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Titre: Ssame et les Lys :
   des trsors des rois, des jardins des reines
   [Traduction de Sesame and Lilies :
   Two lectures delivered at Manchester in 1864]
Auteur: Ruskin, John (1819-1900)
Traducteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Date de la premire publication: 1906
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Mercure de France, 1906
   [Collection d'auteurs trangers]
   [Troisime dition]
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   15 janvier 2011
Date de la dernire mise  jour:
   15 janvier 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 700

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Rnald Lvesque, Mark Akrigg
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
    http://www.pgdpcanada.net
    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






_COLLECTION D'AUTEURS TRANGERS_

JOHN RUSKIN

Ssame et les Lys

DES TRSORS DES ROIS

DES JARDINS DES REINES

TRADUCTION, NOTES ET PRFACE

par

MARCEL PROUST

TROISIME DITION



PARIS
SOCIT DU MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE COND, XXVI




SSAME ET LES LYS




_DU MME AUTEUR_

LA BIBLE D'AMIENS, traduction, notes et prface par
Marcel Proust 1 vol.






JOHN RUSKIN

Ssame et les Lys

DES TRSORS DES ROIS

DES JARDINS DES REINES

TRADUCTION, NOTES ET PRFACE

par

MARCEL PROUST

TROISIME DITION

[Illustration]

PARIS
SOCIT DU MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE COND, XXVI

MCMVI


IL A T TIR DE CET OUVRAGE:
_Douze exemplaires sur papier de Hollande
numrots de 1  12._




Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays, y
compris la Sude et la Norvge.




PRFACE DU TRADUCTEUR
SUR LA LECTURE



_A Madame la Princesse Alexandre
de Caraman-Chimay, dont les
Notes sur Florence auraient fait
les dlices de Ruskin, je ddie respectueusement,
comme un hommage
de ma profonde admiration
pour elle, ces pages que j'ai recueillies
parce qu'elles lui ont plu._

                                     M. P.




PRFACE DU TRADUCTEUR[1]
SUR LA LECTURE

     [Note 1: Je n'ai essay, dans cette prface, que de
     rflchir  mon tour sur le mme sujet qu'avait trait Ruskin
     dans les _Trsors des Rois_: l'utilit de la Lecture. Par l
     ces quelques pages o il n'est gure question de Ruskin
     constituent cependant, si l'on veut, une sorte de critique
     indirecte de sa doctrine. En exposant mes ides, je me trouve
     involontairement les opposer d'avance aux siennes. Comme
     commentaire direct, les notes que j'ai mises au bas de
     presque chaque page du texte de Ruskin suffisaient. Je
     n'aurais donc rien  ajouter ici si je ne tenais  renouveler
     l'expression de ma reconnaissance  mon amie Mlle Marie
     Nordlinger qui, tellement mieux occupe  ces beaux travaux
     de ciselure o elle montre tant d'originalit et de matrise,
     a bien voulu pourtant revoir de prs cette traduction,
     souvent la rendre moins imparfaite. Je veux remercier aussi
     pour tous les prcieux renseignements qu'il a bien voulu me
     faire parvenir M. Charles Newton Scott, le pote et l'rudit
      qui l'on doit L'Eglise et la piti envers les animaux et
     L'Epoque de Marie-Antoinette, deux livres charmants qui
     devraient tre plus connus en France, pleins de savoir, de
     sensibilit et d'esprit.

     _P.-S._--Cette traduction tait dj chez l'imprimeur quand a
     paru dans la magnifique dition anglaise (_Library Edition_)
     des oeuvres de Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook
     et Alexander Wedderburn, le tome contenant _Ssame et les
     Lys_ (au mois de juillet 1905). Je m'empressai de redemander
     mon manuscrit, esprant complter quelques-unes de mes notes
      l'aide de celles de MM. Cook et Wedderburn. Malheureusement
     si cette dition m'a infiniment intress, elle n'a pu autant
     que je l'aurais voulu me servir au point de vue de mon
     volume. Bien entendu la plupart des rfrences taient dj
     indiques dans mes notes. La _Library Edition_ m'en a
     cependant fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre
     des mots nous dit la _Library Edition_, ne lui ayant jamais
     emprunt un renseignement sans indiquer immdiatement d'o il
     m'tait venu. Quant aux rapprochements avec le reste de
     l'oeuvre de Ruskin on remarquera que la Library Edition
     renvoie  des textes dont je n'ai pas parl, et que je
     renvoie  des textes qu'elle ne mentionne pas. Ceux de mes
     lecteurs qui ne connaissent pas ma prface  la Bible
     d'Amiens trouveront peut-tre que, venant ici le second,
     j'aurais d profiter des rfrences ruskiniennes de MM. Cook
     et Wedderburn. Les autres comprenant ce que je me propose
     dans ces ditions ne s'tonneront pas que je ne l'aie pas
     fait. Ces rapprochements tels que je les conois sont
     essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu'un clair de
     la mmoire, une lueur de la sensibilit qui clairent
     brusquement ensemble deux passages diffrents. Et ces clarts
     ne sont pas aussi fortuites qu'elles en ont l'air. En ajouter
     d'artificielles, qui ne seraient pas jaillies du plus profond
     de moi-mme fausserait la vue que j'essaye, grce  elles, de
     donner de Ruskin. La _Library Edition___ donne aussi de
     nombreux renseignements historiques et biographiques, souvent
     d'un grand intrt. On verra que j'en ai fait tat quand je
     l'ai pu, rarement pourtant. D'abord ils ne rpondaient pas
     absolument au but que je m'tais propos. Puis la _Library
     Edition_, dition purement scientifique, s'interdit tout
     commentaire sur le texte de Ruskin, ce qui lui laisse
     beaucoup de place pour tous ces documents nouveaux, tous ces
     indits dont la mise au jour est  vrai dire sa vritable
     raison d'tre. Je fais au contraire suivre le texte de Ruskin
     d'un commentaire perptuel qui donne  ce volume des
     proportions dj si considrables qu'y ajouter la
     reproduction d'indits, de variantes, etc., l'aurait
     dplorablement surcharg. (J'ai d renoncer  donner les
     Prfaces de _Ssame_, et la 3e Confrence que Ruskin ajouta
     plus tard aux deux primitives.) Tout ceci dit pour m'excuser
     de n'avoir pu profiter davantage des notes de MM. Cook et
     Wedderburn et aussi pour tmoigner de mon admiration pour
     cette dition vraiment dfinitive de Ruskin, qui offrira 
     tous les Ruskiniens un si grand intrt.]

Il n'y a peut-tre pas de jours de notre enfance que nous ayons si
pleinement vcus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre,
ceux que nous avons passs avec un livre prfr. Tout ce qui,
semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous cartions
comme un obstacle vulgaire  un plaisir divin: le jeu pour lequel un ami
venait nous chercher au passage le plus intressant, l'abeille ou le
rayon de soleil gnants qui nous foraient  lever les yeux de sur la
page ou  changer de place, les provisions de goter qu'on nous avait
fait emporter et que nous laissions  ct de nous sur le banc, sans y
toucher, tandis que, au-dessus de notre tte, le soleil diminuait de
force dans le ciel bleu, le dner pour lequel il avait fallu rentrer et
o nous ne pensions qu' monter finir, tout de suite aprs, le chapitre
interrompu, tout cela, dont la lecture aurait d nous empcher de
percevoir autre chose que l'importunit, elle en gravait au contraire en
nous un souvenir tellement doux (tellement plus prcieux  notre
jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d'amour,) que,
s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres
d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous
ayons gards des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflts sur
leurs pages les demeures et les tangs qui n'existent plus.

Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des
vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des
heures du jour qui taient assez paisibles et assez inviolables pour
pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le
monde tait parti faire une promenade, je me glissais dans la salle 
manger o, jusqu' l'heure encore lointaine du djeuner, personne
n'entrerait que la vieille Flicie relativement silencieuse, et o je
n'aurais pour compagnons, trs respectueux de la lecture, que les
assiettes peintes accroches au mur, le calendrier dont la feuille de la
veille avait t frachement arrache, la pendule et le feu qui parlent
sans demander qu'on leur rponde et dont les doux propos vides de sens
ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un
diffrent  celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une
chaise, prs du petit feu de bois, dont, pendant le djeuner, l'oncle
matinal et jardinier dirait: Il ne fait pas de mal! On supporte trs
bien un peu de feu; je vous assure qu' six heures il faisait joliment
froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pques! Avant
le djeuner qui, hlas! mettrait fin  la lecture, on avait encore deux
grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de la pompe
d'o l'eau allait dcouler et qui vous faisait lever les yeux vers elle
et la regarder  travers la fentre ferme, l, tout prs, dans l'unique
alle du jardinet qui bordait de briques et de faences en demi-lunes
ses plates-bandes de penses: des penses cueillies, semblait-il, dans
ces ciels trop beaux, ces ciels versicolores et comme reflts des
vitraux de l'glise qu'on voyait parfois entre les toits du village,
ciels tristes qui apparaissaient avant les orages, ou aprs, trop tard,
quand la journe allait finir. Malheureusement la cuisinire venait
longtemps d'avance mettre le couvert; si encore elle l'avait mis sans
parler! Mais elle croyait devoir dire: Vous n'tes pas bien comme cela;
si je vous approchais une table? Et rien que pour rpondre: Non, merci
bien, il fallait arrter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans
des lvres, rptait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux
avaient lus; il fallait l'arrter, la faire sortir, et, pour dire
convenablement: Non, merci bien, lui donner une apparence de vie
ordinaire, une intonation de rponse, qu'elle avait perdues. L'heure
passait; souvent, longtemps avant le djeuner, commenaient  arriver
dans la salle  manger ceux qui, tant fatigus, avaient abrg la
promenade, avaient pris par Msglise, ou ceux qui n'taient pas
sortis ce matin-l, ayant  crire. Ils disaient bien: Je ne veux pas
te dranger, mais commenaient aussitt  s'approcher du feu, 
consulter l'heure,  dclarer que le djeuner ne serait pas mal
accueilli. On entourait d'une particulire dfrence celui ou celle qui
tait reste  crire et on lui disait: Vous avez fait votre petite
correspondance avec un sourire o il y avait du respect, du mystre, de
la paillardise et des mnagements, comme si cette petite
correspondance avait t  la fois un secret d'tat, une prrogative,
une bonne fortune et une indisposition. Quelques-uns, sans plus
attendre, s'asseyaient d'avance  table,  leurs places. Cela, c'tait
la dsolation, car ce serait d'un mauvais exemple pour les autres
arrivants, aller faire croire qu'il tait dj midi, et prononcer trop
tt  mes parents la parole fatale: Allons, ferme ton livre, on va
djeuner. Tout tait prt, le couvert tait entirement mis sur la
nappe o manquait seulement ce qu'on n'apportait qu' la fin du repas,
l'appareil en verre o l'oncle horticulteur et cuisinier faisait
lui-mme le caf  table, tubulaire et compliqu comme un instrument de
physique qui aurait senti bon et o c'tait si agrable de voir monter
dans la cloche de verre l'bullition soudaine qui laissait ensuite aux
parois embues une cendre odorante et brune; et aussi la crme et les
fraises que le mme oncle mlait, dans des proportions toujours
identiques, s'arrtant juste au rose qu'il fallait avec l'exprience
d'un coloriste et la divination d'un gourmand. Que le djeuner me
paraissait long! Ma grand'tante ne faisait que goter aux plats pour
donner son avis avec une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la
contradiction. Pour un roman, pour des vers, choses o elle se
connaissait trs bien, elle s'en remettait toujours, avec une humilit
de femme,  l'avis de plus comptents. Elle pensait que c'tait l le
domaine flottant du caprice o le got d'un seul ne peut pas fixer la
vrit. Mais sur les choses dont les rgles et les principes lui avaient
t enseigns par sa mre, sur la manire de faire certains plats, de
jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilit, elle tait
certaine d'avoir une ide juste de la perfection et de discerner si les
autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses,
d'ailleurs, la perfection tait presque la mme: c'tait une sorte de
simplicit dans les moyens, de sobrit et de charme. Elle repoussait
avec horreur qu'on mt des pices dans les plats qui n'en exigent pas
absolument, qu'on jout avec affectation et abus de pdales, qu'en
recevant on sortt d'un naturel parfait et parlt de soi avec
exagration. Ds la premire bouche, aux premires notes, sur un simple
billet, elle avait la prtention de savoir si elle avait affaire  une
bonne cuisinire,  un vrai musicien,  une femme bien leve. Elle
peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle manque de got en
jouant avec tant d'emphase cet andante si simple. Ce peut tre une
femme trs brillante et remplie de qualits, mais c'est un manque de
tact de parler de soi en cette circonstance. Ce peut tre une
cuisinire trs savante, mais elle ne sait pas faire le bifteck aux
pommes. Le bifteck aux pommes! morceau de concours idal, difficile par
sa simplicit mme, sorte de Sonate pathtique de la cuisine,
quivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale la visite de
la dame qui vient vous demander des renseignements sur un domestique et
qui, dans un acte si simple, peut  tel point faire preuve, ou manquer,
de tact et d'ducation. Mon grand-pre avait tant d'amour-propre qu'il
aurait voulu que tous les plats fussent russis, et s'y connaissait trop
peu en cuisine pour jamais savoir quand ils taient manqus. Il voulait
bien admettre qu'ils le fussent parfois, trs rarement d'ailleurs, mais
seulement par un pur effet du hasard. Les critiques toujours motives de
ma grand'tante impliquant au contraire que la cuisinire n'avait pas su
faire tel plat, ne pouvaient manquer de paratre particulirement
intolrables  mon grand-pre. Souvent, pour viter des discussions avec
lui, ma grand'tante, aprs avoir got du bout des lvres, ne donnait
pas son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connatre immdiatement
qu'il tait dfavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses
yeux doux une dsapprobation inbranlable et rflchie qui avait le don
de mettre mon grand-pre en fureur. Il la priait ironiquement de donner
son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de questions,
s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au martyre plutt
que de lui faire confesser la croyance de mon grand-pre: que
l'entremets n'tait pas trop sucr.

Aprs le djeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la
journe tait un peu chaude, on montait se retirer dans sa chambre, ce
qui me permettait, par le petit escalier aux marches rapproches, de
gagner tout de suite la mienne,  l'unique tage si bas que des fentres
enjambes on n'aurait eu qu'un saut d'enfant  faire pour se trouver
dans la rue. J'allais fermer ma fentre, sans avoir pu esquiver le salut
de l'armurier d'en face, qui, sous prtexte de baisser ses auvents,
venait tous les jours aprs djeuner fumer sa cigarette devant sa porte
et dire bonjour aux passants, qui, parfois, s'arrtaient  causer. Les
thories de William Morris, qui ont t si constamment appliques par
Maple et les dcorateurs anglais, dictent qu'une chambre n'est belle
qu' la condition de contenir seulement des choses qui nous soient
utiles et que toute chose utile, ft-ce un simple clou, soit non pas
dissimule, mais apparente. Au-dessus du lit  tringles de cuivre et
entirement dcouvert, aux murs nus de ces chambres hyginiques,
quelques reproductions de chefs-d'oeuvre. A la juger d'aprs les
principes de cette esthtique, ma chambre n'tait nullement belle, car
elle tait pleine de choses qui ne pouvaient servir  rien et qui
dissimulaient pudiquement, jusqu' en rendre l'usage extrmement
difficile, celles qui servaient  quelque chose. Mais c'est justement de
ces choses qui n'taient pas l pour ma commodit, mais semblaient y
tre venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beaut.
Ces hautes courtines blanches qui drobaient aux regards le lit plac
comme au fond d'un sanctuaire; la jonche de couvre-pieds en marceline,
de courtes-pointes  fleurs, de couvre-lits brods, de taies d'oreiller
en batiste, sous laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au
mois de Marie sous les festons et les fleurs, et que, le soir, pour
pouvoir me coucher, j'allais poser avec prcaution sur un fauteuil o
ils consentaient  passer la nuit;  ct du lit, la trinit du verre 
dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis
le lendemain de mon arrive sur l'ordre de ma tante qui craignait de me
la voir rpandre), sortes d'instruments du culte--presque aussi saints
que la prcieuse liqueur de fleur d'oranger place prs d'eux dans une
ampoule de verre--que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni
mme possible d'utiliser pour mon usage personnel que si 'avaient t
des ciboires consacrs, mais que je considrais longuement avant de me
dshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; ces
petites toles ajoures au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils
un manteau de roses blanches qui ne devaient pas tre sans pines,
puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais me
lever, je m'apercevais que j'y tais rest accroch; cette cloche de
verre, sous laquelle, isole des contacts vulgaires, la pendule
bavardait dans l'intimit pour des coquillages venus de loin et pour une
vieille fleur sentimentale, mais qui tait si lourde  soulever que,
quand la pendule s'arrtait, personne, except l'horloger, n'aurait t
assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette blanche nappe en
guipure qui, jete comme un revtement d'autel sur la commode orne de
deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis bnit, la faisait
ressembler  la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rang l tous les
jours, quand on avait fini la chambre, achevait d'voquer l'ide),
mais dont les effilochements toujours engags dans la fente des tiroirs
en arrtaient si compltement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un
mouchoir sans faire tomber d'un seul coup image du Sauveur, vases
sacrs, buis bnit, et sans trbucher moi-mme en me rattrapant au
prie-Dieu; cette triple superposition enfin de petits rideaux d'tamine,
de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin,
toujours souriants dans leur blancheur d'aubpine souvent ensoleille,
mais au fond bien agaants dans leur maladresse et leur enttement 
jouer autour de leurs barres de bois parallles et  se prendre les uns
dans les autres et tous dans la fentre ds que je voulais l'ouvrir ou
la fermer, un second tant toujours prt, si je parvenais  en dgager
un premier,  venir prendre immdiatement sa place dans les jointures
aussi parfaitement bouches par eux qu'elles l'eussent t par un
buisson d'aubpines relles ou par des nids d'hirondelles qui auraient
eu la fantaisie de s'installer l, de sorte que cette opration, en
apparence si simple, d'ouvrir ou de fermer ma croise, je n'en venais
jamais  bout sans le secours de quelqu'un de la maison; toutes ces
choses, qui non seulement ne pouvaient rpondre  aucun de mes besoins,
mais apportaient mme une entrave, d'ailleurs lgre,  leur
satisfaction, qui videmment n'avaient jamais t mises l pour
l'utilit de quelqu'un, peuplaient ma chambre de penses en quelque
sorte personnelles, avec cet air de prdilection, d'avoir choisi de
vivre l et de s'y plaire, qu'ont souvent, dans une clairire, les
arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles
la remplissaient d'une vie silencieuse et diverse, d'un mystre o ma
personne se trouvait  la fois perdue et charme; elles faisaient de
cette chambre une sorte de chapelle o le soleil--quand il traversait
les petits carreaux rouges que mon oncle avait intercals au haut des
fentres--piquait sur les murs, aprs avoir ros l'aubpine des rideaux,
des lueurs aussi tranges que si la petite chapelle avait t enclose
dans une plus grande nef  vitraux; et o le bruit des cloches arrivait
si retentissant  cause de la proximit de notre maison et de l'glise,
 laquelle d'ailleurs, aux grandes ftes, les reposoirs nous liaient par
un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles taient sonnes
dans notre toit, juste au-dessus de la fentre d'o je saluais souvent
le cur tenant son brviaire, ma tante revenant de vpres ou l'enfant de
choeur qui nous portait du pain bnit. Quant  la photographie par Brown
du _Printemps_ de Botticelli ou au moulage de la _Femme inconnue_ du
muse de Lille, qui, aux murs et sur la chemine des chambres de Maple,
sont la part concde par William Morris  l'inutile beaut, je dois
avouer qu'ils taient remplacs dans ma chambre par une sorte de gravure
reprsentant le prince Eugne, terrible et beau dans son dolman, et que
je fus trs tonn d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de
locomotives et de grle, toujours terrible et beau,  la porte d'un
buffet de gare, o il servait de rclame  une spcialit de biscuits.
Je souponne aujourd'hui mon grand-pre de l'avoir autrefois reu, comme
prime, de la munificence d'un fabricant, avant de l'installer  jamais
dans ma chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me
paraissait historique et mystrieuse et je ne m'imaginais pas qu'il pt
y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considrais comme une
personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais
que partager avec lui et o je le retrouvais tous les ans, toujours
pareil  lui-mme. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu,
et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune
m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses  me dire que _le
Printemps_ de Botticelli. Je laisse les gens de got orner leur demeure
avec la reproduction des chefs-d'oeuvre qu'ils admirent et dcharger leur
mmoire du soin de leur conserver une image prcieuse en la confiant 
un cadre de bois sculpt. Je laisse les gens de got faire de leur
chambre l'image mme de leur got et la remplir seulement de choses
qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens vivre et penser que dans
une chambre o tout est la cration et le langage de vies profondment
diffrentes de la mienne, d'un got oppos au mien, o je ne retrouve
rien de ma pense consciente, o mon imagination s'exalte en se sentant
plonge au sein du non-moi; je ne me sens heureux qu'en mettant le
pied--avenue de la Gare, sur le Port, ou place de l'glise--dans un de
ces htels de province aux longs corridors froids o le vent du dehors
lutte avec succs contre les efforts du calorifre, o la carte de
gographie dtaille de l'arrondissement est encore le seul ornement des
murs, o chaque bruit ne sert qu' faire apparatre le silence en le
dplaant, o les chambres gardent un parfum de renferm que le grand
air vient laver, mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent
fois pour l'apporter  l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait
poser comme un modle pour essayer de le recrer en elle avec tout ce
qu'il contient de penses et de souvenir; o le soir, quand on ouvre la
porte de sa chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est
reste parse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte
referme, on entre plus avant, jusqu' la table ou jusqu' la fentre;
de s'asseoir dans une sorte de libre promiscuit avec elle sur le canap
excut par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le got de
Paris; de toucher partout la nudit de cette vie dans le dessein de se
troubler soi-mme par sa propre familiarit, en posant ici et l ses
affaires, en jouant le matre dans cette chambre pleine jusqu'aux bords
de l'me des autres et qui garde jusque dans la forme des chenets et le
dessin des rideaux l'empreinte de leur rve, en marchant pieds nus sur
son tapis inconnu; alors, cette vie secrte, on a le sentiment de
l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le verrou; de la
pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec elle dans les
grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, tandis que,
tout prs, l'glise sonne pour toute la ville les heures d'insomnie des
mourants et des amoureux.

Je n'tais pas depuis bien longtemps  lire dans ma chambre qu'il
fallait aller au parc,  un kilomtre du village[2]. Mais aprs le jeu
oblig, j'abrgeais la fin du goter apport dans des paniers et
distribu aux enfants au bord de la rivire, sur l'herbe o le livre
avait t pos avec dfense de le prendre encore. Un peu plus loin, dans
certains fonds assez incultes et assez mystrieux du parc, la rivire
cessait d'tre une eau rectiligne et artificielle, couverte de cygnes et
borde d'alles o souriaient des statues, et, par moment sautelante de
carpes, se prcipitait, passait  une allure rapide la clture du parc,
devenait une rivire dans le sens gographique du mot--une rivire qui
devait avoir un nom,--et ne tardait pas  s'pandre (la mme vraiment
qu'entre les statues et sous les cygnes?) entre des herbages o
dormaient des boeufs et dont elle noyait les boutons d'or, sortes de
prairies rendues par elle assez marcageuses et qui, tenant d'un ct au
village par des tours informes, restes, disait-on, du moyen ge,
joignaient de l'autre, par des chemins montants d'glantiers et
d'aubpines, la nature qui s'tendait  l'infini, des villages qui
avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais les autres finir de goter
dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans
le labyrinthe, jusqu' telle charmille o je m'asseyais, introuvable,
adoss aux noisetiers taills, apercevant le plant d'asperges, les
bordures de fraisiers, le bassin o, certains jours, les chevaux
faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche qui tait la fin
du parc en haut, et au del, les champs de bleuets et de coquelicots.
Dans cette charmille, le silence tait profond, le risque d'tre
dcouvert presque nul, la scurit rendue plus douce par les cris
loigns qui, d'en bas, m'appelaient en vain, quelquefois mme se
rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis
s'en retournaient, n'ayant pas trouv; alors plus aucun bruit; seul de
temps en temps le son d'or des cloches qui au loin, par del les
plaines, semblait tinter derrire le ciel bleu, aurait pu m'avertir de
l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur et troubl par le
silence plus profond, vid des derniers sons, qui le suivait, je n'tais
jamais sr du nombre des coups. Ce n'tait pas les cloches tonnantes
qu'on entendait en rentrant dans le village--quand on approchait de
l'glise qui, de prs, avait repris sa taille haute et raide, dressant
sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctu de corbeaux--faire
voler le son en clats sur la place pour les biens de la terre. Elles
n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s'adressant
pas  moi, mais  toute la campagne,  tous les villages, aux paysans
isols dans leur champ, elles ne me foraient nullement  lever la tte,
elles passaient prs de moi, portant l'heure aux pays lointains, sans me
voir, sans me connatre et sans me dranger.

     [Note 2: Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un
     village est un chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne
     donne prs de 3.000 habitants.]

Et quelquefois  la maison, dans mon lit, longtemps aprs le dner, les
dernires heures de la soire abritaient aussi ma lecture, mais cela,
seulement les jours o j'tais arriv aux derniers chapitres d'un livre,
o il n'y avait plus beaucoup  lire pour arriver  la fin. Alors,
risquant d'tre puni si j'tais dcouvert et l'insomnie qui, le livre
fini, se prolongerait peut-tre toute la nuit, ds que mes parents
taient couchs je rallumais ma bougie; tandis que, dans la rue toute
proche, entre la maison de l'armurier et la poste, baignes de silence,
il y avait plein d'toiles au ciel sombre et pourtant bleu, et qu'
gauche, sur la ruelle exhausse o commenait en tournant son ascension
surleve, on sentait veiller, monstrueuse et noire, l'abside de
l'glise dont les sculptures la nuit ne dormaient pas, l'glise
villageoise et pourtant historique, sjour magique du Bon Dieu, de la
brioche bnite, des saints multicolores et des dames des chteaux
voisins qui, les jours de fte, faisant, quand elles traversaient le
march, piailler les poules et regarder les commres, venaient  la
messe dans leurs attelages, non sans acheter au retour, chez le
ptissier de la place, juste aprs avoir quitt l'ombre du porche o les
fidles en poussant la porte  tambour semaient les rubis errants de la
nef, quelques-uns de ces gteaux en forme de tours, protgs du soleil
par un store,--manqus, Saint-Honors et gnoises,--dont l'odeur
oisive et sucre est reste mle pour moi aux cloches de la grand'messe
et  la gaiet des dimanches.

Puis la dernire page tait lue, le livre tait fini. Il fallait arrter
la course perdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit,
s'arrtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond.
Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps dchans en
moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements  diriger, je me
levais, je me mettais  marcher le long de mon lit, les yeux encore
fixs  quelque point qu'on aurait vainement cherch dans la chambre ou
dehors, car il n'tait situ qu' une distance d'me, une de ces
distances qui ne se mesurent pas par mtres et par lieues, comme les
autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec elles quand
on regarde les yeux lointains de ceux qui pensent  autre chose.
Alors, quoi? ce livre, ce n'tait que cela? Ces tres  qui on avait
donn plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie,
n'osant pas toujours avouer  quel point on les aimait, et mme quand
nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l'air de sourire
de notre motion, fermant le livre, avec une indiffrence affecte ou un
ennui feint; ces gens pour qui on avait halet et sanglot, on ne les
verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux. Dj, depuis
quelques pages, l'auteur, dans le cruel pilogue, avait eu soin de les
espacer avec une indiffrence incroyable pour qui savait l'intrt
avec lequel il les avait suivis jusque-l pas  pas. L'emploi de chaque
heure de leur vie nous avait t narre. Puis subitement: Vingt ans
aprs ces vnements on pouvait rencontrer dans les rues de Fougres[3]
un vieillard encore droit, etc. Et le mariage dont deux volumes avaient
t employs  nous faire entrevoir la possibilit dlicieuse, nous
effrayant puis nous rjouissant de chaque obstacle dress puis aplani,
c'est par une phrase incidente d'un personnage secondaire que nous
apprenions qu'il avait t clbr, nous ne savions pas au juste quand,
dans cet tonnant pilogue crit, semblait-il, du haut du ciel, par une
personne indiffrente  nos passions d'un jour, qui s'tait substitue 
l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continut, et, si c'tait
impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages,
apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la ntre  des
choses qui ne fussent pas tout  fait trangres  l'amour qu'ils nous
avaient inspir[4] et dont l'objet nous faisait tout  coup dfaut, ne
pas avoir aim en vain, pour une heure, des tres qui demain ne seraient
plus qu'un nom sur une page oublie, dans un livre sans rapport avec la
vie et sur la valeur duquel nous nous tions bien mpris puisque son lot
ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous
l'apprenaient au besoin d'une phrase ddaigneuse, n'tait nullement,
comme nous l'avions cru, de contenir l'univers et la destine, mais
d'occuper une place fort troite dans la bibliothque du notaire, entre
les fastes sans prestige du Journal de Modes illustr et de la
Gographie d'Eure-et-Loir.....

     [Note 3: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de
     l'indicatif--de ce temps cruel qui nous prsente la vie comme
     quelque chose d'phmre  la fois et de passif, qui, au
     moment mme o il retrace nos actions, les frappe d'illusion,
     les anantit dans le pass sans nous laisser comme le parfait
     la consolation de l'activit--est rest pour moi une source
     inpuisable de mystrieuses tristesses. Aujourd'hui encore je
     peux avoir pens pendant des heures  la mort avec calme; il
     me suffit d'ouvrir un volume des _Lundis_ de Sainte-Beuve et
     d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il
     s'agit de Mme d'Albany): Rien ne _rappelait_ en elle  cette
     poque... _C'tait_ une petite femme dont la taille un peu
     affaisse sous son poids avait perdu, etc. pour me sentir
     aussitt envahi par la plus profonde mlancolie.--Dans les
     romans, l'intention de faire de la peine est si visible chez
     l'auteur qu'on se raidit un peu plus.]

     [Note 4: On peut l'essayer, par une sorte de dtour, pour
     les livres qui ne sont pas d'imagination pure et o il y a un
     substratum historique. Balzac, par exemple, dont l'oeuvre en
     quelque sorte impure est mle d'esprit et de ralit trop
     peu transforme, se prte parfois singulirement  ce genre
     de lecture. Ou du moins il a trouv le plus admirable de ces
     lecteurs historiques en M. Albert Sorel qui a crit sur
     une Tnbreuse Affaire et sur l'Envers de l'Histoire
     Contemporaine d'incomparables essais. Combien la lecture, au
     reste, cette jouissance  la fois ardente et rassise, semble
     bien convenir  M. Sorel,  cet esprit chercheur,  ce corps
     calme et puissant, la lecture, pendant laquelle les mille
     sensations de posie et de bien-tre confus qui s'envolent
     avec allgresse du fond de la bonne sant viennent composer
     autour de la rverie du lecteur un plaisir doux et dor comme
     le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant d'originales et
     fortes mditations dans une lecture, ce n'est pas qu' propos
     d'oeuvres  demi historiques que M. Sorel l'a port  cette
     perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle
     reconnaissance--que la traduction de la Bible d'Amiens a t
     pour lui le sujet des plus puissantes pages peut-tre qu'il
     ait jamais crites.]

... Avant d'essayer de montrer au seuil des Trsors des Rois, pourquoi
 mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rle prpondrant
que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais mettre hors de
cause les charmantes lectures de l'enfance dont le souvenir doit rester
pour chacun de nous une bndiction. Sans doute je n'ai que trop prouv
par la longueur et le caractre du dveloppement qui prcde ce que
j'avais d'abord avanc d'elles: que ce qu'elles laissent surtout en
nous, c'est l'image des lieux et des jours o nous les avons faites. Je
n'ai pas chapp  leur sortilge: voulant parler d'elles, j'ai parl de
toute autre chose que des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles
m'ont parl. Mais peut-tre les souvenirs qu'elles m'ont l'un aprs
l'autre rendus en auront-ils eux-mmes veills chez le lecteur et
l'auront-ils peu  peu amen, tout en s'attardant dans ces chemins
fleuris et dtourns,  recrer dans son esprit l'acte psychologique
original appel _Lecture_, avec assez de force pour pouvoir suivre
maintenant comme au dedans de lui-mme les quelques rflexions qu'il me
reste  prsenter.


On sait que les Trsors des Rois est une confrence sur la lecture que
Ruskin donna  l'Htel-de-Ville de Rusholme, prs Manchester, le 6
dcembre 1864 pour aider  la cration d'une bibliothque  l'Institut
de Rusholme. Le 14 dcembre, il en prononait une seconde, Des Jardins
des Reines sur le rle de la femme, pour aider  fonder des coles 
Ancoats. Pendant toute cette anne 1864, dit M. Collingwood dans son
admirable ouvrage Life and Work of Ruskin, il demeura _at home_, sauf
pour faire de frquentes visites  Carlyle. Et quand en dcembre il
donna  Manchester les cours qui, sous le nom de Ssame et les Lys,
devinrent son ouvrage le plus populaire[5], nous pouvons discerner son
meilleur tat de sant physique et intellectuelle dans les couleurs plus
brillantes de sa pense. Nous pouvons reconnatre l'cho de ses
entretiens avec Carlyle dans l'idal hroque, aristocratique et stoque
qu'il propose et dans l'insistance avec laquelle il revient sur la
valeur des livres et des bibliothques publiques, Carlyle tant le
fondateur de la London Bibliothque...

     [Note 5: Cet ouvrage fut ensuite augment par l'addition
     aux deux premires confrences d'une troisime: The Mystery
     of Life and its Arts. Les ditions populaires continurent 
     ne contenir que des Trsors des Rois et des Jardins des
     Reines. Nous n'avons traduit, dans le prsent volume, que
     ces deux confrences, et sans les faire prcder d'aucune des
     prfaces que Ruskin crivit pour Ssame et les Lys. Les
     dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre
     Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour
     quatre d'entre elles (Smith, Elder et Co), les nombreuses
     ditions de Ssame et les Lys ont toutes paru chez Georges
     Allen, l'illustre diteur de toute l'oeuvre de Ruskin, le
     matre de Ruskin House.]

Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-mme, et sans nous
occuper de ses origines historiques, la thse de Ruskin, nous pouvons la
rsumer assez exactement par ces mots de Descartes, que la lecture de
tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honntes
gens des sicles passs qui en ont t les auteurs. Ruskin n'a
peut-tre pas connu cette pense d'ailleurs un peu sche du philosophe
franais, mais c'est elle en ralit qu'on retrouve partout dans sa
confrence, enveloppe seulement dans un or apollinien o fondent des
brumes anglaises, pareil  celui dont la gloire illumine les paysages de
son peintre prfr. A supposer, dit-il, que nous ayons et la volont
et l'intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en
ont le pouvoir, combien est limite la sphre de nos choix. Nous ne
pouvons connatre qui nous voudrions... Nous pouvons par une bonne
fortune entrevoir un grand pote et entendre le son de sa voix, ou poser
une question  un homme de science qui nous rpondra aimablement. Nous
pouvons usurper dix minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre,
avoir une fois dans notre vie le privilge d'arrter le regard d'une
reine. Et pourtant ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous
dpensons nos annes, nos passions et nos facults  la poursuite d'un
peu moins que cela, tandis que, durant ce temps, il y a une socit qui
nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi
longtemps que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette
socit, parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons
la faire attendre prs de nous toute une journe--rois et hommes d'Etat
attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
l'obtenir--nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres
simplement meubles que sont les rayons de nos bibliothques, nous
n'coutons jamais un mot de ce qu'ils auraient  nous dire[6]. Vous me
direz peut-tre, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux causer avec des
vivants, c'est que vous voyez leur visage, etc., et rfutant cette
premire objection, puis une seconde, il montre que la lecture est
exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus sages et plus
intressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion de connatre
autour de nous. J'ai essay de montrer dans les notes dont j'ai
accompagn ce volume que la lecture ne saurait tre ainsi assimile 
une conversation, ft-ce avec le plus sage des hommes; que ce qui
diffre essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est pas leur plus
ou moins grande sagesse, mais la manire dont on communique avec eux, la
lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous 
recevoir communication d'une autre pense, mais tout en restant seul,
c'est--dire en continuant  jouir de la puissance intellectuelle qu'on
a dans la solitude et que la conversation dissipe immdiatement, en
continuant  pouvoir tre inspir,  rester en plein travail fcond de
l'esprit sur lui-mme. Si Ruskin avait tir les consquences d'autres
vrits qu'il a nonces quelques pages plus loin, il est probable qu'il
aurait rencontr une conclusion analogue  la mienne. Mais videmment il
n'a pas cherch  aller au coeur mme de l'ide de _lecture_. Il n'a
voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une
sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicit des Grecs qui
nous ont montr  peu prs toutes les ides vraies et ont laiss aux
scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que la
lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fcond d'une
communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque
chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgr cela qu'on
puisse lui reconnatre dans notre vie spirituelle le rle prpondrant
qu'il semble lui assigner.

     [Note 6: _Ssame et les Lys, Des Trsors des Rois_, 6.]

Les limites de son rle drivent de la nature de ses vertus. Et ces
vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander
en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout  l'heure
lire au coin du feu dans la salle  manger, dans ma chambre, au fond du
fauteuil revtu d'un appuie-tte au crochet, et pendant les belles
heures de l'aprs-midi, sous les noisetiers et les aubpines du parc, o
tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer
silencieusement auprs de moi, tendant sans mot dire  mes narines
distraites l'odeur des trfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux
fatigus se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant
vers lui ne pourraient dchiffrer son titre  vingt ans de distance, ma
mmoire, dont la vue est plus approprie  ce genre de perceptions, va
vous dire quel il tait: _le Capitaine Fracasse_, de Thophile Gautier.
J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases qui m'apparaissaient
comme les plus originales et les plus belles de l'ouvrage. Je
n'imaginais pas qu'un autre auteur en et jamais crit de comparables.
Mais j'avais le sentiment que leur beaut correspondait  une ralit
dont Thophile Gautier ne nous laissait entrevoir, une ou deux fois par
volume, qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la connaissait
assurment tout entire, j'aurais voulu lire d'autres livres de lui o
toutes les phrases seraient aussi belles que celles-l et auraient pour
objet les choses sur lesquelles j'aurais dsir avoir son avis, Le rire
n'est point cruel de sa nature; il distingue l'homme de la bte, et il
est, ainsi qu'il appert en l'Odysse d'Homerus, pote grgeois,
l'apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement
tout leur saoul durant les loisirs de l'ternit[7]. Cette phrase me
donnait une vritable ivresse. Je croyais apercevoir une antiquit
merveilleuse  travers ce moyen ge que seul Gautier pouvait me rvler.
Mais j'aurais voulu qu'au lieu de dire cela furtivement aprs
l'ennuyeuse description d'un chteau que le trop grand nombre de termes
que je ne connaissais pas m'empchait de me figurer le moins du monde,
il crivt tout le long du volume des phrases de ce genre et me parlt
de choses qu'une fois son livre fini je pourrais continuer  connatre
et  aimer. J'aurais voulu qu'il me dt, lui, le seul sage dtenteur de
la vrit, ce que je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine,
de Sophocle, d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un
mois de mars trs froid, marchant, tapant des pieds, courant par les
chemins, chaque fois que je venais de fermer le livre, dans l'exaltation
de la lecture finie, des forces accumules dans l'immobilit, et du vent
salubre qui soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout
qu'il me dt si j'avais plus de chance d'arriver  la vrit en
redoublant ou non ma sixime et en tant plus tard diplomate ou avocat 
la Cour de cassation. Mais aussitt la belle phrase finie il se mettait
 dcrire une table couverte d'une telle couche de poussire qu'un
doigt aurait pu y tracer des caractres, chose trop insignifiante  mes
yeux pour que je pusse mme y arrter mon attention; et j'en tais
rduit  me demander quels autres livres Gautier avait crits qui
contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connatre enfin sa
pense tout entire.

     [Note 7: En ralit, cette phrase ne se trouve pas, au
     moins sous cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu
     de ainsi qu'il appert en l'Odysse d'Homerus, pote
     grgeois, il y a simplement suivant Homerus. Mais comme
     les expressions il appert d'Homerus, il appert de
     l'Odysse, qui se trouvent ailleurs dans le mme ouvrage, me
     donnaient un plaisir de mme qualit, je me suis permis, pour
     que l'exemple ft plus frappant pour le lecteur, de fondre
     toutes ces beauts en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour
     elles,  vrai dire, de respect religieux. Ailleurs encore
     dans _le Capitaine Fracasse_, Homerus est qualifi de pote
     grgeois, et je ne doute pas que cela aussi m'enchantt.
     Toutefois, je ne suis plus capable de retrouver avec assez
     d'exactitude ces joies oublies pour tre assur que je n'ai
     pas forc la note et dpass la mesure en accumulant en une
     seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant.
     Et je pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je
     rptais la phrase du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux
     pervenches penchs au bord de la rivire, en pitinant les
     cailloux de l'alle, aurait t plus dlicieuse encore si
     j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier tant de ses
     charmes que mon propre artifice runit aujourd'hui, sans
     parvenir, hlas!  me donner aucun plaisir.]

Et c'est l, en effet, un des grands et merveilleux caractres des beaux
livres (et qui nous fera comprendre le rle  la fois essentiel et
limit que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour
l'auteur ils pourraient s'appeler Conclusions et pour le lecteur
Incitations. Nous sentons trs bien que notre sagesse commence o
celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous donnt des
rponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner des dsirs.
Et ces dsirs, il ne peut les veiller en nous qu'en nous faisant
contempler la beaut suprme  laquelle le dernier effort de son art lui
a permis d'atteindre. Mais par une loi singulire et d'ailleurs
providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie peut-tre que
nous ne pouvons recevoir la vrit de personne, et que nous devons la
crer nous-mme), ce qui est le terme de leur sagesse ne nous apparat
que comme le commencement de la ntre, de sorte que c'est au moment o
il nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire qu'ils font natre en
nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien dit. D'ailleurs, si
nous leur posons des questions auxquelles ils ne peuvent pas rpondre,
nous leur demandons aussi des rponses qui ne nous instruiraient pas.
Car c'est un effet de l'amour que les potes veillent en nous de nous
faire attacher une importance littrale  des choses qui ne sont pour
eux que significatives d'motions personnelles. Dans chaque tableau
qu'ils nous montrent, ils ne semblent nous donner qu'un lger aperu
d'un site merveilleux, diffrent du reste du monde, et au coeur duquel
nous voudrions qu'ils nous fissent pntrer. Menez-nous,
voudrions-nous pouvoir, dire  M. Mterlinck,  Mme de Noailles, dans
le jardin de Zlande o croissent les fleurs dmodes, sur la route
parfume de trfle et d'armoise, et dans tous les endroits de la terre
dont vous ne nous avez pas parl dans vos livres, mais que vous jugez
aussi beaux que ceux-l. Nous voudrions aller voir ce champ que Millet
(car les peintres nous enseignent  la faon des potes) nous montre
dans son _Printemps_, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduist
 Giverny, au bord de la Seine,  ce coude de la rivire qu'il nous
laisse  peine distinguer  travers la brume du matin. Or, en ralit,
ce sont de simples hasards de relations ou de parent, qui, en leur
donnant l'occasion de passer ou de sjourner auprs d'eux, ont fait
choisir pour les peindre  Mme de Noailles,  Mterlinck,  Millet, 
Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de rivire,
plutt que tels autres. Ce qui nous les fait paratre autres et plus
beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme un
reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donne au gnie, et que
nous verrions errer aussi singulire et aussi despotique sur la face
indiffrente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette
apparence avec laquelle ils nous charment et nous doivent et au del
de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence mme de cette chose en
quelque sorte sans paisseur,--mirage arrt sur une toile,--qu'est une
vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient percer, c'est le
dernier mot de l'art du peintre. Le suprme effort de l'crivain comme
de l'artiste n'aboutit qu' soulever partiellement pour nous le voile de
laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers.
Alors, il nous dit: Regarde, regarde

        Parfums de trfle et d'armoise,
        Serrant leurs vifs ruisseaux troits
        Les pays de l'Aisne et de l'Oise.

Regarde la maison de Zlande, rose et luisante comme un coquillage.
Regarde! Apprends  voir! Et  ce moment il disparat. Tel est le prix
de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un trop
grand rle  ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une discipline.
La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y
introduire: elle ne la constitue pas.

Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi
dire, de dpression spirituelle, o la lecture peut devenir une sorte de
discipline curative et tre charge, par des incitations rptes, de
rintroduire perptuellement un esprit paresseux dans la vie de
l'esprit. Les livres jouent alors auprs de lui un rle analogue  celui
des psychothrapeutes auprs de certains neurasthniques.

