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Titre: La Bible d'Amiens
   [Traduction de The Bible of Amiens (1880)]
Auteur: Ruskin, John (1819-1900)
Traducteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Date de la premire publication: 1927
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Mercure de France, 1904
   [Collection d'auteurs trangers]
   (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   8 avril 2010
Date de la dernire mise  jour:
   8 avril 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 516

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Rnald Lvesque, Mark Akrigg
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
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    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




COLLECTION D'AUTEURS TRANGERS

JOHN RUSKIN

La
Bible d'Amiens


TRADUCTION, NOTES ET PRFACE
PAR
MARCEL PROUST



PARIS
SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE COND, XXVI
MCMIV



IL A T TIR DE CET OUVRAGE:
_Sept exemplaires sur papier de Hollande, numrots de 1  7._


JUSTIFICATION DU TIRAGE:

763

Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays, y
compris la Sude et la Norvge.



A LA MMOIRE
DE
MON PRE
FRAPP EN TRAVAILLANT LE 24 NOVEMBRE 1903
MORT LE 26 NOVEMBRE
CETTE TRADUCTION
EST TENDREMENT DDIE

                                   M. P.



                                   Puis vient le temps du travail...;
                                    puis le temps de la mort, qui
                                    dans les vies heureuses est trs
                                    court.

                                            JOHN RUSKIN.




PRFACE
DU TRADUCTEUR

I. AVANT-PROPOS
II. RUSKIN A NOTRE-DAME D'AMIENS
III. JOHN RUSKIN.--IV. POST-SCRIPTUM




I

AVANT-PROPOS


Je donne ici une traduction de la _Bible d'Amiens_, de John Ruskin. Mais
il m'a sembl que ce n'tait pas assez pour le lecteur. Ne lire qu'un
livre d'un auteur, c'est voir cet auteur une fois. Or, en causant une
fois avec une personne, on peut discerner en elle des traits singuliers.
Mais c'est seulement par leur rptition, dans des circonstances
varies, qu'on peut les reconnatre pour caractristiques et essentiels.
Pour un crivain, pour un musicien ou pour un peintre, cette variation
des circonstances qui permet de discerner, par une sorte
d'exprimentation, les traits permanents du caractre, c'est la varit
des oeuvres. Nous retrouvons, dans un second livre, dans un autre
tableau, les particularits dont la premire fois nous aurions pu croire
qu'elles appartenaient au sujet trait autant qu' l'crivain ou au
peintre. Et du rapprochement des oeuvres diffrentes nous dgageons des
traits communs dont l'assemblage compose la physionomie morale de
l'artiste. Quand plusieurs portraits peints par Rembrandt, d'aprs des
modles diffrents, sont runis dans une salle, nous sommes aussitt
frapps par ce qui leur est commun  tous et qui est les traits mmes de
la figure de Rembrandt. En mettant une note au bas du texte de _la Bible
d'Amiens_, chaque fois que ce texte veillait par des analogies, mme
lointaines, le souvenir d'autres ouvrages de Ruskin, et en traduisant
dans la note le passage qui m'tait ainsi revenu  l'esprit, j'ai tch
de permettre au lecteur de se placer dans la situation de quelqu'un qui
ne se trouverait pas en prsence de Ruskin pour la premire fois, mais
qui, ayant dj eu avec lui des entretiens antrieurs, pourrait, dans
ses paroles, reconnatre ce qui est, chez lui, permanent et fondamental.
Ainsi j'ai essay de pourvoir le lecteur comme d'une mmoire improvise
o j'ai dispos des souvenirs des autres livres de Ruskin,--sorte de
caisse de rsonance, o les paroles de _la Bible d'Amiens_ pourront
prendre une sorte de retentissement en y veillant des chos fraternels.
Mais aux paroles de _la Bible d'Amiens_ ces chos ne rpondront pas sans
doute, ainsi qu'il arrive dans une mmoire qui s'est faite elle-mme, de
ces horizons ingalement lointains, habituellement cachs  nos regards
et dont notre vie elle-mme a mesur jour par jour les distances varie.
Ils n'auront pas, pour venir rejoindre la parole prsente dont la
ressemblance les a attirs,  traverser la rsistante douceur de cette
atmosphre interpose qui a l'tendue mme de notre vie et qui est toute
la posie de la mmoire.

Au fond, aider le lecteur  tre impressionn par ces traits singuliers,
placer sous ses yeux des traits similaires qui lui permettent de les
tenir pour les traits essentiels du gnie d'un crivain, devrait tre la
premire partie, de la tche de tout critique.

S'il a senti cela, et aid  le sentir, son office est  peu prs
rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra crire tous les livres du
monde sur Ruskin: l'Homme, l'crivain, le Prophte, l'Artiste, la Porte
de son Action, les Erreurs de la Doctrine, toutes ces constructions
s'lveront peut-tre trs haut, mais  ct du sujet; elles pourront
porter aux nues la situation littraire du critique, mais ne vaudront
pas, pour l'intelligence de l'oeuvre, la perception exacte d'une nuance
juste, si lgre semble-t-elle.

Je conois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il
essayerait de reconstituer ce que pouvait tre la singulire vie
spirituelle d'un crivain hant de ralits si spciales, son
inspiration tant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces
ralits, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les recrer dans
son oeuvre, sa moralit, enfin, l'instinct qui, les lui faisant
considrer sous un aspect d'ternit (quelque particulires que ces
ralits nous paraissent), le poussait  sacrifier au besoin de les
apercevoir et  la ncessit de les reproduire pour en assurer une
vision durable et claire, tous ces plaisirs, tous ses devoirs et jusqu'
sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'tre que comme tant la
seule manire possible d'entrer en contact avec ces ralits, de valeur
que celle que peut avoir pour un physicien un instrument indispensable 
ses expriences. Je n'ai pas besoin de dire que cette seconde partie de
l'office du critique, je n'ai pas essay de la remplir ici  l'gard de
Ruskin. Cela pourra tre l'objet de travaux ultrieurs. Ceci n'est
qu'une traduction, et, pour les notes, la plupart du temps je me suis
content d'y donner la citation qui me paraissait juste sans y ajouter
de commentaires. Quelques notes cependant sont plus dveloppes.
Celles-l eussent t plus  leur place, si au lieu de les laisser  et
l, au bas des pages, je les avais fait entrer dans ma prface, qu'elles
compltent et rectifient sur plusieurs points. Mais je ne l'ai pas
voulu, cette prface reproduisant simplement, sauf cet avant-propos et
un post-scriptum plus rcent, des articles qu'au moment de la mort de
Ruskin j'avais donns au _Mercure de France_ et  _la Gazette des
Beaux-Arts_.

D'autres notes ont un caractre diffrent. Celles du chapitre IV sont
surtout archologiques. Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de
citation mais bien plus souvent d'allusion, fait entrer dans la
construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les
Vnitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacres et
les pierres prcieuses qu'ils rapportaient d'Orient, j'ai cherch
toujours la rfrence exacte pour que le lecteur, en voyant quelles
transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l'assimiler,
se rendt mieux compte de la chimie mystrieuse et toujours identique,
de l'activit originale et spcifique de son esprit. Je n'ai pu me fier
pour la recherche des rfrences ni  l'_Index_ de _la Bible d'Amiens_
ni au livre de Mlles Gibbs, _Ruskin References of Bible_, qui sont
excellents mais par trop incomplets. Et c'est de la Bible elle-mme que
je me suis servi.

Le texte traduit ici est celui de _la Bible d'Amiens in extenso_. Malgr
les conseils diffrents qui m'avaient t donns et que j'aurais
peut-tre d suivre, je n'en ai pas omis un seul mot. Mais ayant pris ce
parti, pour que le lecteur pt avoir de _la Bible d'Amiens_ une version
intgrale, je dois lui accorder qu'il y a bien des longueurs dans ce
livre comme dans tous ceux que Ruskin a crits  la fin de sa vie. De
plus, dans cette priode de sa vie, Ruskin a perdu tout respect de la
syntaxe et tout souci de la clart, plus que le lecteur ne consentira
souvent  le croire. Il accusera alors trs injustement les fautes du
traducteur.

Pour les mmes raisons, j'ai donn tous les appendices, sauf l'_Index
alphabtique_, et la _liste des photographies de la cathdrale_ par M.
Kaltenbacher, photographies qu'on pouvait autrefois acheter avec _la
Bible d'Amiens_. Enfin, l'dition anglaise est orne de quatre gravures
qui ne sont pas reproduites ici, _la Madone de Cimabue_, _Amiens le jour
des Trpasss_ (je dcris cette gravure plus loin, pages 66 et 67), _le
Porche nord avant sa restauration_. On comprend que des photographies de
la Cathdrale se vendant avec le livre, Ruskin ait choisi pour ses
gravures des sujets ne se rapportant que par une sorte d'allusion aux
descriptions qu'il donne de la cathdrale et ne faisant pas double
emploi avec les photographies. Mais ceux qui ont l'habitude des livres
de Ruskin verront plus volontiers dans le choix un peu singulier des
sujets de ces gravures un effet de cette disposition originale, on peut
presque dire humoristique, de son esprit--qui lui faisait en quelque
sorte manquer toujours au programme indiqu, mettre en regard de la
description du Baptme du Christ par Giotto, une gravure reprsentant le
Baptme du Christ non par Giotto, mais tel qu'on le voit dans un vieux
psautier, ou bien, dans une tude sur l'glise Saint-Marc, ne dcrire
aucune des parties importantes de Saint-Marc et consacrer de nombreuses
pages  la description d'un bas-relief qu'on ne remarque jamais, qu'on
distingue difficilement, et qui est d'ailleurs sans intrt; mais ce
sont l des dfauts de l'esprit de Ruskin que ses admirateurs
reconnaissent au passage avec plaisir parce qu'ils savent qu'ils font,
ft-ce  titre de tics, partie intgrante de la physionomie particulire
du grand crivain.

Il me reste  exprimer ma reconnaissance plus particulire, parmi tant
de personnes dont les conseils m'ont t prcieux,  M. Alfred Vallette
qui a donn  cette dition des soins infiniment intelligents et
gnreux, qui lui font le plus grand honneur;  M. Charles Ephrussi,
toujours si bon pour moi, qui a facilit toutes mes recherches en
mettant  ma disposition la bibliothque de _la Gazette des Beaux-Arts_
et  M. Robert d'Humires. Quand j'tais arrt par une forme difficile
de langage, j'allais consulter le merveilleux traducteur de Kipling, et
il rsolvait aussitt la difficult avec son tonnante comprhension des
textes anglais o il entre autant d'intuition que de savoir. Bien des
fois, sans jamais se lasser, il me fut ainsi secourable. Qu'il en soit
ici affectueusement remerci.




II

NOTRE-DAME D'AMIENS

SELON RUSKIN[1]


Je voudrais donner au lecteur le dsir et le moyen d'aller passer une
journe  Amiens en une sorte de plerinage ruskinien. Ce n'tait pas la
peine de commencer par lui demander d'aller  Florence ou  Venise,
quand Ruskin a crit sur Amiens tout un livre[2]. Et, d'autre part, il
me semble que c'est ainsi que doit tre clbr le culte des Hros, je
veux dire en esprit et en vrit. Nous visitons le lieu o un grand
homme est n et le lieu o il est mort; mais les lieux qu'il admirait
entre tous, dont c'est la beaut mme que nous aimons dans ses livres,
ne les habitait-il pas davantage?

[Note 1: Cette partie de l'_Introduction_ tait ddie dans le
_Mercure de France_, o elle parut d'abord sous forme d'article,  M.
Lon Daudet. Je suis heureux de pouvoir lui renouveler ici le tmoignage
de ma reconnaissance profonde et de mon admirative amiti.]

[Note 2: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans
lesquelles Ruskin crivit ce livre:

M. Ruskin n'avait pas t  l'tranger depuis le printemps de 1877,
mais en aot 1880, il se sentit en tat de voyager de nouveau. Il partit
faire un tour aux cathdrales du nord de la France, s'arrtant auprs de
ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens, Beauvais, Chartres,
Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M. Brabanson  Amiens, o il
passa la plus grande partie d'octobre. Il crivait un nouveau livre _la
Bible d'Amiens_, destine  tre aux _Seven Lamps_ ce que _Saint-Marks
Rest_ tait aux _Stones of Venice_. Il ne se sentit pas en tat de faire
un cours  des trangers  Chesterfield, mais il visita de vieux amis 
Eton, le 6 novembre 1880 pour faire une confrence sur Amiens. Pour une
fois il oublia ses notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et
intressant. C'tait, en ralit, le premier chapitre de son nouvel
ouvrage _la Bible d'Amiens_, lui-mme conu comme le premier volume de
_Our Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrtient_, etc.

Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqu comme marquant
sinon un changement chez lui, du moins le dveloppement trs accus
d'une tendance qui avait d se fortifier depuis un certain temps. Il
avait pass de la phase du doute  la reconnaissance de la puissante et
salutaire influence d'une religion grave; il tait venu  une attitude
d'esprit dans laquelle, sans se ddire en rien de ce qu'il avait dit
contre les croyances troites et les pratiques contradictoires, sans
formuler aucune doctrine dfinie de la vie future, et sans adopter le
dogme d'aucune secte, il regardait la crainte de Dieu et la rvlation
de l'Esprit Divin comme de grands faits et des mobiles  ne pas ngliger
dans l'tude de l'histoire, comme la base de la civilisation et les
guides du progrs (Collingwood, _The Life and work of John Ruskin_, II,
p. 206 et suivantes). A propos du sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que
rappelle M. Collingwood (_Esquisses de l'Histoire de la Chrtient pour
les garons et les filles qui ont t tenus sur les fonts baptismaux_),
je ferai remarquer combien il ressemble  d'autres sous-titres de
Ruskin, par exemple  celui de _Mornings in Florence_. De simples
tudes sur l'Art chrtien pour les voyageurs anglais, et plus encore 
celui de _Saint-Marks Rest_, Histoire de Venise pour les rares
voyageurs qui se soucient encore de ses monuments.]

Nous honorons d'un ftichisme qui n'est qu'illusion une tombe o reste
seulement de Ruskin ce qui n'tait pas lui-mme, et nous n'irions pas
nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens,  qui il venait demander
sa pense, qui la gardent encore, pareilles  la tombe d'Angleterre o
d'un pote dont le corps fut consum, ne reste--arrach aux flammes d'un
geste sublime et tendre par un autre pote--que le coeur[3]?

[Note 3: Le coeur de Shelley, arrach aux flammes devant lord Byron
par Hunt, pendant l'incinration.--M. Andr Lebey (lui-mme auteur d'un
sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse  ce sujet une intressante
rectification. Ce ne serait pas Hunt, mais Trelawney qui aurait retir
de la fournaise le coeur de Shelley, non sans se brler gravement  la
main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.
Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mmoires de Trelawney:
Byron me demanda de garder le crne pour lui, mais me souvenant qu'il
avait prcdemment transform un crne en coupe  boire, je ne voulus
pas que celui de Shelley ft soumis  cette profanation. La veille,
pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait dit 
Trelawney; Laissez-moi voir la mchoire, je puis reconnatre aux dents
quelqu'un avec qui j'ai convers. Mais, s'en tenant aux rcits de
Trelawney et sans mme faire la part de la duret que Childe Harold
affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se rappeler que,
quelques lignes plus loin, Trelawney racontant l'incinration de
Shelley, dclare: Byron ne put soutenir ce spectacle et regagna  la
nage le Bolivar.]

Sans doute le snobisme qui fait paratre raisonnable tout ce qu'il
touche n'a pas encore atteint (pour les Franais du moins) et par l
prserv du ridicule, ces promenades esthtiques, Dites que vous allez 
Bayreuth entendre un opra de Wagner,  Amsterdam visiter une
exposition, on regrettera de ne pouvoir vous accompagner. Mais, si vous
avouez que vous allez voir,  la jointe du Raz, une tempte, en
Normandie, les pommiers en fleurs,  Amiens, une statue aime de Ruskin,
on ne pourra s'empcher de sourire. Je n'en espre pas moins que vous
irez  Amiens aprs m'avoir lu.

Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas russir, mais
les choses qu'on a faites pour se contenter soi-mme ont toujours chance
d'intresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de gens qui
prennent quelque plaisir  ce qui m'en a tant donn. Car personne n'est
original, et fort heureusement pour la sympathie et la comprhension qui
sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans une trame universelle
que nos individualits sont tailles. Si l'on savait analyser l'me
comme la matire, on verrait que, sous l'apparente diversit des esprits
aussi bien que sous celle des choses, il n'y a que peu de corps simples
et d'lments irrductibles et qu'il entre dans la composition de ce que
nous croyons tre notre personnalit, des substances fort communes et
qui se retrouvent un peu partout dans l'Univers.

Les indications que les crivains nous donnent dans leurs oeuvres sur les
lieux qu'ils ont aims sont souvent si vagues que les plerinages que
nous y essayons en gardent quelque chose d'incertain et d'hsitant et
comme la peur d'avoir t illusoires. Comme ce personnage d'Edmond de
Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en sommes
rduits  faire nos dvotions au petit bonheur. Voil un genre de
dboires que vous n'aurez pas  redouter avec Ruskin,  Amiens surtout;
vous ne courrez pas le risque d'y tre venu passer un aprs-midi sans
avoir su le trouver dans la cathdrale: il est venu vous chercher  la
gare. Il va s'informer non seulement de la faon dont vous tes dou
pour ressentir les beauts de la cathdrale, mais du temps que l'heure
du train que vous comptez reprendre vous permet d'y consacrer. Il ne
vous montrera pas seulement le chemin qui mne  Notre-Dame, mais tel ou
tel chemin, selon que vous serez plus ou moins press. Et comme il veut
que vous le suiviez dans les libres dispositions de l'esprit que donne
la satisfaction du corps, peut-tre aussi pour vous montrer qu' la
faon des saints  qui vont ses prfrences, il n'est pas contempteur du
plaisir honnte[4], avant de vous mener  l'glise, il vous conduira
chez le ptissier. Vous arrtant  Amiens dans une pense d'esthtique,
vous tes dj le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous:
L'intelligent voyageur anglais, dans ce sicle fortun, sait que, 
mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer
importante o son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup
plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus  l'entre de
chaque grande gare franaise, afin de rappeler par des sursauts le
voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se
souvient aussi probablement qu' cette halte au milieu de son voyage, il
y a un buffet bien servi o il a le privilge de dix minutes d'arrt. Il
n'est toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes
d'arrt lui sont accordes  moins de minutes de marche de la grande
place d'une ville qui a t un jour la Venise de la France. En laissant
de ct les les des lagunes, la Reine des Eaux de la France tait 
peu prs aussi large que Venise elle-mme, etc.

[Note 4: Voir l'admirable portrait de saint Martin au livre I de _la
Bible d'Amiens_. Il accepte volontiers la coupe de l'amiti, il est le
patron d'une honnte boisson. La farce de votre oie de la Saint-Martin
est odorante  ses narines et sacrs pour lui sont les derniers rayons
de l't qui s'en va.]

Mais c'est assez parler du voyageur pour qui Amiens n'est qu'une station
de choix  vous qui venez pour voir la cathdrale et qui mritez qu'on
vous fasse bien employer votre temps; on va vous mener  Notre-Dame,
mais par quel chemin?

Je n'ai jamais t capable de dcider quelle tait vraiment la
meilleure manire d'aborder la cathdrale pour la premire fois. Si vous
avez plein loisir et que le jour soit beau[5], le mieux serait de
descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivire et
passer tout  fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle
s'lve la citadelle. De l vous comprendrez la hauteur relle des tours
et de combien elles s'lvent au-dessus du reste de la ville, puis en
revenant trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de traverse;
prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront tortueuses et
sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord  la faade ouest[6]
ou  l'abside, vous les trouverez dignes de toute la peine que vous
aurez eue  les atteindre.

[Note 5: Vous aurez peut-tre alors comme moi la chance (si mme
vous ne trouvez pas le chemin indiqu par Ruskin) de voir la cathdrale,
qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout  coup,
et,--le soleil traversant de l'intrieur, rendant visibles et
volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel,
entre ses piliers de pierre, de gantes et immatrielles apparitions
d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher prs des abattoirs
le point de vue d'o est prise la gravure: _Amiens, le jour des
Trpasss_.]

[Note 6: Les beauts de la cathdrale d'Amiens et du livre de Ruskin
n'exigeant pas, pour tre senties, l'ombre d'une notion d'architecture,
et afin que cet article se suffise  lui-mme, je n'ai employ que les
termes techniques absolument courants, que tout le monde connat et
seulement quand la prcision et la concision les rendaient ncessaires.
Pour rpondre  tout hasard au: Faites comme si je ne le savais pas de
M. Jourdain de lecteurs trop modestes, je rappelle que la faade
principale d'une cathdrale est toujours la faade ouest. Le porche de
la faade occidentale ou porche occidental se compose gnralement de
trois porches, un principal et deux secondaires. La partie oppose de la
cathdrale, c'est--dire la partie est, ne comporte aucun porche et se
nomme abside. Le porche sud et le porche nord sont les porches des
faades sud et nord. L'alle qui figure les bras de la croix dans les
glises cruciformes se nomme transept. Un trumeau, dit Viollet-le-Duc,
est un pilier qui divise en deux baies une porte principale. Le mme
Viollet-le-Duc appelle quatre-feuilles un membre d'architecture
compos de quatre lobes circulaires.]

Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, mme
en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi
arriver  cause de tous nos sports athltiques et de nos lawn-tennis, ou
si vraiment il faut que vous alliez  Paris cet aprs-midi et que vous
vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou deux,
alors, en supposant cela, malgr ces faiblesses, vous tes encore une
assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque
consquence de savoir par quelle voie elle arrivera  une jolie chose et
commencera  la regarder. J'estime que le mieux est alors de monter 
pied la rue des Trois-Cailloux. Arrtez-vous un moment sur le chemin
pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes et bonbons
dans une des charmantes boutiques de ptissier qui sont  gauche. Juste
aprs les avoir passes, demandez le thtre, et vous monterez droit au
transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire  tout le monde.
Chacun est forc d'aimer l'ajourement arien de la flche qui le
surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne
soit pas;--du moins sa courbure est une longue habitude contracte
graduellement avec une grce et une soumission croissantes pendant ces
trois derniers cents ans,--et arrivant tout  fait au porche, chacun
doit aimer la jolie petite madone franaise qui en occupe le milieu,
avec sa tte un peu de ct, son nimbe de ct aussi, comme un chapeau
seyant. Elle est une madone de dcadence, en dpit, ou plutt en raison
de sa joliesse et de son gai sourire de soubrette; elle n'a rien  faire
l non plus car ceci est le porche de saint Honor, non le sien. Saint
Honor avait coutume de se tenir l, rude et gris, pour vous recevoir;
il est maintenant banni au porche nord o jamais n'entre personne. Il y
a longtemps de cela, dans le XIVe sicle, quand le peuple commena pour
la premire fois  trouver le christianisme trop grave, fit une foi plus
joyeuse pour la France et voulut avoir partout une madone soubrette aux
regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se
faire brler comme sorcire; et depuis lors les choses allrent leur
joyeux train, tout droit, a allait, a ira, aux plus joyeux jours de
la guillotine, Mais pourtant ils savaient encore sculpter au XIVe
sicle, et la madone et son linteau d'aubpines en fleurs sont dignes
que vous les regardiez, et encore plus les sculptures aussi dlicates et
plus calmes qui sont au dessus, qui racontent la propre histoire de
saint Honor dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg de Paris qui
porte son nom.

Mais vous devez tre impatients d'entrer dans la cathdrale. Mettez
d'abord un sou dans la bote de chacun des mendiants qui se tiennent l.
Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non tre l ou
s'ils mritent d'avoir le sou. Sachez seulement si vous-mmes mritez
d'en avoir un  donner et donnez-le joliment et non comme s'il vous
brlait les doigts[7].

[Note 7: _The Bible of Amiens_, IV,  6, 7 et 8.]

C'est ce deuxime itinraire, le plus simple, et, celui, je suppose, que
vous prfrerez, que j'ai suivi, la premire fois que je suis all 
Amiens; et, au moment o le portail sud m'apparut, je vis devant moi,
sur la gauche,  la mme place qu'indique Ruskin, les mendiants dont il
parle, si vieux d'ailleurs que c'taient peut-tre encore les mmes.
Heureux de pouvoir commencer si vite  suivre les prescriptions
ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumne, avec l'illusion,
o il entrait de ce ftichisme que je blmais tout  l'heure,
d'accomplir un acte lev de pit envers Ruskin. Associ  ma charit,
de moiti dans mon offrande, je croyais le sentir qui conduisait mon
geste. Je connaissais et,  moins de frais, l'tat d'me de Frdric
Moreau dans _l'ducation sentimentale_, quand sur le bateau, devant Mme
Arnoux, il allonge vers la casquette du harpiste sa main ferme et
l'ouvrant avec pudeur y dpose un louis d'or. Ce n'tait pas, dit
Flaubert, la vanit qui le poussait  faire cette aumne devant elle,
mais une pense de bndiction o il l'associait, un mouvement de coeur
presque religieux.

Puis, tant trop prs du portail pour en voir l'ensemble, je revins sur
mes pas, et arriv  la distance qui me parut convenable, alors
seulement je regardai, La journe tait splendide et j'tais arriv 
l'heure o le soleil fait,  cette poque, sa visite quotidienne  la
Vierge jadis dore et que seul il dore aujourd'hui pendant les instants
o il lui restitue, les jours o il brille, comme un clat diffrent,
fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que le soleil ne
visite, donnant aux paules de celui-ci un manteau de chaleur, au front
de celui-l une aurole de lumire. Il n'achve jamais sa journe sans
avoir fait le tour de l'immense cathdrale. C'tait l'heure de sa visite
 la Vierge, et c'tait  sa caresse momentane qu'elle semblait
adresser son sourire sculaire, ce sourire que Ruskin trouve, vous
l'avez vu, celui d'une soubrette  laquelle il prfre les Reines, d'un
art plus naf et plus grave, du porche royal de Chartres. Je renvoie ici
le lecteur aux pages de _The two Paths_ que j'ai donnes plus loin en
note pages 260, 261 et 262, et o Ruskin compare aux reines de Chartres
la Vierge Dore. Si j'y fais allusion ici c'est que _The two Paths_
tant de 1858, et _la Bible d'Amiens_ de 1885, le rapprochement des
textes et des dates montre  quel point _la Bible d'Amiens_ diffre de
ces livres comme nous en crivons tant sur les choses que nous avons
tudies pour pouvoir en parler ( supposer mme que nous ayons pris
cette peine) au lieu de parler des choses parce que nous les avons ds
longtemps tudies, pour contenter un got dsintress, et sans songer
qu'elles pourraient faire plus tard la matire d'un livre. J'ai pens
que vous aimeriez mieux _la Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la
feuilletant ainsi, c'taient des choses sur lesquelles Ruskin a, de tout
temps, mdit, celles qui expriment par l le plus profondment sa
pense, que vous preniez connaissance; que le prsent qu'il vous faisait
tait de ceux qui sont le plus prcieux  ceux qui aiment, et qui
consistent dans les objets dont on s'est longtemps servi soi-mme sans
intention de les donner un jour, rien que pour soi. En crivant son
livre, Ruskin n'a pas eu  travailler pour vous, il n'a fait que publier
sa mmoire et vous ouvrir son coeur. J'ai pens que la Vierge Dore
prendrait quelque importance  vos yeux, quand vous verriez que, prs de
trente ans avant _la Bible d'Amiens_, elle avait, dans la mmoire de
Ruskin, sa place o, quand il avait besoin de donner  ses auditeurs un
exemple, il savait la trouver, pleine de grce et charge de ces penses
graves  qui il donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors elle
comptait dj parmi ces manifestations de la beaut qui ne donnaient pas
seulement  ses yeux sensibles une dlectation comme il n'en connut
jamais de plus vive, mais dans lesquelles la Nature, en lui donnant ce
sens esthtique, l'avait prdestin  aller chercher, comme dans son
expression la plus touchante, ce qui peut tre recueilli sur la terre du
Vrai et du Divin.

Sans doute, si, comme on l'a dit,  l'extrme vieillesse, la pense
dserta la tte de Ruskin, comme cet oiseaux mystrieux qui dans une
toile clbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrive de la mort pour
fuir la maison,--parmi les formes familires qui traversrent encore la
confuse rverie du vieillard sans que la rflexion pt s'y appliquer au
passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dore. Redevenue
maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a reprsente, tenant dans ses
bras la divine enfance, elle dut tre comme la nourrice que laisse seule
rester  son chevet celui qu'elle a longtemps berc. Et, comme dans le
contact des meubles familiers, dans la dgustation des mets habituels,
les vieillards prouvent, sans presque les connatre, leurs dernires
joies, discernables du moins  la peine souvent funeste qu'on leur
causerait en les en privant, croyez que Ruskin ressentait un plaisir
obscur  voir un moulage de la Vierge Dore, descendue, par
l'entranement invincible du temps, des hauteurs de sa pense et des
prdilections de son got, dans la profondeur de sa vie inconsciente et
dans les satisfactions de l'habitude.

Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non
seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une oeuvre d'art
individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,
 n'tre que le muse o nous devons nous rendre quand nous voulons la
voir, comme les trangers sont obligs d'aller au Louvre pour voir la
Joconde. Mais si les cathdrales, comme on l'a dit, sont les muses de
l'art religieux au moyen ge, ce sont des muses vivants auquel M. Andr
Hallays ne trouverait rien  redire. Ils n'ont pas t construits pour
recevoir les oeuvres d'art, mais ce sont elles--si individuelles qu'elles
soient d'ailleurs,--qui ont t faites pour eux et ne sauraient sans
sacrilge (je ne parle ici que de sacrilge esthtique) tre places
ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, combien
j'aime la Vierge Dore, avec son sourire de matresse de maison cleste;
combien j'aime son accueil  cette porte de la cathdrale, dans sa
parure exquise et simple d'aubpines. Comme les rosiers, les lys, les
figuiers d'un autre porche, ces aubpines sculptes sont encore en
fleur. Mais ce printemps mdival, si longtemps prolong, ne sera pas
ternel et le vent des sicles a dj effeuill devant l'glise, comme
au jour solennel d'une Fte-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses
roses de pierre. Un jour sans doute aussi le sourire de la Vierge Dore
(qui a dj pourtant dur plus que notre foi[8]) cessera, par
l'effritement des pierres qu'il carte gracieusement, de rpandre, pour
nos enfants, de la beaut, comme,  nos pres croyants, il a vers du
courage. Je sens que j'avais tort de l'appeler une oeuvre d'art: une
statue qui fait ainsi  tout jamais partie de tel lieu de la terre,
d'une certaine ville, c'est--dire d'une chose qui porte un nom comme
une personne, qui est un individu, dont on ne peut jamais trouver la
toute pareille sur la face des continents, dont les employs de chemins
de fer, en nous criant son nom,  l'endroit o il a fallu invitablement
venir pour la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: Aimez ce que
jamais on ne verra deux fois,--une telle statue a peut-tre quelque
chose de moins universel qu'une oeuvre d'art; elle nous retient, en tous
cas, par un lien plus fort que celui de l'oeuvre d'art elle-mme, un de
ces liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La
Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe, sans vouloir dplaire
 M. Hallays, son lieu de naissance, que nous importe mme qu'elle soit
naturalise franaise?--Elle est quelque chose comme une admirable
Sans-patrie. Nulle part o des regards chargs de pense se lveront
sur elle, elle ne saurait tre une dracine. Nous n'en pouvons dire
autant de sa soeur souriante et sculpte (combien infrieure du reste,
est-il besoin de le dire?), la Vierge Dore. Sortie sans doute des
carrires voisines d'Amiens, n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un
voyage, pour venir au porche Saint-Honor, n'ayant plus boug depuis,
s'tant peu  peu hle  ce vent humide de la Venise du Nord qui
au-dessus d'elle a courb la flche, regardant depuis tant de sicles
les habitants de cette ville dont elle est le plus ancien et le plus
sdentaire habitant[9], elle est vraiment une Aminoise. Ce n'est pas
une oeuvre d'art. C'est une belle amie que nous devons laisser sur la
place mlancolique de province d'o personne n'a pu russir  l'emmener,
et o, pour d'autres yeux que les ntres, elle continuera  recevoir en
pleine figure le vent et le soleil d'Amiens,  laisser les petits
moineaux se poser avec un sr instinct de la dcoration au creux de sa
main accueillante, ou picorer les tamines de pierre des aubpines
antiques qui lui font depuis tant de sicles une parure jeune. Dans ma
chambre une photographie de la Joconde garde seulement la beaut d'un
chef-d'oeuvre. Prs d'elle une photographie de la Vierge Dore prend la
mlancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son cortge
innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent  chaque relief de la
pierre, le soleil ait cess d'argenter la grise vieillesse du portail, 
la fois tincelante et ternie. Voil trop longtemps que nous avons perdu
de vue Ruskin. Nous l'avions laiss aux pieds de cette mme vierge
devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que nous ayons
adress  notre guise notre personnel hommage. Entrons avec lui dans la
cathdrale.

[Note 8: M. Paul Desjardins a parl beaucoup mieux des pierres qui
taient restes plus longtemps ensemble que les coeurs.]

[Note 9: Et regarde d'eux: je peux, en ce moment, mme voir les
hommes qui se htent vers la Somme accrue par la mare, en passant
devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps lever
les yeux vers l'Etoile de la Mer.]

Nous ne pouvons pas y pntrer plus avantageusement que par cette porte
sud, car toutes les cathdrales de quelque importance produisent  peu
prs le mme effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais je n'en
connais pas d'autre qui dcouvre  ce point sa noblesse, quand elle est
vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et splendide et
les piliers des bas-cts du transept forment avec ceux du choeur et de
la nef un ensemble merveilleux. De l aussi l'abside montre mieux sa
hauteur, se dcouvrant  vous au fur et  mesure que vous avancez du
transept dans la nef centrale. Vue de l'extrmit ouest de la nef, au
contraire une personne irrvrente pourrait presque croire que ce n'est
pas l'abside qui est leve, mais la nef qui est troite. Si d'ailleurs
vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour le choeur et le cercle
lumineux qui l'entoure, quand vous levez vos regards vers lui du centre
de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer  voyager et  chercher
 voir des cathdrales, car la salle d'attente de n'importe quelle gare
du chemin de fer est un lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais
si, au contraire, il vous tonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous
le connatrez, plus il vous ravira, car il n'est pas possible 
l'alliance de l'imagination et des mathmatiques, d'accomplir une chose
plus puissante et plus noble que cette procession de verrires, en
mariant la pierre au verre, ni rien qui paraisse plus grand.

Quoi que vous voyiez ou soyez forc de laisser de ct, sans l'avoir vu,
 Amiens, si les crasantes responsabilits de votre existence et les
ncessits invitables d'une locomotion qu'elles prcipitent, vous
laissent seulement un quart d'heure--sans tre hors d'haleine--pour la
contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entirement aux
boiseries du choeur de la cathdrale. Les portails, les vitraux en
ogives, les roses, vous pouvez voir cela ailleurs aussi bien qu'ici,
mais un tel chef-d'oeuvre de menuiserie, vous ne le pourrez pas. C'est du
flamboyant dans son plein dveloppement juste  la fin du xve sicle.
Vous verrez l l'union de la lourdeur flamande et de la flamme charmante
du style franais: sculpter le bois a t la joie du Picard; dans tout
ce que je connais, je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait
t taill dans les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois
doux,  jeunes grains; du chne choisi et faonn pour un tel travail et
qui rsonne maintenant de la mme manire qu'il y a quatre cents ans.
Sous la main du sculpteur, il semble s'tre model comme de l'argile,
s'tre pli comme de la soie, avoir pouss comme des branches vivantes,
avoir jailli comme de la flamme vivante,... et s'lance, s'entrelace et
se ramifie en une clairire enchante, inextricable, imprissable, plus
pleine de feuillage qu'aucune fort et plus pleine d'histoire qu'aucun
livre[10].

[Note 10: Commences le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent
acheves en 1522, le jour de la Saint-Jean. Le bedeau, M. Regnault, vous
laissera vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages qui
dans la couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure de
leur manteau, la solidit de leur carrure, continuent  dcouvrir
l'essence du bois,  montrer sa force et  chanter sa douceur. Vous
verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crte o se
droule la figure de ses rves, tandis que sur les misricordes
infrieures les devins s'occupent  les interprter. Il vous laissera
pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois
et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui
semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles
et tnues.]

Maintenant clbres dans le monde entier, reprsentes dans les muses
par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces stalles
continuent, elles-mmes, si vieilles, si illustres et si belles, 
exercer  Amiens leurs modestes fonctions de stalles--dont elles
s'acquittent depuis plusieurs sicles  la grande satisfaction des
Aminois--comme ces artistes qui, parvenus  la gloire, n'en continuent
pas moins  garder un petit emploi ou  donner des leons. Ces fonctions
consistent, avant mme d'instruire les mes,  supporter les corps, et
c'est  quoi, rabattues pendant chaque office et prsentant leur envers,
elles s'emploient modestement.

Les bois toujours frotts de ces stalles ont peu  peu revtu ou plutt
laiss paratre cette sombre pourpre qui est comme leur coeur et que
prfre  tout, jusqu' ne plus pouvoir regarder les couleurs des
tableaux qui semblent, aprs cela, bien grossires, l'oeil qui s'en est
une fois enchant. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on prouve 
goter dans l'ardeur toujours plus enflamme du bois ce qui est comme la
sve, avec le temps dbordante, de l'arbre. La navet des personnages
ici sculpts prend de la matire dans laquelle ils vivent quelque chose
comme de deux fois naturel. Et quant  ces fruits, ces fleurs, ces
feuilles et ces branches, tous motifs tirs de la vgtation du pays et
que le sculpteur aminois a sculpts dans du bois d'Amiens, la diversit
des plans ayant eu pour consquence la diffrence des frottements, on y
voit de ces admirables oppositions de tons, o la feuille se dtache
d'une autre couleur que la tige, faisant penser  ces nobles accents que
M. Gall a su tirer du coeur harmonieux des chnes.

Mais il est temps d'arriver  ce que Ruskin appelle plus
particulirement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est pris
ici au sens propre, non au sens figur. Le porche d'Amiens n'est pas
seulement, dans le sens vague o l'aurait pris Victor Hugo[11], un livre
de pierre, une Bible de pierre: c'est la Bible en pierre. Sans doute,
avant de le savoir, quand vous voyez pour la premire fois la faade
occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, blouissante au matin,
ayant absorb le soleil et grassement dore l'aprs-midi, rose et dj
frachement nocturne au couchant,  n'importe laquelle de ces heures que
ses cloches sonnent dans le ciel et que Claude Monet a fixes dans des
toiles sublimes[12] o se dcouvre la vie de cette chose que les hommes
ont faite, mais que la nature a reprise en l'immergeant en elle, une
cathdrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa double
rvolution se droule dans les sicles, et d'autre part se renouvelle et
s'achve chaque jour,--alors, la dgageant des changeantes couleurs dont
la nature l'enveloppe, vous ressentez devant cette faade une impression
confuse mais forte. En voyant monter vers le ciel ce fourmillement
monumental et dentel de personnages de grandeur humaine dans leur
stature de pierre tenant  la main leur croix; leur phylactre ou leur
sceptre, ce monde de saints, ces gnrations de prophtes, cette suite
d'aptres, ce peuple de rois, ce dfil de pcheurs, cette assemble de
juges, cette envole d'anges, les uns  ct des autres, les uns
au-dessus des autres, debout prs de la porte, regardant la ville du
haut des niches ou au bord des galeries, plus haut encore, ne recevant
plus que vagues et blouis les regards des hommes au pied des tours et
dans l'effluve des cloches, sans doute  la chaleur de votre motion
vous sentez que c'est une grande chose que cette ascension gante,
immobile et passionne. Mais une cathdrale n'est pas seulement une
beaut  sentir. Si mme ce n'est plus pour vous un enseignement 
suivre, c'est du moins encore un livre  comprendre. Le portail d'une
cathdrale gothique, et plus particulirement d'Amiens, la cathdrale
gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je
voudrais,  l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,
quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de rel,
d'actuel, et que nous avons  trouver en elle autre chose que la saveur
de son archasme et le divertissement de notre curiosit.

[Note 11: Mlle Marie Nordlinger, l'minente artiste anglaise, me met
sous les yeux une lettre de Ruskin o _Notre-Dame de Paris_, de Victor
Hugo, est qualifie de rebut de la littrature franaise.]

[Note 12: _La Cathdrale de Rouen aux diffrentes heures du jour_,
par Claude Monet (collection Camondo).--Comme intrieurs de
cathdrales je ne connais que ceux, si beaux, du grand peintre Helleu.]

Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XVIVe psaumes, bien appris et crus,
sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et la
prophtie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle dcouverte de
la science naturelle est anticipe dans le CIVe. Considrez quel autre
groupe de littrature historique et didactique a une tendue pareille 
celle de la Bible.

Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matires, je ne dis
pas  aucun autre livre, mais  aucune autre littrature. Essayez,
autant qu'il est possible  chacun de nous--qu'il soit dfenseur ou
adversaire de la foi--de dgager son intelligence de l'habitude et de
l'association du sentiment moral bas sur la Bible, et demandez-vous
quelle littrature pourrait avoir pris sa place ou remplir sa fonction,
quand mme toutes les bibliothques de l'univers seraient restes
intactes. Je ne suis pas contempteur de la littrature profane, si peu
que je ne crois pas qu'aucune interprtation de la religion grecque ait
jamais t aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi
rvrente que celle qui se trouve  la base de mon enseignement de l'art
et qui court  travers le corps entier de mes oeuvres. Mais ce fut de la
Bible que j'appris les symboles d'Homre et la foi d'Horace. Le devoir
qui me fut impos ds ma premire jeunesse, en lisant chaque mot des
vangiles et des prophties, de bien me pntrer qu'il tait crit par
la main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse qui,
plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour
les lecteurs irrligieux, profondment graves pour moi. Qu'il y ait une
littrature classique sacre parallle  celle des Hbreux et se fondant
avec les lgendes symboliques de la chrtient au moyen ge, c'est un
fait qui apparat de la manire la plus tendre et la plus frappante dans
l'influence indpendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante
et l'vque Gawane Douglas. Et l'histoire du Lion de Nme vaincu avec
l'aide d'Athn est la vritable racine de la lgende du compagnon de
saint Jrme, conquis par la douceur gurissante de l'esprit da vie. Je
l'appelle une lgende seulement. Qu'Hrakls ait jamais tu ou saint
Jrme jamais chri la crature sauvage ou blesse, est sans importance
pour nous. Mais la lgende de saint Jrme reprend la prophtie du
millnium et prdit avec la Sibylle de Cumes, et avec Isae, un jour o
la crainte de l'homme cessera d'tre chez les cratures infrieures de
la haine, et s'tendra sur elles comme une bndiction, o il ne sera
plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'tendue
de la montagne sainte et o la paix de la terre sera dlivre de son
prsent chagrin, comme le prsent et glorieux univers anim est sorti du
dsert naissant, dont les profondeurs taient le sjour des dragons et
les montagnes des dmes de feu. Ce jour-l aucun homme ne le connat,
mais le royaume de Dieu est dj venu pour ceux qui ont arrach de leur
propre coeur ce qui tait rampant et de nature infrieure et ont appris 
chrir ce qui est charmant et humain dans les enfants errants des nuages
et des champs[13].

[Note 13: _The Bible of Amiens_, III,  50, 51, 52, 53, 54 (dat
d'Avallon, 23 aot 1882).]

Et peut-tre maintenant voudrez-vous bien suivre le rsum que je vais
essayer de vous donner, d'aprs Ruskin, de la Bible crite au porche
occidental d'Amiens.

Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figur, mais au
sens propre, la pierre angulaire de l'difice. A sa gauche (c'est--dire
 droite pour nous qui en regardant le porche faisons face au Christ,
mais nous emploierons les mots gauche et droite par rapport  la statue
du Christ) six aptres: prs de lui Pierre, puis s'loignant de lui,
Jacques le Majeur, Jean, Mathieu, Simon. A sa droite Paul, puis Jacques
l'vque, Philippe, Barthlemy, Thomas et Jude[14]. A la suite des
aptres sont les quatre grands prophtes. Aprs Simon, Isae et Jrmie;
aprs Jude, Ezchiel et Daniel; puis, sur les trumeaux de la faade
occidentale tout entire viennent les douze prophtes mineurs; trois sur
chacun des quatre trumeaux, et, en commenant par le trumeau qui se
trouve le plus  gauche: Ose, Jal, Amos, Miche, Jonas, Abdias, Nahum,
Habakuk, Sophonie, Agge, Zacharie, Malachie. De sorte que la
cathdrale, toujours au sens propre, repose sur le Christ et sur les
prophtes qui l'ont prdit ainsi que sur les aptres qui l'ont proclam.
Les prophtes du Christ et non ceux de Dieu le Pre:

[Note 14: M. Huysmans dit: Les Evangiles insistent pour qu'on ne
confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, 
cause de sa similitude de nom avec le tratre, pendant le moyen ge les
chrtiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser une
question au Christ sur la Prdestination et Jsus rpond  ct ou pour
mieux dire ne lui rpond pas, et plus loin parle du dplorable renom
que lui vaut son homonyme Judas (_La Cathdrale_, p. 454 et 455).]

La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment
de la Transfiguration: Voici mon fils bien-aim, coutez-le. Aussi
Mose qui fut un aptre non du Christ mais de Dieu, aussi Elie qui fut
un prophte non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, s'crie
Ruskin, il y a un autre grand prophte qui d'abord ne semble pas tre
ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant: Hosanna
au fils de David, et ne verra aucune image de son pre? Le Christ
lui-mme n'a-t-il pas dclar: Je suis la racine et l'panouissement
ment de David, et la racine n'aurait prs de soi pas trace de la terre
qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; David et son fils sont ensemble.
David est le pidestal de la statue du Christ. Il tient son sceptre dans
la main droite, un phylactre dans la gauche.

De la statue du Christ elle-mme je ne parlerai pas, aucune sculpture
ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'esprance d'une me aimante qui a
appris  croire en lui. Mais  cette poque elle dpassa ce qui avait
jamais t atteint jusque-l en tendresse sculpte. Et elle tait connue
au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle n'tait d'ailleurs
qu'un signe, un symbole de la prsence divine et non une idole, dans
notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait comme l'Esprit
vivant, venant l'accueillir  la porte du temple, la Parole de vie, le
Roi de gloire, le Seigneur des armes. Le Seigneur des Vertus,
_Dominas Virlutum_, c'est la meilleure traduction de l'ide que
donnaient  un disciple instruit du XIIIe sicle les paroles du XXIVe
psaume.

Nous ne pouvons pas nous arrter  chacune des statues du porche
occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont
placs au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placs au-dessous
l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placs sous chaque
aptre reprsentant, le bas-relief suprieur la vertu qu'il a enseigne
ou pratique, l'infrieur le vice oppos. Au-dessous des prophtes les
bas-reliefs figurent leurs prophties[15].

[Note 15: _The Bible of Amiens_, IV,  30-36.]

Sous saint Pierre est le Courage avec un lopard sur son cusson;
au-dessous du Courage la Poltronnerie est figure par un homme qui,
effray par un animal laisse tomber son pe, tandis qu'un oiseau
continue de chanter: Le poltron n'a pas le courage d'une grive. Sous
saint Andr est la Patience dont l'cusson porte un boeuf (ne reculant
jamais).

Au-dessous de la Patience, la Colre: une femme poignardant un homme
avec une pe (la Colre, vice essentiellement fminin qui n'a aucun
rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont
l'cusson porte un agneau, et la Grossiret: une femme donnant un coup
de pied par-dessus son chanson, les formes de la plus grande
grossiret franaise tant dans les gestes du cancan.

Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: Moi en eux
et toi en moi. Son cusson supporte un arbre avec des branches greffes
dans un tronc abattu. Dans ces jours-l le Messie sera abattu, mais pas
pour lui-mme. Au-dessous de l'Amour, la Discorde: un homme et une
femme qui se querellent; elle a laiss tomber sa quenouille. Sous saint
Mathieu, l'Obissance. Sur son cusson, un chameau: Aujourd'hui c'est
la bte la plus dsobissante et la plus insupportable, dit Ruskin; mais
le sculpteur du Nord connaissait peu son caractre. Comme elle passe
malgr tout sa vie dans les services les plus pnibles, je pense qu'il
l'a choisie comme symbole de l'obissance passive qui n'prouve ni joie
ni sympathie comme en ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas
capable de faire du mal comme le boeuf. Il est vrai que sa morsure est
assez dangereuse, mais  Amiens, il est fort probable que cela n'tait
pas connu, mme des croiss, qui ne montaient que leurs chevaux ou
rien.

Au-dessous de l'Obissance, la Rbellion, un homme claquant du doigt
devant son vque (comme Henri VIII devant le Pape et les badauds
anglais et franais devant tous les prtres quels qu'ils soient).

Sous saint Simon, la Persvrance caresse un lion et tient sa couronne.
Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta couronne.
Au-dessous, l'Athisme laisse ses souliers  la porte de l'glise.
L'infidle insens est toujours reprsent, aux XIIe et XIIIe sicles,
nu-pieds, le Christ ayant ses pieds envelopps avec la prparation de
l'vangile de la Paix. Combien sont beaux tes pieds dans tes souliers,
 fille de Prince!

Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est
l'Idoltrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'vque est
l'Esprance qui tient un tendard avec une croix. Au-dessous de
l'Esprance, le Dsespoir, qui se poignarde.

Sous saint-Philippe est la Charit qui donne son manteau  un mendiant
nu.

Sous saint Barthlemy, la Chastet avec le phoenix, et au-dessous d'elle,
la Luxure, figure par un jeune homme embrassant une femme qui tient un
sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un cusson avec une
racine mangeable signifiant la temprance commencement de la sagesse).
Au-dessous d'elle, la Folie: le type usit dans tous les psautiers
primitifs d'un glouton arm d'un gourdin, Le fou a dit dans son coeur:
Il n'y a pas de Dieu, il dvore mon peuple comme un morceau de pain.
(Psaume LIII, cit par M. Male.) Sous saint Jude, l'Humilit qui porte
un cusson avec une colombe, et l'Orgueil qui tombe de cheval.

Remarquez, dit Ruskin, que les aptres sont tous sereins, presque tous
portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le mme message:
Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix est n,
etc...; mais les prophtes tous chercheurs, ou pensifs, ou tourments,
ou s'tonnant, ou priant, except Daniel. Le plus tourment de tous est
Isae. Aucune scne de son martyre n'est reprsente, mais le bas-relief
qui est au-dessous de lui le montre apercevant le Seigneur dans son
temple et cependant il a le sentiment qu'il a les lvres impures.
Jrmie aussi porte sa croix, mais plus sereinement.

Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrter aux bas-reliefs qui
figurent, au-dessous des prophtes, les versets de leurs principales
prophtes: Ezchiel assis devant deux roues[16], Daniel tenant un livre
que soutiennent des lions[17], puis assis au festin de Balthazar, le
figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumire
qu'a prophtiss Joel[18], Amos cueillant les feuilles de la vigne sans
fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[19], Jonas
s'chappant des flots, puis assis sous un calebassier, Habakuk qu'un
ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune
lion[20], les prophties de Sophonie: les btes de Ninive, le Seigneur
une lanterne dans chaque main, le hrisson et le butor[21], etc.

[Note 16: Ezchiel, I, 16.]

[Note 17: Daniel, VI, 22.]

[Note 18: Joel, I, 7 et II, 10.]

[Note 19: Amos, IV, 7.]

[Note 20: Habakuk, II, 1.]

[Note 21: Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14.]

Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du
porche occidental, celle de la Vierge[22] (qui contient, outre la statue
de la Vierge:  gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la
Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Elisabeth, de la
Vierge prsentant l'Enfant de saint Simon, et  droite les trois
Rois-Mages, Hrode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant
au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs
dont le sujet se rapporte  elle),--et celle de saint Firmin qui
contient les statues de saints Diocse. C'est sans doute  cause de
cela, parce que ce sont des amis des Aminois, qu'au-dessous d'eux les
bas-reliefs reprsentent les signes du Zodiaque et les travaux de chaque
mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au muse
du Trocadro les moulages de ces bas-reliefs de la porte
Saint-Firmin[23] et dans le livre de M. Male des commentaires charmants
sur la vrit locale et climatrique de ces petites scnes de genre.

[Note 22: Ruskin en arrivant  cette porte dit: Si vous venez,
bonne protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous
souvenir que jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui 
une crature humaine--mais que le culte de l'argent, le culte de la
perruque, le culte du chapeau tricorne et  plumes, ont fait et font
beaucoup plus de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le
Dieu du Ciel, de la Terre et des Etoiles, que toutes les plus absurdes
et les plus charmantes erreurs commises par les gnrations de ses
simples enfants sur ce que la Vierge Mre pourrait ou voudrait, ou
ferait, ou prouverait pour eux.]

[Note 23: Et les moulages de plusieurs des statues dont il a t
parl ici et aussi des stalles du choeur.]

Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin,  tudier l'art de ces bas-reliefs.
Ils n'ont jamais d servir autrement que comme guides pour la pense. Et
si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi, il sera libre
de se crer  lui-mme de plus beaux tableaux dans son coeur; et en tous
cas, il pourra entendre les vrits suivantes qu'affirme leur ensemble.

D'abord,  travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ n'est
jamais reprsent comme le Crucifi, n'veille pas un instant la pense
du Christ mort; mais apparat comme le Verbe Incarn--comme l'Ami
prsent--comme le Prince de la Paix sur la terre--comme le Roi ternel
dans le ciel. Ce que sa vie _est_, ce que ses commandements _sont_, et
ce que son jugement _sera_, voil ce qui nous est enseign, non pas ce
qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il fait 
prsent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure, joyeuse
et belle leon que nous donne le christianisme; et la dcadence de cette
foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante peuvent tre
attribues  ce que nous nous sommes accoutums  fixer nos regards sur
la mort du Christ, plutt que sur sa vie, et  substituer la mditation
de sa souffrance passe  celle de notre devoir prsent.

Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
prophtes affligs, les aptres perscuts, les disciples martyrs,
portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
votre crateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous
pouvez,  votre gr, renier le Christ, renoncer  lui, mais le martyre,
vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas. Chaque
pierre de cette construction a t cimente de son sang. Gardant donc
ces choses dans votre coeur, tournez-vous maintenant vers la statue
centrale du Christ; coutez son message et comprenez-le. Il tient le
livre de la Loi ternelle dans sa main gauche; avec la droite, il bnit:
mais bnit sous conditions: Fais ceci et tu vivras ou plutt dans un
sens plus strict, plus rigoureux: Sois ceci et tu vivras: montrer de
la piti n'est rien, ton me doit tre pleine de piti; tre pur en
action n'est rien, tu dois tre pur aussi dans ton coeur.

Et avec cette parole de la loi inabolie:

Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu
mourras.--Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et
irrvocablement.

L'vangile et sa puissance sont entirement crits dans les grandes
oeuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les lots des
rivires de France, aux valles des rivires d'Angleterre, sur les
rochers d'Orvieto, prs des sables de l'Arno. Mais l'enseignement qui
est  la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le plus
d'autorit  l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se dgage
des premires pierres d'Amiens.

Toutes les cratures humaines, dans tous les temps et tous les endroits
du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et l'empire sur
elles-mmes, ont t et sont naturellement morales. La connaissance et
le commandement de ces choses n'a rien  faire avec la religion.

Mais si, aimant les cratures qui sont comme vous-mmes, vous sentez
que vous aimeriez encore plus chrement des cratures meilleures que
vous-mmes si elles vous taient rvles, si, vous efforant de tout
votre pouvoir d'amliorer ce qui est mal prs de vous et autour de vous,
vous aimiez  penser au jour ou le juge de toute la terre rendra tout
juste et o les petites collines se rjouiront de tous cts, si, vous
sparant des compagnons qui vous ont donn toute la meilleure joie que
vous ayez eue sur la terre, vous dsirez jamais rencontrer de nouveau
leurs yeux et presser leurs mains--l o les yeux ne seront plus voils,
o les mains ne failliront plus, si, vous prparant  tre couchs sous
l'herbe dans le silence et la solitude sans plus voir la beaut, sans
plus sentir la joie, vous vouliez vous proccuper de la promesse qui
vous a t faite d'un temps dans lequel vous verriez la lumire de Dieu
et connatriez les choses que vous aviez soif de connatre, et
marcheriez dans la paix de l'amour ternel--alors l'espoir de ces choses
pour vous est la religion; leur substance dans votre vie est la foi. Et
dans leur vertu il nous est promis que les royaumes de ce monde
deviendront un jour les royaumes de Notre-Seigneur et de son
Christ[24].

[Note 24: _The Bible of Amiens_, IV, 52 et suivants.]

Voici termin l'enseignement que les hommes du XIIIe sicle allaient
chercher  la cathdrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle
continue  donner en une sorte de livre ouvert, crit dans un langage
solennel o chaque caractre est une oeuvre d'art, et que personne ne
comprend plus. Lui donnant un sens moins littralement religieux qu'au
moyen ge ou mme seulement un sens esthtique, vous avez pu nanmoins
le rattacher  quelqu'un de ces sentiments qui nous apparaissent
par-del notre vie comme la vritable ralit,  une de ces toiles 
qui il convient d'attacher notre char. Comprenant mal jusque-l la
porte de l'art religieux au moyen ge, je m'tais dit, dans ma ferveur
pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en quelques parcelles du
moins, n'est-il pas la vrit? Il fera entrer mon esprit l o il
n'avait pas accs, car il est la porte. Il me purifiera, car son
inspiration est comme le lys de la valle. Il m'enivrera et me
vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti en effet que le
parfum mystique des rosiers de Saron n'tait pas  tout jamais vanoui,
puisqu'on le respire encore, au moins dans ses paroles. Et voici qu'en
effet les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignit des pierres de
Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors qu'elle tait
encore vrit dans le coeur des hommes et beaut grave dans leurs oeuvres.
_La Bible d'Amiens_ n'tait, dans l'intention de Ruskin, que le premier
livre d'une srie intitule: _Nos pres nous ont dit_; et en effet si
les vieux prophtes du porche d'Amiens furent sacrs  Ruskin, c'est que
l'me des artistes du XIIIe sicle tait encore en eux. Avant mme de
savoir si je l'y trouverais, c'est l'me de Ruskin que j'y allais
chercher et qu'il a imprime aussi profondment aux pierres d'Amiens
qu'y avaient imprim la leur ceux qui les sculptrent, car les paroles
du gnie peuvent aussi bien que le ciseau donner aux choses une forme
immortelle. La littrature aussi est une lampe du sacrifice qui se
consume pour clairer les descendants. Je me conformais inconsciemment 
l'esprit du titre: _Nos pres nous ont dit_, en allant  Amiens dans ces
penses et dans le dsir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour
avoir cru en ces hommes d'autrefois, parce qu'en eux taient la foi et
la beaut, s'tait trouv crire aussi sa Bible, comme eux pour avoir
cru aux prophtes et aux aptres avaient crit la leur. Pour Ruskin, les
statues de Jrmie, d'zchiel et d'Amos n'taient peut-tre plus tout 
fait dans le mme sens que pour les sculpteurs d'autrefois les statues
de Jrmie, d'zchiel et d'Amos; elles taient du moins l'oeuvre pleine
d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi, et le sens
ternel des prophties dsapprises. Pour nous, si d'tre l'oeuvre de ces
artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus  nous les rendre
prcieuses qu'elles soient du moins pour nous les choses o Ruskin a
trouv cet esprit, frre du sien et pre du ntre. Avant que nous
arrivions  la cathdrale, n'tait-elle pas pour nous surtout celle
qu'il avait aime? et ne sentions-nous pas qu'il y avait encore des
Saintes critures, puisque nous cherchions pieusement la Vrit dans ses
livres. Et maintenant nous avons beau nous arrter devant les statues
d'Isae, de Jrmie, d'Ezchiel et de Daniel en nous disant: Voici les
quatre grands prophtes, aprs ce sont les prophtes mineurs, mais il
n'y a que quatre grands prophtes, il y en a un de plus qui n'est pas
ici et dont pourtant nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous
le voyons partout. C'est Ruskin: si sa statue n'est pas  la porte de la
cathdrale[25], elle est  l'entre de notre coeur. Ce prophte-l a
cess de faire entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes
ses paroles. C'est aux gnrations de les reprendre en choeur.

[Note 25: M. Andr Michel qui nous a fait l'honneur de mentionner
cette tude dans une causerie artistique du _Journal des Dbats_ semble
avoir vu dans ces dernires lignes une sorte de regret de ne pas trouver
la statue de Ruskin devant la cathdrale, presque un dsir de l'y voir
et, pour tout dire, poindre dj le projet de demander qu'on l'y lve
un jour. Rien n'tait plus loin de notre pense. Il nous suffit, et il
nous plat mieux, de rencontrer Ruskin chaque fois que nous allons 
Amiens sous les traits du Voyageur mystrieux avec qui Renan conversa
en Terre Sainte. Mais enfin, puisqu'on dresse tant de statues (et
puisque M. Andr Michel nous en donne l'ide qui ne nous serait jamais
venue  l'esprit), avouons qu'une statue de Ruskin  Amiens aurait au
moins, sur une autre, l'avantage de signifier quelque chose. Nous le
voyons trs bien sur une des places d'Amiens comme un tranger descendu
dans la ville, comme dit, du bronze d'Alfred de Vigny, M. Boislves.]




III

JOHN RUSKIN


Comme les Muses quittant Apollon leur pre pour aller clairer le
monde[26], une  une les ides de Ruskin avaient quitt la tte divine
qui les avait portes et, incarnes en livres vivants, taient alles
enseigner les peuples. Ruskin s'tait retir dans la solitude o vont
souvent finir les existences prophtiques jusqu' ce qu'il plaise  Dieu
de rappeler  lui le cnobite ou l'ascte dont la tche surhumaine est
finie. Et l'on ne put que deviner,  travers le voile tendu par des
mains pieuses, le mystre qui s'accomplissait, la lente destruction d'un
cerveau prissable qui avait abrit une postrit immortelle.

[Note 26: Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au
Muse Moreau.]

Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanit en possession de l'hritage
immense que Ruskin lui avait lgu. Car l'homme de gnie ne peut donner
naissance  des oeuvres qui ne mourront pas qu'en les crant  l'image
non de l'tre mortel qu'il est, mais de l'exemplaire d'humanit qu'il
porte en lui. Ses penses lui sont, en quelque sorte, prtes pendant sa
vie, dont elles sont les compagnes. A sa mort, elles font retour 
l'humanit et l'enseignent. Telle cette demeure auguste et familire de
la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la maison de Gustave Moreau tant
qu'il vcut et qui s'appelle, depuis qu'il est mort, le Muse Gustave
Moreau.

Il y a depuis longtemps un Muse John Ruskin[27]. Son catalogue semble
un abrg de tous les arts et de toutes les sciences. Des photographies
de tableaux de matres y voisinent avec des collections de minraux,
comme dans la maison de Goethe. Comme le Muse Ruskin, l'oeuvre de Ruskin
est universelle. Il chercha la vrit, il trouva la beaut jusque dans
les tableaux chronologiques et dans les lois sociales. Mais les
logiciens ayant donn des Beaux Arts[28] une dfinition qui exclut
aussi bien la minralogie que l'conomie politique, c'est seulement de
la partie de l'oeuvre de Ruskin qui concerne les Beaux Arts tels qu'on
les entend gnralement, de Ruskin esthticien et critique d'art que
j'aurai  parler ici.

[Note 27: A. Sheffield.]

[Note 28: Cette partie de la prface avait paru d'abord dans _la
Gazette des Beaux-Arts_.]

On a d'abord dit qu'il tait raliste. Et, en effet, il a souvent rpt
que l'artiste devait s'attacher  la pure imitation de la nature, sans
rien rejeter, sans rien mpriser, sans rien choisir.

Mais on a dit aussi qu'il tait intellectualiste parce qu'il a crit que
le meilleur tableau tait celui qui renfermait les penses les plus
hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la
_Construction de Carthage_ de Turner, s'amusent  faire voguer des
petits bateaux, il concluait: Le choix exquis de cet pisode, comme
moyen d'indiquer le gnie maritime d'o devait sortir la grandeur future
de la nouvelle cit, est une pense qui n'et rien perdu  tre crite,
qui n'a rien  faire avec les technicismes de l'art. Quelques mots
l'auraient transmise  l'esprit aussi compltement que la reprsentation
la plus acheve du pinceau. Une pareille pense est quelque chose de
bien suprieur  tout art; c'est de la posie de l'ordre le plus lev.
De mme, ajoute Milsand[29] qui cite ce passage, en analysant une
_Sainte Famille_ de Tintoret, le trait auquel Ruskin reconnat le grand
matre c'est un mur en ruines et un commencement de btisse, au moyen
desquels l'artiste fait symboliquement comprendre que la nativit du
Christ tait la fin de l'conomie juive et l'avnement de la nouvelle
alliance. Dans une composition du mme Vnitien, une _Crucifixion_,
Ruskin voit un chef-d'oeuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un
incident en apparence insignifiant, par l'introduction d'un ne broutant
des palmes  l'arrire-plan du Calvaire, affirmer l'ide profonde que
c'tait le matrialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel
et avec la dception de ses esprances lors de l'entre  Jrusalem, qui
avait t la cause de la haine dchane contre le Sauveur et, par l,
de sa mort.

[Note 29: Entre les crivains qui ont parl de Ruskin, Milsand a t
un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force de la pense. Il
a t une sorte de prcurseur, de prophte inspir et incomplet et n'a
pas assez vcu pour voir se dvelopper l'oeuvre qu'il avait en somme
annonce.]

On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y
faisant  la science une part trop grande. Ne disait-il pas que chaque
classe de rochers, chaque varit de sol, chaque espce de nuage doit
tre tudie et rendue avec une exactitude gologique et
mtorologique?... Toute formation gologique a ses traits essentiels
qui n'appartiennent qu' elle, ses lignes dtermines de fracture qui
donnent naissance  des formes constantes dans les terrains et les
rochers, ses vgtaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore
des diffrences plus particulires par suite des varits d'lvation et
de temprature. Le peintre observe dans la plante tous ses caractres de
forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidit ou de repos...
remarque ses habitudes locales, son amour ou sa rpugnance pour telle ou
telle exposition, les conditions qui la font vivre ou qui la font prir.
Il l'associe...  tous les traits des lieux qu'elle habite... Il doit
retracer la fine fissure et la courbe descendante et l'ombre ondule du
sol qui s'boule et cela le rendre d'un doigt aussi lger que les
touches de la pluie... Un tableau est admirable en raison du nombre et
de l'importance des renseignements qu'il nous fournit sur les ralits.

Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la
place trop grande  l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empcher de
penser au finalisme naf de Bernardin de Saint-Pierre disant que Dieu a
divis les melons par tranches pour que l'homme les mange plus
facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: Dieu a employ la
couleur dans sa cration comme l'accompagnement de tout ce qui est pur
et prcieux, tandis qu'il a rserv aux choses d'une utilit seulement
matrielle ou aux choses nuisibles les teintes communes. Regardez le cou
d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipre. Le crocodile est
gris, l'innocent lzard est d'un vert splendide.

Si l'on a dit qu'il rduisait l'art  n'tre que le vassal de la
science, comme il a pouss la thorie de l'oeuvre d'art considre comme
renseignement sur la nature des choses jusqu' dclarer qu'un Turner en
dcouvre plus sur la nature des roches qu'aucune acadmie n'en saura
jamais, et qu'un Tintoret n'a qu' laisser aller sa main pour rvler
sur le jeu des muscles une multitude de vrits qui djoueront tous les
anatomistes de la terre, on a dit aussi qu'il humiliait la science
devant l'art.

On a dit enfin que c'tait un pur esthticien et que sa seule religion
tait celle de la Beaut, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.

Mais, par contre, on a dit que ce n'tait mme pas un artiste, parce
qu'il faisait intervenir dans son apprciation de la beaut des
considrations peut-tre suprieures, mais en tous cas trangres 
l'esthtique. Le premier chapitre des _Sept lampes de l'architecture_
prescrit  l'architecte de se servir des matriaux les plus prcieux et
les plus durables, et fait driver ce devoir du sacrifice de Jsus, et
des conditions permanentes du sacrifice agrable  Dieu, conditions
qu'on n'a pas lieu de considrer comme modifies, Dieu ne nous ayant pas
fait connatre expressment qu'elles l'aient t. Et dans les _Peintres
modernes_, pour trancher la question de savoir qui a raison des
partisans de la couleur et des adeptes du clair-obscur, voici un de ses
arguments: Regardez l'ensemble de la nature et comparez gnralement
les arcs-en-ciel, les levers de soleil, les roses, les violettes, les
papillons, les oiseaux, les poissons rouges, les rubis, les opales, les
coraux, avec les alligators, les hippopotames, les requins, les limaces,
les ossements, les moisissures, le brouillard et la masse des choses qui
corrompent, qui piquent, qui dtruisent, et vous sentirez alors comme la
question se pose entre les coloristes et les clair-obscuristes, lesquels
ont la nature et la vie de leur ct, lesquels le pch et la mort.

Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu
qu'il tait contradictoire.

De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le
plus familier, parce que c'est celui dont nous possdons, si l'on peut
ainsi parler, le plus beau portrait, le plus tudi et le mieux venu, le
plus frappant et le plus clbre[30], et pour mieux dire, jusqu' ce
jour, le seul[31], c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa vie qu'une
religion: celle de la Beaut.

[Note 30: Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a t considr
jusqu' ce jour, et  juste titre, comme le domaine propre de M. de la
Sizeranne et, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses terres, ce ne
sera certes pas pour mconnatre ou pour usurper son droit qui n'est pas
que celui du premier occupant. Au moment d'entrer dans ce sujet que le
monument magnifique qu'il a lev  Ruskin domine de toute part je lui
devais ainsi rendre hommage et payer tribut.]

