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Titre: La Prisonnière (deuxième partie)
Auteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Éditeur: Proust, Robert (1873-1935)
Éditeur: Rivière, Jacques (1886–1925)
Date de la première publication: 1923
Lieu et date de l'édition utilisée comme modèle pour ce livre
   électronique: Paris: Gallimard, 1947
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   24 novembre 2008
Date de la dernière mise à jour:
   24 novembre 2008
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 204

Ce livre électronique a été créé par: Mireille Harmelin,
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à http://dp.rastko.net, à partir de documents généreusement
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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU


XII

LA PRISONNIÈRE (_DEUXIÈME PARTIE_)

_nrf_

GALLIMARD




ŒUVRES DE MARCEL PROUST

    _A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_
    DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (2 _vol._).
    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (3 _vol._).
    LE CÔTÉ DE GUERMANTES (3 _vol._).
    SODOME ET GOMORRHE (2 _vol._).
    LA PRISONNIÈRE (2 _vol._).
    ALBERTINE DISPARUE.
    LE TEMPS RETROUVÉ (2 _vol._).

    PASTICHES ET MÉLANGES.
    LES PLAISIRS ET LES JOURS.
    CHRONIQUES.
    LETTRES A LA N.R.F.
    MORCEAUX CHOISIS.
    UN AMOUR DE SWANN
    (_édition illustrée par Laprade_).


    _Collection in-8_ «_A la Gerbe_»

    ŒUVRES COMPLÈTES (18 _vol._).

Gaston Gallimard. Paris 1923.




CHAPITRE DEUXIÈME (_suite_)


Les grosses plaisanteries de Brichot, au début de son amitié avec le
baron, avaient fait place chez lui, dès qu'il s'était agi non plus
de débiter des lieux communs, mais de comprendre, à un sentiment
pénible qui voilait la gaîté. Il se rassurait en récitant des
pages de Platon, des vers de Virgile, parce qu'aveugle d'esprit
aussi, il ne comprenait pas qu'alors aimer un jeune homme était comme
aujourd'hui (les plaisanteries de Socrate le révèlent mieux, que les
théories de Platon) entretenir une danseuse, puis se fiancer. M. de
Charlus lui-même ne l'eût pas compris, lui qui confondait sa manie
avec l'amitié, qui ne lui ressemble en rien, et les athlètes de
Praxitèle avec de dociles boxeurs. Il ne voulait pas voir que, depuis
dix-neuf cents ans («un courtisan dévot sous un prince dévot
eût été athée sous un prince athée», a dit La Bruyère), toute
l'homosexualité de coutume--celle des jeunes gens de Platon comme
des bergers de Virgile--a disparu, que seule surnage et se multiplie
l'involontaire, la nerveuse, celle qu'on cache aux autres et qu'on
travestit à soi-même. Et M. de Charlus aurait eu tort de ne pas
renier franchement la généalogie païenne. En échange d'un peu
de beauté plastique, que de supériorité morale! Le berger de
Théocrite qui soupire pour un jeune garçon, plus tard n'aura aucune
raison d'être moins dur de cœur, et d'esprit plus fin, que l'autre
berger dont la flûte résonne pour Amaryllis. Car le premier
n'est pas atteint d'un mal, il obéit aux modes du temps. C'est
l'homosexualité survivante malgré les obstacles, honteuse, flétrie,
qui est la seule vraie, la seule à laquelle puisse correspondre chez
le même être un affinement des qualités morales. On tremble au
rapport que le physique peut avoir avec celles-ci quand on songe au
petit déplacement de goût purement physique, à la tare légère
d'un sens, qui expliquent que l'univers des poètes et des musiciens,
si fermé au duc de Guermantes, s'entr'ouvre pour M. de Charlus. Que
ce dernier ait du goût dans son intérieur, qui est d'une ménagère
bibeloteuse, cela ne surprend pas; mais l'étroite brèche qui donne
jour sur Beethoven et sur Véronèse! Cela ne dispense pas les gens
sains d'avoir peur quand un fou qui a composé un sublime poème, leur
ayant expliqué par les raisons les plus justes qu'il est enfermé par
erreur, par la méchanceté de sa femme, les suppliant d'intervenir
auprès du directeur de l'asile, gémissant sur les promiscuités
qu'on lui impose, conclut ainsi: «Tenez, celui qui va venir me parler
dans le préau, dont je suis obligé de subir le contact, croit
qu'il est Jésus-Christ. Or cela seul suffit à me prouver avec quels
aliénés on m'enferme; il ne peut pas être Jésus-Christ, puisque
Jésus-Christ c'est moi!» Un instant auparavant on était prêt à
aller dénoncer l'erreur au médecin aliéniste. Sur ces derniers
mots, et même si on pense à l'admirable poème auquel travaille
chaque jour le même homme, on s'éloigne, comme les fils de Mme de
Surgis s'éloignaient de M. de Charlus, non qu'il leur eût fait aucun
mal, mais à cause du luxe d'invitations dont le terme était de leur
pincer le menton. Le poète est à plaindre, et qui n'est guidé par
aucun Virgile, d'avoir à traverser les cercles d'un enfer de soufre
et de poix, de se jeter dans le feu qui tombe du ciel pour en ramener
quelques habitants de Sodome! Aucun charme dans son œuvre; la même
sévérité dans sa vie qu'aux défroqués qui suivent la règle du
célibat le plus chaste pour qu'on ne puisse pas attribuer à autre
chose qu'à la perte d'une croyance d'avoir quitté la soutane.

Faisant semblant de ne pas voir le louche individu qui lui avait
emboîté le pas (quand le baron se hasardait sur les boulevards,
ou traversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, ces
suiveurs se comptaient par douzaines qui, dans l'espoir d'avoir une
thune, ne le lâchaient pas) et de peur que l'autre ne s'enhardît
à lui parler, le baron baissait dévotement ses cils noircis qui,
contrastant avec ses joues poudrerizées, le faisaient ressembler à
un grand inquisiteur peint par le Greco. Mais ce prêtre faisait
peur et avait l'air d'un prêtre interdit, diverses compromissions
auxquelles l'avait obligé la nécessité d'excuser son goût et d'en
protéger le secret ayant eu pour effet d'amener à la surface du
visage précisément ce que le baron cherchait à cacher, une vie
crapuleuse racontée par la déchéance morale. Celle-ci, en effet,
quelle qu'en soit la cause, se lit aisément, car elle ne tarde pas à
se matérialiser, et prolifère sur un visage, particulièrement dans
les joues et autour des yeux, aussi physiquement que s'y accumulent
les jaunes ocreux dans une maladie de foie ou les répugnantes
rougeurs dans une maladie de peau. Ce n'était pas, d'ailleurs,
seulement dans les joues, ou mieux les bajoues de ce visage fardé,
dans la poitrine tétonnière, la croupe rebondie de ce corps
livré au laisser-aller et envahi par l'embonpoint, que surnageait
maintenant, étalé comme de l'huile, le vice jadis si intimement
renfoncé par M. de Charlus au plus secret de lui-même. Il débordait
maintenant dans ses propos.

«C'est comme ça, Brichot, que vous vous promenez la nuit avec un
beau jeune homme, dit-il en nous abordant, cependant que le voyou
désappointé s'éloignait. C'est du beau. On le dira à vos petits
élèves de la Sorbonne, que vous n'êtes pas plus sérieux que cela.
Du reste, la compagnie de la jeunesse vous réussit, Monsieur le
Professeur, vous êtes frais comme une petite rose. Je vous ai
dérangés, vous aviez l'air de vous amuser comme deux petites folles,
et vous n'aviez pas besoin d'une vieille grand'maman rabat-joie comme
moi. Je n'irai pas à confesse pour cela, puisque vous étiez presque
arrivés.» Le baron était d'humeur d'autant plus gaie qu'il ignorait
entièrement la scène de l'après-midi, Jupien ayant jugé plus utile
de protéger sa nièce contre un retour offensif que d'aller prévenir
M. de Charlus. Aussi celui-ci croyait-il toujours au mariage et s'en
réjouissait-il. On dirait que c'est une consolation pour ces grands
solitaires que de donner à leur célibat tragique l'adoucissement
d'une paternité fictive. «Mais, ma parole, Brichot, ajouta-t-il, en
se tournant en riant vers nous, j'ai du scrupule en vous voyant en
si galante compagnie. Vous aviez l'air de deux amoureux. Bras dessus,
bras dessous, dites donc, Brichot, vous en prenez des libertés!»
Fallait-il attribuer pour cause à de telles paroles le vieillissement
d'une telle pensée, moins maîtresse que jadis de ses réflexes, et
qui, dans des instants d'automatisme, laisse échapper un secret si
soigneusement enfoui pendant quarante ans? Ou bien était-ce dédain
pour l'opinion des roturiers qu'avaient au fond tous les Guermantes et
dont le frère de M. de Charlus, le duc, présentait une autre forme
quand, fort insoucieux que ma mère pût le voir, il se faisait
la barbe en chemise de nuit ouverte, à sa fenêtre? M. de Charlus
avait-il contracté, durant les trajets brûlants de Doncières à
Doville, la dangereuse habitude de se mettre à l'aise et, comme il
y rejetait en arrière son chapeau de paille pour rafraîchir son
énorme front, de desserrer, au début, pour quelques instants
seulement, le masque depuis trop longtemps rigoureusement attaché à
son vrai visage? Les manières conjugales de M. de Charlus avec Morel
auraient à bon droit étonné qui les aurait entièrement connues.
Mais il était arrivé à M. de Charlus que la monotonie des plaisirs
qu'offre son vice l'avait lassé. Il avait instinctivement cherché de
nouvelles performances, et, après s'être fatigué des inconnus qu'il
rencontrait, était passé au pôle opposé, à ce qu'il avait cru
qu'il détesterait toujours, à l'imitation d'un «ménage» ou d'une
«paternité». Parfois cela ne lui suffisait même plus, il lui
fallait du nouveau, il allait passer la nuit avec une femme de la
même façon qu'un homme normal peut, une fois dans sa vie, avoir
voulu coucher avec un garçon, par une curiosité semblable, inverse,
et dans les deux cas également malsaine. L'existence de «fidèle»
du baron, ne vivant, à cause de Charlie, que dans le petit clan,
avait eu, pour briser les efforts qu'il avait faits longtemps pour
garder des apparences menteuses, la même influence qu'un voyage
d'exploration ou un séjour aux colonies chez certains Européens,
qui y perdent les principes directeurs qui les guidaient en France.
Et pourtant la révolution interne d'un esprit, ignorant au début de
l'anomalie qu'il portait en soi, puis épouvanté devant elle quand il
l'avait reconnue, et enfin s'étant familiarisé avec elle jusqu'à
ne plus s'apercevoir qu'on ne pouvait sans danger avouer aux autres
ce qu'on avait fini par s'avouer sans honte à soi-même, avait été
plus efficace encore, pour détacher M. de Charlus des dernières
contraintes sociales, que le temps passé chez les Verdurin. Il n'est
pas, en effet, d'exil au pôle Sud, ou au sommet du Mont-Blanc, qui
nous éloigne autant des autres qu'un séjour prolongé au sein d'un
vice intérieur, c'est-à-dire d'une pensée différente de la leur.
Vice (ainsi M. de Charlus le qualifiait-il autrefois) auquel le baron
prêtait maintenant la figure débonnaire d'un simple défaut, fort
répandu, plutôt sympathique et presque amusant, comme la paresse,
la distraction ou la gourmandise. Sentant les curiosités que la
particularité de son personnage excitait, M. de Charlus éprouvait un
certain plaisir à les satisfaire, à les piquer, à les entretenir.
De même que tel publiciste juif se fait chaque jour le champion
du catholicisme, non pas probablement avec l'espoir d'être pris
au sérieux, mais pour ne pas décevoir l'attente des rieurs
bienveillants, M. de Charlus flétrissait plaisamment les mauvaises
mœurs dans le petit clan, comme il eût contrefait l'anglais ou
imité Mounet-Sully, sans attendre qu'on l'en priât, et pour payer
son écot avec bonne grâce, en exerçant en société un talent
d'amateur; de sorte que M. de Charlus menaçait Brichot de dénoncer
à la Sorbonne qu'il se promenait maintenant avec des jeunes gens de
la même façon que le chroniqueur circoncis parle à tout propos de
la «fille aînée de l'Église» et du «sacré-cœur de Jésus»,
c'est-à-dire sans ombre de tartuferie, mais avec une pointe
de cabotinage. Ce n'est pas seulement du changement des paroles
elles-mêmes, si différentes de celles qu'il se permettait autrefois,
qu'il serait curieux de chercher l'explication, mais encore de celui
survenu dans les intonations, les gestes, qui les uns et les autres
ressemblaient singulièrement maintenant à ce que M. de Charlus
flétrissait le plus âprement autrefois; il poussait maintenant,
involontairement, presque les mêmes petits cris (chez lui
involontaires et d'autant plus profonds) que jettent, volontairement,
eux, les invertis qui s'interpellent en s'appelant «ma chère»;
comme si ce «chichi» voulu, dont M. de Charlus avait pris si
longtemps le contrepied, n'était en effet qu'une géniale et fidèle
imitation des manières qu'arrivent à prendre, quoi qu'ils en aient,
les Charlus, quand ils sont arrivés à une certaine phase de
leur mal, comme un paralytique général ou un ataxique finissent
fatalement par présenter certains symptômes. En réalité--et c'est
ce que ce chichi tout intérieur révélait--il n'y avait entre le
sévère Charlus tout de noir habillé, aux cheveux en brosse, que
j'avais connu, et les jeunes gens fardés, chargés de bijoux, que
cette différence purement apparente qu'il y a entre une personne
agitée qui parle vite, remue tout le temps, et un névropathe qui
parle lentement, conserve un flegme perpétuel, mais est atteint de la
même neurasthénie aux yeux du clinicien qui sait que celui-ci comme
l'autre est dévoré des mêmes angoisses et frappé des mêmes tares.
Du reste, on voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout
différents, comme l'extension extraordinaire qu'avaient prise dans
sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et qui
revenaient maintenant à tout moment (par exemple: «l'enchaînement
des circonstances»), et auxquelles la parole du baron s'appuyait de
phrase en phrase comme à un tuteur nécessaire. «Est-ce que Charlie
est déjà arrivé?» demanda Brichot à M. de Charlus comme nous
apercevions la porte de l'hôtel. «Ah! je ne sais pas», dit le baron
en levant les mains et en fermant à demi les yeux, de l'air d'une
personne qui ne veut pas qu'on l'accuse d'indiscrétion, d'autant plus
qu'il avait eu probablement des reproches de Morel pour des choses
qu'il avait dites et que celui-ci, froussard autant que vaniteux, et
reniant M. de Charlus aussi volontiers qu'il se parait de lui, avait
cru graves quoique en réalité insignifiantes. «Vous savez que je ne
sais rien de ce qu'il fait.» Si les conversations de deux personnes
qui ont entre elles une liaison sont pleines de mensonges, ceux-ci ne
naissent pas moins naturellement dans les conversations qu'un tiers
a avec un amant au sujet de la personne que ce dernier aime, quel que
soit, d'ailleurs, le sexe de cette personne.

«Il y a longtemps que vous l'avez vu?» demandai-je à M. de Charlus,
pour avoir l'air à la fois de ne pas craindre de lui parler de Morel
et de ne pas croire qu'il vivait complètement avec lui. «Il est venu
par hasard cinq minutes ce matin, pendant que j'étais encore à
demi endormi, s'asseoir sur le coin de mon lit, comme s'il voulait me
violer.» J'eus aussitôt l'idée que M. de Charlus avait vu Charlie
il y a une heure, car quand on demande à une maîtresse quand elle
a vu l'homme qu'on sait--et qu'elle suppose peut-être qu'on
croit--être son amant, si elle a goûté avec lui, elle répond: «Je
l'ai vu un instant avant déjeuner.» Entre ces deux faits la seule
différence est que l'un est mensonger et l'autre vrai, mais l'un
est aussi innocent, ou, si l'on préfère, aussi coupable. Aussi ne
comprendrait-on pas pourquoi la maîtresse (et ici M. de Charlus)
choisit toujours le fait mensonger, si l'on ne savait pas que les
réponses sont déterminées, à l'insu de la personne qui les fait,
par un nombre de facteurs qui semblent en disproportion telle avec
la minceur du fait qu'on s'excuse d'en faire état. Mais pour un
physicien la place qu'occupe la plus petite balle de sureau s'explique
par la concordance d'action, le conflit ou l'équilibre, de lois
d'attraction ou de répulsion qui gouvernent des mondes bien plus
grands. Ne mentionnons ici que pour mémoire le désir de paraître
naturel et hardi, le geste instinctif de cacher un rendez-vous secret,
un mélange de pudeur et d'ostentation, le besoin de confesser ce qui
vous est si agréable et de montrer qu'on est aimé, une pénétration
de ce que sait ou suppose--et ne dit pas--l'interlocuteur,
pénétration qui, allant au delà ou en deçà de la sienne, la fait
tantôt sur et tantôt sous-estimer le désir involontaire de jouer
avec le feu et la volonté de faire la part du feu. Tout autant de
lois différentes, agissant en sens contraire, dictent les réponses
plus générales touchant l'innocence, le «platonisme», ou, au
contraire, la réalité charnelle des relations qu'on a avec la
personne qu'on dit avoir vue le matin quand on l'a vue le soir.
Toutefois, d'une façon générale, disons que M. de Charlus,
malgré l'aggravation de son mal qui le poussait perpétuellement
à révéler, à insinuer, parfois tout simplement à inventer des
détails compromettants, cherchait, pendant cette période de sa vie,
à affirmer que Charlie n'était pas de la même sorte d'homme que
lui, Charlus, et qu'il n'existait entre eux que de l'amitié. Cela
n'empêchait pas (et bien que ce fût peut-être vrai) que parfois il
se contredît (comme pour l'heure où il l'avait vu en dernier lieu),
soit qu'il dît alors, en s'oubliant, la vérité, ou proférât
un mensonge, pour se vanter, ou par sentimentalisme, ou trouvant
spirituel d'égarer l'interlocuteur. «Vous savez qu'il est pour moi,
continua le baron, un bon petit camarade, pour qui j'ai la plus grande
affection, comme je suis sûr (en doutait-il donc, qu'il éprouvât le
besoin de dire qu'il en était sûr?) qu'il a pour moi, mais il n'y a
entre nous rien d'autre, pas ça, vous entendez bien, pas ça, dit le
baron aussi naturellement que s'il avait parlé d'une femme. Oui,
il est venu ce matin me tirer par les pieds. Il sait pourtant que je
déteste qu'on me voie couché. Pas vous? Oh! c'est une horreur, ça
dérange, on est laid à faire peur, je sais bien que je n'ai plus
vingt-cinq ans et je ne pose pas pour la rosière, mais on garde sa
petite coquetterie tout de même.»

Il est possible que le baron fût sincère quand il parlait de Morel
comme d'un bon petit camarade, et qu'il dît la vérité plus encore
qu'il ne croyait en disant: «Je ne sais pas ce qu'il fait, je ne
connais pas sa vie.»

En effet, disons (en interrompant pendant quelques instants ce récit,
que nous reprendrons aussitôt après cette parenthèse que nous
ouvrons au moment où M. de Charlus, Brichot et moi nous nous
dirigeons vers la demeure de Mme Verdurin), disons que, peu de temps
avant cette soirée, le baron fut plongé dans la douleur et dans la
stupéfaction par une lettre qu'il ouvrit par mégarde et qui était
adressée à Morel. Cette lettre, laquelle devait, par contre-coup,
me causer de cruels chagrins, était écrite par l'actrice Léa,
célèbre pour le goût exclusif qu'elle avait pour les femmes. Or
sa lettre à Morel (que M. de Charlus ne soupçonnait même pas
la connaître) était écrite sur le ton le plus passionné. Sa
grossièreté empêche qu'elle soit reproduite ici, mais on peut
mentionner que Léa ne lui parlait qu'au féminin en lui disant:
«grande sale, va!», «ma belle chérie, toi tu en es au moins,
etc.». Et dans cette lettre il était question de plusieurs autres
femmes qui ne semblaient pas être moins amies de Morel que de Léa.
D'autre part, la moquerie de Morel à l'égard de M. de Charlus, et de
Léa à l'égard d'un officier qui l'entretenait et dont elle disait:
«Il me supplie dans ses lettres d'être sage! Tu parles! mon petit
chat blanc», ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moins
insoupçonnée de lui que n'étaient les rapports si particuliers de
Morel avec Léa. Le baron était surtout troublé par ces mots «en
être». Après l'avoir d'abord ignoré, il avait enfin, depuis un
temps bien long déjà, appris que lui-même «en était». Or voici
que cette notion qu'il avait acquise se trouvait remise en question.
Quand il avait découvert qu'il «en était», il avait cru par là
apprendre que son goût, comme dit Saint-Simon, n'était pas celui
des femmes. Or voici que, pour Morel, cette expression «en être»
prenait une extension que M. de Charlus n'avait pas connue, tant et si
bien que Morel prouvait, d'après cette lettre, qu'il «en était» en
ayant le même goût que des femmes pour des femmes mêmes. Dès lors
la jalousie de M. de Charlus n'avait plus de raison de se borner
aux hommes que Morel connaissait, mais allait s'étendre aux femmes
elles-mêmes. Ainsi les êtres qui «en étaient» n'étaient pas
seulement ceux qu'il avait crus, mais toute une immense partie de
la planète, composée aussi bien de femmes que d'hommes, aimant
non seulement les hommes mais les femmes, et le baron, devant la
signification nouvelle d'un mot qui lui était si familier, se sentait
torturé par une inquiétude de l'intelligence autant que du
cœur, née de ce double mystère, où il y avait à la fois de
l'agrandissement de sa jalousie et de l'insuffisance soudaine d'une
définition.

M. de Charlus n'avait jamais été, dans la vie, qu'un amateur. C'est
dire que des incidents de ce genre ne pouvaient lui être d'aucune
utilité. Il faisait dériver l'impression pénible qu'il en pouvait
ressentir, en scènes violentes où il savait être éloquent, ou en
intrigues sournoises. Mais pour un être de la valeur d'un Bergotte,
par exemple, ils eussent pu être précieux. C'est même peut-être ce
qui explique en partie (puisque nous agissons à l'aveuglette, mais en
choisissant comme les bêtes la plante qui nous est favorable) que des
êtres comme Bergotte aient vécu généralement dans la compagnie de
personnes médiocres, fausses et méchantes. La beauté de celles-ci
suffit à l'imagination de l'écrivain, exalte sa bonté, mais ne
transforme en rien la nature de sa compagne, dont, par éclairs,
la vie située des milliers de mètres au-dessous, les relations
invraisemblables, les mensonges poussés au delà et surtout dans une
direction différente de ce qu'on aurait pu croire, apparaissent de
temps à autre. Le mensonge, le mensonge parfait, sur les gens que
nous connaissons, sur les relations que nous avons eues avec eux, sur
notre mobile dans telle action formulé par nous d'une façon toute
différente, le mensonge sur ce que nous sommes, sur ce que nous
aimons, sur ce que nous éprouvons à l'égard de l'être qui nous
aime, et qui croit nous avoir façonné semblable à lui parce qu'il
nous embrasse toute la journée, ce mensonge-là est une des seules
choses au monde qui puisse nous ouvrir des perspectives sur du
nouveau, sur de l'inconnu, qui puisse éveiller en nous des sens
endormis pour la contemplation d'univers que nous n'aurions jamais
connus. Il faut dire, pour ce qui concerne M. de Charlus, que, s'il
fut stupéfait d'apprendre, relativement à Morel, un certain nombre
de choses que celui-ci lui avait soigneusement cachées, il eut tort
d'en conclure que c'est une erreur de se lier avec des gens du peuple.
On verra, en effet, dans le dernier volume de cet ouvrage, M. de
Charlus lui-même en train de faire des choses qui eussent encore plus
stupéfié les personnes de sa famille et de ses amis, que n'avait pu
faire pour lui la vie révélée par Léa. (La révélation qui lui
avait été le plus pénible avait été celle d'un voyage que Morel
avait fait avec Léa, alors qu'il avait assuré à M. de Charlus
qu'il était en ce moment-là à étudier la musique en Allemagne.
Il s'était servi, pour échafauder son mensonge, de personnes
bénévoles à qui il avait envoyé ses lettres en Allemagne, d'où on
les réexpédiait à M. de Charlus qui, d'ailleurs, était tellement
convaincu que Morel y était qu'il n'eût même pas regardé le timbre
de la poste.) Mais il est temps de rattraper le baron qui s'avance,
avec Brichot et moi, vers la porte des Verdurin.

«Et qu'est devenu, ajouta-t-il en se tournant vers moi, votre jeune
ami hébreu que nous voyions à Doville? J'avais pensé que si cela
vous faisait plaisir on pourrait peut-être l'inviter un soir.» En
effet, M. de Charlus, se contentant de faire espionner sans vergogne
les faits et les gestes de Morel par une agence policière, absolument
comme un mari ou un amant, ne laissait pas de faire attention
aux autres jeunes gens. La surveillance qu'il chargeait un vieux
domestique de faire exercer par une agence sur Morel était si peu
discrète, que les valets de pied se croyaient filés et qu'une femme
de chambre ne vivait plus, n'osait plus sortir dans la rue, croyant
toujours avoir un policier à ses trousses. «Elle peut bien faire ce
qu'elle veut! On irait perdre son temps et son argent à la pister!
Comme si sa conduite nous intéressait en quelque chose!» s'écriait
ironiquement le vieux serviteur, car il était si passionnément
attaché à son maître que, bien que ne partageant nullement les
goûts du baron, il finissait, tant il mettait de chaleureuse ardeur
à les servir, par en parler comme s'ils étaient siens. «C'est la
crème des braves gens», disait de ce vieux serviteur M. de Charlus,
car on n'apprécie jamais personne autant que ceux qui joignent à de
grandes vertus celle de les mettre sans compter à la disposition
de nos vices. C'était, d'ailleurs, des hommes seulement que M. de
Charlus était capable d'éprouver de la jalousie en ce qui concernait
Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C'est d'ailleurs la
règle presque générale pour les Charlus. L'amour de l'homme qu'ils
aiment pour une femme est quelque chose d'autre, qui se passe dans une
autre espèce animale (le lion laisse les tigres tranquilles), ne les
gêne pas et les rassure plutôt. Quelquefois, il est vrai, chez ceux
qui font de l'inversion un sacerdoce, cet amour les dégoûte. Ils
en veulent alors à leur ami de s'y être livré, non comme d'une
trahison, mais comme d'une déchéance. Un Charlus, autre que n'était
le baron, eût été indigné de voir Morel avoir des relations avec
une femme, comme il l'eût été de lire sur une affiche que lui,
l'interprète de Bach et de Hændel, allait jouer du Puccini.
C'est, d'ailleurs, pour cela que les jeunes gens qui, par intérêt,
condescendent à l'amour des Charlus leur affirment que les femmes ne
leur inspirent que du dégoût, comme ils diraient au médecin qu'ils
ne prennent jamais d'alcool et n'aiment que l'eau de source. Mais M.
de Charlus, sur ce point, s'écartait un peu de la règle habituelle.
Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne lui portaient pas
ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou
à l'écarté. «Mais, mon cher, vous savez, il fait des femmes»,
disait-il d'un air de révélation, de scandale, peut-être d'envie,
surtout d'admiration. «Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout
les putains les plus en vue n'ont d'yeux que pour lui. On le
remarque partout, aussi bien dans le métro qu'au théâtre. C'en est
embêtant! Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le
garçon lui apporte les billets doux d'au moins trois femmes. Et
toujours des jolies encore. Du reste, ça n'est pas extraordinaire. Je
le regardais hier, je le comprends, il est devenu d'une beauté, il a
l'air d'une espèce de Bronzino, il est vraiment admirable.» Mais
si M. de Charlus aimait à montrer qu'il aimait Morel, il aimait à
persuader les autres, peut-être à se persuader lui-même, qu'il en
était aimé. Il mettait à l'avoir tout le temps auprès de lui (et
malgré le tort que ce petit jeune homme pouvait faire à la situation
mondaine du baron) une sorte d'amour-propre. Car (et le cas est
fréquent des hommes bien posés et snobs, qui, par vanité, brisent
toutes leurs relations pour être vus partout avec une maîtresse,
demi-mondaine ou dame tarée, qu'on ne reçoit pas, et avec laquelle
pourtant il leur semble flatteur d'être lié) il était arrivé à ce
point où l'amour-propre met toute sa persévérance à détruire
les buts qu'il a atteints, soit que, sous l'influence de l'amour,
on trouve un prestige, qu'on est seul à percevoir, à des relations
ostentatoires avec ce qu'on aime, soit que, par le fléchissement des
ambitions mondaines atteintes et la marée montante des curiosités
ancillaires, d'autant plus absorbantes qu'elles sont plus platoniques,
celles-ci n'aient pas seulement atteint mais dépassé le niveau où
avaient peine à se maintenir les autres.

Quant aux autres jeunes gens, M. de Charlus trouvait qu'à son goût
pour eux l'existence de Morel n'était pas un obstacle, et que même
sa réputation éclatante de violoniste ou sa notoriété naissante de
compositeur et de journaliste pourrait, dans certains cas, leur être
un appât. Présentait-on au baron un jeune compositeur de tournure
agréable, c'était dans les talents de Morel qu'il cherchait
l'occasion de faire une politesse au nouveau venu. «Vous devriez, lui
disait-il, m'apporter de vos compositions pour que Morel les joue au
concert ou en tournée. Il y a si peu de musique agréable écrite
pour le violon! C'est une aubaine que d'en trouver de nouvelle. Et
les étrangers apprécient beaucoup cela. Même en province il y a des
petits cercles musicaux où on aime la musique avec une ferveur et une
intelligence admirables.» Sans plus de sincérité (car tout cela ne
servait que d'amorce et il était rare que Morel se prêtât à des
réalisations), comme Bloch avait avoué qu'il était un peu poète,
«à ses heures», avait-il ajouté, avec le rire sarcastique dont il
accompagnait une banalité quand il ne pouvait pas trouver une parole
originale, M. de Charlus me dit: «Dites donc à ce jeune Israélite,
puisqu'il fait des vers, qu'il devrait bien m'en apporter pour Morel.
Pour un compositeur c'est toujours l'écueil, trouver quelque chose de
joli à mettre en musique. On pourrait même penser à un livret. Cela
ne serait pas inintéressant et prendrait une certaine valeur à cause
du mérite du poète, de ma protection, de tout un enchaînement de
circonstances auxiliatrices, parmi lesquelles le talent de Morel tient
la première place, car il compose beaucoup maintenant et il écrit
aussi et très joliment, je vais vous en parler. Quant à son talent
d'exécutant (là vous savez qu'il est tout à fait un maître
déjà), vous allez voir ce soir comme ce gosse joue bien la musique
de Vinteuil; il me renverse; à son âge, avoir une compréhension
pareille tout en restant si gamin, si potache! Oh! ce n'est ce soir
qu'une petite répétition. La grande machine doit avoir lieu dans
quelques jours. Mais ce sera bien plus élégant aujourd'hui. Aussi
nous sommes ravis que vous soyez venu, dit-il--en employant ce nous,
sans doute parce que le Roi dit: nous voulons. A cause du magnifique
programme, j'ai conseillé à Mme Verdurin d'avoir deux fêtes: l'une
dans quelques jours, où elle aura toutes ses relations; l'autre
ce soir, où la Patronne est, comme on dit en termes de justice,
dessaisie. C'est moi qui ai fait les invitations et j'ai convoqué
quelques personnes d'un autre milieu, qui peuvent être utiles à
Charlie et qu'il sera agréable pour les Verdurin de connaître.
N'est-ce pas, c'est très bien de faire jouer les choses les plus
belles avec les plus grands artistes, mais la manifestation reste
étouffée comme dans du coton, si le public est composé de la
mercière d'en face et de l'épicier du coin. Vous savez ce que je
pense du niveau intellectuel des gens du monde, mais ils peuvent jouer
certains rôles assez importants, entre autres le rôle dévolu pour
les événements publics à la presse et qui est d'être un organe de
divulgation. Vous comprenez ce que je veux dire; j'ai, par exemple,
invité ma belle-sœur Oriane; il n'est pas certain qu'elle vienne,
mais il est certain en revanche, si elle vient, qu'elle ne comprendra
absolument rien. Mais on ne lui demande pas de comprendre, ce qui
est au-dessus de ses moyens, mais de parler ce qui y est approprié
admirablement et ce dont elle ne se fait pas faute. Conséquence:
dès demain, au lieu du silence de la mercière et de l'épicier,
conversation animée chez les Mortemart où Oriane raconte qu'elle
a entendu des choses merveilleuses, qu'un certain Morel, etc., rage
indescriptible des personnes non conviées qui diront: «Palamède
avait sans doute jugé que nous étions indignes; d'ailleurs,
qu'est-ce que c'est que ces gens chez qui la chose se passait»,
contre-partie aussi utile que les louanges d'Oriane, parce que le nom
de Morel revient tout le temps et finit par se graver dans la mémoire
comme une leçon qu'on relit dix fois de suite. Tout cela forme
enchaînement de circonstances qui peut avoir son prix pour l'artiste,
pour la maîtresse de maison, servir en quelque sorte de mégaphone à
une manifestation qui sera ainsi rendue audible à un public lointain.
Vraiment ça en vaut la peine; vous verrez les progrès qu'a faits
Charlie. Et, d'ailleurs, on lui a découvert un nouveau talent, mon
cher, il écrit comme un ange. Comme un ange je vous dis.» M. de
Charlus négligeait de dire que depuis quelque temps il faisait
faire à Morel, comme ces grands seigneurs du XVIIe siècle qui
dédaignaient de signer même d'écrire leurs libelles, des petits
entrefilets bassement calomniateurs et dirigés contre la comtesse
Molé. Semblant déjà insolents à ceux qui les lisaient, combien
étaient-ils plus cruels pour la jeune femme, qui retrouvait, si
adroitement glissés que personne d'autre qu'elle n'y voyait goutte,
des passages de lettres d'elle, textuellement cités, mais pris dans
un sens où ils pouvaient l'affoler comme la plus cruelle vengeance.
La jeune femme en mourut. Mais il se fait tous les jours à Paris,
dirait Balzac, une sorte de journal parlé, plus terrible que l'autre.
On verra plus tard que cette presse verbale réduisit à néant la
puissance d'un Charlus devenu démodé et, bien au-dessus de lui,
érigea un Morel qui ne valait pas la millionième partie de son
ancien protecteur. Du moins cette mode intellectuelle est-elle
naïve et croit-elle de bonne foi au néant d'un génial Charlus, à
l'incontestable autorité d'un stupide Morel. Le baron était moins
innocent dans ses vengeances implacables. De là sans doute ce venin
amer de la bouche, dont l'envahissement semblait donner aux joues la
jaunisse quand il était en colère. «Vous qui connaissiez Bergotte,
reprit M. de Charlus, j'avais jadis pensé que vous auriez pu
peut-être, en lui rafraîchissant la mémoire au sujet des proses
du jouvenceau, collaborer en somme avec moi, m'aider à favoriser un
talent double, de musicien et d'écrivain, qui peut un jour acquérir
le prestige de celui de Berlioz. Vous savez, les Illustres ont souvent
autre chose à penser, ils sont adulés, ils ne s'intéressent
guère qu'à eux-mêmes. Mais Bergotte, qui était vraiment simple et
serviable, m'avait promis de faire passer au Gaulois, ou je ne sais
plus où, ces petites chroniques, moitié d'un humoriste et d'un
musicien, qui sont maintenant très jolies, et je suis vraiment
très content que Charlie ajoute à son violon ce petit brin de plume
d'Ingres. Je sais bien que j'exagère facilement, quand il s'agit
de lui, comme toutes les vieilles mamans-gâteau du Conservatoire.
Comment, mon cher, vous ne le saviez pas? Mais c'est que vous ne
connaissez pas mon côté gobeur. Je fais le pied de grue pendant des
heures à la porte des jurys d'examen. Je m'amuse comme une reine.
Quant à la prose de Charlie, Bergotte m'avait assuré que c'était
vraiment tout à fait très bien.»

M. de Charlus, qui l'avait connu depuis longtemps par Swann, était en
effet allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander
qu'il obtînt pour Morel d'écrire dans un journal des sortes de
chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En y allant,
M. de Charlus avait eu un certain remords, car grand admirateur de
Bergotte, il s'était rendu compte qu'il n'allait jamais le voir pour
lui-même, mais pour, grâce à la considération mi-intellectuelle,
mi-sociale que Bergotte avait pour lui, pouvoir faire une grande
politesse à Morel, ou à tel autre de ses amis. Qu'il ne se servît
plus du monde que pour cela ne choquait pas M. de Charlus, mais
de Bergotte cela lui avait paru plus mal, parce qu'il sentait que
Bergotte n'était pas utilitaire comme les gens du monde et méritait
mieux. Seulement sa vie était prise et il ne trouvait du temps de
libre que quand il avait très envie d'une chose, par exemple si elle
se rapportait à Morel. De plus, très intelligent, la conversation
d'un homme intelligent lui était assez indifférente, surtout celle
de Bergotte, qui était trop homme de lettres pour son goût et d'un
autre clan, ne se plaçant pas à son point de vue. Quant à Bergotte,
il s'était rendu compte de cet utilitarisme des visites de M. de
Charlus, mais ne lui en avait pas voulu, car il avait été toute sa
vie incapable d'une bonté suivie, mais désireux de faire plaisir,
compréhensif, insensible au plaisir de donner une leçon. Quant au
vice de M. de Charlus, il ne l'avait partagé à aucun degré, mais y
avait trouvé plutôt un élément de couleur dans le personnage, le
«fas et nefas», pour un artiste, consistant non dans des exemples
moraux, mais dans des souvenirs de Platon ou de Sodome. «Mais vous,
belle jeunesse, on ne vous voit guère quai Conti. Vous n'en abusez
pas!» Je dis que je sortais surtout avec ma cousine. «Voyez-vous
ça! ça sort avec sa cousine, comme c'est pur!» dit M. de Charlus
à Brichot. Et s'adressant de nouveau à moi: «Mais nous ne vous
demandons pas de comptes sur ce que vous faites, mon enfant. Vous
êtes libre de faire tout ce qui vous amuse. Nous regrettons seulement
de ne pas y avoir de part. Du reste, vous avez très bon goût, elle
est charmante votre cousine, demandez à Brichot, il en avait la tête
farcie à Doville. On la regrettera ce soir. Mais vous avez peut-être
aussi bien fait de ne pas l'amener. C'est admirable, la musique de
Vinteuil. Mais j'ai appris qu'il devait y avoir la fille de l'auteur
et son amie, qui sont deux personnes d'une terrible réputation. C'est
toujours embêtant pour une jeune fille. Elles seront là, à moins
que ces deux demoiselles n'aient pas pu venir, car elles devaient sans
faute être tout l'après-midi à une répétition d'études que Mme
Verdurin donnait tantôt et où elle n'avait convié que les raseurs,
la famille, les gens qu'il ne fallait pas avoir ce soir. Or tout à
l'heure, avant le dîner, Charlie nous a dit que ce que nous appelons
les deux demoiselles Vinteuil, absolument attendues, n'étaient
pas venues.» Malgré l'affreuse douleur que j'avais à rapprocher
subitement de l'effet, seul connu d'abord, la cause, enfin
découverte, de l'envie d'Albertine de venir tantôt, la présence
annoncée (mais que j'avais ignorée) de Mlle Vinteuil et de son
amie, je gardai la liberté d'esprit de noter que M. de Charlus, qui
nous avait dit, il y avait quelques minutes, n'avoir pas vu Charlie
depuis le matin, confessait étourdiment l'avoir vu avant dîner. Ma
souffrance devenait visible: «Mais qu'est-ce que vous avez? me dit le
baron, vous êtes vert; allons, entrons, vous prenez froid, vous
avez mauvaise mine.» Ce n'était pas mon doute relatif à la vertu
d'Albertine que les paroles de M. de Charlus venaient d'éveiller en
moi. Beaucoup d'autres y avaient déjà pénétré; à chaque nouveau
doute on croit que la mesure est comble, qu'on ne pourra pas le
supporter, puis on lui trouve tout de même de la place, et une fois
qu'il est introduit dans notre milieu vital, il y entre en concurrence
avec tant de désirs de croire, avec tant de liaisons d'oublier,
qu'assez vite on s'en accommode, on finit par ne plus s'occuper de
lui. Il reste seulement comme une douleur à demi guérie, une simple
menace de souffrir et qui, envers du désir, de même ordre que lui,
et comme lui devenu centre de nos pensées, irradie en elles, à
des distances infinies, de subtiles tristesses, comme le désir des
plaisirs d'une origine méconnaissable, partout où quelque chose peut
s'associer à l'idée de celle que nous aimons. Mais la douleur se
réveille quand un doute nouveau entre en nous; on a beau se dire
presque tout de suite: «Je m'arrangerai, il y aura un système pour
ne pas souffrir, ça ne doit pas être vrai», pourtant il y a eu
un premier instant où on a souffert comme si on croyait. Si nous
n'avions que des membres, comme les jambes et les bras, la vie serait
supportable; malheureusement nous portons en nous ce petit organe que
nous appelons cœur, lequel est sujet à certaines maladies au cours
desquelles il est infiniment impressionnable pour tout ce qui concerne
la vie d'une certaine personne et où un mensonge--cette chose
inoffensive et au milieu de laquelle nous vivons si allégrement,
qu'il soit fait par nous-même ou par les autres--venu de cette
personne, donne à ce petit cœur, qu'on devrait pouvoir nous retirer
chirurgicalement, des crises intolérables. Ne parlons pas du cerveau,
car notre pensée a beau raisonner sans fin au cours de ces crises,
elle ne les modifie pas plus que notre attention une rage de dents. Il
est vrai que cette personne est coupable de nous avoir menti, car elle
nous avait juré de nous dire toujours la vérité. Mais nous savons
par nous-même, pour les autres, ce que valent les serments. Et
nous avons voulu y ajouter foi quand ils venaient d'elle, qui avait
justement tout intérêt à nous mentir et n'a pas été choisie par
nous, d'autre part, pour ses vertus. Il est vrai que plus tard elle
n'aura presque plus besoin de nous mentir--justement quand le
cœur sera devenu indifférent au mensonge--parce que nous ne nous
intéresserons plus à sa vie. Nous le savons, et malgré cela nous
sacrifions volontiers la nôtre, soit que nous nous tuions pour
cette personne, soit que nous nous fassions condamner à mort en
l'assassinant, soit simplement que nous dépensions en quelques
soirées pour elle toute notre fortune, ce qui nous oblige à
nous tuer ensuite parce que nous n'avons plus rien. D'ailleurs, si
tranquille qu'on se croie quand on aime, on a toujours l'amour dans
son cœur en état d'équilibre instable. Un rien suffit pour
le mettre dans la position du bonheur; on rayonne, on couvre de
tendresses non point celle qu'on aime, mais ceux qui nous ont fait
valoir à ses yeux, qui l'ont gardée contre toute tentation mauvaise;
on se croit tranquille, et il suffit d'un mot: «Gilberte ne viendra
pas», «Mademoiselle Vinteuil est invitée», pour que tout le
bonheur préparé vers lequel on s'élançait s'écroule, pour que
le soleil se cache, pour que tourne la rose des vents et que se
déchaîne la tempête intérieure à laquelle, un jour, on ne sera
plus capable de résister. Ce jour-là, le jour où le cœur est
devenu si fragile, des amis qui nous admirent souffrent que de tels
néants, que certains êtres puissent nous faire du mal, nous
faire mourir. Mais qu'y peuvent-ils? Si un poète est mourant
d'une pneumonie infectieuse, se figure-t-on ses amis expliquant au
pneumocoque que ce poète a du talent et qu'il devrait le laisser
guérir? Le doute, en tant qu'il avait trait à Mlle Vinteuil,
n'était pas absolument nouveau. Mais, dans une certaine mesure, ma
jalousie de l'après-midi, excitée par Léa et ses amies, l'avait
aboli. Une fois ce danger du Trocadéro écarté, j'avais éprouvé,
j'avais cru avoir reconquis à jamais une paix complète. Mais ce qui
était surtout nouveau pour moi, c'était une certaine promenade où
Andrée m'avait dit: «Nous sommes allées ici et là, nous n'avons
rencontré personne», et où, au contraire, Mlle Vinteuil avait
évidemment donné rendez-vous à Albertine chez Mme Verdurin.
Maintenant j'eusse laissé volontiers Albertine sortir seule, aller
partout où elle voudrait, pourvu que j'eusse pu chambrer quelque part
Mlle Vinteuil et son amie et être certain qu'Albertine ne les
vît pas. C'est que la jalousie est généralement partielle, à
localisations intermittentes, soit parce qu'elle est le prolongement
douloureux d'une anxiété qui est provoquée tantôt par une
personne, tantôt par une autre que notre amie pourrait aimer, soit
par l'exiguïté de notre pensée, qui ne peut réaliser que ce
qu'elle se représente et laisse le reste dans un vague dont on ne
peut relativement souffrir.

Au moment où nous allions sonner à la porte de l'hôtel, nous fûmes
rattrapés par Saniette qui nous apprit que la princesse Sherbatoff
était morte à six heures et nous dit qu'il ne nous avait pas
reconnus tout de suite. «Je vous envisageais pourtant depuis un
moment, nous dit-il d'une voix essoufflée. Est-ce pas curieux que
j'aie hésité?» «N'est-il pas curieux» lui eût semblé une faute
et il devenait avec les formes anciennes du langage d'une exaspérante
familiarité. «Vous êtes pourtant gens qu'on peut avouer pour ses
amis.» Sa mine grisâtre semblait éclairée par le reflet plombé
d'un orage. Son essoufflement, qui ne se produisait, cet été encore,
que quand M. Verdurin l'«engueulait», était maintenant constant.
«Je sais qu'une œuvre inédite de Vinteuil va être exécutée
par d'excellents artistes, et singulièrement par Morel.--Pourquoi
singulièrement?» demanda le baron, qui vit dans cet adverbe une
critique. «Notre ami Saniette, se hâta d'expliquer Brichot qui joua
le rôle d'interprète, parle volontiers, en excellent lettré qu'il
est, le langage d'un temps où «singulièrement» équivalait à
notre «tout particulièrement».

Comme nous entrions dans l'antichambre de Madame Verdurin, M. de
Charlus me demanda si je travaillais, et comme je lui disais que non,
mais que je m'intéressais beaucoup en ce moment aux vieux services
d'argenterie et de porcelaine, il me dit que je ne pourrais pas en
voir de plus beaux que chez les Verdurin; que, d'ailleurs, j'aurais
pu les voir à la Raspelière, puisque, sous prétexte que les objets
sont aussi des amis, ils faisaient la folie de tout emporter avec eux;
que ce serait moins commode de tout me sortir un jour de soirée, mais
que pourtant il demanderait qu'on me montrât ce que je voudrais. Je
le priai de n'en rien faire. M. de Charlus déboutonna son pardessus,
ôta son chapeau, et je vis que le sommet de sa tête s'argentait
maintenant par places. Mais tel un arbuste précieux que non seulement
l'automne colore, mais dont on protège certaines feuilles par des
enveloppements d'ouate ou des applications de plâtre, M. de Charlus
ne recevait de ces quelques cheveux blancs placés à sa cime qu'un
bariolage de plus venant s'ajouter à ceux du visage. Et pourtant,
même sous les couches d'expressions différentes, de fards et
d'hypocrisie, qui le maquillaient si mal, le visage de M. de Charlus
continuait à taire à presque tout le monde le secret qu'il me
paraissait crier. J'étais presque gêné par ses yeux où j'avais
peur qu'il ne me surprît à le lire à livre ouvert, par sa voix
qui me paraissait le répéter sur tous les tons, avec une inlassable
indécence. Mais les secrets sont bien gardés par ces êtres, car
tous ceux qui les approchent sont sourds et aveugles. Les personnes
qui apprenaient la vérité par l'un ou l'autre, par les Verdurin
par exemple, la croyaient, mais cependant seulement tant qu'elles
ne connaissaient pas M. de Charlus. Son visage, loin de répandre,
dissipait les mauvais bruits. Car nous nous faisons de certaines
entités une idée si grande que nous ne pourrions l'identifier avec
les traits familiers d'une personne de connaissance. Et nous croirons
difficilement aux vices, comme nous ne croirons jamais au génie d'une
personne avec qui nous sommes encore allés la veille à l'Opéra.

M. de Charlus était en train de donner son pardessus avec des
recommandations d'habitué. Mais le valet de pied auquel il le tendait
était un nouveau, tout jeune. Or M. de Charlus perdait souvent
maintenant ce qu'on appelle «le Nord» et ne se rendait plus compte
de ce qui se fait et ne se fait pas. Le louable désir qu'il avait, à
Balbec, de montrer que certains sujets ne l'effrayaient pas, de ne
pas avoir peur de déclarer à propos de quelqu'un: «Il est joli
garçon», de dire, en un mot, les mêmes choses l'aurait pu dire
quelqu'un qui n'aurait pas été comme lui, il lui arrivait maintenant
de traduire ce désir en disant, au contraire, des choses que n'aurait
jamais pu dire quelqu'un qui n'aurait pas été comme lui, choses
devant lesquelles son esprit était si constamment fixé qu'il en
oubliait qu'elles ne font pas partie de la préoccupation habituelle
de tout le monde. Aussi, regardant le nouveau valet de pied, il leva
l'index en l'air d'un air menaçant, et croyant faire une excellente
plaisanterie: «Vous, je vous défends de me faire de l'œil comme
ça», dit le baron, se tournant vers Brichot: «Il a une figure
drôlette ce petit-là, il a un nez amusant», et complétant
sa facétie, ou cédant à un désir, il rabattit son index
horizontalement, hésita un instant, puis, ne pouvant plus se
contenir, le poussa irrésistiblement droit au valet de pied et lui
toucha le bout du nez en disant: «Pif». «Quelle drôle de boîte»,
se dit le valet de pied, qui demanda à ses camarades si le baron
était farce ou marteau. «Ce sont des manières qu'il a comme ça,
lui répondit le maître d'hôtel (qui le croyait un peu «piqué»,
un peu «dingo»), mais c'est un des amis de Madame que j'ai toujours
le mieux estimé, c'est un bon cœur.»

«Est-ce que vous retournerez, cette année, à Incarville? me demanda
Brichot. Je crois que notre Patronne a reloué la Raspelière, bien
qu'elle ait eu maille à partir avec ses propriétaires. Mais tout
cela n'est rien, ce sont nuages qui se dissipent», ajouta-t-il,
du même ton optimiste que les journaux qui disent: «Il y a eu des
fautes de commises, c'est entendu, mais qui ne commet des fautes?» Or
je me rappelais dans quel état de souffrance j'avais quitté Balbec,
et je ne désirais nullement y retourner. Je remettais toujours
au lendemain mes projets avec Albertine. «Mais bien sûr qu'il y
reviendra, nous le voulons, il nous est indispensable», déclara
M. de Charlus avec l'égoïsme autoritaire et incompréhensif de
l'amabilité.

A ce moment M. Verdurin vint à notre rencontre. M. Verdurin, à qui
nous fîmes nos condoléances pour la princesse Sherbatoff, nous dit:
«Oui, je sais qu'elle est très mal.--Mais non, elle est morte à six
heures», s'écria Saniette. «Vous, vous exagérez toujours», dit
brutalement à Saniette M. Verdurin, qui, la soirée n'étant pas
décommandée, préférait l'hypothèse de la maladie, imitant ainsi
sans le savoir le prince de Guermantes. Saniette, non sans crainte
d'avoir froid, car la porte extérieure s'ouvrait constamment,
attendait avec résignation qu'on lui prît ses affaires. «Qu'est-ce
que vous faites là, dans cette pose de chien couchant? lui demanda
M. Verdurin.--J'attendais qu'une des personnes qui surveillent
aux vêtements puisse prendre mon pardessus et me donner un
numéro.--Qu'est-ce que vous dites? demanda d'un air sévère M.
Verdurin: «qui surveillent aux vêtements». Est-ce que vous devenez
gâteux? on dit: «surveiller les vêtements», s'il vous
faut apprendre le français comme aux gens qui ont eu une
attaque.--Surveiller à quelque chose est la vraie forme, murmura
Saniette d'une voix entre-coupée; l'abbé Le Batteux...--Vous
m'agacez, vous, cria M. Verdurin d'une voix terrible. Comme
vous soufflez! Est-ce que vous venez de monter six étages?»
La grossièreté de M. Verdurin eut pour effet que les hommes du
vestiaire firent passer d'autres personnes avant Saniette et, quand
il voulut tendre ses affaires, lui répondirent: «Chacun son tour,
monsieur, ne soyez pas si pressé.» «Voilà des hommes d'ordre,
voilà des compétences. Très bien, mes braves», dit, avec un
sourire de sympathie, M. Verdurin, afin de les encourager dans leurs
dispositions à faire passer Saniette après tout le monde.

«Venez, dit-il, cet animal-là veut nous faire prendre la mort dans
son cher courant d'air. Nous allons nous chauffer un peu au salon.
Surveiller aux vêtements! reprit-il quand nous fûmes au salon, quel
imbécile!--Il donne dans la préciosité, ce n'est pas un mauvais
garçon, dit Brichot.--Je n'ai pas dit que c'était un mauvais
garçon, j'ai dit que c'était un imbécile», riposta avec aigreur M.
Verdurin.

Cependant Mme Verdurin était en grande conférence avec Cottard et
Ski. Morel venait de refuser (parce que M. de Charlus ne pouvait s'y
rendre) une invitation chez des amis auxquels elle avait pourtant
promis le concours du violoniste. La raison du refus de Morel de jouer
à la soirée des amis des Verdurin, raison à laquelle nous allons
tout à l'heure en voir s'ajouter de bien plus graves, avait pu
prendre sa force grâce à une habitude propre, en général, aux
milieux oisifs, mais tout particulièrement au petit noyau. Certes, si
Mme Verdurin surprenait, entre un nouveau et un fidèle, un mot
dit à mi-voix et pouvant faire supposer qu'ils se connaissaient, ou
avaient envie de se lier («Alors, à vendredi chez les un Tel»
ou: «Venez à l'atelier le jour que vous voudrez, j'y suis toujours
jusqu'à cinq heures, vous me ferez vraiment plaisir»), agitée,
supposant au nouveau une «situation» qui pouvait faire de lui une
recrue brillante pour le petit clan, la Patronne, tout en faisant
semblant de n'avoir rien entendu et en conservant à son beau regard,
cerné par l'habitude de Debussy plus que n'aurait fait celle de la
cocaïne, l'air exténué que lui donnaient les seules ivresses de la
musique, n'en roulait pas moins, sous son front magnifique, bombé
par tant de quatuors et les migraines consécutives, des pensées qui
n'étaient pas exclusivement polyphoniques, et, n'y tenant plus, ne
pouvant plus attendre une seconde sa piqûre, elle se jetait sur
les deux causeurs, les entraînait à part, et disait au nouveau en
désignant le fidèle: «Vous ne voulez pas venir dîner avec _lui_,
samedi par exemple, ou bien le jour que vous voudrez, avec des gens
gentils? N'en parlez pas trop fort parce que je ne convoquerai pas
toute cette tourbe» (terme désignant pour cinq minutes le petit
noyau, dédaigné momentanément pour le nouveau en qui on mettait
tant d'espérances).

Mais ce besoin de s'engouer, de faire aussi des rapprochements, avait
sa contre-partie. L'assiduité aux mercredis faisait naître chez les
Verdurin une disposition opposée. C'était le désir de brouiller,
d'éloigner. Il avait été fortifié, rendu presque furieux par les
mois passés à la Raspelière, où l'on se voyait du matin au soir.
M. Verdurin s'y ingéniait à prendre quelqu'un en faute, à tendre
des toiles où il pût passer à l'araignée sa compagne quelque
mouche innocente. Faute de griefs, on inventait des ridicules. Dès
qu'un fidèle était sorti une demi-heure, on se moquait de lui devant
les autres, on feignait d'être surpris qu'ils n'eussent pas remarqué
combien il avait toujours les dents sales, ou, au contraire, qu'il
les brossât, par manie, vingt fois par jour. Si l'un se permettait
d'ouvrir la fenêtre, ce manque d'éducation faisait que le Patron et
la Patronne échangeaient un regard révolté. Au bout d'un instant,
Mme Verdurin demandait un châle, ce qui donnait le prétexte à
M. Verdurin de dire, d'un air furieux: «Mais non, je vais fermer
la fenêtre, je me demande qu'est-ce qui s'est permis de l'ouvrir»,
devant le coupable, qui rougissait jusqu'aux oreilles. On vous
reprochait indirectement la quantité de vin qu'on avait bue. «Ça
ne vous fait pas mal? C'est bon pour un ouvrier.» Les promenades
ensemble de deux fidèles qui n'avaient pas préalablement demandé
son autorisation à la Patronne avaient pour conséquence des
commentaires infinis, si innocentes que fussent ces promenades. Celles
de M. de Charlus avec Morel ne l'étaient pas. Seul le fait que le
baron n'habitait pas la Raspelière (à cause de la vie de garnison
de Morel) retarda le moment de la satiété, des dégoûts, des
vomissements. Il était pourtant prêt à venir.