On sait que, dans certaines affections du systme nerveux, le malade,
sans qu'aucun de ses organes soit lui-mme atteint, est enliz dans une
sorte d'impossibilit de vouloir, comme dans une ornire profonde d'o
il ne peut se tirer seul, et o il finirait par dprir, si une main
puissante et secourable ne lui tait tendue. Son cerveau, ses jambes,
ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune incapacit relle
de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de manger. Mais ces
diffrents actes, qu'il serait trs capable d'accomplir, il est
incapable de les vouloir. Et une dchance organique qui finirait par
devenir l'quivalent des maladies qu'il n'a pas serait la consquence
irrmdiable de l'inertie de sa volont, si l'impulsion qu'il ne peut
trouver en lui-mme ne lui venait de dehors, d'un mdecin qui voudra
pour lui, jusqu'au jour o seront peu  peu rduqus ses divers
vouloirs organiques. Or, il existe certains esprits qu'on pourrait
comparer  ces malades et qu'une sorte de paresse[8] ou de frivolit
empche de descendre spontanment dans les rgions profondes de soi-mme
o commence la vritable vie de l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on
les y a conduits ils ne soient capables d'y dcouvrir et d'y exploiter
de vritables richesses, mais, sans cette intervention trangre, ils
vivent  la surface dans un perptuel oubli d'eux-mmes, dans une sorte
de passivit qui les rend le jouet de tous les plaisirs, les diminue 
la taille de ceux qui les entourent et les agitent, et, pareils  ce
gentilhomme qui, partageant depuis son enfance la vie des voleurs de
grand chemin, ne se souvenait plus de son nom, pour avoir depuis trop
longtemps cess de le porter, ils finiraient par abolir en eux tout
sentiment et tout souvenir de leur noblesse spirituelle, si une
impulsion extrieure ne venait les rintroduire en quelque sorte de
force dans la vie de l'esprit, o ils retrouvent subitement la
puissance de penser par eux-mmes et de crer. Or, cette impulsion que
l'esprit paresseux ne peut trouver en lui-mme et qui doit lui venir
d'autrui, il est clair qu'il doit la recevoir au sein de la solitude
hors de laquelle, nous l'avons vu, ne peut se produire cette activit
cratrice qu'il s'agit prcisment de ressusciter en lui. De la pure
solitude l'esprit paresseux ne pourrait rien tirer, puisqu'il est
incapable de mettre de lui-mme en branle son activit cratrice. Mais
la conversation la plus leve, les conseils les plus pressants ne lui
serviraient non plus  rien, puisque cette activit originale ils ne
peuvent la produire directement. Ce qu'il faut donc, c'est une
intervention qui, tout en venant d'un autre, se produise au fond de
nous-mmes, c'est bien l'impulsion d'un autre esprit, mais reue au sein
de la solitude. Or nous avons vu que c'tait prcisment l la
dfinition de la lecture, et qu' la lecture seule elle convenait. La
seule discipline qui puisse exercer une influence favorable sur de tels
esprits, c'est donc la lecture: ce qu'il fallait dmontrer, comme disent
les gomtres. Mais, l encore, la lecture n'agit qu' la faon d'une
incitation qui ne peut en rien se substituer  notre activit
personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les
affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout  l'heure,
le psychothrapeute ne fait que restituer au malade la volont de se
servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, rests intacts.
Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins  cette
paresse,  cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui
tre ncessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une
influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un crivain
qui aimait  lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson
commenait rarement  crire sans relire quelques pages de Platon. Et
Dante n'est pas le seul pote que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du
paradis.

     [Note 8: Je la sens en germe chez Fontanes, dont
     Sainte-Beuve a dit: Ce ct picurien tait bien fort chez
     lui... sans ces habitudes un peu matrielles, Fontanes, avec
     son talent, aurait produit bien davantage... et des oeuvres
     plus durables. Notez que l'impuissant prtend toujours qu'il
     ne l'est pas. Fontanes dit:

        Je perds mon temps s'il faut les croire,
        Eux seuls du sicle sont l'honneur

     et assure qu'il travaille beaucoup.

     Le cas de Coleridge est dj plus pathologique. Aucun homme
     de son temps, ni peut-tre d'aucun temps, dit Carpenter (cit
     par M. Ribot dans son beau livre sur les Maladies de la
     Volont), n'a runi plus que Coleridge la puissance du
     raisonnement du philosophe, l'imagination du pote, etc. Et
     pourtant, il n'y a personne qui, tant dou d'aussi
     remarquables talents, en ait tir si peu; le grand dfaut de
     son caractre tait le manque de volont pour mettre ses dons
     naturels  profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans
     l'esprit de gigantesques projets, il n'a jamais essay
     srieusement d'en excuter un seul. Ainsi, ds le dbut de sa
     carrire, il trouva un libraire gnreux qui lui promit
     trente guines pour des pomes qu'il avait rcits, etc. Il
     prfra venir toutes les semaines mendier sans fournir une
     seule ligne de ce pome qu'il n'aurait eu qu' crire pour se
     librer.]

Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques
nous ouvrent au fond de nous-mmes la porte des demeures o nous
n'aurions pas su pntrer, son rle dans notre vie est salutaire. Il
devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous veiller  la vie
personnelle de l'esprit, la lecture tend  se substituer  elle, quand
la vrit ne nous apparat plus comme un idal que nous ne pouvons
raliser que par le progrs intime de notre pense et par l'effort de
notre coeur, mais comme une chose matrielle, dpose entre les feuillets
des livres comme un miel tout prpar par les autres et que nous n'avons
qu' prendre la peine d'atteindre sur les rayons des bibliothques et de
dguster ensuite passivement dans un parfait repos de corps et d'esprit.
Parfois mme, dans certains cas un peu exceptionnels, et d'ailleurs,
nous le verrons, moins dangereux, la vrit, conue comme extrieure
encore, est lointaine, cache dans un lieu d'accs difficile. C'est
alors quelque document secret, quelque correspondance indite, des
mmoires qui peuvent jeter sur certains caractres un jour inattendu, et
dont il est difficile d'avoir communication. Quel bonheur, quel repos
pour un esprit fatigu de chercher la vrit en lui-mme de se dire
qu'elle est situe hors de lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement
conserv dans un couvent de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'
elle, il faut se donner de la peine, cette peine sera toute matrielle,
ne sera pour la pense qu'un dlassement plein de charme. Sans doute, il
faudra faire un long voyage, traverser en coche d'eau les plaines
gmissantes de vent, tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et
se relvent tour  tour dans une ondulation sans fin; il faudra
s'arrter  Dordrecht, qui mire son glise couverte de lierre dans
l'entrelacs des canaux dormants et dans la Meuse frmissante et dore o
les vaisseaux en glissant drangent, le soir, les reflets aligns des
toits rouges et du ciel bleu; et enfin, arriv au terme du voyage, on ne
sera pas encore certain de recevoir communication de la vrit. Il
faudra pour cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le
vnrable archevque d'Utrecht,  la belle figure carre d'ancien
jansniste, avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conqute
de la vrit est conue dans ces cas-l comme le succs d'une sorte de
mission diplomatique o n'ont manqu ni les difficults du voyage, ni
les hasards de la ngociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la
vieille petite glise d'Utrecht, de la bonne volont de qui il dpend
que nous entrions en possession de la vrit, sont des gens charmants
dont les visages du XVIIe sicle nous changent des figures accoutumes
et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au moins par
correspondance. L'estime dont ils continueront  nous envoyer de temps 
autre le tmoignage nous relvera  nos propres yeux et nous garderons
leurs lettres comme un certificat et comme une curiosit. Et nous ne
manquerons pas un jour de leur ddier un de nos livres, ce qui est bien
le moins que l'on puisse faire pour des gens qui vous ont fait don... de
la vrit. Et quant aux quelques recherches, aux courts travaux que nous
serons obligs de faire dans la bibliothque du couvent et qui seront
les prliminaires indispensables de l'acte d'entre en possession de la
vrit--de la vrit que pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque
pas de nous chapper nous prendrons en note--nous aurions mauvaise grce
 nous plaindre des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la
fracheur du vieux couvent sont si exquises, o les religieuses portent
encore le haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van
der Weyden du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons
du XVIIe sicle tourdissent si tendrement l'eau nave du canal qu'un
peu de soleil ple suffit  blouir entre la double range d'arbres
dpouills ds la fin de l't qui frlent les miroirs accrochs aux
maisons  pignons des deux rives.[9]

     [Note 9: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile
     de chercher ce couvent prs d'Utrecht et que tout ce morceau
     est de pure imagination. Il m'a pourtant t suggr parles
     lignes suivantes de M. Lon Sch dans son ouvrage sur
     Sainte-Beuve: Il (Sainte-Beuve) s'avisa un jour, pendant
     qu'il tait  Lige, de prendre langue avec la petite glise
     d'Utrecht. C'tait un peu tard, mais Utrecht tait bien loin
     de Paris et je ne sais pas si _Volupt_ aurait suffi  lui
     ouvrir  deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute
     un peu, car mme aprs les deux premiers volumes de son
     _Port-Royal_, le pieux savant qui avait alors la garde de ces
     archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec peine du bon M.
     Karsten la permission d'entre-biller certains
     cartons...Ouvrez la deuxime dition de _Port-Royal_ et vous
     verrez la reconnaissance que Sainte-Beuve tmoigna  M.
     Karsten (Lon Sch, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et
     suivantes). Quant aux dtails du voyage, ils reposent tous
     sur des impressions vraies. Je ne sais si on passe par
     Dordrecht pour aller  Utrecht, mais c'est bien telle que je
     l'ai vue que j'ai dcrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant 
     Utrecht, mais  Vollendam, que j'ai voyag en coche d'eau,
     entre les roseaux. Le canal que j'ai plac  Utrecht est 
     Delft. J'ai vu  l'hpital de Beaune un Van der Weyden, et
     des religieuses d'un ordre venu, je crois, des Flandres, qui
     portent encore la mme coiffe non que dans le Roger van der
     Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en Hollande.]

Cette conception d'une vrit sourde aux appels de la rflexion et
docile au jeu des influences, d'une vrit qui s'obtient par lettres de
recommandations, que vous remet en mains propres celui qui la dtenait
matriellement sans peut-tre seulement la connatre, d'une vrit qui
se laisse copier sur un carnet, cette conception de la vrit est
pourtant loin d'tre la plus dangereuse de toutes. Car bien souvent pour
l'historien, mme pour l'rudit, cette vrit qu'ils vont chercher au
loin dans un livre est moins,  proprement parler, la vrit elle-mme
que son indice ou sa preuve, laissant par consquent place  une autre
vrit qu'elle annonce ou qu'elle vrifie et qui, elle, est du moins une
cration individuelle de leur esprit. Il n'en est pas de mme pour le
lettr. Lui, lit pour lire, pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le
livre n'est pas l'ange qui s'envole aussitt qu'il a ouvert les portes
du jardin cleste, mais une idole immobile, qu'il adore pour elle-mme,
qui, au lieu de recevoir une dignit vraie des penses qu'elle veille,
communique une dignit factice  tout ce qui l'entoure. Le lettr
invoque en souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans
Villehardouin ou dans Boccace[10], en faveur de tel usage qu'il est
dcrit dans Virgile. Son esprit sans activit originale ne sait pas
isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort; il
s'encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d'tre pour lui un
lment assimilable, un principe de vie, n'est qu'un corps tranger, un
principe de mort. Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains
ce got, cette sorte de respect ftichiste pour les livres, c'est
relativement  ce que seraient les habitudes idales d'un esprit sans
dfauts qui n'existe pas, et comme font les physiologistes qui dcrivent
un fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre gure
chez les tres vivants. Dans la ralit, au contraire, o il n'y a pas
plus d'esprits parfaits que de corps entirement sains, ceux que nous
appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette
maladie littraire. Plus que les autres, pourrait-on dire. Il semble
que le got des livres croisse avec l'intelligence, un peu au-dessous
d'elle, mais sur la mme tige, comme toute passion s'accompagne d'une
prdilection pour ce qui entoure son objet, a du rapport avec lui, dans
l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus grands crivains, dans
les heures o ils ne sont pas en communication directe avec la pense,
se plaisent dans la socit des livres. N'est-ce pas surtout pour eux,
du reste, qu'ils ont t crits; ne leur dvoilent-ils pas mille
beauts, qui restent caches au vulgaire? A vrai dire, le fait que des
esprits suprieurs soient ce que l'on appelle livresques ne prouve
nullement que cela ne soit pas un dfaut de l'tre. De ce que les hommes
mdiocres sont souvent travailleurs et les intelligents souvent
paresseux, on ne peut pas conclure que le travail n'est pas pour
l'esprit une meilleure discipline que la paresse. Malgr cela,
rencontrer chez un grand homme un de nos dfauts nous incline toujours 
nous demander si ce n'tait pas au fond une qualit mconnue, et nous
n'apprenons pas sans plaisir qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et
Justin par coeur, qu'il tait en mesure, si on contestait devant lui la
lgitimit d'un terme[11], d'en tablir la filiation, jusqu' l'origine,
par des citations qui prouvaient une vritable rudition. (J'ai montr
ailleurs comment cette rudition avait chez lui nourri le gnie au lieu
de l'touffer, comme un paquet de fagots qui teint un petit feu et en
accrot un grand.) Mterlinck, qui est pour nous le contraire du lettr,
dont l'esprit est perptuellement ouvert aux mille motions anonymes
communiques par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure
grandement sur les dangers de l'rudition, presque de la bibliophilie,
quand il nous dcrit en amateur les gravures qui ornent une vieille
dition de Jacob Cats ou de l'abb Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs,
quand ils existent, menaant beaucoup moins l'intelligence que la
sensibilit, la capacit de lecture profitable, si l'on peut ainsi dire,
est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les crivains
d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit
dont la vitalit porte lgrement la plus norme lecture, chaque
connaissance nouvelle tant immdiatement rduite  la part de ralit,
 la portion vivante qu'elle contient.

     [Note 10: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire
     dans la socit de quelqu'un parce qu'il a eu un anctre aux
     croisades, c'est de la vanit, l'intelligence n'a rien  voir
      cela. Mais se plaire dans la socit de quelqu'un parce que
     le nom de son grand-pre se retrouve souvent dans Alfred de
     Vigny ou dans Chateaubriand, ou (sduction vraiment
     irrsistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa
     famille (il s'agit d'une femme bien digne d'tre admire sans
     cela) dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voil o le
     pch intellectuel commence. Je l'ai du reste analys trop
     longuement ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup  en dire,
     pour avoir  y insister autrement ici.]

     [Note 11: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_,
     parus dans _la Revue de Paris_.]

Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitt sur
plusieurs citations, mais on sent que les textes cits ne sont pour lui
que des exemples, des allusions inconscientes et anticipes o il aime 
retrouver quelques traits de sa propre pense, mais qui ne l'ont
nullement inspire. Je me rappelle une page du _Monde comme
Reprsentation et comme Volont_ o il y a peut-tre vingt citations 
la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrge naturellement les citations):
Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre  l'optimisme d'une manire
plaisante, Byron l'a faite,  sa faon tragique, dans _Can_. Hrodote
rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-n par des gmissements et
se rjouissaient  chaque mort. C'est ce qui est exprim dans les beaux
vers que nous rapporte Plutarque: Lugere genitum, tanta qui intravit
mala, etc. C'est  cela qu'il faut attribuer la coutume des Mexicains
de souhaiter, etc., et Swift obissait au mme sentiment quand il avait
coutume ds sa jeunesse ( en croire sa biographie par Walter Scott) de
clbrer le jour de sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun
connat ce passage de l'Apologie de Socrate o Platon dit que la mort
est un bien admirable. Une maxime d'Hraclite tait conue de mme:
Vit nomen quidem est vita, opus autem mors. Quant aux beaux vers de
Thognis ils sont clbres: Optima sors homini non esse, etc.
Sophocle, dans l'_OEdipe  Colone_ (1224), en donne l'abrg suivant:
Natum non esse sortes vincit alias omnes, etc. Euripide dit: Omnis
hominum vita est piena dolore (_Hippolyte_, 189), et Homre l'avait dj
dit: Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, quotquot
super terram spirant, etc. D'ailleurs Pline, l'a dit aussi: Nullum
melius esse tempestiva morte. Shakespeare met ces paroles dans la
bouche du vieux roi Henri IV: O, if this were seen--The happiest
youth,--Would shut the book and sit him down and die. Byron enfin: Tis
someting better not to be. Balthazar Gracian nous dpeint l'existence
sous les plus noires couleurs dont le _Criticon_, etc.[12]. Si je ne
m'tais dj laiss entraner trop loin par Shopenhauer, j'aurais eu
plaisir  complter cette petite dmonstration  l'aide des _Aphorismes
sur la Sagesse dans la Vie_, qui est peut-tre de tous les ouvrages que
je connais celui qui suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le
plus d'originalit, de sorte qu'en tte de ce livre, dont chaque page
renferme plusieurs citations, Schopenhauer a pu crire le plus
srieusement du monde: Compiler n'est pas mon fait.

     [Note 12: Schopenhauer, _le Monde comme Reprsentation et
     comme Volont_ (chapitre de la Vanit et des Souffrances de
     la Vie).]

Sans doute, l'amiti, l'amiti qui a gard aux individus, est une chose
frivole, et la lecture est une amiti. Mais du moins c'est une amiti
sincre, et le fait qu'elle s'adresse  un mort,  un absent, lui donne
quelque chose de dsintress, de presque touchant. C'est de plus une
amiti dbarrasse de tout ce qui fait la laideur des autres. Comme nous
ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui ne sont pas encore
entrs en fonctions, toutes ces politesses, toutes ces salutations dans
le vestibule que nous appelons dfrence, gratitude, dvouement et o
nous mlons tant de mensonges, sont striles et fatigantes. De
plus,--ds les premires relations de sympathie, d'admiration, de
reconnaissance,--les premires paroles que nous prononons, les
premires lettres que nous crivons, tissent autour de nous les premiers
fils d'une toile d'habitudes, d'une vritable manire d'tre, dont nous
ne pouvons plus nous dbarrasser dans les amitis suivantes; sans
compter que pendant ce temps-l les paroles excessives que nous avons
prononces restent comme des lettres de change que nous devons payer, ou
que nous paierons plus cher encore toute notre vie des remords de les
avoir laiss protester. Dans la lecture, l'amiti est soudain ramene 
sa puret premire. Avec les livres, pas d'amabilit. Ces amis-l, si
nous passons la soire avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie.
Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu' regret. Et quand nous
les avons quitts, aucune de ces penses qui gtent l'amiti: Qu'ont-ils
pens de nous?--N'avons-nous pas manqu de tact?--Avons-nous plu?--et la
peur d'tre oubli pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amiti
expirent au seuil de cette amiti pure et calme qu'est la lecture. Pas
de dfrence non plus; nous ne rions de ce que dit Molire que dans la
mesure exacte o nous le trouvons drle; quand il nous ennuie, nous
n'avons pas peur d'avoir l'air ennuy, et quand nous avons dcidment
assez d'tre avec lui, nous le remettons  sa place aussi brusquement
que s'il n'avait ni gnie ni clbrit. L'atmosphre de cette pure
amiti est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les
autres, mais nous nous taisons pour nous-mmes. Aussi le silence ne
porte pas, comme la parole, la trace de nos dfauts, de nos grimaces. Il
est pur, il est vraiment une atmosphre. Entre la pense de l'auteur et
la ntre il n'interpose pas ces lments irrductibles, rfractaires 
la pense, de nos gosmes diffrents. Le langage mme du livre est pur
(si le livre mrite ce nom), rendu transparent par la pense de l'auteur
qui en a retir tout ce qui n'tait pas elle-mme jusqu' le rendre son
image fidle; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes
sont dites par l'inflexion unique d'une personnalit; de l une sorte de
continuit, que les rapports de la vie et ce qu'ils mlent  la pense
d'lments qui lui sont trangers excluent et qui permet trs vite de
suivre la ligne mme de la pense de l'auteur, les traits de sa
physionomie qui se refltent dans ce calme miroir. Nous savons nous
plaire tour  tour aux traits de chacun sans avoir besoin qu'ils soient
admirables, car c'est un grand plaisir pour l'esprit de distinguer ces
peintures profondes et d'aimer d'une amiti sans gosme, sans phrases,
comme en soi-mme. Un Gautier, simple bon garon plein de got (cela
nous amuse de penser qu'on a pu le considrer comme le reprsentant de
la perfection dans l'art), nous plat ainsi. Nous ne nous exagrons pas
sa puissance spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, o chaque
phrase, sans qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de
grce et de gaiet de sa personnalit (les mots se rangeant d'eux-mmes
pour la dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposs
dans leur ordre), nous ne pouvons nous empcher de trouver bien loigne
de l'art vritable cette obligation  laquelle il croit devoir
s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la dcrire
entirement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'tant ne
d'aucune impression agrable et forte, ne nous charme nullement. Nous ne
pouvons qu'accuser la pitoyable scheresse de son imagination quand il
compare la campagne avec ses cultures varies  ces cartes de tailleurs
o sont colls les chantillons de pantalons et de gilets et quand il
dit que de Paris  Angoulme il n'y a rien  admirer. Et nous sourions
de ce gothique fervent qui n'a mme pas pris la peine d'aller 
Chartres visiter la cathdrale[13].

     [Note 13: Je regrette d'avoir pass par Chartres sans
     avoir pu voir la cathdrale. (_Voyage en Espagne_, p. 2.)]

Mais quelle bonne humeur, quel got! comme nous le suivons volontiers
dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique
que tout autour de lui nous le devient. Et aprs les quelques jours
qu'il a passs auprs du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la
tempte  bord de son beau vaisseau tincelant comme de l'or, nous
sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin et
nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est
devenu[14]. Nous sentons bien que sa gaiet hbleuse et ses mlancolies
aussi sont chez lui habitudes un peu dbrailles de journaliste. Mais
nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il veut, nous nous
amusons quand il rentre tremp jusqu'aux os, mourant de faim et de
sommeil, et nous nous attristons quand il rcapitule avec une tristesse
de feuilletonniste les noms des hommes de sa gnration morts avant
l'heure. Nous disions  propos de lui que ses phrases dessinaient sa
physionomie, mais sans qu'il s'en doutt; car si les mots sont choisis,
non par notre pense selon les affinits de son essence, mais par notre
dsir de nous peindre, il reprsente ce dsir et ne nous reprsente
pas. Fromentin, Musset, malgr tous leurs dons, parce qu'ils ont voulu
laisser leur portrait  la postrit, l'ont peint fort mdiocre; encore
nous intressent-ils infiniment, mme par l, car leur chec est
instructif. De sorte que quand un livre n'est pas le miroir d'une
individualit puissante, il est encore le miroir de dfauts curieux de
l'esprit. Penchs sur un livre de Fromentin ou sur un livre de Musset,
nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de court et de niais
dans une certaine distinction, au fond du second, ce qu'il y a de vide
dans l'loquence.

     [Note 14: Il devint, me dit-on, le clbre amiral de
     Tinan, pre de Mme Pochet de Tinan, dont le nom est rest
     cher aux artistes, et le grand-pre du brillant capitaine de
     cavalerie.--C'est lui aussi, je pense, qui devant Gate
     assura quelque temps le ravitaillement et les communications
     de Franois II et de la Reine de Naples. Voir Pierre de la
     Gorce, _Histoire du second Empire_.]

Si le got des livres crot avec l'intelligence, ses dangers, nous
l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la
lecture  son activit personnelle. Elle n'est plus pour lui que la plus
noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la
lecture et le savoir donnent les belles manires de l'esprit. La
puissance de notre sensibilit et de notre intelligence nous ne pouvons
la dvelopper qu'en nous-mmes, dans les profondeurs de notre vie
spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits qu'est
la lecture, que se fait l'ducation des faons de l'esprit. Les
lettrs restent, malgr tout, comme les gens de qualit de
l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularit de la
science littraire, restera toujours, mme chez un homme de gnie, une
marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse
consistent, dans l'ordre de la pense aussi, dans une sorte de
Franc-maonnerie d'usages, et dans un hritage de traditions[15].

     [Note 15: La distinction vraie, du reste, feint toujours
     de ne s'adresser qu' des personnes distingues qui
     connaissent les mmes usages, et elle n' explique pas. On
     livre d'Anatole France sous-entend une foule de connaissances
     rudites, renferme de perptuelles allusions que le vulgaire
     n'y aperoit pas et qui en font, en dehors de ses autres
     beauts, l'incomparable noblesse.]

Trs vite, dans ce got et ce divertissement de lire, la prfrence des
grands crivains va aux livres des anciens. Ceux mmes qui parurent 
leurs contemporains le plus romantiques ne lisaient gure que les
classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il parle de ses
lectures, ce sont les noms de Molire, d'Horace, d'Ovide, de Regnard,
qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins livresque des
crivains, dont l'oeuvre toute de modernit et de vie semble avoir rejet
tout hritage classique, lisait, citait, commentait sans cesse Pascal,
Montaigne, Diderot, Tacite[16]. On pourrait presque aller jusqu' dire,
renouvelant peut-tre, par cette interprtation d'ailleurs toute
partielle, la vieille distinction entre classiques et romantiques, que
ce sont les publics (les publics intelligents, bien entendu) qui sont
romantiques, tandis que les matres (mme les matres dits romantiques,
les matres prfrs des publics romantiques) sont classiques. (Remarque
qui pourrait s'tendre  tous les arts. Le public va entendre la musique
de M. Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[17]. Le
public va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis
cependant que ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute  ce que
cette pense contemporaine que les crivains et les artistes originaux
rendent accessible et dsirable au public, fait dans une certaine mesure
tellement partie d'eux-mmes qu'une pense diffrente les divertit
mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent  elle, plus d'effort, et
leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu  sortir de
soi,  voyager, quand on lit.

     [Note 16: C'est pour cela sans doute que souvent, quand
     un grand crivain fait de la critique, il parle beaucoup des
     ditions qu'on donne d'ouvrages anciens, et trs peu des
     livres contemporains. Exemple les _Lundis_ de Sainte-Beuve et
     la _Vie littraire_ d'Anatole France. Mais tandis que M.
     Anatole France juge  merveille ses contemporains, on peut
     dire que Sainte-Beuve a mconnu tous les grands crivains de
     son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il tait aveugl par des
     haines personnelles. Aprs avoir incroyablement rabaiss le
     romancier chez Stendhal, il clbre, en manire de
     compensation, la modestie, les procds dlicats de l'homme,
     comme s'il n'y avait rien d'autre de favorable  en dire!
     Cette ccit de Sainte-Beuve, en ce qui concerne son poque,
     contraste singulirement avec ses prtentions  la
     clairvoyance,  la prescience. Tout le monde est fort,
     dit-il dans _Chateaubriand et son groupe littraire_, 
     prononcer sur Racine et Bossuet... Mais la sagacit du juge,
     la perspicacit du critique, se prouve surtout sur des crits
     neufs, non encore essays du public. Juger  premire vue,
     deviner, devancer, voil le don critique. Combien peu le
     possdent.]

     [Note 17: Et, rciproquement, les classiques n'ont pas de
     meilleurs commentateurs que les romantiques. Seuls, en
     effet, les romantiques savent lire les ouvrages classiques,
     parce qu'ils les lisent comme ils ont t crits,
     romantiquement, parce que, pour bien lire un pote ou un
     prosateur, il faut tre soi-mme, non pas rudit, mais pote
     ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins
     romantiques. Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les
     professeurs de rhtorique qui nous les ont signals, c'est
     Victor Hugo:

        Et dans quatre mouchoirs de sa beaut salis
        Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.

     C'est M. Anatole France:

        L'ignorance et l'erreur  ses naissantes pices
        En habits de marquis, en robes de comtesses.

     Le dernier numro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me
     permet, au moment o je corrige ces preuves, d'tendre, par
     un nouvel exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous
     montre, en effet, dans M. Rodin (article de M. Mauclair), le
     vritable commentateur de la statuaire grecque.]

Mais il est une autre cause  laquelle je prfre, pour finir, attribuer
cette prdilection des grands esprits pour les ouvrages anciens[18].
C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages
contemporains, la beaut qu'y sut mettre l'esprit qui les cra. Ils en
reoivent une autre plus mouvante encore, de ce que leur matire mme,
j'entends la langue o ils furent crits, est comme un miroir de la vie.
Un peu du bonheur qu'on prouve  se promener dans une ville comme
Beaune qui garde intact son hpital du XVe sicle, avec son puits, son
lavoir, sa vote de charpente lambrisse et peinte, son toit  hauts
pignons perc de lucarnes que couronnent de lgers pis en plomb martel
(toutes ces choses qu'une poque en disparaissant a comme oublies l,
toutes ces choses qui n'taient qu' elle, puisque aucune des poques
qui l'ont suivie n'en a vu natre de pareilles), on ressent encore un
peu de ce bonheur  errer au milieu d'une tragdie de Racine ou d'un
volume de Saint-Simon. Car ils contiennent toutes les belles formes de
langage abolies qui gardent le souvenir d'usages ou de faons de sentir
qui n'existent plus, traces persistantes du pass  quoi rien du prsent
ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir
encore la couleur.

     [Note 18: Prdilection qu'eux-mmes croient gnralement
     fortuite; ils supposent que les plus beaux livres se trouvent
     par hasard avoir t crits par les auteurs anciens; et sans
     doute cela peut arriver puisque les livres anciens que nous
     lisons sont choisis dans le pass tout entier, si vaste
     auprs de l'poque contemporaine. Mais une raison en quelque
     sorte accidentelle ne peut suffire  expliquer une attitude
     d'esprit si gnrale.]

Une tragdie de Racine, un volume des mmoires de Saint-Simon
ressemblent  de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans
lequel ils ont t sculpts par de grands artistes avec une libert qui
en fait briller la douceur et saillir la force native, nous meut comme
la vue de certains marbres, aujourd'hui inusits, qu'employaient les
ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux difices la
pierre a fidlement gard la pense du sculpteur, mais aussi, grce au
sculpteur, la pierre, d'une espce aujourd'hui inconnue, nous a t
conserve, revtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle, faire
apparatre, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au XVIIe
sicle--et en elle des coutumes et un tour de pense disparus--que nous
aimons  trouver dans les vers de Racine. Ce sont les formes mmes de
cette syntaxe, mises  nu, respectes, embellies par son ciseau si franc
et si dlicat, qui nous meuvent dans ces tours de langage familiers
jusqu' la singularit et jusqu' l'audace[19] et dont nous voyons, dans
les morceaux les plus doux et les plus tendres, passer comme un trait
rapide ou revenir en arrire en belles lignes brises, le brusque
dessin. Ce sont ces formes rvolues prises  mme la vie du pass que
nous allons visiter dans l'oeuvre de Racine comme dans une cit ancienne
et demeure intacte. Nous prouvons devant elles la mme motion que
devant ces formes abolies, elles aussi, de l'architecture, que nous ne
pouvons plus admirer que dans les rares et magnifiques exemplaires que
nous en a lgus le pass qui les faonna: telles que les vieilles
enceintes des villes, les donjons et les tours, les baptistres des
glises; telles qu'auprs du clotre, ou sous le charnier de l'Aitre, le
petit cimetire qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs,
la Fontaine funraire et la Lanterne des Morts.

     [Note 19: Je crois par exemple que le charme qu'on a
     l'habitude de trouver  ces vers d'Andromaque:

        Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? A quel titre?
        Qui te l'a dit?

     vient prcisment de ce que le lien habituel de la syntaxe
     est volontairement rompu. A quel titre? se rapporte, non
     pas  Qu'a-t-il fait? qui le prcde immdiatement, mais 
     Pourquoi l'assassiner? Et Qui te l'a dit? se rapporte
     aussi  assassiner. (On peut, se rappelant un autre vers
     d'Andromaque: Qui vous l'a dit, seigneur, qu'il me mprise?
     supposer que: Qui te l'a dit? est pour Qui te l'a dit, de
     l'assassiner?). Zigzags de l'expression (la ligne rcurrente
     et brise dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas
     d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une
     grande actrice plus soucieuse de la clart du discours que de
     l'exactitude de la prosodie dire carrment: Pourquoi
     l'assassiner? A quel titre? Qu'a-t-il fait? Les plus
     clbres vers de Racine le sont en ralit parce qu'ils
     charment ainsi par quelque audace familire de langage jete
     comme un pont hardi entre deux rives de douceur. Je t'aimais
     inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidle. Et quel plaisir
     cause la belle rencontre de ces expressions dont la
     simplicit presque commune donne au sens, comme  certains
     visages dans Mantegna, une si douce plnitude, de si belles
     couleurs:

        Et dans un fol amour ma jeunesse _embarque_...
        Runissons trois coeurs qui n'ont pu _s'accorder_.

     Et c'est pourquoi il convient de lire les crivains
     classiques dans le texte, et non de se contenter de morceaux
     choisis. Les pages illustres des crivains sont souvent
     celles o cette contexture intime de leur langage est
     dissimule par la beaut, d'un caractre presque universel,
     du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulire de la
     musique de Gluck se trahisse autant dans tel air sublime que
     dans telle cadence de ses rcitatifs o l'harmonie est comme
     le son mme de la voix de son gnie quand elle retombe sur
     une intonation involontaire o est marque toute sa gravit
     nave et sa distinction, chaque fois qu'on l'entend pour
     ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des photographies de
     Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle pourtant que
     de l'extrieur du monument) qu'il a une ide de cette glise
      coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'
     pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapr de ces
     colonnes riantes, c'est seulement en voyant la puissance
     trange et grave qui enroule des feuilles ou perche des
     oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne peut distinguer que de
     prs, c'est seulement en ayant sur la place mme l'impression
     de ce monument bas, tout en longueur de faade, avec ses mts
     fleuris et son dcor de fte, son aspect de palais
     d'exposition, qu'on sent clater dans ces traits
     significatifs mais accessoires et qu'aucune photographie ne
     retient, sa vritable et complexe individualit.]

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent  nos yeux
les formes de l'me ancienne. Entre les phrases--et je pense  des
livres trs antiques qui furent d'abord rcits,--dans l'intervalle qui
les spare se tient encore aujourd'hui comme dans un hypoge inviol,
remplissant les interstices, un silence bien des fois sculaire. Souvent
dans l'vangile de saint Luc, rencontrant les _deux points_ qui
l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de cantiques
dont il est parsem[20], j'ai entendu le silence du fidle, qui venait
d'arrter sa lecture  haute voix pour entonner les versets suivants[21]
comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens de la Bible.
Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, s'tant scinde
pour l'enclore, en avait gard la forme; et plus d'une fois, tandis que
je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que la brise entrant par la
fentre ouverte avait rpandu dans la salle haute o se tenait
l'Assemble et qui ne s'tait pas vapor depuis dix-sept sicles.

     [Note 20: Et Marie dit: Mon me exalte le Seigneur et
     se rjouit en Dieu, mon Sauveur, etc...-- Zacharie son pre
     fut rempli du Saint-Esprit et il prophtisa en ces mots:
     Bni soit le Seigneur, le Dieu d'Isral de ce qu'il a
     rachet, etc... Il la reut dans ses bras, bnit Dieu et
     dit: Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s'en
     aller en paix...]

     [Note 21: A vrai dire aucun tmoignage positif ne me
     permet d'affirmer que dans ces lectures le rcitant chantt
     les sortes de psaumes que saint Luc a introduits dans son
     vangile. Mais il me semble que cela ressort suffisamment du
     rapprochement de diffrents passages de Renan et notamment de
     Saint-Paul, pp. 257 et suiv.; les Aptres, pp. 99 et 100;
     Marc-Aurle, pp. 502, 503, etc.]

Que de fois, dans la Divine Comdie, dans Shakespeare, j'ai eu cette
impression d'avoir devant moi, insr dans l'heure prsente, actuel, un
peu du pass, cette impression de rve qu'on ressent  Venise sur la
Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui portent
sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre saint
Thodore foulant aux pieds le crocodile,--belles trangres venues
d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient mourir 
leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos changs
autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur pays, sur
cette place publique o brille encore leur sourire distrait, continuent
 attarder au milieu de nous leurs jours du XIIe sicle qu'elles
intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place publique, au
milieu d'aujourd'hui dont il interrompt  cet endroit l'empire, un peu
du XIIe sicle, du XIIe sicle depuis si longtemps enfui, se dresse en
un double lan lger de granit rose. Tout autour, les jours actuels, les
jours que nous vivons circulent, se pressent en bourdonnant autour des
colonnes, mais l brusquement s'arrtent, fuient comme des abeilles
repousses; car elles ne sont pas dans le prsent, ces hautes et fines
enclaves du pass, mais dans un autre temps o il est interdit au
prsent de pntrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs
larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais
interposes entre eux, elles les cartent, rservant de toute leur
mince paisseur la place inviolable du Pass:--du Pass familirement
surgi au milieu du prsent, avec cette couleur un peu irrelle des
choses qu'une sorte d'illusion nous fait voir  quelques pas, et qui
sont en ralit situes  bien des sicles; s'adressant dans tout son
aspect un peu trop directement  l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne
saurait s'en tonner de la part du revenant d'un temps enseveli;
pourtant l, au milieu de nous, approch, coudoy, palp, immobile, au
soleil.

MARCEL PROUST.




PREMIRE CONFRENCE

SSAME


DES TRSORS DES ROIS

_A M. Reynaldo Hahn,  l'auteur
des Muses pleurant la mort de
Ruskin, cette traduction est ddie
en tmoignage de mon admiration
et de mon amiti._

M. P.




PREMIRE CONFRENCE

_SESAME_

DES TRSORS DES ROIS

Vous aurez chacun un gteau de
Ssame et dix livres.
                       LUCIEN: _Le Pcheur_[22].


     [Note 22: Cette pigraphe, qui ne figurait pas dans les
     premires ditions de _Ssame et les Lys_, projette comme un
     rayon supplmentaire qui ne vient toucher que la dernire
     phrase de la confrence (voir page 125), mais illumine
     rtrospectivement tout ce qui a prcd. Ayant donn  sa
     confrence le titre symbolique de Ssame (Ssame des
     _Mille-et-une-Nuits_--la parole magique qui ouvre la porte de
     la caverne des voleurs,--tant l'allgorie de la lecture qui
     nous ouvre la porte de ces trsors o est enferme la plus
     prcieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amus
      reprendre le mot Ssame en lui-mme et, sans plus s'occuper
     des deux sens qu'il a ici (ssame dans Ali-Baba, et la
     lecture),  insister sur son sens original (la graine de
     ssame) et  l'embellir d'une citation de Lucien qui fait en
     quelque sorte jeu de mots en faisant vivement apparatre sous
     la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur
     oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En ralit,
     Ruskin hausse ainsi d'un degr la signification symbolique de
     son titre puisque la citation de Lucien nous rappelle que
     Ssame tait dj dtourn de sa signification dans les
     _Mille et une Nuits_ et qu'ainsi le sens qu'il a comme titre
     de la confrence de Ruskin est une allgorie d'allgorie.
     Cette citation pose nettement ds le dbut les trois sens du
     mot Ssame, la lecture qui ouvre les portes de la sagesse, le
     mot magique d'Ali-Baba et la graine enchante. Ds le dbut
     Ruskin expose ainsi ses trois thmes et  la fin de la
     confrence il les mlera inextricablement dans la dernire
     phrase o sera rappele dans l'accord final la tonalit du
     dbut (ssame graine), phrase qui empruntera  ces trois
     thmes (ou plutt cinq, les deux autres tant ceux des
     _Trsors des Rois_ pris dans le sens symbolique de livres,
     puis se rapportant aux Rois et  leurs diffrentes sortes de
     trsors, nouveau thme introduit vers la fin de la
     confrence) une richesse et une plnitude extraordinaires.
     Sur la citation de Lucien elle-mme la Library Edition
     donne un commentaire qui ne me semblerait exact que si cette
     citation servait d'pigraphe aux _Jardins des Reines_ et non
     aux _Trsors des Rois_. En revanche elle note (et ceci est
     trs intressant) l'admiration de Ruskin (dont tmoigne une
     note au crayon sur une copie du livre), pour un passage des
     _Oiseaux_ d'Aristophane o la Huppe dcrivant la vie simple
     des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se
     nourrissent de ssame. Je crois simplement que Ruskin, un peu
     par cette idoltrie dont j'ai souvent parl, se complaisait
     ainsi  aller adorer un mot dans tous les beaux passages des
     grands auteurs o il figure. L'idoltre notre contemporain,
     auquel j'ai souvent compar Ruskin, met ainsi quelquefois
     jusqu' cinq pigraphes en tte d'une mme pice. Ruskin en a
     bien mis successivement jusqu' cinq en tte de Ssame et
     s'il a opt en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est sans
     doute parce qu'tant plus loigne que les autres du
     sentiment de sa confrence, elle tait par l mme plus
     neuve, plus dcorative, et, en rajeunissant le sens du mot
     Ssame, en clairait bien les divers symboles. Nul doute
     d'ailleurs qu'elle ne l'ait amen  rapprocher des trsors de
     la sagesse le charme d'une vie frugale et  donner  ses
     conseils de sagesse individuelle l'tendue de maximes pour le
     bonheur social. Cette dernire intention se prcise vers le
     milieu de la confrence. Mais c'est le charme prcisment de
     l'oeuvre de Ruskin qu'il y ait entre les ides d'un mme
     livre, et entre les divers livres des liens qu'il ne montre
     pas, qu'il laisse  peine apparatre un instant et qu'il a
     d'ailleurs peut-tre tisss aprs coup, mais jamais
     artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirs de la
     substance toujours identique  elle-mme de sa pense. Les
     proccupations multiples mais constantes de cette pense,
     voil ce qui assure  ces livres une unit plus relle que
     l'unit de composition, gnralement absente, il faut bien le
     dire.

     Je vois que, dans la note place  la fin de la confrence,
     j'ai cru pouvoir noter jusqu' 7 thmes dans la dernire
     phrase. En ralit Ruskin y range l'une  ct de l'autre,
     mle, fait manoeuvrer et resplendir ensemble toutes les
     principales ides--ou images--qui ont apparu avec quelque
     dsordre au long de sa confrence. C'est son procd. Il
     passe d'une ide  l'autre sans aucun ordre apparent. Mais en
     ralit la fantaisie qui le mne suit ses affinits profondes
     qui lui imposent malgr lui une logique suprieure. Si bien
     qu' la fin il se trouve avoir obi  une sorte de plan
     secret qui, dvoil  la fin, impose rtrospectivement 
     l'ensemble une sorte d'ordre et le fait apercevoir
     magnifiquement tage jusqu' cette apothose finale.
     D'ailleurs, si le dsordre est le mme dans tous ses livres,
     le mme geste de rassembler  la fin ses rnes et de feindre
     d'avoir contenu et guid ses coursiers n'existe pas dans
     tous. Aussi bien ne faudrait-il pas voir l plus qu'un jeu.
     (Note du Traducteur.)]

1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de l'ambigut
du titre sous lequel le sujet de la confrence a t annonc: car en
ralit je ne vais parler ni de rois, connus comme rgnant, ni de
trsors conus comme contenant la richesse, mais d'un tout autre ordre
de royaut et d'une autre sorte de richesses que celles ordinairement
reconnues. J'avais mme l'intention de vous demander de m'accorder votre
attention, pendant quelque temps, de confiance, et (comme on le machine
quelquefois quand on emmne un ami pour lui faire voir dans la nature un
site favori) de cacher ce que je dsirais le plus montrer avec
l'imparfait degr d'artifice dont je suis capable jusqu' ce que, au
moment o vous vous y attendiez le moins, nous ayons atteint le meilleur
point de vue par des sentiers dtourns. Mais comme aussi j'ai entendu
dire par des hommes exercs  parler en public, que les auditeurs ne
sont jamais si fatigus que par l'effort qu'ils font pour suivre un
orateur qui ne leur laisse pas entrevoir son but, j'enlverai de suite
le lger masque, et vous dirai franchement que je veux vous entretenir
des trsors cachs dans les livres; de la manire dont nous les
dcouvrons ou dont nous les laissons chapper. Un grand sujet,
direz-vous, et vaste! Oui; si vaste que je n'essaierai pas d'en mesurer
l'tendue; j'essaierai seulement de vous prsenter quelques rflexions
sur la lecture qui s'emparent de moi chaque jour plus profondment[23],
comme j'observe la marche de l'esprit public par rapport  nos moyens
d'ducation plus larges de jour en jour; et l'extension croissante que
prend en consquence l'irrigation, par la littrature, des couches les
plus basses.

2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des
coles pour jeunes gens de diffrentes classes sociales et je reois
beaucoup de lettres de parents relatives  l'ducation de leurs enfants.
Dans la masse de ces lettres je suis toujours frapp de voir l'ide de
une position dans la vie prendre le pas sur toutes les autres
proccupations dans l'esprit des parents, plus spcialement des mres.
L'ducation convenant  telle et telle condition sociale, telle est la
phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais, si je
comprends bien, une ducation bonne en elle-mme;--mme la conception
d'une excellence abstraite dans l'ducation semble rarement atteinte par
les correspondants. Mais une ducation qui maintiendra un bon vtement
sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner avec confiance
la sonnette du visiteur aux portes  doubles sonnettes; qui aura pour
rsultat dfinitif l'tablissement d'une porte  double sonnette dans sa
propre maison; en un mot qui le conduira  l'avancement dans la vie,
_voil_ pourquoi nous prions  genoux, et ceci est _tout_ ce pour quoi
nous prions. Il ne parat jamais venir  l'esprit des parents qu'il
puisse exister une ducation qui, par elle-mme, _soit_ un avancement
dans la vie; que toute autre que celle-l peut tre un avancement dans
la mort; et que cette ducation essentielle peut tre plus facilement
acquise ou donne qu'ils ne le supposent s'ils s'y prennent bien; tandis
qu'elle ne peut tre acquise  aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y
prennent mal.

     [Note 23: Pense trs frquente chez Ruskin. Cf.
     St-Marck's Rest: Maintenant que ma vie touche  son dclin
     il n'est pas un jour qui passe sans augmenter mon doute sur
     le bien fond des mpris, etc., et mon dsir anxieux de
     dcouvrir, etc. (St-Marck's Rest: The Shrine of the
     Slaves)--et un peu partout dans son oeuvre. (Note du
     Traducteur.)]

3. En ralit, parmi les ides aujourd'hui prvalentes et d'une
puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que
la premire, au moins celle qui est avoue avec la plus grande
franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de
la jeunesse est celle de l'Avancement dans la vie. Puis-je vous
demander de considrer avec moi ce que cette ide contient, en fait, et
ce qu'elle devrait contenir?

En fait,  prsent, Avancement dans la vie veut dire, se mettre en
vidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les
autres respectable et honorable[24]. Nous n'entendons pas par cet
avancement, en gnral, le simple acqurir de l'argent, mais qu'on sache
que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune grande
chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous
cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette
soif, si elle est la dernire infirmit de nobles esprits, est aussi la
premire infirmit des esprits faibles[25]; et au total l'influence
impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanit; les plus
grands efforts de la race ayant toujours pu tre attribus  l'amour de
la louange, comme ses plus grands dsastres  l'amour du plaisir[26].

     [Note 24: Cf. _On the old Road_, tome Ier,  166 (note du
     Traducteur). Du reste Ruskin lui-mme dans _On the old Road_
     renvoie  ce passage de _Ssame et les Lys_.]

