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Titre: La Prisonnire (premire partie)
Auteur: Proust, Marcel (1871-1922)
diteur: Proust, Robert (1873-1935)
diteur: Rivire, Jacques (18861925)
Date de la premire publication: 1923
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Paris: Gallimard, 1947
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   24 novembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   24 novembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 203

Ce livre lectronique a t cr par: Mireille Harmelin,
Pierre Lacaze, et l'quipe des correcteurs d'preuves (Europe)
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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

XI

LA PRISONNIRE (_PREMIRE PARTIE_)

nrf

GALLIMARD

Paris 1923.


Le texte dactylographi du prsent ouvrage, qui forme le tome V d'_A
la recherche du temps perdu_, nous avait t remis par Marcel Proust
peu de temps avant sa mort, la maladie ne lui ayant pas laiss
la force de corriger compltement ce texte, une rvision trs
soigneuse sur le manuscrit en fut entreprise aprs sa mort par le
Dr Robert Proust et par Jacques Rivire. C'est le rsultat de ce
travail, o nous esprons qu'un minimum d'imperfections se laissera
dcouvrir, que nous publions aujourd'hui.

L'DITEUR




CHAPITRE PREMIER

_Vie en commun avec Albertine_


Ds le matin, la tte encore tourne contre le mur, et avant
d'avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fentre, de quelle
nuance tait la raie du jour, je savais dj le temps qu'il
faisait. Les premiers bruits de la rue me l'avaient appris, selon
qu'ils me parvenaient amortis et dvis par l'humidit ou vibrants
comme des flches dans l'aire rsonnante et vide d'un matin
spacieux, glacial et pur; ds le roulement du premier tramway,
j'avais entendu s'il tait morfondu dans la pluie ou en partance
pour l'azur. Et, peut-tre, ces bruits avaient-ils t devancs
eux-mmes par quelque manation plus rapide et plus pntrante
qui, glisse au travers de mon sommeil, y rpandait une tristesse
annonciatrice de la neige, ou y faisait entonner,  certain petit
personnage intermittent, de si nombreux cantiques  la gloire du
soleil que ceux-ci finissaient par amener pour moi, qui encore endormi
commenais  sourire, et dont les paupires closes se prparaient
 tre blouies, un tourdissant rveil en musique. Ce fut, du
reste, surtout de ma chambre que je perus la vie extrieure pendant
cette priode. Je sais que Bloch raconta que, quand il venait me
voir le soir, il entendait comme le bruit d'une conversation; comme ma
mre tait  Combray et qu'il ne trouvait jamais personne dans ma
chambre, il conclut que je parlais tout seul. Quand, beaucoup plus
tard, il apprit qu'Albertine habitait alors avec moi, comprenant que
je l'avais cache  tout le monde, il dclara qu'il voyait enfin la
raison pour laquelle,  cette poque de ma vie, je ne voulais jamais
sortir. Il se trompa. Il tait d'ailleurs fort excusable, car la
ralit mme, si elle est ncessaire, n'est pas compltement
prvisible. Ceux qui apprennent sur la vie d'un autre quelque dtail
exact en tirent aussitt des consquences qui ne le sont pas et
voient dans le fait nouvellement dcouvert l'explication de choses
qui prcisment n'ont aucun rapport avec lui.

Quand je pense maintenant que mon amie tait venue,  notre retour
de Balbec, habiter  Paris sous le mme toit que moi, qu'elle avait
renonc  l'ide d'aller faire une croisire, qu'elle avait sa
chambre  vingt pas de la mienne, au bout du couloir, dans le cabinet
 tapisseries de mon pre, et que chaque soir, fort tard, avant
de me quitter, elle glissait dans ma bouche sa langue, comme un pain
quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractre presque
sacr de toute chair  qui les souffrances que nous avons endures
 cause d'elle ont fini par confrer une sorte de douceur morale, ce
que j'voque aussitt par comparaison, ce n'est pas la nuit que le
capitaine de Borodino me permit de passer au quartier, par une faveur
qui ne gurissait en somme qu'un malaise phmre, mais celle o
mon pre envoya maman dormir dans le petit lit  ct du mien.
Tant la vie, si elle doit une fois de plus nous dlivrer d'une
souffrance qui paraissait invitable, le fait dans des conditions
diffrentes, opposes parfois jusqu'au point qu'il y a presque
sacrilge apparent  constater l'identit de la grce octroye!

Quand Albertine savait par Franoise que, dans la nuit de ma chambre
aux rideaux encore ferms, je ne dormais pas, elle ne se gnait
pas pour faire un peu de bruit, en se baignant, dans son cabinet de
toilette. Alors, souvent, au lieu d'attendre une heure plus tardive,
j'allais dans une salle de bains contigu  la sienne et qui tait
agrable. Jadis, un directeur de thtre dpensait des centaines
de mille francs pour consteller de vraies meraudes le trne o
la diva jouait un rle d'impratrice. Les ballets russes nous ont
appris que de simples jeux de lumires prodiguent, dirigs l
o il faut, des joyaux aussi somptueux et plus varis. Cette
dcoration, dj plus immatrielle, n'est pas si gracieuse
pourtant que celle par quoi,  huit heures du matin, le soleil
remplace celle que nous avions l'habitude d'y voir quand nous ne nous
levions qu' midi. Les fentres de nos deux salles de bains, pour
qu'on ne pt nous voir du dehors, n'taient pas lisses, mais toutes
fronces d'un givre artificiel et dmod. Le soleil tout  coup
jaunissait cette mousseline de verre, la dorait et, dcouvrant
doucement en moi un jeune homme plus ancien, qu'avait cach longtemps
l'habitude, me grisait de souvenirs, comme si j'eusse t en pleine
nature devant des feuillages dors o ne manquait mme pas la
prsence d'un oiseau. Car j'entendais Albertine siffler sans trve:

    _Les douleurs sont des folles.
    Et qui les coute est encor plus fou._

Je l'aimais trop pour ne pas joyeusement sourire de son mauvais got
musical. Cette chanson, du reste, avait ravi, l't pass, Mme
Bontemps, laquelle entendit dire bientt que c'tait une ineptie, de
sorte que, au lieu de demander  Albertine de la chanter, quand elle
avait du monde, elle y substitua:

    _Une chanson d'adieu sort des sources troubles,_

qui devint  son tour une vieille rengaine de Massenet, dont la
petite nous rabat les oreilles.

Une nue passait, elle clipsait le soleil, je voyais s'teindre et
rentrer dans une grisaille le pudique et feuillu rideau de verre.

Les cloisons qui sparaient nos deux cabinets de toilette (celui
d'Albertine, tout pareil, tait une salle de bains que maman, en
ayant une autre dans la partie oppose de l'appartement, n'avait
jamais utilise pour ne pas me faire du bruit) taient si minces
que nous pouvions parler tout en nous lavant chacun dans le ntre,
poursuivant une causerie qu'interrompait seulement le bruit de l'eau,
dans cette intimit que permet souvent  l'htel l'exigut du
logement et le rapprochement des pices, mais qui,  Paris, est si
rare.

D'autres fois, je restais couch, rvant aussi longtemps que je le
voulais, car on avait ordre de ne jamais entrer dans ma chambre avant
que j'eusse sonn, ce qui,  cause de la faon incommode dont avait
t pose la poire lectrique au-dessus de mon lit, demandait si
longtemps, que, souvent, las de chercher  l'atteindre et content
d'tre seul, je restais quelques instants presque rendormi. Ce n'est
pas que je fusse absolument indiffrent au sjour d'Albertine chez
nous. Sa sparation d'avec ses amies russissait  pargner  mon
coeur de nouvelles souffrances. Elle le maintenait dans un repos, dans
une quasi-immobilit, qui l'aideraient  gurir. Mais, enfin, ce
calme que me procurait mon amie tait apaisement de la souffrance
plutt que joie. Non pas qu'il ne me permt d'en goter de
nombreuses, auxquelles la douleur trop vive m'avait ferm, mais ces
joies, loin de les devoir  Albertine, que d'ailleurs je ne trouvais
plus gure jolie et avec laquelle je m'ennuyais, que j'avais la
sensation nette de ne pas aimer, je les gotais au contraire pendant
qu'Albertine n'tait pas auprs de moi. Aussi, pour commencer la
matine, je ne la faisais pas tout de suite appeler, surtout s'il
faisait beau. Pendant quelques instants, et sachant qu'il me rendait
plus heureux qu'Albertine, je restais en tte  tte avec le petit
personnage intrieur, salueur chantant du soleil et dont j'ai dj
parl. De ceux qui composent notre individu, ce ne sont pas les plus
apparents qui nous sont le plus essentiels. En moi, quand la maladie
aura fini de les jeter l'un aprs l'autre par terre, il en restera
encore deux ou trois qui auront la vie plus dure que les autres,
notamment un certain philosophe qui n'est heureux que quand il a
dcouvert, entre deux oeuvres, entre deux sensations, une partie
commune. Mais le dernier de tous, je me suis quelquefois demand
si ce ne serait pas le petit bonhomme fort semblable  un autre que
l'opticien de Combray avait plac derrire sa vitrine pour indiquer
le temps qu'il faisait et qui, tant son capuchon ds qu'il y avait
du soleil, le remettait s'il allait pleuvoir. Ce petit bonhomme-l,
je connais son gosme: je peux souffrir d'une crise d'touffements
que la venue seule de la pluie calmerait, lui ne s'en soucie pas, et
aux premires gouttes si impatiemment attendues, perdant sa gat,
il rabat son capuchon avec mauvaise humeur. En revanche, je crois bien
qu' mon agonie, quand tous mes autres moi seront morts, s'il
vient  briller un rayon de soleil tandis que je pousserai mes
derniers soupirs, le petit personnage baromtrique se sentira bien
aise, et tera son capuchon pour chanter: Ah! enfin, il fait
beau.

Je sonnais Franoise. J'ouvrais le _Figaro_. J'y cherchais et
constatais que ne s'y trouvait pas un article, ou prtendu tel, que
j'avais envoy  ce journal et qui n'tait, un peu arrange, que
la page rcemment retrouve, crite autrefois dans la voiture du
docteur Percepied, en regardant les clochers de Martainville. Puis,
je lisais la lettre de maman. Elle trouvait bizarre, choquant, qu'une
jeune fille habitt seule avec moi. Le premier jour, au moment
de quitter Balbec, quand elle m'avait vu si malheureux et s'tait
inquite de me laisser seul, peut-tre ma mre avait-elle t
heureuse en apprenant qu'Albertine partait avec nous et en voyant que,
cte  cte avec nos propres malles (les malles auprs desquelles
j'avais pass la nuit  l'Htel de Balbec en pleurant), on avait
charg sur le tortillard celles d'Albertine, troites et noires, qui
m'avaient paru avoir la forme de cercueils et dont j'ignorais si
elles allaient apporter  la maison la vie ou la mort. Mais je ne
me l'tais mme pas demand, tant tout  la joie, dans le matin
rayonnant, aprs l'effroi de rester  Balbec, d'emmener Albertine.
Mais,  ce projet, si au dbut ma mre n'avait pas t hostile
(parlant gentiment  mon amie comme une maman dont le fils vient
d'tre gravement bless, et qui est reconnaissante  la jeune
matresse qui le soigne avec dvouement), elle l'tait devenue
depuis qu'il s'tait trop compltement ralis et que le sjour
de la jeune fille se prolongeait chez nous, et chez nous en l'absence
de mes parents. Cette hostilit, je ne peux pourtant pas dire que
ma mre me la manifestt jamais. Comme autrefois, quand elle avait
cess d'oser me reprocher ma nervosit, ma paresse, maintenant
elle se faisait un scrupule--que je n'ai peut-tre pas tout  fait
devin au moment, ou pas voulu deviner,--de risquer, en faisant
quelques rserves sur la jeune fille avec laquelle je lui avais dit
que j'allais me fiancer, d'assombrir ma vie, de me rendre plus
tard moins dvou pour ma femme, de semer peut-tre, pour quand
elle-mme ne serait plus, le remords de l'avoir peine en pousant
Albertine. Maman prfrait paratre approuver un choix sur lequel
elle avait le sentiment qu'elle ne pourrait pas me faire revenir. Mais
tous ceux qui l'ont vue  cette poque m'ont dit qu' sa
douleur d'avoir perdu sa mre s'ajoutait un air de perptuelle
proccupation. Cette contention d'esprit, cette discussion
intrieure, donnaient  maman une grande chaleur aux tempes et
elle ouvrait constamment les fentres pour se rafrachir. Mais,
de dcision, elle n'arrivait pas  en prendre de peur de
m'influencer dans un mauvais sens et de gter ce qu'elle croyait
mon bonheur. Elle ne pouvait mme pas se rsoudre  m'empcher de
garder provisoirement Albertine  la maison. Elle ne voulait pas se
montrer plus svre que Mme Bontemps que cela regardait avant tout
et qui ne trouvait pas cela inconvenant, ce qui surprenait beaucoup
ma mre. En tout cas, elle regrettait d'avoir t oblige de
nous laisser tous les deux seuls, en partant juste  ce moment pour
Combray, o elle pouvait avoir  rester (et en fait resta) de longs
mois, pendant lesquels ma grand'tante eut sans cesse besoin d'elle
jour et nuit. Tout, l-bas, lui fut rendu facile, grce  la
bont, au dvouement de Legrandin qui, ne reculant devant aucune
peine, ajourna de semaine en semaine son retour  Paris, sans
connatre beaucoup ma tante, simplement d'abord parce qu'elle avait
t une amie de sa mre, puis parce qu'il sentit que la malade,
condamne, aimait ses soins et ne pouvait se passer de lui. Le
snobisme est une maladie grave de l'me, mais localise et qui ne
la gte pas tout entire. Moi, cependant, au contraire de maman,
j'tais fort heureux de son dplacement  Combray, sans lequel
j'eusse craint (ne pouvant pas dire  Albertine de la cacher) qu'elle
ne dcouvrt son amiti pour Mlle Vinteuil. C'et t pour
ma mre un obstacle absolu, non seulement  un mariage dont elle
m'avait d'ailleurs demand de ne pas parler encore dfinitivement 
mon amie et dont l'ide m'tait de plus en plus intolrable, mais
mme  ce que celle-ci passt quelque temps  la maison. Sauf une
raison si grave et qu'elle ne connaissait pas, maman, par le double
effet de l'imitation difiante et libratrice de ma grand'mre,
admiratrice de George Sand, et qui faisait consister la vertu dans
la noblesse du coeur, et, d'autre part, de ma propre influence
corruptrice, tait maintenant indulgente  des femmes pour la
conduite de qui elle se ft montre svre autrefois, ou mme
aujourd'hui, si elles avaient t de ses amies bourgeoises de Paris
ou de Combray, mais dont je lui vantais la grande me et auxquelles
elle pardonnait beaucoup parce qu'elles m'aimaient bien. Malgr
tout et mme en dehors de la question des convenances, je crois
qu'Albertine et t insupportable  maman, qui avait gard de
Combray, de ma tante Lonie, de toutes ses parentes, des habitudes
d'ordre dont mon amie n'avait pas la premire notion.

Elle n'aurait pas ferm une porte et, en revanche, ne se serait pas
plus gne d'entrer quand une porte tait ouverte que ne fait un
chien ou un chat. Son charme, un peu incommode, tait ainsi
d'tre  la maison moins comme une jeune fille que comme une bte
domestique, qui entre dans une pice, qui en sort, qui se trouve
partout o on ne s'y attend pas et qui venait--c'tait pour moi un
repos profond--se jeter sur mon lit  ct de moi, s'y faire une
place d'o elle ne bougeait plus, sans gner comme l'et fait une
personne. Pourtant, elle finit par se plier  mes heures de sommeil,
 ne pas essayer non seulement d'entrer dans ma chambre, mais  ne
plus faire de bruit avant que j'eusse sonn. C'est Franoise qui lui
imposa ces rgles.

Elle tait de ces domestiques de Combray sachant la valeur de leur
matre et que le moins qu'elles puissent est de lui faire rendre
entirement ce qu'elles jugent qui lui est d. Quand un visiteur
tranger donnait un pourboire  Franoise  partager avec la fille
de cuisine, le donateur n'avait pas le temps d'avoir remis sa pice
que Franoise, avec une rapidit, une discrtion et une nergie
gales, avait pass la leon  la fille de cuisine qui venait
remercier non pas  demi-mot, mais franchement, hautement, comme
Franoise lui avait dit qu'il fallait le faire. Le cur de Combray
n'tait pas un gnie, mais, lui aussi, savait ce qui se devait. Sous
sa direction, la fille de cousins protestants de Mme Sazerat s'tait
convertie au catholicisme et la famille avait t parfaite pour lui:
il fut question d'un mariage avec un noble de Msglise. Les parents
du jeune homme crivirent, pour prendre des informations, une lettre
assez ddaigneuse et o l'origine protestante tait mprise. Le
cur de Combray rpondit d'un tel ton que le noble de Msglise,
courb et prostern, crivit une lettre bien diffrente, o il
sollicitait comme la plus prcieuse faveur de s'unir  la jeune
fille.

Franoise n'eut pas de mrite  faire respecter mon sommeil par
Albertine. Elle tait imbue de la tradition. A un silence qu'elle
garda, ou  la rponse premptoire qu'elle fit  une proposition
d'entrer chez moi ou de me faire demander quelque chose, qu'avait d
innocemment formuler Albertine, celle-ci comprit avec stupeur qu'elle
se trouvait dans un monde trange, aux coutumes inconnues, rgl
par des lois de vivre qu'on ne pouvait songer  enfreindre. Elle
avait dj eu un premier pressentiment de cela  Balbec, mais, 
Paris, n'essaya mme pas de rsister et attendit patiemment chaque
matin mon coup de sonnette pour oser faire du bruit.

L'ducation que lui donna Franoise fut salutaire, d'ailleurs,
 notre vieille servante elle-mme, en calmant peu  peu les
gmissements que, depuis le retour de Balbec, elle ne cessait de
pousser. Car, au moment de monter dans le tram, elle s'tait aperue
qu'elle avait oubli de dire adieu  la gouvernante de l'Htel,
personne moustachue qui surveillait les tages, connaissait  peine
Franoise, mais avait t relativement polie pour elle. Franoise
voulait absolument faire retour en arrire, descendre du tram,
revenir  l'Htel, faire ses adieux  la gouvernante et ne partir
que le lendemain. La sagesse, et surtout mon horreur subite de Balbec,
m'empchrent de lui accorder cette grce, mais elle en avait
contract une mauvaise humeur maladive et fivreuse que le
changement d'air n'avait pas suffi  faire disparatre et qui se
prolongeait  Paris. Car, selon le code de Franoise, tel qu'il est
illustr dans les bas-reliefs de Saint-Andr-des-Champs, souhaiter
la mort d'un ennemi, la lui donner mme n'est pas dfendu, mais
il est horrible de ne pas faire ce qui se doit, de ne pas rendre une
politesse, de ne pas faire des adieux avant de partir, comme une vraie
malotrue,  une gouvernante d'tage. Pendant tout le voyage, le
souvenir,  chaque moment renouvel, qu'elle n'avait pas pris cong
de cette femme avait fait monter aux joues de Franoise un vermillon
qui pouvait effrayer. Et si elle refusa de boire et de manger jusqu'
Paris, c'est peut-tre parce que ce souvenir lui mettait un poids
rel sur l'estomac (chaque classe sociale a sa pathologie) plus
encore que pour nous punir.

Parmi les causes qui faisaient que maman m'envoyait tous les jours une
lettre, et une lettre d'o n'tait jamais absente quelque citation
de Mme de Svign, il y avait le souvenir de ma grand'mre. Maman
m'crivait: Mme Sazerat nous a donn un de ces petits djeuners
dont elle a le secret et qui, comme et dit ta pauvre grand'mre,
en citant Mme de Svign, nous enlvent  la solitude sans nous
apporter la socit. Dans mes premires rponses, j'eus
la btise d'crire  maman: A ces citations, ta mre te
reconnatrait tout de suite. Ce qui me valut, trois jours aprs,
ce mot: Mon pauvre fils, si c'tait pour me parler de _ma mre_,
tu invoques bien mal  propos Mme de Svign. Elle t'aurait
rpondu comme elle fit  Mme de Grignan: Elle ne vous tait donc
rien? Je vous croyais parents.

Cependant, j'entendais les pas de mon amie qui sortait de la chambre
ou y rentrait. Je sonnais, car c'tait l'heure o Andre allait
venir avec le chauffeur, ami de Morel et fourni par les Verdurin,
chercher Albertine. J'avais parl  celle-ci de la possibilit
lointaine de nous marier; mais je ne l'avais jamais fait formellement;
elle-mme, par discrtion, quand j'avais dit: Je ne sais pas,
mais ce serait peut-tre possible, avait secou la tte avec un
mlancolique sourire disant: Mais non, ce ne le serait pas, ce
qui signifiait: Je suis trop pauvre. Et alors, tout en disant:
Rien n'est moins sr, quand il s'agissait de projets d'avenir,
prsentement je faisais tout pour la distraire, lui rendre la vie
agrable, cherchant peut-tre aussi, inconsciemment,  lui faire
par l dsirer de m'pouser. Elle riait elle-mme de tout ce luxe.
C'est la mre d'Andre qui en ferait une tte de me voir
devenue une dame riche comme elle, ce qu'elle appelle une dame qui
a chevaux, voitures, tableaux. Comment? Je ne vous avais jamais
racont qu'elle disait cela? Oh! c'est un type! Ce qui m'tonne,
c'est qu'elle lve les tableaux  la dignit des chevaux et des
voitures. On verra plus tard que, malgr les habitudes de parler
stupides qui lui taient restes, Albertine s'tait tonnamment
dveloppe, ce qui m'tait entirement gal, les supriorits
d'esprit d'une compagne m'ayant toujours si peu intress que, si
je les ai fait remarquer  l'une ou  l'autre, cela a t par pure
politesse. Seul le curieux gnie de Franoise m'et peut-tre plu.
Malgr moi je souriais pendant quelques instants, quand, par exemple,
ayant profit de ce qu'elle avait appris qu'Albertine n'tait pas
l, elle m'abordait par ces mots: Divinit du ciel dpose sur
un lit! Je disais: Mais, voyons, Franoise, pourquoi divinit
du ciel?--Oh, si vous croyez que vous avez quelque chose de ceux qui
voyagent sur notre vile terre, vous vous trompez bien!--Mais pourquoi
dpose sur un lit? vous voyez bien que je suis couch.--Vous
n'tes jamais couch. A-t-on jamais vu personne couch ainsi? Vous
tes venu vous poser l. Votre pyjama, en ce moment, tout blanc,
avec vos mouvements de cou, vous donne l'air d'une colombe.

Albertine, mme dans l'ordre des choses btes, s'exprimait tout
autrement que la petite fille qu'elle tait il y avait seulement
quelques annes  Balbec. Elle allait jusqu' dclarer, 
propos d'un vnement politique qu'elle blmait: Je trouve a
formidable. Et je ne sais si ce ne fut vers ce temps-l qu'elle
apprit  dire, pour signifier qu'elle trouvait un livre mal crit:
C'est intressant, mais, par exemple, c'est crit _comme par un
cochon_.

La dfense d'entrer chez moi avant que j'eusse sonn l'amusait
beaucoup. Comme elle avait pris notre habitude familiale des citations
et utilisait pour elle celles des pices qu'elle avait joues au
couvent et que je lui avais dit aimer, elle me comparait toujours 
Assurus:

    Et la mort est le prix de tout audacieux
    Qui sans tre appel se prsente  ses yeux.

    ...

    Rien ne met  l'abri de cet ordre fatal.
    Ni le rang, ni le sexe; et le crime est gal.
    Moi-mme...
    Je suis  cette loi comme une autre soumise:
    Et sans le prvenir il faut pour lui parler
    Qu'il me cherche ou du moins qu'il me fasse appeler.

Physiquement, elle avait chang aussi. Ses longs yeux bleus--plus
allongs--n'avaient pas gard la mme forme; ils avaient bien la
mme couleur, mais semblaient tre passs  l'tat liquide.
Si bien que, quand elle les fermait, c'tait comme quand avec des
rideaux on empche de voir la mer. C'est sans doute de cette partie
d'elle-mme que je me souvenais surtout, chaque nuit en la quittant.
Car, par exemple, tout au contraire, chaque matin le crespelage de ses
cheveux me causa longtemps la mme surprise, comme une chose nouvelle
que je n'aurais jamais vue. Et pourtant, au-dessus du regard souriant
d'une jeune fille, qu'y a-t-il de plus beau que cette couronne
boucle de violettes noires? Le sourire propose plus d'amiti; mais
les petits crochets vernis des cheveux en fleurs, plus parents de la
chair, dont ils semblent la transposition en vaguelettes, attrapent
davantage le dsir.

A peine entre dans ma chambre, elle sautait sur le lit et
quelquefois dfinissait mon genre d'intelligence, jurait dans un
transport sincre qu'elle aimerait mieux mourir que de me quitter:
c'tait les jours o je m'tais ras avant de la faire venir.
Elle tait de ces femmes qui ne savent pas dmler la raison de ce
qu'elles ressentent. Le plaisir que leur cause un teint frais, elles
l'expliquent par les qualits morales de celui qui leur semble pour
leur avenir prsenter une possibilit de bonheur, capable du reste
de dcrotre et de devenir moins ncessaire au fur et  mesure
qu'on laisse pousser sa barbe.

Je lui demandais o elle comptait aller.

--Je crois qu'Andre veut me mener aux Buttes-Chaumont que je ne
connais pas.

Certes, il m'tait impossible de deviner, entre tant d'autres
paroles, si sous celle-l un mensonge tait cach. D'ailleurs,
j'avais confiance en Andre pour me dire tous les endroits o elle
allait avec Albertine.

A Balbec, quand je m'tais senti trop las d'Albertine, j'avais
compt dire mensongrement  Andre: Ma petite Andre, si
seulement je vous avais revue plus tt! C'tait vous que j'aurais
aime. Mais, maintenant, mon coeur est fix ailleurs. Tout de mme,
nous pouvons nous voir beaucoup, car mon amour pour une autre me cause
de grands chagrins et vous m'aiderez  me consoler. Or, ces mmes
paroles de mensonge taient devenues vrit  trois semaines de
distance. Peut-tre Andre avait-elle cru  Paris que c'tait en
effet un mensonge et que je l'aimais, comme elle l'aurait sans doute
cru  Balbec. Car la vrit change tellement pour nous, que les
autres ont peine  s'y reconnatre. Et comme je savais qu'elle me
raconterait tout ce qu'elles auraient fait, Albertine et elle, je lui
avais demand et elle avait accept de venir la chercher presque
chaque jour. Ainsi, je pourrais, sans souci, rester chez moi.

Et ce prestige d'Andre d'tre une des filles de la petite bande
me donnait confiance qu'elle obtiendrait tout ce que je voudrais
d'Albertine. Vraiment, j'aurais pu lui dire maintenant en toute
vrit qu'elle serait capable de me tranquilliser.

D'autre part, mon choix d'Andre (laquelle se trouvait tre 
Paris, ayant renonc  son projet de revenir  Balbec) comme guide
de mon amie avait tenu  ce qu'Albertine me raconta de l'affection
que son amie avait eue pour moi  Balbec,  un moment au contraire
o je craignais de l'ennuyer, et si je l'avais su alors, c'est
peut-tre Andre que j'eusse aime.

--Comment, vous ne le saviez pas? me dit Albertine, nous en
plaisantions pourtant entre nous. Du reste, vous n'avez pas remarqu
qu'elle s'tait mise  prendre vos manires de parler, de
raisonner? Surtout quand elle venait de vous quitter, c'tait
frappant. Elle n'avait pas besoin de nous dire si elle vous avait vu.
Quand elle arrivait, si elle venait d'auprs de vous, cela se voyait
 la premire seconde. Nous nous regardions entre nous et nous
riions. Elle tait comme un charbonnier qui voudrait faire croire
qu'il n'est pas charbonnier. Il est tout noir. Un meunier n'a pas
besoin de dire qu'il est meunier, on voit bien toute la farine qu'il
a sur lui; il y a encore la place des sacs qu'il a ports. Andre,
c'tait la mme chose, elle tournait ses sourcils comme vous, et
puis son grand cou, enfin je ne peux pas vous dire. Quand je prends un
livre qui a t dans votre chambre, je peux le lire dehors, on sait
tout de mme qu'il vient de chez vous parce qu'il garde quelque chose
de vos sales fumigations. C'est un rien, mais c'est un rien, au fond,
qui est assez gentil. Chaque fois que quelqu'un avait parl de vous
gentiment, avait eu l'air de faire grand cas de vous, Andre tait
dans le ravissement.

Malgr tout, pour viter qu'il y et quelque chose de prpar
 mon insu, je conseillai d'abandonner pour ce jour-l les
Buttes-Chaumont et d'aller plutt  Saint-Cloud, ou ailleurs.

Ce n'est pas certes, je le savais, que j'aimasse Albertine le moins du
monde. L'amour n'est peut-tre que la propagation de ces remous qui,
 la suite d'une motion, meuvent l'me. Certains avaient remu
mon me tout entire quand Albertine m'avait parl,  Balbec, de
Mlle Vinteuil, mais ils taient maintenant arrts. Je n'aimais
plus Albertine, car il ne me restait plus rien de la souffrance,
gurie maintenant, que j'avais eue dans le tram,  Balbec, en
apprenant quelle avait t l'adolescence d'Albertine, avec des
visites peut-tre  Montjouvain. Tout cela, j'y avais trop longtemps
pens, c'tait guri. Mais, par instants, certaines manires de
parler d'Albertine me faisaient supposer--je ne sais pourquoi--qu'elle
avait d recevoir dans sa vie encore si courte beaucoup de
compliments, de dclarations, et les recevoir avec plaisir, autant
dire avec sensualit. Ainsi, elle disait,  propos de n'importe
quoi: C'est vrai? C'est bien vrai? Certes, si elle avait dit comme
une Odette: C'est bien vrai ce gros mensonge-l? je ne m'en fusse
pas inquit, car le ridicule de la formule se ft expliqu par
une stupide banalit d'esprit de femme. Mais son air interrogateur:
C'est vrai? donnait, d'une part, l'trange impression d'une
crature qui ne peut se rendre compte des choses par elle-mme, qui
en appelle  votre tmoignage, comme si elle ne possdait pas les
mmes facults que vous (on lui disait: Voil une heure que nous
sommes partis, ou: Il pleut, elle demandait: C'est vrai?).
Malheureusement, d'autre part, ce manque de facilit  se rendre
compte par soi-mme des phnomnes extrieurs ne devait pas tre
la vritable origine de C'est vrai? C'est bien vrai?. Il semblait
plutt que ces mots eussent t, ds sa nubilit prcoce, des
rponses  des: Vous savez que je n'ai jamais trouv une personne
aussi jolie que vous; Vous savez que j'ai un grand amour pour
vous, que je suis dans un tat d'excitation terrible. Affirmations
auxquelles rpondaient, avec une modestie coquettement consentante,
ces C'est vrai? C'est bien vrai?, lesquels ne servaient plus 
Albertine avec moi qu' rpondre par une question  une affirmation
telle que: Vous avez sommeill plus d'une heure.--C'est vrai?

Sans me sentir le moins du monde amoureux d'Albertine, sans faire
figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble,
j'tais rest proccup de l'emploi de son temps; certes, j'avais
fui Balbec pour tre certain qu'elle ne pourrait plus voir telle ou
telle personne avec laquelle j'avais tellement peur qu'elle ne ft
le mal en riant, peut-tre en riant de moi, que j'avais adroitement
tent de rompre d'un seul coup, par mon dpart, toutes ses mauvaises
relations. Et Albertine avait une telle force de passivit, une
si grande facult d'oublier et de se soumettre, que ces relations
avaient t brises en effet et la phobie qui me hantait gurie.
Mais elle peut revtir autant de formes que le mal incertain qui est
son objet. Tant que ma jalousie ne s'tait pas rincarne en
des tres nouveaux, j'avais eu aprs mes souffrances passes
un intervalle de calme. Mais  une maladie chronique le moindre
prtexte sert pour renatre, comme, d'ailleurs, au vice de l'tre
qui est cause de cette jalousie, la moindre occasion peut servir pour
s'exercer  nouveau (aprs une trve de chastet) avec des tres
diffrents. J'avais pu sparer Albertine de ses complices et, par
l, exorciser mes hallucinations; si on pouvait lui faire oublier les
personnes, rendre brefs ses attachements, son got du plaisir tait,
lui aussi, chronique, et n'attendait peut-tre qu'une occasion pour
se donner cours. Or, Paris en fournit autant que Balbec.

Dans quelque ville que ce ft, elle n'avait pas pas besoin de
chercher, car le mal n'tait pas en Albertine seule, mais en d'autres
pour qui toute occasion de plaisir est bonne. Un regard de l'une,
aussitt compris de l'autre, rapproche les deux affames. Et il est
facile  une femme adroite d'avoir l'air de ne pas voir, puis cinq
minutes aprs d'aller vers la personne qui a compris et l'a attendue
dans une rue de traverse, et, en deux mots, de donner un rendez-vous.
Qui saura jamais? Et il tait si simple  Albertine de me dire, afin
que cela continut, qu'elle dsirait revoir tel environ de Paris qui
lui avait plu. Aussi suffisait-il qu'elle rentrt trop tard, que sa
promenade et dur un temps inexplicable, quoique peut-tre trs
facile  expliquer sans faire intervenir aucune raison
sensuelle, pour que mon mal renaqut, attach cette fois 
des reprsentations qui n'taient pas de Balbec, et que je
m'efforcerais, ainsi que les prcdentes, de dtruire, comme si la
destruction d'une cause phmre pouvait entraner celle d'un mal
congnital. Je ne me rendais pas compte que, dans ces destructions
o j'avais pour complice, en Albertine, sa facult de changer, son
pouvoir d'oublier, presque de har, l'objet rcent de son amour, je
causais quelquefois une douleur profonde  tel ou tel de ces tres
inconnus avec qui elle avait pris successivement du plaisir, et que
cette douleur, je la causais vainement, car ils seraient dlaisss,
remplacs, et paralllement au chemin jalonn par tant d'abandons
qu'elle commettrait  la lgre, s'en poursuivrait pour moi un
autre impitoyable,  peine interrompu de bien courts rpits; de
sorte que ma souffrance ne pouvait, si j'avais rflchi, finir
qu'avec Albertine ou qu'avec moi. Mme, les premiers temps de notre
arrive  Paris, insatisfait des renseignements qu'Andre et le
chauffeur m'avaient donns sur les promenades qu'ils faisaient avec
mon amie, j'avais senti les environs de Paris aussi cruels que ceux
de Balbec, et j'tais parti quelques jours en voyage avec Albertine.
Mais partout l'incertitude de ce qu'elle faisait tait la mme; les
possibilits que ce ft le mal aussi nombreuses, la surveillance
encore plus difficile, si bien que j'tais revenu avec elle  Paris.
En ralit, en quittant Balbec, j'avais cru quitter Gomorrhe, en
arracher Albertine; hlas! Gomorrhe tait disperse aux quatre
coins du monde. Et moiti par ma jalousie, moiti par ignorance de
ces joies (cas qui est fort rare), j'avais rgl  mon insu cette
partie de cache-cache o Albertine m'chapperait toujours.

Je l'interrogeais  brle-pourpoint: Ah!  propos, Albertine,
est-ce que je rve, est-ce que vous ne m'aviez pas dit que vous
connaissiez Gilberte Swann?--Oui, c'est--dire qu'elle m'a parl au
cours, parce qu'elle avait les cahiers d'histoire de France; elle a
mme t trs gentille, elle me les a prts et je les lui ai
rendus aussitt que je l'ai vue.--Est-ce qu'elle est du genre de
femmes que je n'aime pas?--Oh! pas du tout, tout le contraire. Mais,
plutt que de me livrer  ce genre de causeries investigatrices, je
consacrais souvent  imaginer la promenade d'Albertine les forces
que je n'employais pas  la faire, et parlais  mon amie avec cette
ardeur que gardent intacte les projets inexcuts. J'exprimais une
telle envie d'aller revoir tel vitrail de la Sainte-Chapelle, un tel
regret de ne pas pouvoir le faire avec elle seule, que tendrement
elle me disait: Mais, mon petit, puisque cela a l'air de vous plaire
tant, faites un petit effort, venez avec nous. Nous attendrons aussi
tard que vous voudrez, jusqu' ce que vous soyez prt. D'ailleurs,
si cela vous amuse plus d'tre seul avec moi, je n'ai qu'
rexpdier Andre chez elle, elle viendra une autre fois. Mais
ces prires mmes de sortir ajoutaient au calme qui me permettait de
cder  mon dsir de rester  la maison.

Je ne songeais pas que l'apathie qu'il y avait  se dcharger ainsi
sur Andre ou sur le chauffeur du soin de calmer mon agitation, en
les laissant surveiller Albertine, ankylosait en moi, rendait
inertes tous ces mouvements imaginatifs de l'intelligence, toutes ces
inspirations de la volont qui aident  deviner,  empcher, ce
que va faire une personne; certes, par nature, le monde des possibles
m'a toujours t plus ouvert que celui de la contingence relle.
Cela aide  connatre l'me, mais on se laisse tromper par les
individus. Ma jalousie naissait par des images, pour une souffrance,
non d'aprs une probabilit. Or, il peut y avoir dans la vie des
hommes et dans celle des peuples (et il devait y avoir un jour dans la
mienne) un moment o on a besoin d'avoir en soi un prfet de police,
un diplomate  claires vues, un chef de la sret, qui, au lieu de
rver aux possibles que recle l'tendue jusqu'aux quatre points
cardinaux, raisonne juste, se dit: Si l'Allemagne dclare ceci,
c'est qu'elle veut faire telle autre chose; non pas une autre chose
dans le vague, mais bien prcisment ceci ou cela, qui est mme
peut-tre dj commenc. Si telle personne s'est enfuie,
ce n'est pas vers les buts _a_, _b_, _d_, mais vers le but _c_, et
l'endroit o il faut oprer nos recherches est _c_. Hlas, cette
facult, qui n'tait pas trs dveloppe chez moi, je la laissais
s'engourdir, perdre ses forces, disparatre, en m'habituant  tre
calme du moment que d'autres s'occupaient de surveiller pour moi.

Quant  la raison de ce dsir de ne pas sortir, cela m'et t
dsagrable de la dire  Albertine. Je lui disais que le mdecin
m'ordonnait de rester couch. Ce n'tait pas vrai. Et cela l'et-il
t que ses prescriptions n'eussent pu m'empcher d'accompagner
mon amie. Je lui demandais la permission de ne pas venir avec elle
et Andre. Je ne dirai qu'une des raisons, qui tait une raison de
sagesse. Ds que je sortais avec Albertine, pour peu qu'un instant
elle ft sans moi, j'tais inquiet: je me figurais que peut-tre
elle avait parl  quelqu'un ou seulement regard quelqu'un. Si
elle n'tait pas d'excellente humeur, je pensais que je lui faisais
manquer ou remettre un projet. La ralit n'est jamais qu'une amorce
 un inconnu sur la voie duquel nous ne pouvons aller bien loin. Il
vaut mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas fournir 
la jalousie le moindre dtail concret. Malheureusement,  dfaut
de la vie extrieure, des incidents aussi sont amens par la vie
intrieure;  dfaut des promenades d'Albertine, les hasards
rencontrs dans les rflexions que je faisais seul me fournissaient
parfois de ces petits fragments de rel qui attirent  eux, 
la faon d'un aimant, un peu d'inconnu qui, ds lors, devient
douloureux. On a beau vivre sous l'quivalent d'une cloche
pneumatique, les associations d'ides, les souvenirs continuent 
jouer. Mais ces heurts internes ne se produisaient pas tout de suite;
 peine Albertine tait-elle partie pour sa promenade que j'tais
vivifi, ft-ce pour quelques instants, par les exaltantes vertus de
la solitude.

Je prenais ma part des plaisirs de la journe commenante; le dsir
arbitraire--la vellit capricieuse et purement mienne--de les
goter n'et pas suffi  les mettre  porte de moi si le temps
spcial qu'il faisait ne m'en avait, non pas seulement voqu les
images passes, mais affirm la ralit actuelle, immdiatement
accessible  tous les hommes qu'une circonstance contingente et par
consquent ngligeable, ne forait pas  rester chez eux. Certains
beaux jours, il faisait si froid, on tait en si large communication
avec la rue qu'il semblait qu'on et disjoint les murs de la maison,
et chaque fois que passait le tramway, son timbre rsonnait comme
et fait un couteau d'argent frappant une maison de verre. Mais
c'tait surtout en moi que j'entendais, avec ivresse, un son nouveau
rendu par le violon intrieur. Ses cordes sont serres ou dtendues
par de simples diffrences de la temprature, de la lumire
extrieures. En notre tre, instrument que l'uniformit de
l'habitude a rendu silencieux, le chant nat de ces carts, de ces
variations, source de toute musique: le temps qu'il fait certains
jours nous fait aussitt passer d'une note  une autre. Nous
retrouvons l'air oubli dont nous aurions pu deviner la ncessit
mathmatique et que pendant les premiers instants nous chantons sans
le connatre. Seules ces modifications internes, bien que venues
du dehors, renouvelaient pour moi le monde extrieur. Des portes de
communication, depuis longtemps condamnes, se rouvraient dans
mon cerveau. La vie de certaines villes, la gat de certaines
promenades reprenaient en moi leur place. Frmissant tout entier
autour de la corde vibrante, j'aurais sacrifi ma terne vie
d'autrefois et ma vie  venir, passe  la gomme  effacer de
l'habitude, pour cet tat si particulier.

Si je n'tais pas all accompagner Albertine dans sa longue course,
mon esprit n'en vagabondait que davantage et, pour avoir refus de
goter avec mes sens cette matine-l, je jouissais en imagination
de toutes les matines pareilles, passes ou possibles, plus
exactement d'un certain type de matine dont toutes celles du mme
genre n'taient que l'intermittente apparition et que j'avais vite
reconnu; car l'air vif tournait de lui-mme les pages qu'il fallait,
et je trouvais tout indiqu devant moi, pour que je pusse le suivre
de mon lit, l'vangile du jour. Cette matine idale comblait mon
esprit de ralit permanente, identique  toutes les matines
semblables, et me communiquait une allgresse que mon tat de
dbilit ne diminuait pas: le bien-tre rsultant pour nous
beaucoup moins de notre bonne sant que de l'excdent inemploy de
nos forces, nous pouvons y atteindre, tout aussi bien qu'en augmentant
celles-ci, en restreignant notre activit. Celle dont je dbordais,
et que je maintenais en puissance dans mon lit, me faisait tressauter,
intrieurement bondir, comme une machine qui, empche de changer
de place, tourne sur elle-mme.

Franoise venait allumer le feu et pour le faire prendre y jetait
quelques brindilles, dont l'odeur, oublie pendant tout l't,
dcrivait autour de la chemine un cercle magique dans lequel,
m'apercevant moi-mme en train de lire tantt  Combray, tantt 
Doncires, j'tais aussi joyeux, restant dans ma chambre  Paris,
que si j'avais t sur le point de partir en promenade du ct de
Msglise, ou de retrouver Saint-Loup et ses amis faisant du service
en campagne. Il arrive souvent que le plaisir qu'ont tous les hommes
 revoir les souvenirs que leur mmoire a collectionns est le
plus vif, par exemple, chez ceux que la tyrannie du mal physique
et l'espoir quotidien de sa gurison, d'une part, privent d'aller
chercher dans la nature des tableaux qui ressemblent  ces souvenirs
et, d'autre part, laissent assez confiants qu'ils le pourront bientt
faire, pour rester vis--vis d'eux en tat de dsir, d'apptit
et ne pas les considrer seulement comme des souvenirs, comme des
tableaux. Mais eussent-ils d n'tre jamais que cela pour moi et
euss-je pu, en me les rappelant, les revoir seulement, que soudain
ils refaisaient en moi, de moi tout entier, par la vertu d'une
sensation identique, l'enfant, l'adolescent qui les avait vus. Il n'y
avait pas eu seulement changement de temps dehors, ou dans la chambre
modification d'odeurs, mais en moi diffrence d'ge, substitution de
personne. L'odeur, dans l'air glac, des brindilles de bois, c'tait
comme un morceau du pass, une banquise invisible dtache d'un
hiver ancien qui s'avanait dans ma chambre, souvent strie,
d'ailleurs, par tel parfum, telle lueur, comme par des annes
diffrentes, o je me retrouvais replong, envahi, avant mme que
je les eusse identifies, par l'allgresse d'espoirs abandonns
depuis longtemps. Le soleil venait jusqu' mon lit et traversait la
cloison transparente de mon corps aminci, me chauffait, me rendait
brlant comme du cristal. Alors, convalescent affam qui se repat
dj de tous les mets qu'on lui refuse encore, je me demandais si
me marier avec Albertine ne gcherait pas ma vie, tant en me faisant
assumer la tche trop lourde pour moi de me consacrer  un autre
tre, qu'en me forant  vivre absent de moi-mme  cause de sa
prsence continuelle et en me privant,  jamais, des joies de la
solitude.

Et pas de celles-l seulement. Mme en ne demandant  la journe
que des dsirs, il en est certains--ceux que provoquent non plus les
choses mais les tres--dont le caractre est d'tre individuels.
Si, sortant de mon lit, j'allais carter un instant le rideau de ma
fentre, ce n'tait pas seulement comme un musicien ouvre un instant
son piano, et pour vrifier si, sur le balcon et dans la rue, la
lumire du soleil tait exactement au mme diapason que dans mon
souvenir, c'tait aussi pour apercevoir quelque blanchisseuse portant
son panier  linge, une boulangre  tablier bleu, une laitire
 bavette et manches de toile blanche, tenant le crochet o sont
suspendues les carafes de lait, quelque fire jeune fille blonde
suivant son institutrice, une image enfin que les diffrences de
lignes, peut-tre quantitativement insignifiantes, suffisaient 
faire aussi diffrente de toute autre que pour une phrase musicale
la diffrence de deux notes, et sans la vision de laquelle j'aurais
appauvri la journe des buts qu'elle pouvait proposer  mes dsirs
de bonheur. Mais si le surcrot de joie, apport par la vue
des femmes impossibles  imaginer _a priori_, me rendait plus
dsirables, plus dignes d'tre explors, la rue, la ville, le
monde, il me donnait par l mme la soif de gurir, de sortir et,
sans Albertine, d'tre libre. Que de fois, au moment o la femme
inconnue dont j'allais rver passait devant la maison, tantt 
pied, tantt avec toute la vitesse de son automobile, je souffris que
mon corps ne pt suivre mon regard qui la rattrapait et, tombant
sur elle comme tir de l'embrasure de ma fentre par une arquebuse,
arrter la fuite du visage dans lequel m'attendait l'offre d'un
bonheur qu'ainsi clotr je ne goterais jamais!

D'Albertine, en revanche, je n'avais plus rien  apprendre. Chaque
jour, elle me semblait moins jolie. Seul le dsir qu'elle excitait
chez les autres, quand, l'apprenant, je recommenais  souffrir et
voulais la leur disputer, la hissait  mes yeux sur un haut pavois.
Elle tait capable de me causer de la souffrance, nullement de la
joie. Par la souffrance seule subsistait mon ennuyeux attachement.
Ds qu'elle disparaissait, et avec elle le besoin de l'apaiser,
requrant toute mon attention comme une distraction atroce, je
sentais le nant qu'elle tait pour moi, que je devais tre pour
elle. J'tais malheureux que cet tat durt et, par moments, je
souhaitais d'apprendre quelque chose d'pouvantable qu'elle aurait
fait et qui et t capable, jusqu' ce que je fusse guri,
de nous brouiller, ce qui nous permettrait de nous rconcilier, de
refaire diffrente et plus souple la chane qui nous liait.

En attendant, je chargeais mille circonstances, mille plaisirs, de lui
procurer auprs de moi l'illusion de ce bonheur que je ne me sentais
pas capable de lui donner. J'aurais voulu, ds ma gurison, partir
pour Venise; mais comment le faire, si j'pousais Albertine, moi, si
jaloux d'elle que, mme  Paris, ds que je me dcidais  bouger
c'tait pour sortir avec elle. Mme quand je restais  la maison
toute l'aprs-midi, ma pense la suivait dans sa promenade,
dcrivait un horizon lointain, bleutre, engendrait autour du centre
que j'tais une zone mobile d'incertitude et de vague. Combien
Albertine, me disais-je, m'pargnerait les angoisses de la
sparation si, au cours d'une de ces promenades, voyant que je ne lui
parle plus de mariage, elle se dcidait  ne pas revenir, et partait
chez sa tante, sans que j'eusse  lui dire adieu! Mon coeur, depuis
que sa plaie se cicatrisait, commenait  ne plus adhrer  celui
de mon amie; je pouvais par l'imagination la dplacer, l'loigner de
moi sans souffrir. Sans doute,  dfaut de moi-mme, quelque autre
serait son poux, et, libre, elle aurait peut-tre de ces aventures
qui me faisaient horreur. Mais il faisait si beau, j'tais si certain
qu'elle rentrerait le soir, que, mme si cette ide de fautes
possibles me venait  l'esprit, je pouvais, par un acte libre,
l'emprisonner dans une partie de mon cerveau, o elle n'avait pas
plus d'importance que n'en auraient eu pour ma vie relle les vices
d'une personne imaginaire; faisant jouer les gonds assouplis de ma
pense, j'avais, avec une nergie que je sentais, dans ma tte,
 la fois physique et mentale comme un mouvement musculaire et une
initiative spirituelle, dpass l'tat de proccupation habituelle
o j'avais t confin jusqu'ici et commenais  me mouvoir
 l'air libre, d'o tout sacrifier pour empcher le mariage
d'Albertine avec un autre et faire obstacle  son got pour les
femmes paraissait aussi draisonnable  mes propres yeux qu' ceux
de quelqu'un qui ne l'et pas connue.

D'ailleurs, la jalousie est de ces maladies intermittentes, dont la
cause est capricieuse, imprative, toujours identique chez le mme
malade, parfois entirement diffrente chez un autre. Il y a des
asthmatiques qui ne calment leur crise qu'en ouvrant les fentres, en
respirant le grand vent, un air pur sur les hauteurs; d'autres en se
rfugiant au centre de la ville, dans une chambre enfume. Il n'est
gure de jaloux dont la jalousie n'admette certaines drogations.
Tel consent  tre tromp pourvu qu'on le lui dise, tel autre
pourvu qu'on le lui cache, en quoi l'un n'est gure moins absurde que
l'autre, puisque, si le second est plus vritablement tromp en
ce qu'on lui dissimule la vrit, le premier rclame, en
cette vrit, l'aliment, l'extension, le renouvellement de ses
souffrances.

Bien plus, ces deux manies inverses de la jalousie vont souvent
au del des paroles qu'elles implorent ou qu'elles refusent des
confidences. On voit des jaloux qui ne le sont que des femmes avec
qui leur matresse a des relations loin d'eux, mais qui permettent
qu'elle se donne  un autre homme qu'eux, si c'est avec leur
autorisation, prs d'eux, et, sinon mme  leur vue, du moins sous
leur toit. Ce cas est assez frquent chez les hommes gs amoureux
d'une jeune femme. Ils sentent la difficult de lui plaire, parfois
l'impuissance de la contenter, et, plutt que d'tre tromps,
prfrent laisser venir chez eux, dans une chambre voisine,
quelqu'un qu'ils jugent incapable de lui donner de mauvais conseils,
mais non du plaisir. Pour d'autres, c'est tout le contraire; ne
laissant pas leur matresse sortir seule une minute dans une ville
qu'ils connaissent, ils la tiennent dans un vritable esclavage, mais
ils lui accordent de partir un mois dans un pays qu'ils ne connaissent
pas, o ils ne peuvent se reprsenter ce qu'elle fera. J'avais 
l'gard d'Albertine ces deux sortes de manies calmantes. Je
n'aurais pas t jaloux si elle avait eu des plaisirs prs de
moi, encourags par moi, que j'aurais tenus tout entiers sous ma
surveillance, m'pargnant par l la crainte du mensonge; je ne
l'aurais peut-tre pas t non plus si elle tait partie dans un
pays inconnu de moi et assez loign pour que je ne puisse imaginer,
ni avoir la possibilit et la tentation de connatre son genre
de vie. Dans les deux cas, le doute et t supprim par une
connaissance ou une ignorance galement compltes.

La dcroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une
atmosphre ancienne et frache, je la respirais avec les mmes
dlices qu'Orphe l'air subtil, inconnu sur cette terre, des
Champs-lyses.

Mais dj la journe finissait et j'tais envahi par la
dsolation du soir. Regardant machinalement  la pendule combien
d'heures se passeraient avant qu'Albertine rentrt, je voyais que
j'avais encore le temps de m'habiller et de descendre demander 
ma propritaire, Mme de Guermantes, des indications pour certaines
jolies choses de toilette que je voulais donner  mon amie.
Quelquefois je rencontrais la duchesse dans la cour, sortant pour des
courses  pied, mme s'il faisait mauvais temps, avec un chapeau
plat et une fourrure. Je savais trs bien que pour nombre de gens
intelligents elle n'tait autre chose qu'une dame quelconque; le nom
de duchesse de Guermantes ne signifiait rien, maintenant qu'il n'y
a plus de duchs ni de principauts; mais j'avais adopt un autre
point de vue dans ma faon de jouir des tres et des pays. Tous les
chteaux des terres dont elle tait duchesse, princesse, vicomtesse,
cette dame en fourrures bravant le mauvais temps me semblait les
porter avec elle, comme des personnages sculpts au linteau d'un
portail tiennent dans leur main la cathdrale qu'ils ont construite,
ou la cit qu'ils ont dfendue. Mais ces chteaux, ces forts, les
yeux de mon esprit seuls pouvaient les voir dans la main gauche de
la dame en fourrures, cousine du roi. Ceux de mon corps n'y
distinguaient, les jours o le temps menaait, qu'un parapluie dont
la duchesse ne craignait pas de s'armer. On ne peut jamais savoir,
c'est plus prudent, si je me trouve trs loin et qu'une voiture me
demande des prix trop _chers_ pour moi. Les mots trop chers,
dpasser mes moyens, revenaient tout le temps dans la
conversation de la duchesse, ainsi que ceux: je suis trop pauvre,
sans qu'on pt bien dmler si elle parlait ainsi parce qu'elle
trouvait amusant de dire qu'elle tait pauvre, tant si riche, ou
parce qu'elle trouvait lgant, tant si aristocratique, tout en
affectant d'tre une paysanne, de ne pas attacher  la richesse
l'importance des gens qui ne sont que riches et qui mprisent les
pauvres. Peut-tre tait-ce plutt une habitude contracte d'une
poque de sa vie o, dj riche, mais insuffisamment pourtant, eu
gard  ce que cotait l'entretien de tant de proprits, elle
prouvait une certaine gne d'argent qu'elle ne voulait pas avoir
l'air de dissimuler. Les choses dont on parle le plus souvent en
plaisantant sont gnralement, au contraire, celles qui ennuient,
mais dont on ne veut pas avoir l'air d'tre ennuy, avec peut-tre
l'espoir inavou de cet avantage supplmentaire que justement la
personne avec qui on cause, vous entendant plaisanter de cela, croira
que cela n'est pas vrai.