Mme Verdurin était furieuse et décidée à «éclairer» Morel
sur le rôle ridicule et odieux que lui faisait jouer M. de Charlus.
«J'ajoute, continua-t-elle (Mme Verdurin, quand elle se sentait
devoir à quelqu'un une reconnaissance qui allait lui peser, et ne
pouvait le tuer pour la peine, lui découvrait un défaut grave qui
dispensait honnêtement de la lui témoigner), j'ajoute qu'il se donne
des airs chez moi qui ne me plaisent pas.» C'est qu'en effet Mme
Verdurin avait encore une raison plus grave que le lâchage de Morel
à la soirée de ses amis d'en vouloir M. de Charlus. Celui-ci,
pénétré de l'honneur qu'il faisait à la Patronne en amenant quai
Conti des gens qui, en effet, n'y seraient pas venus pour elle, avait,
dès les premiers noms que Mme Verdurin avait proposés comme ceux
de personnes qu'on pourrait inviter, prononcé la plus catégorique
exclusive, sur un ton péremptoire où se mêlait à l'orgueil
rancunier du grand seigneur quinteux, le dogmatisme de l'artiste
expert en matière de fêtes et qui retirerait sa pièce et refuserait
son concours plutôt que de condescendre à des concessions qui, selon
lui, compromettraient le résultat d'ensemble. M. de Charlus n'avait
donné son permis, en l'entourant de réserves, qu'à Saintine,
à l'égard duquel, pour ne pas s'encombrer de sa femme, Mme de
Guermantes avait passé d'une intimité quotidienne, à une cessation
complète des relations, mais que M. de Charlus, le trouvant
intelligent, voyait toujours. Certes, c'est dans un milieu bourgeois
mâtiné petite noblesse, où tout le monde est très riche seulement,
et apparenté à une aristocratie que la grande aristocratie ne
connaît pas, que Saintine, jadis la fleur du milieu Guermantes,
était allé chercher fortune, et, croyait-il, point d'appui. Mais
Mme Verdurin, sachant les prétentions nobiliaires du milieu de la
femme, et ne se rendant pas compte de la situation du mari (car c'est
ce qui est presque immédiatement au-dessus de nous qui nous donne
l'impression de la hauteur et non ce qui nous est presque invisible
tant cela se perd dans le ciel), crut devoir justifier une invitation
pour Saintine en faisant valoir qu'il connaissait beaucoup de monde,
«ayant épousé Mlle ***». L'ignorance dont cette assertion,
exactement contraire à la réalité, témoignait chez Mme
Verdurin, fit s'épanouir en un rire d'indulgent mépris et de large
compréhension les lèvres peintes du baron. Il dédaigna de répondre
directement, mais comme il échafaudait volontiers, en matière
mondaine, des théories où se retrouvaient la fertilité de son
intelligence et la hauteur de son orgueil, avec la frivolité
héréditaire de ses préoccupations: «Saintine aurait dû me
consulter avant de se marier, dit-il; il y a une eugénique sociale
comme il y en a une physiologique, et j'en suis peut-être le seul
docteur. Le cas de Saintine ne soulevait aucune discussion, il était
clair qu'en faisant le mariage qu'il a fait, il s'attachait un poids
mort, et mettait sa flamme sous le boisseau. Sa vie sociale était
finie. Je le lui aurais expliqué, et il m'aurait compris car il est
intelligent. Inversement, il y avait telle personne qui avait tout
ce qu'il fallait pour avoir une situation élevée, dominante,
universelle: seulement un terrible câble la retenait à terre. Je
l'ai aidée, mi par pression, mi par force, à rompre l'amarre, et
maintenant elle a conquis, avec une joie triomphante, la liberté,
la toute-puissance qu'elle me doit; il a peut-être fallu un peu de
volonté; mais quelle récompense elle a! On est ainsi soi-même,
quand on sait m'écouter, l'accoucheur de son destin.» Il était trop
évident que M. de Charlus n'avait pas su agir sur le sien; agir est
autre chose que parler, même avec éloquence, et que penser, même
avec ingéniosité. «Mais en ce qui me concerne, je vis en philosophe
qui assiste avec curiosité aux réactions sociales que j'ai
prédites, mais n'y aide pas. Aussi ai-je continué à fréquenter
Saintine, qui a toujours eu pour moi la déférence chaleureuse qui
convenait. J'ai même dîné chez lui, dans sa nouvelle demeure, où
on s'assomme autant, au milieu du plus grand luxe, qu'on s'amusait
jadis quand, tirant le diable par la queue, il assemblait la
meilleure compagnie dans un petit grenier. Vous pouvez donc l'inviter,
j'autorise, mais je frappe de mon veto tous les autres noms que vous
me proposez. Et vous me remercierez, car, si je suis expert en fait de
mariages, je ne le suis pas moins en matière de fêtes. Je sais les
personnalités ascendantes qui soulèvent une réunion, lui donnent de
l'essor, de la hauteur; et je sais aussi le nom qui rejette à terre,
qui fait tomber à plat.» Ces exclusions de M. de Charlus n'étaient
pas toujours fondée sur des ressentiments de toqué ou des
raffinements d'artiste, mais sur des habiletés d'acteur. Quand il
tenait sur quelqu'un, sur quelque chose, un couplet tout à fait
réussi, il désirait le faire entendre au plus grand nombre de
personnes possible, mais en ayant soin de ne pas admettre, dans
la seconde fournée, des invités de la première qui eussent pu
constater que le morceau n'avait pas changé. Il refaisait sa salle
à nouveau, justement parce qu'il ne renouvelait pas son affiche, et
quand il tenait, dans la conversation, un succès, il eût au besoin
organisé des tournées et donné des représentations en province.
Quoi qu'il en fût des motifs variés de ces exclusions, celles de
M. de Charlus ne froissaient pas seulement Mme Verdurin, qui sentait
atteinte son autorité de Patronne, elles lui causaient encore un
grand tort mondain, et cela pour deux raisons. La première est que
M. de Charlus, plus susceptible encore que Jupien, se brouillait, sans
qu'on sût même pourquoi, avec les personnes le mieux faites pour
être de ses amis. Naturellement, une des premières punitions qu'on
pouvait leur infliger était de ne pas les laisser inviter à une
fête qu'il donnait chez les Verdurin. Or ces parias étaient souvent
des gens qui tiennent ce qu'on appelle «le haut du pavé», mais qui,
pour M. de Charlus, avaient cessé de le tenir du jour qu'il avait
été brouillé avec eux. Car son imagination, autant qu'à supposer
des torts aux gens pour se brouiller avec eux, était ingénieuse à
leur ôter toute importance dès qu'ils n'étaient plus ses amis. Si,
par exemple, le coupable était un homme d'une famille extrêmement
ancienne, mais dont le duché ne date que du XIXe siècle, les
Montesquiou par exemple, du jour au lendemain ce qui comptait pour M.
de Charlus c'était l'ancienneté du duché, la famille n'était rien.
«Ils ne sont même pas ducs, s'écriait-il. C'est le titre de l'abbé
de Montesquiou qui a indûment passé à un parent, il n'y a même pas
quatre-vingts ans. Le duc actuel, si duc il y a, est le troisième.
Parlez-moi des gens comme les Uzès, les La Trémoïlle, les Luynes,
qui sont les 10e, les 14e ducs, comme mon frère qui est 12e duc de
Guermantes et 17e prince de Cordoue. Les Montesquiou descendent d'une
ancienne famille, qu'est-ce que ça prouverait, même si c'était
prouvé? Ils descendent tellement qu'ils sont dans le quatorzième
dessous.» Était-il brouillé, au contraire, avec un gentilhomme
possesseur d'un duché ancien, ayant les plus magnifiques alliances,
apparenté aux familles souveraines, mais à qui ce grand éclat est
venu très vite sans que la famille remonte très haut, un Luynes par
exemple, tout était changé, la famille seule comptait. «Je vous
demande un peu, Monsieur Alberti qui ne se décrasse que sous Louis
XIII. Qu'est-ce que ça peut nous fiche que des faveurs de cour leur
aient permis d'entasser des duchés auxquels ils n'avaient aucun
droit?» De plus, chez M. de Charlus, la chute suivait de près la
faveur à cause de cette disposition propre aux Guermantes d'exiger
de la conversation, de l'amitié ce qu'elle ne peut donner, plus la
crainte symptomatique d'être l'objet de médisances. Et la chute
était d'autant plus profonde que la faveur avait été plus grande.
Or personne n'en avait joui auprès du baron d'une pareille à celle
qu'il avait ostensiblement marquée à la comtesse Molé. Par quelle
marque d'indifférence montra-t-elle, un beau jour, qu'elle en avait
été indigne? La comtesse déclara toujours qu'elle n'avait jamais
pu arriver à le découvrir. Toujours est-il que son nom seul excitait
chez le baron les plus violentes colères, les philippiques les plus
éloquentes mais les plus terribles. Mme Verdurin, pour qui Mme
Molé avait été très aimable, et qui fondait, on va le voir, de
grands espoirs sur elle et s'était réjouie à l'avance de l'idée
que la comtesse verrait chez elle les gens les plus nobles, comme la
Patronne disait, «de France et de Navarre», proposa tout de suite
d'inviter «Madame de Molé». «Ah! mon Dieu, tous les goûts sont
dans la nature, avait répondu M. de Charlus, et si vous avez, Madame,
du goût pour causer avec Mme Pipelet, Mme Gibout et Mme Joseph
Prudhomme, je ne demande pas mieux, mais alors que ce soit un soir
où je ne serai pas là. Je vois, dès les premiers mots, que nous
ne parlons pas la même langue, puisque je parlais de noms de
l'aristocratie et que vous me citez les plus obscurs des noms de
gens de robe, de petits roturiers retors, cancaniers, malfaisants, de
petites dames qui se croient des protectrices des arts parce qu'elles
reprennent, une octave au-dessous, les manières de ma belle-sœur
Guermantes, à la façon du geai qui croit imiter le paon. J'ajoute
qu'il y aurait une espèce d'indécence à introduire dans une fête
que je veux bien donner chez Mme Verdurin une personne que j'ai
retranchée à bon escient de ma familiarité, une pécore sans
naissance, sans loyauté, sans esprit, qui a la folie de croire
qu'elle est capable de jouer les duchesses de Guermantes et les
princesses de Guermantes, cumul qui en lui-même est une sottise,
puisque la duchesse de Guermantes et la princesse de Guermantes c'est
juste le contraire. C'est comme une personne qui prétendrait être
à la fois Reichenberg et Sarah Bernhardt. En tout cas, même si ce
n'était pas contradictoire, ce serait profondément ridicule. Que
je puisse, moi, sourire quelquefois des exagérations de l'une et
m'attrister des limites de l'autre, c'est mon droit. Mais cette petite
grenouille bourgeoise voulant s'enfler pour égaler les deux grandes
dames qui, en tout cas, laissent toujours paraître l'incomparable
distinction de la race, c'est, comme on dit, faire rire les poules.
La Molé! Voilà un nom qu'il ne faut plus prononcer, ou bien je
n'ai qu'à me retirer», ajouta-t-il avec un sourire, sur le ton
d'un médecin qui, voulant le bien de son malade malgré ce malade
lui-même, entend bien ne pas se laisser imposer la collaboration d'un
homéopathe. D'autre part, certaines personnes, jugées négligeables
par M. de Charlus, pouvaient en effet l'être pour lui et non pour
Mme Verdurin. M. de Charlus, de haute naissance, pouvait se passer
des gens les plus élégants dont l'assemblée eût fait du salon de
Mme Verdurin un des premiers de Paris. Or celle-ci commençait à
trouver qu'elle avait déjà bien des fois manqué le coche, sans
compter l'énorme retard que l'erreur mondaine de l'affaire Dreyfus
lui avait infligé, non sans lui rendre service pourtant. Je ne sais
si j'ai dit combien la duchesse de Guermantes avait vu avec déplaisir
des personnes de son monde qui, subordonnant tout à l'Affaire,
excluaient des femmes élégantes et en recevaient qui ne l'étaient
pas, pour cause de révisionnisme ou d'antirévisionnisme, puis avait
été critiquée à son tour, par ces mêmes dames, comme tiède, mal
pensante et subordonnant aux étiquettes mondaines les intérêts de
la Patrie; pourrai-je le demander au lecteur comme à un ami à qui
on ne se rappelle plus, après tant d'entretiens, si on a pensé ou
trouvé l'occasion de le mettre au courant d'une certaine chose? Que
je l'aie fait ou non, l'attitude, à ce moment-là, de la duchesse de
Guermantes peut facilement être imaginée et même, si on se reporte
ensuite à une période ultérieure, sembler, du point de vue mondain,
parfaitement juste. M. de Cambremer considérait l'affaire Dreyfus
comme une machine étrangère destinée à détruire le Service des
Renseignements, à briser la discipline, à affaiblir l'armée,
à diviser les Français, à préparer l'invasion. La littérature
étant, hors quelques fables de La Fontaine, étrangère au marquis,
il laissait à sa femme le soin d'établir que la littérature,
cruellement observatrice, en créant l'irrespect, avait procédé
à un chambardement parallèle. M. Reinach et M. Hervieu sont «de
mèche», disait-elle. On n'accusera pas l'affaire Dreyfus d'avoir
prémédité d'aussi noirs desseins à l'encontre du monde. Mais là
certainement elle a brisé les cadres. Les mondains qui ne veulent pas
laisser la politique s'introduire dans le monde sont aussi prévoyants
que les militaires qui ne veulent pas laisser la politique pénétrer
dans l'armée. Il en est du monde comme du goût sexuel, où l'on ne
sait pas jusqu'à quelles perversions il peut arriver quand une fois
on a laissé des raisons esthétiques dicter son choix. La raison
qu'elles étaient nationalistes donna au faubourg Saint-Germain
l'habitude de recevoir des dames d'une autre société; la raison
disparut avec le nationalisme, l'habitude subsista. Mme Verdurin, à
la faveur du dreyfusisme, avait attiré chez elle des écrivains de
valeur qui, momentanément, ne lui furent d'aucun usage mondain parce
qu'ils étaient dreyfusards. Mais les passions politiques sont comme
les autres, elles ne durent pas. De nouvelles générations viennent
qui ne les comprennent plus. La génération même qui les a
éprouvées change, éprouve des passions politiques qui, n'étant pas
exactement calquées sur les précédentes, lui font réhabiliter
une partie des exclus, la cause de l'exclusivisme ayant changé. Les
monarchistes ne se soucièrent plus, pendant l'affaire Dreyfus, que
quelqu'un eût été républicain, voire radical, voire anticlérical,
s'il était antisémite et nationaliste. Si jamais il devrait
survenir une guerre, le patriotisme prendrait une autre forme, et d'un
écrivain chauvin on ne s'occuperait même pas s'il a été ou non
dreyfusard. C'est ainsi que, à chaque crise politique, à chaque
rénovation artistique, Mme Verdurin avait arraché petit à petit,
comme l'oiseau fait son nid, les bribes successives, provisoirement
inutilisables, de ce qui serait un jour son salon. L'affaire Dreyfus
avait passé, Anatole France lui restait. La force de Mme Verdurin,
c'était l'amour sincère qu'elle avait de l'art, la peine qu'elle
se donnait pour les fidèles, les merveilleux dîners qu'elle donnait
pour eux seuls, sans qu'il y eût des gens du monde conviés. Chacun
d'eux était traité chez elle comme Bergotte l'avait été chez Mme
Swann. Quand un familier de cet ordre devenait, un beau jour, un
homme illustre que le monde désire voir, sa présence chez une Mme
Verdurin n'avait rien du côté factice, frelaté, d'une cuisine de
banquet officiel ou de Saint-Charlemagne faite par Potel et Chabot,
mais tout au contraire d'un délicieux ordinaire qu'on eût trouvé
aussi parfait un jour où il n'y aurait pas eu de monde. Chez Mme
Verdurin la troupe était parfaite, entraînée, le répertoire de
premier ordre, il ne manquait que le public. Et depuis que le goût
de celui-ci se détournait de l'art raisonnable et français d'un
Bergotte et s'éprenait surtout de musiques exotiques, Mme Verdurin,
sorte de correspondant attitré à Paris de tous les artistes
étrangers, allait bientôt à côté de la ravissante princesse
Yourbeletief, servir de vieille fée Carabosse, mais toute-puissante,
aux danseurs russes. Cette charmante invasion, contre les séductions
de laquelle ne protestèrent que les critiques dénués de goût,
amena à Paris, on le sait, une fièvre de curiosité moins âpre,
plus purement esthétique, mais peut-être aussi vive que l'affaire
Dreyfus. Là encore Mme Verdurin, mais pour un tout autre résultat
mondain, allait être au premier rang. Comme on l'avait vue à côté
de Mme Zola, tout au pied du tribunal, aux séances de la Cour
d'assises, quand l'humanité nouvelle, acclamatrice des ballets
russes, se pressa à l'Opéra, ornée d'aigrettes inconnues, toujours
on vit dans une première loge Mme Verdurin à côté de la princesse
Yourbeletief. Et comme après les émotions du Palais de Justice
on avait été le soir chez Mme Verdurin voir de près Picquart ou
Labori, et surtout apprendre les dernières nouvelles, savoir ce
qu'on pouvait espérer de Zurlinden, de Loubet, du colonel Jouaust,
du Règlement, de même, peu disposé à aller se coucher après
l'enthousiasme déchaîné par Shéhérazade ou les danses du prince
Igor, on allait chez Mme Verdurin, où, présidés par la princesse
Yourbeletief et par la Patronne, des soupers exquis réunissaient,
chaque soir, les danseurs, qui n'avaient pas dîné pour être
plus bondissants, leur directeur, leurs décorateurs, les grands
compositeurs Igor Stravinski et Richard Strauss, petit noyau immuable,
autour duquel, comme aux soupers de M. et Mme Helvétius, les plus
grandes dames de Paris et les Altesses étrangères ne dédaignèrent
pas de se mêler. Même ceux des gens du monde qui faisaient
profession d'avoir du goût et faisaient entre les ballets russes
des distinctions oiseuses, trouvant la mise en scène des Sylphides
quelque chose de plus «fin» que celle de Shéhérazade, qu'ils
n'étaient pas loin de faire relever de l'art nègre, étaient
enchantés de voir de près les grands rénovateurs du goût du
théâtre, qui, dans un art peut-être un peu plus factice que la
peinture, firent une révolution aussi profonde que l'impressionnisme.
Pour en revenir à M. de Charlus, Mme Verdurin n'eût pas trop
souffert s'il n'avait mis à l'index que la comtesse Molé, et Mme
Bontemps, qu'elle avait distinguée chez Odette à cause de son amour
des arts, et qui, pendant l'affaire Dreyfus, était venue quelquefois
dîner avec son mari, que Mme Verdurin appelait un tiède, parce
qu'il n'introduisait pas le procès en revision, mais qui, fort
intelligent, et heureux de se créer des intelligences dans tous les
partis, était enchanté de montrer son indépendance en dînant avec
Labori, qu'il écoutait sans rien dire de compromettant, mais glissant
au bon endroit un hommage à la loyauté, reconnue dans tous les
partis, de Jaurès. Mais le baron avait également proscrit quelques
dames de l'aristocratie avec lesquelles Mme Verdurin était, à
l'occasion de solennités musicales, de collections, de charité,
entrée récemment en relations et qui, quoi que M. de Charlus pût
penser d'elles, eussent été, beaucoup plus que lui-même, des
éléments essentiels pour former chez Mme Verdurin un nouveau noyau,
aristocratique celui-là. Mme Verdurin avait justement compté sur
cette fête, où de Charlus lui amènerait des femmes du même monde,
pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait joui d'avance de
la surprise qu'elles auraient à rencontrer quai Conti leurs amies ou
parentes invitées par le baron. Elle était déçue et furieuse
de son interdiction. Restait à savoir si la soirée, dans ces
conditions, se traduirait pour elle par un profit ou par une perte.
Celle-ci ne serait pas trop grave si, du moins, les invitées de M.
de Charlus venaient avec des dispositions si chaleureuses pour Mme
Verdurin qu'elles deviendraient pour elle les amies d'avenir. Dans
ce cas, il n'y aurait que demi-mal, et un jour prochain, ces deux
moitiés du grand monde, que le baron avait voulu tenir isolées,
on les réunirait, quitte à ne pas l'avoir, lui, ce soir-là. Mme
Verdurin attendait donc les invitées du baron avec une certaine
émotion. Elle n'allait pas tarder à savoir l'état d'esprit où
elles venaient et les relations que la Patronne pouvait espérer
avoir avec elles. En attendant, Mme Verdurin se consultait avec les
fidèles, mais, voyant M. de Charlus qui entrait avec Brichot et moi,
elle s'arrêta net. A notre grand étonnement, quand Brichot lui dit
sa tristesse de savoir que sa grande amie était si mal, Mme Verdurin
répondit: «Écoutez, je suis obligée d'avouer que de tristesse je
n'en éprouve aucune. Il est inutile de feindre les sentiments qu'on
ne ressent pas.» Sans doute elle parlait ainsi par manque d'énergie,
parce qu'elle était fatiguée à l'idée de se faire un visage triste
pour toute sa réception; par orgueil, pour ne pas avoir l'air de
chercher des excuses à ne pas avoir décommandé celle-ci; par
respect humain pourtant et habileté, parce que le manque de chagrin
dont elle faisait preuve était plus honorable s'il devait être
attribué à une antipathie particulière, soudain révélée, envers
la princesse, plutôt qu'à une insensibilité universelle, et parce
qu'on ne pouvait s'empêcher d'être désarmé par une sincérité
qu'il n'était pas question de mettre en doute. Si Mme Verdurin
n'avait pas été vraiment indifférente à la mort de la princesse,
eût-elle été, pour expliquer qu'elle reçût, s'accuser d'une
faute bien plus grave? D'ailleurs, on oubliait que Mme Verdurin eût
avoué, en même temps que son chagrin, qu'elle n'avait pas eu le
courage de renoncer à un plaisir; or la dureté de l'amie était
quelque chose de plus choquant, de plus immoral, mais de moins
humiliant, par conséquent de plus facile à avouer que la frivolité
de la maîtresse de maison. En matière de crime, là ou il y a danger
pour le coupable, c'est l'intérêt qui dicte les aveux. Pour les
fautes sans sanction, c'est l'amour-propre. Soit que, trouvant
sans doute bien usé le prétexte des gens qui, pour ne pas laisser
interrompre par les chagrins leur vie de plaisir, vont répétant
qu'il leur semble vain de porter extérieurement un deuil qu'ils
ont dans le cœur, Mme Verdurin préférât imiter ces coupables
intelligents, à qui répugnent les clichés de l'innocence, et dont
la défense--demi-aveu sans qu'ils s'en doutent--consiste à dire
qu'ils n'auraient vu aucun mal à commettre ce qui leur est reproché
et que par hasard, du reste, ils n'ont pas eu l'occasion de faire;
soit qu'ayant adopté, pour expliquer sa conduite, la thèse de
l'indifférence, elle trouvât une fois lancée sur la pente de son
mauvais sentiment, qu'il y avait quelque originalité à l'éprouver,
une perspicacité rare à avoir su le démêler, et un certain
«culot» à le proclamer, ainsi Mme Verdurin tint à insister sur
son manque de chagrin, non sans une certaine satisfaction orgueilleuse
de psychologue paradoxal et de dramaturge hardi. «Oui, c'est très
drôle, dit-elle, ça ne m'a presque rien fait. Mon Dieu, je ne peux
pas dire que je n'aurais pas mieux aimé qu'elle vécût, ce n'était
pas une mauvaise personne.--Si, interrompit M. Verdurin.--Ah! lui
ne l'aime pas parce qu'il trouvait que cela me faisait du tort de la
recevoir, mais il est aveuglé par ça.--Rends-moi cette justice, dit
M. Verdurin, que je n'ai jamais approuvé cette fréquentation. Je
t'ai toujours dit qu'elle avait mauvaise réputation.--Mais je ne l'ai
jamais entendu dire, protesta Saniette.--Mais comment? s'écria Mme
Verdurin, c'était universellement connu; pas mauvaise, mais honteuse,
déshonorante. Non, mais ce n'est pas à cause de cela. Je ne savais
pas moi-même expliquer mon sentiment; je ne la détestais pas, mais
elle m'était tellement indifférente, que, quand nous avons appris
qu'elle était très mal, mon mari lui-même a été étonné et m'a
dit: «On dirait que cela ne te fait rien.» Mais tenez, ce soir,
il m'avait offert de décommander la réception, et j'ai tenu, au
contraire, à la donner, parce que j'aurais trouvé une comédie de
témoigner un chagrin que je n'éprouve pas.» Elle disait cela parce
qu'elle trouvait que c'était curieusement théâtre libre, et aussi
que c'était joliment commode; car l'insensibilité ou l'immoralité
avouée simplifie autant la vie que la morale facile; elle fait des
actions blâmables, et pour lesquelles on n'a plus alors besoin
de chercher d'excuses, un devoir de sincérité. Et les fidèles
écoutaient les paroles de Mme Verdurin avec le mélange d'admiration
et de malaise que certaines pièces cruellement réalistes et d'une
observation pénible causent parfois; et tout en s'émerveillant de
voir leur chère Patronne donner une forme nouvelle de sa droiture et
de son indépendance, plus d'un, tout en se disant qu'après tout
ce ne serait pas la même chose, pensait à sa propre mort et se
demandait si, le jour qu'elle surviendrait, on pleurerait ou on
donnerait une fête quai Conti. «Je suis bien content que la soirée
n'ait pas été décommandée, à cause de mes invités», dit M.
de Charlus, qui ne se rendait pas compte qu'en s'exprimant ainsi il
froissait Mme Verdurin. Cependant j'étais frappé, comme chaque
personne qui approcha ce soir-là Mme Verdurin, par une odeur assez
peu agréable de rhino-goménol. Voici à quoi cela tenait. On sait
que Mme Verdurin n'exprimait jamais ses émotions artistiques
d'une façon morale, mais physique, pour qu'elles semblassent plus
inévitables et plus profondes. Or, si on lui parlait de la musique
de Vinteuil, sa préférée, elle restait indifférente, comme si elle
n'en attendait aucune émotion. Mais après quelques minutes de regard
immobile, presque distrait, sur un ton précis, pratique, presque peu
poli (comme si elle vous avait dit: «Cela me serait égal que vous
fumiez mais c'est à cause du tapis, il est très beau--ce qui me
serait encore égal--mais il est très inflammable, j'ai très peur
du feu et je ne voudrais pas vous faire flamber tous, pour un bout de
cigarette mal éteinte que vous auriez laissé tomber par terre»),
elle vous répondait: «Je n'ai rien contre Vinteuil; à mon sens,
c'est le plus grand musicien du siècle, seulement je ne peux pas
écouter ces machines-là sans cesser de pleurer un instant (elle ne
disait nullement «pleurer» d'un air pathétique, elle aurait dit
d'un air aussi naturel «dormir»; certaines méchantes langues
prétendaient même que ce dernier verbe eût été plus vrai,
personne ne pouvant, du reste, décider, car elle écoutait cette
musique-là la tête dans ses mains, et certains bruits ronfleurs
pouvaient, après tout, être des sanglots). Pleurer ça ne me fait
pas mal, tant qu'on voudra, seulement ça me fiche, après, des rhumes
à tout casser. Cela me congestionne la muqueuse, et quarante-huit
heures après, j'ai l'air d'une vieille poivrote et, pour que
mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire des journées
d'inhalation. Enfin un élève de Cottard, un être délicieux, m'a
soignée pour cela. Il professe un axiome assez original: «Mieux vaut
prévenir que guérir.» Et il me graisse le nez avant que la musique
commence. C'est radical. Je peux pleurer comme je ne sais pas combien
de mères qui auraient perdu leurs enfants, pas le moindre rhume.
Quelquefois un peu de conjonctivite, mais c'est tout. L'efficacité
est absolue. Sans cela je n'aurais pu continuer à écouter du
Vinteuil. Je ne faisais plus que tomber d'une bronchite dans une
autre.» Je ne pus plus me retenir de parler de Mlle Vinteuil.
«Est-ce que la fille de l'auteur n'est pas là? demandai-je à Mme
Verdurin, ainsi qu'une de ses amies?--Non, je viens justement de
recevoir une dépêche, me dit évasivement Mme Verdurin; elles
ont été obligées de rester à la campagne.» J'eus un instant
l'espérance qu'il n'avait peut-être jamais été question
qu'elles la quittassent, et que Mme Verdurin n'avait annoncé ces
représentants de l'auteur que pour impressionner favorablement les
interprètes et le public. «Comment, alors, elles ne sont même pas
venues à la répétition de tantôt?» dit avec une fausse curiosité
le baron qui voulut paraître ne pas avoir vu Charlie. Celui-ci vint
me dire bonjour. Je l'interrogeai à l'oreille, relativement à Mlle
Vinteuil; il me sembla fort peu au courant. Je lui fis signe de ne pas
parler haut et l'avertis que nous en recauserions. Il s'inclina en
me promettant qu'il serait trop heureux d'être à ma disposition
entière. Je remarquai qu'il était beaucoup plus poli, beaucoup
plus respectueux qu'autrefois. Je fis compliment de lui--de lui qui
pourrait peut-être m'aider à éclaircir mes soupçons--à M. de
Charlus, qui me répondit: «Il ne fait que ce qu'il doit, ce ne
serait pas la peine qu'il vécût avec des gens comme il faut pour
avoir de mauvaises manières.» Les bonnes, selon M. de Charlus,
étaient les vieilles manières françaises, sans ombre de raideur
britannique. Ainsi, quand Charlie, revenant de faire une tournée en
province ou à l'étranger, débarquait en costume de voyage chez le
baron, celui-ci, s'il n'y avait pas trop de monde, l'embrassait sans
façon sur les deux joues, peut-être un peu pour ôter, par tant
d'ostentation de sa tendresse, toute idée qu'elle pût être
coupable, peut-être pour ne pas se refuser un plaisir, mais plus
encore sans doute par littérature, pour maintien et illustration des
anciennes manières de France, et comme il aurait protesté contre le
style munichois ou le modern style en gardant de vieux fauteuils de
son arrière-grand'mère, opposant au flegme britannique la tendresse
d'un père sensible du XVIIIe siècle qui ne dissimule pas sa joie
de revoir un fils. Y avait-il enfin une pointe d'inceste, dans cette
affection paternelle? Il est plus probable que la façon dont M.
de Charlus contentait habituellement son vice, et sur laquelle nous
recevrons ultérieurement quelques éclaircissements, ne suffisait pas
à ses besoins affectifs, restés vacants depuis la mort de sa femme;
toujours est-il qu'après avoir songé plusieurs fois à se remarier,
il était travaillé maintenant d'une maniaque envie d'adopter. On
disait qu'il allait adopter Morel, et ce n'est pas extraordinaire.
L'inverti qui n'a pu nourrir sa passion qu'avec une littérature
écrite pour les hommes à femmes, qui pensait aux hommes en lisant
les Nuits de Musset, éprouve le besoin d'entrer de même dans toutes
les fonctions sociales de l'homme qui n'est pas inverti, d'entretenir
un amant, comme le vieil habitué de l'Opéra des danseuses, d'être
rangé, d'épouser ou de se coller, d'être père.

M. de Charlus s'éloigna avec Morel, sous prétexte de se faire
expliquer ce qu'on allait jouer, trouvant surtout une grande
douceur, tandis que Charlie lui montrait sa musique, à étaler ainsi
publiquement leur intimité secrète. Pendant ce temps-là j'étais
charmé. Car, bien que le petit clan comportât peu de jeunes filles,
on en invitait pas mal, par compensation, les jours de grandes
soirées. Il y en avait plusieurs, et de fort belles, que je
connaissais. Elles m'envoyaient de loin un sourire de bienvenue. L'air
était ainsi décoré de moment en moment d'un beau sourire de jeune
fille. C'est l'ornement multiple et épars des soirées, comme des
jours. On se souvient d'une atmosphère parce que des jeunes filles y
ont souri.

On eût été bien étonné si l'on avait noté les propos furtifs
que M. de Charlus avait échangés avec plusieurs hommes importants de
cette soirée. Ces hommes étaient deux ducs, un général éminent,
un grand écrivain, un grand médecin, un grand avocat. Or les propos
avaient été: «A propos, avez-vous vu le valet de pied? je parle du
petit qui monte sur la voiture. Et chez notre cousine Guermantes, vous
ne connaissez rien?--Actuellement non.--Dites donc, devant la porte
d'entrée aux voitures, il y avait une jeune personne blonde, en
culotte courte, qui m'a semblé tout à fait sympathique. Elle m'a
appelé très gracieusement ma voiture, j'aurais volontiers prolongé
la conversation.--Oui, mais je la crois tout à fait hostile, et puis
ça fait des façons; vous qui aimez que les choses réussissent du
premier coup, vous seriez dégoûté. Du reste, je sais qu'il n'y a
rien, à faire, un de mes amis a essayé.--C'est regrettable, j'avais
trouvé le profil très fin et les cheveux superbes.--Vraiment, vous
trouvez ça si bien que ça? Je crois que si vous l'aviez vue un peu
plus, vous auriez été désillusionné. Non, c'est au buffet qu'il
y a encore deux mois vous auriez vu une vraie merveille, un grand
gaillard de deux mètres, une peau idéale, et puis aimant ça. Mais
c'est parti pour la Pologne.--Ah! c'est un peu loin.--Qui sait? ça
reviendra peut-être. On se retrouve toujours dans la vie.» Il n'y a
pas de grande soirée mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait
la prendre à une profondeur suffisante, qui ne soit pareille à ces
soirées où les médecins invitent leurs malades, lesquels tiennent
des propos fort sensés, ont de très bonnes manières, et ne
montreraient pas qu'ils sont fous s'ils ne vous glissaient à
l'oreille, en vous montrant un vieux monsieur qui passe: «C'est
Jeanne d'Arc.»

«Je trouve que ce serait de notre devoir de l'éclairer, dit Mme
Verdurin à Brichot. Ce que je fais n'est pas contre Charlus; au
contraire. Il est agréable, et quant à sa réputation, je vous dirai
qu'elle est d'un genre qui ne peut pas me nuire! Même moi, qui pour
notre petit clan, pour nos dîners de conversation, déteste les
flirts, les hommes disant des inepties à une femme dans un coin au
lieu de traiter des sujets intéressants, avec Charlus je n'avais pas
à craindre ce qui m'est arrivé avec Swann, avec Elstir, avec
tant d'autres. Avec lui j'étais tranquille, il arrivait là à mes
dîners, il pouvait y avoir toutes les femmes du monde, on était sûr
de la conversation générale n'était pas troublée par des flirts,
des chuchotements. Charlus c'est à part, on est tranquille, c'est
comme un prêtre. Seulement, il ne faut pas qu'il se permette de
régenter les jeunes gens qui viennent ici et de porter le trouble
dans notre petit noyau, sans cela ce sera encore pire qu'un homme à
femmes.» Et Mme Verdurin était sincère en proclamant ainsi son
indulgence pour le Charlisme. Comme tout pouvoir ecclésiastique,
elle jugeait les faiblesses humaines moins graves que ce qui pouvait
affaiblir le principe d'autorité, nuire à l'orthodoxie, modifier
l'antique credo, dans sa petite Église. «Sans cela, moi je montre
les dents. Voilà un Monsieur qui a voulu empêcher Charlie de venir
à une répétition parce qu'il n'y était pas convié. Aussi il va
avoir un avertissement sérieux, j'espère que cela lui suffira, sans
cela il n'aura qu'à prendre la porte. Il le chambre, ma parole.»
Et usant exactement des mêmes expressions que presque tout le monde
aurait employées, car il en est certaines, pas habituelles, que tel
sujet particulier, telle circonstance donnée font affluer presque
nécessairement à la mémoire du causeur, qui croit exprimer
librement sa pensée et ne fait que répéter machinalement la leçon
universelle, elle ajouta: «On ne peut plus voir Morel sans qu'il soit
affublé de ce grand escogriffe, de cette espèce de garde du corps.»
M. Verdurin proposa d'emmener un instant Charlie pour lui parler, sous
prétexte de lui demander quelque chose. Mme Verdurin craignit qu'il
ne fût ensuite troublé et jouât mal. «Il vaudrait mieux retarder
cette exécution jusqu'après celle des morceaux. Et peut-être même
jusqu'à une autre fois.» Car Mme Verdurin avait beau tenir à la
délicieuse émotion qu'elle éprouverait quand elle saurait son mari
en train d'éclairer Charlie dans une pièce voisine, elle avait peur,
si le coup ratait, qu'il ne se fâchât et lâchât le 16.

Ce qui perdit M. de Charlus ce soir-là fut la mauvaise éducation--si
fréquente dans ce monde--des personnes qu'il avait invitées et qui
commençaient à arriver. Venues à la fois par amitié pour M. de
Charlus, et avec la curiosité de pénétrer dans un endroit pareil,
chaque duchesse allait droit au baron, comme si c'était lui qui avait
reçu, et disait, juste à un pas des Verdurin, qui entendaient tout:
«Montrez-moi où est la mère Verdurin; croyez-vous que ce soit
indispensable que je me fasse présenter? J'espère, au moins, qu'elle
ne fera pas mettre mon nom dans le journal demain, il y aurait de quoi
me brouiller avec tous les miens. Comment! comment, c'est cette femme
à cheveux blancs? mais elle n'a pas trop mauvaise façon.» Entendant
parler de Mlle Vinteuil, d'ailleurs absente, plus d'une disait:
«Ah! la fille de la Sonate? Montrez-moi-la» et, retrouvant beaucoup
d'amies, elles faisaient bande à part, épiaient, pétillantes de
curiosité ironique, l'entrée des fidèles, trouvaient tout au plus
à se montrer du doigt la coiffure un peu singulière d'une personne
qui, quelques années plus tard, devait la mettre à la mode dans le
plus grand monde, et, somme toute, regrettaient de ne pas trouver
ce salon aussi dissemblable de ceux qu'elles connaissaient, qu'elles
avaient espéré, éprouvant le désappointement de gens du monde
qui, étant allés dans la boîte à Bruant dans l'espoir d'être
engueulés par le chansonnier, se seraient vus, à leur entrée,
accueillis par un salut correct au lieu du refrain attendu: «Ah!
voyez c'te gueule, c'te binette. Ah! voyez c'te gueule qu'elle a.»

M. de Charlus avait, à Balbec, finement critiqué devant moi Mme de
Vaugoubert qui, malgré sa grande intelligence, avait causé, après
la fortune inespérée, l'irrémédiable disgrâce de son mari. Les
souverains auprès desquels M. de Vaugoubert était accrédité, le
roi Théodose et la reine Eudoxie, étant revenus à Paris, mais
cette fois pour un séjour de quelque durée, des fêtes quotidiennes
avaient été données en leur honneur, au cours desquelles la Reine,
liée avec Mme de Vaugoubert qu'elle voyait depuis dix ans dans
sa capitale, et ne connaissant ni la femme du Président de la
République, ni les femmes des Ministres, s'était détournée de
celles-ci pour faire bande à part avec l'Ambassadrice. Celle-ci,
croyant sa position hors de toute atteinte--M. de Vaugoubert étant
l'auteur de l'alliance entre le roi Théodose et la France--avait
conçu, de la préférence que lui marquait la Reine, une satisfaction
d'orgueil, mais nulle inquiétude du danger qui la menaçait et qui
se réalisa quelques mois plus tard en l'événement, jugé à tort
impossible par le couple trop confiant, de la brutale mise à la
retraite de M. de Vaugoubert. M. de Charlus, commentant dans le
«tortillard» la chute de son ami d'enfance, s'étonnait qu'une femme
intelligente n'eût pas, en pareille circonstance, fait servir toute
son influence sur les souverains à obtenir d'eux qu'elle parût n'en
posséder aucune, et à leur faire reporter sur la femme du Président
de la République et des Ministres une amabilité dont elles eussent
été d'autant plus flattées, c'est-à-dire dont elles eussent été
plus près, dans leur contentement, de savoir gré aux Vaugoubert,
qu'elles eussent cru que cette amabilité était spontanée et non pas
dictée par eux. Mais qui voit le tort des autres, pour peu que les
circonstances le grisent, y succombe souvent lui-même. Et M. de
Charlus, pendant que ses invités se frayaient un chemin pour venir le
féliciter, le remercier, comme s'il avait été le maître de maison,
ne songea pas à leur demander de dire quelques mots à Mme Verdurin.
Seule la reine de Naples, en qui vivait le même noble sang qu'en ses
sœurs l'impératrice Elisabeth et la duchesse d'Alençon, se mit à
causer avec Mme Verdurin comme si elle était venue pour le plaisir
de la voir plus que pour la musique et pour M. de Charlus, fit mille
déclarations à la Patronne, ne tarit pas sur l'envie qu'elle avait
depuis si longtemps de faire sa connaissance, la complimenta sur sa
maison et lui parla des sujets les plus divers comme si elle était en
visite. Elle eût tant voulu amener sa nièce Elisabeth, disait-elle
(celle qui devait peu après épouser le prince Albert de Belgique),
et qui regretterait tant! Elle se tut en voyant les musiciens
s'installer sur l'estrade et se fit montrer Morel. Elle ne devait
guère se faire d'illusion sur les motifs qui portaient M. de Charlus
à vouloir qu'on entourât le jeune virtuose de tant de gloire. Mais
sa vieille sagesse de souveraine en qui coulait un des sangs les plus
nobles de l'histoire, les plus riches d'expérience, de scepticisme
et d'orgueil, lui faisait seulement considérer les tares inévitables
des gens qu'elle aimait le mieux, comme son cousin Charlus (fils
comme elle d'une duchesse de Bavière), comme des infortunes qui leur
rendaient plus précieux l'appui qu'ils pouvaient trouver en elle et
faisaient, en conséquence, qu'elle avait plus de plaisir encore à le
leur fournir. Elle savait que M. de Charlus serait doublement touché
qu'elle se fût dérangée en pareille circonstance. Seulement, aussi
bonne qu'elle s'était jadis montrée brave, cette femme héroïque
qui, reine-soldat, avait fait elle-même le coup de feu sur les
remparts de Gaète, toujours prête à aller chevaleresquement du
côté des faibles, voyant Mme Verdurin seule et délaissée, et qui
ignorait, d'ailleurs, qu'elle n'eût pas dû quitter la Reine, avait
cherché à feindre que pour elle, reine de Naples, le centre de
cette soirée, le point attractif qui l'avait fait venir c'était Mme
Verdurin. Elle s'excusa sur ce qu'elle ne pourrait pas rester jusqu'à
la fin, devant, quoiqu'elle ne sortît jamais, aller à une autre
soirée, et demandant que surtout, quand elle s'en irait, on ne
se dérangeât pas pour elle, tenant ainsi Mme Verdurin quitte
d'honneurs que celle-ci ne savait du reste pas qu'on avait à lui
rendre.

Il faut rendre pourtant cette justice à M. de Charlus que, s'il
oublia entièrement Mme Verdurin et la laissa oublier, jusqu'au
scandale, par les gens «de son monde» à lui qu'il avait invités,
il comprit, en revanche, qu'il ne devait pas laisser ceux-ci garder,
en face de la «manifestation musicale» elle-même, les mauvaises
façons dont ils usaient à l'égard de la Patronne. Morel était
déjà monté sur l'estrade, les artistes se groupaient, que l'on
entendait encore des conversations, voire des rires, des «il paraît
qu'il faut être initié pour comprendre». Aussitôt M. de Charlus,
redressant sa taille en arrière, comme entré dans un autre corps que
celui que j'avais vu, tout à l'heure, arriver en traînaillant
chez Mme Verdurin, prit une expression de prophète et regarda
l'assemblée avec un sérieux qui signifiait que ce n'était pas le
moment de rire, et dont on vit rougir brusquement le visage de plus
d'une invitée prise en faute, comme une élève par son professeur,
en pleine classe. Pour moi, l'attitude, si noble d'ailleurs, de M. de
Charlus avait quelque chose de comique; car tantôt il foudroyait ses
invités de regards enflammés, tantôt, afin de leur indiquer comme
un _vade mecum_ le religieux silence qu'il convenait d'observer,
le détachement de toute préoccupation mondaine, il présentait
lui-même, élevant vers son beau front ses mains gantées de blanc,
un modèle (auquel on devait se conformer) de gravité, presque déjà
d'extase, sans répondre aux saluts de retardataires assez indécents
pour ne pas comprendre que l'heure était maintenant au Grand Art.
Tous furent hypnotisés; on n'osa plus proférer un son, bouger
une chaise; le respect pour la musique--de par le prestige de
Palamède--avait été subitement inculqué à une foule aussi mal
élevée qu'élégante.

En voyant se ranger sur la petite estrade non pas seulement Morel et
un pianiste, mais d'autres instrumentistes, je crus qu'on commençait
par des œuvres d'autres musiciens que Vinteuil. Car je croyais qu'on
ne possédait de lui que sa sonate pour piano et violon.

Mme Verdurin s'assit à part, les hémisphères de son front blanc
et légèrement rosé magnifiquement bombés, les cheveux écartés,
moitié en imitation d'un portrait du XVIIIe siècle, moitié par
besoin de fraîcheur d'une fiévreuse qu'une pudeur empêche de
dire son état, isolée, divinité qui présidait aux solennités
musicales, déesse du wagnérisme et de la migraine, sorte de Norne
presque tragique, évoquée par le génie au milieu de ces ennuyeux,
devant qui elle allait dédaigner plus encore que de coutume
d'exprimer des impressions en entendant une musique qu'elle
connaissait mieux qu'eux. Le concert commença, je ne connaissais pas
ce qu'on jouait, je me trouvais en pays inconnu. Où le situer? Dans
l'œuvre de quel auteur étais-je? J'aurais bien voulu le savoir et,
n'ayant près de moi personne à qui le demander, j'aurais bien voulu
être un personnage de ces Mille et une Nuits que je relisais sans
cesse et où, dans les moments d'incertitude, surgit soudain un
génie ou une adolescente d'une ravissante beauté, invisible pour
les autres, mais non pour le héros embarrassé, à qui elle
révèle exactement ce qu'il désire savoir. Or, à ce moment, je fus
précisément favorisé d'une telle apparition magique. Comme, dans un
pays qu'on ne croit pas connaître et qu'en effet on a abordé par un
côté nouveau, lorsque, après avoir tourné un chemin, on se trouve
tout d'un coup déboucher dans un autre dont les moindres coins vous
sont familiers, mais seulement où on n'avait pas l'habitude d'arriver
par là, on se dit: «Mais c'est le petit chemin qui mène à la
petite porte du jardin de mes amis X...; je suis à deux minutes de
chez eux», et leur fille est en effet là qui est venue vous dire
bonjour au passage; ainsi, tout d'un coup, je me reconnus, au milieu
de cette musique nouvelle pour moi, en pleine sonate de Vinteuil; et,
plus merveilleuse qu'une adolescente, la petite phrase, enveloppée,
harnachée d'argent, toute ruisselante de sonorités brillantes,
légères et douces comme des écharpes, vint à moi, reconnaissable
sous ces parures nouvelles. Ma joie de l'avoir retrouvée
s'accroissait de l'accent si amicalement connu qu'elle prenait pour
s'adresser à moi, si persuasif, si simple, non sans laisser éclater
pourtant cette beauté chatoyante dont elle resplendissait. La
signification, d'ailleurs, n'était cette fois que de me montrer
le chemin, et qui n'était pas celui de la sonate, car c'était une
œuvre inédite de Vinteuil où il s'était seulement amusé, par
une allusion que justifiait à cet endroit un mot du programme, qu'on
aurait dû avoir en même temps sous les yeux, à faire apparaître un
instant la petite phrase. A peine rappelée ainsi, elle disparut et je
me retrouvai dans un monde inconnu; mais je savais maintenant, et tout
ne cessa plus de me confirmer, que ce monde était un de ceux que
je n'avais même pu concevoir que Vinteuil eût créés, car quand,
fatigué de la sonate, qui était un univers épuisé pour moi,
j'essayais d'en imaginer d'autres aussi beaux mais différents, je
faisais seulement comme ces poètes qui remplissent leur prétendu
paradis de prairies, de fleurs, de rivières, qui font double emploi
avec celles de la Terre. Ce qui était devant moi me faisait éprouver
autant de joie qu'aurait fait la sonate si je ne l'avais pas connue;
par conséquent, en étant aussi beau, était autre. Tandis que la
sonate s'ouvrait sur une aube liliale et champêtre, divisant sa
candeur légère pour se suspendre à l'emmêlement léger et pourtant
consistant d'un berceau rustique de chèvrefeuilles sur des géraniums
blancs, c'était sur des surfaces unies et planes comme celles de la
mer que, par un matin d'orage déjà tout empourpré, commençait, au
milieu d'un aigre silence, dans un vide infini, l'œuvre nouvelle, et
c'est dans un rose d'aurore que, pour se construire progressivement
devant moi, cet univers inconnu était tiré du silence et de la nuit.
Ce rouge si nouveau, si absent de la tendre, champêtre et
candide sonate, teignait tout le ciel, comme l'aurore, d'un espoir
mystérieux. Et un chant perçait déjà l'air, chant de sept notes,
mais le plus inconnu, le plus différent de tout ce que j'eusse
jamais imaginé, de tout ce que j'eusse jamais pu imaginer, à la fois
ineffable et criard, non plus un roucoulement de colombe comme dans la
sonate, mais déchirant l'air, aussi vif que la nuance écarlate dans
laquelle le début était noyé, quelque chose comme un mystique
chant du coq, un appel ineffable, mais suraigu, de l'éternel matin.
L'atmosphère froide, lavée de pluie, électrique--d'une qualité si
différente, à des pressions tout autres, dans un monde si éloigné
de celui, virginal et meublé de végétaux, de la sonate--changeait
à tout instant, effaçant la promesse empourprée de l'Aurore. A midi
pourtant, dans un ensoleillement brûlant et passager, elle semblait
s'accomplir en un bonheur lourd, villageois et presque rustique, où
la titubation de cloches retentissantes et déchaînées (pareilles à
celles qui incendiaient de chaleur la place de l'église à Combray,
et que Vinteuil, qui avait dû souvent les entendre, avait peut-être
trouvées à ce moment-là dans sa mémoire comme une couleur qu'on a
à portée de sa main sur une palette) semblait matérialiser la plus
épaisse joie. A vrai dire, esthétiquement, ce motif de joie ne me
plaisait pas, je le trouvais presque laid, le rythme s'en traînait
si péniblement à terre qu'on aurait pu en imiter presque tout
l'essentiel, rien qu'avec des bruits, en frappant d'une certaine
manière des baguettes sur une table. Il me semblait que Vinteuil
avait manqué là d'inspiration et, en conséquence, je manquai
aussi là un peu de force d'attention. Je regardai la Patronne, dont
l'immobilité farouche semblait protester contre les battements de
mesure exécutés par les têtes ignorantes des dames du Faubourg.
Mme Verdurin ne disait pas: «Vous comprenez que je la connais un peu
cette musique, et un peu encore! S'il me fallait exprimer tout ce que
je ressens, vous n'en auriez pas fini!» Elle ne le disait pas. Mais
sa taille droite et immobile, ses yeux sans expression, ses mèches
fuyantes, le disaient pour elle. Ils disaient aussi son courage, que
les musiciens pouvaient y aller, ne pas ménager ses nerfs, qu'elle ne
flancherait pas à l'andante, qu'elle ne crierait pas à l'allégro.
Je regardai les musiciens. Le violoncelliste dominait l'instrument
qu'il serrait entre ses genoux, inclinant sa tête à laquelle des
traits vulgaires donnaient, dans les instants de maniérisme,
une expression involontaire de dégoût; il se penchait sur sa
contrebasse, la palpait avec la même patience domestique que s'il
eût épluché un chou, tandis que, près de lui, la harpiste (encore
enfant) en jupe courte, dépassée de tous côtés par les rayons du
quadrilatère d'or, pareils à ceux qui, dans la chambre magique
d'une sybille, figureraient arbitrairement l'éther selon les formes
consacrées, semblait aller y chercher, çà et là, au point
exigé, un son délicieux, de la même manière que, petite déesse
allégorique, dressée devant le treillage d'or de la voûte céleste,
elle y aurait cueilli, une à une, des étoiles. Quant à Morel, une
mèche, jusque-là invisible et confondue dans sa chevelure, venait
de se détacher et de faire boucle sur son front. Je tournai
imperceptiblement la tête vers le public pour me rendre compte de ce
que M. de Charlus avait l'air de penser de cette mèche. Mais mes yeux
ne rencontrèrent que le visage, ou plutôt que les mains, de Mme
Verdurin, car celui-là était entièrement enfoui dans celles-ci.

Mais bien vite, le motif triomphant des cloches ayant été chassé,
dispersé par d'autres, je fus repris par cette musique; et je
me rendais compte que, si, au sein de ce septuor, des éléments
différents s'exposaient tour à tour pour se combiner à la fin, de
même, la sonate de Vinteuil et, comme je le sus plus tard, ses autres
œuvres n'avaient toutes été, par rapport à ce septuor, que de
timides essais, délicieux mais bien frêles, auprès du chef-d'œuvre
triomphal et complet qui m'était en ce moment révélé. Et de même
encore, je ne pouvais m'empêcher, par comparaison, de me rappeler que
j'avais pensé aux autres mondes qu'avait pu créer Vinteuil comme
à des univers aussi complètement clos qu'avait été chacun de mes
amours; mais, en réalité, je devais bien m'avouer qu'au sein de mon
dernier amour--celui pour Albertine--mes premières velléités de
l'aimer (à Balbec tout au début, puis après la partie de furet,
puis la nuit où elle avait couché à l'hôtel, puis à Paris le
dimanche de brume, puis le soir de la fête Guermantes, puis de
nouveau à Balbec, et enfin à Paris où ma vie était étroitement
unie à la sienne) n'avaient été que des appels; de même, si je
considérais maintenant, non plus mon amour pour Albertine, mais toute
ma vie, mes autres amours eux aussi n'y avaient été que de minces
et timides essais, des appels, qui préparaient ce plus vaste amour:
l'amour pour Albertine. Et je cessai de suivre la musique pour
me redemander si Albertine avait vu oui ou non Mlle Vinteuil ces
jours-ci, comme on interroge de nouveau une souffrance interne que
la distraction vous a fait un moment oublier. Car c'est en moi que se
passaient les actions possibles d'Albertine. De tous les êtres que
nous connaissons, nous possédons un double, mais habituellement
situé à l'horizon de notre imagination, de notre mémoire; il nous
reste relativement extérieur, et ce qu'il a fait ou pu faire ne
comporte pas plus, pour nous, d'élément douloureux qu'un objet
placé à quelque distance et qui ne nous procure que les sensations
indolores de la vue. Ce qui affecte ces êtres-là, nous le percevons
d'une façon contemplative, nous pouvons le déplorer en termes
appropriés qui donnent aux autres l'idée de notre bon cœur, nous
ne le ressentons pas; mais depuis ma blessure de Balbec, c'était dans
mon cœur, à une grande profondeur, difficile à extraire, qu'était
le double d'Albertine. Ce que je voyais d'elle me lésait comme un
malade dont les sens seraient si fâcheusement transposés que la
vue d'une couleur serait intérieurement éprouvée par lui comme une
incision en pleine chair. Heureusement que je n'avais pas cédé à
la tentation de rompre encore avec Albertine; cet ennui d'avoir à
la retrouver tout à l'heure, quand je rentrerais, était bien peu
de chose auprès de l'anxiété que j'aurais eue si la séparation
s'était effectuée à ce moment où j'avais un doute sur elle, avant
qu'elle eût eu le temps de me devenir indifférente. Au moment où
je me la représentais ainsi m'attendant à la maison, comme une femme
bien-aimée trouvant le temps long, s'étant peut-être endormie un
instant dans sa chambre, je fus caressé au passage par une tendre
phrase familiale et domestique du septuor. Peut-être--tant tout
s'entre-croise et se superpose dans notre vie intérieure--avait-elle
été inspirée à Vinteuil par le sommeil de sa fille--de sa fille,
cause aujourd'hui de tous mes troubles--quand il enveloppait de sa
douceur, dans les paisibles soirées, le travail du musicien, cette
phrase qui me calma tant par le même moelleux arrière-plan
de silence qui pacifie certaines rêveries de Schumann, durant
lesquelles, même quand «le Poète parle», on devine que «l'enfant
dort». Endormie, éveillée, je la retrouverais ce soir, quand il
me plairait de rentrer, Albertine, ma petite enfant. Et pourtant,
me dis-je, quelque chose de plus mystérieux que l'amour d'Albertine
semblait promis au début de cette œuvre, dans ces premiers cris
d'aurore. J'essayai de chasser la pensée de mon amie pour ne plus
songer qu'au musicien. Aussi bien semblait-il être là. On aurait
dit que, réincarné, l'auteur vivait à jamais dans sa musique; on
sentait la joie avec laquelle il choisissait la couleur de tel timbre,
l'assortissait aux autres. Car à des dons plus profonds, Vinteuil
joignait celui que peu de musiciens, et même peu de peintres ont
possédé, d'user de couleurs non seulement si stables mais si
personnelles que, pas plus que le temps n'altère leur fraîcheur, les
élèves qui imitent celui qui les a trouvées, et les maîtres mêmes
qui le dépassent, ne font pâlir leur originalité. La révolution
que leur apparition a accomplie ne voit pas ses résultats s'assimiler
anonymement aux époques suivantes; elle se déchaîne, elle éclate
à nouveau, et seulement quand on rejoue les œuvres du novateur à
perpétuité. Chaque timbre se soulignait d'une couleur que toutes
les règles du monde, apprises par les musiciens les plus savants,
ne pourraient pas imiter, en sorte que Vinteuil, quoique venu à son
heure et fixé à son rang dans l'évolution musicale, le quitterait
toujours pour venir prendre la tête dès qu'on jouerait une de
ses productions, qui devrait de paraître éclose après celle de
musiciens plus récents, à ce caractère, en apparence contradictoire
et en effet trompeur, de durable nouveauté. Une page symphonique de
Vinteuil, connue déjà au piano et qu'on entendait à l'orchestre,
comme un rayon de jour d'été que le prisme de la fenêtre décompose
avant son entrée dans une salle à manger obscure, dévoilait comme
un trésor insoupçonné et multicolore toutes les pierreries
des Mille et une Nuits. Mais comment comparer à cet immobile
éblouissement de la lumière ce qui était vie, mouvement perpétuel
et heureux? Ce Vinteuil, que j'avais connu si timide et si triste,
avait, quand il fallait choisir un timbre, lui en unir un autre,
des audaces, et, dans tout le sens du mot, un bonheur sur lequel
l'audition d'une œuvre de lui ne laissait aucun doute. La joie que
lui avaient causée telles sonorités, les forces accrues qu'elle lui
avait données pour en découvrir d'autres, menaient encore l'auditeur
de trouvaille en trouvaille, ou plutôt c'était le créateur qui
le conduisait lui-même, puisant, dans les couleurs qu'il venait de
trouver, une joie éperdue qui lui donnait la puissance de découvrir,
de se jeter sur celles qu'elles semblaient appeler, ravi, tressaillant
comme au choc d'une étincelle, quand le sublime naissait de lui-même
de la rencontre des cuivres, haletant, grisé, affolé, vertigineux,
tandis qu'il peignait sa grande fresque musicale, comme Michel-Ange
attaché à son échelle et lançant, la tête en bas, de tumultueux
coups de brosse au plafond de la chapelle Sixtine. Vinteuil était
mort depuis nombre d'années; mais, au milieu de ces instruments qu'il
avait animés, il lui avait été donné de poursuivre, pour un temps
illimité, une part au moins de sa vie. De sa vie d'homme seulement?
Si l'art n'était vraiment qu'un prolongement de la vie, valait-il
de lui rien sacrifier? n'était-il pas aussi irréel qu'elle-même? A
mieux écouter ce septuor, je ne le pouvais pas penser. Sans doute, le
rougeoyant septuor différait singulièrement de la blanche sonate; la
timide interrogation, à laquelle répondait la petite phrase, de la
supplication haletante pour trouver l'accomplissement de l'étrange
promesse qui avait retenti, si aigre, si surnaturelle, si brève,
faisant vibrer la rougeur encore inerte du ciel matinal, au-dessus de
la mer. Et pourtant, ces phrases si différentes étaient faites des
mêmes éléments, car, de même qu'il y avait un certain univers,
perceptible pour nous, en ces parcelles dispersées çà et là,
dans telles demeures, dans tels musées, et qui étaient l'univers
d'Elstir, celui qu'il voyait, celui où il vivait, de même la musique
de Vinteuil étendait, notes par notes, touches par touches, les
colorations inconnues d'un univers inestimable, insoupçonné,
fragmenté par les lacunes que laissaient entre elles les auditions de
son œuvre; ces deux interrogations si dissemblables qui commandaient
les mouvements si différents de la sonate et du septuor, l'une
brisant en courts appels une ligne continue et pure, l'autre
ressoudant en une armature indivisible des fragments épars, c'était
pourtant, l'une si calme et timide, presque détachée et comme
philosophique, l'autre si pressante, anxieuse, implorante, une même
prière, jaillie devant différents levers de soleil intérieurs, et
seulement réfractée à travers les milieux différents de pensées
autres, de recherches d'art en progrès au cours d'années où il
avait voulu créer quelque chose de nouveau. Prière, espérance qui
était au fond la même, reconnaissable sous ces déguisements dans
les diverses œuvres de Vinteuil, et, d'autre part, qu'on ne trouvait
que dans les œuvres de Vinteuil. Ces phrases-là, les musicographes
pourraient bien trouver leur apparentement, leur généalogie, dans
les œuvres d'autres grands musiciens, mais seulement pour des raisons
accessoires, des ressemblances extérieures, des analogies plutôt
ingénieusement trouvées par le raisonnement que senties par
l'impression directe. Celle que donnaient ces phrases de Vinteuil
était différente de toute autre, comme si, en dépit des conclusions
qui semblent se dégager de la science, l'individuel existait. Et
c'était justement quand il cherchait puissamment à être nouveau,
qu'on reconnaissait, sous les différences apparentes, les similitudes
profondes et les ressemblances voulues qu'il y avait au sein d'une
œuvre, quand Vinteuil reprenait à diverses reprises une même
phrase, la diversifiait, s'amusait à changer son rythme, à la faire
reparaître sous sa forme première, ces ressemblances-là voulues,
œuvre de l'intelligence, forcément superficielles, n'arrivaient
jamais à être aussi frappantes que ces ressemblances dissimulées,
involontaires, qui éclataient sous des couleurs différentes, entre
les deux chefs-d'œuvre distincts; car alors Vinteuil, cherchant à
être nouveau, s'interrogeait lui-même; de toute la puissance de son
effort créateur il atteignait sa propre essence à ces profondeurs
où, quelque question qu'on lui pose, c'est du même accent, le sien
propre, qu'elle répond. Un tel accent, cet accent de Vinteuil, est
séparé de l'accent des autres musiciens par une différence bien
plus grande que celle que nous percevons entre la voix de deux
personnes, même entre le beuglement et le cri de deux espèces
animales: par la différence même qu'il y a entre la pensée de ces
autres musiciens et les éternelles investigations de Vinteuil,
la question qu'il se posait sous tant de formes, son habituelle
spéculation, mais aussi débarrassée des formes analytiques du
raisonnement que si elle s'exerçait dans le monde des anges, de sorte
que nous pouvons en mesurer la profondeur, mais sans plus la traduire
en langage humain que ne le peuvent les esprits désincarnés quand,
évoqués par un médium, celui-ci les interroge sur les secrets de
la mort. Et, même en tenant compte de cette originalité acquise
qui m'avait frappé dès l'après-midi, de cette parenté que les
musicographes pourraient trouver entre eux, c'est bien un accent
unique auquel s'élèvent, auquel reviennent malgré eux ces grands
chanteurs que sont les musiciens originaux, et qui est une preuve de
l'existence irréductiblement individuelle de l'âme. Que Vinteuil
essayât de faire plus solennel, plus grand, ou de faire plus vif
et plus gai, de faire ce qu'il apercevait se reflétant en beau dans
l'esprit du public, Vinteuil, malgré lui, submergeait tout cela sous
une lame de fond qui rend son chant éternel et aussitôt reconnu. Ce
chant, différent de celui des autres, semblable à tous les siens,
où Vinteuil l'avait-il appris, entendu? Chaque artiste semble
ainsi comme le citoyen d'une patrie inconnue, oubliée de lui-même,
différente de celle d'où viendra, appareillant pour la terre, un
autre grand artiste. Tout au plus, de cette patrie Vinteuil, dans ses
dernières œuvres, semblait s'être rapproché. L'atmosphère n'y
était plus la même que dans la sonate, les phrases interrogatives
s'y faisaient plus pressantes, plus inquiètes, les réponses
plus mystérieuses; l'air délavé du matin et du soir semblait y
influencer jusqu'aux cordes des instruments. Morel avait beau
jouer merveilleusement, les sons que rendait son violon me parurent
singulièrement perçants, presque criards. Cette âcreté plaisait
et, comme dans certaines voix, on y sentait une sorte de qualité
morale et de supériorité intellectuelle. Mais cela pouvait choquer.
Quand la vision de l'univers se modifie, s'épure, devient plus
adéquate au souvenir de la patrie intérieure, il est bien naturel
que cela se traduise par une altération générale des sonorités
chez le musicien, comme de la couleur chez le peintre. Au reste, le
public le plus intelligent ne s'y trompe pas puisque l'on déclara
plus tard les dernières œuvres de Vinteuil les plus profondes. Or
aucun programme, aucun sujet n'apportait un élément intellectuel de
jugement. On devinait donc qu'il s'agissait d'une transposition dans
l'ordre sonore, de la profondeur.