     [Note 25: Lycidas 71 (rfrence fournie par la Library
     Edition).]

     [Note 26: Remarquez une certaine analogie de forme avec
     la _Bible d'Amiens_, II, 16. (N. du Trad.)]

4. Je ne compte ni critiquer ni dfendre cette force d'impulsion. Je
veux seulement que vous sentiez combien elle est  la racine de
l'effort; spcialement de tout effort moderne[27]. C'est la satisfaction
de la vanit qui est pour nous le stimulant du travail et le baume du
repos; elle touche de si prs aux sources mme de la vie que la blessure
de notre vanit est toujours dite et  bon droit, dans sa mesure,
mortelle; nous l'appelons mortification, employant la mme expression
que nous appliquerions  un mal physique gangreneux et incurable.

     [Note 27: Cf. la mme ide dans _le Matre de la Mer_, de
     M. de Vog, (Note du Traducteur.)]

Et quoique peu d'entre nous soient assez mdecins pour reconnatre les
effets de cette passion sur la sant et l'nergie, je crois que la
plupart des hommes honntes connaissent et reconnatraient  l'instant
sa puissance directrice sur eux comme mobile.

Le marin ne dsire gnralement pas tre fait capitaine seulement parce
qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot  bord. Il
dsire tre fait capitaine pour pouvoir tre _appel_ capitaine. Le
clergyman ne dsire habituellement pas tre fait vque parce qu'il
croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement que la sienne diriger
le diocse  travers les difficults. Il veut tre fait vque, avant
tout pour tre appel Monseigneur[28]. Et un prince ne dsire
ordinairement pas agrandir, ou un sujet conqurir un royaume parce qu'il
croit que personne d'autre ne peut servir l'tat aussi bien sur le
trne, mais, simplement, parce qu'il dsire tre appel Votre Majest,
par autant de lvres qu'on peut en amener  profrer cette expression.

     [Note 28: Voir plus bas la note 1 de la page 69. (Note du
     Traducteur.)]

5. Ceci donc tant l'ide principale de l'avancement dans la vie, sa
force s'applique pour nous tous, selon notre condition, particulirement
 ce second rsultat d'un tel avancement que nous appelons aller dans
la bonne socit. Nous voulons aller dans la bonne socit non pour la
voir, mais pour y tre vu, et notre notion de sa bont repose en premier
lieu sur son clat.

Voulez-vous me pardonner si je m'arrte un instant pour poser ce que je
crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis
jamais une confrence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon
auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez gal que ce soit
l'un ou l'autre, au dbut, mais encore ai-je besoin de le savoir; et
j'aimerais dcouvrir en cet instant si vous tes d'avis que je place les
mobiles gnraux de l'action trop bas. Je suis rsolu, ce soir,  les
placer assez bas pour qu'ils soient accepts comme probables; car
toutes les fois que, dans mes crits sur l'conomie Politique, je
suppose qu'un peu d'honntet, ou de gnrosit, ou de ce qu'on a
coutume d'appeler vertu peut tre pris pour base d'un motif humain
d'action, les gens me rpondent toujours: Vous ne devez pas tabler
l-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien
admettre de commun aux hommes que le dsir d'acqurir et l'envie; aucun
autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou dans des
matires qui ne relvent pas des affaires. Aussi ce soir je commence
bas dans l'chelle des motifs; mais il faut que je sache si vous trouvez
que j'ai raison de faire ainsi. Par consquent laissez-moi demander 
ceux qui accordent que l'amour de la louange est ordinairement dans
l'esprit des hommes le motif le plus puissant de rechercher
l'avancement, et le dsir honnte d'accomplir un devoir quelconque un
motif tout  fait secondaire, de lever les mains. (_Environ une dizaine
de mains se lvent, l'auditoire en partie n'tant pas sr que le
confrencier soit srieux, et en partie intimid d'avoir  affirmer une
opinion._) Je suis trs srieux, j'ai rellement besoin de savoir ce que
vous pensez, toutefois je pourrai m'en rendre compte en posant la
question inverse. Ceux qui pensent que le devoir est gnralement le
premier mobile et la louange le second veulent-ils lever les mains? (_On
assure qu'une main s'est leve derrire le confrencier._) Trs bien; je
vois que vous m'approuvez, et que vous ne trouvez pas que j'aie plac
mon point de dpart trop bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de
nouvelles questions, je me risque  supposer que vous admettrez du moins
le devoir comme un mobile secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le
dsir de faire quelque chose d'utile, ou d'obtenir quelque bien rel est
en effet une ide existante collatrale (quoique secondaire) au dsir
d'avancement de la plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes
moyennement honntes dsirent une place et une fonction, du moins dans
une certaine mesure, pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et
aimeraient  frquenter plutt des gens senss et instruits que des fous
et des ignorants, qu'ils dussent ou non tre vus avec eux[30]--; et
finalement, sans vous ennuyer  vous rpter les truismes courants sur
le prix des amitis, et l'influence des frquentations, vous admettrez
sans doute que nos amis peuvent tre sincres et nos compagnons sages,
et que seront en proportion du srieux et du discernement avec lesquels
nous choisirons les uns et les autres, nos chances gnrales d'tre
heureux et utiles.

     [Note 29: Cf. Vous pouvez observer comme un caractre
     trs frquent de la sagesse avise de l'esprit protestant
     clrical, qu'il suppose instinctivement que le dsir du
     pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel dans
     le clerg, mais est toujours purement goste dans ses
     motifs. L'ide qu'il soit possible de rechercher une
     influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se
     prsente pas une seule fois dans les pages d'un historien
     ecclsiastique d'poque rcente. (_La Bible d'Amiens_, III,
     33. Note du Traducteur.)]

     [Note 30: Et cependant le fait constamment observ que
     beaucoup de gens d'extraction modeste, mais distingus par le
     talent, sont snobs, signifie simplement qu'ils quittent la
     socit d'autres gens de talent pour rechercher celle
     d'hommes ignorants et insenss bien souvent, qu'ils sont
     heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'tre vus.
     (Note du Traducteur.)]

6. Mais en supposant que nous ayons la volont et l'intelligence de bien
choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du
moins combien est limite pour la plupart la sphre de ce choix[31]! A
peu prs toutes nos liaisons sont dtermines par le hasard ou la
ncessit; et restreintes  un cercle troit. Nous ne pouvons pas
connatre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne
pouvons pas les avoir  ct de nous, quand nous aurions le plus besoin
d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert que
momentanment et partiellement  ceux qui sont au-dessous. Nous pouvons,
par une bonne fortune, entrevoir un grand pote, et entendre le son de
sa voix, ou poser une question  un homme de science qui nous rpondra
aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans le
cabinet d'un Ministre, et obtenir des rponses pires que le silence,
tant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le
privilge de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou d'arrter
le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs,
nous les convoitons; nous dpensons nos annes, nos passions et nos
facults  la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que durant ce
temps, il y a une socit qui nous est continuellement ouverte, de gens
qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quels
que soient notre rang et notre mtier; nous parleraient dans les termes
les meilleurs qu'ils puissent choisir, et des choses les plus proches de
leur coeur. Et cette socit, parce qu'elle est si nombreuse et si douce
et que nous pouvons la faire attendre prs de nous toute une journe
(rois et hommes d'Etat attendant patiemment non pour accorder une
audience, mais pour l'obtenir) dans ces antichambres troites et
simplement meubles, les rayons de nos bibliothques, nous ne tenons
aucun compte d'elle; peut-tre dans toute la journe n'coutons-nous
jamais un seul mot de ce qu'elle aurait  nous dire!

     [Note 31: Cette ide nous parat trs belle en ralit,
     parce que nous sentons l'utilit spirituelle dont elle va
     tre  Ruskin et que les amis ne sont ici que des signes,
     et qu' travers ces amis qu'on ne peut choisir, nous sentons
     dj prs d'apparatre les amis qu'on peut choisir, ceux qui
     sont le personnage principal de cette confrence: les livres,
     qui, comme l'actrice en renom, l'tiole qui ne parat pas au
     1er acte, n'ont pas encore fait leur entre. Et dans ce
     raisonnement spcieux et pourtant juste, il est permis de
     reconnatre, conduit du reste si naturellement par ce
     disciple et ce frre de Platon qu'tait Ruskin, comme un
     raisonnement platonicien. Mais encore, Critias, tu ne peux
     choisir tes amis comme il te plat, etc. Mais ici, comme du
     reste trs souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les
     choses vraies, mais n'ont pas cherch les vrais chemins plus
     cachs qui y mnent, la comparaison n'est pas probante. Car
     on _peut_ avoir telle situation dans la vie qui permette de
     _choisir les amis qu'on veut_ (situation dans la vie 
     laquelle il faut naturellement que l'intelligence et le
     charme soient joints, sans cela les gens que l'on pourrait
     mme choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot
     pour _amis_). Mais enfin ces choses-l _peuvent_ se trouver
     runies; je ne dis pas qu'elles le soient frquemment, mais
     il suffit que j'en puisse trouver auprs de moi quelques
     exemples. Or, mme pour ces tres privilgis, les amis
     qu'ils pourront choisir comme ils le voudront ne sauront en
     aucune faon tenir lieu des livres (ce qui prouve bien que
     les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut choisir
     aussi sages que l'on veut) parce qu'en ralit ce qui diffre
     essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas
     la plus ou moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans
     l'autre, mais la manire dont nous communiquons avec eux.
     Notre mode de communication avec les personnes implique une
     dperdition des forces actives de l'me que concentrent et
     exaltent au contraire ce merveilleux miracle de la lecture
     qui est la communication au sein de la solitude. Quand on
     lit, on reoit une autre pense, et cependant on est seul, on
     est en plein travail de pense, en pleine aspiration, en
     pleine activit personnelle: on reoit les ides d'un autre,
     en esprit, c'est--dire en vrit, on peut donc s'unir 
     elles, on est cet autre et pourtant on ne fait que dvelopper
     son moi avec plus de varit que si on pensait seul, on est
     pouss par autrui sur ses propres voies. Dans la
     conversation, mme en laissant de ct les influences
     morales, sociales, etc., que cre la prsence de
     l'interlocuteur, la communication a lieu par l'intermdiaire
     des sons, le choc spirituel est affaibli, l'inspiration, la
     pense profonde, impossible. Bien plus la pense, en devenant
     pense parle, se fausse, comme le prouve l'infriorit
     d'crivain de ceux qui se complaisent et excellent trop dans
     la conversation. (Malgr les illustres exceptions que l'on
     peut citer, malgr le tmoignage d'un Emerson lui-mme, qui
     lui attribue une vritable vertu inspiratrice, on peut dire
     qu'en gnral la conversation nous met sur le chemin des
     expressions brillantes ou de purs raisonnements, presque
     jamais d'une impression profonde.) Donc la gracieuse raison
     donne par Ruskin (l'impossibilit de choisir ses amis, la
     possibilit de choisir ses livres) n'est pas la vraie. Ce
     n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une
     diffrence essentielle entre les deux modes de communication.
     Encore une fois le champ o choisir ses amis peut ne pas tre
     restreint. Il est vrai que, dans ces cas-l, il est cependant
     restreint aux vivants. Mais si tous les morts taient vivants
     ils ne pourraient causer avec nous que de la mme manire que
     font les vivants. Et une conversation avec Platon serait
     encore une conversation, c'est--dire un exercice infiniment
     plus superficiel que la lecture, la valeur des choses
     coutes ou lues tant de moindre importance que l'tat
     spirituel qu'elles peuvent crer en nous et qui ne peut tre
     profond que dans la solitude ou dans cette solitude peuple
     qu'est la lecture. (Note du Traducteur.)]

7. Vous me direz peut-tre, ou vous penserez  part vous, que l'apathie
avec laquelle nous regardons cette socit des nobles qui nous prient de
les couter et la passion avec laquelle nous poursuivons la compagnie
des ignobles, probablement, qui nous mprisent ou qui n'ont rien  nous
enseigner, sont fondes sur ceci--que nous pouvons voir les visages des
hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs dires, que nous
recherchons l'intimit. Mais il n'en est pas ainsi. Supposez que vous ne
deviez jamais voir leurs visages,--supposez que vous soyez plac
derrire un paravent dans le cabinet de l'homme d'Etat ou dans la
chambre du Prince, ne seriez-vous pas content d'couter leurs paroles,
bien qu'il vous ft dfendu de vous avancer hors du paravent? Et quand
le paravent est seulement de plus petite dimension, pli en deux au lieu
d'tre pli en quatre, et que vous pouvez tre cach derrire la
couverture des deux cartons qui relient un livre, et couter toute la
journe non la conversation accidentelle, mais les discours rflchis,
voulus, choisis, des plus sages parmi les hommes, cette vritable
audience, cet honorable conseil priv, vous les mprisez!

8. Mais peut-tre direz-vous que c'est parce que les gens vivants
parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intrt immdiat,
que vous dsirez les entendre. Non; cela ne peut tre ainsi, car les
gens vivants eux-mmes vous parleront beaucoup mieux des sujets actuels
dans leurs crits que dans le nglig de la causerie.

Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite o vous
prfrez les crits rapides et phmres aux crits lents et durables,
aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se diviser en
deux classes: les livres du moment et les livres pour tous les temps.
Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la qualit. Ce
n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et le bon qui
dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres du moment
et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais livres du
moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois dfinir ces deux
sortes de livres avant d'aller plus loin.

9. Le bon livre du moment donc,--je ne parle pas des mauvais--est
simplement l'entretien utile ou agrable de quelque personne avec
laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprim pour vous. Souvent
trs utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent trs
agrable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait l. Ces
brillants rcits de voyages, ces publications o une question est
discute avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et
pathtiques sous la forme de roman, ces rcits documents d'histoire
contemporaine crits par ceux qui y ont jou un rle effectif, tous ces
livres du moment, multiplis parmi nous  mesure que l'ducation se
rpand davantage, appartiennent en propre au prsent; nous devrions leur
tre trs reconnaissants et tre tout honteux de nous-mme si nous n'en
faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage si nous
leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car, strictement
parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement des lettres
ou des journaux mieux imprims. La lettre de notre ami peut tre
dlicieuse ou ncessaire aujourd'hui; si elle vaut d'tre garde ou non
est  considrer. Le journal peut venir absolument  point  l'heure du
djeuner, mais assurment ce n'est pas une lecture pour toute la
journe. Aussi, mme relie en volume, la longue lettre qui vous donne
tant de dtails agrables sur les auberges et les routes, et le temps
qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui vous raconte cette
amusante histoire, ou vous donne les circonstances vraies de tels ou
tels vnements historiques, peut, bien qu'il puisse tre prcieux d'y
recourir  l'occasion, ne pas tre du tout, dans le vrai sens du mot,
un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot,  lire. Un livre est
essentiellement une chose non parle, mais crite[32], et crite dans un
but non de simple communication, mais de permanence.--Le livre-causerie
est imprim seulement parce que l'auteur ne peut pas parler  un millier
de personnes  la fois; s'il le pouvait il le ferait; le volume n'est
que la _multiplication_ de sa voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec
votre ami dans l'Inde. Si vous le pouviez, vous le feriez; au lieu de
cela, vous crivez, c'est simplement la _transmission_ de la voix. Mais
un livre est crit non pour multiplier simplement la voix, non pour la
transporter, simplement, mais pour la perptuer[33]. L'auteur a quelque
chose  dire dont il peroit la vrit ou la beaut secourable. Autant
qu'il sache, personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne
d'autre ne peut le dire. Il est oblig  le dire, clairement et
mlodieusement s'il le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de
sa vie il sent que ceci est la chose, ou le groupe de choses, qui est
rel pour lui; ceci est le fragment de connaissance vritable ou vision,
que sa part de la lumire du soleil, son lot sur la terre, lui ont
permis de saisir. Il voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur
le rocher s'il le pouvait, en disant: Ceci est le meilleur de moi; pour
le reste, j'ai mang et dormi, aim et ha comme un autre, ma vie fut
comme une vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus;
ceci, si quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir. Ceci
est son crit, c'est dans sa petite capacit d'homme et quel que soit le
degr d'inspiration vritable qui est en lui, son inscription ou
criture. Ceci est un Livre.

     [Note 32: Naturellement cette distinction subsiste dans
     la thorie que nous esquissions tout  l'heure. Un homme ne
     peut nous inspirer que si nous l'entendons dans la solitude,
     c'est--dire si nous le lisons, mais encore faut-il qu'il ait
     t lui-mme inspir. La solitude nous permet seulement de
     nous mettre dans l'tat o lui-mme se trouvait, tat qui ne
     pouvait se produire si le livre tait un livre parl; on ne
     peut pas plus lire qu'crire en parlant. En relisant cette
     phrase de Ruskin: un livre est une chose non parle, mais
     crite, je sens que je l'ai moins contredit que je ne
     croyais le faire. Mais il reste en tous cas que si le livre
     est une chose non parle mais crite, c'est aussi une chose
     lue et non coute dans une conversation, et qui ne peut en
     consquence tre assimile  un ami. Si Ruskin ne l'a pas
     dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son gnie
     d'unir  l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la
     simplicit sereine et enveloppe (et non inquite et
     dveloppe), le sourire, le ct esthtique des Grecs. Il
     n'a pas essay d'analyser l'tat d'me original du lecteur.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 33: Perptuer est l pour la symtrie. Mais, en
     ralit, ce n'est plus la mme voix qu'il s'agit de
     perptuer. Si c'tait simplement le mme genre de voix,--rien
     que des paroles parles,--les perptuer serait aussi
     frivole que les transmettre ou les multiplier. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 34: Je ne connaissais pas ce passage des Trsors
     des Rois quand j'crivais dans la Prface de la Bible
     d'Amiens: Ruskin fut un de ces hommes..... avertis de la
     prsence auprs d'eux d'une ralit ternelle,
     instinctivement perue par l'inspiration,.....  laquelle ils
     consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie phmre.
     De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers 
     dchiffrer, sont avertis _des parties de la ralit_ sur
     lesquelles leurs dons spciaux leur dpartissent une lumire
     particulire, par une sorte de dmon qui les guide, etc. Le
     don spcial pour Ruskin, etc. Le pote tant pour Ruskin...
     une sorte de scribe crivant sous la dicte de la nature une
     partie plus ou moins importante de son secret, le premier
     devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son cr au
     message divin. Or ce passage des Trsors des Rois vrifie en
     quelque sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour
     regarder sa pense (on ne peut voir qu'avec quelque chose
     d'analogue  ce qui est regard, si la lumire n'tait pas
     dans l'oeil, a dit Goethe, l'oeil ne verrait pas la lumire, le
     monde pour tomber sous la pense du savant doit tre de la
     pense) je m'tais trouv prendre une ide si analogue  une
     ide de lui, un verre si pur que pntrerait aisment sa
     lumire; puisque entre ma contemplation et sa pense j'avais
     introduit si peu de matire trangre, opaque et rfractaire.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 35: Saint Jacques, IV, 14: Car qu'est-ce que votre
     vie, ce n'est qu'une vapeur qui parat pour peu de temps et
     qui s'vanouit ensuite. Comparez avec deux belles
     adaptations du mme verset, 1 dans les Sept Lampes de
     l'Architecture: Et puisque notre vie,  mettre les choses au
     mieux, ne doit tre qu'une vapeur qui parat pour peu de
     temps et s'vanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins
     comme un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme
     l'obscurit qui s'paissit au-dessus de la fournaise et des
     rvolutions de la roue. (Lampe de Vie, fin); 2 dans la 3e
     confrence de Ssame (The mystery of life and its arts):
     Si, autrefois, le peu d'influence que j'avais tait d en
     partie  l'enthousiasme avec lequel je pouvais contempler les
     nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette influence
     je ne veux plus la devoir qu'au srieux avec lequel je serai
     capable de dessiner la forme et de rendre la beaut de cette
     autre espce de brillant nuage dont il a t crit:
     Qu'est-ce que votre vie: ce n'est qu'une vapeur qui parat
     pour peu de temps, puis s'vanouit ( 96). (Note du
     traducteur.)]

10. Peut-tre pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais t crit ainsi?

Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu 
l'honntet, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honntet ni
bont dans un homme sage? Aucun de nous, j'espre, n'est assez
malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'oeuvre d'un
homme sage qui est faite honntement et avec bont, cette parcelle est
son livre ou son morceau d'art.

Il est toujours ml de mauvais fragments, de travail mal fait,
redondant, affect. Mais si vous lisez bien, vous dcouvrirez facilement
les parties vraies, et celles-ci _sont_ le livre[36].

     [Note 36: Notez soigneusement cette phrase et comparez
     avec The queen of the air,  106. (Note de l'auteur.)

     Voici le passage auquel renvoie Ruskin:

     Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai mis ici
     deux assertions; la premire donnait comme base  l'art la
     nature morale; la seconde,  la nature morale, la guerre. Je
     dois maintenant rendre plus claires--et prouver--ces deux
     affirmations. D'abord, en ce qui concerne la nature morale
     considre comme la base de l'art. Sans doute le don
     artistique et la bont du caractre sont deux choses
     distinctes; un homme bon n'est pas ncessairement un peintre,
     et une vision de coloriste n'implique pas de valeur morale.
     Mais le grand art implique l'union de ces deux pouvoirs; il
     n'est que l'expression, par un temprament dou, d'une me
     pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas d'art du tout, et
     s'il n'y a pas d'me--bien plus, pas d'me droite--l'art est
     infrieur, ft-il habile. Le contraire de cette assertion
     (un contraire qui finirait peut-tre par se rencontrer avec
     elle, si on prolongeait les deux penses non pas jusqu'
     l'infini, mais jusqu' une certaine hauteur) a t exprim
     avec beaucoup de grce par Whistler dans son Ten o'clock.--Se
     rappeler aussi le passage des Stones of Venice sur une
     archivolte de Saint-Marc dessine par un artiste inconnu:
     J'ai foi que l'homme qui a dessin cette archivolte et s'en
     est enchant a vcu heureux, sage et _saint_.]

11. Eh bien, des livres de cette espce ont t crits  toutes les
poques, par leurs plus grands hommes[37]--par de grands lettrs, de
grands hommes d'Etat et de grands penseurs. Tous sont  votre
disposition et la Vie est courte. Vous avez dj entendu dire cela
auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et trac la carte de
cette courte vie et de ses possibilits? Savez-vous, si vous lisez ceci,
que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez chapper
aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]? Voulez-vous aller
bavarder avec votre femme de chambre ou votre garon d'curie, quand
vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines[39]? ou vous
flattez-vous de garder quelque dignit et conscience de vos propres
droits au respect, quand vous jouez des coudes avec la foule affaire et
vulgaire, ici pour une entre et l pour une audience, quand pendant
tout ce temps-l cette cour ternelle vous est ouverte o vous
trouveriez [40] une compagnie vaste comme le monde, nombreuse comme ses
jours[41], la puissante, la choisie, de tous les lieux et de tous les
temps. Dans celle-l vous pouvez toujours pntrer, vous y choisirez vos
amitis, votre place, selon qu'il vous plaira; de celle-l, une fois que
vous y avez pntr, vous ne pouvez jamais tre rejet que par votre
propre faute; l, par la noblesse de vos frquentations, sera mise  une
preuve certaine votre noblesse vritable, et les motifs qui vous
poussent  lutter pour prendre une place leve dans la socit des
vivants, verront toute la vrit et la sincrit qui est en eux mesure
par la place que vous dsirez occuper dans la socit des morts[42].

     [Note 37: Cette faon singulire d'user du pronom est
     trs frquente chez Ruskin. Ex.: _Bible d'Amiens_ (IV, 23):
     Ceux-ci sont les deux seuls tombeaux de bronze de _ses_
     grands hommes qui subsistent en France. De mme dans le
     sous-titre de la _Bible d'Amiens_: Esquisses de l'histoire
     de la Chrtient pour les garons et les filles qui ont t
     tenus sur _ses_ fonts baptismaux. Dans la Couronne d'Olivier
     Sauvage: Ces chasses qui ralisent dans la personne de _ses_
     pauvres ce que leur matre, etc., etc. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 38: C'est en obissant  une pense de ce genre que
     le pre de Stuart Mill lui fit commencer le grec  trois ans,
     et lire avant l'ge de huit ans tout Hrodote, la Cyropdie
     et les Mmorables, les Vies de Diogne Laerce, une partie de
     Lucien, Isocrate et six dialogues de Platon, dont le
     Thtte. Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en avance d'un
     quart de sicle sur mes contemporains. A cette manire de
     concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, o il
     montre que ce sont les heures de flnerie qui sont les plus
     fcondes pour l'esprit. Et en allant jusqu' l'autre excs on
     peut trouver charmant et mme potique, sinon profitable pour
     l'esprit (qui sait, d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'tre),
     le genre de vie si bien dcrit par George Eliot dans une page
     d'Adam Bede. Mme l'oisivet est active maintenant, curieuse
     du muses, de littrature priodique, mme des thories
     scientifiques avec aide du microscope. Le vieux Loisir tait
     un personnage tout diffrent; il ne lisait qu'une innocente
     gazette prive d'articles de fond... Il vivait principalement
      la campagne, au milieu d'agrables rsidences de famille.
     Il aimait  flner au parfum de l'abricotier,  s'tendre
     sous les ombrages. Il ne connaissait rien des assembles
     religieuses de la semaine et n'en pensait pas plus mal du
     sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis le texte
     jusqu' la bndiction... Il avait une conscience facile...
     pouvant supporter une forte quantit de bire ou de porto;
     les doutes, les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas
     rendu dlicat... Bon vieux Loisir, ne soyez point svre pour
     lui, etc.

     (Adam Bde, traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et
     341.) (Note du traducteur.)]

     [Note 39: Pascal dit: Quelle vanit que la peinture qui
     attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on
     n'admire pas les originaux! Ne pourrait-on pas dire ici (et
     plus justement encore un peu plus bas,  15  la mtaphore:
     Il est vers dans l'armorial des mots, il connat les mots
     de vieille race, les alliances qu'ils ont contractes, ceux
     qui sont reus, etc.): Quelle vanit que la mtaphore quand
     elle attire l'admiration par la ressemblance des choses dont
     on n'admire pas les originaux. Quelle vanit que la
     mtaphore quand elle donne de la dignit  l'ide prcisment
      l'aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignit.
     Ruskin dit: Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de
     chambre ou votre garon d'curie quand vous pouvez vous
     entretenir avec des rois et des reines. Mais en ralit, et
     si cela n'tait pas une mtaphore, Ruskin ne trouverait pas
     du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi qu'avec une
     servante. Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que
     ceux qui se rapportent exactement au passage en question,
     sont employs, par des crivains qui savent le nant de ces
     choses, pour donner a une ide plus de grandeur (grandeur que
     ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu'elles ne la
     possdent pas en ralit). Je trouve dans Maeterlinck
     (l'volution du Mystre, dans le Temple Enseveli) une
     remarque du mme genre que la mienne (avec la profondeur et
     la beaut en plus, cela va sans dire): Demandons-nous,
     dit-il, si l'heure n'est pas venue de faire une rvision
     srieuse des beauts, des images, des symboles, des
     sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le
     spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre eux
     n'ont plus que des rapports prcaires avec les penses de
     notre existence relle, et s'ils nous retiennent encore c'est
     plutt  titre de souvenirs innocents et gracieux d'un pass
     plus crdule et plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il
     n'est pas indiffrent de vivre au milieu d'images fausses,
     alors mme que nous savons qu'elles sont fausses. Les images
     trompeuses finissent par prendre la place des ides justes
     qu'elles reprsentent, etc.. A merveille, mais maintenant
     ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de
     Maeterlinck (je dis des derniers, car pour la premire partie
     de son oeuvre il reconnat volontiers qu'il y a sacrifi  un
     idal de beaut prim) et nous avanons au milieu de Reines
     irrites, de Princesses endormies (je cite de mmoire et
     peut-tre inexactement), de Nymphes captives, de Rois
     dchus, de seul Prince authentique dont la noblesse remonte
      celle des Dieux mmes.--En ralit pourtant Maeterlinck ne
     mrite pas en cela les mmes reproches que Ruskin. Car ces
     mtaphores cherchent plutt  caractriser une beaut qu'
     lui fournir des titres qui imposent  notre imagination.
     Quand Ruskin dit du Lys que c'est la fleur mme de
     l'Annonciation il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir
     la beaut du Lys, il veut seulement nous le faire rvrer.
     Quand Maeterlinck dit: Cependant, dans une touffe de rayons,
     le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul
     prince authentique parmi toute la roture sortie du potager...
     calice invariable aux six ptales d'argent, dont la noblesse
     remonte  celle des Dieux mmes, le Lys immmorial dresse son
     sceptre antique, inviol, auguste, qui cre autour de lui une
     zne de chastet, de silence, de lumire, il consacre au lys
     les phrases les plus splendides sans doute que depuis
     l'vangile il ait inspires, les plus rellement belles,
     empreintes de la ralit la plus vivante, la plus observe,
     la plus approfondie. Toutes les beauts les plus singulires
     du Lys sont ici  jamais dgages du plaisir confus que donne
     sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans
     notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique,
     mystique, hraldique, au milieu du potager), mais dans une
     touffe de rayons au milieu des autres fleurs, en pleine
     ralit. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par
     exemple, sont tires de ce qu'il y a de plus caractristique
     dans sa forme. Pourtant (car on pourrait  l'infini suivre
     ces deux esprits dans leurs concidences, leurs diversions,
     leurs entrecroisements) le nom de Maeterlinck venait
     ncessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait
     tre prch le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si,
     dans le passage de _Fleurs dmodes_ que j'ai cit sur le
     Lys, il s'carte de Ruskin aprs l'avoir rencontr (page sur
     le Lys de _The Queen of air_ que j'ai cite page 285 de la
     traduction de la Bible d'Amiens), voil qu' dix lignes de
     distance je les retrouve assez prs l'un de l'autre pour
     qu'on sente le perptuel ctoiement (ignor de Maeterlinck
     est-il besoin de le dire, et sans que son originalit absolue
     en doive prouver la plus lgre diminution). Quelques pages
     plus haut, dans _les Fleurs dmodes_: Considrez aussi tout
     ce qui manquerait  la voix de la flicit humaine... si
     depuis des sicles les fleurs n'avaient aliment la langue
     que nous parlons... Tout le vocabulaire, toutes les
     impressions de l'amour sont imprgnes de leur haleine, etc.
     Dans un sentiment d'ailleurs tout diffrent (et  mon avis
     bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, _dans la mme
     phrase_ que celle  laquelle je faisais allusion: Considrez
     ce que chacune de ces fleurs (les Drosid) a t pour
     l'esprit de l'homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc.,
     si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour
     le bien, au moyen-ge, etc.. Mais puisque nous voici revenus
      Ruskin ne le quittons plus, ou plutt demandons  l'oeuvre,
     sinon  la doctrine de M. Maeterlinck, une justification de
     cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin,  propos de
     sa mtaphore: Vous bavardez avec votre valet d'curie quand
     les rois vous attendent. H bien, quand nous avons lu les
     derniers livres de M. Maeterlinck, si sages, fondant
     uniquement la beaut sur l'intelligence et sur la sincrit,
     tout nourris d'une pense si forte, si originale, si nous
     nous demandons ce que nous y avons trouv de plus beau, ce
     sera telle phrase qui ne reflte aucune grande pense, ne
     nous en dcouvre et ne nous en rvle aucune, telle phrase
     purement singulire et sans signification spirituelle
     intressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases
     habites par une grande et neuve pense qui ne suffira pas 
     les rendre belles--nous aimerons celle-ci (M. Maeterlinck
     veut exprimer cette ide trs ordinaire qu'il y a quelquefois
     une justice accidentelle): comme il se peut qu'une flche,
     lance par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un
     parricide. L'ide n'est pas videmment une des plus
     profondes qu'ait eues M. Maeterlinck. Mais l'espce de
     tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant
     nos yeux est admirable, bien que d'une beaut irrationnelle.
     Qu'y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles: peut-tre
     une certaine couleur azure des belles heures de l't.
     Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce
     qui reste le plus prcieux sont tels tableaux o apparat le
     Sage qui fit aimer  l'auteur les abeilles et les fleurs
     dmodes, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut
     des remparts, et qui accentuent pour nous la parent, avec
     son anctre Mantouan, du Virgile des Flandres. Maeterlinck a
     ajout un admirable philosophe au merveilleux crivain qu'il
     tait. Mais et mme si, comme je le crois, cet crivain est
     devenu encore plus grand, son ami le philosophe n'y a t
     pour rien. On sent trs bien que ce n'est pas parce que le
     penseur s'est dvelopp que l'crivain a grandi. Conclusion:
     la beaut du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc
     fait  Ruskin une querelle injuste, mais non vaine
     puisqu'elle nous a permis de dcouvrir pourquoi il avait au
     fond raison. (Note du traducteur.)]

     [Note 40: Ruskin moins que tout autre. Les biographes de
     Ruskin, dit l'homme qui a le mieux parl de Ruskin et qui l'a
     fait connatre en France, M. Robert de la Sizeranne, dans la
     Prface qu'il a crite pour la belle traduction des Pierres
     de Venise de Mme P. Crmieux, les biographes de Ruskin savent
     que ce n'est pas dans les salons qu'il faut aller chercher
     sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des maons,
     des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des
     gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouv et publi les lettres de
     Ruskin  son gondolier.]

     [Note 41: Voir plus bas la note de la page 78 sur cet
     emploi du prnom chez Ruskin.]

     [Note 42: En ralit la place que nous dsirons occuper
     dans la socit des morts ne nous donne nullement le droit de
     dsirer en occuper une dans la socit des vivants. La vertu
     de ceci devrait nous dtacher de cela. Et si la lecture et
     l'admiration ne nous dtachent pas de l'ambition (je ne parle
     bien entendu que de l'ambition vulgaire, celle que Ruskin
     appelle dsir d'avoir une bonne situation dans le monde et
     dans la vie), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes
     acquis par les premires le droit de sacrifier  la seconde.
     Un homme n'a pas plus de titres  tre reu dans la bonne
     socit ou du moins  dsirer l'tre, parce qu'il est plus
     intelligent et plus cultiv. C'est l un de ces sophismes que
     la vanit des gens intelligents va chercher dans l'arsenal de
     leur intelligence pour justifier leurs penchants les plus
     vils. Cela reviendrait  dire que d'tre devenu plus
     intelligent, cre des droits  l'tre moins. Tout simplement
     diverses personnes se ctoient au sein de chacun de nous, et
     la vie de plus d'un homme suprieur n'est souvent que la
     coexistence d'un philosophe et d'un snob. En ralit il y a
     bien peu de philosophes et d'artistes qui soient absolument
     dtachs de l'ambition et du respect du pouvoir, des gens en
     place. Et chez ceux qui sont plus dlicats ou plus
     rassasis, le snobisme se substitue  l'ambition et au
     respect du pouvoir, comme la superstition s'lve sur la
     ruine des croyances religieuses. La nature morale n'y gagne
     rien. D'un philosophe mondain ou d'un philosophe intimid par
     un ministre, c'est encore le second qui est le plus
     innocent. (Note du traducteur.)]

12. La place que vous dsirez et la place dont vous vous tes rendu
digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour diffre de
toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au travail et au
mrite, mais  rien d'autre. Aucune richesse ne corrompra, aucun nom
n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien de ces portes
Elysennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile ou vulgaire
n'entre l[43]. Aux portes cochres de ce silencieux Faubourg
Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire: Mritez-vous
d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles? Faites-vous
noble vous-mme, et vous le serez. Dsirez-vous ardemment la
conversation des sages? Apprenez  la comprendre et vous l'entendrez.
Mais  d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous lever jusqu'
nous, nous ne pouvons nous courber jusqu' vous. Le lord vivant peut
affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par bienveillance
s'efforcer de vous traduire sa pense, mais ici nous ne feignons ni
n'interprtons; il faut vous lever au niveau de nos penses si vous
voulez tre rjoui par elles et partager nos sentiments si vous voulez
percevoir notre prsence.

     [Note 43: Cf. Emerson: Il en est d'un bon livre comme
     d'une bonne socit. Introduisez un tre vil parmi des tres
     suprieurs--cela ne servira  rien; il n'est pas, il ne
     deviendra pas leur gal; chaque socit se protge elle-mme;
     la compagnie peut se rassurer, cet intrus dont le corps est
     ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la socit.
     (Note du traducteur.)]

13. Ceci, donc, est ce que vous avez  faire et j'admets que c'est
beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver
au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils mprisent votre
ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des deux
manires suivantes:

1 D'abord par un dsir sincre d'tre instruits par eux et d'entrer
dans leurs penses. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de retrouver
les vtres exprimes par eux. Si celui qui crivit le livre n'est pas
plus sage que vous, vous n'avez pas besoin de le lire; s'il l'est, il
pensera autrement que vous  bien des gards[44].

2 Nous sommes trs prts  dire d'un livre: Comme ceci est bien, c'est
exactement ce que je pense! Mais le sentiment juste est: Comme ceci
est trange! Je n'avais jamais song  cela avant, et cependant je vois
que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espre que je le
verrai quelque jour. Mais que ce soit avec cette soumission ou non, du
moins soyez sr que vous allez  l'auteur pour atteindre _sa_ pense,
non pour trouver la vtre. Jugez-la ensuite, si vous vous croyez
qualifi pour cela; mais comprenez-la d'abord[45]. Et soyez sr aussi,
si l'auteur a une valeur quelconque, que vous n'arriverez pas d'un seul
coup  sa pense; bien plus qu' sa pense entire vous n'arriverez
d'aucune faon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise ce qu'il veut
dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette pense, il ne peut
pas la dire tout entire et, ce qui est plus trange, il ne le _veut_
pas, mais d'une manire cache et par paraboles, de faon qu'il puisse
savoir que vous avez besoin d'elle[46]. Je ne puis dcouvrir entirement
la raison de ceci, ni analyser cette cruelle rticence qui est au coeur
des sages et leur fait toujours cacher leurs penses les plus
profondes[47]. Ils ne vous la donnent pas en manire d'aide, mais de
rcompense, et veulent s'assurer que vous la mritez avant qu'ils vous
permettent de l'atteindre. Mais il en va de mme avec le symbole
matriel de la sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison
qui s'opposerait  ce que les forces lectriques de la terre portassent
ce qui existe d'or dans son sein, tout  la fois, jusqu'au sommet des
montagnes afin que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or
qu'ils pourraient trouver est l et sans la peine de creuser, sans
risque ou perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant
qu'ils en ont besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous
terre, dans de petites fissures, nul ne sait o; vous pouvez creuser
longtemps, et n'en pas trouver; il vous faut creuser pniblement pour en
trouver.

     [Note 44: Cette ide choque en nous un lieu commun trs
     rpandu et qui est d'ailleurs peut-tre aussi vrai que ce
     paradoxe. Mais faisons bnficier Ruskin de sa thorie et ne
     nous tonnons pas que cet homme plus sage que nous pense
     autrement que nous.]

     [Note 45: Cf. la _Bible d'Amiens_. C'est en se rfrant
      elles qu'il doit tre entendu, compris s'il est
     possible--jug--par notre amour d'abord, etc. (III, 3).
     (Note du traducteur.)]

     [Note 46: Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la
     splendeur des beaux livres comme celle des belles matines
     est une brume naturelle, l'haleine en quelque sorte du gnie,
     qu'il exhale sans le savoir, et non un voile artificiel dont
     il entourerait volontairement son oeuvre pour la cacher au
     vulgaire. Quand Ruskin dit: Il veut savoir si vous en tes
     digne, c'est une simple figure. Car donner  sa pense une
     forme brillante, plus accessible et plus sduisante pour le
     public, la diminue, et fait l'crivain facile, l'crivain de
     second ordre. Mais envelopper sa pense pour ne la laisser
     saisir que de ceux qui prendraient la peine de lever le
     voile, fait l'crivain difficile qui est aussi un crivain de
     second ordre. L'crivain de premier ordre est celui qui
     emploie les mots mmes que lui dicte une ncessit
     intrieure, la vision de sa pense  laquelle il ne peut rien
     changer,--et sans se demander si ces mots plairont au
     vulgaire ou l'carteront. Parfois le grand crivain sent
     qu'au lieu de ces phrases au fond desquelles tremble une
     lueur incertaine que tant de regards n'apercevront pas, il
     pourrait (rien qu'en juxtaposant et en exhibant les mtaux
     charmants qu'il fait fondre sans piti et disparatre pour
     composer ce sombre mail), se faire reconnatre grand homme
     par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique,
     par tels de ses amis qui nient son gnie, bien plus par sa
     matresse. Alors il fera un livre de second ordre avec tout
     ce qui est tu dans un beau livre et qui compose sa noble
     atmosphre de silence, ce merveilleux vernis qui brille du
     sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit. Au lieu d'crire l'
     Education sentimentale il crira Fort comme la Mort. Et
     ce n'est pas le dsir d'crire plutt l'ducation
     Sentimentale qui doit le faire renoncer  toutes ces vaines
     beauts, ce n'est aucune considration trangre  son oeuvre,
     aucun raisonnement o il dise: _je_. _Il_ n'est que le lieu
     o se forment ces penses qui lisent elles-mmes  tout
     moment, fabriquent et retouchent la forme ncessaire et
     unique o elles vont s'incarner. (Note du traducteur.)]

     [Note 47: Il ne faut pas voir l un caprice du penseur
     qui terait au contraire de la profondeur  sa pense: mais
     ce fait, que comprendre tant, en quelque sorte, comme on l'a
     dit, galer, comprendre une pense profonde, c'est avoir
     soi-mme, au moment o on la comprend, une pense profonde;
     et cela exige quelque effort, une vritable descente au coeur
     de soi-mme, en laissant loin derrire soi, aprs les avoir
     traverses, les quelques nues de pense phmre  travers
     lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les
     choses. Cet effort, seuls le dsir et l'amour nous donnent la
     force de l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien
     sont ceux qu'on lit avec un vritable apptit, aprs avoir
     pein pour se les procurer tant on avait besoin d'eux. (Note
     du traducteur.)]

14. Et il en est exactement de mme de la meilleure sagesse des hommes.
Quand vous arrivez  un bon livre, vous devez vous demander: Suis-je
dispos  travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches
et mes pelles sont-elles en bon tat et suis-je moi-mme dans la tenue
voulue, mes manches bien releves jusqu' l'paule? ai-je bonne
respiration et bonne humeur? Et (prolongeant un peu la figure, au
risque d'ennuyer, car c'en est une extrmement utile) le mtal  la
recherche duquel vous vous tes mis tant la pense de l'auteur, ou son
intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez  craser et 
fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre pense,
votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est votre propre
me pensante. N'esprez pas arriver  la pense d'aucun bon auteur sans
ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du ciseau le plus
tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus patient, avant
que vous puissiez recueillir une parcelle du mtal.

15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je _sais_ que
j'ai raison en ceci)[48]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux
mots avec intensit et en vous assurant de leur signification syllabe
par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement
pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de
signes, au lieu des sons, que l'tude des livres est appele
littrature et qu'un homme qui y est vers est appel d'un commun
accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme
de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier  cette dnomination
toute contingente cette vrit[49], que vous pourriez lire tous les
livres du British Musum (si vous viviez assez longtemps pour cela) et
rester une personne compltement _illettre_, un ignorant; mais que si
vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par lettre (c'est--dire
avec une justesse relle), vous tes  tout jamais, dans une certaine
mesure, une personne instruite. Toute la diffrence qui existe entre
l'ducation et la non-ducation (en ne s'occupant que de la partie
purement intellectuelle) consiste dans cette exactitude. Un gentleman
instruit peut ne pas connatre un grand nombre de langues, peut ne pas
tre capable d'en parler une autre que la sienne, peut avoir lu trs peu
de livres. Mais quelque langue qu'il sache, il la sait d'une manire
prcise; quel que soit le mot qu'il prononce, il le prononce
correctement; par-dessus tout il est vers dans l'armorial des mots,
distingue d'un coup d'oeil les mots de bonne ligne et de vieux sang des
mots canailles modernes; il a dans la tte les noms de leurs anctres,
quels mariages ils ont contract entre eux, leurs parents loignes,
dans quelle mesure ils sont reus[50] et les fonctions qu'ils ont
remplies parmi la noblesse nationale des mots en tout temps et en tout
pays. Mais une personne illettre peut savoir, grce  sa mmoire,
beaucoup de langues, et les parler toutes et cependant ne pas savoir, en
ralit, un seul mot d'aucune, un mot mme de la sienne. Un marin
suffisamment habile et intelligent sera capable de gagner la plupart des
ports; toutefois il n'aurait qu' prononcer une phrase de n'importe
quelle langue pour qu'on reconnaisse en lui un homme illettr[51]. De
mme l'accent, le tour d'expression dans une seule phrase distingue tout
de suite un savant; et ceci est senti si fortement, admis d'une manire
si absolue par les personnes instruites, qu'il suffit d'un faux accent
ou d'une syllabe errone dans le Parlement de toutes les nations
civilises pour assigner pour toujours  un homme un rang d'une certaine
infriorit.

     [Note 48: Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds
     sans dire la raison qui les lui fait donner, comme un mdecin
     ne peut pas expliquer toute la physiologie  son malade pour
     justifier une prescription qui au malade semblera arbitraire
     et qu'un autre mdecin, si on le lui rapporte, jugera
     admirable. (Note du traducteur.)]

     [Note 49: De mme dans la _Bible d'Amiens_ (chapitre II,
      1), nous voyons Ruskin nous demander de rattacher
     d'importantes ides  une division purement formelle et
     arithmtique (il dit il est vrai formelle et arithmtique
     au premier abord mais elle ne l'est pas qu'au premier abord
     et le reste toujours). Dans ce mme chapitre II il rattache
     ( 30, 31) toutes ses ides sur les Francs Saliens  des
     tymologies qui sont forcment fantaisistes puisqu'elles sont
     nombreuses. Si l'une tait exacte (ce qui d'ailleurs n'est
     pas probable) les autres seraient forcment exclues. Enfin
     toujours dans ce mme chapitre II il dit: _Fere Ancos_
     devenant assez vite dans le langage parl _Francos; une
     drivation certes  ne pas accepter_, mais  cause de l'ide
     qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y prtiez
     attention. (Note du traducteur.)]

