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Titre: Le temps retrouv (deuxime partie)
Auteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Date de la premire publication: 1927
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Paris: Gallimard, 1946-47
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   21 dcembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   21 dcembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 220

Ce livre lectronique a t cr par: Mireille Harmelin,
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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

XV

LE TEMPS RETROUV

(DEUXIME PARTIE)

Copyright by Gaston Gallimard. Paris 1927.





CHAPITRE III

(suite)


En roulant les tristes penses que je disais il y a un instant j'tais
entr dans la cour de l'htel de Guermantes, et dans ma distraction je
n'avais pas vu une voiture qui s'avanait; au cri du wattman je n'eus
que le temps de me ranger vivement de ct, et je reculai assez pour
buter malgr moi contre des pavs assez mal quarris derrire lesquels
tait une remise. Mais au moment o, me remettant d'aplomb, je posai mon
pied sur un pav qui tait un peu moins lev que le prcdent, tout mon
dcouragement s'vanouit devant la mme flicit qu' diverses poques
de ma vie m'avaient donne la vue d'arbres que j'avais cru reconnatre
dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de
Martinville, la saveur d'une madeleine trempe dans une infusion, tant
d'autres sensations dont j'ai parl et que les dernires oeuvres de
Vinteuil m'avaient paru synthtiser. Comme au moment o je gotais la
madeleine, toute inquitude sur l'avenir, tout doute intellectuel
taient dissips. Ceux qui m'assaillaient tout  l'heure au sujet de la
ralit de mes dons littraires, et mme de la ralit de la
littrature, se trouvaient levs comme par enchantement. Cette fois je
me promettais bien de ne pas me rsigner  ignorer pourquoi, sans que
j'eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouv aucun argument dcisif,
les difficults, insolubles tout  l'heure, avaient perdu toute
importance, comme je l'avais fait le jour o j'avais got d'une
madeleine trempe dans une infusion. La flicit que je venais
d'prouver tait bien, en effet, la mme que celle que j'avais prouve
en mangeant la madeleine et dont j'avais alors ajourn de rechercher les
causes profondes. La diffrence, purement matrielle, tait dans les
images voques. Un azur profond enivrait mes yeux, des impressions de
fracheur, d'blouissante lumire tournoyaient prs de moi et, dans mon
dsir de les saisir, sans oser plus bouger que quand je gotais la
saveur de la madeleine en tchant de faire parvenir jusqu' moi ce
qu'elle me rappelait, je restais, quitte  faire rire la foule
innombrable des wattmen,  tituber comme j'avais fait tout  l'heure, un
pied sur le pav plus lev, l'autre pied sur le pav le plus bas.
Chaque fois que je refaisais, rien que matriellement, ce mme pas, il
me restait inutile; mais si je russissais, oubliant la matine
Guermantes,  retrouver ce que j'avais senti en posant ainsi mes pieds,
de nouveau la vision blouissante et indistincte me frlait comme si
elle m'avait dit: Saisis-moi au passage si tu en as la force et tche 
rsoudre l'nigme du bonheur que je te propose. Et presque tout de
suite, je le reconnus, c'tait Venise, dont mes efforts pour la dcrire
et les prtendus instantans pris par ma mmoire ne m'avaient jamais
rien dit et que la sensation que j'avais ressentie jadis sur deux dalles
ingales du baptistre de Saint-Marc m'avait rendue avec toutes les
autres sensations jointes ce jour-l  cette sensation-l, et qui
taient restes dans l'attente,  leur rang, d'o un brusque hasard les
avait imprieusement fait sortir, dans la srie des jours oublis. De
mme le got de la petite madeleine m'avait rappel Combray. Mais
pourquoi les images de Combray et de Venise m'avaient-elles,  l'un et 
l'autre moment, donn une joie pareille  une certitude et suffisante
sans autres preuves  me rendre la mort indiffrente? Tout en me le
demandant et en tant rsolu aujourd'hui  trouver la rponse, j'entrai
dans l'htel de Guermantes, parce que nous faisons toujours passer avant
la besogne intrieure que nous avons  faire le rle apparent que nous
jouons et qui, ce jour-l, tait celui d'un invit. Mais arriv au
premier tage, un matre d'htel me demanda d'entrer un instant dans un
petit salon-bibliothque attenant au buffet, jusqu' ce que le morceau
qu'on jouait ft achev, la princesse ayant dfendu qu'on ouvrt les
portes pendant son excution. Or,  ce moment mme, un second
avertissement vint renforcer celui que m'avaient donn les pavs ingaux
et m'exhorter  persvrer dans ma tche. Un domestique, en effet,
venait, dans ses efforts infructueux pour ne pas faire de bruit, de
cogner une cuiller contre une assiette. Le mme genre de flicit que
m'avaient donn les dalles ingales m'envahit; les sensations taient de
grande chaleur encore, mais toutes diffrentes, mles d'une odeur de
fume apaise par la frache odeur d'un cadre forestier; et je reconnus
que ce qui me paraissait si agrable tait la mme range d'arbres que
j'avais trouve ennuyeuse  observer et  dcrire, et devant laquelle,
dbouchant la canette de bire que j'avais dans le wagon, je venais de
croire un instant, dans une sorte d'tourdissement, que je me trouvais,
tant le bruit identique de la cuiller contre l'assiette m'avait donn,
avant que j'eusse eu le temps de me ressaisir, l'illusion du bruit du
marteau d'un employ qui avait arrang quelque chose  une roue de train
pendant que nous tions arrts devant ce petit bois. Alors on et dit
que les signes qui devaient, ce jour-l, me tirer de mon dcouragement
et me rendre la foi dans les lettres avaient  coeur de se multiplier,
car un matre d'htel depuis longtemps au service du prince de
Guermantes m'ayant reconnu, et m'ayant apport dans la bibliothque o
j'tais, pour m'viter d'aller au buffet, un choix de petits fours, un
verre d'orangeade, je m'essuyai la bouche avec la serviette qu'il
m'avait donne; mais aussitt, comme le personnage des Mille et une
Nuits qui, sans le savoir, accomplit prcisment le rite qui fait
apparatre, visible pour lui seul, un docile gnie prt  le transporter
au loin, une nouvelle vision d'azur passa devant mes yeux; mais il tait
pur et salin, il se gonfla en mamelles bleutres; l'impression fut si
forte que le moment que je vivais me sembla tre le moment actuel, plus
hbt que le jour o je me demandais si j'allais vraiment tre
accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n'allait pas
s'effondrer, je croyais que le domestique venait d'ouvrir la fentre sur
la plage et que tout m'invitait  descendre me promener le long de la
digue  mare haute; la serviette que j'avais prise pour m'essuyer la
bouche avait prcisment le genre de raideur et d'empes de celle avec
laquelle j'avais eu tant de peine  me scher devant la fentre, le
premier jour de mon arrive  Balbec, et maintenant, devant cette
bibliothque de l'htel de Guermantes, elle dployait, rparti dans ses
plis et dans ses cassures, le plumage d'un ocan vert et bleu comme la
queue d'un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de
tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait t sans doute
aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue ou de tristesse
m'avait peut-tre empch de jouir  Balbec, et qui maintenant,
dbarrass de ce qu'il y a d'imparfait dans la perception extrieure,
pur et dsincarn, me gonflait d'allgresse. Le morceau qu'on jouait
pouvait finir d'un moment  l'autre et je pouvais tre oblig d'entrer
au salon. Aussi je m'efforais de tcher de voir clair le plus vite
possible dans la nature des plaisirs identiques que je venais, par trois
fois en quelques minutes, de ressentir, et ensuite de dgager
l'enseignement que je devais en tirer. Sur l'extrme diffrence qu'il y
a entre l'impression vraie que nous avons eue d'une chose et
l'impression factice que nous nous en donnons quand volontairement nous
essayons de nous la reprsenter, je ne m'arrtais pas; me rappelant trop
avec quelle indiffrence relative Swann avait pu parler autrefois des
jours o il tait aim, parce que sous cette phrase il voyait autre
chose qu'eux, et de la douleur subite que lui avait cause la petite
phrase de Vinteuil en lui rendant ces jours eux-mmes tels qu'il les
avait jadis sentis, je comprenais trop que ce que la sensation des
dalles ingales, la raideur de la serviette, le got de la madeleine
avaient rveill en moi, n'avait aucun rapport avec ce que je cherchais
souvent  me rappeler de Venise, de Balbec, de Combray,  l'aide d'une
mmoire uniforme; et je comprenais que la vie pt tre juge mdiocre,
bien qu' certains moments elle part si belle, parce que dans le
premier cas c'est sur tout autre chose qu'elle-mme, sur des images qui
ne gardent rien d'elle qu'on la juge et qu'on la dprcie. Tout au plus
notais-je accessoirement que la diffrence qu'il y a entre chacune des
impressions relles--diffrences qui expliquent qu'une peinture uniforme
de la vie ne puisse tre ressemblante--tenait probablement  cette
cause: que la moindre parole que nous avons dite  une poque de notre
vie, le geste le plus insignifiant que nous avons fait tait entour,
portait sur lui le reflet des choses qui logiquement ne tenaient pas 
lui, en ont t spares par l'intelligence, qui n'avait rien  faire
d'elles pour les besoins du raisonnement, mais au milieu desquelles--ici
reflet rose du soir sur le mur fleuri d'un restaurant champtre,
sensation de faim, dsir des femmes, plaisir du luxe; l volutes bleues
de la mer matinale enveloppant des phrases musicales qui en mergent
partiellement comme les paules des ondines--le geste, l'acte le plus
simple reste enferm comme dans mille vases clos dont chacun serait
rempli de choses d'une couleur, d'une odeur, d'une temprature
absolument diffrentes; sans compter que ces vases, disposs sur toute
la hauteur de nos annes pendant lesquelles nous n'avons cess de
changer, ft-ce seulement de rve et de pense, sont situs  des
altitudes bien diverses, et nous donnent la sensation d'atmosphres
singulirement varies. Il est vrai que, ces changements, nous les avons
accomplis insensiblement; mais entre le souvenir qui nous revient
brusquement et notre tat actuel, de mme qu'entre deux souvenirs
d'annes, de lieux, d'heures diffrentes, la distance est telle que cela
suffirait, en dehors mme d'une originalit spcifique,  les rendre
incomparables les uns aux autres. Oui, si le souvenir, grce  l'oubli,
n'a pu contracter aucun lien, jeter aucun chanon entre lui et la minute
prsente, s'il est rest  sa place,  sa date, s'il a gard ses
distances, son isolement dans le creux d'une valle ou  la pointe d'un
sommet; il nous fait tout  coup respirer un air nouveau, prcisment
parce que c'est un air qu'on a respir autrefois, cet air plus pur que
les potes ont vainement essay de faire rgner dans le Paradis et qui
ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s'il
avait t respir dj, car les vrais paradis sont les paradis qu'on a
perdus. Et, au passage, je remarquais qu'il y aurait dans l'oeuvre d'art
que je me sentais prt dj, sans m'y tre consciemment rsolu, 
entreprendre, de grandes difficults. Car j'en devrais excuter les
parties successives dans une matire en quelque sorte diffrente. Elle
serait bien diffrente, celle qui conviendrait aux souvenirs de matins
au bord de la mer, de celle d'aprs-midi  Venise, une matire
distincte, nouvelle, d'une transparence, d'une sonorit spciale,
compacte, frachissante et rose, et diffrente encore si je voulais
dcrire les soirs de Rivebelle o, dans la salle  manger ouverte sur le
jardin, la chaleur, commenait  se dcomposer,  retomber,  se
dposer, o une dernire lueur clairait encore les roses sur les murs
du restaurant tandis que les dernires aquarelles du jour taient encore
visibles au ciel. Je glissais rapidement sur tout cela, plus
imprieusement sollicit que j'tais de chercher la cause de cette
flicit, du caractre de certitude avec lequel elle s'imposait,
recherche ajourne autrefois. Or, cette cause, je la devinais en
comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui
avaient entre elles ceci de commun que je les prouvais  la fois dans
le moment actuel et dans un moment loign o le bruit de la cuiller sur
l'assiette, l'ingalit des dalles, le got de la madeleine allaient
jusqu' faire empiter le pass sur le prsent,  me faire hsiter 
savoir dans lequel des deux je me trouvais; au vrai, l'tre qui alors
gotait en moi cette impression la gotait en ce qu'elle avait de commun
dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu'elle avait
d'extra-temporel, un tre qui n'apparaissait que quand, par une de ces
identits entre le prsent et le pass, il pouvait se trouver dans le
seul milieu o il pt vivre, jouir de l'essence des choses, c'est--dire
en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquitudes au sujet de ma
mort eussent cess au moment o j'avais reconnu, inconsciemment, le got
de la petite madeleine, puisqu' ce moment-l l'tre que j'avais t
tait un tre extra-temporel, par consquent insoucieux des vicissitudes
de l'avenir. Cet tre-l n'tait jamais venu  moi, ne s'tait jamais
manifest qu'en dehors de l'action, de la jouissance immdiate, chaque
fois que le miracle d'une analogie m'avait fait chapper au prsent.
Seul il avait le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens, le
Temps Perdu, devant quoi les efforts de ma mmoire et de mon
intelligence chouaient toujours.

Et peut-tre, si tout  l'heure je trouvais que Bergotte avait jadis dit
faux en parlant des joies de la vie spirituelle, c'tait parce que
j'appelais vie spirituelle,  ce moment-l, des raisonnements logiques
qui taient sans rapport avec elle, avec ce qui existait en moi  ce
moment--exactement comme j'avais pu trouver le monde et la vie ennuyeux
parce que je les jugeais d'aprs des souvenirs sans vrit, alors que
j'avais un tel apptit de vivre, maintenant que venait de renatre en
moi,  trois reprises, un vritable moment du pass.

Rien qu'un moment du pass? Beaucoup plus, peut-tre; quelque chose qui,
commun  la fois au pass et au prsent, est beaucoup plus essentiel
qu'eux deux.

Tant de fois, au cours de ma vie, la ralit m'avait du parce que, au
moment o je la percevais, mon imagination, qui tait mon seul organe
pour jouir de la beaut, ne pouvait s'appliquer  elle, en vertu de la
loi invitable qui veut qu'on ne puisse imaginer que ce qui est absent.
Et voici que soudain l'effet de cette dure loi s'tait trouv
neutralis, suspendu, par un expdient merveilleux de la nature, qui
avait fait miroiter une sensation--bruit de la fourchette et du marteau,
mme ingalit de pavs-- la fois dans le pass, ce qui permettait 
mon imagination de la goter, et dans le prsent o l'branlement
effectif de mes sens par le bruit, le contact avait ajout aux rves de
l'imagination ce dont ils sont habituellement dpourvus, l'ide
d'existence et, grce  ce subterfuge, avait permis  mon tre
d'obtenir, d'isoler, d'immobiliser--la dure d'un clair--ce qu'il
n'apprhende jamais: un peu de temps  l'tat pur. L'tre qui tait ren
en moi quand, avec un tel frmissement de bonheur, j'avais entendu le
bruit commun  la fois  la cuiller qui touche l'assiette et au marteau
qui frappe sur la roue,  l'ingalit pour les pas des pavs de la cour
Guermantes et du baptistre de Saint-Marc, cet tre-l ne se nourrit que
de l'essence des choses, en elles seulement il trouve sa subsistance,
ses dlices. Il languit dans l'observation du prsent o les sens ne
peuvent la lui apporter, dans la considration d'un pass que
l'intelligence lui dessche, dans l'attente d'un avenir que la volont
construit avec des fragments du prsent et du pass auxquels elle retire
encore de leur ralit, ne conservant d'eux que ce qui convient  la fin
utilitaire, troitement humaine, qu'elle leur assigne. Mais qu'un bruit
dj entendu, qu'une odeur respire jadis, le soient de nouveau,  la
fois dans le prsent et dans le pass, rels sans tre actuels, idaux
sans tre abstraits, aussitt l'essence permanente et habituellement
cache des choses se trouve libre et notre vrai moi qui, parfois
depuis longtemps, semblait mort, mais ne l'tait pas autrement,
s'veille, s'anime en recevant la cleste nourriture qui lui est
apporte. Une minute affranchie de l'ordre du temps a recr en nous
pour la sentir l'homme affranchi de l'ordre du temps. Et celui-l on
comprend qu'il soit confiant dans sa joie, mme si le simple got d'une
madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie,
on comprend que le mot de mort n'ait pas de sens pour lui; situ hors
du temps, que pourrait--il craindre de l'avenir? Mais ce trompe-l'oeil
qui mettait prs de moi un moment du pass, incompatible avec le
prsent, ce trompe-l'oeil ne durait pas. Certes, on peut prolonger les
spectacles de la mmoire volontaire, qui n'engage pas plus de forces de
nous-mme que feuilleter un livre d'images. Ainsi jadis, par exemple, le
jour o je devais aller pour la premire fois chez la princesse de
Guermantes, de la cour ensoleille de notre maison de Paris j'avais
paresseusement regard,  mon choix, tantt la place de l'glise 
Combray, ou la plage de Balbec, comme j'aurais illustr le jour qu'il
faisait en feuilletant un cahier d'aquarelles prises dans les divers
lieux o j'avais t et o, avec un plaisir goste de collectionneur,
je m'tais dit, en cataloguant ainsi les illustrations de ma mmoire:
J'ai tout de mme vu de belles choses dans ma vie. Alors ma mmoire
affirmait sans doute la diffrence des sensations, mais elle ne faisait
que combiner entre eux des lments homognes. Il n'en avait plus t de
mme dans les trois souvenirs que je venais d'avoir et o, au lieu de me
faire une ide plus flatteuse de mon moi, j'avais, au contraire, presque
dout de la ralit actuelle de ce moi. De mme que le jour o j'avais
tremp la madeleine dans l'infusion chaude, au sein de l'endroit o je
me trouvais (que cet endroit ft, comme ce jour-l, ma chambre de Paris,
ou, comme aujourd'hui en ce moment, la bibliothque du prince de
Guermantes, un peu avant la cour de son htel), il y avait eu en moi,
irradiant d'une petite zone autour de moi, une sensation (got de la
madeleine trempe, bruit mtallique, sensation de pas ingaux) qui tait
commune  cet endroit (o je me trouvais) et aussi  un autre endroit
(chambre de ma tante Lonie, wagon de chemin de fer, baptistre de
Saint-Marc). Au moment o je raisonnais ainsi, le bruit strident d'une
conduite d'eau, tout  fait pareil  ces longs cris que parfois l't
les navires de plaisance faisaient entendre le soir au large de Balbec,
me fit prouver (comme me l'avait dj fait une fois  Paris, dans un
grand restaurant, la vue d'une luxueuse salle  manger  demi vide,
estivale et chaude) bien plus qu'une sensation simplement analogue 
celle que j'avais  la fin de l'aprs-midi,  Balbec, quand, toutes les
tables tant dj couvertes de leur nappe et de leur argenterie, les
vastes baies vitres restant ouvertes tout en grand sur la digue, sans
un seul intervalle, un seul plein de verre ou de pierre, tandis que le
soleil descendait lentement sur la mer o commenaient  errer les
navires, je n'avais, pour rejoindre Albertine et ses amies qui se
promenaient sur la digue, qu' enjamber le cadre de bois  peine plus
haut que ma cheville, dans la charnire duquel on avait fait pour
l'aration de l'htel glisser toutes ensemble les vitres qui se
continuaient. Ce n'tait d'ailleurs pas seulement un cho, un double
d'une sensation passe que venait de me faire prouver le bruit de la
conduite d'eau, mais cette sensation elle-mme. Dans ce cas-l comme
dans tous les prcdents, la sensation commune avait cherch  recrer
autour d'elle le lieu ancien, cependant que le lieu actuel qui en tenait
la place s'opposait de toute la rsistance de sa masse  cette
immigration dans un htel de Paris d'une plage normande ou d'un talus
d'une voie de chemin de fer. La salle  manger marine de Balbec, avec
son linge damass prpar comme des nappes d'autel pour recevoir le
coucher du soleil, avait cherch  branler la solidit de l'htel de
Guermantes, d'en forcer les portes et avait fait vaciller un instant les
canaps autour de moi, comme elle avait fait un autre jour pour les
tables d'un restaurant de Paris. Toujours, dans ces rsurrections-l, le
lieu lointain engendr autour de la sensation commune s'tait accoupl
un instant comme un lutteur au lieu actuel. Toujours le lieu actuel
avait t vainqueur; toujours c'tait le vaincu qui m'avait paru le plus
beau, si bien que j'tais rest en extase sur le pav ingal comme
devant la tasse de th, cherchant  maintenir aux moments o ils
apparaissaient,  faire rapparatre ds qu'ils m'avaient chapp, ce
Combray, cette Venise, ce Balbec envahissants et refouls qui
s'levaient pour m'abandonner ensuite au sein de ces lieux nouveaux,
mais permables pour le pass. Et si le lieu actuel n'avait pas t
aussitt vainqueur, je crois que j'aurais perdu connaissance; car ces
rsurrections du pass, dans la seconde qu'elles durent, sont si totales
qu'elles n'obligent pas seulement nos yeux  cesser de voir la chambre
qui est prs d'eux pour regarder la voie borde d'arbres ou la mare
montante. Elles forcent nos narines  respirer l'air de lieux pourtant
si lointains, notre volont  choisir entre les divers projets qu'ils
nous proposent, notre personne tout entire  se croire entoure par
eux, ou du moins  trbucher entre eux et les lieux prsents, dans
l'tourdissement d'une incertitude pareille  celle qu'on prouve
parfois devant une vision ineffable, au moment de s'endormir.

De sorte que ce que l'tre par trois et quatre fois ressuscit en moi
venait de goter, c'tait peut-tre bien des fragments d'existence
soustraits au temps, mais cette contemplation, quoique d'ternit, tait
fugitive. Et pourtant je sentais que le plaisir qu'elle m'avait donn 
de rares intervalles dans ma vie tait le seul qui ft fcond et
vritable. Le signe de l'irralit des autres ne se montre-t-il pas
assez, soit dans leur impossibilit  nous satisfaire, comme, par
exemple, les plaisirs mondains qui causent tout au plus le malaise
provoqu par l'ingestion d'une nourriture abjecte, ou celui de l'amiti
qui est une simulation puisque, pour quelques raisons morales qu'il le
fasse, l'artiste qui renonce  une heure de travail pour une heure de
causerie avec un ami sait qu'il sacrifie une ralit pour quelque chose
qui n'existe pas (les amis n'tant des amis que dans cette douce folie
que nous avons au cours de la vie,  laquelle nous nous prtons, mais
que du fond de notre intelligence nous savons l'erreur d'un fou qui
croirait que les meubles vivent et causerait avec eux), soit dans la
tristesse qui suit leur satisfaction, comme celle que j'avais eue, le
jour o j'avais t prsent  Albertine, de m'tre donn un mal
pourtant bien petit afin d'obtenir une chose--connatre cette jeune
fille--qui ne me semblait petite que parce que je l'avais obtenue. Mme
un plaisir plus profond, comme celui que j'aurais pu prouver quand
j'aimais Albertine, n'tait en ralit peru qu'inversement par
l'angoisse que j'avais quand elle n'tait pas l, car quand j'tais sr
qu'elle allait arriver, comme le jour o elle tait revenue du
Trocadro, je n'avais pas cru prouver plus qu'un vague ennui, tandis
que je m'exaltais de plus en plus au fur et  mesure que
j'approfondissais le bruit du couteau ou le got de l'infusion, avec une
joie croissante pour moi qui avais fait entrer dans ma chambre la
chambre de ma tante Lonie et,  sa suite, tout Combray et ses deux
cts. Aussi, cette contemplation de l'essence des choses, j'tais
maintenant dcid  m'attacher  elle,  la fixer, mais comment? par
quel moyen? Sans doute, au moment o la raideur de la serviette m'avait
rendu Balbec et pendant un instant avait caress mon imagination, non
pas seulement de la vue de la mer telle qu'elle tait ce matin-l, mais
de l'odeur de la chambre, de la vitesse du vent, du dsir de djeuner,
de l'incertitude entre les diverses promenades, tout cela attach  la
sensation du large, comme les ailes des roues  aubes dans leur course
vertigineuse; sans doute, au moment o l'ingalit des deux pavs avait
prolong les images dessches et nues que j'avais de Venise et de
Saint-Marc dans tous les sens et toutes les dimensions, de toutes les
sensations que j'y avais prouves, raccordant la place  l'glise,
l'embarcadre  la place, le canal  l'embarcadre, et  tout ce que les
yeux voient du monde de dsirs qui n'est rellement vu que de l'esprit,
j'avais t tent, sinon,  cause de la saison, d'aller me promener sur
les eaux pour moi surtout printanires de Venise, du moins de retourner
 Balbec. Mais je ne m'arrtai pas un instant  cette pense; non
seulement je savais que les pays n'taient pas tels que leur nom me les
peignait, et qui avait t le leur quand je me les reprsentais. Il n'y
avait plus gure que dans mes rves, en dormant, qu'un lieu s'tendait
devant moi, fait de la pure matire entirement distincte des choses
communes qu'on voit, qu'on touche. Mais mme en ce qui concernait ces
images d'un autre genre encore, celles du souvenir, je savais que la
beaut de Balbec, je ne l'avais pas trouve quand j'y tais all, et
celle mme qu'il m'avait laisse, celle du souvenir, ce n'tait plus
celle que j'avais retrouve  mon second sjour. J'avais trop
expriment l'impossibilit d'atteindre dans la ralit ce qui tait au
fond de moi-mme. Ce n'tait pas plus sur la place Saint-Marc que ce
n'avait t  mon second voyage  Balbec, ou  mon retour  Tansonville,
pour voir Gilberte, que je retrouverais le Temps Perdu, et le voyage que
ne faisait que me proposer une fois de plus l'illusion que ces
impressions anciennes existaient hors de moi-mme, au coin d'une
certaine place, ne pouvait tre le moyen que je cherchais. Je ne voulais
pas me laisser leurrer une fois de plus, car il s'agissait pour moi de
savoir enfin s'il tait vraiment possible d'atteindre ce que, toujours
du comme je l'avais t en prsence des lieux et des tres, j'avais
(bien qu'une fois la pice pour concert de Vinteuil et sembl me dire
le contraire) cru irralisable. Je n'allais donc pas tenter une
exprience de plus dans la voie que je savais depuis longtemps ne mener
 rien. Des impressions telles que celles que je cherchais  fixer ne
pouvaient que s'vanouir au contact d'une jouissance directe qui a t
impuissante  les faire natre. La seule manire de les goter davantage
c'tait de tcher de les connatre plus compltement l o elles se
trouvaient, c'est--dire en moi-mme, de les rendre claires jusque dans
leurs profondeurs. Je n'avais pu connatre le plaisir  Balbec, pas plus
que celui de vivre avec Albertine, lequel ne m'avait t perceptible
qu'aprs coup. Et si je faisais la rcapitulation des dceptions de ma
vie, en tant que vcue, qui me faisaient, croire que sa ralit devait
rsider ailleurs qu'en l'action et ne rapprochait pas d'une manire
purement fortuite, et en suivant les vicissitudes de mon existence, des
dsappointements diffrents, je sentais bien que la dception du voyage,
la dception de l'amour n'taient pas des dceptions diffrentes, mais
l'aspect vari que prend, selon le fait auquel il s'applique,
l'impuissance que nous avons  nous raliser dans la jouissance
matrielle, dans l'action effective. Et repensant  cette joie
extra-temporelle cause, soit par le bruit de la cuiller, soit par le
got de la madeleine, je me disais: tait-ce cela ce bonheur propos
par la petite phrase de la sonate  Swann qui s'tait tromp en
l'assimilant au plaisir de l'amour et n'avait pas su le trouver dans la
cration artistique; ce bonheur que m'avait fait pressentir comme plus
supra-terrestre encore que n'avait fait la petite phrase de la sonate
l'appel rouge et mystrieux de ce septuor que Swann n'avait pu
connatre, tant mort, comme tant d'autres, avant que la vrit faite
pour eux et t rvle. D'ailleurs, elle n'et pu lui servir, car
cette phrase pouvait bien symboliser un appel, mais non crer des forces
et faire de Swann l'crivain qu'il n'tait pas. Cependant, je m'avisai
au bout d'un moment et aprs avoir pens  ces rsurrections de la
mmoire que, d'une autre faon, des impressions obscures avaient
quelquefois, et dj  Combray, du ct de Guermantes, sollicit ma
pense,  la faon de ces rminiscences, mais qui cachaient non une
sensation d'autrefois, mais une vrit nouvelle, une image prcieuse que
je cherchais  dcouvrir par des efforts du mme genre que ceux qu'on
fait pour se rappeler quelque chose, comme si nos plus belles ides
taient comme des airs de musique qui nous reviendraient sans que nous
les eussions jamais entendus, et que nous nous efforcerions d'couter,
de transcrire. Je me souvins avec plaisir, parce que cela me montrait
que j'tais dj le mme alors et que cela recouvrait un trait
fondamental de ma nature, avec tristesse aussi en pensant que depuis
lors je n'avais jamais progress, que dj  Combray je fixais avec
attention devant mon esprit quelque image qui m'avait forc  la
regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en
sentant qu'il y avait peut-tre sous ces signes quelque chose de tout
autre que je devais tcher de dcouvrir, une pense qu'ils traduisaient
 la faon de ces caractres hiroglyphes qu'on croirait reprsenter
seulement des objets matriels. Sans doute, ce dchiffrage tait
difficile, mais seul il donnait quelque vrit  lire. Car les vrits
que l'intelligence saisit directement  claire-voie dans le monde de la
pleine lumire ont quelque chose de moins profond, de moins ncessaire
que celles que la vie nous a malgr nous communiques en une impression,
matrielle parce qu'elle est entre par nos sens, mais dont nous pouvons
dgager l'esprit. En somme, dans ce cas comme dans l'autre, qu'il
s'agisse d'impressions comme celles que m'avait donnes la vue des
clochers de Martinville, ou de rminiscences comme celle de l'ingalit
des deux marches ou le got de la madeleine, il fallait tcher
d'interprter les sensations comme les signes d'autant de lois et
d'ides, en essayant de penser, c'est--dire de faire sortir de la
pnombre ce que j'avais senti, de le convertir en un quivalent
spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu'tait-ce autre
chose que faire une oeuvre d'art? Et dj les consquences se pressaient
dans mon esprit; car qu'il s'agt de rminiscences dans le genre du
bruit de la fourchette ou du got de la madeleine, ou de ces vrits
crites  l'aide de figures dont j'essayais de chercher le sens dans ma
tte, o, clochers, herbes folles, elles composaient un grimoire
compliqu et fleuri, leur premier caractre tait que je n'tais pas
libre de les choisir, qu'elles m'taient donnes telles quelles. Et je
sentais que ce devait tre la griffe de leur authenticit. Je n'avais
pas t chercher les deux pavs de la cour o j'avais but. Mais
justement la faon fortuite, invitable, dont la sensation avait t
rencontre contrlait la vrit d'un pass qu'elle ressuscitait, des
images qu'elle dclenchait, puisque nous sentons son effort pour
remonter vers la lumire, que nous sentons la joie du rel retrouv.
Elle est le contrle de la vrit de tout le tableau fait d'impressions
contemporaines, qu'elle ramne  sa suite avec cette infaillible
proportion de lumire et d'ombre, de relief et d'omission, de souvenir
et d'oubli, que la mmoire ou l'observation conscientes ignoreront
toujours.

Le livre intrieur de ces signes inconnus (de signes en relief,
semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait
chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour sa
lecture personne ne pouvait m'aider d'aucune rgle, cette lecture
consistant en un acte de cration o nul ne peut nous suppler, ni mme
collaborer avec nous. Aussi combien se dtournent de l'crire, que de
tches n'assume-t-on pas pour viter celle-l. Chaque vnement, que ce
ft l'affaire Dreyfus, que ce ft la guerre, avait fourni d'autres
excuses aux crivains pour ne pas dchiffrer ce livre-l; ils voulaient
assurer le triomphe du droit, refaire l'unit morale de la nation,
n'avaient pas le temps de penser  la littrature. Mais ce n'taient que
des excuses parce qu'ils n'avaient pas ou plus de gnie, c'est--dire
d'instinct. Car l'instinct dicte le devoir et l'intelligence fournit les
prtextes pour l'luder. Seulement les excuses ne figurent point dans
l'art, les intentions n'y sont pas comptes,  tout moment l'artiste
doit couter son instinct, ce qui fait que l'art est ce qu'il y a de
plus rel, la plus austre cole de la vie, et le vrai Jugement dernier.
Ce livre, le plus pnible de tous  dchiffrer, est aussi le seul que
nous ait dict la ralit, le seul dont l'impression ait t faite en
nous par la ralit mme. De quelque ide laisse en nous par la vie
qu'il s'agisse, sa figure matrielle, trace de l'impression qu'elle nous
a faite, est encore le gage de sa vrit ncessaire. Les ides formes
par l'intelligence pure n'ont qu'une vrit logique, une vrit
possible, leur lection est arbitraire. Le livre aux caractres figurs,
non tracs par nous, est notre seul livre. Non que les ides que nous
formons ne puissent tre justes logiquement, mais nous ne savons pas si
elles sont vraies. Seule l'impression, si chtive qu'en semble la
matire, si invraisemblable la trace, est un critrium de vrit et 
cause de cela mrite seule d'tre apprhende par l'esprit, car elle est
seule capable, s'il sait en dgager cette vrit, de l'amener  une plus
grande perfection et de lui donner une pure joie. L'impression est pour
l'crivain ce qu'est l'exprimentation pour le savant, avec cette
diffrence que chez le savant le travail de l'intelligence prcde et
chez l'crivain vient aprs: Ce que nous n'avons pas eu  dchiffrer, 
claircir par notre effort personnel, ce qui tait clair avant nous,
n'est pas  nous. Ne vient de nous-mme que ce que nous tirons de
l'obscurit qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et
comme l'art recompose exactement la vie, autour de ces vrits qu'on a
atteintes en soi-mme flotte une atmosphre de posie, la douceur d'un
mystre qui n'est que la pnombre que nous avons traverse. Un rayon
oblique du couchant me rappelle instantanment un temps auquel je
n'avais jamais repens et o dans ma petite enfance, comme ma tante
Lonie avait une fivre que le Dr Percepied avait craint typhode, on
m'avait fait habiter une semaine la petite chambre qu'Eulalie avait sur
la place de l'glise, et o il n'y avait qu'une sparterie par terre et 
la fentre un rideau de percale, bourdonnant toujours d'un soleil auquel
je n'tais pas habitu. Et en voyant comme le souvenir de cette petite
chambre d'ancienne domestique ajoutait tout d'un coup  ma vie passe
une longue tendue si diffrente du reste et si dlicieuse, je pensai
par contraste au nant d'impressions qu'avaient apport dans ma vie les
ftes les plus somptueuses dans les htels les plus princiers. La seule
chose un peu triste dans cette chambre d'Eulalie tait qu'on y entendait
le soir,  cause de la proximit du viaduc, les hululements des trains.
Mais comme je savais que ces beuglements manaient de machines rgles,
ils ne m'pouvantaient pas comme auraient pu faire,  une poque de la
prhistoire, les cris pousss par un mammouth voisin dans sa promenade
libre et dsordonne.

Ainsi j'tais dj arriv  cette conclusion que nous ne sommes
nullement libres devant l'oeuvre d'art, que nous ne la faisons pas 
notre gr, mais que, prexistant  nous, nous devons,  la fois parce
qu'elle est ncessaire et cache, et comme nous ferions pour une loi de
la nature, la dcouvrir. Mais cette dcouverte que l'art pouvait nous
faire faire n'tait-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous tre
le plus prcieux, et de ce qui nous reste d'habitude  jamais inconnu,
notre vraie vie, la ralit telle que nous l'avons sentie et qui diffre
tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis d'un tel
bonheur quand le hasard nous en apporte le souvenir vritable. Je m'en
assurais par la fausset mme de l'art prtendu raliste et qui ne
serait pas si mensonger si nous n'avions pris dans la vie l'habitude de
donner  ce que nous sentons une expression qui en diffre tellement, et
que nous prenons, au bout de peu de temps, pour la ralit mme. Je
sentais que je n'aurais pas  m'embarrasser des diverses thories
littraires qui m'avaient un moment troubl--notamment celles que la
critique avait dveloppes au moment de l'affaire Dreyfus et avait
reprises pendant la guerre, et qui tendaient  faire sortir l'artiste
de sa tour d'ivoire,  traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux,
 peindre de grands mouvements ouvriers, et  dfaut de foules,  tout
le moins non plus d'insignifiants oisifs--J'avoue que la peinture de
ces inutiles m'indiffre assez, disait Bloch--mais de nobles
intellectuels ou des hros. D'ailleurs, mme avant de discuter leur
contenu logique, ces thories me paraissaient dnoter chez ceux qui les
soutenaient une preuve d'infriorit, comme un enfant vraiment bien
lev, qui entend des gens chez qui on l'a envoy djeuner dire: Nous
avouons tout, nous sommes francs, sent que cela dnote une qualit
morale infrieure  la bonne action pure et simple, qui ne dit rien.
L'art, vritable n'a que faire de tant de proclamations et s'accomplit
dans le silence. D'ailleurs, ceux qui thorisaient ainsi employaient des
expressions toutes faites qui ressemblaient singulirement  celles
d'imbciles qu'ils fltrissaient. Et peut-tre est-ce plutt  la
qualit du langage qu'au genre d'esthtique qu'on peut juger du degr
auquel a t port le travail intellectuel et moral. Mais, inversement,
cette qualit du langage (et mme, pour tudier les lois du caractre,
on le peut aussi bien en prenant un sujet srieux ou frivole, comme un
prosecteur peut aussi bien tudier celles de l'anatomie sur le corps
d'un imbcile que sur celui d'un homme de talent: les grandes lois
morales, aussi bien que celles de la circulation du sang ou de
l'limination rnale, diffrent peu selon la valeur intellectuelle des
individus) dont croient pouvoir se passer les thoriciens, ceux qui
admirent les thoriciens croient facilement qu'elle ne prouve pas une
grande valeur intellectuelle, valeur qu'ils ont besoin, pour la
discerner, de voir exprimer directement et qu'ils n'induisent pas de la
beaut d'une image. D'o la grossire tentation pour l'crivain d'crire
des oeuvres intellectuelles. Grande indlicatesse. Une oeuvre o il y a
des thories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix.
Encore cette dernire ne fait-elle qu'exprimer une valeur qu'au
contraire en littrature le raisonnement logique diminue. On raisonne,
c'est--dire on vagabonde, chaque fois qu'on n'a pas la force de
s'astreindre  faire passer une impression par tous les tats successifs
qui aboutiront  sa fixation,  l'expression de sa ralit. La ralit 
exprimer rsidait, je le comprenais maintenant, non dans l'apparence du
sujet, mais dans le degr de pntration de cette impression  une
profondeur o cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce
bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empese de la
serviette, qui m'avaient t plus prcieux pour mon renouvellement
spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques,
internationalistes. Plus de style, avais-je entendu dire alors, plus de
littrature, de la vie. On peut penser combien mme les simples thories
de M. de Norpois contre les joueurs de fltes avaient refleuri depuis
la guerre. Car tous ceux qui, n'ayant pas le sens artistique,
c'est--dire la soumission  la ralit intrieure, peuvent tre pourvus
de la facult de raisonner  perte de vue sur l'art, pour peu qu'ils
soient par surcrot diplomates ou financiers, mls aux ralits du
temps prsent, croient volontiers que la littrature est un jeu de
l'esprit destin  tre limin de plus en plus dans l'avenir.
Quelques-uns voulaient que le roman ft une sorte de dfil
cinmatographique des choses. Cette conception tait absurde. Rien ne
s'loigne plus de ce que nous avons peru en ralit qu'une telle vue
cinmatographique. Justement, comme, en entrant dans cette bibliothque,
je m'tais souvenu de ce que les Goncourt disent des belles ditions
originales qu'elle contient, je m'tais promis de les regarder tant que
j'tais enferm ici. Et tout en poursuivant mon raisonnement, je tirais
un  un, sans trop y faire attention du reste, les prcieux volumes,
quand, au moment o j'ouvrais distraitement l'un d'eux: _Franois le
Champi_ de George Sand, je me sentis dsagrablement frapp comme par
quelque impression trop en dsaccord avec mes penses actuelles,
jusqu'au moment o, avec une motion qui alla jusqu' me faire pleurer,
je reconnus combien cette impression tait d'accord avec elles. Tel, 
l'instant que dans la chambre mortuaire les employs des pompes funbres
se prparent  descendre la bire, le fils d'un homme qui a rendu des
services  la patrie serrant la main aux derniers amis qui dfilent, si
tout  coup retentit sous les fentres une fanfare, se rvolte, croyant
 quelque moquerie dont on insulte son chagrin, puis lui, qui est rest
matre de soi jusque-l, ne peut plus retenir ses larmes, lorsqu'il
vient  comprendre que ce qu'il entend c'est la musique d'un rgiment
qui s'associe  son deuil et rend honneur  la dpouille de son pre.
Tel, je venais de reconnatre la douloureuse impression que j'avais
prouve, en lisant le titre d'un livre dans la bibliothque du prince
de Guermantes, titre qui m'avait donn l'ide que la littrature nous
offrait vraiment ce monde du mystre que je ne trouvais plus en elle. Et
pourtant ce n'tait pas un livre bien extraordinaire, c'tait _Franois
le Champi_, mais ce nom-l, comme le nom des Guermantes, n'tait pas
pour moi comme ceux que j'avais connus depuis. Le souvenir de ce qui
m'avait sembl inexplicable dans le sujet de _Franois le Champi_,
tandis que maman me lisait le livre de George Sand, tait rveill par
ce titre, aussi bien que le nom de Guermantes (quand je n'avais pas vu
les Guermantes depuis longtemps) contenait pour moi tant de
fodalit--comme _Franois le Champi_ l'essence du roman--et se
substituait pour un instant  l'ide fort commune de ce que sont les
romans berrichons de George Sand. Dans un dner, quand la pense reste
toujours  la surface, j'aurais pu sans doute parler de _Franois le
Champi_ et des Guermantes sans que ni l'un ni l'autre fussent ceux de
Combray. Mais quand j'tais seul, comme en ce moment, c'est  une
profondeur plus grande que j'avais plong. A ce moment-l l'ide que
telle personne dont j'avais fait la connaissance dans le monde tait la
cousine de Mme de Guermantes, c'est--dire d'un personnage de lanterne
magique, me semblait incomprhensible, et tout autant que les plus beaux
livres que j'avais lus fussent--je ne dis pas mme suprieurs, ce qu'ils
taient pourtant--mais gaux  cet extraordinaire _Franois le Champi_.
C'tait une impression d'enfance bien ancienne, o mes souvenirs
d'enfance et de famille taient tendrement mls et que je n'avais pas
reconnue tout de suite. Je m'tais au premier instant demand avec
colre quel tait l'tranger qui venait me faire mal, et l'tranger
c'tait moi-mme, c'tait l'enfant que j'tais alors, que le livre
venait de susciter en moi, car de moi ne connaissant que cet enfant,
c'est cet enfant que le livre avait appel tout de suite, ne voulant
tre regard que par ses yeux, aim que par son coeur et ne parler qu'
lui. Aussi ce livre que ma mre m'avait lu haut  Combray, presque
jusqu'au matin, avait-il gard pour moi tout le charme de cette nuit-l.
Certes, la plume de George Sand, pour prendre une expression de
Brichot qui aimait tant dire qu'un livre tait crit d'une plume alerte,
ne me semblait pas du tout, comme elle avait paru si longtemps  ma mre
avant qu'elle modelt lentement ses gots littraires sur les miens, une
plume magique. Mais c'tait une plume que, sans le vouloir, j'avais
lectrise comme s'amusent souvent  faire les collgiens, et voici que
mille riens de Combray, et que je n'apercevais plus depuis longtemps,
sautaient lgrement d'eux-mmes et venaient  la queue leu leu se
suspendre au bec aimant, en une chane interminable et tremblante de
souvenirs. Certains esprits qui aiment le mystre veulent croire, que
les objets conservent quelque chose des yeux qui les regardrent, que
les monuments et les tableaux ne nous apparaissent que sous le voile
sensible que leur ont tiss l'amour et la contemplation de tant
d'adorateurs pendant des sicles. Cette chimre deviendrait vraie s'ils
la transposaient dans le domaine de la seule ralit pour chacun, dans
le domaine de sa propre sensibilit.

Oui, en ce sens-l, en ce sens-l seulement; mais il est bien plus
grand, une chose que nous avons regarde autrefois, si nous la revoyons,
nous rapporte, avec le regard que nous y avons pos, toutes les images
qui le remplissaient alors. C'est que les choses--un livre sous sa
couverture rouge comme les autres--sitt qu'elles sont perues par nous,
deviennent en nous quelque chose d'immatriel, de mme nature que toutes
nos proccupations ou nos sensations de ce temps-l, et se mlent
indissolublement  elles. Tel nom lu dans un livre autrefois, contient
entre ses syllabes le vent rapide et le soleil brillant qu'il faisait
quand nous le lisions. Dans la moindre sensation apporte par le plus
humble aliment, l'odeur du caf au lait, nous retrouvons cette vague
esprance d'un beau temps qui, si souvent, nous sourit, quand la journe
tait encore intacte et pleine, dans l'incertitude du ciel matinal; une
heure est un vase rempli de parfum, de sons, de moments, d'humeurs
varies, de climats. De sorte que la littrature qui se contente de
dcrire les choses, d'en donner seulement un misrable relev de
lignes et de surfaces, est celle qui, tout en s'appelant raliste, est
la plus loigne de la ralit, celle qui nous appauvrit et nous
attriste le plus, car elle coupe brusquement toute communication de
notre moi prsent avec le pass, dont les choses gardaient l'essence, et
l'avenir, o elles nous incitent  le goter de nouveau. C'est elle que
l'art digne de ce nom doit exprimer, et, s'il y choue, on peut encore
tirer de son impuissance un enseignement (tandis qu'on n'en tire aucun
des russites du ralisme),  savoir que cette essence est en partie
subjective et incommunicable.

Bien plus, une chose que nous vmes  une certaine poque, un livre que
nous lmes ne restent pas unis  jamais seulement  ce qu'il y avait
autour de nous; il le reste aussi fidlement  ce que nous tions alors,
il ne peut plus tre repass que par la sensibilit, par la personne que
nous tions alors; si je reprends, mme par la pense, dans la
bibliothque, _Franois le Champi_, immdiatement en moi un enfant se
lve qui prend ma place, qui seul a le droit de lire ce titre: _Franois
le Champi_, et qui le lit comme il le lut alors, avec la mme impression
du temps qu'il faisait dans le jardin, les mmes rves qu'il formait
alors sur les pays et sur la vie, la mme angoisse du lendemain. Que je
revoie une chose d'un autre temps, c'est un autre jeune homme qui se
lvera. Et ma personne d'aujourd'hui n'est qu'une carrire abandonne,
qui croit que tout ce qu'elle contient est pareil et monotone, mais d'o
chaque souvenir, comme un sculpteur de Grce, tire des statues
innombrables. Je dis chaque chose que nous revoyons, car les livres se
comportant en cela comme ces choses, la manire dont leur dos s'ouvrait,
le grain du papier peut avoir gard en lui un souvenir aussi vif de la
faon dont j'imaginais alors Venise et du dsir que j'avais d'y aller
que les phrases mmes des livres. Plus vif mme, car celles-ci gnent
parfois, comme ces photographies d'un tre devant lesquelles on se le
rappelle moins bien qu'en se contentant de penser  lui. Certes, pour
bien des livres de mon enfance, et, hlas, pour certains livres de
Bergotte lui-mme, quand un soir de fatigue il m'arrivait de les
prendre, ce n'tait pourtant que comme j'aurais pris un train dans
l'espoir de me reposer par la vision de choses diffrentes et en
respirant l'atmosphre d'autrefois. Mais il arrive que cette vocation
recherche se trouve entrave, au contraire, par la lecture prolonge du
livre. Il en est un de Bergotte (qui dans la bibliothque du prince
portait une ddicace d'une flagornerie et d'une platitude extrmes), lu
jadis en entier un jour d'hiver o je ne pouvais voir Gilberte, et o je
ne peux russir  retrouver les pages que j'aimais tant. Certains mots
me feraient croire que ce sont elles, mais c'est impossible. O serait
donc la beaut que je leur trouvais? Mais du volume lui-mme la neige
qui couvrait les Champs-lyses le jour o je le lus n'a pas t
enleve. Je la vois toujours. Et c'est pour cela que si j'avais t
tent d'tre bibliophile, comme l'tait le prince de Guermantes, je ne
l'aurais t que d'une faon, mais de faon particulire, comme celle
qui recherche cette beaut indpendante de la valeur propre d'un livre
et qui lui vient pour les amateurs de connatre les bibliothques par o
il a pass, de savoir qu'il fut donn  l'occasion de tel vnement, par
tel souverain  tel homme clbre, de l'avoir suivi, de vente en vente,
 travers sa vie; cette beaut, historique en quelque sorte, d'un livre
ne serait pas perdue pour moi. Mais c'est plus volontiers de l'histoire
de ma propre vie, c'est--dire non pas en simple curieux, que je la
dgagerais; et ce serait souvent non pas  l'exemplaire matriel que je
l'attacherais, mais  l'ouvrage, comme  ce _Franois le Champi_
contempl pour la premire fois dans ma petite chambre de Combray,
pendant la nuit peut-tre la plus douce et la plus triste de ma vie--o
j'avais, hlas (dans un temps o me paraissaient bien inaccessibles les
mystrieux Guermantes), obtenu de mes parents une premire abdication
d'o je pouvais faire dater le dclin de ma sant et de mon vouloir, mon
renoncement chaque jour aggrav  une tche difficile--et retrouv
aujourd'hui dans la bibliothque des Guermantes, prcisment par le jour
le plus beau, et dont s'clairaient soudain non seulement les
ttonnements anciens de ma pense, mais mme le but de ma vie et
peut-tre de l'art. Pour les exemplaires eux-mmes des livres, j'eusse
t, d'ailleurs, capable de m'y intresser, dans une acception vivante.
La premire dition d'un ouvrage m'et t plus prcieuse que les
autres, mais j'aurais entendu par elle l'dition o je le lus pour la
premire fois. Je rechercherais les ditions originales, je veux dire
celles o j'eus de ce livre une impression originale. Car les
impressions suivantes ne le sont plus. Je collectionnerais pour les
romans les reliures d'autrefois, celles du temps o je lus mes premiers
romans et qui entendaient tant de fois papa me dire: Tiens-toi droit.
Comme la robe o nous vmes pour la premire fois une femme, elles
m'aideraient  retrouver l'amour que j'avais alors, la beaut sur
laquelle j'ai superpos tant d'images, de moins en moins aimes, pour
pouvoir retrouver la premire, moi qui ne suis pas le moi qui l'ai vu et
qui dois cder la place au moi que j'tais alors afin qu'il appelle la
chose qu'il connut et que mon moi d'aujourd'hui ne connat point. La
bibliothque que je composerais ainsi serait mme d'une valeur plus
grande encore, car les livres que je lus jadis  Combray,  Venise,
enrichis maintenant par ma mmoire de vastes enluminures reprsentant
l'glise Saint-Hilaire, la gondole amarre au pied de Saint-Georges le
Majeur sur le Grand Canal incrust de scintillants saphirs, seraient
devenus dignes de ces livres  images, bibles histories, que
l'amateur n'ouvre jamais pour lire le texte mais pour s'enchanter une
fois de plus des couleurs qu'y a ajoutes quelque mule de Fouquet et
qui font tout le prix de l'ouvrage. Et pourtant, mme n'ouvrir ces
livres lus autrefois que pour regarder les images qui ne les ornaient
pas alors me semblerait encore si dangereux que, mme en ce sens, le
seul que je pusse comprendre, je ne serais pas tent d'tre bibliophile.
Je sais trop combien ces images laisses par l'esprit sont aisment
effaces par l'esprit. Aux anciennes il en substitue de nouvelles qui
n'ont plus le mme pouvoir de rsurrection. Et si j'avais encore le
_Franois le Champi_ que maman sortit un soir du paquet de livres que ma
grand'mre devait me donner pour ma fte, je ne le regarderais jamais;
j'aurais trop peur d'y insrer peu  peu de mes impressions
d'aujourd'hui couvrant compltement celles d'autrefois, j'aurais trop
peur de le voir devenir  ce point une chose du prsent que, quand je
lui demanderais de susciter une fois encore l'enfant qui dchiffra son
titre dans la petite chambre de Combray, l'enfant, ne reconnaissant pas
son accent, ne rpondt plus  son appel et restt pour toujours enterr
dans l'oubli.

       *       *       *       *       *

L'ide d'un art populaire comme d'un art patriotique, si mme elle
n'avait pas t dangereuse, me semblait ridicule. S'il s'agissait de le
rendre accessible au peuple, on sacrifiait les raffinements de la forme
bons pour des oisifs; or, j'avais assez frquent de gens du monde
pour savoir que ce sont eux les vritables illettrs, et non les
ouvriers lectriciens. A cet gard, un art, populaire par la forme, et
t destin plutt aux membres du Jockey qu' ceux de la Confdration
gnrale du travail; quant aux sujets, les romans populaires enivrent
autant les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont crits
pour eux. On cherche  se dpayser en lisant, et les ouvriers sont aussi
curieux des princes que les princes des ouvriers. Ds le dbut de la
guerre, M. Barrs avait dit que l'artiste (en l'espce le Titien) doit
avant tout servir la gloire de sa patrie. Mais il ne peut la servir
qu'en tant artiste, c'est--dire qu' condition, au moment o il tudie
les lois de l'Art, institue ses expriences et fait ses dcouvertes,
aussi dlicates que celles de la Science, de ne pas penser  autre
chose--ft-ce  la patrie--qu' la vrit qui est devant lui. N'imitons
pas les rvolutionnaires qui par civisme mprisaient, s'ils ne les
dtruisaient pas, les oeuvres de Watteau et de La Tour, peintres qui
honoraient davantage la France que tous ceux de la Rvolution.
L'anatomie n'est peut-tre pas ce que choisirait un coeur tendre, si l'on
avait le choix. Ce n'est pas la bont de son coeur vertueux, laquelle
tait fort grande, qui a fait crire  Choderlos de Laclos les _Liaisons
Dangereuses_, ni son got pour la bourgeoisie, petite ou grande, qui a
fait choisir  Flaubert comme sujets ceux de _Madame Bovary_ et de
_l'ducation Sentimentale_. Certains disaient que l'art d'une poque de
hte serait bref, comme ceux qui prdisaient avant la guerre qu'elle
serait courte. Le chemin de fer devait aussi tuer la contemplation, il
tait vain de regretter le temps des diligences, mais l'automobile
remplit leur fonction et arrte  nouveau les touristes vers les glises
abandonnes.