[Note 31: Depuis que ces lignes ont t crites, M. Bardoux et M.
Brunhes ont publi, l'un un ouvrage considrable, l'autre un petit
volume sur Ruskin. J'ai eu l'occasion de dire rcemment tout le bien que
je pensais de ces deux livres, mais trop brivement pour ne pas
souhaiter d'y revenir. Tout ce que je puis dire ici c'est que toute ma
haute estime pour le bel effort de M. Bardoux ne m'empche pas de penser
que le livre de M. de la Sizeranne tait trop parfait dans les limites
que l'auteur s'tait  lui-mme traces pour avoir rien  perdre de
cette concurrence et de cette mulation qui semble se produire sur le
terrain de Ruskin, et nous a valu entre autres de curieuses pages de M.
Gabriel Mourey et quelques mots dfinitifs de M. Andr Beaunier. MM.
Bardoux et Brunhes ont dplac le point de vue et par l renouvel
l'horizon. C'est, toutes proportions gardes, ce que j'avais, un peu
avant, essay de faire ici mme.]

Que l'adoration de la Beaut ait t, en effet, l'acte perptuel de la
vie de Ruskin, cela peut tre vrai  la lettre; mais j'estime que le but
de cette vie, son intention profonde, secrte et constante tait autre,
et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contrepied du systme de
M. de la Sizeranne, mais pour empcher qu'il ne soit rabaiss dans
l'esprit des lecteurs par une interprtation fausse, mais naturelle et
comme invitable.

Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout
court (et je reviendrai sur ce point tout  l'heure, car il domine et
caractrise son esthtique), mais, pour nous en tenir en ce moment  la
Religion de la Beaut, il faudrait avertir notre temps qu'il ne peut
prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste  Ruskin, qu'en
redressant le sens que son dilettantisme esthtique est trop port 
leur donner. Pour un ge, en effet, de dilettantes et d'esthtes, un
adorateur de la Beaut, c'est un homme qui, ne pratiquant pas d'autre
culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre dieu qu'elle,
passerait sa vie dans la jouissance que donne la contemplation
voluptueuse des oeuvres d'art.

Or, pour des raisons dont la recherche toute mtaphysique dpasserait
une simple tude d'art, la Beaut ne peut pas tre aime d'une manire
fconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle donne. Et, de
mme que la recherche du bonheur pour lui-mme n'atteint que l'ennui, et
qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui, de mme le
plaisir esthtique nous est donn par surcrot si nous aimons la Beaut
pour elle-mme, comme quelque chose de rel existant en dehors de nous
et infiniment plus important que la joie qu'elle nous donne. Et, trs
loin d'avoir t un dilettante ou un esthte, Ruskin fut prcisment le
contraire, un de ces hommes  la Carlyle, averti par leur gnie de la
vanit de tout plaisir et, en mme temps, de la prsence auprs d'eux
d'une ralit ternelle, intuitivement perue par l'inspiration. Le
talent leur est donn comme un pouvoir de fixer cette ralit  la
toute-puissance et  l'ternit de laquelle, avec enthousiasme et comme
obissant  un commandement de la conscience, ils consacrent, pour lui
donner quelque valeur, leur vie phmre. De tels hommes, attentifs et
anxieux devant l'univers  dchiffrer, sont avertis des parties de la
ralit sur lesquelles leurs dons spciaux leur dpartissent une lumire
particulire, par une sorte de dmon qui les guide, de voix qu'ils
entendent, l'ternelle inspiration des tres gniaux. Le don spcial,
pour Ruskin, c'tait le sentiment de la beaut, dans la nature comme
dans l'art. Ce fut dans la Beaut que son temprament le conduisit 
chercher la ralit, et sa vie toute religieuse en reut un emploi tout
esthtique. Mais cette Beaut  laquelle il se trouva ainsi consacrer sa
vie ne fut pas conue par lui comme un objet de jouissance fait pour la
charmer, mais comme une ralit infiniment plus importante que la vie,
pour laquelle il aurait donn la sienne. De l vous allez voir dcouler
toute l'esthtique de Ruskin. D'abord vous comprendrez que les annes o
il fait connaissance avec une nouvelle cole d'architecture et de
peinture aient pu tre les dates principales de sa vie morale. Il pourra
parler des annes o le gothique lui apparut avec la mme gravit, le
mme retour mu, la mme srnit qu'un chrtien parle du jour o la
vrit lui fut rvle. Les vnements de sa vie sont intellectuels et
les dates importantes sont celles o il pntre une nouvelle forme
d'art, l'anne o il comprend Abbeville, l'anne o il comprend Rouen,
le jour o la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de
Titien lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que
les ombres dans la peinture de Rubens.

Vous comprendrez ensuite que, le pote tant pour Ruskin, comme pour
Carlyle, une sorte de scribe crivant sous la dicte de la nature une
partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de
l'artiste est de ne rien ajouter de son propre cr  ce message divin.
De cette hauteur vous verrez s'vanouir, comme des nues qui se tranent
 terre, les reproches de ralisme aussi bien que d'intellectualisme
adresss  Ruskin. Si ces objections ne portent pas, c'est qu'elles ne
visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques erreur d'altitude. La
ralit que l'artiste doit enregistrer est  la fois matrielle et
intellectuelle. La matire est relle parce qu'elle est une expression
de l'esprit. Quant  la simple apparence, nul n'a plus raill que Ruskin
ceux qui voient dans son imitation le but de l'art. Que l'artiste,
dit-il, ait peint le hros ou son cheval, notre jouissance, en tant
qu'elle est cause par la perfection du faux semblant est exactement la
mme. Nous ne la gotons qu'en oubliant le hros et sa monture pour
considrer exclusivement l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager
des larmes comme l'effet d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre
 votre gr; mais l'un et l'autre en mme temps, jamais; si elles vous
merveillent comme un chef-d'oeuvre de mimique, elles ne sauraient vous
toucher comme un signe de souffrance. S'il attache tant d'importance 
l'aspect des choses, c'est que seul il rvle leur nature profonde. M.
de La Sizeranne a admirablement traduit une page o Ruskin montre que
les lignes matresses d'un arbre nous font voir quels arbres nfastes
l'ont jet de ct, quels vents l'ont tourment, etc. La configuration
d'une chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa
destine et le trac de son histoire.

Une autre consquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la
ralit est une et si l'homme de gnie est celui qui la voit, qu'importe
la matire dans laquelle il la figure, que ce soit des tableaux, des
statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses _Hros_, Carlyle
ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre Mahomet et Burns.
Emerson compte parmi ses _Hommes reprsentatifs de l'humanit_ aussi
bien Swedenborg que Montaigne. L'excs du systme, c'est,  cause de
l'unit de la ralit traduite, de ne pas diffrencier assez
profondment les divers modes de traduction. Carlyle dit qu'il tait
invitable que Boccace et Ptrarque fussent de bons diplomates,
puisqu'ils taient de bons potes. Ruskin commet la mme erreur quand il
dit qu' une peinture est belle dans la mesure o les ides qu'elle
traduit en images sont indpendantes de la langue des images. Il me
semble que, si le systme de Ruskin pche par quelque ct, c'est par
celui-l. Car la peinture ne peut atteindre la ralit une des choses,
et rivaliser par l avec la littrature, qu' condition de ne pas tre
littraire.

Si Ruskin a promulgu le devoir pour l'artiste d'obir scrupuleusement 
ces voix du gnie qui lui disent ce qui est rel et doit tre
transcrit, c'est que lui-mme a prouv ce qu'il y a de vritable dans
l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fcond dans le
respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui
commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit diffrent pour
chacun, chacun finit par lui attribuer un caractre plus
particulirement sacr. On peut dire que pour Ruskin cette rvlation,
ce guide, ce fut la Bible: J'en lisais chaque passage, comme s'il avait
t crit par la main mme de Dieu. Et cet tat d'esprit, fortifi avec
les annes, a rendu profondment graves pour moi bien des passages des
auteurs profanes, frivoles pour un lecteur irrligieux. C'est d'elle que
j'ai appris les symboles d'Homre et la foi d'Horace.

Arrtons-nous ici comme  un point fixe, au centre de gravit de
l'esthtique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a
dirig son sentiment esthtique. Et d'abord,  ceux qui pourraient
croire qu'il l'altra, qu' l'apprciation artistique des monuments, des
statues, des tableaux il mla des considrations religieuses qui n'y ont
que faire, rpondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque chose de
divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui inspiraient les
oeuvres d'art, c'tait prcisment ce que ce sentiment avait de profond,
d'original et qui s'imposait  son got sans tre susceptible d'tre
modifi. Et le respect religieux qu'il apportait  l'expression de ce
sentiment, sa peur de lui faire subir en le traduisant la moindre
dformation, l'empcha, au contraire de ce qu'on a souvent pens, de
mler jamais  ses impressions devant les oeuvres d'art aucun artifice de
raisonnement qui leur ft tranger. De sorte que ceux qui voient en lui
un moraliste et un aptre aimant dans l'art ce qui n'est pas l'art, se
trompent  l'gal de ceux qui, ngligeant l'essence profonde de son
sentiment esthtique, le confondent avec un dilettantisme voluptueux. De
sorte enfin que sa ferveur religieuse, qui avait t le signe de sa
sincrit esthtique, la renfora encore et la protgea de toute
atteinte trangre. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel
esthtique soit fausse, c'est ce qui,  notre avis, n'a aucune
importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de dveloppement
du gnie savent que sa force se mesure plus  la force de ses croyances
qu' ce que l'objet de ces croyances peut avoir de satisfaisant pour le
sens commun. Mais, puisque le christianisme de Ruskin tenait  l'essence
mme de sa nature intellectuelle, ses prfrences artistiques, aussi
profondes, devaient avoir avec lui quelque parent. Aussi, de mme que
l'amour des paysages de Turner correspondait chez Ruskin  cet amour de
la nature qui lui donna ses plus grandes joies, de mme  la nature
foncirement chrtienne de sa pense correspondit sa prdilection
permanente, qui domine toute sa vie, toute son oeuvre, pour ce qu'on peut
appeler l'art chrtien: l'architecture et la sculpture du moyen ge
franais, l'architecture, la sculpture et la peinture du moyen ge
italien. Avec quelle passion dsintresse il en aima les oeuvres, vous
n'avez pas besoin d'en chercher les traces dans sa vie, vous en
trouverez la preuve dans ses livres. Son exprience tait si vaste, que
bien souvent les connaissances les plus approfondies dont il fait preuve
dans un ouvrage ne sont utilises ni mentionnes, mme par une simple
allusion, dans ceux des autres livres o elles seraient  leur place. Il
est si riche qu'il ne nous prte pas ses paroles; il nous les donne et
ne les reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il crivit un livre sur
la cathdrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la
cathdrale qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant,
dans les _Sept Lampes de l'Architecture_, o la cathdrale de Rouen est
cite quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens
n'est pas cit une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'glise
qui lui a donn la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de
Troyes. Or, ni dans les _Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il
n'est question une seule fois de Saint-Urbain[32]. Pour ce qui est de
l'absence de rfrences  Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez
peut-tre qu'il n'a connu Amiens qu' la fin de sa vie? Il n'en est
rien. En 1859, dans une confrence faite  Kensington, il compare
longuement la _Vierge Dore_ d'Amiens avec les statues d'un art moins
habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le
porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ o nous
pourrions croire qu'il a runi tout ce qu'il avait pens sur Amiens, pas
une seule fois, dans les pages o il parle de la _Vierge Dore_, il ne
fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse infinie de
son amour, de son savoir. Habituellement, chez un crivain, le retour 
de certains exemples prfrs, sinon mme la rptition de certains
dveloppements, vous rappelle que vous avez affaire  un homme qui eut
une certaine vie, telles connaissances qui lui tiennent lieu de telles
autres, une exprience limite dont il tire tout le profit qu'il peut.
Rien qu'en consultant les index des diffrents ouvrages de Ruskin, la
perptuelle nouveaut des oeuvres cites, plus encore le ddain d'une
connaissance dont il s'est servi une fois et, bien souvent, son abandon
 tout jamais, donnent l'ide de quelque chose de plus qu'humain, ou
plutt l'impression que chaque livre est d'un homme nouveau, qui a un
savoir diffrent, pas la mme exprience, une autre vie.

[Note 32: Pour tre plus exact, il est question une fois de
Saint-Urbain dans les _Sept Lampes_, et d'Amiens une fois aussi (mais
seulement dans la prface de la 2e dition), alors qu'il y est question
d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, de Caen,
de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux, de
Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-L, pour ne parler que de la
France.]

C'tait le jeu charmant de sa richesse inpuisable de tirer des crins
merveilleux de sa mmoire des trsors toujours nouveaux: un jour la rose
prcieuse d'Amiens, un jour la dentelle dore du porche d'Abbeville,
pour les marier aux bijoux blouissants d'Italie.

Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays  l'autre, car la mme me
qu'il avait adore dans les pierres de Pise tait celle aussi qui avait
donn aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unit de l'art
chrtien au moyen ge, des bords de la Somme aux rives de l'Arno, nul ne
l'a sentie comme lui, et il a ralis dans nos coeurs le rve des grands
papes du moyen ge: l' Europe chrtienne. Si, comme on l'a dit, son
nom doit rester attach au prraphalisme, on devrait entendre par l
non celui d'aprs Turner, mais celui d'avant Raphal. Nous pouvons
oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus  Hunt,  Rossetti, 
Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour Carpaccio, pour Bellini,
nous ne le pouvons pas. Son oeuvre divine ne fut pas de susciter des
vivants, mais de ressusciter des morts.

Cette unit de l'art chrtien du moyen ge n'apparat-elle pas  tout
moment dans la perspective de ces pages o son imagination claire  et
l les pierres de France d'un reflet magique d'Italie? Voyez-le, dans
_Pleasures of England_, vous dire: Tandis qu' Padoue la Charit de
Giotto foule aux pieds des sacs d'or, tous les trsors de la terre,
donne du bl et des fleurs et tend  Dieu dans sa main son coeur
enflamm, au portail d'Amiens la Charit se contente de jeter sur un
mendiant un solide manteau de laine de la manufacture de la ville.
Voyez-le, dans _Natur of Gothic_, comparer la manire dont les flammes
sont traites dans le gothique italien et dans le gothique franais,
dont le porche de Saint-Maclou de Rouen est pris comme exemple. Et, dans
les _Sept Lampes de l'architecture_,  propos de ce mme porche, voyez
encore se jouer sur ses pierres grises comme un peu des couleurs de
l'Italie.

Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou,  Rouen,
reprsentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traite
avec une puissance  la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais
mieux dfinir que comme un mlange des esprits d'Orcagna et de Hogarth.
Les dmons sont peut-tre mme plus effrayants que ceux d'Orcagna; et
dans certaines expressions de l'humanit dgrade, dans son suprme
dsespoir, le peintre anglais est au moins gal. Non moins farouche est
l'imagination qui exprime la fureur et la crainte, mme dans la manire
de placer les figures. Un mauvais ange, se balanant sur son aile,
conduit les troupes des damns hors du sige du Jugement; ils sont
presss par lui si furieusement, qu'ils sont emmens non pas simplement
 l'extrme limite de cette scne que le sculpteur a enferme ailleurs 
l'intrieur du tympan, mais hors du tympan et _dans les niches_ de la
vote; pendant que les flammes qui les suivent, actives, comme il
semble, par le mouvement des ailes des anges, font irruption aussi dans
les niches et jaillissent au travers de leurs rseaux, les trois niches
les plus basses tant reprsentes comme tout en feu, tandis que, au
lieu de leur dais vot et ctel habituel, il y a un dmon sur le toit
de chacune, avec ses ailes plies, grimaant hors de l'ombre noire.

Ce paralllisme des diffrentes sortes d'arts et des diffrents pays
n'tait pas le plus profond auquel il dt s'arrter. Dans les symboles
paens et dans les symboles chrtiens, l'identit de certaines ides
religieuses devaient le frapper[33]. M. Ary Renan[34] a remarqu, avec
profondeur, ce qu'il y a dj du Christ dans le Promthe de Gustave
Moreau. Ruskin, que sa dvotion  l'art chrtien ne rendit jamais
contempteur du paganisme[35], a compar, dans un sentiment esthtique et
religieux, le lion de saint Jrme au lion de Nme, Virgile  Dante,
Samson  Hercule, Thse au Prince Noir, les prdictions d'Isae aux
prdictions de la Sybille de Cumes. Il n'y a certes pas lieu de comparer
Ruskin  Gustave Moreau, mais on peut dire qu'une tendance naturelle,
dveloppe par la frquentation des Primitifs, les avait conduits tous
deux  proscrire en art l'expression des sentiments violents, et, en
tant qu'elle s'tait applique  l'tude des symboles,  quelque
ftichisme dans l'adoration des symboles eux-mmes, ftichisme peu
dangereux d'ailleurs pour des esprits si attachs au fond au sentiment
symbolis qu'ils pouvaient passer d'un symbole  l'autre, sans tre
arrts par les diversits de pure surface. Pour ce qui est de la
prohibition systmatique de l'expression des motions violentes en art,
le principe que M. Ary Renan a appel le principe de la Belle Inertie,
o le trouver mieux dfini que dans les pages des Rapports de
Michel-Ange et du Tintoret[36]? Quant  l'adoration un peu exclusive
des symboles, l'tude de l'art du moyen ge italien et franais n'y
devait-elle pas fatalement conduire? Et comme, sous l'oeuvre d'art,
c'tait l'me d'un temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces
symboles du portail de Chartres aux fresques de Pise devait
ncessairement le toucher comme une preuve de l'originalit typique de
l'esprit qui animait alors les artistes, et leurs diffrences comme un
tmoignage de sa varit. Chez tout autre les sensations esthtiques
eussent risqu d'tre refroidies par le raisonnement. Mais tout chez lui
tait amour et l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait mieux
appele iconoltrie. A point, d'ailleurs, la critique d'art fait place 
quelque chose de plus grand peut-tre; elle a presque les procds de la
science, elle contribue  l'histoire. L'apparition d'un nouvel attribut
aux porches des cathdrales ne nous avertit pas de changements moins
profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais de la
civilisation, que ceux qu'annonce aux gologues l'apparition d'une
nouvelle espce sur la terre. La pierre sculpte par la nature n'est pas
plus instructive que la pierre sculpte par l'artiste, et nous ne tirons
pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un ancien monstre
que de celle qui nous montre un nouveau dieu.

[Note 33: Dans _Saint-Marks Rest_, il va jusqu' dire qu'il n'y a
qu'un art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo (Cf.
les pages de _la Bible d'Amiens_, o il fait descendre de Ddale, le
premier sculpteur qui ait donn une reprsentation pathtique de la vie
humaine, les architectes qui creusrent l'ancien labyrinthe d'Amiens);
et aux mosaques du baptistre de Saint-Marc il reconnat dans un
sraphin une harpie, dans une Hrodiade une canphore, dans une coupole
d'or un vase grec, etc.]

[Note 34: Dans une tude admirable, publi par la _Gazette des
Beaux-Arts_. Depuis Fromentin, aucun peintre, croyons-nous, n'a montr
une plus grande matrise d'crivain.--Ces lignes avaient paru du vivant
de M. Ary Renan. Aujourd'hui qu'il est mort, je me demande si je n'tais
pas rest au-dessous de la vrit. Il me semble maintenant qu'il tait
suprieur  Fromentin.]

[Note 35: Si peu, dit-il, que je ne crois pas qu'aucune
interprtation de la religion grecque ait jamais t aussi affectueuse,
aucune de la religion romaine aussi rvrente que celle qui est  la
base de mon enseignement.]

[Note 36: Cf. Chateaubriand, prface de la 1re dition d'_Atala_:
Les Muses sont des femmes clestes qui ne dfigurent point leurs traits
par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de
s'embellir.]

Les dessins qui accompagnent les crits de Ruskin sont  ce point de vue
trs significatifs. Dans une mme planche, vous pourrez voir un mme
motif d'architecture, tel qu'il est trait  Lisieux,  Bayeux,  Vrone
et  Padoue, comme s'il s'agissait des varits d'une mme espce de
papillons sous diffrents cieux. Mais jamais cependant ces pierres qu'il
a tant aimes ne deviennent pour lui des exemples abstraits. Sur chaque
pierre vous voyez la nuance de l'heure unie  la couleur des sicles.
Courir  Saint-Wulfram d'Abbeville, nous dit-il, _avant que le soleil
ait quitt les tours_, fut toujours pour moi une de ces joies pour
lesquelles il faut chrir le pass jusqu' la fin. Il alla mme plus
loin; il ne spara pas les cathdrales de ce fond de rivires et de
valles o elles apparaissent au voyageur qui les approche, comme dans
un tableau de primitif. Un de ses dessins les plus instructifs  cet
gard est celui que reproduit la deuxime gravure de _Our Father have
told us_, et qui est intitule: _Amiens, le jour des Trpasss_. Dans
ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de Beauvais, de Rouen, qu'un sjour de
Ruskin a consacres, il passait son temps  dessiner tantt dans les
glises (sans tre inquit par le sacristain), tantt en plein air.
Et ce durent tre dans ces villes de bien charmantes colonies
passagres, que cette troupe de dessinateurs, de graveurs qu'il emmenait
avec lui, comme Platon nous montre les sophistes suivant Protagoras de
ville en ville, semblables aussi aux hirondelles,  l'imitation
desquelles ils s'arrtaient de prfrence aux vieux toits, aux tours
anciennes des cathdrales. Peut-tre pourrait-on retrouver encore
quelques-uns de ces disciples de Ruskin qui l'accompagnaient aux bords
de cette Somme vanglise de nouveau, comme si taient revenus les
temps de saint Firmin et de saint Salve, et qui, tandis que le nouvel
aptre parlait, expliquait Amiens comme une Bible, prenaient au lieu de
notes, des dessins, notes gracieuses dont le dossier se trouve sans
doute dans une salle de muse anglais, et o j'imagine que la ralit
doit tre lgrement arrange, dans le got de Viollet-le-Duc. La
gravure _Amiens, le jour des Trpasss_, semble mentir un peu pour la
beaut. Est-ce la perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une
Somme largie, la cathdrale et l'glise Saint-Leu? Il est vrai que
Ruskin pourrait nous rpondre en reprenant  son compte les paroles de
Turner qu'il a cites dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de la
Sizeranne: Turner, dans la premire priode de sa vie, tait
quelquefois de bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il
tait un jour  dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux,  un
mille ou deux de distance, vus  contre-jour. Ayant montr ce dessin 
un officier de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec
une trs comprhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient
pas de sabords. Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur
le mont Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux  contre-jour, sur
le soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les
sabords.--Bien, dit l'officier, toujours indign, mais vous savez qu'il
y a l des sabords?--Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon
affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.

Si, tant  Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous
aurez une vue qui n'est pas diffrente de celle de la gravure. Vous
verrez l'loignement disposer,  la faon mensongre et heureuse d'un
artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous
rapprochez, leur position primitive, toute diffrente; vous le verrez,
par exemple, inscrire dans la faade de la cathdrale la figure d'une
des machines  eau de la ville et faire de la gomtrie plane avec de la
gomtrie dans l'espace. Que si nanmoins vous trouvez ce paysage,
compos avec got par la perspective, un peu diffrent de celui que
relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les
changements qu'ont apports dans l'aspect de la ville les presque vingt
annes coules depuis le sjour qu'y fit Ruskin, et, comme il l'a dit
pour un autre site qu'il aimait, tous les _embellissements_ survenus,
depuis que j'ai compos et mdit l[37].

[Note 37: _Prterita_, I, ch. II.]

Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associ dans
votre souvenir les bords de la Somme et la cathdrale plus que votre
vision n'et sans doute pu le faire  quelque point de la ville que vous
vous fussiez plac. Elle vous prouvera mieux que tout ce que j'aurais pu
dire, que Ruskin ne sparait pas la beaut des cathdrales du charme de
ces pays d'o elles surgirent, et que chacun de ceux qui les visite
gote encore dans la posie particulire du pays et le souvenir brumeux
ou dor de l'aprs-midi qu'il y a pass. Non seulement le premier
chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au bord des courants d'eau
vive_, mais le livre que Ruskin projetait d'crire sur la cathdrale de
Chartres devait tre intitul: _Les Sources de l'Eure_. Ce n'tait donc
point seulement dans ses dessins qu'il mettait les glises au bord des
rivires et qu'il associait la grandeur des cathdrales gothiques  la
grce des sites franais[38]. Et le charme individuel, qu'est le charme
d'un pays, nous le sentirions plus vivement si nous n'avions pas  notre
disposition ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et
si, comme autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous tions
obligs de traverser des campagnes de plus en plus semblables  celles
o nous tendons, comme des zones d'harmonie gradue qui, en la rendant
moins aisment pntrable  ce qui est diffrent d'elle, en la
protgeant avec douceur et avec mystre de ressemblances fraternelles,
ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la prparent encore
dans notre esprit.

[Note 38: Quelle intressante collection on ferait avec les paysages
de France vus par des yeux anglais; les rivires de France de Turner; le
_Versailles_, de Bonnington; l'_Auxerre_ ou le _Valenciennes_, le
_Vezelay_ ou l'_Amiens_, de Walter Pater; le _Fontainebleau_, de
Stevenson et tant d'autres!]

Ces tudes de Ruskin sur l'art chrtien furent pour lui comme la
vrification et la contre-preuve de ses ides sur le christianisme et
d'autres ides que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous laisserons
tout  l'heure Ruskin dfinir lui-mme la plus clbre: son horreur du
machinisme et de l'art industriel, Toutes les belles choses furent
faites, quand les hommes du moyen ge _croyaient_ la pure, joyeuse et
belle leon du christianisme. Et il voyait ensuite l'art dcliner avec
la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En voyant le pouvoir de
raliser la beaut qui fut le privilge des ges de foi, sa croyance en
la bont de la foi devait se trouver renforce. Chaque volume de son
dernier ouvrage: _Our Father have told us_ (le premier seul est crit)
devait comprendre quatre chapitres, dont le dernier tait consacr au
chef-d'oeuvre qui tait l'panouissement de la foi dont l'tude faisait
l'objet des trois premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait
berc le sentiment esthtique de Ruskin, en recevait une conscration
suprme. Et aprs avoir raill, au moment de la conduire devant la
statue de la Madone, sa lectrice protestante qui devrait comprendre que
le culte d'aucune Dame n'a jamais t pernicieux  l'humanit, ou
devant la statue de saint Honor, aprs avoir dplor qu'on parlt si
peu de ce saint dans le faubourg de Paris qui porte son nom, il aurait
pu dire comme  la fin de _Val d'Arno_:

Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine
celui qui l'a donne: Il t'a montr, homme, ce qui est bien, et
qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec
justice et d'aimer la piti, de marcher humblement avec ton Dieu? vous
trouverez qu'une telle obissance est toujours rcompense par une
bndiction. Si vous ramenez vos penses vers l'tat des multitudes
oublies qui ont travaill en silence et ador humblement, comme les
neiges de la chrtient ramenaient le souvenir de la naissance du Christ
ou le soleil de son printemps le souvenir de sa rsurrection, vous
connatrez que la promesse des anges de Bethlem a t littralement
accomplie, et vous prierez pour que vos champs anglais, joyeusement,
comme les bords de l'Arno, puissent encore ddier leurs purs lis 
Sainte-Marie-des-Fleurs.

Enfin les tudes mdivales de Ruskin confirmrent, avec sa croyance en
la bont de la foi, sa croyance en la ncessit du travail libre, joyeux
et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous en
rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page trs
caractristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques
centimtres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au
portail des Librairies, de la cathdrale de Rouen.

Le compagnon est ennuy et embarrass dans sa malice, et sa main est
appuye fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ride
au-dessous de l'oeil par la pression. Le tout peut paratre terriblement
rudimentaire, si on le compare  de dlicates gravures; mais, en le
considrant comme devant remplir simplement un interstice de l'extrieur
d'une porte de cathdrale et comme l'une quelconque de trois cents
figures analogues ou plus, il tmoigne de la plus noble vitalit dans
l'art de l'poque.

Nous avons un certain travail  faire pour gagner notre pain, et il
doit tre fait avec ardeur; d'autre travail  faire pour notre joie, et
celui-l doit tre fait avec coeur; ni l'un ni l'autre ne doivent tre
faits  moiti ou au moyen d'expdients, mais avec volont; et ce qui
n'est pas digne de cet effort ne doit pas tre fait du tout; peut-tre
que tout ce que nous avons  faire ici-bas n'a pas d'autre objet que
d'exercer le coeur et la volont, et est en soi-mme inutile; mais en
tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en dispenser si ce n'est
pas digne que nous y mettions nos mains et notre coeur. Il ne sied pas 
notre immortalit de recourir  des moyens qui contrastent avec son
autorit, ni de souffrir qu'un instrument dont elle n'a pas besoin
s'interpose entre elle et les choses qu'elle gouverne. Il y a assez de
songe-creux, assez de grossiret et de sensualit dans l'existence
humaine, sans en changer en mcanisme les quelques moments brillants;
et, puisque notre vie-- mettre les choses au mieux--ne doit tre qu'une
vapeur qui apparat un temps puis s'vanouit, laissons-la du moins
apparatre comme un nuage dans la hauteur du ciel et non comme l'paisse
obscurit qui s'amasse autour du souffle de la fournaise et des
rvolutions de la roue.

J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus
pris du dsir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai  Rouen
comme obissant  une pense testamentaire, et comme si Ruskin en
mourant avait en quelque sorte confi  ses lecteurs la pauvre crature
 qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait, sans la
savoir, de perdre  tout jamais celui qui avait fait autant pour elle
que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai prs de l'immense
cathdrale et devant la porte o les saints se chauffaient au soleil,
plus haut, des galeries o rayonnaient les rois jusqu' ces suprmes
altitudes de pierre que je croyais inhabites et o, ici, un ermite
sculpt vivait isol, laissant les oiseaux demeurer sur son front,
tandis que, l, un cnacle d'aptres coutait le message d'un ange qui
se posait prs d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de pigeons qui
ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui, recevant un enfant
sur le dos, tournait la tte d'un geste brusque et sculaire; quand je
vis, rangs devant ses porches ou penchs aux balcons de ses tours, tous
les htes de pierre de la cit mystique respirer le soleil ou l'ombre
matinale, je compris qu'il serait impossible de trouver parmi ce peuple
surhumain une figure de quelques centimtres. J'allai pourtant au
portail ces Librairies. Mais comment reconnatre la petite figure entre
des centaines d'autres? Tout  coup, un jeune sculpteur de talent et
d'avenir, Mme L. Yeatman, me dit: En voici une qui lui ressemble. Nous
regardons un peu plus bas, et... la voici. Elle ne mesure pas dix
centimtres. Elle est effrite, et pourtant c'est son regard encore, la
pierre garde le trou qui relve la pupille et lui donne cette expression
qui me l'a fait reconnatre. L'artiste mort depuis des sicles a laiss
l, entre des milliers d'autres, cette petite personne qui meurt un peu
chaque jour, et qui tait morte depuis bien longtemps, perdue au milieu
de la foule des autres,  jamais. Mais il l'avait mise l. Un jour, un
homme pour qui il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini
matriel, pas d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce nant qui
nous opprime pour aller  des buts qui dominent sa vie, si nombreux
qu'il ne pourra pas tous les atteindre alors que nous paraissions en
manquer, cet homme est venu, et, dans ces vagues de pierre o chaque
cume dentele paraissait ressembler eux autres, voyant l toutes les
lois de la vie, toutes les penses de l'me, les nommant de leur nom, il
dit: Voyez, c'est ceci, c'est cela. Tel qu'au jour du Jugement, qui
non loin de l est figur, il fait entendre en ses paroles comme la
trompette de l'archange et il dit: Ceux qui ont vcu vivront, la
matire n'est rien. Et, en effet, telle que les morts que non loin le
tympan figure rveills  la trompette de l'archange, soulevs, ayant
repris leur forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure
a revcu et retrouv son regard, et le Juge a dit: Tu as vcu, tu
vivras. Pour lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais
qu'importe! comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tche
immortelle, ne s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son
temps et, n'ayant qu'une vie humaine  vivre, il passe plusieurs jours
devant l'une des dix mille figures d'une glise. Il l'a dessine. Elle
correspondait pour lui  ces ides qui agitaient sa cervelle,
insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessine, il en a parl.
Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscit, contre
toute esprance, de cette mort qui semble plus totale que les autres,
qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le
nivellement des ressemblances, mais d'o le gnie a tt fait de nous
tirer aussi. En la retrouvant l, on ne peut s'empcher d'tre touch.
Elle semble vivre et regarder, ou plutt avoir t prise par la mort
dans son regard mme, comme les Pompens dont le geste demeure
interrompu. Et c'est une pense du sculpteur, en effet, qui a t saisie
ici dans son geste par l'immobilit de la pierre. J'ai t touch en la
retrouvant l; rien ne meurt donc de ce qui a vcu, pas plus la pense
du sculpteur que la pense de Ruskin.

En la rencontrant l, ncessaire  Ruskin qui, parmi si peu de gravures
qui illustrent son livre[39], lui en a consacr une parce qu'elle tait
pour lui partie actuelle et durable de sa pense, et agrable  nous
parce que sa pense nous est ncessaire, guide de la ntre qui l'a
rencontre sur son chemin, nous nous sentions dans un tat d'esprit plus
rapproch de celui des artistes qui sculptrent aux tympans le Jugement
dernier et qui pensaient que l'individu, ce qu'il y a de plus
particulier dans une personne, dans une intention, ne meurt pas, reste
dans la mmoire de Dieu et sera ressuscit. Qui a raison du fossoyeur ou
d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crne l o le second se rappelle une
fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur; mais elle a compt sans
Shakespeare, qui fera durer le souvenir de cette fantaisie au-del de la
poussire du crne. A l'appel de l'ange, chaque mort se trouve tre
rest l,  sa place, quand nous le croyions depuis longtemps en
poussire. A l'appel de Ruskin, nous voyons la plus petite figure qui
encadre un minuscule quatre-feuilles ressuscite dans sa forme, nous
regardant avec le mme regard qui semble ne tenir qu'en un millimtre de
pierre. Sans doute, pauvre petit monstre, je n'aurais pas t assez
fort, entre les milliards de pierres des villes, pour te trouver, pour
dgager ta figure, pour retrouver ta personnalit, pour t'appeler, pour
te faire revivre. Mais ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le
nant qui nous oppriment soient trs forts; c'est que ma pense n'est
pas bien forte. Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta
pauvre figure, que je n'eusse jamais remarque, n'a pas une expression
bien intressante, quoique videmment elle ait, comme toute personne,
une expression qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais
assez pour continuer  regarder de ce mme regard oblique, pour que
Ruskin te remarqut et, aprs qu'il et dit ton nom, pour que son
lecteur pt te reconnatre, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aim?
Et l'on ne peut s'empcher de penser  toi avec attendrissement, quoique
tu n'aies pas l'air bon, mais parceque tu es une crature vivante,
parceque, pendant de si longs sicles, tu es mort sans espoir de
rsurrection, et parce que tu es ressuscit. Et un de ces jours
peut-tre quelque autre ira te trouver  ton portail, regardant avec
tendresse ta mchante et oblique figure ressuscite, parce que ce qui
est sorti d'une pense peut seul fixer un jour une autre pense, qui 
son tour a fascin la ntre. Tu as eu raison de rester l, inregard,
t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matire o tu n'tais que
du nant. Mais les petits n'ont rien  craindre, ni les morts. Car,
quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage les morts se
lvent, et les petites figures oublies retrouvent le regard et fixent
celui des vivants qui, pour elles, dlaissent les vivants qui ne vivent
pas et vont chercher de la vie seulement o l'Esprit leur en a montr,
dans des pierres qui sont dj de la poussire et qui sont encore de la
pense.

[Note 39: _The Seven Lamps of the Architecture._]

Celui qui enveloppa les vieilles cathdrales de plus d'amour et de plus
de joie que ne leur en dispense mme le soleil quand il ajoute son
sourire fugitif  leur beaut sculaire ne peut pas,  le bien entendre,
s'tre tromp. Il en est du monde des esprits comme de l'univers
physique, o la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dpasser la hauteur du
lieu d'o les eaux sont d'abord descendues. Les grandes beauts
littraires correspondent  quelque chose, et c'est peut-tre
l'enthousiasme en art, qui est le critrium de la vrit. A supposer que
Ruskin se soit quelquefois tromp, comme critique, dans l'exacte
apprciation de la valeur d'une oeuvre, la beaut de son jugement erron
est souvent plus intressante que celle de l'oeuvre juge et correspond 
quelque chose qui, pour tre autre qu'elle, n'est pas moins prcieux.
Que Ruskin ait tort quand il dit que le _Beau Dieu_ d'Amiens dpassait
en tendresse sculpte ce qui avait t atteint jusqu'alors, bien que
toute reprsentation du Christ doive ternellement dcevoir l'esprance
que toute me aimante a mise en lui, et que ce soit M. Huysmans qui ait
raison quand il appelle ce mme _Dieu_ d'Amiens un belltre  figure
ovine c'est ce que nous ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu
de savoir. Je l'appelle une lgende, dit Ruskin, parlant de l'histoire
de saint Jrme. Qu'Hrakls ait jamais tu, saint Jrme jamais chri
la crature sauvage ou blesse est sans importance pour nous. Nous en
dirons autant de ceux des jugements artistiques de Ruskin dont on
contesterait la justesse. Que le _Beau Dieu_ d'Amiens soit ou non ce
qu'a cru Ruskin est sans importance pour nous. Comme Buffon a dit que
toutes les beauts intellectuelles qui s'y trouvent [dans un beau
style], tous les rapports dont il est compos, sont autant de vrits
aussi utiles et peut-tre plus prcieuses pour l'esprit public que
celles qui peuvent faire le fond du sujet, les vrits dont se compose
la beaut des pages de la _Bible_ sur le _Beau Dieu_ d'Amiens ont une
valeur indpendante de la beaut de cette statue, et Ruskin ne les
aurait pas trouves s'il en avait parl avec ddain, car l'enthousiasme
seul pouvait lui donner la puissance de les dcouvrir.

Jusqu'o cette me merveilleuse a fidlement reflt l'univers, et sous
quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se glisser
malgr tout au sein de sa sincrit intellectuelle, c'est ce qu'il ne
nous sera peut-tre jamais donn de savoir, et ce qu'en tous cas nous ne
pouvons chercher ici. Jusqu'o, a-t-il dit lui-mme, mon esprit a t
paralys par les chagrins et par les fautes de ma vie, jusqu'o aurait
pu aller ma connaissance si j'avais march plus fidlement dans la
lumire qui m'avait t dpartie, dpasse ma conjecture ou ma
confession. Quoi qu'il en soit, il aura t un de ces gnies dont
mme ceux d'entre nous qui ont reu  leur naissance les dons des fes
ont besoin pour tre initis  la connaissance et  l'amour d'une
nouvelle partie de la Beaut. Bien des paroles qui servent  nos
contemporains pour l'change des penses portent son empreinte, comme on
voit, sur les pices de monnaie, l'effigie du souverain du jour. Mort,
il continue  nous clairer, comme ces toiles teintes dont la lumire
nous arrive encore, et on peut dire de lui ce qu'il disait  la mort de
Turner: C'est par ces yeux, ferms  jamais au fond du tombeau, que des
gnrations qui ne sont pas encore nes verront la nature.




IV

P.-S.


Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se
glisser jusqu'au sein de sa sincrit intellectuelle... Voici ce que je
voulais dire: il y a une sorte d'idoltrie que personne n'a mieux
dfinie que Ruskin dans une page de _Lectures on Art_: 'a t, je
crois, non sans mlange de bien, sans doute, car les plus grands maux
apportent quelques biens dans leur reflux, 'a t, je crois, le rle
vraiment nfaste de l'art, d'aider  ce qui, chez les paens comme chez
les chrtiens--qu'il s'agisse du mirage des mots, des couleurs ou des
belles formes--doit vraiment dans le sens profond du mot s'appeler
idoltrie, c'est--dire le fait de servir avec le meilleur de nos coeurs
et de nos esprits quelque chre ou triste image que nous nous sommes
cre, pendant que nous dsobissons  l'appel prsent du Matre, qui
n'est pas mort, qui ne dfaille pas en ce moment, sous sa croix, mais
nous ordonne de porter la ntre[40]. Or, il semble bien qu' la base
mme de l'oeuvre de Ruskin,  la racine de son talent, on trouve
prcisment cette idoltrie. Sans doute il ne l'a jamais laiss
recouvrir compltement,--mme pour l'embellir,--immobiliser, paralyser
et finalement tuer, sa sincrit intellectuelle et morale. A chaque
ligne de ses oeuvres comme  tous les moments de sa vie, on sent ce
besoin de sincrit qui lutte contre l'idoltrie, qui proclame sa
vanit, qui humilie la beaut devant le devoir, ft-il inesthtique. Je
n'en prendrai pas d'exemples dans sa vie (qui n'est pas comme la vie
d'un Racine, d'un Tolsto, d'un Mterlinck, esthtique d'abord et morale
ensuite, mais o la morale fit valoir ses droits ds le dbut au sein
mme de l'esthtique--sans peut-tre s'en librer jamais aussi
compltement que dans la vie des Matres que je viens de citer). Elle
est assez connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les tapes, depuis
les premiers scrupules qu'il prouve  boire du th en regardant des
Titien jusqu'au moment o, ayant englouti dans les oeuvres
philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laisss son
pre, il se dcide  vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme
plus intrieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait
triomph), et le vritable duel entre son idoltrie et sa sincrit se
jouait non pas  certaines heures de sa vie, non pas dans certaines
pages de ses livres, mais  toute minute, dans ces rgions profondes,
secrtes, presque inconnues  nous-mmes, o notre personnalit reoit
de l'imagination les images, de l'intelligence les ides, de la mmoire
les mots, s'affirme elle-mme dans le choix incessant qu'elle en fait,
et joue en quelque sorte incessamment le sort de notre vie spirituelle
et morale. Dans ces rgions-l, il semble bien que le pch d'idoltrie
n'ait cess d'tre commis par Ruskin. Et au moment mme o il prchait
la sincrit, il y manquait lui-mme, non en ce qu'il disait, mais par
la manire dont il le disait. Les doctrines qu'il professait taient des
doctrines morales et non des doctrines esthtiques, et pourtant il les
choisissait pour leur beaut. Et comme il ne voulait pas les prsenter
comme belles mais comme vraies, il tait oblig de se mentir  lui-mme
sur la nature des raisons qui les lui faisaient adopter. De l une si
incessante compromission de la conscience, que des doctrines immorales
sincrement professes auraient peut-tre t moins dangereuses pour
l'intgrit de l'esprit que ces doctrines morales o l'affirmation n'est
pas absolument sincre, tant dicte par une prfrence esthtique
inavoue. Et le pch tait commis d'une faon constante, dans le choix
mme de chaque explication donne d'un fait, de chaque apprciation
donne sur une oeuvre, dans le choix mme des mots employs--et finissait
par donner  l'esprit qui s'y adonnait ainsi sans cesse une attitude
mensongre. Pour mettre le lecteur plus en tat de juger de l'espce de
trompe-l'oeil qu'est pour chacun et qu'tait videmment pour Ruskin
lui-mme, une page de Ruskin, je vais citer une de celles que je trouve
le plus belles et o ce dfaut est pourtant le plus flagrant. On verra
que si la beaut y est _en thorie_ (c'est--dire en apparence, le fond
des ides tait toujours dans un crivain l'apparence, et la forme, la
ralit) subordonne au sentiment moral et  la vrit, en ralit la
vrit et le sentiment moral y sont subordonns au sentiment esthtique,
et  un sentiment esthtique un peu fauss par ces compromissions
perptuelles. Il s'agit des _Causes de la dcadence de Venise_[41].

[Note 40: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux 
l'idoltrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolment, que
l o elle est place dans _Lectures on Art._ J'ai, du reste, donn plus
loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le dbut du dveloppement.]

[Note 41: Comment M. Barrs, lisant, dans un chapitre admirable de
son dernier livre, un snat idal de Venise, a-t-il omis Ruskin?
N'tait-il pas plus digne d'y siger que Lopold Robert ou Thophile
Gautier et n'aurait-il pas t l bien  sa place, entre Byron et
Barrs, entre Goethe et Chateaubriand?]

Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux
et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taills dans leur force
transparente et que ces arches furent pares des couleurs de l'iris. Un
message est dans leurs couleurs qui fut un jour crit dans le sang; et
un son dans les chos de leurs votes, qui un jour remplira la vote des
cieux: Il viendra pour rendre jugement et justice. La force de Venise
lui fut donne aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour de sa
destruction arriva lorsqu'elle l'et oubli; elle vint irrvocable,
parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais cit n'eut
une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude et sombre
sculpture remplissait leurs temples d'images confuses,  peine lisibles;
mais pour elle, l'art et les trsors de l'Orient avaient dor chaque
lettre, illumin chaque page, jusqu' ce que le Temple-Livre brillt au
loin comme l'toile des Mages. Dans d'autres villes, souvent les
assembles du peuple se tenaient dans des lieux loigns de toute
association religieuse, thtre de la violence et des bouleversements;
sur l'herbe du dangereux rempart, dans la poussire de la rue trouble,
il y eut des actes accomplis, des conseils tenus  qui nous ne pouvons
pas trouver de justification, mais  qui nous pouvons quelquefois donner
notre pardon. Mais les pchs de Venise, commis dans son palais ou sur
sa piazza, furent accomplis en prsence de la Bible qui tait  sa
droite. Les murs sur lesquels le livre de la loi tait crit n'taient
spars que par quelques pouces de marbre de ceux qui protgeaient les
secrets de ses conciles ou tenaient prisonnires les victimes de son
gouvernement. Et quand, dans ses dernires heures, elle rejeta toute
honte et toute contrainte, et que la grande place de la cit se remplit
de la folie de toute la terre, rappelons-nous que son pch fut d'autant
plus grand qu'il tait commis  la face de la maison de Dieu o
brillaient les lettres de sa loi.

Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passrent leur
chemin; et un silence les a suivis qui n'tait pas sans avoir t
prdit; car au milieu d'eux tous,  travers les sicles et les sicles
o s'taient entasss les vanits et les forfaits, ce dme blanc de
Saint-Marc avait prononc ces mots dans l'oreille morte de Venise:
Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en jugement[42].

[Note 42: _Stones of Venice_, I, IV,  LXXI. Dans tout le cours de
ce volume les rfrences aux _Stones of Venice_ sont donnes avec les
numros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Travellers
Edition.--Ce verset est tir de l'_Ecclsiaste_ (XII, 9).]

Or, si Ruskin avait t entirement sincre avec lui-mme, il n'aurait
pas pens que les crimes des Vnitiens avaient t plus inexcusables et
plus svrement punis que ceux des autres hommes parce qu'ils
possdaient une glise en marbre de toutes couleurs au lieu d'une
cathdrale en calcaire, parce que le palais des Doges tait  ct de
Saint-Marc au lieu d'tre  l'autre bout de la ville, et parce que dans
les glises byzantines le texte biblique au lieu d'tre simplement
figur comme dans la sculpture des glises du Nord est accompagn, sur
les mosaques, de lettres qui forment une citation de l'vangile ou des
prophties. Il n'en est pas moins vrai que ce passage des _Stones of
Venice_ est d'une grande beaut, bien qu'il soit assez difficile de se
rendre compte des raisons de cette beaut. Elle nous semble reposer sur
quelque chose de faux et nous avons quelque scrupule  nous y laisser
aller.

Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vrit. Il n'y a pas 
proprement parler de beaut tout  fait mensongre, car le plaisir
esthtique est prcisment celui qui accompagne la dcouverte d'une
vrit. A quel ordre de vrit peut correspondre le plaisir esthtique
trs vif que l'on prend  lire une telle page, c'est ce qu'il est assez
difficile de dire. Elle est elle-mme mystrieuse, pleine d'images  la
fois de beaut et de religion comme cette mme glise de Saint-Marc o
toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau Testament apparaissent sur
le fond d'une sorte d'obscurit splendide et d'clat changeant. Je me
souviens de l'avoir lue pour la premire fois dans Saint-Marc mme,
pendant une heure d'orage et d'obscurit o les mosaques ne brillaient
plus que de leur propre et matrielle lumire et d'un or interne,
terrestre et ancien auquel le soleil vnitien, qui enflamme jusqu'aux
anges des campaniles, ne mlait plus rien de lui; l'motion que
j'prouvais  lire l cette page, parmi tous ces anges qui
s'illuminaient des tnbres environnantes, tait trs grande et n'tait
pourtant peut-tre pas trs pure. Comme la joie de voir les belles
figures mystrieuses s'augmentait, mais s'altrait du plaisir en quelque
sorte d'rudition que j'prouvais  comprendre les textes apparus en
lettres byzantines  ct de leurs fronts nimbs, de mme la beaut des
images de Ruskin tait avive et corrompue par l'orgueil de se rfrer
au texte sacr. Une sorte de retour goste sur soi-mme est invitable
dans ces joies mles d'rudition et d'art o le plaisir esthtique peut
devenir plus aigu, mais non rester aussi pur. Et peut-tre cette page
des _Stones of Venice_ tait-elle belle surtout de me donner prcisment
ces joies mles que j'prouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme
l'glise byzantine, avait aussi dans la mosaque de son style
blouissant dans l'ombre,  ct de ses images sa citation biblique
inscrite auprs. N'en tait-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces
mosaques de Saint-Marc qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon
march de leur beaut artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus
que du plaisir. Encore le plaisir que leur didactisme donne  l'rudit
est-il goste, et le plus dsintress est encore celui que donne 
l'artiste cette beaut mprise ou ignore mme de ceux qui se
proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnrent par
surcrot.

Dans la dernire page de _la Bible d'Amiens_, vraiment sublime, le si
vous voulez vous souvenir de la promesse qui vous a t faite est un
exemple du mme genre. Quand, encore dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin
termine son morceau sur l'gypte en disant: Elle fut l'ducatrice de
Mose et l'Htesse du Christ[43], passe encore pour l'ducatrice de
Mose: pour duquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir t
_l'htesse_ du Christ, s'il ajoute de la beaut  la phrase, peut-il
vraiment tre mis en ligne de compte dans une apprciation motive des
qualits du gnie gyptien?

[Note 43: Chapitre III,  27.]

C'est avec mes plus chres impressions esthtiques que j'ai voulu lutter
ici, tchant de pousser jusqu' ses dernires et plus cruelles limites
la sincrit intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je fais, en
quelque sorte _dans l'absolu_, cette rserve gnrale moins sur les
oeuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la qualit de
leur beaut, il n'en est pas moins pour moi un des plus grands crivains
de tous les temps et de tous les pays. J'ai essay de saisir en lui,
comme en un sujet particulirement favorable  cette observation, une
infirmit essentielle  l'esprit humain, plutt que je n'ai voulu
dnoncer un dfaut personnel  Ruskin. Une fois que le lecteur aura bien
compris en quoi consiste cette idoltrie, il s'expliquera l'importance
excessive que Ruskin attache dans ses tudes d'art  la lettre des
oeuvres (importance dont j'ai signal, bien trop sommairement, une autre
cause dans la prface, voir plus haut page 65) et aussi cet abus des
mots irrvrent, insolent, et des difficults que nous serions
insolents de rsoudre, un mystre qu'on ne nous a pas demand
d'claircir (_Bible d'Amiens_, p. 239), que l'artiste se mfie de
l'esprit de choix, c'est un esprit insolent (_Modern Painters_)
l'abside pourrait presque paratre trop grande  un spectateur
irrvrent (_Bible d'Amiens_), etc., etc.,--et l'tat d'esprit qu'ils
rvlent. Je pensais  cette idoltrie (je pensais aussi  ce plaisir
qu'prouve Ruskin  balancer ses phrases en un quilibre qui semble
imposer  la pense une ordonnance symtrique plutt que le recevoir
d'elle[44]) quand je disais:

[Note 44: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce
dfaut, mais il me semble qu' travers ma traduction, si terne qu'elle
soit, le lecteur pourra percevoir comme  travers le verre grossier mais
brusquement illumin d'un aquarium, le rapt rapide mais visible que la
phrase fait de la pense, et la dperdition immdiate que la pense en
subit.]

Sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu malgr
tout se glisser au sein de sa sincrit intellectuelle c'est ce que je
n'ai pas  chercher. Mais j'aurais d, au contraire, le chercher et
pcherais prcisment par idoltrie, si je continuais  m'abriter
derrire cette formule essentiellement ruskinienne[45] de respect. Ce
n'est pas que je mconnaisse les vertus du respect, il est la condition
mme de l'amour. Mais il ne doit jamais, l o l'amour cesse, se
substituer  lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer
de confiance. Ruskin aurait d'ailleurs t le premier  nous approuver
de ne pas accorder  ses crits, une autorit infaillible; puisqu'il la
refusait mme aux critures Saintes. Il n'y a pas de forme de langage
humain o l'erreur n'ait pu se glisser (_Bible d'Amiens_, III, 49).
Mais l'attitude de la rvrence qui croit insolent d'claircir un
mystre lui plaisait. Pour en finir avec l'idoltrie et tre plus
certain qu'il ne reste l-dessus entre le lecteur et moi aucun
malentendu, je voudrais faire comparatre ici un de nos contemporains
les plus justement clbres (aussi diffrent d'ailleurs de Ruskin qu'il
se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres, laisse
paratre ce dfaut et, pouss  un tel excs qu'il est plus facile chez
lui de le reconnatre et de le montrer, sans avoir plus besoin de tant
s'appliquer  le grossir. Il est quand il parle
afflig--dlicieusement--d'idoltrie. Ceux qui l'ont une fois entendu
trouveront bien grossire une imitation o rien ne subsiste de son
agrment, mais sauront pourtant de qui je vous parler, qui je prends ici
pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnat avec admiration dans
l'toffe o se drape une tragdienne, le propre tissu qu'on voit sur _la
Mort_ dans _le Jeune homme et la Mort_, de Gustave Moreau, ou dans la
toilette d'une de ses amies: la robe et la coiffure mmes que portait
la princesse de Cadignan le jour o elle vit d'Arthez pour la premire
fois. Et en regardant la draperie de la tragdienne ou la robe de la
femme du monde, touch par la noblesse de son souvenir il s'crie:
C'est bien beau! non parce que l'toffe est belle, mais parce qu'elle
est l'toffe peinte par Moreau ou dcrite par Balzac et qu'ainsi elle
est  jamais sacre... aux idoltres. Dans sa chambre vous verrez,
vivants dans un vase ou peints  fresque sur le mur par des artistes de
ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur mme qu'on voit
reprsente  la Madeleine de Vzelay. Quant  un objet qui a appartenu
 Baudelaire,  Michelet,  Hugo, il l'entoure d'un respect religieux.
Je gote trop profondment et jusqu' l'ivresse les spirituelles
improvisations o le plaisir d'un genre particulier qu'il trouve  ces
vnrations conduit et inspire notre idoltre pour vouloir le chicaner
l-dessus le moins du monde.

[Note 45: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera
souvent des formules analogues.]

Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable
causeur--et l'auditeur qui se laisse faire--ne pchent pas galement par
insincrit; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle les
instruments de la passion, il est sacrilge d'en faire prsent  une
personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait t
habite par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous
renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement
que pour lui faire un compliment esthtique, prfrer une personne parce
qu'elle s'appellera Bathilde comme l'hrone de Lucien Leuwen?

La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac
parce qu'elle donne une ide de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous
fait connatre l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et
quelques-uns de ses secrets. Mais une fois dpouille de l'esprit qui
est en elle, elle n'est plus qu'un signe dpouill de sa signification,
c'est--dire rien; et continuer  l'adorer, jusqu' s'extasier de la
retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est l proprement de
l'idoltrie. C'est le pch intellectuel favori des artistes et auquel
il en est bien peu qui n'aient succomb. _Flix culpa!_ est-on tent de
dire en voyant combien il a t fcond pour eux en inventions
charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent pas sans avoir
lutt. Il n'est pas dans la nature de forme particulire, si belle
soit-elle, qui vaille autrement que par la part de beaut infinie qui a
pu s'y incarner: pas mme la fleur du pommier, pas mme la fleur de
l'pine rose. Mon amour pour elles est infini et les souffrances (hay
fever) que me cause leur voisinage me permettent de leur donner chaque
printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas  la porte de tous.
Mais mme envers elles, envers elles si peu littraires, se rapportant
si peu  une tradition esthtique, qui ne sont pas la fleur mme qu'il
y a dans tel tableau du Tintoret, dirait Ruskin, ou dans tel dessin de
Lonard, dirait notre contemporain (qui nous a rvl entre tant
d'autres choses, dont chacun parle maintenant et que personne n'avait
regardes avant lui--les dessins de l'Acadmie des Beaux-Arts de Venise)
je me garderai toujours d'un culte exclusif qui s'attacherait en elles 
autre chose qu' la joie qu'elles nous donnent, un culte au nom de qui,
par un retour goste sur nous-mmes, nous en ferions nos fleurs, et
prendrions soin de les honorer en ornant notre chambre des oeuvres d'art
o elles sont figures. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau
parce que l'artiste aura peint au premier plan une aubpine, bien que je
ne connaisse rien de plus beau que l'aubpine, car je veux rester
sincre et que je sais que la beaut d'un tableau ne dpend pas des
choses qui y sont reprsentes. Je ne collectionnerai pas les images de
l'aubpine. Je ne vnre pas l'aubpine, je vais la voir et la respirer.
Je me suis permis cette courte incursion--qui n'a rien d'une
offensive--sur le terrain de la littrature contemporaine, parce qu'il
me semblait que les traits d'idoltrie en germe chez Ruskin
apparatraient clairement au lecteur ici o ils sont grossis et d'autant
plus qu'ils y sont aussi diffrencis. Je prie en tout cas notre
contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de
penser qu'il a t fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit,
arriver aux dernires limites de la sincrit avec moi-mme, pour faire
 Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue pour lui,
cette partie fragile. Or non seulement un partage avec Ruskin n'a rien
du tout qui dshonore, mais encore je ne pourrai jamais trouver d'loge
plus grand  faire  ce contemporain que de lui avoir adress le mme
reproche qu' Ruskin. Et si j'ai eu la discrtion de ne pas le nommer,
je le regrette presque. Car, lorsqu'on est admis auprs de Ruskin,
ft-ce dans l'attitude du donateur; et pour soutenir seulement son livre
et aider  y lire de plus prs, on n'est pas  la peine mais 
l'honneur.

Je reviens  Ruskin. Cette idoltrie et ce qu'elle mle parfois d'un peu
factice aux plaisirs littraires les plus vifs qu'il nous donne, il me
faut descendre jusqu'au fond de moi-mme pour en saisir la trace, pour
en tudier le caractre, tant je suis aujourd'hui habitu  Ruskin.
Mais elle a d me choquer souvent quand j'ai commenc  aimer ses
livres, avant de fermer peu  peu les yeux sur leurs dfauts, comme il
arrive dans tout amour. Les amours pour les cratures vivantes ont
quelquefois une origine vile qu'ils purent ensuite. Un homme fait la
connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider  atteindre un but
tranger  elle-mme. Puis une fois qu'il la connat il l'aime pour
elle-mme, et lui sacrifie sans hsiter ce but qu'elle devait seulement
l'aider  atteindre. A mon amour pour les livres de Ruskin se mla ainsi
 l'origine quelque chose d'intress, la joie du bnfice intellectuel
que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux premires pages que je
lus, sentant leur puissance et leur charme, je m'efforai de n'y pas
rsister, de ne pas trop discuter avec moi-mme, parce que je sentais
que si un jour le charme de la pense de Ruskin se rpandait pour moi
sur tout ce qu'il avait touch, en un mot si je m'prenais tout  fait
de sa pense, l'univers s'enrichirait de tout ce que j'ignorais
jusque-l, des cathdrales gothiques, et de combien de tableaux
d'Angleterre et d'Italie qui n'avaient pas encore veill en moi ce
dsir sans lequel il n'y a jamais de vritable connaissance. Car la
pense de Ruskin n'est pas comme la pense d'un Emerson par exemple qui
est contenue tout entire dans un livre, c'est--dire un quelque chose
d'abstrait, un pur signe d'elle-mme, L'objet auquel s'applique une
pense comme celle de Ruskin et dont elle est insparable n'est pas
immatriel, il est rpandu  et l sur la surface de la terre. Il faut
aller le chercher l o il se trouve,  Pise,  Florence,  Venise,  la
National Gallery,  Rouen,  Amiens, dans les montagnes de la Suisse.
Une telle pense qui a un autre objet qu'elle-mme, qui s'est ralise
dans l'espace, qui n'est plus la pense infinie et libre, mais limite
et assujettie, qui s'est incarne en des corps de marbre sculpt, de
montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-tre moins divine
qu'une pense pure. Mais elle nous embellit davantage l'univers, ou du
moins certaines parties individuelles, certaines parties nommes, de
l'univers, parce qu'elle y a touch, et qu'elle nous y a initis en nous
obligeant, si nous voulons les comprendre,  les aimer.

Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup  mes yeux un
prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle importance
aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient charges
d'une valeur plus grande mme que celle de la vie. Ce fut  la lettre et
dans une circonstance o je croyais mes jours compts; je partis pour
Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, toucher, voir
incarnes, en des palais dfaillants mais encore debout et roses, les
ides de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen ge. Quelle
importance, quelle ralit peut avoir aux yeux de quelqu'un qui bientt
doit quitter la terre, une ville aussi spciale, aussi localise dans le
temps, aussi particularise dans l'espace que Venise et comment les
thories d'architecture domestique que j'y pouvais tudier et vrifier
sur des exemples vivants pouvaient-elles tre de ces vrits qui
dominent la mort, empchent de la craindre, et la font presque
aimer[46]? C'est le pouvoir du gnie de nous faire aimer une beaut,
que nous sentons plus relle que nous, dans ces choses qui aux yeux des
autres sont aussi particulires et aussi prissables que nous-mme.

[Note 46: Renan.]

Le Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit du pote,
n'est pas trs vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aime. En un
certain sens, et quelles que puissent tre, mme sur ce terrain de la
posie, les magnifiques revanches qu'il nous prpare, l'amour nous
dpotise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que le tapis
des beaux pieds d'enfant de sa matresse, la nature n'est plus que son
temple. L'amour qui nous fait dcouvrir tant de vrits psychologiques
profondes, nous ferme au contraire au sentiment potique de la
nature[47], parce qu'il nous met dans des dispositions gostes (l'amour
est au degr le plus lev dans l'chelle des gosmes, mais il est
goste encore) o le sentiment potique se produit difficilement.
L'admiration pour une pense au contraire fait surgir  chaque pas la
beaut parce qu' chaque moment elle en veille le dsir. Les personnes
mdiocres croient gnralement que se laisser guider ainsi par les
livres qu'on admire, enlve  notre facult de juger une partie de son
indpendance. Que peut vous importer ce que sent Ruskin: Sentez par
vous-mme. Une telle opinion repose sur une erreur psychologique dont
feront justice tous ceux qui, ayant accept ainsi une discipline
spirituelle, sentent que leur puissance de comprendre et de sentir en
est infiniment accrue, et leur sens critique jamais paralys. Nous
sommes simplement alors dans un tat de grce o toutes nos facults,
notre sens critique aussi bien que les autres, sont accrues. Aussi cette
servitude volontaire est-elle le commencement de la libert. Il n'y a
pas de meilleure manire d'arriver  prendre conscience de ce qu'on sent
soi-mme que d'essayer de recrer en soi ce qu'a senti un matre. Dans
cet effort profond c'est notre pense elle-mme que nous mettons, avec
la sienne, au jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des
buts: il y a longtemps qu'on a perc  jour le sophisme de la libert
d'indiffrence. C'est  un sophisme tout aussi naf qu'obissent sans le
savoir les crivains qui font  tout moment le vide dans leur esprit,
croyant le dbarrasser de toute influence extrieure, pour tre bien
srs de rester personnels. En ralit les seuls cas o nous disposons
vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux o nous ne croyons
pas faire oeuvre d'indpendance, o nous ne choisissons pas
arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du romancier, la vision
du pote, la vrit du philosophe s'imposent  lui d'une faon presque
ncessaire, extrieure pour ainsi dire  sa pense. Et c'est en
soumettant son esprit  rendre cette vision,  approcher de cette vrit
que l'artiste devient vraiment lui-mme.

[Note 47: Il me restait quelque inquitude sur la parfaite justesse
de cette ide, mais qui me fut bien vite te par le seul mode de
vrification qui existe pour nos ides, je veux dire la rencontre
fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, o je venais
d'crire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux Mondes_, les
vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On verra que,
sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrs  Combourg, mis
mes pas dans les pas du gnie:

       Enfants, regardez Dieu toutes les plaines rondes;
       La capucine avec ses abeilles autour;
       Regardez bien l'tang, les champs, avant l'amour;
       Car, aprs, l'on ne voit plus jamais rien du monde.
       Aprs l'on ne voit plus que son coeur devant soi;
       On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;
       On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on coute
       Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.
]

Mais en parlant de cette passion, un peu factice au dbut, si profonde
ensuite que j'eus pour la pense de Ruskin, je parle  l'aide de la
mmoire et d'une mmoire glace qui ne se rappelle que les faits, mais
du pass profond ne peut rien ressaisir. C'est seulement quand
certaines priodes de notre vie sont closes  jamais, quand, mme dans
les heures o la puissance et la libert nous semblent donnes, il nous
est dfendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous sommes
incapables de nous remettre mme pour un instant dans l'tat o nous
fmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous nous refusons
 ce que de telles choses soient entirement abolies. Nous ne pouvons
plus les chanter, pour avoir mconnu le sage avertissement de Goethe,
qu'il n'y a de posie que des choses que l'on sent encore. Mais ne
pouvant rveiller les flammes du pass, nous voulons du moins recueillir
sa cendre. A dfaut d'une rsurrection dont nous n'avons plus le
pouvoir, avec la mmoire glace que nous avons garde de ces choses,--la
mmoire des faits qui nous dit: tu tais tel sans nous permettre de le
redevenir, qui nous affirme la ralit d'un paradis perdu au lieu de
nous le rendre dans un souvenir,--nous voulons du moins le dcrire et en
constituer la science. C'est quand Ruskin est bien loin de notre pense
que nous traduisons ses livres et tchons de fixer dans une image
ressemblante les traits de sa pense. Aussi ne connatrez-vous pas les
accents de notre foi ou de notre amour, et c'est notre pit seule que
vous apercevrez  et l, froide et furtive, occupe, comme la Vierge
Thbaine,  restaurer un tombeau.

                                                    MARCEL PROUST.





       NOS PRES NOUS ONT DIT

       ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRTIENT
       POUR LES GARONS ET LES FILLES
       QUI ONT T TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX

       PAR

       JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.

       TUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, A OXFORD
       ET MEMBRE HONORAIRE DE CORPUS CHRISTI COLLEGE, A OXFORD


       LA BIBLE D'AMIENS




PRFACE


1. Le projet longtemps abandonn dont les pages suivantes sont comme un
premier essai de ralisation a t repris  la requte d'une jeune
gouvernante anglaise, qui me demandait d'crire quelques tudes
d'histoire dont ses lves pussent recueillir quelque utilit, le fruit
des documents historiques mis  leur disposition par les modernes
systmes d'ducation n'tant pour eux que peine et qu'ennui.

Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en
devient un, il devra le dire lui-mme: comme prface, je ne dsire pas
crire plus que ceci, d'autant que quelques rcents vnements de
l'histoire d'Angleterre--en ce moment prsents  la
mmoire--appellent--si bref soit-il--un commentaire immdiat.

On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en
jouant _God Save the Queen_. Et tant  ma connaissance, comme je l'ai
dclar au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces
derniers temps, appel plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique,
le plus ferme conservateur d'Angleterre[48], je suis dispos  discuter
srieusement la question de savoir si le service pour lequel on avait
command les Queen's Guards cadre d'une manire quelconque avec ce qu'on
peut appeler leur mission.

[Note 48: Cf., dans _Arrows of the chace_, la rponse que fait
Ruskin  des tudiants et que cite M. de la Sizeranne: Si vous aviez
jamais lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne
me soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux
vieilles cornemuses, mais que je hais tout libralisme comme je hais
Beelzbuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul dsormais en
Angleterre, pour Dieu et la Reine!--(Note du Traducteur.)]

Mes propres notions de Conservateur sur le rle des Queen's Guards,
c'est qu'ils doivent protger le trne et la vie de la Reine si l'un ou
l'autre tait menac par un ennemi domestique ou tranger, mais non
qu'ils aient  se substituer  la force inefficace de sa police pour
l'excution de ses lois domiciliaires.

2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer
l'excution en jouant _Dieu sauve la Reine_ se trouvent par hasard tre
prcisment contraires  la loi de ce Dieu Sauveur, et par consquent
telle que, en aucune dure de temps, aucune quantit de Reines ou
d'hommes de la Reine que ce soit ne _pourraient_ les excuter. Ce qui
est une question sur laquelle, depuis dix ans, je m'efforce d'appeler
l'attention des Anglais--assez inutilement jusqu'ici; et je n'ajouterai
rien  prsent  tout ce que j'ai dj dit  ce sujet. Mais il vient
prcisment de paratre un livre d'un officier anglais qui, s'il n'avait
pas t autrement et plus activement occup, non seulement aurait pu
crire tous mes livres sur le paysage et la peinture, mais encore est
singulirement d'accord avec moi (Dieu sait de quel petit nombre
d'Anglais je puis en dire autant  prsent) sur les sujets qui regardent
la sret de la Reine et l'honneur de la nation. De ce livre: _Au loin:
Nouveaux rcits de voyage_, diffrents passages seront donns plus loin
dans mes notes terminales. Aussi je me contenterai, comme fin  ma
Prface, de citer les paroles mmorables que le colonel Butler lui-mme
cite, et qui furent prononces au Parlement anglais par son dernier
leader Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec
honneur et succs[49].

[Note 49: Cf., dans _Unto this last_, pour dsigner le roi Salomon,
un marchand juif, ayant de gros intrts dans le commerce avec la cte
d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus considrables
de son temps, rput aussi pour sa grande sagesse pratique. (_Unto this
last_, III,  42.)--(Note du Traducteur.)]

3. Le duc de Wellington dit: Vos Seigneuries savent dj que des
contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier
 mon commandement  diffrentes priodes de la guerre--guerre
entreprise dans le but exprs de sauvegarder les florissantes
institutions et l'indpendance du pays--la moiti au moins taient
catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce
fait, je suis sr que tout autre loge est inutile. Vos Seigneuries
savent bien pendant quelle longue priode et dans quelles circonstances
difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du dluge qui
engloutit les trnes et dtruisit les institutions de tous les autres
peuples,--comment ils gardrent vivante l'unique tincelle de libert
qui n'ait pas t teinte en Europe.

