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Titre: La Prisonnire (deuxime partie)
Auteur: Proust, Marcel (1871-1922)
diteur: Proust, Robert (1873-1935)
diteur: Rivire, Jacques (18861925)
Date de la premire publication: 1923
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Paris: Gallimard, 1947
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   24 novembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   24 novembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 204

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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU


XII

LA PRISONNIRE (_DEUXIME PARTIE_)

_nrf_

GALLIMARD




OEUVRES DE MARCEL PROUST

    _A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_
    DU CT DE CHEZ SWANN (2 _vol._).
    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (3 _vol._).
    LE CT DE GUERMANTES (3 _vol._).
    SODOME ET GOMORRHE (2 _vol._).
    LA PRISONNIRE (2 _vol._).
    ALBERTINE DISPARUE.
    LE TEMPS RETROUV (2 _vol._).

    PASTICHES ET MLANGES.
    LES PLAISIRS ET LES JOURS.
    CHRONIQUES.
    LETTRES A LA N.R.F.
    MORCEAUX CHOISIS.
    UN AMOUR DE SWANN
    (_dition illustre par Laprade_).


    _Collection in-8_ _A la Gerbe_

    OEUVRES COMPLTES (18 _vol._).

Gaston Gallimard. Paris 1923.




CHAPITRE DEUXIME (_suite_)


Les grosses plaisanteries de Brichot, au dbut de son amiti avec le
baron, avaient fait place chez lui, ds qu'il s'tait agi non plus
de dbiter des lieux communs, mais de comprendre,  un sentiment
pnible qui voilait la gat. Il se rassurait en rcitant des
pages de Platon, des vers de Virgile, parce qu'aveugle d'esprit
aussi, il ne comprenait pas qu'alors aimer un jeune homme tait comme
aujourd'hui (les plaisanteries de Socrate le rvlent mieux, que les
thories de Platon) entretenir une danseuse, puis se fiancer. M. de
Charlus lui-mme ne l'et pas compris, lui qui confondait sa manie
avec l'amiti, qui ne lui ressemble en rien, et les athltes de
Praxitle avec de dociles boxeurs. Il ne voulait pas voir que, depuis
dix-neuf cents ans (un courtisan dvot sous un prince dvot
et t athe sous un prince athe, a dit La Bruyre), toute
l'homosexualit de coutume--celle des jeunes gens de Platon comme
des bergers de Virgile--a disparu, que seule surnage et se multiplie
l'involontaire, la nerveuse, celle qu'on cache aux autres et qu'on
travestit  soi-mme. Et M. de Charlus aurait eu tort de ne pas
renier franchement la gnalogie paenne. En change d'un peu
de beaut plastique, que de supriorit morale! Le berger de
Thocrite qui soupire pour un jeune garon, plus tard n'aura aucune
raison d'tre moins dur de coeur, et d'esprit plus fin, que l'autre
berger dont la flte rsonne pour Amaryllis. Car le premier
n'est pas atteint d'un mal, il obit aux modes du temps. C'est
l'homosexualit survivante malgr les obstacles, honteuse, fltrie,
qui est la seule vraie, la seule  laquelle puisse correspondre chez
le mme tre un affinement des qualits morales. On tremble au
rapport que le physique peut avoir avec celles-ci quand on songe au
petit dplacement de got purement physique,  la tare lgre
d'un sens, qui expliquent que l'univers des potes et des musiciens,
si ferm au duc de Guermantes, s'entr'ouvre pour M. de Charlus. Que
ce dernier ait du got dans son intrieur, qui est d'une mnagre
bibeloteuse, cela ne surprend pas; mais l'troite brche qui donne
jour sur Beethoven et sur Vronse! Cela ne dispense pas les gens
sains d'avoir peur quand un fou qui a compos un sublime pome, leur
ayant expliqu par les raisons les plus justes qu'il est enferm par
erreur, par la mchancet de sa femme, les suppliant d'intervenir
auprs du directeur de l'asile, gmissant sur les promiscuits
qu'on lui impose, conclut ainsi: Tenez, celui qui va venir me parler
dans le prau, dont je suis oblig de subir le contact, croit
qu'il est Jsus-Christ. Or cela seul suffit  me prouver avec quels
alins on m'enferme; il ne peut pas tre Jsus-Christ, puisque
Jsus-Christ c'est moi! Un instant auparavant on tait prt 
aller dnoncer l'erreur au mdecin aliniste. Sur ces derniers
mots, et mme si on pense  l'admirable pome auquel travaille
chaque jour le mme homme, on s'loigne, comme les fils de Mme de
Surgis s'loignaient de M. de Charlus, non qu'il leur et fait aucun
mal, mais  cause du luxe d'invitations dont le terme tait de leur
pincer le menton. Le pote est  plaindre, et qui n'est guid par
aucun Virgile, d'avoir  traverser les cercles d'un enfer de soufre
et de poix, de se jeter dans le feu qui tombe du ciel pour en ramener
quelques habitants de Sodome! Aucun charme dans son oeuvre; la mme
svrit dans sa vie qu'aux dfroqus qui suivent la rgle du
clibat le plus chaste pour qu'on ne puisse pas attribuer  autre
chose qu' la perte d'une croyance d'avoir quitt la soutane.

Faisant semblant de ne pas voir le louche individu qui lui avait
embot le pas (quand le baron se hasardait sur les boulevards,
ou traversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, ces
suiveurs se comptaient par douzaines qui, dans l'espoir d'avoir une
thune, ne le lchaient pas) et de peur que l'autre ne s'enhardt
 lui parler, le baron baissait dvotement ses cils noircis qui,
contrastant avec ses joues poudrerizes, le faisaient ressembler 
un grand inquisiteur peint par le Greco. Mais ce prtre faisait
peur et avait l'air d'un prtre interdit, diverses compromissions
auxquelles l'avait oblig la ncessit d'excuser son got et d'en
protger le secret ayant eu pour effet d'amener  la surface du
visage prcisment ce que le baron cherchait  cacher, une vie
crapuleuse raconte par la dchance morale. Celle-ci, en effet,
quelle qu'en soit la cause, se lit aisment, car elle ne tarde pas 
se matrialiser, et prolifre sur un visage, particulirement dans
les joues et autour des yeux, aussi physiquement que s'y accumulent
les jaunes ocreux dans une maladie de foie ou les rpugnantes
rougeurs dans une maladie de peau. Ce n'tait pas, d'ailleurs,
seulement dans les joues, ou mieux les bajoues de ce visage fard,
dans la poitrine ttonnire, la croupe rebondie de ce corps
livr au laisser-aller et envahi par l'embonpoint, que surnageait
maintenant, tal comme de l'huile, le vice jadis si intimement
renfonc par M. de Charlus au plus secret de lui-mme. Il dbordait
maintenant dans ses propos.

C'est comme a, Brichot, que vous vous promenez la nuit avec un
beau jeune homme, dit-il en nous abordant, cependant que le voyou
dsappoint s'loignait. C'est du beau. On le dira  vos petits
lves de la Sorbonne, que vous n'tes pas plus srieux que cela.
Du reste, la compagnie de la jeunesse vous russit, Monsieur le
Professeur, vous tes frais comme une petite rose. Je vous ai
drangs, vous aviez l'air de vous amuser comme deux petites folles,
et vous n'aviez pas besoin d'une vieille grand'maman rabat-joie comme
moi. Je n'irai pas  confesse pour cela, puisque vous tiez presque
arrivs. Le baron tait d'humeur d'autant plus gaie qu'il ignorait
entirement la scne de l'aprs-midi, Jupien ayant jug plus utile
de protger sa nice contre un retour offensif que d'aller prvenir
M. de Charlus. Aussi celui-ci croyait-il toujours au mariage et s'en
rjouissait-il. On dirait que c'est une consolation pour ces grands
solitaires que de donner  leur clibat tragique l'adoucissement
d'une paternit fictive. Mais, ma parole, Brichot, ajouta-t-il, en
se tournant en riant vers nous, j'ai du scrupule en vous voyant en
si galante compagnie. Vous aviez l'air de deux amoureux. Bras dessus,
bras dessous, dites donc, Brichot, vous en prenez des liberts!
Fallait-il attribuer pour cause  de telles paroles le vieillissement
d'une telle pense, moins matresse que jadis de ses rflexes, et
qui, dans des instants d'automatisme, laisse chapper un secret si
soigneusement enfoui pendant quarante ans? Ou bien tait-ce ddain
pour l'opinion des roturiers qu'avaient au fond tous les Guermantes et
dont le frre de M. de Charlus, le duc, prsentait une autre forme
quand, fort insoucieux que ma mre pt le voir, il se faisait
la barbe en chemise de nuit ouverte,  sa fentre? M. de Charlus
avait-il contract, durant les trajets brlants de Doncires 
Doville, la dangereuse habitude de se mettre  l'aise et, comme il
y rejetait en arrire son chapeau de paille pour rafrachir son
norme front, de desserrer, au dbut, pour quelques instants
seulement, le masque depuis trop longtemps rigoureusement attach 
son vrai visage? Les manires conjugales de M. de Charlus avec Morel
auraient  bon droit tonn qui les aurait entirement connues.
Mais il tait arriv  M. de Charlus que la monotonie des plaisirs
qu'offre son vice l'avait lass. Il avait instinctivement cherch de
nouvelles performances, et, aprs s'tre fatigu des inconnus qu'il
rencontrait, tait pass au ple oppos,  ce qu'il avait cru
qu'il dtesterait toujours,  l'imitation d'un mnage ou d'une
paternit. Parfois cela ne lui suffisait mme plus, il lui
fallait du nouveau, il allait passer la nuit avec une femme de la
mme faon qu'un homme normal peut, une fois dans sa vie, avoir
voulu coucher avec un garon, par une curiosit semblable, inverse,
et dans les deux cas galement malsaine. L'existence de fidle
du baron, ne vivant,  cause de Charlie, que dans le petit clan,
avait eu, pour briser les efforts qu'il avait faits longtemps pour
garder des apparences menteuses, la mme influence qu'un voyage
d'exploration ou un sjour aux colonies chez certains Europens,
qui y perdent les principes directeurs qui les guidaient en France.
Et pourtant la rvolution interne d'un esprit, ignorant au dbut de
l'anomalie qu'il portait en soi, puis pouvant devant elle quand il
l'avait reconnue, et enfin s'tant familiaris avec elle jusqu'
ne plus s'apercevoir qu'on ne pouvait sans danger avouer aux autres
ce qu'on avait fini par s'avouer sans honte  soi-mme, avait t
plus efficace encore, pour dtacher M. de Charlus des dernires
contraintes sociales, que le temps pass chez les Verdurin. Il n'est
pas, en effet, d'exil au ple Sud, ou au sommet du Mont-Blanc, qui
nous loigne autant des autres qu'un sjour prolong au sein d'un
vice intrieur, c'est--dire d'une pense diffrente de la leur.
Vice (ainsi M. de Charlus le qualifiait-il autrefois) auquel le baron
prtait maintenant la figure dbonnaire d'un simple dfaut, fort
rpandu, plutt sympathique et presque amusant, comme la paresse,
la distraction ou la gourmandise. Sentant les curiosits que la
particularit de son personnage excitait, M. de Charlus prouvait un
certain plaisir  les satisfaire,  les piquer,  les entretenir.
De mme que tel publiciste juif se fait chaque jour le champion
du catholicisme, non pas probablement avec l'espoir d'tre pris
au srieux, mais pour ne pas dcevoir l'attente des rieurs
bienveillants, M. de Charlus fltrissait plaisamment les mauvaises
moeurs dans le petit clan, comme il et contrefait l'anglais ou
imit Mounet-Sully, sans attendre qu'on l'en prit, et pour payer
son cot avec bonne grce, en exerant en socit un talent
d'amateur; de sorte que M. de Charlus menaait Brichot de dnoncer
 la Sorbonne qu'il se promenait maintenant avec des jeunes gens de
la mme faon que le chroniqueur circoncis parle  tout propos de
la fille ane de l'glise et du sacr-coeur de Jsus,
c'est--dire sans ombre de tartuferie, mais avec une pointe
de cabotinage. Ce n'est pas seulement du changement des paroles
elles-mmes, si diffrentes de celles qu'il se permettait autrefois,
qu'il serait curieux de chercher l'explication, mais encore de celui
survenu dans les intonations, les gestes, qui les uns et les autres
ressemblaient singulirement maintenant  ce que M. de Charlus
fltrissait le plus prement autrefois; il poussait maintenant,
involontairement, presque les mmes petits cris (chez lui
involontaires et d'autant plus profonds) que jettent, volontairement,
eux, les invertis qui s'interpellent en s'appelant ma chre;
comme si ce chichi voulu, dont M. de Charlus avait pris si
longtemps le contrepied, n'tait en effet qu'une gniale et fidle
imitation des manires qu'arrivent  prendre, quoi qu'ils en aient,
les Charlus, quand ils sont arrivs  une certaine phase de
leur mal, comme un paralytique gnral ou un ataxique finissent
fatalement par prsenter certains symptmes. En ralit--et c'est
ce que ce chichi tout intrieur rvlait--il n'y avait entre le
svre Charlus tout de noir habill, aux cheveux en brosse, que
j'avais connu, et les jeunes gens fards, chargs de bijoux, que
cette diffrence purement apparente qu'il y a entre une personne
agite qui parle vite, remue tout le temps, et un nvropathe qui
parle lentement, conserve un flegme perptuel, mais est atteint de la
mme neurasthnie aux yeux du clinicien qui sait que celui-ci comme
l'autre est dvor des mmes angoisses et frapp des mmes tares.
Du reste, on voyait que M. de Charlus avait vieilli  des signes tout
diffrents, comme l'extension extraordinaire qu'avaient prise dans
sa conversation certaines expressions qui avaient prolifr et qui
revenaient maintenant  tout moment (par exemple: l'enchanement
des circonstances), et auxquelles la parole du baron s'appuyait de
phrase en phrase comme  un tuteur ncessaire. Est-ce que Charlie
est dj arriv? demanda Brichot  M. de Charlus comme nous
apercevions la porte de l'htel. Ah! je ne sais pas, dit le baron
en levant les mains et en fermant  demi les yeux, de l'air d'une
personne qui ne veut pas qu'on l'accuse d'indiscrtion, d'autant plus
qu'il avait eu probablement des reproches de Morel pour des choses
qu'il avait dites et que celui-ci, froussard autant que vaniteux, et
reniant M. de Charlus aussi volontiers qu'il se parait de lui, avait
cru graves quoique en ralit insignifiantes. Vous savez que je ne
sais rien de ce qu'il fait. Si les conversations de deux personnes
qui ont entre elles une liaison sont pleines de mensonges, ceux-ci ne
naissent pas moins naturellement dans les conversations qu'un tiers
a avec un amant au sujet de la personne que ce dernier aime, quel que
soit, d'ailleurs, le sexe de cette personne.

Il y a longtemps que vous l'avez vu? demandai-je  M. de Charlus,
pour avoir l'air  la fois de ne pas craindre de lui parler de Morel
et de ne pas croire qu'il vivait compltement avec lui. Il est venu
par hasard cinq minutes ce matin, pendant que j'tais encore 
demi endormi, s'asseoir sur le coin de mon lit, comme s'il voulait me
violer. J'eus aussitt l'ide que M. de Charlus avait vu Charlie
il y a une heure, car quand on demande  une matresse quand elle
a vu l'homme qu'on sait--et qu'elle suppose peut-tre qu'on
croit--tre son amant, si elle a got avec lui, elle rpond: Je
l'ai vu un instant avant djeuner. Entre ces deux faits la seule
diffrence est que l'un est mensonger et l'autre vrai, mais l'un
est aussi innocent, ou, si l'on prfre, aussi coupable. Aussi ne
comprendrait-on pas pourquoi la matresse (et ici M. de Charlus)
choisit toujours le fait mensonger, si l'on ne savait pas que les
rponses sont dtermines,  l'insu de la personne qui les fait,
par un nombre de facteurs qui semblent en disproportion telle avec
la minceur du fait qu'on s'excuse d'en faire tat. Mais pour un
physicien la place qu'occupe la plus petite balle de sureau s'explique
par la concordance d'action, le conflit ou l'quilibre, de lois
d'attraction ou de rpulsion qui gouvernent des mondes bien plus
grands. Ne mentionnons ici que pour mmoire le dsir de paratre
naturel et hardi, le geste instinctif de cacher un rendez-vous secret,
un mlange de pudeur et d'ostentation, le besoin de confesser ce qui
vous est si agrable et de montrer qu'on est aim, une pntration
de ce que sait ou suppose--et ne dit pas--l'interlocuteur,
pntration qui, allant au del ou en de de la sienne, la fait
tantt sur et tantt sous-estimer le dsir involontaire de jouer
avec le feu et la volont de faire la part du feu. Tout autant de
lois diffrentes, agissant en sens contraire, dictent les rponses
plus gnrales touchant l'innocence, le platonisme, ou, au
contraire, la ralit charnelle des relations qu'on a avec la
personne qu'on dit avoir vue le matin quand on l'a vue le soir.
Toutefois, d'une faon gnrale, disons que M. de Charlus,
malgr l'aggravation de son mal qui le poussait perptuellement
 rvler,  insinuer, parfois tout simplement  inventer des
dtails compromettants, cherchait, pendant cette priode de sa vie,
 affirmer que Charlie n'tait pas de la mme sorte d'homme que
lui, Charlus, et qu'il n'existait entre eux que de l'amiti. Cela
n'empchait pas (et bien que ce ft peut-tre vrai) que parfois il
se contredt (comme pour l'heure o il l'avait vu en dernier lieu),
soit qu'il dt alors, en s'oubliant, la vrit, ou profrt
un mensonge, pour se vanter, ou par sentimentalisme, ou trouvant
spirituel d'garer l'interlocuteur. Vous savez qu'il est pour moi,
continua le baron, un bon petit camarade, pour qui j'ai la plus grande
affection, comme je suis sr (en doutait-il donc, qu'il prouvt le
besoin de dire qu'il en tait sr?) qu'il a pour moi, mais il n'y a
entre nous rien d'autre, pas a, vous entendez bien, pas a, dit le
baron aussi naturellement que s'il avait parl d'une femme. Oui,
il est venu ce matin me tirer par les pieds. Il sait pourtant que je
dteste qu'on me voie couch. Pas vous? Oh! c'est une horreur, a
drange, on est laid  faire peur, je sais bien que je n'ai plus
vingt-cinq ans et je ne pose pas pour la rosire, mais on garde sa
petite coquetterie tout de mme.

Il est possible que le baron ft sincre quand il parlait de Morel
comme d'un bon petit camarade, et qu'il dt la vrit plus encore
qu'il ne croyait en disant: Je ne sais pas ce qu'il fait, je ne
connais pas sa vie.

En effet, disons (en interrompant pendant quelques instants ce rcit,
que nous reprendrons aussitt aprs cette parenthse que nous
ouvrons au moment o M. de Charlus, Brichot et moi nous nous
dirigeons vers la demeure de Mme Verdurin), disons que, peu de temps
avant cette soire, le baron fut plong dans la douleur et dans la
stupfaction par une lettre qu'il ouvrit par mgarde et qui tait
adresse  Morel. Cette lettre, laquelle devait, par contre-coup,
me causer de cruels chagrins, tait crite par l'actrice La,
clbre pour le got exclusif qu'elle avait pour les femmes. Or
sa lettre  Morel (que M. de Charlus ne souponnait mme pas
la connatre) tait crite sur le ton le plus passionn. Sa
grossiret empche qu'elle soit reproduite ici, mais on peut
mentionner que La ne lui parlait qu'au fminin en lui disant:
grande sale, va!, ma belle chrie, toi tu en es au moins,
etc.. Et dans cette lettre il tait question de plusieurs autres
femmes qui ne semblaient pas tre moins amies de Morel que de La.
D'autre part, la moquerie de Morel  l'gard de M. de Charlus, et de
La  l'gard d'un officier qui l'entretenait et dont elle disait:
Il me supplie dans ses lettres d'tre sage! Tu parles! mon petit
chat blanc, ne rvlait pas  M. de Charlus une ralit moins
insouponne de lui que n'taient les rapports si particuliers de
Morel avec La. Le baron tait surtout troubl par ces mots en
tre. Aprs l'avoir d'abord ignor, il avait enfin, depuis un
temps bien long dj, appris que lui-mme en tait. Or voici
que cette notion qu'il avait acquise se trouvait remise en question.
Quand il avait dcouvert qu'il en tait, il avait cru par l
apprendre que son got, comme dit Saint-Simon, n'tait pas celui
des femmes. Or voici que, pour Morel, cette expression en tre
prenait une extension que M. de Charlus n'avait pas connue, tant et si
bien que Morel prouvait, d'aprs cette lettre, qu'il en tait en
ayant le mme got que des femmes pour des femmes mmes. Ds lors
la jalousie de M. de Charlus n'avait plus de raison de se borner
aux hommes que Morel connaissait, mais allait s'tendre aux femmes
elles-mmes. Ainsi les tres qui en taient n'taient pas
seulement ceux qu'il avait crus, mais toute une immense partie de
la plante, compose aussi bien de femmes que d'hommes, aimant
non seulement les hommes mais les femmes, et le baron, devant la
signification nouvelle d'un mot qui lui tait si familier, se sentait
tortur par une inquitude de l'intelligence autant que du
coeur, ne de ce double mystre, o il y avait  la fois de
l'agrandissement de sa jalousie et de l'insuffisance soudaine d'une
dfinition.

M. de Charlus n'avait jamais t, dans la vie, qu'un amateur. C'est
dire que des incidents de ce genre ne pouvaient lui tre d'aucune
utilit. Il faisait driver l'impression pnible qu'il en pouvait
ressentir, en scnes violentes o il savait tre loquent, ou en
intrigues sournoises. Mais pour un tre de la valeur d'un Bergotte,
par exemple, ils eussent pu tre prcieux. C'est mme peut-tre ce
qui explique en partie (puisque nous agissons  l'aveuglette, mais en
choisissant comme les btes la plante qui nous est favorable) que des
tres comme Bergotte aient vcu gnralement dans la compagnie de
personnes mdiocres, fausses et mchantes. La beaut de celles-ci
suffit  l'imagination de l'crivain, exalte sa bont, mais ne
transforme en rien la nature de sa compagne, dont, par clairs,
la vie situe des milliers de mtres au-dessous, les relations
invraisemblables, les mensonges pousss au del et surtout dans une
direction diffrente de ce qu'on aurait pu croire, apparaissent de
temps  autre. Le mensonge, le mensonge parfait, sur les gens que
nous connaissons, sur les relations que nous avons eues avec eux, sur
notre mobile dans telle action formul par nous d'une faon toute
diffrente, le mensonge sur ce que nous sommes, sur ce que nous
aimons, sur ce que nous prouvons  l'gard de l'tre qui nous
aime, et qui croit nous avoir faonn semblable  lui parce qu'il
nous embrasse toute la journe, ce mensonge-l est une des seules
choses au monde qui puisse nous ouvrir des perspectives sur du
nouveau, sur de l'inconnu, qui puisse veiller en nous des sens
endormis pour la contemplation d'univers que nous n'aurions jamais
connus. Il faut dire, pour ce qui concerne M. de Charlus, que, s'il
fut stupfait d'apprendre, relativement  Morel, un certain nombre
de choses que celui-ci lui avait soigneusement caches, il eut tort
d'en conclure que c'est une erreur de se lier avec des gens du peuple.
On verra, en effet, dans le dernier volume de cet ouvrage, M. de
Charlus lui-mme en train de faire des choses qui eussent encore plus
stupfi les personnes de sa famille et de ses amis, que n'avait pu
faire pour lui la vie rvle par La. (La rvlation qui lui
avait t le plus pnible avait t celle d'un voyage que Morel
avait fait avec La, alors qu'il avait assur  M. de Charlus
qu'il tait en ce moment-l  tudier la musique en Allemagne.
Il s'tait servi, pour chafauder son mensonge, de personnes
bnvoles  qui il avait envoy ses lettres en Allemagne, d'o on
les rexpdiait  M. de Charlus qui, d'ailleurs, tait tellement
convaincu que Morel y tait qu'il n'et mme pas regard le timbre
de la poste.) Mais il est temps de rattraper le baron qui s'avance,
avec Brichot et moi, vers la porte des Verdurin.

Et qu'est devenu, ajouta-t-il en se tournant vers moi, votre jeune
ami hbreu que nous voyions  Doville? J'avais pens que si cela
vous faisait plaisir on pourrait peut-tre l'inviter un soir. En
effet, M. de Charlus, se contentant de faire espionner sans vergogne
les faits et les gestes de Morel par une agence policire, absolument
comme un mari ou un amant, ne laissait pas de faire attention
aux autres jeunes gens. La surveillance qu'il chargeait un vieux
domestique de faire exercer par une agence sur Morel tait si peu
discrte, que les valets de pied se croyaient fils et qu'une femme
de chambre ne vivait plus, n'osait plus sortir dans la rue, croyant
toujours avoir un policier  ses trousses. Elle peut bien faire ce
qu'elle veut! On irait perdre son temps et son argent  la pister!
Comme si sa conduite nous intressait en quelque chose! s'criait
ironiquement le vieux serviteur, car il tait si passionnment
attach  son matre que, bien que ne partageant nullement les
gots du baron, il finissait, tant il mettait de chaleureuse ardeur
 les servir, par en parler comme s'ils taient siens. C'est la
crme des braves gens, disait de ce vieux serviteur M. de Charlus,
car on n'apprcie jamais personne autant que ceux qui joignent  de
grandes vertus celle de les mettre sans compter  la disposition
de nos vices. C'tait, d'ailleurs, des hommes seulement que M. de
Charlus tait capable d'prouver de la jalousie en ce qui concernait
Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C'est d'ailleurs la
rgle presque gnrale pour les Charlus. L'amour de l'homme qu'ils
aiment pour une femme est quelque chose d'autre, qui se passe dans une
autre espce animale (le lion laisse les tigres tranquilles), ne les
gne pas et les rassure plutt. Quelquefois, il est vrai, chez ceux
qui font de l'inversion un sacerdoce, cet amour les dgote. Ils
en veulent alors  leur ami de s'y tre livr, non comme d'une
trahison, mais comme d'une dchance. Un Charlus, autre que n'tait
le baron, et t indign de voir Morel avoir des relations avec
une femme, comme il l'et t de lire sur une affiche que lui,
l'interprte de Bach et de Hndel, allait jouer du Puccini.
C'est, d'ailleurs, pour cela que les jeunes gens qui, par intrt,
condescendent  l'amour des Charlus leur affirment que les femmes ne
leur inspirent que du dgot, comme ils diraient au mdecin qu'ils
ne prennent jamais d'alcool et n'aiment que l'eau de source. Mais M.
de Charlus, sur ce point, s'cartait un peu de la rgle habituelle.
Admirant tout chez Morel, ses succs fminins ne lui portaient pas
ombrage, lui causaient une mme joie que ses succs au concert ou
 l'cart. Mais, mon cher, vous savez, il fait des femmes,
disait-il d'un air de rvlation, de scandale, peut-tre d'envie,
surtout d'admiration. Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout
les putains les plus en vue n'ont d'yeux que pour lui. On le
remarque partout, aussi bien dans le mtro qu'au thtre. C'en est
embtant! Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le
garon lui apporte les billets doux d'au moins trois femmes. Et
toujours des jolies encore. Du reste, a n'est pas extraordinaire. Je
le regardais hier, je le comprends, il est devenu d'une beaut, il a
l'air d'une espce de Bronzino, il est vraiment admirable. Mais
si M. de Charlus aimait  montrer qu'il aimait Morel, il aimait 
persuader les autres, peut-tre  se persuader lui-mme, qu'il en
tait aim. Il mettait  l'avoir tout le temps auprs de lui (et
malgr le tort que ce petit jeune homme pouvait faire  la situation
mondaine du baron) une sorte d'amour-propre. Car (et le cas est
frquent des hommes bien poss et snobs, qui, par vanit, brisent
toutes leurs relations pour tre vus partout avec une matresse,
demi-mondaine ou dame tare, qu'on ne reoit pas, et avec laquelle
pourtant il leur semble flatteur d'tre li) il tait arriv  ce
point o l'amour-propre met toute sa persvrance  dtruire
les buts qu'il a atteints, soit que, sous l'influence de l'amour,
on trouve un prestige, qu'on est seul  percevoir,  des relations
ostentatoires avec ce qu'on aime, soit que, par le flchissement des
ambitions mondaines atteintes et la mare montante des curiosits
ancillaires, d'autant plus absorbantes qu'elles sont plus platoniques,
celles-ci n'aient pas seulement atteint mais dpass le niveau o
avaient peine  se maintenir les autres.

Quant aux autres jeunes gens, M. de Charlus trouvait qu' son got
pour eux l'existence de Morel n'tait pas un obstacle, et que mme
sa rputation clatante de violoniste ou sa notorit naissante de
compositeur et de journaliste pourrait, dans certains cas, leur tre
un appt. Prsentait-on au baron un jeune compositeur de tournure
agrable, c'tait dans les talents de Morel qu'il cherchait
l'occasion de faire une politesse au nouveau venu. Vous devriez, lui
disait-il, m'apporter de vos compositions pour que Morel les joue au
concert ou en tourne. Il y a si peu de musique agrable crite
pour le violon! C'est une aubaine que d'en trouver de nouvelle. Et
les trangers apprcient beaucoup cela. Mme en province il y a des
petits cercles musicaux o on aime la musique avec une ferveur et une
intelligence admirables. Sans plus de sincrit (car tout cela ne
servait que d'amorce et il tait rare que Morel se prtt  des
ralisations), comme Bloch avait avou qu'il tait un peu pote,
 ses heures, avait-il ajout, avec le rire sarcastique dont il
accompagnait une banalit quand il ne pouvait pas trouver une parole
originale, M. de Charlus me dit: Dites donc  ce jeune Isralite,
puisqu'il fait des vers, qu'il devrait bien m'en apporter pour Morel.
Pour un compositeur c'est toujours l'cueil, trouver quelque chose de
joli  mettre en musique. On pourrait mme penser  un livret. Cela
ne serait pas inintressant et prendrait une certaine valeur  cause
du mrite du pote, de ma protection, de tout un enchanement de
circonstances auxiliatrices, parmi lesquelles le talent de Morel tient
la premire place, car il compose beaucoup maintenant et il crit
aussi et trs joliment, je vais vous en parler. Quant  son talent
d'excutant (l vous savez qu'il est tout  fait un matre
dj), vous allez voir ce soir comme ce gosse joue bien la musique
de Vinteuil; il me renverse;  son ge, avoir une comprhension
pareille tout en restant si gamin, si potache! Oh! ce n'est ce soir
qu'une petite rptition. La grande machine doit avoir lieu dans
quelques jours. Mais ce sera bien plus lgant aujourd'hui. Aussi
nous sommes ravis que vous soyez venu, dit-il--en employant ce nous,
sans doute parce que le Roi dit: nous voulons. A cause du magnifique
programme, j'ai conseill  Mme Verdurin d'avoir deux ftes: l'une
dans quelques jours, o elle aura toutes ses relations; l'autre
ce soir, o la Patronne est, comme on dit en termes de justice,
dessaisie. C'est moi qui ai fait les invitations et j'ai convoqu
quelques personnes d'un autre milieu, qui peuvent tre utiles 
Charlie et qu'il sera agrable pour les Verdurin de connatre.
N'est-ce pas, c'est trs bien de faire jouer les choses les plus
belles avec les plus grands artistes, mais la manifestation reste
touffe comme dans du coton, si le public est compos de la
mercire d'en face et de l'picier du coin. Vous savez ce que je
pense du niveau intellectuel des gens du monde, mais ils peuvent jouer
certains rles assez importants, entre autres le rle dvolu pour
les vnements publics  la presse et qui est d'tre un organe de
divulgation. Vous comprenez ce que je veux dire; j'ai, par exemple,
invit ma belle-soeur Oriane; il n'est pas certain qu'elle vienne,
mais il est certain en revanche, si elle vient, qu'elle ne comprendra
absolument rien. Mais on ne lui demande pas de comprendre, ce qui
est au-dessus de ses moyens, mais de parler ce qui y est appropri
admirablement et ce dont elle ne se fait pas faute. Consquence:
ds demain, au lieu du silence de la mercire et de l'picier,
conversation anime chez les Mortemart o Oriane raconte qu'elle
a entendu des choses merveilleuses, qu'un certain Morel, etc., rage
indescriptible des personnes non convies qui diront: Palamde
avait sans doute jug que nous tions indignes; d'ailleurs,
qu'est-ce que c'est que ces gens chez qui la chose se passait,
contre-partie aussi utile que les louanges d'Oriane, parce que le nom
de Morel revient tout le temps et finit par se graver dans la mmoire
comme une leon qu'on relit dix fois de suite. Tout cela forme
enchanement de circonstances qui peut avoir son prix pour l'artiste,
pour la matresse de maison, servir en quelque sorte de mgaphone 
une manifestation qui sera ainsi rendue audible  un public lointain.
Vraiment a en vaut la peine; vous verrez les progrs qu'a faits
Charlie. Et, d'ailleurs, on lui a dcouvert un nouveau talent, mon
cher, il crit comme un ange. Comme un ange je vous dis. M. de
Charlus ngligeait de dire que depuis quelque temps il faisait
faire  Morel, comme ces grands seigneurs du XVIIe sicle qui
ddaignaient de signer mme d'crire leurs libelles, des petits
entrefilets bassement calomniateurs et dirigs contre la comtesse
Mol. Semblant dj insolents  ceux qui les lisaient, combien
taient-ils plus cruels pour la jeune femme, qui retrouvait, si
adroitement glisss que personne d'autre qu'elle n'y voyait goutte,
des passages de lettres d'elle, textuellement cits, mais pris dans
un sens o ils pouvaient l'affoler comme la plus cruelle vengeance.
La jeune femme en mourut. Mais il se fait tous les jours  Paris,
dirait Balzac, une sorte de journal parl, plus terrible que l'autre.
On verra plus tard que cette presse verbale rduisit  nant la
puissance d'un Charlus devenu dmod et, bien au-dessus de lui,
rigea un Morel qui ne valait pas la millionime partie de son
ancien protecteur. Du moins cette mode intellectuelle est-elle
nave et croit-elle de bonne foi au nant d'un gnial Charlus, 
l'incontestable autorit d'un stupide Morel. Le baron tait moins
innocent dans ses vengeances implacables. De l sans doute ce venin
amer de la bouche, dont l'envahissement semblait donner aux joues la
jaunisse quand il tait en colre. Vous qui connaissiez Bergotte,
reprit M. de Charlus, j'avais jadis pens que vous auriez pu
peut-tre, en lui rafrachissant la mmoire au sujet des proses
du jouvenceau, collaborer en somme avec moi, m'aider  favoriser un
talent double, de musicien et d'crivain, qui peut un jour acqurir
le prestige de celui de Berlioz. Vous savez, les Illustres ont souvent
autre chose  penser, ils sont aduls, ils ne s'intressent
gure qu' eux-mmes. Mais Bergotte, qui tait vraiment simple et
serviable, m'avait promis de faire passer au Gaulois, ou je ne sais
plus o, ces petites chroniques, moiti d'un humoriste et d'un
musicien, qui sont maintenant trs jolies, et je suis vraiment
trs content que Charlie ajoute  son violon ce petit brin de plume
d'Ingres. Je sais bien que j'exagre facilement, quand il s'agit
de lui, comme toutes les vieilles mamans-gteau du Conservatoire.
Comment, mon cher, vous ne le saviez pas? Mais c'est que vous ne
connaissez pas mon ct gobeur. Je fais le pied de grue pendant des
heures  la porte des jurys d'examen. Je m'amuse comme une reine.
Quant  la prose de Charlie, Bergotte m'avait assur que c'tait
vraiment tout  fait trs bien.

M. de Charlus, qui l'avait connu depuis longtemps par Swann, tait en
effet all voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander
qu'il obtnt pour Morel d'crire dans un journal des sortes de
chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En y allant,
M. de Charlus avait eu un certain remords, car grand admirateur de
Bergotte, il s'tait rendu compte qu'il n'allait jamais le voir pour
lui-mme, mais pour, grce  la considration mi-intellectuelle,
mi-sociale que Bergotte avait pour lui, pouvoir faire une grande
politesse  Morel, ou  tel autre de ses amis. Qu'il ne se servt
plus du monde que pour cela ne choquait pas M. de Charlus, mais
de Bergotte cela lui avait paru plus mal, parce qu'il sentait que
Bergotte n'tait pas utilitaire comme les gens du monde et mritait
mieux. Seulement sa vie tait prise et il ne trouvait du temps de
libre que quand il avait trs envie d'une chose, par exemple si elle
se rapportait  Morel. De plus, trs intelligent, la conversation
d'un homme intelligent lui tait assez indiffrente, surtout celle
de Bergotte, qui tait trop homme de lettres pour son got et d'un
autre clan, ne se plaant pas  son point de vue. Quant  Bergotte,
il s'tait rendu compte de cet utilitarisme des visites de M. de
Charlus, mais ne lui en avait pas voulu, car il avait t toute sa
vie incapable d'une bont suivie, mais dsireux de faire plaisir,
comprhensif, insensible au plaisir de donner une leon. Quant au
vice de M. de Charlus, il ne l'avait partag  aucun degr, mais y
avait trouv plutt un lment de couleur dans le personnage, le
fas et nefas, pour un artiste, consistant non dans des exemples
moraux, mais dans des souvenirs de Platon ou de Sodome. Mais vous,
belle jeunesse, on ne vous voit gure quai Conti. Vous n'en abusez
pas! Je dis que je sortais surtout avec ma cousine. Voyez-vous
a! a sort avec sa cousine, comme c'est pur! dit M. de Charlus
 Brichot. Et s'adressant de nouveau  moi: Mais nous ne vous
demandons pas de comptes sur ce que vous faites, mon enfant. Vous
tes libre de faire tout ce qui vous amuse. Nous regrettons seulement
de ne pas y avoir de part. Du reste, vous avez trs bon got, elle
est charmante votre cousine, demandez  Brichot, il en avait la tte
farcie  Doville. On la regrettera ce soir. Mais vous avez peut-tre
aussi bien fait de ne pas l'amener. C'est admirable, la musique de
Vinteuil. Mais j'ai appris qu'il devait y avoir la fille de l'auteur
et son amie, qui sont deux personnes d'une terrible rputation. C'est
toujours embtant pour une jeune fille. Elles seront l,  moins
que ces deux demoiselles n'aient pas pu venir, car elles devaient sans
faute tre tout l'aprs-midi  une rptition d'tudes que Mme
Verdurin donnait tantt et o elle n'avait convi que les raseurs,
la famille, les gens qu'il ne fallait pas avoir ce soir. Or tout 
l'heure, avant le dner, Charlie nous a dit que ce que nous appelons
les deux demoiselles Vinteuil, absolument attendues, n'taient
pas venues. Malgr l'affreuse douleur que j'avais  rapprocher
subitement de l'effet, seul connu d'abord, la cause, enfin
dcouverte, de l'envie d'Albertine de venir tantt, la prsence
annonce (mais que j'avais ignore) de Mlle Vinteuil et de son
amie, je gardai la libert d'esprit de noter que M. de Charlus, qui
nous avait dit, il y avait quelques minutes, n'avoir pas vu Charlie
depuis le matin, confessait tourdiment l'avoir vu avant dner. Ma
souffrance devenait visible: Mais qu'est-ce que vous avez? me dit le
baron, vous tes vert; allons, entrons, vous prenez froid, vous
avez mauvaise mine. Ce n'tait pas mon doute relatif  la vertu
d'Albertine que les paroles de M. de Charlus venaient d'veiller en
moi. Beaucoup d'autres y avaient dj pntr;  chaque nouveau
doute on croit que la mesure est comble, qu'on ne pourra pas le
supporter, puis on lui trouve tout de mme de la place, et une fois
qu'il est introduit dans notre milieu vital, il y entre en concurrence
avec tant de dsirs de croire, avec tant de liaisons d'oublier,
qu'assez vite on s'en accommode, on finit par ne plus s'occuper de
lui. Il reste seulement comme une douleur  demi gurie, une simple
menace de souffrir et qui, envers du dsir, de mme ordre que lui,
et comme lui devenu centre de nos penses, irradie en elles, 
des distances infinies, de subtiles tristesses, comme le dsir des
plaisirs d'une origine mconnaissable, partout o quelque chose peut
s'associer  l'ide de celle que nous aimons. Mais la douleur se
rveille quand un doute nouveau entre en nous; on a beau se dire
presque tout de suite: Je m'arrangerai, il y aura un systme pour
ne pas souffrir, a ne doit pas tre vrai, pourtant il y a eu
un premier instant o on a souffert comme si on croyait. Si nous
n'avions que des membres, comme les jambes et les bras, la vie serait
supportable; malheureusement nous portons en nous ce petit organe que
nous appelons coeur, lequel est sujet  certaines maladies au cours
desquelles il est infiniment impressionnable pour tout ce qui concerne
la vie d'une certaine personne et o un mensonge--cette chose
inoffensive et au milieu de laquelle nous vivons si allgrement,
qu'il soit fait par nous-mme ou par les autres--venu de cette
personne, donne  ce petit coeur, qu'on devrait pouvoir nous retirer
chirurgicalement, des crises intolrables. Ne parlons pas du cerveau,
car notre pense a beau raisonner sans fin au cours de ces crises,
elle ne les modifie pas plus que notre attention une rage de dents. Il
est vrai que cette personne est coupable de nous avoir menti, car elle
nous avait jur de nous dire toujours la vrit. Mais nous savons
par nous-mme, pour les autres, ce que valent les serments. Et
nous avons voulu y ajouter foi quand ils venaient d'elle, qui avait
justement tout intrt  nous mentir et n'a pas t choisie par
nous, d'autre part, pour ses vertus. Il est vrai que plus tard elle
n'aura presque plus besoin de nous mentir--justement quand le
coeur sera devenu indiffrent au mensonge--parce que nous ne nous
intresserons plus  sa vie. Nous le savons, et malgr cela nous
sacrifions volontiers la ntre, soit que nous nous tuions pour
cette personne, soit que nous nous fassions condamner  mort en
l'assassinant, soit simplement que nous dpensions en quelques
soires pour elle toute notre fortune, ce qui nous oblige 
nous tuer ensuite parce que nous n'avons plus rien. D'ailleurs, si
tranquille qu'on se croie quand on aime, on a toujours l'amour dans
son coeur en tat d'quilibre instable. Un rien suffit pour
le mettre dans la position du bonheur; on rayonne, on couvre de
tendresses non point celle qu'on aime, mais ceux qui nous ont fait
valoir  ses yeux, qui l'ont garde contre toute tentation mauvaise;
on se croit tranquille, et il suffit d'un mot: Gilberte ne viendra
pas, Mademoiselle Vinteuil est invite, pour que tout le
bonheur prpar vers lequel on s'lanait s'croule, pour que
le soleil se cache, pour que tourne la rose des vents et que se
dchane la tempte intrieure  laquelle, un jour, on ne sera
plus capable de rsister. Ce jour-l, le jour o le coeur est
devenu si fragile, des amis qui nous admirent souffrent que de tels
nants, que certains tres puissent nous faire du mal, nous
faire mourir. Mais qu'y peuvent-ils? Si un pote est mourant
d'une pneumonie infectieuse, se figure-t-on ses amis expliquant au
pneumocoque que ce pote a du talent et qu'il devrait le laisser
gurir? Le doute, en tant qu'il avait trait  Mlle Vinteuil,
n'tait pas absolument nouveau. Mais, dans une certaine mesure, ma
jalousie de l'aprs-midi, excite par La et ses amies, l'avait
aboli. Une fois ce danger du Trocadro cart, j'avais prouv,
j'avais cru avoir reconquis  jamais une paix complte. Mais ce qui
tait surtout nouveau pour moi, c'tait une certaine promenade o
Andre m'avait dit: Nous sommes alles ici et l, nous n'avons
rencontr personne, et o, au contraire, Mlle Vinteuil avait
videmment donn rendez-vous  Albertine chez Mme Verdurin.
Maintenant j'eusse laiss volontiers Albertine sortir seule, aller
partout o elle voudrait, pourvu que j'eusse pu chambrer quelque part
Mlle Vinteuil et son amie et tre certain qu'Albertine ne les
vt pas. C'est que la jalousie est gnralement partielle, 
localisations intermittentes, soit parce qu'elle est le prolongement
douloureux d'une anxit qui est provoque tantt par une
personne, tantt par une autre que notre amie pourrait aimer, soit
par l'exigut de notre pense, qui ne peut raliser que ce
qu'elle se reprsente et laisse le reste dans un vague dont on ne
peut relativement souffrir.

Au moment o nous allions sonner  la porte de l'htel, nous fmes
rattraps par Saniette qui nous apprit que la princesse Sherbatoff
tait morte  six heures et nous dit qu'il ne nous avait pas
reconnus tout de suite. Je vous envisageais pourtant depuis un
moment, nous dit-il d'une voix essouffle. Est-ce pas curieux que
j'aie hsit? N'est-il pas curieux lui et sembl une faute
et il devenait avec les formes anciennes du langage d'une exasprante
familiarit. Vous tes pourtant gens qu'on peut avouer pour ses
amis. Sa mine gristre semblait claire par le reflet plomb
d'un orage. Son essoufflement, qui ne se produisait, cet t encore,
que quand M. Verdurin l'engueulait, tait maintenant constant.
Je sais qu'une oeuvre indite de Vinteuil va tre excute
par d'excellents artistes, et singulirement par Morel.--Pourquoi
singulirement? demanda le baron, qui vit dans cet adverbe une
critique. Notre ami Saniette, se hta d'expliquer Brichot qui joua
le rle d'interprte, parle volontiers, en excellent lettr qu'il
est, le langage d'un temps o singulirement quivalait 
notre tout particulirement.

Comme nous entrions dans l'antichambre de Madame Verdurin, M. de
Charlus me demanda si je travaillais, et comme je lui disais que non,
mais que je m'intressais beaucoup en ce moment aux vieux services
d'argenterie et de porcelaine, il me dit que je ne pourrais pas en
voir de plus beaux que chez les Verdurin; que, d'ailleurs, j'aurais
pu les voir  la Raspelire, puisque, sous prtexte que les objets
sont aussi des amis, ils faisaient la folie de tout emporter avec eux;
que ce serait moins commode de tout me sortir un jour de soire, mais
que pourtant il demanderait qu'on me montrt ce que je voudrais. Je
le priai de n'en rien faire. M. de Charlus dboutonna son pardessus,
ta son chapeau, et je vis que le sommet de sa tte s'argentait
maintenant par places. Mais tel un arbuste prcieux que non seulement
l'automne colore, mais dont on protge certaines feuilles par des
enveloppements d'ouate ou des applications de pltre, M. de Charlus
ne recevait de ces quelques cheveux blancs placs  sa cime qu'un
bariolage de plus venant s'ajouter  ceux du visage. Et pourtant,
mme sous les couches d'expressions diffrentes, de fards et
d'hypocrisie, qui le maquillaient si mal, le visage de M. de Charlus
continuait  taire  presque tout le monde le secret qu'il me
paraissait crier. J'tais presque gn par ses yeux o j'avais
peur qu'il ne me surprt  le lire  livre ouvert, par sa voix
qui me paraissait le rpter sur tous les tons, avec une inlassable
indcence. Mais les secrets sont bien gards par ces tres, car
tous ceux qui les approchent sont sourds et aveugles. Les personnes
qui apprenaient la vrit par l'un ou l'autre, par les Verdurin
par exemple, la croyaient, mais cependant seulement tant qu'elles
ne connaissaient pas M. de Charlus. Son visage, loin de rpandre,
dissipait les mauvais bruits. Car nous nous faisons de certaines
entits une ide si grande que nous ne pourrions l'identifier avec
les traits familiers d'une personne de connaissance. Et nous croirons
difficilement aux vices, comme nous ne croirons jamais au gnie d'une
personne avec qui nous sommes encore alls la veille  l'Opra.

M. de Charlus tait en train de donner son pardessus avec des
recommandations d'habitu. Mais le valet de pied auquel il le tendait
tait un nouveau, tout jeune. Or M. de Charlus perdait souvent
maintenant ce qu'on appelle le Nord et ne se rendait plus compte
de ce qui se fait et ne se fait pas. Le louable dsir qu'il avait, 
Balbec, de montrer que certains sujets ne l'effrayaient pas, de ne
pas avoir peur de dclarer  propos de quelqu'un: Il est joli
garon, de dire, en un mot, les mmes choses l'aurait pu dire
quelqu'un qui n'aurait pas t comme lui, il lui arrivait maintenant
de traduire ce dsir en disant, au contraire, des choses que n'aurait
jamais pu dire quelqu'un qui n'aurait pas t comme lui, choses
devant lesquelles son esprit tait si constamment fix qu'il en
oubliait qu'elles ne font pas partie de la proccupation habituelle
de tout le monde. Aussi, regardant le nouveau valet de pied, il leva
l'index en l'air d'un air menaant, et croyant faire une excellente
plaisanterie: Vous, je vous dfends de me faire de l'oeil comme
a, dit le baron, se tournant vers Brichot: Il a une figure
drlette ce petit-l, il a un nez amusant, et compltant
sa factie, ou cdant  un dsir, il rabattit son index
horizontalement, hsita un instant, puis, ne pouvant plus se
contenir, le poussa irrsistiblement droit au valet de pied et lui
toucha le bout du nez en disant: Pif. Quelle drle de bote,
se dit le valet de pied, qui demanda  ses camarades si le baron
tait farce ou marteau. Ce sont des manires qu'il a comme a,
lui rpondit le matre d'htel (qui le croyait un peu piqu,
un peu dingo), mais c'est un des amis de Madame que j'ai toujours
le mieux estim, c'est un bon coeur.

Est-ce que vous retournerez, cette anne,  Incarville? me demanda
Brichot. Je crois que notre Patronne a relou la Raspelire, bien
qu'elle ait eu maille  partir avec ses propritaires. Mais tout
cela n'est rien, ce sont nuages qui se dissipent, ajouta-t-il,
du mme ton optimiste que les journaux qui disent: Il y a eu des
fautes de commises, c'est entendu, mais qui ne commet des fautes? Or
je me rappelais dans quel tat de souffrance j'avais quitt Balbec,
et je ne dsirais nullement y retourner. Je remettais toujours
au lendemain mes projets avec Albertine. Mais bien sr qu'il y
reviendra, nous le voulons, il nous est indispensable, dclara
M. de Charlus avec l'gosme autoritaire et incomprhensif de
l'amabilit.

A ce moment M. Verdurin vint  notre rencontre. M. Verdurin,  qui
nous fmes nos condolances pour la princesse Sherbatoff, nous dit:
Oui, je sais qu'elle est trs mal.--Mais non, elle est morte  six
heures, s'cria Saniette. Vous, vous exagrez toujours, dit
brutalement  Saniette M. Verdurin, qui, la soire n'tant pas
dcommande, prfrait l'hypothse de la maladie, imitant ainsi
sans le savoir le prince de Guermantes. Saniette, non sans crainte
d'avoir froid, car la porte extrieure s'ouvrait constamment,
attendait avec rsignation qu'on lui prt ses affaires. Qu'est-ce
que vous faites l, dans cette pose de chien couchant? lui demanda
M. Verdurin.--J'attendais qu'une des personnes qui surveillent
aux vtements puisse prendre mon pardessus et me donner un
numro.--Qu'est-ce que vous dites? demanda d'un air svre M.
Verdurin: qui surveillent aux vtements. Est-ce que vous devenez
gteux? on dit: surveiller les vtements, s'il vous
faut apprendre le franais comme aux gens qui ont eu une
attaque.--Surveiller  quelque chose est la vraie forme, murmura
Saniette d'une voix entre-coupe; l'abb Le Batteux...--Vous
m'agacez, vous, cria M. Verdurin d'une voix terrible. Comme
vous soufflez! Est-ce que vous venez de monter six tages?
La grossiret de M. Verdurin eut pour effet que les hommes du
vestiaire firent passer d'autres personnes avant Saniette et, quand
il voulut tendre ses affaires, lui rpondirent: Chacun son tour,
monsieur, ne soyez pas si press. Voil des hommes d'ordre,
voil des comptences. Trs bien, mes braves, dit, avec un
sourire de sympathie, M. Verdurin, afin de les encourager dans leurs
dispositions  faire passer Saniette aprs tout le monde.

Venez, dit-il, cet animal-l veut nous faire prendre la mort dans
son cher courant d'air. Nous allons nous chauffer un peu au salon.
Surveiller aux vtements! reprit-il quand nous fmes au salon, quel
imbcile!--Il donne dans la prciosit, ce n'est pas un mauvais
garon, dit Brichot.--Je n'ai pas dit que c'tait un mauvais
garon, j'ai dit que c'tait un imbcile, riposta avec aigreur M.
Verdurin.

Cependant Mme Verdurin tait en grande confrence avec Cottard et
Ski. Morel venait de refuser (parce que M. de Charlus ne pouvait s'y
rendre) une invitation chez des amis auxquels elle avait pourtant
promis le concours du violoniste. La raison du refus de Morel de jouer
 la soire des amis des Verdurin, raison  laquelle nous allons
tout  l'heure en voir s'ajouter de bien plus graves, avait pu
prendre sa force grce  une habitude propre, en gnral, aux
milieux oisifs, mais tout particulirement au petit noyau. Certes, si
Mme Verdurin surprenait, entre un nouveau et un fidle, un mot
dit  mi-voix et pouvant faire supposer qu'ils se connaissaient, ou
avaient envie de se lier (Alors,  vendredi chez les un Tel
ou: Venez  l'atelier le jour que vous voudrez, j'y suis toujours
jusqu' cinq heures, vous me ferez vraiment plaisir), agite,
supposant au nouveau une situation qui pouvait faire de lui une
recrue brillante pour le petit clan, la Patronne, tout en faisant
semblant de n'avoir rien entendu et en conservant  son beau regard,
cern par l'habitude de Debussy plus que n'aurait fait celle de la
cocane, l'air extnu que lui donnaient les seules ivresses de la
musique, n'en roulait pas moins, sous son front magnifique, bomb
par tant de quatuors et les migraines conscutives, des penses qui
n'taient pas exclusivement polyphoniques, et, n'y tenant plus, ne
pouvant plus attendre une seconde sa piqre, elle se jetait sur
les deux causeurs, les entranait  part, et disait au nouveau en
dsignant le fidle: Vous ne voulez pas venir dner avec _lui_,
samedi par exemple, ou bien le jour que vous voudrez, avec des gens
gentils? N'en parlez pas trop fort parce que je ne convoquerai pas
toute cette tourbe (terme dsignant pour cinq minutes le petit
noyau, ddaign momentanment pour le nouveau en qui on mettait
tant d'esprances).

Mais ce besoin de s'engouer, de faire aussi des rapprochements, avait
sa contre-partie. L'assiduit aux mercredis faisait natre chez les
Verdurin une disposition oppose. C'tait le dsir de brouiller,
d'loigner. Il avait t fortifi, rendu presque furieux par les
mois passs  la Raspelire, o l'on se voyait du matin au soir.
M. Verdurin s'y ingniait  prendre quelqu'un en faute,  tendre
des toiles o il pt passer  l'araigne sa compagne quelque
mouche innocente. Faute de griefs, on inventait des ridicules. Ds
qu'un fidle tait sorti une demi-heure, on se moquait de lui devant
les autres, on feignait d'tre surpris qu'ils n'eussent pas remarqu
combien il avait toujours les dents sales, ou, au contraire, qu'il
les brosst, par manie, vingt fois par jour. Si l'un se permettait
d'ouvrir la fentre, ce manque d'ducation faisait que le Patron et
la Patronne changeaient un regard rvolt. Au bout d'un instant,
Mme Verdurin demandait un chle, ce qui donnait le prtexte 
M. Verdurin de dire, d'un air furieux: Mais non, je vais fermer
la fentre, je me demande qu'est-ce qui s'est permis de l'ouvrir,
devant le coupable, qui rougissait jusqu'aux oreilles. On vous
reprochait indirectement la quantit de vin qu'on avait bue. a
ne vous fait pas mal? C'est bon pour un ouvrier. Les promenades
ensemble de deux fidles qui n'avaient pas pralablement demand
son autorisation  la Patronne avaient pour consquence des
commentaires infinis, si innocentes que fussent ces promenades. Celles
de M. de Charlus avec Morel ne l'taient pas. Seul le fait que le
baron n'habitait pas la Raspelire ( cause de la vie de garnison
de Morel) retarda le moment de la satit, des dgots, des
vomissements. Il tait pourtant prt  venir.