Mais le plus souvent,  cette heure-l, je savais trouver la
duchesse chez elle, et j'en tais heureux, car c'tait plus
commode pour lui demander longuement les renseignements dsirs par
Albertine. Et j'y descendais sans presque penser combien il tait
extraordinaire que chez cette mystrieuse Mme de Guermantes de
mon enfance j'allasse uniquement afin d'user d'elle pour une simple
commodit pratique, comme on fait du tlphone, instrument
surnaturel devant les miracles duquel on s'merveillait jadis, et
dont on se sert maintenant sans mme y penser, pour faire venir son
tailleur ou commander une glace.

Les brimborions de la parure causaient  Albertine de grands
plaisirs. Je ne savais pas me refuser de lui en faire chaque jour un
nouveau. Et chaque fois qu'elle m'avait parl avec ravissement d'une
charpe, d'une tole, d'une ombrelle, que par la fentre, ou en
passant dans la cour, de ses yeux qui distinguaient si vite tout ce
qui se rapportait  l'lgance, elle avait vues au cou, sur les
paules,  la main de Mme de Guermantes, sachant que le got
naturellement difficile de la jeune fille (encore affin par les
leons d'lgance que lui avait t la conversation d'Elstir)
ne serait nullement satisfait par quelque simple  peu prs, mme
d'une jolie chose, qui la remplace aux yeux du vulgaire, mais en
diffre entirement, j'allais en secret me faire expliquer par la
duchesse o, comment, sur quel modle, avait t confectionn ce
qui avait plu  Albertine, comment je devais procder pour obtenir
exactement cela, en quoi consistait le secret du faiseur, le charme
(ce qu'Albertine appelait le chic, le genre) de sa manire,
le nom prcis--la beaut de la matire ayant son importance--et la
qualit des toffes dont je devais demander qu'on se servt.

Quand j'avais dit  Albertine,  notre arrive de Balbec, que la
duchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le mme htel,
elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air
plus qu'indiffrent, hostile, mprisant, qui est le signe du dsir
impuissant chez les natures fires et passionnes. Celle d'Albertine
avait beau tre magnifique, les qualits qu'elle recelait ne
pouvaient se dvelopper qu'au milieu de ces entraves que sont nos
gots, ou ce deuil de ceux de nos gots auxquels nous avons t
obligs de renoncer--comme pour Albertine le snobisme--et qu'on
appelle des haines. Celle d'Albertine pour les gens du monde tenait,
du reste, trs peu de place en elle et me plaisait par un ct
esprit de rvolution--c'est--dire amour malheureux de la
noblesse--inscrit sur la face oppose du caractre franais o
est le genre aristocratique de Mme de Guermantes. Ce genre
aristocratique, Albertine, par impossibilit de l'atteindre, ne s'en
serait peut-tre pas soucie, mais s'tant rappel qu'Elstir lui
avait parl de la duchesse comme de la femme de Paris qui s'habillait
le mieux, le ddain rpublicain  l'gard d'une duchesse fit
place chez mon amie  un vif intrt pour une lgante. Elle me
demandait souvent des renseignements sur Mme de Guermantes et aimait
que j'allasse chez la duchesse chercher des conseils de toilette pour
elle-mme. Sans doute j'aurais pu les demander  Mme Swann, et
mme je lui crivis une fois dans ce but. Mais Mme de Guermantes me
semblait pousser plus loin encore l'art de s'habiller. Si, descendant
un moment chez elle, aprs m'tre assur qu'elle n'tait pas
sortie et ayant pri qu'on m'avertt ds qu'Albertine serait
rentre, je trouvais la duchesse ennuage dans la brume d'une robe
en crpe de Chine gris, j'acceptais cet aspect que je sentais d 
des causes complexes et qui n'et pu tre chang, je me laissais
envahir par l'atmosphre qu'il dgageait, comme la fin de certaines
aprs-midi ouates en gris perle par un brouillard vaporeux; si,
au contraire, cette robe de chambre tait chinoise, avec des flammes
jaunes et rouges, je la regardais comme un couchant qui s'allume;
ces toilettes n'taient pas un dcor quelconque, remplaable 
volont, mais une ralit donne et potique comme est celle
du temps qu'il fait, comme est la lumire spciale  une certaine
heure.

De toutes les robes ou robes de chambre que portait Mme de
Guermantes, celles qui semblaient le plus rpondre  une intention
dtermine, tre pourvues d'une signification spciale, c'taient
ces robes que Fortuny a faites d'aprs d'antiques dessins de Venise.
Est-ce leur caractre historique, est-ce plutt le fait que chacune
est unique qui lui donne un caractre si particulier que la pose de
la femme qui les porte en vous attendant, en causant avec vous, prend
une importance exceptionnelle, comme si ce costume avait t le
fruit d'une longue dlibration et comme si cette conversation se
dtachait de la vie courante comme une scne de roman. Dans ceux
de Balzac, on voit des hrones revtir  dessein telle ou
telle toilette, le jour o elles doivent recevoir tel visiteur. Les
toilettes d'aujourd'hui n'ont pas tant de caractre, exception faite
pour les robes de Fortuny. Aucun vague ne peut subsister dans la
description du romancier, puisque cette robe existe rellement, que
les moindres dessins en sont aussi naturellement fixs que ceux d'une
oeuvre d'art. Avant de revtir celle-ci ou celle-l, la femme a eu
 faire un choix entre deux robes, non pas  peu prs pareilles,
mais profondment individuelles chacune, et qu'on pourrait nommer.
Mais la robe ne m'empchait pas de penser  la femme.

Mme de Guermantes mme me sembla  cette poque plus agrable
qu'au temps o je l'aimais encore. Attendant moins d'elle (que je
n'allais plus voir pour elle-mme), c'est presque avec le tranquille
sans-gne qu'on a quand on est tout seul, les pieds sur les chenets,
que je l'coutais comme j'aurais lu un livre crit en langage
d'autrefois. J'avais assez de libert d'esprit pour goter dans ce
qu'elle disait cette grce franaise si pure qu'on ne trouve plus,
ni dans le parler, ni dans les crits du temps prsent. J'coutais
sa conversation comme une chanson populaire dlicieusement et
purement franaise, je comprenais que je l'eusse entendue se moquer
de Maeterlinck (qu'elle admirait d'ailleurs, maintenant, par faiblesse
d'esprit de femme, sensible  ces modes littraires dont les rayons
viennent tardivement), comme je comprenais que Mrime se moqut
de Baudelaire, Stendhal de Balzac, Paul-Louis Courier de Victor Hugo,
Meilhac de Mallarm. Je comprenais bien que le moqueur avait une
pense bien restreinte auprs de celui dont il se moquait, mais
aussi un vocabulaire plus pur. Celui de Mme de Guermantes, presque
autant que celui de la mre de Saint-Loup, l'tait  un point qui
enchantait. Ce n'est pas dans les froids pastiches des crivains
d'aujourd'hui qui disent: au fait (pour en ralit), singulirement
(pour en particulier), tonn (pour frapp de stupeur), etc., etc.,
qu'on retrouve le vieux langage et la vraie prononciation des mots,
mais en causant avec une Mme de Guermantes ou une Franoise; j'avais
appris de la deuxime, ds l'ge de cinq ans, qu'on ne dit pas
le Tarn, mais le Tar; pas le Barn, mais le Bar. Ce qui fit qu'
vingt ans, quand j'allai dans le monde, je n'eus pas  y apprendre
qu'il ne fallait pas dire, comme faisait Mme Bontemps: Madame de
Barn.

Je mentirais en disant que, ce ct terrien et quasi paysan qui
restait en elle, la duchesse n'en avait pas conscience et ne mettait
pas une certaine affectation  le montrer. Mais, de sa part, c'tait
moins fausse simplicit de grande dame qui joue la campagnarde et
orgueil de duchesse qui fait la nique aux dames riches mprisantes
des paysans, qu'elles ne connaissent pas, que le got quasi
artistique d'une femme qui sait le charme de ce qu'elle possde et ne
va pas le gter d'un badigeon moderne. C'est de la mme faon que
tout le monde a connu  Dives un restaurateur normand, propritaire
de Guillaume le Conqurant, qui s'tait bien gard--chose trs
rare--de donner  son htellerie le luxe moderne d'un htel et
qui, lui-mme millionnaire, gardait le parler, la blouse d'un paysan
normand et vous laissait venir le voir faire lui-mme, dans la
cuisine, comme  la campagne, un dner qui n'en tait pas moins
infiniment meilleur et encore plus cher que dans les plus grands
palaces.

Toute la sve locale qu'il y a dans les vieilles familles
aristocratiques ne suffit pas, il faut qu'il y naisse un tre assez
intelligent pour ne pas la ddaigner, pour ne pas l'effacer sous le
vernis mondain. Mme de Guermantes, malheureusement spirituelle et
Parisienne et qui, quand je la connus, ne gardait plus de son terroir
que l'accent, avait, du moins, quand elle voulait peindre sa vie de
jeune fille, trouv, pour son langage (entre ce qui et sembl
trop involontairement provincial, ou au contraire artificiellement
lettr), un de ces compromis qui font l'agrment de _la Petite
Fadette_ de George Sand ou de certaines lgendes rapportes par
Chateaubriand dans les _Mmoires d'outre-tombe_. Mon plaisir tait
surtout de lui entendre conter quelque histoire qui mettait en scne
des paysans avec elle. Les noms anciens, les vieilles coutumes,
donnaient  ces rapprochements entre le chteau et le village
quelque chose d'assez savoureux. Demeure en contact avec les
terres o elle tait souveraine, une certaine aristocratie reste
rgionale, de sorte que le propos le plus simple fait se drouler
devant nos yeux toute une carte historique et gographique de
l'histoire de France.

S'il n'y avait aucune affectation, aucune volont de fabriquer un
langage  soi, alors cette faon de prononcer tait un vrai muse
d'histoire de France par la conversation. Mon grand-oncle Fitt-jam
n'avait rien qui tonnt, car on sait que les Fitz-James proclament
volontiers qu'ils sont de grands seigneurs franais, et ne veulent
pas qu'on prononce leur nom  l'anglaise. Il faut, du reste, admirer
la touchante docilit des gens qui avaient cru jusque-l devoir
s'appliquer  prononcer grammaticalement certains noms et qui,
brusquement, aprs avoir entendu la duchesse de Guermantes les dire
autrement, s'appliquaient  la prononciation qu'ils n'avaient pu
supposer. Ainsi, la duchesse ayant eu un arrire-grand-pre
auprs du comte de Chambord, pour taquiner son mari d'tre devenu
Orlaniste, aimait  proclamer: Nous les vieux de Frochedorf. Le
visiteur qui avait cru bien faire en disant jusque-l Frohsdorf
tournait casaque au plus court et disait sans cesse Frochedorf.

Une fois que je demandais  Mme de Guermantes qui tait un jeune
homme exquis qu'elle m'avait prsent comme son neveu et dont
j'avais mal entendu le nom, ce nom, je ne le distinguai pas davantage
quand, du fond de sa gorge, la duchesse mit trs fort, mais sans
articuler: C'est l'... i Eon... l... b... frre  Robert. Il
prtend qu'il a la forme du crne des anciens Gallois. Alors je
compris qu'elle avait dit: C'est le petit Lon, le prince de Lon,
beau-frre, en effet, de Robert de Saint-Loup. En tout cas, je
ne sais pas s'il en a le crne, ajouta-t-elle, mais sa faon de
s'habiller, qui a du reste beaucoup de chic, n'est gure de l-bas.
Un jour que, de Josselin o j'tais chez les Rohan, nous tions
alls  un plerinage, il tait venu des paysans d'un peu toutes
les parties de la Bretagne. Un grand diable de villageois du Lon
regardait avec bahissement les culottes beiges du beau-frre de
Robert. Qu'est-ce que tu as  me regarder, je parie que tu ne sais
pas qui je suis, lui dit Lon. Et comme le paysan lui disait que
non. Eh bien, je suis ton prince.--Ah! rpondit le paysan en se
dcouvrant et en s'excusant, je vous avais pris pour un englische.

Et si, profitant de ce point de dpart, je poussais Mme de
Guermantes sur les Rohan (avec qui sa famille s'tait souvent
allie), sa conversation s'imprgnait un peu du charme mlancolique
des Pardons, et, comme dirait ce vrai pote qu'est Pampille,
de l'pre saveur des crpes de bl noir, cuites sur un feu
d'ajoncs.

Du marquis du Lau (dont on sait la triste fin, quand, sourd, il se
faisait porter chez Mme H..., aveugle), elle contait les annes
moins tragiques quand, aprs la chasse,  Guermantes, il se mettait
en chaussons pour prendre le th avec le roi d'Angleterre, auquel il
ne se trouvait pas infrieur, et avec lequel, on le voit, il ne se
gnait pas. Elle faisait remarquer cela avec tant de pittoresque
qu'elle lui ajoutait le panache  la mousquetaire des gentilshommes
un peu glorieux du Prigord.

D'ailleurs, mme dans la simple qualification des gens, avoir soin
de diffrencier les provinces tait pour Mme de Guermantes,
reste elle-mme, un grand charme que n'aurait jamais su avoir
une Parisienne d'origine, et ces simples noms d'Anjou, de Poitou, de
Prigord, refaisaient dans sa conversation des paysages.

Pour en revenir  la prononciation et au vocabulaire de Mme de
Guermantes, c'est par ce ct que la noblesse se montre vraiment
conservatrice, avec tout ce que ce mot a  la fois d'un peu puril,
d'un peu dangereux, de rfractaire  l'volution, mais aussi
d'amusant pour l'artiste. Je voulais savoir comment on crivait
autrefois le mot Jean. Je l'appris en recevant une lettre du neveu de
Mme de Villeparisis, qui signe--comme il a t baptis, comme il
figure dans le Gotha--Jehan de Villeparisis, avec la mme belle H
inutile, hraldique, telle qu'on l'admire, enlumine de vermillon ou
d'outremer, dans un livre d'heures ou dans un vitrail.

Malheureusement, je n'avais pas le temps de prolonger indfiniment
ces visites, car je voulais, autant que possible, ne pas rentrer
aprs mon amie. Or, ce n'tait jamais qu'au compte-gouttes que
je pouvais obtenir de Mme de Guermantes les renseignements sur ses
toilettes, lesquels m'taient utiles pour faire faire des toilettes
de mme genre, dans la mesure o une jeune fille peut les porter,
pour Albertine. Par exemple, madame, le jour o vous deviez
dner chez Mme de Saint-Euverte, avant d'aller chez la princesse de
Guermantes, vous aviez une robe toute rouge, avec des souliers rouges;
vous tiez inoue, vous aviez l'air d'une espce de grande fleur de
sang, d'un rubis en flammes, comment cela s'appelait-il? Est-ce qu'une
jeune fille peut mettre a?

La duchesse, rendant  son visage fatigu la radieuse expression
qu'avait la princesse des Laumes quand Swann lui faisait, jadis,
des compliments, regarda, en riant aux larmes, d'un air moqueur,
interrogatif et ravi, M. de Braut, toujours l  cette heure, et
qui faisait tidir, sous son monocle, un sourire indulgent pour cet
amphigouri d'intellectuel,  cause de l'exaltation physique de jeune
homme qu'il lui semblait cacher. La duchesse avait l'air de dire:
Qu'est-ce qu'il a, il est fou. Puis se tournant vers moi d'un air
clin: Je ne savais pas que j'avais l'air d'un rubis en flammes ou
d'une fleur de sang, mais je me rappelle, en effet, que j'ai eu
une robe rouge: c'tait du satin rouge comme on en faisait  ce
moment-l. Oui, une jeune fille peut porter a  la rigueur, mais
vous m'avez dit que la vtre ne sortait pas le soir. C'est une
robe de grande soire, cela ne peut pas se mettre pour faire des
visites.

Ce qui est extraordinaire, c'est que de cette soire, en somme pas si
ancienne, Mme de Guermantes ne se rappelt que sa toilette et et
oubli une certaine chose qui cependant, on va le voir, aurait d
lui tenir  coeur. Il semble que, chez les tres d'action (et les
gens du monde sont des tres d'action minuscules, microscopiques,
mais enfin des tres d'action), l'esprit, surmen par l'attention 
ce qui se passera dans une heure, ne confie que trs peu de choses 
la mmoire. Bien souvent, par exemple, ce n'tait pas pour donner le
change et paratre ne pas s'tre tromp que M. de Norpois, quand
on lui parlait de pronostics qu'il avait mis au sujet d'une alliance
avec l'Allemagne qui n'avait mme pas abouti, disait: Vous devez
vous tromper, je ne me rappelle pas du tout, cela ne me ressemble
pas, car, dans ces sortes de conversations, je suis toujours trs
laconique et je n'aurais jamais prdit le succs d'un de ces coups
d'clat qui ne sont souvent que des coups de tte, et dgnrent
habituellement en coups de force. Il est indniable que, dans
un avenir lointain, un rapprochement franco-allemand pourrait
s'effectuer, et serait trs profitable aux deux pays, et la France
n'en serait pas le mauvais marchand, je le pense, mais je n'en ai
jamais parl, parce que la poire n'est pas mre encore, et, si vous
voulez mon avis, en demandant  nos anciens ennemis de convoler avec
nous en justes noces, je crois que nous irions au-devant d'un gros
chec et ne recevrions que de mauvais coups. En disant cela, M.
de Norpois ne mentait pas, il avait simplement oubli. On oublie,
du reste, vite ce qu'on n'a pas pens avec profondeur, ce qui vous
a t dict par l'imitation, par les passions environnantes. Elles
changent et avec elles se modifie notre souvenir. Encore plus que les
diplomates, les hommes politiques ne se souviennent pas du point de
vue auquel ils se sont placs  un certain moment, et quelques-unes
de leurs palinodies tiennent moins  un excs d'ambition qu' un
manque de mmoire. Quant aux gens du monde, ils se souviennent de peu
de chose.

Mme de Guermantes me soutint qu' la soire o elle tait en robe
rouge, elle ne se rappelait pas qu'il y et Mme de Chaussepierre,
que je me trompais certainement. Or Dieu sait pourtant si, depuis, les
Chaussepierre avaient occup l'esprit du duc et de la duchesse.
Voici pour quelle raison. M. de Guermantes tait le plus ancien
vice-prsident du Jockey quand le prsident mourut. Certains membres
du cercle qui n'ont pas de relations, et dont le seul plaisir est
de donner des boules noires aux gens qui ne les invitent pas, firent
campagne contre le duc de Guermantes qui, sr d'tre lu, et
assez ngligent quant  cette prsidence qui tait peu de chose
relativement  sa situation mondaine, ne s'occupa de rien. On fit
valoir que la duchesse tait dreyfusarde (l'affaire Dreyfus tait
pourtant termine depuis longtemps, mais vingt ans aprs on en
parlait encore, et elle ne l'tait que depuis deux ans), recevait
les Rothschild, qu'on favorisait trop depuis quelque temps de grands
potentats internationaux comme tait le duc de Guermantes,  moiti
Allemand. La campagne trouva un terrain trs favorable, les clubs
jalousant toujours beaucoup les gens trs en vue et dtestant les
grandes fortunes.

Celle de Chaussepierre n'tait pas mince, mais personne ne pouvait
s'en offusquer: il ne dpensait pas un sou, l'appartement du couple
tait modeste, la femme allait vtue de laine noire. Folle de
musique, elle donnait bien de petites matines o taient invites
beaucoup plus de chanteuses que chez les Guermantes. Mais personne
n'en parlait, tout cela se passait sans rafrachissements, le mari
mme absent, dans l'obscurit de la rue de la Chaise. A l'Opra,
Mme de Chaussepierre passait inaperue, toujours avec des gens dont
le nom voquait le milieu le plus ultra de l'intimit de Charles
X, mais des gens effacs, peu mondains. Le jour de l'lection, 
la surprise gnrale, l'obscurit triompha de l'blouissement:
Chaussepierre, deuxime vice-prsident, fut nomm prsident du
Jockey, et le duc de Guermantes resta sur le carreau, c'est--dire
premier vice-prsident. Certes, tre prsident du Jockey ne
reprsente pas grand'chose  des princes de premier rang comme
taient les Guermantes. Mais ne pas l'tre quand c'est votre tour,
se voir prfrer un Chaussepierre,  la femme de qui Oriane, non
seulement ne rendait pas son salut deux ans auparavant, mais allait
jusqu' se montrer offense d'tre salue par cette chauve-souris
inconnue, c'tait dur pour le duc. Il prtendait tre au-dessus de
cet chec, assurant, d'ailleurs, que c'tait  sa vieille amiti
pour Swann qu'il le devait. En ralit, il ne dcolrait pas.

Chose assez particulire, on n'avait jamais entendu le duc de
Guermantes se servir de l'expression assez banale: bel et bien;
mais depuis l'lection du Jockey, ds qu'on parlait de l'affaire
Dreyfus, bel et bien surgissait: Affaire Dreyfus, affaire
Dreyfus, c'est bientt dit et le terme est impropre; ce n'est pas une
affaire de religion, mais _bel et bien_ une affaire politique. Cinq
ans pouvaient passer sans qu'on entendt bel et bien si, pendant
ce temps, on ne parlait pas de l'affaire Dreyfus, mais si, les cinq
ans passs, le nom de Dreyfus revenait, aussitt bel et bien
arrivait automatiquement. Le duc ne pouvait plus, du reste, souffrir
qu'on parlt de cette affaire qui a caus, disait-il, tant de
malheurs, bien qu'il ne ft, en ralit, sensible qu' un seul:
son chec  la prsidence du Jockey. Aussi, l'aprs-midi dont je
parle, o je rappelais  Mme de Guermantes la robe rouge qu'elle
portait  la soire de sa cousine, M. de Braut fut assez mal
reu quand, voulant dire quelque chose, par une association d'ides
reste obscure et qu'il ne dvoila pas, il commena en faisant
manoeuvrer sa langue dans la pointe de sa bouche en cul de poule: A
propos de l'affaire Dreyfus... (pourquoi de l'affaire Dreyfus? il
s'agissait seulement d'une robe rouge et, certes, le pauvre Braut,
qui ne pensait jamais qu' faire plaisir, n'y mettait pas de malice).
Mais le seul nom de Dreyfus fit se froncer les sourcils jupitriens
du duc de Guermantes. On m'a racont, dit Braut, un assez joli
mot, ma foi trs fin, de notre ami Cartier (prvenons le lecteur
que ce Cartier, frre de Mme de Villefranche, n'avait pas l'ombre
de rapport avec le bijoutier du mme nom), ce qui, du reste, ne
m'tonne pas, car il a de l'esprit  revendre.--Ah! interrompit
Oriane, ce n'est pas moi qui l'achterai. Je ne veux pas vous dire
ce que votre Cartier m'a toujours embte, et je n'ai jamais pu
comprendre le charme infini que Charles de la Trmolle et sa femme
trouvent  ce raseur que je rencontre chez eux chaque fois que
j'y vais.--Ma ire duiesse, rpondit Braut, qui prononait
difficilement les _c_, je vous trouve bien svre pour Cartier. Il
est vrai qu'il a peut-tre pris un pied un peu excessif chez les
La Trmolle, mais enfin c'est pour Charles une espce, comment
dirai-je, une espce de fidle Achate, ce qui est devenu un oiseau
assez rare par le temps qui court. En tout cas, voil le mot qu'on
m'a rapport. Cartier aurait dit que si M. Zola avait cherch 
avoir un procs et  se faire condamner, c'tait pour prouver
la sensation qu'il ne connaissait pas encore, celle d'tre
en prison.--Aussi a-t-il pris la fuite avant d'tre arrt,
interrompit Oriane. Cela ne tient pas debout. D'ailleurs, mme si
c'tait vraisemblable, je trouve le mot carrment idiot. Si c'est
a que vous trouvez spirituel!--Mon Dieu, ma ire Oriane, rpondit
Braut qui, se voyant contredit, commenait  lcher pied,
le mot n'est pas de moi, je vous le rpte tel qu'on me l'a dit,
prenez-le pour ce qu'il vaut. En tout cas il a t cause que M.
Cartier a t tanc d'importance par cet excellent La Trmolle
qui, avec beaucoup de raison, ne veut jamais qu'on parle dans son
salon de ce que j'appellerai, comment dire? les affaires en cours, et
qui tait d'autant plus contrari qu'il y avait l Mme Alphonse
Rothschild. Cartier a eu  subir de la part de La Trmolle une
vritable mercuriale.--Bien entendu, dit le duc, de fort mauvaise
humeur, les Alphonse Rothschild, bien qu'ayant le tact de ne jamais
parler de cette abominable affaire, sont dreyfusards dans l'me,
comme tous les Juifs. C'est mme l un argument _ad hominem_ (le
duc employait un peu  tort et  travers l'expression _ad hominem_)
qu'on ne fait pas assez valoir pour montrer la mauvaise foi des Juifs.
Si un Franais vole, assassine, je ne me crois pas tenu, parce
qu'il est Franais comme moi, de le trouver innocent. Mais les Juifs
n'admettront jamais qu'un de leurs concitoyens soit tratre, bien
qu'ils le sachent parfaitement et se soucient fort peu des effroyables
rpercussions (le duc pensait naturellement  l'lection maudite
de Chaussepierre) que le crime d'un des leurs peut amener jusque...
Voyons, Oriane, vous n'allez pas prtendre que ce n'est pas accablant
pour les Juifs ce fait qu'ils soutiennent tous un tratre. Vous
n'allez pas me dire que ce n'est pas parce qu'ils sont Juifs.--Mon
Dieu si, rpondit Oriane (prouvant, avec un peu d'agacement, un
certain dsir de rsister au Jupiter tonnant et aussi de mettre
l'intelligence au-dessus de l'affaire Dreyfus). Mais c'est
peut-tre justement parce qu'tant Juifs et se connaissant
eux-mmes, ils savent qu'on peut tre Juif et ne pas tre
forcment tratre et anti-franais, comme le prtend, parat-il,
M. Drumont. Certainement s'il avait t chrtien, les Juifs ne se
seraient pas intresss  lui, mais ils l'ont fait parce qu'ils
sentent bien que s'il n'tait pas Juif on ne l'aurait pas cru si
facilement tratre _a priori_, comme dirait mon neveu Robert.--Les
femmes n'entendent rien  la politique, s'cria le duc en fixant des
yeux la duchesse. Car ce crime affreux n'est pas simplement une cause
juive, mais _bel et bien_ une immense affaire nationale qui peut
amener les plus effroyables consquences pour la France d'o on
devrait expulser tous les Juifs, bien que je reconnaisse que les
sanctions prises jusqu'ici l'aient t (d'une faon ignoble qui
devrait tre revise) non contre eux, mais contre leurs adversaires
les plus minents, contre des hommes de premier ordre, laisss 
l'cart pour le malheur de notre pauvre pays.

Je sentais que cela allait se gter et je me remis prcipitamment 
parler robes.

Vous rappelez-vous, madame, dis-je, la premire fois que vous avez
t aimable avec moi?--La premire fois que j'ai t aimable avec
lui, reprit-elle en regardant en riant M. de Braut, dont le bout
du nez s'amenuisait, dont le sourire s'attendrissait, par politesse
pour Mme de Guermantes, et dont la voix de couteau qu'on est en train
de repasser fit entendre quelques sons vagues et rouills. Vous
aviez une robe jaune avec de grandes fleurs noires.--Mais, mon petit,
c'est la mme chose, ce sont des robes de soire.--Et votre chapeau
de bleuets, que j'ai tant aim! Mais enfin tout cela c'est du
rtrospectif. Je voudrais faire faire  la jeune fille en question
un manteau de fourrure comme celui que vous aviez hier matin. Est-ce
que ce serait impossible que je le visse?--Non, Hannibal est oblig
de s'en aller dans un instant. Vous viendrez chez moi et ma femme de
chambre vous montrera tout a. Seulement, mon petit, je veux bien
vous prter tout ce que vous voudrez, mais si vous faites faire des
choses de Callot, de Doucet, de Paquin par de petites couturires,
cela ne sera jamais la mme chose.--Mais je ne veux pas du tout aller
chez une petite couturire, je sais trs bien que ce sera autre
chose; mais cela m'intresserait de comprendre pourquoi ce sera autre
chose.--Mais vous savez bien que je ne sais rien expliquer, moi, je
suis une bte, je parle comme une paysanne. C'est une question de
tour de main, de faon; pour les fourrures je peux, au moins, vous
donner un mot pour mon fourreur qui, de cette faon, ne vous volera
pas. Mais vous savez que cela vous cotera encore huit ou neuf mille
francs.--Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez
l'autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachete, strie d'or
comme une aile de papillon?--Ah! a, c'est une robe de Fortuny. Votre
jeune fille peut trs bien mettre cela chez elle. J'en ai beaucoup,
je vais vous en montrer, je peux mme vous en donner si cela vous
fait plaisir. Mais je voudrais surtout que vous vissiez celle de ma
cousine Talleyrand. Il faut que je lui crive de me la prter.--Mais
vous aviez aussi des souliers si jolis, tait-ce encore de
Fortuny?--Non, je sais ce que vous voulez dire, c'est du chevreau
dor que nous avions trouv  Londres, en faisant des courses avec
Consuelo de Manchester. C'tait extraordinaire. Je n'ai jamais pu
comprendre comme c'tait dor, on dirait une peau d'or, il n'y a que
cela avec un petit diamant au milieu. La pauvre duchesse de Manchester
est morte, mais si cela vous fait plaisir j'crirai  Mme de
Warwick ou  Mme Malborough pour tcher d'en retrouver de pareils.
Je me demande mme si je n'ai pas encore de cette peau. On pourrait
peut-tre en faire faire ici. Je regarderai ce soir, je vous le ferai
dire.

Comme je tchais, autant que possible, de quitter la duchesse avant
qu'Albertine ft revenue, l'heure faisait souvent que je rencontrais
dans la cour, en sortant de chez Mme de Guermantes, M. de Charlus et
Morel qui allaient prendre le th chez Jupien, suprme faveur pour
le baron. Je ne les croisai pas tous les jours, mais ils y allaient
tous les jours. Il est, du reste,  remarquer que la constance d'une
habitude est d'ordinaire en rapport avec son absurdit. Les choses
clatantes, on ne les fait gnralement que par -coups. Mais
des vies insenses, o le maniaque se prive lui-mme de tous les
plaisirs et s'inflige les plus grands maux, ces vies sont ce qui
change le moins. Tous les dix ans, si l'on en avait la curiosit, on
retrouverait le malheureux dormant aux heures o il pourrait vivre,
sortant aux heures o il n'y a gure rien d'autre  faire qu'
se laisser assassiner dans les rues, buvant glac quand il a chaud,
toujours en train de soigner un rhume. Il suffirait d'un petit
mouvement d'nergie, un seul jour, pour changer cela une fois pour
toutes. Mais justement ces vies sont habituellement l'apanage
d'tres incapables d'nergie. Les vices sont un autre aspect de
ces existences monotones que la volont suffirait  rendre moins
atroces. Les deux aspects pouvaient tre galement considrs
quand M. de Charlus allait tous les jours avec Morel prendre le th
chez Jupien. Un seul orage avait marqu cette coutume quotidienne.
La nice du giletier ayant dit un jour  Morel: C'est cela, venez
demain, je vous paierai le th, le baron avait avec raison trouv
cette expression bien vulgaire pour une personne dont il comptait
faire presque sa belle-fille; mais comme il aimait  froisser et
se grisait de sa propre colre, au lieu de dire simplement  Morel
qu'il le priait de lui donner  cet gard une leon de distinction,
tout le retour s'tait pass en scnes violentes. Sur le ton le
plus insolent, le plus orgueilleux: Le toucher, qui, je le vois,
n'est pas forcment alli au tact, a donc empch chez vous
le dveloppement normal de l'odorat, puisque vous avez tolr que
cette expression ftide de payer le th,  15 centimes je suppose,
ft monter son odeur de vidanges jusqu' mes royales narines? Quand
vous avez fini un solo de violon, avez-vous jamais vu chez moi qu'on
vous rcompenst d'un pet, au lieu d'un applaudissement frntique
ou d'un silence plus loquent encore parce qu'il est fait de la peur
de ne pouvoir retenir, non ce que votre fiance vous prodigue, mais
le sanglot que vous avez amen au bord des lvres?

Quand un fonctionnaire s'est vu infliger de tels reproches par
son chef, il est invariablement dgomm le lendemain. Rien, au
contraire, n'et t plus cruel  M. de Charlus que de congdier
Morel et, craignant mme d'avoir t un peu trop loin, il se mit
 faire de la jeune fille des loges minutieux, pleins de got,
involontairement sems d'impertinences. Elle est charmante. Comme
vous tes musicien, je pense qu'elle vous a sduit par la voix,
qu'elle a trs belle dans les notes hautes o elle semble attendre
l'accompagnement de votre _si_ dize. Son registre grave me plat
moins, et cela doit tre en rapport avec le triple recommencement de
son cou trange et mince, qui, semblant finir, s'lve encore en
elle; plutt que des dtails mdiocres, c'est sa silhouette qui
m'agre. Et comme elle est couturire et doit savoir jouer des
ciseaux, il faut qu'elle me donne une jolie dcoupure d'elle-mme en
papier.

Charlie avait d'autant moins cout ces loges que les agrments
qu'ils clbraient chez sa fiance lui avaient toujours chapp.
Mais il rpondit  M. de Charlus: C'est entendu, mon petit, je
lui passerai un savon pour qu'elle ne parle plus comme a. Si Morel
disait ainsi mon petit  M. de Charlus, ce n'est pas que le beau
violoniste ignort qu'il et  peine le tiers de l'ge du baron.
Il ne le disait pas non plus comme et fait Jupien, mais avec cette
simplicit qui, dans certaines relations, postule que la suppression
de la diffrence d'ge a tacitement prcd la tendresse. La
tendresse feinte chez Morel. Chez d'autres la tendresse sincre.
Ainsi, vers cette poque, M. de Charlus reut une lettre ainsi
conue: Mon cher Palamde, quand te reverrai-je? Je m'ennuie
beaucoup aprs toi et pense bien souvent  toi. PIERRE.
M. de Charlus se cassa la tte pour savoir quel tait celui de ses
parents qui se permettait de lui crire avec une telle familiarit,
qui devait par consquent beaucoup le connatre, et dont malgr
cela il ne reconnaissait pas l'criture. Tous les princes auxquels
l'Almanach de Gotha accorde quelques lignes dfilrent pendant
quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. Enfin, brusquement,
une adresse crite au dos l'claira: l'auteur de la lettre tait le
chasseur d'un cercle de jeu o allait quelquefois M. de Charlus. Ce
chasseur n'avait pas cru tre impoli en crivant sur ce ton  M. de
Charlus qui avait, au contraire, un grand prestige  ses yeux. Mais
il pensait que ce ne serait pas gentil de ne pas tutoyer quelqu'un
qui vous avait plusieurs fois embrass, et vous avait par
l--s'imaginait-il dans sa navet--donn son affection. M. de
Charlus fut au fond ravi de cette familiarit. Il reconduisit mme
d'une matine M. de Vaugoubert afin de pouvoir lui montrer la lettre.
Et pourtant Dieu sait que M. de Charlus n'aimait pas  sortir avec M.
de Vaugoubert. Car celui-ci, le monocle  l'oeil, regardait de tous
les cts les jeunes gens qui passaient. Bien plus, s'mancipant
quand il tait avec M. de Charlus, il employait un langage que
dtestait le baron. Il mettait tous les noms d'hommes au fminin et,
comme il tait trs bte, il s'imaginait cette plaisanterie trs
spirituelle et ne cessait de rire aux clats. Comme, avec cela, il
tenait normment  son poste diplomatique, les dplorables et
ricanantes faons qu'il avait dans la rue taient perptuellement
interrompues par la frousse que lui causait au mme moment le passage
de gens du monde, mais surtout de fonctionnaires. Cette petite
tlgraphiste, disait-il en touchant du coude le baron renfrogn,
je l'ai connue, mais elle s'est range, la vilaine! Oh! ce livreur
des Galeries Lafayette, quelle merveille! Mon Dieu, voil le
directeur des Affaires commerciales qui passe. Pourvu qu'il n'ait pas
remarqu mon geste! Il serait capable d'en parler au Ministre, qui
me mettrait en non-activit, d'autant plus qu'il parat que c'en est
une. M. de Charlus ne se tenait pas de rage. Enfin, pour abrger
cette promenade qui l'exasprait, il se dcida  sortir sa lettre
et  la faire lire  l'ambassadeur, mais il lui recommanda la
discrtion, car il feignait que Charlie ft jaloux afin de pouvoir
faire croire qu'il tait aimant. Or, ajouta-t-il d'un air de bont
impayable, il faut toujours tcher de causer le moins de peine qu'on
peut. Avant de revenir  la boutique de Jupien, l'auteur tient
 dire combien il serait contrist que le lecteur s'offusqut de
peintures si tranges. D'une part (et ceci est le petit ct de la
chose), on trouve que l'aristocratie semble proportionnellement, dans
ce livre, plus accuse de dgnrescence que les autres classes
sociales. Cela serait-il, qu'il n'y aurait pas lieu de s'en tonner.
Les plus vieilles familles finissent par avouer, dans un nez rouge et
bossu, dans un menton dform, des signes spcifiques o chacun
admire la race. Mais parmi ces traits persistants et sans cesse
aggravs, il y en a qui ne sont pas visibles: ce sont les tendances
et les gots. Ce serait une objection plus grave, si elle tait
fonde, de dire que tout cela nous est tranger et qu'il faut tirer
la posie de la vrit toute proche. L'art extrait du rel le plus
familier existe en effet et son domaine est peut-tre le plus grand.
Mais il n'en est pas moins vrai qu'un grand intrt, parfois de la
beaut, peut natre d'actions dcoulant d'une forme d'esprit si
loigne de tout ce que nous sentons, de tout ce que nous croyons,
que nous ne pouvons mme arriver  les comprendre, qu'elles
s'talent devant nous comme un spectacle sans cause. Qu'y a-t-il de
plus potique que Xercs, fils de Darius, faisant fouetter de verges
la mer qui avait englouti ses vaisseaux?

Il est certain que Morel, usant du pouvoir que ses charmes lui
donnaient sur la jeune fille, transmit  celle-ci, en la prenant 
son compte, la remarque du baron, car l'expression payer le th
disparut aussi compltement de la boutique du giletier que disparat
 jamais d'un salon telle personne intime, qu'on recevait tous
les jours et avec qui, pour une raison ou pour une autre, on s'est
brouill ou qu'on tient  cacher et qu'on ne frquente qu'au
dehors. M. de Charlus fut satisfait de la disparition de payer le
th. Il y vit une preuve de son ascendant sur Morel et l'effacement
de la seule petite tache  la perfection de la jeune fille. Enfin,
comme tous ceux de son espce, tout en tant sincrement l'ami de
Morel et de sa presque fiance, l'ardent partisan de leur union, il
tait assez friand du pouvoir de crer  son gr de plus ou moins
inoffensives piques, en dehors et au-dessus desquelles il demeurait
aussi olympien qu'et t son frre.

Morel avait dit  M. de Charlus qu'il aimait la nice de Jupien,
voulait l'pouser, et il tait doux au baron d'accompagner son
jeune ami dans des visites o il jouait le rle de futur beau-pre,
indulgent et discret. Rien ne lui plaisait mieux.

Mon opinion personnelle est que payer le th venait de Morel
lui-mme, et que, par aveuglement d'amour, la jeune couturire
avait adopt une expression de l'tre ador, laquelle jurait par
sa laideur au milieu du joli parler de la jeune fille. Ce parler,
ces charmantes manires qui s'y accordaient, la protection de M.
de Charlus faisaient que beaucoup de clientes, pour qui elle avait
travaill, la recevaient en amie, l'invitaient  dner, la
mlaient  leurs relations, la petite n'acceptant du reste qu'avec
la permission du baron de Charlus et les soirs o cela lui
convenait. Une jeune couturire dans le monde? dira-t-on,
quelle invraisemblance! Si l'on y songe, il n'tait pas moins
invraisemblable qu'autrefois Albertine vnt me voir  minuit,
et maintenant vct avec moi. Et c'et peut-tre t
invraisemblable d'une autre, mais nullement d'Albertine, sans pre ni
mre, menant une vie si libre qu'au dbut je l'avais prise 
Balbec pour la matresse d'un coureur, ayant pour parente la plus
rapproche Mme Bontemps qui, dj chez Mme Swann, n'admirait chez
sa nice que ses mauvaises manires et maintenant fermait les yeux,
surtout si cela pouvait la dbarrasser d'elle en lui faisant faire un
riche mariage o un peu de l'argent irait  sa tante (dans le plus
grand monde, des mres trs nobles et trs pauvres, ayant russi
 faire faire  leur fils un riche mariage, se laissent entretenir
par les jeunes poux, acceptent des fourrures, une automobile, de
l'argent d'une belle-fille qu'elles n'aiment pas et qu'elles font
recevoir).

Il viendra peut-tre un jour o les couturires, ce que je ne
trouverais nullement choquant, iront dans le monde. La nice de
Jupien, tant une exception, ne peut encore le laisser prvoir, une
hirondelle ne fait pas le printemps. En tout cas, si la toute petite
situation de la nice de Jupien scandalisa quelques personnes, ce ne
fut pas Morel, car, sur certains points, sa btise tait si grande
que non seulement il trouvait plutt bte cette jeune fille
mille fois plus intelligente que lui, peut-tre seulement parce
qu'elle l'aimait, mais encore il supposait tre des aventurires,
des sous-couturires dguises, faisant les dames, les personnes
fort bien poses qui la recevaient et dont elle ne tirait pas
vanit. Naturellement ce n'tait pas des Guermantes, ni mme des
gens qui les connaissaient, mais des bourgeoises riches, lgantes,
d'esprit assez libre pour trouver qu'on ne se dshonore pas en
recevant une couturire, d'esprit assez esclave aussi pour avoir
quelque contentement de protger une jeune fille que Son Altesse
le baron de Charlus allait, en tout bien tout honneur, voir tous les
jours.

Rien ne plaisait mieux que l'ide de ce mariage au baron, lequel
pensait qu'ainsi Morel ne lui serait pas enlev. Il parat que la
nice de Jupien avait fait, presque enfant, une faute. Et M.
de Charlus, tout en faisant son loge  Morel, n'aurait pas t
fch de le confier  son ami, qui et t furieux, et de semer
ainsi la zizanie. Car M. de Charlus, quoique terriblement mchant,
ressemblait  un grand nombre de personnes bonnes, qui font les
loges d'un tel ou d'une telle pour prouver leur propre bont, mais
se garderaient comme du feu des paroles bienfaisantes, si rarement
prononces, qui seraient capables de faire rgner la paix. Malgr
cela, le baron se gardait d'aucune insinuation, et pour deux causes.
Si je lui raconte, se disait-il, que sa fiance n'est pas sans
tache, son amour-propre sera froiss, il m'en voudra. Et puis, qui
me dit qu'il n'est pas amoureux d'elle? Si je ne dis rien, ce feu de
paille s'teindra vite, je gouvernerai leurs rapports  ma guise,
il ne l'aimera que dans la mesure o je le souhaiterai. Si je lui
raconte la faute passe de sa promise, qui me dit que mon Charlie
n'est pas encore assez amoureux pour devenir jaloux? Alors, je
transformerai, par ma propre faute, un flirt sans consquence et
qu'on mne comme on veut, en un grand amour, chose difficile 
gouverner. Pour ces deux raisons, M. de Charlus gardait un silence
qui n'avait que les apparences de la discrtion, mais qui, par un
autre ct, tait mritoire, car se taire est presque impossible
aux gens de sa sorte.

D'ailleurs, la jeune fille tait dlicieuse, et M. de Charlus, en
qui elle satisfaisait tout le got esthtique qu'il pouvait
avoir pour les femmes, aurait voulu avoir d'elle des centaines de
photographies. Moins bte que Morel, il apprenait avec plaisir le
nom des dames comme il faut qui la recevaient et que son flair social
situait bien, mais il se gardait (voulant garder l'empire) de le dire
 Charlie, lequel, vraie brute en cela, continuait  croire qu'en
dehors de la classe de violon et des Verdurin, seuls existaient
les Guermantes, les quelques familles presque royales numres
par le baron, tout le reste n'tant qu'une lie, une tourbe.
Charlie prenait ces expressions de M. de Charlus  la lettre.

Parmi les raisons qui rendaient M. de Charlus heureux du mariage des
deux jeunes gens il y avait celle-ci, que la nice de Jupien serait
en quelque sorte une extension de la personnalit de Morel et par l
du pouvoir  la fois et de la connaissance que le baron avait de lui.
Tromper, dans le sens conjugal, la future femme du violoniste,
M. de Charlus n'et mme pas song une seconde  en prouver
du scrupule. Mais avoir un jeune mnage  guider, se sentir le
protecteur redout et tout-puissant de la femme de Morel, laquelle,
considrant le baron comme un dieu, prouverait par l que le cher
Morel lui avait inculqu cette ide, et contiendrait ainsi quelque
chose de Morel, firent varier le genre de domination de M. de Charlus
et natre en sa chose, Morel, un tre de plus, l'poux,
c'est--dire lui donnrent quelque chose d'autre, de nouveau, de
curieux  aimer en lui. Peut-tre mme cette domination serait-elle
plus grande maintenant qu'elle n'avait jamais t. Car l o Morel
seul, nu pour ainsi dire, rsistait souvent au baron qu'il se
sentait sr de reconqurir, une fois mari, pour son mnage,
son appartement, son avenir, il aurait peur plus vite, offrirait aux
volonts de M. de Charlus plus de surface et de prise. Tout cela et
mme au besoin, les soirs o il s'ennuierait, de mettre la guerre
entre les poux (le baron n'avait jamais dtest les tableaux de
bataille) plaisait  M. de Charlus. Moins pourtant que de penser 
la dpendance de lui o vivrait le jeune mnage. L'amour de M. de
Charlus pour Morel reprenait une nouveaut dlicieuse quand il
se disait: sa femme aussi sera  moi autant qu'il est  moi, ils
n'agiront que de la faon qui ne peut me fcher, ils obiront 
mes caprices, et ainsi elle sera un signe (jusqu'ici inconnu de moi)
de ce que j'avais presque oubli et qui est si sensible  mon coeur,
que pour tout le monde, pour ceux qui me verront les protger, les
loger, pour moi-mme, Morel est mien. De cette vidence aux yeux
des autres et aux siens, M. de Charlus tait plus heureux que tout
le reste. Car la possession de ce qu'on aime est une joie plus grande
encore que l'amour. Bien souvent ceux qui cachent  tous cette
possession ne le font que par la peur que l'objet chri ne leur
soit enlev. Et leur bonheur, par cette prudence de se taire, en est
diminu.

On se souvient peut-tre que Morel avait jadis dit au baron que
son dsir, c'tait de sduire une jeune fille, en particulier
celle-l, et que pour y russir il lui promettrait le mariage, et,
le viol accompli, il ficherait le camp au loin; mais cela, devant
les aveux d'amour pour la nice de Jupien que Morel tait venu
lui faire, M. de Charlus l'avait oubli. Bien plus, il en tait
peut-tre de mme pour Morel. Il y avait peut-tre intervalle
vritable entre la nature de Morel--telle qu'il l'avait cyniquement
avoue, peut-tre mme habilement exagre--et le moment o elle
reprendrait le dessus. En se liant davantage avec la jeune fille, elle
lui avait plu, il l'aimait. Il se connaissait si peu qu'il se figurait
sans doute l'aimer, mme peut-tre l'aimer pour toujours. Certes,
son premier dsir initial, son projet criminel subsistaient, mais
recouverts par tant de sentiments superposs que rien ne dit que le
violoniste n'et pas t sincre en disant que ce vicieux dsir
n'tait pas le mobile vritable de son acte. Il y eut du reste une
priode de courte dure o, sans qu'il se l'avout exactement, ce
mariage lui parut ncessaire. Morel avait  ce moment-l
d'assez fortes crampes  la main et se voyait oblig d'envisager
l'ventualit d'avoir  cesser le violon. Comme, en dehors de son
art, il tait d'une incomprhensible paresse, la ncessit de
se faire entretenir s'imposait et il aimait mieux que ce ft par la
nice de Jupien que par M. de Charlus, cette combinaison lui offrant
plus de libert, et aussi un grand choix de femmes diffrentes, tant
par les apprenties toujours nouvelles, qu'il chargerait la nice de
Jupien de lui dbaucher, que par les belles dames riches auxquelles
il la prostituerait. Que sa future femme pt se refuser de
condescendre  ces complaisances et ft perverse  ce point
n'entrait pas un instant dans les calculs de Morel. D'ailleurs ils
passrent au second plan, y laissrent la place  l'amour pur, les
crampes ayant cess. Le violon suffirait avec les appointements de
M. de Charlus, duquel les exigences se relcheraient certainement
une fois que lui, Morel, serait mari  la jeune fille. Le mariage
tait la chose presse,  cause de son amour et dans l'intrt de
sa libert. Il fit demander la main de la nice de Jupien, lequel
la consulta. Aussi bien n'tait-ce pas ncessaire. La passion de
la jeune fille pour le violoniste ruisselait autour d'elle, comme ses
cheveux quand ils taient dnous, comme la joie de ses regards
rpandus. Chez Morel, presque toute chose qui lui tait agrable
ou profitable veillait des motions morales et des paroles de mme
ordre, parfois mme des larmes. C'est donc sincrement--si un pareil
mot peut s'appliquer  lui--qu'il tenait  la nice de Jupien des
discours aussi sentimentaux (sentimentaux sont aussi ceux que tant
de jeunes nobles ayant envie de ne rien faire dans la vie tiennent 
quelque ravissante jeune fille de richissime bourgeois) qui taient
d'une bassesse sans fard, celle qu'il avait expose  M. de Charlus
au sujet de la sduction, du dpucelage. Seulement l'enthousiasme
vertueux  l'gard d'une personne qui lui causait un plaisir et
les engagements solennels qu'il prenait avec elle avaient une
contre-partie chez Morel. Ds que la personne ne lui causait plus
de plaisir, ou mme, par exemple, si l'obligation de faire face aux
promesses faites lui causait du dplaisir, elle devenait aussitt,
de la part de Morel, l'objet d'une antipathie qu'il justifiait  ses
propres yeux, et qui, aprs quelques troubles neurasthniques, lui
permettait de se prouver  soi-mme, une fois l'euphorie de son
systme nerveux reconquise, qu'il tait, en considrant mme
les choses d'un point de vue purement vertueux, dgag de toute
obligation. Ainsi,  la fin de son sjour  Balbec, il avait perdu
je ne sais  quoi tout son argent et, n'ayant pas os le dire  M.
de Charlus, cherchait quelqu'un  qui en demander. Il avait appris
de son pre (qui, malgr cela, lui avait dfendu de devenir jamais
tapeur) qu'en pareil cas il est convenable d'crire,  la
personne  qui on veut s'adresser, qu'on a  lui parler pour
affaires, qu'on lui demande un rendez-vous pour affaires. Cette
formule magique enchantait tellement Morel qu'il et, je pense,
souhait perdre de l'argent rien que pour le plaisir de demander un
rendez-vous pour affaires. Dans la suite de la vie, il avait vu
que la formule n'avait pas toute la vertu qu'il pensait. Il avait
constat que des gens, auxquels lui-mme n'et jamais crit sans
cela, ne lui avaient pas rpondu cinq minutes aprs avoir reu la
lettre pour parler affaires. Si l'aprs-midi s'coulait sans que
Morel et de rponse, l'ide ne lui venait pas que, mme 
tout mettre au mieux, le monsieur sollicit n'tait peut-tre
pas rentr, avait pu avoir d'autres lettres  crire, si mme
il n'tait pas parti en voyage, ou tomb malade, etc. Si Morel
recevait, par une fortune extraordinaire, un rendez-vous pour le
lendemain matin, il abordait le sollicit par ces mots: Justement
j'tais surpris de ne pas avoir de rponse, je me demandais s'il
y avait quelque chose; alors, comme a, la sant va toujours bien?
etc. Donc  Balbec, et sans me dire qu'il avait  lui parler d'une
affaire, il m'avait demand de le prsenter  ce mme Bloch
avec lequel il avait t si dsagrable une semaine auparavant
dans le train. Bloch n'avait pas hsit  lui prter--ou plutt
 lui faire prter par M. Nissim Bernard--5.000 francs. De ce jour,
Morel avait ador Bloch. Il se demandait les larmes aux yeux comment
il pourrait rendre service  quelqu'un qui lui avait sauv la vie.
Enfin, je me chargeai de demander pour Morel 1.000 francs par mois 
M. de Charlus, argent que celui-ci remettrait aussitt  Bloch, qui
se trouverait ainsi rembours assez vite. Le premier mois,
Morel, encore sous l'impression de la bont de Bloch, lui envoya
immdiatement les 1.000 francs; mais aprs cela il trouva sans doute
qu'un emploi diffrent des 4.000 francs qui restaient pourrait tre
plus agrable, car il commena  dire beaucoup de mal de Bloch. La
vue de celui-ci suffisait  lui donner des ides noires, et Bloch
ayant oubli lui-mme exactement ce qu'il avait prt  Morel,
et lui ayant rclam 3.500 francs au lieu de 4.000, ce qui et
fait gagner 500 francs au violoniste, ce dernier voulut rpondre que,
devant un pareil faux, non seulement il ne paierait plus un centime
mais que son prteur devait s'estimer bien heureux qu'il ne dpost
pas une plainte contre lui. En disant cela, ses yeux flambaient. Il
ne se contenta pas, du reste, de dire que Bloch et M. Nissim Bernard
n'avaient pas  lui en vouloir, mais bientt qu'ils devaient se
dclarer heureux qu'il ne leur en voult pas. Enfin, M. Nissim
Bernard ayant, parat-il, dclar que Thibaut jouait aussi bien que
Morel, celui-ci trouva qu'il devait l'attaquer devant les tribunaux,
un tel propos lui nuisant dans sa profession; puis, comme il n'y a
plus de justice en France, surtout contre les Juifs (l'antismitisme
ayant t chez Morel l'effet naturel du prt de 5.000 francs par
un Isralite), il ne sortit plus qu'avec un revolver charg. Un tel
tat nerveux suivant une vive tendresse, devait bientt se produire
chez Morel relativement  la nice du giletier. Il est vrai que M.
de Charlus fut peut-tre, sans s'en douter, pour quelque chose dans
ce changement, car souvent il dclarait, sans en penser un seul mot,
et pour les taquiner, qu'une fois maris il ne les reverrait plus et
les laisserait voler de leurs propres ailes. Cette ide tait, en
elle-mme, absolument insuffisante pour dtacher Morel de la jeune
fille; restant dans l'esprit de Morel, elle tait prte, le jour
venu,  se combiner avec d'autres ides ayant de l'affinit pour
elle et capables, une fois le mlange ralis, de devenir un
puissant agent de rupture.

