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Titre: La Bible d'Amiens
   [Traduction de The Bible of Amiens (1880)]
Auteur: Ruskin, John (1819-1900)
Traducteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Date de la première publication: 1927
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Paris: Mercure de France, 1904
   [Collection d'auteurs étrangers]
   (première édition)
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   8 avril 2010
Date de la dernière mise à jour:
   8 avril 2009
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 516

Ce livre électronique a été créé par:
   Mireille Harmelin, Rénald Lévesque, Mark Akrigg
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   à partir d'images généreusement fournies par
   la Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)




COLLECTION D'AUTEURS ÉTRANGERS

JOHN RUSKIN

La
Bible d'Amiens


TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE
PAR
MARCEL PROUST



PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMIV



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Sept exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7._


JUSTIFICATION DU TIRAGE:

763

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
compris la Suède et la Norvège.



A LA MÉMOIRE
DE
MON PÈRE
FRAPPÉ EN TRAVAILLANT LE 24 NOVEMBRE 1903
MORT LE 26 NOVEMBRE
CETTE TRADUCTION
EST TENDREMENT DÉDIÉE

                                   M. P.



                                   «Puis vient le temps du travail...;
                                    puis le temps de la mort, qui
                                    dans les vies heureuses est très
                                    court.»

                                            JOHN RUSKIN.




PRÉFACE
DU TRADUCTEUR

I. AVANT-PROPOS
II. RUSKIN A NOTRE-DAME D'AMIENS
III. JOHN RUSKIN.--IV. POST-SCRIPTUM




I

AVANT-PROPOS


Je donne ici une traduction de la _Bible d'Amiens_, de John Ruskin. Mais
il m'a semblé que ce n'était pas assez pour le lecteur. Ne lire qu'un
livre d'un auteur, c'est voir cet auteur une fois. Or, en causant une
fois avec une personne, on peut discerner en elle des traits singuliers.
Mais c'est seulement par leur répétition, dans des circonstances
variées, qu'on peut les reconnaître pour caractéristiques et essentiels.
Pour un écrivain, pour un musicien ou pour un peintre, cette variation
des circonstances qui permet de discerner, par une sorte
d'expérimentation, les traits permanents du caractère, c'est la variété
des œuvres. Nous retrouvons, dans un second livre, dans un autre
tableau, les particularités dont la première fois nous aurions pu croire
qu'elles appartenaient au sujet traité autant qu'à l'écrivain ou au
peintre. Et du rapprochement des œuvres différentes nous dégageons des
traits communs dont l'assemblage compose la physionomie morale de
l'artiste. Quand plusieurs portraits peints par Rembrandt, d'après des
modèles différents, sont réunis dans une salle, nous sommes aussitôt
frappés par ce qui leur est commun à tous et qui est les traits mêmes de
la figure de Rembrandt. En mettant une note au bas du texte de _la Bible
d'Amiens_, chaque fois que ce texte éveillait par des analogies, même
lointaines, le souvenir d'autres ouvrages de Ruskin, et en traduisant
dans la note le passage qui m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché
de permettre au lecteur de se placer dans la situation de quelqu'un qui
ne se trouverait pas en présence de Ruskin pour la première fois, mais
qui, ayant déjà eu avec lui des entretiens antérieurs, pourrait, dans
ses paroles, reconnaître ce qui est, chez lui, permanent et fondamental.
Ainsi j'ai essayé de pourvoir le lecteur comme d'une mémoire improvisée
où j'ai disposé des souvenirs des autres livres de Ruskin,--sorte de
caisse de résonance, où les paroles de _la Bible d'Amiens_ pourront
prendre une sorte de retentissement en y éveillant des échos fraternels.
Mais aux paroles de _la Bible d'Amiens_ ces échos ne répondront pas sans
doute, ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui s'est faite elle-même, de
ces horizons inégalement lointains, habituellement cachés à nos regards
et dont notre vie elle-même a mesuré jour par jour les distances variée.
Ils n'auront pas, pour venir rejoindre la parole présente dont la
ressemblance les a attirés, à traverser la résistante douceur de cette
atmosphère interposée qui a l'étendue même de notre vie et qui est toute
la poésie de la mémoire.

Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits singuliers,
placer sous ses yeux des traits similaires qui lui permettent de les
tenir pour les traits essentiels du génie d'un écrivain, devrait être la
première partie, de la tâche de tout critique.

S'il a senti cela, et aidé à le sentir, son office est à peu près
rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les livres du
monde sur Ruskin: l'Homme, l'Écrivain, le Prophète, l'Artiste, la Portée
de son Action, les Erreurs de la Doctrine, toutes ces constructions
s'élèveront peut-être très haut, mais à côté du sujet; elles pourront
porter aux nues la situation littéraire du critique, mais ne vaudront
pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la perception exacte d'une nuance
juste, si légère semble-t-elle.

Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il
essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie
spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son
inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces
réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les recréer dans
son œuvre, sa moralité, enfin, l'instinct qui, les lui faisant
considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces
réalités nous paraissent), le poussait à sacrifier au besoin de les
apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une
vision durable et claire, tous ces plaisirs, tous ses devoirs et jusqu'à
sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme étant la
seule manière possible d'entrer en contact avec ces réalités, de valeur
que celle que peut avoir pour un physicien un instrument indispensable à
ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire que cette seconde partie de
l'office du critique, je n'ai pas essayé de la remplir ici à l'égard de
Ruskin. Cela pourra être l'objet de travaux ultérieurs. Ceci n'est
qu'une traduction, et, pour les notes, la plupart du temps je me suis
contenté d'y donner la citation qui me paraissait juste sans y ajouter
de commentaires. Quelques notes cependant sont plus développées.
Celles-là eussent été plus à leur place, si au lieu de les laisser çà et
là, au bas des pages, je les avais fait entrer dans ma préface, qu'elles
complètent et rectifient sur plusieurs points. Mais je ne l'ai pas
voulu, cette préface reproduisant simplement, sauf cet avant-propos et
un post-scriptum plus récent, des articles qu'au moment de la mort de
Ruskin j'avais donnés au _Mercure de France_ et à _la Gazette des
Beaux-Arts_.

D'autres notes ont un caractère différent. Celles du chapitre IV sont
surtout archéologiques. Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de
citation mais bien plus souvent d'allusion, fait entrer dans la
construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les
Vénitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacrées et
les pierres précieuses qu'ils rapportaient d'Orient, j'ai cherché
toujours la référence exacte pour que le lecteur, en voyant quelles
transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l'assimiler,
se rendît mieux compte de la chimie mystérieuse et toujours identique,
de l'activité originale et spécifique de son esprit. Je n'ai pu me fier
pour la recherche des références ni à l'_Index_ de _la Bible d'Amiens_
ni au livre de Mlles Gibbs, _Ruskin References of Bible_, qui sont
excellents mais par trop incomplets. Et c'est de la Bible elle-même que
je me suis servi.

Le texte traduit ici est celui de _la Bible d'Amiens in extenso_. Malgré
les conseils différents qui m'avaient été donnés et que j'aurais
peut-être dû suivre, je n'en ai pas omis un seul mot. Mais ayant pris ce
parti, pour que le lecteur pût avoir de _la Bible d'Amiens_ une version
intégrale, je dois lui accorder qu'il y a bien des longueurs dans ce
livre comme dans tous ceux que Ruskin a écrits à la fin de sa vie. De
plus, dans cette période de sa vie, Ruskin a perdu tout respect de la
syntaxe et tout souci de la clarté, plus que le lecteur ne consentira
souvent à le croire. Il accusera alors très injustement les fautes du
traducteur.

Pour les mêmes raisons, j'ai donné tous les appendices, sauf l'_Index
alphabétique_, et la _liste des photographies de la cathédrale_ par M.
Kaltenbacher, photographies qu'on pouvait autrefois acheter avec _la
Bible d'Amiens_. Enfin, l'édition anglaise est ornée de quatre gravures
qui ne sont pas reproduites ici, _la Madone de Cimabue_, _Amiens le jour
des Trépassés_ (je décris cette gravure plus loin, pages 66 et 67), _le
Porche nord avant sa restauration_. On comprend que des photographies de
la Cathédrale se vendant avec le livre, Ruskin ait choisi pour ses
gravures des sujets ne se rapportant que par une sorte d'allusion aux
descriptions qu'il donne de la cathédrale et ne faisant pas double
emploi avec les photographies. Mais ceux qui ont l'habitude des livres
de Ruskin verront plus volontiers dans le choix un peu singulier des
sujets de ces gravures un effet de cette disposition originale, on peut
presque dire humoristique, de son esprit--qui lui faisait en quelque
sorte manquer toujours au programme indiqué, mettre en regard de la
description du Baptême du Christ par Giotto, une gravure représentant le
Baptême du Christ non par Giotto, mais tel qu'on le voit dans un vieux
psautier, ou bien, dans une étude sur l'église Saint-Marc, ne décrire
aucune des parties importantes de Saint-Marc et consacrer de nombreuses
pages à la description d'un bas-relief qu'on ne remarque jamais, qu'on
distingue difficilement, et qui est d'ailleurs sans intérêt; mais ce
sont là des défauts de l'esprit de Ruskin que ses admirateurs
reconnaissent au passage avec plaisir parce qu'ils savent qu'ils font,
fût-ce à titre de tics, partie intégrante de la physionomie particulière
du grand écrivain.

Il me reste à exprimer ma reconnaissance plus particulière, parmi tant
de personnes dont les conseils m'ont été précieux, à M. Alfred Vallette
qui a donné à cette édition des soins infiniment intelligents et
généreux, qui lui font le plus grand honneur; à M. Charles Ephrussi,
toujours si bon pour moi, qui a facilité toutes mes recherches en
mettant à ma disposition la bibliothèque de _la Gazette des Beaux-Arts_
et à M. Robert d'Humières. Quand j'étais arrêté par une forme difficile
de langage, j'allais consulter le merveilleux traducteur de Kipling, et
il résolvait aussitôt la difficulté avec son étonnante compréhension des
textes anglais où il entre autant d'intuition que de savoir. Bien des
fois, sans jamais se lasser, il me fut ainsi secourable. Qu'il en soit
ici affectueusement remercié.




II

NOTRE-DAME D'AMIENS

SELON RUSKIN[1]


Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer une
journée à Amiens en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était pas la
peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à Venise,
quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre[2]. Et, d'autre part, il
me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte des Héros», je
veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le lieu où un grand
homme est né et le lieu où il est mort; mais les lieux qu'il admirait
entre tous, dont c'est la beauté même que nous aimons dans ses livres,
ne les habitait-il pas davantage?

[Note 1: Cette partie de l'_Introduction_ était dédiée dans le
_Mercure de France_, où elle parut d'abord sous forme d'article, à M.
Léon Daudet. Je suis heureux de pouvoir lui renouveler ici le témoignage
de ma reconnaissance profonde et de mon admirative amitié.]

[Note 2: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans
lesquelles Ruskin écrivit ce livre:

«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de 1877,
mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau. Il partit
faire un tour aux cathédrales du nord de la France, s'arrêtant auprès de
ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens, Beauvais, Chartres,
Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M. Brabanson à Amiens, où il
passa la plus grande partie d'octobre. Il écrivait un nouveau livre _la
Bible d'Amiens_, destinée à être aux _Seven Lamps_ ce que _Saint-Marks
Rest_ était aux _Stones of Venice_. Il ne se sentit pas en état de faire
un cours à des étrangers à Chesterfield, mais il visita de vieux amis à
Eton, le 6 novembre 1880 pour faire une conférence sur Amiens. Pour une
fois il oublia ses notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et
intéressant. C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel
ouvrage _la Bible d'Amiens_, lui-même conçu comme le premier volume de
_Our Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté_, etc.

«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant
sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé
d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il
avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante et
salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une attitude
d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il avait dit
contre les croyances étroites et les pratiques contradictoires, sans
formuler aucune doctrine définie de la vie future, et sans adopter le
dogme d'aucune secte, il regardait la crainte de Dieu et la révélation
de l'Esprit Divin comme de grands faits et des mobiles à ne pas négliger
dans l'étude de l'histoire, comme la base de la civilisation et les
guides du progrès» (Collingwood, _The Life and work of John Ruskin_, II,
p. 206 et suivantes). A propos du sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que
rappelle M. Collingwood (_Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour
les garçons et les filles qui ont été tenus sur les fonts baptismaux_),
je ferai remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de
Ruskin, par exemple à celui de _Mornings in Florence_. «De simples
études sur l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à
celui de _Saint-Marks Rest_, «Histoire de Venise pour les rares
voyageurs qui se soucient encore de ses monuments.»]

Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste
seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas
nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander
sa pensée, qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre où
d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste--arraché aux flammes d'un
geste sublime et tendre par un autre poète--que le cœur[3]?

[Note 3: Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron
par Hunt, pendant l'incinération.--M. André Lebey (lui-même auteur d'un
sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante
rectification. Ce ne serait pas Hunt, mais Trelawney qui aurait retiré
de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la
main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.
Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney:
«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il
avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne voulus
pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation». La veille,
pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait dit à
Trelawney; «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître aux dents
quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux récits de
Trelawney et sans même faire la part de la dureté que Childe Harold
affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se rappeler que,
quelques lignes plus loin, Trelawney racontant l'incinération de
Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce spectacle et regagna à la
nage le Bolivar.»]

Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il
touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins) et par là
préservé du ridicule, ces promenades esthétiques, Dites que vous allez à
Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une
exposition, on regrettera de ne pouvoir vous accompagner. Mais, si vous
avouez que vous allez voir, à la jointe du Raz, une tempête, en
Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une statue aimée de Ruskin,
on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en espère pas moins que vous
irez à Amiens après m'avoir lu.

Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais
les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours chance
d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de gens qui
prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car personne n'est
original, et fort heureusement pour la sympathie et la compréhension qui
sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans une trame universelle
que nos individualités sont taillées. Si l'on savait analyser l'âme
comme la matière, on verrait que, sous l'apparente diversité des esprits
aussi bien que sous celle des choses, il n'y a que peu de corps simples
et d'éléments irréductibles et qu'il entre dans la composition de ce que
nous croyons être notre personnalité, des substances fort communes et
qui se retrouvent un peu partout dans l'Univers.

Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur les
lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages que
nous y essayons en gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant et
comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond de
Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en sommes
réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un genre de
déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à Amiens surtout;
vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un après-midi sans
avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu vous chercher à la
gare. Il va s'informer non seulement de la façon dont vous êtes doué
pour ressentir les beautés de la cathédrale, mais du temps que l'heure
du train que vous comptez reprendre vous permet d'y consacrer. Il ne
vous montrera pas seulement le chemin qui mène à Notre-Dame, mais tel ou
tel chemin, selon que vous serez plus ou moins pressé. Et comme il veut
que vous le suiviez dans les libres dispositions de l'esprit que donne
la satisfaction du corps, peut-être aussi pour vous montrer qu'à la
façon des saints à qui vont ses préférences, il n'est pas contempteur du
plaisir «honnête[4]», avant de vous mener à l'église, il vous conduira
chez le pâtissier. Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique,
vous êtes déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous:
«L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à
mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer
importante où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup
plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de
chaque grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le
voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se
souvient aussi probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il
y a un buffet bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il
n'est toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes
d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande
place d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant
de côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était à
peu près aussi large que Venise elle-même», etc.

[Note 4: Voir l'admirable portrait de saint Martin au livre I de _la
Bible d'Amiens_. «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est le
patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la Saint-Martin
est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les derniers rayons
de l'été qui s'en va.»]

Mais c'est assez parler du voyageur pour qui Amiens n'est qu'une station
de choix à vous qui venez pour voir la cathédrale et qui méritez qu'on
vous fasse bien employer votre temps; on va vous mener à Notre-Dame,
mais par quel chemin?

«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si vous
avez plein loisir et que le jour soit beau[5], le mieux serait de
descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière et
passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle
s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des tours
et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville, puis en
revenant trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de traverse;
prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront tortueuses et
sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la façade ouest[6]
ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la peine que vous
aurez eue à les atteindre.

[Note 5: Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même
vous ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir la cathédrale,
qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup,
et,--le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et
volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel,
entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions
d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs
le point de vue d'où est prise la gravure: «_Amiens, le jour des
Trépassés_.»]

[Note 6: Les beautés de la cathédrale d'Amiens et du livre de Ruskin
n'exigeant pas, pour être senties, l'ombre d'une notion d'architecture,
et afin que cet article se suffise à lui-même, je n'ai employé que les
termes techniques absolument courants, que tout le monde connaît et
seulement quand la précision et la concision les rendaient nécessaires.
Pour répondre à tout hasard au: «Faites comme si je ne le savais pas» de
M. Jourdain de lecteurs trop modestes, je rappelle que la façade
principale d'une cathédrale est toujours la façade ouest. Le porche de
la façade occidentale ou porche occidental se compose généralement de
trois porches, un principal et deux secondaires. La partie opposée de la
cathédrale, c'est-à-dire la partie est, ne comporte aucun porche et se
nomme abside. Le porche sud et le porche nord sont les porches des
façades sud et nord. L'allée qui figure les bras de la croix dans les
églises cruciformes se nomme transept. Un trumeau, dit Viollet-le-Duc,
est un pilier qui divise en deux baies une porte principale. Le même
Viollet-le-Duc appelle «quatre-feuilles» un membre d'architecture
composé de quatre lobes circulaires.]

«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même
en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi
arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis, ou
si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que vous
vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou deux,
alors, en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore une
assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque
conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une jolie chose et
commencera à la regarder. J'estime que le mieux est alors de monter à
pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un moment sur le chemin
pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes et bonbons
dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont à gauche. Juste
après les avoir passées, demandez le théâtre, et vous monterez droit au
transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le monde.
Chacun est forcé d'aimer l'ajourement aérien de la flèche qui le
surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne
soit pas;--du moins sa courbure est une longue habitude contractée
graduellement avec une grâce et une soumission croissantes pendant ces
trois derniers cents ans,--et arrivant tout à fait au porche, chacun
doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu,
avec sa tête un peu de côté, son nimbe de côté aussi, comme un chapeau
seyant. Elle est une madone de décadence, en dépit, ou plutôt en raison
de sa joliesse et de son gai sourire de soubrette; elle n'a rien à faire
là non plus car ceci est le porche de saint Honoré, non le sien. Saint
Honoré avait coutume de se tenir là, rude et gris, pour vous recevoir;
il est maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne. Il y
a longtemps de cela, dans le XIVe siècle, quand le peuple commença pour
la première fois à trouver le christianisme trop grave, fit une foi plus
joyeuse pour la France et voulut avoir partout une madone soubrette aux
regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se
faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur
joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», aux plus joyeux jours de
la guillotine, Mais pourtant ils savaient encore sculpter au XIVe
siècle, et la madone et son linteau d'aubépines en fleurs sont dignes
que vous les regardiez, et encore plus les sculptures aussi délicates et
plus calmes qui sont au dessus, qui racontent la propre histoire de
saint Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg de Paris qui
porte son nom.

«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez
d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent là.
Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non être là ou
s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si vous-mêmes méritez
d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non comme s'il vous
brûlait les doigts[7].»

[Note 7: _The Bible of Amiens_, IV, § 6, 7 et 8.]

C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et, celui, je suppose, que
vous préférerez, que j'ai suivi, la première fois que je suis allé à
Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis devant moi,
sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les mendiants dont il
parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être encore les mêmes.
Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les prescriptions
ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône, avec l'illusion,
où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout à l'heure,
d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin. Associé à ma charité,
de moitié dans mon offrande, je croyais le sentir qui conduisait mon
geste. Je connaissais et, à moins de frais, l'état d'âme de Frédéric
Moreau dans _l'Éducation sentimentale_, quand sur le bateau, devant Mme
Arnoux, il allonge vers la casquette du harpiste sa main fermée et
«l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis d'or. «Ce n'était pas, dit
Flaubert, la vanité qui le poussait à faire cette aumône devant elle,
mais une pensée de bénédiction où il l'associait, un mouvement de cœur
presque religieux.»

Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins sur
mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors
seulement je regardai, La journée était splendide et j'étais arrivé à
l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne à la
Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les instants
où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat différent,
fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que le soleil ne
visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de chaleur, au front
de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève jamais sa journée sans
avoir fait le tour de l'immense cathédrale. C'était l'heure de sa visite
à la Vierge, et c'était à sa caresse momentanée qu'elle semblait
adresser son sourire séculaire, ce sourire que Ruskin trouve, vous
l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il préfère les Reines, d'un
art plus naïf et plus grave, du porche royal de Chartres. Je renvoie ici
le lecteur aux pages de _The two Paths_ que j'ai données plus loin en
note pages 260, 261 et 262, et où Ruskin compare aux reines de Chartres
la Vierge Dorée. Si j'y fais allusion ici c'est que _The two Paths_
étant de 1858, et _la Bible d'Amiens_ de 1885, le rapprochement des
textes et des dates montre à quel point _la Bible d'Amiens_ diffère de
ces livres comme nous en écrivons tant sur les choses que nous avons
étudiées pour pouvoir en parler (à supposer même que nous ayons pris
cette peine) au lieu de parler des choses parce que nous les avons dès
longtemps étudiées, pour contenter un goût désintéressé, et sans songer
qu'elles pourraient faire plus tard la matière d'un livre. J'ai pensé
que vous aimeriez mieux _la Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la
feuilletant ainsi, c'étaient des choses sur lesquelles Ruskin a, de tout
temps, médité, celles qui expriment par là le plus profondément sa
pensée, que vous preniez connaissance; que le présent qu'il vous faisait
était de ceux qui sont le plus précieux à ceux qui aiment, et qui
consistent dans les objets dont on s'est longtemps servi soi-même sans
intention de les donner un jour, rien que pour soi. En écrivant son
livre, Ruskin n'a pas eu à travailler pour vous, il n'a fait que publier
sa mémoire et vous ouvrir son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée
prendrait quelque importance à vos yeux, quand vous verriez que, près de
trente ans avant _la Bible d'Amiens_, elle avait, dans la mémoire de
Ruskin, sa place où, quand il avait besoin de donner à ses auditeurs un
exemple, il savait la trouver, pleine de grâce et chargée de ces pensées
graves à qui il donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors elle
comptait déjà parmi ces manifestations de la beauté qui ne donnaient pas
seulement à ses yeux sensibles une délectation comme il n'en connut
jamais de plus vive, mais dans lesquelles la Nature, en lui donnant ce
sens esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, comme dans son
expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli sur la terre du
Vrai et du Divin.

Sans doute, si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée
déserta la tête de Ruskin, comme cet oiseaux mystérieux qui dans une
toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort pour
fuir la maison,--parmi les formes familières qui traversèrent encore la
confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y appliquer au
passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée. Redevenue
maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée, tenant dans ses
bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice que laisse seule
rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé. Et, comme dans le
contact des meubles familiers, dans la dégustation des mets habituels,
les vieillards éprouvent, sans presque les connaître, leurs dernières
joies, discernables du moins à la peine souvent funeste qu'on leur
causerait en les en privant, croyez que Ruskin ressentait un plaisir
obscur à voir un moulage de la Vierge Dorée, descendue, par
l'entraînement invincible du temps, des hauteurs de sa pensée et des
prédilections de son goût, dans la profondeur de sa vie inconsciente et
dans les satisfactions de l'habitude.

Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non
seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art
individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,
à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons la
voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir la
Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées de
l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M. André
Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été construits pour
recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles--si individuelles qu'elles
soient d'ailleurs,--qui ont été faites pour eux et ne sauraient sans
sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège esthétique) être placées
ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, combien
j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de maîtresse de maison céleste;
combien j'aime son accueil à cette porte de la cathédrale, dans sa
parure exquise et simple d'aubépines. Comme les rosiers, les lys, les
figuiers d'un autre porche, ces aubépines sculptées sont encore en
fleur. Mais ce printemps médiéval, si longtemps prolongé, ne sera pas
éternel et le vent des siècles a déjà effeuillé devant l'église, comme
au jour solennel d'une Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses
roses de pierre. Un jour sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée
(qui a déjà pourtant duré plus que notre foi[8]) cessera, par
l'effritement des pierres qu'il écarte gracieusement, de répandre, pour
nos enfants, de la beauté, comme, à nos pères croyants, il a versé du
courage. Je sens que j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une
statue qui fait ainsi à tout jamais partie de tel lieu de la terre,
d'une certaine ville, c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme
une personne, qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la
toute pareille sur la face des continents, dont les employés de chemins
de fer, en nous criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement
venir pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que
jamais on ne verra deux fois»,--une telle statue a peut-être quelque
chose de moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous
cas, par un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de
ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La
Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir déplaire
à M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe même qu'elle soit
naturalisée française?--Elle est quelque chose comme une admirable
«Sans-patrie». Nulle part où des regards chargés de pensée se lèveront
sur elle, elle ne saurait être une «déracinée». Nous n'en pouvons dire
autant de sa sœur souriante et sculptée (combien inférieure du reste,
est-il besoin de le dire?), la Vierge Dorée. Sortie sans doute des
carrières voisines d'Amiens, n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un
voyage, pour venir au porche Saint-Honoré, n'ayant plus bougé depuis,
s'étant peu à peu hâlée à ce vent humide de la Venise du Nord qui
au-dessus d'elle a courbé la flèche, regardant depuis tant de siècles
les habitants de cette ville dont elle est le plus ancien et le plus
sédentaire habitant[9], elle est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas
une œuvre d'art. C'est une belle amie que nous devons laisser sur la
place mélancolique de province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener,
et où, pour d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en
pleine figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits
moineaux se poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa
main accueillante, ou picorer les étamines de pierre des aubépines
antiques qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma
chambre une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un
chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend la
mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son cortège
innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque relief de la
pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse du portail, à
la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que nous avons perdu
de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette même vierge
devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que nous ayons
adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec lui dans la
cathédrale.

[Note 8: M. Paul Desjardins a parlé beaucoup mieux des pierres qui
étaient restées plus longtemps ensemble que les cœurs.]

[Note 9: Et regardée d'eux: je peux, en ce moment, même voir les
hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant
devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps lever
les yeux vers «l'Etoile de la Mer».]

«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette porte
sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent à peu
près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais je n'en
connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand elle est
vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et splendide et
les piliers des bas-côtés du transept forment avec ceux du chœur et de
la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside montre mieux sa
hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que vous avancez du
transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité ouest de la nef, au
contraire une personne irrévérente pourrait presque croire que ce n'est
pas l'abside qui est élevée, mais la nef qui est étroite. Si d'ailleurs
vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour le chœur et le cercle
lumineux qui l'entoure, quand vous élevez vos regards vers lui du centre
de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager et à chercher
à voir des cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle gare
du chemin de fer est un lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais
si, au contraire, il vous étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous
le connaîtrez, plus il vous ravira, car il n'est pas possible à
l'alliance de l'imagination et des mathématiques, d'accomplir une chose
plus puissante et plus noble que cette procession de verrières, en
mariant la pierre au verre, ni rien qui paraisse plus grand.

Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir vu,
à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et les
nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent, vous
laissent seulement un quart d'heure--sans être hors d'haleine--pour la
contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entièrement aux
boiseries du chœur de la cathédrale. Les portails, les vitraux en
ogives, les roses, vous pouvez voir cela ailleurs aussi bien qu'ici,
mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie, vous ne le pourrez pas. C'est du
flamboyant dans son plein développement juste à la fin du xve siècle.
Vous verrez là l'union de la lourdeur flamande et de la flamme charmante
du style français: sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout
ce que je connais, je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait
été taillé dans les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois
doux, à jeunes grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et
qui résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans.
Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile,
s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches vivantes,
avoir jailli comme de la flamme vivante,... et s'élance, s'entrelace et
se ramifie en une clairière enchantée, inextricable, impérissable, plus
pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine d'histoire qu'aucun
livre[10].»

[Note 10: Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent
achevées en 1522, le jour de la Saint-Jean. Le bedeau, M. Regnault, vous
laissera vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages qui
dans la couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure de
leur manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir
l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous
verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se
déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes
inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera
pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois
et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui
semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles
et ténues.]

Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les musées
par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces stalles
continuent, elles-mêmes, si vieilles, si illustres et si belles, à
exercer à Amiens leurs modestes fonctions de stalles--dont elles
s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction des
Amiénois--comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en continuent
pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons. Ces fonctions
consistent, avant même d'instruire les âmes, à supporter les corps, et
c'est à quoi, rabattues pendant chaque office et présentant leur envers,
elles s'emploient modestement.

Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou plutôt
laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur et que
préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs des
tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui s'en est
une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on éprouve à
goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce qui est comme la
sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La naïveté des personnages
ici sculptés prend de la matière dans laquelle ils vivent quelque chose
comme de deux fois naturel. Et quant à «ces fruits, ces fleurs, ces
feuilles et ces branches», tous motifs tirés de la végétation du pays et
que le sculpteur amiénois a sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité
des plans ayant eu pour conséquence la différence des frottements, on y
voit de ces admirables oppositions de tons, où la feuille se détache
d'une autre couleur que la tige, faisant penser à ces nobles accents que
M. Gallé a su tirer du cœur harmonieux des chênes.

Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus
particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est pris
ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est pas
seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo[11], un livre
de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans doute,
avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la façade
occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au matin,
ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose et déjà
fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de ces heures que
ses cloches sonnent dans le ciel et que Claude Monet a fixées dans des
toiles sublimes[12] où se découvre la vie de cette chose que les hommes
ont faite, mais que la nature a reprise en l'immergeant en elle, une
cathédrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa double
révolution se déroule dans les siècles, et d'autre part se renouvelle et
s'achève chaque jour,--alors, la dégageant des changeantes couleurs dont
la nature l'enveloppe, vous ressentez devant cette façade une impression
confuse mais forte. En voyant monter vers le ciel ce fourmillement
monumental et dentelé de personnages de grandeur humaine dans leur
stature de pierre tenant à la main leur croix; leur phylactère ou leur
sceptre, ce monde de saints, ces générations de prophètes, cette suite
d'apôtres, ce peuple de rois, ce défilé de pécheurs, cette assemblée de
juges, cette envolée d'anges, les uns à côté des autres, les uns
au-dessus des autres, debout près de la porte, regardant la ville du
haut des niches ou au bord des galeries, plus haut encore, ne recevant
plus que vagues et éblouis les regards des hommes au pied des tours et
dans l'effluve des cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion
vous sentez que c'est une grande chose que cette ascension géante,
immobile et passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une
beauté à sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à
suivre, c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une
cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale
gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je
voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,
quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel,
d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur
de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.

[Note 11: Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met
sous les yeux une lettre de Ruskin où _Notre-Dame de Paris_, de Victor
Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.]

[Note 12: _La Cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour_,
par Claude Monet (collection Camondo).--Comme «intérieurs» de
cathédrales je ne connais que ceux, si beaux, du grand peintre Helleu.]

«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XVIVe psaumes, bien appris et crus,
sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et la
prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte de
la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez quel autre
groupe de littérature historique et didactique a une étendue pareille à
celle de la Bible.

«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne dis
pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature. Essayez,
autant qu'il est possible à chacun de nous--qu'il soit défenseur ou
adversaire de la foi--de dégager son intelligence de l'habitude et de
l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et demandez-vous
quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou remplir sa fonction,
quand même toutes les bibliothèques de l'univers seraient restées
intactes. Je ne suis pas contempteur de la littérature profane, si peu
que je ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait
jamais été aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi
révérente que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art
et qui court à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la
Bible que j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace. Le devoir
qui me fut imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des
évangiles et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit par
la main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse qui,
plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour
les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Qu'il y ait une
littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et se fondant
avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen âge, c'est un
fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la plus frappante dans
l'influence indépendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante
et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du Lion de Némée vaincu avec
l'aide d'Athéné est la véritable racine de la légende du compagnon de
saint Jérôme, conquis par la douceur guérissante de l'esprit da vie. Je
l'appelle une légende seulement. Qu'Héraklès ait jamais tué ou saint
Jérôme jamais chéri la créature sauvage ou blessée, est sans importance
pour nous. Mais la légende de saint Jérôme reprend la prophétie du
millénium et prédit avec la Sibylle de Cumes, et avec Isaïe, un jour où
la crainte de l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de
la haine, et s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne sera
plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue
de la montagne sainte et où la paix de la terre sera délivrée de son
présent chagrin, comme le présent et glorieux univers animé est sorti du
désert naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des dragons et
les montagnes des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne le connaît,
mais le royaume de Dieu est déjà venu pour ceux qui ont arraché de leur
propre cœur ce qui était rampant et de nature inférieure et ont appris à
chérir ce qui est charmant et humain dans les enfants errants des nuages
et des champs[13].»

[Note 13: _The Bible of Amiens_, III, § 50, 51, 52, 53, 54 (daté
d'Avallon, 23 août 1882).]

Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je vais
essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au porche
occidental d'Amiens.

Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au
sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. A sa gauche (c'est-à-dire
à droite pour nous qui en regardant le porche faisons face au Christ,
mais nous emploierons les mots gauche et droite par rapport à la statue
du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis s'éloignant de lui,
Jacques le Majeur, Jean, Mathieu, Simon. A sa droite Paul, puis Jacques
l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et Jude[14]. A la suite des
apôtres sont les quatre grands prophètes. Après Simon, Isaïe et Jérémie;
après Jude, Ezéchiel et Daniel; puis, sur les trumeaux de la façade
occidentale tout entière viennent les douze prophètes mineurs; trois sur
chacun des quatre trumeaux, et, en commençant par le trumeau qui se
trouve le plus à gauche: Osée, Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum,
Habakuk, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie. De sorte que la
cathédrale, toujours au sens propre, repose sur le Christ et sur les
prophètes qui l'ont prédit ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé.
Les prophètes du Christ et non ceux de Dieu le Père:

[Note 14: M. Huysmans dit: «Les Evangiles insistent pour qu'on ne
confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à
cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge les
chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser une
question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à côté ou pour
mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du déplorable renom
que lui vaut son homonyme Judas» (_La Cathédrale_, p. 454 et 455).]

«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment
de la Transfiguration: Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» Aussi
Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Elie qui fut
un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, s'écrie
Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble pas être
ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant: «Hosanna
au fils de David», et ne verra aucune image de son père? Le Christ
lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la racine et l'épanouissement
ment de David», et la racine n'aurait près de soi pas trace de la terre
qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; David et son fils sont ensemble.
David est le piédestal de la statue du Christ. Il tient son sceptre dans
la main droite, un phylactère dans la gauche.

«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture
ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui a
appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui avait
jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle était connue
au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle n'était d'ailleurs
qu'un signe, un symbole de la présence divine et non une idole, dans
notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait comme l'Esprit
vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la Parole de vie, le
Roi de gloire, le Seigneur des armées. «Le Seigneur des Vertus»,
_Dominas Virlutum_, c'est la meilleure traduction de l'idée que
donnaient à un disciple instruit du XIIIe siècle les paroles du XXIVe
psaume.»

Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche
occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont
placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous
l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque
apôtre représentant, le bas-relief supérieur la vertu qu'il a enseignée
ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des prophètes les
bas-reliefs figurent leurs prophéties[15].

[Note 15: _The Bible of Amiens_, IV, § 30-36.]

Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson;
au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui,
effrayé par un animal laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau
continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive.» Sous
saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant
jamais).

Au-dessous de la Patience, la Colère: une femme poignardant un homme
avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a aucun
rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont
l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un coup
de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande
grossièreté française étant dans les gestes du cancan».

Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en eux
et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches greffées
dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera abattu, mais pas
pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde: un homme et une
femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa quenouille. Sous saint
Mathieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un chameau: «Aujourd'hui c'est
la bête la plus désobéissante et la plus insupportable, dit Ruskin; mais
le sculpteur du Nord connaissait peu son caractère. Comme elle passe
malgré tout sa vie dans les services les plus pénibles, je pense qu'il
l'a choisie comme symbole de l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie
ni sympathie comme en ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas
capable de faire du mal comme le bœuf. Il est vrai que sa morsure est
assez dangereuse, mais à Amiens, il est fort probable que cela n'était
pas connu, même des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou
rien.»

Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion, un homme claquant du doigt
devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les badauds
anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils soient»).

Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa couronne.
«Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta couronne.»
Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de l'église.
«L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XIIe et XIIIe siècles,
nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la préparation de
l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds dans tes souliers,
ô fille de Prince!»

Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est
l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque est
l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de
l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.

Sous saint-Philippe est la Charité qui donne son manteau à un mendiant
nu.

Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous d'elle,
la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme qui tient un
sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un écusson avec une
racine mangeable signifiant la tempérance commencement de la sagesse).
Au-dessous d'elle, la Folie: le type usité dans tous les psautiers
primitifs d'un glouton armé d'un gourdin, «Le fou a dit dans son cœur:
«Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple comme un morceau de pain.»
(Psaume LIII, cité par M. Male.) Sous saint Jude, l'Humilité qui porte
un écusson avec une colombe, et l'Orgueil qui tombe de cheval.

«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque tous
portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même message:
«Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix est né»,
etc...; mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou tourmentés,
ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus tourmenté de tous est
Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est représentée, mais le bas-relief
qui est au-dessous de lui le montre apercevant le Seigneur dans son
temple et cependant il a le sentiment qu'il a les lèvres impures.
Jérémie aussi porte sa croix, mais plus sereinement.»

Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui
figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales
prophètes: Ezéchiel assis devant deux roues[16], Daniel tenant un livre
que soutiennent des lions[17], puis assis au festin de Balthazar, le
figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière
qu'a prophétisés Joel[18], Amos cueillant les feuilles de la vigne sans
fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[19], Jonas
s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier, Habakuk qu'un
ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune
lion[20], les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur
une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor[21], etc.

[Note 16: Ezéchiel, I, 16.]

[Note 17: Daniel, VI, 22.]

[Note 18: Joel, I, 7 et II, 10.]

[Note 19: Amos, IV, 7.]

[Note 20: Habakuk, II, 1.]

[Note 21: Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14.]

Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du
porche occidental, celle de la Vierge[22] (qui contient, outre la statue
de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la
Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Elisabeth, de la
Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois
Rois-Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant
au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs
dont le sujet se rapporte à elle),--et celle de saint Firmin qui
contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de
cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux les
bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de chaque
mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au musée
du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la porte
Saint-Firmin[23] et dans le livre de M. Male des commentaires charmants
sur la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre.

[Note 22: Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez,
bonne protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous
souvenir que jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à
une créature humaine--mais que le culte de l'argent, le culte de la
perruque, le culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font
beaucoup plus de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le
Dieu du Ciel, de la Terre et des Etoiles, que toutes les plus absurdes
et les plus charmantes erreurs commises par les générations de ses
simples enfants sur ce que la Vierge Mère pourrait ou voudrait, ou
ferait, ou éprouverait pour eux.»]

[Note 23: Et les moulages de plusieurs des statues dont il a été
parlé ici et aussi des stalles du chœur.]

«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces bas-reliefs.
Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour la pensée. Et
si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi, il sera libre
de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son cœur; et en tous
cas, il pourra entendre les vérités suivantes qu'affirme leur ensemble.

«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ n'est
jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant la pensée
du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné--comme l'Ami
présent--comme le Prince de la Paix sur la terre--comme le Roi Éternel
dans le ciel. Ce que sa vie _est_, ce que ses commandements _sont_, et
ce que son jugement _sera_, voilà ce qui nous est enseigné, non pas ce
qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il fait à
présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure, joyeuse
et belle leçon que nous donne le christianisme; et la décadence de cette
foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante peuvent être
attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à fixer nos regards sur
la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à substituer la méditation
de sa souffrance passée à celle de notre devoir présent.

«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,
portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous
pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le martyre,
vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas. Chaque
pierre de cette construction a été cimentée de son sang. Gardant donc
ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers la statue
centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il tient le
livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite, il bénit:
mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou plutôt dans un
sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu vivras»: montrer de
la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de pitié; être pur en
action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur.

«Et avec cette parole de la loi inabolie:

«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu
mourras».--Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et
irrévocablement.

«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes
œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots des
rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur les
rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement qui
est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le plus
d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se dégage
des premières pierres d'Amiens.

«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les endroits
du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et l'empire sur
elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La connaissance et
le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la religion.

«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez
que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que
vous-mêmes si elles vous étaient révélées, si, vous efforçant de tout
votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour de vous,
vous aimiez à penser au jour ou le juge de toute la terre rendra tout
juste et où les petites collines se réjouiront de tous côtés, si, vous
séparant des compagnons qui vous ont donné toute la meilleure joie que
vous ayez eue sur la terre, vous désirez jamais rencontrer de nouveau
leurs yeux et presser leurs mains--là où les yeux ne seront plus voilés,
où les mains ne failliront plus, si, vous préparant à être couchés sous
l'herbe dans le silence et la solitude sans plus voir la beauté, sans
plus sentir la joie, vous vouliez vous préoccuper de la promesse qui
vous a été faite d'un temps dans lequel vous verriez la lumière de Dieu
et connaîtriez les choses que vous aviez soif de connaître, et
marcheriez dans la paix de l'amour éternel--alors l'espoir de ces choses
pour vous est la religion; leur substance dans votre vie est la foi. Et
dans leur vertu il nous est promis que les royaumes de ce monde
deviendront un jour les royaumes de Notre-Seigneur et de son
Christ[24].»

[Note 24: _The Bible of Amiens_, IV, 52 et suivants.]

Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIIIe siècle allaient
chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle
continue à donner en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage
solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne
comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au
moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu néanmoins
le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous apparaissent
par-delà notre vie comme la véritable réalité, à une de «ces étoiles à
qui il convient d'attacher notre char». Comprenant mal jusque-là la
portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais dit, dans ma ferveur
pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en quelques parcelles du
moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer mon esprit là où il
n'avait pas accès, car il est la porte. Il me purifiera, car son
inspiration est comme le lys de la vallée. Il m'enivrera et me
vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti en effet que le
parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à tout jamais évanoui,
puisqu'on le respire encore, au moins dans ses paroles. Et voici qu'en
effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignité des pierres de
Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors qu'elle était
encore vérité dans le cœur des hommes et beauté grave dans leurs œuvres.
_La Bible d'Amiens_ n'était, dans l'intention de Ruskin, que le premier
livre d'une série intitulée: _Nos pères nous ont dit_; et en effet si
les vieux prophètes du porche d'Amiens furent sacrés à Ruskin, c'est que
l'âme des artistes du XIIIe siècle était encore en eux. Avant même de
savoir si je l'y trouverais, c'est l'âme de Ruskin que j'y allais
chercher et qu'il a imprimée aussi profondément aux pierres d'Amiens
qu'y avaient imprimé la leur ceux qui les sculptèrent, car les paroles
du génie peuvent aussi bien que le ciseau donner aux choses une forme
immortelle. La littérature aussi est une «lampe du sacrifice» qui se
consume pour éclairer les descendants. Je me conformais inconsciemment à
l'esprit du titre: _Nos pères nous ont dit_, en allant à Amiens dans ces
pensées et dans le désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour
avoir cru en ces hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et
la beauté, s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir
cru aux prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les
statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus tout à
fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les statues
de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins l'œuvre pleine
d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi, et le sens
éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être l'œuvre de ces
artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à nous les rendre
précieuses qu'elles soient du moins pour nous les choses où Ruskin a
trouvé cet esprit, frère du sien et père du nôtre. Avant que nous
arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas pour nous surtout celle
qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas qu'il y avait encore des
Saintes Écritures, puisque nous cherchions pieusement la Vérité dans ses
livres. Et maintenant nous avons beau nous arrêter devant les statues
d'Isaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel et de Daniel en nous disant: «Voici les
quatre grands prophètes, après ce sont les prophètes mineurs, mais il
n'y a que quatre grands prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas
ici et dont pourtant nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous
le voyons partout. C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la
cathédrale[25], elle est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a
cessé de faire entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes
ses paroles. C'est aux générations de les reprendre en chœur.

[Note 25: M. André Michel qui nous a fait l'honneur de mentionner
cette étude dans une causerie artistique du _Journal des Débats_ semble
avoir vu dans ces dernières lignes une sorte de regret de ne pas trouver
la statue de Ruskin devant la cathédrale, presque un désir de l'y voir
et, pour tout dire, poindre déjà le projet de demander qu'on l'y élève
un jour. Rien n'était plus loin de notre pensée. Il nous suffit, et il
nous plaît mieux, de rencontrer Ruskin chaque fois que nous allons à
Amiens sous les traits du «Voyageur mystérieux» avec qui Renan conversa
en Terre Sainte. Mais enfin, puisqu'on dresse tant de statues (et
puisque M. André Michel nous en donne l'idée qui ne nous serait jamais
venue à l'esprit), avouons qu'une statue de Ruskin à Amiens aurait au
moins, sur une autre, l'avantage de signifier quelque chose. Nous le
voyons très bien sur une des places d'Amiens «comme un étranger descendu
dans la ville», comme dit, du bronze d'Alfred de Vigny, M. Boislèves.]




III

JOHN RUSKIN


Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le
monde[26]», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête divine
qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient allées
enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude où vont
souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu
de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la tâche surhumaine est
finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le voile tendu par des
mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la lente destruction d'un
cerveau périssable qui avait abrité une postérité immortelle.

[Note 26: Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au
Musée Moreau.]

Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de l'héritage
immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie ne peut donner
naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les créant à l'image
non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire d'humanité qu'il
porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte, prêtées pendant sa
vie, dont elles sont les compagnes. A sa mort, elles font retour à
l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure auguste et familière de
la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la maison de Gustave Moreau tant
qu'il vécut et qui s'appelle, depuis qu'il est mort, le Musée Gustave
Moreau.

Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin[27]. Son catalogue semble
un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des photographies
de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections de minéraux,
comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin, l'œuvre de Ruskin
est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la beauté jusque dans
les tableaux chronologiques et dans les lois sociales. Mais les
logiciens ayant donné des «Beaux Arts[28]» une définition qui exclut
aussi bien la minéralogie que l'économie politique, c'est seulement de
la partie de l'œuvre de Ruskin qui concerne les «Beaux Arts» tels qu'on
les entend généralement, de Ruskin esthéticien et critique d'art que
j'aurai à parler ici.

[Note 27: A. Sheffield.]

[Note 28: Cette partie de la préface avait paru d'abord dans _la
Gazette des Beaux-Arts_.]

On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent répété
que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la nature, «sans
rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».

Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit que
le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les plus
hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la
_Construction de Carthage_ de Turner, s'amusent à faire voguer des
petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme
moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur future
de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à être écrite,
qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art. Quelques mots
l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que la représentation
la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est quelque chose de
bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de l'ordre le plus élevé.»
«De même, ajoute Milsand[29] qui cite ce passage, en analysant une
_Sainte Famille_ de Tintoret, le trait auquel Ruskin reconnaît le grand
maître c'est un mur en ruines et un commencement de bâtisse, au moyen
desquels l'artiste fait symboliquement comprendre que la nativité du
Christ était la fin de l'économie juive et l'avènement de la nouvelle
alliance. Dans une composition du même Vénitien, une _Crucifixion_,
Ruskin voit un chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un
incident en apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant
des palmes à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que
c'était le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel
et avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem, qui
avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et, par là,
de sa mort.»

[Note 29: Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été
un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force de la pensée. Il
a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet et n'a
pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en somme
annoncée.]

On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y
faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que «chaque
classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de nuage doit
être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et
météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels
qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui
donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les
rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore
des différences plus particulières par suite des variétés d'élévation et
de température. Le peintre observe dans la plante tous ses caractères de
forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité ou de repos...
remarque ses habitudes locales, son amour ou sa répugnance pour telle ou
telle exposition, les conditions qui la font vivre ou qui la font périr.
Il l'associe... à tous les traits des lieux qu'elle habite... Il doit
retracer la fine fissure et la courbe descendante et l'ombre ondulée du
sol qui s'éboule et cela le rendre d'un doigt aussi léger que les
touches de la pluie... Un tableau est admirable en raison du nombre et
de l'importance des renseignements qu'il nous fournit sur les réalités.»

Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la
place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher de
penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint-Pierre disant que Dieu a
divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus
facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la
couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur
et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité seulement
matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes. Regardez le cou
d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère. Le crocodile est
gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»

Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la
science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée comme
renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un Turner en
découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie n'en saura
jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa main pour révéler
sur le jeu des muscles une multitude de vérités qui déjoueront tous les
anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il humiliait la science
devant l'art.

On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion
était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.

Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce
qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des
considérations peut-être supérieures, mais en tous cas étrangères à
l'esthétique. Le premier chapitre des _Sept lampes de l'architecture_
prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les plus précieux et
les plus durables, et fait dériver ce devoir du sacrifice de Jésus, et
des conditions permanentes du sacrifice agréable à Dieu, conditions
qu'on n'a pas lieu de considérer comme modifiées, Dieu ne nous ayant pas
fait connaître expressément qu'elles l'aient été. Et dans les _Peintres
modernes_, pour trancher la question de savoir qui a raison des
partisans de la couleur et des adeptes du clair-obscur, voici un de ses
arguments: «Regardez l'ensemble de la nature et comparez généralement
les arcs-en-ciel, les levers de soleil, les roses, les violettes, les
papillons, les oiseaux, les poissons rouges, les rubis, les opales, les
coraux, avec les alligators, les hippopotames, les requins, les limaces,
les ossements, les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui
corrompent, qui piquent, qui détruisent, et vous sentirez alors comme la
question se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels
ont la nature et la vie de leur côté, lesquels le péché et la mort.»

Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu
qu'il était contradictoire.

De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le
plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut
ainsi parler, le plus beau portrait, le plus étudié et le mieux venu, le
plus frappant et le plus célèbre[30], et pour mieux dire, jusqu'à ce
jour, le seul[31], c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa vie qu'une
religion: celle de la Beauté.

[Note 30: Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré
jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de M. de la
Sizeranne et, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses terres, ce ne
sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper son droit qui n'est pas
que celui du premier occupant. Au moment d'entrer dans ce sujet que le
monument magnifique qu'il a élevé à Ruskin domine de toute part je lui
devais ainsi rendre hommage et payer tribut.]

[Note 31: Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Bardoux et M.
Brunhes ont publié, l'un un ouvrage considérable, l'autre un petit
volume sur Ruskin. J'ai eu l'occasion de dire récemment tout le bien que
je pensais de ces deux livres, mais trop brièvement pour ne pas
souhaiter d'y revenir. Tout ce que je puis dire ici c'est que toute ma
haute estime pour le bel effort de M. Bardoux ne m'empêche pas de penser
que le livre de M. de la Sizeranne était trop parfait dans les limites
que l'auteur s'était à lui-même tracées pour avoir rien à perdre de
cette concurrence et de cette émulation qui semble se produire sur le
terrain de Ruskin, et nous a valu entre autres de curieuses pages de M.
Gabriel Mourey et quelques mots définitifs de M. André Beaunier. MM.
Bardoux et Brunhes ont déplacé le point de vue et par là renouvelé
l'horizon. C'est, toutes proportions gardées, ce que j'avais, un peu
avant, essayé de faire ici même.]

Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de la
vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que le but
de cette vie, son intention profonde, secrète et constante était autre,
et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contrepied du système de
M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit rabaissé dans
l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse, mais naturelle et
comme inévitable.

Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout
court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et
caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à la
«Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne peut
prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin, qu'en
redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop porté à
leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et d'esthètes, un
adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne pratiquant pas d'autre
culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre dieu qu'elle,
passerait sa vie dans la jouissance que donne la contemplation
voluptueuse des œuvres d'art.

Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait
une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une manière
féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle donne. Et, de
même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint que l'ennui, et
qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui, de même le
plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous aimons la Beauté
pour elle-même, comme quelque chose de réel existant en dehors de nous
et infiniment plus important que la joie qu'elle nous donne. Et, très
loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin fut précisément le
contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti par leur génie de la
vanité de tout plaisir et, en même temps, de la présence auprès d'eux
d'une réalité éternelle, intuitivement perçue par l'inspiration. Le
talent leur est donné comme un pouvoir de fixer cette réalité à la
toute-puissance et à l'éternité de laquelle, avec enthousiasme et comme
obéissant à un commandement de la conscience, ils consacrent, pour lui
donner quelque valeur, leur vie éphémère. De tels hommes, attentifs et
anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont avertis des parties de la
réalité sur lesquelles leurs dons spéciaux leur départissent une lumière
particulière, par une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils
entendent, l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial,
pour Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme
dans l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à
chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi tout
esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi consacrer sa
vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance fait pour la
charmer, mais comme une réalité infiniment plus importante que la vie,
pour laquelle il aurait donné la sienne. De là vous allez voir découler
toute l'esthétique de Ruskin. D'abord vous comprendrez que les années où
il fait connaissance avec une nouvelle école d'architecture et de
peinture aient pu être les dates principales de sa vie morale. Il pourra
parler des années où le gothique lui apparut avec la même gravité, le
même retour ému, la même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la
vérité lui fut révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et
les dates importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme
d'art, l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen,
le jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de
Titien lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que
les ombres dans la peinture de Rubens.

Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour
Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une
partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de
l'artiste est de ne rien ajouter de son propre crû à ce message divin.
De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme des nuées qui se traînent
à terre, les reproches de réalisme aussi bien que d'intellectualisme
adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent pas, c'est qu'elles ne
visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques erreur d'altitude. La
réalité que l'artiste doit enregistrer est à la fois matérielle et
intellectuelle. La matière est réelle parce qu'elle est une expression
de l'esprit. Quant à la simple apparence, nul n'a plus raillé que Ruskin
ceux qui voient dans son imitation le but de l'art. «Que l'artiste,
dit-il, ait peint le héros ou son cheval, notre jouissance, en tant
qu'elle est causée par la perfection du faux semblant est exactement la
même. Nous ne la goûtons qu'en oubliant le héros et sa monture pour
considérer exclusivement l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager
des larmes comme l'effet d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre
à votre gré; mais l'un et l'autre en même temps, jamais; si elles vous
émerveillent comme un chef-d'œuvre de mimique, elles ne sauraient vous
toucher comme un signe de souffrance.» S'il attache tant d'importance à
l'aspect des choses, c'est que seul il révèle leur nature profonde. M.
de La Sizeranne a admirablement traduit une page où Ruskin montre que
les lignes maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes
l'ont jeté de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration
d'une chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa
destinée et le tracé de son histoire.

Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la
réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit, qu'importe
la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des tableaux, des
statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses _Héros_, Carlyle
ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre Mahomet et Burns.
Emerson compte parmi ses _Hommes représentatifs de l'humanité_ aussi
bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système, c'est, à cause de
l'unité de la réalité traduite, de ne pas différencier assez
profondément les divers modes de traduction. Carlyle dit qu'il était
inévitable que Boccace et Pétrarque fussent de bons diplomates,
puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet la même erreur quand il
dit qu' «une peinture est belle dans la mesure où les idées qu'elle
traduit en images sont indépendantes de la langue des images». Il me
semble que, si le système de Ruskin pèche par quelque côté, c'est par
celui-là. Car la peinture ne peut atteindre la réalité une des choses,
et rivaliser par là avec la littérature, qu'à condition de ne pas être
littéraire.

Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement à
ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être
transcrit, c'est que lui-même a éprouvé ce qu'il y a de véritable dans
l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans le
respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui
commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour
chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus
particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette révélation,
ce guide, ce fut la Bible: «J'en lisais chaque passage, comme s'il avait
été écrit par la main même de Dieu. Et cet état d'esprit, fortifié avec
les années, a rendu profondément graves pour moi bien des passages des
auteurs profanes, frivoles pour un lecteur irréligieux. C'est d'elle que
j'ai appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace.»

Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de
l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a
dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient
croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments, des
statues, des tableaux il mêla des considérations religieuses qui n'y ont
que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque chose de
divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui inspiraient les
œuvres d'art, c'était précisément ce que ce sentiment avait de profond,
d'original et qui s'imposait à son goût sans être susceptible d'être
modifié. Et le respect religieux qu'il apportait à l'expression de ce
sentiment, sa peur de lui faire subir en le traduisant la moindre
déformation, l'empêcha, au contraire de ce qu'on a souvent pensé, de
mêler jamais à ses impressions devant les œuvres d'art aucun artifice de
raisonnement qui leur fût étranger. De sorte que ceux qui voient en lui
un moraliste et un apôtre aimant dans l'art ce qui n'est pas l'art, se
trompent à l'égal de ceux qui, négligeant l'essence profonde de son
sentiment esthétique, le confondent avec un dilettantisme voluptueux. De
sorte enfin que sa ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa
sincérité esthétique, la renforça encore et la protégea de toute
atteinte étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel
esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune
importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement
du génie savent que sa force se mesure plus à la force de ses croyances
qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de satisfaisant pour le
sens commun. Mais, puisque le christianisme de Ruskin tenait à l'essence
même de sa nature intellectuelle, ses préférences artistiques, aussi
profondes, devaient avoir avec lui quelque parenté. Aussi, de même que
l'amour des paysages de Turner correspondait chez Ruskin à cet amour de
la nature qui lui donna ses plus grandes joies, de même à la nature
foncièrement chrétienne de sa pensée correspondit sa prédilection
permanente, qui domine toute sa vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut
appeler l'art chrétien: l'architecture et la sculpture du moyen âge
français, l'architecture, la sculpture et la peinture du moyen âge
italien. Avec quelle passion désintéressée il en aima les œuvres, vous
n'avez pas besoin d'en chercher les traces dans sa vie, vous en
trouverez la preuve dans ses livres. Son expérience était si vaste, que
bien souvent les connaissances les plus approfondies dont il fait preuve
dans un ouvrage ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple
allusion, dans ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il
est si riche qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et
ne les reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur
la cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la
cathédrale qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant,
dans les _Sept Lampes de l'Architecture_, où la cathédrale de Rouen est
citée quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens
n'est pas cité une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'église
qui lui a donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de
Troyes. Or, ni dans les _Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il
n'est question une seule fois de Saint-Urbain[32]. Pour ce qui est de
l'absence de références à Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez
peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est
rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare
longuement la _Vierge Dorée_ d'Amiens avec les statues d'un art moins
habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le
porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ où nous
pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens, pas
une seule fois, dans les pages où il parle de la _Vierge Dorée_, il ne
fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse infinie de
son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain, le retour à
de certains exemples préférés, sinon même la répétition de certains
développements, vous rappelle que vous avez affaire à un homme qui eut
une certaine vie, telles connaissances qui lui tiennent lieu de telles
autres, une expérience limitée dont il tire tout le profit qu'il peut.
Rien qu'en consultant les index des différents ouvrages de Ruskin, la
perpétuelle nouveauté des œuvres citées, plus encore le dédain d'une
connaissance dont il s'est servi une fois et, bien souvent, son abandon
à tout jamais, donnent l'idée de quelque chose de plus qu'humain, ou
plutôt l'impression que chaque livre est d'un homme nouveau, qui a un
savoir différent, pas la même expérience, une autre vie.

[Note 32: Pour être plus exact, il est question une fois de
Saint-Urbain dans les _Sept Lampes_, et d'Amiens une fois aussi (mais
seulement dans la préface de la 2e édition), alors qu'il y est question
d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, de Caen,
de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux, de
Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de la
France.]

C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des écrins
merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un jour la rose
précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche d'Abbeville,
pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.

Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même âme
qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui avait
donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de l'art
chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de l'Arno, nul ne
l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs le rêve des grands
papes du moyen âge: l' «Europe chrétienne». Si, comme on l'a dit, son
nom doit rester attaché au préraphaélisme, on devrait entendre par là
non celui d'après Turner, mais celui d'avant Raphaël. Nous pouvons
oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus à Hunt, à Rossetti, à
Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour Carpaccio, pour Bellini,
nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne fut pas de susciter des
vivants, mais de ressusciter des morts.

Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à tout
moment dans la perspective de ces pages où son imagination éclaire çà et
là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie? Voyez-le, dans
_Pleasures of England_, vous dire: «Tandis qu'à Padoue la Charité de
Giotto foule aux pieds des sacs d'or, tous les trésors de la terre,
donne du blé et des fleurs et tend à Dieu dans sa main son cœur
enflammé, au portail d'Amiens la Charité se contente de jeter sur un
mendiant un solide manteau de laine de la manufacture de la ville.»
Voyez-le, dans _Natur of Gothic_, comparer la manière dont les flammes
sont traitées dans le gothique italien et dans le gothique français,
dont le porche de Saint-Maclou de Rouen est pris comme exemple. Et, dans
les _Sept Lampes de l'architecture_, à propos de ce même porche, voyez
encore se jouer sur ses pierres grises comme un peu des couleurs de
l'Italie.

«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen,
représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée
avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais
mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de Hogarth.
Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux d'Orcagna; et
dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans son suprême
désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non moins farouche est
l'imagination qui exprime la fureur et la crainte, même dans la manière
de placer les figures. Un mauvais ange, se balançant sur son aile,
conduit les troupes des damnés hors du siège du Jugement; ils sont
pressés par lui si furieusement, qu'ils sont emmenés non pas simplement
à l'extrême limite de cette scène que le sculpteur a enfermée ailleurs à
l'intérieur du tympan, mais hors du tympan et _dans les niches_ de la
voûte; pendant que les flammes qui les suivent, activées, comme il
semble, par le mouvement des ailes des anges, font irruption aussi dans
les niches et jaillissent au travers de leurs réseaux, les trois niches
les plus basses étant représentées comme tout en feu, tandis que, au
lieu de leur dais voûté et côtelé habituel, il y a un démon sur le toit
de chacune, avec ses ailes pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»

Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays
n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les symboles
païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de certaines idées
religieuses devaient le frapper[33]. M. Ary Renan[34] a remarqué, avec
profondeur, ce qu'il y a déjà du Christ dans le Prométhée de Gustave
Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art chrétien ne rendit jamais
contempteur du paganisme[35], a comparé, dans un sentiment esthétique et
religieux, le lion de saint Jérôme au lion de Némée, Virgile à Dante,
Samson à Hercule, Thésée au Prince Noir, les prédictions d'Isaïe aux
prédictions de la Sybille de Cumes. Il n'y a certes pas lieu de comparer
Ruskin à Gustave Moreau, mais on peut dire qu'une tendance naturelle,
développée par la fréquentation des Primitifs, les avait conduits tous
deux à proscrire en art l'expression des sentiments violents, et, en
tant qu'elle s'était appliquée à l'étude des symboles, à quelque
fétichisme dans l'adoration des symboles eux-mêmes, fétichisme peu
dangereux d'ailleurs pour des esprits si attachés au fond au sentiment
symbolisé qu'ils pouvaient passer d'un symbole à l'autre, sans être
arrêtés par les diversités de pure surface. Pour ce qui est de la
prohibition systématique de l'expression des émotions violentes en art,
le principe que M. Ary Renan a appelé le principe de la Belle Inertie,
où le trouver mieux défini que dans les pages des «Rapports de
Michel-Ange et du Tintoret[36]»? Quant à l'adoration un peu exclusive
des symboles, l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y
devait-elle pas fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art,
c'était l'âme d'un temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces
symboles du portail de Chartres aux fresques de Pise devait
nécessairement le toucher comme une preuve de l'originalité typique de
l'esprit qui animait alors les artistes, et leurs différences comme un
témoignage de sa variété. Chez tout autre les sensations esthétiques
eussent risqué d'être refroidies par le raisonnement. Mais tout chez lui
était amour et l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait mieux
appelée iconolâtrie. A point, d'ailleurs, la critique d'art fait place à
quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les procédés de la
science, elle contribue à l'histoire. L'apparition d'un nouvel attribut
aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de changements moins
profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais de la
civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition d'une
nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature n'est pas
plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et nous ne tirons
pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un ancien monstre
que de celle qui nous montre un nouveau dieu.

[Note 33: Dans _Saint-Marks Rest_, il va jusqu'à dire qu'il n'y a
qu'un art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo (Cf.
les pages de _la Bible d'Amiens_, où il fait descendre de Dédale, «le
premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique de la vie
humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien labyrinthe d'Amiens);
et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc il reconnaît dans un
séraphin une harpie, dans une Hérodiade une canéphore, dans une coupole
d'or un vase grec, etc.]

[Note 34: Dans une étude admirable, publié par la _Gazette des
Beaux-Arts_. Depuis Fromentin, aucun peintre, croyons-nous, n'a montré
une plus grande maîtrise d'écrivain.--Ces lignes avaient paru du vivant
de M. Ary Renan. Aujourd'hui qu'il est mort, je me demande si je n'étais
pas resté au-dessous de la vérité. Il me semble maintenant qu'il était
supérieur à Fromentin.]

[Note 35: «Si peu, dit-il, que je ne crois pas qu'aucune
interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi affectueuse,
aucune de la religion romaine aussi révérente que celle qui est à la
base de mon enseignement.»]

[Note 36: Cf. Chateaubriand, préface de la 1re édition d'_Atala_:
«Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs traits
par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de
s'embellir.»]

Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de vue
très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un même
motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux, à Vérone
et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une même espèce de
papillons sous différents cieux. Mais jamais cependant ces pierres qu'il
a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples abstraits. Sur chaque
pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la couleur des siècles.
«Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous dit-il, _avant que le soleil
ait quitté les tours_, fut toujours pour moi une de ces joies pour
lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à la fin.» Il alla même plus
loin; il ne sépara pas les cathédrales de ce fond de rivières et de
vallées où elles apparaissent au voyageur qui les approche, comme dans
un tableau de primitif. Un de ses dessins les plus instructifs à cet
égard est celui que reproduit la deuxième gravure de _Our Father have
told us_, et qui est intitulée: _Amiens, le jour des Trépassés_. Dans
ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de
Ruskin a consacrées, il passait son temps à dessiner tantôt dans les
églises («sans être inquiété par le sacristain»), tantôt en plein air.
Et ce durent être dans ces villes de bien charmantes colonies
passagères, que cette troupe de dessinateurs, de graveurs qu'il emmenait
avec lui, comme Platon nous montre les sophistes suivant Protagoras de
ville en ville, semblables aussi aux hirondelles, à l'imitation
desquelles ils s'arrêtaient de préférence aux vieux toits, aux tours
anciennes des cathédrales. Peut-être pourrait-on retrouver encore
quelques-uns de ces disciples de Ruskin qui l'accompagnaient aux bords
de cette Somme évangélisée de nouveau, comme si étaient revenus les
temps de saint Firmin et de saint Salve, et qui, tandis que le nouvel
apôtre parlait, expliquait Amiens comme une Bible, prenaient au lieu de
notes, des dessins, notes gracieuses dont le dossier se trouve sans
doute dans une salle de musée anglais, et où j'imagine que la réalité
doit être légèrement arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La
gravure _Amiens, le jour des Trépassés_, semble mentir un peu pour la
beauté. Est-ce la perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une
Somme élargie, la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que
Ruskin pourrait nous répondre en reprenant à son compte les paroles de
Turner qu'il a citées dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de la
Sizeranne: «Turner, dans la première période de sa vie, était
quelquefois de bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il
était un jour à dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un
mille ou deux de distance, vus à contre-jour. Ayant montré ce dessin à
un officier de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec
une très compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient
pas de sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur
le mont Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur
le soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les
sabords.--Bien, dit l'officier, toujours indigné, mais vous savez qu'il
y a là des sabords?--Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon
affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»

Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous
aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous
verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse d'un
artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous
rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez,
par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une
des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de la
géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage,
composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que
relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les
changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt
années écoulées depuis le séjour qu'y fit Ruskin, et, comme il l'a dit
pour un autre site qu'il aimait, «tous les _embellissements_ survenus,
depuis que j'ai composé et médité là[37]».

[Note 37: _Præterita_, I, ch. II.]

Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associé dans
votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre
vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que vous
vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que j'aurais pu
dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des cathédrales du charme de
ces pays d'où elles surgirent, et que chacun de ceux qui les visite
goûte encore dans la poésie particulière du pays et le souvenir brumeux
ou doré de l'après-midi qu'il y a passé. Non seulement le premier
chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au bord des courants d'eau
vive_, mais le livre que Ruskin projetait d'écrire sur la cathédrale de
Chartres devait être intitulé: _Les Sources de l'Eure_. Ce n'était donc
point seulement dans ses dessins qu'il mettait les églises au bord des
rivières et qu'il associait la grandeur des cathédrales gothiques à la
grâce des sites français[38]. Et le charme individuel, qu'est le charme
d'un pays, nous le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre
disposition ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et
si, comme autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions
obligés de traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles
où nous tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant
moins aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la
protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles,
ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore
dans notre esprit.

[Note 38: Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages
de France vus par des yeux anglais; les rivières de France de Turner; le
_Versailles_, de Bonnington; l'_Auxerre_ ou le _Valenciennes_, le
_Vezelay_ ou l'_Amiens_, de Walter Pater; le _Fontainebleau_, de
Stevenson et tant d'autres!]

Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la
vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme et
d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous laisserons
tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre: son horreur du
machinisme et de l'art industriel, «Toutes les belles choses furent
faites, quand les hommes du moyen âge _croyaient_ la pure, joyeuse et
belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art décliner avec
la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En voyant le pouvoir de
réaliser la beauté qui fut le privilège des âges de foi, sa croyance en
la bonté de la foi devait se trouver renforcée. Chaque volume de son
dernier ouvrage: _Our Father have told us_ (le premier seul est écrit)
devait comprendre quatre chapitres, dont le dernier était consacré au
chef-d'œuvre qui était l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait
l'objet des trois premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait
bercé le sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration
suprême. Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la
statue de la Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que
le culte d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou
devant la statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si
peu de ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait
pu dire comme à la fin de _Val d'Arno_:

«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine
celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et
qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec
justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?» vous
trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par une
bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des multitudes
oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement, comme les
neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la naissance du Christ
ou le soleil de son printemps le souvenir de sa résurrection, vous
connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a été littéralement
accomplie, et vous prierez pour que vos champs anglais, joyeusement,
comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier leurs purs lis à
Sainte-Marie-des-Fleurs.»

Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance en
la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre, joyeux
et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous en
rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très
caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques
centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au
portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.

«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est
appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée
au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître terriblement
rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures; mais, en le
considérant comme devant remplir simplement un interstice de l'extérieur
d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de trois cents
figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble vitalité dans
l'art de l'époque.

«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il
doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie, et
celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent être
faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et ce qui
n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout; peut-être
que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre objet que
d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même inutile; mais en
tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en dispenser si ce n'est
pas digne que nous y mettions nos mains et notre cœur. Il ne sied pas à
notre immortalité de recourir à des moyens qui contrastent avec son
autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont elle n'a pas besoin
s'interpose entre elle et les choses qu'elle gouverne. Il y a assez de
songe-creux, assez de grossièreté et de sensualité dans l'existence
humaine, sans en changer en mécanisme les quelques moments brillants;
et, puisque notre vie--à mettre les choses au mieux--ne doit être qu'une
vapeur qui apparaît un temps puis s'évanouit, laissons-la du moins
apparaître comme un nuage dans la hauteur du ciel et non comme l'épaisse
obscurité qui s'amasse autour du souffle de la fournaise et des
révolutions de la roue.»

J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus
pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen
comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en
mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre créature
à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait, sans la
savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant pour elle
que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de l'immense
cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient au soleil,
plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces suprêmes
altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un ermite
sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son front,
tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un ange qui
se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de pigeons qui
ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui, recevant un enfant
sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et séculaire; quand je
vis, rangés devant ses porches ou penchés aux balcons de ses tours, tous
les hôtes de pierre de la cité mystique respirer le soleil ou l'ombre
matinale, je compris qu'il serait impossible de trouver parmi ce peuple
surhumain une figure de quelques centimètres. J'allai pourtant au
portail ces Librairies. Mais comment reconnaître la petite figure entre
des centaines d'autres? Tout à coup, un jeune sculpteur de talent et
d'avenir, Mme L. Yeatman, me dit: «En voici une qui lui ressemble.» Nous
regardons un peu plus bas, et... la voici. Elle ne mesure pas dix
centimètres. Elle est effritée, et pourtant c'est son regard encore, la
pierre garde le trou qui relève la pupille et lui donne cette expression
qui me l'a fait reconnaître. L'artiste mort depuis des siècles a laissé
là, entre des milliers d'autres, cette petite personne qui meurt un peu
chaque jour, et qui était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu
de la foule des autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un
homme pour qui il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini
matériel, pas d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui
nous opprime pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux
qu'il ne pourra pas tous les atteindre alors que nous paraissions en
manquer, cet homme est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque
écume dentelée paraissait ressembler eux autres, voyant là toutes les
lois de la vie, toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il
dit: «Voyez, c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui
non loin de là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la
trompette de l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la
matière n'est rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le
tympan figure réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant
repris leur forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure
a revécu et retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu
vivras.» Pour lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais
qu'importe! comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche
immortelle, ne s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son
temps et, n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours
devant l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle
correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle,
insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a parlé.
Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité, contre
toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les autres,
qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le
nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous
tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être touché.
Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par la mort
dans son regard même, comme les Pompéïens dont le geste demeure
interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a été saisie
ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai été touché en la
retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a vécu, pas plus la pensée
du sculpteur que la pensée de Ruskin.

En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de gravures
qui illustrent son livre[39], lui en a consacré une parce qu'elle était
pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et agréable à nous
parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la nôtre qui l'a
rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un état d'esprit plus
rapproché de celui des artistes qui sculptèrent aux tympans le Jugement
dernier et qui pensaient que l'individu, ce qu'il y a de plus
particulier dans une personne, dans une intention, ne meurt pas, reste
dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a raison du fossoyeur ou
d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où le second se rappelle une
fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur; mais elle a compté sans
Shakespeare, qui fera durer le souvenir de cette fantaisie au-delà de la
poussière du crâne. A l'appel de l'ange, chaque mort se trouve être
resté là, à sa place, quand nous le croyions depuis longtemps en
poussière. A l'appel de Ruskin, nous voyons la plus petite figure qui
encadre un minuscule quatre-feuilles ressuscitée dans sa forme, nous
regardant avec le même regard qui semble ne tenir qu'en un millimètre de
pierre. Sans doute, pauvre petit monstre, je n'aurais pas été assez
fort, entre les milliards de pierres des villes, pour te trouver, pour
dégager ta figure, pour retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour
te faire revivre. Mais ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le
néant qui nous oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est
pas bien forte. Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta
pauvre figure, que je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression
bien intéressante, quoique évidemment elle ait, comme toute personne,
une expression qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais
assez pour continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que
Ruskin te remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son
lecteur pût te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé?
Et l'on ne peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique
tu n'aies pas l'air bon, mais parceque tu es une créature vivante,
parceque, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de
résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours
peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec
tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui
est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée, qui à
son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là, inregardé,
t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où tu n'étais que
du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni les morts. Car,
quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage les morts se
lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le regard et fixent
celui des vivants qui, pour elles, délaissent les vivants qui ne vivent
pas et vont chercher de la vie seulement où l'Esprit leur en a montré,
dans des pierres qui sont déjà de la poussière et qui sont encore de la
pensée.

[Note 39: _The Seven Lamps of the Architecture._]

Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus
de joie que ne leur en dispense même le soleil quand il ajoute son
sourire fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien entendre,
s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de l'univers
physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser la hauteur du
lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes beautés
littéraires correspondent à quelque chose, et c'est peut-être
l'enthousiasme en art, qui est le critérium de la vérité. A supposer que
Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans l'exacte
appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son jugement erroné
est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre jugée et correspond à
quelque chose qui, pour être autre qu'elle, n'est pas moins précieux.
Que Ruskin ait tort quand il dit que le _Beau Dieu_ d'Amiens «dépassait
en tendresse sculptée ce qui avait été atteint jusqu'alors, bien que
toute représentation du Christ doive éternellement décevoir l'espérance
que toute âme aimante a mise en lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait
raison quand il appelle ce même _Dieu_ d'Amiens un «bellâtre à figure
ovine» c'est ce que nous ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu
de savoir. «Je l'appelle une légende, dit Ruskin, parlant de l'histoire
de saint Jérôme. Qu'Héraklès ait jamais tué, saint Jérôme jamais chéri
la créature sauvage ou blessée est sans importance pour nous.» Nous en
dirons autant de ceux des jugements artistiques de Ruskin dont on
contesterait la justesse. Que le _Beau Dieu_ d'Amiens soit ou non ce
qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que
«toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau
style], tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités
aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que
celles qui peuvent faire le fond du sujet», les vérités dont se compose
la beauté des pages de la _Bible_ sur le _Beau Dieu_ d'Amiens ont une
valeur indépendante de la beauté de cette statue, et Ruskin ne les
aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car l'enthousiasme
seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir.

Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et sous
quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se glisser
malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce qu'il ne
nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous cas nous ne
pouvons chercher ici. «Jusqu'où, a-t-il dit lui-même, mon esprit a été
paralysé par les chagrins et par les fautes de ma vie, jusqu'où aurait
pu aller ma connaissance si j'avais marché plus fidèlement dans la
lumière qui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma
confession.» Quoi qu'il en soit, il aura été un de ces «génies» dont
même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur naissance les dons des fées
ont besoin pour être initiés à la connaissance et à l'amour d'une
nouvelle partie de la Beauté. Bien des paroles qui servent à nos
contemporains pour l'échange des pensées portent son empreinte, comme on
voit, sur les pièces de monnaie, l'effigie du souverain du jour. Mort,
il continue à nous éclairer, comme ces étoiles éteintes dont la lumière
nous arrive encore, et on peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de
Turner: «C'est par ces yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des
générations qui ne sont pas encore nées verront la nature.»




IV

P.-S.


«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se
glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que je
voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux
définie que Ruskin dans une page de _Lectures on Art_: «Ç'a été, je
crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux
apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le rôle
vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens comme chez
les chrétiens--qu'il s'agisse du mirage des mots, des couleurs ou des
belles formes--doit vraiment dans le sens profond du mot s'appeler
idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le meilleur de nos cœurs
et de nos esprits quelque chère ou triste image que nous nous sommes
créée, pendant que nous désobéissons à l'appel présent du Maître, qui
n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce moment, sous sa croix, mais
nous ordonne de porter la nôtre[40].» Or, il semble bien qu'à la base
même de l'œuvre de Ruskin, à la racine de son talent, on trouve
précisément cette idolâtrie. Sans doute il ne l'a jamais laissé
recouvrir complètement,--même pour l'embellir,--immobiliser, paralyser
et finalement tuer, sa sincérité intellectuelle et morale. A chaque
ligne de ses œuvres comme à tous les moments de sa vie, on sent ce
besoin de sincérité qui lutte contre l'idolâtrie, qui proclame sa
vanité, qui humilie la beauté devant le devoir, fût-il inesthétique. Je
n'en prendrai pas d'exemples dans sa vie (qui n'est pas comme la vie
d'un Racine, d'un Tolstoï, d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale
ensuite, mais où la morale fit valoir ses droits dès le début au sein
même de l'esthétique--sans peut-être s'en libérer jamais aussi
complètement que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle
est assez connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis
les premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des
Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres
philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son
père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme
plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait
triomphé), et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité se
jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines
pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes,
secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité reçoit
de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la mémoire
les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle en fait,
et joue en quelque sorte incessamment le sort de notre vie spirituelle
et morale. Dans ces régions-là, il semble bien que le péché d'idolâtrie
n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au moment même où il prêchait
la sincérité, il y manquait lui-même, non en ce qu'il disait, mais par
la manière dont il le disait. Les doctrines qu'il professait étaient des
doctrines morales et non des doctrines esthétiques, et pourtant il les
choisissait pour leur beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter
comme belles mais comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même
sur la nature des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si
incessante compromission de la conscience, que des doctrines immorales
sincèrement professées auraient peut-être été moins dangereuses pour
l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation n'est
pas absolument sincère, étant dictée par une préférence esthétique
inavouée. Et le péché était commis d'une façon constante, dans le choix
même de chaque explication donnée d'un fait, de chaque appréciation
donnée sur une œuvre, dans le choix même des mots employés--et finissait
par donner à l'esprit qui s'y adonnait ainsi sans cesse une attitude
mensongère. Pour mettre le lecteur plus en état de juger de l'espèce de
trompe-l'œil qu'est pour chacun et qu'était évidemment pour Ruskin
lui-même, une page de Ruskin, je vais citer une de celles que je trouve
le plus belles et où ce défaut est pourtant le plus flagrant. On verra
que si la beauté y est _en théorie_ (c'est-à-dire en apparence, le fond
des idées était toujours dans un écrivain l'apparence, et la forme, la
réalité) subordonnée au sentiment moral et à la vérité, en réalité la
vérité et le sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique,
et à un sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions
perpétuelles. Il s'agit des _Causes de la décadence de Venise_[41].

[Note 40: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à
l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément, que
là où elle est placée dans _Lectures on Art._ J'ai, du reste, donné plus
loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le début du développement.]

[Note 41: Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de
son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin?
N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile
Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et
Barrès, entre Gœthe et Chateaubriand?]

«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux
et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force
transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un
message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et
un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte des
cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de Venise
lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour de sa
destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint irrévocable,
parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais cité n'eut
une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude et sombre
sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à peine lisibles;
mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient avaient doré chaque
lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le Temple-Livre brillât au
loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres villes, souvent les
assemblées du peuple se tenaient dans des lieux éloignés de toute
association religieuse, théâtre de la violence et des bouleversements;
sur l'herbe du dangereux rempart, dans la poussière de la rue troublée,
il y eut des actes accomplis, des conseils tenus à qui nous ne pouvons
pas trouver de justification, mais à qui nous pouvons quelquefois donner
notre pardon. Mais les péchés de Venise, commis dans son palais ou sur
sa piazza, furent accomplis en présence de la Bible qui était à sa
droite. Les murs sur lesquels le livre de la loi était écrit n'étaient
séparés que par quelques pouces de marbre de ceux qui protégeaient les
secrets de ses conciles ou tenaient prisonnières les victimes de son
gouvernement. Et quand, dans ses dernières heures, elle rejeta toute
honte et toute contrainte, et que la grande place de la cité se remplit
de la folie de toute la terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant
plus grand qu'il était commis à la face de la maison de Dieu où
brillaient les lettres de sa loi.

«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur
chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été
prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les siècles
où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme blanc de
Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de Venise:
«Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en jugement[42].»

[Note 42: _Stones of Venice_, I, IV, § LXXI. Dans tout le cours de
ce volume les références aux _Stones of Venice_ sont données avec les
numéros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Travellers
Edition.--Ce verset est tiré de l'_Ecclésiaste_ (XII, 9).]

Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il n'aurait
pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus inexcusables et
plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce qu'ils
possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu d'une
cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à côté de
Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et parce que dans
les églises byzantines le texte biblique au lieu d'être simplement
figuré comme dans la sculpture des églises du Nord est accompagné, sur
les mosaïques, de lettres qui forment une citation de l'Évangile ou des
prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce passage des _Stones of
Venice_ est d'une grande beauté, bien qu'il soit assez difficile de se
rendre compte des raisons de cette beauté. Elle nous semble reposer sur
quelque chose de faux et nous avons quelque scrupule à nous y laisser
aller.

Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à
proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir
esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une
vérité. A quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir esthétique
très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce qu'il est assez
difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse, pleine d'images à la
fois de beauté et de religion comme cette même église de Saint-Marc où
toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau Testament apparaissent sur
le fond d'une sorte d'obscurité splendide et d'éclat changeant. Je me
souviens de l'avoir lue pour la première fois dans Saint-Marc même,
pendant une heure d'orage et d'obscurité où les mosaïques ne brillaient
plus que de leur propre et matérielle lumière et d'un or interne,
terrestre et ancien auquel le soleil vénitien, qui enflamme jusqu'aux
anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui; l'émotion que
j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges qui
s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et n'était
pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les belles
figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir en quelque
sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes apparus en
lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de même la beauté des
images de Ruskin était avivée et corrompue par l'orgueil de se référer
au texte sacré. Une sorte de retour égoïste sur soi-même est inévitable
dans ces joies mêlées d'érudition et d'art où le plaisir esthétique peut
devenir plus aigu, mais non rester aussi pur. Et peut-être cette page
des _Stones of Venice_ était-elle belle surtout de me donner précisément
ces joies mêlées que j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme
l'église byzantine, avait aussi dans la mosaïque de son style
éblouissant dans l'ombre, à côté de ses images sa citation biblique
inscrite auprès. N'en était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces
mosaïques de Saint-Marc qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon
marché de leur beauté artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus
que du plaisir. Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit
est-il égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à
l'artiste cette beauté méprisée ou ignorée même de ceux qui se
proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par
surcroît.

Dans la dernière page de _la Bible d'Amiens_, vraiment sublime, le «si
vous voulez vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un
exemple du même genre. Quand, encore dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin
termine son morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de
Moïse et l'Hôtesse du Christ»[43], passe encore pour l'éducatrice de
Moïse: pour éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir été
«_l'hôtesse_» du Christ, s'il ajoute de la beauté à la phrase, peut-il
vraiment être mis en ligne de compte dans une appréciation motivée des
qualités du génie égyptien?

[Note 43: Chapitre III, § 27.]

C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu lutter
ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles limites
la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je fais, en
quelque sorte _dans l'absolu_, cette réserve générale moins sur les
œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la qualité de
leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus grands écrivains
de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de saisir en lui,
comme en un «sujet» particulièrement favorable à cette observation, une
infirmité essentielle à l'esprit humain, plutôt que je n'ai voulu
dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une fois que le lecteur aura bien
compris en quoi consiste cette «idolâtrie», il s'expliquera l'importance
excessive que Ruskin attache dans ses études d'art à la lettre des
œuvres (importance dont j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre
cause dans la préface, voir plus haut page 65) et aussi cet abus des
mots «irrévérent», «insolent», et «des difficultés que nous serions
insolents de résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé
d'éclaircir» (_Bible d'Amiens_, p. 239), «que l'artiste se méfie de
l'esprit de choix, c'est un esprit insolent» (_Modern Painters_)
«l'abside pourrait presque paraître trop grande à un spectateur
irrévérent» (_Bible d'Amiens_), etc., etc.,--et l'état d'esprit qu'ils
révèlent. Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir
qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble
imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir
d'elle[44]) quand je disais:

[Note 44: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce
défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle
soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier mais
brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible que la
phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la pensée en
subit.]

«Sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu malgré
tout se glisser au sein de sa sincérité intellectuelle c'est ce que je
n'ai pas à chercher.» Mais j'aurais dû, au contraire, le chercher et
pécherais précisément par idolâtrie, si je continuais à m'abriter
derrière cette formule essentiellement ruskinienne[45] de respect. Ce
n'est pas que je méconnaisse les vertus du respect, il est la condition
même de l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se
substituer à lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer
de confiance. Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver
de ne pas accorder à ses écrits, une autorité infaillible; puisqu'il la
refusait même aux Écritures Saintes. «Il n'y a pas de forme de langage
humain où l'erreur n'ait pu se glisser» (_Bible d'Amiens_, III, 49).
Mais l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un
mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus
certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun
malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains
les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin qu'il
se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres, laisse
paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus facile chez
lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus besoin de tant
s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle
affligé--délicieusement--d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois entendu
trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son
agrément, mais sauront pourtant de qui je vous parler, qui je prends ici
pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration dans
l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit sur _la
Mort_ dans _le Jeune homme et la Mort_, de Gustave Moreau, ou dans la
toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que portait
la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la première
fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la robe de la
femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir il s'écrie:
«C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais parce qu'elle
est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et qu'ainsi elle
est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre vous verrez,
vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par des artistes de
ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même qu'on voit
représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet qui a appartenu
à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un respect religieux.
Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse les spirituelles
improvisations où le plaisir d'un genre particulier qu'il trouve à ces
vénérations conduit et inspire notre idolâtre pour vouloir le chicaner
là-dessus le moins du monde.

[Note 45: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera
souvent des formules analogues.]

Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable
causeur--et l'auditeur qui se laisse faire--ne pèchent pas également par
insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle les
instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à une
personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été
habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous
renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement
que pour lui faire un compliment esthétique, préférer une personne parce
qu'elle s'appellera Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?

La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac
parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous
fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et
quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit qui
est en elle, elle n'est plus qu'un signe dépouillé de sa signification,
c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à s'extasier de la
retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là proprement de
l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des artistes et auquel
il en est bien peu qui n'aient succombé. _Félix culpa!_ est-on tenté de
dire en voyant combien il a été fécond pour eux en inventions
charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent pas sans avoir
lutté. Il n'est pas dans la nature de forme particulière, si belle
soit-elle, qui vaille autrement que par la part de beauté infinie qui a
pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier, pas même la fleur de
l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et les souffrances (hay
fever) que me cause leur voisinage me permettent de leur donner chaque
printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à la portée de tous.
Mais même envers elles, envers elles si peu littéraires, se rapportant
si peu à une tradition esthétique, qui ne sont pas «la fleur même qu'il
y a dans tel tableau du Tintoret, dirait Ruskin», ou dans tel dessin de
Léonard, dirait notre contemporain (qui nous a révélé entre tant
d'autres choses, dont chacun parle maintenant et que personne n'avait
regardées avant lui--les dessins de l'Académie des Beaux-Arts de Venise)
je me garderai toujours d'un culte exclusif qui s'attacherait en elles à
autre chose qu'à la joie qu'elles nous donnent, un culte au nom de qui,
par un retour égoïste sur nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et
prendrions soin de les honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art
où elles sont figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau
parce que l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que je
ne connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester
sincère et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des
choses qui y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images de
l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la respirer.
Je me suis permis cette courte incursion--qui n'a rien d'une
offensive--sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il
me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin
apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et d'autant
plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas notre
contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de
penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit,
arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour faire
à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue pour lui,
cette partie fragile. Or non seulement «un partage avec Ruskin n'a rien
du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai jamais trouver d'éloge
plus grand à faire à ce contemporain que de lui avoir adressé le même
reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la discrétion de ne pas le nommer,
je le regrette presque. Car, lorsqu'on est admis auprès de Ruskin,
fût-ce dans l'attitude du donateur; et pour soutenir seulement son livre
et aider à y lire de plus près, on n'est pas à la peine mais à
l'honneur.

Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un peu
factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il me
faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace, pour
en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à Ruskin.
Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer ses
livres, avant de fermer peu à peu les yeux sur leurs défauts, comme il
arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes ont
quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait la
connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un but
étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime pour
elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait seulement
l'aider à atteindre. A mon amour pour les livres de Ruskin se mêla ainsi
à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du bénéfice intellectuel
que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux premières pages que je
lus, sentant leur puissance et leur charme, je m'efforçai de n'y pas
résister, de ne pas trop discuter avec moi-même, parce que je sentais
que si un jour le charme de la pensée de Ruskin se répandait pour moi
sur tout ce qu'il avait touché, en un mot si je m'éprenais tout à fait
de sa pensée, l'univers s'enrichirait de tout ce que j'ignorais
jusque-là, des cathédrales gothiques, et de combien de tableaux
d'Angleterre et d'Italie qui n'avaient pas encore éveillé en moi ce
désir sans lequel il n'y a jamais de véritable connaissance. Car la
pensée de Ruskin n'est pas comme la pensée d'un Emerson par exemple qui
est contenue tout entière dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose
d'abstrait, un pur signe d'elle-même, L'objet auquel s'applique une
pensée comme celle de Ruskin et dont elle est inséparable n'est pas
immatériel, il est répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut
aller le chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la
National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse.
Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est réalisée
dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre, mais limitée
et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre sculpté, de
montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être moins divine
qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage l'univers, ou du
moins certaines parties individuelles, certaines parties nommées, de
l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle nous y a initiés en nous
obligeant, si nous voulons les comprendre, à les aimer.

Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux un
prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle importance
aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient chargées
d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à la lettre et
dans une circonstance où je croyais mes jours comptés; je partis pour
Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, toucher, voir
incarnées, en des palais défaillants mais encore debout et roses, les
idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen âge. Quelle
importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de quelqu'un qui bientôt
doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, aussi localisée dans le
temps, aussi particularisée dans l'espace que Venise et comment les
théories d'architecture domestique que j'y pouvais étudier et vérifier
sur des exemples vivants pouvaient-elles être de ces «vérités qui
dominent la mort, empêchent de la craindre, et la font presque
aimer[46]»? C'est le pouvoir du génie de nous faire aimer une beauté,
que nous sentons plus réelle que nous, dans ces choses qui aux yeux des
autres sont aussi particulières et aussi périssables que nous-même.

[Note 46: Renan.]

Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète,
n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un
certain sens, et quelles que puissent être, même sur ce terrain de la
poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous
dépoétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le tapis
des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus que «son
temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités psychologiques
profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique de la
nature[47], parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes (l'amour
est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes, mais il est
égoïste encore) où le sentiment poétique se produit difficilement.
L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à chaque pas la
beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le désir. Les personnes
médiocres croient généralement que se laisser guider ainsi par les
livres qu'on admire, enlève à notre faculté de juger une partie de son
indépendance. «Que peut vous importer ce que sent Ruskin: Sentez par
vous-même». Une telle opinion repose sur une erreur psychologique dont
feront justice tous ceux qui, ayant accepté ainsi une discipline
spirituelle, sentent que leur puissance de comprendre et de sentir en
est infiniment accrue, et leur sens critique jamais paralysé. Nous
sommes simplement alors dans un état de grâce où toutes nos facultés,
notre sens critique aussi bien que les autres, sont accrues. Aussi cette
servitude volontaire est-elle le commencement de la liberté. Il n'y a
pas de meilleure manière d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent
soi-même que d'essayer de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans
cet effort profond c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec
la sienne, au jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des
buts: il y a longtemps qu'on a percé à jour le sophisme de la liberté
d'indifférence. C'est à un sophisme tout aussi naïf qu'obéissent sans le
savoir les écrivains qui font à tout moment le vide dans leur esprit,
croyant le débarrasser de toute influence extérieure, pour être bien
sûrs de rester personnels. En réalité les seuls cas où nous disposons
vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux où nous ne croyons
pas faire œuvre d'indépendance, où nous ne choisissons pas
arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du romancier, la vision
du poète, la vérité du philosophe s'imposent à lui d'une façon presque
nécessaire, extérieure pour ainsi dire à sa pensée. Et c'est en
soumettant son esprit à rendre cette vision, à approcher de cette vérité
que l'artiste devient vraiment lui-même.

[Note 47: Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse
de cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de
vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre
fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je venais
d'écrire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux Mondes_, les
vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On verra que,
sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrès à Combourg, «mis
mes pas dans les pas du génie»:

       «Enfants, regardez Dieu toutes les plaines rondes;
       La capucine avec ses abeilles autour;
       Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;
       Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.
       Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;
       On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;
       On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
       Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.»
]

Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde
ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la
mémoire et d'une mémoire glacée qui ne se rappelle que les faits, «mais
du passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand
certaines périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans
les heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous
est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous sommes
incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état où nous
fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous nous refusons
à ce que de telles choses soient entièrement abolies. Nous ne pouvons
plus les chanter, pour avoir méconnu le sage avertissement de Gœthe,
qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on sent encore. Mais ne
pouvant réveiller les flammes du passé, nous voulons du moins recueillir
sa cendre. A défaut d'une résurrection dont nous n'avons plus le
pouvoir, avec la mémoire glacée que nous avons gardée de ces choses,--la
mémoire des faits qui nous dit: «tu étais tel» sans nous permettre de le
redevenir, qui nous affirme la réalité d'un paradis perdu au lieu de
nous le rendre dans un souvenir,--nous voulons du moins le décrire et en
constituer la science. C'est quand Ruskin est bien loin de notre pensée
que nous traduisons ses livres et tâchons de fixer dans une image
ressemblante les traits de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les
accents de notre foi ou de notre amour, et c'est notre piété seule que
vous apercevrez çà et là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge
Thébaine, à restaurer un tombeau.

                                                    MARCEL PROUST.





       «NOS PÈRES NOUS ONT DIT»

       ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ
       POUR LES GARÇONS ET LES FILLES
       QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX

       PAR

       JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.

       ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, A OXFORD
       ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», A OXFORD


       LA BIBLE D'AMIENS




PRÉFACE


1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un
premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune
gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études
d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le fruit
des documents historiques mis à leur disposition par les modernes
systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui.

Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en
devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne désire pas
écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents événements de
l'histoire d'Angleterre--en ce moment présents à la
mémoire--appellent--si bref soit-il--un commentaire immédiat.

On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en
jouant _God Save the Queen_. Et étant à ma connaissance, comme je l'ai
déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces
derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique,
le plus ferme conservateur d'Angleterre[48], je suis disposé à discuter
sérieusement la question de savoir si le service pour lequel on avait
commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque avec ce qu'on
peut appeler leur mission.

[Note 48: Cf., dans _Arrows of the chace_, la réponse que fait
Ruskin à des étudiants et que cite M. de la Sizeranne: «Si vous aviez
jamais lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne
me soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux
vieilles cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais
Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en
Angleterre, pour Dieu et la Reine!»--(Note du Traducteur.)]

Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards,
c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un ou
l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais non
qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police pour
l'exécution de ses lois domiciliaires.

2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer
l'exécution en jouant _Dieu sauve la Reine_ se trouvent par hasard être
précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par conséquent
telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de Reines ou
d'hommes de la Reine que ce soit ne _pourraient_ les exécuter. Ce qui
est une question sur laquelle, depuis dix ans, je m'efforce d'appeler
l'attention des Anglais--assez inutilement jusqu'ici; et je n'ajouterai
rien à présent à tout ce que j'ai déjà dit à ce sujet. Mais il vient
précisément de paraître un livre d'un officier anglais qui, s'il n'avait
pas été autrement et plus activement occupé, non seulement aurait pu
écrire tous mes livres sur le paysage et la peinture, mais encore est
singulièrement d'accord avec moi (Dieu sait de quel petit nombre
d'Anglais je puis en dire autant à présent) sur les sujets qui regardent
la sûreté de la Reine et l'honneur de la nation. De ce livre: _Au loin:
Nouveaux récits de voyage_, différents passages seront donnés plus loin
dans mes notes terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma
Préface, de citer les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même
cite, et qui furent prononcées au Parlement anglais par son dernier
leader Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec
honneur et succès[49].

[Note 49: Cf., dans _Unto this last_, pour désigner le roi Salomon,
«un marchand juif, ayant de gros intérêts dans le commerce avec la côte
d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus considérables
de son temps, réputé aussi pour sa grande sagesse pratique». (_Unto this
last_, III, § 42.)--(Note du Traducteur.)]

3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des
contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier
à mon commandement à différentes périodes de la guerre--guerre
entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes
institutions et l'indépendance du pays--la moitié au moins étaient
catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce
fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries
savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances
difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui
engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres
peuples,--comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté
qui n'ait pas été éteinte en Europe.

«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous
notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis
personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon
front.

Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique et la
valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la victoire, et
que les talents militaires les plus élevés eussent été dépensés en
vain.»

Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes
lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il
leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est
louange[50]. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute haute
Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne sont
chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme voit
l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se réjouit
pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la Vérité[51].

[Note 50: _Laws of Fesols_, I, 1-6. Cf. le commentaire et la
consécration dernière de ces paroles à la fin des _Peintres modernes_:

«Toute la substance de ces paroles passionnées de ma jeunesse fut
condensée plus tard en cet aphorisme donné vingt ans après dans mes
conférences inaugurales d'Oxford: «Tout grand art est louange» et sur
cet aphorisme, la maxime plus hardie fondée: «Bien loin que l'art soit
immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie
sans le travail est péché, le travail sans art brutalité» (j'oublie les
mots, mais c'est leur sens); et maintenant, écrivant sous la paix sans
nuages des neiges de Chamounix ce qui doit être vraiment les mots
suprêmes de ce livre qu'inspira leur beauté et que guida leur force, je
puis, d'un cœur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais été
jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est-à-dire que la
connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas vers la
connaissance des choses qui sont dignes d'être aimées, et que les lois,
la vie et la joie de la beauté dans l'univers matériel de Dieu sont des
parties aussi éternelles et aussi sacrées de sa création, que dans le
monde des âmes la vertu, et dans le monde des anges la louange»
(Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, _Modern Painters_: t. V,
_Epilogue_, p. 390).--(Note du Traducteur.)]

[Note 51: Allusion à I Corinthiens, XIII, 6.--(Note du Traducteur.)]

Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et
des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athèné. Et de toute sagesse,
celle du politique principalement doit consister dans cette divine
prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes de
connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque l'ami
les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la nation
trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche pour
reconnaître celle de ses ennemis!




CHAPITRE PREMIER

AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE[52]


L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait
que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin
de fer importante[53] où son train, ralentissant son allure, le roule
avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus
à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des
sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation.
Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son
voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix minutes
d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix
minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de marche de la
grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En
laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France
était à peu près aussi large que Venise elle-même; et traversée non par
de longs courants de marée montante et descendante[54], mais par onze
beaux cours d'eau à truites (dont quatre ou cinq sont à peu près aussi
larges, chacun, que notre Wandle dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac
Walton)[55], qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont tourbillonné
à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent (non guéables
excepté quand les deux Edouards les traversèrent la veille de Crécy)
vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets
de peupliers[56] dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de
chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit
tanquam lignum quod plantatum est secus decursus aquarum.»

[Note 52: L'éminent érudit, M. Charles Newton Scott, veut bien
m'écrire qu'il voit dans ce titre _By the river of waters_ une citation
du _Cantique des Cantiques_, V, 2 «(Tes yeux sont comme des colombes) au
bord des ruisseaux.»--(Note du Traducteur.)]

[Note 53: Cf. avec _Præterita_:

«Vers le moment de l'après-midi où le moderne voyageur fashionable,
parti par le train du matin de Charing Cross pour Paris, Nice et
Monte-Carlo, s'est un peu remis des nausées de sa traversée, et de
l'irritation d'avoir eu à se battre pour trouver des places à Boulogne,
et commence à regarder à sa montre pour voir à quelle distance il est du
buffet d'Amiens, il est exposé au désappointement et à l'ennui d'un
arrêt inutile du train à une gare sans importance où il lit le nom:
«Abbeville».

Au moment où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se soucie
de lever pour un instant les yeux de son journal, deux tours carrées que
dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux qu'il traverse.
Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il souhaitera jamais
leur accorder d'attention; et je ne sais guère jusqu'à quel point je
pourrai arriver à faire comprendre au lecteur, même le plus sympathique,
l'influence qu'elles ont eue sur ma propre vie.

Je dois ici, d'avance, dire au lecteur qu'il y a eu, en somme, trois
centres de la pensée de ma vie: Rouen, Genève et Pise.

C'est en 1835 que je vis pour la première fois Rouen et Venise--Pise
seulement en 1840--et je ne pus comprendre la puissance complète d'aucun
de ces trois grands spectacles que beaucoup plus tard. Mais, pour
Abbeville, qui est comme la préface et l'interprétation de Rouen,
j'étais déjà alors en état de la comprendre et je sentis qu'il y avait
là, pour moi accès immédiat dans un travail sain et dans la joie.

... Mes bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes.
Mais comme plaisir joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville
par une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de l'hôtel
de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir Saint-Wulfran avant
que le soleil ait quitté les tours, sont des choses pour lesquelles il
faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et de sa cathédrale ce que
j'ai à dire trouvera place, si les jours me sont donnés, dans _Nos Pères
nous ont dit_.» (_Præterita_, I, IX, § 177, 180, 181.)--(Note du
Traducteur.)]

[Note 54: Cf. _Præterita_, l'impression des lents courants de marée
montante et descendante le long des marches de l'hôtel Danielli.--(Note
du Traducteur.)]

[Note 55: Isaac Walton, célèbre pêcheur de la Dove, né en 1593 à
Strafford, mort en 1683, qui a écrit notamment _le Parfait pêcheur à la
ligne_ (Londres, 1653).--(Note du Traducteur.)]

[Note 56: Déjà, dans _Modern Painters_, il est question «de la
simplicité sereine et de la grâce des peupliers d'Amiens» (_Modern
Painters_, IV, V, 20), Le IVe volume des _Modern Painters_ est de
1855.--(Note du Traducteur.)]

Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de
ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une
ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,
en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le
tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs
dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et
de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses propres
portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et sa
renommée se répandait dans tous les pays.

«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on fabriquait à
cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles, des colombettes
à grands et petits carreaux, des burailles croisées qu'on expédiait en
Allemagne, en Espagne, en Turquie et en Barbarie[57]!»

[Note 57: M. H. Dusevel, _Histoire de la ville d'Amiens_, Amiens,
Caron et Lambert, 1848, p. 305.--(Note de l'Auteur.)]

Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me
demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre les
tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de
Barbarie[58]! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie provinciale
picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais intelligent?

[Note 58: Carpaccio, lorsque, représentant une fête dans une ville,
il veut donner une impression de grande splendeur, a recours aux
draperies déployées aux fenêtres.--(Note de l'Auteur.)

Dans aucune des deux grandes études que Ruskin a consacrées à Carpaccio
(_Guide de l'Académie des Beaux Arts à Venise_ et dans _le Repos de
Saint-Marc, l'Autel des Esclaves_), je n'ai trouvé cette remarque. Ceci
vient à l'appui de ce que je dis dans l'introduction, p. 60 et 61 de ce
volume. Je n'ai pas souvenir qu'il en soit question non plus dans les
pages de _Fors Clavigera_ consacrées à Carpaccio (_Fors Clavigera_,
lettre 71.)--(Note du Traducteur.)]

Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la
Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire la
sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?

Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu
faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la porte
de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord de la mer
ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement favorable à
un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a vu lieue par
lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous avons nos
sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des plaines de
tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas privées non
plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se dresser des
falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la perfide
Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des eaux pures
sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins brillantes à
Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant personne n'a jamais
entendu parler de trésors envoyés des sables de Solway aux Africains; ni
que les architectes de Romsay eurent pu donner des leçons de couleurs
aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc dans l'air ou le sol de ce
pays, dans la lumière de ses étoiles ou de son soleil qui ait pu mettre
cette flamme dans les yeux de la petite Amiénoise en cape blanche au
point de la rendre capable de rivaliser elle-même avec Pénélope[59].

[Note 59: Le nom de Pénélope, évoqué ici à propos d'une petite
Picarde, l'est dans _The Story of Arachné_ à propos d'une ouvrière
normande. «Arachné était une jeune fille lydienne d'une pauvre famille.
Et comme devraient faire toutes les jeunes filles, elle avait appris à
filer et à tisser, et non pas seulement à tisser et à tricoter de bons
vêtements solides mais à les couvrir d'images, comme vous le savez, on
dit que Pénélope en a tissées, ou comme celles que la reine de notre
propre Guillaume le Conquérant broda. Desquelles il ne subsiste plus que
celles de Bayeux en Normandie, connues du monde entier sous le nom de
_la Tapisserie de Bayeux.» (Verona and other lectures,_ II, _The Story
of Arachné_, § 18.)--(Note du Traducteur.)]

4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à
perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au
jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être
pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne
gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut
la peine d'être regardé tandis que le train s'éloigne lentement de la
gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration
respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles,
les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station
elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs
pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste au
moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en forme
de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par l'ombre
épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il _pourra_ voir,
s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et regarder
en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr de mon
compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant de même,
toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique brune avec
d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées. Mais, au milieu
de ces cinquante choses élevées qui fument, il en verra une, un peu plus
élevée que toutes, et plus délicate, qui ne fume pas[60]; et au milieu
de ces cinquante amas de murs nus enfermant des «travaux» et sans doute
des travaux profitables et honorables pour la France et pour le monde,
il verra un amas de murs non pas nus mais étrangement travaillés par les
mains d'hommes insensés d'il y a bien longtemps dans le but d'enfermer
ou de produire non pas un travail profitable en quoi que ce soit mais
un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin que vous croyiez en Celui qu'Il a
envoyé[61].»

[Note 60: «Vos cheminées d'usines, combien plus hautes et plus
aimées que les flèches des cathédrales» (_Crown of wild olive_, XIe
Conférence).--(Note du Traducteur.)]

[Note 61: Saint Jean, VI, 29.--(Note du Traducteur.)]

5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de
pèlerinage à Paris--ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer--je
supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Éton, ou une jeune
Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec
moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir à ce
que l'édifice inutilitaire,--dirons-nous aussi inutile?--et son minaret
sans fumée peuvent peut-être signifier.

Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais.
Flèche--arrow--est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne
savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme,
elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle
flèche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but,
dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés?
Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour? Quelle
signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour les
habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand ils
passent auprès?

[Note 62: Cf. la description de la tour de l'église de Calais
(_Modern Painters_, V, I, § 2 et 3.)--(Note du Traducteur.)]

Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.

6. A la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la
plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la
dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de
pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement de
Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une
certaine mesure à confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les
trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent
le nom d'aucun autre Dieu.

Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont
encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les
créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant encore
à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à Cérès pour le
pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre espérance que celle de
la bénédiction de la saison par les Dieux de la moisson et ne craignait
aucune colère éternelle de la Reine de la mort[63].

[Note 63: Cf., dans _Queen of the Air_ (I, 11), Proserpine appelée
la Reine du Destin.--(Note du Traducteur.)]

Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an du
Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour des
ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.

7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en
français--c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie:
Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de
l'étendue--personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais reçu
avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le
virent--quarante jours--un grand nombre de jours pouvons-nous
lire--prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même des
gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles, qu'à la
fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les prêtres de
Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde sens dessus
dessous. Et le dernier des quarante jours--ou du nombre indéfini de
jours signifié par quarante--il a la tête tranchée, comme il sied aux
martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel est terminé.

La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez
d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin, que
douze cents ans après, au XIIe siècle, ils jugèrent bon de sculpter et
de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et 4 de notre
première photographie du chœur: scène Ire, _Saint Firmin arrivant_;
scène IIe, _Saint Firmin prêchant_; scène IIIe, _Saint Firmin
baptisant_; et scène IVe, _Saint Firmin décapité_, par un bourreau avec
des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du genre du chien
dans _Faust_, duquel nous pourrons avoir à reparler tout à l'heure[64].

[Note 64: En réalité, Ruskin ne parlera plus de cette clôture
extérieure du chœur, sauf, sous forme de simple allusion, au IVe
chapitre. Mais vous pourrez en lire une superbe description aux pages
400 et 401 de _la Cathédrale_ de M. Huysmans. Nous n'avons pas
malheureusement la place de la reproduire ici. M. Huysmans qui a voué
une dévotion toute particulière à Notre-Dame de Chartres reconnaît
pourtant que la clôture du chœur est beaucoup plus belle à Amiens qu'à
Chartres.--(Note du Traducteur.)]

8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle
est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré par
un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie,
vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel
aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau.

Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer
l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des Martyrs, et en fit un siège
épiscopal,--le premier de la nation française. Un endroit bien mémorable
pour la nation française à coup sûr? Et méritant peut-être un petit
souvenir ou monument commémoratif--croix, inscription ou quelque chose
d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette première cathédrale de la
chrétienté française s'est élevée, et de quel monument a-t-elle été
honorée? Elle s'élevait là où nous nous tenons en ce moment mon
compagnon, qui que vous soyez, et le monument dont elle a été honorée
est cette cheminée, dont le gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité,
le plus récent effort de l'art moderne à Amiens, la cheminée de
Saint-Acheul.

