semble lui assigner.

     [Note 6: _Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois_, 6.]

Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces
vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander
en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure
lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du
fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles
heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, où
tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer
silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines
distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux
fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant
vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, ma
mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de perceptions, va
vous dire quel il était: _le Capitaine Fracasse_, de Théophile Gautier.
J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases qui m'apparaissaient
comme les plus originales et les plus belles de l'ouvrage. Je
n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit de comparables.
Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait à une réalité
dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir, une ou deux fois par
volume, qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la connaissait
assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres livres de lui où
toutes les phrases seraient aussi belles que celles-là et auraient pour
objet les choses sur lesquelles j'aurais désiré avoir son avis, «Le rire
n'est point cruel de sa nature; il distingue l'homme de la bête, et il
est, ainsi qu'il appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois,
l'apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement
tout leur saoul durant les loisirs de l'éternité[7].» Cette phrase me
donnait une véritable ivresse. Je croyais apercevoir une antiquité
merveilleuse à travers ce moyen âge que seul Gautier pouvait me révéler.
Mais j'aurais voulu qu'au lieu de dire cela furtivement après
l'ennuyeuse description d'un château que le trop grand nombre de termes
que je ne connaissais pas m'empêchait de me figurer le moins du monde,
il écrivît tout le long du volume des phrases de ce genre et me parlât
de choses qu'une fois son livre fini je pourrais continuer à connaître
et à aimer. J'aurais voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de
la vérité, ce que je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine,
de Sophocle, d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un
mois de mars très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les
chemins, chaque fois que je venais de fermer le livre, dans l'exaltation
de la lecture finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent
salubre qui soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout
qu'il me dît si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en
redoublant ou non ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à
la Cour de cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait
à décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un
doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à mes
yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en étais
réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits qui
contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin sa
pensée tout entière.

     [Note 7: En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au
     moins sous cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu
     de «ainsi qu'il appert en l'Odyssée d'Homerus, poète
     grégeois», il y a simplement «suivant Homerus». Mais comme
     les expressions «il appert d'Homerus», «il appert de
     l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même ouvrage, me
     donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, pour
     que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre
     toutes ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour
     elles, à vrai dire, de respect religieux. Ailleurs encore
     dans _le Capitaine Fracasse_, Homerus est qualifié de poète
     grégeois, et je ne doute pas que cela aussi m'enchantât.
     Toutefois, je ne suis plus capable de retrouver avec assez
     d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré que je n'ai
     pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en une
     seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant.
     Et je pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je
     répétais la phrase du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux
     pervenches penchés au bord de la rivière, en piétinant les
     cailloux de l'allée, aurait été plus délicieuse encore si
     j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier tant de ses
     charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans
     parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.]

Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des beaux
livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel et
limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour
l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le lecteur
«Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse commence où
celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous donnât des
réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner des désirs.
Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous faisant
contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui
a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et d'ailleurs
providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie peut-être que
nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que nous devons la
créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparaît
que comme le commencement de la nôtre, de sorte que c'est au moment où
il nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire qu'ils font naître en
nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien dit. D'ailleurs, si
nous leur posons des questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre,
nous leur demandons aussi des réponses qui ne nous instruiraient pas.
Car c'est un effet de l'amour que les poètes éveillent en nous de nous
faire attacher une importance littérale à des choses qui ne sont pour
eux que significatives d'émotions personnelles. Dans chaque tableau
qu'ils nous montrent, ils ne semblent nous donner qu'un léger aperçu
d'un site merveilleux, différent du reste du monde, et au cœur duquel
nous voudrions qu'ils nous fissent pénétrer. «Menez-nous»,
voudrions-nous pouvoir, dire à M. Mæterlinck, à Mme de Noailles, «dans
le jardin de Zélande où croissent les fleurs démodées», sur la route
parfumée «de trèfle et d'armoise», et dans tous les endroits de la terre
dont vous ne nous avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez
aussi beaux que ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet
(car les peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre
dans son _Printemps_, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît
à Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous
laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en réalité,
ce sont de simples hasards de relations ou de parenté, qui, en leur
donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont fait
choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à Millet, à
Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de rivière,
plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres et plus
beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme un
reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donnée au génie, et que
nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face
indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette
apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au delà
de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette chose en
quelque sorte sans épaisseur,--mirage arrêté sur une toile,--qu'est une
vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient percer, c'est le
dernier mot de l'art du peintre. Le suprême effort de l'écrivain comme
de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement pour nous le voile de
laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers.
Alors, il nous dit: «Regarde, regarde

        «Parfumés de trèfle et d'armoise,
        Serrant leurs vifs ruisseaux étroits
        Les pays de l'Aisne et de l'Oise.»

«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage.
Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le prix
de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un trop
grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une discipline.
La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y
introduire: elle ne la constitue pas.

Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi
dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de
discipline curative et être chargée, par des incitations répétées, de
réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans la vie de
l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogue à celui
des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques.

On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade,
sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans une
sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde d'où
il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une main
puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses jambes,
ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune incapacité réelle
de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de manger. Mais ces
différents actes, qu'il serait très capable d'accomplir, il est
incapable de les vouloir. Et une déchéance organique qui finirait par
devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a pas serait la conséquence
irrémédiable de l'inertie de sa volonté, si l'impulsion qu'il ne peut
trouver en lui-même ne lui venait de dehors, d'un médecin qui voudra
pour lui, jusqu'au jour où seront peu à peu rééduqués ses divers
vouloirs organiques. Or, il existe certains esprits qu'on pourrait
comparer à ces malades et qu'une sorte de paresse[8] ou de frivolité
empêche de descendre spontanément dans les régions profondes de soi-même
où commence la véritable vie de l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on
les y a conduits ils ne soient capables d'y découvrir et d'y exploiter
de véritables richesses, mais, sans cette intervention étrangère, ils
vivent à la surface dans un perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte
de passivité qui les rend le jouet de tous les plaisirs, les diminue à
la taille de ceux qui les entourent et les agitent, et, pareils à ce
gentilhomme qui, partageant depuis son enfance la vie des voleurs de
grand chemin, ne se souvenait plus de son nom, pour avoir depuis trop
longtemps cessé de le porter, ils finiraient par abolir en eux tout
sentiment et tout souvenir de leur noblesse spirituelle, si une
impulsion extérieure ne venait les réintroduire en quelque sorte de
force dans la vie de l'esprit, où ils retrouvent subitement la
puissance de penser par eux-mêmes et de créer. Or, cette impulsion que
l'esprit paresseux ne peut trouver en lui-même et qui doit lui venir
d'autrui, il est clair qu'il doit la recevoir au sein de la solitude
hors de laquelle, nous l'avons vu, ne peut se produire cette activité
créatrice qu'il s'agit précisément de ressusciter en lui. De la pure
solitude l'esprit paresseux ne pourrait rien tirer, puisqu'il est
incapable de mettre de lui-même en branle son activité créatrice. Mais
la conversation la plus élevée, les conseils les plus pressants ne lui
serviraient non plus à rien, puisque cette activité originale ils ne
peuvent la produire directement. Ce qu'il faut donc, c'est une
intervention qui, tout en venant d'un autre, se produise au fond de
nous-mêmes, c'est bien l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein
de la solitude. Or nous avons vu que c'était précisément là la
définition de la lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La
seule discipline qui puisse exercer une influence favorable sur de tels
esprits, c'est donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent
les géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une
incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité
personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les
affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure,
le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se
servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts.
Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette
paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui
être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une
influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain
qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson
commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et
Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du
paradis.

     [Note 8: Je la sens en germe chez Fontanes, dont
     Sainte-Beuve a dit: «Ce côté épicurien était bien fort chez
     lui... sans ces habitudes un peu matérielles, Fontanes, avec
     son talent, aurait produit bien davantage... et des œuvres
     plus durables.» Notez que l'impuissant prétend toujours qu'il
     ne l'est pas. Fontanes dit:

        «Je perds mon temps s'il faut les croire,
        Eux seuls du siècle sont l'honneur»

     et assure qu'il travaille beaucoup.

     Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme
     de son temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité
     par M. Ribot dans son beau livre sur les Maladies de la
     Volonté), n'a réuni plus que Coleridge la puissance du
     raisonnement du philosophe, l'imagination du poète, etc. Et
     pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi
     remarquables talents, en ait tiré si peu; le grand défaut de
     son caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons
     naturels à profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans
     l'esprit de gigantesques projets, il n'a jamais essayé
     sérieusement d'en exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa
     carrière, il trouva un libraire généreux qui lui promit
     trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, etc. Il
     préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une
     seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se
     libérer.»]

Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques
nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous
n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il
devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie
personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand
la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne pouvons
réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l'effort de
notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée entre les feuillets
des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n'avons
qu'à prendre la peine d'atteindre sur les rayons des bibliothèques et de
déguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d'esprit.
Parfois même, dans certains cas un peu exceptionnels, et d'ailleurs,
nous le verrons, moins dangereux, la vérité, conçue comme extérieure
encore, est lointaine, cachée dans un lieu d'accès difficile. C'est
alors quelque document secret, quelque correspondance inédite, des
mémoires qui peuvent jeter sur certains caractères un jour inattendu, et
dont il est difficile d'avoir communication. Quel bonheur, quel repos
pour un esprit fatigué de chercher la vérité en lui-même de se dire
qu'elle est située hors de lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement
conservé dans un couvent de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à
elle, il faut se donner de la peine, cette peine sera toute matérielle,
ne sera pour la pensée qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il
faudra faire un long voyage, traverser en coche d'eau les plaines
gémissantes de vent, tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et
se relèvent tour à tour dans une ondulation sans fin; il faudra
s'arrêter à Dordrecht, qui mire son église couverte de lierre dans
l'entrelacs des canaux dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où
les vaisseaux en glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des
toits rouges et du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne
sera pas encore certain de recevoir communication de la vérité. Il
faudra pour cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le
vénérable archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien
janséniste, avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête
de la vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de
mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni
les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la
vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il dépend
que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens charmants
dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures accoutumées
et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au moins par
correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer de temps à
autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et nous garderons
leurs lettres comme un certificat et comme une curiosité. Et nous ne
manquerons pas un jour de leur dédier un de nos livres, ce qui est bien
le moins que l'on puisse faire pour des gens qui vous ont fait don... de
la vérité. Et quant aux quelques recherches, aux courts travaux que nous
serons obligés de faire dans la bibliothèque du couvent et qui seront
les préliminaires indispensables de l'acte d'entrée en possession de la
vérité--de la vérité que pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque
pas de nous échapper nous prendrons en note--nous aurions mauvaise grâce
à nous plaindre des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la
fraîcheur du vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent
encore le haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van
der Weyden du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons
du XVIIe siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un
peu de soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres
dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés aux
maisons à pignons des deux rives.[9]

     [Note 9: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile
     de chercher ce couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau
     est de pure imagination. Il m'a pourtant été suggéré parles
     lignes suivantes de M. Léon Séché dans son ouvrage sur
     Sainte-Beuve: «Il (Sainte-Beuve) s'avisa un jour, pendant
     qu'il était à Liège, de prendre langue avec la petite église
     d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien loin
     de Paris et je ne sais pas si _Volupté_ aurait suffi à lui
     ouvrir à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute
     un peu, car même après les deux premiers volumes de son
     _Port-Royal_, le pieux savant qui avait alors la garde de ces
     archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec peine du bon M.
     Karsten la permission d'entre-bâiller certains
     cartons...Ouvrez la deuxième édition de _Port-Royal_ et vous
     verrez la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M.
     Karsten» (Léon Séché, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et
     suivantes). Quant aux détails du voyage, ils reposent tous
     sur des impressions vraies. Je ne sais si on passe par
     Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien telle que je
     l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant à
     Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau,
     entre les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à
     Delft. J'ai vu à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et
     des religieuses d'un ordre venu, je crois, des Flandres, qui
     portent encore la même coiffe non que dans le Roger van der
     Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en Hollande.]

Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et
docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres de
recommandations, que vous remet en mains propres celui qui la détenait
matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une vérité qui
se laisse copier sur un carnet, cette conception de la vérité est
pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car bien souvent pour
l'historien, même pour l'érudit, cette vérité qu'ils vont chercher au
loin dans un livre est moins, à proprement parler, la vérité elle-même
que son indice ou sa preuve, laissant par conséquent place à une autre
vérité qu'elle annonce ou qu'elle vérifie et qui, elle, est du moins une
création individuelle de leur esprit. Il n'en est pas de même pour le
lettré. Lui, lit pour lire, pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le
livre n'est pas l'ange qui s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes
du jardin céleste, mais une idole immobile, qu'il adore pour elle-même,
qui, au lieu de recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille,
communique une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré
invoque en souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans
Villehardouin ou dans Boccace[10], en faveur de tel usage qu'il est
décrit dans Virgile. Son esprit sans activité originale ne sait pas
isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort; il
s'encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un
élément assimilable, un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un
principe de mort. Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains
ce goût, cette sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est
relativement à ce que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans
défauts qui n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent
un fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère
chez les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas
plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous
appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette
«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il semble
que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu au-dessous
d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion s'accompagne d'une
prédilection pour ce qui entoure son objet, a du rapport avec lui, dans
l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus grands écrivains, dans
les heures où ils ne sont pas en communication directe avec la pensée,
se plaisent dans la société des livres. N'est-ce pas surtout pour eux,
du reste, qu'ils ont été écrits; ne leur dévoilent-ils pas mille
beautés, qui restent cachées au vulgaire? A vrai dire, le fait que des
esprits supérieurs soient ce que l'on appelle livresques ne prouve
nullement que cela ne soit pas un défaut de l'être. De ce que les hommes
médiocres sont souvent travailleurs et les intelligents souvent
paresseux, on ne peut pas conclure que le travail n'est pas pour
l'esprit une meilleure discipline que la paresse. Malgré cela,
rencontrer chez un grand homme un de nos défauts nous incline toujours à
nous demander si ce n'était pas au fond une qualité méconnue, et nous
n'apprenons pas sans plaisir qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et
Justin par cœur, qu'il était en mesure, si on contestait devant lui la
légitimité d'un terme[11], d'en établir la filiation, jusqu'à l'origine,
par des citations qui prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré
ailleurs comment cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu
de l'étouffer, comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en
accroît un grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré,
dont l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes
communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure
grandement sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie,
quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille
édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs,
quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la
sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi dire,
est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains
d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit
dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque
connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de réalité,
à la portion vivante qu'elle contient.

     [Note 10: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire
     dans la société de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux
     croisades, c'est de la vanité, l'intelligence n'a rien à voir
     à cela. Mais se plaire dans la société de quelqu'un parce que
     le nom de son grand-père se retrouve souvent dans Alfred de
     Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction vraiment
     irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa
     famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans
     cela) dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà où le
     péché intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop
     longuement ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire,
     pour avoir à y insister autrement ici.]

     [Note 11: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_,
     parus dans _la Revue de Paris_.]

Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur
plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui
que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime à
retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont
nullement inspirée. Je me rappelle une page du _Monde comme
Représentation et comme Volonté_ où il y a peut-être vingt citations à
la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les citations):
«Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre à l'optimisme d'une manière
plaisante, Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans _Caïn_. Hérodote
rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né par des gémissements et
se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui est exprimé dans les beaux
vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere genitum, tanta qui intravit
mala, etc.» C'est à cela qu'il faut attribuer la coutume des Mexicains
de souhaiter, etc., et Swift obéissait au même sentiment quand il avait
coutume dès sa jeunesse (à en croire sa biographie par Walter Scott) de
célébrer le jour de sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun
connaît ce passage de l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort
est un bien admirable. Une maxime d'Héraclite était conçue de même:
«Vitæ nomen quidem est vita, opus autem mors.» Quant aux beaux vers de
Théognis ils sont célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.»
Sophocle, dans l'_Œdipe à Colone_ (1224), en donne l'abrégé suivant:
«Natum non esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis
hominum vita est piena dolore (_Hippolyte_, 189), et Homère l'avait déjà
dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, quotquot
super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline, l'a dit aussi: «Nullum
melius esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles dans la
bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen--The happiest
youth,--Would shut the book and sit him down and die.» Byron enfin: «Tis
someting better not to be.» Balthazar Gracian nous dépeint l'existence
sous les plus noires couleurs dont le _Criticon_, etc.[12]». Si je ne
m'étais déjà laissé entraîner trop loin par Shopenhauer, j'aurais eu
plaisir à compléter cette petite démonstration à l'aide des _Aphorismes
sur la Sagesse dans la Vie_, qui est peut-être de tous les ouvrages que
je connais celui qui suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le
plus d'originalité, de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page
renferme plusieurs citations, Schopenhauer a pu écrire le plus
sérieusement du monde: «Compiler n'est pas mon fait.»

     [Note 12: Schopenhauer, _le Monde comme Représentation et
     comme Volonté_ (chapitre de la Vanité et des Souffrances de
     la Vie).]

Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une chose
frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une amitié
sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent, lui donne
quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est de plus une
amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des autres. Comme nous
ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui ne sont pas encore
entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes ces salutations dans
le vestibule que nous appelons déférence, gratitude, dévouement et où
nous mêlons tant de mensonges, sont stériles et fatigantes. De
plus,--dès les premières relations de sympathie, d'admiration, de
reconnaissance,--les premières paroles que nous prononçons, les
premières lettres que nous écrivons, tissent autour de nous les premiers
fils d'une toile d'habitudes, d'une véritable manière d'être, dont nous
ne pouvons plus nous débarrasser dans les amitiés suivantes; sans
compter que pendant ce temps-là les paroles excessives que nous avons
prononcées restent comme des lettres de change que nous devons payer, ou
que nous paierons plus cher encore toute notre vie des remords de les
avoir laissé protester. Dans la lecture, l'amitié est soudain ramenée à
sa pureté première. Avec les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si
nous passons la soirée avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie.
Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous
les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils
pensé de nous?--N'avons-nous pas manqué de tact?--Avons-nous plu?--et la
peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié
expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas
de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la
mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie, nous
n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément
assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement
que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure
amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les
autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne
porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Il
est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de l'auteur et
la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, réfractaires à
la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage même du livre est pur
(si le livre mérite ce nom), rendu transparent par la pensée de l'auteur
qui en a retiré tout ce qui n'était pas elle-même jusqu'à le rendre son
image fidèle; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes
sont dites par l'inflexion unique d'une personnalité; de là une sorte de
continuité, que les rapports de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée
d'éléments qui lui sont étrangers excluent et qui permet très vite de
suivre la ligne même de la pensée de l'auteur, les traits de sa
physionomie qui se reflètent dans ce calme miroir. Nous savons nous
plaire tour à tour aux traits de chacun sans avoir besoin qu'ils soient
admirables, car c'est un grand plaisir pour l'esprit de distinguer ces
peintures profondes et d'aimer d'une amitié sans égoïsme, sans phrases,
comme en soi-même. Un Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela
nous amuse de penser qu'on a pu le considérer comme le représentant de
la perfection dans l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas
sa puissance spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, où chaque
phrase, sans qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de
grâce et de gaieté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes
pour la dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés
dans leur ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée
de l'art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir
s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire
entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née
d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous ne
pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand il
compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de tailleurs
où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets» et quand il
dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et nous sourions
de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine d'aller à
Chartres visiter la cathédrale[13].

     [Note 13: «Je regrette d'avoir passé par Chartres sans
     avoir pu voir la cathédrale.» (_Voyage en Espagne_, p. 2.)]

Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme nous le suivons volontiers
dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique
que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours
qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la
tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or», nous
sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin et
nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est
devenu[14]. Nous sentons bien que sa gaieté hâbleuse et ses mélancolies
aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de journaliste. Mais
nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il veut, nous nous
amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant de faim et de
sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec une tristesse
de feuilletonniste les noms des hommes de sa génération morts avant
l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases dessinaient sa
physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les mots sont choisis,
non par notre pensée selon les affinités de son essence, mais par notre
désir de nous peindre, il représente ce désir et ne nous représente
pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, parce qu'ils ont voulu
laisser leur portrait à la postérité, l'ont peint fort médiocre; encore
nous intéressent-ils infiniment, même par là, car leur échec est
instructif. De sorte que quand un livre n'est pas le miroir d'une
individualité puissante, il est encore le miroir de défauts curieux de
l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur un livre de Musset,
nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de court et de niais
dans une certaine «distinction», au fond du second, ce qu'il y a de vide
dans l'éloquence.

     [Note 14: Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de
     Tinan, père de Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté
     cher aux artistes, et le grand-père du brillant capitaine de
     cavalerie.--C'est lui aussi, je pense, qui devant Gaëte
     assura quelque temps le ravitaillement et les communications
     de François II et de la Reine de Naples. Voir Pierre de la
     Gorce, _Histoire du second Empire_.]

Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous
l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la
lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la plus
noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la
lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La
puissance de notre sensibilité et de notre intelligence nous ne pouvons
la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre vie
spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits qu'est
la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit. Les
lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de
l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la
science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, une
marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse
consistent, dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de
Franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions[15].

     [Note 15: La distinction vraie, du reste, feint toujours
     de ne s'adresser qu'à des personnes distinguées qui
     connaissent les mêmes usages, et elle n' «explique» pas. On
     livre d'Anatole France sous-entend une foule de connaissances
     érudites, renferme de perpétuelles allusions que le vulgaire
     n'y aperçoit pas et qui en font, en dehors de ses autres
     beautés, l'incomparable noblesse.]

Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence des
grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui parurent à
leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient guère que les
classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il parle de ses
lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide, de Regnard,
qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins livresque des
écrivains, dont l'œuvre toute de modernité et de vie semble avoir rejeté
tout héritage classique, lisait, citait, commentait sans cesse Pascal,
Montaigne, Diderot, Tacite[16]. On pourrait presque aller jusqu'à dire,
renouvelant peut-être, par cette interprétation d'ailleurs toute
partielle, la vieille distinction entre classiques et romantiques, que
ce sont les publics (les publics intelligents, bien entendu) qui sont
romantiques, tandis que les maîtres (même les maîtres dits romantiques,
les maîtres préférés des publics romantiques) sont classiques. (Remarque
qui pourrait s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique
de M. Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[17]. Le
public va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis
cependant que ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que
cette pensée contemporaine que les écrivains et les artistes originaux
rendent accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure
tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit
mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et
leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de
soi, à voyager, quand on lit.

     [Note 16: C'est pour cela sans doute que souvent, quand
     un grand écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des
     éditions qu'on donne d'ouvrages anciens, et très peu des
     livres contemporains. Exemple les _Lundis_ de Sainte-Beuve et
     la _Vie littéraire_ d'Anatole France. Mais tandis que M.
     Anatole France juge à merveille ses contemporains, on peut
     dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de
     son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des
     haines personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le
     romancier chez Stendhal, il célèbre, en manière de
     compensation, la modestie, les procédés délicats de l'homme,
     comme s'il n'y avait rien d'autre de favorable à en dire!
     Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne son époque,
     contraste singulièrement avec ses prétentions à la
     clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort,
     dit-il dans _Chateaubriand et son groupe littéraire_, à
     prononcer sur Racine et Bossuet... Mais la sagacité du juge,
     la perspicacité du critique, se prouve surtout sur des écrits
     neufs, non encore essayés du public. Juger à première vue,
     deviner, devancer, voilà le don critique. Combien peu le
     possèdent.»]

     [Note 17: Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de
     meilleurs commentateurs que les «romantiques». Seuls, en
     effet, les romantiques savent lire les ouvrages classiques,
     parce qu'ils les lisent comme ils ont été écrits,
     romantiquement, parce que, pour bien lire un poète ou un
     prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète
     ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins
     «romantiques». Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les
     professeurs de rhétorique qui nous les ont signalés, c'est
     Victor Hugo:

        «Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
        Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.»

     C'est M. Anatole France:

        «L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces
        En habits de marquis, en robes de comtesses.»

     Le dernier numéro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me
     permet, au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par
     un nouvel exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous
     montre, en effet, dans M. Rodin (article de M. Mauclair), le
     véritable commentateur de la statuaire grecque.]

Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, attribuer
cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages anciens[18].
C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages
contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les créa. Ils en
reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même,
j'entends la langue où ils furent écrits, est comme un miroir de la vie.
Un peu du bonheur qu'on éprouve à se promener dans une ville comme
Beaune qui garde intact son hôpital du XVe siècle, avec son puits, son
lavoir, sa voûte de charpente lambrissée et peinte, son toit à hauts
pignons percé de lucarnes que couronnent de légers épis en plomb martelé
(toutes ces choses qu'une époque en disparaissant a comme oubliées là,
toutes ces choses qui n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques
qui l'ont suivie n'en a vu naître de pareilles), on ressent encore un
peu de ce bonheur à errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un
volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de
langage abolies qui gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir
qui n'existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent
ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir
encore la couleur.

     [Note 18: Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement
     fortuite; ils supposent que les plus beaux livres se trouvent
     par hasard avoir été écrits par les auteurs anciens; et sans
     doute cela peut arriver puisque les livres anciens que nous
     lisons sont choisis dans le passé tout entier, si vaste
     auprès de l'époque contemporaine. Mais une raison en quelque
     sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une attitude
     d'esprit si générale.]

Une tragédie de Racine, un volume des mémoires de Saint-Simon
ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans
lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté qui
en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut comme
la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient les
ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la
pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce au
sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a été
conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle, faire
apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au XVIIe
siècle--et en elle des coutumes et un tour de pensée disparus--que nous
aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont les formes mêmes de
cette syntaxe, mises à nu, respectées, embellies par son ciseau si franc
et si délicat, qui nous émeuvent dans ces tours de langage familiers
jusqu'à la singularité et jusqu'à l'audace[19] et dont nous voyons, dans
les morceaux les plus doux et les plus tendres, passer comme un trait
rapide ou revenir en arrière en belles lignes brisées, le brusque
dessin. Ce sont ces formes révolues prises à même la vie du passé que
nous allons visiter dans l'œuvre de Racine comme dans une cité ancienne
et demeurée intacte. Nous éprouvons devant elles la même émotion que
devant ces formes abolies, elles aussi, de l'architecture, que nous ne
pouvons plus admirer que dans les rares et magnifiques exemplaires que
nous en a légués le passé qui les façonna: telles que les vieilles
enceintes des villes, les donjons et les tours, les baptistères des
églises; telles qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le
petit cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs,
la Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.

     [Note 19: Je crois par exemple que le charme qu'on a
     l'habitude de trouver à ces vers d'Andromaque:

        «Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? A quel titre?
        Qui te l'a dit?»

     vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe
     est volontairement rompu. «A quel titre?» se rapporte, non
     pas à «Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à
     «Pourquoi l'assassiner? Et «Qui te l'a dit?» se rapporte
     aussi à «assassiner». (On peut, se rappelant un autre vers
     d'Andromaque: «Qui vous l'a dit, seigneur, qu'il me méprise?»
     supposer que: «Qui te l'a dit?» est pour «Qui te l'a dit, de
     l'assassiner?»). Zigzags de l'expression (la ligne récurrente
     et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas
     d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une
     grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours que de
     l'exactitude de la prosodie dire carrément: «Pourquoi
     l'assassiner? A quel titre? Qu'a-t-il fait?» Les plus
     célèbres vers de Racine le sont en réalité parce qu'ils
     charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée
     comme un pont hardi entre deux rives de douceur. «Je t'aimais
     inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidèle.» Et quel plaisir
     cause la belle rencontre de ces expressions dont la
     simplicité presque commune donne au sens, comme à certains
     visages dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles
     couleurs:

        «Et dans un fol amour ma jeunesse _embarquée_»...
        «Réunissons trois cœurs qui n'ont pu _s'accorder_».

     Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains
     classiques dans le texte, et non de se contenter de morceaux
     choisis. Les pages illustres des écrivains sont souvent
     celles où cette contexture intime de leur langage est
     dissimulée par la beauté, d'un caractère presque universel,
     du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la
     musique de Gluck se trahisse autant dans tel air sublime que
     dans telle cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme
     le son même de la voix de son génie quand elle retombe sur
     une intonation involontaire où est marquée toute sa gravité
     naïve et sa distinction, chaque fois qu'on l'entend pour
     ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des photographies de
     Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle pourtant que
     de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette église
     à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à
     pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces
     colonnes riantes, c'est seulement en voyant la puissance
     étrange et grave qui enroule des feuilles ou perche des
     oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne peut distinguer que de
     près, c'est seulement en ayant sur la place même l'impression
     de ce monument bas, tout en longueur de façade, avec ses mâts
     fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais
     d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits
     significatifs mais accessoires et qu'aucune photographie ne
     retient, sa véritable et complexe individualité.]

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos yeux
les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases--et je pense à des
livres très antiques qui furent d'abord récités,--dans l'intervalle qui
les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un hypogée inviolé,
remplissant les interstices, un silence bien des fois séculaire. Souvent
dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les _deux points_ qui
l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de cantiques
dont il est parsemé[20], j'ai entendu le silence du fidèle, qui venait
d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets suivants[21]
comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens de la Bible.
Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, s'étant scindée
pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus d'une fois, tandis que
je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que la brise entrant par la
fenêtre ouverte avait répandu dans la salle haute où se tenait
l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis dix-sept siècles.

     [Note 20: «Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et
     se réjouit en Dieu, mon Sauveur, etc...--» Zacharie son père
     fut rempli du Saint-Esprit et il prophétisa en ces mots:
     «Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël de ce qu'il a
     racheté, etc...» «Il la reçut dans ses bras, bénit Dieu et
     dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s'en
     aller en paix...»]

     [Note 21: A vrai dire aucun témoignage positif ne me
     permet d'affirmer que dans ces lectures le récitant chantât
     les sortes de psaumes que saint Luc a introduits dans son
     évangile. Mais il me semble que cela ressort suffisamment du
     rapprochement de différents passages de Renan et notamment de
     Saint-Paul, pp. 257 et suiv.; les Apôtres, pp. 99 et 100;
     Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.]

Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette
impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel, un
peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur la
Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui portent
sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre saint
Théodore foulant aux pieds le crocodile,--belles étrangères venues
d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient mourir à
leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos échangés
autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur pays, sur
cette place publique où brille encore leur sourire distrait, continuent
à attarder au milieu de nous leurs jours du XIIe siècle qu'elles
intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place publique, au
milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit l'empire, un peu
du XIIe siècle, du XIIe siècle depuis si longtemps enfui, se dresse en
un double élan léger de granit rose. Tout autour, les jours actuels, les
jours que nous vivons circulent, se pressent en bourdonnant autour des
colonnes, mais là brusquement s'arrêtent, fuient comme des abeilles
repoussées; car elles ne sont pas dans le présent, ces hautes et fines
enclaves du passé, mais dans un autre temps où il est interdit au
présent de pénétrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs
larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais
interposées entre eux, elles les écartent, réservant de toute leur
mince épaisseur la place inviolable du Passé:--du Passé familièrement
surgi au milieu du présent, avec cette couleur un peu irréelle des
choses qu'une sorte d'illusion nous fait voir à quelques pas, et qui
sont en réalité situées à bien des siècles; s'adressant dans tout son
aspect un peu trop directement à l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne
saurait s'en étonner de la part du revenant d'un temps enseveli;
pourtant là, au milieu de nous, approché, coudoyé, palpé, immobile, au
soleil.

MARCEL PROUST.




PREMIÈRE CONFÉRENCE

SÉSAME


DES TRÉSORS DES ROIS

_A M. Reynaldo Hahn, à l'auteur
des «Muses pleurant la mort de
Ruskin», cette traduction est dédiée
en témoignage de mon admiration
et de mon amitié._

M. P.

PREMIÈRE CONFÉRENCE

_SESAME_

DES TRÉSORS DES ROIS

«Vous aurez chacun un gâteau de
Sésame et dix livres.»
                       LUCIEN: _Le Pêcheur_[22].