Mme Verdurin tait furieuse et dcide  clairer Morel
sur le rle ridicule et odieux que lui faisait jouer M. de Charlus.
J'ajoute, continua-t-elle (Mme Verdurin, quand elle se sentait
devoir  quelqu'un une reconnaissance qui allait lui peser, et ne
pouvait le tuer pour la peine, lui dcouvrait un dfaut grave qui
dispensait honntement de la lui tmoigner), j'ajoute qu'il se donne
des airs chez moi qui ne me plaisent pas. C'est qu'en effet Mme
Verdurin avait encore une raison plus grave que le lchage de Morel
 la soire de ses amis d'en vouloir M. de Charlus. Celui-ci,
pntr de l'honneur qu'il faisait  la Patronne en amenant quai
Conti des gens qui, en effet, n'y seraient pas venus pour elle, avait,
ds les premiers noms que Mme Verdurin avait proposs comme ceux
de personnes qu'on pourrait inviter, prononc la plus catgorique
exclusive, sur un ton premptoire o se mlait  l'orgueil
rancunier du grand seigneur quinteux, le dogmatisme de l'artiste
expert en matire de ftes et qui retirerait sa pice et refuserait
son concours plutt que de condescendre  des concessions qui, selon
lui, compromettraient le rsultat d'ensemble. M. de Charlus n'avait
donn son permis, en l'entourant de rserves, qu' Saintine,
 l'gard duquel, pour ne pas s'encombrer de sa femme, Mme de
Guermantes avait pass d'une intimit quotidienne,  une cessation
complte des relations, mais que M. de Charlus, le trouvant
intelligent, voyait toujours. Certes, c'est dans un milieu bourgeois
mtin petite noblesse, o tout le monde est trs riche seulement,
et apparent  une aristocratie que la grande aristocratie ne
connat pas, que Saintine, jadis la fleur du milieu Guermantes,
tait all chercher fortune, et, croyait-il, point d'appui. Mais
Mme Verdurin, sachant les prtentions nobiliaires du milieu de la
femme, et ne se rendant pas compte de la situation du mari (car c'est
ce qui est presque immdiatement au-dessus de nous qui nous donne
l'impression de la hauteur et non ce qui nous est presque invisible
tant cela se perd dans le ciel), crut devoir justifier une invitation
pour Saintine en faisant valoir qu'il connaissait beaucoup de monde,
ayant pous Mlle ***. L'ignorance dont cette assertion,
exactement contraire  la ralit, tmoignait chez Mme
Verdurin, fit s'panouir en un rire d'indulgent mpris et de large
comprhension les lvres peintes du baron. Il ddaigna de rpondre
directement, mais comme il chafaudait volontiers, en matire
mondaine, des thories o se retrouvaient la fertilit de son
intelligence et la hauteur de son orgueil, avec la frivolit
hrditaire de ses proccupations: Saintine aurait d me
consulter avant de se marier, dit-il; il y a une eugnique sociale
comme il y en a une physiologique, et j'en suis peut-tre le seul
docteur. Le cas de Saintine ne soulevait aucune discussion, il tait
clair qu'en faisant le mariage qu'il a fait, il s'attachait un poids
mort, et mettait sa flamme sous le boisseau. Sa vie sociale tait
finie. Je le lui aurais expliqu, et il m'aurait compris car il est
intelligent. Inversement, il y avait telle personne qui avait tout
ce qu'il fallait pour avoir une situation leve, dominante,
universelle: seulement un terrible cble la retenait  terre. Je
l'ai aide, mi par pression, mi par force,  rompre l'amarre, et
maintenant elle a conquis, avec une joie triomphante, la libert,
la toute-puissance qu'elle me doit; il a peut-tre fallu un peu de
volont; mais quelle rcompense elle a! On est ainsi soi-mme,
quand on sait m'couter, l'accoucheur de son destin. Il tait trop
vident que M. de Charlus n'avait pas su agir sur le sien; agir est
autre chose que parler, mme avec loquence, et que penser, mme
avec ingniosit. Mais en ce qui me concerne, je vis en philosophe
qui assiste avec curiosit aux ractions sociales que j'ai
prdites, mais n'y aide pas. Aussi ai-je continu  frquenter
Saintine, qui a toujours eu pour moi la dfrence chaleureuse qui
convenait. J'ai mme dn chez lui, dans sa nouvelle demeure, o
on s'assomme autant, au milieu du plus grand luxe, qu'on s'amusait
jadis quand, tirant le diable par la queue, il assemblait la
meilleure compagnie dans un petit grenier. Vous pouvez donc l'inviter,
j'autorise, mais je frappe de mon veto tous les autres noms que vous
me proposez. Et vous me remercierez, car, si je suis expert en fait de
mariages, je ne le suis pas moins en matire de ftes. Je sais les
personnalits ascendantes qui soulvent une runion, lui donnent de
l'essor, de la hauteur; et je sais aussi le nom qui rejette  terre,
qui fait tomber  plat. Ces exclusions de M. de Charlus n'taient
pas toujours fonde sur des ressentiments de toqu ou des
raffinements d'artiste, mais sur des habilets d'acteur. Quand il
tenait sur quelqu'un, sur quelque chose, un couplet tout  fait
russi, il dsirait le faire entendre au plus grand nombre de
personnes possible, mais en ayant soin de ne pas admettre, dans
la seconde fourne, des invits de la premire qui eussent pu
constater que le morceau n'avait pas chang. Il refaisait sa salle
 nouveau, justement parce qu'il ne renouvelait pas son affiche, et
quand il tenait, dans la conversation, un succs, il et au besoin
organis des tournes et donn des reprsentations en province.
Quoi qu'il en ft des motifs varis de ces exclusions, celles de
M. de Charlus ne froissaient pas seulement Mme Verdurin, qui sentait
atteinte son autorit de Patronne, elles lui causaient encore un
grand tort mondain, et cela pour deux raisons. La premire est que
M. de Charlus, plus susceptible encore que Jupien, se brouillait, sans
qu'on st mme pourquoi, avec les personnes le mieux faites pour
tre de ses amis. Naturellement, une des premires punitions qu'on
pouvait leur infliger tait de ne pas les laisser inviter  une
fte qu'il donnait chez les Verdurin. Or ces parias taient souvent
des gens qui tiennent ce qu'on appelle le haut du pav, mais qui,
pour M. de Charlus, avaient cess de le tenir du jour qu'il avait
t brouill avec eux. Car son imagination, autant qu' supposer
des torts aux gens pour se brouiller avec eux, tait ingnieuse 
leur ter toute importance ds qu'ils n'taient plus ses amis. Si,
par exemple, le coupable tait un homme d'une famille extrmement
ancienne, mais dont le duch ne date que du XIXe sicle, les
Montesquiou par exemple, du jour au lendemain ce qui comptait pour M.
de Charlus c'tait l'anciennet du duch, la famille n'tait rien.
Ils ne sont mme pas ducs, s'criait-il. C'est le titre de l'abb
de Montesquiou qui a indment pass  un parent, il n'y a mme pas
quatre-vingts ans. Le duc actuel, si duc il y a, est le troisime.
Parlez-moi des gens comme les Uzs, les La Trmolle, les Luynes,
qui sont les 10e, les 14e ducs, comme mon frre qui est 12e duc de
Guermantes et 17e prince de Cordoue. Les Montesquiou descendent d'une
ancienne famille, qu'est-ce que a prouverait, mme si c'tait
prouv? Ils descendent tellement qu'ils sont dans le quatorzime
dessous. tait-il brouill, au contraire, avec un gentilhomme
possesseur d'un duch ancien, ayant les plus magnifiques alliances,
apparent aux familles souveraines, mais  qui ce grand clat est
venu trs vite sans que la famille remonte trs haut, un Luynes par
exemple, tout tait chang, la famille seule comptait. Je vous
demande un peu, Monsieur Alberti qui ne se dcrasse que sous Louis
XIII. Qu'est-ce que a peut nous fiche que des faveurs de cour leur
aient permis d'entasser des duchs auxquels ils n'avaient aucun
droit? De plus, chez M. de Charlus, la chute suivait de prs la
faveur  cause de cette disposition propre aux Guermantes d'exiger
de la conversation, de l'amiti ce qu'elle ne peut donner, plus la
crainte symptomatique d'tre l'objet de mdisances. Et la chute
tait d'autant plus profonde que la faveur avait t plus grande.
Or personne n'en avait joui auprs du baron d'une pareille  celle
qu'il avait ostensiblement marque  la comtesse Mol. Par quelle
marque d'indiffrence montra-t-elle, un beau jour, qu'elle en avait
t indigne? La comtesse dclara toujours qu'elle n'avait jamais
pu arriver  le dcouvrir. Toujours est-il que son nom seul excitait
chez le baron les plus violentes colres, les philippiques les plus
loquentes mais les plus terribles. Mme Verdurin, pour qui Mme
Mol avait t trs aimable, et qui fondait, on va le voir, de
grands espoirs sur elle et s'tait rjouie  l'avance de l'ide
que la comtesse verrait chez elle les gens les plus nobles, comme la
Patronne disait, de France et de Navarre, proposa tout de suite
d'inviter Madame de Mol. Ah! mon Dieu, tous les gots sont
dans la nature, avait rpondu M. de Charlus, et si vous avez, Madame,
du got pour causer avec Mme Pipelet, Mme Gibout et Mme Joseph
Prudhomme, je ne demande pas mieux, mais alors que ce soit un soir
o je ne serai pas l. Je vois, ds les premiers mots, que nous
ne parlons pas la mme langue, puisque je parlais de noms de
l'aristocratie et que vous me citez les plus obscurs des noms de
gens de robe, de petits roturiers retors, cancaniers, malfaisants, de
petites dames qui se croient des protectrices des arts parce qu'elles
reprennent, une octave au-dessous, les manires de ma belle-soeur
Guermantes,  la faon du geai qui croit imiter le paon. J'ajoute
qu'il y aurait une espce d'indcence  introduire dans une fte
que je veux bien donner chez Mme Verdurin une personne que j'ai
retranche  bon escient de ma familiarit, une pcore sans
naissance, sans loyaut, sans esprit, qui a la folie de croire
qu'elle est capable de jouer les duchesses de Guermantes et les
princesses de Guermantes, cumul qui en lui-mme est une sottise,
puisque la duchesse de Guermantes et la princesse de Guermantes c'est
juste le contraire. C'est comme une personne qui prtendrait tre
 la fois Reichenberg et Sarah Bernhardt. En tout cas, mme si ce
n'tait pas contradictoire, ce serait profondment ridicule. Que
je puisse, moi, sourire quelquefois des exagrations de l'une et
m'attrister des limites de l'autre, c'est mon droit. Mais cette petite
grenouille bourgeoise voulant s'enfler pour galer les deux grandes
dames qui, en tout cas, laissent toujours paratre l'incomparable
distinction de la race, c'est, comme on dit, faire rire les poules.
La Mol! Voil un nom qu'il ne faut plus prononcer, ou bien je
n'ai qu' me retirer, ajouta-t-il avec un sourire, sur le ton
d'un mdecin qui, voulant le bien de son malade malgr ce malade
lui-mme, entend bien ne pas se laisser imposer la collaboration d'un
homopathe. D'autre part, certaines personnes, juges ngligeables
par M. de Charlus, pouvaient en effet l'tre pour lui et non pour
Mme Verdurin. M. de Charlus, de haute naissance, pouvait se passer
des gens les plus lgants dont l'assemble et fait du salon de
Mme Verdurin un des premiers de Paris. Or celle-ci commenait 
trouver qu'elle avait dj bien des fois manqu le coche, sans
compter l'norme retard que l'erreur mondaine de l'affaire Dreyfus
lui avait inflig, non sans lui rendre service pourtant. Je ne sais
si j'ai dit combien la duchesse de Guermantes avait vu avec dplaisir
des personnes de son monde qui, subordonnant tout  l'Affaire,
excluaient des femmes lgantes et en recevaient qui ne l'taient
pas, pour cause de rvisionnisme ou d'antirvisionnisme, puis avait
t critique  son tour, par ces mmes dames, comme tide, mal
pensante et subordonnant aux tiquettes mondaines les intrts de
la Patrie; pourrai-je le demander au lecteur comme  un ami  qui
on ne se rappelle plus, aprs tant d'entretiens, si on a pens ou
trouv l'occasion de le mettre au courant d'une certaine chose? Que
je l'aie fait ou non, l'attitude,  ce moment-l, de la duchesse de
Guermantes peut facilement tre imagine et mme, si on se reporte
ensuite  une priode ultrieure, sembler, du point de vue mondain,
parfaitement juste. M. de Cambremer considrait l'affaire Dreyfus
comme une machine trangre destine  dtruire le Service des
Renseignements,  briser la discipline,  affaiblir l'arme,
 diviser les Franais,  prparer l'invasion. La littrature
tant, hors quelques fables de La Fontaine, trangre au marquis,
il laissait  sa femme le soin d'tablir que la littrature,
cruellement observatrice, en crant l'irrespect, avait procd
 un chambardement parallle. M. Reinach et M. Hervieu sont de
mche, disait-elle. On n'accusera pas l'affaire Dreyfus d'avoir
prmdit d'aussi noirs desseins  l'encontre du monde. Mais l
certainement elle a bris les cadres. Les mondains qui ne veulent pas
laisser la politique s'introduire dans le monde sont aussi prvoyants
que les militaires qui ne veulent pas laisser la politique pntrer
dans l'arme. Il en est du monde comme du got sexuel, o l'on ne
sait pas jusqu' quelles perversions il peut arriver quand une fois
on a laiss des raisons esthtiques dicter son choix. La raison
qu'elles taient nationalistes donna au faubourg Saint-Germain
l'habitude de recevoir des dames d'une autre socit; la raison
disparut avec le nationalisme, l'habitude subsista. Mme Verdurin, 
la faveur du dreyfusisme, avait attir chez elle des crivains de
valeur qui, momentanment, ne lui furent d'aucun usage mondain parce
qu'ils taient dreyfusards. Mais les passions politiques sont comme
les autres, elles ne durent pas. De nouvelles gnrations viennent
qui ne les comprennent plus. La gnration mme qui les a
prouves change, prouve des passions politiques qui, n'tant pas
exactement calques sur les prcdentes, lui font rhabiliter
une partie des exclus, la cause de l'exclusivisme ayant chang. Les
monarchistes ne se soucirent plus, pendant l'affaire Dreyfus, que
quelqu'un et t rpublicain, voire radical, voire anticlrical,
s'il tait antismite et nationaliste. Si jamais il devrait
survenir une guerre, le patriotisme prendrait une autre forme, et d'un
crivain chauvin on ne s'occuperait mme pas s'il a t ou non
dreyfusard. C'est ainsi que,  chaque crise politique,  chaque
rnovation artistique, Mme Verdurin avait arrach petit  petit,
comme l'oiseau fait son nid, les bribes successives, provisoirement
inutilisables, de ce qui serait un jour son salon. L'affaire Dreyfus
avait pass, Anatole France lui restait. La force de Mme Verdurin,
c'tait l'amour sincre qu'elle avait de l'art, la peine qu'elle
se donnait pour les fidles, les merveilleux dners qu'elle donnait
pour eux seuls, sans qu'il y et des gens du monde convis. Chacun
d'eux tait trait chez elle comme Bergotte l'avait t chez Mme
Swann. Quand un familier de cet ordre devenait, un beau jour, un
homme illustre que le monde dsire voir, sa prsence chez une Mme
Verdurin n'avait rien du ct factice, frelat, d'une cuisine de
banquet officiel ou de Saint-Charlemagne faite par Potel et Chabot,
mais tout au contraire d'un dlicieux ordinaire qu'on et trouv
aussi parfait un jour o il n'y aurait pas eu de monde. Chez Mme
Verdurin la troupe tait parfaite, entrane, le rpertoire de
premier ordre, il ne manquait que le public. Et depuis que le got
de celui-ci se dtournait de l'art raisonnable et franais d'un
Bergotte et s'prenait surtout de musiques exotiques, Mme Verdurin,
sorte de correspondant attitr  Paris de tous les artistes
trangers, allait bientt  ct de la ravissante princesse
Yourbeletief, servir de vieille fe Carabosse, mais toute-puissante,
aux danseurs russes. Cette charmante invasion, contre les sductions
de laquelle ne protestrent que les critiques dnus de got,
amena  Paris, on le sait, une fivre de curiosit moins pre,
plus purement esthtique, mais peut-tre aussi vive que l'affaire
Dreyfus. L encore Mme Verdurin, mais pour un tout autre rsultat
mondain, allait tre au premier rang. Comme on l'avait vue  ct
de Mme Zola, tout au pied du tribunal, aux sances de la Cour
d'assises, quand l'humanit nouvelle, acclamatrice des ballets
russes, se pressa  l'Opra, orne d'aigrettes inconnues, toujours
on vit dans une premire loge Mme Verdurin  ct de la princesse
Yourbeletief. Et comme aprs les motions du Palais de Justice
on avait t le soir chez Mme Verdurin voir de prs Picquart ou
Labori, et surtout apprendre les dernires nouvelles, savoir ce
qu'on pouvait esprer de Zurlinden, de Loubet, du colonel Jouaust,
du Rglement, de mme, peu dispos  aller se coucher aprs
l'enthousiasme dchan par Shhrazade ou les danses du prince
Igor, on allait chez Mme Verdurin, o, prsids par la princesse
Yourbeletief et par la Patronne, des soupers exquis runissaient,
chaque soir, les danseurs, qui n'avaient pas dn pour tre
plus bondissants, leur directeur, leurs dcorateurs, les grands
compositeurs Igor Stravinski et Richard Strauss, petit noyau immuable,
autour duquel, comme aux soupers de M. et Mme Helvtius, les plus
grandes dames de Paris et les Altesses trangres ne ddaignrent
pas de se mler. Mme ceux des gens du monde qui faisaient
profession d'avoir du got et faisaient entre les ballets russes
des distinctions oiseuses, trouvant la mise en scne des Sylphides
quelque chose de plus fin que celle de Shhrazade, qu'ils
n'taient pas loin de faire relever de l'art ngre, taient
enchants de voir de prs les grands rnovateurs du got du
thtre, qui, dans un art peut-tre un peu plus factice que la
peinture, firent une rvolution aussi profonde que l'impressionnisme.
Pour en revenir  M. de Charlus, Mme Verdurin n'et pas trop
souffert s'il n'avait mis  l'index que la comtesse Mol, et Mme
Bontemps, qu'elle avait distingue chez Odette  cause de son amour
des arts, et qui, pendant l'affaire Dreyfus, tait venue quelquefois
dner avec son mari, que Mme Verdurin appelait un tide, parce
qu'il n'introduisait pas le procs en revision, mais qui, fort
intelligent, et heureux de se crer des intelligences dans tous les
partis, tait enchant de montrer son indpendance en dnant avec
Labori, qu'il coutait sans rien dire de compromettant, mais glissant
au bon endroit un hommage  la loyaut, reconnue dans tous les
partis, de Jaurs. Mais le baron avait galement proscrit quelques
dames de l'aristocratie avec lesquelles Mme Verdurin tait, 
l'occasion de solennits musicales, de collections, de charit,
entre rcemment en relations et qui, quoi que M. de Charlus pt
penser d'elles, eussent t, beaucoup plus que lui-mme, des
lments essentiels pour former chez Mme Verdurin un nouveau noyau,
aristocratique celui-l. Mme Verdurin avait justement compt sur
cette fte, o de Charlus lui amnerait des femmes du mme monde,
pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait joui d'avance de
la surprise qu'elles auraient  rencontrer quai Conti leurs amies ou
parentes invites par le baron. Elle tait due et furieuse
de son interdiction. Restait  savoir si la soire, dans ces
conditions, se traduirait pour elle par un profit ou par une perte.
Celle-ci ne serait pas trop grave si, du moins, les invites de M.
de Charlus venaient avec des dispositions si chaleureuses pour Mme
Verdurin qu'elles deviendraient pour elle les amies d'avenir. Dans
ce cas, il n'y aurait que demi-mal, et un jour prochain, ces deux
moitis du grand monde, que le baron avait voulu tenir isoles,
on les runirait, quitte  ne pas l'avoir, lui, ce soir-l. Mme
Verdurin attendait donc les invites du baron avec une certaine
motion. Elle n'allait pas tarder  savoir l'tat d'esprit o
elles venaient et les relations que la Patronne pouvait esprer
avoir avec elles. En attendant, Mme Verdurin se consultait avec les
fidles, mais, voyant M. de Charlus qui entrait avec Brichot et moi,
elle s'arrta net. A notre grand tonnement, quand Brichot lui dit
sa tristesse de savoir que sa grande amie tait si mal, Mme Verdurin
rpondit: coutez, je suis oblige d'avouer que de tristesse je
n'en prouve aucune. Il est inutile de feindre les sentiments qu'on
ne ressent pas. Sans doute elle parlait ainsi par manque d'nergie,
parce qu'elle tait fatigue  l'ide de se faire un visage triste
pour toute sa rception; par orgueil, pour ne pas avoir l'air de
chercher des excuses  ne pas avoir dcommand celle-ci; par
respect humain pourtant et habilet, parce que le manque de chagrin
dont elle faisait preuve tait plus honorable s'il devait tre
attribu  une antipathie particulire, soudain rvle, envers
la princesse, plutt qu' une insensibilit universelle, et parce
qu'on ne pouvait s'empcher d'tre dsarm par une sincrit
qu'il n'tait pas question de mettre en doute. Si Mme Verdurin
n'avait pas t vraiment indiffrente  la mort de la princesse,
et-elle t, pour expliquer qu'elle ret, s'accuser d'une
faute bien plus grave? D'ailleurs, on oubliait que Mme Verdurin et
avou, en mme temps que son chagrin, qu'elle n'avait pas eu le
courage de renoncer  un plaisir; or la duret de l'amie tait
quelque chose de plus choquant, de plus immoral, mais de moins
humiliant, par consquent de plus facile  avouer que la frivolit
de la matresse de maison. En matire de crime, l ou il y a danger
pour le coupable, c'est l'intrt qui dicte les aveux. Pour les
fautes sans sanction, c'est l'amour-propre. Soit que, trouvant
sans doute bien us le prtexte des gens qui, pour ne pas laisser
interrompre par les chagrins leur vie de plaisir, vont rptant
qu'il leur semble vain de porter extrieurement un deuil qu'ils
ont dans le coeur, Mme Verdurin prfrt imiter ces coupables
intelligents,  qui rpugnent les clichs de l'innocence, et dont
la dfense--demi-aveu sans qu'ils s'en doutent--consiste  dire
qu'ils n'auraient vu aucun mal  commettre ce qui leur est reproch
et que par hasard, du reste, ils n'ont pas eu l'occasion de faire;
soit qu'ayant adopt, pour expliquer sa conduite, la thse de
l'indiffrence, elle trouvt une fois lance sur la pente de son
mauvais sentiment, qu'il y avait quelque originalit  l'prouver,
une perspicacit rare  avoir su le dmler, et un certain
culot  le proclamer, ainsi Mme Verdurin tint  insister sur
son manque de chagrin, non sans une certaine satisfaction orgueilleuse
de psychologue paradoxal et de dramaturge hardi. Oui, c'est trs
drle, dit-elle, a ne m'a presque rien fait. Mon Dieu, je ne peux
pas dire que je n'aurais pas mieux aim qu'elle vct, ce n'tait
pas une mauvaise personne.--Si, interrompit M. Verdurin.--Ah! lui
ne l'aime pas parce qu'il trouvait que cela me faisait du tort de la
recevoir, mais il est aveugl par a.--Rends-moi cette justice, dit
M. Verdurin, que je n'ai jamais approuv cette frquentation. Je
t'ai toujours dit qu'elle avait mauvaise rputation.--Mais je ne l'ai
jamais entendu dire, protesta Saniette.--Mais comment? s'cria Mme
Verdurin, c'tait universellement connu; pas mauvaise, mais honteuse,
dshonorante. Non, mais ce n'est pas  cause de cela. Je ne savais
pas moi-mme expliquer mon sentiment; je ne la dtestais pas, mais
elle m'tait tellement indiffrente, que, quand nous avons appris
qu'elle tait trs mal, mon mari lui-mme a t tonn et m'a
dit: On dirait que cela ne te fait rien. Mais tenez, ce soir,
il m'avait offert de dcommander la rception, et j'ai tenu, au
contraire,  la donner, parce que j'aurais trouv une comdie de
tmoigner un chagrin que je n'prouve pas. Elle disait cela parce
qu'elle trouvait que c'tait curieusement thtre libre, et aussi
que c'tait joliment commode; car l'insensibilit ou l'immoralit
avoue simplifie autant la vie que la morale facile; elle fait des
actions blmables, et pour lesquelles on n'a plus alors besoin
de chercher d'excuses, un devoir de sincrit. Et les fidles
coutaient les paroles de Mme Verdurin avec le mlange d'admiration
et de malaise que certaines pices cruellement ralistes et d'une
observation pnible causent parfois; et tout en s'merveillant de
voir leur chre Patronne donner une forme nouvelle de sa droiture et
de son indpendance, plus d'un, tout en se disant qu'aprs tout
ce ne serait pas la mme chose, pensait  sa propre mort et se
demandait si, le jour qu'elle surviendrait, on pleurerait ou on
donnerait une fte quai Conti. Je suis bien content que la soire
n'ait pas t dcommande,  cause de mes invits, dit M.
de Charlus, qui ne se rendait pas compte qu'en s'exprimant ainsi il
froissait Mme Verdurin. Cependant j'tais frapp, comme chaque
personne qui approcha ce soir-l Mme Verdurin, par une odeur assez
peu agrable de rhino-gomnol. Voici  quoi cela tenait. On sait
que Mme Verdurin n'exprimait jamais ses motions artistiques
d'une faon morale, mais physique, pour qu'elles semblassent plus
invitables et plus profondes. Or, si on lui parlait de la musique
de Vinteuil, sa prfre, elle restait indiffrente, comme si elle
n'en attendait aucune motion. Mais aprs quelques minutes de regard
immobile, presque distrait, sur un ton prcis, pratique, presque peu
poli (comme si elle vous avait dit: Cela me serait gal que vous
fumiez mais c'est  cause du tapis, il est trs beau--ce qui me
serait encore gal--mais il est trs inflammable, j'ai trs peur
du feu et je ne voudrais pas vous faire flamber tous, pour un bout de
cigarette mal teinte que vous auriez laiss tomber par terre),
elle vous rpondait: Je n'ai rien contre Vinteuil;  mon sens,
c'est le plus grand musicien du sicle, seulement je ne peux pas
couter ces machines-l sans cesser de pleurer un instant (elle ne
disait nullement pleurer d'un air pathtique, elle aurait dit
d'un air aussi naturel dormir; certaines mchantes langues
prtendaient mme que ce dernier verbe et t plus vrai,
personne ne pouvant, du reste, dcider, car elle coutait cette
musique-l la tte dans ses mains, et certains bruits ronfleurs
pouvaient, aprs tout, tre des sanglots). Pleurer a ne me fait
pas mal, tant qu'on voudra, seulement a me fiche, aprs, des rhumes
 tout casser. Cela me congestionne la muqueuse, et quarante-huit
heures aprs, j'ai l'air d'une vieille poivrote et, pour que
mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire des journes
d'inhalation. Enfin un lve de Cottard, un tre dlicieux, m'a
soigne pour cela. Il professe un axiome assez original: Mieux vaut
prvenir que gurir. Et il me graisse le nez avant que la musique
commence. C'est radical. Je peux pleurer comme je ne sais pas combien
de mres qui auraient perdu leurs enfants, pas le moindre rhume.
Quelquefois un peu de conjonctivite, mais c'est tout. L'efficacit
est absolue. Sans cela je n'aurais pu continuer  couter du
Vinteuil. Je ne faisais plus que tomber d'une bronchite dans une
autre. Je ne pus plus me retenir de parler de Mlle Vinteuil.
Est-ce que la fille de l'auteur n'est pas l? demandai-je  Mme
Verdurin, ainsi qu'une de ses amies?--Non, je viens justement de
recevoir une dpche, me dit vasivement Mme Verdurin; elles
ont t obliges de rester  la campagne. J'eus un instant
l'esprance qu'il n'avait peut-tre jamais t question
qu'elles la quittassent, et que Mme Verdurin n'avait annonc ces
reprsentants de l'auteur que pour impressionner favorablement les
interprtes et le public. Comment, alors, elles ne sont mme pas
venues  la rptition de tantt? dit avec une fausse curiosit
le baron qui voulut paratre ne pas avoir vu Charlie. Celui-ci vint
me dire bonjour. Je l'interrogeai  l'oreille, relativement  Mlle
Vinteuil; il me sembla fort peu au courant. Je lui fis signe de ne pas
parler haut et l'avertis que nous en recauserions. Il s'inclina en
me promettant qu'il serait trop heureux d'tre  ma disposition
entire. Je remarquai qu'il tait beaucoup plus poli, beaucoup
plus respectueux qu'autrefois. Je fis compliment de lui--de lui qui
pourrait peut-tre m'aider  claircir mes soupons-- M. de
Charlus, qui me rpondit: Il ne fait que ce qu'il doit, ce ne
serait pas la peine qu'il vct avec des gens comme il faut pour
avoir de mauvaises manires. Les bonnes, selon M. de Charlus,
taient les vieilles manires franaises, sans ombre de raideur
britannique. Ainsi, quand Charlie, revenant de faire une tourne en
province ou  l'tranger, dbarquait en costume de voyage chez le
baron, celui-ci, s'il n'y avait pas trop de monde, l'embrassait sans
faon sur les deux joues, peut-tre un peu pour ter, par tant
d'ostentation de sa tendresse, toute ide qu'elle pt tre
coupable, peut-tre pour ne pas se refuser un plaisir, mais plus
encore sans doute par littrature, pour maintien et illustration des
anciennes manires de France, et comme il aurait protest contre le
style munichois ou le modern style en gardant de vieux fauteuils de
son arrire-grand'mre, opposant au flegme britannique la tendresse
d'un pre sensible du XVIIIe sicle qui ne dissimule pas sa joie
de revoir un fils. Y avait-il enfin une pointe d'inceste, dans cette
affection paternelle? Il est plus probable que la faon dont M.
de Charlus contentait habituellement son vice, et sur laquelle nous
recevrons ultrieurement quelques claircissements, ne suffisait pas
 ses besoins affectifs, rests vacants depuis la mort de sa femme;
toujours est-il qu'aprs avoir song plusieurs fois  se remarier,
il tait travaill maintenant d'une maniaque envie d'adopter. On
disait qu'il allait adopter Morel, et ce n'est pas extraordinaire.
L'inverti qui n'a pu nourrir sa passion qu'avec une littrature
crite pour les hommes  femmes, qui pensait aux hommes en lisant
les Nuits de Musset, prouve le besoin d'entrer de mme dans toutes
les fonctions sociales de l'homme qui n'est pas inverti, d'entretenir
un amant, comme le vieil habitu de l'Opra des danseuses, d'tre
rang, d'pouser ou de se coller, d'tre pre.

M. de Charlus s'loigna avec Morel, sous prtexte de se faire
expliquer ce qu'on allait jouer, trouvant surtout une grande
douceur, tandis que Charlie lui montrait sa musique,  taler ainsi
publiquement leur intimit secrte. Pendant ce temps-l j'tais
charm. Car, bien que le petit clan comportt peu de jeunes filles,
on en invitait pas mal, par compensation, les jours de grandes
soires. Il y en avait plusieurs, et de fort belles, que je
connaissais. Elles m'envoyaient de loin un sourire de bienvenue. L'air
tait ainsi dcor de moment en moment d'un beau sourire de jeune
fille. C'est l'ornement multiple et pars des soires, comme des
jours. On se souvient d'une atmosphre parce que des jeunes filles y
ont souri.

On et t bien tonn si l'on avait not les propos furtifs
que M. de Charlus avait changs avec plusieurs hommes importants de
cette soire. Ces hommes taient deux ducs, un gnral minent,
un grand crivain, un grand mdecin, un grand avocat. Or les propos
avaient t: A propos, avez-vous vu le valet de pied? je parle du
petit qui monte sur la voiture. Et chez notre cousine Guermantes, vous
ne connaissez rien?--Actuellement non.--Dites donc, devant la porte
d'entre aux voitures, il y avait une jeune personne blonde, en
culotte courte, qui m'a sembl tout  fait sympathique. Elle m'a
appel trs gracieusement ma voiture, j'aurais volontiers prolong
la conversation.--Oui, mais je la crois tout  fait hostile, et puis
a fait des faons; vous qui aimez que les choses russissent du
premier coup, vous seriez dgot. Du reste, je sais qu'il n'y a
rien,  faire, un de mes amis a essay.--C'est regrettable, j'avais
trouv le profil trs fin et les cheveux superbes.--Vraiment, vous
trouvez a si bien que a? Je crois que si vous l'aviez vue un peu
plus, vous auriez t dsillusionn. Non, c'est au buffet qu'il
y a encore deux mois vous auriez vu une vraie merveille, un grand
gaillard de deux mtres, une peau idale, et puis aimant a. Mais
c'est parti pour la Pologne.--Ah! c'est un peu loin.--Qui sait? a
reviendra peut-tre. On se retrouve toujours dans la vie. Il n'y a
pas de grande soire mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait
la prendre  une profondeur suffisante, qui ne soit pareille  ces
soires o les mdecins invitent leurs malades, lesquels tiennent
des propos fort senss, ont de trs bonnes manires, et ne
montreraient pas qu'ils sont fous s'ils ne vous glissaient 
l'oreille, en vous montrant un vieux monsieur qui passe: C'est
Jeanne d'Arc.

Je trouve que ce serait de notre devoir de l'clairer, dit Mme
Verdurin  Brichot. Ce que je fais n'est pas contre Charlus; au
contraire. Il est agrable, et quant  sa rputation, je vous dirai
qu'elle est d'un genre qui ne peut pas me nuire! Mme moi, qui pour
notre petit clan, pour nos dners de conversation, dteste les
flirts, les hommes disant des inepties  une femme dans un coin au
lieu de traiter des sujets intressants, avec Charlus je n'avais pas
 craindre ce qui m'est arriv avec Swann, avec Elstir, avec
tant d'autres. Avec lui j'tais tranquille, il arrivait l  mes
dners, il pouvait y avoir toutes les femmes du monde, on tait sr
de la conversation gnrale n'tait pas trouble par des flirts,
des chuchotements. Charlus c'est  part, on est tranquille, c'est
comme un prtre. Seulement, il ne faut pas qu'il se permette de
rgenter les jeunes gens qui viennent ici et de porter le trouble
dans notre petit noyau, sans cela ce sera encore pire qu'un homme 
femmes. Et Mme Verdurin tait sincre en proclamant ainsi son
indulgence pour le Charlisme. Comme tout pouvoir ecclsiastique,
elle jugeait les faiblesses humaines moins graves que ce qui pouvait
affaiblir le principe d'autorit, nuire  l'orthodoxie, modifier
l'antique credo, dans sa petite glise. Sans cela, moi je montre
les dents. Voil un Monsieur qui a voulu empcher Charlie de venir
 une rptition parce qu'il n'y tait pas convi. Aussi il va
avoir un avertissement srieux, j'espre que cela lui suffira, sans
cela il n'aura qu' prendre la porte. Il le chambre, ma parole.
Et usant exactement des mmes expressions que presque tout le monde
aurait employes, car il en est certaines, pas habituelles, que tel
sujet particulier, telle circonstance donne font affluer presque
ncessairement  la mmoire du causeur, qui croit exprimer
librement sa pense et ne fait que rpter machinalement la leon
universelle, elle ajouta: On ne peut plus voir Morel sans qu'il soit
affubl de ce grand escogriffe, de cette espce de garde du corps.
M. Verdurin proposa d'emmener un instant Charlie pour lui parler, sous
prtexte de lui demander quelque chose. Mme Verdurin craignit qu'il
ne ft ensuite troubl et jout mal. Il vaudrait mieux retarder
cette excution jusqu'aprs celle des morceaux. Et peut-tre mme
jusqu' une autre fois. Car Mme Verdurin avait beau tenir  la
dlicieuse motion qu'elle prouverait quand elle saurait son mari
en train d'clairer Charlie dans une pice voisine, elle avait peur,
si le coup ratait, qu'il ne se fcht et lcht le 16.

Ce qui perdit M. de Charlus ce soir-l fut la mauvaise ducation--si
frquente dans ce monde--des personnes qu'il avait invites et qui
commenaient  arriver. Venues  la fois par amiti pour M. de
Charlus, et avec la curiosit de pntrer dans un endroit pareil,
chaque duchesse allait droit au baron, comme si c'tait lui qui avait
reu, et disait, juste  un pas des Verdurin, qui entendaient tout:
Montrez-moi o est la mre Verdurin; croyez-vous que ce soit
indispensable que je me fasse prsenter? J'espre, au moins, qu'elle
ne fera pas mettre mon nom dans le journal demain, il y aurait de quoi
me brouiller avec tous les miens. Comment! comment, c'est cette femme
 cheveux blancs? mais elle n'a pas trop mauvaise faon. Entendant
parler de Mlle Vinteuil, d'ailleurs absente, plus d'une disait:
Ah! la fille de la Sonate? Montrez-moi-la et, retrouvant beaucoup
d'amies, elles faisaient bande  part, piaient, ptillantes de
curiosit ironique, l'entre des fidles, trouvaient tout au plus
 se montrer du doigt la coiffure un peu singulire d'une personne
qui, quelques annes plus tard, devait la mettre  la mode dans le
plus grand monde, et, somme toute, regrettaient de ne pas trouver
ce salon aussi dissemblable de ceux qu'elles connaissaient, qu'elles
avaient espr, prouvant le dsappointement de gens du monde
qui, tant alls dans la bote  Bruant dans l'espoir d'tre
engueuls par le chansonnier, se seraient vus,  leur entre,
accueillis par un salut correct au lieu du refrain attendu: Ah!
voyez c'te gueule, c'te binette. Ah! voyez c'te gueule qu'elle a.

M. de Charlus avait,  Balbec, finement critiqu devant moi Mme de
Vaugoubert qui, malgr sa grande intelligence, avait caus, aprs
la fortune inespre, l'irrmdiable disgrce de son mari. Les
souverains auprs desquels M. de Vaugoubert tait accrdit, le
roi Thodose et la reine Eudoxie, tant revenus  Paris, mais
cette fois pour un sjour de quelque dure, des ftes quotidiennes
avaient t donnes en leur honneur, au cours desquelles la Reine,
lie avec Mme de Vaugoubert qu'elle voyait depuis dix ans dans
sa capitale, et ne connaissant ni la femme du Prsident de la
Rpublique, ni les femmes des Ministres, s'tait dtourne de
celles-ci pour faire bande  part avec l'Ambassadrice. Celle-ci,
croyant sa position hors de toute atteinte--M. de Vaugoubert tant
l'auteur de l'alliance entre le roi Thodose et la France--avait
conu, de la prfrence que lui marquait la Reine, une satisfaction
d'orgueil, mais nulle inquitude du danger qui la menaait et qui
se ralisa quelques mois plus tard en l'vnement, jug  tort
impossible par le couple trop confiant, de la brutale mise  la
retraite de M. de Vaugoubert. M. de Charlus, commentant dans le
tortillard la chute de son ami d'enfance, s'tonnait qu'une femme
intelligente n'et pas, en pareille circonstance, fait servir toute
son influence sur les souverains  obtenir d'eux qu'elle part n'en
possder aucune, et  leur faire reporter sur la femme du Prsident
de la Rpublique et des Ministres une amabilit dont elles eussent
t d'autant plus flattes, c'est--dire dont elles eussent t
plus prs, dans leur contentement, de savoir gr aux Vaugoubert,
qu'elles eussent cru que cette amabilit tait spontane et non pas
dicte par eux. Mais qui voit le tort des autres, pour peu que les
circonstances le grisent, y succombe souvent lui-mme. Et M. de
Charlus, pendant que ses invits se frayaient un chemin pour venir le
fliciter, le remercier, comme s'il avait t le matre de maison,
ne songea pas  leur demander de dire quelques mots  Mme Verdurin.
Seule la reine de Naples, en qui vivait le mme noble sang qu'en ses
soeurs l'impratrice Elisabeth et la duchesse d'Alenon, se mit 
causer avec Mme Verdurin comme si elle tait venue pour le plaisir
de la voir plus que pour la musique et pour M. de Charlus, fit mille
dclarations  la Patronne, ne tarit pas sur l'envie qu'elle avait
depuis si longtemps de faire sa connaissance, la complimenta sur sa
maison et lui parla des sujets les plus divers comme si elle tait en
visite. Elle et tant voulu amener sa nice Elisabeth, disait-elle
(celle qui devait peu aprs pouser le prince Albert de Belgique),
et qui regretterait tant! Elle se tut en voyant les musiciens
s'installer sur l'estrade et se fit montrer Morel. Elle ne devait
gure se faire d'illusion sur les motifs qui portaient M. de Charlus
 vouloir qu'on entourt le jeune virtuose de tant de gloire. Mais
sa vieille sagesse de souveraine en qui coulait un des sangs les plus
nobles de l'histoire, les plus riches d'exprience, de scepticisme
et d'orgueil, lui faisait seulement considrer les tares invitables
des gens qu'elle aimait le mieux, comme son cousin Charlus (fils
comme elle d'une duchesse de Bavire), comme des infortunes qui leur
rendaient plus prcieux l'appui qu'ils pouvaient trouver en elle et
faisaient, en consquence, qu'elle avait plus de plaisir encore  le
leur fournir. Elle savait que M. de Charlus serait doublement touch
qu'elle se ft drange en pareille circonstance. Seulement, aussi
bonne qu'elle s'tait jadis montre brave, cette femme hroque
qui, reine-soldat, avait fait elle-mme le coup de feu sur les
remparts de Gate, toujours prte  aller chevaleresquement du
ct des faibles, voyant Mme Verdurin seule et dlaisse, et qui
ignorait, d'ailleurs, qu'elle n'et pas d quitter la Reine, avait
cherch  feindre que pour elle, reine de Naples, le centre de
cette soire, le point attractif qui l'avait fait venir c'tait Mme
Verdurin. Elle s'excusa sur ce qu'elle ne pourrait pas rester jusqu'
la fin, devant, quoiqu'elle ne sortt jamais, aller  une autre
soire, et demandant que surtout, quand elle s'en irait, on ne
se dranget pas pour elle, tenant ainsi Mme Verdurin quitte
d'honneurs que celle-ci ne savait du reste pas qu'on avait  lui
rendre.

Il faut rendre pourtant cette justice  M. de Charlus que, s'il
oublia entirement Mme Verdurin et la laissa oublier, jusqu'au
scandale, par les gens de son monde  lui qu'il avait invits,
il comprit, en revanche, qu'il ne devait pas laisser ceux-ci garder,
en face de la manifestation musicale elle-mme, les mauvaises
faons dont ils usaient  l'gard de la Patronne. Morel tait
dj mont sur l'estrade, les artistes se groupaient, que l'on
entendait encore des conversations, voire des rires, des il parat
qu'il faut tre initi pour comprendre. Aussitt M. de Charlus,
redressant sa taille en arrire, comme entr dans un autre corps que
celui que j'avais vu, tout  l'heure, arriver en tranaillant
chez Mme Verdurin, prit une expression de prophte et regarda
l'assemble avec un srieux qui signifiait que ce n'tait pas le
moment de rire, et dont on vit rougir brusquement le visage de plus
d'une invite prise en faute, comme une lve par son professeur,
en pleine classe. Pour moi, l'attitude, si noble d'ailleurs, de M. de
Charlus avait quelque chose de comique; car tantt il foudroyait ses
invits de regards enflamms, tantt, afin de leur indiquer comme
un _vade mecum_ le religieux silence qu'il convenait d'observer,
le dtachement de toute proccupation mondaine, il prsentait
lui-mme, levant vers son beau front ses mains gantes de blanc,
un modle (auquel on devait se conformer) de gravit, presque dj
d'extase, sans rpondre aux saluts de retardataires assez indcents
pour ne pas comprendre que l'heure tait maintenant au Grand Art.
Tous furent hypnotiss; on n'osa plus profrer un son, bouger
une chaise; le respect pour la musique--de par le prestige de
Palamde--avait t subitement inculqu  une foule aussi mal
leve qu'lgante.

En voyant se ranger sur la petite estrade non pas seulement Morel et
un pianiste, mais d'autres instrumentistes, je crus qu'on commenait
par des oeuvres d'autres musiciens que Vinteuil. Car je croyais qu'on
ne possdait de lui que sa sonate pour piano et violon.

Mme Verdurin s'assit  part, les hmisphres de son front blanc
et lgrement ros magnifiquement bombs, les cheveux carts,
moiti en imitation d'un portrait du XVIIIe sicle, moiti par
besoin de fracheur d'une fivreuse qu'une pudeur empche de
dire son tat, isole, divinit qui prsidait aux solennits
musicales, desse du wagnrisme et de la migraine, sorte de Norne
presque tragique, voque par le gnie au milieu de ces ennuyeux,
devant qui elle allait ddaigner plus encore que de coutume
d'exprimer des impressions en entendant une musique qu'elle
connaissait mieux qu'eux. Le concert commena, je ne connaissais pas
ce qu'on jouait, je me trouvais en pays inconnu. O le situer? Dans
l'oeuvre de quel auteur tais-je? J'aurais bien voulu le savoir et,
n'ayant prs de moi personne  qui le demander, j'aurais bien voulu
tre un personnage de ces Mille et une Nuits que je relisais sans
cesse et o, dans les moments d'incertitude, surgit soudain un
gnie ou une adolescente d'une ravissante beaut, invisible pour
les autres, mais non pour le hros embarrass,  qui elle
rvle exactement ce qu'il dsire savoir. Or,  ce moment, je fus
prcisment favoris d'une telle apparition magique. Comme, dans un
pays qu'on ne croit pas connatre et qu'en effet on a abord par un
ct nouveau, lorsque, aprs avoir tourn un chemin, on se trouve
tout d'un coup dboucher dans un autre dont les moindres coins vous
sont familiers, mais seulement o on n'avait pas l'habitude d'arriver
par l, on se dit: Mais c'est le petit chemin qui mne  la
petite porte du jardin de mes amis X...; je suis  deux minutes de
chez eux, et leur fille est en effet l qui est venue vous dire
bonjour au passage; ainsi, tout d'un coup, je me reconnus, au milieu
de cette musique nouvelle pour moi, en pleine sonate de Vinteuil; et,
plus merveilleuse qu'une adolescente, la petite phrase, enveloppe,
harnache d'argent, toute ruisselante de sonorits brillantes,
lgres et douces comme des charpes, vint  moi, reconnaissable
sous ces parures nouvelles. Ma joie de l'avoir retrouve
s'accroissait de l'accent si amicalement connu qu'elle prenait pour
s'adresser  moi, si persuasif, si simple, non sans laisser clater
pourtant cette beaut chatoyante dont elle resplendissait. La
signification, d'ailleurs, n'tait cette fois que de me montrer
le chemin, et qui n'tait pas celui de la sonate, car c'tait une
oeuvre indite de Vinteuil o il s'tait seulement amus, par
une allusion que justifiait  cet endroit un mot du programme, qu'on
aurait d avoir en mme temps sous les yeux,  faire apparatre un
instant la petite phrase. A peine rappele ainsi, elle disparut et je
me retrouvai dans un monde inconnu; mais je savais maintenant, et tout
ne cessa plus de me confirmer, que ce monde tait un de ceux que
je n'avais mme pu concevoir que Vinteuil et crs, car quand,
fatigu de la sonate, qui tait un univers puis pour moi,
j'essayais d'en imaginer d'autres aussi beaux mais diffrents, je
faisais seulement comme ces potes qui remplissent leur prtendu
paradis de prairies, de fleurs, de rivires, qui font double emploi
avec celles de la Terre. Ce qui tait devant moi me faisait prouver
autant de joie qu'aurait fait la sonate si je ne l'avais pas connue;
par consquent, en tant aussi beau, tait autre. Tandis que la
sonate s'ouvrait sur une aube liliale et champtre, divisant sa
candeur lgre pour se suspendre  l'emmlement lger et pourtant
consistant d'un berceau rustique de chvrefeuilles sur des graniums
blancs, c'tait sur des surfaces unies et planes comme celles de la
mer que, par un matin d'orage dj tout empourpr, commenait, au
milieu d'un aigre silence, dans un vide infini, l'oeuvre nouvelle, et
c'est dans un rose d'aurore que, pour se construire progressivement
devant moi, cet univers inconnu tait tir du silence et de la nuit.
Ce rouge si nouveau, si absent de la tendre, champtre et
candide sonate, teignait tout le ciel, comme l'aurore, d'un espoir
mystrieux. Et un chant perait dj l'air, chant de sept notes,
mais le plus inconnu, le plus diffrent de tout ce que j'eusse
jamais imagin, de tout ce que j'eusse jamais pu imaginer,  la fois
ineffable et criard, non plus un roucoulement de colombe comme dans la
sonate, mais dchirant l'air, aussi vif que la nuance carlate dans
laquelle le dbut tait noy, quelque chose comme un mystique
chant du coq, un appel ineffable, mais suraigu, de l'ternel matin.
L'atmosphre froide, lave de pluie, lectrique--d'une qualit si
diffrente,  des pressions tout autres, dans un monde si loign
de celui, virginal et meubl de vgtaux, de la sonate--changeait
 tout instant, effaant la promesse empourpre de l'Aurore. A midi
pourtant, dans un ensoleillement brlant et passager, elle semblait
s'accomplir en un bonheur lourd, villageois et presque rustique, o
la titubation de cloches retentissantes et dchanes (pareilles 
celles qui incendiaient de chaleur la place de l'glise  Combray,
et que Vinteuil, qui avait d souvent les entendre, avait peut-tre
trouves  ce moment-l dans sa mmoire comme une couleur qu'on a
 porte de sa main sur une palette) semblait matrialiser la plus
paisse joie. A vrai dire, esthtiquement, ce motif de joie ne me
plaisait pas, je le trouvais presque laid, le rythme s'en tranait
si pniblement  terre qu'on aurait pu en imiter presque tout
l'essentiel, rien qu'avec des bruits, en frappant d'une certaine
manire des baguettes sur une table. Il me semblait que Vinteuil
avait manqu l d'inspiration et, en consquence, je manquai
aussi l un peu de force d'attention. Je regardai la Patronne, dont
l'immobilit farouche semblait protester contre les battements de
mesure excuts par les ttes ignorantes des dames du Faubourg.
Mme Verdurin ne disait pas: Vous comprenez que je la connais un peu
cette musique, et un peu encore! S'il me fallait exprimer tout ce que
je ressens, vous n'en auriez pas fini! Elle ne le disait pas. Mais
sa taille droite et immobile, ses yeux sans expression, ses mches
fuyantes, le disaient pour elle. Ils disaient aussi son courage, que
les musiciens pouvaient y aller, ne pas mnager ses nerfs, qu'elle ne
flancherait pas  l'andante, qu'elle ne crierait pas  l'allgro.
Je regardai les musiciens. Le violoncelliste dominait l'instrument
qu'il serrait entre ses genoux, inclinant sa tte  laquelle des
traits vulgaires donnaient, dans les instants de manirisme,
une expression involontaire de dgot; il se penchait sur sa
contrebasse, la palpait avec la mme patience domestique que s'il
et pluch un chou, tandis que, prs de lui, la harpiste (encore
enfant) en jupe courte, dpasse de tous cts par les rayons du
quadrilatre d'or, pareils  ceux qui, dans la chambre magique
d'une sybille, figureraient arbitrairement l'ther selon les formes
consacres, semblait aller y chercher,  et l, au point
exig, un son dlicieux, de la mme manire que, petite desse
allgorique, dresse devant le treillage d'or de la vote cleste,
elle y aurait cueilli, une  une, des toiles. Quant  Morel, une
mche, jusque-l invisible et confondue dans sa chevelure, venait
de se dtacher et de faire boucle sur son front. Je tournai
imperceptiblement la tte vers le public pour me rendre compte de ce
que M. de Charlus avait l'air de penser de cette mche. Mais mes yeux
ne rencontrrent que le visage, ou plutt que les mains, de Mme
Verdurin, car celui-l tait entirement enfoui dans celles-ci.

Mais bien vite, le motif triomphant des cloches ayant t chass,
dispers par d'autres, je fus repris par cette musique; et je
me rendais compte que, si, au sein de ce septuor, des lments
diffrents s'exposaient tour  tour pour se combiner  la fin, de
mme, la sonate de Vinteuil et, comme je le sus plus tard, ses autres
oeuvres n'avaient toutes t, par rapport  ce septuor, que de
timides essais, dlicieux mais bien frles, auprs du chef-d'oeuvre
triomphal et complet qui m'tait en ce moment rvl. Et de mme
encore, je ne pouvais m'empcher, par comparaison, de me rappeler que
j'avais pens aux autres mondes qu'avait pu crer Vinteuil comme
 des univers aussi compltement clos qu'avait t chacun de mes
amours; mais, en ralit, je devais bien m'avouer qu'au sein de mon
dernier amour--celui pour Albertine--mes premires vellits de
l'aimer ( Balbec tout au dbut, puis aprs la partie de furet,
puis la nuit o elle avait couch  l'htel, puis  Paris le
dimanche de brume, puis le soir de la fte Guermantes, puis de
nouveau  Balbec, et enfin  Paris o ma vie tait troitement
unie  la sienne) n'avaient t que des appels; de mme, si je
considrais maintenant, non plus mon amour pour Albertine, mais toute
ma vie, mes autres amours eux aussi n'y avaient t que de minces
et timides essais, des appels, qui prparaient ce plus vaste amour:
l'amour pour Albertine. Et je cessai de suivre la musique pour
me redemander si Albertine avait vu oui ou non Mlle Vinteuil ces
jours-ci, comme on interroge de nouveau une souffrance interne que
la distraction vous a fait un moment oublier. Car c'est en moi que se
passaient les actions possibles d'Albertine. De tous les tres que
nous connaissons, nous possdons un double, mais habituellement
situ  l'horizon de notre imagination, de notre mmoire; il nous
reste relativement extrieur, et ce qu'il a fait ou pu faire ne
comporte pas plus, pour nous, d'lment douloureux qu'un objet
plac  quelque distance et qui ne nous procure que les sensations
indolores de la vue. Ce qui affecte ces tres-l, nous le percevons
d'une faon contemplative, nous pouvons le dplorer en termes
appropris qui donnent aux autres l'ide de notre bon coeur, nous
ne le ressentons pas; mais depuis ma blessure de Balbec, c'tait dans
mon coeur,  une grande profondeur, difficile  extraire, qu'tait
le double d'Albertine. Ce que je voyais d'elle me lsait comme un
malade dont les sens seraient si fcheusement transposs que la
vue d'une couleur serait intrieurement prouve par lui comme une
incision en pleine chair. Heureusement que je n'avais pas cd 
la tentation de rompre encore avec Albertine; cet ennui d'avoir 
la retrouver tout  l'heure, quand je rentrerais, tait bien peu
de chose auprs de l'anxit que j'aurais eue si la sparation
s'tait effectue  ce moment o j'avais un doute sur elle, avant
qu'elle et eu le temps de me devenir indiffrente. Au moment o
je me la reprsentais ainsi m'attendant  la maison, comme une femme
bien-aime trouvant le temps long, s'tant peut-tre endormie un
instant dans sa chambre, je fus caress au passage par une tendre
phrase familiale et domestique du septuor. Peut-tre--tant tout
s'entre-croise et se superpose dans notre vie intrieure--avait-elle
t inspire  Vinteuil par le sommeil de sa fille--de sa fille,
cause aujourd'hui de tous mes troubles--quand il enveloppait de sa
douceur, dans les paisibles soires, le travail du musicien, cette
phrase qui me calma tant par le mme moelleux arrire-plan
de silence qui pacifie certaines rveries de Schumann, durant
lesquelles, mme quand le Pote parle, on devine que l'enfant
dort. Endormie, veille, je la retrouverais ce soir, quand il
me plairait de rentrer, Albertine, ma petite enfant. Et pourtant,
me dis-je, quelque chose de plus mystrieux que l'amour d'Albertine
semblait promis au dbut de cette oeuvre, dans ces premiers cris
d'aurore. J'essayai de chasser la pense de mon amie pour ne plus
songer qu'au musicien. Aussi bien semblait-il tre l. On aurait
dit que, rincarn, l'auteur vivait  jamais dans sa musique; on
sentait la joie avec laquelle il choisissait la couleur de tel timbre,
l'assortissait aux autres. Car  des dons plus profonds, Vinteuil
joignait celui que peu de musiciens, et mme peu de peintres ont
possd, d'user de couleurs non seulement si stables mais si
personnelles que, pas plus que le temps n'altre leur fracheur, les
lves qui imitent celui qui les a trouves, et les matres mmes
qui le dpassent, ne font plir leur originalit. La rvolution
que leur apparition a accomplie ne voit pas ses rsultats s'assimiler
anonymement aux poques suivantes; elle se dchane, elle clate
 nouveau, et seulement quand on rejoue les oeuvres du novateur 
perptuit. Chaque timbre se soulignait d'une couleur que toutes
les rgles du monde, apprises par les musiciens les plus savants,
ne pourraient pas imiter, en sorte que Vinteuil, quoique venu  son
heure et fix  son rang dans l'volution musicale, le quitterait
toujours pour venir prendre la tte ds qu'on jouerait une de
ses productions, qui devrait de paratre close aprs celle de
musiciens plus rcents,  ce caractre, en apparence contradictoire
et en effet trompeur, de durable nouveaut. Une page symphonique de
Vinteuil, connue dj au piano et qu'on entendait  l'orchestre,
comme un rayon de jour d't que le prisme de la fentre dcompose
avant son entre dans une salle  manger obscure, dvoilait comme
un trsor insouponn et multicolore toutes les pierreries
des Mille et une Nuits. Mais comment comparer  cet immobile
blouissement de la lumire ce qui tait vie, mouvement perptuel
et heureux? Ce Vinteuil, que j'avais connu si timide et si triste,
avait, quand il fallait choisir un timbre, lui en unir un autre,
des audaces, et, dans tout le sens du mot, un bonheur sur lequel
l'audition d'une oeuvre de lui ne laissait aucun doute. La joie que
lui avaient cause telles sonorits, les forces accrues qu'elle lui
avait donnes pour en dcouvrir d'autres, menaient encore l'auditeur
de trouvaille en trouvaille, ou plutt c'tait le crateur qui
le conduisait lui-mme, puisant, dans les couleurs qu'il venait de
trouver, une joie perdue qui lui donnait la puissance de dcouvrir,
de se jeter sur celles qu'elles semblaient appeler, ravi, tressaillant
comme au choc d'une tincelle, quand le sublime naissait de lui-mme
de la rencontre des cuivres, haletant, gris, affol, vertigineux,
tandis qu'il peignait sa grande fresque musicale, comme Michel-Ange
attach  son chelle et lanant, la tte en bas, de tumultueux
coups de brosse au plafond de la chapelle Sixtine. Vinteuil tait
mort depuis nombre d'annes; mais, au milieu de ces instruments qu'il
avait anims, il lui avait t donn de poursuivre, pour un temps
illimit, une part au moins de sa vie. De sa vie d'homme seulement?
Si l'art n'tait vraiment qu'un prolongement de la vie, valait-il
de lui rien sacrifier? n'tait-il pas aussi irrel qu'elle-mme? A
mieux couter ce septuor, je ne le pouvais pas penser. Sans doute, le
rougeoyant septuor diffrait singulirement de la blanche sonate; la
timide interrogation,  laquelle rpondait la petite phrase, de la
supplication haletante pour trouver l'accomplissement de l'trange
promesse qui avait retenti, si aigre, si surnaturelle, si brve,
faisant vibrer la rougeur encore inerte du ciel matinal, au-dessus de
la mer. Et pourtant, ces phrases si diffrentes taient faites des
mmes lments, car, de mme qu'il y avait un certain univers,
perceptible pour nous, en ces parcelles disperses  et l,
dans telles demeures, dans tels muses, et qui taient l'univers
d'Elstir, celui qu'il voyait, celui o il vivait, de mme la musique
de Vinteuil tendait, notes par notes, touches par touches, les
colorations inconnues d'un univers inestimable, insouponn,
fragment par les lacunes que laissaient entre elles les auditions de
son oeuvre; ces deux interrogations si dissemblables qui commandaient
les mouvements si diffrents de la sonate et du septuor, l'une
brisant en courts appels une ligne continue et pure, l'autre
ressoudant en une armature indivisible des fragments pars, c'tait
pourtant, l'une si calme et timide, presque dtache et comme
philosophique, l'autre si pressante, anxieuse, implorante, une mme
prire, jaillie devant diffrents levers de soleil intrieurs, et
seulement rfracte  travers les milieux diffrents de penses
autres, de recherches d'art en progrs au cours d'annes o il
avait voulu crer quelque chose de nouveau. Prire, esprance qui
tait au fond la mme, reconnaissable sous ces dguisements dans
les diverses oeuvres de Vinteuil, et, d'autre part, qu'on ne trouvait
que dans les oeuvres de Vinteuil. Ces phrases-l, les musicographes
pourraient bien trouver leur apparentement, leur gnalogie, dans
les oeuvres d'autres grands musiciens, mais seulement pour des raisons
accessoires, des ressemblances extrieures, des analogies plutt
ingnieusement trouves par le raisonnement que senties par
l'impression directe. Celle que donnaient ces phrases de Vinteuil
tait diffrente de toute autre, comme si, en dpit des conclusions
qui semblent se dgager de la science, l'individuel existait. Et
c'tait justement quand il cherchait puissamment  tre nouveau,
qu'on reconnaissait, sous les diffrences apparentes, les similitudes
profondes et les ressemblances voulues qu'il y avait au sein d'une
oeuvre, quand Vinteuil reprenait  diverses reprises une mme
phrase, la diversifiait, s'amusait  changer son rythme,  la faire
reparatre sous sa forme premire, ces ressemblances-l voulues,
oeuvre de l'intelligence, forcment superficielles, n'arrivaient
jamais  tre aussi frappantes que ces ressemblances dissimules,
involontaires, qui clataient sous des couleurs diffrentes, entre
les deux chefs-d'oeuvre distincts; car alors Vinteuil, cherchant 
tre nouveau, s'interrogeait lui-mme; de toute la puissance de son
effort crateur il atteignait sa propre essence  ces profondeurs
o, quelque question qu'on lui pose, c'est du mme accent, le sien
propre, qu'elle rpond. Un tel accent, cet accent de Vinteuil, est
spar de l'accent des autres musiciens par une diffrence bien
plus grande que celle que nous percevons entre la voix de deux
personnes, mme entre le beuglement et le cri de deux espces
animales: par la diffrence mme qu'il y a entre la pense de ces
autres musiciens et les ternelles investigations de Vinteuil,
la question qu'il se posait sous tant de formes, son habituelle
spculation, mais aussi dbarrasse des formes analytiques du
raisonnement que si elle s'exerait dans le monde des anges, de sorte
que nous pouvons en mesurer la profondeur, mais sans plus la traduire
en langage humain que ne le peuvent les esprits dsincarns quand,
voqus par un mdium, celui-ci les interroge sur les secrets de
la mort. Et, mme en tenant compte de cette originalit acquise
qui m'avait frapp ds l'aprs-midi, de cette parent que les
musicographes pourraient trouver entre eux, c'est bien un accent
unique auquel s'lvent, auquel reviennent malgr eux ces grands
chanteurs que sont les musiciens originaux, et qui est une preuve de
l'existence irrductiblement individuelle de l'me. Que Vinteuil
essayt de faire plus solennel, plus grand, ou de faire plus vif
et plus gai, de faire ce qu'il apercevait se refltant en beau dans
l'esprit du public, Vinteuil, malgr lui, submergeait tout cela sous
une lame de fond qui rend son chant ternel et aussitt reconnu. Ce
chant, diffrent de celui des autres, semblable  tous les siens,
o Vinteuil l'avait-il appris, entendu? Chaque artiste semble
ainsi comme le citoyen d'une patrie inconnue, oublie de lui-mme,
diffrente de celle d'o viendra, appareillant pour la terre, un
autre grand artiste. Tout au plus, de cette patrie Vinteuil, dans ses
dernires oeuvres, semblait s'tre rapproch. L'atmosphre n'y
tait plus la mme que dans la sonate, les phrases interrogatives
s'y faisaient plus pressantes, plus inquites, les rponses
plus mystrieuses; l'air dlav du matin et du soir semblait y
influencer jusqu'aux cordes des instruments. Morel avait beau
jouer merveilleusement, les sons que rendait son violon me parurent
singulirement perants, presque criards. Cette cret plaisait
et, comme dans certaines voix, on y sentait une sorte de qualit
morale et de supriorit intellectuelle. Mais cela pouvait choquer.
Quand la vision de l'univers se modifie, s'pure, devient plus
adquate au souvenir de la patrie intrieure, il est bien naturel
que cela se traduise par une altration gnrale des sonorits
chez le musicien, comme de la couleur chez le peintre. Au reste, le
public le plus intelligent ne s'y trompe pas puisque l'on dclara
plus tard les dernires oeuvres de Vinteuil les plus profondes. Or
aucun programme, aucun sujet n'apportait un lment intellectuel de
jugement. On devinait donc qu'il s'agissait d'une transposition dans
l'ordre sonore, de la profondeur.