Ce n'tait pas, d'ailleurs, trs souvent qu'il m'arrivait de
rencontrer M. de Charlus et Morel. Souvent ils taient dj entrs
dans la boutique de Jupien quand je quittais la duchesse, car le
plaisir que j'avais auprs d'elle tait tel que j'en venais 
oublier non seulement l'attente anxieuse qui prcdait le retour
d'Albertine, mais mme l'heure de ce retour.

Je mettrai  part, parmi ces jours o je m'attardais chez Mme de
Guermantes, un qui fut marqu par un petit incident dont la cruelle
signification m'chappa entirement et ne fut comprise par moi que
longtemps aprs. Cette fin d'aprs-midi-l, Mme de Guermantes
m'avait donn, parce qu'elle savait que je les aimais, des seringas
venus du Midi. Quand, ayant quitt la duchesse, je remontai chez moi,
Albertine tait rentre; je croisai dans l'escalier Andre, que
l'odeur si violente des fleurs que je rapportais sembla incommoder.

Comment, vous tes dj rentres? lui dis-je.--Il n'y a qu'un
instant, mais Albertine avait  crire, elle m'a renvoye.--Vous
ne pensez pas qu'elle ait quelque projet blmable?--Nullement, elle
crit  sa tante, je crois, mais elle qui n'aime pas les odeurs
fortes ne sera pas enchante de vos seringas.--Alors, j'ai eu une
mauvaise ide! Je vais dire  Franoise de les mettre sur le carr
de l'escalier de service.--Si vous vous imaginez qu'Albertine ne
sentira pas aprs vous l'odeur de seringa. Avec l'odeur de la
tubreuse, c'est peut-tre la plus enttante; d'ailleurs je crois
que Franoise est alle faire une course.--Mais alors, moi qui n'ai
pas aujourd'hui ma clef, comment pourrai-je rentrer?--Oh! vous
n'aurez qu' sonner. Albertine vous ouvrira. Et puis Franoise sera
peut-tre remonte dans l'intervalle.

Je dis adieu  Andre. Ds mon premier coup Albertine vint
m'ouvrir, ce qui fut assez compliqu, car, Franoise tant
descendue, Albertine ne savait pas o allumer. Enfin elle put me
faire entrer, mais les fleurs de seringas la mirent en fuite. Je
les posai dans la cuisine, de sorte qu'interrompant sa lettre (je ne
compris pas pourquoi), mon amie eut le temps d'aller dans ma chambre,
d'o elle m'appela, et de s'tendre sur mon lit. Encore une fois,
au moment mme, je ne trouvai  tout cela rien que de trs naturel,
tout au plus d'un peu confus, en tout cas d'insignifiant. Elle avait
failli tre surprise avec Andre et s'tait donn un peu de temps
en teignant tout, en allant chez moi pour ne pas laisser voir son
lit en dsordre, et avait fait semblant d'tre en train d'crire.
Mais on verra tout cela plus tard, tout cela dont je n'ai jamais su
si c'tait vrai. En gnral, et sauf cet incident unique, tout se
passait normalement quand je remontais de chez la duchesse. Albertine
ignorant si je ne dsirais pas sortir avec elle avant le dner, je
trouvais d'habitude dans l'antichambre son chapeau, son manteau, son
ombrelle qu'elle y avait laisss  tout hasard. Ds qu'en entrant
je les apercevais, l'atmosphre de la maison devenait respirable.
Je sentais, qu'au lieu d'un air rarfi, le bonheur la remplissait.
J'tais sauv de ma tristesse, la vue de ces riens me faisait
possder Albertine, je courais vers elle.

Les jours o je ne descendais pas chez Mme de Guermantes, pour que
le temps me semblt moins long durant cette heure qui prcdait
le retour de mon amie, je feuilletais un album d'Elstir, un livre de
Bergotte, la sonate de Vinteuil.

Alors, comme les oeuvres mmes qui semblent s'adresser seulement 
la vue et  l'oue exigent que pour les goter notre intelligence
veille collabore troitement avec ces deux sens, je faisais,
sans m'en douter, sortir de moi les rves qu'Albertine y avait jadis
suscits quand je ne la connaissais pas encore, et qu'avait teints
la vie quotidienne. Je les jetais dans la phrase du musicien ou
l'image du peintre comme dans un creuset, j'en nourrissais l'oeuvre
que je lisais. Et sans doute celle-ci m'en paraissait plus vivante.
Mais Albertine ne gagnait pas moins  tre ainsi transporte de
l'un des deux mondes o nous avons accs et o nous pouvons situer
tour  tour un mme objet,  chapper ainsi  l'crasante
pression de la matire pour se jouer dans les fluides espaces de
la pense. Je me trouvais tout d'un coup et pour un instant pouvoir
prouver, pour la fastidieuse jeune fille, des sentiments ardents.
Elle avait  ce moment-l l'apparence d'une oeuvre d'Elstir ou de
Bergotte, j'prouvais une exaltation momentane pour elle, la voyant
dans le recul de l'imagination et de l'art.

Bientt on me prvenait qu'elle venait de rentrer; encore avait-on
ordre de ne pas dire son nom si je n'tais pas seul, si j'avais, par
exemple, avec moi Bloch, que je forais  rester un instant de plus,
de faon  ne pas risquer qu'il rencontrt mon amie. Car je cachais
qu'elle habitait la maison, et mme que je la visse jamais chez
moi, tant j'avais peur qu'un de mes amis s'amouracht d'elle, ne
l'attendt dehors, ou que, dans l'instant d'une rencontre dans
le couloir ou l'antichambre, elle pt faire un signe et donner un
rendez-vous. Puis j'entendais le bruissement de la jupe d'Albertine
se dirigeant vers sa chambre, car, par discrtion et sans doute aussi
par ces gards o, autrefois, dans nos dners  la Raspelire,
elle s'tait ingnie pour que je ne fusse pas jaloux, elle ne
venait pas vers la mienne sachant que je n'tais pas seul. Mais ce
n'tait pas seulement pour cela, je le comprenais tout  coup. Je
me souvenais; j'avais connu une premire Albertine, puis brusquement
elle avait t change en une autre, l'actuelle. Et le changement,
je n'en pouvais rendre responsable que moi-mme. Tout ce qu'elle
m'et avou facilement, puis volontiers, quand nous tions de bons
camarades, avait cess de s'pandre ds qu'elle avait cru que je
l'aimais, ou, sans peut-tre se dire le nom de l'Amour, avait devin
un sentiment inquisitorial qui veut savoir, souffre pourtant de
savoir, et cherche  apprendre davantage. Depuis ce jour-l, elle
m'avait tout cach. Elle se dtournait de ma chambre si elle pensait
que j'tais, non pas mme, souvent, avec un ami, mais avec une amie,
elle dont les yeux s'intressaient jadis si vivement quand je
parlais d'une jeune fille: Il faut tcher de la faire venir, a
m'amuserait de la connatre.--Mais elle a ce que vous appelez mauvais
genre.--Justement, ce sera bien plus drle. A ce moment-l,
j'aurais peut-tre pu tout savoir. Et mme quand, dans le petit
Casino, elle avait dtach ses seins de ceux d'Andre, je ne crois
pas que ce ft  cause de ma prsence, mais de celle de Cottard,
lequel lui aurait fait, pensait-elle sans doute, une mauvaise
rputation. Et pourtant, alors, elle avait dj commenc de se
figer, les paroles confiantes n'taient plus sorties de ses lvres,
ses gestes taient rservs. Puis elle avait cart d'elle
tout ce qui aurait pu m'mouvoir. Aux parties de sa vie que je ne
connaissais pas elle donnait un caractre dont mon ignorance se
faisait complice pour accentuer ce qu'il avait d'inoffensif. Et
maintenant, la transformation tait accomplie, elle allait droit
 sa chambre si je n'tais pas seul, non pas seulement pour ne pas
dranger, mais pour me montrer qu'elle tait insoucieuse des autres.
Il y avait une seule chose qu'elle ne ferait jamais plus pour moi,
qu'elle n'aurait faite qu'au temps o cela m'et t indiffrent,
qu'elle aurait faite aisment  cause de cela mme: c'tait
prcisment avouer. J'en serais rduit pour toujours, comme un
juge,  tirer des conclusions incertaines d'imprudences de langage
qui n'taient peut-tre pas inexplicables sans avoir recours  la
culpabilit. Et toujours elle me sentirait jaloux et juge.

Tout en coutant les pas d'Albertine, avec le plaisir confortable de
penser qu'elle ne ressortirait plus de ce soir, j'admirais que, pour
cette jeune fille dont j'avais cru autrefois ne pouvoir jamais faire
la connaissance, rentrer chaque jour chez elle, ce ft prcisment
rentrer chez moi. Le plaisir fait de mystre et de sensualit que
j'avais prouv, fugitif et fragmentaire,  Balbec, le soir
o elle tait venue coucher  l'Htel, s'tait complt,
stabilis, remplissait ma demeure, jadis vide, d'une permanente
provision de douceur domestique, presque familiale, rayonnant
jusque dans les couloirs, et de laquelle tous mes sens, tantt
effectivement, tantt, dans les moments o j'tais seul, en
imagination et par l'attente du retour, se nourrissaient paisiblement.
Quand j'avais entendu se refermer la porte de la chambre d'Albertine,
si j'avais un ami avec moi je me htais de le faire sortir, ne le
lchant que quand j'tais bien sr qu'il tait dans l'escalier,
dont je descendais au besoin quelques marches. Il me disait que
j'allais prendre mal, me faisant remarquer que notre maison tait
glaciale, pleine de courants d'air, et qu'on le paierait bien cher
pour qu'il y habitt. De ce froid on se plaignait parce qu'il venait
seulement de commencer et qu'on n'y tait pas habitu encore,
mais, pour cette mme raison, il dchanait en moi une joie
qu'accompagnait le souvenir inconscient des premiers soirs d'hiver
o autrefois, revenant de voyage, pour reprendre contact avec les
plaisirs oublis de Paris, j'allais au caf-concert. Aussi est-ce
en chantant qu'aprs avoir quitt mon ancien camarade, je remontais
l'escalier et rentrais. La belle saison, en s'enfuyant, avait emport
les oiseaux. Mais d'autres musiciens invisibles, intrieurs, les
avaient remplacs. Et la bise glace dnonce par Bloch, et
qui soufflait dlicieusement par les portes mal jointes de notre
appartement, tait, comme les beaux jours de l't par les
oiseaux des bois, perdument salue de refrains, inextinguiblement
fredonns, de Fragson, de Mayol ou de Paulus. Dans le couloir,
au-devant de moi, venait Albertine. Tenez, pendant que j'te mes
affaires, je vous envoie Andre, elle est monte une seconde pour
vous dire bonsoir. Et ayant encore autour d'elle le grand voile gris
qui descendait de la toque de chinchilla et que je lui avais donn
 Balbec, elle se retirait et rentrait dans sa chambre, comme si elle
et devin qu'Andre, charge par moi de veiller sur elle, allait,
en me donnant maint dtail, en me faisant mention de la rencontre
par elles deux d'une personne de connaissance, apporter quelque
dtermination aux rgions vagues o s'tait droule la
promenade qu'elles avaient faite toute la journe et que je n'avais
pu imaginer. Les dfauts d'Andre s'taient accuss, elle
n'tait plus aussi agrable que quand je l'avais connue. Il y avait
maintenant chez elle,  fleur de peau, une sorte d'aigre inquitude,
prte  s'amasser comme  la mer un grain, si seulement je
venais  parler de quelque chose qui tait agrable pour Albertine
et pour moi. Cela n'empchait pas qu'Andre pt tre meilleure
 mon gard, m'aimer plus--et j'en ai eu souvent la preuve--que des
gens plus aimables. Mais le moindre air de bonheur qu'on avait, s'il
n'tait pas caus par elle, lui produisait une impression nerveuse,
dsagrable comme le bruit d'une porte qu'on ferme trop fort. Elle
admettait les souffrances o elle n'avait point de part, non les
plaisirs; si elle me voyait malade, elle s'affligeait, me plaignait,
m'aurait soign. Mais si j'avais une satisfaction aussi insignifiante
que de m'tirer d'un air de batitude en fermant un livre et en
disant: Ah! je viens de passer deux heures charmantes  lire tel
livre amusant, ces mots, qui eussent fait plaisir  ma mre,
 Albertine,  Saint-Loup, excitaient chez Andre une espce
de rprobation, peut-tre simplement de malaise nerveux. Mes
satisfactions lui causaient un agacement qu'elle ne pouvait cacher.
Ces dfauts taient complts par de plus graves: un jour que je
parlais de ce jeune homme si savant en choses de courses, de jeux, de
golf, si inculte dans tout le reste, que j'avais rencontr avec la
petite bande  Balbec, Andre se mit  ricaner: Vous savez que
son pre a vol, il a failli y avoir une instruction ouverte contre
lui. Ils veulent crner d'autant plus, mais je m'amuse  le dire
 tout le monde. Je voudrais qu'ils m'attaquent en dnonciation
calomnieuse. Quelle belle dposition je ferais! Ses yeux
tincelaient. Or j'appris que le pre n'avait rien commis
d'indlicat, qu'Andre le savait aussi bien que quiconque. Mais elle
s'tait crue mprise par le fils, avait cherch quelque chose qui
pourrait l'embarrasser, lui faire honte, avait invent tout un roman
de dpositions qu'elle tait imaginairement appele  faire et, 
force de s'en rpter les dtails, ignorait peut-tre elle-mme
qu'ils n'taient pas vrais. Ainsi, telle qu'elle tait devenue (et
mme sans ses haines courtes et folles), je n'aurais pas dsir la
voir, ne ft-ce qu' cause de cette malveillante susceptibilit
qui entourait d'une ceinture aigre et glaciale sa vraie nature plus
chaleureuse et meilleure. Mais les renseignements qu'elle seule
pouvait me donner sur mon amie m'intressaient trop pour que je
ngligeasse une occasion si rare de les apprendre. Andre entrait,
fermait la porte derrire elle; elles avaient rencontr une amie, et
Albertine ne m'avait jamais parl d'elle. Qu'ont-elles dit?--Je ne
sais pas, car j'ai profit de ce qu'Albertine n'tait pas seule pour
aller acheter de la laine.--Acheter de la laine?--Oui, c'est Albertine
qui me l'avait demand.--Raison de plus pour ne pas y aller, c'tait
peut-tre pour vous loigner.--Mais elle me l'avait demand
avant de rencontrer son amie.--Ah! rpondais-je en retrouvant la
respiration. Aussitt mon soupon me reprenait; mais qui sait si
elle n'avait pas donn d'avance rendez-vous  son amie et n'avait
pas combin un prtexte pour tre seule quand elle le voudrait?
D'ailleurs, tais-je bien certain que ce n'tait pas la vieille
hypothse (celle o Andre ne me disait pas que la vrit) qui
tait la bonne? Andre tait peut-tre d'accord avec Albertine. De
l'amour, me disais-je  Balbec, on en a pour une personne dont notre
jalousie semble plutt avoir pour objet les actions; on sent que
si elle vous les disait toutes, on gurirait peut-tre facilement
d'aimer. La jalousie a beau tre habilement dissimule par celui qui
l'prouve, elle est assez vite dcouverte par celle qui l'inspire,
et qui use  son tour d'habilet. Elle cherche  nous donner le
change sur ce qui pourrait nous rendre malheureux, et elle nous
le donne, car  celui qui n'est pas averti, pourquoi une phrase
insignifiante rvlerait-elle les mensonges qu'elle cache? nous ne
la distinguons pas des autres; dite avec frayeur, elle est coute
sans attention. Plus tard, quand nous serons seuls, nous reviendrons
sur cette phrase, elle ne nous semblera pas tout  fait adquate
 la ralit. Mais, cette phrase, nous la rappelons-nous bien? Il
semble que naisse spontanment en nous,  son gard et quant 
l'exactitude de notre souvenir, un doute du genre de ceux qui font
qu'au cours de certains tats nerveux on ne peut jamais se rappeler
si on a tir le verrou, et pas plus  la cinquantime fois qu' la
premire; on dirait qu'on peut recommencer indfiniment l'acte sans
qu'il s'accompagne jamais d'un souvenir prcis et librateur. Au
moins pouvons-nous refermer une cinquante et unime fois la porte.
Tandis que la phrase inquitante est au pass, dans une audition
incertaine qu'il ne dpend pas de nous de renouveler. Alors nous
exerons notre attention sur d'autres qui ne cachent rien, et le seul
remde, dont nous ne voulons pas, serait de tout ignorer pour n'avoir
pas le dsir de mieux savoir.

Ds que la jalousie est dcouverte, elle est considre par celle
qui en est l'objet comme une dfiance qui autorise la tromperie.
D'ailleurs, pour tcher d'apprendre quelque chose, c'est nous qui
avons pris l'initiative de mentir, de tromper. Andre, Aim, nous
promettent bien de ne rien dire, mais le feront-ils? Bloch n'a rien
pu promettre puisqu'il ne savait pas et, pour peu qu'elle cause avec
chacun des trois, Albertine,  l'aide de ce que Saint-Loup et
appel des recoupements, saura que nous lui mentons quand nous
nous prtendons indiffrents  ses actes et moralement incapables
de la faire surveiller. Ainsi succdant--relativement  ce que
faisait Albertine-- mon infini doute habituel, trop indtermin
pour ne pas rester indolore, et qui tait  la jalousie ce que sont
au chagrin ces commencements de l'oubli o l'apaisement nat du
vague,--le petit fragment de rponse que venait de m'apporter Andre
posait aussitt de nouvelles questions; je n'avais russi, en
explorant une parcelle de la grande zone qui s'tendait autour de
moi, qu' y reculer cet inconnaissable qu'est pour nous, quand nous
cherchons effectivement  nous la reprsenter, la vie relle
d'une autre personne. Je continuais  interroger Andre tandis
qu'Albertine, par discrtion et pour me laisser (devinait-elle cela?)
tout le loisir de la questionner, prolongeait son dshabillage dans
sa chambre. Je crois que l'oncle et la tante d'Albertine m'aiment
bien, disais-je tourdiment  Andre, sans penser  son
caractre.

Aussitt je voyais son visage gluant se gter; comme un sirop qui
tourne, il semblait  jamais brouill. Sa bouche devenait amre. Il
ne restait plus rien  Andre de cette juvnile gat que,
comme toute la petite bande et malgr sa nature souffreteuse, elle
dployait l'anne de mon premier sjour  Balbec et qui maintenant
(il est vrai qu'Andre avait pris quelques annes depuis
lors) s'clipsait si vite chez elle. Mais j'allais la faire
involontairement renatre avant qu'Andre m'et quitt pour aller
dner chez elle. Il y a quelqu'un qui m'a fait aujourd'hui un
immense loge de vous, lui disais-je. Aussitt un rayon de joie
illuminait son regard, elle avait l'air de vraiment m'aimer. Elle
vitait de me regarder, mais riait dans le vague, avec deux yeux
devenus soudain tout ronds. Qui a? demandait-elle dans un
intrt naf et gourmand. Je le lui disais et, qui que ce ft,
elle tait heureuse.

Puis arrivait l'heure de partir, elle me quittait. Albertine revenait
auprs de moi; elle s'tait dshabille, elle portait quelqu'un
des jolis peignoirs en crpe de Chine, ou des robes japonaises,
dont j'avais demand la description  Mme de Guermantes et pour
plusieurs desquelles certaines prcisions supplmentaires m'avaient
t fournies par Mme Swann, dans une lettre commenant par ces
mots: Aprs votre longue clipse, j'ai cru, en lisant votre lettre
relative  mes _tea gowns_, recevoir des nouvelles d'un revenant.

Albertine avait aux pieds des souliers noirs orns de brillants, que
Franoise appelait rageusement des socques, pareils  ceux que,
par la fentre du salon, elle avait aperu que Mme de Guermantes
portait chez elle le soir, de mme qu'un peu plus tard Albertine eut
des mules, certaines en chevreau dor, d'autres en chinchilla, et
dont la vue m'tait douce parce qu'elles taient les unes et les
autres comme les signes (que d'autres souliers n'eussent pas t)
qu'elle habitait chez moi. Elle avait aussi des choses qui ne venaient
pas de moi, comme une belle bague d'or. J'y admirais les ailes
ployes d'un aigle. C'est ma tante qui me l'a donne, me
dit-elle. Malgr tout elle est quelquefois gentille. Cela me vieillit
parce qu'elle me l'a donne pour mes vingt ans.

Albertine avait pour toutes ces jolies choses un got bien plus
vif que la duchesse, parce que, comme tout obstacle apport  une
possession (telle pour moi la maladie qui me rendait les voyages si
difficiles et si dsirables), la pauvret, plus gnreuse que
l'opulence, donne aux femmes, bien plus que la toilette qu'elles
ne peuvent pas acheter, le dsir de cette toilette qui en est la
connaissance vritable, dtaille, approfondie. Elle, parce qu'elle
n'avait pu s'offrir ces choses, moi, parce qu'en les faisant faire
je cherchais  lui faire plaisir, nous tions comme des tudiants
connaissant tout d'avance des tableaux qu'ils sont avides d'aller voir
 Dresde ou  Vienne. Tandis que les femmes riches, au milieu de
la multitude de leurs chapeaux et de leurs robes, sont comme ces
visiteurs  qui la promenade dans un muse, n'tant prcde
d'aucun dsir, donne seulement une sensation d'tourdissement, de
fatigue et d'ennui.

Telle toque, tel manteau de zibeline, tel peignoir de Doucet, aux
manches doubles de rose, prenaient pour Albertine, qui les avait
aperus, convoits et, grce  l'exclusivisme et  la minutie qui
caractrisent le dsir, les avait  la fois isols du reste
dans un vide sur lequel se dtachait  merveille la doublure, ou
l'charpe, et connus dans toutes leurs parties--et pour moi qui
tais all chez Mme de Guermantes tcher de me faire expliquer
en quoi consistait la particularit, la supriorit, le chic de
la chose, et l'inimitable faon du grand faiseur--une importance, un
charme qu'ils n'avaient certes pas pour la duchesse, rassasie avant
mme d'tre en tat d'apptit, ou mme pour moi si je les avais
vus quelques annes auparavant en accompagnant telle ou telle femme
lgante en une de ses ennuyeuses tournes chez les couturires.

Certes, une femme lgante, Albertine peu  peu en devenait une.
Car si chaque chose que je lui faisais faire ainsi tait en son genre
la plus jolie, avec tous les raffinements qu'y eussent apports Mme
de Guermantes ou Mme Swann, de ces choses elle commenait  avoir
beaucoup. Mais peu importait, du moment qu'elle les avait aimes
d'abord et isolment.

Quand on a t pris d'un peintre, puis d'un autre, on peut  la
fin avoir pour tout le muse une admiration qui n'est pas glaciale,
car elle est faite d'amours successives, chacune exclusive en son
temps, et qui  la fin se sont mises bout  bout et concilies.

Elle n'tait pas frivole, du reste, lisait beaucoup quand elle tait
seule et me faisait la lecture quand elle tait avec moi. Elle
tait devenue extrmement intelligente. Elle disait, en se trompant
d'ailleurs: Je suis pouvante en pensant que sans vous je serais
reste stupide. Ne le niez pas. Vous m'avez ouvert un monde d'ides
que je ne souponnais pas, et le peu que je suis devenue, je ne le
dois qu' vous.

On sait qu'elle avait parl semblablement de mon influence sur
Andre. L'une ou l'autre avait-elle un sentiment pour moi? Et, en
elles-mmes, qu'taient Albertine et Andre? Pour le savoir,
il faudrait vous immobiliser, ne plus vivre dans cette attente
perptuelle de vous o vous passez toujours autres; il faudrait
ne plus vous aimer, pour vous fixer, ne plus connatre votre
interminable et toujours dconcertante arrive,  jeunes filles,
 rayon successif dans le tourbillon o nous palpitons de vous voir
reparatre en ne vous reconnaissant qu' peine, dans la vitesse
vertigineuse de la lumire. Cette vitesse, nous l'ignorerions
peut-tre et tout nous semblerait immobile si un attrait sexuel ne
nous faisait courir vers vous, gouttes d'or toujours dissemblables et
qui dpassent toujours notre attente! A chaque fois, une jeune fille
ressemble si peu  ce qu'elle tait la fois prcdente (mettant en
pices ds que nous l'apercevons le souvenir que nous avions gard
et le dsir que nous nous proposions), que la stabilit de nature
que nous lui prtons n'est que fictive et pour la commodit du
langage. On nous a dit qu'une belle jeune fille est tendre, aimante,
pleine de sentiments les plus dlicats. Notre imagination le croit
sur parole, et quand nous apparat pour la premire fois, sous la
ceinture crespele de ses cheveux blonds, le disque de sa figure
rose, nous craignons presque que cette trop vertueuse soeur nous
refroidisse par sa vertu mme, ne puisse jamais tre pour nous
l'amante que nous avons souhaite. Du moins, que de confidences nous
lui faisons ds la premire heure, sur la foi de cette noblesse de
coeur! que de projets convenus ensemble! Mais quelques jours aprs,
nous regrettons de nous tre tant confis, car la rose jeune fille
rencontre nous tient, la seconde fois, les propos d'une lubrique
furie. Dans les faces successives qu'aprs une pulsation de quelques
jours nous prsente la rose lumire intercepte, il n'est mme pas
certain qu'un _movimentum_, extrieur  ces jeunes filles, n'ait pas
modifi leur aspect, et cela avait pu arriver pour mes jeunes filles
de Balbec.

On nous vante la douceur, la puret d'une vierge. Mais aprs cela on
sent que quelque chose de plus piment vous plairait mieux, et on lui
conseille de se montrer plus hardie. En soi-mme tait-elle plutt
l'une ou l'autre? Peut-tre pas, mais capable d'accder  tant de
possibilits diverses dans le courant vertigineux de la vie. Pour une
autre, dont tout l'attrait rsidait dans quelques chose d'implacable
(que nous comptions flchir  notre manire), comme, par exemple,
pour la terrible sauteuse de Balbec qui effleurait dans ses bonds les
crnes des vieux messieurs pouvants, quelle dception quand,
dans la nouvelle face offerte par cette figure, au moment o nous lui
disions des tendresses exaltes par le souvenir de tant de durets
envers les autres, nous l'entendions, comme entre de jeu, nous dire
qu'elle tait timide, qu'elle ne savait jamais rien dire de sens
 quelqu'un la premire fois, tant elle avait peur, et que ce
n'est qu'au bout d'une quinzaine de jours qu'elle pourrait causer
tranquillement avec nous. L'acier tait devenu coton, nous n'aurions
plus rien  essayer de briser, puisque d'elle-mme elle perdait
toute consistance. D'elle-mme, mais par notre faute peut-tre,
car les tendres paroles que nous avions adresses  la Duret
lui avaient peut-tre, mme sans qu'elle et fait de calcul
intress, suggr d'tre tendre.

Ce qui nous dsolait nanmoins n'tait qu' demi maladroit, car la
reconnaissance pour tant de douceur allait peut-tre nous obliger
 plus que le ravissement devant la cruaut flchie. Je ne dis pas
qu'un jour ne viendra pas o, mme  ces lumineuses jeunes filles,
nous n'assignerons pas des caractres trs tranchs, mais c'est
qu'elles auront cess de nous intresser, que leur entre ne sera
plus pour notre coeur l'apparition qu'il attendait autre et qui
le laisse boulevers, chaque fois, d'incarnations nouvelles. Leur
immobilit viendra de notre indiffrence qui les livrera au jugement
de l'esprit. Celui-ci ne conclura pas, du reste, d'une faon
beaucoup plus catgorique, car aprs avoir jug que tel dfaut,
prdominant chez l'une, tait heureusement absent de l'autre, il
verra que le dfaut avait pour contrepartie une qualit prcieuse.
De sorte que du faux jugement de l'intelligence, laquelle n'entre
en jeu que quand on cesse de s'intresser, sortiront dfinis des
caractres stables de jeunes filles, lesquels ne nous apprendront pas
plus que les surprenants visages apparus chaque jour quand, dans la
vitesse tourdissante de notre attente, nos amies se prsentaient
tous les jours, toutes les semaines, trop diffrentes pour nous
permettre, la course ne s'arrtant pas, de classer, de donner des
rangs. Pour nos sentiments, nous en avons parl trop souvent pour le
redire, bien souvent un amour n'est que l'association d'une image de
jeune fille (qui sans cela nous et t vite insupportable) avec
les battements de coeur insparables d'une attente interminable,
vaine, et d'un lapin que la demoiselle nous a pos. Tout cela
n'est pas vrai seulement pour les jeunes gens imaginatifs devant les
jeunes filles changeantes. Ds le temps o notre rcit est arriv,
il parat, je l'ai su depuis, que la nice de Jupien avait chang
d'opinion sur Morel et sur M. de Charlus. Mon mcanicien, venant au
renfort de l'amour qu'elle avait pour Morel, lui avait vant, comme
existant chez le violoniste, des dlicatesses infinies auxquelles
elle n'tait que trop porte  croire. Et, d'autre part, Morel ne
cessait de lui dire le rle de bourreau que M. de Charlus exerait
envers lui et qu'elle attribuait  la mchancet, ne devinant pas
l'amour. Elle tait, du reste, bien force de constater que M. de
Charlus assistait tyranniquement  toutes leurs entrevues. Et, venant
corroborer tout cela, elle entendait des femmes du monde parler de
l'atroce mchancet du baron. Or, depuis peu, son jugement avait
t entirement renvers. Elle avait dcouvert chez Morel (sans
cesser de l'aimer pour cela) des profondeurs de mchancet et de
perfidie, d'ailleurs compenses par une douceur frquente et une
sensibilit relle, et chez M. de Charlus une insouponnable et
immense bont, mle de durets qu'elle ne connaissait pas.
Ainsi n'avait-elle pas su porter un jugement plus dfini sur ce
qu'taient, chacun en soi, le violoniste et son protecteur, que moi
sur Andre, que je voyais pourtant tous les jours, et sur Albertine,
qui vivait avec moi. Les soirs o cette dernire ne me lisait pas
 haute voix, elle me faisait de la musique ou entamait avec moi des
parties de dames ou des causeries, que j'interrompais les unes et les
autres pour l'embrasser. Nos rapports taient d'une simplicit qui
les rendait reposants. Le vide mme de sa vie donnait  Albertine
une espce d'empressement et d'obissance pour les seules choses que
je rclamais d'elle. Derrire cette jeune fille, comme derrire
la lumire pourpre qui tombait aux pieds de mes rideaux  Balbec,
pendant qu'clatait le concert des musiciens, se nacraient les
ondulations bleutres de la mer. N'tait-elle pas, en effet (elle
au fond de qui rsidait de faon habituelle une ide de moi si
familire qu'aprs sa tante j'tais peut-tre la personne qu'elle
distinguait le moins de soi-mme), la jeune fille que j'avais vue
la premire fois,  Balbec, sous son polo plat, avec ses yeux
insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme une silhouette
profile sur le flot? Ces effigies gardes intactes dans la
mmoire, quand on les retrouve, on s'tonne de leur dissemblance
d'avec l'tre qu'on connat; on comprend quel travail de modelage
accomplit quotidiennement l'habitude. Dans le charme qu'avait
Albertine  Paris, au coin de mon feu, vivait encore le dsir que
m'avait inspir le cortge insolent et fleuri qui se droulait le
long de la plage, et comme Rachel gardait pour Saint-Loup, mme quand
il le lui et fait quitter, le prestige de la vie de thtre, en
cette Albertine clotre dans ma maison, loin de Balbec d'o je
l'avais prcipitamment emmene, subsistaient l'moi, le dsarroi
social, la vanit inquite, les dsirs errants de la vie de bains
de mer. Elle tait si bien encage que, certains soirs mme, je ne
faisais pas demander qu'elle quittt sa chambre pour la mienne,
elle que jadis tout le monde suivait, que j'avais tant de peine 
rattraper filant sur sa bicyclette, et que le liftier mme ne pouvait
me ramener, ne me laissant gure d'espoir qu'elle vnt, et que
j'attendais pourtant toute la nuit. Albertine n'avait-elle pas t,
devant l'Htel, comme une grande actrice de la plage en feu, excitant
les jalousies quand elle s'avanait dans ce thtre de nature, ne
parlant  personne, bousculant les habitus, dominant ses amies? et
cette actrice si convoite n'tait-ce pas elle qui, retire par
moi de la scne, enferme chez moi, tait  l'abri des dsirs de
tous, qui dsormais pouvaient la chercher vainement, tantt dans
ma chambre, tantt dans la sienne, o elle s'occupait  quelque
travail de dessin et de ciselure?

Sans doute, dans les premiers jours de Balbec, Albertine semblait
dans un plan parallle  celui o je vivais, mais qui s'en tait
rapproch (quand j'avais t chez Elstir), puis l'avait rejoint, au
fur et  mesure de mes relations avec elle,  Balbec,  Paris, puis
 Balbec encore. D'ailleurs, entre les deux tableaux de Balbec,
au premier sjour et au second, composs des mmes villas d'o
sortaient les mmes jeunes filles devant la mme mer, quelle
diffrence! Dans les amies d'Albertine du second sjour, si bien
connues de moi, aux qualits et aux dfauts si nettement gravs
dans leur visage, pouvais-je retrouver ces fraches et mystrieuses
inconnues qui jadis ne pouvaient, sans que battt mon coeur, faire
crier sur le sable la porte de leur chalet et en froisser au passage
les tamaris frmissants! Leurs grands yeux s'taient rsorbs
depuis, sans doute parce qu'elles avaient cess d'tre des enfants,
mais aussi parce que ces ravissantes inconnues, ravissantes actrices
de la romanesque premire anne, et sur lesquelles je ne cessais de
quter des renseignements, n'avaient plus pour moi de mystre. Elles
taient devenues obissantes  mes caprices, de simples jeunes
filles en fleurs, desquelles je n'tais pas mdiocrement fier
d'avoir cueilli, drob  tous, la plus belle rose.

Entre les deux dcors, si diffrents l'un de l'autre, de Balbec,
il y avait l'intervalle de plusieurs annes  Paris, sur le long
parcours desquelles se plaaient tant de visites d'Albertine. Je la
voyais aux diffrentes annes de ma vie, occupant par rapport 
moi des positions diffrentes qui me faisaient sentir la beaut des
espaces interfrs, ce long temps rvolu o j'tais rest sans
la voir, et sur la diaphane profondeur desquels la rose personne que
j'avais devant moi se modelait avec de mystrieuses ombres et un
puissant relief. Il tait d, d'ailleurs,  la superposition non
seulement des images successives qu'Albertine avait t pour moi,
mais encore des grandes qualits d'intelligence et de coeur, des
dfauts de caractre, les uns et les autres insouponns de moi,
qu'Albertine, en une germination, une multiplication d'elle-mme,
une efflorescence charnue aux sombres couleurs, avait ajouts  une
nature jadis  peu prs nulle, maintenant difficile  approfondir.
Car les tres, mme ceux auxquels nous avons tant rv qu'ils
ne nous semblaient qu'une image, une figure de Benozzo Gozzolise
dtachant sur un fond verdtre, et dont nous tions disposs 
croire que les seules variations tenaient au point o nous tions
placs pour les regarder,  la distance qui nous en loignait, 
l'clairage, ces tres-l, tandis qu'ils changent par rapport 
nous, changent aussi en eux-mmes, et il y avait eu enrichissement,
solidification et accroissement de volume dans la figure jadis si
simplement profile sur la mer. Au reste, ce n'tait pas seulement
la mer  la fin de la journe qui vivait pour moi en Albertine,
mais parfois l'assoupissement de la mer sur la grve par les nuits de
clair de lune.

Quelquefois, en effet, quand je me levais pour aller chercher un livre
dans le cabinet de mon pre, mon amie, m'ayant demand la permission
de s'tendre pendant ce temps-l, tait si fatigue par la longue
randonne du matin et de l'aprs-midi au grand air que, mme si je
n'tais rest qu'un instant hors de ma chambre, en y rentrant, je
trouvais Albertine endormie et ne la rveillais pas.

tendue, de la tte aux pieds sur mon lit, dans une attitude d'un
naturel qu'on n'aurait pu inventer, je lui trouvais l'air d'une longue
tige en fleur qu'on aurait dpose l, et c'tait ainsi en
effet: le pouvoir de rver, que je n'avais qu'en son absence, je le
retrouvais  ces instants auprs d'elle, comme si, en dormant, elle
tait devenue une plante. Par l, son sommeil ralisait, dans une
certaine mesure, la possibilit de l'amour; seul, je pouvais penser
 elle, mais elle me manquait, je ne la possdais pas. Prsente,
je lui parlais, mais j'tais trop absent de moi-mme pour pouvoir
penser. Quand elle dormait, je n'avais plus  parler, je savais que
je n'tais plus regard par elle, je n'avais plus besoin de vivre 
la surface de moi-mme.

En fermant les yeux, en perdant la conscience, Albertine avait
dpouill, l'un aprs l'autre, ses diffrents caractres
d'humanit qui m'avaient du depuis le jour o j'avais fait sa
connaissance. Elle n'tait plus anime que de la vie inconsciente
des vgtaux, des arbres, vie plus diffrente de la mienne,
plus trange, et qui cependant m'appartenait davantage. Son moi ne
s'chappait pas  tous moments, comme quand nous causions, par les
issues de la pense inavoue et du regard. Elle avait rappel 
soi tout ce qui d'elle tait au dehors; elle s'tait rfugie,
enclose, rsume, dans son corps. En la tenant sous mon regard, dans
mes mains, j'avais cette impression de la possder tout entire que
je n'avais pas quand elle tait rveille. Sa vie m'tait soumise,
exhalait vers moi son lger souffle.

J'coutais cette murmurante manation mystrieuse, douce comme
un zphir marin, ferique comme ce clair de lune, qu'tait son
sommeil. Tant qu'il persistait, je pouvais rver  elle, et pourtant
la regarder, et quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher,
l'embrasser. Ce que j'prouvais alors, c'tait un amour devant
quelque chose d'aussi pur, d'aussi immatriel dans sa sensibilit,
d'aussi mystrieux que si j'avais t devant les cratures
inanimes que sont les beauts de la nature. Et, en effet, ds
qu'elle dormait un peu profondment, elle cessait seulement d'tre
la plante qu'elle avait t; son sommeil, au bord duquel je rvais,
avec une frache volupt dont je ne me fusse jamais lass et que
j'eusse pu goter indfiniment, c'tait pour moi tout un paysage.
Son sommeil mettait  mes cts quelque chose d'aussi calme,
d'aussi sensuellement dlicieux que ces nuits de pleine lune dans la
baie de Balbec devenue douce comme un lac, o les branches bougent 
peine, o, tendu sur le sable, l'on couterait sans fin se briser
le reflux.

En entrant dans la chambre, j'tais rest debout sur le seuil,
n'osant pas faire de bruit, et je n'en entendais pas d'autre que
celui de son haleine venant expirer sur ses lvres  intervalles
intermittents et rguliers, comme un reflux, mais plus assoupi et
plus doux. Et au moment o mon oreille recueillait ce bruit divin, il
me semblait que c'tait, condense en lui, toute la personne,
toute la vie de la charmante captive, tendue l sous mes yeux. Des
voitures passaient bruyamment dans la rue, son front restait aussi
immobile, aussi pur, son souffle aussi lger, rduit  la plus
simple expiration de l'air ncessaire. Puis, voyant que son sommeil
ne serait pas troubl, je m'avanais prudemment, je m'asseyais sur
la chaise qui tait  ct du lit, puis sur le lit mme.

J'ai pass de charmants soirs  causer,  jouer avec Albertine,
mais jamais d'aussi doux que quand je la regardais dormir. Elle avait
beau avoir, en bavardant, en jouant aux cartes, ce naturel qu'aucune
actrice n'et pu imiter, c'tait un naturel au deuxime degr que
m'offrait son sommeil. Sa chevelure, descendue le long de son visage
rose, tait pose  ct d'elle sur le lit, et parfois une
mche, isole et droite, donnait le mme effet de perspective que
ces arbres lunaires grles et ples qu'on aperoit tout droits au
fond des tableaux raphaliques d'Elstir. Si les lvres d'Albertine
taient closes, en revanche, de la faon dont j'tais plac, ses
paupires paraissaient si peu jointes que j'aurais presque pu me
demander si elle dormait vraiment. Tout de mme, ces paupires
abaisses mettaient dans son visage cette continuit parfaite que
les yeux n'interrompaient pas. Il y a des tres dont la face prend
une beaut et une majest inaccoutumes pour peu qu'ils n'aient
plus de regard.

Je mesurais des yeux Albertine tendue  mes pieds. Par instants,
elle tait parcourue d'une agitation lgre et inexplicable, comme
les feuillages qu'une brise inattendue convulse pendant quelques
instants. Elle touchait  sa chevelure, puis, ne l'ayant pas
fait comme elle le voulait, elle y portait la main encore par des
mouvements si suivis, si volontaires, que j'tais convaincu qu'elle
allait s'veiller. Nullement; elle redevenait calme dans le sommeil
qu'elle n'avait pas quitt. Elle restait dsormais immobile.
Elle avait pos sa main sur sa poitrine en un abandon du bras si
navement puril que j'tais oblig, en la regardant, d'touffer
le sourire que par leur srieux, leur innocence et leur grce nous
donnent les petits enfants.

Moi qui connaissais plusieurs Albertine en une seule, il me semblait
en voir bien d'autres encore reposer auprs de moi. Ses sourcils,
arqus comme je ne les avais jamais vus, entouraient les globes de
ses paupires comme un doux nid d'alcyon. Des races, des atavismes,
des vices reposaient sur son visage. Chaque fois qu'elle dplaait
sa tte, elle crait une femme nouvelle, souvent insouponne de
moi. Il me semblait possder non pas une, mais d'innombrables jeunes
filles. Sa respiration, peu  peu plus profonde, soulevait maintenant
rgulirement sa poitrine et, par-dessus elle, ses mains croises,
ses perles, dplaces d'une manire diffrente par le mme
mouvement, comme ces barques, ces chanes d'amarre que fait osciller
le mouvement du flot. Alors, sentant que son sommeil tait dans
son plein, que je ne me heurterais pas  des cueils de conscience
recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond,
dlibrment, je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais
au long d'elle, je prenais sa taille d'un de mes bras, je posais mes
lvres sur sa joue et sur son coeur; puis, sur toutes les parties de
son corps, posais ma seule main reste libre et qui tait souleve
aussi, comme les perles, par la respiration d'Albertine; moi-mme,
j'tais dplac lgrement par son mouvement rgulier: je
m'tais embarqu sur le sommeil d'Albertine. Parfois, il me faisait
goter un plaisir moins pur. Je n'avais pour cela besoin de nul
mouvement, je faisais pendre ma jambe contre la sienne, comme une rame
qu'on laisse traner et  laquelle on imprime de temps  autre une
oscillation lgre, pareille au battement intermittent de l'aile
qu'ont les oiseaux qui dorment en l'air. Je choisissais pour la
regarder cette face de son visage qu'on ne voyait jamais, et qui
tait si belle.

On comprend,  la rigueur, que les lettres que vous crit quelqu'un
soient  peu prs semblables entre elles et dessinent une image
assez diffrente de la personne qu'on connat pour qu'elles
constituent une deuxime personnalit. Mais combien il est plus
trange qu'une femme soit accole, comme Rosita et Doodica, 
une autre femme dont la beaut diffrente fait induire un autre
caractre, et que pour voir l'une il faille se placer de profil, pour
l'autre de face. Le bruit de sa respiration devenant plus fort pouvait
donner l'illusion de l'essoufflement du plaisir et, quand le mien
tait  son terme, je pouvais l'embrasser sans avoir interrompu
son sommeil. Il me semblait,  ces moments-l, que je venais de la
possder plus compltement, comme une chose inconsciente et sans
rsistance de la muette nature. Je ne m'inquitais pas des mots
qu'elle laissait parfois chapper en dormant, leur signification
m'chappait, et, d'ailleurs, quelque personne inconnue qu'ils eussent
dsigne, c'tait sur ma main, sur ma joue, que sa main, parfois
anime d'un lger frisson, se crispait un instant. Je gotais son
sommeil d'un amour dsintress, apaisant, comme je restais des
heures  couter le dferlement du flot.

Peut-tre faut-il que les tres soient capables de vous faire
beaucoup souffrir pour que, dans les heures de rmission, ils vous
procurent ce mme calme apaisant que la nature. Je n'avais pas  lui
rpondre comme quand nous causions, et mme euss-je pu me taire,
comme je faisais aussi quand elle parlait, qu'en l'entendant parler
je ne descendais pas tout de mme aussi avant en elle. Continuant 
entendre,  recueillir, d'instant en instant, le murmure, apaisant
comme une imperceptible brise, de sa pure haleine, c'tait toute une
existence physiologique qui tait devant moi,  moi; aussi longtemps
que je restais jadis couch sur la plage, au clair de lune, je serais
rest l  la regarder,  l'couter.

Quelquefois on et dit que la mer devenait grosse, que la tempte
se faisait sentir jusque dans la baie, et je me mettais comme elle 
couter le grondement de son souffle qui ronflait. Quelquefois,
quand elle avait trop chaud, elle tait, dormant dj presque, son
kimono, qu'elle jetait sur mon fauteuil. Pendant qu'elle dormait, je
me disais que toutes ses lettres taient dans la poche intrieure
de ce kimono, o elle les mettait toujours. Une signature, un
rendez-vous donn eussent suffi pour prouver un mensonge ou dissiper
un soupon. Quand je sentais le sommeil d'Albertine bien profond,
quittant le pied de son lit o je la contemplais depuis longtemps
sans faire un mouvement, je faisais un pas, pris d'une curiosit
ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans
dfense, dans ce fauteuil. Peut-tre, faisais-je ce pas aussi parce
que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi
 pas de loup, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne
s'veillait pas, j'allais jusqu'au fauteuil. L, je m'arrtais,
je restais longtemps  regarder le kimono comme j'tais rest
longtemps  regarder Albertine. Mais (et peut-tre j'ai eu tort)
jamais je n'ai touch au kimono, mis ma main dans la poche, regard
les lettres. A la fin, voyant que je ne me dciderais pas, je
repartais  pas de loup, revenais prs du lit d'Albertine et me
remettais  la regarder dormir, elle qui ne me dirait rien alors que
je voyais sur un bras du fauteuil ce kimono qui peut-tre m'et dit
bien des choses. Et de mme que les gens louent cent francs par jour
une chambre  l'Htel de Balbec pour respirer l'air de la mer, je
trouvais tout naturel de dpenser plus que cela pour elle,
puisque j'avais son souffle prs de ma joue, dans sa bouche que
j'entr'ouvrais sur la mienne, o contre ma langue passait sa vie.

Mais ce plaisir de la voir dormir, et qui tait aussi doux que la
sentir vivre, un autre y mettait fin, et qui tait celui de la voir
s'veiller. Il tait,  un degr plus profond et plus mystrieux,
le plaisir mme qu'elle habitt chez moi. Sans doute il m'tait
doux, l'aprs-midi, quand elle descendait de voiture, que ce ft
dans mon appartement qu'elle rentrt. Il me l'tait plus encore
que, quand du fond du sommeil elle remontait les derniers degrs de
l'escalier des songes, ce ft dans ma chambre qu'elle renaqut 
la conscience et  la vie, qu'elle se demandt un instant o
suis-je, et voyant les objets dont elle tait entoure, la lampe
dont la lumire lui faisait  peine cligner des yeux, pt se
rpondre qu'elle tait chez elle en constatant qu'elle s'veillait
chez moi. Dans ce premier moment dlicieux d'incertitude, il me
semblait que je prenais  nouveau plus compltement possession
d'elle, puisque, au lieu que, aprs tre sortie, elle entrt dans
sa chambre, c'tait ma chambre, ds qu'elle serait reconnue par
Albertine, qui allait l'enserrer, la contenir, sans que les yeux de
mon amie manifestassent aucun trouble, restant aussi calmes que si
elle n'avait pas dormi.

L'hsitation du rveil, rvle par son silence, ne l'tait pas
par son regard. Ds qu'elle retrouvait la parole elle disait: Mon
ou Mon chri suivis l'un ou l'autre de mon nom de baptme, ce
qui, en donnant au narrateur le mme nom qu' l'auteur de ce livre,
et fait: Mon Marcel, Mon chri Marcel. Je ne permettais
plus ds lors qu'en famille nos parents, en m'appelant aussi
chri, tassent leur prix d'tre uniques aux mots dlicieux
que me disait Albertine. Tout en me les disant elle faisait une petite
moue qu'elle changeait d'elle-mme en baiser. Aussi vite qu'elle
s'tait tout  l'heure endormie, aussi vite elle s'tait
rveille.

Pas plus que mon dplacement dans le temps, pas plus que le fait
de regarder une jeune fille assise auprs de moi sous la lampe qui
l'claire autrement que le soleil quand, debout, elle s'avanait
le long de la mer, cet enrichissement rel, ce progrs autonome
d'Albertine, n'taient la cause importante, la diffrence qu'il y
avait entre ma faon de la voir maintenant et ma faon de la voir au
dbut  Balbec. Des annes plus nombreuses auraient pu sparer
les deux images sans amener un changement aussi complet; il s'tait
produit, essentiel et soudain, quand j'avais appris que mon amie
avait t presque leve par l'amie de Mlle Vinteuil. Si jadis
je m'tais exalt en croyant voir du mystre dans les yeux
d'Albertine, maintenant je n'tais heureux que dans les moments o
de ces yeux, de ces joues mmes, rflchissantes comme des yeux,
tantt si douces mais vite bourrues, je parvenais  expulser tout
mystre.

L'image que je cherchais, o je me reposais, contre laquelle j'aurais
voulu mourir, ce n'tait plus d'Albertine ayant une vie inconnue,
c'tait une Albertine aussi connue de moi qu'il tait possible (et
c'est pour cela que cet amour ne pouvait tre durable  moins de
rester malheureux, car, par dfinition, il ne contentait pas le
besoin de mystre), c'tait une Albertine ne refltant pas un monde
lointain, mais ne dsirant rien d'autre--il y avait des instants o,
en effet, cela semblait ainsi--qu'tre avec moi, toute pareille 
moi, une Albertine image de ce qui prcisment tait mien et non de
l'inconnu. Quand c'est, ainsi, d'une heure angoisse relative  un
tre, quand c'est de l'incertitude si on pourra le retenir ou s'il
s'chappera, qu'est n un amour, cet amour porte la marque de cette
rvolution qui l'a cr, il rappelle bien peu ce que nous avions
vu jusque-l quand nous pensions  ce mme tre. Et mes premires
impressions devant Albertine au bord des flots pouvaient pour une
petite part subsister dans mon amour pour elle: en ralit, ces
impressions antrieures ne tiennent qu'une petite place dans un amour
de ce genre; dans sa force, dans sa souffrance, dans son besoin de
douceur et son refuge vers un souvenir paisible, apaisant, o l'on
voudrait se tenir et ne plus rien apprendre de celle qu'on aime, mme
s'il y avait quelque chose d'odieux  savoir--bien plus, mme  ne
consulter que ces impressions antrieures--un tel amour est fait de
bien autre chose!

Quelquefois j'teignais la lumire avant qu'elle entrt. C'tait
dans l'obscurit,  peine guide par la lumire d'un tison,
qu'elle se couchait  mon ct. Mes mains, mes joues seules la
reconnaissaient sans que mes yeux la vissent, mes yeux qui souvent
avaient peur de la trouver change. De sorte qu' la faveur de cet
amour aveugle elle se sentait peut-tre baigne de plus de tendresse
que d'habitude. D'autres fois, je me dshabillais, je me couchais,
et, Albertine assise sur un coin du lit, nous reprenions notre partie
ou notre conversation interrompues de baisers; et dans le dsir
qui seul nous fait trouver de l'intrt dans l'existence et le
caractre d'une personne, nous restons si fidles  notre nature
(si, en revanche, nous abandonnons successivement les diffrents
tres aims tour  tour par nous), qu'une fois, m'apercevant dans
la glace au moment o j'embrassais Albertine en l'appelant ma petite
fille, l'expression triste et passionne de mon propre visage, pareil
 ce qu'il et t autrefois auprs de Gilberte, dont je ne me
souvenais plus,  ce qu'il serait peut-tre un jour auprs
d'une autre si jamais je devais oublier Albertine, me fit penser
qu'au-dessus des considrations de personne (l'instinct voulant que
nous considrions l'actuelle comme seule vritable) je remplissais
les devoirs d'une dvotion ardente et douloureuse ddie comme une
offrande  la jeunesse et  la beaut de la femme. Et pourtant, 
ce dsir, honorant d'un ex voto la jeunesse, aux souvenirs aussi
de Balbec, se mlait, dans le besoin que j'avais de garder ainsi
tous les soirs Albertine auprs de moi, quelque chose qui avait t
tranger jusqu'ici  ma vie, au moins amoureuse, s'il n'tait pas
entirement nouveau dans ma vie.