Cette patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas, mais
chacun d'eux reste toujours inconsciemment accordé en un certain
unisson avec elle; il délire de joie quand il chante selon sa patrie,
la trahit parfois par amour de la gloire, mais alors en cherchant la
gloire il la fuit, et ce n'est qu'en la dédaignant qu'il la trouve
quand il entonne, quel que soit le sujet qu'il traite, ce chant
singulier dont la monotonie--car quel que soit le sujet traité,
il reste identique à soi-même--prouve la fixité des éléments
composants de son âme. Mais alors, n'est-ce pas que, de ces
éléments, tout le résidu réel que nous sommes obligés de garder
pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l'ami
à l'ami, du maître au disciple, de l'amant à la maîtresse, cet
ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti
et qu'il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut
communiquer avec autrui qu'en se limitant à des points extérieurs
communs à tous et sans intérêt, l'art, l'art d'un Vinteuil comme
celui d'un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les
couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous
appelons les individus, et que sans l'art nous ne connaîtrions
jamais? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous
permissent de traverser l'immensité, ne nous serviraient à rien,
car, si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes
sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre
tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul
bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages,
mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un
autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit,
que chacun d'eux est; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec
un Vinteuil; avec leurs pareils, nous volons vraiment d'étoiles
en étoiles. L'andante venait de finir sur une phrase remplie d'une
tendresse à laquelle je m'étais donné tout entier; alors il y eut,
avant le mouvement suivant, un instant de repos où les exécutants
posèrent leurs instruments et les auditeurs échangèrent quelques
impressions. Un duc, pour montrer qu'il s'y connaissait, déclara:
«C'est très difficile à bien jouer.» Des personnes plus agréables
causèrent un moment avec moi. Mais qu'étaient leurs paroles, qui,
comme toute parole humaine extérieure, me laissaient si indifférent,
à côté de la céleste phrase musicale avec laquelle je venais de
m'entretenir? J'étais vraiment comme un ange qui, déchu des ivresses
du Paradis, tombe dans la plus insignifiante réalité. Et de même
que certains êtres sont les derniers témoins d'une forme de vie que
la nature a abandonnée, je me demandais si la musique n'était pas
l'exemple unique de ce qu'aurait pu être--s'il n'y avait pas
eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des
idées--la communication des âmes. Elle est comme une possibilité
qui n'a pas eu de suites; l'humanité s'est engagée en d'autres
voies, celle du langage parlé et écrit. Mais ce retour à
l'inanalysé était si enivrant, qu'au sortir de ce paradis, le
contact des êtres plus ou moins intelligents me semblait d'une
insignifiance extraordinaire. Les êtres, j'avais pu, pendant la
musique, me souvenir d'eux, les mêler à elle; ou plutôt à la
musique je n'avais guère mêlé le souvenir que d'une seule personne,
celui d'Albertine. Et la phrase qui finissait l'andante me semblait si
sublime que je me disais qu'il était malheureux qu'Albertine ne sût
pas, et, si elle avait su, n'eût pas compris quel honneur c'était
pour elle d'être mêlée à quelque chose de si grand qui nous
réunissait et dont elle avait semblé emprunter la voix pathétique.
Mais, une fois la musique interrompue, les êtres qui étaient là
semblaient trop fades. On passa quelques rafraîchissements. M.
de Charlus interpellait de temps en temps un domestique: «Comment
allez-vous? Avez-vous reçu mon pneumatique? Viendrez-vous?» Sans
doute il y avait, dans ces interpellations, la liberté du grand
seigneur qui croit flatter et qui est plus peuple que le bourgeois,
mais aussi la rouerie du coupable qui croit que ce dont on fait
étalage est par cela même jugé innocent. Et il ajoutait, sur le ton
Guermantes de Mme de Villeparisis: «C'est un brave petit, c'est une
bonne nature, je l'emploie souvent chez moi.» Mais ses habiletés
tournaient contre le baron, car on trouvait extraordinaires ses
amabilités si intimes et ses pneumatiques à des valets de pied.
Ceux-ci en étaient, d'ailleurs, moins flattés que gênés pour leurs
camarades. Cependant le septuor, qui avait recommencé, avançait
vers sa fin; à plusieurs reprises telle ou telle phrase de la sonate
revenait, mais chaque fois changée, sur un rythme, un accompagnement
différents, la même et pourtant autre, comme renaissent les choses
dans la vie; et c'était une de ces phrases qui, sans qu'on puisse
comprendre quelle affinité leur assigne comme demeure unique et
nécessaire le passé d'un certain musicien, ne se trouvent que dans
son œuvre, et apparaissent constamment dans celle-ci, dont elles sont
les fées, les dryades, les divinités familières; j'en avais d'abord
distingué dans le septuor deux ou trois qui me rappelaient la sonate.
Bientôt--baignée dans le brouillard violet qui s'élevait, surtout
dans la dernière partie de l'œuvre de Vinteuil, si bien que, même
quand il introduisait quelque part une danse, elle restait captive
dans une opale--j'aperçus une autre phrase de la sonate, restant si
lointaine encore que je la reconnaissais à peine; hésitante, elle
s'approcha, disparut comme effarouchée, puis revint, s'enlaça à
d'autres, venues, comme je le sus plus tard, d'autres œuvres, en
appela d'autres qui devenaient à leur tour attirantes et persuasives
aussitôt qu'elles étaient apprivoisées, et entraient dans la
ronde, dans la ronde divine mais restée invisible pour la plupart des
auditeurs, lesquels, n'ayant devant eux qu'un voile épais au travers
duquel ils ne voyaient rien, ponctuaient arbitrairement d'exclamations
admiratives un ennui continu dont ils pensaient mourir. Puis elles
s'éloignèrent, sauf une que je vis repasser jusqu'à cinq et six
fois, sans que je pusse apercevoir son visage, mais si caressante,
si différente--comme sans doute la petite phrase de la sonate pour
Swann--de ce qu'aucune femme m'avait jamais fait désirer, que cette
phrase-là, qui m'offrait, d'une voix si douce, un bonheur qu'il eût
vraiment valu la peine d'obtenir, c'est peut-être--cette créature
invisible dont je ne connaissais pas le langage et que je comprenais
si bien--la seule Inconnue qu'il m'ait été jamais donné de
rencontrer. Puis cette phrase se défit, se transforma, comme faisait
la petite phrase de la sonate, et devint le mystérieux appel du
début. Une phrase d'un caractère douloureux s'opposa à lui, mais
si profonde, si vague, si interne, presque si organique et viscérale
qu'on ne savait pas, à chacune de ses reprises, si c'était celles
d'un thème ou d'une névralgie. Bientôt les deux motifs luttèrent
ensemble dans un corps à corps où parfois l'un disparaissait
entièrement, où ensuite on n'apercevait plus qu'un morceau de
l'autre. Corps à corps d'énergies seulement, à vrai dire; car
si ces êtres s'affrontaient, c'était débarrassés de leur corps
physique, de leur apparence, de leur nom, et trouvant chez moi
un spectateur intérieur, insoucieux lui aussi des noms et du
particulier, pour s'intéresser à leur combat immatériel et
dynamique et en suivre avec passion les péripéties sonores. Enfin
le motif joyeux resta triomphant; ce n'était plus un appel presque
inquiet lancé derrière un ciel vide, c'était une joie ineffable qui
semblait venir du Paradis, une joie aussi différente de celle de la
sonate que, d'un ange doux et grave de Bellini, jouant du théorbe,
pourrait être, vêtu d'une robe écarlate, quelque archange de
Mantegna sonnant dans un buccin. Je savais bien que cette nuance
nouvelle de la joie, cet appel vers une joie supra-terrestre, je ne
l'oublierais jamais. Mais serait-elle jamais réalisable pour moi?
Cette question me paraissait d'autant plus importante que cette phrase
était ce qui aurait pu le mieux caractériser--comme tranchant avec
tout le reste de ma vie, avec le monde visible--ces impressions qu'à
des intervalles éloignés je retrouvais dans ma vie comme les points
de repère, les amorces, pour la construction d'une vie véritable:
l'impression éprouvée devant les clochers de Martainville, devant
une rangée d'arbres près de Balbec. En tout cas, pour en revenir à
l'accent particulier de cette phrase, comme il était singulier que
le pressentiment le plus différent de ce qu'assigne la vie terre à
terre, l'approximation la plus hardie des allégresses de l'au-delà
se fussent justement matérialisés dans le triste petit bourgeois
bienséant que nous rencontrions au mois de Marie à Combray! Mais,
surtout, comment se faisait-il que cette révélation, la plus
étrange que j'eusse encore reçue, d'un type inconnu de joie, j'eusse
pu la recevoir de lui, puisque, disait-on, quand il était mort il
n'avait laissé que sa sonate, que le reste demeurait inexistant en
d'indéchiffrables notations? Indéchiffrables, mais qui pourtant
avaient fini par être déchiffrées, à force de patience,
d'intelligence et de respect, par la seule personne qui avait
assez vécu auprès de Vinteuil pour bien connaître sa manière de
travailler, pour deviner ses indications d'orchestre: l'amie de Mlle
Vinteuil. Du vivant même du grand musicien, elle avait appris de la
fille le culte que celle-ci avait pour son père. C'est à cause de
ce culte que, dans ces moments où l'on va à l'opposé de ses
inclinations véritables, les deux jeunes filles avaient pu trouver
un plaisir dément aux profanations qui ont été racontées.
(L'adoration pour son père était la condition même du sacrilège de
sa fille. Et sans doute, la volupté de ce sacrilège, elles eussent
dû se la refuser, mais celle-ci ne les exprimait pas tout entières.)
Et d'ailleurs, elles étaient allées se raréfiant, jusqu'à
disparaître tout à fait, au fur et à mesure que les relations
charnelles et maladives, ce trouble et fumeux embrasement avait
fait place à la flamme d'une amitié haute et pure. L'amie de Mlle
Vinteuil était quelquefois traversée par l'importune pensée qu'elle
avait peut-être précipité la mort de Vinteuil. Du moins, en passant
des années à débrouiller le grimoire laissé par Vinteuil, en
établissant la lecture certaine de ces hiéroglyphes inconnus, l'amie
de Mlle Vinteuil eut la consolation d'assurer au musicien dont
elle avait assombri les dernières années une gloire immortelle et
compensatrice. De relations qui ne sont pas consacrées par les lois
découlent des liens de parenté aussi multiples, aussi complexes,
plus solides seulement, que ceux qui naissent du mariage. Sans même
s'arrêter à des relations d'une nature aussi particulière, ne
voyons-nous pas tous les jours que l'adultère, quand il est fondé
sur l'amour véritable, n'ébranle pas le sentiment de famille,
les devoirs de parenté, mais les revivifie? L'adultère introduit
l'esprit dans la lettre que bien souvent le mariage eût laissée
morte. Une bonne fille qui portera, par simple convenance, le deuil
du second mari de sa mère n'aura pas assez de larmes pour pleurer
l'homme que sa mère avait entre tous choisi comme amant. Du reste,
Mlle Vinteuil n'avait agi que par sadisme, ce qui ne l'excusait pas,
mais j'eus plus tard une certaine douceur à le penser. Elle devait
bien se rendre compte, me disais-je, au moment où elle profanait
avec son amie la photographie de son père, que tout cela n'était que
maladif, de la folie, et pas la vraie et joyeuse méchanceté qu'elle
aurait voulu. Cette idée que c'était une simulation de méchanceté
seulement gâtait son plaisir. Mais si cette idée a pu lui revenir
plus tard, comme elle avait gâté son plaisir elle a dû diminuer
sa souffrance. «Ce n'était pas moi, dut-elle se dire, j'étais
aliénée. Moi, je veux encore prier pour mon père, ne pas
désespérer de sa bonté.» Seulement il est possible que cette
idée, qui s'était certainement présentée à elle dans le plaisir,
ne se soit pas présentée à elle dans la souffrance. J'aurais voulu
pouvoir la mettre dans son esprit. Je suis sûr que je lui aurais fait
du bien et que j'aurais pu rétablir entre elle et le souvenir de son
père une communication assez douce.

Comme dans les illisibles carnets où un chimiste de génie, qui
ne sait pas la mort si proche, note des découvertes qui resteront
peut-être à jamais ignorées, l'amie de Mlle Vinteuil avait
dégagé, de papiers plus illisibles que des papyrus ponctués
d'écriture cunéiforme, la formule éternellement vraie, à jamais
féconde, de cette joie inconnue, l'espérance mystique de l'Ange
écarlate du matin. Et moi pour qui, moins pourtant que pour Vinteuil
peut-être, elle avait été aussi, elle venait d'être ce soir
même encore, en réveillant à nouveau ma jalousie d'Albertine, elle
devait, surtout dans l'avenir, être cause de tant de souffrances,
c'était grâce à elle, par compensation, qu'avait pu venir jusqu'à
moi l'étrange appel que je ne cesserais plus jamais d'entendre, comme
la promesse et la preuve qu'il existait autre chose, réalisable par
l'art sans doute, que le néant que j'avais trouvé dans tous les
plaisirs et dans l'amour même, et que si ma vie me semblait si vaine,
du moins n'avait-elle pas tout accompli.

Ce qu'elle avait permis, grâce à son labeur, qu'on connût de
Vinteuil, c'était à vrai dire toute l'œuvre de Vinteuil. A côté
de ce Septuor, certaines phrases de la sonate, que seules le public
connaissait, apparaissaient comme tellement banales qu'on ne pouvait
pas comprendre comment elles avaient pu exciter tant d'admiration.
C'est ainsi que nous sommes surpris que, pendant des années, des
morceaux aussi insignifiants que la _Romance à l'Étoile_, la
_Prière d'Elisabeth_ aient pu soulever, au concert, des amateurs
fanatiques qui s'exténuaient à applaudir et à crier bis quand
venait de finir ce qui pourtant n'est que fade pauvreté pour nous qui
connaissons _Tristan, l'Or du Rhin, les Maîtres Chanteurs_. Il
faut supposer que ces mélodies sans caractère contenaient déjà
cependant, en quantités infinitésimales, et par cela même,
peut-être, plus assimilables, quelque chose de l'originalité des
chefs-d'œuvre qui rétrospectivement comptent seuls pour nous, mais
que leur perfection même eût peut-être empêchés d'être compris;
elles ont pu leur préparer le chemin dans les cœurs. Toujours est-il
que, si elles donnaient un pressentiment confus des beautés futures,
elles laissaient celles-ci dans un inconnu complet. Il en était de
même pour Vinteuil; si, en mourant, il n'avait laissé--en exceptant
certaines parties de la sonate--que ce qu'il avait pu terminer, ce
qu'on eût connu de lui eût été, auprès de sa grandeur véritable,
aussi peu de chose que pour Victor Hugo, par exemple, s'il était
mort après _le Pas d'Armes du roi Jean, la Fiancée du Timbalier_
et _Sarah la baigneuse_, sans avoir rien écrit de _la Légende des
siècles_ et des _Contemplations_: ce qui est pour nous son œuvre
véritable fût resté purement virtuel, aussi inconnu que ces univers
jusqu'auxquels notre perception n'atteint pas, dont nous n'aurons
jamais une idée.

Au reste, le contraste apparent, cette union profonde entre le génie
(le talent aussi et même la vertu) et la gaine de vices où, comme
il était arrivé pour Vinteuil, il est si fréquemment contenu,
conservé, étaient lisibles, comme en une vulgaire allégorie, dans
la réunion même des invités au milieu desquels je me retrouvai
quand la musique fut finie. Cette réunion, bien que limitée cette
fois au salon de Mme Verdurin, ressemblait à beaucoup d'autres,
dont le gros public ignore les ingrédients qui y entrent, et que
les journalistes philosophes, s'ils sont un peu informés, appellent
parisiennes, ou panamistes, ou dreyfusardes, sans se douter qu'elles
peuvent se voir aussi bien à Pétersbourg, à Berlin, à Madrid et
dans tous les temps; si, en effet, le sous-secrétaire d'État aux
Beaux-Arts, homme véritablement artiste, bien élevé et snob,
quelques duchesses et trois ambassadeurs avec leurs femmes étaient
ce soir chez Mme Verdurin, le motif proche, immédiat, de cette
présence résidait dans les relations qui existaient entre M. de
Charlus et Morel, relations qui faisaient désirer au baron de donner
le plus de retentissement possible aux succès artistiques de sa jeune
idole, et d'obtenir pour lui la croix de la Légion d'honneur; la
cause plus lointaine qui avait rendu cette réunion possible était
qu'une jeune fille entretenant avec Mlle Vinteuil des relations
parallèles à celles de Charlie et du baron avait mis au jour
toute une série d'œuvres géniales et qui avaient été une telle
révélation qu'une souscription n'allait pas tarder à être ouverte,
sous le patronage du Ministre de l'Instruction publique, en vue de
faire élever une statue à Vinteuil. D'ailleurs, à ces œuvres,
tout autant que les relations de Mlle Vinteuil avec son amie,
avaient été utiles celles du baron avec Charlie, sorte de chemin de
traverse, de raccourci, grâce auquel le monde allait rejoindre ces
œuvres sans le détour, sinon d'une incompréhension qui persisterait
longtemps, du moins d'une ignorance totale qui eût pu durer des
années. Chaque fois que se produit un événement accessible à
la vulgarité d'esprit du journaliste philosophe, c'est-à-dire
généralement un événement politique, les journalistes philosophes
sont persuadés qu'il y a quelque chose de changé en France, qu'on ne
reverra plus de telles soirées, qu'on n'admirera plus Ibsen,
Renan, Dostoiewski, d'Annunzio, Tolstoï, Wagner, Strauss. Car les
journalistes philosophes tirent argument des dessous équivoques de
ces manifestations officielles pour trouver quelque chose de décadent
à l'art qu'elles glorifient, et qui bien souvent est le plus austère
de tous. Mais il n'est pas de nom, parmi les plus révérés de ces
journalistes philosophes, qui n'ait tout naturellement donné lieu
à de telles fêtes étranges, quoique l'étrangeté en fût moins
flagrante et mieux cachée. Pour cette fête-ci, les éléments impurs
qui s'y conjuguaient me frappaient à un autre point de vue: certes,
j'étais aussi à même que personne de les dissocier, ayant appris
à les connaître séparément, mais surtout il arrivait que les uns,
ceux qui se rattachaient à Mlle Vinteuil et à son amie, me parlant
de Combray me parlaient aussi d'Albertine, c'est-à-dire de Balbec,
puisque c'est parce que j'avais vu jadis Mlle Vinteuil à Montjouvain
et que j'avais appris l'intimité de son amie avec Albertine, que
j'allais tout à l'heure, en rentrant chez moi, trouver, au lieu de
la solitude, Albertine qui m'attendait, et que les autres, ceux qui
concernaient Morel et M. de Charlus, en me parlant de Balbec, où
j'avais vu, sur le quai de Doncières, se nouer leurs relations,
me parlaient de Combray et de ses deux côtés, car M. de Charlus
c'était un de ces Guermantes, comtes de Combray, habitant Combray
sans y avoir de logis, entre ciel et terre, comme Gilbert le Mauvais
dans son vitrail; enfin Morel était le fils de ce vieux valet de
chambre qui m'avait fait connaître la dame en rose et permis, tant
d'années après, de reconnaître en elle Mme Swann.

M. de Charlus recommença, au moment où, la musique finie, ses
invités prirent congé de lui, la même erreur qu'à leur arrivée.
Il ne leur demanda pas d'aller vers la Patronne, de l'associer, elle
et son mari, à la reconnaissance qu'on lui témoignait. Ce fut un
long défilé, mais un défilé devant le baron seul, et non même
sans qu'il s'en rendît compte, car ainsi qu'il me le dit quelques
minutes après: «La forme même de la manifestation artistique
a revêtu ensuite un côté «sacristie» assez amusant.» On
prolongeait même les remerciements par des propos différents qui
permettaient de rester un instant de plus auprès du baron, pendant
que ceux qui ne l'avaient pas encore félicité de la réussite de
sa fête stagnaient, piétinaient. Plus d'un mari avait envie de s'en
aller; mais sa femme, snob bien que duchesse, protestait: «Non, non,
quand nous devrions attendre une heure, il ne faut pas partir sans
avoir remercié Palamède qui s'est donné tant de peine. Il n'y a
que lui qui puisse, à l'heure actuelle donner des fêtes pareilles.»
Personne n'eût plus pensé à se faire présenter à Mme Verdurin
qu'à l'ouvreuse d'un théâtre où une grande dame a, pour un soir,
amené toute l'aristocratie. «Étiez-vous hier chez Éliane de
Montmorency, mon cousin? demandait Mme de Mortemart, désireuse de
prolonger l'entretien.--Eh bien, mon Dieu non; j'aime bien Éliane,
mais je ne comprends pas le sens de ses invitations. Je suis un peu
bouché sans doute», ajoutait-il avec un large sourire épanoui,
cependant que Mme de Mortemart sentait qu'elle allait avoir
la primeur d'une de «Palamède» comme elle en avait souvent
d'«Oriane». «J'ai bien reçu, il y a une quinzaine de jours,
une carte de l'agréable Éliane. Au-dessus du nom contesté de
Montmorency, il y avait cette aimable invitation: «Mon cousin,
faites-moi la grâce de penser à moi vendredi prochain à 9 h. 1/2.»
Au-dessous étaient écrits ces deux mots moins gracieux: «Quatuor
Tchèque.» Ils me semblèrent fort inintelligibles, sans plus de
rapport, en tout cas, avec la phrase précédente que ces lettres au
dos desquelles on voit que l'épistolier en avait commencé une autre
par les mots: «Cher ami», la suite manquant, et n'a pas pris une
autre feuille, soit distraction, soit économie de papier. J'aime
bien Éliane: aussi je ne lui en voulus pas, je me contentai de ne pas
tenir compte des mots étranges et déplacés de «quatuor tchèque»,
et comme je suis un homme d'ordre, je mis au-dessus de ma cheminée
l'invitation de penser à Madame de Montmorency le vendredi à 9 h.
1/2. Bien que connu pour ma nature obéissante, ponctuelle et douce,
comme Buffon dit du chameau--et le rire s'épanouit plus largement
autour de M. de Charlus, qui savait qu'au contraire on le tenait
pour l'homme le plus difficile à vivre--je fus en retard de quelques
minutes (le temps d'ôter mes vêtements de jour), et sans en avoir
trop de remords, pensant que 9 h. 1/2 était mis pour 10, à dix
heures tapant, dans une bonne robe de chambre, les pieds en d'épais
chaussons, je me mis au coin de mon feu à penser à Éliane comme
elle me l'avait demandé, et avec une intensité qui ne commença à
décroître qu'à dix heures et demie. Dites-lui bien, je vous prie,
que j'ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pense
qu'elle sera contente.» Mme de Mortemart se pâma de rire, et M. de
Charlus tout ensemble. «Et demain, ajouta-t-elle, sans penser qu'elle
avait dépassé, et de beaucoup, le temps qu'on pouvait lui concéder,
irez-vous chez nos cousins La Rochefoucauld?--Oh! cela, c'est
impossible, ils m'ont convié comme vous, je le vois, à la chose la
plus impossible à concevoir et à réaliser et qui s'appelle, si j'en
crois la carte d'invitation: «Thé dansant». Je passais pour fort
adroit quand j'étais jeune, mais je doute que j'eusse pu, sans
manquer à la décence, prendre mon thé en dansant. Or je n'ai
jamais aimé manger ni boire d'une façon malpropre. Vous me
direz qu'aujourd'hui je n'ai plus à danser. Mais, même assis
confortablement à boire du thé--de la qualité duquel, d'ailleurs,
je me méfie puisqu'il s'intitule dansant--je craindrais que des
invités plus jeunes que moi, et moins adroits peut-être que je
n'étais à leur âge, renversassent sur mon habit leur tasse, ce
qui interromprait pour moi le plaisir de vider la mienne.» Et M. de
Charlus ne se contentait même pas d'omettre dans la conversation Mme
Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu'il semblait avoir
plaisir à développer et varier, pour le cruel plaisir, qui avait
toujours été le sien, de faire rester indéfiniment sur leurs jambes
à «faire la queue» les amis qui attendaient avec une épuisante
patience que leur tour fût venu; il faisait même des critiques sur
toute la partie de la soirée dont Mme Verdurin était responsable:
«Mais, à propos de tasse, qu'est-ce que c'est que ces étranges
demi-bols, pareils à ceux où, quand j'étais jeune homme, on faisait
venir des sorbets de chez Poiré Blanche? Quelqu'un m'a dit tout à
l'heure que c'était pour du «café glacé». Mais en fait de café
glacé, je n'ai vu ni café ni glace. Quelles curieuses petites choses
à destination mal définie!» Pour dire cela, M. de Charlus avait
placé verticalement sur sa bouche ses mains gantées de blanc et
arrondi prudemment son regard désignateur, comme s'il craignait
d'être entendu et même vu des maîtres de maison. Mais ce n'était
qu'une feinte, car dans quelques instants il allait dire les mêmes
critiques à la Patronne elle-même, et un peu plus tard lui enjoindre
insolemment: «Et surtout plus de tasses à café glacé! Donnez-les
à celle de vos amies dont vous désirez enlaidir la maison. Mais
surtout qu'elle ne les mette pas dans le salon, car on pourrait
s'oublier et croire qu'on s'est trompé de pièce puisque ce
sont exactement des pots de chambre.--Mais, mon cousin, disait
l'invitée--en baissant elle aussi la voix et en regardant d'un air
interrogateur M. de Charlus, non par crainte de fâcher Mme Verdurin,
mais de le fâcher lui--peut-être qu'elle ne sait pas encore tout
très bien...--On le lui apprendra.--Oh! riait l'invitée, elle ne
peut pas trouver un meilleur professeur! Elle a de la chance! Avec
vous on est sûr qu'il n'y aura pas de fausse note.--En tout cas, il
n'y en a pas eu dans la musique.--Oh! c'était sublime. Ce sont de
ces joies qu'on n'oublie pas. A propos de ce violoniste de génie,
continuait-elle, croyant, dans sa naïveté, que M. de Charlus
s'intéressait au violon «en soi», en connaissez-vous un que j'ai
entendu l'autre jour jouer merveilleusement une sonate de Fauré, il
s'appelle Frank...--Oui, c'est une horreur, répondait M. de Charlus,
sans se soucier de la grossièreté d'un démenti qui impliquait
que sa cousine n'avait aucun goût. En fait de violoniste je vous
conseille de vous en tenir au mien.» Les regards allaient recommencer
à s'échanger entre M. de Charlus et sa cousine, à la fois baissés
et épieurs, car, rougissante et cherchant par son zèle à réparer
sa gaffe, Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner
une soirée pour faire entendre Morel. Or, pour elle, cette soirée
n'avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu'elle allait
pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement celui
de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu'une occasion de donner une
soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle
inviterait et qui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation
dominante des gens qui donnent des fêtes (ceux-là mêmes que les
journaux mondains ont le toupet ou la bêtise d'appeler «l'élite»),
altère aussitôt le regard--et l'écriture--plus profondément que ne
ferait la suggestion d'un hypnotiseur. Avant même d'avoir pensé
à ce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec
raison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus,
avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne, en
revanche, n'aurait eu l'idée de l'écouter), Mme de Mortemart, ayant
décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des «élues», avait
pris, par ce fait même, l'air de conjuration, de complot qui ravale
si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus
aisément se moquer du qu'en-dira-t-on. «N'y aurait-il pas moyen
que je donne une soirée pour faire entendre votre ami?» dit à voix
basse Mme de Mortemart, qui, tout en s'adressant uniquement à M, de
Charlus, ne put s'empêcher, comme fascinée, de jeter un regard sur
Mme de Valcourt (l'exclue) afin de s'assurer que celle-ci était à
une distance suffisante pour ne pas entendre. «Non, elle ne peut pas
distinguer ce que je dis», conclut mentalement Mme de Mortemart,
rassurée par son propre regard, lequel avait eu, en revanche, sur
Mme de Valcourt, un effet tout différent de celui qu'il avait
pour but: «Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce regard,
Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chose dont je ne dois
pas faire partie.» «Vous voulez dire mon protégé», rectifiait M.
de Charlus, qui n'avait pas plus de pitié pour le savoir grammatical
que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis, sans tenir aucun
compte des muettes prières de celle-ci, qui s'excusait elle-même
en souriant: «Mais si..., dit-il d'une voix forte et capable d'être
entendue de tout le salon, bien qu'il y ait toujours danger à ce
genre d'exportation d'une personnalité fascinante dans un cadre
qui lui fait forcément subir une déperdition de son pouvoir
transcendantal et qui resterait en tout cas à approprier.» Madame
de Mortemart se dit que le mezzo-voce, le pianissimo de sa question
avaient été peine perdue, après le «gueuloir» par où avait
passé la réponse. Elle se trompa. Mme de Valcourt n'entendit rien,
pour la raison qu'elle ne comprit pas un seul mot. Ses inquiétudes
diminuèrent, et se fussent rapidement éteintes, si Mme de
Mortemart, craignant de se voir déjouée et craignant d'avoir à
inviter Mme de Valcourt, avec qui elle était trop liée pour la
laisser de côté si l'autre savait «avant», n'eût de nouveau levé
les paupières dans la direction d'Édith, comme pour ne pas perdre de
vue un danger menaçant, non sans les rabaisser vivement de façon à
ne pas trop s'engager. Elle comptait, le lendemain de la fête,
lui écrire une de ces lettres, complément du regard révélateur,
lettres qu'on croit habiles et qui sont comme un aveu sans réticences
et signé. Par exemple: «Chère Édith, je m'ennuie après vous, je
ne vous attendais pas trop hier soir (comment m'aurait-elle attendue,
se serait dit Édith, puisqu'elle ne m'avait pas invitée?) car je
sais que vous n'aimez pas extrêmement ce genre de réunions, qui vous
ennuient plutôt. Nous n'en aurions pas moins été très honorés de
vous avoir (jamais Mme de Mortemart n'employait ce terme «honoré»,
excepté dans les lettres où elle cherchait à donner à un mensonge
une apparence de vérité). Vous savez que vous êtes toujours chez
vous à la maison. Du reste, vous avez bien fait, car cela a été
tout à fait raté, comme toutes les choses improvisées en deux
heures, etc.» Mais déjà le nouveau regard furtif lancé sur
elle avait fait comprendre à Édith tout ce que cachait le langage
compliqué de M. de Charlus. Ce regard fut même si fort qu'après
avoir frappé Mme de Valcourt, le secret évident et l'intention de
cachotterie qu'il contenait rebondirent sur un jeune Péruvien que
Mme de Mortemart comptait, au contraire, inviter. Mais, soupçonneux,
voyant jusqu'à l'évidence les mystères qu'on faisait, sans prendre
garde qu'ils n'étaient pas pour lui, il éprouva aussitôt, à
l'endroit de Mme de Mortemart, une haine atroce et se jura de lui
faire mille mauvaises farces, comme de faire envoyer cinquante
cafés glacés chez elle le jour où elle ne recevrait pas, de faire
insérer, celui où elle recevrait, une note dans les journaux
disant que la fête était remise, et de publier des comptes rendus
mensongers des suivantes, dans lesquels figureraient les noms connus
de toutes les personnes que, pour des raisons variées, on ne tient
pas à recevoir, même pas à se laisser présenter. Mme de Mortemart
avait tort de se préoccuper de Mme de Valcourt. M. de Charlus allait
se charger de dénaturer, bien davantage que n'eût fait la présence
de celle-ci, la fête projetée. «Mais mon cousin, dit-elle en
réponse à la phrase du «cadre à approprier», dans son état
momentané d'hyperesthésie lui avait permis de deviner le sens, nous
vous éviterons toute peine. Je me charge très bien de demander à
Gilbert de s'occuper de tout.--Non surtout pas, d'autant plus qu'il
ne sera pas invité. Rien ne se fera que par moi. Il s'agit avant tout
d'exclure les personnes qui ont des oreilles pour ne pas entendre.»
La cousine de M. de Charlus, qui avait compté sur l'attrait de Morel
pour donner une soirée où elle pourrait dire qu'à la différence de
tant de parentes, «elle avait eu Palamède», reporta brusquement sa
pensée, de ce prestige de M. de Charlus, sur tant de personnes
avec lesquelles il allait la brouiller s'il se mêlait d'exclure et
d'inviter. La pensée que le prince de Guermantes (à cause duquel,
en partie, elle désirait exclure Mme de Valcourt, qu'il ne recevait
pas) ne serait pas convié, l'effrayait. Ses yeux prirent une
expression inquiète. «Est-ce que la lumière un peu trop vive vous
fait mal?» demanda M. de Charlus avec un sérieux apparent dont
l'ironie foncière ne fut pas comprise. «Non, pas du tout, je
songeais à la difficulté, non à cause de moi, naturellement, mais
des miens, que cela pourrait créer si Gilbert apprend que j'ai eu une
soirée sans l'inviter, lui qui n'a jamais quatre chats sans...--Mais
justement, on commencera par supprimer les quatre chats qui ne
pourraient que miauler; je crois que le bruit des conversations vous a
empêchée de comprendre qu'il s'agissait non de faire des politesses
grâce à une soirée, mais de procéder aux rites habituels à
toute véritable célébration.» Puis, jugeant, non que la personne
suivante avait trop attendu, mais qu'il ne seyait pas d'exagérer les
faveurs faites à celle qui avait eu en vue beaucoup moins Morel que
ses propres «listes» d'invitation, M. de Charlus, comme un médecin
qui arrête la consultation quand il juge être resté le temps
suffisant, signifia à sa cousine de se retirer, non en lui disant au
revoir, mais en se tournant vers la personne qui venait immédiatement
après. «Bonsoir, Madame de Montesquiou, c'était merveilleux,
n'est-ce pas? Je n'ai pas vu Hélène, dites-lui que toute abstention
générale, même la plus noble, autant dire la sienne, comporte des
exceptions, si celles-ci sont éclatantes, comme c'était ce soir le
cas. Se montrer rare, c'est bien, mais faire passer avant le rare,
qui n'est que négatif, le précieux, c'est mieux encore. Pour votre
sœur, dont je prise plus que personne la systématique _absence_ là
où ce qui l'attend ne la vaut pas, au contraire, à une manifestation
mémorable comme celle-ci sa présence eût été une préséance
et eût apporté à votre sœur, déjà si prestigieuse, un prestige
supplémentaire.» Puis il passa à une troisième personne, M.
d'Argencourt. Je fus très étonné de voir, là, aussi aimable et
flagorneur avec M. de Charlus qu'il était sec avec lui autrefois, se
faisant présenter Morel et lui disant qu'il espérait qu'il viendrait
le voir, M. d'Argencourt, cet homme si terrible pour l'espèce
d'hommes dont était M. de Charlus. Or il en vivait maintenant
entouré. Ce n'était certes pas qu'il fût devenu à cet égard un
des pareils de M. de Charlus. Mais, depuis quelque temps, il avait
à peu près abandonné sa femme pour une jeune femme du monde qu'il
adorait. Intelligente, elle lui faisait partager son goût pour les
gens intelligents et souhaitait fort d'avoir M. de Charlus chez elle.
Mais, surtout, M. d'Argencourt fort jaloux et un peu impuissant,
sentant qu'il satisfaisait mal sa conquête et voulant à la fois
la présenter et la distraire, ne le pouvait sans danger qu'en
l'entourant d'hommes inoffensifs, à qui il faisait ainsi jouer le
rôle de gardiens de sérail. Ceux-ci le trouvaient devenu très
aimable et le déclaraient beaucoup plus intelligent qu'ils n'avaient
cru, ce dont sa maîtresse et lui étaient ravis.

Les autres invitées de M. de Charlus s'en allèrent assez rapidement.
Beaucoup disaient: «Je ne voudrais pas aller à la sacristie (le
petit salon où le baron, ayant Charlie à côté de lui, recevait
les félicitations, et qu'il appelait ainsi lui-même), il faudrait
pourtant que Palamède me voie pour qu'il sache que je suis restée
jusqu'à la fin.» Aucune ne s'occupait de Mme Verdurin. Plusieurs
feignirent de ne pas la reconnaître et de dire adieu par erreur à
Mme Cottard, en me disant de la femme du docteur: «C'est bien Mme
Verdurin, n'est-ce pas?» Mme d'Arpajon me demanda, à portée des
oreilles de la maîtresse de maison: «Est-ce qu'il y a seulement
jamais eu un M. Verdurin?» Les duchesses, ne trouvant rien des
étrangetés auxquelles elles s'étaient attendues, dans ce
lieu qu'elles avaient espéré plus différent de ce qu'elles
connaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en étouffant des fous
rires devant les tableaux d'Elstir; pour le reste, qu'elles trouvaient
plus conforme qu'elles n'avaient cru à ce qu'elles connaissaient
déjà, elles en faisaient honneur à M. de Charlus en disant: «Comme
Palamède sait bien arranger les choses! il monterait une féerie
dans une remise ou dans un cabinet de toilette que ça n'en serait pas
moins ravissant.» Les plus nobles étaient celles qui félicitaient
avec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite d'une soirée
dont certaines n'ignoraient pas le ressort secret, sans en être
embarrassées d'ailleurs, cette société--par souvenir peut-être
de certaines époques de l'histoire où leur famille était
déjà arrivée à un degré identique d'impudeur pleinement
consciente--poussant le mépris des scrupules presque aussi loin que
le respect de l'étiquette. Plusieurs d'entre elles engagèrent sur
place Charlie pour des soirs où il viendrait jouer le septuor de
Vinteuil, mais aucune n'eut même l'idée d'y convier Mme Verdurin.
Celle-ci était au comble de la rage quand M. de Charlus qui, porté
sur un nuage, ne pouvait s'en apercevoir, voulut, par décence,
inviter la Patronne à partager sa joie. Et ce fut peut-être plutôt
en se livrant à son goût de littérature qu'à un débordement
d'orgueil que ce doctrinaire des fêtes artistes dit à Mme Verdurin:
«Hé bien, êtes-vous contente? Je pense qu'on le serait à moins;
vous voyez que, quand je me mêle de donner une fête, cela n'est pas
réussi à moitié. Je ne sais pas si vos notions héraldiques vous
permettent de mesurer exactement l'importance de la manifestation, le
poids que j'ai soulevé, le volume d'air que j'ai déplacé pour vous.
Vous avez eu la reine de Naples, le frère du roi de Bavière, les
trois plus anciens pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire
que nous avons déplacé pour lui les moins amovibles des montagnes.
Pensez que, pour assister à votre fête, la reine de Naples est
venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle que
de quitter les Deux-Siciles, dit-il avec une intention de rosserie,
malgré son admiration pour la Reine. C'est un événement historique.
Pensez qu'elle n'était peut-être jamais sortie depuis la prise de
Gaète. Il est probable que, dans les dictionnaires, on mettra comme
dates culminantes le jour de la prise de Gaète et celui de la soirée
Verdurin. L'éventail qu'elle a posé pour mieux applaudir Vinteuil
mérite de rester plus célèbre que celui que Mme de Metternich
a brisé parce qu'on sifflait Wagner.--Elle l'a même oublié,
son éventail», dit Mme Verdurin, momentanément apaisée par le
souvenir de la sympathie que lui avait témoignée la Reine, et elle
montra à M. de Charlus l'éventail sur un fauteuil. «Oh! comme c'est
émouvant! s'écria M. de Charlus en s'approchant avec vénération de
la relique. Il est d'autant plus touchant qu'il est affreux; la petite
violette est incroyable!» Et des spasmes d'émotion et d'ironie
le parcouraient alternativement. «Mon Dieu, je ne sais pas si vous
ressentez ces choses-là comme moi. Swann serait simplement mort de
convulsions s'il avait vu cela. Je sais bien qu'à quelque prix qu'il
doive monter, j'achèterai cet éventail à la vente de la Reine. Car
elle sera vendue, comme elle n'a pas le sou», ajouta-t-il, la
cruelle médisance ne cessant jamais chez le baron de se mêler à
la vénération la plus sincère, bien qu'elles partissent de deux
natures opposées, mais réunies en lui. Elles pouvaient même se
porter tour à tour sur un même fait. Car M. de Charlus qui, du fond
de son bien-être d'homme riche, raillait la pauvreté de la Reine,
était le même qui souvent exaltait cette pauvreté et qui, quand
on parlait de la princesse Murat, reine des Deux-Siciles, répondait:
«Je ne sais pas de qui vous voulez parler. Il n'y a qu'une seule
reine de Naples, qui est sublime, celle-là, et n'a pas de voiture.
Mais de son omnibus elle anéantit tous les équipages et on se
mettrait à genoux dans la poussière en la voyant passer.» «Je le
léguerai à un musée.--En attendant, il faudra le lui rapporter pour
qu'elle n'ait pas à payer un fiacre pour le faire chercher. Le plus
intelligent, étant donné l'intérêt historique d'un pareil objet,
serait de voler cet éventail. Mais cela la gênerait--parce qu'il est
probable qu'elle n'en possède pas d'autre! ajouta-t-il en éclatant
de rire. Enfin vous voyez que pour moi elle est venue. Et ce n'est
pas le seul miracle que j'aie fait. Je ne crois pas que personne, à
l'heure qu'il est, ait le pouvoir de déplacer les gens que j'ai
fait venir. Du reste, il faut faire à chacun sa part, Charlie et les
autres musiciens ont joué comme des Dieux. Et, ma chère Patronne,
ajouta-t-il avec condescendance, vous-même avez eu votre part de
rôle dans cette fête. Votre nom n'en sera pas absent. L'histoire
a retenu celui du page qui arma Jeanne d'Arc quand elle partit
combattre; en somme, vous avez servi de trait d'union, vous avez
permis la fusion entre la musique de Vinteuil et son génial
exécutant, vous avez eu l'intelligence de comprendre l'importance
capitale de tout l'enchaînement de circonstances qui ferait
bénéficier l'exécutant de tout le poids d'une personnalité
considérable, et s'il ne s'agissait pas de moi, je dirais
providentielle, à qui vous avez eu le bon esprit de demander
d'assurer le prestige de la réunion, d'amener devant le violon
de Morel les oreilles directement attachées aux langues les plus
écoutées; non, non, ce n'est pas rien. Il n'y a pas de rien dans
une réalisation aussi complète. Tout y concourt. La Duras était
merveilleuse. Enfin, tout; c'est pour cela, conclut-il, comme il
aimait à morigéner, que je me suis opposé à ce que vous invitiez
de ces personnes-diviseurs qui, devant les êtres prépondérants que
je vous amenais, eussent joué le rôle de virgules dans un chiffre,
les autres réduites à n'être que de simples dixièmes. J'ai le
sentiment très juste de ces choses-là. Vous comprenez, il faut
éviter les gaffes quand nous donnons une fête qui doit être digne
de Vinteuil, de son génial interprète, de vous, et, j'ose le dire,
de moi. Vous auriez invité la Molé que tout était raté. C'était
la petite goutte contraire, neutralisante, qui rend une potion
sans vertu. L'électricité se serait éteinte, les petits fours ne
seraient pas arrivés à temps, l'orangeade aurait donné la colique
à tout le monde. C'était la personne à ne pas avoir. A son nom
seul, comme dans une féerie, aucun son ne serait sorti des cuivres;
la flûte et le hautbois auraient été pris d'une extinction de voix
subite. Morel lui-même, même s'il était parvenu à donner quelques
sons, n'aurait plus été en mesure, et au lieu du septuor de
Vinteuil, vous auriez eu sa parodie par Beckmesser, finissant
au milieu des huées. Moi qui crois beaucoup à l'influence des
personnes, j'ai très bien senti, dans l'épanouissement de certain
largo, qui s'ouvrait jusqu'au fond comme une fleur, dans le surcroît
de satisfaction du finale, qui n'était pas seulement allègre mais
incomparablement allègre, que l'absence de la Molé inspirait
les musiciens et dilatait de joie jusqu'aux instruments de musique
eux-mêmes. D'ailleurs, le jour où on reçoit les souverains on
n'invite pas sa concierge.» En l'appelant la Molé (comme il disait,
d'ailleurs très sympathiquement, la Duras), M. de Charlus lui faisait
justice. Car toutes ces femmes étaient des actrices du monde, et il
est vrai aussi que, même en considérant ce point de vue, la
comtesse Molé n'était pas égale à l'extraordinaire réputation
d'intelligence qu'on lui faisait, ce qui donnait à penser à ces
acteurs ou à ces romanciers médiocres qui, à certaines époques,
ont une situation de génies, soit à cause de la médiocrité de
leurs confrères, parmi lesquels aucun artiste supérieur n'est
capable de montrer ce qu'est le vrai talent, soit à cause de
la médiocrité du public, qui, existât-t-il une individualité
extraordinaire, serait incapable de la comprendre. Dans le cas de Mme
Molé, il est préférable, sinon entièrement exact, de s'arrêter à
cette première explication. Le monde étant le royaume du néant, il
n'y a, entre les mérites des différentes femmes du monde, que des
degrés insignifiants, que peuvent seulement follement majorer les
rancunes ou l'imagination de M. de Charlus. Et certes, s'il parlait,
comme il venait de le faire, dans ce langage qui était un ambigu
précieux des choses de l'art et du monde, c'est parce que ses
colères de vieille femme et sa culture de mondain ne fournissaient
à l'éloquence véritable qui était la sienne que des thèmes
insignifiants. Le monde des différences n'existant pas à la surface
de la terre, parmi tous les pays que notre perception uniformise, à
plus forte raison n'existe-t-il pas dans le «monde». Existe-t-il,
d'ailleurs, quelque part? Le septuor de Vinteuil avait semblé me dire
que oui. Mais où? Comme M. de Charlus aimait aussi à répéter de
l'un à l'autre, cherchant à brouiller, à diviser pour régner,
il ajouta: «Vous avez, en ne l'invitant pas, enlevé à Mme Molé
l'occasion de dire: «Je ne sais pas pourquoi cette Mme Verdurin
m'a invitée. Je ne sais pas ce que c'est que ces gens-là, je ne les
connais pas.» Elle a déjà dit l'an passé que vous la fatiguiez de
vos avances. C'est une sotte, ne l'invitez plus. En somme, elle n'est
pas une personne si extraordinaire. Elle peut bien venir chez vous
sans faire d'histoires puisque j'y vais bien. En somme, conclut-il,
il me semble que vous pouvez me remercier, car, tel que ça a marché,
c'était parfait. La duchesse de Guermantes n'est pas venue, mais on
ne sait pas, c'était peut-être mieux ainsi. Nous ne lui en voudrons
pas et nous penserons tout de même à elle pour une autre fois;
d'ailleurs on ne peut pas ne pas se souvenir d'elle, ses yeux mêmes
nous disent: ne m'oubliez pas, puisque ce sont deux myosotis (et je
pensais à part moi combien il fallait que l'esprit des Guermantes--la
décision d'aller ici et pas là--fût fort pour l'avoir emporté chez
la duchesse sur la crainte de Palamède). Devant une réussite aussi
complète, on est tenté, comme Bernardin de Saint-Pierre, de
voir partout la main de la Providence. La duchesse de Duras était
enchantée. Elle m'a même chargé de vous le dire», ajouta M.
de Charlus en appuyant sur les mots, comme si Mme Verdurin devait
considérer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et même à
peine croyable, car il trouva nécessaire, pour être cru, de dire:
«Parfaitement», emporté par la démence de ceux que Jupiter veut
perdre. «Elle a engagé Morel chez elle où on redonnera le même
programme, et je pense même à demander une invitation pour M.
Verdurin.» Cette politesse au mari seul était, sans que M.
de Charlus en eût même l'idée, le plus sanglant outrage pour
l'épouse, laquelle se croyant, à l'égard de l'exécutant, en vertu
d'une sorte de décret de Moscou en vigueur dans le petit clan,
le droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation
expresse, était bien résolue à interdire sa participation à la
soirée de Mme de Duras.

Rien qu'en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme
Verdurin, qui n'aimait pas qu'on fît bande à part dans leur petit
clan. Que de fois, et déjà à la Raspelière, entendant le baron
parler sans cesse à Charlie au lieu de se contenter de tenir sa
partie dans l'ensemble si concertant du clan, s'était-elle écriée,
en montrant le baron: «Quelle tapette il a! Quelle tapette! Oh! pour
une tapette, c'est une fameuse tapette!» Mais cette fois c'était
bien pis. Enivré de ses paroles, M. de Charlus ne comprenait pas
qu'en raccourcissant le rôle de Mme Verdurin et en lui fixant
d'étroites frontières, il déchaînait ce sentiment haineux qui
n'était chez elle qu'une forme particulière, une forme sociale de la
jalousie. Mme Verdurin aimait vraiment les habitués, les fidèles du
petit clan, elle les voulait tout à leur Patronne. Faisant la part du
feu, comme ces jaloux qui permettent qu'on les trompe, mais sous leur
toit et même sous leurs yeux, c'est-à-dire qu'on ne les trompe
pas, elle concédait aux hommes d'avoir une maîtresse, un amant, à
condition que tout cela n'eût aucune conséquence sociale hors de
chez elle, se nouât et se perpétuât à l'abri des mercredis. Tout
éclat de rire furtif d'Odette auprès de Swann lui avait jadis rongé
le cœur, depuis quelque temps tout aparté entre Morel et le baron;
elle trouvait à ses chagrins une seule consolation, qui était de
défaire le bonheur des autres. Elle n'eût pu supporter longtemps
celui du baron. Voici que cet imprudent précipitait la catastrophe
en ayant l'air de restreindre la place de la Patronne dans son petit
clan. Déjà elle voyait Morel allant dans le monde sans elle, sous
l'égide du baron. Il n'y avait qu'un remède, donner à choisir à
Morel entre le baron et elle, et, profitant de l'ascendant qu'elle
avait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux d'une clairvoyance
extraordinaire, grâce à des rapports qu'elle se faisait faire, à
des mensonges qu'elle inventait, et qu'elle lui servait, les uns
et les autres, comme corroborant ce qu'il était porté à croire
lui-même, et ce qu'il allait voir à l'évidence, grâce aux panneaux
qu'elle préparait et où les naïfs venaient tomber, profitant de cet
ascendant, la faire choisir elle de préférence au baron. Quant aux
femmes du monde qui étaient là et qui ne s'étaient même pas fait
présenter, dès qu'elle avait compris leurs hésitations ou leur
sans-gêne, elle avait dit: «Ah! je vois ce que c'est, c'est un genre
de vieilles grues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour
la dernière fois.» Car elle serait morte plutôt que de dire qu'on
avait été moins aimable avec elle qu'elle n'avait espéré. «Ah!
mon cher général», s'écria brusquement M. de Charlus en lâchant
Mme Verdurin parce qu'il apercevait le général Deltour, secrétaire
de la Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande
importance pour la croix de Charlie, et qui, après avoir demandé
un conseil à Cottard, s'éclipsait rapidement: «Bonsoir, cher et
charmant ami. Hé bien, c'est comme ça que vous vous tirez des pattes
sans me dire adieu», dit le baron avec un sourire de bonhomie et de
suffisance, car il savait bien qu'on était toujours content de lui
parler un moment de plus. Et comme, dans l'état d'exaltation où il
était, il faisait à lui tout seul, sur un ton suraigu, les demandes
et les réponses: «Eh bien, êtes-vous content? N'est-ce pas que
c'était bien beau? L'andante, n'est-ce pas? C'est ce qu'on a jamais
écrit de plus touchant. Je défie de l'écouter jusqu'au bout
sans avoir les larmes aux yeux. Vous êtes charmant d'être venu.
Dites-moi, j'ai reçu ce matin un télégramme parfait de Froberville,
qui m'annonce que, du côté de la Grande Chancellerie, les
difficultés sont aplanies, comme on dit.» La voix de M. de Charlus
continuait à s'élever, aussi perçante, aussi différente de la voix
habituelle, que celle d'un avocat, qui plaide avec emphase, de son
débit ordinaire, phénomène d'amplification vocale par surexcitation
et euphorie nerveuse, analogue à celle qui, dans les dîners qu'elle
donnait, montait à un diapason si élevé la voix comme le regard de
Mme de Guermantes. «Je comptais vous envoyer demain matin un mot par
un garde pour vous dire mon enthousiasme, en attendant que je puisse
vous l'exprimer de vie voix, mais vous étiez si entouré! L'appui de
Froberville sera loin d'être à dédaigner, mais, de mon côté, j'ai
la promesse du Ministre, dit le général.--Ah! parfait. Du reste,
vous avez vu que c'est bien ce que mérite un talent pareil. Hoyos
était enchanté, je n'ai pas pu voir l'Ambassadrice; était-elle
contente? Qui ne l'aurait pas été, excepté ceux qui ont des
oreilles pour ne pas entendre, ce qui ne fait rien, du moment qu'ils
ont des langues pour parler.» Profitant de ce que le baron s'était
éloigné pour parler au général, Mme Verdurin fit signe à
Brichot. Celui-ci, qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait
lui dire, voulut l'amuser et, sans se douter combien il me faisait
souffrir, dit à la Patronne: «Le baron est enchanté que Mlle
Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Elles le scandalisent
énormément. Il a déclaré que leurs mœurs étaient à faire peur.
Vous n'imaginez pas comme le baron est pudibond et sévère sur le
chapitre des mœurs.» Contrairement à l'attente de Brichot
Mme Verdurin ne s'égaya pas: «Il est immonde, répondit-elle.
Proposez-lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari
puisse emmener sa Dulcinée sans que le Charlus s'en aperçoive,
et l'éclaire sur l'abîme où il roule.» Brichot semblait avoir
quelques hésitations. «Je vous dirai, reprit Mme Verdurin pour
lever les derniers scrupules de Brichot, que je ne me sens pas en
sûreté avec ça chez moi. Je sais qu'il a eu de sales histoires
et que la police l'a à l'œil.» Et comme elle avait un certain don
d'improvisation quand la malveillance l'inspirait, Mme Verdurin ne
s'arrêta pas là: «Il paraît qu'il a fait de la prison. Oui, oui,
ce sont des personnes très renseignées qui me l'ont dit. Je sais, du
reste, par quelqu'un qui demeure dans sa rue, qu'on n'a pas idée
des bandits qu'il fait venir chez lui.» Et comme Brichot, qui allait
souvent chez le baron, protestait, Mme Verdurin, s'animant, s'écria:
«Mais je vous en réponds! c'est moi qui vous le dis», expression
par laquelle elle cherchait d'habitude à étayer une assertion jetée
un peu au hasard. «Il mourra assassiné un jour ou l'autre, comme
tous ses pareils d'ailleurs. Il n'ira peut-être même pas jusque-là
parce qu'il est dans les griffes de ce Jupien, qu'il a eu le toupet
de m'envoyer et qui est un ancien forçat, je le sais, vous le savez,
oui, de façon positive. Il tient Charlus par des lettres qui sont
quelque chose d'effrayant, il paraît. Je le sais par quelqu'un qui
les a vues et qui m'a dit: «Vous vous trouveriez mal si vous voyiez
cela.» C'est comme ça que ce Jupien le fait marcher au bâton et lui
fait cracher tout l'argent qu'il veut. J'aimerais mille fois mieux la
mort que de vivre dans la terreur où vit Charlus. En tout cas, si la
famille de Morel se décide à porter plainte contre lui, je n'ai pas
envie d'être accusée de complicité. S'il continue, ce sera à ses
risques et périls, mais j'aurai fait mon devoir. Qu'est-ce que vous
voulez? Ce n'est pas toujours folichon.» Et déjà agréablement
enfiévrée par l'attente de la conversation que son mari allait avoir
avec le violoniste, Mme Verdurin me dit: «Demandez à Brichot si je
ne suis pas une amie courageuse, et si je ne sais pas me dévouer pour
sauver les camarades.» (Elle faisait allusion aux circonstances
dans lesquelles elle l'avait, juste à temps, brouillé avec sa
blanchisseuse d'abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles à la
suite desquelles Brichot était devenu presque complètement aveugle
et, disait-on, morphinomane.) «Une amie incomparable, perspicace
et vaillante», répondit l'universitaire avec une émotion naïve.
«Mme Verdurin m'a empêché de commettre une grande sottise, me
dit Brichot, quand celle-ci se fut éloignée. Elle n'hésite pas à
couper dans le vif. Elle est interventionniste, comme dit notre ami
Cottard. J'avoue pourtant que la pensée que le pauvre baron ignore
encore le coup qui va le frapper me fait une grande peine. Il est
complètement fou de ce garçon. Si Mme Verdurin réussit, voilà un
homme qui sera bien malheureux. Du reste, il n'est pas certain
qu'elle n'échoue pas. Je crains qu'elle ne réussisse qu'à semer
des mésintelligences entre eux, qui, finalement, sans les séparer,
n'aboutiront qu'à les brouiller avec elle.» C'était ainsi souvent
entre Mme Verdurin et les fidèles. Mais il était visible qu'en elle
le besoin de conserver leur amitié était de plus en plus dominé
par celui que cette amitié ne fût jamais tenue en échec par celle
qu'ils pouvaient avoir les uns pour les autres. L'homosexualité ne
lui déplaisait pas, tant qu'elle ne touchait pas à l'orthodoxie,
mais, comme l'Église, elle préférait tous les sacrifices à une
concession sur l'orthodoxie. Je commençais à craindre que son
irritation contre moi ne vînt de ce qu'elle avait su que j'avais
empêché Albertine d'aller chez elle dans la journée, et qu'elle
n'entreprît ultérieurement auprès d'elle, si cela n'avait déjà
commencé, le même travail pour la séparer de moi que celui que
son mari allait, à l'égard de Charlus, opérer auprès du musicien.
«Voyons, allez chercher Charlus, trouvez un prétexte, il est temps,
dit Mme Verdurin, et tâchez surtout de ne pas le laissez revenir
avant que je vous fasse chercher. Ah! quelle soirée, ajouta Mme
Verdurin, qui dévoila ainsi la vraie raison de sa rage. Avoir fait
jouer ces chefs-d'œuvre devant ces cruches! Je ne parle pas de la
reine de Naples, elle est intelligente, c'est une femme agréable
(lisez: elle a été très aimable avec moi). Mais les autres. Ah!
c'est à vous rendre enragée. Qu'est-ce que vous voulez, moi je
n'ai plus vingt ans. Quand j'étais jeune, on me disait qu'il fallait
savoir s'ennuyer, je me forçais; mais maintenant, ah! non, c'est plus
fort que moi, j'ai l'âge de faire ce que je veux, la vie est trop
courte; m'ennuyer, fréquenter des imbéciles, feindre, avoir l'air
de les trouver intelligents? Ah! non, je ne peux pas. Allons, voyons,
Brichot, il n'y a pas de temps à perdre.--J'y vais, Madame,
j'y vais», finit par dire Brichot comme le général Deltour
s'éloignait. Mais d'abord l'universitaire me prit un petit instant
à part: «Le devoir moral, me dit-il, est moins clairement impératif
que ne l'enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques
et les brasseries kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons
déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle
vantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la
philosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication
précise, pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je
suis placé, dans cette critique de la Raison pratique où le grand
défroqué du protestantisme platonisa, à la mode de Germanie, pour
une Allemagne préhistoriquement sentimentale et aulique, à toutes
fins utiles d'un mysticisme poméranien. C'est encore le «Banquet»,
mais donné cette fois à Kœnigsberg, à la façon de là-bas,
indigeste et assaisonné avec choucroute, et sans gigolos. Il est
évident, d'une part, que je ne puis refuser à notre excellente
hôtesse le léger service qu'elle me demande, en conformité
pleinement orthodoxe avec la morale traditionnelle. Il faut éviter,
avant toute chose, car il n'y en a pas beaucoup qui fasse dire plus de
sottises, de se laisser piper avec des mots. Mais enfin, n'hésitons
pas à avouer que, si les mères de famille avaient part au vote, le
baron risquerait d'être lamentablement blackboulé comme professeur
de vertu. C'est malheureusement avec le tempérament d'un roué qu'il
suit sa vocation de pédagogue; remarquez que je ne dis pas du mal
du baron; ce doux homme, qui sait découper un rôti comme personne,
possède, avec le génie de l'anathème, des trésors de bonté. Il
peut être amusant comme un pitre supérieur, alors qu'avec tel de mes
confrères, académicien, s'il vous plaît, je m'ennuie, comme
dirait Xénophon, à 100 drachmes l'heure. Mais je crains qu'il n'en
dépense, à l'égard de Morel, un peu plus que la saine morale ne
commande, et sans savoir dans quelle mesure le jeune pénitent se
montre docile ou rebelle aux exercices spéciaux que son catéchiste
lui impose en manière de mortification, il n'est pas besoin d'être
grand clerc pour savoir que nous pécherions, comme dit l'autre, par
mansuétude à l'égard de ce Rose-Croix qui semble nous venir de
Pétrone, après avoir passé par Saint-Simon, si nous lui accordions,
les yeux fermés, en bonne et due forme, le permis de sataniser. Et
pourtant, en occupant cet homme pendant que Mme Verdurin, pour le
bien du pécheur et bien justement tentée par une telle cure, va--en
parlant au jeune étourdi sans ambages--lui retirer tout ce qu'il
aime, lui porter peut-être un coup fatal, il me semble que je
l'attire comme qui dirait dans un guet-apens, et je recule comme
devant une manière de lâcheté.» Ceci dit, il n'hésita pas à la
commettre, et le prenant par le bras: «Allons, baron, si nous allions
fumer une cigarette, ce jeune homme ne connaît pas encore toutes les
merveilles de l'Hôtel.» Je m'excusai en disant que j'étais obligé
de rentrer. «Attendez encore un instant, dit Brichot. Vous savez
que vous devez me ramener et je n'oublie pas votre promesse.--Vous
ne voulez vraiment pas que je vous fasse sortir l'argenterie? rien ne
serait plus simple, me dit M. de Charlus. Comme vous me l'avez promis,
pas un mot de la question décoration à Morel. Je veux lui faire
la surprise de le lui annoncer tout à l'heure, quand on sera un peu
parti, bien qu'il dise que ce n'est pas important pour un artiste,
mais que son oncle le désire (je rougis car, pensai-je, par mon
grand-père les Verdurin savaient qui était l'oncle de Morel). Alors,
vous ne voulez pas que je vous fasse sortir les plus belles pièces?
me dit M. de Charlus. Du reste, vous les connaissez, vous les avez
vues dix fois à la Raspelière.» Je n'osai pas lui dire que ce qui
eût pu m'intéresser, ce n'était pas le médiocre d'une argenterie
bourgeoise, même la plus riche, mais quelque spécimen, fût-ce
seulement sur une belle gravure, de celle de Mme Du Barry. J'étais
beaucoup trop préoccupé--et ne l'eussé-je pas été par cette
révélation relative à la venue de Mlle Vinteuil?--toujours, dans
le monde, beaucoup trop distrait et agité pour arrêter mon attention
sur des objets plus ou moins jolis. Elle n'eût pu être fixée que
par l'appel de quelque réalité s'adressant à mon imagination, comme
eût pu le faire, ce soir, une vue de cette Venise à laquelle j'avais
tant pensé l'après-midi, ou quelque élément général, commun
à plusieurs apparences et plus vrai qu'elles, qui, de lui-même,
éveillait toujours en moi un esprit intérieur et habituellement
ensommeillé, mais dont la remontée à la surface de ma conscience me
donnait une grande joie. Or, comme je sortais du salon appelé salle
de théâtre, et traversais, avec Brichot et M. de Charlus, les
autres salons, en retrouvant, transposés au milieu d'autres, certains
meubles vus à la Raspelière et auxquels je n'avais prêté aucune
attention, je saisis, entre l'arrangement de l'hôtel et celui du
château, un certain air de famille, une identité permanente, et je
compris Brichot quand il me dit en souriant: «Tenez, voyez-vous ce
fond de salon, cela du moins peut, à la rigueur, vous donner l'idée
de la rue Montalivet il y a vingt-cinq ans.» A son sourire, dédié
au salon défunt qu'il revoyait, je compris que ce que Brichot,
peut-être sans s'en rendre compte, préférait dans l'ancien salon,
plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse des
Patrons et de leurs fidèles, c'était cette partie irréelle (que je
dégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière et
le quai Conti) de laquelle, dans un salon comme en toutes choses, la
partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde, n'est
que le prolongement; c'était cette partie devenue purement morale,
d'une couleur qui n'existait plus que pour mon vieil interlocuteur,
qu'il ne pouvait pas me faire voir, cette partie qui s'est détachée
du monde extérieur pour se réfugier dans notre âme, à qui elle
donne une plus-value où elle s'est assimilée à sa substance
habituelle, s'y muant--maisons détruites, gens d'autrefois,
compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons--en cet
albâtre translucide de nos souvenirs, duquel nous sommes incapables
de montrer la couleur qu'il n'y a que nous qui voyons, ce qui nous
permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces choses
passées, qu'ils n'en peuvent avoir une idée, que cela ne ressemble
pas à ce qu'ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons
considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que
c'est de l'existence de notre pensée que dépend pour quelque temps
encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et
l'odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Et sans doute par
là le salon de la rue Montalivet faisait, pour Brichot, tort à la
demeure actuelle des Verdurin. Mais, d'autre part, il ajoutait à
celle-ci, pour les yeux du professeur, une beauté qu'elle ne pouvait
avoir pour un nouveau venu. Ceux de ses anciens meubles qui avaient
été replacés ici, en un même arrangement parfois conservé, et que
moi-même je retrouvais de la Raspelière, intégraient dans le
salon actuel des parties de l'ancien qui, par moments, l'évoquaient
jusqu'à l'hallucination et ensuite semblaient presque irréelles
d'évoquer, au sein de la réalité ambiante, des fragments d'un monde
détruit qu'on croyait voir ailleurs. Canapé surgi du rêve entre les
fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie
rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne
depuis que, comme une personne, il avait un passé, une mémoire,
gardant dans l'ombre froide du quai Conti le hâle de l'ensoleillement
par les fenêtres de la rue Montalivet (dont il connaissait l'heure
aussi bien que Mme Verdurin elle-même) et par les baies des portes
vitrées de Doville, où on l'avait amené et où il regardait tout
le jour, au delà du jardin fleuri, la profonde vallée, en attendant
l'heure où Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie;
bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d'un grand
artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d'une vie disparue
sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue
amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse
et triste pendant qu'il peignait; incohérent et joli désordre des
cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison
et ont fini par prendre l'empreinte et la fixité d'un trait de
caractère, d'une ligne de la destinée; profusion de bouquets de
fleurs, de boîtes de chocolat, qui systématisait, ici comme
là-bas, son épanouissement suivant un mode de floraison identique;
interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont
encore l'air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et
qui restent toute la vie ce qu'ils ont été d'abord, des cadeaux du
Premier Janvier; tous ces objets enfin qu'on ne saurait isoler des
autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin,
avaient cette patine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant
une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel; tout
cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches
sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des
réminiscences confuses qui, à même le salon tout actuel, qu'elles
marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par
un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphère, les meubles
et les tapis, et la poursuivant d'un coussin à un porte-bouquets,
d'un tabouret au relent d'un parfum, d'un mode d'éclairage à une
prédominance de couleurs, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient,
faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale,
immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin. «Nous
allons tâcher, me dit Brichot à l'oreille, de mettre le baron sur
son sujet favori. Il y est prodigieux.» D'une part, je désirais
pouvoir tâcher d'obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs
à la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D'autre part, je ne
voulais pas laisser Albertine seule trop longtemps, non qu'elle pût
(incertaine de l'instant de mon retour, et, d'ailleurs, à des heures
pareilles où une visite venue pour elle ou bien une sortie d'elle
eussent été trop remarquées) faire un mauvais usage de mon absence,
mais pour qu'elle ne la trouvât pas trop prolongée. Aussi dis-je à
Brichot et à M. de Charlus que je ne les suivais pas pour longtemps.
«Venez tout de même», me dit le baron, dont l'excitation mondaine
commençait à tomber, mais qui éprouvait ce besoin de prolonger,
de faire durer les entretiens, que j'avais déjà remarqué chez la
duchesse de Guermantes aussi bien que chez lui, et qui, tout en étant
particulier à cette famille, s'étend, plus généralement, à tous
ceux qui, n'offrant à leur intelligence d'autre réalisation que
la conversation, c'est-à-dire une réalisation imparfaite, restent
inassouvis même après des heures passées ensemble et se suspendent
de plus en plus avidement à l'interlocuteur épuisé, dont ils
réclament, par erreur, une satiété que les plaisirs sociaux sont
impuissants à donner. «Venez, reprit-il, n'est-ce pas, voilà le
moment agréable des fêtes, le moment où tous les invités sont
partis, l'heure de Doña Sol; espérons que celle-ci finira moins
tristement. Malheureusement vous êtes pressé, pressé probablement
d'aller faire des choses que vous feriez mieux de ne pas faire. Tout
le monde est toujours pressé, et on part au moment où on devrait
arriver. Nous sommes là comme les philosophes de Couture, ce serait
le moment de récapituler la soirée, de faire ce qu'on appelle, en
style militaire, la critique des opérations. On demanderait à Mme
Verdurin de nous faire apporter un petit souper auquel on aurait soin
de ne pas l'inviter, et on prierait Charlie--toujours Hernani--de
jouer pour nous seuls le sublime adagio. Est-ce assez beau, cet
adagio! Mais où est-il le jeune violoniste? je voudrais pourtant le
féliciter, c'est le moment des attendrissements et des embrassades.
Avouez, Brichot, qu'ils ont joué comme des Dieux, Morel surtout.
Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache? Ah! bien
alors, mon cher, vous n'avez rien vu. On a eu un _fa_ dièze qui peut
faire mourir de jalousie Enesco, Capet et Thibaut; j'ai beau être
très calme, je vous avoue qu'à une sonorité pareille, j'avais
le cœur tellement serré que je retenais mes sanglots. La salle
haletait; Brichot, mon cher, s'écria le baron en secouant violemment
l'universitaire par le bras, c'était sublime. Seul le jeune Charlie
gardait une immobilité de pierre, on ne le voyait même pas respirer,
il avait l'air d'être comme ces choses du monde inanimé dont parle
Théodore Rousseau, qui font penser mais ne pensent pas. Et alors,
tout d'un coup, s'écria M. de Charlus avec emphase et en mimant comme
un coup de théâtre, alors... la Mèche! Et pendant ce temps-là,
gracieuse petite contredanse de l'allégro vivace. Vous savez, cette
mèche a été le signe de la révélation, même pour les plus obtus.
La princesse de Taormine, sourde jusque-là, car il n'est pas pires
sourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas entendre, la
princesse de Taormine, devant l'évidence de la mèche miraculeuse, a
compris que c'était de la musique et qu'on ne jouerait pas au poker.
Oh! ça a été un moment bien solennel.--Pardonnez-moi, Monsieur, de
vous interrompre, dis-je à M. de Charlus pour l'amener au sujet qui
m'intéressait, vous me disiez que la fille de l'auteur devait venir.
Cela m'aurait beaucoup intéressé. Est-ce que vous êtes certain
qu'on comptait sur elle?--Ah! je ne sais pas.» M. de Charlus
obéissait ainsi, peut-être sans le vouloir, à cette consigne
universelle qu'on a de ne pas renseigner les jaloux, soit pour se
montrer absurdement «bon camarade», par point d'honneur, et la
détestât-on, envers celle qui l'excite, soit par méchanceté pour
elle en devinant que la jalousie ne ferait que redoubler l'amour, soit
par ce besoin d'être désagréable aux autres, qui consiste à dire
la vérité à la plupart des hommes mais, aux jaloux, à la leur
taire, l'ignorance augmentant leur supplice, du moins à ce qu'on se
figure, et, pour faire de la peine aux gens, on se guide d'après ce
qu'on croit soi-même, peut-être à tort, le plus douloureux. «Vous
savez, reprit-il, ici c'est un peu la maison des exagérations,
ce sont des gens charmants, mais enfin on aime bien amorcer des
célébrités d'un genre ou d'un autre. Mais vous n'avez pas l'air
bien et vous allez avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il
en poussant près de moi une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il
faut faire attention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non,
n'y allez pas vous-même, vous vous perdrez et vous aurez froid.
Voilà comme on fait des imprudences, vous n'avez pourtant pas
quatre ans, il vous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous
soigner.--Ne vous dérangez pas, baron, j'y vais», dit Brichot, qui
s'éloigna aussitôt: ne se rendant peut-être pas exactement compte
de l'amitié très vive que M. de Charlus avait pour moi et
des rémissions charmantes de simplicité et de dévouement que
comportaient ses crises délirantes de grandeur et de persécution, il
avait craint que M. de Charlus, que Mme Verdurin avait confié comme
un prisonnier à sa vigilance, eût cherché simplement, sous le
prétexte de demander mon pardessus, à rejoindre Morel et fît
manquer ainsi le plan de la Patronne.