Cette patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas, mais
chacun d'eux reste toujours inconsciemment accord en un certain
unisson avec elle; il dlire de joie quand il chante selon sa patrie,
la trahit parfois par amour de la gloire, mais alors en cherchant la
gloire il la fuit, et ce n'est qu'en la ddaignant qu'il la trouve
quand il entonne, quel que soit le sujet qu'il traite, ce chant
singulier dont la monotonie--car quel que soit le sujet trait,
il reste identique  soi-mme--prouve la fixit des lments
composants de son me. Mais alors, n'est-ce pas que, de ces
lments, tout le rsidu rel que nous sommes obligs de garder
pour nous-mmes, que la causerie ne peut transmettre mme de l'ami
 l'ami, du matre au disciple, de l'amant  la matresse, cet
ineffable qui diffrencie qualitativement ce que chacun a senti
et qu'il est oblig de laisser au seuil des phrases o il ne peut
communiquer avec autrui qu'en se limitant  des points extrieurs
communs  tous et sans intrt, l'art, l'art d'un Vinteuil comme
celui d'un Elstir, le fait apparatre, extriorisant dans les
couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous
appelons les individus, et que sans l'art nous ne connatrions
jamais? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous
permissent de traverser l'immensit, ne nous serviraient  rien,
car, si nous allions dans Mars et dans Vnus en gardant les mmes
sens, ils revtiraient du mme aspect que les choses de la Terre
tout ce que nous pourrions voir. Le seul vritable voyage, le seul
bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages,
mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un
autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit,
que chacun d'eux est; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec
un Vinteuil; avec leurs pareils, nous volons vraiment d'toiles
en toiles. L'andante venait de finir sur une phrase remplie d'une
tendresse  laquelle je m'tais donn tout entier; alors il y eut,
avant le mouvement suivant, un instant de repos o les excutants
posrent leurs instruments et les auditeurs changrent quelques
impressions. Un duc, pour montrer qu'il s'y connaissait, dclara:
C'est trs difficile  bien jouer. Des personnes plus agrables
causrent un moment avec moi. Mais qu'taient leurs paroles, qui,
comme toute parole humaine extrieure, me laissaient si indiffrent,
 ct de la cleste phrase musicale avec laquelle je venais de
m'entretenir? J'tais vraiment comme un ange qui, dchu des ivresses
du Paradis, tombe dans la plus insignifiante ralit. Et de mme
que certains tres sont les derniers tmoins d'une forme de vie que
la nature a abandonne, je me demandais si la musique n'tait pas
l'exemple unique de ce qu'aurait pu tre--s'il n'y avait pas
eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des
ides--la communication des mes. Elle est comme une possibilit
qui n'a pas eu de suites; l'humanit s'est engage en d'autres
voies, celle du langage parl et crit. Mais ce retour 
l'inanalys tait si enivrant, qu'au sortir de ce paradis, le
contact des tres plus ou moins intelligents me semblait d'une
insignifiance extraordinaire. Les tres, j'avais pu, pendant la
musique, me souvenir d'eux, les mler  elle; ou plutt  la
musique je n'avais gure ml le souvenir que d'une seule personne,
celui d'Albertine. Et la phrase qui finissait l'andante me semblait si
sublime que je me disais qu'il tait malheureux qu'Albertine ne st
pas, et, si elle avait su, n'et pas compris quel honneur c'tait
pour elle d'tre mle  quelque chose de si grand qui nous
runissait et dont elle avait sembl emprunter la voix pathtique.
Mais, une fois la musique interrompue, les tres qui taient l
semblaient trop fades. On passa quelques rafrachissements. M.
de Charlus interpellait de temps en temps un domestique: Comment
allez-vous? Avez-vous reu mon pneumatique? Viendrez-vous? Sans
doute il y avait, dans ces interpellations, la libert du grand
seigneur qui croit flatter et qui est plus peuple que le bourgeois,
mais aussi la rouerie du coupable qui croit que ce dont on fait
talage est par cela mme jug innocent. Et il ajoutait, sur le ton
Guermantes de Mme de Villeparisis: C'est un brave petit, c'est une
bonne nature, je l'emploie souvent chez moi. Mais ses habilets
tournaient contre le baron, car on trouvait extraordinaires ses
amabilits si intimes et ses pneumatiques  des valets de pied.
Ceux-ci en taient, d'ailleurs, moins flatts que gns pour leurs
camarades. Cependant le septuor, qui avait recommenc, avanait
vers sa fin;  plusieurs reprises telle ou telle phrase de la sonate
revenait, mais chaque fois change, sur un rythme, un accompagnement
diffrents, la mme et pourtant autre, comme renaissent les choses
dans la vie; et c'tait une de ces phrases qui, sans qu'on puisse
comprendre quelle affinit leur assigne comme demeure unique et
ncessaire le pass d'un certain musicien, ne se trouvent que dans
son oeuvre, et apparaissent constamment dans celle-ci, dont elles sont
les fes, les dryades, les divinits familires; j'en avais d'abord
distingu dans le septuor deux ou trois qui me rappelaient la sonate.
Bientt--baigne dans le brouillard violet qui s'levait, surtout
dans la dernire partie de l'oeuvre de Vinteuil, si bien que, mme
quand il introduisait quelque part une danse, elle restait captive
dans une opale--j'aperus une autre phrase de la sonate, restant si
lointaine encore que je la reconnaissais  peine; hsitante, elle
s'approcha, disparut comme effarouche, puis revint, s'enlaa 
d'autres, venues, comme je le sus plus tard, d'autres oeuvres, en
appela d'autres qui devenaient  leur tour attirantes et persuasives
aussitt qu'elles taient apprivoises, et entraient dans la
ronde, dans la ronde divine mais reste invisible pour la plupart des
auditeurs, lesquels, n'ayant devant eux qu'un voile pais au travers
duquel ils ne voyaient rien, ponctuaient arbitrairement d'exclamations
admiratives un ennui continu dont ils pensaient mourir. Puis elles
s'loignrent, sauf une que je vis repasser jusqu' cinq et six
fois, sans que je pusse apercevoir son visage, mais si caressante,
si diffrente--comme sans doute la petite phrase de la sonate pour
Swann--de ce qu'aucune femme m'avait jamais fait dsirer, que cette
phrase-l, qui m'offrait, d'une voix si douce, un bonheur qu'il et
vraiment valu la peine d'obtenir, c'est peut-tre--cette crature
invisible dont je ne connaissais pas le langage et que je comprenais
si bien--la seule Inconnue qu'il m'ait t jamais donn de
rencontrer. Puis cette phrase se dfit, se transforma, comme faisait
la petite phrase de la sonate, et devint le mystrieux appel du
dbut. Une phrase d'un caractre douloureux s'opposa  lui, mais
si profonde, si vague, si interne, presque si organique et viscrale
qu'on ne savait pas,  chacune de ses reprises, si c'tait celles
d'un thme ou d'une nvralgie. Bientt les deux motifs luttrent
ensemble dans un corps  corps o parfois l'un disparaissait
entirement, o ensuite on n'apercevait plus qu'un morceau de
l'autre. Corps  corps d'nergies seulement,  vrai dire; car
si ces tres s'affrontaient, c'tait dbarrasss de leur corps
physique, de leur apparence, de leur nom, et trouvant chez moi
un spectateur intrieur, insoucieux lui aussi des noms et du
particulier, pour s'intresser  leur combat immatriel et
dynamique et en suivre avec passion les pripties sonores. Enfin
le motif joyeux resta triomphant; ce n'tait plus un appel presque
inquiet lanc derrire un ciel vide, c'tait une joie ineffable qui
semblait venir du Paradis, une joie aussi diffrente de celle de la
sonate que, d'un ange doux et grave de Bellini, jouant du thorbe,
pourrait tre, vtu d'une robe carlate, quelque archange de
Mantegna sonnant dans un buccin. Je savais bien que cette nuance
nouvelle de la joie, cet appel vers une joie supra-terrestre, je ne
l'oublierais jamais. Mais serait-elle jamais ralisable pour moi?
Cette question me paraissait d'autant plus importante que cette phrase
tait ce qui aurait pu le mieux caractriser--comme tranchant avec
tout le reste de ma vie, avec le monde visible--ces impressions qu'
des intervalles loigns je retrouvais dans ma vie comme les points
de repre, les amorces, pour la construction d'une vie vritable:
l'impression prouve devant les clochers de Martainville, devant
une range d'arbres prs de Balbec. En tout cas, pour en revenir 
l'accent particulier de cette phrase, comme il tait singulier que
le pressentiment le plus diffrent de ce qu'assigne la vie terre 
terre, l'approximation la plus hardie des allgresses de l'au-del
se fussent justement matrialiss dans le triste petit bourgeois
biensant que nous rencontrions au mois de Marie  Combray! Mais,
surtout, comment se faisait-il que cette rvlation, la plus
trange que j'eusse encore reue, d'un type inconnu de joie, j'eusse
pu la recevoir de lui, puisque, disait-on, quand il tait mort il
n'avait laiss que sa sonate, que le reste demeurait inexistant en
d'indchiffrables notations? Indchiffrables, mais qui pourtant
avaient fini par tre dchiffres,  force de patience,
d'intelligence et de respect, par la seule personne qui avait
assez vcu auprs de Vinteuil pour bien connatre sa manire de
travailler, pour deviner ses indications d'orchestre: l'amie de Mlle
Vinteuil. Du vivant mme du grand musicien, elle avait appris de la
fille le culte que celle-ci avait pour son pre. C'est  cause de
ce culte que, dans ces moments o l'on va  l'oppos de ses
inclinations vritables, les deux jeunes filles avaient pu trouver
un plaisir dment aux profanations qui ont t racontes.
(L'adoration pour son pre tait la condition mme du sacrilge de
sa fille. Et sans doute, la volupt de ce sacrilge, elles eussent
d se la refuser, mais celle-ci ne les exprimait pas tout entires.)
Et d'ailleurs, elles taient alles se rarfiant, jusqu'
disparatre tout  fait, au fur et  mesure que les relations
charnelles et maladives, ce trouble et fumeux embrasement avait
fait place  la flamme d'une amiti haute et pure. L'amie de Mlle
Vinteuil tait quelquefois traverse par l'importune pense qu'elle
avait peut-tre prcipit la mort de Vinteuil. Du moins, en passant
des annes  dbrouiller le grimoire laiss par Vinteuil, en
tablissant la lecture certaine de ces hiroglyphes inconnus, l'amie
de Mlle Vinteuil eut la consolation d'assurer au musicien dont
elle avait assombri les dernires annes une gloire immortelle et
compensatrice. De relations qui ne sont pas consacres par les lois
dcoulent des liens de parent aussi multiples, aussi complexes,
plus solides seulement, que ceux qui naissent du mariage. Sans mme
s'arrter  des relations d'une nature aussi particulire, ne
voyons-nous pas tous les jours que l'adultre, quand il est fond
sur l'amour vritable, n'branle pas le sentiment de famille,
les devoirs de parent, mais les revivifie? L'adultre introduit
l'esprit dans la lettre que bien souvent le mariage et laisse
morte. Une bonne fille qui portera, par simple convenance, le deuil
du second mari de sa mre n'aura pas assez de larmes pour pleurer
l'homme que sa mre avait entre tous choisi comme amant. Du reste,
Mlle Vinteuil n'avait agi que par sadisme, ce qui ne l'excusait pas,
mais j'eus plus tard une certaine douceur  le penser. Elle devait
bien se rendre compte, me disais-je, au moment o elle profanait
avec son amie la photographie de son pre, que tout cela n'tait que
maladif, de la folie, et pas la vraie et joyeuse mchancet qu'elle
aurait voulu. Cette ide que c'tait une simulation de mchancet
seulement gtait son plaisir. Mais si cette ide a pu lui revenir
plus tard, comme elle avait gt son plaisir elle a d diminuer
sa souffrance. Ce n'tait pas moi, dut-elle se dire, j'tais
aline. Moi, je veux encore prier pour mon pre, ne pas
dsesprer de sa bont. Seulement il est possible que cette
ide, qui s'tait certainement prsente  elle dans le plaisir,
ne se soit pas prsente  elle dans la souffrance. J'aurais voulu
pouvoir la mettre dans son esprit. Je suis sr que je lui aurais fait
du bien et que j'aurais pu rtablir entre elle et le souvenir de son
pre une communication assez douce.

Comme dans les illisibles carnets o un chimiste de gnie, qui
ne sait pas la mort si proche, note des dcouvertes qui resteront
peut-tre  jamais ignores, l'amie de Mlle Vinteuil avait
dgag, de papiers plus illisibles que des papyrus ponctus
d'criture cuniforme, la formule ternellement vraie,  jamais
fconde, de cette joie inconnue, l'esprance mystique de l'Ange
carlate du matin. Et moi pour qui, moins pourtant que pour Vinteuil
peut-tre, elle avait t aussi, elle venait d'tre ce soir
mme encore, en rveillant  nouveau ma jalousie d'Albertine, elle
devait, surtout dans l'avenir, tre cause de tant de souffrances,
c'tait grce  elle, par compensation, qu'avait pu venir jusqu'
moi l'trange appel que je ne cesserais plus jamais d'entendre, comme
la promesse et la preuve qu'il existait autre chose, ralisable par
l'art sans doute, que le nant que j'avais trouv dans tous les
plaisirs et dans l'amour mme, et que si ma vie me semblait si vaine,
du moins n'avait-elle pas tout accompli.

Ce qu'elle avait permis, grce  son labeur, qu'on connt de
Vinteuil, c'tait  vrai dire toute l'oeuvre de Vinteuil. A ct
de ce Septuor, certaines phrases de la sonate, que seules le public
connaissait, apparaissaient comme tellement banales qu'on ne pouvait
pas comprendre comment elles avaient pu exciter tant d'admiration.
C'est ainsi que nous sommes surpris que, pendant des annes, des
morceaux aussi insignifiants que la _Romance  l'toile_, la
_Prire d'Elisabeth_ aient pu soulever, au concert, des amateurs
fanatiques qui s'extnuaient  applaudir et  crier bis quand
venait de finir ce qui pourtant n'est que fade pauvret pour nous qui
connaissons _Tristan, l'Or du Rhin, les Matres Chanteurs_. Il
faut supposer que ces mlodies sans caractre contenaient dj
cependant, en quantits infinitsimales, et par cela mme,
peut-tre, plus assimilables, quelque chose de l'originalit des
chefs-d'oeuvre qui rtrospectivement comptent seuls pour nous, mais
que leur perfection mme et peut-tre empchs d'tre compris;
elles ont pu leur prparer le chemin dans les coeurs. Toujours est-il
que, si elles donnaient un pressentiment confus des beauts futures,
elles laissaient celles-ci dans un inconnu complet. Il en tait de
mme pour Vinteuil; si, en mourant, il n'avait laiss--en exceptant
certaines parties de la sonate--que ce qu'il avait pu terminer, ce
qu'on et connu de lui et t, auprs de sa grandeur vritable,
aussi peu de chose que pour Victor Hugo, par exemple, s'il tait
mort aprs _le Pas d'Armes du roi Jean, la Fiance du Timbalier_
et _Sarah la baigneuse_, sans avoir rien crit de _la Lgende des
sicles_ et des _Contemplations_: ce qui est pour nous son oeuvre
vritable ft rest purement virtuel, aussi inconnu que ces univers
jusqu'auxquels notre perception n'atteint pas, dont nous n'aurons
jamais une ide.

Au reste, le contraste apparent, cette union profonde entre le gnie
(le talent aussi et mme la vertu) et la gaine de vices o, comme
il tait arriv pour Vinteuil, il est si frquemment contenu,
conserv, taient lisibles, comme en une vulgaire allgorie, dans
la runion mme des invits au milieu desquels je me retrouvai
quand la musique fut finie. Cette runion, bien que limite cette
fois au salon de Mme Verdurin, ressemblait  beaucoup d'autres,
dont le gros public ignore les ingrdients qui y entrent, et que
les journalistes philosophes, s'ils sont un peu informs, appellent
parisiennes, ou panamistes, ou dreyfusardes, sans se douter qu'elles
peuvent se voir aussi bien  Ptersbourg,  Berlin,  Madrid et
dans tous les temps; si, en effet, le sous-secrtaire d'tat aux
Beaux-Arts, homme vritablement artiste, bien lev et snob,
quelques duchesses et trois ambassadeurs avec leurs femmes taient
ce soir chez Mme Verdurin, le motif proche, immdiat, de cette
prsence rsidait dans les relations qui existaient entre M. de
Charlus et Morel, relations qui faisaient dsirer au baron de donner
le plus de retentissement possible aux succs artistiques de sa jeune
idole, et d'obtenir pour lui la croix de la Lgion d'honneur; la
cause plus lointaine qui avait rendu cette runion possible tait
qu'une jeune fille entretenant avec Mlle Vinteuil des relations
parallles  celles de Charlie et du baron avait mis au jour
toute une srie d'oeuvres gniales et qui avaient t une telle
rvlation qu'une souscription n'allait pas tarder  tre ouverte,
sous le patronage du Ministre de l'Instruction publique, en vue de
faire lever une statue  Vinteuil. D'ailleurs,  ces oeuvres,
tout autant que les relations de Mlle Vinteuil avec son amie,
avaient t utiles celles du baron avec Charlie, sorte de chemin de
traverse, de raccourci, grce auquel le monde allait rejoindre ces
oeuvres sans le dtour, sinon d'une incomprhension qui persisterait
longtemps, du moins d'une ignorance totale qui et pu durer des
annes. Chaque fois que se produit un vnement accessible 
la vulgarit d'esprit du journaliste philosophe, c'est--dire
gnralement un vnement politique, les journalistes philosophes
sont persuads qu'il y a quelque chose de chang en France, qu'on ne
reverra plus de telles soires, qu'on n'admirera plus Ibsen,
Renan, Dostoiewski, d'Annunzio, Tolsto, Wagner, Strauss. Car les
journalistes philosophes tirent argument des dessous quivoques de
ces manifestations officielles pour trouver quelque chose de dcadent
 l'art qu'elles glorifient, et qui bien souvent est le plus austre
de tous. Mais il n'est pas de nom, parmi les plus rvrs de ces
journalistes philosophes, qui n'ait tout naturellement donn lieu
 de telles ftes tranges, quoique l'tranget en ft moins
flagrante et mieux cache. Pour cette fte-ci, les lments impurs
qui s'y conjuguaient me frappaient  un autre point de vue: certes,
j'tais aussi  mme que personne de les dissocier, ayant appris
 les connatre sparment, mais surtout il arrivait que les uns,
ceux qui se rattachaient  Mlle Vinteuil et  son amie, me parlant
de Combray me parlaient aussi d'Albertine, c'est--dire de Balbec,
puisque c'est parce que j'avais vu jadis Mlle Vinteuil  Montjouvain
et que j'avais appris l'intimit de son amie avec Albertine, que
j'allais tout  l'heure, en rentrant chez moi, trouver, au lieu de
la solitude, Albertine qui m'attendait, et que les autres, ceux qui
concernaient Morel et M. de Charlus, en me parlant de Balbec, o
j'avais vu, sur le quai de Doncires, se nouer leurs relations,
me parlaient de Combray et de ses deux cts, car M. de Charlus
c'tait un de ces Guermantes, comtes de Combray, habitant Combray
sans y avoir de logis, entre ciel et terre, comme Gilbert le Mauvais
dans son vitrail; enfin Morel tait le fils de ce vieux valet de
chambre qui m'avait fait connatre la dame en rose et permis, tant
d'annes aprs, de reconnatre en elle Mme Swann.

M. de Charlus recommena, au moment o, la musique finie, ses
invits prirent cong de lui, la mme erreur qu' leur arrive.
Il ne leur demanda pas d'aller vers la Patronne, de l'associer, elle
et son mari,  la reconnaissance qu'on lui tmoignait. Ce fut un
long dfil, mais un dfil devant le baron seul, et non mme
sans qu'il s'en rendt compte, car ainsi qu'il me le dit quelques
minutes aprs: La forme mme de la manifestation artistique
a revtu ensuite un ct sacristie assez amusant. On
prolongeait mme les remerciements par des propos diffrents qui
permettaient de rester un instant de plus auprs du baron, pendant
que ceux qui ne l'avaient pas encore flicit de la russite de
sa fte stagnaient, pitinaient. Plus d'un mari avait envie de s'en
aller; mais sa femme, snob bien que duchesse, protestait: Non, non,
quand nous devrions attendre une heure, il ne faut pas partir sans
avoir remerci Palamde qui s'est donn tant de peine. Il n'y a
que lui qui puisse,  l'heure actuelle donner des ftes pareilles.
Personne n'et plus pens  se faire prsenter  Mme Verdurin
qu' l'ouvreuse d'un thtre o une grande dame a, pour un soir,
amen toute l'aristocratie. tiez-vous hier chez liane de
Montmorency, mon cousin? demandait Mme de Mortemart, dsireuse de
prolonger l'entretien.--Eh bien, mon Dieu non; j'aime bien liane,
mais je ne comprends pas le sens de ses invitations. Je suis un peu
bouch sans doute, ajoutait-il avec un large sourire panoui,
cependant que Mme de Mortemart sentait qu'elle allait avoir
la primeur d'une de Palamde comme elle en avait souvent
d'Oriane. J'ai bien reu, il y a une quinzaine de jours,
une carte de l'agrable liane. Au-dessus du nom contest de
Montmorency, il y avait cette aimable invitation: Mon cousin,
faites-moi la grce de penser  moi vendredi prochain  9 h. 1/2.
Au-dessous taient crits ces deux mots moins gracieux: Quatuor
Tchque. Ils me semblrent fort inintelligibles, sans plus de
rapport, en tout cas, avec la phrase prcdente que ces lettres au
dos desquelles on voit que l'pistolier en avait commenc une autre
par les mots: Cher ami, la suite manquant, et n'a pas pris une
autre feuille, soit distraction, soit conomie de papier. J'aime
bien liane: aussi je ne lui en voulus pas, je me contentai de ne pas
tenir compte des mots tranges et dplacs de quatuor tchque,
et comme je suis un homme d'ordre, je mis au-dessus de ma chemine
l'invitation de penser  Madame de Montmorency le vendredi  9 h.
1/2. Bien que connu pour ma nature obissante, ponctuelle et douce,
comme Buffon dit du chameau--et le rire s'panouit plus largement
autour de M. de Charlus, qui savait qu'au contraire on le tenait
pour l'homme le plus difficile  vivre--je fus en retard de quelques
minutes (le temps d'ter mes vtements de jour), et sans en avoir
trop de remords, pensant que 9 h. 1/2 tait mis pour 10,  dix
heures tapant, dans une bonne robe de chambre, les pieds en d'pais
chaussons, je me mis au coin de mon feu  penser  liane comme
elle me l'avait demand, et avec une intensit qui ne commena 
dcrotre qu' dix heures et demie. Dites-lui bien, je vous prie,
que j'ai strictement obi  son audacieuse requte. Je pense
qu'elle sera contente. Mme de Mortemart se pma de rire, et M. de
Charlus tout ensemble. Et demain, ajouta-t-elle, sans penser qu'elle
avait dpass, et de beaucoup, le temps qu'on pouvait lui concder,
irez-vous chez nos cousins La Rochefoucauld?--Oh! cela, c'est
impossible, ils m'ont convi comme vous, je le vois,  la chose la
plus impossible  concevoir et  raliser et qui s'appelle, si j'en
crois la carte d'invitation: Th dansant. Je passais pour fort
adroit quand j'tais jeune, mais je doute que j'eusse pu, sans
manquer  la dcence, prendre mon th en dansant. Or je n'ai
jamais aim manger ni boire d'une faon malpropre. Vous me
direz qu'aujourd'hui je n'ai plus  danser. Mais, mme assis
confortablement  boire du th--de la qualit duquel, d'ailleurs,
je me mfie puisqu'il s'intitule dansant--je craindrais que des
invits plus jeunes que moi, et moins adroits peut-tre que je
n'tais  leur ge, renversassent sur mon habit leur tasse, ce
qui interromprait pour moi le plaisir de vider la mienne. Et M. de
Charlus ne se contentait mme pas d'omettre dans la conversation Mme
Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu'il semblait avoir
plaisir  dvelopper et varier, pour le cruel plaisir, qui avait
toujours t le sien, de faire rester indfiniment sur leurs jambes
 faire la queue les amis qui attendaient avec une puisante
patience que leur tour ft venu; il faisait mme des critiques sur
toute la partie de la soire dont Mme Verdurin tait responsable:
Mais,  propos de tasse, qu'est-ce que c'est que ces tranges
demi-bols, pareils  ceux o, quand j'tais jeune homme, on faisait
venir des sorbets de chez Poir Blanche? Quelqu'un m'a dit tout 
l'heure que c'tait pour du caf glac. Mais en fait de caf
glac, je n'ai vu ni caf ni glace. Quelles curieuses petites choses
 destination mal dfinie! Pour dire cela, M. de Charlus avait
plac verticalement sur sa bouche ses mains gantes de blanc et
arrondi prudemment son regard dsignateur, comme s'il craignait
d'tre entendu et mme vu des matres de maison. Mais ce n'tait
qu'une feinte, car dans quelques instants il allait dire les mmes
critiques  la Patronne elle-mme, et un peu plus tard lui enjoindre
insolemment: Et surtout plus de tasses  caf glac! Donnez-les
 celle de vos amies dont vous dsirez enlaidir la maison. Mais
surtout qu'elle ne les mette pas dans le salon, car on pourrait
s'oublier et croire qu'on s'est tromp de pice puisque ce
sont exactement des pots de chambre.--Mais, mon cousin, disait
l'invite--en baissant elle aussi la voix et en regardant d'un air
interrogateur M. de Charlus, non par crainte de fcher Mme Verdurin,
mais de le fcher lui--peut-tre qu'elle ne sait pas encore tout
trs bien...--On le lui apprendra.--Oh! riait l'invite, elle ne
peut pas trouver un meilleur professeur! Elle a de la chance! Avec
vous on est sr qu'il n'y aura pas de fausse note.--En tout cas, il
n'y en a pas eu dans la musique.--Oh! c'tait sublime. Ce sont de
ces joies qu'on n'oublie pas. A propos de ce violoniste de gnie,
continuait-elle, croyant, dans sa navet, que M. de Charlus
s'intressait au violon en soi, en connaissez-vous un que j'ai
entendu l'autre jour jouer merveilleusement une sonate de Faur, il
s'appelle Frank...--Oui, c'est une horreur, rpondait M. de Charlus,
sans se soucier de la grossiret d'un dmenti qui impliquait
que sa cousine n'avait aucun got. En fait de violoniste je vous
conseille de vous en tenir au mien. Les regards allaient recommencer
 s'changer entre M. de Charlus et sa cousine,  la fois baisss
et pieurs, car, rougissante et cherchant par son zle  rparer
sa gaffe, Mme de Mortemart allait proposer  M. de Charlus de donner
une soire pour faire entendre Morel. Or, pour elle, cette soire
n'avait pas le but de mettre en lumire un talent, but qu'elle allait
pourtant prtendre tre le sien, et qui tait rellement celui
de M. de Charlus. Elle ne voyait l qu'une occasion de donner une
soire particulirement lgante, et dj calculait qui elle
inviterait et qui elle laisserait de ct. Ce triage, proccupation
dominante des gens qui donnent des ftes (ceux-l mmes que les
journaux mondains ont le toupet ou la btise d'appeler l'lite),
altre aussitt le regard--et l'criture--plus profondment que ne
ferait la suggestion d'un hypnotiseur. Avant mme d'avoir pens
 ce que Morel jouerait (proccupation juge secondaire et avec
raison, car si mme tout le monde,  cause de M. de Charlus,
avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne, en
revanche, n'aurait eu l'ide de l'couter), Mme de Mortemart, ayant
dcid que Mme de Valcourt ne serait pas des lues, avait
pris, par ce fait mme, l'air de conjuration, de complot qui ravale
si bas celles mmes des femmes du monde qui pourraient le plus
aisment se moquer du qu'en-dira-t-on. N'y aurait-il pas moyen
que je donne une soire pour faire entendre votre ami? dit  voix
basse Mme de Mortemart, qui, tout en s'adressant uniquement  M, de
Charlus, ne put s'empcher, comme fascine, de jeter un regard sur
Mme de Valcourt (l'exclue) afin de s'assurer que celle-ci tait 
une distance suffisante pour ne pas entendre. Non, elle ne peut pas
distinguer ce que je dis, conclut mentalement Mme de Mortemart,
rassure par son propre regard, lequel avait eu, en revanche, sur
Mme de Valcourt, un effet tout diffrent de celui qu'il avait
pour but: Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce regard,
Marie-Thrse arrange avec Palamde quelque chose dont je ne dois
pas faire partie. Vous voulez dire mon protg, rectifiait M.
de Charlus, qui n'avait pas plus de piti pour le savoir grammatical
que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis, sans tenir aucun
compte des muettes prires de celle-ci, qui s'excusait elle-mme
en souriant: Mais si..., dit-il d'une voix forte et capable d'tre
entendue de tout le salon, bien qu'il y ait toujours danger  ce
genre d'exportation d'une personnalit fascinante dans un cadre
qui lui fait forcment subir une dperdition de son pouvoir
transcendantal et qui resterait en tout cas  approprier. Madame
de Mortemart se dit que le mezzo-voce, le pianissimo de sa question
avaient t peine perdue, aprs le gueuloir par o avait
pass la rponse. Elle se trompa. Mme de Valcourt n'entendit rien,
pour la raison qu'elle ne comprit pas un seul mot. Ses inquitudes
diminurent, et se fussent rapidement teintes, si Mme de
Mortemart, craignant de se voir djoue et craignant d'avoir 
inviter Mme de Valcourt, avec qui elle tait trop lie pour la
laisser de ct si l'autre savait avant, n'et de nouveau lev
les paupires dans la direction d'dith, comme pour ne pas perdre de
vue un danger menaant, non sans les rabaisser vivement de faon 
ne pas trop s'engager. Elle comptait, le lendemain de la fte,
lui crire une de ces lettres, complment du regard rvlateur,
lettres qu'on croit habiles et qui sont comme un aveu sans rticences
et sign. Par exemple: Chre dith, je m'ennuie aprs vous, je
ne vous attendais pas trop hier soir (comment m'aurait-elle attendue,
se serait dit dith, puisqu'elle ne m'avait pas invite?) car je
sais que vous n'aimez pas extrmement ce genre de runions, qui vous
ennuient plutt. Nous n'en aurions pas moins t trs honors de
vous avoir (jamais Mme de Mortemart n'employait ce terme honor,
except dans les lettres o elle cherchait  donner  un mensonge
une apparence de vrit). Vous savez que vous tes toujours chez
vous  la maison. Du reste, vous avez bien fait, car cela a t
tout  fait rat, comme toutes les choses improvises en deux
heures, etc. Mais dj le nouveau regard furtif lanc sur
elle avait fait comprendre  dith tout ce que cachait le langage
compliqu de M. de Charlus. Ce regard fut mme si fort qu'aprs
avoir frapp Mme de Valcourt, le secret vident et l'intention de
cachotterie qu'il contenait rebondirent sur un jeune Pruvien que
Mme de Mortemart comptait, au contraire, inviter. Mais, souponneux,
voyant jusqu' l'vidence les mystres qu'on faisait, sans prendre
garde qu'ils n'taient pas pour lui, il prouva aussitt, 
l'endroit de Mme de Mortemart, une haine atroce et se jura de lui
faire mille mauvaises farces, comme de faire envoyer cinquante
cafs glacs chez elle le jour o elle ne recevrait pas, de faire
insrer, celui o elle recevrait, une note dans les journaux
disant que la fte tait remise, et de publier des comptes rendus
mensongers des suivantes, dans lesquels figureraient les noms connus
de toutes les personnes que, pour des raisons varies, on ne tient
pas  recevoir, mme pas  se laisser prsenter. Mme de Mortemart
avait tort de se proccuper de Mme de Valcourt. M. de Charlus allait
se charger de dnaturer, bien davantage que n'et fait la prsence
de celle-ci, la fte projete. Mais mon cousin, dit-elle en
rponse  la phrase du cadre  approprier, dans son tat
momentan d'hyperesthsie lui avait permis de deviner le sens, nous
vous viterons toute peine. Je me charge trs bien de demander 
Gilbert de s'occuper de tout.--Non surtout pas, d'autant plus qu'il
ne sera pas invit. Rien ne se fera que par moi. Il s'agit avant tout
d'exclure les personnes qui ont des oreilles pour ne pas entendre.
La cousine de M. de Charlus, qui avait compt sur l'attrait de Morel
pour donner une soire o elle pourrait dire qu' la diffrence de
tant de parentes, elle avait eu Palamde, reporta brusquement sa
pense, de ce prestige de M. de Charlus, sur tant de personnes
avec lesquelles il allait la brouiller s'il se mlait d'exclure et
d'inviter. La pense que le prince de Guermantes ( cause duquel,
en partie, elle dsirait exclure Mme de Valcourt, qu'il ne recevait
pas) ne serait pas convi, l'effrayait. Ses yeux prirent une
expression inquite. Est-ce que la lumire un peu trop vive vous
fait mal? demanda M. de Charlus avec un srieux apparent dont
l'ironie foncire ne fut pas comprise. Non, pas du tout, je
songeais  la difficult, non  cause de moi, naturellement, mais
des miens, que cela pourrait crer si Gilbert apprend que j'ai eu une
soire sans l'inviter, lui qui n'a jamais quatre chats sans...--Mais
justement, on commencera par supprimer les quatre chats qui ne
pourraient que miauler; je crois que le bruit des conversations vous a
empche de comprendre qu'il s'agissait non de faire des politesses
grce  une soire, mais de procder aux rites habituels 
toute vritable clbration. Puis, jugeant, non que la personne
suivante avait trop attendu, mais qu'il ne seyait pas d'exagrer les
faveurs faites  celle qui avait eu en vue beaucoup moins Morel que
ses propres listes d'invitation, M. de Charlus, comme un mdecin
qui arrte la consultation quand il juge tre rest le temps
suffisant, signifia  sa cousine de se retirer, non en lui disant au
revoir, mais en se tournant vers la personne qui venait immdiatement
aprs. Bonsoir, Madame de Montesquiou, c'tait merveilleux,
n'est-ce pas? Je n'ai pas vu Hlne, dites-lui que toute abstention
gnrale, mme la plus noble, autant dire la sienne, comporte des
exceptions, si celles-ci sont clatantes, comme c'tait ce soir le
cas. Se montrer rare, c'est bien, mais faire passer avant le rare,
qui n'est que ngatif, le prcieux, c'est mieux encore. Pour votre
soeur, dont je prise plus que personne la systmatique _absence_ l
o ce qui l'attend ne la vaut pas, au contraire,  une manifestation
mmorable comme celle-ci sa prsence et t une prsance
et et apport  votre soeur, dj si prestigieuse, un prestige
supplmentaire. Puis il passa  une troisime personne, M.
d'Argencourt. Je fus trs tonn de voir, l, aussi aimable et
flagorneur avec M. de Charlus qu'il tait sec avec lui autrefois, se
faisant prsenter Morel et lui disant qu'il esprait qu'il viendrait
le voir, M. d'Argencourt, cet homme si terrible pour l'espce
d'hommes dont tait M. de Charlus. Or il en vivait maintenant
entour. Ce n'tait certes pas qu'il ft devenu  cet gard un
des pareils de M. de Charlus. Mais, depuis quelque temps, il avait
 peu prs abandonn sa femme pour une jeune femme du monde qu'il
adorait. Intelligente, elle lui faisait partager son got pour les
gens intelligents et souhaitait fort d'avoir M. de Charlus chez elle.
Mais, surtout, M. d'Argencourt fort jaloux et un peu impuissant,
sentant qu'il satisfaisait mal sa conqute et voulant  la fois
la prsenter et la distraire, ne le pouvait sans danger qu'en
l'entourant d'hommes inoffensifs,  qui il faisait ainsi jouer le
rle de gardiens de srail. Ceux-ci le trouvaient devenu trs
aimable et le dclaraient beaucoup plus intelligent qu'ils n'avaient
cru, ce dont sa matresse et lui taient ravis.

Les autres invites de M. de Charlus s'en allrent assez rapidement.
Beaucoup disaient: Je ne voudrais pas aller  la sacristie (le
petit salon o le baron, ayant Charlie  ct de lui, recevait
les flicitations, et qu'il appelait ainsi lui-mme), il faudrait
pourtant que Palamde me voie pour qu'il sache que je suis reste
jusqu' la fin. Aucune ne s'occupait de Mme Verdurin. Plusieurs
feignirent de ne pas la reconnatre et de dire adieu par erreur 
Mme Cottard, en me disant de la femme du docteur: C'est bien Mme
Verdurin, n'est-ce pas? Mme d'Arpajon me demanda,  porte des
oreilles de la matresse de maison: Est-ce qu'il y a seulement
jamais eu un M. Verdurin? Les duchesses, ne trouvant rien des
trangets auxquelles elles s'taient attendues, dans ce
lieu qu'elles avaient espr plus diffrent de ce qu'elles
connaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en touffant des fous
rires devant les tableaux d'Elstir; pour le reste, qu'elles trouvaient
plus conforme qu'elles n'avaient cru  ce qu'elles connaissaient
dj, elles en faisaient honneur  M. de Charlus en disant: Comme
Palamde sait bien arranger les choses! il monterait une ferie
dans une remise ou dans un cabinet de toilette que a n'en serait pas
moins ravissant. Les plus nobles taient celles qui flicitaient
avec le plus de ferveur M. de Charlus de la russite d'une soire
dont certaines n'ignoraient pas le ressort secret, sans en tre
embarrasses d'ailleurs, cette socit--par souvenir peut-tre
de certaines poques de l'histoire o leur famille tait
dj arrive  un degr identique d'impudeur pleinement
consciente--poussant le mpris des scrupules presque aussi loin que
le respect de l'tiquette. Plusieurs d'entre elles engagrent sur
place Charlie pour des soirs o il viendrait jouer le septuor de
Vinteuil, mais aucune n'eut mme l'ide d'y convier Mme Verdurin.
Celle-ci tait au comble de la rage quand M. de Charlus qui, port
sur un nuage, ne pouvait s'en apercevoir, voulut, par dcence,
inviter la Patronne  partager sa joie. Et ce fut peut-tre plutt
en se livrant  son got de littrature qu' un dbordement
d'orgueil que ce doctrinaire des ftes artistes dit  Mme Verdurin:
H bien, tes-vous contente? Je pense qu'on le serait  moins;
vous voyez que, quand je me mle de donner une fte, cela n'est pas
russi  moiti. Je ne sais pas si vos notions hraldiques vous
permettent de mesurer exactement l'importance de la manifestation, le
poids que j'ai soulev, le volume d'air que j'ai dplac pour vous.
Vous avez eu la reine de Naples, le frre du roi de Bavire, les
trois plus anciens pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire
que nous avons dplac pour lui les moins amovibles des montagnes.
Pensez que, pour assister  votre fte, la reine de Naples est
venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle que
de quitter les Deux-Siciles, dit-il avec une intention de rosserie,
malgr son admiration pour la Reine. C'est un vnement historique.
Pensez qu'elle n'tait peut-tre jamais sortie depuis la prise de
Gate. Il est probable que, dans les dictionnaires, on mettra comme
dates culminantes le jour de la prise de Gate et celui de la soire
Verdurin. L'ventail qu'elle a pos pour mieux applaudir Vinteuil
mrite de rester plus clbre que celui que Mme de Metternich
a bris parce qu'on sifflait Wagner.--Elle l'a mme oubli,
son ventail, dit Mme Verdurin, momentanment apaise par le
souvenir de la sympathie que lui avait tmoigne la Reine, et elle
montra  M. de Charlus l'ventail sur un fauteuil. Oh! comme c'est
mouvant! s'cria M. de Charlus en s'approchant avec vnration de
la relique. Il est d'autant plus touchant qu'il est affreux; la petite
violette est incroyable! Et des spasmes d'motion et d'ironie
le parcouraient alternativement. Mon Dieu, je ne sais pas si vous
ressentez ces choses-l comme moi. Swann serait simplement mort de
convulsions s'il avait vu cela. Je sais bien qu' quelque prix qu'il
doive monter, j'achterai cet ventail  la vente de la Reine. Car
elle sera vendue, comme elle n'a pas le sou, ajouta-t-il, la
cruelle mdisance ne cessant jamais chez le baron de se mler 
la vnration la plus sincre, bien qu'elles partissent de deux
natures opposes, mais runies en lui. Elles pouvaient mme se
porter tour  tour sur un mme fait. Car M. de Charlus qui, du fond
de son bien-tre d'homme riche, raillait la pauvret de la Reine,
tait le mme qui souvent exaltait cette pauvret et qui, quand
on parlait de la princesse Murat, reine des Deux-Siciles, rpondait:
Je ne sais pas de qui vous voulez parler. Il n'y a qu'une seule
reine de Naples, qui est sublime, celle-l, et n'a pas de voiture.
Mais de son omnibus elle anantit tous les quipages et on se
mettrait  genoux dans la poussire en la voyant passer. Je le
lguerai  un muse.--En attendant, il faudra le lui rapporter pour
qu'elle n'ait pas  payer un fiacre pour le faire chercher. Le plus
intelligent, tant donn l'intrt historique d'un pareil objet,
serait de voler cet ventail. Mais cela la gnerait--parce qu'il est
probable qu'elle n'en possde pas d'autre! ajouta-t-il en clatant
de rire. Enfin vous voyez que pour moi elle est venue. Et ce n'est
pas le seul miracle que j'aie fait. Je ne crois pas que personne, 
l'heure qu'il est, ait le pouvoir de dplacer les gens que j'ai
fait venir. Du reste, il faut faire  chacun sa part, Charlie et les
autres musiciens ont jou comme des Dieux. Et, ma chre Patronne,
ajouta-t-il avec condescendance, vous-mme avez eu votre part de
rle dans cette fte. Votre nom n'en sera pas absent. L'histoire
a retenu celui du page qui arma Jeanne d'Arc quand elle partit
combattre; en somme, vous avez servi de trait d'union, vous avez
permis la fusion entre la musique de Vinteuil et son gnial
excutant, vous avez eu l'intelligence de comprendre l'importance
capitale de tout l'enchanement de circonstances qui ferait
bnficier l'excutant de tout le poids d'une personnalit
considrable, et s'il ne s'agissait pas de moi, je dirais
providentielle,  qui vous avez eu le bon esprit de demander
d'assurer le prestige de la runion, d'amener devant le violon
de Morel les oreilles directement attaches aux langues les plus
coutes; non, non, ce n'est pas rien. Il n'y a pas de rien dans
une ralisation aussi complte. Tout y concourt. La Duras tait
merveilleuse. Enfin, tout; c'est pour cela, conclut-il, comme il
aimait  morigner, que je me suis oppos  ce que vous invitiez
de ces personnes-diviseurs qui, devant les tres prpondrants que
je vous amenais, eussent jou le rle de virgules dans un chiffre,
les autres rduites  n'tre que de simples diximes. J'ai le
sentiment trs juste de ces choses-l. Vous comprenez, il faut
viter les gaffes quand nous donnons une fte qui doit tre digne
de Vinteuil, de son gnial interprte, de vous, et, j'ose le dire,
de moi. Vous auriez invit la Mol que tout tait rat. C'tait
la petite goutte contraire, neutralisante, qui rend une potion
sans vertu. L'lectricit se serait teinte, les petits fours ne
seraient pas arrivs  temps, l'orangeade aurait donn la colique
 tout le monde. C'tait la personne  ne pas avoir. A son nom
seul, comme dans une ferie, aucun son ne serait sorti des cuivres;
la flte et le hautbois auraient t pris d'une extinction de voix
subite. Morel lui-mme, mme s'il tait parvenu  donner quelques
sons, n'aurait plus t en mesure, et au lieu du septuor de
Vinteuil, vous auriez eu sa parodie par Beckmesser, finissant
au milieu des hues. Moi qui crois beaucoup  l'influence des
personnes, j'ai trs bien senti, dans l'panouissement de certain
largo, qui s'ouvrait jusqu'au fond comme une fleur, dans le surcrot
de satisfaction du finale, qui n'tait pas seulement allgre mais
incomparablement allgre, que l'absence de la Mol inspirait
les musiciens et dilatait de joie jusqu'aux instruments de musique
eux-mmes. D'ailleurs, le jour o on reoit les souverains on
n'invite pas sa concierge. En l'appelant la Mol (comme il disait,
d'ailleurs trs sympathiquement, la Duras), M. de Charlus lui faisait
justice. Car toutes ces femmes taient des actrices du monde, et il
est vrai aussi que, mme en considrant ce point de vue, la
comtesse Mol n'tait pas gale  l'extraordinaire rputation
d'intelligence qu'on lui faisait, ce qui donnait  penser  ces
acteurs ou  ces romanciers mdiocres qui,  certaines poques,
ont une situation de gnies, soit  cause de la mdiocrit de
leurs confrres, parmi lesquels aucun artiste suprieur n'est
capable de montrer ce qu'est le vrai talent, soit  cause de
la mdiocrit du public, qui, existt-t-il une individualit
extraordinaire, serait incapable de la comprendre. Dans le cas de Mme
Mol, il est prfrable, sinon entirement exact, de s'arrter 
cette premire explication. Le monde tant le royaume du nant, il
n'y a, entre les mrites des diffrentes femmes du monde, que des
degrs insignifiants, que peuvent seulement follement majorer les
rancunes ou l'imagination de M. de Charlus. Et certes, s'il parlait,
comme il venait de le faire, dans ce langage qui tait un ambigu
prcieux des choses de l'art et du monde, c'est parce que ses
colres de vieille femme et sa culture de mondain ne fournissaient
 l'loquence vritable qui tait la sienne que des thmes
insignifiants. Le monde des diffrences n'existant pas  la surface
de la terre, parmi tous les pays que notre perception uniformise, 
plus forte raison n'existe-t-il pas dans le monde. Existe-t-il,
d'ailleurs, quelque part? Le septuor de Vinteuil avait sembl me dire
que oui. Mais o? Comme M. de Charlus aimait aussi  rpter de
l'un  l'autre, cherchant  brouiller,  diviser pour rgner,
il ajouta: Vous avez, en ne l'invitant pas, enlev  Mme Mol
l'occasion de dire: Je ne sais pas pourquoi cette Mme Verdurin
m'a invite. Je ne sais pas ce que c'est que ces gens-l, je ne les
connais pas. Elle a dj dit l'an pass que vous la fatiguiez de
vos avances. C'est une sotte, ne l'invitez plus. En somme, elle n'est
pas une personne si extraordinaire. Elle peut bien venir chez vous
sans faire d'histoires puisque j'y vais bien. En somme, conclut-il,
il me semble que vous pouvez me remercier, car, tel que a a march,
c'tait parfait. La duchesse de Guermantes n'est pas venue, mais on
ne sait pas, c'tait peut-tre mieux ainsi. Nous ne lui en voudrons
pas et nous penserons tout de mme  elle pour une autre fois;
d'ailleurs on ne peut pas ne pas se souvenir d'elle, ses yeux mmes
nous disent: ne m'oubliez pas, puisque ce sont deux myosotis (et je
pensais  part moi combien il fallait que l'esprit des Guermantes--la
dcision d'aller ici et pas l--ft fort pour l'avoir emport chez
la duchesse sur la crainte de Palamde). Devant une russite aussi
complte, on est tent, comme Bernardin de Saint-Pierre, de
voir partout la main de la Providence. La duchesse de Duras tait
enchante. Elle m'a mme charg de vous le dire, ajouta M.
de Charlus en appuyant sur les mots, comme si Mme Verdurin devait
considrer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et mme 
peine croyable, car il trouva ncessaire, pour tre cru, de dire:
Parfaitement, emport par la dmence de ceux que Jupiter veut
perdre. Elle a engag Morel chez elle o on redonnera le mme
programme, et je pense mme  demander une invitation pour M.
Verdurin. Cette politesse au mari seul tait, sans que M.
de Charlus en et mme l'ide, le plus sanglant outrage pour
l'pouse, laquelle se croyant,  l'gard de l'excutant, en vertu
d'une sorte de dcret de Moscou en vigueur dans le petit clan,
le droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation
expresse, tait bien rsolue  interdire sa participation  la
soire de Mme de Duras.

Rien qu'en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme
Verdurin, qui n'aimait pas qu'on ft bande  part dans leur petit
clan. Que de fois, et dj  la Raspelire, entendant le baron
parler sans cesse  Charlie au lieu de se contenter de tenir sa
partie dans l'ensemble si concertant du clan, s'tait-elle crie,
en montrant le baron: Quelle tapette il a! Quelle tapette! Oh! pour
une tapette, c'est une fameuse tapette! Mais cette fois c'tait
bien pis. Enivr de ses paroles, M. de Charlus ne comprenait pas
qu'en raccourcissant le rle de Mme Verdurin et en lui fixant
d'troites frontires, il dchanait ce sentiment haineux qui
n'tait chez elle qu'une forme particulire, une forme sociale de la
jalousie. Mme Verdurin aimait vraiment les habitus, les fidles du
petit clan, elle les voulait tout  leur Patronne. Faisant la part du
feu, comme ces jaloux qui permettent qu'on les trompe, mais sous leur
toit et mme sous leurs yeux, c'est--dire qu'on ne les trompe
pas, elle concdait aux hommes d'avoir une matresse, un amant, 
condition que tout cela n'et aucune consquence sociale hors de
chez elle, se nout et se perptut  l'abri des mercredis. Tout
clat de rire furtif d'Odette auprs de Swann lui avait jadis rong
le coeur, depuis quelque temps tout apart entre Morel et le baron;
elle trouvait  ses chagrins une seule consolation, qui tait de
dfaire le bonheur des autres. Elle n'et pu supporter longtemps
celui du baron. Voici que cet imprudent prcipitait la catastrophe
en ayant l'air de restreindre la place de la Patronne dans son petit
clan. Dj elle voyait Morel allant dans le monde sans elle, sous
l'gide du baron. Il n'y avait qu'un remde, donner  choisir 
Morel entre le baron et elle, et, profitant de l'ascendant qu'elle
avait pris sur Morel en faisant preuve  ses yeux d'une clairvoyance
extraordinaire, grce  des rapports qu'elle se faisait faire, 
des mensonges qu'elle inventait, et qu'elle lui servait, les uns
et les autres, comme corroborant ce qu'il tait port  croire
lui-mme, et ce qu'il allait voir  l'vidence, grce aux panneaux
qu'elle prparait et o les nafs venaient tomber, profitant de cet
ascendant, la faire choisir elle de prfrence au baron. Quant aux
femmes du monde qui taient l et qui ne s'taient mme pas fait
prsenter, ds qu'elle avait compris leurs hsitations ou leur
sans-gne, elle avait dit: Ah! je vois ce que c'est, c'est un genre
de vieilles grues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour
la dernire fois. Car elle serait morte plutt que de dire qu'on
avait t moins aimable avec elle qu'elle n'avait espr. Ah!
mon cher gnral, s'cria brusquement M. de Charlus en lchant
Mme Verdurin parce qu'il apercevait le gnral Deltour, secrtaire
de la Prsidence de la Rpublique, lequel pouvait avoir une grande
importance pour la croix de Charlie, et qui, aprs avoir demand
un conseil  Cottard, s'clipsait rapidement: Bonsoir, cher et
charmant ami. H bien, c'est comme a que vous vous tirez des pattes
sans me dire adieu, dit le baron avec un sourire de bonhomie et de
suffisance, car il savait bien qu'on tait toujours content de lui
parler un moment de plus. Et comme, dans l'tat d'exaltation o il
tait, il faisait  lui tout seul, sur un ton suraigu, les demandes
et les rponses: Eh bien, tes-vous content? N'est-ce pas que
c'tait bien beau? L'andante, n'est-ce pas? C'est ce qu'on a jamais
crit de plus touchant. Je dfie de l'couter jusqu'au bout
sans avoir les larmes aux yeux. Vous tes charmant d'tre venu.
Dites-moi, j'ai reu ce matin un tlgramme parfait de Froberville,
qui m'annonce que, du ct de la Grande Chancellerie, les
difficults sont aplanies, comme on dit. La voix de M. de Charlus
continuait  s'lever, aussi perante, aussi diffrente de la voix
habituelle, que celle d'un avocat, qui plaide avec emphase, de son
dbit ordinaire, phnomne d'amplification vocale par surexcitation
et euphorie nerveuse, analogue  celle qui, dans les dners qu'elle
donnait, montait  un diapason si lev la voix comme le regard de
Mme de Guermantes. Je comptais vous envoyer demain matin un mot par
un garde pour vous dire mon enthousiasme, en attendant que je puisse
vous l'exprimer de vie voix, mais vous tiez si entour! L'appui de
Froberville sera loin d'tre  ddaigner, mais, de mon ct, j'ai
la promesse du Ministre, dit le gnral.--Ah! parfait. Du reste,
vous avez vu que c'est bien ce que mrite un talent pareil. Hoyos
tait enchant, je n'ai pas pu voir l'Ambassadrice; tait-elle
contente? Qui ne l'aurait pas t, except ceux qui ont des
oreilles pour ne pas entendre, ce qui ne fait rien, du moment qu'ils
ont des langues pour parler. Profitant de ce que le baron s'tait
loign pour parler au gnral, Mme Verdurin fit signe 
Brichot. Celui-ci, qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait
lui dire, voulut l'amuser et, sans se douter combien il me faisait
souffrir, dit  la Patronne: Le baron est enchant que Mlle
Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Elles le scandalisent
normment. Il a dclar que leurs moeurs taient  faire peur.
Vous n'imaginez pas comme le baron est pudibond et svre sur le
chapitre des moeurs. Contrairement  l'attente de Brichot
Mme Verdurin ne s'gaya pas: Il est immonde, rpondit-elle.
Proposez-lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari
puisse emmener sa Dulcine sans que le Charlus s'en aperoive,
et l'claire sur l'abme o il roule. Brichot semblait avoir
quelques hsitations. Je vous dirai, reprit Mme Verdurin pour
lever les derniers scrupules de Brichot, que je ne me sens pas en
sret avec a chez moi. Je sais qu'il a eu de sales histoires
et que la police l'a  l'oeil. Et comme elle avait un certain don
d'improvisation quand la malveillance l'inspirait, Mme Verdurin ne
s'arrta pas l: Il parat qu'il a fait de la prison. Oui, oui,
ce sont des personnes trs renseignes qui me l'ont dit. Je sais, du
reste, par quelqu'un qui demeure dans sa rue, qu'on n'a pas ide
des bandits qu'il fait venir chez lui. Et comme Brichot, qui allait
souvent chez le baron, protestait, Mme Verdurin, s'animant, s'cria:
Mais je vous en rponds! c'est moi qui vous le dis, expression
par laquelle elle cherchait d'habitude  tayer une assertion jete
un peu au hasard. Il mourra assassin un jour ou l'autre, comme
tous ses pareils d'ailleurs. Il n'ira peut-tre mme pas jusque-l
parce qu'il est dans les griffes de ce Jupien, qu'il a eu le toupet
de m'envoyer et qui est un ancien forat, je le sais, vous le savez,
oui, de faon positive. Il tient Charlus par des lettres qui sont
quelque chose d'effrayant, il parat. Je le sais par quelqu'un qui
les a vues et qui m'a dit: Vous vous trouveriez mal si vous voyiez
cela. C'est comme a que ce Jupien le fait marcher au bton et lui
fait cracher tout l'argent qu'il veut. J'aimerais mille fois mieux la
mort que de vivre dans la terreur o vit Charlus. En tout cas, si la
famille de Morel se dcide  porter plainte contre lui, je n'ai pas
envie d'tre accuse de complicit. S'il continue, ce sera  ses
risques et prils, mais j'aurai fait mon devoir. Qu'est-ce que vous
voulez? Ce n'est pas toujours folichon. Et dj agrablement
enfivre par l'attente de la conversation que son mari allait avoir
avec le violoniste, Mme Verdurin me dit: Demandez  Brichot si je
ne suis pas une amie courageuse, et si je ne sais pas me dvouer pour
sauver les camarades. (Elle faisait allusion aux circonstances
dans lesquelles elle l'avait, juste  temps, brouill avec sa
blanchisseuse d'abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles  la
suite desquelles Brichot tait devenu presque compltement aveugle
et, disait-on, morphinomane.) Une amie incomparable, perspicace
et vaillante, rpondit l'universitaire avec une motion nave.
Mme Verdurin m'a empch de commettre une grande sottise, me
dit Brichot, quand celle-ci se fut loigne. Elle n'hsite pas 
couper dans le vif. Elle est interventionniste, comme dit notre ami
Cottard. J'avoue pourtant que la pense que le pauvre baron ignore
encore le coup qui va le frapper me fait une grande peine. Il est
compltement fou de ce garon. Si Mme Verdurin russit, voil un
homme qui sera bien malheureux. Du reste, il n'est pas certain
qu'elle n'choue pas. Je crains qu'elle ne russisse qu' semer
des msintelligences entre eux, qui, finalement, sans les sparer,
n'aboutiront qu' les brouiller avec elle. C'tait ainsi souvent
entre Mme Verdurin et les fidles. Mais il tait visible qu'en elle
le besoin de conserver leur amiti tait de plus en plus domin
par celui que cette amiti ne ft jamais tenue en chec par celle
qu'ils pouvaient avoir les uns pour les autres. L'homosexualit ne
lui dplaisait pas, tant qu'elle ne touchait pas  l'orthodoxie,
mais, comme l'glise, elle prfrait tous les sacrifices  une
concession sur l'orthodoxie. Je commenais  craindre que son
irritation contre moi ne vnt de ce qu'elle avait su que j'avais
empch Albertine d'aller chez elle dans la journe, et qu'elle
n'entreprt ultrieurement auprs d'elle, si cela n'avait dj
commenc, le mme travail pour la sparer de moi que celui que
son mari allait,  l'gard de Charlus, oprer auprs du musicien.
Voyons, allez chercher Charlus, trouvez un prtexte, il est temps,
dit Mme Verdurin, et tchez surtout de ne pas le laissez revenir
avant que je vous fasse chercher. Ah! quelle soire, ajouta Mme
Verdurin, qui dvoila ainsi la vraie raison de sa rage. Avoir fait
jouer ces chefs-d'oeuvre devant ces cruches! Je ne parle pas de la
reine de Naples, elle est intelligente, c'est une femme agrable
(lisez: elle a t trs aimable avec moi). Mais les autres. Ah!
c'est  vous rendre enrage. Qu'est-ce que vous voulez, moi je
n'ai plus vingt ans. Quand j'tais jeune, on me disait qu'il fallait
savoir s'ennuyer, je me forais; mais maintenant, ah! non, c'est plus
fort que moi, j'ai l'ge de faire ce que je veux, la vie est trop
courte; m'ennuyer, frquenter des imbciles, feindre, avoir l'air
de les trouver intelligents? Ah! non, je ne peux pas. Allons, voyons,
Brichot, il n'y a pas de temps  perdre.--J'y vais, Madame,
j'y vais, finit par dire Brichot comme le gnral Deltour
s'loignait. Mais d'abord l'universitaire me prit un petit instant
 part: Le devoir moral, me dit-il, est moins clairement impratif
que ne l'enseignent nos thiques. Que les cafs thosophiques
et les brasseries kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons
dplorablement la nature du Bien. Moi-mme qui, sans nulle
vantardise, ai comment pour mes lves, en toute innocence, la
philosophie du prnomm Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication
prcise, pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je
suis plac, dans cette critique de la Raison pratique o le grand
dfroqu du protestantisme platonisa,  la mode de Germanie, pour
une Allemagne prhistoriquement sentimentale et aulique,  toutes
fins utiles d'un mysticisme pomranien. C'est encore le Banquet,
mais donn cette fois  Koenigsberg,  la faon de l-bas,
indigeste et assaisonn avec choucroute, et sans gigolos. Il est
vident, d'une part, que je ne puis refuser  notre excellente
htesse le lger service qu'elle me demande, en conformit
pleinement orthodoxe avec la morale traditionnelle. Il faut viter,
avant toute chose, car il n'y en a pas beaucoup qui fasse dire plus de
sottises, de se laisser piper avec des mots. Mais enfin, n'hsitons
pas  avouer que, si les mres de famille avaient part au vote, le
baron risquerait d'tre lamentablement blackboul comme professeur
de vertu. C'est malheureusement avec le temprament d'un rou qu'il
suit sa vocation de pdagogue; remarquez que je ne dis pas du mal
du baron; ce doux homme, qui sait dcouper un rti comme personne,
possde, avec le gnie de l'anathme, des trsors de bont. Il
peut tre amusant comme un pitre suprieur, alors qu'avec tel de mes
confrres, acadmicien, s'il vous plat, je m'ennuie, comme
dirait Xnophon,  100 drachmes l'heure. Mais je crains qu'il n'en
dpense,  l'gard de Morel, un peu plus que la saine morale ne
commande, et sans savoir dans quelle mesure le jeune pnitent se
montre docile ou rebelle aux exercices spciaux que son catchiste
lui impose en manire de mortification, il n'est pas besoin d'tre
grand clerc pour savoir que nous pcherions, comme dit l'autre, par
mansutude  l'gard de ce Rose-Croix qui semble nous venir de
Ptrone, aprs avoir pass par Saint-Simon, si nous lui accordions,
les yeux ferms, en bonne et due forme, le permis de sataniser. Et
pourtant, en occupant cet homme pendant que Mme Verdurin, pour le
bien du pcheur et bien justement tente par une telle cure, va--en
parlant au jeune tourdi sans ambages--lui retirer tout ce qu'il
aime, lui porter peut-tre un coup fatal, il me semble que je
l'attire comme qui dirait dans un guet-apens, et je recule comme
devant une manire de lchet. Ceci dit, il n'hsita pas  la
commettre, et le prenant par le bras: Allons, baron, si nous allions
fumer une cigarette, ce jeune homme ne connat pas encore toutes les
merveilles de l'Htel. Je m'excusai en disant que j'tais oblig
de rentrer. Attendez encore un instant, dit Brichot. Vous savez
que vous devez me ramener et je n'oublie pas votre promesse.--Vous
ne voulez vraiment pas que je vous fasse sortir l'argenterie? rien ne
serait plus simple, me dit M. de Charlus. Comme vous me l'avez promis,
pas un mot de la question dcoration  Morel. Je veux lui faire
la surprise de le lui annoncer tout  l'heure, quand on sera un peu
parti, bien qu'il dise que ce n'est pas important pour un artiste,
mais que son oncle le dsire (je rougis car, pensai-je, par mon
grand-pre les Verdurin savaient qui tait l'oncle de Morel). Alors,
vous ne voulez pas que je vous fasse sortir les plus belles pices?
me dit M. de Charlus. Du reste, vous les connaissez, vous les avez
vues dix fois  la Raspelire. Je n'osai pas lui dire que ce qui
et pu m'intresser, ce n'tait pas le mdiocre d'une argenterie
bourgeoise, mme la plus riche, mais quelque spcimen, ft-ce
seulement sur une belle gravure, de celle de Mme Du Barry. J'tais
beaucoup trop proccup--et ne l'euss-je pas t par cette
rvlation relative  la venue de Mlle Vinteuil?--toujours, dans
le monde, beaucoup trop distrait et agit pour arrter mon attention
sur des objets plus ou moins jolis. Elle n'et pu tre fixe que
par l'appel de quelque ralit s'adressant  mon imagination, comme
et pu le faire, ce soir, une vue de cette Venise  laquelle j'avais
tant pens l'aprs-midi, ou quelque lment gnral, commun
 plusieurs apparences et plus vrai qu'elles, qui, de lui-mme,
veillait toujours en moi un esprit intrieur et habituellement
ensommeill, mais dont la remonte  la surface de ma conscience me
donnait une grande joie. Or, comme je sortais du salon appel salle
de thtre, et traversais, avec Brichot et M. de Charlus, les
autres salons, en retrouvant, transposs au milieu d'autres, certains
meubles vus  la Raspelire et auxquels je n'avais prt aucune
attention, je saisis, entre l'arrangement de l'htel et celui du
chteau, un certain air de famille, une identit permanente, et je
compris Brichot quand il me dit en souriant: Tenez, voyez-vous ce
fond de salon, cela du moins peut,  la rigueur, vous donner l'ide
de la rue Montalivet il y a vingt-cinq ans. A son sourire, ddi
au salon dfunt qu'il revoyait, je compris que ce que Brichot,
peut-tre sans s'en rendre compte, prfrait dans l'ancien salon,
plus que les grandes fentres, plus que la gaie jeunesse des
Patrons et de leurs fidles, c'tait cette partie irrelle (que je
dgageais moi-mme de quelques similitudes entre la Raspelire et
le quai Conti) de laquelle, dans un salon comme en toutes choses, la
partie extrieure, actuelle, contrlable pour tout le monde, n'est
que le prolongement; c'tait cette partie devenue purement morale,
d'une couleur qui n'existait plus que pour mon vieil interlocuteur,
qu'il ne pouvait pas me faire voir, cette partie qui s'est dtache
du monde extrieur pour se rfugier dans notre me,  qui elle
donne une plus-value o elle s'est assimile  sa substance
habituelle, s'y muant--maisons dtruites, gens d'autrefois,
compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons--en cet
albtre translucide de nos souvenirs, duquel nous sommes incapables
de montrer la couleur qu'il n'y a que nous qui voyons, ce qui nous
permet de dire vridiquement aux autres, au sujet de ces choses
passes, qu'ils n'en peuvent avoir une ide, que cela ne ressemble
pas  ce qu'ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons
considrer en nous-mme sans une certaine motion, en songeant que
c'est de l'existence de notre pense que dpend pour quelque temps
encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont teintes et
l'odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Et sans doute par
l le salon de la rue Montalivet faisait, pour Brichot, tort  la
demeure actuelle des Verdurin. Mais, d'autre part, il ajoutait 
celle-ci, pour les yeux du professeur, une beaut qu'elle ne pouvait
avoir pour un nouveau venu. Ceux de ses anciens meubles qui avaient
t replacs ici, en un mme arrangement parfois conserv, et que
moi-mme je retrouvais de la Raspelire, intgraient dans le
salon actuel des parties de l'ancien qui, par moments, l'voquaient
jusqu' l'hallucination et ensuite semblaient presque irrelles
d'voquer, au sein de la ralit ambiante, des fragments d'un monde
dtruit qu'on croyait voir ailleurs. Canap surgi du rve entre les
fauteuils nouveaux et bien rels, petites chaises revtues de soie
rose, tapis broch de table  jeu lev  la dignit de personne
depuis que, comme une personne, il avait un pass, une mmoire,
gardant dans l'ombre froide du quai Conti le hle de l'ensoleillement
par les fentres de la rue Montalivet (dont il connaissait l'heure
aussi bien que Mme Verdurin elle-mme) et par les baies des portes
vitres de Doville, o on l'avait amen et o il regardait tout
le jour, au del du jardin fleuri, la profonde valle, en attendant
l'heure o Cottard et le fltiste feraient ensemble leur partie;
bouquet de violettes et de penses au pastel, prsent d'un grand
artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d'une vie disparue
sans laisser de traces, rsumant un grand talent et une longue
amiti, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse
et triste pendant qu'il peignait; incohrent et joli dsordre des
cadeaux de fidles, qui ont suivi partout la matresse de la maison
et ont fini par prendre l'empreinte et la fixit d'un trait de
caractre, d'une ligne de la destine; profusion de bouquets de
fleurs, de botes de chocolat, qui systmatisait, ici comme
l-bas, son panouissement suivant un mode de floraison identique;
interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont
encore l'air de sortir de la bote o ils ont t offerts et
qui restent toute la vie ce qu'ils ont t d'abord, des cadeaux du
Premier Janvier; tous ces objets enfin qu'on ne saurait isoler des
autres, mais qui pour Brichot, vieil habitu des ftes des Verdurin,
avaient cette patine, ce velout des choses auxquelles, leur donnant
une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel; tout
cela parpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches
sonores qui veillaient dans son coeur des ressemblances aimes, des
rminiscences confuses qui,  mme le salon tout actuel, qu'elles
marquetaient  et l, dcoupaient, dlimitaient, comme fait par
un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphre, les meubles
et les tapis, et la poursuivant d'un coussin  un porte-bouquets,
d'un tabouret au relent d'un parfum, d'un mode d'clairage  une
prdominance de couleurs, sculptaient, voquaient, spiritualisaient,
faisaient vivre une forme qui tait comme la figure idale,
immanente  leurs logis successifs, du salon des Verdurin. Nous
allons tcher, me dit Brichot  l'oreille, de mettre le baron sur
son sujet favori. Il y est prodigieux. D'une part, je dsirais
pouvoir tcher d'obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs
 la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D'autre part, je ne
voulais pas laisser Albertine seule trop longtemps, non qu'elle pt
(incertaine de l'instant de mon retour, et, d'ailleurs,  des heures
pareilles o une visite venue pour elle ou bien une sortie d'elle
eussent t trop remarques) faire un mauvais usage de mon absence,
mais pour qu'elle ne la trouvt pas trop prolonge. Aussi dis-je 
Brichot et  M. de Charlus que je ne les suivais pas pour longtemps.
Venez tout de mme, me dit le baron, dont l'excitation mondaine
commenait  tomber, mais qui prouvait ce besoin de prolonger,
de faire durer les entretiens, que j'avais dj remarqu chez la
duchesse de Guermantes aussi bien que chez lui, et qui, tout en tant
particulier  cette famille, s'tend, plus gnralement,  tous
ceux qui, n'offrant  leur intelligence d'autre ralisation que
la conversation, c'est--dire une ralisation imparfaite, restent
inassouvis mme aprs des heures passes ensemble et se suspendent
de plus en plus avidement  l'interlocuteur puis, dont ils
rclament, par erreur, une satit que les plaisirs sociaux sont
impuissants  donner. Venez, reprit-il, n'est-ce pas, voil le
moment agrable des ftes, le moment o tous les invits sont
partis, l'heure de Doa Sol; esprons que celle-ci finira moins
tristement. Malheureusement vous tes press, press probablement
d'aller faire des choses que vous feriez mieux de ne pas faire. Tout
le monde est toujours press, et on part au moment o on devrait
arriver. Nous sommes l comme les philosophes de Couture, ce serait
le moment de rcapituler la soire, de faire ce qu'on appelle, en
style militaire, la critique des oprations. On demanderait  Mme
Verdurin de nous faire apporter un petit souper auquel on aurait soin
de ne pas l'inviter, et on prierait Charlie--toujours Hernani--de
jouer pour nous seuls le sublime adagio. Est-ce assez beau, cet
adagio! Mais o est-il le jeune violoniste? je voudrais pourtant le
fliciter, c'est le moment des attendrissements et des embrassades.
Avouez, Brichot, qu'ils ont jou comme des Dieux, Morel surtout.
Avez-vous remarqu le moment o la mche se dtache? Ah! bien
alors, mon cher, vous n'avez rien vu. On a eu un _fa_ dize qui peut
faire mourir de jalousie Enesco, Capet et Thibaut; j'ai beau tre
trs calme, je vous avoue qu' une sonorit pareille, j'avais
le coeur tellement serr que je retenais mes sanglots. La salle
haletait; Brichot, mon cher, s'cria le baron en secouant violemment
l'universitaire par le bras, c'tait sublime. Seul le jeune Charlie
gardait une immobilit de pierre, on ne le voyait mme pas respirer,
il avait l'air d'tre comme ces choses du monde inanim dont parle
Thodore Rousseau, qui font penser mais ne pensent pas. Et alors,
tout d'un coup, s'cria M. de Charlus avec emphase et en mimant comme
un coup de thtre, alors... la Mche! Et pendant ce temps-l,
gracieuse petite contredanse de l'allgro vivace. Vous savez, cette
mche a t le signe de la rvlation, mme pour les plus obtus.
La princesse de Taormine, sourde jusque-l, car il n'est pas pires
sourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas entendre, la
princesse de Taormine, devant l'vidence de la mche miraculeuse, a
compris que c'tait de la musique et qu'on ne jouerait pas au poker.
Oh! a a t un moment bien solennel.--Pardonnez-moi, Monsieur, de
vous interrompre, dis-je  M. de Charlus pour l'amener au sujet qui
m'intressait, vous me disiez que la fille de l'auteur devait venir.
Cela m'aurait beaucoup intress. Est-ce que vous tes certain
qu'on comptait sur elle?--Ah! je ne sais pas. M. de Charlus
obissait ainsi, peut-tre sans le vouloir,  cette consigne
universelle qu'on a de ne pas renseigner les jaloux, soit pour se
montrer absurdement bon camarade, par point d'honneur, et la
dtestt-on, envers celle qui l'excite, soit par mchancet pour
elle en devinant que la jalousie ne ferait que redoubler l'amour, soit
par ce besoin d'tre dsagrable aux autres, qui consiste  dire
la vrit  la plupart des hommes mais, aux jaloux,  la leur
taire, l'ignorance augmentant leur supplice, du moins  ce qu'on se
figure, et, pour faire de la peine aux gens, on se guide d'aprs ce
qu'on croit soi-mme, peut-tre  tort, le plus douloureux. Vous
savez, reprit-il, ici c'est un peu la maison des exagrations,
ce sont des gens charmants, mais enfin on aime bien amorcer des
clbrits d'un genre ou d'un autre. Mais vous n'avez pas l'air
bien et vous allez avoir froid dans cette pice si humide, dit-il
en poussant prs de moi une chaise. Puisque vous tes souffrant, il
faut faire attention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non,
n'y allez pas vous-mme, vous vous perdrez et vous aurez froid.
Voil comme on fait des imprudences, vous n'avez pourtant pas
quatre ans, il vous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous
soigner.--Ne vous drangez pas, baron, j'y vais, dit Brichot, qui
s'loigna aussitt: ne se rendant peut-tre pas exactement compte
de l'amiti trs vive que M. de Charlus avait pour moi et
des rmissions charmantes de simplicit et de dvouement que
comportaient ses crises dlirantes de grandeur et de perscution, il
avait craint que M. de Charlus, que Mme Verdurin avait confi comme
un prisonnier  sa vigilance, et cherch simplement, sous le
prtexte de demander mon pardessus,  rejoindre Morel et ft
manquer ainsi le plan de la Patronne.