     [Note 50: Ici encore la mtaphore donne  l'ide de la
     dignit prcisment  l'aide des choses dont Ruskin ne
     reconnaissait certainement pas la dignit. L'armorial lui
     tait probablement assez indiffrent, et le genre de
     personnes qui savent au juste si telle personne est _reue_
     ou n'est pas reue--Madame de Beausant la recevait, il me
     semble...--Dans ses raouts! rpondit la vicomtesse
     (Balzac: Gobsek)--, qui savent de chacun quelle a t
     l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas
      ses yeux possder une science bien enviable. Qu'une
     personne soit de bon sang ou de sang obscur, voil qui a peu
     d'importance aux yeux d'un penseur. Or c'est  l'ide que
     cela a au contraire un grand prix que fait implicitement
     appel l'image de Ruskin: il distingue d'un coup d'oeil les
     mots de bonne ligne et de vieux sang, etc., de sorte que le
     plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord 
     l'auteur) est en ralit  base d'insincrit intellectuelle.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 51: Une personne que je connais dit quelquefois 
     son fils: Cela me serait bien gal que tu pouses une femme
     qui ne saurait pas ce que c'est que Ruskin, mais je ne
     pourrais pas supporter que tu pouses une femme qui dirait:
     tram_v_ay (au lieu de prononcer tram_o_uay.) (Note du
     traducteur.)]

16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle
on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus
srieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire  la
chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception anglaise
n'y excite pas un froncement de sourcils.

Veillez  l'accent des mots et de prs: veillez de plus prs encore 
leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques
mots bien choisis et avec discernement[52] feront le travail qu'un
millier ne peut faire quand chacun dans un emploi quivoque fait
fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveills, feront
quelquefois une besogne mortelle[53]. Il y a des mots masqus,
bourdonnant et rdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en a
jamais eu tant, grce  l'expansion d'une information superficielle,
malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutt d'une dformation
s'tendant  tout, grce  ce qu'on apprend dans les coles des leons
de catchisme et des mots, au lieu de penses humaines); il y a, dis-je,
 et l tout autour de nous, des mots masqus que personne ne comprend,
mais que chacun emploie; bien plus, la plupart des gens sont prts  se
battre pour eux, vivront pour eux, ou mme mourront pour eux,
s'imaginant qu'ils signifient telle, ou telle, ou encore telle autre,
des choses qui leur sont chres, car de tels mots portent des manteaux
de camlons--des manteaux de _lions du sol_[54] de la couleur qu'a chez
tous les hommes le sol mme de leur imagination, ils s'embusquent sur ce
sol, et, d'un bond, dchirent leur homme. Il n'y eut jamais cratures de
proie si malfaisantes, ni diplomates si russ, ni empoisonneurs si
mortels, que ces mots masqus: ils sont les injustes intendants des
ides de tous les hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que
choisisse un homme, il le donne  son mot masqu prfr pour en prendre
soin; le mot  la fin arrive  prendre sur lui un pouvoir infini, vous
ne pouvez arriver  lui sans avoir recours  son ministre.

     [Note 52: Comparez: J'tais ravi lorsqu' l'exemple de
     certains peintres dont la palette est trs sommaire et
     l'oeuvre cependant riche en expressions, je me flattais
     d'avoir tir quelque relief ou quelque couleur d'un mot trs
     simple en lui-mme, souvent le plus usuel et le plus us,
     parfaitement terne  le prendre isolment. Notre langue...
     mme en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires
     m'apparaissait comme inpuisable en ressources. Je la
     comparais  un sol excellent, tout born qu'il est, qu'on
     peut indfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir
     besoin de l'tendre, propre  donner tout ce qu'on veut de
     lui,  la condition qu'on y creuse. (Fromentin, Un Et dans
     le Sahara, prface de la troisime dition.) Et sans doute
     c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si
     peu faite, si sche et si pauvre, si peu artiste pour
     tout dire, de cet homme distingu entre tous, qui servira
     d'un bien bel exemple  ce sage prcepte. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 53: Voir _Bible d'Amiens_, IV, 25.]

     [Note 54: Allusion  l'tymologie de camlon: [Grec: chamai
     len].]

17. Et dans des langues aussi mles dans leur origine que l'anglais il
y a une fatale puissance d'quivoque mise entre les mains des hommes,
qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence d'employer
des mots grecs ou latins pour une ide quand ils veulent la rendre
imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre drivation
quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet singulier et
salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de gens qui ont
l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent pour la vertu
cache qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une fois pour
toutes, la forme grecque biblos ou biblion, comme l'expression juste
pour livre, au lieu de l'employer seulement dans le cas particulier o
nous dsirons donner de la dignit  l'ide, et de la traduire en
anglais partout ailleurs. Combien il serait salutaire pour bien des
personnes simples, si, dans des passages, pour prendre un exemple, comme
Actes XIX, nous conservions l'expression grecque au lieu de la traduire,
et si elles avaient  lire: Beaucoup de ceux aussi qui exeraient des
arts tranges runirent leurs bibles et les brlrent devant tout le
monde; ils en comptrent le prix et le trouvrent de cinquante mille
pices d'argent. Ou bien au contraire si nous la traduisions l o nous
avons l'habitude de la conserver et si nous parlions du Saint Livre au
lieu de la Sainte Bible, il pourrait entrer dans un plus grand nombre
de ttes qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux
furent crs jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en
rserve[55], ne peut pas tre donne comme prsent  tout le monde, dans
une reliure de maroquin[56], ni seme sur toutes les routes  l'aide de
la charrue  vapeur ou de la presse  vapeur; mais est nanmoins offerte
 nous journellement et est par nous refuse avec mpris; et, seme en
nous journellement, est, par nous, aussi immdiatement que possible,
touffe.

     [Note 55: II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus
     en rserve pour le feu, au jour du jugement et de la
     destruction des impies. (Note du traducteur.)]

     [Note 56: Notez la ressemblance frappante avec Aratra
     Pentelici, II, 364: Cette ide, qui est celle de la plupart
     des Anglais religieux, _que la Parole de Dieu, par qui les
     cieux furent crs jadis_, ainsi que la terre, tire de l'eau
     et subsistant dans l'eau (allusion  St Pierre, 2, III,
     5),--que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophtes, et
     s'adresse encore  jamais  tous ceux qui veulent l'entendre
     (ainsi qu' beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion
      Ezechiel, II, 5, 7)--et qui, appele le Fidle et le
     Vritable (allusion  l'Apocalypse, XIX, 11,) doit prcder,
     le jour du jugement, les armes du ciel (allusion 
     l'Apocalypse, XIX, 14)--_peut tre relie pour notre plaisir
     en maroquin et tre promene ici et l dans la poche d'une
     jeune dame avec des signets pour marquer les passages
     auxquels elle donne sa pleine approbation_. (Note du
     traducteur.)]

18. Et de mme, considrez quel effet a t produit sur l'esprit du
peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'clat bruyant de la
forme latine Damno pour traduire le grec [Grec: chatachrin]
toutes les fois que charitablement on dsire lui donner toute sa
violence et d'y substituer le modr condamner quand on prfre lui
garder quelque douceur; et quels remarquables sermons ont t prches
par des clergymen illettrs sur: celui qui croit ne sera pas damn,
lesquels auraient recul d'horreur  traduire (Heb., XI, 7) le salut de
sa maison par lequel il damna le monde ou (Jean, VIII, 10-11): Femme,
est-ce qu'aucun homme ne t'a damne[57]? Elle dit: Aucun homme
Seigneur. Jsus lui rpondit: Moi non plus, je ne te damne pas. Va et
ne pche plus. Et si des schismes ont divis l'esprit de l'Europe, qui
ont cot des mers de sang, et dans la dfense desquels les plus nobles
mes des hommes ont t rduites  nant dans un dsespoir frntique et
jetes innombrables comme les feuilles des forts,--ces schismes,
quoique en ralit fonds sur des causes plus profondes, ont t
nanmoins rendus pratiquement possibles surtout par l'adoption en Europe
du mot grec qui signifie une runion publique (ecclesia), pour donner
quelque chose de particulirement respectable  de telles runions
toutes les fois qu'elles taient tenues dans des buts religieux; et
d'autres quivoques collatrales telles que l'habituelle quivoque
anglaise qui consiste  employer le mot priest comme contraction de
presbyter.

     [Note 57: Ruskin, qui a si bien et si souvent montr que
     l'artiste, dans ce qu'il crit ou dans ce qu'il peint, rvle
     infailliblement ses faiblesses, ses affectations, ses dfauts
     (et en effet l'oeuvre d'art n'est-elle pas pour le rythme
     cach--d'autant plus vital que nous ne le percevons pas
     nous-mmes--de notre me, semblable  ces tracs
     sphygmographiques o s'inscrivent automatiquement les
     pulsations de notre sang?) Ruskin aurait d voir que si
     l'crivain obit dans le choix de ses mots  un souci
     d'rudition (qui fera bientt place  une ostentation
     vulgaire et  l'affectation la plus banale et la plus
     insupportable, comme il arrive chez nos plus mdiocres
     chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir
     montrer qu'ils savent qu'au XVIIe sicle le mot tonn avait
     une grande force et qu'mu veut dire remu), ce sera ce souci
     d'rudition--si intressant qu'il puisse tre, mais
     d'ailleurs jamais plus qu'intressant--qui sera reflt, qui
     s'inscrira dans son livre. Un crivain curieux cesse par cela
     mme d'tre un grand crivain. Chez un Sainte-Beuve le
     perptuel draillement de l'expression, qui sort  tout
     moment de la voie directe et de l'acception courante, est
     charmant, mais donne tout de suite la mesure--si tendue
     d'ailleurs qu'elle soit--d'un talent malgr tout de second
     ordre. Mais que dire du simple rajeunissement du mot, en le
     ramenant  sa signification ancienne. Il s'apprend si
     facilement qu'il devient vite un procd mcanique et le
     rgal de tous ceux qui ne savent pas crire. Certaines
     distinctions de ce genre sont aussi ridicules, tant aussi
     peu personnelles, que certaines vulgarits. Employer tel mot
     dans son sens ancien devient, dans le genre srieux, la
     marque d'un esprit sans invention et sans got aussi bien que
     dans le genre plaisant faire suivre une locution d'argot des
     mots: comme parle Mgr d'Hulst. Tout cela est du mcanisme,
     c'est--dire le contraire de l'art. Un crivain d'un grand
     talent se plat en ce moment  employer constamment par
     quoi au lieu de par lesquelles, et cela est juste, mais ce
     qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mrite et du
     charme  cela. Et cette croyance, navement tale dans la
     complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientt
     dater impitoyablement ses livres du millsime o l'on s'est
     avis de cette rnovation grammaticale et de les dmoder
     assez vite. Cela n'empche pas naturellement qu'un grand
     crivain, et ici Ruskin a bien raison, doit savoir  fond son
     dictionnaire, et pouvoir suivre un mot  travers les ges
     chez tous les grands crivains qui l'ont employ. Un jour
     qu' l'Acadmie Cousin lisait un essai envoy pour le
     concours d'loquence, il se rebiffa devant un mot: Qu'est-ce
     que ce nologisme? La voil bien l'affreuse langue de notre
     poque. Voil un mot que jamais un crivain du XVIIe sicle
     n'et employ. Tout le monde se taisait quand Victor Hugo,
     se retournant avec calme vers l'appariteur: Mon ami,
     veuillez aller chercher dans la bibliothque le Voyage en
     Laponie de Regnard, tome III de ses oeuvres compltes. Et
     Victor Hugo, l'ouvrant tout droit  une certaine page, y
     montre l'expression conteste. (Je lis cette anecdote dans le
     Victor Hugo  Guernesey de M. Stapfer, _Revue de Paris_, du
     15 septembre 1904). Ce qui montre qu'un homme de gnie peut
     tre rudit (et ce qui vient du reste, d'un tout autre ct,
     rejoindre l'ide si intressante de Fernand Gregh dans son
     beau livre sur Victor Hugo, que le gnie de Victor Hugo
     n'tait que le grandissement de son talent par le travail).
     D'ailleurs la simple lecture de l'oeuvre de Victor Hugo donne
     bien cette impression d'un crivain connaissant admirablement
     sa langue. A tout moment les termes techniques de chaque art
     sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pice: _ l'Arc
     de Triomphe_, je me rappelle:

              Sur les monuments qu'on rvre
              Le temps jette un charme svre
              De leur faade  leur _chevet_...
              C'est le temps qui creuse une ride
              Dans un _claveau_ trop indigent...
        Quand ma pense ainsi vieillissant ton _attique_
        ... Se refuse enfin lasse  porter l'_archivolte_.

     Quant aux expressions employes dans toute leur force
     antique, entoures de toute leur gloire latine, le vers qui
     termine une des plus belles pices des _Contemplations_: Ni
     l'importunit des sinistres oiseaux peut s'enorgueillir de
     l'anctre glorieux dont il descend en droite ligne
     (importunique volucres). Si je me suis attard  cet
     exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand
     crivain sait son dictionnaire et ses grands crivains avant
     d'crire. Mais en crivant il ne pense plus  eux, mais  ce
     qu'il veut exprimer et choisit les mots qui l'expriment le
     mieux, avec le plus de force, de couleur et d'harmonie. Il
     les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c'est
     celui qui, dans sa mmoire, est  sa disposition, ses tudes
     ayant solidement tabli la proprit de chaque terme. Mais il
     n'y pense pas quand il crit. Son rudition se subordonne 
     son gnie. Il ne s'arrte pas avec complaisance :

        C'est le temps qui creuse une ride
        Dans un claveau trop indigent.

     Car dj il s'lance vers une pense plus belle:

        Qui sur l'angle d'un marbre aride
        Passe son pouce intelligent,

     et l'on sait qu'emport toujours vers des beauts plus hautes
     il arrivera bientt :

        Rve  l'artiste grec qui versa de sa main
        Quelque chose de beau comme un sourire humain
              Sur le profil des propyles.

     Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le
     clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas 
     la raret du terme pendant qu'il crit, son oeuvre ne porte
     pas la trace, la tare, d'une affectation.--Quant aux manires
     de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne
     sont encore une fois, chez les disciples mmes de l'crivain
     qui les mit  la mode, que la preuve de l'absence
     d'originalit. Et au bout de quelques annes, aucun
     littrateur mme mdiocre n'en voulant plus, elles
     rebondissent de chronique en chronique jusqu' ne plus servir
     qu' donner un vernis littraire  des couplets de revues
     ou  des rclames de fabricants. Ainsi des si j'ose dire de
     M. Jules Lematre, des oh combien! de M. Paul Bourget qui
     purent avoir et peuvent garder dans leurs oeuvres personnelles
     et comme prises  la source, leur saveur et leur vertu
     passagre, mais qui suffisent  rendre coeurant chez tout
     autre mme un article de politique, et si retardataires que
     soient gnralement les directeurs de journaux en fait de
     modes littraires,  le faire refuser. (Note du traducteur.)]

19. Maintenant de faon  vous comporter correctement vis--vis des
mots, voici l'habitude que vous devez prendre. A peu prs chaque mot de
votre langue a t d'abord un mot d'une autre langue, saxon, allemand,
franais, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes orientaux et
primitifs). Et beaucoup de mots ont t tout cela; c'est--dire ont t
d'abord grecs, puis latins, franais ou allemands ensuite, et anglais
enfin; subissant un certain changement de sens et d'usage sur les lvres
de chaque nation; mais conservant une mme signification vitale
profonde, que tous les bons lettrs sentent encore aujourd'hui quand
ils l'emploient. Si vous ne savez pas l'alphabet grec, apprenez-le,
jeune ou vieux, fille ou garon, qui que vous puissiez tre[59]; si vous
avez l'intention de lire srieusement (ce qui naturellement implique que
vous ayez quelque loisir  votre disposition), apprenez votre alphabet
grec, ayez ensuite de bons dictionnaires de toutes ces langues et si
jamais vous avez des doutes sur un mot, allez  sa recherche avec une
patience de chasseur. Lisez  fond les cours de Max Muller pour
commencer; et aprs cela ne laissez jamais chapper un mot qui vous
semble suspect. C'est un travail svre; mais vous le trouverez, mme au
commencement, intressant, et  la fin inpuisablement amusant. Et ce
que votre esprit gagnera, en fin de compte, en force et en prcision
sera tout  fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la
connaissance, ou seulement l'essai de connatre le grec, le latin ou le
franais. Il faut toute une vie pour apprendre  fond une langue. Mais
vous pouvez facilement connatre les sens par lesquels un mot anglais a
pass, et ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon
crivain.

     [Note 59: Cf. la _Bible d'Amiens_: Sans but, dirons-nous
     aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domicilis.
     (I, 5.) (Note du traducteur.)]

20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec
votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre,
soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un
livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier,
mais trs peu de choses peut-tre ont t lues avec moins d'attention
sincre. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:

        Le dernier vint, et le dernier partit,
        Le Pilote du Lac Galilen.
        Il portait deux clefs massives, chacune d'un mtal diffrent
                (L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);
        Il secoua sa chevelure mitre et parla svrement ainsi:
        Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris  ta place
        Tant de ceux qui pour grossir leur ventre
        Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!
        D'autres soucis ils ne se mettent gures en peine
        Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs
                                                               de brebis,
        Et en carter le digne, le vritable invit;
        Aveugles bouches!  peine si eux-mmes savent comment tenir
        Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu
                                                           que ce soit,
        Qui ressortisse  l'art du pasteur fidle!
        Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin
        Et  leur gr leurs chants minces et vains
        Grincent contre la triste paille de leurs grles pipeaux.
        Les brebis affames tournent les yeux vers eux et ne sont
                                                             pas nourries,
        Mais, enfles de vent et des brouillards pestilentiels
                                                       qu'elles respirent,
        Elles se corrompent intrieurement et rpandent des manations
                                                  impures et contagieuses,
        Outre celles que l'horrible loup  la patte sournoise
        Chaque jour dvore avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu.

Rflchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot  mot.

Premirement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner  saint
Pierre non seulement sa pleine fonction piscopale, mais prcisment
ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le
plus passionnment? Sa chevelure mitre! Milton n'tait pas un ami
des Evques; comment saint Pierre arrive-t-il  tre mitr? Il porte
deux clefs massives. Ce dont il est question ici est-ce donc le
privilge revendiqu par les Evques de Rome? et est-il reconnu ici par
Milton seulement par licence potique,  cause de son pittoresque, afin
qu'il puisse avoir l'clat des clefs d'or pour ajouter  l'effet?

Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de trteaux
avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de petits
hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le veut dire
avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son esprit 
l'exprimer, car quoiqu'il ne ft pas un ami des faux vques, il fut un
ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa pense, le type et
le chef du vrai pouvoir piscopal. Car Milton lit ce texte: Je te
donnerai les clefs du royaume des cieux[60] tout  fait
honntement[61]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas l'effacer du
livre parce qu'il y eut de mauvais vques; bien plus, si nous voulons
le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout d'abord; il ne sera
pas convenable de le regarder de travers ou de le marmotter entre nos
dents, comme s'il tait l'arme d'une secte ennemie: c'est une assertion
solennelle, universelle, qui doit tre grave profondment dans l'esprit
de toutes les sectes. Mais peut-tre serons-nous plus aptes  en
raisonner si nous allons un peu plus loin et y revenons ensuite. Car
certainement cette insistance marque sur le pouvoir du vritable
piscopat a pour but de nous faire sentir avec plus de force ce qu'il y
a  reprocher  ceux qui prtendent, sans y avoir des droits, 
l'piscopat, ou d'une manire gnrale  ceux qui prtendent sans y
avoir de droits  un pouvoir et  un rang dans le corps du clerg: tous
ceux qui, pour l'amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et
grimpent dans le troupeau.

     [Note 60: S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)]

     [Note 61: Cf. la _Bible d'Amiens_, IV, 3: Pour lui le
     texte tout simplement et franchement cru: L o deux ou
     trois sont assembls en mon nom, et III, 50: Les Ier,
     VIIIe, VIIe, XVe psaumes bien appris et crus, etc., et
     aussi, II, 28: Leur franchise, si vous lisez le mot comme un
     savant et un chrtien, etc. (Note du traducteur.)]

21. N'ayez jamais la pense que Milton emploie ces trois mots pour
remplir son vers, comme le ferait un mauvais crivain[62]. Il a besoin
de tous les trois, de ces trois-l en particulier, et de pas un de plus
que ceux-l--ramper, et se faufiler, et grimper; aucun autre mot
ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur tre
ajout, car ils contiennent et ils puisent les trois catgories,
correspondant aux caractres d'hommes qui recherchent malhonntement le
pouvoir ecclsiastique. Premirement, ceux qui s'insinuent en rampant
dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni de la fonction ni du titre,
mais de l'influence secrte et font toutes choses d'une manire occulte
et astucieuse, se pliant  toute servilit de besogne ou de conduite, de
manire seulement qu'ils puissent voir jusqu'au fond, sans tre vus,--et
diriger--les esprits des hommes. Puis ceux qui s'introduisent
(c'est--dire se jettent) dans le troupeau, qui, par une naturelle
insolence du coeur et une vigoureuse loquence de la langue, et une
persvrante et intrpide confiance en eux-mmes, gagnent l'oreille de
la foule et l'ascendant sur elle.

     [Note 62: Cf.: Vous tes surpris d'entendre parler
     d'Horace comme d'une personne pieuse. Il nous semble toujours
     quand il emploie le mot Jupiter que c'est qu'il lui manquait
     un dactyle. (Val. d'Arno, IX, 218, etc.). Vous croyez que
     tous les vers ont t crits comme exercice et que Minerve
     n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier dans
     un hexamtre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air,
     I, 47, 48.) (Note du traducteur.)]

Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous
deux peuvent tre puissants et sains, mais qui sont mis gostement au
service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignits, une
grande influence, et deviennent des Matres de l'hritage sans tre
des Exemples pour le troupeau[63].

22. Maintenant continuez:

        D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine
        Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs de brebis.
                                           _Aveugles Boches!_

     [Note 63: I S. Pierre, v, 3. Paissez le troupeau de Dieu
     qui vous est commis, veillant sur lui, non pour un gain
     dshonnte, mais par affection, non comme ayant la domination
     sur les hritages du Seigneur, mais en vous rendant les
     modles du troupeau. Les vques dont parle Ruskin
     renversent donc exactement le modle propos par S. Pierre.
     (Note du traducteur.)]

Je m'arrte de nouveau, car ceci est une trange expression: la
mtaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur ngligent et
illettr.

Il n'en est pas ainsi. Son audace mme et sa vigueur ont pour but de
nous faire regarder de prs  la phrase et de nous en faire souvenir.
Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai
caractre des deux grandes fonctions de l'glise, celles d'vque et de
pasteur.

Un Evque signifie une personne qui voit[64]. Un pasteur signifie
une personne qui nourrit[65]. Le caractre le plus inpiscopal qu'un
homme puisse avoir est par consquent d'tre aveugle. Le plus impastoral
est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin d'tre nourri, d'tre une
bouche. Mettez les contraires ensemble et vous avez Aveugles bouches.
Nous pourrons trouver quelque utilit  poursuivre un peu cette ide. A
peu prs tous les maux sont venus  l'glise d'Evques qui dsiraient le
pouvoir plus que la lumire. Ils souhaitent l'autorit, non la
vigilance. Tandis que leur fonction relle n'est pas de gouverner; elle
peut tre d'exhorter et de rprimander vigoureusement, mais c'est la
fonction du Roi de gouverner: la fonction de l'vque est de surveiller
son troupeau; de le numroter brebis par brebis, d'tre toujours prt 
rendre un compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut pas
donner un compte des mes autant qu'il n'a pas numrot les corps. La
premire chose, donc, qu'un vque ait  faire est au moins de se placer
dans une situation o  n'importe quel moment il puisse obtenir
l'histoire, depuis l'enfance, de chaque me vivant dans son diocse et
de sa situation prsente.

     [Note 64: Quand deux triangles ont un angle gal compris
     entre deux cts gaux, les deux autres angles et le
     troisime ct concident aussi. De mme quand on a pu faire
     concider certains points gnrateurs de deux esprits,
     d'autres concidences en dcouleront: on pourra ne les
     observer qu'ensuite, mais elles taient enfermes dans la
     vrit premire. Quand aprs cela nous faisons le tour des
     deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancs et
     sont alles se ranger d'elles-mmes  la place que nous leur
     avions assigne. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la
     premire fois, quand il a un tlescope assez puissant, une
     toile dont il avait pralablement dmontr l'existence et la
     place par le simple calcul). Plus modestement (!), j'avais,
     dans la Prface de la _Bible d'Amiens_, compar  Ruskin un
     moderne idoltre dont je prise infiniment le talent et
     l'esprit, et j'avais relev entre eux quelques points de
     concidence, d'ailleurs bien faciles  apercevoir. Voici que
     Ruskin m'en offre de nouveaux, qui vrifient mon dire, et en
     me montrant qu'ils passent par les mmes points, confirme
     qu'ils suivent (un peu, et pas longtemps, les esprits ne sont
     pas si gomtriques) la mme ligne. Oui un Evque signifie
     une personne qui _voit_, voil une phrase que tous ceux de
     mes amis qui connaissent le pote et l'essayiste idoltre
     dont je veux parler, diront presque involontairement de la
     voix forte, avec l'accent qui souligne et qui martle, qui
     chez lui sont si originaux: Un vque est une personne qui
     voit. On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua
     quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque
     mot son sens cach, antique et savoureux. Un mot est pour lui
     la gourde pleine de souvenir, dont parle Baudelaire. En
     dehors mme de la beaut de la phrase o il est plac (et
     c'est l que pourrait commencer le danger), il le vnre. Et
     si on mconnat ce qu'il contient (en l'employant  faux) il
     crie au sacrilge (et en cela il a raison). Il s'tonne de la
     vertu secrte qu'il y a dans un mot, il s'en merveille; en
     prononant ce mot dans la conversation la plus familire, il
     le remarque, le fait remarquer, le rpte, se rcrie. Par l
     il donne aux choses les plus simples une dignit, une grce,
     un intrt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approch
     prfrent  presque toutes les autres sa conversation. Mais
     au point de vue de l'art on voit quel serait le danger pour
     un crivain moins dou que lui; les mots sont en effet beaux
     en eux-mmes, mais nous ne sommes pour rien dans leur beaut.
     Il n'y a pas plus de mrite pour un musicien  employer un mi
     qu'un sol; or, quand nous crivons nous devons considrer les
     mots  la fois comme des oeuvres d'art dont il faut que nous
     comprenions la signification profonde et respections le pass
     glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de
     valeur (par rapport  nous) que par la place que nous leur
     donnerons et par les rapports de raison ou de sentiment que
     nous mettrons entre elles. (Note du traducteur.)]

     [Note 65: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 26: Telles qu'elles
     sont ces six lignes latines expriment au mieux l'entier
     devoir d'un vque en commenant par son office _pastoral:
     nourrir_ mon troupeau, qui _pavit_ populum. (Note du
     traducteur.)]

L-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les
dents mutuellement.

L'vque sait-il tout l-dessus? A-t-il l'oeil sur eux? A-t-il eu l'oeil
sur eux? Peut-il en dtail nous expliquer comment Bill a pris l'habitude
de frapper Nancy sur la tte? S'il ne le peut pas, il n'est pas un
vque, et-il une mtre aussi haute que le clocher de Salisbury; il
n'est pas un vque; il a cherch  tre  la barre au lieu d'tre  la
hune; il n'a pas la vue des choses. Mais non, dites-vous, ce n'est
pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue. Quoi! les grosses
brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que c'est seulement aprs
celles-l qu'il doit regarder, tandis que (retournez  votre Milton)
les brebis affames tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries,
outre que l'horrible loup  la patte sournoise (l'vque ne sachant rien
de cela) chaque jour dvore avidement, sans qu'aucun compte en soit
rendu?

Mais ceci n'est pas notre conception d'un Evque[66]. Peut-tre que
non; mais c'tait celle de saint Paul[67], et c'tait celle de Milton.
Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais nous ne
devons pas esprer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant notre pense
sous leurs mots.

     [Note 66: Comparez avec la 13e lettre de Temps et Mares.
     (Note de l'auteur.)]

     [Note 67: Prenez donc garde  vous-mmes et  tout le
     troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a tablis vques
     pour patre l'glise de Dieu qu'il a acquise par son propre
     sang, car je sais qu'il entrera parmi vous des loups
     ravissants, etc. (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du
     traducteur.)]

23. Je continue: Mais, enfles de vent et des brouillards pestilentiels
qu'elles respirent. Ceci rpond au lieu commun: si les pauvres ne sont
pas surveills dans leurs corps, ils le sont dans leurs mes; ils ont la
nourriture spirituelle.

Et Milton dit: Ils n'ont rien qui ressemble  la nourriture
spirituelle, ils sont seulement enfls de vent. Tout d'abord, vous
pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le
rpte, c'en est un tout  fait exact et littral.

Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de Spirit.
Ce n'est qu'une contraction du mot latin souffle et une traduction
vague du mot grec qui veut dire Vent. C'est le mme mot qui est
employ, dans le texte: Le vent souffle o il lui plat[68] et dans
cet autre: Ainsi en est-il de tout homme qui est n de l'esprit[69],
ce qui signifie n du souffle, c'est--dire du souffle de Dieu,--me et
corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots inspiration et
expirer. Maintenant il y a deux sortes de souffles dont le troupeau
peut tre rempli, le souffle de Dieu et celui de l'homme. Le souffle de
Dieu est la sant et la vie et la paix pour les troupeaux, comme l'air
du ciel aux troupeaux sur les collines; mais le souffle de l'homme (le
mot que _lui_ appelle spirituel) est la maladie et la contagion pour eux
comme le brouillard du marais. Ils en sont corrompus intrieurement, ils
en sont bouffis comme un cadavre l'est par les miasmes de sa propre
dcomposition. Ceci est littralement vrai de tout faux enseignement
religieux; le premier et le dernier, et le plus fatal indice en est
cette bouffissure[70]. Vos enfants convertis qui enseignent leurs
parents; vos forats convertis qui enseignent les honntes gens; vos
sots convertis qui, ayant vcu la moiti de leur vie dans une
stupfaction crtine et s'veillant tout  coup au fait qu'il y a un
Dieu, s'imaginent en consquence tre son peuple spcial[71] et son
messager; vos sectes de toute espce, petites et grandes, catholiques et
protestantes, d'Eglise haute ou basse, autant qu'elles se croient seules
dans le vrai et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte
ceux qui tiennent que l'homme peut tre sauv en pensant bien au lieu
d'agir bien, par la parole au lieu de l'acte[72], et par la foi au lieu
des oeuvres[73], ceux-l sont les vrais enfants du brouillard[74], des
nuages, ceux-l, sans eau[75], des corps, ceux-l, de vapeur putrescente
et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses gonfles pour tre
cornes par les dmons, corrompues et corruptrices, gonfles de vent et
des brouillards pestilentiels qu'elles respirent.

     [Note 68: St Jean, III, 8.]

     [Note 69: St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions 
     ce passage de St Jean dans On the old Road, III,  274, dans
     On the old Road, II,  34: Alors je ne peux pas ne pas me
     demander dans quelle mesure il y a connexit entre pneuma,
     la vapeur, et d'autres forces pneumatiques dont il est
     question dans cette vieille littrature religieuse... quelle
     connexit, dis-je, entre ce moderne spiritus avec son
     inspiration rgle par des soupapes, et ce spiritus plus
     ancien au souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de
     penser qu'ils pouvaient _tre ns_.--Et dans The Queen of
     the air, III,  55: Quel sens prcis nous devons attacher 
     ces quatre vents de l'esprit dont le souffle pouvait donner
     la vie aux ossements desschs, ou pourquoi la prsence du
     pouvoir vital dpendrait de l'action chimique de l'air...
     nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons
     d'une faon certaine, c'est que les tats de la vie et les
     tats de la mort sont diffrents et les premiers plus
     dsirables que les seconds et attingibles par l'effort, si
     nous comprenons que _n de l'esprit_ signifie avoir le
     souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans nos
     coeurs.--A un autre point de vue Ruskin ici, comme tout 
     l'heure dans Ssame, comme plus tard,--et trs souvent--dans
     la _Bible d'Amiens_, nous interdit avec un cela ne vous
     regarde pas transcendantal, les questions d'origine et
     d'essence, et nous invite au contraire  nous occuper des
     questions de fait, du fait moral et spirituel.--Et voici que
     la mdecine contemporaine semble sur le point de nous dire
     elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si diffrent, si
     loign, si oppos), que nous sommes _ns de l'esprit_ et
     qu'il continue  rgler notre respiration (voir les travaux
     de Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de
     Berne, les Psychonvroses et ses autres ouvrages) la
     coordination de nos mouvements (voir Isolement et
     Psychothrapie par les Drs Camus et Pagniez, prface du
     professeur Djerine). Quand vous m'aurez en dissquant un
     mort montr l'me, j'y croirai, disaient volontiers les
     mdecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les
     cadavres; qui dans la sage thorie d'Ezchiel ne sont
     justement des cadavres que parce qu'ils n'ont plus d'me
     (Ezchiel, XXXVII, 1-12), mais dans le corps vivant, c'est 
     chaque pas, c'est dans chaque trouble fonctionnel, qu'ils
     sentent la prsence, l'action de l'me, et pour gurir le
     corps, c'est  l'me qu'ils s'adressent. Les mdecins
     disaient il n'y a pas longtemps (et les littrateurs attards
     le rptent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un
     mauvais estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes
     lettres qu'un homme qui a un mauvais estomac c'est un
     pessimiste. Et ce n'est plus son estomac qu'il faut gurir si
     l'on veut changer sa philosophie, c'est sa philosophie qu'il
     faut changer si l'on veut gurir son estomac. Il est entendu
     que nous laissons ici de ct les questions mtaphysiques
     d'origine et d'essence. Le matrialisme absolu et le pur
     idalisme sont galement obligs de distinguer l'me du
     corps. Pour l'idalisme le corps est un moindre esprit, de
     l'esprit encore, mais obscurci. Pour le matrialisme l'me
     est encore de la matire, mais plus complique, plus subtile.
     La distinction subsiste en tous cas pour la commodit du
     langage, mme si l'une et l'autre philosophie sont obliges,
     pour expliquer l'action rciproque de l'me et du corps,
     d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)]

     [Note 70: Allusion  I Corinthiens, VIII, 1. La
     connaissance bouffit, la charit difie. Cf. ce verset cit
     dans Stones of Venice. II, 2, XXX. (Note du traducteur.)]

     [Note 71: Cf. Prterita un protestant qui ne se fie qu'
     soi pour interprter tous les sentiments possibles des hommes
     et des anges, et cet autre,  Turin, qui prchait  quinze
     vieilles femmes qu'elles taient,  Turin, les seuls enfants
     de Dieu. (Note du traducteur.)]

     [Note 72: Mais les actes cependant ne suffisent pas:
     Avec sa main droite le Christ nous bnit, mais nous bnit
     sous condition: Fais ceci et tu vivras, ou plutt dans un
     sens plus strict: _Sois_ ceci et tu vivras. Montrer de la
     piti n'est rien, _tre pur en action n'est rien_, tu dois
     tre pur aussi dans ton coeur. (_Bible d'Amiens_, IV, 54). Le
     texte de Ssame et celui de la _Bible d'Amiens_ ne me
     paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit tre
     bon, c'est l'tre mme. Or un dsir de bont, suivi d'un acte
     mauvais, ne peut pas suffire  constituer la bont de l'tre,
     car l'acte mauvais est alors caus par quelque chose de
     mauvais qui est en nous. Voil pour Ssame. Et pour la _Bible
     d'Amiens_: Mais l'acte bon ne doit pas tre diffrent de
     notre moi profond, il ne doit pas tre bon d'une manire
     purement formelle. Il doit exprimer la bont de l'tre. (Note
     du traducteur.)]

     [Note 73: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 56, 59. Je ne sais
     ni ne tiens  savoir  quelle poque la thorie de la
     justification par la Foi se trouve fixe, etc...; elle reste
     aujourd'hui le plus mprisable des empltres populaires mis
     sur chaque dchirure de la conscience, etc... Si vous devez
     croire que quoi que vous commettiez d'insens ou d'indigne,
     cela pourra, grce  vos doctrines, tre racommod et
     pardonn, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout
     moins vous en parlerez, mieux cela sera. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 74: Cf. la _Bible d'Amiens_, III,  41. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 75: Allusion probable  S. Jude, XII. Ceux-l sont
     des nues sans eau. Cf. On the old Road, et Unto this last:
     Les nuages sont le rservoir de la pluie et s'ils ne donnent
     pas de pluie, etc.,  74. (Note du traducteur.)]

24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs,
car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la diffrence
entre Milton et Dante dans leur interprtation de ce droit; pour une
fois c'est chez ce dernier que la pense est la plus faible; il suppose
que les _deux_ clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or,
l'autre d'argent; elles sont donnes par saint Pierre  l'Ange
Sentinelle et il n'est pas facile de dterminer ce que symbolisent les
diffrentes substances des trois marches de la porte, ni des deux clefs;
mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, de fer,
est la clef de la prison dans laquelle les matres malfaisants devront
tre enchans, qui ont emport la clef du savoir et cependant n'y
sont pas entrs eux-mmes[76]. Nous avons vu que les devoirs de
l'vque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de tous ceux qui
font ainsi, il est dit: Celui qui arrose, sera arros aussi
lui-mme[77]. Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose pas
sera lui-mme dessch et celui qui ne voit sera lui-mme priv de la
lumire, enferm dans une prison perptuelle. Et cette prison vous
reoit ici-bas aussi bien que dans la vie  venir; celui qui devra tre
au Ciel charg de chanes le sera d'abord sur la terre. Cet ordre aux
anges forts dont l'aptre Pierre est l'image: Prenez-le, liez-lui les
mains et les pieds et jetez-le dehors[78] est en ralit donn contre
le matre, pour chaque appui non accord, pour chaque vrit refuse,
pour chaque mensonge inculqu; de sorte que plus il enchane, plus il
est troitement enchan, et rejet d'autant plus loin qu'il gare
davantage, jusqu' ce que  la fin les barreaux de la cage de fer se
referment sur lui et, comme celle d'or s'ouvre, celle de fer se
referme.

     [Note 76: S. Luc, II, 52: Malheur  vous, Docteurs de la
     Loi! parce que vous avez pris la clef de la science; vous
     n'tes pas entrs vous-mmes et vous avez empch d'entrer
     ceux qui le voulaient. Ce verset de S. Luc est ainsi
     expliqu par Renan: Les pharisiens excluent les hommes du
     royaume de Dieu par leur casuistique mticuleuse qui en rend
     l'entre trop difficile et dcourage les simples. (Vie de
     Jsus, page 350 des premires ditions, note 3.) (Note du
     traducteur.)]

     [Note 77:

        Tel qui donne libralement devient plus riche,
        Et tel qui pargne  l'excs ne fait que s'appauvrir.
        L'me bienfaisante sera rassasie
        Et celui qui arrose sera lui-mme arros.
        (Proverbe, XI, 24, 25).
        (Note du traducteur.)]

     [Note 78: Allusion aux versets de saint Mathieu qui
     resteront  tout jamais le plus amusant portrait du matre de
     maison exagrment formaliste, de celui dont les invits
     disent avec raison: Il est terrible. Voici ce passage: Le
     Roi entrant pour voir ceux qui taient  table, il aperut un
     homme qui n'avait pas revtu d'habit de noce. Il lui dit:
     Mon ami, comment es-tu entr ici sans avoir un habit de
     noce? Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux
     serviteurs: Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans
     les tnbres du dehors, o il y aura des pleurs et des
     grincements de dents. Car il y a beaucoup d'appels et peu
     d'lus. (S. Mathieu, XXII, 12, 13, 14.) (Note du
     traducteur.)]

25. Nous avons retir quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a
beaucoup plus  y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrs
(pour en donner un exemple)  la sorte d'examen mot  mot d'un auteur
qui se nomme  juste titre _lecture_, attentifs  chaque nuance et
expression, et nous mettant toujours  la place de l'auteur; annihilant
notre propre personnalit et cherchant  entrer dans la sienne, de faon
 pouvoir dire avec certitude: ainsi pensait Milton, non: ainsi
pensais-je en lisant mal Milton. Et en suivant cette mthode vous
arriverez graduellement  attacher moins de valeur dans d'autres
occasions  votre propre je pensais ainsi. Vous commencerez  vous
apercevoir que ce que vous pensiez tait une chose de peu d'importance;
que vos penses sur n'importe quel sujet ne sont peut-tre pas les plus
claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver l-dessus; en
fait, que,  moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne
peut pas dire que vous ayez de pense du tout; que vous n'avez pas de
matriaux pour cela, en aucun sujet important[79], ni de raisons de
penser, mais seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il
est probable que de toute votre vie ( moins, comme je l'ai dit, que
vous ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir
d' opinions sur quoi que ce soit, except sur ce qui est immdiatement
 votre porte. Ce qui doit de toute ncessit tre fait, il n'est pas
de doute que vous pouvez toujours dcider comment le faire. Avez-vous
une maison  tenir en ordre, une marchandise  vendre, un champ 
labourer, un foss  curer? Il n'y a pas besoin d'avoir deux opinions
sur la manire de faire cela, et ce sera  vos risques et prils si vous
n'avez rien de plus qu'une _opinion_ sur la manire de procder dans ces
cas-l. Et de mme, en dehors de vos propres affaires, il y a un ou deux
sujets sur lesquels vous tes tenus de n'avoir qu'_une_ opinion. Que la
friponnerie et le mensonge sont coupables[80] et doivent tre
sur-le-champ chasss  coups de fouet, toutes les fois qu'ils sont
dcouverts, que la convoitise et l'amour de se quereller sont des
dispositions dangereuses mme chez les enfants et des dispositions
mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin de compte, le Dieu
du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes et bons, et
dteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, les avares et
les cruels; sur ces faits gnraux vous tes tenus de n'avoir qu'_une_
opinion, et celle-l trs forte. Pour le reste, concernant religions,
gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en gnral que vous ne
pouvez _savoir_ RIEN, rien juger; que le mieux que vous puissiez faire,
quand mme vous seriez une personne instruite, est de garder le silence,
de vous efforcer d'tre plus clair chaque jour, de comprendre un petit
peu plus des penses des autres, et ds que vous essayerez de le faire
honntement vous dcouvrirez que les penses, mme des plus sages, ne
sont gure plus que des questions bien poses. Mettre un point difficile
en lumire et vous exposer les raisons qu'il y a de _ne pas_ avoir
d'opinion, c'est tout ce que, gnralement, ils peuvent faire pour vous;
et tant mieux pour eux et pour nous si en fait ils sont capables de
mler de la musique  nos penses et de nous attrister de doutes
clestes[81]. L'auteur dont je vous ai lu un passage n'est pas parmi
les plus grands ou les plus sages. Il voit clairement aussi loin qu'il
voit, et par consquent il est facile de dcouvrir tout ce qu'il veut
dire; mais avec de plus grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond
de leur pense; ils ne la mesurent pas compltement eux-mmes: elle est
si vaste! Supposez que je vous aie demand par exemple de chercher
quelle est la pense de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur
cette question de l'autorit de l'glise? ou celle de Dante? Est-ce
qu'aucun de vous en ce moment a la moindre ide de ce que l'un ou
l'autre pensait l-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scne des
Evques dans Richard III et le caractre de Cranmer[82]? Le portrait de
saint Franois et de saint Dominique, et le portrait de celui que
Virgile contemplait avec tonnement: Disteso, tanto vilmente,
nell'eterno esilio[83], ou de celui auprs duquel se tenait Dante,
Come'l frate--che confessa lo perfido assassin[84]? Shakespeare et
Alighieri connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je
prsume. Ils vcurent tous deux au plus fort de la lutte entre les
pouvoirs temporel et spirituel, ils avaient une opinion l-dessus, nous
pouvons le penser. Mais ou se trouve-t-elle? Produisez-la devant la
Cour. Enoncez sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou
de Dante et envoyez-la juger prs les Cours Ecclsiastiques.

     [Note 79: L'Education moderne consiste la plupart du
     temps  rendre chacun capable de penser de travers sur tous
     les sujets imaginables qui ont de l'importance pour lui.
     (Note de l'auteur.)]

     [Note 80: De tels passages paraissent aux petits esprits
     l'oeuvre d'un petit esprit; les grands esprits au contraire
     reconnatront que c'est, en morale, la conclusion  laquelle
     aboutissent tous les grands esprits. Seulement ils pourront
     regretter (pour les autres) que Ruskin s'explique aussi peu
     et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu courte  des
     vrits qui pourraient tre prsentes moins prosaquement.
     Cf. (pour cette manire d'exposer une vrit en la
     rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence
     offensive de lieu commun dmod) _Bible d'Amiens_, IV, 59:
     Toutes les cratures humaines qui ont des affections
     ardentes, le sens commun et l'empire sur soi-mme, ont t et
     sont naturellement morales..... un homme bon et sage diffre
     d'un homme mchant et idiot, comme un bon chien d'un chien
     hargneux. Ruskin, quand il crit, ne tient jamais compte de
     Mme Bovary, qui peut le lire. Ou plutt il aime  la choquer
     et  lui paratre mdiocre. (Note du traducteur.)]

     [Note 81: Le library edition indique comme rfrence:
     Emerson: To Rhea.]

     [Note 82: Dans Henry VIII.]

     [Note 83: Caphe, ternellement tendu en croix en
     travers du chemin, pour avoir conseill aux Juifs la
     crucifixion de Jsus. Selon Dante son beau-pre Ananias et
     tous ceux qui assistaient au conseil o fut rsolu le
     supplice de Jsus subissent la mme peine. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 84: Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante
     aperoit les pieds flambants hors d'un trou au fond duquel il
     est plong, la tte en bas. Nicolas III entendant la voix de
     Dante croit d'abord que c'est Boniface VIII. Mais Virgile
     ordonne  Dante de le dtromper. Nicolas III avoue alors 
     Dante qu'il fut simoniaque et Dante lui rpond: Or a,
     dis-moi quel trsor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre,
     avant de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demanda
     rien, sinon: Suis-moi.