My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous
notre fire supriorit dans la carrire des armes, et que je suis
personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon
front.

Nous devons reconnatre, My Lords, que sans le sang catholique et la
valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la victoire, et
que les talents militaires les plus levs eussent t dpenss en
vain.

Que ces nobles paroles de dlicate justice soient pour mes jeunes
lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait tre. Il
leur a t dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est
louange[50]. Il en est ainsi de toute Histoire fidle, et de toute haute
Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne sont
chacune qu'une partie de la Sagesse Cleste qui ne voit pas comme voit
l'homme, mais avec une ternelle charit; et parce qu'elle ne se rjouit
pas de l'Iniquit,  cause de cela elle se rjouit de la Vrit[51].

[Note 50: _Laws of Fesols_, I, 1-6. Cf. le commentaire et la
conscration dernire de ces paroles  la fin des _Peintres modernes_:

Toute la substance de ces paroles passionnes de ma jeunesse fut
condense plus tard en cet aphorisme donn vingt ans aprs dans mes
confrences inaugurales d'Oxford: Tout grand art est louange et sur
cet aphorisme, la maxime plus hardie fonde: Bien loin que l'art soit
immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie
sans le travail est pch, le travail sans art brutalit (j'oublie les
mots, mais c'est leur sens); et maintenant, crivant sous la paix sans
nuages des neiges de Chamounix ce qui doit tre vraiment les mots
suprmes de ce livre qu'inspira leur beaut et que guida leur force, je
puis, d'un coeur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais t
jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est--dire que la
connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas vers la
connaissance des choses qui sont dignes d'tre aimes, et que les lois,
la vie et la joie de la beaut dans l'univers matriel de Dieu sont des
parties aussi ternelles et aussi sacres de sa cration, que dans le
monde des mes la vertu, et dans le monde des anges la louange
(Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, _Modern Painters_: t. V,
_Epilogue_, p. 390).--(Note du Traducteur.)]

[Note 51: Allusion  I Corinthiens, XIII, 6.--(Note du Traducteur.)]

Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et
des vices, c'est Hcate qui l'enseigne, non Athn. Et de toute sagesse,
celle du politique principalement doit consister dans cette divine
prudence; il n'est pas en effet toujours ncessaire aux hommes de
connatre les vertus de leurs amis ou de leurs matres, puisque l'ami
les manifestera, et le matre les appliquera. Mais malheur  la nation
trop cruelle pour chrir la vertu de ses sujets et trop lche pour
reconnatre celle de ses ennemis!




CHAPITRE PREMIER

AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE[52]


L'intelligent voyageur anglais, dans ce sicle fortun pour lui, sait
que,  mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin
de fer importante[53] o son train, ralentissant son allure, le roule
avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus
 l'entre de chaque grande gare franaise, afin de rappeler par des
sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation.
Il se souvient aussi probablement que,  cette halte, au milieu de son
voyage, il y a un buffet bien servi o il a le privilge de dix minutes
d'arrt. Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix
minutes d'arrt lui sont accordes  moins de minutes de marche de la
grande place d'une ville qui a t un jour la Venise de la France. En
laissant de ct les les des lagunes, la Reine des Eaux de la France
tait  peu prs aussi large que Venise elle-mme; et traverse non par
de longs courants de mare montante et descendante[54], mais par onze
beaux cours d'eau  truites (dont quatre ou cinq sont  peu prs aussi
larges, chacun, que notre Wandle dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac
Walton)[55], qui se runissant de nouveau aprs qu'ils ont tourbillonn
 travers ses rues, sont bords comme ils descendent (non guables
except quand les deux Edouards les traversrent la veille de Crcy)
vers les sables de Saint-Valry, par des bois de tremble et des bouquets
de peupliers[56] dont la grce et l'allgresse semblent jaillir de
chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: Erit
tanquam lignum quod plantatum est secus decursus aquarum.

[Note 52: L'minent rudit, M. Charles Newton Scott, veut bien
m'crire qu'il voit dans ce titre _By the river of waters_ une citation
du _Cantique des Cantiques_, V, 2 (Tes yeux sont comme des colombes) au
bord des ruisseaux.--(Note du Traducteur.)]

[Note 53: Cf. avec _Prterita_:

Vers le moment de l'aprs-midi o le moderne voyageur fashionable,
parti par le train du matin de Charing Cross pour Paris, Nice et
Monte-Carlo, s'est un peu remis des nauses de sa traverse, et de
l'irritation d'avoir eu  se battre pour trouver des places  Boulogne,
et commence  regarder  sa montre pour voir  quelle distance il est du
buffet d'Amiens, il est expos au dsappointement et  l'ennui d'un
arrt inutile du train  une gare sans importance o il lit le nom:
Abbeville.

Au moment o le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se soucie
de lever pour un instant les yeux de son journal, deux tours carres que
dominent les peupliers et les osiers du sol marcageux qu'il traverse.
Il est probable que ce coup d'oeil est tout ce qu'il souhaitera jamais
leur accorder d'attention; et je ne sais gure jusqu' quel point je
pourrai arriver  faire comprendre au lecteur, mme le plus sympathique,
l'influence qu'elles ont eue sur ma propre vie.

Je dois ici, d'avance, dire au lecteur qu'il y a eu, en somme, trois
centres de la pense de ma vie: Rouen, Genve et Pise.

C'est en 1835 que je vis pour la premire fois Rouen et Venise--Pise
seulement en 1840--et je ne pus comprendre la puissance complte d'aucun
de ces trois grands spectacles que beaucoup plus tard. Mais, pour
Abbeville, qui est comme la prface et l'interprtation de Rouen,
j'tais dj alors en tat de la comprendre et je sentis qu'il y avait
l, pour moi accs immdiat dans un travail sain et dans la joie.

... Mes bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes.
Mais comme plaisir joyeux et sans mlange, arriver en vue d'Abbeville
par une belle aprs-midi d't, sauter  terre dans la cour de l'htel
de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir Saint-Wulfran avant
que le soleil ait quitt les tours, sont des choses pour lesquelles il
faut chrir le pass jusqu' la fin. De Rouen et de sa cathdrale ce que
j'ai  dire trouvera place, si les jours me sont donns, dans _Nos Pres
nous ont dit_. (_Prterita_, I, IX,  177, 180, 181.)--(Note du
Traducteur.)]

[Note 54: Cf. _Prterita_, l'impression des lents courants de mare
montante et descendante le long des marches de l'htel Danielli.--(Note
du Traducteur.)]

[Note 55: Isaac Walton, clbre pcheur de la Dove, n en 1593 
Strafford, mort en 1683, qui a crit notamment _le Parfait pcheur  la
ligne_ (Londres, 1653).--(Note du Traducteur.)]

[Note 56: Dj, dans _Modern Painters_, il est question de la
simplicit sereine et de la grce des peupliers d'Amiens (_Modern
Painters_, IV, V, 20), Le IVe volume des _Modern Painters_ est de
1855.--(Note du Traducteur.)]

Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom  la beaut de
ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une
ouvrire, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,
en bois, en ivoire; elle tait habile comme une gyptienne dans le
tissage des fines toiles de lin, et mariait les diffrentes couleurs
dans ses ouvrages d'aiguille avec la dlicatesse des filles de Juda. Et
de ceux-l, les fruits de ses mains qui la clbraient dans ses propres
portes, elle envoyait aussi une part aux nations trangres et sa
renomme se rpandait dans tous les pays.

Un rglement de l'chevinage du 12 avril 1566 montre qu'on fabriquait 
cette poque du velours de toutes couleurs pour meubles, des colombettes
 grands et petits carreaux, des burailles croises qu'on expdiait en
Allemagne, en Espagne, en Turquie et en Barbarie[57]!

[Note 57: M. H. Dusevel, _Histoire de la ville d'Amiens_, Amiens,
Caron et Lambert, 1848, p. 305.--(Note de l'Auteur.)]

Velours de toutes couleurs, colombettes irises comme des perles (je me
demande ce qu'elles pouvaient tre?) et envoyes pour lutter contre les
tapis bigarrs du Turc et briller sur les tours arabesques de
Barbarie[58]! N'est-ce pas l une priode de l'ancienne vie provinciale
picarde faite pour exciter l'intrt d'un voyageur anglais intelligent?

[Note 58: Carpaccio, lorsque, reprsentant une fte dans une ville,
il veut donner une impression de grande splendeur, a recours aux
draperies dployes aux fentres.--(Note de l'Auteur.)

Dans aucune des deux grandes tudes que Ruskin a consacres  Carpaccio
(_Guide de l'Acadmie des Beaux Arts  Venise_ et dans _le Repos de
Saint-Marc, l'Autel des Esclaves_), je n'ai trouv cette remarque. Ceci
vient  l'appui de ce que je dis dans l'introduction, p. 60 et 61 de ce
volume. Je n'ai pas souvenir qu'il en soit question non plus dans les
pages de _Fors Clavigera_ consacres  Carpaccio (_Fors Clavigera_,
lettre 71.)--(Note du Traducteur.)]

Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici prs de la
Somme? Pourquoi une petite fille franaise pouvait-elle ainsi se dire la
soeur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?

Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu
faire de mme? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la porte
de Calais  la gare d'Amiens distingu quoi que ce ft au bord de la mer
ou dans l'intrieur des terres qui paraisse particulirement favorable 
un projet artistique ou  une entreprise commerciale? Il a vu lieue par
lieue se drouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous avons nos
sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des plaines de
tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas prives non
plus nos industries cossaises et irlandaises. Il a vu se dresser des
falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive oppose la perfide
Albion ne luit pas moins blanche au-del du bleu. Il a vu des eaux pures
sourdre du rocher neigeux, mais les ntres sont-elles moins brillantes 
Croydon,  Guildford et  Winchester? Et cependant personne n'a jamais
entendu parler de trsors envoys des sables de Solway aux Africains; ni
que les architectes de Romsay eurent pu donner des leons de couleurs
aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc dans l'air ou le sol de ce
pays, dans la lumire de ses toiles ou de son soleil qui ait pu mettre
cette flamme dans les yeux de la petite Aminoise en cape blanche au
point de la rendre capable de rivaliser elle-mme avec Pnlope[59].

[Note 59: Le nom de Pnlope, voqu ici  propos d'une petite
Picarde, l'est dans _The Story of Arachn_  propos d'une ouvrire
normande. Arachn tait une jeune fille lydienne d'une pauvre famille.
Et comme devraient faire toutes les jeunes filles, elle avait appris 
filer et  tisser, et non pas seulement  tisser et  tricoter de bons
vtements solides mais  les couvrir d'images, comme vous le savez, on
dit que Pnlope en a tisses, ou comme celles que la reine de notre
propre Guillaume le Conqurant broda. Desquelles il ne subsiste plus que
celles de Bayeux en Normandie, connues du monde entier sous le nom de
_la Tapisserie de Bayeux. (Verona and other lectures,_ II, _The Story
of Arachn_,  18.)--(Note du Traducteur.)]

4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps 
perdre  aucune de ces questions. Mais, s'il a achet son sandwich au
jambon et s'il est prt pour le: En voiture, Messieurs! peut-tre
pourra-t-il condescendre  couter pour un instant un flneur qui ne
gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut
la peine d'tre regard tandis que le train s'loigne lentement de la
gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration
respectueuse qu'un Anglais est oblig d'accorder  de tels spectacles,
les hangars  charbons et les remises pour les wagons de la station
elle-mme, s'tendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs
pendant  peu prs un quart de mille hors de la cit; et puis, juste au
moment o le train reprend toute sa vitesse, sous une chemine en forme
de tour dont il ne peut gure voir que le sommet, mais par l'ombre
paisse de la fume de laquelle il sera envelopp, il _pourra_ voir,
s'il veut risquer sa tte intelligente hors de la portire et regarder
en arrire, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sr de mon
compte  une unit prs) chemines semblables, toutes fumant de mme,
toutes pourvues des mmes ouvrages oblongs, de murs en brique brune avec
d'innombrables embrasures de fentres noires et carres. Mais, au milieu
de ces cinquante choses leves qui fument, il en verra une, un peu plus
leve que toutes, et plus dlicate, qui ne fume pas[60]; et au milieu
de ces cinquante amas de murs nus enfermant des travaux et sans doute
des travaux profitables et honorables pour la France et pour le monde,
il verra un amas de murs non pas nus mais trangement travaills par les
mains d'hommes insenss d'il y a bien longtemps dans le but d'enfermer
ou de produire non pas un travail profitable en quoi que ce soit mais
un: L est l'oeuvre de Dieu; afin que vous croyiez en Celui qu'Il a
envoy[61].

[Note 60: Vos chemines d'usines, combien plus hautes et plus
aimes que les flches des cathdrales (_Crown of wild olive_, XIe
Confrence).--(Note du Traducteur.)]

[Note 61: Saint Jean, VI, 29.--(Note du Traducteur.)]

5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son voeu de
plerinage  Paris--ou n'importe o un autre Dieu peut l'envoyer--je
supposerai que un ou deux intelligents garons d'ton, ou une jeune
Anglaise pensante, peuvent avoir le dsir de venir tranquillement avec
moi jusqu' cet endroit d'o l'on domine la ville, et de rflchir  ce
que l'difice inutilitaire,--dirons-nous aussi inutile?--et son minaret
sans fume peuvent peut-tre signifier.

Je l'ai appel minaret, faute d'un meilleur mot anglais.
Flche--arrow--est son nom exact; s'vanouissant dans l'air vous ne
savez  quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme,
elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle
flche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but,
dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domicilis?
Elle et l'difice d'o elle s'lve, qu'ont-ils signifi un jour? Quelle
signification gardent-ils encore en eux-mmes pour vous ou pour les
habitants d'alentour qui ne lvent jamais les yeux sur eux, quand ils
passent auprs?

[Note 62: Cf. la description de la tour de l'glise de Calais
(_Modern Painters_, V, I,  2 et 3.)--(Note du Traducteur.)]

Si nous nous mettions d'abord  apprendre comment ils sont venus l.

6. A la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la
plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de bl qui la
dominent, taient habits par une race enseigne par les Druides, de
penses et de moeurs assez farouches, mais place sous le gouvernement de
Rome et s'accoutumant graduellement  entendre les noms et dans une
certaine mesure  confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les
trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent
le nom d'aucun autre Dieu.

Trois cents ans! et ni aptres ni hritiers de leur apostolat ne sont
encore alls  travers le monde prcher l'vangile  toutes les
cratures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant encore
 Pomone pour les pommes,  Silvanus pour les glands,  Crs pour le
pain,  Proserpine pour le repos, n'avait d'autre esprance que celle de
la bndiction de la saison par les Dieux de la moisson et ne craignait
aucune colre ternelle de la Reine de la mort[63].

[Note 63: Cf., dans _Queen of the Air_ (I, 11), Proserpine appele
la Reine du Destin.--(Note du Traducteur.)]

Mais,  la fin, trois cents annes tant venues et passes, en l'an du
Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixime jour des
ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.

7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en
franais--c'est celui-l qu'il faut nous rappeler ici en Picardie:
Firmin, pas Firminius; de mme que Denis, non Dyonisius; venant de
l'tendue--personne ne nous dit de quelle partie de l'tendue. Mais reu
avec une accueillante surprise par les Aminois paens qui le
virent--quarante jours--un grand nombre de jours pouvons-nous
lire--prchant agrablement et enchanant aux voeux du baptme mme des
gens de la bonne socit; et cela dans des proportions telles, qu' la
fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les prtres de
Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde sens dessus
dessous. Et le dernier des quarante jours--ou du nombre indfini de
jours signifi par quarante--il a la tte tranche, comme il sied aux
martyrs de l'avoir, et le rle de son tre mortel est termin.

La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez
d'autant plus aisment. Les Aminois la retinrent avec tant de soin, que
douze cents ans aprs, au XIIe sicle, ils jugrent bon de sculpter et
de peindre les quatre tableaux en pierre, numro 1, 2, 3 et 4 de notre
premire photographie du choeur: scne Ire, _Saint Firmin arrivant_;
scne IIe, _Saint Firmin prchant_; scne IIIe, _Saint Firmin
baptisant_; et scne IVe, _Saint Firmin dcapit_, par un bourreau avec
des jambes trs rouges, et un chien qui l'accompagne du genre du chien
dans _Faust_, duquel nous pourrons avoir  reparler tout  l'heure[64].

[Note 64: En ralit, Ruskin ne parlera plus de cette clture
extrieure du choeur, sauf, sous forme de simple allusion, au IVe
chapitre. Mais vous pourrez en lire une superbe description aux pages
400 et 401 de _la Cathdrale_ de M. Huysmans. Nous n'avons pas
malheureusement la place de la reproduire ici. M. Huysmans qui a vou
une dvotion toute particulire  Notre-Dame de Chartres reconnat
pourtant que la clture du choeur est beaucoup plus belle  Amiens qu'
Chartres.--(Note du Traducteur.)]

8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle
est connue depuis ces temps reculs, son corps fut reu et enterr par
un snateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie,
vis--vis de saint Firmin) dans le propre jardin du snateur. Lequel
aussi leva un petit oratoire sur son tombeau.

Le fils du snateur romain construisit une glise pour remplacer
l'oratoire, ddie  Notre-Dame des Martyrs, et en fit un sige
piscopal,--le premier de la nation franaise. Un endroit bien mmorable
pour la nation franaise  coup sr? Et mritant peut-tre un petit
souvenir ou monument commmoratif--croix, inscription ou quelque chose
d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette premire cathdrale de la
chrtient franaise s'est leve, et de quel monument a-t-elle t
honore? Elle s'levait l o nous nous tenons en ce moment mon
compagnon, qui que vous soyez, et le monument dont elle a t honore
est cette chemine, dont le gonfalon de fume nous couvre d'obscurit,
le plus rcent effort de l'art moderne  Amiens, la chemine de
Saint-Acheul.

La premire cathdrale, vous remarquerez, de la nation _franaise_; plus
exactement le premier germe de cathdrale _pour_ la nation
franaise--qui n'est pas encore l; seul ce tombeau d'un martyr est ici,
cette glise de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la
colline jusqu' ce que le pouvoir des Romains disparaisse.

La cit et l'autel tombent avec lui, fouls aux pieds par des tribus
sauvages; le tombeau est oubli--quand,  la fin, les Francs du nord
couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrt _ici_
et ici l'tendard franc est plant, et le royaume franais fond.

9. Ici leur premire capitale, ici les premiers pas[65] des Francs en
France! Rflchissez  cela. Dans tout le sud il y a des Gaulois, des
Burgondes, des Bretons, des nations de coeur plus triste, d'esprit plus
morose. Pass leur frontire, leur limite extrme, voici enfin les
Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu
le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a
pas pour signifier cela. L'honntet nous l'avons, et elle nous vient de
nous-mmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci; bien
plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques sicles connues
sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un temps 
venir, mais le Franais de Paris est, en l'an de grce 500, une langue
aussi inconnue  Paris qu' Stratford-att-ye-Bowe. Le Franais d'Amiens
est la forme royale et le parler de cour du langage chrtien, Paris
tant encore dans la boue lutcienne pour devenir un jour un champ de
toits peut-tre, en temps voulu. Ici prs de la Somme qui doucement
brille, rgnent Clovis et sa Clotilde.

[Note 65: Les premiers pas fixs et tablis; des tribus errantes du
nom de Francs avaient tour  tour balay le pays puis recul. Mais
_cette_ invasion des Francs, dits Francs Saliens, ne se retirera
plus.--(Note de l'Auteur.)]

Et auprs du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux
vangliste et la premire prire du roi franc au roi des rois, il la
lui adresse seulement comme au Dieu de Clotilde.

10. Je suis oblig de faire appel  la patience du lecteur pour une date
ou deux et pour quelques faits arides--deux--trois--ou plus.

Clodion, le chef des premiers Francs qui passrent dfinitivement le
Rhin, fraya son chemin  travers les cohortes irrgulires de Rome,
jusqu' Amiens dont il s'empara en 445[66].

[Note 66: Voir la note  la fin du chapitre ainsi que la page 118
pour les allusions  la bataille de Soissons.--(Note de l'Auteur.)]

Deux ans aprs,  sa mort, le trne  peine affermi tombe--peut-tre
invitablement--aux mains du tuteur de ses enfants, Mrove dont la
dynastie commence  la dfaite d'Attila  Chlons.

Il mourut en 457. Son fils Childric s'adonnant  l'amour des femmes, et
mpris par les soldats francs, est exil, les Francs aimant mieux vivre
sous la loi de Rome que sous un chef  eux, s'il est indigne. Il reoit
asile  la cour du roi de Thuringe et y sjourne. Son principal officier
 Amiens,  son dpart, rompt un anneau en deux, et, lui en donnant la
moiti, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra l'autre moiti. Et,
aprs un grand nombre de jours, la moiti de l'anneau rompu lui est
renvoye; il revient et les Francs l'acceptent pour roi.

La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut
avant--et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre  lui
comme pouse.

J'ai connu ton utilit, et que tu es trs puissant, et je suis venue
vivre avec toi. Si j'eusse connu au-del de la mer quelqu'un de plus
utile que toi j'aurais cherch  vivre avec _lui_.

Il la prit pour femme et leur fils est Clovis.

11. Une histoire surprenante; jusqu'o est-elle littralement vraie
n'est pour nous d'aucun intrt; le mythe et sa porte relle nous
dcouvrent la nature du royaume franais et prophtisent sa future
destine. Valeur personnelle, beaut personnelle, fidlit aux rois,
amour des femmes, ddain du mariage sans amour, notez que toutes ces
choses y taient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption
sera la fin du Franc comme dans leur force tait sa gloire premire.

La valeur personnelle est estime. L'_Utilitas_, clef de vote de tout.
La naissance rien,  moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur; la loi
de primogniture inconnue; et la dcence de la conduite apparemment
aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore paens).

12. Dgageons en tout cas nos dates et notre gographie du grand nulle
part de la mmoire confuse, et groupons-les bien avant d'aller plus
loin.

457. Mrove meurt. L'utile Childric, en comptant son exil et son rgne
 Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457  481, et pendant son
rgne Odoacre met fin  l'empire romain en Italie (476).

481. Clovis n'a que quinze ans quand il succde  son pre, comme roi
des Francs  Amiens. A ce moment un dbris de la puissance romaine
persiste isol dans la France centrale, pendant que quatre nations
fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre
mourant; les Francs au nord, les Bretons  l'ouest, les Burgondes 
l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affins, de
la Loire  la mer.

Tracez vous-mme d'abord une carte de France de la dimension qui vous
conviendra comme dans la planche I[67] (_fig._ 1), en indiquant
seulement le cours des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Sane et
Rhne; puis, sommairement, vous voyez qu'elle tait divise  cette
poque comme cela est indiqu sur la figure 2: la partie fleur-de-lyse
figurant les Francs, le signe[68] les Bretons, [69] les Burgondes, [70]
les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'o ceux-ci entrs en
Provence par le Rhne y pntrrent; mais je crois que le mieux est
d'indiquer la Provence comme seme de roses.

[Note 67: Les quatre premires figures de cette illustration sont
expliques dans le texte. La cinquime reprsente les relations de la
Normandie, du Maine, de l'Anjou et de l'Aquitaine. Voyez Viollet-le-Duc,
_Dict. Arch._, vol. I, p. 136.--(Note de l'Auteur.)

Voici l'aspect que prsentent les quatre premires cartes de France, que
nous n'avons pas reproduites ici. La premire est simplement une carte
physique de la France. Dans la seconde, il y a au nord, jusqu' la
Somme, deux petites ranges de fleurs de lis, c'est--dire des Francs.
De la Somme  la Loire, un espace laiss en blanc figure, je crois, la
domination romaine. La Bretagne est couverte de hachures diagonales
descendant de gauche  droite, qui signifient les Bretons; la Burgondie,
de hachures diagonales descendant de droite  gauche, qui signifient les
Burgondes; le midi de la France, de la Loire aux Pyrnes, de hachures
horizontales qui indiquent les Wisigoths. Dans les cartes 3 et 4, la
Bretagne et la Burgondie resteront couvertes respectivement de Bretons
et de Burgondes. Mais ce sont les seules parties de la France qui ne
changeront pas. En effet, dans la carte 3 qui expose les rsultats de la
bataille de Soissons, l'espace, blanc tout  l'heure, qui est compris
entre la Seine et la Loire, est maintenant couvert de fleurs de lis (de
Francs). Et dans la carte 4, carte de la France aprs la bataille de
Poitiers, les fleurs de lis ont partout remplac les hachures
horizontales (les Wisigoths) de la Loire aux Pyrnes, sauf dans la
partie comprise entre la Garonne et la mer.--(Note du Traducteur.)]

[Note 68: Hachures diagonales descendant de gauche  droite.]

[Note 69: Hachures diagonales descendant de droite  gauche.]

[Note 70: Hachures horizontales.]

13. Maintenant sous Clovis les Francs livrrent trois grandes batailles.
La premire contre les Romains, prs de Soissons, qu'ils gagnent, et ils
deviennent matres de la France jusqu' la Loire. Copiez la carte
rudimentaire (_fig._ 2) et mettez la fleur de lis sur tout le milieu,
couvrant les Romains (_fig._ 3). Cette bataille fut gagne par Clovis,
je crois, avant qu'il n'poust Clotilde. Il gagne par elle sa
princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour lui en
faire prsent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la bataille de
Soissons, comme donnant le centre de la France aux Franais et mettant
fin ici pour toujours  la domination romaine. Deuximement, aprs qu'il
a pous Clotilde, les farouches Germains venus du nord l'attaquent,
_lui_, et il a  dfendre sa vie et son trne  Tolbiac. Ceci est la
bataille dans laquelle il invoque le Dieu de Clotilde et est dlivr des
Germains grce  son appui. Sur quoi il est couronn  Reims par saint
Rmi. Et maintenant dans la puissance nouvelle de son christianisme, de
sa double victoire sur Rome et la Germanie, et son amour pour sa reine,
et son ambition pour son peuple, il regarde souvent vers ce vaste
royaume des Wisigoths situ entre la Loire et les montagne neigeuses.
Est-ce que le Christ et les Francs ne seront pas plus forts que de
vilains Wisigoths, qui sont encore en plus Ariens? Tous les Francs
partagent avec lui cette opinion. Alors il marche contre les Wisigoths,
les rencontre eux et leur Alaric  Poitiers, achve leur Alaric et leur
arianisme et emmne ses fidles Francs vers le Pic du Midi.

14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et
mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale de Calais aux
Pyrnes. Seules restent encore en dehors la Bretagne  l'ouest, la
Burgondie  l'est et la rose blanche de Provence au-del du Rhne. Et
maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontire
comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontire comme notre
Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves
franais, et les hommes auront l'ide de btir des villes sur leur
cours, tandis que les plaines, bien arroses, donnant non de la tourbe,
mais de riches pturages, pourront se reposer sous la protection des
chteaux mutins des rochers et des tours fortifies des les. Mais
examinons d'un peu plus prs ce que le changement des signes sur notre
carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres
horizontales.

Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et
qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas
massacr les hommes, femmes et enfants Wisigoths, de la Loire  la
Garonne. Bien plus, l o leur propre trne est encore assis prs de la
Somme, le peuple n sur la tourbe qu'ils ont trouv l y vit encore,
quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter  et l
par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable  travers toutes les
tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils pillent les cabanes,
dont ils ravagent les fermes, et sur les arts duquel ils rgnent, doit
encore diligemment et silencieusement, et sans avoir le temps de se
plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux.

Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre
l un mois, ou combattre un jour?

15. Quels que soient le nom ou les moeurs des matres, au fond, la
population laborieuse reste forcment la mme; et le chevrier des
Pyrnes, le vigneron de la Garonne, la laitire de Picardie, quelques
matres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur sol,
fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers du
dsert. Et ceux-ci, la trame et la substance premire de la nation, sont
diviss non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et
impuissants l, de par des privilges que la tyrannie d'aucun
envahisseur ne peut abolir et des dfauts que la prdication d'aucun
ermite ne peut corriger. Aussi laissons maintenant, si vous le voulez,
pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leons de la terre
immuable et du ciel.

16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais  Paris, il
y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de
Calais  la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant d'arriver
au village de Marquise, o tait le premier relai.

Cette colline de chaux, est  vrai dire la faade de la France; le
dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrmit des Flandres;
au sud, s'tend maintenant une rgion de chaux et de belle pierre
calcaire  btir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en voir une
grande carrire  l'ouest du chemin de fer,  mi-chemin entre Calais et
Boulogne, l o fut jadis une rocheuse petite valle bnie, et qui
s'ouvrait sur des pelouses veloutes; cette rgion calcaire, leve mais
jamais montagneuse, s'tend autour du bassin calcaire de Paris, vers
Caen d'un ct et Nancy de l'autre et au sud jusqu' Bourges et le
Limousin. Ce pays de pierre  chaux avec son air frais et vif,
labourable en tous les points de sa surface et tout en carrires sous
les prairies bien arroses, est le vrai pays des Franais. Ici seulement
leurs arts ont trouv leur dveloppement original. Plus loin, au sud, ce
sont des Gascons ou Limousins, ou Auvergnats, ou autre chose d'analogue.
A l'ouest, des Bretons, d'une pleur de granit,  l'est des Burgondes
pareils aux ours des Alpes, ici seulement sur la chaux et le marbre aux
beaux grains entre, disons Amiens et Chartres d'un ct, Caen et Reims
de l'autre, vous avez la vraie _France_.

17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire de sa vraie vie,
je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment
l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a t crite la plupart du temps
et en quels dtails on la fait ordinairement consister.

Supposons que l'histoire du roi Lear ft une histoire vraie; et qu'un
historien moderne en donnt un rsum dans un manuel scolaire destin 
renfermer tous les faits essentiels de l'histoire d'Angleterre qui
peuvent tre utiles  la jeunesse anglaise au point de vue des concours.
L'histoire serait raconte  peu prs de cette manire:

Le rgne du dernier roi de la soixante-dix-neuvime dynastie se termina
par une srie d'vnements dont il est pnible de salir les pages de
l'histoire. Le faible vieillard dsirait partager son royaume en
douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet
arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et
rserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux
anes.

La plus jeune trouva asile  la cour de France o,  la fin, le prince
royal l'pousa. Mais les deux anes tant arrives au pouvoir suprme
traitrent leur pre d'abord avec irrespect, et bientt avec mpris. Se
voyant  la fin refuser le soutien ncessaire  ses dclinantes annes,
le vieux roi, dans un transport de douleur, quitta son palais avec,
raconte-t-on, son fou de cour comme seul serviteur, et, en proie  une
sorte de folie, il erra demi-nu, par les temptes de l'hiver, dans les
bois de la Bretagne.

18. A la nouvelle de ces vnements, sa plus jeune fille rassembla en
hte une arme et envahit le territoire de ses soeurs ingrates, dans
l'intention de rtablir son pre sur son trne; mais, rencontrant une
force bien discipline sous le commandement de l'amant de sa soeur ane,
Edmond, fils btard du comte de Glocester, elle fut elle-mme vaincue,
jete en prison et bientt aprs trangle par les ordres de sa soeur
adultre. Le vieux roi mourut en recevant la nouvelle de sa mort; et
ceux qui participrent  ces crimes reurent bientt aprs leur
rcompense; car les deux mchantes reines se disputant l'amour du
btard, celle qu'il regardait avec le moins de faveur empoisonna l'autre
et aprs se tua. Edmond reut ensuite la mort de la main de son frre,
le fils lgitime de Glocester, sous l'autorit duquel, ainsi que celle
du comte de Kent, le royaume demeura pendant plusieurs annes.

Imaginez cet expos succinctement gracieux de ce que les historiens
considrent tre les faits, orn de gravures sur bois aux dures
oppositions de blanc et de noir qui reprsenteraient le moment o on
arrache les yeux  Glocester, le dlire de Lear, la strangulation de
Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire
populaire du XIXe sicle, qui, vous pouvez vous en apercevoir aprs un
peu de rflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes
(en ce qui concerne la teinte gnrale et la puret de leurs penses)
que le serait la statistique de New Gate, avec cette circonstance
infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes de la prison
enseignerait  une jeunesse rflchie les dangers d'une vie basse et des
mauvaises frquentations, le tableau des crimes royaux dtruit son
respect pour toute espce de gouvernement et sa foi dans les dcrets de
la Providence elle-mme.

19. Des livres ayant de plus hautes prtentions, crits par des
banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne
manquent pas non plus; ils montrent que le progrs de la civilisation
consiste dans la victoire de l'usure sur le prjug ecclsiastique ou
dans l'extension des privilges parlementaires  quelque bourg de
Puddlecombe, ou dans l'extinction des tnbreuses superstitions de la
Papaut en la glorieuse lumire de la Rforme. Finalement vous avez un
rsum d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune
apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouvern
les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs
gostes; et qu'un gosme scientifique avec des communications
tlgraphiques appropries et une connaissance parfaite de toutes les
espces de bactries, assureront d'une manire complte le futur
bien-tre des classes suprieures de la socit et la rsignation
respectueuse des classes infrieures.

En attendant, les deux influences laisses de ct, la Providence du
ciel et la vertu des hommes ont gouvern et gouvernent le monde, et non
de faon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui
l'histoire ait jamais  nous apprendre quelque vrit profitable. Cache
sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de toutes les
ruines, la charit rparatrice de Dieu. Ce sont-elles seules que nous
avons  considrer; en elles seules nous pouvons comprendre le pass et
prdire l'avenir, la destine des sicles.

20. Je reviens  l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la France
centrale. Fixez l'anne 500 dans vos esprits comme la date approximative
de son baptme  Reims et du sermon que lui fait saint Rmi lui parlant
des souffrances et de la passion du Christ jusqu' ce que Clovis
s'lance de son trne, saisissant sa lance et s'criant: Si j'avais t
l avec mes braves Francs j'aurais veng ses injures.

Il y a peu de doute, poursuit l'historien cockney, que la conversion
de Clovis ft affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien
cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractres et les
croyances des hommes  ceux des curs qui sont rcemment entrs dans les
ordres dans son voisinage fashionable ou des vques qui ont prch, ces
derniers temps,  la population de ses faubourgs manufacturiers. Les
rois francs taient ptris d'une autre argile.

21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du
genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons
pas qu'il se soit repenti du moindre de ses pchs ni qu'il ait rsolu
de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas t pntr de
la doctrine du pch  la bataille de Tolbiac; ni en invoquant le
secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti natre en lui ni manifest
l'intention la plus lointaine de changer son caractre ou d'abandonner
ses projets. Ce qu'il tait avant qu'il crt au Dieu de sa reine, il le
resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa confiance nouvelle
en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu. Sa gratitude
naturelle envers la Puissance Libratrice et l'orgueil d'en tre
protg, ajoutrent seulement de la violence  ses habitudes de soldat,
et accrurent sa haine politique de toute la force de l'indignation
religieuse. Les dmons n'ont jamais tendu de pige plus dangereux  la
fragilit humaine que la croyance que nos ennemis sont aussi les ennemis
de Dieu; et je conois parfaitement que la conduite de Clovis ait pu
tre plus dnue de scrupules prcisment dans la mesure o sa foi tait
plus sincre.

Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les prceptes de leur
matre, l'histoire  venir de la France et de l'Europe aurait t autre
qu'elle n'est. Ce qu'ils taient capables de comprendre ou en tous cas
ce qui leur fut enseign, vous verrez qu'ils y obirent, et qu'ils
furent bnis en y obissant. Mais leur histoire est complique de celle
de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous devons noter
maintenant quelques dtails trop oublis.

22. Si au pied de l'abside de la cathdrale d'Amiens, nous prenons la
rue qui conduit exactement au sud, aprs avoir laiss la route du chemin
de fer  gauche, elle nous amne au bas d'une cte qui monte
graduellement-- peu prs la longueur d'un demi-mille; c'est une
promenade assez agrable et douce, qui se termine au niveau du terrain
le plus lev qu'il y ait prs d'Amiens; d'o, regardant en arrire,
nous voyons au-dessous de nous la cathdrale entire, except la flche,
le sommet que nous avons atteint tant de niveau avec le fate de la
cathdrale; et, au sud, la plaine de France.

C'est  peu prs  cet endroit, ou sur le chemin qui va de l 
Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux o
l'on voyait Romulus et Rmus nourris par la louve; et par laquelle
sortit d'Amiens  cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans
avant que Clovis ft baptis, un soldait romain envelopp dans son
manteau de cavalier[71], sur la chausse qui faisait partie de la grande
route romaine de Lyon  Boulogne.

[Note 71: Plus exactement son manteau de chevalier, selon toute
probabilit la trabea  raies rouges et blanches, le vtement mme des
rois de Rome et principalement de Romulus.--(Note de l'Auteur.)]

23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glac d'automne ou
d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments 
cette place  sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est pass
l, mmorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de
l'anne 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues
d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain,  peine sorti de la
porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que,
ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son pe, partagea son
manteau en deux, et lui en donna une moiti.

Pas un don ruineux, ni mme d'une gnrosit enthousiaste: la coupe
d'eau frache de Sidney exigeait plus d'abngation; et je suis bien
certain que plus d'un enfant chrtien de nos jours, lui-mme bien
rchauff et habill, rencontrant un homme nu et gel, serait prt 
retirer son manteau de ses paules et  le donner _tout entier_ au
ncessiteux si sa nourrice mieux avise, ou sa maman, le lui laissaient
faire. Mais le soldat romain n'tait pas un chrtien et accomplissait sa
charit sereine en toute simplicit, et pourtant avec prudence.

Quoi qu'il en soit, cette mme nuit il contempla dans un rve le
Seigneur Jsus, qui tait devant lui, au milieu des anges, ayant sur ses
paules la moiti du manteau dont il avait fait don au mendiant.

Et Jsus dit aux anges qui taient autour de lui:

Savez-vous qui m'a ainsi vtu? Mon serviteur Martin, quoique non
baptis encore, a fait cela. Et Martin, aprs cette vision, s'empressa
de recevoir le baptme, tant alors dans sa vingt-deuxime anne[72].
Que ces choses se soient jamais passes ainsi, ou jusqu' quel point
elles se sont passes ainsi, lecteur crdule ou incrdule, n'est ni
votre affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera
ternellement _ainsi_--notamment la vrit infaillible de la leon ici
enseigne, et les consquences actuelles de la vie de saint Martin sur
l'esprit de la chrtient--est, trs absolument, l'affaire de tout tre
raisonnable dans un royaume chrtien quelconque.

[Note 72: MM. Jameson, _Art lgendaire_, vol. II, p. 721.--(Note de
l'Auteur.)]

24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractre propre de
saint Martin est une charit sereine et douce envers toutes les
cratures. Il n'est pas un saint qui prche--encore moins qui perscute,
pas mme un saint inquiet. De ses prires, nous entendons peu,--de ses
voeux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la chose juste au
moment juste; la rectitude et la bont ne faisant qu'un dans son me: un
saint extrmement exemplaire,  mon avis.

Converti, baptis, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente
pas ses officiers pour cela, ne cherche pas  faire de proslytes dans
sa cohorte. C'est l'affaire du Christ, assurment!--S'il a besoin
d'eux, il peut leur apparatre comme il m'est apparu parat tre son
sentiment dans les jours qui suivent son baptme. Il reste soixante-dix
ans dans l'arme, toujours aussi calme. Au bout de ce temps, pensant
qu'il pourrait tre bien de prendre d'autres fonctions, il demande 
l'empereur Julien d'accepter sa dmission. Celui-ci, l'ayant accus de
pusillanimit, Martin lui offre de conduire sa cohorte au combat, sans
armes et portant seulement le signe de la croix. Julien le prend au mot,
le garde jusqu' ce que l'poque du combat approche, mais la veille du
jour o il compte le mettre ainsi  l'preuve, l'ennemi envoie une
ambassade avec des offres de soumission et de paix.

25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'o elle est
littralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le
moins du monde; ici la leon _est_ donne pour toujours de la manire
dont un soldat chrtien devrait rencontrer ses ennemis. Leon grce 
laquelle, si le Mr Greatheart[73] de John Bunyan l'avait comprise, les
portes clestes se seraient ouvertes de nos jours  plus d'un plerin
qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu' elles avec l'pe de
violence.

[Note 73: Personnage du _Pilgrims Progress_ de John Bunyan.--(Note
du Traducteur.)]

Mais l'histoire _est_ vraie en quelque faon pratiquement et
effectivement; car, aprs un certain temps, sans aucun discours, ni
anathme, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier romain
fait vque de Tours et devenant une influence de bien sans mlange pour
toute l'humanit, alors et dans la suite. Et de fait l'histoire de son
manteau de chevalier se rpte pour sa robe d'vque, et il ne faut pas
la rejeter parce qu'il est probable que c'est une invention car il est
tout aussi probable que ce fut une action.

28. Allant dans ses plus beaux habits dire les prires  l'glise, avec
un de ses diacres, il rencontra sur la route un malheureux sans
vtements, et ordonna  son diacre de lui donner une cotte ou tunique
quelconque.

Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement
profane, saint Martin, avec sa srnit accoutume, enlve son tole
piscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que cela
pouvait tre, la jette sur les paules nues du mendiant, et, continuant
son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en gilet ou tel
vtement de dessous du moyen ge qui lui restait.

Mais, comme il tait debout devant l'autel, un globe de lumire parut
au-dessus de sa tte, et quand il leva ses bras nus avec l'Hostie on
vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tte des
chanes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre.

27. Ce n'est pas croyable pour vous, ni dans la nature des choses, sage
lecteur, et trop videmment ce n'est qu'une glose que l'extravagance
monastique donne du rcit primitif.

Soit. Toutefois cette cration de l'extravagance monastique comprise par
le coeur et t le chtiment et le frein de toute forme de l'orgueil et
de la sensualit de l'glise qui, de nos jours, a littralement abaiss
le service de Dieu et de ses pauvres au service du clergyman et de ses
riches; et fait de ce qu'tait jadis pour l'esprit dcourag la parure
de la louange, les paillettes des paillasses dans une mascarade
ecclsiastique.

28. Mais encore une lgende, et nous en aurons assez pour voir les
racines de l'influence trange et universelle de ce saint sur la
chrtient.

Ce qui distingue particulirement saint Martin fut sa srnit douce,
srieuse et inaltrable; personne ne l'avait jamais vu ni en colre, ni
triste, ni gai, il n'y avait rien dans son coeur que la pit envers Dieu
et la piti envers les hommes. Le diable qui tait particulirement
jaloux de ses vertus dtestait par-dessus tout son extrme charit,
parce qu'elle tait le plus nuisible  sa propre puissance et, un jour,
il lui reprocha ironiquement de si vite accueillir favorablement les
pcheurs et les repentis. Mais saint Martin lui rpondit tristement:
Oh! malheureux que tu es! si _toi_ aussi tu pouvais cesser de
poursuivre et de sduire de misrables cratures, si, toi aussi, tu
pouvais te repentir, tu obtiendrais de Jsus-Christ ta grce et ton
pardon[74].

[Note 74: MM. Jameson, vol. II, p. 722.--(Note de l'Auteur.)]

29. Dans cette douceur tait sa force; et l'on ne peut mieux en
apprcier l'efficacit pratique qu'en comparant la porte de son oeuvre 
celle de l'oeuvre de saint Firmin.

L'impatient missionnaire tapage et crie comme un nergumne dans les
rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous
l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: aprs quoi il a
la tte tranche, et son nom n'est plus jamais prononc _hors_ d'Amiens.

Saint Martin ne contrarie personne, ne dpense pas un souffle en une
exhortation dsagrable, comprend par la premire leon du Christ 
lui-mme que des gens non baptiss peuvent tre aussi bons que des
baptiss si leurs coeurs sont purs; il aide, pardonne, console (sociable
jusqu' partager la coupe de l'amiti) avec autant d'empressement le
manant que le roi; il est le patron d'une honnte boisson[75], l'odeur
de la farce de votre oie de la Saint-Martin est agrable  ses narines
et sacrs sont pour lui les rayons de l't qui s'en va. Et, de faon ou
d'autre, prs et loin, les idoles chancellent devant lui, les dieux
paens s'vanouissent, _son_ Christ devient le Christ de tous les
hommes, son nom est invoqu au pied d'innombrables nouveaux autels dans
tous les pays, sur les hauteurs des collines romaines comme au fond des
champs anglais. Saint Augustin baptisa les premiers Anglais qu'il
convertit dans l'glise de Saint-Martin  Cantorbry; et  Londres la
station de Charing Cross elle-mme n'a pas entirement effac des
esprits sa mmoire ou son nom.

[Note 75: Ce n'est pas seulement Ruskin, il me semble, qui aime  se
reprsenter un saint sous ces traits. Les meilleurs d'entre les
clergymens de George Eliot et d'entre les prophtes de Carlyle ne sont
pas davantage des saints qui prchent, ni des sortes de saints  la
saint Jean-Baptiste. Ils ne dpensent pas non plus un souffle en une
exhortation dsagrable. Ils sont aussi aimables pour le manant que
pour le roi, aiment eux aussi une honnte boisson.

D'abord, dans Carlyle, voyez Knox: Ce que j'aime beaucoup en ce Knox,
c'est qu'il avait une veine de drlerie en lui. C'tait un homme de
coeur, honnte, fraternel, frre du grand, frre aussi du petit, sincre
dans sa sympathie pour les deux; il avait sa pipe de Bordeaux dans sa
maison d'Edimbourg, c'tait un homme joyeux et sociable. Ils errent
grandement, ceux qui pensent que ce Knox tait un fanatique sombre,
spasmodique, criard. Pas du tout: c'tait un des plus solides d'entre
les hommes. Pratique, prudent, patient, etc. De mme Burns: tait
habituellement gai de paroles, un compagnon d'infini enjouement, rire,
sens et coeur. Ce n'est pas un homme lugubre; il a les plus gracieuses
expressions de courtoisie, les plus bruyants flots de gaiet, etc.
C'est encore Mahomet: Mahomet sincre, srieux, cependant aimable,
cordial, sociable, enjou mme, un bon rire en lui avec tout cela. Et
de mme Carlyle aime  parler du rire de Luther. (Carlyle, _les Hros_,
traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 85, etc.)

Et dans Georges Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_, M. Gilfil dans
les _Scnes de la vie du Clerg_, M. Farebrother dans _Middlemarch_,
etc.

Je suis oblig de reconnatre que M. Gilfil ne demanda pas  Mme Fripp
pourquoi elle n'avait pas t  l'glise et ne fit pas le moindre effort
pour son dification spirituelle. Mais le jour suivant il lui envoya un
gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela que ce vicaire
ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa place et,  la
vrit, ce que je puis dire de mieux sur son compte, c'est qu'il
s'appliquait  remplir ses fonctions avec clrit et laconisme. Il
oubliait d'enlever ses perons avant de monter en chaire et ne faisait
pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais vicaire ne fut aussi
aim de ses ouailles et n'eut sur elles une meilleure influence. Les
fermiers aimaient tout particulirement la socit de M. Gilfil, car non
seulement il pouvait fumer sa pipe et assaisonner les dtails des
affaires paroissiales de force plaisanteries, etc. Aller  cheval tait
la principale distraction du vieux monsieur maintenant que les jours de
chasse taient passs pour lui. Ce n'tait pas aux seuls fermiers de
Shepperton que la socit de M. Gilfil tait agrable, il tait l'hte
bienvenu des meilleures maisons de ce ct du pays. Si vous l'aviez vu
conduire Lady Sitwell  la salle  manger (comme tout  l'heure saint
Martin l'impratrice de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui
parler avec sa galanterie fine et gracieuse, etc. Mais le plus souvent
il restait  fumer sa pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me
trouve amen  vous parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc. (_le
Roman de M. Gilfil_, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121,
124, 125, 126). Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait
de trs longues pipes et prchait des sermons trs courts.
(_Tribulations du Rv. Amos. Barton_, mme trad., p. 4.) M. Irwine
n'avait effectivement ni tendances leves, ni enthousiasme religieux et
regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et rveil
chrtien au vieux pre Taft ou  Cranage, le forgeron. Il n'tait ni
laborieux, ni oublieux de lui-mme, ni trs abondant en aumnes et sa
croyance mme tait assez large. Ses gots intellectuels taient plutt
paens, etc. Mais il avait cette charit chrtienne qui a souvent manqu
 d'illustres vertus. Il tait indulgent pour les fautes du prochain et
peu enclin  supposer le mal, etc. Si vous l'aviez rencontr mont sur
sa jument grise, ses chiens courant  ses cts, avec un sourire de
bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine dans sa paroisse fut plus
utile que celle de M. Ryde qui insistait fortement sur les doctrines de
la Rformation, condamnait svrement les convoitises de la chair, etc.,
qui tait trs savant. M. Irwine tait aussi diffrent de cela que
possible, mais il tait si pntrant; il comprenait ce qu'on voulait
dire  la minute, il se conduisait en gentilhomme avec les fermiers,
etc. Il n'tait pas un fameux prdicateur, mais ne disait rien qui ne
ft propre  vous rendre plus sage si vous vous en souveniez. (_Adam
Bede_, mme trad., pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du
Traducteur.)]

30. L'histoire de la Robe piscopale est la dernire histoire relative 
saint Martin dont je me risquerai  vous dire qu'il est plus sage de la
tenir pour littralement vraie que pour un simple mythe; bien qu'elle
reste assurment un mythe de la valeur et de la beaut la plus grande;
enfin j'ai encore  vous conter une histoire. Cette fois-ci vraiment la
dernire et o je reconnais que vous serez plus sage de voir une fable
que l'exacte expression de la vrit, bien que quelque grain de vrit
soit sans nul doute  sa base. Ce grain de vrit, de ceux qui, jets
sur un bon terrain, se multiplient au centuple en poussant, ce doit tre
quelque trait tangible et inoubliable de la faon dont saint Martin se
comportait dans la haute socit; quant au mythe, sa valeur et sa
signification sont de tous les temps.

Saint Martin donc, comme le veut le rcit, tait un jour  dner  la
premire table du globe terrestre-- savoir, chez l'empereur et
l'impratrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel
empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie
est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir sacr
dans l'tat, comme le pape est le plus haut pouvoir sacr dans l'glise.
Saint Martin tait donc  dner, comme nous l'avons dit, avec
naturellement l'empereur assis  ct de lui  gauche, l'impratrice 
droite; tout se passait dans les rgles, Saint Martin prenant grand
plaisir au dner, et se rendant agrable  la compagnie, pas le moins du
monde une sorte de saint  la saint Jean-Baptiste. Vous savez aussi que
dans les ftes royales de ce temps, des gens d'un rang social trs
infrieur avaient accs dans la salle  manger: ils arrivaient derrire
les chaises des invits, voyaient et entendaient ce qui se passait et,
pendant ce temps-l, sans tre importuns ils ramassaient les miettes et
lchaient les plats.

Quand le dner fut un peu avanc, et que vint le moment de servir les
vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impratrice,
remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre
celui de saint Martin. L'impratrice, galement aimable et encore plus
sincrement croyante, regarde  travers la table, humblement, mais aussi
royalement, s'attendant, naturellement,  ce que saint Martin approche
de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin regarde d'abord
autour de lui d'un air de rflexion, s'aperoit qu'il a  ct de sa
chaise un pauvre mendiant dguenill, ayant l'air altr, qui a russi 
se faire remplir _sa_ coupe d'une manire ou d'une autre, par un laquais
charitable.

Saint Martin tourne le dos  l'impratrice et trinque avec _lui_!

31. Pour laquelle charit--mythique si vous voulez, mais ternellement
exemplaire--il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons
chrtiens  cette heure.

Comme les annes passaient sur lui, il parat avoir senti qu'il avait
port le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait
besoin maintenant d'un vque plus actif, que pour lui-mme il pourrait
dornavant prendre innocemment son plaisir et son repos l o la vigne
poussait et l'alouette chantait. Pour palais piscopal il prend une
petite excavation dans les rochers calcaires du bassin suprieur du
fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table,  peu de frais.
Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par jour, les feuilles
de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son hraut, trouant
l'horizon chaque jour rapproch, descend pour lui dans l'eau qu'il
empourpre--l, o maintenant, la paysanne trotte vers la maison entre
ses paniers, o la scie est arrte dans le bois  demi fendu, et o le
clocher du village s'lve gris contre la lumire la plus loigne dans
le _Bord de la Loire_ de Turner[76].

[Note 76: _Modern Painters_, planche LXXIII.--(Note de l'Auteur.)]

32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontes,  prsent, bien
qu'elles ne soient pas par elles-mmes sans profit, sans avoir pour cela
une raison spciale, qui tait de vous rendre capables de comprendre la
signification d'un fait qui marqua le dbut de la marche de Clovis dans
le sud contre les Wisigoths.

Ayant pass la Loire  Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de
Saint-Martin qu'il dclara inviolables, et refusa  ses soldats
l'autorisation de toucher  rien, except  l'eau et  l'herbe pour
leurs chevaux. Ses ordres furent si svres et si inflexible la rigueur
avec laquelle il exigea qu'ils fussent obis, qu'un soldat franc ayant
pris sans le consentement du propritaire du foin qui appartenait  un
pauvre homme, et disant en plaisantant que ce n'tait que de l'herbe,
il fit mettre l'agresseur  mort, s'criant qu'on ne pouvait attendre
la victoire, si l'on offensait saint Martin.

33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire  Tours
contient en puissance l'accomplissement des propres destines du royaume
de France et la devise de son pouvoir reconnu et srement tabli est:
Honneur aux pauvres! Mme un peu d'herbe ne doit pas tre vol  un
pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le chevalier chrtien des
armes romaines; plac maintenant sur un trne lev auprs de Dieu.
Ainsi le veut le premier roi chrtien des Francs au loin victorieux;
baptis par Dieu, ici, dans le Jourdain de sa terre promise, alors qu'il
le traverse pour en prendre possession.

Pour combien de temps?

Jusqu' ce que cette mme devise soit lue  rebours par un trne
dgnr; jusqu' ce que, la nouvelle tant apporte que les pauvres du
peuple de France n'avaient pas de pain  manger, il leur ft rpondu:
Qu'ils pouvaient manger de l'herbe[77]. Sur quoi, prs du faubourg
Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent donnes par le
chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui terminrent son
festin.

[Note 77: Parole faussement attribue  Foulon, commissaire des
guerres, et pour laquelle il fut gorg (juillet 1789).--(Note du
Traducteur.)]

Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les mes
franaises prsentes et  venir, de saint Martin de Tours.



NOTES DU CHAPITRE I


34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immdiatement
ncessaires  l'intelligence du texte sont donnes, avec un numro
d'ordre, au bas mme de la page; tandis que les rfrences aux crivains
qui font autorit dans la matire en discussion, ou aux textes qu'on
peut citer  l'appui, sont indiques par une lettre et rejetes  la fin
de chaque chapitre. Un bon ct de cette mthode[78] sera que, aprs la
mise en ordre des notes numrotes, je pourrai, si je vois, en relisant
l'preuve, la ncessit d'une plus ample explication, insrer une lettre
renvoyant  une note _finale_ sans possibilit de confusion
typographique. Les notes finales auront aussi cette utilit de rsumer
les chapitres et de faire ressortir ce qui est le plus important  se
rappeler. Ainsi il est pour le moment sans importance de se rappeler que
la premire prise d'Amiens fut en 445, parce que ce n'est pas de l que
date la fondation de la dynastie mrovingienne; ou que Mrove s'empara
du trne en 447 et mourut dix ans plus tard. La vraie date  se rappeler
est 481 qui est celle de l'avnement au trne de Clovis  l'ge de
quinze ans; et les trois batailles du rgne de Clovis  retenir sont
Soissons, Tolbiac et Poitiers--en se souvenant aussi que celle-ci fut la
premire des trois grandes batailles de Poitiers;--comment ce pays de
Poitiers arriva-t-il  avoir une telle importance comme champ de
bataille, nous le dcouvrirons aprs si nous le pouvons. De la reine
Clotilde et de sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant frank,
nous apprendrons davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase
de Soissons est donne dans l'_Histoire de France illustre_, mais nous
la reporterons aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au
chapitre suivant; car je veux que l'esprit du lecteur,  la fin de ce
premier chapitre, soit fix sur deux descriptions du Frank moderne (en
prenant ce mot dans son sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin
moderne. La premire description est du colonel Butler, entirement
vraie et admirable sans rserve, except l'extension (qu'elle semble
impliquer) de ce contraste  l'ancien temps, car l'me saxonne sous
Alfred, l'me teutonne sous Charlemagne, l'me franque sous saint Louis,
taient tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique
plus pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de
mcrants sans rois qui s'est abaisse par le jeu, l'escroquerie, la
construction des machines, et la gloutonnerie jusqu' comprendre les
plus mprisables rustres qui aient jamais foul la terre avec les
carcasses qu'elle leur a prtes.

[Note 78: Cette mthode n'est, du reste, pas suivie dans les
chapitres suivants.--(Note de l'Auteur.)]

35. Des traits du caractre anglais mis en lumire par l'extension de
la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable que
le contraste entre la tendance religieuse de la pense orientale et
l'absence inne de religion dans l'esprit anglo-saxon.

Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Armnien, le Copte et le Parsi,
tous manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le
grand fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs
vertus tmoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.

Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extrieure est un
objet de honte, une chose  cacher. Une procession de prtres dans
quelque Strade Reale serait probablement regarde par un Anglais
ordinaire d'un oeil moins tolrant qu'une fte de _Juggernaut_[79] 
Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paratre le
mme zle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la mme ide,
qui n'en est pas moins arrte parce qu'elle est rarement affirme en
paroles. Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de vous.

[Note 79: Nom de la desse Kim, une des incarnations de Siva, donn
par extension au temple et  la ville de Pouri sur la cte d'Orissa
(Coromandel).--(Note du Traducteur.)]

Mais, en ralit, cette impatience d'humeur des Anglais modernes 
accepter le tour religieux de la pense orientale semble cacher une
diffrence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples
orientaux possdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien
qui rattache ensemble leurs races si profondment diffrentes. Voici qui
pourra servir d'illustration  ce que je veux dire.

Sur un bateau  vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant,
un voyageur de Beyrouth verra souvent d'tranges groupes d'hommes
rassembls sur le gaillard d'arrire. Le matin les missels de l'glise
grecque seront poss sur les bastingages, et une couple de prtres
russes venant de Jrusalem occups  murmurer la messe. A un yard de
distance,  droite ou  gauche, est assis un plerin turc revenant de la
Mecque, respectueux spectateur de la scne. C'est en effet la prire et,
par consquent, quelque chose de sacr  ses yeux. De mme aussi quand
l'heure du soir est venue, et que le Turc tend son morceau de tapis
pour les prires du coucher du soleil et les salutations vers la Mecque,
le Grec regarde en silence sans aucun air de ddain, car il s'agit
encore de l'adoration du Crateur par sa crature. Tous deux
accomplissent la _premire_ loi de l'Orient, la prire  Dieu; et que
l'autel soit Jrusalem, la Mecque ou Lassa[80], la saintet du culte se
communique au fidle et protge le plerin.

[Note 80: Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dala Lama
habite dans un monastre. C'est un lieu de plerinage extrmement
frquent.--(Note du Traducteur.)]

Dans cette socit vient l'Anglais gnralement dpourvu de tout
sentiment de sympathie pour les prires d'aucun peuple ou la foi en
aucune ide religieuse; c'est pourquoi notre autorit en Orient a
toujours repos et reposera toujours sur la baonnette. Nous n'avons
jamais pu dpasser l'tat de conqute; jamais assimil un peuple  nos
coutumes, jamais mme civilis une seule tribu dans le vaste domaine de
notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive souvent qu'un
Anglais bien intentionn parle d'une glise ou d'un temple tranger
comme si son esprit le voyait sous le mme jour o la cit de Londres
apparaissait  Blucher, comme un objet de pillage. L'autre ide, 
savoir qu'un prtre est un homme bon  tre pendu, est une ide aussi
souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour que nous nous
efforcions de mettre un peu de lumire dans nos esprits sur la question
grecque, en questionnant un officier de marine dont le vaisseau avait
stationn dans les eaux grecques et adriatiques durant notre occupation
de Corfou et des autres les Ioniennes, nous pmes seulement tirer de
notre informateur qu'un matin, avant djeuner, il avait pendu
soixante-dix-sept prtres.

36. Le second passage que je mets en rserve dans ces notes pour
l'utilit que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument
merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles--si on peut mettre
une ide vraie sur le mme rang que des faits et lui attribuer la mme
valeur: les _Grains de bon sens_ d'Alphonse Karr. Je ne puis louer ce
livre ni son plus rcent: _Bourdonnements_, au gr de mon coeur,
simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entirement selon mon
propre coeur, qui a dit en France depuis bien des annes ce que, moi
aussi, depuis bien des annes, je dis en Angleterre, sans nous connatre
l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir  11 et 12 de
_Bourdonnements_).

Le passage donn ici est le chapitre LXIII des _Grains de bon sens_.

Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,--de
ce qu'on ne croit plus  rien.

Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites
qu'on ne croit plus  rien! Mais jamais,  aucune poque, on n'a cru 
tant de billeveses, de bourdes, de mensonges, de sottises, d'absurdits
qu'aujourd'hui.

D'abord, on _croit_  l'incrdulit--l'incrdulit est une croyance,
une religion trs exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie, ses
pratiques, ses rites!... son intolrance, ses superstitions. Nous avons
des incrdules et des impies jsuites et des incrdules et des impies
jansnistes; des impies molinistes, et des impies quitistes; des impies
pratiquants, et non pratiquants; des impies indiffrents et des impies
fanatiques; des incrdules cagots et des impies hypocrites et
tartuffes.--La religion de l'incrdulit ne se refuse pas mme le luxe
des hrsies.

On ne croit plus  la Bible, je le veux bien, mais on _croit_ aux
critures des journaux, on _croit_ au sacerdoce des gazettes et carrs
de papier, et  leurs oracles quotidiens.

On _croit_ au baptme de la police correctionnelle et de la Cour
d'Assises--on appelle martyrs et confesseurs les absents  Nouma
et les frres de Suisse, d'Angleterre et de Belgique--et quand on
parle des martyrs de la Commune a ne s'entend pas des assassins mais
des assassins.

On se fait enterrer civilement, on ne veut plus sur son cercueil des
prires de l'glise, on ne veut ni cierges, ni chants religieux, mais on
veut un cortge portant derrire la bire des immortelles rouges;--on
veut une oraison, une prdication de Victor Hugo qui a ajout cette
spcialit  ses autres spcialits, si bien qu'un de ces jours
derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un croque-mort
s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en souriant: Est-ce
que nous n'aurons pas quelque chose de vous aujourd'hui?--Et cette
prdication il la lit ou la rcite--ou, s'il ne juge pas  propos
d'officier lui-mme, s'il s'agit d'un mort de peu, il envoie, pour la
psalmodier, M. Meurice ou tout autre prtre ou enfant de choeur du
Dieu.--A dfaut de M. Hugo, s'il s'agit d'un citoyen obscur, on se
contente d'une homlie improvise pour la dixime fois par n'importe
quel dput intransigeant--et le _Miserere_ est remplac par les cris,
de Vive la Rpublique pousss dans le cimetire.

On n'entre plus dans les glises, mais on frquente les brasseries et
les cabarets, on y officie, on y clbre les mystres, on y chante les
louanges d'une prtendue rpublique _sacro-sainte_, une, indivisible,
dmocratique, sociale, athnienne, intransigeante, despotique, invisible
quoique tant partout. On y communie sous diffrentes espces; le matin
(_matines_) on tue le ver avec le vin blanc;--il y a plus tard les
vpres de l'absinthe, auxquelles on se ferait un crime de manquer
d'assiduit. On ne croit plus en Dieu, mais on _croit_ pieusement en M.
Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet, Tartempion, etc., et en toute
une kyrielle de saints et de _dii minores_, tels que Goutte-Noire,
Polosse Bariasse et Silibat, le hros lyonnais.

On _croit_  l'immuabilit de M. Thiers, qui a dit avec aplomb: Je
ne change jamais, et qui aujourd'hui est  la fois le protecteur et le
protg de ceux qu'il a pass une partie de sa vie  fusiller et qu'il
fusillait encore hier.

On _croit_ au rpublicanisme immacul de l'avocat de Cahors, qui a jet
par-dessus bord tous les principes rpublicains,--qui est  la fois de
son ct le protecteur et le protg de M. Thiers qui, hier, l'appelait
fou furieux, dportait et fusillait ses amis.

Tous deux, il est vrai, en mme temps protecteurs hypocrites, et
protgs dups.

On ne croit plus aux miracles anciens, mais on _croit_  des miracles
nouveaux.

On _croit_  une rpublique sans le respect religieux, et presque
fanatique des lois.

On _croit_ qu'on peut s'enrichir en restant imprvoyants, insouciants
et paresseux, et autrement que par le travail et l'conomie.

On se _croit_ libre en obissant aveuglment et btement  deux ou
trois coteries.

On se _croit_ indpendant parce qu'on a tu ou chass un lion, et qu'on
l'a remplac par deux douzaines de caniches teints en jaune.

On _croit_ avoir conquis le suffrage universel en votant par des mots
d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel--men au vote
comme on mne un troupeau au pturage, avec cette diffrence que a ne
nourrit pas.--D'ailleurs par ce suffrage universel qu'on croit avoir
et qu'on n'a pas, il faudrait _croire_ que les soldats doivent commander
au gnral, les chevaux mener le cocher, _croire_ que deux radis valent
mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un diamant, deux crottins
mieux qu'une rose.

On se _croit_ en Rpublique, parce que quelques demi-quarterons de
farceurs occupent les mmes places, margent les mmes appointements,
pratiquent les mmes abus que ceux qu'on a renverss  leur bnfice.

On se _croit_ un peuple opprim hroque, qui brise ses fers, et n'est
qu'un domestique capricieux qui aime  changer de matres.

On _croit_ au gnie d'avocats de sixime ordre, qui ne se sont jets
dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la France
que faute d'avoir pu gagner honntement, sans grand travail, dans
l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humecte de
chopes.

On _croit_ que des hommes dvoys, dclasss, dcavs, fruits secs,
etc., et qui n'ont tudi que le domino  quatre et le bezigue en
quinze cents se rveillent un matin, aprs un sommeil alourdi par le
tabac et la bire, possdant la science de la politique, et l'art de la
guerre, et aptes  tre dictateurs, gnraux, ministres, prfets,
sous-prfets, etc.

Et les soi-disant conservateurs eux-mmes _croient_ que la France peut
se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prtendu
suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.

Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coup, hach
par morceaux, dont chaque tronon devenait un serpent.

Les croyances se sont changes en monnaie, en billon des crdulits.

Et pour finir la liste bien incomplte des croyances et des crdulits,
vous _croyez_, vous, qu'on ne croit  rien!




CHAPITRE II

SOUS LE DRACHENFELS


Ne voulant pas recourir lchement aux stratagmes de la mmoire
artificielle et encore moins ddaigner ce que donne de force relle une
mmoire ferme et rflchie, mes jeunes lecteurs s'apercevront qu'il est
extrmement utile de noter tous les rapports de concidence, ou autres,
entre les nombres, qui aident  retenir ce qu'on pourrait appeler les
dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins importantes, peuvent
osciller au bout de cbles de longueurs varies.

Ainsi on usera d'abord d'un procd des plus simples et des plus
commodes pour compter les annes  partir de la naissance du Christ, en
les partageant par priodes de cinq sicles, c'est--dire par les
priodes appeles ve, xe et xve sicles, et celle qui s'approche de nous
maintenant, le xxe sicle.

Et cette division, qui parat au premier abord formelle et arithmtique,
nous la verrons,  mesure que nous en ferons usage, recevoir une
signification singulire d'vnements qui marquent un changement notable
dans le savoir, la discipline et la morale du genre humain.

Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au ve sicle,
commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du xe sicle,
par le nombre 9 (901, 902, etc.) et toute date du xve sicle, par le
nombre 14 (1401, 1402, etc.).

Dans le sujet qui fait notre tude immdiate, nous avons  nous occuper
du premier de ces sicles, le ve, dont je vais, en consquence, vous
demander d'observer deux divisions trs intressantes.

Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce sicle commencer par
le nombre 4.

Si vous mettez la moiti de ce nombre comme second chiffre vous avez 42.

Et si vous en mettez  la place le double, vous avez 48; ajoutez 1 comme
troisime chiffre  chacun de ces nombres et vous avez 421 et 481, deux
dates que vous voudrez bien fixer dans vos ttes sans vous permettre le
moindre vague  leur gard.

Car la premire est la date de la naissance de Venise elle-mme et de
son duch (Voyez _le Repos de saint Marc_, Ire partie, p. 30); et la
seconde est la date de la naissance de la Venise franaise et de son
royaume, Clovis tant, cette anne-l, couronn  Amiens.

3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, jours de
naissance, de nations, au ve sicle; leurs anniversaires de mort, nous
en donnerons les dates une autre fois.

Et ce n'est pas seulement  cause du duch du sombre Rialto, ni  cause
du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer toutes les
autres dans le farouche ve sicle, mais parce qu'elles sont aussi les
annes de naissance d'une grande dame et d'un plus grand seigneur, de
toute la future chrtient, sainte Genevive et saint Benot[81].

[Note 81: Sur saint Benot, voir dans _Verona and other lectures_
les deux chapitres qui devaient faire partie de _Nos pres nous ont
dit_, dans le VIe volume _Valle Crucis_, sur l'Angleterre. Et notamment
les pages 124-128 de _Verona_.--(Note du Traducteur.)]

Genevive, la vague blanche, (Eau riante), la plus pure de toutes les
vierges qui aient tir leur nom de l'cume de la mer ou des bouillons du
ruisseau, sans tache, non la trouble et troublante Aphrodite, mais la
Leucotha d'Ulysse, la vague qui conduit  la dlivrance.

Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleille qui sont
depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est 
jamais le type de la puret, dans l'active splendeur de l'me entire et
de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille et plus
rserve de sainte Agns) et toutes les lgendes de chagrin dans
l'preuve ou de chute de toute me noble de femme sont lies  son nom,
en Italien Ginevra devenant l'Imogne de Shakespeare; et Guinevere[82],
la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la Grande-Bretagne de la
pollution desquelles vos modernes mnestrels sentimentaux se lamentent
dans leurs chants lugubrement inutiles; mais aucun ne vous dit rien,
autant que je sache, de la victoire et de la puissance de cette blanche
vague de France.

[Note 82: Personnage des romans chevaleresques, introduit par
Tennyson dans _Idylles du roi_.--(Note du Traducteur.)]

4. Elle tait bergre, une chtive crature, nu-pieds, nu-tte, telle
que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et dont on
s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de France et
d'Italie.

Assez chtive, ge de sept ans, c'est tout ce qui en est dit quand on
entend d'abord parler d'elle: Sept fois 1 font 7 (je suis vieille, tu
peux me croire, linotte, linotte[83]) et tout autour d'elle, dchanes
comme les Furies, farouches comme les vents du ciel, les armes gothes,
dont le tonnerre retentit sur les ruines de l'Univers.

[Note 83: Miss Ingelow.--(Note de l'Auteur.)]

5. A deux lieues de Paris (le Paris _Romain_ appel  bientt
disparatre avec Rome elle-mme), la petite crature garde son troupeau,
pas mme le sien propre, ni le troupeau de son pre, comme David; elle
est la servante loue d'un riche fermier de Nanterre. Qui peut me dire
quoi que ce soit sur Nanterre? Quel plerin de notre poque
omni-spculante, omni-ignorante, a eu la pense d'aller voir quelles
reliques il peut y avoir encore l? Je ne sais pas mme de quel ct de
Paris ce lieu est situ[84], ni sous quel amas de poussire charbonneuse
de chemin de fer et de fer, il faut se reprsenter les pturages et les
champs fleuris de cette sainte Phyllis de ferie[85]. Il y avait encore
de tels champs, mme de mon temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le
plus joli de tous les chapitres des _Mystres de Paris_, o
Fleur-de-Marie y court librement pour la premire fois); mais, 
prsent, je suppose que la terre natale de sainte Phyllis a servi toute
 lever des bastions et des glacis (profitables et bnis de tous les
saints et d'elle comme ils en ont depuis donn la preuve), ou est
couverte de manufactures et de cabarets.

[Note 84: Aprs enqute je trouve dans la plaine entre Paris et
Svres.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 85: On les montrerait encore  Nanterre sous les noms de Parc
de Sainte-Genevive et de Clos de Sainte-Genevive (abb Vidieu, _Sainte
Genevive, patronne de Paris_).--(Note du Traducteur.)]

Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain
s'arrta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le matin,
le mirent dans son chemin d'une manire plus aimable que l'escorte
d'Elise, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux plus
carquills par le respect que ceux des autres; il la fit venir  lui,
la questionna, et il lui fut rpondu par elle avec douceur qu'elle
serait contente d'tre la servante du Christ. Et il suspendit  son cou
une petite pice de cuivre marque de la croix. A partir de ce moment
Genevive se tint pour spare du monde.

Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut
penser  elle au lieu de cela comme  la premire des Parisiennes. Reine
de la Foire aux Vanits, voil ce que devait devenir la tranquille
pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqu de la croix autour
du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'gypte, plus que Smiramis pour
Ninive, plus que Znobie pour la cit des palmiers, voil ce que cette
bergre de sept ans devint pour Paris et sa France. Vous n'avez jamais
entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment l'auriez-vous pu?
Car elle ne conduisit pas d'armes, mais les arrta, et toute sa
puissance fut dans la paix.

7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je
crois, dans la littrature desquelles je ne puis ni n'ai besoin
d'entrer, toutes s'tant montres galement impuissantes  veiller
d'elle une image claire dans l'esprit des Franais ou Anglais
d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacits et imaginations de
chacun toucher  sa saintet, la modeler et lui donner une forme
intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de
croyance, la crature est aussi relle que Jeanne d'Arc et a en elle
beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force
(exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prlats
combatifs)--de la foule digne de piti des saintes femmes martyres.

Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figur
dans aucun calendrier, mais qui ont pass et gch leur vie dans la
dsolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici
une, en tout cas, qui ne soupire pas aprs le martyre et ne se consume
pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[86] et toute
sa vie lui construit un bercail.

[Note 86: Allusion  Miche, IV, 8.--(Note du Traducteur.)]

8. La premire chose ensuite que vous avez  remarquer  son sujet c'est
qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas comme
missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'gypte, ou de quelque rgion
mystrieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit  Nanterre,
comme une marguerite dans la rose, la premire Reine Blanche de
Gaule.

Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot Gaule, et nous devons
tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive
nous coter une longue parenthse.

9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait
Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette
dfinition gnrale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article
_Gallia_ dans le _Dictionnaire_ de Smith qui tient soixante et onze
colonnes d'impression serre, chacune de la longueur de trois de mes
pages: et il vous dit  la fin: Quoique long, ce n'est pas complet.
Vous pouvez cependant, aprs une lecture attentive, en tirer  peu prs
autant que je vous en ai dit plus haut.

Mais ds le IIe sicle aprs le Christ et, d'une manire beaucoup plus
nette  l'poque dont nous nous occupons--le Ve sicle--les nations
barbares ennemies de Rome, en partie subjugues ou tenues en chec par
elle, s'taient constitues en deux masses distinctes, appartenant 
deux _latitudes_ distinctes. L'une ayant fix sa demeure dans l'agrable
zone tempre d'Europe: l'Angleterre avec ses montagnes occidentales,
les salubres plateaux calcaires et les montagnes granitiques de France,
les labyrinthes germaniques de montagnes boises et de valles sinueuses
du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin ferm des Carpathes avec le
rseau de valles qui en rayonnent. Rappelez-vous ces quatre contres
d'une manire succincte et claire en les appelant la Bretagne, la
Gaule, la Germanie et la Dacie.

10. Au nord de ces populations sdentaires, frustes mais endurantes,
possdant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes
 leur manire, des moeurs et des traditions qui n'taient pas sans
grandeur, habitait, ou plutt flottait  la drive et s'agitait une
chane,  et l interrompue, de tribus plus tristes, surtout pillardes
et dprdatrices, essentiellement nomades; sans foyer, par la force des
choses, ne trouvant ni repos, ni rconfort dans la terre et le ciel
triste; errant dsesprment le long des sables arides et des eaux
marcageuses du pays plat qui s'tend des bouches du Rhin  celles de la
Vistule, et, au del de la Vistule, nul ne sait o, ni n'a besoin de le
savoir. Des sables dserts et des marcages  fleur de sol, telle tait
leur part; une prison de glace et l'ombre des nuages pendant de longs
jours de la rigoureuse anne, des flaques sans profondeur, les
infiltrations ou les mandres de cours d'eau ralentis, le noir
dprissement des bois en friche, pays difficile  habiter, impossible 
aimer. Depuis cette poque l'intrieur des terres ne s'est gure
amlior[87]. Et des temps encore plus tristes sont maintenant venus
pour leurs habitants.

[Note 87: Voyez, d'une manire gnrale, toutes les descriptions que
Carlyle a eu occasion de donner de la terre prussienne et polonaise, ou
de l'extrmit des rivages de la Baltique.--(Note de l'Auteur.)]

11. Car au Ve sicle ils avaient des troupeaux de btail[88]  conduire
et  manger, des terres qui taient de vraies chasses non gardes,
pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes apprivoisables, mme
dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le combat, comme au temps
de Mlagre, et ensuite pour le lard; d'innombrables btes  fourrures
dont on utilisait la chair et le pelage. Les poissons de la mer infinie
 rompre leurs filets, des oiseaux innombrables, errant dans les cieux,
comme cibles  leurs flches aux pointes aigus, des chevaux dresss 
recevoir un cavalier, des vaisseaux, et non de taille mdiocre, et de
toutes sortes,  fond plat pour les flaques boueuses,  quille et  pont
pour l'imptueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un ct, au
sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.

[Note 88: Gigantesque--et pas encore fossile! Voyez la note de
Gibbon sur la mort de Thodebert: le roi pointa sa lance--le taureau
_renversa un arbre sur sa tte_--il mourut le mme jour (VII, 255). La
corne d'Uri et son bouclier surmont des hauts panaches du casque
allemand attestent la terreur qu'inspiraient ces troupeaux
d'aurochs.--(Note de l'Auteur.)]

12. Et ils taient dans tout leur aspect extrieur et aussi dans toute
leur force prouve, les puissances vivantes du monde, dans cette longue
heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait t tenu  une
poque pour redoutable tait devenu formalisme, dmence ou infamie. Les
armes romaines rien qu'un mcanisme arm d'une pe, s'abattant en
dsordre chaque pe contre l'pe amie;--la Rome civile une multitude
mle d'esclaves, de matres d'esclaves, et de prostitues. L'Orient,
spar de l'Europe par les Grecs impuissants. Ces troupes affames des
forts Noires et des mers Blanches, elles-mmes  moiti loups,  moiti
bois flottants (comme nous nous appelions Coeurs de Lion, Coeurs de Chne,
eux faisaient de mme) sans piti comme le chien du troupeau, endurants
comme le bouleau et le pin sauvages. Vous n'entendez gure parler que
d'eux pendant les cinq sicles encore  venir; Wisigoths,  l'ouest de
la Vistule; Ostrogoths,  l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de
la petite Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le
Danois, et en traneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous
ceux-ci au sud de la Baltique; et jetant sans arrter par-dessus la
Baltique sa force, issue des montagnes, la Scandinavie,--jusqu' ce
qu'enfin pour un temps _elle_ gouverne tout, et que le nom de Normand,
voie son autorit inconteste du Cap Nord  Jrusalem.

13. _Ceci_ est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue
du monde, comme je l'ai dit, pour les cinq sicles qui vont venir. Et
cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe
l'histoire relle.

Les armes errantes ne sont, en ralit, que de la grle et du tonnerre
et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le coeur profond
de l'humanit primitive, se dveloppant dans une ternelle douceur et
bien que ravage, oublie, dpouille, elle-mme restant sur place et
jamais dvastatrice, ni meurtrire, mais ne pouvant tre vaincue par la
douleur, ni par la mort,--devint la semence de tout l'amour qui tait
appel  natre et le moment venu donna alors  l'humanit mortelle ce
qu'elle tait capable de recevoir d'esprance, de joie ou de gnie
et,--s'il y a une immortalit--amena, par-del le tombeau,  l'glise
ses Saints protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.

14. De cet ordre de cratures d'humble condition, silencieuses,
inoffensives, infiniment soumises, infiniment dvoues, aucun historien
ne s'occupe jamais le moins du monde, except quand elles sont voles ou
tues. Je ne puis vous en donner aucune image, en amener jusqu' votre
oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis seulement vous montrer
l'absolu doit avoir t de leur pass non rcompens, et l'ide que
tous nous nous sommes faite d'elles, et les choses qui nous en ont t
dites reposent sur des faits plus profonds de leur histoire, qui n'ont
jamais t ni conus, ni raconts.

15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est,
comme je vous l'ai dit plus haut, groupe dans les districts fconds et
temprs (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest 
l'est, de l'extrmit du pays de Cornouailles  l'embouchure du Danube.

Dj, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle tait
pleine d'une ardeur naturellement gnreuse et d'une intelligence
ouverte  tout. La Dacie donne  Rome ses quatre derniers grands
empereurs[89]; la Bretagne donne  la chrtient les premiers exploits
et les lgendes dernires de sa chevalerie; la Germanie  tous les
hommes la sincrit et la flamme du Franc; la Gaule,  toutes les femmes
la patience et la force de sainte Genevive.

[Note 89: Claudius, Aurlien, Probus, Constantius; et aprs le
partage de l'empire,  l'est Justinien. L'empereur Justinien tait n
d'une obscure race de barbares, les habitants d'un pays sauvage et
dsol, auquel les noms de Dardanie, de Dacie, et de Bulgarie ont t
successivement appliqus. Les noms de ces paysans Dardaniens sont goths,
et presque anglais, Justinien est une traduction de Uprauder (upright);
son pre Sabatius (en langue grco-barbare, Stipes) tait appel dans
son village Istock (Stock). (Gibbon, commencement du chap. XI et
note.)--(Note de l'Auteur.)]

16. La _sincrit_ et la flamme du Franc, il faut que je le rpte avec
insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont t probablement habitus 
penser que les Franais taient plus polis que sincres. Ils trouveront,
s'ils approfondissent la matire, que la sincrit seule peut tre
police, et que tout ce que nous reconnaissons de beaut, de dlicatesse
et de proportions dans les manires, le langage ou l'architecture des
Franais, vient d'une pure sincrit de leur nature, que vous sentirez
bientt dans les cratures vivantes elles-mmes si vous les aimez; et si
vous comprenez sainement jusqu' leurs pires fautes, vous verrez, que
leur Rvolution elle-mme fut une rvolte contre les mensonges, et la
rvolte de l'amour trahi. Jamais peuple ne fut si vainement loyal.

17. Qu'ils aient t  l'origine, des Germains, eux-mmes je suppose
seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils secourent
de leurs pieds la poussire de Germanie et se donnrent un nom nouveau
est le premier des phnomnes que nous ayons maintenant  observer
attentivement en ce qui les concerne. Les critiques les plus sagaces,
dit M. Gibbon dans son xe chapitre, _admettent_ que _vers_ l'an 240
environ (nous _admettrons_ alors, pour plus de commodit, que ce fut
_vers_ l'an 250 environ,  moiti chemin de la fin du Ve sicle, l o
nous sommes,--dix ans de plus ou de moins dans les cas de admettons que
vers... environ, importent peu, mais nous aurons au moins quelque boue
flottante de date  la porte de la main).

Vers A. D. 250, donc, une nouvelle confdration fut forme sous le
nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du Weser.

18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin
et du Weser, et t qu'ils se composaient surtout de poissons, avec des
grenouilles et des canards  la surface, mais une note ajoute par
Gibbon,  ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confdration se
composait de cratures humaines, dans les items suivants:

1 Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas o;
2 Les Sicambres, dans la Principaut de Waldeck;
3 Les Attuarii, dans le duch de Berg;
4 Les Bructres, sur les bords de la Lippe;
5 Les Chamaves, dans le pays des Bructres;
6 Les Cattes, en Hesse.

Tout cela sera, je crois, plutt plus clair dans vos ttes si vous
l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plat de lire ou
relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque relle
Miss Isabelle Wardour[90]) l'histoire de Martin Waldeck dans
l'_Antiquaire_, vous y gagnerez une notion suffisante du caractre
principal de la principaut de Waldeck, certainement li  cet
important mot germain woody (c'est--dire woodish, je
suppose?)--descriptif de rochers et de forts  moiti pousses; en mme
temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott donne
instinctivement aux noms propres dans son oeuvre.

[Note 90: Personnage de l'_Antiquaire_.--(Note du Traducteur.)]

Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus press est de revenir
srieusement maintenant  nos cartes, et de situer les choses dans un
espace dtermin par des limites linaires.

Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de
possder, deviennent extrmement confuses juste au nord de Francfort, et
ressemblent alors  un vitrail peint qui aurait t bris en mille
morceaux par la rancune puritaine, et restaur par d'ingnieux gardiens
d'glise qui auraient remis chaque morceau  l'envers, cette curieuse
vitrerie se proposant de reprsenter les soixante, soixante-dix,
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchs, marquisats, comts, baronnies,
lectorats, etc., hrditaires, en lesquels s'est craquele et morcele
l'Allemania, sous cette latitude.

Mais sous les couleurs bigarres et  travers les alphabets interpols
et surchargs de dignits tronques auxquelles s'ajoutent les trois
rseaux des chemins de fer mis sur le tout, rseaux non pas unis, mais
hrisss de jambes comme des myriapodes, un dur travail d'une journe
avec une bonne loupe vous met en tat de dcouvrir approximativement le
cours du Weser, et les noms de certaines villes voisines de ses sources,
lesquels mritent d'tre retenus.

20. Au cas o vous n'avez pas  disposer d'un aprs midi, ni votre vue 
user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcment un simple
abrg:  savoir que du Drachenfels[91] et de ses six frres Fels, se
dirigeant de l'est au nord, court et s'tend une troupe parpille de
petits rochers noueux, de mystrieuses crtes qui surplombent,
sourcilleuses, des valles bordes de petits bois, o un torrent met
tantt sa fureur et tantt sa mlodie; les crtes, la plupart couronnes
de chteaux par la pit chrtienne des vieux ges dans des buts
lointains ou chimriques; les valles rsonnant du bruit des bucherons,
et creuses par les mineurs, habites sous la terre par les gnomes et
dessus par les gnies sylvestres et autres. Le pays entier agrafant
rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon pendant quelque 150
milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon, au-dessus du Rhin 
la montagne Rsine, le Harz, encore obscur aujourd'hui, vers le sud
des terrains fouls par les noirs Brunswickois, de ralit corporelle
indiscutable; anciennement obscurci par la fort Hercynienne (haie ou
barrire) d'o par corruption Harz, o se trouve aujourd'hui le Harz ou
la fort Rsine, hante de sombres forestiers, de souche au moins
rsineuse, pour ne pas dire sulfureuse.

[Note 91: Voir le _Childe Harold_ de Byron.--(Note du Traducteur.)]

21. Cent cinquante milles de l'est  l'ouest, disons moiti autant du
nord au sud, environ dix mille milles carrs en tout de montagnes
mtallifres, conifres et fantomifres, fluidifies et diffluant pour
nous, au moyen ge et dans les temps modernes, en l'huile la plus
essentielle de trbenthine, et cette myrrhe, ou cet encens, de
l'imagination et du caractre que produit naturellement la Germanie et
dont l'huile de trbenthine est le symbole. Je songe particulirement
au dveloppement qu'ont pris les usages les plus dlicats de la rsine,
en tant qu'indispensable  l'archet du violon, depuis les jours de
sainte Elisabeth de Marbourg,  ceux de saint Mphistophls de Weimar.

22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de valles
n'a pas de nom gnral comme groupe de collines; et il est tout  fait
impossible de dcouvrir ses diffrentes ramifications sur aucune des
cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler
facilement, et utilement, que c'est _tout_ le nord du Mein, qu'il
s'appuie sur le Drachenfels  une extrmit, et s'lance tout  coup par
votes vers la lumire du matin, jusqu'au Harz (sommet du Brocken 3.700
pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un large espace
rserv au cours du Weser, dont nous parlerons tout  l'heure.

23. Nous appellerons ceci dsormais la chane ou le groupe des Montagnes
Enchantes; et alors nous les relierons d'autant plus facilement aux
montagnes des Gants, Riesen Gebirge, quand nous aurons besoin d'elles;
mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus svres, et nous n'avons
pas encore  les approcher; celles plus proches au travers desquelles se
trouve notre route, nous pourrions peut-tre plus justement les nommer
les montagnes des Dmons; mais ce ne serait gure respectueux pour
sainte lisabeth ni pour les innombrables jolies chtelaines des tours,
ou pour les princesses du parc et de la valle, qui ont rendu les moeurs
domestiques germaines douces et exemplaires et ont coul le flot
transparent et lger de leur vie jusqu'au bas des valles des ges avant
que l'enchantement prenne une forme peut-tre trop canonique dans
l'Almanach de Gotha.

Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantes, non les Dmons;
remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers
ont rellement beaucoup plus du caractre des fes gurissantes que des
gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier au
lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains ferrugineux
des sources effervescentes, salutairement sales et chaudes.

24. Au coeur mme de cette chane enchante, jaillit (et la plus
bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de
la rgion) la source de la plus ancienne race franque; dans la
principaut de Waldeck, vous ne pouvez la faire remonter  aucune plus
lointaine; l elle sort de la terre.

Frankenberg (burg) sur la rive droite de l'Eder et  dix-neuf milles
au nord de Marbourg, clairement indiqu dans la carte numro 13 de
l'_Atlas gnral_ de Black, dans lequel le groupe de Montagnes
Enchantes qui l'entourent et la valle de l'Eder, autrement
Engel-Bach, Ruisseau des Anges (comme se nomme encore le village
situ plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus de
Cassel, sont aussi tracs d'une manire intelligible pour des regards
mortels qui font un peu attention. Je serais gn par les noms si
j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux ou
quelques esquisses que vous feriez vous-mme  la main, vous donneraient
toutes les sources actuelles du Weser avec une clart suffisante, ainsi
que les villes  se rappeler qui sont sur son cours ou juste au sud sur
l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein: Frankenberg et
Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda, Eisenach sur la Werra,
qui forme le Weser aprs avoir pris la Fulda comme pouse (comme le Tees
la Greta[92]), au del d'Eisenach, sous la Wartbourg (dont vous avez
entendu parler comme chteau affect aux missions chrtiennes, et aux
besoins de la Socit Biblique). Les rues de la ville sont paves en
dure basalte (son nom--eau de fer--rappelant les armures Thuringiennes
de l'ancien temps), elle est encore en pleine activit avec ses moulins
qui servent  tout.

[Note 92: Sur le confluent du Teess et de la Greta, voir les pages
de _Modern Painters_ o sont cits les vers de Walter Scott (_Modern
Painters_, III, IV, 16,  36 et 37. Sur la Greta par Turner, voir
_Lectures on art_,  170).--(Note du Traducteur.)]

25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-l des
jaillissements et des soulvements de basalte  travers des roches
ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne
valant pas, grce  Dieu, la peine d'tre extraits;  Frankenberg mme
une mine d'or; encore la piti du ciel veut-elle qu'elle soit assez
pauvre en mtal; mais du bois et du fer le pays en produit en quantit
suffisante si l'on met  l'avoir la peine voulue; et il y a des
richesses plus douces  la surface de la terre, du gibier, du bl, des
fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant le
tout, le zle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que je
trouve indique par une croix comme ayant t btie par un certain pieux
Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser eau du fond,
c'est--dire une eau ayant finalement bien trouv sa voie vers sa chute
(dans le sens o Boden See est dit du Rhin descendu de la Via Mala).

26. Et ainsi, ayant bien dgag des rochers vos sources du Weser, et
pour ainsi dire rassembl les rnes de votre fleuve, vous pouvez
dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus
loigne de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du
Nord. Et tracez-le d'un trait nergique sur votre esquisse de la carte
d'Europe, aprs la frontire de la Vistule, laissant de ct l'Elbe pour
un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris entre
le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et barbare
(Saxon et Goth); mais donnez passage  la source des Francs  Waldeck et
vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout l'espace
entre le Weser et les Bouches du Rhin et, cumeux dans les montagnes, se
rpandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas, o leur errante
vie forestire et pastorale trouve enfin  s'endiguer dans la culture
des champs de boue, et oublie dans la brume glace qui flotte sur la mer
l'clat du soleil sur les rochers de basalte.

27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrter pour nous endiguer quelque
peu; et avant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre 
ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus
doux de srnit morale satisfaite: L'amour de la libert tait la
passion matresse de ces Germains. Ils mritrent, ils prirent, ils
gardrent l'pithte honorable de Francs, ou hommes libres. Il ne nous
dit pas toutefois en quelle langue de l'poque (Chaucien, Sicambrien,
Chamave ou Catte) Franc a jamais signifi Libre; et je ne puis
moi-mme dcouvrir  quelle langue, de quelque temps que ce soit, ce mot
appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge (_Histoire des
Noms Chrtiens_, articles sur _Frey_ et _Frank_) ne donne la vraie
racine quand elle parle de ce qu'elle appelle le Puissant Germain,
Frang Free _Lord_. Nullement un libre homme du peuple, rien de pareil;
mais une personne dont la nature et le nom impliquaient l'existence
autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre considrable d'autres
personnes qui n'taient en rien Frang ni Frangs. Son titre est un des
plus fiers de ceux qui existaient alors; consacr  la fin par la
dignit de l'ge ajoute  celle de la valeur dans le nom de Seigneur,
ou Monseigneur, pas encore dans sa dernire forme cokney de Mossoo
prise dans une acception tout  fait rpublicaine!

28. De sorte que, en y rflchissant bien, la qualit de franchise ne
donne que son bord plat dans la signification de Libre, mais du ct
du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps signifie
brave, fort, et honnte, au-dessus des autres hommes[93].

[Note 93: Gibbon serre le sujet de plus prs dans une phrase de son
XXIIe chapitre: Les guerriers indpendants de Germanie _qui
considraient la sincrit comme la plus noble de leurs vertus_ et la
libert comme le plus prcieux de leurs biens. Il parle spcialement de
la tribu franque des Attuarii contre laquelle l'empereur Julien eut 
refortifier le Rhin de Clves  Ble. Mais les premires lettres de
l'empereur Jovien, aprs la mort de Julien dlguaient le commandement
militaire de la Gaule et de l'Illyrie (quel vaste commandement c'tait,
nous le verrons plus tard)  Malarich, un _brave et fidle_ officier de
la nation des Francs; et ils restent les loyaux allis de Rome dans sa
dernire lutte avec Alaric. Apparemment, pour le plaisir seul de varier
d'une faon captivante sa manire de dire et, en tout cas, sans donner 
entendre qu'il y eut une cause quelconque  un si grand changement dans
le caractre national, nous voyons M. Gibbon, dans son volume suivant,
adopter tout  coup les pithtes abusives de Procope et appeler les
Francs une nation lgre et perfide (VII, 251). Les seuls motifs
discernables de cette dfinition inattendue sont qu'ils refusent de
vendre leur amiti ou leur alliance  Rome et Ravenne; et que dans son
invasion d'Italie le petit-fils de Clovis n'envoya pas pralablement
l'avis direct de la route qu'il se proposait de suivre, ni mme ne
signifia entirement ses intentions avant qu'il ne se ft assur du P 
Pavie; dvoilant son plan ensuite avec une clart suffisante, en
attaquant presque au mme instant les camps hostiles des Goths et des
Romains qui, au lieu d'unir leurs armes, fuirent avec une gale
prcipitation.--(Note de l'Auteur.)]

Le vieux peuple du pays de forts ne fut jamais en aucune mchante
acception libre; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc,
pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu' ce qu'il l'et
ralis. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action, absolument
sans peur et toujours sans repos; mais sans loi, indisciplins par
laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne le sont ni en
action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot comme un
savant et un chrtien, et non comme un moderne infidle de demi-culture
et n'ayant qu'une moiti de cerveau, ne connaissant de toutes les
langues de l'univers que son argot, est, en ralit, oppose non 
servitude, mais  timidit[94].

[Note 94: Pour illustrer en dtail ce mot, voyez Val d'Arno,
_Cours_ VIII; Fors _Clavigera_, lettres XLVI, 231, LXXVII, 137;--et
Chaucer, le _Roman de la rose_ (1212). A ct de lui (le chevalier
Arthur) dansait dame Franchise. Les vers anglais sont cits et
comments dans le premier _cours_ de _Ariadne Florentina_ ( 26); je
donne ici le franais:

       Aprs tous ceulx estait Franchise
       Que ne fut ne brune ne bise
       Ains fut comme la neige blanche
       _Courtoyse_ estait, _joyeuse_, et _franche_
       Le nez avait long et tretis
       Yeulx vers, riants; sourcils faitis;
       Les cheveulx eut trs blons et longs
       Simple fut comme les coulons
       Le coeur eut doux et dbonnaire.
       _Elle n'osait dire ni faire
       Nulle riens que faire ne deust_.
       Et j'espre que mes lectrices ne confondront plus
                           Franchise avec Libert. (Note de l'Auteur.)
]

C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus
franais dans le caractre franais qu'il produit des serviteurs qui
sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachs  leurs
protecteurs, dans une douce adresse  tout faire, sous une tutelle
latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de
mentalit et de personnalit tout  fait bonnes) des bonnes. Mais 
aucun degr, ne seront intimids par vous. Vous aurez beau tre le duc
ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troubls par
votre rang lev. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en ont
envie.

29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand
ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire;
ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez
encore ceci, quelque clat accessoire de la chose appele par eux dans
la suite Libert que puisse suggrer le nom Frank, vous devez ds
maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs
Liberts avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'arme peut
tre vis--vis de son chef est une question; si chef ou arme peut se
tenir en repos six mois, une autre et toute diffrente. Il leur faut
toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur
parat pas valoir sans cela la peine d'tre vcue; et cette activit,
cet clat et cet clair de vif-argent qui brille  la fois ici et l,
qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la rapine, mais
seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour ainsi dire de
modes et de temps--et d'intensit--) chez des gens qui ne veulent jamais
laisser reposer leurs perons mais les ont toujours brillants et aux
pieds, et prfrent jener  cheval que festoyer au repos, cette peur
enfantine d'tre mis dans le coin, et ce besoin continuel d'avoir
quelque chose  faire, tout cela doit tre considr par nous avec une
sympathie tonne dans toutes ses consquences quelquefois
blouissantes, mais trop souvent malheureuses et dsastreuses pour la
nation elle-mme aussi bien que pour ses voisins.

30. Et cette activit que nous, lourds mangeurs de boeufs que nous
sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous et
enseign que nous n'tions nous-mmes rien de mieux que des babouins, de
comparer discourtoisement  celle des tribus plus vives des singes, fit
en ralit une si grande impression sur les Hollandais (quand pour la
premire fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et quelque
courant  leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans lesquelles
nous trouvions un blason rappelant la puissance franque, paraissent
avoir t l'oeuvre d'un Hollandais qui voulait en donner une
reprsentation ddaigneusement satirique.

Car, dit un trs ingnieux historien, M. Andr Favine, Parisien et
avocat  la Haute-Cour du Parlement franais en l'an 1626, ces peuples
qui bordaient la Sala appels Salts par les Allemagnes, furent  leur
descente dans les pays hollandais appels par les Romains Francs
Saliques (d'o la future loi Salique, remarquez-le) et par
abrviation Salii, apparemment du verbe _salire_, c'est--dire
saulter, sauter (et dans l'avenir par consquent dment aussi
danser--d'une manire incomparable), tre vif et agile du pied, bien
sauter et monter, qualits tout particulirement requises chez ceux qui
habitent des lieux humides et marcageux. Aussi pendant que tels des
Franais comme ceux qui habitaient sur le bras principal du fleuve
(Rhin) taient nomms Nageurs (Swimmers), ceux des marais taient
appels Saulteurs (Leapers); c'tait un sobriquet donn aux Franais
en raison et de leur disposition naturelle et de leur rsidence; et
encore aujourd'hui, leurs ennemis les appellent les Crapauds Franais
(ou Grenouilles plus exactement), d'o est venue la fable que leurs
anciens rois portaient de telles cratures dans leurs armes.

31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable
ou non, vous vous rappellerez aisment l'pithte Salien,
caractrisant les gens qui sautent les fosss, traversent les fleuves 
la nage, si bien que, comme nous l'avons dit prcdemment, toute la
longueur du Rhin dut tre refortifie contre eux, pithte toutefois, o
il parat  l'origine y avoir un certain Sel dlicat, de sorte que nous
pouvons justement, comme nous appelons vieux Sals nos marins
endurcis, songer  ces Francs plus brillants, plus tincelants, comme 
de Jeunes Sals; mais les Romains joueront en quelque sorte sur le
mot, et dans leur respect naturel pour la flamme martiale et l'lan de
ces Franks, ils en feront Salii exsultantes[95] du nom mme de leurs
propres prtres arms qui les suivaient  la guerre.

[Note 95: Leur premire mauvaise exultation, en Alsace, avait t
provoque par les Romains eux-mmes (ou du moins par Constantin dans sa
jalousie de Julien) qui y avaient employ prsents et promesses,
l'espoir du butin et la concession perptuelle de tous les territoires
qu'ils seraient capables de conqurir (Gibbon, chap. IX, 3-208). Chez
tout autre historien que Gibbon (qui n'a rellement aucune opinion
arrte sur aucun caractre ni sur aucune question, mais s'en tient au
truisme gnral que les pires hommes agissent quelquefois bien, et les
meilleurs souvent mal, loue quand il a besoin d'arrondir une phrase et
blme quand il ne peut pas, sans cela, en terminer une autre),--nous
aurions t surpris d'entendre dire de la nation qui mrita, prit et
garde le nom honorable d'hommes libres, que ces voleurs indisciplins
traitaient comme leurs ennemis naturels tous les sujets de l'empire
possdant une proprit qu'ils dsiraient acqurir. La premire
campagne de Julien qui rejette les Francs et les Allemands au-del du
Rhin, mais accorde aux Francs Saliens, sous serment solennel, les
territoires situs dans les Pays-Bas, sera retrace une autre
fois.--(Note de l'Auteur.)]

Allant jusqu' une drivation un peu plus lointaine, mais subtile, nous
pouvons considrer ce premier Saillant comme un promontoire en bec
d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons
aujourd'hui la France; et  jamais dans sa brillante lasticit de
temprament, une nation  sauts et saillies, nous fournissant  nous
Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'rudition
hraldique, leur Lopard (non comme une crature mouchete et
tachete, mais naturellement lance et bondissante) pour nos cussons
royaux et princiers.

En voil assez sur leur nom de Salien, mais de l'interprtation de la
Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous contenter
cependant d'en rester l, en notant toutefois deux ides lies dans la
suite  ce nom, qui sont pour nous d'une trs grande importance de
dfinition.

32. Le pote franais dans les premiers livres de sa Franciade, dit M.
Favine (mais quel pote, je ne sais, ni ne puis me renseigner
l-dessus)[96], raconte[97] (dans le sens de cartle, ou peint comme
fait un hraldiste) certaines fables sur le nom des Franais pour
lequel on aurait adopt et runi deux mots gaulois ensemble, Phere-Encos
qui signifie Porte-Lance (Brandit-Lance, pourrions-nous peut-tre nous
risquer  traduire), une arme plus lgre que la pique commenant ici 
s'agiter dans les mains de leur chevalerie et Fere-Encos devenant assez
vite dans le langage parl Francos;--une drivation certes  ne pas
accepter, mais  cause de l'ide qu'elle donne de l'arme elle vaut qu'on
y prte attention de mme qu' la suivante: parmi les armes des anciens
Franais, au-dessus et  ct de la lance, il y avait la hache d'arme
qu'ils appelaient anchon, et qui existe encore aujourd'hui dans beaucoup
de provinces de France o on l'appelle un achon; ils s'en aidaient  la
guerre en le jetant au loin sur l'ennemi dans le seul but de le mettre 
dcouvert et pour fendre son bouclier. Cet _achon_ tait dard avec une
telle violence qu'il pourfendait le bouclier, forait son possesseur 
abaisser le bras et ainsi le laissait dcouvert et dsarm et permettait
de le surprendre plus facilement et plus vite. Il parat que cette arme
tait proprement et spcialement l'arme du soldat franais, aussi bien 
pied qu' cheval. Pour cette raison, on l'appelait _Franciscus_.
Francisca, _securis oblonga, quam Franci librabant in hostes_. Car le
cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous
l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance;
lorsqu'elle tait brise et ne pouvait plus servir, il portait la main
sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevque de
Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.

[Note 96: Il s'agit pourtant de Ronsard.--(Note du Traducteur.)]

[Note 97: Encounters, en quartiers.]

33. Il est agrable de voir avec quel respect les leons de l'archevque
de Tours taient coutes par les chevaliers franais, et curieux de
noter la prfrence des meilleurs d'entre eux  user de la francisca,
non seulement aux temps de Coeur de Lion, mais mme aux jours de
Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux portes de
Poitiers: L, fit le roi Jehan de sa main merveilles d'armes, et tenait
une hache de guerre dont bien se dffendait et combattait, si la quartre
partie de ses gens luy eussent ressembl, la journe eust t pour eux.
Plus remarquable encore  ce point de vue est l'pisode du combat que
Froissart s'arrte pour nous dire avant de commencer son rcit, et qui
met aux prises le Sire de Verclef (sur la Severn) et l'cuyer Picard
Jean de Helennes; l'Anglais perdant son sabre descend pour le reprendre;
sur quoi Helennes lui _jette_ le sien avec un tel vis et une telle
force qu'il accousuit l'Anglais es cuisses, tellement que l'pe entre
dedans et le cousit tout parmi, jusqu'au hans.

L-dessus, le chevalier se rendant, l'cuyer bande sa plaie, et le
soigne, restant quinze jours pour l'amour de lui,  Chtellerault,
tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la
route en litire jusqu' son propre chteau de Picardie. Sa ranon est
de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur actuelle
et vous pouvez tenir pour un signe particulirement fatal du proche
dclin des temps de la chevalerie ce fait que devint celuy Escuyer,
chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de Verclef.

Je reviens volontiers  l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par
heure, anne par anne, les hommes devenaient plus doux et plus sages,
alors que mme au travers des pires cruauts et des pires erreurs on
pouvait voir les qualits natives de la caste la plus noble s'affirmer
d'abord, en vertu d'un principe inn, se soumettre ensuite en vue des
tches futures.

34. Les deux principales armes, voil tout ce que nous connaissons
jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence  se dessiner
pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance lgre qui
deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bcheron, est
lourde;--pour des raisons conomiques, comme la raret du fer, c'est
l'arme prfrable  toutes, donnant la plus grande force d'impulsion et
la plus grande puissance de choc avec la plus petite quantit de mtal,
et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon leur donne aussi une
pesante pe, suspendue  un large ceinturon; mais les pithtes de
Gibbon sont toujours donnes gratis[98], et l'pe  ceinturon, quelle
que fut sa mesure, tait probablement destine aux chefs seulement; le
ceinturon, lui-mme en or, celui-l mme qui distinguait les comtes
romains et sans aucun doute adopt,  leur exemple, par les chefs francs
allis; prenant par la suite la signification symbolique que lui donne
saint Paul[99] de ceinturon de vrit; enfin, l'emblme principal de
l'Ordre de la Chevalerie.

[Note 98: C'est, pour Ruskin, la caractristique des mauvais
crivains Cf. N'ayez jamais la pense que Milton emploie ces pithtes
pour remplir son vers, comme ferait un crivain vide. Il a besoin de
toutes, et de pas une de plus que celles-ci. (_Sesame and Liles, of
King Treasuries_, 21). Voir galement plus loin.--(Note du Traducteur.)]

[Note 99: Allusion  l'Eptre aux Ephsiens: Ayez  vos reins la
vrit pour ceinture (Saint Paul, Eptre aux Ephsiens, VI, 14). Saint
Paul ne fait, d'ailleurs, ici, que reprendre une image d'Isae. Et la
justice sera la ceinture de ses reins (Isae, XI, 5). Voir aussi saint
Pierre: Venez donc, ayant ceint les reins de votre esprit. (Ire
Eptre, I, 13.)--(Note du Traducteur.)]

35. Le bouclier pour tous tait rond, se maniant comme le bouclier d'un
highlander: armure qui probablement n'tait rien que du cuir fortement
tann, ou du chanvre patiemment et solidement tricot: Leur costume
collant, dit M. Gibbon, figurait exactement la forme de leurs
membres, mais costume est seulement une expression
Miltono-Gibbonienne pour signifier personne sait quoi. Il est plus
intelligible en ce qui concerne leurs personnes. La stature leve des
Francs, leurs yeux bleus, dnotaient une origine germanique; les
belliqueux barbares taient forms ds leur premire jeunesse  courir,
sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans manquer le
but,  marcher sans hsitation contre un ennemi suprieur en nombre, et
 garder dans la vie ou la mort la rputation d'invincibles qui tait
celle de leurs anctres (VI, 93). Pour la premire fois, en 358,
pouvant par la victoire de l'empereur Julien  Strasbourg, et assig
par lui sur la Meuse, un corps de six cents Francs mconnut l'ancienne
loi qui leur ordonnait de vaincre ou de mourir. Bien que l'espoir de
la rapine et pour les entraner une force extrme, ils professaient un
amour dsintress de la guerre qu'ils considraient comme le suprme
honneur et la suprme flicit de la nature humaine, et leurs esprits et
leurs corps taient si endurcis par une activit perptuelle, que selon
la vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver taient aussi
agrables pour eux que les fleurs du printemps (III, 220).

36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement taient
probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais
nous apprendrons tout  l'heure avec surprise, d'un peuple si
remarquablement libre que seuls le Roi et la famille royale y
pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois
portaient la leur en boucles flottantes sur le dos et les paules, les
reines en tresses ondulantes jusqu' leurs pieds, mais tout le reste de
la nation tait oblig par la loi ou l'usage de se raser la partie
postrieure de la tte, de porter ses cheveux courts sur le front, et de
se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100].

[Note 100: Cf. Val d'Arno  propos d'une statue de la cathdrale de
Chartres et d'une peinture de l'abbaye de Westminster: A Chartres et 
Westminster... le plus haut rang a pour signe distinctif la chevelure
flottante, etc. Si vous ne savez pas lire ces symboles vous n'avez plus
devant vous qu'une figure raide et sans intrt (Val d'Arno, VIII,
212). Il y a l, d'ailleurs, bien d'autres choses que cela--et qu'on
peut aimer sans savoir lire ces symboles--dans ces statues de Chartres.
Et Ruskin l'a lui-mme montr dans des pages admirables (_les Deux
sentiers_, I, 33 et suivants) que j'ai cites plus loin, pages 260, 261
et 262, en note.--(Note du Traducteur.)]

37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de
supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs
tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il
nous ouvre un jour inattendu et gnant sur les institutions
dmocratiques des Francs en nous apprenant que les diffrents
commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de
la pche taient _exercs_ par des mains _serviles_ pour un _salaire_ du
souverain.

Servile et salaire toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'ide
terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions
Miltono-Gibboniennes du fait gnral que les rois francs avaient des
laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des
forgerons pour faire leurs vtements et leurs pes, chassaient avec des
veneurs, au faucon avec des fauconniers, et taient sous les autres
rapports tyranniques dans la proportion o peut l'tre un grand
propritaire de terres anglais. Le chteau des rois  longs cheveux
tait entour de cours commodes et d'curies pour la volaille et le
btail, le jardin tait plant de lgumes utiles, les magasins remplis
de bl, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, et toute
l'administration, conduite dans les rgles les plus strictes de
l'conomie prive.

38. J'ai rassembl ces remarques souvent incompltes et pas toujours
trs consistantes, de l'aspect et du caractre des Francs, extraites des
rfrences de M. Gibbon, pendant une priode de plus de deux
sicles,--et le dernier passage cit,--qu'il accompagne de la
constatation que cent-soixante de ces palais ruraux taient dissmins
 travers les provinces de leur royaume, sans nous dire quel royaume,
ou  quelle poque,--doit tre tenu pour descriptif des coutumes et du
systme gnral de leur monarchie aprs les victoires de Clovis. Mais
ds la premire heure o vous entendrez parler de lui, le Franc,  le
bien considrer, est toujours un personnage extrmement ingnieux, bien
intentionn et industrieux; s'il est impatient d'acqurir, il sait aussi
intelligemment conserver et difier; il y a l tout un don d'ordonnance
et de claire architecture qui trouvera un jour sa suprme expression
dans les bas-cts d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et
qui eussent t indestructibles si ceux qui vcurent au milieu d'elles
avaient eu mme force de coeur que ceux qui les avaient construites bien
des annes auparavant[101].

[Note 101: On entrera plus avant dans la pense de cette phrase en
la rapprochant de la fin du IIe chapitre des _Sept temps de
l'architecture_ (_Lampe de vrit_, p. 139 de la traduction Elwall):
L'architecture du moyen ge s'croula parce qu'elle avait perdu sa
puissance et perdu toute force de rsistance, en manquant  ses propres
lois, en sacrifiant une seule vrit. Il nous est bon de nous le
rappeler en foulant l'emplacement nu de ses fondations et en trbuchant
sur ces pierres parses. Ces squelettes briss de murs trous o
mugissent et murmurent nos brises de mer, les jonchant morceau par
morceau et ossement par ossement, le long des mornes promontoires, sur
lesquels jadis les maisons de la Prire tenaient lieu de phares,--ces
votes grises et ces paisibles nefs sous lesquelles les brebis de nos
valles paissent et se reposent dans l'herbe qui a enseveli les
autels--ces morceaux informes, qui ne sont point de la terre, qui
bombent nos champs d'tranges talus maills, ou arrtent le cours de
nos torrents de pierres qui ne sont pas  eux, rclament de nous
d'autres penses que celles qui dploreraient la rage qui les dvasta ou
la peur qui les dlaissa. Ce ne fut ni le bandit, ni le fanatique, ni le
blasphmateur qui mirent l le sceau  leur oeuvre de destruction;
guerre, couroux, terreur auraient pu se dchaner et les puissantes
murailles se seraient de nouveau dresses et les lgres colonnes se
seraient lances de nouveau de dessous la main du destructeur. Mais
elles ne pouvaient surgir des ruines de leur propre vrit
viole.--(Note du Traducteur.)]

39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car
dernirement, relisant quelques-uns de mes livres pour une dition revue
et corrige, j'ai remarqu et non sans remords, que toutes les fois que
dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre suivant un
examen attentif de quelque point particulier, le paragraphe suivant n'a
trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque pas de
s'attacher passionnment  quelque point antithtique, antipathique ou
antipodique, dans l'hmisphre oppos; je trouve cette faon de composer
un livre extrmement favorable  l'impartialit et la largeur des vues;
mais je puis concevoir qu'elle doit tre pour le commun des lecteurs non
seulement dcevante (si je puis vraiment me flatter d'intresser jamais
suffisamment pour dcevoir) mais mme capable de confirmer dans son
esprit quelques-unes des insinuations fallacieuses et absolument
absurdes de critiques hostiles, concernant mon inconsistance, mes
vacillations, et ma facilit  tre influenc par les changements de
temprature dans mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose
dans ces esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et
j'espre de me corriger en partie de ce travers de manquer  mes
promesses, et, dt-il en coter aux flux et reflux varis de mon humeur,
de dire dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur a
le droit de compter qui y sera dit.

40. J'ai abandonn dans mon chapitre Ier aprs y avoir jet un simple
coup d'oeil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver (et c'est
bien  peu prs la seule chose que l'on y puisse trouver concernant la
vie ou le caractre individuel du premier Louis) dans toute histoire de
France populaire  bon march avec sa moralit populaire  bon march
imprime  la suite. Si j'avais le temps de remonter  ses premires
sources, peut-tre prendrait-elle un autre aspect. Mais je vous la donne
telle qu'on peut la trouver partout en vous demandant seulement
d'examiner si--mme lue ainsi--elle ne peut pas porter en elle une
signification quelque peu diffrente.

41. L'histoire dit donc que, aprs la bataille de Soissons, dans le
partage des dpouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase
d'argent d'un superbe travail pour--lui, tais-je sur le point
d'crire,--et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement _suppos_
qu'il le voulait pour son meilleur lui-mme, sa reine. Mais il ne le
voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'tait pour le rendre  saint
Rmi, afin qu'il pt rester parmi les trsors consacrs  Reims. Ceci
est le premier point sur lequel les historiens populaires n'insistent
pas, et qu'un de ses guerriers qui rclama l'gal partage du trsor
prfra aussi ignorer. Le vase tait demand par le roi en supplment de
sa propre part et les chevaliers francs tout en rendant fidle
obissance  leur roi comme chef n'avaient pas la moindre intention de
lui accorder ce que des rois plus modernes appellent des taxes
rgaliennes prleves sur tout ce qu'ils touchent. Et un de ces
chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc que les autres et aussi
incrdule  la saintet de saint Rmi qu'un vque protestant ou un
philosophe positiviste, prit sur lui de discuter la prtention du roi et
de l'glise,  la faon, supposez, d'une opposition librale  la
Chambre des Communes; et la discuta avec une telle confiance d'tre
soutenu par l'opinion publique du Ve sicle, que le roi persistant dans
sa requte le soldat sans peur mit le vase en pices avec sa hache de
guerre en s'criant: Tu n'auras pas plus que ta part de butin.

42. C'est la premire et nette affirmation de la Libert, Fraternit et
galit franaises, soutenue alors comme maintenant par la destruction
qui est la seule manifestation artistique active possible  des
personnages libres, incapables de rien crer.

Le roi ne donna pas suite  la querelle. Les poltrons penseront qu'il en
resta l par poltronnerie, et les mchants par mchancet. Il est
certain, en tous cas c'est fort  croire, qu'il en resta l; mais il
attendit son heure; ce que la colre d'un homme fort peut toujours,
ainsi que s'chauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des
principales raisons pourquoi on enseigne aux chrtiens de ne pas laisser
le soleil se coucher sur elle[102]. Prcepte auquel les chrtiens de nos
jours sont parfaitement prts  obir si c'est quelqu'un d'autre qui a
t offens, et en effet dans ce cas la difficult est habituellement de
les faire penser  l'injure, mme dans la minute o le soleil n'est pas
encore couch sur leur indignation[103].

[Note 102: Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colre
(saint Paul, Eptre aux Ephsiens, IV, 26).--(Note du Traducteur.)]

[Note 103: Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines
de charbon.--(Note de l'Auteur.)]

43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilit moderne. Je la
donne dans le langage sinon poli du moins dlicatement verni de
l'histoire illustre.

Environ un an aprs, passant la revue de ses troupes, il alla  l'homme
qui avait bris le vase, et, _examinant ses armes, se plaignit_
qu'_elles_ fussent en mauvais tat! (l'italique est de moi) et les
jeta (Quoi? le bouclier et l'pe?)  terre. Le soldat se baissa pour
les ramasser et  ce moment le roi le frappa  la tte de sa hache de
guerre en s'criant: Ainsi fis-tu au vase de Soissons. L'historien
moral moderne ajoute cette remarque que: Ceci comme document sur l'tat
des Francs et les liens par lesquels ils taient unis ne donne que
l'ide d'une bande de voleurs et de leur chef. Ce qui est en effet
autant que je puis moi-mme pntrer et dchiffrer la nature des choses
l'ide premire  concevoir relativement  la plupart des organisations
royales et militaires dans ce monde jusqu' nos jours ( moins par
hasard que ce ne soient les Afghans et les Zoulous qui volent nos
propres terres en Angleterre au lieu de nous les leurs dans leurs pays
respectifs). Mais en ce qui regarde la manire dont fut accomplie cette
excution militaire type, je dois pour le moment demander au lecteur la
permission de rechercher avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel
de frapper un soldat insolent sur la tte avec sa hache d'armes  soi,
que de frapper une personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou
avec celle d'un excuteur, ayant recours au fonctionnement
mcanique--comme serait celui du couperet, de la guillotine ou de la
corde, pour donner le coup de grce--des formes accommodantes de la loi
nationale et de l'intervention gracieusement mle d'un groupe lgant
de nobles et d'vques.

[Note 104: Dcapit en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir
refus de prter le serment de suprmatie.--(Note du Traducteur.)]

44. Il y a des choses bien plus noires  dire de Clovis que celle-ci,
alors que sa vie fire tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient
racontes dans toute leur vrit, si aucun de nous pouvait voir clair
dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vrit sur le
pch; car sa nature est de tromper galement le pcheur d'une part, et
le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, ou
le condamnons; voici  ce sujet les facties de Gibbon si vous vous en
souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y amnent,
des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas d'ordinaire
aussi gnreusement qu'en cette circonstance  ceux de ses hros qui ont
confess la puissance du christianisme.

45. Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son
pre, il lui succda comme chef de la tribu salienne. Les limites
troites de son royaume s'arrtaient  l'le des Bataves, avec les
anciens diocses de Tournay et Arras; et au baptme de Clovis le nombre
de ses guerriers ne pouvait pas excder 5.000. Les tribus de mme race
que les Francs qui s'taient installes le long de l'Escaut, de la
Meuse, de la Moselle et du Rhin, taient gouvernes par leurs rois
autonomes de race mrovingienne, les gaux et les allis, et quelquefois
les ennemis, du prince salique. Quand il avait commenc la campagne, il
n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni vin ni bl dans ses
magasins; mais il imita l'exemple de Csar qui dans le mme pays s'tait
enrichi  la pointe de l'pe, et avait achet des mercenaires avec les
fruits de la conqute.

L'esprit indompt des Barbares apprit  reconnatre les avantages d'une
discipline rgulire. A la revue annuelle du mois de Mars, leurs armes
taient exactement inspectes; et, quand ils traversaient un territoire
pacifique, il leur tait dfendu de toucher  un brin d'herbe. La
justice de Clovis tait inexorable; et ceux de ses soldats qui se
montraient insouciants ou dsobissants taient  l'instant punis de
mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la valeur
de Clovis tait gouverne par une prudence froide et consomme. Dans
toutes ses relations avec les hommes il faisait la balance entre le
poids de l'intrt, de la passion et de l'opinion; et ses mesures
taient tantt en harmonie avec les usages sanguinaires des Germains,
tantt modres par le gnie plus doux de Rome et du christianisme.

46. Mais le farouche conqurant de la Gaule tait incapable de discuter
la valeur des preuves d'une religion qui repose sur l'investigation
laborieuse du tmoignage historique et sur la thologie spculative. Il
tait encore plus incapable de ressentir la douce influence de
l'vangile qui persuade et purifie le coeur d'un vritable converti. Son
rgne ambitieux fut une violation perptuelle des devoirs moraux et
chrtiens: ses mains furent taches de sang dans la paix comme dans la
guerre; et, ds que Clovis se ft dbarrass d'un synode de l'Eglise
Gallicane, il assassina avec tranquillit _tous_ les princes de la race
mrovingienne.

47. C'est trop vrai[105]; mais d'abord c'est de la rhtorique--car nous
aurions besoin qu'on nous dise combien taient _tous_ les princes--en
second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait  un
degr quelconque tudi les Ecritures telles qu'elles taient
prsentes au monde occidental par saint Jrme, il tait  prsumer que
lui, roi-soldat, penserait davantage  la mission de Josu[106] et de
Jhu qu' la patience du Christ, dont il songeait plutt  venger qu'
imiter la passion; et la crainte que les autres rois francs lui
succdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait agrandi l'attaquent
et le dtrnent, pouvait facilement lui apparatre comme inspire non
par un danger personnel, mais par le retour possible de la nation tout
entire  l'idoltrie. De plus, dans les derniers temps, sa foi dans la
protection divine accorde  sa cause avait t branle par la dfaite
que les Ostrogoths lui avaient inflige devant Arles, et le lopard
franc n'avait pas assez compltement perdu ses taches[107] pour
abandonner  un ennemi l'occasion du premier bond.

[Note 105: Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez
Ruskin, une tendance  ne pas donner de la duret une interprtation
morale trop dfavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez
Carlyle (voir dans Carlyle, _Cromwell_, etc.). En ceci, il y a, je
crois, deux choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique
qui sait dcouvrir dans des actions en apparence identiques une
intention morale diffrente, selon le temps et la civilisation, et
apparenter les formes extrmement diverses que revt une mme moralit
ou immoralit  travers les ges. Ce don existe  un trs haut degr
chez des crivains comme Ruskin, et plus encor chez George Eliot. Il
existe aussi chez M. Tarde. Deuximement une sorte de got,
d'imagination assez naturel chez un lettr trs bon pour la sauvagerie
inculte. Ce got se reconnait mme parfois jusque dans les lettres de
Ruskin,  une certaine affectation de duret et de non-conformisme. Lire
dans le livre de M. de la Sizeranne, page 61, la rponse de Ruskin  un
rvrend endett: Vous devriez mendier d'abord; je ne vous dfendrais
pas de voler si cela tait ncessaire. Mais n'achetez pas de choses que
vous ne puissiez payer. Et de toutes les espces de dbiteurs les gens
pieux qui btissent des glises sont,  mon avis, les plus dtestables
fous. Et vous tes, de tous, les plus absurdes, etc., etc.--(Note du
Traducteur.)]

[Note 106: La lgende s'empara plus tard de ce rapprochement et les
murs d'Angoulme, aprs la bataille de Poitiers, passent pour tre
tombs aux sons des trompettes de Clovis. Un miracle, dit Gibbon, qui
peut tre rduit  la supposition que quelque ingnieur clrical aura
secrtement ruin les fondations du rempart. Je ne puis trop souvent
mettre nos honntes lecteurs en garde contre l'habitude moderne de
rduire toute histoire quelconque  la supposition que, etc. La
lgende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidle d'une
mtaphore.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 107: Allusion, me dit Robert d'Humires,  ce proverbe
anglais: L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le lopard ses
taches.--(Note du Traducteur.)]

48. Pour en finir, et nous plaant au-dessus de ces questions de
personnes, les diverses formes de la cruaut et de la ruse--la premire,
remarquez-le, provenant beaucoup d'un mpris de la souffrance qui tait
une condition d'honneur pour les femmes aussi bien que pour les
hommes,--sont dans ces races barbares toujours fondes sur leur amour de
la gloire dans la guerre; ce qui ne peut tre compris qu'en se
rapportant  ce qui reste de ces mmes caractres dans les castes les
plus leves des Indiens de l'Amrique du Nord; et, avant d'exposer
clairement pour finir les vnements certains du rgne de Clovis jusqu'
la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des personnages du
grand Drame, en prenant  coeur la signification du _nom_ de chacun, 
cause  la fois de son influence probable sur l'esprit de celui qui le
portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de ses actes et de
leurs consquences pour les gnrations futures.

I. CLOVIS.--En forme franque, Hluodoveh[108]. Glorieuse saintet ou
sacre. En latin _Chlodovisus_, quand il fut baptis par saint Remi,
s'adoucissant  travers les sicles en _Lhodovisus, Ludovicus_, Louis.

[Note 108: Augustin Thierry, d'aprs la grammaire des langues
germaniques de Grimm donnait: Hlodo-wig clbre guerrier, Hildebert,
brillant dans les combats, Hlodo-mir chef clbre.--Note du
Traducteur.]

II. ALBOFLEDA.--Blanche fe domestique? Sa plus jeune soeur pouse
Thodoric (Theudreich, le matre du peuple), le grand roi des
Ostrogoths.

III. CLOTILDE.--Hlod-hilda, Glorieuse vierge de batailles. Sa femme.
Hilda signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine ou
vierge de bataille. Christianise en sainte Clotilde en France et sainte
Hilda du rocher de Whitly.

III. CLOTILDE.--Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la
perscution arienne.

IV. CHILDEBERT, l'an des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi
franc  Paris. Splendeur des Batailles, s'adoucissant en Hildebert, et
ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.

V. CHLODOMIR.--Glorieuse Renomme. Son second fils du lit de Clotilde.

VI. CLOTAIRE.--Son plus jeune fils du lit de Clotilde; de fait le
destructeur de la maison de son pre. Glorieux guerrier.

VII. CHLODOWALD.--Le plus jeune fils de Chlodomir. Glorieux Pouvoir,
plus tard, saint Cloud.

49. Je suivrai maintenant sans plus de dtours,  travers sa lumire et
son ombre, la suite du rgne de Clovis et de ses actes.

A. D. 481.--Couronn quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans aprs il
provoque dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie le
gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de Reims
et de Soissons: _Campum sibi prparari jussit_, il provoqua son
adversaire comme en champ clos (Voyez la note et la rfrence de
Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bndictine de Nogent fut dans la suite
btie sur le champ de bataille indiqu par un cercle de spulcres
paens. Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et Coucy 
l'glise de Reims[109].

[Note 109: Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique
l'amiti de Clovis et de saint Rmi, et un singulier respect de la part
du roi pour les chrtiens de Gaule, bien que lui-mme ne ft pas encore
converti.--(Note de l'Auteur.)]

A. D. 485.--La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit
la mort de Syagrius  la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485
pour la bataille.

30. A. D. 493.--Je ne puis trouver aucun rcit des relations de Clovis
avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui prcdrent ses
fianailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les
historiens, avait tu son pre et sa mre et forc sa soeur  prendre le
voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source. Clotilde
elle-mme fut poursuivie comme elle faisait route pour la France[110] et
la litire dans laquelle elle voyageait capture avec une partie de sa
dot. Mais la princesse elle-mme monta  cheval, se dirigea avec une
partie de son escorte vers la France, ordonnant  ses serviteurs de
mettre le feu  toute chose appartenant  son oncle et  ses sujets
qu'ils pourraient rencontrer sur la route.

[Note 110: C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les
historiens mdiocres, du plus lger sens de l'intrt vritable de la
chose qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans
MM. Bussey et Gaspey, ni dans la savante _Histoire des villes de
France_, je ne puis trouver, dans les recherches les plus
consciencieuses que me permet de faire ma matine d'hiver, quelle ville
tait en ce temps la capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle
de ses quatre capitales nominales--Dijon, Besanon, Genve et
Vienne--fut leve Clotilde. La probabilit me parat en faveur de
Vienne (appele toujours par MM. B. et G. Vienna avec l'espoir de quel
profit pour l'esprit de leurs lecteurs peu gographes, je ne puis le
dire) surtout parce qu'on dit que la mre de Clotilde a t jete dans
le Rhne avec une pierre au cou. L'auteur de l'introduction de la
_Bourgogne_ dans l'_Histoire des Villes_ est si impatient d'avoir 
donner son petit coup de dent  ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir
rapport  la religion, qu'il oublie entirement l'existence de la
premire reine de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de
sa naissance, mais fournit seulement  l'instruction des jeunes
tudiants ce contingent bienfaisant que Gondebaud plus politique que
guerrier, trouva au milieu de ses controverses thologiques avec Avitus,
vque de _Vienne_, le temps de faire mourir ses trois frres et de
recueillir leur hritage.

Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage  se rappeler,
c'est que la Bourgogne, en ce temps-l, par quelque roi ou tribu
victorieuse que ses habitants puissent tre soumis, comprend exactement
la totalit de la Suisse franaise, et mme allemande, jusque Vindonissa
 l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en passant par
Lucerne, tant sa limite effective  l'est; qu' l'ouest, il faut
entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la Sane, et
qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphin. Selon l'auteur
de la _Suisse historique_, le messager de Clovis fut d'abord envoy 
Clotilde, dguis en mendiant, tandis qu'elle distribuait des aumnes 
la porte de Saint-Pierre  Genve, et c'est de Dijon qu'elle partit et
s'enfuit, en France, poursuivie par les missaires de son oncle.--(Note
de l'Auteur).]

51. Le fait n'est pas racont, habituellement, dans les dicts ou les
actes des saints; mais punir les rois en dtruisant les proprits de
leurs sujets est un usage de guerre trop accept aujourd'hui pour
permettre  notre indignation d'tre bien vive contre Clotilde qui
agissait sous l'empire de la douleur et de la colre. Les annes de sa
jeunesse ne nous sont pas racontes: Clovis avait dj vingt-sept ans et
avait pendant trois ans maintenu la foi de ses anctres contre toute
l'influence de sa reine.

52. A. D. 496.--Je n'ai pas dans le chapitre du dbut attach tout 
fait assez d'importance  la bataille de Tolbiac, m'en occupant
simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans  repasser le Rhin, et
tablissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des
rsultats infiniment plus vastes sont indiqus dans la courte phrase par
laquelle Gibbon clt son rcit de la bataille. Aprs la conqute des
provinces de l'ouest, les Francs _seuls_ gardrent leurs anciennes
possessions d'au del du Rhin. Ils soumirent et civilisrent
graduellement les peuples dont ils avaient bris la rsistance jusqu'
l'Elbe et aux montagnes de Bohme; et la _paix de l'Europe_ fut assure
par la soumission de la Germanie.

53. Car, dans le sud, Thodoric avait dj remis le sabre au fourreau
dans l'orgueil de sa victoire et la vigueur de son ge et son rgne qui
continue pendant trente-trois ans fut consacr aux devoirs du
gouvernement civil. Mme quand son beau-fils Alaric prit de la main de
Clovis  la bataille de Poitiers, Thodoric se contenta d'arrter la
puissance des Francs  Arles, sans poursuivre son succs, et de protger
son petit-fils en bas-ge, corrigeant en mme temps certains abus dans
le gouvernement civil de l'Espagne. En sorte que la souverainet
bienfaisante du grand Goth fut tablie de la Sicile au Danube et de
Sirmium  l'Ocan Atlantique.

54. Ainsi donc,  la fin du Ve sicle, vous avez une Europe divise
simplement par la ligne de partage de ses eaux; et deux rois
chrtiens[111] rgnant, avec un pouvoir entirement bienfaisant et
sain--l'un au nord--l'autre au sud--le plus puissant et le plus digne
des deux mari  la plus jeune soeur de l'autre: une sainte reine au
nord, une reine-mre catholique, pieuse et sincre, au sud. C'est l une
conjonction de circonstances assez mmorable dans l'histoire de la terre
et certes  mditer, si jamais dans le tourbillon de vos voyages, 
lecteur, vous pouvez vous sparer pour une heure du btail parqu qu'on
pousse sur le Rhin ou l'Adige et vous promener en paix, pass la porte
sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo  Vrone.--Alors,
arrtez-vous et regardez dans l'air limpide au del du champ de bataille
de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la plaine de
Saint-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car l furent remportes si
vous voulez y penser srieusement, les deux grandes victoires du monde
chrtien. Celle de Constantin donna seulement une autre forme et une
nouvelle couleur aux murs tombants de Rome; mais les races Franque et
Gothique, par ces conqutes et sous ces gouvernements, fondrent les
arts et tablirent les lois qui donnrent  toute l'Europe future sa
joie et sa vertu. Et il est charmant de voir comment, d'aussi bonne
heure, la chevalerie fodale avait dj sa vie lie  la noblesse de la
femme.

[Note 111: Clovis et Thodoric.--(Note du Traducteur.)]

Il n'y eut pas d'apparition  Tolbiac et la tradition n'a pas prtendu
depuis qu'il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le
matin de la bataille de Vrone, Thodoric visita la tente de sa mre et
de sa soeur et demanda que pour la fte la plus brillante de sa vie,
elles le parassent des riches vtements qu'elles avaient faits de leurs
propres mains.

55. Mais sur Clovis s'tendit encore une autre influence--plus grande
que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la
bergre de Nanterre tait dj ge;--elle n'tait ni une vierge
porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque
de dlivrance comme Jeanne; elle avait blanchi dans la douceur de la
sagesse et tait maintenant pleine de plus en plus d'une lumire
cristalline. Le pre de Clovis l'avait connue; lui-mme en avait fait
son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il fit le
voeu que, s'il tait victorieux, il btirait une glise chrtienne sur
les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec sainte Genevive
 son ct, s'arrta sur l'emplacement des ruines des Thermes Romains,
juste au-dessus de l'Ile de Paris, pour accomplir son voeu: et pour
dterminer les limites des fondations de la premire glise
mtropolitaine de la Chrtient franque[112].

[Note 112: La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abb
Vidieu, _Sainte Genevive, patronne de Paris_.--(Note du Traducteur.)]

Le roi donne le branle  sa hache de guerre et la lana de toute sa
force.--Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et
de celui de Clotilde, et de sainte Genevive.

L ils reposrent et reposent,--en me,--ensemble. La colline tout
entire porte encore le nom de la patronne de Paris; une petite rue
obscure a gard celui du Roi Conqurant.




CHAPITRE III

LE DOMPTEUR DE LIONS


1. On a souvent proclam dans ces derniers temps, comme une dcouverte
toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on
appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si
sduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir rsoudre en une
succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les
circonstances responsables de sa cration. Mais le fait plus important
que sa nature ne dpend pas comme celle d'un moustique des brouillards
d'un marais, ni comme celle d'une taupe des boulements d'un terrier,
mais a t dote de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter les
conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible est
trs ncessairement ignor par les philosophes qui proposent 
l'humanit, comme un bel accomplissement de ses destines, une vie
alimente par le bavardage scientifique dans une cave claire par des
tincelles lectriques, chauffe par des conduites de vapeur, o le
drainage est confi  des rivires enfouies, et que l'entremise de races
moins instruites, et mieux approvisionnes, nourrit d'extrait de boeuf et
de crocodile mis en pot[113].

[Note 113: On vous a appris que, puisque vous aviez des tapis...,
des kickshaws au lieu de boeuf pour votre nourriture, des gouts au
lieu de puits sacrs pour votre soif, vous tiez la crme de la cration
et chacun de vous un Salomon (_Pleasures of England_, p. 49, cit par
M. Bardoux, p. 237).]

2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les
catacombes, qui n'est troubl dans ses vertus alcalines ou acides ni par
la crainte de la Divinit, ni par l'espoir de la vie future, je ne sais
jusqu' quel point le lecteur moderne pourra consentir  s'abstraire
quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs jours les
plus sombres et les moins senss cherchrent par leur labeur  faire du
dsert mme le jardin du Seigneur et par leur amour  mriter la
permission de vivre avec lui pour toujours.

Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans
une telle esprance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et la
vertu; et mme  la veille de la nouvelle loi et au seuil du Chanaan
promis, riche en batitudes de fer, de vapeur et de feu, il en est  et
l quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de pit filiale
s'arrteront pour jeter un regard en arrire vers cette solitude du
Sina, o leurs pres adorrent et moururent.

3. Mme en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester,
le district qui entoure immdiatement la Banque de Londres, la Bourse et
les boulevards de Paris, fassent dj partie du futur royaume du Ciel o
la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos pres nous
entretiennent tait divis selon eux, comme vous le savez dj,  la
fois en zones climatriques, en races, en priodes historiques, et les
circonstances dans lesquelles une crature humaine a t appele  la
vie devaient tre considres sous ces trois chefs: Sous quel climat
est-il n? De quelle race? A quelle poque?

Il ne saurait tre autre chose que ce que ces conditions lui permettent
d'tre. C'est en se rfrant  celle-ci qu'il doit tre
entendu--compris, s'il est possible;--jug--par notre amour d'abord--par
notre piti, s'il en a besoin, par notre humilit en fin de compte et
toujours.

4. Pour en arriver l il est videmment ncessaire que nous ayons pour
commencer des cartes vridiques du monde et pour finir des cartes
vridiques de nos propres coeurs; et ni les unes ni les autres de ces
cartes ne sont faciles  tracer en aucun temps et moins que jamais
peut-tre aujourd'hui o l'objet d'une carte est principalement
d'indiquer les htels et les chemins de fer, et o des sept pchs
mortels l'humilit est tenue pour le plus dplaisant et le plus
mprisable.

5. Ainsi au dbut de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous
trouvez une carte dont l'objet est de mettre en vidence les possessions
de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite extrmement
sage et courtoise de M. Fox envers un Franais de la suite de Napolon,
quand, s'avanant vers un globe terrestre d'une dimension et d'une
nettet peu communes et l'entourant de ses bras passs  la fois autour
des ocans et sur les Indes il lui fit observer dans cette attitude
impressionnante que tant que les Anglais vivraient, ils s'tendraient
sur le monde entier et l'enserreraient dans le cercle de leur
puissance.