Une image offerte par la vie nous apporte en ralit,  ce moment-l,
des sensations multiples et diffrentes. La vue, par exemple, de la
couverture d'un livre dj lu a tiss dans les caractres de son titre
les rayons de lune d'une lointaine nuit d't. Le got du caf au lait
matinal nous apporte cette vague esprance d'un beau temps qui jadis si
souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche,
crmeuse et plisse, qui semblait du lait durci, se mit  nous sourire
dans la claire incertitude du petit jour. Une heure n'est pas qu'une
heure, c'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de
climats. Ce que nous appelons la ralit est un certain rapport entre
ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent
simultanment--rapport que supprime une simple vision cinmatographique,
laquelle s'loigne par l d'autant plus du vrai qu'elle prtend se
borner  lui--rapport unique que l'crivain doit retrouver pour en
enchaner  jamais dans sa phrase les deux termes diffrents. On peut
faire se succder indfiniment dans une description les objets qui
figuraient dans le lieu dcrit, la vrit ne commencera qu'au moment o
l'crivain prendra deux objets diffrents, posera leur rapport, analogue
dans le monde de l'art  celui qu'est le rapport unique de la loi
causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux
ncessaires d'un beau style, ou mme, ainsi que la vie, quand, en
rapprochant une qualit commune  deux sensations, il dgagera leur
essence en les runissant l'une et l'autre, pour les soustraire aux
contingences du temps, dans une mtaphore, et les enchanera par le lien
indescriptible d'une alliance de mots. La nature elle-mme,  ce point
de vue, ne m'avait-elle pas mis sur la voie de l'art, n'tait-elle pas
commencement d'art, elle qui souvent ne m'avait permis de connatre la
beaut d'une chose que longtemps aprs, dans une autre, midi  Combray
que dans le bruit de ses cloches, les matines de Doncires que dans les
hoquets de notre calorifre  eau? Le rapport peut tre peu intressant,
les objets mdiocres, le style mauvais, mais tant qu'il n'y a pas eu
cela il n'y a rien eu. La littrature qui se contente de dcrire les
choses, de donner un misrable relev de leurs lignes et de leur
surface, est, malgr sa prtention raliste, la plus loigne de la
ralit, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, ne
parlt-elle que de gloire et de grandeurs, car elle coupe brusquement
toute communication de notre moi prsent avec le pass, dont les choses
gardent l'essence, et l'avenir, o elles nous incitent  le goter
encore. Mais il y avait plus. Si la ralit tait cette espce de dchet
de l'exprience,  peu prs identique pour chacun, parce que, quand nous
disons: un mauvais temps, une guerre, une station de voitures, un
restaurant clair, un jardin en fleurs, tout le monde sait ce que nous
voulons dire; si la ralit tait cela, sans doute une sorte de film
cinmatographique de ces choses suffirait et le style, la
littrature qui s'carteraient de leur simple donne seraient un
hors-d'oeuvre artificiel. Mais tait-ce bien cela la ralit? Si
j'essayais de me rendre compte de ce qui se passe, en effet, en nous au
moment o une chose nous fait une certaine impression, soit que, comme
ce jour o, en passant sur le pont de la Vivonne, l'ombre d'un nuage sur
l'eau m'et fait crier zut alors! en sautant de joie; soit qu'coutant
une phrase de Bergotte tout ce que j'eusse vu de mon impression c'est
ceci qui ne lui convenait pas spcialement: C'est admirable; soit
qu'irrit d'un mauvais procd, Bloch pronont ces mots qui ne
convenaient pas du tout  une aventure si vulgaire: Qu'on agisse ainsi,
je trouve cela mme fantastique; soit quand, flatt d'tre bien reu
chez les Guermantes, et d'ailleurs un peu gris par leurs vins, je n'aie
pu m'empcher de dire  mi-voix, seul, en les quittant: Ce sont tout de
mme des tres exquis avec qui il serait doux de passer la vie, je
m'apercevais que, pour exprimer ces impressions, pour crire ce livre
essentiel, le seul livre vrai, un grand crivain n'a pas, dans le sens
courant,  l'inventer puisqu'il existe dj en chacun de nous, mais  le
traduire. Le devoir et la tche d'un crivain sont ceux d'un traducteur.

Or si, quand il s'agit du langage inexact de l'amour-propre par exemple,
le redressement de l'oblique discours intrieur (qui va s'loignant de
plus en plus de l'impression premire et crbrale) jusqu' ce qu'il se
confonde avec la droite qui aurait d partir de l'impression, si ce
redressement est chose malaise contre quoi boude notre paresse, il est
d'autres cas, celui o il s'agit de l'amour, par exemple, o ce mme
redressement devient douloureux. Toutes nos feintes indiffrences, toute
notre indignation contre ses mensonges si naturels, si semblables  ceux
que nous pratiquons nous-mmes, en un mot tout ce que nous n'avons
cess, chaque fois que nous tions malheureux ou trahis, non seulement
de dire  l'tre aim, mais mme, en attendant de le voir, de nous dire
sans fin  nous-mmes, quelquefois  haute voix, dans le silence de
notre chambre troubl par quelques: non, vraiment, de tels procds
sont intolrables et j'ai voulu te recevoir une dernire fois et ne
nierai pas que cela me fasse de la peine, ramener tout cela  la vrit
ressentie dont cela s'tait tant cart, c'est abolir tout ce  quoi
nous tenions le plus, ce qui, seul  seul avec nous-mmes, dans des
projets fivreux de lettres et de dmarches, fut notre entretien
passionn avec nous-mmes.

Mme dans les joies artistiques, qu'on recherche pourtant en vue de
l'impression qu'elles donnent, nous nous arrangeons le plus vite
possible  laisser de ct comme inexprimable ce qui est prcisment
cette impression mme, et  nous attacher  ce qui nous permet d'en
prouver le plaisir sans le connatre, jusqu'au fond et de croire le
communiquer  d'autres amateurs avec qui la conversation sera possible,
parce que nous leur parlerons d'une chose qui est la mme pour eux et
pour nous, la racine personnelle de notre propre impression tant
supprime. Dans les moments mmes o nous sommes les spectateurs les
plus dsintresss de la nature, de la socit, de l'amour, de l'art
lui-mme, comme toute impression est double,  demi engaine dans
l'objet, prolonge en nous-mmes par une autre moiti que seuls nous
pourrions connatre, nous nous empressons de ngliger celle-l,
c'est--dire la seule  laquelle nous devrions nous attacher, et nous ne
tenons compte que de l'autre moiti qui, ne pouvant pas tre approfondie
parce qu'elle est extrieure, ne sera cause pour nous d'aucune fatigue:
le petit sillon qu'une phrase musicale ou la vue d'une glise a creus
en nous, nous trouvons trop difficile de tcher de l'apercevoir. Mais
nous rejouons la symphonie, nous retournons voir l'glise jusqu' ce
que--dans cette fuite loin de notre propre vie que nous n'avons pas le
courage de regarder, et qui s'appelle l'rudition--nous les connaissions
aussi bien, de la mme manire, que le plus savant amateur de musique ou
d'archologie. Aussi combien s'en tiennent l qui n'extraient rien de
leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des
clibataires de l'art. Ils ont les chagrins qu'ont les vierges et les
paresseux, et que la fcondit dans le travail gurirait. Ils sont plus
exalts  propos des oeuvres d'art que les vritables artistes, car leur
exaltation n'tant pas pour eux l'objet d'un dur labeur
d'approfondissement, elle se rpand au dehors, chauffe leurs
conversations, empourpre leur visage; ils croient accomplir un acte en
hurlant  se casser la voix: Bravo, bravo aprs l'excution d'une
oeuvre qu'ils aiment. Mais ces manifestations ne les forcent pas 
claircir la nature de leur amour, ils ne la connaissent pas. Cependant
celui-ci, inutilis, reflue mme sur leurs conversations les plus
calmes, leur fait faire de grands gestes, des grimaces, des hochements
de tte quand ils parlent d'art. J'ai t  un concert o on jouait une
musique qui, je vous avouerai, ne m'emballait pas. On commence alors le
quatuor. Ah! mais, nom d'une pipe! a change (la figure de l'amateur 
ce moment-l exprime une inquitude anxieuse comme s'il pensait: Mais
je vois des tincelles, a sent le roussi, il y a le feu). Tonnerre de
Dieu, ce que j'entends l c'est exasprant, c'est mal crit, mais c'est
pastrouillant, ce n'est pas l'oeuvre de tout le monde. Encore, si
risibles que soient ces amateurs, ils ne sont pas tout  fait 
ddaigner. Ils sont les premiers essais de la nature qui veut crer
l'artiste, aussi informes, aussi peu viables que ces premiers animaux
qui prcdrent les espces actuelles et qui n'taient pas constitus
pour durer. Ces amateurs vellitaires et striles doivent nous toucher
comme ces premiers appareils qui ne purent quitter la terre mais o
rsidait, non encore le moyen secret et qui restait  dcouvrir, mais le
dsir du vol. Et, mon vieux, ajoute l'amateur en vous prenant par le
bras, moi c'est la huitime fois que je l'entends, et je vous jure bien
que ce n'est pas la dernire. Et, en effet, comme ils n'assimilent pas
ce qui dans l'art est vraiment nourricier, ils ont tout le temps besoin
de joies artistiques, en proie  une boulimie qui ne les rassasie
jamais. Ils vont donc applaudir longtemps de suite la mme oeuvre,
croyant, de plus, que leur prsence ralise un devoir, un acte, comme
d'autres personnes la leur  une sance d'un Conseil d'administration, 
un enterrement. Puis viennent des oeuvres autres, mme opposes, que ce
soit en littrature, en peinture ou en musique. Car la facult de lancer
des ides, des systmes, et surtout de se les assimiler, a toujours t
beaucoup plus frquente, mme chez ceux qui produisent, que le vritable
got, mais prend une extension plus considrable depuis que les revues,
les journaux littraires se sont multiplis (et avec eux les vocations
factices d'crivains et d'artistes). Ainsi la meilleure partie de la
jeunesse, la plus intelligente, la plus intresse, n'aimait-elle plus
que les oeuvres ayant une haute porte morale et sociologique, mme
religieuse. Elle s'imaginait que c'tait l le critrium de la valeur
d'une oeuvre, renouvelant ainsi l'erreur des David, des Chenavard, des
Brunetire, etc. On prfrait  Bergotte, dont les plus jolies phrases
avaient exig en ralit un bien plus profond repli sur soi-mme, des
crivains qui semblaient plus profonds simplement parce qu'ils
crivaient moins bien. La complication de son criture n'tait faite que
pour des gens du monde, disaient des dmocrates, qui faisaient ainsi aux
gens du monde un honneur immrit. Mais ds que l'intelligence
raisonneuse veut se mettre  juger des oeuvres d'art, il n'y a plus rien
de fixe, de certain: on peut dmontrer tout ce qu'on veut. Alors que la
ralit du talent est un bien, une acquisition universelle, dont on doit
avant tout constater la prsence sous les modes apparentes de la pense
et du style, c'est sur ces dernires que la critique s'arrte pour
classer les auteurs. Elle sacre prophte  cause de son ton premptoire,
de son mpris affich pour l'cole qui l'a prcd, un crivain qui
n'apporte nul message nouveau. Cette constante aberration de la critique
est telle qu'un crivain devrait presque prfrer tre jug par le grand
public (si celui-ci n'tait incapable de se rendre compte mme de ce
qu'un artiste a tent dans un ordre de recherches qui lui est inconnu).
Car il y a plus d'analogie entre la vie instinctive du public et le
talent d'un grand crivain, qui n'est qu'un instinct religieusement
cout au milieu du silence, impos  tout le reste, un instinct
perfectionn et compris, qu'avec le verbiage superficiel et les critres
changeants des juges attitrs. Leur logomachie se renouvelle de dix ans
en dix ans (car le kalidoscope n'est pas compos seulement par les
groupes mondains, mais par les ides sociales, politiques, religieuses
qui prennent une ampleur momentane grce  leur rfraction dans les
masses tendues, mais restent limites malgr cela  la courte vie des
ides dont la nouveaut n'a pu sduire que des esprits peu exigeants en
fait de preuves). Ainsi s'taient succd les partis et les coles,
faisant se prendre  eux toujours les mmes esprits, hommes d'une
intelligence relative, toujours vous aux engouements dont s'abstiennent
des esprits plus scrupuleux et plus difficiles en fait de preuves.
Malheureusement, justement parce que les autres ne sont que de
demi-esprits, ils ont besoin de se complter dans l'action, ils agissent
ainsi plus que les esprits suprieurs, attirent  eux la foule et crent
autour d'eux non seulement les rputations surfaites et les ddains
injustifis mais les guerres civiles et les guerres extrieures, dont un
peu de critique point royaliste sur soi-mme devrait prserver. Et quant
 la jouissance que donne  un esprit parfaitement juste,  un coeur
vraiment vivant, la belle pense d'un matre, elle est sans doute
entirement saine, mais, si prcieux que soient les hommes qui la
gotent vraiment (combien y en a-t-il en vingt ans), elle les rduit
tout de mme  n'tre que la pleine conscience d'un autre. Qu'un homme
ait tout fait pour tre aim d'une femme qui n'et pu que le rendre
malheureux, mais n'ait mme pas russi, malgr ses efforts redoubls
pendant des annes,  obtenir un rendez-vous de cette femme, au lieu de
chercher  exprimer ses souffrances et le pril auquel il a chapp, il
relit sans cesse, en mettant sous elle un million de mots et les
souvenirs les plus mouvants de sa propre vie, cette pense de La
Bruyre: Les hommes souvent veulent aimer et ne sauraient y russir,
ils cherchent leur dfaite sans pouvoir la rencontrer, et, si j'ose
ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres. Que ce soit ce
sens ou non qu'ait eu cette pense pour celui qui l'crivit (pour
qu'elle l'et, et ce serait plus beau, il faudrait tre aims au lieu
d'aimer), il est certain qu'en lui ce lettr sensible la vivifie, la
gonfle de signification jusqu' la faire clater, il ne peut la redire
qu'en dbordant de joie tant il la trouve vraie et belle, mais il n'y a
malgr tout rien ajout, et il reste seulement la pense de La Bruyre.

Comment la littrature de notations aurait-elle une valeur quelconque,
puisque c'est sous de petites choses comme celles qu'elle note que la
ralit est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d'un aroplane,
dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le pass dans la saveur d'une
madeleine, etc.) et qu'elles sont sans signification par elles-mmes si
on ne l'en dgage pas?

Peu  peu conserve par la mmoire, c'est la chane de toutes les
impressions inexactes, o ne reste rien de ce que nous avons rellement
prouv, qui constitue pour nous notre pense, notre vie, la ralit, et
c'est ce mensonge-l que ne ferait que reproduire un art soi-disant
vcu, simple comme la vie, sans beaut, double emploi si ennuyeux et
si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence
constate, qu'on se demande o celui qui s'y livre trouve l'tincelle
joyeuse et motrice, capable de le mettre en train et de le faire avancer
dans sa besogne. La grandeur de l'art vritable, au contraire, de celui
que M. de Norpois et appel un jeu de dilettante, c'tait de retrouver,
de ressaisir, de nous faire connatre cette ralit loin de laquelle
nous vivons, de laquelle nous nous cartons de plus en plus au fur et 
mesure que prend plus d'paisseur et d'impermabilit la connaissance
conventionnelle que nous lui substituons, cette ralit que nous
risquerions fort de mourir sans l'avoir connue, et qui est tout
simplement notre vie, la vraie vie, la vie enfin dcouverte et
claircie, la seule vie, par consquent, rellement vcue, cette vie
qui, en un sens, habite  chaque instant chez tous les hommes aussi bien
que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent
pas  l'claircir. Et ainsi leur pass est encombr d'innombrables
clichs qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas
dvelopps. Ressaisir notre vie; et aussi la vie des autres; car le
style, pour l'crivain aussi bien que pour le peintre, est une question
non de technique, mais de vision. Il est la rvlation, qui serait
impossible par des moyens directs et conscients, de la diffrence
qualitative qu'il y a dans la faon dont nous apparat le monde,
diffrence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret ternel de
chacun. Par l'art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que
voit un autre de cet univers qui n'est pas le mme que le ntre et dont
les paysages nous seraient rests aussi inconnus que ceux qu'il peut y
avoir dans la lune. Grce  l'art, au lieu de voir un seul monde, le
ntre, nous le voyons se multiplier, et autant qu'il y a d'artistes
originaux, autant nous avons de mondes  notre disposition, plus
diffrents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et qui
bien des sicles aprs qu'est teint le foyer dont ils manaient, qu'il
s'appelt Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient leur rayon spcial.

Ce travail de l'artiste, de chercher  apercevoir sous de la matire,
sous de l'exprience, sous des mots quelque chose de diffrent, c'est
exactement le travail inverse de celui que,  chaque minute, quand nous
vivons dtourn de nous-mme, l'amour-propre, la passion, l'intelligence
et l'habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent
au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher maintenant,
les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la
vie. En somme, cet art si compliqu est justement le seul art vivant.
Seul il exprime pour les autres et nous fait voir  nous-mme notre
propre vie, cette vie qui ne peut pas s'observer, dont les apparences
qu'on observe ont besoin d'tre traduites, et souvent lues  rebours, et
pniblement dchiffres. Ce travail qu'avaient fait notre amour-propre,
notre passion, notre esprit d'imitation, notre intelligence abstraite,
nos habitudes, c'est ce travail que l'art dfera, c'est la marche en
sens contraire, le retour aux profondeurs, o ce qui a exist rellement
gt inconnu de nous qu'il nous fera suivre. Et sans doute c'tait une
grande tentation que de recrer la vraie vie, de rajeunir les
impressions. Mais il y fallait du courage de tout genre et mme
sentimental. Car c'tait avant tout abroger ses plus chres illusions,
cesser de croire  l'objectivit de ce qu'on a labor soi-mme, et au
lieu de se bercer une centime fois de ces mots elle tait bien
gentille, lire au travers: j'avais du plaisir  l'embrasser. Certes,
ce que j'avais prouv dans ces heures d'amour, tous les hommes
l'prouvent aussi. On prouve, mais ce qu'on a prouv est pareil 
certains clichs qui ne montrent que du noir tant qu'on ne les a pas mis
prs d'une lampe, et qu'eux aussi il faut regarder  l'envers: on ne
sait pas ce que c'est tant qu'on ne l'a pas approch de l'intelligence.
Alors seulement quand elle l'a clair, quand elle l'a intellectualis,
on distingue, et avec quelle peine, la figure de ce qu'on a senti. Mais
je me rendais compte aussi que cette souffrance, que j'avais connue
d'abord avec Gilberte, que notre amour n'appartienne pas  l'tre qui
l'inspire, est salutaire accessoirement comme moyen. (Car si peu que
notre vie doive durer, ce n'est que pendant que nous souffrons que nos
penses, en quelque sorte agites de mouvements perptuels et
changeants, font monter comme dans une tempte,  un niveau d'o nous
pouvons les voir, toute cette immensit rgle par des lois, sur
laquelle, posts  une fentre mal place, nous n'avons pas vue, car le
calme du bonheur la laisse unie et  un niveau trop bas; peut-tre
seulement pour quelques grands gnies ce mouvement existe-t-il
constamment sans qu'il y ait besoin pour eux des agitations de la
douleur; encore n'est-il pas certain, quand nous contemplons l'ample et
rgulier dveloppement de leurs oeuvres joyeuses, que nous ne soyons trop
ports  supposer d'aprs la joie de l'oeuvre celle de la vie, qui a
peut-tre t au contraire constamment douloureuse.) Mais principalement
parce que si notre amour n'est pas seulement d'une Gilberte, ce qui nous
fit tant souffrir ce n'est pas parce qu'il est aussi l'amour d'une
Albertine, mais parce qu'il est une portion de notre me plus durable
que les moi divers qui meurent successivement en nous et qui voudraient
gostement le retenir, portion de notre me qui doit, quelque mal,
d'ailleurs utile, que cela nous fasse, se dtacher des tres pour que
nous en comprenions, et pour en restituer la gnralit et donner cet
amour, la comprhension de cet amour,  tous,  l'esprit universel et
non  telle puis  telle, en lesquelles tel puis tel de ceux que nous
avons t successivement voudraient se fondre.

Il me fallait donc rendre leur sens aux moindres signes qui
m'entouraient (Guermantes, Albertine, Gilberte, Saint-Loup, Balbec,
etc.) et auxquels l'habitude l'avait fait perdre pour moi. Nous devons
savoir que lorsque nous aurons atteint la ralit, pour l'exprimer, pour
la conserver, nous devrons carter ce qui est diffrent d'elle et ce que
ne cesse de nous apporter la vitesse acquise de l'habitude. Plus que
tout j'carterais donc ces paroles que les lvres plutt que l'esprit
choisissent, ces paroles pleines d'humour, comme on dit dans la
conversation, et qu'aprs une longue conversation avec les autres on
continue  s'adresser facticement et qui nous remplissent l'esprit de
mensonges, ces paroles toutes physiques qu'accompagne chez l'crivain
qui s'abaisse  les transcrire le petit sourire, la petite grimace qui
altre  tout moment, par exemple, la phrase parle d'un Sainte-Beuve,
tandis que les vrais livres doivent tre les enfants non du grand jour
et de la causerie mais de l'obscurit et du silence. Et comme l'art
recompose exactement la vie, autour des vrits qu'on a atteintes en
soi-mme flottera toujours une atmosphre de posie, la douceur d'un
mystre qui n'est que le vestige de la pnombre que nous avons d
traverser, l'indication, marque exactement comme par un altimtre, de
la profondeur d'une oeuvre. (Car cette profondeur n'est pas inhrente 
certains sujets, comme le croient des romanciers matrialistement
spiritualistes puisqu'ils ne peuvent pas descendre au del du monde des
apparences et dont toutes les nobles intentions, pareilles  ces
vertueuses tirades habituelles chez certaines personnes incapables du
plus petit effort de bont, ne doivent pas nous empcher de remarquer
qu'ils n'ont mme pas eu la force d'esprit de se dbarrasser de toutes
les banalits de forme acquises par l'imitation.)

Quant aux vrits que l'intelligence--mme des plus hauts
esprits--cueille  claire-voie, devant elle, en pleine lumire, leur
valeur peut tre trs grande; mais elles ont des contours plus secs et
sont planes, n'ont pas de profondeur parce qu'il n'y a pas eu de
profondeurs  franchir pour les atteindre, parce qu'elles n'ont pas t
recres. Souvent des crivains au fond de qui n'apparaissent plus ces
vrits mystrieuses n'crivent plus,  partir d'un certain ge, qu'avec
leur intelligence qui a pris de plus en plus de force; les livres de
leur ge mr ont,  cause de cela, plus de force que ceux de leur
jeunesse, mais ils n'ont plus le mme velours.

Je sentais pourtant que ces vrits, que l'intelligence dgage
directement de la ralit ne sont pas  ddaigner entirement, car elles
pourraient enchsser d'une manire moins pure, mais encore pntre
d'esprit, ces impressions que nous apporte hors du temps l'essence
commune aux sensations du pass et du prsent, mais qui, plus
prcieuses, sont aussi trop rares pour que l'oeuvre d'art puisse tre
compose seulement avec elles. Capables d'tre utilises pour cela, je
sentais se presser en moi une foule de vrits relatives aux passions,
aux caractres, aux moeurs. Chaque personne qui nous fait souffrir peut
tre rattache par nous  une divinit dont elle n'est qu'un reflet
fragmentaire et le dernier degr, divinit dont la contemplation en tant
qu'ide nous donne aussitt de la joie au lieu de la peine que nous
avions. Tout l'art de vivre, c'est de ne nous servir des personnes qui
nous font souffrir que comme d'un degr permettant d'accder  sa forme
divine et de peupler ainsi journellement notre vie de divinits. La
perception de ces vrits me causait de la joie; pourtant il me semblait
me rappeler que plus d'une d'entre elles, je l'avais dcouverte dans la
souffrance, d'autres dans de bien mdiocres plaisirs. Alors, moins
clatante sans doute que celle qui m'avait fait apercevoir que l'oeuvre
d'art tait le seul moyen de retrouver le Temps perdu, une nouvelle
lumire se fit en moi. Et je compris que tous ces matriaux de l'oeuvre
littraire, c'tait ma vie passe; je compris qu'ils taient venus 
moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse,
dans la douleur emmagasine par moi, sans que je devinasse plus leur
destination, leur survivance mme, que la graine mettant en rserve tous
les aliments qui nourriront la plante. Comme la graine, je pourrais
mourir quand la plante se serait dveloppe, et je me trouvais avoir
vcu pour elle sans le savoir, sans que jamais ma vie me part devoir
entrer jamais en contact avec ces livres que j'aurais voulu crire et
pour lesquels, quand je me mettais autrefois  ma table, je ne trouvais
pas de sujet. Ainsi toute ma vie jusqu' ce jour aurait pu et n'aurait
pas pu tre rsume sous ce titre: Une vocation. Elle ne l'aurait pas pu
en ce sens que la littrature n'avait jou aucun rle dans ma vie. Elle
l'aurait pu en ce que cette vie, les souvenirs de ses tristesses, de ses
joies, formaient une rserve pareille  cet albumen qui est log dans
l'ovule des plantes et dans lequel celui-ci puise sa nourriture pour se
transformer en graine, en ce temps o on ignore encore que l'embryon
d'une plante se dveloppe, lequel est pourtant le lieu de phnomnes
chimiques et respiratoires secrets mais trs actifs. Ainsi ma vie
tait-elle en rapport avec ce qui amnerait sa maturation. Et ceux qui
se nourriraient ensuite d'elle ignoreraient ce qui aurait t fait pour
leur nourriture, comme ignorent ceux qui mangent les graines
alimentaires que les riches substances qu'elles contiennent ont d'abord
nourri la graine et permis sa maturation. En cette matire, les mmes
comparaisons, qui sont fausses si on part d'elles, peuvent tre vraies
si on y aboutit. Le littrateur envie le peintre, il aimerait prendre
des croquis, des notes, il est perdu s'il le fait. Mais quand il crit,
il n'est pas un geste de ses personnages, un tic, un accent, qui n'ait
t apport  son inspiration par sa mmoire; il n'est pas un nom de
personnage invent sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de
personnages vus, dont l'un a pos pour la grimace, l'autre pour le
monocle, tel pour la colre, tel pour le mouvement avantageux du bras,
etc. Et alors l'crivain se rend compte que si son rve d'tre un
peintre n'tait pas ralisable d'une manire consciente et volontaire,
il se trouve pourtant avoir t ralis et que l'crivain lui aussi a
fait son carnet de croquis sans le savoir... Car, m par l'instinct qui
tait en lui, l'crivain, bien avant qu'il crt le devenir un jour,
omettait rgulirement de regarder tant de choses que les autres
remarquent, ce qui le faisait accuser par les autres de distraction et
par lui-mme de ne savoir ni couter ni voir, mais pendant ce temps-l
il dictait  ses yeux et  ses oreilles de retenir  jamais ce qui
semblait aux autres des riens purils, l'accent avec lequel avait t
dite une phrase, et l'air de figure et le mouvement d'paules qu'avait
fait  un certain moment telle personne dont il ne sait peut-tre rien
d'autre, il y a de cela bien des annes, et cela parce que, cet accent,
il l'avait dj entendu, ou sentait qu'il pourrait le rentendre, que
c'tait quelque chose de renouvelable, de durable; c'est le sentiment du
gnral qui, dans l'crivain futur, choisit lui-mme ce qui est gnral
et pourra entrer dans l'oeuvre d'art. Car il n'a cout les autres que
quand, si btes ou si fous qu'ils fussent, rptant comme des perroquets
ce que disent les gens de caractre semblable, ils s'taient faits par
l mme les oiseaux prophtes, les porte-paroles d'une loi
psychologique. Il ne se souvient que du gnral. Par de tels accents,
par de tels jeux de physionomie, par de tels mouvements d'paules,
eussent-ils t vus dans sa plus lointaine enfance, la vie des autres
est reprsente en lui et, quand plus tard il crira, elle lui servira 
recrer la ralit, soit en composant un mouvement d'paules commun 
beaucoup, vrai comme s'il tait not sur le cahier d'un anatomiste, mais
grav ici pour exprimer une vrit psychologique, soit en emmanchant sur
ce mouvement d'paules un mouvement de cou fait par un autre, chacun
ayant donn son instant de pose.

Il n'est pas certain que, pour crer une oeuvre littraire, l'imagination
et la sensibilit ne soient pas des qualits interchangeables et que la
seconde ne puisse sans grand inconvnient tre substitue  la premire,
comme des gens dont l'estomac est incapable de digrer chargent de cette
fonction leur intestin. Un homme n sensible et qui n'aurait pas
d'imagination pourrait malgr cela crire des romans admirables. La
souffrance que les autres lui causeraient, ses efforts pour la prvenir,
les conflits qu'elle et la seconde personne cruelle creraient, tout
cela, interprt par l'intelligence, pourrait faire la matire d'un
livre non seulement aussi beau que s'il tait imagin, invent, mais
encore aussi extrieur  la rverie de l'auteur s'il avait t livr 
lui-mme et heureux, aussi surprenant pour lui-mme, aussi accidentel
qu'un caprice fortuit de l'imagination. Les tres les plus btes par
leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontairement exprims,
manifestent des lois qu'ils ne peroivent pas, mais que l'artiste
surprend en eux. A cause de ce genre d'observations, le vulgaire croit
l'crivain mchant, et il le croit  tort, car dans un ridicule
l'artiste voit une belle gnralit, il ne l'impute pas plus  grief 
la personne observe que le chirurgien ne la msestimerait d'tre
affecte d'un trouble assez frquent de la circulation; aussi se
moque-t-il moins que personne des ridicules. Malheureusement il est plus
malheureux qu'il n'est mchant quand il s'agit de ses propres passions;
tout en en connaissant aussi bien la gnralit, il s'affranchit moins
aisment des souffrances personnelles qu'elles causent. Sans doute,
quand un insolent nous insulte, nous aurions mieux aim qu'il nous
lout, et surtout, quand une femme que nous adorons nous trahit, que ne
donnerions-nous pas pour qu'il en ft autrement. Mais le ressentiment de
l'affront, les douleurs de l'abandon auront alors t les terres que
nous n'aurions jamais connues, et dont la dcouverte, si pnible qu'elle
soit  l'homme, devient prcieuse pour l'artiste. Aussi les mchants et
les ingrats, malgr lui, malgr eux, figurent dans son oeuvre. Le
pamphltaire associe involontairement  sa gloire la canaille qu'il a
fltrie. On peut reconnatre dans toute oeuvre d'art ceux que l'artiste a
le plus has et, hlas, mme celles qu'il a le plus aimes. Elles-mmes
n'ont fait que poser pour l'crivain dans le moment mme o, bien contre
son gr, elles le faisaient le plus souffrir. Quand j'aimais Albertine,
je m'tais bien rendu compte qu'elle ne m'aimait pas et j'avais t
oblig de me rsigner  ce qu'elle me ft seulement connatre ce que
c'est qu'prouver de la souffrance, de l'amour, et mme, au
commencement, du bonheur. Et quand nous cherchons  extraire la
gnralit de notre chagrin,  en crire, nous sommes un peu consols,
peut-tre pour une autre raison encore que toutes celles que je donne
ici, et qui est que penser d'une faon gnrale, qu'crire, est pour
l'crivain une fonction saine et ncessaire dont l'accomplissement rend
heureux, comme pour les hommes physiques l'exercice, la sueur et le
bain. A vrai dire, contre cela je me rvoltais un peu. J'avais beau
croire que la vrit suprme de la vie est dans l'art, j'avais beau,
d'autre part, n'tre pas plus capable de l'effort de souvenir qu'il
m'et fallu pour aimer encore Albertine que pour pleurer encore ma
grand'mre, je me demandais si tout de mme une oeuvre d'art dont elles
ne seraient pas conscientes serait pour elles, pour le destin de ces
pauvres mortes, un accomplissement. Ma grand'mre que j'avais, avec tant
d'indiffrence, vue agoniser et mourir prs de moi! O puiss-je, en
expiation, quand mon oeuvre serait termine, bless sans remde, souffrir
de longues heures abandonn de tous, avant de mourir. D'ailleurs,
j'avais une piti infinie mme d'tres moins chers, mme d'indiffrents,
et de tant de destines dont ma pense en essayant de les comprendre
avait, en somme, utilis la souffrance, ou mme seulement les ridicules.
Tous ces tres, qui m'avaient rvl des vrits et qui n'taient plus,
m'apparaissaient comme ayant vcu une vie qui n'avait profit qu' moi,
et comme s'ils taient morts pour moi. Il tait triste pour moi de
penser que mon amour, auquel j'avais tant tenu, serait, dans mon livre,
si dgag d'un tre, que des lecteurs divers l'appliqueraient exactement
 celui qu'ils avaient prouv pour d'autres femmes. Mais devais-je me
scandaliser de cette infidlit posthume et que tel ou tel pt donner
comme objet  mes sentiments des femmes inconnues, quand cette
infidlit, cette division de l'amour entre plusieurs tres, avait
commenc de mon vivant et avant mme que j'crivisse? J'avais bien
souffert successivement pour Gilberte, pour Mme de Guermantes, pour
Albertine. Successivement aussi je les avais oublies, et seul mon
amour, ddi  des tres diffrents, avait t durable. La profanation
d'un de mes souvenirs par des lecteurs inconnus, je l'avais consomme
avant eux. Je n'tais pas loin de me faire horreur comme se le ferait
peut-tre  lui-mme quelque parti nationaliste au nom duquel des
hostilits se seraient poursuivies, et  qui seul aurait servi une
guerre o tant de nobles victimes auraient souffert et succomb sans
mme savoir, ce qui, pour ma grand'mre du moins, et t une telle
rcompense, l'issue de la lutte. Et une seule consolation qu'elle ne st
pas que je me mettais enfin  l'oeuvre tait que tel est le lot des
morts, si elle ne pouvait jouir de mon progrs elle avait cess depuis
longtemps d'avoir conscience de mon inaction, de ma vie manque qui
avaient t une telle souffrance pour elle. Et certes, il n'y aurait pas
que ma grand'mre, pas qu'Albertine, mais bien d'autres encore, dont
j'avais pu assimiler une parole, un regard, mais qu'en tant que
cratures individuelles je ne me rappelais plus; un livre est un grand
cimetire o sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms
effacs. Parfois, au contraire, on se souvient trs bien du nom, mais
sans savoir si quelque chose de l'tre qui le porta survit dans ces
pages. Cette jeune fille aux prunelles profondment enfonces,  la voix
tranante, est-elle ici? Et si elle y repose en effet, dans quelle
partie, on ne sait plus, et comment trouver sous les fleurs? Mais
puisque nous vivons loin des tres individuels, puisque nos sentiments
les plus forts, comme avait t mon amour pour ma grand'mre, pour
Albertine, au bout de quelques annes nous ne les connaissons plus,
puisqu'ils ne sont plus pour nous qu'un mot incompris, puisque nous
pouvons parler de ces morts avec les gens du monde chez qui nous avons
encore plaisir  nous trouver quand tout ce que nous aimions pourtant
est mort, alors s'il est un moyen pour nous d'apprendre  comprendre ces
mots oublis, ce moyen ne devons-nous pas l'employer, fallt-il pour
cela les transcrire d'abord en un langage universel mais qui du moins
sera permanent, qui ferait de ceux qui ne sont plus, en leur essence la
plus vraie, une acquisition perptuelle pour toutes les mes? Mme cette
loi du changement, qui nous a rendu ces mots inintelligibles, si nous
parvenons  l'expliquer, notre infriorit ne devient-elle pas une force
nouvelle? D'ailleurs, l'oeuvre  laquelle nos chagrins ont collabor peut
tre interprte pour notre avenir  la fois comme un signe nfaste de
souffrance et comme un signe heureux de consolation. En effet, si on dit
que les amours, les chagrins du pote lui ont servi, qu'ils l'ont aid 
construire son oeuvre, que les inconnues qui s'en doutaient le moins,
l'une par une mchancet, l'autre par une raillerie, ont apport chacune
leur pierre pour l'dification du monument qu'elles ne verront pas, on
ne songe pas assez que la vie de l'crivain n'est pas termine avec
cette oeuvre, que la mme nature qui lui a fait avoir telles souffrances,
lesquelles sont entres dans son oeuvre, cette nature continuera de vivre
aprs l'oeuvre termine, lui fera aimer d'autres femmes dans des
conditions qui seraient pareilles, si ne les faisait lgrement dvier
tout ce que le temps modifie dans les circonstances, dans le sujet
lui-mme, dans son apptit d'amour et dans sa rsistance  la douleur. A
ce premier point de vue, l'oeuvre doit tre considre seulement comme un
amour malheureux qui en prsage fatalement d'autres et qui fera que la
vie ressemblera  l'oeuvre, que le pote n'aura presque plus besoin
d'crire, tant il pourra trouver dans ce qu'il a crit la figure
anticipe de ce qui arrivera. Ainsi mon amour pour Albertine, et tel
qu'il en diffra, tait dj inscrit dans mon amour pour Gilberte, au
milieu des jours heureux duquel j'avais entendu pour la premire fois
prononcer le nom et faire le portrait d'Albertine par sa tante, sans me
douter que ce germe insignifiant se dvelopperait et s'tendrait un jour
sur toute ma vie. Mais  un autre point de vue, l'oeuvre est signe de
bonheur, parce qu'elle nous apprend que dans tout amour le gnral gt 
ct du particulier, et  passer du second au premier par une
gymnastique qui fortifie contre le chagrin en faisant ngliger sa cause
pour approfondir son essence. En effet, comme je devais l'exprimenter
par la suite, mme au moment o l'on aime et o on souffre, si la
vocation s'est enfin ralise, dans les heures o on travaille on sent
si bien l'tre qu'on aime se dissoudre dans une ralit plus vaste qu'on
arrive  l'oublier par instants et qu'on ne souffre plus de son amour,
en travaillant, que comme de quelque mal purement physique o l'tre
aim n'est pour rien, comme d'une sorte de maladie de coeur. Il est vrai
que c'est une question d'instants, et que l'effet semble tre le
contraire si le travail vient plus tard. Car lorsque les tres qui, par
leur mchancet, leur nullit, taient arrivs malgr nous  dtruire
nos illusions, se sont rduits eux-mmes  rien et spars de la chimre
amoureuse que nous nous tions forge, si nous nous mettons alors 
travailler, notre me les lve de nouveau, les identifie, pour les
besoins de notre analyse de nous-mme,  des tres qui nous auraient
aim, et dans ce cas, la littrature, recommenant le travail dfait de
l'illusion amoureuse, donne une sorte de survie  des sentiments qui
n'existaient plus. Certes, nous sommes obligs de revivre notre
souffrance particulire avec le courage du mdecin qui recommence sur
lui-mme la dangereuse piqre. Mais en mme temps il nous faut la penser
sous une forme gnrale qui nous fait dans une certaine mesure chapper
 son treinte, qui fait de tous les copartageants de notre peine, et
qui n'est mme pas exempte d'une certaine joie. L o la vie emmure,
l'intelligence perce une issue, car, s'il n'est pas de remde  un amour
non partag, on sort de la constatation d'une souffrance, ne ft-ce
qu'en en tirant les consquences qu'elle comporte. L'intelligence ne
connat pas ces situations fermes de la vie sans issue. Aussi
fallait-il me rsigner, puisque rien ne peut durer qu'en devenant
gnral et si l'esprit ment  soi-mme,  l'ide que mme les tres qui
furent le plus chers  l'crivain n'ont fait, en fin de compte, que
poser pour lui comme chez les peintres. Parfois, quand un morceau
douloureux est rest  l'tat d'bauche, une nouvelle tendresse, une
nouvelle souffrance nous arrivent qui nous permettent de le finir, de
l'toffer. Pour ces grands chagrins utiles on ne peut pas encore trop se
plaindre, car ils ne manquent pas, ils ne se font pas attendre bien
longtemps. Tout de mme il faut se dpcher de profiter d'eux, car ils
ne durent pas trs longtemps; c'est qu'on se console, ou bien, quand ils
sont trop forts, si le coeur n'est plus trs solide, on meurt. En amour,
notre rival heureux, autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur. A
un tre qui n'excitait en nous qu'un insignifiant dsir physique il
ajoute aussitt une valeur immense, trangre, mais que nous confondons
avec lui. Si nous n'avions pas de rivaux le plaisir ne se transformerait
pas en amour. Si nous n'en avions pas, ou si nous ne croyions pas en
avoir. Car il n'est pas ncessaire qu'ils existent rellement.
Suffisante pour notre bien est cette vie illusoire que donnent  des
rivaux inexistants notre soupon, notre jalousie. Le bonheur est
salutaire pour le corps, mais c'est le chagrin qui dveloppe les forces
de l'esprit. D'ailleurs, ne nous dcouvrt-il pas  chaque fois une loi,
qu'il n'en serait pas moins indispensable pour nous remettre chaque fois
dans la vrit, nous forcer  prendre les choses au srieux, arrachant
chaque fois les mauvaises herbes de l'habitude, du scepticisme, de la
lgret, de l'indiffrence. Il est vrai que cette vrit, qui n'est pas
compatible avec le bonheur, avec la sant, ne l'est pas toujours avec la
vie. Le chagrin finit par tuer. A chaque nouvelle peine trop forte, nous
sentons une veine de plus qui saille et dveloppe sa sinuosit mortelle
au long de notre tempe, sous nos yeux. Et c'est ainsi que peu  peu se
font ces terribles figures ravages, du vieux Rembrandt, du vieux
Beethoven de qui tout le monde se moquait. Et ce ne serait rien que les
poches des yeux et les rides du front s'il n'y avait la souffrance du
coeur. Mais puisque les forces peuvent se changer en d'autres forces,
puisque l'ardeur qui dure devient lumire et que l'lectricit de la
foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au coeur peut
lever au-dessus d'elle, comme un pavillon, la permanence visible d'une
image  chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu'il nous
donne pour la connaissance spirituelle qu'il nous apporte; laissons se
dsagrger notre corps, puisque chaque nouvelle parcelle qui s'en
dtache vient, cette fois lumineuse et lisible, pour la complter au
prix de souffrances dont d'autres plus dous n'ont pas besoin, pour la
rendre plus solide au fur et  mesure que les motions effritent notre
vie, s'ajouter  notre oeuvre. Les ides sont des succdans des
chagrins; au moment o ceux-ci se changent en ides, ils perdent une
partie de leur action nocive sur notre coeur, et mme, au premier
instant, la transformation elle-mme dgage subitement de la joie.
Succdans dans l'ordre du temps seulement, d'ailleurs, car il semble
que l'lment premier ce soit l'ide, et le chagrin seulement le mode
selon lequel certaines ides entrent d'abord en nous. Mais il y a
plusieurs familles dans le groupe des ides, certaines sont tout de
suite des joies. Ces rflexions me faisaient trouver un sens plus fort
et plus exact  la vrit que j'avais souvent pressentie, notamment
quand Mme de Cambremer se demandait comment je pouvais dlaisser pour
Albertine un homme remarquable comme Elstir. Mme au point de vue
intellectuel je sentais qu'elle avait tort, mais je ne savais pas que ce
qu'elle mconnaissait, c'tait les leons avec lesquelles on fait son
apprentissage d'homme de lettres. La valeur objective des arts est peu
de chose en cela; ce qu'il s'agit de faire sortir, d'amener  la
lumire, ce sont nos sentiments, nos passions, c'est--dire les
passions, les sentiments de tous. Une femme dont nous avons besoin nous
fait souffrir, tire de nous des sries de sentiments autrement profonds,
autrement vitaux qu'un homme suprieur qui nous intresse. Il reste 
savoir, selon le plan o nous vivons, si nous trouvons que telle
trahison par laquelle nous a fait souffrir une femme est peu de chose
auprs des vrits que cette trahison nous a dcouvertes et que la
femme, heureuse d'avoir fait souffrir, n'aurait gure pu comprendre. En
tout cas, ces trahisons ne manquent pas. Un crivain peut se mettre sans
crainte  un long travail. Que l'intelligence commence son ouvrage, en
cours de route surviendront bien assez de chagrins qui se chargeront de
le finir. Quant au bonheur, il n'a presque qu'une seule utilit, rendre
le malheur possible. Il faut que dans le bonheur nous formions des liens
bien doux et bien forts de confiance et d'attachement pour que leur
rupture nous cause le dchirement si prcieux qui s'appelle le malheur.
Si l'on n'avait t heureux, ne ft-ce que par l'esprance, les malheurs
seraient sans cruaut et par consquent sans fruit. Et plus qu'au
peintre,  l'crivain, pour obtenir du volume, de la consistance, de la
gnralit, de la ralit littraire, comme il lui faut beaucoup
d'glises vues pour en peindre une seule, il lui faut aussi beaucoup
d'tres pour un seul sentiment, car si l'art est long et la vie courte,
on peut dire, en revanche, que si l'inspiration est courte les
sentiments qu'elle doit peindre ne sont pas beaucoup plus longs. Ce sont
nos passions qui esquissent nos livres, le repos d'intervalle qui les
crit. Quand l'inspiration renat, quand nous pouvons reprendre le
travail, la femme qui posait devant nous pour un sentiment ne nous le
fait dj plus prouver. Il faut continuer  la peindre d'aprs une
autre, et si c'est une trahison pour l'autre, littrairement, grce  la
similitude de nos sentiments qui fait qu'une oeuvre est  la fois le
souvenir de nos amours passes et la priptie de nos amours nouvelles,
il n'y a pas grand inconvnient  ces substitutions. C'est une des
causes de la vanit des tudes o on essaye de deviner de qui parle un
auteur. Car une oeuvre, mme de confession directe, est pour le moins
intercale entre plusieurs pisodes de la vie de l'auteur, ceux
antrieurs qui l'ont inspire, ceux postrieurs qui ne lui ressemblent
pas moins, des amours suivantes les particularits tant calques sur
les prcdentes. Car  l'tre que nous avons le plus aim nous ne sommes
pas si fidles qu' nous-mme, et nous l'oublions tt ou tard pour
pouvoir--puisque c'est un des traits de nous-mme--recommencer d'aimer.
Tout au plus,  cet amour celle que nous avons tant aime a-t-elle
ajout une forme particulire, qui nous fera lui tre fidle mme dans
l'infidlit. Nous aurons besoin, avec la femme suivante, des mmes
promenades du matin ou de la reconduire de mme le soir, ou de lui
donner cent fois trop d'argent. (Une chose curieuse que cette
circulation de l'argent que nous donnons  des femmes qui,  cause de
cela, nous rendent malheureux, c'est--dire nous permettent d'crire des
livres--on peut presque dire que les oeuvres, comme dans les puits
artsiens, montent d'autant plus haut que la souffrance a plus
profondment creus le coeur.) Ces substitutions ajoutent  l'oeuvre
quelque chose de dsintress, de plus gnral, qui est aussi une leon
austre que ce n'est pas aux tres que nous devons nous attacher, que ce
ne sont pas les tres qui existent rellement et sont, par consquent,
susceptibles d'expression, mais les ides. Encore faut-il se hter et ne
pas perdre de temps pendant qu'on a  sa disposition ces modles. Car
ceux qui posent pour le bonheur n'ont gnralement pas beaucoup de
sances  nous donner. Mais les tres qui posent pour nous la douleur
nous accordent des sances bien frquentes, dans cet atelier o nous
n'allons que dans ces priodes-l et qui est  l'intrieur de nous-mme.
Ces priodes-l sont comme une image de notre vie avec ses diverses
douleurs. Car elles aussi en contiennent de diffrentes, et au moment o
on croyait que c'tait calm, une nouvelle, une nouvelle, dans tous les
sens du mot; peut-tre parce que ces situations imprvues nous forcent 
entrer plus profondment en contact avec nous-mme; ces dilemmes
douloureux que l'amour nous pose  tout instant nous instruisent, nous
dcouvrent successivement la matire dont nous sommes faits.

D'ailleurs, mme quand elle ne fournit pas, en nous la dcouvrant, la
matire de notre oeuvre, elle nous est utile en nous y incitant.
L'imagination, la pense, peuvent tre des machines admirables en soi,
mais elles peuvent tre inertes. La souffrance alors les met en marche.
Aussi, quand Franoise, voyant Albertine entrer, par toutes les portes
ouvertes, chez moi comme un chien, mettre partout le dsordre, me
ruiner, me causer tant de chagrins, me disait (car  ce moment-l
j'avais dj fait quelques articles et quelques traductions): Ah! si
Monsieur  la place de cette fille qui lui fait perdre tout son temps
avait pris un petit secrtaire bien lev qui aurait class toutes les
paperoles de Monsieur! j'avais peut-tre tort de trouver qu'elle
parlait sagement. En me faisant perdre mon temps, en me faisant du
chagrin, Albertine m'avait peut-tre t plus utile, mme au point de
vue littraire, qu'un secrtaire qui et rang mes paperoles. Mais tout
de mme, quand un tre est si mal conform (et peut-tre dans la nature
cet tre est-il l'homme) qu'il ne puisse aimer sans souffrir, et qu'il
faille souffrir pour apprendre des vrits, la vie d'un tel tre finit
par tre bien lassante. Les annes heureuses sont les annes perdues, on
attend une souffrance pour travailler. L'ide de la souffrance pralable
s'associe  l'ide du travail, on a peur de chaque nouvelle oeuvre en
pensant aux douleurs qu'il faudra supporter d'abord pour l'imaginer. Et
comme on comprend que la souffrance est la meilleure chose que l'on
puisse rencontrer dans la vie, on pense sans effroi, presque comme  une
dlivrance,  la mort. Pourtant, si cela me rvoltait un peu, encore
fallait-il prendre garde que bien souvent nous n'avons pas jou avec la
vie, profit des tres pour les livres, mais tout le contraire. Le cas
de Werther, si noble, n'tait pas, hlas, le mien. Sans croire un
instant  l'amour d'Albertine j'avais vingt fois voulu me tuer pour
elle, je m'tais ruin, j'avais dtruit ma sant pour elle. Quand il
s'agit d'crire, on est scrupuleux, on regarde de trs prs, on rejette
tout ce qui n'est pas vrit. Mais tant qu'il ne s'agit que de la vie,
on se ruine, on se rend malade, on se tue pour des mensonges. Il est
vrai que c'est de la gangue de ces mensonges-l que (si l'ge est pass
d'tre pote) on peut seulement extraire un peu de vrit. Les chagrins
sont des serviteurs obscurs, dtests, contre lesquels on lutte, sous
l'empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces,
impossibles  remplacer et qui par des voies souterraines nous mnent 
la vrit et  la mort. Heureux ceux qui ont rencontr la premire avant
la seconde, et pour qui, si proches qu'elles doivent tre l'une de
l'autre, l'heure de la vrit a sonn avant l'heure de la mort.

De ma vie passe je compris encore que les moindres pisodes avaient
concouru  me donner la leon d'idalisme dont j'allais profiter
aujourd'hui. Mes rencontres avec M. de Charlus, par exemple, ne
m'avaient-elles pas permis, mme avant que sa germanophilie me donnt la
mme leon, et mieux encore que mon amour pour Mme de Guermantes, ou
pour Albertine, que l'amour de Saint-Loup pour Rachel, de me convaincre
combien la matire est indiffrente et que tout peut y tre mis par la
pense, vrit que le phnomne si mal compris, si inutilement blm, de
l'inversion sexuelle grandit plus encore que celui dj si instructif de
l'amour; celui-ci nous montre la beaut fuyant la femme que nous
n'aimons plus et venant rsider dans le visage que les autres
trouveraient le plus laid, qui  nous-mme aurait pu, pourra un jour
nous dplaire; mais il est encore plus frappant de la voir, obtenant
tous les hommages d'un grand seigneur qui dlaisse aussitt une belle
princesse, migrer sous la casquette d'un contrleur d'omnibus. Mon
tonnement,  chaque fois que j'avais revu aux Champs-lyses, dans la
rue, sur la plage, le visage de Gilberte, de Mme de Guermantes,
d'Albertine, ne prouvait-il pas combien un souvenir ne se prolonge que
dans une direction divergente de l'impression avec laquelle il a
concid d'abord et de laquelle il s'loigne de plus en plus? L'crivain
ne doit pas s'offenser que l'inverti donne  ses hrones un visage
masculin. Cette particularit un peu aberrante permet seule  l'inverti
de donner ensuite  ce qu'il lit toute sa gnralit. Si M. de Charlus
n'avait pas donn  l'infidle sur qui Musset pleure dans la _Nuit
d'Octobre_ ou dans le _Souvenir_ le visage de Morel, il n'aurait ni
pleur, ni compris, puisque c'tait par cette seule voie, troite et
dtourne, qu'il avait accs aux vrits de l'amour. L'crivain ne dit
que par une habitude prise dans le langage insincre des prfaces et des
ddicaces: mon lecteur. En ralit, chaque lecteur est, quand il lit,
le propre lecteur de soi-mme. L'ouvrage de l'crivain n'est qu'une
espce d'instrument optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre
de discerner ce que, sans ce livre, il n'et peut-tre pas vu en
soi-mme. La reconnaissance en soi-mme, par le lecteur, de ce que dit
le livre est la preuve de la vrit de celui-ci, et _vice versa_, au
moins dans une certaine mesure, la diffrence entre les deux textes
pouvant tre souvent impute non  l'auteur mais au lecteur. De plus, le
livre peut tre trop savant, trop obscur pour le lecteur naf et ne lui
prsenter ainsi qu'un verre trouble, avec lequel il ne pourra pas lire.
Mais d'autres particularits (comme l'inversion) peuvent faire que le
lecteur ait besoin de lire d'une certaine faon pour bien lire; l'auteur
n'a pas  s'en offenser mais, au contraire,  laisser la plus grande
libert au lecteur en lui disant: Regardez vous-mme si vous voyez
mieux avec ce verre-ci, avec celui-l, avec cet autre.

Si je m'tais toujours tant intress aux rves que l'on a pendant le
sommeil, n'est-ce pas parce que, compensant la dure par la puissance,
ils nous aident  mieux comprendre ce qu'a de subjectif, par exemple,
l'amour? Et cela par le simple fait que--mais avec une vitesse
prodigieuse--ils ralisent ce qu'on appellerait vulgairement nous mettre
une femme dans la peau, jusqu' nous faire passionnment aimer pendant
quelques minutes une laide, ce qui dans la vie relle et demand des
annes d'habitude, de collage et--comme si elles taient inventes par
quelque docteur miraculeux--des piqres intraveineuses d'amour, aussi
bien qu'elles peuvent l'tre aussi de souffrance; avec la mme vitesse
la suggestion amoureuse qu'ils nous ont inculque se dissipe, et
quelquefois non seulement l'amoureuse nocturne a cess d'tre pour nous
comme telle, tant redevenue la laide bien connue, mais quelque chose de
plus prcieux se dissipe aussi, tout un tableau ravissant de sentiments,
de tendresse, de volupt, de regrets vaguement estomps, tout un
embarquement pour Cythre de la passion dont nous voudrions noter, pour
l'tat de veille, les nuances d'une vrit dlicieuse, mais qui s'efface
comme une toile trop plie qu'on ne peut restituer. Eh bien, c'tait
peut-tre aussi par le jeu formidable qu'ils font avec le Temps que les
Rves m'avaient fascin. N'avais-je pas vu souvent en une nuit, en une
minute d'une nuit, des temps bien lointains, relgus  ces distances
normes o nous ne pouvons presque plus rien distinguer des sentiments
que nous y prouvions, fondre  toute vitesse sur nous, nous aveuglant
de leur clart, comme s'ils avaient t des avions gants au lieu des
ples toiles que nous croyions, nous faire ravoir tout ce qu'ils
avaient contenu pour nous, nous donner l'motion, le choc, la clart de
leur voisinage immdiat, qui ont repris une fois qu'on est rveill la
distance qu'ils avaient miraculeusement franchie, jusqu' nous faire
croire,  tort d'ailleurs, qu'ils taient un des modes pour retrouver le
Temps perdu?