Cependant Ski s'tait assis au piano, o personne ne lui avait
demand de se mettre, et se composant--avec un froncement souriant
des sourcils, un regard lointain et une lgre grimace de la
bouche--ce qu'il croyait tre un air artiste, insistait auprs de
Morel pour que celui-ci jout quelque chose de Bizet. Comment, vous
n'aimez pas cela, ce ct gosse de la musique de Bizet? Mais, mon
cher, dit-il, avec ce roulement d'_r_ qui lui tait particulier,
c'est ravissant. Morel, qui n'aimait pas Bizet, le dclara avec
exagration et (comme il passait dans le petit clan pour avoir, ce
qui tait vraiment incroyable, de l'esprit) Ski, feignant de prendre
les diatribes du violoniste pour des paradoxes, se mit  rire. Son
rire n'tait pas, comme celui de M. Verdurin, l'touffement d'un
fumeur. Ski prenait d'abord un air fin, puis laissait chapper comme
malgr lui un seul son de rire, comme un premier appel de cloches,
suivi d'un silence o le regard fin semblait examiner  bon escient
la drlerie de ce qu'on disait, puis une seconde cloche de rire
s'branlait, et c'tait bientt un hilare anglus.

Je dis  M. de Charlus mon regret que M. Brichot se ft drang.
Mais non, il est trs content, il vous aime beaucoup, tout le monde
vous aime beaucoup. On disait l'autre jour: mais on ne le voit
plus, il s'isole! D'ailleurs, c'est un si brave homme que Brichot,
continua M. de Charlus qui ne se doutait sans doute pas, en voyant
la manire affectueuse et franche dont lui parlait le professeur de
morale, qu'en son absence, il ne se gnait pas pour dauber sur lui.
C'est un homme d'une grande valeur, qui sait normment, et cela
ne l'a pas racorni, n'a pas fait de lui un rat de bibliothque comme
tant d'autres qui sentent l'encre. Il a gard une largeur de vues,
une tolrance, rares chez ses pareils. Parfois, en voyant comme il
comprend la vie, comme il sait rendre  chacun avec grce ce qui lui
est d, on se demande o un simple petit professeur de Sorbonne,
un ancien rgent de collge a pu apprendre tout cela. J'en suis
moi-mme tonn. Je l'tais davantage en voyant la conversation
de ce Brichot, que le moins raffin des convives de Mme de
Guermantes et trouv si bte et si lourd, plaire au plus difficile
de tous, M. de Charlus. Mais  ce rsultat avaient collabor, entre
autres influences, distinctes d'ailleurs, celles en vertu desquelles
Swann, d'une part, s'tait plu si longtemps dans le petit clan, quand
il tait amoureux d'Odette, et d'autre part, lorsqu'il fut mari,
trouva agrable Mme Bontemps qui, feignant d'adorer le mnage
Swann, venait tout le temps voir la femme et se dlectait
aux histoires du mari. Comme un crivain donne la palme de
l'intelligence, non pas  l'homme le plus intelligent, mais au viveur
faisant une rflexion hardie et tolrante sur la passion d'un homme
pour une femme, rflexion qui fait que la matresse bas-bleu de
l'crivain s'accorde avec lui pour trouver que de tous les gens
qui viennent chez elle le moins bte est encore ce vieux beau qui a
l'exprience des choses de l'amour, de mme M. de Charlus trouvait
plus intelligent que ses autres amis, Brichot, qui non seulement
tait aimable pour Morel, mais cueillait  propos dans les
philosophes grecs, les potes latins, les conteurs orientaux, des
textes qui dcoraient le got du baron d'un florilge trange et
charmant. M. de Charlus tait arriv  cet ge o un Victor
Hugo aime  s'entourer surtout de Vacqueries et de Meurices. Il
prfrait  tous, ceux qui admettaient son point de vue sur la vie.
Je le vois beaucoup, ajouta-t-il d'une voix piaillante et cadence,
sans qu'un mouvement de ses lvres ft bouger son masque grave et
enfarin, sur lequel taient  dessein abaisses ses paupires
d'ecclsiastique. Je vais  ses cours, cette atmosphre de quartier
latin me change, il y a une adolescence studieuse, pensante, de jeunes
bourgeois plus intelligents, plus instruits que n'taient, dans un
autre milieu, mes camarades. C'est autre chose, que vous connaissez
probablement mieux que moi, ce sont de jeunes _bourgeois_, dit-il
en dtachant le mot qu'il fit prcder de plusieurs _b_, et en
le soulignant par une sorte d'habitude d'locution, correspondant
elle-mme  un got des nuances dans le pass, qui lui tait
propre, mais peut-tre aussi pour ne pas rsister au plaisir de me
tmoigner quelque insolence. Celle-ci ne diminua en rien la grande
et affectueuse piti que m'inspirait M. de Charlus (depuis que Mme
Verdurin avait dvoil son dessein devant moi), m'amusa seulement,
et, mme en une circonstance o je ne me fusse pas senti pour lui
tant de sympathie, ne m'et pas froiss. Je tenais de ma grand'mre
d'tre dnu d'amour-propre  un degr qui ferait aisment
manquer de dignit. Sans doute je ne m'en rendais gure compte, et
 force d'avoir entendu, depuis le collge, les plus estims de
mes camarades ne pas souffrir qu'on leur manqut, ne pas pardonner un
mauvais procd, j'avais fini par montrer dans mes paroles et dans
mes actions une seconde nature qui tait assez fire. Elle passait
mme pour l'tre extrmement, parce que, n'tant nullement
peureux, j'avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le
prestige moral en m'en moquant moi-mme, ce qui persuadait aisment
qu'ils taient ridicules; mais la nature que nous refoulons n'en
habite pas moins en nous. C'est ainsi que parfois, si nous lisons le
chef-d'oeuvre nouveau d'un homme de gnie, nous y retrouvons avec
plaisir toutes celles de nos rflexions que nous avions mprises,
des gaiets, des tristesses que nous avions contenues, tout un
monde de sentiments ddaign par nous et dont le livre o nous
le reconnaissons nous apprend subitement la valeur. J'avais fini par
apprendre, de l'exprience de la vie, qu'il tait mal de sourire
affectueusement quand quelqu'un se moquait de moi et de ne pas lui en
vouloir. Mais cette absence d'amour-propre et de rancune, si j'avais
cess de l'exprimer jusqu' en tre arriv  ignorer  peu prs
compltement qu'elle existt chez moi, n'en tait pas moins le
milieu vital primitif dans lequel je baignais. La colre et la
mchancet ne me venaient que de toute autre manire, par crises
furieuses. De plus, le sentiment de la justice m'tait inconnu
jusqu' une complte absence de sens moral. J'tais, au fond de mon
coeur, tout acquis  celui qui tait le plus faible et qui tait
malheureux. Je n'avais aucune opinion sur la mesure dans laquelle le
bien et le mal pouvaient tre engags dans les relations de Morel et
de M. de Charlus, mais l'ide des souffrances qu'on prparait 
M. de Charlus m'tait intolrable. J'aurais voulu le prvenir, ne
savais comment le faire: La vue de tout ce petit monde laborieux
est fort plaisante pour un vieux trumeau comme moi. Je ne les connais
pas, ajouta-t-il en levant la main d'un air de rserve--pour ne
pas avoir l'air de se vanter, pour attester sa puret et ne pas faire
planer de soupon sur celle des tudiants--mais ils sont trs
polis, ils vont souvent jusqu' me garder une place comme je suis un
trs vieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j'ai plus
de quarante ans, dit le baron, qui avait dpass la soixantaine.
Il fait un peu chaud dans cet amphithtre o parle Brichot, mais
c'est toujours intressant. Quoique le baron aimt mieux
tre ml  la jeunesse des coles, voire bouscul par elle,
quelquefois, pour lui pargner les longues attentes, Brichot le
faisait entrer avec lui. Brichot avait beau tre chez lui 
la Sorbonne, au moment o l'appariteur charg de chanes le
prcdait et o s'avanait le matre admir de la jeunesse,
il ne pouvait retenir une certaine timidit, et tout en dsirant
profiter de cet instant o il se sentait si considrable pour
tmoigner de l'amabilit  Charlus, il tait tout de mme un peu
gn; pour que l'appariteur le laisst passer, il lui disait, d'une
voix factice et d'un air affair: Vous me suivez, baron, on vous
placera, puis, sans plus s'occuper de lui, pour faire son entre,
s'avanait seul allgrement dans le couloir. De chaque ct, une
double haie de jeunes professeurs le saluait; Brichot, dsireux de ne
pas avoir l'air de poser pour ces jeunes gens, aux yeux de qui il
se savait un grand pontife, leur envoyait mille clins d'oeil, mille
hochements de tte de connivence, auxquels son souci de rester
martial et bon Franais donnait l'air d'une sorte d'encouragement
cordial d'un vieux grognard qui dit: Nom de Dieu on saura se
battre. Puis les applaudissements des lves clataient, Brichot
tirait parfois de cette prsence de M. de Charlus  ses cours
l'occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il
disait  quelque parent, ou  quelqu'un de ses amis bourgeois: Si
cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous prviens que
le baron de Charlus, prince d'Agrigente, le descendant des Cond,
assistera  mon cours. C'est un souvenir  garder que d'avoir vu
un des derniers descendants de notre aristocratie qui ait du type.
Si elles sont l, elles le reconnatront  ce qu'il sera plac 
ct de ma chaise. D'ailleurs, ce sera le seul, un homme fort,
avec des cheveux blancs, la moustache noire, et la mdaille
militaire.--Ah! je vous remercie, disait le pre. Et, quoi que sa
femme et  faire, pour ne pas dsobliger Brichot, il la forait
 aller  ce cours, tandis que la jeune fille, incommode par
la chaleur et la foule, dvorait pourtant curieusement des yeux le
descendant de Cond, tout en s'tonnant qu'il ne portt pas de
fraise et ressemblt aux hommes de nos jours. Lui, cependant, n'avait
pas d'yeux pour elle; mais plus d'un tudiant, qui ne savait pas qui
il tait, s'tonnait de son amabilit, devenait important et sec,
et le baron sortait plein de rves et de mlancolie. Pardonnez-moi
de revenir  mes moutons, dis-je rapidement  M. de Charlus, en
entendant le pas de Brichot, mais pourriez-vous me prvenir par un
pneumatique si vous appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent
venir  Paris, en me disant exactement la dure de leur sjour, et
sans dire  personne que je vous l'ai demand? Je ne croyais plus
gure qu'elle et d venir, mais je voulais ainsi me garer pour
l'avenir. Oui, je ferai a pour vous, d'abord parce que je vous
dois une grande reconnaissance. En n'acceptant pas autrefois ce que
je vous avais propos, vous m'avez,  vos dpens, rendu un immense
service, vous m'avez laiss ma libert. Il est vrai que je l'ai
abdique d'une autre manire, ajouta-t-il d'un ton mlancolique
o perait le dsir de faire des confidences; il y a l ce que
je considre toujours comme le fait majeur, toute une runion
de circonstances que vous avez nglig de faire tourner  votre
profit, peut-tre parce que la destine vous a averti,  cette
minute prcise, de ne pas contrarier ma Voie. Car toujours l'homme
s'agite et Dieu le mne. Qui sait? si, le jour o nous sommes sortis
ensemble de chez Mme de Villeparisis, vous aviez accept, peut-tre
bien des choses qui se sont passes depuis n'auraient jamais eu
lieu. Embarrass, je fis driver la conversation en m'emparant
du nom de Mme de Villeparisis, et je cherchai  savoir de lui, si
qualifi  tous gards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis
semblait tenue  l'cart par le monde aristocratique. Non seulement
il ne me donna pas la solution de ce petit problme mondain, mais il
ne me parut mme pas le connatre. Je compris alors que la situation
de Mme de Villeparisis, si elle devait plus tard paratre grande
 la postrit, et mme, du vivant de la marquise,  l'ignorante
roture, n'avait pas paru moins grande tout  fait  l'autre
extrmit du monde,  celle qui touchait Mme de Villeparisis, aux
Guermantes. C'tait leur tante, ils voyaient surtout la naissance,
les alliances, l'importance garde dans leur famille par l'ascendant
sur telle ou telle belle-soeur. Ils voyaient cela moins ct monde
que ct famille. Or celui-ci tait plus brillant pour Mme de
Villeparisis que je n'avais cru. J'avais t frapp en apprenant
que le nom de Villeparisis tait faux. Mais il est d'autres exemples
de grandes dames ayant fait un mariage ingal et ayant gard une
situation prpondrante. M. de Charlus commena par m'apprendre que
Mme de Villeparisis tait la nice de la fameuse duchesse de ***,
la personne la plus clbre de la grande aristocratie pendant la
monarchie de Juillet, mais qui n'avait pas voulu frquenter le Roi
Citoyen et sa famille. J'avais tant dsir avoir des rcits
sur cette Duchesse! Et Mme de Villeparisis, la bonne Mme de
Villeparisis, aux joues qui me reprsentaient des joues de
bourgeoise, Mme de Villeparisis qui m'envoyait tant de cadeaux et que
j'aurais si facilement pu voir tous les jours, Mme de Villeparisis
tait sa nice, leve par elle, chez elle,  l'htel de ***.
Elle demandait au duc de Doudeauville, me dit M. de Charlus,
en parlant des trois soeurs: Laquelle des trois soeurs
prfrez-vous? Et Doudeauville ayant dit: Mme de
Villeparisis, la duchesse de *** lui rpondit: Cochon! Car la
duchesse tait trs _spirituelle_, dit M. de Charlus en donnant
au mot l'importance et la prononciation d'usage chez les Guermantes.
Qu'il trouvt d'ailleurs que le mot ft si spirituel, je ne
m'en tonnai pas, ayant, dans bien d'autres occasions, remarqu la
tendance centrifuge, objective, des hommes qui les pousse  abdiquer,
quand ils gotent l'esprit des autres, les svrits qu'ils
auraient pour le leur, et  observer,  noter prcieusement, ce
qu'ils ddaigneraient de crer. Mais qu'est-ce qu'il a? c'est
mon pardessus qu'il apporte, dit-il en voyant que Brichot avait si
longtemps cherch pour un tel rsultat. J'aurais mieux fait
d'y aller moi-mme. Enfin vous allez le mettre sur vos paules.
Savez-vous que c'est trs compromettant, mon cher? c'est comme de
boire dans le mme verre, je saurai vos penses. Mais non, pas comme
a, voyons, laissez-moi faire, et tout en me mettant son paletot,
il me le collait contre les paules, me le montait le long du cou,
relevait le col, et de sa main frlait mon menton, en s'excusant. A
son ge, a ne sait pas mettre une couverture, il faut le bichonner;
j'ai manqu ma vocation, Brichot, j'tais n pour tre bonne
d'enfants. Je voulais m'en aller, mais M. de Charlus ayant
manifest l'intention d'aller chercher Morel, Brichot nous
retint tous les deux. D'ailleurs, la certitude qu' la maison
je retrouverais Albertine, certitude gale  celle que, dans
l'aprs-midi, j'avais qu'Albertine rentrt du Trocadro, me donnait
en ce moment aussi peu d'impatience de la voir que j'avais eu le mme
jour tandis que j'tais assis au piano, aprs que Franoise m'eut
tlphon. Et c'est ce calme qui me permit, chaque fois qu'au cours
de cette conversation je voulus me lever, d'obir  l'injonction de
Brichot, qui craignait que mon dpart empcht Charlus de rester
jusqu'au moment o Mme Verdurin viendrait nous appeler. Voyons,
dit-il au baron, restez un peu avec nous, vous lui donnerez l'accolade
tout  l'heure, ajouta Brichot en fixant sur moi son oeil presque
mort, auquel les nombreuses oprations qu'il avait subies avaient
fait recouvrer un peu de vie, mais qui n'avait plus pourtant la
mobilit ncessaire  l'expression oblique de la malignit.
L'accolade, est-il bte! s'cria le baron, d'un ton aigu et ravi.
Mon cher, je vous dis qu'il se croit toujours  une distribution de
prix, il rve de ses petits lves. Je me demande s'il ne couche
pas avec.--Vous dsirez voir Mlle Vinteuil, me dit Brichot, qui
avait entendu la fin de notre conversation. Je vous promets de vous
avertir si elle vient, je le saurai par Mme Verdurin, car il
prvoyait sans doute que le baron risquait fort d'tre, de faon
imminente, exclu du petit clan. Eh bien, vous me croyez donc moins
bien que vous avec Mme Verdurin, dit M. de Charlus, pour tre
renseign sur la venue de ces personnes d'une terrible rputation?
Vous savez que c'est archi-connu. Mme Verdurin a tort de les laisser
venir, c'est bon pour les milieux interlopes. Elles sont amies de
toute une bande terrible. Tout a doit se runir dans des endroits
affreux. A chacune de ces paroles, ma souffrance s'accroissait d'une
souffrance nouvelle, changeant de forme. Certes non pas, je ne me
crois pas mieux que vous avec Mme Verdurin, proclama Brichot en
ponctuant les mots, car il craignait d'avoir veill les soupons
du baron. Et comme il voyait que je voulais prendre cong, voulant me
retenir par l'appt du divertissement promis: Il y a une chose
 quoi le baron me semble ne pas avoir song quand il parle de la
rputation de ces deux dames, c'est qu'une rputation peut tre
tout  la fois pouvantable et immrite. Ainsi, par exemple, dans
la srie plus notoire que j'appellerai parallle, il est certain
que les erreurs judiciaires sont nombreuses et que l'histoire a
enregistr des arrts de condamnation pour sodomie fltrissant des
hommes illustres qui en taient tout  fait innocents. La rcente
dcouverte d'un grand amour de Michel-Ange pour une femme est un
fait nouveau qui mriterait  l'ami de Lon X le bnfice d'une
instance en revision posthume. L'affaire Michel-Ange me semble tout
indique pour passionner les snobs et mobiliser la Villette, quand
une autre affaire, o l'anarchie fut bien porte et devint le
pch  la mode de nos bons dilettantes, mais dont il n'est point
permis de prononcer le nom, par crainte de querelles, aura fini son
temps. Depuis que Brichot avait commenc  parler des rputations
masculines, M. de Charlus avait trahi dans tout son visage le genre
particulier d'impatience qu'on voit  un expert mdical ou militaire
quand des gens du monde qui n'y connaissent rien se mettent  dire
des btises sur des points de thrapeutique ou de stratgie. Vous
ne savez pas le premier mot des choses dont vous parlez, finit-il par
dire  Brichot. Citez-moi une seule rputation immrite. Dites
des noms. Oui, je connais tout, riposta violemment M. de Charlus
 une interruption timide de Brichot, les gens qui ont fait cela
autrefois par curiosit, ou par affection unique pour un ami mort, et
celui qui, craignant de s'tre trop avanc, si vous lui parlez de la
beaut d'un homme vous rpond que c'est du chinois pour lui, qu'il
ne sait pas plus distinguer un homme beau d'un laid qu'entre deux
moteurs d'auto, comme la mcanique n'est pas dans ses cordes. Tout
cela c'est des blagues. Mon Dieu, remarquez, je ne veux pas dire
qu'une rputation mauvaise (ou ce qu'il est convenu d'appeler ainsi)
et injustifie soit une chose absolument impossible. C'est tellement
exceptionnel, tellement rare, que pratiquement cela n'existe pas.
Cependant, moi qui suis un curieux, un fureteur, j'en ai connu, et
qui n'taient pas des mythes. Oui, au cours de ma vie, j'ai constat
(j'entends scientifiquement constat, je ne me paie pas de mots) deux
rputations injustifies. Elles s'tablissent d'habitude grce
 une similitude de noms, ou d'aprs certains signes extrieurs,
l'abondance des bagues par exemple, que les gens incomptents
s'imaginent absolument tre caractristiques de ce que vous dites,
comme ils croient qu'un paysan ne dit pas deux mots sans ajouter:
jarnigui, ou un Anglais: goddam. C'est de la conversation pour
thtre des boulevards. Ce qui vous tonnera, c'est que les
rputations injustifies sont les plus tablies aux yeux du public.
Vous-mme, Brichot, qui mettriez votre main au feu de la vertu de tel
ou tel homme qui vient ici et que les renseigns connaissent comme le
loup blanc, vous devez croire, comme tout le monde,  ce qu'on dit de
tel homme en vue qui incarne ces gots-l pour la masse, alors qu'il
n'en est pas pour deux sous. Je dis pour deux sous, parce que, si
nous y mettions vingt-cinq louis, nous verrions le nombre des petits
saints diminuer jusqu' zro. Sans cela le taux des saints, si vous
voyez de la saintet l dedans, se tient, en rgle gnrale,
entre 3 et 4 sur 10. Si Brichot avait transpos dans le sexe
masculin la question des mauvaises rputations,  mon tour et
inversement c'est au sexe fminin, et en pensant  Albertine, que
je reportais les paroles de M. de Charlus. J'tais pouvant par la
statistique, mme en tenant compte qu'il devait enfler les chiffres
au gr de ce qu'il souhaitait, et aussi d'aprs les rapports
d'tres cancaniers, peut-tre menteurs, en tout cas tromps par
leur propre dsir qui, s'ajoutant  celui de M. de Charlus, faussait
sans doute les calculs du baron. Trois sur dix, s'cria Brichot! En
renversant la proportion, j'aurais eu encore  multiplier par cent le
nombre des coupables. S'il est celui que vous dites, baron, et si vous
ne vous trompez pas, confessons alors que vous tes un de ces rares
voyants d'une vrit que personne ne souponnait autour d'eux.
C'est ainsi que Barrs a fait, sur la corruption parlementaire, des
dcouvertes qui ont t vrifies aprs coup, comme l'existence
de la plante de Leverrier. Mme Verdurin citerait de prfrence
des hommes que j'aime mieux ne pas nommer et qui ont devin au Bureau
de Renseignements, dans l'tat-Major, des agissements, inspirs, je
le crois, par un zle patriotique, mais qu'enfin je n'imaginais pas.
Sur la franc-maonnerie, l'espionnage allemand, la morphinomanie,
Lon Daudet crit au jour le jour un prodigieux conte de fes qui
se trouve tre la ralit mme. Trois sur dix! reprit Brichot
stupfait. Il est vrai de dire que M. de Charlus taxait d'inversion
la grande majorit de ses contemporains, en exceptant toutefois les
hommes avec qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu'elles
eussent t mles d'un peu de romanesque, le cas lui paraissait
plus complexe. C'est ainsi qu'on voit des viveurs, ne croyant pas 
l'honneur des femmes, en rendre un peu seulement  telle qui fut
leur matresse et dont ils protestent sincrement et d'un air
mystrieux: Mais non, vous vous trompez; ce n'est pas une
fille. Cette estime inattendue leur est dicte, partie par leur
amour-propre, pour qui il est plus flatteur que de telles faveurs
aient t rserves  eux seuls, partie par leur navet qui
gobe aisment tout ce que leur matresse a voulu leur faire croire,
partie par ce sentiment de la vie qui fait que, ds qu'on s'approche
des tres, des existences, les tiquettes et les compartiments faits
d'avance sont trop simples. Trois sur dix! mais prenez-y garde,
moins heureux que ces historiens que l'avenir ratifiera, baron, si
vous vouliez prsenter  la postrit le tableau que vous nous
dites, elle pourrait la trouver mauvaise. Elle ne juge que sur pices
et voudrait prendre connaissance de votre dossier. Or aucun document
ne venant authentiquer ce genre de phnomnes collectifs que les
seuls renseigns sont trop intresss  laisser dans l'ombre, on
s'indignerait fort dans le camp des belles mes, et vous passeriez
tout net pour un calomniateur ou pour un fol. Aprs avoir, au
concours des lgances, obtenu le maximum et le principat sur
cette terre, vous connatriez les tristesses d'un blackboulage
d'outre-tombe. a n'en vaut pas le coup, comme dit, Dieu me pardonne!
notre Bossuet.--Je ne travaille pas pour l'histoire, rpondit M. de
Charlus, la vie me suffit, elle est bien assez intressante, comme
disait le pauvre Swann.--Comment? Vous avez connu Swann, baron, mais
je ne savais pas. Est-ce qu'il avait ces gots-l? demanda Brichot
d'un air inquiet.--Mais est-il grossier! Vous croyez donc que je
ne connais que des gens comme a? Mais non, je ne crois pas, dit
Charlus les yeux baisss et cherchant  peser le pour et le contre.
Et pensant que puisqu'il s'agissait de Swann, dont les tendances si
opposes avaient t toujours connues, un demi-aveu ne pouvait
qu'tre inoffensif pour celui qu'il visait et flatteur pour celui
qui le laissait chapper dans une insinuation: Je ne dis pas
qu'autrefois, au collge, une fois par hasard, dit le baron comme
malgr lui, et comme s'il pensait tout haut, puis se reprenant:
Mais il y a deux cents ans; comment voulez-vous que je me rappelle?
vous m'embtez, conclut-il en riant. En tout cas il n'tait
pas joli, joli! dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et
trouvait facilement les autres laids. Taisez-vous, dit le baron,
vous ne savez pas ce que vous dites; dans ce temps-l il avait un
teint de pche et, ajouta-t-il en mettant chaque syllabe sur une
autre note, il tait joli comme les amours. Du reste, il tait
rest charmant. Il a t follement aim des femmes.--Mais est-ce
que vous avez connu la sienne?--Mais, voyons, c'est par moi qu'il l'a
connue. Je l'avais trouve charmante dans son demi-travesti, un soir
qu'elle jouait Miss Sacripant; j'tais avec des camarades de club,
nous avions tous ramen une femme et, bien que je n'eusse envie que
de dormir, les mauvaises langues avaient prtendu, car c'est affreux
ce que le monde est mchant, que j'avais couch avec Odette.
Seulement, elle en avait profit pour venir m'embter, et j'avais
cru m'en dbarrasser en la prsentant  Swann. De ce jour-l
elle ne cessa plus de me cramponner, elle ne savait pas un mot
d'orthographe, c'est moi qui faisais ses lettres. Et puis c'est moi
qui ensuite ai t charg de la promener. Voil, mon enfant, ce
que c'est que d'avoir une bonne rputation, vous voyez. Du reste, je
ne la mritais qu' moiti. Elle me forait  lui faire faire
des parties terribles,  cinq,  six. Et les amants qu'avait eus
successivement Odette (elle avait t avec un tel, puis avec un
pauvre Swann aveugl par la jalousie et par l'amour, tels ces hommes
dont pas un seul n'avait t devin par lui tout  tour,
supputant les chances et croyant aux serments plus affirmatifs qu'une
contradiction qui chappe  la coupable, contradiction bien plus
insaisissable, et pourtant bien plus significative, et dont le jaloux
pourrait se prvaloir plus logiquement que de renseignements qu'il
prtend faussement avoir eus, pour inquiter sa matresse),
ces amants, M. de Charlus se mit  les numrer avec autant de
certitude que s'il avait rcit la liste des Rois de France. Et, en
effet, le jaloux est, comme les contemporains, trop prs, il ne sait
rien, et c'est pour les trangers que le comique des adultres
prend la prcision de l'histoire, et s'allonge en listes, d'ailleurs
indiffrentes, et qui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux,
comme j'tais, qui ne peut s'empcher de comparer son cas  celui
dont il entend parler et qui se demande si, pour la femme dont il
doute, une liste aussi illustre n'existe pas. Mais il n'en peut rien
savoir, c'est comme une conspiration universelle, une brimade 
laquelle tous participent cruellement et qui consiste, tandis que son
amie va de l'un  l'autre,  lui tenir sur les yeux un bandeau qu'il
fait perptuellement effort pour arracher, sans y russir, car tout
le monde le tient aveugl, le malheureux, les tres bons par bont,
les tres mchants par mchancet, les tres grossiers par got
des vilaines farces, les tres bien levs par politesse et bonne
ducation, et tous par une de ces conventions qu'on appelle
principe. Mais est-ce que Swann a jamais su que vous aviez eu ses
faveurs?--Mais voyons, quelle horreur! Raconter cela  Charles! C'est
 faire dresser les cheveux sur la tte. Mais, mon cher, il m'aurait
tu tout simplement, il tait jaloux comme un tigre. Pas plus que je
n'ai avou  Odette,  qui a aurait, du reste, t bien gal,
que... allons, ne me faites pas dire de btises. Et le plus fort
c'est que c'est elle qui lui a tir des coups de revolver que j'ai
failli recevoir. Ah! j'ai eu de l'agrment avec ce mnage-l; et,
naturellement, c'est moi qui ai t oblig d'tre son tmoin
contre d'Osmond, qui ne me l'a jamais pardonn. D'Osmond avait
enlev Odette, et Swann, pour se consoler, avait pris pour
matresse, ou fausse matresse, la soeur d'Odette. Enfin, vous
n'allez pas commencer  me faire raconter l'histoire de Swann,
nous en aurions pour dix ans, vous comprenez, je connais a comme
personne. C'tait moi qui sortais Odette quand elle ne voulait pas
voir Charles. Cela m'embtait d'autant plus que j'ai un trs proche
parent qui porte le nom de Crcy, sans y avoir naturellement aucune
espce de droit, mais qu'enfin cela ne charmait pas. Car elle se
faisait appeler Odette de Crcy, et le pouvait parfaitement, tant
seulement spare d'un Crcy dont elle tait la femme, trs
authentique celui-l, un monsieur trs bien, qu'elle avait ratiss
jusqu'au dernier centime. Mais voyons, pourquoi me faire parler de ce
Crcy? je vous ai vu avec lui dans le tortillard, vous lui donniez
des dners  Balbec. Il devait en avoir besoin, le pauvre, il vivait
d'une toute petite pension que lui faisait Swann; je me doute bien
que, depuis la mort de mon ami, cette rente a d cesser compltement
d'tre paye. Ce que je ne comprends pas, me dit M. de Charlus,
c'est que, puisque vous avez t souvent chez Charles, vous n'ayez
pas dsir tout  l'heure que je vous prsente  la reine
de Naples. En somme, je vois que vous ne vous intressez pas aux
_personnes_ en tant que curiosits, et cela m'tonne toujours de
quelqu'un qui a connu Swann, chez qui ce genre d'intrt tait si
dvelopp, au point qu'on ne peut pas dire si c'est moi qui ai t
 cet gard son initiateur ou lui le mien. Cela m'tonne autant que
si je voyais quelqu'un avoir connu Whistler et ne pas savoir ce que
c'est que le got. Mon Dieu, c'est surtout pour Morel que c'tait
important de la connatre, il le dsirait, du reste, passionnment,
car il est tout ce qu'il y a de plus intelligent. C'est ennuyeux
qu'elle soit partie. Mais enfin je ferai la conjonction ces jours-ci.
C'est immanquable qu'il la connaisse. Le seul obstacle possible serait
si elle mourait demain. Or il est  esprer que cela n'arrivera
pas. Tout  coup, Brichot, comme il tait rest sous le coup
de la proportion de trois sur dix que lui avait rvle M. de
Charlus, Brichot, qui n'avait pas cess de poursuivre son ide, avec
une brusquerie qui rappelait celle d'un juge d'instruction voulant
faire avouer un accus, mais qui, en ralit, tait le rsultat
du dsir qu'avait le professeur de paratre perspicace et du trouble
qu'il prouvait  lancer une accusation si grave: Est-ce que
Ski n'est pas comme cela? demanda-t-il  M. de Charlus, d'un air
sombre. Pour faire admirer ses prtendus dons d'intuition, il avait
choisi Ski, se disant que, puisqu'il n'y avait que 3 innocents sur 10,
il risquait peu de se tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu
bizarre, avait des insomnies, se parfumait, bref tait en dehors de
la normale.

Mais _pas du tout_, s'cria le baron avec une ironie amre,
dogmatique et exaspre. Ce que vous dites est d'un faux, d'un
absurde, d'un  ct! Ski est justement cela pour les gens
qui n'y connaissent rien; s'il l'tait, il n'en aurait pas tellement
l'air, ceci soit dit sans aucune intention de critique, car il a du
charme et je lui trouve mme quelque chose de trs attachant.--Mais
dites-nous donc quelques noms, reprit Brichot avec insistance. M.
de Charlus se redressa d'un air de morgue: Ah! mon cher, moi, vous
savez que je vis dans l'abstrait, tout cela ne m'intresse qu' un
point de vue transcendantal, rpondit-il, avec la susceptibilit
ombrageuse particulire  ses pareils, et l'affectation de
grandiloquence qui caractrisait sa conversation. Moi, vous
comprenez, il n'y a que les gnralits qui m'intressent, je vous
parle de cela comme de la loi de la pesanteur. Mais ces moments
de raction agace, o le baron cherchait  cacher sa vraie vie,
duraient bien peu auprs des heures de progression continue o il la
faisait deviner, l'talait avec une complaisance agaante, le
besoin de la confidence tant chez lui plus fort que la crainte de la
divulgation. Ce que je voulais dire, reprit-il, c'est que pour une
mauvaise rputation qui est injustifie, il y en a des centaines de
bonnes qui ne le sont pas moins. videmment le nombre de ceux qui ne
les mritent pas varie selon que vous vous en rapportez aux dires de
leurs pareils ou des autres. Et il est vrai que, si la malveillance
de ces derniers est limite par la trop grande difficult qu'ils
auraient  croire un vice aussi horrible pour eux que le vol
ou l'assassinat pratiqu par des gens dont ils connaissent
la dlicatesse et le coeur, la malveillance des premiers est
exagrment stimule par le dsir de croire, comment dirais-je,
accessibles, des gens qui leur plaisent, par des renseignements que
leur ont donns des gens qu'a tromps un semblable dsir, enfin par
l'cart mme o ils sont gnralement tenus. J'ai vu un homme,
assez mal vu  cause de ce got, dire qu'il supposait qu'un certain
homme du monde avait le mme. Et sa seule raison de le croire est
que cet homme du monde avait t aimable avec lui! Autant de raisons
d'_optimisme_, dit navement le baron, dans la supputation du nombre.
Mais la vraie raison de l'cart norme qu'il y a entre le nombre
calcul par les profanes, et celui calcul par les initis, vient
du mystre dont ceux-ci entourent leurs agissements, afin de les
cacher aux autres, qui, dpourvus d'aucun moyen d'information,
seraient littralement stupfaits s'ils apprenaient seulement le
quart de la vrit.--Alors,  notre poque, c'est comme chez les
Grecs, dit Brichot.--Mais comment? comme chez les Grecs? Vous vous
figurez que cela n'a pas continu depuis? Regardez, sous Louis XIV,
le petit Vermandois, Molire, le prince Louis de Baden, Brunswick,
Charolais, Boufflers, le Grand Cond, le duc de Brissac.--Je vous
arrte, je savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon,
Vendme naturellement et d'ailleurs, bien d'autres. Mais cette
vieille peste de Saint-Simon parle souvent du Grand Cond et du
prince Louis de Baden et jamais il ne le dit.--C'est tout de
mme malheureux que ce soit  moi d'apprendre son histoire  un
professeur de Sorbonne. Mais, cher matre, vous tes ignorant comme
une carpe.--Vous tes dur, baron, mais juste. Et, tenez, je vais vous
faire plaisir, je me souviens maintenant d'une chanson de l'poque
qu'on fit en latin macaronique sur certain orage qui surprit le
Grand Cond comme il descendait le Rhne en compagnie de son ami le
marquis de La Moussaye. Cond dit:


    _Carus Amicus Mussexus,
    Ah! Deus bonus quod tempus
        Landerirette
    Imbre sumus perituri._

Et La Moussaye le rassure en lui disant:

    _Secur sunt nostr vit
    Sumus enim Sodomit
    Igne tantum perituri
        Landeriri._

--Je retire ce que j'ai dit, dit Charlus d'une voix aigu et
manire, vous tes un puits de science; vous me l'crirez
n'est-ce pas, je veux garder cela dans mes archives de famille,
puisque ma bisaeule au troisime degr tait la soeur de M. le
Prince.--Oui, mais, baron, sur le prince Louis de Baden je ne vois
rien. Du reste,  cette poque-l, je crois qu'en gnral l'art
militaire...--Quelle btise! Vendme, Villars, le prince Eugne, le
prince de Conti, et si je vous parlais de tous les hros du Tonkin,
du Maroc, et je parle des vraiment sublimes, et pieux, et nouvelle
gnration, je vous tonnerais bien. Ah! j'en aurais  apprendre
aux gens qui font des enqutes sur la nouvelle gnration, qui a
rejet les vaines complications de ses ans! dit M. Bourget. J'ai
un petit ami l-bas, dont on parle beaucoup, qui a fait des choses
admirables... mais enfin je ne veux pas tre mchant, revenons
au XVIIe sicle; vous savez que Saint-Simon dit du marchal
d'Huxelles, entre tant d'autres: Voluptueux en dbauches grecques,
dont il ne prenait pas la peine de se cacher, et accrochait de jeunes
officiers qu'il adomestiquait, outre de jeunes valets trs bien
faits, et cela sans voile,  l'arme et  Strasbourg. Vous avez
probablement lu les lettres de Madame, les hommes ne l'appelaient que
Putain. Elle en parle assez clairement. Et elle tait  bonne
source pour savoir, avec son mari. C'est un personnage si intressant
que Madame, dit M. de Charlus. On pourrait faire d'aprs elle la
synthse lyrique de la Femme d'une Tante. D'abord hommasse;
gnralement la femme d'une Tante est un homme, c'est ce qui lui
rend si facile de lui faire des enfants. Puis Madame ne parle pas des
vices de Monsieur, mais elle parle sans cesse de ce mme vice chez
les autres, en femme renseigne et par ce pli que nous avons d'aimer
 trouver, dans les familles des autres, les mmes tares dont nous
souffrons dans la ntre, pour nous prouver  nous-mme que cela
n'a rien d'exceptionnel ni de dshonorant. Je vous disais que cela a
t de tout temps comme cela. Cependant le ntre se distingue
tout spcialement  ce point de vue. Et malgr les exemples que
j'empruntais au XVIIe sicle, si mon grand aeul Franois C. de La
Rochefoucauld vivait de notre temps, il pourrait en dire, avec plus
de raison que du sien, voyons, Brichot, aidez-moi: Les vices sont
de tous les temps; mais si des personnes que tout le monde connat
avaient paru dans les premiers sicles, parlerait-on prsentement
des prostitutions d'Hliogabale? _Que tout le monde connat_
me plat beaucoup. Je vois que mon sagace parent connaissait le
boniment de ses plus clbres contemporains comme je connais
celui des miens. Mais des gens comme cela, il n'y en a pas seulement
davantage aujourd'hui. Ils ont aussi quelque chose de particulier.
Je vis que M. de Charlus allait nous dire de quelle faon ce genre
de moeurs avait volu. L'insistance avec laquelle M. de Charlus
revenait toujours sur le sujet-- l'gard duquel, d'ailleurs, son
intelligence, toujours exerce dans le mme sens, possdait une
certaine pntration--avait quelque chose d'assez complexement
pnible. Il tait raseur comme un savant qui ne voit rien au del
de sa spcialit, agaant comme un renseign qui tire vanit des
secrets qu'il dtient et brle de divulguer, antipathique comme
ceux qui, ds qu'il s'agit de leurs dfauts, s'panouissent sans
s'apercevoir qu'ils dplaisent, assujetti comme un maniaque et
irrsistiblement imprudent comme un coupable. Ces caractristiques
qui, dans certains moments, devenaient aussi saisissantes que celles
qui marquent un fou ou un criminel m'apportaient, d'ailleurs,
un certain apaisement. Car, leur faisant subir la transposition
ncessaire pour pouvoir tirer d'elles des dductions  l'gard
d'Albertine et me rappelant l'attitude de celle-ci avec Saint-Loup,
avec moi, je me disais, si pnible que ft pour moi l'un de ces
souvenirs, et si mlancolique l'autre, je me disais qu'ils semblaient
exclure le genre de dformation si accuse, de spcialisation
forcment exclusive, semblait-il, qui se dgageait avec tant de
force de la conversation comme de la personne de M. de Charlus. Mais
celui-ci, malheureusement, se hta de ruiner ces raisons d'esprer,
de la mme manire qu'il me les avait fournies, c'est--dire sans
le savoir. Oui, dit-il, je n'ai plus vingt-cinq ans et j'ai dj
vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais plus ni
la socit o les barrires sont rompues, o une cohue, sans
lgance et sans dcence, danse le tango jusque dans ma famille, ni
les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien.
Mais j'avoue que ce qui a encore le plus chang, c'est ce que les
Allemands appellent l'homosexualit. Mon Dieu, de mon temps, en
mettant de ct les hommes qui dtestaient les femmes et ceux qui,
n'aimant qu'elles, ne faisaient autre chose que par intrt, les
homosexuels taient de bons pres de famille et n'avaient gure de
matresses que par couverture. J'aurais eu une fille  marier que
c'est parmi eux que j'aurais cherch mon gendre si j'avais voulu
tre assur qu'elle ne ft pas malheureuse. Hlas! tout est
chang. Maintenant ils se recrutent aussi parmi les hommes qui sont
les plus enrags pour les femmes. Je croyais avoir un certain flair,
et quand je m'tais dit: srement non, n'avoir pas pu me tromper.
Eh bien, j'en donne ma langue aux chats. Un de mes amis, qui est bien
connu pour cela, avait un cocher que ma belle-soeur Oriane lui
avait procur, un garon de Combray qui avait fait un peu tous les
mtiers, mais surtout celui de retrousseur de jupons, et que j'aurais
jur aussi hostile que possible  ces choses-l. Il faisait
le malheur de sa matresse en la trompant avec deux femmes qu'il
adorait, sans compter les autres, une actrice et une fille de
brasserie. Mon cousin le prince de Guermantes, qui a justement
l'intelligence agaante des gens qui croient tout trop facilement,
me dit un jour: Mais pourquoi est-ce que X... ne couche pas avec son
cocher? Qui sait si a ne lui ferait pas plaisir  Thodore (c'est
le nom du cocher) et s'il n'est mme pas trs piqu de voir que son
patron ne lui fait pas d'avances? Je ne pus m'empcher d'imposer
silence  Gilbert; j'tais nerv  la fois de cette prtendue
perspicacit qui, quand elle s'exerce indistinctement, est un manque
de perspicacit, et aussi de la malice cousue de fil blanc de mon
cousin qui aurait voulu que notre ami X... essayt de se risquer sur
la planche pour, si elle tait viable, s'y avancer  son tour.--Le
prince de Guermantes a donc ces gots? demanda Brichot avec un
mlange d'tonnement et de malaise.--Mon Dieu, rpondit M. de
Charlus ravi, c'est tellement connu que je ne crois pas commettre
une indiscrtion en vous disant que oui. Eh bien, l'anne suivante,
j'allai  Balbec, et l j'appris, par un matelot qui m'emmenait
quelquefois  la pche, que mon Thodore, lequel, entre
parenthses, a pour soeur la femme de chambre d'une amie de Mme
Verdurin, la baronne Putbus, venait sur le port lever tantt un
matelot, tantt un autre, avec un toupet d'enfer, pour aller faire un
tour en barque et autre chose itou. Ce fut  mon tour de demander
si le patron dans lequel j'avais reconnu le Monsieur qui,  Balbec,
jouait aux cartes toute la journe avec sa matresse, et qui tait
le chef de la petite Socit des quatre amis, tait comme le prince
de Guermantes. Mais, voyons, c'est connu de tout le monde, il ne
s'en cache mme pas.--Mais il avait avec lui sa matresse.--Eh bien,
qu'est-ce que a fait? sont-ils nafs, ces enfants? me dit-il d'un
ton paternel, sans se douter de la souffrance que j'extrayais de
ses paroles en pensant  Albertine. Elle est charmante, sa
matresse.--Mais alors ses trois amis sont comme lui.--Mais pas du
tout, s'cria-t-il en se bouchant les oreilles comme si, en jouant
d'un instrument, j'avais fait une fausse note. Voil maintenant qu'il
est  l'autre extrmit. Alors on n'a plus le droit d'avoir des
amis? Ah! la jeunesse, a confond tout. Il faudra refaire votre
ducation, mon enfant. Or, reprit-il, j'avoue que ce cas, et j'en
connais bien d'autres, si ouvert que je tche de garder mon esprit 
toutes les hardiesses, m'embarrasse. Je suis bien vieux jeu, mais
je ne comprends pas, dit-il du ton d'un vieux gallican parlant de
certaines forme d'ultra-montanisme, d'un royaliste libral parlant de
l'Action Franaise ou d'un disciple de Claude Monet, des cubistes. Je
ne blme pas ces novateurs, je les envie plutt, je cherche 
les comprendre, mais je n'y arrive pas. S'ils aiment tant la femme,
pourquoi, et surtout dans ce monde ouvrier o c'est mal vu, o ils
se cachent par amour-propre, ont-ils besoin de ce qu'ils appellent
un mme? C'est que cela leur reprsente autre chose. Quoi?
Qu'est-ce que la femme peut reprsenter d'autre  Albertine?
pensais-je, et c'tait bien l en effet ma souffrance.
Dcidment, baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des Facults
propose d'ouvrir une chaire d'homosexualit, je vous fais proposer
en premire ligne. Ou plutt non, un institut de psycho-physiologie
spciale vous conviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu
d'une chaire au Collge de France, vous permettant de vous livrer
 des tudes personnelles dont vous livreriez les rsultats, comme
fait le professeur de tamoul ou de sanscrit devant le trs petit
nombre de personnes que cela intresse. Vous auriez deux auditeurs et
l'appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus lger soupon
sur notre corps d'huissiers, que je crois insouponnable.--Vous n'en
savez rien, rpliqua le baron d'un ton dur et tranchant. D'ailleurs
vous vous trompez en croyant que cela intresse si peu de
personnes. C'est tout le contraire. Et sans se rendre compte de
la contradiction qui existait entre la direction que prenait
invariablement sa conversation et le reproche qu'il allait adresser
aux autres: C'est, au contraire, effrayant, dit-il  Brichot d'un
air scandalis et contrit, on ne parle plus que de cela. C'est
une honte, mais c'est comme je vous le dis, mon cher! Il parat
qu'avant-hier, chez la duchesse d'Agen, on n'a pas parl d'autre
chose pendant deux heures; vous pensez, si maintenant les femmes se
mettent  parler de a, c'est un vritable scandale! Ce qu'il y a
de plus ignoble c'est qu'elles sont renseignes, ajouta-t-il avec un
feu et une nergie extraordinaires, par des pestes, de vrais salauds,
comme le petit Chtellerault, sur qui il y a plus  dire que sur
personne, et qui leur racontent les histoires des autres. On m'a dit
qu'il disait pis que pendre de moi, mais je n'en ai cure; je pense
que la boue et les salets jetes par un individu qui a failli
tre renvoy du Jockey pour avoir truqu un jeu de cartes ne peut
retomber que sur lui. Je sais bien que, si j'tais Jane d'Agen, je
respecterais assez mon salon pour qu'on n'y traite pas des sujets
pareils et qu'on ne trane pas chez moi mes propres parents dans
la fange. Mais il n'y a plus de socit, plus de rgles, plus de
convenances, pas plus pour la conversation que pour la toilette. Ah!
mon cher, c'est la fin du monde. Tout le monde est devenu si mchant.
C'est  qui dira le plus de mal des autres. C'est une horreur.

Lche comme je l'tais dj dans mon enfance  Combray, quand je
m'enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac  mon grand-pre et les
vains efforts de ma grand'mre, le suppliant de ne pas le boire, je
n'avais plus qu'une pense, partir de chez les Verdurin avant que
l'excution de Charlus ait eu lieu. Il faut absolument que je
parte, dis-je  Brichot.--Je vous suis, me dit-il, mais nous ne
pouvons pas partir  l'anglaise. Allons dire au revoir  Mme
Verdurin, conclut le professeur qui se dirigea vers le salon
de l'air de quelqu'un qui, aux petits jeux, va voir si on peut
revenir.

Pendant que nous causions, M. Verdurin, sur un signe de sa femme,
avait emmen Morel. Mme Verdurin, du reste, et-elle, toutes
rflexions faites, trouv qu'il tait plus sage d'ajourner les
rvlations  Morel qu'elle ne l'et plus pu. Il y a certains
dsirs, parfois circonscrits  la bouche, qui, une fois qu'on les a
laisss grandir, exigent d'tre satisfaits, quelles que doivent en
tre les consquences; on ne peut plus rsister  embrasser
une paule dcollete qu'on regarde depuis trop longtemps et sur
laquelle les lvres tombent comme le serpent sur l'oiseau, 
manger un gteau d'une dent que la fringale fascine,  se refuser
l'tonnement, le trouble, la douleur ou la gaiet qu'on va
dchaner dans une me par des propos imprvus. Telle, ivre de
mlodrame, Mme Verdurin avait enjoint  son mari d'emmener Morel
et de parler cote que cote au violoniste. Celui-ci avait commenc
par dplorer que la reine de Naples ft partie sans qu'il et pu
lui tre prsent. M. de Charlus lui avait tant rpt qu'elle
tait la soeur de l'impratrice Elisabeth et de la duchesse
d'Alenon, que la souveraine avait pris aux yeux de Morel une
importance extraordinaire. Mais le Patron lui avait expliqu que ce
n'tait pas pour parler de la reine de Naples qu'ils taient l, et
tait entr dans le vif du sujet: Tenez, avait-il conclu au bout
de quelque temps, tenez, si vous voulez, nous allons demander conseil
 ma femme. Ma parole d'honneur, je ne lui en ai rien dit. Nous
allons voir comment elle juge la chose. Mon avis n'est peut-tre pas
le bon, mais vous savez quel jugement sr elle a, et puis elle a pour
vous une immense amiti, allons lui soumettre la cause. Et tandis
que Mme Verdurin attendait avec impatience les motions qu'elle
allait savourer en parlant au virtuose, puis, quand il serait parti,
 se faire rendre un compte exact du dialogue qui avait t
chang entre lui et son mari, et ne cessait de rpter: Mais
qu'est-ce qu'ils peuvent faire; j'espre au moins qu'Auguste, en
le tenant un temps pareil, aura su convenablement le styler, M.
Verdurin tait redescendu avec Morel, lequel paraissait fort mu:
Il voudrait te demander un conseil, dit M. Verdurin  sa femme,
de l'air de quelqu'un qui ne sait pas si sa requte sera exauce. Au
lieu de rpondre  M. Verdurin, dans le feu de la passion c'est 
Morel que s'adressa Mme Verdurin: Je suis absolument du mme avis
que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolrer cela plus
longtemps, s'cria-t-elle avec violence, oubliant, comme fiction
futile, qu'il avait t convenu entre elle et son mari qu'elle
tait cense ne rien savoir de ce qu'il avait dit au violoniste.
Comment? Tolrer quoi? balbutia M. Verdurin, qui essayait de
feindre l'tonnement et cherchait, avec une maladresse qu'expliquait
son trouble,  dfendre son mensonge. Je l'ai devin, ce que tu
lui as dit, rpondit Mme Verdurin, sans s'embarrasser du plus ou
moins de vraisemblance de l'explication, et se souciant peu de ce que,
quand il se rappellerait cette scne, le violoniste pourrait penser
de la vracit de la Patronne. Non, reprit Mme Verdurin, je
trouve que vous ne devez pas souffrir davantage cette promiscuit
honteuse avec un personnage fltri, qui n'est reu nulle part,
ajouta-t-elle, n'ayant cure que ce ne ft pas vrai et oubliant
qu'elle le recevait presque chaque jour. Vous tes la fable du
Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c'tait l'argument
qui portait le plus; un mois de plus de cette vie et votre avenir
artistique est bris, alors que, sans le Charlus, vous devriez gagner
plus de cent mille francs par an.--Mais je n'avais jamais rien entendu
dire, je suis stupfait, je vous suis bien reconnaissant, murmura
Morel les larmes aux yeux. Mais, oblig  la fois de feindre
l'tonnement et de dissimuler la honte, il tait plus rouge et suait
plus que s'il avait jou toutes les sonates de Beethoven  la file,
et dans ses yeux montaient des pleurs que le matre de Bonn ne lui
aurait certainement pas arrachs. Si vous n'avez rien entendu dire,
vous tes le seul. C'est un Monsieur qui a une sale rputation et
qui a de vilaines histoires. Je sais que la police l'a  l'oeil, et
c'est, du reste, ce qui peut lui arriver de plus heureux pour ne
pas finir comme tous ses pareils, assassin par des apaches,
ajouta-t-elle, car en pensant  Charlus le souvenir de Mme de Duras
lui revenait et, dans la rage dont elle s'enivrait, elle cherchait 
aggraver encore les blessures qu'elle faisait au malheureux Charlie
et  venger celles qu'elle-mme avait reues ce soir. Du
reste, mme matriellement, il ne peut vous servir  rien, il est
entirement ruin depuis qu'il est la proie de gens qui le font
chanter et qui ne pourront mme pas tirer de lui les frais de leur
musique, vous encore moins les frais de la vtre, car tout est
hypothqu, htel, chteau, etc. Morel ajouta d'autant plus
aisment foi  ce mensonge que M. de Charlus aimait  le prendre
pour confident de ses relations avec des apaches, race pour qui un
fils de valet de chambre, si crapuleux qu'il soit lui-mme,
professe un sentiment d'horreur gal  son attachement aux ides
bonapartistes.

Dj, dans l'esprit rus de Morel, avait germ une combinaison
analogue  ce qu'on appela, au XVIIIe sicle, le renversement
des alliances. Dcid  ne jamais reparler  M. de Charlus, il
retournerait le lendemain soir auprs de la nice de Jupien, se
chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ce projet devait
chouer, M. de Charlus ayant le soir mme avec Jupien un rendez-vous
auquel l'ancien giletier n'osa manquer malgr les vnements.
D'autres, qu'on va voir, s'tant prcipits du fait de Morel, quand
Jupien en pleurant raconta ses malheurs au baron, celui-ci, non moins
malheureux, lui dclara qu'il adoptait la petite abandonne, qu'elle
prendrait un des titres dont il disposait, probablement celui de Mlle
d'Olron, lui ferait donner un complment parfait d'instruction et
faire un riche mariage. Promesses qui rjouirent parfaitement Jupien
et laissrent indiffrente sa nice, car elle aimait toujours
Morel, lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans
la boutique quand Jupien tait absent. Qu'est-ce que vous avez,
disait-il en riant, avec vos yeux cerns? Des chagrins d'amour? Dame,
les annes se suivent et ne se ressemblent pas. Aprs tout, on est
bien libre d'essayer une chaussure,  plus forte raison une femme, et
si cela n'est pas  votre pied... Il ne se fcha qu'une fois parce
qu'elle pleura, ce qu'il trouva lche, un indigne procd. On ne
supporte pas toujours bien les larmes qu'on fait verser.