La première cathédrale, vous remarquerez, de la nation _française_; plus
exactement le premier germe de cathédrale _pour_ la nation
française--qui n'est pas encore là; seul ce tombeau d'un martyr est ici,
cette église de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la
colline jusqu'à ce que le pouvoir des Romains disparaisse.

La cité et l'autel tombent avec lui, foulés aux pieds par des tribus
sauvages; le tombeau est oublié--quand, à la fin, les Francs du nord
couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrêté _ici_
et ici l'étendard franc est planté, et le royaume français fondé.

9. Ici leur première capitale, ici les premiers pas[65] des Francs en
France! Réfléchissez à cela. Dans tout le sud il y a des Gaulois, des
Burgondes, des Bretons, des nations de cœur plus triste, d'esprit plus
morose. Passé leur frontière, leur limite extrême, voici enfin les
Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu
le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a
pas pour signifier cela. L'honnêteté nous l'avons, et elle nous vient de
nous-mêmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci; bien
plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques siècles connues
sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un temps à
venir, mais le Français de Paris est, en l'an de grâce 500, une langue
aussi inconnue à Paris qu'à Stratford-att-ye-Bowe. Le Français d'Amiens
est la forme royale et le parler de cour du langage chrétien, Paris
étant encore dans la boue lutécienne pour devenir un jour un champ de
toits peut-être, en temps voulu. Ici près de la Somme qui doucement
brille, règnent Clovis et sa Clotilde.

[Note 65: Les premiers pas fixés et établis; des tribus errantes du
nom de Francs avaient tour à tour balayé le pays puis reculé. Mais
_cette_ invasion des Francs, dits Francs Saliens, ne se retirera
plus.--(Note de l'Auteur.)]

Et auprès du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux
évangéliste et la première prière du roi franc au roi des rois, il la
lui adresse seulement comme au «Dieu de Clotilde».

10. Je suis obligé de faire appel à la patience du lecteur pour une date
ou deux et pour quelques faits arides--deux--trois--ou plus.

Clodion, le chef des premiers Francs qui passèrent définitivement le
Rhin, fraya son chemin à travers les cohortes irrégulières de Rome,
jusqu'à Amiens dont il s'empara en 445[66].

[Note 66: Voir la note à la fin du chapitre ainsi que la page 118
pour les allusions à la bataille de Soissons.--(Note de l'Auteur.)]

Deux ans après, à sa mort, le trône à peine affermi tombe--peut-être
inévitablement--aux mains du tuteur de ses enfants, Mérovée dont la
dynastie commence à la défaite d'Attila à Châlons.

Il mourut en 457. Son fils Childéric s'adonnant à l'amour des femmes, et
méprisé par les soldats francs, est exilé, les Francs aimant mieux vivre
sous la loi de Rome que sous un chef à eux, s'il est indigne. Il reçoit
asile à la cour du roi de Thuringe et y séjourne. Son principal officier
à Amiens, à son départ, rompt un anneau en deux, et, lui en donnant la
moitié, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra l'autre moitié. Et,
après un grand nombre de jours, la moitié de l'anneau rompu lui est
renvoyée; il revient et les Francs l'acceptent pour roi.

La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut
avant--et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre à lui
comme épouse.

«J'ai connu ton utilité, et que tu es très puissant, et je suis venue
vivre avec toi. Si j'eusse connu au-delà de la mer quelqu'un de plus
utile que toi j'aurais cherché à vivre avec _lui_.»

Il la prit pour femme et leur fils est Clovis.

11. Une histoire surprenante; jusqu'où est-elle littéralement vraie
n'est pour nous d'aucun intérêt; le mythe et sa portée réelle nous
découvrent la nature du royaume français et prophétisent sa future
destinée. Valeur personnelle, beauté personnelle, fidélité aux rois,
amour des femmes, dédain du mariage sans amour, notez que toutes ces
choses y étaient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption
sera la fin du Franc comme dans leur force était sa gloire première.

La valeur personnelle est estimée. L'_Utilitas_, clef de voûte de tout.
La naissance rien, à moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur; la loi
de primogéniture inconnue; et la décence de la conduite apparemment
aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore païens).

12. Dégageons en tout cas nos dates et notre géographie du grand «nulle
part» de la mémoire confuse, et groupons-les bien avant d'aller plus
loin.

457. Mérovée meurt. L'utile Childéric, en comptant son exil et son règne
à Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457 à 481, et pendant son
règne Odoacre met fin à l'empire romain en Italie (476).

481. Clovis n'a que quinze ans quand il succède à son père, comme roi
des Francs à Amiens. A ce moment un débris de la puissance romaine
persiste isolé dans la France centrale, pendant que quatre nations
fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre
mourant; les Francs au nord, les Bretons à l'ouest, les Burgondes à
l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affinés, de
la Loire à la mer.

Tracez vous-même d'abord une carte de France de la dimension qui vous
conviendra comme dans la planche I[67] (_fig._ 1), en indiquant
seulement le cours des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Saône et
Rhône; puis, sommairement, vous voyez qu'elle était divisée à cette
époque comme cela est indiqué sur la figure 2: la partie fleur-de-lysée
figurant les Francs, le signe[68] les Bretons, [69] les Burgondes, [70]
les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'où ceux-ci entrés en
Provence par le Rhône y pénétrèrent; mais je crois que le mieux est
d'indiquer la Provence comme semée de roses.

[Note 67: Les quatre premières figures de cette illustration sont
expliquées dans le texte. La cinquième représente les relations de la
Normandie, du Maine, de l'Anjou et de l'Aquitaine. Voyez Viollet-le-Duc,
_Dict. Arch._, vol. I, p. 136.--(Note de l'Auteur.)

Voici l'aspect que présentent les quatre premières cartes de France, que
nous n'avons pas reproduites ici. La première est simplement une carte
physique de la France. Dans la seconde, il y a au nord, jusqu'à la
Somme, deux petites rangées de fleurs de lis, c'est-à-dire des Francs.
De la Somme à la Loire, un espace laissé en blanc figure, je crois, la
domination romaine. La Bretagne est couverte de hachures diagonales
descendant de gauche à droite, qui signifient les Bretons; la Burgondie,
de hachures diagonales descendant de droite à gauche, qui signifient les
Burgondes; le midi de la France, de la Loire aux Pyrénées, de hachures
horizontales qui indiquent les Wisigoths. Dans les cartes 3 et 4, la
Bretagne et la Burgondie resteront couvertes respectivement de Bretons
et de Burgondes. Mais ce sont les seules parties de la France qui ne
changeront pas. En effet, dans la carte 3 qui expose les résultats de la
bataille de Soissons, l'espace, blanc tout à l'heure, qui est compris
entre la Seine et la Loire, est maintenant couvert de fleurs de lis (de
Francs). Et dans la carte 4, carte de la France après la bataille de
Poitiers, les fleurs de lis ont partout remplacé les hachures
horizontales (les Wisigoths) de la Loire aux Pyrénées, sauf dans la
partie comprise entre la Garonne et la mer.--(Note du Traducteur.)]

[Note 68: Hachures diagonales descendant de gauche à droite.]

[Note 69: Hachures diagonales descendant de droite à gauche.]

[Note 70: Hachures horizontales.]

13. Maintenant sous Clovis les Francs livrèrent trois grandes batailles.
La première contre les Romains, près de Soissons, qu'ils gagnent, et ils
deviennent maîtres de la France jusqu'à la Loire. Copiez la carte
rudimentaire (_fig._ 2) et mettez la fleur de lis sur tout le milieu,
couvrant les Romains (_fig._ 3). Cette bataille fut gagnée par Clovis,
je crois, avant qu'il n'épousât Clotilde. Il gagne par elle sa
princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour lui en
faire présent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la bataille de
Soissons, comme donnant le centre de la France aux Français et mettant
fin ici pour toujours à la domination romaine. Deuxièmement, après qu'il
a épousé Clotilde, les farouches Germains venus du nord l'attaquent,
_lui_, et il a à défendre sa vie et son trône à Tolbiac. Ceci est la
bataille dans laquelle il invoque le Dieu de Clotilde et est délivré des
Germains grâce à son appui. Sur quoi il est couronné à Reims par saint
Rémi. Et maintenant dans la puissance nouvelle de son christianisme, de
sa double victoire sur Rome et la Germanie, et son amour pour sa reine,
et son ambition pour son peuple, il regarde souvent vers ce vaste
royaume des Wisigoths situé entre la Loire et les montagne neigeuses.
Est-ce que le Christ et les Francs ne seront pas plus forts que de
vilains Wisigoths, «qui sont encore en plus Ariens»? Tous les Francs
partagent avec lui cette opinion. Alors il marche contre les Wisigoths,
les rencontre eux et leur Alaric à Poitiers, achève leur Alaric et leur
arianisme et emmène ses fidèles Francs vers le Pic du Midi.

14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et
mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale de Calais aux
Pyrénées. Seules restent encore en dehors la Bretagne à l'ouest, la
Burgondie à l'est et la rose blanche de Provence au-delà du Rhône. Et
maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontière
comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontière comme notre
Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves
français, et les hommes auront l'idée de bâtir des villes sur leur
cours, tandis que les plaines, bien arrosées, donnant non de la tourbe,
mais de riches pâturages, pourront se reposer sous la protection des
châteaux mutins des rochers et des tours fortifiées des îles. Mais
examinons d'un peu plus près ce que le changement des signes sur notre
carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres
horizontales.

Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et
qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas
massacré les hommes, femmes et enfants Wisigoths, de la Loire à la
Garonne. Bien plus, là où leur propre trône est encore assis près de la
Somme, le peuple né sur la tourbe qu'ils ont trouvé là y vit encore,
quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter çà et là
par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable à travers toutes les
tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils pillent les cabanes,
dont ils ravagent les fermes, et sur les arts duquel ils règnent, doit
encore diligemment et silencieusement, et sans avoir le temps de se
plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux.

Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre
là un mois, ou combattre un jour?

15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la
population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des
Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie, quelques
maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur sol,
fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers du
désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation, sont
divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et
impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun
envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun
ermite ne peut corriger. Aussi laissons maintenant, si vous le voulez,
pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la terre
immuable et du ciel.

16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il
y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de
Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant d'arriver
au village de Marquise, où était le premier relai.

Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le
dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des Flandres;
au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle pierre
calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en voir une
grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin entre Calais et
Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée bénie, et qui
s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région calcaire, élevée mais
jamais montagneuse, s'étend autour du bassin calcaire de Paris, vers
Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud jusqu'à Bourges et le
Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air frais et vif,
labourable en tous les points de sa surface et tout en carrières sous
les prairies bien arrosées, est le vrai pays des Français. Ici seulement
leurs arts ont trouvé leur développement original. Plus loin, au sud, ce
sont des Gascons ou Limousins, ou Auvergnats, ou autre chose d'analogue.
A l'ouest, des Bretons, d'une pâleur de granit, à l'est des Burgondes
pareils aux ours des Alpes, ici seulement sur la chaux et le marbre aux
beaux grains entre, disons Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims
de l'autre, vous avez la vraie _France_.

17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire de sa vraie vie,
je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment
l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du temps
et en quels détails on la fait ordinairement consister.

Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un
historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire destiné à
renfermer tous les faits essentiels de l'histoire d'Angleterre qui
peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point de vue des concours.
L'histoire serait racontée à peu près de cette manière:

«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se termina
par une série d'événements dont il est pénible de salir les pages de
l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume en
douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet
arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et
réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux
aînées.

«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le prince
royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au pouvoir suprême
traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et bientôt avec mépris. Se
voyant à la fin refuser le soutien nécessaire à ses déclinantes années,
le vieux roi, dans un transport de douleur, quitta son palais avec,
raconte-t-on, son fou de cour comme seul serviteur, et, en proie à une
sorte de folie, il erra demi-nu, par les tempêtes de l'hiver, dans les
bois de la Bretagne.

18. «A la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla en
hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates, dans
l'intention de rétablir son père sur son trône; mais, rencontrant une
force bien disciplinée sous le commandement de l'amant de sa sœur aînée,
Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle fut elle-même vaincue,
jetée en prison et bientôt après étranglée par les ordres de sa sœur
adultère. Le vieux roi mourut en recevant la nouvelle de sa mort; et
ceux qui participèrent à ces crimes reçurent bientôt après leur
récompense; car les deux méchantes reines se disputant l'amour du
bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de faveur empoisonna l'autre
et après se tua. Edmond reçut ensuite la mort de la main de son frère,
le fils légitime de Glocester, sous l'autorité duquel, ainsi que celle
du comte de Kent, le royaume demeura pendant plusieurs années.»

Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens
considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures
oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on
arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de
Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire
populaire du XIXe siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un
peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes
(en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs pensées)
que le serait la statistique de New Gate, avec cette circonstance
infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes de la prison
enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une vie basse et des
mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux détruit son
respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans les décrets de
la Providence elle-même.

19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, écrits par des
banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne
manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation
consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou
dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de
Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la
Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez un
résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune
apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné
les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs
égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications
télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les
espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur
bien-être des classes supérieures de la société et la résignation
respectueuse des classes inférieures.

En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du
ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non
de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui
l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable. Cachée
sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de toutes les
ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles seules que nous
avons à considérer; en elles seules nous pouvons comprendre le passé et
prédire l'avenir, la destinée des siècles.

20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la France
centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date approximative
de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint Rémi lui parlant
des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce que Clovis
s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant: «Si j'avais été
là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses injures.»

«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion
de Clovis fût affaire de politique autant que de foi.» Mais l'historien
cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les
croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans les
ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont prêché, ces
derniers temps, à la population de ses faubourgs manufacturiers. Les
rois francs étaient pétris d'une autre argile.

21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du
genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons
pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait résolu
de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été pénétré de
la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en invoquant le
secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni manifesté
l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou d'abandonner
ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de sa reine, il le
resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa confiance nouvelle
en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu. Sa gratitude
naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil d'en être
protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses habitudes de soldat,
et accrurent sa haine politique de toute la force de l'indignation
religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège plus dangereux à la
fragilité humaine que la croyance que nos ennemis sont aussi les ennemis
de Dieu; et je conçois parfaitement que la conduite de Clovis ait pu
être plus dénuée de scrupules précisément dans la mesure où sa foi était
plus sincère.

Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur
maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été autre
qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en tous cas
ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et qu'ils
furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée de celle
de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous devons noter
maintenant quelques détails trop oubliés.

22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la
rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du chemin
de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte
graduellement--à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une
promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain
le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en arrière,
nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière, excepté la flèche,
le sommet que nous avons atteint étant de niveau avec le faîte de la
cathédrale; et, au sud, la plaine de France.

C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à
Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où
l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle
sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans
avant que Clovis fût baptisé, un soldait romain enveloppé dans son
manteau de cavalier[71], sur la chaussée qui faisait partie de la grande
route romaine de Lyon à Boulogne.

[Note 71: Plus exactement son manteau de chevalier, selon toute
probabilité la trabea à raies rouges et blanches, le vêtement même des
rois de Rome et principalement de Romulus.--(Note de l'Auteur.)]

23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou
d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à
cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé
là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de
l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues
d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la
porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que,
ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea son
manteau en deux, et lui en donna une moitié.

Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe
d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien
certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien
réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt à
retirer son manteau de ses épaules et à le donner _tout entier_ au
nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui laissaient
faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et accomplissait sa
charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec prudence.

Quoi qu'il en soit, cette même nuit il contempla dans un rêve le
Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur ses
épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant.

Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui:

«Savez-vous qui m'a ainsi vêtu? Mon serviteur Martin, quoique non
baptisé encore, a fait cela.» Et Martin, après cette vision, s'empressa
de recevoir le baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année[72].
Que ces choses se soient jamais passées ainsi, ou jusqu'à quel point
elles se sont passées ainsi, lecteur crédule ou incrédule, n'est ni
votre affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera
éternellement _ainsi_--notamment la vérité infaillible de la leçon ici
enseignée, et les conséquences actuelles de la vie de saint Martin sur
l'esprit de la chrétienté--est, très absolument, l'affaire de tout être
raisonnable dans un royaume chrétien quelconque.

[Note 72: MM. Jameson, _Art légendaire_, vol. II, p. 721.--(Note de
l'Auteur.)]

24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractère propre de
saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les
créatures. Il n'est pas un saint qui prêche--encore moins qui persécute,
pas même un saint inquiet. De ses prières, nous entendons peu,--de ses
vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la chose juste au
moment juste; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un dans son âme: un
saint extrêmement exemplaire, à mon avis.

Converti, baptisé, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente
pas ses officiers pour cela, ne cherche pas à faire de prosélytes dans
sa cohorte. «C'est l'affaire du Christ, assurément!--S'il a besoin
d'eux, il peut leur apparaître comme il m'est apparu» paraît être son
sentiment dans les jours qui suivent son baptême. Il reste soixante-dix
ans dans l'armée, toujours aussi calme. Au bout de ce temps, pensant
qu'il pourrait être bien de prendre d'autres fonctions, il demande à
l'empereur Julien d'accepter sa démission. Celui-ci, l'ayant accusé de
pusillanimité, Martin lui offre de conduire sa cohorte au combat, sans
armes et portant seulement le signe de la croix. Julien le prend au mot,
le garde jusqu'à ce que l'époque du combat approche, mais la veille du
jour où il compte le mettre ainsi à l'épreuve, l'ennemi envoie une
ambassade avec des offres de soumission et de paix.

25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'où elle est
littéralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le
moins du monde; ici la leçon _est_ donnée pour toujours de la manière
dont un soldat chrétien devrait rencontrer ses ennemis. Leçon grâce à
laquelle, si le Mr Greatheart[73] de John Bunyan l'avait comprise, les
portes célestes se seraient ouvertes de nos jours à plus d'un pèlerin
qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu'à elles avec l'épée de
violence.

[Note 73: Personnage du _Pilgrims Progress_ de John Bunyan.--(Note
du Traducteur.)]

Mais l'histoire _est_ vraie en quelque façon pratiquement et
effectivement; car, après un certain temps, sans aucun discours, ni
anathème, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier romain
fait évêque de Tours et devenant une influence de bien sans mélange pour
toute l'humanité, alors et dans la suite. Et de fait l'histoire de son
manteau de chevalier se répète pour sa robe d'évêque, et il ne faut pas
la rejeter parce qu'il est probable que c'est une invention car il est
tout aussi probable que ce fut une action.

28. Allant dans ses plus beaux habits dire les prières à l'église, avec
un de ses diacres, il rencontra sur la route un malheureux sans
vêtements, et ordonna à son diacre de lui donner une cotte ou tunique
quelconque.

Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement
profane, saint Martin, avec sa sérénité accoutumée, enlève son étole
épiscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que cela
pouvait être, la jette sur les épaules nues du mendiant, et, continuant
son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en gilet ou tel
vêtement de dessous du moyen âge qui lui restait.

Mais, comme il était debout devant l'autel, un globe de lumière parut
au-dessus de sa tête, et quand il éleva ses bras nus avec l'Hostie on
vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tête des
chaînes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre.

27. Ce n'est pas croyable pour vous, ni dans la nature des choses, sage
lecteur, et trop évidemment ce n'est qu'une glose que l'extravagance
monastique donne du récit primitif.

Soit. Toutefois cette création de l'extravagance monastique comprise par
le cœur eût été le châtiment et le frein de toute forme de l'orgueil et
de la sensualité de l'Église qui, de nos jours, a littéralement abaissé
le service de Dieu et de ses pauvres au service du clergyman et de ses
riches; et fait de ce qu'était jadis pour l'esprit découragé la parure
de la louange, les paillettes des paillasses dans une mascarade
ecclésiastique.

28. Mais encore une légende, et nous en aurons assez pour voir les
racines de l'influence étrange et universelle de ce saint sur la
chrétienté.

«Ce qui distingue particulièrement saint Martin fut sa sérénité douce,
sérieuse et inaltérable; personne ne l'avait jamais vu ni en colère, ni
triste, ni gai, il n'y avait rien dans son cœur que la piété envers Dieu
et la pitié envers les hommes. Le diable qui était particulièrement
jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son extrême charité,
parce qu'elle était le plus nuisible à sa propre puissance et, un jour,
il lui reprocha ironiquement de si vite accueillir favorablement les
pécheurs et les repentis. Mais saint Martin lui répondit tristement:
«Oh! malheureux que tu es! si _toi_ aussi tu pouvais cesser de
poursuivre et de séduire de misérables créatures, si, toi aussi, tu
pouvais te repentir, tu obtiendrais de Jésus-Christ ta grâce et ton
pardon[74].»

[Note 74: MM. Jameson, vol. II, p. 722.--(Note de l'Auteur.)]

29. Dans cette douceur était sa force; et l'on ne peut mieux en
apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son œuvre à
celle de l'œuvre de saint Firmin.

L'impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les
rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous
l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: après quoi il a
la tête tranchée, et son nom n'est plus jamais prononcé _hors_ d'Amiens.

Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une
exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à
lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des
baptisés si leurs cœurs sont purs; il aide, pardonne, console (sociable
jusqu'à partager la coupe de l'amitié) avec autant d'empressement le
manant que le roi; il est le patron d'une honnête boisson[75], l'odeur
de la farce de votre oie de la Saint-Martin est agréable à ses narines
et sacrés sont pour lui les rayons de l'été qui s'en va. Et, de façon ou
d'autre, près et loin, les idoles chancellent devant lui, les dieux
païens s'évanouissent, _son_ Christ devient le Christ de tous les
hommes, son nom est invoqué au pied d'innombrables nouveaux autels dans
tous les pays, sur les hauteurs des collines romaines comme au fond des
champs anglais. Saint Augustin baptisa les premiers Anglais qu'il
convertit dans l'église de Saint-Martin à Cantorbéry; et à Londres la
station de Charing Cross elle-même n'a pas entièrement effacé des
esprits sa mémoire ou son nom.

[Note 75: Ce n'est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime à se
représenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d'entre les
clergymens de George Eliot et d'entre les prophètes de Carlyle ne sont
pas davantage des «saints qui prêchent», ni «des sortes de saints à la
saint Jean-Baptiste». Ils «ne dépensent pas non plus un souffle en une
exhortation désagréable». Ils sont aussi aimables «pour le manant que
pour le roi», aiment eux aussi «une honnête boisson».

D'abord, dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime beaucoup en ce Knox,
c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. C'était un homme de
cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère aussi du petit, sincère
dans sa sympathie pour les deux; il avait sa pipe de Bordeaux dans sa
maison d'Edimbourg, c'était un homme joyeux et sociable. Ils errent
grandement, ceux qui pensent que ce Knox était un fanatique sombre,
spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des plus solides d'entre
les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De même Burns: «était
habituellement gai de paroles, un compagnon d'infini enjouement, rire,
sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; il a les plus gracieuses
expressions de courtoisie, les plus bruyants flots de gaieté, etc.»
C'est encore Mahomet: «Mahomet sincère, sérieux, cependant aimable,
cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui avec tout cela.» Et
de même Carlyle aime à parler du rire de Luther. (Carlyle, _les Héros_,
traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 85, etc.)

Et dans Georges Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_, M. Gilfil dans
les _Scènes de la vie du Clergé_, M. Farebrother dans _Middlemarch_,
etc.

«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme Fripp
pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le moindre effort
pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant il lui envoya un
gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela que ce vicaire
ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa place et, à la
vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte, c'est qu'il
s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et laconisme.» Il
oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en chaire et ne faisait
pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais vicaire ne fut aussi
aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une meilleure influence. «Les
fermiers aimaient tout particulièrement la société de M. Gilfil, car non
seulement il pouvait fumer sa pipe et assaisonner les détails des
affaires paroissiales de force plaisanteries, etc. Aller à cheval était
la principale distraction du vieux monsieur maintenant que les jours de
chasse étaient passés pour lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de
Shepperton que la société de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte
bienvenu des meilleures maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu
conduire Lady Sitwell à la salle à manger (comme tout à l'heure saint
Martin l'impératrice de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui
parler avec sa galanterie fine et gracieuse, etc». «Mais le plus souvent
il restait à fumer sa pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me
trouve amené à vous parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le
Roman de M. Gilfil_, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121,
124, 125, 126). «Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait
de très longues pipes et prêchait des sermons très courts.»
(_Tribulations du Rév. Amos. Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine
n'avait effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et
regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil
chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni
laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa
croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient plutôt
païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a souvent manqué
à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les fautes du prochain et
peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous l'aviez rencontré monté sur
sa jument grise, ses chiens courant à ses côtés, avec un sourire de
bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine dans sa paroisse fut plus
utile que celle de M. Ryde qui insistait fortement sur les doctrines de
la Réformation, condamnait sévèrement les convoitises de la chair, etc.,
qui était très savant. M. Irwine était aussi différent de cela que
possible, mais il était si pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait
dire à la minute, il se conduisait en gentilhomme avec les fermiers,
etc. Il n'était pas un fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne
fût propre à vous rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam
Bede_, même trad., pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du
Traducteur.)]

30. L'histoire de la Robe épiscopale est la dernière histoire relative à
saint Martin dont je me risquerai à vous dire qu'il est plus sage de la
tenir pour littéralement vraie que pour un simple mythe; bien qu'elle
reste assurément un mythe de la valeur et de la beauté la plus grande;
enfin j'ai encore à vous conter une histoire. Cette fois-ci vraiment la
dernière et où je reconnais que vous serez plus sage de voir une fable
que l'exacte expression de la vérité, bien que quelque grain de vérité
soit sans nul doute à sa base. Ce grain de vérité, de ceux qui, jetés
sur un bon terrain, se multiplient au centuple en poussant, ce doit être
quelque trait tangible et inoubliable de la façon dont saint Martin se
comportait dans la haute société; quant au mythe, sa valeur et sa
signification sont de tous les temps.

Saint Martin donc, comme le veut le récit, était un jour à dîner à la
première table du globe terrestre--à savoir, chez l'empereur et
l'impératrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel
empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie
est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir sacré
dans l'État, comme le pape est le plus haut pouvoir sacré dans l'Église.
Saint Martin était donc à dîner, comme nous l'avons dit, avec
naturellement l'empereur assis à côté de lui à gauche, l'impératrice à
droite; tout se passait dans les règles, Saint Martin prenant grand
plaisir au dîner, et se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du
monde une sorte de saint à la saint Jean-Baptiste. Vous savez aussi que
dans les fêtes royales de ce temps, des gens d'un rang social très
inférieur avaient accès dans la salle à manger: ils arrivaient derrière
les chaises des invités, voyaient et entendaient ce qui se passait et,
pendant ce temps-là, sans être importuns ils ramassaient les miettes et
léchaient les plats.

Quand le dîner fut un peu avancé, et que vint le moment de servir les
vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impératrice,
remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre
celui de saint Martin. L'impératrice, également aimable et encore plus
sincèrement croyante, regarde à travers la table, humblement, mais aussi
royalement, s'attendant, naturellement, à ce que saint Martin approche
de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin regarde d'abord
autour de lui d'un air de réflexion, s'aperçoit qu'il a à côté de sa
chaise un pauvre mendiant déguenillé, ayant l'air altéré, qui a réussi à
se faire remplir _sa_ coupe d'une manière ou d'une autre, par un laquais
charitable.

Saint Martin tourne le dos à l'impératrice et trinque avec _lui_!

31. Pour laquelle charité--mythique si vous voulez, mais éternellement
exemplaire--il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons
chrétiens à cette heure.

Comme les années passaient sur lui, il paraît avoir senti qu'il avait
porté le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait
besoin maintenant d'un évêque plus actif, que pour lui-même il pourrait
dorénavant prendre innocemment son plaisir et son repos là où la vigne
poussait et l'alouette chantait. Pour palais épiscopal il prend une
petite excavation dans les rochers calcaires du bassin supérieur du
fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table, à peu de frais.
Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par jour, les feuilles
de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son héraut, trouant
l'horizon chaque jour rapproché, descend pour lui dans l'eau qu'il
empourpre--là, où maintenant, la paysanne trotte vers la maison entre
ses paniers, où la scie est arrêtée dans le bois à demi fendu, et où le
clocher du village s'élève gris contre la lumière la plus éloignée dans
le _Bord de la Loire_ de Turner[76].

[Note 76: _Modern Painters_, planche LXXIII.--(Note de l'Auteur.)]

32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontées, à présent, bien
qu'elles ne soient pas par elles-mêmes sans profit, sans avoir pour cela
une raison spéciale, qui était de vous rendre capables de comprendre la
signification d'un fait qui marqua le début de la marche de Clovis dans
le sud contre les Wisigoths.

Ayant passé la Loire à Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de
Saint-Martin qu'il déclara inviolables, et refusa à ses soldats
l'autorisation de toucher à rien, excepté à l'eau et à l'herbe pour
leurs chevaux. Ses ordres furent si sévères et si inflexible la rigueur
avec laquelle il exigea qu'ils fussent obéis, qu'un soldat franc ayant
pris sans le consentement du propriétaire du foin qui appartenait à un
pauvre homme, et disant en plaisantant «que ce n'était que de l'herbe»,
il fit mettre l'agresseur à mort, s'écriant qu'«on ne pouvait attendre
la victoire, si l'on offensait saint Martin».

33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire à Tours
contient en puissance l'accomplissement des propres destinées du royaume
de France et la devise de son pouvoir reconnu et sûrement établi est:
«Honneur aux pauvres!» Même un peu d'herbe ne doit pas être volé à un
pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le chevalier chrétien des
armées romaines; placé maintenant sur un trône élevé auprès de Dieu.
Ainsi le veut le premier roi chrétien des Francs au loin victorieux;
baptisé par Dieu, ici, dans le Jourdain de sa terre promise, alors qu'il
le traverse pour en prendre possession.

Pour combien de temps?

Jusqu'à ce que cette même devise soit lue à rebours par un trône
dégénéré; jusqu'à ce que, la nouvelle étant apportée que les pauvres du
peuple de France n'avaient pas de pain à manger, il leur fût répondu:
«Qu'ils pouvaient manger de l'herbe[77].» Sur quoi, près du faubourg
Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent données par le
chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui terminèrent son
festin.

[Note 77: Parole faussement attribuée à Foulon, commissaire des
guerres, et pour laquelle il fut égorgé (juillet 1789).--(Note du
Traducteur.)]

Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les âmes
françaises présentes et à venir, de saint Martin de Tours.



NOTES DU CHAPITRE I


34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immédiatement
nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro
d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux écrivains
qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux textes qu'on
peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et rejetées à la fin
de chaque chapitre. Un bon côté de cette méthode[78] sera que, après la
mise en ordre des notes numérotées, je pourrai, si je vois, en relisant
l'épreuve, la nécessité d'une plus ample explication, insérer une lettre
renvoyant à une note _finale_ sans possibilité de confusion
typographique. Les notes finales auront aussi cette utilité de résumer
les chapitres et de faire ressortir ce qui est le plus important à se
rappeler. Ainsi il est pour le moment sans importance de se rappeler que
la première prise d'Amiens fut en 445, parce que ce n'est pas de là que
date la fondation de la dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara
du trône en 447 et mourut dix ans plus tard. La vraie date à se rappeler
est 481 qui est celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de
quinze ans; et les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont
Soissons, Tolbiac et Poitiers--en se souvenant aussi que celle-ci fut la
première des trois grandes batailles de Poitiers;--comment ce pays de
Poitiers arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de
bataille, nous le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine
Clotilde et de sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant frank,
nous apprendrons davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase
de Soissons est donnée dans l'_Histoire de France illustrée_, mais nous
la reporterons aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au
chapitre suivant; car je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce
premier chapitre, soit fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en
prenant ce mot dans son sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin
moderne. La première description est du colonel Butler, entièrement
vraie et admirable sans réserve, excepté l'extension (qu'elle semble
impliquer) de ce contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous
Alfred, l'âme teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis,
étaient tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique
plus pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de
mécréants sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la
construction des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les
plus méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les
carcasses qu'elle leur a prêtées.

[Note 78: Cette méthode n'est, du reste, pas suivie dans les
chapitres suivants.--(Note de l'Auteur.)]

35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension de
la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable que
le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et
l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon.

Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi,
tous manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le
grand fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs
vertus témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.

«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un
objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans
quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais
ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de _Juggernaut_[79] à
Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le
même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même idée,
qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement affirmée en
paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de vous.»

[Note 79: Nom de la déesse Kim, une des incarnations de Siva, donné
par extension au temple et à la ville de Pouri sur la côte d'Orissa
(Coromandel).--(Note du Traducteur.)]

Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à
accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une
différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples
orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien
qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici qui
pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.

Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant,
un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes
rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de l'église
grecque seront posés sur les bastingages, et une couple de prêtres
russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. A un yard de
distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc revenant de la
Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en effet la prière et,
par conséquent, quelque chose de sacré à ses yeux. De même aussi quand
l'heure du soir est venue, et que le Turc étend son morceau de tapis
pour les prières du coucher du soleil et les salutations vers la Mecque,
le Grec regarde en silence sans aucun air de dédain, car il s'agit
encore de l'adoration du Créateur par sa créature. Tous deux
accomplissent la _première_ loi de l'Orient, la prière à Dieu; et que
l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa[80], la sainteté du culte se
communique au fidèle et protège le pèlerin.

[Note 80: Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dalaï Lama
habite dans un monastère. C'est un lieu de pèlerinage extrêmement
fréquenté.--(Note du Traducteur.)]

Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout
sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en
aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a
toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons
jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à nos
coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste domaine de
notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive souvent qu'un
Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un temple étranger
comme si son esprit le voyait sous le même jour où la cité de Londres
apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage. L'autre idée, à
savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu, est une idée aussi
souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour que nous nous
efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits sur la question
grecque, en questionnant un officier de marine dont le vaisseau avait
stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant notre occupation
de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes seulement tirer de
notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il avait pendu
soixante-dix-sept prêtres.

36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour
l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument
merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles--si on peut mettre
une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la même
valeur: les _Grains de bon sens_ d'Alphonse Karr. Je ne puis louer ce
livre ni son plus récent: _Bourdonnements_, au gré de mon cœur,
simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon
propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi
aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous connaître
l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de
_Bourdonnements_).

Le passage donné ici est le chapitre LXIII des _Grains de bon sens_.

«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,--de
ce qu'on ne croit plus à rien.

«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites
qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru à
tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises, d'absurdités
qu'aujourd'hui.

«D'abord, on _croit_ à l'incrédulité--l'incrédulité est une croyance,
une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie, ses
pratiques, ses rites!... son intolérance, ses superstitions. Nous avons
des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des impies
jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes; des impies
pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et des impies
fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites et
tartuffes.--La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le luxe
des hérésies.

«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on _croit_ aux
écritures des journaux, on _croit_ au sacerdoce des gazettes et carrés
de papier, et à leurs oracles quotidiens.

«On _croit_ au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour
d'Assises--on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à Nouméa
et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique--et quand on
parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des assassinés mais
des assassins.

«On se fait enterrer «civilement», on ne veut plus sur son cercueil des
prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux, mais on
veut un cortège portant derrière la bière des immortelles rouges;--on
veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo qui a ajouté cette
spécialité à ses autres spécialités, si bien qu'un de ces jours
derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un croque-mort
s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en souriant: «Est-ce
que nous n'aurons pas quelque chose de vous aujourd'hui?»--Et cette
prédication il la lit ou la récite--ou, s'il ne juge pas à propos
«d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de peu, il envoie, pour la
psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre» ou enfant de chœur du
«Dieu».--A défaut de M. Hugo, s'il s'agit d'un citoyen obscur, on se
contente d'une homélie improvisée pour la dixième fois par n'importe
quel député intransigeant--et le _Miserere_ est remplacé par les cris,
de «Vive la République» poussés dans le cimetière.

«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries et
les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante les
louanges d'une prétendue république _sacro-sainte_, une, indivisible,
démocratique, sociale, athénienne, intransigeante, despotique, invisible
quoique étant partout. On y communie sous différentes espèces; le matin
(_matines_) on «tue le ver» avec le vin blanc;--il y a plus tard les
vêpres de l'absinthe, auxquelles on se ferait un crime de manquer
d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais on _croit_ pieusement en M.
Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet, Tartempion, etc., et en toute
une kyrielle de saints et de _dii minores_, tels que Goutte-Noire,
Polosse Bariasse et Silibat, le héros lyonnais.

«On _croit_ à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb: «Je
ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur et le
protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller et qu'il
fusillait encore hier.

«On _croit_ au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a jeté
par-dessus bord tous les principes républicains,--qui est à la fois de
son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier, l'appelait
«fou furieux», déportait et fusillait ses amis.

«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et
protégés dupés.

«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on _croit_ à des miracles
nouveaux.

«On _croit_ à une république sans le respect religieux, et presque
fanatique des lois.

«On _croit_ qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants
et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie.

«On se _croit_ libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou
trois coteries.

«On se _croit_ indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et qu'on
l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune.

«On _croit_ avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des mots
d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel--mené au vote
comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que ça ne
nourrit pas.--D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on croit avoir
et qu'on n'a pas, il faudrait _croire_ que les soldats doivent commander
au général, les chevaux mener le cocher, _croire_ que deux radis valent
mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un diamant, deux crottins
mieux qu'une rose.

«On se _croit_ en République, parce que quelques demi-quarterons de
farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements,
pratiquent les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur bénéfice.

«On se _croit_ un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et n'est
qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.

«On _croit_ au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont jetés
dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la France
que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail, dans
l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de
chopes.

«On _croit_ que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits secs,
etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le «bezigue en
quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil alourdi par le
tabac et la bière, possédant la science de la politique, et l'art de la
guerre, et aptes à être dictateurs, généraux, ministres, préfets,
sous-préfets, etc.

«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes _croient_ que la France peut
se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu
suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.

«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé, haché
par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent.

«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des crédulités.

«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des crédulités,
vous _croyez_, vous, qu'on ne croit à rien!»




CHAPITRE II

SOUS LE DRACHENFELS


Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire
artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle une
mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'apercevront qu'il est
extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence, ou autres,
entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait appeler les
dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins importantes, peuvent
osciller au bout de câbles de longueurs variées.

Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus
commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ, en
les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par les
périodes appelées ve, xe et xve siècles, et celle qui s'approche de nous
maintenant, le xxe siècle.

Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et arithmétique,
nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage, recevoir une
signification singulière d'événements qui marquent un changement notable
dans le savoir, la discipline et la morale du genre humain.

Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au ve siècle,
commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du xe siècle,
par le nombre 9 (901, 902, etc.) et toute date du xve siècle, par le
nombre 14 (1401, 1402, etc.).

Dans le sujet qui fait notre étude immédiate, nous avons à nous occuper
du premier de ces siècles, le ve, dont je vais, en conséquence, vous
demander d'observer deux divisions très intéressantes.

Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer par
le nombre 4.

Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez 42.

Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1 comme
troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et 481, deux
dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous permettre le
moindre vague à leur égard.

Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de
son duché (Voyez _le Repos de saint Marc_, Ire partie, p. 30); et la
seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son
royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.

3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de
naissance», de nations, au ve siècle; leurs anniversaires de mort, nous
en donnerons les dates une autre fois.

Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à cause
du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer toutes les
autres dans le farouche ve siècle, mais parce qu'elles sont aussi les
années de naissance d'une grande dame et d'un plus grand seigneur, de
toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint Benoît[81].

[Note 81: Sur saint Benoît, voir dans _Verona and other lectures_
les deux chapitres qui devaient faire partie de _Nos pères nous ont
dit_, dans le VIe volume _Valle Crucis_, sur l'Angleterre. Et notamment
les pages 124-128 de _Verona_.--(Note du Traducteur.)]

Geneviève, «la vague blanche,» (Eau riante), la plus pure de toutes les
vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des bouillons du
ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante Aphrodite, mais la
Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la délivrance.

Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont
depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est à
jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme entière et
de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille et plus
réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin dans
l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à son nom,
en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et Guinevere[82],
la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la Grande-Bretagne de la
pollution desquelles vos modernes ménestrels sentimentaux se lamentent
dans leurs chants lugubrement inutiles; mais aucun ne vous dit rien,
autant que je sache, de la victoire et de la puissance de cette blanche
vague de France.

[Note 82: Personnage des romans chevaleresques, introduit par
Tennyson dans _Idylles du roi_.--(Note du Traducteur.)]

4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête, telle
que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et dont on
s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de France et
d'Italie.

Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce qui en est dit quand on
entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font 7 (je suis vieille, tu
peux me croire, linotte, linotte[83]) et tout autour d'elle, déchaînées
comme les Furies, farouches comme les vents du ciel, les armées gothes,
dont le tonnerre retentit sur les ruines de l'Univers.

[Note 83: Miss Ingelow.--(Note de l'Auteur.)]

5. A deux lieues de Paris (le Paris _Romain_ appelé à bientôt
disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son troupeau,
pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme David; elle
est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui peut me dire
quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre époque
omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir quelles
reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de quel côté de
Paris ce lieu est situé[84], ni sous quel amas de poussière charbonneuse
de chemin de fer et de fer, il faut se représenter les pâturages et les
champs fleuris de cette sainte Phyllis de féerie[85]. Il y avait encore
de tels champs, même de mon temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le
plus joli de tous les chapitres des _Mystères de Paris_, où
Fleur-de-Marie y court librement pour la première fois); mais, à
présent, je suppose que la terre natale de sainte Phyllis a servi toute
à élever des bastions et des glacis (profitables et bénis de tous les
saints et d'elle comme ils en ont depuis donné la preuve), ou est
couverte de manufactures et de cabarets.

[Note 84: Après enquête je trouve dans la plaine entre Paris et
Sèvres.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 85: On les montrerait encore à Nanterre sous les noms de Parc
de Sainte-Geneviève et de Clos de Sainte-Geneviève (abbé Vidieu, _Sainte
Geneviève, patronne de Paris_).--(Note du Traducteur.)]

Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain
s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le matin,
le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que l'escorte
d'Elisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux plus
écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir à lui,
la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur qu'elle
serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit à son cou
une petite pièce de cuivre marquée de la croix. A partir de ce moment
Geneviève se tint pour «séparée du monde».

Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut
penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes. Reine
de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la tranquille
pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la croix autour
du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que Sémiramis pour
Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers, voilà ce que cette
bergère de sept ans devint pour Paris et sa France. Vous n'avez jamais
entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment l'auriez-vous pu?
Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta, et toute sa
puissance fut dans la paix.

7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je
crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin
d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller
d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais
d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de
chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme
intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de
croyance, la créature est aussi réelle que Jeanne d'Arc et a en elle
beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force
(exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats
combatifs)--de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.

Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré
dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la
désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici
une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se consume
pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[86] et toute
sa vie lui construit un bercail.

[Note 86: Allusion à Michée, IV, 8.--(Note du Traducteur.)]

8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet c'est
qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas comme
missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque région
mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à Nanterre,
comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine Blanche» de
Gaule.

Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons
tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive
nous coûter une longue parenthèse.

9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait
Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette
définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article
_Gallia_ dans le _Dictionnaire_ de Smith qui tient soixante et onze
colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes
pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.»
Vous pouvez cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu près
autant que je vous en ai dit plus haut.

Mais dès le IIe siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup plus
nette à l'époque dont nous nous occupons--le Ve siècle--les nations
barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en échec par
elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes, appartenant à
deux _latitudes_ distinctes. L'une ayant fixé sa demeure dans l'agréable
zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses montagnes occidentales,
les salubres plateaux calcaires et les montagnes granitiques de France,
les labyrinthes germaniques de montagnes boisées et de vallées sinueuses
du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin fermé des Carpathes avec le
réseau de vallées qui en rayonnent. Rappelez-vous ces quatre contrées
d'une manière succincte et claire en les appelant la «Bretagne», la
«Gaule», la «Germanie» et la «Dacie».

10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes,
possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes
à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans
grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une
chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout pillardes
et déprédatrices, essentiellement nomades; sans foyer, par la force des
choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre et le ciel
triste; errant désespérément le long des sables arides et des eaux
marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à celles de la
Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni n'a besoin de le
savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur de sol, telle était
leur part; une prison de glace et l'ombre des nuages pendant de longs
jours de la rigoureuse année, des flaques sans profondeur, les
infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis, le noir
dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter, impossible à
aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne s'est guère
amélioré[87]. Et des temps encore plus tristes sont maintenant venus
pour leurs habitants.

[Note 87: Voyez, d'une manière générale, toutes les descriptions que
Carlyle a eu occasion de donner de la terre prussienne et polonaise, ou
de l'extrémité des rivages de la Baltique.--(Note de l'Auteur.)]

11. Car au Ve siècle ils avaient des troupeaux de bétail[88] à conduire
et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non gardées,
pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes apprivoisables, même
dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le combat, comme au temps
de Méléagre, et ensuite pour le lard; d'innombrables bêtes à fourrures
dont on utilisait la chair et le pelage. Les poissons de la mer infinie
à rompre leurs filets, des oiseaux innombrables, errant dans les cieux,
comme cibles à leurs flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à
recevoir un cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de
toutes sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont
pour l'impétueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un côté, au
sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.

[Note 88: Gigantesque--et pas encore fossile! Voyez la note de
Gibbon sur la mort de Théodebert: «le roi pointa sa lance--le taureau
_renversa un arbre sur sa tête_--il mourut le même jour» (VII, 255). La
corne d'Uri et son bouclier surmonté des hauts panaches du casque
allemand attestent la terreur qu'inspiraient ces troupeaux
d'aurochs.--(Note de l'Auteur.)]

12. Et ils étaient dans tout leur aspect extérieur et aussi dans toute
leur force éprouvée, les puissances vivantes du monde, dans cette longue
heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu à une
époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou infamie. Les
armées romaines rien qu'un mécanisme armé d'une épée, s'abattant en
désordre chaque épée contre l'épée amie;--la Rome civile une multitude
mêlée d'esclaves, de maîtres d'esclaves, et de prostituées. L'Orient,
séparé de l'Europe par les Grecs impuissants. Ces troupes affamées des
forêts Noires et des mers Blanches, elles-mêmes à moitié loups, à moitié
bois flottants (comme nous nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne,
eux faisaient de même) sans pitié comme le chien du troupeau, endurants
comme le bouleau et le pin sauvages. Vous n'entendez guère parler que
d'eux pendant les cinq siècles encore à venir; Wisigoths, à l'ouest de
la Vistule; Ostrogoths, à l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de
la petite Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le
Danois, et en traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous
ceux-ci au sud de la Baltique; et jetant sans arrêter par-dessus la
Baltique sa force, issue des montagnes, la Scandinavie,--jusqu'à ce
qu'enfin pour un temps _elle_ gouverne tout, et que le nom de Normand,
voie son autorité incontestée du Cap Nord à Jérusalem.

13. _Ceci_ est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue
du monde, comme je l'ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et
cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe
l'histoire réelle.

Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du tonnerre
et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le cœur profond
de l'humanité primitive, se développant dans une éternelle douceur et
bien que ravagée, oubliée, dépouillée, elle-même restant sur place et
jamais dévastatrice, ni meurtrière, mais ne pouvant être vaincue par la
douleur, ni par la mort,--devint la semence de tout l'amour qui était
appelé à naître et le moment venu donna alors à l'humanité mortelle ce
qu'elle était capable de recevoir d'espérance, de joie ou de génie
et,--s'il y a une immortalité--amena, par-delà le tombeau, à l'Église
ses Saints protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.

14. De cet ordre de créatures d'humble condition, silencieuses,
inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun historien
ne s'occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles sont volées ou
tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en amener jusqu'à votre
oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis seulement vous montrer
l'absolu «doit avoir été» de leur passé non récompensé, et l'idée que
tous nous nous sommes faite d'elles, et les choses qui nous en ont été
dites reposent sur des faits plus profonds de leur histoire, qui n'ont
jamais été ni conçus, ni racontés.

15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est,
comme je vous l'ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds et
tempérés (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest à
l'est, de l'extrémité du pays de Cornouailles à l'embouchure du Danube.

Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était
pleine d'une ardeur naturellement généreuse et d'une intelligence
ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands
empereurs[89]; la Bretagne donne à la chrétienté les premiers exploits
et les légendes dernières de sa chevalerie; la Germanie à tous les
hommes la sincérité et la flamme du Franc; la Gaule, à toutes les femmes
la patience et la force de sainte Geneviève.

[Note 89: Claudius, Aurélien, Probus, Constantius; et après le
partage de l'empire, à l'est Justinien. «L'empereur Justinien était né
d'une obscure race de barbares, les habitants d'un pays sauvage et
désolé, auquel les noms de Dardanie, de Dacie, et de Bulgarie ont été
successivement appliqués. Les noms de ces paysans Dardaniens sont goths,
et presque anglais, Justinien est une traduction de Uprauder (upright);
son père Sabatius (en langue gréco-barbare, Stipes) était appelé dans
son village «Istock» (Stock). (Gibbon, commencement du chap. XI et
note.)--(Note de l'Auteur.)]

16. La _sincérité_ et la flamme du Franc, il faut que je le répète avec
insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement habitués à
penser que les Français étaient plus polis que sincères. Ils trouveront,
s'ils approfondissent la matière, que la sincérité seule peut être
policée, et que tout ce que nous reconnaissons de beauté, de délicatesse
et de proportions dans les manières, le langage ou l'architecture des
Français, vient d'une pure sincérité de leur nature, que vous sentirez
bientôt dans les créatures vivantes elles-mêmes si vous les aimez; et si
vous comprenez sainement jusqu'à leurs pires fautes, vous verrez, que
leur Révolution elle-même fut une révolte contre les mensonges, et la
révolte de l'amour trahi. Jamais peuple ne fut si vainement loyal.

17. Qu'ils aient été à l'origine, des Germains, eux-mêmes je suppose
seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils secouèrent
de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un nom nouveau
est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à observer
attentivement en ce qui les concerne. «Les critiques les plus sagaces»,
dit M. Gibbon dans son xe chapitre, «_admettent_ que _vers_ l'an 240
environ» (nous _admettrons_ alors, pour plus de commodité, que ce fut
_vers_ l'an 250 environ, à moitié chemin de la fin du Ve siècle, là où
nous sommes,--dix ans de plus ou de moins dans les cas de «admettons que
vers... environ», importent peu, mais nous aurons au moins quelque bouée
flottante de date à la portée de la main).

«Vers A. D. 250, donc, «une nouvelle confédération» fut formée sous le
nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du Weser.»

18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin
et du Weser, eût été qu'ils se composaient surtout de poissons, avec des
grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par
Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération se
composait de créatures humaines, dans les items suivants:

1º Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où;
2º Les Sicambres,» dans la Principauté de Waldeck;
3º Les Attuarii,» dans le duché de Berg;
4º Les Bructères,» sur les bords de la Lippe;
5º Les Chamaves,» dans le pays des Bructères;
6º Les Cattes,» en Hesse.

Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous
l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plaît de lire ou
relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque réelle
Miss Isabelle Wardour[90]) l'histoire de Martin Waldeck dans
l'_Antiquaire_, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère
principal de «la principauté de Waldeck», certainement lié à cet
important mot germain «woody» (c'est-à-dire «woodish», je
suppose?)--descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées; en même
temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott donne
instinctivement aux noms propres dans son œuvre.

[Note 90: Personnage de l'_Antiquaire_.--(Note du Traducteur.)]

Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir
sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un
espace déterminé par des limites linéaires.

Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de
posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort, et
ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en mille
morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d'ingénieux gardiens
d'église qui auraient remis chaque morceau à l'envers, cette curieuse
vitrerie se proposant de représenter les soixante, soixante-dix,
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats, comtés, baronnies,
électorats, etc., héréditaires, en lesquels s'est craquelée et morcelée
l'Allemania, sous cette latitude.

Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets interpolés
et surchargés de dignités tronquées auxquelles s'ajoutent les trois
réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas unis, mais
hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail d'une journée
avec une bonne loupe vous met en état de découvrir approximativement le
cours du Weser, et les noms de certaines villes voisines de ses sources,
lesquels méritent d'être retenus.

20. Au cas où vous n'avez pas à disposer d'un après midi, ni votre vue à
user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un simple
abrégé: à savoir que du Drachenfels[91] et de ses six frères Fels, se
dirigeant de l'est au nord, court et s'étend une troupe éparpillée de
petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui surplombent,
sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un torrent met
tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie; les crêtes, la plupart couronnées
de châteaux par la piété chrétienne des vieux âges dans des buts
lointains ou chimériques; les vallées résonnant du bruit des bucherons,
et creusées par les mineurs, habitées sous la terre par les gnomes et
dessus par les génies sylvestres et autres. Le pays entier agrafant
rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon pendant quelque 150
milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon, au-dessus du Rhin à
la montagne Résine, le «Harz», encore obscur aujourd'hui, vers le sud
des terrains foulés par les noirs Brunswickois, de réalité corporelle
indiscutable; anciennement obscurci par la forêt «Hercynienne» (haie ou
barrière) d'où par corruption Harz, où se trouve aujourd'hui le Harz ou
la forêt Résine, hantée de sombres forestiers, de souche au moins
résineuse, pour ne pas dire sulfureuse.

[Note 91: Voir le _Childe Harold_ de Byron.--(Note du Traducteur.)]

21. Cent cinquante milles de l'est à l'ouest, disons moitié autant du
nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes
métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant pour
nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l'huile la plus
essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet encens, de
l'imagination et du caractère que produit naturellement la Germanie et
dont l'huile de térébenthine est le symbole. Je songe particulièrement
au développement qu'ont pris les usages les plus délicats de la résine,
en tant qu'indispensable à l'archet du violon, depuis les jours de
sainte Elisabeth de Marbourg, à ceux de saint Méphistophèlès de Weimar.

22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées
n'a pas de nom général comme groupe de collines; et il est tout à fait
impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune des
cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler
facilement, et utilement, que c'est _tout_ le nord du Mein, qu'il
s'appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s'élance tout à coup par
voûtes vers la lumière du matin, jusqu'au Harz (sommet du Brocken 3.700
pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un large espace
réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à l'heure.

23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des Montagnes
Enchantées; et alors nous les relierons d'autant plus facilement aux
montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons besoin d'elles;
mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères, et nous n'avons
pas encore à les approcher; celles plus proches au travers desquelles se
trouve notre route, nous pourrions peut-être plus justement les nommer
les montagnes des Démons; mais ce ne serait guère respectueux pour
sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies châtelaines des tours,
ou pour les princesses du parc et de la vallée, qui ont rendu les mœurs
domestiques germaines douces et exemplaires et ont coulé le flot
transparent et léger de leur vie jusqu'au bas des vallées des âges avant
que l'enchantement prenne une forme peut-être trop canonique dans
l'Almanach de Gotha.

Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons;
remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers
ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que des
gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier au
lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains ferrugineux
des sources effervescentes, salutairement salées et chaudes.

24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus
bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de
la région) la source de la plus ancienne race franque; «dans la
principauté de Waldeck», vous ne pouvez la faire remonter à aucune plus
lointaine; là elle sort de la terre.

«Frankenberg» (burg) sur la rive droite de l'Eder et à dix-neuf milles
au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13 de
l'_Atlas général_ de Black, dans lequel le groupe de Montagnes
Enchantées qui l'entourent et la vallée de l'Eder, autrement
«Engel-Bach», «Ruisseau des Anges» (comme se nomme encore le village
situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus de
Cassel, sont aussi tracés d'une manière intelligible pour des regards
mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms si
j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux ou
quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous donneraient
toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté suffisante, ainsi
que les villes à se rappeler qui sont sur son cours ou juste au sud sur
l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein: Frankenberg et
Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda, Eisenach sur la Werra,
qui forme le Weser après avoir pris la Fulda comme épouse (comme le Tees
la Greta[92]), au delà d'Eisenach, sous la Wartbourg (dont vous avez
entendu parler comme château affecté aux missions chrétiennes, et aux
besoins de la Société Biblique). Les rues de la ville sont pavées en
dure basalte (son nom--eau de fer--rappelant les armures Thuringiennes
de l'ancien temps), elle est encore en pleine activité avec ses moulins
qui servent à tout.