6. Enflamm par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui,  cette
exception prs, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit alors
que notre home insulaire est la demeure favorite de la libert, de la
domination et de la gloire.

Il ne se donne pas  lui-mme ni  ses lecteurs l'ennui de se demander
combien de temps les nations assujetties par le peuple libre que nous
sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire, pourront
trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de ses
affaires; ou mme si ds  prsent la mthode qu'il emploie dans le
trac des cartes, ne peut pas suffir  les convaincre de la situation
avilisante qu'elles y occupent.

Car la carte, tant dessine d'aprs le systme de projection de
Mercator, se trouve reprsenter les possessions britanniques en Amrique
comme ayant deux fois la dimension des tats-Unis et comme
considrablement plus grandes que toute l'Amrique du Sud ensemble,
tandis que le cramoisi clatant dont toute notre proprit foncire est
teinte ne peut que graver profondment dans l'esprit de l'innocent
lecteur l'impression d'un flux universel de libert et de gloire
s'lanant  travers tous ces champs et de tous ces espaces.

Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des rsultats aussi
merveilleux et chercher  s'instruire sur la nature et le degr de
perfection du gouvernement que nous exerons dans tel lieu ou dans tel
autre, par exemple en Irlande, aux Hbrides ou au Cap.

7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des _Lois de Fiesole_,
j'ai pos les principes mathmatiques du trac exact des
cartes,--principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes
jeunes lecteurs apprennent et dont le plus important est que vous ne
pouvez pas rendre plane l'corce d'une orange sans l'ouvrir et que vous
ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'corce non entame, les
tendre ensuite pour remplir les vides.

L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de
Shakespeare  un penny, pourra assurment dans sa grandeur future se
rendre possesseur d'univers  un penny pirouettant convenablement sur
leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une
sphre pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un trac
convenablement rduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un pays.

8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins
recourir  une carte bien dessine des deux hmisphres avec des
mridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que
l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit  peu prs efface
aujourd'hui par l'migration et le cable transatlantique, pourtant la
grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de savoir
comment il est divis ici et l, au gr des rentrants et des saillies de
terre et de mer mais comment il est divis en zones de latitude par les
lois irrsistibles de la lumire et de l'air. Il n'y a souvent qu'un
intrt trs secondaire  savoir si un homme est Amricain ou Africain,
Europen ou Asiatique; mais c'est un point d'un intrt extrme et
dcisif de savoir s'il est Brsilien ou Patagon, Japonais ou Samoyde.

9. Au cours du dernier chapitre j'ai demand au lecteur de bien retenir
la conception de la grande division climatrique qui sparait les races
errantes de Norvge et de Sibrie des nations tranquillement sdentaires
de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.

Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manire
dfinitive en dessinant mme grossirement le cours de deux fleuves,
auxquels habituellement pensent peu les gographes, mais qui sont d'une
indicible importance dans l'histoire de l'humanit, la Vistule et le
Dniester.

10. Ils prennent leur source  trente milles l'un de l'autre[114] et
chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les dtours)--la
Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent
l'Europe au cou pour ainsi dire et sparent, pour examiner la chose
d'une manire plus profonde, l'Europe proprement dite (celle mme
d'Europe et de Jupiter) le petit fragment ducable, civilisable, et
d'une mentalit plus ou moins raisonnable du globe,--du grand dsert
moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que
nous ne pouvons concevoir, occup depuis des temps indtermins et sans
histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des
Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une paisseur variable de
peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses
selon qu'ils taient sdentaires ou errants. Aucune histoire valant la
peine d'tre retrace ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie
n'a jamais cherch son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours
navigu  grand renfort de barques et de rames  travers la Baltique ou
en descendant la cte rocheuse ouest; et la pression des glaces
sibriennes et russes amne simplement les races rellement mmorables 
un plus haut degr de concentration, et les ptrit en masses
exploratrices rendues par la ncessite plus farouches.

[Note 114: En prenant la San, bras de la Vistule suprieure.--(Note
de l'Auteur.)]

Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance europenne, notre
propre histoire fut faonne pour toujours; et par consquent, ces deux
fleuves frontire et barrire devront tre marqus sur votre carte avec
une clart extrme: la Vistule, avec Varsovie  cheval sur elle  la
moiti de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le Dniester, dans
l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne droite une distance
gale  celle d'Edimbourg  Londres. Et si on tient compte des
mandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester, 500[116]; mis bout 
bout ils forment un foss de 1.000 milles entre l'Europe et le dsert,
allant de Dantzick  Odessa.

[Note 115: Remarquez, toutefois, que gnralement, la force d'une
rivire, _ceteris paribus_, doit tre estime d'aprs son cours direct,
les plaines (qui donnent presque toujours naissance aux mandres) ne
pouvant leur apporter aucun affluent. (Note de l'Auteur.)]

[Note 116: Les considrations sur la Vistule et le Dniester,
fleuves-fosss de l'Europe, sont reprises dans _Candida Casa_ ( 22),
quatrime confrence du recueil _Vrona_ et premier chapitre de _Valle
Crucis_. _Valle Crucis_ devait prendre place dans nos _Nos Pres nous
ont dit_. Du reste cette partie de _Candida Casa_ rappelle beaucoup par
ses vues historiques et gographiques et par les citations ironiques de
Gibbon le chapitre du _Drachenfels_.--(Note du Traducteur.)]

11. Votre Europe ainsi enferme par ce foss dans un espace clair et
distinct, vous aurez ensuite  fixer les frontires qui sparent les
quatre contres gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la
Dacie, des quatre contres classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grce, la
Lydie. Il n'y a gnralement pas d'autre terme oppos  gothique que
classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques et
de la clart, bien que sa signification prcise doive rester pour
quelque temps encore indtermine. Mettez bien seulement la gographie
dans votre tte et la nomenclature se placera  son heure.

12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les
Pyrnes entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et
l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grce. Vous devez considrer
tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influenc par
Athnes d'un ct et Byzance de l'autre; puis de l'autre ct de la mer
Ege, vous avez la vaste contre absurdement appele Asie Mineure (car
nous pourrions tout aussi bien appeler la Grce, l'Europe Mineure, ou la
Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se souvenir comme
tant la Lydie la contre qui veille la passion et tente par la
richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique et adoucit le
langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donn  l'histoire
ancienne tout ce qui se rattache  Troie, et  l'histoire chrtienne, la
grandeur et le dclin des sept glises[117].

[Note 117: Elles (les sept glises d'Ephse, de Smyrne, de
Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodice) sont
bties le long des collines, et par les plaines de Lydie, dessinant une
large courbe comme un vol d'oiseaux ou comme un tourbillon de nuages,
toutes en Lydie mme ou sur la frontire, toutes de caractre
essentiellement lydien, les plus enrichies d'or, les plus dlicatement
luxueuses, les plus doucement musicales, les plus tendrement sculptes
des glises d'alors. En elles s'taient runis les talents et les
flicits de l'Asiatique et du Grec. Si le dernier message du Christ et
t adress aux glises de Grce il n'et t que pour l'Europe et pour
une dure limite. S'il et t adress aux glises de Syrie, il n'et
t que pour l'Asie et pour une dure limite. Adress  la Lydie, il
est adress  l'univers et pour toujours (_Fors Clavigere_, lettre
LXXXIV). Ce message du Christ aux sept glises--qui est longuement
comment dans le reste de la lettre--est contenu, comme l'on sait, dans
les trois premiers chapitres de l'Apocalypse de saint Jean ou plus
exactement dans le IIe et le IIIe chapitres. Dans le Ier, Jsus ordonne
 saint Jean d'crire aux anges des sept glises. Voir aussi sur les
glises d'Asie Mineure, le beau livre de M. de Vogu.--(Note du
Traducteur.)]

13. Placs au sud en face de ces quatre pays, mais spars d'eux par la
mer ou le dsert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile de
se souvenir--le Maroc, la Libye, l'gypte et l'Arabie.

Le Maroc consiste essentiellement dans la chane de l'Atlas, et dans les
ctes qui en dpendent; le plus simple est de vous le rappeler comme
comprenant le Maroc moderne et l'Algrie, avec, comme dpendance, le
groupe des les Canaries.

La Lybie, de mme, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la ferez
commencer  l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa cte
colonise par Tyr et par la Grce, la partage en deux districts, celui
de Carthage et celui de Cyrne. L'gypte, le pays du fleuve, et
l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les
deux grands foyers mridionaux de religion non chrtienne.

14. Vous avez ainsi, faciles  se rappeler clairement, douze contres 
jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones du
nord au sud, toutes saines et habites, mais les races de l'extrme nord
habitues  supporter le froid, celles de la zone centrale rendues plus
parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l't et l'hiver,
celles de la zone sud entranes  supporter la chaleur. En faisant
maintenant un tableau de leurs noms:

       Bretagne       Gaule          Germanie       Dacie
       Espagne        Italie         Grce          Lydie
       Maroc          Lybie          gypte         Arabie

vous aurez sous la forme la plus simple la carte du thtre de tout ce
qui, dans l'histoire profane, est utile  connatre.

Puis finalement vous avez  connatre parfaitement en tant qu'elle a t
pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les mes qui
en ont t doues ont tenue pour un pouvoir sacr et surnaturel, la
petite rgion montagneuse de la Terre Sainte, avec la Philistie et la
Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du chtiment, mais la
Syrie tant elle-mme au dbut l'origine de la race lue: Mon pre fut
un Syrien prt  prir[118] et la Syrienne Rachel devant toujours tre
regarde comme la vritable mre d'Isral.

[Note 118: Puis prenant la parole, tu diras devant l'Eternel ton
Dieu mon Pre tait un pauvre Syrien prt  prir et il descendit en
Egypte avec un petit nombre de gens et il y fit sjour et devint l une
nation grande, forte et qui s'est fort multiplie. (Deutronome, XXVI,
5).--(Note du Traducteur.)]

15. Et rappelez-vous dans toute tude future des rapports de ces
contres entre elles, que vous ne devez jamais permettre  votre esprit
de se proccuper des variations accidentelles d'une dlimitation
politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe le nom qu'on
lui donne officiellement ou ses frontires conventionnelles, des
barrires et des portes ternelles y sont places par les montagnes et
les mers, et les nuages et les toiles les courbent sous le joug de lois
ternelles. Le peuple qui y est n est son peuple, ft-il mille et mille
fois conquis, exil ou captif. L'tranger ne peut pas tre son roi,
l'envahisseur son matre et, bien que des lois justes, qu'elles soient
institues par les peuples ou par ceux qui les ont conquis, aient
toujours la vertu et la puissance qui sont l'apanage de la justice, rien
ne peut assurer  aucune race, ni  aucune classe d'hommes de bienfaits
durables que la flamme qui est dans leur propre coeur, allume par
l'amour du pays natal.

16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra
jamais le possder, je parle seulement d'invasions telles que celles des
Vandales en Libye ou telle que le ntre aux Indes; l o la race
conqurante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez
pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays
sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus
que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou
l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractre national se modifie
lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais
il vient  reprendre son clat dans une vie nouvelle il faut que cette
vie soit faonne par la terre et le ciel du pays lui-mme. Des douze
noms de pays donns  prsent dans leur ordre, nous en verrons changer
un seul, en avanant dans notre histoire; la Gaule deviendra exactement
la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour toujours. Les onze
autres noms primitifs nous serviront jusqu' la fin.

17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'oeil vers
l'Extrme-Orient, et nous aurons tabli les bases de toute la gographie
qui nous est ncessaire. De mme que les royaumes du nord sont spars
du dsert scythe par la Vistule, ceux du sud sont spars des dynasties
Orientales proprement dites par l'Euphrate, qui plongeant pendant une
partie de son cours dans le Golfe Persique va des rives du Bloutchistan
et de l'Oman aux montagnes d'Armnie, et forme une immense chemine
d'air chaud dont la base (ou ouverture) est sur les tropiques tandis
que son extrmit atteint le 37e degr de latitude nord.

C'est pour cela que le Simoun lui-mme (le spcifique et gazeux Simoun)
rend  l'occasion visite  Mossoul et  Djezeerat Omer, pendant que le
baromtre  Bagdad atteint en t une hauteur capable d'branler la foi
d'un vieil Indien lui-mme[119].

[Note 119: Sir F. Palgrave, _Arabie_, vol. II, p. 155. J'adopte avec
reconnaissance dans le paragraphe suivant sa division des nations
asiatiques (p. 160).--(Note de l'Auteur.)]

18. Cette valle dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie
comme la valle du Nil formait celui d'gypte. Nous n'avons pas dans
cette tude  nous occuper de son peuple qui ne fut vis--vis des juifs
rien qu'ennemi, la nation mme de la captivit, inexorable comme
l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et aprs la
naissance du Christ, la marcageuse valle n'est plus qu'un champ de
bataille entre l'Ouest et l'Est. Au del du grand fleuve, la Perse,
l'Inde et la Chine forment l'Orient Mridional. La Perse doit tre
exactement conue comme le pays qui s'tend du Golfe Persique aux
chanes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la
vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a eu
d'influence sur l'histoire chrtienne que par l'intermdiaire de
l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Mdes, Bactres, Parthes
et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons
pas  nous en proccuper avant le jour o ils viennent nous envahir chez
nous, dans notre propre territoire historique.

19. Employant les termes gothique et classique pour sparer
simplement des zones septentrionales et centrales notre propre
territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot
arabe[120] pour toute la zone du sud. L'influence de l'gypte disparat
peu aprs le IVe sicle, tandis que celle de l'Arabie, puissante ds le
dbut, grandit au VIe sicle sous la forme d'un empire dont nous n'avons
pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez apprcier de la manire la
plus juste le principe religieux sur lequel est difi cet empire en
vous souvenant que, tandis que les Juifs prononaient eux-mmes la
dchance de leur pouvoir prophtique en exerant la profession de
l'usure sur toute la terre, les Arabes revenaient  la simplicit de la
prophtie, telle qu'elle tait  ses commencements auprs du puits
d'Agar[122] et ne sont pas d'ailleurs des adversaires du Christianisme,
mais seulement des fautes ou des folies des chrtiens. Ils gardent
encore leur foi en un seul Dieu, celui qui parla  Abraham[123] leur
pre, et sont dans cette simplicit, bien plus vritablement ses enfants
que les chrtiens de nom, qui vcurent et vivent seulement pour discuter
dans des conciles vocifrants ou dans un schisme furieux les rapports du
Pre, du Fils et du Saint-Esprit.

[Note 120: Le XXXVIe chapitre de Gibbon commence par une sentence
qui peut tre prise comme l'pitome de l'histoire tout entire que nous
avons  tudier. Les trois grandes nations du monde, les Grecs, les
Sarrazins, les Francs, se rencontrrent toutes sur le thtre de
l'Italie.

J'emploie le mot plus gnral de Goths au lieu de Francs et le mot plus
prcis Arabe au lieu de Sarrasins, mais en dehors de cela le lecteur
remarquera que la division est la mme que la mienne. Gibbon ne
reconnat pas le peuple romain comme nation, mais seulement la puissance
romaine comme empire.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 121: De rcents vnements ont montr la force de ces paroles
(Note de la revision, mai 1885).--(Note de l'Auteur.)]

[Note 122: Mais l'ange de l'Eternel la trouva auprs d'une fontaine
d'eau au dsert, prs de la fontaine qui est au chemin de Sair. Et il
lui dit: Agar, servante de Sara, d'o viens-tu, etc. (Gense, XVI, 7 et
8.)--(Note du Traducteur.)]

[Note 123: Gense, XII, 1.--(Note du Traducteur.)]

20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir dsormais, et sans faire
de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe,
chacune divise en quatre pays clairement reconnaissables  travers tous
les ges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier une
autre notion encore, celle de l'_Empire_ Romain (Voyez la note du
dernier paragraphe), au point de vue o il a  s'en occuper. Son
extension nominale, ses conqutes temporaires ou ses vices internes
n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire rel
correspond  quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de
discipline militaire, d'art manuel, donn  des races indisciplines, et
comme une traduction de la pense grecque en un systme plus concentr
et plus assimilable  elles. La zone classique, du commencement  la fin
de son rgne effectif, repose sur ces deux lments: l'imagination
grecque avec la rgle romaine; et les divisions ou les dislocations des
IIIe et IVe sicles ne font que laisser paratre d'une manire toute
naturelle leurs diffrences, quand le systme politique qui les
dissimulait fut mis  l'preuve par le christianisme.

Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entirement
perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths,
les grands capitaines goths taient tous chrtiens; et que la forme
vigoureuse et nave que la foi naissante prenait dans leurs esprits est
un sujet d'tude plus important  approfondir que les guerres
invitables qui suivirent la retraite de Diocltien, ou que les schismes
confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.

Je suis forc cependant de noter les conditions dans lesquelles les
derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils
claircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations
que je voudrais fixer dans votre mmoire.

21. Au milieu du IVe sicle vous avez politiquement ce que Gibbon
appelle la division finale des empires d'Orient et d'Occident. Ceci
signifie surtout que l'empereur Valentinien, cdant, non sans
hsitation,  ce sentiment qui dominait alors dans les lgions, que
l'empire tait trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend
son frre comme collgue, et partage, non pas  proprement parler leur
autorit, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.

A son frre Valens il assigne l'extrmement vague Prfecture de l'Est,
du Danube infrieur aux confins de la Perse, pendant qu'il rserve 
son propre gouvernement immdiat les prfectures toujours en guerre
d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrmit de la Grce jusqu'au
rempart caldonien et du rempart de Caldonie au pied du mont Atlas.
Ceci veut dire, en prose moins potiquement rythme (Gibbon et mieux
fait de mettre tout de suite son histoire en hexamtres), que
Valentinien garde sous sa propre surveillance toute l'Europe et
l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase  son frre. La Lydie
et le Caucase ne formrent jamais et ne pouvaient pas former un empire
d'Orient, c'taient simplement des sortes de colonies, utiles pour
l'impt en temps de paix, dangereuses par le nombre en temps de guerre.
Il n'y eut jamais du VIIe sicle avant au VIIe sicle aprs Jsus-Christ
qu'un seul empire romain[124], expression du pouvoir sur l'humanit
d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola; il expire quand leur
race et leur caractre expirent; son extension nominale, son clat  un
moment quelconque, n'est rien de plus que le reflet plus ou moins
lointain sur les nuages de flammes s'levant d'un autel o leur aliment
tait de nobles mes. Il n'y a aucune date vritable de son partage, il
n'y en a pas de sa destruction. Que le Dacien Probus ou le Norique
Odoacre soit sur le trne, la force de son principe vivant est seule 
considrer, demeurant dans les arts, dans les lois, dans les habitudes
de la pense, rgnant encore en Europe jusqu'au XIIe sicle; rgnant
encore aujourd'hui comme langue et comme exemple sur tous les hommes
cultivs.

[Note 124: Cf. Il n'y eut jamais qu'un seul art grec, des jours
d'Homre  ceux du doge Selvo (_St-Marks Rest_, VIII,  92).--(Note du
Traducteur.)]

[Note 125: Dans _Crown of wild olive_ Cincinnatus symbolisait aussi
la force de Rome. Elle fut (l'agriculture), la source de toute la force
de Rome et de toute sa tendresse, l'orgueil de Cincinnatus et
l'inspiration de Virgile (_la Couronne d'olivier sauvage_, p.
196).--(Note du Traducteur.)]

22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la
dfinition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non celle
de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en Illyrie, Italie et
Gaule. Je vous ai dit dj que vous devez tenir tout ce qui est au sud
du Danube pour grec. Les deux principales rgions situes immdiatement
au sud du fleuve sont la Moesie infrieure et suprieure formes de la
pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au fleuve, avec les plaines
qui les sparent du fleuve. Vous devrez faire attention  cette rgion 
cause de l'importance qu'elle a eue en formant l'alphabet moeso-gothique
dans lequel le grec est de beaucoup l'lment principal[126],
fournissant seize lettres sur vingt-quatre. L'invasion gothique sous le
rgne de Valens est la premire qui tablisse une nation teutonne en
de de la frontire de l'empire; mais elle ne fait par l que venir se
placer plus immdiatement sous son influence spirituelle. Son vque,
Ulphilas, adopte cet alphabet moesien, aux deux tiers grec, pour sa
traduction de la Bible, et cette traduction le rpand partout et assure
sa dure jusqu' l'extinction ou l'absorption de la race gothique.

[Note 126: Milman, _Histoire du christianisme_, vol. III, p.
36.--(Note de l'Auteur.)]

23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-mme et les
pays confusment appels Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et
allant  l'intrieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux
montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me
former par moi-mme une notion trs claire de ce qu'taient,  aucune
poque dtermine, les peuples de ces rgions; mais ils peuvent tous
tre considrs en masse comme des Grecs du nord, plus ou moins de sang
et de dialecte grec suivant le degr de leur proximit avec la Grce
proprement dite; bien que ne partageant pas sa philosophie et ne se
soumettant pas  sa discipline. Mais il est en tous cas bien plus exact
de parler en bloc de toutes ces rgions illyriennes, moesiennes et
macdoniennes, comme tant toutes grecques, que de parler avec Gibbon ou
Valentinien de la Grce et de la Macdoine comme tant toutes
illyriennes[127].

[Note 127: Je trouve la mme gnralisation fournie  l'tudiant
moderne dans le terme pninsule balkanique qui teint  la fois tout
rayon et toute trace de l'histoire du pass.--(Note de l'Auteur.)]

24. Dans la mme gnralisation impriale ou potique nous trouvons
l'Angleterre runie  la France sous le terme de Gaule, et limite par
le rempart caldonien. Tandis que, dans nos propres divisions, la
Caldonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont ds le dbut considres
comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur lien avec le
continent conu comme form par l'tablissement des Bretons en Bretagne
et pas du tout par l'influence romaine au-del de l'Humber.

[Note 128: Gibbon dit plus clairement: De la cte ou de l'extrmit
de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine celte fut
distinctement conserv dans la ressemblance perptuelle du langage, de
la religion et des manires, et le caractre particulier des diffrentes
tribus britanniques peut tre naturellement attribu  l'influence de
circonstances accidentelles et locales. Les Ecossais des plaines,
mangeurs de froment, ou vagabonds et les Irlandais, sont entirement
identifis par Gibbon  l'poque o commence notre propre histoire. _Il
est certain_ (l'italique est de lui, non de moi) qu' l'poque du dclin
de l'empire romain la Caldonie, l'Irlande et l'le de Man taient
habites par les Ecossais (chap. XXV, vol. IV, p. 279). La civilisation
plus avance et le moindre courage des _Anglais_ des plaines faisaient
d'eux les victimes de l'Ecosse ou les sujets reconnaissants de Rome. Les
montagnards, pictes dans les Grampians, ou autochtones dans la
Cornouailles et le pays de Galles, n'ont jamais t instruits ni
subjugus et restent aujourd'hui la force inculte et sans peur de la
race britannique.--(Note de l'Auteur.)]

25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contres et
remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situes pour la
plupart, si on regarde les degrs, trs au nord de tout le reste de la
zone nord, sont places par l'influence du Gulf Stream sous le mme
climat, vous avez,  l'poque o commence notre histoire de la
chrtient, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant mme
encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone
classique qui en a connaissance  des degrs divers et de plus en plus,
la discutant et s'efforant de l'teindre, et votre zone arabe, qui en
est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la chaleur de
ses propres ailes et chrissant (cendres du Phnix[129] qui s'est
consum pour toute la terre) l'espoir de la Rsurrection[130].

[Note 129: Le Phnix est, ds la plus haute antiquit chrtienne,
le symbole de l'immortalit (Emile Male, _Histoire de l'art religieux
au_ XIIIe _sicle_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 130: Voir dans _On the old road_, l'Espoir de la Rsurrection,
condition ncessaire du Chant pour les chrtiens. Mme dans l'antiquit
le chant d'Orphe, le chant de Philomle, le chant du cygne, le chant
d'Alcyon, sont inspirs par un espoir obscur de rsurrection (_On the
old road_, II, 45 et 46).--(Note du Traducteur.)]

26. Ce qu'et t le cours, ou mme le sort, du Christianisme, s'il
n'avait t prch qu'oralement, au lieu d'tre soutenu par sa
littrature potique, pourrait tre l'objet de spculations profondment
instructives,--si le devoir d'un historien tait de rflchir au lieu de
raconter. La puissance de la foi chrtienne fut toujours fonde en effet
sur les prophties crites et les rcits de la Bible; et sur les
interprtations que les grands ordres monastiques donnrent de leur
signification beaucoup plus par leur exemple que par leurs prceptes. La
posie et l'histoire des Testaments Syriens furent fournies  l'glise
latine par saint Jrme pendant que la vertu et l'efficacit de la vie
monastique sont rsumes dans la rgle de saint Benoit. Comprendre la
relation de l'oeuvre accomplie par ces deux hommes avec l'organisation
gnrale de l'glise, est de premire ncessit pour l'intelligence de
la suite de son histoire.

Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prtend nous donner un aperu de l'
Institution de la vie monastique au IIIe sicle. Mais la vie
monastique a t institue quelque peu plus tt et par beaucoup de
prophtes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour
oreiller[131]; par Mose quand il se dtourna pour contempler le buisson
ardent[132]; par David avant qu'il et laiss ce petit troupeau de
brebis dans le dsert[133] et par le prophte qui fut dans les dserts
jusqu'au moment de paratre devant Israel[134]. Nous en voyons la
premire institution pour l'Europe sous Numa, dans ses vierges
vestales et son collge des Augures, fonds sur la conception d'origine
trusque et devenue romaine d'une vie pure consacre au service de Dieu
et d'une sagesse pratique conduite par lui[135].

[Note 131: Allusion au verset de la Gense qui prcde le Songe de
Jacob: Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et
s'endormit au mme lieu (Gense, XXVIII, 11).--(Note du Traducteur.)]

[Note 132: Allusion  la Bible: Alors Mose dit: Je me dtournerai
maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se
consume pas (Exode, III, 3).--(Note du Traducteur.)]

[Note 133: 1 Samuel, XVII, 28.--(Note du Traducteur.)]

[Note 134: Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint
Jean-Baptiste.--(Note du Traducteur.)]

[Note 135: Je dois moi-mme marquer comme particulirement fatale
dans le dclin de l'empire romain, l'heure o Julien rejette le conseil
des augures. Pour la dernire fois les Aruspices Etrusques
accompagnrent un empereur romain, mais par une singulire fatalit leur
interprtation dfavorable des signes du ciel fut ddaigne, et Julien
suivit l'avis dos philosophes qui colorrent leur prdiction des teintes
brillantes de l'ambition de l'empereur. (Milman, _Histoire du
christianisme_, chap. VI.)--(Note de l'Auteur.)]

La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus  la
corruption du monde dont il tait forc de s'carter, soit dans
l'indignation, soit par pouvante, qu' un changement amen par le
christianisme dans l'idal de la vertu et du bonheur humains.

27. L'gypte (M. Gibbon commence ainsi  nous rendre compte de la
nouvelle institution!), la mre fconde de ta superstition, fournit le
premier exemple de la vie monastique. L'gypte eut ses superstitions
comme les autres pays; mais elle fut si peu la mre de la superstition
qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple--entre les races imaginatives
du monde entier--ne connut peut-tre aussi peu le proslytisme que la
sienne. Elle ne prvalut pas mme sur le plus proche de ses voisins pour
lui faire adorer avec elle des chats et des cobras; et je suis seul, 
ce que je crois, parmi les crivains rcents  conserver l'opinion
d'Hrodote[136] sur l'influence qu'elle a exerce sur la thologie
archaque de la Grce. Mais cette influence, si influence il y eut,
consista seulement  en baucher la forme et non  lui donner des rites;
de sorte que dans aucun cas et pour aucun pays, l'gypte ne fut la mre
de la superstition: tandis que sans discussion possible, elle fut pour
tous les peuples, et pour toujours, la mre de la gomtrie, de
l'astronomie, de l'architecture et de la chevalerie. Elle fut pour les
lments matriels et techniques matresse de littrature, enseignant 
des auteurs qui auparavant, ne pouvaient qu'corcher, la cire et le
bois,  fabriquer le papier et  graver le porphyre. Elle fut la
premire  exposer la loi du Jugement du Pch aprs la Mort. Elle fut
l'Educatrice de Mose; et l'Htesse du Christ.

[Note 136: Je suis seul,  ce que je crois,  penser encore avec
Hrodote. Toute personne ayant l'esprit assez fin pour tre frappe des
traits caractristiques de la physionomie d'un crivain, et ne s'en
tenant pas au sujet de Ruskin  tout ce qu'on a pu lui dire, que c'tait
un prophte, un voyant, un protestant et autres choses qui n'ont pas
grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement
secondaires, sont cependant trs ruskiniens. Ruskin vit dans une
espce de socit fraternelle avec tous les grands esprits de tous les
temps, et comme il ne s'intresse  eux que dans la mesure o ils
peuvent rpondre  des questions ternelles, il n'y a pas pour lui
d'anciens et de modernes et il peut parler d'Hrodote comme il ferait
d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la
mesure o ils sont actuels, peuvent servir d'illustration  nos
mditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais
aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le dchet du recul, n'tant
plus considres comme relatives  une poque, ont une plus grande
importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique
qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la
faon dont Horace parle  la Fontaine de Bandusie, Ruskin dduit qu'il
tait pieux,  la faon de Milton. Et dj  onze ans, apprenant les
odes d'Anacron pour son plaisir, il y apprit avec certitude, ce qui me
fut trs utile dans mes tudes ultrieures sur l'art grec, que les Grecs
aimaient les colombes, les hirondelles et les roses tout aussi
tendrement que moi (_Prterita_,  81). Evidemment pour un Emerson la
culture a la mme valeur. Mais sans mme nous arrter aux diffrences
qui sont profondes, notons d'abord, pour bien insister sur les traits
particuliers de la physionomie de Ruskin, que la science et l'art
n'tant pas distincts  ses yeux (Voir l'_Introduction_, p. 51-57) il
parle des anciens comme savants avec la mme rvrence que des anciens
comme artistes. Il invoque le 104 psaume quand il s'agira de
dcouvertes d'histoire naturelle, se range  l'avis d'Hrodote (et
l'opposerait volontiers  l'opinion d'un savant contemporain) dans une
question d'histoire religieuse, admire une peinture de Carpaccio comme
une contribution importante  l'histoire descriptive des perroquets
(_St-Marks Rest: The Shripe of the Slaves_). Evidemment nous
rejoindrions vite ici l'ide de l'art sacr classique (Voir plus loin
les notes des pages 244, 245, 246 et des pages 338 et 339) il n'y a
qu'un art grec, etc., saint Jrme et Hercule, etc., chacune de ces
ides conduisant aux autres. Mais en ce moment nous n'avons encore qu'un
Ruskin aimant tendrement sa bibliothque, ne faisant pas de diffrence
entre la science et l'art, par consquent pensant qu'une thorie
scientifique peut rester vraie comme une oeuvre d'art peut demeurer belle
(cette ide n'est jamais explicitement exprime par lui, mais elle
gouverne secrtement, et seule a pu rendre possible toutes les autres)
et demandant  une ode antique ou  un bas-relief du moyen ge un
renseignement d'histoire naturelle ou de philosophie critique, persuad
que tous les hommes sages de tous les temps et de tous les pays sont
plus utiles  consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui.
Naturellement cette inclination est rprime par un sens critique si
juste que nous pouvons entirement nous fier  lui, et il l'exagre
seulement pour le plaisir de faire de petites plaisanteries sur
l'entomologie du XIIIe sicle, etc., etc.--(Note du Traducteur.)]

28. Il est  la fois probable et naturel que dans un tel pays les
disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenrent  une
perfection qu'elle n'et pas atteinte parmi les guerriers illettrs ou
dans les solitudes tourmentes par les temptes du Nord. Ce serait
pourtant une erreur absurde que d'attribuer  l'ardeur isole du
monachisme gyptien la puissance future de la fraternit des clotres.
Les anachortes des trois premiers sicles s'vanouissent comme les
spectres de la fivre, lorsque les lois rationnelles, misricordieuses
et laborieuses des socits chrtiennes sont tablies; et les
rcompenses clairement reconnaissables de la solitude cleste sont
accordes  ceux-l seulement qui cherchent le dsert pour sa
rdemption[137].

[Note 137: Mme les meilleurs historiens catholiques trop
habituellement ont ferm les yeux  la connexit inluctable entre la
vertu monastique et la rgle bndictine du travail agricole.--(Note de
l'Auteur  la revision de 1885.)]

29. La rcompense clairement reconnaissable, je le rpte et avec une
nergie voulue. Aucun homme ne possde d'quivalent pour apprcier,
encore moins pour juger d'une manire certaine, jusqu' ce qu'il ait eu
le courage de l'essayer lui-mme, les rsultats d'une vie de renoncement
sincre; mais je ne crois pas qu'aucune personne raisonnable voult ou
ost nier les avantages  la fois de corps et d'esprit qu'elle a
ressentis durant les priodes o elle a t accidentellement prive de
luxe, ou expose au danger. L'extrme vanit de l'Anglais moderne qui
fait de lui-mme un Stylite momentan sur la pointe d'un Horn[138] ou
d'une Aiguille et sa confession occasionnelle du charme de la solitude
dans les rochers, dont il modifie nanmoins l'pret en ayant son
journal dans sa poche et  la prolongation de laquelle il chappe avec
reconnaissance grce  la plus prochaine table d'hte, devrait nous
rendre moins ddaigneux de l'orgueil, et plus comprhensifs de l'tat
d'me dans lequel les anachortes des montagnes d'Arabie et de Palestine
se condamnaient  une vie de retraite et de souffrance sans autre
rconfort que des visions surnaturelles ou l'espoir cleste. Que des
formes pathologiques de l'tat mental soient la consquence ncessaire
d'motions excessives et toutes subjectives, quelles que soient
d'ailleurs ces motions, revient  l'esprit quand on lit les lgendes du
dsert; mais ni les mdecins ni les moralistes n'ont encore essay de
distinguer les tats morbides de l'intelligence[139] o vient finir un
noble enthousiasme de ceux qui sont les chtiments de l'ambition, de
l'avarice ou de la dbauche.

[Note 138: Robert d'Humires me dit qu'il y a ici une allusion aux
montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.--(Note du
Traducteur.)]

[Note 139: La conclusion hypothtique de Gibbon relativement aux
effets de la mortification et la constatation historique qui suit
doivent tre remarques comme contenant dj tous les systmes des
philosophes ou des politiques modernes qui ont, depuis, chang les
monastres d'Italie en baraques et les glises de France en magasins.
Ce martyre volontaire a forcment dtruit graduellement la sensibilit,
aussi bien de l'esprit que du corps; car _on ne peut admettre_ que les
fanatiques qui se torturent eux-mmes soient capables d'aucune affection
vive pour le reste de l'espce humaine. _Une sorte d'insensibilit
cruelle a caractris les moines de toute poque et de tout pays._

Combien de pntration et de jugement, dnote cette sentence,
apparatra, j'espre, au lecteur,  mesure que je droulerai devant lui
l'histoire vritable de sa foi; mais tant moi-mme, je crois, un des
derniers tmoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au
commencement de ce sicle, je puis renvoyer au portrait parfait et digne
de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donn par Scott
dans l'introduction du _Monastre_; quant  moi je puis dire que les
sortes de caractres les plus doux, les plus raffins, les plus
aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont
t ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant t levs dans la
loi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais pas
Mrs Alexander's Edwige (Note de la revision de 1885).--(Note de
l'Auteur.)]

30. Laissant de ct pour le moment toute question de cette nature, mes
jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le IVe
sicle, des multitudes d'hommes dvous ont men des vies de pauvret et
de misre extrme pour s'efforcer d'arriver  une connaissance plus
intime de l'tre et de la Volont de Dieu. Nous n'avons aucune lumire
qui nous permette de savoir utilement ni ce qu'ils souffrirent ni ce
qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas apprcier l'influence difiante ou
rprobatrice de leurs exemples sur le monde chrtien moins zl; et Dieu
seul sait jusqu'o leurs prires furent entendues ou leurs personnes
agres. Nous pouvons seulement constater avec respect que dans leur
grand nombre pas un seul ne semble s'tre repenti d'avoir choisi cette
sorte d'existence, aucun n'a pri par mlancolie ou suicide; les
souffrances auxquelles ils se condamnrent eux-mmes, ils ne se les
infligrent jamais dans l'espoir d'abrger les vies qu'elles rendent
amres ou qu'elles purifient; et les heures de rve ou de mditation sur
la montagne ou dans la grotte paraissent rarement s'tre tranes pour
eux aussi lourdement que celles que, sans vision ni rflexion, nous
passons nous-mmes sur le quai et sous le tunnel.

31. Mais quelque jugement qu'on doive porter aprs un dernier et
consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie
d'anachorte, nous serions injustes envers Jrme si nous le regardions
comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a traverse
lui-mme comme une phase de la discipline spirituelle; mais il
reprsente dans sa nature entire et dans son oeuvre finale, non pas
l'inactivit chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un matre et
d'un pasteur bienfaisants. Son coeur est dans une continuelle ferveur
d'admiration ou d'esprance--restant jusqu' la fin non seulement aussi
imptueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux; et les
contradictions du point de vue protestant qui ont dnatur ou dissimul
son caractre se reconnatront dans un obscur portrait de sa relle
personnalit lorsque nous arriverons  comprendre la simplicit de sa
foi, et sympathiser un peu avec la charit ardente qui peut si
facilement tre froisse jusqu' l'indignation et n'est jamais contenue
par le calcul.

32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les ditions modernes
dans lesquelles nous le lisons peut se dmontrer en comparant les deux
passages dans lesquels Milman a expos d'une faon entirement
diffrente les principes dirigeants de sa conduite politique. Jrme
commence(!) et finit sa carrire en moine de Palestine; il n'arriva, _il
n'aspira_  aucune dignit dans l'glise. Bien qu'ordonn prtre contre
son gr, il chappa  la dignit piscopale qui fut impose aux prtres
les plus distingus de son temps. (_Histoire du Christianisme_, liv.
III).

Jrme chrissait en secret l'esprance si mme ce n'tait pas l'objet
avou de son ambition, de succder  Damas comme vque de Rome. Le
refus qui fut oppos  l'aspirant si singulirement impropre  cette
situation par ses passions violentes, sa faon insolente de traiter ses
adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-mme, sa facult presque
sans rivale d'veiller la haine, doit-il tre attribu  la sagesse
instinctive et avise de Rome? (_Histoire du Christianisme latin_, liv.
I, chap. II.)

33. Vous pouvez observer comme un caractre trs frquent de la sagesse
avise de l'esprit protestant clrical, qu'il suppose instinctivement
que le dsir du pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel
dans le clerg, mais est toujours purement goste dans ses motifs.
L'ide qu'il soit possible de rechercher l'influence pour l'usage
bienfaisant qu'on peut en faire ne se prsente pas une fois dans les
pages d'un seul historien ecclsiastique d'poque rcente. Dans nos
tudes des temps passs nous mettrons tranquillement hors de cause, avec
la permission des lecteurs, tous les rcits des esprances chries en
secret et nous donnerons fort peu d'attention aux raisons de la
conduite des hommes du moyen ge qui paraissent logiques aux
rationalistes, et probables aux politiciens[140]. Nous nous occuperons
seulement de ce que ces singuliers et fantastiques chrtiens du pass
dirent d'audible et firent de certain.

[Note 140: L'habitude de supposer  la conduite d'hommes de sens et
de coeur des motifs intelligibles aux insenss et probables  ceux qui
ont l'me basse, prvaut, chez tous les historiens vulgaires, en partie
par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en ressentent; et il
est horrible de contempler la quantit de faux tmoignages contre leurs
voisins que portent des crivains mdiocres, simplement pour arrondir
leurs jugements superficiels et leur donner plus de force. Jrme
admet, en effet, _avec une humilit spcieuse mais sujette  caution_,
l'infriorit du moine non ordonn au prtre ordonn, dit Dean Milman,
dans son chapitre XI, faisant suivre son doute gratuit sur l'humilit de
Jrme d'une affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses
adversaires. Le clerg, _cela est hors de doute_, eut la sagesse de
deviner le rival _dangereux_, quant  l'influence et l'autorit, qui
apparaissait dans la socit chrtienne.--(Note de l'Auteur.)]

La vie de Jrme ne commence en aucune faon comme celle d'un moine de
Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqu comment celle d'aucun
homme le pourrait; mais l'enfance de Jrme en tout cas fut tout autre
que recluse, ou prcocement religieuse. Il tait n de riches parents
vivant de leur propre bien; c'est peut-tre le nom de sa ville natale au
nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi, prs
d'Aquileja[141]. En tout cas c'tait sous le climat vnitien et en vue
des Alpes et de la mer. Il avait un frre et une soeur, un bon
grand-pre, un prcepteur dsagrable, et tait encore un jeune homme
faisant ses tudes de grammaire  la mort de Julien en 363.

[Note 141: Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'glise
San Giorgio di Schiavoni  Venise. On prend une gondole et dans un calme
canal, un peu avant d'arriver  l'infini frmissant et miroitant de la
lagune on aborde  cet Autel des Esclaves o on peut voir (quand le
soleil les claire) les peintures que Carpaccio a consacres  saint
Jrme. Il faut avoir avec soi _Saint Marks Rest_ et lire tout entier le
chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce soit un des
meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a t visiblement crit sous
l'empire des mmes proccupations que le chapitre III de la _Bible
d'Amiens_,--et pour donner au Dompteur du lion une illustration o
l'on voit le lion. C'est de septembre 1876  mai 1877, c'est--dire
deux ou trois ans avant de commencer la _Bible d'Amiens_ que Ruskin
tait all tudier Carpaccio  Venise. Voici le passage de _Saint-Marks
Rest_:

Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que
pareille chose ft place dans une glise! Assurment rien ne pourrait
tre plus parfait comme art comique; saint Jrme, en vrit,
introduisant son lion novice dans la vie monastique, et l'effet produit
sur l'esprit monastique vulgaire.

Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique de
tout ceci, aussi bien que vous, peut-tre mme un peu mieux. Demandez
aprs lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme grave.

Mais aujourd'hui Mercutio lui-mme n'est pas plus fantasque ni
Shakespeare lui-mme plus gai dans sa fantaisie du doux animal et d'une
bonne conscience que n'est ici le peintre quand il dessine son lion
souriant dlicatement avec sa tte penche de ct comme un saint du
Prugin, et sa patte gauche leve, en partie pour montrer la blessure
faite par l'pine, en partie en signe de prire:

       Car si je devais, comme lion venir en lutte
       En ce lieu, ce serait piti pour ma vie.

Les moines s'enfuyant sont tout d'abord  peine intelligibles et ne
semblent que des masses obliques blanches et bleues; et il y a eu grande
discussion entre M. Muray et moi pendant qu'il dessinait le tableau pour
le Muse de Sheffield, pour savoir si l'action de fuir tait, en
ralit, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient
rellement comme des archers olympiques...; moi, au contraire, estimant
que Carpaccio a chou, n'ayant pas le don de reprsenter le mouvement
rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute pas que
l'action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien dessine;
mais  cette poque les peintres vnitiens n'avaient appris 
reprsenter qu'un mouvement lent et digne, et ce n'est que cinquante ans
plus tard, sous l'influence classique, que vint la puissance imptueuse
de Vronse et du Tintoret.

Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes  se poser
relativement  ce sujet de saint Jrme que celle de l'habilet
artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie; mais n'est-ce
qu'une raillerie? La tradition elle-mme est-elle une raillerie? ou
est-ce seulement par notre faute, et peut-tre par celle de Carpaccio,
que nous la faisons telle?

En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio,
comme je vous l'ai souvent dit, n'est pas responsable lui-mme en cette
circonstance. Il commence par se proccuper de son sujet, comptant, sans
aucun doute, l'excuter trs srieusement. Mais son esprit n'est pas
plus tt fix dessus que la vision s'en prsente  lui comme une
plaisanterie et il est forc de le peindre ainsi. Forc par les
destins... C'est  Atropos et non  Carpaccio que nous devons demander
pourquoi ce tableau nous fait rire; et pourquoi la tradition qu'il
rappelle nous parat purement chimrique et n'est plus qu'un objet de
rise. Maintenant que ma vie touche  son dclin il n'est pas un jour
qui ne passe sans avoir augment mes doutes sur le bien fond des mpris
o nous nous complaisons et mon dsir anxieux de dcouvrir ce qu'il y
avait  la racine des rcits des hommes de bien, qui sont maintenant la
fortune du moqueur.

Et j'ai besoin de lire une bonne _Vie de saint Jrme_. Et si je vais
chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l'autobiographie de George
Sand, et la vie de M. Sterling peut-tre; et de M. Werner, crit par mon
propre matre et qu'en effet j'ai lu, mais j'oublie maintenant qui
furent soit M. Sterling ou M. Werner; et aussi peut-tre j'y trouverai
dans la littrature religieuse la vie da M. Wilberforce et de Mrs Fry;
mais non le plus petit renseignement sur saint Jrme. Auquel nanmoins,
toute la charit de George Sand, et toute l'ingnuit de M. Sterling, et
toute la bienfaisance de M. Wilberforce, et une grande quantit, sans
que nous le sachions, du bonheur quotidien et de la paix de nos propres
petites vies de chaque jour, sont vritablement redevables, comme  une
charmante vieille paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous
n'eussions jamais lu un mot de la _Bible protestante_. Il est,
toutefois, inutile de commencer une vie de saint Jrme  prsent, et de
peu d'utilit pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de
saint Jrme, mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci
sur lui, qui n'est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais
entirement vrai, et qui est le commencement de faits d'une importance
sans limites pour toute l'Europe moderne-- savoir, qu'il tait n de
bonne ou du moins de riche famille, en Dalmatie, c'est--dire 
mi-chemin entre l'Orient et l'Occident; qu'il rendit le grand livre de
l'Orient, la _Bible_, lisible pour l'Occident, qu'il fut le premier
grand matre de la noblesse du savoir et de l'asctisme affable et
cultiv, comme opposs  l'asctisme barbare; le fondateur,  proprement
dire, de la cellule bien arrange et du jardin soign, l o avant il
n'y avait que le dsert et le bois inculte,--et qu'il mourut dans le
monastre qu'il avait fond  Bethlem.

C'est cette union d'une vie douce et raffine avec une noble
continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la
montagne et en faisant un clotre couvert de fresques, amenant ses btes
sauvages  devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reu ordre de
peindre pour nous, et avec un incessant raffinement d'imagination
exquise il remplit ces trois canevas d'incidents qui signifiaient,  ce
que je crois, l'histoire de toute la vie monastique, et la mort, et la
vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand et sage et
bienfaisant esprit rgnant  jamais sur toute culture domestique; et le
secours que la socit des mes des cratures infrieures apporte avec
elle  la plus haute intelligence et  la vertu de l'homme. Et si au
dernier tableau,--saint Jrme en train de travailler, pendant que son
chien blanc dans _Prterita_ (III, II) Ruskin dit que son chien Wisie
tait exactement pareil au chien de saint Jrme dans Carpaccio]
observe d'un air satisfait son visage,--vous voulez comparer, dans
votre souvenir, un morceau de chasse par Rubens ou Snyders, o les
chiens ventrs roulent sur le sol dans leur sang, vous commencerez
peut-tre  sentir qu'il y a quelque chose de plus srieux dans ce
kalidoscope de la chapelle de Saint-Georges que vous ne l'aviez cru
d'abord. Et, si vous vous souciez de continuer  le suivre avec moi,
pensons  ce sujet risible un peu plus tranquillement.

180. Quel tmoignage nous est apport ici, volontairement ou
involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la
perception la plus subtile, vivant au milieu d'elle? Que tous les moines
qui ont aperu le lion sont terrifis  en perdre l'esprit. Quelle
preuve curieuse de la timidit du monachisme! Voici des hommes qui font
profession de prfrer  la Terre le Ciel--se prparant  passer de
l'une  l'autre--comme  la rcompense de tout leur sacrifice prsent!
Et voil la faon dont ils reoivent la premire chance qui leur est
offerte d'accomplir ce changement d'tat.

Evidemment l'impression de Carpaccio sur les moines doit tre qu'ils
taient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu'ils
aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la
mort, par consquent reculaient devant les formes du danger qui taient
l'affaire des guerriers de la chevalerie, d'une faon quelque peu
goste et mesquine.

Il les regarde clairement dans leur rle de chevaliers. Ce qu'il pourra
nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d'un tmoin prvenu en
leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, mme ici.
L'arrangement, agrable dans la sauvagerie, des arbres; les btiments
pour les besoins religieux et agricoles disposs comme dans une
exploitation amricaine de dfrichement,  et l, comme si le terrain
avait t prpar pour eux; la grce parfaite d'un art joyeux, pur,
illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la chapelle,
d'un portrait de saint[A], enfin, et par-dessus tout, la parfaite bont,
la tendresse pour tous les animaux. N'tes-vous pas, quand vous
contemplez cet heureux spectacle, mieux en tat de comprendre quelle
sorte d'hommes furent ceux qui mirent  l'abri du tumulte des guerres
les doux coins de prairies qu'arrosent vos propres rivires descendues
des montagnes,  Bolton et Fountains, Furnest et Tintern? Mais, du saint
lui-mme, Carpaccio n'a que du bien  vous dire. Les moines vulgaires
taient, du moins, des cratures inoffensives, mais lui est une crature
forte et bienfaisante. Calme, devant le lion! dit le Guide avec sa
perspicacit habituelle, comme si, seul, le saint avait le courage
d'affronter la bte furieuse,--un Daniel dans la fosse aux lions! Ils
pourraient aussi bien dire de la beaut vnitienne de Carpaccio qu'elle
est calme devant le petit chien. Le saint fait entrer son nouveau favori
comme il amnerait un agneau, et il exhorte vainement ses frres  ne
pas tre ridicules.

L'herbe sur laquelle ils ont laiss tomber leurs livres est orne de
fleurs; il n'y a aucun signe de trouble ni d'asctisme sur le visage du
vieillard, il est videmment tout  fait heureux, sa vie tant complte
et la scne entire est le spectacle de la simplicit et de la scurit
idales de la sagesse cleste:

Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la
paix.--(Note du Traducteur.)

Le verset biblique qui termine cette citation est tir des Proverbes
(III, 17).]

[Note A: Voyez la partie du monastre qu'on aperoit au loin, dans
le tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte
couverte de lierre et sa corniche enlumine.]

Un jeune homme de dix-huit ans qui avait t bien commenc dans tous les
tablissements d'tudes classiques, mais trs loin d'tre un moine, pas
encore un chrtien ni mme dispos du tout  remplir les charges trop
svres pour lui de la vie romaine elle-mme! et contemplant sans
aversion les splendeurs mondaines ou sacres qui brillaient  ses yeux
durant les annes de collge qu'il passait dans la capitale.

Car le prestige et la majest du paganisme taient encore concentrs 
Rome, les divinits de l'ancienne foi trouvaient leur dernier refuge
dans la capitale de l'Empire. Pour un tranger Rome offrait encore
l'aspect d'une cit paenne. Elle renfermait 132 temples et 180 plus
petites chapelles ou autels encore consacrs  leur Dieu tutlaire et
servant  l'exercice public du culte. Le Christianisme ne s'tait jamais
aventur  s'emparer de ces quelques monuments qui eussent pu tre
transforms  son usage, encore moins avait-il le pouvoir de les
dtruire. Les difices religieux taient sous la protection du prfet de
la ville et le prfet tait habituellement un paen: en tout cas il
n'et souffert aucune atteinte  la paix de la ville, aucune violation
de la proprit publique.

Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majest
inattaque et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient
les noms les plus sacrs des annales religieuses et civiles de Rome,
ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de Csar, de la Victoire. Quelques
annes aprs l'avnement de Thodose  l'empire d'Orient les sacrifices
s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais du public, _les
pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain tout entier_.
L'orateur paen va jusqu' dclarer que l'Empereur aurait craint en les
abolissant, de mettre en danger la sret de l'tat. L'empereur portait
encore le titre et les insignes du Souverain Pontife; les consuls avant
d'entrer en fonctions montaient au Capitole, les processions religieuses
passaient  travers les rues encombres et le peuple se pressait aux
ftes et aux reprsentations qui faisaient encore partie du culte
paen[142].

[Note 142: Milman, _Histoire du Christianisme_, vol. III, p, 162.
Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la
papaut.--(Note de l'Auteur.)]

L Jrme a d entendre parler de ce que toutes les sectes chrtiennes
tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur principal
ennemi--la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possdons rien qui
nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le cours de ses
propres penses jusqu'au moment o la direction de sa vie tout entire
fut change par le baptme. Nous devons  la candeur qui est la base de
son caractre une phrase de lui, relativement  ce changement qui vaut
des volumes d'une confession ordinaire. Je quittai non seulement mes
parents et ma famille mais les habitudes luxueuses d'une vie raffine.

Ces mots mettent en pleine lumire ce qui,  nos natures moins
courageuses semble l'interprtation exagre par les nouveaux convertis
des paroles du Christ: Celui qui aime son pre et sa mre plus que moi,
n'est pas digne de moi[143]. Nous nous contentons de quitter pour des
intrts trs infrieurs notre pre ou notre mre, et ne voyons pas la
ncessit d'aucun plus grand sacrifice; nous connatrions plus de
nous-mmes et du christianisme si nous avions plus souvent  soutenir
l'preuve que saint Jrme trouvait la plus difficile. J'ai vu que ses
biographes lui donnaient  et l des marques de leur mpris parce qu'il
est une jouissance  laquelle il ne fut pas capable de renoncer, celle
du savoir; et les railleries habituelles sur l'ignorance et la paresse
des moines se reportent dans son cas sur la faiblesse d'un plerin assez
luxueux pour porter sa bibliothque dans son havresac. Et il serait
curieux de savoir (en mettant comme il est de mode de le faire
aujourd'hui l'ide de la Providence entirement de ct) si, sans cet
enthousiasme littraire qui tait dans une certaine mesure une faiblesse
du caractre de ce vieillard, la Bible ft jamais devenue la
bibliothque de l'Europe.

[Note 143: Saint Mathieu, X, 37. Cf. _Fors Clavigera_: Il vient une
heure pour tous ses vrais disciples o cette parole du Christ doit
entrer dans leur coeur: Celui qui aime son pre et sa mre plus que moi
n'est pas digne de moi. Quitter la maison o est votre paix, tre en
rivalit avec ceux qui vous sont chers: c'est cela--si les paroles du
Christ ont un sens--c'est bien cela qui sera demand  ses vrais
disciples.--(Note du Traducteur.)]

Car, c'est, remarquez-le, la signification relle dans sa vertu premire
du mot _Bible_[144]: non pas livre simplement; mais Bibliotheca,
Trsor de Livres; et il serait, je le rpte, curieux de savoir jusqu'
quel point,--si Jrme, au moment mme o Rome, qui l'avait instruit,
tait dpossde de sa puissance matrielle, n'avait pas fait de sa
langue l'oracle de la prophtie hbraque, ne s'en tait pas servi pour
constituer une littrature originale et une religion dgage des
terreurs de la loi mosaque,--l'esprit de la Bible et pntr dans les
coeurs des Goths, des Francs et des Saxons, sous Thodoric, Clovis et
Alfred.

[Note 144: _Sesame and lilies, of Kings Treasuries_, 17: Quel effet
singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitus 
prendre l'acception usuelle d'un mot pour le sens vritable de ce mot,
si nous gardions la forme grecque _biblos_ ou _biblion_ comme
l'expression juste pour livre, au lieu de l'employer seulement dans le
cas particulier o nous dsirons donner de la dignit  l'ide et en le
traduisant en anglais partout ailleurs. Par exemple, nous traduirions
ainsi les _Actes des Aptres_ (XIX, 19). Beaucoup de ceux qui
exeraient des arts magiques runirent leurs Bibles et les brlrent
devant tous les hommes, et en comptrent le prix et le trouvrent de
cinquante mille pices d'argent. Et, si au contraire, nous traduisions
l o nous la conservons, et parlons toujours du Saint Livre au lieu de
la Sainte Bible, etc.--(Note du Traducteur.)]

Le destin en avait dcid autrement et Jrme tait un instrument si
passif dans ses mains qu'il commena l'tude de l'Hbreu seulement comme
une discipline et sans aucune conception de la tche qu'il avait 
accomplir[145] encore moins de la porte de cet accomplissement.
J'aurais de la joie  croire que les paroles du Christ: S'ils
n'entendent pas Mose et les Prophtes ils ne seront pas persuads quand
mme un mort ressusciterait[146], hantrent l'esprit du reclus jusqu'
ce qu'il et rsolu que la voix de Mose et des Prophtes serait rendue
audible aux glises de toute la terre. Mais, autant que nous en avons la
preuve, aucune telle volont ni esprance n'exalta les tranquilles
instincts de son naturel studieux. Ce fut moiti par exercice
d'crivain, moiti par rcration de vieillard qu'il se plut  adoucir
la svrit de la langue latine, ainsi qu'un cristal vnitien, au feu
changeant de la pense hbraque; et le Livre des livres prit la forme
immuable dont tout l'art futur des nations de l'Occident devait tre une
interprtation de jour en jour largie.

[Note 145: Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur me
est  la base de l'ide que Ruskin se fait de tous les prophtes,
c'est--dire de tous les hommes vraiment gniaux. Parlant de lui-mme il
dit: Ainsi, d'anne en anne, j'ai t amen  parler, ne sachant pas,
lorsque je dpliais le rouleau o tait contenu mon message, ce qui se
trouverait plus bas, pas plus qu'un brin d'herbe ne sait quelle sera la
forme de son fruit (_Fors_, IV, lettre LXXVIII, p. 121) et parlant des
derniers jours de la vie de Mose: Quand il vit se drouler devant lui
l'histoire entire de ces quarante dernires annes et quand le mystre
de son propre ministre lui fut enfin rvl (_Modern Painters_, IV, V,
XX, 46, cit par M. Brunhes). Mais cet avenir que les hommes ne voient
pas, est dj contenu dans leur coeur. Et Ruskin me semble ne jamais
l'avoir exprim d'une faon plus mystrieuse et plus belle que dans
cette phrase sur Giotto enfant, quand pour la premire fois il vit
Florence: Il vit  ses pieds les innombrables tours de la cit des lys;
mais la plus belle de toutes (le Campanile) tait encore cache dans les
profondeurs de son propre coeur (_Giotto and his work in Padua_, p. 321
de l'dition amricaine: _The Poetry of Architecture; Giotto and his work
in Padua_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 146: Saint Luc, XVI, 31.--(Note du Traducteur.)]

Et  ce sujet vous avez  remarquer que le point capital n'est pas la
traduction des critures grecques et hbraques en un langage plus
facile et plus gnral, mais le fait de les _avoir prsentes  l'glise
comme tant d'autorit universelle_. Les premiers Gentils parmi les
chrtiens avaient naturellement une tendance  dvelopper oralement en
l'exagrant ou en l'altrant l'enseignement de l'Aptre des Gentils
jusqu' ce que leur affranchissement de la servitude de la loi judaque
ft place au doute sur son inspiration; et mme aprs la chute de
Jrusalem,  l'interdiction pouvante de son observance. De sorte que,
peu d'annes seulement aprs que le reste des Juifs exils  Pella eut
lu le Gentil Marcus comme vque, et obtenu l'autorisation de retourner
 l'Oelia Capitolina btie par Adrien sur la montagne de Sion, ce
devint un sujet de doute et de controverse que de savoir si un homme qui
sincrement reconnaissait Jsus comme le Messie mais qui continuait 
observer la loi de Moise pouvait esprer le salut[147]. Pendant que
d'un autre ct les plus instruits et les plus riches de ceux qui
avaient le nom de chrtiens, dsigns gnralement par l'appellation de
sachant (Gnostique), avaient plus insidieusement effac l'autorit des
vanglistes en se sparant pendant le cours du IIIe sicle en plus de
cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et donnrent
naissance  une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes et les
discours du Christ et de ses aptres taient adapts  leurs doctrines
respectives[148].

[Note 147: Gibbon, chap. XV (II, 277).]

[Note 148: _Ibid._, II, 283.--Son expression les plus instruits et
les plus riches doit tre retenue comme confirmation de ce fait qui
apparat ternellement dans le christianisme que des cerveaux modestes
dans leurs conceptions, et des vies peu soucieuses du gain sont les plus
aptes  recevoir ce qu'il y a d'ternel dans les principes
chrtiens.--(Note de l'Auteur.)]

Ce serait une tche d'une difficult trs grande et sans profit que de
dterminer dans quelle mesure le consentement de l'glise gnrale et
dans quelle mesure la vie et l'influence de Jrme contriburent  fixer
dans leur harmonie et dans leur majest restes depuis intactes, les
canons des critures Mosaque et Apostolique. Tout ce que le jeune
lecteur a besoin de savoir c'est que, quand Jrme mourut  Bethlem, ce
grand fait tait virtuellement accompli; et les suites de livres
historiques et didactiques qui forment notre Bible actuelle (en comptant
les apocryphes) rgnrent ds lors sur la pense naissante des plus
nobles races des hommes qui aient vcu sur le globe, comme un message
que leur adressait directement leur crateur et qui,--renfermant tout ce
qu'il tait ncessaire pour eux d'apprendre de ses desseins  leur
gard,--leur commandait, ou conseillait, avec une autorit divine et une
infaillible sagesse ce qui tait pour eux le meilleur  faire et le plus
heureux  souhaiter.

41. Et c'est seulement  ceux-l qui ont obi sincrement  la loi de
dire jusqu'o l'esprance qui leur a t donne par le dispensateur de
la loi a t ralise. Les pires enfants de dsobissance[149] sont
ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils aiment et rejettent ce qu'ils
hassent; cette perversit n'est pas toujours consciente chez eux, car
la plus grande partie des pchs de l'glise a t engendre en elle par
l'enthousiasme qui dans la mditation et la dfense passionne de
parties de l'criture facilement saisies, a nglig l'tude et
finalement dtruit l'quilibre du reste. Quelles formes revt et quel
chemin suit l'esprit d'opinitret avant qu'il arrive  forcer le sens
des critures pour la perdition d'un homme? Ceci est  examiner pour
ceux qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que
nous avons  apprendre doit absolument tre tenue en dehors d'un tel
dbat, et l'influence de la Bible observe exclusivement sur ceux qui
reoivent la parole avec joie et lui obissent en vrit.

[Note 149: Saint Paul, Ephsiens, II, 2, et V, 6;--Colossiens, III,
6.--(Note du Traducteur.)]

42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficult  apprcier
l'influence de la Bible qu' distinguer les lecteurs honntes des
lecteurs de mauvaise foi. La prise du christianisme sur les mes des
hommes devra tre considre, quand nous viendrons  l'tudier de prs,
sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la croix elle-mme, et de
la thorie du salut, sur le coeur; puis l'action des critures judaques
et grecques sur l'esprit; puis l'influence sur la morale, de
l'enseignement et de l'exemple de la hirarchie existante. Et quand on
veut comparer les hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils pourraient
avoir t, ces trois questions doivent se poser sparment dans
l'esprit: premirement qu'et t le caractre de l'Europe sans la
charit et le travail signifis par portant la Croix; puis,
secondement, que serait devenue l'intellectualit de l'Europe sans la
littrature biblique; et enfin que serait devenu l'ordre social de
l'Europe sans la hirarchie de l'glise.

43. Vous voyez que j'ai runi les mots charit et travail sous le
terme gnral de portant la croix. Si quelqu'un veut me suivre qu'il
renonce  soi-mme (par la charit) et porte sa croix (par le labeur) et
me suive[150].

[Note 150: Saint Matthieu, XVI, 24;--Saint Marc, VIII, 34, et X, 21.
Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des _Lectures
on Art_ o cette parole de saint Matthieu est magnifiquement
commente.--(Note du Traducteur.)]

L'ide a t _exactement_ renverse par le protestantisme moderne qui
voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit tre clou mais un
radeau sur lequel lui et toutes ses proprits de valeur[151] seront
ports, sur les flots jusqu'au paradis.

[Note 151: Un des plus curieux aspects de la pense vanglique
moderne est l'aimable connexit qu'elle tablit entre la vrit de
l'Evangile et l'extension du commerce lucratif! Voyez plus loin la note
pages 237, 238, 239.--(Note de l'Auteur.)]

44. Aussi c'est seulement aux jours o la Croix tait reue avec
courage, l'criture mdite avec conscience et le Pasteur cout avec
foi, que la pure parole de Dieu, la brillante pe de l'Esprit[152]
peuvent tre reconnues dans le coeur et dans la main de la Chrtient.
L'effet de la posie et de la lgende bibliques sur sa pense peut se
suivre plus loin  travers les ges de dcadence et dans les champs sans
limites; donnant naissance pour nous au _Paradis perdu_, non moins qu'
la _Divine Comdie_;--au _Faust_ de Goethe et au _Can_ de Byron non
moins qu' l'_Imitation de Jsus-Christ_.

[Note 152: Prenez aussi le casque du salut et l'pe de l'Esprit
qui est la parole de Dieu (saint Paul, Ephsiens, VI, 17). Saint Paul
dveloppe l'image dans l'Eptre aux Hbreux (IV, 12).--(Note du
Traducteur.)]

43. Bien plus, l'crivain qui veut comprendre le plus compltement
possible, l'influence de la Bible sur l'humanit, doit tre capable de
lire les interprtations qui en sont donnes par les grands arts de
l'Europe  leur apoge. Dans chaque province de la chrtient,
proportionnellement au degr de puissance artistique qu'elle possdait,
des sries d'illustrations de la Bible parurent progressivement,
commenant par les vignettes qui illustraient les manuscrits et, en
passant par la sculpture de grandeur naturelle, finissant par atteindre
sa pleine puissance dans une peinture pleine de vrit. Ces
enseignements et ces prdications de l'glise par le moyen de l'art, ne
sont pas seulement une partie des plus importantes de l'action
apostolique gnrale du christianisme, mais leur tude est une partie
ncessaire de l'tude biblique, si bien qu'aucun homme ne peut
comprendre la pense profonde de la Bible elle-mme tant qu'il n'a pas
appris  lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris conscience de
leur valeur collective. Le lecteur protestant qui croit porter sur la
Bible un jugement indpendant et l'tudier par lui-mme n'en est pas
moins  la merci du premier prdicateur dou d'un organe agrable et
d'une ingnieuse imagination[153]; recevant de lui avec reconnaissance
et souvent avec respect quelque interprtation des textes que l'agrable
organe ou l'esprit alerte puisse recommander; mais, en mme temps, il
ignore entirement, et, s'il est laiss  sa propre volont, dtruit
invariablement comme injurieuses les interprtations profondment
mdites de l'criture qui, dans leur essence, ont t sanctionnes par
le consentement de toute l'glise chrtienne depuis mille ans, et dont
la forme a t porte  la perfection la plus haute par l'art
traditionnel et l'imagination inspire des plus nobles mes qui aient
jamais t enfermes dans l'argile humaine.

[Note 153: Voir les passages de _Prterita_ (III, 34, 39) cits par
M. Bardoux, o Ruskin discute sur la Bible avec un protestant qui ne se
fiait qu' soi pour interprter tous les sentiments possibles des hommes
et des anges et o  Turin il entre dans un temple o l'on prche 
quinze vieilles femmes qui sont,  Turin, les seuls enfants de
Dieu.--(Note du Traducteur.)]

46. Il y a peu de Pres de l'glise chrtienne dont les commentaires de
la Bible ou les thories personnelles de son vangile n'aient pas t, 
l'exultation constante des ennemis de l'glise, altrs et avilis par
les fureurs de la controverse ou affaiblis et dnaturs par une
irrconciliable hrsie. Au contraire, l'enseignement biblique donn 
travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto, Angelico, Luca
della Robbia et Luini, est littralement vierge de toute trace terrestre
des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son calme sont
incapables des erreurs qui viennent de la crainte ou de la colre; ils
peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont enchans par
la tradition et dans une sorte de solidarit fraternelle  la
reprsentation par des scnes toujours identiques de doctrines
inaltres; et ils sont forcs par la nature de leur oeuvre  une
mditation et  une mthode de composition qui ont pour rsultat l'tat
le plus pur et l'usage le plus franc de toute la puissance
intellectuelle.

47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette
question faire ressortir la diffrence de dignit et de sret entre
l'influence sur l'esprit de la littrature et celle de l'art[154] en
vous reportant  une page qui met d'ailleurs merveilleusement en lumire
la douceur et la simplicit du caractre de saint Jrme, bien qu'elle
soit cite, l o nous la trouvons, sans aucune intention favorable,--
savoir dans la jolie lettre de la reine Sophie-Charlotte (mre du pre
de Frdric le Grand) au jsuite Vota, donne en partie par Carlyle dans
son premier volume, chap. IV.

[Note 154: Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment
d'ailleurs diffrent: Cet art du dessin qui est de plus d'importance
pour la race humaine que l'art d'crire, car les gens peuvent
difficilement dessiner quelque chose sans tre de quelque utilit aux
autres et  eux-mmes et peuvent difficilement crire quelque chose sans
perdre leur temps et celui des autres. (_Modern Painters_, IV, XVII,
31, cit par M. de la Sizeranne).--(Note du Traducteur).]