     [Note 22: Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les
     premières éditions de _Sésame et les Lys_, projette comme un
     rayon supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière
     phrase de la conférence (voir page 125), mais illumine
     rétrospectivement tout ce qui a précédé. Ayant donné à sa
     conférence le titre symbolique de Sésame (Sésame des
     _Mille-et-une-Nuits_--la parole magique qui ouvre la porte de
     la caverne des voleurs,--étant l'allégorie de la lecture qui
     nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus
     précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé
     à reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper
     des deux sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la
     lecture), à insister sur son sens original (la graine de
     sésame) et à l'embellir d'une citation de Lucien qui fait en
     quelque sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître sous
     la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur
     oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité,
     Ruskin hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de
     son titre puisque la citation de Lucien nous rappelle que
     Sésame était déjà détourné de sa signification dans les
     _Mille et une Nuits_ et qu'ainsi le sens qu'il a comme titre
     de la conférence de Ruskin est une allégorie d'allégorie.
     Cette citation pose nettement dès le début les trois sens du
     mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la sagesse, le
     mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le début
     Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la
     conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière
     phrase où sera rappelée dans l'accord final la tonalité du
     début (sésame graine), phrase qui empruntera à ces trois
     thèmes (ou plutôt cinq, les deux autres étant ceux des
     _Trésors des Rois_ pris dans le sens symbolique de livres,
     puis se rapportant aux Rois et à leurs différentes sortes de
     trésors, nouveau thème introduit vers la fin de la
     conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires.
     Sur la citation de Lucien elle-même la «Library Edition»
     donne un commentaire qui ne me semblerait exact que si cette
     citation servait d'épigraphe aux _Jardins des Reines_ et non
     aux _Trésors des Rois_. En revanche elle note (et ceci est
     très intéressant) l'admiration de Ruskin (dont témoigne une
     note au crayon sur une copie du livre), pour un passage des
     _Oiseaux_ d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie simple
     des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se
     nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu
     par cette idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait
     ainsi à aller adorer un mot dans tous les beaux passages des
     grands auteurs où il figure. L'idolâtre notre contemporain,
     auquel j'ai souvent comparé Ruskin, met ainsi quelquefois
     jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une même pièce. Ruskin en a
     bien mis successivement jusqu'à cinq en tête de Sésame et
     s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est sans
     doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du
     sentiment de sa conférence, elle était par là même plus
     neuve, plus décorative, et, en rajeunissant le sens du mot
     Sésame, en éclairait bien les divers symboles. Nul doute
     d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené à rapprocher des trésors de
     la sagesse le charme d'une vie frugale et à donner à ses
     conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes pour le
     bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le
     milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de
     l'œuvre de Ruskin qu'il y ait entre les idées d'un même
     livre, et entre les divers livres des liens qu'il ne montre
     pas, qu'il laisse à peine apparaître un instant et qu'il a
     d'ailleurs peut-être tissés après coup, mais jamais
     artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés de la
     substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les
     préoccupations multiples mais constantes de cette pensée,
     voilà ce qui assure à ces livres une unité plus réelle que
     l'unité de composition, généralement absente, il faut bien le
     dire.

     Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence,
     j'ai cru pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière
     phrase. En réalité Ruskin y range l'une à côté de l'autre,
     mêle, fait manœuvrer et resplendir ensemble toutes les
     principales idées--ou images--qui ont apparu avec quelque
     désordre au long de sa conférence. C'est son procédé. Il
     passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent. Mais en
     réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités profondes
     qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien
     qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan
     secret qui, dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à
     l'ensemble une sorte d'ordre et le fait apercevoir
     magnifiquement étage jusqu'à cette apothéose finale.
     D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous ses livres,
     le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de feindre
     d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans
     tous. Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu.
     (Note du Traducteur.)]

1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de l'ambiguïté
du titre sous lequel le sujet de la conférence a été annoncé: car en
réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme régnant, ni de
trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un tout autre ordre
de royauté et d'une autre sorte de richesses que celles ordinairement
reconnues. J'avais même l'intention de vous demander de m'accorder votre
attention, pendant quelque temps, de confiance, et (comme on le machine
quelquefois quand on emmène un ami pour lui faire voir dans la nature un
site favori) de cacher ce que je désirais le plus montrer avec
l'imparfait degré d'artifice dont je suis capable jusqu'à ce que, au
moment où vous vous y attendiez le moins, nous ayons atteint le meilleur
point de vue par des sentiers détournés. Mais comme aussi j'ai entendu
dire par des hommes exercés à parler en public, que les auditeurs ne
sont jamais si fatigués que par l'effort qu'ils font pour suivre un
orateur qui ne leur laisse pas entrevoir son but, j'enlèverai de suite
le léger masque, et vous dirai franchement que je veux vous entretenir
des trésors cachés dans les livres; de la manière dont nous les
découvrons ou dont nous les laissons échapper. Un grand sujet,
direz-vous, et vaste! Oui; si vaste que je n'essaierai pas d'en mesurer
l'étendue; j'essaierai seulement de vous présenter quelques réflexions
sur la lecture qui s'emparent de moi chaque jour plus profondément[23],
comme j'observe la marche de l'esprit public par rapport à nos moyens
d'éducation plus larges de jour en jour; et l'extension croissante que
prend en conséquence l'irrigation, par la littérature, des couches les
plus basses.

2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des
écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois
beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs enfants.
Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir l'idée de
«une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les autres
préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des mères.
«L'éducation convenant à telle et telle condition sociale», telle est la
phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais, si je
comprends bien, une éducation bonne en elle-même;--même la conception
d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement atteinte par
les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra un bon vêtement
sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner avec confiance
la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes; qui aura pour
résultat définitif l'établissement d'une porte à double sonnette dans sa
propre maison; en un mot qui le conduira à l'avancement dans la vie,
_voilà_ pourquoi nous prions à genoux, et ceci est _tout_ ce pour quoi
nous prions». Il ne paraît jamais venir à l'esprit des parents qu'il
puisse exister une éducation qui, par elle-même, _soit_ un avancement
dans la vie; que toute autre que celle-là peut être un avancement dans
la mort; et que cette éducation essentielle peut être plus facilement
acquise ou donnée qu'ils ne le supposent s'ils s'y prennent bien; tandis
qu'elle ne peut être acquise à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y
prennent mal.

     [Note 23: Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf.
     St-Marck's Rest: «Maintenant que ma vie touche à son déclin
     il n'est pas un jour qui passe sans augmenter mon doute sur
     le bien fondé des mépris, etc., et mon désir anxieux de
     découvrir, etc.» (St-Marck's Rest: The Shrine of the
     Slaves)--et un peu partout dans son œuvre. (Note du
     Traducteur.)]

3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une
puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que
la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande
franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de
la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous
demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait, et
ce qu'elle devrait contenir?

En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en
évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les
autres respectable et honorable[24]. Nous n'entendons pas par cet
avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on sache
que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune grande
chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous
cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette
soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi la
première infirmité des esprits faibles[25]; et au total l'influence
impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus
grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour de
la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du plaisir[26].

     [Note 24: Cf. _On the old Road_, tome Ier, § 166 (note du
     Traducteur). Du reste Ruskin lui-même dans _On the old Road_
     renvoie à ce passage de _Sésame et les Lys_.]

     [Note 25: Lycidas 71 (référence fournie par la Library
     Edition).]

     [Note 26: Remarquez une certaine analogie de forme avec
     la _Bible d'Amiens_, II, 16. (N. du Trad.)]

4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je
veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de
l'effort; spécialement de tout effort moderne[27]. C'est la satisfaction
de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et le baume du
repos; elle touche de si près aux sources même de la vie que la blessure
de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans sa mesure,
mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la même expression
que nous appliquerions à un mal physique gangreneux et incurable.

     [Note 27: Cf. la même idée dans _le Maître de la Mer_, de
     M. de Vogüé, (Note du Traducteur.)]

Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les
effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la
plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à l'instant
sa puissance directrice sur eux comme mobile.

Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement parce
qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à bord. Il
désire être fait capitaine pour pouvoir être _appelé_ capitaine. Le
clergyman ne désire habituellement pas être fait évêque parce qu'il
croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement que la sienne diriger
le diocèse à travers les difficultés. Il veut être fait évêque, avant
tout pour être appelé «Monseigneur»[28]. Et un prince ne désire
ordinairement pas agrandir, ou un sujet conquérir un royaume parce qu'il
croit que personne d'autre ne peut servir l'État aussi bien sur le
trône, mais, simplement, parce qu'il désire être appelé «Votre Majesté»,
par autant de lèvres qu'on peut en amener à proférer cette expression.

     [Note 28: Voir plus bas la note 1 de la page 69. (Note du
     Traducteur.)]

5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie», sa
force s'applique pour nous tous, selon notre condition, particulièrement
à ce second résultat d'un tel avancement que nous appelons «aller dans
la bonne société». Nous voulons aller dans la bonne société non pour la
voir, mais pour y être vu, et notre notion de sa bonté repose en premier
lieu sur son éclat.

Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je
crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis
jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon
auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit
l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et
j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place les
mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir, à les
placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables; car
toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je
suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a
coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain
d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler
là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien
admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie; aucun
autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou dans des
matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je commence
bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si vous trouvez
que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi demander à
ceux qui accordent que l'amour de la louange est ordinairement dans
l'esprit des hommes le motif le plus puissant de rechercher
l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir quelconque un
motif tout à fait secondaire, de lever les mains. (_Environ une dizaine
de mains se lèvent, l'auditoire en partie n'étant pas sûr que le
conférencier soit sérieux, et en partie intimidé d'avoir à affirmer une
opinion._) Je suis très sérieux, j'ai réellement besoin de savoir ce que
vous pensez, toutefois je pourrai m'en rendre compte en posant la
question inverse. Ceux qui pensent que le devoir est généralement le
premier mobile et la louange le second veulent-ils lever les mains? (_On
assure qu'une main s'est levée derrière le conférencier._) Très bien; je
vois que vous m'approuvez, et que vous ne trouvez pas que j'aie placé
mon point de départ trop bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de
nouvelles questions, je me risque à supposer que vous admettrez du moins
le devoir comme un mobile secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le
désir de faire quelque chose d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est
en effet une idée existante collatérale (quoique secondaire) au désir
d'avancement de la plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes
moyennement honnêtes désirent une place et une fonction, du moins dans
une certaine mesure, pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et
aimeraient à fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous
et des ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux[30]--; et
finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants sur
le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous admettrez
sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos compagnons sages,
et que seront en proportion du sérieux et du discernement avec lesquels
nous choisirons les uns et les autres, nos chances générales d'être
heureux et utiles.

     [Note 29: Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère
     très fréquent de la sagesse avisée de l'esprit protestant
     clérical, qu'il suppose instinctivement que le désir du
     pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel dans
     le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses
     motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une
     influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se
     présente pas une seule fois dans les pages d'un historien
     ecclésiastique d'époque récente. (_La Bible d'Amiens_, III,
     33. Note du Traducteur.)]

     [Note 30: Et cependant le fait constamment observé que
     beaucoup de gens d'extraction modeste, mais distingués par le
     talent, sont snobs, signifie simplement qu'ils quittent la
     société d'autres gens de talent pour rechercher celle
     d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent, qu'ils sont
     heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus.
     (Note du Traducteur.)]

6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de bien
choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du
moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31]! A
peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la
nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas
connaître qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne
pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus besoin
d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert que
momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous pouvons,
par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre le son de
sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous répondra
aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans le
cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence,
étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le
privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou d'arrêter
le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs,
nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions et nos
facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que durant ce
temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens
qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quels
que soient notre rang et notre métier; nous parleraient dans les termes
les meilleurs qu'ils puissent choisir, et des choses les plus proches de
leur cœur. Et cette société, parce qu'elle est si nombreuse et si douce
et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée
(rois et hommes d'Etat attendant patiemment non pour accorder une
audience, mais pour l'obtenir) dans ces antichambres étroites et
simplement meublées, les rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons
aucun compte d'elle; peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous
jamais un seul mot de ce qu'elle aurait à nous dire!

     [Note 31: Cette idée nous paraît très belle en réalité,
     parce que nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va
     être à Ruskin et que les «amis» ne sont ici que des signes,
     et qu'à travers ces amis qu'on ne peut choisir, nous sentons
     déjà près d'apparaître les amis qu'on peut choisir, ceux qui
     sont le personnage principal de cette conférence: les livres,
     qui, comme l'actrice en renom, l'étiole qui ne paraît pas au
     1er acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce
     raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de
     reconnaître, conduit du reste si naturellement par ce
     disciple et ce frère de Platon qu'était Ruskin, comme un
     raisonnement platonicien. «Mais encore, Critias, tu ne peux
     choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais ici, comme du
     reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les
     choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus
     cachés qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car
     on _peut_ avoir telle situation dans la vie qui permette de
     _choisir les amis qu'on veut_ (situation dans la vie à
     laquelle il faut naturellement que l'intelligence et le
     charme soient joints, sans cela les gens que l'on pourrait
     même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot
     pour _amis_). Mais enfin ces choses-là _peuvent_ se trouver
     réunies; je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais
     il suffit que j'en puisse trouver auprès de moi quelques
     exemples. Or, même pour ces êtres privilégiés, les amis
     qu'ils pourront choisir comme ils le voudront ne sauront en
     aucune façon tenir lieu des livres (ce qui prouve bien que
     les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut choisir
     aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère
     essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas
     la plus ou moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans
     l'autre, mais la manière dont nous communiquons avec eux.
     Notre mode de communication avec les personnes implique une
     déperdition des forces actives de l'âme que concentrent et
     exaltent au contraire ce merveilleux miracle de la lecture
     qui est la communication au sein de la solitude. Quand on
     lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on
     est en plein travail de pensée, en pleine aspiration, en
     pleine activité personnelle: on reçoit les idées d'un autre,
     en esprit, c'est-à-dire en vérité, on peut donc s'unir à
     elles, on est cet autre et pourtant on ne fait que développer
     son moi avec plus de variété que si on pensait seul, on est
     poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la
     conversation, même en laissant de côté les influences
     morales, sociales, etc., que crée la présence de
     l'interlocuteur, la communication a lieu par l'intermédiaire
     des sons, le choc spirituel est affaibli, l'inspiration, la
     pensée profonde, impossible. Bien plus la pensée, en devenant
     pensée parlée, se fausse, comme le prouve l'infériorité
     d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop dans
     la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on
     peut citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui
     lui attribue une véritable vertu inspiratrice, on peut dire
     qu'en général la conversation nous met sur le chemin des
     expressions brillantes ou de purs raisonnements, presque
     jamais d'une impression profonde.) Donc la gracieuse raison
     donnée par Ruskin (l'impossibilité de choisir ses amis, la
     possibilité de choisir ses livres) n'est pas la vraie. Ce
     n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une
     différence essentielle entre les deux modes de communication.
     Encore une fois le champ où choisir ses amis peut ne pas être
     restreint. Il est vrai que, dans ces cas-là, il est cependant
     restreint aux vivants. Mais si tous les morts étaient vivants
     ils ne pourraient causer avec nous que de la même manière que
     font les vivants. Et une conversation avec Platon serait
     encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment
     plus superficiel que la lecture, la valeur des choses
     écoutées ou lues étant de moindre importance que l'état
     spirituel qu'elles peuvent créer en nous et qui ne peut être
     profond que dans la solitude ou dans cette solitude peuplée
     qu'est la lecture. (Note du Traducteur.)]

7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que l'apathie
avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui nous prient de
les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons la compagnie
des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui n'ont rien à nous
enseigner, sont fondées sur ceci--que nous pouvons voir les visages des
hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs dires, que nous
recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi. Supposez que vous ne
deviez jamais voir leurs visages,--supposez que vous soyez placé
derrière un paravent dans le cabinet de l'homme d'Etat ou dans la
chambre du Prince, ne seriez-vous pas content d'écouter leurs paroles,
bien qu'il vous fût défendu de vous avancer hors du paravent? Et quand
le paravent est seulement de plus petite dimension, plié en deux au lieu
d'être plié en quatre, et que vous pouvez être caché derrière la
couverture des deux cartons qui relient un livre, et écouter toute la
journée non la conversation accidentelle, mais les discours réfléchis,
voulus, choisis, des plus sages parmi les hommes, cette véritable
audience, cet honorable conseil privé, vous les méprisez!

8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants
parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt immédiat,
que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être ainsi, car les
gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des sujets actuels
dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.

Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous
préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et durables,
aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se diviser en
deux classes: les livres du moment et les livres pour tous les temps.
Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la qualité. Ce
n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et le bon qui
dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres du moment
et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais livres du
moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces deux
sortes de livres avant d'aller plus loin.

9. Le bon livre du moment donc,--je ne parle pas des mauvais--est
simplement l'entretien utile ou agréable de quelque personne avec
laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent
très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent très
agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là. Ces
brillants récits de voyages, ces publications où une question est
discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et
pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire
contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous ces
livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation se
répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions leur
être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si nous n'en
faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage si nous
leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car, strictement
parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement des lettres
ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut être
délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être gardée ou non
est à considérer. Le journal peut venir absolument à point à l'heure du
déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture pour toute la
journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre qui vous donne
tant de détails agréables sur les auberges et les routes, et le temps
qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui vous raconte cette
amusante histoire, ou vous donne les circonstances vraies de tels ou
tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse être précieux d'y
recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans le vrai sens du mot,
un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à lire. Un livre est
essentiellement une chose non parlée, mais écrite[32], et écrite dans un
but non de simple communication, mais de permanence.--Le livre-causerie
est imprimé seulement parce que l'auteur ne peut pas parler à un millier
de personnes à la fois; s'il le pouvait il le ferait; le volume n'est
que la _multiplication_ de sa voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec
votre ami dans l'Inde. Si vous le pouviez, vous le feriez; au lieu de
cela, vous écrivez, c'est simplement la _transmission_ de la voix. Mais
un livre est écrit non pour multiplier simplement la voix, non pour la
transporter, simplement, mais pour la perpétuer[33]. L'auteur a quelque
chose à dire dont il perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant
qu'il sache, personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne
d'autre ne peut le dire. Il est obligé à le dire, clairement et
mélodieusement s'il le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de
sa vie il sent que ceci est la chose, ou le groupe de choses, qui est
réel pour lui; ceci est le fragment de connaissance véritable ou vision,
que sa part de la lumière du soleil, son lot sur la terre, lui ont
permis de saisir. Il voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur
le rocher s'il le pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour
le reste, j'ai mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut
comme une vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus;
ceci, si quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir. «Ceci
est son écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le
degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou
écriture. Ceci est un «Livre».

     [Note 32: Naturellement cette distinction subsiste dans
     la théorie que nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne
     peut nous inspirer que si nous l'entendons dans la solitude,
     c'est-à-dire si nous le lisons, mais encore faut-il qu'il ait
     été lui-même inspiré. La solitude nous permet seulement de
     nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait, état qui ne
     pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on ne
     peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette
     phrase de Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais
     écrite,» je sens que je l'ai moins contredit que je ne
     croyais le faire. Mais il reste en tous cas que si le livre
     est une chose non parlée mais écrite, c'est aussi une chose
     lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne peut en
     conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas
     dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie
     d'unir à l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la
     simplicité sereine et enveloppée (et non inquiète et
     développée), le sourire, le côté «esthétique» des Grecs. Il
     n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme original du «lecteur».
     (Note du traducteur.)]

     [Note 33: Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en
     réalité, ce n'est plus la même voix qu'il s'agit de
     perpétuer. Si c'était simplement le même genre de voix,--rien
     que des paroles «parlées»,--les perpétuer serait aussi
     frivole que les transmettre ou les multiplier. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 34: Je ne connaissais pas ce passage des Trésors
     des Rois quand j'écrivais dans la Préface de la Bible
     d'Amiens: «Ruskin fut un de ces hommes..... avertis de la
     présence auprès d'eux d'une réalité éternelle,
     instinctivement perçue par l'inspiration,..... à laquelle ils
     consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère.
     De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à
     déchiffrer, sont avertis _des parties de la réalité_ sur
     lesquelles leurs dons spéciaux leur départissent une lumière
     particulière, par une sorte de démon qui les guide, etc. Le
     don spécial pour Ruskin, etc. Le poète étant pour Ruskin...
     une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une
     partie plus ou moins importante de son secret, le premier
     devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au
     message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en
     quelque sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour
     regarder sa pensée (on ne peut voir qu'avec quelque chose
     d'analogue à ce qui est regardé, si la lumière n'était pas
     dans l'œil, a dit Goethe, l'œil ne verrait pas la lumière, le
     monde pour tomber sous la pensée du savant doit être de la
     pensée) je m'étais trouvé prendre une idée si analogue à une
     idée de lui, un verre si pur que pénétrerait aisément sa
     lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée j'avais
     introduit si peu de matière étrangère, opaque et réfractaire.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 35: Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre
     vie, ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et
     qui s'évanouit ensuite.» Comparez avec deux belles
     adaptations du même verset, 1º dans les Sept Lampes de
     l'Architecture: «Et puisque notre vie, à mettre les choses au
     mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour peu de
     temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins
     comme un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme
     l'obscurité qui s'épaissit au-dessus de la fournaise et des
     révolutions de la roue.» (Lampe de Vie, fin); 2º dans la 3e
     conférence de Sésame («The mystery of life and its arts»):
     «Si, autrefois, le peu d'influence que j'avais était dû en
     partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais contempler les
     nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette influence
     je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai
     capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette
     autre espèce de brillant nuage dont il a été écrit:
     «Qu'est-ce que votre vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît
     pour peu de temps, puis s'évanouit» (§ 96). (Note du
     traducteur.)]

10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?

Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à
l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté ni
bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez
malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un
homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est
son livre ou son morceau d'art.

Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait,
redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez facilement
les parties vraies, et celles-ci _sont_ le livre[36].

     [Note 36: Notez soigneusement cette phrase et comparez
     avec The queen of the air, § 106. (Note de l'auteur.)

     Voici le passage auquel renvoie Ruskin:

     «Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici
     deux assertions; la première donnait comme base à l'art la
     nature morale; la seconde, à la nature morale, la guerre. Je
     dois maintenant rendre plus claires--et prouver--ces deux
     affirmations. D'abord, en ce qui concerne la nature morale
     considérée comme la base de l'art. Sans doute le don
     artistique et la bonté du caractère sont deux choses
     distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre,
     et une vision de coloriste n'implique pas de valeur morale.
     Mais le grand art implique l'union de ces deux pouvoirs; il
     n'est que l'expression, par un tempérament doué, d'une âme
     pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas d'art du tout, et
     s'il n'y a pas d'âme--bien plus, pas d'âme droite--l'art est
     inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette assertion
     (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec
     elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à
     l'infini, mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé
     avec beaucoup de grâce par Whistler dans son Ten o'clock.--Se
     rappeler aussi le passage des Stones of Venice sur une
     archivolte de Saint-Marc dessinée par un artiste inconnu:
     «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte et s'en
     est enchanté a vécu heureux, sage et _saint_.»]

11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les
époques, par leurs plus grands hommes[37]--par de grands lettrés, de
grands hommes d'Etat et de grands penseurs. Tous sont à votre
disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela
auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de
cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez ceci,
que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez échapper
aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]? Voulez-vous aller
bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d'écurie, quand
vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines[39]? ou vous
flattez-vous de garder quelque dignité et conscience de vos propres
droits au respect, quand vous jouez des coudes avec la foule affairée et
vulgaire, ici pour une «entrée» et là pour une audience, quand pendant
tout ce temps-là cette cour éternelle vous est ouverte où vous
trouveriez [40] une compagnie vaste comme le monde, nombreuse comme ses
jours[41], la puissante, la choisie, de tous les lieux et de tous les
temps. Dans celle-là vous pouvez toujours pénétrer, vous y choisirez vos
amitiés, votre place, selon qu'il vous plaira; de celle-là, une fois que
vous y avez pénétré, vous ne pouvez jamais être rejeté que par votre
propre faute; là, par la noblesse de vos fréquentations, sera mise à une
épreuve certaine votre noblesse véritable, et les motifs qui vous
poussent à lutter pour prendre une place élevée dans la société des
vivants, verront toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée
par la place que vous désirez occuper dans la société des morts[42].

     [Note 37: Cette façon singulière d'user du pronom est
     très fréquente chez Ruskin. Ex.: _Bible d'Amiens_ (IV, 23):
     «Ceux-ci sont les deux seuls tombeaux de bronze de _ses_
     grands hommes qui subsistent en France.» De même dans le
     sous-titre de la _Bible d'Amiens_: «Esquisses de l'histoire
     de la Chrétienté pour les garçons et les filles qui ont été
     tenus sur _ses_ fonts baptismaux.» Dans la Couronne d'Olivier
     Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de _ses_
     pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 38: C'est en obéissant à une pensée de ce genre que
     le père de Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans,
     et lire avant l'âge de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie
     et les Mémorables, les Vies de Diogène Laerce, une partie de
     Lucien, Isocrate et six dialogues de Platon, dont le
     Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en avance d'un
     quart de siècle sur mes contemporains.» A cette manière de
     concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il
     montre que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus
     fécondes pour l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on
     peut trouver charmant et même poétique, sinon profitable pour
     l'esprit (qui sait, d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être),
     le genre de vie si bien décrit par George Eliot dans une page
     d'Adam Bede. «Même l'oisiveté est active maintenant, curieuse
     du musées, de littérature périodique, même des théories
     scientifiques avec aide du microscope. Le vieux Loisir était
     un personnage tout différent; il ne lisait qu'une innocente
     gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement
     à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille.
     Il aimait à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre
     sous les ombrages. Il ne connaissait rien des assemblées
     religieuses de la semaine et n'en pensait pas plus mal du
     sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis le texte
     jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile...
     pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto;
     les doutes, les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas
     rendu délicat... Bon vieux Loisir, ne soyez point sévère pour
     lui, etc.»

     (Adam Bède, traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et
     341.) (Note du traducteur.)]

     [Note 39: Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui
     attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on
     n'admire pas les originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et
     plus justement encore un peu plus bas, § 15 à la métaphore:
     «Il est versé dans l'armorial des mots, il connaît les mots
     de vieille race, les alliances qu'ils ont contractées, ceux
     qui sont reçus, etc.»): «Quelle vanité que la métaphore quand
     elle attire l'admiration par la ressemblance des choses dont
     on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la
     métaphore quand elle donne de la dignité à l'idée précisément
     à l'aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignité.»
     Ruskin dit: «Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de
     chambre ou votre garçon d'écurie quand vous pouvez vous
     entretenir avec des rois et des reines.» Mais en réalité, et
     si cela n'était pas une métaphore, Ruskin ne trouverait pas
     du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi qu'avec une
     servante. Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que
     ceux qui se rapportent exactement au passage en question,
     sont employés, par des écrivains qui savent le néant de ces
     choses, pour donner a une idée plus de grandeur (grandeur que
     ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu'elles ne la
     possèdent pas en réalité). Je trouve dans Maeterlinck
     (l'Évolution du Mystère, dans le Temple Enseveli) une
     remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et
     la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous,
     dit-il, si l'heure n'est pas venue de faire une révision
     sérieuse des beautés, des images, des symboles, des
     sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le
     spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre eux
     n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de
     notre existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est
     plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé
     plus crédule et plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il
     n'est pas indifférent de vivre au milieu d'images fausses,
     alors même que nous savons qu'elles sont fausses. Les images
     trompeuses finissent par prendre la place des idées justes
     qu'elles représentent, etc.». A merveille, mais maintenant
     ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de
     Maeterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie
     de son œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un
     idéal de beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines
     irritées, de Princesses endormies» (je cite de mémoire et
     peut-être inexactement), de «Nymphes captives», de «Rois
     déchus», de «seul Prince authentique dont la noblesse remonte
     à celle des Dieux mêmes».--En réalité pourtant Maeterlinck ne
     mérite pas en cela les mêmes reproches que Ruskin. Car ces
     métaphores cherchent plutôt à caractériser une beauté qu'à
     lui fournir des titres qui imposent à notre imagination.
     Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de
     l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir
     la beauté du Lys, il veut seulement nous le faire révérer.
     Quand Maeterlinck dit: «Cependant, dans une touffe de rayons,
     le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul
     prince authentique parmi toute la roture sortie du potager...
     calice invariable aux six pétales d'argent, dont la noblesse
     remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son
     sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une
     zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys
     les phrases les plus splendides sans doute que depuis
     l'Évangile il ait inspirées, les plus réellement belles,
     empreintes de la réalité la plus vivante, la plus observée,
     la plus approfondie. Toutes les beautés les plus singulières
     du Lys sont ici à jamais dégagées du plaisir confus que donne
     sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans
     notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique,
     mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une
     touffe de rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine
     réalité. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par
     exemple, sont tirées de ce qu'il y a de plus caractéristique
     dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à l'infini suivre
     ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs diversions,
     leurs entrecroisements) le nom de Maeterlinck venait
     nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait
     être prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si,
     dans le passage de _Fleurs démodées_ que j'ai cité sur le
     Lys, il s'écarte de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur
     le Lys de _The Queen of air_ que j'ai citée page 285 de la
     traduction de la Bible d'Amiens), voilà qu'à dix lignes de
     distance je les retrouve assez près l'un de l'autre pour
     qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de Maeterlinck
     est-il besoin de le dire, et sans que son originalité absolue
     en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages
     plus haut, dans _les Fleurs démodées_: «Considérez aussi tout
     ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine... si
     depuis des siècles les fleurs n'avaient alimenté la langue
     que nous parlons... Tout le vocabulaire, toutes les
     impressions de l'amour sont imprégnées de leur haleine, etc.»
     Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon avis
     bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, _dans la même
     phrase_ que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez
     ce que chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour
     l'esprit de l'homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc.,
     si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour
     le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque nous voici revenus
     à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l'œuvre,
     sinon à la doctrine de M. Maeterlinck, une justification de
     cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de
     sa métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand
     les rois vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les
     derniers livres de M. Maeterlinck, si sages, fondant
     uniquement la beauté sur l'intelligence et sur la sincérité,
     tout nourris d'une pensée si forte, si originale, si nous
     nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce
     sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne
     nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase
     purement singulière et sans signification spirituelle
     intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases
     habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à
     les rendre belles--nous aimerons celle-ci (M. Maeterlinck
     veut exprimer cette idée très ordinaire qu'il y a quelquefois
     une justice accidentelle): «comme il se peut qu'une flèche,
     lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un
     parricide». L'idée n'est pas évidemment une des plus
     profondes qu'ait eues M. Maeterlinck. Mais l'espèce de
     tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant
     nos yeux est admirable, bien que d'une beauté irrationnelle.
     Qu'y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles: peut-être
     une certaine couleur «azurée» des belles heures de l'été.
     Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce
     qui reste le plus précieux sont tels tableaux où apparaît le
     Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et les fleurs
     démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut
     des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec
     son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Maeterlinck a
     ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu'il
     était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est
     devenu encore plus grand, son ami le philosophe n'y a été
     pour rien. On sent très bien que ce n'est pas parce que le
     penseur s'est développé que l'écrivain a grandi. Conclusion:
     la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc
     fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine
     puisqu'elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au
     fond raison. (Note du traducteur.)]

     [Note 40: Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de
     Ruskin, dit l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a
     fait connaître en France, M. Robert de la Sizeranne, dans la
     Préface qu'il a écrite pour la belle traduction des Pierres
     de Venise de Mme P. Crémieux, les biographes de Ruskin savent
     que ce n'est pas dans les salons qu'il faut aller chercher
     sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des maçons,
     des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des
     gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de
     Ruskin à son gondolier.»]

     [Note 41: Voir plus bas la note de la page 78 sur cet
     emploi du prénom chez Ruskin.]