[Note 92: Sur le confluent du Teess et de la Greta, voir les pages
de _Modern Painters_ où sont cités les vers de Walter Scott (_Modern
Painters_, III, IV, 16, § 36 et 37. Sur la Greta par Turner, voir
_Lectures on art_, § 170).--(Note du Traducteur.)]

25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des
jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches
ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne
valant pas, grâce à Dieu, la peine d'être extraits; à Frankenberg même
une mine d'or; encore la pitié du ciel veut-elle qu'elle soit assez
pauvre en métal; mais du bois et du fer le pays en produit en quantité
suffisante si l'on met à l'avoir la peine voulue; et il y a des
richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé, des
fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant le
tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que je
trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un certain pieux
Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser «eau du fond»,
c'est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers sa chute
(dans le sens où «Boden See» est dit du Rhin descendu de la Via Mala).

26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et
pour ainsi dire rassemblé les rênes de votre fleuve, vous pouvez
dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus
éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du
Nord. Et tracez-le d'un trait énergique sur votre esquisse de la carte
d'Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l'Elbe pour
un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris entre
le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et barbare
(Saxon et Goth); mais donnez passage à la source des Francs à Waldeck et
vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout l'espace
entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les montagnes, se
répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas, où leur errante
vie forestière et pastorale trouve enfin à s'endiguer dans la culture
des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui flotte sur la mer
l'éclat du soleil sur les rochers de basalte.

27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque
peu; et avant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à
ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus
doux de sérénité morale satisfaite: «L'amour de la liberté était la
passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent, ils
gardèrent l'épithète honorable de Francs, ou hommes libres.» Il ne nous
dit pas toutefois en quelle langue de l'époque (Chaucien, Sicambrien,
Chamave ou Catte) «Franc» a jamais signifié Libre; et je ne puis
moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce soit, ce mot
appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge (_Histoire des
Noms Chrétiens_, articles sur _Frey_ et _Frank_) ne donne la vraie
racine quand elle parle de ce qu'elle appelle le Puissant Germain,
«Frang» Free _Lord_. Nullement un libre homme du peuple, rien de pareil;
mais une personne dont la nature et le nom impliquaient l'existence
autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre considérable d'autres
personnes qui n'étaient en rien «Frang» ni Frangs. Son titre est un des
plus fiers de ceux qui existaient alors; consacré à la fin par la
dignité de l'âge ajoutée à celle de la valeur dans le nom de Seigneur,
ou Monseigneur, pas encore dans sa dernière forme cokney de «Mossoo»
prise dans une acception tout à fait républicaine!

28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne
donne que son bord plat dans la signification de «Libre», mais du côté
du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps signifie
brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes[93].

[Note 93: Gibbon serre le sujet de plus près dans une phrase de son
XXIIe chapitre: «Les guerriers indépendants de Germanie _qui
considéraient la sincérité comme la plus noble de leurs vertus_ et la
liberté comme le plus précieux de leurs biens.» Il parle spécialement de
la tribu franque des Attuarii contre laquelle l'empereur Julien eut à
refortifier le Rhin de Clèves à Bâle. Mais les premières lettres de
l'empereur Jovien, après la mort de Julien «déléguaient le commandement
militaire de la Gaule et de l'Illyrie (quel vaste commandement c'était,
nous le verrons plus tard) à Malarich, un _brave et fidèle_ officier de
la nation des Francs»; et ils restent les loyaux alliés de Rome dans sa
dernière lutte avec Alaric. Apparemment, pour le plaisir seul de varier
d'une façon captivante sa manière de dire et, en tout cas, sans donner à
entendre qu'il y eut une cause quelconque à un si grand changement dans
le caractère national, nous voyons M. Gibbon, dans son volume suivant,
adopter tout à coup les épithètes abusives de Procope et appeler les
Francs «une nation légère et perfide» (VII, 251). Les seuls motifs
discernables de cette définition inattendue sont qu'ils refusent de
vendre leur amitié ou leur alliance à Rome et Ravenne; et que dans son
invasion d'Italie le petit-fils de Clovis n'envoya pas préalablement
l'avis direct de la route qu'il se proposait de suivre, ni même ne
signifia entièrement ses intentions avant qu'il ne se fût assuré du Pô à
Pavie; dévoilant son plan ensuite avec une clarté suffisante, en
«attaquant presque au même instant les camps hostiles des Goths et des
Romains qui, au lieu d'unir leurs armes, fuirent avec une égale
précipitation».--(Note de l'Auteur.)]

Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en aucune méchante
acception «libre»; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc,
pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu'à ce qu'il l'eût
réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action, absolument
sans peur et toujours sans repos; mais sans loi, indisciplinés par
laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne le sont ni en
action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot comme un
savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de demi-culture
et n'ayant qu'une moitié de cerveau, ne connaissant de toutes les
langues de l'univers que son argot, est, en réalité, opposée non à
servitude, mais à timidité[94].

[Note 94: Pour illustrer en détail ce mot, voyez «Val d'Arno»,
_Cours_ VIII; Fors _Clavigera_, lettres XLVI, 231, LXXVII, 137;--et
Chaucer, le _Roman de la rose_ (1212). A côté de lui (le chevalier
Arthur) «dansait dame Franchise». Les vers anglais sont cités et
commentés dans le premier _cours_ de _Ariadne Florentina_ (§ 26); je
donne ici le français:

       «Après tous ceulx estait Franchise
       Que ne fut ne brune ne bise
       Ains fut comme la neige blanche
       _Courtoyse_ estait, _joyeuse_, et _franche_
       Le nez avait long et tretis
       Yeulx vers, riants; sourcils faitis;
       Les cheveulx eut très blons et longs
       Simple fut comme les coulons
       Le cœur eut doux et débonnaire.
       _Elle n'osait dire ni faire
       Nulle riens que faire ne deust_.»
       Et j'espère que mes lectrices ne confondront plus
                           Franchise avec Liberté. (Note de l'Auteur.)
]

C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus
français dans le caractère français qu'il produit des serviteurs qui
sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs
protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle
latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de
mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à
aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le duc
ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par
votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en ont
envie.

29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand
ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire;
ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez
encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans
la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès
maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs
Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut
être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se
tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut
toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur
paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette activité,
cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois ici et là,
qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la rapine, mais
seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour ainsi dire de
modes et de temps--et d'intensité--) chez des gens qui ne veulent jamais
laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours brillants et aux
pieds, et préfèrent jeûner à cheval que festoyer au repos, cette peur
enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin continuel d'avoir
quelque chose à faire, tout cela doit être considéré par nous avec une
sympathie étonnée dans toutes ses conséquences quelquefois
éblouissantes, mais trop souvent malheureuses et désastreuses pour la
nation elle-même aussi bien que pour ses voisins.

30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous
sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût
enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins, de
comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes, fit
en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour la
première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et quelque
courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans lesquelles
nous trouvions un blason rappelant la puissance franque, paraissent
avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner une
représentation dédaigneusement satirique.

«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien et
avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces peuples
qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes, furent à leur
descente dans les pays hollandais appelés par les Romains «Francs
Saliques» (d'où la future loi «Salique», remarquez-le) et par
abréviation «Salii», apparemment du verbe _salire_, c'est-à-dire
«saulter», «sauter» (et dans l'avenir par conséquent dûment aussi
danser--d'une manière incomparable), être «vif et agile du pied, bien
sauter et monter, qualités tout particulièrement requises chez ceux qui
habitent des lieux humides et marécageux. Aussi pendant que tels des
Français comme ceux qui habitaient sur le bras principal du fleuve
(Rhin) étaient nommés «Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient
appelés «Saulteurs» (Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français
en raison et de leur disposition naturelle et de leur résidence; et
encore aujourd'hui, leurs ennemis les appellent les Crapauds Français
(ou Grenouilles plus exactement), d'où est venue la fable que leurs
anciens rois portaient de telles créatures dans leurs armes.»

31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable
ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien»,
caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves à
la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la
longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète toutefois, où
il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat, de sorte que nous
pouvons justement, comme nous appelons «vieux Salés» nos marins
endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus étincelants, comme à
de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront en quelque sorte sur le
mot, et dans leur respect naturel pour la flamme martiale et «l'élan» de
ces Franks, ils en feront «Salii exsultantes[95]» du nom même de leurs
propres prêtres armés qui les suivaient à la guerre.

[Note 95: Leur première mauvaise exultation, en Alsace, avait été
provoquée par les Romains eux-mêmes (ou du moins par Constantin dans sa
jalousie de Julien) qui y avaient employé «présents et promesses,
l'espoir du butin et la concession perpétuelle de tous les territoires
qu'ils seraient capables de conquérir» (Gibbon, chap. IX, 3-208). Chez
tout autre historien que Gibbon (qui n'a réellement aucune opinion
arrêtée sur aucun caractère ni sur aucune question, mais s'en tient au
truisme général que les pires hommes agissent quelquefois bien, et les
meilleurs souvent mal, loue quand il a besoin d'arrondir une phrase et
blâme quand il ne peut pas, sans cela, en terminer une autre),--nous
aurions été surpris d'entendre dire de la nation «qui mérita, prit et
garde le nom honorable d'hommes libres», que «ces voleurs indisciplinés
traitaient comme leurs ennemis naturels tous les sujets de l'empire
possédant une propriété qu'ils désiraient acquérir». La première
campagne de Julien qui rejette les Francs et les Allemands au-delà du
Rhin, mais accorde aux Francs Saliens, sous serment solennel, les
territoires situés dans les Pays-Bas, sera retracée une autre
fois.--(Note de l'Auteur.)]

Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine, mais subtile, nous
pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec
d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons
aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de
tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous
Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition
héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et
tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos écussons
royaux et princiers.

En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de la
Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous contenter
cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées liées dans la
suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande importance de
définition.

32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit M.
Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner
là-dessus)[96], «raconte»[97] (dans le sens de écartèle, ou peint comme
fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom des Français pour
lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble, Phere-Encos
qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous peut-être nous
risquer à traduire), une arme plus légère que la pique commençant ici à
s'agiter dans les mains de leur chevalerie et Fere-Encos devenant assez
vite dans le langage parlé «Francos»;--une dérivation certes à ne pas
accepter, mais à cause de l'idée qu'elle donne de l'arme elle vaut qu'on
y prête attention de même qu'à la suivante: parmi les armes des anciens
Français, au-dessus et à côté de la lance, il y avait la hache d'arme
qu'ils appelaient anchon, et qui existe encore aujourd'hui dans beaucoup
de provinces de France où on l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la
guerre en le jetant au loin sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à
découvert et pour fendre son bouclier. Cet _achon_ était dardé avec une
telle violence qu'il pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à
abaisser le bras et ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait
de le surprendre plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme
était proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à
pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait _Franciscus_.
Francisca, _securis oblonga, quam Franci librabant in hostes_. Car le
cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous
l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance;
lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main
sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque de
Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»

[Note 96: Il s'agit pourtant de Ronsard.--(Note du Traducteur.)]

[Note 97: «Encounters, en quartiers».]

33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de l'archevêque
de Tours étaient écoutées par les chevaliers français, et curieux de
noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de la francisca,
non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux jours de
Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux portes de
Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles d'armes, et tenait
une hache de guerre dont bien se déffendait et combattait, si la quartre
partie de ses gens luy eussent ressemblé, la journée eust été pour eux.»
Plus remarquable encore à ce point de vue est l'épisode du combat que
Froissart s'arrête pour nous dire avant de commencer son récit, et qui
met aux prises le Sire de Verclef (sur la Severn) et l'écuyer Picard
Jean de Helennes; l'Anglais perdant son sabre descend pour le reprendre;
sur quoi Helennes lui _jette_ le sien avec un tel visé et une telle
force «qu'il accousuit l'Anglais es cuisses, tellement que l'épée entre
dedans et le cousit tout parmi, jusqu'au hans».

Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le
soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault,
tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la
route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon est
de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur actuelle
et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du proche
déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy Escuyer,
chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de Verclef».

Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par
heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages,
alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on
pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s'affirmer
d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des
tâches futures.

34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons
jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se dessiner
pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance légère qui
deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron, est
lourde;--pour des raisons économiques, comme la rareté du fer, c'est
l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force d'impulsion et
la plus grande puissance de choc avec la plus petite quantité de métal,
et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon leur donne aussi une
«pesante» épée, suspendue à un «large» ceinturon; mais les épithètes de
Gibbon sont toujours données gratis[98], et l'épée à ceinturon, quelle
que fut sa mesure, était probablement destinée aux chefs seulement; le
ceinturon, lui-même en or, celui-là même qui distinguait les comtes
romains et sans aucun doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs
alliés; prenant par la suite la signification symbolique que lui donne
saint Paul[99] de ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de
l'Ordre de la Chevalerie.

[Note 98: C'est, pour Ruskin, la caractéristique des mauvais
écrivains Cf. «N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces épithètes
pour remplir son vers, comme ferait un écrivain vide. Il a besoin de
toutes, et de pas une de plus que celles-ci.» (_Sesame and Liles, of
King Treasuries_, 21). Voir également plus loin.--(Note du Traducteur.)]

[Note 99: Allusion à l'Epître aux Ephésiens: «Ayez à vos reins la
vérité pour ceinture» (Saint Paul, Epître aux Ephésiens, VI, 14). Saint
Paul ne fait, d'ailleurs, ici, que reprendre une image d'Isaïe. «Et la
justice sera la ceinture de ses reins» (Isaïe, XI, 5). Voir aussi saint
Pierre: «Venez donc, ayant ceint les reins de votre esprit.» (Ire
Epître, I, 13.)--(Note du Traducteur.)]

35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un
highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement
tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur costume
collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme de leurs
membres», mais «costume» est seulement une expression
Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus
intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée des
Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les
belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à courir,
sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans manquer le
but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur en nombre, et
à garder dans la vie ou la mort la réputation d'invincibles qui était
celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la première fois, en 358,
épouvanté par la victoire de l'empereur Julien à Strasbourg, et assiégé
par lui sur la Meuse, un corps de six cents Francs «méconnut l'ancienne
loi qui leur ordonnait de vaincre ou de mourir». «Bien que l'espoir de
la rapine eût pour les entraîner une force extrême, ils professaient un
amour désintéressé de la guerre qu'ils considéraient comme le suprême
honneur et la suprême félicité de la nature humaine, et leurs esprits et
leurs corps étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon
la vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi
agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).

36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient
probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais
nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si
remarquablement «libre» que seuls le Roi et la famille royale y
pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois
portaient la leur en boucles flottantes sur le dos et les épaules, les
reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de
la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie
postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et de
se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100].

[Note 100: Cf. Val d'Arno à propos d'une statue de la cathédrale de
Chartres et d'une peinture de l'abbaye de Westminster: «A Chartres et à
Westminster... le plus haut rang a pour signe distinctif la chevelure
flottante, etc. Si vous ne savez pas lire ces symboles vous n'avez plus
devant vous qu'une figure raide et sans intérêt» (Val d'Arno, VIII,
212). Il y a là, d'ailleurs, bien d'autres choses que cela--et qu'on
peut aimer sans savoir lire ces symboles--dans ces statues de Chartres.
Et Ruskin l'a lui-même montré dans des pages admirables (_les Deux
sentiers_, I, 33 et suivants) que j'ai citées plus loin, pages 260, 261
et 262, en note.--(Note du Traducteur.)]

37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de
supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs
tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il
nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions
démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents
commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de
la pêche étaient _exercés_ par des mains _serviles_ pour un _salaire_ du
souverain».

«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée
terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions
Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des
laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des
forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec des
veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres
rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand
propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux
était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le
bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins remplis
de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, et toute
l'administration, conduite dans les règles les plus strictes de
l'économie privée.»

38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours
très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites des
références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux
siècles,--et le dernier passage cité,--qu'il accompagne de la
constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient disséminés
à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire quel royaume,
ou à quelle époque,--doit être tenu pour descriptif des coutumes et du
système général de leur monarchie après les victoires de Clovis. Mais
dès la première heure où vous entendrez parler de lui, le Franc, à le
bien considérer, est toujours un personnage extrêmement ingénieux, bien
intentionné et industrieux; s'il est impatient d'acquérir, il sait aussi
intelligemment conserver et édifier; il y a là tout un don d'ordonnance
et de claire architecture qui trouvera un jour sa suprême expression
dans les bas-côtés d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et
qui eussent été indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles
avaient eu même force de cœur que ceux qui les avaient construites bien
des années auparavant[101].

[Note 101: On entrera plus avant dans la pensée de cette phrase en
la rapprochant de la fin du IIe chapitre des _Sept temps de
l'architecture_ (_Lampe de vérité_, p. 139 de la traduction Elwall):
«L'architecture du moyen âge s'écroula parce qu'elle avait perdu sa
puissance et perdu toute force de résistance, en manquant à ses propres
lois, en sacrifiant une seule vérité. Il nous est bon de nous le
rappeler en foulant l'emplacement nu de ses fondations et en trébuchant
sur ces pierres éparses. Ces squelettes brisés de murs troués où
mugissent et murmurent nos brises de mer, les jonchant morceau par
morceau et ossement par ossement, le long des mornes promontoires, sur
lesquels jadis les maisons de la Prière tenaient lieu de phares,--ces
voûtes grises et ces paisibles nefs sous lesquelles les brebis de nos
vallées paissent et se reposent dans l'herbe qui a enseveli les
autels--ces morceaux informes, qui ne sont point de la terre, qui
bombent nos champs d'étranges talus émaillés, ou arrêtent le cours de
nos torrents de pierres qui ne sont pas à eux, réclament de nous
d'autres pensées que celles qui déploreraient la rage qui les dévasta ou
la peur qui les délaissa. Ce ne fut ni le bandit, ni le fanatique, ni le
blasphémateur qui mirent là le sceau à leur œuvre de destruction;
guerre, couroux, terreur auraient pu se déchaîner et les puissantes
murailles se seraient de nouveau dressées et les légères colonnes se
seraient élancées de nouveau de dessous la main du destructeur. Mais
elles ne pouvaient surgir des ruines de leur propre vérité
violée.»--(Note du Traducteur.)]

39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car
dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition revue
et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les fois que
dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre suivant un
examen attentif de quelque point particulier, le paragraphe suivant n'a
trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque pas de
s'attacher passionnément à quelque point antithétique, antipathique ou
antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve cette façon de composer
un livre extrêmement favorable à l'impartialité et la largeur des vues;
mais je puis concevoir qu'elle doit être pour le commun des lecteurs non
seulement décevante (si je puis vraiment me flatter d'intéresser jamais
suffisamment pour décevoir) mais même capable de confirmer dans son
esprit quelques-unes des insinuations fallacieuses et absolument
absurdes de critiques hostiles, concernant mon inconsistance, mes
vacillations, et ma facilité à être influencé par les changements de
température dans mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose
dans ces esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et
j'espère de me corriger en partie de ce travers de manquer à mes
promesses, et, dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur,
de dire dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur a
le droit de compter qui y sera dit.

40. J'ai abandonné dans mon chapitre Ier après y avoir jeté un simple
coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver (et c'est
bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver concernant la
vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans toute histoire de
France populaire à bon marché avec sa moralité populaire à bon marché
imprimée à la suite. Si j'avais le temps de remonter à ses premières
sources, peut-être prendrait-elle un autre aspect. Mais je vous la donne
telle qu'on peut la trouver partout en vous demandant seulement
d'examiner si--même lue ainsi--elle ne peut pas porter en elle une
signification quelque peu différente.

41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le
partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase
d'argent d'un superbe travail pour--«lui», étais-je sur le point
d'écrire,--et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement _supposé_
qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le
voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint
Rémi, afin qu'il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims. Ceci
est le premier point sur lequel les historiens populaires n'insistent
pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage du trésor
préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi en supplément de
sa propre part et les chevaliers francs tout en rendant fidèle
obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la moindre intention de
lui accorder ce que des rois plus modernes appellent des taxes
«régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils touchent. Et un de ces
chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc que les autres et aussi
incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un évêque protestant ou un
philosophe positiviste, prit sur lui de discuter la prétention du roi et
de l'Église, à la façon, supposez, d'une opposition libérale à la
Chambre des Communes; et la discuta avec une telle confiance d'être
soutenu par l'opinion publique du Ve siècle, que le roi persistant dans
sa requête le soldat sans peur mit le vase en pièces avec sa hache de
guerre en s'écriant: «Tu n'auras pas plus que ta part de butin.»

42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté, Fraternité et
Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant par la destruction
qui est la seule manifestation artistique active possible à des
personnages «libres», incapables de rien créer.

Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il en
resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est
certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il
attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours,
ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des
principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas laisser
le soleil se coucher sur elle[102]. Précepte auquel les chrétiens de nos
jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est quelqu'un d'autre qui a
été offensé, et en effet dans ce cas la difficulté est habituellement de
les faire penser à l'injure, même dans la minute où le soleil n'est pas
encore couché sur leur indignation[103].

[Note 102: «Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère»
(saint Paul, Epître aux Ephésiens, IV, 26).--(Note du Traducteur.)]

[Note 103: Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines
de charbon.--(Note de l'Auteur.)]

43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la
donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de
l'histoire illustrée.

«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à l'homme
qui avait brisé le vase, et, _examinant ses armes, se plaignit_
qu'_elles_ fussent en mauvais état!» (l'italique est de moi) et «les
jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le soldat se baissa pour
les ramasser et à ce moment le roi le frappa à la tête de sa hache de
guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de Soissons.» L'historien
moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci comme document sur l'état
des Francs et les liens par lesquels ils étaient unis ne donne que
l'idée d'une bande de voleurs et de leur chef.» Ce qui est en effet
autant que je puis moi-même pénétrer et déchiffrer la nature des choses
l'idée première à concevoir relativement à la plupart des organisations
royales et militaires dans ce monde jusqu'à nos jours (à moins par
hasard que ce ne soient les Afghans et les Zoulous qui volent nos
propres terres en Angleterre au lieu de nous les leurs dans leurs pays
respectifs). Mais en ce qui regarde la manière dont fut accomplie cette
exécution militaire type, je dois pour le moment demander au lecteur la
permission de rechercher avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel
de frapper un soldat insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi,
que de frapper une personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou
avec celle d'un exécuteur, ayant recours au fonctionnement
mécanique--comme serait celui du couperet, de la guillotine ou de la
corde, pour donner le coup de grâce--des formes accommodantes de la loi
nationale et de l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant
de nobles et d'évêques.

[Note 104: Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir
refusé de prêter le serment de suprématie.--(Note du Traducteur.)]

44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci,
alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient
racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair
dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le
péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part, et
le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, ou
le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous en
souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y amènent,
des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas d'ordinaire
aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de ses héros qui ont
confessé la puissance du christianisme.

45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son
père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites
étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les
anciens diocèses de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le nombre
de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de même race
que les Francs qui s'étaient installées le long de l'Escaut, de la
Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées par leurs rois
autonomes de race mérovingienne, les égaux et les alliés, et quelquefois
les ennemis, du prince salique. Quand il avait commencé la campagne, il
n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni vin ni blé dans ses
magasins; mais il imita l'exemple de César qui dans le même pays s'était
enrichi à la pointe de l'épée, et avait acheté des mercenaires avec les
fruits de la conquête.

«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages d'une
discipline régulière. A la revue annuelle du mois de Mars, leurs armes
étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient un territoire
pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin d'herbe. La
justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats qui se
montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant punis de
mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la valeur
de Clovis était gouvernée par une prudence froide et consommée. Dans
toutes ses relations avec les hommes il faisait la balance entre le
poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et ses mesures
étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires des Germains,
tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du christianisme.

46. «Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de discuter
la valeur des preuves d'une religion qui repose sur l'investigation
laborieuse du témoignage historique et sur la théologie spéculative. Il
était encore plus incapable de ressentir la douce influence de
l'Évangile qui persuade et purifie le cœur d'un véritable converti. Son
règne ambitieux fut une violation perpétuelle des devoirs moraux et
chrétiens: ses mains furent tachées de sang dans la paix comme dans la
guerre; et, dès que Clovis se fût débarrassé d'un synode de l'Eglise
Gallicane, il assassina avec tranquillité _tous_ les princes de la race
mérovingienne.»

47. C'est trop vrai[105]; mais d'abord c'est de la rhétorique--car nous
aurions besoin qu'on nous dise combien étaient _tous_ les princes--en
second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait à un
degré quelconque «étudié les Ecritures» telles qu'elles étaient
présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à présumer que
lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de Josué[106] et de
Jéhu qu'à la patience du Christ, dont il songeait plutôt à venger qu'à
imiter la passion; et la crainte que les autres rois francs lui
succèdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait agrandi l'attaquent
et le détrônent, pouvait facilement lui apparaître comme inspirée non
par un danger personnel, mais par le retour possible de la nation tout
entière à l'idolâtrie. De plus, dans les derniers temps, sa foi dans la
protection divine accordée à sa cause avait été ébranlée par la défaite
que les Ostrogoths lui avaient infligée devant Arles, et le léopard
franc n'avait pas assez complètement perdu ses taches[107] pour
abandonner à un ennemi l'occasion du premier bond.

[Note 105: Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez
Ruskin, une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation
morale trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez
Carlyle (voir dans Carlyle, _Cromwell_, etc.). En ceci, il y a, je
crois, deux choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique
qui sait découvrir dans des actions en apparence identiques une
intention morale différente, selon le temps et la civilisation, et
apparenter les formes extrêmement diverses que revêt une même moralité
ou immoralité à travers les âges. Ce don existe à un très haut degré
chez des écrivains comme Ruskin, et plus encor chez George Eliot. Il
existe aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût,
d'imagination assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie
inculte. Ce goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de
Ruskin, à une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire
dans le livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un
révérend endetté: «Vous devriez mendier d'abord; je ne vous défendrais
pas de voler si cela était nécessaire. Mais n'achetez pas de choses que
vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de débiteurs les gens
pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis, les plus détestables
fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes, etc., etc.»--(Note du
Traducteur.)]

[Note 106: La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les
murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être
tombés aux sons des trompettes de Clovis. «Un miracle, dit Gibbon, qui
peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical aura
secrètement ruiné les fondations du rempart.» Je ne puis trop souvent
mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l'habitude moderne de
réduire toute histoire quelconque à la «supposition que», etc. La
légende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidèle d'une
métaphore.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 107: Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe
anglais: «L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses
taches.»--(Note du Traducteur.)]

48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de
personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse--la première,
remarquez-le, provenant beaucoup d'un mépris de la souffrance qui était
une condition d'honneur pour les femmes aussi bien que pour les
hommes,--sont dans ces races barbares toujours fondées sur leur amour de
la gloire dans la guerre; ce qui ne peut être compris qu'en se
rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les castes les
plus élevées des Indiens de l'Amérique du Nord; et, avant d'exposer
clairement pour finir les événements certains du règne de Clovis jusqu'à
la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des personnages du
grand Drame, en prenant à cœur la signification du _nom_ de chacun, à
cause à la fois de son influence probable sur l'esprit de celui qui le
portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de ses actes et de
leurs conséquences pour les générations futures.

I. CLOVIS.--En forme franque, Hluodoveh[108]. «Glorieuse sainteté» ou
sacre. En latin _Chlodovisus_, quand il fut baptisé par saint Remi,
s'adoucissant à travers les siècles en _Lhodovisus, Ludovicus_, Louis.

[Note 108: Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues
germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert,
brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre».--Note du
Traducteur.]

II. ALBOFLEDA.--«Blanche fée domestique?» Sa plus jeune sœur épouse
Théodoric («Theudreich», le maître du peuple), le grand roi des
Ostrogoths.

III. CLOTILDE.--Hlod-hilda, «Glorieuse vierge de batailles». Sa femme.
«Hilda» signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine ou
vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et sainte
Hilda du rocher de Whitly.

III. CLOTILDE.--Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la
persécution arienne.

IV. CHILDEBERT, l'aîné des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi
franc à Paris. «Splendeur des Batailles», s'adoucissant en Hildebert, et
ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.

V. CHLODOMIR.--«Glorieuse Renommée». Son second fils du lit de Clotilde.

VI. CLOTAIRE.--Son plus jeune fils du lit de Clotilde; de fait le
destructeur de la maison de son père. «Glorieux guerrier».

VII. CHLODOWALD.--Le plus jeune fils de Chlodomir. «Glorieux Pouvoir»,
plus tard, saint Cloud.

49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière et
son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes.

A. D. 481.--Couronné quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans après il
provoque «dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie «le
gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de Reims
et de Soissons: _Campum sibi præparari jussit_, il provoqua son
adversaire comme en champ clos» (Voyez la note et la référence de
Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bénédictine de Nogent fut dans la suite
bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de sépulcres
païens. «Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et Coucy à
l'église de Reims[109].»

[Note 109: Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique
l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la part
du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas encore
converti.--(Note de l'Auteur.)]

A. D. 485.--La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit
la mort de Syagrius à la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485
pour la bataille.

30. A. D. 493.--Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis
avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui précédèrent ses
fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les
historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à prendre le
voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source. Clotilde
elle-même fut poursuivie comme elle faisait route pour la France[110] et
la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec une partie de sa
dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se dirigea avec une
partie de son escorte vers la France, «ordonnant à ses serviteurs de
mettre le feu à toute chose appartenant à son oncle et à ses sujets
qu'ils pourraient rencontrer sur la route».

[Note 110: C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les
historiens médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la
chose qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans
MM. Bussey et Gaspey, ni dans la savante _Histoire des villes de
France_, je ne puis trouver, dans les recherches les plus
consciencieuses que me permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville
était en ce temps la capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle
de ses quatre capitales nominales--Dijon, Besançon, Genève et
Vienne--fut élevée Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de
Vienne (appelée toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel
profit pour l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le
dire) surtout parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans
le Rhône avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de la
_Bourgogne_ dans l'_Histoire des Villes_ est si impatient d'avoir à
donner son petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir
rapport à la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la
première reine de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de
sa naissance, mais fournit seulement à l'instruction des jeunes
étudiants ce contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que
guerrier, trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus,
évêque de _Vienne_, le temps de faire mourir ses trois frères et de
recueillir leur héritage».

Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler,
c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu
victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement
la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque Vindonissa
à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en passant par
Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest, il faut
entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la Saône, et
qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné. Selon l'auteur
de la _Suisse historique_, le messager de Clovis fut d'abord envoyé à
Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle distribuait des aumônes à
la porte de Saint-Pierre à Genève, et c'est de Dijon qu'elle partit et
s'enfuit, en France, poursuivie par les émissaires de son oncle.--(Note
de l'Auteur).]

51. Le fait n'est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les
actes des saints; mais punir les rois en détruisant les propriétés de
leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd'hui pour
permettre à notre indignation d'être bien vive contre Clotilde qui
agissait sous l'empire de la douleur et de la colère. Les années de sa
jeunesse ne nous sont pas racontées: Clovis avait déjà vingt-sept ans et
avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute
l'influence de sa reine.

52. A. D. 496.--Je n'ai pas dans le chapitre du début attaché tout à
fait assez d'importance à la bataille de Tolbiac, m'en occupant
simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et
établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des
résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase par
laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. «Après la conquête des
provinces de l'ouest, les Francs _seuls_ gardèrent leurs anciennes
possessions d'au delà du Rhin. Ils soumirent et civilisèrent
graduellement les peuples dont ils avaient brisé la résistance jusqu'à
l'Elbe et aux montagnes de Bohème; et la _paix de l'Europe_ fut assurée
par la soumission de la Germanie.»

53. Car, dans le sud, Théodoric avait déjà «remis le sabre au fourreau
dans l'orgueil de sa victoire et la vigueur de son âge et son règne qui
continue pendant trente-trois ans fut consacré aux devoirs du
gouvernement civil». Même quand son beau-fils Alaric périt de la main de
Clovis à la bataille de Poitiers, Théodoric se contenta d'arrêter la
puissance des Francs à Arles, sans poursuivre son succès, et de protéger
son petit-fils en bas-âge, corrigeant en même temps certains abus dans
le gouvernement civil de l'Espagne. En sorte que la souveraineté
bienfaisante du grand Goth fut établie de la Sicile au Danube et de
Sirmium à l'Océan Atlantique.

54. Ainsi donc, à la fin du Ve siècle, vous avez une Europe divisée
simplement par la ligne de partage de ses eaux; et deux rois
chrétiens[111] régnant, avec un pouvoir entièrement bienfaisant et
sain--l'un au nord--l'autre au sud--le plus puissant et le plus digne
des deux marié à la plus jeune sœur de l'autre: une sainte reine au
nord, une reine-mère catholique, pieuse et sincère, au sud. C'est là une
conjonction de circonstances assez mémorable dans l'histoire de la terre
et certes à méditer, si jamais dans le tourbillon de vos voyages, ô
lecteur, vous pouvez vous séparer pour une heure du bétail parqué qu'on
pousse sur le Rhin ou l'Adige et vous promener en paix, passé la porte
sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo à Vérone.--Alors,
arrêtez-vous et regardez dans l'air limpide au delà du champ de bataille
de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la plaine de
Saint-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car là furent remportées si
vous voulez y penser sérieusement, les deux grandes victoires du monde
chrétien. Celle de Constantin donna seulement une autre forme et une
nouvelle couleur aux murs tombants de Rome; mais les races Franque et
Gothique, par ces conquêtes et sous ces gouvernements, fondèrent les
arts et établirent les lois qui donnèrent à toute l'Europe future sa
joie et sa vertu. Et il est charmant de voir comment, d'aussi bonne
heure, la chevalerie féodale avait déjà sa vie liée à la noblesse de la
femme.

[Note 111: Clovis et Théodoric.--(Note du Traducteur.)]

Il n'y eut pas d'apparition à Tolbiac et la tradition n'a pas prétendu
depuis qu'il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le
matin de la bataille de Vérone, Théodoric visita la tente de sa mère et
de sa sœur «et demanda que pour la fête la plus brillante de sa vie,
elles le parassent des riches vêtements qu'elles avaient faits de leurs
propres mains».

55. Mais sur Clovis s'étendit encore une autre influence--plus grande
que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la
bergère de Nanterre était déjà âgée;--elle n'était ni une vierge
porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque
de délivrance comme Jeanne; elle avait blanchi dans la douceur de la
sagesse et était maintenant «pleine de plus en plus d'une lumière
cristalline». Le père de Clovis l'avait connue; lui-même en avait fait
son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il fit le
vœu que, s'il était victorieux, il bâtirait une église chrétienne sur
les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec sainte Geneviève
à son côté, s'arrêta sur l'emplacement des ruines des Thermes Romains,
juste au-dessus de l'«Ile» de Paris, pour accomplir son vœu: et pour
déterminer les limites des fondations de la première église
métropolitaine de la Chrétienté franque[112].

[Note 112: La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé
Vidieu, _Sainte Geneviève, patronne de Paris_.--(Note du Traducteur.)]

Le roi donne le branle à sa hache de guerre et la lança de toute sa
force.--Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et
de celui de Clotilde, et de sainte Geneviève.

«Là ils reposèrent et reposent,--en âme,--ensemble. La colline tout
entière porte encore le nom de la patronne de Paris; une petite rue
obscure a gardé celui du Roi Conquérant.»




CHAPITRE III

LE DOMPTEUR DE LIONS


1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte
toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on
appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si
séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une
succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les
circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important
que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards
d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier,
mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter les
conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible est
très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à
l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie
alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par des
étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où le
drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de races
moins instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de bœuf et
de crocodile mis en pot[113].

[Note 113: «On vous a appris que, puisque vous aviez des tapis...,
des «kickshaws» au lieu de bœuf pour votre nourriture, des égouts au
lieu de puits sacrés pour votre soif, vous étiez la crème de la création
et chacun de vous un Salomon» (_Pleasures of England_, p. 49, cité par
M. Bardoux, p. 237).]

2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les
catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni par
la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne sais
jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à s'abstraire
quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs jours les
plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur à faire du
désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à mériter la
permission de vivre avec lui pour toujours.

Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans
une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et la
vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du Chanaan
promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en est çà et
là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété filiale
s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette solitude du
Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.

3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester,
le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse et
les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du Ciel où
la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos pères nous
entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez déjà, à la
fois en zones climatériques, en races, en périodes historiques, et les
circonstances dans lesquelles une créature humaine a été appelée à la
vie devaient être considérées sous ces trois chefs: Sous quel climat
est-il né? De quelle race? A quelle époque?

Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent
d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être
entendu--compris, s'il est possible;--jugé--par notre amour d'abord--par
notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin de compte et
toujours.

4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons pour
commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes
véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces
cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais
peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement
d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés
mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus
méprisable.

5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous
trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les possessions
de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite extrêmement
sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite de Napoléon,
quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une dimension et d'une
netteté peu communes et l'entourant de ses bras passés à la fois autour
des océans et sur les Indes» il lui fit observer dans cette attitude
impressionnante que «tant que les Anglais vivraient, ils s'étendraient
sur le monde entier et l'enserreraient dans le cercle de leur
puissance».

6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette
exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit alors
«que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté, de la
domination et de la gloire».

Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se demander
combien de temps les nations assujetties par le peuple libre que nous
sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire, pourront
trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de ses
affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie dans le
tracé des cartes, ne peut pas suffir à les convaincre de la situation
avilisante qu'elles y occupent.

Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de
Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en Amérique
comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme
considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble,
tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière est
teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent
lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire
s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces.

Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi
merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de
perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel
autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap.

7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des _Lois de Fiesole_,
j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des
cartes,--principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes
jeunes lecteurs apprennent et dont le plus important est que vous ne
pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous
ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les
étendre ensuite pour remplir les vides.

L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de
Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se
rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur
leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une
sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé
convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un pays.

8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins
recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des
méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que
l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près effacée
aujourd'hui par l'émigration et le cable transatlantique, pourtant la
grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de savoir
comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des saillies de
terre et de mer mais comment il est divisé en zones de latitude par les
lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y a souvent qu'un
intérêt très secondaire à savoir si un homme est Américain ou Africain,
Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un intérêt extrême et
décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon, Japonais ou Samoyède.

9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir
la conception de la grande division climatérique qui séparait les races
errantes de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement sédentaires
de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.

Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière
définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves,
auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une
indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le
Dniester.

10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre[114] et
chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)--la
Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent
l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose
d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même
d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et
d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,--du grand désert
moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que
nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et sans
histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des
Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de
peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses
selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la
peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie
n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours
navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la Baltique ou
en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces
sibériennes et russes amène simplement les races réellement mémorables à
un plus haut degré de concentration, et les pétrit en masses
exploratrices rendues par la nécessite plus farouches.

[Note 114: En prenant la San, bras de la Vistule supérieure.--(Note
de l'Auteur.)]

Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre
propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces deux
fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre carte avec
une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur elle à la
moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le Dniester, dans
l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne droite une distance
égale à celle d'Edimbourg à Londres. Et si on tient compte des
méandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester, 500[116]; mis bout à
bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre l'Europe et le désert,
allant de Dantzick à Odessa.

[Note 115: Remarquez, toutefois, que généralement, la force d'une
rivière, _ceteris paribus_, doit être estimée d'après son cours direct,
les plaines (qui donnent presque toujours naissance aux méandres) ne
pouvant leur apporter aucun affluent. (Note de l'Auteur.)]

[Note 116: Les considérations sur la Vistule et le Dniester,
fleuves-fossés de l'Europe, sont reprises dans _Candida Casa_ (§ 22),
quatrième conférence du recueil _Vérona_ et premier chapitre de _Valle
Crucis_. _Valle Crucis_ devait prendre place dans nos _Nos Pères nous
ont dit_. Du reste cette partie de _Candida Casa_ rappelle beaucoup par
ses vues historiques et géographiques et par les citations ironiques de
Gibbon le chapitre du _Drachenfels_.--(Note du Traducteur.)]

11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et
distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les
quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la
Dacie, des quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, la
Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique que
classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques et
de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour
quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la géographie
dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.

12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les
Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et
l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer
tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par
Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la mer
Egée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie Mineure (car
nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe Mineure, ou la
Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se souvenir comme
étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion et tente par la
richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique et adoucit le
langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à l'histoire
ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire chrétienne, la
grandeur et le déclin des sept Églises[117].

[Note 117: «Elles» (les sept églises d'Ephèse, de Smyrne, de
Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée) sont
bâties le long des collines, et par les plaines de Lydie, dessinant une
large courbe comme un vol d'oiseaux ou comme un tourbillon de nuages,
toutes en Lydie même ou sur la frontière, toutes de caractère
essentiellement lydien, les plus enrichies d'or, les plus délicatement
luxueuses, les plus doucement musicales, les plus tendrement sculptées
des églises d'alors. En elles s'étaient réunis les talents et les
félicités de l'Asiatique et du Grec. Si le dernier message du Christ eût
été adressé aux églises de Grèce il n'eût été que pour l'Europe et pour
une durée limitée. S'il eût été adressé aux églises de Syrie, il n'eût
été que pour l'Asie et pour une durée limitée. Adressé à la Lydie, il
est adressé à l'univers et pour toujours» (_Fors Clavigere_, lettre
LXXXIV). Ce message du Christ aux sept églises--qui est longuement
commenté dans le reste de la lettre--est contenu, comme l'on sait, dans
les trois premiers chapitres de l'Apocalypse de saint Jean ou plus
exactement dans le IIe et le IIIe chapitres. Dans le Ier, Jésus ordonne
à saint Jean d'écrire aux anges des sept églises. Voir aussi sur les
églises d'Asie Mineure, le beau livre de M. de Voguë.--(Note du
Traducteur.)]

13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par la
mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile de
se souvenir--le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.

Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans les
côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler comme
comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme dépendance, le
groupe des îles Canaries.

La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la ferez
commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa côte
colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts, celui
de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et
l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les
deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.

14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées à
jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones du
nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême nord
habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale rendues plus
parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été et l'hiver,
celles de la zone sud entraînées à supporter la chaleur. En faisant
maintenant un tableau de leurs noms:

       Bretagne       Gaule          Germanie       Dacie
       Espagne        Italie         Grèce          Lydie
       Maroc          Lybie          Égypte         Arabie

vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce
qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.

Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a été
pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les âmes qui
en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et surnaturel, la
petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la Philistie et la
Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du châtiment, mais la
Syrie étant elle-même au début l'origine de la race élue: «Mon père fut
un Syrien prêt à périr[118]» et la Syrienne Rachel devant toujours être
regardée comme la véritable mère d'Israël.

[Note 118: «Puis prenant la parole, tu diras devant l'Eternel ton
Dieu mon Père était un pauvre Syrien prêt à périr et il descendit en
Egypte avec un petit nombre de gens et il y fit séjour et devint là une
nation grande, forte et qui s'est fort multipliée.» (Deutéronome, XXVI,
5).--(Note du Traducteur.)]

15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces
contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre esprit
de se préoccuper des variations accidentelles d'une délimitation
politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe le nom qu'on
lui donne officiellement ou ses frontières conventionnelles, des
barrières et des portes éternelles y sont placées par les montagnes et
les mers, et les nuages et les étoiles les courbent sous le joug de lois
éternelles. Le peuple qui y est né est son peuple, fût-il mille et mille
fois conquis, exilé ou captif. L'étranger ne peut pas être son roi,
l'envahisseur son maître et, bien que des lois justes, qu'elles soient
instituées par les peuples ou par ceux qui les ont conquis, aient
toujours la vertu et la puissance qui sont l'apanage de la justice, rien
ne peut assurer à aucune race, ni à aucune classe d'hommes de bienfaits
durables que la flamme qui est dans leur propre cœur, allumée par
l'amour du pays natal.

16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra
jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles des
Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race
conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez
pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays
sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus
que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou
l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie
lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais
il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette
vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze
noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons changer
un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra exactement
la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour toujours. Les onze
autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.

17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers
l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la géographie
qui nous est nécessaire. De même que les royaumes du nord sont séparés
du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont séparés des dynasties
«Orientales» proprement dites par l'Euphrate, qui «plongeant pendant une
partie de son cours dans le Golfe Persique va des rives du Béloutchistan
et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et forme une immense cheminée
d'air chaud dont la base» (ou ouverture) «est sur les tropiques tandis
que son extrémité atteint le 37e degré de latitude nord.

«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux Simoun)
rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezeerat Omer, pendant que le
baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable d'ébranler la foi
d'un vieil Indien lui-même[119].»

[Note 119: Sir F. Palgrave, _Arabie_, vol. II, p. 155. J'adopte avec
reconnaissance dans le paragraphe suivant sa division des nations
asiatiques (p. 160).--(Note de l'Auteur.)]

18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie
comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans
cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des juifs
rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme
l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la
naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de
bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse,
l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être
exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux
chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la
vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a eu
d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de
l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Mèdes, Bactres, Parthes
et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons
pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir chez
nous, dans notre propre territoire historique.

19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer
simplement des zones septentrionales et centrales notre propre
territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot
arabe[120] pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte disparaît
peu après le IVe siècle, tandis que celle de l'Arabie, puissante dès le
début, grandit au VIe siècle sous la forme d'un empire dont nous n'avons
pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez apprécier de la manière la
plus juste le principe religieux sur lequel est édifié cet empire en
vous souvenant que, tandis que les Juifs prononçaient eux-mêmes la
déchéance de leur pouvoir prophétique en exerçant la profession de
l'usure sur toute la terre, les Arabes revenaient à la simplicité de la
prophétie, telle qu'elle était à ses commencements auprès du puits
d'Agar[122] et ne sont pas d'ailleurs des adversaires du Christianisme,
mais seulement des fautes ou des folies des chrétiens. Ils gardent
encore leur foi en un seul Dieu, celui qui parla à Abraham[123] leur
père, et sont dans cette simplicité, bien plus véritablement ses enfants
que les chrétiens de nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter
dans des conciles vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du
Père, du Fils et du Saint-Esprit.

[Note 120: Le XXXVIe chapitre de Gibbon commence par une sentence
qui peut être prise comme l'épitome de l'histoire tout entière que nous
avons à étudier. «Les trois grandes nations du monde, les Grecs, les
Sarrazins, les Francs, se rencontrèrent toutes sur le théâtre de
l'Italie.»

J'emploie le mot plus général de Goths au lieu de Francs et le mot plus
précis Arabe au lieu de Sarrasins, mais en dehors de cela le lecteur
remarquera que la division est la même que la mienne. Gibbon ne
reconnaît pas le peuple romain comme nation, mais seulement la puissance
romaine comme empire.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 121: De récents événements ont montré la force de ces paroles
(Note de la revision, mai 1885).--(Note de l'Auteur.)]

[Note 122: Mais l'ange de l'Eternel la trouva auprès d'une fontaine
d'eau au désert, près de la fontaine qui est au chemin de Sair. Et il
lui dit: Agar, servante de Saraï, d'où viens-tu, etc. (Genèse, XVI, 7 et
8.)--(Note du Traducteur.)]

[Note 123: Genèse, XII, 1.--(Note du Traducteur.)]

20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire
de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe,
chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers tous
les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier une
autre notion encore, celle de l'_Empire_ Romain (Voyez la note du
dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son
extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes
n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel
correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de
discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées, et
comme une traduction de la pensée grecque en un système plus concentré
et plus assimilable à elles. La zone classique, du commencement à la fin
de son règne effectif, repose sur ces deux éléments: l'imagination
grecque avec la règle romaine; et les divisions ou les dislocations des
IIIe et IVe siècles ne font que laisser paraître d'une manière toute
naturelle leurs différences, quand le système politique qui les
dissimulait fut mis à l'épreuve par le christianisme.

Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement
perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths,
les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme
vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est
un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres
inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les schismes
confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.

Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les
derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils
éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations
que je voudrais fixer dans votre mémoire.

21. Au milieu du IVe siècle vous avez politiquement ce que Gibbon
appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci
signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans
hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que
l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend
son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler leur
autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.

A son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de l'Est,
du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il réserve à
son propre gouvernement immédiat les «préfectures toujours en guerre
d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité de la Grèce jusqu'au
rempart calédonien et du rempart de Calédonie au pied du mont Atlas.»
Ceci veut dire, en prose moins poétiquement rythmée (Gibbon eût mieux
fait de mettre tout de suite son histoire en hexamètres), que
Valentinien garde sous sa propre surveillance toute l'Europe et
l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son frère. La Lydie
et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas former un empire
d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies, utiles pour
l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en temps de guerre.
Il n'y eut jamais du VIIe siècle avant au VIIe siècle après Jésus-Christ
qu'un seul empire romain[124], expression du pouvoir sur l'humanité
d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola; il expire quand leur
race et leur caractère expirent; son extension nominale, son éclat à un
moment quelconque, n'est rien de plus que le reflet plus ou moins
lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un autel où leur aliment
était de nobles âmes. Il n'y a aucune date véritable de son partage, il
n'y en a pas de sa destruction. Que le Dacien Probus ou le Norique
Odoacre soit sur le trône, la force de son principe vivant est seule à
considérer, demeurant dans les arts, dans les lois, dans les habitudes
de la pensée, régnant encore en Europe jusqu'au XIIe siècle; régnant
encore aujourd'hui comme langue et comme exemple sur tous les hommes
cultivés.

[Note 124: Cf. Il n'y eut jamais qu'un seul art grec, des jours
d'Homère à ceux du doge Selvo (_St-Marks Rest_, VIII, § 92).--(Note du
Traducteur.)]

[Note 125: Dans _Crown of wild olive_ Cincinnatus symbolisait aussi
la force de Rome. «Elle fut (l'agriculture), la source de toute la force
de Rome et de toute sa tendresse, l'orgueil de Cincinnatus et
l'inspiration de Virgile (_la Couronne d'olivier sauvage_, p.
196).--(Note du Traducteur.)]

22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la
définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non celle
de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et
Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au sud
du Danube pour grec. Les deux principales régions situées immédiatement
au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et supérieure formées de la
pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au fleuve, avec les plaines
qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire attention à cette région à
cause de l'importance qu'elle a eue en formant l'alphabet mœso-gothique
dans lequel «le grec est de beaucoup l'élément principal[126]»,
fournissant seize lettres sur vingt-quatre. L'invasion gothique sous le
règne de Valens est la première qui établisse une nation teutonne en
deçà de la frontière de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se
placer plus immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque,
Ulphilas, adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa
traduction de la Bible, et cette traduction le répand partout et assure
sa durée jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.

[Note 126: Milman, _Histoire du christianisme_, vol. III, p.
36.--(Note de l'Auteur.)]

23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les
pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et
allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux
montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me
former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à aucune
époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils peuvent tous
être considérés en masse comme des Grecs du nord, plus ou moins de sang
et de dialecte grec suivant le degré de leur proximité avec la Grèce
proprement dite; bien que ne partageant pas sa philosophie et ne se
soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous cas bien plus exact
de parler en bloc de toutes ces régions illyriennes, mœsiennes et
macédoniennes, comme étant toutes grecques, que de parler avec Gibbon ou
Valentinien de la Grèce et de la Macédoine comme étant toutes
illyriennes[127].

[Note 127: Je trouve la même généralisation fournie à l'étudiant
moderne dans le terme «péninsule balkanique» qui éteint à la fois tout
rayon et toute trace de l'histoire du passé.--(Note de l'Auteur.)]

24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons
l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule, et limitée par
«le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la
Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début considérées
comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur lien avec le
continent conçu comme formé par l'établissement des Bretons en Bretagne
et pas du tout par l'influence romaine au-delà de l'Humber.

[Note 128: Gibbon dit plus clairement: «De la côte ou de l'extrémité
de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine celte fut
distinctement conservé dans la ressemblance perpétuelle du langage, de
la religion et des manières, et le caractère particulier des différentes
tribus britanniques peut être naturellement attribué à l'influence de
circonstances accidentelles et locales.» Les Ecossais des plaines,
«mangeurs de froment», ou vagabonds et les Irlandais, sont entièrement
identifiés par Gibbon à l'époque où commence notre propre histoire. «_Il
est certain_ (l'italique est de lui, non de moi) qu'à l'époque du déclin
de l'empire romain la Calédonie, l'Irlande et l'île de Man étaient
habitées par les Ecossais» (chap. XXV, vol. IV, p. 279). La civilisation
plus avancée et le moindre courage des _Anglais_ des plaines faisaient
d'eux les victimes de l'Ecosse ou les sujets reconnaissants de Rome. Les
montagnards, pictes dans les Grampians, ou autochtones dans la
Cornouailles et le pays de Galles, n'ont jamais été instruits ni
subjugués et restent aujourd'hui la force inculte et sans peur de la
race britannique.--(Note de l'Auteur.)]

25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et
remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la
plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la
zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même
climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la
chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même
encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone
classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en plus,
la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe, qui en
est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la chaleur de
ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129] qui s'est
consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130].

[Note 129: «Le Phénix est, dès la plus haute antiquité chrétienne,
le symbole de l'immortalité» (Emile Male, _Histoire de l'art religieux
au_ XIIIe _siècle_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 130: Voir dans _On the old road_, l'Espoir de la Résurrection,
condition nécessaire du Chant pour les chrétiens. Même dans l'antiquité
le chant d'Orphée, le chant de Philomèle, le chant du cygne, le chant
d'Alcyon, sont inspirés par un espoir obscur de résurrection (_On the
old road_, II, 45 et 46).--(Note du Traducteur.)]

26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il
n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa
littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations profondément
instructives,--si le devoir d'un historien était de réfléchir au lieu de
raconter. La puissance de la foi chrétienne fut toujours fondée en effet
sur les prophéties écrites et les récits de la Bible; et sur les
interprétations que les grands ordres monastiques donnèrent de leur
signification beaucoup plus par leur exemple que par leurs préceptes. La
poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent fournies à l'Église
latine par saint Jérôme pendant que la vertu et l'efficacité de la vie
monastique sont résumées dans la règle de saint Benoit. Comprendre la
relation de l'œuvre accomplie par ces deux hommes avec l'organisation
générale de l'Église, est de première nécessité pour l'intelligence de
la suite de son histoire.

Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de l'
«Institution de la vie monastique» au IIIe siècle. Mais la vie
monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de
prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour
oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le buisson
ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit troupeau de
brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut dans les déserts
jusqu'au moment de paraître devant Israel[134]». Nous en voyons la
première «institution» pour l'Europe sous Numa, dans ses vierges
vestales et son collège des Augures, fondés sur la conception d'origine
étrusque et devenue romaine d'une vie pure consacrée au service de Dieu
et d'une sagesse pratique conduite par lui[135].

[Note 131: Allusion au verset de la Genèse qui précède le Songe de
Jacob: «Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et
s'endormit au même lieu (Genèse, XXVIII, 11).--(Note du Traducteur.)]

[Note 132: Allusion à la Bible: «Alors Moïse dit: Je me détournerai
maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se
consume pas» (Exode, III, 3).--(Note du Traducteur.)]

[Note 133: 1 Samuel, XVII, 28.--(Note du Traducteur.)]

[Note 134: Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint
Jean-Baptiste.--(Note du Traducteur.)]

[Note 135: Je dois moi-même marquer comme particulièrement fatale
dans le déclin de l'empire romain, l'heure où Julien rejette le conseil
des augures. «Pour la dernière fois les Aruspices Etrusques
accompagnèrent un empereur romain, mais par une singulière fatalité leur
interprétation défavorable des signes du ciel fut dédaignée, et Julien
suivit l'avis dos philosophes qui colorèrent leur prédiction des teintes
brillantes de l'ambition de l'empereur». (Milman, _Histoire du
christianisme_, chap. VI.)--(Note de l'Auteur.)]

La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la
corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans
l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le
christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.