Comment saint Jrme, par exemple, peut-il tre une clef pour
l'criture?--insinue-t-elle--citant de Jrme cet aveu remarquable de sa
manire de composer un livre, spcialement de composer ce livre,
_Commentaires sur les Galates_, o il accuse saint Pierre et saint Paul
tous deux de fausset et mme d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a
port contre lui cette fcheuse accusation (dit Sa Majest qui donne le
chapitre et le paragraphe) et Jrme rpond: J'ai suivi les
commentaires d'Origne, de...--cinq ou six personnes diffrentes qui
dans la suite devinrent des hrtiques avant que Jrme en ait fini avec
elles.--Et pour vous confesser l'honnte vrit, continue Jrme,
j'ai lu tout cela et, aprs avoir bourr ma tte d'une grande quantit
de choses, j'ai envoy chercher mon secrtaire et je lui ai dict,
tantt mes propres penses, tantt celles des autres sans beaucoup me
souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni mme du sens. Ailleurs
(plus loin, dans le mme livre[155]) il dit: Je n'cris pas moi-mme:
j'ai un secrtaire et je lui dicte ce qui me vient aux lvres. Si je
dsire rflchir un peu, ou exprimer mieux la chose, ou une chose
meilleure, il fronce le sourcil et tout son regard me dit assez qu'il ne
peut supporter d'attendre. Voici un vieux gentleman sacr auquel il
n'est pas bon de se fier pour interprter les critures, pense Sa
Majest; mais elle ne dit pas--laissant le pre Vota  ses rflexions.
Hlas non, reine Sophie, il ne faut nous en rapporter pour cette sorte
de chose ni au vieux saint Jrme ni  aucune autre lvre ou esprit
humains; mais seulement  l'ternelle Sophia[156],  la Puissance de
Dieu et  la sagesse de Dieu. Au moins pouvez-vous voir dans votre vieil
interprte qu'il est absolument franc, innocent, sincre, et qu'
travers un tel homme, qu'il soit oublieux de son auteur, ou press par
son scribe, il est plus que probable que vous pourrez entendre ce que
Dieu sait tre le meilleur pour vous; et extrmement improbable que vous
vous pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un matre prudent
et exerc aux artifices de l'art littraire, retirent dans ses doutes,
et adroit dans ses paroles, toute espce de prjugs et d'erreur peut
vous tre prsente de faon acceptable, ou mme tre irrmdiablement
fixe en vous, bien qu' aucun moment il ne vous ait le moins du monde
demand de vous fier  son inspiration.

[Note 155: _Commentaires sur les Galates_, chap. III.--(Note de
l'Auteur.)]

[Note 156: Allusion essentiellement ruskinienne  l'tymologie du
mot: Sophie; ici c'est  peine un calembour, mais le lecteur a pu voir
au dernier chapitre  propos de la signification dlicatement Saline
du mot Salien et dans les jeux de mots avec Sals et Saillants
jusqu'ou pouvait aller la manie tymologique de Ruskin. Pour nous en
tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication
(et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, mme les plus fatigants),
dans les lignes suivantes de _Sesame and lilies, Of kings treasuries_,
15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots,
distingue d'un coup d'oeil les mots de bonne naissance des mots canailles
modernes, se souvient de leur gnalogie, de leurs alliances, de leurs
parents, de l'extension  laquelle ils ont t admis et des fonctions
qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des mots, en tous temps et
en tous pays, etc. Je n'ai pas le temps de montrer qu'il y a l encore
une forme d'idoltrie et de celles  la tentation de qui un homme de
got a le plus de peine  ne pas succomber.--(Note du Traducteur.)]

48. Car la seule confiance,  vrai dire, et la seule scurit que dans
de telles matires nous puissions possder ou esprer, rsident dans
notre propre dsir d'tre guids justement et dans notre bonne volont 
suivre avec simplicit la direction accorde. Mais toutes nos ides et
nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont t fausses par notre
habitude--d'abord de distinguer  tort ou au moins sans ncessit entre
l'inspiration des mots et des actes et secondement par ce fait que nous
attribuons une force ou une sagesse inspires  certaines personnes ou
certains crivains seulement au lieu de l'accorder au corps entier des
croyants pour autant qu'ils participent  la grce du Christ,  l'amour
de Dieu,  la Communion du Saint-Esprit[157]. Dans la mesure o chaque
chrtien reoit ou refuse les dons multiples exprims par cette
bndiction gnrale, il entre dans l'hritage des Saints ou en est
rejet. Dans la mesure exacte o il renie le Christ, courrouce le Pre
et chagrine le Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la saintet; et
dans la mesure o il croit au Christ, obit au Pre, et se soumet 
l'Esprit, il devient inspir dans le sentiment, dans l'action, dans la
parole, dans la rception de la parole, selon les capacits de sa
nature. Il ne sera pas dou d'aptitudes plus hautes, ni appel  une
fonction nouvelle, mais rendu capable d'user des facults naturelles qui
lui ont t accordes, l o il le faut, pour la fin la meilleure. Un
enfant est inspir comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune
fille; les faibles dans leur faiblesse mme, et les sages seulement 
leur heure. Ceci est pour l'glise, et telle qu'on peut la dgager avec
certitude, la thorie de l'inspiration chez tous ses vrais membres; sa
vrit ne peut tre reconnue qu'en la mettant  l'preuve, mais je crois
qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait prouve et dclare,
vaine[158].

[Note 157: Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus
grand nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reoit avec
reconnaissance, de ses matres, une bndiction ainsi formule: La
grce de Notre-Seigneur Jsus-Christ, l'amour de Dieu et la communion du
Saint-Esprit soient avec vous. Maintenant je ne sais pas quel sens est
attribu dans l'esprit public anglais  ces expressions. Mais ce que
j'ai  vous dire positivement est que les trois choses existent d'une
faon relle et actuelle, peuvent tre connues de vous, si vous avez
envie de les connatre, et possdes si vous avez envie de les
possder.

Suit le commentaire de ces trois mots (_Lectures on Art_, IV, 
125).--(Note du Traducteur.)]

[Note 158: Voyez le dernier paragraphe de la page 45 de _l'Autel des
Esclaves_. Chose curieuse, au moment o je revois cette page pour
l'impression, on m'envoie une dcoupure du journal _le Chrtien_ o il y
a un commentaire de l'diteur vanglique orthodoxe qui pourra, dans
l'avenir, servir  dfinir l'hrsie propre de sa secte; il _oppose_
actuellement, dans son audace extrme, le pouvoir du Saint-Esprit 
l'oeuvre du Christ (je voudrais seulement avoir t  Matlock et avoir
entendu l'aimable sermon du mdecin).

On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire,  un spectacle
intressant et quelque peu inaccoutum; Deux Amis vtus  l'ancienne
mode--dans le costume original des Quakers,--prchant au bord de la
route un vaste et attentif auditoire,  Matlock. L'un d'eux qui a, comme
mdecin, une bonne clientle dans le comt, et se nomme le Dr Charles-A.
Fox, fit un nergique appel  ses auditeurs, les pressant de veiller 
ce que chacun vct docilement  la lumire du Saint-Esprit qui est en
lui. Le Christ, au dedans de nous, tait l'espoir de la gloire, et
c'tait parce qu'il tait suivi dans le ministre du Saint-Esprit que
nous tions sauvs par Lui qui devenait ainsi le commencement et la fin
de la loi. Il recommanda  ses auditeurs de ne pas btir leur maison sur
le sable en croyant au libre et facile vangile qu'on prche
habituellement sur les routes, comme si nous devions tre sauvs en
croyant ceci ou cela. Rien, except l'action du Saint-Esprit dans
l'me de chacun, ne pourrait nous sauver, et prcher quoi que ce soit
hormis cela tait simplement abuser les simples et les crdules de la
manire la plus terrible.

_Il serait dloyal de critiquer un discours d'aprs un si court
extrait, mais nous devons exprimer notre conviction  savoir que c'est
l'obissance du Christ jusqu' la mort, la mort sur la croix, bien
plutt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne
nouvelle pour les pcheurs._--Ed.

En regard de ce morceau ditorial de la presse thologique moderne en
Angleterre, je placerai simplement le 4e, 6e et 13e versets des Romains
(en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus haute
importance et qui sont toujours ngliges): afin que la _justice de la_
LOI soit accomplie _en nous_, qui marchons non selon la chair mais selon
l'esprit... Car avoir l'esprit _tourn_ aux choses de la chair, c'est la
mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et la paix... Car, si
vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, si _c'est par l'esprit_
que vous mortifiez les _actes_ du corps, vous vivrez.

Il serait bon pour la chrtient que le service baptismal appliqut ce
qu'il fait profession d'abjurer.--(Note de l'Auteur.)]

49.--Au-del de cette thorie de l'inspiration gnrale il y a celle
d'un appel et d'un ordre spcial avec la dicte immdiate des actes qui
doivent tre accomplis ou des paroles qui doivent tre prononces. Je ne
veux pas entrer  prsent dans l'examen des tmoignages d'une si
effective lection; elle n'est pas revendique par les Pres de
l'Eglise, ni pour eux-mmes, ni mme pour le corps entier des crivains
sacrs.

Elle est seulement attribue  certains passages dicts  certains
moments en vue de ncessits spciales; et il n'est pas possible
d'attacher l'ide de vrit infaillible  aucune forme de ce langage
humain dans lequel mme ces passages exceptionnels nous ont t donns.
Mais du volume entier qui les renferme tel que nous le possdons et le
lisons, tel, pour chacun de nous, qu'il peut tre rendu dans sa langue
natale, on peut affirmer et dmontrer que, quoique ml d'un mystre
qu'on ne nous demande pas d'claircir ou de difficults que nous serions
insolents de vouloir rsoudre, il contient l'enseignement vritable pour
les hommes de tout rang et de toute situation dans la vie, enseignement
grce auquel, autant qu'ils y obissent honntement et implicitement,
ils seront heureux et innocents dans la pleine puissance de leur nature,
et capables de triompher de toutes les adversits, qu'elles rsident
dans la tentation ou dans la douleur.

50. En effet le Psautier seul, qui pratiquement fut le livre d'offices
de l'Eglise pendant bien des sicles, contient, simplement dans sa
premire moiti, la somme de la sagesse individuelle et sociale. Les Ier
VIIIe, XIIe, XVe, XIXe, XXIIIe et XXIVe psaumes bien appris et crus sont
assez pour toute direction personnelle; les XLVIIIe, LXXIIe et LXXVe ont
en eux la loi et la prophtie de tout gouvernement juste, et chaque
dcouverte de la science naturelle est anticipe dans le CIVe. Quant au
contenu du volume entier, considrez si un autre cycle de littrature
historique et didactique a une tendue qui lui soit comparable. Il
renferme:

I. L'histoire de la Chute et du Dluge, les deux plus grandes traditions
humaines fondes sur l'horreur du pch.

II. L'histoire des Patriarches, dont la vrit permanente est encore
visible aujourd'hui dans l'histoire des races juive et arabe.

III. L'histoire de Mose avec ses rsultats pour la loi morale de tout
l'univers civilis.

IV. L'histoire des Rois--virtuellement celle de toute royaut, dans
David, et de toute la philosophie, dans Salomon, atteignant son point le
plus lev dans les Psaumes et les Proverbes, avec la sagesse encore
plus serre et pratique de l'Ecclsiaste et du fils de Sirach.

V. L'histoire des Prophtes--virtuellement celle du mystre le plus
profond, de la tragdie, de la fatalit perptuellement immanente  une
existence nationale.

VI. L'histoire du Christ.

VII. La loi morale de saint Jean qui trouve  la fin dans l'Apocalypse
son accomplissement.

Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matires, je ne dis
pas  aucun autre livre, mais  aucune autre littrature. Essayez,
autant que cela est possible  chacun de nous,--qu'il soit adversaire ou
dfenseur de la foi,--de dgager votre intelligence de l'association que
l'habitude a forme entre elle et le sentiment moral bas sur la Bible,
et demandez-vous quelle littrature pourrait avoir pris sa place ou
rempli sa fonction mme si toutes les bibliothques de l'univers taient
restes intactes et si toutes les paroles les plus riches de vrit des
matres avaient t crites?

52. Je ne suis pas contempteur de la littrature profane, si peu que je
ne crois pas qu'aucune interprtation de la religion grecque ait t
jamais aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi rvrente,
que celle qui se trouve  la base de mon enseignement de l'art et qui
court  travers le corps entier de mes oeuvres. Mais ce fut de la Bible
que j'appris les symboles d'Homre et la foi d'Horace[159].

[Note 159: Cf. Vous tes peut-tre surpris d'entendre parler
d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est
sage, les hommes sincres qu'il est sincre. Mais les hommes pieux, par
dfaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand
obstacle  ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire
des vers latins toujours avec l'introduction force du mot Jupiter
quand vous tiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours
qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle.
Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa pit: _Dis pieta mea, et
musa, cordi est_, etc. (_Val d'Arno_, chap. IX,  218, 219, 220, 221 et
suiv.). Voyez aussi: Horace est exactement aussi sincre dans sa foi
religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les honntes
potes classiques a t enlev  la plupart de nos gentlemens par
l'exercice mcanique de la versification au collge. Dans tout le cours
de leur vie, ils ne peuvent se dlivrer compltement de cette ide que
tous les vers ont t crits comme exercices et que Minerve n'tait
qu'un mot commode  mettre comme avant-dernier dans un hexamtre et
Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace consacre son pin
favori  Diane, chante son hymne automnal  Faunus, dirige la noble
jeunesse de Rome dans son hymne  Apollon, et dit  la petite-fille du
fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait  leur offrir qu'une
poigne de sel et de farine,--juste aussi srieusement que jamais
gentleman anglais ait enseign la foi chrtienne  la jeunesse anglaise,
dans ses jours sincres (_The Queen of the air_, I, 47, 48). Et enfin:
La foi d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune
de sa colline et en la protection des grands Dieux est constante,
profonde et effective (_Fors Clavigere_, lettre XCII, 111.)--(Note du
Traducteur.)]

Le devoir qui me fut impos dans ma premire jeunesse[160] de lire
chaque mot des vangiles et des prophties, comme s'il avait t crit
par la main de Dieu, me donna l'habitude d'une attention respectueuse
qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles
pour un lecteur irrligieux, profondment graves pour moi. Jusqu' quel
point mon esprit a t paralys par les fautes et les chagrins de la
vie[161],--jusqu'o ma connaissance de la vie est courte, compare  ce
que j'aurais pu apprendre si j'avais march plus fidlement dans la
lumire gui m'avait t dpartie, dpasse ma conjecture ou ma
confession. Mais comme je n'ai jamais crit pour mon propre plaisir ou
pour ma renomme, j'ai t prserv, comme les hommes qui crivent ainsi
le seront toujours, des erreurs dangereuses pour les autres[162], et les
expressions fragmentaires de sentiments ou les expositions de doctrines,
que, de temps en temps, j'ai t capable de donner, apparatront
maintenant  un lecteur attentif, comme se reliant  un systme gnral
d'interprtation de la littrature sacre,  la fois classique et
chrtienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec
la foi des mes candides de tous temps et de tous pays.

[Note 160: Voir _Prterita_, I.--(Note du Traducteur.)]

[Note 161: Cf. _Prterita_, I, XII: J'admire ce que j'aurais pu
tre si  ce moment-l l'amour avait t avec moi au lieu d'tre contre
moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement
incalculable de sa sympathie et de son admiration. C'est toujours la
mme ide que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme
d'gosme, est un obstacle au plein exercice de nos facults. De mme
plus haut (page 224 de la Bible): toutes les adversits, qu'elles
rsident dans la _tentation_ ou dans la _douleur_ et dans la prface
d'_Arrows of the Chace_. J'ai dit  mon pays des paroles dont pas une
n'a t altre par l'intrt ou affaiblie par la douleur. Et dans le
texte qui nous occupe _chagrin_ est rapproch de _faute_ comme dans ces
passages _tentation_ de _peine_ et _intrt_ de _douleur_. Rien n'est
frivole comme les mourants, disait Emerson. A un autre point de vue,
celui de la sensibilit de Ruskin, la citation de _Prterita_: Que
serais-je devenu si l'amour avait t, avec moi au lieu d'tre contre
moi, devrait tre rapproche de cette lettre de Ruskin  Rossetti,
donne par M. Bardoux: Si l'on vous dit que je suis dur et froid, soyez
assur que cela n'est point vrai. Je n'ai point d'amitis et point
d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis lire l'pitaphe des
Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se mouillent de larmes, et
il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux gant qui s'y trouve
depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est plein de prix pour
moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais dispos  me croire
particulirement bon, vous vous tromperez tout autant que ceux qui ont
de moi l'opinion oppose. Mes seuls plaisirs consistent  voir, 
penser,  lire et  rendre les autres hommes heureux, dans la mesure o
je puis le faire, sans nuire  mon propre bien.--(Note du Traducteur.)]

[Note 162: Cf.: Comme j'ai beaucoup aim--et non dans des fins
gostes--la lumire du matin est encore visible pour moi sur ces
collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes penses et en
mes paroles, en les livres que j'crirai pour vous, et vous serez
heureux ensuite de m'avoir cru (_The Queen of the air_, III).--(Note du
Traducteur.)]

53. Qu'il y ait une littrature sacre classique, suivant un cours
parallle  celle des Hbreux et venant s'unir aux lgendes symboliques
de la chrtient au moyen ge[163], c'est un fait qui apparat de la
manire la plus tendre et la plus expressive dans l'influence
indpendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante et l'vque
Gawaine Douglas. A des dates plus anciennes, l'enseignement de chaque
matre form dans les coles de l'Orient tait ncessairement greff sur
la sagesse de la mythologie grecque, et ainsi l'histoire du Lion de
Nme[164], vaincu avec l'aide d'Athn, est la vritable racine de la
lgende du compagnon de saint Jrme conquis par la douceur gurissante
de l'esprit de vie.

[Note 163: Cf.: Tout grand symbole et oracle du Paganisme est
encore compris au moyen ge et au porche d'Avallon qui est du XIIe
sicle, on voit d'un ct Hrodias et sa fille et de l'autre Nessus et
Dejanire (_Verona and other Lectures_: IV, _Mending of the Sieve_, 
14).--(Note du Traducteur.)]

[Note 164: De mme dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend
en droite ligne du lion de Nme, et l'aigrette qui le couronne est
celle qu'on voit sur la tte de l'Hercule de Camarina (_Val d'Arno_, I,
 16, p. 13) avec cette diffrence indique ailleurs dans le mme
ouvrage (_Val d'Arno_, VIII,  203, p. 169) qu'Hrakls assomme la bte
et se fait un casque et un vtement de sa peau, tandis que le grec saint
Marc convertit la bte et en fait un vangliste.

Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacre au Lion de Nme
que nous avons cit ce passage, mais pour insister sur toute la pense
de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, qu'il y a un art sacr
classique. Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on oppost grec 
chrtien, mais  gothique (p. 161), car saint Marc est grec comme
Hrakls. Nous touchons ici  une des ides les plus importantes de
Ruskin, ou plus exactement  un des sentiments les plus originaux qu'il
ait apports  la contemplation et  l'tude des oeuvres d'art grecques
et chrtiennes, et il est ncessaire, pour le faire bien comprendre, de
citer un passage de _Saint Marks Rest_, qui,  notre avis, est un de
ceux de toute l'oeuvre de Ruskin o ressort le plus nettement, o se voit
le mieux  l'oeuvre cette disposition particulire de l'esprit qui lui
faisait ne pas tenir compte de l'avnement du christianisme, reconnatre
dj une beaut chrtienne dans des oeuvres paennes, suivre la
persistance d'un idal hellnique dans des oeuvres du moyen ge. Que
cette disposition d'esprit  notre avis tout esthtique au moins
logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se
soit systmatise dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait tendue  la
critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais mme quand
Ruskin compare la royaut grecque et la royaut franque (_Val d'Arno_,
chap. _Franchise_), quand il dclare dans _la Bible d'Amiens_ que le
christianisme n'a pas apport un grand changement dans l'idal de la
vertu et du bonheur humains, quand il parle comme nous l'avons vu  la
page prcdente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des
conclusions thoriques du plaisir esthtique qu'il avait prouv 
retrouver dans une Hrodiade une canphore, dans un Sraphin une harpie,
dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage de _Saint
Marks Rest_. Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais
de tout art grec. Laissons aujourd'hui de ct le mot de byzantin. Il
n'y a qu'un art grec, de l'poque d'Homre  celle du doge Selvo (nous
pourrions dire de Theoguis  la comtesse Mathieu de Noailles), et ces
mosaques de Saint-Marc ont t excutes dans la puissance mme de
Ddale avec l'instinct constructif grec, dans la puissance mme d'Athn
avec le sentiment religieux grec, aussi certainement que fut jamais
coffre de Cypselus ou flche d'Erechte.

Puis Ruskin entre dans le baptistre de Saint-Marc et dit: Au-dessus de
la porte est le festin d'Hrode. La fille d'Hrodias danse avec la tte
de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tte; c'est simplement,
transporte ici, une jeune fille grecque quelconque d'un vase grec,
portant une cruche d'eau sur sa tte... Passons maintenant dans la
chapelle sous le sombre dme. Bien sombre, pour mes vieux yeux  peine
dchiffrable, pour les vtres, s'ils sont jeunes et brillants, cela doit
tre bien beau, car c'est l'origine de tous les fonds  dmes d'or de
Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-mme est un vase grec, mais avec
de nouveaux Dieux. Le Chrubin  dix ailes qui est dans le retrait
derrire l'autel porte crit sur sa poitrine Plnitude de la Sagesse.
Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque
et sur ses membres bien peu de chair dissimule  peine les griffes
d'oiseaux qu'ils taient. Au-dessus s'lve le Christ port dans un
tourbillon d'anges et de mme que les dmes de Bellini et de Carpaccio
ne sont que l'amplification du dme o vous voyez cette Harpie, de mme
le Paradis de Tintoret n'est que la ralisation finale de la pense
contenue dans cette troite coupole.

... Ces mosaques ne sont pas antrieures au XIIIe sicle. Et pourtant
elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la pense
et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau
ont purement la forme de la Chimre et de la Sirne, et la jeune fille
dansant, quoique princesse du XIIIe sicle  manches d'hermine, est
encore le fantme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une
fontaine d'Arcadie.

Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir t lue dans le
baptistre de Saint-Marc, dans ces jours bnis o, avec quelques autres
disciples en esprit et en vrit du matre, nous allions en gondole
dans Venise, coutant sa prdication au bord des eaux, et abordant 
chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir
l'objet de ses descriptions et l'image mme de sa pense, pour donner la
vie  ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel reflet. Mais
si ces glises sont la vie des livres de Ruskin, elles en sont l'esprit.
(Jamais le vers que redit Fantasio: Tu m'appelles ta vie, appelle-moi
ton me ne fut d'une application plus juste.) Sans doute les livres de
Ruskin ont gard quelque chose de la beaut de ces lieux. Sans doute, si
les livres de Ruskin avaient d'abord cr en nous une espce de fivre
et de dsir qui donnaient, dans notre imagination,  Venise,  Amiens,
une beaut que, une fois en leur prsence, nous ne leur avons pas
trouve d'abord, le soleil tremblant du canal, ou le froid dor d'une
matine d'automne franaise o ils ont t lus, ont dpos sur ces
feuillets un charme que nous ne ressentons que plus tard moins
prestigieux que l'autre, mais peut-tre plus profond et qu'ils garderont
aussi ineffaablement que s'ils avaient t tremps dans quelque
prparation chimique qui laisse aprs elle de beaux reflets verdtres
sur les pages, et qui, ici, n'est autre que la couleur spciale d'un
pass. Certes si cette page du _Repos de saint Marc_ n'avait pas d'autre
charme, nous n'aurions pas eu  la citer ici. Mais il nous semble que,
commentant cette fin du chapitre de _la Bible d'Amiens_, elle en fera
comprendre le sens profond et le caractre si spcialement ruskinien.
Et, rapproch des pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338
et 339), il permettra au lecteur de dgager un aspect de la pense de
Ruskin qui aura pour lui, mme s'il a lu tout ce qui a t crit jusqu'
ce jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mrite, d'tre, il me
semble, montr pour la premire fois.--(Note du Traducteur.)]

54. Je l'appelle une lgende seulement. Qu'Hrakls ait jamais tu, ou
saint Jrme jamais chri la crature sauvage ou blesse, est sans
importance pour nous enseigner ce que les Grecs entendaient nous dire en
reprsentant le grand combat sur leurs vases[165], o les peintres
chrtiens faisant leur thme de prdilection de la fermet de l'Ami du
Lion. Une tradition plus ancienne, celle du combat de Samson[166],--le
prophte dsobissant,--de la premire victoire inspire de David[167],
et finalement du miracle opr pour la dfense du plus favoris et
fidle des grands prophtes[168], suit son cours symbolique
paralllement  la fable dorienne. Mais la lgende de saint Jrme
reprend la prophtie du Millenium et prdit, avec la Sibylle de
Cumes[169], et avec Isae, un jour o la crainte de l'homme ne sera plus
chez les tres infrieurs de la haine mais s'tendra sur eux comme une
bndiction, o il ne sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune
sorte dans toute l'tendue de la Montagne sainte[170] et o la paix de
la terre sera tire aussi loin de son prsent chagrin, que le glorieux
univers anim l'est du dsert naissant, dont les profondeurs taient le
sjour des dragons, et les montagnes, des dmes de feu. Ce jour-l aucun
homme ne le connat[171], mais le royaume de Dieu est dj venu[172]
pour ceux qui ont dompt dans leur propre coeur l'ardeur sans frein de la
nature infrieure[173] et ont appris  chrir ce qui est charmant et
humain dans les enfants errants des nuages et des champs.

Avallon, 28 aot 1882.

[Note 165: Le grec lui-mme sur ses poteries ou ses amphores
mettait un Hercule gorgeant des lions (_la Couronne d'olivier
sauvage_, traduction Elwall, p. 44).--(Note du traducteur.)]

[Note 166: Allusion au XIVe livre des Songes o Samson dchire un
jeune lion comme s'il et dchir un chevreau sans avoir rien en sa
main. Et voici, quelques jours aprs, il y avait dans le corps du lion
un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: De celui qui
dvorait est procde la nourriture, et la douceur est sortie de celui
qui est fort (_Songes_, XIV, 5-20).--(Note du Traducteur.)]

[Note 167: Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).--(Note du
Traducteur.)]

[Note 168: Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).--(Note du Traducteur.)]

[Note 169: Allusion probable  Virgile:

       Nec magnos metuent armenta leones.

                        (_Eglogues_, IV, 22.)--(Note du Traducteur.)]

[Note 170: On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage 
personne dans toute la montagne de ma Saintet (Isae, XI, 9).--(Note
du Traducteur.)]

[Note 171: Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne
ne le sait. Saint-Mathieu, XXIV, 36.--(Note du Traducteur.)]

[Note 172: Voir la mme ide dans Renan, _Vie de Jsus_, et
notamment pages 201 et 295. Renan prtend que cette ide est exprime
par Jsus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;--saint Marc, XII,
34;--saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien
vagues, except peut-tre saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII,
21.--(Note du Traducteur.)]

[Note 173: Cf. Bossuet, _Elvations sur les mystres_, IV, 8:
Contenons les vives saillies de nos penses vagabondes, par ce moyen
nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empchons nos
penses de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera
dompter des lions que d'assujettir notre imptueuse colre.--(Note du
Traducteur.)]




CHAPITRE IV

INTERPRTATIONS


1. C'est un privilge reconnu  tout sacristain qui aime sa cathdrale,
de dprcier par comparaison toutes les cathdrales de son pays qui y
ressemblent, et tous les difices du globe qui en diffrent. Mais j'aime
un trop grand nombre de cathdrales, quoique je n'aie, jamais eu le
bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me permettre l'exercice
facile et traditionnel du privilge en question, et je prfre vous
prouver ma sincrit et vous faire connatre mon opinion, ds le dbut,
en confessant que la cathdrale d'Amiens n'a pas  tirer vanit de ses
tours, que sa flche centrale[174] est simplement le joli caprice d'un
charpentier de village, que son ensemble architectural est, en noblesse,
infrieur  Chartres[175], en sublimit  Beauvais, en splendeur
dcorative  Reims, et  Bourges, pour la grce des figures sculptes.
Elle n'a rien qui ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles
des arcades de Salisbury; rien de la puissance de Durham; elle ne
possde ni les incrustations ddaliennes de Florence, ni l'clat de
fantaisie symbolique de Vrone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que
celles-ci, dpasse par elles en clat et en puissance, la cathdrale
d'Amiens mrite le nom qui lui est donn par M. Viollet-le-Duc, le
Parthnon de l'architecture gothique[176].

[Note 174: La flche d'Amiens est une flche de charpente (Voir
Viollet-le-Duc, art. _Flche_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 175: Voir _Lectures on Art_, 62-65. Le passage cit plus haut
de _The two Paths_ a plutt trait  la sculpture.--(Note du
Traducteur.)]

[Note 176: Plus exactement: _de l'architecture franaise_, du moins
 l'endroit cit: _Dictionnaire de l'architecture_, vol. I, p. 71. Mais
 l'article _Cathdrale_, elle est appele (vol. II, p. 336) l'glise
ogivale par excellence.--(Note de l'Auteur.)

Ruskin fait ici une confusion. Au volume I (p. 71), Viollet-le-Duc
appelle Parthnon, de l'architecture franaise, non pas la cathdrale
d'Amiens, mais le choeur de Beauvais.--(Note du Traducteur.)]

Gothique, vous entendez; gothique dgag de toute tradition romane[177]
et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire, insurpassable et
incritiquable, ses principes propres de construction tant une fois
compris et admis.

[Note 177: Voir le dveloppement de ces ides dans _Miscelleanous_
de Walter Pater (article sur Notre-Dame d'Amiens). Je ne sais pourquoi
le nom de Ruskin n'y est pas cit une fois.--(Note du Traducteur.)]

2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque
notion du sens de ce qu'on appelle communment et justement puret de
style dans les formes d'art qu'ont pratiques les nations civilises,
et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des intentions
distinctives et du caractre propre du gothique. Le but d'un bon
architecte gothique tait d'lever, avec la pierre extraite du lieu o
il avait  btir, un difice aussi haut et aussi spacieux que possible,
donnant  l'oeil l'impression de la solidit que le raisonnement et le
calcul garantissaient, tout cela sans y passer un temps trop prolong et
fatigant, et sans dpense excessive et accablante de travail humain.

Il ne dsirait pas puiser pour l'orgueil d'une cit les nergies d'une
gnration ou les ressources d'un royaume; il btit pour Amiens avec les
forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de la
Somme[178] et sous la direction successive de deux vques; dont l'un
prsida aux fondations de l'difice et l'autre y rendit grces pour son
achvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les architectes
sacrs de son poque dans le Nord, tait d'admettre autant de lumire
dans l'difice que cela tait compatible avec sa solidit; de rendre sa
structure sensible  la raison et magnifique, mais non pas singulire ni
 effet, et d'ajouter encore  la puissance de cette structure  l'aide
d'ornements suffisants  l'embellir, sans toutefois se laisser aller
dans un enthousiasme drgl  en exagrer la richesse, ou dans un
moment d'insolente ivresse ou d'gosme  faire montre de son habilet.
Et enfin il voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes,
un alphabet et un pitom de la religion dont la connaissance et
l'inspiration permt de rendre en dedans de ses portes un culte
acceptable au Seigneur dont la Crainte tait dans Son Saint Temple et
dont le trne tait dans le Ciel[179].

[Note 178: C'tait un principe universellement reu par les
architectes franais des grandes poques d'employer les pierres de leurs
carrires telles qu'elles gisaient dans leur lit; si les gisements
taient pais; les pierres taient employes dans leur pleine paisseur,
s'ils taient minces dans leur minceur invitable et ajustes avec une
merveilleuse entente de leurs lignes de pousse, de leur centre de
gravit. Les blocs naturels n'taient jamais scis, mais seulement
bousins[B] pour s'adapter exactement toute la force native et la
cristallisation de la pierre tant ainsi garde intacte--ne ddoublant
jamais une pierre. Cette mthode est excellente, elle conserve  la
pierre toute sa force naturelle, tous ses moyens de rsistance (Voyez
M. Viollet-le-Duc, article _Construction_ (_Matriaux_), vol. IV, p.
129). Il ajoute le fait trs  remarquer que, aujourd'hui encore, il y a
en France soixante-dix dpartements dans lesquels l'usage de la scie au
grs est inconnu[C].--(Note de l'Auteur.)

Sur les pierres employes dans le sens de leur lit ou en dlit, voir
Ruskin, _Val d'Arno_, chap. VII,  169. An fond, pour Ruskin qui
n'tablit pas de ligne de dmarcation entre la nature et l'art, entre
l'art, et la science, une pierre brute est dj un document
scientifique, c'est--dire  ses yeux, une oeuvre d'art qu'il ne faut pas
mutiler. En eux est crite une histoire et dans leurs veines et leurs
zones, et leurs lignes brises, leurs couleurs crivent les lgendes
diverses toujours exactes des anciens rgimes politiques du royaume des
montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, de ses infirmits et de
ses nergies, de ses convulsions et de ses consolidations depuis le
commencement des temps: _Stones of Venice_, III, I, 42, cit par M. de
la Sizeranne.--(Note du Traducteur.)]

[Note B: Ebousiner une pierre, c'est enlever sur ses deux lits les
portions du calcaire qui ont prcd ou suivi la complte formation
gologique, c'est enlever les parties susceptibles de se dcomposer
(Viollet-le-Duc).--(Note du Traducteur.)]

[Note C: Et Viollet-le-Duc assure que ce sont ceux o l'on construit
le mieux.--(Note du Traducteur.)]

[Note 179: Psaume XI, 4.--(Note du Traducteur.)]

3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrgat de mchantes
constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les
constables, que _nous_ nommons une ville--dont il est convenu que les
rues les plus larges sont consacres  encourager le vice et les
troites  dissimuler la misre--il n'est pas facile, dis-je, 
l'habitant d'une cit aussi mprisable de comprendre le sentiment d'un
bourgeois des ges chrtiens pour sa cathdrale. Pour lui, le texte tout
simplement et franchement cru: L o deux ou trois sont assembls en
mon nom, je suis au milieu d'eux[180], tait tendu  une promesse plus
large, s'appliquant  un grand nombre d'honntes et laborieuses
personnes assembles en son nom. Il sera mon peuple et je serai son
Dieu[181], et ces mots recevaient pour eux un sens plus profond de
cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que le Christ,
comme il tait un Juif au milieu des Juifs, un Galilen au milieu des
Galilens tait aussi partout o il y avait de ses disciples, mme les
plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur propre Beau Christ
d'Amiens tait aussi rellement leur compatriote que s'il tait n
d'une vierge picarde.

[Note 180: Saint Matthieu, XVIII, 20.--(Note du Traducteur.)]

[Note 181: Car vous tes le temple du Dieu vivant ainsi que Dieu
l'a dit: J'habiterai au milieu d'eux et j'y marcherai; je serai leur
Dieu et ils seront mon peuple (II Corinthiens, VI, 16).--(Note du
Traducteur.)]

4. Il faut se souvenir cependant,--et ceci est un point thologique sur
lequel repose beaucoup du dveloppement architectural des basiliques du
Nord,--que la partie de l'difice dans laquelle on croyait que la
prsence divine tait constante, comme dans le Saint des Saints juif,
tait seulement le choeur clos, devant lequel les bas cts et les
transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la
salle du trne du Christ; et dont le matre-autel tait protg toujours
des bas cts qui l'entouraient  l'est par une clture du travail
d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas cts rayonnait une suite
de chapelles ou de cellules, chacune ddie  un saint particulier.
Cette conception du Christ dans la socit de ses saints (la chapelle la
plus  l'est de toutes tant celle consacre  la Vierge) se trouvait 
la base de la disposition entire de l'abside avec ses supports et ses
sparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et les formes
architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si nous ne
sommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'o elles sont
sorties[182]. Nous parlons follement et misrablement de symboles et
d'allgories: dans la vieille architecture chrtienne, toutes les
parties de l'difice doivent tre lues  la lettre; la cathdrale est
pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est entoure, comme
celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour ses serviteurs; et
les glorieuses sculptures du choeur, celles de son enceinte
extrieure[184], et  l'intrieur, celles de ses boiseries que, presque
instinctivement, un cur anglais croirait destines  la glorification
des chanoines, taient en ralit la manire du charpentier aminois de
rendre  son Matre-Charpentier[185] la maison confortable[186]; et non
moins de montrer son talent natif et sans rival de charpentier, devant
Dieu et les hommes.

[Note 182: Cf. l'ide contraire dans le beau livre de Lon
Brunschwig _Introduction  la vie de l'Esprit_, chap. III: Pour
prouver la joie esthtique, pour apprcier l'difice, non plus comme
bien construit mais comme vraiment beau, il faut... le sentir en
harmonie, non plus avec quelque fin extrieure, mais avec l'tat intime
de la conscience actuelle. C'est pourquoi les anciens monuments qui
n'ont plus la destination pour laquelle ils ont t faits ou dont la
destination s'efface plus vite de notre souvenir se prtent si
facilement et si compltement  la contemplation esthtique. _Une
cathdrale est une oeuvre d'art quand on ne voit plus en elle
l'instrument du salut, le centre de la vie sociale dans une cit_; pour
le croyant qui la voit autrement, elle est autre chose (page 97). Et
page 112: les cathdrales du moyen ge... peuvent avoir pour certains
un charme que leurs auteurs ne souponnaient pas. La phrase prcdente
n'est pas en italique dans le texte. Mais j'ai voulu l'isoler parce
qu'elle me semble la contre-partie mme de _la Bible d'Amiens_ et, plus
gnralement, de toutes les tudes de Ruskin sur l'art religieux, en
gnral.--(Note du Traducteur.)]

[Note 183: Cf. le passage concordant de _Lectures on Art_ o est
rappele la vieille expression franaise de logeur du Bon Dieu
(_Lectures on Art_, II,  60 et suivants).]

[Note 184: Voir plus haut sur ces sculptures la note, page 113.]

[Note 185: Cf. Le travail du charpentier, le premier auquel se
livra sans doute le fondateur de notre religion (_Lectures on Art_, II,
 31).--(Note du Traducteur.)]

[Note 186: Le lecteur philosophe sera tout  fait bienvenu 
dcouvrir et opposer autant de motifs charnels qu'il
voudra--comptition avec le voisin Beauvais--confort pour des ttes
charges de sommeil--soulagement pour les flancs gras, et autres choses
semblables. Il finira par trouver qu'aucune somme de comptition ou de
recherche de confort ne pourrait,  prsent, produire rien qui soit
l'gal de cette sculpture; encore moins sa propre philosophie, quel que
soit son systme; et que ce fut, en vrit, le petit grain de moutarde
de la foi, avec une quantit trs notable, en outre, d'honntet dans
les moeurs et dans le caractre qui fit que tout le reste concourt au
bien.]

Quoi que vous vouliez voir  Amiens, ou soyez forc de laisser de ct
sans l'avoir vu, si les crasantes responsabilits de votre existence et
la locomotion prcipite qu'elles ncessitent invitablement vous
laissaient seulement un quart d'heure sans tre hors d'haleine pour la
contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entirement au
choeur de la cathdrale.

Les bas-cts et les porches, les fentres en ogives et les roses, vous
pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de
menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son
plein dveloppement juste au moment o le XVe sicle vient de finir.
Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mle  la plaisante flamme
franaise; mais sculpter le bois est la joie du Picard depuis sa
jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a t taill
dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois doux et
d'un jeune grain, du chne, trait et choisi pour un tel travail, et qui
rsonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la main du sculpteur
il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme de la soie
pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante flamme.
Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des clochetons,
cela s'lance et s'entrelace en une clairire enchante, inextricable,
imprissable, plus pleine de feuillage qu'aucune fort et plus pleine
d'histoire qu'aucun livre.

[Note 187: Arnold Boulin, menuisier  Amiens, sollicita l'entreprise
et l'obtint dans les premiers mois de l'anne 1508. Un contrat fut pass
et un accord fait avec lui pour la construction de cent vingt stalles
avec des sujets historiques, des dossiers hauts, des dais pyramidaux. Il
fut convenu que le principal excutant aurait sept sous de Tournay (un
peu moins que le sou de France) par jour, pour lui et son apprenti
(trois pence par jour pour les deux, c'est--dire 1 shilling par semaine
pour le matre, et six pences par semaine pour l'ouvrier), et pour la
surintendance du travail entier 12 couronnes par an, au taux de 24 sous
la couronne (c'est--dire 12 shillings par an). Le salaire du simple
ouvrier tait de trois sous par jour. Pour les sculptures des stalles et
les sujets d'histoire qu'elles devraient traiter, un march spar fut
conclu avec Antoine Avernier, dcoupeur d'images, rsidant  Amiens, au
taux de trente-deux sous (seize pences) le morceau. La plus grande
partie des bois venait de Clermont-en-Beauvoisis prs d'Amiens; les plus
beaux, pour les bas-reliefs, de Hollande, par Saint-Valery et Abbeville.

Le chapitre dsigna quatre de ses membres pour surveiller le travail:
Jean Dumas, Jean Fabres, Pierre Vuaille, et Jean Lenglach auxquels mes
auteurs (tous deux chanoines) attribuent le choix des sujets, de la
place  leur donner et l'initiation des ouvriers au sens vritable et
le plus lev de la Bible ou des lgendes et portant quelquefois le
simple savoir-faire de l'ouvrier jusqu' la hauteur du gnie du
thologien.

Sans prtendre fixer la part de ce qui revient au savoir-faire et  la
thologie dans la chose, nous avons seulement  remarquer que la troupe
entire, matres, apprentis, dcoupeurs d'images, et quatre chanoines,
embotrent le pas et se mirent  l'ouvrage le 3 juillet 1508, dans la
grande salle de l'vch, qui devait servir  la fois de cabinet de
travail pour les artistes et d'atelier pour les ouvriers pendant tout le
temps de l'affaire. L'anne suivante, un autre menuisier, Alexandre
Huet, fut associ  la corporation pour s'occuper des stalles  la
droite du choeur pendant qu'Arnold Boulin continuait celles de gauche.
Arnold laissant son nouvel associ commander pour quelque temps, alla 
Beauvais et  Saint-Riquier pour y voir les boiseries; et en juillet
1511 les deux matres allaient ensemble  Rouen pour tudier les
chaires de la cathdrale.

L'anne prcdente, en outre, deux Franciscains, moines d'Abbeville,
experts et renomms dans le travail du bois, avaient t appels par
le chapitre d'Amiens pour donner leur avis sur les oeuvres en cours, et
avaient eu chacun vingt sous pour cet avis, et leurs frais de voyages.

En 1516, un autre nom et un nom important apparat dans les comptes
rendus, celui de Jean Trupin, un simple ouvrier aux gages de trois sous
par jour, mais certainement un bon sculpteur et plein de feu dont
c'est, sans aucun doute, le portrait fidle et de sa propre main, qui
fait le bras de la 85e stalle ( droite, le plus prs de l'abside)
au-dessous duquel est grav son nom JHAN TRUPIN, et de nouveau sous la
92e stalle avec, en plus, le voeu: Jan Trupin, Dieu pourvoie.

L'oeuvre entire fut termine le jour de la Saint-Jean, 1522, sans aucune
espce d'interruption (autant que nous sachions), cause par dsaccord,
ou dcs, ou malhonntet, ou incapacit parmi ceux qui y travaillaient
ensemble, matres ou serviteurs.

Et une fois les comptes vrifis par quatre membres du chapitre, il fut
tabli que la dpense totale tait de 9.488 livres, 11 sous, et 3
oboles (dcimes) ou 474 napolons, 11 sous, 3 dcimes d'argent franais
moderne, ou en gros 400 livres sterling anglaises.

C'est pour cette somme qu'une troupe probablement de six ou huit bons
ouvriers, vieux et jeunes, a t tenue en joie et occupe pendant
quatorze ans; et ceci, que vous voyez, laiss comme un rsultat palpable
et comme un prsent pour vous.

Je n'ai pas examin les sculptures de faon  pouvoir dsigner avec
quelque prcision l'oeuvre de chacun des diffrents matres; mais, en
gnral, le motif de la fleur et de la feuille dans les ornements sont
des deux menuisiers principaux et de leurs apprentis: le travail si
pouss des rcits de l'Ecriture est d'Avernier, il est gay  et l de
hors-d'oeuvre varis dus  Trupin, et les raccords et les points ont t
faits par les ouvriers ordinaires. Il n'a pas t employ de clous, tout
est _au mortier_, et si admirablement que les jointures n'ont pas boug
jusqu'ici et sont encore presque imperceptibles. Les quatre pyramides
terminales vous pourriez les prendre pour des pins gants oublis
pendant six sicles sur le sol o l'glise fut btie, on peut n'y voir
d'abord qu'un luxe fou de sculptures et d'ornementation creuse, mais
vues et analyses de prs, elles sont des merveilles d'ordre
systmatique dans la construction runissant toute la lgret, la force
et la grce des _flches_ les plus clbres de la dernire poque du
moyen ge.

Les dtails ci-dessus sont tous extraits ou simplement traduits de
l'excellente description des _Stalles et cltures du choeur de la
cathdrale d'Amiens_, par MM. les chanoines Jourdain et Duval (Amiens,
Vve Alfred Caron, 1867). Les esquisses lithographiques qui
l'accompagnent sont excellentes et le lecteur y trouvera les sries
entires des sujets indiqus avec prcision et brivet ainsi que tous
les renseignements sur la charpente et la clture du choeur dont je n'ai
pas la place de parler dans cet abrg pour les voyageurs.--(Note de
l'Auteur.)]

Je n'ai jamais t capable de dcider quelle tait vraiment la meilleure
manire d'approcher la cathdrale pour la premire fois. Si vous avez
plein loisir, si le jour est beau et si vous n'tes pas effray par une
heure de marche, la vraie chose  faire serait de descendre la rue
principale de la vieille ville, traverser la rivire et passer tout 
fait en dehors vers la colline calcaire[188], o la citadelle plonge ses
fondations et  qui elle emprunte ses murailles; gravissez-la jusqu'au
sommet et regardez en bas dans le foss sec de la citadelle ou plus
vritablement la sche valle de la mort; elle est  peu prs aussi
profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou, pour tre plus prcis, que la
partie suprieure de l'_Heureuse valle_  Oxford, au-dessus du
Bas-Hinksey); et de l, levez les yeux jusqu' la cathdrale en montant
les pentes de la cit. Comme cela vous vous rendrez compte de la vraie
hauteur des tours par rapport aux maisons, puis en revenant dans la
ville trouvez votre chemin pour arriver  sa montagne de Sion[189], par
n'importe quelles troites rues de traverse et les ponts que vous
trouverez; plus les rues seront tortueuses et sales, mieux ce sera, et
que vous arriviez d'abord  la faade ouest ou  l'abside, vous les
trouverez dignes de toutes les peines que vous aurez prises pour les
atteindre.

[Note 188: La partie la plus forte et destine  tenir la plus
longtemps dans un sige, de l'ancienne ville, tait sur cette
hauteur.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 189: La cathdrale.--(Note du Traducteur.)]

Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, mme en
France, depuis quelques annes, ou si vous ne pouvez ou ne voulez
marcher, ce qui est une chose possible aussi  cause de tous nos sports
athltiques lawn-tennis, etc.,--ou s'il faut vraiment que vous alliez 
Paris cet aprs-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que vous
pouvez en une heure ou deux--alors en supposant cela, malgr ces
faiblesses, vous tes encore une gentille sorte de personne pour
laquelle il est de quelque importance de savoir par o elle arrivera 
une jolie chose et commencera  la regarder. J'estime que le meilleur
chemin est alors de monter  pied, de l'_Htel de France_ ou de la place
du Prigord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin de fer.
Arrtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et
achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une des
charmantes boutiques de ptissier qui sont sur la gauche. Juste aprs
les avoir passes, demandez le thtre; et aussitt aprs vous trouverez
galement sur la gauche trois arcades ouvertes sous lesquelles vous
pourrez passer, vous laisserez derrire vous le Palais de justice, et
monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire 
tout le monde.

Il est simple et svre en bas, dlicatement ajour et dentel au sommet
et parat d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun doit aimer
l'lan et la ciselure transparente de la flche qui est au-dessus et qui
semble se courber vers le vent d'ouest--bien que ce ne soit pas. Du
moins sa courbure est une longue habitude contracte graduellement, avec
une grce et une soumission croissantes, pendant ces trois derniers
cents ans. Et, arrivant tout  fait au porche, chacun doit aimer la
jolie petite madone franaise qui en occupe le milieu avec sa tte un
peu de ct, et son nimbe mis un peu de ct aussi comme un chapeau
seyant. Elle est une madone de dcadence en dpit ou plutt en raison de
toute sa joliesse[190] et de son gai sourire de soubrette; et elle n'a
rien  faire ici non plus, car ceci est le porche de Saint-Honor, non
le sien; rude et gris, saint Honor avait coutume de se tenir l pour
vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord o jamais n'entre
personne.

[Note 190: Cf. avec _The two Paths_: Ces statues (celles du porche
occidental de Chartres) ont t longtemps et justement considres comme
reprsentatives de l'art le plus lev du XIIe ou du commencement du
XIIIe sicle en France; et, en effet, elles possdent une dignit et un
charme dlicat qui manquent, en gnral, aux oeuvres plus rcentes. Ils
sont dus, en partie,  une relle noblesse de traits, mais
principalement  la grce mle de svrit des lignes tombantes de
l'excessivement _mince_ draperie; aussi bien qu' un fini des plus
tudis dans la composition, chaque partie de l'ornementation
s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur pouvoir sur
certains modes de l'esprit religieux est due  un degr palpable de
non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur exagre du corps
et la raideur de l'attitude sont des dfauts; mais ce sont de nobles
dfauts, et ils donnent aux statues l'air trange de faire partie du
btiment lui-mme et de le soutenir, non comme la cariatide grecque sans
effort, o comme la cariatide de la Renaissance par un effort pnible ou
impossible, mais comme si tout ce qui fut silencieux et grave, et retir
 part, et raidi avec un frisson au coeur dans la terreur de la terre,
avait pass dans une forme de marbre ternel; et ainsi l'Esprit a
fourni, pour soutenir les piliers de l'glise sur la terre, toute la
nature anxieuse et patiente dont il n'tait plus besoin dans le ciel.
Ceci est la vue transcendentale de la signification de ces sculptures.

Je n'y insiste pas, ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs
qualits de vrit et de vie. Ce sont toutes des portraits--la plupart
d'inconnus, je crois--mais de palpables et d'indiscutables portraits;
s'ils n'ont pas t pris d'aprs la personne mme qui est cense
reprsente, en tout cas ils ont t tudis d'aprs quelque personne
vivante dont les traits peuvent, sans invraisemblance, reprsenter ceux
du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs authentiques, il y
en a un d'une reine qui, videmment, de son vivant, fut remarquable pour
ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creus bien profondment l'iris
dans la pierre et ses yeux foncs brillent encore pour nous avec son
sourire.

Il y a une autre chose que je dsire que vous remarquiez spcialement
dans ces statues, la faon dont la moulure florale est associe aux
lignes verticales de la statue.

Vous avez ainsi la suprme complexit et richesse de courbes cte  cte
avec les pures et dlicates lignes parallles, et les deux caractres
gagnent en intrt et en beaut; mais il y a une signification plus
profonde dans la chose qu'un simple effet de composition; signification
qui n'a pas t voulue par le sculpteur, mais qui a d'autant plus de
valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux dire l'association intime
de la beaut de la nature infrieure dans les animaux et les fleurs avec
la beaut de la nature plus leve dans la forme humaine. Vous n'avez
jamais ceci dans l'oeuvre grecque. Les statues grecques sont toujours
isoles; de blanches surfaces de pierre, ou des profondeurs d'ombre,
font ressortir la forme de la statue tandis que le monde de la nature
infrieure qu'ils mprisaient tait retir de leur coeur dans
l'obscurit. Ici la statue drape semble le type de l'esprit chrtien,
sous beaucoup de rapports, plus faible et plus contracte mais plus
pure; revtue de ses robes blanches et de sa couronne, et avec les
richesses de toute la cration  ct d'elle.

Le premier degr du changement sera plac devant vous dans un instant,
simplement en comparant cette statue de la faade ouest de Chartres avec
celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.

Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, reprsente le point
culminant de l'art gothique au XIIIe sicle. La sculpture a progress
continuellement dans l'intervalle; progress simplement parce qu'elle
devient chaque jour plus sincre et plus tendre et plus suggestive.
Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: Tendre et vrai peut
cependant tre reprise par nous tous pour nous-mmes, non moins dans
l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la premire caractristique
universelle de tout grand art est la tendresse, comme la seconde est la
vrit. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus vrai; un infini de
tendresse est le don par excellence et l'hritage de tous les hommes
vraiment grands. Il implique srement en eux une intensit relative de
ddain pour les choses basses, et leur donne une apparence svre et
arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides et vulgaires, tout 
fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables de terreur et
hassable pour eux, si, ils ne sont capables de rien de plus lev que
la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette classe d'esprit.
Je dis que le _premier_ hritage est la tendresse--le _second_ la
vrit; parce que la tendresse est dans la nature de la crature, la
vrit dans ses habitudes et dans sa connaissance acquise; en outre,
l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de la dignit que dans
celui du temps, et est toujours pur et entier: la vrit, dans ce
qu'elle a de meilleur, est parfaite.

Pour revenir  notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la
sculpture est exactement le mme qu' Chartres. Une svre draperie
tombante rehausse sur les cts, par un riche ornement floral; mais la
statue est maintenant compltement anime; elle n'est plus immuable
comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et
l'ornement floral, au lieu d'tre une guirlande conventionnelle, est un
exquis arrangement d'aubpines. L'oeuvre toutefois dans l'ensemble,
quoique parfaitement caractristique du progrs de l'poque comme style
et comme intention, est en certaines qualits plus subtiles, infrieure
 celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur, quoique appartenant
 une cole d'art plus avance, tait lui-mme un homme d'une qualit
d'me infrieur  celui qui a travaill  Chartres. Mais je n'ai pas le
temps de vous indiquer les caractres plus subtils auxquels je reconnais
ceci.

Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que,
jusqu' cette poque, les yeux de ses artistes avaient t fermement
fixs sur la vrit naturelle; ils avaient t progressant de fleur en
fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant perptuellement
en connaissance et en vracit, perptuellement, par consquent, en
puissance et en grce. Mais arrivs  ce point un changement fatal se
fit dans leur idal. De la statue, ils commencrent  tourner leur
attention principalement sur la niche de la statue, et de l'ornement
floral aux moulures qui l'entouraient, etc. (_The two Paths_, 
33-39).--(Note du Traducteur.)]

Cela eut lieu il y a longtemps, au XIVe sicle, quand le peuple commena
 trouver le christianisme trop grave, imagina pour la France une foi
plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux regards
brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire
brler comme sorcire; et depuis lors les choses allrent leur joyeux
train, tout droit, a allait, a ira, jusqu'aux plus joyeux jours de
la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au XIVe
sicle, et la Madone et son linteau d'aubpine en fleurs[191] sont
dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi
dlicates et plus calmes[192] qui sont au-dessus et qui racontent la
propre histoire de saint Honor, dont on parle peu aujourd'hui dans le
faubourg parisien qui porte son nom.

[Note 191: Moins charmante que celle de Bourges. Bourges est la
cathdrale de l'aubpine. Cf. Ruskin, _Stones of Venice_: L'architecte
de la cathdrale de Bourges aimait l'aubpine, aussi il a couvert son
porche d'aubpine. C'est une parfaite Niob de mai. Jamais il n'y eut
pareille aubpine. Vous la cueilleriez immdiatement sans la crainte de
vous piquer (_Stones of Venice_, I, II, 13-15).--(Note du Traducteur.)]

[Note 192: Cf. Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le
plus lev. _Relations de Michel Ange et de Tintoret_,  219,  propos
d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello
attentifs  ce qu'ils chantent, ou mme transports,--les anges de
Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive--et les anges de
Bellini qui, au contraire, mme les plus jeunes, chantent avec autant de
calme que filent les Parques.--(Note du Traducteur.)]

Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de
saint Honor (trop content seulement de vous laisser  cet gard quelque
curiosit si c'tait possible[193]), car certainement vous tes
impatients d'entrer dans l'glise, et vous ne pouvez pas y entrer d'une
meilleure manire que par cette porte. Car toutes les cathdrales de
quelque importance produisent  peu prs le mme effet quand vous y
pntrez par la porte ouest; mais je n'en connais pas d'autre qui montre
autant de sa noblesse du transept intrieur sud; la rose en face est
d'une exquise finesse de rseau et d'un clat charmant; et les piliers
des bas-cts du transept forment des groupes merveilleux avec ceux du
choeur et de la nef. Vous vous rendrez aussi mieux compte de la hauteur
de l'abside, si elle se dcouvre  vous comme vous allez du transept 
la nef centrale que si vous la voyez tout  coup de l'extrmit ouest de
la nef; l il serait presque possible  une personne irrvrente de
trouver la nef troite plutt que l'abside haute. Donc, si vous voulez
me laisser vous conduire, entrez  cette porte du transept sud et mettez
un sou dans la sbile de chacun des mendiants qui sont l  demander;
cela ne vous regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient l ou
non--ni s'ils mritent d'avoir le sou--sachez seulement si vous-mme
mritez d'en avoir un  donner et donnez-le gentiment et non comme s'il
vous brlait les doigts. Puis tant une fois entr, donnez-vous telle
sensation d'ensemble qu'il vous plaira--en promettant au gardien de
revenir pour voir convenablement (seulement pensez  tenir votre
promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que
votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit,
regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de
l'difice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous
retournerez dehors, dans quel but a travaill l'architecte et ce que ses
contreforts et le rseau de ses verrires signifient, car il faut
toujours se reprsenter l'extrieur d'une cathdrale franaise, except
sa sculpture, comme l'envers d'une toffe qui vous aide  comprendre
comment les fils produisent le dessin tiss ou brod du dessus[194].

[Note 193: Voyez d'ailleurs pages 32 et 130 ( 112-114) de
l'dition in-octavo, _The Two Paths_.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 194: La mme nuance (tiss ou brod) se retrouve dans _Verona
and other Lectures_, p. 47.--(Note du Traducteur.)]

Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce choeur et le
cercle de lumire qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui
du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer  voyager 
la recherche de cathdrales, car la salle d'attente de n'importe quelle
station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous
confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connatrez, plus votre
tonnement grandira. Car il n'est pas possible  l'imagination et aux
mathmatiques unies de faire avec du verre et de la pierre quelque chose
de plus noble ou de plus puissant que cette procession de verrires, ni
rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la hauteur relle
ait t dtermine par un calcul aussi rflchi et aussi prudent.

9. Du pav  la clef de vote il n'y a que 132 pieds franais--environ
130 anglais. Songez seulement, vous qui avez t en Suisse--que la chute
du Staubbach  900 pieds[195]. Bien mieux, le rocher de Douvres
au-dessous du chteau, juste o finit la promenade, est deux fois aussi
haut, et les petits cokneys qui paradent sur l'asphalte  la polka
militaire, se croient, je pense, aussi grands; mais avec les petits
logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour, ils ont russi  le
faire paratre de la grandeur d'un four  chaux moyen. Pourtant il a
deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il faut une solide
construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de chaux comme
ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on arrive 
faire durer 600 ans une oeuvre seulement moiti moins haute.

[Note 195: Cf. sur la hauteur apparente et relle des cathdrales et
des montagnes, _The Seven lamps of Architecture_, chap. III.  4.--(Note
du Traducteur.)]

10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez mme
affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de
longtemps sur le sol immuable et fcond o l'on pouvait compter que se
maintiendrait  jamais un pilier quand il avait t bien difi, et o
des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de vigne,
fournissaient le modle de tout ce qui pouvait le plus magnifiquement
devenir sacr dans la permanence de la pierre sculpte. Du bloc brut
plac sur l'extrmit du Bethel drudique  _cette_ Maison du Seigneur et
cette porte du Ciel au bleu vitrage[196], vous avez le cours entier et
l'accomplissement de tout l'amour et de tout l'art des architectes
religieux du nord.

[Note 196: Cf. J'ai vu, grave au-dessus du porche de bien des
glises cette inscription: C'est ici la maison de Dieu et la Porte du
Ciel (_The Crown of wild olive_, II).--(Note du Traducteur).]

11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens
n'est pas seulement la meilleure, mais la _premire_ chose excute
_parfaitement_ en ce genre par la chrtient du nord. Aux pages 323 et
327[197] du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire
exacte du dveloppement de ces ogives  travers lesquelles vient briller
en ce moment  vos yeux la lumire de l'orient, depuis les formes moins
parfaites, les premires bauches de Reims; et l'apoge de la parfaite
justesse fut si phmre, qu'ici, de la nef au transept, bti seulement
dix ans plus tard, il y a dj un petit changement dans le sens non de
la dcadence mais d'une prcision plus grande qu'il n'est absolument
ncessaire[198]. Le point o commence la dcadence on ne peut pas, parmi
les charmantes fantaisies qui suivirent, le fixer exactement; mais
exactement et indiscutablement nous savons que cette abside d'Amiens est
la premire oeuvre d'une parfaite puret de vierge--le Parthnon, encore
en ce sens,--de l'architecture gothique.

[Note 197: Article _Meneau_.--(Note du Traducteur.)]

[Note 198: Contre la trop grande perfection en art voyez notamment
_The Stones of Venice_, II chap. III,  23, 24 et 25;--contre le fini de
l'excution, _The Stones of Venice_, II, chap. VI, 20 et 21: contre la
prcision excessive, _Elments of Drawing_, II, 104.--(Note du
Traducteur).]

12. Qui la btit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la premire et
la plus fidle rponse. Les toiles dans leur cours la btirent et les
nations. L'Athn des Grecs a travaill ici, et le Pre des dieux
romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaill ici, et le
Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorte
amaigri d'Idume.

L'homme qui la btit effectivement se proccupait peu que vous le
sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons
possibles de coquins et de fainants, vous pouvez les trouver dans ce
qu'ils appellent leur histoire; mais c'est probablement la premire
fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se
proccupait peu, nous ne sommes pas srs qu'il se proccupt du tout. Il
ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous trouverez
peut-tre  et l dans l'difice des initiales rcemment graves par de
remarquables visiteurs anglais dsireux d'immortalit. Mais Robert le
constructeur ou au moins le matre de la construction, n'a grav _les
siennes_ dans aucune pierre. Seulement quand, aprs sa mort, la pierre
angulaire de la cathdrale et t dcouverte avec des acclamations,
pour clbrer cet vnement on crivit la lgende suivante, rappelant le
nom de tous ceux qui avaient eu leur part ou leur parcelle du
travail,--dans le milieu du labyrinthe qui alors existait dans les
dallages de la nef. Il faut que vous la lisiez d'une voix lgre; elle
fut gaiement rime pour vous par la pure gaiet franaise qui ne
ressemblait pas le moins du monde  celle du _Thtre des Folies_.

       En l'an de Grce mil deux cent
       Et vingt, fut l'oeuvre de cheens
       Premirement encomenchie.
       A donc y ert de cheste evesquie
       Evrart, evque bnis;
       Et, Roy de France, Loys
       Qui fut fils Philippe le Sage.
       Qui maistre y est de l'oeuvre
       Maistre Robert estoit noms
       Et de Luzarches surnoms.
       Maistre Thomas fu aprs lui
       De Cormont. Et aprs, son filz
       Maistre-Regnault, qui mestre
       Fist a chest point chi cheste lectre
       Que l'incarnation valoit
       Treize cent, moins douze, en faloit.

13. J'ai crit les chiffres en lettres, autrement le mtre n'et pas t
clair.--En ralit, ils taient reprsents ainsi IIC et XX XIIIC.
moins XII. Je cite l'inscription d'aprs l'admirable petit livre de M.
l'abb Roz: _Visite  la Cathdrale d'Amiens_(Sup. Lib. de Mgr l'vque
d'Amiens, 1877),--que chaque voyageur reconnaissant devrait acheter, car
je vais seulement en voler un petit morceau  et l. Je souhaiterais
seulement qu'il y et eu aussi  voler une traduction de la lgende; car
il y a un ou deux points  la fois de doctrine et de chronologie sur
lesquels j'aurais aim avoir l'opinion de l'abb. Toutefois, le sens
principal de la posie vers par vers, nous parat tre ce qui suit:

       En l'an de grce douze cent
       Vingt, l'oeuvre tombant alors en ruine
       Fut d'abord recommence,
       Alors tait de cet vch
       Everard l'Evque bni
       Et roi de France Louis
       Qui tait fils de Philippe le Sage.
       Celui qui tait matre de l'oeuvre
       Etait appel Maitre Robert
       Et nomm de plus de Luzarche.
       Matre Thomas fut aprs lui
       De Cormont. Et aprs lui son fils
       Matre Reginald qui pour tre mis
       A ce point-ci, fit ce texte
       Quand l'Incarnation fut vrifie
       Treize cents moins douze qu'il s'en fallait.

De cette inscription, tandis que vous tes l o elle tait jadis (elle
a t mise ailleurs quand on a poli l'ancien pav, dans l'anne mme je
le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur le continent, en
1825, alors que je n'avais pas encore tourn mon attention vers
l'architecture religieuse), quelques points sont  retenir--si vous avez
encore un peu de patience.

14. L'oeuvre c'est--dire l'Oeuvre propre d'Amiens, sa cathdrale, tait
dchant, tombant en ruine pour la--je ne puis pas dire tout de suite
si c'tait la quatrime, cinquime o quantime fois--dans l'anne 1220.
Car c'tait une chose extraordinairement difficile pour le petit Amiens
qu'un travail pareil ft bien excut tant le diable travaillait
durement contre lui. Il btit sa premire glise piscopale (gure plus
que le tombeau-chapelle de Saint-Firmin) vers l'an 350, juste  ct de
l'endroit o est la station du chemin de fer sur la route de Paris[199].
Mais aprs avoir t lui-mme  peu prs dtruit, avec sa chapelle et le
reste, par l'invasion franque, s'tant ressaisi et ayant converti ses
Francs, il en btit une autre, et une cathdrale proprement dite, dans
l'emplacement de l'actuelle, sous l'vque Saint-Save (Saint-Sauve ou
Salve). Mais mme cette vritable cathdrale tait toute en bois, et les
Normands la brlrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux cents
ans; mais fut en grande partie dtruite par la foudre en 1019. Rebtie
de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brles ensemble par
la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: Un incendie provoqu
par la mme cause dtruisit _la ville_, et une partie de la cathdrale.
La partie ayant t rebtie encore une fois, le tout fut de nouveau
rduit en cendres, rduit en cendres par le feu du ciel en 1218, ainsi
que tous les titres, les martyrologes, les calendriers, et les archives
de l'vch et du chapitre.

[Note 199: A Saint-Acheul. Voyez le chapitre I de ce livre et la
_Description historique de la cathdrale d'Amiens_, par A. P. M.
Gilbert, in-octavo, Amiens, 1833, p. 3-7.--(Note de l'Auteur.)]

C'tait alors la cinquime cathdrale, d'aprs mon compte, qui tait en
cendres selon M. Gilbert--en ruine certainement--dchante--et une
ruine qui et t l'absolu dcouragement pour les habitants d'une ville
moins vivante,--en 1218. Mais ce fut plutt un grand stimulant pour
l'vque vrard et son peuple que la vue de ce terrain qui s'offrait 
eux dgag comme il l'tait; et la foudre (feu de l'enfer, pas du ciel,
reconnu pour une plaie diabolique, comme en gypte) devait tre brave
jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans, vous le voyez,  se reprendre
et ils se mirent  l'oeuvre en 1220, eux, et leur vque, et leur roi, et
leur Robert de Luzarches. Et cette cathdrale qui vous reoit en ce
moment sous ses votes fut ce que surent faire leurs mains dans leur
puissance.

16. Leur roi tait adonc,  cette poque, Louis VIII qui est encore
dsign sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe le Sage,
parce que son pre n'tait pas mort en 1220; mais il doit avoir
abandonn le gouvernement du royaume  son fils, comme son propre pre
l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant dans son palais
et de l guidant silencieusement les mains de son fils, trs
glorieusement encore pendant trois ans.

Mais, ensuite--et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout dsir
avoir l'opinion de l'abb--Louis VIII mourut de la fivre  Montpensier
en 1226. Et la direction entire des travaux essentiels de la
cathdrale, et le principal honneur de sa conscration, comme nous le
verrons tout  l'heure, mana de saint Louis, pendant une dure de
quarante-quatre ans. Et l'inscription fut place  ce point-ci par le
dernier architecte, six ans aprs la mort de Saint Louis. Comment se
fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nomm?

Je ne dois pas, dans cet abrg pour le voyageur, perdre du temps 
donner des rponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera
surgir du temple saccag. Mais celle-ci en est une trs grave; et doit
tre garde en nos coeurs jusqu' ce que nous puissions peut-tre en
avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes srs, c'est qu'au
moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les fils des
artisans est toujours donn  leurs pres; et que, semble-t-il, le plus
grand honneur de tous, est donn ici  Philippe le Sage. De son palais,
non de parlement, mais de paix, sortit dans les annes o ce temple fut
commenc d'tre bti, un dit de vritable pacification: Qu'il serait
criminel pour tout, homme de tirer vengeance d'une insulte ou d'une
injure avant quarante jours  partir de l'offense reue--et alors
seulement avec l'approbation de l'vque du Diocse. Ce qui tait
peut-tre un effort plus avis pour mettre fin au systme fodal pris
dans son sens saxon[200] qu'aucun de nos projets rcents destins 
mettre fin au systme fodal pris dans son sens normand.

[Note 200: Feud, saxon faedh: bas latin, Faida (drivs: cossais
fae anglais foe), Johnson. Rappelez-vous aussi que la racine de Feud
dans son sens normand de partage de terre, est _foi_, non _fee_, ce que
Johnson, vieux tory comme il tait, n'observe pas, ni en gnral les
modernes antifodalistes.--(Note de l'Auteur.)]

18. A ce point-ci. Le point notamment du Labyrinthe incrust dans le
pav de la cathdrale: emblme consacr d'un grand nombre de choses pour
le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait tait saint,
comme la vote qui tait au-dessus de sa tte. Surtout, c'tait pour lui
un emblme de noble vie humaine,--aux portes troites, aux parois
resserres, avec une infinie obscurit et l'_inextricabilis error_ de
tous cts, et, dans ses profondeurs, la nature brutale  dompter.

19. C'est cette signification depuis les jours les plus firement
hroques et les plus saintement lgislateurs de la Grce, que ce
symbole a toujours apport aux hommes verss dans ses traditions: pour
les coles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art et
sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Ddale, le
btisseur de labyrinthes, et le premier sculpteurs  qui l'on doit une
reprsentation pathtique[201] de la vie humaine et de la mort.

[Note 201:

               Tu quoque magnam
       Partem opere in tanto, sineret dolor, Icare, haberes,
       Bis conatus erat casus effingere in auro,--
       Bis patri cecidere manus.