     [Note 42: En réalité la place que nous désirons occuper
     dans la société des morts ne nous donne nullement le droit de
     désirer en occuper une dans la société des vivants. La vertu
     de ceci devrait nous détacher de cela. Et si la lecture et
     l'admiration ne nous détachent pas de l'ambition (je ne parle
     bien entendu que de l'ambition vulgaire, celle que Ruskin
     appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le monde et
     dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes
     acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde.
     Un homme n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne
     société» ou du moins à désirer l'être, parce qu'il est plus
     intelligent et plus cultivé. C'est là un de ces sophismes que
     la vanité des gens intelligents va chercher dans l'arsenal de
     leur intelligence pour justifier leurs penchants les plus
     vils. Cela reviendrait à dire que d'être devenu plus
     intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout simplement
     diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous, et
     la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la
     coexistence d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a
     bien peu de philosophes et d'artistes qui soient absolument
     détachés de l'ambition et du respect du pouvoir, «des gens en
     place». Et chez ceux qui sont plus délicats ou plus
     rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et au
     respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la
     ruine des croyances religieuses. La nature morale n'y gagne
     rien. D'un philosophe mondain ou d'un philosophe intimidé par
     un ministre, c'est encore le second qui est le plus
     innocent. (Note du traducteur.)]

12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes rendu
digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour diffère de
toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au travail et au
mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne corrompra, aucun nom
n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien de ces portes
Elyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile ou vulgaire
n'entre là[43]. Aux portes cochères de ce silencieux Faubourg
Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire: «Méritez-vous
d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles? Faites-vous
noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment la
conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous l'entendrez.
Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous élever jusqu'à
nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le lord vivant peut
affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par bienveillance
s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne feignons ni
n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos pensées si vous
voulez être réjoui par elles et partager nos sentiments si vous voulez
percevoir notre présence.»

     [Note 43: Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme
     d'une bonne société. Introduisez un être vil parmi des êtres
     supérieurs--cela ne servira à rien; il n'est pas, il ne
     deviendra pas leur égal; chaque société se protège elle-même;
     la compagnie peut se rassurer, cet intrus dont le corps est
     ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la société.»
     (Note du traducteur.)]

13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est
beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver
au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent votre
ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des deux
manières suivantes:

1º D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer
dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de retrouver
les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre n'est pas
plus sage que vous, vous n'avez pas besoin de le lire; s'il l'est, il
pensera autrement que vous à bien des égards[44].

2º Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien, c'est
exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme ceci
est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant je vois
que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère que je le
verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission ou non, du
moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre _sa_ pensée,
non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous croyez
qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord[45]. Et soyez sûr aussi,
si l'auteur a une valeur quelconque, que vous n'arriverez pas d'un seul
coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière vous n'arriverez
d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise ce qu'il veut
dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette pensée, il ne peut
pas la dire tout entière et, ce qui est plus étrange, il ne le _veut_
pas, mais d'une manière cachée et par paraboles, de façon qu'il puisse
savoir que vous avez besoin d'elle[46]. Je ne puis découvrir entièrement
la raison de ceci, ni analyser cette cruelle réticence qui est au cœur
des sages et leur fait toujours cacher leurs pensées les plus
profondes[47]. Ils ne vous la donnent pas en manière d'aide, mais de
récompense, et veulent s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous
permettent de l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole
matériel de la sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison
qui s'opposerait à ce que les forces électriques de la terre portassent
ce qui existe d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des
montagnes afin que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or
qu'ils pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans
risque ou perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant
qu'ils en ont besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous
terre, dans de petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser
longtemps, et n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en
trouver.

     [Note 44: Cette idée choque en nous un lieu commun très
     répandu et qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce
     paradoxe. Mais faisons bénéficier Ruskin de sa théorie et ne
     nous étonnons pas que cet homme «plus sage que nous» pense
     «autrement que nous».]

     [Note 45: Cf. la _Bible d'Amiens_. «C'est en se référant
     à elles qu'il doit être entendu, compris s'il est
     possible--jugé--par notre amour d'abord», etc. (III, 3).
     (Note du traducteur.)]

     [Note 46: Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la
     splendeur des beaux livres comme celle des belles matinées
     est une brume naturelle, l'haleine en quelque sorte du génie,
     qu'il exhale sans le savoir, et non un voile artificiel dont
     il entourerait volontairement son œuvre pour la cacher au
     vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous en êtes
     digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une
     forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le
     public, la diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de
     second ordre. Mais envelopper sa pensée pour ne la laisser
     saisir que de ceux qui prendraient la peine de lever le
     voile, fait l'écrivain difficile qui est aussi un écrivain de
     second ordre. L'écrivain de premier ordre est celui qui
     emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité
     intérieure, la vision de sa pensée à laquelle il ne peut rien
     changer,--et sans se demander si ces mots plairont au
     vulgaire ou «l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent
     qu'au lieu de ces phrases au fond desquelles tremble une
     lueur incertaine que tant de regards n'apercevront pas, il
     pourrait (rien qu'en juxtaposant et en exhibant les métaux
     charmants qu'il fait fondre sans pitié et disparaître pour
     composer ce sombre émail), se faire reconnaître grand homme
     par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique,
     par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa
     maîtresse. Alors il fera un livre de second ordre avec tout
     ce qui est tu dans un beau livre et qui compose sa noble
     atmosphère de silence, ce merveilleux vernis qui brille du
     sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit. Au lieu d'écrire l'
     «Education sentimentale» il écrira «Fort comme la Mort». Et
     ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation
     Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines
     beautés, ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre,
     aucun raisonnement où il dise: «_je_». _Il_ n'est que le lieu
     où se forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout
     moment, fabriquent et retouchent la forme nécessaire et
     unique où elles vont s'incarner. (Note du traducteur.)]

     [Note 47: Il ne faut pas voir là un caprice du penseur
     qui ôterait au contraire de la profondeur à sa pensée: mais
     ce fait, que comprendre étant, en quelque sorte, comme on l'a
     dit, égaler, comprendre une pensée profonde, c'est avoir
     soi-même, au moment où on la comprend, une pensée profonde;
     et cela exige quelque effort, une véritable descente au cœur
     de soi-même, en laissant loin derrière soi, après les avoir
     traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à travers
     lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les
     choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la
     force de l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien
     sont ceux qu'on lit avec un véritable appétit, après avoir
     peiné pour se les procurer tant on avait besoin d'eux. (Note
     du traducteur.)]

14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes.
Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je
disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches
et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue
voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne
respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au
risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la
recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou son
intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser et à
fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre pensée,
votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est votre propre
âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun bon auteur sans
ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du ciseau le plus
tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus patient, avant
que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.

15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je _sais_ que
j'ai raison en ceci)[48]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux
mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe
par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement
pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de
signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée
«littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun
accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme
de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette dénomination
toute contingente cette vérité[49], que vous pourriez lire tous les
livres du British Muséum (si vous viviez assez longtemps pour cela) et
rester une personne complètement _illettrée_, un ignorant; mais que si
vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par lettre (c'est-à-dire
avec une justesse réelle), vous êtes à tout jamais, dans une certaine
mesure, une personne instruite. Toute la différence qui existe entre
l'éducation et la non-éducation (en ne s'occupant que de la partie
purement intellectuelle) consiste dans cette exactitude. Un gentleman
instruit peut ne pas connaître un grand nombre de langues, peut ne pas
être capable d'en parler une autre que la sienne, peut avoir lu très peu
de livres. Mais quelque langue qu'il sache, il la sait d'une manière
précise; quel que soit le mot qu'il prononce, il le prononce
correctement; par-dessus tout il est versé dans l'armorial des mots,
distingue d'un coup d'œil les mots de bonne lignée et de vieux sang des
mots canailles modernes; il a dans la tête les noms de leurs ancêtres,
quels mariages ils ont contracté entre eux, leurs parentés éloignées,
dans quelle mesure ils sont reçus[50] et les fonctions qu'ils ont
remplies parmi la noblesse nationale des mots en tout temps et en tout
pays. Mais une personne illettrée peut savoir, grâce à sa mémoire,
beaucoup de langues, et les parler toutes et cependant ne pas savoir, en
réalité, un seul mot d'aucune, un mot même de la sienne. Un marin
suffisamment habile et intelligent sera capable de gagner la plupart des
ports; toutefois il n'aurait qu'à prononcer une phrase de n'importe
quelle langue pour qu'on reconnaisse en lui un homme illettré[51]. De
même l'accent, le tour d'expression dans une seule phrase distingue tout
de suite un savant; et ceci est senti si fortement, admis d'une manière
si absolue par les personnes instruites, qu'il suffit d'un faux accent
ou d'une syllabe erronée dans le Parlement de toutes les nations
civilisées pour assigner pour toujours à un homme un rang d'une certaine
infériorité.

     [Note 48: Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds
     sans dire la raison qui les lui fait donner, comme un médecin
     ne peut pas expliquer toute la physiologie à son malade pour
     justifier une prescription qui au malade semblera arbitraire
     et qu'un autre médecin, si on le lui rapporte, jugera
     admirable. (Note du traducteur.)]

     [Note 49: De même dans la _Bible d'Amiens_ (chapitre II,
     § 1), nous voyons Ruskin nous demander de rattacher
     d'importantes idées à une division «purement formelle et
     arithmétique» (il dit il est vrai «formelle et arithmétique
     au premier abord» mais elle ne l'est pas qu'au premier abord
     et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il rattache
     (§ 30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des
     étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont
     nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est
     pas probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin
     toujours dans ce même chapitre II il dit: «_Fere Ancos_
     devenant assez vite dans le langage parlé _Francos; une
     dérivation certes à ne pas accepter_, mais à cause de l'idée
     qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y prêtiez
     attention.» (Note du traducteur.)]

     [Note 50: Ici encore la métaphore donne à l'idée de la
     dignité précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne
     reconnaissait certainement pas la dignité. L'armorial lui
     était probablement assez indifférent, et le genre de
     personnes qui savent au juste si telle personne est _reçue_
     ou n'est pas reçue--«Madame de Beauséant la recevait, il me
     semble...»--«Dans ses raouts! répondit la vicomtesse»
     (Balzac: Gobsek)--, qui savent de chacun quelle a été
     l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas
     à ses yeux posséder une science bien enviable. Qu'une
     personne soit de bon sang ou de sang obscur, voilà qui a peu
     d'importance aux yeux d'un penseur. Or c'est à l'idée que
     cela a au contraire un grand prix que fait implicitement
     appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil les
     mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le
     plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à
     l'auteur) est en réalité à base d'insincérité intellectuelle.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 51: Une personne que je connais dit quelquefois à
     son fils: «Cela me serait bien égal que tu épouses une femme
     qui ne saurait pas ce que c'est que Ruskin, mais je ne
     pourrais pas supporter que tu épouses une femme qui dirait:
     «tram_v_ay» (au lieu de prononcer tram_o_uay.) (Note du
     traducteur.)]

16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle
on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus
sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à la
chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception anglaise
n'y excite pas un froncement de sourcils.

Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore à
leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques
mots bien choisis et avec discernement[52] feront le travail qu'un
millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait
fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront
quelquefois une besogne mortelle[53]. Il y a des mots masqués,
bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en a
jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information» superficielle,
malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une déformation
s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les écoles des leçons
de catéchisme et des mots, au lieu de pensées humaines); il y a, dis-je,
çà et là tout autour de nous, des mots masqués que personne ne comprend,
mais que chacun emploie; bien plus, la plupart des gens sont prêts à se
battre pour eux, vivront pour eux, ou même mourront pour eux,
s'imaginant qu'ils signifient telle, ou telle, ou encore telle autre,
des choses qui leur sont chères, car de tels mots portent des manteaux
de caméléons--des manteaux de _lions du sol_[54] de la couleur qu'a chez
tous les hommes le sol même de leur imagination, ils s'embusquent sur ce
sol, et, d'un bond, déchirent leur homme. Il n'y eut jamais créatures de
proie si malfaisantes, ni diplomates si rusés, ni empoisonneurs si
mortels, que ces mots masqués: ils sont les injustes intendants des
idées de tous les hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que
choisisse un homme, il le donne à son mot masqué préféré pour en prendre
soin; le mot à la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous
ne pouvez arriver à lui sans avoir recours à son ministère.

     [Note 52: Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de
     certains peintres dont la palette est très sommaire et
     l'œuvre cependant riche en expressions, je me flattais
     d'avoir tiré quelque relief ou quelque couleur d'un mot très
     simple en lui-même, souvent le plus usuel et le plus usé,
     parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue...
     même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires
     m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la
     comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on
     peut indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir
     besoin de l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de
     lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un Eté dans
     le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute
     c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si
     peu «faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour
     tout dire, de cet homme distingué entre tous, qui servira
     d'un bien bel exemple à ce sage précepte. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 53: Voir _Bible d'Amiens_, IV, 25.]

     [Note 54: Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι Λεων.]

17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais il
y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des hommes,
qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence d'employer
des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la rendre
imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre dérivation
quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet singulier et
salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de gens qui ont
l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent pour la vertu
cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une fois pour
toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme l'expression juste
pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans le cas particulier où
nous désirons donner de la dignité à l'idée, et de la traduire en
anglais partout ailleurs. Combien il serait salutaire pour bien des
personnes simples, si, dans des passages, pour prendre un exemple, comme
Actes XIX, nous conservions l'expression grecque au lieu de la traduire,
et si elles avaient à lire: «Beaucoup de ceux aussi qui exerçaient des
arts étranges réunirent leurs bibles et les brûlèrent devant tout le
monde; ils en comptèrent le prix et le trouvèrent de cinquante mille
pièces d'argent.» Ou bien au contraire si nous la traduisions là où nous
avons l'habitude de la conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au
lieu de la «Sainte Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre
de têtes qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux
furent créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en
réserve[55], ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans
une reliure de maroquin[56], ni semée sur toutes les routes à l'aide de
la charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte
à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée en
nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible,
étouffée.

     [Note 55: II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus
     en réserve pour le feu, au jour du jugement et de la
     destruction des impies. (Note du traducteur.)]

     [Note 56: Notez la ressemblance frappante avec Aratra
     Pentelici, II, 364: «Cette idée, qui est celle de la plupart
     des Anglais religieux, _que la Parole de Dieu, par qui les
     cieux furent créés jadis_, ainsi que la terre, tirée de l'eau
     et subsistant dans l'eau (allusion à St Pierre, 2, III,
     5),--que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophètes, et
     s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre
     (ainsi qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion
     à Ezechiel, II, 5, 7)--et qui, appelée le Fidèle et le
     Véritable (allusion à l'Apocalypse, XIX, 11,) doit précéder,
     le jour du jugement, les armées du ciel (allusion à
     l'Apocalypse, XIX, 14)--_peut être reliée pour notre plaisir
     en maroquin et être promenée ici et là dans la poche d'une
     jeune dame avec des signets pour marquer les passages
     auxquels elle donne sa pleine approbation_». (Note du
     traducteur.)]

18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du
peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la
forme latine «Damno» pour traduire le grec κατακρινω
toutes les fois que charitablement on désire lui donner toute sa
violence et d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui
garder quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêches
par des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné»,
lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut de
sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11): «Femme,
est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée[57]? Elle dit: «Aucun homme
Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne pas. Va et
ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de l'Europe, qui
ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels les plus nobles
âmes des hommes ont été réduites à néant dans un désespoir frénétique et
jetées innombrables comme les feuilles des forêts,--ces schismes,
quoique en réalité fondés sur des causes plus profondes, ont été
néanmoins rendus pratiquement possibles surtout par l'adoption en Europe
du mot grec qui signifie une réunion publique (ecclesia), pour donner
quelque chose de particulièrement respectable à de telles réunions
toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des buts religieux; et
d'autres équivoques collatérales telles que l'habituelle équivoque
anglaise qui consiste à employer le mot «priest» comme contraction de
«presbyter».

     [Note 57: Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que
     l'artiste, dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle
     infailliblement ses faiblesses, ses affectations, ses défauts
     (et en effet l'œuvre d'art n'est-elle pas pour le rythme
     caché--d'autant plus vital que nous ne le percevons pas
     nous-mêmes--de notre âme, semblable à ces tracés
     sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les
     pulsations de notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si
     l'écrivain obéit dans le choix de ses mots à un souci
     d'érudition (qui fera bientôt place à une ostentation
     vulgaire et à l'affectation la plus banale et la plus
     insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres
     chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir
     montrer qu'ils savent qu'au XVIIe siècle le mot étonné avait
     une grande force et qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci
     d'érudition--si intéressant qu'il puisse être, mais
     d'ailleurs jamais plus qu'intéressant--qui sera reflété, qui
     s'inscrira dans son livre. Un écrivain curieux cesse par cela
     même d'être un grand écrivain. Chez un Sainte-Beuve le
     perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à tout
     moment de la voie directe et de l'acception courante, est
     charmant, mais donne tout de suite la mesure--si étendue
     d'ailleurs qu'elle soit--d'un talent malgré tout de second
     ordre. Mais que dire du simple rajeunissement du mot, en le
     ramenant à sa signification ancienne. Il s'apprend si
     facilement qu'il devient vite un procédé mécanique et le
     régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines
     «distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi
     peu personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot
     dans son sens ancien devient, dans le genre sérieux, la
     marque d'un esprit sans invention et sans goût aussi bien que
     dans le genre plaisant faire suivre une locution d'argot des
     mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout cela est du mécanisme,
     c'est-à-dire le contraire de l'art. Un écrivain d'un grand
     talent se plaît en ce moment à employer constamment «par
     quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste, mais ce
     qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du
     charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la
     complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt
     dater impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est
     avisé de cette rénovation grammaticale et de les démoder
     assez vite. Cela n'empêche pas naturellement qu'un grand
     écrivain, et ici Ruskin a bien raison, doit savoir à fond son
     dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à travers les âges
     chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un jour
     qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le
     concours d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: «Qu'est-ce
     que ce néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre
     époque. Voilà un mot que jamais un écrivain du XVIIe siècle
     n'eût employé.» Tout le monde se taisait quand Victor Hugo,
     se retournant avec calme vers l'appariteur: «Mon ami,
     veuillez aller chercher dans la bibliothèque le Voyage en
     Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.» Et
     Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y
     montre l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le
     Victor Hugo à Guernesey de M. Stapfer, _Revue de Paris_, du
     15 septembre 1904). Ce qui montre qu'un homme de génie peut
     être érudit (et ce qui vient du reste, d'un tout autre côté,
     rejoindre l'idée si intéressante de Fernand Gregh dans son
     beau livre sur Victor Hugo, que le génie de Victor Hugo
     n'était que le grandissement de son talent par le travail).
     D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne
     bien cette impression d'un écrivain connaissant admirablement
     sa langue. A tout moment les termes techniques de chaque art
     sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pièce: _à l'Arc
     de Triomphe_, je me rappelle:

              «Sur les monuments qu'on révère
              Le temps jette un charme sévère
              De leur façade à leur _chevet_...
              C'est le temps qui creuse une ride
              Dans un _claveau_ trop indigent...
        Quand ma pensée ainsi vieillissant ton _attique_
        ... Se refuse enfin lasse à porter l'_archivolte_.»

     Quant aux expressions employées dans toute leur force
     antique, entourées de toute leur gloire latine, le vers qui
     termine une des plus belles pièces des _Contemplations_: «Ni
     l'importunité des sinistres oiseaux» peut s'enorgueillir de
     l'ancêtre glorieux dont il descend en droite ligne
     («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet
     exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand
     écrivain sait son dictionnaire et ses grands écrivains avant
     d'écrire. Mais en écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce
     qu'il veut exprimer et choisit les mots qui l'expriment le
     mieux, avec le plus de force, de couleur et d'harmonie. Il
     les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c'est
     celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses études
     ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il
     n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à
     son génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:

        «C'est le temps qui creuse une ride
        Dans un claveau trop indigent.»

     Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle:

        «Qui sur l'angle d'un marbre aride
        Passe son pouce intelligent,»

     et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes
     il arrivera bientôt à:

        «Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main
        Quelque chose de beau comme un sourire humain
              Sur le profil des propylées.»

     Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le
     clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à
     la rareté du terme pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte
     pas la trace, la tare, d'une affectation.--Quant aux manières
     de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne
     sont encore une fois, chez les disciples mêmes de l'écrivain
     qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence
     d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun
     littérateur même médiocre n'en voulant plus, elles
     rebondissent de chronique en chronique jusqu'à ne plus servir
     qu'à donner un «vernis littéraire» à des couplets de revues
     ou à des réclames de fabricants. Ainsi des «si j'ose dire» de
     M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul Bourget qui
     purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres personnelles
     et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu
     passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout
     autre même un article de politique, et si retardataires que
     soient généralement les directeurs de journaux en fait de
     modes littéraires, à le faire refuser. (Note du traducteur.)]

19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des
mots, voici l'habitude que vous devez prendre. A peu près chaque mot de
votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon, allemand,
français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes orientaux et
primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela; c'est-à-dire ont été
d'abord grecs, puis latins, français ou allemands ensuite, et anglais
enfin; subissant un certain changement de sens et d'usage sur les lèvres
de chaque nation; mais conservant une même signification vitale
profonde, que tous les bons lettrés sentent encore aujourd'hui quand
ils l'emploient. Si vous ne savez pas l'alphabet grec, apprenez-le,
jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que vous puissiez être[59]; si vous
avez l'intention de lire sérieusement (ce qui naturellement implique que
vous ayez quelque loisir à votre disposition), apprenez votre alphabet
grec, ayez ensuite de bons dictionnaires de toutes ces langues et si
jamais vous avez des doutes sur un mot, allez à sa recherche avec une
patience de chasseur. Lisez à fond les cours de Max Muller pour
commencer; et après cela ne laissez jamais échapper un mot qui vous
semble suspect. C'est un travail sévère; mais vous le trouverez, même au
commencement, intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce
que votre esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision
sera tout à fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la
connaissance, ou seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le
français. Il faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais
vous pouvez facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a
passé, et ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon
écrivain.

     [Note 59: Cf. la _Bible d'Amiens_: «Sans but, dirons-nous
     aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.»
     (I, 5.) (Note du traducteur.)]

20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec
votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre,
soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un
livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier,
mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins d'attention
sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:

        Le dernier vint, et le dernier partit,
        Le Pilote du Lac Galiléen.
        Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent
                (L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);
        Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi:
        «Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place
        Tant de ceux qui pour grossir leur ventre
        Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!
        D'autres soucis ils ne se mettent guères en peine
        Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs
                                                               de brebis,
        Et en écarter le digne, le véritable invité;
        Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment tenir
        Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu
                                                           que ce soit,
        Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle!
        Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin
        Et à leur gré leurs chants minces et vains
        Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.
        Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont
                                                             pas nourries,
        Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels
                                                       qu'elles respirent,
        Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations
                                                   impures et contagieuses,
        Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise
        Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu.»

Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.

Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint
Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément
ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le
plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un «ami
des Evêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être «mitré»? «Il porte
deux clefs massives.» Ce dont il est question ici est-ce donc le
privilège revendiqué par les Evêques de Rome? et est-il reconnu ici par
Milton seulement par licence poétique, à cause de son pittoresque, afin
qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour ajouter à l'effet?

Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de tréteaux
avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de petits
hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le veut dire
avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son esprit à
l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux évêques, il fut un
ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa pensée, le type et
le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit ce texte: «Je te
donnerai les clefs du royaume des cieux[60]» tout à fait
honnêtement[61]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas l'effacer du
livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si nous voulons
le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout d'abord; il ne sera
pas convenable de le regarder de travers ou de le marmotter entre nos
dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie: c'est une assertion
solennelle, universelle, qui doit être gravée profondément dans l'esprit
de toutes les sectes. Mais peut-être serons-nous plus aptes à en
raisonner si nous allons un peu plus loin et y revenons ensuite. Car
certainement cette insistance marquée sur le pouvoir du véritable
épiscopat a pour but de nous faire sentir avec plus de force ce qu'il y
a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y avoir des droits, à
l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux qui prétendent sans y
avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans le corps du clergé: tous
ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et
grimpent dans le troupeau».

     [Note 60: S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)]

     [Note 61: Cf. la _Bible d'Amiens_, IV, 3: «Pour lui le
     texte tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou
     trois sont assemblés en mon nom», et III, 50: «Les Ier,
     VIIIe, VIIe, XVe» psaumes «bien appris et crus,» etc., et
     aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous lisez le mot comme un
     savant et un chrétien, etc.» (Note du traducteur.)]

21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour
remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[62]. Il a besoin
de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus
que ceux-là--«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun autre mot
ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur être
ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois catégories,
correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent malhonnêtement le
pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui s'insinuent en «rampant»
dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni de la fonction ni du titre,
mais de l'influence secrète et font toutes choses d'une manière occulte
et astucieuse, se pliant à toute servilité de besogne ou de conduite, de
manière seulement qu'ils puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,--et
diriger--les esprits des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent»
(c'est-à-dire se jettent) dans le troupeau, qui, par une naturelle
insolence du cœur et une vigoureuse éloquence de la langue, et une
persévérante et intrépide confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de
la foule et l'ascendant sur elle.

     [Note 62: Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler
     d'Horace comme d'une personne pieuse. Il nous semble toujours
     quand il emploie le mot Jupiter que c'est qu'il lui manquait
     un dactyle.» (Val. d'Arno, IX, 218, etc.). «Vous croyez que
     tous les vers ont été écrits comme exercice et que Minerve
     n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier dans
     un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air,
     I, 47, 48.) (Note du traducteur.)]

Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous
deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement au
service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités, une
grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans être
des «Exemples pour le troupeau[63]».

22. Maintenant continuez:

        D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine
        Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs de brebis.
                                           _Aveugles Boches!_

     [Note 63: I S. Pierre, v, 3. «Paissez le troupeau de Dieu
     qui vous est commis, veillant sur lui, non pour un gain
     déshonnête, mais par affection, non comme ayant la domination
     sur les héritages du Seigneur, mais en vous rendant les
     modèles du troupeau.» Les évêques dont parle Ruskin
     renversent donc exactement le modèle proposé par S. Pierre.
     (Note du traducteur.)]

Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la
métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et
illettré.

Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de
nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir.
Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai
caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et de
pasteur.

Un «Evêque» signifie «une personne qui voit[64]». Un «pasteur» signifie
«une personne qui nourrit[65]». Le caractère le plus inépiscopal qu'un
homme puisse avoir est par conséquent d'être aveugle. Le plus impastoral
est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin d'être nourri, d'être une
bouche. Mettez les contraires ensemble et vous avez «Aveugles bouches».
Nous pourrons trouver quelque utilité à poursuivre un peu cette idée. A
peu près tous les maux sont venus à l'Église d'Evêques qui désiraient le
pouvoir plus que la lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la
vigilance. Tandis que leur fonction réelle n'est pas de gouverner; elle
peut être d'exhorter et de réprimander vigoureusement, mais c'est la
fonction du Roi de gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller
son troupeau; de le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à
rendre un compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut pas
donner un compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La
première chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer
dans une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir
l'histoire, depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et
de sa situation présente.

     [Note 64: Quand deux triangles ont un angle égal compris
     entre deux côtés égaux, les deux autres angles et le
     troisième côté coïncident aussi. De même quand on a pu faire
     coïncider certains points générateurs de deux esprits,
     d'autres coïncidences en découleront: on pourra ne les
     observer qu'ensuite, mais elles étaient enfermées dans la
     vérité première. Quand après cela nous faisons le tour des
     deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et
     sont allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur
     avions assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la
     première fois, quand il a un télescope assez puissant, une
     étoile dont il avait préalablement démontré l'existence et la
     place par le simple calcul). Plus modestement (!), j'avais,
     dans la Préface de la _Bible d'Amiens_, comparé à Ruskin un
     moderne idolâtre dont je prise infiniment le talent et
     l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de
     coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que
     Ruskin m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en
     me montrant qu'ils passent par les mêmes points, confirme
     qu'ils suivent (un peu, et pas longtemps, les esprits ne sont
     pas si géométriques) la même ligne. Oui «un Evêque signifie
     une personne qui _voit_», voilà une phrase que tous ceux de
     mes amis qui connaissent le poète et l'essayiste idolâtre
     dont je veux parler, diront presque involontairement de la
     voix forte, avec l'accent qui souligne et qui martèle, qui
     chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne qui
     voit». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua
     quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque
     mot son sens caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui
     la gourde pleine de souvenir, dont parle Baudelaire. En
     dehors même de la beauté de la phrase où il est placé (et
     c'est là que pourrait commencer le danger), il le vénère. Et
     si on méconnaît ce qu'il contient (en l'employant à faux) il
     crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il s'étonne de la
     vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en émerveille; en
     prononçant ce mot dans la conversation la plus familière, il
     le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. Par là
     il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce,
     un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché
     préfèrent à presque toutes les autres sa conversation. Mais
     au point de vue de l'art on voit quel serait le danger pour
     un écrivain moins doué que lui; les mots sont en effet beaux
     en eux-mêmes, mais nous ne sommes pour rien dans leur beauté.
     Il n'y a pas plus de mérite pour un musicien à employer un mi
     qu'un sol; or, quand nous écrivons nous devons considérer les
     mots à la fois comme des œuvres d'art dont il faut que nous
     comprenions la signification profonde et respections le passé
     glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de
     valeur (par rapport à nous) que par la place que nous leur
     donnerons et par les rapports de raison ou de sentiment que
     nous mettrons entre elles. (Note du traducteur.)]

     [Note 65: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 26: «Telles qu'elles
     sont ces six lignes latines expriment au mieux l'entier
     devoir d'un évêque en commençant par son office _pastoral:
     nourrir_ mon troupeau, qui _pavit_ populum. (Note du
     traducteur.)]

Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les
dents mutuellement.

L'évêque sait-il tout là-dessus? A-t-il l'œil sur eux? A-t-il eu l'œil
sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris l'habitude
de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est pas un
évêque, eût-il une mître aussi haute que le clocher de Salisbury; il
n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre au lieu d'être à la
hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non», dites-vous, «ce n'est
pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.» Quoi! les grosses
brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que c'est seulement après
celles-là qu'il doit regarder, tandis que (retournez à votre Milton)
«les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries,
outre que l'horrible loup à la patte sournoise (l'évêque ne sachant rien
de cela) chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit
rendu»?

«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Evêque[66].» Peut-être que
non; mais c'était celle de saint Paul[67], et c'était celle de Milton.
Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais nous ne
devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant notre pensée
sous leurs mots.

     [Note 66: Comparez avec la 13e lettre de Temps et Marées.
     (Note de l'auteur.)]

     [Note 67: «Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le
     troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques
     pour paître l'Église de Dieu qu'il a acquise par son propre
     sang, car je sais qu'il entrera parmi vous des loups
     ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du
     traducteur.)]

23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels
qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si les pauvres ne sont
pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans leurs âmes; ils ont la
nourriture spirituelle.»

Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture
spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous
pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le
répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.

Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit».
Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction
vague du mot grec qui veut dire «Vent». C'est le même mot qui est
employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[68]» et dans
cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de l'esprit»[69],
ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle de Dieu,--âme et
corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots «inspiration» et
«expirer». Maintenant il y a deux sortes de souffles dont le troupeau
peut être rempli, le souffle de Dieu et celui de l'homme. Le souffle de
Dieu est la santé et la vie et la paix pour les troupeaux, comme l'air
du ciel aux troupeaux sur les collines; mais le souffle de l'homme (le
mot que _lui_ appelle spirituel) est la maladie et la contagion pour eux
comme le brouillard du marais. Ils en sont corrompus intérieurement, ils
en sont bouffis comme un cadavre l'est par les miasmes de sa propre
décomposition. Ceci est littéralement vrai de tout faux enseignement
religieux; le premier et le dernier, et le plus fatal indice en est
cette «bouffissure[70]». Vos enfants convertis qui enseignent leurs
parents; vos forçats convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos
sots convertis qui, ayant vécu la moitié de leur vie dans une
stupéfaction crétine et s'éveillant tout à coup au fait qu'il y a un
Dieu, s'imaginent en conséquence être son peuple spécial[71] et son
messager; vos sectes de toute espèce, petites et grandes, catholiques et
protestantes, d'Eglise haute ou basse, autant qu'elles se croient seules
dans le vrai et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte
ceux qui tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu
d'agir bien, par la parole au lieu de l'acte[72], et par la foi au lieu
des œuvres[73], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[74], des
nuages, ceux-là, sans eau[75], des corps, ceux-là, de vapeur putrescente
et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses gonflées pour être
cornées par les démons, corrompues et corruptrices, «gonflées de vent et
des brouillards pestilentiels qu'elles respirent».