C'tait un pouvoir d'apaisement tel que je n'en avais pas prouv
de pareil depuis les soirs lointains de Combray o ma mre, penche
sur mon lit, venait m'apporter le repos dans un baiser. Certes,
j'eusse t bien tonn, dans ce temps-l, si l'on m'avait dit
que je n'tais pas entirement bon, et surtout que je chercherais
jamais  priver quelqu'un d'un plaisir. Je me connaissais sans doute
bien mal alors, car mon plaisir d'avoir Albertine  demeure chez moi
tait beaucoup moins un plaisir positif que celui d'avoir retir du
monde, o chacun pouvait la goter  son tour, la jeune fille en
fleur qui, si, du moins, elle ne me donnait pas de grande joie,
en privait les autres. L'ambition, la gloire m'eussent laiss
indiffrent. Encore plus tais-je incapable d'prouver la haine. Et
cependant, pour moi, aimer charnellement c'tait tout de mme jouir
d'un triomphe sur tant de concurrents. Je ne le redirai jamais assez,
c'tait un apaisement plus que tout.

J'avais beau, avant qu'Albertine ft rentre, avoir dout d'elle,
l'avoir imagine dans la chambre de Montjouvain, une fois qu'en
peignoir elle s'tait assise en face de mon fauteuil, ou si, comme
c'tait le plus frquent, j'tais rest couch au pied de mon
lit, je dposais mes doutes en elle, je les lui remettais pour
qu'elle m'en dcharget, dans l'abdication d'un croyant qui fait sa
prire. Toute la soire elle avait pu, pelotonne espiglement en
boule sur mon lit, jouer avec moi comme une grosse chatte; son petit
nez rose, qu'elle diminuait encore au bout avec un regard coquet qui
lui donnait la finesse de certaines personnes un peu grasses, avait pu
lui donner une mine mutine et enflamme; elle avait pu laisser tomber
une mche de ses longs cheveux noirs sur sa joue de cire rose, et
fermant  demi les yeux, dcroisant les bras, avoir eu l'air de me
dire: Fais de moi ce que tu veux; quand, au moment de me quitter,
elle s'approchait pour me dire bonsoir, c'tait leur douceur devenue
quasi familiale que je baisais des deux cts de son cou puissant,
qu'alors je ne trouvais jamais assez brun ni d'assez gros grain, comme
si ces solides qualits eussent t en rapport avec quelque bont
loyale chez Albertine.

C'tait le tour d'Albertine de me dire bonsoir en m'embrassant de
chaque ct du cou, sa chevelure me caressait comme une aile aux
plumes aigus et douces. Si incomparables l'un  l'autre que fussent
ces deux baisers de paix, Albertine glissait dans ma bouche, en
me faisant le don de sa langue, comme un don du Saint-Esprit, me
remettait un viatique, me laissait une provision de calme presque
aussi doux que ma mre imposant le soir,  Combray, ses lvres sur
mon front.

Viendrez-vous avec nous demain, grand mchant? me demandait-elle
avant de me quitter.--O irez-vous?--Cela dpendra du temps et de
vous. Avez-vous seulement crit quelque chose tantt, mon petit
chri? Non? Alors, c'tait bien la peine de ne pas venir vous
promener. Dites,  propos, tantt quand je suis rentre, vous avez
reconnu mon pas, vous avez devin que c'tait moi?--Naturellement.
Est-ce qu'on pourrait se tromper? est-ce qu'on ne reconnatrait pas
entre mille les pas de sa petite bcasse? Qu'elle me permette de la
dchausser avant qu'elle aille se coucher, cela me fera bien plaisir.
Vous tes si gentille et si rose dans toute cette blancheur de
dentelles.

Telle tait ma rponse; au milieu des expressions charnelles, on
en reconnatra d'autres qui taient propres  ma mre et  ma
grand'mre, car, peu  peu, je ressemblais  tous mes parents, 
mon pre qui--de tout autre faon que moi sans doute, car si les
choses se rptent, c'est avec de grandes variations--s'intressait
si fort au temps qu'il faisait; et pas seulement  mon pre, mais de
plus en plus  ma tante Lonie. Sans cela, Albertine n'et pu tre
pour moi qu'une raison de sortir pour ne pas la laisser seule, sans
mon contrle. Ma tante Lonie, toute confite en dvotion et avec
qui j'aurais bien jur que je n'avais pas un seul point commun,
moi si passionn de plaisirs, tout diffrent en apparence de cette
maniaque qui n'en avait jamais connu aucun et disait son chapelet
toute la journe, moi qui souffrais de ne pouvoir raliser une
existence littraire, alors qu'elle avait t la seule personne de
la famille qui n'et pu encore comprendre que lire, c'tait autre
chose que de passer son temps  s'amuser, ce qui rendait, mme
au temps pascal, la lecture permise le dimanche, o toute occupation
srieuse est dfendue, afin qu'il soit uniquement sanctifi par
la prire. Or, bien que chaque jour j'en trouvasse la cause dans
un malaise particulier qui me faisait si souvent rester couch, un
tre, non pas Albertine, non pas un tre que j'aimais, mais un tre
plus puissant sur moi qu'un tre aim, s'tait transmigr en moi,
despotique au point de faire taire parfois mes soupons jaloux, ou du
moins de m'empcher d'aller vrifier s'ils taient fonds ou non:
c'tait ma tante Lonie. C'tait assez que je ressemblasse avec
exagration  mon pre jusqu' ne pas me contenter de consulter
comme lui le baromtre, mais  devenir moi-mme un baromtre
vivant; c'tait assez que je me laissasse commander par ma tante
Lonie pour rester  observer le temps, de ma chambre ou mme
de mon lit, voici de mme que je parlais maintenant  Albertine,
tantt comme l'enfant que j'avais t  Combray parlant  ma
mre, tantt comme ma grand'mre me parlait.

Quand nous avons dpass un certain ge, l'me de l'enfant que
nous fmes et l'me des morts dont nous sommes sortis viennent nous
jeter  poigne leurs richesses et leurs mauvais sorts, demandant
 cooprer aux nouveaux sentiments que nous prouvons et dans
lesquels, effaant leur ancienne effigie, nous les refondons en une
cration originale. Tel, tout mon pass depuis mes annes les
plus anciennes, et, par del celles-ci, le pass de mes parents,
mlaient  mon impur amour pour Albertine la douceur d'une tendresse
 la fois filiale et maternelle. Nous devons recevoir ds une
certaine heure tous nos parents arrivs de si loin et assembls
autour de nous.

Avant qu'Albertine n'et obi et m'et laiss enlever ses
souliers, j'entr'ouvrais sa chemise. Les deux petits seins haut
remonts taient si ronds qu'ils avaient moins l'air de faire partie
intgrante de son corps que d'y avoir mri comme deux fruits; et
son ventre (dissimulant la place qui chez l'homme s'enlaidit comme du
crampon rest fich dans une statue descelle) se refermait  la
jonction des cuisses, par deux valves d'une courbe aussi assoupie,
aussi reposante, aussi claustrale que celle de l'horizon quand le
soleil a disparu. Elle tait ses souliers, se couchait prs de moi.

O grandes attitudes de l'Homme et de la Femme o cherchent  se
joindre, dans l'innocence des premiers jours et avec l'humilit de
l'argile, ce que la cration a spar, o ve est tonne
et soumise devant l'Homme au ct de qui elle s'veille, comme
lui-mme, encore seul, devant Dieu qui l'a form. Albertine nouait
ses bras derrire ses cheveux noirs, la hanche enfle, la jambe
tombante en une inflexion de col de cygne qui s'allonge et se recourbe
pour revenir sur lui-mme. Il n'y avait que quand elle tait tout
 fait sur le ct qu'on voyait un certain aspect de sa figure (si
bonne et si belle de face) que je ne pouvais souffrir, crochu comme en
certaines caricatures de Lonard, semblant rvler la mchancet,
l'pret au gain, la fourberie d'une espionne, dont la prsence
chez moi m'et fait horreur et qui semblait dmasque par ces
profils-l. Aussitt je prenais la figure d'Albertine dans mes mains
et je la replaais de face.

Soyez gentil, promettez-moi que, si vous ne venez pas demain, vous
travaillerez, disait mon amie en remettant sa chemise. Oui, mais
ne mettez pas encore votre peignoir. Quelquefois je finissais par
m'endormir  ct d'elle. La chambre s'tait refroidie, il fallait
du bois. J'essayais de trouver la sonnette dans mon dos, je n'y
arrivais pas, ttant tous les barreaux de cuivre qui n'taient pas
ceux entre lesquels elle pendait et,  Albertine qui avait saut du
lit pour que Franoise ne nous vt pas l'un  ct de l'autre,
je disais: Non, remontez une seconde, je ne peux pas trouver la
sonnette.

Instants doux, gais, innocents en apparence et o s'accumule partout
la possibilit, en nous insouponne, du dsastre, ce qui fait
de la vie amoureuse la plus contraste de toutes, celle o la pluie
imprvisible de soufre et de poix tombe aprs les moments les plus
riants et o ensuite, sans avoir le courage de tirer la leon du
malheur, nous rebtissons immdiatement sur les flancs du cratre
d'o ne pourra sortir que la catastrophe. J'avais l'insouciance de
ceux qui croient leur bonheur durable.

C'est justement parce que cette douceur a t ncessaire
pour enfanter la douleur--et reviendra du reste la calmer par
intermittences--que les hommes peuvent tre sincres avec autrui,
et mme avec eux-mmes, quand ils se glorifient de la bont d'une
femme envers eux, quoique,  tout prendre, au sein de leur liaison
circule constamment, d'une faon secrte, inavoue aux autres,
ou rvle involontairement par des questions, des enqutes, une
inquitude douloureuse. Mais comme celle-ci n'aurait pu natre sans
la douceur pralable, que mme ensuite la douceur intermittente
est ncessaire pour rendre la souffrance supportable et viter les
ruptures, la dissimulation de l'enfer secret qu'est la vie commune
avec cette femme, jusqu' l'ostentation d'une intimit qu'on
prtend douce, exprime un point de vue vrai, un lien gnral de
l'effet  la cause, un des modes selon lesquels la production de la
douleur est rendue possible.

Je ne m'tonnais plus qu'Albertine ft l et dt ne sortir le
lendemain qu'avec moi ou sous la protection d'Andre. Ces habitudes
de vie en commun, ces grandes lignes qui dlimitaient mon existence
et  l'intrieur desquelles ne pouvait pntrer personne except
Albertine, aussi (dans le plan futur, encore inconnu de moi, de ma
vie ultrieure, comme celui qui est trac par un architecte pour
des monuments qui ne s'lveront que bien plus tard) les lignes
lointaines, parallles  celles-ci et plus vastes, par lesquelles
s'esquissait en moi, comme un ermitage isol, la formule un peu
rigide et monotone de mes amours futures, avaient t en ralit
traces cette nuit  Balbec o, dans le petit tram, aprs
qu'Albertine m'avait rvl qui l'avait leve, j'avais voulu 
tout prix la soustraire  certaines influences et l'empcher
d'tre hors de ma prsence pendant quelques jours. Les jours avaient
succd aux jours, ces habitudes taient devenues machinales, mais
comme ces rites dont l'Histoire essaye de retrouver la signification,
j'aurais pu dire (et je ne l'aurais pas voulu),  qui m'et demand
ce que signifiait cette vie de retraite o je me squestrais
jusqu' ne plus aller au thtre, qu'elle avait pour origine
l'anxit d'un soir et le besoin de me prouver  moi-mme, les
jours qui la suivraient, que celle dont j'avais appris la fcheuse
enfance n'aurait pas la possibilit, si elle l'avait voulu, de
s'exposer aux mmes tentations. Je ne songeais plus qu'assez rarement
 ces possibilits, mais elles devaient pourtant rester vaguement
prsentes  ma conscience. Le fait de les dtruire--ou d'y
tcher--jour par jour tait sans doute la cause pourquoi il m'tait
doux d'embrasser ces joues qui n'taient pas plus belles que bien
d'autres; sous toute douceur charnelle un peu profonde, il y a la
permanence d'un danger.

       *       *       *       *       *

J'avais promis  Albertine que, si je ne sortais pas avec elle, je
me mettrais au travail; mais le lendemain, comme si, profitant de nos
sommeils, la maison avait miraculeusement voyag, je m'veillais
par un temps diffrent, sous un autre climat. On ne travaille pas au
moment o on dbarque dans un pays nouveau, aux conditions duquel il
faut s'adapter. Or chaque jour tait pour moi un pays diffrent.
Ma paresse elle-mme, sous les formes nouvelles qu'elle revtait,
comment l'euss-je reconnue?

Tantt, par des jours irrmdiablement mauvais, disait-on, rien que
la rsidence dans la maison, situe au milieu d'une pluie gale et
continue, avait la glissante douceur, le silence calmant, l'intrt
d'une navigation; une autre fois, par un jour clair, en restant
immobile dans mon lit, c'tait laisser tourner les ombres autour de
moi comme d'un tronc d'arbre.

D'autres fois encore, aux premires cloches d'un couvent voisin,
rares comme les dvotes matinales, blanchissant  peine le ciel
sombre de leurs giboules incertaines que fondait et dispersait le
vent tide, j'avais discern une de ces journes temptueuses,
dsordonnes et douces, o les toits, mouills d'une onde
intermittente que schent un souffle ou un rayon, laissent glisser en
roucoulant une goutte de pluie et, en attendant que le vent recommence
 tourner, lissent au soleil momentan qui les irise leurs ardoises
gorge-de-pigeon; une de ces journes remplies par tant de changements
de temps, d'incidents ariens, d'orages, que le paresseux ne croit
pas les avoir perdues, parce qu'il s'est intress  l'activit
qu' dfaut de lui l'atmosphre, agissant en quelque sorte  sa
place, a dploye; journes pareilles  ces temps d'meute ou de
guerre, qui ne semblent pas vides  l'colier dlaissant sa
classe parce que, aux alentours du Palais de Justice ou en lisant les
journaux, il a l'illusion de trouver dans les vnements qui se sont
produits,  dfaut de la besogne qu'il n'a pas accomplie, un profit
pour son intelligence et une excuse pour son oisivet; journes
auxquelles on peut comparer celles o se passe dans notre vie quelque
crise exceptionnelle et de laquelle celui qui n'a jamais rien fait
croit qu'il va tirer, si elle se dnoue heureusement, des habitudes
laborieuses; par exemple, c'est le matin o il sort pour un duel qui
va se drouler dans des conditions particulirement dangereuses;
alors, lui apparat tout d'un coup, au moment o elle va peut-tre
lui tre enleve, le prix d'une vie de laquelle il aurait pu
profiter pour commencer une oeuvre ou seulement goter des plaisirs,
et dont il n'a su jouir en rien. Si je pouvais ne pas tre tu, se
dit-il, comme je me mettrais au travail  la minute mme, et aussi
comme je m'amuserais.

La vie a pris en effet soudain,  ses yeux, une valeur plus grande,
parce qu'il met dans la vie tout ce qu'il semble qu'elle peut donner,
et non pas le peu qu'il lui fait donner habituellement. Il la voit
selon son dsir, non telle que son exprience lui a appris
qu'il savait la rendre, c'est--dire si mdiocre! Elle s'est, 
l'instant, remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagnes,
de toutes les belles choses qu'il se dit que la funeste issue de ce
duel pourra rendre impossibles, alors qu'elles l'taient avant qu'il
ft question de duel,  cause des mauvaises habitudes qui, mme
sans duel, auraient continu. Il revient chez lui sans avoir t
mme bless, mais il retrouve les mmes obstacles aux plaisirs, aux
excursions, aux voyages,  tout ce dont il avait craint un instant
d'tre  jamais dpouill par la mort; il suffit pour cela de la
vie. Quant au travail--les circonstances exceptionnelles ayant pour
effet d'exalter ce qui existait pralablement dans l'homme, chez le
laborieux le labeur et chez l'oisif la paresse,--il se donne cong.

Je faisais comme lui, et comme j'avais toujours fait depuis ma vieille
rsolution de me mettre  crire, que j'avais prise jadis, mais qui
me semblait dater d'hier, parce que j'avais considr chaque
jour l'un aprs l'autre comme non avenu. J'en usais de mme
pour celui-ci, laissant passer sans rien faire ses averses et ses
claircies et me promettant de travailler le lendemain. Mais je
n'y tais plus le mme sous un ciel sans nuages; le son dor des
cloches ne contenait pas seulement, comme le miel, de la lumire,
mais la sensation de la lumire et aussi la saveur fade des
confitures (parce qu' Combray il s'tait souvent attard comme une
gupe sur notre table desservie). Par ce jour de soleil clatant,
rester tout le jour les yeux clos, c'tait chose permise, usite,
salubre, plaisante, saisonnire, comme tenir ses persiennes fermes
contre la chaleur.

C'tait par de tels temps qu'au dbut de mon second sjour 
Balbec j'entendais les violons de l'orchestre entre les coules
bleutres de la mare montante. Combien je possdais plus Albertine
aujourd'hui! Il y avait des jours o le bruit d'une cloche qui
sonnait l'heure portait sur la sphre de sa sonorit une plaque
si frache, si puissamment tale de mouill ou de lumire, que
c'tait comme une traduction pour aveugles, ou, si l'on veut, comme
une traduction musicale du charme de la pluie ou du charme du soleil.
Si bien qu' ce moment-l, les yeux ferms, dans mon lit, je me
disais que tout peut se transposer et qu'un univers seulement audible
pourrait tre aussi vari que l'autre. Remontant paresseusement de
jour en jour, comme sur une barque, et voyant apparatre devant moi
toujours de nouveaux souvenirs enchants, que je ne choisissais pas,
qui, l'instant d'avant, m'taient invisibles, et que ma mmoire
me prsentait l'un aprs l'autre sans que je pusse les choisir,
je poursuivais paresseusement, sur ces espaces unis, ma promenade au
soleil.

Ces concerts matinaux de Balbec n'taient pas anciens. Et pourtant,
 ce moment relativement rapproch, je me souciais peu d'Albertine.
Mme, les tout premiers jours de l'arrive, je n'avais pas connu
sa prsence  Balbec. Par qui donc l'avais-je apprise? Ah! oui, par
Aim. Il faisait un beau soleil comme celui-ci. Il tait content
de me revoir. Mais il n'aime pas Albertine. Tout le monde ne peut pas
l'aimer. Oui, c'est lui qui m'a annonc qu'elle tait  Balbec.
Comment le savait-il donc? Ah! il l'avait rencontre, il lui avait
trouv mauvais genre. A ce moment, abordant le rcit d'Aim par une
autre face que celle o il me l'avait fait, ma pense, qui jusqu'ici
avait navigu en souriant sur ces eaux bienheureuses, clatait
soudain, comme si elle et heurt une mine invisible et dangereuse,
insidieusement pose  ce point de ma mmoire. Il m'avait dit
qu'il l'avait rencontre, qu'il lui avait trouv mauvais genre.
Qu'avait-il voulu dire par mauvais genre? J'avais compris genre
vulgaire, parce que, pour le contredire d'avance, j'avais dclar
qu'elle avait de la distinction. Mais non, peut-tre avait-il voulu
dire genre gomorrhen. Elle tait avec une amie, peut-tre qu'elles
se tenaient par la taille, qu'elles regardaient d'autres femmes,
qu'elles avaient en effet un genre que je n'avais jamais vu 
Albertine en ma prsence. Qui tait l'amie? o Aim l'avait-il
rencontre, cette odieuse Albertine?

Je tchais de me rappeler exactement ce qu'Aim m'avait dit, pour
voir si cela pouvait se rapporter  ce que j'imaginais ou s'il avait
voulu parler seulement de manires communes. Mais j'avais beau me
le demander, la personne qui se posait la question et la personne qui
pouvait offrir le souvenir n'taient, hlas, qu'une seule et mme
personne, moi, qui se ddoublait momentanment, mais sans rien
s'ajouter. J'avais bien questionn, c'tait moi qui rpondais, je
n'apprenais rien de plus. Je ne songeais plus  Mlle Vinteuil. N
d'un soupon nouveau, l'accs de jalousie dont je souffrais tait
nouveau aussi, ou plutt il n'tait que le prolongement, l'extension
de ce soupon, il avait le mme thtre, qui n'tait plus
Montjouvain, mais la route o Aim avait rencontr Albertine; pour
objet, les quelques amies dont l'une ou l'autre pouvait tre celle
qui tait avec Albertine ce jour-l. C'tait peut-tre une
certaine Elisabeth, ou bien peut-tre ces deux jeunes filles
qu'Albertine avait regardes dans la glace, au Casino, quand elle
n'avait pas l'air de les voir. Elle avait sans doute des relations
avec elles, et d'ailleurs aussi avec Esther, la cousine de Bloch. De
telles relations, si elles m'avaient t rvles par un tiers,
eussent suffi pour me tuer  demi, mais comme c'tait moi qui les
imaginais, j'avais soin d'y ajouter assez d'incertitude pour amortir
la douleur.

On arrive, sous la forme de soupons,  absorber journellement, 
doses normes, cette mme ide qu'on est tromp, de laquelle
une quantit trs faible pourrait tre mortelle, inocule par la
piqre d'une parole dchirante. C'est sans doute pour cela, et
par un driv de l'instinct de conservation, que le mme jaloux
n'hsite pas  former des soupons atroces  propos de faits
innocents,  condition, devant la premire preuve qu'on lui
apporte, de se refuser  l'vidence. D'ailleurs, l'amour est un
mal ingurissable, comme ces diathses o le rhumatisme ne laisse
quelque rpit que pour faire place  des migraines pileptiformes.
Le soupon jaloux tait-il calm, j'en voulais  Albertine de
n'avoir pas t tendre, peut-tre de s'tre moque de moi avec
Andre. Je pensais avec effroi  l'ide qu'elle avait d se faire
si Andre lui avait rpt toutes nos conversations, l'avenir
m'apparaissait atroce. Ces tristesses ne me quittaient que si un
nouveau soupon jaloux me jetait dans d'autres recherches ou si, au
contraire, les manifestations de tendresse d'Albertine me rendaient
mon bonheur insignifiant. Quelle pouvait tre cette jeune fille? il
faudrait que j'crive  Aim, que je tche de le voir, et
ensuite je contrlerais ses dires en causant avec Albertine, en la
confessant. En attendant, croyant bien que ce devait tre la cousine
de Bloch, je demandai  celui-ci, qui ne comprit nullement dans quel
but, de me montrer seulement une photographie d'elle ou, bien plus, de
me faire au besoin rencontrer avec elle.

Combien de personnes, de villes, de chemins, la jalousie nous rend
ainsi avides de connatre? Elle est une soif de savoir grce 
laquelle, sur des points isols les uns des autres, nous finissons
par avoir successivement toutes les notions possibles, sauf celles que
nous voudrions. On ne sait jamais si un soupon ne natra pas, car,
tout  coup, on se rappelle une phrase qui n'tait pas claire, un
alibi qui n'avait pas t donn sans intention. Pourtant, on n'a
pas revu la personne, mais il y a une jalousie aprs coup, qui
ne nat qu'aprs l'avoir quitte, une jalousie de l'escalier.
Peut-tre l'habitude que j'avais prise de garder au fond de moi
certains dsirs, dsir d'une jeune fille du monde comme celles que
je voyais passer de ma fentre suivies de leur institutrice, et plus
particulirement de celle dont m'avait parl Saint-Loup, qui allait
dans les maisons de passe; dsir de belles femmes de chambre, et
particulirement de celle de Mme Putbus; dsir d'aller  la
campagne au dbut du printemps, revoir des aubpines, des pommiers
en fleur, des temptes; dsir de Venise, dsir de me mettre
au travail, dsir de mener la vie de tout le monde;--peut-tre
l'habitude de conserver en moi sans assouvissement tous ces dsirs,
en me contentant de la promesse, faite  moi-mme, de ne pas oublier
de les satisfaire un jour;--peut-tre cette habitude, vieille de
tant d'annes, de l'ajournement perptuel, de ce que M. de Charlus
fltrissait sous le nom de procrastination, tait-elle devenue si
gnrale en moi qu'elle s'emparait aussi de mes soupons jaloux et,
tout en me faisant prendre mentalement note que je ne manquerais pas
un jour d'avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune
fille, peut-tre des jeunes filles (cette partie du rcit tait
confuse, efface, autant dire infranchissable, dans ma mmoire) avec
laquelle ou lesquelles Aim l'avait rencontre, me faisait retarder
cette explication. En tout cas, je n'en parlerais pas ce soir  mon
amie pour ne pas risquer de lui paratre jaloux et de la fcher.

Pourtant, quand, le lendemain, Bloch m'eut envoy la photographie de
sa cousine Esther, je m'empressai de la faire parvenir  Aim. Et 
la mme minute, je me souvins qu'Albertine m'avait refus le matin
un plaisir qui aurait pu la fatiguer en effet. tait-ce donc pour le
rserver  quelque autre? Cette aprs-midi, peut-tre? A qui?

C'est ainsi qu'est interminable la jalousie, car mme si l'tre
aim, tant mort par exemple, ne peut plus la provoquer par ses
actes, il arrive que des souvenirs postrieurs  tout vnement se
comportent tout  coup dans notre mmoire comme des vnements eux
aussi, souvenirs que nous n'avions pas clairs jusque-l, qui
nous avaient paru insignifiants, et auxquels il suffit de notre propre
rflexion sur eux, sans aucun fait extrieur, pour donner un sens
nouveau et terrible. On n'a pas besoin d'tre deux, il suffit d'tre
seul dans sa chambre,  penser, pour que de nouvelles trahisons de
votre matresse se produisent, ft-elle morte. Aussi il ne faut pas
ne redouter dans l'amour, comme dans la vie habituelle, que l'avenir,
mais mme le pass, qui ne se ralise pour nous souvent qu'aprs
l'avenir, et nous ne parlons pas seulement du pass que nous
apprenons aprs coup, mais de celui que nous avons conserv depuis
longtemps en nous et que tout  coup nous apprenons  lire.

N'importe, j'tais bien heureux, l'aprs-midi finissant, que ne
tardt pas l'heure o j'allais pouvoir demander  la prsence
d'Albertine l'apaisement dont j'avais besoin. Malheureusement, la
soire qui vint fut une de celles o cet apaisement ne m'tait pas
apport, o le baiser qu'Albertine me donnerait en me quittant, bien
diffrent du baiser habituel, ne me calmerait pas plus qu'autrefois
celui de ma mre, les jours o elle tait fche et o je
n'osais pas la rappeler, mais o je sentais que je ne pourrais
pas m'endormir. Ces soires-l, c'taient maintenant celles o
Albertine avait form pour le lendemain quelque projet qu'elle ne
voulait pas que je connusse. Si elle me l'avait confi, j'aurais mis
 assurer sa ralisation une ardeur que personne autant qu'Albertine
n'et pu m'inspirer. Mais elle ne me disait rien et n'avait,
d'ailleurs, besoin de me rien dire; ds qu'elle tait entre, sur
la porte mme de ma chambre, comme elle avait encore son chapeau ou
sa toque sur la tte, j'avais dj vu le dsir inconnu, rtif,
acharn, indomptable. Or c'taient souvent les soirs o j'avais
attendu son retour avec les plus tendres penses, o je comptais lui
sauter au cou avec le plus de tendresse.

Hlas, ces msententes comme j'en avais eu souvent avec mes parents,
que je trouvais froids ou irrits au moment o j'accourais prs
d'eux, dbordant de tendresse, ne sont rien auprs de celles qui
se produisent entre deux amants! La souffrance ici est bien moins
superficielle, est bien plus difficile  supporter, elle a pour
sige une couche plus profonde du coeur.

Ce soir-l, le projet qu'Albertine avait form, elle fut pourtant
oblige de m'en dire un mot; je compris tout de suite qu'elle voulait
aller le lendemain faire une visite  Mme Verdurin, une visite
qui, en elle-mme, ne m'et en rien contrari. Mais certainement,
c'tait pour y faire quelque rencontre, pour y prparer quelque
plaisir. Sans cela elle n'et pas tellement tenu  cette visite.
Je veux dire, elle ne m'et pas rpt qu'elle n'y tenait pas.
J'avais suivi dans mon existence une marche inverse de celle des
peuples, qui ne se servent de l'criture phontique qu'aprs avoir
considr les caractres comme une suite de symboles; moi qui,
pendant tant d'annes, n'avais cherch la vie et la pense
relles des gens que dans l'nonc direct qu'ils m'en fournissaient
volontairement, par leur faute j'en tais arriv  ne plus
attacher, au contraire, d'importance qu'aux tmoignages qui ne sont
pas une expression rationnelle et analytique de la vrit; les
paroles elles-mmes ne me renseignaient qu' la condition d'tre
interprtes  la faon d'un afflux de sang  la figure d'une
personne qui se trouble,  la faon encore d'un silence subit.

Tel adverbe (par exemple employ par M. de Cambremer, quand il
croyait que j'tais crivain et que, n'ayant pas encore parl,
racontant une visite qu'il avait faite aux Verdurin, il s'tait
tourn vers moi en disant: Il y avait _justement_ de Borelli)
jailli dans une conflagration par le rapprochement involontaire,
parfois prilleux, de deux ides que l'interlocuteur n'exprimait
pas et duquel, par telles mthodes d'analyse ou d'lectrolyse
appropries, je pouvais les extraire, m'en disait plus qu'un
discours.

Albertine laissait parfois traner dans ses propos tel ou tel de
ces prcieux amalgames, que je me htais de traiter pour les
transformer en ides claires. C'est, du reste, une des choses les
plus terribles pour l'amoureux que, si les faits particuliers--que
seuls l'exprience, l'espionnage, entre tant de ralisations
possibles, feraient connatre--sont si difficiles  trouver, la
vrit, en revanche, sort si facile  percer ou seulement 
pressentir.

Souvent je l'avais vue,  Balbec, attacher sur des jeunes filles qui
passaient un regard brusque et prolong, pareil  un attouchement
et aprs lequel, si je les connaissais, elle me disait: Si on les
faisait venir? J'aimerais leur dire des injures. Et depuis quelque
temps, depuis qu'elle m'avait pntr sans doute, aucune demande
d'inviter personne, aucune parole, mme pas un dtournement de
regards, devenus sans objet et silencieux, et aussi rvlateurs,
avec la mine distraite et vacante dont ils taient accompagns,
qu'autrefois leur aimantation. Or il m'tait impossible de lui
faire des reproches ou de lui poser des questions  propos de choses
qu'elle et dclares si minimes, si insignifiantes, retenues par
moi pour le plaisir de chercher la petite bte. Il est dj
difficile de dire pourquoi avez-vous regard telle passante, mais
bien plus pourquoi ne l'avez-vous pas regarde. Et pourtant je
savais bien, ou du moins j'aurais su, si je n'avais pas voulu croire
ces affirmations d'Albertine plutt que tous les riens inclus dans un
regard, prouvs par lui et par telle ou telle contradiction dans les
paroles, contradiction dont je ne m'apercevais souvent que longtemps
aprs l'avoir quitte, qui me faisait souffrir toute la nuit, dont
je n'osais plus reparler, mais qui n'en honorait pas moins de temps en
temps ma mmoire de ses visites priodiques.

Souvent, pour ces simples regards furtifs ou dtourns, sur la plage
de Balbec ou dans les rues de Paris, je pouvais me demander si la
personne qui les provoquait n'tait pas seulement un objet de dsirs
au moment o elle passait, mais une ancienne connaissance, ou bien
une jeune fille dont on n'avait fait que lui parler et dont, quand je
l'apprenais, j'tais stupfait qu'on lui et parl, tant c'tait
en dehors des connaissances possibles, au jug, d'Albertine. Mais la
Gomorrhe moderne est un puzzle fait de morceaux qui viennent de l
o on s'y attendait le moins. C'est ainsi que je vis une fois, 
Rivebelle, un grand dner dont je connaissais par hasard, au moins de
nom, les dix invites, aussi dissemblables que possible, parfaitement
rejointes cependant, si bien que je ne vis jamais dner si homogne
bien que si composite.

Pour en revenir aux jeunes passantes, jamais Albertine ne regardait
une dame ge ou un vieillard avec tant de fixit, ou, au
contraire, de rserve, et comme si elle ne voyait pas. Les maris
tromps qui ne savent rien savent tout tout de mme. Mais il faut
un dossier plus matriellement document pour tablir une scne
de jalousie. D'ailleurs, si la jalousie nous aide  dcouvrir
un certain penchant  mentir chez la femme que nous aimons, elle
centuple ce penchant quand la femme a dcouvert que nous sommes
jaloux. Elle ment (dans des proportions o elle ne nous a jamais
menti auparavant), soit qu'elle ait piti, ou peur, ou se drobe
instinctivement par une fuite symtrique  nos investigations.
Certes il y a des amours o, ds le dbut, une femme lgre s'est
pose comme une vertu aux yeux de l'homme qui l'aime. Mais combien
d'autres comprennent deux priodes parfaitement contrastes. Dans
la premire, la femme parle presque facilement, avec de simples
attnuations, de son got pour le plaisir, de la vie galante
qu'il lui a fait mener, toutes choses qu'elle niera ensuite avec la
dernire nergie au mme homme, mais qu'elle a senti jaloux d'elle
et l'piant. Il en arrive  regretter le temps de ces premires
confidences dont le souvenir le torture cependant. Si la femme lui en
faisait encore de pareilles, elle lui fournirait presque elle-mme
le secret des fautes qu'il poursuit inutilement chaque jour. Et puis,
quel abandon cela prouverait, quelle confiance, quelle amiti! Si
elle ne peut vivre sans le tromper, du moins le tromperait-elle en
amie, en lui racontant ses plaisirs, en l'y associant. Et il regrette
une telle vie que les dbuts de leur amour semblaient esquisser,
que sa suite a rendue impossible, faisant de cet amour quelque chose
d'atrocement douloureux, qui rendra une sparation, selon les cas, ou
invitable, ou impossible.

Parfois l'criture o je dchiffrais les mensonges d'Albertine,
sans tre idographique, avait simplement besoin d'tre lue
 rebours; c'est ainsi que ce soir elle m'avait lanc d'un air
ngligent ce message destin  passer presque inaperu: Il
serait possible que j'aille demain chez les Verdurin, je ne sais pas
du tout si j'irai, je n'en ai gure envie. Anagramme enfantin de
cet aveu: J'irai demain chez les Verdurin, c'est absolument certain,
car j'y attache une extrme importance. Cette hsitation apparente
signifiait une volont arrte et avait pour but de diminuer
l'importance de la visite tout en me l'annonant. Albertine employait
toujours le ton dubitatif pour les rsolutions irrvocables. La
mienne ne l'tait pas moins. Je m'arrangeai pour que la visite 
Mme Verdurin n'et pas lieu. La jalousie n'est souvent qu'un inquiet
besoin de tyrannie appliqu aux choses de l'amour. J'avais sans doute
hrit de mon pre ce brusque dsir arbitraire de menacer
les tres que j'aimais le plus dans les esprances dont ils se
beraient avec une scurit que je voulais leur montrer trompeuse;
quand je voyais qu'Albertine avait combin  mon insu, en se cachant
de moi, le plan d'une sortie que j'eusse fait tout au monde pour
lui rendre plus facile et plus agrable si elle m'en avait fait le
confident, je disais ngligemment, pour la faire trembler, que je
comptais sortir ce jour-l.

Je me mis  suggrer  Albertine d'autres buts de promenades qui
eussent rendu la visite Verdurin impossible, en des paroles empreintes
d'une feinte indiffrence sous laquelle je tchai de dguiser mon
nervement. Mais elle l'avait dpist. Il rencontrait chez elle la
force lectrique d'une volont contraire qui la repoussait vivement;
dans les yeux d'Albertine j'en voyais jaillir les tincelles. Au
reste,  quoi bon m'attacher  ce que disaient les prunelles en ce
moment? Comment n'avais-je pas depuis longtemps remarqu que les yeux
d'Albertine appartenaient  la famille de ceux qui, mme chez un
tre mdiocre, semblent faits de plusieurs morceaux  cause de
tous les lieux o l'tre veut se trouver--et cacher qu'il veut se
trouver--ce jour-l? Des yeux, par mensonge toujours immobiles et
passifs, mais dynamiques, mesurables par les mtres ou kilomtres 
franchir pour se trouver au rendez-vous voulu, implacablement voulu,
des yeux qui sourient moins encore au plaisir qui les tente qu'ils
ne s'aurolent de la tristesse et du dcouragement qu'il y aura
peut-tre une difficult pour aller au rendez-vous. Entre vos mains
mmes, ces tres-l sont des tres de fuite. Pour comprendre les
motions qu'ils donnent et que d'autres tres, mme plus beaux, ne
donnent pas, il faut calculer qu'ils sont non pas immobiles, mais en
mouvement, et ajouter  leur personne un signe correspondant  ce
qu'en physique est le signe qui signifie vitesse. Si vous drangez
leur journe, ils vous avouent le plaisir qu'ils vous avaient cach:
Je voulais tant aller goter  cinq heures avec telle personne que
j'aime. Eh bien, si, six mois aprs, vous arrivez  connatre la
personne en question, vous apprendrez que jamais la jeune fille dont
vous aviez drang les projets, qui, prise au pige, pour que vous
la laissiez libre, vous avait avou le goter qu'elle faisait ainsi
avec une personne aime, tous les jours  l'heure o vous ne la
voyiez pas, vous apprendrez que cette personne ne l'a jamais reue,
qu'elles n'ont jamais got ensemble, et que la jeune fille disait
tre trs prise, par vous, prcisment. Ainsi la personne avec qui
elle avait confess qu'elle avait got, avec qui elle vous avait
suppli de la laisser goter, cette personne, raison avoue par la
ncessit, ce n'tait pas elle, c'tait une autre, c'tait encore
autre chose! Autre chose, quoi? Une autre, qui?

Hlas, les yeux fragments, partant au loin et tristes,
permettraient peut-tre de mesurer les distances, mais n'indiquent
pas les directions. Le champ infini des possibles s'tend, et si, par
hasard, le rel se prsentait devant nous, il serait tellement en
dehors des possibles que, dans un brusque tourdissement, allant
taper contre le mur surgi, nous tomberions  la renverse. Le
mouvement et la fuite constats ne sont mme pas indispensables,
il suffit que nous les induisions. Elle nous avait promis une lettre,
nous tions calmes, nous n'aimions plus. La lettre n'est pas venue,
aucun courrier n'en apporte, que se passe-t-il? L'anxit renat
et l'amour. Ce sont surtout de tels tres qui nous inspirent l'amour,
pour notre dsolation. Car chaque anxit nouvelle que nous
prouvons par eux enlve  nos yeux de leur personnalit. Nous
tions rsigns  la souffrance, croyant aimer en dehors de
nous, et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notre
tristesse, que notre amour c'est peut-tre notre tristesse, et que
l'objet n'en est que pour une faible part la jeune fille  la noire
chevelure. Mais enfin, ce sont surtout de tels tres qui inspirent
l'amour.

Le plus souvent l'amour n'a pas pour objet un corps, except si
une motion, la peur de le perdre, l'incertitude de le retrouver se
fondent en lui. Or ce genre d'anxit a une grande affinit pour
les corps. Il leur ajoute une qualit qui passe la beaut mme; ce
qui est une des raisons pourquoi l'on voit des hommes, indiffrents
aux femmes les plus belles, en aimer passionnment certaines qui
nous semblent laides. A ces tres-l,  ces tres de fuite, leur
nature, notre inquitude attachent des ailes. Et mme auprs de
nous leur regard semble nous dire qu'ils vont s'envoler. La preuve de
cette beaut surpassant la beaut qu'ajoutent les ailes est que
bien souvent pour nous un mme tre est successivement sans ailes
et ail. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous
les autres. Srs de le garder, nous le comparons  ces autres,
qu'aussitt nous lui prfrons. Et comme ces motions et ces
certitudes peuvent alterner d'une semaine  l'autre, un tre
peut une semaine se voir sacrifier tout ce qui plaisait, la semaine
suivante tre sacrifi, et ainsi de suite pendant trs longtemps.
Ce qui serait incomprhensible si nous ne savions par l'exprience
que tout homme a d'avoir dans sa vie au moins une fois cess d'aimer,
oubli une femme, le peu de chose qu'est en soi-mme un tre quand
il n'est plus, ou qu'il n'est pas encore, permable  nos motions.
Et, bien entendu, si nous disons: tres de fuite, c'est galement
vrai des tres en prison, des femmes captives, qu'on croit qu'on ne
pourra jamais avoir. Aussi les hommes dtestent les entremetteuses,
car elles facilitent la fuite, font briller la tentation; mais s'ils
aiment au contraire une femme clotre, ils recherchent volontiers
les entremetteuses pour les faire sortir de leur prison et nous les
amener. Dans la mesure o les unions avec les femmes qu'on enlve
sont moins durables que d'autres, la cause en est que la peur de ne
pas arriver  les obtenir ou l'inquitude de les voir fuir est tout
notre amour, et qu'une fois enleves  leur mari, arraches  leur
thtre, guries de la tentation de nous quitter, dissocies, en
un mot, de notre motion quelle qu'elle soit, elles sont seulement
elles-mmes, c'est--dire presque rien, et, si longtemps
convoites, sont quittes bientt par celui-l mme qui avait si
peur d'tre quitt par elles.

J'ai dit: Comment n'avais-je pas devin? Mais ne l'avais-je pas
devin ds le premier jour  Balbec? N'avais-je pas devin en
Albertine une de ces filles sous l'enveloppe charnelle desquelles
palpitent plus d'tres cachs, je ne dis pas que dans un jeu de
cartes encore dans sa bote, que dans une cathdrale ou un thtre
avant qu'on y entre, mais que dans la foule immense et renouvele?
Non pas seulement tant d'tres, mais le dsir, le souvenir
voluptueux, l'inquite recherche de tant d'tres. A Balbec je
n'avais pas t troubl parce que je n'avais mme pas suppos
qu'un jour je serais sur des pistes mme fausses. N'importe! Cela
avait donn pour moi  Albertine la plnitude d'un tre rempli
jusqu'au fond par la superposition de tant d'tres, de tant de
dsirs, et de souvenirs voluptueux d'tres. Et maintenant qu'elle
m'avait dit un jour Mlle Vinteuil, j'aurais voulu non pas
arracher sa robe pour voir son corps, mais,  travers son corps, voir
tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de ses prochains et ardents
rendez-vous.

Comme les choses probablement les plus insignifiantes prennent soudain
une valeur extraordinaire quand un tre que nous aimons (ou  qui
il ne manquait que cette duplicit pour que nous l'aimions) nous les
cache! En elle-mme, la souffrance ne nous donne pas forcment
des sentiments d'amour ou de haine pour la personne qui la cause: un
chirurgien qui nous fait mal nous reste indiffrent. Mais une femme
qui nous a dit pendant quelque temps que nous tions tout pour elle,
sans qu'elle ft elle-mme tout pour nous, une femme que nous avons
plaisir  voir,  embrasser,  tenir sur nos genoux, nous nous
tonnons si seulement nous prouvons,  une brusque rsistance,
que nous ne disposons pas d'elle. La dception rveille alors
parfois en nous le souvenir oubli d'une angoisse ancienne, que nous
savons pourtant ne pas avoir t provoque par cette femme, mais
par d'autres dont les trahisons s'chelonnent sur notre pass; au
reste, comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on
faire un mouvement pour se prserver de la mort, dans un monde o
l'amour n'est provoqu que par le mensonge et consiste seulement dans
notre besoin de voir nos souffrances apaises par l'tre qui nous
a fait souffrir? Pour sortir de l'accablement qu'on prouve quand on
dcouvre ce mensonge et cette rsistance, il y a le triste remde
de chercher  agir malgr elle,  l'aide des tres qu'on sent plus
mls  sa vie que nous-mme, sur celle qui nous rsiste et
qui nous ment,  ruser nous-mme,  nous faire dtester. Mais la
souffrance d'un tel amour est de celles qui font invinciblement que le
malade cherche dans un changement de position un bien-tre illusoire.

Ces moyens d'action ne nous manquent pas, hlas! Et l'horreur de
ces amours que l'inquitude seule a enfantes vient de ce que
nous tournons et retournons sans cesse dans notre cage des propos
insignifiants; sans compter que rarement les tres pour qui nous les
prouvons nous plaisent physiquement d'une manire complexe, puisque
ce n'est pas notre got dlibr, mais le hasard d'une minute
d'angoisse, minute indfiniment prolonge par notre faiblesse de
caractre, laquelle refait chaque soir les expriences et s'abaisse
 des calmants, qui choisit pour nous.

Sans doute mon amour pour Albertine n'tait pas le plus dnu
de ceux jusqu'o, par manque de volont, on peut dchoir, car
il n'tait pas entirement platonique; elle me donnait des
satisfactions charnelles, et puis elle tait intelligente. Mais tout
cela tait une superftation. Ce qui m'occupait l'esprit n'tait
pas ce qu'elle avait pu dire d'intelligent, mais tel mot qui
veillait chez moi un doute sur ses actes; j'essayais de me rappeler
si elle avait dit ceci ou cela, de quel air,  quel moment, en
rponse  quelle parole, de reconstituer toute la scne de son
dialogue avec moi,  quel moment elle avait voulu aller chez les
Verdurin, quel mot de moi avait donn  son visage l'air fch. Il
se ft agi de l'vnement le plus important que je ne me fusse
pas donn tant de peine pour en tablir la vrit, en restituer
l'atmosphre et la couleur juste. Sans doute ces inquitudes, aprs
avoir atteint un degr o elles nous sont insupportables, on arrive
parfois  les calmer entirement pour un soir. La fte o l'amie
qu'on aime doit se rendre, et sur la vraie nature de laquelle notre
esprit travaillait depuis des jours, nous y sommes convis aussi,
notre amie n'y a d'gards et de paroles que pour nous, nous la
ramenons, et nous connaissons alors, nos inquitudes dissipes, un
repos aussi complet, aussi rparateur que celui qu'on gote parfois
dans ce sommeil profond qui suit les longues marches. Et, sans
doute, un tel repos vaut que nous le payions  un prix lev.
Mais n'aurait-il pas t plus simple de ne pas acheter nous-mme,
volontairement, l'anxit, et plus cher encore? D'ailleurs, nous
savons bien que, si profondes que puissent tre ces dtentes
momentanes, l'inquitude sera tout de mme la plus forte. Parfois,
mme, elle est renouvele par la phrase dont le but tait de nous
apporter le repos. Mais, le plus souvent, nous ne faisons que changer
d'inquitude. Un des mots de cette phrase qui devait nous calmer met
nos soupons sur une autre piste. Les exigences de notre jalousie
et l'aveuglement de notre crdulit sont plus grands que ne pouvait
supposer la femme que nous aimons.

Quand, spontanment, elle nous jure que tel homme n'est pour elle
qu'un ami, elle nous bouleverse en nous apprenant--ce que nous ne
souponnions pas--qu'il tait pour elle un ami. Tandis qu'elle nous
raconte, pour nous montrer sa sincrit, comment ils ont pris le
th ensemble, cet aprs-midi mme,  chaque mot qu'elle dit,
l'invisible, l'insouponn prend forme devant nous. Elle avoue qu'il
lui a demand d'tre sa matresse, et nous souffrons le martyre
qu'elle ait pu couter ses propositions. Elle les a refuses,
dit-elle. Mais tout  l'heure, en nous rappelant son rcit, nous
nous demanderons si le rcit est bien vridique, car il y a, entre
les diffrentes choses qu'elle nous a dites, cette absence de lien
logique et ncessaire qui, plus que les faits qu'on raconte, est
le signe de la vrit. Et puis elle a eu cette terrible intonation
ddaigneuse: Je lui ai dit non, catgoriquement, qui se retrouve
dans toutes les classes de la socit quand une femme ment. Il faut
pourtant la remercier d'avoir refus, l'encourager par notre bont
 nous faire de nouveau  l'avenir des confidences si cruelles. Tout
au plus faisons-nous la remarque: Mais s'il vous avait dj fait
des propositions, pourquoi avez-vous consenti  prendre le th avec
lui?--Pour qu'il ne pt pas m'en vouloir et dire que je n'ai pas
t gentille. Et nous n'osons pas lui rpondre qu'en refusant
elle et peut-tre t plus gentille pour nous.

D'ailleurs, Albertine m'effrayait en me disant que j'avais raison,
pour ne pas lui faire de tort, de dire que je n'tais pas son amant,
puisque aussi bien, ajoutait-elle, c'est la vrit que vous ne
l'tes pas. Je ne l'tais peut-tre pas compltement en effet,
mais alors, fallait-il penser que toutes les choses que nous faisions
ensemble, elle les faisait aussi avec tous les hommes dont elle me
jurait qu'elle n'avait pas t la matresse? Vouloir connatre 
tout prix ce qu'Albertine pensait, qui elle voyait, qui elle aimait,
comme il tait trange que je sacrifiasse tout  ce besoin, puisque
j'avais prouv le mme besoin de savoir, au sujet de Gilberte, des
noms propres, des faits, qui m'taient maintenant si indiffrents.
Je me rendais bien compte qu'en elles-mmes les actions d'Albertine
n'avaient pas plus d'intrt. Il est curieux qu'un premier amour,
si, par la fragilit qu'il laisse  notre coeur, il fraye la voie
aux amours suivantes, ne nous donne pas du moins, par l'identit
mme des symptmes et des souffrances, le moyen de les gurir.

D'ailleurs, y a-t-il besoin de savoir un fait? Ne sait-on pas d'abord
d'une faon gnrale le mensonge et la discrtion mme de ces
femmes qui ont quelque chose  cacher? Y a-t-il l possibilit
d'erreur? Elles se font une vertu de se taire, alors que nous
voudrions tant les faire parler. Et nous sentons qu' leur complice
elles ont affirm: Je ne dis jamais rien. Ce n'est pas par moi
qu'on saura quelque chose, je ne dis jamais rien. On donne sa
fortune, sa vie pour un tre, et pourtant cet tre, on sait bien
qu' dix ans d'intervalle, plus tt ou plus tard, on lui refuserait
cette fortune, on prfrerait garder sa vie. Car alors l'tre
serait dtach de nous, seul, c'est--dire nul. Ce qui nous attache
aux tres, ce sont ces mille racines, ces fils innombrables que
sont les souvenirs de la soire de la veille, les esprances de la
matine du lendemain; c'est cette trame continue d'habitudes dont
nous ne pouvons pas nous dgager. De mme qu'il y a des avares qui
entassent par gnrosit, nous sommes des prodigues qui dpensons
par avarice, et c'est moins  un tre que nous sacrifions notre vie,
qu' tout ce qu'il a pu attacher autour de lui de nos heures, de
nos jours, de ce  ct de quoi la vie non encore vcue, la
vie relativement future, nous semble une vie plus lointaine, plus
dtache, moins utile, moins ntre. Ce qu'il faudrait, c'est se
dgager de ces liens qui ont tellement plus d'importance que lui,
mais ils ont pour effet de crer en nous des devoirs momentans 
son gard, devoirs qui font que nous n'osons pas le quitter de peur
d'tre mal jug de lui--alors que plus tard nous oserions, car,
dgag de nous, il ne serait plus nous--et que nous ne nous crons
en ralit de devoirs (dussent-ils, par une contradiction apparente,
aboutir au suicide) qu'envers nous-mmes.

Si je n'aimais pas Albertine (ce dont je n'tais pas sr), cette
place qu'elle tenait auprs de moi n'avait rien d'extraordinaire:
nous ne vivons qu'avec ce que nous n'aimons pas, que nous n'avons fait
vivre avec nous que pour tuer l'insupportable amour, qu'il s'agisse
d'une femme, d'un pays, ou encore d'une femme enfermant un pays.
Mme nous aurions bien peur de recommencer  aimer si l'absence se
produisait de nouveau. Je n'en tais pas arriv  ce point pour
Albertine. Ses mensonges, ses aveux, me laissaient  achever la
tche d'claircir la vrit: ses mensonges si nombreux, parce
qu'elle ne se contentait pas de mentir comme tout tre qui se croit
aim, mais parce que par nature elle tait, en dehors de cela,
menteuse, et si changeante d'ailleurs que, mme en me disant chaque
fois la vrit, ce que, par exemple, elle pensait des gens, elle
et dit chaque fois des choses diffrentes; ses aveux, parce que si
rares, si court arrts, ils laissaient entre eux, en tant qu'ils
concernaient le pass, de grands intervalles tout en blanc et sur
toute la longueur desquels il me fallait retracer, et pour cela
d'abord apprendre, sa vie.

Quant au prsent, pour autant que je pouvais interprter les
paroles sibyllines de Franoise, ce n'tait pas que sur des points
particuliers, c'tait sur tout un ensemble qu'Albertine me mentait,
et je verrais tout par un beau jour ce que Franoise faisait
semblant de savoir, ce qu'elle ne voulait pas me dire, ce que je
n'osais pas lui demander. D'ailleurs, c'tait sans doute par la mme
jalousie qu'elle avait eue jadis envers Eulalie que Franoise parlait
des choses les plus invraisemblables, tellement vagues qu'on pouvait
tout au plus y supposer l'insinuation, bien invraisemblable, que la
pauvre captive (qui aimait les femmes) prfrait un mariage avec
quelqu'un qui ne semblait pas tout  fait tre moi. Si cela
avait t, malgr ses radiotlpathies, comment Franoise
l'aurait-elle su? Certes, les rcits d'Albertine ne pouvaient
nullement me fixer l-dessus, car ils taient chaque jour aussi
opposs que les couleurs d'une toupie presque arrte. D'ailleurs,
il semblait bien que c'tait surtout la haine qui faisait parler
Franoise. Il n'y avait pas de jour qu'elle ne me dt et que je
ne supportasse, en l'absence de ma mre, des paroles telles que:
Certes, vous tes gentil et je n'oublierai jamais la reconnaissance
que je vous dois (ceci probablement pour que je me cre des titres
 sa reconnaissance), mais la maison est empeste depuis que la
gentillesse a install ici la fourberie, que l'intelligence protge
la personne la plus bte qu'on ait jamais vue, que la finesse,
les manires, l'esprit, la dignit en toutes choses, l'air et la
ralit d'un prince se laissent faire la loi et monter le coup et me
faire humilier, moi qui suis depuis quarante ans dans la famille, par
le vice, par ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus bas.