Il n'y a, de parti pris, aucun pathtique de permis dans la sculpture
primitive. Ses hros conquirent sans joie et meurent sans
chagrin.--(Note de l'Auteur.)]

20. Le caractre le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi
chrtienne-catholique est en ceci qu'elle reconnat continuellement pour
ses frres--bien plus pour ses pres, les peuples ans qui n'avaient
pas vu le Christ; mais avaient t remplis de l'Esprit de Dieu; et
avaient obi dans la mesure de leur connaissance  sa loi non crite. La
pure charit et l'humilit de ce caractre se voient dans tout l'art
chrtien, selon sa force et sa puret de race, mais il n'est nulle part
aussi bien et aussi pleinement saisi et interprt que par les trois
grands potes chrtiens-paens, le Dante, Douglas de Dunkeld[202], et
Georges Chapman. La prire par laquelle le dernier termine l'oeuvre de sa
vie est, autant que je sache, la plus parfaite et la plus profonde
expression de la religion naturelle qui nous ait t donne en
littrature; et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous plaant sur
l'endroit o l'architecte a crit un jour l'histoire du Parthnon du
christianisme.

[Note 202: Voyez _Fors Clavigera_, lettre LXI, p. 22.--(Note de
l'Auteur.)]

21. Je te prie, Seigneur, pre et guide de notre raison, fais que nous
puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a orns et que tu
sois toujours  notre main droite et  notre gauche[203], tandis que se
meuvent nos volonts; de sorte que nous puissions tre purgs de la
contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et les
gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que
d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le
redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction,  la
lumire de la vrit, avec les choses qui sont vraiment.

Et en troisime lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper
entirement les tnbres qui emprisonnent les yeux de nos mes, afin que
nous puissions bien connatre qui doit tre tenu pour Dieu, et qui pour
mortel. Amen[204].

[Note 203: Ainsi, le commandement aux enfants d'Isral qu'ils
marchent en avant est adress  leurs propres volonts. Eux obissant,
la mer se retire _mais pas avant_ qu'ils aient os s'y avancer. _Alors_
les eaux leur font une muraille  leur main droite et  leur
gauche.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 204: L'original est crit en latin seulement; Supplico tibi,
Domine, Pater et Dux rationis nostr, ut nostr nobilitatis recordemur,
qua tu nos ornasti: et ut tu nobis presto sis, ut iis qui per sese
moventur; ut et a Corporis contagio, Brutorumque affectuum repurgemur,
eosque superemus, atque regamus; et, sicut decet pro instrumentis iis
utamur. Deinde, ut nobis ad juncto sis; ad accuratam rationis nostr
correctionem, et conjunctionem, cum iis qui vere sunt, per lucem
veritatis. Et tertium, Salvatori supplex oro, ut ab oculis animorum
nostrorum caliginem prorsus abstergas; ut norimus bene, qui Deus, au
mortalis habendus. Amen.--(Note de l'Auteur.)]

Et aprs avoir pri cette prire ou au moins l'avoir lue avec le dsir
d'tre meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir que
vous preniez  prsent plaisir  aucune oeuvre humaine de haute
inspiration, que ce soit posie, peinture ou sculpture) nous pouvons
nous avancer un peu plus  l'ouest de la nef, au milieu de laquelle,
mais seulement  quelques yards de son extrmit, deux pierres plates
(le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrire que l'autre,
sont poses sur les tombes des deux grands vques, dont toute la force
de vie fut donne, avec celle de l'architecte, pour lever ce temple.
Leurs vraies tombes sont restes au mme endroit; mais les tombeaux
levs au-dessus d'elles, changs plusieurs fois de place, sont
maintenant  votre droite et  votre gauche quand vous regardez en
arrire vers l'abside, sous la troisime arche entre la nef et les bas
cts.

23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une matrise
insurpassable, et  certains gards inimitable, dans l'art du fondeur.

Chef-d'oeuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et
admirablement[205]. Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent
encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du mme
genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathdrale
franaise ont t d'abord arrachs des spultures qu'ils couvraient,
afin d'ter  la France la mmoire de ses morts; et ensuite fondus en
sous et centimes, pour acheter de la poudre  canon et de l'absinthe 
ses vivants,--par l'esprit de Progrs et de Civilisation dans sa
premire flamme d'enthousiasme et sa lumire nouvelle, de 1789  1800.

[Note 205: Viollet-le-Duc, vol. VIII, p. 256.--Il ajoute: L'une
d'elles est comme art (voulant dire art gnral de la sculpture) un
monument de premier ordre; mais ceci n'est vrai que partiellement;
ainsi je trouve une note dans l'tude de M. Gilbert (p. 126). Les deux
doigts qui manquent  la main droite de l'vque Godefroy paraissent un
dfaut survenu  la fonte. Voyez plus loin sur ces monuments et ceux
des enfants de saint Louis, Viollet-le-Duc, vol. IX, p. 61, 62.--(Note
de l'Auteur.)]

Les tombeaux d'enfants, placs chacun d'un ct de l'autel de saint
Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau
travail. Ceux auprs de qui vous tes en ce moment sont _les deux seuls
tombeaux de bronze de ses hommes des grandes poques_, qui subsistent en
France!

24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont
lev le premier temple parfait  son Dieu; celle de l'vque Evrard est
 votre droite et porte grave autour de sa bordure cette
inscription[206]:

       Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ce
       Monument, aux soins de qui la cit fut confie
       Ici dans un baume ternel de gloire repose Evrard.
       Un homme compatissant  l'afflig, le protecteur de la veuve, de
                                                              l'orphelin
       Le gardien. Ceux qu'il pouvait, il les rconfortait de ses dons.
                                                 Aux paroles des hommes,
       Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses, un
                                                          acier mordant.

[Note 206: Je vole encore  l'abb Roz les deux inscriptions avec
sa notice introductive sur l'intervention mal inspire dont elles
avaient t l'objet.

La tombe d'Evrard de Fouilloy (mort en 1222) coule en bronze en plein
relief, tait supporte, ds le principe, par des monstres engags dans
une maonnerie remplissant le dessous du monument, pour indiquer que cet
vque avait pos les fondements de la cathdrale. Un architecte
_malheureusement inspir_ a os arracher la maonnerie pour qu'on ne vit
plus la main du prlat fondateur,  la base de l'difice.

On lit, sur la bordure, l'inscription suivante en beaux caractres du
XIIIe sicle:

       Qui populum pavit, qui fundameta locavit
       Huius Structure, cuius fuit urbs data cure
       Hic redolens nardus, fama requiescit Ewardus,
       Vir plus afflictis, viduis tutela, relictis
       Custos, quos poterat recreabat munere; vbis,
       Mitib agnus erat, tumidis leo, lima supbis.

Geoffroy d'Eu (mort en 1237) est reprsent comme son prdcesseur en
habits piscopaux, mais le dessous du bronze support par des chimres
est vid, ce prlat ayant lev l'difice jusqu'aux votes, Voici la
lgende grave sur la bordure;

       Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile.
       Seu minus aut simile nobis parai omnibus ille;
       Quem laurus gemina decoraverat, in medicina
       Lege q divina, decuerunt cornua bina;
       Clare vir Augensis, quo sedes Ambianensis
       Crevit in imensis; in coelis auctus, Amen, sis.

Tout est  tudier dans ces deux monuments; tout y est d'un haut
intrt, quant au dessin,  la sculpture,  l'agencement des ornements
et des draperies.

En disant au-dessus que Geoffray d'Eu rendit grces dans la cathdrale
pour son achvement, je voulais dire qu'il avait mis au moins le choeur
en tat de servir: Jusqu'aux votes, peut signifier ou ne pas
signifier que les votes taient termines.--(Note de l'Auteur.)]

L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'lisabeth, est une langue
plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mrite est dans la
couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la
condensation mtallique ou cristalline. Et il est impossible de traduire
la dernire ligne de cette inscription en un nombre aussi restreint de
mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de l'vque sont
mentionns comme tels en paroles, non en actes, parce que les paroles
orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes sont en effet ce
que sur cette terre les doux doivent savoir supporter et bien
accueillir; leurs actes, c'est aux rois et aux chevaliers  s'en
occuper; non que les vques ne missent souvent la main aux actes aussi;
et dans la bataille, il leur tait permis de frapper avec la masse, mais
non avec l'pe, ni la lance--c'est--dire non de faire couler le
sang. Car il tait prsum qu'un homme peut toujours gurir d'un coup
de masse (ce qui cependant dpendait de l'intention de l'vque qui le
donnait). La bataille de Bouvines, qui est en ralit une des plus
importantes du moyen ge fut gagne contre les Anglais, (et en outre
contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui marchaient sous Othon,)
par deux vques franais (Senlis et Bayeux)--qui tous deux furent les
gnraux des armes du roi de France, et conduisirent ses charges. Notre
comte de Salisbury se rendit  l'vque de Bayeux en personne.

25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus
diaboliques des mots mchants, ou pour le mieux nommer, du blasphme, a
t dvelopp dans les temps modernes par les effets de l'argot,
quelquefois d'intention trs innocente et joyeuse. L'argot, dans son
essence, est de deux sortes. Le Latin des Voleurs, langage spcial des
coquins employ pour ne pas tre compris; l'autre, le meilleur nom  lui
donner serait peut-tre le Latin des Manants!--les mots abaissants ou
insultants invents par des gens vils pour amener les choses
qu'eux-mmes tiennent pour bonnes  leur propre niveau ou au dessous.

Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphme
consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots
communs sans y attacher un sens dgradant ou risible. Ainsi je n'ai pas
pu terminer ma traduction de cette pitaphe, comme a pu le faire le
vieux latiniste, avec l'image absolument exacte: A l'orgueilleux une
lime,  cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais
mchamment, l'ide du XIIIe sicle. Mais la force _exacte_ du symbole
est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant  facettes.
Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme prcieux et peut tre
rendu plus brillant  la surface, et la puret de son tre intrieur
mieux dcouverte, par un bon limage.

26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines--expriment--au mieux
mieux[207]--l'entier devoir d'un vque[208]--en commenant par son
office pastoral--_Nourrir_ mon troupeau--qui _pavit_ populum. Et soyez
assur, bon lecteur que ces temps-l n'auraient jamais t capables de
vous dire ce qu'tait le devoir d'un vque, ou de tout autre homme,
s'ils n'avaient pas eu chaque homme  sa place, l'ayant bien remplie et
ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'vque Geoffroy est 
votre gauche et son inscription est:

       Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leur
       humble couche.

       Peut-tre nous en prpare-t-il une moindre ou gale.

[Note 207: En franais dans le texte.]

[Note 208: Cf. _Sesame and lilies_: II. _Of kings treasuries_, 22:
Un pasteur est une personne qui _nourrit_, un vque est une
personne qui _voit_. La fonction de l'vque n'est pas de gouverner,
gouverner c'est la fonction du roi; la fonction de l'vque est de
veiller sur son troupeau, de le numroter brebis par brebis, d'tre
toujours prt  en rendre un compte complet. En bas de cette rue, Bill
et Haney se cassent les dents mutuellement. L'vque sait-il tout
l-dessus? Peut-il en dtail nous expliquer comment Bill a pris
l'habitude de battre Haney, etc. Mais ce n'est pas l'ide que nous nous
faisons d'un vque. Peut-tre bien, mais c'tait celle que s'en
faisaient saint Paul et Milton.--(Note du Traducteur.)]

       Celui qu'ornrent les deux lauriers jumeaux de la mdecine
       Et de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.
       Resplendissant homme d'Eu, par qui le trne d'Amiens
       S'est lev dans l'immensit, puisses-tu tre encore plus
       grand dans le ciel.
                                               _Amen._

Et maintenant enfin--cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance
acquitte--nous nous dtournerons de ces tombes et nous irons dehors 
une des portes ouest--et de cette manire nous verrons graduellement se
lever au-dessus de nous l'immensit des trois porches et des penses qui
y sont sculptes.

27. Quelles dgradations ou changements elles ont eu  subir, je ne vous
en dirai rien aujourd'hui, except la perte inestimable des grandes
vieilles marches datant de la fondation, dcouvertes, s'tendant
largement d'un bout  l'autre pour tous ceux qui venaient, sans
murailles, sans sparations, ensoleilles dans toute leur longueur par
la lumire de l'ouest, la nuit claires seulement par la lune et les
toiles, descendant raides et nombreuses la pente de la
colline--finissant une  une, larges et peu nombreuses au moment
d'arriver au sol et uses par les pieds des plerins pendant six cents
ans. Ainsi les ai-je vues une premire et une deuxime fois--maintenant
de telles choses ne pourront jamais plus tre vues.

Dans la faade ouest, elle-mme, au dessus, il ne reste pas beaucoup de
la vieille construction; mais dans les porches,  peu prs tout--except
le revtement extrieur actuel avec sa moulure de roses dont un petit
nombre de fleurs seulement ont t pargnes  et l. Mais la sculpture
a t soigneusement et honorablement conserve et restaure sur place,
les pidestaux et les niches restaurs  et l avec de la terre glaise,
et certains que vous voyez blancs et crus, entirement resculpts;
nanmoins, l'impression que vous pouvez recevoir du tout est encore ce
que le constructeur a voulu et je vous dirai l'ordre de sa thologie
sans plus de remarques sur le dlabrement de son oeuvre.

Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle
cathdrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux ds le dbut; et
de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez vers
l'est, et que, s'il y a trois porches d'entre, celui qui est  votre
gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est  votre
droite, le porche mridional. Je m'efforcerai dans tout ce que j'crirai
dsormais sur l'architecture d'observer la simple rgle de toujours
appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle qui, sur la
faade ouest, est de ce mme ct nord, porte septentrionale, et ainsi
pour celles des autres cts.

Cela pargnera  la fin beaucoup d'imprim et de confusion, car une
cathdrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entres, qui
sont faciles  reconnatre, si on y prend garde au dbut, sous les noms
de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte
mridionale, porte nord et porte sud.

Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons
toujours en les employant nous considrer comme sortant de la cathdrale
et descendant la nef--tout le ct et les bas cts nord du btiment
tant par consquent son ct droit et le ct sud, son ct gauche. Car
nous n'avons le droit d'employer ces termes de droite et de gauche que
relativement  l'image du Christ dans l'abside ou sur la croix, ou bien
 la statue centrale de la faade ouest, que ce soit celle du Christ, de
la Vierge ou d'un saint. A Amiens cette statue centrale, sur le
trumeau ou pilier qui supporte et partage en deux le porche central,
est celle du Christ Emmanuel[209]--Dieu _avec_ nous. A sa droite et  sa
gauche occupant la totalit des parois du porche central, sont tes
aptres et les quatre grands prophtes.

[Note 209: Allusion  saint Matthieu: Or tout cela arriva afin que
s'accomplt ce que Dieu avait dit par le prophte: Une vierge sera
enceinte et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel, ce qui
veut dire: Dieu avec nous (I, 23). Le prophte dont parle saint
Matthieu est Isae (III, 14).--(Note du Traducteur.)]

Les douze petits prophtes se tiennent cte  cte sur la faade, trois
sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est ddi 
saint Firmin, le premier missionnaire chrtien  Amiens.

Le porche mridional  la Vierge.

Mais ceux-ci sont tous deux conus comme en retrait derrire la grande
fondation du Christ et des prophtes; et les troits enfoncements o ils
sont rfugis[210] masquent en partie leur sculpture, jusqu'au moment o
vous y entrez. Ce que vous avez d'abord  mditer et  lire, c'est
l'criture du grand porche central et la faade elle-mme.

[Note 210: Regardez maintenant le plan qui est  la fin de ce
chapitre.--(Note de l'Auteur.)]

Vous avez donc au centre de la faade l'image du Christ lui-mme vous
recevant:

Je suis le chemin, la vrit et la vie[211].

[Note 211: Saint Jean, 14, 60.--(Note du Traducteur.)]

Et la meilleure manire de comprendre l'ordre des pouvoirs subalternes
sera de les considrer comme placs  la main droite et  la gauche du
Christ; ceci tant aussi l'ordre que l'architecte adopte dans l'histoire
de l'criture sur la faade--de faon qu'elle doit tre lue de gauche 
droite, c'est--dire de la gauche du Christ  la droite du Christ, comme
Lui les voit. Ainsi donc, en prenant les grandes statues dans l'ordre:

D'abord, dans le porche central, il y a six aptres  la droite du
Christ, six  Sa gauche.

A Sa gauche,  ct de Lui, Pierre; puis par ordre en s'loignant,
Andr, Jacques, Jean, Matthieu, Simon;  Sa droite,  ct de Lui, Paul;
et successivement, Jacques l'vque, Philippe, Barthlemy, Thomas et
Jude. Ces deux ranges symtriques des aptres occupent ce qu'on peut
appeler l'abside ou la baie creuse du porche, et forment un groupe 
peu prs demi-circulaire, clairement visible quand on s'approche. Mais
sur les cts du porche, non pas sur la mme ligne que les aptres, et
ne se voyant pas distinctement tant qu'on n'est pas entr dans le
porche, sont les quatre grands prophtes. A la gauche du Christ, Isae
et Jrmie;  sa droite, zchiel et Daniel.

Puis sur le devant, en prenant la faade dans toute sa longueur--lisez
par ordre, de la gauche du Christ  Sa droite--viennent les sries des
douze petits prophtes, trois sur chacun des quatre trumeaux du temple,
commenant  l'angle sud avec Ose, et finissant avec Malachi.

Quand vous regardez la faade entire en vous plaant devant elle, les
statues qui remplissent les porches secondaires sont ou obscurcies dans
leurs niches plus troites ou dissimules l'une derrire l'autre de
faon  ne pas tre vues.

Et la masse entire de la faade est vue, littralement, comme btie sur
la fondation des aptres et des prophtes, Jsus-Christ lui-mme tant
la pierre angulaire. Et ceci  la lettre; car le porche en s'ouvrant
forme un profond angulus et le pilier qui est au milieu est le sommet
de l'angle.

Bti sur la fondation des aptres et des prophtes, c'est--dire des
prophtes qui ont prdit la venue _du Christ_ et les aptres qui l'ont
proclame. Quoique Mose ait t un aptre de _Dieu_, il n'est pas ici.
Quoique Elie ait t un prophte de _Dieu_, il n'est pas ici. La voix du
moment tout entier est celle du Ciel  la Transfiguration: Voici mon
fils bien-aim, coutez-le[212].

Il y a un autre prophte et plus grand encore, qui, comme il semble
d'abord, n'est pas ici. Est-ce que le peuple entrera dans les portes du
temple en chantant Hosanna au fils de David[213], et ne verra aucune
image de son pre?

[Note 212: Saint Matthieu, XVII, 5.--(Note du Traducteur.)]

[Note 213: Saint Matthieu, XXI, 7.--(Note du Traducteur.)]

Christ lui-mme dclare: Je suis la racine et l'panouissement de
David, et cependant la racine ne garde prs d'elle aucun souvenir de la
terre qui l'a nourrie?

Il n'en est pas ainsi, David et son Fils sont ensemble.

David est le pidestal du Christ. Nous commencerons donc notre examen de
la faade du temple par ce beau pidestal.

La statue de David, qui n'a que les deux tiers de la grandeur naturelle,
occupe la niche qui est sur le devant du pidestal. Il tient son sceptre
dans la main droite, son phylactre dans la gauche: Roi et Prophte, le
symbole  jamais de toute royaut qui agit avec une justice divine, la
rclame et la proclame.

Le pidestal qui a cette statue pour sculpture sur sa face occidentale,
est carr et, sur les deux autres cts, il y a des fleurs dans des
vases; du ct nord le lys et du ct sud la rose. Et le monolithe
entier est un des plus nobles morceaux de sculpture chrtienne du monde
entier.

Au-dessus de ce pidestal en vient un moins important, portant en faade
un pampre de vigne qui complte le symbolisme floral du tout. La plante
que j'ai appele un lys n'est pas la Fleur de Lys ni le lys de la
Madone[214], mais une fleur idale avec des clochettes comme la couronne
impriale; le type des lys de toutes les espces de Shakespeare[215],
reprsentant le mode de croissance du lys de la valle qui ne pouvait
pas tre sculpt aussi grand dans sa forme littrale sans paratre,
monstrueux, et se trouve ainsi reprsent sur cette pice de sculpture
o il ralise, associ  la rose et  la vigne ses compagnes, la triple
parole du Christ: Je suis la Rose de Saron et le Lys de la
Valle[216]. Je suis la Vigne vritable[217].

[Note 214: Pour mieux distinguer ces diffrentes espces de lys,
reportez-vous aux belles pages de _The Queen of the Air_ et de _Val
d'Arno_: Considrez ce que chacune de ces cinq tribus (des Drosid) a
t pour l'esprit de l'homme. D'abord dans leur noblesse; les lys ont
donn le lys de l'Annonciation, les Asphodles la fleur des
Champs-lyses, les iris, la fleur de lys de la Chevalerie; et les
Amaryllides, le lys des champs du Christ, tandis que le jonc, toujours
foul aux pieds, devenait l'emblme de l'humilit. Puis, prenez chacune
de ces tribus et continuez  suivre l'tendue de leur influence. La
couronne impriale, les lys de toute espce de Perdita, forment la
premire tribu; qui donnant le type de la puret parfaite dans le lys de
la Madone, ont, par leur forme charmante, influenc tout le dessin de
l'art sacr de l'Italie; tandis que l'ornement de guerre tait
continuellement enrichi par les courbes des triples ptales du giglio
florentin et de la fleur de lys franaise; si bien qu'il est impossible
de mesurer leur influence pour le bien dans le moyen ge, comme symbole
partie du caractre fminin, et partie de l'extrme splendeur, et
raffineront de la chevalerie dans la cit, dans la cit qui fut la fleur
des cits. (_The Queen of the Air_, II,  82.)

Dans _Val d'Arno_,  la confrence intitule _Fleur de Lys_, il faudrait
noter ( 251) le souvenir de Cora et de Triptolne  propos de la Fleur
de Lys de Florence, et la couronne d'Hera qui typifie la forme de l'iris
pourpr, ou de la fleur dont parle, Pindare quand il dcrit la naissance
d'Iamus, et qui se rencontre aussi prs d'Oxford. Le note que Ruskin met
 la page 211 de _Val d'Arno_ fait remarquer que les artistes florentins
mettent gnralement le vrai lys blanc dans les mains de l'ange de
l'Annonciation, mais  la faade d'Orvieto c'est la fleur de lys que
lui donne Giovanni Pisano, etc., etc., et la confrence entire se
termine par la belle phrase sur les lys que j'ai cite dans la prface,
page 70.--(Note du Traducteur.)]

[Note 215: O Proserpine, que n'ai-je ici les fleurs que dans ton
effroi tu laisses tomber du char de Pluton, les asphodles qui viennent
avant que l'hirondelle se risque..., les violettes sombres... les ples
primevres, la primerole hardie et le couronne impriale, les iris de
toute espce, et entre autres la fleur de lys! (_Conte d'Hiver_, scne
XI, traduction Franois-Victor Hugo).--(Note du Traducteur.)]

[Note 216: Cantique des Cantiques, II, 1.--(Note du Traducteur.)]

[Note 217: Saint Jean, XV, 1.--(Note du Traducteur.)]

33. Sur les cts de ce socle sont des supports d'un caractre
diffrent. Des supports, non des captifs, ni des victimes; le Basilic et
l'Aspic reprsentant les plus actifs des principes malfaisants sur la
terre dans leur malignit extrme; pourtant pidestaux du Christ, et
mme dans leur vie dltre, accomplissant sa volont finale.

Les deux cratures sont reprsentes exactement dans la forme mdivale
traditionnelle, le basilic, moiti dragon, moitie coq; l'aspic, sourd,
mettant une oreille contre la terre et se bouchant l'autre avec sa
queue[218].

[Note 218: Selon M. Emile Male, le sculpteur d'Amiens s'est inspir
ici d'un passage d'Honorius d'Autun. Voici ce passage (Male, p. 61):
L'aspic est une espce de dragon que l'on peut charmer avec des chants.
Mais il est en garde contre les charmeurs et quand il les entend, il
colle, dit-on, une oreille contre terre et bouche l'autre avec sa queue,
de sorte qu'il ne peut rien entendre et se drobe  l'incantation.
L'aspic est l'image du pcheur qui ferme ses oreilles aux paroles de
vie. M. Male conclut ainsi: Le Christ d'Amiens qu'on appelle
communment le Christ enseignant est donc quelque chose de plus: il est
le Christ vainqueur. Il triomphe par sa parole du dmon, du pch et de
la mort. L'ide est belle et le sculpteur l'a magnifiquement ralise.
Mais n'oublions pas que le _Speculum Ecclesi_ lui a fourni la pense
premire de son oeuvre et lui en a dict l'ordonnance. A l'origine d'une
des plus belles oeuvres du XIIIe sicle on trouve le livre d'Honorius
d'Autun (_Art religieux au_ XIIIe _sicle_, p. 62).--(Note du
Traducteur.)]

Le premier reprsente l'incrdulit de l'Orgueil. Le
basilic--serpent-roi ou le premier des serpents--disant qu'il _est_ Dieu
et qu'il _sera_ Dieu.

Le second, l'incrdulit de la Mort. L'aspic (le plus bas serpent)
disant qu'il _est_ de la boue et _sera_ de la boue.

34. En dernier lieu, surmontant le tout, placs sous les pieds de la
statue du Christ lui-mme, sont le lion et le dragon; les images du
pch charnel ou humain, en tant que distinct du pch spirituel et
intellectuel de l'orgueil par lequel les anges tombrent aussi.

Dsirer rgner plutt que servir--pch du basilic--ou la mort sourde
plutt que la vie aux coutes--pch de l'aspic--ces deux pchs sont
possibles  toutes les intelligences de l'univers. Mais les pchs
spcialement humains, la colre et la convoitise, semences en notre vie
de sa perptuelle tristesse, le Christ dans Sa propre humanit les a
vaincus et les vainc encore dans Ses disciples. C'est pourquoi son pied
est sur leur tte, et la prophtie: Inculcabis super leonem et
aspidem[219] est toujours reconnue comme accomplie en Lui, et en tous
Ses vrais serviteurs, selon la hauteur de leur autorit et la ralit de
leur influence.

[Note 219: Tu marcheras sur l'Aspic et sur le Basilic et tu
fouleras aux pieds le lion et le dragon (Psaume XCI, 13).--(Note du
Traducteur.)]

35. C'est en ce sens mystique qu'Alexandre III se servit de ces paroles
en rtablissant la paix en Italie et en accordant le pardon  l'ennemi
le plus mortel de ce pays sous le portique de Saint-Marc[220]. Mais le
sens de chaque action, comme de chaque art des ges chrtiens, perdu
maintenant depuis trois cents ans, ne peut dans notre temps tre lu qu'
rebours[221], s'il peut tre lu du tout, au travers de l'esprit
contraire qui est maintenant le ntre. Nous glorifions l'orgueil et
l'avarice comme les vertus par lesquelles toutes choses existent et se
meuvent, nous suivons nos dsirs comme nos seuls guides vers le salut,
et nous exhalons le bouillonnement de notre propre honte, qui est tout
ce que peuvent produire sur la terre nos mains et nos lvres.

[Note 220: Voyez mon rsum de l'histoire de Barberousse et
Alexandre dans _Fiction, Beau et Laid. Ninetenth century_, novembre
1880, p. 752, seq.... Voyez _Sur la Vieille Route_, vol. II, p,
3.--(Note de l'Auteur.)

La citation faite par Alexandre III est aussi rappele dans _Stones of
Venice_, II, III, 59.--(Note du Traducteur.)]

[Note 221: Cf. chapitre Ier,  33, de ce volume jusqu' ce que le
mme signe soit lu  rebours par un trne dgnr.--(Note du
Traducteur.)]

36. De la statue du Christ elle-mme je ne parlerai pas longuement ici,
aucune sculpture ne satisfaisant ni ne devant satisfaire l'esprance
d'une me aimante qui a appris  croire en lui; mais  cette poque elle
dpassa ce qui avait jamais t atteint jusque-l en tendresse sculpte;
et elle tait connue au loin comme de prs sous le nom de: Le Beau Dieu
d'Amiens[222]. Elle tait toutefois comprise, remarque-le, juste assez
clairement pour n'tre qu'un symbole de la Prsence Divine, comme les
pauvres reptiles enrouls en bas n'taient que les symboles des
prsences dmoniaques. Non une idole, dans notre sens du mot--seulement
une lettre, un signe de l'Esprit Vivant, que pourtant chaque fidle
concevait comme venant  sa rencontre ici  la porte du temple: la
Parole de Vie, le Roi de Gloire[223] et le Seigneur des Armes.

_Dominus Virtutum_, le Seigneur des Vertus[224], c'est la meilleure
traduction de l'ide que donnait  un disciple instruit du XIIIe sicle
les paroles du XXIVe psaume.

[Note 222: Voyez ce qu'en dit et les dessins trs exacts qu'en donne
Viollet-le-Duc (art. _Christ, Dictionnaire d'architecture_, III,
245).--(Note de l'Auteur.)

Voir aussi plus haut, page 76, l'opinion de Huysmans sur cette
statue.--(Note du Traducteur.)]

[Note 223: Psaume XXIV.--(Note du Traducteur.)]

[Note 224: Voyez le cercle des Puissances des Cieux dans les
interprtations byzantines, I, la Sagesse; II, les Trnes; III, les
Dominations; IV, les Anges; V, les Archanges; VI, les Vertus; VII, les
Puissances; VIII, les Princes; IX, les Sraphins. Dans l'ordre Grgorien
(Dante, _Par._, XXVIII, note de Cary), les anges et les archanges sont
spars, donnant, en tout, neuf ordres, mais non pas neuf classes dans
un ordre hirarchique. Remarquez que, dans le cercle byzantin, les
chrubins sont en premier, et que c'est la force des Vertus qui ordonne
aux monts de se lever (_Saint Marks Rest_, p. 97 et p. 158, 159).--(Note
de l'Auteur.)]

Aussi sous les pieds de Ses aptres dans les quatre-feuilles de la
fondation apostolique sont reprsentes les vertus que chaque aptre a
enseignes ou manifestes dans sa vie;--ce peut tre une vertu qui aura
t en lui durement mise  l'preuve et il peut avoir manqu de la force
mme du caractre qu'il a ensuite conduit  sa perfection. Ainsi saint
Pierre reniant par crainte est ensuite l'aptre du courage; et saint
Jean, qui avec son frre aurait brl le village inhospitalier, est
ensuite l'aptre de l'Amour. Ayant compris ceci, vous voyez que dans les
cts des porches les aptres avec leurs vertus spciales sont placs
sur deux rangs qui se font vis  vis.

   Saint Paul,            Foi.         Courage,        Saint Pierre.
   Saint Jacques l'v.,   Esprance.   Patience,       Saint Andr.
   Saint Philippe,        Charit.     Douceur,        Saint Jacques.
   Saint Barthlemy,      Chastet.    Amour,          Saint Jean.
   Saint Thomas,          Sagesse.     Obissance,     Saint Matthieu.
   Saint Jude,            Humilit.    Persvrance,   Saint Simon.

Maintenant vous voyez comme ces vertus se rpondent l'une  l'autre dans
leurs rangs symtriques. Rappelez-vous que le ct gauche est toujours
le premier et voyez comment les vertus de gauche conduisent  celles de
droite.

       Le Courage            la Foi.
       La Patience           l'Esprance.
       La Douceur            la Charit.
       L'Amour               la Chastet.
       L'Obissance          la Sagesse.
       La Persvrance       l'Humilit.

Notez de plus que les Aptres sont tous calmes, presque tous avec des
livres, quelques-uns avec des croix, mais tous avec le mme
message,--Que la Paix soit sur cette maison. Et si le Fils de la Paix
est ici[225], etc[226].

[Note 225: Saint Luc, X, 5.--(Note du Traducteur.)]

[Note 226: Aujourd'hui le mot d'argot pour dsigner un prtre dans
le peuple, en France, est un _Pax vobiscum_ ou, en abrg, un
_vobiscum_.--(Note de l'Auteur.)]

Mais les Prophtes, tous chercheurs, ou pensifs, ou tourments, ou
priant,  la seule exception de Daniel. Le plus tourment de tous est
Isae, moralement sci en deux[227]. Le bas-relief qui est au-dessus ne
reprsente aucune scne de son martyre, mais montre le prophte au
moment o il voit le Seigneur dans son temple et o cependant il a le
sentiment qu'il a les lvres impures. Jrmie aussi porte sa croix mais
avec plus de srnit.

[Note 227: C'est l (dans le _De orte et obitu Patrum_, attribu 
Isidore de Sville), dit M. Male, que nous apprenons qu'Isae fut coup
en deux avec une scie, sous le rgne de Manass (Emile Male, _Histoire
de l'Art religieux au_ XIIIe _sicle_, p. 214). Au Portail Saint-Honor
 Amiens, Isae est reprsent la tte fendue.--(Note du Traducteur.)]

39. Et maintenant je donne, en une suite claire, l'ordre des statues de
la faade entire avec les sujets des quatre-feuilles placs sous
chacune d'elles, dsignant le quatre-feuilles plac le plus haut par un
A, le quatre-feuilles infrieur par un B.

Les six prophtes qui sont debout  l'angle des porches, Amos, Abdias,
Miche, Nahum, Sophonie et Agge ont chacun quatre quatre-feuilles,
dsigns, les quatre-feuilles suprieurs par A et C, les infrieurs par
B et D.

En commenant donc, sur le ct gauche du porche central et en lisant de
l'intrieur du porche vers le dehors, vous avez

       1. Saint Pierre            A. Courage.
                                  B. Lchet.

       2. Saint Andr             A. Patience.
                                  B. Colre.

       3. Saint Jacques           A. Douceur.
                                  B. Grossiret.

       4. Saint Jean              A. Amour.
                                  B. Discorde.

       5. Saint Matthieu          A. Obissance.
                                  B. Rbellion.

       6. Saint Simon             A. Persvrance.
                                  B. Athisme.

Maintenant,  droite du porche en lisant vers le dehors:

       7. Saint Paul              A. Foi.
                                  B. Idoltrie.

       8. Saint Jacques, l'v.    A. Esprance.
                                  B. Dsespoir.

       9. Saint Philippe          A. Charit.
                                  B. Avarice.

       10. Saint Barthlemy       A. Chastet.
                                  B. Luxure.

       11. Saint Thomas           A. Prudence.
                                  B. Folie.

       12. Saint Jude             A. Humilit.
                                  B. Orgueil.

Maintenant, de nouveau  gauche, les deux statues les plus loignes du
Christ.

       13. Isae:
       A. Je vois le Seigneur assis sur un trne. (VI, 1.)
       B. Vois, ceci a touch tes lvres. (VI, 7.)

       14. Jrmie:
       A. L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)
       B. Le bris du joug. (XVIII, 10.)

Et  droite:

       15. Ezchiel:
       A. La roue dans la roue. (I, 16.)
       B. Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jrusalem.
       (XXI, 2.)

       16. Daniel:

       A. Il a ferm les gueules des lions. (VI, 22.)

       B. Au mme moment sortirent les doigts de la main
       d'un homme. (V, 5.)

40. Maintenant en commenant  gauche (ct sud de la faade entire),
et en lisant tout droit  la suite sans jamais entrer dans les porches
except pour les quatre-feuilles apparis aux statues qui nous
concernent.

       17. Ose:
       A. Ainsi je l'achetai pour moi, pour quinze pices
       d'argent. (III, 2.)
       B. Ainsi serais-je aussi pour toi. (III, 3.)

       18. Joel:
       A. Le soleil et la lune sans lumire. (II, 10.)
       B. Le figuier et la vigne sans feuilles. (I, 7.)

       19. Amos:
                         A. Le Seigneur criera de Sion. (I, 2.)
       Sur la faade     B. Les habitations des bergers se lamenteront
                            (I, 2.)

                         C. Le Seigneur avec le cordeau du maon.
       A l'intrieur du  (VII, 8.)
       porche.           D. La place o il ne pleuvait pas. (IV, 6.)

       20. Abdias:
                         A. Je les cachai dans une caverne. (I, les
       A l'intrieur du     Rois XVIII, 13.)
       porche.           B. Il tomba sur la face. (XVIII, 7.)

       Sur la faade     C. Le capitaine des 50.
                         D. Le messager.

       21. Jonas:
       A. Echapp  la mer.
       B. Sous le calebassier.

       22. Miche:
                      A. La tour du troupeau. (IV, 8.)
                      B. Chacun se repose et personne ne les
       Sur la faade     effraiera. (IV, 4.)
                      C. Les pes en socs de charrue. (IV, 3.)
                      D. Il Les lances en serpes. (IV, 3.)

       23. Nahum:
                         A. Nul ne regardera en arrire. (II, 8.)
       A l'intrieur du  B. Prophtie contre Ninive. (I, 1.)
       porche.           C. Tes princes et tes chefs. (III, 17.)
                         D. Les figues prcoces. (III, 12.)

       24. Habacuc:
       A. Je veillerai pour voir ce qu'il dira. (II, 1.)
       B. Le ministre auprs de Daniel.

       25. Sophonie:

       Sur la faade        A. Le Seigneur frappe l'Ethiopie. (II, 12.)
                            B. Les btes dans Ninive. (II, 15.)

       A l'intrieur du     C. Le Seigneur visite Jrusalem. (I, 12.)
       porche.              D. Le cormoran et le butor[228]. (II, 14.)

       26. Agge:
       A. Les maisons des princes _ornes de lambris_[229]. (I, 4.)
       B. Le ciel retenant sa rose. (I, 10.)
       C. Le temple du seigneur est dsol. (I, 4.)
       D. Ainsi dit le Seigneur des armes. (I, 7.)

       27. Zacharie:
       A. L'iniquit s'envole. (V, 6, 9.)
       B. L'ange qui me parla. (IV, 1.)

[Note 228: Voir la version des Septante.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 229: En franais dans le texte.]

       28. Malachi:
       A. Vous avez offens le Seigneur. (II, 17.)
       B. Ce commandement est pour vous. (II, 1.)

41. Ayant ainsi mis rapidement sous les yeux du spectateur la succession
des statues et de leurs quatre-feuilles (au cas o l'heure du train
presserait, il peut tre charitable de lui faire savoir que, prendre 
l'extrmit est de la cathdrale la rue qui va vers le sud, la rue
Saint-Denis, est le plus court chemin pour arriver  la gare) je vais y
revenir en commenant par saint Pierre et j'interprterai un peu plus
compltement les sculptures des quatre-feuilles.

En gardant pour les quatre-feuilles les chiffres, adopts pour les
statues, les quatre-feuilles de saint Pierre seront dsigns par 1 A et
1 B, et ceux de Malachi par 28 A et 28 B.

1. A.--Le _Courage_, avec un lopard[230] sur son bouclier; les Franais
et les Anglais tant d'accord dans la lecture de ce symbole jusqu'
l'poque du poinonnage du lopard du Prince Noir sur la monnaie, en
Aquitaine.

1. B. La _Lchet_.--Un homme effray par un animal s'lanant hors d'un
fourr, pendant qu'un oiseau continue de chanter. Le poltron n'a pas le
courage d'une grive[231].

[Note 230: Selon M. Male, c'est un lion.--(Note du Traducteur.)]

[Note 231: Interprt diffremment par M. Male: Nos artistes ont
reprsent la lchet  Paris,  Amiens,  Chartres et  Reims, par une
scne pleine de bonhomie populaire. Un chevalier pris de panique jette
son pe et s'enfuit  toutes jambes devant un livre qui le poursuit;
sans doute il fait nuit, car une chouette perche sur un arbre, semble
pousser son cri lugubre. Ne dirait-on pas un vieux proverbe ou quelque
fabliau. Je croirais volontiers que l'anecdote du soldat poursuivi par
un livre tait au nombre des historiettes que les prdicateurs aimaient
 raconter  leurs ouailles. Il y a, dans la _Somme le Roi_ de Frre
Lorens, quelque chose qui ressemble fort  notre bas-relief (_Histoire
de l'art religieux_, p. 166 et 167). Voir la description de la Patience
du Palais des Doges 4e face du 7e chapiteau (_Stones of Venice_, I, V, 
LXXI).--(Note du Traducteur.)]

2. A. La _Patience_ ayant un boeuf sur son bouclier (ne reculant
jamais)[232].

2. B. La _Colre_[233].--Une femme perant un homme d'une pe. La
colre est essentiellement un vice fminin.--Un homme, digne d'tre
appel ainsi, peut tre conduit  la fureur ou  la dmence par
l'_indignation_ (Voir le Prince Noir  Limoges), mais non par la colre.
Il peut tre alors assez infernal,--Enflamm d'indignation, Satan
restait _sans peur_-- mais dans ce dernier mot est la diffrence, il y
a autant de crainte dans la colre qu'il y en a dans la haine.

3. A. La _Douceur_ porte un agneau[234] sur son cu.

3. B. La _Grossiret_, encore une femme, envoyant un coup de pied  son
chanson. Les formes finales de l'extrme grossiret franaise tant
dans les gestes fminins du cancan; voyez les gravures favorites  la
mode dans les boutiques de Paris.

[Note 232: Dans la cathdrale de Laon il y a un joli compliment fait
aux boeufs qui transportrent les pierres de ses tours au sommet de la
montagne sur laquelle elle s'lve. La tradition est qu'ils se
harnachrent eux-mmes, mais la tradition ne dit pas comment un boeuf
peut se harnacher lui-mme[D], mme s'il en avait envie. Probablement la
premire forme du rcit fut qu'ils allaient joyeusement en mugissant.
Mais, quoi qu'il en soit, leurs statues sont sculptes sur le haut des
tours, au nombre de huit, colossales, regardant de ses galeries, 
travers les plaines de France. Voyez le dessin dans Viollet-le-Duc,
article _Clocher_.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 233: Cf. _Stones of Venice_, I, V, LXXXVIII.]

[Note 234: Symbole de la douceur selon les thologiens parce qu'il
se laisse prendre sans rsistance ce qu'il a de plus prcieux, son lait
et sa laine (voir Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note D: Voir plus haut chapitre III: La vie de Jrme ne commence
pas comme celle d'un moine Palestine. Dean de Milman ne nous a pas
expliqu comment celle d'aucun homme le pourrait.--Voir dans Male (page
77) une lgende de Guibert de Nogent relative aux boeufs de Laon.--(Note
du Traducteur.)

4. A. L'_Amour_: l'amour divin, non l'amour humain: Moi en eux et toi
en moi. Son cu supporte un arbre[235] avec un grand nombre de branches
greffes dans son tronc abattu. Dans ces jours le Messie sera abattu,
mais non pour lui-mme.

4. B. La _Discorde_.--Un mari et une femme se querellant. Elle a laiss
tomber sa quenouille (manufacture de laine d'Amiens, voyez plus loin--9,
A)[236].

[Note 235: Le rameau d'olivier de la Concorde (Voir Male, p.
170).--(Note du Traducteur.)]

[Note 236: Voir la Discorde du Palais des Doges (troisime face du
septime chapiteau) avec la citation de Spencer, _Stones of Venice_, I,
V, LXX.--(Note du Traducteur.)]

5. A. L'_Obissance_ porte un cu avec un chameau. Actuellement la plus
dsobissante de toutes les btes qui peuvent servir  l'homme, celle
qui a le plus mauvais caractre, pourtant passant sa vie dans le service
le plus pnible. Je ne sais pas jusqu' quel point son caractre a t
compris par le sculpteur du Nord; mais je crois qu'il l'a pris comme un
type de porteur de fardeau qui n'a ni joie ni sympathie, comme le
cheval, ni pouvoir de tmoigner sa colre comme le boeuf[237]. Sa morsure
est assez mauvaise (voyez ce qu'en raconte M. Palgrave), mais
probablement peu connue  Amiens, mme des Croiss qui voulaient monter
leurs propres chevaux de guerre, ou rien[238].


[Note 237: Cf. Volney: Enfin la nature l'a (le chameau) visiblement
destin  l'esclavage en lui refusant toutes dfenses contre ses
ennemis. Priv des cornes du taureau, du sabot du cheval, de la dent de
l'lphant et de la lgret du cerf, que peut le chameau? etc.
(_Voyage en Egypte et en Syrie_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 238: Cf. l'Obissance au Palais des Doges (sixime face du
septime chapiteau) et la comparaison avec l'Obissance de Spencer et
celle de Giotto  Assise. _Stones of Venice_, I, V,  LXXXIII.--(Note du
Traducteur.)]

5. B. _Rbellion_.--Un homme claquant ses doigts devant son vque[239].
Comme Henri VIII devant le pape, et les modernes cockneys franais et
anglais devant tous les prtres, quels qu'ils soient.

[Note 239: La rbellion n'apparat au moyen Age que sous un seul
aspect, la dsobissance  l'glise... La rose de Notre-Dame de Paris
(ces petites scnes sont presque identiques  Paris, Chartres, Amiens et
Reims) offre un curieux dtail: l'homme qui se rvolte contre l'vque
porte le bonnet conique des Juifs... Le Juif qui depuis tant de sicles
refusait d'entendre la parole de l'glise semble tre la symbole mme de
la rvolte et de l'obstination (Male, p. 172).--(Note du Traducteur.)]

6. A. _Persvrance_, la grande forme spirituelle de la vertu
communment appele Fortitude.

D'habitude domptant ou mettant en pices un lion; ici en caressant un et
tenant sa couronne. Tiens ferme ce que tu as[240] afin qu'aucun homme
ne prenne ta couronne[241]

[Note 240: Apocalypse, III, 2.--(Note du Traducteur.)]

[Note 241: Cf. la Constance du Palais des Doges (deuxime face du
septime chapiteau): _Constantia sum, nil timens_, et la comparaison
avec Giotto et le _Pilgrims Progress_ (_Stones of Venice_, I, V, 
LXIX).--(Note du Traducteur.)]

6. B. _Athisme_, laissant ses souliers  la porte de l'glise.
L'infidle insens est toujours reprsent nu-pieds dans les manuscrits
du XIIe et XIIIe sicle, le chrtien ayant comme chaussure  ses pieds
la prparation  l'vangile de Paix[242]. Comparez: Combien sont beaux
tes pieds avec des souliers, _ fille de prince_[243]!

[Note 242: Ephsiens, VI, 15.--(Note du Traducteur.)]

[Note 243: Cantique des cantiques, VII, 1.--(Note du Traducteur.)]

7. A. _Foi_, tenant un calice avec une croix au dessus[244], ce qui
tait universellement accept dans l'ancienne Europe, comme tant le
symbole de la foi. C'en est aussi un symbole tolrant, car, toutes
diffrences d'glise laisses de ct, les mots: A moins que vous ne
mangiez la chair du Fils de l'Homme et buviez son sang, vous n'avez pas
de vie en vous[245], restent dans leur mystre pour tre compris
seulement de ceux qui ont appris le caractre sacr de la
nourriture[246], dans tous les temps et dans tous les pays, et les lois
de la vie et de l'esprit qui dpendent de son acceptation, de son refus
et de sa distribution.

[Note 244: A Paris une croix,  Chartres un calice. Au Palais des
Doges (premire face du neuvime chapiteau) sa devise est: _Fides optima
in Deo_. La Foi de Giotto tient une croix dans sa main droite, dans la
gauche un phylactre, elle a une clef  sa ceinture et foule aux pieds
des livres cabalistiques. Sur la Foi de Spencer (_Fidelia_), voir
_Stones of Venice_, I, V,  LXXVII.--(Note du Traducteur.)]

[Note 245: Saint Jean, VI, 53.--(Note du Traducteur.)]

[Note 246: Dans ce passage ce furent pour moi non pas les paroles du
Christ, mais les paroles de Ruskin qui pendant plusieurs annes
restrent dans leur mystre. J'ai toujours pens pourtant, que c'tait
du caractre sacr de la _nourriture_ dans son sens le plus gnral et
le plus matriel qu'il s'agissait ici qu'en parlant des lois de la vie
et de l'esprit comme lies  son acceptation et  son refus, Ruskin
entendait signifier le support indispensable et incessant que la
nutrition donne  la pense et  la vie, tout refus partiel de
nourriture se traduisant par une modification de l'tat de l'esprit, par
exemple dans l'asctisme. Quant  la distribution de la nourriture, les
lois de l'esprit et de la vie me paraissaient lui tre lies aussi en ce
que d'elle dpend, si on se place au point, de vue subjectif de celui
qui donne (c'est--dire au point de vue moral), la charit du coeur, et
si on se place au point de vue de ceux qui reoivent, et mme de ceux
qui donnent (considrs objectivement, au point de vue politique), le
bon tat social.--Mais je n'avais pas de certitude, ne trouvant ni les
mmes ides, ni les mmes expressions dans aucun des livres de Ruskin
que j'avais prsents  l'esprit. Et les ouvrages d'un grand crivain
sont le seul dictionnaire o l'on puisse contrler avec certitude le
sens des expressions qu'il emploie. Cependant cette mme ide, tant de
Ruskin, devait se retrouver dans Ruskin. Nous ne pensons pas une ide
une seule fois. Nous aimons une ide pendant un certain temps, nous lui
revenons quelquefois, ft-ce pour l'abandonner  tout jamais ensuite. Si
vous avez rencontr avec une personne l'homme le plus changeant je ne
dis mme pas dans ses amitis, mais dans ses relations, nul doute que
pendant l'anne qui suit cette rencontre si vous tiez le concierge de
cet homme vous verriez entrer chez lui l'ami ou une lettre de l'ami que
vous avez rencontr ou si vous tiez sa mmoire vous verriez passer
l'image de son ami phmre. Aussi faut-il faire avec un esprit, si l'on
veut revoir une de ses ides, ne ft-elle pour lui qu'une ide passagre
et un temps seulement prfre, comme font les pcheurs: placer un filet
attentif, d'un endroit  un autre (d'une poque  une autre) de sa
production, ft-elle incessamment renouvels. Si le filet a des mailles
assez serres et assez fines, il serait bien surprenant que vous
n'arrtiez pas au passage une de ces belles cratures que nous appelons
Ides, qui se plaisent dans les eaux d'une pense, y naissait par une
gnration qui semble en quelque sorte spontane et o ceux qui aiment 
se promener au bord des esprits sont bien certains de les apercevoir un
jour, s'ils ont seulement un peu de patience et un peu d'amour. En
lisant l'autre jour dans _Verona and other Lectures_, le chapitre
intitul: The Story of Arachn, arriv  un passage ( 25 et 26) sur
la cuisine, science capitale, et fondement du bonheur des tats, je fus
frapp par la phrase qui le termine. Vous riez en m'entendant parler
ainsi et je suis content que vous riiez  condition que vous compreniez
seulement que moi je ne ris pas, et de quelle faon rflchie, entire
et grave, je vous dclare que je crois ncessaires  la prosprit de
cette nation et de toute autre: premirement une soigneuse purification
et une affectueuse _distribution de la nourriture_, de faon que vous
puissiez, non pas seulement le dimanche, mais aprs le labeur quotidien,
qui, s'il est bien compris, est un perptuel service divin de chaque
jour--de faon, dis-je,  ce que vous puissiez manger des viandes
grasses et boire des liqueurs douces, et envoyer des portions  ceux
pour qui rien n'est prpar. (Cette dernire phrase est de Nhmie,
VIII, 10.) Je trouverai peut-tre quelque jour un commentaire prcis des
mots acceptance et refusal. Mais je crois que pour food et pour
distribution ce passage vrifie absolument mon hypothse.--(Note du
Traducteur.)]

7. B. _Idoltrie_, s'agenouillant devant un monstre. Le _contraire_ de
la foi--non le _manque_ de foi. L'idoltrie est la foi en de faux dieux
et tout  fait distincte de la foi en rien du tout (6, B), le _Dixit
incipiens_[247]. Des hommes trs sages peuvent tre idoltres, mais ils
ne peuvent pas tre athes.

[Note 247: L'insens a dit dans son coeur, il n'y a point de Dieu
(Psaume XIV).

Le _Dixit incipiens_ reparat souvent dans Ruskin. Je cite de mmoire
dans _The queen of the air_: C'est la tche du divin de condamner les
erreurs de l'antiquit et celle du philosophe d'en tenir compte. Je vous
prierai seulement de lire avec une humaine sympathie les penses
d'hommes qui vcurent, sans qu'on puisse les blmer, dans une obscurit
qu'il n'tait pas en leur pouvoir de dissiper et de vous souvenir que
quelque accusation de folie qui se puisse justement attacher 
l'affirmation: _Il n'y a pas de Dieu_, la folie est plus orgueilleuse,
plus profonde et moins pardonnable qui consiste  dire: Il n'y a de
Dieu que pour moi (_Queen of Air_, I), et dans _Stones of Venice_:

Comme il est crit: Celui-l qui se fie  son propre coeur est un fou,
il est aussi crit _L'insens a dit dans son coeur: il n'y a pas de
Dieu_. Et l'adulation de soi-mme conduisit graduellement  l'oubli de
tout except de soi et  une incrdulit d'autant plus fatale qu'elle
gardait encore la forme et le langage de la foi (_Stones of Venice_,
II. IV, XCII) et aussi _Stones of Venice_, I, V, 56, etc., etc.--(Note
du Traducteur.)]

8. A. _Esprance_ avec l'tendard gonfalon[248] et une couronne devant
elle,  distance[249]; oppose  la couronne que la Fortitude tient dans
ses mains avec constance (6, A.).

[Note 248: Selon M. Male, symbole de rsurrection, car la croix
orne d'un tendard est le symbole de Jsus-Christ sortant du tombeau.
Nous aurons notre couronne, notre rcompense, le jour de la
rsurrection.--(Note du Traducteur.)]

[Note 249: L'esprance de Giotto a des ailes, un ange devant elle
porte une couronne. L'esprance de Spencer est attache  une ancre.
Voir _Stones of Venice_, I, V,  LXXXIV.--(Note du Traducteur.)]

Le gonfalon (_Gund_, guerre; _fahr_, tendard, d'aprs le Dictionnaire
de Poitevin) est le drapeau qui dans la bataille signifie: en avant;
essentiellement sacr; de l le nom de gonfalonier toujours donn aux
porte-tendards dans les armes des rpubliques italiennes.

Il est dans la main de l'esprance, parce qu'elle combat toujours devant
elle, allant  son but, ou au moins ayant la joie de le voir se
rapprocher. La Foi et la Fortitude attendent, comme saint Jean en
prison, mais sans tre outrages.

L'Esprance est toutefois place au-dessous de saint Jacques  cause des
versets 7 et 8 de son dernier chapitre se terminant ainsi: Affermissez
vos coeurs, car la venue du Seigneur devient proche. C'est lui qui
interroge le Dante sur la nature, de l'Esprance (Par., C. XXV et voyez
les notes de Cary).

8. B. Le _Dsespoir_ se poignardant[250]. Le suicide n'est pas considr
comme hroque ni sentimental au XIIIe sicle et il n'y a pas de morgue
gothique btie au bord de la Somme.

9. A. La _Charit_ portant sur son cu une toison laineuse et donnant un
manteau  un mendiant nu. La vieille manufacture de laine d'Amiens avait
cette notion de son but, qu'il fallait, notamment, vtir le pauvre
d'abord, le riche ensuite. Dans ces temps-l on ne disait aucune btise
sur les fcheuses consquences d'une charit indistincte[251].

[Note 250: Avant le XIIIe sicle, c'est la Colre qui se poignarde.
A partir du XIIIe sicle, c'est le Dsespoir. La transition est visible
 Lyon, o le Dsespoir est oppos encore  la Patience (Male).--(Note
du Traducteur.)]

[Note 251: Parlant du caractre raliste et pratique du christianisme
dans le nord, Ruskin voque encore cette figure de la charit d'Amiens
dans _Pleasures of England_: Tandis que la Charit idale de Giotto 
Padoue prsente  Dieu son coeur dans sa main, et en mme temps foule aux
pieds des sacs d'or, les trsors de la terre, et donne seulement du bl
et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se contente de vtir un
mendiant avec une pice de drap de la manufacture de la ville
(_Pleasures of England_, IV).

La mme comparaison (rencontre certainement fortuite) se trouve tre
venue  l'esprit de M. Male, et il l'a particulirement bien exprime.

La Charit qui tend  Dieu son coeur enflamm, dit-il, est du pays de
saint Franois d'Assise. La charit qui donne son manteau aux pauvres
est du pays de saint Vincent de Paul.

Ruskin compare encore diffrentes interprtations de la Charit dans
_Stones of Venice_ (chap. sur le _Palais des Doges_): Au cinquime
chapiteau est figure la charit. Une femme, des pains sur ses genoux en
donne un  un enfant qui tend les bras vers elle  travers une ouverture
du feuillage du chapiteau. Trs infrieure au symbole giottesque de
cette vertu. A la chapelle de l'Arena elle se distingue de toutes les
autres vertus  la gloire circulaire qui environne sa tte et  sa croix
de feu. Elle est couronne de fleurs, tend dans sa main droite un vase
de bl et de fleurs, et dans la gauche reoit un trsor du Christ qui
apparat au-dessus d'elle pour lui donner le moyen de remplir son
incessant office de bienfaisance, tandis qu'elle foule aux pieds les
trsors de la terre. La beaut propre  la plupart des conceptions
italiennes de la Charit est qu'elles subordonnent la bienfaisance 
l'ardeur de son amour, toujours figur par des flammes; ici elles
prennent la forme d'une croix, autour de sa tte; dans la chapelle
d'Orcagna  Florence elles sortent d'un encensoir qu'elle a dans sa
main; et, dans le Dante, l'embrasent tout entire, si bien que dans le
brasier de ces claires flammes, on ne peut plus la distinguer. Spencer
la reprsente comme une mre entoure d'enfants heureux, conception qui
a t, depuis, banalise et vulgarise par les peintres et les
sculpteurs anglais (_Stones of Venice_, I, V,  LXXXI). Voir au
paragraphe LXVIII du mme chapitre comment le sculpteur vnitien a
distingu la Libralit de la Charit.--(Note du Traducteur.)]

9 B. _Avarice_ avec un coffre et de l'argent. La notion moderne commune
aux Anglais et aux Aminois sur la divine consommation de la manufacture
de laine.

10. A. _Chastet_, cu avec le Phnix[252].

10. B. _Volupt_, un baiser trop ardent[253].

11. A. _Sagesse_, sur son cu une racine mangeable, je crois[254];
signifiant la temprance, comme le commencement de la sagesse.

11. B. _Folie_[255], le type ordinaire usit dans tous les psautiers
primitifs, d'un glouton arm d'un gourdin.

[Note 252: Pour se rendre compte combien sa religion jadis glorieuse
est profane et lue  rebours par l'esprit franais moderne, il vaut la
peine, pour le lecteur de demander chez M. Goyer (place Saint-Denis), le
_Journal de Saint-Nicolas_ de 1880 et de regarder le Phnix tel qu'il
est reprsent  la page 610. L'histoire a l'intention d'tre morale, et
le Phnix reprsente l'avarice, mais l'entire destruction de toute
tradition sacre et potique dans l'esprit d'un enfant par une telle
image, est une immoralit qui neutraliserait la prdication d'une anne.

Afin que cela vaille la peine pour M. Goyer de vous montrer le numro,
achetez celui dans lequel il y a les conclusions de Jeannie (p. 337):
La scne d'glise (avec dialogue) dans le texte est charmante.--(Note de
l'Auteur.)

M. Male n'est pas loign de croire que l'artiste qui a reprsent la
chastet  Notre-Dame de Paris (Rose) voulait figurer sur son cu une
salamandre, symbole de la chastet parce qu'elle vit dans les flammes, a
mme la proprit de les teindre et n'a pas de sexe. Mais l'artiste
s'tant tromp et ayant fait de la salamandre un oiseau, son erreur
aurait t reproduite  Amiens et  Chartres.--(Note du Traducteur.)]

[Note 253: Mais chaste cependant: Nous voil loin des terribles
figures de la luxure sculptes au portail des glises romanes; 
Moissac,  Toulouse des crapauds dvorant le sexe d'une femme et se
suspendant  ses seins (Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note 254: Son cu est dcor d'un serpent qui, parfois, s'enroule
autour d'un bton. Aucun blason n'est plus noble puisque c'est Jsus
lui-mme qui l'a donn  la prudence: Soyez prudents, disait-il, Comme
des serpents (Male).

Giotto donne  la Prudence la double face de Janus et un miroir (_Stones
of Venice_, I, V,  LXXXIII). Voir dans ce chapitre _de Stones of
Venice_ la dfinition des mots temprance, [Grec: srroshun, mania,
ubris ( LXXIX).--(Note du Traducteur.)]

[Note 255: La folie, qui s'oppose  la prudence, mrite de nous
arrter plus longtemps. Elle s'offre  nous  Paris,  Amiens, aux deux
portails de Chartres,  la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de Paris[E],
sous les traits d'un homme,  peine vtu, arm d'un bton, qui marche au
milieu des pierres et qui parfois reoit un caillou sur la tte. Presque
toujours il porte  sa bouche un objet informe. C'est videmment l
l'image d'un fou que d'invisibles gamins semblent poursuivre  coups de
pierres. Chose curieuse, une figure si vivante, et qui semble emprunte
 la ralit quotidienne, a une origine littraire. Elle est ne de la
combinaison de deux passages de l'Ancien Testament. On lit, en effet,
dans les _Psaumes_: L'insens a lanc contre Dieu une pierre, mais la
pierre est tombe sur sa tte. Il a mis une pierre dans le chemin pour y
faire heurter son frre et il s'y heurtera lui-mme. Voil bien le fou
d'Amiens. Il marche sur des cailloux qui semblent rouler sous ses pieds
et une pierre vient de l'atteindre  la tte.

Mais quel est l'objet qu'il porte  sa bouche? Un passage des Psaumes
suivant nous l'explique. Quiconque a feuillet quelques psautiers 
miniatures du XIIIe sicle a remarqu que les illustrations, en fort
petit nombre, ne varient jamais. En tte du psaume LIII est dessin un
fou tout  fait semblable au personnage sculpt au portail de nos
cathdrales. Il est arm d'un bton et il s'apprte  manger un objet
rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de pain.
On lit, en effet, dans le texte: Le fou a dit dans son coeur: il n'y a
pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquits abominables... _il dvore
mon peuple comme un morceau de pain_. On ne peut douter, je crois, que
l'artiste ait essay de rendre ce passage. Ainsi s'explique la figure si
complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a t imagine d'abord
par les miniaturistes, et adopte ensuite par les sculpteurs et les
peintres verriers (Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note E: La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a
t retouche. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplac l'objet
qu'il semblait manger, le bton est devenu une espce de flambeau.]

Cette vertu et ce vice sont la sagesse et la folie terrestres compltant
la sagesse spirituelle et la folie correspondante (au dessous saint
Matthieu). La temprance, le complment de l'obissance, et la cupidit
avec violence, celui de l'athisme.

12. A. _Humilit_, sur son cu une colombe.

12. B. _Orgueil_, tombant de son cheval.

42. Tous ces quatre-feuilles sont plutt symboliques que reprsentatifs;
et, comme leur but tait suffisamment atteint si leur symbole tait
compris, ils avaient t confis  un ouvrier trs infrieur  celui qui
sculpta la srie de ceux que nous allons passer en revue et qui sont
placs sous les statues des prophtes.

Le sujet de la plupart de ces quatre-feuilles est ou un fait historique,
ou une scne dont parle le prophte comme y ayant effectivement assist
dans une vision. Et ce sont les mains les plus habiles que l'architecte
a en gnral charg de leur excution. En donnant leur interprtation,
je rappelle pour chacun d'eux le nom du prophte dont ils commentent la
vie ou la prophtie[256].

[Note 256: Gnralement les prophties sont crites sur des
banderoles au lieu d'tre figures comme  Amiens dans des bas-reliefs.
Pour complter par des images ruskiniennes, le tableau que donne ici
Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous rapprocherons
les prophties figures  Amiens, des prophties inscrites au baptistre
de Saint-Marc. On sait que ces mosaques sont dcrites dans _Saint Marks
Rest_ au chapitre _Sanctus, Sanctus, Sanctus_. Et le baptistre de
Saint-Marc, dont l'blouissante fracheur est si douce  Venise pendant
les aprs-midi brlants, est  sa manire une sorte de Saint des Saints
ruskinien. M. Collingwood, le disciple prfr de Ruskin,  qui nous
devons, en somme, le plus beau livre qui ait t crit sur lui, a dit
que le _Repos de Saint-Marc_ tait aux _Pierres de Venise_ ce que la
_Bible d'Amiens_ tait aux _Sept Lampes de l'architecture_. Je pense
qu'il veut dire par l que le sujet de l'un et de l'autre a t choisi
par Ruskin comme un exemple historique, destin  illustrer les lois
dictes dans ses livres de thorie! C'est le moment o, comme aurait
dit Alphonse Daudet, le professeur va au tableau. Et, en effet, par
bien des points rien ne ressemble plus  _la Bible d'Amiens_ que cet
_Evangile de Venise_. Mais le _Repos de Saint-Marc_ n'est dj plus du
meilleur Ruskin. Il dit lui-mme, de faon touchante dans le chapitre;
_The Requiem_, cit plus haut: Passons  l'autre dme qui est plus
sombre. Plus sombre et trs sombre; pour mes vieux yeux  peine
dchiffrable; pour les vtres s'ils sont jeunes et brillants, cela doit
tre trs beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dors de Bellini,
Cima, Carpaccio, etc. Mais c'est tout de mme pour essayer de voir ce
qu'avaient vu ces vieux yeux que nous allions tous les jours nous
enfermer dans ce baptistre clatant et obscur. Et nous pouvons dire
d'eux comme il disait des yeux de Turner: C'est par ces yeux, teints 
jamais que des gnrations qui ne sont pas encore nes verront les
couleurs. (Note du Traducteur.)]

13. A _Isae_[257].--J'ai vu le Seigneur assis sur un trne. (VI,
1[1].)

La vision du trne haut et lev entre les sraphins.

13. B. Vois, ceci a touch tes lvres. (VI, 7.)

L'ange est debout devant le prophte et tient, ou plutt tenait, le
charbon avec des pincettes qui avaient t artistement sculptes, mais
sont maintenant brises.

Un fragment seulement est rest dans sa main[258].

[Note 257: Ruskin dans un moment de dcouragement s'est appliqu 
lui-mme ce verset d'Isae: Malheur  moi, s'crie-t-il dans _Fors
Clavigera_, car je suis un homme aux lvres impures, et je suis un homme
perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armes (_Fors
Clavigera_, III, LVIII).--(Note du Traducteur.)]

[Note 258: Au baptistre de Saint-Marc, comme  l'Arena  Padoue et
au porche occidental de la cathdrale de Vrone la prophtie rappele
sur le phylactre d'Isae est: _Ecce virgo concipiet et pariet filium et
vocabitur nomen ejus Emmanuel_ (Isae, VI, 14). Et l'aspect (qui sera
plus vocateur des mosaques byzantines pour ceux qui en ont une fois
vu) est celui-ci:

       ECCE V
       IRGO
       CIPIET
       ET PAR
       IET FILI
       UM ET V
       OCABIT
       UR NOM.

Et ces inscriptions, et ces couleurs clatantes  ct des grises
allgories d'Amiens font penser  la page des _Stones of Venice_ que
nous avons cite plus haut, pages 81 et 82.--(Note du Traducteur.)]

14. A. _Jrmie_[259].--L'enfouissement de la ceinture. (XIII, 4, 5.)

Le prophte est en train de creuser au bord de l'Euphrate, reprsent
par des sinuosits verticales[260] qui descendent en serpentant vers le
milieu du bas-relief. Notez que la traduction doit tre trou dans la
terre, et non dans le rocher.

[Note 259: Au baptistre de Saint-Marc le texte de Jrmie est: _Hic
est Deus noster et non extimabitur alius_.--(Note du Traducteur.)]

[Note 260: Sur la manire de reprsenter les fleuves voir notamment
_Giotti and his work in Padua_ au Baptme du Christ.--(Note du
Traducteur.)]

14. B. _Le bris du joug_. (XXVIII, 10.)

Du cou du prophte Jrmie; il est reprsent ici par une chane double
et redouble.

15. A. _Ezechiel_[261].--La roue dans la roue. (I, 16.)

Le prophte est assis; devant lui deux roues d'gale dimension, l'une
engage dans la circonfrence de l'autre.

[Note 261: Comment croire que le sculpteur d'Amiens qui a
reprsent Ezchiel, la tte dans la main devant une mesquine petite
roue, ait eu la prtention d'illustrer ce passage du prophte: Je
regardais les animaux et voici, il y avait des roues sur la terre prs
des animaux. A leur aspect... les roues semblaient tre en
chrysolithe... chaque roue paraissait tre au milieu d'une autre roue.
Elles avaient une circonfrence et une hauteur effrayantes et les quatre
roues taient remplies d'yeux tout autour. Quand les animaux marchaient,
les roues cheminaient  ct d'eux. Au-dessus il y avait un ciel de
cristal resplendissant. Toute l'horreur religieuse d'une pareille
vision disparat  l'instant o on essaie de la reprsenter. Ces petites
images inscrites dans des quatre-feuilles sont charmantes comme les
claires figures qui ornent les livres d'heures franais. Mais elles
n'ont rien retenu de la grandeur des originaux qu'elles prtendaient
traduire (Emile Male, p. 216, _passim_).--(Note du Traducteur.)]

15 B. Fils de l'homme, tourne ton visage vers Jrusalem. (XXI, 2.)

Le prophte devant la porte de Jrusalem.

16. _Daniel._

16. A. Il a ferm les gueules des Lions. (VI, 22.)

Daniel tenant un livre; les lions sont traits comme des supports
hraldiques. Le sujet est rendu avec plus de vie dans les sries que
nous trouverons plus loin (24. B).

16. B. Au mme moment sortirent les doigts de la main d'un homme. (V,
5.)

Le festin de Balthazar figur par le roi seul, assis  une petite table
oblongue. A ct de lui le jeune Daniel paraissant seulement quinze ou
seize ans, gracieux et doux, interprte les caractres tracs. A ct du
quatre-feuilles sortant d'un petit tourbillon de nuages parat une
petite main courbe, crivant, comme si c'tait avec une plume
renverse, sur un fragment de mur gothique[262].

Pour le boursouflage moderne oppos  la vieille simplicit, comparez le
festin de Balthazar de John Martin[263].

43. Le sujet suivant commence la srie des petits prophtes.

17. _Ose_[264].