     [Note 68: St Jean, III, 8.]

     [Note 69: St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à
     ce passage de St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans
     On the old Road, II, § 34: «Alors je ne peux pas ne pas me
     demander dans quelle mesure il y a connexité entre «pneuma»,
     la vapeur, et d'autres forces pneumatiques dont il est
     question dans cette vieille littérature religieuse... quelle
     connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son
     inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus
     ancien au souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de
     penser qu'ils pouvaient «_être nés_».--Et dans The Queen of
     the air, III, § 55: «Quel sens précis nous devons attacher à
     ces quatre vents de l'esprit dont le souffle pouvait donner
     la vie aux ossements desséchés, ou pourquoi la présence du
     pouvoir vital dépendrait de l'action chimique de l'air...
     nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons
     d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les
     états de la mort sont différents et les premiers plus
     désirables que les seconds et attingibles par l'effort, si
     nous comprenons que «_né de l'esprit_» signifie avoir le
     souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans nos
     cœurs.»--A un autre point de vue Ruskin ici, comme tout à
     l'heure dans Sésame, comme plus tard,--et très souvent--dans
     la _Bible d'Amiens_, nous interdit avec un «cela ne vous
     regarde pas» transcendantal, les questions d'origine et
     d'essence, et nous invite au contraire à nous occuper des
     questions de fait, du fait moral et spirituel.--Et voici que
     la médecine contemporaine semble sur le point de nous dire
     elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent, si
     éloigné, si opposé), que nous sommes «_nés de l'esprit_» et
     qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux
     de Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de
     Berne, les Psychonévroses et ses autres ouvrages) la
     coordination de nos mouvements (voir Isolement et
     Psychothérapie par les Drs Camus et Pagniez, préface du
     professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en disséquant un
     mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers les
     médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les
     cadavres; qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont
     justement des cadavres que parce qu'ils n'ont plus d'âme
     (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans le corps vivant, c'est à
     chaque pas, c'est dans chaque trouble fonctionnel, qu'ils
     sentent la présence, l'action de l'âme, et pour guérir le
     corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins
     disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés
     le répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un
     mauvais estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes
     lettres qu'un homme qui a un mauvais estomac c'est un
     pessimiste. Et ce n'est plus son estomac qu'il faut guérir si
     l'on veut changer sa philosophie, c'est sa philosophie qu'il
     faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est entendu
     que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques
     d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur
     idéalisme sont également obligés de distinguer l'âme du
     corps. Pour l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de
     l'esprit encore, mais obscurci. Pour le matérialisme l'âme
     est encore de la matière, mais plus compliquée, plus subtile.
     La distinction subsiste en tous cas pour la commodité du
     langage, même si l'une et l'autre philosophie sont obligées,
     pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps,
     d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)]

     [Note 70: Allusion à I Corinthiens, VIII, 1. «La
     connaissance bouffit, la charité édifie.» Cf. ce verset cité
     dans Stones of Venice. II, 2, XXX. (Note du traducteur.)]

     [Note 71: Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à
     soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes
     et des anges», et cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze
     vieilles femmes qu'elles étaient, à Turin, les seuls enfants
     de Dieu». (Note du traducteur.)]

     [Note 72: Mais les actes cependant ne suffisent pas:
     «Avec sa main droite le Christ nous bénit, mais nous bénit
     sous condition: Fais ceci et tu vivras, ou plutôt dans un
     sens plus strict: «_Sois_ ceci et tu vivras.» Montrer de la
     pitié n'est rien, _être pur en action n'est rien_, tu dois
     être pur aussi dans ton cœur». (_Bible d'Amiens_, IV, 54). Le
     texte de Sésame et celui de la _Bible d'Amiens_ ne me
     paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit être
     bon, c'est l'être même. Or un désir de bonté, suivi d'un acte
     mauvais, ne peut pas suffire à constituer la bonté de l'être,
     car l'acte mauvais est alors causé par quelque chose de
     mauvais qui est en nous. Voilà pour Sésame. Et pour la _Bible
     d'Amiens_: Mais l'acte bon ne doit pas être différent de
     notre moi profond, il ne doit pas être bon d'une manière
     purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l'être. (Note
     du traducteur.)]

     [Note 73: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 56, 59. «Je ne sais
     ni ne tiens à savoir à quelle époque la théorie de la
     justification par la Foi se trouve fixée, etc...; elle reste
     aujourd'hui le plus méprisable des emplâtres populaires mis
     sur chaque déchirure de la conscience, etc... Si vous devez
     croire que quoi que vous commettiez d'insensé ou d'indigne,
     cela pourra, grâce à vos doctrines, être racommodé et
     pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout
     moins vous en parlerez, mieux cela sera.» (Note du
     traducteur.)]

     [Note 74: Cf. la _Bible d'Amiens_, III, § 41. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 75: Allusion probable à S. Jude, XII. «Ceux-là sont
     des nuées sans eau.» Cf. On the old Road, et Unto this last:
     «Les nuages sont le réservoir de la pluie et s'ils ne donnent
     pas de pluie, etc.», § 74. (Note du traducteur.)]

24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs,
car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence
entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une
fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose
que les _deux_ clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or,
l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange
Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les
différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux clefs;
mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, de fer,
est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants devront
être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et cependant n'y
sont pas entrés eux-mêmes[76]». Nous avons vu que les devoirs de
l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de tous ceux qui
font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé aussi
lui-même[77]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose pas
sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé de la
lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison vous
reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui devra être
au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre. Cet ordre aux
anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image: «Prenez-le, liez-lui les
mains et les pieds et jetez-le dehors[78]» est en réalité donné contre
le maître, pour chaque appui non accordé, pour chaque vérité refusée,
pour chaque mensonge inculqué; de sorte que plus il enchaîne, plus il
est étroitement enchaîné, et rejeté d'autant plus loin qu'il égare
davantage, jusqu'à ce que à la fin les barreaux de la cage de fer se
referment sur lui et, comme «celle d'or s'ouvre, celle de fer se
referme».

     [Note 76: S. Luc, II, 52: «Malheur à vous, Docteurs de la
     Loi! parce que vous avez pris la clef de la science; vous
     n'êtes pas entrés vous-mêmes et vous avez empêché d'entrer
     ceux qui le voulaient.» Ce verset de S. Luc est ainsi
     expliqué par Renan: «Les pharisiens excluent les hommes du
     royaume de Dieu par leur casuistique méticuleuse qui en rend
     l'entrée trop difficile et décourage les simples.» (Vie de
     Jésus, page 350 des premières éditions, note 3.) (Note du
     traducteur.)]

     [Note 77:

        «Tel qui donne libéralement devient plus riche,
        Et tel qui épargne à l'excès ne fait que s'appauvrir.
        L'âme bienfaisante sera rassasiée
        Et celui qui arrose sera lui-même arrosé.»
        (Proverbe, XI, 24, 25).
        (Note du traducteur.)]

     [Note 78: Allusion aux versets de saint Mathieu qui
     resteront à tout jamais le plus amusant portrait du maître de
     maison exagérément formaliste, de celui dont les invités
     disent avec raison: Il est terrible. Voici ce passage: «Le
     Roi entrant pour voir ceux qui étaient à table, il aperçut un
     homme qui n'avait pas revêtu d'habit de noce. Il lui dit:
     «Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un habit de
     noce?» Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux
     serviteurs: «Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans
     les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des
     grincements de dents. Car il y a beaucoup d'appelés et peu
     d'élus». (S. Mathieu, XXII, 12, 13, 14.) (Note du
     traducteur.)]

25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a
beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés
(pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur
qui se nomme à juste titre _lecture_, attentifs à chaque nuance et
expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant
notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de façon
à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non: «ainsi
pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode vous
arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres
occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous
apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance;
que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les plus
claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus; en
fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne
peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de
matériaux pour cela, en aucun sujet important[79], ni de raisons de
«penser», mais seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il
est probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que
vous ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir
d' «opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est immédiatement
à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être fait, il n'est pas
de doute que vous pouvez toujours décider comment le faire. Avez-vous
une maison à tenir en ordre, une marchandise à vendre, un champ à
labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin d'avoir deux opinions
sur la manière de faire cela, et ce sera à vos risques et périls si vous
n'avez rien de plus qu'une _opinion_ sur la manière de procéder dans ces
cas-là. Et de même, en dehors de vos propres affaires, il y a un ou deux
sujets sur lesquels vous êtes tenus de n'avoir qu'_une_ opinion. Que la
friponnerie et le mensonge sont coupables[80] et doivent être
sur-le-champ chassés à coups de fouet, toutes les fois qu'ils sont
découverts, que la convoitise et l'amour de se quereller sont des
dispositions dangereuses même chez les enfants et des dispositions
mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin de compte, le Dieu
du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes et bons, et
déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, les avares et
les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de n'avoir qu'_une_
opinion, et celle-là très forte. Pour le reste, concernant religions,
gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en général que vous ne
pouvez _savoir_ RIEN, rien juger; que le mieux que vous puissiez faire,
quand même vous seriez une personne instruite, est de garder le silence,
de vous efforcer d'être plus éclairé chaque jour, de comprendre un petit
peu plus des pensées des autres, et dès que vous essayerez de le faire
honnêtement vous découvrirez que les pensées, même des plus sages, ne
sont guère plus que des questions bien posées. Mettre un point difficile
en lumière et vous exposer les raisons qu'il y a de _ne pas_ avoir
d'opinion, c'est tout ce que, généralement, ils peuvent faire pour vous;
et tant mieux pour eux et pour nous si en fait ils sont capables de
«mêler de la musique à nos pensées et de nous attrister de doutes
célestes[81]». L'auteur dont je vous ai lu un passage n'est pas parmi
les plus grands ou les plus sages. Il voit clairement aussi loin qu'il
voit, et par conséquent il est facile de découvrir tout ce qu'il veut
dire; mais avec de plus grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond
de leur pensée; ils ne la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est
si vaste! Supposez que je vous aie demandé par exemple de chercher
quelle est la pensée de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur
cette question de l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce
qu'aucun de vous en ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou
l'autre pensait là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des
Evêques dans Richard III et le caractère de Cranmer[82]? Le portrait de
saint François et de saint Dominique, et le portrait de celui que
Virgile contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente,
nell'eterno esilio»[83], ou de celui auprès duquel se tenait Dante,
«Come'l frate--che confessa lo perfido assassin»[84]? Shakespeare et
Alighieri connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je
présume. Ils vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les
pouvoirs temporel et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous
pouvons le penser. Mais ou se trouve-t-elle? Produisez-la devant la
Cour. Enoncez sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou
de Dante et envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.

     [Note 79: L'Education moderne consiste la plupart du
     temps à rendre chacun capable de penser de travers sur tous
     les sujets imaginables qui ont de l'importance pour lui.
     (Note de l'auteur.)]

     [Note 80: De tels passages paraissent aux petits esprits
     l'œuvre d'un petit esprit; les grands esprits au contraire
     reconnaîtront que c'est, en morale, la conclusion à laquelle
     aboutissent tous les grands esprits. Seulement ils pourront
     regretter (pour les autres) que Ruskin s'explique aussi peu
     et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu courte à des
     vérités qui pourraient être présentées moins prosaïquement.
     Cf. (pour cette manière d'exposer une vérité en la
     rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence
     offensive de lieu commun démodé) _Bible d'Amiens_, IV, 59:
     «Toutes les créatures humaines qui ont des affections
     ardentes, le sens commun et l'empire sur soi-même, ont été et
     sont naturellement morales..... un homme bon et sage diffère
     d'un homme méchant et idiot, comme un bon chien d'un chien
     hargneux.» Ruskin, quand il écrit, ne tient jamais compte de
     Mme Bovary, qui peut le lire. Ou plutôt il aime à la choquer
     et à lui paraître médiocre. (Note du traducteur.)]

     [Note 81: Le «library edition» indique comme référence:
     Emerson: «To Rhea».]

     [Note 82: Dans Henry VIII.]

     [Note 83: Caïphe, éternellement étendu en croix en
     travers du chemin, pour avoir conseillé aux Juifs la
     crucifixion de Jésus. Selon Dante son beau-père Ananias et
     tous ceux qui assistaient au conseil où fut résolu le
     supplice de Jésus subissent la même peine. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 84: Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante
     aperçoit les pieds flambants hors d'un trou au fond duquel il
     est plongé, la tête en bas. Nicolas III entendant la voix de
     Dante croit d'abord que c'est Boniface VIII. Mais Virgile
     ordonne à Dante de le détromper. Nicolas III avoue alors à
     Dante qu'il fut simoniaque et Dante lui répond: «Or ça,
     dis-moi quel trésor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre,
     avant de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demanda
     rien, sinon: Suis-moi.

        Ni Pierre, ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or
                                                et son argent....
        Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien
                                        ta richesse mal acquise....
        Et n'était que me retient encore le respect des clefs
                         souveraines que tu tins dans la douce vie,
        J'userais de paroles encore plus sévères...

        Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut
                                                          celle qui
        est assise sur les eaux se prostituant aux rois.

        Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta
                                                    conversion, mais
        la dot que reçut de toi le premier pape opulent.

     Ces paroles (que je cite d'après la traduction de la Divine
     Comédie par Brizeux) plurent à Virgile. Il ne semble pas
     qu'elles produisirent le même effet à Nicolas III, car
     «tandis que je lui chantais ces notes, dit Dante, soit colère
     ou conscience qui le mordit, il secouait fortement les
     pieds.» (Note du traducteur.)]

26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien des
jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné par ces
grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon honnête,
vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez pris pour
votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté par le hasard,
et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une pensée à la dérive;
bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart des hommes n'est en
réalité guère mieux qu'une lande de bruyères sauvage, négligée et
rebelle, en partie stérile, en partie recouverte des broussailles
malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le vent, d'une
croyance perverse; que la première chose que vous ayez à faire pour eux
et pour vous-même est de mettre promptement et dédaigneusement le feu à
ceci; de réduire toute la jungle en de salutaires amas de cendres, puis
alors de labourer et de semer. Tout le vrai travail littéraire qui
s'étend devant vous pour la vie doit commencer par l'obéissance à cet
ordre: «défrichez votre champ _et ne semez pas parmi les épines_[85].»

27. [86]Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que vous
puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut encore,
vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à eux d'abord
pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer avec eux afin
que vous puissiez partager à la fin leur juste et puissante passion.
Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du mot, encore moins de
la chose[87]. Vous avez entendu beaucoup de clameurs entre les
sensations, récemment; mais, je puis vous le dire, ce n'est pas moins de
sensations qu'il nous faut, mais plus. La différence anoblissante entre
un homme et un autre, entre un animal et un autre, consiste précisément
en ceci que l'un sent plus que l'autre. Si nous étions des éponges,
peut-être n'acquerrions nous pas facilement de sensations; si nous
étions des vers de terre exposés à chaque instant à être coupés en deux
par la bêche, peut-être que trop de sensations ne nous serait pas bon.
Mais étant des créatures humaines, cela _est_ une bonne chose pour nous,
bien plus, nous ne sommes des créatures humaines qu'autant que nous
sommes sensitifs et notre dignité[88] est précisément en proportions de
notre Passion[89].

     [Note 85: Jérémie, IV, 3. (Note du traducteur.)]

     [Note 86: Comparez § 13, ci-dessus. (Note de l'auteur.)]

     [Note 87: Voir plus bas la note dans la 2e partie de
     Sésame (Des jardins des Reines), page 212.]

     [Note 88:

        Et c'est encor Seigneur le meilleur témoignage
        Que nous puissions donner de notre dignité
        Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge, etc.
        (Baudelaire, _les Phares_.)
        (Note du traducteur.)]

     [Note 89: Cf. dans l'admirable _Livre de mon ami_
     d'Anatole France: «A la bonne heure, m'écriais-je, voilà
     l'éclat des passions. Les passions il n'en faut pas médire.
     Tout ce qui se fait de grand en ce monde se fait par elles.
     Ma fille.... ayez des passions fortes, laissez-les grandir et
     croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez leur
     maîtresse inflexible, leur force sera votre force et leur
     grandeur votre beauté. Les passions, c'est toute la richesse
     morale de l'homme.» (Note du traducteur.)]

28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts
qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer
là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire?
Qu'entendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur
laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour
l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de
sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse
inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie
vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point
extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de
crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[90].
C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la
conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour
toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont incapables
de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en pressant le sens
et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact, peut s'appeler
le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de l'âme; ce tact que le
Mimosa possède entre tous les arbustes, que la femme pure possède
par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la plénitude de la
sensation qui va plus loin que la raison, guide et sanctificateur de la
raison elle-même. La Raison ne peut que déterminer ce qui est vrai,
c'est la passion donnée par Dieu à l'humanité qui seule peut reconnaître
ce que Dieu a fait de bon.

     [Note 90: Cf. _Bible d'Amiens_: «Un monastère sans art,
     sans lettres et sans pitié.» (Note du traducteur.)]

29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas
seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir
avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons
être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine.
Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et
éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie
passion est une passion disciplinée et éprouvée--non la première passion
qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les fausses, les
trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent capricieusement et
loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, jusqu'à ce qu'il ne
vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non qu'aucun des sentiments que
peut éprouver l'humanité soit mauvais en lui-même, il est mauvais
seulement quand il est indiscipliné. Sa noblesse réside dans sa force
et sa justice; il est mauvais quand il est faible et ressenti pour une
cause chétive. Il y a une admiration médiocre, comme celle de l'enfant
qui voit un jongleur lancer des balles d'or, et ceci est bas si vous
voulez. Mais croyez-vous que l'admiration soit sans noblesse ou la
sensation moindre, avec laquelle chaque âme humaine est appelée à suivre
les balles d'or du ciel lancées à travers la nuit par la Main qui les
fit? Il y a une curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant
une porte défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de
son maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la
source du grand fleuve au delà du sable--la place du grand continent au
delà de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du
fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel--les choses
«jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir[91]». De même
l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à l'intrigue
de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété soit moindre, ou
plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez observer comment se
comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une nation agonisante?
Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la petitesse de votre sensation
que vous avez à déplorer en Angleterre aujourd'hui; sensation qui se
dépense en bouquets et en discours; en divertissements et en parties
fines, en combats simulés et en gais spectacles de marionnettes, pendant
que vous pourriez tourner les yeux et voir de nobles nations massacrées,
homme par homme, sans un secours ni une larme[92].

     [Note 91: I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)]

     [Note 92: Allusion à l'anéantissement de la Pologne
     (1864.) (Note du traducteur.)]

30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût suffi de
dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien ne peut mieux
distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut mieux
distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une foule,
que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et réglés,
résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion impartiale. Vous
pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses sentiments peuvent
être, sont généralement, dans l'ensemble, généreux et droits, mais elle
ne leur offre aucune base et n'en est pas maîtresse; vous pouvez
l'amener en la taquinant ou en la flattant à n'importe lequel d'entre
eux, à votre gré; elle pense par contagion, généralement, attrapant une
opinion comme un rhume, et il n'y a rien de si petit qui ne la fasse
rugir quand l'accès a lieu; rien de si grand qu'elle n'oublie en une
heure quand l'accès est passé. Mais les passions d'un gentleman ou d'une
nation noble sont réglées, mesurées et continues. Une grande nation, par
exemple, ne dépense pas toutes ses facultés nationales pendant une
couple de mois à peser les témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant
accompli un meurtre isolé)[93] et, pendant une couple d'années, ne voit
pas ses propres enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par
dix mille chaque jour, en considérant seulement quel en sera
vraisemblablement l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en
aucune façon de savoir de quel côté de la bataille est le droit[94]. Une
grande nation n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison
pour avoir volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler
avec grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches
des épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la
force de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans
ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes
terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en
parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre,
vendant de l'opium à la bouche du canon[95] et changeant au bénéfice
d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin:
«Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent _et_ votre vie!»
Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses pauvres qui
n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par la fièvre des
brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour l'amour d'une
rente supplémentaire de six pences par semaine à servir à leurs
propriétaires[96]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites larmes et
de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver pieusement
et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore une grande
nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus salutaire pour
ses homicides en général, peut toutefois distinguer avec pitié entre les
degrés de culpabilité dans l'homicide, et n'aboie pas[97] comme une
meute de louveteaux transis et mordus par le froid sur le sillage de
sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello balourd à cheveux gris
«embarrassé à l'extrême» au moment même où elle envoie un ministre de la
Couronne[98] adresser des speeches courtois à un homme qui est en train
de passer à la baïonnette des jeunes filles sous les yeux de leur père,
et de tuer de sang-froid de nobles jeunes gens plus rapidement qu'un
boucher de campagne ne tue les agneaux au printemps. Et finalement une
grande nation ne se moque pas du Ciel et de ses Puissances, en affectant
la croyance en une révélation qui déclare que l'amour de l'argent est la
source de tout mal[99], et en proclamant en même temps qu'elle n'est mue
et ne veut être mue dans tous ses actes importants et décisions
nationales par aucun autre amour.

     [Note 93: La «Library Edition» nous apprend qu'il y a ici
     une allusion à l'intérêt (dont font foi les journaux
     d'octobre et novembre 64) soulevé cette année même (1864)
     dans le public par l'assassinat de M. Briggs sur la ligne du
     North London. Matthew Arnold plaisante sur la démoralisation
     de notre classe causée par la tragédie de Bow (dans sa
     préface de 1865 à l'Essai sur la critique). (Note du
     traducteur.)]

     [Note 94: Allusion, dit la «Library Edition», à la guerre
     de Sécession et à l'interruption du trafic du coton causée
     par le blocus des ports du Sud. (Note du traducteur.)]

     [Note 95: Allusion, selon la même édition, aux guerres de
     1840 et 1856 causées par l'opposition de la Chine au trafic
     de l'opium.]

     [Note 96: Voir la note à la fin de la conférence. Je l'ai
     fait imprimer en gros caractères parce que, depuis qu'elle a
     été écrite, le cours des événements l'a peut-être rendue plus
     digne d'attention. (Note de l'auteur.)]

     [Note 97: Malheureusement la «Library Edition» ne nous
     indique pas à quel fait contemporain ceci est une allusion.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 98: Le nouvel ambassadeur que l'Angleterre venait
     d'envoyer en Russie, l'année même des massacres de Pologne,
     qui est aussi l'année où a été prononcée cette conférence. La
     «Library Edition» nous donne le nom de cet ambassadeur: Sir
     Andrew Buchanam. (Note du traducteur.)]

     [Note 99: Allusion à Timothée, VI, 10, passage auquel
     Ruskin fait souvent allusion. Notamment dans On the old Road,
     III, 152; dans Stones of Venice, I, V, 90: «_L'amour de
     l'argent_, le péché de Judas et d'Ananias, est assurément la
     _racine de tout mal_ parce qu'il endurcit le cœur, mais la
     convoitise «qui est idolâtrie» (allusion à Colossiens, III,
     5), le péché d'Achab.... qui cause bien plus de maux, mais
     est moins incompatible avec le christianisme.» Dans _Unto
     This Last_ l'allusion est faite presque de la même manière
     que dans notre texte de Sésame: «Les écrits que (en paroles)
     nous déclarons divins, non seulement dénoncent _l'amour de
     l'argent comme la source de tout mal_, etc., etc., et nous ne
     nous en mettons pas moins à étudier la science de devenir
     riche comme le chemin le plus court pour arriver au bonheur
     de la nation.» Sur le péché d'Ananias, voir notamment Sésame,
     III, The mystery of Life, § 135, et On the old Road, II, § 72
     (The Cestus of Aglaia.) (Note du traducteur.)]

31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la
lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la
lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune
lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état.
Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible. Il
est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en ce
moment, de comprendre un livre où il y ait quelque pensée tant il est
devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité.
Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus grave
que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de la
nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose vient
nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que chaque
chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de toutes nos
actions, que même si nous voulions jouer au bon Samaritain[100] nous ne
sortirions jamais nos deux pences pour les donner à l'hôte sans dire:
«Quand je reviendrai tu me donneras quatre pence», il y a encore quelque
capacité de nobles passions restée au plus profond de notre cœur. Elle
se montre dans notre travail, dans notre guerre, et jusque dans les
excès de ces affections domestiques qui nous mettent en fureur pour une
légère injustice privée, alors que nous supportons poliment une énorme
injustice publique; nous travaillons encore jusqu'à la dernière heure du
jour bien qu'à la patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du
joueur, nous sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de
discerner ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles
dans notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme
sont les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de
l'espoir à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle.
Aussi longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner
pour son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien
qu'amour égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a
de l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu
instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer
qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de
cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce sont
elles qui lui commanderont, un jour, avec des _fouets de
scorpions_[101]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle
n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans
être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à mépriser
la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art, à mépriser la
nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son âme sur les Pence.
Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou irréfléchies? Ayez
seulement encore un peu de patience et je vous prouverai leur vérité
point par point.

     [Note 100: Cf. S. Luc, X, 30 et suivants.]

32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi, comme
nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous tous
réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou privées,
comparativement à ce que nous dépensons pour nos chevaux[102]? Si un
homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque, vous le traiterez de
fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais personne hippomane, bien
que des hommes se ruinent chaque jour pour leurs chevaux et que vous
n'entendiez jamais parler de gens qui se ruinent pour leurs livres. Ou
pour descendre plus bas encore, combien croyez-vous que le contenu des
bibliothèques du Royaume Uni, publiques et privées, rapporterait,
relativement à ses caves? Quel rang occuperait sa dépense pour la
littérature comparée à sa dépense pour une alimentation luxueuse? Nous
parlons de la nourriture de l'esprit comme de celle du corps; or, un bon
livre contient une telle nourriture, inépuisablement; c'est une
provision pour la vie, et pour la meilleure partie de nous-mêmes. Eh
bien, combien de temps la plupart des gens resteront-ils devant le
meilleur livre avant de se décider à en donner le prix d'un beau turbot!
Sans doute, il y a eu des hommes qui ont serré leur ventre et laissé
leur dos à découvert pour pouvoir acheter un livre, à qui leur
bibliothèque coûta, je pense, en fin de compte, moins cher que ne
reviennent la plupart des dîners. Peu de nous sont soumis à cette
épreuve, et c'est tant pis[103], car une chose précieuse nous l'est
d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du travail et de l'économie
et si les bibliothèques publiques étaient moitié aussi coûteuses que les
banquets officiels, ou si les livres coûtaient la dixième partie de ce
que coûtent les bracelets, même des hommes et des femmes frivoles
pourraient quelquefois soupçonner qu'il peut y avoir autant d'utilité à
lire qu'à grignoter et à briller. Tandis que précisément le bon marché
de la littérature fait oublier même aux gens sages que si un livre vaut
d'être lu il vaut d'être acheté. Un livre ne vaut quelque chose que s'il
vaut beaucoup et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu,
et aimé, et aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous
référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre
l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison
sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est
bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter,
dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre
qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si
multipliables[104] la note de leur boulanger[105]. Nous nous appelons
une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour
feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de
lecture!

     [Note 101: Allusion probable mais vague à Rois, XII, 14,
     discours que tient Roboam, contrairement aux conseils des
     vieillards, mais conforme au conseil des jeunes gens qui lui
     avaient dit: «Dis-leur: mon père vous à châtiés avec des
     fouets, mais moi je vous châtierai avec des fouets garnis de
     pointes.» (Note du traducteur.)]

     [Note 102: Cf. Munera Pulveris, 65. (Note de l'auteur.)]

     [Note 103: «Nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du
     Christianisme si nous étions plus souvent soumis à cette
     épreuve.» (_Bible d'Amiens_, III). (Note du traducteur.)]

     [Note 104: Allusion à la multiplication des pains grâce à
     laquelle Jésus rassasia cinq mille hommes avec cinq pains. St
     Jean, VI. (Note du traducteur.)]

     [Note 105:

        «Le pain que je vous propose
        Sert aux anges d'aliment
        Dieu lui-même le compose
        De la fleur de son froment.
        C'est ce pain si délectable
        Que ne mange pas à sa table
        Le monde que vous suivez.
        Je l'offre à qui veut me suivre.
        Approchez. Voulez-vous vivre?
        Prenez, mangez, et vivez!»

        (Racine, cantique IV)
        (Note du traducteur.)]

33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous écriez-vous,
«ne marchons-nous pas en avant dans toutes les découvertes[106]; est-ce
que le monde entier n'est pas étourdi par l'ingéniosité ou la folie de
nos inventions?» Oui, mais croyez-vous que ce soit là une œuvre
nationale?

     [Note 106: Depuis que ceci a été écrit, la réponse a été
     faite, topique: Non. Nous avons abandonné le champ des
     découvertes Arctiques aux nations continentales comme étant
     nous-mêmes trop pauvres pour payer des vaisseaux. (Note de
     l'auteur.)]

L'œuvre se fait entièrement malgré la nation, grâce à des initiatives, à
des ressources individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de
faire notre profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait
d'os scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez
d'avidité; mais si l'homme scientifique s'adresse à _nous_ pour avoir un
os ou une croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme
nation, pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos
vaisseaux de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons
pour un observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre
parlement, qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence
quelque chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de
mauvaise humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés
pour amuser nos enfants.

Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle
nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si
c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix
mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre
doit être quelque chose d'autre que le lot des renards[107], et y creuse
lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où le charbon,
vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet accident d'un
homme découvrant comment il peut s'employer lui-même utilement est-il le
moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle découverte n'ait été
faite par ses frères hobereaux est peut-être à votre déshonneur si vous
voulez y songer.)

     [Note 107: Peut-être allusion à S. Luc, IX, 58; voir plus
     bas la note de la page 224 et particulièrement la citation de
     la Couronne d'Olivier Sauvage: «Ces chasses gardées qui
     réalisent à la lettre ou plutôt en fait dans la personne de
     ses pauvres ce que leur maître répondit à ses disciples: que
     les renards avaient des abris, mais que lui n'en avait
     point.»--L'expression elle-même est des Psaumes (LXIII, 11):
     «Ils seront détruits par l'épée; ils seront la proie des
     renards.» (Note du traducteur.)]

Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à
méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y a
deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en
Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens
d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce
(un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce
fossile)[108]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les
acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque
dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept
cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le professeur
Owen[109], en donnant son temps et en tourmentant sans se lasser le
public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait obtenu le
versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu lui-même
des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans doute en fin
de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne se souciant
en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt à se rengorger
s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez, je vous le demande,
arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos dépenses annuelles pour
les services publics (dont un tiers pour les armements) sont pour le
moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50 millions comme sept pence
à deux mille livres. Supposez donc qu'un gentleman dont le revenu est
inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer la fortune par ce fait qu'il
dépense deux mille livres par an rien que pour les murs de son parc et
pour ses valets de pied, fasse profession d'aimer la science. Et qu'un
de ses domestiques vienne précipitamment lui dire qu'une collection
unique de fossiles qui nous servira de fil à travers une nouvelle ère de
la création est à vendre pour la somme de sept pence sterling; et que le
gentleman qui aime la science, et dépense deux mille livres par an pour
son parc, réponde, après avoir laissé son domestique attendre plusieurs
mois: «Bien! je vous donnerai quatre pence pour cela, si vous voulez
répondre vous-même des 3 pences de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»

     [Note 108: La «Library Edition» nous apprend que ce
     fossile était l'archæopterix. (Note du traducteur.)]

     [Note 109: Je livre le fait à la publicité sans
     l'autorisation du Professeur Owen, autorisation que, bien
     entendu, il n'aurait pu décemment m'accorder si je la lui
     avais demandée, mais je considère comme si important que le
     public soit instruit de cette affaire que je fais ce qui me
     semble mon devoir, quoique ce soit mal élevé. (Note de
     l'auteur.)]

34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art[110]. «Quoi, répondez-vous,
n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des milles de longueur,
est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers de livres à l'achat de
simples peintures? N'avons-nous pas des écoles et des instituts d'art,
plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui, certainement, mais tout
cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien vendre des toiles aussi
bien que vous vendez du charbon, et de la faïence comme du fer; vous
voudriez retirer à toutes les autres nations le pain de la bouche, si
vous le pouviez[111]. Comme vous ne le pouvez pas, votre idéal de vie
est de vous tenir à tous les carrefours de l'univers comme les apprentis
de Ludgate criant à chaque passant: «De quoi avez-vous besoin[112]?»