Je m'tais rendu compte que seule la perception grossire et errone
place tout dans l'objet, quand tout est dans l'esprit; j'avais perdu ma
grand'mre en ralit bien des mois aprs l'avoir perdue en fait,
j'avais vu les personnes varier d'aspect selon l'ide que moi ou
d'autres s'en faisaient, une seule tre plusieurs selon les personnes
qui la voyaient (tels les divers Swann du dbut de cet ouvrage, suivant
ceux qui le rencontraient; la princesse de Luxembourg, suivant qu'elle
tait vue par le premier prsident ou par moi), mme pour une seule au
cours des annes (les variations du nom de Guermantes, et les divers
Swann pour moi). J'avais vu l'amour placer dans une personne ce qui
n'est que dans la personne qui aime. Je m'en tais d'autant mieux rendu
compte que j'avais fait varier et s'tendre  l'extrme la distance
entre la ralit objective et l'amour (Rachel pour Saint-Loup et pour
moi, Albertine pour moi et Saint-Loup, Morel ou le conducteur d'omnibus
pour Charlus ou d'autres personnes). Enfin, dans une certaine mesure, la
germanophilie de M. de Charlus, comme le regard de Saint-Loup sur la
photographie d'Albertine, m'avait aid  me dgager pour un instant,
sinon de ma germanophobie, du moins de ma croyance en la pure
objectivit de celle-ci et  me faire penser que peut-tre en tait-il
de la haine comme de l'amour, et que, dans le jugement terrible que
porte en ce moment mme la France  l'gard de l'Allemagne, qu'elle juge
hors de l'humanit, y avait-il surtout une objectivit de sentiments,
comme ceux qui faisaient paratre Rachel et Albertine si prcieuses,
l'une  Saint-Loup, l'autre  moi. Ce qui rendait possible, en effet,
que cette perversit ne ft pas entirement intrinsque  l'Allemagne
est que, de mme qu'individuellement j'avais eu des amours successives,
aprs la fin desquelles l'objet de cet amour rapparaissait sans valeur,
j'avais dj vu dans mon pays des haines successives qui avaient fait
apparatre, par exemple, comme des tratres--mille fois pires que les
Allemands auxquels ils livraient la France--des dreyfusards comme
Reinach avec lequel collaboreraient aujourd'hui les patriotes contre un
pays dont chaque membre tait forcment un menteur, une bte froce, un
imbcile, exception faite des Allemands qui avaient embrass la cause
franaise, comme le roi de Roumanie ou l'impratrice de Russie. Il est
vrai que les antidreyfusards m'eussent rpondu: Ce n'est pas la mme
chose. Mais, en effet, ce n'est jamais la mme chose, pas plus que ce
n'est la mme personne, sans cela, devant le mme phnomne, celui qui
en est la dupe ne pourrait accuser que son tat subjectif et ne pourrait
croire que les qualits ou les dfauts sont dans l'objet.

L'intelligence n'a point de peine alors  baser sur cette diffrence une
thorie (enseignement contre nature des congrganistes selon les
radicaux, impossibilit de la race juive  se nationaliser, haine
perptuelle de la race allemande contre la race latine, la race jaune
tant momentanment rhabilite). Ce ct subjectif se marquait,
d'ailleurs, dans les conversations des neutres, o les germanophiles,
par exemple, avaient la facult de cesser un instant de comprendre et
mme d'couter quand on leur parlait des atrocits allemandes en
Belgique. (Et pourtant, elles taient relles.) Ce que je remarquais de
subjectif dans la haine comme dans la vue elle-mme n'empchait pas que
l'objet pt possder des qualits ou des dfauts rels et ne faisait
nullement s'vanouir la ralit en un pur relativisme. Et si, aprs
tant d'annes coules et de temps perdu, je sentais cette influence
capitale du lac interne jusque dans les relations internationales, tout
au commencement de ma vie ne m'en tais-je pas dout quand je lisais
dans le jardin de Combray un de ces romans de Bergotte que mme
aujourd'hui, si j'en ai feuillet quelques pages oublies o je vois les
ruses d'un mchant, je ne repose le livre qu'aprs m'tre assur, en
passant cent pages, que vers la fin ce mme mchant est dment humili
et vit assez pour apprendre que ses tnbreux projets ont chou. Car je
ne me rappelais plus bien ce qui tait arriv  ces personnages, ce qui
ne les diffrenciait d'ailleurs pas des personnes qui se trouvaient cet
aprs-midi chez Mme de Guermantes et dont, pour plusieurs au moins, la
vie passe tait aussi vague pour moi que si je l'eusse lue dans un
roman  demi oubli.

Le prince d'Agrigente avait-il fini par pouser Mlle X? Ou plutt
n'tait-ce pas le frre de Mlle X qui avait d pouser la soeur du prince
d'Agrigente? Ou bien faisais-je une confusion avec une ancienne lecture
ou un rve rcent? Le rve tait encore un de ces faits de ma vie qui
m'avait toujours le plus frapp, qui avait d le plus servir  me
convaincre du caractre purement mental de la ralit, et dont je ne
ddaignerais pas l'aide dans la composition de mon oeuvre. Quand je
vivais, d'une faon un peu moins dsintresse, pour un amour, un rve
venait rapprocher singulirement de moi, lui faisant parcourir de
grandes distances de temps perdu, ma grand'mre, Albertine que j'avais
recommenc  aimer parce qu'elle m'avait fourni, dans mon sommeil, une
version, d'ailleurs attnue, de l'histoire de la blanchisseuse. Je
pensai qu'ils viendraient quelquefois rapprocher ainsi de moi des
vrits, des impressions, que mon effort seul, ou mme les rencontres de
la nature ne me prsentaient pas; qu'ils rveilleraient en moi du dsir,
du regret de certaines choses inexistantes, ce qui est la condition pour
travailler, pour s'abstraire de l'habitude, pour se dtacher du concret.
Je ne ddaignerais pas cette seconde muse, cette muse nocturne qui
supplerait parfois  l'autre.

J'avais vu les nobles devenir vulgaires quand leur esprit (comme celui
du duc de Guermantes, par exemple) tait vulgaire: Vous n'tes pas
gn, disait-il, comme et pu dire Cottard. J'avais vu dans la
mdecine, dans l'affaire Dreyfus, pendant la guerre, croire que la
vrit c'est un certain fait, que les ministres, le mdecin possdent,
un oui ou non qui n'a pas besoin d'interprtation, qui font qu'un clich
radiographique indiquerait sans interprtation ce qu'a le malade, que
les gens au pouvoir savaient si Dreyfus tait coupable, savaient (sans
avoir besoin d'envoyer pour cela Roques enquter sur place) si Sarrail
avait ou non les moyens de marcher en mme temps que les Russes. Il
n'est pas une heure de ma vie qui n'et ainsi servi  m'apprendre, comme
je l'ai dit, que seule la perception grossire et errone place tout
dans l'objet quand tout, au contraire, est dans l'esprit. En somme, si
j'y rflchissais, la matire de mon exprience me venait de Swann, non
pas seulement par tout ce qui le concernait lui-mme et Gilberte. Mais
c'tait lui qui m'avait, ds Combray, donn le dsir d'aller  Balbec,
o, sans cela, mes parents n'eussent jamais eu l'ide de m'envoyer, et
sans quoi je n'aurais pas connu Albertine. Certes, c'est  son visage,
tel que je l'avais aperu pour la premire fois devant la mer, que je
rattachais certaines choses que j'crirais sans doute. En un sens
j'avais raison de les lui rattacher, car si je n'tais pas all sur la
digue ce jour-l, si je ne l'avais pas connue, toutes ces ides ne se
seraient pas dveloppes ( moins qu'elles ne l'eussent t par une
autre). J'avais tort aussi, car ce plaisir gnrateur que nous aimons 
trouver rtrospectivement dans un beau visage de femme vient de nos
sens: il tait bien certain, en effet, que ces pages que j'crirais,
Albertine, surtout l'Albertine d'alors, ne les et pas comprises. Mais
c'est justement pour cela (et c'est une indication  ne pas vivre dans
une atmosphre trop intellectuelle), parce qu'elle tait si diffrente
de moi, qu'elle m'avait fcond par le chagrin et mme d'abord par le
simple effort pour imaginer ce qui diffre de soi. Ces pages, si elle
avait t capable de les comprendre, par cela mme elle ne les et pas
inspires. Mais sans Swann je n'aurais pas connu mme les Guermantes,
puisque ma grand'mre n'et pas retrouv Mme de Villeparisis, moi fait
la connaissance de Saint-Loup et de M. de Charlus, ce qui m'avait fait
connatre la duchesse de Guermantes et par elle sa cousine, de sorte que
ma prsence mme en ce moment chez le prince de Guermantes, o venait de
me venir brusquement l'ide de mon oeuvre (ce qui faisait que je devrais
 Swann non seulement la matire mais la dcision), me venait aussi de
Swann. Pdoncule un peu mince peut-tre pour supporter ainsi l'tendue
de toute ma vie. (Ce ct de Guermantes s'tait trouv, en ce sens,
ainsi procder du ct de chez Swann.) Mais bien souvent cet auteur
des aspects de notre vie est quelqu'un de bien infrieur  Swann, est
l'tre le plus mdiocre. N'et-il pas suffi qu'un camarade quelconque
m'indiqut quelque agrable fille  y possder (que probablement je n'y
aurais pas rencontre) pour que je fusse all  Balbec? Souvent ainsi on
rencontre plus tard un camarade dplaisant, on lui serre  peine la
main, et pourtant, si jamais on y rflchit, c'est d'une parole en l'air
qu'il nous a dite, d'un vous devriez venir  Balbec, que toute notre
vie et notre oeuvre sont sorties. Nous ne lui en avons aucune
reconnaissance, sans que cela soit faire preuve d'ingratitude. Car en
disant ces mots, il n'a nullement pens aux normes consquences qu'ils
auraient pour nous. C'est notre sensibilit et notre intelligence qui
ont exploit les circonstances, lesquelles, la premire impulsion
donne, se sont engendres les unes les autres sans qu'il et pu prvoir
la cohabitation avec Albertine plus que la soire masque chez les
Guermantes. Sans doute son impulsion fut ncessaire, et par l la forme
extrieure de notre vie, la matire mme de notre oeuvre dpendent de
lui. Sans Swann, mes parents n'eussent jamais eu l'ide de m'envoyer 
Balbec. Il n'tait pas, d'ailleurs, responsable des souffrances que
lui-mme avait indirectement causes. Elles tenaient  ma faiblesse. La
sienne l'avait bien fait souffrir lui-mme par Odette. Mais, en
dterminant ainsi la vie que nous avons mene, il a par l mme exclu
toutes les vies que nous aurions pu mener  la place de celle-l. Si
Swann ne m'avait pas parl de Balbec, je n'aurais pas connu Albertine,
la salle  manger de l'htel, les Guermantes. Mais je serais all
ailleurs, j'aurais connu des gens diffrents, ma mmoire comme mes
livres serait remplie de tableaux tout autres, que je ne peux mme pas
imaginer et dont la nouveaut, inconnue de moi, me sduit et me fait
regretter de n'tre pas all plutt vers elle, et qu'Albertine et la
plage de Balbec et de Rivebelle et les Guermantes ne me fussent pas
toujours rests inconnus.

La jalousie est un bon recruteur qui, quand il y a un creux dans notre
tableau, va nous chercher dans la rue la belle fille qu'il fallait. Elle
n'tait plus belle, elle l'est redevenue, car nous sommes jaloux d'elle,
elle remplira ce vide.

Une fois que nous serons morts, nous n'aurons pas de joie que ce tableau
ait t ainsi complt. Mais cette pense n'est nullement dcourageante.
Car nous sentons que la vie est un peu plus complique qu'on ne dit, et
mme les circonstances. Et il y a une ncessit pressante  montrer
cette complexit. La jalousie, si utile, ne nat pas forcment d'un
regard, ou d'un rcit, ou d'une rtroflexion. On peut la trouver, prte
 nous piquer, entre les feuillets d'un annuaire--ce qu'on appelle
Tout-Paris pour Paris, et pour la campagne Annuaire des
Chteaux;--nous avions distraitement entendu dire par telle belle fille
qui nous tait devenue indiffrente qu'il lui faudrait aller voir
quelques jours sa soeur dans le Pas-de-Calais. Nous avions aussi
distraitement pens autrefois que peut-tre bien la belle fille avait
t courtise par M. E. qu'elle ne voyait plus jamais, car plus jamais
elle n'allait dans ce bar o elle le voyait jadis. Que pouvait tre sa
soeur? femme de chambre peut-tre? Par discrtion nous ne l'avions pas
demand. Et puis voici qu'en ouvrant au hasard l'Annuaire des Chteaux,
nous trouvons que M. E. a son chteau dans le Pas-de-Calais, prs de
Dunkerque. Plus de doute, pour faire plaisir  la belle fille il a pris
sa soeur comme femme de chambre, et si la belle fille ne le voit plus
dans le bar, c'est qu'il la fait venir chez lui, habitant Paris presque
toute l'anne, mais ne pouvant se passer d'elle, mme pendant qu'il est
dans le Pas-de-Calais. Les pinceaux, ivres de fureur et d'amour,
peignent, peignent. Et pourtant, si ce n'tait pas cela? Si vraiment M.
E. ne voyait plus jamais la belle fille mais, par serviabilit, avait
recommand la soeur de celle-ci  un frre qu'il a, habitant, lui, toute
l'anne le Pas-de-Calais? De sorte qu'elle va mme peut-tre par hasard
voir sa soeur au moment o M. E. n'est pas l, car ils ne se soucient
plus l'un de l'autre. Et  moins encore que la soeur ne soit pas femme de
chambre dans le chteau ni ailleurs, mais ait des parents dans le
Pas-de-Calais. Notre douleur du premier instant cde devant ces
dernires suppositions qui calment toute jalousie. Mais qu'importe?
celle-ci, cache dans les feuillets de l'Annuaire des Chteaux, est
venue au bon moment, car maintenant le vide qu'il y avait dans la toile
est combl. Et tout se compose bien, grce  la prsence suscite par la
jalousie de la belle fille dont dj nous ne sommes plus jaloux et que
nous n'aimons plus.

       *       *       *       *       *

A ce moment le matre d'htel vint me dire que, le premier morceau tant
termin, je pouvais quitter la bibliothque et entrer dans les salons.
Cela me fit ressouvenir o j'tais. Mais je ne fus nullement troubl
dans le raisonnement que je venais de commencer par le fait qu'une
runion mondaine, le retour dans la socit, m'eussent fourni ce point
de dpart vers une vie nouvelle que je n'avais pas su trouver dans la
solitude. Ce fait n'avait rien d'extraordinaire, une impression qui
pouvait ressusciter en moi l'homme ternel n'tant pas lie plus
forcment  la solitude qu' la socit (comme j'avais cru autrefois,
comme cela avait peut-tre t pour moi autrefois, comme cela aurait
peut-tre d tre encore si je m'tais harmonieusement dvelopp, au
lieu de ce long arrt qui semblait seulement prendre fin). Car
n'prouvant cette impression de beaut que quand  une sensation
actuelle, si insignifiante ft-elle, venait se superposer une sensation
semblable qui, renaissant spontanment en moi, venait tendre la
premire sur plusieurs poques  la fois, et remplissait mon me, o
habituellement les sensations particulires laissaient tant de vide, par
une essence gnrale, il n'y avait pas de raison pour que je ne reusse
des sensations de ce genre dans le monde aussi bien que dans la nature,
puisqu'elles sont fournies par le hasard, aid sans doute par
l'excitation particulire qui fait que, les jours o on se trouve en
dehors du train courant de la vie, les choses mme les plus simples
recommencent  nous donner des sensations dont l'habitude fait faire
l'conomie  notre systme nerveux. Que ce ft justement et uniquement
ce genre de sensations qui dt conduire  l'oeuvre d'art, j'allais
essayer d'en trouver la raison objective, en continuant les penses que
je n'avais cess d'enchaner dans la bibliothque, car je sentais que le
dchanement de la vie spirituelle tait assez fort en moi maintenant
pour pouvoir continuer aussi bien dans le salon, au milieu des invits,
que seul dans la bibliothque; il me semblait qu' ce point de vue mme,
au milieu de cette assistance si nombreuse, je saurais rserver ma
solitude. Car pour la mme raison que de grands vnements n'influent
pas du dehors sur nos puissances d'esprit, et qu'un crivain mdiocre
vivant dans une poque pique restera un tout aussi mdiocre crivain,
ce qui tait dangereux dans le monde c'taient les dispositions
mondaines qu'on y apporte. Mais par lui-mme il n'tait pas plus capable
de vous rendre mdiocre qu'une guerre hroque de rendre sublime un
mauvais pote. En tout cas, qu'il ft thoriquement utile ou non que
l'oeuvre d'art ft constitue de cette faon, et en attendant que j'eusse
examin ce point comme j'allais le faire, je ne pouvais nier que
vraiment, en ce qui me concernait, quand des impressions vraiment
esthtiques m'taient venues, 'avait toujours t  la suite de
sensations de ce genre. Il est vrai qu'elles avaient t assez rares
dans ma vie, mais elles la dominaient, je pouvais retrouver dans le
pass quelques-uns de ces sommets que j'avais eu le tort de perdre de
vue (ce que je comptais ne plus faire dsormais). Et dj je pouvais
dire que si c'tait chez moi, par l'importance exclusive qu'il prenait,
un trait qui m'tait personnel, cependant j'tais rassur en dcouvrant
qu'il s'apparentait  des traits moins marqus, mais reconnaissables,
discernables et, au fond, assez analogues chez certains crivains.
N'est-ce pas  mes sensations du genre de celle de la madeleine qu'est
suspendue la plus belle partie des _Mmoires d'Outre-Tombe:_ Hier au
soir je me promenais seul... je fus tir de mes rflexions par le
gazouillement d'une grive perche sur la plus haute branche d'un
bouleau. A l'instant, ce son magique fit reparatre  mes yeux le
domaine paternel; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'tre le
tmoin et, transport subitement dans le pass, je revis ces campagnes
o j'entendis si souvent siffler la grive. Et une des deux ou trois
plus belles phrases de ces _Mmoires_ n'est-elle pas celle-ci: Une
odeur fine et suave d'hliotrope s'exhalait d'un petit carr de fves en
fleurs; elle ne nous tait point apporte par une brise de la patrie,
mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante
exile, sans sympathie de rminiscence et de volupt. Dans ce parfum,
non respir de la beaut, non pur dans son sein, non rpandu sur ses
traces, dans ce parfum charg d'aurore, de culture et de monde, il y
avait toutes les mlancolies des regrets, de l'absence et de la
jeunesse. Un des chefs-d'oeuvre de la littrature franaise, _Sylvie_,
de Grard de Nerval, a, tout comme le livre des _Mmoires d'Outre-Tombe_
relatif  Combourg, une sensation du mme genre que le got de la
madeleine et le gazouillement de la grive. Chez Baudelaire enfin, ces
rminiscences, plus nombreuses encore, sont videmment moins fortuites
et par consquent,  mon avis, dcisives. C'est le pote lui-mme qui,
avec plus de choix et de paresse, recherche volontairement, dans l'odeur
d'une femme par exemple, de sa chevelure et de son sein, les analogies
inspiratrices qui lui voqueront l'azur du ciel immense et rond et un
port rempli de voiles et de mts. J'allais chercher  me rappeler les
pices de Baudelaire  la base desquelles se trouve ainsi une sensation
transpose, pour achever de me replacer dans une filiation aussi noble
et me donner par l l'assurance que l'oeuvre que je n'avais plus aucune
hsitation  entreprendre mritait l'effort que j'allais lui consacrer,
quand, tant arriv au bas de l'escalier qui descendait de la
bibliothque, je me trouvai tout  coup dans le grand salon et au milieu
d'une fte qui allait me sembler bien diffrente de celles auxquelles
j'avais assist autrefois et allait revtir pour moi un aspect
particulier et prendre un sens nouveau. En effet, ds que j'entrai dans
le grand salon, bien que je tinsse toujours ferme en moi, au point o
j'en tais, le projet que je venais de former, un coup de thtre se
produisit qui allait lever contre mon entreprise la plus grave des
objections. Une objection que je surmonterais sans doute, mais qui,
tandis que je continuais  rflchir en moi-mme aux conditions de
l'oeuvre d'art, allait, par l'exemple cent fois rpt de la
considration la plus propre  me faire hsiter, interrompre  tout
instant mon raisonnement. Au premier moment je ne compris pas pourquoi
j'hsitais  reconnatre le matre de maison, les invits, pourquoi
chacun semblait s'tre fait une tte, gnralement poudre et qui les
changeait compltement. Le prince avait encore, en recevant, cet air
bonhomme d'un roi de ferie que je lui avais trouv la premire fois,
mais cette fois, semblant s'tre soumis lui-mme  l'tiquette qu'il
avait impose  ses invits, il s'tait affubl d'une barbe blanche et
tranait  ses pieds, qu'elles alourdissaient, comme des semelles de
plomb. Il semblait avoir assum de figurer un des ges de la vie. Ses
moustaches taient blanches aussi, comme s'il restait aprs elles le gel
de la fort du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder sa bouche
raidie et, l'effet une fois produit, il aurait d les enlever. A vrai
dire, je ne le reconnus qu' l'aide d'un raisonnement, et en concluant
de la simple ressemblance de certains traits  une identit de la
personne. Je ne sais ce que ce petit Lezensac avait mis sur sa figure,
mais tandis que d'autres avaient blanchi, qui la moiti de leur barbe,
qui leurs moustaches seulement, lui, sans s'embarrasser de ces
teintures, avait trouv le moyen de couvrir sa figure de rides, ses
sourcils de poils hrisss; tout cela, d'ailleurs, ne lui seyait pas,
son visage faisait l'effet d'tre durci, bronz, solennis, cela le
vieillissait tellement qu'on n'aurait plus dit du tout un jeune homme.
Je fus bien tonn au mme moment en entendant appeler duc de
Chtellerault un petit vieillard aux moustaches argentes d'ambassadeur,
dans lequel seul un petit bout de regard rest le mme me permit de
reconnatre le jeune homme que j'avais rencontr une fois en visite chez
Mme de Villeparisis. A la premire personne que je parvins ainsi 
identifier, en tchant de faire abstraction du travestissement et de
complter les traits rests naturels, par un effort de mmoire, ma
premire pense et d tre et fut peut-tre, bien moins d'une seconde,
de la fliciter d'tre si merveilleusement grime qu'on avait d'abord,
avant de la reconnatre, cette hsitation que les grands acteurs
paraissant dans un rle o ils sont diffrents d'eux-mmes donnent, en
entrant en scne, au public qui, mme averti par le programme, reste un
instant bahi avant d'clater en applaudissements. A ce point de vue, le
plus extraordinaire de tous tait mon ennemi personnel, M. d'Argencourt,
le vritable clou de la matine. Non seulement, au lieu de sa barbe 
peine poivre et sel, il s'tait affubl d'une extraordinaire barbe d'une
invraisemblable blancheur, mais encore, tant de petits changements
matriels pouvant rapetisser, largir un personnage et, bien plus,
changer son caractre apparent, sa personnalit, c'tait un vieux
mendiant qui n'inspirait plus aucun respect qu'tait devenu cet homme
dont la solennit, la raideur empese tait encore prsente  mon
souvenir, et il donnait  son personnage de vieux gteux une telle
vrit, que ses membres tremblotaient, que les traits dtendus de sa
figure, habituellement hautaine, ne cessaient de sourire avec une niaise
batitude. Pouss  ce degr, l'art du dguisement devient quelque chose
de plus, une transformation. En effet, quelques riens avaient beau me
certifier que c'tait bien M. d'Argencourt qui donnait ce spectacle
innarrable et pittoresque, combien d'tats successifs d'un visage ne me
fallait-il pas traverser si je voulais retrouver celui du d'Argencourt
que j'avais connu, et qui tait tellement diffrent de lui-mme, tout en
n'ayant  sa disposition que son propre corps. C'tait videmment la
dernire extrmit o il avait pu le conduire sans en crever; le plus
fier visage, le torse le plus cambr n'tait plus qu'une loque en
bouillie, agite de-ci de-l. A peine, en se rappelant certains sourires
de M. d'Argencourt qui jadis tempraient parfois un instant sa hauteur,
pouvait-on comprendre que la possibilit de ce sourire de vieux marchand
d'habits ramolli existt dans le gentleman correct d'autrefois. Mais 
supposer que ce ft la mme intention de sourire qu'et d'Argencourt, 
cause de la prodigieuse transformation du visage, la matire mme de
l'oeil, par laquelle il l'exprimait, tait tellement diffrente, que
l'expression devenait tout autre et mme d'un autre. J'eus un fou rire
devant ce sublime gaga, aussi molli dans sa bnvole caricature de
lui-mme que l'tait, dans la manire tragique, M. de Charlus foudroy
et poli. M. d'Argencourt, dans son incarnation de moribond-bouffe d'un
Regnard exagr par Labiche, tait d'un accs aussi facile, aussi
affable, que M. de Charlus roi Lear qui se dcouvrait avec application
devant le plus mdiocre salueur. Pourtant je n'eus pas l'ide de lui
dire mon admiration pour la vision extraordinaire qu'il offrait. Ce ne
fut pas mon antipathie ancienne qui m'en empcha, car prcisment il
tait arriv  tre tellement diffrent de lui-mme que j'avais
l'illusion d'tre devant une autre personne aussi bienveillante, aussi
dsarme, aussi inoffensive que l'Argencourt habituel tait rogue,
hostile et dangereux. Tellement une autre personne, qu' voir ce
personnage si ineffablement grimaant, comique et blanc, ce bonhomme de
neige simulant un gnral Dourakine en enfance, il me semblait que
l'tre humain pouvait subir des mtamorphoses aussi compltes que celles
de certains insectes. J'avais l'impression de regarder, derrire le
vitrage instructif d'un musum d'histoire naturelle, ce que peut tre
devenu le plus rapide, le plus sr en ses traits d'un insecte, et je ne
pouvais pas ressentir les sentiments que m'avait toujours inspirs M.
d'Argencourt devant cette molle chrysalide, plutt vibratile que
remuante. Mais je me tus, je ne flicitai pas M. d'Argencourt d'offrir
un spectacle qui semblait reculer les limites entre lesquelles peuvent
se mouvoir les transformations du corps humain. Certes, dans les
coulisses d'un thtre, ou pendant un bal costum, on est plutt port
par politesse  exagrer la peine, presque  affirmer l'impossibilit
qu'on a  reconnatre la personne travestie. Ici, au contraire, un
instinct m'avait averti de les dissimuler le plus possible, qu'elles
n'avaient plus rien de flatteur parce que la transformation n'tait pas
voulue, et je m'avisai enfin, ce  quoi je n'avais pas song en entrant
dans ce salon, que toute fte, si simple soit-elle, quand elle a lieu
longtemps aprs qu'on a cess d'aller dans le monde et pour peu qu'elle
runisse quelques-unes des mmes personnes qu'on a connues autrefois,
vous fait l'effet d'une fte travestie, de la plus russie de toutes, de
celle o l'on est le plus sincrement intrigu par les autres, mais o
ces ttes, qu'ils se sont faites depuis longtemps sans le vouloir, ne se
laissent pas dfaire par un dbarbouillage, une fois la fte finie.
Intrigu par les autres? Hlas, aussi les intriguant nous-mme. Car la
mme difficult que j'prouvais  mettre le nom qu'il fallait sur les
visages semblait partage par toutes les personnes qui apercevaient le
mien, n'y prenaient pas plus garde que si elles ne l'eussent jamais vu,
ou tchaient de dgager de l'aspect actuel un souvenir diffrent.

Si M. d'Argencourt venait faire cet extraordinaire numro, qui tait
certainement la vision la plus saisissante dans son burlesque que je
garderais de lui, c'tait comme un acteur qui rentre une dernire fois
sur la scne avant que le rideau tombe tout  fait au milieu des clats
de rire. Si je ne lui en voulais plus, c'est parce qu'en lui, qui avait
retrouv l'innocence du premier ge, il n'y avait plus aucun souvenir
des notions mprisantes qu'il avait pu avoir de moi, aucun souvenir
d'avoir vu M. de Charlus me lcher brusquement le bras, soit qu'il n'y
et plus rien en lui de ces sentiments, soit qu'ils fussent obligs,
pour arriver jusqu' nous, de passer par des rfracteurs physiques si
dformants qu'ils changeaient en route absolument de sens et que M.
d'Argencourt semblt bon, faute de moyens physiques d'exprimer encore
qu'il tait mauvais et de refouler sa perptuelle hilarit invitante.
C'tait trop de parler d'un acteur, et, dbarrass qu'il tait de toute
me consciente, c'est comme une poupe trpidante,  la barbe postiche
de laine blanche, que je le voyais agit, promen dans ce salon, comme
dans un guignol  la fois scientifique et philosophique o il servait,
comme dans une oraison funbre ou un cours en Sorbonne,  la fois de
rappel  la vanit de tout et d'exemple d'histoire naturelle. Un guignol
de poupes que, pour identifier  ceux qu'on avait connus, il fallait
lire sur plusieurs plans  la fois, situs derrire elles et qui leur
donnaient de la profondeur et foraient  faire un travail d'esprit
quand on avait devant soi ces vieillards fantoches, car on tait oblig
de les regarder, en mme temps qu'avec les yeux, avec la mmoire. Un
guignol de poupes baignant dans les couleurs immatrielles des annes,
de poupes extriorisant le Temps, le Temps qui d'habitude n'est pas
visible, qui pour le devenir cherche des corps et, partout o il les
rencontre, s'en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique. Aussi
immatriel que jadis Golo sur le bouton de porte de ma chambre de
Combray, ainsi le nouveau et si mconnaissable d'Argencourt tait l
comme la rvlation du Temps, qu'il rendait partiellement visible. Dans
les lments nouveaux qui composaient la figure de M. d'Argencourt et
son personnage, on lisait un certain chiffre d'annes, on reconnaissait
la figure symbolique de la vie, non telle qu'elle nous apparat,
c'est--dire permanente, mais relle, atmosphre si changeante que le
fier seigneur s'y peint en caricature, le soir, comme un marchand
d'habits.

En d'autres tres, d'ailleurs, ces changements, ces vritables
alinations semblaient sortir du domaine de l'histoire naturelle et on
s'tonnait, en entendant un nom, qu'un mme tre pt prsenter non,
comme M. d'Argencourt, les caractristiques d'une nouvelle espce
diffrente mais les traits extrieurs d'un autre caractre. C'taient
bien, comme pour M. d'Argencourt, des possibilits insouponnes que le
temps avait tires de telle jeune fille, mais ces possibilits, bien
qu'tant toutes physionomiques ou corporelles, semblaient avoir quelque
chose de moral. Les traits du visage, s'ils changent, s'ils s'assemblent
autrement, s'ils se contractent de faon habituelle d'une manire plus
lente, prennent, avec un aspect autre, une signification diffrente. De
sorte qu'il y avait telle femme qu'on avait connue borne et sche, chez
laquelle un largissement des joues devenues mconnaissables, un
busquage imprvisible du nez, causaient la mme surprise, la mme bonne
surprise souvent, que tel mot sensible et profond, telle action
courageuse et noble qu'on n'aurait jamais attendus d'elle. Autour de ce
nez, nez nouveau, on voyait s'ouvrir des horizons qu'on n'et pas os
esprer. La bont, la tendresse jadis impossibles devenaient possibles
avec ces joues-l. On pouvait faire entendre devant ce menton ce qu'on
n'aurait jamais eu l'ide de dire devant le prcdent. Tous ces traits
nouveaux du visage impliquaient d'autres traits de caractre; la sche
et maigre jeune fille tait devenue une vaste et indulgente douairire.
Ce n'est plus dans un sens zoologique, comme M. d'Argencourt, c'est dans
un sens social et moral qu'on pouvait dire que c'tait une autre
personne.

Par tous ces cts, une matine comme celle o je me trouvais tait
quelque chose de beaucoup plus prcieux qu'une image du pass, m'offrant
comme toutes les images successives et que je n'avais jamais vues qui
sparaient le pass du prsent, mieux encore, le rapport qu'il y avait
entre le prsent et le pass; elle tait comme ce qu'on appelait
autrefois une vue d'optique, mais une vue d'optique des annes, la vue
non d'un monument, mais d'une personne situe dans la perspective
dformante du Temps.

Quant  la femme dont M. d'Argencourt avait t l'amant, elle n'avait
pas beaucoup chang, _si on tenait compte du temps pass_, c'est--dire
que son visage n'tait pas trop compltement dmoli pour celui d'un tre
qui se dforme tout le long de son trajet dans l'abme o il est lanc,
abme dont nous ne pouvons exprimer la direction que par des
comparaisons galement vaines, puisque nous ne pouvons les emprunter
qu'au monde de l'espace, et qui, que nous les orientions dans le sens de
l'lvation, de la longueur ou de la profondeur, ont comme seul avantage
de nous faire sentir que cette dimension inconcevable et sensible
existe. La ncessit, pour donner un nom aux figures, de remonter
effectivement le cours des annes, me forait, en raction, de rtablir
ensuite, en leur donnant leur place relle, les annes auxquelles je
n'avais pens. A ce point de vue, et pour ne pas me laisser tromper par
l'identit apparente de l'espace, l'aspect tout nouveau d'un tre comme
M. d'Argencourt m'tait une rvlation frappante de cette ralit du
millsime qui d'habitude nous reste abstraite, comme l'apparition de
certains arbres nains ou des baobabs gants nous avertit du changement
de latitude. Alors la vie nous apparat comme la ferie o l'on voit
d'acte en acte le bb devenir adolescent, homme mr et se courber vers
la tombe. Et comme c'est par des changements perptuels qu'on sent que
ces tres prlevs  des distances assez grandes sont si diffrents, on
sent qu'on a suivi la mme loi que ces cratures qui se sont tellement
transformes qu'elles ne ressemblent plus, sans avoir cess
d'tre--justement parce qu'elles n'ont pas cess d'tre-- ce que nous
avons vu d'elles jadis.

Une jeune femme que j'avais connue autrefois, maintenant blanche et
tasse en petite vieille malfique, semblait indiquer qu'il est
ncessaire que, dans le divertissement final d'une pice, les tres
fussent travestis  ne pas les reconnatre. Mais son frre tait rest
si droit, si pareil  lui-mme qu'on s'tonnait que sur sa figure jeune
il et fait passer au blanc sa moustache bien releve. Les parties d'une
blancheur de neige de barbes jusque-l entirement noires rendaient
mlancolique le paysage humain de cette matine, comme les premires
feuilles jaunes des arbres alors qu'on croyait encore pouvoir compter
sur un long t, et qu'avant d'avoir commenc d'en profiter on voit que
c'est dj l'automne. Alors moi qui, depuis mon enfance, vivais au jour
le jour, ayant reu d'ailleurs de moi-mme et des autres une impression
dfinitive, je m'aperus pour la premire fois, d'aprs les
mtamorphoses qui s'taient produites dans tous ces gens, du temps qui
avait pass pour eux, ce qui me bouleversa par la rvlation qu'il avait
pass aussi pour moi. Et indiffrente en elle-mme, leur vieillesse me
dsolait en m'avertissant des approches de la mienne. Celles-ci me
furent, du reste, proclames coup sur coup par des paroles qui, 
quelques minutes d'intervalle, vinrent me frapper comme les trompettes
du Jugement. La premire fut prononce par la duchesse de Guermantes; je
venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, sans se
rendre compte des merveilleux artifices de toilette et d'esthtique qui
agissaient sur eux, mus devant cette tte rousse, ce corps saumon
mergeant  peine de ses ailerons de dentelle noire, et trangl de
joyaux, le regardaient, dans la sinuosit hrditaire de ses lignes,
comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacr, charg de
pierreries, en lequel s'incarnait le Gnie protecteur de la famille
Guermantes. Ah! me dit-elle, quelle joie de vous voir, vous mon plus
vieil ami. Et, dans mon amour-propre de jeune homme de Combray qui ne
m'tais jamais compt  aucun moment comme pouvant tre un de ses amis,
participant vraiment  la vraie vie mystrieuse qu'on menait chez les
Guermantes, un de ses amis au mme titre que M. de Braut, que M. de
Forestelle, que Swann, que tous ceux qui taient morts, j'aurais pu en
tre flatt, j'en tais surtout malheureux. Son plus vieil ami! me
dis-je, elle exagre; peut-tre un des plus vieux, mais suis-je donc...
A ce moment un neveu du prince s'approcha de moi: Vous qui tes un
vieux Parisien, me dit-il. Un instant aprs on me remit un mot. J'avais
rencontr, en arrivant, un jeune Ltourville, dont je ne savais plus
trs bien la parent avec la duchesse mais qui me connaissait un peu. Il
venait de sortir de Saint-Cyr, et, me disant que ce serait pour moi un
gentil camarade comme avait t Saint-Loup, qui pourrait m'initier aux
choses de l'arme, avec les changements qu'elle avait subis, je lui
avais dit que je le retrouverais tout  l'heure et que nous prendrions
rendez-vous pour dner ensemble, ce dont il m'avait beaucoup remerci.
Mais j'tais rest trop longtemps  rver dans la bibliothque et le
petit mot qu'il avait laiss pour moi tait pour me dire qu'il n'avait
pu m'attendre et me laisser son adresse. La lettre de ce camarade rv
finissait ainsi: Avec tout le respect de votre petit ami, LETOURVILLE.
Petit ami! C'est ainsi qu'autrefois j'crivais aux gens qui avaient
trente ans de plus que moi,  Legrandin par exemple. Quoi! ce
sous-lieutenant, que je me figurais mon camarade comme Saint-Loup, se
disait mon petit ami. Mais alors il n'y avait donc pas que les mthodes
militaires qui avaient chang depuis lors, et pour M. de Ltourville
j'tais donc, non un camarade, mais un vieux monsieur, et de M. de
Ltourville, dans la compagnie duquel je me figurais, moi, tel que je
m'apparaissais  moi-mme, un bon camarade, en tais-je donc spar par
l'cartement d'un invisible compas auquel je n'avais pas song et qui me
situait si loin du jeune sous-lieutenant qu'il semblait que pour celui
qui se disait mon petit ami j'tais un vieux monsieur!

Presque aussitt aprs quelqu'un parla de Bloch, je demandai si c'tait
du jeune homme ou du pre (dont j'avais ignor la mort, pendant la
guerre, d'motion, avait-on dit, de voir la France envahie). Je ne
savais pas qu'il et des enfants, je ne le savais mme pas mari, me dit
la duchesse. Mais c'est videmment du pre que nous parlons, car il n'a
rien d'un jeune homme, ajouta-t-elle en riant. Il pourrait avoir des
fils qui seraient eux-mmes dj des hommes. Et je compris qu'il
s'agissait de mon camarade. Il entra, d'ailleurs, au bout d'un instant.
J'eus de la peine  le reconnatre. D'ailleurs, il avait pris maintenant
non seulement un pseudonyme, mais le nom de Jacques du Rozier, sous
lequel il et fallu le flair de mon grand'pre pour reconnatre la douce
valle de l'Hbron et les chanes d'Isral que mon ami semblait avoir
dfinitivement rompues. Un chic anglais avait, en effet, compltement
transform sa figure et pass au rabot tout ce qui se pouvait effacer.
Les cheveux, jadis boucls, coiffs  plat avec une raie au milieu,
brillaient de cosmtique. Son nez restait fort et rouge mais semblait
plutt tumfi par une sorte de rhume permanent qui pouvait expliquer
l'accent nasal dont il dbitait paresseusement ses phrases, car il avait
trouv, de mme qu'une coiffure approprie  son teint, une voix  sa
prononciation o le nasonnement d'autrefois prenait un air de ddain
particulier qui allait avec les ailes enflammes de son nez. Et grce 
la coiffure,  la suppression des moustaches,  l'lgance du type,  la
volont, ce nez juif disparaissait comme semble presque droite une
bossue bien arrange. Mais surtout, ds que Bloch apparaissait, la
signification de sa physionomie tait change par un redoutable monocle.
La part de machinisme que ce monocle introduisait dans la figure de
Bloch la dispensait de tous ces devoirs difficiles auxquels une figure
humaine est soumise, devoir d'tre belle, d'exprimer l'esprit, la
bienveillance, l'effort. La seule prsence de ce monocle dans la figure
de Bloch dispensait d'abord de se demander si elle tait jolie ou non,
comme devant ces objets anglais dont un garon dit, dans un magasin, que
c'est le grand chic, aprs quoi on n'ose plus se demander si cela vous
plat. D'autre part, il s'installait derrire la glace de ce monocle
dans une position aussi hautaine, distante et confortable que si 'avait
t la glace d'un huit ressorts, et, pour assortir la figure aux cheveux
plats et au monocle, ses traits n'exprimaient plus jamais rien. Sur
cette figure de Bloch je vis se superposer cette mine dbile et
opinante, ces frles hochements de tte qui trouvent si vite leur cran
d'arrt, et o j'aurais reconnu la docte fatigue des vieillards
aimables, si, d'autre part, je n'avais enfin reconnu devant moi mon ami
et si mes souvenirs ne l'avaient anim de cet entrain juvnile et
ininterrompu dont il semblait actuellement dpossd. Pour moi qui
l'avais connu au seuil de la vie, il tait mon camarade, un adolescent
dont je mesurais la jeunesse par celle que, n'ayant cru vivre depuis ce
moment-l, je me donnais inconsciemment  moi-mme. J'entendis dire
qu'il paraissait bien son ge, je fus tonn de remarquer sur son visage
quelques-uns de ces signes qui sont plutt la caractristique des hommes
qui sont vieux. Je compris que c'est parce qu'il l'tait en effet et que
c'est avec des adolescents qui durent un assez grand nombre d'annes que
la vie fait ses vieillards.

Comme quelqu'un, entendant dire que j'tais souffrant, demanda si je ne
craignais pas de prendre la grippe qui rgnait  ce moment-l, un autre
bienveillant me rassura en me disant: Non, cela atteint plutt les
personnes encore jeunes, les gens de votre ge ne risquent plus
grand'chose. Et on assura que le personnel m'avait bien reconnu. Ils
avaient chuchot mon nom, et mme dans leur langage, raconta une dame,
elle les avait entendus dire: Voil le Pre... (cette expression tait
suivie de mon nom. Et comme je n'avais pas d'enfant, elle ne pouvait se
rapporter qu' l'ge).

En attendant la duchesse de Guermantes dire: Comment, si j'ai connu le
marchal? Mais j'ai connu des gens bien plus reprsentatifs, la duchesse
de Galliera, Pauline de Prigord, Mgr Dupanloup, je regrettais
navement de ne pas avoir connu moi-mme ceux qu'elle appelait un reste
d'ancien rgime. J'aurais d penser qu'on appelle ancien rgime ce dont
on n'a pu connatre que la fin; c'est ainsi que ce que nous apercevons 
l'horizon prend une grandeur mystrieuse et nous semble se refermer sur
un monde qu'on ne reverra plus; cependant nous avanons, et c'est
bientt nous-mme qui sommes  l'horizon pour les gnrations qui sont
derrire nous; cependant l'horizon recule, et le monde, qui semblait
fini, recommence. J'ai mme pu voir, quand j'tais jeune fille, ajouta
Mme de Guermantes, la duchesse de Dino. Dame, vous savez que je n'ai
plus vingt-cinq ans. Ces derniers mots me fchrent. Elle ne devrait
pas dire cela, ce serait bon pour une vieille femme. Quant  vous,
reprit-elle, vous tes toujours le mme, vous n'avez pour ainsi dire pas
chang, me dit la duchesse, et cela me fit presque plus de peine que si
elle m'avait parl d'un changement, car cela prouvait, puisqu'il tait
extraordinaire qu'il s'en ft si peu produit, que bien du temps s'tait
coul. Ami, me dit-elle, vous tes tonnant, vous restez toujours
jeune, expression si mlancolique puisqu'elle n'a de sens que si nous
sommes, en fait sinon d'apparence, devenus vieux. Et elle me donna le
dernier coup en ajoutant: J'ai toujours regrett que vous ne vous soyez
pas mari. Au fond, qui sait, c'est peut-tre plus heureux. Vous auriez
t d'ge  avoir des fils  la guerre, et s'ils avaient t tus, comme
l'a t ce pauvre Robert de Saint-Loup (je pense encore souvent  lui),
sensible comme vous tes, vous ne leur auriez pas survcu. Et je pus me
voir, comme dans la premire glace vridique que j'eusse rencontre dans
les yeux de vieillards rests jeunes,  leur avis, comme je le croyais
moi-mme de moi, et qui, quand je me citais  eux, pour entendre un
dmenti, comme exemple de vieux, n'avaient pas dans leurs regards, qui
me voyaient tel qu'ils ne se voyaient pas eux-mmes et tel que je les
voyais, une seule protestation. Car nous ne voyions pas notre propre
aspect, nos propres ges, mais chacun, comme un miroir oppos, voyait
celui de l'autre. Et sans doute,  dcouvrir qu'ils ont vieilli, bien
des gens eussent t moins tristes que moi. Mais d'abord il en est de la
vieillesse comme de la mort, quelques-uns les affrontent avec
indiffrence, non pas parce qu'ils ont plus de courage que les autres,
mais parce qu'ils ont moins d'imagination. Puis un homme qui depuis son
enfance vise une mme ide, auquel sa paresse mme et jusqu' son tat
de sant, en lui faisant remettre sans cesse les ralisations, annule
chaque soir le jour coul et perdu, si bien que la maladie qui hte le
vieillissement de son corps retarde celui de son esprit, est plus
surpris et plus boulevers de voir qu'il n'a cess de vivre dans le
Temps, que celui qui vit peu en soi-mme, se rgle sur le calendrier, et
ne dcouvre pas d'un seul coup le total des annes dont il a poursuivi
quotidiennement l'addition. Mais une raison plus grave expliquait mon
angoisse; je dcouvrais cette action destructrice du Temps au moment
mme o je voulais entreprendre de rendre claires, d'intellectualiser
dans une oeuvre d'art, des ralits extra-temporelles.

Chez certains tres le remplacement successif, mais accompli en mon
absence, de chaque cellule par d'autres, avait amen un changement si
complet, une si entire mtamorphose que j'aurais pu dner cent fois en
face d'eux dans un restaurant sans me douter plus que je les avais
connus autrefois que je n'aurais pu deviner la royaut d'un souverain
incognito ou le vice d'un inconnu. La comparaison devient mme
insuffisante pour le cas o j'entendais leur nom, car on peut admettre
qu'un inconnu assis en face de vous soit criminel ou roi, tandis qu'eux,
je les avais connus, ou plutt j'avais connu des personnes portant le
mme nom, mais si diffrentes que je ne pouvais croire que ce fussent
les mmes. Pourtant, comme j'aurais fait en partant de l'ide de
souverainet ou de vice qui ne tarde pas  donner  l'inconnu (avec qui
on aurait fait si aisment, quand on avait encore les yeux bands, la
gaffe d'tre insolent ou aimable), dans les mmes traits de qui on
discerne maintenant quelque chose de distingu ou de suspect, je
m'appliquais  introduire dans le visage de l'inconnue, entirement
inconnue, l'ide qu'elle tait Mme Sazerat, et je finissais par rtablir
le sens autrefois connu de ce visage, mais qui serait rest vraiment
alin pour moi, entirement celui d'une autre femme ayant autant perdu
tous les attributs humains que j'avais connus, qu'un homme devenu singe,
si le nom et l'affirmation de l'identit ne m'avaient mis, malgr ce que
le problme avait d'ardu, sur la voie de la solution. Parfois pourtant,
l'ancienne image renaissait assez prcise pour que je puisse essayer une
confrontation; et comme un tmoin mis en prsence d'un inculp qu'il a
vu, j'tais forc, tant la diffrence tait grande, de dire: Non... je
ne le reconnais pas.

Une jeune femme me dit: Voulez-vous que nous allions dner tous les
deux au restaurant? Comme je rpondais: Si vous ne trouvez pas
compromettant de venir dner seule avec un jeune homme, j'entendis que
tout le monde autour de moi riait, et je m'empressai d'ajouter: ou
plutt avec un vieil homme. Je sentais que la phrase qui avait fait
rire tait de celles qu'aurait pu, en parlant de moi, dire ma mre, ma
mre pour qui j'tais toujours un enfant. Or je m'apercevais que je me
plaais pour me juger au mme point de vue qu'elle. Si j'avais fini par
enregistrer comme elle certains changements qui s'taient faits depuis
ma premire enfance, c'tait tout de mme des changements maintenant
trs anciens. J'en tais rest  celui qui faisait qu'on avait dit un
temps, presque en prenant de l'avance sur le fait: C'est maintenant
presque un grand jeune homme. Je le pensais encore, mais cette fois
avec un immense retard. Je ne m'apercevais pas combien j'avais chang.
Mais, au fait, eux, qui venaient de rire aux clats,  quoi s'en
apercevaient-ils? Je n'avais pas un cheveu gris, ma moustache tait
noire. J'aurais voulu pouvoir leur demander  quoi se rvlait
l'vidence de la terrible chose. Et maintenant je comprenais ce qu'tait
la vieillesse--la vieillesse qui, de toutes les ralits, est peut-tre
celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie une notion
purement abstraite, regardant les calendriers, datant nos lettres,
voyant se marier nos amis, les enfants de nos amis, sans comprendre,
soit par peur, soit par paresse, ce que cela signifie, jusqu'au jour o
nous apercevons une silhouette inconnue, comme celle de M. d'Argencourt,
laquelle nous apprend que nous vivons dans un nouveau monde; jusqu'au
jour o le petit-fils d'une de nos amies, jeune homme qu'instinctivement
nous traiterions en camarade, sourit comme si nous nous moquions de lui,
nous qui lui sommes apparu comme un grand-pre; je comprenais ce que
signifiaient la mort, l'amour, les joies de l'esprit, l'utilit de la
douleur, la vocation. Car si les noms avaient perdu pour moi de leur
individualit, les mots me dcouvraient tout leur sens. La beaut des
images est loge  l'arrire des choses, celle des ides  l'avant. De
sorte que la premire cesse de nous merveiller quand on les a
atteintes, mais qu'on ne comprend la seconde que quand on les a
dpasses.

Or,  toutes ces ides, la cruelle dcouverte que je venais de faire
relativement au Temps qui s'tait coul ne pourrait que s'ajouter et me
servir en ce qui concernait la matire mme de mon livre. Puisque
j'avais dcid qu'elle ne pouvait tre uniquement constitue par les
impressions vritablement pleines, celles qui sont en dehors du Temps,
parmi les vrits avec lesquelles je comptais les sertir, celles qui se
rapportent au Temps, au Temps dans lequel baignent et s'altrent les
hommes, les socits, les nations, tiendraient une place importante. Je
n'aurais pas soin seulement de faire une place  ces altrations que
subit l'aspect des tres et dont j'avais de nouveaux exemples  chaque
minute, car tout en songeant  mon oeuvre, assez dfinitivement mise en
marche pour ne pas se laisser arrter par des distractions passagres,
je continuais  dire bonjour aux gens que je connaissais et  causer
avec eux. Le vieillissement, d'ailleurs, ne se marquait pas pour tous
d'une manire analogue. Je vis quelqu'un qui demandait mon nom, on me
dit que c'tait M. de Cambremer. Et alors, pour me montrer qu'il m'avait
reconnu: Est-ce que vous avez toujours vos touffements? me
demanda-t-il, et sur ma rponse affirmative: Vous voyez que a
n'empche pas la longvit, me dit-il, comme si j'tais dcidment
centenaire. Je lui parlais les yeux attachs sur deux ou trois traits
que je pouvais faire rentrer par la pense dans cette synthse, pour le
reste toute diffrente, de mes souvenirs, que j'appelais sa personne.
Mais un instant il tourna  demi la tte. Et alors je vis qu'il tait
rendu mconnaissable par l'adjonction d'normes poches rouges aux joues
qui l'empchaient d'ouvrir compltement la bouche et les yeux, si bien
que je restais hbt, n'osant regarder cette sorte d'anthrax dont il me
semblait plus convenable qu'il me parlt le premier. Mais comme, en
malade courageux, il n'y faisait pas allusion et riait, j'avais peur
d'avoir l'air de manquer de coeur en ne lui demandant pas, de tact en lui
demandant ce qu'il avait. Mais ils ne vous viennent pas plus rarement
avec l'ge? me demanda-t-il, en continuant  parler de mes
touffements. Je lui dis que non. Ah! pourtant, ma soeur en a
sensiblement moins qu'autrefois, me dit-il, d'un ton de contradiction
comme si cela ne pouvait pas tre autrement pour moi que pour sa soeur,
et comme si l'ge tait un de ces remdes dont il n'admettait pas, quand
ils avaient fait du bien  Mme de Gaucourt, qu'ils ne me fussent pas
salutaires. Mme de Cambremer-Legrandin s'tant approche, j'avais de
plus en plus peur de paratre insensible en ne dplorant pas ce que je
remarquais sur la figure de son mari et je n'osais pas cependant parler
de a le premier. Vous tes content de le voir? me dit-elle.--Il va
bien? rpliquai-je sur un ton incertain.--Mais comme vous voyez. Elle
ne s'tait pas aperue de ce mal qui offusquait ma vue et qui n'tait
autre qu'un des masques du Temps que celui-ci avait appliqu  la figure
du marquis, mais peu  peu, et en l'paississant si progressivement que
la marquise n'en avait rien vu. Quand M. de Cambremer eut fini ses
questions sur mes touffements, ce fut mon tour de m'informer tout bas
auprs de quelqu'un si la mre du marquis vivait encore. Elle vivait.
Dans l'apprciation du temps coul, il n'y a que le premier pas qui
cote. On prouve d'abord beaucoup de peine  se figurer que tant de
temps ait pass et ensuite qu'il n'en ait pas pass davantage. On
n'avait jamais song que le XIIIe sicle ft si loin, et aprs on a
peine  croire qu'il puisse subsister encore des glises du XIIIe
sicle, lesquelles pourtant sont innombrables en France. En quelques
instants s'tait fait en moi ce travail plus lent qui se fait chez ceux
qui, ayant eu peine  comprendre qu'une personne qu'ils ont connue jeune
ait soixante ans, en ont plus encore, quinze ans aprs,  apprendre
qu'elle vit encore et n'a pas plus de soixante-quinze ans. Je demandai 
M. de Cambremer comment allait sa mre. Elle est toujours admirable,
me dit-il, usant d'un adjectif qui, par opposition aux tribus o on
traite sans piti les parents gs, s'applique dans certaines familles
aux vieillards chez qui l'usage des facults les plus matrielles, comme
d'entendre, d'aller  pied  la messe, et de supporter avec
insensibilit les deuils, s'empreint, aux yeux de leurs enfants, d'une
extraordinaire beaut morale.