17. A. Ainsi je l'achetai pour moi pour quinze pices d'argent et une
mesure d'orge. (III, 2.)

Le prophte versant le grain et l'argent sur les genoux de la femme
chrie de son ami[265]. Les pices d'argent sculptes portent chacune
une croix avec une inscription qui est celle de la monnaie du temps.

[Note 262: Je crains que cette main n'ait t brise depuis que je
l'ai dcrite, en tout cas elle est sans forme discernable dans la
photographie.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 263: Peintre anglais (1789  1854). Son _Festin de Balthazar_
est de 1821.--(Note du Traducteur.)]

[Note 264: Au baptistre de Saint-Marc: _Venite et revertamur ad
dominum quia ipse capit et sana (bit nos)_. (Ose, VI, 1.)--(Note du
Traducteur.)]

[Note 265: Allusion au verset: Aprs cela l'Eternel me dit: Va
encore aimer une femme aime d'un ami et adultre, comme l'Eternel aime
les enfants d'Isral lesquels, toutefois, regardent  d'autres dieux et
aiment les flacons de vin (Ose, III, 1).

Et c'est alors que la prophtie ajoute: Je m'acquis donc cette femme-l
pour quinze pices d'argent et un homer et demi d'orge.--(Note du
Traducteur.)]

17. B. Ainsi serais-je aussi pour toi. (III, 3.)

Il passe un anneau  son doigt.

18. _Jol_[266].

[Note 266: A Saint-Marc: _Super servos meos et super ancillas
effundam de spiritu meo_ (Joel, II, 29).--(Note du Traducteur.)]

18. A. Le soleil et la lune sans lumire. (II, 10.)

Le soleil et la lune comme deux petites boules plates dans le haut de la
moulure extrieure.

18. B. Le figuier corc, et la vigne dnude. (I, 7.)

Remarquez l'insistance continuelle sur le dprissement de la vgtation
comme signe de la punition divine. (19, D.)

19. _Amos._

19. A. Le Seigneur criera de Sion. (I, 2.)

Le Christ apparat avec un nimbe travers d'une petite croix.

19. B. Les habitations des bergers se lamenteront. (I, 2.)

Amos avec le bton crochu ou le crochet des bergers, et une bouteille en
osier, devant sa tente (L'architecture de la feuille droite est
restaure).

_A l'Intrieur du Porche._

19. C. Le Seigneur avec le cordeau du maon. (VII, 8.)

Le Christ cette fois encore, et dsormais toujours, avec une petite
croix dans son nimbe, a dans sa main une grande truelle qu'il pose sur
le haut d'un mur  demi bti. Il parat y avoir un cordeau enroul
autour du manche.

19. D. La place o il ne pleuvait pas. (IV, 7.)

Amos est en train de cueillir les feuilles de la vigne sans fruits pour
nourrir ses brebis qui ne trouvent pas d'herbe. C'est un des plus beaux
morceaux de sculpture.

20. _Abdias_[267] (_ l'intrieur du porche_).

20. A. Je les cachai dans une caverne (I Les Rois, XVIII, 13).

Trois prophtes  l'ouverture d'un puits auxquels Abdias apporte des
pains.

20. B. Il tomba sur la face. (XVIII, 7.)

Il s'agenouille devant Elie qui porte un manteau  longs poils[268].

_En faade_

20. C. Le capitaine des cinquante[269].

Elie? parlant  un homme arm sous un arbre.

[Note 267: A Saint-Marc: _Ecce parvulum dedit te in gentibus_
(Abdias, 2).--(Note du Traducteur.)]

[Note 268: Ils lui rpondirent: c'tait un homme vtu de poil... et
Achazia leur rpondit: C'est Elie, le Tshischbite (II Rois, I, 8). Ce
manteau de poils tait une ressemblance de plus entre Elie et saint
Jean-Baptiste que l'on croyait tre Elie ressuscit (Voir Renan, _la Vie
de Jsus_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 269: Il envoya vers lui un capitaine de cinquante avec ses
cinquante hommes (II Rois, I, 9).--(Note du Traducteur.)]

20. D. _Le messager_. Un messager  genoux devant un roi. Je ne puis
expliquer ces deux scnes. 20. C et 20. D.

Celle qui est le plus haut peut signifier le dialogue d'Elie avec les
capitaines (II les Rois, I, 9,) et celle d'au-dessus le retour des
messagers[270] (II les Rois, I, 5).

21. _Jonas_[271].

21. A. chapp de la mer.

21. B. Sous le calebassier. Une petite bte ressemblant  une sauterelle
rongeant le tronc d'un calebassier, J'aimerais savoir quels insectes
attaquent les calebassiers d'Amiens[272]. Ceci peut tre une tude
entomologique pour qui voudra.

_Miche._

_En faade._

[Note 270: Auprs d'Achazia qui les avait envoys consulter
Beal-Zebub, Dieu d'Ekron.--(Note du Traducteur.)]

[Note 271: A Saint-Marc: _Clamavi ad dominum et exaudivit me de
tribulation(e) mea_.--(Note du Traducteur.)]

[Note 272: Cf., plus haut, sur la connaissance qu'on pouvait avoir
des chameaux  Amiens.--(Note du Traducteur.)]

22. A. _La tour du troupeau._ (IV, 8.)

La tour est entoure de nuages, Dieu apparat au-dessus.

22. B. Chacun se reposera, et nul ne les effraiera. (VI, 4.)

Un mari et sa femme sous sa vigne et son figuier.

_A l'intrieur du porche:_

_Les pes en socs de charrue_. (IV, 3.)--Nanmoins, deux cents ans
aprs que ces mdaillons furent taills, la fabrication des pes tait
devenue une des principales industries d'Amiens! Pas  son avantage.

22. D. _Les lances en serpes_[273]. (IV, 3.)

[Note 273: Les nations forgeront leurs pes en hoyaux et leurs
lances en serpes. Ce verset, se retrouve dans Isae (II, 4) et dans
Jol. (III, 10). Aprs avoir analys ce passage de _la Bible d'Amiens_
et isol le verset biblique qui en fait le fond, faisons l'opration
inverse, et en partant de ce verset, montrons comment il entre dans la
composition d'autres pages de Ruskin. Nous lisons par exemple dans _The
two Paths:_ Ce n'est pas en supportant les souffrances d'autrui, mais
en faisant l'offrande des vtres, que vous vous approcherez du grand
changement qui doit venir pour le fer de la terre: quand les hommes
_forgeront leurs pes en socs de charrue et leurs lances en serpes_, et
o l'on n'apprendra plus la guerre. (_The Two Paths_, 196.)

Et dans _Lectures on Art:_ Et l'art chrtien, comme il naquit de la
chevalerie, fut seulement possible aussi longtemps que la chevalerie
fora rois et chevaliers  prendre souci du peuple. Et il ne sera de
nouveau possible que, quand,  la lettre, _les pes seront forges en
socs de charrue_, quand votre saint Georges d'Angleterre justifiera son
nom, et que l'art chrtien se fera connatre comme le fit son Matre, en
rompant le pain. (IV, 126).--(Note du Traducteur.)]

23. _Nahum:_

_A l'intrieur du porche._

23. A. Nul ne regardera en arrire. (I, 8.)

23. B. La maldiction de Ninive[274]. (I, 1.)

_En faade._

[Note 274: La statue du prophte, en arrire, est la plus magnifique
de la srie entire; remarquez spcialement le diadme de sa chevelure
luxuriante, tresse, comme celle d'une jeune fille, indiquant la force
Achillenne, de ce plus terrible des prophtes (Voyez _Fors Clavigera_,
lettre LXV, p, 157). D'ailleurs, cette longue chevelure flottante a
toujours t un des insignes des rois Franks, et leur manire d'arranger
leur chevelure et leur barbe peut tre vue de plus prs et avec plus de
prcision dans les sculptures des angles des longs fonts baptismaux,
dans le transept nord, le morceau le plus intressant de toute la
cathdrale, au point de vue historique, et aussi de beaucoup de valeur
artistique (Voir plus haut, chap. II, p. 86).--(Note de l'Auteur.)]

23. C. _Les princes et les grands._ (III, 17.)

23. A, B et C ne sont aucun susceptibles d'une interprtation certaine.
Le prophte A montre du doigt, vers le bas du quatre-feuilles, une
colline que le P. Roz dit tre couverte de sauterelles? Je ne puis que
copier ce qu'il en dit.

23. D. _Les figuiers prcoces._ (III, 12.)

Trois personnes sous un figuier attrapent dans leur bouche son fruit qui
tombe.

24. _Habakuk._

24. A. Je veillerai afin de voir ce qu'il me dira. (II, 1.)

Le prophte crit sur sa tablette sous la dicte du Christ.

24. B. _Le ministre auprs de Daniel._

La visite traditionnelle  Daniel. Un ange emporte Habakuk par les
cheveux, le prophte a un pain dans chaque main. Ils enfoncent le toit
de la caverne. Daniel caresse le dos d'un jeune lion; la tte d'un autre
est passe nonchalamment sous son bras. Un autre ronge des os au fond de
la caverne[275].

25. _Sophonie_[276].

_En faade._

[Note 275: Voir dans Male (p. 198 et suiv.) l'interprtation des
sculptures du porche de Laon, reprsentant Daniel recevant dans la fosse
aux lions le panier que lui apporte Habakuk. Ce porche est consacr  la
glorification de la sainte Vierge. Mais, d'aprs Honorius d'Autun, qu'a
suivi le sculpteur de Laon, Habakuk faisant passer la corbeille de
nourriture  Daniel sans briser le sceau que le roi y avait imprim avec
son anneau, et, le septime jour, le roi trouvant le sceau intact et
Daniel vivant, symbolisait; ou plutt prophtisait le Christ entrant
dans le sein de sa mre sans briser sa virginit et sortant sans toucher
 ce sceau de la demeure virginale.--(Note du Traducteur.)]

[Note 276: A Saint-Marc: _Expecta me in die resurrectionis me
quoniam (judicium meum ut congregem gentes)._--(Note du Traducteur.)]

25. A. _Le Seigneur frappe l'Ethiopie._ (II, 12.)

Le Christ frappant une cit avec une pe. Remarquez que dans ces
bas-reliefs toutes les actions violentes sont rendues d'une manire
faible ou ridicule; les actions calmes toujours bien rendues.

23. B. _Les btes dans Ninive._ (II, 15.)

Trs beau. Toutes sortes de btes rampant parmi les murs chancelants, et
sortant de leurs fentes et de leurs crevasses. Un singe accroupi
devenant un dmon prsente la thorie darwinienne retourne.

_A l'intrieur du porche._

25. C. Le Seigneur visite Jrusalem.

Le Christ traversant les rues de Jrusalem avec une lanterne dans chaque
main.

25. D. Le hrisson et le butor[277] (III, 14).

Avec un oiseau chantant dans une cage  la fentre.

[Note 277: Voir plus haut, p. 215, note.--(Note de l'Auteur.)

Le mdaillon reprsente un petit monument gothique, un oiseau est
perch sur le linteau, et un hrisson entre par la porte ouverte. On
pense  quelque fable d'Esope, et non au terrible passage de Sophonie,
que l'artiste a la prtention de rendre: L'Eternel tendra sa main sur
le Septentrion, il dtruira l'Assyrie, et il fera de Ninive une
solitude, une terre aride comme le dsert; des troupeaux se coucheront
au milieu d'elle, des animaux de toute espce, le plican et le
hrisson, habiteront parmi les chapiteaux de ses colonnes, des cris
retentiront aux fentres, la dvastation sera sur le seuil, car les
lambris de cdre seront arrachs (Emile Male, p, 217).--(Note du
Traducteur.)]

26. _Agge._

_A l'intrieur du porche._

26. A. _Les maisons des princes ornes de lambris_[278]. (I, 4.)

Une maison parfaitement btie de pierres carres tristement solides; la
grille (d'une prison?) sur la faade du soubassement.

[Note 278: En franais dans le texte.]

26. _Le ciel retient sa rose._ (I, 4.)

Les cieux comme une masse en saillie, avec des toiles, le soleil, et la
lune  la surface. Au-dessous, deux arbres fltris.

_En faade._

26. C. _Le temple du Seigneur dsol._ (I, 4.)

La chute du temple, pas une pierre laisse sur l'autre,
majestueusement vide. Encore des pierres carres. Examinez le texte. (I,
6.)

26. D. _Ainsi dit le Seigneur des Armes._ (I, 7.)

Le Christ montrant du doigt son temple dtruit.

27. _Zacharie._

27. A. _L'iniquit s'envolant._ (V, 6  9.)

La mchancet dans l'Epha[279].

[Note 279: Dans un autre mdaillon sur Zacharie, deux femmes ailes
soulvent une autre femme assise sur une chaudire et formant une
composition lgante; mais qu'est devenue l'tranget du texte sacr?
(suivent les versets 5  11 du chapitre V de Zacharie) (Male, p. 217).

Mais comparez surtout avec _Unto this last_:

De mme aussi dans la vision des femmes portant l'ephah, le vent tait
dans leurs ailes; non les ailes d'une cigogne, comme dans notre
version, mais milvi, d'un milan, comme dans la Vulgate; et peut tre
plus exactement encore dans la version des septante hoopoe, d'une
huppe, oiseau qui symbolise le pouvoir des richesses d'aprs un grand
nombre de traditions dont sa prire d'avoir une crte d'or est peut tre
la plus intressante. Les _Oiseaux_ d'Aristophane o elle joue un rle
capital est plein de ces traditions, etc. (_Unto this last_,  74, p.
148, note). Dans _Unto this last_, aussi ( 68, p. 135), Ruskin
interprte ces versets de Zacharie. L'ephah ou grande mesure est la
mesure de leur iniquit dans tout le pays. Et si la perversit y est
couverte par un couvercle de plomb, c'est qu'elle se cache toujours sous
la sottise.--(Note du Traducteur.)]

27. B. _L'ange qui me parlait._ (IV, 1.)

Le prophte presque couch, un glorieux ange ail sort du nuage en
volant.

28. _Malachie._

28. A. _Vous avez bless le Seigneur._ (II, 17.)

Les prtres percent le Christ de part en part avec une lance barbele
dont la pointe ressort par le dos.

28. B. _Ce commandement est pour vous._ (II, 1.)

Dans ces panneaux celui qui est plac le plus bas est souvent une
introduction  celui d'au-dessus, son explication. C'est peut-tre au
chapitre I verset 6 aux titres indiqus que peut faire allusion ici
l'image du Christ.

44. Avec ce bas-relief se termine la suite de sculptures destines 
illustrer l'enseignement apostolique et prophtique qui constitue ce que
j'entends par la Bible d'Amiens. Mais les deux porches latraux
contiennent des sujets supplmentaires qui sont ncessaires 
l'achvement de l'enseignement pastoral et traditionnel adress  son
peuple en ces jours.

Le porche septentrional consacr  saint Firmin, qui le premier
vanglisa Amiens, a sur son trumeau central la statue du saint;
au-dessus, sur le tympan, l'histoire de la dcouverte de son corps; sur
les cts du porche les saints et les anges ses compagnons dans l'ordre
suivant:

       Statue centrale: Saint Firmin.
       Ct sud (gauche):

       41. Saint Firmin le confesseur.
       42. Saint Domice.
       43. Saint Honor.
       44. Saint Salve.
       45. Saint Quentin.
       46. Saint Gentian.

       Ct nord (droit):
       47. Saint Geoffroy.
       48. Un ange.
       49. Saint Fuscien, martyr.
       50. Saint Victoric, martyr.
       51. Un ange.
       52. Sainte Ulpha.

De ces saints, en exceptant saint Firmin et saint Honor, desquels j'ai
dj parl[280], saint Geoffroy[281] est plus rel pour nous que les
autres; il tait n l'anne de la bataille d'Hastings,  Molincourt dans
le Soissonnais et fut vque d'Amiens de 1104  1150. Un homme d'une vie
entirement simple, pure et juste: un des plus svres entre les
asctes, mais sans rien de sombre--toujours doux et pitoyable. On
rapporte de lui un grand nombre de miracles, mais tous indiquant une vie
qui tait surtout miraculeuse par sa justice et sa paix.

[Note 280: Voir _ante_, chap. I (p. 8, 9) l'histoire de saint
Firmin, et de saint Honor (p. 77,  8) dans ce chapitre, avec la
rfrence qui y est donne.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 281: Voir sur saint Geoffroy, Augustin Thierry, _Lettres sur
l'Histoire de France, Histoire de la Commune d'Amiens_, pp.
271-281.--(Note du Traducteur.)]

Consacr  Reims et accompagn  son diocse d'un cortge d'autres
vques et de nobles, il descend de son cheval  Saint-Acheul, le lieu
de la premire tombe de saint Firmin, et marche nu-pieds d'Amiens 
Picquigny pour demander au vidame d'Amiens la libert du chtelain Adam.
Il dfendit les privilges des habitants de la ville, avec l'aide de
Louis le Gros contre le comte d'Amiens, le battit, et rasa son chteau;
nanmoins, les gens ne lui obissant pas assez dans la discipline de la
vie, il blma sa propre faiblesse plutt que la leur et se retira  la
Grande-Chartreuse, ne se trouvant pas capable d'tre leur vque. Le
suprieur chartreux le questionnant sur les raisons de sa retraite, et
lui demandant s'il avait trafiqu des charges de l'Eglise, l'vque
rpondit: Mon Pre, mes mains sont pures de simonie, mais mille fois je
me suis laiss sduire par la louange.

46. Saint Firmin le Confesseur tait le fils du snateur romain qui
reut le corps de saint Firmin lui-mme. Il garda pieusement la tombe du
martyr dans le jardin de son pre et  la fin btit sur elle une glise
consacre  Notre-Dame-des-Martyrs, qui fut le premier sige piscopal
d'Amiens,  Saint-Acheul, et dont nous avons parl plus haut.

Sainte Ulpha tait une jeune Aminoise qui vivait dans une grotte
calcaire au-dessus des marais de la Somme; si jamais M. Murray vous
munit d'un guide comique pour aller  Amiens, nul doute que cet auteur
clair pourra compter beaucoup sur le plaisir que vous causera
l'histoire de cette sainte trouble dans ses dvotions par les
grenouilles, et les faisant taire  force de prires. Vous tes, bien
entendu, maintenant, absolument au-dessus de telles extravagances et
vous tes assur que Dieu ne peut pas ou ne veut pas faire tant pour
vous que fermer la bouche d'une grenouille. Souvenez-vous, en
consquence, que comme Il laisse aussi maintenant ouverte la bouche du
menteur, du blasphmateur et du tratre, vous devez fermer vos propres
oreilles  leurs voix, autant que vous le pourrez.

De son nom vient saint Wolf--ou Guelf.--Voyez de nouveau les noms
chrtiens de Miss Yonge. Notre tour de pierre de Wolf, Ulverstone, et
l'glise d'Ulpha ignorent, je crois, leurs parents picards.

47. Les autres saints, dans ce porche, sont tous pareillement
provinciaux, pour ainsi dire des amis personnels des Aminois[282]; et
au-dessous d'eux les quatre-feuilles reprsentent l'ordre charmant de
l'anne qu'ils protgent et sanctifient, avec les signes du zodiaque au
dessus, et les travaux des mois au-dessous; diffrant peu de la manire
dont ils sont toujours reprsents--except pour mai: voyez la page
suivante. La libra aussi est assez rare dans la femme qui tient les
balances; le lion particulirement de bonne humeur, et la moisson, un
des plus beaux morceaux dans toute la srie de sculptures; plusieurs des
autres particulirement fines et fouilles[283].

[Note 282: A Reims un portail est galement consacr aux saints de
la province;  Bourges, sur cinq portails, deux sont consacrs  des
saints du pays. A Chartres, figurent galement tous les saints du
diocse; au Mans,  Tours,  Soissons,  Lyon, des vitraux retracent
leur vie. Chacune de nos cathdrales prsente ainsi l'histoire
religieuse d'une province. Partout les saints du diocse, tiennent aprs
les aptres la premire place (Male, 390 et suivantes).--(Note du
Traducteur.)]

[Note 283: L'tude des travaux des mois dans nos diffrentes
cathdrales est une des plus belles parties du livre de M. Male. Ce
sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers sculpts, les
Travaux et les Jours. Aprs avoir montr leur origine byzantine et
romane il dit d'eux: Dans ces petits tableaux, dans ces belles
gorgiques de la France, l'homme fait des gestes ternels. Puis il
montre malgr cela le ct tout raliste et local de ces oeuvres: Au
pied des murs de la petite ville du moyen ge commence la vraie
campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux clochers de
Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et la
cathdrale de Reims domine les vignes champenoises. A Paris, de l'abside
de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les sculpteurs en
imaginant leurs scnes de la vie rustique purent s'inspirer de la
ralit voisine, et plus loin: Tout cela est simple, grave, tout prs
de l'humanit. Il n'y a rien l des Grces un peu fades des fresques
antiques: nul amour vendangeur, nul gnie ail qui moissonne. Ce ne sont
pas les charmantes desses florentines de Botticelli qui dansent  la
fte de la Primavera. C'est l'homme, tout seul, luttant avec la nature;
et si pleine de vie, qu'elle a gard, aprs cinq sicles, toute sa
puissance d'mouvoir. On comprend aprs avoir lu cela que M. Sailles
parlant du livre de M. Male ait pu dire qu'il ne connaissait pas un plus
bel ouvrage de critique d'art.--(Note du Traducteur.)]

41. _Dcembre._--Tuant et chaudant le cochon[284]. Au-dessus, le
Capricorne avec une queue qui s'effile brusquement; je ne puis
dchiffrer les accessoires.

[Note 284: Ce sont les prparatifs de Nol.--(Note du Traducteur.)]

42. _Janvier._--A deux ttes[285], d'une excution triste. Le Verseau
plus faible que la plupart des bas-reliefs de cette srie.

[Note 285: Souvenir paen de Janus perptu  Amiens,  Notre-Dame
de Paris,  Chartres, dans beaucoup de psautiers. Un des visages regarde
l'anne qui s'en va, l'autre celle qui vient. A Saint-Denis dans un
vitrail de Chartres, Janus ferme une porte derrire laquelle disparat
un vieillard, et en ouvre une autre  un jeune homme (Male, p.
95).--(Note du Traducteur.)]

43. _Fvrier._--Trs beau, chauffant ses pieds et mettant des charbons
sur le feu. Le poisson au-dessus, travaill, mais inintressant.

44. _Mars._--Au travail dans les sillons de vigne[286].

Le Blier soign mais assez lourd.

[Note 286: Il n'y a plus de vignobles  Amiens, mais il y en avait
encore au moyen ge. A Notre-Dame de Paris, le paysan va  sa vigne, 
Chartres,  Saumur, il la taille,  Amiens il la bche. Comme le vent
est froid,  Chartres (porche nord), le paysan garde le capuchon et le
manteau (_ibid._, p. 97).--(Note du Traducteur.)]

45. _Avril._--Donnant  manger  son faucon; trs joli.

Au-dessus, le Taureau avec de charmantes feuilles pour la pture.

46. _Mai._--Trs singulier, un homme d'ge moyen est assis sous les
arbres  couter les oiseaux chanter et les Gmeaux au dessus, un fianc
et une fiance.

Ce quatre-feuilles rejoint ceux de l'angle intrieur  Sophonie.

52. _Juin._--En face rejoignant ceux de l'angle intrieur o est Agge.
Fauchant. Remarquez les charmantes fleurs sculptes tout en travers de
l'herbe. Au-dessus, le Cancer avec ses cailles superbement modeles.

51. _Juillet._--La moisson. Trs beau. Le Lion souriant complte la
dmonstration que toutes les saisons et tous les signes sont regards
comme une gale bndiction et providentiellement bienfaisants.

50. _Aot._--Battant le bl[287]. La Vierge au-dessus, tenant une fleur,
sa draperie trs moderne, et confuse pour un travail du XIIIe sicle.

49. _Septembre._--Je ne suis pas sr de son action soit qu'il monde ou
que d'une manire quelconque il cueille le fruit de l'arbre plein de
feuilles[288]. La Balance au dessus; charmant.

48. _Octobre._--Foulant la vendange[289]. Le Scorpion une figure trs
traditionnelle et douce avec une queue fourchue, il est vrai, mais sans
aiguillon.

[Note 287: En aot la moisson continue au portail nord de Chartres,
 Paris,  Reims. Mais  Senlis,  Semur,  Amiens, on commence dj 
battre (_ibid._, p. 99).--(Note du Traducteur.)]

[Note 288: Dans d'autres cathdrales on commence dj la vendange.
La France du moyen ge parat avoir t plus chaude que la ntre
(_ibid._, p. 100).--(Note du Traducteur.)]

[Note 289: A Semur,  Reims, pays de vignes, c'est la fin des
travaux du vigneron. A Paris,  Chartres, c'est le temps des semailles.
Le paysan a dj repris le manteau d'hiver (_ibid._, p. 100).--(Note du
Traducteur.)]

47. _Novembre._--Semant, avec le Sagittaire;  moiti cach quand cette
photographie fut prise grce au bel arrangement qui rgne maintenant
sans interruption, que ce soit pour un travail ou pour un autre, dans
les cathdrales franaises; ils ne peuvent jamais les laisser
tranquilles dix minutes.

48. Et maintenant, pour finir, si vous vous souciez de le voir, noms
entrerons dans le porche de la Madone--seulement, si vous venez, bonne
protestante ma lectrice, venez civilement; et veuillez vous souvenir--si
vous avez dans l'histoire connue, matire  souvenirs--si vous ne pouvez
pas vous souvenir, recevez du moins l'assurance solennelle:--que le
culte de la Madone, ni le culte d'aucune Dame, morte ou vivante, n'a
jamais nui  une crature humaine--mais que la culte de l'argent, le
culte de la perruque, du chapeau tricorne et  plumes, le culte, des
plats, le culte du pichet et le culte de la pipe, ont fait, et font
beaucoup de mal et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu
du Ciel de la Terre et des toiles, que toutes les plus absurdes et les
plus charmantes erreurs, commises par les gnrations de Ses simples
enfants, sur ce que la Vierge-mre pourrait, ou voudrait, ou ferait, ou
prouverait pour eux.

49. Et ensuite, veuillez observer ce simple fait historique sur les
trois sortes de Madones.

Il y a d'abord la Madone douloureuse--le type byzantin, et de Cimabue.
Il est le plus noble de tous, et le plus ancien qui ait eu une
influence, populaire reconnaissable[290].

[Note 290: Voyez la description de la Madone de Murano dans le
second volume de _Stones of Venice_.--(Note de l'auteur.)]

2 La Madone Reine qui est essentiellement la Madone franque et
normande, couronne, calme, pleine de puissance et de douceur. C'est
celle qui est reprsente dans le porche.

3 La Madone Nourrice qui est la Raphalesque[291] et gnralement plus
rcente et de dcadence, on en voit ici un bon modle franais dans le
porche du sud, comme nous l'avons dj remarqu.

[Note 291: Sur la manire dont Raphal pense  la Madone et sur
_la Vierge couronne_ de Prugin tombant au rang d'une simple mre
italienne, _la Vierge  la chaise_ de Raphal. Voir Ruskin, _Modern
Painters_, III, IV, 4, cits par M. Brunhes.--(Note du Traducteur.)]

Vous trouverez dans M. Viollet-le-Duc (l'article _Vierge_ dans son
_Dictionnaire_, mrite tout entier l'tude la plus attentive) une
admirable comparaison entre cette statue de la Madone Reine du porche
sud et la Madone Nourrice du transept. Je pourrai peut-tre obtenir une
photographie de ces deux dessins, mis en regard, mais si je le puis, le
lecteur voudra bien observer qu'il a un peu flatt la Reine et un peu
vulgaris la Nourrice, ce qui n'est pas juste. La statue de ce porche,
dans le style du XIIIe sicle, est trs belle, mais, il n'y a pas de
raison pour lui donner autrement d'importance, les types byzantins plus
anciens avaient beaucoup plus de grandeur.

L'histoire de la Madone, en ses vnements principaux, est raconte dans
les sries des statues qui sont autour du porche et dans les
quatre-feuilles placs au-dessous d'elles. Plusieurs d'entre eux se
rapportent toutefois  une lgende relative aux Mages que je n'ai pas pu
pntrer et je ne suis pas sr de leur interprtation.

Les grandes statues  gauche, en lisant vers le dehors comme d'habitude,
sont:

       29. L'Ange Gabriel.
       30. La Vierge Annonciade.
       31. La Vierge Visitante.
       32. Sainte Elisabeth.
       33. La Prsentation de la Vierge.
       34. Saint Simon.
       A droite, en lisant vers le dehors:
       35, 36, 37. Les trois Rois.
       38. Hrode.
       39. Salomon.
       40. La Reine de Saba.

51. Je ne suis pas sr de bien comprendre ce que viennent faire ici ces
deux dernires statues; mais je crois que l'ide de l'auteur[292] a t
que virtuellement la reine Marie rendait visite  Hrode en lui envoyant
ou en lui faisant envoyer les Mages pour lui annoncer sa prsence 
Bethlem; et le contraste entre la rception de la reine de Saba par
Salomon, et celle d'Hrode chassant la Madone en Egypte est dcrit avec
insistance tout le long de ce ct du Porche avec les consquences
diverses pour les deux Rois et pour le monde.

[Note 292: Cf. Male, p. 209 et 210. On a rapproch non sans raison
 Chartres et  Amiens la statue de Salomon de celle de la reine de
Saba. On voulait signifier par l que, conformment  la doctrine
ecclsiastique, Salomon figurait Jsus-Christ et la Reine de Saba
l'glise qui accourt des extrmits du monde pour entendre la parole de
Dieu. La visite de la reine de Saba fut aussi considre au moyen ge,
comme une figure de l'adoration des mages. La Reine de Saba qui vient de
l'Orient symbolise les mages, le roi Salomon sur son trne symbolise la
Sagesse Eternelle assise sur les genoux de Marie (Ludolphe le Chartreux,
_Vita Christi_, XI). C'est pourquoi  la faade de Strasbourg, on voit
Salomon sur son trne gard par douze lions et au-dessus la Vierge
portant l'enfant sur ses genoux.--(Note du Traducteur.)]

Les quatre-feuilles sous les grandes statues se droulent dans l'ordre
suivant:

       29. Sous Gabriel.
       A. Daniel voyant la pierre dtache sans mains[293].
       B. Mose et le buisson ardent[294].
       30. Sous la Vierge Annonciade.
       A. Gdon et la rose sur la toison[295].
       B. Mose se retirant avec les tables de la loi.
       Aaron dominant, montre du doigt sa verge bourgeonnante[296].
       31. Sous la Vierge visitante.
       A. Le message  Zacherie: Ne crains pas, car ta
       prire est entendue[297].

[Note 293: Allusion au chapitre II de Daniel. Le prophte raconte 
Hebricatsar ses propres songes qu'il va interprter et dit dans le rcit
du songe: Tu la contemplais (cette statue) lorsqu'une pierre fut
dtache de la montagne, sans mains, qui frappe la statue dans ses pieds
de fer et de terre et les brise. Alors le fer, la terre, l'airain et
l'or furent briss, etc. (Daniel, II, 34).--(Note du Traducteur.)]

[Note 294: Exode, III, 3, 4.--(Note du Traducteur.)]

[Note 295 Les Juges, VI, 37, 38.--(Note du Traducteur.)]

[Note 296: Voici, la verge d'Aaron avait fleuri pour la maison de
Lvi et elle avait jet des fleurs, produit des boutons et mri des
amandes (Nombres, XVII, 8).--(Note du Traducteur.)

Ces quatre sujets si loigns en apparence de l'Histoire de la Vierge,
se retrouvent au porche occidental de Laon et dans un vitrail de la
collgiale de Saint-Quentin, tous deux consacrs  la Vierge comme le
portail d'Amiens. Le lien entre ses sujets et la vie de la Vierge se
trouve, selon M. Male, dans Honorius d'Autun (sermon pour le jour de
l'Annonciation). Selon Honorius d'Autun, la Vierge a t prdite, et sa
vie symboliquement figure dans ces pisodes de l'Ancien Testament. Le
buisson que la flamme ne peut consumer, c'est la Vierge portant en elle
le Saint Esprit, sans brler du feu de la concupiscence. Le buisson o
descend la rose, est la Vierge qui devient fconde, et l'aire qui reste
sche autour est la virginit demeure intacte. Le pierre dtache de la
montagne sans le secours d'un bras c'est Jsus-Christ naissant d'une
Vierge qu'aucune main n'a touch. Ainsi s'exprime Honorius d'Autun dans
le _Speculum Ecclesi_. M. Male pense que les artistes de Laon, de
Saint-Quentin et d'Amiens avaient lu ce texte et s'en sont
inspir.--(Note du Traducteur.)]

[Note 297: Saint Luc, I, 13.--(Note du Traducteur.)]

       B. Le songe de Joseph: Ne crains pas de prendre Marie pour femme
          [298].
       32. Sous sainte Elisabeth:
       A. Le silence de Zacharie: Ils s'aperurent qu'il avait eu une
           vision dans le temple[299].
       B. Il n'y a pas un de tes parents qui soit appel de ce nom[300]
           Il crivit en disant: son nom est Jean[301].
       33. Sous la prsentation de la Vierge.
       A. Fuite en gypte.
       B. Le Christ avec les Docteurs.
       34. Sous saint Simon.
       A. Chute des Idoles en gypte[302].
       B. Le retour  Nazareth.
       Ces deux derniers quatre-feuilles rejoignent ceux si beaux d'Amos
           (C. et D.).
       Puis sur le ct oppos, sous la reine de Saba et rejoignant les A
           et B d'Abdias.
       40. A. Salomon traite la reine de Saba. La coupe de Grce.
       B. Salomon enseigne la reine de Saba: Dieu est au-dessus.
       39. Sous Salomon:
       A. Salomon sur son trne de Juge.
       B. Salomon priant devant la porte de son temple.

[Note 298: Saint Matthieu, I, 20.--(Note du Traducteur.)]

[Note 299: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)]

[Note 300: Saint Luc, I, 61.--(Note du Traducteur.)]

[Note 301: Saint Luc, I, 63.--(Note du Traducteur.)]

[Note 302: Mise en scne d'une lgende rapporte par tous les
auteurs du moyen ge. Jsus en arrivant dans la ville de Solime fit
choir toutes les idoles pour que s'accomplt la parole d'Isae. Voici
que le Seigneur vient sur une nue et tous les ouvrages de la main des
Egyptiens trembleront  son aspect (Voir Male, p. 283, 284).--(Note du
Traducteur.)]

       38. Sous Hrode[303]:
       A. Massacre des Innocents.
       B. Hrode ordonne que le vaisseau des Rois soit brl[304].
       37. Sous le troisime Roi:
       A. Hrode faisant rechercher les Rois.
       B. Incendie du vaisseau.
       36. Sous le second Roi:
       A. Adoration  Bethlem? Pas certain.

[Note 303: A la faade d'Amiens, on voit sous les pieds de la
statue d'Hrode, devant qui les rois mages comparaissent, un personnage
nu que deux serviteurs plongent dans une cuve. C'est le vieil Hrode qui
essaie de retarder sa mort en prenant des bains d'huile: Et Hrode
avait dj soixante-quinze ans et il tomba dans une trs grande maladie;
fivre violente, pourriture et enflure des pieds, tourments continuels,
grosse toux et des vers qui le mangeaient avec grande puanteur et il
tait fort tourment; et alors, d'aprs l'avis des mdecins, il fut mis
dans une huile d'o on le tira  moiti mort (_Lgende dore_). Hrode
vcut assez longtemps pour apprendre que son fils Antipater n'avait pas
cach sa joie en entendant le rcit de l'agonie de son pre. La colre
divine clate dans cette mort d'Hrode... L'imagier d'Amiens a donc eu
une ide ingnieuse en mettant sous les pieds d'Hrode triomphant le
vieil Hrode vaincu; il annonait l'avenir et la vengeance prochaine de
Dieu (Male, p. 283).

J'ai adopt la traduction adoucie de M. Male, n'osant pas reproduire la
crudit de l'original. Le lecteur peut se reporter  la belle traduction
de la _Lgende dore_ par M. Todor de Wyzewa, mais M. de Wyzewa ne
donne pas le passage sur l'incendie du vaisseau des rois.--(Note du
Traducteur.)]

[Note 304: Comme Hrode ordonnait la mort des Innocents, il...
apprit en passent  Tarse que les trois rois s'taient embarqus sur un
navire du port, et dans sa colre il fit mettre le feu  tous les
navires, selon ce que David avait dit: il brlera les nefs de Tarse en
son courroux (Jacques de Voragine, _Lgende dore_, au jour des saints
Innocents, 28 dcembre).--(Note du Traducteur.)

On voit les mages revenant en bateau, dit M. Male, sur un des panneaux
de la rose de Soissons et sur le vitrail consacr  l'enfance de
Jsus-Christ qui orne la chapelle absidale de la cathdrale de
Tours.--(Note du Traducteur.)]

       B. Le voyage des Rois.
       33. Sous le premier Roi:
       A. L'Etoile  l'Orient.
       B. Etant avertis dans un songe qu'ils ne devaient pas retourner
          vers Hrode[305].

[Note 305: Saint Matthieu, II, 12.--(Note du Traducteur.)]

Je ne doute pas de trouver un jour l'enchanement vritable de ces
sujets, mais cela importe peu, ce groupe de quatre-feuilles tant de
moindre intrt que le reste, et celui du massacre des Innocents
curieusement illustratif de l'incapacit du sculpteur  exprimer toute
action ou passion violentes.

Mais je ne veux pas essayer d'entrer ici dans les questions relatives 
l'art de ces bas-reliefs. Ils n'ont jamais eu d'autre objet que d'tre
des symboles, ou des guides pour la pense. Et, si le lecteur veut se
laisser doucement conduire par eux, il peut crer lui-mme dans son coeur
de plus beaux tableaux; et en tout cas, il peut reconnatre comme leur
message  tous, les vrits gnrales qui suivent:

52. D'abord, que dans tout le Sermon sur cette Montagne d'Amiens, le
Christ n'apparat jamais comme le Crucifi, comme le Christ mort ni n'en
veille un instant la pense; mais comme le Verbe Incarn, comme l'Ami
prsent--comme le Prince de la Paix sur la terre[306]--et comme le roi
ternel dans le Ciel. Ce que Sa vie _est_, ce que Ses commandements
_sont_, et ce que Son jugement sera sont les choses ici enseignes; non
ce qu'Il fit un jour, ce qu'il souffrit un jour, mais ce qu'Il fait 
prsent, ce qu'Il nous ordonne de faire. Ceci est la pure, joyeuse,
belle leon du Christianisme; et les causes de dcadence de cette foi et
toutes les corruptions de ses pratiques striles peuvent se rsumer
brivement ainsi: l'habitude d'avoir sous nos yeux la mort du Christ, au
lieu de sa vie, la mditation de ses souffrances passes substitue 
celles de notre devoir prsent[307].

[Note 306: Isae, IX, 5.--(Note du Traducteur.)]

[Note 307: Cf. _Lectures on Art_: L'influence de cet art raliste
sur l'esprit religieux de l'Europe a eu des formes plus diverses
qu'aucune autre influence artistique, car dans ses plus hautes branches,
il touche les esprits les plus sincrement religieux, tandis que, dans
ses branches infrieures, il s'adresse, non seulement au besoin le plus
vulgaire d'excitation religieuse, mais  la simple soif de sensations
d'horreur qui caractrise les classes sans ducation de pays
partiellement civiliss; non pas seulement mme  la soif de l'horreur,
mais  un trange amour de la mort qui s'est manifest quelquefois dans
des pays catholiques en s'efforant que, dans les chapelles du Spulcre,
les images puissent tre prises,  la lettre, pour de vritables
cadavres.

Le mme instinct morbide a souvent gagn l'esprit des artistes les plus
puissants, et les plus imaginatifs, lui communiquant une tristesse
fivreuse qui dnature leurs plus belles oeuvres; et finalement, c'est l
le pire de tous ses effets, c'est par lui que la sensibilit des femmes
chrtiennes a t universellement employe  se lamenter sur les
souffrances du Christ au lieu d'empcher celles de son peuple.

Quand l'un de vous voyagera, qu'il tudie la signification des
sculptures et des peintures qui, dans chaque chapelle et dans chaque
cathdrale, et dans chaque sentier de la montagne, rappellent les heures
et figurent les agonies de la Passion du Christ, et essaye d'arriver 
une apprciation des efforts qui ont t faits par les quatre arts:
loquence, musique, peinture, sculpture, depuis le XIIe sicle, pour
arracher aux coeurs des femmes les dernires gouttes de piti que pouvait
encore exciter cette agonie purement physique car ces oeuvres insistent
presque toujours sur les blessures ou sur l'puisement physique, et
dgradent bien plus qu'elles ne l'animent, la conception de la douleur.

Puis essayez de vous reprsenter la somme de temps et d'anxieuse et
frmissante motion, qui a t gaspille par les tendres et dlicates
femmes de la chrtient pendant ces derniers six cents ans. (Ceci
rejoint encore de plus prs le passage du chapitre II de la Bible
d'Amiens sur les femmes martyres  propos de sainte Genevive.) Comme
elles se peignaient ainsi  elles-mmes sous l'influence d'une semblable
imagerie, ces souffrances corporelles passes depuis longtemps, qui,
puisqu'on les conoit comme ayant t supportes par un tre divin, ne
peuvent pas, pour cette raison, avoir t plus difficiles  endurer que
les agonies d'un tre humain quelconque sous la torture; et alors
essayez d'apprcier  quel rsultat on serait arriv pour la justice et
la flicit de l'humanit si on avait enseign  ces mmes femmes le
sens profond des dernires paroles qui leur furent dites par leur
Matre: Filles de Jrusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur
vous-mmes et sur vos enfants, si on leur avait enseign  appliquer
leur piti  mesurer les tortures des champs de bataille, les tourments
de la mort lente chez les enfants succombant  la faim, bien plus, dans
notre propre vie de paix,  l'agonie de cratures qui ne sont ni
nourries, ni enseignes, ni secourues, qui s'veillent au bord du
tombeau pour apprendre comment elles auraient d vivre, et la souffrance
encore plus terrible de ceux dont toute l'existence, et non sa fin, est
la mort; ceux auxquels le berceau fut une maldiction, et pour lesquels
les mots qu'ils ne peuvent entendre la cendre  la cendre sont tout ce
qu'ils ont jamais reu de bndiction. Ceux-l, vous qui pour ainsi dire
avez pleur  ses pieds ou vous tes tenus prs de sa croix, ceux-l
vous les avez toujours avec vous! et non pas Lui.

Vous avez toujours avec vous les malheureux dans la mort. Oui, et vous
avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-l aussi ont besoin
d'tre aids, quoique vous paraissiez croire qu'ils n'ont qu' aider les
autres: ceux-l aussi rclament qu'on pense  eux et qu'on se souvienne
d'eux. Et vous trouverez, si vous lisez l'histoire dans cet esprit,
qu'une des raisons matresses de la misre continuelle de l'humanit,
est qu'elle est toujours partage entre le culte des anges ou des saints
qui sont hors de sa vue, et n'ont pas besoin d'appui, et des hommes
orgueilleux et mchants qui sont trop  porte de sa vue et ne devraient
pas avoir son appui.

Et considrez combien les arts ont ainsi servi le culte de la foule. Des
saints et des anges vous avez des peintures innombrables, des chtifs
courtisans ou des rois hautains et cruels, d'innombrables aussi; quel
petit nombre vous en avez (mais ceux-l remarquez presque toujours par
des grands peintres) des hommes les meilleurs et de leurs actions. Mais
rflchissez vous-mme  ce qu'et pu tre pour nous l'histoire; bien
plus, quelle histoire diffrente et pu advenir par toute l'Europe si
les peuples avaient eu pour but de discerner, et leur art d'honorer les
grandes actions des hommes les plus dignes. Et si, au lieu de vivre
comme ils l'ont toujours fait jusqu'ici dans un nuage infernal de
discorde et de vengeance, clairs par des rves fantastiques de
saintets nuageuses, ils avaient cherch  rcompenser et  punir selon
la justice, mais surtout  rcompenser et au moins  porter tmoignage
des actions humaines mritant le courroux de Dieu ou sa bndiction
plutt que de dcouvrir les secrets du jugement et les batitudes de
l'ternit.

C'est aprs cette phrase que vient le morceau sur l'idoltrie que j'ai
cit dans le Post-Scriptum de ma Prface et qui termine ce long
dveloppement par ces mots:

Nous servons quelque chre et triste image que nous nous sommes cre,
pendant que nous dsobissons  l'appel prsent du Matre qui n'est pas
mort, qui ne dfaille pas en ce moment sous sa croix, mais nous ordonne
da lever la ntre (ce qui correspond exactement aux paroles de la
_Bible d'Amiens_) substituer l'ide de ses souffrances passes  celle
de notre devoir prsent. (_Lectures on Art_, II,  56, 57, 58 et
59).--(Note du Traducteur.)]

Puis en second lieu, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
prophtes affligs, les aptres perscuts, les disciples martyrs,
portent la leur. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
votre Crateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
rappeler ce que des hommes mortels nos semblables, ont fait aussi. Vous
pouvez  votre gr nier le Christ ou le renier, mais le martyre, vous
pouvez seulement l'oublier; le nier, vous ne le pouvez. Chaque pierre de
cet difice a t cimente de son sang et il n'y a pas de sillon de ses
piliers qui n'ait t labour par sa souffrance.

Gardant donc ces choses dans votre coeur, retournez-vous maintenant vers
la statue centrale du Christ, coutez son message et comprenez-le. Il
tient le Livre de la Loi ternelle dans Sa main gauche; avec la droite
Il bnit, mais bnit sous condition: Fais ceci et tu vivras[308], ou
plutt dans un sens plus strict et plus rigoureux: _Sois_ ceci, et tu
vivras, montrer de la piti n'est rien, tre pur en action n'est rien,
tu dois tre pur aussi dans ton coeur.

[Note 308: Jsus lui dit: Qu'est-ce qui est crit dans la loi et
qu'y lis-tu?--Il rpondit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
coeur, de toute ton me, de toute ta force et de toute ta pense et ton
prochain comme toi-mme. Et Jsus lui dit: Tu as bien rpondu; _fais
cela et tu vivras_ (Saint Luc, X, 26, 27, 28).--(Note du Traducteur)]

Et avec cette parole de la loi inabolie. Ceci, si tu ne le fais pas,
ceci, si tu ne l'es pas, tu mourras.

55. Mourir--quelque ide que vous vous fassiez de la mort--totalement et
irrvocablement. Il n'est pas parl dans la thologie du XIIIe sicle du
pardon (dans notre sens moderne) des pchs, et il n'est pas parl non
plus du Purgatoire. Au-dessus de cette image du Christ avec nous, du
Christ notre Ami, est place l'image du Christ au-dessus de nous, du
Christ notre Juge. Pour cette prsente vie--voici Sa prsence
secourable. Aprs cette vie--voici Sa venue pour prendre connaissance de
nos actes et des intentions de nos actes; et sparer l'obissant du
dsobissant, l'aimant du mchant, sans espoir donn  ce dernier
d'aucun recours, d'aucune rconciliation. Je ne sais pas quels
commentaires adoucissants furent ajouts ensuite et tracs en minuscules
effrayes par la main des Pres, ou chuchots en murmures hsitants par
les prlats de l'glise moderne. Mais je sais que le langage de chaque
pierre sculpte, de chaque brillant vitrail, de ces choses qui taient
journellement vues et universellement comprises par le peuple, tait
absolument et uniquement l'enseignement de Mose au Sina aussi bien que
de saint Jean  Patmos, du commencement comme  la fin de la Rvlation
du Seigneur  Isral.

Il en fut ainsi, simplement--svrement--et sans interruption pendant
les trois grands sicles du christianisme dans sa force (XIe, XIIe,
XIIIe sicles), et dans toute l'tendue de son empire, d'Iona  Cyrne
et de Calpe  Jrusalem. A quelle poque la doctrine du Purgatoire
a-t-elle t ouvertement accepte par les docteurs catholiques, je ne
sais, ni ne me soucie de le savoir. Elle a t formule pour la premire
fois par Dante; mais n'a jamais t accepte un instant par les matres
de l'art sacr de son temps ou par ceux d'aucune grande cole,  quelque
poque que ce soit[309].

[Note 309: L'origine la plus authentique de la thorie du Purgatoire
dans l'enseignement donn par l'art, se trouve dans les interprtations
postrieures au XIIIe sicle, du verset: par lequel aussi Il alla et
prcha parmi les mes en prison, se transformant graduellement en
l'ide de la dlivrance, pour les saints dans l'attente, de la puissance
du tombeau.

En littrature et en tradition, l'ide est  l'origine, je crois,
Platonicienne, certainement pas Homrique, Egyptienne c'est possible,
mais je n'ai encore rien lu des rcentes dcouvertes faites en Egypte.
N'aimant cependant pas laisser le sujet dans le dnuement absolu de mes
propres ressources, j'ai fait appel  mon investigateur gnral M.
Anderson (James R.) qui m'crit ce qui suit:

Il ne peut pas tre question de la doctrine ni de son acceptation
universelle, des sicles avant le Dante, il en est fait mention
cependant d'une faon assez curieuse dans le _Summa theologi_, comme
nous l'avons dans une version plus rcente; mais je trouve par des
rfrences que saint Thomas l'enseigne ailleurs. Albertus Magnus la
dveloppe en grand, Si vous vous reportez  la Lgende Dore, au Jour de
toutes les Ames, vous y verrez comment l'ide est prise, comme lieu
commun dans un ouvrage destin au peuple au XIIIe sicle. Saint Grgoire
(le Pape) la soutient (Dial, IV, 38), dans deux citations scripturaires:
(1), le pch qui n'est pardonn ni in hoc seculo ni dans celui qui est
 venir, (2) le feu qui prouvera chaque oeuvre de l'homme. Je pense que
la philosophie Platonicienne et les mystres grecs doivent avoir eu fort
 faire pour faire passer l'ide au dbut; mais chez eux--comme chez
Virgile--elle faisait partie de la vision orientale de la circulation
d'un fleuve de vie, dont quelques gouttes seulement taient jetes par
intervalle dans un Elyse permanent et dfini ou dans un enfer permanent
et dfini. Cela s'accorde mieux avec cette thorie que ne le fait le
systme chrtien qui attache finalement dans tous les cas, une
importance infinie aux rsultats de la vie in hoc seculo.

Connaissez-vous une reprsentation du Ciel ou de l'Enfer qui ne soit
pas lie au Jugement dernier, je ne m'en rappelle aucune, et comme le
Purgatoire est  ce moment-l pass, cela expliquerait l'absence de
tableaux le reprsentant.

En outre le Purgatoire prcde la Rsurrection--il y a dbat continuel
entre les thologiens pour savoir quelle sorte de feu il peut y avoir au
Purgatoire, qui puisse affecter l'me sans toucher au corps.--Peut-tre
que le Ciel et l'Enfer--comme opposs au Purgatoire, parurent propres 
tre peints parce ils ne comportent pas seulement la reprsentation
d'mes mais aussi de corps s'levant.

Dans le rcit de Bede de la vision du prophte Ayrshire, il est
question du Purgatoire en termes trs semblables  ceux de Dante dans la
description du second cercle de tourbillons de l'Enfer; et l'ange qui
finalement sauve l'Ecossais du dmon vient  travers l'Enfer, quasi
fulgor stell micantis inter tenebras que sul presso del mattino Per
gli grossi vapor Marte rosseggia. Le nom de Bede fut grand au moyen
ge. Dante le rencontre dans le Ciel, et, j'aime  l'esprer, peut avoir
t aid par la vision de mon compatriote qui vivait plus de six cents
ans avant lui.--(Note de l'Auteur.)]

56. Je ne sais pas non plus ni ne tiens  savoir-- quelle poque la
notion de la Justification par la Foi dans le sens moderne se trouva
fixe nettement dans l'esprit des sectes et des coles hrtiques du
Nord. En ralit, sa force fut scelle par ses premiers auteurs sur un
asctisme qui diffrait de la rgle monastique en ce qu'il tait apte
seulement  dtruire, jamais  construire, qui s'efforait d'imposer 
tous la svrit qu'il jugeait bon de s'imposer  lui-mme, et luttait
ainsi pour faire du monde un monastre sans art, sans lettres et sans
piti[310].

[Note 310: Comparez avec le Monastre lettr, artiste et doux de
Saint-Jrme, o les murs sont peints  fresque, dans la citation de
_Saint Marks Rest_, que j'ai donne pages 222, 223, 224.--(Note du
Traducteur.)]

Son effort violent clata au milieu des furies d'une raction de
dissolution et d'incrdulit et reste maintenant la plus mprisable des
reprises populaires et des empltres pour chaque accroc  la loi et
dchirure de la conscience que l'intrt peut provoquer ou l'hypocrisie
dguiser.

57. A partir des querelles qui suivirent entre les deux grandes sectes
de l'glise corrompue au sujet des prires pour les morts et des
indulgences pour les vivants, de la suprmatie papale ou des liberts
populaires, aucun homme, femme ou enfant n'a plus besoin de prendre la
peine d'tudier l'histoire du Christianisme. Ce ne sont rien que les
querelles des hommes, et le rire des dmons parmi ses ruines. Sa vie,
son vangile et sa puissance sont entirement crites dans les grandes
oeuvres de ses vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les lots
des rivires de France et aux pentes gazonnes riveraines des fleuves
anglais, sur les rochers d'Orvieto et prs des sables de l'Arno.

Mais de toutes ces oeuvres, celle dont les leons parlent de la faon la
plus simple, la plus complte et la plus imposante  l'esprit actif de
l'Europe du Nord est encore celle qui s'lve sur les premires pierres
d'Amiens[311].

[Note 311: Ruskin dit ici les pierres d'Amiens comme autrefois il
avait dit les _pierres de Venise_. Il a dit aussi dans _Prterita_: Si
le jour o je frappai  sa porte le portier de la Scuola san Rocco ne
m'avait pas ouvert, j'aurais crit les _Pierres de Chamounix_ au lieu
des _Pierres de Venise_.--(Note du Traducteur.)]

Croyez ce qu'elle vous enseigne, ou ne le croyez pas, lecteur, comme
vous le voudrez: comprenez seulement combien cela a t un jour
entirement cru; et que toutes les belles choses ont t faites, et
toutes les nobles actions[312] accomplies, quand cette foi tait encore
dans sa force, avant que vnt ce que nous pouvons appeler le temps
prsent, o la question de savoir si la religion a quelque effet sur la
moralit est gravement agite par des gens qui n'ont essentiellement
aucune ide de ce que peuvent signifier l'un ou l'autre de ces mots.

[Note 312: Toutes les courageuses actions, Ruskin ne pense pas que
la guerre soit moins ncessaire aux arts que la foi. Voir dans _The
Crown of wild olive_ la troisime confrence sur _The War_.--(Note du
Traducteur.)]

Relativement auquel dbat peut-tre aurez-vous la patience de lire ce
qui suit, tandis que la flche d'Amiens s'efface dans le lointain et que
votre wagon se prcipite vers l'Ile-de-France qui exhibe aujourd'hui les
chantillons les plus admirs de l'art, de l'intelligence et de la vie
europenne.

59. Toutes les cratures humaines, dans tous les temps et tous les lieux
du monde, qui ont des affections ardentes, le sens commun, et l'empire
sur elles-mmes, ont t et sont naturellement morales. La nature
humaine dans sa plnitude est ncessairement morale--sans amour elle est
inhumaine--sans raison[313], inhumaine--sans discipline, inhumaine. Dans
la proportion exacte o les hommes sont ns capables de ces choses, o
on leur a appris  aimer,  penser,  supporter la souffrance, ils sont
nobles, vivent heureux, meurent calmes et leur souvenir est pour leur
race un honneur et un bienfait perptuels. Tous les hommes sages savent
et ont su ces choses depuis que la forme de l'homme a t spare de la
poussire; la connaissance et le commandement de ces lois n'a rien 
faire avec la religion[314]: un homme bon et sage diffre d'un homme
mchant et idiot, simplement comme un bon chien d'un chien hargneux, et
toute espce de chien d'un loup ou d'une belette. Et si vous devez
croire, ou prcher sans y croire, la foi en un monde ou une loi
spirituelle--seulement dans l'espoir que quoique vous commettiez, ou que
d'autres commettent d'insens ou d'indigne--cela pourra grce  ces
doctrines tre raccommod et repltr, et pardonn, et entirement remis
 neuf--moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous
en parlerez, mieux cela sera.

[Note 313: Je ne veux pas dire Aesthsis--mais _nous_; s'il _faut_
que vous parliez en argot grec.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 314: Tout lecteur, ayant un peu de flair mtaphysique,
trouvera une certaine parent entre l'ide exprime ici (depuis Toutes
les cratures humaines), et la thorie de l'Inspiration divine dans le
chapitre III: Il ne sera pas dou d'aptitudes plus hautes ni appel 
une fonction nouvelle. Il sera inspir... selon les capacits de sa
nature et, cette remarque La forme que prit plus tard l'esprit
monastique tint beaucoup plus... qu' un changement amen par le
christianisme dans l'idal de la vertu et du bonheur humains. Sur cette
dernire ide Ruskin a souvent insist, disant que le culte qu'un paen
offrait  Jupiter n'tait pas trs diffrent de celui qu'un chrtien
etc... D'ailleurs dans ce mme chapitre III de la _Bible d'Amiens_, le
Collge des Augures et l'institution des Vestales sont rapprochs des
ordres monastiques chrtiens. Mais bien que cette ide soit par le lien
que l'on voit, si proche des prcdentes, et comme leur allie c'est
pourtant une ide nouvelle. En ligne directe elle donne  Ruskin l'ide
de la Foi d'Horace et d'une manire gnrale tous les dveloppements
similaires. Mais surtout elle est troitement apparente  une ide bien
diffrente de celles que nous signalons au commencement de cette note,
l'ide (analyse dans la note des pages 244, 245, 246) de la permanence
d'un sentiment esthtique que le christianisme n'interrompt pas. Et
maintenant que de chanons en chanons, nous sommes arrivs  une ide
si diffrente de notre point de dpart (bien qu'elle ne soit pas
nouvelles pour nous), nous devons nous demander si ce n'est pas l'ide
de la continuit de l'art grec par exemple, des mtopes du Parthnon aux
mosaques de Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (ide qu'il n'a
probablement crue vraie que parce qu'il l'avait trouve belle) qui aura
ramen Ruskin tendant cette vue d'abord esthtique  la religion et 
l'histoire,  concevoir pareillement le collge des Augures comme
assimilable  l'Institution bndictine, la dvotion  Hercule comme
quivalente  la dvotion  saint Jrme, etc., etc.

Mais du moment que la religion chrtienne diffrait peu de la religion
grecque (ide: plutt qu' un changement amen ide par le
christianisme dans l'ide de la vertu et du bonheur humains). Ruskin
n'avait pas besoin, au point de vue logique, de sparer si fortement la
religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle ide, si mme
c'est la premire qui a conduit Ruskin  elle, quelque chose de plus. Et
c'est une de ces vues assez particulires  Ruskin, qui ne sont pas
proprement philosophiques et qui ne se rattachent  aucun systme, qui,
aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paratre fausses, mais
qui frappent aussitt toute personne capable  la couleur particulire
d'une ide de deviner, comme ferait un pcheur pour les eaux, sa
profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les ides de Ruskin, qui
peuvent paratre les plus surannes aux esprits banals, incapables d'en
comprendre le vrai sens et d'en prouver la vrit, celle qui tient la
libert pour funeste  l'artiste, et l'obissance et le respect pour
essentiels, celle qui fait de la mmoire l'organe intellectuelle plus
utile  l'artiste, etc., etc.

Si on voulait essayer de retrouver l'enchanement souterrain, la racine
commune d'ides si loignes les unes des autres, dans l'oeuvre de
Ruskin, et peut-tre aussi peu lies dans son esprit, je n'ai pas besoin
de dire que l'ide note, au bas des pages 212, 213 et 214  propos de
je suis le seul auteur  penser avec Hrodote est une simple modalit
de Horace est pieux comme Milton, ide qui n'est elle-mme qu'un
pendant des ides esthtiques analyses dans la note des pages 244, 245,
246. Cette coupole est uniquement un vase grec, cette Salom une
canphore, ce chrubin une Harpie, etc.--(Note du Traducteur.)]

60. Mais si, aimant les cratures qui sont comme vous-mme, vous sentez
que vous aimeriez encore plus chrement des cratures meilleures que
vous-mme, si elles vous taient rvles; si, vous efforant de tout
votre pouvoir d'amliorer ce qui est mal, prs de vous et autour de
vous, vous aimiez  penser au jour o le Juge de toute la terre rendra
tout juste[315] et o les petites collines se rjouiront de tous
cts[316]; si, vous sparant des compagnons qui vous ont donn toute la
meilleure joie que vous ayez eue sur terre, vous gardiez le dsir de
rencontrer de nouveau leurs regards et de presser leurs mains, l o les
regards ne seront plus obscurcis, ni les mains dfaillantes; si, vous
prparant vous-mme  tre couchs sous l'herbe dans le silence et la
solitude sans plus voir la beaut, sans plus sentir la joie, vous
vouliez vous soucier de la promesse qui vous a t faite d'un temps dans
lequel vous verriez de nouveau la lumire de Dieu et connatriez les
choses que vous aspirez  connatre, et marcheriez dans la paix de
l'ternel Amour--_alors_ l'Espoir de ces choses pour vous est la
religion; leur Substance dans votre vie est la Foi. Et dans leur vertu
il nous est promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les
royaumes de Notre Seigneur et de Son Christ[317].

[Note 315: Gense, XVIII, 23.--(Note du Traducteur.)]

[Note 316: Psaume, LXV, 13.--(Note du Traducteur.)]

[Note 317: Saint Jean, _Rvlation_, XI, 15.--(Note du Traducteur.)]


       FIN




[Illustration: Plan du Porche Ouest de la Cathdrale d'Amiens]

     CHRIST EMMANUEL
   Lion        Dragon
         Vigne
 Basilic           Aspic

St. FIRMIN                                         DAVID
                                                   Lys
47 S^t. Geoffroy         41 S^t. Firmin Le Conf.   7 PAUL              Foi
48 Un Ange               42 S^t. Domice            8 JACQUES L'VQUE  Esprance
49 S^t. Fuscien Mart^r   43 S^t. Honor            9 PHILIPPE          Charit
50 S^t. Victoric Mart^r  44 S^t. Salve            10 BARTHy.           Chastet
51 Un Ange               45 S^t. Quentin          11 THOMAS            Sagesse
52 S^{te}. Ulpha         46 S^t. Gentian          12 JUDE              Humilit
                                                  15 EZEKIEL
                                                  16 DANIEL

26 Agge                                          23 Nahum
27 Zacharie                                       24 Habakkuk
28 Malachie                                       25 Sophonie


                                  LA MADONE

 Rose

 1 Courage      PIERRE           35 Roi mage      29 Gabriel
 2 Patience     ANDR            36 Roi mage      30 Vierge Annunciade
 3 Gentillesse  JACQUES          37 Roi mage      31 Vierge Visitante
 4 Amour        JEAN             38 Hrode        32 Elisabeth
 5 Obissance   MATTs            39 Salomon       33 Vierge  la Prsentation
 6 Persvrance SIMON            40 Reine de Saba 34 Simon
13              ISAIE
14              JRMIE
20 Abdias                        17 Ose
21 Jonas                         18 Joel
22 Miche                        19 Amos


AMIENS
Plan du Porche Ouest




APPENDICE I

LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX VNEMENTS DONT IL EST FAIT MENTION
DANS LA BIBLE D'AMIENS.




Anno Domini.                                             Chap.   Pages.

   250. Origine des Francs                                II,     17
   301. Saint Firmin vient  Amiens                        I,      6
   332. Saint Martin                                       I,     22
   345. Naissance de saint Jrme                        III,    123
   350. Premire glise d'Amiens leve sur le tombeau
        de saint Firmin                                   IV,    157
   358. Les Francs vaincus par Julien prs de Strasbourg  II,     35
   405. Bible de saint Jrme                             II,     81
   420. Mort de saint Jrme                             III,     40
   421. Naissance de sainte Genevive--Fondation de
        Venise                                            II,      3
   445. Les Francs passent le Rhin et prennent Amiens      I,     10
   447. Mrove roi  Amiens                               I,     12
   451. Bataille de Chlons.--Attila battu par Atius      I,     10
   457. Mort de Mrove.--Childric roi  Amiens           I,     12
   466. Naissance de Clovis                                II,    83
   476. Fin de l'Empire romain en Italie, sous Odoacre      I,    12
   481. Fin de l'empire romain en France                   II,    83
   481. Clovis couronn  Amiens                            I,    12
                                                           II,     2
        Naissance de saint Benot                          II,    83
   485. Bataille de Soissons.--Clovis vainqueur de
        Syagrius                                           II,    83
   486. Syagrius meurt  la cour d'Alaric                  II,    83
   489. Bataille de Vrone.--Thodoric vainqueur d'Odoacre II,    88
   493. Clovis pouse Clotilde                             II,    84
   496. Bataille de Tolbiac.--Clovis met les Alamans en
        droute                                            II,    86
        Clovis couronn  Reims par saint Rmi              I,    13
        Clovis baptis par saint Rmi                       I,    20
   508. Bataille de Poitiers.--Clovis vainqueur des
        Wisigoths commands par Alaric.--Mort d'Alaric      I,    13




APPENDICE II

PLAN GNRAL DE NOS PRES NOUS ONT DIT[318]


[Note 318: Cet appendice porte le numro III dans la _Bible
d'Amiens_, le second contenant la liste des photographies prises d'aprs
la cathdrale d'Amiens, par M. Kaltenbacher.--(Note du Traducteur.)]

La premire partie de _Nos pres nous ont dit_, actuellement soumise au
public, suffit pour montrer le plan et les tendances de l'ouvrage;
contrairement  mes habitudes, je recours pour l'diter  la
souscription, parce que la mesure dans laquelle je pourrai rendre sa
lecture plus profitable en l'illustrant de gravures, dpendra beaucoup
de l'valuation qu'on pourra faire du nombre de ceux qui en supporteront
les frais.

Je ne dcouvre dans l'tat actuel de ma sant aucune raison qui me fasse
redouter un affaiblissement de mes facults gnrales, soit comme
conception, soit comme travail, autre que le refroidissement naturel et
forc de l'enthousiasme chez un vieillard; toutefois, il en survit assez
en moi pour garantir mes lecteurs contre l'abandon d'un projet que je
nourris depuis dj vingt ans.

L'ouvrage, si je vis assez pour l'achever, comprendra dix parties,
chacune limite  une partie locale de l'Histoire chrtienne, et toutes
se groupant  la fin pour mettre ensemble en lumire l'influence de
l'Eglise au XIIIe sicle.[319]

[Note 319: Reproduit d'aprs l'_Advice_, publi avec le chapitre III
(Mars 1882).--(Note de l'Auteur.)]

Dans le prsent volume tient tout entire la premire partie, qui dcrit
les commencements de la puissance franque et l'apoge artistique auquel
elle aboutit avec la cathdrale d'Amiens.

La seconde partie, _Ponte della Pietra_, fera plus, je l'espre, pour
Thodoric et Vrone, que je n'ai t en tat de faire pour Clovis et la
premire capitale de la France.

La troisime, _Ara Coeli_, tracera les fondations de la puissance papale.

La quatrime, _Ponte-a-Mare_ et la cinquime, _Ponte Vecchio_ ne feront
que rassembler avec beaucoup de difficult dans une forme brve ce que
je possde de matriaux pars relatifs  Pise et Florence.

La sixime, _Valle Crucis_, sera remplie par l'architecture monastique
de l'Angleterre et du pays de Galles[320].

[Note 320: De _Nos pres nous ont dit_ aucun autre volume que la
_Bible d'Amiens_ n'a paru. Mais _Verona and other lectures_ contient,
deux chapitres de _Valle Crucis: Candida Casa_ et le _Raccommodage du
Crible_ (ce chapitre tire son titre d'un trait de l'enfance de saint
Benoit).--(Note du Traducteur.)]

La septime, _les Sources de l'Eure_, sera entirement consacre  la
cathdrale de Chartres.

La huitime, _Domremy_  celle de Rouen et aux coles d'architecture
qu'elle reprsente.

La neuvime, _la Baie d'Uri_, aux formes pastorales du catholicisme,
jusqu' nos jours.

Et la dixime, _les Cloches de Cluse_, au protestantisme pastoral de
Savoie, de Genve et de la frontire cossaise[321].

[Note 321: Sur la belle sonorit des cloches de Cluse, voir
Deucalion, 1, V,  7, 8.--(Note du Traducteur).]

Chaque partie n'aura que quatre divisions; et l'une d'elles, la
quatrime, sera gnralement la description d'une cit ou d'une
cathdrale historique considre comme rsultante--et vestige--de
l'influence religieuse tudie dans les chapitres prparatoires.

Il y aura au moins une illustration par chapitre; pour le surplus il
sera fait des dessins qui seront directement placs au Muse de
Sheffield pour que le public puisse s'y reporter, et seront gravs si
l'on me fournit l'aide ou l'occasion de les relier  l'ouvrage entier.

De mme que cela s'est fait pour le chapitre IV de cette premire
partie, une petite dition des chapitres descriptifs sera imprime en
format rduit pour les voyageurs et les non-souscripteurs; mais,  part
cela, mon intention est que cet ouvrage soit exclusivement rserv aux
souscripteurs.




TABLE

PRFACE DU TRADUCTEUR


       I.--AVANT-PROPOS
       II.--NOTRE-DAME D'AMIENS SELON RUSKIN
       III.--JOHN RUSKIN
       IV.--POST-SCRIPTUM

LA BIBLE D'AMIENS

           PRFACE
       I.--AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE
           NOTES DU CHAPITRE I
       II.--SOUS LE DRACHENFELS
       III.--LE DOMPTEUR DE LIONS
       IV.--INTERPRTATIONS

APPENDICE I

       LISTE CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX VNEMENTS DONT
       IL EST FAIT MENTION DANS LA BIBLE D'AMIENS

APPENDICE II

       PLAN GNRAL DE NOS PRES NOUS ONT DIT




ACHEV D'IMPRIMER
le quinze fvrier mil neuf cent quatre
PAR
DESLIS FRRES
A TOURS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE



[Fin de la traduction par Marcel Proust
de _La Bible d'Amiens_ par John Ruskin]