     [Note 110: Cf. Time and Tide by Weare and Tyne, Lettre
     4.]

     [Note 111: Ceci était le vrai but de votre «libre
     échange»: «tous tes échanges pour moi». Vous trouvez
     maintenant que grâce à la concurrence les autres peuples
     peuvent tenir le marché aussi bien que vous et maintenant
     vous demandez de nouveau la protection. Pauvres petits! (Note
     de l'auteur.)]

     [Note 112: Allusion aux aventures de Nigel: «Quand il
     était ainsi occupé il abandonnait le poste extérieur de son
     établissement commercial à deux robustes apprentis à voix de
     stentor qui ne cessaient de crier: De quoi avez-vous besoin?
     De quoi avez-vous besoin? sans manquer de joindre à ces
     paroles un pompeux éloge des objets qu'ils avaient à vendre.
     Cet usage de s'adresser aux passants pour les inviter à
     acheter ne subsiste plus aujourd'hui, à ce que nous croyons,
     que dans Monmouthstreet, etc. (Aventures de Nigel, chapitre
     Ier, p. 40, de la traduction française, édition Gosselin.)
     (Note du traducteur.)]

Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu;
vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et
gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les
Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de
leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des
livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir. Vous
vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches collées
sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les
affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez pas
(même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, ni si
elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans les
pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui
existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave[113] (à Venise
vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les
contenaient)[114] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui
soient en Europe[115] on fera demain des sacs pour les forts
Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une
pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de chasse.
Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.

     [Note 113: Comparez: «Les plus grands trésors d'art que
     l'Europe possède actuellement sont des morceaux de vieux
     plâtres sur des murs en ruines où les lézards se cachent et
     se chauffent et dont peu d'autres créatures vivantes
     approchent jamais; et les restes déchirés de toiles ternies
     dans les coins perdus des églises, etc. Un grand nombre de
     fresques et de plafonds de Véronèse et de Tintoret au Palais
     ducal ont été réduits, par la négligence des hommes, à cette
     condition. Malheureusement comme aucun d'eux n'est sans
     réputation, ils ont attiré l'attention des autorités
     vénitiennes et des académiciens. Il est de règle que les
     corps publics qui ne veulent pas payer cinq livres pour
     protéger un tableau en paient cinquante pour le repeindre. Et
     quand je fus à Venise, en 1846, il y avait deux opérations
     réparatrices qui se poursuivaient simultanément dans les deux
     édifices qui renferment les plus merveilleux tableaux de la
     ville... Des seaux étaient placés par terre dans la Scuola
     San Rocco à chaque averse pour recevoir la pluie qui
     traversait les plafonds de Tintoret, pendant qu'au Palais
     ducal les Véronèse étaient par terre pour être repeints; et
     je vis moi-même repeindre le ventre d'un cheval blanc de
     Véronèse à l'aide d'une brosse placée à l'extrémité d'un
     bâton de cinq mètres de long et trempé dans un pot à peinture
     de bâtiments, etc.» (Stones of Venice, II, VIII, 138 et 139.)
     (Note du traducteur.)]

     [Note 114: Comparez: «Et moi qui vous parle de l'utilité
     de la guerre, je devrais véritablement être le dernier à vous
     parler de cette façon si je me fiais à ma seule expérience.
     Voici pourquoi: j'ai consacré une grande partie de ma vie à
     des recherches sur la peinture vénitienne et ces études ont
     eu pour résultat de me faire adopter l'un de ses
     représentants comme le plus grand de tous les peintres. Je me
     suis fait cette conviction sous un plafond couvert de ses
     peintures; et parmi ces peintures trois des plus belles
     n'offraient plus que des morceaux déchiquetés, mêlés aux
     lattes du plafond crevé par trois obus autrichiens. Or, sans
     doute tous les conférenciers ne pourraient pas vous dire
     qu'ils ont vu trois de leurs tableaux préférés mis en
     lambeaux par des obus. Et devant un pareil spectacle quel est
     le conférencier qui vous dirait comme moi que cependant la
     guerre est le fondement de tout grand art?» (La Couronne
     d'Olivier Sauvage, IIIe conférence: la guerre). Mais la
     référence exacte paraît être Stones of Venice, II, VII, 123.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 115: Les quatre premières éditions portaient: «Tous
     les Titiens»; à partir de 1871 ces mots sont remplacés par
     «toutes les plus belles peintures». La «Library Edition», qui
     signale cette variante, en conclut avec finesse et un peu
     spécieusement que l'admiration de Ruskin pour le Titien avait
     quelque peu diminué. Nous avons, à vrai dire, des témoignages
     plus précis que celui que donne la «Library Edition» de la
     révolution qui eut lieu dans le goût de Ruskin et qui
     renversa la hiérarchie de ses admirations. Nous n'avons pas
     la place malheureusement de donner ici aucune indication sur
     cette crise esthétique qui dénoua chez Ruskin la crise
     religieuse et calma ses plus grands doutes en lui montrant
     que les peintres croyants comme Giotto étaient supérieurs aux
     peintres incroyants comme Titien. (Note du traducteur.)]

35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les sensations
profondes et sacrées des spectacles naturels. Les révolutionnaires
français ont fait des écuries des cathédrales de France; vous avez fait
des champs de courses avec les cathédrales de la terre. Votre unique
conception du plaisir est de rouler dans des wagons de chemins de fer
autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs autels[116].

     [Note 116: Je voulais dire que les plus beaux lieux du
     monde, la Suisse, l'Italie, l'Allemagne du Sud, etc..., sont
     assurément les cathédrales véritables, les lieux où révérer
     et où prier, et que nous nous soucions seulement de les
     traverser à toute vitesse et de manger à leurs endroits les
     plus sacrés. (Note de l'auteur.)]

Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de
Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de
Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de
Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en
Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un
coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces de
suie[117]; pas une cité étrangère, où l'extension de votre présence
n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses jardins heureux
par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de boutiques de
parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[118] à qui vos propres poètes ont voué
un amour si révérent, vous les regardez comme des mâts de cocagne dans
un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez à grimper pour vous
laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de joie». Quand vous ne
pouvez plus crier, n'ayant plus la force d'articuler des sons humains
pour dire que vous êtes heureux, vous remplissez la quiétude de leurs
vallées de détonations de pétards et vous rentrez précipitamment chez
vous, rouges d'une éruption cutanée d'amour-propre et secoués d'un
hoquet de contentement de vous-mêmes. Je pense que peut-être les deux
spectacles les plus douloureux que m'ait jamais offerts l'Humanité,
portant en eux la plus profonde leçon de ces choses, sont les foules
d'Anglais dans la vallée de Chamonix s'amusant à mettre le feu à des
obusiers rouilles; et les vignerons suisses de Zurich rendant grâce
comme chrétiens pour le don de la vigne en s'assemblant par groupes dans
les «tours des vignobles[119]», chargeant lentement et faisant partir
des pistolets d'arçon du matin au soir[120]. Il est triste de n'avoir
que d'obscures conceptions de devoir, plus triste, il me semble, d'avoir
des conceptions pareilles de la joie[121].

     [Note 117: Cf. Præterita: «Depuis que j'ai composé et
     médité là pour la dernière fois, que «d'embellissements» sont
     survenus.... Ensuite chaque jour d'exposition vint un flot de
     gens qui prenaient le sentier et qui le salissaient avec des
     cendres de cigare pour le reste de la semaine. Puis ce furent
     les chemins de fer, les voyous amenés par les trains de
     plaisir qui renversaient les palissades, faisaient peur aux
     vaches et cassaient autant de branches fleuries qu'ils
     pouvaient en attraper... etc., etc. Enfin, cette année une
     palissade de six pieds de haut a été placée de l'autre côté
     et les promeneurs marchent l'un derrière l'autre, s'offrent
     telle notion de l'air, de la campagne et du paysage qu'ils
     peuvent, entre ce mur et la palissade, chacun avec un mauvais
     cigare devant lui, un second derrière et un troisième dans la
     bouche.» (Note du traducteur.)]

     [Note 118: «Oui, Chamonix est une demeure désolée pour
     moi. Je n'y retournerai plus, je crois. Je pourrais éviter la
     foule en hiver, mais que les glaciers m'aient trahi... c'en
     est trop! Faites, s'il vous plaît, mes amitiés à la grosse
     pierre qui est sous Breven à un quart de mille au-dessus du
     village, à moins qu'ils ne l'aient détruite pour leurs
     hôtels.» (Lettre citée par M. de la Sizeranne.) Comparez
     aussi avec The Queen of Air (Préface): «Ce 1er jour de mai
     1869 je me retrouve écrivant là où mon œuvre fut commencée,
     il y a 35 ans, en vue des neiges des Alpes supérieures.
     Depuis ce temps, d'étranges calamités ont fondu sur les
     spectacles que j'ai le plus aimés et tâché de faire aimer aux
     autres. La lumière... l'air... l'eau sont souillés. Ce matin,
     sur le lac de Genève à un demi-mille, je pouvais à peine voir
     le plat de ma rame à 2 mètres de profondeur. A la place d'un
     petit rocher de marbre, dernier pied du Jura descendant dans
     l'eau bleue, toujours couvert de fleurs roses de saponaires,
     on a construit une rocaille artificielle avec cette
     inscription sur ses pierres rapportées:

        «Aux botanistes
        Le club jurassique.»

     «Ah! maîtres de la science moderne, rendez-moi mon Athénée,
     faites-la sortir de vos fioles, et enfermez-y sous scellés,
     s'il se peut une fois encore, Asmodée! Enseignez-nous
     seulement--ceci qui est tout ce que l'homme a besoin de
     savoir--que l'air lui a été donné pour sa vie, et la pluie
     pour sa soif et pour son baptême, et le feu pour sa chaleur
     et le soleil pour sa vue, et la terre pour sa nourriture,--et
     pour son Repos.» J'ai résumé ce dernier passage d'après M. de
     la Sizeranne. M. de la Sizeranne écrit ici «repos» avec un
     petit r. Je préfère rétablir la majuscule qui est dans
     Ruskin. Ainsi à la majesté soudaine, on comprend de quel
     repos il s'agit. Peut-être pourtant pourrait-on soutenir
     qu'il ne s'agit pas ici du repos de la tombe. On pourrait
     s'appuyer pour cela sur la Préface de «The crown of wild
     olive». «L'herbe cependant fut-elle créée verte pour vous
     servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit?
     et n'y aura-t-il jamais de repos pour vous au-dessus d'elle,
     mais seulement au-dessous?» Malgré ce doute qui me vient et
     que j'avoue, je crois qu'il s'agit ici, surtout à cause de la
     majuscule et de l'importance donnée au mot final de la
     préface, du repos de la tombe. (Note du traducteur.)]

     [Note 119: Ruskin fait ici allusion à ce passage de S.
     Mathieu (XXI, 3 et suivants, ou à Isaïe, V, 2, le passage est
     identique): «Il y avait un homme, maître de maison, qui
     planta une vigne. Il l'entoura d'une haie, y creusa un
     pressoir et bâtit une tour» pour qu'on pût de là surveiller
     la vigne. Ruskin a fait allusion à ces versets dans «Lectures
     of Architecture and Painting». § 19, quand, énumérant tous
     les passages de la Bible où nous sont montrées des tours, il
     nous dit: «Vous vous rappelez ce propriétaire qui construisit
     une tour dans son vignoble.» Dans le passage de «Lectures of
     Architecture and Painting» Ruskin veut montrer (à propos de
     la valeur religieuse de l'architecture gothique) que, dans la
     Bible, les tours n'ont jamais un caractère religieux et sont
     seulement construites par orgueil, plaisir, ou dans un but de
     défense. (Note du traducteur.)]

     [Note 120: Cf. Time and Tide, § 46.]

     [Note 121: Voir plus loin «des sentiments de joie purs»
     et surtout comparez avec Arrows of the Chace (passage cité
     par M. Bardoux): «Buvons et mangeons, car nous mourrons
     demain», disait le fermier latin et il nous a laissé
     d'éternels monuments de sagesse humaine et de chant joyeux.
     «Travaillons et soyons justes, car demain nous mourrons et
     après la mort viendra le jugement», disaient Holbein et
     Durer, et ils nous ont laissé d'éternels souvenirs du travail
     humain et de la crainte attristée de la divinité.
     «Réjouissons-nous et soyons heureux, car demain nous mourrons
     et nous serons avec Dieu», disaient Fra Anglico et Giotto; et
     ils nous ont laissé d'éternels monuments de la royauté des
     cieux, divinement lambrissée. «Fumons des pipes, gagnons de
     l'argent, lisons de mauvais romans, marchons dans l'air
     empesté, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car
     demain nous mourrons et nous serons changés en pipes», voilà
     ce que disent les hommes d'aujourd'hui.»--On sait que «buvons
     et mangeons car nous mourrons demain» est une citation
     d'Isaïe, XXII, 13. Quant au passage tout entier, tant d'idées
     essentielles à Ruskin s'y laissent deviner, quand elles ne
     s'y montrent pas, que pour ne pas accumuler les abstractions,
     je renonce à les isoler. Je me contente de renvoyer le
     lecteur à la note de la page 211 «oui, mais quel roi» et la
     longue note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)]

Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles
comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de
journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes
tiroirs. En voici un pris dans un vieux _Daily Telegraph_ de cette
année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais
elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que
«hier le septième des services spéciaux de cette année a été célébré par
l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que relater un de ces faits
comme il s'en produit maintenant tous les jours, celui-ci par hasard
ayant pris une forme qui lui a permis de venir devant le coroner.
J'imprimerai l'entrefilet en rouge[122]. Soyez assuré que les faits
eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre dont nous tous, lettrés ou
illettrés, aurons notre page à lire un jour[123].

     [Note 122: L'entrefilet entier est en effet imprimé en
     rouge dans le texte anglais. Nous aurions voulu pouvoir faire
     de même ici, afin de conserver l'aspect singulier que ces
     pages ont dans l'original. Mais des difficultés matérielles
     d'exécution nous en ont empêché. (Note du traducteur.)]

     [Note 123: Cf. Stones of Venice «un message qui fut un
     jour écrit dans le sang et un son qui remplira un jour les
     voûtes du ciel» (Stones of Venice, I, IV, LXXI), et The crown
     of wild olive, ch. II, § 59, «lorsque le monde entier se
     tatoue de rouge avec son propre sang au lieu de vermillon».
     (Note du traducteur.)]

M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du
Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à la
mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un aspect
misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une chambre
située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était rapetasseur de
chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles bottes; le défunt
et son fils les remettaient à neuf et le témoin les vendait pour ce
qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en fait, était
très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume de travailler
nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de pain et de thé, à
payer la chambre (2 shillings par semaine) de manière à vivre en famille
à la maison. Vendredi soir, le défunt se leva de son banc et commença à
frissonner. Il jeta à terre ses bottes en disant: «Il faudra qu'un autre
les finisse quand je serai mort, car je n'en peux plus.» Il n'y avait
pas de feu et il dit: «J'irais mieux si j'avais chaud.» Le témoin prit
donc deux paires de bottes remises à neuf[124] pour les vendre au
magasin, mais il ne put avoir que 14 pence des deux paires, car on lui
dit au magasin: «Il faut que nous ayons notre bénéfice.» Le témoin
acheta 14 livres de charbon, un peu de thé et de pain; son fils resta
debout toute la nuit pour faire les «raccommodages» afin d'avoir de
l'argent, mais le défunt mourut le samedi matin. La famille n'a jamais
eu suffisamment à manger. Le coroner: «Il me paraît déplorable que vous
ne soyez pas entrés à l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des
conforts de notre petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les
conforts, car il voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la
chambre dont les fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer,
et dit qu'ils avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le
défunt disait qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand
la saison était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de
bénéfice en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur
semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se
faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en
pire. Cornélius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils
avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux
avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux.
Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le
commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que
s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne
voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[125].

     [Note 124: «Une des choses que nous devons nous acharner
     à obtenir pour le bien de toutes les classes dans nos
     programmes futurs, c'est que dans aucune on ne porte d'objet
     d'habillement remis à neuf. Voir la préface.» (Note de
     l'auteur.)]

     [Note 125: Cette expression abrégée de la pénalité
     encourue par le travail infructueux coïncide d'une manière
     curieuse dans la forme avec certain passage que quelques-uns
     d'entre nous se rappellent peut-être[A]. Il sera peut-être
     bon de produire à côté de ce récit un autre article que j'ai
     gardé dans mes tiroirs, découpé dans un Morning Post qui date
     à peu près du même moment, mars 1865[B]:

     [Note A: Ruskin veut parler ici des versets de S. Luc,
     XI, 11 et S. Mathieu, VII, 9: «Quel est le père d'entre vous
     qui donne à son fils une pierre quand il lui demande du
     pain?» Comparez avec cette autre belle interprétation des
     mêmes versets dans la Couronne d'Olivier Sauvage, I, le
     Travail: «Il est manifeste que Dieu entend que toute parole
     bonne et tout travail utile soient faits pour rien. Baruch,
     l'écrivain public, ne gagna pas, je gage, un sou la ligne à
     copier pour Jérémie son second rouleau, et saint Etienne
     n'eut pas les émoluments d'un évêque pour son long sermon aux
     Pharisiens: il n'eut que des pierres. Car c'est là le
     payement naturel du père terrestre. Qu'un enfant de ce monde
     travaille pour le bien du monde, honnêtement, de toute sa
     tête et de tout son cœur et vienne à lui, disant; «Donne-moi
     un peu de pain, juste ce qu'il faut pour vivre», le père
     terrestre lui répondra: «Non, mon enfant, pas de pain, une
     pierre, si tu veux ou autant que tu en voudras, pour te faire
     taire.» Mais les travailleurs manuels ne sont pas aussi
     malheureux que tout ceci le laisserait entendre. Le plus qui
     puisse vous arriver à vous, c'est de casser des cailloux, non
     d'être lapidés, etc. (Note du traducteur.)]

     [Note B: Dans _la Couronne d'Oliver Sauvage_ Ruskin a
     rapproché de même deux entrefilets presque pareils à ceux-ci
     et d'où se dégage le même enseignement:

     «Je vais d'abord pour commencer vous l'exposer lumineusement
     en vous lisant tout bonnement deux entrefilets que j'ai
     découpés en déjeunant, dans deux journaux placés sur ma table
     le même jour, 25 novembre 1864. Le passage concernant le
     Russe opulent à Paris est assez banal et, qui plus est,
     stupide (car ce n'est rien pour un riche de payer 15 francs
     pour une couple de pêches en dehors de l'époque ordinaire de
     ces fruits). Cependant, les deux faits-divers parus le même
     jour valent d'être placés côte à côte.

     «Un de ces hommes est actuellement dans nos murs. C'est un
     Russe, et, avec votre permission, nous l'appellerons comte
     Teufelskine. Dans sa façon de s'habiller, il est sublime;
     l'art joue son rôle dans cette mise où l'harmonie des
     couleurs est respectée, et où, dans d'heureux contrastes, se
     révèle le _chiar-oscuro_. Ses manières sont empreintes de
     dignité--peut-être même apathiques; rien ne trouble la calme
     sérénité de cet extérieur placide. Notre ami, un jour,
     déjeunait chez Bignon. Quand arriva l'addition, il y lut:
     «Deux pêches, 15 francs.» Il paya. «Les pêches sont rares, je
     présume?» se borna-t-il à remarquer. «Non, Monsieur, répliqua
     le garçon, mais les Teufelskines le sont.» (_Telegraph_, 25
     novembre 1864.)

     «Hier matin, à huit heures, une femme, passant près d'un tas
     de fumier, dans la cour pavée qui longe l'hospice récemment
     construit dans Shadwell Gap High-Street, Shadwell, fit
     remarquer à un constable du quartier un homme accroupi sur le
     tas de fumier, lui disant qu'elle craignait qu'il ne fût
     mort. Ses craintes se trouvèrent justifiées. La mort du
     malheureux paraissait remonter à plusieurs heures. Il était
     mort de froid et d'humidité, et la pluie avait fouetté le
     cadavre toute la nuit. Le défunt était chiffonnier. Il était
     tombé dans la plus effroyable pauvreté, misérablement vêtu,
     le ventre vide. La police l'avait à plusieurs reprises chassé
     de cette cour depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, lui
     disant de rentrer chez lui. Il avait choisi l'endroit le plus
     désert afin d'y mourir misérablement. On trouva dans ses
     poches un sou et quelques os. Il pouvait avoir entre
     cinquante et soixante ans. L'inspecteur Roberts, de la
     division K, a ordonné de faire une enquête chez les logeurs
     afin de s'assurer, si possible de l'identité du malheureux.»
     (_Morning Post_, 25 novembre 1864.) (La Couronne d'Olivier
     Sauvage, I, le Travail.) (Note du traducteur.)]

     «Les salons de Mme C..., qui faisait les honneurs avec une
     grâce et une élégance parfaitement imitées, étaient encombrés
     de princes, de ducs, de marquis et de comtes, en fait du même
     public masculin que celui qu'on rencontre aux réunions de la
     princesse Metternich et de Mme Drouyn de Lhuys. Il y avait
     quelques pairs d'Angleterre et quelques membres du Parlement
     et ils paraissaient jouir de ce spectacle joyeux et indécent.
     Au second étage, les tables du souper étaient chargées de
     tous les mets délicats de la saison. Afin que nos lecteurs
     puissent se faire une idée de la chère exquise du demi-monde
     parisien, je copie le menu du souper qui fut servi à tous les
     convives (environ 200) assis, à 4 heures: Yquem supérieur,
     Johannisberg, Lafitte, Tokai, Champagne, des crûs les plus
     nobles, furent servis avec abondance le matin. Après le
     souper, la danse fut reprise avec un surcroît d'entrain et le
     bal se termina par une _chaîne diabolique_ et un _cancan
     d'enfer_ à 7 heures du matin (service du matin): «Avant que
     les frais gazons n'apparaissent aux paupières entr'ouvertes
     du matin»[C]. «Voici le menu: Consommé de volaille à la
     Bagration; 16 hors-d'œuvres variés; Bouchées à la Talleyrand,
     Saumons froids sauce Ravigote, Filets de bœuf en Bellevue,
     Timbale milanaise. Chaud froid de gibier. Dindes truffées.
     Patés de foie gras. Buisson d'écrevisses. Gelées blanches aux
     fruits. Gateaux Mancini, parisiens et parisiennes. Fromages
     glacés. Ananas. Dessert. (Note de l'auteur.)]

     [Note C: Citation de Lycidas de Milton. (Note de
     l'auteur.)]

Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi
où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. Le
défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas vivre
jusqu'au matin.

Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à
l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous mourrions.
Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens tombés du
ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas même une
chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la nourriture,
car ma vue s'améliorerait.»

Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope venue
de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait pas de
couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à manger
que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de graisse. Il
n'avait pas de maladie, mais s'il avait eu le secours d'un médecin, il
eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le coroner ayant
insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury rendit le verdict
suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement provenant du manque de
nourriture et des nécessités ordinaires de la vie; et aussi faute
d'assistance médicale.»

37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile?
demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un
préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui
reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande
échelle[127].

Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et
devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à
mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs
lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs
pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule
pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces
institutions.

En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si
blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de
nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si incultes
et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme des bêtes
sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que vous méprisez
la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne serait pas plus
possible dans un pays chrétien qu'un assassinat prémédité n'y serait
permis dans la rue[128].

     [Note 127: Je vous prie de noter ce fait, d'y réfléchir,
     et de considérer comment il se fait qu'une pauvre vieille
     aura honte de prendre au pays un shilling par semaine, tandis
     que personne n'a honte de prendre une rente de mille livres
     par an. (Note de l'auteur.)]

     [Note 128: Je me réjouis sincèrement de voir fonder un
     journal comme le Pall Mall Gazette, car le pouvoir de la
     presse dans les mains d'hommes d'une haute culture, d'une
     situation indépendante, et bien intentionnés, peut en effet
     mériter tous les éloges qu'on lui a tant décernés jusqu'ici.
     Son directeur me pardonnera donc, je n'en doute pas, si, à
     raison même de mon respect pour le journal, je ne laisse pas
     passer sans observation un article paru dans son troisième
     numéro, page 5, dont chaque mot était erroné, de cette erreur
     profonde où peut seul atteindre un honnête homme qui dès le
     début a pris un mauvais tournant de pensée et le suit,
     indifférent aux conséquences, Il contenait à la fin ce
     passage à noter: «Le pain de l'affliction et l'eau de
     l'affliction[E], oui et la couchette et les couvertures de
     l'affliction, sont l'extrême maximum de ce que la loi devrait
     donner aux _indigents simplement comme indigents_.» Je ne
     fais que mettre à côté de ces lignes représentatives de
     l'esprit conservateur anglais 1865 une partie du message qui
     ordonna à Isaïe d'élever sa voix comme une trompette[F] et de
     déclarer aux conservateurs de son temps[G]: «Vous jeûnez pour
     faire des procès et des querelles et pour frapper du poing
     avec méchanceté. Est-ce le jeûne que j'ai choisi, qui est de
     partager ton pain avec celui qui a faim et de faire venir
     dans ta maison les affligés qui sont errants.»[H] L'erreur
     mentale que l'auteur avait prise pour point de départ, ainsi
     qu'il l'a constaté un peu en avant, était ceci: «Confondre
     l'office des fonctionnaires chargés des distributions de
     secours aux pauvres, avec celui des personnes chargées de ces
     distributions dans une institution charitable est une grande
     et dangereuse erreur.»

     Cette phrase est si exactement et si extraordinairement
     fausse qu'il nous faut en renverser le sens dans nos esprits
     avant de songer à nous occuper d'aucun problème actuel de
     misère sociale. «Comprendre que les fonctionnaires chargés
     des secours aux pauvres sont les aumôniers de la Nation et
     devraient en distribuer les offrandes avec une grâce et une
     libéralité plus grandes et plus généreuses que celles
     permises à la charité individuelle, autant que la sagesse et
     le pouvoir collectif d'une Nation peuvent être supposés plus
     grands que ceux d'une seule personne,--ceci est la base de
     toute loi sur le paupérisme.»--Depuis que ceci a été écrit,
     le Pall Mall Gazette est devenu--comme les autres--un simple
     journal de parti, mais il est bien écrit et, somme toute,
     fait plus de bien que de mal[I].]

     [Note E: Allusion, Rois, XIII, 27, bien que l'expression
     pain de l'affliction rappelle plutôt les Psaumes (127, 2.)]

     [Note F: «Crie à plein gosier, ne te retiens pas, élève
     ta voix comme une trompette et annonce à mon peuple, etc.
     (Isaïe, 58, 1.)]

     [Note G: Phrase essentiellement ruskinienne. Pour s'en
     rendre compte: 1º en ce qui concerne les premiers mots: «Je
     ne fais que mettre à côté de ces lignes du Pall Mail Gazette
     le message d'Isaïe», comparer avec la _Bible d'Amiens_, III,
     48, note: «en regard de ce morceau éditorial de la presse
     théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement les
     4e, 6e et 13e versets de l'épitre de S. Paul aux Romains,
     etc.--; avec Unto this last (Préface) 5, note: «A ces paroles
     diaboliques (d'Adam Smith dans la «Richesse des Nations»)
     j'opposerai seulement les plus belles paroles des Vénitiens
     découvertes par moi dans leur plus belle église («Autour de
     ce temple, etc.»)». Cette référence à l'autorité de la Bible
     pour trancher un problème d'économie politique est, comme je
     l'ai montré ailleurs, le témoignage d'une des plus originales
     dispositions d'esprit de Ruskin qui est d'attribuer à la
     littérature et à l'art (la Bible n'étant ici qu'un beau
     livre) une sorte de valeur scientifique et inversement de
     traiter la science comme un art, ce qui fait que pour Ruskin
     il n'y a pas, quand il s'agit de science, supériorité des
     temps modernes, sur l'antiquité, pas plus qu'il ne doit en
     effet y en avoir quand il s'agit d'art. Il y a là aussi, à
     notre avis, un peu d'idolâtrie et l'amusement d'un érudit qui
     s'amuse à chercher des recettes de cuisine dans Homère et des
     renseignements d'ornithologie dans Carparccio. Notons encore
     que, dans le chapitre «Interprétations» de la _Bible
     d'Amiens_, par exemple, cette confrontation du présent au
     passé est invertie (Confrontation du passé au présent) se
     relevant plus du premier procédé que sa saveur
     d'anachronisme: Dans les bas-reliefs d'Amiens la Grossièreté
     comparée à une femme dansant le cancan, la Rébellion aux
     voyous qui claquent des doigts devant un prêtre; à propos du
     Désespoir: «le suicide n'est pas considéré comme héroïque ni
     sentimental au XIIIe siècle et il n'y a pas de morgue
     gothique au bord de la Somme,» etc. Ce qui nous amène 2º à
     comparer les derniers mots de la phrase («message d'Isaïe aux
     _conservateurs de son temps_») à tous ces anachronismes, mais
     plus particulièrement à la _Bible d'Amiens_, II, 41 «un des
     soldats francs de Clovis discuta sa prétention avec une telle
     confiance d'être soutenu _par l'opinion publique du Ve
     siècle_» et à Unto this lest, III, 42, «un marchand juif (le
     roi Salomon) qui avait fait une des fortunes les plus
     considérables de son temps.» (Note du traducteur.)]

     [Note H: Isaïe, LVIII, 4 et 7. (Note du traducteur.)]

     [Note I: Et maintenant il a cessé d'exister sous ce nom.
     Il est devenu le Westminster Gazette. (Note du traducteur.)]

«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement
non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre
christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce
que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver
une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes
choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la
nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule--le christianisme
dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme un élément
décoratif dans les pièces où nous mettons le diable en scène, dans nos
Satanella[129], nos Robert le Diable, nos Faust; chantant des hymnes au
travers des vitraux en ogive pour un effet de fond et modulant
artistiquement le «Dio» de variations en variations, en contrefaisant
les offices: (le lendemain nous distribuons des brochures, pour la
conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous croyons être la
signification du 3e commandement;)--ce christianisme éclairé au gaz,
inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous retirons le bord de nos
vêtements de la main des hérétiques qui se le disputent. Mais arriver à
accomplir un peu de simple justice chrétienne, avec une sincère parole
ou action anglaise[130], faire de la loi chrétienne une règle de vie et
baser sur elle une réforme sociale ou un désir de réforme--nous savons
trop bien ce que vaut notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire
un éclair de la fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de
votre moderne religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de
la fumée et des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres
gothiques et les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme
d'hydrogène carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare
qui est sur le seuil[131]. Parce qu'il y a une vraie église partout où
une main vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment
«Sainte Eglise» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.

     [Note 129: Opéra de Balfe, compositeur de musique
     irlandais, né en 1808, mort en 1870. Balfe a composé de
     nombreuses partitions: Le Siège de la Rochelle 1835, Manon
     Lescaut 1836, Jane Grey 1837, Falstaff 1838, le Puits d'Amour
     1843, la Gipsy 1844, les 4 fils Aymon 1844, etc., etc.
     Satanella est de 1859. (Note du traducteur.)]

     [Note 130: Cf. plus haut § 16, l'adjectif anglais placé
     d'une façon analogue en symétrie avec l'adjectif «latin».
     (Note du traducteur.)]

     [Note 131: S. Luc, XVI, 20. «Il y avait aussi un pauvre
     nommé Lazare, qui était couché à la porte de ce riche et
     était couvert d'ulcères.» Comparez, sur Lazare et les pauvres
     d'aujourd'hui, la Couronne d'Olivier sauvage, I, § 30. (Note
     du traducteur.)]

38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous les
méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, des
hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de la
vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire merci[132].
Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous également
impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le sergent de
ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier le crime que
vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et estropier pour la
vie à n'importe quel moment et n'est jamais remercié; le matelot luttant
contre la rage de l'Océan, l'étudiant silencieux, penché sur ses livres
ou ses fioles; le simple ouvrier sans gloire et presque sans pain,
accomplissant sa tâche comme vos chevaux traînent vos charrettes, sans
espoir et dédaigné de tous. Voilà les hommes par lesquels l'Angleterre
vit, mais ce n'est pas eux la nation; ils n'en sont que le corps et la
force nerveuse, agissant encore en vertu d'une vieille habitude dans une
survie convulsive, après que l'âme a fui. Notre désir, notre but de
nation ne sont que d'être amusés, notre religion, en tant que nation,
c'est la représentation de cérémonies ecclésiastiques, et la prédication
de somnifères vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le
peuple tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la
nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où la
gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,--déraisonnant, pervers,
impitoyable. Combien littéralement ce mot _mal-aise_, la négation et
impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la vie anglaise et
de ses amusements!