        Ni Pierre, ni les autres n'enlevrent  Matthias son or
                                                et son argent....
        Reste donc l, car tu es justement puni, et garde bien
                                        ta richesse mal acquise....
        Et n'tait que me retient encore le respect des clefs
                         souveraines que tu tins dans la douce vie,
        J'userais de paroles encore plus svres...

        Il vous a vus, pasteurs, l'vangliste, lorsqu'il aperut
                                                          celle qui
        est assise sur les eaux se prostituant aux rois.

        Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta
                                                    conversion, mais
        la dot que reut de toi le premier pape opulent.

     Ces paroles (que je cite d'aprs la traduction de la Divine
     Comdie par Brizeux) plurent  Virgile. Il ne semble pas
     qu'elles produisirent le mme effet  Nicolas III, car
     tandis que je lui chantais ces notes, dit Dante, soit colre
     ou conscience qui le mordit, il secouait fortement les
     pieds. (Note du traducteur.)]

26. Vous ne serez pas capable, je vous le rpte, avant bien et bien des
jours, d'arriver  la pense vritable,  l'enseignement donn par ces
grands hommes, mais en les tudiant un tant soit peu de faon honnte,
vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez pris pour
votre propre jugement tait un simple prjug apport par le hasard,
et les algues flottantes, inertes et mles, d'une pense  la drive;
bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart des hommes n'est en
ralit gure mieux qu'une lande de bruyres sauvage, nglige et
rebelle, en partie strile, en partie recouverte des broussailles
malfaisantes et des herbes vnneuses, semes par le vent, d'une
croyance perverse; que la premire chose que vous ayez  faire pour eux
et pour vous-mme est de mettre promptement et ddaigneusement le feu 
ceci; de rduire toute la jungle en de salutaires amas de cendres, puis
alors de labourer et de semer. Tout le vrai travail littraire qui
s'tend devant vous pour la vie doit commencer par l'obissance  cet
ordre: dfrichez votre champ _et ne semez pas parmi les pines_[85].

27. [86]Ayant ainsi cout les grands matres de faon  ce que vous
puissiez entrer dans leur pense, vous avez  monter plus haut encore,
vous avez  entrer dans leur coeur. De mme que vous allez  eux d'abord
pour avoir une vision claire, de mme vous devez demeurer avec eux afin
que vous puissiez partager  la fin leur juste et puissante passion.
Passion ou sensation. Je ne suis pas effray du mot, encore moins de
la chose[87]. Vous avez entendu beaucoup de clameurs entre les
sensations, rcemment; mais, je puis vous le dire, ce n'est pas moins de
sensations qu'il nous faut, mais plus. La diffrence anoblissante entre
un homme et un autre, entre un animal et un autre, consiste prcisment
en ceci que l'un sent plus que l'autre. Si nous tions des ponges,
peut-tre n'acquerrions nous pas facilement de sensations; si nous
tions des vers de terre exposs  chaque instant  tre coups en deux
par la bche, peut-tre que trop de sensations ne nous serait pas bon.
Mais tant des cratures humaines, cela _est_ une bonne chose pour nous,
bien plus, nous ne sommes des cratures humaines qu'autant que nous
sommes sensitifs et notre dignit[88] est prcisment en proportions de
notre Passion[89].

     [Note 85: Jrmie, IV, 3. (Note du traducteur.)]

     [Note 86: Comparez  13, ci-dessus. (Note de l'auteur.)]

     [Note 87: Voir plus bas la note dans la 2e partie de
     Ssame (Des jardins des Reines), page 212.]

     [Note 88:

        Et c'est encor Seigneur le meilleur tmoignage
        Que nous puissions donner de notre dignit
        Que cet ardent sanglot qui roule d'ge en ge, etc.
        (Baudelaire, _les Phares_.)
        (Note du traducteur.)]

     [Note 89: Cf. dans l'admirable _Livre de mon ami_
     d'Anatole France: A la bonne heure, m'criais-je, voil
     l'clat des passions. Les passions il n'en faut pas mdire.
     Tout ce qui se fait de grand en ce monde se fait par elles.
     Ma fille.... ayez des passions fortes, laissez-les grandir et
     croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez leur
     matresse inflexible, leur force sera votre force et leur
     grandeur votre beaut. Les passions, c'est toute la richesse
     morale de l'homme. (Note du traducteur.)]

28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure socit des Morts
qu'elle ne permettrait  aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer
l. Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire?
Qu'entendez-vous vous-mmes par vulgarit? Voil une question sur
laquelle vous trouverez profit  rflchir; disons seulement pour
l'instant que l'essence de la vulgarit rside dans l'absence de
sensations. La simple et innocente vulgarit est simplement la rudesse
induque et incorrige du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie
vulgarit inne, il y a un terrible endurcissement, qui  son point
extrme devient capable de toute espce d'habitudes bestiales et de
crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans piti[90].
C'est par la main rude et le coeur mort, par l'habitude malsaine, par la
conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour
toujours vulgaires prcisment dans la proportion o ils sont incapables
de sympathie, de vive comprhension, de tout ce qui, en pressant le sens
et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact, peut s'appeler
le tact, ou le sens du toucher, du corps et de l'me; ce tact que le
Mimosa possde entre tous les arbustes, que la femme pure possde
par-dessus toutes les cratures, l'affinement et la plnitude de la
sensation qui va plus loin que la raison, guide et sanctificateur de la
raison elle-mme. La Raison ne peut que dterminer ce qui est vrai,
c'est la passion donne par Dieu  l'humanit qui seule peut reconnatre
ce que Dieu a fait de bon.

     [Note 90: Cf. _Bible d'Amiens_: Un monastre sans art,
     sans lettres et sans piti. (Note du traducteur.)]

29. Nous recherchons donc cette grande assemble des morts, non pas
seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir
avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons
tre pareils  eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine.
Comme la vraie connaissance est une connaissance discipline et
prouve, non la premire pense qui nous vient, de mme la vraie
passion est une passion discipline et prouve--non la premire passion
qui vient. Les premires qui viennent sont les vaines, les fausses, les
trompeuses; si vous leur cdez, elles vous entranent capricieusement et
loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, jusqu' ce qu'il ne
vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non qu'aucun des sentiments que
peut prouver l'humanit soit mauvais en lui-mme, il est mauvais
seulement quand il est indisciplin. Sa noblesse rside dans sa force
et sa justice; il est mauvais quand il est faible et ressenti pour une
cause chtive. Il y a une admiration mdiocre, comme celle de l'enfant
qui voit un jongleur lancer des balles d'or, et ceci est bas si vous
voulez. Mais croyez-vous que l'admiration soit sans noblesse ou la
sensation moindre, avec laquelle chaque me humaine est appele  suivre
les balles d'or du ciel lances  travers la nuit par la Main qui les
fit? Il y a une curiosit mdiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant
une porte dfendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de
son matre; et une noble curiosit explorant au prix des dangers la
source du grand fleuve au del du sable--la place du grand continent au
del de la mer; une plus noble curiosit encore qui explore la source du
fleuve de la vie, et l'tendue du continent du Ciel--les choses
jusqu'au fond desquelles les anges dsirent voir[91]. De mme
l'intrt est sans noblesse qui vous rive aux pripties et  l'intrigue
de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxit soit moindre, ou
plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez observer comment se
comportent le Sort et la Destine avec la vie d'une nation agonisante?
Hlas! c'est l'troitesse, l'gosme, la petitesse de votre sensation
que vous avez  dplorer en Angleterre aujourd'hui; sensation qui se
dpense en bouquets et en discours; en divertissements et en parties
fines, en combats simuls et en gais spectacles de marionnettes, pendant
que vous pourriez tourner les yeux et voir de nobles nations massacres,
homme par homme, sans un secours ni une larme[92].

     [Note 91: I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)]

     [Note 92: Allusion  l'anantissement de la Pologne
     (1864.) (Note du traducteur.)]

30. J'ai dit petitesse et gosme de sensation, mais il et suffi de
dire injustice ou injustesse de sensation. Car si rien ne peut mieux
distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut mieux
distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une foule,
que ceci:  savoir que ses sentiments sont constants et rgls,
rsultant d'une contemplation exacte et d'une rflexion impartiale. Vous
pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses sentiments peuvent
tre, sont gnralement, dans l'ensemble, gnreux et droits, mais elle
ne leur offre aucune base et n'en est pas matresse; vous pouvez
l'amener en la taquinant ou en la flattant  n'importe lequel d'entre
eux,  votre gr; elle pense par contagion, gnralement, attrapant une
opinion comme un rhume, et il n'y a rien de si petit qui ne la fasse
rugir quand l'accs a lieu; rien de si grand qu'elle n'oublie en une
heure quand l'accs est pass. Mais les passions d'un gentleman ou d'une
nation noble sont rgles, mesures et continues. Une grande nation, par
exemple, ne dpense pas toutes ses facults nationales pendant une
couple de mois  peser les tmoignages d'un malfaiteur isol (ayant
accompli un meurtre isol)[93] et, pendant une couple d'annes, ne voit
pas ses propres enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par
dix mille chaque jour, en considrant seulement quel en sera
vraisemblablement l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en
aucune faon de savoir de quel ct de la bataille est le droit[94]. Une
grande nation n'envoie pas non plus ses petits garons pauvres en prison
pour avoir vol six noix quand elle permet  ses banqueroutiers de voler
avec grce leurs centaines de mille livres, et  ses banquiers, riches
des pargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements par la
force de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander, non sans
ajouter: avec votre agrment; et quand elle permet que de grandes
terres soient achetes par des hommes qui ont gagn leur argent en
parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre,
vendant de l'opium  la bouche du canon[95] et changeant au bnfice
d'une nation trangre la demande ordinaire du voleur de grand chemin:
Votre argent ou votre vie en celle de: Votre argent _et_ votre vie!
Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses pauvres qui
n'ont rien fait de mal leur soient enleves, brles par la fivre des
brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour l'amour d'une
rente supplmentaire de six pences par semaine  servir  leurs
propritaires[96]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites larmes et
de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas prserver pieusement
et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore une grande
nation, ayant dcid que pendre est le procd le plus salutaire pour
ses homicides en gnral, peut toutefois distinguer avec piti entre les
degrs de culpabilit dans l'homicide, et n'aboie pas[97] comme une
meute de louveteaux transis et mordus par le froid sur le sillage de
sang d'un malheureux garon fou ou d'un Othello balourd  cheveux gris
embarrass  l'extrme au moment mme o elle envoie un ministre de la
Couronne[98] adresser des speeches courtois  un homme qui est en train
de passer  la baonnette des jeunes filles sous les yeux de leur pre,
et de tuer de sang-froid de nobles jeunes gens plus rapidement qu'un
boucher de campagne ne tue les agneaux au printemps. Et finalement une
grande nation ne se moque pas du Ciel et de ses Puissances, en affectant
la croyance en une rvlation qui dclare que l'amour de l'argent est la
source de tout mal[99], et en proclamant en mme temps qu'elle n'est mue
et ne veut tre mue dans tous ses actes importants et dcisions
nationales par aucun autre amour.

     [Note 93: La Library Edition nous apprend qu'il y a ici
     une allusion  l'intrt (dont font foi les journaux
     d'octobre et novembre 64) soulev cette anne mme (1864)
     dans le public par l'assassinat de M. Briggs sur la ligne du
     North London. Matthew Arnold plaisante sur la dmoralisation
     de notre classe cause par la tragdie de Bow (dans sa
     prface de 1865  l'Essai sur la critique). (Note du
     traducteur.)]

     [Note 94: Allusion, dit la Library Edition,  la guerre
     de Scession et  l'interruption du trafic du coton cause
     par le blocus des ports du Sud. (Note du traducteur.)]

     [Note 95: Allusion, selon la mme dition, aux guerres de
     1840 et 1856 causes par l'opposition de la Chine au trafic
     de l'opium.]

     [Note 96: Voir la note  la fin de la confrence. Je l'ai
     fait imprimer en gros caractres parce que, depuis qu'elle a
     t crite, le cours des vnements l'a peut-tre rendue plus
     digne d'attention. (Note de l'auteur.)]

     [Note 97: Malheureusement la Library Edition ne nous
     indique pas  quel fait contemporain ceci est une allusion.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 98: Le nouvel ambassadeur que l'Angleterre venait
     d'envoyer en Russie, l'anne mme des massacres de Pologne,
     qui est aussi l'anne o a t prononce cette confrence. La
     Library Edition nous donne le nom de cet ambassadeur: Sir
     Andrew Buchanam. (Note du traducteur.)]

     [Note 99: Allusion  Timothe, VI, 10, passage auquel
     Ruskin fait souvent allusion. Notamment dans On the old Road,
     III, 152; dans Stones of Venice, I, V, 90: _L'amour de
     l'argent_, le pch de Judas et d'Ananias, est assurment la
     _racine de tout mal_ parce qu'il endurcit le coeur, mais la
     convoitise qui est idoltrie (allusion  Colossiens, III,
     5), le pch d'Achab.... qui cause bien plus de maux, mais
     est moins incompatible avec le christianisme. Dans _Unto
     This Last_ l'allusion est faite presque de la mme manire
     que dans notre texte de Ssame: Les crits que (en paroles)
     nous dclarons divins, non seulement dnoncent _l'amour de
     l'argent comme la source de tout mal_, etc., etc., et nous ne
     nous en mettons pas moins  tudier la science de devenir
     riche comme le chemin le plus court pour arriver au bonheur
     de la nation. Sur le pch d'Ananias, voir notamment Ssame,
     III, The mystery of Life,  135, et On the old Road, II,  72
     (The Cestus of Aglaia.) (Note du traducteur.)]

31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la
lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serre que celle de la
lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune
lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet tat.
Il n'y a pas une ligne d'un grand crivain qui lui soit intelligible. Il
est simplement et rigoureusement impossible  un public anglais, en ce
moment, de comprendre un livre o il y ait quelque pense tant il est
devenu incapable de penser lui-mme dans la folie de sa rapacit.
Heureusement votre maladie n'est pas jusqu' prsent beaucoup plus grave
que cette incapacit de penser; elle n'est pas la corruption de la
nature intrieure, nous rsonnons encore juste quand quelque chose vient
nous frapper au plus intime de nous-mmes; et quoique l'ide que chaque
chose doit rapporter ait infect si profondment le but de toutes nos
actions, que mme si nous voulions jouer au bon Samaritain[100] nous ne
sortirions jamais nos deux pences pour les donner  l'hte sans dire:
Quand je reviendrai tu me donneras quatre pence, il y a encore quelque
capacit de nobles passions reste au plus profond de notre coeur. Elle
se montre dans notre travail, dans notre guerre, et jusque dans les
excs de ces affections domestiques qui nous mettent en fureur pour une
lgre injustice prive, alors que nous supportons poliment une norme
injustice publique; nous travaillons encore jusqu' la dernire heure du
jour bien qu' la patience du laboureur nous ajoutions la frnsie du
joueur, nous sommes encore braves jusqu' la mort, bien qu'incapables de
discerner ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidles
dans notre affection pour notre propre chair, jusqu' la mort, comme
sont les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de
l'espoir  une nation tant que ces choses peuvent tre dites d'elle.
Aussi longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prte  la donner
pour son honneur (bien qu'honneur insens), pour son amour (bien
qu'amour goste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a
de l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu
instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer
qui a fait d'elle-mme une simple foule, quoique reste gnreuse de
coeur. Il faut qu'elle commande  ses passions et les dirige, ou ce sont
elles qui lui commanderont, un jour, avec des _fouets de
scorpions_[101]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle
n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans
tre punie, elle ne peut pas, sans cesser d'tre, continuer  mpriser
la littrature,  mpriser la science,  mpriser l'art,  mpriser la
nature,  mpriser la compassion, et  concentrer son me sur les Pence.
Croyez-vous que ce soient l des paroles dures ou irrflchies? Ayez
seulement encore un peu de patience et je vous prouverai leur vrit
point par point.

     [Note 100: Cf. S. Luc, X, 30 et suivants.]

32. Je dis d'abord que nous avons mpris la littrature. En quoi, comme
nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous tous
runis nous dpensions pour nos bibliothques publiques ou prives,
comparativement  ce que nous dpensons pour nos chevaux[102]? Si un
homme fait des prodigalits pour sa bibliothque, vous le traiterez de
fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais personne hippomane, bien
que des hommes se ruinent chaque jour pour leurs chevaux et que vous
n'entendiez jamais parler de gens qui se ruinent pour leurs livres. Ou
pour descendre plus bas encore, combien croyez-vous que le contenu des
bibliothques du Royaume Uni, publiques et prives, rapporterait,
relativement  ses caves? Quel rang occuperait sa dpense pour la
littrature compare  sa dpense pour une alimentation luxueuse? Nous
parlons de la nourriture de l'esprit comme de celle du corps; or, un bon
livre contient une telle nourriture, inpuisablement; c'est une
provision pour la vie, et pour la meilleure partie de nous-mmes. Eh
bien, combien de temps la plupart des gens resteront-ils devant le
meilleur livre avant de se dcider  en donner le prix d'un beau turbot!
Sans doute, il y a eu des hommes qui ont serr leur ventre et laiss
leur dos  dcouvert pour pouvoir acheter un livre,  qui leur
bibliothque cota, je pense, en fin de compte, moins cher que ne
reviennent la plupart des dners. Peu de nous sont soumis  cette
preuve, et c'est tant pis[103], car une chose prcieuse nous l'est
d'autant plus qu'elle a t acquise au prix du travail et de l'conomie
et si les bibliothques publiques taient moiti aussi coteuses que les
banquets officiels, ou si les livres cotaient la dixime partie de ce
que cotent les bracelets, mme des hommes et des femmes frivoles
pourraient quelquefois souponner qu'il peut y avoir autant d'utilit 
lire qu' grignoter et  briller. Tandis que prcisment le bon march
de la littrature fait oublier mme aux gens sages que si un livre vaut
d'tre lu il vaut d'tre achet. Un livre ne vaut quelque chose que s'il
vaut beaucoup et n'est profitable qu'une fois qu'il a t lu, et relu,
et aim, et aim encore, et marqu de telle faon que vous puissiez vous
rfrer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre
l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une matresse de maison
sort de sa rserve l'pice dont elle a besoin. Le pain de farine est
bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goter,
dans un bon livre; il faut que la famille soit en ralit bien pauvre
qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si
multipliables[104] la note de leur boulanger[105]. Nous nous appelons
une nation riche et nous sommes assez sordides et insenss pour
feuilleter les uns aprs les autres un mme livre sale de cabinet de
lecture!

     [Note 101: Allusion probable mais vague  Rois, XII, 14,
     discours que tient Roboam, contrairement aux conseils des
     vieillards, mais conforme au conseil des jeunes gens qui lui
     avaient dit: Dis-leur: mon pre vous  chtis avec des
     fouets, mais moi je vous chtierai avec des fouets garnis de
     pointes. (Note du traducteur.)]

     [Note 102: Cf. Munera Pulveris, 65. (Note de l'auteur.)]

     [Note 103: Nous connatrions plus de nous-mmes et du
     Christianisme si nous tions plus souvent soumis  cette
     preuve. (_Bible d'Amiens_, III). (Note du traducteur.)]

     [Note 104: Allusion  la multiplication des pains grce 
     laquelle Jsus rassasia cinq mille hommes avec cinq pains. St
     Jean, VI. (Note du traducteur.)]

     [Note 105:

        Le pain que je vous propose
        Sert aux anges d'aliment
        Dieu lui-mme le compose
        De la fleur de son froment.
        C'est ce pain si dlectable
        Que ne mange pas  sa table
        Le monde que vous suivez.
        Je l'offre  qui veut me suivre.
        Approchez. Voulez-vous vivre?
        Prenez, mangez, et vivez!

        (Racine, cantique IV)
        (Note du traducteur.)]

33. Je dis que nous avons mpris la science. Quoi! vous criez-vous,
ne marchons-nous pas en avant dans toutes les dcouvertes[106]; est-ce
que le monde entier n'est pas tourdi par l'ingniosit ou la folie de
nos inventions? Oui, mais croyez-vous que ce soit l une oeuvre
nationale?

     [Note 106: Depuis que ceci a t crit, la rponse a t
     faite, topique: Non. Nous avons abandonn le champ des
     dcouvertes Arctiques aux nations continentales comme tant
     nous-mmes trop pauvres pour payer des vaisseaux. (Note de
     l'auteur.)]

L'oeuvre se fait entirement malgr la nation, grce  des initiatives, 
des ressources individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de
faire notre profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait
d'os scientifique aprs lequel il y a de la viande, avec assez
d'avidit; mais si l'homme scientifique s'adresse  _nous_ pour avoir un
os ou une crote, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme
nation, pour la science? Nous sommes forcs pour la sret de nos
vaisseaux de savoir quelle heure il est, et  cause de cela nous payons
pour un observatoire; et nous permettons, sous les espces de notre
parlement, qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec ngligence
quelque chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de
mauvaise humeur un endroit destin  conserver des oiseaux empaills
pour amuser nos enfants.

Si un particulier s'achte un tlescope et dcouvre une nouvelle
nbuleuse, vous poussez autant de cris pour cette dcouverte que si
c'tait vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix
mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre
doit tre quelque chose d'autre que le lot des renards[107], et y creuse
lui-mme son terrier et nous fait savoir o gt l'or, et o le charbon,
vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilit; mais cet accident d'un
homme dcouvrant comment il peut s'employer lui-mme utilement est-il le
moins du monde  votre honneur? (Qu'aucune telle dcouverte n'ait t
faite par ses frres hobereaux est peut-tre  votre dshonneur si vous
voulez y songer.)

     [Note 107: Peut-tre allusion  S. Luc, IX, 58; voir plus
     bas la note de la page 224 et particulirement la citation de
     la Couronne d'Olivier Sauvage: Ces chasses gardes qui
     ralisent  la lettre ou plutt en fait dans la personne de
     ses pauvres ce que leur matre rpondit  ses disciples: que
     les renards avaient des abris, mais que lui n'en avait
     point.--L'expression elle-mme est des Psaumes (LXIII, 11):
     Ils seront dtruits par l'pe; ils seront la proie des
     renards. (Note du traducteur.)]

Mais si ces gnralits vous laissent sceptiques, il y a un fait 
mditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y a
deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen tait  vendre en
Bavire; la plus belle qui existt, contenant de nombreux spcimens
d'une beaut unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espce
(un rgne entier de cratures vivantes tait rvl par ce
fossile)[108]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les
acheteurs eussent t des particuliers, tait probablement de quelque
dix ou douze cents livres, fut offerte  la nation anglaise pour sept
cents; et toute la collection serait au muse de Munich si le professeur
Owen[109], en donnant son temps et en tourmentant sans se lasser le
public anglais dans la personne de ses reprsentants, n'avait obtenu le
versement immdiat de quatre cents livres et n'avait rpondu lui-mme
des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans doute en fin
de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne se souciant
en rien de la chose en elle-mme. Seulement toujours prt  se rengorger
s'il y a quelque honneur  tirer de l. Considrez, je vous le demande,
arithmtiquement ce que ce fait signifie. Vos dpenses annuelles pour
les services publics (dont un tiers pour les armements) sont pour le
moins de 50 millions. Or, 700 livres sont  50 millions comme sept pence
 deux mille livres. Supposez donc qu'un gentleman dont le revenu est
inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer la fortune par ce fait qu'il
dpense deux mille livres par an rien que pour les murs de son parc et
pour ses valets de pied, fasse profession d'aimer la science. Et qu'un
de ses domestiques vienne prcipitamment lui dire qu'une collection
unique de fossiles qui nous servira de fil  travers une nouvelle re de
la cration est  vendre pour la somme de sept pence sterling; et que le
gentleman qui aime la science, et dpense deux mille livres par an pour
son parc, rponde, aprs avoir laiss son domestique attendre plusieurs
mois: Bien! je vous donnerai quatre pence pour cela, si vous voulez
rpondre vous-mme des 3 pences de surplus, jusqu' l'anne prochaine.

     [Note 108: La Library Edition nous apprend que ce
     fossile tait l'archopterix. (Note du traducteur.)]

     [Note 109: Je livre le fait  la publicit sans
     l'autorisation du Professeur Owen, autorisation que, bien
     entendu, il n'aurait pu dcemment m'accorder si je la lui
     avais demande, mais je considre comme si important que le
     public soit instruit de cette affaire que je fais ce qui me
     semble mon devoir, quoique ce soit mal lev. (Note de
     l'auteur.)]

34. III. Je dis que vous avez mpris l'art[110]. Quoi, rpondez-vous,
n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des milles de longueur,
est-ce que nous n'avons pas consacr des milliers de livres  l'achat de
simples peintures? N'avons-nous pas des coles et des instituts d'art,
plus que n'avait eu jamais aucune nation? Oui, certainement, mais tout
cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien vendre des toiles aussi
bien que vous vendez du charbon, et de la faence comme du fer; vous
voudriez retirer  toutes les autres nations le pain de la bouche, si
vous le pouviez[111]. Comme vous ne le pouvez pas, votre idal de vie
est de vous tenir  tous les carrefours de l'univers comme les apprentis
de Ludgate criant  chaque passant: De quoi avez-vous besoin[112]?

     [Note 110: Cf. Time and Tide by Weare and Tyne, Lettre
     4.]

     [Note 111: Ceci tait le vrai but de votre libre
     change: tous tes changes pour moi. Vous trouvez
     maintenant que grce  la concurrence les autres peuples
     peuvent tenir le march aussi bien que vous et maintenant
     vous demandez de nouveau la protection. Pauvres petits! (Note
     de l'auteur.)]

     [Note 112: Allusion aux aventures de Nigel: Quand il
     tait ainsi occup il abandonnait le poste extrieur de son
     tablissement commercial  deux robustes apprentis  voix de
     stentor qui ne cessaient de crier: De quoi avez-vous besoin?
     De quoi avez-vous besoin? sans manquer de joindre  ces
     paroles un pompeux loge des objets qu'ils avaient  vendre.
     Cet usage de s'adresser aux passants pour les inviter 
     acheter ne subsiste plus aujourd'hui,  ce que nous croyons,
     que dans Monmouthstreet, etc. (Aventures de Nigel, chapitre
     Ier, p. 40, de la traduction franaise, dition Gosselin.)
     (Note du traducteur.)]

Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu;
vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et
gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les
Franais au milieu de leurs vignes bronzes ou les Italiens au pied de
leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des
livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres  tenir. Vous
vous souciez de peintures en ralit pas plus que des affiches colles
sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les
affiches  lire, jamais pour les peintures  regarder. Vous ne savez pas
(mme par ou dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, ni si
elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans les
pays trangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui
existent dans le monde pourrir dans un abandon d'pave[113] ( Venise
vous avez vu les canons autrichiens points sur les palais qui les
contenaient)[114] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui
soient en Europe[115] on fera demain des sacs pour les forts
Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une
pice ou deux de moins dans votre gibecire aprs une journe de chasse.
Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.

     [Note 113: Comparez: Les plus grands trsors d'art que
     l'Europe possde actuellement sont des morceaux de vieux
     pltres sur des murs en ruines o les lzards se cachent et
     se chauffent et dont peu d'autres cratures vivantes
     approchent jamais; et les restes dchirs de toiles ternies
     dans les coins perdus des glises, etc. Un grand nombre de
     fresques et de plafonds de Vronse et de Tintoret au Palais
     ducal ont t rduits, par la ngligence des hommes,  cette
     condition. Malheureusement comme aucun d'eux n'est sans
     rputation, ils ont attir l'attention des autorits
     vnitiennes et des acadmiciens. Il est de rgle que les
     corps publics qui ne veulent pas payer cinq livres pour
     protger un tableau en paient cinquante pour le repeindre. Et
     quand je fus  Venise, en 1846, il y avait deux oprations
     rparatrices qui se poursuivaient simultanment dans les deux
     difices qui renferment les plus merveilleux tableaux de la
     ville... Des seaux taient placs par terre dans la Scuola
     San Rocco  chaque averse pour recevoir la pluie qui
     traversait les plafonds de Tintoret, pendant qu'au Palais
     ducal les Vronse taient par terre pour tre repeints; et
     je vis moi-mme repeindre le ventre d'un cheval blanc de
     Vronse  l'aide d'une brosse place  l'extrmit d'un
     bton de cinq mtres de long et tremp dans un pot  peinture
     de btiments, etc. (Stones of Venice, II, VIII, 138 et 139.)
     (Note du traducteur.)]

     [Note 114: Comparez: Et moi qui vous parle de l'utilit
     de la guerre, je devrais vritablement tre le dernier  vous
     parler de cette faon si je me fiais  ma seule exprience.
     Voici pourquoi: j'ai consacr une grande partie de ma vie 
     des recherches sur la peinture vnitienne et ces tudes ont
     eu pour rsultat de me faire adopter l'un de ses
     reprsentants comme le plus grand de tous les peintres. Je me
     suis fait cette conviction sous un plafond couvert de ses
     peintures; et parmi ces peintures trois des plus belles
     n'offraient plus que des morceaux dchiquets, mls aux
     lattes du plafond crev par trois obus autrichiens. Or, sans
     doute tous les confrenciers ne pourraient pas vous dire
     qu'ils ont vu trois de leurs tableaux prfrs mis en
     lambeaux par des obus. Et devant un pareil spectacle quel est
     le confrencier qui vous dirait comme moi que cependant la
     guerre est le fondement de tout grand art? (La Couronne
     d'Olivier Sauvage, IIIe confrence: la guerre). Mais la
     rfrence exacte parat tre Stones of Venice, II, VII, 123.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 115: Les quatre premires ditions portaient: Tous
     les Titiens;  partir de 1871 ces mots sont remplacs par
     toutes les plus belles peintures. La Library Edition, qui
     signale cette variante, en conclut avec finesse et un peu
     spcieusement que l'admiration de Ruskin pour le Titien avait
     quelque peu diminu. Nous avons,  vrai dire, des tmoignages
     plus prcis que celui que donne la Library Edition de la
     rvolution qui eut lieu dans le got de Ruskin et qui
     renversa la hirarchie de ses admirations. Nous n'avons pas
     la place malheureusement de donner ici aucune indication sur
     cette crise esthtique qui dnoua chez Ruskin la crise
     religieuse et calma ses plus grands doutes en lui montrant
     que les peintres croyants comme Giotto taient suprieurs aux
     peintres incroyants comme Titien. (Note du traducteur.)]

35. IV. Vous avez mpris la nature, c'est--dire toutes les sensations
profondes et sacres des spectacles naturels. Les rvolutionnaires
franais ont fait des curies des cathdrales de France; vous avez fait
des champs de courses avec les cathdrales de la terre. Votre unique
conception du plaisir est de rouler dans des wagons de chemins de fer
autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs autels[116].

     [Note 116: Je voulais dire que les plus beaux lieux du
     monde, la Suisse, l'Italie, l'Allemagne du Sud, etc..., sont
     assurment les cathdrales vritables, les lieux o rvrer
     et o prier, et que nous nous soucions seulement de les
     traverser  toute vitesse et de manger  leurs endroits les
     plus sacrs. (Note de l'auteur.)]

Vous avez t placer un pont de chemin de fer sur les chutes de
Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel  travers les rochers de
Lucerne prs de la chapelle de Tell. Vous avez dtruit le rivage de
Clarens, au lac de Genve. Il n'y a pas une paisible valle en
Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un
coin abandonn de campagne anglaise o vous n'ayez imprim des traces de
suie[117]; pas une cit trangre, o l'extension de votre prsence
n'ait t marque sur ses jolies vieilles rues et ses jardins heureux
par une dvorante lpre blanche d'htels neufs et de boutiques de
parfumeurs. Les Alpes elles-mmes[118]  qui vos propres potes ont vou
un amour si rvrent, vous les regardez comme des mts de cocagne dans
un jardin d'ours aprs lesquels vous vous mettez  grimper pour vous
laisser glisser jusqu'en bas, avec des cris de joie. Quand vous ne
pouvez plus crier, n'ayant plus la force d'articuler des sons humains
pour dire que vous tes heureux, vous remplissez la quitude de leurs
valles de dtonations de ptards et vous rentrez prcipitamment chez
vous, rouges d'une ruption cutane d'amour-propre et secous d'un
hoquet de contentement de vous-mmes. Je pense que peut-tre les deux
spectacles les plus douloureux que m'ait jamais offerts l'Humanit,
portant en eux la plus profonde leon de ces choses, sont les foules
d'Anglais dans la valle de Chamonix s'amusant  mettre le feu  des
obusiers rouilles; et les vignerons suisses de Zurich rendant grce
comme chrtiens pour le don de la vigne en s'assemblant par groupes dans
les tours des vignobles[119], chargeant lentement et faisant partir
des pistolets d'aron du matin au soir[120]. Il est triste de n'avoir
que d'obscures conceptions de devoir, plus triste, il me semble, d'avoir
des conceptions pareilles de la joie[121].

     [Note 117: Cf. Prterita: Depuis que j'ai compos et
     mdit l pour la dernire fois, que d'embellissements sont
     survenus.... Ensuite chaque jour d'exposition vint un flot de
     gens qui prenaient le sentier et qui le salissaient avec des
     cendres de cigare pour le reste de la semaine. Puis ce furent
     les chemins de fer, les voyous amens par les trains de
     plaisir qui renversaient les palissades, faisaient peur aux
     vaches et cassaient autant de branches fleuries qu'ils
     pouvaient en attraper... etc., etc. Enfin, cette anne une
     palissade de six pieds de haut a t place de l'autre ct
     et les promeneurs marchent l'un derrire l'autre, s'offrent
     telle notion de l'air, de la campagne et du paysage qu'ils
     peuvent, entre ce mur et la palissade, chacun avec un mauvais
     cigare devant lui, un second derrire et un troisime dans la
     bouche. (Note du traducteur.)]

     [Note 118: Oui, Chamonix est une demeure dsole pour
     moi. Je n'y retournerai plus, je crois. Je pourrais viter la
     foule en hiver, mais que les glaciers m'aient trahi... c'en
     est trop! Faites, s'il vous plat, mes amitis  la grosse
     pierre qui est sous Breven  un quart de mille au-dessus du
     village,  moins qu'ils ne l'aient dtruite pour leurs
     htels. (Lettre cite par M. de la Sizeranne.) Comparez
     aussi avec The Queen of Air (Prface): Ce 1er jour de mai
     1869 je me retrouve crivant l o mon oeuvre fut commence,
     il y a 35 ans, en vue des neiges des Alpes suprieures.
     Depuis ce temps, d'tranges calamits ont fondu sur les
     spectacles que j'ai le plus aims et tch de faire aimer aux
     autres. La lumire... l'air... l'eau sont souills. Ce matin,
     sur le lac de Genve  un demi-mille, je pouvais  peine voir
     le plat de ma rame  2 mtres de profondeur. A la place d'un
     petit rocher de marbre, dernier pied du Jura descendant dans
     l'eau bleue, toujours couvert de fleurs roses de saponaires,
     on a construit une rocaille artificielle avec cette
     inscription sur ses pierres rapportes:

        Aux botanistes
        Le club jurassique.

     Ah! matres de la science moderne, rendez-moi mon Athne,
     faites-la sortir de vos fioles, et enfermez-y sous scells,
     s'il se peut une fois encore, Asmode! Enseignez-nous
     seulement--ceci qui est tout ce que l'homme a besoin de
     savoir--que l'air lui a t donn pour sa vie, et la pluie
     pour sa soif et pour son baptme, et le feu pour sa chaleur
     et le soleil pour sa vue, et la terre pour sa nourriture,--et
     pour son Repos. J'ai rsum ce dernier passage d'aprs M. de
     la Sizeranne. M. de la Sizeranne crit ici repos avec un
     petit r. Je prfre rtablir la majuscule qui est dans
     Ruskin. Ainsi  la majest soudaine, on comprend de quel
     repos il s'agit. Peut-tre pourtant pourrait-on soutenir
     qu'il ne s'agit pas ici du repos de la tombe. On pourrait
     s'appuyer pour cela sur la Prface de The crown of wild
     olive. L'herbe cependant fut-elle cre verte pour vous
     servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit?
     et n'y aura-t-il jamais de repos pour vous au-dessus d'elle,
     mais seulement au-dessous? Malgr ce doute qui me vient et
     que j'avoue, je crois qu'il s'agit ici, surtout  cause de la
     majuscule et de l'importance donne au mot final de la
     prface, du repos de la tombe. (Note du traducteur.)]

     [Note 119: Ruskin fait ici allusion  ce passage de S.
     Mathieu (XXI, 3 et suivants, ou  Isae, V, 2, le passage est
     identique): Il y avait un homme, matre de maison, qui
     planta une vigne. Il l'entoura d'une haie, y creusa un
     pressoir et btit une tour pour qu'on pt de l surveiller
     la vigne. Ruskin a fait allusion  ces versets dans Lectures
     of Architecture and Painting.  19, quand, numrant tous
     les passages de la Bible o nous sont montres des tours, il
     nous dit: Vous vous rappelez ce propritaire qui construisit
     une tour dans son vignoble. Dans le passage de Lectures of
     Architecture and Painting Ruskin veut montrer ( propos de
     la valeur religieuse de l'architecture gothique) que, dans la
     Bible, les tours n'ont jamais un caractre religieux et sont
     seulement construites par orgueil, plaisir, ou dans un but de
     dfense. (Note du traducteur.)]

     [Note 120: Cf. Time and Tide,  46.]

     [Note 121: Voir plus loin des sentiments de joie purs
     et surtout comparez avec Arrows of the Chace (passage cit
     par M. Bardoux): Buvons et mangeons, car nous mourrons
     demain, disait le fermier latin et il nous a laiss
     d'ternels monuments de sagesse humaine et de chant joyeux.
     Travaillons et soyons justes, car demain nous mourrons et
     aprs la mort viendra le jugement, disaient Holbein et
     Durer, et ils nous ont laiss d'ternels souvenirs du travail
     humain et de la crainte attriste de la divinit.
     Rjouissons-nous et soyons heureux, car demain nous mourrons
     et nous serons avec Dieu, disaient Fra Anglico et Giotto; et
     ils nous ont laiss d'ternels monuments de la royaut des
     cieux, divinement lambrisse. Fumons des pipes, gagnons de
     l'argent, lisons de mauvais romans, marchons dans l'air
     empest, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car
     demain nous mourrons et nous serons changs en pipes, voil
     ce que disent les hommes d'aujourd'hui.--On sait que buvons
     et mangeons car nous mourrons demain est une citation
     d'Isae, XXII, 13. Quant au passage tout entier, tant d'ides
     essentielles  Ruskin s'y laissent deviner, quand elles ne
     s'y montrent pas, que pour ne pas accumuler les abstractions,
     je renonce  les isoler. Je me contente de renvoyer le
     lecteur  la note de la page 211 oui, mais quel roi et la
     longue note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)]

Enfin. Vous mprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles
comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de
journaux qu'il est dans mes habitudes de dcouper et de mettre dans mes
tiroirs. En voici un pris dans un vieux _Daily Telegraph_ de cette
anne. J'ai eu la ngligence de ne pas prendre note de la date, mais
elle est facile  retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que
hier le septime des services spciaux de cette anne a t clbr par
l'vque de Ripon  Saint-Paul. Il ne fait que relater un de ces faits
comme il s'en produit maintenant tous les jours, celui-ci par hasard
ayant pris une forme qui lui a permis de venir devant le coroner.
J'imprimerai l'entrefilet en rouge[122]. Soyez assur que les faits
eux-mmes sont crits en rouge dans un livre dont nous tous, lettrs ou
illettrs, aurons notre page  lire un jour[123].

     [Note 122: L'entrefilet entier est en effet imprim en
     rouge dans le texte anglais. Nous aurions voulu pouvoir faire
     de mme ici, afin de conserver l'aspect singulier que ces
     pages ont dans l'original. Mais des difficults matrielles
     d'excution nous en ont empch. (Note du traducteur.)]

     [Note 123: Cf. Stones of Venice un message qui fut un
     jour crit dans le sang et un son qui remplira un jour les
     votes du ciel (Stones of Venice, I, IV, LXXI), et The crown
     of wild olive, ch. II,  59, lorsque le monde entier se
     tatoue de rouge avec son propre sang au lieu de vermillon.
     (Note du traducteur.)]

M. Richards, adjoint du coroner, a procd vendredi  la Taverne du
Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields,  une enqute relative  la
mort de Michel Collins, g de 58 ans. Mary Collins, femme d'un aspect
misrable, dit qu'elle habitait avec le dfunt et son fils une chambre
situe 2, Cobb's Court, Christ Church. Le dfunt tait rapetasseur de
chaussures. Le tmoin sortait et achetait les vieilles bottes; le dfunt
et son fils les remettaient  neuf et le tmoin les vendait pour ce
qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en fait, tait
trs peu de chose. Le dfunt et son fils avaient coutume de travailler
nuit et jour pour tcher d'arriver  avoir un peu de pain et de th, 
payer la chambre (2 shillings par semaine) de manire  vivre en famille
 la maison. Vendredi soir, le dfunt se leva de son banc et commena 
frissonner. Il jeta  terre ses bottes en disant: Il faudra qu'un autre
les finisse quand je serai mort, car je n'en peux plus. Il n'y avait
pas de feu et il dit: J'irais mieux si j'avais chaud. Le tmoin prit
donc deux paires de bottes remises  neuf[124] pour les vendre au
magasin, mais il ne put avoir que 14 pence des deux paires, car on lui
dit au magasin: Il faut que nous ayons notre bnfice. Le tmoin
acheta 14 livres de charbon, un peu de th et de pain; son fils resta
debout toute la nuit pour faire les raccommodages afin d'avoir de
l'argent, mais le dfunt mourut le samedi matin. La famille n'a jamais
eu suffisamment  manger. Le coroner: Il me parat dplorable que vous
ne soyez pas entrs  l'hospice. Le tmoin: Nous avions besoin des
conforts de notre petit chez nous. Un jur demanda ce qu'taient les
conforts, car il voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la
chambre dont les fentres taient brises. Le tmoin se mit  pleurer,
et dit qu'ils avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le
dfunt disait qu'il ne voudrait jamais entrer  l'hospice. En t quand
la saison tait bonne ils avaient quelquefois jusqu' 10 shillings de
bnfice en une semaine, en ce cas, ils conomisrent toujours pour leur
semaine suivante qui tait gnralement mauvaise. L'hiver ils ne se
faisaient pas moiti autant. Depuis 3 ans ils avaient t de mal en
pire. Cornlius Collins dit qu'il avait aid son pre depuis 1847. Ils
avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux
avaient perdu la vue. Le tmoin avait maintenant un voile sur les yeux.
Il y a 3 ans, le dfunt demanda des secours  la paroisse. Le
commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que
s'il revenait il aurait des pierres. Cela dgota le dfunt et il ne
voulut plus rien avoir  faire avec eux depuis lors[125].

     [Note 124: Une des choses que nous devons nous acharner
      obtenir pour le bien de toutes les classes dans nos
     programmes futurs, c'est que dans aucune on ne porte d'objet
     d'habillement remis  neuf. Voir la prface. (Note de
     l'auteur.)]

     [Note 125: Cette expression abrge de la pnalit
     encourue par le travail infructueux concide d'une manire
     curieuse dans la forme avec certain passage que quelques-uns
     d'entre nous se rappellent peut-tre[A]. Il sera peut-tre
     bon de produire  ct de ce rcit un autre article que j'ai
     gard dans mes tiroirs, dcoup dans un Morning Post qui date
      peu prs du mme moment, mars 1865[B]:

     [Note A: Ruskin veut parler ici des versets de S. Luc,
     XI, 11 et S. Mathieu, VII, 9: Quel est le pre d'entre vous
     qui donne  son fils une pierre quand il lui demande du
     pain? Comparez avec cette autre belle interprtation des
     mmes versets dans la Couronne d'Olivier Sauvage, I, le
     Travail: Il est manifeste que Dieu entend que toute parole
     bonne et tout travail utile soient faits pour rien. Baruch,
     l'crivain public, ne gagna pas, je gage, un sou la ligne 
     copier pour Jrmie son second rouleau, et saint Etienne
     n'eut pas les moluments d'un vque pour son long sermon aux
     Pharisiens: il n'eut que des pierres. Car c'est l le
     payement naturel du pre terrestre. Qu'un enfant de ce monde
     travaille pour le bien du monde, honntement, de toute sa
     tte et de tout son coeur et vienne  lui, disant; Donne-moi
     un peu de pain, juste ce qu'il faut pour vivre, le pre
     terrestre lui rpondra: Non, mon enfant, pas de pain, une
     pierre, si tu veux ou autant que tu en voudras, pour te faire
     taire. Mais les travailleurs manuels ne sont pas aussi
     malheureux que tout ceci le laisserait entendre. Le plus qui
     puisse vous arriver  vous, c'est de casser des cailloux, non
     d'tre lapids, etc. (Note du traducteur.)]

     [Note B: Dans _la Couronne d'Oliver Sauvage_ Ruskin a
     rapproch de mme deux entrefilets presque pareils  ceux-ci
     et d'o se dgage le mme enseignement:

     Je vais d'abord pour commencer vous l'exposer lumineusement
     en vous lisant tout bonnement deux entrefilets que j'ai
     dcoups en djeunant, dans deux journaux placs sur ma table
     le mme jour, 25 novembre 1864. Le passage concernant le
     Russe opulent  Paris est assez banal et, qui plus est,
     stupide (car ce n'est rien pour un riche de payer 15 francs
     pour une couple de pches en dehors de l'poque ordinaire de
     ces fruits). Cependant, les deux faits-divers parus le mme
     jour valent d'tre placs cte  cte.