Si certaines femmes avouaient leur vieillesse en se fardant, elle
apparaissait, au contraire, par l'absence de fard chez certains hommes
sur le visage desquels je ne l'avais jamais expressment remarque, et
qui tout de mme me semblaient bien changs depuis que, dcourags de
chercher  plaire, ils en avaient cess l'usage. Parmi eux tait
Legrandin. La suppression du rose, que je n'avais jamais souponn
artificiel, de ses lvres et de ses joues donnait  sa figure
l'apparence gristre et  ses traits allongs et mornes la prcision
sculpturale et lapidaire de ceux d'un dieu gyptien. Un dieu! un
revenant plutt. Il avait perdu non seulement le courage de se peindre,
mais de sourire, de faire briller son regard, de tenir des discours
ingnieux. On s'tonnait de le voir si ple, abattu, ne prononant que
de rares paroles qui avaient l'insignifiance de celles que disent les
morts qu'on voque. On se demandait quelle cause l'empchait d'tre vif,
loquent, charmant, comme on se le demande devant le double
insignifiant d'un homme brillant de son vivant et auquel un spirite pose
pourtant des questions qui prteraient aux dveloppements charmeurs. Et
on se disait que cette cause qui avait substitu au Legrandin color et
rapide un ple et triste fantme de Legrandin, c'tait la vieillesse.
Chez certains mme les cheveux n'avaient pas blanchi. Ainsi je reconnus,
quand il vint dire un mot  son matre, le vieux valet de chambre du
prince de Guermantes. Les poils bourrus qui hrissaient ses joues tout
autant que son crne taient rests d'un roux tirant sur le rose et on
ne pouvait le souponner de se teindre comme la duchesse de Guermantes.
Mais il n'en paraissait pas moins vieux. On sentait seulement qu'il
existe chez les hommes comme, dans le rgne vgtal, les mousses, les
lichens et tant d'autres, des espces qui ne changent pas  l'approche
de l'hiver.

Chez d'autres invits, dont le visage tait intact, l'ge se marquait
autrement; ils semblaient seulement embarrasss quand ils avaient 
marcher; on croyait d'abord qu'ils avaient mal aux jambes, et ce n'est
qu'ensuite qu'on comprenait que la vieillesse leur avait attach ses
semelles de plomb. Elle en embellissait d'autres, comme le prince
d'Agrigente. A cet homme long, mince, au regard terne, aux cheveux qui
semblaient devoir rester ternellement rougetres, avait succd, par
une mtamorphose analogue  celle des insectes, un vieillard chez qui
les cheveux rouges, trop longtemps vus, avaient t, comme un tapis de
table qui a trop servi, remplac par des cheveux blancs. Sa poitrine
avait pris une corpulence inconnue, robuste, presque guerrire, et qui
avait d ncessiter un vritable clatement de la frle chrysalide que
j'avais connue; une gravit consciente d'elle-mme baignait les yeux, o
elle tait teinte d'une bienveillance nouvelle qui s'inclinait vers
chacun. Et comme, malgr tout, une certaine ressemblance subsistait
entre le puissant prince actuel et le portrait que gardait mon souvenir,
j'admirais la force de renouvellement original du temps qui, tout en
respectant l'unit de l'tre et les lois de la vie, sait changer ainsi
le dcor et introduire de hardis contrastes dans deux aspects successifs
d'un mme personnage, car, beaucoup de ces gens, on les identifiait
immdiatement, mais comme d'assez mauvais portraits d'eux-mmes runis
dans l'exposition o un artiste inexact et malveillant durcit les traits
de l'un, enlve la fracheur du teint ou la lgret de la taille 
celle-ci, assombrit le regard de tel autre. Comparant ces images avec
celles que j'avais sous les yeux de ma mmoire, j'aimais moins celles
qui m'taient montres en dernier lieu. Comme souvent on trouve moins
bonne et on refuse une des photographies entre lesquelles un ami vous a
pri de choisir. A chaque personne et devant l'image qu'elle me montrait
d'elle-mme j'aurais voulu dire: Non, pas celle-ci, vous tes moins
bien, ce n'est pas vous. Je n'aurais pas os ajouter: Au lieu de votre
beau nez droit on vous a fait le nez crochu de votre pre que je ne vous
ai jamais connu. En effet, c'tait un nez nouveau et familial. Bref,
l'artiste le Temps avait rendu tous ces modles de telle faon qu'ils
taient reconnaissables, mais ils n'taient pas ressemblants, non parce
qu'il les avait flatts, mais parce qu'il les avait vieillis. Cet
artiste-l, du reste, travaille fort lentement. Ainsi cette rplique du
visage d'Odette, dont, le jour o j'avais pour la premire fois vu
Bergotte, j'avais aperu l'esquisse  peine bauche dans le visage de
Gilberte, le temps l'avait enfin pousse jusqu' la plus parfaite
ressemblance, comme on le verra tout  l'heure, pareil  ces peintres
qui gardent longtemps une oeuvre et la compltent anne par anne. En
plusieurs, je finissais par reconnatre, non seulement eux-mmes, mais
eux tels qu'ils taient autrefois, et Ski, par exemple, pas plus modifi
qu'une fleur ou un fruit qui a sch, type de ces amateurs clibataires
de l'art qui vieillissent inutiles et insatisfaits. Ski tait rest
ainsi un essai informe, confirmant mes thories sur l'art. D'autres le
suivaient qui n'taient nullement des amateurs; c'taient des gens du
monde qui ne s'intressaient  rien, et eux aussi, la vieillesse ne les
avait pas mris et, mme s'il s'entourait d'un premier cercle de rides
et d'un arc de cheveux blancs, leur mme visage poupin gardait
l'enjouement de la dix-huitime anne. Ils n'taient pas des vieillards,
mais des jeunes gens de dix-huit ans extrmement fans. Peu de chose et
suffi  effacer ces fltrissures de la vie, et la mort n'aurait pas plus
de peine  rendre au visage sa jeunesse qu'il n'en faut pour nettoyer un
portrait que seul un peu d'encrassement empche de briller comme
autrefois. Aussi je pensais  l'illusion dont nous sommes dupes quand,
entendant parler d'un clbre vieillard, nous nous fions d'avance  sa
bont,  sa justice,  sa douceur d'me; car je sentais qu'ils avaient
t, quarante ans plus tt, de terribles jeunes gens dont il n'y avait
aucune raison pour supposer qu'ils n'avaient pas gard la vanit, la
duplicit, la morgue et les ruses.

Et pourtant, en complet contraste avec ceux-ci, j'eus la surprise de
causer avec des hommes et des femmes, jadis insupportables, et qui
avaient perdu  peu prs tous leurs dfauts, soit que la vie, en
dcevant ou comblant leurs dsirs, leur et enlev de leur prsomption
ou de leur amertume. Un riche mariage qui ne nous rend plus ncessaire
la lutte ou l'ostentation, l'influence mme de la femme, la connaissance
lentement acquise de valeurs autres que celles auxquelles croit
exclusivement une jeunesse frivole, leur avait permis de dtendre leur
caractre et de montrer leurs qualits. Ceux-l en vieillissant
semblaient avoir une personnalit diffrente, comme ces arbres dont
l'automne, en variant leurs couleurs, semble changer l'essence. Pour eux
celle de la vieillesse se manifestait vraiment, mais comme une chose
morale (qu'ils ne possdaient pas avant). Chez d'autres elle tait
plutt physique, et si nouvelle que la personne--Mme de Souvr par
exemple--me semblait  la fois inconnue et connue. Inconnue, car il
m'tait impossible de souponner que ce ft elle, et malgr moi je ne
pus m'empcher, en rpondant  son salut, de laisser voir le travail
d'esprit qui me faisait hsiter entre trois ou quatre personnes (parmi
lesquelles n'tait pas Mme de Souvr) pour savoir  qui je le rendais
avec une chaleur, du reste, qui dut l'tonner, car dans le doute, ayant
peur d'tre trop froid si c'tait une amie intime, j'avais compens
l'incertitude du regard par la chaleur de la poigne de main et du
sourire. Mais, d'autre part, son aspect nouveau ne m'tait pas inconnu.
C'tait celui que j'avais souvent vu, au cours de ma vie,  des femmes
ges et fortes, mais sans souponner alors qu'elles avaient pu,
beaucoup d'annes avant, ressembler  Mme de Souvr. Cet aspect tait si
diffrent de celui que j'avais connu dans le pass qu'on et dit qu'elle
tait un tre condamn, comme un personnage de ferie,  apparatre
d'abord en jeune fille, puis en paisse matrone, et qui reviendrait sans
doute bientt en vieille branlante et courbe. Elle semblait, comme une
lourde nageuse qui ne voit plus le rivage qu' une grande distance,
repousser avec peine les flots du temps qui la submergeaient. J'arrivai
 force de regarder sa figure hsitante, incertaine comme une mmoire
infidle qui ne peut plus retenir les formes d'autrefois, j'arrivai
pourtant  en retrouver quelque chose en me livrant au petit jeu
d'liminer les carrs et les hexagones que l'ge avait ajouts  ces
joues. D'ailleurs, ce qu'il mlait  celles des femmes n'tait pas
toujours seulement des figures gomtriques. Dans les joues de la
duchesse de Guermantes, restes si semblables pourtant et pourtant
composites maintenant comme un nougat, je distinguais une trace de
vert-de-gris, un petit morceau rose de coquillage concass, une grosseur
difficile  dfinir, plus petite qu'une boule de gui et moins
transparente qu'une perle de verre.

Certains hommes boitaient dont on sentait bien que ce n'tait pas par
suite d'un accident de voiture, mais  cause d'une attaque et parce
qu'ils avaient dj, comme on dit, un pied dans la tombe. Dans
l'entrebillement de la leur,  demi paralyses, certaines femmes, comme
Mme de Franquetot, semblaient ne pas pouvoir retirer compltement leur
robe reste accroche  la pierre du caveau, et elles ne pouvaient se
redresser, inflchies qu'elles taient, la tte basse, en une courbe qui
tait comme celle qu'elles occupaient actuellement entre la vie et la
mort, avant la chute dernire. Rien ne pouvait lutter contre le
mouvement de cette parabole qui les emportait et, ds qu'elles voulaient
se lever, elles tremblaient et leurs doigts ne pouvaient rien retenir.

Certaines figures sous la cagoule de leurs cheveux blancs avaient dj
la rigidit, les paupires scelles de ceux qui vont mourir, et leurs
lvres, agites d'un tremblement perptuel, semblaient marmonner la
prire des agonisants.

A un visage linairement le mme il suffisait, pour qu'il semblt autre,
de cheveux blancs au lieu de cheveux noirs ou blonds. Les costumiers de
thtre savent qu'il suffit d'une perruque poudre pour dguiser trs
suffisamment quelqu'un et le rendre mconnaissable. Le jeune marquis de
Beausergent, que j'avais vu dans la loge de Mme de Cambremer, alors
sous-lieutenant, le jour o Mme de Guermantes tait dans la baignoire de
sa cousine, avait toujours ses traits aussi parfaitement rguliers, plus
mme, la rigidit physiologique de l'artrio-sclrose exagrant encore
la rectitude impassible de la physionomie du dandy et donnant  ces
traits l'intense nettet, presque grimaante  force d'immobilit,
qu'ils auraient eue dans une tude de Mantegna ou de Michel-Ange. Son
teint jadis d'une rougeur grillarde tait maintenant d'une solennelle
pleur; des poils argents, un lger embonpoint, une noblesse de doge,
une fatigue qui allait jusqu' l'envie de dormir, tout concourait chez
lui  donner une impression nouvelle de majest fatale. Au rectangle de
sa barbe blonde le rectangle gal de sa barbe blanche se substituait si
parfaitement que, remarquant que ce sous-lieutenant que j'avais connu
avait cinq galons, ma premire pense fut de le fliciter non d'avoir
t promu colonel, mais d'tre si bien en colonel, dguisement pour
lequel il semblait avoir emprunt l'uniforme, l'air grave et triste de
l'officier suprieur qu'avait t son pre. Chez un autre, la barbe
blanche avait succd  la barbe blonde, mais comme le visage tait
rest vif, souriant et jeune, elle le faisait paratre seulement plus
rouge et plus militant, augmentant l'clat des yeux, et donnant au
mondain rest jeune l'air inspir d'un prophte. La transformation que
les cheveux blancs et d'autres lments encore avaient opre, surtout
chez les femmes, m'eussent retenu avec moins de force s'ils n'avaient
t qu'un changement de couleur, ce qui peut charmer les yeux, mais
parce qu'est troublant pour l'esprit un changement de personnes. En
effet, reconnatre quelqu'un, et plus encore, aprs n'avoir pas pu le
reconnatre, l'identifier, c'est penser sous une seule dnomination deux
choses contradictoires, c'est admettre que ce qui tait ici l'tre qu'on
se rappelle n'est plus, et que ce qui y est, c'est un tre qu'on ne
connaissait pas, c'est avoir  percer un mystre presque aussi troublant
que celui de la mort dont il est, du reste, comme la prface et
l'annonciateur. Car, ces changements, je savais ce qu'ils voulaient
dire, ce  quoi ils prludaient. Aussi cette blancheur des cheveux
impressionnait chez les femmes, jointe  tant d'autres changements. On
me disait un nom et je restais stupfait de penser qu'il s'appliquait 
la fois  la blonde valseuse que j'avais connue autrefois et  la lourde
dame  cheveux blancs qui passait pesamment prs de moi. Avec une
certaine roseur de teint ce nom tait peut-tre la seule chose qu'il y
avait de commun entre ces deux femmes, plus diffrentes--celle de la
mmoire et celle de la matine Guermantes--qu'une ingnue et une
douairire de pice de thtre. Pour que la vie ait pu arriver  donner
 la valseuse ce corps norme, pour qu'elle et pu ralentir, comme au
mtronome, ses mouvements embarrasss, pour qu'avec peut-tre comme
seule parcelle permanente, les joues--plus larges certes, mais qui ds
la jeunesse taient dj couperoses--elle et pu substituer  la lgre
blonde ce vieux marchal ventripotent, il lui avait fallu accomplir plus
de dvastations et de reconstitutions que pour mettre un dme  la place
d'une flche, et quand on pensait qu'un pareil travail s'tait opr non
sur la matire inerte mais sur une chair qui ne change
qu'insensiblement, le contraste bouleversant entre l'apparition prsente
et l'tre que je me rappelais reculait celui-ci dans un pass plus que
lointain, presque invraisemblable. On avait peine  runir les deux
aspects,  penser les deux personnes sous une mme dnomination; car de
mme qu'on a peine  penser qu'un mort fut vivant ou que celui qui tait
vivant est mort aujourd'hui, il est presque aussi difficile, et du mme
genre de difficult (car l'anantissement de la jeunesse, la destruction
d'une personne pleine de forces et de lgret est dj un premier
nant), de concevoir que celle qui fut jeune est vieille, quand l'aspect
de cette vieille, juxtapos  celui de la jeune, semble tellement
l'exclure que tour  tour c'est la vieille, puis la jeune, puis la
vieille encore qui vous paraissent un rve, et qu'on ne croirait pas que
ceci peut avoir jamais t cela, que la matire de cela est elle-mme,
sans se rfugier ailleurs, grce aux savantes manipulations du temps,
devenue ceci, que c'est la mme matire n'ayant pas quitt le mme
corps--si l'on n'avait l'indice du nom pareil et le tmoignage
affirmatif des amis auquel donne seule une apparence de vraisemblance la
couperose, jadis troite entre l'or des pis, aujourd'hui tale sous la
neige. On tait effray en pensant aux priodes qui avaient d s'couler
avant que s'accomplt une pareille rvolution dans la gologie d'un
visage, et de voir quelles rosions s'taient faites le long du nez,
quelles normes alluvions, au bord des joues, entouraient toute la
figure de leurs masses opaques et rfractaires. J'avais bien considr
toujours notre individu  un moment donn du temps comme un polypier o
l'oeil, organisme indpendant bien qu'associ, si une poussire passe,
cligne sans que l'intelligence le commande; bien plus, o l'intestin,
parasite enfoui, s'infecte sans que l'intelligence l'apprenne, mais
aussi et pareillement pour l'me, dans la dure de la vie, comme une
suite de moi juxtaposs mais distincts qui mourraient les uns aprs les
autres ou mme alterneraient entre eux comme ceux qui,  Combray,
prenaient pour moi la place l'un de l'autre quand venait le soir. Mais
aussi j'avais vu que ces cellules morales qui composent un tre sont
plus durables que lui. J'avais vu les vices, le courage des Guermantes
revenir en Saint-Loup comme en lui-mme ses dfauts tranges et brefs de
caractre, comme le smitisme de Swann. Je pouvais le voir encore en
Bloch. Depuis qu'il avait perdu son pre, l'ide, outre les grands
sentiments de famille qui existent souvent dans les familles juives, que
son pre tait un homme tellement suprieur  tous, avait donn  son
amour pour lui la forme d'un culte. Il n'avait pu supporter l'ide de
l'avoir perdu et avait d s'enfermer prs d'une anne dans une maison de
sant. Il avait rpondu  mes condolances sur un ton  la fois
profondment senti et presque hautain, tant il me jugeait enviable
d'avoir approch cet homme suprieur dont il et volontiers donn la
voiture  deux chevaux  quelque muse historique. Et maintenant,  sa
table de famille (car, contrairement  ce que croyait la duchesse de
Guermantes, il tait mari), la mme colre qui animait Bloch contre M.
Nissim Bernard animait Bloch contre son beau-pre. Il lui faisait les
mmes sorties. De mme qu'en coutant parler Cottard, Brichot, tant
d'autres, j'avais senti que, par la culture et la mode, une seule
ondulation propage dans toute l'tendue de l'espace les mmes manires
de dire, de penser, de mme dans toute la dure du temps de grandes
lames de fond soulvent des profondeurs des ges les mmes colres, les
mmes tristesses, les mmes bravoures, les mmes manies,  travers les
gnrations superposes, chaque section, prise  plusieurs niveaux d'une
mme srie, offrant la rptition, comme des ombres sur des crans
successifs, d'un tableau aussi identique, quoique souvent moins
insignifiant, que celui qui mettait aux prises de la mme faon M. Bloch
et son beau-pre, M. Bloch pre et M. Nissim Bernard et d'autres que je
n'avais pas connus.

Il y avait des hommes que je savais parents d'autres sans avoir jamais
pens qu'ils eussent un trait commun; en admirant le vieil ermite aux
cheveux blancs qu'tait devenu Legrandin, tout d'un coup je constatai,
je peux dire que je dcouvris, avec une satisfaction de zoologiste, dans
le mplat de ses joues la construction de celles de son jeune neveu
Lonor de Cambremer, qui pourtant avait l'air de ne lui ressembler
nullement;  ce premier trait commun j'en ajoutai un autre que je
n'avais pas jusqu'ici remarqu chez Lonor de Cambremer, puis d'autres
et qui n'taient aucun de ceux que m'offrait d'habitude la synthse de
sa jeunesse, de sorte que j'eus bientt de lui comme une caricature plus
vraie, plus profonde, que si elle avait t littralement ressemblante;
son oncle me semblait maintenant le jeune Cambremer ayant pris pour
s'amuser les apparences du vieillard qu'en ralit il serait un jour, si
bien que ce n'tait plus seulement ce qu'taient devenus les jeunes
d'autrefois, mais ce que deviendraient ceux d'aujourd'hui qui me donnait
avec tant de force la sensation du Temps.

Les femmes tchaient  rester en contact avec ce qui avait t le plus
individuel de leur charme, mais souvent la matire nouvelle de leur
visage ne s'y prtait plus. Les traits o s'tait grave sinon la
jeunesse du moins la beaut ayant disparu chez la plupart d'entre elles,
elles avaient alors cherch si, avec le visage qui leur restait, on ne
pouvait s'en faire une autre. Dplaant le centre, sinon de gravit du
moins de perspective de leur visage, en composant les traits autour de
lui suivant un autre caractre, elles commenaient  cinquante ans une
nouvelle sorte de beaut, comme on prend sur le tard un nouveau mtier,
ou comme  une terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait
produire des betteraves. Autour de ces traits nouveaux on faisait
fleurir une nouvelle jeunesse. Seules ne pouvaient s'accommoder de ces
transformations les femmes trop belles ou trop laides. Les premires,
sculptes comme un marbre aux lignes dfinitives duquel on ne peut plus
rien changer, s'effritaient comme une statue. Les secondes, qui avaient
quelque difformit de la face, avaient mme sur les belles certains
avantages. D'abord c'taient les seules qu'on reconnaissait tout de
suite. On savait qu'il n'y avait pas  Paris deux bouches pareilles et
la leur me les faisait reconnatre dans cette matine o je ne
reconnaissais plus personne. Et puis elles n'avaient mme pas l'air
d'avoir vieilli. La vieillesse est quelque chose d'humain. Elles taient
des monstres, et elles ne semblaient pas avoir plus chang que des
baleines. D'autres hommes, d'autres femmes ne semblaient pas non plus
avoir vieilli; leur tournure tait aussi svelte, leur visage aussi
jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout prs de leur figure
lisse de peau et fine de contours, alors elle apparaissait tout autre,
comme il arrive pour une surface vgtale, une goutte d'eau, de sang, si
on la place sous le microscope. Alors je distinguais de multiples taches
graisseuses sur la peau que j'avais crue lisse, et dont elles me
donnaient le dgot. Les lignes ne rsistaient pas  cet agrandissement.
Celle du nez se brisait de prs, s'arrondissait, envahie par les mmes
cercles huileux que le reste de la figure; et de prs les yeux
rentraient sous des poches qui dtruisaient la ressemblance du visage
actuel avec celui du visage d'autrefois qu'on avait cru retrouver. De
sorte que,  l'gard de ces invits-l, ils taient jeunes vus de loin,
leur ge augmentait avec le grossissement de leur figure et la
possibilit d'en observer les diffrents plans. Pour eux, en somme, la
vieillesse restait dpendante du spectateur, qui avait  se bien placer
pour voir ces figures-l rester jeunes et  n'appliquer sur elles que
ces regards lointains qui diminuent l'objet sans le verre que choisit
l'opticien pour un presbyte; pour elles la vieillesse, dcelable comme
la prsence des infusoires dans une goutte d'eau, tait amene par le
progrs moins des annes que, dans la vision de l'observateur, du degr
de l'chelle de grossissement.

En gnral, le degr de blancheur des cheveux semblait comme un signe de
la profondeur du temps vcu, comme ces sommets montagneux qui, mme
apparaissant aux yeux sur la mme ligne que d'autres, rvlent pourtant
le niveau de leur altitude par l'clat de leur neigeuse blancheur. Et ce
n'tait pourtant pas toujours exact, surtout pour les femmes. Ainsi les
mches de la princesse de Guermantes, qui, lorsqu'elles taient grises
et brillantes comme de la soie, semblaient d'argent autour de son front
bomb, ayant pris  force de devenir blanches une matit de laine et
d'toupe, semblaient au contraire,  cause de cela, tre grises comme
une neige salie qui a perdu son clat. Et souvent de blondes danseuses
ne s'taient pas seulement annex avec une perruque de cheveux blancs
l'amiti de duchesses qu'elles ne connaissaient pas autrefois. Mais
n'ayant fait jadis que danser, l'art les avait touches comme la grce.
Et comme au XVIIe sicle d'illustres dames entraient en religion, elles
vivaient dans un appartement rempli de peintures cubistes, un peintre
cubiste ne travaillant que pour elles et elles ne vivant que pour lui.

Pour les vieillards dont les traits avaient chang, ils tchaient
pourtant de garder, fixe sur eux  l'tat permanent, une de ces
expressions fugitives qu'on prend pour une seconde de pose et avec
lesquelles on essaye, soit de tirer parti d'un avantage extrieur, soit
de pallier un dfaut; ils avaient l'air d'tre dfinitivement devenus
d'immutables instantans d'eux-mmes.

Tous ces gens avaient mis tant de _temps_  revtir leur dguisement que
celui-ci passait gnralement inaperu de ceux qui vivaient avec eux.
Mme un dlai leur tait souvent concd o ils pouvaient continuer
assez tard  rester eux-mmes. Mais alors ce dguisement prorog se
faisait plus rapidement; de toutes faons il tait invitable. Je
n'avais jamais trouv aucune ressemblance entre Mme X et sa mre, que je
n'avais connue que vieille, ayant l'air d'un petit Turc tout tass. Et,
en effet, j'avais toujours connu Mme X charmante et droite et pendant
trs longtemps elle l'tait reste, pendant trop longtemps, car, comme
une personne qui, avant que la nuit n'arrive, a  ne pas oublier de
revtir son dguisement de Turque, elle s'tait mise en retard, et aussi
tait-ce prcipitamment, presque tout d'un coup, qu'elle s'tait tasse
et avait reproduit avec fidlit l'aspect de vieille Turque revtu jadis
par sa mre.

Je retrouvai l un de mes anciens camarades que, pendant dix ans,
j'avais vu presque tous les jours. On demanda  nous reprsenter.
J'allai donc  lui et il me dit d'une voix que je reconnus trs bien:
C'est une bien grande joie pour moi aprs tant d'annes. Mais quelle
surprise pour moi! Cette voix semblait mise par un phonographe
perfectionn, car si c'tait celle de mon ami, elle sortait d'un gros
bonhomme grisonnant que je ne connaissais pas, et ds lors il me
semblait que ce ne pt tre qu'artificiellement, par un truc de
mcanique, qu'on avait log la voix de mon camarade sous ce gros
vieillard quelconque. Pourtant je savais que c'tait lui, la personne
qui nous avait prsents, aprs si longtemps, l'un  l'autre n'avait
rien d'un mystificateur. Lui-mme me dclara que je n'avais pas chang,
et je compris ainsi qu'il ne se croyait pas chang. Alors je le regardai
mieux. Et, en somme, sauf qu'il avait tellement grossi, il avait gard
bien des choses d'autrefois. Pourtant je ne pouvais comprendre que ce
ft lui. Alors j'essayai de me rappeler. Il avait dans sa jeunesse des
yeux bleus, toujours riants, perptuellement mobiles, en qute
videmment de quelque chose  quoi je n'avais pens et qui devait tre
fort dsintress, la vrit sans doute, poursuivie en perptuelle
incertitude, avec une sorte de gaminerie, de respect errant pour tous
les amis de sa famille. Or, devenu homme politique influent, capable,
despotique, ces yeux bleus qui, d'ailleurs, n'avaient pas trouv ce
qu'ils cherchaient s'taient immobiliss, ce qui leur donnait un regard
pointu, comme sous un sourcil fronc. Aussi l'expression de gat,
d'abandon, d'innocence s'tait-elle change en une expression de ruse et
de dissimulation. Dcidment il me semblait que c'tait quelqu'un
d'autre, quand tout d'un coup j'entendis,  une chose que je disais, son
rire, son fou rire d'autrefois, celui qui allait avec la perptuelle
mobilit gaie du regard. Des mlomanes trouvent qu'orchestre par X la
musique de Z devient absolument diffrente. Ce sont des nuances que le
vulgaire ne saisit pas, mais un fou rire touff d'enfant, sous un oeil
en pointe comme un crayon bleu bien taill, quoique un peu de travers,
c'est plus qu'une diffrence d'orchestration. Le rire cess, j'aurais
bien voulu reconnatre mon ami, mais comme, dans l'Odysse, Ulysse
s'lanant sur sa mre morte, comme un spirite essayant en vain
d'obtenir d'une apparition une rponse qui l'identifie, comme le
visiteur d'une exposition d'lectricit qui ne peut croire que la voix
que le phonographe restitue inaltre ne soit tout de mme spontanment
mise par une personne, je cessai de reconnatre mon ami.

Il faut cependant faire cette rserve que les mesures du temps lui-mme
peuvent tre pour certaines personnes acclres ou ralenties. Par
hasard j'avais rencontr dans la rue, il y avait quatre ou cinq ans, la
vicomtesse de Saint-Fiacre (belle-fille de l'amie des Guermantes). Ses
traits sculpturaux semblaient lui assurer une jeunesse ternelle.
D'ailleurs, elle tait encore jeune. Or je ne pus, malgr ses sourires
et ses bonjours, la reconnatre en une dame aux traits tellement
dchiquets que la ligne du visage n'tait pas restituable. C'est que
depuis trois ans elle prenait de la cocane et d'autres drogues. Ses
yeux, profondment cerns de noir, taient presque hagards. Sa bouche
avait un rictus trange. Elle s'tait leve, me dit-on, pour cette
matine, restant des mois sans quitter son lit ou sa chaise longue. Le
Temps a ainsi des trains express et spciaux qui mnent  une vieillesse
prmature. Mais sur la voie parallle circulent des trains de retour,
presque aussi rapides. Je pris M. de Courgivaux pour son fils, car il
avait l'air plus jeune (il devait avoir dpass la cinquantaine et
semblait plus jeune qu' trente ans). Il avait trouv un mdecin
intelligent, supprim l'alcool et le sel; il tait revenu  la trentaine
et semblait mme, ce jour-l, ne pas l'avoir atteinte. C'est qu'il
s'tait, le matin mme, fait couper les cheveux.

Chose curieuse, le phnomne de la vieillesse semblait, dans ses
modalits, tenir compte de quelques habitudes sociales. Certains grands
seigneurs, mais qui avaient toujours t revtus du plus simple alpaga,
coiffs de vieux chapeaux de paille que les petits bourgeois n'auraient
pas voulu porter, avaient vieilli de la mme faon que les jardiniers,
que les paysans au milieu desquels ils avaient vcu. Des taches brunes
avaient envahi leurs joues, et leur figure avait jauni, s'tait fonce
comme un livre.

Et je pensais aussi  tous ceux qui n'taient pas l parce qu'ils ne le
pouvaient pas, que leur secrtaire, cherchant  donner l'illusion de
leur survie, avait excuss par une de ces dpches qu'on remettait de
temps  autre  la princesse,  ces malades depuis des annes mourants,
qui ne se lvent plus, ne bougent plus, et, mme au milieu de
l'assiduit frivole de visiteurs attirs par une curiosit de touristes
ou une confiance de plerins, les yeux clos, tenant leur chapelet,
rejetant  demi leur drap dj mortuaire, sont pareils  des gisants que
le mal a sculpts jusqu'au squelette dans une chair rigide et blanche
comme le marbre, et tendus sur leur tombeau.

Sans doute certaines femmes taient encore trs reconnaissables, le
visage tait rest presque le mme, et elles avaient seulement, comme
par une harmonie convenable avec la saison, revtu les cheveux gris, qui
taient leur parure d'automne. Mais pour d'autres, et pour des hommes
aussi, la transformation tait si complte, l'identit si impossible 
tablir--par exemple entre un noir viveur qu'on se rappelait et le vieux
moine qu'on avait sous les yeux--que plus mme qu' l'art de l'acteur,
c'tait  celui de certains prodigieux mimes, dont Fregoli reste le
type, que faisaient penser ces fabuleuses transformations. La vieille
femme avait envie de pleurer en comprenant que l'indfinissable et
mlancolique sourire qui avait fait son charme ne pouvait plus arriver 
irradier jusqu' la surface de ce masque de pltre que lui avait
appliqu la vieillesse. Puis tout  coup dcourage de plaire, trouvant
plus spirituel de se rsigner, elle s'en servait comme d'un masque de
thtre pour faire rire! Mais presque toutes les femmes n'avaient pas de
trve dans leur effort pour lutter contre l'ge et tendaient vers la
beaut qui s'loignait comme un soleil couchant et dont elles voulaient
passionnment conserver les derniers rayons, le miroir de leur visage.
Pour y russir certaines cherchaient  l'aplanir,  largir la blanche
superficie, renonant au piquant des fossettes menaces, aux mutineries
d'un sourire condamn et dj  demi dsarm; tandis que d'autres,
voyant la beaut dfinitivement disparue et obliges de se rfugier dans
l'expression, comme on compense par l'art de la diction la perte de la
voix, se raccrochaient  une moue,  une patte d'oie,  un regard vague,
parfois  un sourire qui,  cause de l'incoordination de muscles qui
n'obissaient plus, leur donnait l'air de pleurer.

Une grosse dame me dit un bonjour pendant la courte dure duquel les
penses les plus diffrentes se pressrent dans mon esprit. J'hsitai un
instant  lui rpondre, craignant que, ne reconnaissant pas les gens
mieux que moi, elle et cru que j'tais quelqu'un d'autre, puis son
assurance me fit au contraire, de peur que ce ft quelqu'un avec qui
j'avais t li, exagrer l'amabilit de mon sourire, pendant que mes
regards continuaient  chercher dans ses traits le nom que je ne
trouvais pas. Tel un candidat au baccalaurat, incertain de ce qu'il
doit rpondre, attache ses regards sur la figure de l'examinateur et
espre vainement y trouver la rponse qu'il ferait mieux de chercher
dans sa propre mmoire, tel, tout en lui souriant, j'attachais mes
regards sur les traits de la grosse dame. Ils me semblrent tre ceux de
Mme de Forcheville, aussi mon sourire se nuana-t-il de respect, pendant
que mon indcision commenait  cesser. Alors j'entendis la grosse dame
me dire, une seconde plus tard: Vous me preniez pour maman, en effet je
commence  lui ressembler beaucoup. Et je reconnus Gilberte.

D'ailleurs, mme chez les hommes qui n'avaient subi qu'un lger
changement, dont seule la moustache tait devenue blanche, on sentait
que ce changement n'tait pas positivement matriel. C'tait comme si on
les avait vus  travers une vapeur colorante, ou mieux un verre peint
qui changeait l'aspect de leur figure mais surtout par ce qu'il y
ajoutait de trouble, montrait que ce qu'il nous permettait de voir
grandeur nature tait en ralit trs loin de nous, dans un
loignement diffrent, il est vrai, de celui de l'espace, mais du fond
duquel, comme d'un autre rivage, nous sentions qu'ils avaient autant de
peine  nous reconnatre que nous eux. Seule peut-tre Mme de
Forcheville, que j'aperus alors comme injecte d'un liquide, d'une
espce de paraffine qui gonfle la peau mais l'empche de se modifier,
avait l'air d'une cocotte d'autrefois  jamais naturalise. Vous me
prenez pour ma mre, m'avait dit Gilberte. C'tait vrai. C'et t,
d'ailleurs, aimable pour la fille. D'ailleurs, il n'y avait pas que chez
cette dernire qu'avaient apparu des traits familiaux qui jusque-l
taient rests aussi invisibles dans sa figure que ces parties d'une
graine replies  l'intrieur et dont on ne peut deviner la saillie
qu'elles feront un jour en dehors. Ainsi un norme busquage maternel
venait, chez l'une ou chez l'autre, transformer vers la cinquantaine un
nez jusque-l droit et pur. Chez une autre fille de banquier, le teint,
d'une fracheur de jardinire, se roussissait, se cuivrait, et prenait
comme le reflet de l'or qu'avait tant mani le pre. Certains mme
avaient fini par ressembler  leur quartier, portaient sur eux comme le
reflet de la rue de l'Arcade, de l'avenue du Bois, de la rue de
l'lyse. Mais surtout ils reproduisaient les traits de leurs parents.

On part de l'ide que les gens sont rests les mmes et on les trouve
vieux. Mais une fois que l'ide dont on part est qu'ils sont vieux, on
les retrouve, on ne les trouve pas si mal. Pour Odette, ce n'tait pas
seulement cela; son aspect, une fois qu'on savait son ge et qu'on
s'attendait  une vieille femme, semblait un dfi plus miraculeux aux
lois de la chronologie que la conservation du radium  celles de la
nature. Elle, si je ne la reconnus pas d'abord, ce fut non parce qu'elle
avait, mais parce qu'elle n'avait pas chang. Me rendant compte depuis
une heure de ce que le temps ajoutait de nouveau aux tres et de ce
qu'il fallait soustraire pour les retrouver tels que je les avais
connus, je faisais maintenant rapidement ce calcul et, ajoutant 
l'ancienne Odette le chiffre d'annes qui avait pass sur elle, le
rsultat que je trouvai fut une personne qui me semblait ne pas pouvoir
tre celle que j'avais sous les yeux, prcisment parce que celle-l
tait pareille  celle d'autrefois.

Quel tait le fait du fard, de la teinture? Elle avait l'air, sous ses
cheveux dors tout plats--un peu un chignon bouriff de grosse poupe
mcanique sur une figure tonne et immuable galement de
poupe--auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de
l'Exposition de 1878 (dont elle et certes t alors, et surtout si elle
et eu alors l'ge d'aujourd'hui, la plus fantastique merveille) venant
dbiter son compliment dans une revue de fin d'anne, mais de
l'Exposition de 1878 reprsente par une femme encore jeune.

A ct de nous, un ministre d'avant l'poque boulangiste, et qui l'tait
de nouveau, passait, lui aussi, en envoyant aux dames un sourire
tremblotant et lointain, mais comme emprisonn dans les mille liens du
pass, comme un petit fantme qu'une main invisible promenait, diminu
de taille, chang dans sa substance et ayant l'air d'une rduction en
pierre ponce de soi-mme. Cet ancien prsident du Conseil, si bien reu
dans le Faubourg Saint-Germain, avait jadis t l'objet de poursuites
criminelles, excr du monde et du peuple. Mais grce au renouvellement
des individus qui composent l'un et l'autre, et, dans les individus
subsistant, des passions et mme des souvenirs, personne ne le savait
plus et il tait honor. Aussi n'y a-t-il pas d'humiliation si grande
dont on ne devrait prendre aisment son parti, sachant qu'au bout de
quelques annes, nos fautes ensevelies ne seront plus qu'une invisible
poussire sur laquelle sourira la paix souriante et fleurie de la
nature. L'individu momentanment tar se trouvera, par le jeu
d'quilibre du temps, pris entre deux couches sociales nouvelles qui
n'auront pour lui que dfrence et admiration, et au-dessus desquelles
il se prlassera aisment. Seulement c'est au temps qu'est confi ce
travail; et, au moment de ses ennuis, rien ne peut le consoler que la
jeune laitire d'en face l'ait entendu appeler chquard par la foule
qui montrait le poing tandis qu'il entrait dans le panier  salade, la
jeune laitire qui ne voit pas les choses dans le plan du temps, qui
ignore que les hommes qu'encense le journal du matin furent dconsidrs
jadis, et que l'homme qui frise la prison en ce moment, et peut-tre en
pensant  cette jeune laitire, n'aura pas les paroles humbles qui lui
concilieraient la sympathie, sera un jour clbr par la presse et
recherch par les duchesses. Le temps loigne pareillement les querelles
de famille. Et chez la princesse de Guermantes on voyait un couple o le
mari et la femme avaient pour oncles, morts aujourd'hui, deux hommes qui
ne s'taient pas contents de se souffleter mais dont l'un pour humilier
l'autre lui avait envoy comme tmoins son concierge et son matre
d'htel, jugeant que des gens du monde eussent t trop bien pour lui.
Mais ces histoires dormaient dans les journaux d'il y a trente ans et
personne ne les savait plus. Et ainsi le salon de la princesse de
Guermantes tait illumin, oublieux et fleuri, comme un paisible
cimetire. Le temps n'y avait pas seulement dfait d'anciennes
cratures, il y avait rendu possibles, il y avait cr des associations
nouvelles.

Pour en revenir  cet homme politique, malgr son changement de
substance physique, tout aussi profond que la transformation des ides
morales qu'il veillait maintenant dans le public, en un mot malgr tant
d'annes passes depuis qu'il avait t Prsident du Conseil, il tait
redevenu ministre. Ce prsident du Conseil d'il y a quarante ans faisait
partie du nouveau cabinet, dont le chef lui avait donn un portefeuille
un peu comme ces directeurs de thtre confient un rle  une de leurs
anciennes camarades, retire depuis longtemps, mais qu'ils jugent encore
plus capable que les jeunes de tenir un rle avec finesse, de laquelle,
d'ailleurs, ils savent la difficile situation financire et qui,  prs
de quatre-vingts ans, montre encore au public l'intgrit de son talent
presque intact avec cette continuation de la vie qu'on s'tonne ensuite
d'avoir pu constater quelques jours avant la mort.

L'aspect de Mme de Forcheville tait si miraculeux, qu'on ne pouvait
mme pas dire qu'elle avait rajeuni mais plutt qu'avec tous ses
carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus mme que
l'incarnation de l'Exposition universelle de 1878, elle et t, dans
une exposition vgtale d'aujourd'hui, la curiosit et le clou. Pour
moi, du reste, elle ne semblait pas dire: Je suis l'Exposition de
1878, mais plutt: Je suis l'alle des Acacias de 1892. Il semblait
qu'elle et pu y tre encore. D'ailleurs, justement parce qu'elle
n'avait pas chang, elle ne semblait gure vivre. Elle avait l'air d'une
rose strilise. Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps, mais en
vain, mon nom sur mon visage. Je me nommai et aussitt, comme si j'avais
perdu, grce  ce nom incantateur, l'apparence d'arbousier ou de
kangourou que l'ge m'avait sans doute donne, elle me reconnut et se
mit  me parler de cette voix si particulire que les gens qui l'avaient
applaudie dans les petits thtres taient si merveills, quand ils
taient invits  djeuner avec elle,  la ville, de retrouver dans
chacune de ses paroles, pendant toute la causerie, tant qu'ils
voulaient. Cette voix tait reste la mme, inutilement chaude,
prenante, avec un rien d'accent anglais. Et pourtant, de mme que ses
yeux avaient l'air de me regarder d'un rivage lointain, sa voix tait
triste, presque suppliante, comme celle des morts dans l'Odysse. Odette
et pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur sa jeunesse. Elle me
dit: Vous tes gentil, my dear, merci, et comme elle donnait
difficilement  un sentiment, mme le plus vrai, une expression qui ne
ft pas affecte par le souci de ce qu'elle croyait lgant, elle rpta
 plusieurs reprises: Merci tant, merci tant. Mais moi, qui avais
jadis fait de si longs trajets pour l'apercevoir au Bois, qui avais
cout le son de sa voix tomber de sa bouche, la premire fois que
j'avais t chez elle, comme un trsor, les minutes passes maintenant
auprs d'elle me semblaient interminables  cause de l'impossibilit de
savoir que lui dire, et je m'loignai. Hlas, elle ne devait pas rester
toujours telle. Moins de trois ans aprs, non pas en enfance, mais un
peu ramollie, je devais la voir  une soire donne par Gilberte,
devenue incapable de cacher sous un masque immobile ce qu'elle
pensait--pensait est beaucoup dire--ce qu'elle prouvait, hochant la
tte, serrant la bouche, secouant les paules  chaque impression
qu'elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un enfant, comme font
certains potes qui ne tiennent pas compte de ce qui les entoure, et,
inspirs, composent dans le monde et tout en allant  table au bras
d'une dame tonne, froncent les sourcils, font la moue. Les impressions
de Mme de Forcheville--sauf une, celle qui l'avait fait prcisment
assister  la soire donne par Gilberte, la tendresse pour sa fille
bien-aime, l'orgueil qu'elle donnt une soire si brillante, orgueil
que ne voilait pas chez la mre la mlancolie de ne plus tre rien--ces
impressions n'taient pas joyeuses et commandaient seulement une
perptuelle dfense contre les avanies qu'on lui faisait, dfense
timore comme celle d'un enfant. On n'entendait que ces mots: Je ne
sais pas si Mme de Forcheville me reconnat, je devrais peut-tre me
faire prsenter  nouveau.--a, par exemple, vous pouvez vous en
dispenser (rpondait-on  tue-tte, sans songer que la mre de Gilberte
entendait tout, sans y songer, ou sans s'en soucier), c'est bien
inutile. Pour l'agrment qu'elle vous apportera! On la laisse dans son
coin. Du reste, elle est un peu gaga. Furtivement Mme de Forcheville
lanait un regard de ses yeux rests si beaux sur les interlocuteurs
injurieux, puis vite ramenait ce regard  elle de peur d'avoir t
impolie, et, tout de mme agite par l'offense, taisant sa dbile
indignation, on voyait sa tte branler, sa poitrine se soulever, elle
jetait un nouveau regard sur un autre assistant aussi peu poli, et ne
s'tonnait pas outre mesure, car, se sentant trs mal depuis quelques
jours, elle avait  mots couverts suggr  sa fille de remettre la
fte, mais sa fille avait refus. Mme de Forcheville ne l'en aimait pas
moins; toutes les duchesses qui entraient, l'admiration de tout le monde
pour le nouvel htel inondait de joie son coeur, et quand entra la
marquise de Sebran, qui tait alors la dame o menait si difficilement
le plus haut chelon social, Mme de Forcheville sentit qu'elle avait t
une bonne et prvoyante mre et que sa tche maternelle tait acheve.
De nouveaux invits ricaneurs la firent  nouveau regarder et parler
toute seule, si c'est parler que tenir un langage muet qui se traduit
seulement par des gesticulations. Si belle encore, elle tait
devenue--ce qu'elle n'avait jamais t--infiniment sympathique; car elle
qui avait tromp Swann et tout le monde, c'tait l'univers entier qui
maintenant la trompait; et elle tait devenue si faible qu'elle n'osait
mme plus, les rles tant retourns, se dfendre contre les hommes. Et
bientt elle ne se dfendrait pas contre la mort. Mais aprs cette
anticipation, revenons trois ans en arrire, c'est--dire  la matine
o nous sommes chez la princesse de Guermantes.

Bloch m'ayant demand de le prsenter au matre de maison, je ne fis 
cela pas l'ombre des difficults auxquelles je m'tais heurt le jour o
j'avais t pour la premire fois en soire chez le prince de
Guermantes, qui m'avaient sembl naturelles, alors que maintenant cela
me semblait si simple de lui prsenter un de ses invits, et cela m'et
mme paru simple de me permettre de lui amener et prsenter 
l'improviste quelqu'un qu'il n'et pas invit. tait-ce parce que,
depuis cette poque lointaine, j'tais devenu un familier, quoique
depuis quelque temps un oubli, de ce monde o alors j'tais si
nouveau? tait-ce, au contraire, parce que, n'tant pas un vritable
homme du monde, tout ce qui fait difficult pour eux n'existait plus
pour moi, une fois la timidit tombe? tait-ce parce que, les tres
ayant peu  peu laiss tomber devant moi leur premier, souvent leur
second et leur troisime aspect factice, je sentais derrire la hauteur
ddaigneuse du prince une grande avidit humaine de connatre des tres,
de faire la connaissance de ceux-l mmes qu'ils affectent de ddaigner?
tait-ce parce que aussi le prince avait chang comme tous ces insolents
de la jeunesse et de l'ge mr,  qui la vieillesse apporte sa douceur
(d'autant plus que les hommes dbutants et les ides inconnues contre
lesquels ils regimbaient, ils les connaissaient depuis longtemps de vue
et les savaient reus autour d'eux), surtout si cette vieillesse a pour
adjuvant quelques vertus ou quelques vices qui tendent les relations,
ou la rvolution que fait une conversion politique, comme celle du
prince au dreyfusisme?

Bloch m'interrogeait comme moi je faisais autrefois en entrant dans le
monde, comme il m'arrivait encore de faire sur les gens que j'y avais
connus alors et qui taient aussi loin, aussi  part de tout, que ces
gens de Combray qu'il m'tait souvent arriv de vouloir situer
exactement. Mais Combray avait pour moi une forme si  part, si
impossible  confondre avec le reste, que c'tait un puzzle que je ne
pouvais jamais arriver  faire rentrer dans la carte de France. Alors
je ne peux avoir aucune ide de ce qu'tait jadis le prince de
Guermantes en me reprsentant Swann, ou M. de Charlus? me demandait
Bloch  qui j'avais longtemps emprunt sa manire de parler et qui
maintenant imitait souvent la mienne.--Nullement.--Mais en quoi consiste
la diffrence?--Il aurait fallu les entendre parler entre eux, pour la
saisir, mais c'est maintenant impossible, Swann est mort et M. de
Charlus ne vaut gure mieux. Mais ces diffrences taient normes. Et
tandis que l'oeil de Bloch brillait en pensant  ce que pouvait tre la
conversation de ces personnages merveilleux, je pensais que je lui
exagrais le plaisir que j'avais eu  me trouver avec eux, n'en ayant
jamais ressenti que quand j'tais seul, et l'impression des
diffrenciations vritables n'ayant lieu que dans notre imagination.
Bloch s'en aperut-il? Tu me peins peut-tre cela trop en beau, me
dit-il; ainsi la matresse de maison d'ici, la princesse de Guermantes,
je sais bien qu'elle n'est plus jeune, mais enfin il n'y a pas tellement
longtemps que tu me parlais de son charme incomparable, de sa
merveilleuse beaut. Certes, je reconnais qu'elle a grand air, et elle a
bien ces yeux extraordinaires dont tu me parlais, mais enfin je ne la
trouve pas tellement inoue que tu disais. videmment elle est trs
race, mais enfin... Je fus oblig de dire  Bloch qu'il ne me parlait
pas de la mme personne. La princesse de Guermantes, en effet, tait
morte et c'est l'ex-Madame Verdurin que le prince, ruin par la dfaite
allemande, avait pouse et que Bloch ne reconnaissait pas. Tu te
trompes, j'ai cherch dans le Gotha de cette anne, me confessa
navement Bloch, et j'ai trouv le prince de Guermantes, habitant
l'htel o nous sommes et mari  tout ce qu'il y a de plus grandiose,
attends un peu que je me rappelle, mari  Sidonie, duchesse de Duras,
ne des Baux. En effet, Mme Verdurin, peu aprs la mort de son mari,
avait pous le vieux duc de Duras, ruin, qui l'avait faite cousine du
prince de Guermantes, et tait mort aprs deux ans de mariage. Il avait
t pour Mme Verdurin une transition fort utile, et maintenant celle-ci,
par un troisime mariage, tait princesse de Guermantes et avait dans le
faubourg Saint-Germain une grande situation qui et fort tonn 
Combray, o les dames de la rue de l'Oiseau, la fille de Mme Goupil et
la belle-fille de Mme Sazerat, toutes ces dernires annes, avant que
Mme Verdurin ne ft princesse de Guermantes, avaient dit en ricanant:
la duchesse de Duras, comme si c'et t un rle que Mme Verdurin et
tenu au thtre. Mme, le principe des castes voulant qu'elle mourt Mme
Verdurin, ce titre, qu'on ne s'imaginait lui confrer aucun pouvoir
mondain nouveau, faisait plutt mauvais effet. Faire parler d'elle,
cette expression qui dans tous les mondes est applique  une femme qui
a un amant, pouvait l'tre dans le faubourg Saint-Germain  celles qui
publient des livres, dans la bourgeoisie de Combray  celles qui font
des mariages dans un sens ou dans l'autre disproportionns. Quand elle
eut pous le prince de Guermantes, on dut se dire que c'tait un faux
Guermantes, un escroc. Pour moi,  me figurer cette identit de titre,
de nom, qui faisait qu'il y avait encore une princesse de Guermantes et
qu'elle n'avait aucun rapport avec celle qui m'avait tant charm et qui
n'tait plus, qui tait comme une morte sans dfense  qui on l'et
vol, il y avait quelque chose d'aussi douloureux qu' voir les objets
qu'avait possds la princesse Hedwige, comme son chteau, comme tout ce
qui avait t  elle et dont une autre jouissait. La succession au nom
est triste comme toutes les successions, comme toutes les usurpations de
proprit; et toujours sans interruptions viendraient, comme un flot, de
nouvelles princesses de Guermantes, ou plutt, millnaire, remplace
d'ge en ge dans son emploi par une femme diffrente, vivrait une seule
princesse de Guermantes, ignorante de la mort, indiffrente  tout ce
qui change et blesse nos coeurs, et le nom comme la mer refermerait sur
celles qui sombrent de temps  autre sa toujours pareille et immmoriale
placidit.

Mais--contradiction avec cette permanence--les anciens habitus
assuraient que dans le monde tout tait chang, qu'on y recevait des
gens que jamais de leur temps on n'aurait reus et, comme on dit:
c'tait vrai, et ce n'tait pas vrai. Ce n'tait pas vrai parce qu'ils
ne se rendaient pas compte de la courbe du temps qui faisait que ceux
d'aujourd'hui voyaient ces gens nouveaux  leur point d'arrive tandis
qu'eux se les rappelaient  leur point de dpart. Et quand eux, les
anciens, taient entrs dans le monde, il y avait l des gens arrivs
dont d'autres se rappelaient le dpart. Une gnration suffit pour que
s'y ramne ce changement qui en des sicles s'est fait pour le nom
bourgeois d'un Colbert devenu nom noble. Et, d'autre part, cela pourrait
tre vrai, car si les personnes changent de situation, les ides et les
coutumes les plus indracinables (de mme que les fortunes et les
alliances de pays et les haines de pays) changent aussi, parmi
lesquelles mme celles de ne recevoir que des gens chic. Non seulement
le snobisme change de forme, mais il pourrait disparatre, comme la
guerre mme, et les radicaux, les juifs tre reus au Jockey.

Certes, mme ce changement extrieur dans les figures que j'avais
connues n'tait que le symbole d'un changement intrieur qui s'tait
effectu jour par jour. Peut-tre ces gens avaient-ils continu 
accomplir les mmes choses, mais, jour par jour, l'ide qu'ils se
faisaient d'elles et des tres qu'ils frquentaient, ayant un peu de
vie, au bout de quelques annes, sous les mmes noms c'tait d'autres
choses, d'autres gens qu'ils aimaient, et tant devenus d'autres
personnes, il et t tonnant qu'ils n'eussent pas eu de nouveaux
visages.

Si, dans ces priodes de vingt ans, les conglomrats de coteries se
dfaisaient et se reformaient selon l'attraction d'astres nouveaux
destins, d'ailleurs, eux aussi,  s'loigner puis  reparatre, des
cristallisations, puis des miettements suivis de cristallisations
nouvelles avaient lieu dans l'me des tres. Si pour moi la duchesse de
Guermantes avait t bien des personnes, pour la duchesse de Guermantes,
pour Mme Swann, etc., telle personne donne avait t un favori d'une
poque prcdant l'Affaire Dreyfus, puis un fanatique ou un imbcile 
partir de l'affaire Dreyfus, qui avait chang pour eux la valeur des
tres et reclass autour les partis, lesquels s'taient depuis encore
dfaits et refaits. Ce qui y sert puissamment et y ajoute son influence
aux pures affinits intellectuelles, c'est le temps coul, qui nous
fait oublier nos antipathies, nos ddains, les raisons mmes qui
expliquaient nos antipathies et nos ddains. Si on et jadis analys
l'lgance de la jeune Mme Lonor de Cambremer, on y et trouv qu'elle
tait la nice du marchand de notre maison, Jupien, et que ce qui avait
pu s'ajouter  cela pour la rendre brillante, c'tait que son oncle
procurait des hommes  M. de Charlus. Mais tout cela combin avait
produit des effets scintillants, alors que les causes dj lointaines,
non seulement taient inconnues de beaucoup de nouveaux, mais encore que
ceux qui les avaient connues les avaient oublies, pensant beaucoup plus
 l'clat actuel qu'aux hontes passes, car on prend toujours un nom
dans son acception actuelle. Et c'tait l'intrt de ces transformations
des salons qu'elles taient aussi un effet du temps perdu et un
phnomne de mmoire.

Parmi les personnes prsentes se trouvait un homme considrable qui
venait, dans un procs fameux, de donner un tmoignage dont la seule
valeur rsidait dans sa haute moralit devant laquelle les juges et les
avocats s'taient unanimement inclins et qui avait entran la
condamnation de deux personnes. Aussi y eut-il un mouvement de curiosit
et de dfrence quand il entra. C'tait Morel. J'tais peut-tre seul 
savoir qu'il avait t entretenu par M. de Charlus, puis par Saint-Loup
et en mme temps par un ami de Saint-Loup. Malgr ces souvenirs, il me
dit bonjour avec plaisir quoique avec rserve. Il se rappelait le temps
o nous nous tions vus  Balbec, et ces souvenirs avaient pour lui la
posie et la mlancolie de la jeunesse.