Cependant Ski s'était assis au piano, où personne ne lui avait
demandé de se mettre, et se composant--avec un froncement souriant
des sourcils, un regard lointain et une légère grimace de la
bouche--ce qu'il croyait être un air artiste, insistait auprès de
Morel pour que celui-ci jouât quelque chose de Bizet. «Comment, vous
n'aimez pas cela, ce côté gosse de la musique de Bizet? Mais, mon
cher, dit-il, avec ce roulement d'_r_ qui lui était particulier,
c'est ravissant.» Morel, qui n'aimait pas Bizet, le déclara avec
exagération et (comme il passait dans le petit clan pour avoir, ce
qui était vraiment incroyable, de l'esprit) Ski, feignant de prendre
les diatribes du violoniste pour des paradoxes, se mit à rire. Son
rire n'était pas, comme celui de M. Verdurin, l'étouffement d'un
fumeur. Ski prenait d'abord un air fin, puis laissait échapper comme
malgré lui un seul son de rire, comme un premier appel de cloches,
suivi d'un silence où le regard fin semblait examiner à bon escient
la drôlerie de ce qu'on disait, puis une seconde cloche de rire
s'ébranlait, et c'était bientôt un hilare angélus.

Je dis à M. de Charlus mon regret que M. Brichot se fût dérangé.
«Mais non, il est très content, il vous aime beaucoup, tout le monde
vous aime beaucoup. On disait l'autre jour: mais on ne le voit
plus, il s'isole! D'ailleurs, c'est un si brave homme que Brichot»,
continua M. de Charlus qui ne se doutait sans doute pas, en voyant
la manière affectueuse et franche dont lui parlait le professeur de
morale, qu'en son absence, il ne se gênait pas pour dauber sur lui.
«C'est un homme d'une grande valeur, qui sait énormément, et cela
ne l'a pas racorni, n'a pas fait de lui un rat de bibliothèque comme
tant d'autres qui sentent l'encre. Il a gardé une largeur de vues,
une tolérance, rares chez ses pareils. Parfois, en voyant comme il
comprend la vie, comme il sait rendre à chacun avec grâce ce qui lui
est dû, on se demande où un simple petit professeur de Sorbonne,
un ancien régent de collège a pu apprendre tout cela. J'en suis
moi-même étonné.» Je l'étais davantage en voyant la conversation
de ce Brichot, que le moins raffiné des convives de Mme de
Guermantes eût trouvé si bête et si lourd, plaire au plus difficile
de tous, M. de Charlus. Mais à ce résultat avaient collaboré, entre
autres influences, distinctes d'ailleurs, celles en vertu desquelles
Swann, d'une part, s'était plu si longtemps dans le petit clan, quand
il était amoureux d'Odette, et d'autre part, lorsqu'il fut marié,
trouva agréable Mme Bontemps qui, feignant d'adorer le ménage
Swann, venait tout le temps voir la femme et se délectait
aux histoires du mari. Comme un écrivain donne la palme de
l'intelligence, non pas à l'homme le plus intelligent, mais au viveur
faisant une réflexion hardie et tolérante sur la passion d'un homme
pour une femme, réflexion qui fait que la maîtresse bas-bleu de
l'écrivain s'accorde avec lui pour trouver que de tous les gens
qui viennent chez elle le moins bête est encore ce vieux beau qui a
l'expérience des choses de l'amour, de même M. de Charlus trouvait
plus intelligent que ses autres amis, Brichot, qui non seulement
était aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les
philosophes grecs, les poètes latins, les conteurs orientaux, des
textes qui décoraient le goût du baron d'un florilège étrange et
charmant. M. de Charlus était arrivé à cet âge où un Victor
Hugo aime à s'entourer surtout de Vacqueries et de Meurices. Il
préférait à tous, ceux qui admettaient son point de vue sur la vie.
«Je le vois beaucoup, ajouta-t-il d'une voix piaillante et cadencée,
sans qu'un mouvement de ses lèvres fît bouger son masque grave et
enfariné, sur lequel étaient à dessein abaissées ses paupières
d'ecclésiastique. Je vais à ses cours, cette atmosphère de quartier
latin me change, il y a une adolescence studieuse, pensante, de jeunes
bourgeois plus intelligents, plus instruits que n'étaient, dans un
autre milieu, mes camarades. C'est autre chose, que vous connaissez
probablement mieux que moi, ce sont de jeunes _bourgeois_», dit-il
en détachant le mot qu'il fit précéder de plusieurs _b_, et en
le soulignant par une sorte d'habitude d'élocution, correspondant
elle-même à un goût des nuances dans le passé, qui lui était
propre, mais peut-être aussi pour ne pas résister au plaisir de me
témoigner quelque insolence. Celle-ci ne diminua en rien la grande
et affectueuse pitié que m'inspirait M. de Charlus (depuis que Mme
Verdurin avait dévoilé son dessein devant moi), m'amusa seulement,
et, même en une circonstance où je ne me fusse pas senti pour lui
tant de sympathie, ne m'eût pas froissé. Je tenais de ma grand'mère
d'être dénué d'amour-propre à un degré qui ferait aisément
manquer de dignité. Sans doute je ne m'en rendais guère compte, et
à force d'avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de
mes camarades ne pas souffrir qu'on leur manquât, ne pas pardonner un
mauvais procédé, j'avais fini par montrer dans mes paroles et dans
mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait
même pour l'être extrêmement, parce que, n'étant nullement
peureux, j'avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le
prestige moral en m'en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément
qu'ils étaient ridicules; mais la nature que nous refoulons n'en
habite pas moins en nous. C'est ainsi que parfois, si nous lisons le
chef-d'œuvre nouveau d'un homme de génie, nous y retrouvons avec
plaisir toutes celles de nos réflexions que nous avions méprisées,
des gaietés, des tristesses que nous avions contenues, tout un
monde de sentiments dédaigné par nous et dont le livre où nous
le reconnaissons nous apprend subitement la valeur. J'avais fini par
apprendre, de l'expérience de la vie, qu'il était mal de sourire
affectueusement quand quelqu'un se moquait de moi et de ne pas lui en
vouloir. Mais cette absence d'amour-propre et de rancune, si j'avais
cessé de l'exprimer jusqu'à en être arrivé à ignorer à peu près
complètement qu'elle existât chez moi, n'en était pas moins le
milieu vital primitif dans lequel je baignais. La colère et la
méchanceté ne me venaient que de toute autre manière, par crises
furieuses. De plus, le sentiment de la justice m'était inconnu
jusqu'à une complète absence de sens moral. J'étais, au fond de mon
cœur, tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était
malheureux. Je n'avais aucune opinion sur la mesure dans laquelle le
bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et
de M. de Charlus, mais l'idée des souffrances qu'on préparait à
M. de Charlus m'était intolérable. J'aurais voulu le prévenir, ne
savais comment le faire: «La vue de tout ce petit monde laborieux
est fort plaisante pour un vieux trumeau comme moi. Je ne les connais
pas», ajouta-t-il en levant la main d'un air de réserve--pour ne
pas avoir l'air de se vanter, pour attester sa pureté et ne pas faire
planer de soupçon sur celle des étudiants--«mais ils sont très
polis, ils vont souvent jusqu'à me garder une place comme je suis un
très vieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j'ai plus
de quarante ans, dit le baron, qui avait dépassé la soixantaine.
Il fait un peu chaud dans cet amphithéâtre où parle Brichot, mais
c'est toujours intéressant.» Quoique le baron aimât mieux
être mêlé à la jeunesse des écoles, voire bousculé par elle,
quelquefois, pour lui épargner les longues attentes, Brichot le
faisait entrer avec lui. Brichot avait beau être chez lui à
la Sorbonne, au moment où l'appariteur chargé de chaînes le
précédait et où s'avançait le maître admiré de la jeunesse,
il ne pouvait retenir une certaine timidité, et tout en désirant
profiter de cet instant où il se sentait si considérable pour
témoigner de l'amabilité à Charlus, il était tout de même un peu
gêné; pour que l'appariteur le laissât passer, il lui disait, d'une
voix factice et d'un air affairé: «Vous me suivez, baron, on vous
placera», puis, sans plus s'occuper de lui, pour faire son entrée,
s'avançait seul allègrement dans le couloir. De chaque côté, une
double haie de jeunes professeurs le saluait; Brichot, désireux de ne
pas avoir l'air de poser pour ces jeunes gens, aux yeux de qui il
se savait un grand pontife, leur envoyait mille clins d'œil, mille
hochements de tête de connivence, auxquels son souci de rester
martial et bon Français donnait l'air d'une sorte d'encouragement
cordial d'un vieux grognard qui dit: «Nom de Dieu on saura se
battre.» Puis les applaudissements des élèves éclataient, Brichot
tirait parfois de cette présence de M. de Charlus à ses cours
l'occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il
disait à quelque parent, ou à quelqu'un de ses amis bourgeois: «Si
cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que
le baron de Charlus, prince d'Agrigente, le descendant des Condé,
assistera à mon cours. C'est un souvenir à garder que d'avoir vu
un des derniers descendants de notre aristocratie qui ait du type.
Si elles sont là, elles le reconnaîtront à ce qu'il sera placé à
côté de ma chaise. D'ailleurs, ce sera le seul, un homme fort,
avec des cheveux blancs, la moustache noire, et la médaille
militaire.--Ah! je vous remercie», disait le père. Et, quoi que sa
femme eût à faire, pour ne pas désobliger Brichot, il la forçait
à aller à ce cours, tandis que la jeune fille, incommodée par
la chaleur et la foule, dévorait pourtant curieusement des yeux le
descendant de Condé, tout en s'étonnant qu'il ne portât pas de
fraise et ressemblât aux hommes de nos jours. Lui, cependant, n'avait
pas d'yeux pour elle; mais plus d'un étudiant, qui ne savait pas qui
il était, s'étonnait de son amabilité, devenait important et sec,
et le baron sortait plein de rêves et de mélancolie. «Pardonnez-moi
de revenir à mes moutons, dis-je rapidement à M. de Charlus, en
entendant le pas de Brichot, mais pourriez-vous me prévenir par un
pneumatique si vous appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent
venir à Paris, en me disant exactement la durée de leur séjour, et
sans dire à personne que je vous l'ai demandé?» Je ne croyais plus
guère qu'elle eût dû venir, mais je voulais ainsi me garer pour
l'avenir. «Oui, je ferai ça pour vous, d'abord parce que je vous
dois une grande reconnaissance. En n'acceptant pas autrefois ce que
je vous avais proposé, vous m'avez, à vos dépens, rendu un immense
service, vous m'avez laissé ma liberté. Il est vrai que je l'ai
abdiquée d'une autre manière, ajouta-t-il d'un ton mélancolique
où perçait le désir de faire des confidences; il y a là ce que
je considère toujours comme le fait majeur, toute une réunion
de circonstances que vous avez négligé de faire tourner à votre
profit, peut-être parce que la destinée vous a averti, à cette
minute précise, de ne pas contrarier ma Voie. Car toujours l'homme
s'agite et Dieu le mène. Qui sait? si, le jour où nous sommes sortis
ensemble de chez Mme de Villeparisis, vous aviez accepté, peut-être
bien des choses qui se sont passées depuis n'auraient jamais eu
lieu.» Embarrassé, je fis dériver la conversation en m'emparant
du nom de Mme de Villeparisis, et je cherchai à savoir de lui, si
qualifié à tous égards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis
semblait tenue à l'écart par le monde aristocratique. Non seulement
il ne me donna pas la solution de ce petit problème mondain, mais il
ne me parut même pas le connaître. Je compris alors que la situation
de Mme de Villeparisis, si elle devait plus tard paraître grande
à la postérité, et même, du vivant de la marquise, à l'ignorante
roture, n'avait pas paru moins grande tout à fait à l'autre
extrémité du monde, à celle qui touchait Mme de Villeparisis, aux
Guermantes. C'était leur tante, ils voyaient surtout la naissance,
les alliances, l'importance gardée dans leur famille par l'ascendant
sur telle ou telle belle-sœur. Ils voyaient cela moins côté monde
que côté famille. Or celui-ci était plus brillant pour Mme de
Villeparisis que je n'avais cru. J'avais été frappé en apprenant
que le nom de Villeparisis était faux. Mais il est d'autres exemples
de grandes dames ayant fait un mariage inégal et ayant gardé une
situation prépondérante. M. de Charlus commença par m'apprendre que
Mme de Villeparisis était la nièce de la fameuse duchesse de ***,
la personne la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la
monarchie de Juillet, mais qui n'avait pas voulu fréquenter le Roi
Citoyen et sa famille. J'avais tant désiré avoir des récits
sur cette Duchesse! Et Mme de Villeparisis, la bonne Mme de
Villeparisis, aux joues qui me représentaient des joues de
bourgeoise, Mme de Villeparisis qui m'envoyait tant de cadeaux et que
j'aurais si facilement pu voir tous les jours, Mme de Villeparisis
était sa nièce, élevée par elle, chez elle, à l'hôtel de ***.
«Elle demandait au duc de Doudeauville, me dit M. de Charlus,
en parlant des trois sœurs: «Laquelle des trois sœurs
préférez-vous?» Et Doudeauville ayant dit: «Mme de
Villeparisis», la duchesse de *** lui répondit: «Cochon!» Car la
duchesse était très _spirituelle_», dit M. de Charlus en donnant
au mot l'importance et la prononciation d'usage chez les Guermantes.
Qu'il trouvât d'ailleurs que le mot fût si «spirituel», je ne
m'en étonnai pas, ayant, dans bien d'autres occasions, remarqué la
tendance centrifuge, objective, des hommes qui les pousse à abdiquer,
quand ils goûtent l'esprit des autres, les sévérités qu'ils
auraient pour le leur, et à observer, à noter précieusement, ce
qu'ils dédaigneraient de créer. «Mais qu'est-ce qu'il a? c'est
mon pardessus qu'il apporte, dit-il en voyant que Brichot avait si
longtemps cherché pour un tel résultat. J'aurais mieux fait
d'y aller moi-même. Enfin vous allez le mettre sur vos épaules.
Savez-vous que c'est très compromettant, mon cher? c'est comme de
boire dans le même verre, je saurai vos pensées. Mais non, pas comme
ça, voyons, laissez-moi faire», et tout en me mettant son paletot,
il me le collait contre les épaules, me le montait le long du cou,
relevait le col, et de sa main frôlait mon menton, en s'excusant. «A
son âge, ça ne sait pas mettre une couverture, il faut le bichonner;
j'ai manqué ma vocation, Brichot, j'étais né pour être bonne
d'enfants.» Je voulais m'en aller, mais M. de Charlus ayant
manifesté l'intention d'aller chercher Morel, Brichot nous
retint tous les deux. D'ailleurs, la certitude qu'à la maison
je retrouverais Albertine, certitude égale à celle que, dans
l'après-midi, j'avais qu'Albertine rentrât du Trocadéro, me donnait
en ce moment aussi peu d'impatience de la voir que j'avais eu le même
jour tandis que j'étais assis au piano, après que Françoise m'eut
téléphoné. Et c'est ce calme qui me permit, chaque fois qu'au cours
de cette conversation je voulus me lever, d'obéir à l'injonction de
Brichot, qui craignait que mon départ empêchât Charlus de rester
jusqu'au moment où Mme Verdurin viendrait nous appeler. «Voyons,
dit-il au baron, restez un peu avec nous, vous lui donnerez l'accolade
tout à l'heure», ajouta Brichot en fixant sur moi son œil presque
mort, auquel les nombreuses opérations qu'il avait subies avaient
fait recouvrer un peu de vie, mais qui n'avait plus pourtant la
mobilité nécessaire à l'expression oblique de la malignité.
«L'accolade, est-il bête! s'écria le baron, d'un ton aigu et ravi.
Mon cher, je vous dis qu'il se croit toujours à une distribution de
prix, il rêve de ses petits élèves. Je me demande s'il ne couche
pas avec.--Vous désirez voir Mlle Vinteuil, me dit Brichot, qui
avait entendu la fin de notre conversation. Je vous promets de vous
avertir si elle vient, je le saurai par Mme Verdurin», car il
prévoyait sans doute que le baron risquait fort d'être, de façon
imminente, exclu du petit clan. «Eh bien, vous me croyez donc moins
bien que vous avec Mme Verdurin, dit M. de Charlus, pour être
renseigné sur la venue de ces personnes d'une terrible réputation?
Vous savez que c'est archi-connu. Mme Verdurin a tort de les laisser
venir, c'est bon pour les milieux interlopes. Elles sont amies de
toute une bande terrible. Tout ça doit se réunir dans des endroits
affreux.» A chacune de ces paroles, ma souffrance s'accroissait d'une
souffrance nouvelle, changeant de forme. «Certes non pas, je ne me
crois pas mieux que vous avec Mme Verdurin», proclama Brichot en
ponctuant les mots, car il craignait d'avoir éveillé les soupçons
du baron. Et comme il voyait que je voulais prendre congé, voulant me
retenir par l'appât du divertissement promis: «Il y a une chose
à quoi le baron me semble ne pas avoir songé quand il parle de la
réputation de ces deux dames, c'est qu'une réputation peut être
tout à la fois épouvantable et imméritée. Ainsi, par exemple, dans
la série plus notoire que j'appellerai parallèle, il est certain
que les erreurs judiciaires sont nombreuses et que l'histoire a
enregistré des arrêts de condamnation pour sodomie flétrissant des
hommes illustres qui en étaient tout à fait innocents. La récente
découverte d'un grand amour de Michel-Ange pour une femme est un
fait nouveau qui mériterait à l'ami de Léon X le bénéfice d'une
instance en revision posthume. L'affaire Michel-Ange me semble tout
indiquée pour passionner les snobs et mobiliser la Villette, quand
une autre affaire, où l'anarchie fut bien portée et devint le
péché à la mode de nos bons dilettantes, mais dont il n'est point
permis de prononcer le nom, par crainte de querelles, aura fini son
temps.» Depuis que Brichot avait commencé à parler des réputations
masculines, M. de Charlus avait trahi dans tout son visage le genre
particulier d'impatience qu'on voit à un expert médical ou militaire
quand des gens du monde qui n'y connaissent rien se mettent à dire
des bêtises sur des points de thérapeutique ou de stratégie. «Vous
ne savez pas le premier mot des choses dont vous parlez, finit-il par
dire à Brichot. Citez-moi une seule réputation imméritée. Dites
des noms. Oui, je connais tout, riposta violemment M. de Charlus
à une interruption timide de Brichot, les gens qui ont fait cela
autrefois par curiosité, ou par affection unique pour un ami mort, et
celui qui, craignant de s'être trop avancé, si vous lui parlez de la
beauté d'un homme vous répond que c'est du chinois pour lui, qu'il
ne sait pas plus distinguer un homme beau d'un laid qu'entre deux
moteurs d'auto, comme la mécanique n'est pas dans ses cordes. Tout
cela c'est des blagues. Mon Dieu, remarquez, je ne veux pas dire
qu'une réputation mauvaise (ou ce qu'il est convenu d'appeler ainsi)
et injustifiée soit une chose absolument impossible. C'est tellement
exceptionnel, tellement rare, que pratiquement cela n'existe pas.
Cependant, moi qui suis un curieux, un fureteur, j'en ai connu, et
qui n'étaient pas des mythes. Oui, au cours de ma vie, j'ai constaté
(j'entends scientifiquement constaté, je ne me paie pas de mots) deux
réputations injustifiées. Elles s'établissent d'habitude grâce
à une similitude de noms, ou d'après certains signes extérieurs,
l'abondance des bagues par exemple, que les gens incompétents
s'imaginent absolument être caractéristiques de ce que vous dites,
comme ils croient qu'un paysan ne dit pas deux mots sans ajouter:
jarniguié, ou un Anglais: goddam. C'est de la conversation pour
théâtre des boulevards. Ce qui vous étonnera, c'est que les
réputations injustifiées sont les plus établies aux yeux du public.
Vous-même, Brichot, qui mettriez votre main au feu de la vertu de tel
ou tel homme qui vient ici et que les renseignés connaissent comme le
loup blanc, vous devez croire, comme tout le monde, à ce qu'on dit de
tel homme en vue qui incarne ces goûts-là pour la masse, alors qu'il
«n'en est pas» pour deux sous. Je dis pour deux sous, parce que, si
nous y mettions vingt-cinq louis, nous verrions le nombre des petits
saints diminuer jusqu'à zéro. Sans cela le taux des saints, si vous
voyez de la sainteté là dedans, se tient, en règle générale,
entre 3 et 4 sur 10.» Si Brichot avait transposé dans le sexe
masculin la question des mauvaises réputations, à mon tour et
inversement c'est au sexe féminin, et en pensant à Albertine, que
je reportais les paroles de M. de Charlus. J'étais épouvanté par la
statistique, même en tenant compte qu'il devait enfler les chiffres
au gré de ce qu'il souhaitait, et aussi d'après les rapports
d'êtres cancaniers, peut-être menteurs, en tout cas trompés par
leur propre désir qui, s'ajoutant à celui de M. de Charlus, faussait
sans doute les calculs du baron. «Trois sur dix, s'écria Brichot! En
renversant la proportion, j'aurais eu encore à multiplier par cent le
nombre des coupables. S'il est celui que vous dites, baron, et si vous
ne vous trompez pas, confessons alors que vous êtes un de ces rares
voyants d'une vérité que personne ne soupçonnait autour d'eux.
C'est ainsi que Barrès a fait, sur la corruption parlementaire, des
découvertes qui ont été vérifiées après coup, comme l'existence
de la planète de Leverrier. Mme Verdurin citerait de préférence
des hommes que j'aime mieux ne pas nommer et qui ont deviné au Bureau
de Renseignements, dans l'État-Major, des agissements, inspirés, je
le crois, par un zèle patriotique, mais qu'enfin je n'imaginais pas.
Sur la franc-maçonnerie, l'espionnage allemand, la morphinomanie,
Léon Daudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui
se trouve être la réalité même. Trois sur dix!» reprit Brichot
stupéfait. Il est vrai de dire que M. de Charlus taxait d'inversion
la grande majorité de ses contemporains, en exceptant toutefois les
hommes avec qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu'elles
eussent été mêlées d'un peu de romanesque, le cas lui paraissait
plus complexe. C'est ainsi qu'on voit des viveurs, ne croyant pas à
l'honneur des femmes, en rendre un peu seulement à telle qui fut
leur maîtresse et dont ils protestent sincèrement et d'un air
mystérieux: «Mais non, vous vous trompez; ce n'est pas une
fille.» Cette estime inattendue leur est dictée, partie par leur
amour-propre, pour qui il est plus flatteur que de telles faveurs
aient été réservées à eux seuls, partie par leur naïveté qui
gobe aisément tout ce que leur maîtresse a voulu leur faire croire,
partie par ce sentiment de la vie qui fait que, dès qu'on s'approche
des êtres, des existences, les étiquettes et les compartiments faits
d'avance sont trop simples. «Trois sur dix! mais prenez-y garde,
moins heureux que ces historiens que l'avenir ratifiera, baron, si
vous vouliez présenter à la postérité le tableau que vous nous
dites, elle pourrait la trouver mauvaise. Elle ne juge que sur pièces
et voudrait prendre connaissance de votre dossier. Or aucun document
ne venant authentiquer ce genre de phénomènes collectifs que les
seuls renseignés sont trop intéressés à laisser dans l'ombre, on
s'indignerait fort dans le camp des belles âmes, et vous passeriez
tout net pour un calomniateur ou pour un fol. Après avoir, au
concours des élégances, obtenu le maximum et le principat sur
cette terre, vous connaîtriez les tristesses d'un blackboulage
d'outre-tombe. Ça n'en vaut pas le coup, comme dit, Dieu me pardonne!
notre Bossuet.--Je ne travaille pas pour l'histoire, répondit M. de
Charlus, la vie me suffit, elle est bien assez intéressante, comme
disait le pauvre Swann.--Comment? Vous avez connu Swann, baron, mais
je ne savais pas. Est-ce qu'il avait ces goûts-là? demanda Brichot
d'un air inquiet.--Mais est-il grossier! Vous croyez donc que je
ne connais que des gens comme ça? Mais non, je ne crois pas», dit
Charlus les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre.
Et pensant que puisqu'il s'agissait de Swann, dont les tendances si
opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait
qu'être inoffensif pour celui qu'il visait et flatteur pour celui
qui le laissait échapper dans une insinuation: «Je ne dis pas
qu'autrefois, au collège, une fois par hasard», dit le baron comme
malgré lui, et comme s'il pensait tout haut, puis se reprenant:
«Mais il y a deux cents ans; comment voulez-vous que je me rappelle?
vous m'embêtez», conclut-il en riant. «En tout cas il n'était
pas joli, joli!» dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et
trouvait facilement les autres laids. «Taisez-vous, dit le baron,
vous ne savez pas ce que vous dites; dans ce temps-là il avait un
teint de pêche et, ajouta-t-il en mettant chaque syllabe sur une
autre note, il était joli comme les amours. Du reste, il était
resté charmant. Il a été follement aimé des femmes.--Mais est-ce
que vous avez connu la sienne?--Mais, voyons, c'est par moi qu'il l'a
connue. Je l'avais trouvée charmante dans son demi-travesti, un soir
qu'elle jouait Miss Sacripant; j'étais avec des camarades de club,
nous avions tous ramené une femme et, bien que je n'eusse envie que
de dormir, les mauvaises langues avaient prétendu, car c'est affreux
ce que le monde est méchant, que j'avais couché avec Odette.
Seulement, elle en avait profité pour venir m'embêter, et j'avais
cru m'en débarrasser en la présentant à Swann. De ce jour-là
elle ne cessa plus de me cramponner, elle ne savait pas un mot
d'orthographe, c'est moi qui faisais ses lettres. Et puis c'est moi
qui ensuite ai été chargé de la promener. Voilà, mon enfant, ce
que c'est que d'avoir une bonne réputation, vous voyez. Du reste, je
ne la méritais qu'à moitié. Elle me forçait à lui faire faire
des parties terribles, à cinq, à six.» Et les amants qu'avait eus
successivement Odette (elle avait été avec un tel, puis avec un
pauvre Swann aveuglé par la jalousie et par l'amour, tels ces hommes
dont pas un seul n'avait été deviné par lui tout à tour,
supputant les chances et croyant aux serments plus affirmatifs qu'une
contradiction qui échappe à la coupable, contradiction bien plus
insaisissable, et pourtant bien plus significative, et dont le jaloux
pourrait se prévaloir plus logiquement que de renseignements qu'il
prétend faussement avoir eus, pour inquiéter sa maîtresse),
ces amants, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de
certitude que s'il avait récité la liste des Rois de France. Et, en
effet, le jaloux est, comme les contemporains, trop près, il ne sait
rien, et c'est pour les étrangers que le comique des adultères
prend la précision de l'histoire, et s'allonge en listes, d'ailleurs
indifférentes, et qui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux,
comme j'étais, qui ne peut s'empêcher de comparer son cas à celui
dont il entend parler et qui se demande si, pour la femme dont il
doute, une liste aussi illustre n'existe pas. Mais il n'en peut rien
savoir, c'est comme une conspiration universelle, une brimade à
laquelle tous participent cruellement et qui consiste, tandis que son
amie va de l'un à l'autre, à lui tenir sur les yeux un bandeau qu'il
fait perpétuellement effort pour arracher, sans y réussir, car tout
le monde le tient aveuglé, le malheureux, les êtres bons par bonté,
les êtres méchants par méchanceté, les êtres grossiers par goût
des vilaines farces, les êtres bien élevés par politesse et bonne
éducation, et tous par une de ces conventions qu'on appelle
principe. «Mais est-ce que Swann a jamais su que vous aviez eu ses
faveurs?--Mais voyons, quelle horreur! Raconter cela à Charles! C'est
à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais, mon cher, il m'aurait
tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. Pas plus que je
n'ai avoué à Odette, à qui ça aurait, du reste, été bien égal,
que... allons, ne me faites pas dire de bêtises. Et le plus fort
c'est que c'est elle qui lui a tiré des coups de revolver que j'ai
failli recevoir. Ah! j'ai eu de l'agrément avec ce ménage-là; et,
naturellement, c'est moi qui ai été obligé d'être son témoin
contre d'Osmond, qui ne me l'a jamais pardonné. D'Osmond avait
enlevé Odette, et Swann, pour se consoler, avait pris pour
maîtresse, ou fausse maîtresse, la sœur d'Odette. Enfin, vous
n'allez pas commencer à me faire raconter l'histoire de Swann,
nous en aurions pour dix ans, vous comprenez, je connais ça comme
personne. C'était moi qui sortais Odette quand elle ne voulait pas
voir Charles. Cela m'embêtait d'autant plus que j'ai un très proche
parent qui porte le nom de Crécy, sans y avoir naturellement aucune
espèce de droit, mais qu'enfin cela ne charmait pas. Car elle se
faisait appeler Odette de Crécy, et le pouvait parfaitement, étant
seulement séparée d'un Crécy dont elle était la femme, très
authentique celui-là, un monsieur très bien, qu'elle avait ratissé
jusqu'au dernier centime. Mais voyons, pourquoi me faire parler de ce
Crécy? je vous ai vu avec lui dans le tortillard, vous lui donniez
des dîners à Balbec. Il devait en avoir besoin, le pauvre, il vivait
d'une toute petite pension que lui faisait Swann; je me doute bien
que, depuis la mort de mon ami, cette rente a dû cesser complètement
d'être payée. Ce que je ne comprends pas, me dit M. de Charlus,
c'est que, puisque vous avez été souvent chez Charles, vous n'ayez
pas désiré tout à l'heure que je vous présente à la reine
de Naples. En somme, je vois que vous ne vous intéressez pas aux
_personnes_ en tant que curiosités, et cela m'étonne toujours de
quelqu'un qui a connu Swann, chez qui ce genre d'intérêt était si
développé, au point qu'on ne peut pas dire si c'est moi qui ai été
à cet égard son initiateur ou lui le mien. Cela m'étonne autant que
si je voyais quelqu'un avoir connu Whistler et ne pas savoir ce que
c'est que le goût. Mon Dieu, c'est surtout pour Morel que c'était
important de la connaître, il le désirait, du reste, passionnément,
car il est tout ce qu'il y a de plus intelligent. C'est ennuyeux
qu'elle soit partie. Mais enfin je ferai la conjonction ces jours-ci.
C'est immanquable qu'il la connaisse. Le seul obstacle possible serait
si elle mourait demain. Or il est à espérer que cela n'arrivera
pas.» Tout à coup, Brichot, comme il était resté sous le coup
de la proportion de «trois sur dix» que lui avait révélée M. de
Charlus, Brichot, qui n'avait pas cessé de poursuivre son idée, avec
une brusquerie qui rappelait celle d'un juge d'instruction voulant
faire avouer un accusé, mais qui, en réalité, était le résultat
du désir qu'avait le professeur de paraître perspicace et du trouble
qu'il éprouvait à lancer une accusation si grave: «Est-ce que
Ski n'est pas comme cela?» demanda-t-il à M. de Charlus, d'un air
sombre. Pour faire admirer ses prétendus dons d'intuition, il avait
choisi Ski, se disant que, puisqu'il n'y avait que 3 innocents sur 10,
il risquait peu de se tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu
bizarre, avait des insomnies, se parfumait, bref était en dehors de
la normale.

«Mais _pas du tout_, s'écria le baron avec une ironie amère,
dogmatique et exaspérée. Ce que vous dites est d'un faux, d'un
absurde, d'un à côté! Ski est justement «cela» pour les gens
qui n'y connaissent rien; s'il l'était, il n'en aurait pas tellement
l'air, ceci soit dit sans aucune intention de critique, car il a du
charme et je lui trouve même quelque chose de très attachant.--Mais
dites-nous donc quelques noms», reprit Brichot avec insistance. M.
de Charlus se redressa d'un air de morgue: «Ah! mon cher, moi, vous
savez que je vis dans l'abstrait, tout cela ne m'intéresse qu'à un
point de vue transcendantal», répondit-il, avec la susceptibilité
ombrageuse particulière à ses pareils, et l'affectation de
grandiloquence qui caractérisait sa conversation. «Moi, vous
comprenez, il n'y a que les généralités qui m'intéressent, je vous
parle de cela comme de la loi de la pesanteur.» Mais ces moments
de réaction agacée, où le baron cherchait à cacher sa vraie vie,
duraient bien peu auprès des heures de progression continue où il la
faisait deviner, l'étalait avec une complaisance agaçante, le
besoin de la confidence étant chez lui plus fort que la crainte de la
divulgation. «Ce que je voulais dire, reprit-il, c'est que pour une
mauvaise réputation qui est injustifiée, il y en a des centaines de
bonnes qui ne le sont pas moins. Évidemment le nombre de ceux qui ne
les méritent pas varie selon que vous vous en rapportez aux dires de
leurs pareils ou des autres. Et il est vrai que, si la malveillance
de ces derniers est limitée par la trop grande difficulté qu'ils
auraient à croire un vice aussi horrible pour eux que le vol
ou l'assassinat pratiqué par des gens dont ils connaissent
la délicatesse et le cœur, la malveillance des premiers est
exagérément stimulée par le désir de croire, comment dirais-je,
accessibles, des gens qui leur plaisent, par des renseignements que
leur ont donnés des gens qu'a trompés un semblable désir, enfin par
l'écart même où ils sont généralement tenus. J'ai vu un homme,
assez mal vu à cause de ce goût, dire qu'il supposait qu'un certain
homme du monde avait le même. Et sa seule raison de le croire est
que cet homme du monde avait été aimable avec lui! Autant de raisons
d'_optimisme_, dit naïvement le baron, dans la supputation du nombre.
Mais la vraie raison de l'écart énorme qu'il y a entre le nombre
calculé par les profanes, et celui calculé par les initiés, vient
du mystère dont ceux-ci entourent leurs agissements, afin de les
cacher aux autres, qui, dépourvus d'aucun moyen d'information,
seraient littéralement stupéfaits s'ils apprenaient seulement le
quart de la vérité.--Alors, à notre époque, c'est comme chez les
Grecs, dit Brichot.--Mais comment? comme chez les Grecs? Vous vous
figurez que cela n'a pas continué depuis? Regardez, sous Louis XIV,
le petit Vermandois, Molière, le prince Louis de Baden, Brunswick,
Charolais, Boufflers, le Grand Condé, le duc de Brissac.--Je vous
arrête, je savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon,
Vendôme naturellement et d'ailleurs, bien d'autres. Mais cette
vieille peste de Saint-Simon parle souvent du Grand Condé et du
prince Louis de Baden et jamais il ne le dit.--C'est tout de
même malheureux que ce soit à moi d'apprendre son histoire à un
professeur de Sorbonne. Mais, cher maître, vous êtes ignorant comme
une carpe.--Vous êtes dur, baron, mais juste. Et, tenez, je vais vous
faire plaisir, je me souviens maintenant d'une chanson de l'époque
qu'on fit en latin macaronique sur certain orage qui surprit le
Grand Condé comme il descendait le Rhône en compagnie de son ami le
marquis de La Moussaye. Condé dit:


    _Carus Amicus Mussexus,
    Ah! Deus bonus quod tempus
        Landerirette
    Imbre sumus perituri._

Et La Moussaye le rassure en lui disant:

    _Securæ sunt nostræ vitæ
    Sumus enim Sodomitæ
    Igne tantum perituri
        Landeriri._

--Je retire ce que j'ai dit, dit Charlus d'une voix aiguë et
maniérée, vous êtes un puits de science; vous me l'écrirez
n'est-ce pas, je veux garder cela dans mes archives de famille,
puisque ma bisaïeule au troisième degré était la sœur de M. le
Prince.--Oui, mais, baron, sur le prince Louis de Baden je ne vois
rien. Du reste, à cette époque-là, je crois qu'en général l'art
militaire...--Quelle bêtise! Vendôme, Villars, le prince Eugène, le
prince de Conti, et si je vous parlais de tous les héros du Tonkin,
du Maroc, et je parle des vraiment sublimes, et pieux, et «nouvelle
génération», je vous étonnerais bien. Ah! j'en aurais à apprendre
aux gens qui font des enquêtes sur la nouvelle génération, qui a
rejeté les vaines complications de ses aînés! dit M. Bourget. J'ai
un petit ami là-bas, dont on parle beaucoup, qui a fait des choses
admirables... mais enfin je ne veux pas être méchant, revenons
au XVIIe siècle; vous savez que Saint-Simon dit du maréchal
d'Huxelles, entre tant d'autres: «Voluptueux en débauches grecques,
dont il ne prenait pas la peine de se cacher, et accrochait de jeunes
officiers qu'il adomestiquait, outre de jeunes valets très bien
faits, et cela sans voile, à l'armée et à Strasbourg.» Vous avez
probablement lu les lettres de Madame, les hommes ne l'appelaient que
«Putain». Elle en parle assez clairement. Et elle était à bonne
source pour savoir, avec son mari. C'est un personnage si intéressant
que Madame, dit M. de Charlus. On pourrait faire d'après elle la
synthèse lyrique de la «Femme d'une Tante». D'abord hommasse;
généralement la femme d'une Tante est un homme, c'est ce qui lui
rend si facile de lui faire des enfants. Puis Madame ne parle pas des
vices de Monsieur, mais elle parle sans cesse de ce même vice chez
les autres, en femme renseignée et par ce pli que nous avons d'aimer
à trouver, dans les familles des autres, les mêmes tares dont nous
souffrons dans la nôtre, pour nous prouver à nous-même que cela
n'a rien d'exceptionnel ni de déshonorant. Je vous disais que cela a
été de tout temps comme cela. Cependant le nôtre se distingue
tout spécialement à ce point de vue. Et malgré les exemples que
j'empruntais au XVIIe siècle, si mon grand aïeul François C. de La
Rochefoucauld vivait de notre temps, il pourrait en dire, avec plus
de raison que du sien, voyons, Brichot, aidez-moi: «Les vices sont
de tous les temps; mais si des personnes que tout le monde connaît
avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement
des prostitutions d'Héliogabale?» _Que tout le monde connaît_
me plaît beaucoup. Je vois que mon sagace parent connaissait «le
boniment» de ses plus célèbres contemporains comme je connais
celui des miens. Mais des gens comme cela, il n'y en a pas seulement
davantage aujourd'hui. Ils ont aussi quelque chose de particulier.»
Je vis que M. de Charlus allait nous dire de quelle façon ce genre
de mœurs avait évolué. L'insistance avec laquelle M. de Charlus
revenait toujours sur le sujet--à l'égard duquel, d'ailleurs, son
intelligence, toujours exercée dans le même sens, possédait une
certaine pénétration--avait quelque chose d'assez complexement
pénible. Il était raseur comme un savant qui ne voit rien au delà
de sa spécialité, agaçant comme un renseigné qui tire vanité des
secrets qu'il détient et brûle de divulguer, antipathique comme
ceux qui, dès qu'il s'agit de leurs défauts, s'épanouissent sans
s'apercevoir qu'ils déplaisent, assujetti comme un maniaque et
irrésistiblement imprudent comme un coupable. Ces caractéristiques
qui, dans certains moments, devenaient aussi saisissantes que celles
qui marquent un fou ou un criminel m'apportaient, d'ailleurs,
un certain apaisement. Car, leur faisant subir la transposition
nécessaire pour pouvoir tirer d'elles des déductions à l'égard
d'Albertine et me rappelant l'attitude de celle-ci avec Saint-Loup,
avec moi, je me disais, si pénible que fût pour moi l'un de ces
souvenirs, et si mélancolique l'autre, je me disais qu'ils semblaient
exclure le genre de déformation si accusée, de spécialisation
forcément exclusive, semblait-il, qui se dégageait avec tant de
force de la conversation comme de la personne de M. de Charlus. Mais
celui-ci, malheureusement, se hâta de ruiner ces raisons d'espérer,
de la même manière qu'il me les avait fournies, c'est-à-dire sans
le savoir. «Oui, dit-il, je n'ai plus vingt-cinq ans et j'ai déjà
vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais plus ni
la société où les barrières sont rompues, où une cohue, sans
élégance et sans décence, danse le tango jusque dans ma famille, ni
les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien.
Mais j'avoue que ce qui a encore le plus changé, c'est ce que les
Allemands appellent l'homosexualité. Mon Dieu, de mon temps, en
mettant de côté les hommes qui détestaient les femmes et ceux qui,
n'aimant qu'elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les
homosexuels étaient de bons pères de famille et n'avaient guère de
maîtresses que par couverture. J'aurais eu une fille à marier que
c'est parmi eux que j'aurais cherché mon gendre si j'avais voulu
être assuré qu'elle ne fût pas malheureuse. Hélas! tout est
changé. Maintenant ils se recrutent aussi parmi les hommes qui sont
les plus enragés pour les femmes. Je croyais avoir un certain flair,
et quand je m'étais dit: sûrement non, n'avoir pas pu me tromper.
Eh bien, j'en donne ma langue aux chats. Un de mes amis, qui est bien
connu pour cela, avait un cocher que ma belle-sœur Oriane lui
avait procuré, un garçon de Combray qui avait fait un peu tous les
métiers, mais surtout celui de retrousseur de jupons, et que j'aurais
juré aussi hostile que possible à ces choses-là. Il faisait
le malheur de sa maîtresse en la trompant avec deux femmes qu'il
adorait, sans compter les autres, une actrice et une fille de
brasserie. Mon cousin le prince de Guermantes, qui a justement
l'intelligence agaçante des gens qui croient tout trop facilement,
me dit un jour: «Mais pourquoi est-ce que X... ne couche pas avec son
cocher? Qui sait si ça ne lui ferait pas plaisir à Théodore (c'est
le nom du cocher) et s'il n'est même pas très piqué de voir que son
patron ne lui fait pas d'avances?» Je ne pus m'empêcher d'imposer
silence à Gilbert; j'étais énervé à la fois de cette prétendue
perspicacité qui, quand elle s'exerce indistinctement, est un manque
de perspicacité, et aussi de la malice cousue de fil blanc de mon
cousin qui aurait voulu que notre ami X... essayât de se risquer sur
la planche pour, si elle était viable, s'y avancer à son tour.--Le
prince de Guermantes a donc ces goûts? demanda Brichot avec un
mélange d'étonnement et de malaise.--Mon Dieu, répondit M. de
Charlus ravi, c'est tellement connu que je ne crois pas commettre
une indiscrétion en vous disant que oui. Eh bien, l'année suivante,
j'allai à Balbec, et là j'appris, par un matelot qui m'emmenait
quelquefois à la pêche, que mon Théodore, lequel, entre
parenthèses, a pour sœur la femme de chambre d'une amie de Mme
Verdurin, la baronne Putbus, venait sur le port lever tantôt un
matelot, tantôt un autre, avec un toupet d'enfer, pour aller faire un
tour en barque et «autre chose itou». Ce fut à mon tour de demander
si le patron dans lequel j'avais reconnu le Monsieur qui, à Balbec,
jouait aux cartes toute la journée avec sa maîtresse, et qui était
le chef de la petite Société des quatre amis, était comme le prince
de Guermantes. «Mais, voyons, c'est connu de tout le monde, il ne
s'en cache même pas.--Mais il avait avec lui sa maîtresse.--Eh bien,
qu'est-ce que ça fait? sont-ils naïfs, ces enfants? me dit-il d'un
ton paternel, sans se douter de la souffrance que j'extrayais de
ses paroles en pensant à Albertine. Elle est charmante, sa
maîtresse.--Mais alors ses trois amis sont comme lui.--Mais pas du
tout, s'écria-t-il en se bouchant les oreilles comme si, en jouant
d'un instrument, j'avais fait une fausse note. Voilà maintenant qu'il
est à l'autre extrémité. Alors on n'a plus le droit d'avoir des
amis? Ah! la jeunesse, ça confond tout. Il faudra refaire votre
éducation, mon enfant. Or, reprit-il, j'avoue que ce cas, et j'en
connais bien d'autres, si ouvert que je tâche de garder mon esprit à
toutes les hardiesses, m'embarrasse. Je suis bien vieux jeu, mais
je ne comprends pas, dit-il du ton d'un vieux gallican parlant de
certaines forme d'ultra-montanisme, d'un royaliste libéral parlant de
l'Action Française ou d'un disciple de Claude Monet, des cubistes. Je
ne blâme pas ces novateurs, je les envie plutôt, je cherche à
les comprendre, mais je n'y arrive pas. S'ils aiment tant la femme,
pourquoi, et surtout dans ce monde ouvrier où c'est mal vu, où ils
se cachent par amour-propre, ont-ils besoin de ce qu'ils appellent
un môme? C'est que cela leur représente autre chose. Quoi?»
«Qu'est-ce que la femme peut représenter d'autre à Albertine?»
pensais-je, et c'était bien là en effet ma souffrance.
«Décidément, baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des Facultés
propose d'ouvrir une chaire d'homosexualité, je vous fais proposer
en première ligne. Ou plutôt non, un institut de psycho-physiologie
spéciale vous conviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu
d'une chaire au Collège de France, vous permettant de vous livrer
à des études personnelles dont vous livreriez les résultats, comme
fait le professeur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit
nombre de personnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs et
l'appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon
sur notre corps d'huissiers, que je crois insoupçonnable.--Vous n'en
savez rien, répliqua le baron d'un ton dur et tranchant. D'ailleurs
vous vous trompez en croyant que cela intéresse si peu de
personnes. C'est tout le contraire.» Et sans se rendre compte de
la contradiction qui existait entre la direction que prenait
invariablement sa conversation et le reproche qu'il allait adresser
aux autres: «C'est, au contraire, effrayant, dit-il à Brichot d'un
air scandalisé et contrit, on ne parle plus que de cela. C'est
une honte, mais c'est comme je vous le dis, mon cher! Il paraît
qu'avant-hier, chez la duchesse d'Agen, on n'a pas parlé d'autre
chose pendant deux heures; vous pensez, si maintenant les femmes se
mettent à parler de ça, c'est un véritable scandale! Ce qu'il y a
de plus ignoble c'est qu'elles sont renseignées, ajouta-t-il avec un
feu et une énergie extraordinaires, par des pestes, de vrais salauds,
comme le petit Châtellerault, sur qui il y a plus à dire que sur
personne, et qui leur racontent les histoires des autres. On m'a dit
qu'il disait pis que pendre de moi, mais je n'en ai cure; je pense
que la boue et les saletés jetées par un individu qui a failli
être renvoyé du Jockey pour avoir truqué un jeu de cartes ne peut
retomber que sur lui. Je sais bien que, si j'étais Jane d'Agen, je
respecterais assez mon salon pour qu'on n'y traite pas des sujets
pareils et qu'on ne traîne pas chez moi mes propres parents dans
la fange. Mais il n'y a plus de société, plus de règles, plus de
convenances, pas plus pour la conversation que pour la toilette. Ah!
mon cher, c'est la fin du monde. Tout le monde est devenu si méchant.
C'est à qui dira le plus de mal des autres. C'est une horreur.»

Lâche comme je l'étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je
m'enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les
vains efforts de ma grand'mère, le suppliant de ne pas le boire, je
n'avais plus qu'une pensée, partir de chez les Verdurin avant que
l'exécution de Charlus ait eu lieu. «Il faut absolument que je
parte, dis-je à Brichot.--Je vous suis, me dit-il, mais nous ne
pouvons pas partir à l'anglaise. Allons dire au revoir à Mme
Verdurin», conclut le professeur qui se dirigea vers le salon
de l'air de quelqu'un qui, aux petits jeux, va voir «si on peut
revenir».

Pendant que nous causions, M. Verdurin, sur un signe de sa femme,
avait emmené Morel. Mme Verdurin, du reste, eût-elle, toutes
réflexions faites, trouvé qu'il était plus sage d'ajourner les
révélations à Morel qu'elle ne l'eût plus pu. Il y a certains
désirs, parfois circonscrits à la bouche, qui, une fois qu'on les a
laissés grandir, exigent d'être satisfaits, quelles que doivent en
être les conséquences; on ne peut plus résister à embrasser
une épaule décolletée qu'on regarde depuis trop longtemps et sur
laquelle les lèvres tombent comme le serpent sur l'oiseau, à
manger un gâteau d'une dent que la fringale fascine, à se refuser
l'étonnement, le trouble, la douleur ou la gaieté qu'on va
déchaîner dans une âme par des propos imprévus. Telle, ivre de
mélodrame, Mme Verdurin avait enjoint à son mari d'emmener Morel
et de parler coûte que coûte au violoniste. Celui-ci avait commencé
par déplorer que la reine de Naples fût partie sans qu'il eût pu
lui être présenté. M. de Charlus lui avait tant répété qu'elle
était la sœur de l'impératrice Elisabeth et de la duchesse
d'Alençon, que la souveraine avait pris aux yeux de Morel une
importance extraordinaire. Mais le Patron lui avait expliqué que ce
n'était pas pour parler de la reine de Naples qu'ils étaient là, et
était entré dans le vif du sujet: «Tenez, avait-il conclu au bout
de quelque temps, tenez, si vous voulez, nous allons demander conseil
à ma femme. Ma parole d'honneur, je ne lui en ai rien dit. Nous
allons voir comment elle juge la chose. Mon avis n'est peut-être pas
le bon, mais vous savez quel jugement sûr elle a, et puis elle a pour
vous une immense amitié, allons lui soumettre la cause.» Et tandis
que Mme Verdurin attendait avec impatience les émotions qu'elle
allait savourer en parlant au virtuose, puis, quand il serait parti,
à se faire rendre un compte exact du dialogue qui avait été
échangé entre lui et son mari, et ne cessait de répéter: «Mais
qu'est-ce qu'ils peuvent faire; j'espère au moins qu'Auguste, en
le tenant un temps pareil, aura su convenablement le styler», M.
Verdurin était redescendu avec Morel, lequel paraissait fort ému:
«Il voudrait te demander un conseil», dit M. Verdurin à sa femme,
de l'air de quelqu'un qui ne sait pas si sa requête sera exaucée. Au
lieu de répondre à M. Verdurin, dans le feu de la passion c'est à
Morel que s'adressa Mme Verdurin: «Je suis absolument du même avis
que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérer cela plus
longtemps», s'écria-t-elle avec violence, oubliant, comme fiction
futile, qu'il avait été convenu entre elle et son mari qu'elle
était censée ne rien savoir de ce qu'il avait dit au violoniste.
«Comment? Tolérer quoi?» balbutia M. Verdurin, qui essayait de
feindre l'étonnement et cherchait, avec une maladresse qu'expliquait
son trouble, à défendre son mensonge. «Je l'ai deviné, ce que tu
lui as dit», répondit Mme Verdurin, sans s'embarrasser du plus ou
moins de vraisemblance de l'explication, et se souciant peu de ce que,
quand il se rappellerait cette scène, le violoniste pourrait penser
de la véracité de la Patronne. «Non, reprit Mme Verdurin, je
trouve que vous ne devez pas souffrir davantage cette promiscuité
honteuse avec un personnage flétri, qui n'est reçu nulle part,
ajouta-t-elle, n'ayant cure que ce ne fût pas vrai et oubliant
qu'elle le recevait presque chaque jour. Vous êtes la fable du
Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c'était l'argument
qui portait le plus; un mois de plus de cette vie et votre avenir
artistique est brisé, alors que, sans le Charlus, vous devriez gagner
plus de cent mille francs par an.--Mais je n'avais jamais rien entendu
dire, je suis stupéfait, je vous suis bien reconnaissant», murmura
Morel les larmes aux yeux. Mais, obligé à la fois de feindre
l'étonnement et de dissimuler la honte, il était plus rouge et suait
plus que s'il avait joué toutes les sonates de Beethoven à la file,
et dans ses yeux montaient des pleurs que le maître de Bonn ne lui
aurait certainement pas arrachés. «Si vous n'avez rien entendu dire,
vous êtes le seul. C'est un Monsieur qui a une sale réputation et
qui a de vilaines histoires. Je sais que la police l'a à l'œil, et
c'est, du reste, ce qui peut lui arriver de plus heureux pour ne
pas finir comme tous ses pareils, assassiné par des apaches»,
ajouta-t-elle, car en pensant à Charlus le souvenir de Mme de Duras
lui revenait et, dans la rage dont elle s'enivrait, elle cherchait à
aggraver encore les blessures qu'elle faisait au malheureux Charlie
et à venger celles qu'elle-même avait reçues ce soir. «Du
reste, même matériellement, il ne peut vous servir à rien, il est
entièrement ruiné depuis qu'il est la proie de gens qui le font
chanter et qui ne pourront même pas tirer de lui les frais de leur
musique, vous encore moins les frais de la vôtre, car tout est
hypothéqué, hôtel, château, etc.» Morel ajouta d'autant plus
aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre
pour confident de ses relations avec des apaches, race pour qui un
fils de valet de chambre, si crapuleux qu'il soit lui-même,
professe un sentiment d'horreur égal à son attachement aux idées
bonapartistes.

Déjà, dans l'esprit rusé de Morel, avait germé une combinaison
analogue à ce qu'on appela, au XVIIIe siècle, le renversement
des alliances. Décidé à ne jamais reparler à M. de Charlus, il
retournerait le lendemain soir auprès de la nièce de Jupien, se
chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ce projet devait
échouer, M. de Charlus ayant le soir même avec Jupien un rendez-vous
auquel l'ancien giletier n'osa manquer malgré les événements.
D'autres, qu'on va voir, s'étant précipités du fait de Morel, quand
Jupien en pleurant raconta ses malheurs au baron, celui-ci, non moins
malheureux, lui déclara qu'il adoptait la petite abandonnée, qu'elle
prendrait un des titres dont il disposait, probablement celui de Mlle
d'Oléron, lui ferait donner un complément parfait d'instruction et
faire un riche mariage. Promesses qui réjouirent parfaitement Jupien
et laissèrent indifférente sa nièce, car elle aimait toujours
Morel, lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans
la boutique quand Jupien était absent. «Qu'est-ce que vous avez,
disait-il en riant, avec vos yeux cernés? Des chagrins d'amour? Dame,
les années se suivent et ne se ressemblent pas. Après tout, on est
bien libre d'essayer une chaussure, à plus forte raison une femme, et
si cela n'est pas à votre pied...» Il ne se fâcha qu'une fois parce
qu'elle pleura, ce qu'il trouva lâche, un indigne procédé. On ne
supporte pas toujours bien les larmes qu'on fait verser.