Mais nous avons trop anticip, car tout ceci ne se passa qu'aprs la
soire Verdurin, que nous avons interrompue et qu'il faut reprendre
o nous en tions. Je ne me serais jamais dout, soupira Morel,
en rponse  Mme Verdurin.--Naturellement on ne vous le dit pas
en face, a n'empche pas que vous tes la fable du Conservatoire,
reprit mchamment Mme Verdurin, voulant montrer  Morel qu'il ne
s'agissait pas uniquement de M. de Charlus, mais de lui aussi. Je veux
bien croire que vous l'ignorez, et pourtant on ne se gne gure.
Demandez  Ski ce qu'on disait l'autre jour chez Chevillard,  deux
pas de nous, quand vous tes entr dans ma loge. C'est--dire qu'on
vous montre du doigt. Je vous dirai que, pour moi, je n'y fais pas
autrement attention; ce que je trouve surtout c'est que a rend un
homme prodigieusement ridicule et qu'il est la rise de tous pour
toute sa vie.--Je ne sais pas comment vous remercier, dit Charlie du
ton dont on le dit  un dentiste qui vient de vous faire affreusement
mal sans qu'on ait voulu le laisser voir, ou  un tmoin trop
sanguinaire qui vous a forc  un duel pour une parole insignifiante
dont il vous a dit: Vous ne pouvez pas empocher a. Je pense
que vous avez du caractre, que vous tes un homme, rpondit Mme
Verdurin, et que vous saurez parler haut et clair, quoiqu'il dise 
tout le monde que vous n'oseriez pas, qu'il vous tient. Charlie,
cherchant une dignit d'emprunt pour couvrir la sienne en lambeaux,
trouva dans sa mmoire, pour l'avoir lu ou bien entendu dire, et
proclama aussitt: Je n'ai pas t lev  manger de ce
pain-l. Ds ce soir je romprai avec M. de Charlus. La reine de
Naples est bien partie, n'est-ce pas?... Sans cela, avant de rompre
avec lui, je lui aurais demand...--Ce n'est pas ncessaire de
rompre entirement avec lui, dit Mme Verdurin, dsireuse de ne pas
dsorganiser le petit noyau. Il n'y a pas d'inconvnients  ce
que vous le voyiez ici, dans notre petit groupe, o vous tes
apprci, o on ne dira pas de mal de vous. Mais exigez votre
libert, et puis ne vous laissez pas traner par lui chez toutes
ces pcores, qui sont aimables par devant; j'aurais voulu que vous
entendiez ce qu'elles disaient par derrire. D'ailleurs, n'en ayez
pas de regrets, non seulement vous vous enlevez une tache qui vous
resterait toute la vie, mais au point de vue artistique, mme s'il
n'y avait pas cette honteuse prsentation par Charlus, je vous dirais
que de vous galvauder ainsi dans ce milieu de faux monde, cela vous
donnerait un air pas srieux, une rputation d'amateur, de petit
musicien de salon, qui est terrible  votre ge. Je comprends
que, pour toutes ces belles dames, c'est trs commode de rendre des
politesses  leurs amies en vous faisant venir  l'oeil, mais c'est
votre avenir d'artiste qui en ferait les frais. Je ne dis pas chez une
ou deux. Vous parliez de la reine de Naples--qui est partie, car elle
avait une soire--celle-l, c'est une brave femme, et je vous dirai
que je crois qu'elle fait peu de cas de Charlus et que c'est surtout
pour moi qu'elle venait. Oui, oui, je sais qu'elle avait envie de nous
connatre, M. Verdurin et moi. Cela c'est un endroit o vous pourrez
jouer. Et puis je vous dirai qu'amen par moi, que les artistes
connaissent, vous savez, pour qui ils ont toujours t trs
gentils, qu'ils considrent un peu comme des leurs, comme leur
Patronne, c'est tout diffrent. Mais gardez-vous surtout comme du feu
d'aller chez Mme de Duras! N'allez pas faire une boulette pareille!
Je connais des artistes qui sont venus me faire leurs confidences sur
elle. Ils savent qu'ils peuvent se fier  moi, dit-elle du ton doux
et simple qu'elle savait prendre subitement, en donnant  ses traits
un air de modestie,  ses yeux un charme appropri, ils viennent
comme a me raconter leurs petites histoires; ceux qu'on prtend le
plus silencieux, ils bavardent quelquefois des heures avec moi et je
ne peux pas vous dire ce qu'ils sont intressants. Le pauvre Chabrier
disait toujours: Il n'y a que Mme Verdurin qui sache les faire
parler. Eh bien, vous savez, tous, mais je vous dis sans exception,
je les ai vus pleurer d'avoir t jouer chez Mme de Duras. Ce n'est
pas seulement les humiliations qu'elle s'amuse  leur faire faire par
ses domestiques, mais ils ne pouvaient plus trouver d'engagement nulle
part. Les directeurs disaient: Ah! oui, c'est celui qui joue chez
Mme de Duras. C'tait fini. Il n'y a rien pour vous couper un
avenir comme a. Vous savez, les gens du monde a ne donne pas l'air
srieux, on peut avoir tout le talent qu'on veut, c'est triste
 dire, mais il suffit d'une Mme de Duras pour vous donner la
rputation d'un amateur. Et pour les artistes, vous savez, moi,
vous comprenez que je les connais, depuis quarante ans que je les
frquente, que je les lance, que je m'intresse  eux, eh bien,
vous savez, pour eux, quand ils ont dit un amateur, ils ont tout
dit. Et au fond on commenait  le dire de vous. Ce que de fois j'ai
t oblige de me gendarmer, d'assurer que vous ne joueriez pas
dans tel salon ridicule! Savez-vous ce qu'on me rpondait: Mais
il sera bien forc, Charlus ne le consultera mme pas, il ne lui
demande pas son avis. Quelqu'un a cru lui faire plaisir en lui
disant: Nous admirons beaucoup votre ami Morel. Savez-vous ce
qu'il a rpondu, avec cet air insolent que vous connaissez: Mais
comment voulez-vous qu'il soit mon ami, nous ne sommes pas de la mme
classe, dites qu'il est ma crature, mon protg. A ce moment
s'agitait sous le front bomb de la Desse musicienne la seule chose
que certaines personnes ne peuvent pas conserver pour elles, un mot
qu'il est non seulement abject, mais imprudent de rpter. Mais le
besoin de le rpter est plus fort que l'honneur, que la prudence.
C'est  ce besoin que, aprs quelques mouvements convulsifs du front
sphrique et chagrin, cda la Patronne: On a mme rpt 
mon mari qu'il avait dit: mon domestique, mais cela je ne peux
pas l'affirmer, ajouta-t-elle. C'est un besoin pareil qui avait
contraint M. de Charlus, peu aprs avoir jur  Morel que personne
ne saurait jamais d'o il tait sorti,  dire  Mme Verdurin:
C'est le fils d'un valet de chambre. Un besoin pareil encore,
maintenant que le mot tait lch, le ferait circuler de personnes
en personnes, qui se le confieraient sous le sceau d'un secret qui
serait promis et non gard comme elles avaient fait elles-mmes. Ces
mots finiraient, comme au jeu du furet, par revenir  Mme Verdurin,
la brouillant avec l'intress, qui aurait fini par l'apprendre.
Elle le savait, mais ne pouvait retenir le mot qui lui brlait la
langue. Domestique ne pouvait, d'ailleurs, que froisser Morel.
Elle dit pourtant domestique, et si elle ajouta qu'elle ne pouvait
l'affirmer, ce fut  la fois pour paratre certaine du reste,
grce  cette nuance, et pour montrer de l'impartialit. Cette
impartialit qu'elle montrait la toucha elle-mme tellement, qu'elle
commena  parler tendrement  Charlie: Car voyez-vous, dit-elle,
moi je ne lui fais pas de reproches, il vous entrane dans son
abme, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute, puisqu'il y
roule lui-mme, puisqu'il y roule, rpta-t-elle assez fort,
merveille de la justesse de l'image qui tait partie si vite que
son attention ne la rattrapait que maintenant et tchait de la
mettre en valeur. Non, ce que je lui reproche, dit-elle d'un ton
tendre--comme une femme ivre de son succs--c'est de manquer de
dlicatesse envers vous. Il y a des choses qu'on ne dit pas  tout
le monde. Ainsi, tout  l'heure, il a pari qu'il allait vous faire
rougir de plaisir en vous annonant (par blague naturellement, car sa
recommandation suffirait  vous empcher de l'avoir) que vous auriez
la croix de la Lgion d'honneur. Cela passe encore, quoique je n'aie
jamais beaucoup aim, reprit-elle d'un air dlicat et digne, qu'on
dupe ses amis; mais vous savez, il y a des riens qui nous font de la
peine. C'est, par exemple, quand il nous raconte, en se tordant, que,
si vous dsirez la croix, c'est pour votre oncle et que votre oncle
tait larbin.--Il vous a dit cela, s'cria Charlie croyant,
d'aprs ces mots habilement rapports,  la vrit de tout ce
qu'avait dit Mme Verdurin! Mme Verdurin fut inonde de la joie
d'une vieille matresse qui, sur le point d'tre lche par
son jeune amant, russit  rompre son mariage. Et peut-tre
n'avait-elle pas calcul son mensonge ni mme menti sciemment. Une
sorte de logique sentimentale, peut-tre plus lmentaire encore,
une sorte de rflexe nerveux, qui la poussait, pour gayer sa vie
et prserver son bonheur,  brouiller les cartes dans le petit
clan, faisait-elle monter impulsivement  ses lvres, sans
qu'elle et le temps d'en contrler la vrit, ces assertions
diaboliquement utiles, sinon rigoureusement exactes. Il nous
l'aurait dit  nous seuls que cela ne ferait rien, reprit la
Patronne, nous savons qu'il faut prendre et laisser de ce qu'il dit,
et puis il n'y a pas de sot mtier, vous avez votre valeur, vous
tes ce que vous valez; mais qu'il aille faire tordre avec cela Mme
de Portefin (Mme Verdurin la citait exprs parce qu'elle savait que
Charlie aimait Mme de Portefin), c'est ce qui nous rend malheureux;
mon mari me disait en l'entendant: J'aurais mieux aim recevoir
une gifle. Car il vous aime autant que moi, vous savez, Gustave (on
apprit ainsi que M. Verdurin s'appelait Gustave). Au fond c'est un
sensible.--Mais je ne t'ai jamais dit que je l'aimais, murmura
M. Verdurin faisant le bourru bienfaisant. C'est le Charlus qui
l'aime.--Oh! non, maintenant je comprends la diffrence, j'tais
trahi par un misrable, et vous, vous tes bon, s'cria avec
sincrit Charlie.--Non, non, murmura Mme Verdurin pour garder
sa victoire, car elle sentait ses mercredis sauvs, sans en
abuser, misrable est trop dire; il fait du mal, beaucoup de mal,
inconsciemment; vous savez, cette histoire de Lgion d'honneur n'a
pas dur trs longtemps. Et il me serait dsagrable de vous
rpter tout ce qu'il a dit sur votre famille, dit Mme Verdurin,
qui et t bien embarrasse de le faire.--Oh! cela a beau n'avoir
dur qu'un instant, cela prouve que c'est un tratre, s'cria
Morel. C'est  ce moment que nous rentrmes au salon. Ah!
s'cria M. de Charlus en voyant que Morel tait l et en marchant
vers le musicien avec le genre d'allgresse des hommes qui ont
organis savamment toute la soire en vue d'un rendez-vous avec une
femme, et qui, tout enivrs, ne se doutent gure qu'ils ont dress
eux-mmes le pige o vont les saisir et, devant tout le monde, les
rosser des hommes aposts par le mari. Eh bien, enfin, ce n'est
pas trop tt; tes-vous content, jeune gloire et bientt jeune
chevalier de la Lgion d'honneur? Car bientt vous pourrez
montrer votre croix, dit M. de Charlus  Morel d'un air tendre et
triomphant, mais, par ces mots mmes de dcoration, contresignant
les mensonges de Mme Verdurin, qui apparurent une vrit
indiscutable  Morel. Laissez-moi, je vous dfends de m'approcher,
cria Morel au baron. Vous ne devez pas tre  votre coup d'essai,
je ne suis pas le premier que vous essayez de pervertir! Ma seule
consolation tait de penser que j'allais voir Morel et les Verdurin
pulvriss par M. de Charlus. Pour mille fois moins que cela j'avais
essuy ses colres de fou, personne n'tait  l'abri d'elles,
un roi ne l'et pas intimid. Or il se produisit cette chose
extraordinaire. On vit M. de Charlus muet, stupfait, mesurant son
malheur sans en comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant
les yeux successivement sur toutes les personnes prsentes, d'un
air interrogateur, indign, suppliant, et qui semblait leur demander
moins encore ce qui s'tait pass que ce qu'il devait rpondre.
Pourtant M. de Charlus possdait toutes les ressources, non seulement
de l'loquence, mais de l'audace, quand, pris d'une rage qui
bouillonnait depuis longtemps contre quelqu'un, il le clouait de
dsespoir, par les mots les plus sanglants, devant les gens du monde
scandaliss et qui n'avaient jamais cru qu'on pt aller si loin. M.
de Charlus, dans ces cas-l, brlait, se dmenait en de vritables
attaques nerveuses, dont tout le monde restait tremblant. Mais c'est
que, dans ces cas-l, il avait l'initiative, il attaquait, il
disait ce qu'il voulait (comme Bloch savait plaisanter des Juifs et
rougissait si on prononait leur nom devant lui). Peut-tre, ce
qui le rendait muet tait-ce--en voyant que M. et Mme Verdurin
dtournaient les yeux et que personne ne lui porterait secours--la
souffrance prsente et l'effroi surtout des souffrances  venir; ou
bien que, ne s'tant pas d'avance, par l'imagination, mont la tte
et forg une colre, n'ayant pas de rage toute prte en mains, il
avait t saisi et brusquement frapp, au moment o il tait
sans ses armes (car, sensitif, nerveux, hystrique, il tait un vrai
impulsif, mais un faux brave; mme, comme je l'avais toujours cru,
et ce qui me le rendait assez sympathique, un faux mchant: les gens
qu'il hassait, il les hassait parce qu'il s'en croyait mpris;
eussent-ils t gentils pour lui, au lieu de se griser de colre
contre eux il les et embrasss, et il n'avait pas les ractions
normales de l'homme d'honneur outrag); ou bien que, dans un milieu
qui n'tait pas le sien, il se sentait moins  l'aise et moins
courageux qu'il n'et t dans le Faubourg. Toujours est-il que,
dans ce salon qu'il ddaignait, ce grand seigneur ( qui n'tait
pas plus essentiellement inhrente la supriorit sur les roturiers
qu'elle ne le fut  tel de ses anctres angoisss devant le
tribunal rvolutionnaire) ne sut, dans une paralysie de tous les
membres et de la langue, que jeter de tous cts des regards
pouvants, indigns par la violence qu'on lui faisait, aussi
suppliants qu'interrogateurs. Dans une circonstance si cruellement
imprvue, ce grand discoureur ne sut que balbutier: Qu'est-ce que
cela veut dire, qu'est-ce qu'il y a? On ne l'entendait mme pas. Et
la pantomime ternelle de la terreur panique a si peu chang, que ce
vieux Monsieur,  qui il arrivait une aventure dsagrable dans
un salon parisien, rptait  son insu les quelques attitudes
schmatiques dans lesquelles la sculpture grecque des premiers ges
stylisait l'pouvante des nymphes poursuivies par le Dieu Pan.

L'ambassadeur disgraci, le chef de bureau mis brusquement 
la retraite, le mondain  qui on bat froid, l'amoureux conduit
examinent, parfois pendant des mois, l'vnement qui a bris leurs
esprances; ils le tournent et le retournent comme un projectile
tir on ne sait d'o ni on ne sait par qui, pour un peu comme un
arolithe. Ils voudraient bien connatre les lments composants
de cet trange engin qui a fondu sur eux, savoir quelles volonts
mauvaises on peut y reconnatre. Les chimistes, au moins, disposent
de l'analyse; les malades souffrant d'un mal dont ils ne savent pas
l'origine peuvent faire venir le mdecin; les affaires criminelles
sont plus ou moins dbrouilles par le juge d'instruction. Mais
les actions dconcertantes de nos semblables, nous en dcouvrons
rarement les mobiles. Ainsi, M. de Charlus--pour anticiper sur les
jours qui suivirent cette soire  laquelle nous allons revenir--ne
vit dans l'attitude de Charlie qu'une seule chose claire. Charlie,
qui avait souvent menac le baron de raconter quelle passion il lui
inspirait, avait d profiter pour le faire de ce qu'il se croyait
maintenant suffisamment arriv pour voler de ses propres ailes.
Et il avait d tout raconter, par pure ingratitude,  Mme Verdurin.
Mais comment celle-ci s'tait-elle laiss tromper (car le baron,
dcid  nier, tait dj persuad lui-mme que les sentiments
qu'on lui reprocherait taient imaginaires)? Des amis de Mme
Verdurin, peut-tre ayant eux-mmes une passion pour Charlie,
avaient prpar le terrain. En consquence, M. de Charlus,
les jours suivants, crivit des lettres terribles  plusieurs
fidles entirement innocents et qui le crurent fou; puis il
alla faire  Mme Verdurin un long rcit attendrissant, lequel n'eut
d'ailleurs nullement l'effet qu'il souhaitait. Car, d'une part, Mme
Verdurin rptait au baron: Vous n'avez qu' ne plus vous occuper
de lui, ddaignez-le, c'est un enfant. Or le baron ne soupirait
qu'aprs une rconciliation. D'autre part, pour amener celle-ci
en supprimant  Charlie tout ce dont il s'tait cru assur, il
demandait  Mme Verdurin de ne plus le recevoir; ce  quoi elle
opposa un refus qui lui valut des lettres irrites et sarcastiques
de M. de Charlus. Allant d'une supposition  l'autre, le baron ne fit
jamais la vraie:  savoir, que le coup n'tait nullement parti de
Morel. Il est vrai qu'il et pu l'apprendre en lui demandant quelques
minutes d'entretien. Mais il jugeait cela contraire  sa dignit et
aux intrts de son amour. Il avait t offens, il attendait
des explications. Il y a, d'ailleurs, presque toujours, attache
 l'ide d'un entretien qui pourrait claircir un malentendu, une
autre ide qui, pour quelque raison que ce soit, nous empche de
nous prter  cet entretien. Celui qui s'est abaiss et a montr
sa faiblesse dans vingt circonstances fera preuve de fiert la vingt
et unime fois, la seule o il serait utile de ne pas s'entter
dans une attitude arrogante et de dissiper une erreur qui va
s'enracinant chez l'adversaire faute de dmenti. Quant au ct
mondain de l'incident, le bruit se rpandit que M. de Charlus avait
t mis  la porte de chez les Verdurin au moment o il cherchait
 violer un jeune musicien. Ce bruit fit qu'on ne s'tonna pas de
voir M. de Charlus ne plus reparatre chez les Verdurin, et quand
par hasard il rencontrait quelque part un des fidles qu'il avait
souponns et insults, comme celui-ci gardait rancune au baron,
que lui-mme ne lui disait pas bonjour, les gens ne s'tonnaient
pas, comprenant que personne dans le petit clan ne voult plus saluer
le baron.

Tandis que M. de Charlus, assomm sur le coup par les paroles que
venait de prononcer Morel et l'attitude de la Patronne, prenait la
pose de la nymphe en proie  la terreur panique, M. et Mme Verdurin
s'taient retirs vers le premier salon, comme en signe de rupture
diplomatique, laissant seul M. de Charlus, tandis que, sur l'estrade,
Morel enveloppait son violon: Tu vas nous raconter comment cela
s'est pass, dit avidement Mme Verdurin  son mari.--Je ne sais pas
ce que vous lui avez dit, il avait l'air tout mu, dit Ski, il a des
larmes dans les yeux. Feignant de ne pas avoir compris: Je crois
que ce que j'ai dit lui a t tout  fait indiffrent, dit Mme
Verdurin par un de ces manges qui ne trompent pas, du reste, tout le
monde, et pour forcer le sculpteur  rpter que Charlie pleurait,
pleurs qui enivraient la Patronne de trop d'orgueil pour qu'elle
voult risquer que tel ou tel fidle, qui pouvait avoir mal entendu,
les ignort. Mais non, ce ne lui a pas t indiffrent, puisque
je voyais de grosses larmes qui brillaient dans ses yeux, dit le
sculpteur sur un ton bas et souriant de confidence malveillante, tout
en regardant de ct pour s'assurer que Morel tait toujours sur
l'estrade et ne pouvait pas couter la conversation. Mais il y avait
une personne qui l'entendait et dont la prsence, aussitt qu'on
l'aurait remarque, allait rendre  Morel une des esprances qu'il
avait perdues. C'tait la reine de Naples, qui, ayant oubli son
ventail, avait trouv plus aimable, en quittant une autre soire
o elle s'tait rendue, de venir le rechercher elle-mme. Elle
tait entre tout doucement, comme confuse, s'apprtant 
s'excuser et  faire une courte visite maintenant qu'il n'y avait
plus personne. Mais on ne l'avait pas entendue entrer, dans le feu
de l'incident, qu'elle avait compris tout de suite et qui l'enflamma
d'indignation. Ski dit qu'il avait des larmes dans les yeux, as-tu
remarqu cela? Je n'ai pas vu de larmes. Ah! si pourtant, je me
rappelle, corrigea-t-elle dans la crainte que sa dngation ne ft
crue. Quant au Charlus, il n'en mne pas large, il devrait prendre
une chaise, il tremble sur ses jambes, il va s'taler, dit-elle
avec un ricanement sans piti. A ce moment Morel accourut vers elle:
Est-ce que cette dame n'est pas la reine de Naples? demanda-t-il
(bien qu'il st que c'tait elle) en montrant la souveraine qui se
dirigeait vers Charlus. Aprs ce qui vient de se passer, je ne peux
plus, hlas! demander au baron de me prsenter.--Attendez, je vais
le faire, dit Mme Verdurin, et suivie de quelques fidles, mais
non de moi et de Brichot qui nous empressmes d'aller demander nos
affaires et de sortir, elle s'avana vers la Reine qui causait avec
M. de Charlus. Celui-ci avait cru que la ralisation de son grand
dsir que Morel ft prsent  la reine de Naples ne pouvait
tre empche que par la mort improbable de la souveraine. Mais
nous nous reprsentons l'avenir comme un reflet du prsent projet
dans un espace vide, tandis qu'il est le rsultat, souvent tout
prochain, de causes qui nous chappent pour la plupart. Il n'y avait
pas une heure de cela, et M. de Charlus et tout donn pour que
Morel ne ft pas prsent  la Reine. Mme Verdurin fit une
rvrence  la Reine. Voyant que celle-ci n'avait pas l'air de la
reconnatre: Je suis Mme Verdurin. Votre Majest ne me reconnat
pas.--Trs bien, dit la Reine en continuant si naturellement 
parler  M. de Charlus, et d'un air si parfaitement absent que Mme
Verdurin douta si c'tait  elle que s'adressait ce trs bien
prononc sur une intonation merveilleusement distraite, qui arracha
 M. de Charlus, au milieu de sa douleur d'amant, un sourire de
reconnaissance expert et friand en matire d'impertinence. Morel,
voyant de loin les prparatifs de la prsentation, s'tait
rapproch. La Reine tendit son bras  M. de Charlus. Contre lui
aussi elle tait fche, mais seulement parce qu'il ne faisait pas
face plus nergiquement  de vils insulteurs. Elle tait rouge
de honte pour lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. La
sympathie pleine de simplicit qu'elle leur avait tmoigne, il y a
quelques heures, et l'insolente fiert avec laquelle elle se dressait
devant eux prenaient leur source au mme point de son coeur. La
Reine, en femme pleine de bont, concevait la bont d'abord sous
la forme de l'inbranlable attachement aux gens qu'elle aimait, aux
siens,  tous les princes de sa famille, parmi lesquels tait M. de
Charlus, ensuite  tous les gens de la bourgeoisie ou du plus humble
peuple qui savaient respecter ceux qu'elle aimait et avoir pour eux de
bons sentiments. C'tait en tant qu' une femme doue de ces bons
instincts qu'elle avait manifest de la sympathie  Mme Verdurin.
Et, sans doute, c'est l une conception troite, un peu tory et de
plus en plus suranne de la bont. Mais cela ne signifie pas que
la bont ft moins sincre et moins ardente chez elle. Les anciens
n'aimaient pas moins fortement le groupement humain auquel ils se
dvouaient parce que celui-ci n'excdait pas les limites de la
cit, ni les hommes d'aujourd'hui la patrie, que ceux qui aimeront
les tats-Unis de toute la terre. Tout prs de moi, j'ai eu
l'exemple de ma mre que Mme de Cambremer et Mme de Guermantes
n'ont jamais pu dcider  faire partie d'aucune oeuvre
philanthropique, d'aucun patriotique ouvroir,  tre jamais vendeuse
ou patronnesse. Je suis loin de dire qu'elle ait eu raison de n'agir
que quand son coeur avait d'abord parl et de rserver  sa
famille,  ses domestiques, aux malheureux que le hasard mit sur son
chemin, ses richesses d'amour et de gnrosit; mais je sais bien
que celles-l, comme celles de ma grand-mre, furent inpuisables
et dpassrent de bien loin tout ce que purent et firent jamais Mme
de Guermantes ou de Cambremer. Le cas de la reine de Naples tait
entirement diffrent, mais enfin il faut reconnatre que les
tres sympathiques n'taient pas du tout conus par elle comme ils
le sont dans ces romans de Dostoewski qu'Albertine avait pris dans
ma bibliothques et accapars, c'est--dire sous les traits de
parasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantt plats et tantt
insolents, dbauchs, au besoin assassins. D'ailleurs, les extrmes
se rejoignent, puisque l'homme noble, le proche, le parent outrag
que la Reine voulait dfendre, tait M. de Charlus, c'est--dire,
malgr sa naissance et toutes les parents qu'il avait avec la
Reine, quelqu'un dont la vertu s'entourait de beaucoup de vices.
Vous n'avez pas l'air bien, mon cher cousin, dit-elle  M. de
Charlus. Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sr qu'il vous soutiendra
toujours. Il est assez solide pour cela. Puis levant firement les
yeux devant elle (en face de qui, me raconta Ski, se trouvaient alors
Mme Verdurin et Morel): Vous savez qu'autrefois  Gate il a
dj tenu en respect la canaille. Il saura vous servir de rempart.
Et c'est ainsi, emmenant  son bras le baron, et sans s'tre laiss
prsenter Morel, que sortit la glorieuse soeur de l'impratrice
Elisabeth. On pouvait croire, avec le caractre terrible de M. de
Charlus, les perscutions dont il terrorisait jusqu' ses parents,
qu'il allait,  la suite de cette soire, dchaner sa fureur et
exercer des reprsailles contre les Verdurin. Nous avons vu pourquoi
il n'en fut rien tout d'abord. Puis le baron, ayant pris froid 
quelque temps de l et contract une de ces pneumonies infectieuses
qui furent trs frquentes alors, fut longtemps jug par ses
mdecins, et se jugea lui-mme, comme  deux doigts de la mort,
et resta plusieurs mois suspendu entre elle et la vie. Y eut-il
simplement une mtastase physique, et le remplacement par un mal
diffrent de la nvrose, qui l'avait jusque-l fait s'oublier
jusque dans des orgies de colre? Car il est trop simple de croire
que, n'ayant jamais pris au srieux, du point de vue social, les
Verdurin, mais ayant fini par comprendre le rle qu'ils avaient
jou, il ne pouvait leur en vouloir comme  ses pairs; trop simple
aussi de rappeler que les nerveux, irrits  tout propos, contre
des ennemis imaginaires et inoffensifs, deviennent, au contraire,
inoffensifs ds que quelqu'un prend contre eux l'offensive, et qu'on
les calme mieux en leur jetant de l'eau froide  la figure qu'en
tchant de leur dmontrer l'inanit de leurs griefs. Ce n'est
probablement pas dans une mtastase qu'il faut chercher l'explication
de cette absence de rancune, mais bien plutt dans la maladie
elle-mme. Elle causait de si grandes fatigues au baron qu'il lui
restait peu de loisir pour penser aux Verdurin. Il tait  demi
mourant. Nous parlions d'offensive; mme celles qui n'auront que
des effets posthumes requirent, si on les veut monter
convenablement, le sacrifice d'une partie de ses forces. Il en restait
trop peu  M. de Charlus pour l'activit d'une prparation. On
parle souvent d'ennemis mortels qui rouvrent les yeux pour se voir
rciproquement  l'article de la mort et qui les referment heureux.
Ce cas doit tre rare, except quand la mort nous surprend en pleine
vie. C'est, au contraire, au moment o on n'a plus rien  perdre
qu'on ne s'embarrasse pas des risques que, plein de vie, on et
assums lgrement. L'esprit de vengeance fait partie de la vie,
il nous abandonne le plus souvent--malgr des exceptions qui, au sein
d'un mme caractre, on le verra, sont d'humaines contradictions--au
seuil de la mort. Aprs avoir pens un instant aux Verdurin, M. de
Charlus se sentait trop fatigu, se retournait contre son mur et
ne pensait plus  rien. S'il se taisait souvent ainsi, ce n'est pas
qu'il et perdu son loquence. Elle coulait encore de source, mais
avait chang. Dtache des violences qu'elle avait ornes
si souvent, ce n'tait plus qu'une loquence quasi mystique
qu'embellissaient des paroles de douceur, des paroles de l'vangile,
une apparente rsignation  la mort. Il parlait surtout les
jours o il se croyait sauv. Une rechute le faisait taire. Cette
chrtienne douceur, o s'tait transpose sa magnifique violence
(comme en Esther le gnie si diffrent d'Andromaque), faisait
l'admiration de ceux qui l'entouraient. Elle et fait celle des
Verdurin eux-mmes, qui n'auraient pu s'empcher d'adorer un homme
que ses dfauts leur avaient fait har. Certes, des penses qui
n'avaient de chrtien que l'apparence surnageaient. Il implorait
l'Archange Gabriel de venir lui annoncer, comme au prophte, dans
combien de temps lui viendrait le Messie. Et s'interrompant d'un
doux sourire douloureux, il ajoutait: Mais il ne faudrait pas que
l'Archange me demandt, comme  Daniel, de patienter sept semaines
et soixante-deux semaines, car je serai mort avant. Celui qu'il
attendait ainsi tait Morel. Aussi demandait-il  l'Archange
Raphal de le lui ramener comme le jeune Tobie. Et, mlant des
moyens plus humains (comme les Papes malades qui, tout en faisant
dire des messes, ne ngligent pas de faire appeler leur mdecin), il
insinuait  ses visiteurs que si Brichot lui ramenait rapidement son
jeune Tobie, peut-tre l'Archange Raphal consentirait-il  lui
rendre la vue comme au pre de Tobie, ou comme dans la piscine
probatique de Bethsada. Mais, malgr ces retours humains, la
puret morale des propos de M. de Charlus n'en tait pas moins
devenue dlicieuse. Vanit, mdisance, folie de mchancet et
d'orgueil, tout cela avait disparu. Moralement M. de Charlus s'tait
lev bien au-dessus du niveau o il vivait nagure. Mais ce
perfectionnement moral, sur la ralit duquel son art oratoire
tait, du reste, capable de tromper quelque peu ses auditeurs
attendris, ce perfectionnement disparut avec la maladie qui avait
travaill pour lui. M. de Charlus redescendit sa pente avec une
vitesse que nous verrons progressivement croissante. Mais l'attitude
des Verdurin envers lui n'tait dj plus qu'un souvenir un peu
loign que des colres plus immdiates empchrent de se
raviver.

Pour revenir en arrire,  la soire Verdurin, quand les matres
de la maison furent seuls, M. Verdurin dit  sa femme: Tu sais o
est all Cottard? Il est auprs de Saniette dont le coup de bourse
pour se rattraper a chou. En arrivant chez lui tout  l'heure,
aprs nous avoir quitts, en apprenant qu'il n'avait plus un
franc et qu'il avait prs d'un million de dettes, Saniette a eu
une attaque.--Mais aussi pourquoi a-t-il jou, c'est idiot, il est
l'tre le moins fait pour a. De plus fins que lui y laissent
leurs plumes, et lui tait destin  se laisser rouler par tout le
monde.--Mais, bien entendu, il y a longtemps que nous savons qu'il
est idiot, dit M. Verdurin. Mais enfin le rsultat est l. Voil un
homme qui sera mis demain  la porte par son propritaire, qui va
se trouver dans la dernire misre; ses parents ne l'aiment pas, ce
n'est pas Forcheville qui fera quelque chose pour lui. Alors j'avais
pens, je ne veux rien faire qui te dplaise, mais nous aurions
peut-tre pu lui faire une petite rente pour qu'il ne s'aperoive
pas trop de sa ruine, qu'il puisse se soigner chez lui.--Je suis tout
 fait de ton avis, c'est trs bien de ta part d'y avoir pens.
Mais tu dis chez lui; cet imbcile a gard un appartement trop
cher, ce n'est plus possible, il faudrait lui louer quelque chose avec
deux pices. Je crois qu'actuellement il a encore un appartement
de six  sept mille francs.--Six mille cinq cents. Mais il tient
beaucoup  son chez lui. En somme, il a eu une premire attaque,
il ne pourra gure vivre plus de deux ou trois ans. Mettons que nous
dpensions dix mille francs pour lui pendant trois ans. Il me semble
que nous pourrions faire cela. Nous pourrions, par exemple, cette
anne, au lieu de relouer la Raspelire, prendre quelque chose de
plus modeste. Avec nos revenus, il me semble que sacrifier
chaque anne dix mille francs pendant trois ans ce n'est pas
impossible.--Soit, seulement l'ennui c'est que a se saura, a
obligera  le faire pour d'autres.--Tu peux croire que j'y ai pens.
Je ne le ferai qu' la condition expresse que personne ne le sache.
Merci je n'ai pas envie que nous soyons obligs de devenir les
bienfaiteurs du genre humain. Pas de philanthropie! Ce qu'on pourrait
faire, c'est de lui dire que cela lui a t laiss par la princesse
Sherbatoff.--Mais le croira-t-il? Elle a consult Cottard pour
son testament.--A l'extrme rigueur on peut mettre Cottard dans
la confidence, il a l'habitude du secret professionnel, il gagne
normment d'argent, ce ne sera jamais un de ces officieux pour qui
on est oblig de casquer. Il voudra mme peut-tre se charger de
dire que c'est lui que la princesse avait pris comme intermdiaire.
Comme a nous ne paratrions mme pas. a viterait l'embtement
des scnes de remerciement, des manifestations, des phrases. M.
Verdurin ajouta un mot qui signifiait videmment ce genre de scnes
touchantes et de phrases qu'ils dsiraient viter. Mais il n'a pu
m'tre dit exactement, car ce n'tait pas un mot franais, mais
un de ces termes comme on en a dans certaines familles pour dsigner
certaines choses, surtout des choses agaantes, probablement parce
qu'on veut pouvoir les signaler devant les intresss sans tre
compris! Ce genre d'expressions est gnralement un reliquat
contemporain d'un tat antrieur de la famille. Dans une famille
juive, par exemple, ce sera un terme rituel dtourn de son sens, et
peut-tre le seul mot hbreu que la famille, maintenant francise,
connaisse encore. Dans une famille trs fortement provinciale, ce
sera un terme du patois de la province, bien que la famille ne parle
plus et ne comprenne mme plus le patois. Dans une famille venue de
l'Amrique du Sud et ne parlant plus que le franais, ce sera un
mot espagnol. Et,  la gnration suivante, le mot n'existera
plus qu' titre de souvenir d'enfant. On se rappellera bien que les
parents,  table, faisaient allusion aux domestiques qui servaient
sans tre compris d'eux, en disant tel mot, mais les enfants ignorent
ce que voulait dire au juste ce mot, si c'tait de l'espagnol,
de l'hbreu, de l'allemand, du patois, si mme cela avait jamais
appartenu  une langue quelconque et n'tait pas un nom propre, ou
un mot entirement forg. Le doute ne peut tre clairci que si on
a un grand-oncle, un vieux cousin encore vivant, et qui a d user du
mme terme. Comme je n'ai connu aucun parent des Verdurin, je n'ai
pu restituer exactement le mot. Toujours est-il qu'il fit certainement
sourire Mme Verdurin, car l'emploi de cette langue moins gnrale,
plus personnelle, plus secrte, que la langue habituelle donne 
ceux qui en usent entre eux un sentiment goste qui ne va jamais
sans une certaine satisfaction. Cet instant de gat pass: Mais
si Cottard en parle, objecta Mme Verdurin.--Il n'en parlera pas.
Il en parla,  moi du moins, car c'est par lui que j'appris ce fait
quelques annes plus tard,  l'enterrement mme de Saniette.
Je regrettai de ne l'avoir pas su plus tt. D'abord cela m'et
achemin plus rapidement  l'ide qu'il ne faut jamais en vouloir
aux hommes, jamais les juger d'aprs tel souvenir d'une mchancet,
car nous ne savons pas tout ce qu' d'autres moments leur me a
pu vouloir sincrement et raliser de bon; sans doute, la forme
mauvaise qu'on a constate une fois pour toutes reviendra, mais
l'me est bien plus riche que cela, a bien d'autres formes qui
reviendront, elles aussi, chez ces hommes, et dont nous refusons la
douceur  cause du mauvais procd qu'ils ont eu. Ensuite,  un
point de vue plus personnel, cette rvlation de Cottard n'et
pas t sans effet sur moi, parce qu'en changeant mon opinion des
Verdurin, cette rvlation, s'il me l'et faite plus tt, et
dissip les soupons que j'avais sur le rle que les Verdurin
pouvaient jouer entre Albertine et moi, les et dissips, peut-tre
 tort du reste, car si M. Verdurin--que je croyais de plus en plus
le plus mchant des hommes--avait des vertus, il n'en tait pas
moins taquin jusqu' la plus froce perscution et jaloux de
domination dans le petit clan jusqu' ne pas reculer devant les pires
mensonges, devant la fomentation des haines les plus injustifies,
pour rompre entre les fidles les liens qui n'avaient pas pour but
exclusif le renforcement du petit groupe. C'tait un homme capable de
dsintressement, de gnrosits sans ostentation, cela ne veut
pas dire forcment un homme sensible, ni un homme sympathique, ni
scrupuleux, ni vridique, ni toujours bon. Une bont partielle, o
subsistait peut-tre un peu de la famille amie de ma grand'tante,
existait probablement chez lui, par ce fait, avant que je la connusse,
comme l'Amrique ou le ple Nord avant Colomb ou Peary. Nanmoins,
au moment de ma dcouverte, la nature de M. Verdurin me prsenta
une face nouvelle insouponne; et je conclus  la difficult
de prsenter une image fixe aussi bien d'un caractre que des
socits et des passions. Car il ne change pas moins qu'elles et
si on veut clicher ce qu'il a de relativement immuable, on le voit
prsenter successivement des aspects diffrents (impliquant qu'il ne
sait pas garder l'immobilit, mais bouge)  l'objectif dconcert.




CHAPITRE TROISIME

Disparition d'Albertine


Voyant l'heure, et craignant qu'Albertine ne s'ennuyt, je demandai
 Brichot, en sortant de la soire Verdurin, qu'il voult bien
d'abord me dposer chez moi. Ma voiture le reconduirait ensuite. Il
me flicita de rentrer ainsi directement (ne sachant pas qu'une jeune
fille m'attendait  la maison), et de finir aussitt, et avec
tant de sagesse, une soire dont, bien au contraire, je n'avais en
ralit fait que retarder le vritable commencement. Puis il me
parla de M. de Charlus. Celui-ci et sans doute t stupfait en
entendant le professeur, si aimable avec lui, le professeur qui lui
disait toujours: Je ne rpte jamais rien, parler de lui et
de sa vie sans la moindre rticence. Et l'tonnement indign de
Brichot n'et peut-tre pas t moins sincre si M. de Charlus
lui avait dit: On m'a assur que vous parliez mal de moi. Brichot
avait, en effet, du got pour M. de Charlus et, s'il avait eu  se
reporter  quelque conversation roulant sur lui, il se ft rappel
bien plutt les sentiments de sympathie qu'il avait prouvs 
l'gard du baron, pendant qu'il disait de lui les mmes choses qu'en
disait tout le monde, que ces choses elles-mmes. Il n'aurait pas
cru mentir en disant: Moi qui parle de vous avec tant d'amiti,
puisqu'il ressentait quelque amiti, pendant qu'il parlait de M.
de Charlus. Celui-ci avait surtout pour Brichot le charme que
l'universitaire demandait avant tout dans la vie mondaine, et qui
tait de lui offrir des spcimens rels de ce qu'il avait pu
croire longtemps une invention des potes. Brichot, qui avait souvent
expliqu la deuxime glogue de Virgile sans trop savoir si cette
fiction avait quelque fonds de ralit, trouvait sur le tard, 
causer avec Charlus, un peu du plaisir qu'il savait que ses matres
M. Mrime et M. Renan, son collgue M. Maspro avaient prouv,
voyageant en Espagne, en Palestine, en gypte,  reconnatre,
dans les paysages et les populations actuelles de l'Espagne, de la
Palestine et de l'gypte, le cadre et les invariables acteurs des
scnes antiques qu'eux-mmes dans les livres avaient tudies.
Soit dit sans offenser ce preux de haute race, me dclara Brichot
dans la voiture qui nous ramenait, il est tout simplement prodigieux
quand il commente son catchisme satanique avec une verve un tantinet
charentonesque et une obstination, j'allais dire une candeur, de blanc
d'Espagne et d'migr. Je vous assure que, si j'ose m'exprimer comme
Mgr d'Hulst, je ne m'embte pas les jours o je reois la visite
de ce fodal qui, voulant dfendre Adonis contre notre ge de
mcrants, a suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence
sodomiste, s'est crois. J'coutais Brichot et je n'tait pas
seul avec lui. Ainsi que, du reste, cela n'avait pas cess depuis que
j'avais quitt la maison, je me sentais, si obscurment que ce ft,
reli  la jeune fille qui tait en ce moment dans sa chambre.
Mme quand je causais avec l'un ou avec l'autre chez les Verdurin, je
la sentais confusment  ct de moi, j'avais d'elle cette notion
vague qu'on a de ses propres membres, et s'il m'arrivait de penser 
elle, c'tait comme on pense, avec l'ennui d'tre li par un
entier esclavage,  son propre corps. Et quelle potinire, reprit
Brichot,  nourrir tous les appendices des Causeries du Lundi, que
la conversation de cet aptre. Songez que j'ai appris par lui que
le trait d'thique o j'ai toujours rvr la plus fastueuse
construction morale de notre poque avait t inspir  notre
vnrable collgue X... par un jeune porteur de dpches.
N'hsitons pas  reconnatre que mon minent ami a nglig de
nous livrer le nom de cet phbe au cours de ses dmonstrations.
Il a tmoign en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez
mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de
l'athlte qu'il aimait sur l'anneau de son Jupiter Olympien. Le baron
ignorait cette dernire histoire. Inutile de vous dire qu'elle a
charm son orthodoxie. Vous imaginez aisment que, chaque fois
que j'argumenterai avec mon collgue  une thse de doctorat, je
trouverai  sa dialectique, d'ailleurs fort subtile, le surcrot de
saveur que de piquantes rvlations ajoutrent pour Sainte-Beuve
 l'oeuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre
collgue, dont la sagesse est d'or, mais qui possdait peu d'argent,
le tlgraphiste a pass aux mains du baron en tout bien tout
honneur (il faut entendre le ton dont il le dit). Et comme ce Satan
est le plus serviable des hommes, il a obtenu pour son protg une
place aux colonies, d'o celui-ci, qui a l'me reconnaissante, lui
envoie de temps  autre d'excellents fruits. Le baron en offre 
ses hautes relations; des ananas du jeune homme figurrent tout
dernirement sur la table du quai Conti, faisant dire  Mme
Verdurin, qui,  ce moment, n'y mettait pas malice: Vous avez donc
un oncle ou un neveu d'Amrique, M. de Charlus, pour recevoir des
ananas pareils! J'avoue que, si j'avais alors su la vrit, je les
eusse mangs avec une certaine gaiet en me rcitant _in petto_ le
dbut d'une ode d'Horace que Diderot aimait  rappeler. En somme,
comme mon collgue Boissier, dambulant du Palatin  Tibur, je
prends dans la conversation du baron, une ide singulirement plus
vivante et plus savoureuse des crivains du sicle d'Auguste.
Ne parlons mme pas de ceux de la Dcadence, et ne remontons pas
jusqu'aux Grecs, bien que j'aie dit  cet excellent M. de Charlus
qu'auprs de lui je me faisais l'effet de Platon chez Aspasie. A vrai
dire, j'avais singulirement grandi l'chelle des deux personnages
et, comme dit La Fontaine, mon exemple tait tir d'animaux plus
petits. Quoi qu'il en soit, vous ne supposez pas, j'imagine, que le
baron ait t froiss. Jamais je ne le vis si ingnument heureux.
Une ivresse d'enfant le fit droger  son flegme aristocratique.
Quels flatteurs que tous ces sorbonnards, s'criait-il avec
ravissement! Dire qu'il faut que j'aie attendu d'tre arriv  mon
ge pour tre compar  Aspasie! Un vieux tableau comme moi! O
ma jeunesse! J'aurais voulu que vous le vissiez disant cela,
outrageusement poudr  son habitude, et,  son ge, musqu comme
un petit-matre. Au demeurant, sous ses hantises de gnalogie, le
meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons je serais dsol
que la rupture de ce soir ft dfinitive. Ce qui m'a tonn, c'est
la faon dont le jeune homme s'est rebiff. Il avait pourtant pris,
depuis quelque temps, en face du baron, des manires de side,
des faons de leude qui n'annonaient gure cette insurrection.
J'espre qu'en tout cas, mme si (_Dii omen avertant_) le baron
ne devait plus retourner quai Conti, ce schisme ne s'tendrait pas
jusqu' moi. Nous avons l'un et l'autre trop de profit  l'change
que nous faisons de mon faible savoir contre son exprience. (On
verra que si M. de Charlus, aprs avoir vainement souhait qu'il lui
rament Morel, ne tmoigna pas de violente rancune  Brichot, du
moins sa sympathie pour l'universitaire tomba assez compltement pour
lui permettre de le juger sans aucune indulgence.) Et je vous jure
bien que l'change est si ingal que, quand le baron me livre ce
que lui a enseign son existence, je ne saurais tre d'accord avec
Sylvestre Bonnard, que c'est encore dans une bibliothque qu'on fait
le mieux le songe de la vie. Nous tions arrivs devant ma porte.
Je descendis de voiture pour donner au cocher l'adresse de Brichot.
Du trottoir je voyais la fentre de la chambre d'Albertine, cette
fentre, autrefois toujours noire, le soir, quand elle n'habitait pas
la maison, que la lumire lectrique de l'intrieur, segmente
par les pleins des volets, striait de haut en bas de barres d'or
parallles. Ce grimoire magique, autant il tait clair pour moi et
dessinait devant mon esprit calme des images prcises, toutes proches
et en possession desquelles j'allais entrer tout  l'heure, autant il
tait invisible pour Brichot rest dans la voiture, presque aveugle,
et autant il et, d'ailleurs, t incomprhensible pour lui, mme
voyant, puisque, comme les amis qui venaient me voir avant le dner
quand Albertine tait rentre de promenade, le professeur ignorait
qu'une jeune fille toute  moi m'attendait dans une chambre voisine
de la mienne. La voiture partit. Je restai un instant seul sur le
trottoir. Certes, ces lumineuses rayures que j'apercevais d'en bas et
qui  un autre eussent sembl toutes superficielles, je leur donnais
une consistance, une plnitude, une solidit extrmes,  cause de
toute la signification que je mettais derrire elles, en un trsor
insouponn des autres que j'avais cach l et dont manaient
ces rayons horizontaux, trsor si l'on veut, mais trsor en change
duquel j'avais alin la libert, la solitude, la pense. Si
Albertine n'avait pas t l-haut, et mme si je n'avais voulu
qu'avoir du plaisir, j'aurais t le demander  des femmes
inconnues, dont j'eusse essay de pntrer la vie,  Venise
peut-tre,  tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais
maintenant, ce qu'il me fallait faire quand venait pour moi l'heure
des caresses, ce n'tait pas partir en voyage, ce n'tait mme plus
sortir, c'tait rentrer. Et rentrer non pas pour se trouver seul,
et, aprs avoir quitt les autres qui vous fournissaient du dehors
l'aliment de votre pense, se trouver au moins forc de la chercher
en soi-mme, mais, au contraire, moins seul que quand j'tais
chez les Verdurin, reu que j'allais tre par la personne en qui
j'abdiquais, en qui je remettais le plus compltement la mienne, sans
que j'eusse un instant le loisir de penser  moi, ni mme la peine,
puisqu'elle serait auprs de moi, de penser  elle. De sorte qu'en
levant une dernire fois mes yeux du dehors vers la fentre de la
chambre dans laquelle je serais tout  l'heure, il me sembla voir
le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j'avais
forg moi-mme, pour une servitude ternelle, les inflexibles
barreaux d'or.

Nos fianailles avaient pris une allure de procs et donnaient 
Albertine la timidit d'une coupable. Maintenant elle changeait la
conversation quand il s'agissait de personnes, hommes ou femmes, qui
ne fussent pas de vieilles gens. C'est quand elle ne souponnait pas
encore que j'tais jaloux d'elle que j'aurais d lui demander ce que
je voulais savoir. Il faut profiter de ce temps-l. C'est alors
que notre amie nous dit ses plaisirs, et mme les moyens  l'aide
desquels elle les dissimule aux autres. Elle ne m'et plus avou
maintenant, comme elle avait fait  Balbec (moiti parce que
c'tait vrai, moiti pour s'excuser de ne pas laisser voir davantage
sa tendresse pour moi, car je la fatiguais dj alors, et elle avait
vu, par ma gentillesse pour elle, qu'elle n'avait pas besoin de m'en
montrer autant qu'aux autres pour en obtenir plus que d'eux), elle ne
m'aurait plus avou maintenant comme alors: Je trouve a stupide
de laisser voir qu'on aime; moi, c'est le contraire, ds qu'une
personne me plat, j'ai l'air de ne pas y faire attention. Comme a
personne ne sait rien.

Comment, c'tait la mme Albertine d'aujourd'hui, avec ses
prtentions  la franchise et d'tre indiffrente  tous,
qui m'avait dit cela! Elle ne m'et plus nonc cette rgle
maintenant! Elle se contentait, quand elle causait avec moi, de
l'appliquer en me disant de telle ou telle personne qui pouvait
m'inquiter: Ah! je ne sais pas, je ne l'ai pas regarde, elle est
trop insignifiante. Et de temps en temps, pour aller au-devant des
choses que je pourrais apprendre, elle faisait de ces aveux que leur
accent, avant que l'on connaisse la ralit qu'ils sont chargs de
dnaturer, d'innocenter, dnonce dj comme tant des mensonges.

Albertine ne m'avait jamais dit qu'elle me souponnt d'tre jaloux
d'elle, proccup de tout ce qu'elle faisait. Les seules paroles,
assez anciennes il est vrai, que nous avions changes relativement
 la jalousie semblaient prouver le contraire. Je me rappelais que,
par un beau soir de clair de lune, au dbut de nos relations, une des
premires fois o je l'avais reconduite et o j'eusse autant aim
ne pas le faire et la quitter pour courir aprs d'autres, je lui
avais dit: Vous savez, si je vous propose de vous ramener, ce n'est
pas par jalousie; si vous avez quelque chose  faire, je m'loigne
discrtement. Et elle m'avait rpondu: Oh! je sais bien que vous
n'tes pas jaloux et que cela vous est bien gal, mais je n'ai
rien  faire qu' tre avec vous. Une autre fois, c'tait 
la Raspelire, o M. de Charlus, tout en jetant  la drobe
un regard sur Morel, avait fait ostentation de galante amabilit 
l'gard d'Albertine; je lui avais dit: Eh! bien, il vous a
serre d'assez prs, j'espre. Et comme j'avais ajout  demi
ironiquement: J'ai souffert toutes les tortures de la jalousie,
Albertine, usant du langage propre, soit au milieu vulgaire d'o
elle tait sortie, soit au plus vulgaire encore qu'elle frquentait:
Quel chineur vous faites! Je sais bien que vous n'tes pas jaloux.
D'abord vous me l'avez dit, et puis a se voit, allez! Elle ne
m'avait jamais dit, depuis, qu'elle et chang d'avis; mais il
avait d pourtant se former en elle,  ce sujet, bien des ides
nouvelles, qu'elle me cachait mais qu'un hasard pouvait, malgr elle,
trahir, car ce soir-l, quand, une fois rentr, aprs avoir t
la chercher dans sa chambre et l'avoir amene dans la mienne, je lui
eus dit (avec une certaine gne que je ne compris pas moi-mme, car
j'avais bien annonc  Albertine que j'irais dans le monde et je
lui avais dit que je ne savais pas o, peut-tre chez Mme de
Villeparisis, peut-tre chez Mme de Guermantes, peut-tre chez
Mme de Cambremer; il est vrai que je n'avais justement pas nomm les
Verdurin): Devinez d'o je viens? de chez les Verdurin, j'avais
 peine eu le temps de prononcer ces mots qu'Albertine, la figure
bouleverse, m'avait rpondu par ceux-ci, qui semblrent exploser
d'eux-mmes avec une force qu'elle ne put contenir: Je m'en
doutais.--Je ne savais pas que cela vous ennuierait que j'aille
chez les Verdurin. Il est vrai qu'elle ne me disait pas que cela
l'ennuyait, mais c'tait visible; il est vrai aussi que je m'tais
pas dit que cela l'ennuierait. Et pourtant, devant l'explosion de
sa colre, comme devant ces vnements qu'une sorte de double vue
rtrospective nous fait paratre avoir dj t connus dans
le pass, il me sembla que je n'avais jamais pu m'attendre  autre
chose. M'ennuyer? Qu'est-ce que vous voulez que a me fiche? Voil
qui m'est quilatral. Est-ce qu'ils ne devaient pas avoir Mlle
Vinteuil?. Hors de moi  ces mots: Vous ne m'aviez pas dit que
vous l'aviez rencontre l'autre jour, lui dis-je pour lui montrer
que j'tais plus instruit qu'elle ne pensait. Croyant que la personne
que je lui reprochais d'avoir rencontre sans me l'avoir racont,
c'tait Mme Verdurin, et non, comme je voulais dire, Mlle Vinteuil:
Est-ce que je l'ai rencontre? demanda-t-elle d'un air rveur,
 la fois  elle-mme comme si elle cherchait  rassembler
ses souvenirs, et  moi comme si c'tait moi qui et d le lui
apprendre; et sans doute, en effet, afin que je dise ce que je savais,
peut-tre aussi pour gagner du temps avant de faire une rponse
difficile. Mais si j'tais proccup par Mlle Vinteuil, je
l'tais encore plus d'une crainte qui m'avait dj effleur mais
qui s'emparait maintenant de moi avec force, la crainte qu'Albertine
voult sa libert. En rentrant je croyais que Mme Verdurin avait
purement et simplement invent par gloriole la venue de Mlle
Vinteuil et de son amie, de sorte que j'tais tranquille. Seule
Albertine, en me disant: Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas
tre l? m'avait montr que je ne m'tais pas tromp dans mon
premier soupon; mais enfin j'tais tranquillis l-dessus pour
l'avenir, puisqu'en renonant  aller chez les Verdurin et en se
rendant au Trocadro, Albertine avait sacrifi Mlle Vinteuil. Mais,
au Trocadro, que, du reste, elle avait quitt pour se promener avec
moi, il y avait eu, comme raison de l'en faire revenir, la prsence
de La. En y pensant je prononai ce nom de La, et Albertine,
mfiante, croyant qu'on m'en avait peut-tre dit davantage, prit
les devants et s'cria avec volubilit, non sans cacher un peu
son front: Je la connais trs bien; nous sommes alles, l'anne
dernire, avec des amies, la voir jouer: aprs la reprsentation
nous sommes montes dans sa loge, elle s'est habille devant nous.
C'tait trs intressant. Alors ma pense fut force de lcher
Mlle Vinteuil et, dans un effort dsespr, dans cette course 
l'abme des impossibles reconstitutions, s'attacha  l'actrice, 
cette soire o Albertine tait monte dans sa loge. D'autre
part, aprs tous les serments qu'elle m'avait faits, et d'un ton si
vridique, aprs le sacrifice si complet de sa libert, comment
croire qu'en tout cela il y et du mal? Et pourtant, mes soupons
n'taient-ils pas des antennes diriges vers la vrit, puisque,
si elle m'avait sacrifi les Verdurin pour aller au Trocadro, tout
de mme, chez les Verdurin, il avait bien d y avoir Mlle Vinteuil,
et, au Trocadro, il y avait eu La qui me semblait m'inquiter 
tort et que pourtant, dans cette phrase que je ne lui demandais pas,
elle dclarait avoir connue sur une plus grande chelle que celle
o eussent t mes craintes, dans des circonstances bien louches?
Car qui avait pu l'amener  monter ainsi dans cette loge? Si je
cessais de souffrir par Mlle Vinteuil quand je souffrais par La,
ces deux bourreaux de ma journe, c'est soit par l'infirmit de
mon esprit  se reprsenter  la fois trop de scnes, soit par
l'interfrence de mes motions nerveuses, dont ma jalousie n'tait
que l'cho. J'en pouvais induire qu'elle n'avait pas plus t 
La qu' Mlle Vinteuil et que je ne croyais  La que parce
que j'en souffrais encore. Mais parce que mes jalousies
s'teignaient--pour se rveiller parfois, l'une aprs l'autre--cela
ne signifiait pas non plus qu'elles ne correspondissent pas, au
contraire, chacune  quelque vrit pressentie, que de ces
femmes il ne fallait pas que je me dise aucune, mais toutes. Je dis
pressentie, car je ne pouvais pas occuper tous les points de l'espace
et du temps qu'il et fallu. Et encore, quel instinct m'et donn
la concordance des uns et des autres pour me permettre de surprendre
Albertine ici  telle heure avec La, ou avec les jeunes filles de
Balbec, ou avec l'amie de Mme Bontemps qu'elle avait frle, ou
avec la jeune fille du tennis qui lui avait fait du coude, ou avec
Mlle Vinteuil?

Je dois dire que ce qui m'avait paru le plus grave et m'avait le plus
frapp comme symptme, c'tait qu'elle allt au-devant de mon
accusation, c'tait qu'elle m'et dit: Je crois qu'ils ont eu
Mlle Vinteuil ce soir, ainsi  quoi j'avais rpondu le plus
cruellement possible: Vous ne m'aviez pas dit que vous l'aviez
rencontre. Ainsi, ds que je ne trouvais pas Albertine gentille,
au lieu de lui dire que j'tais triste, je devenais mchant. Il y
eut alors un instant o j'eus pour elle une espce de haine qui ne
fit qu'aviver mon besoin de la retenir.

Du reste, lui dis-je avec colre, il y a bien d'autres choses
que vous me cachez, mme dans les plus insignifiantes, comme,
par exemple, votre voyage de trois jours  Balbec; je le dis en
passant. J'avais ajout ce mot: Je le dis en passant comme
complment de: mme les choses les plus insignifiantes,
de faon que, si Albertine me disait: Qu'est-ce qu'il y a eu
d'incorrect dans ma randonne  Balbec? je pusse lui rpondre:
Mais je ne me rappelle mme plus. Ce qu'on me dit se brouille
dans ma tte, j'y attache si peu d'importance!. Et en effet, si je
parlais de cette course de trois jours, qu'elle avait faite avec le
mcanicien, jusqu' Balbec, d'o ses cartes postales m'taient
arrives avec un tel retard, j'en parlais tout  fait au hasard et
je regrettais d'avoir si mal choisi mon exemple, car vraiment, ayant
 peine eu le temps d'aller et de revenir, c'tait certainement
celle de leur promenade o il n'y avait pas eu mme le temps que se
glisst une rencontre un peu prolonge avec qui que ce ft. Mais
Albertine crut, d'aprs ce que je venais de dire, que la vrit
vraie, je la savais, et lui avais seulement cach que je la savais;
elle tait donc reste persuade, depuis peu de temps, que, par un
moyen ou un autre, je la faisais suivre, ou enfin que, d'une faon
quelconque, j'tais, comme elle avait dit la semaine prcdente 
Andre, plus renseign qu'elle-mme sur sa propre vie. Aussi
elle m'interrompit par un aveu bien inutile, car, certes, je ne
souponnais rien de ce qu'elle me dit et j'en fus en revanche
accabl, tant peut tre grand l'cart entre la vrit qu'une
menteuse a travestie et l'ide que, d'aprs ses mensonges, celui
qui aime la menteuse s'est faite de cette vrit. A peine avais-je
prononc ces mots: Votre voyage de trois jours  Balbec, je le dis
en passant, Albertine, me coupant la parole, me dclara comme une
chose toute naturelle: Vous voulez dire que ce voyage  Balbec n'a
jamais eu lieu? Bien sr! Et je me suis toujours demand pourquoi
vous avez fait celui qui y croyait. C'tait pourtant bien inoffensif.
Le mcanicien avait  faire pour lui pendant trois jours. Il n'osait
pas vous le dire. Alors, par bont pour lui (c'est bien moi! et
puis, c'est toujours sur moi que a retombe ces histoires-l),
j'ai invent un prtendu voyage  Balbec. Il m'a tout simplement
dpose  Auteuil, chez mon amie de la rue de l'Assomption, o
j'ai pass les trois jours  me raser  cent sous l'heure.
Vous voyez que c'est pas grave, il n'y a rien de cass. J'ai bien
commenc  supposer que vous saviez peut-tre tout, quand j'ai
vu que vous vous mettiez  rire  l'arrive, avec huit jours de
retard, des cartes postales. Je reconnais que c'tait ridicule et
qu'il aurait mieux valu pas de cartes du tout. Mais ce n'est pas ma
faute. Je les avais achetes d'avance et donnes au mcanicien
avant qu'il me dpose  Auteuil, et puis ce veau-l les a oublies
dans ses poches, au lieu de les envoyer sous enveloppes  un ami
qu'il a prs de Balbec et qui devait vous les rexpdier. Je me
figurais toujours qu'elles allaient arriver. Lui s'en est seulement
souvenu au bout de cinq jours et, au lieu de me le dire, le nigaud les
a envoyes aussitt  Balbec. Quand il m'a dit a, je lui en ai
cass sur la figure, allez! Vous proccuper inutilement par la faute
de ce grand imbcile, comme rcompense de m'tre clotre pendant
trois jours pour qu'il puisse aller rgler ses petites affaires de
famille. Je n'osais mme pas sortir dans Auteuil de peur d'tre vue.
La seule fois que je suis sortie, c'est dguise en homme, histoire
de rigoler plutt. Et ma chance, qui me suit partout, a voulu que
la premire personne dans les pattes de qui je me suis fourre soit
votre youpin d'ami Bloch. Mais je ne pense pas que ce soit par lui que
vous ayez su que le voyage  Balbec n'a jamais exist que dans mon
imagination, car il a eu l'air de ne pas me reconnatre.