27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la
nouvelle institution!), «la mère féconde de ta superstition, fournit le
premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses superstitions
comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la superstition
qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple--entre les races imaginatives
du monde entier--ne connut peut-être aussi peu le prosélytisme que la
sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus proche de ses voisins pour
lui faire adorer avec elle des chats et des cobras; et je suis seul, à
ce que je crois, parmi les écrivains récents à conserver l'opinion
d'Hérodote[136] sur l'influence qu'elle a exercée sur la théologie
archaïque de la Grèce. Mais cette influence, si influence il y eut,
consista seulement à en ébaucher la forme et non à lui donner des rites;
de sorte que dans aucun cas et pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère
de la superstition: tandis que sans discussion possible, elle fut pour
tous les peuples, et pour toujours, la mère de la géométrie, de
l'astronomie, de l'architecture et de la chevalerie. Elle fut pour les
éléments matériels et techniques maîtresse de littérature, enseignant à
des auteurs qui auparavant, ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le
bois, à fabriquer le papier et à graver le porphyre. Elle fut la
première à exposer la loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut
l'Educatrice de Moïse; et l'Hôtesse du Christ.

[Note 136: «Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec
Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée des
traits caractéristiques de la physionomie d'un écrivain, et ne s'en
tenant pas au sujet de Ruskin à tout ce qu'on a pu lui dire, que c'était
un prophète, un voyant, un protestant et autres choses qui n'ont pas
grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement
secondaires, sont cependant très «ruskiniens». Ruskin vit dans une
espèce de société fraternelle avec tous les grands esprits de tous les
temps, et comme il ne s'intéresse à eux que dans la mesure où ils
peuvent répondre à des questions éternelles, il n'y a pas pour lui
d'anciens et de modernes et il peut parler d'Hérodote comme il ferait
d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la
mesure où ils sont «actuels», peuvent servir d'illustration à nos
méditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais
aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul, n'étant
plus considérées comme relatives à une époque, ont une plus grande
importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique
qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la
façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, Ruskin déduit qu'il
était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà à onze ans, apprenant les
odes d'Anacréon pour son plaisir, il y apprit «avec certitude, ce qui me
fut très utile dans mes études ultérieures sur l'art grec, que les Grecs
aimaient les colombes, les hirondelles et les roses tout aussi
tendrement que moi» (_Præterita_, § 81). Evidemment pour un Emerson la
«culture» a la même valeur. Mais sans même nous arrêter aux différences
qui sont profondes, notons d'abord, pour bien insister sur les traits
particuliers de la physionomie de Ruskin, que la science et l'art
n'étant pas distincts à ses yeux (Voir l'_Introduction_, p. 51-57) il
parle des anciens comme savants avec la même révérence que des anciens
comme artistes. Il invoque le 104º psaume quand il s'agira de
découvertes d'histoire naturelle, se range à l'avis d'Hérodote (et
l'opposerait volontiers à l'opinion d'un savant contemporain) dans une
question d'histoire religieuse, admire une peinture de Carpaccio comme
une contribution importante à l'histoire descriptive des perroquets
(_St-Marks Rest: The Shripe of the Slaves_). Evidemment nous
rejoindrions vite ici l'idée de l'art sacré classique (Voir plus loin
les notes des pages 244, 245, 246 et des pages 338 et 339) «il n'y a
qu'un art grec, etc., saint Jérôme et Hercule», etc., chacune de ces
idées conduisant aux autres. Mais en ce moment nous n'avons encore qu'un
Ruskin aimant tendrement sa bibliothèque, ne faisant pas de différence
entre la science et l'art, par conséquent pensant qu'une théorie
scientifique peut rester vraie comme une œuvre d'art peut demeurer belle
(cette idée n'est jamais explicitement exprimée par lui, mais elle
gouverne secrètement, et seule a pu rendre possible toutes les autres)
et demandant à une ode antique ou à un bas-relief du moyen âge un
renseignement d'histoire naturelle ou de philosophie critique, persuadé
que tous les hommes sages de tous les temps et de tous les pays sont
plus utiles à consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui.
Naturellement cette inclination est réprimée par un sens critique si
juste que nous pouvons entièrement nous fier à lui, et il l'exagère
seulement pour le plaisir de faire de petites plaisanteries sur
«l'entomologie du XIIIe siècle», etc., etc.--(Note du Traducteur.)]

28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les
disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une
perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou
dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait
pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du
monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des cloîtres.
Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent comme les
spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles, miséricordieuses
et laborieuses des sociétés chrétiennes sont établies; et les
récompenses clairement reconnaissables de la solitude céleste sont
accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert pour sa
rédemption[137].

[Note 137: Même les meilleurs historiens catholiques trop
habituellement ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la
vertu monastique et la règle bénédictine du travail agricole.--(Note de
l'Auteur à la revision de 1885.)]

29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec une
énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour apprécier,
encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce qu'il ait eu
le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie de renoncement
sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne raisonnable voulût ou
osât nier les avantages à la fois de corps et d'esprit qu'elle a
ressentis durant les périodes où elle a été accidentellement privée de
luxe, ou exposée au danger. L'extrême vanité de l'Anglais moderne qui
fait de lui-même un Stylite momentané sur la pointe d'un Horn[138] ou
d'une Aiguille et sa confession occasionnelle du charme de la solitude
dans les rochers, dont il modifie néanmoins l'âpreté en ayant son
journal dans sa poche et à la prolongation de laquelle il échappe avec
reconnaissance grâce à la plus prochaine table d'hôte, devrait nous
rendre moins dédaigneux de l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état
d'âme dans lequel les anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine
se condamnaient à une vie de retraite et de souffrance sans autre
réconfort que des visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des
formes pathologiques de l'état mental soient la conséquence nécessaire
d'émotions excessives et toutes subjectives, quelles que soient
d'ailleurs ces émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du
désert; mais ni les médecins ni les moralistes n'ont encore essayé de
distinguer les états morbides de l'intelligence[139] où vient finir un
noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de
l'avarice ou de la débauche.

[Note 138: Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux
montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.--(Note du
Traducteur.)]

[Note 139: La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux
effets de la mortification et la constatation historique qui suit
doivent être remarquées comme contenant déjà tous les systèmes des
philosophes ou des politiques modernes qui ont, depuis, changé les
monastères d'Italie en baraques et les églises de France en magasins.
«Ce martyre volontaire a forcément détruit graduellement la sensibilité,
aussi bien de l'esprit que du corps; car _on ne peut admettre_ que les
fanatiques qui se torturent eux-mêmes soient capables d'aucune affection
vive pour le reste de l'espèce humaine. _Une sorte d'insensibilité
cruelle a caractérisé les moines de toute époque et de tout pays._»

Combien de pénétration et de jugement, dénote cette sentence,
apparaîtra, j'espère, au lecteur, à mesure que je déroulerai devant lui
l'histoire véritable de sa foi; mais étant moi-même, je crois, un des
derniers témoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au
commencement de ce siècle, je puis renvoyer au portrait parfait et digne
de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donné par Scott
dans l'introduction du _Monastère_; quant à moi je puis dire que les
sortes de caractères les plus doux, les plus raffinés, les plus
aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont
été ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant été élevés dans la
loi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais pas
Mrs Alexander's Edwige (Note de la revision de 1885).--(Note de
l'Auteur.)]

30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature, mes
jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le IVe
siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de pauvreté et
de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une connaissance plus
intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous n'avons aucune lumière
qui nous permette de savoir utilement ni ce qu'ils souffrirent ni ce
qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas apprécier l'influence édifiante ou
réprobatrice de leurs exemples sur le monde chrétien moins zélé; et Dieu
seul sait jusqu'où leurs prières furent entendues ou leurs personnes
agréées. Nous pouvons seulement constater avec respect que dans leur
grand nombre pas un seul ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette
sorte d'existence, aucun n'a péri par mélancolie ou suicide; les
souffrances auxquelles ils se condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les
infligèrent jamais dans l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent
amères ou qu'elles purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur
la montagne ou dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour
eux aussi lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous
passons nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.

31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et
consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie
d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le regardions
comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a traversée
lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais il
représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non pas
l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un maître et
d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle ferveur
d'admiration ou d'espérance--restant jusqu'à la fin non seulement aussi
impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux; et les
contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou dissimulé
son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de sa réelle
personnalité lorsque nous arriverons à comprendre la simplicité de sa
foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente qui peut si
facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est jamais contenue
par le calcul.

32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes
dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux
passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement
différente les principes dirigeants de sa conduite politique. «Jérôme
commence(!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il n'arriva, _il
n'aspira_ à aucune dignité dans l'Église. Bien qu'ordonné prêtre contre
son gré, il échappa à la dignité épiscopale qui fut imposée aux prêtres
les plus distingués de son temps.» (_Histoire du Christianisme_, liv.
III).

«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas l'objet
avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de Rome. Le
refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre à cette
situation par ses passions violentes, sa façon insolente de traiter ses
adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa faculté presque
sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être attribué à la sagesse
instinctive et avisée de Rome? (_Histoire du Christianisme latin_, liv.
I, chap. II.)

33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la «sagesse
avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose instinctivement
que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel
dans le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses motifs.
L'idée qu'il soit possible de rechercher l'influence pour l'usage
bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente pas une fois dans les
pages d'un seul historien ecclésiastique d'époque récente. Dans nos
études des temps passés nous mettrons tranquillement hors de cause, avec
la permission des lecteurs, tous les récits des «espérances chéries en
secret» et nous donnerons fort peu d'attention aux raisons de la
conduite des hommes du moyen âge qui paraissent logiques aux
rationalistes, et probables aux politiciens[140]. Nous nous occuperons
seulement de ce que ces singuliers et fantastiques chrétiens du passé
dirent d'audible et firent de certain.

[Note 140: L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et
de cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui
ont l'âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en partie
par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en ressentent; et il
est horrible de contempler la quantité de faux témoignages contre leurs
voisins que portent des écrivains médiocres, simplement pour arrondir
leurs jugements superficiels et leur donner plus de force. «Jérôme
admet, en effet, _avec une humilité spécieuse mais sujette à caution_,
l'infériorité du moine non ordonné au prêtre ordonné», dit Dean Milman,
dans son chapitre XI, faisant suivre son doute gratuit sur l'humilité de
Jérôme d'une affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses
adversaires. «Le clergé, _cela est hors de doute_, eut la sagesse de
deviner le rival _dangereux_, quant à l'influence et l'autorité, qui
apparaissait dans la société chrétienne.--(Note de l'Auteur.)]

La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine de
Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun
homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre
que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents
vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale au
nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi, près
d'Aquileja[141]. En tout cas c'était sous le climat vénitien et en vue
des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon
grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune homme
faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.

[Note 141: Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église
San Giorgio di Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme
canal, un peu avant d'arriver à l'infini frémissant et miroitant de la
lagune on aborde à cet «Autel des Esclaves» où on peut voir (quand le
soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à saint
Jérôme. Il faut avoir avec soi _Saint Marks Rest_ et lire tout entier le
chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce soit un des
meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a été visiblement écrit sous
l'empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de la _Bible
d'Amiens_,--et pour donner au «Dompteur du lion» une illustration où
l'on voit «le lion». C'est de septembre 1876 à mai 1877, c'est-à-dire
deux ou trois ans avant de commencer la _Bible d'Amiens_ que Ruskin
était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le passage de _Saint-Marks
Rest_:

«Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que
pareille chose fût placée dans une église! Assurément rien ne pourrait
être plus parfait comme art comique; saint Jérôme, en vérité,
introduisant son lion novice dans la vie monastique, et l'effet produit
sur l'esprit monastique vulgaire.

«Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique de
tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux. «Demandez
après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme grave.»

«Mais aujourd'hui Mercutio lui-même n'est pas plus fantasque ni
Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du «doux animal et d'une
bonne conscience» que n'est ici le peintre quand il dessine son lion
souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un saint du
Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la blessure
faite par l'épine, en partie en signe de prière:

       Car si je devais, comme lion venir en lutte
       En ce lieu, ce serait pitié pour ma vie.

«Les moines s'enfuyant sont tout d'abord à peine intelligibles et ne
semblent que des masses obliques blanches et bleues; et il y a eu grande
discussion entre M. Muray et moi pendant qu'il dessinait le tableau pour
le Musée de Sheffield, pour savoir si l'action de fuir était, en
réalité, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient
réellement comme des archers olympiques...; moi, au contraire, estimant
que Carpaccio a échoué, n'ayant pas le don de représenter le mouvement
rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute pas que
l'action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien dessinée;
mais à cette époque les peintres vénitiens n'avaient appris à
représenter qu'un mouvement lent et digne, et ce n'est que cinquante ans
plus tard, sous l'influence classique, que vint la puissance impétueuse
de Véronèse et du Tintoret.

«Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes à se poser
relativement à ce sujet de saint Jérôme que celle de l'habileté
artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie; mais n'est-ce
qu'une raillerie? La tradition elle-même est-elle une raillerie? ou
est-ce seulement par notre faute, et peut-être par celle de Carpaccio,
que nous la faisons telle?

«En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio,
comme je vous l'ai souvent dit, n'est pas responsable lui-même en cette
circonstance. Il commence par se préoccuper de son sujet, comptant, sans
aucun doute, l'exécuter très sérieusement. Mais son esprit n'est pas
plus tôt fixé dessus que la vision s'en présente à lui comme une
plaisanterie et il est forcé de le peindre ainsi. Forcé par les
destins... C'est à Atropos et non à Carpaccio que nous devons demander
pourquoi ce tableau nous fait rire; et pourquoi la tradition qu'il
rappelle nous paraît purement chimérique et n'est plus qu'un objet de
risée. Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour
qui ne passe sans avoir augmenté mes doutes sur le bien fondé des mépris
où nous nous complaisons et mon désir anxieux de découvrir ce qu'il y
avait à la racine des récits des hommes de bien, qui sont maintenant la
fortune du moqueur.

«Et j'ai besoin de lire une bonne _Vie de saint Jérôme_. Et si je vais
chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l'autobiographie de George
Sand, et la vie de M. Sterling peut-être; et de M. Werner, écrit par mon
propre maître et qu'en effet j'ai lu, mais j'oublie maintenant qui
furent soit M. Sterling ou M. Werner; et aussi peut-être j'y trouverai
dans la littérature religieuse la vie da M. Wilberforce et de Mrs Fry;
mais non le plus petit renseignement sur saint Jérôme. Auquel néanmoins,
toute la charité de George Sand, et toute l'ingénuité de M. Sterling, et
toute la bienfaisance de M. Wilberforce, et une grande quantité, sans
que nous le sachions, du bonheur quotidien et de la paix de nos propres
petites vies de chaque jour, sont véritablement redevables, comme à une
charmante vieille paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous
n'eussions jamais lu un mot de la _Bible protestante_. Il est,
toutefois, inutile de commencer une vie de saint Jérôme à présent, et de
peu d'utilité pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de
saint Jérôme, mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci
sur lui, qui n'est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais
entièrement vrai, et qui est le commencement de faits d'une importance
sans limites pour toute l'Europe moderne--à savoir, qu'il était né de
bonne ou du moins de riche famille, en Dalmatie, c'est-à-dire à
mi-chemin entre l'Orient et l'Occident; qu'il rendit le grand livre de
l'Orient, la _Bible_, lisible pour l'Occident, qu'il fut le premier
grand maître de la noblesse du savoir et de l'ascétisme affable et
cultivé, comme opposés à l'ascétisme barbare; le fondateur, à proprement
dire, de la cellule bien arrangée et du jardin soigné, là où avant il
n'y avait que le désert et le bois inculte,--et qu'il mourut dans le
monastère qu'il avait fondé à Bethléem.

«C'est cette union d'une vie douce et raffinée avec une noble
continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la
montagne et en faisant un cloître couvert de fresques, amenant ses bêtes
sauvages à devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reçu ordre de
peindre pour nous, et avec un incessant raffinement d'imagination
exquise il remplit ces trois canevas d'incidents qui signifiaient, à ce
que je crois, l'histoire de toute la vie monastique, et la mort, et la
vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand et sage et
bienfaisant esprit régnant à jamais sur toute culture domestique; et le
secours que la société des âmes des créatures inférieures apporte avec
elle à la plus haute intelligence et à la vertu de l'homme. Et si au
dernier tableau,--saint Jérôme en train de travailler, pendant que son
chien blanc» dans _Præterita_ (III, II) Ruskin dit que son chien Wisie
était exactement pareil au chien de saint Jérôme dans Carpaccio]
«observe d'un air satisfait son visage,--vous voulez comparer, dans
votre souvenir, un morceau de chasse par Rubens ou Snyders, où les
chiens éventrés roulent sur le sol dans leur sang, vous commencerez
peut-être à sentir qu'il y a quelque chose de plus sérieux dans ce
kaléidoscope de la chapelle de Saint-Georges que vous ne l'aviez cru
d'abord. Et, si vous vous souciez de continuer à le suivre avec moi,
pensons à ce sujet risible un peu plus tranquillement.

«180. Quel témoignage nous est apporté ici, volontairement ou
involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la
perception la plus subtile, vivant au milieu d'elle? Que tous les moines
qui ont aperçu le lion sont terrifiés à en perdre l'esprit. Quelle
preuve curieuse de la timidité du monachisme! Voici des hommes qui font
profession de préférer à la Terre le Ciel--se préparant à passer de
l'une à l'autre--comme à la récompense de tout leur sacrifice présent!
Et voilà la façon dont ils reçoivent la première chance qui leur est
offerte d'accomplir ce changement d'état.

«Evidemment l'impression de Carpaccio sur les moines doit être qu'ils
étaient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu'ils
aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la
mort, par conséquent reculaient devant les formes du danger qui étaient
l'affaire des guerriers de la chevalerie, d'une façon quelque peu
égoïste et mesquine.

«Il les regarde clairement dans leur rôle de chevaliers. Ce qu'il pourra
nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d'un témoin prévenu en
leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, même ici.
L'arrangement, agréable dans la sauvagerie, des arbres; les bâtiments
pour les besoins religieux et agricoles disposés comme dans une
exploitation américaine de défrichement, çà et là, comme si le terrain
avait été préparé pour eux; la grâce parfaite d'un art joyeux, pur,
illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la chapelle,
d'un portrait de saint[A], enfin, et par-dessus tout, la parfaite bonté,
la tendresse pour tous les animaux. N'êtes-vous pas, quand vous
contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de comprendre quelle
sorte d'hommes furent ceux qui mirent à l'abri du tumulte des guerres
les doux coins de prairies qu'arrosent vos propres rivières descendues
des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et Tintern? Mais, du saint
lui-même, Carpaccio n'a que du bien à vous dire. Les moines vulgaires
étaient, du moins, des créatures inoffensives, mais lui est une créature
forte et bienfaisante. «Calme, devant le lion!» dit le Guide avec sa
perspicacité habituelle, comme si, seul, le saint avait le courage
d'affronter la bête furieuse,--un Daniel dans la fosse aux lions! Ils
pourraient aussi bien dire de la beauté vénitienne de Carpaccio qu'elle
est calme devant le petit chien. Le saint fait entrer son nouveau favori
comme il amènerait un agneau, et il exhorte vainement ses frères à ne
pas être ridicules.

«L'herbe sur laquelle ils ont laissé tomber leurs livres est ornée de
fleurs; il n'y a aucun signe de trouble ni d'ascétisme sur le visage du
vieillard, il est évidemment tout à fait heureux, sa vie étant complète
et la scène entière est le spectacle de la simplicité et de la sécurité
idéales de la sagesse céleste:

«Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la
paix.»--(Note du Traducteur.)

Le verset biblique qui termine cette citation est tiré des Proverbes
(III, 17).]

[Note A: Voyez la partie du monastère qu'on aperçoit au loin, dans
le tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte
couverte de lierre et sa corniche enluminée.]

Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous les
établissements d'études classiques, mais très loin d'être un moine, pas
encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les charges trop
sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et contemplant sans
aversion les splendeurs mondaines ou sacrées qui brillaient à ses yeux
durant les années de collège qu'il passait dans la capitale.

Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore concentrés à
Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur dernier refuge
dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome offrait encore
l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132 temples et 180 plus
petites chapelles ou autels encore consacrés à leur Dieu tutélaire et
servant à l'exercice public du culte. Le Christianisme ne s'était jamais
aventuré à s'emparer de ces quelques monuments qui eussent pu être
transformés à son usage, encore moins avait-il le pouvoir de les
détruire. Les édifices religieux étaient sous la protection du préfet de
la ville et le préfet était habituellement un païen: en tout cas il
n'eût souffert aucune atteinte à la paix de la ville, aucune violation
de la propriété publique.

«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté
inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient
les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome,
ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire. Quelques
années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient les sacrifices
s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais du public, _les
pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain tout entier_.
L'orateur païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur aurait craint en les
abolissant, de mettre en danger la sûreté de l'État. L'empereur portait
encore le titre et les insignes du Souverain Pontife; les consuls avant
d'entrer en fonctions montaient au Capitole, les processions religieuses
passaient à travers les rues encombrées et le peuple se pressait aux
fêtes et aux représentations qui faisaient encore partie du culte
païen[142].»

[Note 142: Milman, _Histoire du Christianisme_, vol. III, p, 162.
Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la
papauté.--(Note de l'Auteur.)]

Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes chrétiennes
tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur principal
ennemi--la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons rien qui
nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le cours de ses
propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie tout entière
fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur qui est la base de
son caractère une phrase de lui, relativement à ce changement qui vaut
des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai non seulement mes
parents et ma famille mais les habitudes luxueuses d'une vie raffinée.»

Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins
courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux convertis
des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère plus que moi,
n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentons de quitter pour des
intérêts très inférieurs notre père ou notre mère, et ne voyons pas la
nécessité d'aucun plus grand sacrifice; nous connaîtrions plus de
nous-mêmes et du christianisme si nous avions plus souvent à soutenir
l'épreuve que saint Jérôme trouvait la plus difficile. J'ai vu que ses
biographes lui donnaient çà et là des marques de leur mépris parce qu'il
est une jouissance à laquelle il ne fut pas capable de renoncer, celle
du savoir; et les railleries habituelles sur l'ignorance et la paresse
des moines se reportent dans son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez
luxueux pour porter sa bibliothèque dans son havresac. Et il serait
curieux de savoir (en mettant comme il est de mode de le faire
aujourd'hui l'idée de la Providence entièrement de côté) si, sans cet
enthousiasme littéraire qui était dans une certaine mesure une faiblesse
du caractère de ce vieillard, la Bible fût jamais devenue la
bibliothèque de l'Europe.

[Note 143: Saint Mathieu, X, 37. Cf. _Fors Clavigera_: «Il vient une
heure pour tous ses vrais disciples où cette parole du Christ doit
entrer dans leur cœur: «Celui qui aime son père et sa mère plus que moi
n'est pas digne de moi.» Quitter la maison où est votre paix, être en
rivalité avec ceux qui vous sont chers: c'est cela--si les paroles du
Christ ont un sens--c'est bien cela qui sera demandé à ses vrais
disciples.»--(Note du Traducteur.)]

Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu première
du mot _Bible_[144]: non pas livre simplement; mais «Bibliotheca»,
Trésor de Livres; et il serait, je le répète, curieux de savoir jusqu'à
quel point,--si Jérôme, au moment même où Rome, qui l'avait instruit,
était dépossédée de sa puissance matérielle, n'avait pas fait de sa
langue l'oracle de la prophétie hébraïque, ne s'en était pas servi pour
constituer une littérature originale et une religion dégagée des
terreurs de la loi mosaïque,--l'esprit de la Bible eût pénétré dans les
cœurs des Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et
Alfred.

[Note 144: _Sesame and lilies, of Kings Treasuries_, 17: «Quel effet
singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitués à
prendre l'acception usuelle d'un mot pour le sens véritable de ce mot,
si nous gardions la forme grecque _biblos_ ou _biblion_ comme
l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans le
cas particulier où nous désirons donner de la dignité à l'idée et en le
traduisant en anglais partout ailleurs. Par exemple, nous traduirions
ainsi les _Actes des Apôtres_ (XIX, 19). «Beaucoup de ceux qui
exerçaient des arts magiques réunirent leurs Bibles et les brûlèrent
devant tous les hommes, et en comptèrent le prix et le trouvèrent de
cinquante mille pièces d'argent. Et, si au contraire, nous traduisions
là où nous la conservons, et parlons toujours du Saint Livre au lieu de
la Sainte Bible, etc.»--(Note du Traducteur.)]

Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument si
passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement comme
une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait à
accomplir[145] encore moins de la portée de cet accomplissement.
J'aurais de la joie à croire que les paroles du Christ: «S'ils
n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés quand
même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus jusqu'à
ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes serait rendue
audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que nous en avons la
preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta les tranquilles
instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par exercice
d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se plut à adoucir
la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal vénitien, au feu
changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des livres» prit la forme
immuable dont tout l'art futur des nations de l'Occident devait être une
interprétation de jour en jour élargie.

[Note 145: Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur âme
est à la base de l'idée que Ruskin se fait de tous les prophètes,
c'est-à-dire de tous les hommes vraiment géniaux. Parlant de lui-même il
dit: «Ainsi, d'année en année, j'ai été amené à parler, ne sachant pas,
lorsque je dépliais le rouleau où était contenu mon message, ce qui se
trouverait plus bas, pas plus qu'un brin d'herbe ne sait quelle sera la
forme de son fruit (_Fors_, IV, lettre LXXVIII, p. 121) et parlant des
derniers jours de la vie de Moïse: «Quand il vit se dérouler devant lui
l'histoire entière de ces quarante dernières années et quand le mystère
de son propre ministère lui fut enfin révélé» (_Modern Painters_, IV, V,
XX, 46, cité par M. Brunhes). Mais cet avenir que les hommes ne voient
pas, est déjà contenu dans leur cœur. Et Ruskin me semble ne jamais
l'avoir exprimé d'une façon plus mystérieuse et plus belle que dans
cette phrase sur Giotto enfant, quand pour la première fois il vit
Florence: «Il vit à ses pieds les innombrables tours de la cité des lys;
mais la plus belle de toutes (le Campanile) était encore cachée dans les
profondeurs de son propre cœur» (_Giotto and his work in Padua_, p. 321
de l'édition américaine: _The Pœtry of Architecture; Giotto and his work
in Padua_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 146: Saint Luc, XVI, 31.--(Note du Traducteur.)]

Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la
traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus
facile et plus général, mais le fait de les _avoir présentées à l'Église
comme étant d'autorité universelle_. Les premiers Gentils parmi les
chrétiens avaient naturellement une tendance à développer oralement en
l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre des Gentils
jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la loi judaïque
fît place au doute sur son inspiration; et même après la chute de
Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son observance. De sorte que,
peu d'années seulement après que le reste des Juifs exilés à Pella eut
élu le Gentil Marcus comme évêque, et obtenu l'autorisation de retourner
à l'Oelia Capitolina bâtie par Adrien sur la montagne de Sion, «ce
devint un sujet de doute et de controverse que de savoir si un homme qui
sincèrement reconnaissait Jésus comme le Messie mais qui continuait à
observer la loi de Moise pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que
d'un autre côté les plus instruits et les plus riches de ceux qui
avaient le nom de chrétiens, désignés généralement par l'appellation de
«sachant» (Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des
évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIe siècle «en plus de
cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et donnèrent
naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes et les
discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs doctrines
respectives[148].»

[Note 147: Gibbon, chap. XV (II, 277).]

[Note 148: _Ibid._, II, 283.--Son expression «les plus instruits et
les plus riches» doit être retenue comme confirmation de ce fait qui
apparaît éternellement dans le christianisme que des cerveaux modestes
dans leurs conceptions, et des vies peu soucieuses du gain sont les plus
aptes à recevoir ce qu'il y a d'éternel dans les principes
chrétiens.--(Note de l'Auteur.)]

Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que de
déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église générale et
dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme contribuèrent à fixer
dans leur harmonie et dans leur majesté restées depuis intactes, les
canons des Écritures Mosaïque et Apostolique. Tout ce que le jeune
lecteur a besoin de savoir c'est que, quand Jérôme mourut à Bethléem, ce
grand fait était virtuellement accompli; et les suites de livres
historiques et didactiques qui forment notre Bible actuelle (en comptant
les apocryphes) régnèrent dès lors sur la pensée naissante des plus
nobles races des hommes qui aient vécu sur le globe, comme un message
que leur adressait directement leur créateur et qui,--renfermant tout ce
qu'il était nécessaire pour eux d'apprendre de ses desseins à leur
égard,--leur commandait, ou conseillait, avec une autorité divine et une
infaillible sagesse ce qui était pour eux le meilleur à faire et le plus
heureux à souhaiter.

41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi de
dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le dispensateur de
la loi a été réalisée. Les pires «enfants de désobéissance[149]» sont
ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils aiment et rejettent ce qu'ils
haïssent; cette perversité n'est pas toujours consciente chez eux, car
la plus grande partie des péchés de l'Église a été engendrée en elle par
l'enthousiasme qui dans la méditation et la défense passionnée de
parties de l'Écriture facilement saisies, a négligé l'étude et
finalement détruit l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel
chemin suit l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens
des Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour
ceux qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que
nous avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel
débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui
reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.

[Note 149: Saint Paul, Ephésiens, II, 2, et V, 6;--Colossiens, III,
6.--(Note du Traducteur.)]

42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à apprécier
l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs honnêtes des
lecteurs de mauvaise foi. La prise du christianisme sur les âmes des
hommes devra être considérée, quand nous viendrons à l'étudier de près,
sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la croix elle-même, et de
la théorie du salut, sur le cœur; puis l'action des Écritures judaïques
et grecques sur l'esprit; puis l'influence sur la morale, de
l'enseignement et de l'exemple de la hiérarchie existante. Et quand on
veut comparer les hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils pourraient
avoir été, ces trois questions doivent se poser séparément dans
l'esprit: premièrement qu'eût été le caractère de l'Europe sans la
charité et le travail signifiés par «portant la Croix»; puis,
secondement, que serait devenue l'intellectualité de l'Europe sans la
littérature biblique; et enfin que serait devenu l'ordre social de
l'Europe sans la hiérarchie de l'Église.

43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous le
terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me suivre qu'il
renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix (par le labeur) et
me suive[150].»

[Note 150: Saint Matthieu, XVI, 24;--Saint Marc, VIII, 34, et X, 21.
Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des _Lectures
on Art_ où cette parole de saint Matthieu est magnifiquement
commentée.--(Note du Traducteur.)]

L'idée a été _exactement_ renversée par le protestantisme moderne qui
voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais un
radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur[151] seront
portés, sur les flots jusqu'au paradis.

[Note 151: Un des plus curieux aspects de la pensée évangélique
moderne est l'aimable connexité qu'elle établit entre la vérité de
l'Evangile et l'extension du commerce lucratif! Voyez plus loin la note
pages 237, 238, 239.--(Note de l'Auteur.)]

44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était reçue avec
courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté avec
foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de l'Esprit[152]
peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de la Chrétienté.
L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur sa pensée peut se
suivre plus loin à travers les âges de décadence et dans les champs sans
limites; donnant naissance pour nous au _Paradis perdu_, non moins qu'à
la _Divine Comédie_;--au _Faust_ de Gœthe et au _Caïn_ de Byron non
moins qu'à l'_Imitation de Jésus-Christ_.

[Note 152: «Prenez aussi le casque du salut et l'épée de l'Esprit
qui est la parole de Dieu (saint Paul, Ephésiens, VI, 17). Saint Paul
développe l'image dans l'Epître aux Hébreux (IV, 12).--(Note du
Traducteur.)]

43. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement
possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de
lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de
l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté,
proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle possédait,
des séries d'illustrations de la Bible parurent progressivement,
commençant par les vignettes qui illustraient les manuscrits et, en
passant par la sculpture de grandeur naturelle, finissant par atteindre
sa pleine puissance dans une peinture pleine de vérité. Ces
enseignements et ces prédications de l'Église par le moyen de l'art, ne
sont pas seulement une partie des plus importantes de l'action
apostolique générale du christianisme, mais leur étude est une partie
nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne peut
comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il n'a pas
appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris conscience de
leur valeur collective. Le lecteur protestant qui croit porter sur la
Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même n'en est pas
moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe agréable et
d'une ingénieuse imagination[153]; recevant de lui avec reconnaissance
et souvent avec respect quelque interprétation des textes que l'agréable
organe ou l'esprit alerte puisse recommander; mais, en même temps, il
ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa propre volonté, détruit
invariablement comme injurieuses les interprétations profondément
méditées de l'Écriture qui, dans leur essence, ont été sanctionnées par
le consentement de toute l'Église chrétienne depuis mille ans, et dont
la forme a été portée à la perfection la plus haute par l'art
traditionnel et l'imagination inspirée des plus nobles âmes qui aient
jamais été enfermées dans l'argile humaine.

[Note 153: Voir les passages de _Præterita_ (III, 34, 39) cités par
M. Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se
fiait qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes
et des anges» et où à Turin il entre dans un temple où l'on prêche à
quinze vieilles femmes «qui sont, à Turin, les seuls enfants de
Dieu».--(Note du Traducteur.)]

46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires de
la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas été, à
l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et avilis par
les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par une
irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique donné à
travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto, Angelico, Luca
della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute trace terrestre
des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son calme sont
incapables des erreurs qui viennent de la crainte ou de la colère; ils
peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont enchaînés par
la tradition et dans une sorte de solidarité fraternelle à la
représentation par des scènes toujours identiques de doctrines
inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre à une
méditation et à une méthode de composition qui ont pour résultat l'état
le plus pur et l'usage le plus franc de toute la puissance
intellectuelle.

47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette
question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre
l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art[154] en
vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en lumière
la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme, bien qu'elle
soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune intention favorable,--à
savoir dans la jolie lettre de la reine Sophie-Charlotte (mère du père
de Frédéric le Grand) au jésuite Vota, donnée en partie par Carlyle dans
son premier volume, chap. IV.

[Note 154: Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment
d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance
pour la race humaine que l'art d'écrire, car les gens peuvent
difficilement dessiner quelque chose sans être de quelque utilité aux
autres et à eux-mêmes et peuvent difficilement écrire quelque chose sans
perdre leur temps et celui des autres.» (_Modern Painters_, IV, XVII,
31, cité par M. de la Sizeranne).--(Note du Traducteur).]

«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour
l'Écriture?--insinue-t-elle--citant de Jérôme cet aveu remarquable de sa
manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre,
_Commentaires sur les Galates_, où il accuse saint Pierre et saint Paul
tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a
porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne le
chapitre et le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les
commentaires d'Origène, de...»--cinq ou six personnes différentes qui
dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini avec
elles.--«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue Jérôme,
«j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une grande quantité
de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je lui ai dicté,
tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres sans beaucoup me
souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du sens.» Ailleurs
(plus loin, dans le même livre[155]) il dit: «Je n'écris pas moi-même:
j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me vient aux lèvres. Si je
désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux la chose, ou une chose
meilleure, il fronce le sourcil et tout son regard me dit assez qu'il ne
peut supporter d'attendre.» Voici un vieux gentleman sacré auquel il
n'est pas bon de se fier pour interpréter les Écritures, pense Sa
Majesté; mais elle ne dit pas--laissant le père Vota à ses réflexions.»
Hélas non, reine Sophie, il ne faut nous en rapporter pour cette sorte
de chose ni au vieux saint Jérôme ni à aucune autre lèvre ou esprit
humains; mais seulement à l'Éternelle Sophia[156], à la Puissance de
Dieu et à la sagesse de Dieu. Au moins pouvez-vous voir dans votre vieil
interprète qu'il est absolument franc, innocent, sincère, et qu'à
travers un tel homme, qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par
son scribe, il est plus que probable que vous pourrez entendre ce que
Dieu sait être le meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous
vous pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent
et exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses doutes,
et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et d'erreur peut
vous être présentée de façon acceptable, ou même être irrémédiablement
fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous ait le moins du monde
demandé de vous fier à son inspiration.

[Note 155: _Commentaires sur les Galates_, chap. III.--(Note de
l'Auteur.)]

[Note 156: Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du
mot: Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir
au dernier chapitre à propos de la signification délicatement «Saline»
du mot Salien et dans les jeux de mots avec «Salés» et «Saillants»
jusqu'ou pouvait aller la manie étymologique de Ruskin. Pour nous en
tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication
(et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, même les plus fatigants),
dans les lignes suivantes de _Sesame and lilies, Of kings treasuries_,
15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots,
distingue d'un coup d'œil les mots de bonne naissance des mots canailles
modernes, se souvient de leur généalogie, de leurs alliances, de leurs
parentés, de l'extension à laquelle ils ont été admis et des fonctions
qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des mots, en tous temps et
en tous pays», etc. Je n'ai pas le temps de montrer qu'il y a là encore
une forme d'idolâtrie et de celles à la tentation de qui un homme de
goût a le plus de peine à ne pas succomber.--(Note du Traducteur.)]

48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que dans
de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident dans
notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne volonté à
suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes nos idées et
nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été faussées par notre
habitude--d'abord de distinguer à tort ou au moins sans nécessité entre
l'inspiration des mots et des actes et secondement par ce fait que nous
attribuons une force ou une sagesse inspirées à certaines personnes ou
certains écrivains seulement au lieu de l'accorder au corps entier des
croyants pour autant qu'ils participent à la grâce du Christ, à l'amour
de Dieu, à la Communion du Saint-Esprit[157]. Dans la mesure où chaque
chrétien reçoit ou refuse les dons multiples exprimés par cette
bénédiction générale, il entre dans l'héritage des Saints ou en est
rejeté. Dans la mesure exacte où il renie le Christ, courrouce le Père
et chagrine le Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et
dans la mesure où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à
l'Esprit, il devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la
parole, dans la réception de la parole, selon les capacités de sa
nature. Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une
fonction nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui
lui ont été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un
enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune
fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à
leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager avec
certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais membres; sa
vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à l'épreuve, mais je crois
qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait éprouvée et déclarée,
vaine[158].

[Note 157: «Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus
grand nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec
reconnaissance, de ses maîtres, une bénédiction ainsi formulée: «La
grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion du
Saint-Esprit soient avec vous.» Maintenant je ne sais pas quel sens est
attribué dans l'esprit public anglais à ces expressions. Mais ce que
j'ai à vous dire positivement est que les trois choses existent d'une
façon réelle et actuelle, peuvent être connues de vous, si vous avez
envie de les connaître, et possédées si vous avez envie de les
posséder.»

Suit le commentaire de ces trois mots (_Lectures on Art_, IV, §
125).--(Note du Traducteur.)]

[Note 158: Voyez le dernier paragraphe de la page 45 de _l'Autel des
Esclaves_. Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour
l'impression, on m'envoie une découpure du journal _le Chrétien_ où il y
a un commentaire de l'éditeur évangélique orthodoxe qui pourra, dans
l'avenir, servir à définir l'hérésie propre de sa secte; il _oppose_
actuellement, dans son audace extrême, le pouvoir du Saint-Esprit à
l'œuvre du Christ (je voudrais seulement avoir été à Matlock et avoir
entendu l'aimable sermon du médecin).

«On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire, à un spectacle
intéressant et quelque peu inaccoutumé; Deux Amis vêtus à l'ancienne
mode--dans le costume original des Quakers,--prêchant au bord de la
route un vaste et attentif auditoire, à Matlock. L'un d'eux qui a, comme
médecin, une bonne clientèle dans le comté, et se nomme le Dr Charles-A.
Fox, fit un énergique appel à ses auditeurs, les pressant de veiller à
ce que chacun vécût docilement à la lumière du Saint-Esprit qui est en
lui. «Le Christ, au dedans de nous, était l'espoir de la gloire, et
c'était parce qu'il était suivi dans le ministère du Saint-Esprit que
nous étions sauvés par Lui qui devenait ainsi le commencement et la fin
de la loi. Il recommanda à ses auditeurs de ne pas bâtir leur maison sur
le sable en croyant au libre et facile évangile qu'on prêche
habituellement sur les routes, comme si nous devions être sauvés en
«croyant ceci ou cela». Rien, excepté l'action du Saint-Esprit dans
l'âme de chacun, ne pourrait nous sauver, et prêcher quoi que ce soit
hormis cela était simplement abuser les simples et les crédules de la
manière la plus terrible.

«_Il serait déloyal de critiquer un discours d'après un si court
extrait, mais nous devons exprimer notre conviction à savoir que c'est
l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, la mort sur la croix, bien
plutôt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne
nouvelle pour les pécheurs._--Ed.»

En regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en
Angleterre, je placerai simplement le 4e, 6e et 13e versets des Romains
(en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus haute
importance et qui sont toujours négligées): «afin que la _justice de la_
LOI soit accomplie _en nous_, qui marchons non selon la chair mais selon
l'esprit... Car avoir l'esprit _tourné_ aux choses de la chair, c'est la
mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et la paix... Car, si
vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, si _c'est par l'esprit_
que vous mortifiez les _actes_ du corps, vous vivrez.»

Il serait bon pour la chrétienté que le service baptismal appliquât ce
qu'il fait profession d'abjurer.--(Note de l'Auteur.)]

49.--Au-delà de cette théorie de l'inspiration générale il y a celle
d'un appel et d'un ordre spécial avec la dictée immédiate des actes qui
doivent être accomplis ou des paroles qui doivent être prononcées. Je ne
veux pas entrer à présent dans l'examen des témoignages d'une si
effective élection; elle n'est pas revendiquée par les Pères de
l'Eglise, ni pour eux-mêmes, ni même pour le corps entier des écrivains
sacrés.

Elle est seulement attribuée à certains passages dictés à certains
moments en vue de nécessités spéciales; et il n'est pas possible
d'attacher l'idée de vérité infaillible à aucune forme de ce langage
humain dans lequel même ces passages exceptionnels nous ont été donnés.
Mais du volume entier qui les renferme tel que nous le possédons et le
lisons, tel, pour chacun de nous, qu'il peut être rendu dans sa langue
natale, on peut affirmer et démontrer que, quoique mêlé d'un mystère
qu'on ne nous demande pas d'éclaircir ou de difficultés que nous serions
insolents de vouloir résoudre, il contient l'enseignement véritable pour
les hommes de tout rang et de toute situation dans la vie, enseignement
grâce auquel, autant qu'ils y obéissent honnêtement et implicitement,
ils seront heureux et innocents dans la pleine puissance de leur nature,
et capables de triompher de toutes les adversités, qu'elles résident
dans la tentation ou dans la douleur.

50. En effet le Psautier seul, qui pratiquement fut le livre d'offices
de l'Eglise pendant bien des siècles, contient, simplement dans sa
première moitié, la somme de la sagesse individuelle et sociale. Les Ier
VIIIe, XIIe, XVe, XIXe, XXIIIe et XXIVe psaumes bien appris et crus sont
assez pour toute direction personnelle; les XLVIIIe, LXXIIe et LXXVe ont
en eux la loi et la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque
découverte de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Quant au
contenu du volume entier, considérez si un autre cycle de littérature
historique et didactique a une étendue qui lui soit comparable. Il
renferme:

I. L'histoire de la Chute et du Déluge, les deux plus grandes traditions
humaines fondées sur l'horreur du péché.

II. L'histoire des Patriarches, dont la vérité permanente est encore
visible aujourd'hui dans l'histoire des races juive et arabe.

III. L'histoire de Moïse avec ses résultats pour la loi morale de tout
l'univers civilisé.

IV. L'histoire des Rois--virtuellement celle de toute royauté, dans
David, et de toute la philosophie, dans Salomon, atteignant son point le
plus élevé dans les Psaumes et les Proverbes, avec la sagesse encore
plus serrée et pratique de l'Ecclésiaste et du fils de Sirach.

V. L'histoire des Prophètes--virtuellement celle du mystère le plus
profond, de la tragédie, de la fatalité perpétuellement immanente à une
existence nationale.

VI. L'histoire du Christ.

VII. La loi morale de saint Jean qui trouve à la fin dans l'Apocalypse
son accomplissement.

Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne dis
pas à aucun autre «livre», mais à aucune autre «littérature». Essayez,
autant que cela est possible à chacun de nous,--qu'il soit adversaire ou
défenseur de la foi,--de dégager votre intelligence de l'association que
l'habitude a formée entre elle et le sentiment moral basé sur la Bible,
et demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou
rempli sa fonction même si toutes les bibliothèques de l'univers étaient
restées intactes et si toutes les paroles les plus riches de vérité des
maîtres avaient été écrites?

52. Je ne suis pas contempteur de la littérature profane, si peu que je
ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait été
jamais aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente,
que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui
court à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible
que j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace[159].

[Note 159: Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler
d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est
sage, les hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par
défaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand
obstacle à ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire
des vers latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter»
quand vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours
qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle.
Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa piété: _Dis pieta mea, et
musa, cordi est_, etc.» (_Val d'Arno_, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 et
suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi
religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes
poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemens par
l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le cours
de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette idée que
tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve n'était
qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un hexamètre et
Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace consacre son pin
favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus, dirige la noble
jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la petite-fille du
fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une
poignée de sel et de farine,--juste aussi sérieusement que jamais
gentleman anglais ait enseigné la foi chrétienne à la jeunesse anglaise,
dans ses jours sincères (_The Queen of the air_, I, 47, 48). Et enfin:
«La foi d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune
de sa colline et en la protection des grands Dieux est constante,
profonde et effective» (_Fors Clavigere_, lettre XCII, 111.)--(Note du
Traducteur.)]

Le devoir qui me fut imposé dans ma première jeunesse[160] de lire
chaque mot des évangiles et des prophéties, comme s'il avait été écrit
par la main de Dieu, me donna l'habitude d'une attention respectueuse
qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles
pour un lecteur irréligieux, profondément graves pour moi. Jusqu'à quel
point mon esprit a été paralysé par les fautes et les chagrins de la
vie[161],--jusqu'où ma connaissance de la vie est courte, comparée à ce
que j'aurais pu apprendre si j'avais marché plus fidèlement dans la
lumière gui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma
confession. Mais comme je n'ai jamais écrit pour mon propre plaisir ou
pour ma renommée, j'ai été préservé, comme les hommes qui écrivent ainsi
le seront toujours, des erreurs dangereuses pour les autres[162], et les
expressions fragmentaires de sentiments ou les expositions de doctrines,
que, de temps en temps, j'ai été capable de donner, apparaîtront
maintenant à un lecteur attentif, comme se reliant à un système général
d'interprétation de la littérature sacrée, à la fois classique et
chrétienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec
la foi des âmes candides de tous temps et de tous pays.

[Note 160: Voir _Præterita_, I.--(Note du Traducteur.)]

[Note 161: Cf. _Præterita_, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu
être si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre
moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement
incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la
même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme
d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De même
plus haut (page 224 de la Bible): «toutes les adversités, qu'elles
résident dans la _tentation_ ou dans la _douleur_» et dans la préface
d'_Arrows of the Chace_. «J'ai dit à mon pays des paroles dont pas une
n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la douleur.» Et dans le
texte qui nous occupe _chagrin_ est rapproché de _faute_ comme dans ces
passages _tentation_ de _peine_ et _intérêt_ de _douleur_. «Rien n'est
frivole comme les mourants,» disait Emerson. A un autre point de vue,
celui de la sensibilité de Ruskin, la citation de _Præterita_: «Que
serais-je devenu si l'amour avait été, avec moi au lieu d'être contre
moi,» devrait être rapprochée de cette lettre de Ruskin à Rossetti,
donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je suis dur et froid, soyez
assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai point d'amitiés et point
d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis lire l'épitaphe des
Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se mouillent de larmes, et
il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux gant qui s'y trouve
depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est plein de prix pour
moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais disposé à me croire
particulièrement bon, vous vous tromperez tout autant que ceux qui ont
de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs consistent à voir, à
penser, à lire et à rendre les autres hommes heureux, dans la mesure où
je puis le faire, sans nuire à mon propre bien.»--(Note du Traducteur.)]

[Note 162: Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé--et non dans des fins
égoïstes--la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces
collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et en
mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez
heureux ensuite de m'avoir cru» (_The Queen of the air_, III).--(Note du
Traducteur.)]

53. Qu'il y ait une littérature sacrée classique, suivant un cours
parallèle à celle des Hébreux et venant s'unir aux légendes symboliques
de la chrétienté au moyen âge[163], c'est un fait qui apparaît de la
manière la plus tendre et la plus expressive dans l'influence
indépendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante et l'évêque
Gawaine Douglas. A des dates plus anciennes, l'enseignement de chaque
maître formé dans les écoles de l'Orient était nécessairement greffé sur
la sagesse de la mythologie grecque, et ainsi l'histoire du Lion de
Némée[164], vaincu avec l'aide d'Athéné, est la véritable racine de la
légende du compagnon de saint Jérôme conquis par la douceur guérissante
de l'esprit de vie.

[Note 163: Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est
encore compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIe
siècle, on voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et
Dejanire (_Verona and other Lectures_: IV, _Mending of the Sieve_, §
14).--(Note du Traducteur.)]

[Note 164: De même dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend
en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est
celle qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Camarina (_Val d'Arno_, I,
§ 16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même
ouvrage (_Val d'Arno_, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la bête
et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le grec saint
Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».

Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de Némée
que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la pensée
de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, «qu'il y a un art sacré
classique». Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on opposât grec à
chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc est grec comme
Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les plus importantes de
Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les plus originaux qu'il
ait apportés à la contemplation et à l'étude des œuvres d'art grecques
et chrétiennes, et il est nécessaire, pour le faire bien comprendre, de
citer un passage de _Saint Marks Rest_, qui, à notre avis, est un de
ceux de toute l'œuvre de Ruskin où ressort le plus nettement, où se voit
le mieux à l'œuvre cette disposition particulière de l'esprit qui lui
faisait ne pas tenir compte de l'avènement du christianisme, reconnaître
déjà une beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la
persistance d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que
cette disposition d'esprit à notre avis tout esthétique au moins
logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se
soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la
critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand
Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque (_Val d'Arno_,
chap. _Franchise_), quand il déclare dans _la Bible d'Amiens_ que «le
christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la
vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à la
page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des
conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à
retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une harpie,
dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de _Saint
Marks Rest_. «Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais
de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin. Il
n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge Selvo» (nous
pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de Noailles), «et ces
mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans la puissance même de
Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la puissance même d'Athéné
avec le sentiment religieux grec, aussi certainement que fut jamais
coffre de Cypselus ou flèche d'Erechtée».

Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus de
la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la tête
de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est simplement,
transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un vase grec,
portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant dans la
chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux à peine
déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et brillants, cela doit
être bien beau, car c'est l'origine de tous les fonds à dômes d'or de
Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est un vase grec, mais avec
de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait
derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine «Plénitude de la Sagesse».
Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque
et sur ses membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes
d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un
tourbillon d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio
ne sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de même
le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la pensée
contenue dans cette étroite coupole.

... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et pourtant
elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la pensée
et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau
ont purement la forme de la Chimère et de la Sirène, et la jeune fille
dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches d'hermine, est
encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une
fontaine d'Arcadie.

Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans le
baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques autres
disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions en gondole
dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et abordant à
chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir
l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour donner la
vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel reflet. Mais
si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en sont l'esprit.
(Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta vie, appelle-moi
ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans doute les livres de
Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces lieux. Sans doute, si
les livres de Ruskin avaient d'abord créé en nous une espèce de fièvre
et de désir qui donnaient, dans notre imagination, à Venise, à Amiens,
une beauté que, une fois en leur présence, nous ne leur avons pas
trouvée d'abord, le soleil tremblant du canal, ou le froid doré d'une
matinée d'automne française où ils ont été lus, ont déposé sur ces
feuillets un charme que nous ne ressentons que plus tard moins
prestigieux que l'autre, mais peut-être plus profond et qu'ils garderont
aussi ineffaçablement que s'ils avaient été trempés dans quelque
préparation chimique qui laisse après elle de beaux reflets verdâtres
sur les pages, et qui, ici, n'est autre que la couleur spéciale d'un
passé. Certes si cette page du _Repos de saint Marc_ n'avait pas d'autre
charme, nous n'aurions pas eu à la citer ici. Mais il nous semble que,
commentant cette fin du chapitre de _la Bible d'Amiens_, elle en fera
comprendre le sens profond et le caractère si spécialement «ruskinien».
Et, rapproché des pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338
et 339), il permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de
Ruskin qui aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à
ce jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me
semble, montré pour la première fois.--(Note du Traducteur.)]

54. Je l'appelle une légende seulement. Qu'Héraklès ait jamais tué, ou
saint Jérôme jamais chéri la créature sauvage ou blessée, est sans
importance pour nous enseigner ce que les Grecs entendaient nous dire en
représentant le grand combat sur leurs vases[165], où les peintres
chrétiens faisant leur thème de prédilection de la fermeté de l'Ami du
Lion. Une tradition plus ancienne, celle du combat de Samson[166],--le
prophète désobéissant,--de la première victoire inspirée de David[167],
et finalement du miracle opéré pour la défense du plus favorisé et
fidèle des grands prophètes[168], suit son cours symbolique
parallèlement à la fable dorienne. Mais la légende de saint Jérôme
reprend la prophétie du Millenium et prédit, avec la Sibylle de
Cumes[169], et avec Isaïe, un jour où la crainte de l'homme ne sera plus
chez les êtres inférieurs de la haine mais s'étendra sur eux comme une
bénédiction, où il ne sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune
sorte dans toute l'étendue de la Montagne sainte[170] et où la paix de
la terre sera tirée aussi loin de son présent chagrin, que le glorieux
univers animé l'est du désert naissant, dont les profondeurs étaient le
séjour des dragons, et les montagnes, des dômes de feu. Ce jour-là aucun
homme ne le connaît[171], mais le royaume de Dieu est déjà venu[172]
pour ceux qui ont dompté dans leur propre cœur l'ardeur sans frein de la
nature inférieure[173] et ont appris à chérir ce qui est charmant et
humain dans les enfants errants des nuages et des champs.

Avallon, 28 août 1882.

[Note 165: «Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores
mettait un Hercule égorgeant des lions» (_la Couronne d'olivier
sauvage_, traduction Elwall, p. 44).--(Note du traducteur.)]

[Note 166: Allusion au XIVe livre des Songes où Samson déchire un
jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa
main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du lion
un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui
dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de celui
qui est fort» (_Songes_, XIV, 5-20).--(Note du Traducteur.)]

[Note 167: Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).--(Note du
Traducteur.)]

[Note 168: Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).--(Note du Traducteur.)]

[Note 169: Allusion probable à Virgile:

       «Nec magnos metuent armenta leones.»

                        (_Eglogues_, IV, 22.)--(Note du Traducteur.)]

[Note 170: «On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à
personne dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).--(Note
du Traducteur.)]

[Note 171: «Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne
ne le sait.» Saint-Mathieu, XXIV, 36.--(Note du Traducteur.)]

[Note 172: Voir la même idée dans Renan, _Vie de Jésus_, et
notamment pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée
par Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;--saint Marc, XII,
34;--saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien
vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII,
21.--(Note du Traducteur.)]

[Note 173: Cf. Bossuet, _Elévations sur les mystères_, IV, 8:
«Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen
nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos
pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera
dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»--(Note du
Traducteur.)]




CHAPITRE IV

INTERPRÉTATIONS


1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa cathédrale,
de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de son pays qui y
ressemblent, et tous les édifices du globe qui en diffèrent. Mais j'aime
un trop grand nombre de cathédrales, quoique je n'aie, jamais eu le
bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me permettre l'exercice
facile et traditionnel du privilège en question, et je préfère vous
prouver ma sincérité et vous faire connaître mon opinion, dès le début,
en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a pas à tirer vanité de ses
tours, que sa flèche centrale[174] est simplement le joli caprice d'un
charpentier de village, que son ensemble architectural est, en noblesse,
inférieur à Chartres[175], en sublimité à Beauvais, en splendeur
décorative à Reims, et à Bourges, pour la grâce des figures sculptées.
Elle n'a rien qui ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles
des arcades de Salisbury; rien de la puissance de Durham; elle ne
possède ni les incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de
fantaisie symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que
celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la cathédrale
d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M. Viollet-le-Duc, «le
Parthénon de l'architecture gothique[176]».