Mais nous avons trop anticipé, car tout ceci ne se passa qu'après la
soirée Verdurin, que nous avons interrompue et qu'il faut reprendre
où nous en étions. «Je ne me serais jamais douté, soupira Morel,
en réponse à Mme Verdurin.--Naturellement on ne vous le dit pas
en face, ça n'empêche pas que vous êtes la fable du Conservatoire,
reprit méchamment Mme Verdurin, voulant montrer à Morel qu'il ne
s'agissait pas uniquement de M. de Charlus, mais de lui aussi. Je veux
bien croire que vous l'ignorez, et pourtant on ne se gêne guère.
Demandez à Ski ce qu'on disait l'autre jour chez Chevillard, à deux
pas de nous, quand vous êtes entré dans ma loge. C'est-à-dire qu'on
vous montre du doigt. Je vous dirai que, pour moi, je n'y fais pas
autrement attention; ce que je trouve surtout c'est que ça rend un
homme prodigieusement ridicule et qu'il est la risée de tous pour
toute sa vie.--Je ne sais pas comment vous remercier», dit Charlie du
ton dont on le dit à un dentiste qui vient de vous faire affreusement
mal sans qu'on ait voulu le laisser voir, ou à un témoin trop
sanguinaire qui vous a forcé à un duel pour une parole insignifiante
dont il vous a dit: «Vous ne pouvez pas empocher ça.» «Je pense
que vous avez du caractère, que vous êtes un homme, répondit Mme
Verdurin, et que vous saurez parler haut et clair, quoiqu'il dise à
tout le monde que vous n'oseriez pas, qu'il vous tient.» Charlie,
cherchant une dignité d'emprunt pour couvrir la sienne en lambeaux,
trouva dans sa mémoire, pour l'avoir lu ou bien entendu dire, et
proclama aussitôt: «Je n'ai pas été élevé à manger de ce
pain-là. Dès ce soir je romprai avec M. de Charlus. La reine de
Naples est bien partie, n'est-ce pas?... Sans cela, avant de rompre
avec lui, je lui aurais demandé...--Ce n'est pas nécessaire de
rompre entièrement avec lui, dit Mme Verdurin, désireuse de ne pas
désorganiser le petit noyau. Il n'y a pas d'inconvénients à ce
que vous le voyiez ici, dans notre petit groupe, où vous êtes
apprécié, où on ne dira pas de mal de vous. Mais exigez votre
liberté, et puis ne vous laissez pas traîner par lui chez toutes
ces pécores, qui sont aimables par devant; j'aurais voulu que vous
entendiez ce qu'elles disaient par derrière. D'ailleurs, n'en ayez
pas de regrets, non seulement vous vous enlevez une tache qui vous
resterait toute la vie, mais au point de vue artistique, même s'il
n'y avait pas cette honteuse présentation par Charlus, je vous dirais
que de vous galvauder ainsi dans ce milieu de faux monde, cela vous
donnerait un air pas sérieux, une réputation d'amateur, de petit
musicien de salon, qui est terrible à votre âge. Je comprends
que, pour toutes ces belles dames, c'est très commode de rendre des
politesses à leurs amies en vous faisant venir à l'œil, mais c'est
votre avenir d'artiste qui en ferait les frais. Je ne dis pas chez une
ou deux. Vous parliez de la reine de Naples--qui est partie, car elle
avait une soirée--celle-là, c'est une brave femme, et je vous dirai
que je crois qu'elle fait peu de cas de Charlus et que c'est surtout
pour moi qu'elle venait. Oui, oui, je sais qu'elle avait envie de nous
connaître, M. Verdurin et moi. Cela c'est un endroit où vous pourrez
jouer. Et puis je vous dirai qu'amené par moi, que les artistes
connaissent, vous savez, pour qui ils ont toujours été très
gentils, qu'ils considèrent un peu comme des leurs, comme leur
Patronne, c'est tout différent. Mais gardez-vous surtout comme du feu
d'aller chez Mme de Duras! N'allez pas faire une boulette pareille!
Je connais des artistes qui sont venus me faire leurs confidences sur
elle. Ils savent qu'ils peuvent se fier à moi, dit-elle du ton doux
et simple qu'elle savait prendre subitement, en donnant à ses traits
un air de modestie, à ses yeux un charme approprié, ils viennent
comme ça me raconter leurs petites histoires; ceux qu'on prétend le
plus silencieux, ils bavardent quelquefois des heures avec moi et je
ne peux pas vous dire ce qu'ils sont intéressants. Le pauvre Chabrier
disait toujours: «Il n'y a que Mme Verdurin qui sache les faire
parler.» Eh bien, vous savez, tous, mais je vous dis sans exception,
je les ai vus pleurer d'avoir été jouer chez Mme de Duras. Ce n'est
pas seulement les humiliations qu'elle s'amuse à leur faire faire par
ses domestiques, mais ils ne pouvaient plus trouver d'engagement nulle
part. Les directeurs disaient: «Ah! oui, c'est celui qui joue chez
Mme de Duras.» C'était fini. Il n'y a rien pour vous couper un
avenir comme ça. Vous savez, les gens du monde ça ne donne pas l'air
sérieux, on peut avoir tout le talent qu'on veut, c'est triste
à dire, mais il suffit d'une Mme de Duras pour vous donner la
réputation d'un amateur. Et pour les artistes, vous savez, moi,
vous comprenez que je les connais, depuis quarante ans que je les
fréquente, que je les lance, que je m'intéresse à eux, eh bien,
vous savez, pour eux, quand ils ont dit «un amateur», ils ont tout
dit. Et au fond on commençait à le dire de vous. Ce que de fois j'ai
été obligée de me gendarmer, d'assurer que vous ne joueriez pas
dans tel salon ridicule! Savez-vous ce qu'on me répondait: «Mais
il sera bien forcé, Charlus ne le consultera même pas, il ne lui
demande pas son avis.» Quelqu'un a cru lui faire plaisir en lui
disant: «Nous admirons beaucoup votre ami Morel.» Savez-vous ce
qu'il a répondu, avec cet air insolent que vous connaissez: «Mais
comment voulez-vous qu'il soit mon ami, nous ne sommes pas de la même
classe, dites qu'il est ma créature, mon protégé.» A ce moment
s'agitait sous le front bombé de la Déesse musicienne la seule chose
que certaines personnes ne peuvent pas conserver pour elles, un mot
qu'il est non seulement abject, mais imprudent de répéter. Mais le
besoin de le répéter est plus fort que l'honneur, que la prudence.
C'est à ce besoin que, après quelques mouvements convulsifs du front
sphérique et chagrin, céda la Patronne: «On a même répété à
mon mari qu'il avait dit: «mon domestique», mais cela je ne peux
pas l'affirmer», ajouta-t-elle. C'est un besoin pareil qui avait
contraint M. de Charlus, peu après avoir juré à Morel que personne
ne saurait jamais d'où il était sorti, à dire à Mme Verdurin:
«C'est le fils d'un valet de chambre.» Un besoin pareil encore,
maintenant que le mot était lâché, le ferait circuler de personnes
en personnes, qui se le confieraient sous le sceau d'un secret qui
serait promis et non gardé comme elles avaient fait elles-mêmes. Ces
mots finiraient, comme au jeu du furet, par revenir à Mme Verdurin,
la brouillant avec l'intéressé, qui aurait fini par l'apprendre.
Elle le savait, mais ne pouvait retenir le mot qui lui brûlait la
langue. «Domestique» ne pouvait, d'ailleurs, que froisser Morel.
Elle dit pourtant «domestique», et si elle ajouta qu'elle ne pouvait
l'affirmer, ce fut à la fois pour paraître certaine du reste,
grâce à cette nuance, et pour montrer de l'impartialité. Cette
impartialité qu'elle montrait la toucha elle-même tellement, qu'elle
commença à parler tendrement à Charlie: «Car voyez-vous, dit-elle,
moi je ne lui fais pas de reproches, il vous entraîne dans son
abîme, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute, puisqu'il y
roule lui-même, puisqu'il y roule, répéta-t-elle assez fort,
émerveillée de la justesse de l'image qui était partie si vite que
son attention ne la rattrapait que maintenant et tâchait de la
mettre en valeur. Non, ce que je lui reproche, dit-elle d'un ton
tendre--comme une femme ivre de son succès--c'est de manquer de
délicatesse envers vous. Il y a des choses qu'on ne dit pas à tout
le monde. Ainsi, tout à l'heure, il a parié qu'il allait vous faire
rougir de plaisir en vous annonçant (par blague naturellement, car sa
recommandation suffirait à vous empêcher de l'avoir) que vous auriez
la croix de la Légion d'honneur. Cela passe encore, quoique je n'aie
jamais beaucoup aimé, reprit-elle d'un air délicat et digne, qu'on
dupe ses amis; mais vous savez, il y a des riens qui nous font de la
peine. C'est, par exemple, quand il nous raconte, en se tordant, que,
si vous désirez la croix, c'est pour votre oncle et que votre oncle
était larbin.--Il vous a dit cela», s'écria Charlie croyant,
d'après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce
qu'avait dit Mme Verdurin! Mme Verdurin fut inondée de la joie
d'une vieille maîtresse qui, sur le point d'être lâchée par
son jeune amant, réussit à rompre son mariage. Et peut-être
n'avait-elle pas calculé son mensonge ni même menti sciemment. Une
sorte de logique sentimentale, peut-être plus élémentaire encore,
une sorte de réflexe nerveux, qui la poussait, pour égayer sa vie
et préserver son bonheur, à «brouiller les cartes» dans le petit
clan, faisait-elle monter impulsivement à ses lèvres, sans
qu'elle eût le temps d'en contrôler la vérité, ces assertions
diaboliquement utiles, sinon rigoureusement exactes. «Il nous
l'aurait dit à nous seuls que cela ne ferait rien, reprit la
Patronne, nous savons qu'il faut prendre et laisser de ce qu'il dit,
et puis il n'y a pas de sot métier, vous avez votre valeur, vous
êtes ce que vous valez; mais qu'il aille faire tordre avec cela Mme
de Portefin (Mme Verdurin la citait exprès parce qu'elle savait que
Charlie aimait Mme de Portefin), c'est ce qui nous rend malheureux;
mon mari me disait en l'entendant: «J'aurais mieux aimé recevoir
une gifle.» Car il vous aime autant que moi, vous savez, Gustave (on
apprit ainsi que M. Verdurin s'appelait Gustave). Au fond c'est un
sensible.--Mais je ne t'ai jamais dit que je l'aimais, murmura
M. Verdurin faisant le bourru bienfaisant. C'est le Charlus qui
l'aime.--Oh! non, maintenant je comprends la différence, j'étais
trahi par un misérable, et vous, vous êtes bon, s'écria avec
sincérité Charlie.--Non, non, murmura Mme Verdurin pour garder
sa victoire, car elle sentait ses mercredis sauvés, sans en
abuser, misérable est trop dire; il fait du mal, beaucoup de mal,
inconsciemment; vous savez, cette histoire de Légion d'honneur n'a
pas duré très longtemps. Et il me serait désagréable de vous
répéter tout ce qu'il a dit sur votre famille, dit Mme Verdurin,
qui eût été bien embarrassée de le faire.--Oh! cela a beau n'avoir
duré qu'un instant, cela prouve que c'est un traître», s'écria
Morel. C'est à ce moment que nous rentrâmes au salon. «Ah!»
s'écria M. de Charlus en voyant que Morel était là et en marchant
vers le musicien avec le genre d'allégresse des hommes qui ont
organisé savamment toute la soirée en vue d'un rendez-vous avec une
femme, et qui, tout enivrés, ne se doutent guère qu'ils ont dressé
eux-mêmes le piège où vont les saisir et, devant tout le monde, les
rosser des hommes apostés par le mari. «Eh bien, enfin, ce n'est
pas trop tôt; êtes-vous content, jeune gloire et bientôt jeune
chevalier de la Légion d'honneur? Car bientôt vous pourrez
montrer votre croix», dit M. de Charlus à Morel d'un air tendre et
triomphant, mais, par ces mots mêmes de décoration, contresignant
les mensonges de Mme Verdurin, qui apparurent une vérité
indiscutable à Morel. «Laissez-moi, je vous défends de m'approcher,
cria Morel au baron. Vous ne devez pas être à votre coup d'essai,
je ne suis pas le premier que vous essayez de pervertir!» Ma seule
consolation était de penser que j'allais voir Morel et les Verdurin
pulvérisés par M. de Charlus. Pour mille fois moins que cela j'avais
essuyé ses colères de fou, personne n'était à l'abri d'elles,
un roi ne l'eût pas intimidé. Or il se produisit cette chose
extraordinaire. On vit M. de Charlus muet, stupéfait, mesurant son
malheur sans en comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant
les yeux successivement sur toutes les personnes présentes, d'un
air interrogateur, indigné, suppliant, et qui semblait leur demander
moins encore ce qui s'était passé que ce qu'il devait répondre.
Pourtant M. de Charlus possédait toutes les ressources, non seulement
de l'éloquence, mais de l'audace, quand, pris d'une rage qui
bouillonnait depuis longtemps contre quelqu'un, il le clouait de
désespoir, par les mots les plus sanglants, devant les gens du monde
scandalisés et qui n'avaient jamais cru qu'on pût aller si loin. M.
de Charlus, dans ces cas-là, brûlait, se démenait en de véritables
attaques nerveuses, dont tout le monde restait tremblant. Mais c'est
que, dans ces cas-là, il avait l'initiative, il attaquait, il
disait ce qu'il voulait (comme Bloch savait plaisanter des Juifs et
rougissait si on prononçait leur nom devant lui). Peut-être, ce
qui le rendait muet était-ce--en voyant que M. et Mme Verdurin
détournaient les yeux et que personne ne lui porterait secours--la
souffrance présente et l'effroi surtout des souffrances à venir; ou
bien que, ne s'étant pas d'avance, par l'imagination, monté la tête
et forgé une colère, n'ayant pas de rage toute prête en mains, il
avait été saisi et brusquement frappé, au moment où il était
sans ses armes (car, sensitif, nerveux, hystérique, il était un vrai
impulsif, mais un faux brave; même, comme je l'avais toujours cru,
et ce qui me le rendait assez sympathique, un faux méchant: les gens
qu'il haïssait, il les haïssait parce qu'il s'en croyait méprisé;
eussent-ils été gentils pour lui, au lieu de se griser de colère
contre eux il les eût embrassés, et il n'avait pas les réactions
normales de l'homme d'honneur outragé); ou bien que, dans un milieu
qui n'était pas le sien, il se sentait moins à l'aise et moins
courageux qu'il n'eût été dans le Faubourg. Toujours est-il que,
dans ce salon qu'il dédaignait, ce grand seigneur (à qui n'était
pas plus essentiellement inhérente la supériorité sur les roturiers
qu'elle ne le fut à tel de ses ancêtres angoissés devant le
tribunal révolutionnaire) ne sut, dans une paralysie de tous les
membres et de la langue, que jeter de tous côtés des regards
épouvantés, indignés par la violence qu'on lui faisait, aussi
suppliants qu'interrogateurs. Dans une circonstance si cruellement
imprévue, ce grand discoureur ne sut que balbutier: «Qu'est-ce que
cela veut dire, qu'est-ce qu'il y a?» On ne l'entendait même pas. Et
la pantomime éternelle de la terreur panique a si peu changé, que ce
vieux Monsieur, à qui il arrivait une aventure désagréable dans
un salon parisien, répétait à son insu les quelques attitudes
schématiques dans lesquelles la sculpture grecque des premiers âges
stylisait l'épouvante des nymphes poursuivies par le Dieu Pan.

L'ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à
la retraite, le mondain à qui on bat froid, l'amoureux éconduit
examinent, parfois pendant des mois, l'événement qui a brisé leurs
espérances; ils le tournent et le retournent comme un projectile
tiré on ne sait d'où ni on ne sait par qui, pour un peu comme un
aérolithe. Ils voudraient bien connaître les éléments composants
de cet étrange engin qui a fondu sur eux, savoir quelles volontés
mauvaises on peut y reconnaître. Les chimistes, au moins, disposent
de l'analyse; les malades souffrant d'un mal dont ils ne savent pas
l'origine peuvent faire venir le médecin; les affaires criminelles
sont plus ou moins débrouillées par le juge d'instruction. Mais
les actions déconcertantes de nos semblables, nous en découvrons
rarement les mobiles. Ainsi, M. de Charlus--pour anticiper sur les
jours qui suivirent cette soirée à laquelle nous allons revenir--ne
vit dans l'attitude de Charlie qu'une seule chose claire. Charlie,
qui avait souvent menacé le baron de raconter quelle passion il lui
inspirait, avait dû profiter pour le faire de ce qu'il se croyait
maintenant suffisamment «arrivé» pour voler de ses propres ailes.
Et il avait dû tout raconter, par pure ingratitude, à Mme Verdurin.
Mais comment celle-ci s'était-elle laissé tromper (car le baron,
décidé à nier, était déjà persuadé lui-même que les sentiments
qu'on lui reprocherait étaient imaginaires)? Des amis de Mme
Verdurin, peut-être ayant eux-mêmes une passion pour Charlie,
avaient préparé le terrain. En conséquence, M. de Charlus,
les jours suivants, écrivit des lettres terribles à plusieurs
«fidèles» entièrement innocents et qui le crurent fou; puis il
alla faire à Mme Verdurin un long récit attendrissant, lequel n'eut
d'ailleurs nullement l'effet qu'il souhaitait. Car, d'une part, Mme
Verdurin répétait au baron: «Vous n'avez qu'à ne plus vous occuper
de lui, dédaignez-le, c'est un enfant.» Or le baron ne soupirait
qu'après une réconciliation. D'autre part, pour amener celle-ci
en supprimant à Charlie tout ce dont il s'était cru assuré, il
demandait à Mme Verdurin de ne plus le recevoir; ce à quoi elle
opposa un refus qui lui valut des lettres irritées et sarcastiques
de M. de Charlus. Allant d'une supposition à l'autre, le baron ne fit
jamais la vraie: à savoir, que le coup n'était nullement parti de
Morel. Il est vrai qu'il eût pu l'apprendre en lui demandant quelques
minutes d'entretien. Mais il jugeait cela contraire à sa dignité et
aux intérêts de son amour. Il avait été offensé, il attendait
des explications. Il y a, d'ailleurs, presque toujours, attachée
à l'idée d'un entretien qui pourrait éclaircir un malentendu, une
autre idée qui, pour quelque raison que ce soit, nous empêche de
nous prêter à cet entretien. Celui qui s'est abaissé et a montré
sa faiblesse dans vingt circonstances fera preuve de fierté la vingt
et unième fois, la seule où il serait utile de ne pas s'entêter
dans une attitude arrogante et de dissiper une erreur qui va
s'enracinant chez l'adversaire faute de démenti. Quant au côté
mondain de l'incident, le bruit se répandit que M. de Charlus avait
été mis à la porte de chez les Verdurin au moment où il cherchait
à violer un jeune musicien. Ce bruit fit qu'on ne s'étonna pas de
voir M. de Charlus ne plus reparaître chez les Verdurin, et quand
par hasard il rencontrait quelque part un des fidèles qu'il avait
soupçonnés et insultés, comme celui-ci gardait rancune au baron,
que lui-même ne lui disait pas bonjour, les gens ne s'étonnaient
pas, comprenant que personne dans le petit clan ne voulût plus saluer
le baron.

Tandis que M. de Charlus, assommé sur le coup par les paroles que
venait de prononcer Morel et l'attitude de la Patronne, prenait la
pose de la nymphe en proie à la terreur panique, M. et Mme Verdurin
s'étaient retirés vers le premier salon, comme en signe de rupture
diplomatique, laissant seul M. de Charlus, tandis que, sur l'estrade,
Morel enveloppait son violon: «Tu vas nous raconter comment cela
s'est passé, dit avidement Mme Verdurin à son mari.--Je ne sais pas
ce que vous lui avez dit, il avait l'air tout ému, dit Ski, il a des
larmes dans les yeux.» Feignant de ne pas avoir compris: «Je crois
que ce que j'ai dit lui a été tout à fait indifférent», dit Mme
Verdurin par un de ces manèges qui ne trompent pas, du reste, tout le
monde, et pour forcer le sculpteur à répéter que Charlie pleurait,
pleurs qui enivraient la Patronne de trop d'orgueil pour qu'elle
voulût risquer que tel ou tel fidèle, qui pouvait avoir mal entendu,
les ignorât. «Mais non, ce ne lui a pas été indifférent, puisque
je voyais de grosses larmes qui brillaient dans ses yeux», dit le
sculpteur sur un ton bas et souriant de confidence malveillante, tout
en regardant de côté pour s'assurer que Morel était toujours sur
l'estrade et ne pouvait pas écouter la conversation. Mais il y avait
une personne qui l'entendait et dont la présence, aussitôt qu'on
l'aurait remarquée, allait rendre à Morel une des espérances qu'il
avait perdues. C'était la reine de Naples, qui, ayant oublié son
éventail, avait trouvé plus aimable, en quittant une autre soirée
où elle s'était rendue, de venir le rechercher elle-même. Elle
était entrée tout doucement, comme confuse, s'apprêtant à
s'excuser et à faire une courte visite maintenant qu'il n'y avait
plus personne. Mais on ne l'avait pas entendue entrer, dans le feu
de l'incident, qu'elle avait compris tout de suite et qui l'enflamma
d'indignation. «Ski dit qu'il avait des larmes dans les yeux, as-tu
remarqué cela? Je n'ai pas vu de larmes. Ah! si pourtant, je me
rappelle, corrigea-t-elle dans la crainte que sa dénégation ne fût
crue. Quant au Charlus, il n'en mène pas large, il devrait prendre
une chaise, il tremble sur ses jambes, il va s'étaler», dit-elle
avec un ricanement sans pitié. A ce moment Morel accourut vers elle:
«Est-ce que cette dame n'est pas la reine de Naples? demanda-t-il
(bien qu'il sût que c'était elle) en montrant la souveraine qui se
dirigeait vers Charlus. Après ce qui vient de se passer, je ne peux
plus, hélas! demander au baron de me présenter.--Attendez, je vais
le faire», dit Mme Verdurin, et suivie de quelques fidèles, mais
non de moi et de Brichot qui nous empressâmes d'aller demander nos
affaires et de sortir, elle s'avança vers la Reine qui causait avec
M. de Charlus. Celui-ci avait cru que la réalisation de son grand
désir que Morel fût présenté à la reine de Naples ne pouvait
être empêchée que par la mort improbable de la souveraine. Mais
nous nous représentons l'avenir comme un reflet du présent projeté
dans un espace vide, tandis qu'il est le résultat, souvent tout
prochain, de causes qui nous échappent pour la plupart. Il n'y avait
pas une heure de cela, et M. de Charlus eût tout donné pour que
Morel ne fût pas présenté à la Reine. Mme Verdurin fit une
révérence à la Reine. Voyant que celle-ci n'avait pas l'air de la
reconnaître: «Je suis Mme Verdurin. Votre Majesté ne me reconnaît
pas.--Très bien, dit la Reine en continuant si naturellement à
parler à M. de Charlus, et d'un air si parfaitement absent que Mme
Verdurin douta si c'était à elle que s'adressait ce «très bien»
prononcé sur une intonation merveilleusement distraite, qui arracha
à M. de Charlus, au milieu de sa douleur d'amant, un sourire de
reconnaissance expert et friand en matière d'impertinence. Morel,
voyant de loin les préparatifs de la présentation, s'était
rapproché. La Reine tendit son bras à M. de Charlus. Contre lui
aussi elle était fâchée, mais seulement parce qu'il ne faisait pas
face plus énergiquement à de vils insulteurs. Elle était rouge
de honte pour lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. La
sympathie pleine de simplicité qu'elle leur avait témoignée, il y a
quelques heures, et l'insolente fierté avec laquelle elle se dressait
devant eux prenaient leur source au même point de son cœur. La
Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bonté d'abord sous
la forme de l'inébranlable attachement aux gens qu'elle aimait, aux
siens, à tous les princes de sa famille, parmi lesquels était M. de
Charlus, ensuite à tous les gens de la bourgeoisie ou du plus humble
peuple qui savaient respecter ceux qu'elle aimait et avoir pour eux de
bons sentiments. C'était en tant qu'à une femme douée de ces bons
instincts qu'elle avait manifesté de la sympathie à Mme Verdurin.
Et, sans doute, c'est là une conception étroite, un peu tory et de
plus en plus surannée de la bonté. Mais cela ne signifie pas que
la bonté fût moins sincère et moins ardente chez elle. Les anciens
n'aimaient pas moins fortement le groupement humain auquel ils se
dévouaient parce que celui-ci n'excédait pas les limites de la
cité, ni les hommes d'aujourd'hui la patrie, que ceux qui aimeront
les États-Unis de toute la terre. Tout près de moi, j'ai eu
l'exemple de ma mère que Mme de Cambremer et Mme de Guermantes
n'ont jamais pu décider à faire partie d'aucune œuvre
philanthropique, d'aucun patriotique ouvroir, à être jamais vendeuse
ou patronnesse. Je suis loin de dire qu'elle ait eu raison de n'agir
que quand son cœur avait d'abord parlé et de réserver à sa
famille, à ses domestiques, aux malheureux que le hasard mit sur son
chemin, ses richesses d'amour et de générosité; mais je sais bien
que celles-là, comme celles de ma grand-mère, furent inépuisables
et dépassèrent de bien loin tout ce que purent et firent jamais Mme
de Guermantes ou de Cambremer. Le cas de la reine de Naples était
entièrement différent, mais enfin il faut reconnaître que les
êtres sympathiques n'étaient pas du tout conçus par elle comme ils
le sont dans ces romans de Dostoïewski qu'Albertine avait pris dans
ma bibliothèques et accaparés, c'est-à-dire sous les traits de
parasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantôt plats et tantôt
insolents, débauchés, au besoin assassins. D'ailleurs, les extrêmes
se rejoignent, puisque l'homme noble, le proche, le parent outragé
que la Reine voulait défendre, était M. de Charlus, c'est-à-dire,
malgré sa naissance et toutes les parentés qu'il avait avec la
Reine, quelqu'un dont la vertu s'entourait de beaucoup de vices.
«Vous n'avez pas l'air bien, mon cher cousin, dit-elle à M. de
Charlus. Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu'il vous soutiendra
toujours. Il est assez solide pour cela.» Puis levant fièrement les
yeux devant elle (en face de qui, me raconta Ski, se trouvaient alors
Mme Verdurin et Morel): «Vous savez qu'autrefois à Gaète il a
déjà tenu en respect la canaille. Il saura vous servir de rempart.»
Et c'est ainsi, emmenant à son bras le baron, et sans s'être laissé
présenter Morel, que sortit la glorieuse sœur de l'impératrice
Elisabeth. On pouvait croire, avec le caractère terrible de M. de
Charlus, les persécutions dont il terrorisait jusqu'à ses parents,
qu'il allait, à la suite de cette soirée, déchaîner sa fureur et
exercer des représailles contre les Verdurin. Nous avons vu pourquoi
il n'en fut rien tout d'abord. Puis le baron, ayant pris froid à
quelque temps de là et contracté une de ces pneumonies infectieuses
qui furent très fréquentes alors, fut longtemps jugé par ses
médecins, et se jugea lui-même, comme à deux doigts de la mort,
et resta plusieurs mois suspendu entre elle et la vie. Y eut-il
simplement une métastase physique, et le remplacement par un mal
différent de la névrose, qui l'avait jusque-là fait s'oublier
jusque dans des orgies de colère? Car il est trop simple de croire
que, n'ayant jamais pris au sérieux, du point de vue social, les
Verdurin, mais ayant fini par comprendre le rôle qu'ils avaient
joué, il ne pouvait leur en vouloir comme à ses pairs; trop simple
aussi de rappeler que les nerveux, irrités à tout propos, contre
des ennemis imaginaires et inoffensifs, deviennent, au contraire,
inoffensifs dès que quelqu'un prend contre eux l'offensive, et qu'on
les calme mieux en leur jetant de l'eau froide à la figure qu'en
tâchant de leur démontrer l'inanité de leurs griefs. Ce n'est
probablement pas dans une métastase qu'il faut chercher l'explication
de cette absence de rancune, mais bien plutôt dans la maladie
elle-même. Elle causait de si grandes fatigues au baron qu'il lui
restait peu de loisir pour penser aux Verdurin. Il était à demi
mourant. Nous parlions d'offensive; même celles qui n'auront que
des effets posthumes requièrent, si on les veut «monter»
convenablement, le sacrifice d'une partie de ses forces. Il en restait
trop peu à M. de Charlus pour l'activité d'une préparation. On
parle souvent d'ennemis mortels qui rouvrent les yeux pour se voir
réciproquement à l'article de la mort et qui les referment heureux.
Ce cas doit être rare, excepté quand la mort nous surprend en pleine
vie. C'est, au contraire, au moment où on n'a plus rien à perdre
qu'on ne s'embarrasse pas des risques que, plein de vie, on eût
assumés légèrement. L'esprit de vengeance fait partie de la vie,
il nous abandonne le plus souvent--malgré des exceptions qui, au sein
d'un même caractère, on le verra, sont d'humaines contradictions--au
seuil de la mort. Après avoir pensé un instant aux Verdurin, M. de
Charlus se sentait trop fatigué, se retournait contre son mur et
ne pensait plus à rien. S'il se taisait souvent ainsi, ce n'est pas
qu'il eût perdu son éloquence. Elle coulait encore de source, mais
avait changé. Détachée des violences qu'elle avait ornées
si souvent, ce n'était plus qu'une éloquence quasi mystique
qu'embellissaient des paroles de douceur, des paroles de l'Évangile,
une apparente résignation à la mort. Il parlait surtout les
jours où il se croyait sauvé. Une rechute le faisait taire. Cette
chrétienne douceur, où s'était transposée sa magnifique violence
(comme en Esther le génie si différent d'Andromaque), faisait
l'admiration de ceux qui l'entouraient. Elle eût fait celle des
Verdurin eux-mêmes, qui n'auraient pu s'empêcher d'adorer un homme
que ses défauts leur avaient fait haïr. Certes, des pensées qui
n'avaient de chrétien que l'apparence surnageaient. Il implorait
l'Archange Gabriel de venir lui annoncer, comme au prophète, dans
combien de temps lui viendrait le Messie. Et s'interrompant d'un
doux sourire douloureux, il ajoutait: «Mais il ne faudrait pas que
l'Archange me demandât, comme à Daniel, de patienter «sept semaines
et soixante-deux semaines», car je serai mort avant.» Celui qu'il
attendait ainsi était Morel. Aussi demandait-il à l'Archange
Raphaël de le lui ramener comme le jeune Tobie. Et, mêlant des
moyens plus humains (comme les Papes malades qui, tout en faisant
dire des messes, ne négligent pas de faire appeler leur médecin), il
insinuait à ses visiteurs que si Brichot lui ramenait rapidement son
jeune Tobie, peut-être l'Archange Raphaël consentirait-il à lui
rendre la vue comme au père de Tobie, ou comme dans la piscine
probatique de Bethsaïda. Mais, malgré ces retours humains, la
pureté morale des propos de M. de Charlus n'en était pas moins
devenue délicieuse. Vanité, médisance, folie de méchanceté et
d'orgueil, tout cela avait disparu. Moralement M. de Charlus s'était
élevé bien au-dessus du niveau où il vivait naguère. Mais ce
perfectionnement moral, sur la réalité duquel son art oratoire
était, du reste, capable de tromper quelque peu ses auditeurs
attendris, ce perfectionnement disparut avec la maladie qui avait
travaillé pour lui. M. de Charlus redescendit sa pente avec une
vitesse que nous verrons progressivement croissante. Mais l'attitude
des Verdurin envers lui n'était déjà plus qu'un souvenir un peu
éloigné que des colères plus immédiates empêchèrent de se
raviver.

Pour revenir en arrière, à la soirée Verdurin, quand les maîtres
de la maison furent seuls, M. Verdurin dit à sa femme: «Tu sais où
est allé Cottard? Il est auprès de Saniette dont le coup de bourse
pour se rattraper a échoué. En arrivant chez lui tout à l'heure,
après nous avoir quittés, en apprenant qu'il n'avait plus un
franc et qu'il avait près d'un million de dettes, Saniette a eu
une attaque.--Mais aussi pourquoi a-t-il joué, c'est idiot, il est
l'être le moins fait pour ça. De plus fins que lui y laissent
leurs plumes, et lui était destiné à se laisser rouler par tout le
monde.--Mais, bien entendu, il y a longtemps que nous savons qu'il
est idiot, dit M. Verdurin. Mais enfin le résultat est là. Voilà un
homme qui sera mis demain à la porte par son propriétaire, qui va
se trouver dans la dernière misère; ses parents ne l'aiment pas, ce
n'est pas Forcheville qui fera quelque chose pour lui. Alors j'avais
pensé, je ne veux rien faire qui te déplaise, mais nous aurions
peut-être pu lui faire une petite rente pour qu'il ne s'aperçoive
pas trop de sa ruine, qu'il puisse se soigner chez lui.--Je suis tout
à fait de ton avis, c'est très bien de ta part d'y avoir pensé.
Mais tu dis «chez lui»; cet imbécile a gardé un appartement trop
cher, ce n'est plus possible, il faudrait lui louer quelque chose avec
deux pièces. Je crois qu'actuellement il a encore un appartement
de six à sept mille francs.--Six mille cinq cents. Mais il tient
beaucoup à son chez lui. En somme, il a eu une première attaque,
il ne pourra guère vivre plus de deux ou trois ans. Mettons que nous
dépensions dix mille francs pour lui pendant trois ans. Il me semble
que nous pourrions faire cela. Nous pourrions, par exemple, cette
année, au lieu de relouer la Raspelière, prendre quelque chose de
plus modeste. Avec nos revenus, il me semble que sacrifier
chaque année dix mille francs pendant trois ans ce n'est pas
impossible.--Soit, seulement l'ennui c'est que ça se saura, ça
obligera à le faire pour d'autres.--Tu peux croire que j'y ai pensé.
Je ne le ferai qu'à la condition expresse que personne ne le sache.
Merci je n'ai pas envie que nous soyons obligés de devenir les
bienfaiteurs du genre humain. Pas de philanthropie! Ce qu'on pourrait
faire, c'est de lui dire que cela lui a été laissé par la princesse
Sherbatoff.--Mais le croira-t-il? Elle a consulté Cottard pour
son testament.--A l'extrême rigueur on peut mettre Cottard dans
la confidence, il a l'habitude du secret professionnel, il gagne
énormément d'argent, ce ne sera jamais un de ces officieux pour qui
on est obligé de casquer. Il voudra même peut-être se charger de
dire que c'est lui que la princesse avait pris comme intermédiaire.
Comme ça nous ne paraîtrions même pas. Ça éviterait l'embêtement
des scènes de remerciement, des manifestations, des phrases.» M.
Verdurin ajouta un mot qui signifiait évidemment ce genre de scènes
touchantes et de phrases qu'ils désiraient éviter. Mais il n'a pu
m'être dit exactement, car ce n'était pas un mot français, mais
un de ces termes comme on en a dans certaines familles pour désigner
certaines choses, surtout des choses agaçantes, probablement parce
qu'on veut pouvoir les signaler devant les intéressés sans être
compris! Ce genre d'expressions est généralement un reliquat
contemporain d'un état antérieur de la famille. Dans une famille
juive, par exemple, ce sera un terme rituel détourné de son sens, et
peut-être le seul mot hébreu que la famille, maintenant francisée,
connaisse encore. Dans une famille très fortement provinciale, ce
sera un terme du patois de la province, bien que la famille ne parle
plus et ne comprenne même plus le patois. Dans une famille venue de
l'Amérique du Sud et ne parlant plus que le français, ce sera un
mot espagnol. Et, à la génération suivante, le mot n'existera
plus qu'à titre de souvenir d'enfant. On se rappellera bien que les
parents, à table, faisaient allusion aux domestiques qui servaient
sans être compris d'eux, en disant tel mot, mais les enfants ignorent
ce que voulait dire au juste ce mot, si c'était de l'espagnol,
de l'hébreu, de l'allemand, du patois, si même cela avait jamais
appartenu à une langue quelconque et n'était pas un nom propre, ou
un mot entièrement forgé. Le doute ne peut être éclairci que si on
a un grand-oncle, un vieux cousin encore vivant, et qui a dû user du
même terme. Comme je n'ai connu aucun parent des Verdurin, je n'ai
pu restituer exactement le mot. Toujours est-il qu'il fit certainement
sourire Mme Verdurin, car l'emploi de cette langue moins générale,
plus personnelle, plus secrète, que la langue habituelle donne à
ceux qui en usent entre eux un sentiment égoïste qui ne va jamais
sans une certaine satisfaction. Cet instant de gaîté passé: «Mais
si Cottard en parle, objecta Mme Verdurin.--Il n'en parlera pas.»
Il en parla, à moi du moins, car c'est par lui que j'appris ce fait
quelques années plus tard, à l'enterrement même de Saniette.
Je regrettai de ne l'avoir pas su plus tôt. D'abord cela m'eût
acheminé plus rapidement à l'idée qu'il ne faut jamais en vouloir
aux hommes, jamais les juger d'après tel souvenir d'une méchanceté,
car nous ne savons pas tout ce qu'à d'autres moments leur âme a
pu vouloir sincèrement et réaliser de bon; sans doute, la forme
mauvaise qu'on a constatée une fois pour toutes reviendra, mais
l'âme est bien plus riche que cela, a bien d'autres formes qui
reviendront, elles aussi, chez ces hommes, et dont nous refusons la
douceur à cause du mauvais procédé qu'ils ont eu. Ensuite, à un
point de vue plus personnel, cette révélation de Cottard n'eût
pas été sans effet sur moi, parce qu'en changeant mon opinion des
Verdurin, cette révélation, s'il me l'eût faite plus tôt, eût
dissipé les soupçons que j'avais sur le rôle que les Verdurin
pouvaient jouer entre Albertine et moi, les eût dissipés, peut-être
à tort du reste, car si M. Verdurin--que je croyais de plus en plus
le plus méchant des hommes--avait des vertus, il n'en était pas
moins taquin jusqu'à la plus féroce persécution et jaloux de
domination dans le petit clan jusqu'à ne pas reculer devant les pires
mensonges, devant la fomentation des haines les plus injustifiées,
pour rompre entre les fidèles les liens qui n'avaient pas pour but
exclusif le renforcement du petit groupe. C'était un homme capable de
désintéressement, de générosités sans ostentation, cela ne veut
pas dire forcément un homme sensible, ni un homme sympathique, ni
scrupuleux, ni véridique, ni toujours bon. Une bonté partielle, où
subsistait peut-être un peu de la famille amie de ma grand'tante,
existait probablement chez lui, par ce fait, avant que je la connusse,
comme l'Amérique ou le pôle Nord avant Colomb ou Peary. Néanmoins,
au moment de ma découverte, la nature de M. Verdurin me présenta
une face nouvelle insoupçonnée; et je conclus à la difficulté
de présenter une image fixe aussi bien d'un caractère que des
sociétés et des passions. Car il ne change pas moins qu'elles et
si on veut clicher ce qu'il a de relativement immuable, on le voit
présenter successivement des aspects différents (impliquant qu'il ne
sait pas garder l'immobilité, mais bouge) à l'objectif déconcerté.




CHAPITRE TROISIÈME

Disparition d'Albertine


Voyant l'heure, et craignant qu'Albertine ne s'ennuyât, je demandai
à Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu'il voulût bien
d'abord me déposer chez moi. Ma voiture le reconduirait ensuite. Il
me félicita de rentrer ainsi directement (ne sachant pas qu'une jeune
fille m'attendait à la maison), et de finir aussitôt, et avec
tant de sagesse, une soirée dont, bien au contraire, je n'avais en
réalité fait que retarder le véritable commencement. Puis il me
parla de M. de Charlus. Celui-ci eût sans doute été stupéfait en
entendant le professeur, si aimable avec lui, le professeur qui lui
disait toujours: «Je ne répète jamais rien», parler de lui et
de sa vie sans la moindre réticence. Et l'étonnement indigné de
Brichot n'eût peut-être pas été moins sincère si M. de Charlus
lui avait dit: «On m'a assuré que vous parliez mal de moi.» Brichot
avait, en effet, du goût pour M. de Charlus et, s'il avait eu à se
reporter à quelque conversation roulant sur lui, il se fût rappelé
bien plutôt les sentiments de sympathie qu'il avait éprouvés à
l'égard du baron, pendant qu'il disait de lui les mêmes choses qu'en
disait tout le monde, que ces choses elles-mêmes. Il n'aurait pas
cru mentir en disant: «Moi qui parle de vous avec tant d'amitié»,
puisqu'il ressentait quelque amitié, pendant qu'il parlait de M.
de Charlus. Celui-ci avait surtout pour Brichot le charme que
l'universitaire demandait avant tout dans la vie mondaine, et qui
était de lui offrir des spécimens réels de ce qu'il avait pu
croire longtemps une invention des poètes. Brichot, qui avait souvent
expliqué la deuxième églogue de Virgile sans trop savoir si cette
fiction avait quelque fonds de réalité, trouvait sur le tard, à
causer avec Charlus, un peu du plaisir qu'il savait que ses maîtres
M. Mérimée et M. Renan, son collègue M. Maspéro avaient éprouvé,
voyageant en Espagne, en Palestine, en Égypte, à reconnaître,
dans les paysages et les populations actuelles de l'Espagne, de la
Palestine et de l'Égypte, le cadre et les invariables acteurs des
scènes antiques qu'eux-mêmes dans les livres avaient étudiées.
«Soit dit sans offenser ce preux de haute race, me déclara Brichot
dans la voiture qui nous ramenait, il est tout simplement prodigieux
quand il commente son catéchisme satanique avec une verve un tantinet
charentonesque et une obstination, j'allais dire une candeur, de blanc
d'Espagne et d'émigré. Je vous assure que, si j'ose m'exprimer comme
Mgr d'Hulst, je ne m'embête pas les jours où je reçois la visite
de ce féodal qui, voulant défendre Adonis contre notre âge de
mécréants, a suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence
sodomiste, s'est croisé.» J'écoutais Brichot et je n'était pas
seul avec lui. Ainsi que, du reste, cela n'avait pas cessé depuis que
j'avais quitté la maison, je me sentais, si obscurément que ce fût,
relié à la jeune fille qui était en ce moment dans sa chambre.
Même quand je causais avec l'un ou avec l'autre chez les Verdurin, je
la sentais confusément à côté de moi, j'avais d'elle cette notion
vague qu'on a de ses propres membres, et s'il m'arrivait de penser à
elle, c'était comme on pense, avec l'ennui d'être lié par un
entier esclavage, à son propre corps. «Et quelle potinière, reprit
Brichot, à nourrir tous les appendices des Causeries du Lundi, que
la conversation de cet apôtre. Songez que j'ai appris par lui que
le traité d'éthique où j'ai toujours révéré la plus fastueuse
construction morale de notre époque avait été inspiré à notre
vénérable collègue X... par un jeune porteur de dépêches.
N'hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de
nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations.
Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez
mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de
l'athlète qu'il aimait sur l'anneau de son Jupiter Olympien. Le baron
ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu'elle a
charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que, chaque fois
que j'argumenterai avec mon collègue à une thèse de doctorat, je
trouverai à sa dialectique, d'ailleurs fort subtile, le surcroît de
saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve
à l'œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre
collègue, dont la sagesse est d'or, mais qui possédait peu d'argent,
le télégraphiste a passé aux mains du baron «en tout bien tout
honneur» (il faut entendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan
est le plus serviable des hommes, il a obtenu pour son protégé une
place aux colonies, d'où celui-ci, qui a l'âme reconnaissante, lui
envoie de temps à autre d'excellents fruits. Le baron en offre à
ses hautes relations; des ananas du jeune homme figurèrent tout
dernièrement sur la table du quai Conti, faisant dire à Mme
Verdurin, qui, à ce moment, n'y mettait pas malice: «Vous avez donc
un oncle ou un neveu d'Amérique, M. de Charlus, pour recevoir des
ananas pareils!» J'avoue que, si j'avais alors su la vérité, je les
eusse mangés avec une certaine gaieté en me récitant _in petto_ le
début d'une ode d'Horace que Diderot aimait à rappeler. En somme,
comme mon collègue Boissier, déambulant du Palatin à Tibur, je
prends dans la conversation du baron, une idée singulièrement plus
vivante et plus savoureuse des écrivains du siècle d'Auguste.
Ne parlons même pas de ceux de la Décadence, et ne remontons pas
jusqu'aux Grecs, bien que j'aie dit à cet excellent M. de Charlus
qu'auprès de lui je me faisais l'effet de Platon chez Aspasie. A vrai
dire, j'avais singulièrement grandi l'échelle des deux personnages
et, comme dit La Fontaine, mon exemple était tiré «d'animaux plus
petits». Quoi qu'il en soit, vous ne supposez pas, j'imagine, que le
baron ait été froissé. Jamais je ne le vis si ingénument heureux.
Une ivresse d'enfant le fit déroger à son flegme aristocratique.
«Quels flatteurs que tous ces sorbonnards, s'écriait-il avec
ravissement! Dire qu'il faut que j'aie attendu d'être arrivé à mon
âge pour être comparé à Aspasie! Un vieux tableau comme moi! O
ma jeunesse!» J'aurais voulu que vous le vissiez disant cela,
outrageusement poudré à son habitude, et, à son âge, musqué comme
un petit-maître. Au demeurant, sous ses hantises de généalogie, le
meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je serais désolé
que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui m'a étonné, c'est
la façon dont le jeune homme s'est rebiffé. Il avait pourtant pris,
depuis quelque temps, en face du baron, des manières de séide,
des façons de leude qui n'annonçaient guère cette insurrection.
J'espère qu'en tout cas, même si (_Dii omen avertant_) le baron
ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s'étendrait pas
jusqu'à moi. Nous avons l'un et l'autre trop de profit à l'échange
que nous faisons de mon faible savoir contre son expérience. (On
verra que si M. de Charlus, après avoir vainement souhaité qu'il lui
ramenât Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du
moins sa sympathie pour l'universitaire tomba assez complètement pour
lui permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure
bien que l'échange est si inégal que, quand le baron me livre ce
que lui a enseigné son existence, je ne saurais être d'accord avec
Sylvestre Bonnard, que c'est encore dans une bibliothèque qu'on fait
le mieux le songe de la vie.» Nous étions arrivés devant ma porte.
Je descendis de voiture pour donner au cocher l'adresse de Brichot.
Du trottoir je voyais la fenêtre de la chambre d'Albertine, cette
fenêtre, autrefois toujours noire, le soir, quand elle n'habitait pas
la maison, que la lumière électrique de l'intérieur, segmentée
par les pleins des volets, striait de haut en bas de barres d'or
parallèles. Ce grimoire magique, autant il était clair pour moi et
dessinait devant mon esprit calme des images précises, toutes proches
et en possession desquelles j'allais entrer tout à l'heure, autant il
était invisible pour Brichot resté dans la voiture, presque aveugle,
et autant il eût, d'ailleurs, été incompréhensible pour lui, même
voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voir avant le dîner
quand Albertine était rentrée de promenade, le professeur ignorait
qu'une jeune fille toute à moi m'attendait dans une chambre voisine
de la mienne. La voiture partit. Je restai un instant seul sur le
trottoir. Certes, ces lumineuses rayures que j'apercevais d'en bas et
qui à un autre eussent semblé toutes superficielles, je leur donnais
une consistance, une plénitude, une solidité extrêmes, à cause de
toute la signification que je mettais derrière elles, en un trésor
insoupçonné des autres que j'avais caché là et dont émanaient
ces rayons horizontaux, trésor si l'on veut, mais trésor en échange
duquel j'avais aliéné la liberté, la solitude, la pensée. Si
Albertine n'avait pas été là-haut, et même si je n'avais voulu
qu'avoir du plaisir, j'aurais été le demander à des femmes
inconnues, dont j'eusse essayé de pénétrer la vie, à Venise
peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais
maintenant, ce qu'il me fallait faire quand venait pour moi l'heure
des caresses, ce n'était pas partir en voyage, ce n'était même plus
sortir, c'était rentrer. Et rentrer non pas pour se trouver seul,
et, après avoir quitté les autres qui vous fournissaient du dehors
l'aliment de votre pensée, se trouver au moins forcé de la chercher
en soi-même, mais, au contraire, moins seul que quand j'étais
chez les Verdurin, reçu que j'allais être par la personne en qui
j'abdiquais, en qui je remettais le plus complètement la mienne, sans
que j'eusse un instant le loisir de penser à moi, ni même la peine,
puisqu'elle serait auprès de moi, de penser à elle. De sorte qu'en
levant une dernière fois mes yeux du dehors vers la fenêtre de la
chambre dans laquelle je serais tout à l'heure, il me sembla voir
le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j'avais
forgé moi-même, pour une servitude éternelle, les inflexibles
barreaux d'or.

Nos fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à
Albertine la timidité d'une coupable. Maintenant elle changeait la
conversation quand il s'agissait de personnes, hommes ou femmes, qui
ne fussent pas de vieilles gens. C'est quand elle ne soupçonnait pas
encore que j'étais jaloux d'elle que j'aurais dû lui demander ce que
je voulais savoir. Il faut profiter de ce temps-là. C'est alors
que notre amie nous dit ses plaisirs, et même les moyens à l'aide
desquels elle les dissimule aux autres. Elle ne m'eût plus avoué
maintenant, comme elle avait fait à Balbec (moitié parce que
c'était vrai, moitié pour s'excuser de ne pas laisser voir davantage
sa tendresse pour moi, car je la fatiguais déjà alors, et elle avait
vu, par ma gentillesse pour elle, qu'elle n'avait pas besoin de m'en
montrer autant qu'aux autres pour en obtenir plus que d'eux), elle ne
m'aurait plus avoué maintenant comme alors: «Je trouve ça stupide
de laisser voir qu'on aime; moi, c'est le contraire, dès qu'une
personne me plaît, j'ai l'air de ne pas y faire attention. Comme ça
personne ne sait rien.»

Comment, c'était la même Albertine d'aujourd'hui, avec ses
prétentions à la franchise et d'être indifférente à tous,
qui m'avait dit cela! Elle ne m'eût plus énoncé cette règle
maintenant! Elle se contentait, quand elle causait avec moi, de
l'appliquer en me disant de telle ou telle personne qui pouvait
m'inquiéter: «Ah! je ne sais pas, je ne l'ai pas regardée, elle est
trop insignifiante.» Et de temps en temps, pour aller au-devant des
choses que je pourrais apprendre, elle faisait de ces aveux que leur
accent, avant que l'on connaisse la réalité qu'ils sont chargés de
dénaturer, d'innocenter, dénonce déjà comme étant des mensonges.

Albertine ne m'avait jamais dit qu'elle me soupçonnât d'être jaloux
d'elle, préoccupé de tout ce qu'elle faisait. Les seules paroles,
assez anciennes il est vrai, que nous avions échangées relativement
à la jalousie semblaient prouver le contraire. Je me rappelais que,
par un beau soir de clair de lune, au début de nos relations, une des
premières fois où je l'avais reconduite et où j'eusse autant aimé
ne pas le faire et la quitter pour courir après d'autres, je lui
avais dit: «Vous savez, si je vous propose de vous ramener, ce n'est
pas par jalousie; si vous avez quelque chose à faire, je m'éloigne
discrètement.» Et elle m'avait répondu: «Oh! je sais bien que vous
n'êtes pas jaloux et que cela vous est bien égal, mais je n'ai
rien à faire qu'à être avec vous.» Une autre fois, c'était à
la Raspelière, où M. de Charlus, tout en jetant à la dérobée
un regard sur Morel, avait fait ostentation de galante amabilité à
l'égard d'Albertine; je lui avais dit: «Eh! bien, il vous a
serrée d'assez près, j'espère.» Et comme j'avais ajouté à demi
ironiquement: «J'ai souffert toutes les tortures de la jalousie»,
Albertine, usant du langage propre, soit au milieu vulgaire d'où
elle était sortie, soit au plus vulgaire encore qu'elle fréquentait:
«Quel chineur vous faites! Je sais bien que vous n'êtes pas jaloux.
D'abord vous me l'avez dit, et puis ça se voit, allez!» Elle ne
m'avait jamais dit, depuis, qu'elle eût changé d'avis; mais il
avait dû pourtant se former en elle, à ce sujet, bien des idées
nouvelles, qu'elle me cachait mais qu'un hasard pouvait, malgré elle,
trahir, car ce soir-là, quand, une fois rentré, après avoir été
la chercher dans sa chambre et l'avoir amenée dans la mienne, je lui
eus dit (avec une certaine gêne que je ne compris pas moi-même, car
j'avais bien annoncé à Albertine que j'irais dans le monde et je
lui avais dit que je ne savais pas où, peut-être chez Mme de
Villeparisis, peut-être chez Mme de Guermantes, peut-être chez
Mme de Cambremer; il est vrai que je n'avais justement pas nommé les
Verdurin): «Devinez d'où je viens? de chez les Verdurin», j'avais
à peine eu le temps de prononcer ces mots qu'Albertine, la figure
bouleversée, m'avait répondu par ceux-ci, qui semblèrent exploser
d'eux-mêmes avec une force qu'elle ne put contenir: «Je m'en
doutais.--Je ne savais pas que cela vous ennuierait que j'aille
chez les Verdurin.» Il est vrai qu'elle ne me disait pas que cela
l'ennuyait, mais c'était visible; il est vrai aussi que je m'étais
pas dit que cela l'ennuierait. Et pourtant, devant l'explosion de
sa colère, comme devant ces événements qu'une sorte de double vue
rétrospective nous fait paraître avoir déjà été connus dans
le passé, il me sembla que je n'avais jamais pu m'attendre à autre
chose. «M'ennuyer? Qu'est-ce que vous voulez que ça me fiche? Voilà
qui m'est équilatéral. Est-ce qu'ils ne devaient pas avoir Mlle
Vinteuil?». Hors de moi à ces mots: «Vous ne m'aviez pas dit que
vous l'aviez rencontrée l'autre jour», lui dis-je pour lui montrer
que j'étais plus instruit qu'elle ne pensait. Croyant que la personne
que je lui reprochais d'avoir rencontrée sans me l'avoir raconté,
c'était Mme Verdurin, et non, comme je voulais dire, Mlle Vinteuil:
«Est-ce que je l'ai rencontrée?» demanda-t-elle d'un air rêveur,
à la fois à elle-même comme si elle cherchait à rassembler
ses souvenirs, et à moi comme si c'était moi qui eût dû le lui
apprendre; et sans doute, en effet, afin que je dise ce que je savais,
peut-être aussi pour gagner du temps avant de faire une réponse
difficile. Mais si j'étais préoccupé par Mlle Vinteuil, je
l'étais encore plus d'une crainte qui m'avait déjà effleuré mais
qui s'emparait maintenant de moi avec force, la crainte qu'Albertine
voulût sa liberté. En rentrant je croyais que Mme Verdurin avait
purement et simplement inventé par gloriole la venue de Mlle
Vinteuil et de son amie, de sorte que j'étais tranquille. Seule
Albertine, en me disant: «Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas
être là?» m'avait montré que je ne m'étais pas trompé dans mon
premier soupçon; mais enfin j'étais tranquillisé là-dessus pour
l'avenir, puisqu'en renonçant à aller chez les Verdurin et en se
rendant au Trocadéro, Albertine avait sacrifié Mlle Vinteuil. Mais,
au Trocadéro, que, du reste, elle avait quitté pour se promener avec
moi, il y avait eu, comme raison de l'en faire revenir, la présence
de Léa. En y pensant je prononçai ce nom de Léa, et Albertine,
méfiante, croyant qu'on m'en avait peut-être dit davantage, prit
les devants et s'écria avec volubilité, non sans cacher un peu
son front: «Je la connais très bien; nous sommes allées, l'année
dernière, avec des amies, la voir jouer: après la représentation
nous sommes montées dans sa loge, elle s'est habillée devant nous.
C'était très intéressant.» Alors ma pensée fut forcée de lâcher
Mlle Vinteuil et, dans un effort désespéré, dans cette course à
l'abîme des impossibles reconstitutions, s'attacha à l'actrice, à
cette soirée où Albertine était montée dans sa loge. D'autre
part, après tous les serments qu'elle m'avait faits, et d'un ton si
véridique, après le sacrifice si complet de sa liberté, comment
croire qu'en tout cela il y eût du mal? Et pourtant, mes soupçons
n'étaient-ils pas des antennes dirigées vers la vérité, puisque,
si elle m'avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout
de même, chez les Verdurin, il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil,
et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qui me semblait m'inquiéter à
tort et que pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas,
elle déclarait avoir connue sur une plus grande échelle que celle
où eussent été mes craintes, dans des circonstances bien louches?
Car qui avait pu l'amener à monter ainsi dans cette loge? Si je
cessais de souffrir par Mlle Vinteuil quand je souffrais par Léa,
ces deux bourreaux de ma journée, c'est soit par l'infirmité de
mon esprit à se représenter à la fois trop de scènes, soit par
l'interférence de mes émotions nerveuses, dont ma jalousie n'était
que l'écho. J'en pouvais induire qu'elle n'avait pas plus été à
Léa qu'à Mlle Vinteuil et que je ne croyais à Léa que parce
que j'en souffrais encore. Mais parce que mes jalousies
s'éteignaient--pour se réveiller parfois, l'une après l'autre--cela
ne signifiait pas non plus qu'elles ne correspondissent pas, au
contraire, chacune à quelque vérité pressentie, que de ces
femmes il ne fallait pas que je me dise aucune, mais toutes. Je dis
pressentie, car je ne pouvais pas occuper tous les points de l'espace
et du temps qu'il eût fallu. Et encore, quel instinct m'eût donné
la concordance des uns et des autres pour me permettre de surprendre
Albertine ici à telle heure avec Léa, ou avec les jeunes filles de
Balbec, ou avec l'amie de Mme Bontemps qu'elle avait frôlée, ou
avec la jeune fille du tennis qui lui avait fait du coude, ou avec
Mlle Vinteuil?

Je dois dire que ce qui m'avait paru le plus grave et m'avait le plus
frappé comme symptôme, c'était qu'elle allât au-devant de mon
accusation, c'était qu'elle m'eût dit: «Je crois qu'ils ont eu
Mlle Vinteuil ce soir», ainsi à quoi j'avais répondu le plus
cruellement possible: «Vous ne m'aviez pas dit que vous l'aviez
rencontrée.» Ainsi, dès que je ne trouvais pas Albertine gentille,
au lieu de lui dire que j'étais triste, je devenais méchant. Il y
eut alors un instant où j'eus pour elle une espèce de haine qui ne
fit qu'aviver mon besoin de la retenir.

«Du reste, lui dis-je avec colère, il y a bien d'autres choses
que vous me cachez, même dans les plus insignifiantes, comme,
par exemple, votre voyage de trois jours à Balbec; je le dis en
passant.» J'avais ajouté ce mot: «Je le dis en passant» comme
complément de: «même les choses les plus insignifiantes»,
de façon que, si Albertine me disait: «Qu'est-ce qu'il y a eu
d'incorrect dans ma randonnée à Balbec?» je pusse lui répondre:
«Mais je ne me rappelle même plus. Ce qu'on me dit se brouille
dans ma tête, j'y attache si peu d'importance!». Et en effet, si je
parlais de cette course de trois jours, qu'elle avait faite avec le
mécanicien, jusqu'à Balbec, d'où ses cartes postales m'étaient
arrivées avec un tel retard, j'en parlais tout à fait au hasard et
je regrettais d'avoir si mal choisi mon exemple, car vraiment, ayant
à peine eu le temps d'aller et de revenir, c'était certainement
celle de leur promenade où il n'y avait pas eu même le temps que se
glissât une rencontre un peu prolongée avec qui que ce fût. Mais
Albertine crut, d'après ce que je venais de dire, que la vérité
vraie, je la savais, et lui avais seulement caché que je la savais;
elle était donc restée persuadée, depuis peu de temps, que, par un
moyen ou un autre, je la faisais suivre, ou enfin que, d'une façon
quelconque, j'étais, comme elle avait dit la semaine précédente à
Andrée, «plus renseigné qu'elle-même sur sa propre vie». Aussi
elle m'interrompit par un aveu bien inutile, car, certes, je ne
soupçonnais rien de ce qu'elle me dit et j'en fus en revanche
accablé, tant peut être grand l'écart entre la vérité qu'une
menteuse a travestie et l'idée que, d'après ses mensonges, celui
qui aime la menteuse s'est faite de cette vérité. A peine avais-je
prononcé ces mots: «Votre voyage de trois jours à Balbec, je le dis
en passant», Albertine, me coupant la parole, me déclara comme une
chose toute naturelle: «Vous voulez dire que ce voyage à Balbec n'a
jamais eu lieu? Bien sûr! Et je me suis toujours demandé pourquoi
vous avez fait celui qui y croyait. C'était pourtant bien inoffensif.
Le mécanicien avait à faire pour lui pendant trois jours. Il n'osait
pas vous le dire. Alors, par bonté pour lui (c'est bien moi! et
puis, c'est toujours sur moi que ça retombe ces histoires-là),
j'ai inventé un prétendu voyage à Balbec. Il m'a tout simplement
déposée à Auteuil, chez mon amie de la rue de l'Assomption, où
j'ai passé les trois jours à me raser à cent sous l'heure.
Vous voyez que c'est pas grave, il n'y a rien de cassé. J'ai bien
commencé à supposer que vous saviez peut-être tout, quand j'ai
vu que vous vous mettiez à rire à l'arrivée, avec huit jours de
retard, des cartes postales. Je reconnais que c'était ridicule et
qu'il aurait mieux valu pas de cartes du tout. Mais ce n'est pas ma
faute. Je les avais achetées d'avance et données au mécanicien
avant qu'il me dépose à Auteuil, et puis ce veau-là les a oubliées
dans ses poches, au lieu de les envoyer sous enveloppes à un ami
qu'il a près de Balbec et qui devait vous les réexpédier. Je me
figurais toujours qu'elles allaient arriver. Lui s'en est seulement
souvenu au bout de cinq jours et, au lieu de me le dire, le nigaud les
a envoyées aussitôt à Balbec. Quand il m'a dit ça, je lui en ai
cassé sur la figure, allez! Vous préoccuper inutilement par la faute
de ce grand imbécile, comme récompense de m'être cloîtrée pendant
trois jours pour qu'il puisse aller régler ses petites affaires de
famille. Je n'osais même pas sortir dans Auteuil de peur d'être vue.
La seule fois que je suis sortie, c'est déguisée en homme, histoire
de rigoler plutôt. Et ma chance, qui me suit partout, a voulu que
la première personne dans les pattes de qui je me suis fourrée soit
votre youpin d'ami Bloch. Mais je ne pense pas que ce soit par lui que
vous ayez su que le voyage à Balbec n'a jamais existé que dans mon
imagination, car il a eu l'air de ne pas me reconnaître.»