Franoise en voulait surtout  Albertine d'tre commande par
quelqu'un d'autre que nous et d'un surcrot de travail de mnage,
d'une fatigue qui altrait la sant de notre vieille servante,
laquelle ne voulait pas, malgr cela, tre aide dans son travail,
n'tant pas une propre  rien. Cela et suffi  expliquer
cet nervement, ces colres haineuses. Certes, elle et voulu
qu'Albertine-Esther ft bannie. C'tait le voeu de Franoise. Et en
la consolant cela et dj repos notre vieille servante. Mais, 
mon avis, ce n'tait pas seulement cela. Une telle haine n'avait
pu natre que dans un corps surmen. Et plus encore que d'gards,
Franoise avait besoin de sommeil.

Albertine allait ter ses affaires et, pour aviser au plus vite,
j'essayai de tlphoner  Andre; je me saisis du rcepteur,
j'invoquai les divinits implacables, mais ne fis qu'exciter leur
fureur qui se traduisit par ces mots: Pas libre. Andre tait
en effet en train de causer avec quelqu'un. En attendant qu'elle et
achev sa conversation, je me demandais comment, puisque tant de
peintres cherchent  renouveler les portraits fminins du XVIIIe
sicle, o l'ingnieuse mise en scne est un prtexte aux
expressions de l'attente, de la bouderie, de l'intrt, de la
rverie, comment aucun de nos modernes Boucher ou Fragonard ne
peignait, au lieu de la lettre, ou du clavecin, etc., cette
scne qui pourrait s'appeler: Devant le tlphone, et o
natrait spontanment sur les lvres de l'couteuse un sourire
d'autant plus vrai qu'il sait n'tre pas vu. Enfin, Andre
m'entendit: Vous venez prendre Albertine demain? et en prononant
ce nom d'Albertine, je pensais  l'envie que m'avait inspire
Swann quand il m'avait dit, le jour de la fte chez la princesse de
Guermantes: Venez voir Odette, et que j'avais pens  ce que
malgr tout il y avait de fort dans un prnom qui, aux yeux de tout
le monde et d'Odette elle-mme, n'avait que dans la bouche de Swann
ce sens absolument possessif.

Qu'une telle mainmise--rsume en un vocable--sur toute une
existence m'avait paru, chaque fois que j'tais amoureux, devoir
tre douce! Mais, en ralit, quand on peut le dire, ou bien cela
est devenu indiffrent, ou bien l'habitude n'a pas mouss la
tendresse, mais elle en a chang les douceurs en douleurs. Le
mensonge est bien peu de chose, nous vivons au milieu de lui sans
faire autre chose qu'en sourire, nous le pratiquons sans croire faire
mal  personne, mais la jalousie en souffre et voit plus qu'il ne
cache (souvent notre amie refuse de passer la soire avec nous et va
au thtre tout simplement pour que nous ne voyions pas qu'elle a
mauvaise mine). Combien, souvent, elle reste aveugle  ce que cache
la vrit! Mais elle ne peut rien obtenir, car celles qui jurent
de ne pas mentir refuseraient, sous le couteau, de confesser leur
caractre. Je savais que moi seul pouvais dire de cette faon-l
Albertine  Andre. Et, pourtant, pour Albertine, pour Andre,
et pour moi-mme, je sentais que je n'tais rien. Et je comprenais
l'impossibilit o se heurte l'amour.

Nous nous imaginons qu'il a pour objet un tre qui peut tre couch
devant nous, enferm dans un corps. Hlas! il est l'extension de
cet tre  tous les points de l'espace et du temps que cet tre a
occups et occupera. Si nous ne possdons pas son contact avec tel
lieu, avec telle heure, nous ne le possdons pas. Or nous ne pouvons
toucher tous ces points. Si encore ils nous taient dsigns,
peut-tre pourrions-nous nous tendre jusqu' eux. Mais nous
ttonnons sans les trouver. De l la dfiance, la jalousie, les
perscutions. Nous perdons un temps prcieux sur une piste absurde
et nous passons sans le souponner  ct du vrai.

Mais dj une des divinits irascibles, aux servantes
vertigineusement agiles, s'irritait non plus que je parlasse, mais que
je ne disse rien. Mais voyons, c'est libre, depuis le temps que
vous tes en communication; je vais vous couper. Mais elle n'en
fit rien, et tout en suscitant la prsence d'Andre, l'enveloppa,
en grand pote qu'est toujours une demoiselle du tlphone, de
l'atmosphre particulire  la demeure, au quartier,  la vie
mme de l'amie d'Albertine. C'est vous? me dit Andre dont la
voix tait projete jusqu' moi avec une vitesse instantane par
la desse qui a le privilge de rendre les sons plus rapides que
l'clair. coutez, rpondis-je; allez o vous voudrez, n'importe
o, except chez Mme Verdurin. Il faut  tout prix en
loigner demain Albertine.--C'est que justement elle doit y aller
demain.--Ah!

Mais j'tais oblig d'interrompre un instant et de faire des gestes
menaants, car si Franoise continuait--comme si c'et t
quelque chose d'aussi dsagrable que la vaccine ou d'aussi
prilleux que l'aroplane-- ne pas vouloir apprendre 
tlphoner, ce qui nous et dchargs des communications qu'elle
pouvait connatre sans inconvnient, en revanche, elle entrait
immdiatement chez moi ds que j'tais en train d'en faire d'assez
secrtes pour que je tinsse particulirement  les lui cacher.
Quand elle fut sortie de la chambre non sans s'tre attarde 
emporter divers objets qui y taient depuis la veille et eussent pu
y rester, sans gner le moins du monde, une heure de plus, et pour
remettre dans le feu une bche bien inutile par la chaleur brlante
que me donnaient la prsence de l'intruse et la peur de me voir
couper par la demoiselle: Pardonnez-moi, dis-je  Andre, j'ai
t drang. C'est absolument sr qu'elle doit aller demain
chez les Verdurin?--Absolument, mais je peux lui dire que cela vous
ennuie.--Non, au contraire; ce qui est possible, c'est que je vienne
avec vous.--Ah! fit Andre d'une voix fort ennuye et comme
effraye de mon audace, qui ne fit du reste que s'en affermir.
Alors, je vous quitte et pardon de vous avoir drange pour
rien.--Mais non, dit Andre et (comme maintenant, l'usage du
tlphone tant devenu courant, autour de lui s'tait dvelopp
l'enjolivement de phrases spciales, comme jadis autour des
ths) elle ajouta: Cela m'a fait grand plaisir d'entendre votre
voix.

J'aurais pu en dire autant, et plus vridiquement qu'Andre, car
je venais d'tre infiniment sensible  sa voix, n'ayant jamais
remarqu jusque-l qu'elle tait si diffrente des autres. Alors,
je me rappelai d'autres voix encore, des voix de femmes surtout, les
unes ralenties par la prcision d'une question et l'attention de
l'esprit, d'autres essouffles, mme interrompues, par le flot
lyrique de ce qu'elles racontent; je me rappelai une  une la voix
de chacune des jeunes filles que j'avais connues  Balbec, puis de
Gilberte, puis de ma grand'mre, puis de Mme de Guermantes; je les
trouvai toutes dissemblables, moules sur un langage particulier 
chacune, jouant toutes sur un instrument diffrent, et je me dis quel
maigre concert doivent donner au paradis les trois ou quatre anges
musiciens des vieux peintres, quand je voyais s'lever vers Dieu, par
dizaines, par centaines, par milliers, l'harmonieuse et multisonore
salutation de toute les Voix. Je ne quittai pas le tlphone sans
remercier, en quelques mots propitiatoires, celle qui rgne sur la
vitesse des sons, d'avoir bien voulu user en faveur de mes humbles
paroles d'un pouvoir qui les rendait cent fois plus rapides que le
tonnerre, mais mes actions de grce restrent sans autre rponse
que d'tre coupes.

Quand Albertine revint dans ma chambre, elle avait une robe de satin
noir qui contribuait  la rendre plus ple,  faire d'elle
la Parisienne blme, ardente, tiole par le manque d'air,
l'atmosphre des foules et peut-tre l'habitude du vice, et dont les
yeux semblaient plus inquiets parce que ne les gayait pas la rougeur
des joues.

Devinez, lui dis-je,  qui je viens de tlphoner? A Andre.--A
Andre? s'cria Albertine sur un ton bruyant, tonn, mu,
qu'une nouvelle aussi simple ne comportait pas. J'espre qu'elle a
pens  vous dire que nous avions rencontr Mme Verdurin l'autre
jour.--Madame Verdurin? je ne me rappelle pas, rpondis-je en ayant
l'air de penser  autre chose,  la fois pour sembler indiffrent
 cette rencontre et pour ne pas trahir Andre qui m'avait dit o
Albertine irait le lendemain.

Mais qui sait si elle-mme, Andre, ne me trahissait pas, et si
demain elle ne raconterait pas  Albertine que je lui avais demand
de l'empcher, cote que cote, d'aller chez les Verdurin, et si
elle ne lui avait pas dj rvl que je lui avais fait plusieurs
fois des recommandations analogues. Elle m'avait affirm ne les
avoir jamais rptes, mais la valeur de cette affirmation tait
balance dans mon esprit par l'impression que depuis quelque temps
s'tait retire du visage d'Albertine la confiance qu'elle avait eue
si longtemps en moi.

Ce qui est curieux, c'est que, quelques jours avant cette dispute
avec Albertine, j'en avais dj eu une avec elle, mais en prsence
d'Andre. Or Andre, en donnant de bons conseils  Albertine, avait
toujours l'air de lui en insinuer de mauvais. Voyons, ne parle pas
comme cela, tais-toi, disait-elle, comme au comble du bonheur. Sa
figure prenait la teinte sche de framboise rose des intendantes
dvotes qui font renvoyer un  un tous les domestiques. Pendant que
j'adressais  Albertine des reproches que je n'aurais pas d, elle
avait l'air de sucer avec dlices un sucre d'orge. Puis elle ne
pouvait retenir un rire tendre. Viens Titine, avec moi. Tu sais
que je suis ta petite soeurette chrie. Je n'tais pas seulement
exaspr par ce droulement doucereux, je me demandais si Andre
avait vraiment pour Albertine l'affection qu'elle prtendait.
Albertine, qui connaissait Andre plus  fond que je ne la
connaissais, ayant toujours des haussements d'paules quand je lui
demandais si elle tait bien sre de l'affection d'Andre, et
m'ayant toujours rpondu que personne ne l'aimait autant sur la
terre, maintenant encore je suis persuad que l'affection d'Andre
tait vraie. Peut-tre dans sa famille riche, mais provinciale, en
trouverait-on l'quivalent dans quelques boutiques de la Place de
l'vch, o certaines sucreries passent pour ce qu'il y a de
meilleur. Mais je sais que pour ma part, bien qu'ayant toujours
conclu au contraire, j'avais tellement l'impression qu'Andre
cherchait  faire donner sur les doigts  Albertine que mon amie me
devenait aussitt sympathique et que ma colre tombait.

La souffrance dans l'amour cesse par instants, mais pour reprendre
d'une faon diffrente. Nous pleurons de voir celle que nous
aimons ne plus avoir avec nous ces lans de sympathie, ces avances
amoureuses du dbut, nous souffrons plus encore que, les ayant
perdus pour nous, elle les retrouve pour d'autres; puis, de cette
souffrance-l, nous sommes distraits par un mal nouveau plus atroce,
le soupon qu'elle nous a menti sur sa soire de la veille, o
elle nous a tromp sans doute; ce soupon-l aussi se dissipe, la
gentillesse que nous montre notre amie nous apaise, mais alors un mot
oubli nous revient  l'esprit; on nous a dit qu'elle tait ardente
au plaisir, or nous ne l'avons connue que calme; nous essayons de nous
reprsenter ce que furent ces frnsies avec d'autres, nous sentons
le peu que nous sommes pour elle, nous remarquons un air d'ennui,
de nostalgie, de tristesse pendant que nous parlons, nous remarquons
comme un ciel noir les robes ngliges qu'elle met quand elle
est avec nous, gardant pour les autres celles avec lesquelles, au
commencement, elle nous flattait. Si, au contraire, elle est tendre,
quelle joie un instant! mais en voyant cette petite langue tire
comme pour un appel, nous pensons  celles  qui il tait
si souvent adress que, mme peut-tre auprs de moi, sans
qu'Albertine penst  elles, il tait demeur,  cause d'une
trop longue habitude, un signe machinal. Puis le sentiment que nous
l'ennuyons revient. Mais brusquement cette souffrance tombe  peu
de chose en pensant  l'inconnu malfaisant de sa vie, aux lieux
impossibles  connatre o elle a t, est peut-tre encore,
dans les heures o nous ne sommes pas prs d'elle, si mme elle ne
projette pas d'y vivre dfinitivement, ces lieux o elle est loin
de nous, pas  nous, plus heureuse qu'avec nous. Tels sont les feux
tournants de la jalousie.

La jalousie est aussi un dmon qui ne peut tre exorcis, et
revient toujours incarner une nouvelle forme. Puissions-nous arriver
 les exterminer toutes,  garder perptuellement celle que
nous aimons, l'Esprit du Mal prendrait alors une autre forme, plus
pathtique encore, le dsespoir de n'avoir obtenu la fidlit que
par force, le dsespoir de n'tre pas aim.

Entre Albertine et moi il y avait souvent l'obstacle d'un silence
fait sans doute de griefs qu'elle taisait parce qu'elle les jugeait
irrparables. Si douce qu'Albertine ft certains soirs, elle n'avait
plus de ces mouvements spontans que je lui avais connus  Balbec
quand elle me disait: Ce que vous tes gentil tout de mme!
et que le fond de son coeur semblait venir  moi sans la rserve
d'aucun des griefs qu'elle avait maintenant et qu'elle taisait, parce
qu'elle les jugeait sans doute irrparables, impossibles  oublier,
inavous, mais qui n'en mettaient pas moins entre elle et moi
la prudence significative de ses paroles ou l'intervalle d'un
infranchissable silence.

Et peut-on savoir pourquoi vous avez tlphon  Andre?--Pour
lui demander si cela ne la contrarierait pas que je me joigne  vous
demain et que j'aille ainsi faire aux Verdurin la visite que je leur
promets depuis la Raspelire.--Comme vous voudrez. Mais je vous
prviens qu'il y a un brouillard atroce ce soir et qu'il y en aura
srement encore demain. Je vous dis cela parce que je ne voudrais
pas que cela vous fasse mal. Vous pensez bien que moi je prfre que
vous veniez avec nous. Du reste, ajouta-t-elle d'un air proccup,
je ne sais pas du tout si j'irai chez les Verdurin. Ils m'ont fait
tant de gentillesses qu'au fond je devrais... Aprs vous, c'est
encore les gens qui ont t les meilleurs pour moi, mais il y a des
riens qui me dplaisent chez eux. Il faut absolument que j'aille au
Bon March et aux Trois-Quartiers acheter une guimpe blanche, car
cette robe est trop noire.

Laisser Albertine aller seule dans un grand magasin parcouru par tant
de gens qu'on frle, pourvu de tant d'issues qu'on peut dire qu'
la sortie on n'a pas russi  trouver sa voiture qui attendait
plus loin, j'tais bien dcid  n'y pas consentir, mais j'tais
surtout malheureux. Et pourtant, je ne me rendais pas compte qu'il y
avait longtemps que j'aurais d cesser de voir Albertine, car elle
tait entre pour moi dans cette priode lamentable o un tre,
dissmin dans l'espace et dans le temps, n'est plus pour vous une
femme, mais une suite d'vnements sur lesquels nous ne pouvons
faire la lumire, une suite de problmes insolubles, une mer que
nous essayons ridiculement, comme Xercs, de battre pour la punir
de ce qu'elle a englouti. Une fois cette priode commence, on est
forcment vaincu. Heureux ceux qui comprennent assez tt pour ne
pas trop prolonger une lutte inutile, puisante, enserre de toutes
parts par les limites de l'imagination, et o la jalousie se dbat
si honteusement que le mme homme qui jadis, si seulement les regards
de celle qui tait toujours  ct de lui se portaient un instant
sur un autre, imaginait une intrigue, prouvait combien de tourments,
se rsigne plus tard  la laisser sortir seule, quelquefois avec
celui qu'il sait son amant, prfrant  l'inconnaissable cette
torture du moins connue! C'est une question de rythme  adopter et
qu'on suit aprs par habitude. Des nerveux ne pourraient pas manquer
un dner, qui font ensuite des cures de repos jamais assez longues;
des femmes rcemment encore lgres vivent de la pnitence. Des
jaloux qui, pour pier celle qu'ils aimaient, retranchaient sur leur
sommeil, sur leur repos, sentant que ses dsirs  elle, le monde
si vaste et si secret, le temps sont plus forts qu'eux, la laissent
sortir sans eux, puis voyager, puis se sparent. La jalousie finit
ainsi faute d'aliments et n'a tant dur qu' cause d'en avoir
rclam sans cesse. J'tais bien loin de cet tat.

J'tais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des
promenades avec Albertine. Comme il n'avait pas tard  s'tablir
autour de Paris des hangars d'aviation, qui sont pour les aroplanes
ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour
o, prs de la Raspelire, la rencontre quasi mythologique d'un
aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait t
pour moi comme une image de la libert, j'aimais souvent qu' la
fin de la journe le but de nos sorties--agrables d'ailleurs
 Albertine, passionne pour tous les sports--ft un de ces
arodromes. Nous nous y rendions, elle et moi, attirs par cette vie
incessante des dparts et des arrives qui donnent tant de charme
aux promenades sur les jetes, ou seulement sur la grve pour ceux
qui aiment la mer, et aux flneries autour d'un centre d'aviation
pour ceux qui aiment le ciel. A tout moment, parmi le repos des
appareils inertes et comme  l'ancre, nous en voyions un pniblement
tir par plusieurs mcaniciens, comme est trane sur le sable une
barque demande par un touriste qui veut aller faire une randonne
en mer. Puis le moteur tait mis en marche, l'appareil courait,
prenait son lan, enfin, tout  coup,  angle droit, il s'levait
lentement, dans l'extase raidie, comme immobilise, d'une vitesse
horizontale soudain transforme en majestueuse et verticale
ascension. Albertine ne pouvait contenir sa joie et elle demandait des
explications aux mcaniciens qui, maintenant que l'appareil tait 
flot, rentraient. Le passager, cependant, ne tardait pas  franchir
des kilomtres; le grand esquif, sur lequel nous ne cessions pas
de fixer les yeux, n'tait plus dans l'azur qu'un point presque
indistinct, lequel d'ailleurs reprendrait peu  peu sa matrialit,
sa grandeur, son volume, quand, la dure de la promenade approchant
de sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nous
regardions avec envie, Albertine et moi, au moment o il sautait 
terre, le promeneur qui tait all ainsi goter au large, dans ces
horizons solitaires, le calme et la limpidit du soir. Puis, soit
de l'arodrome, soit de quelque muse, de quelque glise que
nous tions alls visiter, nous revenions ensemble pour l'heure du
dner. Et, pourtant, je ne rentrais pas calm comme je l'tais 
Balbec par de plus rares promenades que je m'enorgueillissais de voir
durer tout un aprs-midi et que je contemplais ensuite se dtachant
en beaux massifs de fleurs sur le reste de la vie d'Albertine, comme
sur un ciel vide devant lequel on rve doucement, sans pense.
Le temps d'Albertine ne m'appartenait pas alors en quantits aussi
grandes qu'aujourd'hui. Pourtant, il me semblait alors bien plus 
moi, parce que je tenais compte seulement--mon amour s'en
rjouissant comme d'une faveur--des heures qu'elle passait avec moi;
maintenant--ma jalousie y cherchant avec inquitude la possibilit
d'une trahison--rien que des heures qu'elle passait sans moi.

Or, demain, elle dsirerait qu'il y en et de telles. Il faudrait
choisir, ou de cesser de souffrir, ou de cesser d'aimer. Car, ainsi
qu'au dbut il est form par le dsir, l'amour n'est entretenu plus
tard que par l'anxit douloureuse. Je sentais qu'une partie de la
vie d'Albertine m'chappait. L'amour, dans l'anxit douloureuse
comme dans le dsir heureux, est l'exigence d'un tout. Il ne nat,
il ne subsiste que si une partie reste  conqurir. On n'aime que
ce qu'on ne possde pas tout entier. Albertine mentait en me disant
qu'elle n'irait sans doute pas voir les Verdurin, comme je mentais
en disant que je voulais aller chez eux. Elle cherchait seulement 
m'empcher de sortir avec elle, et moi, par l'annonce brusque de ce
projet que je ne comptais nullement mettre  excution,  toucher
en elle le point que je devinais le plus sensible,  traquer le
dsir qu'elle cachait et  la forcer  avouer que ma prsence
auprs d'elle demain l'empcherait de le satisfaire. Elle l'avait
fait, en somme, en cessant brusquement de vouloir aller chez les
Verdurin.

Si vous ne voulez pas aller chez les Verdurin, lui dis-je, il y a au
Trocadro une superbe reprsentation  bnfice. Elle couta
mon conseil d'y aller d'un air dolent. Je recommenai  tre dur
avec elle comme  Balbec, au temps de ma premire jalousie. Son
visage refltait une dception, et j'employais  blmer mon amie
les mmes raisons qui m'avaient t si souvent opposes par mes
parents, quand j'tais petit, et qui avaient paru inintelligentes et
cruelles  mon enfance incomprise. Non, malgr votre air triste,
disais-je  Albertine, je ne peux pas vous plaindre; je vous
plaindrais si vous tiez malade, s'il vous tait arriv un malheur,
si vous aviez perdu un parent; ce qui ne vous ferait peut-tre aucune
peine tant donn le gaspillage de fausse sensibilit que vous
faites pour rien. D'ailleurs, je n'apprcie pas la sensibilit
des gens qui prtendent tant nous aimer sans tre capables de nous
rendre le plus lger service et que leur pense, tourne vers nous,
laisse si distraits qu'ils oublient d'emporter la lettre que nous leur
avons confie et d'o notre avenir dpend.

Ces paroles--une grande partie de ce que nous disons n'tant qu'une
rcitation,--je les avais toutes entendu prononcer  ma mre,
laquelle m'expliquait volontiers qu'il ne fallait pas confondre la
vritable sensibilit, ce que, disait-elle, les Allemands, dont elle
admirait beaucoup la langue, malgr l'horreur de mon pre pour cette
nation, appelaient Empfindung, et la sensiblerie Empfindelei.
Elle tait alle, une fois que je pleurais jusqu' me dire que
Nron tait peut-tre nerveux et n'tait pas meilleur pour cela.
Au vrai, comme ces plantes qui se ddoublent en poussant, en regard
de l'enfant sensitif que j'avais uniquement t, lui faisait face
maintenant un homme oppos, plein de bon sens, de svrit pour la
sensibilit maladive des autres, un homme ressemblant  ce que
mes parents avaient t pour moi. Sans doute, chacun devant faire
continuer en lui la vie des siens, l'homme pondr et railleur
qui n'existait pas en moi au dbut avait rejoint le sensible, et il
tait naturel que je fusse  mon tour tel que mes parents avaient
t.

De plus, au moment o ce nouveau moi se formait, il trouvait son
langage tout prt dans le souvenir de celui, ironique et grondeur,
qu'on m'avait tenu, que j'avais maintenant  tenir aux autres, et qui
sortait tout naturellement de ma bouche, soit que je l'voquasse par
mimtisme et association de souvenirs, soit aussi que les dlicates
et mystrieuses incantations du pouvoir gnsique eussent en moi,
 mon insu, dessin comme sur la feuille d'une plante les mmes
intonations, les mmes gestes, les mmes attitudes qu'avaient eus
ceux dont j'tais sorti. Car quelquefois, en train de faire l'homme
sage quand je parlais  Albertine, il me semblait entendre ma
grand'mre; du reste, n'tait-il pas arriv  ma mre (tant
d'obscurs courants inconscients inflchissaient en moi jusqu'aux plus
petits mouvements de mes doigts eux-mmes entrans dans les mmes
cycles que ceux de mes parents) de croire que c'tait mon pre qui
entrait, tant j'avais la mme manire de frapper que lui.

D'autre part, l'accouplement des lments contraires est la loi de
la vie, le principe de la fcondation, et, comme on verra, la cause
de bien des malheurs. Habituellement, on dteste ce qui nous est
semblable, et nos propres dfauts vus du dehors nous exasprent.
Combien plus encore quand quelqu'un qui a pass l'ge o on les
exprime navement et qui, par exemple, s'est fait dans les moments
les plus brlants un visage de glace, excre-t-il les mmes
dfauts, si c'est un autre, plus jeune, ou plus naf, ou plus sot,
qui les exprime! Il y a des sensibles pour qui la vue dans les yeux
des autres des larmes qu'eux-mmes retiennent est exasprante. C'est
la trop grande ressemblance qui fait que, malgr l'affection, et
parfois plus l'affection est grande, la division rgne dans les
familles.

Peut-tre chez moi, et chez beaucoup, le second homme que j'tais
devenu tait-il simplement une face du premier, exalt et sensible
du ct de soi-mme, sage Mentor pour les autres. Peut-tre en
tait-il ainsi chez mes parents selon qu'on les considrait par
rapport  moi ou en eux-mmes. Et pour ma grand'mre et ma mre,
il tait trop visible que leur svrit pour moi tait voulue
par elles, et mme leur cotait, mais peut-tre, chez mon pre
lui-mme, la froideur n'tait-elle qu'un aspect extrieur de sa
sensibilit? Car c'est peut-tre la vrit humaine de ce double
aspect: aspect du ct de la vie intrieure, aspect du ct des
rapports sociaux, qu'on exprimait dans ces mots, qui me paraissaient
autrefois aussi faux dans leur contenu que pleins de banalit
dans leur forme, quand on disait en parlant de mon pre: Sous sa
froideur glaciale, il cache une sensibilit extraordinaire; ce qu'il
a surtout, c'est la pudeur de la sensibilit.

Ne cachait-il pas, au fond, d'incessants et secrets orages, ce calme
au besoin sem de rflexions sentencieuses, d'ironie pour les
manifestations maladroites de la sensibilit, et qui tait le sien,
mais que moi aussi, maintenant, j'affectais vis--vis de tout
le monde, et dont surtout je ne me dpartais pas dans certaines
circonstances vis--vis d'Albertine?

Je crois que vraiment, ce jour-l, j'allais dcider notre
sparation et partir pour Venise. Ce qui me renchana  ma
liaison tint  la Normandie, non qu'elle manifestt quelque
intention d'aller dans ce pays o j'avais t jaloux d'elle (car
j'avais cette chance que jamais ses projets ne touchaient aux points
douloureux de mon souvenir), mais parce qu'ayant dit: C'est comme
si je vous parlais de l'amie de votre tante qui habitait Infreville,
elle rpondit avec colre, heureuse comme toute personne qui discute
et qui veut avoir pour soi le plus d'arguments possible, de me montrer
que j'tais dans le faux et elle dans le vrai: Mais jamais ma tante
n'a connu personne  Infreville, et moi-mme je n'y suis jamais
alle.

Elle avait oubli le mensonge qu'elle m'avait fait un soir sur
la dame susceptible chez qui c'tait de toute ncessit d'aller
prendre le th, dt-elle en allant voir cette dame perdre mon
amiti et se donner la mort. Je ne lui rappelai pas son mensonge.
Mais il m'accabla. Et je remis encore  une autre fois la rupture. Il
n'y a pas besoin de sincrit, ni mme d'adresse, dans le mensonge,
pour tre aim. J'appelle ici amour une torture rciproque. Je ne
trouvais nullement rprhensible, ce soir, de lui parler comme ma
grand'mre, si parfaite, l'avait fait avec moi, ni, pour lui avoir
dit que je l'accompagnerais chez les Verdurin, d'avoir adopt
la faon brusque de mon pre qui ne nous signifiait jamais une
dcision que de la faon qui pouvait nous causer le maximum d'une
agitation en disproportion,  ce degr, avec cette dcision
elle-mme. De sorte qu'il avait beau jeu  nous trouver absurdes
de montrer pour si peu de chose une telle dsolation, qui, en effet,
rpondait  la commotion qu'il nous avait donne. Comme--de
mme que la sagesse inflexible de ma grand'mre--ces vellits
arbitraires de mon pre taient venues chez moi complter la
nature sensible,  laquelle elles taient restes si longtemps
extrieures et que, pendant toute mon enfance, elles avaient fait
tant souffrir, cette nature sensible les renseignait fort exactement
sur les points qu'elles devaient viser efficacement: il n'y a pas de
meilleur indicateur qu'un ancien voleur, ou qu'un sujet de la nation
qu'on combat. Dans certaines familles menteuses, un frre venu voir
son frre sans raison apparente et lui demandant dans une incidente,
sur le pas de la porte, en s'en allant, un renseignement qu'il n'a
mme pas l'air d'couter, signifie par cela mme  son frre que
ce renseignement tait le but de sa visite, car le frre connat
bien ces airs dtachs, ces mots dits comme entre parenthses, 
la dernire seconde, les ayant souvent employs lui-mme. Or il y a
aussi des familles pathologiques, des sensibilits apparentes, des
tempraments fraternels, initis  cette tacite langue qui fait
qu'en famille on se comprend sans parler. Aussi, qui donc peut plus
qu'un nerveux tre nervant? Et puis, il y avait peut-tre  ma
conduite, dans ces cas-l, une cause plus gnrale, plus profonde.
C'est que, dans ces moments brefs, mais invitables, o l'on
dteste quelqu'un qu'on aime--ces moments qui durent parfois toute la
vie avec les gens qu'on n'aime pas--on ne veut pas paratre bon
pour ne pas tre plaint, mais  la fois le plus mchant et le plus
heureux possible pour que notre bonheur soit vraiment hassable et
ulcre l'me de l'ennemi occasionnel ou durable. Devant combien de
gens ne me suis-je pas mensongrement calomni, rien que pour que
mes succs leur parussent immoraux et les fissent plus enrager!
Ce qu'il faudrait, c'est suivre la voie inverse, c'est montrer sans
fiert qu'on a de bons sentiments, au lieu de s'en cacher si fort.
Et ce serait facile si on savait ne jamais har, aimer toujours.
Car, alors, on serait si heureux de ne dire que les choses qui peuvent
rendre heureux les autres, les attendrir, vous en faire aimer!

Certes, j'avais quelques remords d'tre aussi irritant  l'gard
d'Albertine, et je me disais: Si je ne l'aimais pas, elle m'aurait
plus de gratitude, car je ne serais pas mchant avec elle; mais non,
cela se compenserait, car je serais aussi moins gentil. Et j'aurais
pu, pour me justifier, lui dire que je l'aimais. Mais l'aveu de cet
amour, outre qu'il n'et rien appris  Albertine, l'et peut-tre
plus refroidie  mon gard que les durets et les fourberies dont
l'amour tait justement la seule excuse. tre dur et fourbe envers
ce qu'on aime est si naturel! Si l'intrt que nous tmoignons aux
autres ne nous empche pas d'tre doux avec eux et complaisants 
ce qu'ils dsirent, c'est que cet intrt est mensonger.
Autrui nous est indiffrent et l'indiffrence n'invite pas  la
mchancet.

La soire passait. Avant qu'Albertine allt se coucher, il n'y avait
pas grand temps  perdre si nous voulions faire la paix, recommencer
 nous embrasser. Aucun de nous deux n'en avait encore pris
l'initiative. Sentant qu'elle tait, de toute faon, fche,
j'en profitai pour lui parler d'Esther Lvy. Bloch m'a dit (ce qui
n'tait pas vrai) que vous aviez bien connu sa cousine Esther.--Je ne
la reconnatrais mme pas, dit Albertine d'un air vague. J'ai
vu sa photographie, ajoutai-je en colre. Je ne regardais pas
Albertine en disant cela, de sorte que je ne vis pas son expression,
qui et t sa seule rponse, car elle ne dit rien.

Ce n'tait plus l'apaisement du baiser de ma mre  Combray, que
j'prouvais auprs d'Albertine, ces soirs-l, mais, au contraire,
l'angoisse de ceux o ma mre me disait  peine bonsoir, ou mme
ne montait pas dans ma chambre, soit qu'elle ft fche contre
moi ou retenue par des invits. Cette angoisse--non pas seulement
sa transposition dans l'amour--non, cette angoisse elle-mme
qui s'tait un temps spcialise dans l'amour, qui avait t
affecte  lui seul quand le partage, la division des passions
s'tait opre, maintenant semblait de nouveau s'tendre 
toutes, redevenue indivise de mme que dans mon enfance, comme si
tous mes sentiments, qui tremblaient de ne pouvoir garder Albertine
auprs de mon lit  la fois comme une matresse, comme une soeur,
comme une fille, comme une mre aussi, du bonsoir quotidien de
laquelle je recommenais  prouver le puril besoin, avaient
commenc de se rassembler, de s'unifier dans le soir prmatur de
ma vie, qui semblait devoir tre aussi brve qu'un jour d'hiver.
Mais si j'prouvais l'angoisse de mon enfance, le changement de
l'tre qui me la faisait prouver, la diffrence de sentiment qu'il
m'inspirait, la transformation mme de mon caractre, me rendaient
impossible d'en rclamer l'apaisement  Albertine comme autrefois 
ma mre.

Je ne savais plus dire: je suis triste. Je me bornais, la mort dans
l'me,  parler de choses indiffrentes qui ne me faisaient faire
aucun progrs vers une solution heureuse. Je pitinais sur place
dans de douloureuses banalits. Et avec cet gosme intellectuel
qui, pour peu qu'une vrit insignifiante se rapporte  notre
amour, nous en fait faire un grand honneur  celui qui l'a trouve,
peut-tre aussi fortuitement que la tireuse de cartes qui nous a
annonc un fait banal, mais qui s'est depuis ralis, je n'tais
pas loin de croire Franoise suprieure  Bergotte et  Elstir
parce qu'elle m'avait dit,  Balbec: Cette fille-l ne vous
causera que du chagrin.

Chaque minute me rapprochait du bonsoir d'Albertine, qu'elle me disait
enfin. Mais, ce soir, son baiser, d'o elle-mme tait absente
et qui ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que, le coeur
palpitant, je la regardais aller jusqu' la porte en pensant: Si je
veux trouver un prtexte pour la rappeler, la retenir, faire la paix,
il faut se hter, elle n'a plus que quelques pas  faire pour
tre sortie de la chambre, plus que deux, plus qu'un, elle tourne
le bouton; elle ouvre, c'est trop tard, elle a referm la porte!
Peut-tre pas trop tard, tout de mme. Comme jadis  Combray,
quand ma mre m'avait quitt sans m'avoir calm par son baiser,
je voulais m'lancer sur les pas d'Albertine, je sentais qu'il n'y
aurait plus de paix pour moi avant que je l'eusse revue, que ce revoir
allait devenir quelque chose d'immense qu'il n'avait pas encore
t jusqu'ici, et que, si je ne russissais pas tout seul  me
dbarrasser de cette tristesse, je prendrais peut-tre la honteuse
habitude d'aller mendier auprs d'Albertine. Je sautais hors du lit
quand elle tait dj dans sa chambre, je passais et repassais dans
le couloir, esprant qu'elle sortirait et m'appellerait; je restais
immobile devant sa porte pour ne pas risquer de ne pas entendre un
faible appel, je rentrais un instant dans ma chambre regarder si mon
amie n'aurait pas par bonheur oubli un mouchoir, un sac, quelque
chose dont j'aurais pu paratre avoir peur que cela lui manqut
et qui m'et donn le prtexte d'aller chez elle. Non, rien. Je
revenais me poster devant sa porte, mais dans la fente de celle-ci
il n'y avait plus de lumire. Albertine avait teint, elle tait
couche, je restais l immobile, esprant je ne sais quelle chance
qui ne venait pas; et longtemps aprs, glac, je revenais me mettre
sous mes couvertures et pleurais tout le reste de la nuit.

Aussi parfois, certains soirs, j'eus recours  une ruse qui me
donnait le baiser d'Albertine. Sachant combien, ds qu'elle tait
tendue, son ensommeillement tait rapide (elle le savait aussi,
car, instinctivement, ds qu'elle s'tendait, elle tait ses mules,
que je lui avais donnes, et sa bague, qu'elle posait  ct
d'elle comme elle faisait dans sa chambre avant de se coucher),
sachant combien son sommeil tait profond, son rveil tendre, je
prenais un prtexte pour aller chercher quelque chose, je la faisais
tendre sur mon lit. Quand je revenais elle tait endormie, et je
voyais devant moi cette autre femme qu'elle devenait ds qu'elle
tait entirement de face. Mais elle changeait bien vite de
personnalit, car je m'allongeais  ct d'elle et la retrouvais
de profil. Je pouvais mettre ma main dans sa main, sur son paule,
sur sa joue. Albertine continuait de dormir.

Je pouvais prendre sa tte, la renverser, la poser contre mes
lvres, entourer mon cou de ses bras, elle continuait  dormir
comme une montre qui ne s'arrte pas, comme une bte qui continue de
vivre, quelque position qu'on lui donne, comme une plante grimpante,
un volubilis qui continue de pousser ses branches quelque appui
qu'on lui donne. Seul son souffle tait modifi par chacun de mes
attouchements, comme si elle et t un instrument dont j'eusse
jou et  qui je faisais excuter des modulations en tirant de
l'une, puis de l'autre de ses cordes, des notes diffrentes. Ma
jalousie s'apaisait, car je sentais Albertine devenue un tre qui
respire, qui n'est pas autre chose, comme le signifiait ce souffle
rgulier par o s'exprime cette pure fonction physiologique, qui,
tout fluide, n'a l'paisseur ni de la parole, ni du silence; et dans
son ignorance de tout mal, son haleine, tire plutt d'un roseau
creus que d'un tre humain, tait vraiment paradisiaque, tait
le pur chant des anges pour moi qui, dans ces moments-l, sentais
Albertine soustraite  tout, non pas seulement matriellement, mais
moralement. Et dans ce souffle pourtant, je me disais tout  coup que
peut-tre bien des noms humains, apports par la mmoire, devaient
se jouer. Parfois mme,  cette musique la voix humaine s'ajoutait.
Albertine prononait quelques mots. Comme j'aurais voulu en saisir le
sens! Il arrivait que le nom d'une personne dont nous avions parl,
et qui excitait ma jalousie vnt  ses lvres, mais sans me rendre
malheureux, car le souvenir qu'il y amenait semblait n'tre que celui
des conversations qu'elle avait eues  ce sujet avec moi. Pourtant,
un soir o, les yeux ferms, elle s'veillait  demi, elle dit
en s'adressant  moi: Andre. Je dissimulai mon motion. Tu
rves, je ne suis pas Andre, lui dis-je en riant. Elle sourit
aussi: Mais non, je voulais te demander ce que t'avait dit tantt
Andre.--J'aurais cru plutt que tu avais t couche comme cela
prs d'elle.--Mais non, jamais, dit-elle. Seulement, avant de me
rpondre cela, elle avait un instant cach sa figure dans ses mains.
Ses silences n'taient donc que des voiles, ses tendresses de surface
ne faisaient donc que retenir au fond mille souvenirs qui m'eussent
dchir, sa vie tait donc pleine de ces faits dont le rcit
moqueur, la rieuse chronique constituent nos bavardages quotidiens au
sujet des autres, des indiffrents, mais qui, tant qu'un tre reste
fourvoy dans notre coeur, nous semblent un claircissement si
prcieux de sa vie que, pour connatre ce monde sous-jacent, nous
donnerions volontiers la ntre. Alors son sommeil m'apparaissait
comme un monde merveilleux et magique o par instant s'lve, du
fond de l'lment  peine translucide, l'aveu d'un secret qu'on
ne comprendra pas. Mais d'ordinaire, quand Albertine dormait, elle
semblait avoir retrouv son innocence. Dans l'attitude que je lui
avais donne, mais que dans son sommeil elle avait vite faite sienne,
elle avait l'air de se confier  moi! Sa figure avait perdu toute
expression de ruse ou de vulgarit, et entre elle et moi, vers qui
elle levait son bras, sur qui elle reposait sa main, il semblait y
avoir un abandon entier, un indissoluble attachement. Son sommeil,
d'ailleurs, ne la sparait pas de moi et laissait subsister en elle
la notion de notre tendresse; il avait plutt pour effet d'abolir le
reste; je l'embrassais, je lui disais que j'allais faire quelques pas
dehors, elle entr'ouvrait les yeux, me disait, d'un air tonn--et,
en effet, c'tait dj la nuit:--Mais o vas-tu comme cela, mon
chri, en me donnant mon prnom, et aussitt se rendormait. Son
sommeil n'tait qu'une sorte d'effacement du reste de la vie, qu'un
silence uni sur lequel prenaient de temps  autre leur vol des
paroles familires de tendresse. En les rapprochant les unes des
autres, on et compos la conversation sans alliage, l'intimit
secrte d'un pur amour. Ce sommeil si calme me ravissait comme ravit
une mre, qui lui en fait une qualit, le bon sommeil de son enfant.
Et son sommeil tait d'un enfant, en effet. Son rveil aussi, et si
naturel, si tendre, avant mme qu'elle et su o elle tait, que
je me demandais parfois avec pouvante si elle avait eu l'habitude,
avant de vivre chez moi, de ne pas dormir seule et de trouver en
ouvrant les yeux quelqu'un  ses cts. Mais sa grce enfantine
tait plus forte. Comme une mre encore, je m'merveillais
qu'elle s'veillt toujours de si bonne humeur. Au bout de quelques
instants, elle reprenait conscience, avait des mots charmants, non
rattachs les uns aux autres, de simples ppiements. Par une sorte
de chass-crois, son cou habituellement peu remarqu, maintenant
presque trop beau, avait pris l'immense importance que ses yeux clos
par le sommeil avaient perdue, ses yeux, mes interlocuteurs habituels
et  qui je ne pouvais plus m'adresser depuis la retombe des
paupires. De mme que les yeux clos donnent une beaut innocente
et grave au visage, en supprimant tout ce que n'expriment que trop
les regards, il y avait dans les paroles, non sans signification,
mais entrecoupes de silence, qu'Albertine avait au rveil, une
pure beaut, qui n'est pas  tout moment souille, comme est
la conversation, d'habitudes verbales, de rengaines, de traces de
dfauts. Du reste, quand je m'tais dcid  veiller Albertine,
j'avais pu le faire sans crainte, je savais que son rveil ne serait
nullement en rapport avec la soire que nous venions de passer, mais
sortirait de son sommeil comme de la nuit sort le matin. Ds qu'elle
avait entr'ouvert les yeux en souriant, elle m'avait tendu sa
bouche, et avant qu'elle et encore rien dit, j'en avais got la
fracheur, apaisante comme celle d'un jardin encore silencieux avant
le lever du jour.

Le lendemain de cette soire o Albertine m'avait dit qu'elle irait
peut-tre, puis qu'elle n'irait pas chez les Verdurin, je m'veillai
de bonne heure, et, encore  demi endormi, ma joie m'apprit qu'il
y avait, interpol dans l'hiver, un jour de printemps. Dehors, des
thmes populaires finement crits pour des instruments varis,
depuis la corne du raccommodeur de porcelaine, ou la trompette du
rempailleur de chaises, jusqu' la flte du chevrier, qui
paraissait dans un beau jour tre un ptre de Sicile, orchestraient
lgrement l'air matinal, en une ouverture pour un jour de
fte. L'oue, ce sens dlicieux, nous apporte la compagnie de
la rue, dont elle nous retrace toutes les lignes, dessine toutes les
formes qui y passent, nous en montrant la couleur. Les rideaux de fer
du boulanger, du crmier, lesquels s'taient hier abaisss le
soir sur toutes les possibilits de bonheur fminin, se levaient
maintenant comme les lgres poulies d'un navire qui appareille
et va filer, traversant la mer transparente, sur un rve de jeunes
employes. Ce bruit du rideau de fer qu'on lve et peut-tre
t mon seul plaisir dans un quartier diffrent. Dans celui-ci cent
autres faisaient ma joie, desquels je n'aurais pas voulu perdre un
seul en restant trop tard endormi. C'est l'enchantement des vieux
quartiers aristocratiques d'tre,  ct de cela, populaires.
Comme parfois les cathdrales en eurent non loin de leur portail (
qui il arriva mme d'en garder le nom, comme celui de la cathdrale
de Rouen, appel des Libraires, parce que contre lui ceux-ci
exposaient en plein vent leur marchandise) divers petits mtiers,
mais ambulants, passaient devant le noble htel de Guermantes, et
faisaient penser par moments  la France ecclsiastique d'autrefois.
Car l'appel qu'ils lanaient aux petites maisons voisines n'avait, 
de rares exceptions prs, rien d'une chanson. Il en diffrait
autant que la dclamation-- peine colore par des variations
insensibles--de Boris Godounow et de Pellas; mais d'autre part
rappelait la psalmodie d'un prtre au cours d'offices dont ces
scnes de la rue ne sont que la contre-partie bon enfant, foraine, et
pourtant  demi liturgique. Jamais je n'y avais pris tant de plaisir
que depuis qu'Albertine habitait avec moi; elles me semblaient comme
un signal joyeux de son veil et, en m'intressant  la vie du
dehors, me faisaient mieux sentir l'apaisante vertu d'une chre
prsence, aussi constante que je la souhaitais. Certaines des
nourritures cries dans la rue, et que personnellement je dtestais,
taient fort au got d'Albertine, si bien que Franoise en envoyait
acheter par son jeune valet, peut-tre un peu humili d'tre
confondu dans la foule plbienne. Bien distincts dans ce quartier
si tranquille (o les bruits n'taient plus un motif de tristesse
pour Franoise et en taient devenus un de douceur pour moi)
m'arrivaient, chacun avec sa modulation diffrente, des rcitatifs
dclams par ces gens du peuple comme ils le seraient dans la
musique, si populaire, de Boris, o une intonation initiale est
 peine altre par l'inflexion d'une note qui se penche sur une
autre, musique de la foule, qui est plutt un langage qu'une musique.
C'tait ah! le bigorneau, deux sous le bigorneau, qui faisait
se prcipiter vers les cornets o on vendait ces affreux petits
coquillages, qui, s'il n'y avait pas eu Albertine, m'eussent
rpugn, non moins d'ailleurs que les escargots que j'entendais
vendre  la mme heure. Ici c'tait bien encore  la dclamation
 peine lyrique de Moussorgsky que faisait penser le marchand, mais
pas  elle seulement. Car aprs avoir presque parl: Les
escargots, ils sont frais, ils sont beaux, c'tait avec la
tristesse et le vague de Maeterlinck, musicalement transposs par
Debussy, que le marchand d'escargots, dans un de ces douloureux
finales par o l'auteur de _Pellas_ s'apparente  Rameau: Si je
dois tre vaincue, est-ce  toi d'tre mon vainqueur?
ajoutait avec une chantante mlancolie: On les vend six sous la
douzaine...

Il m'a toujours t difficile de comprendre pourquoi ces mots fort
clairs taient soupirs sur un ton si peu appropri, mystrieux,
comme le secret qui fait que tout le monde a l'air triste dans le
vieux palais o Mlisande n'a pas russi  apporter la joie, et
profond comme une pense du vieillard Arkel qui cherche  profrer,
dans des mots trs simples, toute la sagesse et la destine. Les
notes mmes sur lesquelles s'lve, avec une douceur grandissante,
la voix du vieux roi d'Allemonde ou de Golaud, pour dire: On ne
sait pas ce qu'il y a ici, cela peut paratre trange, il n'y a
peut-tre pas d'vnements inutiles, ou bien: Il ne faut pas
s'effrayer, c'tait un pauvre petit tre mystrieux, comme tout le
monde, taient celles qui servaient au marchand d'escargots pour
reprendre, en une cantilne indfinie: On les vend six sous la
douzaine... Mais cette lamentation mtaphysique n'avait pas le
temps d'expirer au bord de l'infini, elle tait interrompue par une
vive trompette. Cette fois il ne s'agissait pas de mangeailles, les
paroles du libretto taient: Tond les chiens, coupe les chats, les
queues et les oreilles.

Certes, la fantaisie, l'esprit de chaque marchand ou marchande,
introduisaient souvent des variantes dans les paroles de toutes ces
musiques que j'entendais de mon lit. Pourtant un arrt rituel mettant
un silence au milieu du mot, surtout quand il tait rpt deux
fois, voquait constamment le souvenir des vieilles glises. Dans sa
petite voiture conduite par une nesse, qu'il arrtait devant chaque
maison pour entrer dans les cours, le marchand d'habits, portant un
fouet, psalmodiait: Habits, marchand d'habits, ha... bits avec la
mme pause entre les deux dernires syllabes d'habits que s'il et
entonn en plain-chant: Per omnia scula sculo... rum
ou: Requiescat in pa... ce, bien qu'il ne dt pas croire 
l'ternit de ses habits et ne les offrt pas non plus comme
linceuls pour le suprme repos dans la paix. Et de mme, comme les
motifs commenaient  s'entre-croiser ds cette heure matinale,
une marchande de quatre-saisons, poussant sa voiturette, usait pour sa
litanie de la division grgorienne:

    _A la tendresse,  la verduresse
    Artichauts tendres et beaux
    Arti... chauts,_

bien qu'elle ft vraisemblablement ignorante de l'antiphonaire et des
sept tons qui symbolisent, quatre les sciences du quadrivium et trois
celles du trivium.

Tirant d'un fltiau, d'une cornemuse, des airs de son pays
mridional dont la lumire s'accordait bien avec les beaux jours,
un homme en blouse, tenant  la main un nerf de boeuf et coiff d'un
bret basque, s'arrtait devant les maisons. C'tait le chevrier
avec deux chiens et, devant lui, son troupeau de chvres. Comme
il venait de loin il passait assez tard dans notre quartier; et les
femmes accouraient avec un bol pour recueillir le lait qui devait
donner la force  leurs petits. Mais aux airs pyrnens de ce
bienfaisant pasteur se mlait dj la cloche du repasseur, lequel
criait: Couteaux, ciseaux, rasoirs. Avec lui ne pouvait lutter
le repasseur de scies, car, dpourvu d'instrument, il se contentait
d'appeler: Avez-vous des scies  repasser, v'l le repasseur,
tandis que, plus gai, le rtameur, aprs avoir numr les
chaudrons, les casseroles, tout ce qu'il tamait, entonnait le
refrain: Tam, tam, tam, c'est moi qui rtame, mme le macadam,
c'est moi qui mets des fonds partout, qui bouche tous les trous, trou,
trou, trou; et de petits Italiens, portant de grandes botes de
fer peintes en rouge o les numros--perdants et gagnants--taient
marqus, et jouant d'une crcelle, proposaient: Amusez-vous,
mesdames, v'l le plaisir.

Franoise m'apporta le _Figaro_. Un seul coup d'oeil me permit de me
rendre compte que mon article n'avait toujours pas pass. Elle me dit
qu'Albertine demandait si elle ne pouvait pas entrer chez moi et me
faisait dire qu'en tout cas elle avait renonc  faire sa visite
chez les Verdurin et comptait aller, comme je le lui avais conseill,
 la matine extraordinaire du Trocadro--ce qu'on appellerait
aujourd'hui, en bien moins important toutefois, une matine de
gala--aprs une petite promenade  cheval qu'elle devait faire
avec Andre. Maintenant que je savais qu'elle avait renonc  son
dsir, peut-tre mauvais, d'aller voir Mme Verdurin, je dis en
riant: Qu'elle vienne, et je me dis qu'elle pouvait aller o elle
voulait et que cela m'tait bien gal. Je savais qu' la fin de
l'aprs-midi, quand viendrait le crpuscule, je serais sans doute
un autre homme, triste, attachant aux moindres alles et venues
d'Albertine une importance qu'elles n'avaient pas  cette heure
matinale et quand il faisait si beau temps. Car mon insouciance
tait suivie par la claire notion de sa cause, mais n'en tait pas
altre. Franoise m'a assur que vous tiez veill et que
je ne vous drangerais pas, me dit Albertine en entrant. Et, comme
avec celle de me faire froid en ouvrant sa fentre  un moment mal
choisi, la plus grande peur d'Albertine tait d'entrer chez moi quand
je sommeillais: J'espre que je n'ai pas eu tort, ajouta-t-elle. Je
craignais que vous ne me disiez: Quel mortel insolent vient chercher
le trpas? Et elle rit de ce rire qui me troublait tant. Je lui
rpondis sur le mme ton de plaisanterie: Est-ce pour vous qu'est
fait cet ordre si svre? Et de peur qu'elle ne l'enfreignt
jamais j'ajoutai: Quoique je serais furieux que vous me
rveilliez.--Je sais, je sais, n'ayez pas peur, me dit Albertine.
Et pour adoucir j'ajoutai, en continuant  jouer avec elle la scne
d'_Esther_, tandis que dans la rue continuaient les cris rendus tout
 fait confus par notre conversation: Je ne trouve qu'en vous je ne
sais quelle grce qui me charme toujours et jamais ne me lasse (et
 part moi je pensais: si, elle me lasse bien souvent). Et me
rappelant ce qu'elle avait dit la veille, tout en la remerciant avec
exagration d'avoir renonc aux Verdurin, afin qu'une autre
fois elle m'obt de mme pour telle ou telle chose, je dis:
Albertine, vous vous mfiez de moi qui vous aime et vous avez
confiance en des gens qui ne vous aiment pas (comme s'il n'tait
pas naturel de se mfier des gens qui vous aiment et qui seuls ont
intrt  vous mentir pour savoir, pour empcher), et j'ajoutai
ces paroles mensongres: Vous ne croyez pas au fond que je vous
aime, c'est drle. En effet, je ne vous _adore_ pas. Elle mentit
 son tour en disant qu'elle ne se fiait qu' moi, et fut sincre
ensuite en assurant qu'elle savait bien que je l'aimais. Mais cette
affirmation ne semblait pas impliquer qu'elle ne me crt pas menteur
et l'piant. Et elle semblait me pardonner, comme si elle et vu l
la consquence insupportable d'un grand amour ou comme si elle-mme
se ft trouve moins bonne: Je vous en prie, ma petite chrie,
pas de haute voltige comme vous avez fait l'autre jour. Pensez,
Albertine, s'il vous arrivait un accident! Je ne lui souhaitais
naturellement aucun mal. Mais quel plaisir si, avec ses chevaux, elle
avait eu la bonne ide de partir je ne sais o, o elle se serait
plu, et de ne plus jamais revenir  la maison. Comme cela et tout
simplifi qu'elle allt vivre heureuse ailleurs, je ne tenais mme
pas  savoir o: Oh! je sais bien que vous ne me survivriez pas
quarante-huit heures, que vous vous tueriez.