[Note 174: La flèche d'Amiens est une flèche de charpente (Voir
Viollet-le-Duc, art. _Flèche_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 175: Voir _Lectures on Art_, 62-65. Le passage cité plus haut
de _The two Paths_ a plutôt trait à la sculpture.--(Note du
Traducteur.)]

[Note 176: Plus exactement: _de l'architecture française_, du moins
à l'endroit cité: _Dictionnaire de l'architecture_, vol. I, p. 71. Mais
à l'article _Cathédrale_, elle est appelée (vol. II, p. 336) l'église
ogivale par excellence.--(Note de l'Auteur.)

Ruskin fait ici une confusion. Au volume I (p. 71), Viollet-le-Duc
appelle Parthénon, de l'architecture française, non pas la cathédrale
d'Amiens, mais le chœur de Beauvais.--(Note du Traducteur.)]

Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition romane[177]
et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire, insurpassable et
incritiquable, ses principes propres de construction étant une fois
compris et admis.

[Note 177: Voir le développement de ces idées dans _Miscelleanous_
de Walter Pater (article sur «Notre-Dame d'Amiens»). Je ne sais pourquoi
le nom de Ruskin n'y est pas cité une fois.--(Note du Traducteur.)]

2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque
notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté de
style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations civilisées,
et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des intentions
distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un bon
architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du lieu où
il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux que possible,
donnant à l'œil l'impression de la solidité que le raisonnement et le
calcul garantissaient, tout cela sans y passer un temps trop prolongé et
fatigant, et sans dépense excessive et accablante de travail humain.

Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies d'une
génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens avec les
forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de la
Somme[178] et sous la direction successive de deux évêques; dont l'un
présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces pour son
achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les architectes
sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre autant de lumière
dans l'édifice que cela était compatible avec sa solidité; de rendre sa
structure sensible à la raison et magnifique, mais non pas singulière ni
à effet, et d'ajouter encore à la puissance de cette structure à l'aide
d'ornements suffisants à l'embellir, sans toutefois se laisser aller
dans un enthousiasme déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un
moment d'insolente ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté.
Et enfin il voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes,
un alphabet et un épitomé de la religion dont la connaissance et
l'inspiration permît de rendre en dedans de ses portes un culte
acceptable au Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et
dont le trône était dans le Ciel[179].

[Note 178: C'était un principe universellement reçu par les
architectes français des grandes époques d'employer les pierres de leurs
carrières telles qu'elles gisaient dans leur lit; si les gisements
étaient épais; les pierres étaient employées dans leur pleine épaisseur,
s'ils étaient minces dans leur minceur inévitable et ajustées avec une
merveilleuse entente de leurs lignes de poussée, de leur centre de
gravité. Les blocs naturels n'étaient jamais sciés, mais seulement
ébousinés[B] pour s'adapter exactement toute la force native et la
cristallisation de la pierre étant ainsi gardée intacte--«ne dédoublant
jamais une pierre. Cette méthode est excellente, elle conserve à la
pierre toute sa force naturelle, tous ses moyens de résistance» (Voyez
M. Viollet-le-Duc, article _Construction_ (_Matériaux_), vol. IV, p.
129). Il ajoute le fait très à remarquer que, aujourd'hui encore, il y a
en France soixante-dix départements dans lesquels l'usage de la scie au
grès est inconnu[C].--(Note de l'Auteur.)

Sur les pierres employées dans le sens de leur lit ou en délit, voir
Ruskin, _Val d'Arno_, chap. VII, § 169. An fond, pour Ruskin qui
n'établit pas de ligne de démarcation entre la nature et l'art, entre
l'art, et la science, une pierre brute est déjà un document
scientifique, c'est-à-dire à ses yeux, une œuvre d'art qu'il ne faut pas
mutiler. «En eux est écrite une histoire et dans leurs veines et leurs
zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les légendes
diverses toujours exactes des anciens régimes politiques du royaume des
montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, de ses infirmités et de
ses énergies, de ses convulsions et de ses consolidations depuis le
commencement des temps»: _Stones of Venice_, III, I, 42, cité par M. de
la Sizeranne.--(Note du Traducteur.)]

[Note B: Ebousiner une pierre, c'est enlever sur ses deux lits les
portions du calcaire qui ont précédé ou suivi la complète formation
géologique, c'est enlever les parties susceptibles de se décomposer
(Viollet-le-Duc).--(Note du Traducteur.)]

[Note C: Et Viollet-le-Duc assure que ce sont ceux où l'on construit
le mieux.--(Note du Traducteur.)]

[Note 179: Psaume XI, 4.--(Note du Traducteur.)]

3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes
constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les
constables, que _nous_ nommons une ville--dont il est convenu que les
rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les
étroites à dissimuler la misère--il n'est pas facile, dis-je, à
l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un
bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte tout
simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés en
mon nom, je suis au milieu d'eux[180]», était étendu à une promesse plus
large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et laborieuses
personnes assemblées en son nom. «Il sera mon peuple et je serai son
Dieu[181]», et ces mots recevaient pour eux un sens plus profond de
cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que le Christ,
comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au milieu des
Galiléens était aussi partout où il y avait de ses disciples, même les
plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur propre «Beau Christ
d'Amiens» était aussi réellement leur compatriote que s'il était né
d'une vierge picarde.

[Note 180: Saint Matthieu, XVIII, 20.--(Note du Traducteur.)]

[Note 181: «Car vous êtes le temple du Dieu vivant ainsi que Dieu
l'a dit: «J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai; je serai leur
Dieu et ils seront mon peuple» (II Corinthiens, VI, 16).--(Note du
Traducteur.)]

4. Il faut se souvenir cependant,--et ceci est un point théologique sur
lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du
Nord,--que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la
présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif,
était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les
transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la
salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé toujours
des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du travail
d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait une suite
de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint particulier.
Cette conception du Christ dans la société de ses saints (la chapelle la
plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la Vierge) se trouvait à
la base de la disposition entière de l'abside avec ses supports et ses
séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et les formes
architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si nous ne
sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où elles sont
sorties[182]. Nous parlons follement et misérablement de symboles et
d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne, toutes les
parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la cathédrale est
pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est entourée, comme
celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour ses serviteurs; et
les glorieuses sculptures du chœur, celles de son enceinte
extérieure[184], et à l'intérieur, celles de ses boiseries que, presque
instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la glorification
des chanoines, étaient en réalité la manière du charpentier amiénois de
rendre à son Maître-Charpentier[185] la maison confortable[186]; et non
moins de montrer son talent natif et sans rival de charpentier, devant
Dieu et les hommes.

[Note 182: Cf. l'idée contraire dans le beau livre de Léon
Brunschwig _Introduction à la vie de l'Esprit_, chap. III: «Pour
éprouver la joie esthétique, pour apprécier l'édifice, non plus comme
bien construit mais comme vraiment beau, il faut... le sentir en
harmonie, non plus avec quelque fin extérieure, mais avec l'état intime
de la conscience actuelle. C'est pourquoi les anciens monuments qui
n'ont plus la destination pour laquelle ils ont été faits ou dont la
destination s'efface plus vite de notre souvenir se prêtent si
facilement et si complètement à la contemplation esthétique. _Une
cathédrale est une œuvre d'art quand on ne voit plus en elle
l'instrument du salut, le centre de la vie sociale dans une cité_; pour
le croyant qui la voit autrement, elle est autre chose (page 97). Et
page 112: «les cathédrales du moyen âge... peuvent avoir pour certains
un charme que leurs auteurs ne soupçonnaient pas.» La phrase précédente
n'est pas en italique dans le texte. Mais j'ai voulu l'isoler parce
qu'elle me semble la contre-partie même de _la Bible d'Amiens_ et, plus
généralement, de toutes les études de Ruskin sur l'art religieux, en
général.--(Note du Traducteur.)]

[Note 183: Cf. le passage concordant de _Lectures on Art_ où est
rappelée la vieille expression française de «logeur du Bon Dieu»
(_Lectures on Art_, II, § 60 et suivants).]

[Note 184: Voir plus haut sur ces sculptures la note, page 113.]

[Note 185: Cf. «Le travail du charpentier, le premier auquel se
livra sans doute le fondateur de notre religion» (_Lectures on Art_, II,
§ 31).--(Note du Traducteur.)]

[Note 186: Le lecteur philosophe sera tout à fait bienvenu à
«découvrir» et «opposer» autant de motifs charnels qu'il
voudra--compétition avec le voisin Beauvais--confort pour des têtes
chargées de sommeil--soulagement pour les flancs gras, et autres choses
semblables. Il finira par trouver qu'aucune somme de compétition ou de
recherche de confort ne pourrait, à présent, produire rien qui soit
l'égal de cette sculpture; encore moins sa propre philosophie, quel que
soit son système; et que ce fut, en vérité, le petit grain de moutarde
de la foi, avec une quantité très notable, en outre, d'honnêteté dans
les mœurs et dans le caractère qui fit que tout le reste concourût au
bien.]

Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de côté
sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre existence et
la locomotion précipitée qu'elles nécessitent inévitablement vous
laissaient seulement un quart d'heure sans être hors d'haleine pour la
contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entièrement au
chœur de la cathédrale.

Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses, vous
pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de
menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son
plein développement juste au moment où le XVe siècle vient de finir.
Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante flamme
française; mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa
jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été taillé
dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois doux et
d'un jeune grain, du chêne, traité et choisi pour un tel travail, et qui
résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la main du sculpteur
il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme de la soie
pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante flamme.
Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des clochetons,
cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée, inextricable,
impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine
d'histoire qu'aucun livre.

[Note 187: Arnold Boulin, menuisier à Amiens, sollicita l'entreprise
et l'obtint dans les premiers mois de l'année 1508. Un contrat fut passé
et un accord fait avec lui pour la construction de cent vingt stalles
avec des sujets historiques, des dossiers hauts, des dais pyramidaux. Il
fut convenu que le principal exécutant aurait sept sous de Tournay (un
peu moins que le sou de France) par jour, pour lui et son apprenti
(trois pence par jour pour les deux, c'est-à-dire 1 shilling par semaine
pour le maître, et six pences par semaine pour l'ouvrier), et pour la
surintendance du travail entier 12 couronnes par an, au taux de 24 sous
la couronne (c'est-à-dire 12 shillings par an). Le salaire du simple
ouvrier était de trois sous par jour. Pour les sculptures des stalles et
les sujets d'histoire qu'elles devraient traiter, un marché séparé fut
conclu avec Antoine Avernier, découpeur d'images, résidant à Amiens, au
taux de trente-deux sous (seize pences) le morceau. La plus grande
partie des bois venait de Clermont-en-Beauvoisis près d'Amiens; les plus
beaux, pour les bas-reliefs, de Hollande, par Saint-Valery et Abbeville.

Le chapitre désigna quatre de ses membres pour surveiller le travail:
Jean Dumas, Jean Fabres, Pierre Vuaille, et Jean Lenglaché auxquels mes
auteurs (tous deux chanoines) attribuent le choix des sujets, de la
place à leur donner et l'initiation des ouvriers «au sens véritable et
le plus élevé de la Bible ou des légendes et portant quelquefois le
simple savoir-faire de l'ouvrier jusqu'à la hauteur du génie du
théologien».

Sans prétendre fixer la part de ce qui revient au savoir-faire et à la
théologie dans la chose, nous avons seulement à remarquer que la troupe
entière, maîtres, apprentis, découpeurs d'images, et quatre chanoines,
emboîtèrent le pas et se mirent à l'ouvrage le 3 juillet 1508, dans la
grande salle de l'évêché, qui devait servir à la fois de cabinet de
travail pour les artistes et d'atelier pour les ouvriers pendant tout le
temps de l'affaire. L'année suivante, un autre menuisier, Alexandre
Huet, fut associé à la corporation pour s'occuper des stalles à la
droite du chœur pendant qu'Arnold Boulin continuait celles de gauche.
Arnold laissant son nouvel associé commander pour quelque temps, alla à
Beauvais et à Saint-Riquier pour y voir les boiseries; et en juillet
1511 les deux maîtres allaient ensemble à Rouen «pour étudier les
chaires de la cathédrale».

L'année précédente, en outre, deux Franciscains, moines d'Abbeville,
«experts et renommés dans le travail du bois», avaient été appelés par
le chapitre d'Amiens pour donner leur avis sur les œuvres en cours, et
avaient eu chacun vingt sous pour cet avis, et leurs frais de voyages».

En 1516, un autre nom et un nom important apparaît dans les comptes
rendus, celui de Jean Trupin, «un simple ouvrier aux gages de trois sous
par jour», mais certainement un bon sculpteur et plein de feu dont
c'est, sans aucun doute, le portrait fidèle et de sa propre main, qui
fait le bras de la 85e stalle (à droite, le plus près de l'abside)
au-dessous duquel est gravé son nom JHAN TRUPIN, et de nouveau sous la
92e stalle avec, en plus, le vœu: «Jan Trupin, Dieu pourvoie».

L'œuvre entière fut terminée le jour de la Saint-Jean, 1522, sans aucune
espèce d'interruption (autant que nous sachions), causée par désaccord,
ou décès, ou malhonnêteté, ou incapacité parmi ceux qui y travaillaient
ensemble, maîtres ou serviteurs.

Et une fois les comptes vérifiés par quatre membres du chapitre, il fut
établi que la dépense totale était de 9.488 livres, 11 sous, et 3
oboles (décimes) ou 474 napoléons, 11 sous, 3 décimes d'argent français
moderne, ou en gros 400 livres sterling anglaises.

C'est pour cette somme qu'une troupe probablement de six ou huit bons
ouvriers, vieux et jeunes, a été tenue en joie et occupée pendant
quatorze ans; et ceci, que vous voyez, laissé comme un résultat palpable
et comme un présent pour vous.

Je n'ai pas examiné les sculptures de façon à pouvoir désigner avec
quelque précision l'œuvre de chacun des différents maîtres; mais, en
général, le motif de la fleur et de la feuille dans les ornements sont
des deux menuisiers principaux et de leurs apprentis: le travail si
poussé des récits de l'Ecriture est d'Avernier, il est égayé çà et là de
hors-d'œuvre variés dus à Trupin, et les raccords et les points ont été
faits par les ouvriers ordinaires. Il n'a pas été employé de clous, tout
est _au mortier_, et si admirablement que les jointures n'ont pas bougé
jusqu'ici et sont encore presque imperceptibles. Les quatre pyramides
terminales «vous pourriez les prendre pour des pins géants oubliés
pendant six siècles sur le sol où l'église fut bâtie, on peut n'y voir
d'abord qu'un luxe fou de sculptures et d'ornementation creuse, mais
vues et analysées de près, elles sont des merveilles d'ordre
systématique dans la construction réunissant toute la légèreté, la force
et la grâce des _flèches_ les plus célèbres de la dernière époque du
moyen âge.»

Les détails ci-dessus sont tous extraits ou simplement traduits de
l'excellente description des _Stalles et clôtures du chœur de la
cathédrale d'Amiens_, par MM. les chanoines Jourdain et Duval (Amiens,
Vve Alfred Caron, 1867). Les esquisses lithographiques qui
l'accompagnent sont excellentes et le lecteur y trouvera les séries
entières des sujets indiqués avec précision et brièveté ainsi que tous
les renseignements sur la charpente et la clôture du chœur dont je n'ai
pas la place de parler dans cet abrégé pour les voyageurs.--(Note de
l'Auteur.)]

Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la meilleure
manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si vous avez
plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas effrayé par une
heure de marche, la vraie chose à faire serait de descendre la rue
principale de la vieille ville, traverser la rivière et passer tout à
fait en dehors vers la colline calcaire[188], où la citadelle plonge ses
fondations et à qui elle emprunte ses murailles; gravissez-la jusqu'au
sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec de la citadelle ou plus
véritablement la sèche vallée de la mort; elle est à peu près aussi
profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou, pour être plus précis, que la
partie supérieure de l'_Heureuse vallée_ à Oxford, au-dessus du
Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux jusqu'à la cathédrale en montant
les pentes de la cité. Comme cela vous vous rendrez compte de la vraie
hauteur des tours par rapport aux maisons, puis en revenant dans la
ville trouvez votre chemin pour arriver à sa montagne de Sion[189], par
n'importe quelles étroites rues de traverse et les ponts que vous
trouverez; plus les rues seront tortueuses et sales, mieux ce sera, et
que vous arriviez d'abord à la façade ouest ou à l'abside, vous les
trouverez dignes de toutes les peines que vous aurez prises pour les
atteindre.

[Note 188: La partie la plus forte et destinée à tenir la plus
longtemps dans un siège, de l'ancienne ville, était sur cette
hauteur.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 189: La cathédrale.--(Note du Traducteur.)]

Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même en
France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez
marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports
athlétiques lawn-tennis, etc.,--ou s'il faut vraiment que vous alliez à
Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que vous
pouvez en une heure ou deux--alors en supposant cela, malgré ces
faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour
laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à
une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur
chemin est alors de monter à pied, de l'_Hôtel de France_ ou de la place
du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin de fer.
Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et
achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une des
charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste après
les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après vous trouverez
également sur la gauche trois arcades ouvertes sous lesquelles vous
pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais de justice, et
monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à
tout le monde.

Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au sommet
et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun doit aimer
l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est au-dessus et qui
semble se courber vers le vent d'ouest--bien que ce ne soit pas. Du
moins sa courbure est une longue habitude contractée graduellement, avec
une grâce et une soumission croissantes, pendant ces trois derniers
cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la
jolie petite madone française qui en occupe le milieu avec sa tête un
peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté aussi comme un chapeau
seyant. Elle est une madone de décadence en dépit ou plutôt en raison de
toute sa joliesse[190] et de son gai sourire de soubrette; et elle n'a
rien à faire ici non plus, car ceci est le porche de Saint-Honoré, non
le sien; rude et gris, saint Honoré avait coutume de se tenir là pour
vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais n'entre
personne.

[Note 190: Cf. avec _The two Paths_: «Ces statues (celles du porche
occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées comme
représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du commencement du
XIIIe siècle en France; et, en effet, elles possèdent une dignité et un
charme délicat qui manquent, en général, aux œuvres plus récentes. Ils
sont dus, en partie, à une réelle noblesse de traits, mais
principalement à la grâce mêlée de sévérité des lignes tombantes de
l'excessivement _mince_ draperie; aussi bien qu'à un fini des plus
étudiés dans la composition, chaque partie de l'ornementation
s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur pouvoir sur
certains modes de l'esprit religieux est due à un degré palpable de
non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur exagérée du corps
et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais ce sont de nobles
défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de faire partie du
bâtiment lui-même et de le soutenir, non comme la cariatide grecque sans
effort, où comme la cariatide de la Renaissance par un effort pénible ou
impossible, mais comme si tout ce qui fut silencieux et grave, et retiré
à part, et raidi avec un frisson au cœur dans la terreur de la terre,
avait passé dans une forme de marbre éternel; et ainsi l'Esprit a
fourni, pour soutenir les piliers de l'église sur la terre, toute la
nature anxieuse et patiente dont il n'était plus besoin dans le ciel.
Ceci est la vue transcendentale de la signification de ces sculptures.

Je n'y insiste pas, ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs
qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits--la plupart
d'inconnus, je crois--mais de palpables et d'indiscutables portraits;
s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est censée
représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après quelque personne
vivante dont les traits peuvent, sans invraisemblance, représenter ceux
du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs authentiques, il y
en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant, fut remarquable pour
ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé bien profondément l'iris
dans la pierre et ses yeux foncés brillent encore pour nous avec son
sourire.

Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement
dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux
lignes verticales de la statue.

Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à côte
avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux caractères
gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une signification plus
profonde dans la chose qu'un simple effet de composition; signification
qui n'a pas été voulue par le sculpteur, mais qui a d'autant plus de
valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux dire l'association intime
de la beauté de la nature inférieure dans les animaux et les fleurs avec
la beauté de la nature plus élevée dans la forme humaine. Vous n'avez
jamais ceci dans l'œuvre grecque. Les statues grecques sont toujours
isolées; de blanches surfaces de pierre, ou des profondeurs d'ombre,
font ressortir la forme de la statue tandis que le monde de la nature
inférieure qu'ils méprisaient était retiré de leur cœur dans
l'obscurité. Ici la statue drapée semble le type de l'esprit chrétien,
sous beaucoup de rapports, plus faible et plus contractée mais plus
pure; revêtue de ses robes blanches et de sa couronne, et avec les
richesses de toute la création à côté d'elle.

Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant,
simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres avec
celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.

Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point
culminant de l'art gothique au XIIIe siècle. La sculpture a progressé
continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle
devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive.
Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut
cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans
l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première caractéristique
universelle de tout grand art est la tendresse, comme la seconde est la
vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus vrai; un infini de
tendresse est le don par excellence et l'héritage de tous les hommes
vraiment grands. Il implique sûrement en eux une intensité relative de
dédain pour les choses basses, et leur donne une apparence sévère et
arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides et vulgaires, tout à
fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables de terreur et
haïssable pour eux, si, ils ne sont capables de rien de plus élevé que
la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette classe d'esprit.
Je dis que le _premier_ héritage est la tendresse--le _second_ la
vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la créature, la
vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance acquise; en outre,
l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de la dignité que dans
celui du temps, et est toujours pur et entier: la vérité, dans ce
qu'elle a de meilleur, est parfaite.

Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la
sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie
tombante rehaussée sur les côtés, par un riche ornement floral; mais la
statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable
comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et
l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un
exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble,
quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme style
et comme intention, est en certaines qualités plus subtiles, inférieure
à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur, quoique appartenant
à une école d'art plus avancée, était lui-même un homme d'une qualité
d'âme inférieur à celui qui a travaillé à Chartres. Mais je n'ai pas le
temps de vous indiquer les caractères plus subtils auxquels je reconnais
ceci.

Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que,
jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement
fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur en
fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant perpétuellement
en connaissance et en véracité, perpétuellement, par conséquent, en
puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un changement fatal se
fit dans leur idéal. De la statue, ils commencèrent à tourner leur
attention principalement sur la niche de la statue, et de l'ornement
floral aux moulures qui l'entouraient», etc. (_The two Paths_, §
33-39).--(Note du Traducteur.)]

Cela eut lieu il y a longtemps, au XIVe siècle, quand le peuple commença
à trouver le christianisme trop grave, imagina pour la France une foi
plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux regards
brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire
brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur joyeux
train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux jours de
la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au XIVe
siècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs[191] sont
dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi
délicates et plus calmes[192] qui sont au-dessus et qui racontent la
propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le
faubourg parisien qui porte son nom.

[Note 191: Moins charmante que celle de Bourges. Bourges est la
cathédrale de l'aubépine. Cf. Ruskin, _Stones of Venice_: «L'architecte
de la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi il a couvert son
porche d'aubépine. C'est une parfaite Niobé de mai. Jamais il n'y eut
pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement sans la crainte de
vous piquer» (_Stones of Venice_, I, II, 13-15).--(Note du Traducteur.)]

[Note 192: Cf. «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le
plus élevé.» _Relations de Michel Ange et de Tintoret_, § 219, à propos
d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello
«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés,--les anges de
Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive--et les anges de
Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant de
calme que filent les Parques».--(Note du Traducteur.)]

Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de
saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard quelque
curiosité si c'était possible[193]), car certainement vous êtes
impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrer d'une
meilleure manière que par cette porte. Car toutes les cathédrales de
quelque importance produisent à peu près le même effet quand vous y
pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais pas d'autre qui montre
autant de sa noblesse du transept intérieur sud; la rose en face est
d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat charmant; et les piliers
des bas-côtés du transept forment des groupes merveilleux avec ceux du
chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi mieux compte de la hauteur
de l'abside, si elle se découvre à vous comme vous allez du transept à
la nef centrale que si vous la voyez tout à coup de l'extrémité ouest de
la nef; là il serait presque possible à une personne irrévérente de
trouver la nef étroite plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez
me laisser vous conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez
un sou dans la sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander;
cela ne vous regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou
non--ni s'ils méritent d'avoir le sou--sachez seulement si vous-même
méritez d'en avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il
vous brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle
sensation d'ensemble qu'il vous plaira--en promettant au gardien de
revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre
promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que
votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit,
regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de
l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous
retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que ses
contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut
toujours se représenter l'extérieur d'une cathédrale française, excepté
sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à comprendre
comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du dessus[194].

[Note 193: Voyez d'ailleurs pages 32 et 130 (§§ 112-114) de
l'édition in-octavo, _The Two Paths_.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 194: La même nuance (tissé ou brodé) se retrouve dans _Verona
and other Lectures_, p. 47.--(Note du Traducteur.)]

Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce chœur et le
cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui
du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à
la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle
station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous
confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus votre
étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination et aux
mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre quelque chose
de plus noble ou de plus puissant que cette procession de verrières, ni
rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la hauteur réelle
ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et aussi prudent.

9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds français--environ
130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en Suisse--que la chute
du Staubbach à 900 pieds[195]. Bien mieux, le rocher de Douvres
au-dessous du château, juste où finit la promenade, est deux fois aussi
haut, et les petits cokneys qui paradent sur l'asphalte à la polka
militaire, se croient, je pense, aussi grands; mais avec les petits
logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour, ils ont réussi à le
faire paraître de la grandeur d'un four à chaux moyen. Pourtant il a
deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il faut une solide
construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de chaux comme
ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on arrive à
faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute.

[Note 195: Cf. sur la hauteur apparente et réelle des cathédrales et
des montagnes, _The Seven lamps of Architecture_, chap. III. § 4.--(Note
du Traducteur.)]

10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même
affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de
longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se
maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et où
des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de vigne,
fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus magnifiquement
devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée. Du bloc brut
placé sur l'extrémité du Bethel drudique à _cette_ Maison du Seigneur et
cette porte du Ciel au bleu vitrage[196], vous avez le cours entier et
l'accomplissement de tout l'amour et de tout l'art des architectes
religieux du nord.

[Note 196: Cf. «J'ai vu, gravée au-dessus du porche de bien des
églises cette inscription: C'est ici la maison de Dieu et la Porte du
Ciel» (_The Crown of wild olive_, II).--(Note du Traducteur).]

11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens
n'est pas seulement la meilleure, mais la _première_ chose exécutée
_parfaitement_ en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et
327[197] du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire
exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient briller
en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les formes moins
parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée de la parfaite
justesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au transept, bâti seulement
dix ans plus tard, il y a déjà un petit changement dans le sens non de
la décadence mais d'une précision plus grande qu'il n'est absolument
nécessaire[198]. Le point où commence la décadence on ne peut pas, parmi
les charmantes fantaisies qui suivirent, le fixer exactement; mais
exactement et indiscutablement nous savons que cette abside d'Amiens est
la première œuvre d'une parfaite pureté de vierge--le Parthénon, encore
en ce sens,--de l'architecture gothique.

[Note 197: Article _Meneau_.--(Note du Traducteur.)]

[Note 198: Contre la trop grande perfection en art voyez notamment
_The Stones of Venice_, II chap. III, § 23, 24 et 25;--contre le fini de
l'exécution, _The Stones of Venice_, II, chap. VI, 20 et 21: contre la
précision excessive, _Eléments of Drawing_, II, 104.--(Note du
Traducteur).]

12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et
la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et les
nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des dieux
romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et le
Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète
amaigri d'Idumée.

L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le
sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons
possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce
qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première
fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se
préoccupait peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du tout. Il
ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous trouverez
peut-être çà et là dans l'édifice des initiales récemment gravées par de
remarquables visiteurs anglais désireux d'immortalité. Mais Robert le
constructeur ou au moins le maître de la construction, n'a gravé _les
siennes_ dans aucune pierre. Seulement quand, après sa mort, la pierre
angulaire de la cathédrale eût été découverte avec des acclamations,
pour célébrer cet événement on écrivit la légende suivante, rappelant le
nom de tous ceux qui avaient eu leur part ou leur parcelle du
travail,--dans le milieu du labyrinthe qui alors existait dans les
dallages de la nef. Il faut que vous la lisiez d'une voix légère; elle
fut gaiement rimée pour vous par la pure gaieté française qui ne
ressemblait pas le moins du monde à celle du _Théâtre des Folies_.

       En l'an de Grâce mil deux cent
       Et vingt, fut l'œuvre de cheens
       Premièrement encomenchie.
       A donc y ert de cheste evesquie
       Evrart, evêque bénis;
       Et, Roy de France, Loys
       Qui fut fils Philippe le Sage.
       Qui maistre y est de l'œuvre
       Maistre Robert estoit només
       Et de Luzarches surnomés.
       Maistre Thomas fu après lui
       De Cormont. Et après, son filz
       Maistre-Regnault, qui mestre
       Fist a chest point chi cheste lectre
       Que l'incarnation valoit
       Treize cent, moins douze, en faloit.

13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas été
clair.--En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et XX» «XIII·C.
moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable petit livre de M.
l'abbé Rozé: _Visite à la Cathédrale d'Amiens_(Sup. Lib. de Mgr l'Évêque
d'Amiens, 1877),--que chaque voyageur reconnaissant devrait acheter, car
je vais seulement en voler un petit morceau çà et là. Je souhaiterais
seulement qu'il y eût eu aussi à voler une traduction de la légende; car
il y a un ou deux points à la fois de doctrine et de chronologie sur
lesquels j'aurais aimé avoir l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens
principal de la poésie vers par vers, nous paraît être ce qui suit:

       En l'an de grâce douze cent
       Vingt, l'œuvre tombant alors en ruine
       Fut d'abord recommencée,
       Alors était de cet évêché
       Everard l'Evêque béni
       Et roi de France Louis
       Qui était fils de Philippe le Sage.
       Celui qui était maître de l'œuvre
       Etait appelé Maitre Robert
       Et nommé de plus de Luzarche.
       Maître Thomas fut après lui
       De Cormont. Et après lui son fils
       Maître Reginald qui pour être mis
       A ce point-ci, fit ce texte
       Quand l'Incarnation fut vérifiée
       Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.

De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis (elle
a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans l'année même je
le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur le continent, en
1825, alors que je n'avais pas encore tourné mon attention vers
l'architecture religieuse), quelques points sont à retenir--si vous avez
encore un peu de patience.

14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale, était
«déchéant», tombant en ruine pour la--je ne puis pas dire tout de suite
si c'était la quatrième, cinquième où quantième fois--dans l'année 1220.
Car c'était une chose extraordinairement difficile pour le petit Amiens
qu'un travail pareil fût bien exécuté tant le diable travaillait
durement contre lui. Il bâtit sa première église épiscopale (guère plus
que le tombeau-chapelle de Saint-Firmin) vers l'an 350, juste à côté de
l'endroit où est la station du chemin de fer sur la route de Paris[199].
Mais après avoir été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le
reste, par l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses
Francs, il en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans
l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou
Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et les
Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux cents
ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019. Rebâtie
de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées ensemble par
la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un incendie provoqué
par la même cause détruisit _la ville_, et une partie de la cathédrale.»
La «partie» ayant été rebâtie encore une fois, le tout fut de nouveau
réduit en cendres, «réduit en cendres par le feu du ciel en 1218, ainsi
que tous les titres, les martyrologes, les calendriers, et les archives
de l'évêché et du chapitre».

[Note 199: A Saint-Acheul. Voyez le chapitre I de ce livre et la
_Description historique de la cathédrale d'Amiens_, par A. P. M.
Gilbert, in-octavo, Amiens, 1833, p. 3-7.--(Note de l'Auteur.)]

C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en
«cendres» selon M. Gilbert--en ruine certainement--déchéante--et une
ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants d'une ville
moins vivante,--en 1218. Mais ce fut plutôt un grand stimulant pour
l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain qui s'offrait à
eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de l'enfer, pas du ciel,
reconnu pour une plaie diabolique, comme en Égypte) devait être bravée
jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans, vous le voyez, à se reprendre
et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux, et leur évêque, et leur roi, et
leur Robert de Luzarches. Et cette cathédrale qui vous reçoit en ce
moment sous ses voûtes fut ce que surent faire leurs mains dans leur
puissance.

16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est encore
désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe le Sage,
parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit avoir
abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son propre père
l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant dans son palais
et de là guidant silencieusement les mains de son fils, très
glorieusement encore pendant trois ans.

Mais, ensuite--et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré
avoir l'opinion de l'abbé--Louis VIII mourut de la fièvre à Montpensier
en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de la
cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous le
verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de
quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par le
dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se
fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?

Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à
donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera
surgir du temple saccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit
être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en
avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est qu'au
moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les fils des
artisans est toujours donné à leurs pères; et que, semble-t-il, le plus
grand honneur de tous, est donné ici à Philippe le Sage. De son palais,
non de parlement, mais de paix, sortit dans les années où ce temple fut
commencé d'être bâti, un édit de véritable pacification: «Qu'il serait
criminel pour tout, homme de tirer vengeance d'une insulte ou d'une
injure avant quarante jours à partir de l'offense reçue--et alors
seulement avec l'approbation de l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était
peut-être un effort plus avisé pour mettre fin au système féodal pris
dans son sens saxon[200] qu'aucun de nos projets récents destinés à
mettre fin au système féodal pris dans son sens normand.

[Note 200: Feud, saxon faedh: bas latin, Faida (dérivés: écossais
«fae» anglais «foe»), Johnson. Rappelez-vous aussi que la racine de Feud
dans son sens normand de partage de terre, est _foi_, non _fee_, ce que
Johnson, vieux tory comme il était, n'observe pas, ni en général les
modernes antiféodalistes.--(Note de l'Auteur.)]

18. «A ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans le
pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de choses pour
le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait était saint,
comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout, c'était pour lui
un emblème de noble vie humaine,--aux portes étroites, aux parois
resserrées, avec une infinie obscurité et l'_inextricabilis error_ de
tous côtés, et, dans ses profondeurs, la nature brutale à dompter.

19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement
héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce
symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour
les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art et
sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le
bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteurs à qui l'on doit une
représentation pathétique[201] de la vie humaine et de la mort.

[Note 201:

               «Tu quoque magnam
       Partem opere in tanto, sineret dolor, Icare, haberes,
       Bis conatus erat casus effingere in auro,--
       Bis patriæ cecidere manus.»

Il n'y a, de parti pris, aucun pathétique de permis dans la sculpture
primitive. Ses héros conquièrent sans joie et meurent sans
chagrin.--(Note de l'Auteur.)]

20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi
chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement pour
ses frères--bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui n'avaient
pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de Dieu; et
avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non écrite. La
pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans tout l'art
chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il n'est nulle part
aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété que par les trois
grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas de Dunkeld[202], et
Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier termine l'œuvre de sa
vie est, autant que je sache, la plus parfaite et la plus profonde
expression de la religion naturelle qui nous ait été donnée en
littérature; et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous plaçant sur
l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du Parthénon du
christianisme.

[Note 202: Voyez _Fors Clavigera_, lettre LXI, p. 22.--(Note de
l'Auteur.)]

21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que nous
puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que tu
sois toujours à notre main droite et à notre gauche[203], tandis que se
meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés de la
contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et les
gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que
d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le
redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la
lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment.

«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper
entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin que
nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui pour
mortel. Amen[204].»

[Note 203: Ainsi, le commandement aux enfants d'Israël «qu'ils
marchent en avant» est adressé à leurs propres volontés. Eux obéissant,
la mer se retire _mais pas avant_ qu'ils aient osé s'y avancer. _Alors_
les eaux leur font une muraille à leur main droite et à leur
gauche.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 204: L'original est écrit en latin seulement; «Supplico tibi,
Domine, Pater et Dux rationis nostræ, ut nostræ nobilitatis recordemur,
qua tu nos ornasti: et ut tu nobis presto sis, ut iis qui per sese
moventur; ut et a Corporis contagio, Brutorumque affectuum repurgemur,
eosque superemus, atque regamus; et, sicut decet pro instrumentis iis
utamur. Deinde, ut nobis ad juncto sis; ad accuratam rationis nostræ
correctionem, et conjunctionem, cum iis qui vere sunt, per lucem
veritatis. Et tertium, Salvatori supplex oro, ut ab oculis animorum
nostrorum caliginem prorsus abstergas; ut norimus bene, qui Deus, au
mortalis habendus. Amen.»--(Note de l'Auteur.)]

Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le désir
d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir que
vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute
inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons
nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle,
mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates
(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que l'autre,
sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont toute la force
de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour élever ce temple.
Leurs vraies tombes sont restées au même endroit; mais les tombeaux
élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de place, sont
maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous regardez en
arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la nef et les bas
côtés.

23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise
insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur.

«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et
admirablement[205].» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent
encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même
genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale
française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ils couvraient,
afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et ensuite fondus en
sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon et de l'absinthe à
ses vivants,--par l'esprit de Progrès et de Civilisation dans sa
première flamme d'enthousiasme et sa lumière nouvelle, de 1789 à 1800.

[Note 205: Viollet-le-Duc, vol. VIII, p. 256.--Il ajoute: «L'une
d'elles est comme art» (voulant dire art général de la sculpture) «un
monument de premier ordre»; mais ceci n'est vrai que partiellement;
ainsi je trouve une note dans l'étude de M. Gilbert (p. 126). «Les deux
doigts qui manquent à la main droite de l'évêque Godefroy paraissent un
défaut survenu à la fonte.» Voyez plus loin sur ces monuments et ceux
des enfants de saint Louis, Viollet-le-Duc, vol. IX, p. 61, 62.--(Note
de l'Auteur.)]

Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint
Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau
travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sont _les deux seuls
tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques_, qui subsistent en
France!

24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont
élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque Evrard est
à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette
inscription[206]:

       «Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce
       Monument, aux soins de qui la cité fut confiée
       Ici dans un baume éternel de gloire repose Evrard.
       Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve, de
                                                              l'orphelin
       Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons.
                                                 Aux paroles des hommes,
       Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses, un
                                                          acier mordant».

[Note 206: Je vole encore à l'abbé Rozé les deux inscriptions avec
sa notice introductive sur l'intervention mal inspirée dont elles
avaient été l'objet.

«La tombe d'Evrard de Fouilloy (mort en 1222) coulée en bronze en plein
relief, était supportée, dès le principe, par des monstres engagés dans
une maçonnerie remplissant le dessous du monument, pour indiquer que cet
évêque avait posé les fondements de la cathédrale. Un architecte
_malheureusement inspiré_ a osé arracher la maçonnerie pour qu'on ne vit
plus la main du prélat fondateur, à la base de l'édifice.

«On lit, sur la bordure, l'inscription suivante en beaux caractères du
XIIIe siècle:

       «Qui populum pavit, qui fundameta locavit
       Huius Structure, cuius fuit urbs data cure
       Hic redolens nardus, fama requiescit Ewardus,
       Vir plus afflictis, viduis tutela, relictis
       Custos, quos poterat recreabat munere; vbis,
       Mitib agnus erat, tumidis leo, lima supbis.»

«Geoffroy d'Eu (mort en 1237) est représenté comme son prédécesseur en
habits épiscopaux, mais le dessous du bronze supporté par des chimères
est évidé, ce prélat ayant élevé l'édifice jusqu'aux voûtes, Voici la
légende gravée sur la bordure;

       »Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile.
       Seu minus aut simile nobis parai omnibus ille;
       Quem laurus gemina decoraverat, in medicina
       Lege qû divina, decuerunt cornua bina;
       Clare vir Augensis, quo sedes Ambianensis
       Crevit in imensis; in cœlis auctus, Amen, sis.»

Tout est à étudier dans ces deux monuments; tout y est d'un haut
intérêt, quant au dessin, à la sculpture, à l'agencement des ornements
et des draperies.»

En disant au-dessus que Geoffray d'Eu rendit grâces dans la cathédrale
pour son achèvement, je voulais dire qu'il avait mis au moins le chœur
en état de servir: «Jusqu'aux voûtes», peut signifier ou ne pas
signifier que les voûtes étaient terminées.--(Note de l'Auteur.)]

L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue
plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la
couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la
condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de traduire
la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi restreint de
mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de l'évêque sont
mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce que les paroles
orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes sont en effet ce
que sur cette terre les doux doivent savoir supporter et bien
accueillir; leurs actes, c'est aux rois et aux chevaliers à s'en
occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes aussi;
et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la masse, mais
non avec l'épée, ni la lance--c'est-à-dire non de «faire couler le
sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours guérir d'un coup
de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention de l'évêque qui le
donnait). La bataille de Bouvines, qui est en réalité une des plus
importantes du moyen âge fut gagnée contre les Anglais, (et en outre
contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui marchaient sous Othon,)
par deux évêques français (Senlis et Bayeux)--qui tous deux furent les
généraux des armées du roi de France, et conduisirent ses charges. Notre
comte de Salisbury se rendit à l'évêque de Bayeux en personne.

25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus
diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème, a
été développé dans les temps modernes par les effets de l'«argot»,
quelquefois d'intention très innocente et joyeuse. L'argot, dans son
essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs», langage spécial des
coquins employé pour ne pas être compris; l'autre, le meilleur nom à lui
donner serait peut-être le Latin des Manants!--les mots abaissants ou
insultants inventés par des gens vils pour amener les choses
qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre niveau ou au dessous.

Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème
consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots
communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas
pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le
vieux latiniste, avec l'image absolument exacte: «A l'orgueilleux une
lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais
méchamment, l'idée du XIIIe siècle. Mais la force _exacte_ du symbole
est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à facettes.
Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et peut être
rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être intérieur
mieux découverte, par un bon limage.

26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines--expriment--au mieux
mieux[207]--l'entier devoir d'un évêque[208]--en commençant par son
office pastoral--_Nourrir_ mon troupeau--qui _pavit_ populum. Et soyez
assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais été capables de
vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout autre homme,
s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien remplie et
ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque Geoffroy est à
votre gauche et son inscription est:

       «Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur
       humble couche.

       Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale.

[Note 207: En français dans le texte.]

[Note 208: Cf. _Sesame and lilies_: II. _Of kings treasuries_, 22:
«Un «pasteur» est une personne qui _nourrit_, un «évêque» est une
personne qui _voit_. La fonction de l'évêque n'est pas de gouverner,
gouverner c'est la fonction du roi; la fonction de l'évêque est de
veiller sur son troupeau, de le numéroter brebis par brebis, d'être
toujours prêt à en rendre un compte complet. En bas de cette rue, Bill
et Haney se cassent les dents mutuellement. L'évêque sait-il tout
là-dessus? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris
l'habitude de battre Haney, etc. Mais ce n'est pas l'idée que nous nous
faisons d'un évêque. Peut-être bien, mais c'était celle que s'en
faisaient saint Paul et Milton.»--(Note du Traducteur.)]

       Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecine
       Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.
       Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'Amiens
       S'est élevé dans l'immensité, puisses-tu être encore plus
       grand dans le ciel.»
                                               _Amen._

Et maintenant enfin--cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance
acquittée--nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors à
une des portes ouest--et de cette manière nous verrons graduellement se
lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des pensées qui
y sont sculptées.

27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne vous
en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des grandes
vieilles marches datant de la fondation, découvertes, s'étendant
largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient, sans
murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur longueur par
la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par la lune et les
étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la
colline--finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment
d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant six cents
ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième fois--maintenant
de telles choses ne pourront jamais plus être vues.

Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup de
la vieille construction; mais dans les porches, à peu près tout--excepté
le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses dont un petit
nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et là. Mais la sculpture
a été soigneusement et honorablement conservée et restaurée sur place,
les piédestaux et les niches restaurés çà et là avec de la terre glaise,
et certains que vous voyez blancs et crus, entièrement resculptés;
néanmoins, l'impression que vous pouvez recevoir du tout est encore ce
que le constructeur a voulu et je vous dirai l'ordre de sa théologie
sans plus de remarques sur le délabrement de son œuvre.

Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle
cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début; et
de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez vers
l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à votre
gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à votre
droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que j'écrirai
désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de toujours
appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle qui, sur la
façade ouest, est de ce même côté nord, porte septentrionale, et ainsi
pour celles des autres côtés.

Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une
cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui
sont faciles à reconnaître, si on y prend garde au début, sous les noms
de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte
méridionale, porte nord et porte sud.

Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons
toujours en les employant nous considérer comme sortant de la cathédrale
et descendant la nef--tout le côté et les bas côtés nord du bâtiment
étant par conséquent son côté droit et le côté sud, son côté gauche. Car
nous n'avons le droit d'employer ces termes de droite et de gauche que
relativement à l'image du Christ dans l'abside ou sur la croix, ou bien
à la statue centrale de la façade ouest, que ce soit celle du Christ, de
la Vierge ou d'un saint. A Amiens cette statue centrale, sur le
«trumeau» ou pilier qui supporte et partage en deux le porche central,
est celle du Christ Emmanuel[209]--Dieu _avec_ nous. A sa droite et à sa
gauche occupant la totalité des parois du porche central, sont tes
apôtres et les quatre grands prophètes.

[Note 209: Allusion à saint Matthieu: «Or tout cela arriva afin que
s'accomplît ce que Dieu avait dit par le prophète: Une vierge sera
enceinte et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel, ce qui
veut dire: Dieu avec nous» (I, 23). Le prophète dont parle saint
Matthieu est Isaïe (III, 14).--(Note du Traducteur.)]

Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade, trois
sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est dédié à
saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens.

Le porche méridional à la Vierge.

Mais ceux-ci sont tous deux conçus comme en retrait derrière la grande
fondation du Christ et des prophètes; et les étroits enfoncements où ils
sont réfugiés[210] masquent en partie leur sculpture, jusqu'au moment où
vous y entrez. Ce que vous avez d'abord à méditer et à lire, c'est
l'Écriture du grand porche central et la façade elle-même.

[Note 210: Regardez maintenant le plan qui est à la fin de ce
chapitre.--(Note de l'Auteur.)]

Vous avez donc au centre de la façade l'image du Christ lui-même vous
recevant:

«Je suis le chemin, la vérité et la vie[211].»

[Note 211: Saint Jean, 14, 60.--(Note du Traducteur.)]

Et la meilleure manière de comprendre l'ordre des pouvoirs subalternes
sera de les considérer comme placés à la main droite et à la gauche du
Christ; ceci étant aussi l'ordre que l'architecte adopte dans l'histoire
de l'Écriture sur la façade--de façon qu'elle doit être lue de gauche à
droite, c'est-à-dire de la gauche du Christ à la droite du Christ, comme
Lui les voit. Ainsi donc, en prenant les grandes statues dans l'ordre:

D'abord, dans le porche central, il y a six apôtres à la droite du
Christ, six à Sa gauche.

A Sa gauche, à côté de Lui, Pierre; puis par ordre en s'éloignant,
André, Jacques, Jean, Matthieu, Simon; à Sa droite, à côté de Lui, Paul;
et successivement, Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et
Jude. Ces deux rangées symétriques des apôtres occupent ce qu'on peut
appeler l'abside ou la baie creusée du porche, et forment un groupe à
peu près demi-circulaire, clairement visible quand on s'approche. Mais
sur les côtés du porche, non pas sur la même ligne que les apôtres, et
ne se voyant pas distinctement tant qu'on n'est pas entré dans le
porche, sont les quatre grands prophètes. A la gauche du Christ, Isaïe
et Jérémie; à sa droite, Ézéchiel et Daniel.

Puis sur le devant, en prenant la façade dans toute sa longueur--lisez
par ordre, de la gauche du Christ à Sa droite--viennent les séries des
douze petits prophètes, trois sur chacun des quatre trumeaux du temple,
commençant à l'angle sud avec Osée, et finissant avec Malachi.

Quand vous regardez la façade entière en vous plaçant devant elle, les
statues qui remplissent les porches secondaires sont ou obscurcies dans
leurs niches plus étroites ou dissimulées l'une derrière l'autre de
façon à ne pas être vues.

Et la masse entière de la façade est vue, littéralement, comme bâtie sur
la fondation des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant
la pierre angulaire. Et ceci à la lettre; car le porche en s'ouvrant
forme un profond «angulus» et le pilier qui est au milieu est le sommet
de l'angle.

Bâti sur la fondation des apôtres et des prophètes, c'est-à-dire des
prophètes qui ont prédit la venue _du Christ_ et les apôtres qui l'ont
proclamée. Quoique Moïse ait été un apôtre de _Dieu_, il n'est pas ici.
Quoique Elie ait été un prophète de _Dieu_, il n'est pas ici. La voix du
moment tout entier est celle du Ciel à la Transfiguration: «Voici mon
fils bien-aimé, écoutez-le[212].»

Il y a un autre prophète et plus grand encore, qui, comme il semble
d'abord, n'est pas ici. Est-ce que le peuple entrera dans les portes du
temple en chantant «Hosanna au fils de David[213]», et ne verra aucune
image de son père?

[Note 212: Saint Matthieu, XVII, 5.--(Note du Traducteur.)]

[Note 213: Saint Matthieu, XXI, 7.--(Note du Traducteur.)]

Christ lui-même déclare: «Je suis la racine et l'épanouissement de
David», et cependant la racine ne garde près d'elle aucun souvenir de la
terre qui l'a nourrie?

Il n'en est pas ainsi, David et son Fils sont ensemble.

David est le piédestal du Christ. Nous commencerons donc notre examen de
la façade du temple par ce beau piédestal.

La statue de David, qui n'a que les deux tiers de la grandeur naturelle,
occupe la niche qui est sur le devant du piédestal. Il tient son sceptre
dans la main droite, son phylactère dans la gauche: Roi et Prophète, le
symbole à jamais de toute royauté qui agit avec une justice divine, la
réclame et la proclame.

Le piédestal qui a cette statue pour sculpture sur sa face occidentale,
est carré et, sur les deux autres côtés, il y a des fleurs dans des
vases; du côté nord le lys et du côté sud la rose. Et le monolithe
entier est un des plus nobles morceaux de sculpture chrétienne du monde
entier.

Au-dessus de ce piédestal en vient un moins important, portant en façade
un pampre de vigne qui complète le symbolisme floral du tout. La plante
que j'ai appelée un lys n'est pas la Fleur de Lys ni le lys de la
Madone[214], mais une fleur idéale avec des clochettes comme la couronne
impériale; le type des «lys de toutes les espèces» de Shakespeare[215],
représentant le mode de croissance du lys de la vallée qui ne pouvait
pas être sculpté aussi grand dans sa forme littérale sans paraître,
monstrueux, et se trouve ainsi représenté sur cette pièce de sculpture
où il réalise, associé à la rose et à la vigne ses compagnes, la triple
parole du Christ: «Je suis la Rose de Saron et le Lys de la
Vallée[216].» «Je suis la Vigne véritable[217].»

[Note 214: Pour mieux distinguer ces différentes espèces de lys,
reportez-vous aux belles pages de _The Queen of the Air_ et de _Val
d'Arno_: «Considérez ce que chacune de ces cinq tribus (des Drosidæ) a
été pour l'esprit de l'homme. D'abord dans leur noblesse; les lys ont
donné le lys de l'Annonciation, les Asphodèles la fleur des
Champs-Élysées, les iris, la fleur de lys de la Chevalerie; et les
Amaryllidées, le lys des champs du Christ, tandis que le jonc, toujours
foulé aux pieds, devenait l'emblème de l'humilité. Puis, prenez chacune
de ces tribus et continuez à suivre l'étendue de leur influence. «La
couronne impériale, les lys de toute espèce» de Perdita, forment la
première tribu; qui donnant le type de la pureté parfaite dans le lys de
la Madone, ont, par leur forme charmante, influencé tout le dessin de
l'art sacré de l'Italie; tandis que l'ornement de guerre était
continuellement enrichi par les courbes des triples pétales du «giglio»
florentin et de la fleur de lys française; si bien qu'il est impossible
de mesurer leur influence pour le bien dans le moyen âge, comme symbole
partie du caractère féminin, et partie de l'extrême splendeur, et
raffineront de la chevalerie dans la cité, dans la cité qui fut la fleur
des cités.» (_The Queen of the Air_, II, § 82.)

Dans _Val d'Arno_, à la conférence intitulée _Fleur de Lys_, il faudrait
noter (§ 251) le souvenir de Cora et de Triptolène à propos de la Fleur
de Lys de Florence, et la couronne d'Hera qui typifie la forme de l'iris
pourpré, ou de la fleur dont parle, Pindare quand il décrit la naissance
d'Iamus, et qui se rencontre aussi près d'Oxford. Le note que Ruskin met
à la page 211 de _Val d'Arno_ fait remarquer que les artistes florentins
mettent généralement le vrai lys blanc dans les mains de l'ange de
l'Annonciation, mais à la façade d'Orvieto c'est la «fleur de lys» que
lui donne Giovanni Pisano, etc., etc., et la conférence entière se
termine par la belle phrase sur les lys que j'ai citée dans la préface,
page 70.--(Note du Traducteur.)]

[Note 215: «O Proserpine, que n'ai-je ici les fleurs que dans ton
effroi tu laisses tomber du char de Pluton, les asphodèles qui viennent
avant que l'hirondelle se risque..., les violettes sombres... les pâles
primevères, la primerole hardie et le couronne impériale, les iris de
toute espèce, et entre autres la fleur de lys!» (_Conte d'Hiver_, scène
XI, traduction François-Victor Hugo).--(Note du Traducteur.)]

[Note 216: Cantique des Cantiques, II, 1.--(Note du Traducteur.)]

[Note 217: Saint Jean, XV, 1.--(Note du Traducteur.)]

33. Sur les côtés de ce socle sont des supports d'un caractère
différent. Des supports, non des captifs, ni des victimes; le Basilic et
l'Aspic représentant les plus actifs des principes malfaisants sur la
terre dans leur malignité extrême; pourtant piédestaux du Christ, et
même dans leur vie délétère, accomplissant sa volonté finale.

Les deux créatures sont représentées exactement dans la forme médiévale
traditionnelle, le basilic, moitié dragon, moitie coq; l'aspic, sourd,
mettant une oreille contre la terre et se bouchant l'autre avec sa
queue[218].

[Note 218: Selon M. Emile Male, le sculpteur d'Amiens s'est inspiré
ici d'un passage d'Honorius d'Autun. Voici ce passage (Male, p. 61):
«L'aspic est une espèce de dragon que l'on peut charmer avec des chants.
Mais il est en garde contre les charmeurs et quand il les entend, il
colle, dit-on, une oreille contre terre et bouche l'autre avec sa queue,
de sorte qu'il ne peut rien entendre et se dérobe à l'incantation.
L'aspic est l'image du pécheur qui ferme ses oreilles aux paroles de
vie.» M. Male conclut ainsi: «Le Christ d'Amiens qu'on appelle
communément le Christ enseignant est donc quelque chose de plus: il est
le Christ vainqueur. Il triomphe par sa parole du démon, du péché et de
la mort. L'idée est belle et le sculpteur l'a magnifiquement réalisée.
Mais n'oublions pas que le _Speculum Ecclesiæ_ lui a fourni la pensée
première de son œuvre et lui en a dicté l'ordonnance. A l'origine d'une
des plus belles œuvres du XIIIe siècle on trouve le livre d'Honorius
d'Autun (_Art religieux au_ XIIIe _siècle_, p. 62).--(Note du
Traducteur.)]

Le premier représente l'incrédulité de l'Orgueil. Le
basilic--serpent-roi ou le premier des serpents--disant qu'il _est_ Dieu
et qu'il _sera_ Dieu.

Le second, l'incrédulité de la Mort. L'aspic (le plus bas serpent)
disant qu'il _est_ de la boue et _sera_ de la boue.

34. En dernier lieu, surmontant le tout, placés sous les pieds de la
statue du Christ lui-même, sont le lion et le dragon; les images du
péché charnel ou humain, en tant que distinct du péché spirituel et
intellectuel de l'orgueil par lequel les anges tombèrent aussi.