Je ne savais que dire, ne voulant pas paraître étonné, et écrasé
par tant de mensonges. A un sentiment d'horreur, qui ne me faisait pas
désirer de chasser Albertine, au contraire, s'ajoutait une extrême
envie de pleurer. Celle-ci était causée non par le mensonge
lui-même et par l'anéantissement de tout ce que j'avais tellement
cru vrai que je me sentais comme dans une ville rasée, où pas
une maison ne subsiste, où le sol nu est seulement bossué de
décombres--mais par cette mélancolie que, pendant ces trois jours
passés à s'ennuyer chez son amie d'Auteuil, Albertine n'ait pas une
fois eu le désir, peut-être même pas l'idée, de venir passer
en cachette un jour chez moi, ou, par un petit bleu, de me demander
d'aller la voir à Auteuil. Mais je n'avais pas le temps de m'adonner
à ces pensées. Je ne voulais surtout pas paraître étonné. Je
souris de l'air de quelqu'un qui en sait plus long qu'il ne le dit:
«Mais ceci est une chose entre mille. Ainsi tenez, vous saviez que
Mlle Vinteuil devait venir chez Mme Verdurin, cet après-midi,
quand vous êtes allée au Trocadéro.» Elle rougit: «Oui, je le
savais.--Pouvez-vous me jurer que ce n'était pas pour ravoir des
relations avec elle que vous vouliez aller chez les Verdurin?--Mais
bien sûr que je peux vous le jurer. Pourquoi «ravoir», je n'en ai
jamais eu, je vous le jure.» J'étais navré d'entendre Albertine me
mentir ainsi, me nier l'évidence que sa rougeur m'avait trop avouée.
Sa fausseté me navrait. Et pourtant, comme elle contenait une
protestation d'innocence que, sans m'en rendre compte, j'étais prêt
à croire, elle me fit moins de mal que sa sincérité quand, lui
ayant demandé: «Pouvez-vous, du moins, me jurer que le plaisir de
revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans votre désir d'aller
à cette matinée des Verdurin?» elle me répondit: «Non, cela je
ne peux pas le jurer. Cela me faisait un grand plaisir de revoir Mlle
Vinteuil.» Une seconde avant, je lui en voulais de dissimuler ses
relations avec Mlle Vinteuil, et maintenant l'aveu du plaisir qu'elle
aurait eu à la voir me cassait bras et jambes. D'ailleurs, sa façon
mystérieuse de vouloir aller chez les Verdurin eût dû m'être une
preuve suffisante. Mais je n'y avais plus assez pensé. Quoique me
disant maintenant la vérité, pourquoi n'avouait-elle qu'à moitié?
c'était encore plus bête que méchant et que triste. J'étais
tellement écrasé que je n'eus pas le courage d'insister là-dessus,
où je n'avais pas le beau rôle, n'ayant pas de document révélateur
à produire, et, pour ressaisir mon ascendant, je me hâtai de passer
à un sujet qui allait me permettre de mettre en déroute Albertine:
«Tenez, pas plus tard que ce soir chez les Verdurin, j'ai appris que
ce que vous m'aviez dit sur Mlle Vinteuil...» Albertine me regardait
fixement, d'un air tourmenté, tâchant de lire dans mes yeux ce
que je savais. Or ce que je savais et que j'allais lui dire sur ce
qu'était Mlle Vinteuil, il est vrai que ce n'était pas chez les
Verdurin que je l'avais appris, mais à Montjouvain, autrefois.
Seulement, comme je n'en avais, exprès, jamais parlé à Albertine,
je pouvais avoir l'air de le savoir de ce soir seulement. Et j'eus
presque de la joie--après en avoir eu dans le petit tram tant
de souffrance--de posséder ce souvenir de Montjouvain, que je
postdaterais, mais qui n'en serait pas moins la preuve accablante, un
coup de massue pour Albertine. Cette fois-ci au moins, je n'avais pas
besoin d'«avoir l'air de savoir» et de «faire parler» Albertine:
je savais, j'avais vu par la fenêtre éclairée de Montjouvain.
Albertine avait eu beau me dire que ses relations avec Mlle Vinteuil
et son amie avaient été très pures, comment pourrait-elle, quand
je lui jurerais (et lui jurerais sans mentir) que je connaissais les
mœurs de ces deux femmes, comment pourrait-elle soutenir qu'ayant
vécu dans une intimité quotidienne avec elles, les appelant «mes
grandes sœurs», elle n'avait pas été de leur part l'objet de
propositions qui l'auraient fait rompre avec elles, si, au contraire,
elle ne les avait acceptées? Mais je n'eus pas le temps de dire
ce que je savais. Albertine, croyant, comme pour le faux voyage à
Balbec, que j'avais appris la vérité, soit par Mlle Vinteuil,
si elle avait été chez les Verdurin, soit par Mme Verdurin tout
simplement, qui avait pu parler d'elle à Mlle Vinteuil, ne me laissa
pas prendre la parole et me fit un aveu exactement contraire de celui
que j'avais cru, mais qui, en me démontrant qu'elle n'avait jamais
cessé de me mentir, me fit peut-être autant de peine (surtout parce
que je n'étais plus, comme j'ai dit tout à l'heure, jaloux de Mlle
Vinteuil); donc, prenant les devants, Albertine parla ainsi: «Vous
voulez dire que vous avez appris ce soir que je vous ai menti quand
j'ai prétendu avoir été à moitié élevée par l'amie de Mlle
Vinteuil. C'est vrai que je vous ai un peu menti. Mais je me sentais
si dédaignée par vous, je vous voyais aussi si enflammé pour la
musique de ce Vinteuil que, comme une de mes camarades--ça c'est
vrai, je vous le jure--avait été amie de l'amie de Mlle Vinteuil,
j'ai cru bêtement me rendre intéressante à vos yeux en inventant
que j'avais beaucoup connu ces jeunes filles. Je sentais que je vous
ennuyais, que vous me trouviez bécasse; j'ai pensé qu'en vous disant
que ces gens-là m'avaient fréquentée, je pourrais très bien vous
donner des détails sur les œuvres de Vinteuil, je prendrais un petit
peu de prestige à vos yeux, que cela nous rapprocherait. Quand je
vous mens, c'est toujours par amitié pour vous. Et il a fallu cette
fatale soirée Verdurin pour que vous appreniez la vérité, qu'on a
peut-être exagérée, du reste. Je parie que l'amie de Mlle Vinteuil
vous aura dit qu'elle ne me connaissait pas. Elle m'a vue au moins
deux fois chez ma camarade. Mais, naturellement, je ne suis pas assez
chic pour des gens qui sont devenus si célèbres. Ils préfèrent
dire qu'ils ne m'ont jamais vue.» Pauvre Albertine, quand elle avait
cru que de me dire qu'elle avait été si liée avec l'amie de Mlle
Vinteuil retarderait son «plaquage», la rapprocherait de moi, elle
avait, comme il arrive si souvent, atteint la vérité par un
autre chemin que celui qu'elle avait voulu prendre. Se montrer
plus renseignée sur la musique que je ne l'aurais cru ne m'aurait
nullement empêché de rompre avec elle ce soir-là, dans le petit
tram; et pourtant, c'était bien cette phrase, qu'elle avait dite dans
ce but, qui avait immédiatement amené bien plus que l'impossibilité
de rompre. Seulement elle faisait une erreur d'interprétation, non
sur l'effet que devait avoir cette phrase, mais sur la cause en vertu
de laquelle elle devait produire cet effet, cause qui était non pas
d'apprendre sa culture musicale, mais ses mauvaises relations. Ce qui
m'avait brusquement rapproché d'elle, bien plus, fondu en elle, ce
n'était pas l'attente d'un plaisir--et un plaisir est encore trop
dire, un léger agrément--c'était l'étreinte d'une douleur.

Cette fois-ci encore, je n'avais pas le temps de garder un trop long
silence qui eût pu lui laisser supposer de l'étonnement. Aussi,
touché qu'elle fût si modeste et se crût dédaignée dans le milieu
Verdurin, je lui dis tendrement: «Mais, ma chérie, je vous donnerais
bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez
faire où vous voudrez la dame chic et que vous invitiez à un beau
dîner M. et Mme Verdurin.» Hélas! Albertine était plusieurs
personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se
montra dans la réponse qu'elle me fit d'un air de dégoût, et dont,
à dire vrai, je ne distinguai pas bien les mots (même les mots du
commencement puisqu'elle ne termina pas). Je ne les rétablis
qu'un peu plus tard, quand j'eus deviné sa pensée. On entend
rétrospectivement quand on a compris. «Grand merci! dépenser un sou
pour ces vieux-là, j'aime bien mieux que vous me laissiez une fois
libre pour que j'aille me faire casser...» Aussitôt dit sa figure
s'empourpra, elle eut l'air navré, elle mit sa main devant sa bouche
comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu'elle venait de dire
et que je n'avais pas du tout compris. «Qu'est-ce que vous dites
Albertine?--Non rien, je m'endormais à moitié.--Mais pas du tout,
vous êtes très réveillée.--Je pensais au dîner Verdurin, c'est
très gentil de votre part.--Mais non, je parle de ce que vous avez
dit.» Elle me donna mille versions qui ne cadraient nullement, je ne
dis même pas avec ses paroles qui, interrompues, restaient vagues,
mais avec cette interruption même et la rougeur subite qui l'avait
accompagnée. «Voyons, mon chéri, ce n'est pas cela que vous voulez
dire, sans quoi pourquoi vous seriez-vous arrêtée?--Parce que
je trouvais ma demande indiscrète.--Quelle demande?--De donner un
dîner.--Mais non, ce n'est pas cela, il n'y a pas de discrétion à
faire entre nous.--Mais si, au contraire, il ne faut pas abuser des
gens qu'on aime. En tout cas je vous jure que c'est cela.» D'une
part, il m'était toujours impossible de douter d'un serment d'elle;
d'autre part, ses explications ne satisfaisaient pas ma raison. Je
ne cessai pas d'insister. «Enfin, au moins ayez le courage de
finir votre phrase, vous en êtes restée à _casser_...--Oh! non,
laissez-moi!--Mais pourquoi?--Parce que c'est affreusement vulgaire,
j'aurais trop de honte de dire ça devant vous. Je ne sais pas à quoi
je pensais; ces mots, dont je ne sais même pas le sens et que j'avais
entendus, un jour dans la rue, dits par des gens très orduriers, me
sont venus à la bouche sans rime ni raison. Ça ne se rapporte ni
à moi ni à personne, je rêvais tout haut.» Je sentis que je ne
tirerais rien de plus d'Albertine. Elle m'avait menti quand elle
m'avait juré tout à l'heure que ce qui l'avait arrêtée c'était
une crainte mondaine d'indiscrétion, devenue maintenant la honte de
tenir devant moi un propos trop vulgaire. Or c'était certainement un
second mensonge. Car, quand nous étions ensemble avec Albertine, il
n'y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne
les prononcions tout en nous caressant. En tout cas, il était inutile
d'insister en ce moment. Mais ma mémoire restait obsédée par ce mot
«casser». Albertine disait souvent «casser du bois», «casser
du sucre sur quelqu'un», ou tout court: «ah! ce que je lui en ai
cassé!» pour dire «ce que je l'ai injurié!» Mais elle disait
cela couramment devant moi, et si c'est cela qu'elle avait voulu dire,
pourquoi s'était-elle tue brusquement? pourquoi avait-elle rougi si
fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase et,
quand elle avait vu que j'avais bien entendu «casser», donné une
fausse explication? Mais du moment que je renonçais à poursuivre
un interrogatoire où je ne recevais pas de réponse, le mieux était
d'avoir l'air de n'y plus penser, et revenant par la pensée aux
reproches qu'Albertine m'avait faits d'être allé chez la Patronne,
je lui dis fort gauchement, ce qui était comme une espèce d'excuse
stupide: «J'avais justement voulu vous demander de venir ce soir à
la soirée des Verdurin»--phrase doublement maladroite, car si je le
voulais, l'ayant vue tout le temps, pourquoi ne le lui aurais-je
pas proposé? Furieuse de mon mensonge et enhardie par ma timidité:
«Vous me l'auriez demandé pendant mille ans, me dit-elle, que je
n'aurais pas consenti. Ce sont des gens qui ont toujours été
contre moi, ils ont tout fait pour me contrarier. Il n'y a pas de
gentillesses que je n'aie eues pour Mme Verdurin à Balbec, j'en ai
été joliment récompensée. Elle me ferait demander à son lit de
mort que je n'irais pas. Il y a des choses qui ne se pardonnent pas.
Quant à vous, c'est la première indélicatesse que vous me faites.
Quand Françoise m'a dit que vous étiez sorti (elle était contente,
allez, de me le dire), j'aurais mieux aimé qu'on me fende la tête
par le milieu. J'ai tâché qu'on ne remarque rien, mais de ma vie je
n'ai jamais ressenti un affront pareil.» Pendant qu'elle me parlait,
se poursuivait en moi, dans le sommeil fort vivant et créateur de
l'inconscient (sommeil où achèvent de se graver les choses qui nous
effleurèrent seulement, où les mains endormies se saisissent de la
clef qui ouvre, vainement cherchée jusque-là), la recherche de ce
qu'elle avait voulu dire par la phrase interrompue dont j'aurais voulu
savoir quelle eût été la fin. Et tout d'un coup deux mots atroces,
auxquels je n'avais nullement songé, tombèrent sur moi: «le pot».
Je ne peux pas dire qu'ils vinrent d'un seul coup, comme quand,
dans une longue soumission passive à un souvenir incomplet, tout en
tâchant doucement, prudemment, de l'étendre, on reste plié, collé
à lui. Non, contrairement à ma manière habituelle de me souvenir,
il y eut, je crois, deux voies parallèles de recherche: l'une tenait
compte non pas seulement de la phrase d'Albertine, mais de son regard
excédé quand je lui avais proposé un don d'argent pour donner
un beau dîner, un regard qui semblait dire: «Merci, dépenser de
l'argent pour des choses qui m'embêtent, quand, sans argent, je
pourrais en faire qui m'amusent!» Et c'est peut-être le souvenir de
ce regard qu'elle avait eu qui me fit changer de méthode pour
trouver la fin de ce qu'elle avait voulu dire. Jusque-là je m'étais
hypnotisé sur le dernier mot: «casser», elle avait voulu dire
casser quoi? Casser du bois? Non. Du sucre? Non. Casser, casser,
casser. Et tout à coup, le regard qu'elle avait eu au moment de ma
proposition qu'elle donnât un dîner me fit rétrograder dans
les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu'elle n'avait pas dit
«casser», mais «me faire casser». Horreur! c'était cela qu'elle
aurait préféré. Double horreur! car même la dernière des grues,
et qui consent à cela, ou le désire, n'emploie pas avec l'homme
qui s'y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop
avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour
s'excuser de se donner tout à l'heure à un homme. Albertine
n'avait pas menti quand elle m'avait dit qu'elle rêvait à moitié.
Distraite, impulsive, ne songeant pas qu'elle était avec moi, elle
avait eu le haussement d'épaules, elle avait commencé de parler
comme elle eût fait avec une de ces femmes, avec peut-être une de
mes jeunes filles en fleurs. Et brusquement rappelée à la réalité,
rouge de honte, renfonçant ce qu'elle allait dire dans sa bouche,
désespérée, elle n'avait plus voulu prononcer un seul mot. Je
n'avais pas une seconde à perdre si je ne voulais pas qu'elle
s'aperçût du désespoir où j'étais. Mais déjà, après le sursaut
de la rage, les larmes me venaient aux yeux. Comme à Balbec, la nuit
qui avait suivi sa révélation de son amitié avec les Vinteuil,
il me fallait inventer immédiatement pour mon chagrin une cause
plausible, en même temps capable de produire un effet si profond sur
Albertine que cela me donnât un répit de quelques jours avant de
prendre une décision. Aussi, au moment où elle me disait qu'elle
n'avait jamais éprouvé un affront pareil à celui que je lui avais
infligé en sortant, qu'elle aurait mieux aimé mourir que
s'entendre dire cela par Françoise, et comme, agacé de sa risible
susceptibilité, j'allais lui dire que ce que j'avais fait était
bien insignifiant, que cela n'avait rien de froissant pour elle que je
fusse sorti; comme pendant ce temps-là, parallèlement, ma recherche
inconsciente de ce qu'elle avait voulu dire après le mot «casser»
avait abouti, et que le désespoir où ma découverte me jetait
n'était pas possible à cacher complètement, au lieu de me
défendre, je m'accusai. «Ma petite Albertine, lui dis-je d'un ton
doux que gagnaient mes premières larmes, je pourrais vous dire que
vous avez tort, que ce que j'ai fait n'est rien, mais je mentirais;
c'est vous qui avez raison, vous avez compris la vérité, mon pauvre
petit, c'est qu'il y a six mois, c'est qu'il y a trois mois, quand
j'avais encore tant d'amitié pour vous, jamais je n'eusse fait cela.
C'est un rien et c'est énorme à cause de l'immense changement dans
mon cœur dont cela est le signe. Et puisque vous avez deviné ce
changement, que j'espérais vous cacher, cela m'amène à vous dire
ceci: Ma petite Albertine (et je le dis avec une douceur et une
tristesse profondes), voyez-vous, la vie que vous menez ici est
ennuyeuse pour vous, il vaut mieux nous quitter, et comme les
séparations les meilleures sont celles qui s'effectuent le plus
rapidement, je vous demande, pour abréger le grand chagrin que je
vais avoir, de me dire adieu ce soir et de partir demain matin,
sans que je vous aie revue, pendant que je dormirai.» Elle parut
stupéfaite, encore incrédule et déjà désolée: «Comment demain?
Vous le voulez?» Et malgré la souffrance que j'éprouvais à parler
de notre séparation comme déjà entrée dans le passé--peut-être
en partie à cause de cette souffrance même--je me mis à adresser à
Albertine les conseils les plus précis pour certaines choses
qu'elle aurait à faire après son départ de la maison. Et, de
recommandations en recommandations, j'en arrivai bientôt à entrer
dans de minutieux détails. «Ayez la gentillesse, dis-je avec une
infinie tristesse, de me renvoyer le livre de Bergotte qui est chez
votre tante. Cela n'a rien de pressé, dans trois jours, dans huit
jours, quand vous voudrez, mais pensez-y pour que je n'aie pas à
vous le faire demander, cela me ferait trop de mal. Nous avons été
heureux, nous sentons maintenant que nous serions malheureux.--Ne
dites pas que nous sentons que nous serions malheureux, me dit
Albertine en m'interrompant, ne dites pas «nous», c'est vous seul
qui trouvez cela.--Oui, enfin, vous ou moi, comme vous voudrez, pour
une raison ou l'autre. Mais il est une heure folle, il faut vous
coucher... nous avons décidé de nous quitter ce soir.--Pardon, vous
avez décidé et je vous obéis parce que je ne veux pas vous faire de
la peine.--Soit, c'est moi qui ai décidé, mais ce n'en est pas moins
douloureux pour moi. Je ne dis pas que ce sera douloureux longtemps,
vous savez que je n'ai pas la faculté de me souvenir longtemps, mais
les premiers jours je m'ennuierai tant après vous! Aussi je
trouve inutile de raviver par des lettres, il faut finir tout d'un
coup.--Oui, vous avez raison, me dit-elle d'un air navré, auquel
ajoutaient encore ses traits fléchis par la fatigue de l'heure
tardive; plutôt que de se faire couper un doigt puis un autre, j'aime
mieux donner la tête tout de suite.--Mon Dieu, je suis épouvanté
en pensant à l'heure à laquelle je vous fais coucher, c'est de la
folie. Enfin, pour le dernier soir! Vous aurez le temps de dormir tout
le reste de la vie.» Et ainsi en lui disant qu'il fallait nous dire
bonsoir, je cherchais à retarder le moment où elle me l'eût dit.
«Voulez-vous, pour vous distraire les premiers jours, que je dise à
Bloch de vous envoyer sa cousine Esther à l'endroit où vous serez,
il fera cela pour moi.--Je ne sais pas pourquoi vous dites cela (je
le disais pour tâcher d'arracher un aveu à Albertine); je ne tiens
qu'à une seule personne c'est à vous», me dit Albertine, dont les
paroles me remplirent de douceur. Mais, aussitôt, quel mal elle me
fit: «Je me rappelle très bien que j'ai donné ma photographie à
Esther parce qu'elle insistait beaucoup et que je voyais que cela lui
ferait plaisir, mais quant à avoir eu de l'amitié pour elle ou à
avoir envie de la voir jamais...» Et pourtant Albertine était de
caractère si léger qu'elle ajouta: «Si elle veut me voir, moi ça
m'est égal, elle est très gentille, mais je n'y tiens aucunement.»
Ainsi, quand je lui avais parlé de la photographie d'Esther que
m'avait envoyée Bloch (et que je n'avais même pas encore reçue
quand j'en avais parlé à Albertine), mon amie avait compris que
Bloch m'avait montré une photographie d'elle, donnée par elle à
Esther. Dans mes pires suppositions, je ne m'étais jamais figuré
qu'une pareille intimité avait pu exister entre Albertine et Esther.
Albertine n'avait rien trouvé à me répondre quand j'avais parlé de
la photographie. Et maintenant, me croyant, bien à tort, au courant,
elle trouvait plus habile d'avouer. J'étais accablé. «Et puis,
Albertine, je vous demande en grâce une chose, c'est de ne jamais
chercher à me revoir. Si jamais, ce qui peut arriver dans un an, dans
deux ans, dans trois ans, nous nous trouvions dans la même ville,
évitez-moi.» Et voyant qu'elle ne répondait pas affirmativement à
ma prière: «Mon Albertine, ne me revoyez jamais en cette vie. Cela
me ferait trop de peine. Car j'avais vraiment de l'amitié pour vous,
vous savez. Je sais bien que, quand je vous ai raconté l'autre jour
que je voulais revoir l'amie dont nous avions parlé à Balbec, vous
avez cru que c'était arrangé. Mais non, je vous assure que cela
m'était bien égal. Vous êtes persuadée que j'avais résolu depuis
longtemps de vous quitter, que ma tendresse était une comédie.--Mais
non, vous êtes fou, je ne l'ai pas cru, dit-elle tristement.--Vous
avez raison, il ne faut pas le croire; je vous aimais vraiment, pas
d'amour peut-être, mais de grande, de très grande amitié, plus que
vous ne pouvez croire.--Mais si, je le crois. Et si vous vous figurez
que moi je ne vous aime pas!--Cela me fait une grande peine de vous
quitter.--Et moi mille fois plus grande», me répondit Albertine. Et
déjà, depuis un moment, je sentais que je ne pouvais plus retenir
les larmes qui montaient à mes yeux. Et ces larmes ne venaient pas
du tout du même genre de tristesse que j'éprouvais jadis quand je
disais à Gilberte: «Il vaut mieux que nous ne nous voyions plus, la
vie nous sépare.» Sans doute, quand j'écrivais cela à Gilberte,
je me disais que, quand j'aimerais non plus elle, mais une autre,
l'excès de mon amour diminuerait celui que j'aurais peut-être pu
inspirer, comme s'il y avait fatalement entre deux êtres une certaine
quantité d'amour disponible, où le trop-pris par l'un est retiré
à l'autre, et que, de l'autre aussi, comme de Gilberte, je serais
condamné à me séparer. Mais la situation était toute différente
pour bien des raisons, dont la première, qui avait à son tour
produit les autres, était que ce défaut de volonté que ma
grand'mère et ma mère avaient redouté pour moi à Combray, volonté
devant laquelle l'une et l'autre, tant un malade a d'énergie pour
imposer sa faiblesse, avaient successivement capitulé, ce défaut
de volonté avait été en s'aggravant d'une façon de plus en plus
rapide. Quand j'avais senti que ma présence fatiguait Gilberte,
j'avais encore assez de forces pour renoncer à elle; je n'en avais
plus quand j'avais fait la même constatation pour Albertine, et je ne
songeais qu'à la retenir à tout prix. De sorte que, si j'écrivais
à Gilberte que je ne la verrais plus, et dans l'intention de ne plus
la voir en effet, je ne le disais à Albertine que par pur mensonge et
pour amener une réconciliation. Ainsi nous présentions-nous l'un à
l'autre une apparence qui était bien différente de la réalité.
Et sans doute il en est toujours ainsi quand deux êtres sont face
à face, puisque chacun d'eux ignore une partie de ce qui est dans
l'autre (même ce qu'il sait, il ne peut en partie le comprendre) et
que tous deux manifestent ce qui leur est le moins personnel, soit
qu'ils n'aient pas démêlé eux-mêmes et jugent négligeable ce qui
l'est le plus, soit que des avantages insignifiants et qui ne tiennent
pas à eux leur semblent plus importants et plus flatteurs. Mais dans
l'amour, ce malentendu est porté au degré suprême parce que, sauf
peut-être quand on est enfant, on tâche que l'apparence qu'on prend,
plutôt que de refléter exactement notre pensée, soit ce que
cette pensée juge le plus propre à nous faire obtenir ce que nous
désirons, et qui pour moi, depuis que que j'étais rentré, était de
pouvoir garder Albertine aussi docile que par le passé, qu'elle ne me
demandât pas, dans son irritation, une liberté plus grande, que je
souhaitais lui donner un jour, mais qui, en ce moment où j'avais peur
de ses velléités d'indépendance, m'eût rendu trop jaloux. A partir
d'un certain âge, par amour-propre et par sagacité, ce sont les
choses qu'on désire le plus auxquelles on a l'air de ne pas
tenir. Mais en amour, la simple sagacité--qui, d'ailleurs, n'est
probablement pas la vraie sagesse--nous force assez vite à ce génie
de duplicité. Tout ce que j'avais, enfant, rêvé de plus doux dans
l'amour et qui me semblait de son essence même, c'était,
devant celle que j'aimais, d'épancher librement ma tendresse, ma
reconnaissance pour sa bonté, mon désir d'une perpétuelle vie
commune. Mais je m'étais trop bien rendu compte, par ma propre
expérience et d'après celle de mes amis, que l'expression de tels
sentiments est loin d'être contagieuse. Une fois qu'on a remarqué
cela, on ne se «laisse plus aller»; je m'étais gardé dans
l'après-midi de dire à Albertine toute la reconnaissance que je lui
avais de ne pas être restée au Trocadéro. Et ce soir, ayant eu peur
qu'elle me quittât, j'avais feint de désirer la quitter, feinte qui
ne m'était pas seulement dictée, d'ailleurs, par les enseignements
que j'avais cru recueillir de mes amours précédentes et dont
j'essayais de faire profiter celui-ci.

Cette crainte qu'Albertine allât peut-être me dire: «Je veux
certaines heures où je sorte seule, je veux pouvoir m'absenter
vingt-quatre heures», enfin je ne sais quelle demande de la sorte,
que je ne cherchais pas à définir, mais qui m'épouvantait, cette
crainte m'avait un instant effleuré avant et pendant la soirée
Verdurin. Mais elle s'était dissipée, contredite, d'ailleurs, par le
souvenir de tout ce qu'Albertine me disait sans cesse de son bonheur
à la maison. L'intention de me quitter, si elle existait chez
Albertine, ne se manifestait que d'une façon obscure, par certains
regards tristes, certaines impatiences, des phrases qui ne voulaient
nullement dire cela, mais qui, si on raisonnait (et on n'avait même
pas besoin de raisonner car on devine immédiatement ce langage de la
passion, les gens du peuple eux-mêmes comprennent ces phrases qui
ne peuvent s'expliquer que par la vanité, la rancune, la
jalousie, d'ailleurs inexprimées, mais que dépiste aussitôt chez
l'interlocuteur une faculté intuitive qui, comme ce «bon sens»
dont parle Descartes, est la chose du monde la plus répandue),
révélaient la présence en elle d'un sentiment qu'elle cachait et
qui pouvait la conduire à faire des plans pour une autre vie sans
moi. De même que cette intention ne s'exprimait pas dans ses paroles
d'une façon logique, de même le pressentiment de cette intention,
que j'avais depuis ce soir, restait en moi tout aussi vague. Je
continuais à vivre sur l'hypothèse qui admettait pour vrai tout
ce que me disait Albertine. Mais il se peut qu'en moi, pendant ce
temps-là, une hypothèse toute contraire, et à laquelle je ne
voulais pas penser, ne me quittât pas; cela est d'autant plus
probable, que, sans cela, je n'eusse nullement été gêné de dire à
Albertine que j'étais allé chez les Verdurin, et que, sans cela,
le peu d'étonnement que me causa sa colère n'eût pas été
compréhensible. De sorte que ce qui vivait probablement en moi,
c'était l'idée d'une Albertine entièrement contraire à celle
que ma raison s'en faisait, à celle aussi que ses paroles à elle
dépeignaient, une Albertine pourtant pas absolument inventée,
puisqu'elle était comme un miroir antérieur de certains mouvements
qui se produisirent chez elle, comme sa mauvaise humeur que je fusse
allé chez les Verdurin. D'ailleurs, depuis longtemps, mes angoisses
fréquentes, ma peur de dire à Albertine que je l'aimais, tout cela
correspondait à une autre hypothèse qui expliquait bien plus
de choses et avait aussi cela pour elle, que, si on adoptait la
première, la deuxième devenait plus probable, car en me laissant
aller à des effusions de tendresse avec Albertine, je n'obtenais
d'elle qu'une irritation (à laquelle, d'ailleurs, elle assignait une
autre cause).

En analysant d'après cela, d'après le système invariable de
ripostes dépeignant exactement le contraire de ce que j'éprouvais,
je peux être assuré que si, ce soir-là, je lui dis que j'allais la
quitter, c'était--même avant que je m'en fusse rendu compte--parce
que j'avais peur qu'elle voulût une liberté (je n'aurais pas trop su
dire quelle était cette liberté qui me faisait trembler, mais enfin
une liberté telle qu'elle eût pu me tromper, ou du moins que je
n'aurais plus pu être certain qu'elle ne me trompât pas) et que je
voulais lui montrer par orgueil, par habileté, que j'étais bien loin
de craindre cela, comme déjà, à Balbec, quand je voulais qu'elle
eût une haute idée de moi et, plus tard, quand je voulais qu'elle
n'eût pas le temps de s'ennuyer avec moi. Enfin, pour
l'objection qu'on pourrait opposer à cette deuxième
hypothèse--l'informulée--que tout ce qu'Albertine me disait toujours
signifiait, au contraire, que sa vie préférée était la vie chez
moi, le repos, la lecture, la solitude, la haine des amours saphiques,
etc., il serait inutile de s'y arrêter. Car si, de son côté,
Albertine avait voulu juger de ce que j'éprouvais par ce que je lui
disais, elle aurait appris exactement le contraire de la vérité,
puisque je ne manifestais jamais le désir de la quitter que quand je
ne pouvais pas me passer d'elle, et qu'à Balbec je lui avais avoué
aimer une autre femme, une fois Andrée, une autre fois une personne
mystérieuse, les deux fois où la jalousie m'avait rendu de l'amour
pour Albertine. Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes
sentiments. Si le lecteur n'en a que l'impression assez faible, c'est
qu'étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je
lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s'il
connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec
elles, lui donneraient si souvent l'impression d'étranges revirements
qu'il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas, du
reste, beaucoup plus faux que celui que j'ai adopté, car les images
qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient
dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures; je ne
connaissais qu'imparfaitement la nature suivant laquelle j'agissais;
aujourd'hui, j'en connais clairement la vérité subjective. Quant
à sa vérité objective, c'est-à-dire si les inclinations de
cette nature saisissaient plus exactement que mon raisonnement les
intentions véritables d'Albertine, si j'ai eu raison de me fier à
cette nature et si, au contraire, elle n'a pas altéré les intentions
d'Albertine au lieu de les démêler, c'est ce qu'il m'est difficile
de dire. Cette crainte vague, éprouvée par moi chez les Verdurin,
qu'Albertine me quittât, s'était d'abord dissipée. Quand j'étais
rentré, ç'avait été avec le sentiment d'être un prisonnier,
nullement de retrouver une prisonnière. Mais la crainte dissipée
m'avait ressaisi avec plus de force, quand, au moment où j'avais
annoncé à Albertine que j'étais allé chez les Verdurin, j'avais vu
se superposer à son visage une apparence d'énigmatique irritation,
qui n'y affleurait pas, du reste, pour la première fois. Je savais
bien qu'elle n'était que la cristallisation dans la chair de griefs
raisonnés, d'idées claires pour l'être qui les forme et qui les
tait, synthèse devenue visible mais non plus rationnelle, et que
celui qui en recueille le précieux résidu sur le visage de l'être
aimé essaye à son tour, pour comprendre ce qui se passe en celui-ci,
de ramener par l'analyse à ses éléments intellectuels. L'équation
approximative de cette inconnue qu'était pour moi la pensée
d'Albertine m'avait à peu près donné: «Je savais ses soupçons,
j'étais sûre qu'il chercherait à les vérifier, et pour que je ne
puisse pas le gêner, il a fait tout son petit travail en cachette.»
Mais si c'est avec de telles idées, et qu'elle ne m'avait jamais
exprimées, que vivait Albertine, ne devait-elle pas prendre en
horreur, n'avoir plus la force de mener, ne pouvait-elle pas, d'un
jour à l'autre, décider de cesser une existence où, si elle était,
au moins de désir, coupable, elle se sentait devinée, traquée,
empêchée de se livrer jamais à ses goûts, sans que ma jalousie en
fût désarmée; où, si elle était innocente d'intention et de fait,
elle avait le droit, depuis quelque temps, de se sentir découragée,
en voyant que, depuis Balbec où elle avait mis tant de persévérance
à éviter de jamais rester seule avec Andrée, jusqu'à aujourd'hui
où elle avait renoncé à aller chez les Verdurin et à rester
au Trocadéro, elle n'avait pas réussi à regagner ma confiance.
D'autant plus que je ne pouvais pas dire que sa tenue ne fût
parfaite. Si, à Balbec, quand on parlait de jeunes filles qui avaient
mauvais genre, elle avait eu souvent des rires, des éploiements de
corps, des imitations de leur genre, qui me torturaient à cause de
ce que je supposais que cela signifiait pour ses amies, depuis qu'elle
savait mon opinion là-dessus, dès qu'on faisait allusion à ce
genre de choses, elle cessait de prendre part à la conversation, non
seulement avec la parole, mais avec l'expression du visage. Soit pour
ne pas contribuer aux malveillances qu'on disait sur telle ou telle,
soit pour toute autre raison, la seule chose qui frappait alors,
dans ses traits si mobiles, c'est qu'à partir du moment où on avait
effleuré ce sujet, ils avaient témoigné de leur distraction, en
gardant exactement l'expression qu'ils avaient un instant avant. Et
cette immobilité d'une expression même légère pesait comme un
silence; il eût été impossible de dire qu'elle blâmât, qu'elle
approuvât, qu'elle connût ou non ces choses. Chacun de ses traits
n'était plus en rapport qu'avec un autre de ses traits. Son nez, sa
bouche, ses yeux formaient une harmonie parfaite, isolée du reste;
elle avait l'air d'un pastel et de ne pas plus avoir entendu ce qu'on
venait de dire que si on l'avait dit devant un portrait de Latour.

Mon esclavage, encore perçu par moi, quand, en donnant au cocher
l'adresse de Brichot, j'avais vu la lumière de la fenêtre, avait
cessé de me peser peu après, quand j'avais vu qu'Albertine avait
l'air de sentir si cruellement le sien. Et pour qu'il lui parût moins
lourd, qu'elle n'eût pas l'idée de le rompre d'elle-même, le plus
habile m'avait semblé de lui donner l'impression qu'il n'était pas
définitif et que je souhaitais moi-même qu'il prît fin. Voyant que
ma feinte avait réussi, j'aurais pu me trouver heureux, d'abord parce
que ce que j'avais tant redouté, la volonté que je supposais à
Albertine de partir, se trouvait écarté, et ensuite parce que, en
dehors même du résultat visé, en lui-même le succès de ma feinte,
en prouvant que je n'étais pas absolument pour Albertine un amant
dédaigné, un jaloux bafoué, dont toutes les ruses sont d'avance
percées à jour, redonnait à notre amour une espèce de virginité,
faisant renaître pour lui le temps où elle pouvait encore, à
Balbec, croire si facilement que j'en aimais une autre. Car elle ne
l'aurait sans doute plus cru, mais elle ajoutait foi à mon intention
simulée de nous séparer à tout jamais ce soir. Elle avait l'air de
se méfier que la cause en pût être chez les Verdurin. Par un besoin
d'apaiser le trouble où me mettait ma simulation de rupture, je
lui dis: «Albertine, pouvez-vous me jurer que vous ne m'avez jamais
menti?» Elle regarda fixement dans le vide, puis me répondit: «Oui,
c'est-à-dire non. J'ai eu tort de vous dire qu'Andrée avait été
très emballée sur Bloch, nous ne l'avions pas vu.--Mais alors
pourquoi?--Parce que j'avais peur que vous ne croyiez d'autres choses
d'elle, c'est tout.» Je lui dis que j'avais vu un auteur dramatique
très ami de Léa, à qui elle avait dit d'étranges choses (je
pensais par là lui faire croire que j'en savais plus long que je ne
disais sur l'amie de la cousine de Bloch). Elle regarda encore dans
le vide et me dit: «J'ai eu tort, en vous parlant tout à l'heure de
Léa, de vous cacher un voyage de trois semaines que j'ai fait
avec elle. Mais je vous connaissais si peu à l'époque où il a eu
lieu!--C'était avant Balbec?--Avant le second, oui.» Et le matin
même, elle m'avait dit qu'elle ne connaissait pas Léa, et il y avait
un instant, qu'elle ne l'avait vue que dans sa loge! Je regardais une
flambée brûler d'un seul coup un roman que j'avais mis des millions
de minutes à écrire. A quoi bon? A quoi bon? Certes, je comprenais
bien que, ces faits, Albertine me les révélait parce qu'elle pensait
que je les avais appris indirectement de Léa, et qu'il n'y avait
aucune raison pour qu'il n'en existât pas une centaine de pareils. Je
comprenais ainsi que les paroles d'Albertine, quand on l'interrogeait,
ne contenaient jamais un atome de vérité, que, la vérité, elle ne
la laissait échapper que malgré elle, comme un brusque mélange
qui se faisait en elle, entre les faits qu'elle était jusque-là
décidée à cacher et la croyance qu'on en avait eu connaissance.
«Mais deux choses, ce n'est rien, dis-je à Albertine, allons
jusqu'à quatre pour que vous me laissiez des souvenirs. Qu'est-ce que
vous me pouvez révéler d'autre?» Elle regarda encore dans le vide.
A quelles croyances à la vie future adaptait-elle le mensonge, avec
quels Dieux, moins coulants qu'elle n'avait cru, essayait-elle de
s'arranger? Ce ne dut pas être commode, car son silence et la fixité
de son regard durèrent assez longtemps. «Non, rien d'autre»,
finit-elle par dire. Et malgré mon insistance, elle se buta,
aisément maintenant, à «rien d'autre». Et quel mensonge! Car, du
moment qu'elle avait ces goûts, jusqu'au jour où elle avait été
enfermée chez moi, combien de fois, dans combien de demeures, de
promenades elle avait dû les satisfaire! Les Gomorrhéennes sont à
la fois assez rares et assez nombreuses pour que, dans quelque foule
que ce soit, l'une ne passe pas inaperçue aux yeux de l'autre. Dès
lors le ralliement est facile.

Je me souvins avec horreur d'un soir qui, à l'époque, m'avait
seulement semblé ridicule. Un de mes amis m'avait invité à dîner
au restaurant avec sa maîtresse et un autre des mes amis qui avait
aussi amené la sienne. Elles ne furent pas longues à se comprendre,
mais, si impatientes de se posséder, que, dès le potage, les
pieds se cherchaient, trouvant souvent le mien. Bientôt les jambes
s'entrelacèrent. Mes deux amis ne voyaient rien; j'étais au
supplice. Une des deux femmes, qui n'y pouvait tenir, se mit sous la
table, disant qu'elle avait laissé tomber quelque chose. Puis l'une
eut la migraine et demanda à monter au lavabo. L'autre s'aperçut
qu'il était l'heure d'aller rejoindre une amie au théâtre.
Finalement je restai seul avec mes deux amis, qui ne se doutaient
de rien. La migraineuse redescendit, mais demanda à rentrer seule
attendre son amant chez lui afin de prendre un peu d'antipyrine. Elles
devinrent très amies, se promenaient ensemble, l'une habillée en
homme et qui levait des petites filles et les ramenait chez l'autre,
les initiait. L'autre avait un petit garçon, dont elle faisait
semblant d'être mécontente, et le faisait corriger par son amie, qui
n'y allait pas de main morte. On peut dire qu'il n'y a pas de lieu, si
public qu'il fût, où elles ne fissent ce qui est le plus secret.

«Mais Léa a été, tout le temps de ce voyage, parfaitement
convenable avec moi, me dit Albertine. Elle était même plus
réservée que bien des femmes du monde.--Est-ce qu'il y a des
femmes du monde qui ont manqué de réserve avec vous,
Albertine?--Jamais.--Alors qu'est-ce que vous voulez dire?--Eh bien,
elle était moins libre dans ses expressions.--Exemple?--Elle n'aurait
pas, comme bien des femmes qu'on reçoit, employé le mot: embêtant,
ou le mot: se ficher du monde.» Il me semblait qu'une partie du
roman, qui n'avait pas brûlé encore, tombait enfin en cendres.

Mon découragement aurait duré. Les paroles d'Albertine, quand j'y
songeais, y faisaient succéder une colère folle. Elle tomba devant
une sorte d'attendrissement. Moi aussi, depuis que j'étais rentré
et déclarais vouloir rompre, je mentais aussi. Et cette volonté de
séparation, que je simulais avec persévérance, entraînait peu à
peu pour moi quelque chose de la tristesse que j'aurais éprouvée si
j'avais vraiment voulu quitter Albertine.

D'ailleurs, même en repensant par à coups, par élancements, comme
on dit pour les autres douleurs physiques, à cette vie orgiaque,
qu'avait menée Albertine avant de me connaître, j'admirais davantage
la docilité de ma captive et je cessais de lui en vouloir.

Sans doute, jamais, durant notre vie commune, je n'avais cessé
de laisser entendre à Albertine que cette vie ne serait
vraisemblablement que provisoire, de façon qu'Albertine continuât à
y trouver quelque charme. Mais ce soir, j'avais été plus loin,
ayant craint que de vagues menaces de séparation ne fussent plus
suffisantes, contredites qu'elles seraient sans doute, dans l'esprit
d'Albertine, par son idée d'un grand amour jaloux pour elle, qui
m'aurait, semblait-elle dire, fait aller enquêter chez les Verdurin.

Ce soir-là je pensai que, parmi les autres causes qui avaient pu me
décider brusquement, sans même m'en rendre compte qu'au fur et à
mesure, à jouer cette comédie de rupture, il y avait surtout
que, quand, dans une de ces impulsions comme en avait mon père, je
menaçais un être dans sa sécurité, comme je n'avais pas, comme
lui, le courage de réaliser une menace, pour ne pas laisser croire
qu'elle n'avait été que paroles en l'air, j'allais assez loin
dans les apparences de la réalisation et ne me repliais que quand
l'adversaire, ayant eu vraiment l'illusion de ma sincérité, avait
tremblé pour tout de bon. D'ailleurs, dans ces mensonges nous
sentons bien qu'il y a de la vérité; que, si la vie n'apporte pas de
changements à nos amours, c'est nous-mêmes qui voudrons en apporter
ou en feindre, et parler de séparation, tant nous sentons que tous
les amours et toutes choses évoluent rapidement vers l'adieu. On veut
pleurer les larmes qu'il apportera, bien avant qu'il survienne. Sans
doute y avait-il cette fois, dans la scène que j'avais jouée, un
raison d'utilité. J'avais soudain tenu à garder Albertine parce
que je la sentais éparse en d'autres êtres auxquels je ne pouvais
l'empêcher de se joindre. Mais eût-elle à jamais renoncé à tous
pour moi, que j'aurais peut-être résolu plus fermement encore de
ne la quitter jamais, car la séparation est, par la jalousie, rendue
cruelle, mais, par la reconnaissance, impossible. Je sentais en
tout cas que je livrais la grande bataille où je devais vaincre ou
succomber. J'aurais offert à Albertine, en une heure, tout ce que je
possédais, parce que je me disais: tout dépend de cette bataille;
mais ces batailles ressemblent moins à celles d'autrefois, qui
duraient quelques heures, qu'à une bataille contemporaine qui n'est
finie ni le lendemain, ni le surlendemain, ni la semaine suivante. On
donne toutes ses forces, parce qu'on croit toujours que ce sont les
dernières dont on aura besoin. Et plus d'une année se passe sans
amener la «décision». Peut-être une inconsciente réminiscence de
scènes menteuses faites par M. de Charlus, auprès duquel j'étais
quand la crainte d'être quitté par Albertine s'était emparée de
moi, s'y ajoutait-elle. Mais, plus tard, j'ai entendu raconter par ma
mère ceci, que j'ignorais alors et qui me donne à croire que j'avais
trouvé tous les éléments de cette scène en moi-même, dans ces
réserves obscures de l'hérédité que certaines émotions, agissant
en cela comme, sur l'épargne de nos forces emmagasinées, les
médicaments analogues à l'alcool et au café, nous rendent
disponibles. Quand ma tante Léonie apprenait par Eulalie que
Françoise, sûre que sa maîtresse ne sortirait jamais plus, avait
manigancé en secret quelque sortie que ma tante devait ignorer,
celle-ci, la veille, faisait semblant de décider qu'elle essayerait
le lendemain d'une promenade. A Françoise incrédule elle faisait
non seulement préparer d'avance ses affaires, faire prendre l'air à
celles qui étaient depuis longtemps enfermées, mais même commander
la voiture, régler, à un quart d'heure près, tous les détails de
la journée. Ce n'était que quand Françoise, convaincue ou du moins
ébranlée, avait été forcée d'avouer à ma tante les projets
qu'elle-même avait formés, que celle-ci renonçait publiquement aux
siens pour ne pas, disait-elle, entraver ceux de Françoise. De même,
pour qu'Albertine ne pût pas croire que j'exagérais et pour la faire
aller le plus loin possible dans l'idée que nous nous quittions,
tirant moi-même les déductions de ce que je venais d'avancer, je
m'étais mis à anticiper le temps qui allait commencer le lendemain
et qui durerait toujours, le temps où nous serions séparés,
adressant à Albertine les mêmes recommandations que si nous
n'allions pas nous réconcilier tout à l'heure. Comme les généraux
qui jugent que, pour qu'une feinte réussisse à tromper l'ennemi, il
faut la pousser à fond, j'avais engagé dans celle-ci presque autant
de mes forces de sensibilité que si elle avait été véritable.
Cette scène de séparation fictive finissait par me faire presque
autant de chagrin que si elle avait été réelle, peut-être parce
qu'un des deux acteurs, Albertine, en la croyant telle, ajoutait pour
l'autre à l'illusion. Alors, qu'on vivait au jour le jour, qui, même
pénible, restait supportable, retenu dans le terre-à-terre par le
lest de l'habitude et par cette certitude que le lendemain, dût-il
être cruel, contiendrait la présence de l'être auquel on tient,
voici que follement je détruisais toute cette pesante vie. Je ne
la détruisais, il est vrai, que d'une façon fictive, mais cela
suffisait pour me désoler; peut-être parce que les paroles tristes
que l'on prononce, même mensongèrement, portent en elles leur
tristesse et nous l'injectent profondément; peut-être parce qu'on
sait qu'en simulant des adieux, on évoque par anticipation un heure
qui viendra fatalement plus tard; puis l'on n'est pas bien assuré
qu'on ne vient pas de déclencher le mécanisme qui la fera
sonner. Dans tout bluff, il y a, si petite qu'elle soit, une part
d'incertitude sur ce que va faire celui qu'on trompe. Si cette
comédie de séparation allait aboutir à une séparation! On ne peut
en envisager la possibilité, même invraisemblable, sans un serrement
de cœur. On est doublement anxieux, car la séparation se produirait
alors au moment où elle serait insupportable, où on vient d'avoir
de la souffrance par la femme qui vous quitterait avant de vous avoir
guéri, au moins apaisé. Enfin, nous n'avons plus le point d'appui
de l'habitude, sur laquelle nous nous reposons, même dans le chagrin.
Nous venons volontairement de nous en priver, nous avons donné à
la journée présente une importance exceptionnelle, nous l'avons
détachée des journées contiguës; elle flotte sans racines comme
un jour de départ; notre imagination, cessant d'être paralysée
par l'habitude, s'est éveillée; nous avons soudain adjoint à
notre amour quotidien des rêveries sentimentales qui le grandissent
énormément, nous rendent indispensable une présence sur laquelle,
justement, nous ne sommes plus absolument certains de pouvoir compter.
Sans doute, c'est justement afin d'assurer pour l'avenir cette
présence, que nous nous sommes livrés au jeu de pouvoir nous en
passer. Mais ce jeu, nous y avons été pris nous-même, nous avons
recommencé à souffrir parce que nous avons fait quelque chose de
nouveau, d'inaccoutumé, et qui se trouve ressembler ainsi à ces
cures qui doivent guérir plus tard le mal dont on souffre, mais dont
les premiers effets sont de l'aggraver.

J'avais les larmes aux yeux, comme ceux qui, seuls dans leur chambre,
imaginent, selon les détours capricieux de leur rêverie, la mort
d'un être qu'ils aiment, se représentent si minutieusement la
douleur qu'ils auraient, qu'ils finissent par l'éprouver. Ainsi, en
multipliant les recommandations à Albertine sur la conduite qu'elle
aurait à tenir à mon égard quand nous allions être séparés, il
me semblait que j'avais presque autant de chagrin que si nous n'avions
pas dû nous réconcilier tout à l'heure. Et puis, étais-je si
sûr de le pouvoir, de faire revenir Albertine à l'idée de la vie
commune, et, si j'y réussissais pour ce soir, que, chez elle, l'état
d'esprit que cette scène avait dissipé ne renaîtrait pas? Je me
sentais, mais ne me croyais pas maître de l'avenir, parce que je
comprenais que cette sensation venait seulement de ce qu'il n'existait
pas encore et qu'ainsi je n'étais pas accablé de sa nécessité.
Enfin, tout en mentant, je mettais peut-être dans mes paroles plus
de vérité que je ne croyais. Je venais d'avoir un exemple, quand
j'avais dit à Albertine que je l'oublierais vite; c'était ce
qui m'était, en effet, arrivé avec Gilberte, que je m'abstenais
maintenant d'aller voir pour éviter, non pas une souffrance, mais une
corvée. Et certes, j'avais souffert en écrivant à Gilberte que je
ne la verrais plus, et je n'allais que de temps en temps chez elle.
Or toutes les heures d'Albertine m'appartenaient, et, en amour, il est
plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude.
Mais tant de paroles douloureuses concernant notre séparation, si
la force de les prononcer m'était donnée parce que je les savais
mensongères, en revanche elles étaient sincères dans la bouche
d'Albertine quand je l'entendis crier: «Ah! c'est promis, je ne vous
reverrai jamais. Tout plutôt que de vous voir pleurer comme cela, mon
chéri. Je ne veux pas vous faire de chagrin. Puisqu'il le faut, on
ne se verra plus.» Elles étaient sincères, ce qu'elles n'eussent pu
être de ma part, parce que, d'une part, comme Albertine n'avait
pour moi que de l'amitié, le renoncement qu'elles promettaient lui
coûtait moins; parce que, d'autre part, dans une séparation, c'est
celui qui n'aime pas d'amour qui dit les choses tendres, l'amour ne
s'exprimant pas directement; parce qu'enfin mes larmes, qui eussent
été si peu de chose dans un grand amour, lui paraissaient presque
extraordinaires et la bouleversaient, transposées dans le domaine de
cette amitié où elle restait, de cette amitié plus grande que la
mienne, à ce qu'elle venait de dire, ce qui n'était peut-être pas
tout à fait inexact, car les mille bontés de l'amour peuvent finir
par éveiller, chez l'être qui l'inspire en ne l'éprouvant pas, une
affection, une reconnaissance, moins égoïstes que le sentiment
qui les a provoquées, et qui, peut-être, après des années de
séparation, quand il ne restera rien de lui chez l'ancien amant,
subsisteront toujours chez l'aimée.

«Ma petite Albertine, répondis-je, vous êtes bien gentille de me le
promettre. Du reste, les premières années du moins, j'éviterai les
endroits où vous serez. Vous ne savez pas si vous irez cet été à
Balbec? Parce que, dans ce cas-là, je m'arrangerais pour ne pas y
aller.» Maintenant, si je continuais à progresser ainsi, devançant
les temps, dans mon invention mensongère, ce n'était pas moins pour
faire peur à Albertine que pour me faire mal à moi-même. Comme un
homme qui n'avait d'abord que des motifs peu importants de se fâcher
se grise tout à fait par les éclats de sa propre voix, et se laisse
emporter par une fureur engendrée, non par ses griefs, mais par sa
colère elle-même en voie de croissance, ainsi, je roulais de plus en
plus vite sur la pente de ma tristesse, vers un désespoir de plus
en plus profond, et avec l'inertie d'un homme qui sent le froid le
saisir, n'essaye pas de lutter, et trouve même à frissonner une
espèce de plaisir. Et si j'avais enfin, tout à l'heure, comme
j'y comptais bien, la force de me ressaisir, de réagir et de faire
machine en arrière, bien plus que du chagrin qu'Albertine m'avait
fait en accueillant si mal mon retour, c'était de celui que j'avais
éprouvé à imaginer, pour feindre de les régler, les formalités
d'une séparation imaginaire, à en prévoir les suites, que le baiser
d'Albertine, au moment de me dire bonsoir, aurait aujourd'hui à me
consoler. En tout cas, ce bonsoir, il ne fallait pas que ce fût elle
qui me le dît d'elle-même, ce qui m'eût rendu plus difficile
le revirement par lequel je lui proposerais de renoncer à notre
séparation. Aussi, je ne cessais de lui rappeler que l'heure de nous
dire ce bonsoir était depuis longtemps venue, ce qui, en me laissant
l'initiative, me permettait de le retarder encore d'un moment. Et
ainsi je semais d'allusions à la nuit déjà si avancée, à notre
fatigue, les questions que je posais à Albertine. «Je ne sais pas
où j'irai, répondit-elle à la dernière, d'un air préoccupé.
Peut-être j'irai en Touraine, chez ma tante.» Et ce premier projet
qu'elle ébauchait me glaça comme s'il commençait à réaliser
effectivement notre séparation définitive. Elle regarda la chambre,
le pianola, les fauteuils de satin bleu. «Je ne peux pas me faire
encore à l'idée que je ne verrai plus tout cela ni demain, ni
après-demain, ni jamais. Pauvre petite chambre! Il me semble que
c'est impossible; cela ne peut pas m'entrer dans la tête.--Il le
fallait, vous étiez malheureuse ici.--Mais non, je n'étais pas
malheureuse, c'est maintenant que je le serai.--Mais non, je vous
assure, c'est mieux pour vous.--Pour vous peut-être!» Je me mis
à regarder fixement dans le vide, comme si, en proie à une grande
hésitation, je me débattais contre une idée qui me fût venue à
l'esprit. Enfin tout d'un coup: «Écoutez, Albertine, vous dites que
vous êtes plus heureuse ici, que vous allez être malheureuse.--Bien
sûr.--Cela me bouleverse; voulez-vous que nous essayions de
prolonger de quelques semaines? Qui sait? semaine par semaine, on peut
peut-être arriver très loin; vous savez qu'il y a des provisoires
qui peuvent finir par durer toujours.--Oh! ce que vous seriez
gentil!--Seulement, alors c'est de la folie de nous être fait mal
comme cela pour rien, pendant des heures; c'est comme un voyage pour
lequel on s'est préparé et puis qu'on ne fait pas. Je suis moulu de
chagrin.» Je l'assis sur mes genoux, je pris le manuscrit de Bergotte
qu'elle désirait tant, et j'écrivis sur la couverture: «A ma petite
Albertine, en souvenir d'un renouvellement de bail.» «Maintenant,
lui dis-je, allez dormir jusqu'à demain, ma chérie, car vous devez
être brisée.--Je suis surtout bien contente.--M'aimez-vous un petit
peu?--Encore cent fois plus qu'avant.»

J'aurais eu tort d'être heureux de la petite comédie, n'eût-elle
pas été jusqu'à cette forme véritable de mise en scène où
je l'avais poussée. N'eussions-nous fait que parler simplement de
séparation que c'eût été déjà grave. Ces conversations que l'on
tient ainsi, on croit le faire non seulement sans sincérité, ce qui
est en effet, mais librement. Or elles sont généralement, à notre
insu, chuchoté malgré nous, le premier murmure d'une tempête que
nous ne soupçonnons pas. En réalité, ce que nous exprimons alors
c'est le contraire de notre désir (lequel est de vivre toujours avec
celle que nous aimons), mais c'est aussi cette impossibilité de vivre
ensemble qui fait notre souffrance quotidienne, souffrance préférée
par nous à celle de la séparation, et qui finira malgré nous par
nous séparer. D'habitude, pas tout d'un coup cependant. Le
plus souvent il arrive--ce ne fut pas, on le verra, mon cas avec
Albertine--que, quelque temps après les paroles auxquelles on ne
croyait pas, on met en action un essai informe de séparation voulue,
non douloureuse, temporaire. On demande à la femme, pour qu'ensuite
elle se plaise mieux avec nous, pour que nous échappions, d'autre
part, momentanément à des tristesses et des fatigues continuelles,
d'aller faire sans nous, ou de nous laisser faire sans elle, un voyage
de quelques jours, les premiers--depuis bien longtemps--passés, ce
qui nous eût semblé impossible, sans elle. Très vite elle revient
prendre sa place à notre foyer. Seulement, cette séparation, courte,
mais réalisée, n'est pas aussi arbitrairement décidée et aussi
certainement la seule que nous nous figurons. Les mêmes tristesses
recommencent, la même difficulté de vivre ensemble s'accentue,
seule la séparation n'est plus quelque chose d'aussi difficile; on
a commencé par en parler, on l'a ensuite exécutée sous une forme
amiable. Mais ce ne sont que des prodromes que nous n'avons pas
reconnus. Bientôt à la séparation momentanée et souriante
succédera la séparation atroce et définitive que nous avons
préparée sans le savoir.