Je ne savais que dire, ne voulant pas paratre tonn, et cras
par tant de mensonges. A un sentiment d'horreur, qui ne me faisait pas
dsirer de chasser Albertine, au contraire, s'ajoutait une extrme
envie de pleurer. Celle-ci tait cause non par le mensonge
lui-mme et par l'anantissement de tout ce que j'avais tellement
cru vrai que je me sentais comme dans une ville rase, o pas
une maison ne subsiste, o le sol nu est seulement bossu de
dcombres--mais par cette mlancolie que, pendant ces trois jours
passs  s'ennuyer chez son amie d'Auteuil, Albertine n'ait pas une
fois eu le dsir, peut-tre mme pas l'ide, de venir passer
en cachette un jour chez moi, ou, par un petit bleu, de me demander
d'aller la voir  Auteuil. Mais je n'avais pas le temps de m'adonner
 ces penses. Je ne voulais surtout pas paratre tonn. Je
souris de l'air de quelqu'un qui en sait plus long qu'il ne le dit:
Mais ceci est une chose entre mille. Ainsi tenez, vous saviez que
Mlle Vinteuil devait venir chez Mme Verdurin, cet aprs-midi,
quand vous tes alle au Trocadro. Elle rougit: Oui, je le
savais.--Pouvez-vous me jurer que ce n'tait pas pour ravoir des
relations avec elle que vous vouliez aller chez les Verdurin?--Mais
bien sr que je peux vous le jurer. Pourquoi ravoir, je n'en ai
jamais eu, je vous le jure. J'tais navr d'entendre Albertine me
mentir ainsi, me nier l'vidence que sa rougeur m'avait trop avoue.
Sa fausset me navrait. Et pourtant, comme elle contenait une
protestation d'innocence que, sans m'en rendre compte, j'tais prt
 croire, elle me fit moins de mal que sa sincrit quand, lui
ayant demand: Pouvez-vous, du moins, me jurer que le plaisir de
revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans votre dsir d'aller
 cette matine des Verdurin? elle me rpondit: Non, cela je
ne peux pas le jurer. Cela me faisait un grand plaisir de revoir Mlle
Vinteuil. Une seconde avant, je lui en voulais de dissimuler ses
relations avec Mlle Vinteuil, et maintenant l'aveu du plaisir qu'elle
aurait eu  la voir me cassait bras et jambes. D'ailleurs, sa faon
mystrieuse de vouloir aller chez les Verdurin et d m'tre une
preuve suffisante. Mais je n'y avais plus assez pens. Quoique me
disant maintenant la vrit, pourquoi n'avouait-elle qu' moiti?
c'tait encore plus bte que mchant et que triste. J'tais
tellement cras que je n'eus pas le courage d'insister l-dessus,
o je n'avais pas le beau rle, n'ayant pas de document rvlateur
 produire, et, pour ressaisir mon ascendant, je me htai de passer
 un sujet qui allait me permettre de mettre en droute Albertine:
Tenez, pas plus tard que ce soir chez les Verdurin, j'ai appris que
ce que vous m'aviez dit sur Mlle Vinteuil... Albertine me regardait
fixement, d'un air tourment, tchant de lire dans mes yeux ce
que je savais. Or ce que je savais et que j'allais lui dire sur ce
qu'tait Mlle Vinteuil, il est vrai que ce n'tait pas chez les
Verdurin que je l'avais appris, mais  Montjouvain, autrefois.
Seulement, comme je n'en avais, exprs, jamais parl  Albertine,
je pouvais avoir l'air de le savoir de ce soir seulement. Et j'eus
presque de la joie--aprs en avoir eu dans le petit tram tant
de souffrance--de possder ce souvenir de Montjouvain, que je
postdaterais, mais qui n'en serait pas moins la preuve accablante, un
coup de massue pour Albertine. Cette fois-ci au moins, je n'avais pas
besoin d'avoir l'air de savoir et de faire parler Albertine:
je savais, j'avais vu par la fentre claire de Montjouvain.
Albertine avait eu beau me dire que ses relations avec Mlle Vinteuil
et son amie avaient t trs pures, comment pourrait-elle, quand
je lui jurerais (et lui jurerais sans mentir) que je connaissais les
moeurs de ces deux femmes, comment pourrait-elle soutenir qu'ayant
vcu dans une intimit quotidienne avec elles, les appelant mes
grandes soeurs, elle n'avait pas t de leur part l'objet de
propositions qui l'auraient fait rompre avec elles, si, au contraire,
elle ne les avait acceptes? Mais je n'eus pas le temps de dire
ce que je savais. Albertine, croyant, comme pour le faux voyage 
Balbec, que j'avais appris la vrit, soit par Mlle Vinteuil,
si elle avait t chez les Verdurin, soit par Mme Verdurin tout
simplement, qui avait pu parler d'elle  Mlle Vinteuil, ne me laissa
pas prendre la parole et me fit un aveu exactement contraire de celui
que j'avais cru, mais qui, en me dmontrant qu'elle n'avait jamais
cess de me mentir, me fit peut-tre autant de peine (surtout parce
que je n'tais plus, comme j'ai dit tout  l'heure, jaloux de Mlle
Vinteuil); donc, prenant les devants, Albertine parla ainsi: Vous
voulez dire que vous avez appris ce soir que je vous ai menti quand
j'ai prtendu avoir t  moiti leve par l'amie de Mlle
Vinteuil. C'est vrai que je vous ai un peu menti. Mais je me sentais
si ddaigne par vous, je vous voyais aussi si enflamm pour la
musique de ce Vinteuil que, comme une de mes camarades--a c'est
vrai, je vous le jure--avait t amie de l'amie de Mlle Vinteuil,
j'ai cru btement me rendre intressante  vos yeux en inventant
que j'avais beaucoup connu ces jeunes filles. Je sentais que je vous
ennuyais, que vous me trouviez bcasse; j'ai pens qu'en vous disant
que ces gens-l m'avaient frquente, je pourrais trs bien vous
donner des dtails sur les oeuvres de Vinteuil, je prendrais un petit
peu de prestige  vos yeux, que cela nous rapprocherait. Quand je
vous mens, c'est toujours par amiti pour vous. Et il a fallu cette
fatale soire Verdurin pour que vous appreniez la vrit, qu'on a
peut-tre exagre, du reste. Je parie que l'amie de Mlle Vinteuil
vous aura dit qu'elle ne me connaissait pas. Elle m'a vue au moins
deux fois chez ma camarade. Mais, naturellement, je ne suis pas assez
chic pour des gens qui sont devenus si clbres. Ils prfrent
dire qu'ils ne m'ont jamais vue. Pauvre Albertine, quand elle avait
cru que de me dire qu'elle avait t si lie avec l'amie de Mlle
Vinteuil retarderait son plaquage, la rapprocherait de moi, elle
avait, comme il arrive si souvent, atteint la vrit par un
autre chemin que celui qu'elle avait voulu prendre. Se montrer
plus renseigne sur la musique que je ne l'aurais cru ne m'aurait
nullement empch de rompre avec elle ce soir-l, dans le petit
tram; et pourtant, c'tait bien cette phrase, qu'elle avait dite dans
ce but, qui avait immdiatement amen bien plus que l'impossibilit
de rompre. Seulement elle faisait une erreur d'interprtation, non
sur l'effet que devait avoir cette phrase, mais sur la cause en vertu
de laquelle elle devait produire cet effet, cause qui tait non pas
d'apprendre sa culture musicale, mais ses mauvaises relations. Ce qui
m'avait brusquement rapproch d'elle, bien plus, fondu en elle, ce
n'tait pas l'attente d'un plaisir--et un plaisir est encore trop
dire, un lger agrment--c'tait l'treinte d'une douleur.

Cette fois-ci encore, je n'avais pas le temps de garder un trop long
silence qui et pu lui laisser supposer de l'tonnement. Aussi,
touch qu'elle ft si modeste et se crt ddaigne dans le milieu
Verdurin, je lui dis tendrement: Mais, ma chrie, je vous donnerais
bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez
faire o vous voudrez la dame chic et que vous invitiez  un beau
dner M. et Mme Verdurin. Hlas! Albertine tait plusieurs
personnes. La plus mystrieuse, la plus simple, la plus atroce se
montra dans la rponse qu'elle me fit d'un air de dgot, et dont,
 dire vrai, je ne distinguai pas bien les mots (mme les mots du
commencement puisqu'elle ne termina pas). Je ne les rtablis
qu'un peu plus tard, quand j'eus devin sa pense. On entend
rtrospectivement quand on a compris. Grand merci! dpenser un sou
pour ces vieux-l, j'aime bien mieux que vous me laissiez une fois
libre pour que j'aille me faire casser... Aussitt dit sa figure
s'empourpra, elle eut l'air navr, elle mit sa main devant sa bouche
comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu'elle venait de dire
et que je n'avais pas du tout compris. Qu'est-ce que vous dites
Albertine?--Non rien, je m'endormais  moiti.--Mais pas du tout,
vous tes trs rveille.--Je pensais au dner Verdurin, c'est
trs gentil de votre part.--Mais non, je parle de ce que vous avez
dit. Elle me donna mille versions qui ne cadraient nullement, je ne
dis mme pas avec ses paroles qui, interrompues, restaient vagues,
mais avec cette interruption mme et la rougeur subite qui l'avait
accompagne. Voyons, mon chri, ce n'est pas cela que vous voulez
dire, sans quoi pourquoi vous seriez-vous arrte?--Parce que
je trouvais ma demande indiscrte.--Quelle demande?--De donner un
dner.--Mais non, ce n'est pas cela, il n'y a pas de discrtion 
faire entre nous.--Mais si, au contraire, il ne faut pas abuser des
gens qu'on aime. En tout cas je vous jure que c'est cela. D'une
part, il m'tait toujours impossible de douter d'un serment d'elle;
d'autre part, ses explications ne satisfaisaient pas ma raison. Je
ne cessai pas d'insister. Enfin, au moins ayez le courage de
finir votre phrase, vous en tes reste  _casser_...--Oh! non,
laissez-moi!--Mais pourquoi?--Parce que c'est affreusement vulgaire,
j'aurais trop de honte de dire a devant vous. Je ne sais pas  quoi
je pensais; ces mots, dont je ne sais mme pas le sens et que j'avais
entendus, un jour dans la rue, dits par des gens trs orduriers, me
sont venus  la bouche sans rime ni raison. a ne se rapporte ni
 moi ni  personne, je rvais tout haut. Je sentis que je ne
tirerais rien de plus d'Albertine. Elle m'avait menti quand elle
m'avait jur tout  l'heure que ce qui l'avait arrte c'tait
une crainte mondaine d'indiscrtion, devenue maintenant la honte de
tenir devant moi un propos trop vulgaire. Or c'tait certainement un
second mensonge. Car, quand nous tions ensemble avec Albertine, il
n'y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne
les prononcions tout en nous caressant. En tout cas, il tait inutile
d'insister en ce moment. Mais ma mmoire restait obsde par ce mot
casser. Albertine disait souvent casser du bois, casser
du sucre sur quelqu'un, ou tout court: ah! ce que je lui en ai
cass! pour dire ce que je l'ai injuri! Mais elle disait
cela couramment devant moi, et si c'est cela qu'elle avait voulu dire,
pourquoi s'tait-elle tue brusquement? pourquoi avait-elle rougi si
fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase et,
quand elle avait vu que j'avais bien entendu casser, donn une
fausse explication? Mais du moment que je renonais  poursuivre
un interrogatoire o je ne recevais pas de rponse, le mieux tait
d'avoir l'air de n'y plus penser, et revenant par la pense aux
reproches qu'Albertine m'avait faits d'tre all chez la Patronne,
je lui dis fort gauchement, ce qui tait comme une espce d'excuse
stupide: J'avais justement voulu vous demander de venir ce soir 
la soire des Verdurin--phrase doublement maladroite, car si je le
voulais, l'ayant vue tout le temps, pourquoi ne le lui aurais-je
pas propos? Furieuse de mon mensonge et enhardie par ma timidit:
Vous me l'auriez demand pendant mille ans, me dit-elle, que je
n'aurais pas consenti. Ce sont des gens qui ont toujours t
contre moi, ils ont tout fait pour me contrarier. Il n'y a pas de
gentillesses que je n'aie eues pour Mme Verdurin  Balbec, j'en ai
t joliment rcompense. Elle me ferait demander  son lit de
mort que je n'irais pas. Il y a des choses qui ne se pardonnent pas.
Quant  vous, c'est la premire indlicatesse que vous me faites.
Quand Franoise m'a dit que vous tiez sorti (elle tait contente,
allez, de me le dire), j'aurais mieux aim qu'on me fende la tte
par le milieu. J'ai tch qu'on ne remarque rien, mais de ma vie je
n'ai jamais ressenti un affront pareil. Pendant qu'elle me parlait,
se poursuivait en moi, dans le sommeil fort vivant et crateur de
l'inconscient (sommeil o achvent de se graver les choses qui nous
effleurrent seulement, o les mains endormies se saisissent de la
clef qui ouvre, vainement cherche jusque-l), la recherche de ce
qu'elle avait voulu dire par la phrase interrompue dont j'aurais voulu
savoir quelle et t la fin. Et tout d'un coup deux mots atroces,
auxquels je n'avais nullement song, tombrent sur moi: le pot.
Je ne peux pas dire qu'ils vinrent d'un seul coup, comme quand,
dans une longue soumission passive  un souvenir incomplet, tout en
tchant doucement, prudemment, de l'tendre, on reste pli, coll
 lui. Non, contrairement  ma manire habituelle de me souvenir,
il y eut, je crois, deux voies parallles de recherche: l'une tenait
compte non pas seulement de la phrase d'Albertine, mais de son regard
excd quand je lui avais propos un don d'argent pour donner
un beau dner, un regard qui semblait dire: Merci, dpenser de
l'argent pour des choses qui m'embtent, quand, sans argent, je
pourrais en faire qui m'amusent! Et c'est peut-tre le souvenir de
ce regard qu'elle avait eu qui me fit changer de mthode pour
trouver la fin de ce qu'elle avait voulu dire. Jusque-l je m'tais
hypnotis sur le dernier mot: casser, elle avait voulu dire
casser quoi? Casser du bois? Non. Du sucre? Non. Casser, casser,
casser. Et tout  coup, le regard qu'elle avait eu au moment de ma
proposition qu'elle donnt un dner me fit rtrograder dans
les mots de sa phrase. Et aussitt je vis qu'elle n'avait pas dit
casser, mais me faire casser. Horreur! c'tait cela qu'elle
aurait prfr. Double horreur! car mme la dernire des grues,
et qui consent  cela, ou le dsire, n'emploie pas avec l'homme
qui s'y prte cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop
avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour
s'excuser de se donner tout  l'heure  un homme. Albertine
n'avait pas menti quand elle m'avait dit qu'elle rvait  moiti.
Distraite, impulsive, ne songeant pas qu'elle tait avec moi, elle
avait eu le haussement d'paules, elle avait commenc de parler
comme elle et fait avec une de ces femmes, avec peut-tre une de
mes jeunes filles en fleurs. Et brusquement rappele  la ralit,
rouge de honte, renfonant ce qu'elle allait dire dans sa bouche,
dsespre, elle n'avait plus voulu prononcer un seul mot. Je
n'avais pas une seconde  perdre si je ne voulais pas qu'elle
s'apert du dsespoir o j'tais. Mais dj, aprs le sursaut
de la rage, les larmes me venaient aux yeux. Comme  Balbec, la nuit
qui avait suivi sa rvlation de son amiti avec les Vinteuil,
il me fallait inventer immdiatement pour mon chagrin une cause
plausible, en mme temps capable de produire un effet si profond sur
Albertine que cela me donnt un rpit de quelques jours avant de
prendre une dcision. Aussi, au moment o elle me disait qu'elle
n'avait jamais prouv un affront pareil  celui que je lui avais
inflig en sortant, qu'elle aurait mieux aim mourir que
s'entendre dire cela par Franoise, et comme, agac de sa risible
susceptibilit, j'allais lui dire que ce que j'avais fait tait
bien insignifiant, que cela n'avait rien de froissant pour elle que je
fusse sorti; comme pendant ce temps-l, paralllement, ma recherche
inconsciente de ce qu'elle avait voulu dire aprs le mot casser
avait abouti, et que le dsespoir o ma dcouverte me jetait
n'tait pas possible  cacher compltement, au lieu de me
dfendre, je m'accusai. Ma petite Albertine, lui dis-je d'un ton
doux que gagnaient mes premires larmes, je pourrais vous dire que
vous avez tort, que ce que j'ai fait n'est rien, mais je mentirais;
c'est vous qui avez raison, vous avez compris la vrit, mon pauvre
petit, c'est qu'il y a six mois, c'est qu'il y a trois mois, quand
j'avais encore tant d'amiti pour vous, jamais je n'eusse fait cela.
C'est un rien et c'est norme  cause de l'immense changement dans
mon coeur dont cela est le signe. Et puisque vous avez devin ce
changement, que j'esprais vous cacher, cela m'amne  vous dire
ceci: Ma petite Albertine (et je le dis avec une douceur et une
tristesse profondes), voyez-vous, la vie que vous menez ici est
ennuyeuse pour vous, il vaut mieux nous quitter, et comme les
sparations les meilleures sont celles qui s'effectuent le plus
rapidement, je vous demande, pour abrger le grand chagrin que je
vais avoir, de me dire adieu ce soir et de partir demain matin,
sans que je vous aie revue, pendant que je dormirai. Elle parut
stupfaite, encore incrdule et dj dsole: Comment demain?
Vous le voulez? Et malgr la souffrance que j'prouvais  parler
de notre sparation comme dj entre dans le pass--peut-tre
en partie  cause de cette souffrance mme--je me mis  adresser 
Albertine les conseils les plus prcis pour certaines choses
qu'elle aurait  faire aprs son dpart de la maison. Et, de
recommandations en recommandations, j'en arrivai bientt  entrer
dans de minutieux dtails. Ayez la gentillesse, dis-je avec une
infinie tristesse, de me renvoyer le livre de Bergotte qui est chez
votre tante. Cela n'a rien de press, dans trois jours, dans huit
jours, quand vous voudrez, mais pensez-y pour que je n'aie pas 
vous le faire demander, cela me ferait trop de mal. Nous avons t
heureux, nous sentons maintenant que nous serions malheureux.--Ne
dites pas que nous sentons que nous serions malheureux, me dit
Albertine en m'interrompant, ne dites pas nous, c'est vous seul
qui trouvez cela.--Oui, enfin, vous ou moi, comme vous voudrez, pour
une raison ou l'autre. Mais il est une heure folle, il faut vous
coucher... nous avons dcid de nous quitter ce soir.--Pardon, vous
avez dcid et je vous obis parce que je ne veux pas vous faire de
la peine.--Soit, c'est moi qui ai dcid, mais ce n'en est pas moins
douloureux pour moi. Je ne dis pas que ce sera douloureux longtemps,
vous savez que je n'ai pas la facult de me souvenir longtemps, mais
les premiers jours je m'ennuierai tant aprs vous! Aussi je
trouve inutile de raviver par des lettres, il faut finir tout d'un
coup.--Oui, vous avez raison, me dit-elle d'un air navr, auquel
ajoutaient encore ses traits flchis par la fatigue de l'heure
tardive; plutt que de se faire couper un doigt puis un autre, j'aime
mieux donner la tte tout de suite.--Mon Dieu, je suis pouvant
en pensant  l'heure  laquelle je vous fais coucher, c'est de la
folie. Enfin, pour le dernier soir! Vous aurez le temps de dormir tout
le reste de la vie. Et ainsi en lui disant qu'il fallait nous dire
bonsoir, je cherchais  retarder le moment o elle me l'et dit.
Voulez-vous, pour vous distraire les premiers jours, que je dise 
Bloch de vous envoyer sa cousine Esther  l'endroit o vous serez,
il fera cela pour moi.--Je ne sais pas pourquoi vous dites cela (je
le disais pour tcher d'arracher un aveu  Albertine); je ne tiens
qu' une seule personne c'est  vous, me dit Albertine, dont les
paroles me remplirent de douceur. Mais, aussitt, quel mal elle me
fit: Je me rappelle trs bien que j'ai donn ma photographie 
Esther parce qu'elle insistait beaucoup et que je voyais que cela lui
ferait plaisir, mais quant  avoir eu de l'amiti pour elle ou 
avoir envie de la voir jamais... Et pourtant Albertine tait de
caractre si lger qu'elle ajouta: Si elle veut me voir, moi a
m'est gal, elle est trs gentille, mais je n'y tiens aucunement.
Ainsi, quand je lui avais parl de la photographie d'Esther que
m'avait envoye Bloch (et que je n'avais mme pas encore reue
quand j'en avais parl  Albertine), mon amie avait compris que
Bloch m'avait montr une photographie d'elle, donne par elle 
Esther. Dans mes pires suppositions, je ne m'tais jamais figur
qu'une pareille intimit avait pu exister entre Albertine et Esther.
Albertine n'avait rien trouv  me rpondre quand j'avais parl de
la photographie. Et maintenant, me croyant, bien  tort, au courant,
elle trouvait plus habile d'avouer. J'tais accabl. Et puis,
Albertine, je vous demande en grce une chose, c'est de ne jamais
chercher  me revoir. Si jamais, ce qui peut arriver dans un an, dans
deux ans, dans trois ans, nous nous trouvions dans la mme ville,
vitez-moi. Et voyant qu'elle ne rpondait pas affirmativement 
ma prire: Mon Albertine, ne me revoyez jamais en cette vie. Cela
me ferait trop de peine. Car j'avais vraiment de l'amiti pour vous,
vous savez. Je sais bien que, quand je vous ai racont l'autre jour
que je voulais revoir l'amie dont nous avions parl  Balbec, vous
avez cru que c'tait arrang. Mais non, je vous assure que cela
m'tait bien gal. Vous tes persuade que j'avais rsolu depuis
longtemps de vous quitter, que ma tendresse tait une comdie.--Mais
non, vous tes fou, je ne l'ai pas cru, dit-elle tristement.--Vous
avez raison, il ne faut pas le croire; je vous aimais vraiment, pas
d'amour peut-tre, mais de grande, de trs grande amiti, plus que
vous ne pouvez croire.--Mais si, je le crois. Et si vous vous figurez
que moi je ne vous aime pas!--Cela me fait une grande peine de vous
quitter.--Et moi mille fois plus grande, me rpondit Albertine. Et
dj, depuis un moment, je sentais que je ne pouvais plus retenir
les larmes qui montaient  mes yeux. Et ces larmes ne venaient pas
du tout du mme genre de tristesse que j'prouvais jadis quand je
disais  Gilberte: Il vaut mieux que nous ne nous voyions plus, la
vie nous spare. Sans doute, quand j'crivais cela  Gilberte,
je me disais que, quand j'aimerais non plus elle, mais une autre,
l'excs de mon amour diminuerait celui que j'aurais peut-tre pu
inspirer, comme s'il y avait fatalement entre deux tres une certaine
quantit d'amour disponible, o le trop-pris par l'un est retir
 l'autre, et que, de l'autre aussi, comme de Gilberte, je serais
condamn  me sparer. Mais la situation tait toute diffrente
pour bien des raisons, dont la premire, qui avait  son tour
produit les autres, tait que ce dfaut de volont que ma
grand'mre et ma mre avaient redout pour moi  Combray, volont
devant laquelle l'une et l'autre, tant un malade a d'nergie pour
imposer sa faiblesse, avaient successivement capitul, ce dfaut
de volont avait t en s'aggravant d'une faon de plus en plus
rapide. Quand j'avais senti que ma prsence fatiguait Gilberte,
j'avais encore assez de forces pour renoncer  elle; je n'en avais
plus quand j'avais fait la mme constatation pour Albertine, et je ne
songeais qu' la retenir  tout prix. De sorte que, si j'crivais
 Gilberte que je ne la verrais plus, et dans l'intention de ne plus
la voir en effet, je ne le disais  Albertine que par pur mensonge et
pour amener une rconciliation. Ainsi nous prsentions-nous l'un 
l'autre une apparence qui tait bien diffrente de la ralit.
Et sans doute il en est toujours ainsi quand deux tres sont face
 face, puisque chacun d'eux ignore une partie de ce qui est dans
l'autre (mme ce qu'il sait, il ne peut en partie le comprendre) et
que tous deux manifestent ce qui leur est le moins personnel, soit
qu'ils n'aient pas dml eux-mmes et jugent ngligeable ce qui
l'est le plus, soit que des avantages insignifiants et qui ne tiennent
pas  eux leur semblent plus importants et plus flatteurs. Mais dans
l'amour, ce malentendu est port au degr suprme parce que, sauf
peut-tre quand on est enfant, on tche que l'apparence qu'on prend,
plutt que de reflter exactement notre pense, soit ce que
cette pense juge le plus propre  nous faire obtenir ce que nous
dsirons, et qui pour moi, depuis que que j'tais rentr, tait de
pouvoir garder Albertine aussi docile que par le pass, qu'elle ne me
demandt pas, dans son irritation, une libert plus grande, que je
souhaitais lui donner un jour, mais qui, en ce moment o j'avais peur
de ses vellits d'indpendance, m'et rendu trop jaloux. A partir
d'un certain ge, par amour-propre et par sagacit, ce sont les
choses qu'on dsire le plus auxquelles on a l'air de ne pas
tenir. Mais en amour, la simple sagacit--qui, d'ailleurs, n'est
probablement pas la vraie sagesse--nous force assez vite  ce gnie
de duplicit. Tout ce que j'avais, enfant, rv de plus doux dans
l'amour et qui me semblait de son essence mme, c'tait,
devant celle que j'aimais, d'pancher librement ma tendresse, ma
reconnaissance pour sa bont, mon dsir d'une perptuelle vie
commune. Mais je m'tais trop bien rendu compte, par ma propre
exprience et d'aprs celle de mes amis, que l'expression de tels
sentiments est loin d'tre contagieuse. Une fois qu'on a remarqu
cela, on ne se laisse plus aller; je m'tais gard dans
l'aprs-midi de dire  Albertine toute la reconnaissance que je lui
avais de ne pas tre reste au Trocadro. Et ce soir, ayant eu peur
qu'elle me quittt, j'avais feint de dsirer la quitter, feinte qui
ne m'tait pas seulement dicte, d'ailleurs, par les enseignements
que j'avais cru recueillir de mes amours prcdentes et dont
j'essayais de faire profiter celui-ci.

Cette crainte qu'Albertine allt peut-tre me dire: Je veux
certaines heures o je sorte seule, je veux pouvoir m'absenter
vingt-quatre heures, enfin je ne sais quelle demande de la sorte,
que je ne cherchais pas  dfinir, mais qui m'pouvantait, cette
crainte m'avait un instant effleur avant et pendant la soire
Verdurin. Mais elle s'tait dissipe, contredite, d'ailleurs, par le
souvenir de tout ce qu'Albertine me disait sans cesse de son bonheur
 la maison. L'intention de me quitter, si elle existait chez
Albertine, ne se manifestait que d'une faon obscure, par certains
regards tristes, certaines impatiences, des phrases qui ne voulaient
nullement dire cela, mais qui, si on raisonnait (et on n'avait mme
pas besoin de raisonner car on devine immdiatement ce langage de la
passion, les gens du peuple eux-mmes comprennent ces phrases qui
ne peuvent s'expliquer que par la vanit, la rancune, la
jalousie, d'ailleurs inexprimes, mais que dpiste aussitt chez
l'interlocuteur une facult intuitive qui, comme ce bon sens
dont parle Descartes, est la chose du monde la plus rpandue),
rvlaient la prsence en elle d'un sentiment qu'elle cachait et
qui pouvait la conduire  faire des plans pour une autre vie sans
moi. De mme que cette intention ne s'exprimait pas dans ses paroles
d'une faon logique, de mme le pressentiment de cette intention,
que j'avais depuis ce soir, restait en moi tout aussi vague. Je
continuais  vivre sur l'hypothse qui admettait pour vrai tout
ce que me disait Albertine. Mais il se peut qu'en moi, pendant ce
temps-l, une hypothse toute contraire, et  laquelle je ne
voulais pas penser, ne me quittt pas; cela est d'autant plus
probable, que, sans cela, je n'eusse nullement t gn de dire 
Albertine que j'tais all chez les Verdurin, et que, sans cela,
le peu d'tonnement que me causa sa colre n'et pas t
comprhensible. De sorte que ce qui vivait probablement en moi,
c'tait l'ide d'une Albertine entirement contraire  celle
que ma raison s'en faisait,  celle aussi que ses paroles  elle
dpeignaient, une Albertine pourtant pas absolument invente,
puisqu'elle tait comme un miroir antrieur de certains mouvements
qui se produisirent chez elle, comme sa mauvaise humeur que je fusse
all chez les Verdurin. D'ailleurs, depuis longtemps, mes angoisses
frquentes, ma peur de dire  Albertine que je l'aimais, tout cela
correspondait  une autre hypothse qui expliquait bien plus
de choses et avait aussi cela pour elle, que, si on adoptait la
premire, la deuxime devenait plus probable, car en me laissant
aller  des effusions de tendresse avec Albertine, je n'obtenais
d'elle qu'une irritation ( laquelle, d'ailleurs, elle assignait une
autre cause).

En analysant d'aprs cela, d'aprs le systme invariable de
ripostes dpeignant exactement le contraire de ce que j'prouvais,
je peux tre assur que si, ce soir-l, je lui dis que j'allais la
quitter, c'tait--mme avant que je m'en fusse rendu compte--parce
que j'avais peur qu'elle voult une libert (je n'aurais pas trop su
dire quelle tait cette libert qui me faisait trembler, mais enfin
une libert telle qu'elle et pu me tromper, ou du moins que je
n'aurais plus pu tre certain qu'elle ne me trompt pas) et que je
voulais lui montrer par orgueil, par habilet, que j'tais bien loin
de craindre cela, comme dj,  Balbec, quand je voulais qu'elle
et une haute ide de moi et, plus tard, quand je voulais qu'elle
n'et pas le temps de s'ennuyer avec moi. Enfin, pour
l'objection qu'on pourrait opposer  cette deuxime
hypothse--l'informule--que tout ce qu'Albertine me disait toujours
signifiait, au contraire, que sa vie prfre tait la vie chez
moi, le repos, la lecture, la solitude, la haine des amours saphiques,
etc., il serait inutile de s'y arrter. Car si, de son ct,
Albertine avait voulu juger de ce que j'prouvais par ce que je lui
disais, elle aurait appris exactement le contraire de la vrit,
puisque je ne manifestais jamais le dsir de la quitter que quand je
ne pouvais pas me passer d'elle, et qu' Balbec je lui avais avou
aimer une autre femme, une fois Andre, une autre fois une personne
mystrieuse, les deux fois o la jalousie m'avait rendu de l'amour
pour Albertine. Mes paroles ne refltaient donc nullement mes
sentiments. Si le lecteur n'en a que l'impression assez faible, c'est
qu'tant narrateur je lui expose mes sentiments en mme temps que je
lui rpte mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s'il
connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec
elles, lui donneraient si souvent l'impression d'tranges revirements
qu'il me croirait  peu prs fou. Procd qui ne serait pas, du
reste, beaucoup plus faux que celui que j'ai adopt, car les images
qui me faisaient agir, si opposes  celles qui se peignaient
dans mes paroles, taient  ce moment-l fort obscures; je ne
connaissais qu'imparfaitement la nature suivant laquelle j'agissais;
aujourd'hui, j'en connais clairement la vrit subjective. Quant
 sa vrit objective, c'est--dire si les inclinations de
cette nature saisissaient plus exactement que mon raisonnement les
intentions vritables d'Albertine, si j'ai eu raison de me fier 
cette nature et si, au contraire, elle n'a pas altr les intentions
d'Albertine au lieu de les dmler, c'est ce qu'il m'est difficile
de dire. Cette crainte vague, prouve par moi chez les Verdurin,
qu'Albertine me quittt, s'tait d'abord dissipe. Quand j'tais
rentr, 'avait t avec le sentiment d'tre un prisonnier,
nullement de retrouver une prisonnire. Mais la crainte dissipe
m'avait ressaisi avec plus de force, quand, au moment o j'avais
annonc  Albertine que j'tais all chez les Verdurin, j'avais vu
se superposer  son visage une apparence d'nigmatique irritation,
qui n'y affleurait pas, du reste, pour la premire fois. Je savais
bien qu'elle n'tait que la cristallisation dans la chair de griefs
raisonns, d'ides claires pour l'tre qui les forme et qui les
tait, synthse devenue visible mais non plus rationnelle, et que
celui qui en recueille le prcieux rsidu sur le visage de l'tre
aim essaye  son tour, pour comprendre ce qui se passe en celui-ci,
de ramener par l'analyse  ses lments intellectuels. L'quation
approximative de cette inconnue qu'tait pour moi la pense
d'Albertine m'avait  peu prs donn: Je savais ses soupons,
j'tais sre qu'il chercherait  les vrifier, et pour que je ne
puisse pas le gner, il a fait tout son petit travail en cachette.
Mais si c'est avec de telles ides, et qu'elle ne m'avait jamais
exprimes, que vivait Albertine, ne devait-elle pas prendre en
horreur, n'avoir plus la force de mener, ne pouvait-elle pas, d'un
jour  l'autre, dcider de cesser une existence o, si elle tait,
au moins de dsir, coupable, elle se sentait devine, traque,
empche de se livrer jamais  ses gots, sans que ma jalousie en
ft dsarme; o, si elle tait innocente d'intention et de fait,
elle avait le droit, depuis quelque temps, de se sentir dcourage,
en voyant que, depuis Balbec o elle avait mis tant de persvrance
 viter de jamais rester seule avec Andre, jusqu' aujourd'hui
o elle avait renonc  aller chez les Verdurin et  rester
au Trocadro, elle n'avait pas russi  regagner ma confiance.
D'autant plus que je ne pouvais pas dire que sa tenue ne ft
parfaite. Si,  Balbec, quand on parlait de jeunes filles qui avaient
mauvais genre, elle avait eu souvent des rires, des ploiements de
corps, des imitations de leur genre, qui me torturaient  cause de
ce que je supposais que cela signifiait pour ses amies, depuis qu'elle
savait mon opinion l-dessus, ds qu'on faisait allusion  ce
genre de choses, elle cessait de prendre part  la conversation, non
seulement avec la parole, mais avec l'expression du visage. Soit pour
ne pas contribuer aux malveillances qu'on disait sur telle ou telle,
soit pour toute autre raison, la seule chose qui frappait alors,
dans ses traits si mobiles, c'est qu' partir du moment o on avait
effleur ce sujet, ils avaient tmoign de leur distraction, en
gardant exactement l'expression qu'ils avaient un instant avant. Et
cette immobilit d'une expression mme lgre pesait comme un
silence; il et t impossible de dire qu'elle blmt, qu'elle
approuvt, qu'elle connt ou non ces choses. Chacun de ses traits
n'tait plus en rapport qu'avec un autre de ses traits. Son nez, sa
bouche, ses yeux formaient une harmonie parfaite, isole du reste;
elle avait l'air d'un pastel et de ne pas plus avoir entendu ce qu'on
venait de dire que si on l'avait dit devant un portrait de Latour.

Mon esclavage, encore peru par moi, quand, en donnant au cocher
l'adresse de Brichot, j'avais vu la lumire de la fentre, avait
cess de me peser peu aprs, quand j'avais vu qu'Albertine avait
l'air de sentir si cruellement le sien. Et pour qu'il lui part moins
lourd, qu'elle n'et pas l'ide de le rompre d'elle-mme, le plus
habile m'avait sembl de lui donner l'impression qu'il n'tait pas
dfinitif et que je souhaitais moi-mme qu'il prt fin. Voyant que
ma feinte avait russi, j'aurais pu me trouver heureux, d'abord parce
que ce que j'avais tant redout, la volont que je supposais 
Albertine de partir, se trouvait cart, et ensuite parce que, en
dehors mme du rsultat vis, en lui-mme le succs de ma feinte,
en prouvant que je n'tais pas absolument pour Albertine un amant
ddaign, un jaloux bafou, dont toutes les ruses sont d'avance
perces  jour, redonnait  notre amour une espce de virginit,
faisant renatre pour lui le temps o elle pouvait encore, 
Balbec, croire si facilement que j'en aimais une autre. Car elle ne
l'aurait sans doute plus cru, mais elle ajoutait foi  mon intention
simule de nous sparer  tout jamais ce soir. Elle avait l'air de
se mfier que la cause en pt tre chez les Verdurin. Par un besoin
d'apaiser le trouble o me mettait ma simulation de rupture, je
lui dis: Albertine, pouvez-vous me jurer que vous ne m'avez jamais
menti? Elle regarda fixement dans le vide, puis me rpondit: Oui,
c'est--dire non. J'ai eu tort de vous dire qu'Andre avait t
trs emballe sur Bloch, nous ne l'avions pas vu.--Mais alors
pourquoi?--Parce que j'avais peur que vous ne croyiez d'autres choses
d'elle, c'est tout. Je lui dis que j'avais vu un auteur dramatique
trs ami de La,  qui elle avait dit d'tranges choses (je
pensais par l lui faire croire que j'en savais plus long que je ne
disais sur l'amie de la cousine de Bloch). Elle regarda encore dans
le vide et me dit: J'ai eu tort, en vous parlant tout  l'heure de
La, de vous cacher un voyage de trois semaines que j'ai fait
avec elle. Mais je vous connaissais si peu  l'poque o il a eu
lieu!--C'tait avant Balbec?--Avant le second, oui. Et le matin
mme, elle m'avait dit qu'elle ne connaissait pas La, et il y avait
un instant, qu'elle ne l'avait vue que dans sa loge! Je regardais une
flambe brler d'un seul coup un roman que j'avais mis des millions
de minutes  crire. A quoi bon? A quoi bon? Certes, je comprenais
bien que, ces faits, Albertine me les rvlait parce qu'elle pensait
que je les avais appris indirectement de La, et qu'il n'y avait
aucune raison pour qu'il n'en existt pas une centaine de pareils. Je
comprenais ainsi que les paroles d'Albertine, quand on l'interrogeait,
ne contenaient jamais un atome de vrit, que, la vrit, elle ne
la laissait chapper que malgr elle, comme un brusque mlange
qui se faisait en elle, entre les faits qu'elle tait jusque-l
dcide  cacher et la croyance qu'on en avait eu connaissance.
Mais deux choses, ce n'est rien, dis-je  Albertine, allons
jusqu' quatre pour que vous me laissiez des souvenirs. Qu'est-ce que
vous me pouvez rvler d'autre? Elle regarda encore dans le vide.
A quelles croyances  la vie future adaptait-elle le mensonge, avec
quels Dieux, moins coulants qu'elle n'avait cru, essayait-elle de
s'arranger? Ce ne dut pas tre commode, car son silence et la fixit
de son regard durrent assez longtemps. Non, rien d'autre,
finit-elle par dire. Et malgr mon insistance, elle se buta,
aisment maintenant,  rien d'autre. Et quel mensonge! Car, du
moment qu'elle avait ces gots, jusqu'au jour o elle avait t
enferme chez moi, combien de fois, dans combien de demeures, de
promenades elle avait d les satisfaire! Les Gomorrhennes sont 
la fois assez rares et assez nombreuses pour que, dans quelque foule
que ce soit, l'une ne passe pas inaperue aux yeux de l'autre. Ds
lors le ralliement est facile.

Je me souvins avec horreur d'un soir qui,  l'poque, m'avait
seulement sembl ridicule. Un de mes amis m'avait invit  dner
au restaurant avec sa matresse et un autre des mes amis qui avait
aussi amen la sienne. Elles ne furent pas longues  se comprendre,
mais, si impatientes de se possder, que, ds le potage, les
pieds se cherchaient, trouvant souvent le mien. Bientt les jambes
s'entrelacrent. Mes deux amis ne voyaient rien; j'tais au
supplice. Une des deux femmes, qui n'y pouvait tenir, se mit sous la
table, disant qu'elle avait laiss tomber quelque chose. Puis l'une
eut la migraine et demanda  monter au lavabo. L'autre s'aperut
qu'il tait l'heure d'aller rejoindre une amie au thtre.
Finalement je restai seul avec mes deux amis, qui ne se doutaient
de rien. La migraineuse redescendit, mais demanda  rentrer seule
attendre son amant chez lui afin de prendre un peu d'antipyrine. Elles
devinrent trs amies, se promenaient ensemble, l'une habille en
homme et qui levait des petites filles et les ramenait chez l'autre,
les initiait. L'autre avait un petit garon, dont elle faisait
semblant d'tre mcontente, et le faisait corriger par son amie, qui
n'y allait pas de main morte. On peut dire qu'il n'y a pas de lieu, si
public qu'il ft, o elles ne fissent ce qui est le plus secret.

Mais La a t, tout le temps de ce voyage, parfaitement
convenable avec moi, me dit Albertine. Elle tait mme plus
rserve que bien des femmes du monde.--Est-ce qu'il y a des
femmes du monde qui ont manqu de rserve avec vous,
Albertine?--Jamais.--Alors qu'est-ce que vous voulez dire?--Eh bien,
elle tait moins libre dans ses expressions.--Exemple?--Elle n'aurait
pas, comme bien des femmes qu'on reoit, employ le mot: embtant,
ou le mot: se ficher du monde. Il me semblait qu'une partie du
roman, qui n'avait pas brl encore, tombait enfin en cendres.

Mon dcouragement aurait dur. Les paroles d'Albertine, quand j'y
songeais, y faisaient succder une colre folle. Elle tomba devant
une sorte d'attendrissement. Moi aussi, depuis que j'tais rentr
et dclarais vouloir rompre, je mentais aussi. Et cette volont de
sparation, que je simulais avec persvrance, entranait peu 
peu pour moi quelque chose de la tristesse que j'aurais prouve si
j'avais vraiment voulu quitter Albertine.

D'ailleurs, mme en repensant par  coups, par lancements, comme
on dit pour les autres douleurs physiques,  cette vie orgiaque,
qu'avait mene Albertine avant de me connatre, j'admirais davantage
la docilit de ma captive et je cessais de lui en vouloir.

Sans doute, jamais, durant notre vie commune, je n'avais cess
de laisser entendre  Albertine que cette vie ne serait
vraisemblablement que provisoire, de faon qu'Albertine continut 
y trouver quelque charme. Mais ce soir, j'avais t plus loin,
ayant craint que de vagues menaces de sparation ne fussent plus
suffisantes, contredites qu'elles seraient sans doute, dans l'esprit
d'Albertine, par son ide d'un grand amour jaloux pour elle, qui
m'aurait, semblait-elle dire, fait aller enquter chez les Verdurin.

Ce soir-l je pensai que, parmi les autres causes qui avaient pu me
dcider brusquement, sans mme m'en rendre compte qu'au fur et 
mesure,  jouer cette comdie de rupture, il y avait surtout
que, quand, dans une de ces impulsions comme en avait mon pre, je
menaais un tre dans sa scurit, comme je n'avais pas, comme
lui, le courage de raliser une menace, pour ne pas laisser croire
qu'elle n'avait t que paroles en l'air, j'allais assez loin
dans les apparences de la ralisation et ne me repliais que quand
l'adversaire, ayant eu vraiment l'illusion de ma sincrit, avait
trembl pour tout de bon. D'ailleurs, dans ces mensonges nous
sentons bien qu'il y a de la vrit; que, si la vie n'apporte pas de
changements  nos amours, c'est nous-mmes qui voudrons en apporter
ou en feindre, et parler de sparation, tant nous sentons que tous
les amours et toutes choses voluent rapidement vers l'adieu. On veut
pleurer les larmes qu'il apportera, bien avant qu'il survienne. Sans
doute y avait-il cette fois, dans la scne que j'avais joue, un
raison d'utilit. J'avais soudain tenu  garder Albertine parce
que je la sentais parse en d'autres tres auxquels je ne pouvais
l'empcher de se joindre. Mais et-elle  jamais renonc  tous
pour moi, que j'aurais peut-tre rsolu plus fermement encore de
ne la quitter jamais, car la sparation est, par la jalousie, rendue
cruelle, mais, par la reconnaissance, impossible. Je sentais en
tout cas que je livrais la grande bataille o je devais vaincre ou
succomber. J'aurais offert  Albertine, en une heure, tout ce que je
possdais, parce que je me disais: tout dpend de cette bataille;
mais ces batailles ressemblent moins  celles d'autrefois, qui
duraient quelques heures, qu' une bataille contemporaine qui n'est
finie ni le lendemain, ni le surlendemain, ni la semaine suivante. On
donne toutes ses forces, parce qu'on croit toujours que ce sont les
dernires dont on aura besoin. Et plus d'une anne se passe sans
amener la dcision. Peut-tre une inconsciente rminiscence de
scnes menteuses faites par M. de Charlus, auprs duquel j'tais
quand la crainte d'tre quitt par Albertine s'tait empare de
moi, s'y ajoutait-elle. Mais, plus tard, j'ai entendu raconter par ma
mre ceci, que j'ignorais alors et qui me donne  croire que j'avais
trouv tous les lments de cette scne en moi-mme, dans ces
rserves obscures de l'hrdit que certaines motions, agissant
en cela comme, sur l'pargne de nos forces emmagasines, les
mdicaments analogues  l'alcool et au caf, nous rendent
disponibles. Quand ma tante Lonie apprenait par Eulalie que
Franoise, sre que sa matresse ne sortirait jamais plus, avait
maniganc en secret quelque sortie que ma tante devait ignorer,
celle-ci, la veille, faisait semblant de dcider qu'elle essayerait
le lendemain d'une promenade. A Franoise incrdule elle faisait
non seulement prparer d'avance ses affaires, faire prendre l'air 
celles qui taient depuis longtemps enfermes, mais mme commander
la voiture, rgler,  un quart d'heure prs, tous les dtails de
la journe. Ce n'tait que quand Franoise, convaincue ou du moins
branle, avait t force d'avouer  ma tante les projets
qu'elle-mme avait forms, que celle-ci renonait publiquement aux
siens pour ne pas, disait-elle, entraver ceux de Franoise. De mme,
pour qu'Albertine ne pt pas croire que j'exagrais et pour la faire
aller le plus loin possible dans l'ide que nous nous quittions,
tirant moi-mme les dductions de ce que je venais d'avancer, je
m'tais mis  anticiper le temps qui allait commencer le lendemain
et qui durerait toujours, le temps o nous serions spars,
adressant  Albertine les mmes recommandations que si nous
n'allions pas nous rconcilier tout  l'heure. Comme les gnraux
qui jugent que, pour qu'une feinte russisse  tromper l'ennemi, il
faut la pousser  fond, j'avais engag dans celle-ci presque autant
de mes forces de sensibilit que si elle avait t vritable.
Cette scne de sparation fictive finissait par me faire presque
autant de chagrin que si elle avait t relle, peut-tre parce
qu'un des deux acteurs, Albertine, en la croyant telle, ajoutait pour
l'autre  l'illusion. Alors, qu'on vivait au jour le jour, qui, mme
pnible, restait supportable, retenu dans le terre--terre par le
lest de l'habitude et par cette certitude que le lendemain, dt-il
tre cruel, contiendrait la prsence de l'tre auquel on tient,
voici que follement je dtruisais toute cette pesante vie. Je ne
la dtruisais, il est vrai, que d'une faon fictive, mais cela
suffisait pour me dsoler; peut-tre parce que les paroles tristes
que l'on prononce, mme mensongrement, portent en elles leur
tristesse et nous l'injectent profondment; peut-tre parce qu'on
sait qu'en simulant des adieux, on voque par anticipation un heure
qui viendra fatalement plus tard; puis l'on n'est pas bien assur
qu'on ne vient pas de dclencher le mcanisme qui la fera
sonner. Dans tout bluff, il y a, si petite qu'elle soit, une part
d'incertitude sur ce que va faire celui qu'on trompe. Si cette
comdie de sparation allait aboutir  une sparation! On ne peut
en envisager la possibilit, mme invraisemblable, sans un serrement
de coeur. On est doublement anxieux, car la sparation se produirait
alors au moment o elle serait insupportable, o on vient d'avoir
de la souffrance par la femme qui vous quitterait avant de vous avoir
guri, au moins apais. Enfin, nous n'avons plus le point d'appui
de l'habitude, sur laquelle nous nous reposons, mme dans le chagrin.
Nous venons volontairement de nous en priver, nous avons donn 
la journe prsente une importance exceptionnelle, nous l'avons
dtache des journes contigus; elle flotte sans racines comme
un jour de dpart; notre imagination, cessant d'tre paralyse
par l'habitude, s'est veille; nous avons soudain adjoint 
notre amour quotidien des rveries sentimentales qui le grandissent
normment, nous rendent indispensable une prsence sur laquelle,
justement, nous ne sommes plus absolument certains de pouvoir compter.
Sans doute, c'est justement afin d'assurer pour l'avenir cette
prsence, que nous nous sommes livrs au jeu de pouvoir nous en
passer. Mais ce jeu, nous y avons t pris nous-mme, nous avons
recommenc  souffrir parce que nous avons fait quelque chose de
nouveau, d'inaccoutum, et qui se trouve ressembler ainsi  ces
cures qui doivent gurir plus tard le mal dont on souffre, mais dont
les premiers effets sont de l'aggraver.

J'avais les larmes aux yeux, comme ceux qui, seuls dans leur chambre,
imaginent, selon les dtours capricieux de leur rverie, la mort
d'un tre qu'ils aiment, se reprsentent si minutieusement la
douleur qu'ils auraient, qu'ils finissent par l'prouver. Ainsi, en
multipliant les recommandations  Albertine sur la conduite qu'elle
aurait  tenir  mon gard quand nous allions tre spars, il
me semblait que j'avais presque autant de chagrin que si nous n'avions
pas d nous rconcilier tout  l'heure. Et puis, tais-je si
sr de le pouvoir, de faire revenir Albertine  l'ide de la vie
commune, et, si j'y russissais pour ce soir, que, chez elle, l'tat
d'esprit que cette scne avait dissip ne renatrait pas? Je me
sentais, mais ne me croyais pas matre de l'avenir, parce que je
comprenais que cette sensation venait seulement de ce qu'il n'existait
pas encore et qu'ainsi je n'tais pas accabl de sa ncessit.
Enfin, tout en mentant, je mettais peut-tre dans mes paroles plus
de vrit que je ne croyais. Je venais d'avoir un exemple, quand
j'avais dit  Albertine que je l'oublierais vite; c'tait ce
qui m'tait, en effet, arriv avec Gilberte, que je m'abstenais
maintenant d'aller voir pour viter, non pas une souffrance, mais une
corve. Et certes, j'avais souffert en crivant  Gilberte que je
ne la verrais plus, et je n'allais que de temps en temps chez elle.
Or toutes les heures d'Albertine m'appartenaient, et, en amour, il est
plus facile de renoncer  un sentiment que de perdre une habitude.
Mais tant de paroles douloureuses concernant notre sparation, si
la force de les prononcer m'tait donne parce que je les savais
mensongres, en revanche elles taient sincres dans la bouche
d'Albertine quand je l'entendis crier: Ah! c'est promis, je ne vous
reverrai jamais. Tout plutt que de vous voir pleurer comme cela, mon
chri. Je ne veux pas vous faire de chagrin. Puisqu'il le faut, on
ne se verra plus. Elles taient sincres, ce qu'elles n'eussent pu
tre de ma part, parce que, d'une part, comme Albertine n'avait
pour moi que de l'amiti, le renoncement qu'elles promettaient lui
cotait moins; parce que, d'autre part, dans une sparation, c'est
celui qui n'aime pas d'amour qui dit les choses tendres, l'amour ne
s'exprimant pas directement; parce qu'enfin mes larmes, qui eussent
t si peu de chose dans un grand amour, lui paraissaient presque
extraordinaires et la bouleversaient, transposes dans le domaine de
cette amiti o elle restait, de cette amiti plus grande que la
mienne,  ce qu'elle venait de dire, ce qui n'tait peut-tre pas
tout  fait inexact, car les mille bonts de l'amour peuvent finir
par veiller, chez l'tre qui l'inspire en ne l'prouvant pas, une
affection, une reconnaissance, moins gostes que le sentiment
qui les a provoques, et qui, peut-tre, aprs des annes de
sparation, quand il ne restera rien de lui chez l'ancien amant,
subsisteront toujours chez l'aime.

Ma petite Albertine, rpondis-je, vous tes bien gentille de me le
promettre. Du reste, les premires annes du moins, j'viterai les
endroits o vous serez. Vous ne savez pas si vous irez cet t 
Balbec? Parce que, dans ce cas-l, je m'arrangerais pour ne pas y
aller. Maintenant, si je continuais  progresser ainsi, devanant
les temps, dans mon invention mensongre, ce n'tait pas moins pour
faire peur  Albertine que pour me faire mal  moi-mme. Comme un
homme qui n'avait d'abord que des motifs peu importants de se fcher
se grise tout  fait par les clats de sa propre voix, et se laisse
emporter par une fureur engendre, non par ses griefs, mais par sa
colre elle-mme en voie de croissance, ainsi, je roulais de plus en
plus vite sur la pente de ma tristesse, vers un dsespoir de plus
en plus profond, et avec l'inertie d'un homme qui sent le froid le
saisir, n'essaye pas de lutter, et trouve mme  frissonner une
espce de plaisir. Et si j'avais enfin, tout  l'heure, comme
j'y comptais bien, la force de me ressaisir, de ragir et de faire
machine en arrire, bien plus que du chagrin qu'Albertine m'avait
fait en accueillant si mal mon retour, c'tait de celui que j'avais
prouv  imaginer, pour feindre de les rgler, les formalits
d'une sparation imaginaire,  en prvoir les suites, que le baiser
d'Albertine, au moment de me dire bonsoir, aurait aujourd'hui  me
consoler. En tout cas, ce bonsoir, il ne fallait pas que ce ft elle
qui me le dt d'elle-mme, ce qui m'et rendu plus difficile
le revirement par lequel je lui proposerais de renoncer  notre
sparation. Aussi, je ne cessais de lui rappeler que l'heure de nous
dire ce bonsoir tait depuis longtemps venue, ce qui, en me laissant
l'initiative, me permettait de le retarder encore d'un moment. Et
ainsi je semais d'allusions  la nuit dj si avance,  notre
fatigue, les questions que je posais  Albertine. Je ne sais pas
o j'irai, rpondit-elle  la dernire, d'un air proccup.
Peut-tre j'irai en Touraine, chez ma tante. Et ce premier projet
qu'elle bauchait me glaa comme s'il commenait  raliser
effectivement notre sparation dfinitive. Elle regarda la chambre,
le pianola, les fauteuils de satin bleu. Je ne peux pas me faire
encore  l'ide que je ne verrai plus tout cela ni demain, ni
aprs-demain, ni jamais. Pauvre petite chambre! Il me semble que
c'est impossible; cela ne peut pas m'entrer dans la tte.--Il le
fallait, vous tiez malheureuse ici.--Mais non, je n'tais pas
malheureuse, c'est maintenant que je le serai.--Mais non, je vous
assure, c'est mieux pour vous.--Pour vous peut-tre! Je me mis
 regarder fixement dans le vide, comme si, en proie  une grande
hsitation, je me dbattais contre une ide qui me ft venue 
l'esprit. Enfin tout d'un coup: coutez, Albertine, vous dites que
vous tes plus heureuse ici, que vous allez tre malheureuse.--Bien
sr.--Cela me bouleverse; voulez-vous que nous essayions de
prolonger de quelques semaines? Qui sait? semaine par semaine, on peut
peut-tre arriver trs loin; vous savez qu'il y a des provisoires
qui peuvent finir par durer toujours.--Oh! ce que vous seriez
gentil!--Seulement, alors c'est de la folie de nous tre fait mal
comme cela pour rien, pendant des heures; c'est comme un voyage pour
lequel on s'est prpar et puis qu'on ne fait pas. Je suis moulu de
chagrin. Je l'assis sur mes genoux, je pris le manuscrit de Bergotte
qu'elle dsirait tant, et j'crivis sur la couverture: A ma petite
Albertine, en souvenir d'un renouvellement de bail. Maintenant,
lui dis-je, allez dormir jusqu' demain, ma chrie, car vous devez
tre brise.--Je suis surtout bien contente.--M'aimez-vous un petit
peu?--Encore cent fois plus qu'avant.

J'aurais eu tort d'tre heureux de la petite comdie, n'et-elle
pas t jusqu' cette forme vritable de mise en scne o
je l'avais pousse. N'eussions-nous fait que parler simplement de
sparation que c'et t dj grave. Ces conversations que l'on
tient ainsi, on croit le faire non seulement sans sincrit, ce qui
est en effet, mais librement. Or elles sont gnralement,  notre
insu, chuchot malgr nous, le premier murmure d'une tempte que
nous ne souponnons pas. En ralit, ce que nous exprimons alors
c'est le contraire de notre dsir (lequel est de vivre toujours avec
celle que nous aimons), mais c'est aussi cette impossibilit de vivre
ensemble qui fait notre souffrance quotidienne, souffrance prfre
par nous  celle de la sparation, et qui finira malgr nous par
nous sparer. D'habitude, pas tout d'un coup cependant. Le
plus souvent il arrive--ce ne fut pas, on le verra, mon cas avec
Albertine--que, quelque temps aprs les paroles auxquelles on ne
croyait pas, on met en action un essai informe de sparation voulue,
non douloureuse, temporaire. On demande  la femme, pour qu'ensuite
elle se plaise mieux avec nous, pour que nous chappions, d'autre
part, momentanment  des tristesses et des fatigues continuelles,
d'aller faire sans nous, ou de nous laisser faire sans elle, un voyage
de quelques jours, les premiers--depuis bien longtemps--passs, ce
qui nous et sembl impossible, sans elle. Trs vite elle revient
prendre sa place  notre foyer. Seulement, cette sparation, courte,
mais ralise, n'est pas aussi arbitrairement dcide et aussi
certainement la seule que nous nous figurons. Les mmes tristesses
recommencent, la mme difficult de vivre ensemble s'accentue,
seule la sparation n'est plus quelque chose d'aussi difficile; on
a commenc par en parler, on l'a ensuite excute sous une forme
amiable. Mais ce ne sont que des prodromes que nous n'avons pas
reconnus. Bientt  la sparation momentane et souriante
succdera la sparation atroce et dfinitive que nous avons
prpare sans le savoir.

Venez dans ma chambre dans cinq minutes pour que je puisse vous voir
un peu, mon petit chri. Vous serez plein de gentillesse. Mais je
m'endormirai vite aprs, car je suis comme une morte. Ce fut une
morte, en effet, que je vis quand j'entrai ensuite dans sa chambre.
Elle s'tait endormie aussitt couche; ses draps, rouls comme un
suaire autour de son corps, avaient pris, avec leurs beaux plis,
une rigidit de pierre. On et dit, comme dans certains Jugements
Derniers du moyen ge, que la tte seule surgissait hors de la
tombe, attendant dans son sommeil la trompette de l'Archange. Cette
tte avait t surprise par le sommeil presque renverse, les
cheveux hirsutes. Et en voyant ce corps insignifiant couch l,
je me demandais quelle table de logarithmes il constituait pour que
toutes les actions auxquelles il avait pu tre ml, depuis un
poussement de coude jusqu' un frlement de robe, pussent me causer,
tendues  l'infini de tous les points qu'il avait occups
dans l'espace et dans le temps, et de temps  autre brusquement
revivifies dans mon souvenir, des angoisses si douloureuses, et
que je savais pourtant dtermines par des mouvements, des dsirs
d'elle qui m'eussent t, chez une autre, chez elle-mme, cinq ans
avant, cinq ans aprs, si indiffrents. Tout cela tait mensonge,
mais mensonge pour lequel je n'avais le courage de chercher d'autre
solution que ma mort. Ainsi je restais, dans la pelisse que je n'avais
pas encore retire depuis mon retour de chez les Verdurin, devant
ce corps tordu, cette figure allgorique de quoi? de ma mort? de
mon amour? Bientt je commenai  entendre sa respiration gale.
J'allai m'asseoir au bord de son lit pour faire cette cure calmante de
brise et de contemplation. Puis je me retirai tout doucement pour
ne pas la rveiller. Il tait si tard que, ds le matin, je
recommandai  Franoise de marcher bien doucement quand elle aurait
 passer devant sa chambre. Aussi Franoise, persuade que nous
avions pass la nuit dans ce qu'elle appelait des orgies, recommanda
ironiquement aux autres domestiques de ne pas veiller la
Princesse. Et c'tait une des choses que je craignais, que
Franoise un jour ne pt plus se contenir, ft insolente avec
Albertine, et que cela n'ament des complications dans notre vie.
Franoise n'tait plus alors, comme  l'poque o elle souffrait
de voir Eulalie bien traite par ma tante, d'ge  supporter
vaillamment sa jalousie. Celle-ci altrait, paralysait le visage de
notre servante  tel point que, par moments, je me demandais si, sans
que je m'en fusse aperu, elle n'avait pas eu,  la suite de quelque
crise de colre, une petite attaque. Ayant ainsi demand qu'on
prservt le sommeil d'Albertine, je ne pus moi-mme en trouver
aucun. J'essayais de comprendre quel tait le vritable tat
d'esprit d'Albertine. Par la triste comdie que j'avais joue,
est-ce  un pril rel que j'avais par, et, malgr qu'elle
prtendt se sentir si heureuse  la maison, avait-elle eu
vraiment, par moments, l'ide de vouloir sa libert, ou au
contraire, fallait-il croire ses paroles? Laquelle des deux
hypothses tait la vraie? S'il m'arrivait souvent, s'il devait
m'arriver surtout d'tendre un cas de ma vie passe jusqu'aux
dimensions de l'histoire, quand je voulais essayer de comprendre
un vnement politique, inversement, ce matin-l, je ne cessai
d'identifier, malgr tant de diffrences et pour tcher d'en
comprendre la porte, notre scne de la veille avec un incident
diplomatique qui venait d'avoir lieu. J'avais peut-tre le droit de
raisonner ainsi. Car il tait bien probable qu' mon insu l'exemple
de M. de Charlus m'avait guid dans cette scne mensongre que je
lui avais si souvent vu jouer avec tant d'autorit; et, d'autre part,
tait-elle, chez lui, autre chose qu'une inconsciente importation
dans le domaine de la vie prive, de la tendance profonde de sa race
allemande, provocatrice par ruse et, par orgueil, guerrire s'il le
faut? Diverses personnes, parmi lesquelles le prince de Monaco, ayant
suggr au Gouvernement franais l'ide que, s'il ne se sparait
pas de M. Delcass, l'Allemagne menaante ferait effectivement la
guerre, le Ministre des Affaires trangres avait t pri de
dmissionner. Donc le Gouvernement franais avait admis l'hypothse
d'une intention de nous faire la guerre si nous ne cdions pas. Mais
d'autres personnes pensaient qu'il ne s'tait agi que d'un simple
bluff, et que, si la France avait tenu bon, l'Allemagne n'et
pas tir l'pe. Sans doute, le, scnario tait non seulement
diffrent, mais presque inverse, puisque la menace de rompre avec
moi n'avait jamais t profre par Albertine; mais un ensemble
d'impressions avait amen chez moi la croyance qu'elle y pensait,
comme le Gouvernement franais avait eu cette croyance pour
l'Allemagne. D'autre part, si l'Allemagne dsirait la paix, avoir
provoqu chez le Gouvernement franais l'ide qu'elle voulait la
guerre tait une contestable et dangereuse habilet. Certes, ma
conduite avait t assez adroite, si c'tait la pense que je
ne me dciderais jamais  rompre avec elle qui provoquait chez
Albertine de brusques dsirs d'indpendance. Et n'tait-il pas
difficile de croire qu'elle n'en avait pas, de se refuser  voir
toute une vie secrte en elle, dirige vers la satisfaction de
son vice, rien qu' la colre avec laquelle elle avait appris que
j'tais all chez les Verdurin, s'criant: J'en tais sre,
et achevant de tout dvoiler en disant: Ils devaient avoir Mlle
Vinteuil chez eux? Tout cela corrobor par la rencontre d'Albertine
et de Mme Verdurin que m'avait rvle Andre. Mais peut-tre,
pourtant, ces brusques dsirs d'indpendance, me disais-je quand
j'essayais d'aller contre mon instinct, taient causs-- supposer
qu'ils existassent--ou finiraient par l'tre, par l'ide contraire,
 savoir que je n'avais jamais eu l'intention de l'pouser, que
c'tait quand je faisais, comme involontairement, allusion  notre
sparation prochaine que je disais la vrit, que je la quitterais
de toute faon un jour ou l'autre, croyance que ma scne de ce soir
n'aurait pu alors que fortifier et qui pouvait finir par engendrer
chez elle cette rsolution: Si cela doit fatalement arriver un
jour ou l'autre, autant en finir tout de suite. Les prparatifs de
guerre, que le plus faux des adages prconise pour faire triompher
la volont de paix, crent, au contraire, d'abord la croyance chez
chacun des deux adversaires que l'autre veut la rupture, croyance qui
amne la rupture, et, quand elle a eu lieu, cette autre croyance chez
chacun des deux que c'est l'autre qui l'a voulue. Mme si la menace
n'tait pas sincre, son succs engage  la recommencer. Mais
le point exact jusqu'o le bluff peut russir est difficile 
dterminer; si l'un va trop loin, l'autre, qui avait jusque-l
cd, s'avance  son tour; le premier, ne sachant plus changer de
mthode, habitu  l'ide qu'avoir l'air de ne pas craindre la
rupture est la meilleure manire de l'viter (ce que j'avais fait
ce soir avec Albertine), et d'ailleurs pouss  prfrer, par
fiert, succomber plutt que de cder, persvre dans sa menace
jusqu'au moment o personne ne peut plus reculer. Le bluff peut aussi
tre ml  la sincrit, alterner avec elle, et il est possible
que ce qui tait un jeu hier devienne une ralit demain. Enfin il
peut arriver aussi qu'un des adversaires soit rellement rsolu 
la guerre; il se pouvait qu'Albertine, par exemple, et l'intention,
tt ou tard, de ne plus continuer cette vie, ou, au contraire,
que l'ide ne lui en ft jamais venue  l'esprit, et que mon
imagination l'et invente de toutes pices. Telles furent les
diffrentes hypothses que j'envisageai pendant qu'elle dormait, ce
matin-l. Pourtant, quant  la dernire, je peux dire que je n'ai
jamais, dans les temps qui suivirent, menac Albertine de la quitter
que pour rpondre  une ide de mauvaise libert d'elle, ide
qu'elle ne m'exprimait pas, mais qui me semblait tre implique par
certains mcontentements mystrieux, par certaines paroles, certains
gestes, dont cette ide tait la seule explication possible et pour
lesquels elle se refusait  m'en donner aucune. Encore, bien souvent,
je les constatais sans faire aucune allusion  une sparation
possible, esprant qu'ils provenaient d'une mauvaise humeur qui
finirait ce jour-l. Mais celle-ci durait parfois sans rmission
pendant des semaines entires, o Albertine semblait vouloir
provoquer un conflit, comme s'il y avait  ce moment-l, dans une
rgion plus ou moins loigne, des plaisirs qu'elle savait, dont sa
claustration chez moi la privait, et qui l'influenaient jusqu' ce
qu'ils eussent pris fin, comme ces modifications atmosphriques qui,
jusqu'au coin de notre feu, agissent sur nos nerfs, mme si elles se
produisent aussi loin que les les Balares.