Ainsi changemes-nous des paroles menteuses. Mais une vrit plus
profonde que celle que nous dirions si nous tions sincres peut
quelquefois tre exprime et annonce par une autre voie que
celle de la sincrit. Cela ne vous gne pas, tous ces bruits du
dehors? me demanda-t-elle, moi je les adore. Mais vous qui avez
dj le sommeil si lger! Je l'avais, au contraire, parfois trs
profond (comme je l'ai dj dit, mais comme l'vnement qui va
suivre me force  le rappeler), et surtout quand je m'endormais
seulement le matin. Comme un tel sommeil a t--en moyenne--quatre
fois plus reposant, il parat  celui qui vient de dormir avoir
t quatre fois plus long, alors qu'il fut quatre fois plus court.
Magnifique erreur d'une multiplication par seize, qui donne tant de
beaut au rveil et introduit dans la vie une vritable novation,
pareille  ces grands changements de rythmes qui en musique font que,
dans un andante, une croche contient autant de dure qu'une blanche
dans un prestissimo, et qui sont inconnus  l'tat de veille. La vie
y est presque toujours la mme, d'o les dceptions du voyage. Il
semble bien que le rve soit fait, pourtant, avec la matire la plus
grossire de la vie, mais cette matire y est traite, malaxe
de telle sorte, avec un tirement d  ce qu'aucune des limites
horaires de l'tat de veille ne l'empche de s'effiler jusqu' des
hauteurs si normes, qu'on ne la reconnat pas. Les matins o
cette fortune m'tait advenue, o le coup d'ponge du sommeil avait
effac de mon cerveau les signes des occupations quotidiennes qui y
sont tracs comme sur un tableau noir, il me fallait faire revivre ma
mmoire;  force de volont on peut rapprendre ce que l'amnsie du
sommeil ou d'une attaque a fait oublier et qui renat peu  peu
au fur et  mesure que les yeux s'ouvrent ou que la paralysie
disparat. J'avais vcu tant d'heures en quelques minutes que,
voulant tenir  Franoise que j'appelais un langage conforme  la
ralit et rgl sur l'heure, j'tais oblig d'user de tout
mon pouvoir interne de compression pour ne pas dire: Eh bien,
Franoise, nous voici  cinq heures du soir et je ne vous ai pas
vue depuis hier aprs-midi. Et pour refouler mes rves, en
contradiction avec eux et en me mentant  moi-mme, je disais
effrontment, et en me rduisant de toutes mes forces au silence,
des paroles contraires: Franoise, il est bien dix heures! Je ne
disais mme pas dix heures du matin, mais simplement dix heures, pour
que ces dix heures si incroyables eussent l'air prononcs d'un
ton plus naturel. Pourtant dire ces paroles, au lieu de celles que
continuait  penser le dormeur  peine veill que j'tais
encore, me demandait le mme effort d'quilibre qu' quelqu'un qui,
sortant d'un train en marche et courant un instant le long de la voie,
russit pourtant  ne pas tomber. Il court un instant parce que le
milieu qu'il quitte tait un milieu anim d'une grande vitesse,
et trs dissemblable du sol inerte auquel ses pieds ont quelque
difficult  se faire.

De ce que le monde du rve n'est pas le monde de la veille, il ne
s'ensuit pas que le monde de la veille soit moins vrai; au contraire.
Dans le monde du sommeil, nos perceptions sont tellement surcharges,
chacune paissie par une superpose qui la double, l'aveugle
inutilement, que nous ne savons mme pas distinguer ce qui se passe
dans l'tourdissement du rveil: tait-ce Franoise qui tait
venue, ou moi qui, las de l'appeler, allais vers elle? Le silence
 ce moment-l tait le seul moyen de ne rien rvler, comme au
moment o l'on est arrt par un juge instruit de circonstances
vous concernant, mais dans la confidence desquelles on n'a pas t
mis. tait-ce Franoise qui tait venue, tait-ce moi qui avais
appel? N'tait-ce mme pas Franoise qui dormait, et moi qui
venais de l'veiller? bien plus, Franoise n'tait-elle pas
enferme dans ma poitrine, la distinction des personnes et leur
interaction existant  peine dans cette brune obscurit o la
ralit est aussi peu translucide que dans le corps d'un porc-pic
et o la perception quasi nulle peut peut-tre, donner l'ide de
celle de certains animaux? Au reste, mme dans la limpide folie
qui prcde ces sommeils plus lourds, si des fragments de sagesse
flottent lumineusement, si les noms de Taine, de George Eliot n'y
sont pas ignors, il n'en reste pas moins au monde de la veille cette
supriorit d'tre, chaque matin, possible  continuer, et non
chaque soir le rve. Mais il est peut-tre d'autres mondes plus
rels que celui de la veille? Encore avons-nous vu que, mme
celui-l, chaque rvolution dans les arts le transforme, et bien
plus, dans le mme temps, le degr d'aptitude et de culture qui
diffrencie un artiste d'un sot ignorant.

Et souvent une heure de sommeil de trop est une attaque de paralysie
aprs laquelle il faut retrouver l'usage de ses membres, apprendre
 parler. La volont n'y russirait pas. On a trop dormi, on
n'est plus. Le rveil est  peine senti mcaniquement, et sans
conscience, comme peut l'tre dans un tuyau la fermeture d'un
robinet. Une vie plus inanime que celle de la mduse succde, o
l'on croirait aussi bien qu'on est tir du fond des mers ou revenu du
bagne, si seulement l'on pouvait penser quelque chose. Mais alors, du
haut du ciel la desse Mnmotechnie se penche et nous tend sous
la forme: habitude de demander son caf au lait l'espoir de
la rsurrection. Encore le don subit de la mmoire n'est-il pas
toujours aussi simple. On a souvent prs de soi, dans ces premires
minutes o l'on se laisse glisser au rveil, une vrit de
ralits diverses o l'on croit pouvoir choisir comme dans un jeu
de cartes.

C'est vendredi matin et on rentre de promenade, ou bien c'est l'heure
du th au bord de la mer. L'ide du sommeil et qu'on est couch en
chemise de nuit est souvent la dernire qui se prsente  vous.

La rsurrection ne vient pas tout de suite; on croit avoir sonn, on
ne l'a pas fait, on agite des propos dments. Le mouvement seul rend
la pense, et quand on a effectivement press la poire lectrique
on peut dire avec lenteur mais nettement: Il est bien dix heures,
Franoise, donnez-moi mon caf au lait. O miracle! Franoise
n'avait pu souponner la mer d'irrel qui me baignait encore tout
entier et  travers laquelle j'avais eu l'nergie de faire passer
mon trange question. Elle me rpondait en effet: Il est dix
heures dix. Ce qui me donnait une apparence raisonnable et me
permettait de ne pas laisser apercevoir les conversations bizarres qui
m'avaient interminablement berc, les jours o ce n'tait pas une
montagne de nant qui m'avait retir la vie. A force de volont, je
m'tais rintgr dans le rel. Je jouissais encore des
dbris du sommeil, c'est--dire de la seule invention, du seul
renouvellement qui existe dans la manire de conter, toutes les
narrations  l'tat de veille, fussent-elles embellies par la
littrature, ne comportant pas ces mystrieuses diffrences d'o
drive la beaut. Il est ais de parler de celle que cre l'opium.
Mais pour un homme habitu  ne dormir qu'avec des drogues, une
heure inattendue de sommeil naturel dcouvrira l'immensit matinale
d'un paysage aussi mystrieux et plus frais. En faisant varier
l'heure, l'endroit o on s'endort, en provoquant le sommeil d'une
manire artificielle, ou au contraire en revenant pour un jour au
sommeil naturel--le plus trange de tous pour quiconque a l'habitude
de dormir avec des soporifiques--on arrive  obtenir des varits
de sommeil mille fois plus nombreuses que, jardinier, on n'obtiendrait
de varits d'oeillets ou de roses. Les jardiniers obtiennent des
fleurs qui sont des rves dlicieux, d'autres aussi qui ressemblent
 des cauchemars. Quand je m'endormais d'une certaine faon, je me
rveillais grelottant, croyant que j'avais la rougeole ou, chose
bien plus douloureuse, que ma grand'mre ( qui je ne pensais plus
jamais) souffrait parce que je m'tais moqu d'elle le jour o, 
Balbec, croyant mourir, elle avait voulu que j'eusse une photographie
d'elle. Vite, bien que rveill, je voulais aller lui expliquer
qu'elle ne m'avait pas compris. Mais, dj, je me rchauffais. Le
diagnostic de rougeole tait cart et ma grand'mre si loigne
de moi qu'elle ne faisait plus souffrir mon coeur. Parfois sur ces
sommeils diffrents s'abattait une obscurit subite. J'avais peur
en prolongeant ma promenade dans une avenue entirement noire,
o j'entendais passer des rdeurs. Tout  coup une discussion
s'levait entre un agent et une de ces femmes qui exeraient souvent
le mtier de conduire et qu'on prend de loin pour de jeunes cochers.
Sur son sige entour de tnbres, je ne la voyais pas, mais elle
parlait, et dans sa voix je lisais les perfections de son visage et la
jeunesse de son corps. Je marchais vers elle, dans l'obscurit, pour
monter dans son coup avant qu'elle ne repartt. C'tait loin.
Heureusement, la discussion avec l'agent se prolongeait. Je rattrapais
la voiture encore arrte. Cette partie de l'avenue s'clairait
de rverbres. La conductrice devenait visible. C'tait bien
une femme, mais vieille, grande et forte, avec des cheveux blancs
s'chappant de sa casquette, et une lpre rouge sur la figure. Je
m'loignais en pensant: En est-il ainsi de la jeunesse des femmes?
Celles que nous avons rencontres, si, brusquement, nous dsirons
les revoir, sont-elles devenues vieilles? La jeune femme qu'on dsire
est-elle comme un emploi de thtre o, par la dfaillance des
cratrices du rle, on est oblig de le confier  de nouvelles
toiles? Mais alors ce n'est plus la mme.

Puis une tristesse m'envahissait. Nous avons ainsi dans notre sommeil
de nombreuses Pitis, comme les Pieta de la Renaissance, mais
non point comme elles excutes dans le marbre, inconsistantes au
contraire. Elles ont leur utilit cependant, qui est de nous faire
souvenir d'une certaine vue plus attendrie, plus humaine des choses,
qu'on est trop tent d'oublier dans le bon sens glac, parfois plein
d'hostilit, de la veille. Ainsi m'tait rappele la promesse
que je m'tais faite,  Balbec, de garder toujours la piti
de Franoise. Et pour toute cette matine au moins je saurais
m'efforcer de ne pas tre irrit des querelles de Franoise et
du matre d'htel, d'tre doux avec Franoise  qui les autres
donnaient si peu de bont. Cette matine seulement, et il faudrait
tcher de me faire un code un peu plus stable; car, de mme que
les peuples ne sont pas longtemps gouverns par une politique de pur
sentiment, les hommes ne le sont pas par le souvenir de leurs rves.
Dj celui-ci commenait  s'envoler. En cherchant  me le
rappeler pour le peindre je le faisais fuir plus vite. Mes paupires
n'taient plus aussi fortement scelles sur mes yeux. Si j'essayais
de reconstituer mon rve, elles s'ouvriraient tout  fait. A tout
moment il faut choisir entre la sant, la sagesse d'une part, et
de l'autre les plaisirs spirituels. J'ai toujours eu la lchet de
choisir la premire part. Au reste, le prilleux pouvoir auquel je
renonais l'tait plus encore qu'on ne le croit. Les pitis, les
rves ne s'envolent pas seuls. A varier ainsi les conditions
dans lesquelles on s'endort ce ne sont pas les rves seuls
qui s'vanouissent; mais pour de longs jours, pour des annes
quelquefois, la facult non seulement de rver mais de s'endormir.
Le sommeil est divin mais peu stable; le plus lger choc le rend
volatil. Ami des habitudes, elles le retiennent chaque soir, plus
fixes que lui,  son lieu consacr, elles le prservent de
tout heurt; mais si on le dplace, s'il n'est plus assujetti, il
s'vanouit comme une vapeur. Il ressemble  la jeunesse et aux
amours, on ne le retrouve plus.

Dans ces divers sommeils, comme en musique encore, c'tait
l'augmentation ou la diminution de l'intervalle qui crait de la
beaut. Je jouissais d'elle mais, en revanche, j'avais perdu dans ce
sommeil, quoique bref, une bonne partie des cris o nous est rendue
sensible la vie circulante des mtiers, des nourritures de Paris.
Aussi, d'habitude (sans prvoir, hlas! le drame que de tels
rveils tardifs et mes lois draconiennes et persanes d'Assurus
racinien devaient bientt amener pour moi) je m'efforais de
m'veiller de bonne heure pour ne rien perdre de ces cris.

En plus du plaisir de savoir le got qu'Albertine avait pour eux et
de sortir moi-mme tout en restant couch, j'entendais en eux comme
le symbole de l'atmosphre du dehors, de la dangereuse vie remuante
au sein de laquelle je ne la laissais circuler que sous ma tutelle,
dans un prolongement extrieur de la squestration, et d'o je la
retirais  l'heure que je voulais pour la faire rentrer auprs de
moi. Aussi fut-ce le plus sincrement du monde que je pus rpondre
 Albertine: Au contraire, ils me plaisent parce que je sais que
vous les aimez.--A la barque, les hutres,  la barque.--Oh! des
hutres, j'en avais si envie! Heureusement, Albertine, moiti
inconstance, moiti docilit, oubliait vite ce qu'elle avait
dsir, et avant que j'eusse eu le temps de lui dire qu'elle les
aurait meilleures chez Prunier, elle voulait successivement tout ce
qu'elle entendait crier par la marchande de poisson: A la crevette,
 la bonne crevette, j'ai de la raie toute en vie, toute en
vie.--Merlans  frire,  frire.--Il arrive le maquereau, maquereau
frais, maquereau nouveau.--Voil le maquereau, mesdames, il est beau
le maquereau.--A la moule frache et bonne,  la moule! Malgr
moi, l'avertissement: Il arrive le maquereau me faisait frmir.
Mais comme cet avertissement ne pouvait s'appliquer, me semblait-il,
 notre chauffeur, je ne songeais qu'au poisson que je dtestais,
mon inquitude ne durait pas. Ah! des moules, dit Albertine,
j'aimerais tant manger des moules.--Mon chri! c'tait bon
pour Balbec, ici a ne vaut rien; d'ailleurs, je vous en prie,
rappelez-vous ce que vous a dit Cottard au sujet des moules. Mais
mon observation tait d'autant plus malencontreuse que la marchande
des quatre-saisons suivante annonait quelque chose que Cottard
dfendait bien plus encore:

    A la romaine,  la romaine!
    On ne la vend pas, on la promne.

Pourtant Albertine me consentait le sacrifice de la romaine pourvu que
je lui promisse de faire acheter, dans quelques jours,  la marchande
qui crie: J'ai de la belle asperge d'Argenteuil, j'ai de la belle
asperge. Une voix mystrieuse, et de qui l'on et attendu des
propositions plus tranges, insinuait: Tonneaux, tonneaux! On
tait oblig de rester sur la dception qu'il ne ft question
que de tonneaux, car ce mot tait presque entirement couvert par
l'appel: Vitri, vitri-er, carreaux casss, voil le vitrier,
vitri-er, division grgorienne qui me rappela moins cependant la
liturgie que ne fit l'appel du marchand de chiffons, reproduisant sans
le savoir une de ces brusques interruptions de sonorit, au milieu
d'une prire, qui sont assez frquentes sur le rituel de l'glise:
Prceptis salutaribus moniti et divina institutione formati audemus
dicere, dit le prtre en terminant vivement sur dicere. Sans
irrvrence, comme le peuple vieux du moyen ge, sur le parvis
mme de l'glise, jouait les farces et les soties, c'est  ce
dicere que fait penser ce marchand de chiffons, quand, aprs
avoir tran sur les mots, il dit la dernire syllabe avec une
brusquerie digne de l'accentuation rgle par le grand pape du VIIe
sicle: Chiffons, ferrailles  vendre (tout cela psalmodi
avec lenteur ainsi que ces deux syllabes qui suivent, alors que la
dernire finit plus vivement que dicere), peaux d'la-pins.--La
Valence, la belle Valence, la frache orange. Les modestes poireaux
eux-mmes: Voil d'beaux poireaux, les oignons: Huit sous mon
oignon, dferlaient pour moi comme un cho des vagues o, libre,
Albertine et pu se perdre, et prenaient ainsi la douceur d'un
suave mari magno. Voil des carottes  deux ronds la
botte.--Oh! s'cria Albertine, des choux, des carottes, des oranges.
Voil rien que des choses que j'ai envie de manger. Faites-en acheter
par Franoise. Elle fera les carottes  la crme. Et puis ce sera
gentil de manger tout a ensemble. Ce sera tous ces bruits que
nous entendons, transforms en un bon repas.--Ah! je vous en prie,
demandez  Franoise de faire plutt une raie au beurre noir. C'est
si bon!--Ma petite chrie, c'est convenu, ne restez pas; sans cela
c'est tout ce que poussent les marchandes de quatre-saisons que vous
demanderez.--C'est dit, je pars, mais je ne veux plus jamais pour nos
dners que les choses dont nous aurons entendu le cri. C'est trop
amusant. Et dire qu'il faut attendre encore deux mois pour que nous
entendions: Haricots verts et tendres, haricots, v'l l'haricot
vert. Comme c'est bien dit: Tendres haricots! vous savez que je les
veux tout fins, tout fins, ruisselants de vinaigrette; on ne dirait
pas qu'on les mange, c'est frais comme une rose. Hlas! c'est comme
pour les petits coeurs  la crme, c'est encore bien loin: Bon
fromage  la cr,  la cr, bon fromage. Et le chasselas de
Fontainebleau: J'ai du bon chasselas. Et je pensais avec effroi
 tout ce temps que j'aurais  rester avec elle jusqu'au temps du
chasselas. coutez, je dis que je ne veux plus que les choses que
nous aurons entendu crier, mais je fais naturellement des exceptions.
Aussi il n'y aurait rien d'impossible  ce que je passe chez Rebattet
commander une glace pour nous deux. Vous me direz que ce n'est pas
encore la saison, mais j'en ai une envie! Je fus agit par le
projet de Rebattet, rendu plus certain et suspect pour moi  cause
des mots: il n'y aurait rien d'impossible. C'tait le jour o
les Verdurin recevaient, et depuis que Swann leur avait appris
que c'tait la meilleure maison, c'tait chez Rebattet qu'ils
commandaient glaces et petits fours. Je ne fais aucune objection 
une glace, mon Albertine chrie, mais laissez-moi vous la commander,
je ne sais pas moi-mme si ce sera chez Poir-Blanche, chez
Rebattet, au Ritz, enfin je verrai.--Vous sortez donc? me dit-elle
d'un air mfiant. Elle prtendait toujours qu'elle serait enchante
que je sortisse davantage, mais si un mot de moi pouvait laisser
supposer que je ne resterais pas  la maison, son air inquiet donnait
 penser que la joie qu'elle aurait  me voir sortir sans cesse
n'tait peut-tre pas trs sincre. Je sortirai peut-tre,
peut-tre pas, vous savez bien que je ne fais jamais de projets
d'avance. En tous les cas, les glaces ne sont pas une chose qu'on
crie, qu'on pousse dans les rues, pourquoi en voulez-vous? Et alors
elle me rpondit par ces paroles qui me montrrent en effet combien
d'intelligence et de got latent s'taient brusquement dvelopps
en elle depuis Balbec, par ces paroles du genre de celles qu'elle
prtendait dues uniquement  mon influence,  la constante
cohabitation avec moi, ces paroles que, pourtant, je n'aurais
jamais dites, comme si quelque dfense m'tait faite par quelqu'un
d'inconnu de jamais user dans la conversation de formes littraires.
Peut-tre l'avenir ne devait-il pas tre le mme pour Albertine
et pour moi. J'en eus presque le pressentiment en la voyant se hter
d'employer, en parlant, des images si crites et qui me semblaient
rserves pour un autre usage plus sacr et que j'ignorais encore.
Elle me dit (et je fus, malgr tout, profondment attendri car je
pensai: certes je ne parlerais pas comme elle, mais, tout de mme,
sans moi elle ne parlerait pas ainsi, elle a subi profondment mon
influence, elle ne peut donc pas ne pas m'aimer, elle est mon oeuvre):
Ce que j'aime dans ces nourritures cries, c'est qu'une chose
entendue comme une rhapsodie change de nature  table et s'adresse
 mon palais. Pour les glaces (car j'espre bien que vous ne m'en
commanderez que prises dans ces moules dmods qui ont toutes les
formes d'architecture possible), toutes les fois que j'en prends,
temples, glises, oblisques, rochers, c'est comme une gographie
pittoresque que je regarde d'abord et dont je convertis ensuite les
monuments de framboise ou de vanille en fracheur dans mon gosier.
Je trouvais que c'tait un peu trop bien dit, mais elle sentit que
je trouvais que c'tait bien dit et elle continua, en s'arrtant un
instant, quand sa comparaison tait russie, pour rire de son beau
rire qui m'tait si cruel parce qu'il tait si voluptueux: Mon
Dieu,  l'htel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des
colonnes Vendme de glace, de glace au chocolat ou  la framboise,
et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l'air de colonnes
votives ou de pylnes levs dans une alle  la gloire de
la Fracheur. Ils font aussi des oblisques de framboise qui se
dresseront de place en place dans le dsert brlant de ma soif
et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu'elles
dsaltreront mieux que des oasis (et ici le rire profond clata,
soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d'elle-mme
de s'exprimer par images si suivies, soit, hlas! par volupt
physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui
lui causait l'quivalent d'une jouissance). Ces pics de glace du
Ritz ont quelquefois l'air du mont Rose, et mme, si la glace est
au citron, je ne dteste pas qu'elle n'ait pas de forme monumentale,
qu'elle soit irrgulire, abrupte, comme une montagne d'Elstir. Il
ne faut pas qu'elle soit trop blanche alors, mais un peu jauntre,
avec cet air de neige sale et blafarde qu'ont les montagnes d'Elstir.
La glace a beau ne pas tre grande, qu'une demi-glace si vous voulez,
ces glaces au citron-l sont tout de mme des montagnes rduites
 une chelle toute petite, mais l'imagination rtablit les
proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu'on
sent trs bien tre tout de mme des cdres, des chnes, des
mancenilliers; si bien qu'en en plaant quelques-uns le long d'une
petite rigole, dans ma chambre, j'aurais une immense fort descendant
vers un fleuve et o les petits enfants se perdraient. De mme,
au pied de ma demi-glace jauntre au citron, je vois trs bien des
postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue
se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront
(la volupt cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie);
de mme, ajouta-t-elle, que je me charge avec mes lvres de
dtruire, pilier par pilier, ces glises vnitiennes d'un porphyre
qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidles ce que
j'aurai pargn. Oui, tous ces monuments passeront de leur place de
pierre dans ma poitrine o leur fracheur fondante palpite dj.
Mais tenez, mme sans glaces, rien n'est excitant et ne donne soif
comme les annonces des sources thermales. A Montjouvain, chez Mlle
Vinteuil, il n'y avait pas de bon glacier dans le voisinage, mais nous
faisions dans le jardin notre tour de France en buvant chaque jour une
autre eau minrale gazeuse, comme l'eau de Vichy qui, ds qu'on
la verse, soulve des profondeurs du verre un nuage blanc qui
vient s'assoupir et se dissiper si on ne boit pas assez vite.
Mais entendre parler de Montjouvain m'tait trop pnible je
l'interrompais. Je vous ennuie, adieu, mon chri. Quel changement
depuis Balbec o je dfie Elstir lui-mme d'avoir pu deviner en
Albertine ces richesses de posie, d'une posie moins trange,
moins personnelle que celle de Cleste Albaret par exemple. Jamais
Albertine n'aurait trouv ce que Cleste me disait; mais l'amour,
mme quand il semble sur le point de finir, est partial. Je
prfrais la gographie pittoresque des sorbets, dont la grce
assez facile me semblait une raison d'aimer Albertine et une preuve
que j'avais du pouvoir sur elle, qu'elle m'aimait.

Une fois Albertine sortie, je sentis quelle fatigue tait pour moi
cette prsence perptuelle, insatiable de mouvement et de vie, qui
troublait mon sommeil par ses mouvements, me faisait vivre dans un
refroidissement perptuel par les portes qu'elle laissait ouvertes,
me forait--pour trouver des prtextes qui justifiassent de ne pas
l'accompagner, sans pourtant paratre trop malade, et d'autre
part pour la faire accompagner-- dployer chaque jour plus
d'ingniosit que Shhrazade. Malheureusement si, par une mme
ingniosit, la conteuse persane retardait sa mort, je htais la
mienne. Il y a ainsi dans la vie certaines situations qui ne sont pas
toutes cres, comme celle-l, par la jalousie amoureuse et une
sant prcaire qui ne permet pas de partager la vie d'un tre actif
et jeune, mais o tout de mme le problme de continuer la vie en
commun ou de revenir  la vie spare d'autrefois se pose d'une
faon presque mdicale: auquel des deux sortes de repos faut-il se
sacrifier (en continuant le surmenage quotidien, ou en revenant aux
angoisses de l'absence?)  celui du cerveau ou  celui du coeur?

J'tais, en tout cas, bien content qu'Andre accompagnt Albertine
au Trocadro, car de rcents et d'ailleurs minuscules incidents
faisaient qu'ayant, bien entendu, la mme confiance dans
l'honntet du chauffeur, sa vigilance, ou du moins la perspicacit
de sa vigilance, ne me semblait plus tout  fait aussi grande
qu'autrefois. C'est ainsi que, tout dernirement, ayant envoy
Albertine seule avec lui  Versailles, Albertine m'avait dit avoir
djeun aux Rservoirs; comme le chauffeur m'avait parl du
restaurant Vatel, le jour o je relevai cette contradiction je pris
un prtexte pour descendre parler au mcanicien (toujours le mme,
celui que nous avons vu  Balbec) pendant qu'Albertine s'habillait.
Vous m'avez dit que vous aviez djeun  Vatel, Mlle Albertine
me parle des Rservoirs. Qu'est-ce que cela veut dire? Le
mcanicien me rpondit: Ah! j'ai dit que j'avais djeun au
Vatel, mais je ne peux pas savoir o Mademoiselle a djeun.
Elle m'a quitt en arrivant  Versailles pour prendre un fiacre
 cheval, ce qu'elle prfre quand ce n'est pas pour faire de la
route. Dj j'enrageais en pensant qu'elle avait t seule;
enfin ce n'tait que le temps de djeuner. Vous auriez pu,
dis-je d'un air de gentillesse (car je ne voulais pas paratre faire
positivement surveiller Albertine, ce qui et t humiliant pour
moi, et doublement, puisque cela et signifi qu'elle me cachait
ses actions), djeuner, je ne dis pas avec elle, mais au mme
restaurant?--Mais elle m'avait demand d'tre seulement  six
heures du soir  la Place d'Armes. Je ne devais pas aller la chercher
 la sortie de son djeuner.--Ah! fis-je en tchant de dissimuler
mon accablement. Et je remontai. Ainsi c'tait plus de sept heures de
suite qu'Albertine avait t seule, livre  elle-mme. Je
savais bien, il est vrai, que le fiacre n'avait pas t un simple
expdient pour se dbarrasser de la surveillance du chauffeur. En
ville, Albertine aimait mieux flner en fiacre, elle disait qu'on
voyait bien, que l'air tait plus doux. Malgr cela elle avait
pass sept heures sur lesquelles je ne saurais jamais rien. Et je
n'osais pas penser  la faon dont elle avait d les employer.
Je trouvai que le mcanicien avait t bien maladroit, mais ma
confiance en lui fut dsormais complte. Car s'il et t le
moins du monde de mche avec Albertine, il ne m'et jamais avou
qu'il l'avait laisse libre de onze heures du matin  six heures du
soir. Il n'y aurait eu qu'une autre explication, mais absurde, de cet
aveu du chauffeur. C'est qu'une brouille entre lui et Albertine lui
et donn le dsir, en me faisant une petite rvlation, de
montrer  mon amie qu'il tait homme  parler et que si, aprs le
premier avertissement tout bnin, elle ne marchait pas droit selon
ce qu'il voulait, il mangerait carrment le morceau. Mais cette
explication tait absurde; il fallait d'abord supposer une brouille
inexistante entre Albertine et lui, et ensuite donner une nature de
matre-chanteur  ce beau mcanicien qui s'tait toujours montr
si affable et si bon garon. Ds le surlendemain, du reste, je
vis que, plus que je ne l'avais cru un instant dans ma souponneuse
folie, il savait exercer sur Albertine une surveillance discrte et
perspicace. Car ayant pu le prendre  part et lui parler de ce qu'il
m'avait dit de Versailles, je lui disais d'un air amical et dgag:
Cette promenade  Versailles dont vous me parliez avant-hier,
c'tait parfait comme cela, vous avez t parfait comme toujours.
Mais  titre de petite indication, sans importance du reste, j'ai une
telle responsabilit depuis que Mme Bontemps a mis sa nice sous
ma garde, j'ai tellement peur des accidents, je me reproche tant de ne
pas l'accompagner, que j'aime mieux que ce soit vous, vous tellement
sr, si merveilleusement adroit,  qui il ne peut pas arriver
d'accident, qui conduisiez partout Mlle Albertine. Comme cela je ne
crains rien. Le charmant mcanicien apostolique sourit finement, la
main pose sur sa roue en forme de croix de conscration. Puis il me
dit ces paroles qui (chassant les inquitudes de mon coeur o elles
furent aussitt remplaces par la joie) me donnrent envie de
lui sauter au cou: N'ayez crainte, me dit-il. Il ne peut rien lui
arriver car, quand mon volant ne la promne pas, mon oeil la suit
partout. A Versailles, sans avoir l'air de rien j'ai visit la
ville pour ainsi dire avec elle. Des Rservoirs, elle est alle au
Chteau, du Chteau aux Trianons, toujours moi la suivant sans avoir
l'air de la voir, et le plus fort c'est qu'elle ne m'a pas vu. Oh!
elle m'aurait vu 'aurait t un petit malheur. C'tait si naturel
qu'ayant toute la journe devant moi  rien faire je visite aussi
le Chteau. D'autant plus que Mademoiselle n'a certainement pas t
sans remarquer que j'ai de la lecture et que je m'intresse  toutes
les vieilles curiosits (c'tait vrai, j'aurais mme t surpris
si j'avais su qu'il tait ami de Morel, tant il dpassait le
violoniste en finesse et en got). Mais enfin elle ne m'a pas
vu.--Elle a d rencontrer, du reste, des amies car elle en a
plusieurs  Versailles.--Non, elle tait toujours seule.--On doit la
regarder alors, une jeune fille clatante et toute seule!--Sr qu'on
la regarde, mais elle n'en sait quasiment rien; elle est tout le temps
les yeux dans son guide, puis levs sur les tableaux. Le rcit du
chauffeur me sembla d'autant plus exact que c'tait, en effet, une
carte reprsentant le Chteau et une autre reprsentant les
Trianons qu'Albertine m'avait envoyes le jour de sa promenade.
L'attention avec laquelle le gentil chauffeur en avait suivi
chaque pas me toucha beaucoup. Comment aurais-je suppos que
cette rectification--sous forme d'ample complment  son dire
de l'avant-veille--venait de ce qu'entre ces deux jours Albertine,
alarme que le chauffeur m'et parl, s'tait soumise, avait fait
la paix avec lui? Ce soupon ne me vint mme pas. Il est certain
que ce rcit du mcanicien, en m'tant toute crainte qu'Albertine
m'et tromp, me refroidit tout naturellement  l'gard de mon
amie et me rendit moins intressante la journe qu'elle avait
passe  Versailles. Je crois pourtant que les explications du
chauffeur, qui, en innocentant Albertine, me la rendaient encore plus
ennuyeuse, n'auraient peut-tre pas suffi  me calmer si vite. Deux
petits boutons que, pendant quelques jours, mon amie eut au front
russirent peut-tre mieux encore  modifier les sentiments de mon
coeur. Enfin ceux-ci se dtournrent encore plus d'elle (au point de
ne me rappeler son existence que quand je la voyais) par la confidence
singulire que me fit la femme de chambre de Gilberte, rencontre
par hasard. J'appris que, quand j'allais tous les jours chez Gilberte,
elle aimait un jeune homme qu'elle voyait beaucoup plus que moi. J'en
avais eu un instant le soupon  cette poque, et mme j'avais
alors interrog cette mme femme de chambre. Mais comme elle savait
que j'tais pris de Gilberte, elle avait ni, jur que jamais
Mlle Swann n'avait vu ce jeune homme. Mais maintenant, sachant que
mon amour tait mort depuis si longtemps, que depuis des annes
j'avais laiss toutes ses lettres sans rponse--et peut-tre aussi
parce qu'elle n'tait plus au service de la jeune fille--d'elle-mme
elle me raconta tout au long l'pisode amoureux que je n'avais pas
su. Cela lui semblait tout naturel. Je crus, me rappelant ses serments
d'alors, qu'elle n'avait pas t au courant. Pas du tout, c'est
elle-mme, sur l'ordre de Mme Swann, qui allait prvenir le jeune
homme ds que celle que j'aimais tait seule. Que j'aimais alors...
Mais je me demandai si mon amour d'autrefois tait aussi mort que je
le croyais, car ce rcit me fut pnible. Comme je ne crois pas que
la jalousie puisse rveiller un amour mort, je supposai que ma
triste impression tait due, en partie du moins,  mon amour-propre
bless, car plusieurs personnes que je n'aimais pas, et qui 
cette poque, et mme un peu plus tard--cela a bien chang
depuis--affectaient  mon endroit une attitude mprisante, savaient
parfaitement, pendant que j'tais amoureux de Gilberte, que j'tais
dupe. Et cela me fit mme me demander rtrospectivement si dans
mon amour pour Gilberte il n'y avait pas eu une part d'amour-propre,
puisque je souffrais tant maintenant de voir que toutes les heures
de tendresse qui m'avaient rendu si heureux taient connues pour une
vritable tromperie de mon amie  mes dpens, par des gens que
je n'aimais pas. En tout cas, amour ou amour-propre, Gilberte tait
presque morte en moi, mais pas entirement, et cet ennui acheva de
m'empcher de me soucier outre mesure d'Albertine, qui tenait une si
troite partie dans mon coeur. Nanmoins, pour en revenir  elle
(aprs une si longue parenthse) et  sa promenade  Versailles,
les cartes postales de Versailles (peut-on donc avoir ainsi
simultanment le coeur pris en charpe par deux jalousies
entre-croises se rapportant chacune  une personne diffrente?)
me donnaient une impression un peu dsagrable chaque fois qu'en
rangeant des papiers mes yeux tombaient sur elles. Et je songeais que,
si le mcanicien n'avait pas t un si brave homme, la concordance
de son deuxime rcit avec les cartes d'Albertine n'et pas
signifi grand'chose, car qu'est-ce qu'on vous envoie d'abord de
Versailles sinon le Chteau et les Trianons,  moins que la carte ne
soit choisie par quelque raffin, amoureux d'une certaine statue,
ou par quelque imbcile lisant comme vue la station du tramway
 chevaux ou la gare des Chantiers? Encore ai-je tort de dire un
imbcile, de telles cartes postales n'ayant pas toujours t
achetes par l'un d'eux au hasard, pour l'intrt de venir 
Versailles. Pendant deux ans les hommes intelligents, les artistes
trouvrent Sienne, Venise, Grenade, une scie; et disaient du moindre
omnibus, de tous les wagons: Voil qui est beau. Puis ce got
passa comme les autres. Je ne sais mme pas si on n'en revint pas au
sacrilge qu'il y a de dtruire les nobles choses du pass. En
tout cas, un wagon de premire classe cessa d'tre considr _a
priori_ comme plus beau que Saint-Marc de Venise. On disait pourtant:
C'est l qu'est la vie, le retour en arrire est une chose
factice, mais sans tirer de conclusion nette. A tout hasard, et tout
en faisant pleine confiance au chauffeur, et pour qu'Albertine ne pt
pas le plaquer sans qu'il ost refuser par crainte de passer pour
espion, je ne la laissai plus sortir qu'avec le renfort d'Andre,
alors que pendant un temps le chauffeur m'avait suffi. Je l'avais
mme laisse alors (ce que je n'aurais plus os faire depuis)
s'absenter pendant trois jours, seule avec le chauffeur, et aller
jusqu'auprs de Balbec, tant elle avait envie de faire de la route
sur simple chssis, en grande vitesse. Trois jours o j'avais t
bien tranquille, bien que la pluie de cartes qu'elle m'avait envoye
ne me ft parvenue,  cause du dtestable fonctionnement de ces
postes bretonnes (bonnes l't, mais sans doute dsorganises
l'hiver), que huit jours aprs le retour d'Albertine et du chauffeur,
si vaillants que, le matin mme de leur retour, ils reprirent,
comme si de rien n'tait, leur promenade quotidienne. J'tais ravi
qu'Albertine allt aujourd'hui au Trocadro,  cette matine
extraordinaire, mais surtout rassur qu'elle y et une compagne,
Andre.

Laissant ces penses, maintenant qu'Albertine tait sortie, j'allai
me mettre un instant  la fentre. Il y eut d'abord un silence,
o le sifflet du marchand de tripes et la corne du tramway firent
rsonner l'air  des octaves diffrentes, comme un accordeur
de piano aveugle. Puis peu  peu devinrent distincts les motifs
entre-croiss auxquels de nouveaux s'ajoutaient. Il y avait aussi un
nouveau sifflet, appel d'un marchand dont je n'ai jamais su ce qu'il
vendait, sifflet qui, lui, tait exactement pareil  celui d'un
tramway, et comme il n'tait pas emport par la vitesse on croyait
 un seul tramway, non dou de mouvement, ou en panne, immobilis,
criant  petits intervalles, comme un animal qui meurt. Et il
me semblait que, si jamais je devais quitter ce quartier
aristocratique-- moins que ce ne ft pour un tout  fait
populaire--les rues et les boulevards du centre (o la fruiterie,
la poissonnerie, etc... stabilises dans de grandes maisons
d'alimentation, rendaient inutiles les cris des marchands, qui
n'eussent pas, du reste, russi  se faire entendre) me sembleraient
bien mornes, bien inhabitables, dpouills, dcants de toutes ces
litanies des petits mtiers et des ambulantes mangeailles, privs de
l'orchestre qui venait me charmer ds le matin. Sur le trottoir une
femme peu lgante (ou obissant  une mode laide) passait, trop
claire dans un paletot sac en poil de chvre; mais non, ce n'tait
pas une femme, c'tait un chauffeur qui, envelopp dans sa peau de
bique, gagnait  pied son garage. chapps des grands htels, les
chasseurs ails, aux teintes changeantes, filaient vers les gares,
au ras de leur bicyclette, pour rejoindre les voyageurs au train du
matin. Le ronflement d'un violon tait d parfois au passage d'une
automobile, parfois  ce que je n'avais pas mis assez d'eau dans
ma bouillotte lectrique. Au milieu de la symphonie dtonnait un
air dmod: remplaant la vendeuse de bonbons qui accompagnait
d'habitude son air avec une crcelle, le marchand de jouets, au
mirliton duquel tait attach un pantin qu'il faisait mouvoir
en tous sens, promenait d'autres pantins, et, sans souci de la
dclamation rituelle de Grgoire le Grand, de la dclamation
rforme de Palestrina et de la dclamation lyrique des modernes,
entonnait  pleine voix, partisan attard de la pure mlodie:
Allons les papas, allons les mamans, contentez vos petits enfants;
c'est moi qui les fais, c'est moi qui les vends, et c'est moi qui
boulotte l'argent. Tra la la la. Tra la la la laire, tra la la la la
la la. Allons les petits! De petits Italiens, coiffs d'un bret,
n'essayaient pas de lutter avec cet _aria vivace_, et c'est sans rien
dire qu'ils offraient de petites statuettes. Cependant qu'un petit
fifre rduisait le marchant de jouets  s'loigner et  chanter
plus confusment, quoique presto: Allons les papas, allons les
mamans. Le petit fifre tait-il un de ces dragons que j'entendais
le matin  Doncires? Non, car ce qui suivait c'taient ces mots:
Voil le rparateur de faence et de porcelaine. Je rpare le
verre, le marbre, le cristal, l'os, l'ivoire et objets d'antiquit.
Voil le rparateur. Dans une boucherie, o  gauche tait une
aurole de soleil, et  droite un boeuf entier pendu, un garon
boucher, trs grand et trs mince, aux cheveux blonds, son cou
sortant d'un col bleu ciel, mettait une rapidit vertigineuse et
une religieuse conscience  mettre d'un ct les filets de boeuf
exquis, de l'autre de la culotte de dernier ordre, les plaait dans
d'blouissantes balances surmontes d'une croix, d'o retombaient
de belles chanettes, et--bien qu'il ne ft ensuite que disposer,
pour l'talage, des rognons, des tournedos, des entrectes--donnait
en ralit beaucoup plus l'impression d'un bel ange qui, au jour
du Jugement dernier, prparera pour Dieu, selon leur qualit, la
sparation des bons et des mchants et la pese des mes. Et de
nouveau le fifre grle et fin montait dans l'air, annonciateur
non plus des destructions que redoutait Franoise chaque fois que
dfilait un rgiment de cavalerie, mais de rparations promises
par un antiquaire naf ou gouailleur, et qui, en tout cas fort
clectique, loin de se spcialiser, avait pour objets de son art
les matires les plus diverses. Les petites porteuses de pain se
htaient d'enfiler dans leurs paniers les fltes destines au
grand djeuner et,  leurs crochets, les laitires attachaient
vivement les bouteilles de lait. La vue nostalgique que j'avais de
ces petites filles, pouvais-je la croire bien exacte? N'et-elle pas
t autre si j'avais pu garder immobile quelques instants auprs de
moi une de celles que, de la hauteur de ma fentre, je ne voyais que
dans la boutique ou en fuite? Pour valuer la perte que me faisait
prouver la rclusion, c'est--dire la richesse que m'offrait la
journe, il et fallu intercepter dans le long droulement de la
frise anime quelque fillette portant son linge ou son lait, la faire
passer un moment, comme une silhouette d'un dcor mobile entre les
portants, dans le cadre de ma porte, et la retenir sous mes yeux,
non sans obtenir sur elle quelque renseignement qui me permt de
la retrouver un jour et pareille, cette fiche signaltique que les
ornithologues ou les ichtyologues attachent, avant de leur rendre la
libert, sous le ventre des oiseaux ou des poissons dont ils veulent
pouvoir identifier les migrations.

Aussi, dis-je  Franoise que, pour une course que j'avais  faire,
elle voult m'envoyer, s'il en venait quelqu'une, telle ou telle de
ces petites qui venaient sans cesse chercher et rapporter le linge, le
pain, ou les carafes de lait, et par lesquelles souvent elle faisait
faire des commissions. J'tais pareil en cela  Elstir qui, oblig
de rester enferm dans son atelier, certains jours de printemps
o savoir que les bois taient pleins de violettes lui donnait
une fringale d'en regarder, envoyait sa concierge lui en acheter un
bouquet; alors ce n'est pas la table sur laquelle il avait pos le
petit modle vgtal, mais tout le tapis des sous-bois o il avait
vu autrefois, par milliers, les tiges serpentines, flchissant sous
leur bec bleu, qu'Elstir croyait avoir sous les yeux, comme une zone
imaginaire qu'enclavait dans son atelier la limpide odeur de la fleur
vocatrice.

De blanchisseuse, un dimanche, il ne fallait pas penser qu'il en
vnt. Quant  la porteuse de pain, par une mauvaise chance, elle
avait sonn pendant que Franoise n'tait pas l, avait laiss
ses fltes dans la corbeille, sur le palier, et s'tait sauve. La
fruitire ne viendrait que bien plus tard. Une fois, j'tais entr
commander un fromage chez le crmier, et au milieu des petites
employes j'en avais remarqu une, vraie extravagance blonde, haute
de taille bien que purile, et qui, au milieu des autres porteuses,
semblait rver, dans une attitude assez fire. Je ne l'avais vue que
de loin, et en passant si vite que je n'aurais pu dire comment elle
tait, sinon qu'elle avait d pousser trop vite et que sa tte
portait une toison donnant l'impression bien moins des particularits
capillaires que d'une stylisation sculpturale des mandres isols de
nvs parallles. C'est tout ce que j'avais distingu, ainsi qu'un
nez trs dessin (chose rare chez une enfant) dans une figure
maigre et qui rappelait le bec des petits des vautours. D'ailleurs,
le groupement autour d'elle de ses camarades n'avait pas t seul 
m'empcher de la bien voir, mais aussi l'incertitude des sentiments
que je pouvais,  premire vue et ensuite, lui inspirer, qu'ils
fussent de fiert farouche, ou d'ironie, ou d'un ddain exprim
plus tard  ses amies. Ces suppositions alternatives, que j'avais
faites, en une seconde,  son sujet, avaient paissi autour d'elle
l'atmosphre trouble o elle se drobait, comme une desse dans
la nue que fait trembler la foudre. Car l'incertitude morale est une
cause plus grande de difficult  une exacte perception visuelle que
ne serait un dfaut matriel de l'oeil. En cette trop maigre jeune
personne, qui frappait aussi trop l'attention, l'excs de ce qu'un
autre et peut-tre appel les charmes tait justement ce qui
tait pour me dplaire, mais avait tout de mme eu pour rsultat
de m'empcher mme d'apercevoir rien,  plus forte raison de me
rien rappeler, des autres petites crmires, que le nez arqu de
celle-ci, et son regard--chose si peu agrable--pensif, personnel,
ayant l'air de juger, avaient plonges dans la nuit,  la faon
d'un clair blond qui entnbre le paysage environnant. Et ainsi,
de ma visite pour commander un fromage chez le crmier, je ne
m'tais rappel (si on peut dire se rappeler  propos d'un visage
si mal regard qu'on adapte dix fois au nant du visage un nez
diffrent), je ne m'tais rappel que la petite qui m'avait dplu.
Cela suffit  faire commencer un amour. Pourtant j'eusse oubli
l'extravagance blonde et n'aurais jamais souhait de la revoir si
Franoise ne m'avait dit que, quoique gamine, cette petite tait
dlure et allait quitter sa patronne parce que, trop coquette, elle
devait de l'argent dans le quartier. On a dit que la beaut est une
promesse de bonheur. Inversement la possibilit du plaisir peut tre
un commencement de beaut.

Je me mis  lire la lettre de maman. A travers ses citations de Mme
de Svign: Si mes penses ne sont pas tout  fait noires 
Combray, elles sont au moins d'un gris brun; je pense  toi  tout
moment; je te souhaite; ta sant, tes affaires, ton loignement, que
penses-tu que tout cela puisse faire entre chien et loup? je sentais
que ma mre tait ennuye de voir le sjour d'Albertine  la
maison se prolonger et s'affermir, quoique non encore dclares 
la fiance mes intentions de mariage. Elle ne me le disait pas plus
directement parce qu'elle craignait que je laissasse traner mes
lettres. Encore, si voiles qu'elles fussent, me reprochait-elle
de ne pas l'avertir immdiatement, aprs chacune, que je l'avais
reue: Tu sais bien que Mme de Svign disait: Quand on est
loin on ne se moque plus des lettres qui commencent par: j'ai reu la
vtre. Sans parler de ce qui l'inquitait le plus, elle se disait
fche de mes grandes dpenses: A quoi peut passer tout ton
argent? Je suis dj assez tourmente de ce que, comme Charles de
Svign, tu ne saches pas ce que tu veux et que tu sois deux ou
trois hommes  la fois, mais tche au moins de ne pas tre comme
lui pour la dpense, et que je ne puisse pas dire de toi: il a
trouv le moyen de dpenser sans paratre, de perdre sans jouer et
de payer sans s'acquitter. Je venais de finir le mot de maman
quand Franoise revint me dire qu'elle avait justement l la petite
laitire un peu trop hardie dont elle m'avait parl. Elle pourra
trs bien porter la lettre de Monsieur, et faire les courses si
ce n'est pas trop loin. Monsieur va voir, elle a l'air d'un petit
Chaperon rouge. Franoise alla la chercher et je l'entendis qui la
guidait en lui disant: H bien, voyons, tu as peur parce qu'il y a
un couloir, bougre de truffe, je te croyais moins emprunte. Faut-il
que je te mne par la main? Et Franoise, en bonne et honnte
servante qui entendait faire respecter son matre comme elle le
respecte elle-mme, s'tait drape de cette majest qui anoblit
les entremetteuses dans les tableaux de vieux matres, o,  ct
d'elles, s'effacent, presque dans l'insignifiance, la matresse
et l'amant. Mais Elstir, quand il les regardait, n'avait pas  se
proccuper de ce que faisaient les violettes. L'entre de la petite
laitire m'ta aussitt mon calme de contemplateur, je ne songeai
plus qu' rendre vraisemblable la fable de la lettre  lui faire
porter, et je me mis  crire rapidement sans oser la regarder
qu' peine, pour ne pas paratre l'avoir fait entrer pour cela. Elle
tait pare pour moi de ce charme de l'inconnu qui ne se serait
pas ajout pour moi  une jolie fille trouve dans ces maisons o
elles vous attendent. Elle n'tait ni nue ni dguise, mais une
vraie crmire, une de celles qu'on s'imagine si jolies quand on n'a
pas le temps de s'approcher d'elles; elle tait un peu de ce qui fait
l'ternel dsir, l'ternel regret de la vie, dont le double courant
est enfin dtourn, amen auprs de nous. Double, car s'il s'agit
d'inconnu, d'un tre devin devoir tre divin d'aprs sa stature,
ses proportions, son indiffrent regard, son calme hautain, d'autre
part on veut cette femme bien spcialise dans sa profession, nous
permettant de nous vader dans ce monde qu'un costume particulier
nous fait romanesquement croire diffrent. Au reste, si l'on cherche
 faire tenir dans une formule la loi de nos curiosits amoureuses,
il faudrait la chercher dans le maximum d'cart entre une femme
aperue et une femme approche, caresse. Si les femmes de ce
que l'on appelait autrefois les maisons closes, si les cocottes
elles-mmes ( condition que nous sachions qu'elles sont des
cocottes) nous attirent si peu, ce n'est pas qu'elles soient moins
belles que d'autres, c'est qu'elles sont toutes prtes; que ce qu'on
cherche prcisment  atteindre, elles nous l'offrent dj;
c'est qu'elles ne sont pas des conqutes. L'cart, l, est  son
minimum. Une grue nous sourit dj dans la rue comme elle le fera
prs de nous. Nous sommes des sculpteurs, nous voulons obtenir d'une
femme une statue entirement diffrente de celle qu'elle nous a
prsente. Nous avons vu une jeune fille indiffrente, insolente,
au bord de la mer; nous avons vu une vendeuse srieuse et active 
son comptoir, qui nous rpondra schement, ne ft-ce que pour
ne pas tre l'objet des moqueries de ses copines; une marchande de
fruits qui nous rpond  peine. H bien! nous n'avons de cesse que
nous puissions exprimenter si la fire jeune fille du bord de la
mer, si la vendeuse  cheval sur le qu'en-dira-t-on, si la distraite
marchande de fruits ne sont pas susceptibles,  la suite de manges
adroits de notre part, de laisser flchir leur attitude rectiligne,
d'entourer notre cou de leurs bras qui portaient les fruits,
d'incliner sur notre bouche, avec un sourire consentant, des yeux
jusque-l glacs ou distraits-- beaut des yeux svres!--aux
heures de travail o l'ouvrire craignait tant la mdisance de
ses compagnes, des yeux qui fuyaient nos obsdants regards et qui
maintenant que nous l'avons vue seule  seul, font plier leurs
prunelles sous le poids ensoleill du rire quand nous parlons de
faire l'amour. Entre la vendeuse, la blanchisseuse attentive 
repasser, la marchande de fruits, la crmire--et cette mme
fillette qui va devenir notre matresse--le maximum d'cart est
atteint, tendu encore  ses extrmes limites, et vari par ces
gestes habituels de la profession qui font des bras, pendant la
dure du labeur, quelque chose d'aussi diffrent que possible comme
arabesque de ces souples liens qui dj, chaque soir, s'enlacent
 notre cou tandis que la bouche s'apprte pour le baiser. Aussi
passons-nous toute notre vie en inquites dmarches sans cesse
renouveles auprs des filles srieuses et que leur mtier semble
loigner de nous. Une fois dans nos bras, elles ne sont plus que ce
qu'elles taient, cette distance que nous rvions de franchir est
supprime. Mais on recommence avec d'autres femmes, on donne  ces
entreprises tout son temps, tout son argent, toutes ses forces, on
crve de rage contre le cocher trop lent qui va peut-tre nous
faire manquer notre premier rendez-vous, on a la fivre. Ce premier
rendez-vous, on sait pourtant qu'il accomplira l'vanouissement d'une
illusion. Il n'importe tant que l'illusion dure; on veut voir si on
peut la changer en ralit, et alors on pense  la blanchisseuse
dont on a remarqu la froideur. La curiosit amoureuse est comme
celle qu'excitent en nous les noms de pays; toujours due, elle
renat et reste toujours insatiable.