«Venez dans ma chambre dans cinq minutes pour que je puisse vous voir
un peu, mon petit chéri. Vous serez plein de gentillesse. Mais je
m'endormirai vite après, car je suis comme une morte.» Ce fut une
morte, en effet, que je vis quand j'entrai ensuite dans sa chambre.
Elle s'était endormie aussitôt couchée; ses draps, roulés comme un
suaire autour de son corps, avaient pris, avec leurs beaux plis,
une rigidité de pierre. On eût dit, comme dans certains Jugements
Derniers du moyen âge, que la tête seule surgissait hors de la
tombe, attendant dans son sommeil la trompette de l'Archange. Cette
tête avait été surprise par le sommeil presque renversée, les
cheveux hirsutes. Et en voyant ce corps insignifiant couché là,
je me demandais quelle table de logarithmes il constituait pour que
toutes les actions auxquelles il avait pu être mêlé, depuis un
poussement de coude jusqu'à un frôlement de robe, pussent me causer,
étendues à l'infini de tous les points qu'il avait occupés
dans l'espace et dans le temps, et de temps à autre brusquement
revivifiées dans mon souvenir, des angoisses si douloureuses, et
que je savais pourtant déterminées par des mouvements, des désirs
d'elle qui m'eussent été, chez une autre, chez elle-même, cinq ans
avant, cinq ans après, si indifférents. Tout cela était mensonge,
mais mensonge pour lequel je n'avais le courage de chercher d'autre
solution que ma mort. Ainsi je restais, dans la pelisse que je n'avais
pas encore retirée depuis mon retour de chez les Verdurin, devant
ce corps tordu, cette figure allégorique de quoi? de ma mort? de
mon amour? Bientôt je commençai à entendre sa respiration égale.
J'allai m'asseoir au bord de son lit pour faire cette cure calmante de
brise et de contemplation. Puis je me retirai tout doucement pour
ne pas la réveiller. Il était si tard que, dès le matin, je
recommandai à Françoise de marcher bien doucement quand elle aurait
à passer devant sa chambre. Aussi Françoise, persuadée que nous
avions passé la nuit dans ce qu'elle appelait des orgies, recommanda
ironiquement aux autres domestiques de ne pas «éveiller la
Princesse». Et c'était une des choses que je craignais, que
Françoise un jour ne pût plus se contenir, fût insolente avec
Albertine, et que cela n'amenât des complications dans notre vie.
Françoise n'était plus alors, comme à l'époque où elle souffrait
de voir Eulalie bien traitée par ma tante, d'âge à supporter
vaillamment sa jalousie. Celle-ci altérait, paralysait le visage de
notre servante à tel point que, par moments, je me demandais si, sans
que je m'en fusse aperçu, elle n'avait pas eu, à la suite de quelque
crise de colère, une petite attaque. Ayant ainsi demandé qu'on
préservât le sommeil d'Albertine, je ne pus moi-même en trouver
aucun. J'essayais de comprendre quel était le véritable état
d'esprit d'Albertine. Par la triste comédie que j'avais jouée,
est-ce à un péril réel que j'avais paré, et, malgré qu'elle
prétendît se sentir si heureuse à la maison, avait-elle eu
vraiment, par moments, l'idée de vouloir sa liberté, ou au
contraire, fallait-il croire ses paroles? Laquelle des deux
hypothèses était la vraie? S'il m'arrivait souvent, s'il devait
m'arriver surtout d'étendre un cas de ma vie passée jusqu'aux
dimensions de l'histoire, quand je voulais essayer de comprendre
un événement politique, inversement, ce matin-là, je ne cessai
d'identifier, malgré tant de différences et pour tâcher d'en
comprendre la portée, notre scène de la veille avec un incident
diplomatique qui venait d'avoir lieu. J'avais peut-être le droit de
raisonner ainsi. Car il était bien probable qu'à mon insu l'exemple
de M. de Charlus m'avait guidé dans cette scène mensongère que je
lui avais si souvent vu jouer avec tant d'autorité; et, d'autre part,
était-elle, chez lui, autre chose qu'une inconsciente importation
dans le domaine de la vie privée, de la tendance profonde de sa race
allemande, provocatrice par ruse et, par orgueil, guerrière s'il le
faut? Diverses personnes, parmi lesquelles le prince de Monaco, ayant
suggéré au Gouvernement français l'idée que, s'il ne se séparait
pas de M. Delcassé, l'Allemagne menaçante ferait effectivement la
guerre, le Ministre des Affaires étrangères avait été prié de
démissionner. Donc le Gouvernement français avait admis l'hypothèse
d'une intention de nous faire la guerre si nous ne cédions pas. Mais
d'autres personnes pensaient qu'il ne s'était agi que d'un simple
«bluff», et que, si la France avait tenu bon, l'Allemagne n'eût
pas tiré l'épée. Sans doute, le, scénario était non seulement
différent, mais presque inverse, puisque la menace de rompre avec
moi n'avait jamais été proférée par Albertine; mais un ensemble
d'impressions avait amené chez moi la croyance qu'elle y pensait,
comme le Gouvernement français avait eu cette croyance pour
l'Allemagne. D'autre part, si l'Allemagne désirait la paix, avoir
provoqué chez le Gouvernement français l'idée qu'elle voulait la
guerre était une contestable et dangereuse habileté. Certes, ma
conduite avait été assez adroite, si c'était la pensée que je
ne me déciderais jamais à rompre avec elle qui provoquait chez
Albertine de brusques désirs d'indépendance. Et n'était-il pas
difficile de croire qu'elle n'en avait pas, de se refuser à voir
toute une vie secrète en elle, dirigée vers la satisfaction de
son vice, rien qu'à la colère avec laquelle elle avait appris que
j'étais allé chez les Verdurin, s'écriant: «J'en étais sûre»,
et achevant de tout dévoiler en disant: «Ils devaient avoir Mlle
Vinteuil chez eux»? Tout cela corroboré par la rencontre d'Albertine
et de Mme Verdurin que m'avait révélée Andrée. Mais peut-être,
pourtant, ces brusques désirs d'indépendance, me disais-je quand
j'essayais d'aller contre mon instinct, étaient causés--à supposer
qu'ils existassent--ou finiraient par l'être, par l'idée contraire,
à savoir que je n'avais jamais eu l'intention de l'épouser, que
c'était quand je faisais, comme involontairement, allusion à notre
séparation prochaine que je disais la vérité, que je la quitterais
de toute façon un jour ou l'autre, croyance que ma scène de ce soir
n'aurait pu alors que fortifier et qui pouvait finir par engendrer
chez elle cette résolution: «Si cela doit fatalement arriver un
jour ou l'autre, autant en finir tout de suite.» Les préparatifs de
guerre, que le plus faux des adages préconise pour faire triompher
la volonté de paix, créent, au contraire, d'abord la croyance chez
chacun des deux adversaires que l'autre veut la rupture, croyance qui
amène la rupture, et, quand elle a eu lieu, cette autre croyance chez
chacun des deux que c'est l'autre qui l'a voulue. Même si la menace
n'était pas sincère, son succès engage à la recommencer. Mais
le point exact jusqu'où le bluff peut réussir est difficile à
déterminer; si l'un va trop loin, l'autre, qui avait jusque-là
cédé, s'avance à son tour; le premier, ne sachant plus changer de
méthode, habitué à l'idée qu'avoir l'air de ne pas craindre la
rupture est la meilleure manière de l'éviter (ce que j'avais fait
ce soir avec Albertine), et d'ailleurs poussé à préférer, par
fierté, succomber plutôt que de céder, persévère dans sa menace
jusqu'au moment où personne ne peut plus reculer. Le bluff peut aussi
être mêlé à la sincérité, alterner avec elle, et il est possible
que ce qui était un jeu hier devienne une réalité demain. Enfin il
peut arriver aussi qu'un des adversaires soit réellement résolu à
la guerre; il se pouvait qu'Albertine, par exemple, eût l'intention,
tôt ou tard, de ne plus continuer cette vie, ou, au contraire,
que l'idée ne lui en fût jamais venue à l'esprit, et que mon
imagination l'eût inventée de toutes pièces. Telles furent les
différentes hypothèses que j'envisageai pendant qu'elle dormait, ce
matin-là. Pourtant, quant à la dernière, je peux dire que je n'ai
jamais, dans les temps qui suivirent, menacé Albertine de la quitter
que pour répondre à une idée de mauvaise liberté d'elle, idée
qu'elle ne m'exprimait pas, mais qui me semblait être impliquée par
certains mécontentements mystérieux, par certaines paroles, certains
gestes, dont cette idée était la seule explication possible et pour
lesquels elle se refusait à m'en donner aucune. Encore, bien souvent,
je les constatais sans faire aucune allusion à une séparation
possible, espérant qu'ils provenaient d'une mauvaise humeur qui
finirait ce jour-là. Mais celle-ci durait parfois sans rémission
pendant des semaines entières, où Albertine semblait vouloir
provoquer un conflit, comme s'il y avait à ce moment-là, dans une
région plus ou moins éloignée, des plaisirs qu'elle savait, dont sa
claustration chez moi la privait, et qui l'influençaient jusqu'à ce
qu'ils eussent pris fin, comme ces modifications atmosphériques qui,
jusqu'au coin de notre feu, agissent sur nos nerfs, même si elles se
produisent aussi loin que les îles Baléares.

Ce matin-là, pendant qu'Albertine dormait et que j'essayais de
deviner ce qui était caché en elle, je reçus une lettre de ma
mère où elle m'exprimait son inquiétude de ne rien savoir de nos
décisions par cette phrase de Mme de Sévigné: «Pour moi, je suis
persuadée qu'il ne se mariera pas; mais alors, pourquoi troubler
cette fille qu'il n'épousera jamais? Pourquoi risquer de lui faire
refuser des partis qu'elle ne regardera plus qu'avec mépris? Pourquoi
troubler l'esprit d'une personne qu'il serait si aisé d'éviter?»
Cette lettre de ma mère me ramenait sur terre. Que vais-je chercher
une âme mystérieuse, interpréter un visage et me sentir entouré de
pressentissements que je n'ose approfondir? me dis-je. Je rêvais, la
chose est toute simple. Je suis un jeune homme indécis et il s'agit
d'un de ces mariages dont on est quelque temps à savoir s'ils se
feront ou non. Il n'y a rien là de particulier à Albertine. Cette
pensée me donna une détente profonde, mais courte. Bien vite je
me dis: on peut tout ramener, en effet, si on en considère l'aspect
social, au plus courant des faits divers. Du dehors, c'est peut-être
ainsi que je le verrais. Mais je sais bien que ce qui est vrai, ce
qui, du moins, est vrai aussi, c'est tout ce que j'ai pensé, c'est
ce que j'ai lu dans les yeux d'Albertine, ce sont les craintes qui me
torturent, c'est le problème que je me pose sans cesse relativement
à Albertine. L'histoire du fiancé hésitant et du mariage rompu peut
correspondre à cela, comme un certain compte rendu de théâtre fait
par un courriériste de bon sens peut donner le sujet d'une pièce
d'Ibsen. Mais il y a autre chose que ces faits qu'on raconte. Il est
vrai que cette autre chose existe peut-être, si on savait la voir,
chez tous les fiancés hésitants et dans tous les mariages qui
traînent, parce qu'il y a peut-être du mystère dans la vie de tous
les jours. Il m'était possible de le négliger concernant la vie
des autres, mais celle d'Albertine et la mienne je la vivais par le
dedans.

Albertine ne me dit pas plus, à partir de cette soirée, qu'elle
n'avait fait dans le passé: «Je sais que vous n'avez pas confiance
en moi, je vais essayer de dissiper vos soupçons.» Mais cette idée,
qu'elle n'exprima jamais, eût pu servir d'explication à ses moindres
actes. Non seulement elle s'arrangeait à ne jamais être seule un
moment, de façon que je ne pusse ignorer ce qu'elle avait fait, si
je n'en croyais pas ses propres déclarations, mais, même quand elle
avait à téléphoner à Andrée, ou au garage, ou au manège, ou
ailleurs, elle prétendait que c'était trop ennuyeux de rester seule
pour téléphoner, avec le temps que les demoiselles mettaient à
vous donner la communication, et elle s'arrangeait pour que je fusse
auprès d'elle à ce moment-là, ou, à mon défaut, Françoise,
comme si elle eût craint que je pusse imaginer des communications
téléphoniques blâmables et servant à donner de mystérieux
rendez-vous. Hélas! tout cela ne me tranquillisait pas. J'eus un jour
de découragement. Aimé m'avait renvoyé la photographie d'Esther
en me disant que ce n'était pas elle. Alors Albertine avait d'autres
amies intimes que celle à qui, par le contresens qu'elle avait fait
en écoutant mes paroles, j'avais, en croyant parler de tout autre
chose, découvert qu'elle avait donné sa photographie. Je renvoyai
cette photographie à Bloch. Celle que j'aurais voulu voir, c'était
celle qu'Albertine avait donnée à Esther. Comment y était-elle?
Peut-être décolletée, qui sait? Mais je n'osais en parler à
Albertine (car j'aurais eu l'air de ne pas avoir vu la photographie),
ni à Bloch, à l'égard duquel je ne voulais pas avoir l'air de
m'intéresser à Albertine. Et cette vie, qu'eût reconnue si cruelle
pour moi et pour Albertine quiconque eût connu mes soupçons et
son esclavage, du dehors, pour Françoise, passait pour une vie de
plaisirs immérités que savait habilement se faire octroyer cette
«enjôleuse» et, comme disait Françoise, qui employait beaucoup
plus le féminin que le masculin, étant plus envieuse des femmes,
cette «charlatante». Même, comme Françoise, à mon contact, avait
enrichi son vocabulaire de termes nouveaux, mais en les arrangeant
à sa mode, elle disait d'Albertine qu'elle n'avait jamais connu une
personne d'une telle «perfidité», qui savait me «tirer mes sous»
en jouant si bien la comédie (ce que Françoise, qui prenait aussi
facilement le particulier pour le général que le général pour
le particulier, et qui n'avait que des idées assez vagues sur la
distinction des genres dans l'art dramatique, appelait «savoir jouer
la pantomime»). Peut-être cette erreur sur notre vraie vie, à
Albertine et à moi, en étais-je moi-même un peu responsable par
les vagues confirmations que, quand je causais avec Françoise, j'en
laissais habilement échapper, par désir soit de la taquiner, soit de
paraître sinon aimé, du moins heureux. Et pourtant, de ma jalousie,
de la surveillance que j'exerçais sur Albertine, et desquelles
j'eusse tant voulu que Françoise ne se doutât pas, celle-ci ne tarda
pas à deviner la réalité, guidée, comme le spirite qui, les yeux
bandés, trouve un objet, par cette intuition qu'elle avait des choses
qui pouvaient m'être pénibles, et qui ne se laissait pas détourner
du but par les mensonges que je pouvais dire pour l'égarer, et aussi
par cette haine clairvoyante qui la poussait--plus encore qu'à
croire ses ennemies plus heureuses, plus rouées comédiennes qu'elles
n'étaient--à découvrir ce qui pouvait les perdre et précipiter
leur chute. Françoise n'a certainement jamais fait de scènes à
Albertine. Mais je connaissais l'art de l'insinuation de Françoise,
le parti qu'elle savait tirer d'une mise en scène significative,
et je ne peux pas croire qu'elle ait résisté à faire comprendre
quotidiennement à Albertine le rôle humilié que celle-ci jouait à
la maison, à l'affoler par la peinture, savamment exagérée, de la
claustration à laquelle mon amie était soumise. J'ai trouvé une
fois Françoise, ayant ajusté de grosses lunettes, qui fouillait dans
mes papiers et en replaçait parmi eux un où j'avais noté un récit
relatif à Swann et à l'impossibilité où il était de se passer
d'Odette. L'avait-elle laissé traîner par mégarde dans la chambre
d'Albertine? D'ailleurs, au-dessus de tous les sous-entendus
de Françoise, qui n'en avait été en bas que l'orchestration
chuchotante et perfide, il est vraisemblable qu'avait dû s'élever,
plus haute, plus nette, plus pressante, la voix accusatrice et
calomnieuse des Verdurin, irrités de voir qu'Albertine me retenait
involontairement, et moi elle volontairement, loin du petit clan.
Quant à l'argent que je dépensais pour Albertine, il m'était
presque impossible de le cacher à Françoise, puisque je ne pouvais
lui cacher aucune dépense. Françoise avait peu de défauts, mais
ces défauts avaient créé chez elle, pour les servir, de véritables
dons qui souvent lui manquaient hors de l'exercice de ces défauts.
Le principal était la curiosité appliquée à l'argent dépensé
par nous pour d'autres qu'elle. Si j'avais une note à régler, un
pourboire à donner, j'avais beau me mettre à l'écart, elle trouvait
une assiette à ranger, une serviette à prendre, quelque chose qui
lui permît de s'approcher. Et si peu de temps que je lui laissasse,
la renvoyant avec fureur, cette femme qui n'y voyait presque plus
clair, qui savait à peine compter, dirigée par ce même goût qui
fait qu'un tailleur en vous voyant suppute instinctivement l'étoffe
de votre habit et même ne peut s'empêcher de le palper, ou qu'un
peintre est sensible à un effet de couleurs, Françoise voyait à
la dérobée, calculait instantanément ce que je donnais. Et pour
qu'elle ne pût pas dire à Albertine que je corrompais son chauffeur,
je prenais les devants et, m'excusant du pourboire, disais: «J'ai
voulu être gentil avec le chauffeur, je lui ai donné dix francs.»
Françoise, impitoyable et à qui son coup d'œil de vieil aigle
presque aveugle avait suffi, me répondait: «Mais non, Monsieur lui
a donné 43 francs de pourboire. Il a dit à Monsieur qu'il y avait 45
francs, Monsieur lui a donné 100 francs et il ne lui a rendu que 12
francs.» Elle avait eu le temps de voir et de compter le chiffre du
pourboire, que j'ignorais moi-même. Je me demandai si Albertine, se
sentant surveillée, ne réaliserait pas elle-même cette séparation
dont je l'avais menacée, car la vie en changeant fait des réalités
avec nos fables. Chaque fois que j'entendais ouvrir une porte, j'avais
ce tressaillement que ma grand'mère avait, pendant son agonie, chaque
fois que je sonnais. Je ne croyais pas qu'elle sortît sans me l'avoir
dit, mais c'était mon inconscient qui pensait cela, comme c'était
l'inconscient de ma grand'mère qui palpitait aux coups de sonnette,
alors qu'elle n'avait plus sa connaissance. Un matin même, j'eus
tout d'un coup la brusque inquiétude qu'elle était non pas seulement
sortie, mais partie: je venais d'entendre une porte qui me semblait
bien, la porte de sa chambre. A pas de loup j'allai jusqu'à cette
chambre, j'entrai, je restai sur le seuil. Dans la pénombre les draps
étaient gonflés en demi-cercle, ce devait être Albertine qui,
le corps incurvé, dormait les pieds et la tête au mur. Seuls,
dépassant le lit, les cheveux de cette tête, abondants et noirs,
me firent comprendre que c'était elle, qu'elle n'avait pas ouvert sa
porte, pas bougé, et je sentis ce demi-cercle immobile et vivant, où
tenait toute une vie humaine, et qui était la seule chose à laquelle
j'attachais du prix; je sentis qu'il était là, en ma possession
dominatrice.

Si le but d'Albertine était de me rendre du calme, elle y réussit
en partie; ma raison, d'ailleurs, ne demandait qu'à me prouver que
je m'étais trompé sur les mauvais projets d'Albertine, comme je
m'étais peut-être trompé sur ses instincts vicieux. Sans doute je
faisais, dans la valeur des arguments que ma raison me fournissait,
la part du désir que j'avais de les trouver bons. Mais, pour être
équitable et avoir chance de voir la vérité, à moins d'admettre
qu'elle ne soit jamais connue que par le pressentiment, par une
émanation télépathique, ne fallait-il pas me dire que si ma raison,
en cherchant à amener ma guérison, se laissait mener par mon
désir, en revanche, en ce qui concernait Mlle Vinteuil, les vices
d'Albertine, ses intentions d'avoir une autre vie, son projet de
séparation, lesquels étaient les corollaires de ses vices, mon
instinct avait pu, lui, pour tâcher de me rendre malade, se laisser
égarer par ma jalousie. D'ailleurs, sa séquestration, qu'Albertine
s'arrangeait elle-même si ingénieusement à rendre absolue, en
m'ôtant la souffrance m'ôta peu à peu le soupçon, et je pus
recommencer, quand le soir ramenait mes inquiétudes, à trouver dans
la présence d'Albertine l'apaisement des premiers jours. Assise à
côté de mon lit, elle parlait avec moi d'une de ces toilettes ou
d'un de ces objets que je ne cessais de lui donner pour tâcher de
rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n'avait
d'abord pensé qu'aux toilettes et à l'ameublement. Maintenant
l'argenterie l'intéressait. Aussi avais-je interrogé M. de Charlus
sur la vieille argenterie française, et cela parce que, quand nous
avions fait le projet d'avoir un yacht,--projet jugé irréalisable
par Albertine, et par moi-même chaque fois que, me mettant à croire
à sa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d'autres désirs
où elle n'avait point de place et qui demandaient aussi de l'argent
pour être satisfaits--nous avions à tout hasard, et sans qu'elle
crût, d'ailleurs, que nous en aurions jamais un, demandé des
conseils à Elstir. Or, tout autant que pour l'habillement des femmes,
le goût du peintre était raffiné et difficile pour l'ameublement
des yachts. Il n'y admettait que des meubles anglais et de la vieille
argenterie. Cela avait amené Albertine, depuis que nous étions
revenus de Balbec, à lire des ouvrages sur l'art de l'argenterie, sur
les poinçons des vieux ciseleurs. Mais la vieille argenterie--ayant
été fondue par deux fois, au moment des traités d'Utrecht, quand
le Roi lui-même, imité en cela par les grands seigneurs, donna sa
vaisselle, et en 1789--est rarissime. D'autre part, les orfèvres
modernes ont eu beau reproduire toute cette argenterie d'après les
dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvait ce vieux neuf indigne
d'entrer dans la demeure d'une femme de goût, fût-ce une demeure
flottante. Je savais qu'Albertine avait lu la description des
merveilles que Roelliers avait faites pour Mme du Barry. Elle mourait
d'envie, s'il en existait encore quelques pièces, de les voir, moi
de les lui donner. Elle avait même commencé de jolies collections,
qu'elle installait avec un goût charmant dans une vitrine et que je
ne pouvais regarder sans attendrissement et sans crainte, car
l'art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience,
d'ingéniosité, de nostalgie, de besoin d'oublier, auquel se livrent
les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce
moment, c'était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny,
dont j'avais vu l'une sur Mme de Guermantes, c'était celles
dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des
contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la
prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car
tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc,
et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des
chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et
la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter,
Albertine s'était rappelé les promesses d'Elstir, elle en avait
désiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles
n'étaient pas de ces véritables robes anciennes, dans lesquelles les
femmes aujourd'hui ont un peu trop l'air costumées et qu'il est
plus joli de garder comme pièces de collection (j'en cherchais,
d'ailleurs, aussi de telles pour Albertine), n'avaient pas non plus la
froideur du pastiche, du faux ancien. A la façon des décors de
Sert, de Bakst et de Benoist, qui, à ce moment, évoquaient dans les
ballets russes les époques d'art les plus aimées--l'aide d'œuvres
d'art imprégnées de leur esprit et pourtant originales--ces robes de
Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient
apparaître comme un décor, avec une plus grande force d'évocation
même qu'un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise
tout encombrée d'Orient où elles auraient été portées, dont
elles étaient, mieux qu'une relique dans la châsse de Saint-Marc
évocatrice du soleil et des turbans environnants, la couleur
fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce
temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles
par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le
surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses.
J'avais voulu une ou deux fois demander à ce sujet conseil à Mme
de Guermantes. Mais la duchesse n'aimait guère les toilettes qui font
costume. Elle-même, quoique en possédant, n'était jamais si bien
qu'en velours noir avec des diamants. Et pour des robes telles que
celles de Fortuny, elle n'était pas d'un très utile conseil. Du
reste, j'avais scrupule, en lui en demandant, de lui sembler n'aller
la voir que lorsque, par hasard, j'avais besoin d'elle, alors que je
refusais d'elle depuis longtemps plusieurs invitations par semaine. Je
n'en recevais pas que d'elle, du reste, avec cette profusion. Certes,
elle et beaucoup d'autres femmes avaient toujours été très aimables
pour moi. Mais ma claustration avait certainement décuplé cette
amabilité. Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de
ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu'on vous recherche,
c'est de se refuser. Un homme calcule tout ce qu'il peut citer de
traits glorieux pour lui afin de plaire à une femme; il varie sans
cesse ses habits, veille sur sa mine; elle n'a pas pour lui une seule
des attentions qu'il reçoit de cette autre, qu'en la trompant, et
malgré qu'il paraisse devant elle malpropre et sans artifice pour
plaire, il s'est à jamais attachée. De même, si un homme regrettait
de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais
pas de faire plus de visites, d'avoir encore un plus bel équipage;
je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé
dans sa chambre, de n'y laisser entrer personne, et qu'alors on ferait
queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c'est
une façon assurée d'être recherché qui ne réussit que comme celle
d'être aimé, c'est-à-dire si on ne l'a nullement adoptée pour
cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu'on
est gravement malade, ou qu'on croit l'être, ou qu'on y tient une
maîtresse enfermée et qu'on préfère au monde (ou tous les trois à
la fois) pour qui ce sera une raison, sans qu'il sache l'existence de
cette femme, et simplement parce que vous vous refusez à lui, de vous
préférer à tous ceux qui s'offrent, et de s'attacher à vous.

«Il faudra que nous nous occupions bientôt de vos robes de
Fortuny», dis-je un soir à Albertine. Et certes, pour elle qui les
avait longtemps désirées, qui les choisissait longuement avec moi,
qui en avait d'avance la place réservée, non seulement dans ses
armoires mais dans son imagination, posséder ces robes, dont, pour
se décider entre tant d'autres, elle examinait longuement chaque
détail, serait quelque chose de plus que pour une femme trop riche
qui a plus de robes qu'elle n'en désire et ne les regarde même pas.
Pourtant, malgré le sourire avec lequel Albertine me remercia en me
disant: «Vous êtes trop gentil», je remarquai combien elle avait
l'air fatigué et même triste.

En attendant que fussent achevées ces robes, je m'en fis prêter
quelques-unes, même parfois seulement des étoffes, et j'en habillais
Albertine, je les drapais sur elle; elle se promenait dans ma
chambre avec la majesté d'une dogaresse et la grâce d'un mannequin.
Seulement, mon esclavage, à Paris m'était rendu plus pesant par la
vue de ces robes qui m'évoquaient Venise. Certes, Albertine était
bien plus prisonnière que moi. Et c'était une chose curieuse comme,
à travers les murs de sa prison, le destin, qui transforme les
êtres, avait pu passer, la changer dans son essence même, et de la
jeune fille de Balbec faire une ennuyeuse et docile captive. Oui,
les murs de la prison n'avaient pas empêché cette influence de
traverser; peut-être même est-ce eux qui l'avaient produite. Ce
n'était plus la même Albertine, parce qu'elle n'était pas, comme à
Balbec, sans cesse en fuite sur sa bicyclette, introuvable à cause
du nombre de petites plages où elle allait coucher chez des amies
et où, d'ailleurs, ses mensonges la rendaient plus difficile à
atteindre; parce qu'enfermée chez moi, docile et seule, elle n'était
même plus ce qu'à Balbec, quand j'avais pu la trouver, elle était
sur la plage, cet être fuyant, prudent et fourbe, dont la présence
se prolongeait de tant de rendez-vous qu'elle était habile à
dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu'ils faisaient souffrir,
en qui, sous sa froideur avec les autres et ses réponses banales, on
sentait le rendez-vous de la veille et celui du lendemain, et pour
moi une pensée de dédain et de ruse; parce que le vent de la mer ne
gonflait plus ses vêtements; parce que, surtout, je lui avais coupé
les ailes, qu'elle avait cessé d'être une Victoire, qu'elle était
une pesante esclave dont j'aurais voulu me débarrasser.

Alors, pour changer le cours de mes pensées, plutôt que de commencer
avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je lui demandais de
me faire un peu de musique. Je restais dans mon lit et elle allait
s'asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants
de la bibliothèque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou
qu'elle ne m'avait encore joués qu'une fois ou deux, car, commençant
à me connaître, elle savait que je n'aimais proposer à mon
attention que ce qui m'était encore obscur, heureux de pouvoir, au
cours de ces exécutions successives, rejoindre les unes aux autres,
grâce à la lumière croissante, mais hélas! dénaturante et
étrangère de mon intelligence, les lignes fragmentaires et
interrompues de la construction, d'abord presque ensevelie dans la
brume. Elle savait, et, je crois, comprenait, la joie que donnait,
les premières fois, à mon esprit, ce travail de modelage d'une
nébuleuse encore informe. Elle devinait qu'à la troisième ou
quatrième exécution, mon intelligence, en ayant atteint, par
conséquent mis à la même distance, toutes les parties, et
n'ayant plus d'activité à déployer à leur égard, les avait
réciproquement étendues et immobilisées sur un plan uniforme.
Elle ne passait pas cependant encore à un nouveau morceau, car, sans
peut-être bien se rendre compte du travail qui se faisait en moi,
elle savait qu'au moment où le travail de mon intelligence était
arrivé à dissiper le mystère d'une œuvre, il était bien rare que,
par compensation, elle n'eût pas, au cours de sa tâche néfaste,
attrapé telle ou telle réflexion profitable. Et le jour où
Albertine disait: «Voilà un rouleau que nous allons donner à
Françoise pour qu'elle nous le fasse changer contre un autre»,
souvent il y avait pour moi sans doute un morceau de musique de moins
dans le monde, mais une vérité de plus. Pendant qu'elle jouait, de
la multiple chevelure d'Albertine je ne pouvais voir qu'une coque de
cheveux noirs en forme de cœur, appliquée au long de l'oreille comme
le nœud d'une infante de Velasquez. De même que le volume de cet
Ange musicien était constitué par les trajets multiples entre les
différents points du passé que son souvenir occupait en moi et
ses différents sièges, depuis la vue jusqu'aux sensations les
plus intérieures de mon être, qui m'aidaient à descendre dans
l'intimité du sien, la musique qu'elle jouait avait aussi un volume,
produit par la visibilité inégale des différentes phrases, selon
que j'avais plus ou moins réussi à y mettre de la lumière et
à rejoindre les unes aux autres les lignes d'une construction qui
m'avait d'abord paru presque tout entière noyée dans le brouillard.

Je m'étais si bien rendu compte qu'il était absurde d'être jaloux
de Mlle Vinteuil et de son amie, puisqu'Albertine, depuis son
aveu, ne cherchait nullement à les voir, et de tous les projets de
villégiature que nous avions formés avait écarté d'elle-même
Combray, si proche de Montjouvain, que, souvent, ce que je demandais
à Albertine de me jouer, et sans que cela me fît souffrir, c'était
de la musique de Vinteuil. Une seule fois, cette musique de Vinteuil
avait été une cause indirecte de jalousie pour moi. En effet,
Albertine qui savait que j'en avais entendu jouer chez Mme Verdurin
par Morel, me parla, un soir, de celui-ci en me manifestant un vif
désir d'aller l'entendre, de le connaître. C'était justement peu
de temps après que j'avais appris l'existence de la lettre,
involontairement interceptée par M. de Charlus, de Léa à Morel. Je
me demandai si Léa n'avait pas parlé de lui à Albertine. Les mots
de «grande sale», «grande vicieuse» me revenaient à l'esprit avec
horreur. Mais, justement parce qu'ainsi la musique de Vinteuil fut
liée douloureusement à Léa--non plus à Mlle Vinteuil et à son
amie--quand la douleur causée par Léa fut apaisée, je pus dès lors
entendre cette musique sans souffrance; un mal m'avait guéri de la
possibilité des autres. De cette musique de Vinteuil des phrases
inaperçues chez Mme Verdurin, larves obscures alors indistinctes,
devenaient d'éblouissantes architectures; et certaines devenaient
des amies, que j'avais à peine distinguées au début, qui, au mieux,
m'avaient paru laides et dont je n'aurais jamais cru qu'elles
fussent comme ces gens antipathiques au premier abord qu'on découvre
seulement tels qu'ils sont une fois qu'on les connaît bien. Entre
les deux états il y avait une vraie transmutation. D'autre part, des
phrases, distinctes la première fois dans la musique entendue chez
Mme Verdurin, mais que je n'avais pas alors reconnues là, je les
identifiais maintenant avec des phrases des autres œuvres, comme
cette phrase de la Variation religieuse pour orgue qui, chez Mme
Verdurin, avait passé inaperçue pour moi dans le septuor, où
pourtant, sainte qui avait descendu les degrés du sanctuaire, elle se
trouvait mêlée aux fées familières du musicien. D'autre part,
la phrase, qui m'avait paru trop peu mélodique, trop mécaniquement
rythmée, de la joie titubante des cloches de midi, maintenant
c'était celle que j'aimais le mieux, soit que je fusse habitué à sa
laideur, soit que j'eusse découvert sa beauté. Cette réaction sur
la déception que causent d'abord les chefs-d'œuvre, on peut, en
effet, l'attribuer à un affaiblissement de l'impression initiale ou
à l'effort nécessaire pour dégager la vérité. Deux hypothèses
qui se représentent pour toutes les questions importantes: les
questions de la réalité de l'Art, de la réalité de l'Éternité
de l'âme; c'est un choix qu'il faut faire entre elles; et pour la
musique de Vinteuil, ce choix se représentait à tout moment sous
bien des formes. Par exemple, cette musique me semblait quelque chose
de plus vrai que tous les livres connus. Par instants je pensais que
cela tenait à ce que ce qui est senti par nous de la vie, ne l'étant
pas sous forme d'idées, sa traduction littéraire, c'est-à-dire
intellectuelle, en en rendant compte l'explique, l'analyse, mais ne
le recompose pas comme la musique, où les sons semblent prendre
l'inflexion de l'être, reproduire cette pointe intérieure et
extrême des sensations qui est la partie qui nous donne cette ivresse
spécifique que nous retrouvons de temps en temps et que, quand
nous disons: «Quel beau temps! quel beau soleil!» nous ne faisons
nullement connaître au prochain, en qui le même soleil et le même
temps éveillent des vibrations toutes différentes. Dans la musique
de Vinteuil, il y avait ainsi de ces visions qu'il est impossible
d'exprimer et presque défendu de constater, puisque, quand, au moment
de s'endormir, on reçoit la caresse de leur irréel enchantement, à
ce moment même où la raison nous a déjà abandonnés, les yeux se
scellent et, avant d'avoir eu le temps de connaître non seulement
l'ineffable mais l'invisible, on s'endort. Il me semblait même,
quand je m'abandonnais à cette hypothèse où l'art serait réel,
que c'était même plus que la simple joie nerveuse d'un beau temps
ou d'une nuit d'opium que la musique peut rendre: une ivresse plus
réelle, plus féconde, du moins à ce que je pressentais. Il n'est
pas possible qu'une sculpture, une musique qui donne une émotion
qu'on sent plus élevée, plus pure, plus vraie, ne corresponde pas à
une certaine réalité spirituelle. Elle en symbolise sûrement une,
pour donner cette impression de profondeur et de vérité. Ainsi rien
ne ressemblait plus qu'une telle phrase de Vinteuil à ce plaisir
particulier que j'avais quelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple
devant les clochers de Martainville, certains arbres d'une route de
Balbec ou, plus simplement, au début de cet ouvrage, en buvant une
certaine tasse de thé.

Sans pousser plus loin cette comparaison, je sentais que les rumeurs
claires, les bruyantes couleurs que Vinteuil nous envoyait du monde
où il composait promenaient devant mon imagination, avec insistance,
mais trop rapidement pour qu'elle pût l'appréhender, quelque chose
que je pourrais comparer à la soierie embaumée d'un géranium.
Seulement, tandis que, dans le souvenir, ce vague peut être
sinon approfondi, du moins précisé, grâce à un repérage de
circonstances qui expliquent pourquoi une certaine saveur a pu nous
rappeler des sensations lumineuses, les sensations vagues données par
Vinteuil, venant non d'un souvenir, mais d'une impression (comme
celle des clochers de Martainville), il aurait fallu trouver, de la
fragrance de géranium de sa musique, non une explication matérielle,
mais l'équivalent profond, la fête inconnue et colorée (dont ses
œuvres semblaient les fragments disjoints, les éclats aux cassures
écarlates), le mode selon lequel il «entendait» et projetait
hors de lui l'univers. Cette qualité inconnue d'un monde unique, et
qu'aucun autre musicien ne nous avait jamais fait voir, peut-être
est-ce en cela, disais-je à Albertine, qu'est la preuve la plus
authentique du génie, bien plus que dans le contenu de l'œuvre
elle-même. «Même en littérature? me demandait Albertine.--Même en
littérature.» Et repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil,
j'expliquais à Albertine que les grands littérateurs n'ont jamais
fait qu'une seule œuvre, ou plutôt n'ont jamais que réfracté
à travers des milieux divers une même beauté qu'ils apportent au
monde. «S'il n'était pas si tard, ma petite, lui disais-je, je vous
montrerais cela chez tous les écrivains que vous lisez pendant que
je dors, je vous montrerais la même identité que chez Vinteuil. Ces
phrases-types, que vous commencez à reconnaître comme moi, ma petite
Albertine, les mêmes dans la sonate, dans le septuor, dans les
autres œuvres, ce serait, par exemple, si vous voulez, chez
Barbey d'Aurevilly, une réalité cachée, révélée par une trace
matérielle, la rougeur physiologique de l'Ensorcelée, d'Aimée de
Spens, de la Clotte, la main du Rideau Cramoisi, les vieux usages, les
vieilles coutumes, les vieux mots, les métiers anciens et singuliers
derrière lesquels il y a le Passé, l'histoire orale faite par
les pâtres du terroir, les nobles cités normandes parfumées
d'Angleterre et jolies comme un village d'Écosse, la cause de
malédictions contre lesquelles on ne peut rien, la Vellini, le
Berger, une même sensation d'anxiété dans un passage, que ce soit
la femme cherchant son mari dans une _Vieille Maîtresse_, ou le mari,
dans _l'Ensorcelée_, parcourant la lande, et l'Ensorcelée elle-même
au sortir de la messe. Ce sont encore des phrases types de Vinteuil
que cette géométrie du tailleur de pierre dans les romans de Thomas
Hardy.»

Les phrases de Vinteuil me firent penser à la petite phrase et je dis
à Albertine qu'elle avait été comme l'hymne national de l'amour de
Swann et d'Odette, «les parents de Gilberte que vous connaissez.
Vous m'avez dit qu'elle n'avait pas mauvais genre. Mais n'a-t-elle
pas essayé d'avoir des relations avec vous? Elle m'a parlé de
vous.--Oui, comme ses parents la faisaient chercher en voiture au
cours, par les trop mauvais temps, je crois qu'elle me ramena une fois
et m'embrassa», dit-elle au bout d'un moment; en riant et comme si
c'était une confidence amusante. «Elle me demanda tout d'un coup si
j'aimais les femmes.» (Mais si elle ne faisait que croire se rappeler
que Gilberte l'avait ramenée, comment pouvait-elle dire avec autant
de précision que Gilberte lui avait posé cette question bizarre?)
«Même, je ne sais quelle idée baroque me prit de la mystifier, je
lui répondis que oui.» (On aurait dit qu'Albertine craignait
que Gilberte m'eût raconté cela et qu'elle ne voulût pas que je
constatasse qu'elle me mentait.) «Mais nous ne fîmes rien du tout.»
(C'était étrange, si elles avaient échangé ces confidences,
qu'elles n'eussent rien fait, surtout qu'avant cela même, elles
s'étaient embrassées dans la voiture, au dire d'Albertine.) «Elle
m'a ramenée comme cela quatre ou cinq fois, peut-être un peu plus,
et c'est tout.» J'eus beaucoup de peine à ne poser aucune question,
mais, me dominant pour avoir l'air de n'attacher à tout cela aucune
importance, je revins à Thomas Hardy. «Rappelez-vous les tailleurs
de pierre dans _Jude l'obscur_, dans la _Bien-Aimée_, les blocs de
pierres que le père extrait de l'île venant par bateaux s'entasser
dans l'atelier du fils où elles deviennent statues; dans les _Yeux
Bleus_, le parallélisme des tombes, et aussi la ligne parallèle
du bateau, et les wagons contigus où sont les deux amoureux, et la
morte; le parallélisme entre la _Bien-Aimée_ où l'homme aime trois
femmes et les _Yeux Bleus_ où la femmes aime trois hommes, etc.,
et enfin tous ces romans superposables les uns aux autres, comme les
maisons verticalement entassées en hauteur sur le sol pierreux de
l'île. Je ne peux pas vous parler comme cela en une minute des
plus grands, mais vous verriez dans Stendhal un certain sentiment de
l'altitude se liant à la vie spirituelle: le lieu élevé où
Julien Sorel est prisonnier, la tour au haut de laquelle est enfermé
Fabrice, le clocher où l'abbé Barnès s'occupe d'astrologie et d'où
Fabrice jette un si beau coup d'œil. Vous m'avez dit que vous aviez
vu certains tableaux de Vermeer, vous vous rendez bien compte que
ce sont les fragments d'un même monde, que c'est toujours, quelque
génie avec lequel ils soient recréés, la même table, le même
tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme,
à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l'explique, si on
ne cherche pas à l'apparenter par les sujets, mais à dégager
l'impression, particulière que la couleur produit. Eh bien, cette
beauté nouvelle, elle reste identique dans toutes les œuvres de
Dostoïevski: la femme de Dostoïevski (aussi particulière qu'une
femme de Rembrandt), avec son visage mystérieux, dont la beauté
avenante se change brusquement, comme si elle avait joué la comédie
de la bonté, en une insolence terrible (bien qu'au fond il semble
qu'elle soit plutôt bonne), n'est-ce pas toujours la même, que ce
soit Nastasia Philipovna écrivant des lettres d'amour à Aglaé
et lui avouant qu'elle la hait, ou, dans une visite entièrement
identique à celle-là--à celle aussi où Nastasia Philipovna
insulte les parents de Vania Grouchenka, aussi gentille chez Katherina
Ivanovna que celle-ci l'avait crue terrible, puis brusquement
dévoilant sa méchanceté en insultant Katherina Ivanovna (bien que
Grouchenka au fond soit bonne); Grouchenka, Nastasia, figures aussi
originales, aussi mystérieuses, non pas seulement que les courtisanes
de Carpaccio mais que la Bethsabée de Rembrandt. Comme, chez Vermeer,
il y a création d'une certaine âme, d'une certaine couleur des
étoffes et des lieux, il n'y a pas seulement, chez Dostoïevski,
création d'être mais de demeures, et la maison de l'Assassinat, dans
_Crime et Châtiment_, avec son dvornik, n'est-elle pas presque aussi
merveilleuse que le chef-d'œuvre de la maison de l'Assassinat dans
Dostoïevski, cette sombre, et si longue, et si haute, et si vaste
maison de Rogojine où il tue Nastasia Philipovna? Cette beauté
nouvelle et terrible d'une maison, cette beauté nouvelle et mixte
d'un visage de femme, voilà ce que Dostoïevski a apporté d'unique
au monde, et les rapprochements que des critiques littéraires peuvent
faire entre lui et Gogol, ou entre lui et Paul de Kock, n'ont aucun
intérêt, étant extérieurs à cette beauté secrète. Du reste, si
je t'ai dit que c'est de roman à roman la même scène, c'est au sein
d'un même roman que les mêmes scènes, les mêmes personnages se
reproduisent si le roman est très long. Je pourrais te le montrer
facilement dans la _Guerre et la Paix_, et certaine scène dans une
voiture...--Je n'avais pas voulu vous interrompre, mais puisque je
vois que vous quittez Dostoïevski, j'aurais peur d'oublier. Mon
petit, qu'est-ce que vous avez voulu dire l'autre jour quand
vous m'avez dit: «C'est comme le côté Dostoïevski de Mme de
Sévigné.» Je vous avoue que je n'ai pas compris. Cela me semble
tellement différent.--Venez, petite fille, que je vous embrasse
pour vous remercier de vous rappeler si bien ce que je dis, vous
retournerez au pianola après. Et j'avoue que ce que j'avais dit
là était assez bête. Mais je l'avais dit pour deux raisons. La
première est une raison particulière. Il est arrivé que Mme de
Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieu de présenter
les choses dans l'ordre logique, c'est-à-dire en commençant par la
cause, nous montre d'abord l'effet, l'illusion qui nous frappe. C'est
ainsi que Dostoïevski présente ses personnages. Leurs actions nous
apparaissent aussi trompeuses que ces effets d'Elstir où la mer a
l'air d'être dans le ciel. Nous sommes tout étonnés d'apprendre que
cet homme sournois est au fond excellent, ou le contraire.--Oui,
mais un exemple pour Mme de Sévigné.--J'avoue, lui répondis-je en
riant, que c'est très tiré par les cheveux, mais enfin je pourrais
trouver des exemples.--Mais est-ce qu'il a jamais assassiné
quelqu'un, Dostoïevski? Les romans que je connais de lui pourraient
tous s'appeler l'Histoire d'un crime. C'est une obsession chez lui,
ce n'est pas naturel qu'il parle toujours de ça.--Je ne crois pas,
ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que, comme
tout le monde, il a connu le péché, sous une forme ou sous une
autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce
sens-là, il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne
le sont d'ailleurs pas tout à fait, qu'on condamne avec des
circonstances atténuantes. Et ce n'était même peut-être pas la
peine qu'il fût criminel. Je ne suis pas romancier; il est possible
que les créateurs soient tentés par certaines formes de la vie
qu'ils n'ont pas personnellement éprouvées. Si je vais avec vous à
Versailles, comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de
l'honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de
Laclos qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et,
juste en face, celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux
et ne se contenta pas de tromper la duchesse d'Orléans, mais la
supplicia en détournant d'elle ses enfants. Je reconnais tout de
même que chez Dostoïevski cette préoccupation de l'assassinat a
quelque chose d'extraordinaire et qui me le rend très étranger. Je
suis déjà stupéfait quand j'entends Baudelaire dire:

    _Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie
    N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
    Le canevas banal de nos piteux destins,
    C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie._

Mais je peux au moins croire que Baudelaire n'est pas sincère.
Tandis que Dostoïevski... Tout cela me semble aussi loin de moi que
possible, à moins que j'aie en moi des parties que j'ignore, car on
ne se réalise que successivement. Chez Dostoïevski je trouve des
puits excessivement profonds, mais sur quelques points isolés de
l'âme humaine. Mais c'est un grand créateur. D'abord, le monde qu'il
peint a vraiment l'air d'avoir été créé par lui. Tous ces bouffons
qui reviennent sans cesse, tous ces Lebedeff, Karamazoff, Ivolguine,
Segreff, cet incroyable cortège, c'est une humanité plus fantastique
que celle qui peuple la _Ronde de Nuit_ de Rembrandt. Et peut-être
n'est-elle fantastique que de la même manière, par l'éclairage et
le costume, et est-elle, au fond, courante. En tout cas elle est à
la fois pleine de vérités profondes et uniques, n'appartenant qu'à
Dostoïevski. Cela a presque l'air, ces bouffons, d'un emploi qui
n'existe plus, comme certains personnages de la comédie antique, et
pourtant comme ils révèlent des aspects vrais de l'âme humaine! Ce
qui m'assomme, c'est la manière solennelle dont on parle et dont
on écrit sur Dostoïevski. Avez-vous remarqué le rôle que
l'amour-propre et l'orgueil jouent chez ses personnages? On dirait
que pour lui l'amour et la haine la plus éperdue, la bonté et la
traîtrise, la timidité et l'insolence, ne sont que deux états d'une
même nature, l'amour-propre, l'orgueil empêchant Aglaé Nastasia,
le Capitaine dont Mitia tire la barbe, Krassotkine, l'ennemi-ami
d'Alioscha, de se montrer tels qu'ils sont en réalité. Mais il y a
encore bien d'autres grandeurs. Je connais très peu de ses livres.
Mais n'est-ce pas un motif sculptural et simple, digne de l'art le
plus antique, une frise interrompue et reprise où se dérouleraient
la Vengeance et l'Expiation, que le crime du père Karamazoff
engrossant la pauvre folle, le mouvement mystérieux, animal,
inexpliqué, par lequel la mère, étant à son insu l'instrument des
vengeances du destin, obéissant aussi obscurément à son instinct de
mère, peut-être à un mélange de ressentiment et de reconnaissance
physique pour le violateur, va accoucher chez le père Karamazoff?
Ceci, c'est le premier épisode, mystérieux, grand, auguste comme une
création de la Femme dans les sculptures d'Orvieto. Et en réplique,
le second épisode, plus de vingt ans après, le meurtre du père
Karamazoff, l'infamie sur la famille Karamazoff par ce fils de
la folle, Smerdiakoff, suivi peu après d'un même acte aussi
mystérieusement sculptural et inexpliqué, d'une beauté aussi
obscure et naturelle que l'accouchement dans le jardin du père
Karamazoff, Smerdiakoff se pendant, son crime accompli. Quant à
Dostoïevski, je ne le quittais pas tant que vous croyez en parlant
de Tolstoï, qui l'a beaucoup imité. Chez Dostoïevski il y a,
concentré et grognon, beaucoup de ce qui s'épanouira chez Tolstoï.
Il y a, chez Dostoïevski, cette maussaderie anticipée des primitifs
que les disciples éclairciront.--Mon petit, comme c'est assommant
que vous soyez si paresseux. Regardez comme vous voyez la littérature
d'une façon plus intéressante qu'on ne nous la faisait étudier; les
devoirs qu'on nous faisait faire sur Esther: «Monsieur», vous vous
rappelez», me dit-elle en riant, moins pour se moquer de ses maîtres
et d'elle-même que pour le plaisir de retrouver dans sa mémoire,
dans notre mémoire commune, un souvenir déjà un peu ancien. Mais
tandis qu'elle me parlait, et comme je pensais à Vinteuil, à son
tour c'était l'autre hypothèse, l'hypothèse matérialiste, celle
du néant, qui se présentait à moi. Je me mettais à douter, je me
disais qu'après tout il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil
semblaient l'expression de certains états de l'âme, analogues à
celui que j'avais éprouvé en goûtant la madeleine trempée dans la
tasse de thé, rien ne m'assurait que le vague de tels états fût une
marque de leur profondeur, mais seulement de ce que nous n'avons pas
encore su les analyser, qu'il n'y aurait donc rien de plus réel en
eux que dans d'autres. Pourtant ce bonheur, ce sentiment de certitude
dans le bonheur pendant que je buvais la tasse de thé, que je
respirais aux Champs-Elysées une odeur de vieux bois, ce n'était pas
une illusion. En tout cas, me disait l'esprit du doute, même si
ces états sont dans la vie plus profonds que d'autres, et sont
inanalysables à cause de cela même, parce qu'ils mettent en jeu trop
de forces dont nous ne nous sommes pas encore rendu compte, le charme
de certaines phrases de Vinteuil fait penser à eux parce qu'il est
lui aussi inanalysable, mais cela ne prouve pas qu'il ait la même
profondeur; la beauté d'une phrase de musique pure paraît facilement
l'image ou, du moins, la parente d'une impression intellectuelle que
nous avons eue, mais simplement parce qu'elle est inintellectuelle. Et
pourquoi, alors, croyons-nous particulièrement profondes ces phrases
mystérieuses qui hantent certains ouvrages et ce septuor de Vinteuil?

Ce n'était pas, du reste, que de la musique de lui que me jouait
Albertine; le pianola était par moments pour nous comme une lanterne
magique scientifique (historique et géographique), et sur les murs de
cette chambre de Paris, pourvue d'inventions plus modernes que celle
de Combray, je voyais, selon qu'Albertine jouait du Rameau ou du
Borodine, s'étendre tantôt une tapisserie du XVIIIe siècle semée
d'Amours sur un fond de roses, tantôt la steppe orientale où les
sonorités s'étouffent dans l'illimité des distances et le feutrage
de la neige. Et ces décorations fugitives étaient, d'ailleurs, les
seules de ma chambre, car si, au moment où j'avais hérité de ma
tante Léonie, je m'étais promis d'avoir des collections comme Swann,
d'acheter des tableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir
des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma
chambre ne contenait-elle pas une œuvre d'art plus précieuse que
toutes celles-là? C'était Albertine elle-même. Je la regardais.
C'était étrange pour moi de penser que c'était elle, elle que
j'avais crue si longtemps impossible même à connaître, qui
aujourd'hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j'avais fourni
le tuteur, le cadre, l'espalier de sa vie, était ainsi assise, chaque
jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée à ma
bibliothèque. Ses épaules, que j'avais vues baissées et sournoises
quand elle rapportait les clubs de golf, s'appuyaient à mes livres.
Ses belles jambes, que le premier jour j'avais imaginées avec raison
avoir manœuvré pendant toute son adolescence les pédales d'une
bicyclette, montaient et descendaient tour à tour sur celles du
pianola, où Albertine, devenue d'une élégance qui me la faisait
sentir plus à moi, parce que c'était de moi qu'elle lui venait,
posait ses souliers en toile d'or. Ses doigts, jadis familiers du
guidon, se posaient maintenant sur les touches comme ceux d'une sainte
Cécile. Son cou dont le tour, vu de mon lit, était plein et fort, à
cette distance et sous la lumière de la lampe paraissait plus rose,
moins rose pourtant que son visage incliné de profil, auquel mes
regards, venant des profondeurs de moi-même, chargés de souvenirs et
brûlants de désir, ajoutaient un tel brillant, une telle intensité
de vie que son relief semblait s'enlever et tourner avec la même
puissance presque magique que le jour, à l'hôtel de Balbec, où ma
vue était brouillée par mon trop grand désir de l'embrasser; j'en
prolongeais chaque surface au delà de ce que j'en pouvais voir
et sous ce qui me le cachait et ne me faisait que mieux
sentir--paupières qui fermaient à demi les yeux, chevelure qui
cachait le haut des joues--le relief de ces plans superposés.
Ses yeux luisaient comme, dans un minerai où l'opale est encore
engainée, les deux plaques seules encore polies, qui, devenues plus
brillantes que du métal, font apparaître, au milieu de la matière
aveugle qui les surplombe, comme les ailes de soie mauve d'un papillon
qu'on aurait mis sous verre. Ses cheveux, noirs et crespelés,
montrant des ensembles différents selon qu'elle se tournait vers moi
pour me demander ce qu'elle devait jouer, tantôt une aile
magnifique, aiguë à sa pointe, large à sa base, noire, empennée
et triangulaire, tantôt tressant le relief de leurs boucles en une
chaîne puissante et variée, pleine de crêtes, de lignes de partage,
de précipices, avec leur fouetté si riche et si multiple, semblaient
dépasser la variété que réalise habituellement la nature
et répondre plutôt au désir d'un sculpteur qui accumule les
difficultés pour faire valoir la souplesse, la fougue, le fondu,
la vie de son exécution, et faisaient ressortir davantage, en
les interrompant pour les recouvrir, la courbe animée et comme la
rotation du visage lisse et rose, du mat verni d'un bois peint. Et par
contraste avec tant de relief, par l'harmonie aussi qui les unissait
à elle, qui avait adapté son attitude à leur forme et à leur
utilisation, le pianola qui la cachait à demi comme un buffet
d'orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait
réduit à n'être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet
ange musicien, œuvre d'art qui, tout à l'heure, par une douce magie,
allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance
précieuse et rose. Mais non, Albertine n'était nullement pour moi
une œuvre d'art. Je savais ce que c'était qu'admirer une femme d'une
façon artistique, j'avais connu Swann. De moi-même, d'ailleurs,
j'étais, de n'importe quelle femme qu'il s'agît, incapable de le
faire, n'ayant aucune espèce d'esprit d'observation extérieure, ne
sachant jamais ce qu'était ce que je voyais, et j'étais émerveillé
quand Swann ajoutait rétrospectivement pour moi une dignité
artistique--en la comparant, comme il se plaisait à le faire
galamment devant elle-même, à quelque portrait de Luini; en
retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijoux d'un tableau de
Giorgione--à une femme qui m'avait semblé insignifiante. Rien de
tel chez moi. Le plaisir et la peine qui me venaient d'Albertine
ne prenaient jamais, pour m'atteindre, le détour du goût et de
l'intelligence; même, pour dire vrai, quand je commençais à
regarder Albertine comme un ange musicien, merveilleusement patiné et
que je me félicitais de posséder, elle ne tardait pas à me devenir
indifférente; je m'ennuyais bientôt auprès d'elle, mais ces
instants-là duraient peu: on n'aime que ce en quoi on poursuit
quelque chose d'inaccessible, on n'aime que ce qu'on ne possède
pas, et, bien vite, je me remettais à me rendre compte que je ne
possédais pas Albertine. Dans ses yeux je voyais passer tantôt
l'espérance, tantôt le souvenir, peut-être le regret, de joies que
je ne devinais pas, auxquelles, dans ce cas, elle préférait renoncer
plutôt que de me les dire, et que, n'en saisissant que certaines
lueurs dans ses prunelles, je n'apercevais pas plus que le spectateur
qu'on n'a pas laissé entrer dans la salle et qui, collé au carreau
vitré de la porte, ne peut rien apercevoir de ce qui se passe sur
la scène. Je ne sais si c'était le cas pour elle, mais c'est une
étrange chose, comme un témoignage, chez les plus incrédules, d'une
croyance au bien, que cette persévérance dans le mensonge qu'ont
tous ceux qui nous trompent. On aurait beau leur dire que leur
mensonge fait plus de peine que l'aveu, ils auraient beau s'en rendre
compte, qu'ils mentiraient encore l'instant d'après, pour rester
conformes à ce qu'ils nous ont dit d'abord que nous étions pour eux.
C'est ainsi qu'un athée qui tient à la vie se fait tuer pour ne
pas donner un démenti à l'idée qu'on a de sa bravoure. Pendant ces
heures, quelquefois je voyais flotter sur elle, dans ses regards, dans
sa moue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intérieurs
dont la contemplation la faisait, ces soirs-là, dissemblable,
éloignée de moi à qui ils étaient refusés. «A quoi pensez-vous,
ma chérie?--Mais à rien.» Quelquefois, pour répondre à ce
reproche que je lui faisais de ne me rien dire, tantôt elle me disait
des choses qu'elle n'ignorait pas que je savais aussi bien que tout le
monde (comme ces hommes d'État qui ne vous annonceraient pas la plus
petite nouvelle, mais vous parlent, en revanche, de celle qu'on a pu
lire dans les journaux de la veille), tantôt elle me racontait
sans précision aucune, en des sortes de fausses confidences, des
promenades en bicyclette qu'elle faisait à Balbec, l'année avant
de me connaître. Et comme si j'avais deviné juste autrefois, en
inférant de là qu'elle devait être une jeune fille très libre,
faisant de très longues parties, l'évocation qu'elle faisait de
ces promenades insinuait entre les lèvres d'Albertine ce même
mystérieux sourire qui m'avait séduit les premiers jours sur la
digue de Balbec. Elle me parlait aussi de ses promenades qu'elle avait
faites, avec des amies, dans la campagne hollandaise, de ses retours,
le soir, à Amsterdam, à des heures tardives, quand une foule
compacte et joyeuse de gens qu'elle connaissait presque tous
emplissait les rues, les bords des canaux, dont je croyais voir se
refléter dans les yeux brillants d'Albertine, comme dans les glaces
incertaines d'une rapide voiture, les feux innombrables et fuyants.
Comme la soi-disant curiosité esthétique mériterait plutôt le nom
d'indifférence auprès de la curiosité douloureuse, inlassable, que
j'avais des lieux où Albertine avait vécu, de ce qu'elle avait pu
faire tel soir, des sourires, des regards qu'elle avait eus, des mots
qu'elle avait dits, des baisers qu'elle avait reçus! Non, jamais
la jalousie que j'avais eue un jour de Saint-Loup, si elle avait
persisté, ne m'eût donné cette immense inquiétude. Cet amour entre
femmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait
d'imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité.
Que de gens, que de lieux (même qui ne la concernaient pas
directement, de vagues lieux de plaisir où elle avait pu en goûter),
que de milieux (où il y a beaucoup de monde, où on est frôlé)
Albertine--comme une personne qui, faisant passer sa suite, toute une
société, au contrôle devant elle, la fait entrer au théâtre--du
seuil de mon imagination ou de mon souvenir, où je ne me souciais pas
d'eux, avait introduits dans mon cœur! Maintenant, la connaissance
que j'avais d'eux était interne, immédiate, spasmodique,
douloureuse. L'amour c'est l'espace et le temps rendus sensibles au
cœur.

Et peut-être, pourtant, entièrement fidèle je n'eusse pas souffert
d'infidélités que j'eusse été incapable de concevoir, mais ce qui
me torturait à imaginer chez Albertine, c'était mon propre désir
perpétuel de plaire à de nouvelles femmes, d'ébaucher de nouveaux
romans; c'était de lui supposer ce regard que je n'avais pu, l'autre
jour, même à côté d'elle, m'empêcher de jeter sur les jeunes
cyclistes assises aux tables du bois de Boulogne. Comme il n'est de
connaissance, on peut presque dire qu'il n'est de jalousie que de
soi-même. L'observation compte peu. Ce n'est que du plaisir ressenti
par soi-même qu'on peut tirer savoir et douleur.

Par instants, dans les yeux d'Albertine, dans la brusque inflammation
de son teint, je sentais comme un éclair de chaleur passer
furtivement dans des régions plus inaccessibles pour moi que le ciel,
et où évoluaient les souvenirs, à moi inconnus, d'Albertine. Alors
cette beauté qu'en pensant aux années successives où j'avais connu
Albertine, soit sur la plage de Balbec, soit à Paris, je lui
avais trouvée depuis peu, et qui consistait en ce que mon amie se
développait sur tant de plans et contenait tant de jours écoulés,
cette beauté prenait pour moi quelque chose de déchirant. Alors
sous ce visage rosissant je sentais se creuser, comme un gouffre,
l'inexhaustible espace des soirs où je n'avais pas connu Albertine.
Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête dans
mes mains; je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur
elle, mais, comme si j'eusse manié une pierre qui enferme la saline
des océans immémoriaux ou le rayon d'une étoile, je sentais que je
touchais seulement l'enveloppe close d'un être qui, par l'intérieur,
accédait à l'infini. Combien je souffrais de cette position où nous
a réduits l'oubli de la nature qui, en instituant la division des
corps, n'a pas songé à rendre possible l'interpénétration
des âmes (car si son corps était au pouvoir du mien, sa pensée
échappait aux prises de ma pensée). Et je me rendais compte
qu'Albertine n'était pas même, pour moi, la merveilleuse captive
dont j'avais cru enrichir ma demeure, tout en y cachant aussi
parfaitement sa présence, même à ceux qui venaient me voir et qui
ne la soupçonnaient pas, au bout du couloir, dans la chambre voisine,
que ce personnage dont tout le monde ignorait qu'il tenait enfermée
dans une bouteille la Princesse de la Chine; m'invitant, sous une
forme pressante, cruelle et sans issue, à la recherche du passé,
elle était plutôt comme une grande déesse du Temps. Et s'il a fallu
que je perdisse pour elle des années, ma fortune--et pourvu que je
puisse me dire, ce qui n'est pas sûr, hélas, qu'elle n'y a, elle,
pas perdu--je n'ai rien à regretter. Sans doute la solitude eût
mieux valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais si j'avais mené la
vie de collectionneur que me conseillait Swann (que me reprochait de
ne pas connaître M. de Charlus, quand, avec un mélange d'esprit,
d'insolence et de goût, il me disait: «Comme c'est laid chez
vous!»), quelles statues, quels tableaux longuement poursuivis,
enfin possédés, ou même, à tout mettre au mieux, contemplés
avec désintéressement, m'eussent--comme la petite blessure qui
se cicatrisait assez vite, mais que la maladresse inconsciente
d'Albertine, des indifférents, ou de mes propres pensées, ne tardait
pas à rouvrir--donné accès hors de moi-même, sur ce chemin de
communication privé, mais qui donne sur la grande route où passe ce
que nous ne connaissons que du jour où nous en avons souffert, la vie
des autres?

Quelquefois il faisait un si beau clair de lune, qu'une heure après
qu'Albertine était couchée, j'allais jusqu'à son lit pour lui dire
de regarder la fenêtre. Je suis sûr que c'est pour cela que j'allais
dans sa chambre, et non pour m'assurer qu'elle y était bien. Quelle
apparence qu'elle pût et souhaitât s'en échapper? Il eût fallu une
collusion invraisemblable avec Françoise. Dans la chambre sombre, je
ne voyais rien que, sur la blancheur de l'oreiller, un mince diadème
de cheveux noirs. Mais j'entendais la respiration d'Albertine. Son
sommeil était si profond que j'hésitais d'abord à aller jusqu'au
lit. Puis, je m'asseyais au bord. Le sommeil continuait de couler avec
le même murmure. Ce qui est impossible à dire, c'est à quel point
ses réveils étaient gais. Je l'embrassais, je la secouais. Aussitôt
elle s'arrêtait de dormir, mais, sans même l'intervalle d'un
instant, éclatait de rire, me disant, en nouant ses bras à mon cou:
«J'étais justement en train de me demander si tu ne viendrais pas»,
et elle riait tendrement de plus belle. On aurait dit que sa tête
charmante, quand elle dormait, n'était pleine que de gaîté, de
tendresse et de rire. Et en l'éveillant j'avais seulement,
comme quand on ouvre un fruit, fait fuser le jus jaillissant qui
désaltère.