     Un de ces hommes est actuellement dans nos murs. C'est un
     Russe, et, avec votre permission, nous l'appellerons comte
     Teufelskine. Dans sa faon de s'habiller, il est sublime;
     l'art joue son rle dans cette mise o l'harmonie des
     couleurs est respecte, et o, dans d'heureux contrastes, se
     rvle le _chiar-oscuro_. Ses manires sont empreintes de
     dignit--peut-tre mme apathiques; rien ne trouble la calme
     srnit de cet extrieur placide. Notre ami, un jour,
     djeunait chez Bignon. Quand arriva l'addition, il y lut:
     Deux pches, 15 francs. Il paya. Les pches sont rares, je
     prsume? se borna-t-il  remarquer. Non, Monsieur, rpliqua
     le garon, mais les Teufelskines le sont. (_Telegraph_, 25
     novembre 1864.)

     Hier matin,  huit heures, une femme, passant prs d'un tas
     de fumier, dans la cour pave qui longe l'hospice rcemment
     construit dans Shadwell Gap High-Street, Shadwell, fit
     remarquer  un constable du quartier un homme accroupi sur le
     tas de fumier, lui disant qu'elle craignait qu'il ne ft
     mort. Ses craintes se trouvrent justifies. La mort du
     malheureux paraissait remonter  plusieurs heures. Il tait
     mort de froid et d'humidit, et la pluie avait fouett le
     cadavre toute la nuit. Le dfunt tait chiffonnier. Il tait
     tomb dans la plus effroyable pauvret, misrablement vtu,
     le ventre vide. La police l'avait  plusieurs reprises chass
     de cette cour depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, lui
     disant de rentrer chez lui. Il avait choisi l'endroit le plus
     dsert afin d'y mourir misrablement. On trouva dans ses
     poches un sou et quelques os. Il pouvait avoir entre
     cinquante et soixante ans. L'inspecteur Roberts, de la
     division K, a ordonn de faire une enqute chez les logeurs
     afin de s'assurer, si possible de l'identit du malheureux.
     (_Morning Post_, 25 novembre 1864.) (La Couronne d'Olivier
     Sauvage, I, le Travail.) (Note du traducteur.)]

     Les salons de Mme C..., qui faisait les honneurs avec une
     grce et une lgance parfaitement imites, taient encombrs
     de princes, de ducs, de marquis et de comtes, en fait du mme
     public masculin que celui qu'on rencontre aux runions de la
     princesse Metternich et de Mme Drouyn de Lhuys. Il y avait
     quelques pairs d'Angleterre et quelques membres du Parlement
     et ils paraissaient jouir de ce spectacle joyeux et indcent.
     Au second tage, les tables du souper taient charges de
     tous les mets dlicats de la saison. Afin que nos lecteurs
     puissent se faire une ide de la chre exquise du demi-monde
     parisien, je copie le menu du souper qui fut servi  tous les
     convives (environ 200) assis,  4 heures: Yquem suprieur,
     Johannisberg, Lafitte, Tokai, Champagne, des crs les plus
     nobles, furent servis avec abondance le matin. Aprs le
     souper, la danse fut reprise avec un surcrot d'entrain et le
     bal se termina par une _chane diabolique_ et un _cancan
     d'enfer_  7 heures du matin (service du matin): Avant que
     les frais gazons n'apparaissent aux paupires entr'ouvertes
     du matin[C]. Voici le menu: Consomm de volaille  la
     Bagration; 16 hors-d'oeuvres varis; Bouches  la Talleyrand,
     Saumons froids sauce Ravigote, Filets de boeuf en Bellevue,
     Timbale milanaise. Chaud froid de gibier. Dindes truffes.
     Pats de foie gras. Buisson d'crevisses. Geles blanches aux
     fruits. Gateaux Mancini, parisiens et parisiennes. Fromages
     glacs. Ananas. Dessert. (Note de l'auteur.)]

     [Note C: Citation de Lycidas de Milton. (Note de
     l'auteur.)]

Ils allrent de pire en pire jusqu' la semaine de ce dernier vendredi
o ils n'avaient plus mme un demi-penny pour acheter une chandelle. Le
dfunt s'tendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas vivre
jusqu'au matin.

Un jur: Vous mourrez d'inanition vous-mme, vous devriez aller 
l'hospice jusqu' l't. Le tmoin: Si nous entrions, nous mourrions.
Quand nous en sortirions l't, nous serions comme des gens tombs du
ciel. Personne ne nous connatrait et nous n'aurions pas mme une
chambre. Je pourrais travailler  prsent si j'avais de la nourriture,
car ma vue s'amliorerait.

Le docteur G. P. Walker dit que le dfunt a succomb  une syncope venue
de l'puisement d au manque de nourriture. Le dfunt n'avait pas de
couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre  manger
que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de graisse. Il
n'avait pas de maladie, mais s'il avait eu le secours d'un mdecin, il
et pu survivre  la syncope ou  l'vanouissement. Le coroner ayant
insist sur le caractre pnible de ce cas, le jury rendit le verdict
suivant: Que le dfunt tait mort d'puisement provenant du manque de
nourriture et des ncessits ordinaires de la vie; et aussi faute
d'assistance mdicale.

37. Pourquoi le tmoin n'a-t-il pas voulu aller  l'asile?
demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un
prjug que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui
reoit une pension du Gouvernement entre  l'asile sur une grande
chelle[127].

Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'ide du travail et
devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment 
mourir indpendants, parat-il; peut-tre si nous leur faisions leurs
lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs
pensions chez eux, et leur constituions pralablement un petit pcule
pris sur le budget, leurs esprits pourraient se rconcilier avec ces
institutions.

En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si
blessante ou si pnible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de
nos mains; ou, pour troisime alternative, nous les laissons si incultes
et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme des btes
sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que vous mprisez
la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne serait pas plus
possible dans un pays chrtien qu'un assassinat prmdit n'y serait
permis dans la rue[128].

     [Note 127: Je vous prie de noter ce fait, d'y rflchir,
     et de considrer comment il se fait qu'une pauvre vieille
     aura honte de prendre au pays un shilling par semaine, tandis
     que personne n'a honte de prendre une rente de mille livres
     par an. (Note de l'auteur.)]

     [Note 128: Je me rjouis sincrement de voir fonder un
     journal comme le Pall Mall Gazette, car le pouvoir de la
     presse dans les mains d'hommes d'une haute culture, d'une
     situation indpendante, et bien intentionns, peut en effet
     mriter tous les loges qu'on lui a tant dcerns jusqu'ici.
     Son directeur me pardonnera donc, je n'en doute pas, si, 
     raison mme de mon respect pour le journal, je ne laisse pas
     passer sans observation un article paru dans son troisime
     numro, page 5, dont chaque mot tait erron, de cette erreur
     profonde o peut seul atteindre un honnte homme qui ds le
     dbut a pris un mauvais tournant de pense et le suit,
     indiffrent aux consquences, Il contenait  la fin ce
     passage  noter: Le pain de l'affliction et l'eau de
     l'affliction[E], oui et la couchette et les couvertures de
     l'affliction, sont l'extrme maximum de ce que la loi devrait
     donner aux _indigents simplement comme indigents_. Je ne
     fais que mettre  ct de ces lignes reprsentatives de
     l'esprit conservateur anglais 1865 une partie du message qui
     ordonna  Isae d'lever sa voix comme une trompette[F] et de
     dclarer aux conservateurs de son temps[G]: Vous jenez pour
     faire des procs et des querelles et pour frapper du poing
     avec mchancet. Est-ce le jene que j'ai choisi, qui est de
     partager ton pain avec celui qui a faim et de faire venir
     dans ta maison les affligs qui sont errants.[H] L'erreur
     mentale que l'auteur avait prise pour point de dpart, ainsi
     qu'il l'a constat un peu en avant, tait ceci: Confondre
     l'office des fonctionnaires chargs des distributions de
     secours aux pauvres, avec celui des personnes charges de ces
     distributions dans une institution charitable est une grande
     et dangereuse erreur.

     Cette phrase est si exactement et si extraordinairement
     fausse qu'il nous faut en renverser le sens dans nos esprits
     avant de songer  nous occuper d'aucun problme actuel de
     misre sociale. Comprendre que les fonctionnaires chargs
     des secours aux pauvres sont les aumniers de la Nation et
     devraient en distribuer les offrandes avec une grce et une
     libralit plus grandes et plus gnreuses que celles
     permises  la charit individuelle, autant que la sagesse et
     le pouvoir collectif d'une Nation peuvent tre supposs plus
     grands que ceux d'une seule personne,--ceci est la base de
     toute loi sur le pauprisme.--Depuis que ceci a t crit,
     le Pall Mall Gazette est devenu--comme les autres--un simple
     journal de parti, mais il est bien crit et, somme toute,
     fait plus de bien que de mal[I].]

     [Note E: Allusion, Rois, XIII, 27, bien que l'expression
     pain de l'affliction rappelle plutt les Psaumes (127, 2.)]

     [Note F: Crie  plein gosier, ne te retiens pas, lve
     ta voix comme une trompette et annonce  mon peuple, etc.
     (Isae, 58, 1.)]

     [Note G: Phrase essentiellement ruskinienne. Pour s'en
     rendre compte: 1 en ce qui concerne les premiers mots: Je
     ne fais que mettre  ct de ces lignes du Pall Mail Gazette
     le message d'Isae, comparer avec la _Bible d'Amiens_, III,
     48, note: en regard de ce morceau ditorial de la presse
     thologique moderne en Angleterre, je placerai simplement les
     4e, 6e et 13e versets de l'pitre de S. Paul aux Romains,
     etc.--; avec Unto this last (Prface) 5, note: A ces paroles
     diaboliques (d'Adam Smith dans la Richesse des Nations)
     j'opposerai seulement les plus belles paroles des Vnitiens
     dcouvertes par moi dans leur plus belle glise (Autour de
     ce temple, etc.). Cette rfrence  l'autorit de la Bible
     pour trancher un problme d'conomie politique est, comme je
     l'ai montr ailleurs, le tmoignage d'une des plus originales
     dispositions d'esprit de Ruskin qui est d'attribuer  la
     littrature et  l'art (la Bible n'tant ici qu'un beau
     livre) une sorte de valeur scientifique et inversement de
     traiter la science comme un art, ce qui fait que pour Ruskin
     il n'y a pas, quand il s'agit de science, supriorit des
     temps modernes, sur l'antiquit, pas plus qu'il ne doit en
     effet y en avoir quand il s'agit d'art. Il y a l aussi, 
     notre avis, un peu d'idoltrie et l'amusement d'un rudit qui
     s'amuse  chercher des recettes de cuisine dans Homre et des
     renseignements d'ornithologie dans Carparccio. Notons encore
     que, dans le chapitre Interprtations de la _Bible
     d'Amiens_, par exemple, cette confrontation du prsent au
     pass est invertie (Confrontation du pass au prsent) se
     relevant plus du premier procd que sa saveur
     d'anachronisme: Dans les bas-reliefs d'Amiens la Grossiret
     compare  une femme dansant le cancan, la Rbellion aux
     voyous qui claquent des doigts devant un prtre;  propos du
     Dsespoir: le suicide n'est pas considr comme hroque ni
     sentimental au XIIIe sicle et il n'y a pas de morgue
     gothique au bord de la Somme, etc. Ce qui nous amne 2 
     comparer les derniers mots de la phrase (message d'Isae aux
     _conservateurs de son temps_)  tous ces anachronismes, mais
     plus particulirement  la _Bible d'Amiens_, II, 41 un des
     soldats francs de Clovis discuta sa prtention avec une telle
     confiance d'tre soutenu _par l'opinion publique du Ve
     sicle_ et  Unto this lest, III, 42, un marchand juif (le
     roi Salomon) qui avait fait une des fortunes les plus
     considrables de son temps. (Note du traducteur.)]

     [Note H: Isae, LVIII, 4 et 7. (Note du traducteur.)]

     [Note I: Et maintenant il a cess d'exister sous ce nom.
     Il est devenu le Westminster Gazette. (Note du traducteur.)]

Chrtien, ai-je dit? Hlas! si seulement nous tions sainement
non-chrtiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre
christianisme d'imagination qui nous aide  commettre ces crimes, parce
que nous nous complaisons aux somptuosits de notre foi pour y trouver
une sensation voluptueuse; parce que nous la revtons, comme toutes
choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la
nef, des matines de l'aube et des saluts du crpuscule--le christianisme
dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme un lment
dcoratif dans les pices o nous mettons le diable en scne, dans nos
Satanella[129], nos Robert le Diable, nos Faust; chantant des hymnes au
travers des vitraux en ogive pour un effet de fond et modulant
artistiquement le Dio de variations en variations, en contrefaisant
les offices: (le lendemain nous distribuons des brochures, pour la
conversion des pcheurs ignorants sur ce que nous croyons tre la
signification du 3e commandement;)--ce christianisme clair au gaz,
inspir au gaz, nous rend triomphants et nous retirons le bord de nos
vtements de la main des hrtiques qui se le disputent. Mais arriver 
accomplir un peu de simple justice chrtienne, avec une sincre parole
ou action anglaise[130], faire de la loi chrtienne une rgle de vie et
baser sur elle une rforme sociale ou un dsir de rforme--nous savons
trop bien ce que vaut notre foi pour cela! vous pourriez plutt extraire
un clair de la fume de l'encens qu'une vraie action ou passion de
votre moderne religion anglaise. Vous ferez bien de vous dbarrasser de
la fume et des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fentres
gothiques et les vitraux peints, au metteur en scne; rendez votre me
d'hydrogne carbur en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare
qui est sur le seuil[131]. Parce qu'il y a une vraie glise partout o
une main vient secourable  une autre, et c'est l la seule vraiment
Sainte Eglise ou notre Mre l'glise qui jamais fut, et jamais sera.

     [Note 129: Opra de Balfe, compositeur de musique
     irlandais, n en 1808, mort en 1870. Balfe a compos de
     nombreuses partitions: Le Sige de la Rochelle 1835, Manon
     Lescaut 1836, Jane Grey 1837, Falstaff 1838, le Puits d'Amour
     1843, la Gipsy 1844, les 4 fils Aymon 1844, etc., etc.
     Satanella est de 1859. (Note du traducteur.)]

     [Note 130: Cf. plus haut  16, l'adjectif anglais plac
     d'une faon analogue en symtrie avec l'adjectif latin.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 131: S. Luc, XVI, 20. Il y avait aussi un pauvre
     nomm Lazare, qui tait couch  la porte de ce riche et
     tait couvert d'ulcres. Comparez, sur Lazare et les pauvres
     d'aujourd'hui, la Couronne d'Olivier sauvage, I,  30. (Note
     du traducteur.)]

38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le rpte, vous les
mprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, des
hommes qui ne les mprisent pas; du travail de qui, de la force, de la
vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire merci[132].
Votre sant, votre amusement, votre orgueil, seraient tous galement
impossibles, sans ceux-l que vous mprisez ou oubliez. Le sergent de
ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour pier le crime que
vous y avez cr, et peut se faire casser la tte et estropier pour la
vie  n'importe quel moment et n'est jamais remerci; le matelot luttant
contre la rage de l'Ocan, l'tudiant silencieux, pench sur ses livres
ou ses fioles; le simple ouvrier sans gloire et presque sans pain,
accomplissant sa tche comme vos chevaux tranent vos charrettes, sans
espoir et ddaign de tous. Voil les hommes par lesquels l'Angleterre
vit, mais ce n'est pas eux la nation; ils n'en sont que le corps et la
force nerveuse, agissant encore en vertu d'une vieille habitude dans une
survie convulsive, aprs que l'me a fui. Notre dsir, notre but de
nation ne sont que d'tre amuss, notre religion, en tant que nation,
c'est la reprsentation de crmonies ecclsiastiques, et la prdication
de somnifres vrits (ou plutt contre-vrits), capables de tenir le
peuple tranquille  son travail, pendant que nous nous amusons; et la
ncessit de ces amusements nous tient comme un malaise fbrile o la
gorge est dessche et o les yeux sont gars,--draisonnant, pervers,
impitoyable. Combien littralement ce mot _mal-aise_, la ngation et
impossibilit de toute aise, exprime l'tat moral de la vie anglaise et
de ses amusements!

     [Note 132: Vous avez toujours les braves et bons dans la
     vie. Ceux-l ont aussi besoin d'tre aids, quoique vous
     paraissiez croire qu'ils n'ont qu' aider les autres. Ceux-l
     aussi rclament qu'on pense  eux et qu'on se souvienne
     d'eux. (_Lectures on Art_, II, 58.) (Note du traducteur.)]

39. Quand les hommes sont occups comme ils doivent l'tre, leur plaisir
nat de leur travail[133], comme les ptales colors d'une fleur
fconde; quand ils sont fidlement serviables et compatissants, toutes
leurs motions deviennent fortes, profondes, durables et vivifiantes 
l'me, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant n'ayant pas de
vritables occupations, nous versons toute notre nergie virile dans la
fausse occupation de faire de l'argent; et n'ayant pas de vraies
motions, il nous faut attifer de fausses motions pour jouer avec, non
pas innocemment, comme des enfants avec des poupes, mais criminellement
et tnbreusement comme les Juifs idoltres avec leurs images sur les
murs des caveaux que les hommes ne pouvaient dcouvrir sans
creuser[134]. La justice que nous ne pratiquons pas, nous l'imitons dans
le roman et sur la scne;  la beaut que nous dtruisons dans la nature
nous substituons les changements  vue des feries et (la nature humaine
rclamant imprieusement au fond de nous une terreur et une tristesse,
de quelque genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous
aurions d supporter avec nos frres, et les pures larmes que nous
aurions d verser avec eux, nous dvorons le pathtique de la cour
d'assises, et recueillons la rose nocturne du tombeau.

     [Note 133: Et ds les plus bas degrs de l'chelle du
     travail. Du travail le plus humble nat un plaisir, humble
     sans doute comme la tige, qui l'a port, sans couleurs
     varies et qui pourtant n'est pas sans charmer la vie qu'il
     embellit. Ce plaisir-l est satisfaction de soi, plaisir  se
     trouver avec les autres, optimisme. De ce plaisir-l dans la
     littrature de tous les temps il y a, avant tout, deux
     immortels exemples. Le premier c'est l'histoire d'Aristarque
     et de ses parentes dans les Mmorables de Xnophon: En ce
     moment, j'en suis sr, tu ne peux aimer tes parentes et elles
     ne peuvent t'aimer. Toi parce que tu les regardes comme une
     gne pour toi, elles parce qu'elles voient bien qu'elles te
     gnent. De cela il est  craindre... que la reconnaissance du
     pass ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une tche,
     tu les aimeras en voyant qu'elles te sont utiles et elles te
     chriront  leur tour en s'apercevant qu'elles te contentent;
     le souvenir du pass vous sera plus agrable, votre
     reconnaissance s'en augmentera. Vous deviendrez ainsi
     meilleurs amis et meilleurs parents. Aussitt dit, on
     acheta de la laine... la gat avait succd  la tristesse,
     etc. (Mmorables, chapitre VII.) L'autre exemple est donn
     par la fin de Candide, trop clbre pour qu'il soit besoin de
     la citer. C'est d'ailleurs encore la pense qu'exprime la
     dernire phrase de Candide: Tout cela est bien, dit Candide,
     mais il faut cultiver notre jardin.--Je me souviens encore
     de la faon dont le matre le plus admirable que j'aie connu,
     l'homme qui a eu la plus grande influence sur ma pense, M.
     Darlu, aujourd'hui Inspecteur gnral de l'Universit,
     comparait  ce chapitre des Mmorables le chapitre de la
     _Bible de l'Humanit_ sur Hercule. (Note du traducteur.)]

     [Note 134: Allusion  cet trange passage d'Ezchiel: Il
     me dit: Fils de l'Homme, perce la paroi, et quand j'eus perc
     la paroi il se trouva une porte... J'entrai donc et voici
     toutes sortes de figures de reptiles et de btes et tous les
     dieux infmes de la maison d'Isral taient peints sur la
     paroi... et 70 hommes... assistaient et se tenaient devant
     elles... et chacun avait un encensoir  la main d'o montait
     en haut une paisse nue de parfum. Alors il me dit: Fils de
     l'Homme n'as-tu pas vu ce que les anciens de la maison
     d'Isral font dans les tnbres, chacun dans son cabinet
     peint, etc. (Ezchiel, VIII, 6-18.) (Note du traducteur.)]

Il est difficile d'apprcier la vraie signification de ces choses; les
faits sont en eux-mmes assez atroces; la mesure de la faute nationale
qui y est implique est peut-tre moins grande qu'elle ne pourrait
paratre d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers de
morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous mettons
le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, cependant
nous serions fchs d'apprendre que nous avons nui  quelqu'un. Nous
sommes encore bons dans notre coeur, encore capables de vertu, mais
seulement comme le sont les enfants. Chalmers,  la fin de sa longue
vie, ayant eu une grande influence sur le public, tait agac que sur un
sujet d'importance on ft appel devant lui  l'opinion publique; il
laissa chapper cette exclamation impatiente: Le public n'est rien de
plus qu'un grand bb! Et la raison pourquoi j'ai laiss tous ces
graves sujets de rflexion se mler  une enqute sur la manire de lire
est que, plus je vois nos fautes et misres nationales, plus elles se
rsolvent pour moi en tats d'inculture enfantine et d'ignorance des
plus ordinaires habitudes de pense. Ce n'est, je le rpte, ni vice, ni
gosme, ni lenteur de cerveau qu'il nous faut dplorer, mais une
insouciance incorrigible d'coliers diffrant seulement de celle du
vritable colier par son incapacit  tre aide qui vient de ce
qu'elle ne reconnat pas de matre.

41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une
des oeuvres charmantes et ddaignes du dernier de nos grands
peintres[135]. C'est un dessin qui reprsente le cimetire de Kirkby
Lonsdale, son ruisseau, sa valle, ses collines, et au del le ciel
envelopp du matin. Et galement insoucieux de ces choses et des morts
qui les ont quittes pour d'autres valles et pour d'autres cieux, un
groupe d'coliers a empil ses petits livres sur une tombe, pour les
jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec
les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin
de nous, au gr de notre volont amre et insouciante, sans gure songer
que ces feuilles que le vent parpille furent amonceles non seulement
sur une pierre funraire, mais sur les scells d'un caveau
enchant,--que dis-je? sur la porte d'une grande cit de rois endormis
qui s'veilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement
nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, mme si nous
levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois
qui reposent et toucher les vtements dans lesquels ils sont couchs et
soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur
silence  notre endroit et ne semblent que de poussireuses images;
parce que nous ne savons pas l'incantation du coeur qui les veillerait;
par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se redresseraient pour
aller  notre rencontre dans leur puissance de jadis, pour nous regarder
attentivement et nous considrer. Et comme les rois qui sont descendus
dans l'Hads y accueillent les nouveaux arrivants en disant: Etes-vous
aussi devenus faibles comme nous? Etes-vous aussi devenu un des
ntres[136]? ainsi ces rois avec leur diadme que rien n'a terni, n'a
branl, nous aborderaient en disant: Etes-vous, aussi, devenu pur et
grand de coeur comme nous? Etes-vous aussi devenu un des ntres?

     [Note 135: Turner. Voir, sur ce dessin, sur son
     pathtique et sa signification, Modern Painters, partie V,
     ch. I,  17, et chapitre XVIII,  2. (Note du traducteur.)]

     [Note 136: C'est dans Isae (Prophtie contre le roi de
     Babylone) (XIV, 9, 10) que le spulcre a rveill les
     Trpasss: Il a fait lever de leurs siges tous les
     principaux de la terre, tous les rois des nations. Ils
     prendront tous la parole et diront (au roi de Babylone): Tu
     as t aussi affaibli que nous, tu as t rendu semblable 
     nous, on t'a fait descendre de ta magnificence dans le
     spulcre avec le bruit de tes instruments, etc. (Note du
     traducteur.)]

42. Grand de coeur et grand d'esprit--magnanime, tre cela c'est bien
en effet tre grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est bien
avancer dans la vie--dans la vie elle-mme--non dans ses atours[137].
Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, lorsque
mourait le chef d'une maison? Comment il tait revtu de ses plus beaux
habits, dpos dans son char et port dans les maisons de ses amis; et
chacun d'eux le plaait au haut bout de la table et tous festoyaient en
sa prsence. Supposez qu'il vous ft offert en termes explicites, comme
cela vous est offert par les tristes ralits de la vie, d'obtenir cet
honneur scythe, graduellement, pendant que vous croyez tre encore en
vie. Supposez que l'offre ft celle-ci: Vous allez mourir lentement;
votre sang deviendra de jour en jour plus froid, votre chair se
ptrifiera, votre coeur ne battra plus  la fin que comme un systme
rouill de soupapes de fer[138]. Votre vie s'effacera de vous et
s'enfoncera  travers la terre dans les glaces de la Cane[139]. Mais
jour par jour votre corps sera plus brillamment vtu, assis dans des
chars plus levs et sur la poitrine portera de plus en plus d'insignes
honorifiques--des couronnes sur la tte, si vous voulez. Les hommes
s'inclineront devant lui, auront les yeux fixs sur lui et
l'acclameront, se presseront en foule  sa suite du haut en bas des
rues; on lui lvera des palais, on festoiera avec lui au haut bout de
la table, toute la nuit; votre me l'habitera assez pour savoir qu'on
fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses paules et le
sillon du cercle coupant de la couronne sur le crne; pas plus.
Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de la mort?
Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? Cependant,
de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, chacun de
nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la saisissent dans sa
plnitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui dsire faire son chemin
dans la vie, sans savoir ce que c'est que la vie; qui comprend seulement
qu'il lui faut acqurir plus de chevaux et plus de valets, et plus de
fortune, et plus d'honneurs et _non pas_ plus d'me personnelle.
Celui-l seul avance dans la vie dont le coeur devient plus tendre, le
sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont l'esprit s'en va entrant
dans la vivante paix[140]. Et les hommes qui ont cette vie en eux sont
les vrais matres ou rois de la terre, eux et eux seuls. Toutes les
autres royauts pour autant qu'elles sont vraies ne sont que le rsultat
et la traduction des leurs dans la ralit. Si moins que cela, elles
sont ou des royauts de thtre, de coteuses parades, ornes  vrai
dire de joyaux vritables et non de clinquants, mais quand mme pas
autre chose que les joujoux des nations; ou bien alors elles ne sont pas
des royauts du tout, mais des tyrannies ou rien que la rsultante
concrte et effective de la folie nationale; pour laquelle raison j'ai
dit d'elles ailleurs[141]: Les gouvernements visibles sont le jouet de
certaines nations, la maladie d'autres, le harnais de certaines, et le
fardeau du plus grand nombre.

     [Note 137: Sans doute, et pourtant si nous prenons la vie
     de tant de grands crivains, de tant d'artistes,
     reconnaissons que bien peu ont entirement nglig l'autre
     avancement dans la vie, dans ses atours. Combien peu, pour
     ne prendre que cet exemple, ont ddaign d'entrer 
     l'Acadmie franaise ou telle autre forme de pouvoir, de
     prestige. Tel pote, plong dans la vie elle-mme tant qu'il
     crit, sitt la chaleur de l'inspiration tombe est dj
     revenu  l' avancement dans la vie, dans les atours de la
     vie et de sa main tremblante encore d'avoir voulu suivre au
     vol la vitesse de sa pense, il inscrit  la premire page du
     pome qui plane si haut au-dessus de toutes les contingences
     et de sa propre vie, le nom de la Reine bienveillante  qui
     il le ddie, afin de faire connatre le rang social qu'il
     occupe, combien il est avanc dans la vie. Il tient  ce
     que les humbles mortels le sachent et les autres reines
     aussi, afin que les hommes le respectent et que les reines le
     recherchent, et que tous parfassent ainsi son avancement
     dans la vie. Peut-tre ce pote vous dira-t-il que s'il dne
     chez cette Reine et ensuite lui ddie son livre, c'est parce
     qu'ayant conscience de l'minente dignit de l'homme de
     lettres, il veut lui faire dans la socit la place qu'il
     doit y avoir, gale  celle des Rois. Pour un peu,  l'en
     croire, il se dvoue, il immole ses gots, son talent,  ses
     devoirs de citoyen de la Rpublique des lettres. Pourtant, si
     vous lui disiez que tel de ses confrres veut bien se charger
     de ce rle et qu'il pourra dsormais dans l'inlgance et
     dans l'obscurit travailler sans se soucier des Reines,
     peut-tre se rendrait-il compte alors que c'tait en ralit
     plutt  sa propre grandeur qu' celle de l'homme de lettres
     qu'il se dvouait et que les conqutes de son confrre ne lui
     remplaceraient nullement les siennes propres. D'ailleurs
     l'homme de lettres charg d'honneurs est-il plus grand qu'un
     autre, mme aux yeux frivoles de la postrit? C'est fort
     douteux et un homme de lettres ddaigneux de toute influence,
     de tout honneur, de toute situation mondaine, comme Flaubert,
     ne nous apparat-il pas comme plus grand que l'acadmicien
     son ami, Maxime du Camp? Certes le dsir d'avancer dans la
     vie, le snobisme, est le plus grand strilisant de
     l'inspiration, le plus grand amortisseur de l'originalit, le
     plus grand destructeur du talent. J'ai montr autrefois qu'
     cause de cela il est le vice le plus grave pour l'homme de
     lettres, celui que sa morale instinctive, c'est--dire
     l'instinct de conservation de son talent, lui reprsente
     comme le plus coupable, dont il a le plus de remords, bien
     plus que la dbauche, par exemple, qui lui est bien moins
     funeste, l'ordre et l'chelle des vices tant dans une
     certaine mesure renverss pour l'homme de lettres. Et
     cependant le gnie se joue mme de cette morale artistique.
     Que de snobs de gnie ont continu comme Balzac  crire des
     chefs-d'oeuvre. Que d'asctes impuissants n'ont pu tirer d'une
     vie admirable et solitaire dix pages originales. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 138: Le symbole matriel de ceci est l'offre de
     l'artrio-sclrose faite tous les jours aux arthritiques par
     le dmon de la bonne chre. Mais ici encore, pour la sant
     comme pour le gnie, le temprament est plus fort que le
     rgime. (Note du traducteur.)]

     [Note 139: Cercle de l'Enfer du Dante, qui tire son nom
     de Can. Voir l'Enfer, chants V et XXXII. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 140: [Grec: To de phronma tou pneumatos z kai eirn.]
     (Note de l'auteur.)

     Et l'affection de la chair c'est la mort, tandis que
     l'affection de l'esprit c'est la Vie et la Paix. (Romains,
     VIII, 6.) (Note du traducteur.)]

     [Note 141: Munera Pulveris V Government,  122. (Note du
     traducteur.)]

43. Mais je n'ai pas de mots pour l'tonnement que j'prouve quand
j'entends encore parler de _Royaut_, mme par des hommes rflchis,
comme si les nations gouvernes taient une proprit individuelle et
pouvaient se vendre et s'acheter, ou tre acquises autrement, comme des
moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit
recueillir la toison; comme si l'pithte indigne d'Achille pour les
mauvais rois: Mangeurs de peuple[142]--tait le titre ternel et
appropri de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un
roi signifiait la mme chose que l'agrandissement des terres d'un
particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient,
ne peuvent pas plus tre les vrais rois de la nation que les taons ne
sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux,
mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armes, sont
seulement, si on pouvait voir clair, une grande espce de moustiques de
marais avec une trompe  baonnettes et une fanfare mlodieuse et bien
style dans l'air de l't; le crpuscule pouvant d'ailleurs tre
parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages tincelants
de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce temps-l,
gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et dtestent
gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font il gran rifiuto[143];
et s'ils ne le font pas, la foule, sitt qu'ils paraissent lui devenir
utiles, est assez sre de faire d'eux son gran rifiuto.

     [Note 142: Sur cette pithte [Grec: dmoboroi],
     voir Lectures on Art. IV, 116, et comparez avec l'expression
     des Psaumes, XIV, 4: ils mangent mon peuple comme du pain,
     que Ruskin cite dans The two Paths,  179. (Note du
     traducteur.)]

44. Cependant le roi visible peut aussi en tre un vritable, si jamais
vient le jour o il veuille estimer son royaume d'aprs sa force vraie
et non d'aprs ses limites gographiques. Il importe peu que la Trent
vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe un chteau de
moins l[144]. Mais il importe  vous, roi des hommes, que vous puissiez
vraiment dire  cet homme: Va et qu'il aille, et  cet autre: Viens
et qu'il vienne[145]. Que vous puissiez diriger votre peuple, comme vous
le pouvez pour les eaux de la Trent, et il importe que vous sachiez bien
pourquoi vous leur dites d'aller ici ou l. Il vous importe, roi des
hommes, de savoir si votre peuple vous hait et meurt par vous, ou vous
aime et vit par vous. Vous pouvez mieux mesurer votre royaume par
multitudes que par milles et compter des degrs de latitude d'amour non
pas partant mais se rapprochant d'un quateur merveilleusement chaud et
infini[146].

     [Note 143: Allusion  Dante, Enfer, III, 60. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 144: Allusion  la huitime scne de la 1re partie
     d'Henri IV, de Shakespeare: Hotspur, le doigt sur la carte:
     Il me semble que ma portion, au nord de Burton ici--n'est
     pas gale  la vtre.--Voyez comme cette rivire vient sur
     moi tortueusement--et me retranche du meilleur de mon
     territoire--une norme demi-lune, un monstrueux morceau.--Je
     ferai barrer le courant  cet endroit,--et la coquette,
     l'argentine Trent coulera par ici--dans un nouveau canal
     uniforme et direct: elle ne serpentera plus avec une si
     profonde chancrure--pour me drober ce riche
     domaine.--Glendower: Elle ne serpentera plus! elle
     serpentera, il le faut; vous voyez bien.--Mortimer: Oui, mais
     remarquez comme elle poursuit son cours et revient sur moi,
     en sens inverse pour votre ddommagement.--Elle supprime d'un
     ct autant de terrain--qu'elle vous en prend de
     l'autre.--Worcester: Oui, mais on peut ici la barrer  peu de
     frais, etc., etc. Et enfin Glendower: Allons, on vous
     changera le cours de la Trent. (Note du traducteur.)]

     [Note 145: C'est le centenier de Capharnam qui dit 
     Jsus: J'ai des soldats sous mes ordres et je dis  l'un:
     Va et il va,  l'autre: Viens et il vient,  mon
     serviteur: Fais cela, et il le fait, (S. Mathieu, VIII, 9.)
     (Note du traducteur.)]

     [Note 146: Comparez: L'homme est bien plus rellement le
     soleil du monde, que n'est le soleil. La flamme de son coeur
     merveilleux est la seule lumire digne d'tre mesure. L o
     il est sont les tropiques; l o il n'est pas le monde des
     glaces. (Modern Painters, V, p. 225, cit par M. Bardoux,
     dans son ouvrage sur Ruskin.) (Note du traducteur.)]

45. Mesurer!--que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la
distance entre le pouvoir de ceux qui font et enseignent[147], et sont
les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le
pouvoir de ceux qui dfont et consument, dont le pouvoir dans sa
plnitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.

     [Note 147: S'il n'y avait que font et enseignent, la
     rfrence la plus littrale semblerait tre: Actes, I, 1:
     les choses que Jsus a faites et enseignes, mais le
     contexte indique qu'il s'agit bien plutt de Mathieu, V, 19:
     Celui donc qui aura viol ces commandements et qui aura
     ainsi enseign les hommes sera estim le plus petit dans le
     royaume des cieux, mais celui qui les aura observes et
     enseignes, celui-l sera estim grand dans le royaume des
     cieux, et dans les royaumes de la terre, ajoute Ruskin.
     (Note du traducteur.)]

Etrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trsors pour le
ver et les Rois-Rouille qui sont  la force de leurs peuples comme la
rouille  l'armure, entassent des trsors pour la rouille, et les
Rois-Voleurs des trsors pour le voleur[148]; mais combien peu de rois
ont jamais entass des trsors qui n'avaient pas besoin d'tre gards,
des trsors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela serait.
Vtements brods, seulement pour tre dchirs; casque et glaive faits
pour tre ternis, joyaux et or pour tre dissips:--il y a trois sortes
de rois qui ont amass ces trsors-l. Supposez qu'un jour survnt une
quatrime sorte de roi qui aurait lu dans quelque obscur crit de jadis
qu'il existe une quatrime sorte de trsors que les joyaux et les
richesses ne peuvent galer et qui ne peuvent non plus tre estims au
poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir t tisse par la
navette d'Athna, une armure forge dans un feu divin par une force
vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du rouge coeur du soleil
mme quand il se couche derrire les rochers de Delphes;--toffe pleine
d'images brodes au coeur de son tissu; impntrable armure; or
potable[149]!--les trois grands anges[150] de la Conduite, du Travail et
de la Pense, nous appelant encore et attendant au seuil de nos portes,
pour nous mener par leur pouvoir ail, et nous guider avec leurs yeux
infaillibles,  travers le chemin qu'aucun oiseau ne connat et que
l'oeil du vautour n'a pas vu[151]. Supposez qu'un jour surviennent des
rois qui auraient entendu et cru cette parole et  la fin ramass et
dcouvert des trsors de--Sagesse--pour leurs peuples.

     [Note 148: Allusion  St Mathieu, VI, 19-20: Ne vous
     amassez pas des trsors sur la terre, o les vers et la
     rouille gtent tout et o les larrons percent et drobent.
     Mais amassez-vous des trsors dans le ciel o les vers ni la
     rouille ne gtent rien, et o les larrons ne percent ni ne
     drobent. (Note du traducteur.)]

     [Note 149: La Library Edition nous apprend que c'est l
     le terme usit en alchimie pour signifier l'or dissous dans
     l'acide nitro-hydrochlorique, lequel tait suppos contenir
     l'lixir de vie. (Note du traducteur.)]

     [Note 150: Minerve, Vulcain, Apollon (voir _On the old
     Road_, tome II,  36). (Note du traducteur.)]

     46. Songez quelle chose surprenante cela serait, tant donn
     l'tat prsent de la sagesse publique! Que nous conduisions
     nos paysans  l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la
     baonnette! Que nous recrutions, instruisions, entretenions
     en leur assurant leur solde, sous un haut commandement
     capable, des armes de penseurs au lieu d'armes de
     meurtriers! donner son divertissement  la nation dans les
     salles de lectures, aussi bien que sur les champs de tir,
     donner aussi bien des prix pour avoir vis juste une ide que
     pour avoir mis de plomb dans une cible. Quelle ide absurde
     cela parat, si toutefois on a le courage de l'exprimer, que
     la fortune des capitalistes des nations civilises doive un
     jour venir en aide  la littrature et non  la guerre.
     Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une
     seule phrase du seul livre qui puisse vraiment tre appel un
     livre que j'aie encore crit jusqu'ici, celui qui restera (si
     quoi que ce soit en reste) le plus srement et le plus
     longtemps, de toute mon oeuvre[152].

     [Note 151: Job, XXVIII, 7. (Note du traducteur.)]

     [Note 152: Ruskin veut parler de Unto this last. Dans
     la prface d'Unto this last, Ruskin dit de mme: Je crois
     que ces essais contiennent ce que j'ai crit de meilleur,
     c'est--dire de plus vrai et de plus justement exprim. Le
     dernier (Ad Valorem) qui m'a cot le plus de peine ne sera
     probablement jamais surpass par aucun autre de mes crits
     futurs. Dans Fors Clavigera, Unto this last est ainsi
     rattach  l'ensemble de son oeuvre:

     A vingt ans j'crivis _Peintres modernes_,  trente ans,
     _les Pierres de Venise_,  quarante ans, _Unto this last_, 
     cinquante ans, _les Leons inaugurales d'Oxford_, et, si je
     finis jamais _Fors Clavigera_, l'tat d'esprit dans lequel je
     me trouvais  soixante ans sera fix.

     Les _Peintres modernes_ enseignrent l'affinit de toute la
     nature infinie avec le coeur de l'homme; montrrent le rocher,
     la vague et l'herbe comme un lment ncessaire de sa vie
     spirituelle. Ce dont je vous conjure aujourd'hui, d'orner la
     terre et de la garder, n'est que le complment, la suite
     logique de ce que j'enseignais alors. _Les Pierres de Venise_
     enseignrent les lois de l'art de btir et comment la beaut
     de toute oeuvre, de tout difice humain dpend de la vie
     heureuse de son ouvrier. _Unto this last_ enseigna les lois
     de cette vie mme et la montra comme dpendante du Soleil de
     justice. Fors Clavigera, IV, Lettre LXXVIII, cite par M.
     Brunhes. (Note du traducteur.)]

     Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe
     consiste en ceci que c'est uniquement l'argent des
     capitalistes qui soutient les guerres injustes. Les guerres
     justes ne demandent pas tant d'argent, parce que la plupart
     des hommes qui les font les font gratis, mais pour une guerre
     injuste il faut acheter les mes et les corps des hommes, et
     en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus
     perfectionn, ce qui fait qu'une telle guerre exige le
     maximum de dpenses; sans parler de ce que cotent la peur
     basse, les soupons et les colres entre nations qui ne
     trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur et
     de loyaut pour s'acheter une heure de tranquillit d'esprit.
     Ainsi  l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre
     s'achtent l'une  l'autre dix millions de livres sterlings
     de consternation par an[153], une moisson remarquablement
     lgre, moiti pines, moiti feuilles de tremble, seme,
     rcolte et engrange par la science des modernes
     conomistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la
     vrit. Les frais de toute guerre injuste tant couverts,
     sinon par le pillage de l'ennemi, au moins par les prts des
     capitalistes, ces prts sont ensuite rembourss par les
     impts qui frappent le peuple, lequel, semble-t-il, n'avait
     pas d'intrts dans l'affaire puisque c'est l'intrt des
     capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre;
     toutefois la cause vritable est la convoitise de la nation
     qui la rend incapable de fidlit, de franchise et de justice
     et cause ainsi en temps voulu sa propre perte et le chtiment
     des individus[154].

     [Note 153: Comparez: Les crosses et balles anglaises et
     franaises, y compris celles dont nous ne nous servons pas,
     cotent, je suppose, environ 375 millions par an  chaque
     nation (la Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail).
     Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage, II, 259, cit
     par M. de la Sizeranne): Supposez qu'un de mes voisins m'ait
     appel pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je
     commence  regarder autour de moi et  trouver que les murs
     sont un peu nus; je pense que tel ou tel papier serait
     dsirable pour les murs, peut-tre une petite fresque ici et
     l sur le plafond et un rideau ou deux de damas aux fentres.
     Ah! dit mon commettant, des rideaux de damas, certainement!
     Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne peux me payer
     de telles choses, en ce moment!--Pourtant le monde vous
     attribue de splendides revenus!--Ah! oui, dit mon ami, mais
     vous savez qu' prsent je suis oblig de dpenser presque
     tout en piges d'acier!--En piges d'acier! Et
     pourquoi?--Comment! pour ce quidam, de l'autre ct du mur,
     vous savez; nous sommes de trs bons amis, des amis
     excellents, mais nous sommes obligs de conserver des
     traquenards des deux cts du mur; nous ne pourrions pas
     vivre en de bons termes sans eux et sans nos piges  fusil.
     Le pire est que nous sommes des gars assez ingnieux tous les
     deux et qu'il ne se passe pas de jour sans que nous
     inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de fusil,
     etc. Nous dpensons environ 15 millions par an chacun dans
     nos piges--en comptant tout, et je ne vois gure comment
     nous pourrions faire  moins. Voil une faon de vivre d'un
     haut comique pour deux particuliers! mais pour deux nations,
     cela ne me semble pas entirement comique. Bedlam serait
     comique peut-tre, s'il ne contenait qu'un seul fou, et votre
     pantomime de Nol est comique lorsqu'il y a un seul clown,
     mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue
     lui-mme en rouge avec son propre sang  la place de
     vermillon, il y a l quelque chose d'autre que de comique, je
     pense.

     Comparez  ce dernier morceau le  33 ci-dessus; Supposez
     qu'un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous
     pouvons conjecturer la fortune par ce fait qu'il dpense deux
     mille livres par an pour ses valets de pied et les murs de
     son parc, etc. (Note du traducteur.)]

     [Note 154: Unto this last, IV, ad valorem,  76, note.
     (Note du traducteur.)]

48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achtent littralement de la
terreur panique, l'une  l'autre; elles achtent chacune pour dix
millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu
d'acheter chaque anne ces dix millions de panique elles se dcident 
vivre en paix toutes deux et  acheter annuellement pour dix millions
d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres
annuels  fonder des bibliothques royales, des muses royaux, des
jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu
mieux pour la France et l'Angleterre?

Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant
j'espre qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothques
royales ou nationales soient fondes dans chaque ville importante,
contenant une collection royale de livres. La mme collection dans
chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, dits
pour cette collection nationale avec le plus de soin possible; le texte
imprim toujours sur des pages de mmes dimensions,  grandes marges, et
diviss en volumes agrables, lgers  la main, beaux et solides et
irrprochables comme modles du travail du relieur; et ces grandes
bibliothques seront accessibles  toute personne propre et range, 
toutes les heures du jour et du soir, des prescriptions svres tant
dictes pour faire observer scrupuleusement ces conditions de propret
et de bon ordre.

50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries
artistiques, et pour des muses d'histoire naturelle, et pour beaucoup
de choses prcieuses, de choses,  mon avis, ncessaires.--Mais ce
projet de bibliothques est le plus simple et le plus urgent et fera ses
preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons notre
constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et a une
mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une nourriture
plus saine. Vous avez russi  faire rapporter dans ce but ses lois sur
les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le mme but encore faire
voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain meilleur;
pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Ssame, qui ouvre
les portes;--les portes non des trsors des voleurs, mais des trsors
des Rois[155].

     [Note 155: Sur cette dernire phrase et pour la
     dcomposition des cinq thmes qui s'y mlent (et, sans mme
     trop subtiliser, on arrivent aisment jusqu' sept, en
     comptant les lois sur les grains, et le pain meilleur)
     voir la note page 61. (Note du traducteur.)]


APPENDICE

(Note du  30.)

Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des
pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la prface du rapport
adress au Conseil Priv par l'Inspecteur des Services sanitaires,
rapport qui vient de paratre; cette prface contient des propositions
de nature, il me semble,  causer quelque moi, et relativement
auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:

Il y a aujourd'hui au sujet de la proprit du terrain deux thories
courantes et en conflit: toutes deux fausses.