Hlas! une fois auprs de moi, la blonde crmire aux mches
stries, dpouille de tant d'imagination et de dsirs veills
en moi, se trouva rduite  elle-mme. Le nuage frmissant de mes
suppositions ne l'enveloppait plus d'un vertige. Elle prenait un air
tout penaud de n'avoir plus (au lieu des dix, des vingt, que je me
rappelais tour  tour sans pouvoir fixer mon souvenir) qu'un seul
nez, plus rond que je ne l'avais cru, qui donnait une ide de
btise et avait en tout cas perdu le pouvoir de se multiplier. Ce
vol captur, inerte, ananti, incapable de rien ajouter  sa pauvre
vidence, n'avait plus mon imagination pour collaborer avec lui.
Tomb dans le rel immobile, je tchai de rebondir; les joues,
non aperues de la boutique, me parurent si jolies que j'en fus
intimid, et pour me donner une contenance, je dis  la petite
crmire: Seriez-vous assez bonne pour me passer le _Figaro_ qui
est l, il faut que je regarde le nom de l'endroit o je veux vous
envoyer. Aussitt, en prenant le journal, elle dcouvrit
jusqu'au coude la manche rouge de sa jaquette et me tendit la feuille
conservatrice d'un geste adroit et gentil qui me plut par sa rapidit
familire, son apparence moelleuse et sa couleur carlate. Pendant
que j'ouvrais le _Figaro_, pour dire quelque chose et sans lever les
yeux, je demandai  la petite: Comment s'appelle ce que vous portez
l en tricot rouge, c'est trs joli. Elle me rpondit: C'est
mon golf. Car, par une petite dchance habituelle  toutes
les modes, les vtements et les modes qui, il y a quelques annes,
semblaient appartenir au monde relativement lgant des amies
d'Albertine, taient maintenant le lot des ouvrires. a ne vous
gnerait vraiment pas trop, dis-je en faisant semblant de chercher
dans le _Figaro_, que je vous envoie mme un peu loin? Ds que
j'eus ainsi l'air de trouver pnible le service qu'elle me rendrait
en faisant une course, aussitt elle commena  trouver que
c'tait gnant pour elle. C'est que je dois aller tantt me
promener en vlo. Dame, nous n'avons que le dimanche.--Mais vous
n'avez pas froid, nu-tte comme cela?--Ah! je ne serai pas nu-tte,
j'aurai mon polo, et je pourrais m'en passer avec tous mes cheveux.
Je levai les yeux sur les mches flavescentes et frises, et je
sentis que leur tourbillon m'emportait, le coeur battant, dans la
lumire et les rafales d'un ouragan de beaut. Je continuais 
regarder le journal, mais bien que ce ne ft que pour me donner
une contenance et me faire gagner du temps, tout en ne faisant que
semblant de lire, je comprenais tout de mme le sens des mots qui
taient sous mes yeux, et ceux-ci me frappaient: Au programme de la
matine que nous avons annonce et qui sera donne cet aprs-midi
dans la salle des ftes du Trocadro, il faut ajouter le nom de
Mlle La qui a accept d'y paratre dans les _Fourberies de
Nrine_. Elle tiendra, bien entendu, le rle de Nrine o elle est
tourdissante de verve et d'ensorceleuse gat. Ce fut comme si
on avait brutalement arrach de mon coeur le pansement sous lequel
il avait commenc, depuis mon retour de Balbec,  se cicatriser.
Le flux de mes angoisses s'chappa  torrents. La, c'tait la
comdienne amie des deux jeunes filles de Balbec qu'Albertine, sans
avoir l'air de les voir, avait un aprs-midi, au Casino, regardes
dans la glace. Il est vrai qu' Balbec, Albertine, au nom de La,
avait pris un ton de componction particulier pour me dire, presque
choque qu'on pt souponner une telle vertu: Oh non, ce n'est
pas du tout une femme comme a, c'est une femme trs bien.
Malheureusement pour moi, quand Albertine mettait une affirmation
de ce genre, ce n'tait jamais que le premier stade d'affirmations
diffrentes. Peu aprs la premire, venait cette deuxime: Je ne
la connais pas. En troisime lieu, quand Albertine m'avait parl
d'une telle personne insouponnable et que (secundo) elle ne
connaissait pas, elle oubliait peu  peu, d'abord avoir dit qu'elle
ne la connaissait pas, et, dans une phrase o elle se coupait
sans le savoir, racontait qu'elle la connaissait. Ce premier oubli
consomm et la nouvelle affirmation ayant t mise, un deuxime
oubli commenait, celui que la personne tait insouponnable.
Est-ce qu'une telle, demandais-je, n'a pas de telles moeurs?--Mais
voyons, naturellement, c'est connu comme tout! Aussitt le ton de
componction reprenait pour une affirmation qui tait un vague cho,
fort amoindri, de la toute premire: Je dois dire qu'avec moi elle
a toujours t d'une convenance parfaite. Naturellement, elle savait
que je l'aurais remise et de la belle manire. Mais enfin cela
ne fait rien. Je suis oblige de lui tre reconnaissante du vrai
respect qu'elle m'a toujours tmoign. On voit qu'elle savait  qui
elle avait affaire. On se rappelle la vrit parce qu'elle a un
nom, des racines anciennes; mais un mensonge improvis s'oublie vite.
Albertine oubliait ce dernier mensonge-l, le quatrime, et, un
jour o elle voulait gagner ma confiance par des confidences, elle se
laissait aller  me dire de la mme personne, au dbut si comme il
faut et qu'elle ne connaissait pas: Elle a eu le bguin pour moi.
Trois ou quatre fois elle m'a demand de l'accompagner jusque chez
elle et de monter la voir. L'accompagner, je n'y voyais pas de mal,
devant tout le monde, en plein jour, en plein air. Mais, arrive
 sa porte, je trouvais toujours un prtexte et je ne suis jamais
monte. Quelque temps aprs, Albertine faisait allusion  la
beaut des objets qu'on voyait chez la mme dame. D'approximation
en approximation on ft sans doute arriv  lui faire dire la
vrit, qui tait peut-tre moins grave que je n'tais port 
le croire, car, peut-tre, facile avec les femmes, prfrait-elle
un amant, et, maintenant que j'tais le sien, n'et-elle pas song
 La. En tout cas, pour cette dernire je n'en tais qu' la
premire affirmation et j'ignorais si Albertine la connaissait.
Dj, en tout cas pour bien des femmes, il m'et suffi de
rassembler devant mon amie, en une synthse, ses affirmations
contradictoires pour la convaincre de ses fautes (fautes qui sont
bien plus aises, comme les lois astronomiques,  dgager par le
raisonnement qu' observer, qu' surprendre dans la ralit). Mais
elle aurait encore mieux aim dire qu'elle avait menti quand elle
avait mis une de ces affirmations, dont ainsi le retrait ferait
crouler tout mon systme, plutt que de reconnatre que tout ce
qu'elle avait racont ds le dbut n'tait qu'un tissu de contes
mensongers. Il en est de semblables dans les _Mille et une Nuits_, et
qui nous charment. Ils nous font souffrir dans une personne que nous
aimons, et  cause de cela nous permettent d'entrer un peu plus avant
dans la connaissance de la nature humaine au lieu de nous contenter de
nous jouer  sa surface. Le chagrin pntre en nous et nous force
par la curiosit douloureuse  pntrer. D'o des vrits que
nous ne nous sentons pas le droit de cacher, si bien qu'un athe
moribond qui les a dcouvertes, assur du nant, insoucieux de la
gloire, use pourtant ses dernires heures  tcher de les faire
connatre.

Sans doute je n'en tais qu' la premire de ces affirmations pour
La. J'ignorais mme si Albertine la connaissait ou non. N'importe,
cela revenait au mme. Il fallait  tout prix viter qu'au
Trocadro elle pt retrouver cette connaissance, ou faire la
connaissance de cette inconnue. Je dis que je ne savais si elle
connaissait La ou non; j'avais d pourtant l'apprendre  Balbec,
d'Albertine elle-mme. Car l'oubli anantissait aussi bien chez
moi que chez Albertine une grande part des choses qu'elle m'avait
affirmes. La mmoire, au lieu d'un exemplaire en double, toujours
prsent  nos yeux, des divers faits de notre vie, est plutt
un nant d'o par instant une similitude nous permet de tirer,
ressuscits, des souvenirs morts; mais encore il y a mille petits
faits qui ne sont pas tombs dans cette virtualit de la mmoire,
et qui resteront  jamais incontrlables pour nous. Tout ce que
nous ignorons se rapporter  la vie relle de la personne que nous
aimons, nous n'y faisons aucune attention, nous oublions aussitt ce
qu'elle nous a dit  propos de tel fait ou de telles gens que nous
ne connaissons pas, et l'air qu'elle avait en nous le disant. Aussi,
quand ensuite notre jalousie est excite par ces mmes gens, pour
savoir si elle ne se trompe pas, si c'est bien  eux qu'elle
doit rapporter telle hte que notre matresse a de sortir, tel
mcontentement que nous l'en ayons prive en rentrant trop tt,
notre jalousie, fouillant le pass pour en tirer des indications, n'y
trouve rien; toujours rtrospective, elle est comme un historien
qui aurait  faire une histoire pour laquelle il n'a aucun document;
toujours en retard, elle se prcipite comme un taureau furieux l
o ne se trouve pas l'tre fier et brillant qui l'irrite de ses
piqres et dont la foule cruelle admire la magnificence et la ruse.
La jalousie se dbat dans le vide, incertaine comme nous le sommes
dans ces rves o nous souffrons de ne pas trouver dans sa maison
vide une personne que nous avons bien connue dans la vie, mais qui
peut-tre en est ici une autre et a seulement emprunt les traits
d'un autre personnage, incertaine comme nous le sommes plus encore
aprs le rveil quand nous cherchons  identifier tel ou tel
dtail de notre rve. Quel air avait notre amie en nous disant cela;
n'avait-elle pas l'air heureux, ne sifflait-elle mme pas, ce qu'elle
ne fait que quand elle a quelque pense amoureuse? Au temps de
l'amour, pour peu que notre prsence l'importune et l'irrite, ne
nous a-t-elle pas dit une chose qui se trouve en contradiction avec ce
qu'elle nous affirme maintenant, qu'elle connat ou ne connat pas
telle personne? Nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais; nous
nous acharnons  chercher les dbris inconsistants d'un rve, et
pendant ce temps notre vie avec notre matresse continue, notre
vie distraite devant ce que nous ignorons tre important pour nous,
attentive  ce qui ne l'est peut-tre pas, encauchemarde par des
tres qui sont sans rapports rels avec nous, pleine d'oublis, de
lacunes, d'anxits vaines, notre vie pareille  un songe.

Je m'aperus que la petite laitire tait toujours l. Je lui
dis que dcidment ce serait bien loin, que je n'avais pas besoin
d'elle. Alors elle trouva aussi que ce serait trop gnant: Il y
a un beau match tantt, je ne voudrais pas le manquer. Je sentis
qu'elle devait dj aimer les sports et que dans quelques annes
elle dirait: vivre sa vie. Je lui dis que dcidment je n'avais pas
besoin d'elle et je lui donnai cinq francs. Aussitt, s'y attendant
si peu, et se disant que, si elle avait cinq francs pour ne rien
faire, elle aurait beaucoup pour ma course, elle commena  trouver
que son match n'avait pas d'importance. J'aurais bien fait votre
course. On peut toujours s'arranger. Mais je la poussai vers la
porte, j'avais besoin d'tre seul, il fallait  tout prix empcher
qu'Albertine pt retrouver au Trocadro les amies de La. Il le
fallait, il fallait y russir;  vrai dire je ne savais pas encore
comment, et pendant ces premiers instants j'ouvrais mes mains, les
regardais, faisais craquer les jointures de mes doigts, soit que
l'esprit qui ne peut trouver ce qu'il cherche, pris de paresse,
s'accorde de faire halte pendant un instant, o les choses les plus
indiffrentes lui apparaissent distinctement, comme ces pointes
d'herbe des talus qu'on voit du wagon trembler au vent, quand le train
s'arrte en rase campagne--immobilit qui n'est pas toujours plus
fconde que celle de la bte capture qui, paralyse par la peur
ou fascine, regarde sans bouger--soit que je tinsse tout prpar
mon corps--avec mon intelligence au dedans et en celle-ci les moyens
d'action sur telle ou telle personne--comme n'tant plus qu'une arme
d'o partirait le coup qui sparerait Albertine de La et de ses
deux amies. Certes, le matin, quand Franoise tait venue me dire
qu'Albertine irait au Trocadro, je m'tais dit: Albertine peut
bien faire ce qu'elle veut et j'avais cru que jusqu'au soir, par
ce temps radieux, ses actions resteraient pour moi sans importance
perceptible; mais ce n'tait pas seulement le soleil matinal, comme
je l'avais pens, qui m'avait rendu si insouciant; c'tait parce
que, ayant oblig Albertine  renoncer aux projets qu'elle pouvait
peut-tre amorcer ou mme raliser chez les Verdurin, et l'ayant
rduite  aller  une matine que j'avais choisie moi-mme et
en vue de laquelle elle n'avait pu rien prparer, je savais que ce
qu'elle ferait serait forcment innocent. De mme, si Albertine
avait dit quelques instants plus tard: Si je me tue, cela m'est
bien gal, c'tait parce qu'elle tait persuade qu'elle ne
se tuerait pas. Devant moi, devant Albertine, il y avait en ce matin
(bien plus que l'ensoleillement du jour) ce milieu que nous ne voyons
pas, mais par l'intermdiaire translucide et changeant duquel
nous voyons, moi ses actions, elle l'importance de sa propre vie,
c'est--dire ces croyances que nous ne percevons pas, mais qui ne
sont pas plus assimilables  un pur vide que n'est l'air qui nous
entoure; composant autour de nous une atmosphre variable, parfois
excellente, souvent irrespirable, elles mriteraient d'tre
releves et notes avec autant de soin que la temprature,
la pression baromtrique, la saison, car nos jours ont leur
originalit, physique et morale. La croyance, non remarque ce matin
par moi et dont pourtant j'avais t joyeusement envelopp jusqu'au
moment o j'avais rouvert le _Figaro_, qu'Albertine ne ferait rien
que d'inoffensif, cette croyance venait de disparatre. Je ne vivais
plus dans la belle journe, mais dans une journe cre au sein
de la premire par l'inquitude qu'Albertine renout avec La, et
plus facilement encore avec les deux jeunes filles, si elles allaient,
comme cela me semblait probable, applaudir l'actrice au Trocadro,
o il ne leur serait pas difficile, dans un entr'acte, de retrouver
Albertine. Je ne songeais plus  Melle Vinteuil; le nom de La
m'avait fait revoir, pour en tre jaloux, l'image d'Albertine au
Casino prs des deux jeunes filles. Car je ne possdais dans ma
mmoire que des sries d'Albertine spares les unes des autres,
incompltes, des profils, des instantans; aussi ma jalousie se
confinait-elle  une expression discontinue,  la fois fugitive et
fixe, et aux tres qui l'avaient amene sur la figure d'Albertine.
Je me rappelais celle-ci quand,  Balbec, elle tait trop regarde
par les deux jeunes filles ou par des femmes de ce genre; je me
rappelais la souffrance que j'prouvais  voir parcourir, par des
regards actifs comme ceux d'un peintre qui veut prendre un croquis, le
visage entirement recouvert par eux et qui,  cause de ma prsence
sans doute, subissait ce contact sans avoir l'air de s'en apercevoir,
avec une passivit peut-tre clandestinement voluptueuse. Et avant
qu'elle se ressaist et me parlt, il y avait une seconde pendant
laquelle Albertine ne bougeait pas, souriait dans le vide, avec le
mme air de naturel feint et de plaisir dissimul que si on avait
t en train de faire sa photographie; ou mme pour choisir devant
l'objectif une pose plus fringante--celle mme qu'elle avait prise
 Doncires quand nous nous promenions avec Saint-Loup: riant et
passant sa langue sur ses lvres, elle faisait semblant d'agacer un
chien. Certes,  ces moments, elle n'tait nullement la mme que
quand c'tait elle qui tait intresse par des fillettes qui
passaient. Dans ce dernier cas, au contraire, son regard troit
et velout se fixait, se collait sur la passante, si adhrent, si
corrosif, qu'il semblait qu'en se retirant il aurait d emporter
la peau. Mais en ce moment ce regard-l, qui du moins lui donnait
quelque chose de srieux, jusqu' la faire paratre souffrante,
m'avait sembl doux auprs du regard atone et heureux qu'elle
avait prs des deux jeunes filles, et j'aurais prfr la sombre
expression du dsir, qu'elle ressentait peut-tre quelquefois,  la
riante expression cause par le dsir qu'elle inspirait. Elle avait
beau essayer de voiler la conscience qu'elle en avait, celle-ci la
baignait, l'enveloppait, vaporeuse, voluptueuse, faisait paratre sa
figure toute rose. Mais tout ce qu'Albertine tenait  ces moments-l
en suspens en elle, qui irradiait autour d'elle et me faisait tant
souffrir, qui sait si, hors de ma prsence, elle continuerait 
le taire, si aux avances des deux jeunes filles, maintenant que je
n'tais pas l, elle ne rpondrait pas audacieusement. Certes, ces
souvenirs me causaient une grande douleur, ils taient comme un
aveu total des gots d'Albertine, une confession gnrale de
son infidlit contre quoi ne pouvaient prvaloir les serments
particuliers qu'elle me faisait, auxquels je voulais croire, les
rsultats ngatifs de mes incompltes enqutes, les assurances,
peut-tre faites de connivence avec elle, d'Andre. Albertine
pouvait me nier ses trahisons particulires; par des mots qui lui
chappaient, plus forts que les dclarations contraires, par ces
regards seuls, elle avait fait l'aveu de ce qu'elle et voulu cacher,
bien plus que de faits particuliers, de ce qu'elle se ft fait tuer
plutt que de reconnatre: de son penchant. Car aucun tre ne veut
livrer son me. Malgr la douleur que ces souvenirs me causaient,
aurais-je pu nier que c'tait le programme de la matine du
Trocadro qui avait rveill mon besoin d'Albertine? Elle tait
de ces femmes  qui leurs fautes pourraient au besoin tenir lieu
de charme, et autant que leurs fautes, leur bont qui y succde et
ramne en nous cette douceur qu'avec elles, comme un malade qui
n'est jamais bien portant deux jours de suite, nous sommes sans cesse
obligs de reconqurir. D'ailleurs, plus mme que leurs fautes
pendant que nous les aimons, il y a leurs fautes avant que nous les
connaissions, et la premire de toutes: leur nature. Ce qui rend
douloureuses de telles amours, en effet, c'est qu'il leur prexiste
une espce de pch originel de la femme, un pch qui nous les
fait aimer, de sorte que, quand nous l'oublions, nous avons moins
besoin d'elle et que, pour recommencer  aimer, il faut recommencer
 souffrir. En ce moment, qu'elle ne retrouvt pas les deux jeunes
filles et savoir si elle connaissait La ou non tait ce qui
me proccupait le plus, en dpit de ce qu'on ne devrait pas
s'intresser aux faits particuliers autrement qu' cause de leur
signification gnrale, et malgr la purilit qu'il y a, aussi
grande que celle du voyage ou du dsir de connatre des femmes,
de fragmenter sa curiosit sur ce qui, du torrent invisible
des ralits cruelles qui nous resteront toujours inconnues,
a fortuitement cristallis dans notre esprit. D'ailleurs,
arriverions-nous  dtruire cette cristallisation qu'elle serait
remplace par une autre aussitt. Hier je craignais qu'Albertine
n'allt chez Mme Verdurin. Maintenant je n'tais plus proccup
que de La. La jalousie, qui a un bandeau sur les yeux, n'est pas
seulement impuissante  rien dcouvrir dans les tnbres qui
l'enveloppent, elle est encore un de ces supplices o la tche est
 recommencer sans cesse, comme celle des Danades, comme celle
d'Ixion. Mme si ses amies n'taient pas l, quelle impression
pouvait faire sur elle La embellie par le travestissement,
glorifie par le succs? quelles rveries laisserait-elle 
Albertine? quels dsirs qui, mme rfrns, lui donneraient le
dgot d'une vie chez moi o elle ne pouvait les assouvir?

D'ailleurs, qui sait si elle ne connaissait pas La et n'irait pas
la voir dans sa loge? et mme, si La ne la connaissait pas, qui
m'assurait que, l'ayant en tout cas aperue  Balbec, elle ne la
reconnatrait pas et ne lui ferait pas de la scne un signe qui
autoriserait Albertine  se faire ouvrir la porte des coulisses?
Un danger semble trs vitable quand il est conjur. Celui-ci ne
l'tait pas encore, j'avais peur qu'il ne pt pas l'tre, et il
me semblait d'autant plus terrible. Et pourtant, cet amour pour
Albertine, que je sentais presque s'vanouir quand j'essayais de le
raliser, la violence de ma douleur en ce moment semblait en quelque
sorte m'en donner la preuve. Je n'avais plus souci de rien d'autre,
je ne pensais qu'aux moyens de l'empcher de rester au Trocadro,
j'aurais offert n'importe quelle somme  La pour qu'elle n'y allt
pas. Si donc on prouve sa prfrence par l'action qu'on accomplit
plus que par l'ide qu'on forme, j'aurais aim Albertine. Mais cette
reprise de ma souffrance ne donnait pas plus de consistance en moi
 l'image d'Albertine. Elle causait mes maux comme une divinit qui
reste invisible. Faisant mille conjectures, je cherchais  parer 
ma souffrance sans raliser pour cela mon amour. D'abord il fallait
tre certain que La allt vraiment au Trocadro. Aprs avoir
congdi la laitire, je tlphonai  Bloch, li lui aussi avec
La, pour le lui demander. Il n'en savait rien et parut tonn que
cela pt m'intresser. Je pensai qu'il me fallait aller vite, que
Franoise tait tout habille et moi pas, et, pendant que moi-mme
je me levais, je lui fis prendre une automobile; elle devait aller
au Trocadro, prendre un billet, chercher Albertine partout dans la
salle, et lui remettre un mot de moi. Dans ce mot, je lui disais que
j'tais boulevers par une lettre reue  l'instant de la mme
dame  cause de qui elle savait que j'avais t si malheureux
une nuit  Balbec. Je lui rappelais que le lendemain elle m'avait
reproch de ne pas l'avoir fait appeler. Aussi je me permettais, lui
disais-je, de lui demander de me sacrifier sa matine et de venir me
chercher pour aller prendre un peu l'air ensemble afin de tcher de
me remettre. Mais comme j'en avais pour assez longtemps avant d'tre
habill et prt, elle me ferait plaisir de profiter de la prsence
de Franoise pour aller acheter aux Trois-Quartiers (ce magasin,
tant plus petit, m'inquitait moins que le Bon March) la guimpe
de tulle blanc dont elle avait besoin. Mon mot n'tait probablement
pas inutile. A vrai dire, je ne savais rien qu'et fait Albertine
depuis que je la connaissais, ni mme avant. Mais dans sa
conversation (Albertine aurait pu, si je lui en eusse parl, dire que
j'avais mal entendu), il y avait certaines contradictions, certaines
retouches qui me semblaient aussi dcisives qu'un flagrant dlit,
mais moins utilisables contre Albertine qui, souvent prise en fraude
comme un enfant, grce  de brusques redressements stratgiques,
avait chaque fois rendu vaines mes cruelles attaques et rtabli la
situation. Cruelles surtout pour moi. Elle usait, non par raffinement
de style, mais pour rparer ses imprudences, de ces brusques sautes
de syntaxe ressemblant un peu  ce que les grammairiens appellent
anacoluthe ou je ne sais comment. S'tant laisse aller, en parlant
femmes,  dire: Je me rappelle que dernirement je, brusquement,
aprs un quart de soupir, je devenait elle, c'tait une
chose qu'elle avait aperue en promeneuse innocente, et nullement
accomplie. Ce n'tait pas elle qui tait le sujet de l'action.
J'aurais voulu me rappeler exactement le commencement de la phrase
pour conclure moi-mme, puisqu'elle lchait pied,  ce qu'en et
t la fin. Mais comme j'avais entendu cette fin, je me rappelais
mal le commencement, que peut-tre mon air d'intrt lui avait fait
dvier, et je restais anxieux de sa pense vraie, de son souvenir
vridique. Il en est malheureusement des commencements d'un mensonge
de notre matresse comme des commencements de notre propre amour,
ou d'une vocation. Ils se forment, se conglomrent, ils passent,
inaperus de notre propre attention. Quand on veut se rappeler de
quelle faon on a commenc d'aimer une femme, on aime dj; les
rveries d'avant, on ne se disait pas: c'est le prlude d'un
amour, faisons attention; et elles avanaient par surprise,  peine
remarques de nous. De mme, sauf des cas relativement assez rares,
ce n'est gure que pour la commodit du rcit que j'ai souvent
oppos ici un dire mensonger d'Albertine  son assertion premire
sur le mme sujet. Cette assertion premire, souvent, ne lisant pas
dans l'avenir et ne devinant pas quelle affirmation contradictoire lui
ferait pendant, elle s'tait glisse inaperue, entendue certes
de mes oreilles, mais sans que je l'isolasse de la continuit des
paroles d'Albertine. Plus tard, devant le mensonge parlant, ou pris
d'un doute anxieux, j'aurais voulu me rappeler; c'tait en vain; ma
mmoire n'avait pas t prvenue  temps; elle avait cru inutile
de garder copie.

Je recommandai  Franoise, quand elle aurait fait sortir Albertine
de la salle, de m'en avertir par tlphone et de la ramener,
contente ou non. Il ne manquerait plus que cela qu'elle ne soit pas
contente de venir voir Monsieur, rpondit Franoise.--Mais je ne
sais pas si elle aime tant que cela me voir.--Il faudrait qu'elle
soit bien ingrate, reprit Franoise, en qui Albertine renouvelait,
aprs tant d'annes, le mme supplice d'envie que lui avait
caus jadis Eulalie auprs de ma tante. Ignorant que la situation
d'Albertine auprs de moi n'avait pas t cherche par elle
mais voulue par moi (ce que, par amour-propre et pour faire enrager
Franoise, j'aimais autant lui cacher), elle admirait et excrait
son habilet, l'appelait, quand elle parlait d'elle aux autres
domestiques, une comdienne, une enjleuse qui faisait
de moi ce qu'elle voulait. Elle n'osait pas encore entrer en guerre
contre elle, lui faisait bon visage et se faisait mrite auprs
de moi des services qu'elle lui rendait dans ses relations avec moi,
pensant qu'il tait inutile de me rien dire et qu'elle n'arriverait
 rien, mais  l'afft d'une occasion; si jamais elle dcouvrait
dans la situation d'Albertine une fissure, elle se promettait bien
de l'largir et de nous sparer compltement. Bien ingrate? Mais
non, Franoise, c'est moi qui me trouve ingrat, vous ne savez pas
comme elle est bonne avec moi. (Il m'tait si doux d'avoir l'air
d'tre aim!) Partez vite.--Je vais me cavaler, et presto.
L'influence de sa fille commenait  altrer un peu le vocabulaire
de Franoise. Ainsi perdent leur puret toutes les langues par
l'adjonction de termes nouveaux. Cette dcadence du parler de
Franoise, que j'avais connu  ses belles poques, j'en tais, du
reste, indirectement responsable. La fille de Franoise n'aurait pas
fait dgnrer jusqu'au plus bas jargon le langage classique de sa
mre, si elle s'tait contente de parler patois avec elle. Elle
ne s'en tait jamais prive, et quand elles taient toutes deux
auprs de moi, si elles avaient des choses secrtes  se dire, au
lieu d'aller s'enfermer dans la cuisine elles se faisaient, en plein
milieu de ma chambre, une protection plus infranchissable que la porte
la mieux ferme, en parlant patois. Je supposais seulement que
la mre et la fille ne vivaient pas toujours en trs bonne
intelligence, si j'en jugeais par la frquence avec laquelle revenait
le seul mot que je pusse distinguer: m'esasperate ( moins que
l'objet de cette exaspration ne ft moi). Malheureusement la langue
la plus inconnue finit par s'apprendre quand on l'entend toujours
parler. Je regrettais que ce ft le patois, car j'arrivais  le
savoir et n'aurais pas moins bien appris si Franoise avait eu
l'habitude de s'exprimer en persan. Franoise, quand elle s'aperut
de mes progrs, eut beau acclrer son dbit, et sa fille
pareillement, rien n'y fit. La mre fut dsole que je comprisse
le patois, puis contente de me l'entendre parler. A vrai dire, ce
contentement, c'tait de la moquerie, car bien que j'eusse fini par
le prononcer  peu prs comme elle, elle trouvait entre nos deux
prononciations des abmes qui la ravissaient et se mit  regretter
de ne plus voir des gens de son pays auxquels elle n'avait jamais
pens depuis bien des annes et qui, parat-il, se seraient tordus
d'un rire qu'elle et voulu entendre, en m'coutant parler si mal le
patois. Cette seule ide la remplissait de gat et de regret,
et elle numrait tel ou tel paysan qui en aurait eu des larmes de
rire. En tout cas, aucune joie ne mlangea la tristesse que, mme le
prononant mal, je le comprisse bien. Les clefs deviennent inutiles
quand celui qu'on veut empcher d'entrer peut se servir d'un
passe-partout ou d'une pince-monseigneur. Le patois devenant une
dfense sans valeur, elle se mit  parler avec sa fille un franais
qui devint bien vite celui des plus basses poques.

J'tais prt, Franoise n'avait pas encore tlphon; fallait-il
partir sans attendre? Mais qui sait si elle trouverait Albertine? si
celle-ci ne serait pas dans les coulisses? si mme, rencontre par
Franoise, elle se laisserait ramener? Une demi-heure plus tard
le tintement du tlphone retentit et dans mon coeur battaient
tumultueusement l'esprance et la crainte. C'taient, sur l'ordre
d'un employ de tlphone, un escadron volant de sons qui avec une
vitesse instantane m'apportaient les paroles du tlphoniste, non
celles de Franoise qu'une timidit et une mlancolie ancestrales,
appliques  un objet inconnu de ses pres, empchaient de
s'approcher d'un rcepteur, quitte  visiter des contagieux.
Elle avait trouv au promenoir Albertine seule, qui, tant alle
seulement prvenir Andre qu'elle ne restait pas, avait rejoint
aussitt Franoise. Elle n'tait pas fche? Ah!
pardon! Demandez  cette dame si cette demoiselle n'tait pas
fche?...--Cette dame me dit de vous dire que non pas du tout, que
c'tait tout le contraire; en tout cas, si elle n'tait pas
contente a ne se connaissait pas. Elles partent maintenant aux
Trois-Quartiers et seront rentres  deux heures. Je compris que
deux heures signifiaient trois heures, car il tait plus de deux
heures. Mais c'tait chez Franoise un de ces dfauts particuliers,
permanents, ingurissables, que nous appelons maladies, de ne
pouvoir jamais regarder ni dire l'heure exactement. Je n'ai jamais pu
comprendre ce qui se passait dans sa tte. Quand Franoise, ayant
regard sa montre, s'il tait deux heures disait: il est une heure,
ou il est trois heures, je n'ai jamais pu comprendre si le phnomne
qui avait lieu alors avait pour sige la vue de Franoise, ou sa
pense, ou son langage; ce qui est certain, c'est que ce phnomne
avait toujours lieu. L'humanit est trs vieille. L'hrdit, les
croisements ont donn une force immuable  de mauvaises habitudes,
 des rflexes vicieux. Une personne ternue et rle parce qu'elle
passe prs d'un rosier; une autre a une ruption  l'odeur de la
peinture frache; beaucoup des coliques s'il faut partir en voyage,
et des petits-fils de voleurs, qui sont millionnaires et gnreux,
ne peuvent rsister  nous voler cinquante francs. Quant  savoir
en quoi consistait l'impossibilit o tait Franoise de dire
l'heure exactement, ce n'est pas elle qui m'a jamais fourni aucune
lumire  cet gard. Car, malgr la colre o ces rponses
inexactes me mettaient d'habitude, Franoise ne cherchait ni 
s'excuser de son erreur, ni  l'expliquer. Elle restait muette, avait
l'air de ne pas m'entendre, ce qui achevait de m'exasprer. J'aurais
voulu entendre une parole de justification, ne ft-ce que pour la
battre en brche; mais rien, un silence indiffrent. En tout cas,
pour ce qui tait d'aujourd'hui, il n'y avait pas de doute, Albertine
allait rentrer avec Franoise  trois heures, Albertine ne verrait
ni La ni ses amies. Alors ce danger qu'elle renout des relations
avec elles tant conjur, il perdit aussitt  mes yeux de son
importance et je m'tonnai, en voyant avec quelle facilit il
l'avait t, d'avoir cru que je ne russirais pas  ce qu'il le
ft. J'prouvai un vif mouvement de reconnaissance pour Albertine
qui, je le voyais, n'tait pas alle au Trocadro pour les amies de
La, et qui me montrait, en quittant la matine et en rentrant sur
un signe de moi, qu'elle m'appartenait plus que je ne me le figurais.
Il fut plus grand encore quand un cycliste me porta un mot d'elle pour
que je prisse patience, et o il y avait de ces gentilles expressions
qui lui taient familires: Mon chri et cher Marcel, j'arrive
moins vite que ce cycliste dont je voudrais bien prendre la bcane
pour tre plus tt prs de vous. Comment pouvez-vous croire que je
puisse tre fche et que quelque chose puisse m'amuser autant que
d'tre avec vous! ce sera gentil de sortir tous les deux, ce serait
encore plus gentil de ne jamais sortir que tous les deux. Quelles
ides vous faites-vous donc? Quel Marcel! Quel Marcel! Toute  vous,
ton Albertine.

Les robes que je lui achetais, le yacht dont je lui avais parl,
les peignoirs de Fortuny, tout cela ayant dans cette obissance
d'Albertine, non pas sa compensation, mais son complment,
m'apparaissait comme autant de privilges que j'exerais; car les
devoirs et les charges d'un matre font partie de la domination, et
le dfinissent, le prouvent tout autant que ses droits. Et ces droits
qu'elle me reconnaissait donnaient prcisment  mes charges leur
vritable caractre: j'avais une femme  moi qui, au premier mot
que je lui envoyais  l'improviste, me faisait tlphoner avec
dfrence qu'elle revenait, qu'elle se laissait ramener, aussitt.
J'tais plus matre que je n'avais cru. Plus matre, c'est--dire
plus esclave. Je n'avais plus aucune impatience de voir Albertine. La
certitude qu'elle tait en train de faire une course avec Franoise,
ou qu'elle reviendrait avec celle-ci  un moment prochain et que
j'eusse volontiers prorog, clairait comme un astre radieux et
paisible un temps que j'eusse eu maintenant bien plus de plaisir
 passer seul. Mon amour pour Albertine m'avait fait lever et me
prparer pour sortir, mais il m'empcherait de jouir de ma sortie.
Je pensais que, par ce dimanche-l, des petites ouvrires, des
midinettes, des cocottes, devaient se promener au Bois. Et avec ces
mots de midinettes, de petites ouvrires (comme cela m'tait souvent
arriv avec un nom propre, un nom de jeune fille lu dans le compte
rendu d'un bal), avec l'image d'un corsage blanc, d'une jupe courte,
parce que derrire cela je mettais une personne inconnue et qui
pourrait m'aimer, je fabriquais tout seul des femmes dsirables,
et je me disais: Comme elles doivent tre bien! Mais  quoi me
servirait-il qu'elles le fussent puisque je ne sortirais pas seul?
Profitant de ce que j'tais encore seul, et fermant  demi les
rideaux pour que le soleil ne m'empcht pas de lire les notes,
je m'assis au piano et ouvris au hasard la sonate de Vinteuil qui y
tait pose, et je me mis  jouer; parce que l'arrive d'Albertine
tait encore un peu loigne, mais en revanche tout  fait
certaine, j'avais  la fois du temps et de la tranquillit d'esprit.
Baign dans l'attente pleine de scurit de son retour avec
Franoise et la confiance en sa docilit comme dans la batitude
d'une lumire intrieure aussi rchauffante que celle du dehors,
je pouvais disposer de ma pense, la dtacher un moment d'Albertine,
l'appliquer  la sonate. Mme en celle-ci, je ne m'attachai pas
 remarquer combien la combinaison du motif voluptueux et du motif
anxieux rpondait davantage maintenant  mon amour pour Albertine,
duquel la jalousie avait t si longtemps absente que j'avais pu
confesser  Swann mon ignorance de ce sentiment. Non, prenant la
sonate  un autre point de vue, la regardant en soi-mme comme
l'oeuvre d'un grand artiste, j'tais ramen par le flot sonore vers
les jours de Combray--je ne veux pas dire de Montjouvain et du ct
de Msglise, mais des promenades du ct de Guermantes--o
j'avais moi-mme dsir d'tre un artiste. En abandonnant, en
fait, cette ambition, avais-je renonc  quelque chose de rel?
La vie pouvait-elle me consoler de l'art? y avait-il dans l'art une
ralit plus profonde o notre personnalit vritable trouve une
expression que ne lui donnent pas les actions de la vie? Chaque grand
artiste semble, en effet, si diffrent des autres, et nous donne tant
cette sensation de l'individualit que nous cherchons en vain dans
l'existence quotidienne. Au moment o je pensais cela, une mesure
de la sonate me frappa, mesure que je connaissais bien pourtant, mais
parfois l'attention claire diffremment des choses connues pourtant
depuis longtemps et o nous remarquons ce que nous n'avions jamais
vu. En jouant cette mesure, et bien que Vinteuil ft l en train
d'exprimer un rve qui ft rest tout  fait tranger  Wagner,
je ne pus m'empcher de murmurer: Tristan, avec le sourire qu'a
l'ami d'une famille retrouvant quelque chose de l'aeul dans une
intonation, un geste du petit-fils qui ne l'a pas connu. Et comme
on regarde alors une photographie qui permet de prciser la
ressemblance, par-dessus la sonate de Vinteuil j'installai sur le
pupitre la partition de _Tristan_, dont on donnait justement cet
aprs-midi-l des fragments au concert Lamoureux. Je n'avais, 
admirer le matre de Bayreuth, aucun des scrupules de ceux  qui,
comme  Nietzsche, le devoir dicte de fuir, dans l'art comme dans la
vie, la beaut qui les tente, et qui s'arrachent  _Tristan_ comme
ils renient _Parsifal_ et, par asctisme spirituel, de mortification
en mortification parviennent, en suivant le plus sanglant des chemins
de croix,  s'lever jusqu' la pure connaissance et  l'adoration
parfaite du _Postillon de Longjumeau_. Je me rendais compte de tout ce
qu'a de rel l'oeuvre de Wagner, en revoyant ces thmes insistants
et fugaces qui visitent un acte, ne s'loignent que pour revenir,
et, parfois lointains, assoupis, presque dtachs, sont,  d'autres
moments, tout en restant vagues, si pressants et si proches, si
internes, si organiques, si viscraux qu'on dirait la reprise moins
d'un motif que d'une nvralgie.

La musique, bien diffrente en cela de la socit d'Albertine,
m'aidait  descendre en moi-mme,  y dcouvrir du nouveau: la
diversit que j'avais en vain cherche dans la vie, dans le voyage,
dont pourtant la nostalgie m'tait donne par ce flot sonore qui
faisait mourir  ct de moi ses vagues ensoleilles. Diversit
double. Comme le spectre extriorise pour nous la composition de
la lumire, l'harmonie d'un Wagner, la couleur d'un Elstir nous
permettent de connatre cette essence qualitative des sensations d'un
autre o l'amour pour un autre tre ne nous fait pas pntrer.
Puis diversit au sein de l'oeuvre mme, par le seul moyen qu'il y
a d'tre effectivement divers: runir diverses individualits.
L o un petit musicien prtendrait qu'il peint un cuyer, un
chevalier, alors qu'il leur ferait chanter la mme musique, au
contraire, sous chaque dnomination, Wagner met une ralit
diffrente, et chaque fois que parat un cuyer, c'est une figure
particulire,  la fois complique et simpliste, qui, avec un
entrechoc de lignes joyeux et fodal, s'inscrit dans l'immensit
sonore. D'o la plnitude d'une musique que remplissent en effet
tant de musiques dont chacune est un tre. Un tre ou l'impression
que nous donne un aspect momentan de la nature. Mme ce qui est le
plus indpendant du sentiment qu'elle nous fait prouver garde sa
ralit extrieure et entirement dfinie; le chant d'un oiseau,
la sonnerie du cor d'un chasseur, l'air que joue un ptre sur son
chalumeau, dcoupent  l'horizon leur silhouette sonore. Certes,
Wagner allait la rapprocher, s'en servir, la faire entrer dans un
orchestre, l'asservir aux plus hautes ides musicales, mais en
respectant toutefois son originalit premire comme un huchier les
fibres, l'essence particulire du bois qu'il sculpte.

Mais malgr la richesse de ces oeuvres o la contemplation de la
nature a sa place  ct de l'action,  ct d'individus qui
ne sont pas que des noms de personnages, je songeais combien tout
de mme ces oeuvres participent  ce caractre d'tre--bien que
merveilleusement--toujours incompltes, qui est le caractre de
toutes les grandes oeuvres du XIXe sicle, du XIXe sicle dont les
plus grands crivains ont marqu leurs livres, mais, se regardant
travailler comme s'ils taient  la fois l'ouvrier et le juge, ont
tir de cette autocontemplation une beaut nouvelle extrieure et
suprieure  l'oeuvre, lui imposant rtroactivement une unit,
une grandeur qu'elle n'a pas. Sans s'arrter  celui qui a vu
aprs coup dans ses romans une _Comdie Humaine_, ni  ceux qui
appelrent des pomes ou des essais disparates _La Lgende des
sicles_ et _La Bible de l'Humanit_, ne peut-on pas dire, pourtant,
de ce dernier qu'il incarne si bien le XIXe sicle que, les plus
grandes beauts de Michelet, il ne faut pas tant les chercher dans
son oeuvre mme que dans les attitudes qu'il prend en face de son
oeuvre, non pas dans son _Histoire de France_ ou dans son _Histoire
de la Rvolution_, mais dans ses prfaces  ses livres. Prfaces,
c'est--dire pages crites aprs eux, o il les considre, et
auxquelles il faut joindre  et l quelques phrases commenant
d'habitude par un: Le dirai-je qui n'est pas une prcaution de
savant, mais une cadence de musicien. L'autre musicien, celui qui
me ravissait en ce moment, Wagner, tirant de ses tiroirs un morceau
dlicieux pour le faire entrer comme thme rtrospectivement
ncessaire dans une oeuvre  laquelle il ne songeait pas au moment
o il l'avait compos, puis ayant compos un premier opra
mythologique, puis un second, puis d'autres encore, et s'apercevant
tout  coup qu'il venait de faire une ttralogie, dut prouver un
peu de la mme ivresse que Balzac quand, jetant sur ses ouvrages le
regard  la fois d'un tranger et d'un pre, trouvant  celui-ci
la puret de Raphal,  cet autre la simplicit de l'vangile,
il s'avisa brusquement, en projetant sur eux une illumination
rtrospective, qu'ils seraient plus beaux runis en un cycle o
les mmes personnages reviendraient, et ajouta  son oeuvre, en ce
raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plus sublime. Unit
ultrieure, non factice, sinon elle ft tombe en poussire
comme tant de systmatisations d'crivains mdiocres qui,  grand
renfort de titres et de sous-titres, se donnent l'apparence d'avoir
poursuivi un seul et transcendant dessein. Non fictive, peut-tre
mme plus relle d'tre ultrieure, d'tre ne d'un moment
d'enthousiasme o elle est dcouverte entre des morceaux qui n'ont
plus qu' se rejoindre. Unit qui s'ignorait, donc vitale et non
logique, qui n'a pas proscrit la varit, refroidi l'excution.
Elle surgit (mais s'appliquant cette fois  l'ensemble) comme tel
morceau compos  part, n d'une inspiration, non exig par le
dveloppement artificiel d'une thse, et qui vient s'intgrer au
reste. Avant le grand mouvement d'orchestre qui prcde le retour
d'Yseult, c'est l'oeuvre elle-mme qui a attir  soi l'air de
chalumeau  demi oubli d'un ptre. Et, sans doute, autant la
progression de l'orchestre  l'approche de la nef, quand il s'empare
de ces notes du chalumeau, les transforme, les associe  son ivresse,
brise leur rythme, claire leur tonalit, acclre leur mouvement,
multiplie leur instrumentation, autant sans doute Wagner lui-mme
a eu de joie quand il dcouvrit dans sa mmoire l'air d'un ptre,
l'agrgea  son oeuvre, lui donna toute sa signification. Cette
joie, du reste, ne l'abandonne jamais. Chez lui, quelle que soit la
tristesse du pote, elle est console, surpasse--c'est--dire
malheureusement vite dtruite--par l'allgresse du fabricateur.
Mais alors, autant que par l'identit que j'avais remarque tout
 l'heure entre la phrase de Vinteuil et celle de Wagner, j'tais
troubl par cette habilet vulcanienne. Serait-ce elle qui donnerait
chez les grands artistes l'illusion d'une originalit foncire,
irrductible en apparence, reflet d'une ralit plus qu'humaine,
en fait produit d'un labeur industrieux? Si l'art n'est que cela, il
n'est pas plus rel que la vie, et je n'avais pas tant de regrets
 avoir. Je continuais  jouer _Tristan_. Spar de Wagner par la
cloison sonore, je l'entendais exulter, m'inviter  partager sa joie,
j'entendais redoubler le rire immortellement jeune et les coups
de marteau de Siegfried; du reste, plus merveilleusement frappes
taient ces phrases, plus librement l'habilet technique de
l'ouvrier servait  leur faire quitter la terre, oiseaux pareils non
au cygne de Lohengrin mais  cet aroplane que j'avais vu  Balbec
changer son nergie en lvation, planer au-dessus des flots, et se
perdre dans le ciel. Peut-tre, comme les oiseaux qui montent le plus
haut, qui volent le plus vite, ont une aile plus puissante, fallait-il
de ces appareils vraiment matriels pour explorer l'infini, de ces
cent-vingt chevaux marque Mystre, o pourtant, si haut qu'on plane,
on est un peu empch de goter le silence des espaces par le
puissant ronflement du moteur!

Je ne sais pourquoi le cours de mes rveries, qui avait suivi
jusque-l des souvenirs de musique, se dtourna sur ceux qui en ont
t,  notre poque, les meilleurs excutants, et parmi lesquels,
le surfaisant un peu, je faisais figurer Morel. Aussitt ma pense
fit un brusque crochet, et c'est au caractre de Morel,  certaines
des singularits de ce caractre, que je me mis  songer. Au
reste--et cela pouvait se conjoindre, mais non se confondre avec la
neurasthnie qui le rongeait--Morel avait l'habitude de parler de sa
vie, mais en prsentant une image si entnbre qu'il tait
trs difficile de rien distinguer. Il se mettait, par exemple, 
la complte disposition de M. de Charlus  condition de garder ses
soires libres, car il dsirait pouvoir, aprs le dner, aller
suivre un cours d'algbre. M. de Charlus autorisait, mais demandait
 le voir aprs. Impossible, c'est une vieille peinture
italienne (cette plaisanterie n'a aucun sens, transcrite ainsi; mais
M. de Charlus ayant fait lire  Morel l'_ducation sentimentale_,
 l'avant-dernier chapitre duquel Frdric Moreau dit cette phrase,
par plaisanterie Morel ne prononait jamais le mot impossible
sans le faire suivre de ceux-ci: c'est une vieille peinture
italienne), le cours dure fort tard, et c'est dj un grand
drangement pour le professeur qui, naturellement, serait
froiss.--Mais il n'y a mme pas besoin de cours, l'algbre ce
n'est pas la natation ni mme l'anglais, cela s'apprend aussi
bien dans un livre, rpliquait M. de Charlus, qui avait devin
aussitt dans le cours d'algbre une de ces images o on ne pouvait
rien dbrouiller du tout. C'tait peut-tre une coucherie avec une
femme, ou, si Morel cherchait  gagner de l'argent par des moyens
louches et s'tait affili  la police secrte, une expdition
avec des agents de la sret, et qui sait? pis encore, l'attente
d'un gigolo dont on pourra avoir besoin dans une maison de
prostitution. Bien plus facilement mme, dans un livre, rpondait
Morel  M. de Charlus, car on ne comprend rien  un cours
d'algbre.--Alors pourquoi ne l'tudies-tu pas plutt chez moi
o tu es tellement plus confortablement, aurait pu rpondre M. de
Charlus, mais il s'en gardait bien, sachant qu'aussitt, conservant
seulement le mme caractre ncessaire de rserver les heures du
soir, le cours d'algbre imagin se ft chang immdiatement en
une obligatoire leon de danse ou de dessin. En quoi M. de Charlus
put s'apercevoir qu'il se trompait, en partie du moins, Morel
s'occupant souvent chez le baron  rsoudre des quations. M. de
Charlus objecta bien que l'algbre ne pouvait gure servir  un
violoniste. Morel riposta qu'elle tait une distraction pour passer
le temps et combattre la neurasthnie. Sans doute M. de Charlus et
pu chercher  se renseigner,  apprendre ce qu'taient, au vrai,
ces mystrieux et inluctables cours d'algbre qui ne se donnaient
que la nuit. Mais pour s'occuper de dvider l'cheveau des
occupations de Morel, M. de Charlus tait trop engag dans celles du
monde. Les visites reues ou faites, le temps pass au cercle, les
dners en ville, les soires au thtre l'empchaient d'y penser,
ainsi qu' cette mchancet violente et sournoise que Morel avait
 la fois, disait-on, laiss clater et dissimule dans les
milieux successifs, les diffrentes villes par o il avait pass,
et o on ne parlait de lui qu'avec un frisson, en baissant la voix,
et sans oser rien raconter.

Ce fut malheureusement un des clats de cette nervosit mchante
qu'il me fut donn, ce jour-l, d'entendre, comme, ayant quitt le
piano, j'tais descendu dans la cour pour aller au-devant d'Albertine
qui n'arrivait pas. En passant devant la boutique de Jupien, o Morel
et celle que je croyais devoir tre bientt sa femme taient seuls,
Morel criait  tue-tte, ce qui faisait sortir de lui un accent
que je ne lui connaissais pas, paysan, refoul d'habitude, et
extrmement trange. Les paroles ne l'taient pas moins, fautives
au point de vue du franais, mais il connaissait tout imparfaitement.
Voulez-vous sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand
pied de grue, rptait-il  la pauvre petite qui certainement,
au dbut, n'avait pas compris ce qu'il voulait dire, puis qui,
tremblante et fire, restait immobile devant lui. Je vous ai dit de
sortir, grand pied de grue, grand pied de grue; allez chercher votre
oncle pour que je lui dise ce que vous tes, putain. Juste  ce
moment la voix de Jupien, qui rentrait en causant avec un de ses amis,
se fit entendre dans la cour, et comme je savais que Morel tait
extrmement poltron, je trouvai inutile de joindre mes forces 
celles de Jupien et de son ami, lesquels dans un instant seraient
dans la boutique, et je remontai pour viter Morel qui, bien qu'ayant
feint de tant dsirer qu'on ft venir Jupien (probablement pour
effrayer et dominer la petite par un chantage ne reposant peut-tre
sur rien), se hta de sortir ds qu'il l'entendit dans la cour.
Les paroles rapportes ne sont rien, elles n'expliqueraient pas le
battement de coeur avec lequel je remontai. Ces scnes auxquelles
nous assistons dans la vie trouvent un lment de force incalculable
dans ce que les militaires appellent, en matire d'offensive, le
bnfice de la surprise, et j'avais beau prouver tant de calme
douceur  savoir qu'Albertine, au lieu de rester au Trocadro,
allait rentrer auprs de moi, je n'en avais pas moins dans l'oreille
l'accent de ces mots dix fois rpts: grand pied de grue, grand
pied de grue, qui m'avaient boulevers.