Ce matin-l, pendant qu'Albertine dormait et que j'essayais de
deviner ce qui tait cach en elle, je reus une lettre de ma
mre o elle m'exprimait son inquitude de ne rien savoir de nos
dcisions par cette phrase de Mme de Svign: Pour moi, je suis
persuade qu'il ne se mariera pas; mais alors, pourquoi troubler
cette fille qu'il n'pousera jamais? Pourquoi risquer de lui faire
refuser des partis qu'elle ne regardera plus qu'avec mpris? Pourquoi
troubler l'esprit d'une personne qu'il serait si ais d'viter?
Cette lettre de ma mre me ramenait sur terre. Que vais-je chercher
une me mystrieuse, interprter un visage et me sentir entour de
pressentissements que je n'ose approfondir? me dis-je. Je rvais, la
chose est toute simple. Je suis un jeune homme indcis et il s'agit
d'un de ces mariages dont on est quelque temps  savoir s'ils se
feront ou non. Il n'y a rien l de particulier  Albertine. Cette
pense me donna une dtente profonde, mais courte. Bien vite je
me dis: on peut tout ramener, en effet, si on en considre l'aspect
social, au plus courant des faits divers. Du dehors, c'est peut-tre
ainsi que je le verrais. Mais je sais bien que ce qui est vrai, ce
qui, du moins, est vrai aussi, c'est tout ce que j'ai pens, c'est
ce que j'ai lu dans les yeux d'Albertine, ce sont les craintes qui me
torturent, c'est le problme que je me pose sans cesse relativement
 Albertine. L'histoire du fianc hsitant et du mariage rompu peut
correspondre  cela, comme un certain compte rendu de thtre fait
par un courririste de bon sens peut donner le sujet d'une pice
d'Ibsen. Mais il y a autre chose que ces faits qu'on raconte. Il est
vrai que cette autre chose existe peut-tre, si on savait la voir,
chez tous les fiancs hsitants et dans tous les mariages qui
tranent, parce qu'il y a peut-tre du mystre dans la vie de tous
les jours. Il m'tait possible de le ngliger concernant la vie
des autres, mais celle d'Albertine et la mienne je la vivais par le
dedans.

Albertine ne me dit pas plus,  partir de cette soire, qu'elle
n'avait fait dans le pass: Je sais que vous n'avez pas confiance
en moi, je vais essayer de dissiper vos soupons. Mais cette ide,
qu'elle n'exprima jamais, et pu servir d'explication  ses moindres
actes. Non seulement elle s'arrangeait  ne jamais tre seule un
moment, de faon que je ne pusse ignorer ce qu'elle avait fait, si
je n'en croyais pas ses propres dclarations, mais, mme quand elle
avait  tlphoner  Andre, ou au garage, ou au mange, ou
ailleurs, elle prtendait que c'tait trop ennuyeux de rester seule
pour tlphoner, avec le temps que les demoiselles mettaient 
vous donner la communication, et elle s'arrangeait pour que je fusse
auprs d'elle  ce moment-l, ou,  mon dfaut, Franoise,
comme si elle et craint que je pusse imaginer des communications
tlphoniques blmables et servant  donner de mystrieux
rendez-vous. Hlas! tout cela ne me tranquillisait pas. J'eus un jour
de dcouragement. Aim m'avait renvoy la photographie d'Esther
en me disant que ce n'tait pas elle. Alors Albertine avait d'autres
amies intimes que celle  qui, par le contresens qu'elle avait fait
en coutant mes paroles, j'avais, en croyant parler de tout autre
chose, dcouvert qu'elle avait donn sa photographie. Je renvoyai
cette photographie  Bloch. Celle que j'aurais voulu voir, c'tait
celle qu'Albertine avait donne  Esther. Comment y tait-elle?
Peut-tre dcollete, qui sait? Mais je n'osais en parler 
Albertine (car j'aurais eu l'air de ne pas avoir vu la photographie),
ni  Bloch,  l'gard duquel je ne voulais pas avoir l'air de
m'intresser  Albertine. Et cette vie, qu'et reconnue si cruelle
pour moi et pour Albertine quiconque et connu mes soupons et
son esclavage, du dehors, pour Franoise, passait pour une vie de
plaisirs immrits que savait habilement se faire octroyer cette
enjleuse et, comme disait Franoise, qui employait beaucoup
plus le fminin que le masculin, tant plus envieuse des femmes,
cette charlatante. Mme, comme Franoise,  mon contact, avait
enrichi son vocabulaire de termes nouveaux, mais en les arrangeant
 sa mode, elle disait d'Albertine qu'elle n'avait jamais connu une
personne d'une telle perfidit, qui savait me tirer mes sous
en jouant si bien la comdie (ce que Franoise, qui prenait aussi
facilement le particulier pour le gnral que le gnral pour
le particulier, et qui n'avait que des ides assez vagues sur la
distinction des genres dans l'art dramatique, appelait savoir jouer
la pantomime). Peut-tre cette erreur sur notre vraie vie, 
Albertine et  moi, en tais-je moi-mme un peu responsable par
les vagues confirmations que, quand je causais avec Franoise, j'en
laissais habilement chapper, par dsir soit de la taquiner, soit de
paratre sinon aim, du moins heureux. Et pourtant, de ma jalousie,
de la surveillance que j'exerais sur Albertine, et desquelles
j'eusse tant voulu que Franoise ne se doutt pas, celle-ci ne tarda
pas  deviner la ralit, guide, comme le spirite qui, les yeux
bands, trouve un objet, par cette intuition qu'elle avait des choses
qui pouvaient m'tre pnibles, et qui ne se laissait pas dtourner
du but par les mensonges que je pouvais dire pour l'garer, et aussi
par cette haine clairvoyante qui la poussait--plus encore qu'
croire ses ennemies plus heureuses, plus roues comdiennes qu'elles
n'taient-- dcouvrir ce qui pouvait les perdre et prcipiter
leur chute. Franoise n'a certainement jamais fait de scnes 
Albertine. Mais je connaissais l'art de l'insinuation de Franoise,
le parti qu'elle savait tirer d'une mise en scne significative,
et je ne peux pas croire qu'elle ait rsist  faire comprendre
quotidiennement  Albertine le rle humili que celle-ci jouait 
la maison,  l'affoler par la peinture, savamment exagre, de la
claustration  laquelle mon amie tait soumise. J'ai trouv une
fois Franoise, ayant ajust de grosses lunettes, qui fouillait dans
mes papiers et en replaait parmi eux un o j'avais not un rcit
relatif  Swann et  l'impossibilit o il tait de se passer
d'Odette. L'avait-elle laiss traner par mgarde dans la chambre
d'Albertine? D'ailleurs, au-dessus de tous les sous-entendus
de Franoise, qui n'en avait t en bas que l'orchestration
chuchotante et perfide, il est vraisemblable qu'avait d s'lever,
plus haute, plus nette, plus pressante, la voix accusatrice et
calomnieuse des Verdurin, irrits de voir qu'Albertine me retenait
involontairement, et moi elle volontairement, loin du petit clan.
Quant  l'argent que je dpensais pour Albertine, il m'tait
presque impossible de le cacher  Franoise, puisque je ne pouvais
lui cacher aucune dpense. Franoise avait peu de dfauts, mais
ces dfauts avaient cr chez elle, pour les servir, de vritables
dons qui souvent lui manquaient hors de l'exercice de ces dfauts.
Le principal tait la curiosit applique  l'argent dpens
par nous pour d'autres qu'elle. Si j'avais une note  rgler, un
pourboire  donner, j'avais beau me mettre  l'cart, elle trouvait
une assiette  ranger, une serviette  prendre, quelque chose qui
lui permt de s'approcher. Et si peu de temps que je lui laissasse,
la renvoyant avec fureur, cette femme qui n'y voyait presque plus
clair, qui savait  peine compter, dirige par ce mme got qui
fait qu'un tailleur en vous voyant suppute instinctivement l'toffe
de votre habit et mme ne peut s'empcher de le palper, ou qu'un
peintre est sensible  un effet de couleurs, Franoise voyait 
la drobe, calculait instantanment ce que je donnais. Et pour
qu'elle ne pt pas dire  Albertine que je corrompais son chauffeur,
je prenais les devants et, m'excusant du pourboire, disais: J'ai
voulu tre gentil avec le chauffeur, je lui ai donn dix francs.
Franoise, impitoyable et  qui son coup d'oeil de vieil aigle
presque aveugle avait suffi, me rpondait: Mais non, Monsieur lui
a donn 43 francs de pourboire. Il a dit  Monsieur qu'il y avait 45
francs, Monsieur lui a donn 100 francs et il ne lui a rendu que 12
francs. Elle avait eu le temps de voir et de compter le chiffre du
pourboire, que j'ignorais moi-mme. Je me demandai si Albertine, se
sentant surveille, ne raliserait pas elle-mme cette sparation
dont je l'avais menace, car la vie en changeant fait des ralits
avec nos fables. Chaque fois que j'entendais ouvrir une porte, j'avais
ce tressaillement que ma grand'mre avait, pendant son agonie, chaque
fois que je sonnais. Je ne croyais pas qu'elle sortt sans me l'avoir
dit, mais c'tait mon inconscient qui pensait cela, comme c'tait
l'inconscient de ma grand'mre qui palpitait aux coups de sonnette,
alors qu'elle n'avait plus sa connaissance. Un matin mme, j'eus
tout d'un coup la brusque inquitude qu'elle tait non pas seulement
sortie, mais partie: je venais d'entendre une porte qui me semblait
bien, la porte de sa chambre. A pas de loup j'allai jusqu' cette
chambre, j'entrai, je restai sur le seuil. Dans la pnombre les draps
taient gonfls en demi-cercle, ce devait tre Albertine qui,
le corps incurv, dormait les pieds et la tte au mur. Seuls,
dpassant le lit, les cheveux de cette tte, abondants et noirs,
me firent comprendre que c'tait elle, qu'elle n'avait pas ouvert sa
porte, pas boug, et je sentis ce demi-cercle immobile et vivant, o
tenait toute une vie humaine, et qui tait la seule chose  laquelle
j'attachais du prix; je sentis qu'il tait l, en ma possession
dominatrice.

Si le but d'Albertine tait de me rendre du calme, elle y russit
en partie; ma raison, d'ailleurs, ne demandait qu' me prouver que
je m'tais tromp sur les mauvais projets d'Albertine, comme je
m'tais peut-tre tromp sur ses instincts vicieux. Sans doute je
faisais, dans la valeur des arguments que ma raison me fournissait,
la part du dsir que j'avais de les trouver bons. Mais, pour tre
quitable et avoir chance de voir la vrit,  moins d'admettre
qu'elle ne soit jamais connue que par le pressentiment, par une
manation tlpathique, ne fallait-il pas me dire que si ma raison,
en cherchant  amener ma gurison, se laissait mener par mon
dsir, en revanche, en ce qui concernait Mlle Vinteuil, les vices
d'Albertine, ses intentions d'avoir une autre vie, son projet de
sparation, lesquels taient les corollaires de ses vices, mon
instinct avait pu, lui, pour tcher de me rendre malade, se laisser
garer par ma jalousie. D'ailleurs, sa squestration, qu'Albertine
s'arrangeait elle-mme si ingnieusement  rendre absolue, en
m'tant la souffrance m'ta peu  peu le soupon, et je pus
recommencer, quand le soir ramenait mes inquitudes,  trouver dans
la prsence d'Albertine l'apaisement des premiers jours. Assise 
ct de mon lit, elle parlait avec moi d'une de ces toilettes ou
d'un de ces objets que je ne cessais de lui donner pour tcher de
rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n'avait
d'abord pens qu'aux toilettes et  l'ameublement. Maintenant
l'argenterie l'intressait. Aussi avais-je interrog M. de Charlus
sur la vieille argenterie franaise, et cela parce que, quand nous
avions fait le projet d'avoir un yacht,--projet jug irralisable
par Albertine, et par moi-mme chaque fois que, me mettant  croire
 sa vertu, ma jalousie diminuant ne comprimait plus d'autres dsirs
o elle n'avait point de place et qui demandaient aussi de l'argent
pour tre satisfaits--nous avions  tout hasard, et sans qu'elle
crt, d'ailleurs, que nous en aurions jamais un, demand des
conseils  Elstir. Or, tout autant que pour l'habillement des femmes,
le got du peintre tait raffin et difficile pour l'ameublement
des yachts. Il n'y admettait que des meubles anglais et de la vieille
argenterie. Cela avait amen Albertine, depuis que nous tions
revenus de Balbec,  lire des ouvrages sur l'art de l'argenterie, sur
les poinons des vieux ciseleurs. Mais la vieille argenterie--ayant
t fondue par deux fois, au moment des traits d'Utrecht, quand
le Roi lui-mme, imit en cela par les grands seigneurs, donna sa
vaisselle, et en 1789--est rarissime. D'autre part, les orfvres
modernes ont eu beau reproduire toute cette argenterie d'aprs les
dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvait ce vieux neuf indigne
d'entrer dans la demeure d'une femme de got, ft-ce une demeure
flottante. Je savais qu'Albertine avait lu la description des
merveilles que Roelliers avait faites pour Mme du Barry. Elle mourait
d'envie, s'il en existait encore quelques pices, de les voir, moi
de les lui donner. Elle avait mme commenc de jolies collections,
qu'elle installait avec un got charmant dans une vitrine et que je
ne pouvais regarder sans attendrissement et sans crainte, car
l'art avec lequel elle les disposait tait celui fait de patience,
d'ingniosit, de nostalgie, de besoin d'oublier, auquel se livrent
les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout  ce
moment, c'tait tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny,
dont j'avais vu l'une sur Mme de Guermantes, c'tait celles
dont Elstir, quand il nous parlait des vtements magnifiques des
contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annonc la
prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car
tout doit revenir, comme il est crit aux votes de Saint-Marc,
et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des
chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient  la fois la mort et
la rsurrection. Ds que les femmes avaient commenc  en porter,
Albertine s'tait rappel les promesses d'Elstir, elle en avait
dsir, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles
n'taient pas de ces vritables robes anciennes, dans lesquelles les
femmes aujourd'hui ont un peu trop l'air costumes et qu'il est
plus joli de garder comme pices de collection (j'en cherchais,
d'ailleurs, aussi de telles pour Albertine), n'avaient pas non plus la
froideur du pastiche, du faux ancien. A la faon des dcors de
Sert, de Bakst et de Benoist, qui,  ce moment, voquaient dans les
ballets russes les poques d'art les plus aimes--l'aide d'oeuvres
d'art imprgnes de leur esprit et pourtant originales--ces robes de
Fortuny, fidlement antiques mais puissamment originales, faisaient
apparatre comme un dcor, avec une plus grande force d'vocation
mme qu'un dcor, puisque le dcor restait  imaginer, la Venise
tout encombre d'Orient o elles auraient t portes, dont
elles taient, mieux qu'une relique dans la chsse de Saint-Marc
vocatrice du soleil et des turbans environnants, la couleur
fragmente, mystrieuse et complmentaire. Tout avait pri de ce
temps, mais tout renaissait, voqu pour les relier entre elles
par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le
surgissement parcellaire et survivant des toffes des dogaresses.
J'avais voulu une ou deux fois demander  ce sujet conseil  Mme
de Guermantes. Mais la duchesse n'aimait gure les toilettes qui font
costume. Elle-mme, quoique en possdant, n'tait jamais si bien
qu'en velours noir avec des diamants. Et pour des robes telles que
celles de Fortuny, elle n'tait pas d'un trs utile conseil. Du
reste, j'avais scrupule, en lui en demandant, de lui sembler n'aller
la voir que lorsque, par hasard, j'avais besoin d'elle, alors que je
refusais d'elle depuis longtemps plusieurs invitations par semaine. Je
n'en recevais pas que d'elle, du reste, avec cette profusion. Certes,
elle et beaucoup d'autres femmes avaient toujours t trs aimables
pour moi. Mais ma claustration avait certainement dcupl cette
amabilit. Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de
ce qui se passe en amour, la meilleure manire qu'on vous recherche,
c'est de se refuser. Un homme calcule tout ce qu'il peut citer de
traits glorieux pour lui afin de plaire  une femme; il varie sans
cesse ses habits, veille sur sa mine; elle n'a pas pour lui une seule
des attentions qu'il reoit de cette autre, qu'en la trompant, et
malgr qu'il paraisse devant elle malpropre et sans artifice pour
plaire, il s'est  jamais attache. De mme, si un homme regrettait
de ne pas tre assez recherch par le monde, je ne lui conseillerais
pas de faire plus de visites, d'avoir encore un plus bel quipage;
je lui dirais de ne se rendre  aucune invitation, de vivre enferm
dans sa chambre, de n'y laisser entrer personne, et qu'alors on ferait
queue devant sa porte. Ou plutt je ne le lui dirais pas. Car c'est
une faon assure d'tre recherch qui ne russit que comme celle
d'tre aim, c'est--dire si on ne l'a nullement adopte pour
cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu'on
est gravement malade, ou qu'on croit l'tre, ou qu'on y tient une
matresse enferme et qu'on prfre au monde (ou tous les trois 
la fois) pour qui ce sera une raison, sans qu'il sache l'existence de
cette femme, et simplement parce que vous vous refusez  lui, de vous
prfrer  tous ceux qui s'offrent, et de s'attacher  vous.

Il faudra que nous nous occupions bientt de vos robes de
Fortuny, dis-je un soir  Albertine. Et certes, pour elle qui les
avait longtemps dsires, qui les choisissait longuement avec moi,
qui en avait d'avance la place rserve, non seulement dans ses
armoires mais dans son imagination, possder ces robes, dont, pour
se dcider entre tant d'autres, elle examinait longuement chaque
dtail, serait quelque chose de plus que pour une femme trop riche
qui a plus de robes qu'elle n'en dsire et ne les regarde mme pas.
Pourtant, malgr le sourire avec lequel Albertine me remercia en me
disant: Vous tes trop gentil, je remarquai combien elle avait
l'air fatigu et mme triste.

En attendant que fussent acheves ces robes, je m'en fis prter
quelques-unes, mme parfois seulement des toffes, et j'en habillais
Albertine, je les drapais sur elle; elle se promenait dans ma
chambre avec la majest d'une dogaresse et la grce d'un mannequin.
Seulement, mon esclavage,  Paris m'tait rendu plus pesant par la
vue de ces robes qui m'voquaient Venise. Certes, Albertine tait
bien plus prisonnire que moi. Et c'tait une chose curieuse comme,
 travers les murs de sa prison, le destin, qui transforme les
tres, avait pu passer, la changer dans son essence mme, et de la
jeune fille de Balbec faire une ennuyeuse et docile captive. Oui,
les murs de la prison n'avaient pas empch cette influence de
traverser; peut-tre mme est-ce eux qui l'avaient produite. Ce
n'tait plus la mme Albertine, parce qu'elle n'tait pas, comme 
Balbec, sans cesse en fuite sur sa bicyclette, introuvable  cause
du nombre de petites plages o elle allait coucher chez des amies
et o, d'ailleurs, ses mensonges la rendaient plus difficile 
atteindre; parce qu'enferme chez moi, docile et seule, elle n'tait
mme plus ce qu' Balbec, quand j'avais pu la trouver, elle tait
sur la plage, cet tre fuyant, prudent et fourbe, dont la prsence
se prolongeait de tant de rendez-vous qu'elle tait habile 
dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu'ils faisaient souffrir,
en qui, sous sa froideur avec les autres et ses rponses banales, on
sentait le rendez-vous de la veille et celui du lendemain, et pour
moi une pense de ddain et de ruse; parce que le vent de la mer ne
gonflait plus ses vtements; parce que, surtout, je lui avais coup
les ailes, qu'elle avait cess d'tre une Victoire, qu'elle tait
une pesante esclave dont j'aurais voulu me dbarrasser.

Alors, pour changer le cours de mes penses, plutt que de commencer
avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je lui demandais de
me faire un peu de musique. Je restais dans mon lit et elle allait
s'asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants
de la bibliothque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou
qu'elle ne m'avait encore jous qu'une fois ou deux, car, commenant
 me connatre, elle savait que je n'aimais proposer  mon
attention que ce qui m'tait encore obscur, heureux de pouvoir, au
cours de ces excutions successives, rejoindre les unes aux autres,
grce  la lumire croissante, mais hlas! dnaturante et
trangre de mon intelligence, les lignes fragmentaires et
interrompues de la construction, d'abord presque ensevelie dans la
brume. Elle savait, et, je crois, comprenait, la joie que donnait,
les premires fois,  mon esprit, ce travail de modelage d'une
nbuleuse encore informe. Elle devinait qu' la troisime ou
quatrime excution, mon intelligence, en ayant atteint, par
consquent mis  la mme distance, toutes les parties, et
n'ayant plus d'activit  dployer  leur gard, les avait
rciproquement tendues et immobilises sur un plan uniforme.
Elle ne passait pas cependant encore  un nouveau morceau, car, sans
peut-tre bien se rendre compte du travail qui se faisait en moi,
elle savait qu'au moment o le travail de mon intelligence tait
arriv  dissiper le mystre d'une oeuvre, il tait bien rare que,
par compensation, elle n'et pas, au cours de sa tche nfaste,
attrap telle ou telle rflexion profitable. Et le jour o
Albertine disait: Voil un rouleau que nous allons donner 
Franoise pour qu'elle nous le fasse changer contre un autre,
souvent il y avait pour moi sans doute un morceau de musique de moins
dans le monde, mais une vrit de plus. Pendant qu'elle jouait, de
la multiple chevelure d'Albertine je ne pouvais voir qu'une coque de
cheveux noirs en forme de coeur, applique au long de l'oreille comme
le noeud d'une infante de Velasquez. De mme que le volume de cet
Ange musicien tait constitu par les trajets multiples entre les
diffrents points du pass que son souvenir occupait en moi et
ses diffrents siges, depuis la vue jusqu'aux sensations les
plus intrieures de mon tre, qui m'aidaient  descendre dans
l'intimit du sien, la musique qu'elle jouait avait aussi un volume,
produit par la visibilit ingale des diffrentes phrases, selon
que j'avais plus ou moins russi  y mettre de la lumire et
 rejoindre les unes aux autres les lignes d'une construction qui
m'avait d'abord paru presque tout entire noye dans le brouillard.

Je m'tais si bien rendu compte qu'il tait absurde d'tre jaloux
de Mlle Vinteuil et de son amie, puisqu'Albertine, depuis son
aveu, ne cherchait nullement  les voir, et de tous les projets de
villgiature que nous avions forms avait cart d'elle-mme
Combray, si proche de Montjouvain, que, souvent, ce que je demandais
 Albertine de me jouer, et sans que cela me ft souffrir, c'tait
de la musique de Vinteuil. Une seule fois, cette musique de Vinteuil
avait t une cause indirecte de jalousie pour moi. En effet,
Albertine qui savait que j'en avais entendu jouer chez Mme Verdurin
par Morel, me parla, un soir, de celui-ci en me manifestant un vif
dsir d'aller l'entendre, de le connatre. C'tait justement peu
de temps aprs que j'avais appris l'existence de la lettre,
involontairement intercepte par M. de Charlus, de La  Morel. Je
me demandai si La n'avait pas parl de lui  Albertine. Les mots
de grande sale, grande vicieuse me revenaient  l'esprit avec
horreur. Mais, justement parce qu'ainsi la musique de Vinteuil fut
lie douloureusement  La--non plus  Mlle Vinteuil et  son
amie--quand la douleur cause par La fut apaise, je pus ds lors
entendre cette musique sans souffrance; un mal m'avait guri de la
possibilit des autres. De cette musique de Vinteuil des phrases
inaperues chez Mme Verdurin, larves obscures alors indistinctes,
devenaient d'blouissantes architectures; et certaines devenaient
des amies, que j'avais  peine distingues au dbut, qui, au mieux,
m'avaient paru laides et dont je n'aurais jamais cru qu'elles
fussent comme ces gens antipathiques au premier abord qu'on dcouvre
seulement tels qu'ils sont une fois qu'on les connat bien. Entre
les deux tats il y avait une vraie transmutation. D'autre part, des
phrases, distinctes la premire fois dans la musique entendue chez
Mme Verdurin, mais que je n'avais pas alors reconnues l, je les
identifiais maintenant avec des phrases des autres oeuvres, comme
cette phrase de la Variation religieuse pour orgue qui, chez Mme
Verdurin, avait pass inaperue pour moi dans le septuor, o
pourtant, sainte qui avait descendu les degrs du sanctuaire, elle se
trouvait mle aux fes familires du musicien. D'autre part,
la phrase, qui m'avait paru trop peu mlodique, trop mcaniquement
rythme, de la joie titubante des cloches de midi, maintenant
c'tait celle que j'aimais le mieux, soit que je fusse habitu  sa
laideur, soit que j'eusse dcouvert sa beaut. Cette raction sur
la dception que causent d'abord les chefs-d'oeuvre, on peut, en
effet, l'attribuer  un affaiblissement de l'impression initiale ou
 l'effort ncessaire pour dgager la vrit. Deux hypothses
qui se reprsentent pour toutes les questions importantes: les
questions de la ralit de l'Art, de la ralit de l'ternit
de l'me; c'est un choix qu'il faut faire entre elles; et pour la
musique de Vinteuil, ce choix se reprsentait  tout moment sous
bien des formes. Par exemple, cette musique me semblait quelque chose
de plus vrai que tous les livres connus. Par instants je pensais que
cela tenait  ce que ce qui est senti par nous de la vie, ne l'tant
pas sous forme d'ides, sa traduction littraire, c'est--dire
intellectuelle, en en rendant compte l'explique, l'analyse, mais ne
le recompose pas comme la musique, o les sons semblent prendre
l'inflexion de l'tre, reproduire cette pointe intrieure et
extrme des sensations qui est la partie qui nous donne cette ivresse
spcifique que nous retrouvons de temps en temps et que, quand
nous disons: Quel beau temps! quel beau soleil! nous ne faisons
nullement connatre au prochain, en qui le mme soleil et le mme
temps veillent des vibrations toutes diffrentes. Dans la musique
de Vinteuil, il y avait ainsi de ces visions qu'il est impossible
d'exprimer et presque dfendu de constater, puisque, quand, au moment
de s'endormir, on reoit la caresse de leur irrel enchantement, 
ce moment mme o la raison nous a dj abandonns, les yeux se
scellent et, avant d'avoir eu le temps de connatre non seulement
l'ineffable mais l'invisible, on s'endort. Il me semblait mme,
quand je m'abandonnais  cette hypothse o l'art serait rel,
que c'tait mme plus que la simple joie nerveuse d'un beau temps
ou d'une nuit d'opium que la musique peut rendre: une ivresse plus
relle, plus fconde, du moins  ce que je pressentais. Il n'est
pas possible qu'une sculpture, une musique qui donne une motion
qu'on sent plus leve, plus pure, plus vraie, ne corresponde pas 
une certaine ralit spirituelle. Elle en symbolise srement une,
pour donner cette impression de profondeur et de vrit. Ainsi rien
ne ressemblait plus qu'une telle phrase de Vinteuil  ce plaisir
particulier que j'avais quelquefois prouv dans ma vie, par exemple
devant les clochers de Martainville, certains arbres d'une route de
Balbec ou, plus simplement, au dbut de cet ouvrage, en buvant une
certaine tasse de th.

Sans pousser plus loin cette comparaison, je sentais que les rumeurs
claires, les bruyantes couleurs que Vinteuil nous envoyait du monde
o il composait promenaient devant mon imagination, avec insistance,
mais trop rapidement pour qu'elle pt l'apprhender, quelque chose
que je pourrais comparer  la soierie embaume d'un granium.
Seulement, tandis que, dans le souvenir, ce vague peut tre
sinon approfondi, du moins prcis, grce  un reprage de
circonstances qui expliquent pourquoi une certaine saveur a pu nous
rappeler des sensations lumineuses, les sensations vagues donnes par
Vinteuil, venant non d'un souvenir, mais d'une impression (comme
celle des clochers de Martainville), il aurait fallu trouver, de la
fragrance de granium de sa musique, non une explication matrielle,
mais l'quivalent profond, la fte inconnue et colore (dont ses
oeuvres semblaient les fragments disjoints, les clats aux cassures
carlates), le mode selon lequel il entendait et projetait
hors de lui l'univers. Cette qualit inconnue d'un monde unique, et
qu'aucun autre musicien ne nous avait jamais fait voir, peut-tre
est-ce en cela, disais-je  Albertine, qu'est la preuve la plus
authentique du gnie, bien plus que dans le contenu de l'oeuvre
elle-mme. Mme en littrature? me demandait Albertine.--Mme en
littrature. Et repensant  la monotonie des oeuvres de Vinteuil,
j'expliquais  Albertine que les grands littrateurs n'ont jamais
fait qu'une seule oeuvre, ou plutt n'ont jamais que rfract
 travers des milieux divers une mme beaut qu'ils apportent au
monde. S'il n'tait pas si tard, ma petite, lui disais-je, je vous
montrerais cela chez tous les crivains que vous lisez pendant que
je dors, je vous montrerais la mme identit que chez Vinteuil. Ces
phrases-types, que vous commencez  reconnatre comme moi, ma petite
Albertine, les mmes dans la sonate, dans le septuor, dans les
autres oeuvres, ce serait, par exemple, si vous voulez, chez
Barbey d'Aurevilly, une ralit cache, rvle par une trace
matrielle, la rougeur physiologique de l'Ensorcele, d'Aime de
Spens, de la Clotte, la main du Rideau Cramoisi, les vieux usages, les
vieilles coutumes, les vieux mots, les mtiers anciens et singuliers
derrire lesquels il y a le Pass, l'histoire orale faite par
les ptres du terroir, les nobles cits normandes parfumes
d'Angleterre et jolies comme un village d'cosse, la cause de
maldictions contre lesquelles on ne peut rien, la Vellini, le
Berger, une mme sensation d'anxit dans un passage, que ce soit
la femme cherchant son mari dans une _Vieille Matresse_, ou le mari,
dans _l'Ensorcele_, parcourant la lande, et l'Ensorcele elle-mme
au sortir de la messe. Ce sont encore des phrases types de Vinteuil
que cette gomtrie du tailleur de pierre dans les romans de Thomas
Hardy.

Les phrases de Vinteuil me firent penser  la petite phrase et je dis
 Albertine qu'elle avait t comme l'hymne national de l'amour de
Swann et d'Odette, les parents de Gilberte que vous connaissez.
Vous m'avez dit qu'elle n'avait pas mauvais genre. Mais n'a-t-elle
pas essay d'avoir des relations avec vous? Elle m'a parl de
vous.--Oui, comme ses parents la faisaient chercher en voiture au
cours, par les trop mauvais temps, je crois qu'elle me ramena une fois
et m'embrassa, dit-elle au bout d'un moment; en riant et comme si
c'tait une confidence amusante. Elle me demanda tout d'un coup si
j'aimais les femmes. (Mais si elle ne faisait que croire se rappeler
que Gilberte l'avait ramene, comment pouvait-elle dire avec autant
de prcision que Gilberte lui avait pos cette question bizarre?)
Mme, je ne sais quelle ide baroque me prit de la mystifier, je
lui rpondis que oui. (On aurait dit qu'Albertine craignait
que Gilberte m'et racont cela et qu'elle ne voult pas que je
constatasse qu'elle me mentait.) Mais nous ne fmes rien du tout.
(C'tait trange, si elles avaient chang ces confidences,
qu'elles n'eussent rien fait, surtout qu'avant cela mme, elles
s'taient embrasses dans la voiture, au dire d'Albertine.) Elle
m'a ramene comme cela quatre ou cinq fois, peut-tre un peu plus,
et c'est tout. J'eus beaucoup de peine  ne poser aucune question,
mais, me dominant pour avoir l'air de n'attacher  tout cela aucune
importance, je revins  Thomas Hardy. Rappelez-vous les tailleurs
de pierre dans _Jude l'obscur_, dans la _Bien-Aime_, les blocs de
pierres que le pre extrait de l'le venant par bateaux s'entasser
dans l'atelier du fils o elles deviennent statues; dans les _Yeux
Bleus_, le paralllisme des tombes, et aussi la ligne parallle
du bateau, et les wagons contigus o sont les deux amoureux, et la
morte; le paralllisme entre la _Bien-Aime_ o l'homme aime trois
femmes et les _Yeux Bleus_ o la femmes aime trois hommes, etc.,
et enfin tous ces romans superposables les uns aux autres, comme les
maisons verticalement entasses en hauteur sur le sol pierreux de
l'le. Je ne peux pas vous parler comme cela en une minute des
plus grands, mais vous verriez dans Stendhal un certain sentiment de
l'altitude se liant  la vie spirituelle: le lieu lev o
Julien Sorel est prisonnier, la tour au haut de laquelle est enferm
Fabrice, le clocher o l'abb Barns s'occupe d'astrologie et d'o
Fabrice jette un si beau coup d'oeil. Vous m'avez dit que vous aviez
vu certains tableaux de Vermeer, vous vous rendez bien compte que
ce sont les fragments d'un mme monde, que c'est toujours, quelque
gnie avec lequel ils soient recrs, la mme table, le mme
tapis, la mme femme, la mme nouvelle et unique beaut, nigme,
 cette poque o rien ne lui ressemble ni ne l'explique, si on
ne cherche pas  l'apparenter par les sujets, mais  dgager
l'impression, particulire que la couleur produit. Eh bien, cette
beaut nouvelle, elle reste identique dans toutes les oeuvres de
Dostoevski: la femme de Dostoevski (aussi particulire qu'une
femme de Rembrandt), avec son visage mystrieux, dont la beaut
avenante se change brusquement, comme si elle avait jou la comdie
de la bont, en une insolence terrible (bien qu'au fond il semble
qu'elle soit plutt bonne), n'est-ce pas toujours la mme, que ce
soit Nastasia Philipovna crivant des lettres d'amour  Agla
et lui avouant qu'elle la hait, ou, dans une visite entirement
identique  celle-l-- celle aussi o Nastasia Philipovna
insulte les parents de Vania Grouchenka, aussi gentille chez Katherina
Ivanovna que celle-ci l'avait crue terrible, puis brusquement
dvoilant sa mchancet en insultant Katherina Ivanovna (bien que
Grouchenka au fond soit bonne); Grouchenka, Nastasia, figures aussi
originales, aussi mystrieuses, non pas seulement que les courtisanes
de Carpaccio mais que la Bethsabe de Rembrandt. Comme, chez Vermeer,
il y a cration d'une certaine me, d'une certaine couleur des
toffes et des lieux, il n'y a pas seulement, chez Dostoevski,
cration d'tre mais de demeures, et la maison de l'Assassinat, dans
_Crime et Chtiment_, avec son dvornik, n'est-elle pas presque aussi
merveilleuse que le chef-d'oeuvre de la maison de l'Assassinat dans
Dostoevski, cette sombre, et si longue, et si haute, et si vaste
maison de Rogojine o il tue Nastasia Philipovna? Cette beaut
nouvelle et terrible d'une maison, cette beaut nouvelle et mixte
d'un visage de femme, voil ce que Dostoevski a apport d'unique
au monde, et les rapprochements que des critiques littraires peuvent
faire entre lui et Gogol, ou entre lui et Paul de Kock, n'ont aucun
intrt, tant extrieurs  cette beaut secrte. Du reste, si
je t'ai dit que c'est de roman  roman la mme scne, c'est au sein
d'un mme roman que les mmes scnes, les mmes personnages se
reproduisent si le roman est trs long. Je pourrais te le montrer
facilement dans la _Guerre et la Paix_, et certaine scne dans une
voiture...--Je n'avais pas voulu vous interrompre, mais puisque je
vois que vous quittez Dostoevski, j'aurais peur d'oublier. Mon
petit, qu'est-ce que vous avez voulu dire l'autre jour quand
vous m'avez dit: C'est comme le ct Dostoevski de Mme de
Svign. Je vous avoue que je n'ai pas compris. Cela me semble
tellement diffrent.--Venez, petite fille, que je vous embrasse
pour vous remercier de vous rappeler si bien ce que je dis, vous
retournerez au pianola aprs. Et j'avoue que ce que j'avais dit
l tait assez bte. Mais je l'avais dit pour deux raisons. La
premire est une raison particulire. Il est arriv que Mme de
Svign, comme Elstir, comme Dostoevski, au lieu de prsenter
les choses dans l'ordre logique, c'est--dire en commenant par la
cause, nous montre d'abord l'effet, l'illusion qui nous frappe. C'est
ainsi que Dostoevski prsente ses personnages. Leurs actions nous
apparaissent aussi trompeuses que ces effets d'Elstir o la mer a
l'air d'tre dans le ciel. Nous sommes tout tonns d'apprendre que
cet homme sournois est au fond excellent, ou le contraire.--Oui,
mais un exemple pour Mme de Svign.--J'avoue, lui rpondis-je en
riant, que c'est trs tir par les cheveux, mais enfin je pourrais
trouver des exemples.--Mais est-ce qu'il a jamais assassin
quelqu'un, Dostoevski? Les romans que je connais de lui pourraient
tous s'appeler l'Histoire d'un crime. C'est une obsession chez lui,
ce n'est pas naturel qu'il parle toujours de a.--Je ne crois pas,
ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que, comme
tout le monde, il a connu le pch, sous une forme ou sous une
autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce
sens-l, il devait tre un peu criminel, comme ses hros, qui ne
le sont d'ailleurs pas tout  fait, qu'on condamne avec des
circonstances attnuantes. Et ce n'tait mme peut-tre pas la
peine qu'il ft criminel. Je ne suis pas romancier; il est possible
que les crateurs soient tents par certaines formes de la vie
qu'ils n'ont pas personnellement prouves. Si je vais avec vous 
Versailles, comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de
l'honnte homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de
Laclos qui a crit le plus effroyablement pervers des livres, et,
juste en face, celui de Mme de Genlis qui crivit des contes moraux
et ne se contenta pas de tromper la duchesse d'Orlans, mais la
supplicia en dtournant d'elle ses enfants. Je reconnais tout de
mme que chez Dostoevski cette proccupation de l'assassinat a
quelque chose d'extraordinaire et qui me le rend trs tranger. Je
suis dj stupfait quand j'entends Baudelaire dire:

    _Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie
    N'ont pas encor brod de leurs plaisants dessins
    Le canevas banal de nos piteux destins,
    C'est que notre me, hlas! n'est pas assez hardie._

Mais je peux au moins croire que Baudelaire n'est pas sincre.
Tandis que Dostoevski... Tout cela me semble aussi loin de moi que
possible,  moins que j'aie en moi des parties que j'ignore, car on
ne se ralise que successivement. Chez Dostoevski je trouve des
puits excessivement profonds, mais sur quelques points isols de
l'me humaine. Mais c'est un grand crateur. D'abord, le monde qu'il
peint a vraiment l'air d'avoir t cr par lui. Tous ces bouffons
qui reviennent sans cesse, tous ces Lebedeff, Karamazoff, Ivolguine,
Segreff, cet incroyable cortge, c'est une humanit plus fantastique
que celle qui peuple la _Ronde de Nuit_ de Rembrandt. Et peut-tre
n'est-elle fantastique que de la mme manire, par l'clairage et
le costume, et est-elle, au fond, courante. En tout cas elle est 
la fois pleine de vrits profondes et uniques, n'appartenant qu'
Dostoevski. Cela a presque l'air, ces bouffons, d'un emploi qui
n'existe plus, comme certains personnages de la comdie antique, et
pourtant comme ils rvlent des aspects vrais de l'me humaine! Ce
qui m'assomme, c'est la manire solennelle dont on parle et dont
on crit sur Dostoevski. Avez-vous remarqu le rle que
l'amour-propre et l'orgueil jouent chez ses personnages? On dirait
que pour lui l'amour et la haine la plus perdue, la bont et la
tratrise, la timidit et l'insolence, ne sont que deux tats d'une
mme nature, l'amour-propre, l'orgueil empchant Agla Nastasia,
le Capitaine dont Mitia tire la barbe, Krassotkine, l'ennemi-ami
d'Alioscha, de se montrer tels qu'ils sont en ralit. Mais il y a
encore bien d'autres grandeurs. Je connais trs peu de ses livres.
Mais n'est-ce pas un motif sculptural et simple, digne de l'art le
plus antique, une frise interrompue et reprise o se drouleraient
la Vengeance et l'Expiation, que le crime du pre Karamazoff
engrossant la pauvre folle, le mouvement mystrieux, animal,
inexpliqu, par lequel la mre, tant  son insu l'instrument des
vengeances du destin, obissant aussi obscurment  son instinct de
mre, peut-tre  un mlange de ressentiment et de reconnaissance
physique pour le violateur, va accoucher chez le pre Karamazoff?
Ceci, c'est le premier pisode, mystrieux, grand, auguste comme une
cration de la Femme dans les sculptures d'Orvieto. Et en rplique,
le second pisode, plus de vingt ans aprs, le meurtre du pre
Karamazoff, l'infamie sur la famille Karamazoff par ce fils de
la folle, Smerdiakoff, suivi peu aprs d'un mme acte aussi
mystrieusement sculptural et inexpliqu, d'une beaut aussi
obscure et naturelle que l'accouchement dans le jardin du pre
Karamazoff, Smerdiakoff se pendant, son crime accompli. Quant 
Dostoevski, je ne le quittais pas tant que vous croyez en parlant
de Tolsto, qui l'a beaucoup imit. Chez Dostoevski il y a,
concentr et grognon, beaucoup de ce qui s'panouira chez Tolsto.
Il y a, chez Dostoevski, cette maussaderie anticipe des primitifs
que les disciples clairciront.--Mon petit, comme c'est assommant
que vous soyez si paresseux. Regardez comme vous voyez la littrature
d'une faon plus intressante qu'on ne nous la faisait tudier; les
devoirs qu'on nous faisait faire sur Esther: Monsieur, vous vous
rappelez, me dit-elle en riant, moins pour se moquer de ses matres
et d'elle-mme que pour le plaisir de retrouver dans sa mmoire,
dans notre mmoire commune, un souvenir dj un peu ancien. Mais
tandis qu'elle me parlait, et comme je pensais  Vinteuil,  son
tour c'tait l'autre hypothse, l'hypothse matrialiste, celle
du nant, qui se prsentait  moi. Je me mettais  douter, je me
disais qu'aprs tout il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil
semblaient l'expression de certains tats de l'me, analogues 
celui que j'avais prouv en gotant la madeleine trempe dans la
tasse de th, rien ne m'assurait que le vague de tels tats ft une
marque de leur profondeur, mais seulement de ce que nous n'avons pas
encore su les analyser, qu'il n'y aurait donc rien de plus rel en
eux que dans d'autres. Pourtant ce bonheur, ce sentiment de certitude
dans le bonheur pendant que je buvais la tasse de th, que je
respirais aux Champs-Elyses une odeur de vieux bois, ce n'tait pas
une illusion. En tout cas, me disait l'esprit du doute, mme si
ces tats sont dans la vie plus profonds que d'autres, et sont
inanalysables  cause de cela mme, parce qu'ils mettent en jeu trop
de forces dont nous ne nous sommes pas encore rendu compte, le charme
de certaines phrases de Vinteuil fait penser  eux parce qu'il est
lui aussi inanalysable, mais cela ne prouve pas qu'il ait la mme
profondeur; la beaut d'une phrase de musique pure parat facilement
l'image ou, du moins, la parente d'une impression intellectuelle que
nous avons eue, mais simplement parce qu'elle est inintellectuelle. Et
pourquoi, alors, croyons-nous particulirement profondes ces phrases
mystrieuses qui hantent certains ouvrages et ce septuor de Vinteuil?

Ce n'tait pas, du reste, que de la musique de lui que me jouait
Albertine; le pianola tait par moments pour nous comme une lanterne
magique scientifique (historique et gographique), et sur les murs de
cette chambre de Paris, pourvue d'inventions plus modernes que celle
de Combray, je voyais, selon qu'Albertine jouait du Rameau ou du
Borodine, s'tendre tantt une tapisserie du XVIIIe sicle seme
d'Amours sur un fond de roses, tantt la steppe orientale o les
sonorits s'touffent dans l'illimit des distances et le feutrage
de la neige. Et ces dcorations fugitives taient, d'ailleurs, les
seules de ma chambre, car si, au moment o j'avais hrit de ma
tante Lonie, je m'tais promis d'avoir des collections comme Swann,
d'acheter des tableaux, des statues, tout mon argent passait  avoir
des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma
chambre ne contenait-elle pas une oeuvre d'art plus prcieuse que
toutes celles-l? C'tait Albertine elle-mme. Je la regardais.
C'tait trange pour moi de penser que c'tait elle, elle que
j'avais crue si longtemps impossible mme  connatre, qui
aujourd'hui, bte sauvage domestique, rosier  qui j'avais fourni
le tuteur, le cadre, l'espalier de sa vie, tait ainsi assise, chaque
jour, chez elle, prs de moi, devant le pianola, adosse  ma
bibliothque. Ses paules, que j'avais vues baisses et sournoises
quand elle rapportait les clubs de golf, s'appuyaient  mes livres.
Ses belles jambes, que le premier jour j'avais imagines avec raison
avoir manoeuvr pendant toute son adolescence les pdales d'une
bicyclette, montaient et descendaient tour  tour sur celles du
pianola, o Albertine, devenue d'une lgance qui me la faisait
sentir plus  moi, parce que c'tait de moi qu'elle lui venait,
posait ses souliers en toile d'or. Ses doigts, jadis familiers du
guidon, se posaient maintenant sur les touches comme ceux d'une sainte
Ccile. Son cou dont le tour, vu de mon lit, tait plein et fort, 
cette distance et sous la lumire de la lampe paraissait plus rose,
moins rose pourtant que son visage inclin de profil, auquel mes
regards, venant des profondeurs de moi-mme, chargs de souvenirs et
brlants de dsir, ajoutaient un tel brillant, une telle intensit
de vie que son relief semblait s'enlever et tourner avec la mme
puissance presque magique que le jour,  l'htel de Balbec, o ma
vue tait brouille par mon trop grand dsir de l'embrasser; j'en
prolongeais chaque surface au del de ce que j'en pouvais voir
et sous ce qui me le cachait et ne me faisait que mieux
sentir--paupires qui fermaient  demi les yeux, chevelure qui
cachait le haut des joues--le relief de ces plans superposs.
Ses yeux luisaient comme, dans un minerai o l'opale est encore
engaine, les deux plaques seules encore polies, qui, devenues plus
brillantes que du mtal, font apparatre, au milieu de la matire
aveugle qui les surplombe, comme les ailes de soie mauve d'un papillon
qu'on aurait mis sous verre. Ses cheveux, noirs et crespels,
montrant des ensembles diffrents selon qu'elle se tournait vers moi
pour me demander ce qu'elle devait jouer, tantt une aile
magnifique, aigu  sa pointe, large  sa base, noire, empenne
et triangulaire, tantt tressant le relief de leurs boucles en une
chane puissante et varie, pleine de crtes, de lignes de partage,
de prcipices, avec leur fouett si riche et si multiple, semblaient
dpasser la varit que ralise habituellement la nature
et rpondre plutt au dsir d'un sculpteur qui accumule les
difficults pour faire valoir la souplesse, la fougue, le fondu,
la vie de son excution, et faisaient ressortir davantage, en
les interrompant pour les recouvrir, la courbe anime et comme la
rotation du visage lisse et rose, du mat verni d'un bois peint. Et par
contraste avec tant de relief, par l'harmonie aussi qui les unissait
 elle, qui avait adapt son attitude  leur forme et  leur
utilisation, le pianola qui la cachait  demi comme un buffet
d'orgues, la bibliothque, tout ce coin de la chambre semblait
rduit  n'tre plus que le sanctuaire clair, la crche de cet
ange musicien, oeuvre d'art qui, tout  l'heure, par une douce magie,
allait se dtacher de sa niche et offrir  mes baisers sa substance
prcieuse et rose. Mais non, Albertine n'tait nullement pour moi
une oeuvre d'art. Je savais ce que c'tait qu'admirer une femme d'une
faon artistique, j'avais connu Swann. De moi-mme, d'ailleurs,
j'tais, de n'importe quelle femme qu'il s'agt, incapable de le
faire, n'ayant aucune espce d'esprit d'observation extrieure, ne
sachant jamais ce qu'tait ce que je voyais, et j'tais merveill
quand Swann ajoutait rtrospectivement pour moi une dignit
artistique--en la comparant, comme il se plaisait  le faire
galamment devant elle-mme,  quelque portrait de Luini; en
retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijoux d'un tableau de
Giorgione-- une femme qui m'avait sembl insignifiante. Rien de
tel chez moi. Le plaisir et la peine qui me venaient d'Albertine
ne prenaient jamais, pour m'atteindre, le dtour du got et de
l'intelligence; mme, pour dire vrai, quand je commenais 
regarder Albertine comme un ange musicien, merveilleusement patin et
que je me flicitais de possder, elle ne tardait pas  me devenir
indiffrente; je m'ennuyais bientt auprs d'elle, mais ces
instants-l duraient peu: on n'aime que ce en quoi on poursuit
quelque chose d'inaccessible, on n'aime que ce qu'on ne possde
pas, et, bien vite, je me remettais  me rendre compte que je ne
possdais pas Albertine. Dans ses yeux je voyais passer tantt
l'esprance, tantt le souvenir, peut-tre le regret, de joies que
je ne devinais pas, auxquelles, dans ce cas, elle prfrait renoncer
plutt que de me les dire, et que, n'en saisissant que certaines
lueurs dans ses prunelles, je n'apercevais pas plus que le spectateur
qu'on n'a pas laiss entrer dans la salle et qui, coll au carreau
vitr de la porte, ne peut rien apercevoir de ce qui se passe sur
la scne. Je ne sais si c'tait le cas pour elle, mais c'est une
trange chose, comme un tmoignage, chez les plus incrdules, d'une
croyance au bien, que cette persvrance dans le mensonge qu'ont
tous ceux qui nous trompent. On aurait beau leur dire que leur
mensonge fait plus de peine que l'aveu, ils auraient beau s'en rendre
compte, qu'ils mentiraient encore l'instant d'aprs, pour rester
conformes  ce qu'ils nous ont dit d'abord que nous tions pour eux.
C'est ainsi qu'un athe qui tient  la vie se fait tuer pour ne
pas donner un dmenti  l'ide qu'on a de sa bravoure. Pendant ces
heures, quelquefois je voyais flotter sur elle, dans ses regards, dans
sa moue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intrieurs
dont la contemplation la faisait, ces soirs-l, dissemblable,
loigne de moi  qui ils taient refuss. A quoi pensez-vous,
ma chrie?--Mais  rien. Quelquefois, pour rpondre  ce
reproche que je lui faisais de ne me rien dire, tantt elle me disait
des choses qu'elle n'ignorait pas que je savais aussi bien que tout le
monde (comme ces hommes d'tat qui ne vous annonceraient pas la plus
petite nouvelle, mais vous parlent, en revanche, de celle qu'on a pu
lire dans les journaux de la veille), tantt elle me racontait
sans prcision aucune, en des sortes de fausses confidences, des
promenades en bicyclette qu'elle faisait  Balbec, l'anne avant
de me connatre. Et comme si j'avais devin juste autrefois, en
infrant de l qu'elle devait tre une jeune fille trs libre,
faisant de trs longues parties, l'vocation qu'elle faisait de
ces promenades insinuait entre les lvres d'Albertine ce mme
mystrieux sourire qui m'avait sduit les premiers jours sur la
digue de Balbec. Elle me parlait aussi de ses promenades qu'elle avait
faites, avec des amies, dans la campagne hollandaise, de ses retours,
le soir,  Amsterdam,  des heures tardives, quand une foule
compacte et joyeuse de gens qu'elle connaissait presque tous
emplissait les rues, les bords des canaux, dont je croyais voir se
reflter dans les yeux brillants d'Albertine, comme dans les glaces
incertaines d'une rapide voiture, les feux innombrables et fuyants.
Comme la soi-disant curiosit esthtique mriterait plutt le nom
d'indiffrence auprs de la curiosit douloureuse, inlassable, que
j'avais des lieux o Albertine avait vcu, de ce qu'elle avait pu
faire tel soir, des sourires, des regards qu'elle avait eus, des mots
qu'elle avait dits, des baisers qu'elle avait reus! Non, jamais
la jalousie que j'avais eue un jour de Saint-Loup, si elle avait
persist, ne m'et donn cette immense inquitude. Cet amour entre
femmes tait quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait
d'imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualit.
Que de gens, que de lieux (mme qui ne la concernaient pas
directement, de vagues lieux de plaisir o elle avait pu en goter),
que de milieux (o il y a beaucoup de monde, o on est frl)
Albertine--comme une personne qui, faisant passer sa suite, toute une
socit, au contrle devant elle, la fait entrer au thtre--du
seuil de mon imagination ou de mon souvenir, o je ne me souciais pas
d'eux, avait introduits dans mon coeur! Maintenant, la connaissance
que j'avais d'eux tait interne, immdiate, spasmodique,
douloureuse. L'amour c'est l'espace et le temps rendus sensibles au
coeur.

Et peut-tre, pourtant, entirement fidle je n'eusse pas souffert
d'infidlits que j'eusse t incapable de concevoir, mais ce qui
me torturait  imaginer chez Albertine, c'tait mon propre dsir
perptuel de plaire  de nouvelles femmes, d'baucher de nouveaux
romans; c'tait de lui supposer ce regard que je n'avais pu, l'autre
jour, mme  ct d'elle, m'empcher de jeter sur les jeunes
cyclistes assises aux tables du bois de Boulogne. Comme il n'est de
connaissance, on peut presque dire qu'il n'est de jalousie que de
soi-mme. L'observation compte peu. Ce n'est que du plaisir ressenti
par soi-mme qu'on peut tirer savoir et douleur.

Par instants, dans les yeux d'Albertine, dans la brusque inflammation
de son teint, je sentais comme un clair de chaleur passer
furtivement dans des rgions plus inaccessibles pour moi que le ciel,
et o voluaient les souvenirs,  moi inconnus, d'Albertine. Alors
cette beaut qu'en pensant aux annes successives o j'avais connu
Albertine, soit sur la plage de Balbec, soit  Paris, je lui
avais trouve depuis peu, et qui consistait en ce que mon amie se
dveloppait sur tant de plans et contenait tant de jours couls,
cette beaut prenait pour moi quelque chose de dchirant. Alors
sous ce visage rosissant je sentais se creuser, comme un gouffre,
l'inexhaustible espace des soirs o je n'avais pas connu Albertine.
Je pouvais bien prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tte dans
mes mains; je pouvais la caresser, passer longuement mes mains sur
elle, mais, comme si j'eusse mani une pierre qui enferme la saline
des ocans immmoriaux ou le rayon d'une toile, je sentais que je
touchais seulement l'enveloppe close d'un tre qui, par l'intrieur,
accdait  l'infini. Combien je souffrais de cette position o nous
a rduits l'oubli de la nature qui, en instituant la division des
corps, n'a pas song  rendre possible l'interpntration
des mes (car si son corps tait au pouvoir du mien, sa pense
chappait aux prises de ma pense). Et je me rendais compte
qu'Albertine n'tait pas mme, pour moi, la merveilleuse captive
dont j'avais cru enrichir ma demeure, tout en y cachant aussi
parfaitement sa prsence, mme  ceux qui venaient me voir et qui
ne la souponnaient pas, au bout du couloir, dans la chambre voisine,
que ce personnage dont tout le monde ignorait qu'il tenait enferme
dans une bouteille la Princesse de la Chine; m'invitant, sous une
forme pressante, cruelle et sans issue,  la recherche du pass,
elle tait plutt comme une grande desse du Temps. Et s'il a fallu
que je perdisse pour elle des annes, ma fortune--et pourvu que je
puisse me dire, ce qui n'est pas sr, hlas, qu'elle n'y a, elle,
pas perdu--je n'ai rien  regretter. Sans doute la solitude et
mieux valu, plus fconde, moins douloureuse. Mais si j'avais men la
vie de collectionneur que me conseillait Swann (que me reprochait de
ne pas connatre M. de Charlus, quand, avec un mlange d'esprit,
d'insolence et de got, il me disait: Comme c'est laid chez
vous!), quelles statues, quels tableaux longuement poursuivis,
enfin possds, ou mme,  tout mettre au mieux, contempls
avec dsintressement, m'eussent--comme la petite blessure qui
se cicatrisait assez vite, mais que la maladresse inconsciente
d'Albertine, des indiffrents, ou de mes propres penses, ne tardait
pas  rouvrir--donn accs hors de moi-mme, sur ce chemin de
communication priv, mais qui donne sur la grande route o passe ce
que nous ne connaissons que du jour o nous en avons souffert, la vie
des autres?

Quelquefois il faisait un si beau clair de lune, qu'une heure aprs
qu'Albertine tait couche, j'allais jusqu' son lit pour lui dire
de regarder la fentre. Je suis sr que c'est pour cela que j'allais
dans sa chambre, et non pour m'assurer qu'elle y tait bien. Quelle
apparence qu'elle pt et souhaitt s'en chapper? Il et fallu une
collusion invraisemblable avec Franoise. Dans la chambre sombre, je
ne voyais rien que, sur la blancheur de l'oreiller, un mince diadme
de cheveux noirs. Mais j'entendais la respiration d'Albertine. Son
sommeil tait si profond que j'hsitais d'abord  aller jusqu'au
lit. Puis, je m'asseyais au bord. Le sommeil continuait de couler avec
le mme murmure. Ce qui est impossible  dire, c'est  quel point
ses rveils taient gais. Je l'embrassais, je la secouais. Aussitt
elle s'arrtait de dormir, mais, sans mme l'intervalle d'un
instant, clatait de rire, me disant, en nouant ses bras  mon cou:
J'tais justement en train de me demander si tu ne viendrais pas,
et elle riait tendrement de plus belle. On aurait dit que sa tte
charmante, quand elle dormait, n'tait pleine que de gat, de
tendresse et de rire. Et en l'veillant j'avais seulement,
comme quand on ouvre un fruit, fait fuser le jus jaillissant qui
dsaltre.