La premire consiste  dire que, d'institution divine, a toujours exist
et doit continuer  exister un certain nombre de personnes
hrditairement sacres, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du
monde appartiennent  titre de proprit personnelle; desquelles terre,
air et eau ces personnes peuvent,  leur gr, permettre ou dfendre au
reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer et pour
boire. Cette thorie ne sera plus trs longtemps soutenable. La thorie
oppose est qu'un partage de toutes les terres de l'univers entre tous
les proltaires de l'univers lverait immdiatement les dits
proltaires au rang de personnages sacrs, qu'alors les maisons se
btiraient d'elles-mmes et le bl pousserait tout seul et que chacun
pourrait vivre sans avoir  faire aucun travail pour gagner sa vie.
Cette thorie paratrait galement insoutenable le jour o elle serait
mise en pratique.

Il faudra cependant de rudes expriences et de plus rudes catastrophes,
avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle
concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle
prtende maintenir la proprit ou procder au partage, la louer cher ou
 bon march) ne serait, en fin de compte, de la moindre utilit au
peuple, aussi longtemps que la lutte gnrale pour la vie, et pour les
moyens de vivre, restera, une lutte de concurrence brutale. Cette lutte
dans une nation sans principes prendra une forme ou une autre, mais
toujours implacable, quelles que soient les lois que vous lui opposiez.
Ainsi, par exemple, ce serait une rforme tout  fait bienfaisante pour
l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des limites maxima
soient assignes aux revenus, selon les classes; et que le revenu de
chaque seigneur lui soit vers comme un salaire fixe ou une pension que
lui ferait la nation, au lieu d'tre arrache en sommes variables  ses
tenanciers pressurs  sa discrtion. Mais si vous pouviez faire passer
demain une telle loi, et si, ce qui en serait le complment ncessaire,
vous pouviez prendre, comme unit de ces revenus fixs par la loi, un
certain poids de pain de bonne qualit qui correspondrait  une certaine
somme d'argent, douze mois ne s'couleraient pas sans qu'un autre cours
se ft tacitement tabli, et que le pouvoir reform de la richesse
accumule ait fait de nouveau valoir ses droits, en quelque autre
article ou quelque autre valeur fictive. Il n'y a qu'un remde  la
misre du peuple, c'est l'ducation du peuple, dirige de manire 
rendre l'homme rflchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir
beaucoup de lois qui peu  peu amlioreraient et fortifieraient le
temprament de la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles
qu'il faudrait que le temprament de la nation pt tre amlior avant
d'tre en tat de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut trs
bien recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une
gouttire, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remdier 
la dviation de son pine dorsale. D'ailleurs la question foncire, si
grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire; distribuez la terre
comme vous voudrez, la question principale reste entire: Qui la
bchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les autres la besogne
rude et sale, et  quel prix? Et qui devra faire la besogne agrable et
facile et  quel prix? Qui ne devra faire aucune besogne du tout et 
quel prix? Et d'tranges questions de morale et de religion se lient 
celles-l. Dans quelle mesure est-il permis de sucer une partie de l'me
d'un grand nombre de personnes pour unir les quantits psychiques ainsi
extraites et en faire une me trs belle ou idale? Si nous avions 
faire  du sang au lieu d'me (et la chose pourrait  la lettre se faire
comme cela a dj t essay sur des enfants) de faon qu'il ft
possible, en retirant une certaine quantit de sang des bras d'un nombre
donn d'hommes du peuple, et en l'introduisant tout en une seule
personne, de faire un gentilhomme au sang plus azur, la chose se
pratiquerait certainement, mais en cachette, je crois. Mais aujourd'hui,
parce que c'est du cerveau et de l'me que nous enlevons, et non du sang
visible, nous pouvons nous livrer  cette opration tout  fait
ouvertement, et nous nous nourrissons, nous les gentilshommes,  la
faon des belettes, de la proie la plus dlicate; c'est--dire que nous
gardons un certain nombre de manants  bcher et  bcher, abrutis sous
tous les rapports, de faon que nous, nourris gratis, puissions avoir
toute la vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a
beaucoup  dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou
italien, bien n et bien lev (et  plus forte raison une dame) est un
beau produit, suprieure la plupart des statues; tant beau de couleur
aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux
spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et
vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une glise, que
par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-tre
mieux d'lever une belle crature humaine qu'un beau dme ou un beau
clocher et plus dlicieux de lever respectueusement les yeux vers un
tre si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle crature
humaine aura quelques devoirs  remplir en retour, devoirs de beffroi et
de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[156].

[Note 156: La Library Edition fournit du sens de ces mots dans un
instant (presently) une explication qui me semble trs juste et trs
naturelle, mais dont on ne s'avise pas gnralement, parce que tout
ce passage est plac en appendice,  la fin des Trsors des Rois.
Or, il n'est qu'une note du  30, imprim  cause de son importance
aprs la confrence. De sorte que presently, dit la Library Edition,
se rapporte aux  42 et suivants. (Note du traducteur.)]




IIe CONFRENCE

LES LYS

DES JARDINS DES REINES

_A Mademoiselle Suzette Lemaire
cette traduction est offerte, comme
un respectueux hommage, par son
admirateur et son ami_

M. P.




IIe CONFRENCE

_LES LYS_

DES JARDINS DES REINES

Sois heureux,  dsert altr;
que la solitude se rjouisse et fleurisse
comme le lys; et des lieux
arides du Jourdain jailliront des
forts sauvages. (Isaie, XXXV, i,
Version des Septante)[157].

     [Note 157: La version habituelle est: Le dsert et le
     lieu aride se rjouiront et la solitude sera dans
     l'allgresse et fleurira comme une rose. Comparez Modern
     Painters, vol. IV, ch. VII,  4: Il faut que la cruaut des
     temptes frappe les montagnes, que la ronce et les pines
     croissent sur elles; mais elles les frappent de faon 
     amener leurs rochers aux formes les plus belles; et elles
     croissent de faon _que le dsert fleurisse comme la rose_.
     Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce dernier passage cit par
     M. Bardoux): L'histoire de la valle aux roses n'est pas
     rvolue. Les montagnes et les collines rompront le silence,
     clateront en chansons; et autour d'elle, _le dsert se
     rjouira et fleurira comme la rose_. (Note du traducteur.)]

51. Il sera peut-tre bon, comme cette confrence est la suite d'une
autre donne prcdemment, que je vous expose rapidement quelle a t,
dans les deux, mon intention gnrale. Les questions qui ont t
spcialement proposes  votre attention dans la premire,  savoir:
_Comment_ et _Ce que_ il faut lire, dcoulent d'une autre beaucoup
plus profonde, que c'tait mon but d'arriver  vous faire vous poser 
vous-mmes: Pourquoi il faut lire. Je voudrais que vous arriviez 
sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne aujourd'hui la
diffusion de l'ducation et du livre, nous n'en pourrons faire un usage
utile que quand nous aurons clairement saisi o l'instruction doit nous
conduire et ce que la lecture doit nous enseigner. Je voudrais que vous
vissiez qu'une ducation morale bien dirige et tout  la fois des
lectures bien choisies mnent  la possession d'un pouvoir sur les
mal-levs et sur les illettrs, lequel pouvoir est, dans sa mesure, au
vritable sens du mot, _royal_; confrant en effet la plus pure royaut
qui puisse exister chez les hommes: trop d'autres royauts (qu'elles
soient reconnaissables  des insignes visibles ou  un pouvoir matriel)
n'tant que spectrales ou tyranniques; spectrales, c'est--dire de
simples aspects et ombres de royaut, creux comme la mort, et qui ne
portent que l'apparence d'une couronne royale[158]; ou encore
tyranniques, c'est--dire substituant leur propre vouloir  la loi de
justice et d'amour par laquelle gouvernent tous les vrais rois.

     [Note 158: Milton, Paradis perdu, IIe chant, vers 673, je
     transcris cette rfrence du Bulletin de l'Union pour
     l'action morale qui m'est trs aimablement communiqu par M.
     Lucien Fontaine (Bulletin des 1er et 15 dcembre 1895).]

52. Il n'y a donc, je le rpte--et comme je dsire laisser cette ide
en vous, je commence par elle, et je finirai par elle--qu'une seule,
vraie sorte de royaut; une sorte ncessaire et ternelle, qu'elle soit
couronne ou non:  savoir, la royaut qui consiste dans un tat de
moralit plus puissante, dans un tat de rflexion plus vraie que ceux
des autres; vous rendant capable, par l, de les diriger, ou de les
lever. Notez ce mot tat, nous avons pris l'habitude de l'employer
d'une manire trop lche. Il signifie littralement la station (action
de se tenir debout) et la stabilit d'une chose et vous avez sa pleine
force dans son driv: statue--(la chose immuable). La majest d'un
roi[159] et le droit de son royaume  tre appel un Etat reposent donc
sur leur immuabilit  tous deux: sans frmissement, sans oscillation
d'quilibre; tablis et trnant sur les fondations d'une loi ternelle
que rien ne peut altrer ni renverser.

     [Note 159: State en anglais signifie aussi majest.
     Ruskin dit: a kings majesty or state.]

53. Convaincu que toute littrature et toute ducation est profitable
seulement dans la mesure o elles tendent  affermir ce pouvoir calme,
bienfaisant et, _ cause de cela_, royal, sur nous-mmes d'abord, et 
travers nous, sur tout ce qui nous entoure--je vais maintenant vous
demander de me suivre un peu plus loin et de considrer quelle part (ou
quelle sorte spciale) de cette autorit royale dcoulant d'une noble
ducation peut  juste titre tre possde par les femmes; et dans
quelle mesure elles sont, elles aussi, appeles  un vritable pouvoir
de reines--non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce qui est
dans leur sphre. Et dans quel sens, si elles comprenaient et exeraient
comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, l'ordre et la
beaut produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous justifieraient de
dire en parlant des territoires sur lesquels chacune d'elles rgnerait:
les Jardins des Reines.

54. Et ici, ds le dbut, nous rencontrons une question beaucoup plus
profonde qui, si trange que cela puisse paratre, demeure pourtant
incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dpit de son importance
infinie.

Nous ne pouvons pas dterminer ce que doit tre le pouvoir de reine des
femmes avant de nous tre mis d'accord sur ce que doit tre leur pouvoir
ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment l'ducation pourra
les rendre capables de remplir des devoirs plus tendus avant de nous
tre mis d'accord sur ce que peut tre leur vrai devoir de tous les
jours. Et il n'y a jamais eu d'poque o l'on ait tenu de plus absurdes
propos et laiss passer plus de songes creux sur cette
question--question vitale pour le bonheur de toute socit. Les rapports
de la nature fminine avec la masculine, leur capacit diffrente
d'intelligence et de vertu, voil un sujet sur lequel les opinions
semblent loin d'tre d'accord. Nous entendons parler de la mission et
des droits de la femme, comme s'ils pouvaient jamais tre spars de
la mission et des droits de l'homme--comme si elle et son seigneur
taient des cratures dont la nature ft entirement distincte et les
revendications inconciliables. Ce qui est au moins faux. Mais peut-tre
plus absurdement fausse (car je veux anticiper par l sur ce que
j'espre prouver plus loin) est l'ide que la femme est seulement
l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une irraisonne
et servile obissance, et dont la faiblesse s'appuie  la supriorit de
sa force d'me.

Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle
qui a t cre pour venir en aide  l'homme. Comme s'il pouvait tre
aid efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!

55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver  une ide claire
et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que
l'intelligence et la vertu fminines sont, dans leur essence et dans
leur rle, par rapport  celles de l'homme; et comment les relations o
elles se trouvent, franchement acceptes, aident et accroissent la
vigueur et l'honneur et l'autorit des deux.

Et ici je dois rpter une chose que j'ai dite dans la prcdente
confrence:  savoir que le premier bnfice de l'instruction tait de
nous mettre en tat de consulter les hommes les plus sages et les plus
grands sur tous les points difficiles et qui mritent rflexion. Que
faire un usage raisonnable des livres, c'tait aller  eux pour leur
demander assistance; leur faire appel quand notre propre connaissance et
puissance de pense nous trahit; pour tre amens par eux jusqu' une
plus large vue--une conception plus pure--que la ntre propre, et pour
recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours de tous les temps
au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.

Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les
plus purs de coeur des hommes de toutes les poques sont tombs d'accord
dans une certaine mesure sur le point qui nous intresse. Ecoutons le
tmoignage qu'ils ont laiss sur ce qu'ils ont tenu pour la vraie
dignit de la femme, et pour le genre de secours dont elle doit tre 
l'homme.

56. Et d'abord prenons Shakespeare.

Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manire gnrale, Shakespeare
n'a pas de hros; il n'a que des hrones. Je ne vois pas, dans toutes
ses pices, un seul caractre compltement hroque, except l'esquisse
assez sommaire de Henri V, exagre pour les besoins de la scne; et
celle plus sommaire encore de Valentine dans les Deux Gentilshommes de
Vrone. Dans les pices travailles et parfaites vous n'avez pas de
hros. Othello aurait pu en tre un, si sa simplicit n'avait t si
grande que de se laisser devenir la proie des plus basses machinations
qui se trament autour de lui; mais il est le seul caractre qui du moins
approche de l'hrosme. Coriolan, Csar, Antoine se tiennent debout dans
leur force fle et tombent entrans par leurs vanits;--Hamlet est
indolent et s'endort dans la spculation[160]; Romo est un enfant sans
patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment  la fortune
adverse; Kent, dans le roi Lear, est entirement noble de coeur, mais
trop rude et trop primitif pour tre d'une utilit vritable au moment
critique et il tombe au rang d'un simple domestique. Orlando, non moins
noble, est toutefois dans son dsespoir le jouet du hasard, et il est
conduit, rconfort, sauv par Rosalinde. Tandis qu'il n'y a gure de
pice dans laquelle nous ne voyions une femme parfaite, inbranlable
dans un grave espoir et un infaillible dessein; Cordelia, Desdemone,
Isabelle, Hermione, Imogne, la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola,
Rosalinde, Hlne et la dernire et peut-tre la plus aimable, Virgilie,
sont sans dfauts; conues sur le plus haut modle hroque d'humanit.

     [Note 160: Comparez Maeterlinck: Ne parlons pas du pre
     de Cordelia, dont l'inconscience par trop manifeste ne sera
     conteste par personne; mais Hamlet, le penseur, est-il sage?
     Voit-il les crimes d'Elseneur d'assez haut? (Il les aperoit
     des sommets de l'intelligence, mais non des sommets de la
     bont.) Que serait-il advenu s'il avait contempl les
     forfaits d'Elseneur des hauteurs d'o Marc-Aurle et Fnelon
     les eussent contempls? Vous imaginez-vous une me puissante
     et souveraine au lieu de celle d'Hamlet, et que la tragdie
     suive son cours jusqu' la fin? Hamlet pense beaucoup, mais
     n'est gure sage. (_La Sagesse et la Destine._) (Note du
     traducteur.)]

57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[161], dans
chaque pice, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne sont
rachetes, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une femme,
et si celle-ci fait dfaut, elles ne sont pas rachetes. La catastrophe
o sombre le Roi Lear est due  son propre manque de jugement,  son
impatiente vanit,  sa mprise sur les caractres de ses enfants. La
vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauv des outrages des autres,
s'il ne l'avait lui-mme chasse loin de lui. Et, cela tant, elle le
sauve presque.

D'Othello[162] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;--ni
l'unique faiblesse de son si puissant amour; ni l'infriorit de son
sens critique  celui mme du personnage fminin de second plan dans la
pice, cette Emilie qui meurt en lanant contre son erreur cette
dclaration sauvage: Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou
avait  faire d'une si bonne femme?

     [Note 161: Comparez les acteurs s'lancent, tenant en
     main dj leur catastrophe. (Comtesse Mathieu de Noailles,
     article sur _la Lueur sur la cime_.) (Note du traducteur.)]

     [Note 162: Sa navet et sa crdulit de demi-barbare.
     (Maeterlinck.)]

Dans Romo et Juliette, l'habile et courageux stratagme de la femme
aboutit  une issue dsastreuse par l'insoucieuse impatience de son
mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et
l'existence de deux maisons princires, le premier perdu depuis de
longues annes, la seconde mise en pril de mort par la folie et
l'enttement des maris, sont rachets  la fin par la royale patience et
la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice du
juge et la honteuse lchet du frre sont opposes  la victorieuse
vracit et  l'adamantine puret d'une femme. Dans Coriolan le conseil
de la mre, mis en pratique  temps, et sauv son fils de tout mal;
l'oubli momentan o il le laisse est sa perte; la prire de sa mre,
exauce  la fin, le sauve, non,  vrai dire, de la mort, mais de la
maldiction de vivre en destructeur de son pays.

Et que dirais-je de Julia, fidle malgr l'inconstance d'un amant qui
n'est qu'un enfant mchant?--d'Hlne, fidle aussi malgr
l'impertinence et les injures d'un jeune fou?--de la patience d'Hro, de
l'amour de Batrice et de la sagesse paisiblement dvoue de
l'ignorante enfant[163] qui apparat au milieu de l'impuissance, de
l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange,
apportant le courage et le salut par sa prsence et djouant les pires
ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la
prcision et l'exactitude de pense.

     [Note 163: _Marchand de Venise_, III, 2.]

58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des
pices de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible--Ophlie; et c'est
parce qu'elle manque  Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne
peut pas tre, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin,
que survient l'amre catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types
mchants parmi les principales figures de femmes--Lady Macbeth, Regan et
Goneril--nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles
exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, l encore, nfastes dans
leur influence en proportion mme de ce qu'elles ont abandonn du
pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est,  grands traits, le
tmoignage de Shakespeare sur la place et le caractre des femmes dans
la vie humaine. Il les reprsente comme des conseillres infailliblement
fidles et sages--comme des exemples incorruptiblement justes et
purs--toujours puissants pour sanctifier, mme quand elles ne peuvent
pas sauver.

59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manire, comparable dans la
connaissance de la nature de l'homme,--encore moins dans l'intelligence
des causes et du cours de la destine,--mais seulement parce qu'il est
l'crivain qui nous a ouvert le plus large aperu sur les conditions et
la mentalit moyenne de la socit moderne, je vous demande de recevoir
maintenant le tmoignage de Walter Scott[164].

     [Note 164: Comparez Fors Clavigera, lettre 92: Walter
     Scott est sans comparaison possible la plus grande puissance
     spirituelle en Europe depuis Shakespeare. Comparez la haute
     estime o Scott est galement tenu par Carlyle, par Goeihe,
     par Emerson. (Note du traducteur.)]

Je mets de ct ses premiers crits purement romantiques en prose comme
sans valeur; et quoique ses premires posies romantiques soient trs
belles, leur tmoignage n'a pas plus de poids que l'idal d'un enfant.
Mais ses vraies oeuvres, qui sont des tudes prises sur la vie cossaise,
portent en elles un tmoignage vridique; et dans toute la srie de
celles-l il y a seulement trois caractres d'hommes qui atteignent au
type hroque[165].--Dandie Dinmont[166], Rob Roy[167] et Claverhouse;
de ceux-ci, l'un est un fermier des frontires; l'autre un maraudeur; le
troisime, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils n'atteignent au type
idal de l'hrosme que par leur courage et leur foi, unis  une
puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou qu'ils appliquent de
travers; tandis que ses caractres de jeunes gens sont les nobles jouets
d'un sort fantasque et c'est seulement grce  l'aide (ou aux hasards)
de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, aux preuves qu'ils
endurent passivement. D'un caractre disciplin, ou constant, ardemment
attach  un dessein sagement conu, ou en lutte contre les
manifestations du mal ennemi, nettement dfi et rsolument vaincu, il
n'y a pas trace dans ses crations de jeunes hommes. Tandis que dans ses
types de femmes, dans les caractres d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor,
de Rose Bradwardine[168], de Catherine Seyton[169], de Diane
Vernon[170], de Lilia Redgauntlet[171], d'Alice Bridgenorth[172],
d'Alice Lee et de Jeanie Deans[173], avec d'infinies varits de grce,
de tendresse et de puissance intellectuelle, nous trouvons toujours un
sens infaillible de dignit et de justice; un esprit de sacrifice
inaccessible  la crainte, prompt, infatigable, se dvouant  la simple
apparence du devoir,  plus forte raison  l'appel d'un devoir
vritable; et, enfin, la patiente sagesse des affections longtemps
contenues qui fait infiniment plus que protger leurs objets contre une
erreur passagre; peu  peu elle faonne, anime et exalte les caractres
des amants indignes, si bien qu' la fin de l'histoire nous sommes tout
juste capables, et pas plus, d'avoir la patience d'couter leurs succs
immrits.

     [Note 165: J'aurais d, pour rendre cette affirmation
     pleinement intelligible, indiquer les diffrentes faiblesses
     qui abaissent l'idal des autres grands caractres masculins,
     l'gosme et l'troitesse d'esprit chez Redgauntlet, la
     mdiocrit d'enthousiasme religieux chez Edouard
     Glendinning[J] et d'autres analogues; et j'aurais d faire
     observer qu'il a parfois esquiss  l'arrire-plan des
     caractres vraiment parfaits--trois d'entre eux (acceptons
     joyeusement cette marque de courtoisie adresse 
     l'Angleterre et  ses soldats) sont des officiers anglais: Le
     colonel Gardiner[K], le colonel Talbot et le colonel
     Mannering[L]. (Note de l'auteur.)]

     [Note J: Personnage du _Monastre_. Sur le _Monastre_
     voir Fiction, Fair and Foul (publi dans On the Old Road),
      26, 113, 114, 117 et surtout  III et aussi la belle lettre
     92 dans Fors Clavigera. (Note du traducteur.)]

     [Note K: Ce personnage de Wawerley est cit dans le mme
     ouvrage (Fiction, Fair and Foul)  113. (Note du
     traducteur.)]

     [Note L: Voir le mme ouvrage  109 et 119. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 166: Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering.
     Voir le mme ouvrage,  9, 10, 23, 114, etc. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 167: Sur Rob Roy, voir le mme ouvrage,  22, 24,
     29, 30, 31, 97, 114. (Note du traducteur.)]

     [Note 168: Sur Rose Bradwardine (personnage de
     Wawerley), voir Fiction, Fair and Foul  20. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 169: Sur Catherine Seyton (personnage de l'Abb),
     voir le mme ouvrage,  21. (Note du traducteur.)]

     [Note 170: Sur Diane Vernon (personnage de Rob Roy),
     voir le mme ouvrage,  22. (Note du traducteur.)]

     [Note 171: Sur Redgauntlet, voir le mme ouvrage,
     passim.]

     [Note 172: Sur ce prnom d'Alice, voir mme ouvrage, 
     19, note 5 (Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du
     Pic, Alice Lee de Woodstock). (Note du traducteur.)]

     [Note 173: Sur Jenny Deans, voir le mme ouvrage,  113.
     (Note du traducteur.)]

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme
qui protge, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas,
ce n'est le jeune homme qui protge ou instruit sa matresse.

60. Prenez maintenant, quoique plus brivement, de plus graves
tmoignages--ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien
le plan du grand pome de Dante--c'est un pome d'amour qu'il adresse 
sa Dame morte;--un chant de bndiction  celle qui a veill sur son
me. S'inclinant seulement jusqu' la piti, jamais  l'amour, elle le
sauve pourtant de la destruction,--le sauve de l'enfer. Il va se perdre,
pour l'ternit, dans son dsespoir; elle descend du ciel  son aide,
et, pendant toute la dure de l'ascension au Paradis, est son matre, se
faisant pour lui l'interprte des vrits les plus ardues, divines et
humaines; et, en ajoutant les rprimandes aux rprimandes, le conduit
d'toile en toile[174].

     [Note 174: Sur cette ascension de Dante  la suite de
     Batrice, voir Lucie Flix-Faure, les Femmes dans l'oeuvre de
     Dante, pp. 226-280. (Note du traducteur.)]

Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commenais, je ne
pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le
rve arbitraire--et isol--d'un coeur de pote. Aussi je veux plutt vous
lire quelques vers d'un ouvrage srement compos par un chevalier de
Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractristiques de la
sensibilit des hommes les plus nobles du XIIIe sicle ou du
commencement du XIVe, conserv entre tant d'autres semblables
tmoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante Rossetti
a recueillis pour nous chez les anciens potes italiens:

        Car voyez! ta loi ordonne
        Que mon amour soit manifestement
            De te servir et honorer:
        Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,
        D'tre accept pour le serviteur de ta rgle[175].

        A peine reu, je suis dans le ravissement
        Depuis que ma volont est ainsi dresse
        A servir,  fleur de joie, ton excellence.
        Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus veiller
            Une peine ou un regret.
        Mais en toi prend son appui chacune de mes penses
                                         et de mes sensations
        Parce que de toi toutes les vertus jaillissent
            Comme d'une fontaine.
        _Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la
                        meilleure et la plus profitable sagesse_
            _Avec l'honneur sans dfaillance._

        En toi chaque souverain bien habite sparment
        Remplissant la perfection de ton empire.

        Dame, depuis que j'ai reu ta plaisante image dans mon coeur,
            Ma vie s'est isole
        Dans une brillante lumire, au pays de vrit.
        Elle qui jusqu'alors,  vrai dire,
        Avait ttonn au milieu des ombres d'un lieu obscur
        Et pendant tant d'heures et de jours
        Avait  peine gard le souvenir du bien.
        Mais maintenant mon servage
        T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.
        C'est un homme que de la bte sauvage
        Tu as tir, depuis que par ton amour je vis.

     [Note 175: Rien ne vaut la douceur de son autorit.
     (Baudelaire.) (Note du traducteur.)]

61. Vous pensez peut-tre qu'un chevalier grec n'aurait pas plac la
femme aussi haut que cet amant chrtien. Sa soumission spirituelle  ses
lois n'aurait pas t sans doute aussi absolue; mais pour ce qui est de
leurs caractres, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me suivre
aussi aisment, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquit grecque
au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprme idal,
comme type de la beaut et de la foi humaines, le simple coeur de mre et
d'pouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant rejete de
Cassandre; la bont enjoue et la simplicit d'une existence de
princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de mnagre de
Pnlope pendant qu'elle pie au loin la mer; la pit patiente,
intrpide et le dvouement sans espoir de la soeur et de la fille chez
Antigone; la tte incline d'Iphignie silencieuse comme un agneau; et
enfin l'attente de la rsurrection[176] rendue sensible  l'me grecque
quand revint de son propre tombeau cette Alceste qui, pour sauver son
poux, traversa sereinement l'amertume de la mort.

     [Note 176: Les mots la rsurrection d'Alceste se
     trouvent plusieurs fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the
     air, III, 92, Pleasures of England, IV. (Note du
     traducteur.)]

62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous tmoignages sur
tmoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous
montrerais pourquoi il crivit une lgende des Bonnes Femmes[177]; mais
non une lgende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous montrerais
comment ses feriques[178] chevaliers sont quelquefois tromps, et
quelquefois vaincus; mais l'me d'Una n'est jamais obscurcie et l'pe
de Brintomart n'est jamais brise. Bien plus, je pourrais remonter en
arrire jusqu' l'enseignement mythique des plus anciens ges et vous
montrer comment le grand peuple--dont il avait t crit que c'est par
une de ses Princesses que serait lev le Lgislateur de toute la
terre[179], et non par une femme de sa race,--comment ce grand peuple
Egyptien, le plus sage de tous les peuples[180], donna  l'Esprit de la
Sagesse la forme d'une Femme; et dans sa main, comme symbole, la navette
de la fileuse; et comment le nom et la forme de cet esprit, adopt,
ador et obi par les Grecs, devint cette Athna au rameau d'olivier et
au bouclier de nuages,  la foi en qui vous devez, en descendant jusqu'
ce jour, tout ce que vous tenez pour le plus prcieux en art, en
littrature, ou en modles de vertu nationale.

     [Note 177: Ouvrage de Chaucer imit des Hrodes d'Ovide
     et des hagiographies chrtiennes. Dix-neuf hrones devaient
     prendre place dans cet ouvrage qui, rest incomplet, n'en
     comprend que neuf. (Note du traducteur.)]

     [Note 178: Allusions  la Fairy queen de Spencer
     (1589-1596). Le chevalier de la Croix-Rouge notamment est
     d'abord par les enchantements d'Archimagus spar d'Una.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 179: Mose. Cf. Exode, II. (Note du traducteur.)]

     [Note 180: Cf. _Bible d'Amiens_: L'Egypte fut pour tous
     les peuples la mre de la gomtrie, de l'astronomie, de
     l'architecture et de la chevalerie... Elle fut l'ducatrice
     de Mose et l'htesse du Christ (III, 27) et le beau morceau
     sur l'gypte artistique et guerrire dans la Couronne
     d'Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du traducteur.)]

63. Mais je ne veux pas m'garer dans ces rgions lointaines et
mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa lgitime valeur
au tmoignage de ces grands potes et des grands hommes du monde entier,
d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous demander si
l'on peut supposer que ces hommes, dans les oeuvres capitales de leurs
vies, n'ont fait que jouer avec des ides purement fictives et fausses
sur les relations de l'homme et de la femme; que dis-je? bien pires que
fictives ou fausses; car une chose peut tre imaginaire et cependant
dsirable, si toutefois elle est possible, mais cela, leur idal de la
femme, n'est, d'aprs notre habituelle conception des relations du
mariage, rien moins que dsirable. La femme, disons-nous, ne doit ni
nous guider, ni seulement penser par elle-mme. L'homme doit tre
toujours le plus sage; c'est  lui d'tre la pense, la loi, c'est lui
qui l'emporte par la connaissance, et par la sagesse, comme par la
puissance.

64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur
cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous?
Shakespeare et Eschyle, Dante et Homre ne font-ils qu'habiller des
poupes pour nous; ou, pire que des poupes, des visions hors nature
dont la ralisation, si elle tait possible, amnerait l'anarchie dans
tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les coeurs? Mais, si
vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'vidence des faits, telle
que nous la fournit le coeur humain lui-mme. Dans tous les ges
chrtiens qui ont t remarquables par la puret ou par le progrs, il y
eut l'absolue dvotion d'une fanatique obissance voue par l'amant  sa
matresse. Je dis obissance; non pas seulement un enthousiasme et un
culte purement imaginatifs; mais une entire soumission, recevant de la
femme aime, si jeune soit-elle, non seulement l'encouragement, la
louange et la rcompense du labeur, mais, dans tout choix difficile 
faire ou toute question ardue  trancher, la direction de tout labeur.
Cette chevalerie aux abus et  la dgradation de laquelle nous pouvons
faire remonter la responsabilit de tout ce qui s'est produit depuis de
cruel dans la guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans
les relations domestiques; dont l'originale puret et la puissance
organisrent la dfense de la foi, de la loi et de l'amour; cette
chevalerie, dis-je, donnait comme base  sa conception d'une vie
d'honneur la soumission du jeune chevalier aux ordres--mme si ces
ordres taient dicts par un caprice--de sa dame. Et cela, parce que
ceux qui la fondrent savaient que la premire et indispensable
impulsion d'un coeur vraiment instruit et chevaleresque se trouve dans
une aveugle obissance  sa dame; que l o cette vraie foi et cet
esclavage ne sont pas, seront toutes les passions perverses et
malfaisantes; et que dans cette obissance ravie  l'unique amour de sa
jeunesse est pour tout homme la sanctification de sa force et la
continuit de ses desseins. Et cela non qu'une telle obissance reste
tutlaire ou honorable, si elle est rendue  celle qui en est indigne;
mais parce qu'il devrait tre impossible  un jeune homme vraiment
noble--et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a t form au
bien--d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne pourrait se fier, ou
dont les ordres suppliants pourraient le laisser hsitant  leur obir.

65. Je n'argumenterai pas davantage l-dessus, car j'estime que c'est 
la fois  votre exprience qu'il faut laisser  connatre de ce qui fut
et  votre coeur, de ce qui doit tre. Vous ne pensez certainement pas
que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par la
main mme de sa dame tait le simple caprice d'une mode romanesque.
C'est le symbole d'une vrit ternelle--que l'armure de l'me ne tient
jamais bien au coeur si ce n'est pas une main de femme qui l'a attache.
Et c'est seulement si elle l'a attach trop lche que l'honneur de
l'homme flchit.

Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par
toutes les jeunes femmes d'Angleterre:

        Ah! la femme prodigue--elle qui pouvait
        A sa douce personne mettre son prix
        Sachant qu'il n'avait pas  choisir, mais  payer,
        Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!

        Comment a-t-elle donn pour rien son prsent sans prix,
        Comment a-t-elle pill le pain et gaspill le vin,
        Qui, consomms l'un et l'autre avec une sage conomie,
        De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des dieux[181].

     [Note 181: Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le
     lire assez souvent ni assez attentivement; autant que je
     sache il est le seul pote vivant qui toujours fortifie et
     pure; les autres quelquefois assombrissent et presque
     toujours dpriment et dcouragent les imaginations dont ils
     se sont facilement empars. (Note de l'auteur.)]

66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous
l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est
qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la dure de la
vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et matresse, non
entre mari et femme. Cela revient  dire que nous pensons qu'un
respectueux et tendre hommage est d  celle de l'affection de qui nous
ne sommes pas encore srs, et dont nous ne discernons que partiellement
et vaguement le caractre; et que le respect et l'hommage doit
disparatre quand l'affection, tout entire, sans restriction est
devenue ntre, et quand le caractre a t par nous si bien pntr et
prouv que nous ne craignons pas de lui confier le bonheur de notre
vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil autant que
d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout o il y a vraiment
mariage, n'est rien que le sceau et la conscration du passage d'un
phmre  un indestructible dvouement et d'un inconstant  un ternel
amour?

67. Mais comment, demanderez-vous, l'ide d'un rle de guide pour la
femme est-elle conciliable avec l'entire soumission fminine?
Simplement en ce que ce rle est de guider vers le but et non de le
dterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me
paraissent devoir tre distingus l'un de l'autre. Nous sommes absurdes
et d'une absurdit sans excuse quand nous parlons de la supriorit
d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient tre compars en des choses
similaires. Chacun possde ce que l'autre n'a pas; chacun complte
l'autre et est complt par lui; en rien ils ne sont semblables, et le
bonheur et la perfection de chacun a pour condition que l'un rclame et
reoive de l'autre ce que seul il peut lui donner.

68. Voici maintenant leurs caractres distinctifs. Le pouvoir de l'homme
consiste  agir,  aller de l'avant,  protger. Il est essentiellement
l'tre d'action, de progrs, le crateur, le dcouvreur, le dfenseur.
Son intelligence est tourne  la spculation et  l'invention, son
nergie aux aventures,  la guerre et  la conqute, partout o la
guerre est juste et la conqute ncessaire. Mais la puissance de la
femme est de rgner, non de combattre, et son intelligence n'est ni
inventive ni cratrice, mais tout entire d'aimable ordonnance,
d'arrangement et de dcision. Elle peroit les qualits des choses,
leurs aspirations, leur juste place. Sa grande fonction est la louange.
Elle reste en dehors de la lutte, mais avec une justice infaillible
dcerne la couronne de la lutte. Par son office et sa place, elle est
protge du danger et de la tentation. L'homme, dans son rude labeur en
plein monde, trouve sur son chemin les prils et les preuves de toute
sorte;  lui donc les dfaillances, les fautes, l'invitable erreur; 
lui d'tre bless ou vaincu, souvent gar, et toujours endurci. Mais
il garde la femme de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne,
 moins qu'elle n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni
danger, ni tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste
essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non
seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et
dsunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer;
si les anxits de la vie du dehors pntrent jusqu' lui, si la socit
frivole du dehors, compose d'inconnus, d'indiffrents ou d'ennemis,
reoit du mari ou de la femme la permission de franchir son seuil, il
cesse d'tre le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de ce monde du
dehors que vous avez couverte d'un toit, et o vous avez allum un feu.
Mais dans la mesure o il est une place sacre, un temple vestalien, un
temple du coeur sur qui veillent les Dieux Domestiques devant la face
desquels ne peuvent paratre que ceux qu'ils peuvent recevoir avec
amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et le feu ne sont que les
emblmes d'une ombre et d'une flamme plus nobles, l'ombre du rocher sur
une terre aride[182] et la lumire du phare sur une mer dmonte; pour
autant il justifie son nom et mrite sa gloire de Foyer.

     [Note 182: Allusion  Isae, XXXII, 2. (Note du
     traducteur.)]

Et partout o va une vraie pouse, le foyer est toujours autour d'elle.
Il peut n'y avoir au-dessus de sa tte que les toiles; il peut n'y
avoir  ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe humide de
la nuit; le foyer n'en est pas moins partout o elle est; et pour une
femme noble il s'tend loin autour d'elle, plus prcieux que s'il tait
lambriss de cdre[183] ou peint de vermillon, rpandant au loin sa
calme lumire, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de foyer.

69. Telle, donc, je crois tre, et ne voulez-vous pas reconnatre
qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rle de la femme. Mais
ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit--autant qu'on peut
user d'un pareil terme pour une crature humaine,--tre incapable
d'erreur? Aussi loin qu'elle rgne, tout doit tre juste, ou rien ne
l'est. Elle doit tre patiemment, incorruptiblement bonne;
instinctivement, infailliblement sage--sage non en vue du dveloppement
d'elle-mme, mais du renoncement  elle-mme: sage, non pour se mettre
au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir  son ct; sage non
avec l'troitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la douceur
passionne d'un dvouement modeste, infiniment variable parce qu'il peut
s'appliquer  tout--la vraie mobilit de la femme. Dans son sens profond
La Donna e mobile[184], mais non pas Quai pim'al vento; elle n'est
pas non plus variable comme l'ombre faite par le tremble lger et
frissonnant[185], mais variable comme la lumire, que multiplie sa pure
et sereine rfraction afin qu'elle puisse s'emparer de la couleur de
tout ce qu'elle touche et l'exalter.

     [Note 183: Allusion  Jrmie, XXII, 14: Malheur  qui
     dit: Je me btirai une grande maison et des tages bien
     ars, et qui s'y perce des fentres, qui la lambrisse de
     cdre, et qui la peint de vermillon. (Note du traducteur.)]

     [Note 184: Rigoletto. (Note du traducteur.)]

     [Note 185: Walter Scott (Marmion, 6e chant, stance 30).
     Rfrence du Bulletin de l'Union pour l'action morale, n du
     1er janvier 1896. (Note du traducteur.)]

70. J'ai essay jusqu'ici de vous montrer quelle devrait tre la place
et quel le rle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second
point: quel est le genre d'ducation qui la rendra capable de les
remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa
dignit que je vous ai expose, il ne sera pas difficile de tracer le
plan de l'ducation qui la prparera  l'un et l'lvera jusqu'
l'autre.

Le premier de nos devoirs envers elle,--aucune personne raisonnable ne
peut en douter--est de lui assurer une ducation et des exercices
physiques qui affermissent sa sant et perfectionnent sa beaut; le type
le plus lev de cette beaut tant impossible  atteindre sans la
splendeur de l'activit physique et d'une force dlicate. Perfectionner
sa beaut, dis-je, et en accrotre le pouvoir; elle ne peut tre trop
puissante ni rpandre trop loin sa lumire sacre; seulement
rappelez-vous que la libert des mouvements du corps est impuissante 
produire la beaut sans une libert correspondante du coeur. Il est deux
passages d'un pote[186] qui se distingue, il me semble, entre tous--non
par sa puissance, mais par son exquise _vrit_, et qui vous montreront
la source et vous dcriront en peu de mots tout l'accomplissement de la
beaut fminine. Je vais vous lire les strophes, introductrices, mais la
dernire est la seule sur laquelle je tienne  appeler spcialement
votre attention:

     [Note 186: Wordsworth. Ces mois exquise vrit
     appliqus  Wordsworth sont comments par Ruskin lui-mme
     dans Fiction, Fair and Foul,  80 (On the old Road, 3e
     volume.) (Note du traducteur.)]

        Trois ans elle crt sous le soleil et l'onde.
        Alors Nature dit: Une plus aimable fleur
        Sur terre ne fut jamais seme;
        Cette enfant pour moi-mme je prendrai;
        Elle sera mienne, et je formerai
        Une dame issue de moi seule.

        Moi-mme pour ma chrie je serai
        A la fois la loi et l'impulsion; et avec moi
        La fillette, dans le rocher et dans la plaine,
        Dans la terre et le ciel, dans la clairire et le bocage,
        Sentira  veiller sur elle un pouvoir
        Tantt excitateur et tantt rprimant.

        Les flottants nuages leur majest prteront
        A elle, pour elle le saule se courbe;
        Ni elle ne manquera de discerner
        Mme dans le mouvement de la tempte
        La grce qui moulera ses formes de jeune fille
        Par une silencieuse sympathie.

        Et _des sentiments vitaux de joie_
        Elveront sa forme jusqu' une royale stature,
        Gonfleront son sein virginal;
        De telles penses  Lucie je donnerai
        Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons
        Ici dans cet heureux vallon.

Des sentiments _vitaux_ de joie, remarquez-le. Il y a de mortels
sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, ncessaires
 la vraie vie.

Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas
pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas
heureuse. Il n'y a pas une contrainte impose aux bons sentiments
naturels d'une jeune fille--il n'y a pas d'obstacle mis  ses instincts
d'amour ou d'effort--qui ne reste indlbilement crit sur ses traits,
avec une duret qui est d'autant plus pnible qu'elle te leur clat aux
yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.

71. Voil pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au
mme pote une parfaite description de la beaut de la femme.

        Une contenance en laquelle se rencontrent
        De doux souvenirs, des promesses aussi douces.

Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en
cette paix majestueuse qui est fonde sur le souvenir des annes
heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec
cette jeunesse peut-tre plus mouvante qui contient encore le germe de
tant de renouvellements et de tant de promesses, au coeur toujours
ouvert, modeste  la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures
 acqurir et  donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que subsistent
ces promesses.

72. Ainsi donc, vous avez premirement  modeler son enveloppe physique,
et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra,  remplir
et ptrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes les penses
qui pourront tendre  affermir son instinct naturel de la justice et
affiner son sens inn de l'amour.

Toutes les connaissances devront lui tre donnes qui la rendront plus
capable de comprendre l'oeuvre de l'homme et mme d'y aider; et
cependant elles devront lui tre donnes non en tant que
connaissances--non comme si cela lui tait ou pouvait lui tre un but
que de connatre; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il
n'est aucunement important en tant que ce pourrait tre une raison
d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache
plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit
capable de montrer de la bont  un tranger, et de comprendre la
douceur des paroles d'un tranger. Il n'est aucunement important pour sa
propre valeur ou dignit qu'elle soit verse dans telle ou telle
science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse tre leve dans des
habitudes de pense exactes; qu'elle puisse comprendre la signification,
la ncessit et la beaut des lois naturelles; et suivre au moins un des
sentiers des recherches scientifiques jusqu'au seuil de cette amre
Valle d'Humiliation[187], dans laquelle seuls les plus sages et les
plus courageux des hommes peuvent descendre, se tenant eux-mmes pour
d'ternels enfants, ramassant des galets sur une grve infinie[188]. Il
est de peu de consquence qu'elle sache la situation gographique d'un
plus ou moins grand nombre de villes, ou la date de plus ou moins
d'vnements, ou les noms de plus ou moins de personnages clbres;--ce
n'est pas le but de l'ducation de convertir la femme en dictionnaire;
mais il est profondment ncessaire qu'on lui ait appris  pntrer avec
sa personnalit entire dans l'histoire qu'elle lit;  garder de ses
passages une peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; 
saisir avec sa finesse instinctive le pathtique des faits eux-mmes et
le tragique de leur enchanement que l'historien fait disparatre trop
souvent sous des raisonnements qui les clipsent et par la manire dont
il prend soin de les disposer;--c'est son rle  elle de suivre  la
trace l'quit voile des divines rcompenses et de dbrouiller du
regard,  travers les tnbres, l'cheveau du fil de feu qui unit la
faute au chtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui apprendre 
tendre les limites de sa sympathie  cette histoire qui se fait pour
toujours tandis que s'coulent les moments o paisiblement elle respire;
et aux malheurs de notre temps qui, s'ils n'taient pas, comme il le
faut, pleurs par elle, ne pourraient plus revivre un jour. Elle doit
s'exercer elle-mme  imaginer quel en serait l'effet sur son me et sur
sa conduite, si elle tait chaque jour mise en prsence de la souffrance
qui n'est pas moins relle parce qu'elle est cache  sa vue. On devra
lui apprendre  mesurer un peu le nant du petit monde o elle vit et
aime, par rapport au monde o Dieu vit et aime[189]; et solennellement
on devra lui apprendre  s'efforcer que ses penses religieuses ne
s'affaiblissent pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent
et que sa prire ne soit pas moins ardente que si elle implorait le
soulagement d'un mal immdiat pour son mari ou son enfant, quand elle la
dit pour les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand
c'est la prire pour ceux qui sont dsols et accabls[190].

     [Note 187: Cf., dans la Bible, la Valle de Bndiction
     (II Chroniques, XX, 26), la valle de Destruction (Joel, II,
     14, etc.). Mais l'allusion est ici bien plus directe,  la
     valle symbolique que doit traverser _Chrtien_, dans le
     Pilgrims progress du chaudronnier Bunyam. Tout est allgorie
     (un homme perfide, _Sagesse mondaine_, un homme secourable,
     _Evangliste_, tentent de perdre et de sauver _Chrtien_,
     tandis que _Maniable_ s'embourbe dans le marais du
     _Dcouragement_, etc.) dans ce livre auquel Ruskin fait
     souvent allusion. (Note du traducteur.)]

     [Note 188: Allusion au Paradis reconquis de Milton:
     Comme des enfants ramassent des galets sur la grve. D'o
     (nous dit la Library Edition), cette parole de Newton qu'il
     n'tait qu'un enfant jouant sur le rivage de la mer et
     s'amusant aprs un galet d'un autre galet, des coquillages
     aprs les coquillages, tandis que le grand ocan de vrit
     s'tendait au loin, inaccessible. (Note du traducteur.)]

     [Note 189: Allusion  Tennyson: Dieu qui toujours vit et
     aime. (Note du traducteur.)]