Désirer régner plutôt que servir--péché du basilic--ou la mort sourde
plutôt que la vie aux écoutes--péché de l'aspic--ces deux péchés sont
possibles à toutes les intelligences de l'univers. Mais les péchés
spécialement humains, la colère et la convoitise, semences en notre vie
de sa perpétuelle tristesse, le Christ dans Sa propre humanité les a
vaincus et les vainc encore dans Ses disciples. C'est pourquoi son pied
est sur leur tête, et la prophétie: «Inculcabis super leonem et
aspidem[219]» est toujours reconnue comme accomplie en Lui, et en tous
Ses vrais serviteurs, selon la hauteur de leur autorité et la réalité de
leur influence.

[Note 219: «Tu marcheras sur l'Aspic et sur le Basilic et tu
fouleras aux pieds le lion et le dragon» (Psaume XCI, 13).--(Note du
Traducteur.)]

35. C'est en ce sens mystique qu'Alexandre III se servit de ces paroles
en rétablissant la paix en Italie et en accordant le pardon à l'ennemi
le plus mortel de ce pays sous le portique de Saint-Marc[220]. Mais le
sens de chaque action, comme de chaque art des âges chrétiens, perdu
maintenant depuis trois cents ans, ne peut dans notre temps être lu qu'à
rebours[221], s'il peut être lu du tout, au travers de l'esprit
contraire qui est maintenant le nôtre. Nous glorifions l'orgueil et
l'avarice comme les vertus par lesquelles toutes choses existent et se
meuvent, nous suivons nos désirs comme nos seuls guides vers le salut,
et nous exhalons le bouillonnement de notre propre honte, qui est tout
ce que peuvent produire sur la terre nos mains et nos lèvres.

[Note 220: Voyez mon résumé de l'histoire de Barberousse et
Alexandre dans _Fiction, Beau et Laid. Ninetenth century_, novembre
1880, p. 752, seq.... Voyez _Sur la Vieille Route_, vol. II, p,
3.--(Note de l'Auteur.)

La citation faite par Alexandre III est aussi rappelée dans _Stones of
Venice_, II, III, 59.--(Note du Traducteur.)]

[Note 221: Cf. chapitre Ier, § 33, de ce volume «jusqu'à ce que le
même signe soit lu à rebours par un trône dégénéré».--(Note du
Traducteur.)]

36. De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas longuement ici,
aucune sculpture ne satisfaisant ni ne devant satisfaire l'espérance
d'une âme aimante qui a appris à croire en lui; mais à cette époque elle
dépassa ce qui avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée;
et elle était connue au loin comme de près sous le nom de: «Le Beau Dieu
d'Amiens[222].» Elle était toutefois comprise, remarque-le, juste assez
clairement pour n'être qu'un symbole de la Présence Divine, comme les
pauvres reptiles enroulés en bas n'étaient que les symboles des
présences démoniaques. Non une idole, dans notre sens du mot--seulement
une lettre, un signe de l'Esprit Vivant, que pourtant chaque fidèle
concevait comme venant à sa rencontre ici à la porte du temple: «la
Parole de Vie, le Roi de Gloire[223] et le Seigneur des Armées.»

«_Dominus Virtutum_, le Seigneur des Vertus[224]», c'est la meilleure
traduction de l'idée que donnait à un disciple instruit du XIIIe siècle
les paroles du XXIVe psaume.

[Note 222: Voyez ce qu'en dit et les dessins très exacts qu'en donne
Viollet-le-Duc (art. _Christ, Dictionnaire d'architecture_, III,
245).--(Note de l'Auteur.)

Voir aussi plus haut, page 76, l'opinion de Huysmans sur cette
statue.--(Note du Traducteur.)]

[Note 223: Psaume XXIV.--(Note du Traducteur.)]

[Note 224: Voyez le cercle des Puissances des Cieux dans les
interprétations byzantines, I, la Sagesse; II, les Trônes; III, les
Dominations; IV, les Anges; V, les Archanges; VI, les Vertus; VII, les
Puissances; VIII, les Princes; IX, les Séraphins. Dans l'ordre Grégorien
(Dante, _Par._, XXVIII, note de Cary), les anges et les archanges sont
séparés, donnant, en tout, neuf ordres, mais non pas neuf classes dans
un ordre hiérarchique. Remarquez que, dans le cercle byzantin, les
chérubins sont en premier, et que c'est la force des Vertus qui ordonne
aux monts de se lever (_Saint Marks Rest_, p. 97 et p. 158, 159).--(Note
de l'Auteur.)]

Aussi sous les pieds de Ses apôtres dans les quatre-feuilles de la
fondation apostolique sont représentées les vertus que chaque apôtre a
enseignées ou manifestées dans sa vie;--ce peut être une vertu qui aura
été en lui durement mise à l'épreuve et il peut avoir manqué de la force
même du caractère qu'il a ensuite conduit à sa perfection. Ainsi saint
Pierre reniant par crainte est ensuite l'apôtre du courage; et saint
Jean, qui avec son frère aurait brûlé le village inhospitalier, est
ensuite l'apôtre de l'Amour. Ayant compris ceci, vous voyez que dans les
côtés des porches les apôtres avec leurs vertus spéciales sont placés
sur deux rangs qui se font vis à vis.

   Saint Paul,            Foi.         Courage,        Saint Pierre.
   Saint Jacques l'év.,   Espérance.   Patience,       Saint André.
   Saint Philippe,        Charité.     Douceur,        Saint Jacques.
   Saint Barthélemy,      Chasteté.    Amour,          Saint Jean.
   Saint Thomas,          Sagesse.     Obéissance,     Saint Matthieu.
   Saint Jude,            Humilité.    Persévérance,   Saint Simon.

Maintenant vous voyez comme ces vertus se répondent l'une à l'autre dans
leurs rangs symétriques. Rappelez-vous que le côté gauche est toujours
le premier et voyez comment les vertus de gauche conduisent à celles de
droite.

       Le Courage         à   la Foi.
       La Patience        à   l'Espérance.
       La Douceur         à   la Charité.
       L'Amour            à   la Chasteté.
       L'Obéissance       à   la Sagesse.
       La Persévérance    à   l'Humilité.

Notez de plus que les Apôtres sont tous calmes, presque tous avec des
livres, quelques-uns avec des croix, mais tous avec le même
message,--«Que la Paix soit sur cette maison. Et si le Fils de la Paix
est ici[225]», etc[226].

[Note 225: Saint Luc, X, 5.--(Note du Traducteur.)]

[Note 226: Aujourd'hui le mot d'argot pour désigner un prêtre dans
le peuple, en France, est un _Pax vobiscum_ ou, en abrégé, un
_vobiscum_.--(Note de l'Auteur.)]

Mais les Prophètes, tous chercheurs, ou pensifs, ou tourmentés, ou
priant, à la seule exception de Daniel. Le plus tourmenté de tous est
Isaïe, moralement scié en deux[227]. Le bas-relief qui est au-dessus ne
représente aucune scène de son martyre, mais montre le prophète au
moment où il voit le Seigneur dans son temple et où cependant il a le
sentiment qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix mais
avec plus de sérénité.

[Note 227: C'est là (dans le _De orte et obitu Patrum_, attribué à
Isidore de Séville), dit M. Male, que nous apprenons qu'Isaïe fut coupé
en deux avec une scie, sous le règne de Manassé (Emile Male, _Histoire
de l'Art religieux au_ XIIIe _siècle_, p. 214). Au Portail Saint-Honoré
à Amiens, Isaïe est représenté la tête fendue.--(Note du Traducteur.)]

39. Et maintenant je donne, en une suite claire, l'ordre des statues de
la façade entière avec les sujets des quatre-feuilles placés sous
chacune d'elles, désignant le quatre-feuilles placé le plus haut par un
A, le quatre-feuilles inférieur par un B.

Les six prophètes qui sont debout à l'angle des porches, Amos, Abdias,
Michée, Nahum, Sophonie et Aggée ont chacun quatre quatre-feuilles,
désignés, les quatre-feuilles supérieurs par A et C, les inférieurs par
B et D.

En commençant donc, sur le côté gauche du porche central et en lisant de
l'intérieur du porche vers le dehors, vous avez

       1. Saint Pierre            A. Courage.
                                  B. Lâcheté.

       2. Saint André             A. Patience.
                                  B. Colère.

       3. Saint Jacques           A. Douceur.
                                  B. Grossièreté.

       4. Saint Jean              A. Amour.
                                  B. Discorde.

       5. Saint Matthieu          A. Obéissance.
                                  B. Rébellion.

       6. Saint Simon             A. Persévérance.
                                  B. Athéisme.

Maintenant, à droite du porche en lisant vers le dehors:

       7. Saint Paul              A. Foi.
                                  B. Idolâtrie.

       8. Saint Jacques, l'év.    A. Espérance.
                                  B. Désespoir.

       9. Saint Philippe          A. Charité.
                                  B. Avarice.

       10. Saint Barthélemy       A. Chasteté.
                                  B. Luxure.

       11. Saint Thomas           A. Prudence.
                                  B. Folie.

       12. Saint Jude             A. Humilité.
                                  B. Orgueil.

Maintenant, de nouveau à gauche, les deux statues les plus éloignées du
Christ.

       13. Isaïe:
       A. «Je vois le Seigneur assis sur un trône.» (VI, 1.)
       B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)

       14. Jérémie:
       A. L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)
       B. Le bris du joug. (XVIII, 10.)

Et à droite:

       15. Ezéchiel:
       A. La roue dans la roue. (I, 16.)
       B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.»
       (XXI, 2.)

       16. Daniel:

       A. «Il a fermé les gueules des lions.» (VI, 22.)

       B. «Au même moment sortirent les doigts de la main
       d'un homme.» (V, 5.)

40. Maintenant en commençant à gauche (côté sud de la façade entière),
et en lisant tout droit à la suite sans jamais entrer dans les porches
excepté pour les quatre-feuilles appariés aux statues qui nous
concernent.

       17. Osée:
       A. «Ainsi je l'achetai pour moi, pour quinze pièces
       d'argent.» (III, 2.)
       B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)

       18. Joel:
       A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)
       B. Le figuier et la vigne sans feuilles. (I, 7.)

       19. Amos:
                         A. «Le Seigneur criera de Sion.» (I, 2.)
       Sur la façade     B. «Les habitations des bergers se lamenteront
                            (I, 2.)

                         C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon.
       A l'intérieur du  (VII, 8.)
       porche.           D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 6.)

       20. Abdias:
                         A. «Je les cachai dans une caverne.» (I, les
       A l'intérieur du     Rois XVIII, 13.)
       porche.           B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)

       Sur la façade     C. Le capitaine des 50.
                         D. Le messager.

       21. Jonas:
       A. Echappé à la mer.
       B. Sous le calebassier.

       22. Michée:
                      A. La tour du troupeau. (IV, 8.)
                      B. Chacun se repose et «personne ne les
       Sur la façade     effraiera». (IV, 4.)
                      C. «Les épées en socs de charrue.» (IV, 3.)
                      D. Il Les lances en serpes.» (IV, 3.)

       23. Nahum:
                         A. «Nul ne regardera en arrière.» (II, 8.)
       A l'intérieur du  B. «Prophétie contre Ninive.» (I, 1.)
       porche.           C. Tes princes et tes chefs. (III, 17.)
                         D. Les figues précoces. (III, 12.)

       24. Habacuc:
       A. «Je veillerai pour voir ce qu'il dira.» (II, 1.)
       B. Le ministère auprès de Daniel.

       25. Sophonie:

       Sur la façade        A. Le Seigneur frappe l'Ethiopie. (II, 12.)
                            B. Les bêtes dans Ninive. (II, 15.)

       A l'intérieur du     C. Le Seigneur visite Jérusalem. (I, 12.)
       porche.              D. Le cormoran et le butor[228]. (II, 14.)

       26. Aggée:
       A. Les maisons des princes _ornées de lambris_[229]. (I, 4.)
       B. «Le ciel retenant sa rosée.» (I, 10.)
       C. Le temple du seigneur est désolé. (I, 4.)
       D. «Ainsi dit le Seigneur des armées.» (I, 7.)

       27. Zacharie:
       A. L'iniquité s'envole. (V, 6, 9.)
       B. «L'ange qui me parla.» (IV, 1.)

[Note 228: Voir la version des Septante.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 229: En français dans le texte.]

       28. Malachi:
       A. «Vous avez offensé le Seigneur.» (II, 17.)
       B. «Ce commandement est pour vous.» (II, 1.)

41. Ayant ainsi mis rapidement sous les yeux du spectateur la succession
des statues et de leurs quatre-feuilles (au cas où l'heure du train
presserait, il peut être charitable de lui faire savoir que, prendre à
l'extrémité est de la cathédrale la rue qui va vers le sud, la rue
Saint-Denis, est le plus court chemin pour arriver à la gare) je vais y
revenir en commençant par saint Pierre et j'interpréterai un peu plus
complètement les sculptures des quatre-feuilles.

En gardant pour les quatre-feuilles les chiffres, adoptés pour les
statues, les quatre-feuilles de saint Pierre seront désignés par 1 A et
1 B, et ceux de Malachi par 28 A et 28 B.

1. A.--Le _Courage_, avec un léopard[230] sur son bouclier; les Français
et les Anglais étant d'accord dans la lecture de ce symbole jusqu'à
l'époque du poinçonnage du léopard du Prince Noir sur la monnaie, en
Aquitaine.

1. B. La _Lâcheté_.--Un homme effrayé par un animal s'élançant hors d'un
fourré, pendant qu'un oiseau continue de chanter. Le poltron n'a pas le
courage d'une grive[231].

[Note 230: Selon M. Male, c'est un lion.--(Note du Traducteur.)]

[Note 231: Interprété différemment par M. Male: «Nos artistes ont
représenté la lâcheté à Paris, à Amiens, à Chartres et à Reims, par une
scène pleine de bonhomie populaire. Un chevalier pris de panique jette
son épée et s'enfuit à toutes jambes devant un lièvre qui le poursuit;
sans doute il fait nuit, car une chouette perchée sur un arbre, semble
pousser son cri lugubre. Ne dirait-on pas un vieux proverbe ou quelque
fabliau. Je croirais volontiers que l'anecdote du soldat poursuivi par
un lièvre était au nombre des historiettes que les prédicateurs aimaient
à raconter à leurs ouailles. Il y a, dans la _Somme le Roi_ de Frère
Lorens, quelque chose qui ressemble fort à notre bas-relief (_Histoire
de l'art religieux_, p. 166 et 167). Voir la description de la Patience
du Palais des Doges 4e face du 7e chapiteau (_Stones of Venice_, I, V, §
LXXI).--(Note du Traducteur.)]

2. A. La _Patience_ ayant un bœuf sur son bouclier (ne reculant
jamais)[232].

2. B. La _Colère_[233].--Une femme perçant un homme d'une épée. La
colère est essentiellement un vice féminin.--Un homme, digne d'être
appelé ainsi, peut être conduit à la fureur ou à la démence par
l'_indignation_ (Voir le Prince Noir à Limoges), mais non par la colère.
Il peut être alors assez infernal,--«Enflammé d'indignation, Satan
restait _sans peur_--» mais dans ce dernier mot est la différence, il y
a autant de crainte dans la colère qu'il y en a dans la haine.

3. A. La _Douceur_ porte un agneau[234] sur son écu.

3. B. La _Grossièreté_, encore une femme, envoyant un coup de pied à son
échanson. Les formes finales de l'extrême grossièreté française étant
dans les gestes féminins du cancan; voyez les gravures favorites à la
mode dans les boutiques de Paris.

[Note 232: Dans la cathédrale de Laon il y a un joli compliment fait
aux bœufs qui transportèrent les pierres de ses tours au sommet de la
montagne sur laquelle elle s'élève. La tradition est qu'ils se
harnachèrent eux-mêmes, mais la tradition ne dit pas comment un bœuf
peut se harnacher lui-même[D], même s'il en avait envie. Probablement la
première forme du récit fut qu'ils allaient joyeusement «en mugissant».
Mais, quoi qu'il en soit, leurs statues sont sculptées sur le haut des
tours, au nombre de huit, colossales, regardant de ses galeries, à
travers les plaines de France. Voyez le dessin dans Viollet-le-Duc,
article _Clocher_.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 233: Cf. _Stones of Venice_, I, V, LXXXVIII.]

[Note 234: Symbole de la douceur selon les théologiens parce qu'il
se laisse prendre sans résistance ce qu'il a de plus précieux, son lait
et sa laine (voir Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note D: Voir plus haut chapitre III: «La vie de Jérôme ne commence
pas comme celle d'un moine Palestine. Dean de Milman ne nous a pas
expliqué comment celle d'aucun homme le pourrait.»--Voir dans Male (page
77) une légende de Guibert de Nogent relative aux bœufs de Laon.--(Note
du Traducteur.)

4. A. L'_Amour_: l'amour divin, non l'amour humain: «Moi en eux et toi
en moi.» Son écu supporte un arbre[235] avec un grand nombre de branches
greffées dans son tronc abattu. «Dans ces jours le Messie sera abattu,
mais non pour lui-même.»

4. B. La _Discorde_.--Un mari et une femme se querellant. Elle a laissé
tomber sa quenouille (manufacture de laine d'Amiens, voyez plus loin--9,
A)[236].

[Note 235: Le rameau d'olivier de la Concorde (Voir Male, p.
170).--(Note du Traducteur.)]

[Note 236: Voir la Discorde du Palais des Doges (troisième face du
septième chapiteau) avec la citation de Spencer, _Stones of Venice_, I,
V, LXX.--(Note du Traducteur.)]

5. A. L'_Obéissance_ porte un écu avec un chameau. Actuellement la plus
désobéissante de toutes les bêtes qui peuvent servir à l'homme, celle
qui a le plus mauvais caractère, pourtant passant sa vie dans le service
le plus pénible. Je ne sais pas jusqu'à quel point son caractère a été
compris par le sculpteur du Nord; mais je crois qu'il l'a pris comme un
type de porteur de fardeau qui n'a ni joie ni sympathie, comme le
cheval, ni pouvoir de témoigner sa colère comme le bœuf[237]. Sa morsure
est assez mauvaise (voyez ce qu'en raconte M. Palgrave), mais
probablement peu connue à Amiens, même des Croisés qui voulaient monter
leurs propres chevaux de guerre, ou rien[238].


[Note 237: Cf. Volney: «Enfin la nature l'a (le chameau) visiblement
destiné à l'esclavage en lui refusant toutes défenses contre ses
ennemis. Privé des cornes du taureau, du sabot du cheval, de la dent de
l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le chameau? etc.»
(_Voyage en Egypte et en Syrie_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 238: Cf. l'Obéissance au Palais des Doges (sixième face du
septième chapiteau) et la comparaison avec l'Obéissance de Spencer et
celle de Giotto à Assise. _Stones of Venice_, I, V, § LXXXIII.--(Note du
Traducteur.)]

5. B. _Rébellion_.--Un homme claquant ses doigts devant son évêque[239].
Comme Henri VIII devant le pape, et les modernes cockneys français et
anglais devant tous les prêtres, quels qu'ils soient.

[Note 239: «La rébellion n'apparaît au moyen Age que sous un seul
aspect, la désobéissance à l'église... La rose de Notre-Dame de Paris»
(ces petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, Amiens et
Reims) «offre un curieux détail: l'homme qui se révolte contre l'évêque
porte le bonnet conique des Juifs... Le Juif qui depuis tant de siècles
refusait d'entendre la parole de l'église semble être la symbole même de
la révolte et de l'obstination» (Male, p. 172).--(Note du Traducteur.)]

6. A. _Persévérance_, la grande forme spirituelle de la vertu
communément appelée Fortitude.

D'habitude domptant ou mettant en pièces un lion; ici en caressant un et
tenant sa couronne. «Tiens ferme ce que tu as[240] afin qu'aucun homme
ne prenne ta couronne[241]»

[Note 240: Apocalypse, III, 2.--(Note du Traducteur.)]

[Note 241: Cf. la Constance du Palais des Doges (deuxième face du
septième chapiteau): _Constantia sum, nil timens_, et la comparaison
avec Giotto et le _Pilgrims Progress_ (_Stones of Venice_, I, V, §
LXIX).--(Note du Traducteur.)]

6. B. _Athéisme_, laissant ses souliers à la porte de l'église.
L'infidèle insensé est toujours représenté nu-pieds dans les manuscrits
du XIIe et XIIIe siècle, le chrétien ayant «comme chaussure à ses pieds
la préparation à l'Évangile de Paix[242]». Comparez: «Combien sont beaux
tes pieds avec des souliers, _ô fille de prince_[243]!»

[Note 242: Ephésiens, VI, 15.--(Note du Traducteur.)]

[Note 243: Cantique des cantiques, VII, 1.--(Note du Traducteur.)]

7. A. _Foi_, tenant un calice avec une croix au dessus[244], ce qui
était universellement accepté dans l'ancienne Europe, comme étant le
symbole de la foi. C'en est aussi un symbole tolérant, car, toutes
différences d'église laissées de côté, les mots: «A moins que vous ne
mangiez la chair du Fils de l'Homme et buviez son sang, vous n'avez pas
de vie en vous[245]», restent dans leur mystère pour être compris
seulement de ceux qui ont appris le caractère sacré de la
nourriture[246], dans tous les temps et dans tous les pays, et les lois
de la vie et de l'esprit qui dépendent de son acceptation, de son refus
et de sa distribution.

[Note 244: A Paris une croix, à Chartres un calice. Au Palais des
Doges (première face du neuvième chapiteau) sa devise est: _Fides optima
in Deo_. La Foi de Giotto tient une croix dans sa main droite, dans la
gauche un phylactère, elle a une clef à sa ceinture et foule aux pieds
des livres cabalistiques. Sur la Foi de Spencer (_Fidelia_), voir
_Stones of Venice_, I, V, § LXXVII.--(Note du Traducteur.)]

[Note 245: Saint Jean, VI, 53.--(Note du Traducteur.)]

[Note 246: Dans ce passage ce furent pour moi non pas les paroles du
Christ, mais les paroles de Ruskin qui pendant plusieurs années
«restèrent dans leur mystère». J'ai toujours pensé pourtant, que c'était
du caractère sacré de la _nourriture_ dans son sens le plus général et
le plus matériel qu'il s'agissait ici qu'en parlant des lois de la vie
et de l'esprit comme liées à son acceptation et à son refus, Ruskin
entendait signifier le support indispensable et incessant que la
nutrition donne à la pensée et à la vie, tout refus partiel de
nourriture se traduisant par une modification de l'état de l'esprit, par
exemple dans l'ascétisme. Quant à la distribution de la nourriture, les
lois de l'esprit et de la vie me paraissaient lui être liées aussi en ce
que d'elle dépend, si on se place au point, de vue subjectif de celui
qui donne (c'est-à-dire au point de vue moral), la charité du cœur, et
si on se place au point de vue de ceux qui reçoivent, et même de ceux
qui donnent (considérés objectivement, au point de vue politique), le
bon état social.--Mais je n'avais pas de certitude, ne trouvant ni les
mêmes idées, ni les mêmes expressions dans aucun des livres de Ruskin
que j'avais présents à l'esprit. Et les ouvrages d'un grand écrivain
sont le seul dictionnaire où l'on puisse contrôler avec certitude le
sens des expressions qu'il emploie. Cependant cette même idée, étant de
Ruskin, devait se retrouver dans Ruskin. Nous ne pensons pas une idée
une seule fois. Nous aimons une idée pendant un certain temps, nous lui
revenons quelquefois, fût-ce pour l'abandonner à tout jamais ensuite. Si
vous avez rencontré avec une personne l'homme le plus changeant je ne
dis même pas dans ses amitiés, mais dans ses relations, nul doute que
pendant l'année qui suit cette rencontre si vous étiez le concierge de
cet homme vous verriez entrer chez lui l'ami ou une lettre de l'ami que
vous avez rencontré ou si vous étiez sa mémoire vous verriez passer
l'image de son ami éphémère. Aussi faut-il faire avec un esprit, si l'on
veut revoir une de ses idées, ne fût-elle pour lui qu'une idée passagère
et un temps seulement préférée, comme font les pêcheurs: placer un filet
attentif, d'un endroit à un autre (d'une époque à une autre) de sa
production, fût-elle incessamment renouvelés. Si le filet a des mailles
assez serrées et assez fines, il serait bien surprenant que vous
n'arrêtiez pas au passage une de ces belles créatures que nous appelons
Idées, qui se plaisent dans les eaux d'une pensée, y naissait par une
génération qui semble en quelque sorte spontanée et où ceux qui aiment à
se promener au bord des esprits sont bien certains de les apercevoir un
jour, s'ils ont seulement un peu de patience et un peu d'amour. En
lisant l'autre jour dans _Verona and other Lectures_, le chapitre
intitulé: «The Story of Arachné», arrivé à un passage (§§ 25 et 26) sur
la cuisine, science capitale, et fondement du bonheur des états, je fus
frappé par la phrase qui le termine. «Vous riez en m'entendant parler
ainsi et je suis content que vous riiez à condition que vous compreniez
seulement que moi je ne ris pas, et de quelle façon réfléchie, entière
et grave, je vous déclare que je crois nécessaires à la prospérité de
cette nation et de toute autre: premièrement une soigneuse purification
et une affectueuse _distribution de la nourriture_, de façon que vous
puissiez, non pas seulement le dimanche, mais après le labeur quotidien,
qui, s'il est bien compris, est un perpétuel service divin de chaque
jour--de façon, dis-je, à ce que vous puissiez manger des viandes
grasses et boire des liqueurs douces, et envoyer des portions à ceux
pour qui rien n'est préparé.» (Cette dernière phrase est de Néhémie,
VIII, 10.) Je trouverai peut-être quelque jour un commentaire précis des
mots «acceptance» et «refusal». Mais je crois que pour «food» et pour
«distribution» ce passage vérifie absolument mon hypothèse.--(Note du
Traducteur.)]

7. B. _Idolâtrie_, s'agenouillant devant un monstre. Le _contraire_ de
la foi--non le _manque_ de foi. L'idolâtrie est la foi en de faux dieux
et tout à fait distincte de la foi en rien du tout (6, B), le _Dixit
incipiens_[247]. Des hommes très sages peuvent être idolâtres, mais ils
ne peuvent pas être athées.

[Note 247: «L'insensé a dit dans son cœur, il n'y a point de Dieu»
(Psaume XIV).

Le _Dixit incipiens_ reparaît souvent dans Ruskin. Je cite de mémoire
dans _The queen of the air_: «C'est la tâche du divin de condamner les
erreurs de l'antiquité et celle du philosophe d'en tenir compte. Je vous
prierai seulement de lire avec une humaine sympathie les pensées
d'hommes qui vécurent, sans qu'on puisse les blâmer, dans une obscurité
qu'il n'était pas en leur pouvoir de dissiper et de vous souvenir que
quelque accusation de folie qui se puisse justement attacher à
l'affirmation: «_Il n'y a pas de Dieu_», la folie est plus orgueilleuse,
plus profonde et moins pardonnable qui consiste à dire: «Il n'y a de
Dieu que pour moi» (_Queen of Air_, I), et dans _Stones of Venice_:

«Comme il est écrit: «Celui-là qui se fie à son propre cœur est un fou»,
il est aussi écrit «_L'insensé a dit dans son cœur: il n'y a pas de
Dieu_». Et l'adulation de soi-même conduisit graduellement à l'oubli de
tout excepté de soi et à une incrédulité d'autant plus fatale qu'elle
gardait encore la forme et le langage de la foi» (_Stones of Venice_,
II. IV, XCII) et aussi _Stones of Venice_, I, V, 56, etc., etc.--(Note
du Traducteur.)]

8. A. _Espérance_ avec l'étendard gonfalon[248] et une couronne devant
elle, à distance[249]; opposée à la couronne que la Fortitude tient dans
ses mains avec constance (6, A.).

[Note 248: Selon M. Male, symbole de résurrection, car la croix
ornée d'un étendard est le symbole de Jésus-Christ sortant du tombeau.
Nous aurons notre couronne, notre récompense, le jour de la
résurrection.--(Note du Traducteur.)]

[Note 249: L'espérance de Giotto a des ailes, un ange devant elle
porte une couronne. L'espérance de Spencer est attachée à une ancre.
Voir _Stones of Venice_, I, V, § LXXXIV.--(Note du Traducteur.)]

Le gonfalon (_Gund_, guerre; _fahr_, étendard, d'après le Dictionnaire
de Poitevin) est le drapeau qui dans la bataille signifie: en avant;
essentiellement sacré; de là le nom de gonfalonier toujours donné aux
porte-étendards dans les armées des républiques italiennes.

Il est dans la main de l'espérance, parce qu'elle combat toujours devant
elle, allant à son but, ou au moins ayant la joie de le voir se
rapprocher. La Foi et la Fortitude attendent, comme saint Jean en
prison, mais sans être outragées.

L'Espérance est toutefois placée au-dessous de saint Jacques à cause des
versets 7 et 8 de son dernier chapitre se terminant ainsi: «Affermissez
vos cœurs, car la venue du Seigneur devient proche.» C'est lui qui
interroge le Dante sur la nature, de l'Espérance (Par., C. XXV et voyez
les notes de Cary).

8. B. Le _Désespoir_ se poignardant[250]. Le suicide n'est pas considéré
comme héroïque ni sentimental au XIIIe siècle et il n'y a pas de morgue
gothique bâtie au bord de la Somme.

9. A. La _Charité_ portant sur son écu une toison laineuse et donnant un
manteau à un mendiant nu. La vieille manufacture de laine d'Amiens avait
cette notion de son but, qu'il fallait, notamment, vêtir le pauvre
d'abord, le riche ensuite. Dans ces temps-là on ne disait aucune bêtise
sur les fâcheuses conséquences d'une charité indistincte[251].

[Note 250: Avant le XIIIe siècle, c'est la Colère qui se poignarde.
A partir du XIIIe siècle, c'est le Désespoir. La transition est visible
à Lyon, où le Désespoir est opposé encore à la Patience (Male).--(Note
du Traducteur.)]

[Note 251: Parlant du caractère réaliste et pratique du christianisme
dans le nord, Ruskin évoque encore cette figure de la charité d'Amiens
dans _Pleasures of England_: «Tandis que la Charité idéale de Giotto à
Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps foule aux
pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne seulement du blé
et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se contente de vêtir un
mendiant avec une pièce de drap de la manufacture de la ville
(_Pleasures of England_, IV).

La même comparaison (rencontre certainement fortuite) se trouve être
venue à l'esprit de M. Male, et il l'a particulièrement bien exprimée.

«La Charité qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays de
saint François d'Assise. La charité qui donne son manteau aux pauvres
est du pays de saint Vincent de Paul.»

Ruskin compare encore différentes interprétations de la Charité dans
_Stones of Venice_ (chap. sur le _Palais des Doges_): «Au cinquième
chapiteau est figurée la charité. Une femme, des pains sur ses genoux en
donne un à un enfant qui tend les bras vers elle à travers une ouverture
du feuillage du chapiteau. Très inférieure au symbole giottesque de
cette vertu. A la chapelle de l'Arena elle se distingue de toutes les
autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa tête et à sa croix
de feu. Elle est couronnée de fleurs, tend dans sa main droite un vase
de blé et de fleurs, et dans la gauche reçoit un trésor du Christ qui
apparaît au-dessus d'elle pour lui donner le moyen de remplir son
incessant office de bienfaisance, tandis qu'elle foule aux pieds les
trésors de la terre. La beauté propre à la plupart des conceptions
italiennes de la Charité est qu'elles subordonnent la bienfaisance à
l'ardeur de son amour, toujours figuré par des flammes; ici elles
prennent la forme d'une croix, autour de sa tête; dans la chapelle
d'Orcagna à Florence elles sortent d'un encensoir qu'elle a dans sa
main; et, dans le Dante, l'embrasent tout entière, si bien que dans le
brasier de ces claires flammes, on ne peut plus la distinguer. Spencer
la représente comme une mère entourée d'enfants heureux, conception qui
a été, depuis, banalisée et vulgarisée par les peintres et les
sculpteurs anglais» (_Stones of Venice_, I, V, § LXXXI). Voir au
paragraphe LXVIII du même chapitre comment le sculpteur vénitien a
distingué la Libéralité de la Charité.--(Note du Traducteur.)]

9 B. _Avarice_ avec un coffre et de l'argent. La notion moderne commune
aux Anglais et aux Amiénois sur la divine consommation de la manufacture
de laine.

10. A. _Chasteté_, écu avec le Phénix[252].

10. B. _Volupté_, un baiser trop ardent[253].

11. A. _Sagesse_, sur son écu une racine mangeable, je crois[254];
signifiant la tempérance, comme le commencement de la sagesse.

11. B. _Folie_[255], le type ordinaire usité dans tous les psautiers
primitifs, d'un glouton armé d'un gourdin.

[Note 252: Pour se rendre compte combien sa religion jadis glorieuse
est profanée et lue à rebours par l'esprit français moderne, il vaut la
peine, pour le lecteur de demander chez M. Goyer (place Saint-Denis), le
_Journal de Saint-Nicolas_ de 1880 et de regarder le Phénix tel qu'il
est représenté à la page 610. L'histoire a l'intention d'être morale, et
le Phénix représente l'avarice, mais l'entière destruction de toute
tradition sacrée et poétique dans l'esprit d'un enfant par une telle
image, est une immoralité qui neutraliserait la prédication d'une année.

Afin que cela vaille la peine pour M. Goyer de vous montrer le numéro,
achetez celui dans lequel il y a «les conclusions de Jeannie» (p. 337):
La scène d'église (avec dialogue) dans le texte est charmante.--(Note de
l'Auteur.)

M. Male n'est pas éloigné de croire que l'artiste qui a représenté la
chasteté à Notre-Dame de Paris (Rose) voulait figurer sur son écu une
salamandre, symbole de la chasteté parce qu'elle vit dans les flammes, a
même la propriété de les éteindre et n'a pas de sexe. Mais l'artiste
s'étant trompé et ayant fait de la salamandre un oiseau, son erreur
aurait été reproduite à Amiens et à Chartres.--(Note du Traducteur.)]

[Note 253: Mais chaste cependant: «Nous voilà loin des terribles
figures de la luxure sculptées au portail des églises romanes; à
Moissac, à Toulouse des crapauds dévorant le sexe d'une femme et se
suspendant à ses seins» (Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note 254: «Son écu est décoré d'un serpent qui, parfois, s'enroule
autour d'un bâton. Aucun blason n'est plus noble puisque c'est Jésus
lui-même qui l'a donné à la prudence: «Soyez prudents, disait-il, Comme
des serpents» (Male).

Giotto donne à la Prudence la double face de Janus et un miroir (_Stones
of Venice_, I, V, § LXXXIII). Voir dans ce chapitre _de Stones of
Venice_ la définition des mots tempérance, σωροσυνη, μανια, υβρις
(§ LXXIX).--(Note du Traducteur.)]

[Note 255: «La folie, qui s'oppose à la prudence, mérite de nous
arrêter plus longtemps. Elle s'offre à nous à Paris, à Amiens, aux deux
portails de Chartres, à la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de Paris[E],
sous les traits d'un homme, à peine vêtu, armé d'un bâton, qui marche au
milieu des pierres et qui parfois reçoit un caillou sur la tête. Presque
toujours il porte à sa bouche un objet informe. C'est évidemment là
l'image d'un fou que d'invisibles gamins semblent poursuivre à coups de
pierres. Chose curieuse, une figure si vivante, et qui semble empruntée
à la réalité quotidienne, a une origine littéraire. Elle est née de la
combinaison de deux passages de l'Ancien Testament. On lit, en effet,
dans les _Psaumes_: «L'insensé a lancé contre Dieu une pierre, mais la
pierre est tombée sur sa tête. Il a mis une pierre dans le chemin pour y
faire heurter son frère et il s'y heurtera lui-même.» Voilà bien le fou
d'Amiens. Il marche sur des cailloux qui semblent rouler sous ses pieds
et une pierre vient de l'atteindre à la tête.

Mais quel est l'objet qu'il porte à sa bouche? Un passage des Psaumes
suivant nous l'explique. Quiconque a feuilleté quelques psautiers à
miniatures du XIIIe siècle a remarqué que les illustrations, en fort
petit nombre, ne varient jamais. En tête du psaume LIII est dessiné un
fou tout à fait semblable au personnage sculpté au portail de nos
cathédrales. Il est armé d'un bâton et il s'apprête à manger un objet
rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de pain.
On lit, en effet, dans le texte: «Le fou a dit dans son cœur: il n'y a
pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquités abominables... _il dévore
mon peuple comme un morceau de pain_.» On ne peut douter, je crois, que
l'artiste ait essayé de rendre ce passage. Ainsi s'explique la figure si
complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a été imaginée d'abord
par les miniaturistes, et adoptée ensuite par les sculpteurs et les
peintres verriers» (Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note E: La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a
été retouchée. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplacé l'objet
qu'il semblait manger, le bâton est devenu une espèce de flambeau.]

Cette vertu et ce vice sont la sagesse et la folie terrestres complétant
la sagesse spirituelle et la folie correspondante (au dessous saint
Matthieu). La tempérance, le complément de l'obéissance, et la cupidité
avec violence, celui de l'athéisme.

12. A. _Humilité_, sur son écu une colombe.

12. B. _Orgueil_, tombant de son cheval.

42. Tous ces quatre-feuilles sont plutôt symboliques que représentatifs;
et, comme leur but était suffisamment atteint si leur symbole était
compris, ils avaient été confiés à un ouvrier très inférieur à celui qui
sculpta la série de ceux que nous allons passer en revue et qui sont
placés sous les statues des prophètes.

Le sujet de la plupart de ces quatre-feuilles est ou un fait historique,
ou une scène dont parle le prophète comme y ayant effectivement assisté
dans une vision. Et ce sont les mains les plus habiles que l'architecte
a en général chargé de leur exécution. En donnant leur interprétation,
je rappelle pour chacun d'eux le nom du prophète dont ils commentent la
vie ou la prophétie[256].

[Note 256: Généralement les prophéties sont écrites sur des
banderoles au lieu d'être figurées comme à Amiens dans des bas-reliefs.
Pour compléter par des images ruskiniennes, le tableau que donne ici
Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous rapprocherons
les prophéties figurées à Amiens, des prophéties inscrites au baptistère
de Saint-Marc. On sait que ces mosaïques sont décrites dans _Saint Marks
Rest_ au chapitre _Sanctus, Sanctus, Sanctus_. Et le baptistère de
Saint-Marc, dont l'éblouissante fraîcheur est si douce à Venise pendant
les après-midi brûlants, est à sa manière une sorte de Saint des Saints
ruskinien. M. Collingwood, le disciple préféré de Ruskin, à qui nous
devons, en somme, le plus beau livre qui ait été écrit sur lui, a dit
que le _Repos de Saint-Marc_ était aux _Pierres de Venise_ ce que la
_Bible d'Amiens_ était aux _Sept Lampes de l'architecture_. Je pense
qu'il veut dire par là que le sujet de l'un et de l'autre a été choisi
par Ruskin comme un exemple historique, destiné à illustrer les lois
édictées dans ses livres de théorie! C'est le moment où, comme aurait
dit Alphonse Daudet, «le professeur va au tableau». Et, en effet, par
bien des points rien ne ressemble plus à _la Bible d'Amiens_ que cet
_Evangile de Venise_. Mais le _Repos de Saint-Marc_ n'est déjà plus du
meilleur Ruskin. Il dit lui-même, de façon touchante dans le chapitre;
_The Requiem_, cité plus haut: «Passons à l'autre dôme qui est plus
sombre. Plus sombre et très sombre; pour mes vieux yeux à peine
déchiffrable; pour les vôtres s'ils sont jeunes et brillants, cela doit
être très beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dorés de Bellini,
Cima, Carpaccio, etc.» Mais c'est tout de même pour essayer de voir ce
qu'avaient vu ces «vieux yeux» que nous allions tous les jours nous
enfermer dans ce baptistère éclatant et obscur. Et nous pouvons dire
d'eux comme il disait des yeux de Turner: «C'est par ces yeux, éteints à
jamais que des générations qui ne sont pas encore nées verront les
couleurs.» (Note du Traducteur.)]

13. A «_Isaïe_[257].--J'ai vu le Seigneur assis sur un trône.» (VI,
1[1].)

La vision du trône «haut et élevé» entre les séraphins.

13. B. «Vois, ceci a touché tes lèvres.» (VI, 7.)

L'ange est debout devant le prophète et tient, ou plutôt tenait, le
charbon avec des pincettes qui avaient été artistement sculptées, mais
sont maintenant brisées.

Un fragment seulement est resté dans sa main[258].

[Note 257: Ruskin dans un moment de découragement s'est appliqué à
lui-même ce verset d'Isaïe: «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans _Fors
Clavigera_, car je suis un homme aux lèvres impures, et je suis un homme
perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées» (_Fors
Clavigera_, III, LVIII).--(Note du Traducteur.)]

[Note 258: Au baptistère de Saint-Marc, comme à l'Arena à Padoue et
au porche occidental de la cathédrale de Vérone la prophétie rappelée
sur le phylactère d'Isaïe est: _Ecce virgo concipiet et pariet filium et
vocabitur nomen ejus Emmanuel_ (Isaïe, VI, 14). Et l'aspect (qui sera
plus évocateur des mosaïques byzantines pour ceux qui en ont une fois
vu) est celui-ci:

       ECCE V
       IRGO
       CIPIET
       ET PAR
       IET FILI
       UM ET V
       OCABIT
       UR NOM.

Et ces inscriptions, et ces couleurs éclatantes à côté des grises
allégories d'Amiens font penser à la page des _Stones of Venice_ que
nous avons citée plus haut, pages 81 et 82.--(Note du Traducteur.)]

14. A. _Jérémie_[259].--L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)

Le prophète est en train de creuser au bord de l'Euphrate, représenté
par des sinuosités verticales[260] qui descendent en serpentant vers le
milieu du bas-relief. Notez que la traduction doit être «trou dans la
terre», et non dans le «rocher».

[Note 259: Au baptistère de Saint-Marc le texte de Jérémie est: _Hic
est Deus noster et non extimabitur alius_.--(Note du Traducteur.)]

[Note 260: Sur la manière de représenter les fleuves voir notamment
_Giotti and his work in Padua_ au Baptême du Christ.--(Note du
Traducteur.)]

14. B. _Le bris du joug_. (XXVIII, 10.)

Du cou du prophète Jérémie; il est représenté ici par une chaîne doublée
et redoublée.

15. A. _Ezechiel_[261].--La roue dans la roue. (I, 16.)

Le prophète est assis; devant lui deux roues d'égale dimension, l'une
engagée dans la circonférence de l'autre.

[Note 261: «Comment croire que le sculpteur d'Amiens qui a
représenté Ezéchiel, la tête dans la main devant une mesquine petite
roue, ait eu la prétention d'illustrer ce passage du prophète: «Je
regardais les animaux et voici, il y avait des roues sur la terre près
des animaux. A leur aspect... les roues semblaient être en
chrysolithe... chaque roue paraissait être au milieu d'une autre roue.
Elles avaient une circonférence et une hauteur effrayantes et les quatre
roues étaient remplies d'yeux tout autour. Quand les animaux marchaient,
les roues cheminaient à côté d'eux. Au-dessus il y avait un ciel de
cristal resplendissant.» Toute l'horreur religieuse d'une pareille
vision disparaît à l'instant où on essaie de la représenter. Ces petites
images inscrites dans des quatre-feuilles sont charmantes comme les
claires figures qui ornent les livres d'heures français. Mais elles
n'ont rien retenu de la grandeur des originaux qu'elles prétendaient
traduire» (Emile Male, p. 216, _passim_).--(Note du Traducteur.)]

15 B. «Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jérusalem.» (XXI, 2.)

Le prophète devant la porte de Jérusalem.

16. _Daniel._

16. A. «Il a fermé les gueules des Lions.» (VI, 22.)

Daniel tenant un livre; les lions sont traités comme des supports
héraldiques. Le sujet est rendu avec plus de vie dans les séries que
nous trouverons plus loin (24. B).

16. B. «Au même moment sortirent les doigts de la main d'un homme.» (V,
5.)

Le festin de Balthazar figuré par le roi seul, assis à une petite table
oblongue. A côté de lui le jeune Daniel paraissant seulement quinze ou
seize ans, gracieux et doux, interprète les caractères tracés. A côté du
quatre-feuilles sortant d'un petit tourbillon de nuages paraît une
petite main courbée, écrivant, comme si c'était avec une plume
renversée, sur un fragment de mur gothique[262].

Pour le boursouflage moderne opposé à la vieille simplicité, comparez le
festin de Balthazar de John Martin[263].

43. Le sujet suivant commence la série des petits prophètes.

17. _Osée_[264].

17. A. «Ainsi je l'achetai pour moi pour quinze pièces d'argent et une
mesure d'orge.» (III, 2.)

Le prophète versant le grain et l'argent sur les genoux de la femme
«chérie de son ami[265]». Les pièces d'argent sculptées portent chacune
une croix avec une inscription qui est celle de la monnaie du temps.

[Note 262: Je crains que cette main n'ait été brisée depuis que je
l'ai décrite, en tout cas elle est sans forme discernable dans la
photographie.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 263: Peintre anglais (1789 à 1854). Son _Festin de Balthazar_
est de 1821.--(Note du Traducteur.)]

[Note 264: Au baptistère de Saint-Marc: _Venite et revertamur ad
dominum quia ipse capit et sana (bit nos)_. (Osée, VI, 1.)--(Note du
Traducteur.)]

[Note 265: Allusion au verset: «Après cela l'Eternel me dit: «Va
encore aimer une femme aimée d'un ami et adultère, comme l'Eternel aime
les enfants d'Israël lesquels, toutefois, regardent à d'autres dieux et
aiment les flacons de vin (Osée, III, 1).

Et c'est alors que la prophétie ajoute: «Je m'acquis donc cette femme-là
pour quinze pièces d'argent et un homer et demi d'orge.--(Note du
Traducteur.)]

17. B. «Ainsi serais-je aussi pour toi.» (III, 3.)

Il passe un anneau à son doigt.

18. _Joël_[266].

[Note 266: A Saint-Marc: _Super servos meos et super ancillas
effundam de spiritu meo_ (Joel, II, 29).--(Note du Traducteur.)]

18. A. Le soleil et la lune sans lumière. (II, 10.)

Le soleil et la lune comme deux petites boules plates dans le haut de la
moulure extérieure.

18. B. Le figuier écorcé, et la vigne dénudée. (I, 7.)

Remarquez l'insistance continuelle sur le dépérissement de la végétation
comme signe de la punition divine. (19, D.)

19. _Amos._

19. A. Le Seigneur criera de Sion. (I, 2.)

Le Christ apparaît avec un nimbe traversé d'une petite croix.

19. B. «Les habitations des bergers se lamenteront.» (I, 2.)

Amos avec le bâton crochu ou le crochet des bergers, et une bouteille en
osier, devant sa tente (L'architecture de la feuille droite est
restaurée).

_A l'Intérieur du Porche._

19. C. Le Seigneur avec le cordeau du maçon. (VII, 8.)

Le Christ cette fois encore, et désormais toujours, avec une petite
croix dans son nimbe, a dans sa main une grande truelle qu'il pose sur
le haut d'un mur à demi bâti. Il paraît y avoir un cordeau enroulé
autour du manche.

19. D. La place où il ne pleuvait pas. (IV, 7.)

Amos est en train de cueillir les feuilles de la vigne sans fruits pour
nourrir ses brebis qui ne trouvent pas d'herbe. C'est un des plus beaux
morceaux de sculpture.

20. _Abdias_[267] (_à l'intérieur du porche_).

20. A. «Je les cachai dans une caverne (I Les Rois, XVIII, 13).

Trois prophètes à l'ouverture d'un puits auxquels Abdias apporte des
pains.

20. B. «Il tomba sur la face.» (XVIII, 7.)

Il s'agenouille devant Elie qui porte un manteau à longs poils[268].

_En façade_

20. C. Le capitaine des cinquante[269].

Elie? parlant à un homme armé sous un arbre.

[Note 267: A Saint-Marc: _Ecce parvulum dedit te in gentibus_
(Abdias, 2).--(Note du Traducteur.)]

[Note 268: «Ils lui répondirent: c'était un homme vêtu de poil... et
Achazia leur répondit: C'est Elie, le Tshischbite» (II Rois, I, 8). Ce
manteau de poils était une ressemblance de plus entre Elie et saint
Jean-Baptiste que l'on croyait être Elie ressuscité (Voir Renan, _la Vie
de Jésus_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 269: «Il envoya vers lui un capitaine de cinquante avec ses
cinquante hommes» (II Rois, I, 9).--(Note du Traducteur.)]

20. D. _Le messager_. Un messager à genoux devant un roi. Je ne puis
expliquer ces deux scènes. 20. C et 20. D.

Celle qui est le plus haut peut signifier le dialogue d'Elie avec les
capitaines (II les Rois, I, 9,) et celle d'au-dessus le retour des
messagers[270] (II les Rois, I, 5).

21. _Jonas_[271].

21. A. Échappé de la mer.

21. B. Sous le calebassier. Une petite bête ressemblant à une sauterelle
rongeant le tronc d'un calebassier, J'aimerais savoir quels insectes
attaquent les calebassiers d'Amiens[272]. Ceci peut être une étude
entomologique pour qui voudra.

_Michée._

_En façade._

[Note 270: Auprès d'Achazia qui les avait envoyés consulter
Beal-Zebub, Dieu d'Ekron.--(Note du Traducteur.)]

[Note 271: A Saint-Marc: _Clamavi ad dominum et exaudivit me de
tribulation(e) mea_.--(Note du Traducteur.)]

[Note 272: Cf., plus haut, sur la connaissance qu'on pouvait avoir
des chameaux à Amiens.--(Note du Traducteur.)]

22. A. _La tour du troupeau._ (IV, 8.)

La tour est entourée de nuages, Dieu apparaît au-dessus.

22. B. Chacun se reposera, et «nul ne les effraiera.» (VI, 4.)

Un mari et sa femme «sous sa vigne et son figuier».

_A l'intérieur du porche:_

_Les épées en socs de charrue_. (IV, 3.)--Néanmoins, deux cents ans
après que ces médaillons furent taillés, la fabrication des épées était
devenue une des principales industries d'Amiens! Pas à son avantage.

22. D. «_Les lances en serpes_[273].» (IV, 3.)

[Note 273: «Les nations forgeront leurs épées en hoyaux et leurs
lances en serpes.» Ce verset, se retrouve dans Isaïe (II, 4) et dans
Joël. (III, 10). Après avoir analysé ce passage de _la Bible d'Amiens_
et isolé le verset biblique qui en fait le fond, faisons l'opération
inverse, et en partant de ce verset, montrons comment il entre dans la
composition d'autres pages de Ruskin. Nous lisons par exemple dans _The
two Paths:_ «Ce n'est pas en supportant les souffrances d'autrui, mais
en faisant l'offrande des vôtres, que vous vous approcherez du grand
changement qui doit venir pour le fer de la terre: quand les hommes
_forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes_, et
où l'on n'apprendra plus la guerre. (_The Two Paths_, 196.)

Et dans _Lectures on Art:_ «Et l'art chrétien, comme il naquit de la
chevalerie, fut seulement possible aussi longtemps que la chevalerie
força rois et chevaliers à prendre souci du peuple. Et il ne sera de
nouveau possible que, quand, à la lettre, _les épées seront forgées en
socs de charrue_, quand votre saint Georges d'Angleterre justifiera son
nom, et que l'art chrétien se fera connaître comme le fit son Maître, en
rompant le pain.» (IV, 126).--(Note du Traducteur.)]

23. _Nahum:_

_A l'intérieur du porche._

23. A. «Nul ne regardera en arrière. (I, 8.)

23. B. «La malédiction de Ninive[274].» (I, 1.)

_En façade._

[Note 274: La statue du prophète, en arrière, est la plus magnifique
de la série entière; remarquez spécialement le «diadème» de sa chevelure
luxuriante, tressée, comme celle d'une jeune fille, indiquant la force
Achilléenne, de ce plus terrible des prophètes (Voyez _Fors Clavigera_,
lettre LXV, p, 157). D'ailleurs, cette longue chevelure flottante a
toujours été un des insignes des rois Franks, et leur manière d'arranger
leur chevelure et leur barbe peut être vue de plus près et avec plus de
précision dans les sculptures des angles des longs fonts baptismaux,
dans le transept nord, le morceau le plus intéressant de toute la
cathédrale, au point de vue historique, et aussi de beaucoup de valeur
artistique (Voir plus haut, chap. II, p. 86).--(Note de l'Auteur.)]

23. C. _Les princes et les grands._ (III, 17.)

23. A, B et C ne sont aucun susceptibles d'une interprétation certaine.
Le prophète A montre du doigt, vers le bas du quatre-feuilles, une
colline que le P. Rozé dit être couverte de sauterelles? Je ne puis que
copier ce qu'il en dit.

23. D. _Les figuiers précoces._ (III, 12.)

Trois personnes sous un figuier attrapent dans leur bouche son fruit qui
tombe.

24. _Habakuk._

24. A. «Je veillerai afin de voir ce qu'il me dira.» (II, 1.)

Le prophète écrit sur sa tablette sous la dictée du Christ.

24. B. _Le ministère auprès de Daniel._

La visite traditionnelle à Daniel. Un ange emporte Habakuk par les
cheveux, le prophète a un pain dans chaque main. Ils enfoncent le toit
de la caverne. Daniel caresse le dos d'un jeune lion; la tête d'un autre
est passée nonchalamment sous son bras. Un autre ronge des os au fond de
la caverne[275].

25. _Sophonie_[276].

_En façade._

[Note 275: Voir dans Male (p. 198 et suiv.) l'interprétation des
sculptures du porche de Laon, représentant Daniel recevant dans la fosse
aux lions le panier que lui apporte Habakuk. Ce porche est consacré à la
glorification de la sainte Vierge. Mais, d'après Honorius d'Autun, qu'a
suivi le sculpteur de Laon, Habakuk faisant passer la corbeille de
nourriture à Daniel sans briser le sceau que le roi y avait imprimé avec
son anneau, et, le septième jour, le roi trouvant le sceau intact et
Daniel vivant, symbolisait; ou plutôt prophétisait le Christ entrant
dans le sein de sa mère sans briser sa virginité et sortant sans toucher
à ce sceau de la demeure virginale.--(Note du Traducteur.)]

[Note 276: A Saint-Marc: _Expecta me in die resurrectionis meæ
quoniam (judicium meum ut congregem gentes)._--(Note du Traducteur.)]

25. A. _Le Seigneur frappe l'Ethiopie._ (II, 12.)

Le Christ frappant une cité avec une épée. Remarquez que dans ces
bas-reliefs toutes les actions violentes sont rendues d'une manière
faible ou ridicule; les actions calmes toujours bien rendues.

23. B. _Les bêtes dans Ninive._ (II, 15.)

Très beau. Toutes sortes de bêtes rampant parmi les murs chancelants, et
sortant de leurs fentes et de leurs crevasses. Un singe accroupi
devenant un démon présente la théorie darwinienne retournée.

_A l'intérieur du porche._

25. C. Le Seigneur visite Jérusalem.

Le Christ traversant les rues de Jérusalem avec une lanterne dans chaque
main.

25. D. Le hérisson et le butor[277] (III, 14).

Avec un oiseau chantant dans une cage à la fenêtre.

[Note 277: Voir plus haut, p. 215, note.--(Note de l'Auteur.)

«Le médaillon représente un petit monument gothique, un oiseau est
perché sur le linteau, et un hérisson entre par la porte ouverte. On
pense à quelque fable d'Esope, et non au terrible passage de Sophonie,
que l'artiste a la prétention de rendre: «L'Eternel étendra sa main sur
le Septentrion, il détruira l'Assyrie, et il fera de Ninive une
solitude, une terre aride comme le désert; des troupeaux se coucheront
au milieu d'elle, des animaux de toute espèce, le pélican et le
hérisson, habiteront parmi les chapiteaux de ses colonnes, des cris
retentiront aux fenêtres, la dévastation sera sur le seuil, car les
lambris de cèdre seront arrachés» (Emile Male, p, 217).--(Note du
Traducteur.)]

26. _Aggée._

_A l'intérieur du porche._

26. A. _Les maisons des princes ornées de lambris_[278]. (I, 4.)

Une maison parfaitement bâtie de pierres carrées tristement solides; la
grille (d'une prison?) sur la façade du soubassement.