     [Note 132: «Vous avez toujours les braves et bons dans la
     vie. Ceux-là ont aussi besoin d'être aidés, quoique vous
     paraissiez croire qu'ils n'ont qu'à aider les autres. Ceux-là
     aussi réclament qu'on pense à eux et qu'on se souvienne
     d'eux.» (_Lectures on Art_, II, 58.) (Note du traducteur.)]

39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur plaisir
naît de leur travail[133], comme les pétales colorés d'une fleur
féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, toutes
leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et vivifiantes à
l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant n'ayant pas de
véritables occupations, nous versons toute notre énergie virile dans la
fausse occupation de faire de l'argent; et n'ayant pas de vraies
émotions, il nous faut attifer de fausses émotions pour jouer avec, non
pas innocemment, comme des enfants avec des poupées, mais criminellement
et ténébreusement comme les Juifs idolâtres avec leurs images sur les
murs des caveaux que les hommes ne pouvaient découvrir sans
creuser[134]. La justice que nous ne pratiquons pas, nous l'imitons dans
le roman et sur la scène; à la beauté que nous détruisons dans la nature
nous substituons les changements à vue des féeries et (la nature humaine
réclamant impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse,
de quelque genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous
aurions dû supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous
aurions dû verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour
d'assises, et recueillons la rosée nocturne du tombeau.

     [Note 133: Et dès les plus bas degrés de l'échelle du
     travail. Du travail le plus humble naît un plaisir, humble
     sans doute comme la tige, qui l'a porté, sans couleurs
     variées et qui pourtant n'est pas sans charmer la vie qu'il
     embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de soi, plaisir à se
     trouver avec les autres, optimisme. De ce plaisir-là dans la
     littérature de tous les temps il y a, avant tout, deux
     immortels exemples. Le premier c'est l'histoire d'Aristarque
     et de ses parentes dans les Mémorables de Xénophon: «En ce
     moment, j'en suis sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles
     ne peuvent t'aimer. Toi parce que tu les regardes comme une
     gêne pour toi, elles parce qu'elles voient bien qu'elles te
     gênent. De cela il est à craindre... que la reconnaissance du
     passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une tâche,
     tu les aimeras en voyant qu'elles te sont utiles et elles te
     chériront à leur tour en s'apercevant qu'elles te contentent;
     le souvenir du passé vous sera plus agréable, votre
     reconnaissance s'en augmentera. Vous deviendrez ainsi
     meilleurs amis et meilleurs parents.» «Aussitôt dit, on
     acheta de la laine... la gaîté avait succédé à la tristesse,
     etc.» (Mémorables, chapitre VII.) L'autre exemple est donné
     par la fin de Candide, trop célèbre pour qu'il soit besoin de
     la citer. C'est d'ailleurs encore la pensée qu'exprime la
     dernière phrase de Candide: «Tout cela est bien, dit Candide,
     mais il faut cultiver notre jardin.»--Je me souviens encore
     de la façon dont le maître le plus admirable que j'aie connu,
     l'homme qui a eu la plus grande influence sur ma pensée, M.
     Darlu, aujourd'hui Inspecteur général de l'Université,
     comparait à ce chapitre des Mémorables le chapitre de la
     _Bible de l'Humanité_ sur Hercule. (Note du traducteur.)]

     [Note 134: Allusion à cet étrange passage d'Ezéchiel: «Il
     me dit: Fils de l'Homme, perce la paroi, et quand j'eus percé
     la paroi il se trouva une porte... J'entrai donc et voici
     toutes sortes de figures de reptiles et de bêtes et tous les
     dieux infâmes de la maison d'Israël étaient peints sur la
     paroi... et 70 hommes... assistaient et se tenaient devant
     elles... et chacun avait un encensoir à la main d'où montait
     en haut une épaisse nuée de parfum. Alors il me dit: Fils de
     l'Homme n'as-tu pas vu ce que les anciens de la maison
     d'Israël font dans les ténèbres, chacun dans son cabinet
     peint, etc. (Ezéchiel, VIII, 6-18.) (Note du traducteur.)]

Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les
faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale
qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait
paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers de
morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous mettons
le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, cependant
nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nui à quelqu'un. Nous
sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de vertu, mais
seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de sa longue
vie, ayant eu une grande influence sur le public, était agacé que sur un
sujet d'importance on fît appel devant lui à l'opinion publique; il
laissa échapper cette exclamation impatiente: «Le public n'est rien de
plus qu'un grand bébé!» Et la raison pourquoi j'ai laissé tous ces
graves sujets de réflexion se mêler à une enquête sur la manière de lire
est que, plus je vois nos fautes et misères nationales, plus elles se
résolvent pour moi en états d'inculture enfantine et d'ignorance des
plus ordinaires habitudes de pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni
égoïsme, ni lenteur de cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une
insouciance incorrigible d'écoliers différant seulement de celle du
véritable écolier par son incapacité à être aidée qui vient de ce
qu'elle ne reconnaît pas de maître.

41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une
des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands
peintres[135]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby
Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel
enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts
qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un
groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les
jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec
les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin
de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère songer
que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non seulement
sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau
enchanté,--que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis
qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement
nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous
levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois
qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés et
soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur
silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images;
parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les éveillerait;
par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se redresseraient pour
aller à notre rencontre dans leur puissance de jadis, pour nous regarder
attentivement et nous considérer. Et comme les rois qui sont descendus
dans l'Hadès y accueillent les nouveaux arrivants en disant: «Etes-vous
aussi devenus faibles comme nous? Etes-vous aussi devenu un des
nôtres[136]?» ainsi ces rois avec leur diadème que rien n'a terni, n'a
ébranlé, nous aborderaient en disant: «Etes-vous, aussi, devenu pur et
grand de cœur comme nous? Etes-vous aussi devenu un des nôtres?»

     [Note 135: Turner. Voir, sur ce dessin, sur son
     pathétique et sa signification, Modern Painters, partie V,
     ch. I, § 17, et chapitre XVIII, § 2. (Note du traducteur.)]

     [Note 136: C'est dans Isaïe (Prophétie contre le roi de
     Babylone) (XIV, 9, 10) que le sépulcre a réveillé les
     Trépassés: «Il a fait lever de leurs sièges tous les
     principaux de la terre, tous les rois des nations. Ils
     prendront tous la parole et diront (au roi de Babylone): «Tu
     as été aussi affaibli que nous, tu as été rendu semblable à
     nous, on t'a fait descendre de ta magnificence dans le
     sépulcre avec le bruit de tes instruments, etc.» (Note du
     traducteur.)]

42. Grand de cœur et grand d'esprit--«magnanime», être cela c'est bien
en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est bien
«avancer dans la vie»--dans la vie elle-même--non dans ses atours[137].
Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, lorsque
mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses plus beaux
habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de ses amis; et
chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous festoyaient en
sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes explicites, comme
cela vous est offert par les tristes réalités de la vie, d'obtenir cet
honneur scythe, graduellement, pendant que vous croyez être encore en
vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous allez mourir lentement;
votre sang deviendra de jour en jour plus froid, votre chair se
pétrifiera, votre cœur ne battra plus à la fin que comme un système
rouillé de soupapes de fer[138]. Votre vie s'effacera de vous et
s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la Caïne[139]. Mais
jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, assis dans des
chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en plus d'insignes
honorifiques--des couronnes sur la tête, si vous voulez. Les hommes
s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur lui et
l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas des
rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut bout de
la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir qu'on
fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses épaules et le
sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne; pas plus.
Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de la mort?
Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? Cependant,
de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, chacun de
nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la saisissent dans sa
plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui désire faire son chemin
dans la vie, sans savoir ce que c'est que la vie; qui comprend seulement
qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et plus de valets, et plus de
fortune, et plus d'honneurs et _non pas_ plus d'âme personnelle.
Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus tendre, le
sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont l'esprit s'en va entrant
dans la vivante paix[140]. Et les hommes qui ont cette vie en eux sont
les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et eux seuls. Toutes les
autres royautés pour autant qu'elles sont vraies ne sont que le résultat
et la traduction des leurs dans la réalité. Si moins que cela, elles
sont ou des royautés de théâtre, de coûteuses parades, ornées à vrai
dire de joyaux véritables et non de clinquants, mais quand même pas
autre chose que les joujoux des nations; ou bien alors elles ne sont pas
des royautés du tout, mais des tyrannies ou rien que la résultante
concrète et effective de la folie nationale; pour laquelle raison j'ai
dit d'elles ailleurs[141]: «Les gouvernements visibles sont le jouet de
certaines nations, la maladie d'autres, le harnais de certaines, et le
fardeau du plus grand nombre.»

     [Note 137: Sans doute, et pourtant si nous prenons la vie
     de tant de grands écrivains, de tant d'artistes,
     reconnaissons que bien peu ont entièrement négligé l'autre
     «avancement dans la vie, dans ses atours». Combien peu, pour
     ne prendre que cet exemple, ont dédaigné d'entrer à
     l'Académie française ou telle autre forme de pouvoir, de
     prestige. Tel poète, plongé dans la vie elle-même tant qu'il
     écrit, sitôt la chaleur de l'inspiration tombée est déjà
     revenu à l' «avancement dans la vie», dans les «atours de la
     vie» et de sa main tremblante encore d'avoir voulu suivre au
     vol la vitesse de sa pensée, il inscrit à la première page du
     poème qui plane si haut au-dessus de toutes les contingences
     et de sa propre vie, le nom de la Reine bienveillante à qui
     il le dédie, afin de faire connaître le rang social qu'il
     occupe, combien il est «avancé dans la vie». Il tient à ce
     que les humbles mortels le sachent et les autres reines
     aussi, afin que les hommes le respectent et que les reines le
     recherchent, et que tous parfassent ainsi son «avancement
     dans la vie». Peut-être ce poète vous dira-t-il que s'il dîne
     chez cette Reine et ensuite lui dédie son livre, c'est parce
     qu'ayant conscience de l'éminente dignité de «l'homme de
     lettres», il veut lui faire dans la société la place qu'il
     doit y avoir, égale à celle des Rois. Pour un peu, à l'en
     croire, il se dévoue, il immole ses goûts, son talent, à ses
     devoirs de citoyen de la République des lettres. Pourtant, si
     vous lui disiez que tel de ses confrères veut bien se charger
     de ce rôle et qu'il pourra désormais dans l'inélégance et
     dans l'obscurité travailler sans se soucier des Reines,
     peut-être se rendrait-il compte alors que c'était en réalité
     plutôt à sa propre grandeur qu'à celle de l'homme de lettres
     qu'il se dévouait et que les conquêtes de son confrère ne lui
     remplaceraient nullement les siennes propres. D'ailleurs
     l'homme de lettres chargé d'honneurs est-il plus grand qu'un
     autre, même aux yeux frivoles de la postérité? C'est fort
     douteux et un homme de lettres dédaigneux de toute influence,
     de tout honneur, de toute situation mondaine, comme Flaubert,
     ne nous apparaît-il pas comme plus grand que l'académicien
     son ami, Maxime du Camp? Certes le désir «d'avancer dans la
     vie», le snobisme, est le plus grand stérilisant de
     l'inspiration, le plus grand amortisseur de l'originalité, le
     plus grand destructeur du talent. J'ai montré autrefois qu'à
     cause de cela il est le vice le plus grave pour l'homme de
     lettres, celui que sa morale instinctive, c'est-à-dire
     l'instinct de conservation de son talent, lui représente
     comme le plus coupable, dont il a le plus de remords, bien
     plus que la débauche, par exemple, qui lui est bien moins
     funeste, l'ordre et l'échelle des vices étant dans une
     certaine mesure renversés pour l'homme de lettres. Et
     cependant le génie se joue même de cette morale artistique.
     Que de snobs de génie ont continué comme Balzac à écrire des
     chefs-d'œuvre. Que d'ascètes impuissants n'ont pu tirer d'une
     vie admirable et solitaire dix pages originales. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 138: Le symbole matériel de ceci est l'offre de
     l'artério-sclérose faite tous les jours aux arthritiques par
     le démon de la bonne chère. Mais ici encore, pour la santé
     comme pour le génie, le tempérament est plus fort que le
     «régime». (Note du traducteur.)]

     [Note 139: Cercle de l'Enfer du Dante, qui tire son nom
     de Caïn. Voir l'Enfer, chants V et XXXII. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 140: «Τὸ δὲ φρόνημα τοῦ πνεύματος ζωὴ καὶ εἰρήνη.»
     (Note de l'auteur.)

     «Et l'affection de la chair c'est la mort, tandis que
     l'affection de l'esprit c'est la Vie et la Paix.» (Romains,
     VIII, 6.) (Note du traducteur.)]

     [Note 141: Munera Pulveris V Government, § 122. (Note du
     traducteur.)]

43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand
j'entends encore parler de _Royauté_, même par des hommes réfléchis,
comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle et
pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme des
moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit
recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les
mauvais rois: «Mangeurs de peuple[142]»--était le titre éternel et
approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un
roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un
particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient,
ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne
sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux,
mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont
seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de
marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et bien
stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs être
parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages étincelants
de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce temps-là,
gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et détestent
gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran rifiuto[143]»;
et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils paraissent lui devenir
utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran rifiuto.

     [Note 142: Sur cette épithète δημοϐόροι,
     voir Lectures on Art. IV, 116, et comparez avec l'expression
     des Psaumes, XIV, 4: «ils mangent mon peuple comme du pain»,
     que Ruskin cite dans The two Paths, § 179. (Note du
     traducteur.)]

44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si jamais
vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa force vraie
et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu que la Trent
vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe un château de
moins là[144]. Mais il importe à vous, roi des hommes, que vous puissiez
vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et à cet autre: «Viens»
et qu'il vienne[145]. Que vous puissiez diriger votre peuple, comme vous
le pouvez pour les eaux de la Trent, et il importe que vous sachiez bien
pourquoi vous leur dites d'aller ici ou là. Il vous importe, roi des
hommes, de savoir si votre peuple vous hait et meurt par vous, ou vous
aime et vit par vous. Vous pouvez mieux mesurer votre royaume par
multitudes que par milles et compter des degrés de latitude d'amour non
pas partant mais se rapprochant d'un équateur merveilleusement chaud et
infini[146].

     [Note 143: Allusion à Dante, Enfer, III, 60. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 144: Allusion à la huitième scène de la 1re partie
     d'Henri IV, de Shakespeare: Hotspur, le doigt sur la carte:
     «Il me semble que ma portion, au nord de Burton ici--n'est
     pas égale à la vôtre.--Voyez comme cette rivière vient sur
     moi tortueusement--et me retranche du meilleur de mon
     territoire--une énorme demi-lune, un monstrueux morceau.--Je
     ferai barrer le courant à cet endroit,--et la coquette,
     l'argentine Trent coulera par ici--dans un nouveau canal
     uniforme et direct: elle ne serpentera plus avec une si
     profonde échancrure--pour me dérober ce riche
     domaine.--Glendower: Elle ne serpentera plus! elle
     serpentera, il le faut; vous voyez bien.--Mortimer: Oui, mais
     remarquez comme elle poursuit son cours et revient sur moi,
     en sens inverse pour votre dédommagement.--Elle supprime d'un
     côté autant de terrain--qu'elle vous en prend de
     l'autre.--Worcester: Oui, mais on peut ici la barrer à peu de
     frais, etc., etc. Et enfin Glendower: Allons, on vous
     changera le cours de la Trent.» (Note du traducteur.)]

     [Note 145: C'est le centenier de Capharnaüm qui dit à
     Jésus: J'ai des soldats sous mes ordres et je dis à l'un:
     «Va» et il va, à l'autre: «Viens» et il vient, à mon
     serviteur: «Fais cela,» et il le fait, (S. Mathieu, VIII, 9.)
     (Note du traducteur.)]

     [Note 146: Comparez: «L'homme est bien plus réellement le
     soleil du monde, que n'est le soleil. La flamme de son cœur
     merveilleux est la seule lumière digne d'être mesurée. Là où
     il est sont les tropiques; là où il n'est pas le monde des
     glaces.» (Modern Painters, V, p. 225, cité par M. Bardoux,
     dans son ouvrage sur Ruskin.) (Note du traducteur.)]

45. Mesurer!--que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la
distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[147]», et sont
les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le
pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa
plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.

     [Note 147: S'il n'y avait que «font et enseignent», la
     référence la plus littérale semblerait être: Actes, I, 1:
     «les choses que Jésus a faites et enseignées», mais le
     contexte indique qu'il s'agit bien plutôt de Mathieu, V, 19:
     «Celui donc qui aura violé ces commandements et qui aura
     ainsi enseigné les hommes sera estimé le plus petit dans le
     royaume des cieux, mais celui qui les aura observées et
     enseignées, celui-là sera estimé grand dans le royaume des
     cieux», et dans les royaumes de la terre, ajoute Ruskin.
     (Note du traducteur.)]

Etrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le
ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la
rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les
Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[148]; mais combien peu de rois
ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être gardés,
des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela serait.
Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et glaive faits
pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:--il y a trois sortes
de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un jour survînt une
quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque obscur écrit de jadis
qu'il existe une quatrième sorte de trésors que les joyaux et les
richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non plus être estimés au
poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir été tissée par la
navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu divin par une force
vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du rouge cœur du soleil
même quand il se couche derrière les rochers de Delphes;--étoffe pleine
d'images brodées au cœur de son tissu; impénétrable armure; or
potable[149]!--les trois grands anges[150] de la Conduite, du Travail et
de la Pensée, nous appelant encore et attendant au seuil de nos portes,
pour nous mener par leur pouvoir ailé, et nous guider avec leurs yeux
infaillibles, à travers le chemin qu'aucun oiseau ne connaît et que
l'œil du vautour n'a pas vu[151]. Supposez qu'un jour surviennent des
rois qui auraient entendu et cru cette parole et à la fin ramassé et
découvert des trésors de--Sagesse--pour leurs peuples.

     [Note 148: Allusion à St Mathieu, VI, 19-20: «Ne vous
     amassez pas des trésors sur la terre, où les vers et la
     rouille gâtent tout et où les larrons percent et dérobent.
     Mais amassez-vous des trésors dans le ciel où les vers ni la
     rouille ne gâtent rien, et où les larrons ne percent ni ne
     dérobent.» (Note du traducteur.)]

     [Note 149: La «Library Edition» nous apprend que c'est là
     le terme usité en alchimie pour signifier l'or dissous dans
     l'acide nitro-hydrochlorique, lequel était supposé contenir
     l'élixir de vie. (Note du traducteur.)]

     [Note 150: Minerve, Vulcain, Apollon (voir _On the old
     Road_, tome II, § 36). (Note du traducteur.)]

     46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné
     l'état présent de la sagesse publique! Que nous conduisions
     nos paysans à l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la
     baïonnette! Que nous recrutions, instruisions, entretenions
     en leur assurant leur solde, sous un haut commandement
     capable, des armées de penseurs au lieu d'armées de
     meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les
     salles de lectures, aussi bien que sur les champs de tir,
     donner aussi bien des prix pour avoir visé juste une idée que
     pour avoir mis de plomb dans une cible. Quelle idée absurde
     cela paraît, si toutefois on a le courage de l'exprimer, que
     la fortune des capitalistes des nations civilisées doive un
     jour venir en aide à la littérature et non à la guerre.
     Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une
     seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un
     livre que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si
     quoi que ce soit en reste) le plus sûrement et le plus
     longtemps, de toute mon œuvre[152].

     [Note 151: Job, XXVIII, 7. (Note du traducteur.)]

     [Note 152: Ruskin veut parler de «Unto this last». Dans
     la préface d'Unto this last, Ruskin dit de même: «Je crois
     que ces essais contiennent ce que j'ai écrit de meilleur,
     c'est-à-dire de plus vrai et de plus justement exprimé. Le
     dernier (Ad Valorem) qui m'a coûté le plus de peine ne sera
     probablement jamais surpassé par aucun autre de mes écrits
     futurs.» Dans Fors Clavigera, Unto this last est ainsi
     rattaché à l'ensemble de son œuvre:

     «A vingt ans j'écrivis _Peintres modernes_, à trente ans,
     _les Pierres de Venise_, à quarante ans, _Unto this last_, à
     cinquante ans, _les Leçons inaugurales d'Oxford_, et, si je
     finis jamais _Fors Clavigera_, l'état d'esprit dans lequel je
     me trouvais à soixante ans sera fixé.

     «Les _Peintres modernes_ enseignèrent l'affinité de toute la
     nature infinie avec le cœur de l'homme; montrèrent le rocher,
     la vague et l'herbe comme un élément nécessaire de sa vie
     spirituelle. Ce dont je vous conjure aujourd'hui, d'orner la
     terre et de la garder, n'est que le complément, la suite
     logique de ce que j'enseignais alors. _Les Pierres de Venise_
     enseignèrent les lois de l'art de bâtir et comment la beauté
     de toute œuvre, de tout édifice humain dépend de la vie
     heureuse de son ouvrier. _Unto this last_ enseigna les lois
     de cette vie même et la montra comme dépendante du Soleil de
     justice. Fors Clavigera, IV, Lettre LXXVIII, citée par M.
     Brunhes. (Note du traducteur.)]

     «Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe
     consiste en ceci que c'est uniquement l'argent des
     capitalistes qui soutient les guerres injustes. Les guerres
     justes ne demandent pas tant d'argent, parce que la plupart
     des hommes qui les font les font gratis, mais pour une guerre
     injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et
     en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus
     perfectionné, ce qui fait qu'une telle guerre exige le
     maximum de dépenses; sans parler de ce que coûtent la peur
     basse, les soupçons et les colères entre nations qui ne
     trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur et
     de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit.
     Ainsi à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre
     s'achètent l'une à l'autre dix millions de livres sterlings
     de consternation par an[153], une moisson remarquablement
     légère, moitié épines, moitié feuilles de tremble, semée,
     récoltée et engrangée par la science des modernes
     économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la
     vérité. Les frais de toute guerre injuste étant couverts,
     sinon par le pillage de l'ennemi, au moins par les prêts des
     capitalistes, ces prêts sont ensuite remboursés par les
     impôts qui frappent le peuple, lequel, semble-t-il, n'avait
     pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est l'intérêt des
     capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre;
     toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation
     qui la rend incapable de fidélité, de franchise et de justice
     et cause ainsi en temps voulu sa propre perte et le châtiment
     des individus[154].»

     [Note 153: Comparez: «Les crosses et balles anglaises et
     françaises, y compris celles dont nous ne nous servons pas,
     coûtent, je suppose, environ 375 millions par an à chaque
     nation» (la Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail).
     Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage, II, 259, cité
     par M. de la Sizeranne): «Supposez qu'un de mes voisins m'ait
     appelé pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je
     commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs
     sont un peu nus; je pense que tel ou tel papier serait
     désirable pour les murs, peut-être une petite fresque ici et
     là sur le plafond et un rideau ou deux de damas aux fenêtres.
     «Ah! dit mon commettant, des rideaux de damas, certainement!
     Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne peux me payer
     de telles choses, en ce moment!--Pourtant le monde vous
     attribue de splendides revenus!--Ah! oui, dit mon ami, mais
     vous savez qu'à présent je suis obligé de dépenser presque
     tout en pièges d'acier!--En pièges d'acier! Et
     pourquoi?--Comment! pour ce quidam, de l'autre côté du mur,
     vous savez; nous sommes de très bons amis, des amis
     excellents, mais nous sommes obligés de conserver des
     traquenards des deux côtés du mur; nous ne pourrions pas
     vivre en de bons termes sans eux et sans nos pièges à fusil.
     Le pire est que nous sommes des gars assez ingénieux tous les
     deux et qu'il ne se passe pas de jour sans que nous
     inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de fusil,
     etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans
     nos pièges--en comptant tout, et je ne vois guère comment
     nous pourrions faire à moins.» Voilà une façon de vivre d'un
     haut comique pour deux particuliers! mais pour deux nations,
     cela ne me semble pas entièrement comique. Bedlam serait
     comique peut-être, s'il ne contenait qu'un seul fou, et votre
     pantomime de Noël est comique lorsqu'il y a un seul clown,
     mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue
     lui-même en rouge avec son propre sang à la place de
     vermillon, il y a là quelque chose d'autre que de comique, je
     pense.»

     Comparez à ce dernier morceau le § 33 ci-dessus; «Supposez
     qu'un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous
     pouvons conjecturer la fortune par ce fait qu'il dépense deux
     mille livres par an pour ses valets de pied et les murs de
     son parc», etc. (Note du traducteur.)]

     [Note 154: Unto this last, IV, ad valorem, § 76, note.
     (Note du traducteur.)]

48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la
terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix
millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu
d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident à
vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions
d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres
annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des
jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu
mieux pour la France et l'Angleterre?

Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant
j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques
royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante,
contenant une collection royale de livres. La même collection dans
chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, édités
pour cette collection nationale avec le plus de soin possible; le texte
imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à grandes marges, et
divisés en volumes agréables, légers à la main, beaux et solides et
irréprochables comme modèles du travail du relieur; et ces grandes
bibliothèques seront accessibles à toute personne propre et rangée, à
toutes les heures du jour et du soir, des prescriptions sévères étant
édictées pour faire observer scrupuleusement ces conditions de propreté
et de bon ordre.

50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries
artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup
de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.--Mais ce
projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera ses
preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons notre
constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et a une
mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une nourriture
plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but ses lois sur
les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but encore faire
voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain meilleur;
pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame, qui ouvre
les portes;--les portes non des trésors des voleurs, mais des trésors
des Rois[155].

     [Note 155: Sur cette dernière phrase et pour la
     décomposition des cinq «thèmes» qui s'y mêlent (et, sans même
     trop subtiliser, on arrivent aisément «jusqu'à sept, en
     comptant les lois sur les grains,» et le «pain meilleur»)
     voir la note page 61. (Note du traducteur.)]


APPENDICE

(Note du § 30.)

Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des
pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport
adressé au Conseil Privé par l'Inspecteur des Services sanitaires,
rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions
de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement
auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:

Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories
courantes et en conflit: toutes deux fausses.

La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours existé
et doit continuer à exister un certain nombre de personnes
héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du
monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles terre,
air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou défendre au
reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer et pour
boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable. La théorie
opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers entre tous
les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les dits
prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons se
bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que chacun
pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa vie.
Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle serait
mise en pratique.

Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes,
avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle
concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle
prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer cher ou
à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre utilité au
peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie, et pour les
moyens de vivre, restera, une lutte de concurrence brutale. Cette lutte
dans une nation sans principes prendra une forme ou une autre, mais
toujours implacable, quelles que soient les lois que vous lui opposiez.
Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait bienfaisante pour
l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des limites maxima
soient assignées aux revenus, selon les classes; et que le revenu de
chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou une pension que
lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en sommes variables à ses
tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si vous pouviez faire passer
demain une telle loi, et si, ce qui en serait le complément nécessaire,
vous pouviez prendre, comme unité de ces revenus fixés par la loi, un
certain poids de pain de bonne qualité qui correspondrait à une certaine
somme d'argent, douze mois ne s'écouleraient pas sans qu'un autre cours
se fût tacitement établi, et que le pouvoir reformé de la richesse
accumulée ait fait de nouveau valoir ses droits, en quelque autre
article ou quelque autre valeur fictive. Il n'y a qu'un remède à la
misère du peuple, c'est l'éducation du peuple, dirigée de manière à
rendre l'homme réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir
beaucoup de lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le
tempérament de la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles
qu'il faudrait que le tempérament de la nation pût être amélioré avant
d'être en état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très
bien recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une
gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier à
la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question foncière, si
grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire; distribuez la terre
comme vous voudrez, la question principale reste entière: Qui la
bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les autres la besogne
rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la besogne agréable et
facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune besogne du tout et à
quel prix? Et d'étranges questions de morale et de religion se lient à
celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de sucer une partie de l'âme
d'un grand nombre de personnes pour unir les quantités psychiques ainsi
extraites et en faire une âme très belle ou idéale? Si nous avions à
faire à du sang au lieu d'âme (et la chose pourrait à la lettre se faire
comme cela a déjà été essayé sur des enfants) de façon qu'il fût
possible, en retirant une certaine quantité de sang des bras d'un nombre
donné d'hommes du peuple, et en l'introduisant tout en une seule
personne, de faire un gentilhomme au sang plus azuré, la chose se
pratiquerait certainement, mais en cachette, je crois. Mais aujourd'hui,
parce que c'est du cerveau et de l'âme que nous enlevons, et non du sang
visible, nous pouvons nous livrer à cette opération tout à fait
ouvertement, et nous nous nourrissons, nous les gentilshommes, à la
façon des belettes, de la proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous
gardons un certain nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous
tous les rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir
toute la vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a
beaucoup à dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou
italien, bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un
beau produit, supérieure la plupart des statues; étant beau de couleur
aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux
spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et
vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que
par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être
mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau
clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un
être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature
humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi et
de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[156].

[Note 156: La «Library Edition» fournit du sens de ces mots «dans un
instant» (presently) une explication qui me semble très juste et très
naturelle, mais dont on ne s'avise pas généralement, parce que tout
ce passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois.
Or, il n'est qu'une note du § 30, imprimé à cause de son importance
après la conférence. De sorte que «presently», dit la «Library Edition»,
se rapporte aux §§ 42 et suivants. (Note du traducteur.)]




IIe CONFÉRENCE

LES LYS

DES JARDINS DES REINES

_A Mademoiselle Suzette Lemaire
cette traduction est offerte, comme
un respectueux hommage, par son
admirateur et son ami_

M. P.


IIe CONFÉRENCE

_LES LYS_

DES JARDINS DES REINES

«Sois heureux, ô désert altéré;
que la solitude se réjouisse et fleurisse
comme le lys; et des lieux
arides du Jourdain jailliront des
forêts sauvages.» (Isaie, XXXV, i,
Version des Septante)[157].

     [Note 157: La version habituelle est: «Le désert et le
     lieu aride se réjouiront et la solitude sera dans
     l'allégresse et fleurira comme une rose.» Comparez Modern
     Painters, vol. IV, ch. VII, § 4: «Il faut que la cruauté des
     tempêtes frappe les montagnes, que la ronce et les épines
     croissent sur elles; mais elles les frappent de façon à
     amener leurs rochers aux formes les plus belles; et elles
     croissent de façon _que le désert fleurisse comme la rose_.»
     Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce dernier passage cité par
     M. Bardoux): «L'histoire de la vallée aux roses n'est pas
     révolue. Les montagnes et les collines rompront le silence,
     éclateront en chansons; et autour d'elle, _le désert se
     réjouira et fleurira comme la rose_.» (Note du traducteur.)]

51. Il sera peut-être bon, comme cette conférence est la suite d'une
autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a été,
dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont été
spécialement proposées à votre attention dans la première, à savoir:
«_Comment_ et _Ce que_ il faut lire», découlent d'une autre beaucoup
plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire vous poser à
vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que vous arriviez à
sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne aujourd'hui la
diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons faire un usage
utile que quand nous aurons clairement saisi où l'instruction doit nous
conduire et ce que la lecture doit nous enseigner. Je voudrais que vous
vissiez qu'une éducation morale bien dirigée et tout à la fois des
lectures bien choisies mènent à la possession d'un pouvoir sur les
mal-élevés et sur les illettrés, lequel pouvoir est, dans sa mesure, au
véritable sens du mot, _royal_; conférant en effet la plus pure royauté
qui puisse exister chez les hommes: trop d'autres royautés (qu'elles
soient reconnaissables à des insignes visibles ou à un pouvoir matériel)
n'étant que spectrales ou tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de
simples aspects et ombres de royauté, creux comme la mort, et qui «ne
portent que l'apparence d'une couronne royale»[158]; ou encore
tyranniques, c'est-à-dire substituant leur propre vouloir à la loi de
justice et d'amour par laquelle gouvernent tous les vrais rois.