     [Note 190: _Prayer book._]

73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontr votre assentiment; peut-tre
ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une imprieuse
ncessit de vous dire. Il est une science dangereuse pour les
femmes--une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une main
profane--celle de la thologie. Etrange, et lamentablement trange! que
pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs capacits et
s'arrter sur le seuil de sciences o chaque pas est assur et s'appuie
sur des dmonstrations, elles plongent la tte la premire, et sans un
soupon de leur incomptence, dans cette science devant laquelle les
plus grands hommes ont trembl, o se sont gars les plus sages.
Etrange, de les voir complaisamment et orgueilleusement entasser tout ce
qu'il y a de vices et de sottise en elles, d'arrogance, d'impertinence
et d'aveugle incomprhension, pour en faire un seul amer paquet de
myrrhe sacre. Etrange, pour des cratures nes pour tre l'Amour
visible, que, l o elles peuvent le moins connatre, elles commencent
avant tout par condamner et pensent se recommander elles-mmes auprs de
leur Matre, en se hissant sur les degrs de Son trne de Juge pour le
partager avec Lui. Plus trange que tout, qu'elles se croient guides
par l'Esprit du Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez
elles de purs lments de dsolation pour leur foyer et qu'elles osent
convertir les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles
de leur fabrication; poupes spirituelles qu'elles attiferont selon leur
caprice, et desquelles leurs maris se dtourneront avec une mprisante
tristesse de peur d'tre couverts d'imprcations s'ils les brisaient.

74. Je crois donc,  part cette exception, qu'une ducation de jeune
fille comporte, comme classes et comme programmes,  peu prs les mmes
tudes qu'une ducation de jeune homme, mais diriges dans un esprit
entirement diffrent. Une femme, quel que soit son rang dans la vie,
devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement  savoir,
mais elle doit le savoir d'une autre manire. Lui doit possder les
principes, et pouvoir approfondir sans cesse, l o elle n'aura que des
notions gnrales et d'un usage quotidien et pratique. Non qu'il ne
puisse tre souvent plus sage pour les hommes d'apprendre les choses
selon cette mthode en quelque sorte fminine, pour les besoins de
chaque jour, et d'aller chercher de prfrence les instruments de
discipline et de formation de leurs esprits dans les tudes spciales
qui, plus tard, pourront leur servir dans leur profession. Mais d'une
manire gnrale un homme devrait savoir toute langue ou toute science
qu'il apprend,  fond;--tandis qu'une femme devrait savoir de la mme
langue ou science seulement ce qu'il lui faut pour tre capable de
sympathiser avec les joies de son mari et avec celles de ses meilleurs
amis.

75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher  aucune tude qu'avec
une exactitude exquise. Il y a une immense diffrence entre des
connaissances lmentaires et des connaissances superficielles, entre un
ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme
aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle
sache; mais par ce qu'elle sait  moiti ou de travers, elle ne fera que
l'agacer. Et en ralit s'il devait y avoir quelque diffrence entre une
ducation de fille et une de garon, je dirais que des deux la jeune
fille devrait tre dirige plus tt, comme son intelligence mrit plus
vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de littrature
qui lui convient est non pas plus frivole, mais au contraire moins;
dtermin en vue d'ajouter des qualits de patience et de srieux  ses
dons naturels de piquante pntration de pense et de vivacit d'esprit;
et aussi de la maintenir  une altitude et dans une puret de pense
trs grandes. Je n'entre maintenant dans aucune question de choix de
livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne tombent pas en tas sur ses
genoux du paquet du cabinet de lecture, humides encore de la dernire et
lgre cume de la fontaine de la folie.

76. Ni mme de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette
tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de
mauvais dans le roman lui-mme que nous devons craindre que l'intrt
qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le
cerveau que les basses formes de la littrature religieuse exalte, et
le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la
fausse philosophie et les faux crits politiques. Mais le meilleur roman
devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend
inintressant le cours ordinaire de la vie, et dveloppe la soif morbide
de connatre sans profit pour nous des scnes dans lesquelles nous ne
serons jamais appels  jouer un rle.

77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littrature est
particulirement riche en de tels romans, dans tous les genres. Bien
lus, en effet, ces livres sont d'une utilit relle, n'tant rien moins
que des traits d'anatomie et de chimie morales; des tudes de la nature
humaine considre dans ses lments. Mais j'attache une mince
importance  cette fonction; ils ne sont presque jamais lus assez
srieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus qu'ils
puissent faire habituellement pour leurs lectrices est d'accrotre
quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume chez les
envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour ses
dispositions innes. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et
jalouses apprendront de Thackeray  mpriser l'humanit; celles qui sont
naturellement bonnes,  la plaindre; et celles qui sont naturellement
lgres,  en rire. De mme les romans peuvent nous rendre un trs grand
service spirituel, en faisant vivre devant nous une vrit humaine que
nous avions jusque-l obscurment conue; mais la tentation du
pittoresque dans la composition est si grande que, souvent, les
meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y rsister; et le tableau
qu'ils nous donnent des choses est si forc, ne montre tellement qu'un
ct des choses que sa vivacit mme est plutt un mal qu'un bien.

78. Sans pour cela prtendre le moins du monde  essayer ici de
dterminer  quel point la lecture des romans doit tre permise,
laissez-moi du moins vous affirmer trs clairement ceci, que,--quels que
soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la posie ou
de l'histoire--ils devront tre choisis non parce qu'on n'y trouve rien
de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que le hasard a
pu parpiller,  et l, ou cacher dans un livre puissant ne fera jamais
de mal  une noble fille[191]; mais le vide d'un auteur l'oppresse et
son aimable nullit l'abaisse. Mais si elle peut avoir accs dans une
bonne bibliothque de livres anciens et classiques, il n'y a plus besoin
de choix du tout. Mettez la revue et le roman du jour hors du chemin de
votre fille; lchez-la en libert dans la vieille bibliothque les jours
de pluie, et laissez-l'y seule. Elle saura trouver ce qui est bon pour
elle; vous ne le pourriez pas: car c'est prcisment la diffrence entre
la formation d'un caractre de fille et de garon.--Vous pouvez tailler
un garon et lui donner la forme que vous voulez[192], comme vous feriez
d'une rose, ou le forger avec le marteau, s'il est d'une meilleure
sorte, comme vous feriez pour une pice de bronze. Mais vous ne pouvez
jamais donner par le marteau  une jeune fille quelque forme que ce
soit. Elle crot comme fait une fleur--sans soleil, elle se fanera; elle
dclinera sur sa tige, comme un narcisse, si vous ne lui donnez pas
assez d'air; elle peut tomber et souiller sa tte dans la poussire si
vous la laissez sans appui  certains moments de sa vie; mais vous ne
l'enchanerez jamais; il faut qu'elle prenne sa gracieuse forme  elle,
son chemin  elle, si elle doit en prendre aucun, et d'me et de corps,
il faut qu'elle ait toujours:

        Son allure lgre et libre de femme d'intrieur
        Et ses pas d'une libert virginale[193].

Lchez-la, dis-je, dans la bibliothque comme vous feriez d'un faon dans
la campagne. Il connat les herbes nuisibles vingt fois mieux que vous,
et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amres et piquantes,
bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus lger soupon).

     [Note 191: Ces prceptes, Ruskin ne les a peut-tre
     trouvs que dans son intelligence, ils sont plus mouvants
     pour nous qui les avons vu vivre, qui les avons recueillis
     sacrs et vivants ayant travers des gnrations en passant
     d'une pense  une autre pense (de la pense de la mre
     ducatrice  la fille duque) o ils s'incorporaient,
     s'assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de la
     vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le coeur
     infiniment pur, dans l'intelligence infiniment noble de
     femmes qui avaient t leves d'aprs eux par des mres trop
     pures aussi pour craindre le mal pour elles-mmes ou pour
     leurs filles, trop leves d'esprit pour ne pas craindre la
     frivolit. Il y eut ainsi,  un certain moment, dans
     certaines familles de la bourgeoisie franaise, une sorte
     d'ardente religion de l'intelligence transmise  leurs filles
     par des mres qui ne redoutaient pour elle qu'un contact
     dangereux, celui de la vulgarit. Des mots crus que pouvait
     renfermer Molire, des situations hardies que pouvait
     renfermer George Sand, on n'en avait cure, la mre sachant
     que sa fille n'y songerait mme pas. L'absence de
     pudibonderie n'tait que la sainte confiance d'un coeur
     inaccessible aux curiosits malsaines, qui ne se disait mme
     pas qu'il y tait inaccessible, car il ne pouvait les
     concevoir. Par de telles mres, des femmes furent leves
     dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne
     furent jamais dpasses. On ne peut s'empcher de le dire en
     retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bnis qui avaient
     dirig leur jeunesse, cart d'elles la frivolit, entretenu
     en elles, avec une simplicit dlicieuse, le feu sacr. (Note
     du traducteur.)]

     [Note 192: M. de Montesquiou disait d'un jeune artiste
     qui, depuis, l'avait pay d'ingratitude: Moi qui l'ai taill
     comme un if!]

79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modles sous ses
yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se
livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore
plus capable de comprendre que d'excuter. Les plus beaux modles, ai-je
dit; j'entends par l les plus vrais, les plus simples et les plus
utiles. Faites attention  ces pithtes: elles conviennent  tous les
arts. Faites-en l'preuve pour la musique, o vous devez penser qu'elles
s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux o les notes
serrent de plus prs et expriment le plus fidlement la signification
des paroles, ou le caractre de l'motion voulue; les plus simples
aussi, ceux o le sens et l'intention mlodique sont rendus avec aussi
peu de notes et aussi significatives que possibles; les plus utiles
enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus belles, qui les
fait chanter dans nos mmoires chacune dans la gloire unique de sa
sonorit, et qui nous les appuie le plus prs du coeur pour l'heure au
nous aurons besoin d'elles.

     [Note 193: Wordsworth. Je crois que j'ai donn dans une
     note de la traduction de la _Bible d'Amiens_ des extraits (
     propos de la cathdrale de Chartres) du chapitre de Val
     d'Arno intitul: Franchise. A la fin de ce chapitre Ruskin
     cite ces vers de Wordsworth et associe l'idal fminin qu'ils
     voquent  la Libertas de la cathdrale de Chartres,  la
     Dbonnairet de Westminster,  la Diana Vernon de Scott, 
     Antigone et  Alceste, pour les opposer toutes  une moderne
     danseuse de cancan,  la Libert selon Stuart Mill et Victor
     Hugo. (Note du traducteur.)]

80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est
surtout pour l'esprit des tudes, qu'il faut vous appliquer  rendre
l'ducation d'une fille aussi srieuse que celle d'un garon. Vous
levez vos filles comme si elles taient destines  tre des objets
d'tagres, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolit. Ne les
traitez pas moins bien que leurs frres; faites appel chez elles aux
mmes grands instincts vertueux;  elles aussi apprenez que le courage
et la vrit sont les piliers de leur tre; pensez-vous qu'elles ne
rpondront pas  cet appel, braves et vraies comme elles sont, mme 
cette heure o vous savez qu'il n'est gure d'cole de filles dans ce
royaume chrtien o le courage et la sincrit des enfants ne soit tenue
pour une chose moiti moins importante que leur manire d'entrer dans
une chambre, et o toutes les ides de la socit touchant le mode de
leur tablissement dans la vie n'est qu'une peste contagieuse de
couardise et d'imposture--de couardise parce que vous n'osez pas les
laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gr de leurs voisins, et
d'imposture, parce que vous mettez pour servir les fins de votre orgueil
 vous, tout l'clat des pires vanits de ce monde sous les yeux de vos
filles, au moment mme o tout le bonheur de leur existence  venir
dpend de leur force de rsistance  se laisser blouir.

81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles prceptes, mais de
nobles prcepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre
fils au collge  l'espce d'homme que peut tre son professeur, et
quelque espce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine
autorit sur votre fils et lui tmoignez vous-mme certain respect; s'il
vient dner chez vous, vous ne le mettez pas  une petite table; vous
savez aussi que, au collge, le matre immdiat de votre enfant est sous
la direction d'un plus haut matre, pour lequel vous avez le plus entier
respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le Directeur
de la Trinit comme vos infrieurs.

Mais quels matres donnez-vous  vos filles et quel respect
tmoignez-vous  ces matres que vous avez choisis? Pensez-vous qu'une
fillette estimera que sa conduite personnelle, et le dveloppement de
son esprit soient choses d'une grande importance quand vous confiez
l'entire formation de son tre moral et intellectuel  une personne que
vous laissez traiter par vos domestiques avec moins d'gards que votre
femme de charge (comme si le soin de l'me de votre enfant tait une
charge moins importante que celui des confitures et de l'picerie) et 
qui vous-mme pensez confrer un honneur en lui permettant quelquefois
le soir de venir s'asseoir au salon[194]?

     [Note 194: Nous avons convenu avec la marquise que,
     chaque fois que je serais de trop au salon, elle me dirait:
     Je crois que la pendule retarde. (Lettre de Mlle de
     Saint-Geneix, dans le marquis de Villemer, cit de mmoire.)
     Mais la marquise de Villemer tait intelligente et bonne. Je
     connais en revanche des gens qui se croient trs lgants et
     d'une culture raffine, qui ont pri le professeur de
     franais de leur fille, personne tout  fait remarquable, de
     passer par l'escalier de service dans l'aprs-midi pour ne
     pas rencontrer les visites. (Note du traducteur.)]

82. Tel est donc le rle de la littrature, considre en tant qu'elle
peut tre une aide pour elle,--tel le rle de l'art. Mais il est encore
une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, qui,  elle
seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres influences--l'aide
de la sauvage et belle nature. coutez ceci, sur l'ducation de Jeanne
d'Arc.

L'ducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du
jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et
mauvaise pour notre poque, seulement parce qu'elle est trop leve pour
elle...

Aprs ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux
avantages de sa situation. La fontaine de Domrmy tait  l'ore d'une
immense fort, et celle-ci tait hante  un tel point par les fes que
le cur tait oblig d'aller dire la messe l une fois l'an,  seules
fins de les contenir dans de dcentes bornes...

Mais les forts de Domrmy--elles taient les gloires de la contre,
parce qu'en elles sjournaient de mystrieux pouvoirs et d'antiques
secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il y avait l
des abbayes avec leurs verrires semblables aux temples mauresques des
Hindous qui exeraient leurs prrogatives princires jusqu'en Touraine
et dans les dites germaniques. Elles avaient leurs douces sonneries de
cloches qui peraient les forts  bien des lieues le matin et le soir
et chacune avait sa rveuse lgende.

Assez peu nombreuses et assez dissmines taient ces abbayes, pour ne
troubler  aucun degr la profonde solitude de la rgion; pourtant assez
nombreuses pour dployer un rseau ou une tente de chrtienne saintet
sur ce qui et paru sans cela un dsert paen[195].

     [Note 195: Jeanne d'Arc, d'aprs l'histoire de France
     de M. Michelet OEuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de
     l'auteur.)]

Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre,
des bois de dix-huit milles de rayon du centre  la lisire; mais vous
pourriez peut-tre tout de mme garder une fe ou deux pour vos enfants,
si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous rellement envie?
Supposez que vous eussiez chacun, derrire votre maison, un jardin assez
grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de pelouse pour
avoir la place de courir--pas davantage; supposez que vous ne puissiez
pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous puissiez
doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits  charbon
au milieu de la pelouse et en convertissant les corbeilles de fleurs en
monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espre que non. Je peux vous dire
que vous auriez grand tort si vous le faisiez, mme si cela augmentait
votre revenu dans la proportion de quatre  soixante.

83. Et pourtant c'est cela que vous tes en train de faire de toute
l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand
qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous
voulez les laisser _tous_ y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un
haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez,
et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car
toutes les fes ne seront point bannies; il y a des fes de la fournaise
aussi bien que des fes des bois, et leurs premiers prsents semblent
tre les flches aigus des puissants, mais leurs derniers prsents
sont des charbons de genivre[196].

     [Note 196: Psaume CXX. (Note du traducteur.)]

84. Et cependant je ne puis pas--bien qu'il n'y ait aucune partie de mon
sujet que je sente plus profondment--imprimer ceci en vous; car nous
faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons
que nous sentirons  peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre
rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et
ce puissant roc de granit derrire les landes d'Anglesey, splendide avec
sa crte couronne de bruyres, et son pied plant dans la mer profonde,
jadis considr comme sacr--divin promontoire, regardant l'Occident; le
Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer une crainte
religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux rouges 
travers la tempte. Voil les montagnes, voil les baies et les les
bleues qui, chez les Grecs, eussent t toujours chries, toujours
puissantes dans leur influence sur la destine de l'esprit national. Ce
Snowdon est votre Parnasse; mais o sont ses Muses? Cette montagne de
Holy head est votre le d'Egine; mais o est son temple de Minerve?

85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrtienne a accompli  l'ombre du
Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une cole
galloise  la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publi par le
Comit du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une cole
situe auprs d'une ville de 5.000 habitants: J'examinai alors une
classe plus nombreuse, dont la plupart des lves taient entres
rcemment  l'cole. Trois fillettes dclarrent,  plusieurs reprises,
qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six pensaient
que le Christ tait actuellement sur terre); trois ne savaient rien de
la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas les noms des mois,
ni le nombre des jours de l'anne. Elles n'avaient encore aucune notion
de l'addition pass deux et deux, ou trois et trois, leurs esprits
taient absolument vides. Oh! vous, femmes d'Angleterre! depuis la
princesse de ce pays de Galles jusqu' la plus simple d'entre vous, ne
croyez pas que vos propres enfants pourront entrer en possession de leur
part dans le vrai Bercail de repos tant que ceux-ci seront disperss sur
les montagnes comme des brebis qui n'ont point de berger[197]. Et ne
croyez pas que vos filles pourront tre leves  la connaissance
vritable de leur propre beaut humaine, tant que les lieux charmants
que Dieu fit  la fois pour tre leurs salles d'tudes et leurs cours de
rcration resteront dsols et souills. Vous ne pourrez pas les
baptiser efficacement dans vos fonts baptismaux profonds d'un pouce, si
vous ne les baptisez aussi dans les douces eaux que le grand
Lgislateur[198] a fait jaillir  jamais des rochers de votre pays
natal,--ces eaux qu'un paen et adores pour leur puret, et que vous
n'adorez que quand vous les avez pollues. Vous ne pouvez pas conduire
vos enfants aux pieds de vos troits autels taills  la hache dans vos
glises, tandis que les autels de sombre azur qui s'lvent jusque dans
le ciel, ces montagnes o un paen aurait vu les pouvoirs du ciel
reposer sur chaque nuage qui les couronne, restent pour vous sans
ddicace, autels levs non , mais par un Dieu inconnu[199].

     [Note 197: I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais
     en moins complte ressemblance avec le texte de Ruskin,
     Nombres, XXVII, 17. Le texte des Rois est reproduit dans
     saint Mathieu, IX, 36. (Note du traducteur.)]

     [Note 198: Exode, XXVII, 6. (Note du traducteur.)]

     [Note 199: Actes,XVII, 23. (Note du traducteur.)]

86. Voil donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de
la femme, voil pour ses fonctions domestiques et pour son caractre de
reine. Nous arrivons maintenant  notre dernire et plus importante
question. En quoi consiste son rle de reine  l'gard de l'tat?
Gnralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de
l'homme sont publics et ceux de la femme privs. Mais il n'en est pas
tout  fait ainsi. Tout homme a  remplir une tche--ou une
obligation--personnelle, qui concerne son propre home, et une tche ou
obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui
concerne l'tat. De mme toute femme a sa tche, ou obligation,
personnelle, qui concerne son propre home, et une tche, ou obligation
publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.

Or, la tche de l'homme, relativement  son propre home, est, comme nous
l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrs, la dfense, celle de
la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la beaut.

Elargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la
communaut est d'aider au maintien de l'tat,  sa grandeur,  sa
dfense.

Le devoir de la femme comme membre de la communaut est d'aider  une
sorte d'ordre dans l'tat, de douceur confortable et  lui donner une
parure de beaut.

Ce que l'homme est  sa propre porte, la dfendant, s'il est besoin,
contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dvouant non dans une
moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'tre aux portes de
son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, mme au pillard, pour
aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.

Et de mme, ce que la femme est  l'intrieur, derrire ses portes,
c'est--dire le centre d'harmonie, le baume de dtresse et le miroir de
beaut: cela elle doit l'tre aussi en dehors de ses portes, quand
l'harmonie est plus difficile, la dtresse plus, immdiate, la beaut
plus rare.

Et de mme qu'au coeur de l'homme est toujours cach un instinct pour
tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut tre touff, mais
seulement fauss et corrompu si vous le dtournez de son but
vritable:--de mme qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui,
justement disciplin, maintient toutes les saintets de la vie, et,
faussement dirig, les mine toutes; et _doit_ faire l'un ou
l'autre;--ainsi est-il dans le coeur humain un inextinguible instinct,
l'amour du pouvoir, qui, justement dirig, maintient toute la majest de
la loi et de la vie, et, mal dirig, les dtruit.

87. Profondment enracin dans la plus intime vie du coeur de l'homme, et
du coeur de la femme, Dieu l'a mis l et l'y garde. Vainement autant qu'
tort, vous blmez et rebutez le dsir du pouvoir! La volont cleste et
l'intrt humain sont que vous le dsiriez de toutes vos forces. Mais
_quel_ pouvoir[200]? Ceci est toute la question.

Pouvoir de dtruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non,
certes. Pouvoir de gurir, de racheter, de guider, de protger. Pouvoir
du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui gurit en
touchant, qui enchane l'ennemi et dlivre le captif; le trne qui est
fond sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les marches
de la Piti[201]. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir,
n'aspirerez-vous pas  un trne comme celui-l et  ne plus tre
seulement des mnagres, mais des reines?

     [Note 200: Comparez Lectures on Art,  39: Vexilla rgis
     prodeunt. Oui, mais _de quel roi_? Il y a deux oriflammes;
     laquelle planterons-nous sur les plus lointaines les,--celle
     qui flotte dans les flammes du ciel, ou celle qui pend en son
     vil tissu d'or terrestre? (Note du traducteur.)]

     [Note 201: Allusion probable  I Psaumes, 89, 15, et
     peut-tre aussi  Isae, XVI, 5. (Note du traducteur.)]

88. Il y a dj longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrog,
dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu' la
noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple
titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond  celui de
gentilhomme (gentleman), insistrent pour avoir le privilge de prendre
le titre de Dame (Lady)[202], qui exactement correspond au seul titre de
Seigneur (Lord).

     [Note 202: Je voudrais qu'on institut, pour la jeunesse
     anglaise d'une certaine classe, un vritable ordre de
     chevalerie dans lequel jeunes gens et jeunes filles  un ge
     donn seraient admis,  bon escient, au rang de chevalier et
     de dame; rang accessible seulement aprs un examen dcisif,
     une preuve qui porterait  la fois sur le caractre et sur
     le talent; et d'o l'on serait dchu si l'on tait convaincu,
     par ses pairs, d'une action dshonorante. Une telle
     institution serait parfaitment possible, et avec elle tous
     les nobles rsultats qu'elle comporte, chez une nation qui
     aimerait l'honneur. Le fait qu'elle ne soit pas possible chez
     nous, ne peut en rien discrditer ce projet. (Note de
     l'auteur.)]

     [Note 203: Au cours de Ssame et les Lys (et nous ne
     pouvions pas le noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin
     faire souvent semblant d'accorder quelque chose au mal, de
     concder aux faiblesses humaines. Loin de mpriser les
     sensations, il trouvera que plutt nous n'en avons pas assez
     ( 27), que les formes de la joie sont plus importantes
     encore que celles du devoir ( 36). A la page prcdente, il
     exaltait la soif du pouvoir. Et tout  l'heure il va dire que
     jamais une femme ne souhaitera assez tre grande dame et
     n'aura jamais d'assez nombreux vassaux. Mais ds qu'il
     s'explique, la concession se trouve retire: il fallait
     seulement s'entendre sur le sens des mots. Du moment que les
     passions signifient l'amour de la vrit, et l'ambition
     mondaine la charit, le plus svre mdecin de notre me,
     peut nous en permettre l'usage. En ralit, ce qui est
     dfendu par une morale reste dfendu par toutes les autres,
     parce que ce qui est dfendu c'est ce qui est nuisible et
     qu'il ne dpend pas du mdecin de l'me d'en changer la
     constitution. Les apparences seules sont renouveles et le
     rgime tout au plus aromatis au parfum des choses
     dfendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de
     devoir. Le nom seul nous est concd. (Je ne parle ici qu'
     propos de Ruskin, bien entendu, et ne prtends pas
     mconnatre la profonde diversit des morales, malgr
     l'identit des rgimes qu'elles nous prescrivent, et ce
     qu'elles gardent chacune de diffrent et qu'elles tiennent de
     leur origine, utilitaire, mystique, etc.). Mais on peut se
     demander si la meilleure manire d'habituer un malade 
     prendre du lait est d'y mler une goutte de cognac, et n'est
     pas plutt de lui apprendre tout de suite  aimer le got
     mme du lait. Ici cette conception flatteuse pour
     l'amour-propre du devoir social manque en ralite son but.
     Quand une femme dsire tre lady, elle ne se soucie pas de
     l'tymologie du mot, mais des privilges mondains qui y sont
     attachs. Et si elle tait une lady dans le sens que dit
     Ruskin, c'est--dire si elle souhaitait seulement tre femme
     de bien, elle ne souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait
     pas la mme personne qui le souhaiterait) tre appele
     lady.--(Je ne parle pas de celles qui, de tous temps, ont
     t ladies. Chez celles-l, la volont d'tre appeles
     lady correspond  quelque chose d'absolument naturel et
     lgitime, et aussi tranger au snobisme que la volont d'un
     gnral d'tre appel mon gnral). Lui donner ce petit appt
     du titre de lady pour l'aider  faire le bien, c'est cultiver
     son amour-propre pour accrotre sa charit, c'est--dire
     quelque chose de contradictoire, comme nous avons dj vu
     Ruskin nous autoriser  tre ambitieux pourvu que nous soyons
     d'abord philosophes. Une philosophie ou une charit  qui le
     snobisme sert de seuil ou de terme, voil une philosophie et
     une charit qui ne se conoivent pas bien clairement. Sans
     doute je force ici, et bien grossirement, la pense de
     Ruskin. Et sans doute le mot lady n'a pas ici son sens
     strict. Mais enfin malgr tout il en garde quelque chose (il
     est un peu un de ces mots masqus contre lesquels Ruskin
     nous met en garde et ne se met pas assez en garde lui-mme)
     et introduit dans la pense du lecteur ces gracieuses
     confusions o se plaisent aussi certains crivains franais
     quand ils mlent,--en en parlant comme de choses
     analogues--la noblesse du talent, la noblesse de la
     naissance et du caractre. La noblesse de la naissance,
     cela veut dire tre duc, etc. Et sans doute dans l'ordre des
     grandeurs de la chair et comme facteur social, et pour tous
     les sentiments que cela met en jeu... chez les autres, cela
     est important; Mais c'est un pur calembour de rapprocher cela
     de la noblesse au sens spirituel; il est fort utile de se
     rendre compte du sens des mots, de ne pas tout mler et, de
     tant d'ides confondues, de ne pas faire sortir une prtendue
     aristocratie de l'intelligence qui emprunte  l'aristocratie
     de naissance son systme de filiation par le sang, non par
     l'esprit, pour l'appliquer  la noblesse de l'esprit et
     finalement fait un noble (dans tous les sens du mot qui en
     ralit alors n'en a plus alors aucun) du neveu de Michelet.
     (Inutile de dire que j'ignore s'il existe un neveu de
     Michelet et que j'ai pris ce grand nom au hasard.) (Note du
     traducteur.)]

Je ne les blme pas de cela[203]; mais seulement des motifs troits qui
les poussent  cela. Je voudrais qu'elles dsirent et revendiquent le
titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le
titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifis par lui. Lady
veut dire: Qui donne du pain ou qui donne des pains[204] et Lord
signifie qui assure le maintien des lois et les deux titres se
rfrent, non  la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain qui
est donn dans la maison mais  la loi qui est maintenue pour les
multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un
Seigneur (Lord) n'a droit lgalement  son titre qu'autant qu'il
maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a
droit lgalement  son titre qu'autant qu'elle prte aux pauvres,
reprsentants de son Matre, cette aide qu'un jour des femmes, qui
L'assistrent de leurs biens, reurent la permission d'tendre  ce
Matre Lui-mme--et autant qu'elle se fait connatre comme Lui-mme, en
rompant le pain[205].

89. Et cette bienfaisante et lgale Domination, le pouvoir du Dominus,
du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est
grand et vnrable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en
ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il tend son
empire; il est toujours l'objet d'une vnration religieuse partout o
sa dynastie est fonde sur ses services et son ambition proportionne 
ses bienfaits. Votre imagination se plat  la pense que vous soyez de
nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il en soit ainsi; vous ne
sauriez tre trop noble, et votre suite ne saurait tre trop nombreuse;
mais voyez  ce que cette suite soit de vassaux que vous serviez et
nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui vous servent et nourrissent,
et  ce que la multitude qui vous obit soit la multitude de ceux que
vous avez dlivrs, et non rduits en captivit.

     [Note 204: Breadgiver ou Loaf giver. Bread est le
     pain. Loaf c'est _un_ pain, une miche, c'est--dire le pain
     avec la forme que lui  donne le boulanger. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 205: Saint Luc, XXIV, 30-35. Comparez une autre
     application du mme texte dans Lectures on Art: Et l'art
     chrtien ne sera de nouveau possible que quand il... se fera
     reconnatre, comme fit son Matre, _en rompant le pain_
     (Lectures on Art, IV, 16). Il est vrai que l'Index de
     Lectures on Art donne comme rfrence  ce passage: Actes,
     11, 42. Mais en se reportant  l'un et l'autre texte, le
     lecteur verra que la rfrence au texte de saint Luc, pour
     tre moins littrale, est plus exacte en esprit. (Note du
     traducteur.)]

90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination
domestique, est galement vrai de la domination de la reine; cette trs
haute dignit vous est accessible, si vous voulez accepter aussi ces
trs hauts devoirs. Rex et Regina--Roi et Reine--Bien-Faisants,
(Right-doers)[206]; ils diffrent seulement de Lady et de Lord en ceci
que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le
corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vtir, mais dirigent et
enseignent. H bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez
toutes, dans plus d'un coeur, des trnes, avec une couronne qu'on ne
dpose pas; reines vous devez toujours tre[207], reines pour vos
fiancs, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut
mystre pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera
toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la
Femme. Mais, hlas! trop souvent vous tes de paresseuses et
insouciantes reines, jalouses de votre majest dans les plus petites
choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le
dsordre et la violence faire librement leur oeuvre parmi les hommes, au
mpris de ce pouvoir que vous avez reu directement en prsent du Prince
de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises trahissent,
pendant que celles qui sont bonnes l'oublient.

     [Note 206: Rapprochez la _Bible d'Amiens_ sur David: Roi
     et Prophte, symbole de toute Royaut divinement bienfaisante
     (Divinely _right doing_) (_Bible d'Amiens_, IV, 32), et la
     Couronne d'Olivier sauvage: Lui (le roi) dont la royaut
     signifie seulement que sa fonction est d'tre envers chacun
     bienfaisant (_right doing_) (III, la Guerre). (Note du
     traducteur.)]

     [Note 207: Comparez la Couronne d'Olivier sauvage: La
     vritable pouse dans la maison de son mari est une servante.
     C'est dans son coeur qu'elle est reine. (Note du
     traducteur.)]

91. Prince de la Paix[208]. Pensez  ce nom. Quand les rois gouvernent
en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux aussi, dans leur
troit domaine et leur humaine mesure, en reoivent le pouvoir. Il n'est
pas d'autres monarques que ceux-l; toute autre monarchie que la leur
est _an_archie[209]. Ceux qui gouvernent vraiment Dei gratia sont tous
princes, oui, princes et princesses de la Paix. Il n'y a pas une guerre
dans le monde, non, pas une injustice, dont vous, femmes, ne soyez
responsables; responsables non de l'avoir provoque, mais de ne pas
l'avoir empche. Les hommes, par nature, sont enclins  combattre; ils
combattront pour n'importe quelle cause ou pour aucune. C'est  vous de
choisir leur cause pour eux, et de les retenir quand il n'y a pas de
cause  dfendre. Il n'y a pas de souffrance, pas d'injustice, pas de
misre sur la terre, dont vous ne soyez coupables. Les hommes peuvent
supporter la vue de ces choses, mais vous ne devriez pas pouvoir la
supporter. Les hommes peuvent fouler tout cela aux pieds sans rien
ressentir, car la lutte est leur lot, et l'homme est pauvre de sympathie
et avare d'esprance; vous seules pouvez sentir la profondeur de la
peine et deviner le chemin de la gurison.

     [Note 208: Isae, IX, 5, Ruskin fait souvent allusion 
     ce verset, notamment: _Bible d'Amiens_, IV, 52, Unto this
     last,  44, la Couronne d'Olivier sauvage,  31. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 209: J'emprunte cette allitration, qui rend assez
     bien le rule et mis-rule du texte,  l'Union pour
     l'action morale (Bulletin du 15 fvrier 1896).]

Au lieu de vous efforcer  cette tche, vous vous en dtournez; vous
vous enfermez derrire les murs de vos parcs et les portes de vos
jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au del il y a tout un
monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pntrer les secrets, et
dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.

92. Je vous avoue que c'est l, pour moi, le plus confondant de tous les
phnomnes que nous prsente l'humanit. Je ne suis pas surpris des
abmes, o, quand elle est dtourne de ce qui fait son honneur, peut
tomber l'humanit. Je ne m'tonne pas de la mort de l'avare, dont les
mains, en se relchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'tonne pas de la
vie du dbauch, un linceul enroul autour de ses pieds. Je ne m'tonne
pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, dans
l'obscurit du chemin de fer, ou  l'ombre des roseaux du marais. Je ne
m'tonne mme pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre des
multitudes, accompli comme une action d'clat, en plein jour, par la
frnsie des nations, ni des incalculables et inimaginables forfaits
amoncels de l'enfer au ciel par leurs prtres et leurs rois. Mais ce
qui m'tonne toujours--oh! combien cela m'tonne!--c'est de voir parmi
vous la femme tendre et dlicate, son enfant sur son sein, doue d'un
pouvoir--si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant et sur le
pre,--plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les vagues de
la mer--que dis-je, d'un infini de bndiction que son poux ne voudrait
pas cder contre la terre elle-mme, quand mme elle serait faite d'une
seule topaze massive et parfaite[210]--de voir cette femme abdiquer une
telle majest pour jouer  la prsance avec la voisine de la porte en
face. Oui cela m'tonne--oh! m'tonne--de la voir le matin, dans toute
la fracheur de son me innocente, descendre dans son jardin, jouer avec
la frange de ses fleurs protges, et relever leurs ttes penches, un
sourire heureux au visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur
entoure sa place de paix, et cependant elle sait, dans son coeur, si elle
voulait seulement chercher  savoir, qu'au del de ce petit mur couvert
de roses, l'herbe inculte, jusqu' l'horizon, est arrache jusqu' la
racine par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots
montants de leur sang rpandu.

     [Note 210: Allusion  cette rponse d'Othello  Emilia:
     Si elle avait t fidle--quand le ciel m'aurait offert un
     autre univers--form d'une seule topaze massive et pure--je
     ne l'aurais pas cde en change. (_Othello_, scne XVI.)
     (Note du traducteur.)]

93. Avez-vous jamais song au sens profond qui est cach, ou du moins
que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de
jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux?
Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'esprance que
toujours le bonheur tombera ainsi en pluie  leurs pieds? Que partout o
ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol
rude s'adoucira pour eux, sous l'paisseur des roses? Dans la mesure o
ils croiront cela, ils auront  marcher sur des herbes amres et sur des
pines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais
ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire; cette vieille coutume
comportait un sens meilleur. Le sentier que suit une femme bonne est
certes jonch de fleurs; mais elles viendront derrire ses pas, non
devant eux: Ses pieds ont touch les prairies et les marguerites en
sont restes roses[211].

94. Vous pensez que c'est l seulement une rverie d'amant;--fausse et
vaine[212]! Et si elle tait vraie? Peut-tre pensez-vous que ceci aussi
est une rverie de pote:

        Mme la lgre campanule relve sa tte
        Qui rebondit sous ses pas ariens[213].

     [Note 211: Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)]

     [Note 212: Tennyson, nous dit la Library Edition, se
     montra piqu de cette interprtation. Le jour mme, dit-il 
     Thomas Wilson, o j'crivis cela, je vis les marguerites
     toutes roses  Maidens Croft et j'avais envie d'en envoyer
     une  Ruskin avec cette suscription: Un mensonge
     pathtique. Sur ces derniers mots, voir la note page 222.
     (Note du traducteur.)]

     [Note 213: Cit de la description d'Ellen Douglas dans la
     Dame du Lac de Walter Scott, nous dit la Library Edition.
     (Note du traducteur.)]

Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne dtruit pas l o elle
pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et
non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de
folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment
dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant rsolument et
sincrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une
fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une
fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui
qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce ft vrai; vous penseriez
que c'est une plaisante magie que de pouvoir panouir plus richement la
floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard
de bont; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement
de les rjouir, mais de les protger; si vous pouviez ordonner  la
noire nielle de rebrousser chemin et  la chenille annele
d'pargner,--si vous pouviez ordonner  la rose de tomber pendant la
scheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: Viens, Vent du
sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates
s'exhalent[214], ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne
pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout
cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des
fleurs plus belles que celles-l--des fleurs qui pourraient vous bnir
de les avoir bnies, et qui vous aimeraient de les avoir aimes; des
fleurs qui ont des penses comme les vtres, des vies comme les vtres,
et qui, sauves une fois, seraient sauves pour toujours. Est-ce l un
faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les rochers,--au loin dans
l'obscurit des rues terribles, gisent ces faibles fleurettes, leurs
fraches feuilles dchires, leurs tiges brises; ne descendrez vous
jamais auprs d'elles pour les bien arranger dans leurs petites
corbeilles odorantes, pour les abriter, toutes tremblantes, du vent
cruel? Les matins succderont-ils aux matins, pour nous, mais non pour
elles? L'aube se lvera-t-elle seulement pour regarder au loin les
frntiques Danses de la mort[215]; et ne se lvera-t-elle jamais pour
rafrachir de son souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et
de chvrefeuille, et de rose; ni pour vous appeler, par la fentre (ne
vous donnant pas le nom de la Dame du pote anglais, mais le nom de la
grande Mathilde de Dante[216], qui, sur le bord de l'heureux Lth, se
tenait debout, tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes),
disant:

        Viens dans le jardin, Maud,
        Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envole
        Et les parfums du chvrefeuille flottent au loin
        Et le musc des roses s'exhale[217].

     [Note 214: Cantique des Cantiques, IV, 16.]

     [Note 215: Voir la note de la page 138. (Note de
     l'auteur.)]

     [Note 216: Et l m'apparut..... une Dame seule, laquelle
     s'en allait chantant, et cueillant l'une aprs l'autre les
     fleurs dont sa route tait maille..... Comme une femme en
     dansant tourne  terre sur elle-mme et les pieds serrs,
     mettant  peine un pied devant l'autre, ainsi sur les petites
     fleurs vermeilles et jaunes, elle se tourna vers moi,
     semblable  une vierge qui baisse ses yeux modestes. (Divine
     Comdie, Purgatoire, chant XXVIII). Selon Mme Lucie
     Flix-Faure-Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la
     rencontre avec Mathilde, dans sa correspondance, s'est
     peut-tre souvenu des pas lgers de Mathilde sur le sol
     embaum pour voquer la dame du Jardin, dans le pome de la
     Sensitive, celle dont le pied semblait avoir compassion de
     l'herbe qu'il foulait. (Lucie Flix-Faure, les Femmes de
     l'oeuvre de Dante, page 218.) Voir donc assembls Dante,
     Tennyson, Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)]

     [Note 217: Tennyson, Maud.]

Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes,
dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur
profonde du ciel, s'lance, dans la vigueur des pis joyeux[218], et
dont la puret, lave de la poussire, va s'ouvrant, bouton par bouton,
en la fleur de promesse;--et encore elles se tournent vers vous, et pour
vous le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!--et le lys
soupire: J'attends[219].

     [Note 218: L'Union pour l'action morale dit avec l'essor
     d'un clocher bni, ce qui est trs acceptable; j'invoque en
     faveur du sens que j'ai adopt, non d'ailleurs sans
     hsitation, l'autorit de M. de la Sizeranne. (Cf. La
     Religion de la Beaut, p. 148.) (Note du traducteur.)]

     [Note 219: Ces vers de Maud sont cits par Ruskin comme
     exemple exquis de mensonge pathtique dans le chapitre de
     Modern Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du
     traducteur.)]

95. Avez-vous remarqu que j'ai pass deux lignes quand je vous ai lu la
premire stance et pensez-vous que je les aie oublies? Ecoutez-les
maintenant:

        Viens dans le jardin, Maud,
        Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envole,
        Viens dans le jardin, Maud,
        Je suis sur la porte, tout seul.

Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux
jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non
d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant  son jardin, 
l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un
qu'elle supposa tre le jardinier[220]? Ne l'avez-vous pas cherch
souvent, Lui, cherch en vain, toute la nuit, cherch en vain  la porte
de cet ancien jardin o l'pe flamboyante est plante[221]?

     [Note 220: Saint Jean, XX, 15. Ruskin a fait des mmes
     versets un bel usage dans Fors Clavigera: Rappelez-vous
     seulement des jours o le Sauveur des hommes apparut aux yeux
     humains, se levant du tombeau pour rendre manifeste son
     immortalit. Vous pensiez sans doute qu'il tait apparu dans
     sa gloire, d'une surnaturelle et inconcevable beaut? Il
     apparut si simple dans son aspect, dans ses vtements, que
     celle qui, de toute la terre, pouvait le mieux le
     reconnatre, l'apercevant  travers ses larmes, ne le
     reconnut pas. Elle le prit pour le jardinier. (Fors
     Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la Fin de
     Satan: Madeleine croira que c'est le jardinier. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 221: Gense, III, 24. Voir une belle application de
     ce texte dans Modern Painters:--Et il mit  l'orient du
     jardin un chrubin  l'pe flamboyante.--Ces flammes
     sont-elles inextinguibles et vraiment ne peut-on plus passer
      travers les portes qui gardent le chemin? Ou plutt
     n'est-ce pas que nous ne dsirons plus y entrer?... Tant que
     nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes,
     etc.; en vrit l'pe flamboyante se mettra en travers de
     tout chemin et les portes de l'Eden resteront fermes,
     jusqu'au jour o nous aurons rentr au fourreau les pointes
     plus enflammes encore de nos passions, etc. (Modern
     Painters, partie VI,  51.)(Note du traducteur.)]

L Il n'est jamais; mais  la porte de _ce jardin-ci_ Il attend
toujours--il attend de vous prendre par la main, prt  descendre voir
avec vous les fruits de la valle, voir si la vigne a fleuri, et si la
grenade a bourgeonn.

L vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main
conduit; l vous verrez[222] clater les grenades o sa main, a cach la
graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des
anges gardiens, en remuant leurs ailes, carter les oiseaux affams des
sentiers o Il a sem, et, s'appelant l'un l'autre  travers les ranges
des vignes, dire: Emparons-nous des renards[223], des petits renards
qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres grappes de
raisins.

     [Note 222: Cantique des Cantiques, II, 15. (Note du
     traducteur.)]

     [Note 223: Allusion  saint Luc, IX, 58. Mais Jsus lui
     rpondit: Les renards ont des tanires et les oiseaux du ciel
     des nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas o reposer sa
     tte. Comparez avec la Couronne d'Olivier sauvage: ces
     Chasses gardes grce auxquelles... a t ralis mot  mot
     ou plutt en fait dans la personne de Ses pauvres ce que leur
     Matre disait de lui-mme, que les renards et les oiseaux
     avaient des demeures, mais que Lui n'en avait point.
     (Confrence I, Le Travail.) (Sur le mme verset encore, voir
     Eagles Nest.) Avec cette ingniosit merveilleuse qui,
     commentant les Evangiles  l'aide de l'histoire et de la
     gographie (histoire et gographie d'ailleurs forcment un
     peu hypothtiques), y donne aux moindres paroles du Christ un
     tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des
     circonstances et des lieux d'une ralit indiscutable, mais
     qui parfois risque par l-mme d'en restreindre un peu le
     sens et la porte, Renan, dont il peut tre intressant
     d'opposer ici la glose  celle de Ruskin, croit voir dans ce
     verset de saint Luc comme un signe que Jsus commenait 
     prouver quelque lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de
     Jsus, page 324 des premires ditions.) Il semble qu'il y
     ait dans une telle interprtation, retenu sans doute par un
     sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacre,
     le germe de cette ironie spciale qui se plat  traduire,
     sous une forme terre  terre et actuelle, des paroles sacres
     ou seulement classiques. L'oeuvre de Renan est sans doute une
     grande oeuvre, une oeuvre de gnie. Mais par moments on
     n'aurait pas beaucoup  faire pour voir s'y esquisser comme
     une sorte de _Belle Hlne_ du Christianisme. (Note du
     traducteur.)]

Oh! reines que vous tes,-- reines!--dans les collines et les calmes
forts vertes de ce pays qui est le vtre, les renards auront-ils des
tanires et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cits faudra-t-il
que les pierres aient  crier contre vous qu'elles sont les seuls
oreillers o le Fils de l'Homme peut reposer sa tte?




TABLE


_PRFACE DU TRADUCTEUR_

Sur la lecture

_SSAME ET LES LYS_

I. SSAME.

Des Trsors des Rois

II. LES LYS.

Des Jardins des Reines




_ACHEV D'IMPRIMER_

le douze mai mil neuf cent six

PAR

BLAIS ET ROY

A POITIERS

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE




[Fin de la traduction par Marcel Proust
de _Ssame et les Lys_ par John Ruskin]