Mais il y avait aussi des personnes que je ne pouvais pas reconnatre
pour la raison que je ne les avais pas connues, car, aussi bien que sur
les tres eux-mmes, le temps avait aussi, dans ce salon, exerc sa
chimie sur la socit. Ce milieu, en la nature spcifique duquel,
dfinie par certaines affinits qui lui attiraient tous les grands noms
princiers de l'Europe et par la rpulsion qui loignait d'elle tout
lment non aristocratique, j'avais trouv un refuge matriel pour ce
nom de Guermantes auquel il prtait sa dernire ralit, ce milieu avait
lui-mme subi, dans sa constitution intime et que j'avais crue stable,
une altration profonde. La prsence de gens que j'avais vus dans de
tout autres socits et qui me semblaient ne devoir jamais pntrer dans
celle-l m'tonna moins encore que l'intime familiarit avec laquelle
ils y taient reus, appels par leur prnom; un certain ensemble de
prjugs aristocratiques, de snobisme, qui jadis cartait
automatiquement du nom de Guermantes tout ce qui ne s'harmonisait pas
avec lui, avait cess de fonctionner.

Certains trangers qui, quand j'avais dbut dans le monde, donnaient de
grands dners o ils ne recevaient que la princesse de Guermantes, la
duchesse de Guermantes, la princesse de Parme et taient chez ces dames
 la place d'honneur, passaient pour ce qu'il y a de mieux assis dans la
socit d'alors et l'taient peut-tre, avaient pass sans laisser
aucune trace. taient-ce des trangers en mission diplomatique repartis
pour leur pays? Peut-tre un scandale, un suicide, un enlvement les
avait-il empchs de reparatre dans le monde, ou bien taient-ils
allemands? Mais leur nom ne devait son lustre qu' leur situation
d'alors et n'tait plus port par personne: on ne savait mme pas qui je
voulais dire; si je parlais d'eux en essayant d'peler le nom, on
croyait  des rastaquoures.

Les personnes qui n'auraient pas d, selon l'ancien code social, se
trouver l avaient,  mon grand tonnement, pour meilleures amies, des
personnes admirablement nes, lesquelles n'taient venues s'embter chez
la princesse de Guermantes qu' cause de leurs nouvelles amies. Car ce
qui caractrisait le plus cette socit, c'tait sa prodigieuse aptitude
au dclassement.

Dtendus ou briss, les ressorts de la machine refoulante ne
fonctionnaient plus, mille corps trangers y pntraient, lui taient
toute homognit, toute tenue, toute couleur. Le faubourg
Saint-Germain, comme une douairire gteuse, ne rpondait que par des
sourires timides  des domestiques insolents qui envahissaient ses
salons, buvaient son orangeade et lui prsentaient leurs matresses.
Encore la sensation du temps coul et de l'anantissement d'une partie
de mon pass disparu m'tait-elle donne moins vivement encore par la
destruction de cet ensemble cohrent (qu'avait t le salon Guermantes)
d'lments dont mille nuances, mille raisons expliquaient la prsence,
la frquence, la coordination, qu'explique par l'anantissement mme de
la connaissance des mille raisons, des mille nuances qui faisaient que
tel qui s'y trouvait encore maintenant y tait tout naturellement
indiqu et  sa place, tandis que tel autre qui l'y coudoyait y
prsentait une nouveaut suspecte. Cette ignorance n'tait pas que du
monde, mais de la politique, de tout. Car la mmoire dure moins que la
vie chez les individus, et, d'ailleurs, de trs jeunes, qui n'avaient
jamais eu les souvenirs abolis chez les autres, faisant maintenant
partie du monde, et trs lgitimement, mme au sens nobiliaire, les
dbuts tant oublis ou ignors, on prenait les gens--au point
d'lvation ou de chute--o ils se trouvaient, croyant qu'il en avait
toujours t ainsi, et que la princesse de Guermantes et Bloch avaient
toujours eu la plus grande situation, que Clemenceau et Viviani avaient
toujours t conservateurs. Et comme certains faits ont plus de dure,
le souvenir excr de l'Affaire Dreyfus persistant vaguement chez eux,
grce  ce que leur avaient dit leurs pres, si on leur disait que
Clemenceau avait t dreyfusard, ils disaient: Pas possible, vous
confondez, il est juste de l'autre ct. Des ministres tars et
d'anciennes filles publiques taient tenus pour des parangons de vertu.
Quelqu'un ayant demand  un jeune homme de la plus grande famille s'il
n'y avait pas eu quelque chose  dire sur la mre de Gilberte, le jeune
seigneur rpondit qu'en effet, dans la premire partie de son existence,
elle avait pous un aventurier du nom de Swann, mais qu'ensuite elle
avait pous un des hommes les plus en vue de la socit, le comte de
Forcheville. Sans doute quelques personnes encore dans ce salon, la
duchesse de Guermantes par exemple, eussent souri de cette assertion
(qui, niant l'lgance de Swann, me paraissait monstrueuse, alors que
moi-mme jadis,  Combray, j'avais cru avec ma grand'tante que Swann ne
pouvait connatre des princesses) et aussi des femmes qui eussent pu
se trouver l mais qui ne sortaient plus gure, les duchesses de
Montmorency, de Mouchy, de Sagan, qui avaient t les amies intimes de
Swann et n'avaient jamais aperu ce Forcheville, non reu dans le monde
au temps o elles y allaient encore. Mais prcisment c'est que la
socit d'alors, de mme que les visages aujourd'hui modifis et les
cheveux blonds remplacs par des cheveux blancs, n'existait plus que
dans la mmoire d'tres dont le nombre diminuait tous les jours. Bloch,
pendant la guerre, avait cess de sortir, de frquenter ses anciens
milieux d'autrefois o il faisait pitre figure. En revanche, il n'avait
cess de publier de ces ouvrages dont je m'efforais aujourd'hui, pour
ne pas tre entrav par elle, de dtruire l'absurde sophistique,
ouvrages sans originalit, mais qui donnaient aux jeunes gens et 
beaucoup de femmes du monde l'impression d'une hauteur intellectuelle
peu commune, d'une sorte de gnie. Ce fut donc aprs une scission
complte entre son ancienne mondanit et la nouvelle que, dans une
socit reconstitue, il avait fait, pour une phase nouvelle de sa vie,
honore, glorieuse, une apparition de grand homme. Les jeunes gens
ignoraient naturellement qu'il ft  cet ge-l des dbuts dans la
socit, d'autant que le peu de noms qu'il avait retenus dans la
frquentation de Saint-Loup lui permettaient de donner  son prestige
actuel une sorte de recul indfini. En tout cas il paraissait un de ces
hommes de talent qui  toute poque ont fleuri dans le grand monde et on
ne pensait pas qu'il et jamais vcu ailleurs.

Ds que j'eus fini de parler au prince de Guermantes, Bloch se saisit de
moi et me prsenta  une jeune femme qui avait beaucoup entendu parler
de moi par la duchesse de Guermantes. Si les gens des nouvelles
gnrations tenaient la duchesse de Guermantes pour peu de chose parce
qu'elle connaissait des actrices, etc., les dames--aujourd'hui
vieilles--de la famille la considraient toujours comme un personnage
extraordinaire, d'une part parce qu'elles savaient exactement sa
naissance, sa primaut hraldique, ses intimits avec ce que Mme de
Forcheville et appel des royalties, mais encore parce qu'elle
ddaignait de venir dans la famille, s'y ennuyait et qu'on savait qu'on
n'y pouvait jamais compter sur elle. Ses relations thtrales et
politiques, d'ailleurs mal sues, ne faisaient qu'augmenter sa raret,
donc son prestige. De sorte que, tandis que dans le monde politique et
artistique on la tenait pour une crature mal dfinie, une sorte de
dfroque du faubourg Saint-Germain qui frquente les sous-secrtaires
d'tat et les toiles, dans ce mme faubourg Saint-Germain, si on
donnait une belle soire, on disait: Est-ce mme la peine d'inviter
Marie Sosthnes? elle ne viendra pas. Enfin pour la forme, mais il ne
faut pas se faire d'illusions. Et si, vers 10 h. 1/2, dans une toilette
clatante, paraissant, de ses yeux durs pour elles, mpriser toutes ses
cousines, entrait Marie Sosthnes qui s'arrtait sur le seuil avec une
sorte de majestueux ddain, et si elle restait une heure, c'tait une
plus grande fte pour la vieille grande dame qui donnait la soire
qu'autrefois pour un directeur de thtre que Sarah Bernhardt, qui avait
vaguement promis un concours sur lequel on ne comptait pas, ft venue et
et, avec une complaisance et une simplicit infinies, rcit, au lieu
du morceau promis, vingt autres. La prsence de Marie Sosthnes, 
laquelle les chefs de cabinet parlaient de haut en bas et qui n'en
continuait pas moins (l'esprit mne ainsi le monde)  chercher  en
connatre de plus en plus, venait de classer la soire de la douairire,
o il n'y avait pourtant que des femmes excessivement chic, en dehors et
au-dessus de toutes les autres soires de douairires de la mme
season (comme aurait encore dit Mme de Forcheville), mais pour
lesquelles soires ne s'tait pas drange Marie Sosthnes qui tait une
des femmes les plus lgantes du jour. Le nom de la jeune femme 
laquelle Bloch m'avait prsent m'tait entirement inconnu, et celui
des diffrents Guermantes ne devait pas lui tre trs familier, car elle
demanda  une Amricaine  quel titre Mme de Saint-Loup avait l'air si
intime avec toute la plus brillante socit qui se trouvait l. Or,
cette Amricaine tait marie au comte de Furcy, parent obscur des
Forcheville et pour lequel ils reprsentaient ce qu'il y a de plus
brillant au monde. Aussi rpondit-elle tout naturellement: Quand ce ne
serait que parce qu'elle est ne Forcheville. C'est ce qu'il y a de plus
grand. Encore Mme de Furcy, tout en croyant navement le nom de
Forcheville suprieur  celui de Saint-Loup, savait-elle du moins ce
qu'tait ce dernier. Mais la charmante amie de Bloch et de la duchesse
de Guermantes l'ignorait absolument et, tant assez tourdie, rpondit
de bonne foi  une jeune fille qui lui demandait comment Mme de
Saint-Loup tait parente du matre de la maison, le prince de
Guermantes: Par les Forcheville, renseignement que la jeune fille
communiqua, comme si elle l'avait possd de tout temps,  une de ses
amies, laquelle, ayant mauvais caractre et tant nerveuse, devint rouge
comme un coq la premire fois qu'un monsieur lui dit que ce n'tait pas
par les Forcheville que Gilberte tenait aux Guermantes, de sorte que le
monsieur crut qu'il s'tait tromp, adopta l'erreur et ne tarda pas  la
propager. Les dners, les ftes mondaines, taient pour l'Amricaine une
sorte d'cole Berlitz. Elle entendait les noms et les rptait sans
avoir connu pralablement leur valeur, leur porte exacte. On expliqua 
quelqu'un qui demandait si Tansonville venait  Gilberte de son pre M.
de Forcheville, que cela ne venait pas du tout par l, que c'tait une
terre de la famille de son mari, que Tansonville tait voisin de
Guermantes, appartenait  Mme de Marsantes, mais tant trs hypothqu,
avait t rachet, en dot, par Gilberte. Enfin un vieux de la vieille,
ayant voqu Swann ami des Sagan et des Mouchy, et l'Amricaine amie de
Bloch ayant demand comment je l'avais connu, dclara que je l'avais
connu chez Mme de Guermantes, ne se doutant pas du voisin de campagne,
jeune ami de mon grand-pre, qu'il reprsentait pour moi. Des mprises
de ce genre ont t commises par les hommes les plus fameux et passent
pour particulirement graves dans toute socit conservatrice.
Saint-Simon, voulant montrer que Louis XIV tait d'une ignorance qui le
fit tomber quelquefois, en public, dans les absurdits les plus
grossires, ne donne de cette ignorance que deux exemples,  savoir que
le Roi, ne sachant pas que Rnel tait de la famille de
Clermont-Gallerande ni Saint-Hrem de celle de Montmorin, les traita en
hommes de peu. Du moins, en ce qui concerne Saint-Hrem, avons-nous la
consolation de savoir que le Roi ne mourut pas dans l'erreur, car il fut
dtromp fort tard par M. de la Rochefoucauld. Encore, ajoute
Saint-Simon avec un peu de piti, lui fallut-il expliquer quelles
taient ces maisons que leur nom ne lui apprenait pas. Cet oubli si
vivace qui recouvre si rapidement le pass le plus rcent, cette
ignorance si envahissante, crent par contre-coup une valeur d'rudition
 un petit savoir d'autant plus prcieux qu'il est peu rpandu,
s'appliquant  la gnalogie des gens,  leurs vraies situations,  la
raison d'amour, d'argent ou autre pour quoi ils se sont allis  telle
famille, ou msallis, savoir pris dans toutes les socits o rgne un
esprit conservateur, savoir que mon grand-pre possdait au plus haut
degr, concernant la bourgeoisie de Combray et de Paris, savoir que
Saint-Simon prisait tant que, au moment o il clbre la merveilleuse
intelligence du prince de Conti, avant mme de parler des sciences, ou
plutt comme si c'tait la premire des sciences, il le loue d'avoir t
un trs bel esprit, lumineux, juste, exact, tendu, d'une lecture
infinie, qui n'oubliait rien, qui connaissait les gnalogies, leurs
chimres et leurs ralits, d'une politesse distingue selon le rang, le
mrite, rendant tout ce que les princes du sang doivent et qu'ils ne
rendent plus. Il s'en expliquait mme et, sur leurs usurpations,
l'histoire des livres et des conversations lui fournissait de quoi
placer ce qu'il trouvait de plus obligeant sur la naissance, les
emplois, etc. Moins brillant, pour tout ce qui avait trait  la
bourgeoisie de Combray et de Paris, mon grand-pre ne le savait pas avec
moins d'exactitude et ne le savourait pas avec moins de gourmandise. Ces
gourmets-l, ces amateurs-l taient dj devenus peu nombreux qui
savaient que Gilberte n'tait pas Forcheville, ni Mme de Cambremer
Msglise, ni la plus jeune une Valintonais. Peu nombreux, peut-tre
mme pas recruts dans la plus haute aristocratie (ce ne sont pas
forcment les dvots, ni mme les catholiques, qui sont le plus savants
concernant la Lgende Dore ou les vitraux du XIIIe sicle), mais
souvent dans une aristocratie secondaire, plus friande de ce qu'elle
n'approche gure et qu'elle a d'autant plus le loisir d'tudier qu'elle
le frquente moins, se retrouvant avec plaisir, faisant la connaissance
les uns des autres, donnant de succulents dners de corps, comme la
socit des bibliophiles ou des amis de Reims, dners o on dguste des
gnalogies. Les femmes n'y sont pas admises, mais les maris rentrent en
disant  la leur: J'ai fait un dner intressant. Il y avait un M. de
la Raspelire qui nous a tenus sous le charme en nous expliquant que
cette Mme de Saint-Loup qui a cette jolie fille n'est pas du tout ne
Forcheville. C'est tout un roman.

L'amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes n'tait pas seulement
lgante et charmante, elle tait intelligente aussi, et la conversation
avec elle tait agrable, mais m'tait rendue difficile parce que ce
n'tait pas seulement le nom de mon interlocutrice qui tait nouveau
pour moi, mais celui d'un grand nombre de personnes dont elle me parla
et qui formaient actuellement le fond de la socit. Il est vrai que,
d'autre part, comme elle voulait m'entendre raconter des histoires,
beaucoup de ceux que je lui citai ne lui dirent absolument rien, ils
taient tous tombs dans l'oubli, du moins ceux qui n'avaient brill que
de l'clat individuel d'une personne et n'taient pas le nom gnrique
et permanent de quelque clbre famille aristocratique (dont la jeune
femme savait rarement le titre exact, supposant des naissances inexactes
sur un nom qu'elle avait entendu de travers la veille dans un dner), et
elle ne les avait pour la plupart jamais entendu prononcer, n'ayant
commenc  aller dans le monde (non seulement parce qu'elle tait encore
jeune, mais parce qu'elle habitait depuis peu la France et n'avait pas
t reue tout de suite) que quelques annes aprs que je m'en tais
moi-mme retir. De sorte que, si nous avions en commun un mme
vocabulaire de mots, pour les noms, celui de chacun de nous tait
diffrent. Je ne sais comment le nom de Mme Leroi tomba de mes lvres
et, par hasard, mon interlocutrice, grce  quelque vieil ami, galant
auprs d'elle, de Mme de Guermantes, en avait entendu parler. Mais
inexactement comme je le vis au ton ddaigneux dont cette jeune femme
snob me rpondit: Si, je sais qui est Mme Leroi, une vieille amie de
Bergotte d'un ton qui voulait dire une personne que je n'aurais jamais
voulu faire venir chez moi. Je compris trs bien que le vieil ami de
Mme de Guermantes, en parfait homme du monde imbu de l'esprit des
Guermantes, dont un des traits tait de ne pas avoir l'air d'attacher
d'importance aux frquentations aristocratiques, avait trouv trop bte
et trop anti-Guermantes de dire: Mme Leroi, qui frquentait toutes les
altesses, toutes les duchesses et il avait prfr dire: Elle tait
assez drle. Elle a rpondu un jour  Bergotte ceci. Seulement, pour
les gens qui ne savent pas, ces renseignements par la conversation
quivalent  ceux que donne la Presse aux gens du peuple et qui croient
alternativement, selon leur journal, que M. Loubet et M. Reinach sont
des voleurs ou de grands citoyens. Pour mon interlocutrice, Mme Leroi
avait t une espce de Mme Verdurin premire manire, avec moins
d'clat et dont le petit clan et t limit au seul Bergotte... Cette
jeune femme est, d'ailleurs, une des dernires qui, par un pur hasard,
ait entendu le nom de Mme Leroi. Aujourd'hui personne ne sait plus qui
c'est, ce qui est, du reste, parfaitement juste. Son nom ne figure mme
pas dans l'index des mmoires posthumes de Mme de Villeparisis, de
laquelle Mme Leroi occupa tant l'esprit. La marquise n'a, d'ailleurs,
pas parl de Mme Leroi, moins parce que celle-ci, de son vivant, avait
t peu aimable pour elle, que parce que personne ne pouvait
s'intresser  elle aprs sa mort, et ce silence est dict moins par la
rancune mondaine de la femme que par le tact littraire de l'crivain.
Ma conversation avec l'lgante amie de Bloch fut charmante, car cette
jeune femme tait intelligente, mais cette diffrence entre nos deux
vocabulaires la rendait malaise et en mme temps instructive. Nous
avons beau savoir que les annes passent, que la jeunesse fait place 
la vieillesse, que les fortunes et les trnes les plus solides
s'croulent, que la clbrit est passagre, notre manire de prendre
connaissance et, pour ainsi dire, de prendre le clich de cet univers
mouvant, entran par le Temps, l'immobilise au contraire. De sorte que
nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que
ceux que nous avons connus vieux nous les parons rtrospectivement dans
le pass des vertus de la vieillesse, que nous nous fions sans rserve
au crdit d'un milliardaire et  l'appui d'un souverain, sachant par le
raisonnement, mais ne croyant pas effectivement, qu'ils pourront tre
demain des fugitifs dnus de pouvoir. Dans un champ plus restreint et
de mondanit pure, comme dans un problme plus simple qui initie  des
difficults plus complexes mais de mme ordre, l'inintelligibilit qui
rsultait, dans notre conversation avec la jeune femme, du fait que nous
avions vcu dans un certain monde  vingt-cinq ans de distance, me
donnait l'impression et aurait pu fortifier chez moi le sens de
l'histoire. Du reste, il faut bien dire que cette ignorance des
situations relles, qui tous les dix ans fait surgir les lus dans leur
apparence actuelle et comme si le pass n'existait pas, qui empche,
pour une Amricaine frachement dbarque, de voir que M. de Charlus
avait eu la plus grande situation de Paris  une poque o Bloch n'en
avait aucune, et que Swann qui faisait tant de frais pour M. Bontemps
avait t trait avec la plus grande amiti par le prince de Galles,
cette ignorance n'existe pas seulement chez les nouveaux venus, mais
chez ceux qui ont frquent toujours des socits voisines, et cette
ignorance, chez ces derniers comme chez les autres, est aussi un effet
(mais cette fois s'exerant sur l'individu et non sur la courbe sociale)
du Temps. Sans doute, nous avons beau changer de milieu, de genre de
vie, notre mmoire, en retenant le fil de notre personnalit identique,
attache  elle, aux poques successives, le souvenir des socits o
nous avons vcu, ft-ce quarante ans plus tt. Bloch, chez le prince de
Guermantes, savait parfaitement l'humble milieu juif o il avait vcu 
dix-huit ans, et Swann, quand il n'aima plus Mme Swann mais une femme
qui servait le th chez ce mme Colombin o Mme Swann avait cru quelque
temps qu'il tait chic d'aller, comme au th de la rue Royale, Swann
savait trs bien sa valeur mondaine, se rappelant Twickenham, n'avait
aucun doute sur les raisons pour lesquelles il allait plutt chez
Colombin que chez la duchesse de Broglie, et savait parfaitement
qu'et-il t lui-mme mille fois moins chic, cela ne l'et pas
empch davantage d'aller chez Colombin ou  l'htel Ritz, puisque tout
le monde peut y aller en payant. Sans doute les amis de Bloch ou de
Swann se rappelaient eux aussi la petite socit juive ou les
invitations  Twickenham, et ainsi les amis, comme des moi un peu
moins distincts de Swann et de Bloch, ne sparaient pas, dans leur
mmoire, du Bloch lgant d'aujourd'hui le Bloch sordide d'autrefois, du
Swann de chez Colombin des derniers jours le Swann de Buckingham Palace.
Mais ces amis taient, en quelque sorte, dans la vie, les voisins de
Swann; la leur s'tait dveloppe sur une ligne assez voisine pour que
leur mmoire pt tre assez pleine de lui; mais chez d'autres plus
loigns de Swann,  une distance plus grande de lui, non pas
prcisment socialement, mais d'intimit, qui avait fait la connaissance
plus vague et les rencontres trs rares, les souvenirs moins nombreux
avaient rendu les notions plus flottantes. Or, chez des trangers de ce
genre, au bout de trente ans on ne se rappelle plus rien de prcis qui
puisse prolonger dans le pass et changer de valeur l'tre qu'on a sous
les yeux. J'avais entendu, dans les dernires annes de la vie de Swann,
des gens du monde pourtant,  qui on parlait de lui, dire et comme si
'avait t son titre de notorit: Vous parlez du Swann de chez
Colombin? J'entendais maintenant des gens qui auraient pourtant d
savoir, dire en parlant de Bloch: Le Bloch-Guermantes? Le familier des
Guermantes? Ces erreurs qui scindent une vie et en isolant le prsent
font de l'homme dont on parle un autre homme, un homme diffrent, une
cration de la veille, un homme qui n'est que la condensation de ses
habitudes actuelles (alors que lui porte en lui-mme la continuit de sa
vie qui le relie au pass), ces erreurs dpendent bien aussi du Temps,
mais elles sont non un phnomne social, mais un phnomne de mmoire.
J'eus dans l'instant mme un exemple, d'une varit assez diffrente, il
est vrai, mais d'autant plus frappante, de ces oublis qui modifient pour
nous l'aspect des tres. Un jeune neveu de Mme de Guermantes, le marquis
de Villemandois, avait t jadis pour moi d'une insolence obstine qui
m'avait conduit par reprsailles  adopter  son gard une attitude si
insultante que nous tions devenus tacitement comme deux ennemis.
Pendant que j'tais en train de rflchir sur le temps,  cette matine
chez la princesse de Guermantes, il se fit prsenter  moi en disant
qu'il croyait que j'avais connu de ses parents, qu'il avait lu des
articles de moi et dsirait faire ou refaire ma connaissance. Il est
vrai de dire qu'avec l'ge il tait devenu, comme beaucoup,
d'impertinent srieux, qu'il n'avait plus la mme arrogance et que,
d'autre part, on parlait de moi, pour de bien minces articles cependant,
dans le milieu qu'il frquentait. Mais ces raisons de sa cordialit et
de ses avances ne furent qu'accessoires. La principale, ou du moins
celle qui permit aux autres d'entrer en jeu, c'est que, ou ayant une
plus mauvaise mmoire que moi, ou ayant attach une attention moins
soutenue  mes ripostes que je n'avais fait autrefois  ses attaques,
parce que j'tais alors pour lui un bien plus petit personnage qu'il
n'tait pour moi, il avait entirement oubli notre inimiti. Mon nom
lui rappelait tout au plus qu'il avait d me voir, ou quelqu'un des
miens, chez une de ses tantes... Et ne sachant pas au juste s'il se
faisait prsenter ou reprsenter, il se hta de me parler de sa tante,
chez qui il ne doutait pas qu'il avait d me rencontrer, se rappelant
qu'on y parlait souvent de moi, mais non de nos querelles. Un nom, c'est
tout ce qui reste bien souvent pour nous d'un tre, non pas mme quand
il est mort, mais de son vivant. Et nos notions actuelles sur lui sont
si vagues ou si bizarres, et correspondent si peu  celles que nous
avons eues de lui, que nous avons entirement oubli que nous avons
failli nous battre en duel avec lui, mais que nous nous rappelons qu'il
portait, enfant, d'tranges gutres jaunes aux Champs-lyses, dans
lesquels par contre, malgr que nous le lui assurions, il n'a aucun
souvenir d'avoir jou avec nous. Bloch tait entr en sautant comme une
hyne. Je pensais: Il vient dans des salons o il n'et pas pntr il
y a vingt ans. Mais il avait aussi vingt ans de plus. Il tait plus
prs de la mort. A quoi cela l'avanait-il? De prs, dans la
translucidit d'un visage o, de plus loin et mal clair, je ne voyais
que la jeunesse gaie (soit qu'elle y survct, soit que je l'y
voquasse), se tenait le visage presque effrayant, tout anxieux, d'un
vieux Shylock attendant, tout grim dans la coulisse, le moment d'entrer
en scne, rcitant dj les premiers vers  mi-voix. Dans dix ans, dans
ces salons o leur veulerie l'aurait impos, il entrerait en bquillant,
devenu matre, trouvant une corve d'tre oblig d'aller chez les La
Trmolle. A quoi cela l'avanait-il?

Des changements produits dans la socit je pouvais d'autant plus
extraire des vrits importantes et dignes de cimenter une partie de mon
oeuvre qu'ils n'taient nullement, comme j'aurais pu tre au premier
moment tent de le croire, particuliers  notre poque. Au temps o
moi-mme,  peine parvenu, j'tais entr, plus nouveau que ne l'tait
Bloch lui-mme aujourd'hui, dans le milieu des Guermantes, j'avais d y
contempler, comme faisant partie intgrante de ce milieu, des lments
absolument diffrents, agrgs depuis peu et qui paraissaient
trangement nouveaux  de plus anciens dont je ne les diffrenciais pas
et qui eux-mmes, crus, par les ducs d'alors, membres de tout temps du
faubourg, y avaient, eux, ou leurs pres, ou leurs grands-pres, t
jadis des parvenus. Si bien que ce n'tait pas la qualit d'hommes du
grand monde qui rendait cette socit si brillante, mais le fait d'avoir
t assimils plus ou moins compltement par cette socit qui faisait,
de gens qui cinquante ans plus tard paraissaient tous pareils, des gens
du grand monde. Mme dans le pass o je reculais le nom de Guermantes
pour lui donner toute sa grandeur, et avec raison du reste, car sous
Louis XIV les Guermantes, quasi royaux, faisaient plus grande figure
qu'aujourd'hui, le phnomne que je remarquais en ce moment se
produisait de mme. Ne les avait-on pas vus alors s'allier  la famille
Colbert par exemple, laquelle aujourd'hui, il est vrai, nous parat trs
noble puisque pouser une Colbert semble un grand parti pour un La
Rochefoucauld. Mais ce n'est pas parce que les Colbert, simples
bourgeois alors, taient nobles, que les Guermantes s'allirent avec
eux, c'est parce que les Guermantes s'allirent avec eux qu'ils
devinrent nobles. Si le nom d'Haussonville s'teint avec le reprsentant
actuel de cette maison, il tirera peut-tre son illustration de
descendre de Mme de Stal, alors qu'avant la Rvolution, M.
d'Haussonville, un des premiers seigneurs du royaume, tirait vanit
auprs de M. de Broglie de ne pas connatre le pre de Mme de Stal et
de ne pas pouvoir plus le prsenter que M. de Broglie ne pouvait le
prsenter lui-mme, ne se doutant gure que leurs fils pouseraient un
jour l'un la fille, l'autre la petite-fille de l'auteur de _Corinne_. Je
me rendais compte, d'aprs ce que me disait la duchesse de Guermantes,
que j'aurais pu faire dans ce monde la figure d'homme lgant non titr,
mais qu'on croit volontiers affili de tout temps  l'aristocratie, que
Swann y avait faite autrefois, et avant lui M. Lebrun, M. Ampre, tous
ces amis de la duchesse de Broglie, qui elle-mme tait au dbut fort
peu du grand monde. Les premires fois que j'avais dn chez Mme de
Guermantes, combien n'avais-je pas d choquer des hommes comme M. de
Beauserfeuil, moins par ma prsence que par des remarques tmoignant que
j'tais entirement ignorant des souvenirs qui constituaient son pass
et donnaient sa forme  l'usage qu'il avait de la socit. Bloch un
jour, quand, devenu trs vieux, il aurait une mmoire assez ancienne du
salon Guermantes tel qu'il se prsentait  ce moment  ses yeux,
prouverait le mme tonnement, la mme mauvaise humeur en prsence de
certaines intrusions et de certaines ignorances. Et, d'autre part, il
aurait sans doute contract et dispenserait autour de lui ces qualits
de tact et de discrtion que j'avais crues le privilge d'hommes comme
M. de Norpois, et qui se reforment et s'incarnent dans ceux qui nous
paraissent entre tous les exclure. D'ailleurs, le cas qui s'tait
prsent pour moi d'tre admis dans la socit des Guermantes m'avait
paru quelque chose d'exceptionnel. Mais si je sortais de moi et du
milieu qui m'entourait immdiatement, je voyais que ce phnomne social
n'tait pas aussi isol qu'il m'avait paru d'abord et que du bassin de
Combray o j'tais n, assez nombreux, en somme, taient les jets d'eau
qui symtriquement  moi s'taient levs au-dessus de la mme masse
liquide qui les avait aliments. Sans doute les circonstances ayant
toujours quelque chose de particulier et les caractres d'individuel,
c'tait de faons toutes diffrentes que Legrandin (par l'trange
mariage de son neveu)  son tour avait pntr dans ce milieu, que la
fille d'Odette s'y tait apparente, que Swann lui-mme, et moi enfin y
tions venus. Pour moi qui avais pass enferm dans ma vie et la voyant
du dedans, celle de Legrandin me semblait n'avoir aucun rapport et avoir
suivi un chemin oppos, de mme que celui qui suit le cours d'une
rivire dans sa valle profonde ne voit pas qu'une rivire divergente,
malgr les carts de son cours, se jette dans le mme fleuve. Mais  vol
d'oiseau, comme fait le statisticien qui nglige la raison sentimentale,
les imprudences vitables qui ont conduit telle personne  la mort, et
compte seulement le nombre de personnes qui meurent par an, on voyait
que plusieurs personnes, parties d'un mme milieu dont la peinture a
occup le dbut de ce rcit, taient parvenues dans un autre tout
diffrent, et il est probable que, comme il se fait par an  Paris un
nombre moyen de mariages, tout autre milieu bourgeois cultiv et riche
et fourni une proportion  peu prs gale de gens comme Swann, comme
Legrandin, comme moi et comme Bloch, qu'on retrouverait se jetant dans
l'ocan du grand monde. Et, d'ailleurs, ils s'y reconnaissaient, car
si le jeune comte de Cambremer merveillait tout le monde par sa
distinction, sa grce, sa sobre lgance, je reconnaissais en elles--en
mme temps que dans son beau regard et dans son dsir ardent de
parvenir--ce qui caractrisait dj son oncle Legrandin, c'est--dire un
vieil ami fort bourgeois, quoique de tournure aristocratique, de mes
parents.

La bont, simple maturation qui a fini par sucrer des natures plus
primitivement acides que celle de Bloch, est aussi rpandue que ce
sentiment de la justice qui fait que, si notre cause est bonne, nous ne
devons pas plus redouter un juge prvenu qu'un juge ami. Et les
petits-enfants de Bloch seraient bons et discrets presque de naissance.
Bloch n'en tait peut-tre pas encore l. Mais je remarquai que lui, qui
jadis feignait de se croire oblig  faire deux heures de chemin de fer
pour aller voir quelqu'un qui ne le lui avait gure demand, maintenant
qu'il recevait beaucoup d'invitations, non seulement  djeuner et 
dner, mais  venir passer quinze jours ici, quinze jours l, en
refusait beaucoup et sans le dire, sans se vanter de les avoir reues,
de les avoir refuses. La discrtion, discrtion dans les actions, dans
les paroles, lui tait venue avec la situation sociale et l'ge, avec
une sorte d'ge social, si l'on peut dire. Sans doute Bloch tait jadis
indiscret autant qu'incapable de bienveillance et de conseils. Mais
certains dfauts, certaines qualits sont moins attachs  tel individu,
 tel autre, qu' tel ou tel moment de l'existence considr au point de
vue social. Ils sont presque extrieurs aux individus, lesquels passent
dans leur lumire comme sous des solstices varis, prexistants,
gnraux, invitables. Les mdecins qui cherchent  se rendre compte si
tel mdicament diminue ou augmente l'acidit de l'estomac, active ou
ralentit ses scrtions, obtiennent des rsultats diffrents, non pas
selon l'estomac sur les scrtions duquel ils prlvent un peu de suc
gastrique, mais selon qu'ils le lui empruntent  un moment plus ou moins
avanc de l'ingestion du remde.

       *       *       *       *       *

Ainsi,  chacun des moments de sa dure, le nom de Guermantes, considr
comme un ensemble de tous les noms qu'il admettait en lui, autour de
lui, subissait des dperditions, recrutait des lments nouveaux, comme
ces jardins o  tout moment des fleurs  peine en bouton et se
prparant  remplacer celles qui se fltrissent dj se confondent dans
une masse qui semble pareille, sauf  ceux qui n'ont pas toujours vu les
nouvelles venues et gardent dans leur souvenir l'image prcise de celles
qui ne sont plus.

Plus d'une des personnes que cette matine runissait, ou dont elle
m'voquait le souvenir, me donnait les aspects qu'elle avait tour  tour
prsents pour moi, par les circonstances diffrentes, opposes, d'o
elle avait, les unes aprs les autres, surgi devant moi, faisait
ressortir les aspects varis de ma vie, les diffrences de perspective,
comme un accident de terrain, de colline ou chteau, qui, apparaissant
tantt  droite, tantt  gauche, semble d'abord dominer une fort,
ensuite sortir d'une valle, et rvler ainsi au voyageur des
changements d'orientation et des diffrences d'altitude dans la route
qu'il suit. En remontant de plus en plus haut, je finissais par trouver
des images d'une mme personne spares par un intervalle de temps si
long, conserves par des moi si distincts, ayant elles-mmes des
significations si diffrentes, que je les omettais d'habitude quand je
croyais embrasser le cours pass de mes relations avec elles, que
j'avais mme cess de penser qu'elles taient les mmes que j'avais
connues autrefois et qu'il me fallait le hasard d'un clair d'attention
pour les rattacher, comme  une tymologie,  cette signification
primitive qu'elles avaient eue pour moi. Mlle Swann me jetait, de
l'autre ct de la haie d'pines roses, un regard dont j'avais d,
d'ailleurs, rtrospectivement retoucher la signification, qui tait du
dsir. L'amant de Mme Swann, selon la chronique de Combray, me regardait
derrire cette mme haie d'un air dur qui n'avait pas non plus le sens
que je lui avais donn alors, et ayant, d'ailleurs, tellement chang
depuis, que je ne l'avais nullement reconnu  Balbec dans le Monsieur
qui regardait une affiche, prs du Casino, et dont il m'arrivait une
fois tous les dix ans de me souvenir en me disant: Mais c'tait M. de
Charlus, dj, comme c'est curieux. Mme de Guermantes au mariage du Dr
Percepied, Mme Swann en rose chez mon grand-oncle, Mme de Cambremer,
soeur de Legrandin, si lgante qu'il craignait que nous ne le priions de
nous donner une recommandation pour elle, c'taient, ainsi que tant
d'autres concernant Swann, Saint-Loup, etc., autant d'images que je
m'amusais parfois, quand je les retrouvais,  placer comme frontispice
au seuil de mes relations avec ces diffrentes personnes, mais qui ne me
semblaient, en effet, qu'une image, et non dpose en moi par l'tre
lui-mme, auquel rien ne la reliait plus. Non seulement certaines gens
ont de la mmoire et d'autres pas (sans aller jusqu' l'oubli constant
o vivent les ambassadeurs de Turquie), ce qui leur permet de trouver
toujours--la nouvelle prcdente s'tant vanouie au bout de huit jours,
ou la suivante ayant le don de l'exorciser--de la place pour la nouvelle
contraire qu'on leur dit. Mais mme  galit de mmoire, deux personnes
ne se souviennent pas des mmes choses. L'une aura prt peu d'attention
 un fait dont l'autre gardera grand remords, et, en revanche, aura
saisi  la vole comme signe sympathique et caractristique une parole
que l'autre aura laiss chapper sans presque y penser. L'intrt de ne
pas s'tre tromp quand on a mis un pronostic faux abrge la dure du
souvenir de ce pronostic et permet d'affirmer trs vite qu'on ne l'a pas
mis. Enfin, un intrt plus profond, plus dsintress, diversifie les
mmoires, si bien que le pote, qui a presque tout oubli des faits
qu'on lui rappelle, retient une impression fugitive. De tout cela vient
qu'aprs vingt ans d'absence on rencontre, au lieu de rancunes
prsumes, des pardons involontaires, inconscients, et, en revanche,
tant de haines dont on ne peut s'expliquer (parce qu'on a oubli  son
tour l'impression mauvaise qu'on a faite) la raison. L'histoire mme des
gens qu'on a le plus connus, on en a oubli les dates. Et parce qu'il y
avait au moins vingt ans qu'elle avait vu Bloch pour la premire fois,
Mme de Guermantes et jur qu'il tait n dans son monde et avait t
berc sur les genoux de la duchesse de Chartres quand il avait deux ans.

Et combien de fois ces personnes taient revenues devant moi, au cours
de leur vie dont les diverses circonstances semblaient prsenter les
mmes tres, mais sous des formes et pour des fins varies; et la
diversit des points de ma vie par o avait pass le fil de celle de
chacun de ces personnages avait fini par mler ceux qui semblaient le
plus loigns, comme si la vie ne possdait qu'un nombre limit de fils
pour excuter les dessins les plus diffrents. Quoi de plus spar, par
exemple, dans mes passs divers, que mes visites  mon oncle Adolphe,
que le neveu de Mme de Villeparisis cousine du Marchal, que Legrandin
et sa soeur, que l'ancien giletier ami de Franoise, dans la cour! Et
aujourd'hui tous ces fils diffrents s'taient runis pour faire la
trame ici du mnage Saint-Loup, l jadis du jeune mnage Cambremer, pour
ne pas parler de Morel et de tant d'autres dont la conjonction avait
concouru  former une circonstance, si bien qu'il me semblait que la
circonstance tait l'unit complte et le personnage seulement une
partie composante. Et ma vie tait dj assez longue pour qu' plus d'un
des tres qu'elle m'offrait je trouvasse dans des rgions opposes de
mes souvenirs un autre tre pour le complter. Aux Elstir que je voyais
ici en une place qui tait un signe de la gloire maintenant acquise, je
pouvais ajouter les plus anciens souvenirs des Verdurin, des Cottard, la
conversation dans le restaurant de Rivebelle, la matine o j'avais
connu Albertine, et tant d'autres. Ainsi un amateur d'art  qui on
montre le volet d'un retable se rappelle dans quelle glise, dans quel
muse, dans quelle collection particulire, les autres sont disperss
(de mme qu'en suivant les catalogues des ventes ou en frquentant les
antiquaires, il finit par trouver l'objet jumeau de celui qu'il possde
et qui fait avec lui la paire, il peut reconstituer dans sa tte la
prdelle, l'autel tout entier). Comme un seau, montant le long d'un
treuil, vient toucher la corde  diverses reprises et sur des cts
opposs, il n'y avait pas de personnage, presque pas mme de choses
ayant eu place dans ma vie, qui n'y et jou tour  tour des rles
diffrents. Une simple relation mondaine, mme un objet matriel, si je
le retrouvais au bout de quelques annes dans mon souvenir, je voyais
que la vie n'avait pas cess de tisser autour de lui des fils diffrents
qui finissaient par le feutrer de ce beau velours pareil  celui qui,
dans les vieux parcs, enveloppe une simple conduite d'eau d'un fourreau
d'meraude.

Ce n'tait pas que l'aspect de ces personnes qui donnait l'ide de
personnes de songe. Pour elles-mmes la vie, dj ensommeille dans la
jeunesse et l'amour, tait de plus en plus devenue un songe. Elles
avaient oubli jusqu' leurs rancunes, leurs haines, et pour tre
certaines que c'tait  la personne qui tait l qu'elles n'adressaient
plus la parole il y a dix ans, il et fallu qu'elles se reportassent 
un registre, mais qui tait aussi vague qu'un rve o on a t insult
on ne sait plus par qui. Tous ces songes formaient les apparences
contrastes de la vie politique o on voyait dans un mme ministre des
gens qui s'taient accuss de meurtre ou de trahison. Et ce songe
devenait pais comme la mort chez certains vieillards, dans les jours
qui suivaient celui o ils avaient fait l'amour. Pendant ces jours-l on
ne pouvait plus rien demander au prsident de la Rpublique, il oubliait
tout. Puis si on le laissait se reposer quelques jours, le souvenir des
affaires publiques lui revenait, fortuit comme celui d'un rve.

Parfois ce n'tait pas en une seule image qu'apparaissait cet tre si
diffrent de celui que j'avais connu depuis. C'est pendant des annes
que Bergotte m'avait paru un doux vieillard divin, que je m'tais senti
paralys comme par une apparition devant le chapeau gris de Swann, le
manteau violet de sa femme, le mystre dont le nom de sa race entourait
la duchesse de Guermantes jusque dans un salon: origines presque
fabuleuses, charmante mythologie de relations devenues si banales
ensuite, mais qu'elles prolongeaient dans le pass comme en plein ciel,
avec un clat pareil  celui que projette la queue tincelante d'une
comte. Et mme celles qui n'avaient pas commenc dans le mystre, comme
mes relations avec Mme de Souvr, si sches et si purement mondaines
aujourd'hui, gardaient  leurs dbuts leur premier sourire, plus calme,
plus doux, et si onctueusement trac dans la plnitude d'une aprs-midi
au bord de la mer, d'une fin de journe de printemps  Paris, bruyante
d'quipages, de poussire souleve, et de soleil remu comme de l'eau.
Et peut-tre Mme de Souvr n'et pas valu grand'chose si on l'et
dtache de ce cadre, comme ces monuments--la Salute par exemple--qui,
sans grande beaut propre, font admirablement l o ils sont situs,
mais elle faisait partie d'un lot de souvenirs que j'estimais  un
certain prix, l'un dans l'autre, sans me demander pour combien
exactement la personne de Mme de Souvr y figurait.

Une chose me frappa plus encore chez tous ces tres que les changements
physiques, sociaux, qu'ils avaient subis, ce fut celui qui tenait 
l'ide diffrente qu'ils avaient les uns des autres. Legrandin mprisait
Bloch autrefois et ne lui adressait jamais la parole. Il fut trs
aimable avec lui. Ce n'tait pas du tout  cause de la situation plus
grande qu'avait prise Bloch, ce qui, dans ce cas, ne mriterait pas
d'tre not, car les changements sociaux amnent forcment des
changements respectifs de position entre ceux qui les ont subis. Non;
c'tait que les gens--les gens, c'est--dire ce qu'ils sont pour
nous--n'ont plus dans notre mmoire l'uniformit d'un tableau. Au gr de
notre oubli, ils voluent. Quelquefois nous allons jusqu' les confondre
avec d'autres: Bloch, c'est quelqu'un qui venait  Combray, et en
disant Bloch c'tait moi qu'on voulait dire. Inversement, Mme Sazerat
tait persuade que de moi tait telle thse historique sur Philippe II
(laquelle tait de Bloch). Sans aller jusqu' ces interversions, on
oublie les crasses que l'un vous a faites, ses dfauts, la dernire fois
o on s'est quitt sans se serrer la main et, en revanche, on s'en
rappelle une plus ancienne, o on tait bien ensemble. Et c'est  cette
fois plus ancienne que les manires de Legrandin rpondaient dans son
amabilit avec Bloch, soit qu'il et perdu la mmoire d'un certain
pass, soit qu'il le juget prescrit, mlange de pardon, d'oubli,
d'indiffrence qui est aussi un effet du Temps. D'ailleurs, les
souvenirs que nous avons les uns des autres, mme dans l'amour, ne sont
pas les mmes. J'avais vu Albertine me rappeler  merveille telle parole
que je lui avais dite dans nos premires rencontres et que j'avais
compltement oublie. D'un autre fait enfonc  jamais dans ma tte
comme un caillou elle n'avait aucun souvenir. Nos vies parallles
ressemblaient aux bords de ces alles o de distance en distance des
vases de fleurs sont placs symtriquement, mais non en face les uns des
autres. A plus forte raison est-il comprhensible que pour des gens
qu'on connat peu on se rappelle  peine qui ils sont, ou on s'en
rappelle autre chose, mais de plus ancien, que ce qu'on en pensait
autrefois, quelque chose qui est suggr par les gens au milieu de qui
on les retrouve, qui ne les connaissent que depuis peu, pars de
qualits et d'une situation qu'ils n'avaient pas autrefois mais que
l'oublieux accepte d'emble.

Sans doute la vie, en mettant  plusieurs reprises ces personnes sur mon
chemin, me les avait prsentes dans des circonstances particulires
qui, en les entourant de toutes parts, m'avaient rtrci la vue que
j'avais eue d'elles, et m'avait empch de connatre leur essence. Ces
Guermantes mmes, qui avaient t pour moi l'objet d'un si grand rve,
quand je m'tais approch d'abord de l'un d'eux, m'taient apparus sous
l'aspect, l'une d'une vieille amie de grand'mre, l'autre d'un monsieur
qui m'avait regard d'un air si dsagrable  midi dans les jardins du
casino. (Car il y a entre nous et les tres un lisr de contingences,
comme j'avais compris, dans mes lectures de Combray, qu'il y en a un de
perception et qui empche la mise en contact absolue de la ralit et de
l'esprit.) De sorte que ce n'tait jamais qu'aprs coup, en les
rapportant  un nom, que leur connaissance tait devenue pour moi la
connaissance des Guermantes. Mais peut-tre cela mme me rendait-il la
vie plus potique de penser que la race mystrieuse aux yeux perants,
au bec d'oiseau, la race rose, dore, inapprochable, s'tait trouve si
souvent, si naturellement, par l'effet de circonstances aveugles et
diffrentes, s'offrir  ma contemplation,  mon commerce, mme  mon
intimit, au point que, quand j'avais voulu connatre Mlle de Stermaria
ou faire faire des robes  Albertine, c'tait, comme aux plus serviables
de mes amis,  des Guermantes que je m'tais adress. Certes, cela
m'ennuyait d'aller chez eux autant que chez les autres gens du monde que
j'avais connus ensuite. Mme, pour la duchesse de Guermantes, comme pour
certaines pages de Bergotte, son charme ne m'tait visible qu' distance
et s'vanouissait quand j'tais prs d'elle, car il rsidait dans ma
mmoire et dans mon imagination. Mais enfin, malgr tout, les
Guermantes, comme Gilberte aussi, diffraient des autres gens du monde
en ce qu'ils plongeaient plus avant leurs racines dans un pass de ma
vie o je rvais davantage et croyais plus aux individus. Ce que je
possdais avec ennui, en causant en ce moment avec l'une et avec
l'autre, c'tait du moins celles des imaginations de mon enfance que
j'avais trouves le plus belles et crues le plus inaccessibles, et je me
consolais en confondant, comme un marchand qui s'embrouille dans ses
livres, la valeur de leur possession avec le prix auquel les avait
cotes mon dsir.

Mais pour d'autres tres, le pass de mes relations avec eux tait
gonfl de rves plus ardents, forms sans espoir, o s'panouissait si
richement ma vie d'alors, ddie  eux tout entire, que je pouvais 
peine comprendre comment leur exaucement tait ce mince, troit et terne
ruban d'une intimit indiffrente et ddaigne o je ne pouvais plus
rien retrouver de ce qui avait fait leur mystre, leur fivre et leur
douceur.

       *       *       *       *       *

Que devient la marquise d'Arpajon? demanda Mme de Cambremer.--Mais elle
est morte, rpondit Bloch.--Vous confondez avec la comtesse d'Arpajon
qui est morte l'anne dernire. La princesse de Malte se mla  la
discussion; jeune veuve d'un vieux mari trs riche et porteur d'un grand
nom, elle tait beaucoup demande en mariage et en avait pris une grande
assurance. La marquise d'Arpajon est morte aussi il y a  peu prs un
an.--Ah! un an, je vous rponds que non, rpondit Mme de Cambremer, j'ai
t  une soire de musique chez elle il y a moins d'un an. Bloch, pas
plus que les gigolos du monde, ne put prendre part utilement  la
discussion, car toutes ces morts de personnes ges taient  une
distance d'eux trop grande, soit par la diffrence norme des annes,
soit par la rcente arrive (de Bloch, par exemple) dans une socit
diffrente qu'il abordait de biais, au moment o elle dclinait, dans un
crpuscule o le souvenir d'un pass qui ne lui tait pas familier ne
pouvait l'clairer. Et pour les gens du mme ge et du mme milieu, la
mort avait perdu de sa signification trange. D'ailleurs, on faisait
tous les jours prendre des nouvelles de tant de gens  l'article de la
mort, et dont les uns s'taient rtablis tandis que d'autres avaient
succomb, qu'on ne se souvenait plus au juste si telle personne qu'on
n'avait jamais l'occasion de voir s'tait sortie de sa fluxion de
poitrine ou avait trpass. La mort se multipliait et devenait plus
incertaine dans ces rgions ges. A cette croise de deux gnrations
et de deux socits qui, en vertu de raisons diffrentes, mal places
pour distinguer la mort, la confondaient presque avec la vie, la
premire s'tait mondanise, tait devenue un incident qui qualifiait
plus ou moins une personne; sans que le ton dont on parlait et l'air de
signifier que cet incident terminait tout pour elle, on disait: mais
vous oubliez, un tel est mort, comme on et dit: il est dcor
(l'adjectif tait autre, quoique pas plus important), il est de
l'Acadmie, ou--et cela revenait au mme puisque cela empchait aussi
d'assister aux ftes--il est all passer l'hiver dans le Midi, on lui
a ordonn les montagnes. Encore, pour des hommes connus, ce qu'ils
laissaient en mourant aidait  se rappeler que leur existence tait
termine. Mais pour les simples gens du monde trs gs, on
s'embrouillait sur le fait qu'ils fussent morts ou non, non seulement
parce qu'on connaissait mal ou qu'on avait oubli leur pass, mais parce
qu'ils ne tenaient en quoi que ce soit  l'avenir. Et la difficult
qu'avait chacun de faire un triage entre les maladies, l'absence, la
retraite  la campagne, la mort des vieilles gens du monde, consacrait,
tout autant que l'indiffrence des hsitants, l'insignifiance des
dfunts.

Mais si elle n'est pas morte, comment se fait-il qu'on ne la voie plus
jamais, ni son mari non plus? demanda une vieille fille qui aimait faire
de l'esprit.--Mais je te dirai, reprit la mre, qui, quoique
quinquagnaire, ne manquait pas une fte, que c'est parce qu'ils sont
vieux, et qu' cet ge-l on ne sort plus. Il semblait qu'il y et
avant le cimetire toute une cit close des vieillards, aux lampes
toujours allumes dans la brume. Mme de Sainte-Euverte trancha le dbat
en disant que la comtesse d'Arpajon tait morte, il y avait un an, d'une
longue maladie, mais que la marquise d'Arpajon tait morte aussi depuis,
trs vite, d'une faon tout  fait insignifiante, mort qui par l
ressemblait  toutes ces vies, et par l aussi expliquait qu'elle et
pass inaperue, excusait ceux qui confondaient. En entendant que Mme
d'Arpajon tait vraiment morte, la vieille fille jeta sur sa mre un
regard alarm, car elle craignait que d'apprendre la mort d'une de ses
contemporaines ne la frappt; elle croyait entendre d'avance parler
de la mort de sa propre mre avec cette explication: Elle avait t
trs frappe par la mort de Madame d'Arpajon. Mais la mre, au
contraire, se faisait  elle-mme l'effet de l'avoir emport dans un
concours sur des concurrents de marque, chaque fois qu'une personne de
son ge disparaissait. Leur mort tait la seule manire dont elle prit
encore agrablement conscience de sa propre vie. La vieille fille
s'aperut que sa mre, qui n'avait pas sembl fche de dire que Mme
d'Arpajon tait recluse dans les demeures d'o ne sortent plus gure les
vieillards fatigus, l'avait t moins encore d'apprendre que la
marquise tait entre dans la Cit d'aprs, celle d'o on ne sort plus.
Cette constatation de l'indiffrence de sa mre amusa l'esprit caustique
de la vieille fille. Et pour faire rire ses amies, plus tard, elle fit
un rcit dsopilant de la manire allgre, prtendait-elle, dont sa mre
avait dit en se frottant les mains: Mon Dieu, il est bien vrai que
cette pauvre Madame d'Arpajon est morte. Mme pour ceux qui n'avaient
pas besoin de cette mort pour se rjouir d'tre vivants, elle les rendit
heureux. Car toute mort est pour les autres une simplification
d'existence, te le scrupule de se montrer reconnaissant, l'obligation
de faire des visites. Toutefois, comme je l'ai dit, ce n'est pas ainsi
que la mort de M. Verdurin avait t accueillie par Elstir.