L'hiver cependant finissait; la belle saison revint, et souvent,
comme Albertine venait seulement de me dire bonsoir, ma chambre, mes
rideaux, le mur au-dessus des rideaux étant encore tout noirs, dans
le jardin des religieuses voisines j'entendais, riche et précieuse
dans le silence comme un harmonium d'église, la modulation d'un
oiseau inconnu qui, sur le mode lydien, chantait déjà matines, et
au milieu de mes ténèbres mettait la riche note éclatante du soleil
qu'il voyait. Une fois même, nous entendîmes tout d'un coup la
cadence régulière d'un appel plaintif. C'étaient les pigeons qui
commençaient à roucouler. «Cela prouve qu'il fait déjà jour»,
dit Albertine; et le sourcil presque froncé, comme si elle manquait,
en vivant chez moi, les plaisirs de la belle saison: «Le printemps
est commencé pour que les pigeons soient revenus.» La ressemblance
entre leur roucoulement et le chant du coq était aussi profonde et
aussi obscure que, dans le septuor de Vinteuil, la ressemblance entre
le thème de l'adagio et celui du dernier morceau, qui est bâti sur
le même thème-clef que le premier, mais tellement transformé par
les différences de tonalité, de mesure, que le public profane, s'il
ouvre un ouvrage sur Vinteuil, est étonné de voir qu'ils sont bâtis
tous trois sur les quatre mêmes notes, quatre notes qu'il peut,
d'ailleurs, jouer d'un doigt au piano sans retrouver aucun des trois
morceaux. Tel ce mélancolique morceau exécuté par les pigeons
était une sorte de chant du coq en mineur, qui ne s'élevait pas
vers le ciel, ne montait pas verticalement, mais, régulier comme
le braiment d'un âne, enveloppé de douceur, allait d'un pigeon à
l'autre sur une même ligne horizontale, jamais ne se redressait, ne
changeait sa plainte latérale en ce joyeux appel qu'avaient poussé
tant de fois l'allégro de l'introduction et le finale.

Bientôt les nuits raccourcirent davantage, et avant les heures
anciennes du matin, je voyais déjà dépasser des rideaux de ma
fenêtre la blancheur quotidiennement accrue du jour. Si je me
résignais à laisser encore mener à Albertine cette vie, où,
malgré ses dénégations, je sentais qu'elle avait l'impression
d'être prisonnière, c'était seulement parce que chaque jour
j'étais sûr que le lendemain je pourrais me mettre, en même temps
qu'à travailler, à me lever, à sortir, à préparer un départ pour
quelque propriété que nous achèterions et où Albertine pourrait
mener plus librement, et sans inquiétude pour moi, la vie de campagne
ou de mer, de navigation ou de chasse, qui lui plairait. Seulement, le
lendemain, ce temps passé que j'aimais et détestais tour à tour en
Albertine, il arrivait que (comme, quand il est le présent, entre lui
et nous, chacun, par intérêt, ou politesse, ou pitié, travaille
à tisser un rideau de mensonges que nous prenons pour la réalité),
rétrospectivement, une des heures qui le composaient, et même de
celles que j'avais cru connaître, me présentait tout d'un coup un
aspect qu'on n'essayait plus de me voiler et qui était alors tout
différent de celui sous lequel elle m'était apparue. Derrière
tel regard, à la place de la bonne pensée que j'avais cru y
voir autrefois, c'était un désir insoupçonné jusque-là qui se
révélait, m'aliénant une nouvelle partie de ce cœur d'Albertine
que j'avais cru assimilé au mien. Par exemple, quand Andrée avait
quitté Balbec, au mois de juillet, Albertine ne m'avait jamais dit
qu'elle dût bientôt la revoir, et je pensais qu'elle l'avait revue
même plus tôt qu'elle n'eût cru, puisque, à cause de la grande
tristesse que j'avais eue à Balbec, cette nuit du 14 septembre, elle
m'avait fait ce sacrifice de ne pas y rester et de revenir tout
de suite à Paris. Quand elle était arrivée, le 15, je lui avais
demandé d'aller voir Andrée et lui avais dit: «A-t-elle été
contente de vous revoir?» Or un jour, Mme Bontemps était venue pour
apporter quelque chose à Albertine; je la vis un instant et lui
dis qu'Albertine était sortie avec Andrée: «Elles sont allées se
promener dans la campagne.--Oui, me répondit Mme Bontemps. Albertine
n'est pas difficile en fait de campagne. Ainsi, il y a trois ans,
tous les jours il fallait aller aux Buttes-Chaumont.» A ce nom de
Buttes-Chaumont, où Albertine m'avait dit n'être jamais allée, ma
respiration s'arrêta un instant. La réalité est la plus habile des
ennemies. Elle prononce ses attaques sur les points de notre cœur
où nous ne les attendions pas, et où nous n'avions pas préparé de
défense. Albertine avait-elle menti à sa tante, alors, en lui disant
qu'elle allait tous les jours aux Buttes-Chaumont? à moi, depuis, en
me disant qu'elle ne les connaissait pas? «Heureusement, ajouta
Mme Bontemps, que cette pauvre Andrée va bientôt partir pour une
campagne plus vivifiante, pour la vraie campagne, elle en a besoin,
elle a si mauvaise mine. Il est vrai qu'elle n'a pas eu cet été le
temps d'air qui lui est nécessaire. Pensez qu'elle a quitté Balbec
à la fin de juillet, croyant revenir en septembre, et, comme son
frère s'est démis le genou, elle n'a pas pu revenir.» Alors
Albertine l'attendait à Balbec et me l'avait caché. Il est vrai que
c'était d'autant plus gentil de m'avoir proposé de revenir. A moins
que... «Oui, je me rappelle qu'Albertine m'avait parlé de cela (ce
n'était pas vrai). Quand donc a eu lieu cet accident? Tout cela est
un peu brouillé dans ma tête.--Mais, à mon sens, il a eu lieu
juste à point, car un jour plus tard, la location de la villa était
commencée et la grand'mère d'Andrée aurait été obligée de payer
un mois inutile. Il s'est cassé la jambe le 14 septembre, elle a eu
le temps de télégraphier à Albertine, le 15 au matin, qu'elle ne
viendrait pas, et Albertine de prévenir l'agence. Un jour plus tard,
cela courait jusqu'au 15 octobre.» Ainsi sans doute, quand Albertine,
changeant d'avis, m'avait dit: «Partons ce soir», ce qu'elle voyait
c'était un appartement, celui de la grand'mère d'Andrée, où, dès
notre retour, elle allait pouvoir retrouver l'amie que, sans que je
m'en doutasse, elle avait cru revoir bientôt à Balbec. Les paroles
si gentilles, pour revenir avec moi, qu'elle avait eues, en contraste
avec son _opiniâtre_ refus d'un peu avant, j'avais cherché à les
attribuer à un revirement de son bon cœur. Elles étaient tout
simplement le reflet d'un changement intervenu dans une situation que
nous ne connaissons pas, et qui est tout le secret de la variation
de la conduite des femmes qui ne nous aiment pas. Elles nous refusent
obstinément un rendez-vous pour le lendemain, parce qu'elles sont
fatiguées, parce que leur grand-père exige qu'elles dînent chez
lui: «Mais venez après», insistons-nous. «Il me retient très
tard. Il pourra me raccompagner.» Simplement elles ont un rendez-vous
avec quelqu'un qui leur plaît. Soudain celui-ci n'est plus libre.
Et elles viennent nous dire le regret de nous avoir fait de la peine,
qu'envoyant promener leur grand-père, elles resteront auprès de
nous, ne tenant à rien d'autre. J'aurais dû reconnaître ces phrases
dans le langage que m'avait tenu Albertine, le jour de mon départ de
Balbec; mais, pour interpréter ce langage, j'aurais dû me souvenir
alors de deux traits particuliers du caractère d'Albertine qui me
revenaient maintenant à l'esprit, l'un pour me consoler, l'autre pour
me désoler, car nous trouvons de tout dans notre mémoire; elle est
une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met, au
hasard, la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison
dangereux. Le premier trait, le consolant, fut cette habitude de
faire servir une même action au plaisir de plusieurs personnes,
cette utilisation multiple de ce qu'elle faisait, qui était
caractéristique chez Albertine. C'était bien dans son caractère,
revenant à Paris (le fait qu'Andrée ne revenait pas pouvait lui
rendre incommode de rester à Balbec sans que cela signifiât qu'elle
ne pouvait pas se passer d'Andrée), de tirer de ce seul voyage une
occasion de toucher deux personnes qu'elle aimait sincèrement: moi,
en me faisant croire que c'était pour ne pas me laisser seul, pour
que je ne souffrisse pas, par dévouement pour moi; Andrée, en la
persuadant que, du moment qu'elle ne venait pas à Balbec, elle ne
voulait pas y rester un instant de plus, qu'elle n'avait prolongé
son séjour que pour la voir, et qu'elle accourait dans l'instant vers
elle. Or le départ d'Albertine avec moi succédait, en effet, d'une
façon si immédiate, d'une part à mon chagrin, à mon désir de
revenir à Paris, d'autre part à la dépêche d'Andrée, qu'il était
tout naturel qu'Andrée et moi, ignorant respectivement, elle mon
chagrin, moi sa dépêche, nous eussions pu croire que le départ
d'Albertine était l'effet de la seule cause que chacun de nous
connût et qu'il suivait, en effet, à si peu d'heures de distance
et si inopinément. Et dans ce cas, je pouvais encore croire que
m'accompagner avait été le but réel d'Albertine, qui n'avait pas
voulu négliger pourtant une occasion de s'en faire un titre à la
gratitude d'Andrée. Mais malheureusement je me rappelai presque
aussitôt un autre trait de caractère d'Albertine, et qui était la
vivacité avec laquelle la saisissait la tentation irrésistible d'un
plaisir. Or je me rappelais, quand elle eut décidé de partir, quelle
impatience elle avait d'arriver au tram, comme elle avait bousculé
le Directeur qui, en cherchant à nous retenir, aurait pu nous faire
manquer l'omnibus, les haussements d'épaules de connivence qu'elle me
faisait et dont j'avais été si touché, quand, dans le tortillard,
M. de Cambremer nous avait demandé si nous ne pouvions pas
«remettre à huitaine». Oui, ce qu'elle voyait devant ses yeux à
ce moment-là, ce qui la rendait si fiévreuse de partir, ce qu'elle
était impatiente de retrouver, c'était cet appartement inhabité que
j'avais vu une fois, appartenant à la grand'mère d'Andrée, laissé
à la garde d'un vieux valet de chambre, appartement luxueux, en plein
midi, mais si vide, si silencieux que le soleil avait l'air de mettre
des housses sur le canapé, sur les fauteuils de la chambre où
Albertine et Andrée demanderaient au gardien respectueux, peut-être
naïf, peut-être complice, de les laisser se reposer. Je la voyais
tout le temps maintenant, vide, avec un lit ou un canapé, cette
chambre, où, chaque fois qu'Albertine avait l'air pressé et
sérieux, elle partait pour retrouver son amie, sans doute arrivée
avant elle parce qu'elle était plus libre. Je n'avais jamais pensé
jusque-là à cet appartement qui, maintenant, avait pour moi une
horrible beauté. L'inconnu de la vie des êtres est comme celui de la
nature, que chaque découverte scientifique ne fait que reculer mais
n'annule pas. Un jaloux exaspère celle qu'il aime en la privant de
mille plaisirs sans importance, mais ceux qui sont le fond de la
vie de celle-ci, elle les abrite là où, dans les moments où son
intelligence croit montrer le plus de perspicacité et où les tiers
le renseignent le mieux, il n'a pas idée de chercher. Enfin, du
moins, Andrée allait partir. Mais je ne voulais pas qu'Albertine pût
me mépriser comme ayant été dupe d'elle et d'Andrée. Un jour ou
l'autre, je le lui dirais. Et ainsi je la forcerais peut-être à me
parler plus franchement, en lui montrant que j'étais informé tout de
même des choses qu'elle me cachait. Mais je ne voulais pas lui parler
de cela encore, d'abord parce que, si près de la visite de sa tante,
elle eût compris d'où me venait mon information, eût tari cette
source et n'en eût pas redouté d'inconnues. Ensuite parce que je ne
voulais pas risquer, tant que je ne serais pas absolument certain de
garder Albertine aussi longtemps que je voudrais, de causer en
elle trop de colères qui auraient pu avoir pour effet de lui faire
désirer me quitter. Il est vrai que, si je raisonnais, cherchais
la vérité, pronostiquais l'avenir d'après ses paroles, lesquelles
approuvaient toujours tous mes projets, exprimant combien elle aimait
cette vie, combien sa claustration la privait peu, je ne doutais
pas qu'elle restât toujours auprès de moi. J'en étais même fort
ennuyé, je sentais m'échapper la vie, l'univers, auxquels je n'avais
jamais goûté, échangés contre une femme dans laquelle je ne
pouvais plus rien trouver de nouveau. Je ne pouvais même pas aller
à Venise, où, pendant que je serais couché, je serais trop torturé
par la crainte des avances que pourraient lui faire le gondolier,
les gens de l'hôtel, les Vénitiennes. Mais si je raisonnais, au
contraire, d'après l'autre hypothèse, celle qui s'appuyait non
sur les paroles d'Albertine, mais sur des silences, des regards, des
rougeurs, des bouderies, et même des colères, dont il m'eût été
bien facile de lui montrer qu'elles étaient sans cause et dont
j'aimais mieux avoir l'air de ne pas m'apercevoir, alors je me disais
que cette vie lui était insupportable, que tout le temps elle se
trouvait privée de ce qu'elle aimait, et que fatalement elle me
quitterait un jour. Tout ce que je voulais, si elle le faisait,
c'était que je pusse choisir le moment où cela ne me serait pas
trop pénible, et puis dans une saison où elle ne pourrait aller
dans aucun des endroits où je me représentais ses débauches, ni
à Amsterdam, ni chez Andrée, qu'elle retrouverait, il est vrai,
quelques mois plus tard. Mais d'ici là je me serais calmé et cela me
serait devenu indifférent. En tout cas, il fallait attendre, pour
y songer, que fût guérie la petite rechute qu'avait causée la
découverte des raisons pour lesquelles Albertine, à quelques heures
de distance, avait voulu ne pas quitter, puis quitter immédiatement
Balbec. Il fallait laisser le temps de disparaître aux symptômes
qui ne pouvaient aller qu'en s'atténuant si je n'apprenais rien de
nouveau, mais qui étaient encore trop aigus pour ne pas rendre plus
douloureuse, plus difficile, une opération de rupture, reconnue
maintenant inévitable, mais nullement urgente, et qu'il valait mieux
pratiquer «à froid». Ce choix du moment, j'en étais le maître,
car si elle voulait partir avant que je l'eusse décidé, au moment
où elle m'annoncerait qu'elle avait assez de cette vie, il serait
toujours temps d'aviser à combattre ses raisons, de lui laisser plus
de liberté, de lui promettre quelque grand plaisir prochain qu'elle
souhaiterait elle-même d'attendre, voire, si je ne trouvais de
recours qu'en son cœur, de lui assurer mon chagrin. J'étais donc
bien tranquille à ce point de vue, n'étant pas, d'ailleurs, en cela
très logique avec moi-même. Car, dans les hypothèses où je ne
tenais précisément pas compte des choses qu'elle disait et qu'elle
annonçait, je supposais que, quand il s'agirait de son départ, elle
me donnerait d'avance ses raisons, me laisserait les combattre et les
vaincre. Je sentais que ma vie avec Albertine n'était, pour ma part,
quand je n'étais pas jaloux, qu'ennui, pour l'autre part, quand
j'étais jaloux, que souffrance. A supposer qu'il y eût du bonheur,
il ne pouvait durer. J'étais dans le même esprit de sagesse qui
m'inspirait à Balbec, quand, le soir où nous avions été heureux,
après la visite de Mme de Cambremer, je voulais la quitter, parce
que je savais qu'à prolonger je ne gagnerais rien. Seulement,
maintenant encore, je m'imaginais que le souvenir que je garderais
d'elle serait comme une sorte de vibration, prolongée par une
pédale, de la dernière minute de notre séparation. Aussi je tenais
à choisir une minute douce, afin que ce fût elle qui continuât à
vibrer en moi. Il ne fallait pas être trop difficile, attendre trop,
il fallait être sage. Et pourtant, ayant tant attendu, ce serait
folie de ne pas attendre quelques jours de plus, jusqu'à ce qu'une
minute acceptable se présentât, plutôt que de risquer de la voir
partir avec cette même révolte que j'avais autrefois quand maman
s'éloignait de mon lit sans me dire bonsoir, ou quand elle me disait
adieu à la gare. A tout hasard, je multipliais les gentillesses que
je pouvais lui faire. Pour les robes de Fortuny, nous nous étions
enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait
d'être terminée. Et j'avais commandé tout de même les cinq
auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour
celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé
depuis ce que m'avait dit sa tante, je me laissai emporter par la
colère, un soir. C'était justement celui où Albertine avait revêtu
pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny
qui, en m'évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je
sacrifiais pour elle, qui ne m'en savait aucun gré. Si je n'avais
jamais vu Venise, j'en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de
Pâques qu'encore enfant j'avais dû y passer, et plus anciennement
encore, depuis les gravures du Titien et les photographies de Giotto
que Swann m'avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que
portait ce soir-là Albertine me semblait comme l'ombre tentatrice
de cette invisible Venise. Elle était envahie d'ornementation arabe,
comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes
derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la
Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux
orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se
répétaient dans le miroitement de l'étoffe, d'un bleu profond qui,
au fur et à mesure que mon regard s'y avançait, se changeait en or
malléable par ces mêmes transmutations qui, devant les gondoles qui
s'avancent, changent en métal flamboyant l'azur du grand canal.
Et les manches étaient doublées d'un rose cerise, qui est si
particulièrement vénitien qu'on l'appelle rose Tiepolo.

Dans la journée, Françoise avait laissé échapper devant moi
qu'Albertine n'était contente de rien; que, quand je lui faisais
dire que je sortirais avec elle, ou que je ne sortirais pas, que
l'automobile viendrait la prendre, ou ne viendrait pas, elle haussait
presque les épaules et répondait à peine poliment. Ce soir, où
je la sentais de mauvaise humeur et où la première grande chaleur
m'avait énervé, je ne pus retenir ma colère et lui reprochai son
ingratitude: «Oui, vous pouvez demander à tout le monde, criai-je de
toutes mes forces, hors de moi, vous pouvez demander à Françoise, ce
n'est qu'un cri.» Mais aussitôt je me rappelai qu'Albertine m'avait
dit une fois combien elle me trouvait l'air terrible quand j'étais en
colère, et m'avait appliqué les vers d'Esther:

    _Jugez combien ce front irrité contre moi
    Dans mon âme troublée a dû jeter d'émoi
    Hélas! sans frissonner quel cœur audacieux
    Soutiendrait les éclairs qui partent de ses yeux._

J'eus honte de ma violence. Et pour revenir sur ce que j'avais fait,
sans cependant que ce fût une défaite, de manière que ma paix fût
une paix armée et redoutable, en même temps qu'il me semblait utile
de montrer à nouveau que je ne craignais pas une rupture pour qu'elle
n'en eût pas l'idée: «Pardonnez-moi, ma petite Albertine, j'ai
honte de ma violence, j'en suis désespéré. Si nous ne pouvons plus
nous entendre, si nous devons nous quitter, il ne faut pas que ce soit
ainsi, ce ne serait pas digne de nous. Nous nous quitterons, s'il le
faut, mais avant tout je tiens à vous demander pardon bien humblement
de tout mon cœur.» Je pensais que, pour réparer cela et m'assurer
de ses projets de rester pour le temps qui allait suivre, au moins
jusqu'à ce qu'Andrée fût partie, ce qui était dans trois semaines,
il serait bon, dès le lendemain, de chercher quelque plaisir
plus grand que ceux qu'elle avait encore eus, et à assez longue
échéance; aussi, puisque j'allais effacer l'ennui que je lui avais
causé, peut-être ferais-je bien de profiter de ce moment pour
lui montrer que je connaissais mieux sa vie qu'elle ne croyait. La
mauvaise humeur qu'elle ressentirait serait effacée demain par mes
gentillesses, mais l'avertissement resterait dans son esprit. «Oui,
ma petite Albertine, pardonnez-moi si j'ai été violent. Je ne suis
pas tout à fait aussi coupable que vous croyez. Il y a des gens
méchants qui cherchent à nous brouiller, je n'avais jamais voulu
vous en parler pour ne pas vous tourmenter. Mais je finis par être
affolé quelquefois de certaines dénonciations. Ainsi tenez, lui
dis-je, maintenant on me tourmente, on me persécute à me parler de
vos relations, mais avec Andrée.--Avec Andrée?» s'écria-t-elle, la
mauvaise humeur enflammant son visage. Et l'étonnement ou le désir
de paraître étonnée écarquillait ses yeux. «C'est charmant!
Et peut-on savoir qui vous a dit ces belles choses? est-ce que je
pourrais leur parler à ces personnes? savoir sur quoi elles appuient
leurs infamies?--Ma petite Albertine, je ne sais pas, ce sont des
lettres anonymes, mais de personnes que vous trouveriez peut-être
assez facilement (pour lui montrer que je ne croyais pas qu'elle
cherchait), car elles doivent bien vous connaître. La dernière, je
vous l'avoue (et je vous cite celle-là justement parce qu'il s'agit
d'un rien et qu'elle n'a rien de pénible à citer), m'a pourtant
exaspéré. Elle me disait que si, le jour où nous avons quitté
Balbec, vous aviez d'abord voulu rester et partir ensuite, c'est que,
dans l'intervalle, vous aviez reçu une lettre d'Andrée vous disant
qu'elle ne viendrait pas.--Je sais très bien qu'Andrée m'a écrit
qu'elle ne viendrait pas, elle m'a même télégraphié, je ne peux
pas vous montrer la dépêche parce que je ne l'ai pas gardée, mais
ce n'était pas ce jour-là. Qu'est-ce que vous vouliez que cela
me fasse qu'Andrée vînt à Balbec ou non?» «Qu'est-ce que vous
vouliez que cela me fasse» était une preuve de colère et que
«cela lui faisait» quelque chose, mais pas forcément une preuve
qu'Albertine était revenue uniquement par désir de voir Andrée.
Chaque fois qu'Albertine voyait un des motifs réels, ou allégués,
d'un de ses actes découvert par une personne à qui elle avait donné
un autre motif, Albertine était en colère, la personne fût-elle
celle pour laquelle elle avait fait réellement l'acte. Albertine
croyait-elle que ces renseignements sur ce qu'elle faisait, ce
n'était pas des anonymes qui me les envoyaient malgré moi, mais moi
qui les sollicitais avidement, on n'aurait pu nullement le déduire
des paroles qu'elle me dit ensuite, où elle avait l'air d'accepter ma
version des lettres anonymes, mais de son air de colère contre moi,
colère qui n'avait l'air que d'être l'explosion de ses mauvaises
humeurs antérieures, tout comme l'espionnage auquel elle eût,
dans cette hypothèse, cru que je m'étais livré n'eût été que
l'aboutissement d'une surveillance de tous ses actes, dont elle n'eût
plus douté depuis longtemps. Sa colère s'étendit même jusqu'à
Andrée, et se disant sans doute que, maintenant, je ne serais plus
tranquille même quand elle sortirait avec Andrée: «D'ailleurs,
Andrée m'exaspère. Elle est assommante. Je ne veux plus sortir avec
elle. Vous pouvez l'annoncer aux gens qui vous ont dit que j'étais
revenue à Paris pour elle. Si je vous disais que, depuis tant
d'années que je connais Andrée, je ne saurais pas vous dire
comment est sa figure tant je l'ai peu regardée!» Or, à Balbec, la
première année, elle m'avait dit: «Andrée est ravissante.» Il
est vrai que cela ne voulait pas dire qu'elle eût des relations
amoureuses avec elle, et même je ne l'avais jamais entendue parler
alors qu'avec indignation de toutes les relations de ce genre. Mais ne
pouvait-elle avoir changé, même sans se rendre compte qu'elle avait
changé, en ne croyant pas que ses jeux avec une amie fussent la
même chose que les relations immorales, assez peu précises dans son
esprit, qu'elle flétrissait chez les autres? N'était-ce pas aussi
possible que ce même changement, et cette même inconscience de
changement, qui s'étaient produits dans ses relations avec moi, dont
elle avait repoussé à Balbec avec tant d'indignation les baisers
qu'elle devait me donner elle-même ensuite chaque jour, et que, je
l'espérais du moins, elle me donnerait encore bien longtemps, et
qu'elle allait me donner dans un instant? «Mais, ma chérie, comment
voulez-vous que je le leur annonce puisque je ne les connais pas?»
Cette réponse était si forte qu'elle aurait dû dissoudre les
objections et les doutes que je voyais cristallisés dans les
prunelles d'Albertine. Mais elle les laissa intacts. Je m'étais
tu, et pourtant elle continuait à me regarder avec cette attention
persistante qu'on prête à quelqu'un qui n'a pas fini de parler. Je
lui demandai de nouveau pardon. Elle me répondit qu'elle n'avait
rien à me pardonner. Elle était redevenue très douce. Mais sous son
visage triste et défait, il me semblait qu'un secret s'était formé.
Je savais bien qu'elle ne pouvait me quitter sans me prévenir;
d'ailleurs, elle ne pouvait ni le désirer (c'était dans huit jours
qu'elle devait essayer les nouvelles robes de Fortuny), ni décemment
le faire, ma mère revenant à la fin de la semaine et sa tante
également. Pourquoi, puisque c'était impossible qu'elle partît,
lui redis-je à plusieurs reprises que nous sortirions ensemble le
lendemain pour aller voir des verreries de Venise que je voulais lui
donner, et fus-je soulagé de l'entendre me dire que c'était convenu?
Quand elle put me dire bonsoir et que je l'embrassai, elle ne fit pas
comme d'habitude, se détourna--c'était quelques instants à peine
après le moment où je venais de penser à cette douceur qu'elle me
donnât tous les soirs ce qu'elle m'avait refusé à Balbec--elle ne
me rendit pas mon baiser. On aurait dit que, brouillée avec moi, elle
ne voulait pas me donner un signe de tendresse qui eût plus tard pu
me paraître comme une fausseté démentant cette brouille. On aurait
dit qu'elle accordait ses actes avec cette brouille, et cependant avec
mesure, soit pour ne pas l'annoncer, soit parce que, rompant avec
moi des rapports charnels, elle voulait cependant rester mon amie. Je
l'embrassai alors une seconde fois, serrant contre mon cœur l'azur
miroitant et doré du grand canal et les oiseaux accouplés, symboles
de mort et de résurrection. Mais une seconde fois elle s'écarta, au
lieu de me rendre mon baiser, avec l'espèce d'entêtement instinctif
et fatidique des animaux qui sentent la mort. Ce pressentiment qu'elle
semblait traduire me gagna moi-même et me remplit d'une crainte si
anxieuse que, quand elle fut arrivée à la porte, je n'eus pas le
courage de la laisser partir et la rappelai. «Albertine, lui dis-je,
je n'ai aucun sommeil. Si vous-même n'avez pas envie de dormir, vous
auriez pu rester encore un peu, si vous voulez, mais je n'y tiens
pas, et surtout je ne veux pas vous fatiguer.» Il me semblait que si
j'avais pu la faire déshabiller et l'avoir dans sa chemise de nuit
blanche, dans laquelle elle semblait plus rose, plus chaude, où elle
irritait plus mes sens, la réconciliation eût été plus complète.
Mais j'hésitais un instant, car le bord bleu de la robe ajoutait à
son visage une beauté, une illumination, un ciel sans lesquels
elle m'eût semblé plus dure. Elle revint lentement et me dit avec
beaucoup de douceur, et toujours le même visage abattu et triste:
«Je peux rester tant que vous voudrez, je n'ai pas sommeil.» Sa
réponse me calma, car tant qu'elle était là je sentais que je
pouvais aviser à l'avenir, et elle recélait aussi de l'amitié, de
l'obéissance, mais d'une certaine nature, et qui me semblait avoir
pour limite ce secret que je sentais derrière son regard triste, ses
manières changées, moitié malgré elle, moitié sans doute pour les
mettre d'avance en harmonie avec quelque chose que je ne savais pas.
Il me sembla que, tout de même, il n'y aurait que de l'avoir tout en
blanc, avec son cou nu devant moi, comme je l'avais vue à Balbec dans
son lit, qui me donnerait assez d'audace pour qu'elle fût obligée
de céder. «Puisque vous êtes si gentille de rester un peu à me
consoler, vous devriez enlever votre robe, c'est trop chaud, trop
raide, je n'ose pas vous approcher pour ne pas froisser cette
belle étoffe et il y a entre nous ces oiseaux symboliques.
Déshabillez-vous, mon chéri.--Non, ce ne serait pas commode de
défaire ici cette robe. Je me déshabillerai dans ma chambre tout
à l'heure.--Alors vous ne voulez même pas vous asseoir sur mon
lit?--Mais si.» Elle resta toutefois un peu loin, près de mes pieds.
Nous causâmes. Je sais que je prononçai alors le mot «mort» comme
si Albertine allait mourir. Il semble que les événements soient
plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout
entiers. Certes, ils débordent sur l'avenir par la mémoire que
nous en gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les
précède. On peut dire que nous ne les voyons pas alors tels qu'ils
seront; mais dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifiés?

Quand je vis que d'elle-même elle ne m'embrassait pas, comprenant
que tout ceci était du temps perdu, que ce ne serait qu'à partir du
baiser que commenceraient les minutes calmantes et véritables, je
lui dis: «Bonsoir, il est trop tard», parce que cela ferait qu'elle
m'embrasserait, et nous continuerions ensuite. Mais après m'avoir
dit: «Bonsoir, tâchez de bien dormir», exactement comme les deux
premières fois, elle se contenta d'un baiser sur la joue. Cette fois
je n'osai pas la rappeler, mais mon cœur battait si fort que je ne
pus me recoucher. Comme un oiseau qui va d'une extrémité de sa cage
à l'autre, sans arrêter, je passais de l'inquiétude qu'Albertine
pût partir à un calme relatif. Ce calme était produit par le
raisonnement que je recommençais plusieurs fois par minute: «Elle ne
peut pas partir en tout cas sans me prévenir, elle ne m'a nullement
dit qu'elle partirait», et j'étais à peu près calmé. Mais
aussitôt je me redisais: «Pourtant si demain j'allais la trouver
partie! Mon inquiétude elle-même a bien sa cause en quelque
chose; pourquoi ne m'a-t-elle pas embrassé?» Alors je souffrais
horriblement du cœur. Puis il était un peu apaisé par le
raisonnement que je recommençais, mais je finissais par avoir mal
à la tête, tant ce mouvement de ma pensée était incessant
et monotone. Il y a ainsi certains états moraux, et notamment
l'inquiétude, qui, ne nous présentant que deux alternatives, ont
quelque chose d'aussi atrocement limité qu'une simple souffrance
physique. Je refaisais perpétuellement le raisonnement qui donnait
raison à mon inquiétude et celui qui lui donnait tort et me
rassurait, sur un espace aussi exigu que le malade qui palpe sans
s'arrêter, d'un mouvement interne, l'organe qui le fait souffrir,
s'éloigne un instant du point douloureux, pour y revenir l'instant
d'après. Tout à coup, dans le silence de la nuit, je fus frappé par
un bruit en apparence insignifiant, mais qui me remplit de terreur,
le bruit de la fenêtre d'Albertine qui s'ouvrait violemment. Quand je
n'entendis plus rien, je me demandai pourquoi ce bruit m'avait fait si
peur. En lui-même il n'avait rien de si extraordinaire; mais je
lui donnais probablement deux significations qui m'épouvantaient
également. D'abord, c'était une convention de notre vie commune,
comme je craignais les courants d'air, qu'on n'ouvrît jamais de
fenêtre la nuit. On l'avait expliqué à Albertine quand elle était
venue habiter à la maison, et bien qu'elle fût persuadée que
c'était de ma part une manie, et malsaine, elle m'avait promis de
ne jamais enfreindre cette défense. Et elle était si craintive pour
toutes ces choses qu'elle savait que je voulais, les blâmât-elle,
que je savais qu'elle eût plutôt dormi dans l'odeur d'un feu de
cheminée que d'ouvrir sa fenêtre, de même que, pour l'événement
le plus important, elle ne m'eût pas fait réveiller le matin. Ce
n'était qu'une des petites conventions de notre vie, mais du moment
qu'elle violait celle-là sans m'en avoir parlé, cela ne voulait-il
pas dire qu'elle n'avait plus rien à ménager, qu'elle les violerait
aussi bien toutes? Puis ce bruit avait été violent, presque mal
élevé, comme si elle avait ouvert rouge de colère et disant:
«Cette vie m'étouffe, tant pis, il me faut de l'air!» Je ne me dis
pas exactement tout cela, mais je continuai à penser, comme à un
présage plus mystérieux et plus funèbre qu'un cri de chouette,
à ce bruit de la fenêtre qu'Albertine avait ouverte. Plein d'une
agitation comme je n'en avais peut-être pas eue depuis le soir de
Combray où Swann avait dîné à la maison, je marchai longtemps
dans le couloir, espérant, par le bruit que je faisais,
attirer l'attention d'Albertine, qu'elle aurait pitié de moi et
m'appellerait, mais je n'entendais aucun bruit venir de sa chambre.
Peu à peu je sentis qu'il était trop tard. Elle devait dormir
depuis longtemps. Je retournai me coucher. Le lendemain, dès que je
m'éveillai, comme on ne venait jamais chez moi, quoi qu'il arrivât,
sans que j'eusse appelé, je sonnai Françoise. Et en même temps je
pensai: «Je vais parler à Albertine d'un yacht que je veux lui
faire faire.» En prenant mes lettres, je dis à Françoise, sans la
regarder: «Tout à l'heure j'aurai quelque chose à dire à Mlle
Albertine; est-ce qu'elle est levée?--Oui, elle s'est levée de bonne
heure.» Je sentis se soulever en moi, comme dans un coup de vent,
mille inquiétudes, que je ne savais pas tenir en suspens dans ma
poitrine. Le tumulte y était si grand que j'étais à bout de souffle
comme dans une tempête. «Ah! mais où est-elle en ce moment?--Elle
doit être dans sa chambre.--Ah! bien; eh bien! je la verrai tout
à l'heure.» Je respirai, elle était là, mon agitation retomba,
Albertine était ici, il m'était presque indifférent qu'elle y fût.
D'ailleurs n'avais-je pas été absurde de supposer qu'elle aurait pu
ne pas y être? Je m'endormis, mais, malgré ma certitude qu'elle ne
me quitterait pas, d'un sommeil léger, et d'une légèreté relative
à elle seulement. Car les bruits qui ne pouvaient se rapporter qu'à
des travaux dans la cour, tout en les entendant vaguement en dormant,
je restais tranquille, tandis que le plus léger frémissement qui
venait de sa chambre, quand elle sortait ou rentrait sans bruit,
en appuyant si doucement sur le timbre, me faisait tressauter, me
parcourait tout entier, me laissait le cœur battant, bien que je
l'eusse entendu dans un assoupissement profond, de même que ma
grand'mère, dans les derniers jours qui précédèrent sa mort, et
où elle était plongée dans une immobilité que rien ne troublait
et que les médecins appelaient le coma, se mettait, m'a-t-on dit, à
trembler un instant comme une feuille quand elle entendait les
trois coups de sonnette par lesquels j'avais l'habitude d'appeler
Françoise, et que, même en les faisant plus légers, cette
semaine-là, pour ne pas troubler le silence de la chambre mortuaire,
personne, assurait Françoise, ne pouvait confondre, à cause d'une
manière que j'avais et ignorais moi-même d'appuyer sur le timbre,
avec les coups de sonnette de quelqu'un d'autre. Étais-je donc entré
moi aussi en agonie? était-ce l'approche de la mort?

Ce jour-là et le lendemain nous sortîmes ensemble, puisqu'Albertine
ne voulait plus sortir avec Andrée. Je ne lui parlai même pas du
yacht. Ces promenades m'avaient calmé tout à fait. Mais elle avait
continué, le soir, à m'embrasser de la même manière nouvelle, de
sorte que j'étais furieux. Je ne pouvais plus y voir qu'une manière
de me montrer qu'elle me boudait, et qui me paraissait trop ridicule
après les gentillesses que je ne cessais de lui faire. Aussi, n'ayant
plus d'elle même les satisfactions charnelles auxquelles je tenais,
la trouvant laide dans la mauvaise humeur, sentis-je plus vivement la
privation de toutes les femmes et des voyages dont ces premiers beaux
jours réveillaient en moi le désir. Grâce sans doute au souvenir
épars des rendez-vous oubliés que j'avais eus, collégien encore,
avec des femmes, sous la verdure déjà épaisse, cette région
du printemps où le voyage de notre demeure errante à travers
les saisons venait depuis trois jours de s'arrêter, sous un ciel
clément, et dont toutes les routes fuyaient vers des déjeuners à la
campagne, des parties de canotage, des parties de plaisir, me semblait
le pays des femmes aussi bien qu'il était celui des arbres, et le
pays où le plaisir, partout offert, devenait permis à mes forces
convalescentes. La résignation à la paresse, la résignation à
la chasteté, à ne connaître le plaisir qu'avec une femme que je
n'aimais pas, la résignation à rester dans ma chambre, à ne pas
voyager, tout cela était possible dans l'ancien monde où nous
étions la veille encore, dans le monde vide de l'hiver, mais non plus
dans cet univers nouveau, feuillu, où je m'étais éveillé comme
un jeune Adam pour qui se pose pour la première fois le problème de
l'existence, du bonheur, et sur qui ne pèse pas l'accumulation des
solutions négatives antérieures. La présence d'Albertine me pesait,
et, maussade, je la regardais donc, en sentant que c'était un malheur
que nous n'eussions pas rompu. Je voulais aller à Venise, je voulais,
en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vénitiens et, au
Luxembourg, les deux Elstir qu'à ce qu'on venait de m'apprendre,
la princesse de Guermantes venait de vendre à ce musée, ceux que
j'avais tant admirés, les «Plaisirs de la Danse» et le «Portrait
de la famille X...» Mais j'avais peur que, dans le premier, certaines
poses lascives ne donnassent à Albertine un désir, une nostalgie
de réjouissances populaires, la faisant se dire que peut-être une
certaine vie qu'elle n'avait pas menée, une vie de feux d'artifice et
de guinguettes, avait du bon. Déjà d'avance, je craignais que, le 14
juillet, elle me demandât d'aller à un bal populaire, et je rêvais
d'un événement impossible qui eût supprimé cette fête. Et puis
il y avait aussi là-bas, dans les Elstir, des nudités de femmes dans
des paysages touffus du Midi qui pouvaient faire penser Albertine à
certains plaisirs, bien qu'Elstir, lui (mais ne rabaisserait-elle pas
l'œuvre?), n'y eût vu que la beauté sculpturale, pour mieux dire,
la beauté de blancs monuments que prennent des corps de femmes assis
dans la verdure. Aussi je me résignai à renoncer à cela et je
voulus partir pour aller à Versailles. Albertine était restée dans
sa chambre, à lire, dans son peignoir de Fortuny. Je lui demandai si
elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de charmant qu'elle
était toujours prête à tout, peut-être par cette habitude qu'elle
avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les autres, et comme
elle s'était décidée à venir à Paris, en deux minutes, elle me
dit: «Je peux venir comme cela, nous ne descendrons pas de voiture.»
Elle hésita une seconde entre deux manteaux pour cacher sa robe
de chambre--comme elle eût fait entre deux amis différents à
emmener--en prit un bleu sombre, admirable, piqua une épingle dans
un chapeau. En une minute elle fut prête, avant que j'eusse pris mon
paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette rapidité même, cette
docilité absolue me laissèrent plus rassuré, comme si, en effet,
j'eusse eu, sans avoir aucun motif précis d'inquiétude, besoin de
l'être. «Tout de même, je n'ai rien à craindre, elle fait ce que
je lui demande, malgré le bruit de la fenêtre de l'autre nuit.
Dès que j'ai parlé de sortir, elle a jeté ce manteau bleu sur son
peignoir et elle est venue, ce n'est pas ce que ferait une révoltée,
une personne qui ne serait plus bien avec moi», me disais-je tandis
que nous allions à Versailles. Nous y restâmes longtemps. Le ciel
tout entier était fait de ce bleu radieux et un peu pâle comme le
promeneur couché dans un champ le voit parfois au-dessus de sa tête,
mais tellement uni, tellement profond, qu'on sent que le bleu dont
il est fait a été employé sans aucun alliage, et avec une si
inépuisable richesse qu'on pourrait approfondir de plus en plus sa
substance sans rencontrer un atome d'autre chose que de ce même bleu.
Je pensais à ma grand'mère qui aimait dans l'art humain, dans la
nature, la grandeur, et qui se plaisait à regarder monter dans ce
même bleu le clocher de Saint-Hilaire. Soudain j'éprouvai de nouveau
la nostalgie de ma liberté perdue en entendant un bruit que je ne
reconnus pas d'abord et que ma grand'mère eût, lui aussi, tant
aimé. C'était comme le bourdonnement d'une guêpe. «Tiens, me dit
Albertine, il y a un aéroplane, il est très haut, très haut.» Je
regardais tout autour de moi, mais je ne voyais, sans aucune tache
noire, que la pâleur intacte du bleu sans mélange. J'entendais
pourtant toujours le bourdonnement des ailes qui tout d'un coup
entrèrent dans le champ de ma vision. Là-haut, de minuscules ailes
brunes et brillantes fronçaient le bleu uni du ciel inaltérable.
J'avais pu enfin attacher le bourdonnement à sa cause, à ce petit
insecte qui trépidait là-haut, sans doute à bien deux mille mètres
de hauteur; je le voyais bruire. Peut-être, quand les distances sur
terre n'étaient pas encore depuis longtemps abrégées par la vitesse
comme elles le sont aujourd'hui, le sifflet d'un train passant à deux
kilomètres était-il pourvu de cette beauté qui maintenant,
pour quelque temps encore, nous émeut dans le bourdonnement d'un
aéroplane à deux mille mètres, à l'idée que les distances
parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que sur le sol et
que, dans cette autre direction, où les mesures nous apparaissent
autres parce que l'abord nous en semblait inaccessible, un aéroplane
à deux mille mètres n'est pas plus loin qu'un train à deux
kilomètres, est plus près même, le trajet identique s'effectuant
dans un milieu plus pur, sans séparation entre le voyageur et son
point de départ, de même que sur mer ou dans les plaines, par un
temps calme, le remous d'un navire déjà loin ou le souffle d'un seul
zéphyr raye l'océan des eaux ou des blés.

«Au fond, nous n'avons faim ni l'un ni l'autre, on aurait pu
passer chez les Verdurin, me dit Albertine, c'est leur heure et leur
jour.--Mais si vous êtes fâchée contre eux?--Oh! il y a beaucoup de
cancans contre eux, mais dans le fond ils ne sont pas si mauvais que
ça. Mme Verdurin a toujours été très gentille pour moi. Et puis,
on ne peut pas être toujours brouillé avec tout le monde. Ils
ont des défauts, mais qu'est-ce qui n'en a pas?--Vous n'êtes pas
habillée, il faudrait rentrer vous habiller il serait bien tard.»
J'ajoutai que j'avais envie de goûter. «Oui, vous avez raison,
goûtons tout simplement», répondit Albertine, avec cette admirable
docilité qui me stupéfiait toujours. Nous nous arrêtâmes dans
une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville, et
qui jouissait à ce moment-là d'une certaine vogue. Une dame allait
sortir, qui demanda ses affaires à la pâtissière. Et une fois que
cette dame fut partie, Albertine regarda à plusieurs reprises la
pâtissière comme si elle voulait attirer son attention, pendant que
celle-ci rangeait des tasses, des assiettes, des petits fours, car il
était déjà tard. Elle s'approchait de moi seulement si je demandais
quelque chose. Et il arrivait alors que, comme la pâtissière,
d'ailleurs extrêmement grande, était debout pour nous servir et
Albertine assise à côté de moi, chaque fois, Albertine, pour
tâcher d'attirer son attention, levait verticalement vers elle son
regard blond qui était obligé de faire monter d'autant plus haut
la prunelle que, la pâtissière étant juste contre nous, Albertine
n'avait pas la ressource d'adoucir la pente par l'obliquité du
regard. Elle était obligée, sans trop lever la tête, de faire
monter ses regards jusqu'à cette hauteur démesurée où étaient
les yeux de la pâtissière. Par gentillesse pour moi, Albertine
rabaissait vivement ses regards et, la pâtissière n'ayant fait
aucune attention à elle, recommençait. Cela faisait une série de
vaines élévations implorantes vers une inaccessible divinité. Puis
la pâtissière n'eut plus qu'à ranger à une grande table voisine.
Là le regard d'Albertine n'avait qu'à être naturel. Mais pas
une fois celui de la pâtissière ne se posa sur mon amie. Cela ne
m'étonnait pas, car je savais que cette femme, que je connaissais
un petit peu, avait des amants, quoique mariée, mais cachait
parfaitement ses intrigues, ce qui m'étonnait énormément à cause
de sa prodigieuse stupidité. Je regardai cette femme pendant que
nous finissions de goûter. Plongée dans ses rangements, elle était
presque impolie pour Albertine à force de n'avoir pas un regard pour
elle, dont l'attitude n'avait d'ailleurs rien d'inconvenant. L'autre
rangeait, rangeait sans fin, sans une distraction. La remise en place
des petites cuillers, des couteaux à fruits, eût été confiée, non
à cette grande belle femme, mais, par économie de travail humain, à
une simple machine, qu'on n'eût pas pu voir isolement aussi complet
de l'attention d'Albertine, et pourtant elle ne baissait pas les yeux,
ne s'absorbait pas, laissait briller ses yeux, ses charmes, en une
attention à son seul travail. Il est vrai que, si cette pâtissière
n'eût pas été une femme particulièrement sotte (non seulement
c'était sa réputation, mais je le savais par expérience), ce
détachement eût pu être un comble d'habileté. Et je sais bien que
l'être le plus sot, si son désir ou son intérêt est en jeu,
peut, dans ce cas unique, au milieu de la nullité de sa vie
stupide, s'adapter immédiatement aux rouages de l'engrenage le plus
compliqué; malgré tout c'eût été une supposition trop subtile
pour une femme aussi niaise que la pâtissière. Cette niaiserie
prenait même un tour invraisemblable d'impolitesse! Pas une seule
fois elle ne regarda Albertine que, pourtant, elle ne pouvait pas ne
pas voir. C'était peu aimable pour mon amie, mais, dans le fond, je
fus enchanté qu'Albertine reçût cette petite leçon et vît que
souvent les femmes ne faisaient pas attention à elle. Nous quittâmes
la pâtisserie, nous remontâmes en voiture, et nous avions déjà
repris le chemin de la maison quand j'eus tout à coup regret d'avoir
oublié de prendre à part cette pâtissière et de la prier, à tout
hasard, de ne pas dire à la dame qui était partie quand nous étions
arrivés mon nom et mon adresse, que la pâtissière, à cause de
commandes que j'avais souvent faites, devait savoir parfaitement.
Il était, en effet, inutile que la dame pût par là apprendre
indirectement l'adresse d'Albertine. Mais je trouvai trop long de
revenir sur nos pas pour si peu de chose, et que cela aurait l'air
d'y donner trop d'importance aux yeux de l'imbécile et menteuse
pâtissière. Je songeais seulement qu'il faudrait revenir goûter
là, d'ici une huitaine, pour faire cette recommandation et que c'est
bien ennuyeux, comme on oublie toujours la moitié de ce qu'on a à
dire, de faire les choses les plus simples en plusieurs fois. A
ce propos, je ne peux pas dire combien, quand j'y pense, la vie
d'Albertine était recouverte de désirs alternés, fugitifs, souvent
contradictoires. Sans doute le mensonge la compliquait encore, car, ne
se rappelant plus au juste nos conversations, quand elle m'avait dit:
«Ah! voilà une jolie fille et qui jouait bien au golf», et que, lui
ayant demandé le nom de cette jeune fille, elle m'avait répondu de
cet air détaché, universel, supérieur, qui a sans doute toujours
des parties libres, car chaque menteur de cette catégorie l'emprunte
chaque fois pour un instant dès qu'il ne veut pas répondre à une
question, et il ne lui fait jamais défaut: «Ah! je ne sais pas (avec
regret de ne pouvoir me renseigner), je n'ai jamais su son nom, je la
voyais au golf, mais je ne savais pas comment elle s'appelait»;--si,
un mois après, je lui disais: «Albertine, tu sais cette jolie
fille dont tu m'as parlé, qui jouait si bien au golf.--Ah! oui, me
répondait-elle sans réflexion, Émilie Daltier, je ne sais pas ce
qu'elle est devenue.» Et le mensonge, comme une fortification de
campagne, était reporté de la défense du nom, prise maintenant,
sur les possibilités de la retrouver. «Ah! je ne sais pas, je n'ai
jamais su son adresse. Je ne vois personne qui pourrait vous dire
cela. Oh! non, Andrée ne l'a pas connue. Elle n'était pas de notre
petite bande, aujourd'hui si divisée.» D'autres fois, le mensonge
était comme un vilain aveu: «Ah! si j'avais trois cent mille
francs de rente...» Elle se mordait les lèvres. «Hé bien, que
ferais-tu?--Je te demanderais, disait-elle en m'embrassant, la
permission de rester chez toi. Où pourrais-je être plus heureuse?»
Mais, même en tenant compte des mensonges, il était incroyable
à quel point de vue sa vie était successive, et fugitifs ses plus
grands désirs. Elle était folle d'une personne, et au bout de
trois jours n'eût pas voulu recevoir sa visite. Elle ne pouvait pas
attendre une heure que je lui eusse fait acheter des toiles et des
couleurs, car elle voulait se remettre à la peinture. Pendant deux
jours elle s'impatientait, avait presque des larmes, vite séchées,
d'enfants à qui on a ôté sa nourrice. Et cette instabilité de ses
sentiments à l'égard des êtres, des choses, des occupations, des
arts, des pays, était en vérité si universelle, que, si elle a
aimé l'argent, ce que je ne crois pas, elle n'a pas pu l'aimer plus
longtemps que le reste. Quand elle disait: «Ah! si j'avais trois cent
mille francs de rente!» même si elle exprimait une pensée mauvaise
mais bien peu durable, elle n'eût pu s'y rattacher plus longtemps
qu'au désir d'aller aux Rochers, dont l'édition de Mme de Sévigné
de ma grand'mère lui avait montré l'image, de retrouver une amie de
golf, de monter en aéroplane, d'aller passer la Noël avec sa tante,
ou de se remettre à la peinture.

Nous revînmes très tard, dans une nuit où, çà et là, au bord du
chemin, un pantalon rouge à côté d'un jupon révélait des couples
amoureux. Notre voiture passa la porte Maillot pour rentrer.
Aux monuments de Paris s'était substitué, pur, linéaire, sans
épaisseur, le dessin des monuments de Paris, comme on eût fait pour
une ville détruite dont on eût voulu relever l'image. Mais, au bord
de celle-ci, s'élevait avec une telle douceur la bordure bleu pâle
sur laquelle elle se détachait que les yeux altérés cherchaient
partout encore un peu de cette nuance délicieuse qui leur était trop
avarement mesurée; il y avait clair de lune. Albertine l'admira. Je
n'osai lui dire que j'en aurais mieux joui si j'avais été seul ou à
la recherche d'une inconnue. Je lui récitai des vers ou des phrases
de prose sur le clair de lune, lui montrant comment d'argenté qu'il
était autrefois, il était devenu bleu avec Chateaubriand, avec
le Victor Hugo d'_Eviradnus_ et de la _Fête chez Thérèse_, pour
redevenir jaune et métallique avec Baudelaire et Leconte de Lisle.
Puis lui rappelant l'image qui figure le croissant de la lune à
la fin de _Booz endormi_, je lui récitai toute la pièce. Nous
rentrâmes. Le beau temps, cette nuit-là, fit un bond en avant comme
un thermomètre monte à la chaleur. Par les matins tôt levés de
printemps qui suivirent, j'entendais les tramways cheminer, à travers
les parfums, dans l'air auquel la chaleur se mélangeait de plus en
plus jusqu'à ce qu'il arrivât à la solidification et à la densité
de midi. Quand l'air onctueux avait achevé d'y vernir et d'y isoler
l'odeur du lavabo, l'odeur de l'armoire, l'odeur du canapé, rien
qu'à la netteté avec laquelle, verticales et debout, elles se
tenaient en tranches juxtaposées et distinctes, dans un clair-obscur
nacré qui ajoutait un glacé plus doux au reflet des rideaux et des
fauteuils de satin bleu, je me voyais, non par un simple caprice
de mon imagination, mais parce que c'était effectivement possible,
suivant dans quelque quartier neuf de la banlieue, pareil à celui où
à Balbec habitait Bloch, les rues aveuglées de soleil, et y trouvant
non les fades boucheries et la blanche pierre de taille, mais la salle
à manger de campagne où je pourrais arriver tout à l'heure, et les
odeurs que j'y trouverais en arrivant, l'odeur du compotier de cerises
et d'abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenues en
suspens dans la lumineuse congélation de l'ombre qu'elles veinent
délicatement comme l'intérieur d'une agate, tandis que les
porte-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel, ou
piquent çà et là sur la toile cirée des ocellures de paon. Comme
un vent qui s'enfle avec une progression régulière, j'entendais
avec joie une automobile sous la fenêtre. Je sentais son odeur
de pétrole. Elle peut sembler regrettable aux délicats (qui sont
toujours des matérialistes) et à qui elle gâte la campagne, et
à certains penseurs (matérialistes à leur manière aussi), qui,
croyant à l'importance du fait, s'imaginent que l'homme serait
plus heureux, capable d'une poésie plus haute, si ses yeux étaient
susceptibles de voir plus de couleurs, ses narines de connaître plus
de parfums, travestissement philosophique de l'idée naïve de ceux
qui croient que la vie était plus belle quand on portait, au lieu
de l'habit noir, de somptueux costumes. Mais pour moi (de même qu'un
arôme, déplaisant en soi peut-être, de naphtaline et de vétiver
m'eût exalté en me rendant la pureté bleue de la mer, le jour de
mon arrivée à Balbec), cette odeur de pétrole qui, avec la fumée
s'échappant de la machine, s'était tant de fois évanouie dans
le pâle azur, par ces jours brûlants où j'allais de
Saint-Jean-de-la-Haise à Gourville, comme elle m'avait suivi dans
mes promenades pendant ces après-midi d'été où Albertine était à
peindre, faisait fleurir maintenant, de chaque côté de moi, bien que
je fusse dans ma chambre obscure, les bleuets, les coquelicots et les
trèfles incarnats, m'enivrait comme une odeur de campagne, non
pas circonscrite et fixe, comme celle qui est apposée devant les
aubépines et qui, retenue par ses éléments onctueux et denses,
flotte avec une certaine stabilité devant la haie, mais comme une
odeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l'aspect du sol,
accouraient les châteaux, pâlissait le ciel, se décuplaient les
forces, une odeur qui était comme un symbole de bondissement et de
puissance et qui renouvelait le désir que j'avais eu à Balbec de
monter dans la cage de cristal et d'acier, mais cette fois pour aller
non plus faire des visites dans des demeures familières, avec une
femme que je connaissais trop, mais faire l'amour dans des lieux
nouveaux avec une femme inconnue. Odeur qu'accompagnait à tout moment
l'appel des trompes d'automobile qui passaient, sur lequel j'adaptais
des paroles comme sur une sonnerie militaire: «Parisien, lève-toi,
lève-toi, viens déjeuner à la campagne et faire du canot dans la
rivière, à l'ombre sous les arbres, avec une belle fille; lève-toi,
lève-toi.» Et toutes ces rêveries m'étaient si agréables que je
me félicitais de la «sévère loi» qui faisait que, tant que je
n'aurais pas appelé, aucun «timide mortel», fût-ce Françoise,
fût-ce Albertine, ne s'aviserait de venir me troubler «au fond de
ce palais» où «une majesté terrible affecte à mes sujets de me
rendre invisible.» Mais tout à coup le décor changea; ce ne fut
plus le souvenir d'anciennes impressions, mais d'un ancien désir,
tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny,
qui étendit devant moi un autre printemps, un printemps non plus du
tout feuillu mais subitement dépouillé, au contraire, de ses arbres
et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire: Venise; un
printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit
l'allongement, réchauffement, l'épanouissement graduel de ses jours
par la fermentation progressive, non plus d'une terre impure, mais
d'une eau vierge et bleue printanière sans porter de corolles, et qui
ne pourrait, répondre au mois de mai que par des reflets, travaillée
par lui, s'accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et
fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus que les saisons à
ses bras de mer infleurissables, les modernes années n'apportent
de changement à la cité gothique; je le savais, je ne pouvais
l'imaginer, mais voilà ce que je voulais contempler, de ce même
désir qui jadis, quand j'étais enfant, dans l'ardeur même du
départ, avait brisé en moi la force de partir; je voulais me trouver
face à face avec mes imaginations vénitiennes; voir comment cette
mer divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve
Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par
leur ceinture azurée, s'était développée à part, avait eu à part
ses écoles de peinture et d'architecture; admirer ce jardin fabuleux
de fruits et d'oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de
la mer, qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des
colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard
de sombre azur qui veille dans l'ombre, posait par taches et faisait
remuer perpétuellement la lumière. Oui, il fallait partir, c'était
le moment. Depuis qu'Albertine n'avait plus l'air d'être fâchée
contre moi, sa possession ne me semblait plus un bien en échange
duquel on est prêt à donner tous les autres. Car nous ne l'aurions
fait que pour nous débarrasser d'un chagrin, d'une anxiété, qui
étaient apaisées maintenant. Nous avons réussi à traverser le
cerceau de toile, à travers lequel nous avons cru un moment que nous
ne pourrions jamais passer. Nous avons éclairci l'orage, ramené la
sérénité du sourire. Le mystère angoissant d'une haine sans cause
connue, et peut-être sans fin, est dissipé. Dès lors nous nous
retrouvons face à face avec le problème, momentanément écarté,
d'un bonheur que nous savons impossible. Maintenant que la vie avec
Albertine était redevenue possible, je sentais que je ne pourrais en
tirer que des malheurs, puisqu'elle ne m'aimait pas; mieux valait la
quitter sur la douceur de son consentement, que je prolongerais par
le souvenir. Oui, c'était le moment; il fallait m'informer bien
exactement de la date où Andrée allait quitter Paris, agir
énergiquement auprès de Mme Bontemps de manière à être bien
certain qu'à ce moment-là Albertine ne pourrait aller ni en
Hollande, ni à Montjouvain. Il arriverait, si nous savions mieux
analyser nos amours, de voir que souvent les femmes ne nous plaisent
qu'à cause du contrepoids d'hommes à qui nous avons à les disputer,
bien que nous souffrions jusqu'à mourir d'avoir à les leur disputer;
le contrepoids supprimé, le charme de la femme tombe. On en a un
exemple douloureux et préventif dans cette prédilection des hommes
pour les femmes qui, avant de les connaître, ont commis des fautes,
pour ces femmes qu'ils sentent enlisées dans le danger et qu'il leur
faut, pendant toute la durée de leur amour, reconquérir; un exemple
postérieur au contraire, et nullement dramatique celui-là, dans
l'homme qui, sentant s'affaiblir son goût pour la femme qu'il aime,
applique spontanément les règles qu'il a dégagées, et pour être
sûr qu'il ne cesse pas d'aimer la femme, la met dans un milieu
dangereux où il lui faut la protéger chaque jour. (Le contraire
des hommes qui exigent qu'une femme renonce au théâtre, bien que,
d'ailleurs, ce soit parce qu'elle avait été au théâtre qu'ils
l'ont aimée.)

Quand ainsi le départ d'Albertine n'aurait plus d'inconvénients, il
faudrait choisir un jour de beau temps comme celui-ci--il allait y en
avoir beaucoup--où elle me serait indifférente, où je serais tenté
de mille désirs; il faudrait la laisser sortir sans la voir, puis
me levant, me préparant vite, lui laisser un mot, en profitant de
ce que, comme elle ne pourrait à cette époque aller en nul lieu qui
m'agitât, je pourrais réussir, en voyage, à ne pas me représenter
les actions mauvaises qu'elle pourrait faire--et qui me semblaient
en ce moment bien indifférentes, du reste--et, sans l'avoir revue,
partir pour Venise.

Je sonnai Françoise pour lui demander de m'acheter un guide et un
indicateur, comme j'avais fait enfant, quand j'avais voulu déjà
préparer un voyage à Venise, réalisation d'un désir aussi violent
que celui que j'avais en ce moment; j'oubliais que, depuis, il en
était un que j'avais atteint sans aucun plaisir, le désir de Balbec,
et que Venise, étant aussi un phénomène visible, ne pourrait
probablement, pas plus que Balbec, réaliser un rêve ineffable, celui
du temps gothique, actualisé d'une mer printanière, et qui venait
d'instant en instant frôler mon esprit d'une image enchantée,
caressante, insaisissable, mystérieuse et confuse. Françoise, ayant
entendu mon coup de sonnette, entra, assez inquiète de la façon dont
je prendrais ses paroles et sa conduite. «J'étais bien ennuyée, me
dit-elle, que Monsieur sonne si tard aujourd'hui. Je ne savais pas
ce que je devais faire. Ce matin, à huit heures, Mlle Albertine m'a
demandé ses malles, j'osais pas y refuser, j'avais peur que Monsieur
me dispute si je venais l'éveiller. J'ai eu beau la catéchismer, lui
dire d'attendre une heure parce que je pensais toujours que Monsieur
allait sonner; elle n'a pas voulu, elle m'a laissé cette lettre pour
Monsieur, et à neuf heures elle est partie.» Alors--tant on
peut ignorer ce qu'on a en soi, puisque j'étais persuadé de mon
indifférence pour Albertine--mon souffle fut coupé, je tins mon
cœur de mes deux mains, brusquement mouillées par une certaine
sueur que je n'avais jamais connue depuis la révélation que mon
amie m'avait faite dans le petit tram relativement à l'amie de Mlle
Vinteuil, sans que je pusse dire autre chose que: «Ah! très bien,
vous avez bien fait naturellement de ne pas m'éveiller, laissez-moi
un instant, je vais vous sonner tout à l'heure.»




[Fin de _La Prisonnière (deuxième partie)_ par Marcel Proust]