[Note 278: En français dans le texte.]

26. _Le ciel retient sa rosée._ (I, 4.)

Les cieux comme une masse en saillie, avec des étoiles, le soleil, et la
lune à la surface. Au-dessous, deux arbres flétris.

_En façade._

26. C. _Le temple du Seigneur désolé._ (I, 4.)

La chute du temple, «pas une pierre laissée sur l'autre»,
majestueusement vide. Encore des pierres carrées. Examinez le texte. (I,
6.)

26. D. _Ainsi dit le Seigneur des Armées._ (I, 7.)

Le Christ montrant du doigt son temple détruit.

27. _Zacharie._

27. A. _L'iniquité s'envolant._ (V, 6 à 9.)

La méchanceté dans l'Epha[279].

[Note 279: «Dans un autre médaillon sur Zacharie, deux femmes ailées
soulèvent une autre femme assise sur une chaudière et formant une
composition élégante; mais qu'est devenue l'étrangeté du texte sacré?
(suivent les versets 5 à 11 du chapitre V de Zacharie)» (Male, p. 217).

Mais comparez surtout avec _Unto this last_:

«De même aussi dans la vision des femmes portant l'ephah, «le vent était
dans leurs ailes»; non les ailes «d'une cigogne», comme dans notre
version, mais «milvi», d'un milan, comme dans la Vulgate; et peut être
plus exactement encore dans la version des septante «hoopoe», d'une
huppe, oiseau qui symbolise le pouvoir des richesses d'après un grand
nombre de traditions dont sa prière d'avoir une crête d'or est peut être
la plus intéressante. Les _Oiseaux_ d'Aristophane où elle joue un rôle
capital est plein de ces traditions, etc. (_Unto this last_, § 74, p.
148, note). Dans _Unto this last_, aussi (§ 68, p. 135), Ruskin
interprète ces versets de Zacharie. L'ephah ou grande mesure est la
«mesure de leur iniquité dans tout le pays». Et si la perversité y est
couverte par un couvercle de plomb, c'est qu'elle se cache toujours sous
la sottise.--(Note du Traducteur.)]

27. B. _L'ange qui me parlait._ (IV, 1.)

Le prophète presque couché, un glorieux ange ailé sort du nuage en
volant.

28. _Malachie._

28. A. «_Vous avez blessé le Seigneur._ (II, 17.)

Les prêtres percent le Christ de part en part avec une lance barbelée
dont la pointe ressort par le dos.

28. B. _Ce commandement est pour vous._ (II, 1.)

Dans ces panneaux celui qui est placé le plus bas est souvent une
introduction à celui d'au-dessus, son explication. C'est peut-être au
chapitre I verset 6 aux titres indiqués que peut faire allusion ici
l'image du Christ.

44. Avec ce bas-relief se termine la suite de sculptures destinées à
illustrer l'enseignement apostolique et prophétique qui constitue ce que
j'entends par la «Bible» d'Amiens. Mais les deux porches latéraux
contiennent des sujets supplémentaires qui sont nécessaires à
l'achèvement de l'enseignement pastoral et traditionnel adressé à son
peuple en ces jours.

Le porche septentrional consacré à saint Firmin, qui le premier
évangélisa Amiens, a sur son trumeau central la statue du saint;
au-dessus, sur le tympan, l'histoire de la découverte de son corps; sur
les côtés du porche les saints et les anges ses compagnons dans l'ordre
suivant:

       Statue centrale: Saint Firmin.
       Côté sud (gauche):

       41. Saint Firmin le confesseur.
       42. Saint Domice.
       43. Saint Honoré.
       44. Saint Salve.
       45. Saint Quentin.
       46. Saint Gentian.

       Côté nord (droit):
       47. Saint Geoffroy.
       48. Un ange.
       49. Saint Fuscien, martyr.
       50. Saint Victoric, martyr.
       51. Un ange.
       52. Sainte Ulpha.

De ces saints, en exceptant saint Firmin et saint Honoré, desquels j'ai
déjà parlé[280], saint Geoffroy[281] est plus réel pour nous que les
autres; il était né l'année de la bataille d'Hastings, à Molincourt dans
le Soissonnais et fut évêque d'Amiens de 1104 à 1150. Un homme d'une vie
entièrement simple, pure et juste: un des plus sévères entre les
ascètes, mais sans rien de sombre--toujours doux et pitoyable. On
rapporte de lui un grand nombre de miracles, mais tous indiquant une vie
qui était surtout miraculeuse par sa justice et sa paix.

[Note 280: Voir _ante_, chap. I (p. 8, 9) l'histoire de saint
Firmin, et de saint Honoré (p. 77, § 8) dans ce chapitre, avec la
référence qui y est donnée.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 281: Voir sur saint Geoffroy, Augustin Thierry, _Lettres sur
l'Histoire de France, Histoire de la Commune d'Amiens_, pp.
271-281.--(Note du Traducteur.)]

Consacré à Reims et accompagné à son diocèse d'un cortège d'autres
évêques et de nobles, il descend de son cheval à Saint-Acheul, le lieu
de la première tombe de saint Firmin, et marche nu-pieds d'Amiens à
Picquigny pour demander au vidame d'Amiens la liberté du châtelain Adam.
Il défendit les privilèges des habitants de la ville, avec l'aide de
Louis le Gros contre le comte d'Amiens, le battit, et rasa son château;
néanmoins, les gens ne lui obéissant pas assez dans la discipline de la
vie, il blâma sa propre faiblesse plutôt que la leur et se retira à la
Grande-Chartreuse, ne se trouvant pas capable d'être leur évêque. Le
supérieur chartreux le questionnant sur les raisons de sa retraite, et
lui demandant s'il avait trafiqué des charges de l'Eglise, l'évêque
répondit: «Mon Père, mes mains sont pures de simonie, mais mille fois je
me suis laissé séduire par la louange».

46. Saint Firmin le Confesseur était le fils du sénateur romain qui
reçut le corps de saint Firmin lui-même. Il garda pieusement la tombe du
martyr dans le jardin de son père et à la fin bâtit sur elle une église
consacrée à Notre-Dame-des-Martyrs, qui fut le premier siège épiscopal
d'Amiens, à Saint-Acheul, et dont nous avons parlé plus haut.

Sainte Ulpha était une jeune Amiénoise qui vivait dans une grotte
calcaire au-dessus des marais de la Somme; si jamais M. Murray vous
munit d'un guide comique pour aller à Amiens, nul doute que cet auteur
éclairé pourra compter beaucoup sur le plaisir que vous causera
l'histoire de cette sainte troublée dans ses dévotions par les
grenouilles, et les faisant taire à force de prières. Vous êtes, bien
entendu, maintenant, absolument au-dessus de telles extravagances et
vous êtes assuré que Dieu ne peut pas ou ne veut pas faire tant pour
vous que fermer la bouche d'une grenouille. Souvenez-vous, en
conséquence, que comme Il laisse aussi maintenant ouverte la bouche du
menteur, du blasphémateur et du traître, vous devez fermer vos propres
oreilles à leurs voix, autant que vous le pourrez.

De son nom vient saint Wolf--ou Guelf.--Voyez de nouveau les noms
chrétiens de Miss Yonge. Notre tour de pierre de Wolf, Ulverstone, et
l'église d'Ulpha ignorent, je crois, leurs parents picards.

47. Les autres saints, dans ce porche, sont tous pareillement
provinciaux, pour ainsi dire des amis personnels des Amiénois[282]; et
au-dessous d'eux les quatre-feuilles représentent l'ordre charmant de
l'année qu'ils protègent et sanctifient, avec les signes du zodiaque au
dessus, et les travaux des mois au-dessous; différant peu de la manière
dont ils sont toujours représentés--excepté pour mai: voyez la page
suivante. La libra aussi est assez rare dans la femme qui tient les
balances; le lion particulièrement de bonne humeur, et la moisson, un
des plus beaux morceaux dans toute la série de sculptures; plusieurs des
autres particulièrement fines et fouillées[283].

[Note 282: A Reims un portail est également consacré aux saints de
la province; à Bourges, sur cinq portails, deux sont consacrés à des
saints du pays. A Chartres, figurent également tous les saints du
diocèse; au Mans, à Tours, à Soissons, à Lyon, des vitraux retracent
leur vie. Chacune de nos cathédrales présente ainsi l'histoire
religieuse d'une province. Partout les saints du diocèse, tiennent après
les apôtres la première place (Male, 390 et suivantes).--(Note du
Traducteur.)]

[Note 283: L'étude des travaux des mois dans nos différentes
cathédrales est une des plus belles parties du livre de M. Male. «Ce
sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers sculptés, les
Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine byzantine et
romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces belles
géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.» Puis il
montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces œuvres: «Au
pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la vraie
campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux clochers de
Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et la
cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. A Paris, de l'abside
de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les sculpteurs en
imaginant leurs scènes de la vie rustique purent s'inspirer de la
réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est simple, grave, tout près
de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces un peu fades des fresques
antiques: nul amour vendangeur, nul génie ailé qui moissonne. Ce ne sont
pas les charmantes déesses florentines de Botticelli qui dansent à la
fête de la Primavera. C'est l'homme, tout seul, luttant avec la nature;
et si pleine de vie, qu'elle a gardé, après cinq siècles, toute sa
puissance d'émouvoir.» On comprend après avoir lu cela que M. Séailles
parlant du livre de M. Male ait pu dire qu'il ne connaissait pas un plus
bel ouvrage de critique d'art.--(Note du Traducteur.)]

41. _Décembre._--Tuant et échaudant le cochon[284]. Au-dessus, le
Capricorne avec une queue qui s'effile brusquement; je ne puis
déchiffrer les accessoires.

[Note 284: Ce sont les préparatifs de Noël.--(Note du Traducteur.)]

42. _Janvier._--A deux têtes[285], d'une exécution triste. Le Verseau
plus faible que la plupart des bas-reliefs de cette série.

[Note 285: Souvenir païen de Janus perpétué à Amiens, à Notre-Dame
de Paris, à Chartres, dans beaucoup de psautiers. Un des visages regarde
l'année qui s'en va, l'autre celle qui vient. A Saint-Denis dans un
vitrail de Chartres, Janus ferme une porte derrière laquelle disparaît
un vieillard, et en ouvre une autre à un jeune homme (Male, p.
95).--(Note du Traducteur.)]

43. _Février._--Très beau, chauffant ses pieds et mettant des charbons
sur le feu. Le poisson au-dessus, travaillé, mais inintéressant.

44. _Mars._--Au travail dans les sillons de vigne[286].

Le Bélier soigné mais assez lourd.

[Note 286: Il n'y a plus de vignobles à Amiens, mais il y en avait
encore au moyen âge. A Notre-Dame de Paris, le paysan va à sa vigne, à
Chartres, à Saumur, il la taille, à Amiens il la bêche. Comme le vent
est froid, à Chartres (porche nord), le paysan garde le capuchon et le
manteau (_ibid._, p. 97).--(Note du Traducteur.)]

45. _Avril._--Donnant à manger à son faucon; très joli.

Au-dessus, le Taureau avec de charmantes feuilles pour la pâture.

46. _Mai._--Très singulier, un homme d'âge moyen est assis sous les
arbres à écouter les oiseaux chanter et les Gémeaux au dessus, un fiancé
et une fiancée.

Ce quatre-feuilles rejoint ceux de l'angle intérieur à Sophonie.

52. _Juin._--En face rejoignant ceux de l'angle intérieur où est Aggée.
Fauchant. Remarquez les charmantes fleurs sculptées tout en travers de
l'herbe. Au-dessus, le Cancer avec ses écailles superbement modelées.

51. _Juillet._--La moisson. Très beau. Le Lion souriant complète la
démonstration que toutes les saisons et tous les signes sont regardés
comme une égale bénédiction et providentiellement bienfaisants.

50. _Août._--Battant le blé[287]. La Vierge au-dessus, tenant une fleur,
sa draperie très moderne, et confuse pour un travail du XIIIe siècle.

49. _Septembre._--Je ne suis pas sûr de son action soit qu'il émonde ou
que d'une manière quelconque il cueille le fruit de l'arbre plein de
feuilles[288]. La Balance au dessus; charmant.

48. _Octobre._--Foulant la vendange[289]. Le Scorpion une figure très
traditionnelle et douce avec une queue fourchue, il est vrai, mais sans
aiguillon.

[Note 287: En août la moisson continue au portail nord de Chartres,
à Paris, à Reims. Mais à Senlis, à Semur, à Amiens, on commence déjà à
battre (_ibid._, p. 99).--(Note du Traducteur.)]

[Note 288: Dans d'autres cathédrales on commence déjà la vendange.
La France du moyen âge paraît avoir été plus chaude que la nôtre
(_ibid._, p. 100).--(Note du Traducteur.)]

[Note 289: A Semur, à Reims, pays de vignes, c'est la fin des
travaux du vigneron. A Paris, à Chartres, c'est le temps des semailles.
Le paysan a déjà repris le manteau d'hiver (_ibid._, p. 100).--(Note du
Traducteur.)]

47. _Novembre._--Semant, avec le Sagittaire; à moitié caché quand cette
photographie fut prise grâce au bel arrangement qui règne maintenant
sans interruption, que ce soit pour un travail ou pour un autre, dans
les cathédrales françaises; ils ne peuvent jamais les laisser
tranquilles dix minutes.

48. Et maintenant, pour finir, si vous vous souciez de le voir, noms
entrerons dans le porche de la Madone--seulement, si vous venez, bonne
protestante ma lectrice, venez civilement; et veuillez vous souvenir--si
vous avez dans l'histoire connue, matière à souvenirs--si vous ne pouvez
pas vous souvenir, recevez du moins l'assurance solennelle:--que le
culte de la Madone, ni le culte d'aucune Dame, morte ou vivante, n'a
jamais nui à une créature humaine--mais que la culte de l'argent, le
culte de la perruque, du chapeau tricorne et à plumes, le culte, des
plats, le culte du pichet et le culte de la pipe, ont fait, et font
beaucoup de mal et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu
du Ciel de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les
plus charmantes erreurs, commises par les générations de Ses simples
enfants, sur ce que la Vierge-mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, ou
éprouverait pour eux.

49. Et ensuite, veuillez observer ce simple fait historique sur les
trois sortes de Madones.

Il y a d'abord la Madone douloureuse--le type byzantin, et de Cimabue.
Il est le plus noble de tous, et le plus ancien qui ait eu une
influence, populaire reconnaissable[290].

[Note 290: Voyez la description de la Madone de Murano dans le
second volume de _Stones of Venice_.--(Note de l'auteur.)]

2º La Madone Reine qui est essentiellement la Madone franque et
normande, couronnée, calme, pleine de puissance et de douceur. C'est
celle qui est représentée dans le porche.

3º La Madone Nourrice qui est la Raphaëlesque[291] et généralement plus
récente et de décadence, on en voit ici un bon modèle français dans le
porche du sud, comme nous l'avons déjà remarqué.

[Note 291: Sur la manière «dont Raphaël pense à la Madone» et sur
_la Vierge couronnée_ de Pérugin «tombant au rang d'une simple mère
italienne, _la Vierge à la chaise_ de Raphaël». Voir Ruskin, _Modern
Painters_, III, IV, 4, cités par M. Brunhes.--(Note du Traducteur.)]

Vous trouverez dans M. Viollet-le-Duc (l'article _Vierge_ dans son
_Dictionnaire_, mérite tout entier l'étude la plus attentive) une
admirable comparaison entre cette statue de la Madone Reine du porche
sud et la Madone Nourrice du transept. Je pourrai peut-être obtenir une
photographie de ces deux dessins, mis en regard, mais si je le puis, le
lecteur voudra bien observer qu'il a un peu flatté la Reine et un peu
vulgarisé la Nourrice, ce qui n'est pas juste. La statue de ce porche,
dans le style du XIIIe siècle, est très belle, mais, il n'y a pas de
raison pour lui donner autrement d'importance, les types byzantins plus
anciens avaient beaucoup plus de grandeur.

L'histoire de la Madone, en ses événements principaux, est racontée dans
les séries des statues qui sont autour du porche et dans les
quatre-feuilles placés au-dessous d'elles. Plusieurs d'entre eux se
rapportent toutefois à une légende relative aux Mages que je n'ai pas pu
pénétrer et je ne suis pas sûr de leur interprétation.

Les grandes statues à gauche, en lisant vers le dehors comme d'habitude,
sont:

       29. L'Ange Gabriel.
       30. La Vierge Annonciade.
       31. La Vierge Visitante.
       32. Sainte Elisabeth.
       33. La Présentation de la Vierge.
       34. Saint Siméon.
       A droite, en lisant vers le dehors:
       35, 36, 37. Les trois Rois.
       38. Hérode.
       39. Salomon.
       40. La Reine de Saba.

51. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que viennent faire ici ces
deux dernières statues; mais je crois que l'idée de l'auteur[292] a été
que virtuellement la reine Marie rendait visite à Hérode en lui envoyant
ou en lui faisant envoyer les Mages pour lui annoncer sa présence à
Bethléem; et le contraste entre la réception de la reine de Saba par
Salomon, et celle d'Hérode chassant la Madone en Egypte est décrit avec
insistance tout le long de ce côté du Porche avec les conséquences
diverses pour les deux Rois et pour le monde.

[Note 292: Cf. Male, p. 209 et 210. «On a rapproché non sans raison
à Chartres et à Amiens la statue de Salomon de celle de la reine de
Saba. On voulait signifier par là que, conformément à la doctrine
ecclésiastique, Salomon figurait Jésus-Christ et la Reine de Saba
l'église qui accourt des extrémités du monde pour entendre la parole de
Dieu. La visite de la reine de Saba fut aussi considérée au moyen âge,
comme une figure de l'adoration des mages. La Reine de Saba qui vient de
l'Orient symbolise les mages, le roi Salomon sur son trône symbolise la
Sagesse Eternelle assise sur les genoux de Marie (Ludolphe le Chartreux,
_Vita Christi_, XI). C'est pourquoi à la façade de Strasbourg, on voit
Salomon sur son trône gardé par douze lions et au-dessus la Vierge
portant l'enfant sur ses genoux».--(Note du Traducteur.)]

Les quatre-feuilles sous les grandes statues se déroulent dans l'ordre
suivant:

       29. Sous Gabriel.
       A. Daniel voyant la pierre détachée sans mains[293].
       B. Moïse et le buisson ardent[294].
       30. Sous la Vierge Annonciade.
       A. Gédéon et la rosée sur la toison[295].
       B. Moïse se retirant avec les tables de la loi.
       Aaron dominant, montre du doigt sa verge bourgeonnante[296].
       31. Sous la Vierge visitante.
       A. Le message à Zacherie: «Ne crains pas, car ta
       prière est entendue[297].»

[Note 293: Allusion au chapitre II de Daniel. Le prophète raconte à
Hebricatsar ses propres songes qu'il va interpréter et dit dans le récit
du songe: «Tu la contemplais (cette statue) lorsqu'une pierre fut
détachée de la montagne, sans mains, qui frappe la statue dans ses pieds
de fer et de terre et les brise. Alors le fer, la terre, l'airain et
l'or furent brisés, etc.» (Daniel, II, 34).--(Note du Traducteur.)]

[Note 294: Exode, III, 3, 4.--(Note du Traducteur.)]

[Note 295 Les Juges, VI, 37, 38.--(Note du Traducteur.)]

[Note 296: «Voici, la verge d'Aaron avait fleuri pour la maison de
Lévi et elle avait jeté des fleurs, produit des boutons et mûri des
amandes» (Nombres, XVII, 8).--(Note du Traducteur.)

Ces quatre sujets si éloignés en apparence de l'Histoire de la Vierge,
se retrouvent au porche occidental de Laon et dans un vitrail de la
collégiale de Saint-Quentin, tous deux consacrés à la Vierge comme le
portail d'Amiens. Le lien entre ses sujets et la vie de la Vierge se
trouve, selon M. Male, dans Honorius d'Autun (sermon pour le jour de
l'Annonciation). Selon Honorius d'Autun, la Vierge a été prédite, et sa
vie symboliquement figurée dans ces épisodes de l'Ancien Testament. Le
buisson que la flamme ne peut consumer, c'est la Vierge portant en elle
le Saint Esprit, sans brûler du feu de la concupiscence. Le buisson où
descend la rosée, est la Vierge qui devient féconde, et l'aire qui reste
sèche autour est la virginité demeurée intacte. Le pierre détachée de la
montagne sans le secours d'un bras c'est Jésus-Christ naissant d'une
Vierge qu'aucune main n'a touché. Ainsi s'exprime Honorius d'Autun dans
le _Speculum Ecclesiæ_. M. Male pense que les artistes de Laon, de
Saint-Quentin et d'Amiens avaient lu ce texte et s'en sont
inspiré.--(Note du Traducteur.)]

[Note 297: Saint Luc, I, 13.--(Note du Traducteur.)]

       B. Le songe de Joseph: «Ne crains pas de prendre Marie pour femme
          [298].»
       32. Sous sainte Elisabeth:
       A. Le silence de Zacharie: «Ils s'aperçurent qu'il avait eu une
           vision dans le temple[299].»
       B. Il n'y a pas un de tes parents qui soit appelé de ce nom[300]
           «Il écrivit en disant: son nom est Jean[301].»
       33. Sous la présentation de la Vierge.
       A. Fuite en Égypte.
       B. Le Christ avec les Docteurs.
       34. Sous saint Siméon.
       A. Chute des Idoles en Égypte[302].
       B. Le retour à Nazareth.
       Ces deux derniers quatre-feuilles rejoignent ceux si beaux d'Amos
           (C. et D.).
       Puis sur le côté opposé, sous la reine de Saba et rejoignant les A
           et B d'Abdias.
       40. A. Salomon traite la reine de Saba. La coupe de Grâce.
       B. Salomon enseigne la reine de Saba: «Dieu est au-dessus».
       39. Sous Salomon:
       A. Salomon sur son trône de Juge.
       B. Salomon priant devant la porte de son temple.

[Note 298: Saint Matthieu, I, 20.--(Note du Traducteur.)]

[Note 299: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)]

[Note 300: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)]

[Note 301: Saint Luc, I, 63.--(Note du Traducteur.)]

[Note 302: Mise en scène d'une légende rapportée par tous les
auteurs du moyen âge. Jésus en arrivant dans la ville de Solime fit
choir toutes les idoles pour que s'accomplît la parole d'Isaïe. «Voici
que le Seigneur vient sur une nuée et tous les ouvrages de la main des
Egyptiens trembleront à son aspect» (Voir Male, p. 283, 284).--(Note du
Traducteur.)]

       38. Sous Hérode[303]:
       A. Massacre des Innocents.
       B. Hérode ordonne que le vaisseau des Rois soit brûlé[304].
       37. Sous le troisième Roi:
       A. Hérode faisant rechercher les Rois.
       B. Incendie du vaisseau.
       36. Sous le second Roi:
       A. Adoration à Bethléem? Pas certain.

[Note 303: «A la façade d'Amiens, on voit sous les pieds de la
statue d'Hérode, devant qui les rois mages comparaissent, un personnage
nu que deux serviteurs plongent dans une cuve. C'est le vieil Hérode qui
essaie de retarder sa mort en prenant des bains d'huile: «Et Hérode
avait déjà soixante-quinze ans et il tomba dans une très grande maladie;
fièvre violente, pourriture et enflure des pieds, tourments continuels,
grosse toux et des vers qui le mangeaient avec grande puanteur et il
était fort tourmenté; et alors, d'après l'avis des médecins, il fut mis
dans une huile d'où on le tira à moitié mort» (_Légende dorée_). «Hérode
vécut assez longtemps pour apprendre que son fils Antipater n'avait pas
caché sa joie en entendant le récit de l'agonie de son père. La colère
divine éclate dans cette mort d'Hérode... L'imagier d'Amiens a donc eu
une idée ingénieuse en mettant sous les pieds d'Hérode triomphant le
vieil Hérode vaincu; il annonçait l'avenir et la vengeance prochaine de
Dieu» (Male, p. 283).

J'ai adopté la traduction adoucie de M. Male, n'osant pas reproduire la
crudité de l'original. Le lecteur peut se reporter à la belle traduction
de la _Légende dorée_ par M. Téodor de Wyzewa, mais M. de Wyzewa ne
donne pas le passage sur l'incendie du vaisseau des rois.--(Note du
Traducteur.)]

[Note 304: «Comme Hérode ordonnait la mort des Innocents, il...
apprit en passent à Tarse que les trois rois s'étaient embarqués sur un
navire du port, et dans sa colère il fit mettre le feu à tous les
navires, selon ce que David avait dit: «il brûlera les nefs de Tarse en
son courroux» (Jacques de Voragine, _Légende dorée_, au jour des saints
Innocents, 28 décembre).--(Note du Traducteur.)

On voit les mages revenant en bateau, dit M. Male, sur un des panneaux
de la rose de Soissons et sur le vitrail consacré à l'enfance de
Jésus-Christ qui orne la chapelle absidale de la cathédrale de
Tours.--(Note du Traducteur.)]

       B. Le voyage des Rois.
       33. Sous le premier Roi:
       A. L'Etoile à l'Orient.
       B. «Etant avertis dans un songe qu'ils ne devaient pas retourner
          vers Hérode[305].»

[Note 305: Saint Matthieu, II, 12.--(Note du Traducteur.)]

Je ne doute pas de trouver un jour l'enchaînement véritable de ces
sujets, mais cela importe peu, ce groupe de quatre-feuilles étant de
moindre intérêt que le reste, et celui du massacre des Innocents
curieusement illustratif de l'incapacité du sculpteur à exprimer toute
action ou passion violentes.

Mais je ne veux pas essayer d'entrer ici dans les questions relatives à
l'art de ces bas-reliefs. Ils n'ont jamais eu d'autre objet que d'être
des symboles, ou des guides pour la pensée. Et, si le lecteur veut se
laisser doucement conduire par eux, il peut créer lui-même dans son cœur
de plus beaux tableaux; et en tout cas, il peut reconnaître comme leur
message à tous, les vérités générales qui suivent:

52. D'abord, que dans tout le Sermon sur cette Montagne d'Amiens, le
Christ n'apparaît jamais comme le Crucifié, comme le Christ mort ni n'en
éveille un instant la pensée; mais comme le Verbe Incarné, comme l'Ami
présent--comme le Prince de la Paix sur la terre[306]--et comme le roi
éternel dans le Ciel. Ce que Sa vie _est_, ce que Ses commandements
_sont_, et ce que Son jugement sera sont les choses ici enseignées; non
ce qu'Il fit un jour, ce qu'il souffrit un jour, mais ce qu'Il fait à
présent, ce qu'Il nous ordonne de faire. Ceci est la pure, joyeuse,
belle leçon du Christianisme; et les causes de décadence de cette foi et
toutes les corruptions de ses pratiques stériles peuvent se résumer
brièvement ainsi: l'habitude d'avoir sous nos yeux la mort du Christ, au
lieu de sa vie, la méditation de ses souffrances passées substituée à
celles de notre devoir présent[307].»

[Note 306: Isaïe, IX, 5.--(Note du Traducteur.)]

[Note 307: Cf. _Lectures on Art_: «L'influence de cet art réaliste
sur l'esprit religieux de l'Europe a eu des formes plus diverses
qu'aucune autre influence artistique, car dans ses plus hautes branches,
il touche les esprits les plus sincèrement religieux, tandis que, dans
ses branches inférieures, il s'adresse, non seulement au besoin le plus
vulgaire d'excitation religieuse, mais à la simple soif de sensations
d'horreur qui caractérise les classes sans éducation de pays
partiellement civilisés; non pas seulement même à la soif de l'horreur,
mais à un étrange amour de la mort qui s'est manifesté quelquefois dans
des pays catholiques en s'efforçant que, dans les chapelles du Sépulcre,
les images puissent être prises, à la lettre, pour de véritables
cadavres.

Le même instinct morbide a souvent gagné l'esprit des artistes les plus
puissants, et les plus imaginatifs, lui communiquant une tristesse
fiévreuse qui dénature leurs plus belles œuvres; et finalement, c'est là
le pire de tous ses effets, c'est par lui que la sensibilité des femmes
chrétiennes a été universellement employée à se lamenter sur les
souffrances du Christ au lieu d'empêcher celles de son peuple.

Quand l'un de vous voyagera, qu'il étudie la signification des
sculptures et des peintures qui, dans chaque chapelle et dans chaque
cathédrale, et dans chaque sentier de la montagne, rappellent les heures
et figurent les agonies de la Passion du Christ, et essaye d'arriver à
une appréciation des efforts qui ont été faits par les quatre arts:
éloquence, musique, peinture, sculpture, depuis le XIIe siècle, pour
arracher aux cœurs des femmes les dernières gouttes de pitié que pouvait
encore exciter cette agonie purement physique car ces œuvres insistent
presque toujours sur les blessures ou sur l'épuisement physique, et
dégradent bien plus qu'elles ne l'animent, la conception de la douleur.

Puis essayez de vous représenter la somme de temps et d'anxieuse et
frémissante émotion, qui a été gaspillée par les tendres et délicates
femmes de la chrétienté pendant ces derniers six cents ans. (Ceci
rejoint encore de plus près le passage du chapitre II de la Bible
d'Amiens sur les femmes martyres à propos de sainte Geneviève.) Comme
elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous l'influence d'une semblable
imagerie, ces souffrances corporelles passées depuis longtemps, qui,
puisqu'on les conçoit comme ayant été supportées par un être divin, ne
peuvent pas, pour cette raison, avoir été plus difficiles à endurer que
les agonies d'un être humain quelconque sous la torture; et alors
essayez d'apprécier à quel résultat on serait arrivé pour la justice et
la félicité de l'humanité si on avait enseigné à ces mêmes femmes le
sens profond des dernières paroles qui leur furent dites par leur
Maître: «Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur
vous-mêmes et sur vos enfants», si on leur avait enseigné à appliquer
leur pitié à mesurer les tortures des champs de bataille, les tourments
de la mort lente chez les enfants succombant à la faim, bien plus, dans
notre propre vie de paix, à l'agonie de créatures qui ne sont ni
nourries, ni enseignées, ni secourues, qui s'éveillent au bord du
tombeau pour apprendre comment elles auraient dû vivre, et la souffrance
encore plus terrible de ceux dont toute l'existence, et non sa fin, est
la mort; ceux auxquels le berceau fut une malédiction, et pour lesquels
les mots qu'ils ne peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce
qu'ils ont jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi dire
avez pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, ceux-là
vous les avez toujours avec vous! et non pas Lui.

Vous avez toujours avec vous les malheureux dans la mort. Oui, et vous
avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là aussi ont besoin
d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils n'ont qu'à aider les
autres: ceux-là aussi réclament qu'on pense à eux et qu'on se souvienne
d'eux. Et vous trouverez, si vous lisez l'histoire dans cet esprit,
qu'une des raisons maîtresses de la misère continuelle de l'humanité,
est qu'elle est toujours partagée entre le culte des anges ou des saints
qui sont hors de sa vue, et n'ont pas besoin d'appui, et des hommes
orgueilleux et méchants qui sont trop à portée de sa vue et ne devraient
pas avoir son appui.

Et considérez combien les arts ont ainsi servi le culte de la foule. Des
saints et des anges vous avez des peintures innombrables, des chétifs
courtisans ou des rois hautains et cruels, d'innombrables aussi; quel
petit nombre vous en avez (mais ceux-là remarquez presque toujours par
des grands peintres) des hommes les meilleurs et de leurs actions. Mais
réfléchissez vous-même à ce qu'eût pu être pour nous l'histoire; bien
plus, quelle histoire différente eût pu advenir par toute l'Europe si
les peuples avaient eu pour but de discerner, et leur art d'honorer les
grandes actions des hommes les plus dignes. Et si, au lieu de vivre
comme ils l'ont toujours fait jusqu'ici dans un nuage infernal de
discorde et de vengeance, éclairés par des rêves fantastiques de
saintetés nuageuses, ils avaient cherché à récompenser et à punir selon
la justice, mais surtout à récompenser et au moins à porter témoignage
des actions humaines méritant le courroux de Dieu ou sa bénédiction
plutôt que de découvrir les secrets du jugement et les béatitudes de
l'éternité.»

C'est après cette phrase que vient le morceau sur l'idolâtrie que j'ai
cité dans le Post-Scriptum de ma Préface et qui termine ce long
développement par ces mots:

«Nous servons quelque chère et triste image que nous nous sommes créée,
pendant que nous désobéissons à l'appel présent du Maître qui n'est pas
mort, qui ne défaille pas en ce moment sous sa croix, mais nous ordonne
da lever la nôtre» (ce qui correspond exactement aux paroles de la
_Bible d'Amiens_) «substituer l'idée de ses souffrances passées à celle
de notre devoir présent». (_Lectures on Art_, II, § 56, 57, 58 et
59).--(Note du Traducteur.)]

Puis en second lieu, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,
portent la leur. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
votre Créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
rappeler ce que des hommes mortels nos semblables, ont fait aussi. Vous
pouvez à votre gré nier le Christ ou le renier, mais le martyre, vous
pouvez seulement l'oublier; le nier, vous ne le pouvez. Chaque pierre de
cet édifice a été cimentée de son sang et il n'y a pas de sillon de ses
piliers qui n'ait été labouré par sa souffrance.

Gardant donc ces choses dans votre cœur, retournez-vous maintenant vers
la statue centrale du Christ, écoutez son message et comprenez-le. Il
tient le Livre de la Loi Éternelle dans Sa main gauche; avec la droite
Il bénit, mais bénit sous condition: «Fais ceci et tu vivras[308]», ou
plutôt dans un sens plus strict et plus rigoureux: «_Sois_ ceci, et tu
vivras», montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est rien,
tu dois être pur aussi dans ton cœur.

[Note 308: «Jésus lui dit: Qu'est-ce qui est écrit dans la loi et
qu'y lis-tu?»--Il répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée et ton
prochain comme toi-même. Et Jésus lui dit: «Tu as bien répondu; _fais
cela et tu vivras_» (Saint Luc, X, 26, 27, 28).--(Note du Traducteur)]

Et avec cette parole de la loi inabolie. «Ceci, si tu ne le fais pas,
ceci, si tu ne l'es pas, tu mourras».

55. Mourir--quelque idée que vous vous fassiez de la mort--totalement et
irrévocablement. Il n'est pas parlé dans la théologie du XIIIe siècle du
pardon (dans notre sens moderne) des péchés, et il n'est pas parlé non
plus du Purgatoire. Au-dessus de cette image du Christ avec nous, du
Christ notre Ami, est placée l'image du Christ au-dessus de nous, du
Christ notre Juge. Pour cette présente vie--voici Sa présence
secourable. Après cette vie--voici Sa venue pour prendre connaissance de
nos actes et des intentions de nos actes; et séparer l'obéissant du
désobéissant, l'aimant du méchant, sans espoir donné à ce dernier
d'aucun recours, d'aucune réconciliation. Je ne sais pas quels
commentaires adoucissants furent ajoutés ensuite et tracés en minuscules
effrayées par la main des Pères, ou chuchotés en murmures hésitants par
les prélats de l'Église moderne. Mais je sais que le langage de chaque
pierre sculptée, de chaque brillant vitrail, de ces choses qui étaient
journellement vues et universellement comprises par le peuple, était
absolument et uniquement l'enseignement de Moïse au Sinaï aussi bien que
de saint Jean à Patmos, du commencement comme à la fin de la Révélation
du Seigneur à Israël.

Il en fut ainsi, simplement--sévèrement--et sans interruption pendant
les trois grands siècles du christianisme dans sa force (XIe, XIIe,
XIIIe siècles), et dans toute l'étendue de son empire, d'Iona à Cyrène
et de Calpe à Jérusalem. A quelle époque la doctrine du Purgatoire
a-t-elle été ouvertement acceptée par les docteurs catholiques, je ne
sais, ni ne me soucie de le savoir. Elle a été formulée pour la première
fois par Dante; mais n'a jamais été acceptée un instant par les maîtres
de l'art sacré de son temps ou par ceux d'aucune grande école, à quelque
époque que ce soit[309].

[Note 309: L'origine la plus authentique de la théorie du Purgatoire
dans l'enseignement donné par l'art, se trouve dans les interprétations
postérieures au XIIIe siècle, du verset: «par lequel aussi Il alla et
prêcha parmi les âmes en prison», se transformant graduellement en
l'idée de la délivrance, pour les saints dans l'attente, de la puissance
du tombeau.

En littérature et en tradition, l'idée est à l'origine, je crois,
Platonicienne, certainement pas Homérique, Egyptienne c'est possible,
mais je n'ai encore rien lu des récentes découvertes faites en Egypte.
N'aimant cependant pas laisser le sujet dans le dénuement absolu de mes
propres ressources, j'ai fait appel à mon investigateur général M.
Anderson (James R.) qui m'écrit ce qui suit:

»Il ne peut pas être question de la doctrine ni de son acceptation
universelle, des siècles avant le Dante, il en est fait mention
cependant d'une façon assez curieuse dans le _Summa theologiæ_, comme
nous l'avons dans une version plus récente; mais je trouve par des
références que saint Thomas l'enseigne ailleurs. Albertus Magnus la
développe en grand, Si vous vous reportez à la Légende Dorée, au Jour de
toutes les Ames, vous y verrez comment l'idée est prise, comme lieu
commun dans un ouvrage destiné au peuple au XIIIe siècle. Saint Grégoire
(le Pape) la soutient (Dial, IV, 38), dans deux citations scripturaires:
(1), le péché qui n'est pardonné ni «in hoc seculo ni dans celui qui est
à venir», (2) le feu qui éprouvera chaque œuvre de l'homme. Je pense que
la philosophie Platonicienne et les mystères grecs doivent avoir eu fort
à faire pour faire passer l'idée au début; mais chez eux--comme chez
Virgile--elle faisait partie de la vision orientale de la circulation
d'un fleuve de vie, dont quelques gouttes seulement étaient jetées par
intervalle dans un Elysée permanent et défini ou dans un enfer permanent
et défini. Cela s'accorde mieux avec cette théorie que ne le fait le
système chrétien qui attache finalement dans tous les cas, une
importance infinie aux résultats de la vie «in hoc seculo».

«Connaissez-vous une représentation du Ciel ou de l'Enfer qui ne soit
pas liée au Jugement dernier, je ne m'en rappelle aucune, et comme le
Purgatoire est à ce moment-là passé, cela expliquerait l'absence de
tableaux le représentant.

«En outre le Purgatoire précède la Résurrection--il y a débat continuel
entre les théologiens pour savoir quelle sorte de feu il peut y avoir au
Purgatoire, qui puisse affecter l'âme sans toucher au corps.--Peut-être
que le Ciel et l'Enfer--comme opposés au Purgatoire, parurent propres à
être peints parce ils ne comportent pas seulement la représentation
d'âmes mais aussi de corps s'élevant.

«Dans le récit de Bede de la vision du prophète Ayrshire, il est
question du Purgatoire en termes très semblables à ceux de Dante dans la
description du second cercle de tourbillons de l'Enfer; et l'ange qui
finalement sauve l'Ecossais du démon vient à travers l'Enfer, «quasi
fulgor stellæ micantis inter tenebras» «que sul presso del mattino Per
gli grossi vapor Marte rosseggia.» Le nom de Bede fut grand au moyen
âge. Dante le rencontre dans le Ciel, et, j'aime à l'espérer, peut avoir
été aidé par la vision de mon compatriote qui vivait plus de six cents
ans avant lui.--(Note de l'Auteur.)]

56. Je ne sais pas non plus ni ne tiens à savoir--à quelle époque la
notion de la Justification par la Foi dans le sens moderne se trouva
fixée nettement dans l'esprit des sectes et des écoles hérétiques du
Nord. En réalité, sa force fut scellée par ses premiers auteurs sur un
ascétisme qui différait de la règle monastique en ce qu'il était apte
seulement à détruire, jamais à construire, qui s'efforçait d'imposer à
tous la sévérité qu'il jugeait bon de s'imposer à lui-même, et luttait
ainsi pour faire du monde un monastère sans art, sans lettres et sans
pitié[310].

[Note 310: Comparez avec le Monastère lettré, artiste et doux de
Saint-Jérôme, où les murs sont peints à fresque, dans la citation de
_Saint Marks Rest_, que j'ai donnée pages 222, 223, 224.--(Note du
Traducteur.)]

Son effort violent éclata au milieu des furies d'une réaction de
dissolution et d'incrédulité et reste maintenant la plus méprisable des
reprises populaires et des emplâtres pour chaque accroc à la loi et
déchirure de la conscience que l'intérêt peut provoquer ou l'hypocrisie
déguiser.

57. A partir des querelles qui suivirent entre les deux grandes sectes
de l'église corrompue au sujet des prières pour les morts et des
indulgences pour les vivants, de la suprématie papale ou des libertés
populaires, aucun homme, femme ou enfant n'a plus besoin de prendre la
peine d'étudier l'histoire du Christianisme. Ce ne sont rien que les
querelles des hommes, et le rire des démons parmi ses ruines. Sa vie,
son évangile et sa puissance sont entièrement écrites dans les grandes
œuvres de ses vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots
des rivières de France et aux pentes gazonnées riveraines des fleuves
anglais, sur les rochers d'Orvieto et près des sables de l'Arno.

Mais de toutes ces œuvres, celle dont les leçons parlent de la façon la
plus simple, la plus complète et la plus imposante à l'esprit actif de
l'Europe du Nord est encore celle qui s'élève sur les premières pierres
d'Amiens[311].

[Note 311: Ruskin dit ici «les pierres d'Amiens» comme autrefois il
avait dit les _pierres de Venise_. Il a dit aussi dans _Præterita_: «Si
le jour où je frappai à sa porte le portier de la Scuola san Rocco ne
m'avait pas ouvert, j'aurais écrit les _Pierres de Chamounix_ au lieu
des _Pierres de Venise_.»--(Note du Traducteur.)]

Croyez ce qu'elle vous enseigne, ou ne le croyez pas, lecteur, comme
vous le voudrez: comprenez seulement combien cela a été un jour
entièrement cru; et que toutes les belles choses ont été faites, et
toutes les nobles actions[312] accomplies, quand cette foi était encore
dans sa force, avant que vînt ce que nous pouvons appeler «le temps
présent», où la question de savoir si la religion a quelque effet sur la
moralité est gravement agitée par des gens qui n'ont essentiellement
aucune idée de ce que peuvent signifier l'un ou l'autre de ces mots.

[Note 312: Toutes les courageuses actions, Ruskin ne pense pas que
la guerre soit moins nécessaire aux arts que la foi. Voir dans _The
Crown of wild olive_ la troisième conférence sur _The War_.--(Note du
Traducteur.)]

Relativement auquel débat peut-être aurez-vous la patience de lire ce
qui suit, tandis que la flèche d'Amiens s'efface dans le lointain et que
votre wagon se précipite vers l'Ile-de-France qui exhibe aujourd'hui les
échantillons les plus admirés de l'art, de l'intelligence et de la vie
européenne.

59. Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les lieux
du monde, qui ont des affections ardentes, le sens commun, et l'empire
sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La nature
humaine dans sa plénitude est nécessairement morale--sans amour elle est
inhumaine--sans raison[313], inhumaine--sans discipline, inhumaine. Dans
la proportion exacte où les hommes sont nés capables de ces choses, où
on leur a appris à aimer, à penser, à supporter la souffrance, ils sont
nobles, vivent heureux, meurent calmes et leur souvenir est pour leur
race un honneur et un bienfait perpétuels. Tous les hommes sages savent
et ont su ces choses depuis que la forme de l'homme a été séparée de la
poussière; la connaissance et le commandement de ces lois n'a rien à
faire avec la religion[314]: un homme bon et sage diffère d'un homme
méchant et idiot, simplement comme un bon chien d'un chien hargneux, et
toute espèce de chien d'un loup ou d'une belette. Et si vous devez
croire, ou prêcher sans y croire, la foi en un monde ou une loi
spirituelle--seulement dans l'espoir que quoique vous commettiez, ou que
d'autres commettent d'insensé ou d'indigne--cela pourra grâce à ces
doctrines être raccommodé et replâtré, et pardonné, et entièrement remis
à neuf--moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous
en parlerez, mieux cela sera.

[Note 313: Je ne veux pas dire Aesthésis--mais _nous_; s'il _faut_
que vous parliez en argot grec.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 314: Tout lecteur, ayant un peu de flair métaphysique,
trouvera une certaine parenté entre l'idée exprimée ici (depuis «Toutes
les créatures humaines»), et la théorie de l'Inspiration divine dans le
chapitre III: «Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé à
une fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa
nature» et, cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit
monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le
christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur cette
dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte qu'un païen
offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui qu'un chrétien
etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de la _Bible d'Amiens_, le
Collège des Augures et l'institution des Vestales sont rapprochés des
ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette idée soit par le lien
que l'on voit, si proche des précédentes, et comme leur alliée c'est
pourtant une idée nouvelle. En ligne directe elle donne à Ruskin l'idée
de la Foi d'Horace et d'une manière générale tous les développements
similaires. Mais surtout elle est étroitement apparentée à une idée bien
différente de celles que nous signalons au commencement de cette note,
l'idée (analysée dans la note des pages 244, 245, 246) de la permanence
d'un sentiment esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et
maintenant que de chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée
si différente de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas
nouvelles pour nous), nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée
de la continuité de l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux
mosaïques de Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a
probablement crue vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura
ramené Ruskin étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et à
l'histoire, à concevoir pareillement le collège des Augures comme
assimilable à l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule comme
équivalente à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc.

Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion
grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le
christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains»). Ruskin
n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la
religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même
c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus. Et
c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas
proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système, qui,
aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître fausses, mais
qui frappent aussitôt toute personne capable à la couleur particulière
d'une idée de deviner, comme ferait un pécheur pour les eaux, sa
profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées de Ruskin, qui
peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals, incapables d'en
comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité, celle qui tient la
liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance et le respect pour
essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe intellectuelle plus
utile à l'artiste, etc., etc.

Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine
commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de
Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas besoin
de dire que l'idée notée, au bas des pages 212, 213 et 214 à propos de
«je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une simple modalité
de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est elle-même qu'un
pendant des idées esthétiques analysées dans la note des pages 244, 245,
246. «Cette coupole est uniquement un vase grec, cette Salomé une
canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.--(Note du Traducteur.)]

60. Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-même, vous sentez
que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que
vous-même, si elles vous étaient révélées; si, vous efforçant de tout
votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal, près de vous et autour de
vous, vous aimiez à penser au jour où le Juge de toute la terre rendra
tout juste[315] et où les petites collines se réjouiront de tous
côtés[316]; si, vous séparant des compagnons qui vous ont donné toute la
meilleure joie que vous ayez eue sur terre, vous gardiez le désir de
rencontrer de nouveau leurs regards et de presser leurs mains, là où les
regards ne seront plus obscurcis, ni les mains défaillantes; si, vous
préparant vous-même à être couchés sous l'herbe dans le silence et la
solitude sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous
vouliez vous soucier de la promesse qui vous a été faite d'un temps dans
lequel vous verriez de nouveau la lumière de Dieu et connaîtriez les
choses que vous aspirez à connaître, et marcheriez dans la paix de
l'éternel Amour--_alors_ l'Espoir de ces choses pour vous est la
religion; leur Substance dans votre vie est la Foi. Et dans leur vertu
il nous est promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les
royaumes de Notre Seigneur et de Son Christ[317].

[Note 315: Genèse, XVIII, 23.--(Note du Traducteur.)]

[Note 316: Psaume, LXV, 13.--(Note du Traducteur.)]

[Note 317: Saint Jean, _Révélation_, XI, 15.--(Note du Traducteur.)]


       FIN




[Illustration: Plan du Porche Ouest de la Cathédrale d'Amiens]

     CHRIST EMMANUEL
   Lion        Dragon
         Vigne
 Basilic           Aspic

St. FIRMIN                                         DAVID
                                                   Lys
47 S^t. Geoffroy         41 S^t. Firmin Le Conf.   7 PAUL              Foi
48 Un Ange               42 S^t. Domice            8 JACQUES L'ÉVÊQUE  Espérance
49 S^t. Fuscien Mart^r   43 S^t. Honoré            9 PHILIPPE          Charité
50 S^t. Victoric Mart^r  44 S^t. Salve            10 BARTHy.           Chasteté
51 Un Ange               45 S^t. Quentin          11 THOMAS            Sagesse
52 S^{te}. Ulpha         46 S^t. Gentian          12 JUDE              Humilité
                                                  15 EZEKIEL
                                                  16 DANIEL

26 Aggée                                          23 Nahum
27 Zacharie                                       24 Habakkuk
28 Malachie                                       25 Sophonie


                                  LA MADONE

 Rose

 1 Courage      PIERRE           35 Roi mage      29 Gabriel
 2 Patience     ANDRÉ            36 Roi mage      30 Vierge Annunciade
 3 Gentillesse  JACQUES          37 Roi mage      31 Vierge Visitante
 4 Amour        JEAN             38 Hérode        32 Elisabeth
 5 Obéissance   MATTs            39 Salomon       33 Vierge à la Présentation
 6 Persévérance SIMON            40 Reine de Saba 34 Siméon
13              ISAIE
14              JÉRÉMIE
20 Abdias                        17 Osée
21 Jonas                         18 Joel
22 Michée                        19 Amos


AMIENS
Plan du Porche Ouest




APPENDICE I

LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DONT IL EST FAIT MENTION
DANS LA «BIBLE D'AMIENS».




Anno Domini.                                             Chap.   Pages.

   250. Origine des Francs                                II,     17
   301. Saint Firmin vient à Amiens                        I,      6
   332. Saint Martin                                       I,     22
   345. Naissance de saint Jérôme                        III,    123
   350. Première église d'Amiens élevée sur le tombeau
        de saint Firmin                                   IV,    157
   358. Les Francs vaincus par Julien près de Strasbourg  II,     35
   405. Bible de saint Jérôme                             II,     81
   420. Mort de saint Jérôme                             III,     40
   421. Naissance de sainte Geneviève--Fondation de
        Venise                                            II,      3
   445. Les Francs passent le Rhin et prennent Amiens      I,     10
   447. Mérovée roi à Amiens                               I,     12
   451. Bataille de Châlons.--Attila battu par Aëtius      I,     10
   457. Mort de Mérovée.--Childéric roi à Amiens           I,     12
   466. Naissance de Clovis                                II,    83
   476. Fin de l'Empire romain en Italie, sous Odoacre      I,    12
   481. Fin de l'empire romain en France                   II,    83
   481. Clovis couronné à Amiens                            I,    12
                                                           II,     2
        Naissance de saint Benoît                          II,    83
   485. Bataille de Soissons.--Clovis vainqueur de
        Syagrius                                           II,    83
   486. Syagrius meurt à la cour d'Alaric                  II,    83
   489. Bataille de Vérone.--Théodoric vainqueur d'Odoacre II,    88
   493. Clovis épouse Clotilde                             II,    84
   496. Bataille de Tolbiac.--Clovis met les Alamans en
        déroute                                            II,    86
        Clovis couronné à Reims par saint Rémi              I,    13
        Clovis baptisé par saint Rémi                       I,    20
   508. Bataille de Poitiers.--Clovis vainqueur des
        Wisigoths commandés par Alaric.--Mort d'Alaric      I,    13




APPENDICE II

PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT[318]»


[Note 318: Cet appendice porte le numéro III dans la _Bible
d'Amiens_, le second contenant la liste des photographies prises d'après
la cathédrale d'Amiens, par M. Kaltenbacher.--(Note du Traducteur.)]

La première partie de _Nos pères nous ont dit_, actuellement soumise au
public, suffit pour montrer le plan et les tendances de l'ouvrage;
contrairement à mes habitudes, je recours pour l'éditer à la
souscription, parce que la mesure dans laquelle je pourrai rendre sa
lecture plus profitable en l'illustrant de gravures, dépendra beaucoup
de l'évaluation qu'on pourra faire du nombre de ceux qui en supporteront
les frais.

Je ne découvre dans l'état actuel de ma santé aucune raison qui me fasse
redouter un affaiblissement de mes facultés générales, soit comme
conception, soit comme travail, autre que le refroidissement naturel et
forcé de l'enthousiasme chez un vieillard; toutefois, il en survit assez
en moi pour garantir mes lecteurs contre l'abandon d'un projet que je
nourris depuis déjà vingt ans.

L'ouvrage, si je vis assez pour l'achever, comprendra dix parties,
chacune limitée à une partie locale de l'Histoire chrétienne, et toutes
se groupant à la fin pour mettre ensemble en lumière l'influence de
l'Eglise au XIIIe siècle.[319]

[Note 319: Reproduit d'après l'_Advice_, publié avec le chapitre III
(Mars 1882).--(Note de l'Auteur.)]

Dans le présent volume tient tout entière la première partie, qui décrit
les commencements de la puissance franque et l'apogée artistique auquel
elle aboutit avec la cathédrale d'Amiens.

La seconde partie, _Ponte della Pietra_, fera plus, je l'espère, pour
Théodoric et Vérone, que je n'ai été en état de faire pour Clovis et la
première capitale de la France.

La troisième, _Ara Cœli_, tracera les fondations de la puissance papale.

La quatrième, _Ponte-a-Mare_ et la cinquième, _Ponte Vecchio_ ne feront
que rassembler avec beaucoup de difficulté dans une forme brève ce que
je possède de matériaux épars relatifs à Pise et Florence.

La sixième, _Valle Crucis_, sera remplie par l'architecture monastique
de l'Angleterre et du pays de Galles[320].

[Note 320: De _Nos pères nous ont dit_ aucun autre volume que la
_Bible d'Amiens_ n'a paru. Mais _Verona and other lectures_ contient,
deux chapitres de _Valle Crucis: Candida Casa_ et le _Raccommodage du
Crible_ (ce chapitre tire son titre d'un trait de l'enfance de saint
Benoit).--(Note du Traducteur.)]

La septième, _les Sources de l'Eure_, sera entièrement consacrée à la
cathédrale de Chartres.

La huitième, _Domremy_ à celle de Rouen et aux écoles d'architecture
qu'elle représente.

La neuvième, _la Baie d'Uri_, aux formes pastorales du catholicisme,
jusqu'à nos jours.

Et la dixième, _les Cloches de Cluse_, au protestantisme pastoral de
Savoie, de Genève et de la frontière écossaise[321].

[Note 321: Sur la belle sonorité des cloches de Cluse, voir
Deucalion, 1, V, § 7, 8.--(Note du Traducteur).]

Chaque partie n'aura que quatre divisions; et l'une d'elles, la
quatrième, sera généralement la description d'une cité ou d'une
cathédrale historique considérée comme résultante--et vestige--de
l'influence religieuse étudiée dans les chapitres préparatoires.

Il y aura au moins une illustration par chapitre; pour le surplus il
sera fait des dessins qui seront directement placés au Musée de
Sheffield pour que le public puisse s'y reporter, et seront gravés si
l'on me fournit l'aide ou l'occasion de les relier à l'ouvrage entier.

De même que cela s'est fait pour le chapitre IV de cette première
partie, une petite édition des chapitres descriptifs sera imprimée en
format réduit pour les voyageurs et les non-souscripteurs; mais, à part
cela, mon intention est que cet ouvrage soit exclusivement réservé aux
souscripteurs.




TABLE

PRÉFACE DU TRADUCTEUR


       I.--AVANT-PROPOS
       II.--NOTRE-DAME D'AMIENS SELON RUSKIN
       III.--JOHN RUSKIN
       IV.--POST-SCRIPTUM

LA BIBLE D'AMIENS

           PRÉFACE
       I.--AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE
           NOTES DU CHAPITRE I
       II.--SOUS LE DRACHENFELS
       III.--LE DOMPTEUR DE LIONS
       IV.--INTERPRÉTATIONS

APPENDICE I

       LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DONT
       IL EST FAIT MENTION DANS «LA BIBLE D'AMIENS»

APPENDICE II

       PLAN GÉNÉRAL DE «NOS PÈRES NOUS ONT DIT»




ACHEVÉ D'IMPRIMER
le quinze février mil neuf cent quatre
PAR
DESLIS FRÈRES
A TOURS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE




[Fin de la traduction par Marcel Proust
de _La Bible d'Amiens_ par John Ruskin]