       *       *       *       *       *

Une dame sortit, car elle avait d'autres matines et devait aller goter
avec deux reines. C'tait cette grande cocotte du monde que j'avais
connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis  part le fait que sa
taille avait diminu--ce qui lui donnait l'air, par sa tte situe  une
bien moindre hauteur qu'elle n'tait autrefois, d'avoir ce qu'on appelle
un pied dans la tombe--on aurait  peine pu dire qu'elle avait
vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez autrichien, au regard
dlicieux, conserve, embaume grce  mille fards adorablement unis qui
lui faisaient une figure lilas. Il flottait sur elle cette expression
confuse et tendre d'tre oblige de partir, de promettre tendrement de
revenir, de s'esquiver discrtement, qui tenait  la foule des runions
d'lite o on l'attendait. Ne presque sur les marches d'un trne,
marie trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands
banquiers, sans compter les mille fantaisies qu'elle s'tait offertes,
elle portait lgrement, comme ses yeux admirables et ronds, comme sa
figure farde et comme sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouills
de ce pass innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant 
l'anglaise, je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et
fixa sur moi ses rondes prunelles mauves de l'air qui voulait dire:
Comme il y a longtemps que nous nous sommes vus, nous parlerons de cela
une autre fois. Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas
au juste si en voiture, un soir qu'elle me ramenait de chez la duchesse
de Guermantes, il y avait eu ou non une passade entre nous. A tout
hasard, elle sembla faire allusion  ce qui n'avait pas t, chose qui
ne lui tait pas difficile puisqu'elle prenait un air de tendresse pour
une tarte aux fraises et revtait, si elle tait oblige de partir avant
la fin de la musique, l'attitude dsespre d'un abandon qui toutefois
ne serait pas dfinitif. Incertaine, d'ailleurs, sur la passade avec
moi, son serrement furtif ne s'attarda pas et elle ne me dit pas un mot.
Elle me regarda seulement comme j'ai dit, d'une faon qui signifiait
qu'il y a longtemps! et o repassaient ses maris, les hommes qui
l'avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables 
une horloge astronomique taille dans une opale, marqurent
successivement toutes ces heures solennelles d'un pass si lointain,
qu'elle retrouvait  tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour
qui tait toujours une excuse. Puis m'ayant quitt, elle se mit 
trotter vers la porte pour qu'on ne se dranget pas pour elle, pour me
montrer que, si elle n'avait pas caus avec moi, c'est qu'elle tait
presse, pour rattraper la minute perdue  me serrer la main afin d'tre
exacte chez la reine d'Espagne qui devait goter seule avec elle. Mme,
prs de la porte, je crus qu'elle allait prendre le pas de course. Elle
courait, en effet,  son tombeau.

Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes rpter d'un
air exalt et d'une voix de ferraille que lui faisait son rtelier:
Oui, c'est cela, nous ferons clan! nous ferons clan! J'aime cette
jeunesse si intelligente, si participante, ah! quelle mugichienne vous
tes! Elle parlait, son gros monocle dans son oeil rond, mi-amus,
mi-s'excusant de ne pouvoir soutenir la gat longtemps, mais jusqu'au
bout elle tait dcide  participer,  faire clan.

       *       *       *       *       *

Je m'tais assis  ct de Gilberte de Saint-Loup. Nous parlmes
beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton dfrent, comme si
c'et t un tre suprieur qu'elle tenait  me montrer qu'elle avait
admir et compris. Nous nous rappelmes l'un  l'autre combien les ides
qu'il exposait jadis sur l'art de la guerre (car il lui avait souvent
redit  Tansonville les mmes thses que je lui avais entendu exposer 
Doncires et plus tard) s'taient souvent et, en somme, sur un grand
nombre de points trouves vrifies par la dernire guerre. Je ne puis
vous dire  quel point la moindre des choses qu'il me disait  Doncires
et aussi pendant la guerre me frappe maintenant. Les dernires paroles
que j'ai entendues de lui, quand nous nous sommes quitts pour ne plus
nous revoir, taient qu'il attendait Hindenburg, gnral napolonien, 
un des types de la bataille napolonienne, celle qui a pour but de
sparer deux adversaires, peut-tre, avait-il ajout, les Anglais et
nous. Or,  peine un an aprs la mort de Robert, un critique pour lequel
il avait une profonde admiration et qui exerait visiblement une grande
influence sur ses ides militaires, M. Henry Bidou, disait que
l'offensive d'Hindenburg en mars 1918, c'tait la bataille de
sparation d'un adversaire mass contre deux adversaires en ligne,
manoeuvre que l'Empereur a russie en 1796 sur l'Apennin et qu'il a
manque en 1815 en Belgique. Quelques instants auparavant, Robert
comparait devant moi les batailles  des pices o il n'est pas toujours
facile de savoir ce qu'a voulu l'auteur, o lui-mme a chang son plan
en cours de route. Or, pour cette offensive allemande de 1918, sans
doute, en l'interprtant de cette faon Robert ne serait pas d'accord
avec M. Bidou. Mais d'autres critiques pensent que c'est le succs
d'Hindenburg dans la direction d'Amiens, puis son arrt forc, son
succs dans les Flandres, puis l'arrt encore qui ont fait,
accidentellement en somme, d'Amiens, puis de Boulogne, des buts qu'il ne
s'tait pas pralablement assigns. Et, chacun pouvant refaire une pice
 sa manire, il y en a qui voient dans cette offensive l'annonce d'une
marche foudroyante sur Paris, d'autres des coups de boutoir dsordonns
pour dtruire l'arme anglaise. Et mme si les ordres donns par le chef
s'opposent  telles ou telles conceptions, il restera toujours aux
critiques le moyen de dire, comme Mounet-Sully  Coquelin qui l'assurait
que le _Misanthrope_ n'tait pas la pice triste, dramatique qu'il
voulait jouer (car Molire, au tmoignage des contemporains, en donnait
une interprtation comique et y faisait rire): H bien, c'est que
Molire se trompait.

Et sur les avions, rpondit Gilberte, vous rappelez-vous quand il
disait--il avait de si jolies phrases--: il faut que chaque arme soit
un Argus aux cent yeux. Hlas! il n'a pu voir la vrification de ses
dires.--Mais si, rpondis-je,  la bataille de la Somme, il a bien su
qu'on a commenc par aveugler l'ennemi en lui crevant les yeux, en
dtruisant ses avions et ses ballons captifs.--Ah! oui, c'est vrai Et
comme depuis qu'elle ne vivait plus que pour l'intelligence, elle tait
devenue un peu pdante: Et lui qui prtendait aussi qu'on reviendrait
aux anciens moyens. Savez-vous que les expditions de Msopotamie dans
cette guerre (elle avait d lire cela  l'poque, dans les articles de
Brichot) voquent  tout moment, inchange, la retraite de Xnophon? Et
pour aller du Tigre  l'Euphrate, le commandement anglais s'est servi de
bellones, bateaux longs et troits, gondoles de ce pays, et dont se
servaient dj les plus antiques Chaldens. Ces paroles me donnaient
bien le sentiment de cette stagnation du pass qui dans certains lieux,
par une sorte de pesanteur spcifique, s'immobilise indfiniment, si
bien qu'on peut le retrouver tel quel. Et j'avoue que, pensant aux
lectures que j'avais faites  Balbec, non loin de Robert, j'tais trs
impressionn--comme dans la campagne de France de retrouver la tranche
de Mme de Svign--en Orient,  propos du sige de Kout-el-Amara
(Kout-l'mir, comme nous disons Vaux-le-Vicomte et Boilleau-l'vque,
aurait dit le cur de Combray, s'il avait tendu sa soif d'tymologie
aux langues orientales), de voir revenir auprs de Bagdad ce nom de
Bassorah dont il est tant question dans les _Mille et une Nuits_ et que
gagne chaque fois, aprs avoir quitt Bagdad ou avant d'y rentrer, pour
s'embarquer ou dbarquer, bien avant le gnral Townsend, aux temps des
Khalifes, Simbad le Marin.

Il y a un ct de la guerre qu'il commenait  apercevoir, dis-je,
c'est qu'elle est humaine, se vit comme un amour ou comme une haine,
pourrait tre raconte comme un roman, et que par consquent, si tel ou
tel va rptant que la stratgie est une science, cela ne l'aide en rien
 comprendre la guerre, parce que la guerre n'est pas stratgique.
L'ennemi ne connat pas plus nos plans que nous ne savons le but
poursuivi par la femme que nous aimons, et ces plans peut-tre ne les
savons-nous pas nous-mmes. Les Allemands, dans l'offensive de mars
1918, avaient-ils pour but de prendre Amiens? Nous n'en savons rien.
Peut-tre ne le savaient-ils pas eux-mmes, et est-ce l'vnement de
leur progression  l'ouest, vers Amiens, qui dtermina leur projet. A
supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre
comme Elstir peignait la mer, par l'autre sens, et partir des illusions,
des croyances qu'on rectifie peu  peu, comme Dostoevski raconterait
une vie. D'ailleurs, il est trop certain que la guerre n'est point
stratgique, mais plutt mdicale, comportant des accidents imprvus que
le clinicien pouvait esprer viter, comme la Rvolution russe.

Dans toute cette conversation, Gilberte m'avait parl de Robert avec une
dfrence qui semblait plus s'adresser  mon ancien ami qu' son poux
dfunt. Elle avait l'air de me dire: Je sais combien vous l'admiriez.
Croyez bien que j'ai su comprendre l'tre suprieur qu'il tait. Et
pourtant, l'amour que certainement elle n'avait plus pour son souvenir
tait peut-tre encore la cause lointaine de particularits de sa vie
actuelle. Ainsi Gilberte avait maintenant pour amie insparable Andre.
Quoique celle-ci comment, surtout  la faveur du talent de son mari et
de sa propre intelligence,  pntrer non pas, certes, dans le milieu
des Guermantes, mais dans un monde infiniment plus lgant que celui
qu'elle frquentait jadis, on fut tonn que la marquise de Saint-Loup
condescendt  devenir sa meilleure amie. Le fait sembla tre un signe,
chez Gilberte, de son penchant pour ce qu'elle croyait une existence
artistique, et pour une vritable dchance sociale. Cette explication
peut tre la vraie. Une autre pourtant vint  mon esprit, toujours fort
pntr de ce fait que les images que nous voyons assembles quelque
part sont gnralement le reflet, ou d'une faon quelconque l'effet,
d'un premier groupement, assez diffrent quoique symtrique, d'autres
images extrmement loignes du second. Je pensais que si on voyait tous
les soirs ensemble Andre, son mari et Gilberte, c'tait peut-tre parce
que, tant d'annes auparavant, on avait pu voir le futur mari d'Andre
vivant avec Rachel, puis la quittant pour Andre. Il est probable que
Gilberte alors, dans le monde trop distant, trop lev, o elle vivait,
n'en avait rien su. Mais elle avait d l'apprendre plus tard, quand
Andre avait mont et qu'elle-mme avait descendu assez pour qu'elles
pussent s'apercevoir. Alors avait d exercer sur elle un grand prestige
de la femme pour laquelle Rachel avait t quitte par l'homme, pourtant
sduisant sans doute, qu'elle avait prfr  Robert.

Ainsi peut-tre la vue d'Andre rappelait  Gilberte le roman de
jeunesse qu'avait t son amour pour Robert, et lui inspirait aussi un
grand respect pour Andre, de laquelle tait toujours amoureux un homme
tant aim par cette Rachel que Gilberte sentait avoir t plus aime de
Saint-Loup qu'elle ne l'avait t elle-mme. Peut-tre, au contraire,
ces souvenirs ne jouaient-ils aucun rle dans la prdilection de
Gilberte pour ce mnage artiste et fallait-il y voir simplement--comme
chez beaucoup--l'panouissement des gots, habituellement insparables
chez les femmes du monde, de s'instruire et de s'encanailler. Peut-tre
Gilberte avait-elle oubli Robert autant que moi Albertine, et si mme
elle savait que c'tait Rachel que l'artiste avait quitte pour Andre,
ne pensait-elle jamais, quand elle les voyait,  ce fait qui n'avait
jamais jou aucun rle dans son got pour eux. On n'aurait pu dcider si
mon explication premire n'tait pas seulement possible, mais tait
vraie, que grce au tmoignage des intresss, seul recours qui reste en
pareil cas, s'ils pouvaient apporter dans leurs confidences de la
clairvoyance et de la sincrit. Or la premire s'y rencontre rarement
et la seconde jamais. Mais comment venez-vous dans des matines si
nombreuses? me demanda Gilberte. Vous retrouver dans une grande tuerie
comme cela, ce n'est pas ainsi que je vous schmatisais. Certes, je
m'attendais  vous voir partout ailleurs qu' un des grands tralalas de
ma tante, puisque tante il y a, ajouta-t-elle d'un air fin, car tant
Mme de Saint-Loup depuis un peu plus longtemps que Mme Verdurin n'tait
entre dans la famille, elle se considrait comme une Guermantes de tout
temps et atteinte par la msalliance que son oncle avait faite en
pousant Mme Verdurin, qu'il est vrai elle avait entendu railler mille
fois devant elle, dans la famille, tandis que, naturellement, ce n'tait
que hors de sa prsence qu'on avait parl de la msalliance qu'avait
faite Saint-Loup en l'pousant. Elle affectait, d'ailleurs, d'autant
plus de ddain pour cette tante mauvais teint que la princesse de
Guermantes, par l'espce de perversion qui pousse les gens intelligents
 s'vader du chic habituel, par le besoin aussi de souvenirs qu'ont les
gens gs, pour tcher de donner un pass  son lgance nouvelle aimait
 dire, en parlant de Gilberte: Je vous dirai que ce n'est pas pour moi
une relation nouvelle, j'ai normment connu la mre de cette petite;
tenez, c'tait une grande amie  ma cousine Marsantes. C'est chez moi
qu'elle a connu le pre de Gilberte. Quant au pauvre Saint-Loup, je
connaissais d'avance toute sa famille, son propre oncle tait mon intime
autrefois  la Raspelire. Vous voyez que les Verdurin n'taient pas
du tout des bohmes, me disaient les gens qui entendaient parler ainsi
la princesse de Guermantes, c'taient des amis de tout temps de la
famille de Mme de Saint-Loup. J'tais peut-tre seul  savoir par mon
grand-pre qu'en effet les Verdurin n'taient pas des bohmes. Mais ce
n'tait pas prcisment parce qu'ils avaient connu Odette. Mais on
arrange aisment les rcits du pass que personne ne connat plus, comme
ceux des voyages dans les pays o personne n'est jamais all. Enfin,
conclut Gilberte, puisque vous sortez quelquefois de votre Tour
d'Ivoire, des petites runions intimes chez moi, o j'inviterais des
esprits sympathiques, ne vous conviendraient-elles pas mieux? Ces
grandes machines comme ici sont bien peu faites pour vous. Je vous
voyais causer avec ma tante Oriane, qui a toutes les qualits qu'on
voudra, mais  qui nous ne ferons pas tort, n'est-ce pas, en dclarant
qu'elle n'appartient pas  l'lite pensante. Je ne pouvais mettre
Gilberte au courant des penses que j'avais depuis une heure, mais je
crus que, sur un point de pure distraction, elle pourrait servir mes
plaisirs, lesquels, en effet, ne me semblaient pas devoir tre de parler
littrature avec la duchesse de Guermantes plus qu'avec Mme de
Saint-Loup. Certes, j'avais l'intention de recommencer ds demain, bien
qu'avec un but cette fois,  vivre dans la solitude. Mme chez moi je ne
laisserais pas les gens venir me voir dans mes instants de travail, car
le devoir de faire mon oeuvre primait celui d'tre poli, ou mme bon. Ils
insisteraient sans doute. Ceux qui ne m'avaient pas vu depuis si
longtemps, venaient de me retrouver et me jugeaient guri. Ils
insisteraient, venant quand le labeur de leur journe, de leur vie,
serait fini ou interrompu, et ayant alors le mme besoin de moi que
j'avais eu autrefois de Saint-Loup, et cela parce que, comme je m'en
tais aperu  Combray quand mes parents me faisaient des reproches au
moment o je venais de prendre  leur insu les plus louables
rsolutions, les cadrans intrieurs qui sont dpartis aux hommes ne sont
pas tous rgls  la mme heure, l'un sonne celle du repos en mme temps
que l'autre celle du travail, l'un celle du chtiment par le juge quand
chez le coupable celle du repentir et du perfectionnement intrieur est
sonne depuis longtemps. Mais j'aurais le courage de rpondre  ceux qui
viendraient me voir ou me feraient chercher que j'avais, pour des choses
essentielles au courant desquelles il fallait que je fusse mis sans
retard, un rendez-vous urgent, capital, avec moi-mme. Et pourtant, bien
qu'il y ait peu de rapport entre notre moi vritable et l'autre,  cause
de l'homonymat et du corps commun aux deux, l'abngation qui vous fait
faire le sacrifice des devoirs plus faciles, mme des plaisirs, parat
aux autres de l'gosme. Et d'ailleurs, n'tait-ce pas pour m'occuper
d'eux que je vivrais loin de ceux qui se plaindraient de ne pas me voir,
pour m'occuper d'eux plus  fond que je n'aurais pu le faire avec eux,
pour chercher  les rvler  eux-mmes,  les raliser? A quoi et
servi que, pendant des annes encore, j'eusse perdu des soires  faire
glisser sur l'cho  peine expir de leurs paroles le son tout aussi
vain des miennes, pour le strile plaisir d'un contact mondain qui
exclut toute pntration? Ne valait-il pas mieux que ces gestes qu'ils
faisaient, ces paroles qu'ils disaient, leur vie, leur nature,
j'essayasse d'en dcrire la courbe et d'en dgager la loi?
Malheureusement, j'aurais  lutter contre cette habitude de se mettre 
la place des autres qui, si elle favorise la conception d'une oeuvre, en
retarde l'excution. Car, par une politesse suprieure, elle pousse 
sacrifier aux autres non seulement son plaisir, mais son devoir, quand,
se mettant  la place des autres, le devoir quel qu'il soit, ft-ce,
pour quelqu'un qui ne peut rendre aucun service au front, de rester 
l'arrire s'il est utile, paratra comme, ce qu'il n'est pas en ralit,
notre plaisir. Et bien loin de me croire malheureux de cette vie sans
amis, sans causerie, comme il est arriv aux plus grands de le croire,
je me rendais compte que les forces d'exaltation qui se dpensent dans
l'amiti sont une sorte de porte--faux visant une amiti particulire
qui ne mne  rien et se dtournent d'une vrit vers laquelle elles
taient capables de nous conduire. Mais enfin, quand des intervalles de
repos et de socit me seraient ncessaires, je sentais que, plutt que
les conversations intellectuelles que les gens du monde croient utiles
aux crivains, de lgres amours avec des jeunes filles en fleurs
seraient un aliment choisi que je pourrais  la rigueur permettre  mon
imagination semblable au cheval fameux qu'on ne nourrissait que de
roses! Ce que tout d'un coup je souhaitais de nouveau, c'est ce dont
j'avais rv  Balbec, quand, sans les connatre encore, j'avais vu
passer devant la mer Albertine, Andre et leurs amies. Mais hlas! je ne
pouvais plus chercher  retrouver celles que justement en ce moment je
dsirais si fort. L'action des annes qui avait transform tous les
tres que j'avais vus aujourd'hui, et Gilberte elle-mme, avait
certainement fait de toutes celles qui survivaient, comme elle et fait
d'Albertine si elle n'avait pas pri, des femmes trop diffrentes de ce
que je me rappelais. Je souffrais d'tre oblig de moi-mme  atteindre
celles-l, car le temps qui change les tres ne modifie pas l'image que
nous avons garde d'eux. Rien n'est plus douloureux que cette opposition
entre l'altration des tres et la fixit du souvenir, quand nous
comprenons que ce qui a gard tant de fracheur dans notre mmoire n'en
peut plus avoir dans la vie, que nous ne pouvons, au dehors, nous
rapprocher de ce qui nous parat si beau au-dedans de nous, de ce qui
excite en nous un dsir, pourtant si individuel, de le revoir. Ce
violent dsir que la mmoire excitait en moi pour ces jeunes filles vues
jadis, je sentais que je ne pourrais esprer l'assouvir qu' condition
de le chercher dans un tre du mme ge, c'est--dire dans un autre
tre. J'avais pu souvent souponner que ce qui semble unique dans une
personne qu'on dsire ne lui appartient pas. Mais le temps coul m'en
donnait une preuve plus complte, puisque, aprs vingt ans,
spontanment, je voulais chercher, au lieu des filles que j'avais
connues, celles possdant maintenant la jeunesse que les autres avaient
alors. D'ailleurs, ce n'est pas seulement le rveil de nos dsirs
charnels qui ne correspond  aucune ralit parce qu'il ne tient pas
compte du temps perdu. Il m'arrivait parfois de souhaiter que par un
miracle vinssent auprs de moi, restes vivantes contrairement  ce que
j'avais cru, ma grand'mre, Albertine. Je croyais les voir, mon coeur
s'lanait vers elles. J'oubliais seulement une chose, c'est que, si
elles vivaient en effet, Albertine aurait  peu prs maintenant l'aspect
que m'avait prsent  Balbec Mme Cottard, et que ma grand'mre, ayant
plus de quatre-vingt-quinze ans, ne me montrerait rien du beau visage
calme et souriant avec lequel je l'imaginais encore maintenant, aussi
arbitrairement qu'on donne une barbe  Dieu le Pre, ou qu'on
reprsentait, au XVIIe sicle, les hros d'Homre avec un accoutrement
de gentilshommes et sans tenir compte de leur antiquit. Je regardai
Gilberte et je ne pensai pas: Je voudrais la revoir, mais je lui dis
qu'elle me ferait toujours plaisir en m'invitant avec des jeunes filles,
sans que j'eusse, d'ailleurs,  leur rien demander que de faire renatre
en moi les rveries, les tristesses d'autrefois, peut-tre, un jour
improbable, un chaste baiser. Comme Elstir aimait  voir incarne devant
lui, dans sa femme, la beaut vnitienne, qu'il avait si souvent peinte
dans ses oeuvres, je me donnais l'excuse d'tre attir, par un certain
gosme esthtique, vers les belles femmes qui pouvaient me causer de la
souffrance, et j'avais un certain sentiment d'idoltrie pour les futures
Gilberte, les futures duchesses de Guermantes, les futures Albertine que
je pourrais rencontrer, et qui, me semblait-il, pourraient m'inspirer,
comme un sculpteur qui se promne au milieu de beaux marbres antiques.
J'aurais d pourtant penser qu'antrieur  chacune tait mon sentiment
du mystre o elles baignaient et qu'ainsi, plutt que de demander 
Gilberte de me faire connatre des jeunes filles, j'aurais mieux fait
d'aller dans ces lieux o rien ne nous rattache  elles, o entre elles
et soi on sent quelque chose d'infranchissable, o,  deux pas, sur la
plage, allant au bain, on se sent spar d'elles par l'impossible. C'est
ainsi que mon sentiment du mystre avait pu s'appliquer successivement 
Gilberte,  la duchesse de Guermantes,  Albertine,  tant d'autres.
Sans doute l'inconnu et presque l'inconnaissable tait devenu le commun,
le familier, indiffrent ou douloureux, mais retenant de ce qu'il avait
t un certain charme. Et,  vrai dire, comme dans ces calendriers que
le facteur nous apporte pour avoir ses trennes, il n'tait pas une de
mes annes qui n'ait eu  son frontispice, ou intercale dans ses jours,
l'image d'une femme que j'y avais dsire; image souvent d'autant plus
arbitraire que parfois je n'avais pas vu cette femme, quand c'tait, par
exemple, la femme de chambre de Mme Putbus, Mlle d'Orgeville, ou telle
jeune fille dont j'avais vu le nom dans le compte rendu mondain d'un
journal, parmi l'essaim des charmantes valseuses. Je la devinais belle,
m'prenais d'elle, et lui composais un corps idal dominant de toute sa
hauteur un paysage de la province o j'avais lu, dans l'_Annuaire des
Chteaux_, que se trouvaient les proprits de sa famille. Pour les
femmes que j'avais connues, ce paysage tait au moins double. Chacune
s'levait,  un point diffrent de ma vie, dresse comme une divinit
protectrice et locale, d'abord au milieu d'un de ces paysages rvs dont
la juxtaposition quadrillait ma vie et o je m'tais attach 
l'imaginer; ensuite, vue du ct du souvenir entoure des sites o je
l'avais connue et qu'elle me rappelait, y restant attache, car si notre
vie est vagabonde notre mmoire est sdentaire, et nous avons beau nous
lancer sans trve, nos souvenirs, eux, rivs aux lieux dont nous nous
dtachons, continuent  y continuer leur vie casanire, comme ces amis
momentans que le voyageur s'tait faits dans une ville et qu'il est
oblig d'abandonner quand il la quitte, parce que c'est l qu'eux, qui
ne partent pas, finiront leur journe et leur vie comme s'il tait l
encore, au pied de l'glise, devant la porte et sous les arbres du
cours. Si bien que l'ombre de Gilberte s'allongeait, non seulement
devant une glise de l'Ile-de-France o je l'avais imagine, mais aussi
sur l'alle d'un parc, du ct de Msglise, celle de Mme de Guermantes
dans un chemin humide o montaient en quenouilles des grappes violettes
et rougetres, ou sur l'or matinal d'un trottoir parisien. Et cette
seconde personne, celle ne non du dsir, mais du souvenir, n'tait,
pour chacune de ces femmes, unique. Car, chacune, je l'avais connue 
diverses reprises, en des temps diffrents o elle tait une autre pour
moi, o moi-mme j'tais autre, baignant dans des rves d'une autre
couleur. Or la loi qui avait gouvern les rves de chaque anne
maintenant assembls autour d'eux les souvenirs d'une femme que j'y
avais connue, tout ce qui se rapportait, par exemple,  la duchesse de
Guermantes au temps de mon enfance, tait concentr, par une force
attractive, autour de Combray, et tout ce qui avait trait  la duchesse
de Guermantes qui allait tout  l'heure m'inviter  djeuner, autour
d'un sensitif tout diffrent; il y avait plusieurs duchesses de
Guermantes, comme il y avait eu, depuis la dame en rose, plusieurs Mmes
Swann, spares par l'ther incolore des annes, et de l'une  l'autre
desquelles je ne pouvais pas plus sauter que si j'avais eu  quitter une
plante pour aller dans une autre plante que l'ther en spare. Non
seulement spare, mais diffrente, pare des rves que j'avais eus dans
des temps si diffrents, comme d'une flore particulire, qu'on ne
retrouvera pas dans une autre plante; au point qu'aprs avoir pens que
je n'irais djeuner ni chez Mme de Forcheville, ni chez Mme de
Guermantes, je ne pouvais me dire, tant cela m'et transport dans un
monde autre, que l'une n'tait pas une personne diffrente de la
duchesse de Guermantes qui descendait de Genevive de Brabant, et
l'autre de la Dame en rose, que parce qu'en moi un homme instruit me
l'affirmait avec la mme autorit qu'un savant qui m'et affirm qu'une
voie lacte de nbuleuses tait due  la segmentation d'une seule et
mme toile. Telle Gilberte,  qui je demandais pourtant, sans m'en
rendre compte, de me permettre d'avoir des amies comme elle avait t
autrefois, n'tait plus pour moi que Mme de Saint-Loup. Je ne songeais
plus en la voyant au rle qu'avait eu jadis dans mon amour, oubli lui
aussi par elle, mon admiration pour Bergotte, pour Bergotte redevenu
pour moi simplement l'auteur de ses livres, sans que je me rappelasse
(que dans des souvenirs rares et entirement spars) l'moi d'avoir t
prsent  l'homme, la dception, l'tonnement de sa conversation, dans
le salon aux fourrures blanches, plein de violettes, o on apportait si
tt, sur tant de consoles diffrentes, tant de lampes. Tous les
souvenirs qui composaient la premire mademoiselle Swann taient, en
effet, retranchs de la Gilberte actuelle, retenus bien loin par les
forces d'attraction d'un autre univers, autour d'une phrase de Bergotte
avec laquelle ils faisaient corps et baigns d'un parfum d'aubpine. La
fragmentaire Gilberte d'aujourd'hui couta ma requte en souriant. Puis,
en se mettant  y rflchir, elle prit un air srieux en ayant l'air de
chercher dans sa tte. Et j'en fus heureux car cela l'empcha de faire
attention  un groupe qui se trouvait non loin de nous et dont la vue
n'et pu certes lui tre agrable. On y remarquait la duchesse de
Guermantes en grande conversation avec une affreuse vieille femme que je
regardais sans pouvoir du tout deviner qui elle tait: je n'en savais
absolument rien. Comme c'est drle de voir ici Rachel, me dit 
l'oreille Bloch qui passait  ce moment. Ce nom magique rompit aussitt
l'enchantement qui avait donn  la matresse de Saint-Loup la forme
inconnue de cette immonde vieille, et je la reconnus alors parfaitement.
De mme, j'ai dit ailleurs que ds qu'on me nommait les hommes dont je
ne pouvais reconnatre les visages l'enchantement cessait, et que je les
reconnaissais. Pourtant il y en eut un que, mme nomm, je ne pus
reconnatre, et je crus  un homonyme, car il n'avait aucune espce de
rapport avec celui que non seulement j'avais connu autrefois mais que
j'avais retrouv il y a quelques annes. C'tait pourtant lui, blanchi
seulement et engraiss, mais il avait ras ses moustaches et cela avait
suffi pour lui faire perdre sa personnalit. Pour en revenir  Rachel,
c'tait bien avec elle, devenue une actrice clbre et qui allait, au
cours de cette matine, rciter des vers de Musset et de La Fontaine,
que la tante de Gilberte, la duchesse de Guermantes, causait en ce
moment. Or la vue de Rachel ne pouvait en tout cas tre bien agrable 
Gilberte, et je fus d'autant plus ennuy d'apprendre qu'elle allait
rciter des vers et de constater son intimit avec la duchesse.
Celle-ci, consciente depuis trop longtemps d'occuper la premire
situation de Paris (ne se rendant pas compte qu'une telle situation
n'existe que dans les esprits qui y croient et que beaucoup de nouvelles
personnes, si elles ne la voyaient nulle part, si elles ne lisaient son
nom dans le compte rendu d'aucune fte lgante, croiraient, en effet,
qu'elle n'occupait aucune situation), ne voyait plus, qu'en visites
aussi rares et aussi espaces qu'elle pouvait, le faubourg Saint-Germain
qui, disait-elle, l'ennuyait  mourir, et, en revanche, se passait la
fantaisie de djeuner avec telle ou telle actrice qu'elle trouvait
dlicieuse.

La duchesse hsitait encore, par peur d'une scne de M. de Guermantes,
devant Balthy et Mistinguett, qu'elle trouvait adorables, mais avait
dcidment Rachel pour amie. Les nouvelles gnrations en concluaient
que la duchesse de Guermantes, malgr son nom, devait tre quelque
demi-castor qui n'avait jamais t tout  fait du gratin. Il est vrai
que, pour quelques souverains dont l'intimit lui tait dispute par
deux autres grandes dames, Mme de Guermantes se donnait encore la peine
de les avoir  djeuner. Mais, d'une part, ils viennent rarement,
connaissent des gens de peu, et la duchesse, par la superstition des
Guermantes  l'gard du vieux protocole (car  la fois les gens bien
levs l'assommaient et elle tenait  la bonne ducation), faisait
mettre: Sa Majest a ordonn  la duchesse de Guermantes, a daign,
etc. Et les nouvelles couches, ignorantes de ces formules, en
concluaient que la position de la duchesse tait d'autant plus basse. Au
point de vue de Mme de Guermantes, cette intimit avec Rachel pouvait
signifier que nous nous tions tromps quand nous croyions Mme de
Guermantes hypocrite et menteuse dans ses condamnations de l'lgance,
quand nous croyions qu'au moment o elle refusait d'aller chez Mme de
Sainte-Euverte, ce n'tait pas au nom de l'intelligence mais du snobisme
qu'elle agissait ainsi, ne la trouvant bte que parce que la marquise
laissait voir qu'elle tait snob, n'ayant pas encore atteint son but.
Mais cette intimit avec Rachel pouvait signifier aussi que
l'intelligence tait, en ralit, chez la duchesse, mdiocre,
insatisfaite et dsireuse sur le tard, quand elle tait fatigue du
monde, de ralisations, par ignorance totale des vritables ralits
intellectuelles et une pointe de cet esprit de fantaisie qui fait  des
dames trs bien, qui se disent: comme ce sera amusant, finir leur
soire d'une faon  vrai dire assommante, en puisant la force d'aller
rveiller quelqu'un,  qui finalement on ne sait que dire, prs du lit
de qui on reste un moment dans son manteau de soire, aprs quoi, ayant
constat qu'il est fort tard, on finit par aller se coucher.

Il faut ajouter qu'une vive antipathie qu'avait depuis peu pour Gilberte
la versatile duchesse pouvait lui faire prendre un certain plaisir 
recevoir Rachel, ce qui lui permettait, en plus, de proclamer une des
maximes des Guermantes,  savoir qu'ils taient trop nombreux pour
pouser les querelles (presque pour prendre le deuil) les uns des
autres, indpendance de je n'ai pas  qu'avait renforce la politique
qu'on avait d adopter  l'gard de M. de Charlus, lequel, si on l'avait
suivi, vous et brouill avec tout le monde. Quant  Rachel, si elle
s'tait, en ralit, donn une grande peine pour se lier avec la
duchesse de Guermantes (peine que la duchesse n'avait pas su dmler
sous des ddains affects, des impolitesses voulues, qui l'avaient
pique au jeu et lui avaient donn grande ide d'une actrice si peu
snob), sans doute cela tenait, d'une faon gnrale,  la fascination
que les gens du monde exercent  partir d'un certain moment sur les
bohmes les plus endurcis, parallle  celle que ces bohmes exercent
eux-mmes sur les gens du monde, double reflux qui correspond  ce
qu'est, dans l'ordre politique, la curiosit rciproque et le dsir de
faire alliance entre peuples qui se sont combattus. Mais le dsir de
Rachel pouvait avoir une raison plus particulire. C'est chez Mme de
Guermantes, c'est de Mme de Guermantes, qu'elle avait reu jadis sa plus
terrible avanie. Rachel l'avait peu  peu non pas oublie mais
pardonne, mais le prestige singulier qu'en avait reu  ses yeux la
duchesse ne devait s'effacer jamais. L'entretien, de l'attention duquel
je dsirais dtourner Gilberte, fut, du reste, interrompu, car la
matresse de maison vint chercher Rachel dont c'tait le moment de
rciter et qui bientt, ayant quitt la duchesse, parut sur l'estrade.

       *       *       *       *       *

Or, pendant ce temps, avait lieu  l'autre bout de Paris un spectacle
bien diffrent. La Berma avait convi quelques personnes  venir prendre
le th pour fter son fils et sa belle-fille. Mais les invits ne se
pressaient pas d'arriver. Ayant appris que Rachel rcitait des vers chez
la princesse de Guermantes (ce qui scandalisait fort la Berma, grande
artiste pour laquelle Rachel tait reste une grue qu'on laissait
figurer dans les pices o elle-mme, la Berma, jouait le premier
rle--parce que Saint-Loup lui payait ses toilettes pour la
scne--scandale d'autant plus grand que la nouvelle avait couru dans
Paris que les invitations taient au nom de la princesse de Guermantes,
mais que c'tait Rachel qui, en ralit, recevait chez la princesse), la
Berma avait rcrit avec insistance  quelques fidles pour qu'ils ne
manquassent pas  son goter, car elle les savait aussi amis de la
princesse de Guermantes qu'ils avaient connue Verdurin. Or, les heures
passaient et personne n'arrivait chez la Berma. Bloch,  qui on avait
demand s'il voulait y venir, avait rpondu navement: Non, j'aime
mieux aller chez la princesse de Guermantes. Hlas! c'est ce qu'au fond
de soi chacun avait dcid. La Berma, atteinte d'une maladie mortelle
qui la forait  frquenter peu le monde, avait vu son tat s'aggraver
quand, pour subvenir aux besoins de luxe de sa fille, besoins que son
gendre, souffrant et paresseux, ne pouvait satisfaire, elle s'tait
remise  jouer. Elle savait qu'elle abrgeait ses jours, mais voulait
faire plaisir  sa fille  qui elle rapportait de gros cachets,  son
gendre qu'elle dtestait mais flattait, car, le sachant ador par sa
fille, elle craignait, si elle le mcontentait, qu'il la privt, par
mchancet, de voir celle-ci. La fille de la Berma, qui n'tait
cependant pas positivement cruelle et tait aime en secret par le
mdecin qui soignait sa mre, s'tait laiss persuader que ces
reprsentations de Phdre n'taient pas bien dangereuses pour la malade.
Elle avait en quelque sorte forc le mdecin  le lui dire, n'ayant
retenu que cela de ce qu'il lui avait rpondu, et parmi des objections
dont elle ne tenait pas compte; en effet, le mdecin avait dit ne pas
voir grand inconvnient aux reprsentations de la Berma; il l'avait dit
parce qu'il sentait qu'il ferait ainsi plaisir  la jeune femme qu'il
aimait, peut-tre aussi par ignorance, parce qu'aussi il savait de
toutes faons la maladie ingurissable, et qu'on se rsigne volontiers 
abrger le martyre des malades quand ce qui est destin  l'abrger nous
profite  nous-mme, peut-tre aussi par la bte conception que cela
faisait plaisir  la Berma et devait donc lui faire du bien, bte
conception qui lui parut justifie quand, ayant reu une loge des
enfants de la Berma et ayant pour cela lch tous ses malades, il
l'avait trouve aussi extraordinaire de vie sur la scne qu'elle
semblait moribonde  la ville. Et, en effet, nos habitudes nous
permettent dans une large mesure, permettent mme  nos organismes, de
s'accommoder d'une existence qui semblerait au premier abord ne pas tre
possible. Qui n'a vu un vieux matre de mange cardiaque faire toutes
les acrobaties auxquelles on n'aurait pu croire que son coeur rsisterait
une minute? La Berma n'tait pas une moins vieille habitue de la scne,
aux exigences de laquelle ses organes taient si parfaitement adapts
qu'elle pouvait donner, en se dpensant avec une prudence indiscernable
pour le public, l'illusion d'une bonne sant trouble seulement par un
mal purement nerveux et imaginaire. Aprs la scne de la dclaration 
Hippolyte, la Berma avait beau sentir l'pouvantable nuit qu'elle allait
passer, ses admirateurs l'applaudissaient  toute force, la dclarant
plus belle que jamais. Elle rentrait dans d'horribles souffrances mais
heureuse d'apporter  sa fille les billets bleus, que, par une gaminerie
de vieille enfant de la balle, elle avait l'habitude de serrer dans ses
bas, d'o elle les sortait avec fiert, esprant un sourire, un baiser.
Malheureusement, ces billets ne faisaient que permettre au gendre et 
la fille de nouveaux embellissements de leur htel, contigu  celui de
leur mre, d'o d'incessants coups de marteau qui interrompaient le
sommeil dont la grande tragdienne aurait eu tant besoin. Selon les
variations de la mode, et pour se conformer au got de M. de X. ou de
Y., qu'ils espraient recevoir, ils modifiaient chaque pice. Et la
Berma, sentant que le sommeil, qui seul aurait calm sa souffrance,
s'tait enfui, se rsignait  ne pas se rendormir, non sans un secret
mpris pour ces lgances qui avanaient sa mort, rendaient atroces ses
derniers jours. C'est sans doute un peu  cause de cela qu'elle les
mprisait, vengeance naturelle contre ce qui nous fait mal et que nous
sommes impuissants  empcher. Mais c'est aussi parce qu'ayant
conscience du gnie qui tait en elle, ayant appris ds son plus jeune
ge l'insignifiance de tous ces dcrets de la mode, elle tait quant 
elle reste fidle  la tradition qu'elle avait toujours respecte, dont
elle tait l'incarnation, qui lui faisait juger les choses et les gens
comme trente ans auparavant, et, par exemple, juger Rachel non comme
l'actrice  la mode qu'elle tait devenue, mais comme la petite grue
qu'elle avait connue. La Berma n'tait pas, du reste, meilleure que sa
fille, c'est en elle que sa fille avait puis, par l'hrdit et par la
contagion de l'exemple, qu'une admiration trop naturelle rendait plus
efficace, son gosme, son impitoyable raillerie, son inconsciente
cruaut. Seulement, tout cela la Berma l'avait immol  sa fille et s'en
tait ainsi dlivre. D'ailleurs, la fille de la Berma n'et-elle pas eu
sans cesse des ouvriers chez elle, qu'elle et fatigu sa mre, comme
les forces attractives froces et lgres de la jeunesse fatiguent la
vieillesse, la maladie, qui se surmnent  vouloir les suivre. Tous les
jours c'tait un djeuner nouveau, et on et trouv la Berma goste
d'en priver sa fille, mme de ne pas assister au djeuner o on
comptait, pour attirer bien difficilement quelques relations rcentes et
qui se faisaient tirer l'oreille, sur la prsence prestigieuse de la
mre illustre. On la promettait  ces mmes relations pour une fte au
dehors, afin de leur faire une politesse. Et la pauvre mre, gravement
occupe dans son tte--tte avec la mort installe en elle, tait
oblige de se lever de bonne heure, de sortir. Bien plus, comme,  la
mme poque, Rjane, dans tout l'blouissement de son talent, donna 
l'tranger des reprsentations qui eurent un succs norme, le gendre
trouva que la Berma ne devait pas se laisser clipser, voulut que la
famille ramasst la mme profusion de gloire, et fora la Berma  des
tournes o on tait oblig de la piquer  la morphine, ce qui pouvait
la faire mourir  cause de l'tat de ses reins. Ce mme attrait de
l'lgance, du prestige social, de la vie, avait, le jour de la fte
chez la princesse de Guermantes, fait pompe aspirante et avait amen
l-bas, avec la force d'une machine pneumatique, mme les plus fidles
habitus de la Berma, o, par contre et en consquence, il y avait vide
absolu et mort. Un seul jeune homme, qui n'tait pas certain que la fte
chez la Berma ne ft, elle aussi, brillante, tait venu. Quand la Berma
vit l'heure passer et comprit que tout le monde la lchait, elle fit
servir le goter et on s'assit autour de la table, mais comme pour un
repas funraire. Rien dans la figure de la Berma ne rappelait plus celle
dont la photographie m'avait, un soir de mi-carme, tant troubl. La
Berma avait, comme dit le peuple, la mort sur le visage. Cette fois
c'tait bien d'un marbre de l'Erechtion qu'elle avait l'air. Ses
artres durcies tant dj  demi ptrifies, on voyait de longs rubans
sculpturaux parcourir les joues, avec une rigidit minrale. Les yeux
mourants vivaient relativement, par contraste avec ce terrible masque
ossifi, et brillaient faiblement comme un serpent endormi au milieu des
pierres. Cependant le jeune homme, qui s'tait mis  la table par
politesse, regardait sans cesse l'heure, attir qu'il tait par la
brillante fte chez les Guermantes. La Berma n'avait pas un mot de
reproche  l'adresse des amis qui l'avaient lche et qui espraient
navement qu'elle ignorerait qu'ils taient alls chez les Guermantes.
Elle murmura seulement: Une Rachel donnant une fte chez la princesse
de Guermantes, il faut venir  Paris pour voir de ces choses-l. Et
elle mangeait silencieusement, et avec une lenteur solennelle, des
gteaux dfendus, ayant l'air d'obir  des rites funbres. Le goter
tait d'autant plus triste que le gendre tait furieux que Rachel, que
lui et sa femme connaissaient trs bien, ne les et pas invits. Son
crve-coeur fut d'autant plus grand que le jeune homme invit lui avait
dit connatre assez bien Rachel pour que, s'il partait tout de suite
chez les Guermantes, il pt lui demander d'inviter ainsi,  la dernire
heure, le couple frivole. Mais la fille de la Berma savait trop  quel
niveau infime sa mre situait Rachel, et qu'elle l'et tue de dsespoir
en sollicitant de l'ancienne grue une invitation. Aussi avait-elle dit
au jeune homme et  son mari que c'tait chose impossible. Mais elle se
vengeait en prenant pendant ce goter des petites mines exprimant le
dsir des plaisirs, l'ennui d'tre prive d'eux par cette gneuse
qu'tait sa mre. Celle-ci faisait semblant de ne pas voir les moues de
sa fille et adressait de temps en temps, d'une voix mourante, une parole
aimable au jeune homme, le seul invit qui ft venu. Mais bientt la
chasse d'air qui emportait tout vers les Guermantes, et qui m'y avait
entran moi-mme, fut la plus forte, il se leva et partit, laissant
Phdre ou la mort, on ne savait trop laquelle des deux c'tait, achever
de manger, avec sa fille et son gendre, les gteaux funraires.

       *       *       *       *       *

La conversation que nous tenions, Gilberte et moi, fut interrompue par
la voix de Rachel qui venait de s'lever. Le jeu de celle-ci tait
intelligent, car il prsupposait la posie que l'actrice tait en train
de dire comme un tout existant avant cette rcitation et dont nous
n'entendions qu'un fragment, comme si l'artiste, passant sur un chemin,
s'tait trouve pendant quelques instants  porte de notre oreille.
Nanmoins, les auditeurs avaient t stupfaits en voyant cette femme,
avant d'avoir mis un seul son, plier les genoux, tendre les bras, en
berant quelque tre invisible, devenir cagneuse, et tout d'un coup,
pour dire des vers fort connus, prendre un ton suppliant.

L'annonce d'une posie que presque tout le monde connaissait avait fait
plaisir. Mais quand on avait vu Rachel, avant de commencer, chercher
partout des yeux d'un air gar, lever les mains d'un air suppliant et
pousser comme un gmissement  chaque mot, chacun se sentit gn,
presque choqu de cette exhibition de sentiments. Personne ne s'tait
dit que rciter des vers pouvait tre quelque chose comme cela. Peu 
peu on s'habitue, c'est--dire qu'on oublie la premire sensation de
malaise, on dgage ce qui est bien, on compare dans son esprit diverses
manires de rciter, pour se dire: ceci c'est mieux, ceci moins bien. La
premire fois de mme, dans une cause simple, lorsqu'on voit un avocat
s'avancer, lever en l'air un bras d'o retombe la toge, commencer d'un
ton menaant, on n'ose pas regarder les voisins. Car on se figure que
c'est grotesque, mais, aprs tout, c'est peut-tre magnifique et on
attend d'tre fix. Tout le monde se regardait, ne sachant trop quelle
tte faire; quelques jeunesses mal leves touffrent un fou rire;
chacun jetait  la drobe sur son voisin le regard furtif que dans les
repas lgants, quand on a auprs de soi un instrument nouveau,
fourchette  homard, rpe  sucre, etc., dont on ne connat pas le but
et le maniement, on attache sur un convive plus autoris qui,
espre-t-on, s'en servira avant vous et vous donnera ainsi la
possibilit de l'imiter. Ainsi fait-on encore quand quelqu'un cite un
vers qu'on ignore mais qu'on veut avoir l'air de connatre et  qui,
comme en cdant le pas devant une porte, on laisse  un plus instruit,
comme une faveur, le plaisir de dire de qui il est. Tel, en entendant
l'actrice, chacun attendait, la tte baisse et l'oeil investigateur, que
d'autres prissent l'initiative de rire ou de critiquer, ou de pleurer ou
d'applaudir. Mme de Forcheville, revenue exprs de Guermantes, d'o la
duchesse, comme nous le verrons, tait  peu prs expulse, avait pris
une mine attentive, tendue, presque carrment dsagrable, soit pour
montrer qu'elle tait connaisseuse et ne venait pas en mondaine, soit
par hostilit pour les gens moins verss dans la littrature qui eussent
pu lui parler d'autre chose, soit par contention de toute sa personne
afin de savoir si elle aimait ou si elle n'aimait pas, ou peut-tre
parce que, tout en trouvant cela intressant, elle n'aimait pas, du
moins, la manire de dire certains vers. Cette attitude et d tre
plutt adopte, semble-t-il, par la princesse de Guermantes. Mais comme
c'tait chez elle, et que, devenue aussi avare que riche, elle tait
dcide  ne donner que cinq roses  Rachel, elle faisait la claque.
Elle provoquait l'enthousiasme et faisait la presse en poussant  tous
moments des exclamations ravies. L seulement elle se retrouvait
Verdurin, car elle avait l'air d'couter les vers pour son propre
plaisir, d'avoir eu l'envie qu'on vnt les lui dire,  elle toute seule,
et qu'il y et par hasard l cinq cents personnes,  qui elle avait
permis de venir comme en cachette assister  son propre plaisir.
Cependant, je remarquai sans aucune satisfaction d'amour-propre, car
elle tait devenue vieille et laide, que Rachel me faisait de l'oeil,
avec une certaine rserve d'ailleurs. Pendant toute la rcitation, elle
laissa palpiter dans ses yeux un sourire rprim et pntrant qui
semblait l'amorce d'un acquiescement qu'elle et souhait venir de moi.
Cependant, quelques vieilles dames, peu habitues aux rcitations
potiques, disaient  un voisin: Vous avez vu?, faisant allusion  la
mimique solennelle, tragique, de l'actrice, et qu'elles ne savaient
comment qualifier. La duchesse de Guermantes sentit le lger flottement
et dcida de la victoire en s'criant: C'est admirable! au beau milieu
du pome, qu'elle crut peut-tre termin. Plus d'un invit tint alors 
souligner cette exclamation d'un regard approbateur et d'une inclinaison
de tte, pour montrer moins peut-tre leur comprhension de la rcitante
que leurs relations avec la duchesse. Quand le pome fut fini, comme
nous tions  ct de Rachel, j'entendis celle-ci remercier Mme de
Guermantes et en mme temps, profitant de ce que j'tais  ct de la
duchesse, elle se tourna vers moi et m'adressa un gracieux bonjour. Je
compris alors qu'au contraire des regards passionns du fils de M. de
Vaugoubert, que j'avais pris pour le bonjour de quelqu'un qui se
trompait, ce que j'avais pris chez Rachel pour un regard de dsir
n'tait qu'une provocation contenue  se faire reconnatre et saluer par
moi. Je rpondis par un salut souriant au sien. Je suis sre qu'il ne
me reconnat pas, dit en minaudant la rcitante  la duchesse.--Mais si,
dis-je avec assurance, je vous ai reconnue tout de suite.

Si, pendant les plus beaux vers de La Fontaine, cette femme, qui les
rcitait avec tant d'assurance, n'avait pens, soit par bont, ou
btise, ou gne, qu' la difficult de me dire bonjour, pendant les
mmes beaux vers Bloch n'avait song qu' faire ses prparatifs pour
pouvoir, ds la fin de la posie, bondir comme un assig qui tente une
sortie, et passant, sinon sur le corps, du moins sur les pieds de ses
voisins, venir fliciter la rcitante, soit par une conception errone
du devoir, soit par dsir d'ostentation.

C'tait bien beau, dit-il  Rachel, et ayant dit ces simples mots, son
dsir tant satisfait, il repartit et fit tant de bruit pour regagner sa
place que Rachel dut attendre plus de cinq minutes avant de rciter la
seconde posie. Quand elle eut fini celle-ci, _les Deux Pigeons_, Mme de
Monrienval s'approcha de Mme de Saint-Loup, qu'elle savait fort lettre
sans se rappeler assez qu'elle avait l'esprit subtil et sarcastique de
son pre, et lui demanda: C'est bien la fable de La Fontaine, n'est-ce
pas? croyant bien l'avoir reconnue mais n'tant pas absolument
certaine, car elle connaissait fort mal les fables de La Fontaine et, de
plus, croyait que c'tait des choses d'enfants qu'on ne rcitait pas
dans le monde. Pour avoir un tel succs l'artiste avait sans doute
pastich des fables de La Fontaine, pensait la bonne dame. Or, Gilberte,
jusque-l impassible, l'enfona sans le vouloir dans cette ide, car
n'aimant pas Rachel et voulant dire qu'il ne restait rien des fables
avec une diction pareille, elle le dit de cette nuance trop subtile qui
tait celle de son pre et qui laissait les personnes naves dans le
doute sur ce qu'il voulait dire. Gnralement plus moderne, quoique
fille de Swann--comme un canard couv par une poule--elle tait assez
lakiste et se contentait de dire: Je trouve d'un touchant, c'est d'une
sensibilit charmante. Mais  Mme de Morienval Gilberte rpondit sous
cette forme fantaisiste de Swann  laquelle se trompaient les gens qui
prennent tout au pied de la lettre: Un quart est de l'invention de
l'interprte, un quart de la folie, un quart n'a aucun sens, le reste
est de La Fontaine, ce qui permit  Mme de Morienval de soutenir que ce
qu'on venait d'entendre n'tait pas _les Deux Pigeons_ de La Fontaine
mais un arrangement o tout au plus un quart tait de La Fontaine, ce
qui n'tonna personne, vu l'extraordinaire ignorance de ce public.

Mais un des amis de Bloch tant arriv en retard, celui-ci eut la joie
de lui demander s'il n'avait jamais entendu Rachel, de lui faire une
peinture extraordinaire de sa diction, en exagrant et en trouvant tout
d'un coup  raconter,  rvler  autrui cette diction moderniste, un
plaisir trange, qu'il n'avait nullement prouv  l'entendre. Puis
Bloch, avec une motion exagre, flicita de nouveau Rachel sur un ton
de fausset et de proclamer son gnie, prsenta son ami qui dclara
n'admirer personne autant qu'elle, et Rachel, qui connaissait maintenant
des dames de la haute socit et, sans s'en rendre compte, les copiait,
rpondit: Oh! je suis trs flatte, trs honore par votre
apprciation. L'ami de Bloch lui demanda ce qu'elle pensait de la
Berma. Pauvre femme, il parat qu'elle est dans la dernire misre.
Elle n'a pas t, je ne dirai pas sans talent, car ce n'tait pas au
fond du vrai talent, elle n'aimait que des horreurs, mais enfin elle a
t utile, certainement; elle jouait d'une faon assez vivante, et puis
c'tait une brave personne, gnreuse, qui s'est ruine pour les autres.
Voil bien longtemps qu'elle ne fait plus un sou, parce que le public
n'aime pas du tout ce qu'elle fait. Du reste, ajouta-t-elle en riant, je
vous dirai que mon ge ne m'a permis de l'entendre, naturellement, que
tout  fait dans les derniers temps et quand j'tais moi-mme trop jeune
pour me rendre compte.--Elle ne disait pas trs bien les vers? hasarda
l'ami de Bloch pour flatter Rachel, qui rpondit:--Oh! a, elle n'a
jamais su en dire un; c'tait de la prose, du chinois, du volapk, tout,
except un vers. D'ailleurs, je vous dirai que, bien entendu, je ne l'ai
entendue que trs peu, sur sa fin, ajouta-t-elle pour se rajeunir, mais
on m'a dit qu'autrefois ce n'tait pas mieux, au contraire.

Je me rendais compte que le temps qui passe n'amne pas forcment le
progrs dans les arts. Et de mme que tel auteur du XVIIe sicle, qui
n'a connu ni la Rvolution franaise, ni les dcouvertes scientifiques,
ni la guerre, peut tre suprieur  tel crivain d'aujourd'hui, et que
peut-tre mme Fagon tait un aussi grand mdecin que du Boulbon (la
supriorit du gnie compensant ici l'infriorit du savoir), de mme la
Berma tait, comme on dit,  cent pics au-dessus de Rachel, et le temps,
en la mettant en vedette en mme temps qu'Elstir, avait consacr son
gnie.

Il ne faut pas s'tonner que l'ancienne matresse de Saint-Loup dbint
la Berma. Elle l'et fait quand elle tait jeune. Ne l'et-elle pas fait
alors, qu'elle l'et fait maintenant. Qu'une femme du monde de la plus
haute intelligence, de la plus grande bont se fasse actrice, dploie
dans ce mtier nouveau pour elle de grands talents, n'y rencontre que
des succs, on s'tonnera, si on se trouve auprs d'elle aprs
longtemps, d'entendre non son langage  elle, mais celui des
comdiennes, leur rosserie spciale envers les camarades, tout ce
qu'ajoutent  l'tre humain, quand ils ont pass sur lui, trente ans de
thtre. Rachel se comportait de mme tout en ne sortant pas du monde.