L'hiver cependant finissait; la belle saison revint, et souvent,
comme Albertine venait seulement de me dire bonsoir, ma chambre, mes
rideaux, le mur au-dessus des rideaux tant encore tout noirs, dans
le jardin des religieuses voisines j'entendais, riche et prcieuse
dans le silence comme un harmonium d'glise, la modulation d'un
oiseau inconnu qui, sur le mode lydien, chantait dj matines, et
au milieu de mes tnbres mettait la riche note clatante du soleil
qu'il voyait. Une fois mme, nous entendmes tout d'un coup la
cadence rgulire d'un appel plaintif. C'taient les pigeons qui
commenaient  roucouler. Cela prouve qu'il fait dj jour,
dit Albertine; et le sourcil presque fronc, comme si elle manquait,
en vivant chez moi, les plaisirs de la belle saison: Le printemps
est commenc pour que les pigeons soient revenus. La ressemblance
entre leur roucoulement et le chant du coq tait aussi profonde et
aussi obscure que, dans le septuor de Vinteuil, la ressemblance entre
le thme de l'adagio et celui du dernier morceau, qui est bti sur
le mme thme-clef que le premier, mais tellement transform par
les diffrences de tonalit, de mesure, que le public profane, s'il
ouvre un ouvrage sur Vinteuil, est tonn de voir qu'ils sont btis
tous trois sur les quatre mmes notes, quatre notes qu'il peut,
d'ailleurs, jouer d'un doigt au piano sans retrouver aucun des trois
morceaux. Tel ce mlancolique morceau excut par les pigeons
tait une sorte de chant du coq en mineur, qui ne s'levait pas
vers le ciel, ne montait pas verticalement, mais, rgulier comme
le braiment d'un ne, envelopp de douceur, allait d'un pigeon 
l'autre sur une mme ligne horizontale, jamais ne se redressait, ne
changeait sa plainte latrale en ce joyeux appel qu'avaient pouss
tant de fois l'allgro de l'introduction et le finale.

Bientt les nuits raccourcirent davantage, et avant les heures
anciennes du matin, je voyais dj dpasser des rideaux de ma
fentre la blancheur quotidiennement accrue du jour. Si je me
rsignais  laisser encore mener  Albertine cette vie, o,
malgr ses dngations, je sentais qu'elle avait l'impression
d'tre prisonnire, c'tait seulement parce que chaque jour
j'tais sr que le lendemain je pourrais me mettre, en mme temps
qu' travailler,  me lever,  sortir,  prparer un dpart pour
quelque proprit que nous achterions et o Albertine pourrait
mener plus librement, et sans inquitude pour moi, la vie de campagne
ou de mer, de navigation ou de chasse, qui lui plairait. Seulement, le
lendemain, ce temps pass que j'aimais et dtestais tour  tour en
Albertine, il arrivait que (comme, quand il est le prsent, entre lui
et nous, chacun, par intrt, ou politesse, ou piti, travaille
 tisser un rideau de mensonges que nous prenons pour la ralit),
rtrospectivement, une des heures qui le composaient, et mme de
celles que j'avais cru connatre, me prsentait tout d'un coup un
aspect qu'on n'essayait plus de me voiler et qui tait alors tout
diffrent de celui sous lequel elle m'tait apparue. Derrire
tel regard,  la place de la bonne pense que j'avais cru y
voir autrefois, c'tait un dsir insouponn jusque-l qui se
rvlait, m'alinant une nouvelle partie de ce coeur d'Albertine
que j'avais cru assimil au mien. Par exemple, quand Andre avait
quitt Balbec, au mois de juillet, Albertine ne m'avait jamais dit
qu'elle dt bientt la revoir, et je pensais qu'elle l'avait revue
mme plus tt qu'elle n'et cru, puisque,  cause de la grande
tristesse que j'avais eue  Balbec, cette nuit du 14 septembre, elle
m'avait fait ce sacrifice de ne pas y rester et de revenir tout
de suite  Paris. Quand elle tait arrive, le 15, je lui avais
demand d'aller voir Andre et lui avais dit: A-t-elle t
contente de vous revoir? Or un jour, Mme Bontemps tait venue pour
apporter quelque chose  Albertine; je la vis un instant et lui
dis qu'Albertine tait sortie avec Andre: Elles sont alles se
promener dans la campagne.--Oui, me rpondit Mme Bontemps. Albertine
n'est pas difficile en fait de campagne. Ainsi, il y a trois ans,
tous les jours il fallait aller aux Buttes-Chaumont. A ce nom de
Buttes-Chaumont, o Albertine m'avait dit n'tre jamais alle, ma
respiration s'arrta un instant. La ralit est la plus habile des
ennemies. Elle prononce ses attaques sur les points de notre coeur
o nous ne les attendions pas, et o nous n'avions pas prpar de
dfense. Albertine avait-elle menti  sa tante, alors, en lui disant
qu'elle allait tous les jours aux Buttes-Chaumont?  moi, depuis, en
me disant qu'elle ne les connaissait pas? Heureusement, ajouta
Mme Bontemps, que cette pauvre Andre va bientt partir pour une
campagne plus vivifiante, pour la vraie campagne, elle en a besoin,
elle a si mauvaise mine. Il est vrai qu'elle n'a pas eu cet t le
temps d'air qui lui est ncessaire. Pensez qu'elle a quitt Balbec
 la fin de juillet, croyant revenir en septembre, et, comme son
frre s'est dmis le genou, elle n'a pas pu revenir. Alors
Albertine l'attendait  Balbec et me l'avait cach. Il est vrai que
c'tait d'autant plus gentil de m'avoir propos de revenir. A moins
que... Oui, je me rappelle qu'Albertine m'avait parl de cela (ce
n'tait pas vrai). Quand donc a eu lieu cet accident? Tout cela est
un peu brouill dans ma tte.--Mais,  mon sens, il a eu lieu
juste  point, car un jour plus tard, la location de la villa tait
commence et la grand'mre d'Andre aurait t oblige de payer
un mois inutile. Il s'est cass la jambe le 14 septembre, elle a eu
le temps de tlgraphier  Albertine, le 15 au matin, qu'elle ne
viendrait pas, et Albertine de prvenir l'agence. Un jour plus tard,
cela courait jusqu'au 15 octobre. Ainsi sans doute, quand Albertine,
changeant d'avis, m'avait dit: Partons ce soir, ce qu'elle voyait
c'tait un appartement, celui de la grand'mre d'Andre, o, ds
notre retour, elle allait pouvoir retrouver l'amie que, sans que je
m'en doutasse, elle avait cru revoir bientt  Balbec. Les paroles
si gentilles, pour revenir avec moi, qu'elle avait eues, en contraste
avec son _opinitre_ refus d'un peu avant, j'avais cherch  les
attribuer  un revirement de son bon coeur. Elles taient tout
simplement le reflet d'un changement intervenu dans une situation que
nous ne connaissons pas, et qui est tout le secret de la variation
de la conduite des femmes qui ne nous aiment pas. Elles nous refusent
obstinment un rendez-vous pour le lendemain, parce qu'elles sont
fatigues, parce que leur grand-pre exige qu'elles dnent chez
lui: Mais venez aprs, insistons-nous. Il me retient trs
tard. Il pourra me raccompagner. Simplement elles ont un rendez-vous
avec quelqu'un qui leur plat. Soudain celui-ci n'est plus libre.
Et elles viennent nous dire le regret de nous avoir fait de la peine,
qu'envoyant promener leur grand-pre, elles resteront auprs de
nous, ne tenant  rien d'autre. J'aurais d reconnatre ces phrases
dans le langage que m'avait tenu Albertine, le jour de mon dpart de
Balbec; mais, pour interprter ce langage, j'aurais d me souvenir
alors de deux traits particuliers du caractre d'Albertine qui me
revenaient maintenant  l'esprit, l'un pour me consoler, l'autre pour
me dsoler, car nous trouvons de tout dans notre mmoire; elle est
une espce de pharmacie, de laboratoire de chimie, o on met, au
hasard, la main tantt sur une drogue calmante, tantt sur un poison
dangereux. Le premier trait, le consolant, fut cette habitude de
faire servir une mme action au plaisir de plusieurs personnes,
cette utilisation multiple de ce qu'elle faisait, qui tait
caractristique chez Albertine. C'tait bien dans son caractre,
revenant  Paris (le fait qu'Andre ne revenait pas pouvait lui
rendre incommode de rester  Balbec sans que cela signifit qu'elle
ne pouvait pas se passer d'Andre), de tirer de ce seul voyage une
occasion de toucher deux personnes qu'elle aimait sincrement: moi,
en me faisant croire que c'tait pour ne pas me laisser seul, pour
que je ne souffrisse pas, par dvouement pour moi; Andre, en la
persuadant que, du moment qu'elle ne venait pas  Balbec, elle ne
voulait pas y rester un instant de plus, qu'elle n'avait prolong
son sjour que pour la voir, et qu'elle accourait dans l'instant vers
elle. Or le dpart d'Albertine avec moi succdait, en effet, d'une
faon si immdiate, d'une part  mon chagrin,  mon dsir de
revenir  Paris, d'autre part  la dpche d'Andre, qu'il tait
tout naturel qu'Andre et moi, ignorant respectivement, elle mon
chagrin, moi sa dpche, nous eussions pu croire que le dpart
d'Albertine tait l'effet de la seule cause que chacun de nous
connt et qu'il suivait, en effet,  si peu d'heures de distance
et si inopinment. Et dans ce cas, je pouvais encore croire que
m'accompagner avait t le but rel d'Albertine, qui n'avait pas
voulu ngliger pourtant une occasion de s'en faire un titre  la
gratitude d'Andre. Mais malheureusement je me rappelai presque
aussitt un autre trait de caractre d'Albertine, et qui tait la
vivacit avec laquelle la saisissait la tentation irrsistible d'un
plaisir. Or je me rappelais, quand elle eut dcid de partir, quelle
impatience elle avait d'arriver au tram, comme elle avait bouscul
le Directeur qui, en cherchant  nous retenir, aurait pu nous faire
manquer l'omnibus, les haussements d'paules de connivence qu'elle me
faisait et dont j'avais t si touch, quand, dans le tortillard,
M. de Cambremer nous avait demand si nous ne pouvions pas
remettre  huitaine. Oui, ce qu'elle voyait devant ses yeux 
ce moment-l, ce qui la rendait si fivreuse de partir, ce qu'elle
tait impatiente de retrouver, c'tait cet appartement inhabit que
j'avais vu une fois, appartenant  la grand'mre d'Andre, laiss
 la garde d'un vieux valet de chambre, appartement luxueux, en plein
midi, mais si vide, si silencieux que le soleil avait l'air de mettre
des housses sur le canap, sur les fauteuils de la chambre o
Albertine et Andre demanderaient au gardien respectueux, peut-tre
naf, peut-tre complice, de les laisser se reposer. Je la voyais
tout le temps maintenant, vide, avec un lit ou un canap, cette
chambre, o, chaque fois qu'Albertine avait l'air press et
srieux, elle partait pour retrouver son amie, sans doute arrive
avant elle parce qu'elle tait plus libre. Je n'avais jamais pens
jusque-l  cet appartement qui, maintenant, avait pour moi une
horrible beaut. L'inconnu de la vie des tres est comme celui de la
nature, que chaque dcouverte scientifique ne fait que reculer mais
n'annule pas. Un jaloux exaspre celle qu'il aime en la privant de
mille plaisirs sans importance, mais ceux qui sont le fond de la
vie de celle-ci, elle les abrite l o, dans les moments o son
intelligence croit montrer le plus de perspicacit et o les tiers
le renseignent le mieux, il n'a pas ide de chercher. Enfin, du
moins, Andre allait partir. Mais je ne voulais pas qu'Albertine pt
me mpriser comme ayant t dupe d'elle et d'Andre. Un jour ou
l'autre, je le lui dirais. Et ainsi je la forcerais peut-tre  me
parler plus franchement, en lui montrant que j'tais inform tout de
mme des choses qu'elle me cachait. Mais je ne voulais pas lui parler
de cela encore, d'abord parce que, si prs de la visite de sa tante,
elle et compris d'o me venait mon information, et tari cette
source et n'en et pas redout d'inconnues. Ensuite parce que je ne
voulais pas risquer, tant que je ne serais pas absolument certain de
garder Albertine aussi longtemps que je voudrais, de causer en
elle trop de colres qui auraient pu avoir pour effet de lui faire
dsirer me quitter. Il est vrai que, si je raisonnais, cherchais
la vrit, pronostiquais l'avenir d'aprs ses paroles, lesquelles
approuvaient toujours tous mes projets, exprimant combien elle aimait
cette vie, combien sa claustration la privait peu, je ne doutais
pas qu'elle restt toujours auprs de moi. J'en tais mme fort
ennuy, je sentais m'chapper la vie, l'univers, auxquels je n'avais
jamais got, changs contre une femme dans laquelle je ne
pouvais plus rien trouver de nouveau. Je ne pouvais mme pas aller
 Venise, o, pendant que je serais couch, je serais trop tortur
par la crainte des avances que pourraient lui faire le gondolier,
les gens de l'htel, les Vnitiennes. Mais si je raisonnais, au
contraire, d'aprs l'autre hypothse, celle qui s'appuyait non
sur les paroles d'Albertine, mais sur des silences, des regards, des
rougeurs, des bouderies, et mme des colres, dont il m'et t
bien facile de lui montrer qu'elles taient sans cause et dont
j'aimais mieux avoir l'air de ne pas m'apercevoir, alors je me disais
que cette vie lui tait insupportable, que tout le temps elle se
trouvait prive de ce qu'elle aimait, et que fatalement elle me
quitterait un jour. Tout ce que je voulais, si elle le faisait,
c'tait que je pusse choisir le moment o cela ne me serait pas
trop pnible, et puis dans une saison o elle ne pourrait aller
dans aucun des endroits o je me reprsentais ses dbauches, ni
 Amsterdam, ni chez Andre, qu'elle retrouverait, il est vrai,
quelques mois plus tard. Mais d'ici l je me serais calm et cela me
serait devenu indiffrent. En tout cas, il fallait attendre, pour
y songer, que ft gurie la petite rechute qu'avait cause la
dcouverte des raisons pour lesquelles Albertine,  quelques heures
de distance, avait voulu ne pas quitter, puis quitter immdiatement
Balbec. Il fallait laisser le temps de disparatre aux symptmes
qui ne pouvaient aller qu'en s'attnuant si je n'apprenais rien de
nouveau, mais qui taient encore trop aigus pour ne pas rendre plus
douloureuse, plus difficile, une opration de rupture, reconnue
maintenant invitable, mais nullement urgente, et qu'il valait mieux
pratiquer  froid. Ce choix du moment, j'en tais le matre,
car si elle voulait partir avant que je l'eusse dcid, au moment
o elle m'annoncerait qu'elle avait assez de cette vie, il serait
toujours temps d'aviser  combattre ses raisons, de lui laisser plus
de libert, de lui promettre quelque grand plaisir prochain qu'elle
souhaiterait elle-mme d'attendre, voire, si je ne trouvais de
recours qu'en son coeur, de lui assurer mon chagrin. J'tais donc
bien tranquille  ce point de vue, n'tant pas, d'ailleurs, en cela
trs logique avec moi-mme. Car, dans les hypothses o je ne
tenais prcisment pas compte des choses qu'elle disait et qu'elle
annonait, je supposais que, quand il s'agirait de son dpart, elle
me donnerait d'avance ses raisons, me laisserait les combattre et les
vaincre. Je sentais que ma vie avec Albertine n'tait, pour ma part,
quand je n'tais pas jaloux, qu'ennui, pour l'autre part, quand
j'tais jaloux, que souffrance. A supposer qu'il y et du bonheur,
il ne pouvait durer. J'tais dans le mme esprit de sagesse qui
m'inspirait  Balbec, quand, le soir o nous avions t heureux,
aprs la visite de Mme de Cambremer, je voulais la quitter, parce
que je savais qu' prolonger je ne gagnerais rien. Seulement,
maintenant encore, je m'imaginais que le souvenir que je garderais
d'elle serait comme une sorte de vibration, prolonge par une
pdale, de la dernire minute de notre sparation. Aussi je tenais
 choisir une minute douce, afin que ce ft elle qui continut 
vibrer en moi. Il ne fallait pas tre trop difficile, attendre trop,
il fallait tre sage. Et pourtant, ayant tant attendu, ce serait
folie de ne pas attendre quelques jours de plus, jusqu' ce qu'une
minute acceptable se prsentt, plutt que de risquer de la voir
partir avec cette mme rvolte que j'avais autrefois quand maman
s'loignait de mon lit sans me dire bonsoir, ou quand elle me disait
adieu  la gare. A tout hasard, je multipliais les gentillesses que
je pouvais lui faire. Pour les robes de Fortuny, nous nous tions
enfin dcids pour une bleu et or double de rose, qui venait
d'tre termine. Et j'avais command tout de mme les cinq
auxquelles elle avait renonc avec regret, par prfrence pour
celle-l. Pourtant,  la venue du printemps, deux mois ayant pass
depuis ce que m'avait dit sa tante, je me laissai emporter par la
colre, un soir. C'tait justement celui o Albertine avait revtu
pour la premire fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny
qui, en m'voquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je
sacrifiais pour elle, qui ne m'en savait aucun gr. Si je n'avais
jamais vu Venise, j'en rvais sans cesse, depuis ces vacances de
Pques qu'encore enfant j'avais d y passer, et plus anciennement
encore, depuis les gravures du Titien et les photographies de Giotto
que Swann m'avait jadis donnes  Combray. La robe de Fortuny que
portait ce soir-l Albertine me semblait comme l'ombre tentatrice
de cette invisible Venise. Elle tait envahie d'ornementation arabe,
comme les palais de Venise dissimuls  la faon des sultanes
derrire un voile ajour de pierres, comme les reliures de la
Bibliothque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux
orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se
rptaient dans le miroitement de l'toffe, d'un bleu profond qui,
au fur et  mesure que mon regard s'y avanait, se changeait en or
mallable par ces mmes transmutations qui, devant les gondoles qui
s'avancent, changent en mtal flamboyant l'azur du grand canal.
Et les manches taient doubles d'un rose cerise, qui est si
particulirement vnitien qu'on l'appelle rose Tiepolo.

Dans la journe, Franoise avait laiss chapper devant moi
qu'Albertine n'tait contente de rien; que, quand je lui faisais
dire que je sortirais avec elle, ou que je ne sortirais pas, que
l'automobile viendrait la prendre, ou ne viendrait pas, elle haussait
presque les paules et rpondait  peine poliment. Ce soir, o
je la sentais de mauvaise humeur et o la premire grande chaleur
m'avait nerv, je ne pus retenir ma colre et lui reprochai son
ingratitude: Oui, vous pouvez demander  tout le monde, criai-je de
toutes mes forces, hors de moi, vous pouvez demander  Franoise, ce
n'est qu'un cri. Mais aussitt je me rappelai qu'Albertine m'avait
dit une fois combien elle me trouvait l'air terrible quand j'tais en
colre, et m'avait appliqu les vers d'Esther:

    _Jugez combien ce front irrit contre moi
    Dans mon me trouble a d jeter d'moi
    Hlas! sans frissonner quel coeur audacieux
    Soutiendrait les clairs qui partent de ses yeux._

J'eus honte de ma violence. Et pour revenir sur ce que j'avais fait,
sans cependant que ce ft une dfaite, de manire que ma paix ft
une paix arme et redoutable, en mme temps qu'il me semblait utile
de montrer  nouveau que je ne craignais pas une rupture pour qu'elle
n'en et pas l'ide: Pardonnez-moi, ma petite Albertine, j'ai
honte de ma violence, j'en suis dsespr. Si nous ne pouvons plus
nous entendre, si nous devons nous quitter, il ne faut pas que ce soit
ainsi, ce ne serait pas digne de nous. Nous nous quitterons, s'il le
faut, mais avant tout je tiens  vous demander pardon bien humblement
de tout mon coeur. Je pensais que, pour rparer cela et m'assurer
de ses projets de rester pour le temps qui allait suivre, au moins
jusqu' ce qu'Andre ft partie, ce qui tait dans trois semaines,
il serait bon, ds le lendemain, de chercher quelque plaisir
plus grand que ceux qu'elle avait encore eus, et  assez longue
chance; aussi, puisque j'allais effacer l'ennui que je lui avais
caus, peut-tre ferais-je bien de profiter de ce moment pour
lui montrer que je connaissais mieux sa vie qu'elle ne croyait. La
mauvaise humeur qu'elle ressentirait serait efface demain par mes
gentillesses, mais l'avertissement resterait dans son esprit. Oui,
ma petite Albertine, pardonnez-moi si j'ai t violent. Je ne suis
pas tout  fait aussi coupable que vous croyez. Il y a des gens
mchants qui cherchent  nous brouiller, je n'avais jamais voulu
vous en parler pour ne pas vous tourmenter. Mais je finis par tre
affol quelquefois de certaines dnonciations. Ainsi tenez, lui
dis-je, maintenant on me tourmente, on me perscute  me parler de
vos relations, mais avec Andre.--Avec Andre? s'cria-t-elle, la
mauvaise humeur enflammant son visage. Et l'tonnement ou le dsir
de paratre tonne carquillait ses yeux. C'est charmant!
Et peut-on savoir qui vous a dit ces belles choses? est-ce que je
pourrais leur parler  ces personnes? savoir sur quoi elles appuient
leurs infamies?--Ma petite Albertine, je ne sais pas, ce sont des
lettres anonymes, mais de personnes que vous trouveriez peut-tre
assez facilement (pour lui montrer que je ne croyais pas qu'elle
cherchait), car elles doivent bien vous connatre. La dernire, je
vous l'avoue (et je vous cite celle-l justement parce qu'il s'agit
d'un rien et qu'elle n'a rien de pnible  citer), m'a pourtant
exaspr. Elle me disait que si, le jour o nous avons quitt
Balbec, vous aviez d'abord voulu rester et partir ensuite, c'est que,
dans l'intervalle, vous aviez reu une lettre d'Andre vous disant
qu'elle ne viendrait pas.--Je sais trs bien qu'Andre m'a crit
qu'elle ne viendrait pas, elle m'a mme tlgraphi, je ne peux
pas vous montrer la dpche parce que je ne l'ai pas garde, mais
ce n'tait pas ce jour-l. Qu'est-ce que vous vouliez que cela
me fasse qu'Andre vnt  Balbec ou non? Qu'est-ce que vous
vouliez que cela me fasse tait une preuve de colre et que
cela lui faisait quelque chose, mais pas forcment une preuve
qu'Albertine tait revenue uniquement par dsir de voir Andre.
Chaque fois qu'Albertine voyait un des motifs rels, ou allgus,
d'un de ses actes dcouvert par une personne  qui elle avait donn
un autre motif, Albertine tait en colre, la personne ft-elle
celle pour laquelle elle avait fait rellement l'acte. Albertine
croyait-elle que ces renseignements sur ce qu'elle faisait, ce
n'tait pas des anonymes qui me les envoyaient malgr moi, mais moi
qui les sollicitais avidement, on n'aurait pu nullement le dduire
des paroles qu'elle me dit ensuite, o elle avait l'air d'accepter ma
version des lettres anonymes, mais de son air de colre contre moi,
colre qui n'avait l'air que d'tre l'explosion de ses mauvaises
humeurs antrieures, tout comme l'espionnage auquel elle et,
dans cette hypothse, cru que je m'tais livr n'et t que
l'aboutissement d'une surveillance de tous ses actes, dont elle n'et
plus dout depuis longtemps. Sa colre s'tendit mme jusqu'
Andre, et se disant sans doute que, maintenant, je ne serais plus
tranquille mme quand elle sortirait avec Andre: D'ailleurs,
Andre m'exaspre. Elle est assommante. Je ne veux plus sortir avec
elle. Vous pouvez l'annoncer aux gens qui vous ont dit que j'tais
revenue  Paris pour elle. Si je vous disais que, depuis tant
d'annes que je connais Andre, je ne saurais pas vous dire
comment est sa figure tant je l'ai peu regarde! Or,  Balbec, la
premire anne, elle m'avait dit: Andre est ravissante. Il
est vrai que cela ne voulait pas dire qu'elle et des relations
amoureuses avec elle, et mme je ne l'avais jamais entendue parler
alors qu'avec indignation de toutes les relations de ce genre. Mais ne
pouvait-elle avoir chang, mme sans se rendre compte qu'elle avait
chang, en ne croyant pas que ses jeux avec une amie fussent la
mme chose que les relations immorales, assez peu prcises dans son
esprit, qu'elle fltrissait chez les autres? N'tait-ce pas aussi
possible que ce mme changement, et cette mme inconscience de
changement, qui s'taient produits dans ses relations avec moi, dont
elle avait repouss  Balbec avec tant d'indignation les baisers
qu'elle devait me donner elle-mme ensuite chaque jour, et que, je
l'esprais du moins, elle me donnerait encore bien longtemps, et
qu'elle allait me donner dans un instant? Mais, ma chrie, comment
voulez-vous que je le leur annonce puisque je ne les connais pas?
Cette rponse tait si forte qu'elle aurait d dissoudre les
objections et les doutes que je voyais cristalliss dans les
prunelles d'Albertine. Mais elle les laissa intacts. Je m'tais
tu, et pourtant elle continuait  me regarder avec cette attention
persistante qu'on prte  quelqu'un qui n'a pas fini de parler. Je
lui demandai de nouveau pardon. Elle me rpondit qu'elle n'avait
rien  me pardonner. Elle tait redevenue trs douce. Mais sous son
visage triste et dfait, il me semblait qu'un secret s'tait form.
Je savais bien qu'elle ne pouvait me quitter sans me prvenir;
d'ailleurs, elle ne pouvait ni le dsirer (c'tait dans huit jours
qu'elle devait essayer les nouvelles robes de Fortuny), ni dcemment
le faire, ma mre revenant  la fin de la semaine et sa tante
galement. Pourquoi, puisque c'tait impossible qu'elle partt,
lui redis-je  plusieurs reprises que nous sortirions ensemble le
lendemain pour aller voir des verreries de Venise que je voulais lui
donner, et fus-je soulag de l'entendre me dire que c'tait convenu?
Quand elle put me dire bonsoir et que je l'embrassai, elle ne fit pas
comme d'habitude, se dtourna--c'tait quelques instants  peine
aprs le moment o je venais de penser  cette douceur qu'elle me
donnt tous les soirs ce qu'elle m'avait refus  Balbec--elle ne
me rendit pas mon baiser. On aurait dit que, brouille avec moi, elle
ne voulait pas me donner un signe de tendresse qui et plus tard pu
me paratre comme une fausset dmentant cette brouille. On aurait
dit qu'elle accordait ses actes avec cette brouille, et cependant avec
mesure, soit pour ne pas l'annoncer, soit parce que, rompant avec
moi des rapports charnels, elle voulait cependant rester mon amie. Je
l'embrassai alors une seconde fois, serrant contre mon coeur l'azur
miroitant et dor du grand canal et les oiseaux accoupls, symboles
de mort et de rsurrection. Mais une seconde fois elle s'carta, au
lieu de me rendre mon baiser, avec l'espce d'enttement instinctif
et fatidique des animaux qui sentent la mort. Ce pressentiment qu'elle
semblait traduire me gagna moi-mme et me remplit d'une crainte si
anxieuse que, quand elle fut arrive  la porte, je n'eus pas le
courage de la laisser partir et la rappelai. Albertine, lui dis-je,
je n'ai aucun sommeil. Si vous-mme n'avez pas envie de dormir, vous
auriez pu rester encore un peu, si vous voulez, mais je n'y tiens
pas, et surtout je ne veux pas vous fatiguer. Il me semblait que si
j'avais pu la faire dshabiller et l'avoir dans sa chemise de nuit
blanche, dans laquelle elle semblait plus rose, plus chaude, o elle
irritait plus mes sens, la rconciliation et t plus complte.
Mais j'hsitais un instant, car le bord bleu de la robe ajoutait 
son visage une beaut, une illumination, un ciel sans lesquels
elle m'et sembl plus dure. Elle revint lentement et me dit avec
beaucoup de douceur, et toujours le mme visage abattu et triste:
Je peux rester tant que vous voudrez, je n'ai pas sommeil. Sa
rponse me calma, car tant qu'elle tait l je sentais que je
pouvais aviser  l'avenir, et elle reclait aussi de l'amiti, de
l'obissance, mais d'une certaine nature, et qui me semblait avoir
pour limite ce secret que je sentais derrire son regard triste, ses
manires changes, moiti malgr elle, moiti sans doute pour les
mettre d'avance en harmonie avec quelque chose que je ne savais pas.
Il me sembla que, tout de mme, il n'y aurait que de l'avoir tout en
blanc, avec son cou nu devant moi, comme je l'avais vue  Balbec dans
son lit, qui me donnerait assez d'audace pour qu'elle ft oblige
de cder. Puisque vous tes si gentille de rester un peu  me
consoler, vous devriez enlever votre robe, c'est trop chaud, trop
raide, je n'ose pas vous approcher pour ne pas froisser cette
belle toffe et il y a entre nous ces oiseaux symboliques.
Dshabillez-vous, mon chri.--Non, ce ne serait pas commode de
dfaire ici cette robe. Je me dshabillerai dans ma chambre tout
 l'heure.--Alors vous ne voulez mme pas vous asseoir sur mon
lit?--Mais si. Elle resta toutefois un peu loin, prs de mes pieds.
Nous causmes. Je sais que je prononai alors le mot mort comme
si Albertine allait mourir. Il semble que les vnements soient
plus vastes que le moment o ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout
entiers. Certes, ils dbordent sur l'avenir par la mmoire que
nous en gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les
prcde. On peut dire que nous ne les voyons pas alors tels qu'ils
seront; mais dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifis?

Quand je vis que d'elle-mme elle ne m'embrassait pas, comprenant
que tout ceci tait du temps perdu, que ce ne serait qu' partir du
baiser que commenceraient les minutes calmantes et vritables, je
lui dis: Bonsoir, il est trop tard, parce que cela ferait qu'elle
m'embrasserait, et nous continuerions ensuite. Mais aprs m'avoir
dit: Bonsoir, tchez de bien dormir, exactement comme les deux
premires fois, elle se contenta d'un baiser sur la joue. Cette fois
je n'osai pas la rappeler, mais mon coeur battait si fort que je ne
pus me recoucher. Comme un oiseau qui va d'une extrmit de sa cage
 l'autre, sans arrter, je passais de l'inquitude qu'Albertine
pt partir  un calme relatif. Ce calme tait produit par le
raisonnement que je recommenais plusieurs fois par minute: Elle ne
peut pas partir en tout cas sans me prvenir, elle ne m'a nullement
dit qu'elle partirait, et j'tais  peu prs calm. Mais
aussitt je me redisais: Pourtant si demain j'allais la trouver
partie! Mon inquitude elle-mme a bien sa cause en quelque
chose; pourquoi ne m'a-t-elle pas embrass? Alors je souffrais
horriblement du coeur. Puis il tait un peu apais par le
raisonnement que je recommenais, mais je finissais par avoir mal
 la tte, tant ce mouvement de ma pense tait incessant
et monotone. Il y a ainsi certains tats moraux, et notamment
l'inquitude, qui, ne nous prsentant que deux alternatives, ont
quelque chose d'aussi atrocement limit qu'une simple souffrance
physique. Je refaisais perptuellement le raisonnement qui donnait
raison  mon inquitude et celui qui lui donnait tort et me
rassurait, sur un espace aussi exigu que le malade qui palpe sans
s'arrter, d'un mouvement interne, l'organe qui le fait souffrir,
s'loigne un instant du point douloureux, pour y revenir l'instant
d'aprs. Tout  coup, dans le silence de la nuit, je fus frapp par
un bruit en apparence insignifiant, mais qui me remplit de terreur,
le bruit de la fentre d'Albertine qui s'ouvrait violemment. Quand je
n'entendis plus rien, je me demandai pourquoi ce bruit m'avait fait si
peur. En lui-mme il n'avait rien de si extraordinaire; mais je
lui donnais probablement deux significations qui m'pouvantaient
galement. D'abord, c'tait une convention de notre vie commune,
comme je craignais les courants d'air, qu'on n'ouvrt jamais de
fentre la nuit. On l'avait expliqu  Albertine quand elle tait
venue habiter  la maison, et bien qu'elle ft persuade que
c'tait de ma part une manie, et malsaine, elle m'avait promis de
ne jamais enfreindre cette dfense. Et elle tait si craintive pour
toutes ces choses qu'elle savait que je voulais, les blmt-elle,
que je savais qu'elle et plutt dormi dans l'odeur d'un feu de
chemine que d'ouvrir sa fentre, de mme que, pour l'vnement
le plus important, elle ne m'et pas fait rveiller le matin. Ce
n'tait qu'une des petites conventions de notre vie, mais du moment
qu'elle violait celle-l sans m'en avoir parl, cela ne voulait-il
pas dire qu'elle n'avait plus rien  mnager, qu'elle les violerait
aussi bien toutes? Puis ce bruit avait t violent, presque mal
lev, comme si elle avait ouvert rouge de colre et disant:
Cette vie m'touffe, tant pis, il me faut de l'air! Je ne me dis
pas exactement tout cela, mais je continuai  penser, comme  un
prsage plus mystrieux et plus funbre qu'un cri de chouette,
 ce bruit de la fentre qu'Albertine avait ouverte. Plein d'une
agitation comme je n'en avais peut-tre pas eue depuis le soir de
Combray o Swann avait dn  la maison, je marchai longtemps
dans le couloir, esprant, par le bruit que je faisais,
attirer l'attention d'Albertine, qu'elle aurait piti de moi et
m'appellerait, mais je n'entendais aucun bruit venir de sa chambre.
Peu  peu je sentis qu'il tait trop tard. Elle devait dormir
depuis longtemps. Je retournai me coucher. Le lendemain, ds que je
m'veillai, comme on ne venait jamais chez moi, quoi qu'il arrivt,
sans que j'eusse appel, je sonnai Franoise. Et en mme temps je
pensai: Je vais parler  Albertine d'un yacht que je veux lui
faire faire. En prenant mes lettres, je dis  Franoise, sans la
regarder: Tout  l'heure j'aurai quelque chose  dire  Mlle
Albertine; est-ce qu'elle est leve?--Oui, elle s'est leve de bonne
heure. Je sentis se soulever en moi, comme dans un coup de vent,
mille inquitudes, que je ne savais pas tenir en suspens dans ma
poitrine. Le tumulte y tait si grand que j'tais  bout de souffle
comme dans une tempte. Ah! mais o est-elle en ce moment?--Elle
doit tre dans sa chambre.--Ah! bien; eh bien! je la verrai tout
 l'heure. Je respirai, elle tait l, mon agitation retomba,
Albertine tait ici, il m'tait presque indiffrent qu'elle y ft.
D'ailleurs n'avais-je pas t absurde de supposer qu'elle aurait pu
ne pas y tre? Je m'endormis, mais, malgr ma certitude qu'elle ne
me quitterait pas, d'un sommeil lger, et d'une lgret relative
 elle seulement. Car les bruits qui ne pouvaient se rapporter qu'
des travaux dans la cour, tout en les entendant vaguement en dormant,
je restais tranquille, tandis que le plus lger frmissement qui
venait de sa chambre, quand elle sortait ou rentrait sans bruit,
en appuyant si doucement sur le timbre, me faisait tressauter, me
parcourait tout entier, me laissait le coeur battant, bien que je
l'eusse entendu dans un assoupissement profond, de mme que ma
grand'mre, dans les derniers jours qui prcdrent sa mort, et
o elle tait plonge dans une immobilit que rien ne troublait
et que les mdecins appelaient le coma, se mettait, m'a-t-on dit, 
trembler un instant comme une feuille quand elle entendait les
trois coups de sonnette par lesquels j'avais l'habitude d'appeler
Franoise, et que, mme en les faisant plus lgers, cette
semaine-l, pour ne pas troubler le silence de la chambre mortuaire,
personne, assurait Franoise, ne pouvait confondre,  cause d'une
manire que j'avais et ignorais moi-mme d'appuyer sur le timbre,
avec les coups de sonnette de quelqu'un d'autre. tais-je donc entr
moi aussi en agonie? tait-ce l'approche de la mort?

Ce jour-l et le lendemain nous sortmes ensemble, puisqu'Albertine
ne voulait plus sortir avec Andre. Je ne lui parlai mme pas du
yacht. Ces promenades m'avaient calm tout  fait. Mais elle avait
continu, le soir,  m'embrasser de la mme manire nouvelle, de
sorte que j'tais furieux. Je ne pouvais plus y voir qu'une manire
de me montrer qu'elle me boudait, et qui me paraissait trop ridicule
aprs les gentillesses que je ne cessais de lui faire. Aussi, n'ayant
plus d'elle mme les satisfactions charnelles auxquelles je tenais,
la trouvant laide dans la mauvaise humeur, sentis-je plus vivement la
privation de toutes les femmes et des voyages dont ces premiers beaux
jours rveillaient en moi le dsir. Grce sans doute au souvenir
pars des rendez-vous oublis que j'avais eus, collgien encore,
avec des femmes, sous la verdure dj paisse, cette rgion
du printemps o le voyage de notre demeure errante  travers
les saisons venait depuis trois jours de s'arrter, sous un ciel
clment, et dont toutes les routes fuyaient vers des djeuners  la
campagne, des parties de canotage, des parties de plaisir, me semblait
le pays des femmes aussi bien qu'il tait celui des arbres, et le
pays o le plaisir, partout offert, devenait permis  mes forces
convalescentes. La rsignation  la paresse, la rsignation 
la chastet,  ne connatre le plaisir qu'avec une femme que je
n'aimais pas, la rsignation  rester dans ma chambre,  ne pas
voyager, tout cela tait possible dans l'ancien monde o nous
tions la veille encore, dans le monde vide de l'hiver, mais non plus
dans cet univers nouveau, feuillu, o je m'tais veill comme
un jeune Adam pour qui se pose pour la premire fois le problme de
l'existence, du bonheur, et sur qui ne pse pas l'accumulation des
solutions ngatives antrieures. La prsence d'Albertine me pesait,
et, maussade, je la regardais donc, en sentant que c'tait un malheur
que nous n'eussions pas rompu. Je voulais aller  Venise, je voulais,
en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vnitiens et, au
Luxembourg, les deux Elstir qu' ce qu'on venait de m'apprendre,
la princesse de Guermantes venait de vendre  ce muse, ceux que
j'avais tant admirs, les Plaisirs de la Danse et le Portrait
de la famille X... Mais j'avais peur que, dans le premier, certaines
poses lascives ne donnassent  Albertine un dsir, une nostalgie
de rjouissances populaires, la faisant se dire que peut-tre une
certaine vie qu'elle n'avait pas mene, une vie de feux d'artifice et
de guinguettes, avait du bon. Dj d'avance, je craignais que, le 14
juillet, elle me demandt d'aller  un bal populaire, et je rvais
d'un vnement impossible qui et supprim cette fte. Et puis
il y avait aussi l-bas, dans les Elstir, des nudits de femmes dans
des paysages touffus du Midi qui pouvaient faire penser Albertine 
certains plaisirs, bien qu'Elstir, lui (mais ne rabaisserait-elle pas
l'oeuvre?), n'y et vu que la beaut sculpturale, pour mieux dire,
la beaut de blancs monuments que prennent des corps de femmes assis
dans la verdure. Aussi je me rsignai  renoncer  cela et je
voulus partir pour aller  Versailles. Albertine tait reste dans
sa chambre,  lire, dans son peignoir de Fortuny. Je lui demandai si
elle voulait venir  Versailles. Elle avait cela de charmant qu'elle
tait toujours prte  tout, peut-tre par cette habitude qu'elle
avait autrefois de vivre la moiti du temps chez les autres, et comme
elle s'tait dcide  venir  Paris, en deux minutes, elle me
dit: Je peux venir comme cela, nous ne descendrons pas de voiture.
Elle hsita une seconde entre deux manteaux pour cacher sa robe
de chambre--comme elle et fait entre deux amis diffrents 
emmener--en prit un bleu sombre, admirable, piqua une pingle dans
un chapeau. En une minute elle fut prte, avant que j'eusse pris mon
paletot, et nous allmes  Versailles. Cette rapidit mme, cette
docilit absolue me laissrent plus rassur, comme si, en effet,
j'eusse eu, sans avoir aucun motif prcis d'inquitude, besoin de
l'tre. Tout de mme, je n'ai rien  craindre, elle fait ce que
je lui demande, malgr le bruit de la fentre de l'autre nuit.
Ds que j'ai parl de sortir, elle a jet ce manteau bleu sur son
peignoir et elle est venue, ce n'est pas ce que ferait une rvolte,
une personne qui ne serait plus bien avec moi, me disais-je tandis
que nous allions  Versailles. Nous y restmes longtemps. Le ciel
tout entier tait fait de ce bleu radieux et un peu ple comme le
promeneur couch dans un champ le voit parfois au-dessus de sa tte,
mais tellement uni, tellement profond, qu'on sent que le bleu dont
il est fait a t employ sans aucun alliage, et avec une si
inpuisable richesse qu'on pourrait approfondir de plus en plus sa
substance sans rencontrer un atome d'autre chose que de ce mme bleu.
Je pensais  ma grand'mre qui aimait dans l'art humain, dans la
nature, la grandeur, et qui se plaisait  regarder monter dans ce
mme bleu le clocher de Saint-Hilaire. Soudain j'prouvai de nouveau
la nostalgie de ma libert perdue en entendant un bruit que je ne
reconnus pas d'abord et que ma grand'mre et, lui aussi, tant
aim. C'tait comme le bourdonnement d'une gupe. Tiens, me dit
Albertine, il y a un aroplane, il est trs haut, trs haut. Je
regardais tout autour de moi, mais je ne voyais, sans aucune tache
noire, que la pleur intacte du bleu sans mlange. J'entendais
pourtant toujours le bourdonnement des ailes qui tout d'un coup
entrrent dans le champ de ma vision. L-haut, de minuscules ailes
brunes et brillantes fronaient le bleu uni du ciel inaltrable.
J'avais pu enfin attacher le bourdonnement  sa cause,  ce petit
insecte qui trpidait l-haut, sans doute  bien deux mille mtres
de hauteur; je le voyais bruire. Peut-tre, quand les distances sur
terre n'taient pas encore depuis longtemps abrges par la vitesse
comme elles le sont aujourd'hui, le sifflet d'un train passant  deux
kilomtres tait-il pourvu de cette beaut qui maintenant,
pour quelque temps encore, nous meut dans le bourdonnement d'un
aroplane  deux mille mtres,  l'ide que les distances
parcourues dans ce voyage vertical sont les mmes que sur le sol et
que, dans cette autre direction, o les mesures nous apparaissent
autres parce que l'abord nous en semblait inaccessible, un aroplane
 deux mille mtres n'est pas plus loin qu'un train  deux
kilomtres, est plus prs mme, le trajet identique s'effectuant
dans un milieu plus pur, sans sparation entre le voyageur et son
point de dpart, de mme que sur mer ou dans les plaines, par un
temps calme, le remous d'un navire dj loin ou le souffle d'un seul
zphyr raye l'ocan des eaux ou des bls.

Au fond, nous n'avons faim ni l'un ni l'autre, on aurait pu
passer chez les Verdurin, me dit Albertine, c'est leur heure et leur
jour.--Mais si vous tes fche contre eux?--Oh! il y a beaucoup de
cancans contre eux, mais dans le fond ils ne sont pas si mauvais que
a. Mme Verdurin a toujours t trs gentille pour moi. Et puis,
on ne peut pas tre toujours brouill avec tout le monde. Ils
ont des dfauts, mais qu'est-ce qui n'en a pas?--Vous n'tes pas
habille, il faudrait rentrer vous habiller il serait bien tard.
J'ajoutai que j'avais envie de goter. Oui, vous avez raison,
gotons tout simplement, rpondit Albertine, avec cette admirable
docilit qui me stupfiait toujours. Nous nous arrtmes dans
une grande ptisserie situe presque en dehors de la ville, et
qui jouissait  ce moment-l d'une certaine vogue. Une dame allait
sortir, qui demanda ses affaires  la ptissire. Et une fois que
cette dame fut partie, Albertine regarda  plusieurs reprises la
ptissire comme si elle voulait attirer son attention, pendant que
celle-ci rangeait des tasses, des assiettes, des petits fours, car il
tait dj tard. Elle s'approchait de moi seulement si je demandais
quelque chose. Et il arrivait alors que, comme la ptissire,
d'ailleurs extrmement grande, tait debout pour nous servir et
Albertine assise  ct de moi, chaque fois, Albertine, pour
tcher d'attirer son attention, levait verticalement vers elle son
regard blond qui tait oblig de faire monter d'autant plus haut
la prunelle que, la ptissire tant juste contre nous, Albertine
n'avait pas la ressource d'adoucir la pente par l'obliquit du
regard. Elle tait oblige, sans trop lever la tte, de faire
monter ses regards jusqu' cette hauteur dmesure o taient
les yeux de la ptissire. Par gentillesse pour moi, Albertine
rabaissait vivement ses regards et, la ptissire n'ayant fait
aucune attention  elle, recommenait. Cela faisait une srie de
vaines lvations implorantes vers une inaccessible divinit. Puis
la ptissire n'eut plus qu' ranger  une grande table voisine.
L le regard d'Albertine n'avait qu' tre naturel. Mais pas
une fois celui de la ptissire ne se posa sur mon amie. Cela ne
m'tonnait pas, car je savais que cette femme, que je connaissais
un petit peu, avait des amants, quoique marie, mais cachait
parfaitement ses intrigues, ce qui m'tonnait normment  cause
de sa prodigieuse stupidit. Je regardai cette femme pendant que
nous finissions de goter. Plonge dans ses rangements, elle tait
presque impolie pour Albertine  force de n'avoir pas un regard pour
elle, dont l'attitude n'avait d'ailleurs rien d'inconvenant. L'autre
rangeait, rangeait sans fin, sans une distraction. La remise en place
des petites cuillers, des couteaux  fruits, et t confie, non
 cette grande belle femme, mais, par conomie de travail humain, 
une simple machine, qu'on n'et pas pu voir isolement aussi complet
de l'attention d'Albertine, et pourtant elle ne baissait pas les yeux,
ne s'absorbait pas, laissait briller ses yeux, ses charmes, en une
attention  son seul travail. Il est vrai que, si cette ptissire
n'et pas t une femme particulirement sotte (non seulement
c'tait sa rputation, mais je le savais par exprience), ce
dtachement et pu tre un comble d'habilet. Et je sais bien que
l'tre le plus sot, si son dsir ou son intrt est en jeu,
peut, dans ce cas unique, au milieu de la nullit de sa vie
stupide, s'adapter immdiatement aux rouages de l'engrenage le plus
compliqu; malgr tout c'et t une supposition trop subtile
pour une femme aussi niaise que la ptissire. Cette niaiserie
prenait mme un tour invraisemblable d'impolitesse! Pas une seule
fois elle ne regarda Albertine que, pourtant, elle ne pouvait pas ne
pas voir. C'tait peu aimable pour mon amie, mais, dans le fond, je
fus enchant qu'Albertine ret cette petite leon et vt que
souvent les femmes ne faisaient pas attention  elle. Nous quittmes
la ptisserie, nous remontmes en voiture, et nous avions dj
repris le chemin de la maison quand j'eus tout  coup regret d'avoir
oubli de prendre  part cette ptissire et de la prier,  tout
hasard, de ne pas dire  la dame qui tait partie quand nous tions
arrivs mon nom et mon adresse, que la ptissire,  cause de
commandes que j'avais souvent faites, devait savoir parfaitement.
Il tait, en effet, inutile que la dame pt par l apprendre
indirectement l'adresse d'Albertine. Mais je trouvai trop long de
revenir sur nos pas pour si peu de chose, et que cela aurait l'air
d'y donner trop d'importance aux yeux de l'imbcile et menteuse
ptissire. Je songeais seulement qu'il faudrait revenir goter
l, d'ici une huitaine, pour faire cette recommandation et que c'est
bien ennuyeux, comme on oublie toujours la moiti de ce qu'on a 
dire, de faire les choses les plus simples en plusieurs fois. A
ce propos, je ne peux pas dire combien, quand j'y pense, la vie
d'Albertine tait recouverte de dsirs alterns, fugitifs, souvent
contradictoires. Sans doute le mensonge la compliquait encore, car, ne
se rappelant plus au juste nos conversations, quand elle m'avait dit:
Ah! voil une jolie fille et qui jouait bien au golf, et que, lui
ayant demand le nom de cette jeune fille, elle m'avait rpondu de
cet air dtach, universel, suprieur, qui a sans doute toujours
des parties libres, car chaque menteur de cette catgorie l'emprunte
chaque fois pour un instant ds qu'il ne veut pas rpondre  une
question, et il ne lui fait jamais dfaut: Ah! je ne sais pas (avec
regret de ne pouvoir me renseigner), je n'ai jamais su son nom, je la
voyais au golf, mais je ne savais pas comment elle s'appelait;--si,
un mois aprs, je lui disais: Albertine, tu sais cette jolie
fille dont tu m'as parl, qui jouait si bien au golf.--Ah! oui, me
rpondait-elle sans rflexion, milie Daltier, je ne sais pas ce
qu'elle est devenue. Et le mensonge, comme une fortification de
campagne, tait report de la dfense du nom, prise maintenant,
sur les possibilits de la retrouver. Ah! je ne sais pas, je n'ai
jamais su son adresse. Je ne vois personne qui pourrait vous dire
cela. Oh! non, Andre ne l'a pas connue. Elle n'tait pas de notre
petite bande, aujourd'hui si divise. D'autres fois, le mensonge
tait comme un vilain aveu: Ah! si j'avais trois cent mille
francs de rente... Elle se mordait les lvres. H bien, que
ferais-tu?--Je te demanderais, disait-elle en m'embrassant, la
permission de rester chez toi. O pourrais-je tre plus heureuse?
Mais, mme en tenant compte des mensonges, il tait incroyable
 quel point de vue sa vie tait successive, et fugitifs ses plus
grands dsirs. Elle tait folle d'une personne, et au bout de
trois jours n'et pas voulu recevoir sa visite. Elle ne pouvait pas
attendre une heure que je lui eusse fait acheter des toiles et des
couleurs, car elle voulait se remettre  la peinture. Pendant deux
jours elle s'impatientait, avait presque des larmes, vite sches,
d'enfants  qui on a t sa nourrice. Et cette instabilit de ses
sentiments  l'gard des tres, des choses, des occupations, des
arts, des pays, tait en vrit si universelle, que, si elle a
aim l'argent, ce que je ne crois pas, elle n'a pas pu l'aimer plus
longtemps que le reste. Quand elle disait: Ah! si j'avais trois cent
mille francs de rente! mme si elle exprimait une pense mauvaise
mais bien peu durable, elle n'et pu s'y rattacher plus longtemps
qu'au dsir d'aller aux Rochers, dont l'dition de Mme de Svign
de ma grand'mre lui avait montr l'image, de retrouver une amie de
golf, de monter en aroplane, d'aller passer la Nol avec sa tante,
ou de se remettre  la peinture.

Nous revnmes trs tard, dans une nuit o,  et l, au bord du
chemin, un pantalon rouge  ct d'un jupon rvlait des couples
amoureux. Notre voiture passa la porte Maillot pour rentrer.
Aux monuments de Paris s'tait substitu, pur, linaire, sans
paisseur, le dessin des monuments de Paris, comme on et fait pour
une ville dtruite dont on et voulu relever l'image. Mais, au bord
de celle-ci, s'levait avec une telle douceur la bordure bleu ple
sur laquelle elle se dtachait que les yeux altrs cherchaient
partout encore un peu de cette nuance dlicieuse qui leur tait trop
avarement mesure; il y avait clair de lune. Albertine l'admira. Je
n'osai lui dire que j'en aurais mieux joui si j'avais t seul ou 
la recherche d'une inconnue. Je lui rcitai des vers ou des phrases
de prose sur le clair de lune, lui montrant comment d'argent qu'il
tait autrefois, il tait devenu bleu avec Chateaubriand, avec
le Victor Hugo d'_Eviradnus_ et de la _Fte chez Thrse_, pour
redevenir jaune et mtallique avec Baudelaire et Leconte de Lisle.
Puis lui rappelant l'image qui figure le croissant de la lune 
la fin de _Booz endormi_, je lui rcitai toute la pice. Nous
rentrmes. Le beau temps, cette nuit-l, fit un bond en avant comme
un thermomtre monte  la chaleur. Par les matins tt levs de
printemps qui suivirent, j'entendais les tramways cheminer,  travers
les parfums, dans l'air auquel la chaleur se mlangeait de plus en
plus jusqu' ce qu'il arrivt  la solidification et  la densit
de midi. Quand l'air onctueux avait achev d'y vernir et d'y isoler
l'odeur du lavabo, l'odeur de l'armoire, l'odeur du canap, rien
qu' la nettet avec laquelle, verticales et debout, elles se
tenaient en tranches juxtaposes et distinctes, dans un clair-obscur
nacr qui ajoutait un glac plus doux au reflet des rideaux et des
fauteuils de satin bleu, je me voyais, non par un simple caprice
de mon imagination, mais parce que c'tait effectivement possible,
suivant dans quelque quartier neuf de la banlieue, pareil  celui o
 Balbec habitait Bloch, les rues aveugles de soleil, et y trouvant
non les fades boucheries et la blanche pierre de taille, mais la salle
 manger de campagne o je pourrais arriver tout  l'heure, et les
odeurs que j'y trouverais en arrivant, l'odeur du compotier de cerises
et d'abricots, du cidre, du fromage de gruyre, tenues en
suspens dans la lumineuse conglation de l'ombre qu'elles veinent
dlicatement comme l'intrieur d'une agate, tandis que les
porte-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel, ou
piquent  et l sur la toile cire des ocellures de paon. Comme
un vent qui s'enfle avec une progression rgulire, j'entendais
avec joie une automobile sous la fentre. Je sentais son odeur
de ptrole. Elle peut sembler regrettable aux dlicats (qui sont
toujours des matrialistes) et  qui elle gte la campagne, et
 certains penseurs (matrialistes  leur manire aussi), qui,
croyant  l'importance du fait, s'imaginent que l'homme serait
plus heureux, capable d'une posie plus haute, si ses yeux taient
susceptibles de voir plus de couleurs, ses narines de connatre plus
de parfums, travestissement philosophique de l'ide nave de ceux
qui croient que la vie tait plus belle quand on portait, au lieu
de l'habit noir, de somptueux costumes. Mais pour moi (de mme qu'un
arme, dplaisant en soi peut-tre, de naphtaline et de vtiver
m'et exalt en me rendant la puret bleue de la mer, le jour de
mon arrive  Balbec), cette odeur de ptrole qui, avec la fume
s'chappant de la machine, s'tait tant de fois vanouie dans
le ple azur, par ces jours brlants o j'allais de
Saint-Jean-de-la-Haise  Gourville, comme elle m'avait suivi dans
mes promenades pendant ces aprs-midi d't o Albertine tait 
peindre, faisait fleurir maintenant, de chaque ct de moi, bien que
je fusse dans ma chambre obscure, les bleuets, les coquelicots et les
trfles incarnats, m'enivrait comme une odeur de campagne, non
pas circonscrite et fixe, comme celle qui est appose devant les
aubpines et qui, retenue par ses lments onctueux et denses,
flotte avec une certaine stabilit devant la haie, mais comme une
odeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l'aspect du sol,
accouraient les chteaux, plissait le ciel, se dcuplaient les
forces, une odeur qui tait comme un symbole de bondissement et de
puissance et qui renouvelait le dsir que j'avais eu  Balbec de
monter dans la cage de cristal et d'acier, mais cette fois pour aller
non plus faire des visites dans des demeures familires, avec une
femme que je connaissais trop, mais faire l'amour dans des lieux
nouveaux avec une femme inconnue. Odeur qu'accompagnait  tout moment
l'appel des trompes d'automobile qui passaient, sur lequel j'adaptais
des paroles comme sur une sonnerie militaire: Parisien, lve-toi,
lve-toi, viens djeuner  la campagne et faire du canot dans la
rivire,  l'ombre sous les arbres, avec une belle fille; lve-toi,
lve-toi. Et toutes ces rveries m'taient si agrables que je
me flicitais de la svre loi qui faisait que, tant que je
n'aurais pas appel, aucun timide mortel, ft-ce Franoise,
ft-ce Albertine, ne s'aviserait de venir me troubler au fond de
ce palais o une majest terrible affecte  mes sujets de me
rendre invisible. Mais tout  coup le dcor changea; ce ne fut
plus le souvenir d'anciennes impressions, mais d'un ancien dsir,
tout rcemment rveill encore par la robe bleu et or de Fortuny,
qui tendit devant moi un autre printemps, un printemps non plus du
tout feuillu mais subitement dpouill, au contraire, de ses arbres
et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire: Venise; un
printemps dcant, qui est rduit  son essence, et traduit
l'allongement, rchauffement, l'panouissement graduel de ses jours
par la fermentation progressive, non plus d'une terre impure, mais
d'une eau vierge et bleue printanire sans porter de corolles, et qui
ne pourrait, rpondre au mois de mai que par des reflets, travaille
par lui, s'accordant exactement  lui dans la nudit rayonnante et
fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus que les saisons 
ses bras de mer infleurissables, les modernes annes n'apportent
de changement  la cit gothique; je le savais, je ne pouvais
l'imaginer, mais voil ce que je voulais contempler, de ce mme
dsir qui jadis, quand j'tais enfant, dans l'ardeur mme du
dpart, avait bris en moi la force de partir; je voulais me trouver
face  face avec mes imaginations vnitiennes; voir comment cette
mer divise enserrait de ses mandres, comme les replis du fleuve
Ocan, une civilisation urbaine et raffine, mais qui, isole par
leur ceinture azure, s'tait dveloppe  part, avait eu  part
ses coles de peinture et d'architecture; admirer ce jardin fabuleux
de fruits et d'oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de
la mer, qui venait le rafrachir, frappait de son flux le ft des
colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard
de sombre azur qui veille dans l'ombre, posait par taches et faisait
remuer perptuellement la lumire. Oui, il fallait partir, c'tait
le moment. Depuis qu'Albertine n'avait plus l'air d'tre fche
contre moi, sa possession ne me semblait plus un bien en change
duquel on est prt  donner tous les autres. Car nous ne l'aurions
fait que pour nous dbarrasser d'un chagrin, d'une anxit, qui
taient apaises maintenant. Nous avons russi  traverser le
cerceau de toile,  travers lequel nous avons cru un moment que nous
ne pourrions jamais passer. Nous avons clairci l'orage, ramen la
srnit du sourire. Le mystre angoissant d'une haine sans cause
connue, et peut-tre sans fin, est dissip. Ds lors nous nous
retrouvons face  face avec le problme, momentanment cart,
d'un bonheur que nous savons impossible. Maintenant que la vie avec
Albertine tait redevenue possible, je sentais que je ne pourrais en
tirer que des malheurs, puisqu'elle ne m'aimait pas; mieux valait la
quitter sur la douceur de son consentement, que je prolongerais par
le souvenir. Oui, c'tait le moment; il fallait m'informer bien
exactement de la date o Andre allait quitter Paris, agir
nergiquement auprs de Mme Bontemps de manire  tre bien
certain qu' ce moment-l Albertine ne pourrait aller ni en
Hollande, ni  Montjouvain. Il arriverait, si nous savions mieux
analyser nos amours, de voir que souvent les femmes ne nous plaisent
qu' cause du contrepoids d'hommes  qui nous avons  les disputer,
bien que nous souffrions jusqu' mourir d'avoir  les leur disputer;
le contrepoids supprim, le charme de la femme tombe. On en a un
exemple douloureux et prventif dans cette prdilection des hommes
pour les femmes qui, avant de les connatre, ont commis des fautes,
pour ces femmes qu'ils sentent enlises dans le danger et qu'il leur
faut, pendant toute la dure de leur amour, reconqurir; un exemple
postrieur au contraire, et nullement dramatique celui-l, dans
l'homme qui, sentant s'affaiblir son got pour la femme qu'il aime,
applique spontanment les rgles qu'il a dgages, et pour tre
sr qu'il ne cesse pas d'aimer la femme, la met dans un milieu
dangereux o il lui faut la protger chaque jour. (Le contraire
des hommes qui exigent qu'une femme renonce au thtre, bien que,
d'ailleurs, ce soit parce qu'elle avait t au thtre qu'ils
l'ont aime.)

Quand ainsi le dpart d'Albertine n'aurait plus d'inconvnients, il
faudrait choisir un jour de beau temps comme celui-ci--il allait y en
avoir beaucoup--o elle me serait indiffrente, o je serais tent
de mille dsirs; il faudrait la laisser sortir sans la voir, puis
me levant, me prparant vite, lui laisser un mot, en profitant de
ce que, comme elle ne pourrait  cette poque aller en nul lieu qui
m'agitt, je pourrais russir, en voyage,  ne pas me reprsenter
les actions mauvaises qu'elle pourrait faire--et qui me semblaient
en ce moment bien indiffrentes, du reste--et, sans l'avoir revue,
partir pour Venise.

Je sonnai Franoise pour lui demander de m'acheter un guide et un
indicateur, comme j'avais fait enfant, quand j'avais voulu dj
prparer un voyage  Venise, ralisation d'un dsir aussi violent
que celui que j'avais en ce moment; j'oubliais que, depuis, il en
tait un que j'avais atteint sans aucun plaisir, le dsir de Balbec,
et que Venise, tant aussi un phnomne visible, ne pourrait
probablement, pas plus que Balbec, raliser un rve ineffable, celui
du temps gothique, actualis d'une mer printanire, et qui venait
d'instant en instant frler mon esprit d'une image enchante,
caressante, insaisissable, mystrieuse et confuse. Franoise, ayant
entendu mon coup de sonnette, entra, assez inquite de la faon dont
je prendrais ses paroles et sa conduite. J'tais bien ennuye, me
dit-elle, que Monsieur sonne si tard aujourd'hui. Je ne savais pas
ce que je devais faire. Ce matin,  huit heures, Mlle Albertine m'a
demand ses malles, j'osais pas y refuser, j'avais peur que Monsieur
me dispute si je venais l'veiller. J'ai eu beau la catchismer, lui
dire d'attendre une heure parce que je pensais toujours que Monsieur
allait sonner; elle n'a pas voulu, elle m'a laiss cette lettre pour
Monsieur, et  neuf heures elle est partie. Alors--tant on
peut ignorer ce qu'on a en soi, puisque j'tais persuad de mon
indiffrence pour Albertine--mon souffle fut coup, je tins mon
coeur de mes deux mains, brusquement mouilles par une certaine
sueur que je n'avais jamais connue depuis la rvlation que mon
amie m'avait faite dans le petit tram relativement  l'amie de Mlle
Vinteuil, sans que je pusse dire autre chose que: Ah! trs bien,
vous avez bien fait naturellement de ne pas m'veiller, laissez-moi
un instant, je vais vous sonner tout  l'heure.




[Fin de _La Prisonnire (deuxime partie)_ par Marcel Proust]