     [Note 158: Milton, Paradis perdu, IIe chant, vers 673, je
     transcris cette référence du Bulletin de l'Union pour
     l'action morale qui m'est très aimablement communiqué par M.
     Lucien Fontaine (Bulletin des 1er et 15 décembre 1895).]

52. Il n'y a donc, je le répète--et comme je désire laisser cette idée
en vous, je commence par elle, et je finirai par elle--qu'une seule,
vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle, qu'elle soit
couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans un état de
moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus vraie que ceux
des autres; vous rendant capable, par là, de les diriger, ou de les
élever. Notez ce mot «état», nous avons pris l'habitude de l'employer
d'une manière trop lâche. Il signifie littéralement la station (action
de se tenir debout) et la stabilité d'une chose et vous avez sa pleine
force dans son dérivé: «statue»--(la chose immuable). La majesté d'un
roi[159] et le droit de son royaume à être appelé un Etat reposent donc
sur leur immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation
d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi éternelle
que rien ne peut altérer ni renverser.

     [Note 159: State en anglais signifie aussi majesté.
     Ruskin dit: a kings majesty or «state».]

53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable
seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme,
bienfaisant et, _à cause de cela_, royal, sur nous-mêmes d'abord, et à
travers nous, sur tout ce qui nous entoure--je vais maintenant vous
demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou
quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble
éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans
quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable pouvoir
de reines--non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce qui est
dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et exerçaient
comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, l'ordre et la
beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous justifieraient de
dire en parlant des territoires sur lesquels chacune d'elles régnerait:
«les Jardins des Reines».

54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus
profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant
incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance
infinie.

Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine des
femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur pouvoir
ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment l'éducation pourra
les rendre capables de remplir des devoirs plus étendus avant de nous
être mis d'accord sur ce que peut être leur vrai devoir de tous les
jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on ait tenu de plus absurdes
propos et laissé passer plus de songes creux sur cette
question--question vitale pour le bonheur de toute société. Les rapports
de la nature féminine avec la masculine, leur capacité différente
d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les opinions
semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la «mission» et
des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais être séparés de
la mission et des droits de l'homme--comme si elle et son seigneur
étaient des créatures dont la nature fût entièrement distincte et les
revendications inconciliables. Ce qui est au moins faux. Mais peut-être
plus absurdement fausse (car je veux anticiper par là sur ce que
j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est seulement
l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une irraisonnée
et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la supériorité de
sa force d'âme.

Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle
qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait être
aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!

55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire
et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que
l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans
leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations où
elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la
vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.

Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente
conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était de
nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les plus
grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. Que
faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour leur
demander assistance; leur faire appel quand notre propre connaissance et
puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par eux jusqu'à une
plus large vue--une conception plus pure--que la nôtre propre, et pour
recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours de tous les temps
au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.

Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les
plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés d'accord
dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. Ecoutons le
témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour la vraie
dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle doit être à
l'homme.

56. Et d'abord prenons Shakespeare.

Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale, Shakespeare
n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois pas, dans toutes
ses pièces, un seul caractère complètement héroïque, excepté l'esquisse
assez sommaire de Henri V, exagérée pour les besoins de la scène; et
celle plus sommaire encore de Valentine dans les Deux Gentilshommes de
Vérone. Dans les pièces travaillées et parfaites vous n'avez pas de
héros. Othello aurait pu en être un, si sa simplicité n'avait été si
grande que de se laisser devenir la proie des plus basses machinations
qui se trament autour de lui; mais il est le seul caractère qui du moins
approche de l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans
leur force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;--Hamlet est
indolent et s'endort dans la spéculation[160]; Roméo est un enfant sans
patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la fortune
adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de cœur, mais
trop rude et trop primitif pour être d'une utilité véritable au moment
critique et il tombe au rang d'un simple domestique. Orlando, non moins
noble, est toutefois dans son désespoir le jouet du hasard, et il est
conduit, réconforté, sauvé par Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de
pièce dans laquelle nous ne voyions une femme parfaite, inébranlable
dans un grave espoir et un infaillible dessein; Cordelia, Desdemone,
Isabelle, Hermione, Imogène, la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola,
Rosalinde, Hélène et la dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie,
sont sans défauts; conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.

     [Note 160: Comparez Maeterlinck: «Ne parlons pas du père
     de Cordelia, dont l'inconscience par trop manifeste ne sera
     contestée par personne; mais Hamlet, le penseur, est-il sage?
     Voit-il les crimes d'Elseneur d'assez haut? (Il les aperçoit
     des sommets de l'intelligence, mais non des sommets de la
     bonté.) Que serait-il advenu s'il avait contemplé les
     forfaits d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon
     les eussent contemplés? Vous imaginez-vous une âme puissante
     et souveraine au lieu de celle d'Hamlet, et que la tragédie
     suive son cours jusqu'à la fin? Hamlet pense beaucoup, mais
     n'est guère sage. (_La Sagesse et la Destinée._) (Note du
     traducteur.)]

57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[161], dans
chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne sont
rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une femme,
et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La catastrophe
où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de jugement, à son
impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères de ses enfants. La
vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des outrages des autres,
s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et, cela étant, elle le
sauve presque.

D'Othello[162] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;--ni
l'unique faiblesse de son si puissant amour; ni l'infériorité de son
sens critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la
pièce, cette Emilie qui meurt en lançant contre son erreur cette
déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou
avait à faire d'une si bonne femme?»

     [Note 161: Comparez «les acteurs s'élancent, tenant en
     main déjà leur catastrophe». (Comtesse Mathieu de Noailles,
     article sur _la Lueur sur la cime_.) (Note du traducteur.)]

     [Note 162: «Sa naïveté et sa crédulité de demi-barbare.»
     (Maeterlinck.)]

Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme
aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son
mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et
l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de
longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et
l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience et
la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice du
juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la victorieuse
véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans Coriolan le conseil
de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé son fils de tout mal;
l'oubli momentané où il le laisse est sa perte; la prière de sa mère,
exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, de la mort, mais de la
malédiction de vivre en destructeur de son pays.

Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui
n'est qu'un enfant méchant?--d'Hélène, fidèle aussi malgré
l'impertinence et les injures d'un jeune fou?--de la patience d'Héro, de
l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de
«l'ignorante enfant[163]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de
l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange,
apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires
ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la
précision et l'exactitude de pensée.

     [Note 163: _Marchand de Venise_, III, 2.]

58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des
pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible--Ophélie; et c'est
parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne
peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin,
que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types
méchants parmi les principales figures de femmes--Lady Macbeth, Regan et
Goneril--nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles
exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans
leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du
pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le
témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans
la vie humaine. Il les représente comme des conseillères infailliblement
fidèles et sages--comme des exemples incorruptiblement justes et
purs--toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne peuvent
pas sauver.

59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la
connaissance de la nature de l'homme,--encore moins dans l'intelligence
des causes et du cours de la destinée,--mais seulement parce qu'il est
l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions et
la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de recevoir
maintenant le témoignage de Walter Scott[164].

     [Note 164: Comparez Fors Clavigera, lettre 92: «Walter
     Scott est sans comparaison possible la plus grande puissance
     spirituelle en Europe depuis Shakespeare.» Comparez la haute
     estime où Scott est également tenu par Carlyle, par Goeihe,
     par Emerson. (Note du traducteur.)]

Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose comme
sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient très
belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un enfant.
Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie écossaise,
portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la série de
celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui atteignent au
type héroïque[165].--Dandie Dinmont[166], Rob Roy[167] et Claverhouse;
de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre un maraudeur; le
troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils n'atteignent au type
idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur foi, unis à une
puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou qu'ils appliquent de
travers; tandis que ses caractères de jeunes gens sont les nobles jouets
d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à l'aide (ou aux hasards)
de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, aux épreuves qu'ils
endurent passivement. D'un caractère discipliné, ou constant, ardemment
attaché à un dessein sagement conçu, ou en lutte contre les
manifestations du mal ennemi, nettement défié et résolument vaincu, il
n'y a pas trace dans ses créations de jeunes hommes. Tandis que dans ses
types de femmes, dans les caractères d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor,
de Rose Bradwardine[168], de Catherine Seyton[169], de Diane
Vernon[170], de Lilia Redgauntlet[171], d'Alice Bridgenorth[172],
d'Alice Lee et de Jeanie Deans[173], avec d'infinies variétés de grâce,
de tendresse et de puissance intellectuelle, nous trouvons toujours un
sens infaillible de dignité et de justice; un esprit de sacrifice
inaccessible à la crainte, prompt, infatigable, se dévouant à la simple
apparence du devoir, à plus forte raison à l'appel d'un devoir
véritable; et, enfin, la patiente sagesse des affections longtemps
contenues qui fait infiniment plus que protéger leurs objets contre une
erreur passagère; peu à peu elle façonne, anime et exalte les caractères
des amants indignes, si bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout
juste capables, et pas plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès
immérités.

     [Note 165: J'aurais dû, pour rendre cette affirmation
     pleinement intelligible, indiquer les différentes faiblesses
     qui abaissent l'idéal des autres grands caractères masculins,
     l'égoïsme et l'étroitesse d'esprit chez Redgauntlet, la
     médiocrité d'enthousiasme religieux chez Edouard
     Glendinning[J] et d'autres analogues; et j'aurais dû faire
     observer qu'il a parfois esquissé à l'arrière-plan des
     caractères vraiment parfaits--trois d'entre eux (acceptons
     joyeusement cette marque de courtoisie adressée à
     l'Angleterre et à ses soldats) sont des officiers anglais: Le
     colonel Gardiner[K], le colonel Talbot et le colonel
     Mannering[L]. (Note de l'auteur.)]

     [Note J: Personnage du _Monastère_. Sur le _Monastère_
     voir Fiction, Fair and Foul (publié dans «On the Old Road»),
     § 26, 113, 114, 117 et surtout § III et aussi la belle lettre
     92 dans Fors Clavigera. (Note du traducteur.)]

     [Note K: Ce personnage de Wawerley est cité dans le même
     ouvrage (Fiction, Fair and Foul) § 113. (Note du
     traducteur.)]

     [Note L: Voir le même ouvrage § 109 et 119. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 166: Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering.
     Voir le même ouvrage, § 9, 10, 23, 114, etc. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 167: Sur Rob Roy, voir le même ouvrage, § 22, 24,
     29, 30, 31, 97, 114. (Note du traducteur.)]

     [Note 168: Sur Rose Bradwardine (personnage de
     «Wawerley»), voir «Fiction, Fair and Foul» § 20. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 169: Sur Catherine Seyton (personnage de «l'Abbé»),
     voir le même ouvrage, § 21. (Note du traducteur.)]

     [Note 170: Sur Diane Vernon (personnage de «Rob Roy»),
     voir le même ouvrage, § 22. (Note du traducteur.)]

     [Note 171: Sur Redgauntlet, voir le même ouvrage,
     passim.]

     [Note 172: Sur ce prénom d'Alice, voir même ouvrage, §
     19, note 5 (Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du
     Pic, Alice Lee de Woodstock). (Note du traducteur.)]

     [Note 173: Sur Jenny Deans, voir le même ouvrage, § 113.
     (Note du traducteur.)]

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme
qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas,
ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.

60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves
témoignages--ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien
le plan du grand poème de Dante--c'est un poème d'amour qu'il adresse à
sa Dame morte;--un chant de bénédiction à celle qui a veillé sur son
âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais à l'amour, elle le
sauve pourtant de la destruction,--le sauve de l'enfer. Il va se perdre,
pour l'éternité, dans son désespoir; elle descend du ciel à son aide,
et, pendant toute la durée de l'ascension au Paradis, est son maître, se
faisant pour lui l'interprète des vérités les plus ardues, divines et
humaines; et, en ajoutant les réprimandes aux réprimandes, le conduit
d'étoile en étoile[174].

     [Note 174: Sur cette ascension de Dante à la suite de
     Béatrice, voir Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l'œuvre de
     Dante, pp. 226-280. (Note du traducteur.)]

Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne
pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le
rêve arbitraire--et isolé--d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt vous
lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier de
Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de la
sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du
commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables
témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante Rossetti
a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens:

        «Car voyez! ta loi ordonne
        Que mon amour soit manifestement
            De te servir et honorer:
        Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,
        D'être accepté pour le serviteur de ta règle[175].

        A peine reçu, je suis dans le ravissement
        Depuis que ma volonté est ainsi dressée
        A servir, ô fleur de joie, ton excellence.
        Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller
            Une peine ou un regret.
        Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées
                                         et de mes sensations
        Parce que de toi toutes les vertus jaillissent
            Comme d'une fontaine.
        _Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la
                        meilleure et la plus profitable sagesse_
            _Avec l'honneur sans défaillance._

        En toi chaque souverain bien habite séparément
        Remplissant la perfection de ton empire.

        Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon cœur,
            Ma vie s'est isolée
        Dans une brillante lumière, au pays de vérité.
        Elle qui jusqu'alors, à vrai dire,
        Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur
        Et pendant tant d'heures et de jours
        Avait à peine gardé le souvenir du bien.
        Mais maintenant mon servage
        T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.
        C'est un homme que de la bête sauvage
        Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»

     [Note 175: «Rien ne vaut la douceur de son autorité.»
     (Baudelaire.) (Note du traducteur.)]

61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la
femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à ses
lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui est de
leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me suivre
aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité grecque
au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême idéal,
comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur de mère et
d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant rejetée de
Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une existence de
princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de ménagère de
Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la piété patiente,
intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur et de la fille chez
Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie silencieuse comme un agneau; et
enfin l'attente de la résurrection[176] rendue sensible à l'âme grecque
quand revint de son propre tombeau cette Alceste qui, pour sauver son
époux, traversa sereinement l'amertume de la mort.

     [Note 176: Les mots «la résurrection d'Alceste» se
     trouvent plusieurs fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the
     air, III, 92, Pleasures of England, IV. (Note du
     traducteur.)]

62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur
témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous
montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[177]; mais
non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous montrerais
comment ses féeriques[178] chevaliers sont quelquefois trompés, et
quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais obscurcie et l'épée
de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je pourrais remonter en
arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus anciens âges et vous
montrer comment le grand peuple--dont il avait été écrit que c'est par
une de ses Princesses que serait élevé le Législateur de toute la
terre[179], et non par une femme de sa race,--comment ce grand peuple
Egyptien, le plus sage de tous les peuples[180], donna à l'Esprit de la
Sagesse la forme d'une Femme; et dans sa main, comme symbole, la navette
de la fileuse; et comment le nom et la forme de cet esprit, adopté,
adoré et obéi par les Grecs, devint cette Athéna au rameau d'olivier et
au bouclier de nuages, à la foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à
ce jour, tout ce que vous tenez pour le plus précieux en art, en
littérature, ou en modèles de vertu nationale.

     [Note 177: Ouvrage de Chaucer imité des Héroïdes d'Ovide
     et des hagiographies chrétiennes. Dix-neuf héroïnes devaient
     prendre place dans cet ouvrage qui, resté incomplet, n'en
     comprend que neuf. (Note du traducteur.)]

     [Note 178: Allusions à la «Fairy queen» de Spencer
     (1589-1596). Le chevalier de la Croix-Rouge notamment est
     d'abord par les enchantements d'Archimagus séparé d'Una.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 179: Moïse. Cf. Exode, II. (Note du traducteur.)]

     [Note 180: Cf. _Bible d'Amiens_: «L'Egypte fut pour tous
     les peuples la mère de la géométrie, de l'astronomie, de
     l'architecture et de la chevalerie... Elle fut l'éducatrice
     de Moïse et l'hôtesse du Christ» (III, 27) et le beau morceau
     sur l'Égypte artistique et guerrière dans la Couronne
     d'Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du traducteur.)]

63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et
mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime valeur
au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du monde entier,
d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous demander si
l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres capitales de leurs
vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement fictives et fausses
sur les relations de l'homme et de la femme; que dis-je? bien pires que
fictives ou fausses; car une chose peut être imaginaire et cependant
désirable, si toutefois elle est possible, mais cela, leur idéal de la
femme, n'est, d'après notre habituelle conception des relations du
mariage, rien moins que désirable. La femme, disons-nous, ne doit ni
nous guider, ni seulement penser par elle-même. L'homme doit être
toujours le plus sage; c'est à lui d'être la pensée, la loi, c'est lui
qui l'emporte par la connaissance, et par la sagesse, comme par la
puissance.

64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur
cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous?
Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des
poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature
dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie dans
tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs? Mais, si
vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des faits, telle
que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous les âges
chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le progrès, il y
eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance vouée par l'amant à sa
maîtresse. Je dis obéissance; non pas seulement un enthousiasme et un
culte purement imaginatifs; mais une entière soumission, recevant de la
femme aimée, si jeune soit-elle, non seulement l'encouragement, la
louange et la récompense du labeur, mais, dans tout choix difficile à
faire ou toute question ardue à trancher, la direction de tout labeur.
Cette chevalerie aux abus et à la dégradation de laquelle nous pouvons
faire remonter la responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de
cruel dans la guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans
les relations domestiques; dont l'originale pureté et la puissance
organisèrent la défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette
chevalerie, dis-je, donnait comme base à sa conception d'une vie
d'honneur la soumission du jeune chevalier aux ordres--même si ces
ordres étaient dictés par un caprice--de sa dame. Et cela, parce que
ceux qui la fondèrent savaient que la première et indispensable
impulsion d'un cœur vraiment instruit et chevaleresque se trouve dans
une aveugle obéissance à sa dame; que là où cette vraie foi et cet
esclavage ne sont pas, seront toutes les passions perverses et
malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie à l'unique amour de sa
jeunesse est pour tout homme la sanctification de sa force et la
continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle obéissance reste
tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle qui en est indigne;
mais parce qu'il devrait être impossible à un jeune homme vraiment
noble--et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a été formé au
bien--d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne pourrait se fier, ou
dont les ordres suppliants pourraient le laisser hésitant à leur obéir.

65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à
la fois à votre expérience qu'il faut laisser à connaître de ce qui fut
et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement pas
que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par la
main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque.
C'est le symbole d'une vérité éternelle--que l'armure de l'âme ne tient
jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a attachée.
Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que l'honneur de
l'homme fléchit.

Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par
toutes les jeunes femmes d'Angleterre:

        «Ah! la femme prodigue--elle qui pouvait
        A sa douce personne mettre son prix
        Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer,
        Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!

        Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix,
        Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin,
        Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie,
        De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des dieux[181].»

     [Note 181: Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le
     lire assez souvent ni assez attentivement; autant que je
     sache il est le seul poète vivant qui toujours fortifie et
     épure; les autres quelquefois assombrissent et presque
     toujours dépriment et découragent les imaginations dont ils
     se sont facilement emparés. (Note de l'auteur.)]

66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous
l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est
qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la
vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non
entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un
respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui nous
ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que partiellement
et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage doit
disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est
devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien pénétré et
éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le bonheur de notre
vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil autant que
d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il y a vraiment
mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du passage d'un
éphémère à un indestructible dévouement et d'un inconstant à un éternel
amour?

67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la
femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine?
Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le
déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me
paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes absurdes
et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la supériorité»
d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être comparés en des choses
similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a pas; chacun complète
l'autre et est complété par lui; en rien ils ne sont semblables, et le
bonheur et la perfection de chacun a pour condition que l'un réclame et
reçoive de l'autre ce que seul il peut lui donner.

68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de l'homme
consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est essentiellement
l'être d'action, de progrès, le créateur, le découvreur, le défenseur.
Son intelligence est tournée à la spéculation et à l'invention, son
énergie aux aventures, à la guerre et à la conquête, partout où la
guerre est juste et la conquête nécessaire. Mais la puissance de la
femme est de régner, non de combattre, et son intelligence n'est ni
inventive ni créatrice, mais tout entière d'aimable ordonnance,
d'arrangement et de décision. Elle perçoit les qualités des choses,
leurs aspirations, leur juste place. Sa grande fonction est la louange.
Elle reste en dehors de la lutte, mais avec une justice infaillible
décerne la couronne de la lutte. Par son office et sa place, elle est
protégée du danger et de la tentation. L'homme, dans son rude labeur en
plein monde, trouve sur son chemin les périls et les épreuves de toute
sorte; à lui donc les défaillances, les fautes, l'inévitable erreur; à
lui d'être blessé ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais
il garde la femme de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne,
à moins qu'elle n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni
danger, ni tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste
essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non
seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et
désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer;
si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la société
frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou d'ennemis,
reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son seuil, il
cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de ce monde du
dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez allumé un feu.
Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un temple vestalien, un
temple du cœur sur qui veillent les Dieux Domestiques devant la face
desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils peuvent recevoir avec
amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et le feu ne sont que les
emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus nobles, l'ombre du rocher sur
une terre aride[182] et la lumière du phare sur une mer démontée; pour
autant il justifie son nom et mérite sa gloire de Foyer.

     [Note 182: Allusion à Isaïe, XXXII, 2. (Note du
     traducteur.)]

Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour d'elle.
Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il peut n'y
avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe humide de
la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et pour une
femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que s'il était
lambrissé de cèdre[183] ou peint de vermillon, répandant au loin sa
calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de foyer.

69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître
qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme. Mais
ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit--autant qu'on peut
user d'un pareil terme pour une créature humaine,--être incapable
d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne
l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne;
instinctivement, infailliblement sage--sage non en vue du développement
d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se mettre
au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son côté; sage non
avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la douceur
passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce qu'il peut
s'appliquer à tout--la vraie mobilité de la femme. Dans son sens profond
«La Donna e mobile[184]», mais non pas «Quai piùm'al vento»; elle n'est
pas non plus «variable comme l'ombre faite par le tremble léger et
frissonnant[185]», mais variable comme la lumière, que multiplie sa pure
et sereine réfraction afin qu'elle puisse s'emparer de la couleur de
tout ce qu'elle touche et l'exalter.

     [Note 183: Allusion à Jérémie, XXII, 14: «Malheur à qui
     dit: «Je me bâtirai une grande maison et des étages bien
     aérés, et qui s'y perce des fenêtres, qui la lambrisse de
     cèdre, et qui la peint de vermillon.» (Note du traducteur.)]

     [Note 184: Rigoletto. (Note du traducteur.)]

     [Note 185: Walter Scott (Marmion, 6e chant, stance 30).
     Référence du Bulletin de l'Union pour l'action morale, nº du
     1er janvier 1896. (Note du traducteur.)]

70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place
et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second
point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les
remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa
dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le
plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à
l'autre.

Le premier de nos devoirs envers elle,--aucune personne raisonnable ne
peut en douter--est de lui assurer une éducation et des exercices
physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le type
le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre sans la
splendeur de l'activité physique et d'une force délicate. Perfectionner
sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne peut être trop
puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée; seulement
rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est impuissante à
produire la beauté sans une liberté correspondante du cœur. Il est deux
passages d'un poète[186] qui se distingue, il me semble, entre tous--non
par sa puissance, mais par son exquise _vérité_, et qui vous montreront
la source et vous décriront en peu de mots tout l'accomplissement de la
beauté féminine. Je vais vous lire les strophes, introductrices, mais la
dernière est la seule sur laquelle je tienne à appeler spécialement
votre attention:

     [Note 186: Wordsworth. Ces mois «exquise vérité»
     appliqués à Wordsworth sont commentés par Ruskin lui-même
     dans «Fiction, Fair and Foul», § 80 (On the old Road, 3e
     volume.) (Note du traducteur.)]

        «Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée.
        Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur
        Sur terre ne fut jamais semée;
        Cette enfant pour moi-même je prendrai;
        Elle sera mienne, et je formerai
        Une dame issue de moi seule.

        Moi-même pour ma chérie je serai
        A la fois la loi et l'impulsion; et avec moi
        La fillette, dans le rocher et dans la plaine,
        Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage,
        Sentira à veiller sur elle un pouvoir
        Tantôt excitateur et tantôt réprimant.

        Les flottants nuages leur majesté prêteront
        A elle, pour elle le saule se courbe;
        Ni elle ne manquera de discerner
        Même dans le mouvement de la tempête
        La grâce qui moulera ses formes de jeune fille
        Par une silencieuse sympathie.

        Et _des sentiments vitaux de joie_
        Elèveront sa forme jusqu'à une royale stature,
        Gonfleront son sein virginal;
        De telles pensées à Lucie je donnerai
        Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons
        Ici dans cet heureux vallon.»

«Des sentiments _vitaux_ de joie», remarquez-le. Il y a de mortels
sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, nécessaires
à la vraie vie.

Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas
pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas
heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments
naturels d'une jeune fille--il n'y a pas d'obstacle mis à ses instincts
d'amour ou d'effort--qui ne reste indélébilement écrit sur ses traits,
avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte leur éclat aux
yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.

71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au
même poète une parfaite description de la beauté de la femme.

        «Une contenance en laquelle se rencontrent
        De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»

Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en
cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années
heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec
cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe de
tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours
ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures
à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que subsistent
ces promesses.

72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe physique,
et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra, à remplir
et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes les pensées
qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la justice et
affiner son sens inné de l'amour.

Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus
capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et
cependant elles devront lui être données non en tant que
connaissances--non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but
que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il
n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison
d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache
plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit
capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la
douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour sa
propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle
science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des
habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la signification,
la nécessité et la beauté des lois naturelles; et suivre au moins un des
sentiers des recherches scientifiques jusqu'au seuil de cette amère
Vallée d'Humiliation[187], dans laquelle seuls les plus sages et les
plus courageux des hommes peuvent descendre, se tenant eux-mêmes pour
d'éternels enfants, ramassant des galets sur une grève infinie[188]. Il
est de peu de conséquence qu'elle sache la situation géographique d'un
plus ou moins grand nombre de villes, ou la date de plus ou moins
d'événements, ou les noms de plus ou moins de personnages célèbres;--ce
n'est pas le but de l'éducation de convertir la femme en dictionnaire;
mais il est profondément nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec
sa personnalité entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses
passages une peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à
saisir avec sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et
le tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop
souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière dont
il prend soin de les disposer;--c'est son rôle à elle de suivre à la
trace l'équité voilée des divines récompenses et de débrouiller du
regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de feu qui unit la
faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui apprendre à
étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui se fait pour
toujours tandis que s'écoulent les moments où paisiblement elle respire;
et aux malheurs de notre temps qui, s'ils n'étaient pas, comme il le
faut, pleurés par elle, ne pourraient plus revivre un jour. Elle doit
s'exercer elle-même à imaginer quel en serait l'effet sur son âme et sur
sa conduite, si elle était chaque jour mise en présence de la souffrance
qui n'est pas moins réelle parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra
lui apprendre à mesurer un peu le néant du petit monde où elle vit et
aime, par rapport au monde où Dieu vit et aime[189]; et solennellement
on devra lui apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne
s'affaiblissent pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent
et que sa prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le
soulagement d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la
dit pour les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand
c'est la prière «pour ceux qui sont désolés et accablés[190]».

     [Note 187: Cf., dans la Bible, la Vallée de Bénédiction
     (II Chroniques, XX, 26), la vallée de Destruction (Joel, II,
     14, etc.). Mais l'allusion est ici bien plus directe, à la
     vallée symbolique que doit traverser _Chrétien_, dans le
     Pilgrims progress du chaudronnier Bunyam. Tout est allégorie
     (un homme perfide, _Sagesse mondaine_, un homme secourable,
     _Evangéliste_, tentent de perdre et de sauver _Chrétien_,
     tandis que _Maniable_ s'embourbe dans le marais du
     _Découragement_, etc.) dans ce livre auquel Ruskin fait
     souvent allusion. (Note du traducteur.)]

     [Note 188: Allusion au Paradis reconquis de Milton:
     «Comme des enfants ramassent des galets sur la grève.» D'où
     (nous dit la «Library Edition»), cette parole de Newton qu'il
     «n'était qu'un enfant jouant sur le rivage de la mer et
     s'amusant après un galet d'un autre galet, des coquillages
     après les coquillages, tandis que le grand océan de vérité
     s'étendait au loin, inaccessible.» (Note du traducteur.)]

     [Note 189: Allusion à Tennyson: «Dieu qui toujours vit et
     aime.» (Note du traducteur.)]

     [Note 190: _Prayer book._]

73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment; peut-être
ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une impérieuse
nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour les
femmes--une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une main
profane--celle de la théologie. Etrange, et lamentablement étrange! que
pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs capacités et
s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est assuré et s'appuie
sur des démonstrations, elles plongent la tête la première, et sans un
soupçon de leur incompétence, dans cette science devant laquelle les
plus grands hommes ont tremblé, où se sont égarés les plus sages.
Etrange, de les voir complaisamment et orgueilleusement entasser tout ce
qu'il y a de vices et de sottise en elles, d'arrogance, d'impertinence
et d'aveugle incompréhension, pour en faire un seul amer paquet de
myrrhe sacrée. Etrange, pour des créatures nées pour être l'Amour
visible, que, là où elles peuvent le moins connaître, elles commencent
avant tout par condamner et pensent se recommander elles-mêmes auprès de
leur Maître, en se hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le
partager avec Lui. Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées
par l'Esprit du Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez
elles de purs éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent
convertir les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles
de leur fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur
caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante
tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.

74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune
fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les mêmes
études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un esprit
entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans la vie,
devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à savoir,
mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit posséder les
principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là où elle n'aura que des
notions générales et d'un usage quotidien et pratique. Non qu'il ne
puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre les choses
selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les besoins de
chaque jour, et d'aller chercher de préférence les instruments de
discipline et de formation de leurs esprits dans les études spéciales
qui, plus tard, pourront leur servir dans leur profession. Mais d'une
manière générale un homme devrait savoir toute langue ou toute science
qu'il apprend, à fond;--tandis qu'une femme devrait savoir de la même
langue ou science seulement ce qu'il lui faut pour être capable de
sympathiser avec les joies de son mari et avec celles de ses meilleurs
amis.

75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude qu'avec
une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des
connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre un
ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme
aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle
sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera que
l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence entre une
éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux la jeune
fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence mûrit plus
vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de littérature
qui lui convient est non pas plus frivole, mais au contraire moins;
déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience et de sérieux à ses
dons naturels de piquante pénétration de pensée et de vivacité d'esprit;
et aussi de la maintenir à une altitude et dans une pureté de pensée
très grandes. Je n'entre maintenant dans aucune question de choix de
livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne tombent pas en tas sur ses
genoux du paquet du cabinet de lecture, humides encore de la dernière et
légère écume de la fontaine de la folie.

76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette
tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de
mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt
qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le
cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et
le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la
fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur roman
devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend
inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif morbide
de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles nous ne
serons jamais appelés à jouer un rôle.

77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature est
particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres. Bien
lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant rien moins
que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études de la nature
humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache une mince
importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus assez
sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus qu'ils
puissent faire habituellement pour leurs lectrices est d'accroître
quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume chez les
envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour ses
dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et
jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui sont
naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont naturellement
légères, à en rire. De même les romans peuvent nous rendre un très grand
service spirituel, en faisant vivre devant nous une vérité humaine que
nous avions jusque-là obscurément conçue; mais la tentation du
pittoresque dans la composition est si grande que, souvent, les
meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le tableau
qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre tellement qu'un
côté des choses que sa vivacité même est plutôt un mal qu'un bien.