Mme de Guermantes, au dclin de sa vie, avait senti s'veiller en soi
des curiosits nouvelles. Le monde n'avait plus rien  lui apprendre.
L'ide qu'elle y avait la premire place tait, nous l'avons vu, aussi
vidente pour elle que la hauteur du ciel bleu par-dessus la terre. Elle
ne croyait pas avoir  affermir une position qu'elle jugeait
inbranlable. En revanche, lisant, allant au thtre, elle et souhait
avoir un prolongement de ces lectures, de ces spectacles; comme jadis
dans l'troit petit jardin o on prenait de l'orangeade, tout ce qu'il y
avait de plus exquis dans le grand monde venait familirement, parmi les
brises parfumes du soir et les nuages de pollen, entretenir en elle le
got du grand monde, de mme maintenant un autre apptit lui faisait
souhaiter savoir les raisons de telle polmique littraire, connatre
des auteurs, voir des actrices. Son esprit fatigu rclamait une
nouvelle alimentation. Elle se rapprocha, pour connatre les uns et les
autres, de femmes avec qui jadis elle n'et pas voulu changer de cartes
et qui faisaient valoir leur intimit avec le directeur de telle revue
dans l'espoir d'avoir la duchesse. La premire actrice invite crut tre
la seule dans un milieu extraordinaire, lequel parut plus mdiocre  la
seconde quand elle vit celle qui l'y avait prcde. La duchesse, parce
qu' certains soirs elle recevait des souverains, croyait que rien
n'tait chang  sa situation. En ralit, elle, la seule d'un sang
vraiment sans alliage, elle qui, tant ne Guermantes, pouvait signer:
Guermantes--Guermantes quand elle ne signait pas: la duchesse de
Guermantes--elle qui  ses belles-soeurs mmes semblait quelque chose de
plus prcieux que tout, comme un Mose sauv des eaux, un Christ chapp
en gypte, un Louis XVII enfui du Temple, le pur du pur, maintenant
sacrifiant sans doute  ce besoin hrditaire de nourriture spirituelle
qui avait fait la dcadence sociale de Mme de Villeparisis, elle tait
devenue elle-mme une Mme de Villeparisis, chez qui les femmes snobs
redoutaient de rencontrer telle ou tel, et de laquelle les jeunes gens,
constatant le fait accompli sans savoir ce qui l'a prcd, croyaient
que c'tait une Guermantes d'une moins bonne cuve, d'une moins bonne
anne, une Guermantes dclasse. Dans les milieux nouveaux qu'elle
frquentait, reste bien plus la mme qu'elle ne croyait, elle
continuait  croire que s'ennuyer facilement tait une supriorit
intellectuelle, mais elle l'exprimait avec une sorte de violence qui
donnait  sa voix quelque chose de rauque. Comme je lui parlais de
Brichot: Il m'a assez embte pendant vingt ans, et comme Mme de
Cambremer disait: Relisez ce que Schopenhauer dit de la musique, elle
nous fit remarquer cette phrase en disant avec violence: _Relisez_ est
un chef-d'oeuvre! Ah! non, a, par exemple, il ne faut pas nous la
faire. Alors le vieux d'Albon sourit en reconnaissant une des formes de
l'esprit Guermantes.

On peut dire ce qu'on veut, c'est admirable, cela a de la ligne, du
caractre, c'est intelligent, personne n'a jamais dit les vers comme
a, dit la duchesse en parlant de Rachel, craignant que Gilberte ne la
dbint. Celle-ci s'loigna vers un autre groupe pour viter un conflit
avec sa tante, laquelle, d'ailleurs, ne dit sur Rachel que des choses
fort ordinaires. Mais puisque les meilleurs crivains cessent souvent
aux approches de la vieillesse, ou aprs un excs de production, d'avoir
du talent, on peut bien excuser les femmes du monde de cesser,  partir
d'un certain moment, d'avoir de l'esprit. Swann ne retrouvait plus dans
l'esprit dur de la duchesse de Guermantes le fondu de la jeune
princesse des Laumes. Sur le tard, fatigue au moindre effort, Mme de
Guermantes disait normment de btises. Certes,  tout moment et bien
des fois au cours mme de cette matine, elle redevenait la femme que
j'avais connue et parlait des choses mondaines avec esprit. Mais  ct
de cela, bien souvent il arrivait que cette parole ptillante sous un
beau regard, et qui pendant tant d'annes avait tenu sous son sceptre
spirituel les hommes les plus minents de Paris, scintillt encore mais,
pour ainsi dire,  vide. Quand le moment de placer un mot venait, elle
s'interrompait pendant le mme nombre de secondes qu'autrefois, elle
avait l'air d'hsiter, de produire, mais le mot qu'elle lanait alors ne
valait rien. Combien peu de personnes, d'ailleurs, s'en apercevaient, la
continuit du procd leur faisant croire  la survivance de l'esprit,
comme il arrive  ces gens qui, superstitieusement attachs  une marque
de ptisserie, continuent  faire venir leurs petits fours d'une mme
maison sans s'apercevoir qu'ils sont devenus dtestables. Dj, pendant
la guerre, la duchesse avait donn des marques de cet affaiblissement.
Si quelqu'un disait le mot culture, elle l'arrtait, souriait, allumait
son beau regard, et lanait: la KKKKultur, ce qui faisait rire les
amis, qui croyaient retrouver l l'esprit des Guermantes. Et certes,
c'tait le mme moule, la mme intonation, le mme sourire qui avaient
jadis ravi Bergotte, lequel, du reste, s'il avait vcu, et aussi gard
ses coupes de phrase, ses interjections, ses points suspensifs, ses
pithtes, mais pour ne rien dire. Mais les nouveaux venus s'tonnaient
et parfois disaient, s'ils n'taient pas tombs un jour o elle tait
drle et en pleine possession de ses moyens: Comme elle est bte! La
duchesse, d'ailleurs, s'arrangeait pour canaliser son encanaillement et
ne pas le laisser s'tendre  celles des personnes de sa famille
desquelles elle tirait une gloire aristocratique. Si au thtre elle
avait, pour remplir son rle de protectrice des arts, invit un ministre
ou un peintre et que celui-ci ou celui-l lui demandt navement si sa
belle-soeur ou son mari n'taient pas dans la salle, la duchesse,
timore, avec les apparences superbes de l'audace, rpondait
insolemment: Je n'en sais rien. Ds que je sors de chez moi, je ne sais
plus ce que fait ma famille. Pour tous les hommes politiques, pour tous
les artistes, je suis veuve. Ainsi s'vitait-elle que le parvenu trop
empress s'attirt des rebuffades--et lui attirt  elle-mme des
rprimandes--de M. de Marsantes et de Basin.

Je dis  Mme de Guermantes que j'avais rencontr M. de Charlus. Elle le
trouvait encore plus baiss qu'il n'tait, les gens du monde faisant
des diffrences, en ce qui concerne l'intelligence, non seulement entre
divers gens du monde chez lesquels elle est  peu prs semblable, mais
mme, chez une mme personne  diffrents moments de sa vie. Puis elle
ajouta: Il a toujours t le portrait de ma belle-mre; c'est encore
plus frappant maintenant. Cette ressemblance n'avait rien
d'extraordinaire. On sait, en effet, que certaines femmes se projettent
en quelque sorte elles-mmes en un autre tre avec la plus grande
exactitude, la seule erreur est dans le sexe. Erreur dont on ne peut pas
dire: _felix culpa_, car le sexe ragit sur la personnalit, et chez un
homme le fminisme devient affterie, la rserve susceptibilit, etc.
N'importe, dans la figure, ft-elle barbue, dans les joues, mme
congestionnes sous les favoris, il y a certaines lignes superposables 
quelque portrait maternel. Il n'est gure de vieux Charlus qui ne soit
une ruine o l'on ne reconnaisse avec tonnement sous tous les
emptements de la graisse et de la poudre de riz quelques fragments
d'une belle femme en sa jeunesse ternelle.

Je ne peux pas vous dire comme a me fait plaisir de vous voir, reprit
la duchesse. Mon Dieu, quand est-ce que je vous avais vu la dernire
fois...--En visite chez Mme d'Agrigente o je vous trouvais
souvent.--Naturellement, j'y allais souvent, mon pauvre petit, comme
Basin l'aimait  ce moment-l. C'est toujours chez sa bonne amie du
moment qu'on me rencontrait le plus parce qu'il me disait: Ne manquez
pas d'aller lui faire une visite. Au fond, cela me paraissait un peu
inconvenant cette espce de visite de digestion qu'il m'envoyait faire
une fois qu'il avait consomm. J'avais fini assez vite par m'y habituer,
mais ce qu'il y avait de plus ennuyeux c'est que j'tais oblige de
garder des relations aprs qu'il avait rompu les siennes. a me faisait
toujours penser au vers de Victor Hugo: Emporte le bonheur et
laisse-moi l'ennui. Comme dans la posie j'entrais tout de mme avec un
sourire, mais vraiment ce n'tait pas juste, il aurait d me laisser, 
l'gard de ses matresses, le droit d'tre volage, car, en accumulant
tous ses laisss pour compte, j'avais fini par ne plus avoir une
aprs-midi  moi. D'ailleurs, ce temps me semble doux relativement au
prsent. Mon Dieu, qu'il se soit remis  me tromper, a ne pourrait que
me flatter parce que a me rajeunit. Mais je prfrais son ancienne
manire. Dame, il y avait trop longtemps qu'il ne m'avait trompe, il ne
se rappelait plus la manire de s'y prendre! Ah! mais nous ne sommes pas
mal ensemble tout de mme, nous nous parlons, nous nous aimons mme
assez, me dit la duchesse, craignant que je n'eusse compris qu'ils
taient tout  fait spars, et comme on dit de quelqu'un qui est trs
malade: Mais il parle encore trs bien, je lui ai fait la lecture ce
matin pendant une heure, elle ajouta: Je vais lui dire que vous tes
l, il voudra vous voir. Et elle alla prs du duc qui, assis sur un
canap auprs d'une dame, causait avec elle. Mais en voyant sa femme
venir lui parler, il prit un air si furieux qu'elle ne put que se
retirer. Il est occup, je ne sais pas ce qu'il fait, nous verrons tout
 l'heure, me dit Mme de Guermantes prfrant me laisser me
dbrouiller. Bloch s'tant approch de nous et ayant demand, de la part
de son Amricaine, qui tait une jeune duchesse qui tait l, je
rpondis que c'tait la nice de M. de Braut, nom sur lequel Bloch, 
qui il ne disait rien, demanda des explications. Ah! Braut, s'cria
Mme de Guermantes, en s'adressant  moi, vous vous rappelez? Mon Dieu,
que tout cela est loin! Puis, se tournant vers Bloch: H bien, c'tait
un snob. C'taient des gens qui habitaient prs de chez ma belle-mre.
Cela ne vous intresserait pas, c'est amusant pour ce petit,
ajouta-t-elle en me dsignant, qui a connu tout a autrefois en mme
temps que moi, ajouta Mme de Guermantes me montrant par ces paroles, de
bien des manires, le long temps qui s'tait coul. Les amitis, les
opinions de Mme de Guermantes s'taient tant renouveles depuis ce
moment-l qu'elle considrait son charmant Babal comme un snob. D'autre
part, il ne se trouvait pas seulement recul dans le temps, mais, chose
dont je ne m'tais pas rendu compte quand,  mes dbuts dans le monde,
je l'avais cru une des notabilits essentielles de Paris, qui resterait
toujours associ  son histoire mondaine comme celui de Colbert  celle
du rgne de Louis XIV, il avait lui aussi sa marque provinciale, il
tait un voisin de campagne de la vieille duchesse, avec lequel la
princesse des Laumes s'tait lie comme tel. Pourtant ce Braut,
dpouill de son esprit, relgu dans ses annes si lointaines qu'il
datait, ce qui prouvait qu'il avait t entirement oubli depuis par la
duchesse, et dans les environs de Guermantes, tait entre la duchesse et
moi, ce que je n'eusse jamais cru le premier soir  l'Opra-Comique
quand il m'avait paru un Dieu nautique habitant son antre marin, un
lien, parce qu'elle se rappelait que je l'avais connu, donc que j'tais
son ami  elle, sinon sorti du mme monde qu'elle, du moins vivant dans
le mme monde qu'elle depuis bien plus longtemps que bien des personnes
prsentes, qu'elle se le rappelait, et assez imparfaitement cependant
pour avoir oubli certains dtails qui m'avaient  moi sembl alors
essentiels, que je n'allais pas  Guermantes et n'tais qu'un petit
bourgeois de Combray, au temps o elle venait  la messe de mariage de
Mlle Percepied, qu'elle ne m'invitait pas, malgr toutes les prires de
Saint-Loup, dans l'anne qui suivit son apparition  l'Opra-Comique. A
moi cela me semblait capital, car c'est justement  ce moment-l que la
vie de la duchesse de Guermantes m'apparaissait comme un Paradis o je
n'entrerais pas, mais, pour elle, elle lui apparaissait comme sa mme
vie mdiocre de toujours, et puisque j'avais,  partir d'un certain
moment, dn souvent chez elle, que j'avais d'ailleurs t, avant cela
mme, un ami de sa tante et de son neveu, elle ne savait plus exactement
 quelle poque notre intimit avait commenc et ne se rendait pas
compte du formidable anachronisme qu'elle faisait en faisant commencer
cette amiti quelques annes trop tt. Car cela faisait que j'eusse
connu la Mme de Guermantes du nom de Guermantes impossible  connatre,
que j'eusse t reu dans le nom aux syllabes dores, dans le faubourg
Saint-Germain, alors que tout simplement j'tais all dner chez une
dame qui n'tait dj plus pour moi qu'une dame comme une autre, et qui
m'avait fait quelquefois inviter, non  descendre dans le royaume
sous-marin des nrides mais  passer la soire dans la baignoire de sa
cousine. Si vous voulez des dtails sur Braut, qui n'en valait gure
la peine, ajouta-t-elle en s'adressant  Bloch, demandez-en  ce petit
qui le vaut cent fois: il a dn cinquante fois avec lui chez moi.
N'est-ce pas que c'est chez moi que vous l'avez connu? En tout cas,
c'est chez moi que vous avez connu Swann. Et j'tais aussi surpris
qu'elle pt croire que j'avais peut-tre connu M. de Braut ailleurs
que chez elle, donc que j'allasse dans ce monde-l avant de la
connatre, que de voir qu'elle croyait que c'tait chez elle que j'avais
connu Swann. Moins mensongrement que Gilberte quand elle disait de
Braut: C'est un vieux voisin de campagne, j'ai plaisir  parler avec
lui de Tansonville, alors qu'autrefois,  Tansonville, il ne les
frquentait pas, j'aurais pu dire: C'est un voisin de campagne qui
venait souvent nous voir le soir, de Swann qui, en effet, me rappelait
tout autre chose que les Guermantes. Je ne saurais pas vous dire!
reprit-elle. C'tait un homme qui avait tout dit quand il parlait
d'Altesses. Il avait un lot d'histoires assez drles sur des gens de
Guermantes, sur ma belle-mre, sur Mme de Varambon avant qu'elle ft
auprs de la princesse de Parme. Mais qui sait aujourd'hui qui tait Mme
de Varambon? Ce petit-l, oui, il a connu tout a, mais tout a c'est
fini, ce sont des gens dont le nom mme n'existe plus et qui,
d'ailleurs, ne mriteraient pas de survivre. Et je me rendais compte,
malgr cette chose une que semble le monde, et o, en effet, les
rapports sociaux arrivent  leur maximum de concentration et o tout
communique, comme il y reste des provinces, ou du moins comme le Temps
en fait qui changent de nom, qui ne sont plus comprhensibles pour ceux
qui y arrivent seulement quand la configuration a chang. C'tait une
bonne dame qui disait des choses d'une btise inoue, reprit en parlant
de Mme de Varambon la duchesse qui, insensible  cette posie de
l'incomprhensible, qui est un effet du temps, dgageait en toute chose
l'lment drle, assimilable  la littrature genre Meilhac,  l'esprit
des Guermantes. A un moment, elle avait la manie d'avaler tout le temps
des pastilles qu'on donnait dans ce temps-l contre la toux et qui
s'appelaient--ajouta-t-elle en riant elle-mme d'un nom si spcial, si
connu autrefois, si inconnu aujourd'hui des gens  qui elle parlait--des
pastilles Graudel. Madame de Varambon, lui disait ma belle-mre, en
avalant tout le temps comme cela des pastilles Graudel, vous vous ferez
mal  l'estomac. Mais Madame la Duchesse, rpondait Mme de Varambon,
comment voulez-vous que cela fasse mal  l'estomac puisque cela va dans
les bronches? Et puis c'est elle qui disait: La duchesse a une vache
si belle qu'on la prend toujours pour talon. Et Mme de Guermantes et
volontiers continu  raconter des histoires de Mme de Varambon, dont
nous connaissions des centaines, mais nous sentions bien que ce nom
n'veillait dans la mmoire ignorante de Bloch aucune des images qui se
levaient pour nous aussitt qu'il tait question de Mme de Varambon, de
M. de Braut, du prince d'Agrigente et,  cause de cela mme, excitait
peut-tre chez lui un prestige que je savais exagr mais que je
trouvais comprhensible, non pas parce que je l'avais moi-mme subi, nos
propres erreurs et nos propres ridicules ayant rarement pour effet de
nous rendre, mme quand nous les avons percs  jour, plus indulgents 
ceux des autres.

Le pass s'tait tellement transform dans l'esprit de la duchesse, ou
bien les dmarcations qui existaient dans le mien avaient t toujours
si absentes du sien, que ce qui avait t vnement pour moi avait pass
inaperu d'elle, qu'elle pouvait supposer non seulement que j'avais
connu Swann chez elle et M. de Braut ailleurs, me faisant ainsi un
pass d'homme du monde qu'elle reculait mme trop loin. Car cette notion
du temps coul, que je venais d'acqurir, la duchesse l'avait aussi, et
mme, avec une illusion inverse de celle qui avait t la mienne de le
croire plus court qu'il n'tait, elle, au contraire, exagrait, elle le
faisait remonter trop haut notamment, sans tenir compte de cette infinie
ligne de dmarcation entre le moment o elle tait pour moi un nom--puis
l'objet de mon amour--et le moment o elle n'avait t pour moi qu'une
femme du monde quelconque. Or, je n'tais all chez elle que dans cette
seconde priode o elle tait pour moi une autre personne. Mais  ses
propres yeux ces diffrences chappaient, et elle n'et pas trouv plus
singulier que j'eusse t chez elle deux ans plus tt, ne sachant pas
qu'elle tait alors pour moi une autre personne, sa personne n'offrant
pas pour elle-mme, comme pour moi, de discontinuit.

Je dis  la duchesse de Guermantes, en lui racontant que Bloch avait cru
que c'tait l'ancienne princesse de Guermantes qui recevait: Cela me
rappelle la premire soire o je suis all chez la princesse de
Guermantes, o je croyais ne pas tre invit et qu'on allait me mettre 
la porte, et o vous aviez une robe toute rouge et des souliers
rouges.--Mon Dieu, que c'est vieux, tout cela, me rpondit la duchesse,
accentuant pour moi l'impression du temps coul. Elle regardait dans le
lointain avec mlancolie et pourtant insista particulirement sur la
robe rouge. Je lui demandai de me la dcrire, ce qu'elle fit
complaisamment. Maintenant cela ne se porterait plus du tout. C'taient
des robes qui se portaient dans ce temps-l.--Mais est-ce que ce n'tait
pas joli? lui dis-je. Elle avait toujours peur de donner un avantage
contre elle par ses paroles, de dire quelque chose qui la diminut.
Mais si, moi je trouvais cela trs joli. On n'en porte pas parce que
cela ne se fait plus en ce moment. Mais cela se reportera, toutes les
modes reviennent, en robes, en musique, en peinture, ajouta-t-elle avec
force, car elle croyait une certaine originalit  cette philosophie.
Cependant la tristesse de vieillir lui rendit sa lassitude qu'un sourire
lui disputa: Vous tes sr que c'taient des souliers rouges? Je
croyais que c'taient des souliers d'or. J'assurai que cela m'tait
infiniment prsent  l'esprit, sans dire la circonstance qui me
permettait de l'affirmer. Vous tes gentil de vous rappeler cela, me
dit-elle d'un air tendre, car les femmes appellent gentillesse se
souvenir de leur beaut comme les artistes admirer leurs oeuvres.
D'ailleurs, si lointain que soit le pass, quand on est une femme de
tte comme la duchesse, il peut ne pas tre oubli. Vous rappelez-vous,
me dit-elle en remerciement de mon souvenir pour sa robe et ses
souliers, que nous vous avons ramen, Basin et moi? Vous aviez une jeune
fille qui devait venir vous voir aprs minuit. Basin riait de tout son
coeur en pensant qu'on vous faisait des visites  cette heure-l. Je me
rappelais, en effet, que ce soir-l Albertine tait venue me voir aprs
la soire de la princesse de Guermantes, je me le rappelais aussi bien
que la duchesse, moi  qui Albertine tait maintenant aussi indiffrente
qu'elle l'et t  Mme de Guermantes, si Mme de Guermantes et su que
la jeune fille  cause de qui je n'avais pas pu entrer chez eux tait
Albertine. C'est que longtemps aprs que les pauvres morts sont sortis
de nos coeurs, leur poussire indiffrente continue  tre mle, 
servir d'alliage, aux circonstances du pass. Et, sans plus les aimer,
il arrive qu'en voquant une chambre, une alle, un chemin, o ils
furent  une certaine heure, nous sommes obligs, pour que la place
qu'ils occupaient soit remplie, de faire allusion  eux, mme sans les
regretter, mme sans les nommer, mme sans permettre qu'on les
identifie. (Mme de Guermantes n'identifiait gure la jeune fille qui
devait venir ce soir-l, n'avait jamais su son nom et n'en parlait qu'
cause de la bizarrerie de l'heure et de la circonstance.) Telles sont
les formes dernires et peu enviables de la survivance.

Si les jugements que la duchesse porta ensuite sur Rachel furent en
eux-mmes mdiocres, ils m'intressrent en ce que, eux aussi,
marquaient une heure nouvelle sur le cadran. Car la duchesse n'avait pas
plus compltement que Rachel perdu le souvenir de la soire que celle-ci
avait passe chez elle, mais ce souvenir n'y avait pas subi une moindre
transformation. Je vous dirai, me dit-elle, que cela m'intresse
d'autant plus de l'entendre, et de l'entendre acclamer, que je l'ai
dniche, apprcie, prne, impose  une poque o personne ne la
connaissait et o tout le monde se moquait d'elle. Oui, mon petit, cela
va vous tonner, mais la premire maison o elle s'est fait entendre en
public, c'est chez moi! Oui, pendant que tous les gens prtendus
d'avant-garde, comme ma nouvelle cousine, dit-elle en montrant
ironiquement la princesse de Guermantes qui, pour Oriane, restait Mme
Verdurin, l'auraient laisse crever de faim sans daigner l'entendre, je
l'avais trouve intressante et je lui avais fait offrir un cachet pour
venir jouer chez moi devant tout ce que nous faisions de mieux comme
gratin. Je peux dire, d'un mot un peu bte et prtentieux, car, au fond,
le talent n'a besoin de personne, que je l'ai lance. Bien entendu, elle
n'avait pas besoin de moi. J'esquissai un geste de protestation et je
vis que Mme de Guermantes tait toute prte  accueillir la thse
oppose: Si? Vous croyez que le talent a besoin d'un appui? Au fond,
vous avez peut-tre raison. C'est curieux, vous dites justement ce que
Dumas me disait autrefois. Dans ce cas je suis extrmement flatte si je
suis pour quelque chose, pour si peu que ce soit, non pas videmment
dans le talent, mais dans la renomme d'une telle artiste. Mme de
Guermantes prfrait abandonner son ide que le talent perce tout seul
comme un abcs, parce que c'tait plus flatteur pour elle, mais aussi
parce que depuis quelque temps, recevant des nouveaux venus, et tant du
reste fatigue, elle s'tait faite assez humble, interrogeant les
autres, leur demandant leur opinion pour s'en former une. Je n'ai pas
besoin de vous dire, reprit-elle, que cet intelligent public, qui
s'appelle le monde, ne comprenait absolument rien  cela. On protestait,
on riait. J'avais beau leur dire: C'est curieux, c'est intressant,
c'est quelque chose qui n'a encore jamais t fait, on ne me croyait
pas, comme on ne m'a jamais crue pour rien. C'est comme la chose qu'elle
jouait, c'tait une chose de Maeterlinck, maintenant c'est trs connu,
mais  ce moment-l tout le monde s'en moquait, eh bien, moi je trouvais
a admirable. a m'tonne mme, quand j'y pense, qu'une paysanne comme
moi, qui n'ai que l'ducation des filles de province, ait aim du
premier coup ces choses-l. Naturellement, je n'aurais pas pu dire
pourquoi, mais a me plaisait, a me remuait; tenez, Basin qui n'a rien
d'un sensible avait t frapp de l'effet que a me produisait. Il
m'avait dit: Je ne veux plus que vous entendiez ces absurdits, a vous
rend malade. Et c'tait vrai parce qu'on me prend pour une femme sche
et que je suis, au fond, un paquet de nerfs.

       *       *       *       *       *

A ce moment se produisit un incident inattendu. Un valet de pied vint
dire  Rachel que la fille de la Berma et son gendre demandaient  lui
parler. On a vu que la fille de la Berma avait rsist au dsir qu'avait
son mari de faire demander une invitation  Rachel. Mais aprs le dpart
du jeune homme invit, l'ennui du jeune couple auprs de leur mre
s'tait accru, la pense que d'autres s'amusaient les tourmentait, bref,
profitant d'un moment o la Berma s'tait retire dans sa chambre,
crachant un peu de sang, ils avaient quatre  quatre revtu des
vtements plus lgants, fait appeler une voiture et taient venus chez
la princesse de Guermantes sans tre invits. Rachel, se doutant de la
chose et secrtement flatte, prit un ton arrogant et dit au valet de
pied qu'elle ne pouvait pas se dranger, qu'ils crivissent un mot pour
dire l'objet de leur dmarche insolite. Le valet de pied revint portant
une carte o la fille de la Berma avait griffonn qu'elle et son mari
n'avaient pu rsister au dsir d'entendre Rachel et lui demandaient de
les laisser entrer. Rachel sourit de la niaiserie de leur prtexte et de
son propre triomphe. Elle fit rpondre qu'elle tait dsole, mais
qu'elle avait termin ses rcitations. Dj, dans l'antichambre, o
l'attente du couple s'tait prolonge, les valets de pied commenaient 
se gausser des deux solliciteurs conduits. La honte d'une avanie, le
souvenir du rien qu'tait Rachel auprs de sa mre, poussrent la fille
de la Berma  poursuivre  fond une dmarche que lui avait fait risquer
d'abord le simple besoin du plaisir. Elle fit demander comme un service
 Rachel, dt-elle ne pas avoir  l'entendre, la permission de lui
serrer la main. Rachel tait en train de causer avec un prince italien
qu'on disait sduit par l'attrait de sa grande fortune, dont quelques
relations mondaines dissimulaient un peu l'origine; elle mesura le
renversement des situations qui mettait maintenant les enfants de
l'illustre Berma  ses pieds. Aprs avoir narr  tout le monde, d'une
faon plaisante, cet incident, elle fit dire au jeune couple d'entrer,
ce qu'il fit sans se faire prier, ruinant d'un seul coup la situation
sociale de la Berma comme il avait dtruit sa sant. Rachel l'avait
compris, et que son amabilit condescendante donnerait la rputation, 
elle de plus de bont, au jeune couple de plus de bassesse que n'et
fait son refus. Aussi les reut-elle  bras ouverts, avec affectation,
disant d'un air de protectrice en vue et qui sait oublier sa grandeur:
Mais je crois bien! c'est une joie. La princesse sera ravie. Ne
sachant pas qu'on croyait, au Thtre, que c'tait elle qui invitait,
peut-tre avait-elle craint qu'en refusant l'entre aux enfants de la
Berma ceux-ci doutassent, au lieu de sa bonne volont, ce qui lui et
t bien gal, de son influence. La duchesse de Guermantes s'loigna
instinctivement, car au fur et  mesure que quelqu'un avait l'air de
rechercher le monde, il baissait dans l'estime de la duchesse. Elle n'en
avait plus en ce moment que pour la bont de Rachel et et tourn le dos
aux enfants de la Berma si on les lui avait prsents. Rachel,
cependant, composait dj dans sa tte la phrase gracieuse dont elle
accablerait le lendemain la Berma dans les coulisses: J'ai t navre,
dsole, que votre fille fasse antichambre. Si j'avais compris! Elle
m'envoyait bien cartes sur cartes. Elle tait ravie de porter ce coup 
la Berma. Peut-tre et-elle recul si elle et su que ce serait un coup
mortel. On aime  faire des victimes, mais sans se mettre prcisment
dans son tort, et en les laissant vivre. D'ailleurs, o tait son tort?
Elle devait dire en riant, quelques jours plus tard: C'est un peu fort,
j'ai voulu tre plus aimable pour ses enfants qu'elle n'a jamais t
pour moi, et pour un peu on m'accuserait de l'avoir assassine. Je
prends la duchesse  tmoin. Il semble pour les grands artistes que
tous les mauvais sentiments et tout le factice de la vie de thtre
passent en leurs enfants sans que chez eux le travail obstin soit un
drivatif comme chez la mre; les grandes tragdiennes meurent souvent
victimes de complots domestiques nous autour d'elles, comme il leur
arrivait tant de fois  la fin des pices qu'elles jouaient.

       *       *       *       *       *

Gilberte, nous l'avons vu, avait voulu viter un conflit avec sa tante
au sujet de Rachel. Elle avait bien fait: il n'tait dj pas facile de
prendre devant Mme de Guermantes la dfense de la fille d'Odette, tant
son animosit tait grande, et cela parce que la manire nouvelle dont
la duchesse m'avait dit tre trompe tait la manire dont le duc la
trompait, si extraordinaire que cela pt paratre  qui savait l'ge
d'Odette, avec Mme de Forcheville.

Quand on pensait  l'ge que devait avoir maintenant Mme de Forcheville,
cela semblait, en effet, extraordinaire. Mais peut-tre Odette
avait-elle commenc la vie de femme galante trs jeune. Et puis il y a
des femmes qu' chaque dcade on retrouve en une nouvelle incarnation,
ayant de nouvelles amours, parfois alors qu'on les croyait mortes,
faisant le dsespoir d'une jeune femme que pour elles abandonne son
mari.

La vie de la duchesse ne laissait pas, d'ailleurs, d'tre trs
malheureuse et pour une raison qui, par ailleurs, avait pour effet de
dclasser paralllement la socit que frquentait M. de Guermantes.
Celui-ci qui, depuis longtemps calm par son ge avanc, et quoiqu'il
ft encore robuste, avait cess de tromper Mme de Guermantes, s'tait
pris de Mme de Forcheville sans qu'on st bien les dbuts de cette
liaison.

Mais celle-ci avait pris des proportions telles que le vieillard,
imitant, dans ce dernier amour, la manire de celles qu'il avait eues
autrefois, squestrait sa matresse au point que, si mon amour pour
Albertine avait rpt, avec de grandes variations, l'amour de Swann
pour Odette, l'amour de M. de Guermantes rappelait celui que j'avais eu
pour Albertine. Il fallait qu'elle djeunt, qu'elle dnt avec lui, il
tait toujours chez elle; elle s'en parait auprs d'amis qui sans elle
n'eussent jamais t en relation avec le duc de Guermantes et qui
venaient l pour le connatre, un peu comme on va chez une cocotte pour
connatre un souverain son amant. Certes, Mme de Forcheville tait
depuis longtemps devenue une femme du monde. Mais recommenant  tre
entretenue sur le tard, et par un si orgueilleux vieillard qui tait
tout de mme chez elle le personnage important, elle se diminuait 
chercher seulement  avoir les peignoirs qui lui plussent, la cuisine
qu'il aimait,  flatter ses amis en leur disant qu'elle lui avait parl
d'eux, comme elle disait  mon grand-oncle qu'elle avait parl de lui au
Grand-Duc qui lui envoyait des cigarettes, en un mot elle tendait,
malgr tout l'acquis de sa situation mondaine, et par la force de
circonstances nouvelles,  redevenir, telle qu'elle tait apparue  mon
enfance, la dame en rose. Certes, il y avait bien des annes que mon
oncle Adolphe tait mort. Mais la substitution autour de nous d'autres
personnes aux anciennes nous empche-t-elle de recommencer la mme vie?
Ces circonstances nouvelles, elle s'y tait prte sans doute par
cupidit, mais aussi parce que, assez recherche dans le monde quand
elle avait une fille  marier, laisse de ct ds que Gilberte eut
pous Saint-Loup, elle sentit que le duc de Guermantes, qui et tout
fait pour elle, lui amnerait nombre de duchesses peut-tre enchantes
de jouer un tour  leur amie Oriane, et peut-tre enfin pique au jeu
par le mcontentement de la duchesse sur laquelle un sentiment fminin
de rivalit la rendait heureuse de prvaloir. Des neveux fort difficiles
du duc de Guermantes, les Courvoisier, Mme de Marsantes, la princesse de
Trania, allaient chez Mme de Forcheville dans un espoir d'hritage, sans
s'occuper de la peine que cela pouvait faire  Mme de Guermantes, dont
Odette, pique par ses ddains, disait tout le mal possible. Cette
liaison avec Mme de Forcheville, liaison qui n'tait qu'une imitation de
ses liaisons plus anciennes, venait de faire perdre au duc de
Guermantes, pour la deuxime fois, la possibilit de la prsidence du
Jockey et un sige de membre libre  l'Acadmie des Beaux-Arts, comme la
vie de M. de Charlus, publiquement associe  celle de Jupien, lui avait
fait manquer la prsidence de l'Union et celle aussi de la Socit des
amis du Vieux Paris. Ainsi les deux frres, si diffrents dans leurs
gots, taient arrivs  la dconsidration  cause d'une mme paresse,
d'un mme manque de volont, lequel tait sensible, mais agrablement,
chez le duc de Guermantes leur grand-pre, membre de l'Acadmie
franaise, mais qui, chez les deux petits-fils, avait permis  un got
naturel et  un autre qui passe pour ne l'tre pas, de les dsocialiser.

Le vieux duc ne sortait plus, car il passait ses journes et ses soires
chez Odette. Mais aujourd'hui, comme elle-mme s'tait rendue  la
matine de la princesse de Guermantes, il tait venu un instant pour la
voir, malgr l'ennui de rencontrer sa femme. Je ne l'eusse sans doute
pas reconnu, si la duchesse, quelques instants plus tt, ne me l'et
clairement dsign en allant jusqu' lui. Il n'tait plus qu'une ruine,
mais superbe, et plus encore qu'une ruine, cette belle chose romantique
que peut tre un rocher dans la tempte. Fouette de toutes parts par
les vagues de souffrance, de colre de souffrir, d'avance montante de
la mer qui la circonvenaient, sa figure, effrite comme un bloc, gardait
le style, la cambrure que j'avais toujours admirs; elle tait ronge
comme une de ces belles ttes antiques trop abmes mais dont nous
sommes trop heureux d'orner un cabinet de travail. Elle paraissait
seulement appartenir  une poque plus ancienne qu'autrefois, non
seulement  cause de ce qu'elle avait pris de rude et de rompu dans sa
matire jadis plus brillante, mais parce que  l'expression de finesse
et d'enjouement avait succd une involontaire, une inconsciente
expression, btie par la maladie, de lutte contre la mort, de
rsistance, de difficult  vivre. Les artres ayant perdu toute
souplesse avaient donn au visage jadis panoui une duret sculpturale.
Et sans que le duc s'en doutt, il dcouvrait des aspects de nuque, de
joue, de front, o l'tre, comme oblig de se raccrocher avec
acharnement  chaque minute, semblait bouscul dans une tragique rafale,
pendant que les mches blanches de sa chevelure moins paisse venaient
souffleter de leur cume le promontoire envahi du visage. Et comme ces
reflets tranges, uniques, que seule l'approche de la tempte o tout va
sombrer donne aux roches qui avaient t jusque-l d'une autre couleur,
je compris que le gris plomb des joues raides et uses, le gris presque
blanc et moutonnant des mches souleves, la faible lumire encore
dpartie aux yeux qui voyaient  peine, taient des teintes non pas
irrelles, trop relles au contraire, mais fantastiques et empruntes 
la palette de l'clairage, inimitable dans ses noirceurs effrayantes et
prophtiques, de la vieillesse, de la proximit de la mort. Le duc ne
resta que quelques instants, assez pour que je comprisse qu'Odette,
toute  des soupirants plus jeunes, se moquait de lui. Mais, chose
curieuse, lui qui jadis tait presque ridicule quand il prenait l'allure
d'un roi de thtre avait pris un aspect vritablement grand, un peu
comme son frre,  qui la vieillesse, en le dsencombrant de tout
l'accessoire, le faisait ressembler. Et comme son frre, lui, jadis
orgueilleux, bien que d'une autre manire, semblait presque respectueux,
quoique aussi d'une autre faon. Car il n'avait pas subi la dchance de
M. de Charlus, rduit  saluer avec une politesse de malade oublieux
ceux qu'il et jadis ddaigns, mais il tait trs vieux, et quand il
voulut passer la porte et descendre l'escalier pour sortir, la
vieillesse, qui est tout de mme l'tat le plus misrable pour les
hommes et qui les prcipite de leur fate le plus semblablement aux rois
des tragdies grecques, la vieillesse, en le forant  s'arrter dans le
chemin de croix que devient la vie des impotents menacs,  essuyer son
front ruisselant,  ttonner, en cherchant des yeux une marche qui se
drobait, parce qu'il aurait eu besoin pour ses pas mal assurs, pour
ses yeux ennuags, d'un appui, lui donnait  son insu l'air de
l'implorer doucement et timidement des autres, la vieillesse l'avait
fait encore plus qu'auguste, suppliant.

Ainsi, dans le faubourg Saint-Germain, ces positions en apparence
imprenables du duc et de la duchesse de Guermantes, du baron de Charlus
avaient perdu leur inviolabilit, comme toutes choses changent en ce
monde, par l'action d'un principe intrieur auquel on n'avait pas pens:
chez M. de Charlus l'amour de Charlie qui l'avait rendu esclave des
Verdurin, puis le ramollissement; chez Mme de Guermantes, un got de
nouveaut et d'art; chez M. de Guermantes, un amour exclusif, comme il
en avait dj eu de pareils dans sa vie, que la faiblesse de l'ge
rendait plus tyrannique et aux faiblesses duquel la svrit du salon de
la duchesse, o le duc ne paraissait plus et qui, d'ailleurs, ne
fonctionnait plus gure, n'opposait plus son dmenti, son rachat
mondain. Ainsi change la figure des choses de ce monde, ainsi le centre
des empires et le cadastre des fortunes, et la charte des situations,
tout ce qui semblait dfinitif est-il perptuellement remani et les
yeux d'un homme qui a vcu peuvent-ils contempler le changement le plus
complet l o justement il lui paraissait le plus impossible.

Ne pouvant se passer d'Odette, toujours install chez elle dans le mme
fauteuil d'o la vieillesse et la goutte le faisaient difficilement
lever, M. de Guermantes la laissait recevoir des amis qui taient trop
contents d'tre prsents au duc, de lui laisser la parole, de
l'entendre parler de la vieille socit, de la marquise de Villeparisis,
du duc de Chartres.

Par moments, sous le regard des tableaux anciens runis par Swann dans
un arrangement de collectionneur qui achevait le caractre dmod de
cette scne, avec ce duc si Restauration et cette cocotte tellement
Second Empire, dans un des peignoirs qu'il aimait, la dame en rose
l'interrompait d'une jacasserie: il s'arrtait net, plantait sur elle un
regard froce. Peut-tre s'tait-il aperu qu'elle aussi, comme la
duchesse, disait quelquefois des btises; peut-tre, dans une
hallucination de vieillard, croyait-il que c'tait un trait d'esprit
intempestif de Mme de Guermantes qui lui coupait la parole, et se
croyait-il  l'htel de Guermantes, comme ces fauves enchans qui se
figurent un instant tre encore libres dans les dserts de l'Afrique.
Levant brusquement la tte, de ses petits yeux jaunes qui avaient
l'clat d'yeux de fauves il fixait sur elle un de ces regards qui
quelquefois chez Mme de Guermantes, quand celle-ci parlait trop,
m'avaient fait trembler. Ainsi le duc regardait-il un instant
l'audacieuse dame en rose. Mais celle-ci lui tenait tte, ne le quittait
pas des yeux, et au bout de quelques instants qui semblaient longs aux
spectateurs, le vieux fauve dompt, se rappelant qu'il tait, non pas
libre chez la duchesse, dans ce Sahara dont le paillasson du palier
marquait l'entre, mais chez Mme de Forcheville, dans la cage du Jardin
des Plantes, rentrait dans ses paules sa tte d'o pendait encore une
paisse crinire dont on n'aurait pu dire si elle tait blonde ou
blanche, et reprenait son rcit. Il semblait n'avoir pas compris ce que
Mme de Forcheville avait voulu dire et qui, d'ailleurs, gnralement
n'avait pas grand sens. Il lui permettait d'avoir des amis  dner avec
lui. Par une manie emprunte  ses anciennes amours, qui n'tait pas
pour tonner Odette, habitue  avoir eu la mme de Swann, et qui me
touchait moi, en me rappelant ma vie avec Albertine, il exigeait que ces
personnes se retirassent de bonne heure afin qu'il pt dire bonsoir 
Odette le dernier. Inutile de dire qu' peine tait-il parti, elle
allait en rejoindre d'autres. Mais le duc ne s'en doutait pas ou
prfrait ne pas avoir l'air de s'en douter; la vue des vieillards
baisse, comme leur oreille devient plus dure, leur clairvoyance
s'obscurcit, la fatigue mme fait faire relche  leur vigilance. Et 
un certain ge c'est en un personnage de Molire--non pas mme en
l'olympien amant d'Alemne mais en un risible Gronte--que se change
invitablement Jupiter. D'ailleurs, Odette trompait M. de Guermantes, et
aussi le soignait, sans charme, sans grandeur. Elle tait mdiocre dans
ce rle comme dans tous les autres. Non pas que la vie ne lui en et
souvent donn de beaux, mais elle ne savait pas les jouer. En attendant,
elle jouait celui de recluse. De fait, chaque fois que je voulus la voir
dans la suite je n'y pus russir, car M. de Guermantes, voulant  la
fois concilier les exigences de son hygine et de sa jalousie, ne lui
permettait que les ftes de jour,  condition encore que ce ne fussent
pas des bals. Cette rclusion o elle tait tenue, elle me l'avoua avec
franchise, pour diverses raisons. La principale est qu'elle s'imaginait,
bien que je n'eusse crit que des articles ou publi que des tudes, que
j'tais un auteur connu, ce qui lui faisait mme navement dire, se
rappelant le temps o j'allais avenue des Acacias pour la voir passer,
et plus tard chez elle: Ah! si j'avais pu deviner que ce petit serait
un jour un grand crivain! Or, ayant entendu dire que les crivains se
plaisent auprs des femmes pour se documenter, se faire raconter des
histoires d'amour, elle redevenait maintenant avec moi simple cocotte
pour m'intresser: Tenez, une fois il y avait un homme qui s'tait
toqu de moi et que j'aimais perdument aussi. Nous vivions d'une vie
divine. Il avait un voyage  faire en Amrique, je devais y aller avec
lui. La veille du dpart, je trouvai que c'tait plus beau de ne pas
laisser diminuer un amour qui ne pourrait pas toujours rester  ce
point. Nous emes une dernire soire o il tait persuad que je
partais, ce fut une nuit folle, j'avais prs de lui des joies infinies
et le dsespoir de sentir que je ne le reverrais pas. Le matin j'tais
alle donner mon billet  un voyageur que je ne connaissais pas. Il
voulait au moins l'acheter. Je lui rpondis: Non, vous me rendez un tel
service en me le prenant, je ne veux pas d'argent. Puis c'tait une
autre histoire: Un jour j'tais dans les Champs-lyses, M. de Braut,
que je n'avais vu qu'une fois, se mit  me regarder avec une telle
insistance que je m'arrtai et lui demandai pourquoi il se permettait de
me regarder comme a. Il me rpondit: Je vous regarde parce que vous
avez un chapeau ridicule. C'tait vrai. C'tait un petit chapeau avec
des penses, les modes de ce temps-l taient affreuses. Mais j'tais en
fureur, je lui dis: Je ne vous permets pas de me parler ainsi. Il se
mit  pleuvoir. Je lui dis: Je ne vous pardonnerais que si vous aviez
une voiture.--H bien, justement j'en ai une et je vais vous
accompagner.--Non, je veux bien de votre voiture, mais pas de vous. Je
montai dans la voiture, il partit sous la pluie. Mais le soir il arriva
chez moi. Nous emes deux annes d'un amour fou. Elle reprit: Venez
prendre une fois le th avec moi, je vous raconterai comment j'ai fait
la connaissance de M. de Forcheville. Au fond, dit-elle d'un air
mlancolique, j'ai pass ma vie clotre parce que je n'ai eu de grands
amours que pour des hommes qui taient terriblement jaloux de moi. Je ne
parle pas de M. de Forcheville, car, au fond, c'tait un mdiocre et je
n'ai jamais pu aimer vritablement que des gens intelligents. Mais,
voyez-vous, M. Swann tait aussi jaloux que l'est ce pauvre duc; pour
celui-ci je me prive de tout parce que je sais qu'il n'est pas heureux
chez lui. Pour M. Swann, c'tait parce que je l'aimais follement, et je
trouve qu'on peut bien sacrifier la danse, et le monde, et tout le reste
 ce qui peut faire plaisir ou seulement viter des soucis  un homme
qu'on aime. Pauvre Charles, il tait si intelligent, si sduisant,
exactement le genre d'hommes que j'aimais. Et c'tait peut-tre vrai.
Il y avait eu un temps o Swann lui avait plu, justement celui o elle
n'tait pas son genre. A vrai dire, son genre, mme plus tard, elle
ne l'avait jamais t. Il l'avait pourtant alors tant et si
douloureusement aime. Il tait surpris plus tard de cette
contradiction. Elle ne doit pas en tre une si nous songeons combien est
forte dans la vie des hommes la proportion des souffrances pour des
femmes qui n'taient pas leur genre. Peut-tre cela tient-il  bien
des causes; d'abord, parce qu'elles ne sont pas votre genre on se laisse
d'abord aimer sans aimer, par l on laisse prendre sur sa vie une
habitude qui n'aurait pas eu lieu avec une femme qui et t votre genre
et qui, se sentant dsire, se ft dispute, ne nous aurait accord que
de rares rendez-vous, n'et pas pris dans notre vie cette installation
dans toutes nos heures qui plus tard, si l'amour vient et qu'elle vienne
 nous manquer, pour une brouille, pour un voyage o on nous laisse sans
nouvelles, ne nous arrache pas un seul lien mais mille. Ensuite, cette
habitude est sentimentale parce qu'il n'y a pas grand dsir physique 
la base, et si l'amour nat, le cerveau travaille bien davantage: il y a
un roman au lieu d'un besoin. Nous ne nous mfions pas des femmes qui ne
sont pas notre genre, nous les laissons nous aimer, et si nous les
aimons ensuite, nous les aimons cent fois plus que les autres, sans
avoir mme prs d'elles la satisfaction du dsir assouvi. Pour ces
raisons et bien d'autres, le fait que nous ayons nos plus gros chagrins
avec les femmes qui ne sont pas notre genre ne tient pas seulement 
cette drision du destin qui ne ralise notre bonheur que sous la forme
qui nous plat le moins. Une femme qui est notre genre est rarement
dangereuse, car ou elle ne veut pas de nous, ou nous contente et nous
quitte vite, ne s'installe pas dans notre vie, et ce qui est dangereux
et procrateur de souffrances dans l'amour, ce n'est pas la femme
elle-mme, c'est sa prsence de tous les jours, la curiosit de ce
qu'elle fait  tous moments; ce n'est pas la femme, c'est l'habitude.
J'eus la lchet d'ajouter que ce qu'elle disait de Swann tait gentil
et noble de sa part, mais je savais combien c'tait faux et que sa
franchise se mlait de mensonges. Je pensais avec effroi, au fur et 
mesure qu'elle me racontait ses aventures,  tout ce que Swann avait
ignor, dont il aurait tant souffert parce qu'il avait fix sa
sensibilit sur cet tre-l, et qu'il devinait  en tre sr, rien qu'
ses regards quand elle voyait un homme ou une femme inconnus et qui lui
plaisaient. Au fond, elle le faisait seulement pour me donner ce qu'elle
croyait des sujets de nouvelles! Elle se trompait, non qu'elle n'et de
tout temps abondamment fourni les rserves de mon imagination, mais
d'une faon bien plus involontaire et par un acte man de moi-mme, qui
dgageait d'elle  son insu les lois de sa vie.

M. de Guermantes ne gardait ses foudres que pour la duchesse; sur les
libres frquentations de laquelle Mme de Forcheville ne manquait pas
d'attirer l'attention irrite du duc. Aussi la duchesse tait-elle fort
malheureuse. Il est vrai que M. de Charlus,  qui j'en avais parl une
fois, prtendait que les premiers torts n'avaient pas t du ct de son
frre, que la lgende de puret de la duchesse tait faite, en ralit,
d'un nombre incalculable d'aventures habilement dissimules. Je n'avais
jamais entendu parler de cela. Pour presque tout le monde Mme de
Guermantes tait une femme toute diffrente. L'ide qu'elle avait t
toujours irrprochable gouvernait les esprits. Entre ces deux ides je
ne pouvais dcider laquelle tait conforme  la vrit, cette vrit que
presque toujours les trois quarts des gens ignorent. Je me rappelais
bien certains regards bleus et vagabonds de la duchesse de Guermantes
dans la nef de Combray, mais, vraiment, aucune des deux ides n'tait
rfute par eux, et l'une et l'autre pouvaient leur donner un sens
diffrent et aussi acceptable. Dans ma folie, enfant, je les avais pris
un instant pour des regards d'amour adresss  moi. Depuis j'avais
compris qu'ils n'taient que des regards bienveillants d'une suzeraine,
pareille  celle des vitraux de l'glise, pour ses vassaux. Fallait-il
maintenant croire que c'tait ma premire ide qui avait t la vraie,
et que si, plus tard, jamais la duchesse ne m'avait parl d'amour, c'est
parce qu'elle avait craint de se compromettre avec un ami de sa tante et
de son neveu plus qu'avec un enfant inconnu rencontr par hasard 
Saint-Hilaire de Combray?

       *       *       *       *       *

La duchesse avait pu un instant tre heureuse de sentir son pass plus
consistant parce qu'il tait partag par moi, mais  quelques questions
que je lui posai  nouveau sur le provincialisme de M. de Braut, que
j'avais  l'poque peu distingu de M. de Sagan, ou de M. de Guermantes,
elle reprit son point de vue de femme du monde, c'est--dire de
contemptrice de la mondanit. Tout en me parlant, la duchesse me faisait
visiter l'Htel. Dans des salons plus petits on trouvait des intimes
qui, pour couter la musique, avaient prfr s'isoler. Dans un petit
salon Empire, o quelques rares habits noirs coutaient assis sur un
canap, on voyait,  ct d'une Psych supporte par une Minerve, une
chaise longue, place de faon rectiligne, mais  l'intrieur incurve
comme un berceau, et o une jeune femme tait tendue. La mollesse de sa
pose, que l'entre de la duchesse ne lui fit mme pas dranger,
contrastait avec l'clat merveilleux de sa robe Empire en une soierie
nacarat devant laquelle les plus rouges fuchsias eussent pli et sur le
tissu nacr de laquelle des insignes et des fleurs semblaient avoir t
enfoncs longtemps, car leur trace y restait en creux. Pour saluer la
duchesse elle inclina lgrement sa belle tte brune. Bien qu'il ft
grand jour, comme elle avait demand qu'on fermt les grands rideaux, en
vue de plus de recueillement pour la musique, on avait, pour ne pas se
tordre les pieds, allum sur un trpied une urne o s'irisait une faible
lueur. En rponse  ma demande, la duchesse de Guermantes me dit que
c'tait Mme de Sainte-Euverte. Alors je voulus savoir ce qu'elle tait 
la madame de Sainte-Euverte que j'avais connue. Mme de Guermantes me dit
que c'tait la femme d'un de ses petits-neveux, parut supporter l'ide
qu'elle tait ne La Rochefoucauld, mais nia avoir elle-mme connu des
Sainte-Euverte. Je lui rappelai la soire, que je n'avais sue, il est
vrai, que par ou-dire, o princesse des Laumes, elle avait retrouv
Swann. Mme de Guermantes m'affirma n'avoir jamais t  cette soire. La
duchesse avait toujours t un peu menteuse et l'tait devenue
davantage. Mme de Sainte-Euverte tait pour elle un salon--d'ailleurs
assez tomb avec le temps--qu'elle aimait  renier. Je n'insistai pas.
Non, qui vous avez pu entrevoir chez moi, parce qu'il avait de
l'esprit, c'est le mari de celle dont vous parlez et avec qui je n'tais
pas en relations.--Mais elle n'avait pas de mari.--Vous vous l'tes
figur parce qu'ils taient spars, mais il tait bien plus agrable
qu'elle. Je finis par comprendre qu'un homme norme, extrmement
grand, extrmement fort, avec des cheveux tout blancs, que je
rencontrais un peu partout et dont je n'avais jamais su le nom tait le
mari de Mme de Sainte-Euverte. Il tait mort l'an pass. Quant  la
nice, j'ignore si c'est  cause d'une maladie d'estomac, de nerfs,
d'une phlbite, d'un accouchement prochain, rcent ou manqu, qu'elle
coutait la musique tendue sans se bouger pour personne. Le plus
probable est que, fire de ses belles soies rouges, elle pensait faire
sur sa chaise longue un effet genre Rcamier. Elle ne se rendait pas
compte qu'elle donnait pour moi la naissance  un nouvel panouissement
de ce nom Sainte-Euverte, qui  tant d'intervalle marquait la distance
et la continuit du Temps. C'est le Temps qu'elle berait dans cette
nacelle o fleurissaient le nom de Sainte-Euverte et le style Empire en
soie de fuchsias rouges. Ce style Empire, Mme de Guermantes dclarait
l'avoir toujours dtest; cela voulait dire qu'elle le dtestait
maintenant, ce qui tait vrai, car elle suivait la mode, bien qu'avec
quelque retard. Sans compliquer en parlant de David qu'elle connaissait
peu, toute jeune fille elle avait cru M. Ingres le plus ennuyeux des
poncifs, puis, brusquement, le plus savoureux des matres de l'Art
nouveau, jusqu' dtester Delacroix. Par quels degrs elle tait revenue
de ce culte  la rprobation importe peu, puisque ce sont l des nuances
des gots que le critique d'art reflte dix ans avant la conversation
des femmes suprieures. Aprs avoir critiqu le style Empire, elle
s'excusa de m'avoir parl de gens aussi insignifiants que les
Sainte-Euverte et de niaiseries comme le ct provincial de Braut, car
elle tait aussi loin de penser pourquoi cela m'intressait que Mme de
Sainte-Euverte de La Rochefoucauld, cherchant le bien de son estomac ou
un effet ingresque, tait loin de souponner que son nom m'avait ravi,
celui de son mari, non celui plus glorieux de ses parents, et que je lui
voyais comme une fonction dans cette pice pleine d'attributs de bercer
le temps. Mais comment puis-je vous parler de ces sottises, comment
cela peut-il vous intresser? s'cria la duchesse. Elle avait dit cette
phrase  mi-voix et personne n'avait pu entendre ce qu'elle disait. Mais
un jeune homme (qui devait m'intresser dans la suite par un nom bien
plus familier de moi autrefois que celui de Sainte-Euverte) se leva d'un
air exaspr et alla plus loin pour couter avec plus de recueillement.
Car c'tait la sonate  Kreutzer qu'on jouait, mais, s'tant tromp sur
le programme, il croyait que c'tait un morceau de Ravel qu'on lui avait
dclar tre beau comme du Palestrina, mais difficile  comprendre. Dans
sa violence  changer de place, il heurta,  cause de la demi-obscurit,
un bonheur du jour, ce qui n'alla pas sans faire tourner la tte 
beaucoup de personnes pour qui cet exercice si simple de regarder
derrire soi interrompait un peu le supplice d'couter religieusement
la sonate  Kreutzer. Et Mme de Guermantes et moi, causes de ce petit
scandale, nous nous htmes de changer de pice. Oui, comment ces
riens-l peuvent-ils intresser un homme de votre mrite? C'est comme
tout  l'heure, quand je vous voyais causer avec Gilberte de Saint-Loup.
Ce n'est pas digne de vous. Pour moi c'est exactement rien, cette
femme-l, ce n'est mme pas une femme, c'est ce que je connais de plus
factice et de plus bourgeois au monde (car, mme  sa dfense de
l'actualit, la duchesse mlait ses prjugs d'aristocrate). D'ailleurs
devriez-vous venir dans des maisons comme ici? Aujourd'hui, encore, je
comprends parce qu'il y avait cette rcitation de Rachel, a peut vous
intresser. Mais si belle qu'elle ait t, elle ne donne pas devant ce
public-l. Je vous ferai djeuner seule avec elle. Alors vous verrez
l'tre que c'est. Mais elle est cent fois suprieure  tout ce qui est
ici. Et aprs djeuner elle vous dira du Verlaine. Vous m'en direz des
nouvelles. Elle me vanta surtout ses aprs-djeuners, o il y avait
tous les jours X et Y. Car elle en tait arrive  cette conception des
femmes  salons qu'elle mprisait autrefois (bien qu'elle le nit
aujourd'hui) et dont la grande supriorit, le signe d'lection selon
elle, taient d'avoir chez elle tous les hommes. Si je lui disais que
telle grande dame  salons ne disait pas du bien, quand elle vivait,
de Mme Howland, la duchesse clatait de rire devant ma navet:
Naturellement, l'autre avait chez elle tous les hommes et celle-ci
cherchait  les attirer. Elle reprit: Mais dans de grandes machines
comme ici, non, a me passe que vous veniez. A moins que ce ne soit pour
faire des tudes..., ajouta-t-elle d'un air de doute, de mfiance, et
sans trop s'aventurer, car elle ne savait pas trs exactement en quoi
consistait le genre d'oprations improbables auquel elle faisait
allusion.

Est-ce que vous ne croyez pas, dis-je  la duchesse, que ce soit
pnible  Mme de Saint-Loup d'entendre ainsi, comme elle vient de le
faire, l'ancienne matresse de son mari? Je vis se former dans le
visage de Mme de Guermantes cette barre oblique qui relie par des
raisonnements ce qu'on vient d'entendre  des penses peu agrables.
Raisonnements inexprims, il est vrai, mais toutes les choses graves que
nous disons ne reoivent jamais de rponse ni verbale, ni crite. Les
sots seuls sollicitent en vain deux fois de suite une rponse  une
lettre qu'ils ont eu le tort d'crire et qui tait une gaffe; car  ces
lettres-l il n'est jamais rpondu que par des actes, et la
correspondante qu'on croit inexacte vous dit Monsieur quand elle vous
rencontre, au lieu de vous appeler par votre prnom. Mon allusion  la
liaison de Saint-Loup avec Rachel n'avait rien de si grave et ne put
mcontenter qu'une seconde Mme de Guermantes en lui rappelant que
j'avais t l'ami de Robert, et peut-tre son confident au sujet des
dboires qu'avait procurs  Rachel sa soire chez la duchesse. Mais
celle-ci ne persista pas dans ses penses, la barre orageuse se dissipa,
et Mme de Guermantes me rpondit  ma question relative  Mme de
Saint-Loup: Je vous dirai que je crois que a lui est d'autant plus
gal que Gilberte n'a jamais aim son mari. C'est une petite horreur.
Elle a aim la situation, le nom, tre ma nice, sortir de sa fange,
aprs quoi elle n'a pas eu d'autre ide que d'y rentrer. Je vous dirai
que a me faisait beaucoup de peine  cause du pauvre Robert, parce
qu'il avait beau ne pas tre un aigle, il s'en apercevait trs bien, et
d'un tas de choses. Il ne faut pas le dire parce qu'elle est malgr tout
ma nice, je n'ai pas la preuve positive qu'elle le trompait, mais il y
a eu un tas d'histoires. Mais si, je vous dis que je le sais, avec un
officier de Msglise, Robert a voulu se battre. C'est pour tout a que
Robert s'est engag. La guerre lui est apparue comme une dlivrance de
ses chagrins de famille; si vous voulez ma pense, il n'a pas t tu,
il s'est fait tuer. Elle n'a eu aucune espce de chagrin, elle m'a mme
tonne par un rare cynisme dans l'affectation de son indiffrence, ce
qui m'a fait beaucoup de chagrin parce que j'aimais bien le pauvre
Robert. a vous tonnera peut-tre parce qu'on me connat mal, mais il
m'arrive encore de penser  lui. Je n'oublie personne. Il ne m'a jamais
rien dit, mais il avait bien compris que je devinais tout. Mais, voyons,
si elle avait aim tant soit peu son mari, pourrait-elle supporter avec
ce flegme de se trouver dans le mme salon que la femme dont il a t
l'amant perdu pendant tant d'annes, on peut dire toujours, car j'ai la
certitude que a n'a jamais cess, mme pendant la guerre. Mais elle lui
sauterait  la gorge, s'cria la duchesse, oubliant qu'elle-mme, en
faisant inviter Rachel et en rendant possible la scne qu'elle jugeait
invitable si Gilberte et aim Robert, agissait cruellement. Non,
voyez-vous, conclut-elle, c'est une cochonne. Une telle expression
tait rendue possible  Mme de Guermantes par la pente agrable qu'elle
descendait, du milieu des Guermantes  la socit des comdiennes, et
aussi parce qu'elle greffait cela sur un genre XVIIIe sicle qu'elle
jugeait plein de verdeur, enfin parce qu'elle se croyait tout permis.
Mais cette expression lui tait aussi dicte par la haine qu'elle
prouvait pour Gilberte, par un besoin de la frapper,  dfaut de
matriellement, en effigie. Et en mme temps la duchesse pensait
justifier par l toute la conduite qu'elle tenait  l'gard de Gilberte,
ou plutt contre elle, dans le monde, dans la famille, au point de vue
mme des intrts et de la succession de Robert. Mais parfois les
jugements qu'on porte reoivent des faits qu'on ignore et qu'on n'et pu
supposer une justification apparente. Gilberte, qui tenait sans doute un
peu de l'ascendance de sa mre (et c'est bien cette facilit que
j'avais, sans m'en rendre compte, escompte, en lui demandant de me
faire connatre de trs jeunes filles), tira, aprs rflexion, de la
demande que j'avais faite, et sans doute pour que le profit ne sortt
pas de la famille, une conclusion plus hardie que toutes celles que
j'avais pu supposer et, revenant vers moi, me dit: Si vous le
permettez, je vais aller chercher ma fille pour vous la prsenter. Elle
est l-bas qui cause avec le petit Mortemart et d'autres bambins sans
intrt. Je suis sre qu'elle sera une gentille amie pour vous. Je lui
demandai si Robert avait t content d'avoir une fille: Oh! il tait
tout fier d'elle. Mais, naturellement, je crois tout de mme qu'tant
donn ses gots, dit navement Gilberte, il aurait prfr un garon.
Cette fille, dont le nom et la fortune pouvaient faire esprer  sa mre
qu'elle pouserait un prince royal et couronnerait toute l'oeuvre
ascendante de Swann et de sa femme, choisit plus tard comme mari un
homme de lettres obscur, car elle n'avait aucun snobisme, et fit
redescendre cette famille plus bas que le niveau d'o elle tait partie.
Il fut alors extrmement difficile de faire croire aux gnrations
nouvelles que les parents de cet obscur mnage avaient eu une grande
situation.

L'tonnement que me causrent les paroles de Gilberte et le plaisir
qu'elles me firent furent bien vite remplacs, tandis que Mme de
Saint-Loup s'loignait vers un autre salon, par cette ide du Temps
pass, qu'elle aussi,  sa manire, me rendait, et sans mme que je
l'eusse vue, Mlle de Saint-Loup. Comme la plupart des tres, d'ailleurs,
n'tait-elle pas comme sont dans les forts les toiles des carrefours
o viennent converger des routes venues, pour notre vie aussi, des
points les plus diffrents. Elles taient nombreuses pour moi, celles
qui aboutissaient  Mlle de Saint-Loup et qui rayonnaient autour d'elle.
Et avant tout venaient aboutir  elle les deux grands cts o j'avais
fait tant de promenades et de rves--par son pre Robert de Saint-Loup
le ct de Guermantes, par Gilberte sa mre le ct de Msglise qui
tait le ct de chez Swann. L'un, par la mre de la jeune fille et les
Champs-lyses, me menait jusqu' Swann,  mes soirs de Combray, au ct
de Msglise; l'autre, par son pre,  mes aprs-midi de Balbec o je le
revoyais prs de la mer ensoleille. Dj entre ces deux routes des
transversales s'tablissaient. Car ce Balbec rel o j'avais connu
Saint-Loup, c'tait en grande partie  cause de ce que Swann m'avait dit
sur les glises, sur l'glise persane surtout, que j'avais tant voulu y
aller et, d'autre part, par Robert de Saint-Loup, neveu de la duchesse
de Guermantes, je rejoignais,  Combray encore, le ct de Guermantes.
Mais  bien d'autres points de ma vie encore conduisait Mlle de
Saint-Loup,  la Dame en rose, qui tait sa grand'mre et que j'avais
vue chez mon grand-oncle. Nouvelle transversale ici, car le valet de
chambre de ce grand-oncle et qui m'avait introduit ce jour-l et qui
plus tard m'avait, par le don d'une photographie, permis d'identifier la
Dame en rose, tait l'oncle du jeune homme que, non seulement M. de
Charlus, mais le pre mme de Mlle de Saint-Loup avait aim, pour qui il
avait rendu sa mre malheureuse. Et n'tait-ce pas le grand-pre de Mlle
de Saint-Loup, Swann, qui m'avait le premier parl de la musique de
Vinteuil, de mme que Gilberte m'avait la premire parl d'Albertine?
Or, c'est en parlant de la musique de Vinteuil  Albertine que j'avais
dcouvert qui tait sa grande amie et commenc avec elle cette vie qui
l'avait conduite  la mort et m'avait caus tant de chagrins. C'tait,
du reste, aussi le pre de Mlle de Saint-Loup qui tait parti tcher de
faire revenir Albertine. Et mme je revoyais toute ma vie mondaine, soit
 Paris dans le salon des Swann ou des Guermantes, soit tout  l'oppos,
 Balbec chez les Verdurin, faisant ainsi s'aligner,  ct des deux
cts de Combray, les Champs-lyses et la belle terrasse de la
Raspelire. D'ailleurs, quels tres avons-nous connus qui, pour raconter
notre amiti avec eux, ne nous obligent  les placer ncessairement dans
tous les sites les plus diffrents de notre vie? Une vie de Saint-Loup
peinte par moi se droulerait dans tous les dcors et intresserait
toute ma vie, mme les parties de cette vie o il fut tranger, comme ma
grand'mre ou comme Albertine. D'ailleurs, si  l'oppos qu'ils fussent,
les Verdurin tenaient  Odette par le pass de celle-ci,  Robert de
Saint-Loup par Charlie, et chez eux quel rle n'avait pas jou la
musique de Vinteuil. Enfin Swann avait aim la soeur de Legrandin, lequel
avait connu M. de Charlus, dont le jeune Cambremer avait pous la
pupille. Certes, s'il s'agit uniquement de nos coeurs, le pote a eu
raison de parler des fils mystrieux que la vie brise. Mais il est
encore plus vrai qu'elle en tisse sans cesse entre les tres, entre les
vnements, qu'elle entre-croise ces fils, qu'elle les redouble pour
paissir la trame, si bien qu'entre le moindre point de notre pass et
tous les autres, un riche rseau de souvenirs ne laisse que le choix des
communications. On peut dire qu'il n'y avait pas, si je cherchais  ne
pas en user inconsciemment mais  me rappeler ce qu'elle avait t, une
seule des choses qui nous servaient en ce moment qui n'avait t une
chose vivante, et vivant d'une vie personnelle pour nous, transforme
ensuite  notre usage en simple matire industrielle. Et ma prsentation
 Mlle de Saint-Loup allait avoir lieu chez Mme Verdurin devenue
princesse de Guermantes! Avec quel charme je repensais  tous nos
voyages avec Albertine--dont j'allais demander  Mlle de Saint-Loup
d'tre un succdan--dans le petit tram, vers Doville, pour aller chez
Mme Verdurin, cette mme Mme Verdurin qui avait nou et rompu, avant mon
amour pour Albertine, celui du grand-pre et de la grand'mre de Mlle de
Saint-Loup. Tout autour de nous taient des tableaux de cet Elstir qui
m'avait prsent  Albertine. Et pour mieux fondre tous mes passs, Mme
Verdurin, tout comme Gilberte, avait pous un Guermantes.

Nous ne pourrions pas raconter nos rapports avec un tre, que nous avons
mme peu connu, sans faire se succder les sites les plus diffrents de
notre vie. Ainsi chaque individu--et j'tais moi-mme un de ces
individus--mesurait pour moi la dure par la rvolution qu'il avait
accomplie non seulement autour de soi-mme, mais autour des autres, et
notamment par les positions qu'il avait occupes successivement par
rapport  moi.

Et sans doute tous ces plans diffrents, suivant lesquels le Temps,
depuis que je venais de le ressaisir, dans cette fte, disposait ma vie,
en me faisant songer que, dans un livre qui voudrait en raconter une, il
faudrait user, par opposition  la psychologie plane dont on use
d'ordinaire, d'une sorte de psychologie dans l'espace, ajoutaient une
beaut nouvelle  ces rsurrections que ma mmoire oprait tant que je
songeais seul dans la bibliothque, puisque la mmoire, en introduisant
le pass dans le prsent sans le modifier, tel qu'il tait au moment o
il tait le prsent, supprime prcisment cette grande dimension du
Temps suivant laquelle la vie se ralise.

Je vis Gilberte s'avancer. Moi, pour qui le mariage de Saint-Loup--les
penses qui m'occupaient alors et qui taient les mmes ce matin--tait
d'hier, je fus tonn de voir  ct d'elle une jeune fille d'environ
seize ans, dont la taille leve mesurait cette distance que je n'avais
pas voulu voir.

Le temps incolore et insaisissable s'tait, afin que, pour ainsi dire,
je puisse le voir et le toucher, matrialis en elle et l'avait ptrie
comme un chef-d'oeuvre, tandis que paralllement sur moi, hlas! il
n'avait fait que son oeuvre. Cependant Mlle de Saint-Loup tait devant
moi. Elle avait les yeux profonds, nets, fors et perants. Je fus
frapp que son nez, fait comme sur le patron de celui de sa mre et de
sa grand'mre, s'arrtt juste par cette ligne tout  fait horizontale
sous le nez, sublime quoique pas assez courte. Un trait aussi
particulier et fait reconnatre une statue entre des milliers, n'et-on
vu que ce trait-l, et j'admirais que la nature ft revenue  point
nomm pour la petite fille, comme pour la mre, comme pour la
grand'mre, donner, en grand et original sculpteur, ce puissant et
dcisif coup de ciseau. Ce nez charmant, lgrement avanc en forme de
bec, avait la courbe, non point de celui de Swann mais de celui de
Saint-Loup. L'me de ce Guermantes s'tait vanouie; mais la charmante
tte aux yeux perants de l'oiseau envol tait venue se poser sur les
paules de Mlle de Saint-Loup, ce qui faisait longuement rver ceux qui
avaient connu son pre. Je la trouvais bien belle, pleine encore
d'esprances. Riante, forme des annes mmes que j'avais perdues, elle
ressemblait  ma jeunesse.

Enfin cette ide de temps avait un dernier prix pour moi, elle tait un
aiguillon, elle me disait qu'il tait temps de commencer si je voulais
atteindre ce que j'avais quelquefois senti au cours de ma vie, dans de
brefs clairs, du ct de Guermantes, dans mes promenades en voiture
avec Mme de Villeparisis et qui m'avait fait considrer la vie comme
digne d'tre vcue. Combien me le semblait-elle davantage, maintenant
qu'elle me semblait pouvoir tre claircie, elle qu'on vit dans les
tnbres; ramene au vrai de ce qu'elle tait, elle qu'on fausse sans
cesse, en somme ralise dans un livre. Que celui qui pourrait crire un
tel livre serait heureux, pensais-je; quel labeur devant lui! Pour en
donner une ide, c'est aux arts les plus levs et les plus diffrents
qu'il faudrait emprunter des comparaisons; car cet crivain, qui,
d'ailleurs, pour chaque caractre, aurait  en faire apparatre les
faces les plus opposes, pour faire sentir son volume comme celui d'un
solide devrait prparer son livre minutieusement, avec de perptuels
regroupements de forces, comme pour une offensive, le supporter comme
une fatigue, l'accepter comme une rgle, le construire comme une glise,
le suivre comme un rgime, le vaincre comme un obstacle, le conqurir
comme une amiti, le suralimenter comme un enfant, le crer comme un
monde, sans laisser de ct ces mystres qui n'ont probablement leur
explication que dans d'autres mondes et dont le pressentiment est ce qui
nous meut le plus dans la vie et dans l'art. Et dans ces grands
livres-l, il y a des parties qui n'ont eu le temps que d'tre
esquisses, et qui ne seront sans doute jamais finies,  cause de
l'ampleur mme du plan de l'architecte. Combien de grandes cathdrales
restent inacheves. Longtemps, un tel livre, on le nourrit, on fortifie
ses parties faibles, on le prserve, mais ensuite c'est lui qui grandit,
qui dsigne notre tombe, la protge contre les rumeurs et quelque peu
contre l'oubli. Mais, pour en revenir  moi-mme, je pensais plus
modestement  mon livre, et ce serait mme inexact que de dire en
pensant  ceux qui le liraient,  mes lecteurs. Car ils ne seraient pas,
comme je l'ai dj montr, mes lecteurs, mais les propres lecteurs
d'eux-mmes, mon livre n'tant qu'une sorte de ces verres grossissants
comme ceux que tendait  un acheteur l'opticien de Combray, mon livre,
grce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mmes. De sorte
que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dnigrer, mais
seulement de me dire si c'est bien cela, si les mots qu'ils lisent en
eux-mmes sont bien ceux que j'ai crits (les divergences possibles 
cet gard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me
serais tromp, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne
seraient pas de ceux  qui mon livre conviendrait pour bien lire en
soi-mme). Et changeant  chaque instant de comparaison, selon que je me
reprsentais mieux, et plus matriellement, la besogne  laquelle je me
livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc je
travaillerais  mon oeuvre, regard par Franoise. Comme tous les tres
sans prtention qui vivent  ct de nous ont une certaine intuition de
nos tches et comme j'avais assez oubli Albertine pour avoir pardonn 
Franoise ce qu'elle avait pu faire contre elle, je travaillerais auprs
d'elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois: si
vieille maintenant, elle n'y voyait plus goutte), car, pinglant de-ci
de-l un feuillet supplmentaire, je btirais mon livre, je n'ose pas
dire ambitieusement comme une cathdrale, mais tout simplement comme une
robe. Quand je n'aurais pas auprs de moi tous mes papiers, toutes mes
paperoles, comme disait Franoise, et que me manquerait juste celui dont
j'aurais eu besoin, Franoise comprendrait bien mon nervement, elle qui
disait toujours qu'elle ne pouvait pas coudre si elle n'avait pas le
numro du fil et les boutons qu'il fallait, et puis, parce que,  force
de vivre ma vie, elle s'tait fait du travail littraire une sorte de
comprhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens
intelligents,  plus forte raison que celle des gens btes. Ainsi quand
j'avais autrefois fait mon article pour le _Figaro_, pendant que le
vieux matre d'htel, avec une figure de commisration qui exagre
toujours un peu ce qu'a de pnible un labeur qu'on ne pratique pas,
qu'on ne conoit mme pas, et mme une habitude qu'on n'a pas, comme les
gens qui vous disent: Comme a doit vous fatiguer d'ternuer comme a,
plaignait sincrement les crivains en disant: Quel casse-tte a doit
tre, Franoise, au contraire, devinait mon bonheur et respectait mon
travail. Elle se fchait seulement que je contasse d'avance mes articles
 Bloch, craignant qu'il me devant, et disant: Tous ces gens-l, vous
n'avez pas assez de mfiance, c'est des copiateurs. Et Bloch se
donnait, en effet, un alibi rtrospectif en me disant, chaque fois que
je lui avais esquiss quelque chose qu'il trouvait bien: Tiens, c'est
curieux, j'ai fait quelque chose de presque pareil, il faudra que je te
lise cela. (Il n'aurait pas pu me le lire encore, mais allait l'crire
le soir mme.)

A force de coller les uns aux autres ces papiers, que Franoise appelait
mes paperoles, ils se dchiraient  et l. Au besoin Franoise pourrait
m'aider  les consolider, de la mme faon qu'elle mettait des pices
aux parties uses de ses robes ou qu' la fentre de la cuisine, en
attendant le vitrier comme moi l'imprimeur, elle collait un morceau de
journal  la place d'un carreau cass.

Elle me disait, en me montrant mes cahiers rongs comme le bois o
l'insecte s'est mis: C'est tout mit, regardez, c'est malheureux, voil
un bout de page qui n'est plus qu'une dentelle, et--l'examinant comme un
tailleur--je ne crois pas que je pourrai la refaire, c'est perdu. C'est
dommage, c'est peut-tre vos plus belles ides. Comme on dit  Combray,
il n'y a pas de fourreurs qui s'y connaissent aussi bien comme les
mites. Elles se mettent toujours dans les meilleures toffes.

D'ailleurs, comme les individualits (humaines ou non) seraient dans ce
livre faites d'impressions nombreuses, qui, prises de bien des jeunes
filles, de bien des glises, de bien des sonates, serviraient  faire
une seule sonate, une seule glise, une seule jeune fille, ne ferais-je
pas mon livre de la faon que Franoise faisait ce boeuf mode, apprci
par M. de Norpois, et dont tant de morceaux de viande ajouts et choisis
enrichissaient la gele. Et je raliserais ce que j'avais tant dsir
dans mes promenades du ct de Guermantes et cru impossible, comme
j'avais cru impossible, en rentrant, de m'habituer jamais  me coucher
sans embrasser ma mre ou, plus tard,  l'ide qu'Albertine aimt les
femmes, ide avec laquelle j'avais fini par vivre sans mme m'apercevoir
de sa prsence, car nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes
esprances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir
par dominer les unes et raliser les autres.--Oui,  cette oeuvre, cette
ide du temps, que je venais de former, disait qu'il tait temps de me
mettre. Il tait grand temps, cela justifiait l'anxit qui s'tait
empare de moi ds mon entre dans le salon, quand les visages grims
m'avaient donn la notion du temps perdu; mais tait-il temps encore?
L'esprit a ses paysages dont la contemplation ne lui est laisse qu'un
temps. J'avais vcu comme un peintre montant un chemin qui surplombe un
lac dont un rideau de rochers et d'arbres lui cache la vue. Par une
brche il l'aperoit, il l'a tout entier devant lui, il prend ses
pinceaux. Mais dj vient la nuit, o l'on ne peut plus peindre, et sur
laquelle le jour ne se relvera plus!

Une condition de mon oeuvre telle que je l'avais conue tout  l'heure
dans la bibliothque tait l'approfondissement d'impressions qu'il
fallait d'abord recrer par la mmoire. Or celle-ci tait use. Puis, du
moment que rien n'tait commenc, je pouvais tre inquiet, mme si je
croyais avoir encore devant moi,  cause de mon ge, quelques annes,
car mon heure pouvait sonner dans quelques minutes. Il fallait partir,
en effet, de ceci que j'avais un corps, c'est--dire que j'tais
perptuellement menac d'un double danger, extrieur, intrieur. Encore
ne parl-je ainsi que pour la commodit du langage. Car le danger
intrieur, comme celui d'une hmorragie crbrale, est extrieur aussi,
tant du corps. Et avoir un corps c'est la grande menace pour l'esprit.
La vie humaine et pensante (dont il faut sans doute moins dire qu'elle
est un miraculeux perfectionnement de la vie animale et physique, mais
plutt qu'elle est une imperfection encore aussi rudimentaire qu'est
l'existence commune des protozoaires en polypiers, que le corps de la
baleine, etc.), dans l'organisation de la vie spirituelle, est telle que
le corps enferme l'esprit dans une forteresse; bientt la forteresse est
assige de toutes parts et il faut  la fin que l'esprit se rende. Mais
pour me contenter de distinguer les deux sortes de dangers menaant
l'esprit, et pour commencer par l'extrieur, je me rappelais que souvent
dj, dans ma vie, il m'tait arriv, dans les moments d'excitation
intellectuelle o quelque circonstance avait suspendu chez moi toute
activit physique, par exemple quand je quittais en voiture,  demi
gris, le restaurant de Rivebelle pour aller  quelque casino voisin, de
sentir trs nettement en moi l'objet prsent de ma pense, et de
comprendre qu'il dpendait d'un hasard, non seulement que cet objet n'y
ft pas encore entr, mais qu'il ft avec mon corps mme ananti. Je
m'en souciais peu alors. Mon allgresse n'tait pas prudente, pas
inquite. Que cette joie fut dans une seconde et entrt dans le nant,
peu m'importait. Il n'en tait plus de mme maintenant; c'est que le
bonheur que j'prouvais ne tenait pas d'une tension purement subjective
des nerfs qui nous isole du pass, mais, au contraire, d'un
largissement de mon esprit en qui se reformait, s'actualisait le pass,
et me donnait, mais hlas! momentanment, une valeur d'ternit.
J'aurais voulu lguer celle-ci  ceux que j'aurais pu enrichir de mon
trsor. Certes, ce que j'avais prouv dans la bibliothque et que je
cherchais  protger, c'tait plaisir encore, mais non plus goste, ou
du moins d'un gosme (car tous les altruismes fconds de la nature se
dveloppent selon un mode goste, l'altruisme humain qui n'est pas
goste est strile, c'est celui de l'crivain qui s'interrompt de
travailler pour recevoir un ami malheureux, pour accepter une fonction
publique, pour crire des articles de propagande) utilisable pour
autrui.

Je n'avais plus mon indiffrence des retours de Rivebelle, je me sentais
accru de cette oeuvre que je portais en moi (comme de quelque chose de
prcieux et de fragile qui m'et t confi et que j'aurais voulu
remettre intact aux mains auxquelles il tait destin et qui n'taient
pas les miennes). Et dire que tout  l'heure, quand je rentrerais chez
moi, il suffirait d'un choc accidentel pour que mon corps ft dtruit,
et que mon esprit, d'o la vie se retirerait, ft oblig de lcher 
jamais les ides qu'en ce moment il enserrait, protgeait anxieusement
de sa pulpe frmissante et qu'il n'avait pas eu le temps de mettre en
sret dans un livre. Maintenant, me sentir porteur d'une oeuvre rendait
pour moi un accident o j'aurais trouv la mort plus redoutable, mme
(dans la mesure o cette oeuvre me semblait ncessaire et durable)
absurde, en contradiction avec mon dsir, avec l'lan de ma pense, mais
pas moins possible pour cela puisque les accidents, tant produits par
des causes matrielles, peuvent parfaitement avoir lieu au moment o des
volonts fort diffrentes, qu'ils dtruisent sans les connatre, les
rendent dtestables, comme il arrive chaque jour dans les incidents les
plus simples de la vie o, pendant qu'on dsire de tout son coeur ne pas
faire de bruit  un ami qui dort, une carafe place trop au bord de la
table tombe et le rveille.

Je savais trs bien que mon cerveau tait un riche bassin minier, o il
y avait une tendue immense et fort diverse de gisements prcieux. Mais
aurais-je le temps de les exploiter? J'tais la seule personne capable
de le faire. Pour deux raisons: avec ma mort et disparu non seulement
le seul ouvrier mineur capable d'extraire les minerais, mais encore le
gisement lui-mme; or, tout  l'heure, quand je rentrerais chez moi, il
suffirait de la rencontre de l'auto que je prendrais avec une autre pour
que mon corps ft dtruit et que mon esprit ft forc d'abandonner 
tout jamais mes ides nouvelles. Or, par une bizarre concidence, cette
crainte raisonne du danger naissait en moi  un moment o, depuis peu,
l'ide de la mort m'tait devenue indiffrente. La crainte de n'tre
plus moi m'avait fait jadis horreur et  chaque nouvel amour que
j'prouvais--pour Gilberte, pour Albertine--parce que je ne pouvais
supporter l'ide qu'un jour l'tre qui les aimait n'existerait plus, ce
qui serait comme une espce de mort. Mais  force de se renouveler cette
crainte s'tait naturellement change en un calme confiant.

Si l'ide de la mort, dans ce temps-l, m'avait ainsi assombri l'amour,
depuis longtemps dj le souvenir de l'amour m'aidait  ne pas craindre
la mort. Car je comprenais que mourir n'tait pas quelque chose de
nouveau, mais qu'au contraire depuis mon enfance j'tais dj mort bien
des fois. Pour prendre la priode la moins ancienne, n'avais-je pas tenu
 Albertine plus qu' ma vie? Pouvais-je alors concevoir ma personne
sans qu'y continut mon amour pour elle? Or je ne l'aimais plus,
j'tais, non plus l'tre qui l'aimait, mais un tre diffrent qui ne
l'aimait pas, j'avais cess de l'aimer quand j'tais devenu un autre. Or
je ne souffrais pas d'tre devenu cet autre, de ne plus aimer Albertine;
et certes, ne plus avoir un jour mon corps ne pouvait me paratre, en
aucune faon, quelque chose d'aussi triste que m'avait paru jadis de ne
plus aimer un jour Albertine. Et pourtant, combien cela m'tait gal
maintenant de ne plus l'aimer! Ces morts successives, si redoutes du
moi qu'elles devaient anantir, si indiffrentes, si douces une fois
accomplies, et quand celui qui les craignait n'tait plus l pour les
sentir, m'avaient fait, depuis quelque temps, comprendre combien il
serait peu sage de m'effrayer de la mort. Or c'tait maintenant qu'elle
m'tait devenue depuis peu indiffrente que je recommenais de nouveau 
la craindre, sous une autre forme il est vrai, non pas pour moi, mais
pour mon livre,  l'closion duquel tait, au moins pendant quelque
temps, indispensable cette vie que tant de dangers menaaient. Victor
Hugo dit: Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent. Moi
je dis que la loi cruelle de l'art est que les tres meurent et que
nous-mmes mourions en puisant toutes les souffrances pour que pousse
l'herbe non de l'oubli mais de la vie ternelle, l'herbe drue des oeuvres
fcondes, sur laquelle les gnrations viendront faire gaiement, sans
souci de ceux qui dorment en dessous, leur djeuner sur l'herbe. J'ai
dit des dangers extrieurs; des dangers intrieurs aussi. Si j'tais
prserv d'un accident venu du dehors, qui sait si je ne serais pas
empch de profiter de cette grce par un accident survenu au-dedans de
moi, par quelque catastrophe interne, quelque accident crbral, avant
que fussent couls les mois ncessaires pour crire ce livre.

L'accident crbral n'tait mme pas ncessaire. Des symptmes,
sensibles pour moi par un certain vide dans la tte, et par un oubli de
toutes choses que je ne retrouvais plus que par hasard, comme quand, en
rangeant des affaires, on en trouve une qu'on avait oublie, qu'on
n'avait mme pas pens  chercher, faisaient de moi un thsauriseur dont
le coffre-fort crev et laiss fuir au fur et  mesure ses richesses.

Quand, tout  l'heure, je reviendrais chez moi par les Champs-lyses,
qui me disait que je ne serais pas frapp par le mme mal que ma
grand'mre, un aprs-midi o elle tait venue y faire avec moi une
promenade qui devait tre pour elle la dernire, sans qu'elle s'en
doutt, dans cette ignorance, qui est la ntre, que l'aiguille est
arrive sur le point prcis o le ressort dclench de l'horlogerie va
sonner l'heure. Peut-tre la crainte d'avoir dj parcouru presque tout
entire la minute qui prcde le premier coup de l'heure, quand dj
celui-ci se prpare, peut-tre cette crainte du coup qui serait en train
de s'branler dans mon cerveau tait-elle comme une obscure connaissance
de ce qui allait tre, comme un reflet dans la conscience de l'tat
prcaire du cerveau dont les artres vont cder, ce qui n'est pas plus
impossible que cette soudaine acceptation de la mort qu'ont des blesss,
qui, quoiqu'ils aient gard leur lucidit, que le mdecin et le dsir de
vivre cherchent  les tromper, disent, voyant ce qui va tre: Je vais
mourir, je suis prt et crivent leurs adieux  leur femme.

Cette obscure connaissance de ce qui devait tre me fut donne par la
chose singulire qui arriva avant que j'eusse commenc mon livre, et qui
m'arriva sous une forme dont je ne me serais jamais dout. On me trouva,
un soir o je sortis, meilleure mine qu'autrefois, on s'tonna que
j'eusse gard tous mes cheveux noirs. Mais je manquai trois fois de
tomber en descendant l'escalier. Ce n'avait t qu'une sortie de deux
heures, mais quand je fus rentr je sentis que je n'avais plus ni
mmoire, ni pense, ni force, ni aucune existence. On serait venu pour
me voir, pour me nommer roi, pour me saisir, pour m'arrter, que je me
serais laiss faire sans dire un mot, sans rouvrir les yeux, comme ces
gens atteints au plus haut degr du mal de mer et qui, traversant sur un
bateau la mer Caspienne, n'esquissent pas mme une rsistance si on leur
dit qu'on va les jeter  la mer. Je n'avais,  proprement parler, aucune
maladie, mais je sentais que je n'tais plus capable de rien, comme il
arrive  des vieillards alertes la veille et qui, s'tant fractur la
cuisse, ou ayant eu une indigestion, peuvent mener encore quelque temps,
dans leur lit, une existence qui n'est plus qu'une prparation plus ou
moins longue  une mort dsormais inluctable. Un des moi, celui qui
jadis allait dans un de ces festins de barbares qu'on appelle dners en
ville et o, pour les hommes en blanc, pour les femmes  demi nues et
emplumes, les valeurs sont si renverses que quelqu'un qui ne vient pas
dner aprs avoir accept, ou seulement n'arrive qu'au rti, commet un
acte plus coupable que les actions immorales dont on parle lgrement
pendant ce dner ainsi que des morts rcentes, et o la mort ou une
grave maladie sont les seules excuses  ne pas venir,  condition qu'on
ait fait prvenir  temps, pour l'invitation du quatorzime, qu'on tait
mourant, ce moi-l en moi avait gard ses scrupules et perdu sa mmoire.
L'autre moi, celui qui avait conu son oeuvre, en revanche se souvenait.
J'avais reu une invitation de Mme Mole et appris que le fils de Mme
Sazerat tait mort. J'tais rsolu  employer une de ces heures aprs
lesquelles je ne pourrais plus prononcer un mot, la langue lie comme ma
grand'mre pendant son agonie, ou avaler du lait,  adresser mes excuses
 Mme Mole et mes condolances  Mme Sazerat. Mais, au bout de quelques
instants, j'avais oubli que j'avais  le faire. Heureux oubli, car la
mmoire de mon oeuvre veillait et allait employer  poser mes premires
fondations l'heure de survivance qui m'tait dvolue. Malheureusement,
en prenant un cahier pour crire, la carte d'invitation de Mme Mole
glissait prs de moi. Aussitt le moi oublieux, mais qui avait la
prminence sur l'autre, comme il arrive chez tous les barbares
scrupuleux qui ont dn en ville, repoussait le cahier, crivait  Mme
Mole (laquelle d'ailleurs m'et sans doute fort estim, si elle l'et
appris, d'avoir fait passer ma rponse  son invitation avant mes
travaux d'architecte). Brusquement, un mot de ma rponse me rappelait
que Mme Sazerat avait perdu son fils, je lui crivais aussi, puis ayant
ainsi sacrifi un devoir rel  l'obligation factice de me montrer poli
et sensible, je tombais sans forces, je fermais les yeux, ne devant plus
que vgter pour huit jours. Pourtant, si tous mes devoirs inutiles,
auxquels j'tais prt  sacrifier le vrai, sortaient au bout de quelques
minutes de ma tte, l'ide de ma construction ne me quittait pas un
instant. Je ne savais pas si ce serait une glise o des fidles
sauraient peu  peu apprendre des vrits et dcouvrir des harmonies, le
grand plan d'ensemble, ou si cela resterait comme un monument druidique
au sommet d'une le, quelque chose d'infrquent  jamais. Mais j'tais
dcid  y consacrer mes forces qui s'en allaient comme  regret, et
comme pour pouvoir me laisser le temps d'avoir, tout le pourtour
termin, ferm la porte funraire. Bientt je pus montrer quelques
esquisss. Personne n'y comprit rien. Mme ceux qui furent favorables 
ma perception des vrits que je voulais ensuite graver dans le temple
me flicitrent de les avoir dcouvertes au microscope quand je
m'tais, au contraire, servi d'un tlescope pour apercevoir des choses,
trs petites, en effet, mais parce qu'elles taient situes  une grande
distance, et qui taient chacune un monde. L o je cherchais les
grandes lois, on m'appelait fouilleur de dtails. D'ailleurs,  quoi bon
faisais-je cela? j'avais eu de la facilit, jeune, et Bergotte avait
trouv mes pages de collgien parfaites, mais au lieu de travailler,
j'avais vcu dans la paresse, dans la dissipation des plaisirs, dans la
maladie, les soins, les manies, et j'entreprenais mon ouvrage  la
veille de mourir, sans rien savoir de mon mtier. Je ne me sentais plus
la force de faire face  mes obligations avec les tres, ni  mes
devoirs envers ma pense et mon oeuvre, encore moins envers tous les
deux. Pour les premiers, l'oubli des lettres  crire simplifiait un peu
ma tche. La perte de la mmoire m'aidait un peu en faisant des coupes
dans mes obligations, mon oeuvre les remplaait. Mais tout d'un coup, au
bout d'un mois, l'association des ides ramenait, avec mes remords, le
souvenir et j'tais accabl du sentiment de mon impuissance. Je fus
tonn d'tre indiffrent aux critiques qui m'taient faites, mais c'est
que, depuis le jour o mes jambes avaient tellement trembl en
descendant l'escalier, j'tais devenu indiffrent  tout, je n'aspirais
plus qu'au repos, en attendant le grand repos qui finirait par venir. Ce
n'tait pas parce que je reportais aprs ma mort l'admiration qu'on
devait, me semblait-il, avoir pour mon oeuvre que j'tais indiffrent aux
suffrages de l'lite actuelle. Celle d'aprs ma mort pourrait penser ce
qu'elle voudrait. Cela ne me souciait pas davantage. En ralit, si je
pensais  mon oeuvre et point aux lettres auxquelles je devais rpondre,
ce n'tait plus que je misse entre les deux choses, comme au temps de ma
paresse, et ensuite au temps de mon travail, jusqu'au jour o j'avais d
me retenir  la rampe de l'escalier, une grande diffrence d'importance.
L'organisation de ma mmoire, de mes proccupations, tait lie  mon
oeuvre, peut-tre parce que, tandis que les lettres reues taient
oublies l'instant d'aprs, l'ide de mon oeuvre tait dans ma tte,
toujours la mme, en perptuel devenir. Mais elle aussi m'tait devenue
importune. Elle tait pour moi comme un fils dont la mre mourante doit
encore s'imposer la fatigue de s'occuper sans cesse, entre les piqres
et les ventouses. Elle l'aime peut-tre encore, mais ne le sait plus que
par le devoir excdant qu'elle a de s'occuper de lui. Chez moi les
forces de l'crivain n'taient plus  la hauteur des exigences gostes
de l'oeuvre. Depuis le jour de l'escalier, rien du monde, aucun bonheur,
qu'il vnt de l'amiti des gens, des progrs de mon oeuvre, de
l'esprance de la gloire, ne parvenait plus  moi que comme un si ple
soleil qu'il n'avait plus la vertu de me rchauffer, de me faire vivre,
de me donner un dsir quelconque, et encore tait-il trop brillant, si
blme qu'il ft, pour mes yeux qui prfraient se fermer, et je me
retournais du ct du mur. Il me semble, pour autant que je sentais le
mouvement de mes lvres, que je devais avoir un petit sourire infime
d'un coin de la bouche quand une dame m'crivait: J'ai t _surprise_
de ne pas avoir de rponse  ma lettre. Nanmoins, cela me rappelait la
lettre, et je lui rpondais. Je voulais tcher, pour qu'on ne pt me
croire ingrat, de mettre ma gentillesse actuelle au niveau de la
gentillesse que les gens avaient pu avoir pour moi. Et j'tais cras
d'imposer  mon existence agonisante les fatigues surhumaines de la vie.

Cette ide de la mort s'installa dfinitivement en moi comme fait un
amour. Non que j'aimasse la mort, je la dtestais. Mais, aprs y avoir
song sans doute de temps en temps, comme  une femme qu'on n'aime pas
encore, maintenant sa pense adhrait  la plus profonde couche de mon
cerveau si compltement que je ne pouvais m'occuper d'une chose, sans
que cette chose traverst d'abord l'ide de la mort et mme, si je ne
m'occupais de rien et restais dans un repos complet, l'ide de la mort
me tenait compagnie aussi incessante que l'ide du moi. Je ne pense pas
que, le jour o j'tais devenu un demi-mort, c'taient les accidents qui
avaient caractris cela, l'impossibilit de descendre un escalier, de
me rappeler un nom, de me lever, qui avaient caus, par un raisonnement
mme inconscient, l'ide de la mort, que j'tais dj  peu prs mort,
mais plutt que c'tait venu ensemble, qu'invitablement ce grand miroir
de l'esprit refltait une ralit nouvelle. Pourtant je ne voyais pas
comment des maux que j'avais on pouvait passer sans tre averti  la
mort complte. Mais alors je pensais aux autres,  tous ceux qui chaque
jour meurent sans que l'hiatus entre leur maladie et leur mort nous
semble extraordinaire. Je pensais mme que c'tait seulement parce que
je les voyais de l'intrieur (plus encore que par les tromperies de
l'esprance) que certains malaises ne me semblaient pas mortels, pris un
 un, bien que je crusse  ma mort, de mme que ceux qui sont le plus
persuads que leur terme est venu sont nanmoins persuads aisment que,
s'ils ne peuvent pas prononcer certains mots, cela n'a rien  voir avec
une attaque, une crise d'aphasie, mais vient d'une fatigue de la langue,
d'un tat nerveux analogue au bgaiement, de l'puisement qui a suivi
une indigestion.

Moi, c'tait autre chose que les adieux d'un mourant  sa femme que
j'avais  crire, de plus long et  plus d'une personne. Long  crire.
Le jour, tout au plus pourrais-je essayer de dormir. Si je travaillais,
ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de nuits,
peut-tre cent, peut-tre mille. Et je vivrais dans l'anxit de ne pas
savoir si le Matre de ma destine, moins indulgent que le sultan
Sheriar, le matin, quand j'interromprais mon rcit, voudrait bien
surseoir  mon arrt de mort et me permettrait de reprendre la suite le
prochain soir. Non pas que je prtendisse refaire, en quoi que ce ft,
les _Mille et une Nuits_, pas plus que les _Mmoires_ de Saint-Simon,
crits eux aussi la nuit, pas plus qu'aucun des livres que j'avais tant
aims et desquels, dans ma navet d'enfant, superstitieusement attach
 eux comme  mes amours, je ne pouvais sans horreur imaginer une oeuvre
qui serait diffrente. Mais, comme Elstir, comme Chardin, on ne peut
refaire ce qu'on aime qu'en le renonant. Sans doute mes livres, eux
aussi, comme mon tre de chair, finiraient un jour par mourir. Mais il
faut se rsigner  mourir. On accepte la pense que dans dix ans
soi-mme, dans cent ans ses livres, ne seront plus. La dure ternelle
n'est pas plus promise aux oeuvres qu'aux hommes. Ce serait un livre
aussi long que les _Mille et une Nuits_ peut-tre, mais tout autre. Sans
doute, quand on est amoureux d'une oeuvre, on voudrait faire quelque
chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment et ne
pas penser  son got, mais  une vrit qui ne nous demande pas nos
prfrences et nous dfend d'y songer. Et c'est seulement si on la suit
qu'on se trouve parfois rencontrer ce qu'on a abandonn, et avoir crit,
en les oubliant, les Contes arabes ou les Mmoires de Saint-Simon d'une
autre poque. Mais tait-il encore temps pour moi? n'tait-il pas trop
tard?

En tout cas, si j'avais encore la force d'accomplir mon oeuvre, je
sentais que la nature des circonstances qui m'avaient, aujourd'hui mme,
au cours de cette matine chez la princesse de Guermantes, donn  la
fois l'ide de mon oeuvre et la crainte de ne pouvoir la raliser,
marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme que j'avais
pressentie autrefois dans l'glise de Combray, au cours de certains
jours qui avaient tant influ sur moi--et qui nous reste habituellement
invisible--la forme du Temps. Cette dimension du Temps, que j'avais
jadis pressentie dans l'glise de Combray, je tcherais de la rendre
continuellement sensible dans une transcription du monde qui serait
forcment bien diffrente de celle que nous donnent nos sens si
mensongers. Certes, il est bien d'autres erreurs de nos sens--on a vu
que divers pisodes de ce rcit me l'avaient prouv--qui faussent pour
nous l'aspect rel de ce monde. Mais enfin, je pourrais,  la rigueur,
dans la transcription plus exacte que je m'efforcerais de donner, ne pas
changer la place des sons, m'abstenir de les dtacher de leur cause, 
ct de laquelle l'intelligence les situe aprs coup, bien que faire
chanter la pluie au milieu de la chambre et tomber en dluge dans la
cour l'bullition de notre tisane ne doit pas tre, en somme, plus
dconcertant que ce qu'ont fait si souvent les peintres quand ils
peignent, trs prs ou trs loin de nous, selon que les lois de la
perspective, l'intensit des couleurs et la premire illusion du regard
nous les font apparatre, une voile ou un pic que le raisonnement
dplacera ensuite de distances quelquefois normes.

Je pourrais, bien que l'erreur soit plus grave, continuer, comme on
fait,  mettre des traits dans le visage d'une passante, alors qu' la
place du nez, des joues et du menton, il ne devrait y avoir qu'un espace
vide sur lequel jouerait tout au plus le reflet de nos dsirs. Et mme,
si je n'avais pas le loisir de prparer, chose dj bien plus
importante, les cent masques qu'il convient d'attacher  un mme visage,
ne ft-ce que selon les yeux qui le voient et le sens o ils en lisent
les traits et, pour les mmes yeux, selon l'esprance ou la crainte, ou
au contraire l'amour et l'habitude qui cachent pendant tant d'annes les
changements de l'ge, mme enfin si je n'entreprenais pas, ce dont ma
liaison avec Albertine suffisait pourtant  me montrer que sans cela
tout est factice et mensonger, de reprsenter certaines personnes non
pas au dehors, mais en dedans de nous o leurs moindres actes peuvent
amener des troubles mortels, et de faire varier aussi la lumire du ciel
moral selon les diffrences de pression de notre sensibilit ou selon la
srnit de notre certitude, sous laquelle un objet est si petit alors
qu'un simple nuage de risque en multiplie en un moment la grandeur, si
je ne pouvais apporter ces changements et bien d'autres (dont la
ncessit, si on veut peindre le rel, a pu apparatre au cours de ce
rcit) dans la transcription d'un univers qui tait  redessiner tout
entier, du moins ne manquerais-je pas avant toute chose d'y dcrire
l'homme comme ayant la longueur non de son corps mais de ses annes,
comme devant, tche de plus en plus norme et qui finit par le vaincre,
les traner avec lui quand il se dplace. D'ailleurs, que nous occupions
une place sans cesse accrue dans le Temps, tout le monde le sent, et
cette universalit ne pouvait que me rjouir puisque c'est la vrit, la
vrit souponne par chacun, que je devais chercher  lucider. Non
seulement tout le monde sent que nous occupons une place dans le Temps,
mais, cette place, le plus simple la mesure approximativement comme il
mesurerait celle que nous occupons dans l'espace. Sans doute, on se
trompe souvent dans cette valuation, mais qu'on ait cru pouvoir la
faire signifie qu'on concevait l'ge comme quelque chose de mesurable.

Je me disais aussi: Non seulement est-il encore temps, mais suis-je en
tat d'accomplir mon oeuvre? La maladie qui, en me faisant, comme un
rude directeur de conscience, mourir au monde, m'avait rendu service
(car si le grain de froment ne meurt aprs qu'on l'a sem, il restera
seul, mais s'il meurt, il portera beaucoup de fruits), la maladie qui,
aprs que la paresse m'avait protg contre la facilit, allait
peut-tre me garder contre la paresse, la maladie avait us mes forces
et, comme je l'avais remarqu depuis longtemps, au moment o j'avais
cess d'aimer Albertine, les forces de ma mmoire. Or la recration par
la mmoire d'impressions qu'il fallait ensuite approfondir, clairer,
transformer en quivalents d'intelligence, n'tait-elle pas une des
conditions, presque l'essence mme de l'oeuvre d'art telle que je l'avais
conue tout  l'heure dans la bibliothque? Ah! si j'avais encore eu les
forces qui taient intactes dans la soire que j'avais alors voque en
apercevant _Franois le Champi?_ C'tait de cette soire, o ma mre
avait abdiqu, que datait, avec la mort lente de ma grand'mre, le
dclin de ma volont, de ma sant. Tout s'tait dcid au moment o, ne
pouvant plus supporter d'attendre au lendemain pour poser mes lvres sur
le visage de ma mre, j'avais pris ma rsolution, j'avais saut du lit
et tais all, en chemise de nuit, m'installer  la fentre par o
entrait le clair de lune jusqu' ce que j'eusse entendu partir M. Swann.
Mes parents l'avaient accompagn, j'avais entendu la porte s'ouvrir,
sonner, se refermer. A ce moment mme, dans l'htel du prince de
Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce
tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la
petite sonnette, qui m'annonait qu'enfin M. Swann tait parti et que
maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais
eux-mmes, eux situs pourtant si loin dans le pass. Alors, en pensant
 tous les vnements qui se plaaient forcment entre l'instant o je
les avais entendus et la matine Guermantes, je fus effray de penser
que c'tait bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je
pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me
rappelant plus bien comment ils s'teignaient, pour le rapprendre, pour
bien l'couter, je dus m'efforcer de ne plus entendre le son des
conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tcher de
l'entendre de plus prs, c'est en moi-mme que j'tais oblig de
redescendre. C'est donc que ce tintement y tait toujours, et aussi,
entre lui et l'instant prsent, tout ce pass indfiniment droul que
je ne savais pas que je portais. Quand il avait tint j'existais dj
et, depuis, pour que j'entendisse encore ce tintement, il fallait qu'il
n'y et pas eu discontinuit, que je n'eusse pas un instant pris de
repos, cess d'exister, de penser, d'avoir conscience de moi, puisque
cet instant ancien tenait encore  moi, que je pouvais encore le
retrouver, retourner jusqu' lui, rien qu'en descendant plus
profondment en moi. C'tait cette notion du temps incorpor, des annes
passes non spares de nous, que j'avais maintenant l'intention de
mettre si fort en relief dans mon oeuvre. Et c'est parce qu'ils
contiennent ainsi les heures du pass que les corps humains peuvent
faire tant de mal  ceux qui les aiment, parce qu'ils contiennent tant
de souvenirs, de joies et de dsirs dj effacs pour eux, mais si
cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l'ordre du temps le
corps chri dont il est jaloux, jaloux jusqu' en souhaiter la
destruction. Car aprs la mort le Temps se retire du corps et les
souvenirs--si indiffrents, si plis--sont effacs de celle qui n'est
plus et le seront bientt de celui qu'ils torturent encore, eux qui
finiront par prir quand le dsir d'un corps vivant ne les entretiendra
plus.

J'prouvais un sentiment de fatigue profonde  sentir que tout ce temps
si long non seulement avait sans une interruption t vcu, pens,
scrt par moi, qu'il tait ma vie, qu'il tait moi-mme, mais encore
que j'avais  toute minute  le maintenir attach  moi, qu'il me
supportait, que j'tais juch  son sommet vertigineux, que je ne
pouvais me mouvoir sans le dplacer avec moi.

La date  laquelle j'entendais le bruit de la sonnette du jardin de
Combray, si distant et pourtant intrieur, tait un point de repre dans
cette dimension norme que je ne savais pas avoir. J'avais le vertige de
voir au-dessous de moi et en moi pourtant, comme si j'avais des lieues
de hauteur, tant d'annes.

Je venais de comprendre pourquoi le duc de Guermantes, dont j'avais
admir, en le regardant assis sur une chaise, combien il avait peu
vieilli bien qu'il et tellement plus d'annes que moi au-dessous de
lui, ds qu'il s'tait lev et avait voulu se tenir debout, avait
vacill sur des jambes flageolantes comme celles de ces vieux
archevques sur lesquels il n'y a de solide que leur croix mtallique et
vers lesquels s'empressent les jeunes sminaristes, et ne s'tait avanc
qu'en tremblant comme une feuille sur le sommet peu praticable de
quatre-vingt-trois annes, comme si les hommes taient juchs sur de
vivantes chasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des
clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et prilleuse,
et d'o tout d'un coup ils tombent. Je m'effrayais que les miennes
fussent dj si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j'aurais
encore la force de maintenir longtemps attach  moi ce pass qui
descendait dj si loin, et que je portais si douloureusement en moi! Si
du moins il m'tait laiss assez de temps pour accomplir mon oeuvre, je
ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l'ide
s'imposait  moi avec tant de force aujourd'hui, et j'y dcrirais les
hommes, cela dt-il les faire ressembler  des tres monstrueux, comme
occupant dans le Temps une place autrement considrable que celle si
restreinte qui leur est rserve dans l'espace, une place, au contraire,
prolonge sans mesure, puisqu'ils touchent simultanment, comme des
gants, plongs dans les annes,  des poques vcues par eux, si
distantes--entre lesquelles tant de jours sont venus se placer--dans le
Temps.





[Fin de _Le temps retrouv (deuxime partie)_ par Marcel Proust]