78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de
déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise,
laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,--quels que
soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la poésie ou
de l'histoire--ils devront être choisis non parce qu'on n'y trouve rien
de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que le hasard a
pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre puissant ne fera jamais
de mal à une noble fille[191]; mais le vide d'un auteur l'oppresse et
son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle peut avoir accès dans une
bonne bibliothèque de livres anciens et classiques, il n'y a plus besoin
de choix du tout. Mettez la revue et le roman du jour hors du chemin de
votre fille; lâchez-la en liberté dans la vieille bibliothèque les jours
de pluie, et laissez-l'y seule. Elle saura trouver ce qui est bon pour
elle; vous ne le pourriez pas: car c'est précisément la différence entre
la formation d'un caractère de fille et de garçon.--Vous pouvez tailler
un garçon et lui donner la forme que vous voulez[192], comme vous feriez
d'une rose, ou le forger avec le marteau, s'il est d'une meilleure
sorte, comme vous feriez pour une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez
jamais donner par le marteau à une jeune fille quelque forme que ce
soit. Elle croît comme fait une fleur--sans soleil, elle se fanera; elle
déclinera sur sa tige, comme un narcisse, si vous ne lui donnez pas
assez d'air; elle peut tomber et souiller sa tête dans la poussière si
vous la laissez sans appui à certains moments de sa vie; mais vous ne
l'enchaînerez jamais; il faut qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle,
son chemin à elle, si elle doit en prendre aucun, et d'âme et de corps,
il faut qu'elle ait toujours:

        «Son allure légère et libre de femme d'intérieur
        Et ses pas d'une liberté virginale[193].»

Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon dans
la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que vous,
et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et piquantes,
bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger soupçon).

     [Note 191: Ces préceptes, Ruskin ne les a peut-être
     trouvés que dans son intelligence, ils sont plus émouvants
     pour nous qui les avons vu vivre, qui les avons recueillis
     sacrés et vivants ayant traversé des générations en passant
     d'une pensée à une autre pensée (de la pensée de la mère
     éducatrice à la fille éduquée) où ils s'incorporaient,
     s'assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de la
     vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur
     infiniment pur, dans l'intelligence infiniment noble de
     femmes qui avaient été élevées d'après eux par des mères trop
     pures aussi pour craindre le mal pour elles-mêmes ou pour
     leurs filles, trop élevées d'esprit pour ne pas craindre la
     frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment, dans
     certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte
     d'ardente religion de l'intelligence transmise à leurs filles
     par des mères qui ne redoutaient pour elle qu'un contact
     dangereux, celui de la vulgarité. Des mots crus que pouvait
     renfermer Molière, des situations hardies que pouvait
     renfermer George Sand, on n'en avait cure, la mère sachant
     que sa fille n'y songerait même pas. L'absence de
     pudibonderie n'était que la sainte confiance d'un cœur
     inaccessible aux curiosités malsaines, qui ne se disait même
     pas qu'il y était inaccessible, car il ne pouvait les
     concevoir. Par de telles mères, des femmes furent élevées
     dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne
     furent jamais dépassées. On ne peut s'empêcher de le dire en
     retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bénis qui avaient
     dirigé leur jeunesse, écarté d'elles la frivolité, entretenu
     en elles, avec une simplicité délicieuse, le feu sacré. (Note
     du traducteur.)]

     [Note 192: M. de Montesquiou disait d'un jeune artiste
     qui, depuis, l'avait payé d'ingratitude: «Moi qui l'ai taillé
     comme un if!»]

79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses
yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se
livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore
plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles, ai-je
dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les plus
utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à tous les
arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez penser qu'elles
s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où les notes
serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la signification
des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les plus simples
aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont rendus avec aussi
peu de notes et aussi significatives que possibles; les plus utiles
enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus belles, qui les
fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire unique de sa
sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur pour l'heure au
nous aurons besoin d'elles.

     [Note 193: Wordsworth. Je crois que j'ai donné dans une
     note de la traduction de la _Bible d'Amiens_ des extraits (à
     propos de la cathédrale de Chartres) du chapitre de Val
     d'Arno intitulé: Franchise. A la fin de ce chapitre Ruskin
     cite ces vers de Wordsworth et associe l'idéal féminin qu'ils
     évoquent à la Libertas de la cathédrale de Chartres, à la
     Débonnaireté de Westminster, à la Diana Vernon de Scott, à
     Antigone et à Alceste, pour les opposer toutes à une moderne
     danseuse de cancan, à la «Liberté selon Stuart Mill et Victor
     Hugo». (Note du traducteur.)]

80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est
surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre
l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous
élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des objets
d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité. Ne les
traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles aux
mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le courage
et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous qu'elles ne
répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles sont, même à
cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de filles dans ce
royaume chrétien où le courage et la sincérité des enfants ne soit tenue
pour une chose moitié moins importante que leur manière d'entrer dans
une chambre, et où toutes les idées de la société touchant le mode de
leur établissement dans la vie n'est qu'une peste contagieuse de
couardise et d'imposture--de couardise parce que vous n'osez pas les
laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de leurs voisins, et
d'imposture, parce que vous mettez pour servir les fins de votre orgueil
à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce monde sous les yeux de vos
filles, au moment même où tout le bonheur de leur existence à venir
dépend de leur force de résistance à se laisser éblouir.

81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de
nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre
fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et
quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine
autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect; s'il
vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table; vous
savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant est sous
la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le plus entier
respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le Directeur
de la Trinité comme vos inférieurs.

Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect
témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous qu'une
fillette estimera que sa conduite personnelle, et le développement de
son esprit soient choses d'une grande importance quand vous confiez
l'entière formation de son être moral et intellectuel à une personne que
vous laissez traiter par vos domestiques avec moins d'égards que votre
femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre enfant était une
charge moins importante que celui des confitures et de l'épicerie) et à
qui vous-même pensez conférer un honneur en lui permettant quelquefois
le soir de venir s'asseoir au salon[194]?

     [Note 194: «Nous avons convenu avec la marquise que,
     chaque fois que je serais de trop au salon, elle me dirait:
     «Je crois que la pendule retarde.» (Lettre de Mlle de
     Saint-Geneix, dans le marquis de Villemer, cité de mémoire.)
     Mais la marquise de Villemer était intelligente et bonne. Je
     connais en revanche des gens qui se croient très élégants et
     d'une culture raffinée, qui ont prié le professeur de
     français de leur fille, personne tout à fait remarquable, de
     passer par l'escalier de service dans l'après-midi «pour ne
     pas rencontrer les visites». (Note du traducteur.)]

82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant qu'elle
peut être une aide pour elle,--tel le rôle de l'art. Mais il est encore
une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, qui, à elle
seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres influences--l'aide
de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur l'éducation de Jeanne
d'Arc.

«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du
jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et
mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée pour
elle...

«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux
avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée d'une
immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les fées que
le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois l'an, à seules
fins de les contenir dans de décentes bornes...

«Mais les forêts de Domrémy--elles étaient les gloires de la contrée,
parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et d'antiques
secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il y avait là
des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples mauresques des
Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières jusqu'en Touraine
et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs douces sonneries de
cloches qui perçaient les forêts à bien des lieues le matin et le soir
et chacune avait sa rêveuse légende.

«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour ne
troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant assez
nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne sainteté
sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[195].»

     [Note 195: «Jeanne d'Arc», d'après l'histoire de France
     de M. Michelet Œuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de
     l'auteur.)]

Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre,
des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous
pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos enfants,
si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement envie?
Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un jardin assez
grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de pelouse pour
avoir la place de courir--pas davantage; supposez que vous ne puissiez
pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous puissiez
doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à charbon
au milieu de la pelouse et en convertissant les corbeilles de fleurs en
monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux vous dire
que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela augmentait
votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.

83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute
l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand
qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous
voulez les laisser _tous_ y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un
haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez,
et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car
toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la fournaise
aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents semblent
être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs derniers présents
sont «des charbons de genièvre[196]».

     [Note 196: Psaume CXX. (Note du traducteur.)]

84. Et cependant je ne puis pas--bien qu'il n'y ait aucune partie de mon
sujet que je sente plus profondément--imprimer ceci en vous; car nous
faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons
que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre
rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et
ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide avec
sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer profonde,
jadis considéré comme sacré--divin promontoire, regardant l'Occident; le
Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer une crainte
religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux rouges à
travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et les îles
bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries, toujours
puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit national. Ce
Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette montagne de
Holy head est votre île d'Egine; mais où est son temple de Minerve?

85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du
Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école
galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le
Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école
située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une
classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées
récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs reprises,
qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six pensaient
que le Christ était actuellement sur terre); trois ne savaient rien de
la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas les noms des mois,
ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient encore aucune notion
de l'addition passé deux et deux, ou trois et trois, leurs esprits
étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes d'Angleterre! depuis la
princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus simple d'entre vous, ne
croyez pas que vos propres enfants pourront entrer en possession de leur
part dans le vrai Bercail de repos tant que ceux-ci seront dispersés sur
les montagnes comme des brebis qui n'ont point de berger[197]. Et ne
croyez pas que vos filles pourront être élevées à la connaissance
véritable de leur propre beauté humaine, tant que les lieux charmants
que Dieu fit à la fois pour être leurs salles d'études et leurs cours de
récréation resteront désolés et souillés. Vous ne pourrez pas les
baptiser efficacement dans vos fonts baptismaux profonds d'un pouce, si
vous ne les baptisez aussi dans les douces eaux que le grand
Législateur[198] a fait jaillir à jamais des rochers de votre pays
natal,--ces eaux qu'un païen eût adorées pour leur pureté, et que vous
n'adorez que quand vous les avez polluées. Vous ne pouvez pas conduire
vos enfants aux pieds de vos étroits autels taillés à la hache dans vos
églises, tandis que les autels de sombre azur qui s'élèvent jusque dans
le ciel, ces montagnes où un païen aurait vu les pouvoirs du ciel
reposer sur chaque nuage qui les couronne, restent pour vous sans
dédicace, autels élevés non à, mais par un Dieu inconnu[199].

     [Note 197: I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais
     en moins complète ressemblance avec le texte de Ruskin,
     Nombres, XXVII, 17. Le texte des Rois est reproduit dans
     saint Mathieu, IX, 36. (Note du traducteur.)]

     [Note 198: Exode, XXVII, 6. (Note du traducteur.)]

     [Note 199: Actes,XVII, 23. (Note du traducteur.)]

86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de
la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère de
reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante
question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État?
Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de
l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas
tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche--ou une
obligation--personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou
obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui
concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation,
personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation
publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.

Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme nous
l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense, celle de
la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la beauté.

Elargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la
communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa
défense.

Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une
sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une
parure de beauté.

Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin,
contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans une
moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes de
son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard, pour
aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.

Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes,
c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir de
beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand
l'harmonie est plus difficile, la détresse plus, immédiate, la beauté
plus rare.

Et de même qu'au cœur de l'homme est toujours caché un instinct pour
tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais
seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but
véritable:--de même qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui,
justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et,
faussement dirigé, les mine toutes; et _doit_ faire l'un ou
l'autre;--ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct,
l'amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté de
la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit.

87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l'homme, et
du cœur de la femme, Dieu l'a mis là et l'y garde. Vainement autant qu'à
tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir! La volonté céleste et
l'intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos forces. Mais
_quel_ pouvoir[200]? Ceci est toute la question.

Pouvoir de détruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non,
certes. Pouvoir de guérir, de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir
du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui guérit en
touchant, qui enchaîne l'ennemi et délivre le captif; le trône qui est
fondé sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les marches
de la Pitié[201]. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir,
n'aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être
seulement des ménagères, mais des reines?

     [Note 200: Comparez Lectures on Art, § 39: «Vexilla régis
     prodeunt.» Oui, mais _de quel roi_? Il y a deux oriflammes;
     laquelle planterons-nous sur les plus lointaines îles,--celle
     qui flotte dans les flammes du ciel, ou celle qui pend en son
     vil tissu d'or terrestre?» (Note du traducteur.)]

     [Note 201: Allusion probable à I Psaumes, 89, 15, et
     peut-être aussi à Isaïe, XVI, 5. (Note du traducteur.)]

88. Il y a déjà longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrogé,
dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu'à la
noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple
titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de
gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de prendre
le titre de Dame (Lady)[202], qui exactement correspond au seul titre de
Seigneur (Lord).

     [Note 202: Je voudrais qu'on instituât, pour la jeunesse
     anglaise d'une certaine classe, un véritable ordre de
     chevalerie dans lequel jeunes gens et jeunes filles à un âge
     donné seraient admis, à bon escient, au rang de chevalier et
     de dame; rang accessible seulement après un examen décisif,
     une épreuve qui porterait à la fois sur le caractère et sur
     le talent; et d'où l'on serait déchu si l'on était convaincu,
     par ses pairs, d'une action déshonorante. Une telle
     institution serait parfaitment possible, et avec elle tous
     les nobles résultats qu'elle comporte, chez une nation qui
     aimerait l'honneur. Le fait qu'elle ne soit pas possible chez
     nous, ne peut en rien discréditer ce projet. (Note de
     l'auteur.)]

     [Note 203: Au cours de Sésame et les Lys (et nous ne
     pouvions pas le noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin
     faire souvent semblant d'accorder quelque chose au mal, de
     concéder aux faiblesses humaines. Loin de mépriser les
     sensations, il trouvera que plutôt nous n'en avons pas assez
     (§ 27), que les formes de la joie sont plus importantes
     encore que celles du devoir (§ 36). A la page précédente, il
     exaltait la soif du pouvoir. Et tout à l'heure il va dire que
     jamais une femme ne souhaitera assez être grande dame et
     n'aura jamais d'assez nombreux vassaux. Mais dès qu'il
     s'explique, la concession se trouve retirée: il fallait
     seulement s'entendre sur le sens des mots. Du moment que «les
     passions» signifient l'amour de la vérité, et l'«ambition
     mondaine» la charité, le plus sévère médecin de notre âme,
     peut nous en permettre l'usage. En réalité, ce qui est
     défendu par une morale reste défendu par toutes les autres,
     parce que ce qui est défendu c'est ce qui est nuisible et
     qu'il ne dépend pas du médecin de l'âme d'en changer la
     constitution. Les apparences seules sont renouvelées et le
     régime tout au plus «aromatisé» au parfum des choses
     défendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de
     devoir. Le nom seul nous est concédé. (Je ne parle ici qu'à
     propos de Ruskin, bien entendu, et ne prétends pas
     méconnaître la profonde diversité des morales, malgré
     l'identité des régimes qu'elles nous prescrivent, et ce
     qu'elles gardent chacune de différent et qu'elles tiennent de
     leur origine, utilitaire, mystique, etc.). Mais on peut se
     demander si la meilleure manière d'habituer un malade à
     prendre du lait est d'y mêler une goutte de cognac, et n'est
     pas plutôt de lui apprendre tout de suite à aimer le goût
     même du lait. Ici cette conception «flatteuse pour
     l'amour-propre» du devoir social manque en réalite son but.
     Quand une femme désire être lady, elle ne se soucie pas de
     l'étymologie du mot, mais des privilèges mondains qui y sont
     attachés. Et si elle était une «lady» dans le sens que dit
     Ruskin, c'est-à-dire si elle souhaitait seulement être femme
     de bien, elle ne souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait
     pas la même personne qui le souhaiterait) être appelée
     «lady».--(Je ne parle pas de celles qui, de tous temps, ont
     été «ladies». Chez celles-là, la volonté d'être appelées
     «lady» correspond à quelque chose d'absolument naturel et
     légitime, et aussi étranger au snobisme que la volonté d'un
     général d'être appelé mon général). Lui donner ce petit appât
     du titre de lady pour l'aider à faire le bien, c'est cultiver
     son amour-propre pour accroître sa charité, c'est-à-dire
     quelque chose de contradictoire, comme nous avons déjà vu
     Ruskin nous autoriser à être ambitieux pourvu que nous soyons
     d'abord philosophes. Une philosophie ou une charité à qui le
     snobisme sert de seuil ou de terme, voilà une philosophie et
     une charité qui ne se conçoivent pas bien clairement. Sans
     doute je force ici, et bien grossièrement, la pensée de
     Ruskin. Et sans doute le mot «lady» n'a pas ici son sens
     strict. Mais enfin malgré tout il en garde quelque chose (il
     est un peu un de ces mots «masqués» contre lesquels Ruskin
     nous met en garde et ne se met pas assez en garde lui-même)
     et introduit dans la pensée du lecteur ces gracieuses
     confusions où se plaisent aussi certains écrivains français
     quand ils mêlent,--en en parlant comme de choses
     analogues--la «noblesse» du talent, «la noblesse» de la
     «naissance» et du caractère. La noblesse de la naissance,
     cela veut dire être duc, etc. Et sans doute dans l'ordre des
     grandeurs de la chair et comme facteur social, et pour tous
     les sentiments que cela met en jeu... chez les autres, cela
     est important; Mais c'est un pur calembour de rapprocher cela
     de la «noblesse» au sens spirituel; il est fort utile de se
     rendre compte du sens des mots, de ne pas tout mêler et, de
     tant d'idées confondues, de ne pas faire sortir une prétendue
     aristocratie de l'intelligence qui emprunte à l'aristocratie
     de naissance son système de filiation par le sang, non par
     l'esprit, pour l'appliquer à la noblesse de l'esprit et
     finalement fait un «noble» (dans tous les sens du mot qui en
     réalité alors n'en a plus alors aucun) du neveu de Michelet.
     (Inutile de dire que j'ignore s'il existe un neveu de
     Michelet et que j'ai pris ce grand nom au hasard.) (Note du
     traducteur.)]

Je ne les blâme pas de cela[203]; mais seulement des motifs étroits qui
les poussent à cela. Je voudrais qu'elles désirent et revendiquent le
titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le
titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady
veut dire: «Qui donne du pain» ou «qui donne des pains»[204] et Lord
signifie «qui assure le maintien des lois» et les deux titres se
réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain qui
est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les
multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un
«Seigneur» (Lord) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'il
maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a
droit légalement à son titre qu'autant qu'elle prête aux pauvres,
représentants de son Maître, cette aide qu'un jour des femmes, qui
L'assistèrent de leurs biens, reçurent la permission d'étendre à ce
Maître Lui-même--et autant qu'elle se fait connaître comme Lui-même, en
rompant le pain[205].

89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus,
du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est
grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en
ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son
empire; il est toujours l'objet d'une vénération religieuse partout où
sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition proportionnée à
ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la pensée que vous soyez de
nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il en soit ainsi; vous ne
sauriez être trop noble, et votre suite ne saurait être trop nombreuse;
mais voyez à ce que cette suite soit de vassaux que vous serviez et
nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui vous servent et nourrissent,
et à ce que la multitude qui vous obéit soit la multitude de ceux que
vous avez délivrés, et non réduits en captivité.

     [Note 204: «Breadgiver» ou «Loaf giver». Bread est le
     pain. Loaf c'est _un_ pain, une miche, c'est-à-dire le pain
     avec la forme que lui à donnée le boulanger. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 205: Saint Luc, XXIV, 30-35. Comparez une autre
     application du même texte dans Lectures on Art: «Et l'art
     chrétien ne sera de nouveau possible que quand il... se fera
     reconnaître, comme fit son Maître, _en rompant le pain_»
     (Lectures on Art, IV, 16). Il est vrai que l'Index de
     «Lectures on Art» donne comme référence à ce passage: Actes,
     11, 42. Mais en se reportant à l'un et l'autre texte, le
     lecteur verra que la référence au texte de saint Luc, pour
     être moins littérale, est plus exacte en esprit. (Note du
     traducteur.)]

90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination
domestique, est également vrai de la domination de la reine; cette très
haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi ces
très hauts devoirs. Rex et Regina--Roi et Reine--«Bien-Faisants»,
(Right-doers)[206]; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci
que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le
corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et
enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez
toutes, dans plus d'un cœur, des trônes, avec une couronne qu'on ne
dépose pas; reines vous devez toujours être[207], reines pour vos
fiancés, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut
mystère pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera
toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la
Femme. Mais, hélas! trop souvent vous êtes de paresseuses et
insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites
choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le
désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes, au
mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du Prince
de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises trahissent,
pendant que celles qui sont bonnes l'oublient.

     [Note 206: Rapprochez la _Bible d'Amiens_ sur David: «Roi
     et Prophète, symbole de toute Royauté divinement bienfaisante
     (Divinely _right doing_)» (_Bible d'Amiens_, IV, 32), et la
     Couronne d'Olivier sauvage: «Lui (le roi) dont la royauté
     signifie seulement que sa fonction est d'être envers chacun
     bienfaisant (_right doing_)» (III, la Guerre). (Note du
     traducteur.)]

     [Note 207: Comparez la Couronne d'Olivier sauvage: «La
     véritable épouse dans la maison de son mari est une servante.
     C'est dans son cœur qu'elle est reine.» (Note du
     traducteur.)]

91. «Prince de la Paix[208]». Pensez à ce nom. Quand les rois gouvernent
en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux aussi, dans leur
étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent le pouvoir. Il n'est
pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre monarchie que la leur
est _an_archie[209]. Ceux qui gouvernent vraiment «Dei gratia» sont tous
princes, oui, princes et princesses de la Paix. Il n'y a pas une guerre
dans le monde, non, pas une injustice, dont vous, femmes, ne soyez
responsables; responsables non de l'avoir provoquée, mais de ne pas
l'avoir empêchée. Les hommes, par nature, sont enclins à combattre; ils
combattront pour n'importe quelle cause ou pour aucune. C'est à vous de
choisir leur cause pour eux, et de les retenir quand il n'y a pas de
cause à défendre. Il n'y a pas de souffrance, pas d'injustice, pas de
misère sur la terre, dont vous ne soyez coupables. Les hommes peuvent
supporter la vue de ces choses, mais vous ne devriez pas pouvoir la
supporter. Les hommes peuvent fouler tout cela aux pieds sans rien
ressentir, car la lutte est leur lot, et l'homme est pauvre de sympathie
et avare d'espérance; vous seules pouvez sentir la profondeur de la
peine et deviner le chemin de la guérison.

     [Note 208: Isaïe, IX, 5, Ruskin fait souvent allusion à
     ce verset, notamment: _Bible d'Amiens_, IV, 52, Unto this
     last, § 44, la Couronne d'Olivier sauvage, § 31. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 209: J'emprunte cette allitération, qui rend assez
     bien le «rule» et «mis-rule» du texte, à l'Union pour
     l'action morale (Bulletin du 15 février 1896).]

Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous
vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos
jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un
monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et
dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.

92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous les
phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris des
abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, peut
tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont les
mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas de la
vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne m'étonne
pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, dans
l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais. Je ne
m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre des
multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par la
frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables forfaits
amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. Mais ce
qui m'étonne toujours--oh! combien cela m'étonne!--c'est de voir parmi
vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, douée d'un
pouvoir--si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant et sur le
père,--plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les vagues de
la mer--que dis-je, d'un infini de bénédiction que son époux ne voudrait
pas céder contre la terre elle-même, quand même elle serait faite d'une
seule topaze massive et parfaite[210]--de voir cette femme abdiquer une
telle majesté pour jouer à la préséance avec la voisine de la porte en
face. Oui cela m'étonne--oh! m'étonne--de la voir le matin, dans toute
la fraîcheur de son âme innocente, descendre dans son jardin, jouer avec
la frange de ses fleurs protégées, et relever leurs têtes penchées, un
sourire heureux au visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur
entoure sa place de paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle
voulait seulement chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert
de roses, l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la
racine par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots
montants de leur sang répandu.

     [Note 210: Allusion à cette réponse d'Othello à Emilia:
     «Si elle avait été fidèle--quand le ciel m'aurait offert un
     autre univers--formé d'une seule topaze massive et pure--je
     ne l'aurais pas cédée en échange.» (_Othello_, scène XVI.)
     (Note du traducteur.)]

93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins
que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de
jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux?
Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que
toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout où
ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol
rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la mesure où
ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes amères et sur des
épines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais
ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire; cette vieille coutume
comportait un sens meilleur. Le sentier que suit une femme bonne est
certes jonché de fleurs; mais elles viendront derrière ses pas, non
devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies et les marguerites en
sont restées roses[211].»

94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;--fausse et
vaine[212]! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci aussi
est une rêverie de poète:

        Même la légère campanule relève sa tête
        Qui rebondit sous ses pas aériens[213].

     [Note 211: Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)]

     [Note 212: Tennyson, nous dit la «Library Edition», se
     montra piqué de cette interprétation. «Le jour même, dit-il à
     Thomas Wilson, où j'écrivis cela, je vis les marguerites
     toutes roses à Maidens Croft et j'avais envie d'en envoyer
     une à Ruskin avec cette suscription: «Un mensonge
     pathétique.» Sur ces derniers mots, voir la note page 222.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 213: Cité de la description d'Ellen Douglas dans la
     Dame du Lac de Walter Scott, nous dit la «Library Edition».
     (Note du traducteur.)]

Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle
pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et
non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de
folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment
dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et
sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une
fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une
fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui
qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez
que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la
floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard
de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement
de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la
noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée
d'épargner,--si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la
sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: «Viens, Vent du
sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates
s'exhalent[214],» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne
pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout
cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des
fleurs plus belles que celles-là--des fleurs qui pourraient vous bénir
de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des
fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les vôtres,
et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours. Est-ce là un
faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les rochers,--au loin dans
l'obscurité des rues terribles, gisent ces faibles fleurettes, leurs
fraîches feuilles déchirées, leurs tiges brisées; ne descendrez vous
jamais auprès d'elles pour les bien arranger dans leurs petites
corbeilles odorantes, pour les abriter, toutes tremblantes, du vent
cruel? Les matins succéderont-ils aux matins, pour nous, mais non pour
elles? L'aube se lèvera-t-elle seulement pour regarder au loin les
frénétiques Danses de la mort[215]; et ne se lèvera-t-elle jamais pour
rafraîchir de son souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et
de chèvrefeuille, et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne
vous donnant pas le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la
grande Mathilde de Dante[216], qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se
tenait debout, tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes),
disant:

        Viens dans le jardin, Maud,
        Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée
        Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin
        Et le musc des roses s'exhale[217].

     [Note 214: Cantique des Cantiques, IV, 16.]

     [Note 215: Voir la note de la page 138. (Note de
     l'auteur.)]

     [Note 216: «Et là m'apparut..... une Dame seule, laquelle
     s'en allait chantant, et cueillant l'une après l'autre les
     fleurs dont sa route était émaillée..... Comme une femme en
     dansant tourne à terre sur elle-même et les pieds serrés,
     mettant à peine un pied devant l'autre, ainsi sur les petites
     fleurs vermeilles et jaunes, elle se tourna vers moi,
     semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes.» (Divine
     Comédie, Purgatoire, chant XXVIII). Selon Mme Lucie
     Félix-Faure-Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la
     rencontre avec Mathilde, dans sa correspondance, s'est
     peut-être souvenu «des pas légers de Mathilde sur le sol
     embaumé pour évoquer la dame du Jardin, dans le poème de la
     Sensitive, celle dont le pied semblait avoir compassion de
     l'herbe qu'il foulait». (Lucie Félix-Faure, les Femmes de
     l'œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante,
     Tennyson, Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)]

     [Note 217: Tennyson, Maud.]

Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes,
dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur
profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux[218], et
dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par bouton,
en la fleur de promesse;--et encore elles se tournent vers vous, et pour
vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!--et le lys
soupire: J'attends[219]».

     [Note 218: L'Union pour l'action morale dit «avec l'essor
     d'un clocher béni», ce qui est très acceptable; j'invoque en
     faveur du sens que j'ai adopté, non d'ailleurs sans
     hésitation, l'autorité de M. de la Sizeranne. (Cf. La
     Religion de la Beauté, p. 148.) (Note du traducteur.)]

     [Note 219: Ces vers de Maud sont cités par Ruskin comme
     exemple «exquis» de «mensonge pathétique» dans le chapitre de
     Modern Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du
     traducteur.)]

95. Avez-vous remarqué que j'ai passé deux lignes quand je vous ai lu la
première stance et pensez-vous que je les aie oubliées? Ecoutez-les
maintenant:

        Viens dans le jardin, Maud,
        Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée,
        Viens dans le jardin, Maud,
        Je suis sur la porte, tout seul.

Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux
jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non
d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à
l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un
qu'elle supposa être le jardinier[220]? Ne l'avez-vous pas cherché
souvent, Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte
de cet ancien jardin où l'Épée flamboyante est plantée[221]?

     [Note 220: Saint Jean, XX, 15. Ruskin a fait des mêmes
     versets un bel usage dans Fors Clavigera: «Rappelez-vous
     seulement des jours où le Sauveur des hommes apparut aux yeux
     humains, se levant du tombeau pour rendre manifeste son
     immortalité. Vous pensiez sans doute qu'il était apparu dans
     sa gloire, d'une surnaturelle et inconcevable beauté? Il
     apparut si simple dans son aspect, dans ses vêtements, que
     celle qui, de toute la terre, pouvait le mieux le
     reconnaître, l'apercevant à travers ses larmes, ne le
     reconnut pas. Elle le prit pour «le jardinier». (Fors
     Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la Fin de
     Satan: «Madeleine croira que c'est le jardinier.» (Note du
     traducteur.)]

     [Note 221: Genèse, III, 24. Voir une belle application de
     ce texte dans Modern Painters:--«Et il mit à l'orient du
     jardin un chérubin à l'épée flamboyante.»--«Ces flammes
     sont-elles inextinguibles et vraiment ne peut-on plus passer
     à travers les portes qui gardent le chemin? Ou plutôt
     n'est-ce pas que nous ne désirons plus y entrer?... Tant que
     nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes,
     etc.; en vérité l'épée flamboyante se mettra en travers de
     tout chemin et les portes de l'Eden resteront fermées,
     jusqu'au jour où nous aurons rentré au fourreau les pointes
     plus enflammées encore de nos passions, etc.» (Modern
     Painters, partie VI, § 51.)(Note du traducteur.)]

Là Il n'est jamais; mais à la porte de _ce jardin-ci_ Il attend
toujours--il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir
avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la
grenade a bourgeonné.

Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main
conduit; là vous verrez[222] éclater les grenades où sa main, a caché la
graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des
anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés des
sentiers où Il a semé, et, s'appelant l'un l'autre à travers les rangées
des vignes, dire: «Emparons-nous des renards[223], des petits renards
qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres grappes de
raisins.»

     [Note 222: Cantique des Cantiques, II, 15. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 223: Allusion à saint Luc, IX, 58. «Mais Jésus lui
     répondit: Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel
     des nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa
     tête.» Comparez avec la Couronne d'Olivier sauvage: «ces
     Chasses gardées grâce auxquelles... a été réalisé mot à mot
     ou plutôt en fait dans la personne de Ses pauvres ce que leur
     Maître disait de lui-même, que les renards et les oiseaux
     avaient des demeures, mais que Lui n'en avait point.»
     (Conférence I, Le Travail.) (Sur le même verset encore, voir
     Eagles Nest.) Avec cette ingéniosité merveilleuse qui,
     commentant les Evangiles à l'aide de l'histoire et de la
     géographie (histoire et géographie d'ailleurs forcément un
     peu hypothétiques), y donne aux moindres paroles du Christ un
     tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des
     circonstances et des lieux d'une réalité indiscutable, mais
     qui parfois risque par là-même d'en restreindre un peu le
     sens et la portée, Renan, dont il peut être intéressant
     d'opposer ici la glose à celle de Ruskin, croit voir dans ce
     verset de saint Luc comme un signe que Jésus commençait à
     éprouver quelque lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de
     Jésus, page 324 des premières éditions.) Il semble qu'il y
     ait dans une telle interprétation, retenu sans doute par un
     sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacrée,
     le germe de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire,
     sous une forme terre à terre et actuelle, des paroles sacrées
     ou seulement classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une
     grande œuvre, une œuvre de génie. Mais par moments on
     n'aurait pas beaucoup à faire pour voir s'y esquisser comme
     une sorte de _Belle Hélène_ du Christianisme. (Note du
     traducteur.)]

Oh! reines que vous êtes,--ô reines!--dans les collines et les calmes
forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils des
tanières et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cités faudra-t-il
que les pierres aient à crier contre vous qu'elles sont les seuls
oreillers où le Fils de l'Homme peut reposer sa tête?




TABLE


_PRÉFACE DU TRADUCTEUR_

Sur la lecture

_SÉSAME ET LES LYS_

I. SÉSAME.

Des Trésors des Rois

II. LES LYS.

Des Jardins des Reines

_ACHEVÉ D'IMPRIMER_

le douze mai mil neuf cent six

PAR

BLAIS ET ROY

A POITIERS

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE




[Fin de la traduction par Marcel Proust
de _Sésame et les Lys_ par John Ruskin]