Peu  peu mon agitation se calma. Albertine allait rentrer. Je
l'entendrais sonner  la porte dans un instant. Je sentis que ma vie
n'tait plus comme elle aurait pu tre, et qu'avoir ainsi une femme
avec qui, tout naturellement, quand elle allait tre de retour, je
devrais sortir, vers l'embellissement de qui allaient tre de plus en
plus dtournes les forces et l'activit de mon tre, faisait de
moi comme une tige accrue, mais alourdie par le fruit opulent en qui
passent toutes ses rserves. Contrastant avec l'anxit que j'avais
encore il y a une heure, le calme que me causait le retour d'Albertine
tait plus vaste que celui que j'avais ressenti le matin, avant son
dpart. Anticipant sur l'avenir, dont la docilit de mon amie
me rendait  peu prs matre, plus rsistant, comme rempli et
stabilis par la prsence imminente, importune, invitable et
douce, c'tait le calme (nous dispensant de chercher le bonheur
en nous-mmes) qui nat d'un sentiment familial et d'un bonheur
domestique. Familial et domestique: tel fut encore, non moins que le
sentiment qui avait amen tant de paix en moi tandis que j'attendais
Albertine, celui que j'prouvai ensuite en me promenant avec elle.
Elle ta un instant son gant, soit pour toucher ma main, soit pour
m'blouir en me laissant voir  son petit doigt,  ct de celle
donne par Mme Bontemps, une bague o s'tendait la large et
liquide nappe d'une claire feuille de rubis: Encore une nouvelle
bague, Albertine. Votre tante est d'une gnrosit!--Non, celle-l
ce n'est pas ma tante, dit-elle en riant. C'est moi qui l'ai achete,
comme, grce  vous, je peux faire de grosses conomies. Je ne
sais mme pas  qui elle a appartenu. Un voyageur qui n'avait pas
d'argent la laissa au propritaire d'un htel o j'tais descendue
au Mans. Il ne savait qu'en faire et l'aurait vendue bien au-dessous
de sa valeur. Mais elle tait encore bien trop chre pour moi.
Maintenant que, grce  vous, je deviens une dame chic, je lui ai
fait demander s'il l'avait encore. Et la voici.--Cela fait bien des
bagues, Albertine. O mettrez-vous celle que je vais vous donner?
En tout cas, celle-ci est trs jolie; je ne peux pas distinguer les
ciselures autour du rubis, on dirait une tte d'homme grimaante.
Mais je n'ai pas une assez bonne vue.--Vous l'auriez meilleure que
cela ne vous avancerait pas beaucoup. Je ne distingue pas non plus.
Jadis il m'tait souvent arriv, en lisant des Mmoires, un roman,
o un homme sort toujours avec une femme, gote avec elle, de
dsirer pouvoir faire ainsi. J'avais cru parfois y russir, par
exemple en amenant avec moi la matresse de Saint-Loup, en allant
dner avec elle. Mais j'avais beau appeler  mon secours l'ide que
je jouais bien  ce moment-l le personnage que j'avais envi dans
le roman, cette ide me persuadait que je devais avoir du plaisir
auprs de Rachel, et ne m'en donnait pas. C'est que, chaque fois
que nous voulons imiter quelque chose qui fut vraiment rel,
nous oublions que ce quelque chose fut produit non par la volont
d'imiter, mais par une force inconsciente, et relle, elle aussi;
mais cette impression particulire que n'avait pu me donner tout mon
dsir d'prouver un plaisir dlicat  me promener avec Rachel,
voici maintenant que je l'prouvais sans l'avoir cherche le moins
du monde, mais pour des raisons tout autres, sincres, profondes;
pour citer un exemple, pour cette raison que ma jalousie m'empchait
d'tre loin d'Albertine, et, du moment que je pouvais sortir, de la
laisser aller se promener sans moi. Je ne l'prouvais que maintenant
parce que la connaissance est non des choses extrieures qu'on veut
observer, mais des sensations involontaires; parce qu'autrefois une
femme avait beau tre dans la mme voiture que moi, elle n'tait
pas _en ralit_  ct de moi tant que ne l'y recrait pas 
tout instant un besoin d'elle comme j'en avais un d'Albertine, tant
que la caresse constante de mon regard ne lui rendait pas sans cesse
ces teintes qui demandent  tre perptuellement rafrachies, tant
que les sens, mme apaiss mais qui se souviennent, ne mettaient pas
sous ces couleurs la saveur et la consistance, tant qu'unie aux sens
et  l'imagination qui les exalte, la jalousie ne maintenait pas
cette femme en quilibre auprs de moi par une attraction compense
aussi puissante que la loi de la gravitation. Notre voiture descendait
vite les boulevards, les avenues, dont les htels en range, rose
conglation de soleil et de froid, me rappelaient mes visites chez
Mme Swann doucement claire par les chrysanthmes en attendant
l'heure des lampes. J'avais  peine le temps d'apercevoir, aussi
spar d'elles derrire la vitre de l'auto que je l'aurais t
derrire la fentre de ma chambre, une jeune fruitire, une
crmire, debout devant sa porte, illumine par le beau temps,
comme une hrone que mon dsir suffisait  engager dans des
pripties dlicieuses, au seuil d'un roman que je ne connatrais
pas. Car je ne pouvais demander  Albertine de m'arrter, et dj
n'taient plus visibles les jeunes femmes dont mes yeux avaient 
peine distingu les traits et caress la fracheur dans la blonde
vapeur o elles taient baignes. L'motion dont je me sentais
saisi en apercevant la fille d'un marchand de vins  sa caisse ou
une blanchisseuse causant dans la rue tait l'motion qu'on a 
reconnatre des Desses. Depuis que l'Olympe n'existe plus,
ses habitants vivent sur la terre. Et quand, faisant un tableau
mythologique, les peintres ont fait poser pour Vnus ou Crs des
filles du peuple exerant les plus vulgaires mtiers, bien loin de
commettre un sacrilge, ils n'ont fait que leur ajouter, que
leur rendre la qualit, les attributs divers dont elles taient
dpouilles. Comment vous a sembl le Trocadro, petite
folle?--Je suis rudement contente de l'avoir quitt pour venir
avec vous. Comme monument c'est assez moche, n'est-ce pas? C'est de
Davioud, je crois.--Mais comme ma petite Albertine s'instruit! En
effet, c'est de Davioud, mais je l'avais oubli.--Pendant que vous
dormez je lis vos livres, grand paresseux.--Petite, voil, vous
changez tellement vite et vous devenez tellement intelligente
(c'tait vrai, mais, de plus, je n'tais pas fch qu'elle et la
satisfaction,  dfaut d'autres, de se dire que, du moins, le temps
qu'elle passait chez moi n'tait pas entirement perdu pour elle)
que je vous dirais, au besoin, des choses qui seraient gnralement
considres comme fausses et qui correspondent  une vrit que
je cherche. Vous savez ce que c'est que l'impressionnisme?--Trs
bien.--Eh! bien, voyez ce que je veux dire: vous vous rappelez
l'glise de Marcouville l'Orgueilleuse qu'Elstir n'aimait pas parce
qu'elle tait neuve? Est-ce qu'il n'est pas en contradiction avec
son propre impressionnisme quand il retire ainsi ces monuments de
l'impression globale o ils sont compris pour les amener hors de la
lumire o ils sont dissous et examiner en archologue leur valeur
intrinsque? Quand il peint, est-ce qu'un hpital, une cole, une
affiche sur un mur ne sont pas de la mme valeur qu'une cathdrale
inestimable, qui est  ct, dans une image indivisible?
Rappelez-vous comme la faade tait cuite par le soleil, comme
le relief de ces saints de Marcouville surnageait dans la lumire.
Qu'importe qu'un monument soit neuf s'il parat vieux, et mme s'il
ne le parat pas. Ce que les vieux quartiers contiennent de posie
a t extrait jusqu' la dernire goutte, mais certaines maisons
nouvellement bties pour de petits bourgeois cossus, dans des
quartiers neufs, o la pierre trop blanche est frachement scie,
ne dchirent-elles pas l'air torride de midi en juillet,  l'heure
o les commerants reviennent djeuner dans la banlieue, d'un cri
aussi acide que l'odeur des cerises attendant que le djeuner soit
servi dans la salle  manger obscure, o les prismes de verre pour
poser les couteaux projettent des feux multicolores et aussi beaux que
les verrires de Chartres?--Ce que vous tes gentil! Si je deviens
jamais intelligente, ce sera grce  vous.--Pourquoi, dans une belle
journe, dtacher ses yeux du Trocadro dont les tours en cou de
girafe font penser  la chartreuse de Pavie?--Il m'a rappel aussi,
dominant comme cela sur son tertre, une reproduction de Mantegna que
vous avez, je crois que c'est Saint-Sbastien, o il y a au fond
une ville en amphithtre et o on jurerait qu'il y a le
Trocadro.--Vous voyez bien! Mais comment avez-vous vu la
reproduction de Mantegna? Vous tes renversante. Nous tions
arrivs dans des quartiers plus populaires, et l'rection d'une
Vnus ancillaire derrire chaque comptoir faisait de lui comme un
autel suburbain au pied duquel j'aurais voulu passer ma vie.

Comme on fait  la veille d'une mort prmature, je dressais
le compte des plaisirs dont me privait le point final qu'Albertine
mettait  ma libert. A Passy, ce fut sur la chausse mme, 
cause de l'encombrement, que des jeunes filles se tenant par la taille
m'merveillrent de leur sourire. Je n'eus pas le temps de le bien
distinguer, mais il tait peu probable que je le surprisse; dans
toute foule, en effet, dans toute foule jeune, il n'est pas rare que
l'on rencontre l'effigie d'un noble profil. De sorte que ces
cohues populaires des jours de fte sont pour le voluptueux aussi
prcieuses que pour l'archologue le dsordre d'une terre o une
fouille fait apparatre des mdailles antiques. Nous arrivmes au
Bois. Je pensais que, si Albertine n'tait pas sortie avec moi, je
pourrais en ce moment, au cirque des Champs-lyses, entendre la
tempte wagnrienne faire gmir tous les cordages de l'orchestre,
attirer  elle, comme une cume lgre, l'air de chalumeau
que j'avais jou tout  l'heure, le faire voler, le ptrir, le
dformer, le diviser, l'entraner dans un tourbillon grandissant. Du
moins je voulais que notre promenade ft courte et que nous rentrions
de bonne heure, car, sans en parler  Albertine, j'avais dcid
d'aller le soir chez les Verdurin. Ils m'avaient envoy dernirement
une invitation que j'avais jete au panier avec toutes les autres.
Mais je me ravisais pour ce soir, car je voulais tcher d'apprendre
quelles personnes Albertine avait pu esprer rencontrer l'aprs-midi
chez eux. A vrai dire, j'en tais arriv avec Albertine  ce moment
o, si tout continue de mme, si les choses se passent normalement,
une femme ne sert plus pour nous que de transition avec une autre
femme. Elle tient  notre coeur encore, mais bien peu; nous avons
hte d'aller chaque soir trouver des inconnues, et surtout des
inconnues connues d'elle, lesquelles pourront nous raconter sa vie.
Elle, en effet, nous avons possd, puis tout ce qu'elle a
consenti  nous livrer d'elle-mme. Sa vie, c'est elle-mme encore,
mais justement la partie que nous ne connaissons pas, les choses
sur quoi nous l'avons vainement interroge et que nous pourrons
recueillir sur des lvres neuves.

Si ma vie avec Albertine devait m'empcher d'aller  Venise,
de voyager, du moins j'aurais pu tantt, si j'avais t seul,
connatre les jeunes midinettes parses dans l'ensoleillement de ce
beau dimanche, et dans la beaut de qui je faisais entrer pour une
grande part la vie inconnue qui les animait. Les yeux qu'on voit ne
sont-ils pas tout pntrs par un regard dont on ne sait pas les
images, les souvenirs, les attentes, les ddains qu'il porte et dont
on ne peut pas les sparer? Cette existence, qui est celle de l'tre
qui passe, ne donnera-t-elle pas, selon ce qu'elle est, une valeur
variable au froncement de ces sourcils,  la dilatation de ces
narines? La prsence d'Albertine me privait d'aller  elles, et
peut-tre ainsi de cesser de les dsirer. Celui qui veut entretenir
en soi le dsir de continuer  vivre et la croyance en quelque chose
de plus dlicieux que les choses habituelles doit se promener, car
les rues, les avenues, sont pleines de Desses. Mais les Desses ne
se laissent pas approcher.  et l, entre les arbres,  l'entre
de quelque caf, une servante veillait comme une nymphe  l'ore
d'un bois sacr, tandis qu'au fond trois jeunes filles taient
assises  ct de l'arc immense de leurs bicyclettes poses 
ct d'elles, comme trois immortelles accoudes au nuage ou au
coursier fabuleux sur lesquels elles accomplissaient leurs voyages
mythologiques. Je remarquais que chaque fois qu'Albertine les
regardait un instant, toutes ces filles, avec une attention profonde,
se retournaient aussitt vers moi. Mais je n'tais trop tourment
ni par l'intensit de cette contemplation, ni par sa brivet que
l'intensit compensait; en effet, pour cette dernire, il arrivait
souvent qu'Albertine, soit fatigue, soit manire de regarder
particulire  un tre attentif, considrait ainsi, dans une sorte
de mditation, ft-ce mon pre, ft-ce Franoise; et quant  sa
vitesse  se retourner vers moi, elle pouvait tre motive par le
fait qu'Albertine, connaissant mes soupons, pouvait vouloir, mme
s'ils n'taient pas justifis, viter de leur donner prise. Cette
attention, d'ailleurs, qui m'et sembl criminelle de la part
d'Albertine (et tout autant si elle avait eu pour objet des jeunes
gens), je l'attachais, sans me croire un instant coupable et en
trouvant presque qu'Albertine l'tait en m'empchant, par sa
prsence, de m'arrter et de descendre vers elles, sur toutes les
midinettes. On trouve innocent de dsirer et atroce que l'autre
dsire. Et ce contraste entre ce qui concerne ou bien nous ou bien
celle que nous aimons n'a pas trait au dsir seulement, mais aussi
au mensonge. Quelle chose plus usuelle que lui, qu'il s'agisse de
masquer, par exemple, les faiblesses quotidiennes d'une sant qu'on
veut faire croire forte, de dissimuler un vice, ou d'aller, sans
froisser autrui,  la chose que l'on prfre? Il est l'instrument
de conservation le plus ncessaire et le plus employ. Or c'est lui
que nous avons la prtention de bannir de la vie de celle que nous
aimons, c'est lui que nous pions, que nous flairons, que nous
dtestons partout. Il nous bouleverse, il suffit  amener une
rupture, il nous semble cacher les plus grandes fautes,  moins qu'il
ne les cache si bien que nous ne les souponnions pas. trange tat
que celui o nous sommes  ce point sensibles  un agent pathogne
que son pullulement universel rend inoffensif aux autres et si grave
pour le malheureux qui ne se trouve plus avoir d'immunit contre lui!

La vie de ces jolies filles ( cause de mes longues priodes de
rclusion j'en rencontrais si rarement) me paraissait, ainsi qu'
tous ceux chez qui la facilit des ralisations n'a pas amorti la
puissance de concevoir, quelque chose d'aussi diffrent de ce que je
connaissais, d'aussi dsirable que les villes les plus merveilleuses
que promet le voyage.

La dception prouve auprs des femmes que j'avais connues,
dans les villes o j'tais all, ne m'empchait pas de me laisser
prendre  l'attrait des nouvelles et de croire  leur ralit;
aussi de mme que voir Venise--Venise dont le temps printanier
me donnait aussi la nostalgie et que le mariage avec Albertine
m'empcherait de connatre--voir Venise dans un panorama que Ski
et peut-tre dclar plus joli de tons que la ville relle,
ne m'et en rien remplac le voyage  Venise, dont la longueur
dtermine sans que j'y fusse pour rien me semblait indispensable
 franchir; de mme, si jolie ft-elle, la midinette qu'une
entremetteuse m'et artificiellement procure n'et nullement pu se
substituer pour moi  celle qui, la taille dgingande, passait en
ce moment sous les arbres en riant avec une amie. Celle que j'eusse
trouve dans une maison de passe, et-elle t plus jolie que
cela, n'et pas t la mme chose, parce que nous ne regardons pas
les yeux d'une fille que nous ne connaissons pas comme nous ferions
d'une petite plaque d'opale ou d'agate. Nous savons que le petit rayon
qui les irise ou les grains de brillant qui les font tinceler sont
tout ce que nous pouvons voir d'une pense, d'une volont, d'une
mmoire o rsident la maison familiale que nous ne connaissons
pas, les amis chers que nous envions. Arriver  nous emparer de tout
cela, qui est si difficile, si rtif, c'est ce qui donne sa valeur au
regard bien plus que sa seule beaut matrielle (par quoi peut
tre expliqu qu'un mme jeune homme veille tout un roman dans
l'imagination d'une femme qui a entendu dire qu'il tait le prince de
Galles, alors qu'elle ne fait plus attention  lui quand elle apprend
qu'elle s'est trompe); trouver la midinette dans la maison de passe,
c'est la trouver vide de cette vie inconnue qui la pntre et
que nous aspirons  possder avec elle; c'est nous approcher d'yeux
devenus en effet de simples pierres prcieuses, d'un nez dont le
froncement est aussi dnu de signification que celui d'une fleur.
Non, cette midinette inconnue et qui passait l, il me semblait aussi
indispensable, si je voulais continuer  croire  sa ralit,
d'essayer ses rsistances--en y adaptant mes directions, en allant
au-devant d'un affront, en revenant  la charge, en obtenant un
rendez-vous, en l'attendant  la sortie des ateliers, en connaissant,
pisode par pisode, ce qui composait la vie de cette petite, en
traversant ce dont s'enveloppait pour elle le plaisir que je cherchais
et la distance que ses habitudes diffrentes et sa vie spciale
mettaient entre moi et l'attention, la faveur que je voulais atteindre
et capter--que de faire un long trajet en chemin de fer si je voulais
croire  la ralit de la Venise que je verrais et qui ne serait
pas qu'un spectacle d'exposition universelle. Mais ces similitudes
mmes du dsir et du voyage firent que je me promis de serrer un
jour d'un peu plus prs la nature de cette force invisible mais
aussi puissante que les croyances, ou, dans le monde physique, que la
pression atmosphrique, qui portait si haut les cits, les femmes,
tant que je ne les connaissais pas, et qui se drobait sous elles
ds que je les avais approches, les faisait tomber aussitt 
plat sur le terre  terre de la plus triviale ralit.

Plus loin une autre fillette tait agenouille prs de sa
bicyclette qu'elle arrangeait. Une fois la rparation faite, la jeune
coureuse monta sur sa bicyclette, mais sans l'enfourcher comme et
fait un homme. Pendant un instant la bicyclette tangua, et le jeune
corps sembla s'tre accru d'une voile, d'une aile immense; et
bientt nous vmes s'loigner  toute vitesse la jeune crature
mi-humaine, mi-aile, ange ou pri, poursuivant son voyage.

Voil ce dont une vie avec Albertine me privait justement. Dont elle
me privait? N'aurais-je pas d penser: dont elle me gratifiait au
contraire? Si Albertine n'avait pas vcu avec moi, avait t libre,
j'eusse imagin, et avec raison, toutes ces femmes comme des objets
possibles, probables, de son dsir, de son plaisir. Elles me
fussent apparues comme ces danseuses qui, dans un ballet diabolique,
reprsentant les Tentations pour un tre, lancent leurs flches
au coeur d'un autre tre. Les midinettes, les jeunes filles, les
comdiennes, comme je les aurais haes! Objet d'horreur, elles
eussent t exceptes pour moi de la beaut de l'univers. Le
servage d'Albertine, en me permettant de ne plus souffrir par elles,
les restituait  la beaut du monde. Inoffensives, ayant perdu
l'aiguillon que met au coeur la jalousie, il m'tait loisible de
les admirer, de les caresser du regard, un autre jour plus intimement
peut-tre. En enfermant Albertine, j'avais du mme coup rendu
 l'univers toutes ces ailes chatoyantes qui bruissent dans les
promenades, dans les bals, dans les thtres, et qui redevenaient
tentatrices pour moi, parce qu'elles ne pouvaient plus succomber 
leur tentation. Elles faisaient la beaut du monde. Elles avaient
fait jadis celle d'Albertine. C'est parce que je l'avais vue comme
un oiseau mystrieux, puis comme une grande actrice de la plage,
dsire, obtenue peut-tre, que je l'avais trouve merveilleuse.
Une fois captif chez moi l'oiseau que j'avais vu un soir marcher 
pas compts sur la digue, entour de la congrgation des autres
jeunes filles pareilles  des mouettes venues on ne sait d'o,
Albertine avait perdu toutes ses couleurs, avec toutes les chances
qu'avaient les autres de l'avoir  eux. Elle avait peu  peu
perdu sa beaut. Il fallait des promenades comme celles-l, o je
l'imaginais, sans moi, accoste par telle femme ou tel jeune homme,
pour que je la revisse dans la splendeur de la plage, bien que ma
jalousie ft sur un autre plan que le dclin des plaisirs de mon
imagination. Mais, malgr ces brusques sursauts o, dsire par
d'autres, elle me redevenait belle, je pouvais trs bien diviser
son sjour chez moi en deux priodes: la premire o elle tait
encore, quoique moins chaque jour, la chatoyante actrice de la plage;
la seconde o, devenue la grise prisonnire, rduite  son terne
elle-mme, il lui fallait ces clairs o je me ressouvenais du
pass pour lui rendre des couleurs.

Parfois, dans les heures o elle m'tait le plus indiffrente, me
revenait le souvenir d'un moment lointain o sur la plage, quand je
ne la connaissais pas encore, non loin de telle dame avec qui j'tais
fort mal et avec qui j'tais presque certain maintenant qu'elle avait
eu des relations, elle clatait de rire en me regardant d'un faon
insolente. La mer polie et bleue bruissait tout autour. Dans le soleil
de la plage, Albertine, au milieu de ses amies, tait la plus belle.
C'tait une fille magnifique, qui, dans le cadre habituel d'eaux
immenses, m'avait, elle, prcieux  la dame qui l'admirait, inflig
ce dfinitif affront. Il tait dfinitif, car la dame retournait
peut-tre  Balbec, constatait peut-tre, sur la plage lumineuse
et bruissante, l'absence d'Albertine. Mais elle ignorait que la jeune
fille vct chez moi, rien qu' moi. Les eaux immenses et bleues,
l'oubli des prfrences qu'elle avait pour cette jeune fille et qui
allaient  d'autres, s'taient refermes sur l'avanie que m'avait
faite Albertine, l'enfermant dans un blouissant et infrangible
crin. Alors la haine pour cette femme mordait mon coeur; pour
Albertine aussi, mais une haine mle d'admiration pour la belle
jeune fille adule,  la chevelure merveilleuse, et dont l'clat
de rire sur la plage tait un affront. La honte, la jalousie,
le ressouvenir des dsirs premiers et du cadre clatant avaient
redonn  Albertine sa beaut, sa valeur d'autrefois. Et ainsi
alternait, avec l'ennui un peu lourd que j'avais auprs d'elle, un
dsir frmissant, plein d'orages magnifiques et de regrets; selon
qu'elle tait  ct de moi dans ma chambre ou que je lui rendais
sa libert dans ma mmoire, sur la digue, dans ses gais costumes de
plage, au jeu des instruments de musique de la mer, Albertine,
tantt sortie de ce milieu, possde et sans grande valeur, tantt
replonge en lui, m'chappant dans un pass que je ne
pourrais connatre, m'offensant, auprs de son amie, autant que
l'claboussure de la vague ou l'tourdissement du soleil, Albertine
remise sur la plage, ou rentre dans ma chambre, en une sorte d'amour
amphibie.

Ailleurs une bande nombreuse jouait au ballon. Toutes ces fillettes
avaient voulu profiter du soleil, car ces journes de fvrier, mme
quand elles sont si brillantes, ne durent pas tard, et la splendeur de
leur lumire ne retarde pas la venue de son dclin. Avant qu'il ft
encore proche, nous emes quelque temps de pnombre, parce qu'aprs
avoir pouss jusqu' la Seine, o Albertine admira, et par sa
prsence m'empcha d'admirer, les reflets de voiles rouges sur
l'eau hivernale et bleue, une maison blottie au loin comme un seul
coquelicot dans l'horizon clair dont Saint-Cloud semblait, plus
loin, la ptrification fragmentaire, friable et ctele, nous
descendmes de voiture et marchmes longtemps; mme pendant
quelques instants je lui donnai le bras, et il me semblait que cet
anneau que le sien faisait sous le mien unissait en un seul tre nos
deux personnes et attachait l'une  l'autre nos deux destines.

A nos pieds, nos ombres parallles, rapproches et jointes,
faisaient un dessin ravissant. Sans doute il me semblait dj
merveilleux,  la maison, qu'Albertine habitt avec moi, que ce ft
elle qui s'tendt sur mon lit. Mais c'en tait comme l'exportation
au dehors, en pleine nature, que devant ce lac du Bois, que j'aimais
tant, au pied des arbres, ce ft justement son ombre, l'ombre pure et
simplifie de sa jambe, de son buste, que le soleil et  peindre
au lavis  ct de la mienne sur le sable de l'alle. Et je
trouvais un charme plus immatriel sans doute, mais non pas moins
intime, qu'au rapprochement,  la fusion de nos corps,  celle de
nos ombres. Puis nous remontmes dans la voiture. Et elle s'engagea
pour le retour dans de petites alles sinueuses o les arbres
d'hiver, habills de lierre et de ronces, comme des ruines,
semblaient conduire  la demeure d'un magicien. A peine sortis de
leur couvert assombri, nous retrouvmes, pour sortir du Bois, le
plein jour, si clair encore que je croyais avoir le temps de faire
tout ce que je voudrais avant le dner, quand, quelques instants
seulement aprs, au moment o notre voiture approchait de l'Arc de
Triomphe, ce fut avec un brusque mouvement de surprise et d'effroi que
j'aperus, au-dessus de Paris, la lune pleine et prmature, comme
le cadran d'une horloge arrte qui nous fait croire qu'on s'est
mis en retard. Nous avions dit au cocher de rentrer. Pour Albertine,
c'tait aussi revenir chez moi. La prsence des femmes, si aimes
soient-elles, qui doivent nous quitter pour rentrer ne donne pas cette
paix que je gotais dans la prsence d'Albertine assise au fond de
la voiture  ct de moi, prsence qui nous acheminait non au vide
o l'on est spar, mais  la runion plus stable encore et mieux
enclose dans mon chez-moi, qui tait aussi son chez-elle, symbole
matriel de la possession que j'avais d'elle. Certes, pour possder
il faut avoir dsir. Nous ne possdons une ligne, une surface, un
volume que si notre amour l'occupe. Mais Albertine n'avait pas t
pour moi, pendant notre promenade, comme avait t jadis Rachel, une
vaine poussire de chair et d'toffe. L'imagination de mes yeux, de
mes lvres, de mes mains, avait,  Balbec, si solidement construit,
si tendrement poli son corps que maintenant, dans cette voiture, pour
toucher ce corps, pour le contenir, je n'avais pas besoin de me serrer
contre Albertine, ni mme de la voir, il me suffisait de l'entendre
et, si elle se taisait, de la savoir auprs de moi; mes sens tresss
ensemble l'enveloppaient tout entire et quand, arrive devant la
maison, tout naturellement elle descendit, je m'arrtai un instant
pour dire au chauffeur de revenir me prendre, mais mes regards
l'enveloppaient encore tandis qu'elle s'enfonait devant moi sous la
vote, et c'tait toujours ce mme calme inerte et domestique que
je gotais  la voir ainsi lourde, empourpre, opulente et captive,
rentrer tout naturellement avec moi, comme une femme que j'avais 
moi, et, protge par les murs, disparatre dans notre maison:
Malheureusement elle semblait s'y trouver en prison et tre de l'avis
de cette Mme de La Rochefoucauld qui, comme on lui demandait si
elle n'tait pas contente d'tre dans une aussi belle demeure que
Liancourt, rpondit qu'il n'est pas de belle prison, si j'en
jugeais par l'air triste et las qu'elle eut ce soir-l pendant notre
dner en tte  tte dans sa chambre. Je ne le remarquai pas
d'abord; et c'tait moi qui me dsolais de penser que, s'il n'y
avait pas eu Albertine (car avec elle j'eusse trop souffert de la
jalousie dans un htel o elle et toute la journe subi le
contact de tant d'tres), je pourrais en ce moment dner  Venise
dans une de ces petites salles  manger surbaisses comme une cale
de navire, et o on voit le grand canal par de petites fentres
cintres qu'entourent des moulures mauresques.

Je dois ajouter qu'Albertine admirait beaucoup chez moi un grand
bronze de Barbedienne, qu'avec beaucoup de raison Bloch trouvait
fort laid. Il en avait peut-tre moins de s'tonner que je l'eusse
gard. Je n'avais jamais cherch comme lui  faire des ameublements
artistiques,  composer des pices, j'tais trop paresseux pour
cela, trop indiffrent  ce que j'avais l'habitude d'avoir sous les
yeux. Puisque mon got ne s'en souciait pas, j'avais le droit de ne
pas nuancer mon intrieur. J'aurais peut-tre pu malgr cela ter
le bronze. Mais les choses laides et cossues sont fort utiles, car
elles ont auprs des personnes qui ne nous comprennent pas, qui n'ont
pas notre got et dont nous pouvons tre amoureux, un prestige que
n'aurait pas une fire chose qui ne rvle pas sa beaut. Or
les tres qui ne nous comprennent pas sont justement les seuls 
l'gard desquels il puisse nous tre utile d'user d'un prestige
que notre intelligence suffit  nous assurer auprs d'tres
suprieurs. Albertine avait beau commencer  avoir du got,
elle avait encore un certain respect pour le bronze, et ce respect
rejaillissait sur moi en une considration qui, venant d'Albertine,
m'importait infiniment plus que de garder un bronze un peu
dshonorant, puisque j'aimais Albertine.

Mais la pense de mon esclavage cessait tout d'un coup de me peser
et je souhaitais de le prolonger encore, parce qu'il me semblait
apercevoir qu'Albertine sentait cruellement le sien. Sans doute,
chaque fois que je lui avais demand si elle ne se dplaisait pas
chez moi, elle m'avait toujours rpondu qu'elle ne savait pas o
elle pourrait tre plus heureuse. Mais souvent ces paroles taient
dmenties par un air de nostalgie, d'nervement.

Certes, si elle avait les gots que je lui avais crus, cet
empchement de jamais les satisfaire devait tre aussi excitant
pour elle qu'il tait calmant pour moi, calmant au point que j'eusse
trouv l'hypothse que je l'avais accuse injustement la plus
vraisemblable si, dans celle-ci, je n'eusse eu beaucoup de peine 
expliquer cette application extraordinaire que mettait Albertine  ne
jamais tre seule,  ne jamais tre libre,  ne pas s'arrter un
instant devant la porte quand elle rentrait,  se faire accompagner
ostensiblement, chaque fois qu'elle allait tlphoner, par quelqu'un
qui pt me rpter ses paroles, par Franoise, par Andre, 
me laisser toujours seul, sans avoir l'air que ce ft exprs, avec
cette dernire, quand elles taient sorties ensemble, pour que je
pusse me faire faire un rapport dtaill sur leur sortie. Avec
cette merveilleuse docilit contrastaient certains mouvements, vite
rprims, d'impatience, qui me firent me demander si Albertine
n'aurait pas form le projet de secouer sa chane. Des faits
accessoires tayaient ma supposition. Ainsi, un jour o j'tais
sorti seul, ayant rencontr, prs de Passy, Gisle, nous causmes
de choses et d'autres. Bientt, assez heureux de pouvoir le lui
apprendre, je lui dis que je voyais constamment Albertine. Gisle
me demanda o elle pourrait la trouver, car elle avait _justement_
quelque chose  lui dire. Quoi donc?--Des choses qui se rapportent
 de petites camarades  elle.--Quelles camarades? Je pourrai
peut-tre vous renseigner, ce qui ne vous empchera pas de la
voir.--Oh! des camarades d'autrefois, je ne me rappelle pas les
noms, rpondit Gisle d'un air vague, en battant en retraite. Elle
me quitta, croyant avoir parl avec une prudence telle que rien ne
pouvait me paratre que trs clair. Mais le mensonge est si peu
exigeant, a besoin de si peu de chose pour se manifester! S'il
s'tait agi de camarades d'autrefois, dont elle ne savait mme pas
les noms, pourquoi aurait-elle eu justement besoin d'en parler 
Albertine? Cet adverbe, assez parent d'une expression chre  Mme
Cottard: cela tombe  pic, ne pouvait s'appliquer qu' une chose
particulire, opportune, peut-tre urgente, se rapportant  des
tres dtermins. D'ailleurs, rien que la faon d'ouvrir la
bouche, comme quand on va biller, d'un air vague, en me disant
(en reculant presque avec son corps, comme elle faisait machine en
arrire  partir de ce moment dans notre conversation): Ah! je ne
sais pas, je ne me rappelle pas les noms, faisait aussi bien de sa
figure, et, s'accordant avec elle, de sa voix, une figure de
mensonge, que l'air tout autre, serr, anim,  l'avant, de j'ai
justement signifiait une vrit. Je ne questionnai pas Gisle.
A quoi cela m'et-il servi? Certes, elle ne mentait pas de la mme
manire qu'Albertine. Et certes les mensonges d'Albertine m'taient
plus douloureux. Mais d'abord il y avait entre eux un point commun: le
fait mme du mensonge qui, dans certains cas, est une vidence. Non
pas de la ralit qui se cache dans ce mensonge. On sait bien que
chaque assassin, en particulier, s'imagine avoir tout si bien combin
qu'il ne sera pas pris, et, parmi les menteurs, plus particulirement
les femmes qu'on aime. On ignore o elle est alle, ce qu'elle y a
fait. Mais au moment mme o elle parle, o elle parle d'une autre
chose sous laquelle il y a cela, qu'elle ne dit pas, le mensonge est
peru instantanment, et la jalousie redouble puisqu'on sent le
mensonge, et qu'on n'arrive pas  savoir la vrit. Chez Albertine,
la sensation du mensonge tait donne par bien des particularits
qu'on a dj vues au cours de ce rcit, mais principalement
par ceci que, quand elle mentait, son rcit pchait soit par
insuffisance, omission, invraisemblance, soit par excs, au
contraire, de petits faits destins  le rendre vraisemblable. Le
vraisemblable, malgr l'ide que se fait le menteur, n'est pas du
tout le vrai. Ds qu'en coutant quelque chose de vrai, on entend
quelque chose qui est seulement vraisemblable, qui l'est peut-tre
plus que le vrai, qui l'est peut-tre trop, l'oreille un peu
musicienne sent que ce n'est pas cela, comme pour un vers faux, ou
un mot lu  haute voix pour un autre. L'oreille le sent et, si l'on
aime, le coeur s'alarme. Que ne songe-t-on alors, quand on change
toute sa vie parce qu'on ne sait pas si une femme est passe rue de
Berri ou rue Washington, que ne songe-t-on que ces quelques mtres
de diffrence, et la femme elle-mme, seront rduits au cent
millionime (c'est--dire  une grandeur que nous ne pouvons
percevoir) si seulement nous avons la sagesse de rester quelques
annes sans voir cette femme, et que ce qui tait Gulliver en bien
plus grand deviendra une lilliputienne qu'aucun microscope--au moins
du coeur, car celui de la mmoire indiffrente est plus puissant et
moins fragile--ne pourra plus percevoir! Quoi qu'il en soit, s'il y
avait un point commun--le mensonge mme--entre ceux d'Albertine et
de Gisle, pourtant Gisle ne mentait pas de la mme manire
qu'Albertine, ni non plus de la mme manire qu'Andre, mais leurs
mensonges respectifs s'embotaient si bien les uns dans les autres,
tout en prsentant une grande varit, que la petite bande avait
la solidit impntrable de certaines maisons de commerce,
de librairie ou de presse par exemple, o le malheureux auteur
n'arrivera jamais, malgr la diversit des personnalits
composantes,  savoir s'il est ou non flou. Le directeur du journal
ou de la revue ment avec une attitude de sincrit d'autant plus
solennelle qu'il a besoin de dissimuler, en mainte occasion, qu'il
fait exactement la mme chose et se livre aux mmes pratiques
mercantiles que celles qu'il a fltries chez les autres directeurs de
journaux ou de thtres, chez les autres diteurs, quand il a pris
pour bannire, lev contre eux l'tendard de la Sincrit. Avoir
proclam (comme chef d'un parti politique, comme n'importe quoi)
qu'il est atroce de mentir, oblige le plus souvent  mentir plus que
les autres, sans quitter pour cela le masque solennel, sans dposer
la tiare auguste de la sincrit. L'associ de l'homme sincre
ment autrement et de faon plus ingnue. Il trompe son auteur comme
il trompe sa femme, avec des trucs de vaudeville. Le secrtaire de la
rdaction, honnte homme et grossier, ment tout simplement, comme un
architecte qui vous promet que votre maison sera prte  une
poque o elle ne sera pas commence. Le rdacteur en chef, me
anglique, voltige au milieu des trois autres, et sans savoir de quoi
il s'agit, leur porte, par scrupule fraternel et tendre solidarit,
le secours prcieux d'une parole insouponnable. Ces quatre
personnes vivent dans une perptuelle dissension, que l'arrive de
l'auteur fait cesser. Par-dessus les querelles particulires, chacun
se rappelle le grand devoir militaire de venir en aide au corps
menac. Sans m'en rendre compte, j'avais depuis longtemps jou le
rle de cet auteur vis--vis de la petite bande. Si Gisle
avait pens, quand elle avait dit: justement,  telle camarade
d'Albertine dispose  voyager avec elle ds que mon amie, sous un
prtexte ou un autre, m'aurait quitt, et  prvenir Albertine
que l'heure tait venue ou sonnerait bientt, Gisle se serait
fait couper en morceaux plutt que de me le dire; il tait donc bien
inutile de lui poser des questions. Des rencontres comme celles de
Gisle n'taient pas seules  accentuer mes doutes. Par exemple,
j'admirais les peintures d'Albertine. Les peintures d'Albertine,
touchantes distractions de la captive, m'murent tant que je la
flicitai. Non, c'est trs mauvais, mais je n'ai jamais pris
une seule leon de dessin.--Mais un soir vous m'aviez fait dire, 
Balbec, que vous tiez reste  prendre une leon de dessin. Je
lui rappelai le jour et je lui dis que j'avais bien compris tout de
suite qu'on ne prenait pas de leons de dessin  cette heure-l,
Albertine rougit. C'est vrai, dit-elle, je ne prenais pas de leons
de dessin, je vous ai beaucoup menti au dbut, cela je le reconnais.
Mais je ne vous mens plus jamais. J'aurais tant voulu savoir quels
taient les nombreux mensonges du dbut, mais je savais d'avance
que ses aveux seraient de nouveaux mensonges. Aussi je me contentai
de l'embrasser. Je lui demandai seulement un de ces mensonges. Elle
rpondit: Eh bien! par exemple que l'air de la mer me faisait
mal. Je cessai d'insister devant ce mauvais vouloir.

Pour lui faire paratre sa chane plus lgre, le mieux tait
sans doute de lui faire croire que j'allais moi-mme la rompre.
En tout cas, ce projet mensonger je ne pouvais le lui confier en ce
moment, elle tait revenue avec trop de gentillesse du Trocadro
tout  l'heure; ce que je pouvais faire, bien loin de l'affliger
d'une menace de rupture, c'tait tout au plus de taire les rves de
perptuelle vie commune que formait mon coeur reconnaissant. En la
regardant, j'avais de la peine  me retenir de les pancher en elle,
et peut-tre s'en apercevait-elle. Malheureusement leur expression
n'est pas contagieuse. Le cas d'une vieille femme manire, comme
M. de Charlus qui,  force de ne voir dans son imagination qu'un fier
jeune homme, croit devenir lui-mme fier jeune homme, et d'autant
plus qu'il devient plus manir et plus risible, ce cas est plus
gnral, et c'est l'infortune d'un amant pris de ne pas se
rendre compte que, tandis qu'il voit une figure belle devant lui,
sa matresse voit sa figure  lui, qui n'est pas rendue belle, au
contraire, quand la dforme le plaisir qu'y fait natre la vue de la
beaut. Et l'amour n'puise mme pas toute la gnralit de ce
cas; nous ne voyons pas notre corps, que les autres voient, et nous
suivons notre pense, l'objet invisible aux autres, qui est
devant nous. Cet objet-l, parfois l'artiste le fait voir dans
son oeuvre. De l vient que les admirateurs de celle-ci sont
dsillusionns par l'auteur, dans le visage de qui cette beaut
intrieure s'est imparfaitement reflte.

Tout tre aim, mme dans une certaine mesure, tout tre est pour
nous comme Janus, nous prsentant le front qui nous plat si
cet tre nous quitte, le front morne si nous le savons  notre
perptuelle disposition. Pour Albertine, la socit durable avec
elle avait quelque chose de pnible d'une autre faon que je ne peux
dire en ce rcit. C'est terrible d'avoir la vie d'une autre personne
attache  la sienne comme une bombe qu'on tiendrait sans qu'on
puisse la lcher sans crime. Mais qu'on prenne comme comparaison les
hauts et les bas, les dangers, l'inquitude, la crainte de voir crues
plus tard des choses fausses et vraisemblables qu'on ne pourra plus
expliquer, sentiments prouvs si on a dans son intimit un fou.
Par exemple, je plaignais M. de Charlus de vivre avec Morel (aussitt
le souvenir de la scne de l'aprs-midi me fit sentir le ct
gauche de ma poitrine bien plus gros que l'autre); en laissant de
ct les relations qu'ils avaient ou non ensemble, M. de Charlus
avait d ignorer, au dbut, que Morel tait fou. La beaut de
Morel, sa platitude, sa fiert, avaient d dtourner le baron de
chercher si loin, jusqu'aux jours de mlancolie o Morel accusait
M. de Charlus de sa tristesse, sans pouvoir fournir d'explications,
l'insultait de sa mfiance,  l'aide de raisonnements faux, mais
extrmement subtils, le menaait de rsolutions dsespres, au
milieu desquelles persistait le souci le plus retors de l'intrt
le plus immdiat. Tout ceci n'est que comparaison. Albertine n'tait
pas folle.

       *       *       *       *       *

J'appris que ce jour-l avait eu lieu une mort qui me fit beaucoup
de peine, celle de Bergotte. On sait que sa maladie durait depuis
longtemps. Non pas celle, videmment, qu'il avait eue d'abord et qui
tait naturelle. La nature ne semble gure capable de donner que des
maladies assez courtes. Mais la mdecine s'est annex l'art de les
prolonger. Les remdes, la rmission qu'ils procurent, le malaise
que leur interruption fait renatre, composent un simulacre de
maladie que l'habitude du patient finit par stabiliser, par styliser,
de mme que les enfants toussent rgulirement par quintes
longtemps aprs qu'ils sont guris de la coqueluche. Puis les
remdes agissent moins, on les augmente, ils ne font plus aucun bien,
mais ils ont commenc  faire du mal grce  cette indisposition
durable. La nature ne leur aurait pas offert une dure si longue.
C'est une grande merveille que la mdecine, galant presque la
nature, puisse forcer  garder le lit,  continuer sous peine de
mort l'usage d'un mdicament. Ds lors, la maladie artificiellement
greffe a pris racine, est devenue une maladie secondaire mais vraie,
avec cette seule diffrence que les maladies naturelles gurissent,
mais jamais celles que cre la mdecine, car elle ignore le secret
de la gurison.

Il y avait des annes que Bergotte ne sortait plus de chez lui.
D'ailleurs, il n'avait jamais aim le monde, ou l'avait aim un seul
jour pour le mpriser comme tout le reste, et de la mme faon,
qui tait la sienne,  savoir non de mpriser parce qu'on ne peut
obtenir, mais aussitt qu'on a obtenu. Il vivait si simplement qu'on
ne souponnait pas  quel point il tait riche, et l'et-on su
qu'on se ft tromp encore, l'ayant cru alors avare, alors que
personne ne fut jamais si gnreux. Il l'tait surtout avec des
femmes, des fillettes pour mieux dire, et qui taient honteuses de
recevoir tant pour si peu de chose. Il s'excusait  ses propres
yeux parce qu'il savait ne pouvoir jamais si bien produire que dans
l'atmosphre de se sentir amoureux. L'amour, c'est trop dire, le
plaisir un peu enfonc dans la chair aide au travail des lettres
parce qu'il anantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirs de
la socit, ceux qui sont les mmes pour tout le monde. Et mme,
si cet amour amne des dsillusions, du moins agite-t-il, de cette
faon-l aussi, la surface de l'me, qui sans cela risquerait de
devenir stagnante. Le dsir n'est donc pas inutile  l'crivain
pour l'loigner des autres hommes d'abord et de se conformer  eux,
pour rendre ensuite quelques mouvements  une machine spirituelle
qui, pass un certain ge, a tendance  s'immobiliser. On n'arrive
pas  tre heureux mais on fait des remarques sur les raisons qui
empchent de l'tre et qui nous fussent restes invisibles sans
ces brusques perces de la dception. Les rves ne sont pas
ralisables, nous le savons; nous n'en formerions peut-tre pas sans
le dsir, et il est utile d'en former pour les voir chouer et que
leur chec instruise. Aussi Bergotte se disait-il: Je dpense plus
que des multimillionnaires pour des fillettes, mais les plaisirs ou
les dceptions qu'elles me donnent me font crire un livre qui
me rapporte de l'argent. conomiquement ce raisonnement tait
absurde, mais sans doute trouvait-il quelque agrment  transmuter
ainsi l'or en caresses et les caresses en or. Nous avons vu, au moment
de la mort de ma grand'mre, que la vieillesse fatigue aimait
le repos. Or dans le monde il n'y a que la conversation. Elle y est
stupide, mais a le pouvoir de supprimer les femmes, qui ne sont plus
que questions et rponses. Hors du monde les femmes redeviennent
ce qui est si reposant pour le vieillard fatigu, un objet de
contemplation. En tout cas, maintenant, il n'tait plus question de
rien de tout cela. J'ai dit que Bergotte ne sortait plus de chez
lui, et quand il se levait une heure dans sa chambre, c'tait tout
envelopp de chles, de plaids, de tout ce dont on se couvre au
moment de s'exposer  un grand froid ou de monter en chemin de fer.
Il s'en excusait auprs des rares amis qu'il laissait pntrer
auprs de lui, et montrant ses tartans, ses couvertures, il disait
gaiement: Que voulez-vous, mon cher, Anaxagore l'a dit, la vie est
un voyage. Il allait ainsi se refroidissant progressivement, petite
plante qui offrait une image anticipe de la grande quand, peu
 peu, la chaleur se retirera de la terre, puis la vie. Alors la
rsurrection aura pris fin, car, si avant dans les gnrations
futures que brillent les oeuvres des hommes, encore faut-il qu'il
y ait des hommes. Si certaines espces d'animaux rsistent plus
longtemps au froid envahisseur, quand il n'y aura plus d'hommes, et 
supposer que la gloire de Bergotte ait dur jusque-l, brusquement
elle s'teindra  tout jamais. Ce ne sont pas les derniers animaux
qui le liront, car il est peu probable que, comme les aptres 
la Pentecte, ils puissent comprendre le langage des divers peuples
humains sans l'avoir appris.

Dans les mois qui prcdrent sa mort, Bergotte souffrait
d'insomnies, et, ce qui est pire, ds qu'il s'endormait, de
cauchemars, qui, s'il s'veillait, faisaient qu'il vitait de se
rendormir. Longtemps il avait aim les rves, mme les mauvais
rves, parce que grce  eux, grce  la contradiction qu'ils
prsentent avec la ralit qu'on a devant soi  l'tat de veille,
ils nous donnent, au plus tard ds le rveil, la sensation profonde
que nous avons dormi. Mais les cauchemars de Bergotte n'taient
pas cela. Quand il parlait de cauchemars, autrefois il entendait des
choses dsagrables qui se passaient dans son cerveau. Maintenant,
c'est comme venus du dehors de lui qu'il percevait une main munie d'un
torchon mouill qui, passe sur sa figure par une femme mchante,
s'efforait de le rveiller; d'intolrables chatouillements sur les
hanches; la rage--parce que Bergotte avait murmur en dormant qu'il
conduisait mal--d'un cocher fou furieux qui se jetait sur l'crivain
et lui mordait les doigts, les lui sciait. Enfin, ds que dans son
sommeil l'obscurit tait suffisante, la nature faisait une
espce de rptition sans costumes de l'attaque d'apoplexie qui
l'emporterait: Bergotte entrait en voiture sous le porche du nouvel
htel des Swann, voulait descendre. Un vertige foudroyant le clouait
sur sa banquette, le concierge essayait de l'aider  descendre, il
restait assis, ne pouvant se soulever, dresser ses jambes. Il essayait
de s'accrocher au pilier de pierre qui tait devant lui, mais n'y
trouvait pas un suffisant appui pour se mettre debout.

Il consulta les mdecins qui, flatts d'tre appels par lui,
virent dans ses vertus de grand travailleur (il y avait vingt
ans qu'il n'avait rien fait), dans son surmenage, la cause de ses
malaises. Ils lui conseillrent de ne pas lire de contes terrifiants
(il ne lisait rien), de profiter davantage du soleil indispensable
 la vie (il n'avait d quelques annes de mieux relatif qu'
sa claustration chez lui), de s'alimenter davantage (ce qui le fit
maigrir et alimenta surtout ses cauchemars). Un de ses mdecins
tant dou de l'esprit de contradiction et de taquinerie, ds
que Bergotte le voyait en l'absence des autres et, pour ne pas le
froisser, lui soumettait comme des ides de lui ce que les autres
lui avaient conseill, le mdecin contredisant, croyant que Bergotte
cherchait  se faire ordonner quelque chose qui lui plaisait, le lui
dfendait aussitt, et souvent avec des raisons fabriques si vite
pour les besoins de la cause que, devant l'vidence des objections
matrielles que faisait Bergotte, le docteur contredisant tait
oblig, dans la mme phrase, de se contredire lui-mme, mais, pour
des raisons nouvelles, renforait la mme prohibition. Bergotte
revenait  un des premiers mdecins, homme qui se piquait d'esprit,
surtout devant un des matres de la plume, et qui, si Bergotte
insinuait: Il me semble pourtant que le Dr X... m'avait
dit--autrefois bien entendu--que cela pouvait me congestionner le
rein et le cerveau... souriait malicieusement, levait le doigt et
prononait: J'ai dit user, je n'ai pas dit abuser. Bien entendu,
tout remde, si on exagre, devient une arme  double tranchant.
Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est
salutaire, comme dans le coeur de ce qui est le devoir moral, et
qu'aucune autorisation du docteur en mdecine ou en thologie ne
peut suppler. Nous savons que les bains froids nous font mal,
nous les aimons: nous trouverons toujours un mdecin pour nous les
conseiller, non pour empcher qu'ils ne nous fassent mal. A chacun de
ces mdecins Bergotte prit ce que, par sagesse, il s'tait dfendu
depuis des annes. Au bout de quelques semaines, les accidents
d'autrefois avaient reparu, les rcents s'taient aggravs. Affol
par une souffrance de toutes les minutes,  laquelle s'ajoutait
l'insomnie coupe de brefs cauchemars, Bergotte ne fit plus venir
de mdecin et essaya avec succs, mais avec excs, de diffrents
narcotiques, lisant avec confiance le prospectus accompagnant chacun
d'eux, prospectus qui proclamait la ncessit du sommeil mais
insinuait que tous les produits qui l'amnent (sauf celui contenu
dans le flacon qu'il enveloppait et qui ne produisait jamais
d'intoxication) taient toxiques et par l rendaient le remde
pire que le mal. Bergotte les essaya tous. Certains sont d'une autre
famille que ceux auxquels nous sommes habitus, drivs, par
exemple, de l'amyle et de l'thyle. On n'absorbe le produit nouveau,
d'une composition toute diffrente, qu'avec la dlicieuse attente
de l'inconnu. Le coeur bat comme  un premier rendez-vous. Vers quels
genres ignors de sommeil, de rves, le nouveau venu va-t-il nous
conduire? Il est maintenant en nous, il a la direction de notre
pense. De quelle faon allons-nous nous endormir? Et une fois que
nous le serons, par quels chemins tranges, sur quelles cimes,
dans quels gouffres inexplors le matre tout-puissant nous
conduira-t-il? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous
connatre dans ce voyage? Nous mnera-t-il au malaise? A la
batitude? A la mort? Celle de Bergotte survint la veille de ce
jour-l o il s'tait ainsi confi  un de ces amis (ami?
ennemi?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes:
Une crise d'urmie assez lgre tait cause qu'on lui avait
prescrit le repos. Mais un critique ayant crit que dans la _Vue
de Delft_ de Ver Meer (prt par le muse de La Haye pour une
exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connatre
trs bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas)
tait si bien peint, qu'il tait, si on le regardait seul, comme une
prcieuse oeuvre d'art chinoise, d'une beaut qui se suffirait 
elle-mme, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra
 l'exposition. Ds les premires marches qu'il eut  gravir, il
fut pris d'tourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut
l'impression de la scheresse et de l'inutilit d'un art si factice,
et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de
Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant
le Ver Meer qu'il se rappelait plus clatant, plus diffrent de tout
ce qu'il connaissait, mais o, grce  l'article du critique, il
remarqua pour la premire fois des petits personnages en bleu, que le
sable tait rose, et enfin la prcieuse matire du tout petit pan
de mur jaune. Ses tourdissements augmentaient; il attachait son
regard, comme un enfant  un papillon jaune qu'il veut saisir, au
prcieux petit pan de mur. C'est ainsi que j'aurais d crire,
disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu
passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-mme
prcieuse, comme ce petit pan de mur jaune. Cependant la gravit
de ses tourdissements ne lui chappait pas. Dans une cleste
balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie,
tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en
jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donn le premier pour le
second. Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, tre pour les
journaux du soir le fait divers de cette exposition.

Il se rptait: Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan
de mur jaune. Cependant il s'abattit sur un canap circulaire;
aussi brusquement il cessa de penser que sa vie tait en jeu et,
revenant  l'optimisme, se dit: C'est une simple indigestion que
m'ont donne ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien.
Un nouveau coup l'abattit, il roula du canap par terre, o
accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il tait mort. Mort 
jamais? Qui peut le dire? Certes, les expriences spirites, pas plus
que les dogmes religieux, n'apportent la preuve que l'me subsiste.
Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si
nous y entrions avec le faix d'obligations contractes dans une vie
antrieure; il n'y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur
cette terre, pour que nous nous croyions obligs  faire le bien, 
tre dlicats, mme  tre polis, ni pour l'artiste cultiv 
ce qu'il se croie oblig de recommencer vingt fois un morceau dont
l'admiration qu'il excitera importera peu  son corps mang par les
vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de
raffinement un artiste  jamais inconnu,  peine identifi sous le
nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n'ont pas leur sanction
dans la vie prsente, semblent appartenir  un monde diffrent,
fond sur la bont, le scrupule, le sacrifice, un monde entirement
diffrent de celui-ci, et dont nous sortons pour natre  cette
terre, avant peut-tre d'y retourner revivre sous l'empire de ces
lois inconnues auxquelles nous avons obi parce que nous en portions
l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait traces--ces lois
dont tout travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont
invisibles seulement--et encore!--pour les sots. De sorte que l'ide
que Bergotte n'tait pas mort  jamais est sans invraisemblance.

On l'enterra, mais toute la nuit funbre, aux vitrines claires,
ses livres, disposs trois par trois, veillaient comme des anges
aux ailes ployes et semblaient, pour celui qui n'tait plus, le
symbole de sa rsurrection.

       *       *       *       *       *

J'appris, ai-je dit, ce jour-l que Bergotte tait mort. Et
j'admirais l'inexactitude des journaux qui--reproduisant les uns et
les autres une mme note--disaient qu'il tait mort la veille. Or,
la veille, Albertine l'avait rencontr, me raconta-t-elle le soir
mme, et cela l'avait mme un peu retarde car il avait caus
assez longtemps avec elle. C'est sans doute avec elle qu'il avait eu
son dernier entretien. Elle le connaissait par moi qui ne le voyais
plus depuis longtemps, mais comme elle avait eu la curiosit de lui
tre prsente, j'avais, un an auparavant, crit au vieux matre
pour la lui amener. Il m'avait accord ce que j'avais demand, tout
en souffrant un peu, je crois, que je ne le revisse que pour faire
plaisir  une autre personne, ce qui confirmait mon indiffrence
pour lui. Ces cas sont frquents: parfois, celui ou celle qu'on
implore non pour le plaisir de causer de nouveau avec lui, mais pour
une tierce personne, refuse si obstinment que notre protge croit
que nous nous sommes targus d'un faux pouvoir; plus souvent, le
gnie ou la beaut clbre consentent, mais humilis dans leur
gloire, blesss dans leur affection, ne nous gardent plus qu'un
sentiment amoindri, douloureux, un peu mprisant. Je devinai
longtemps aprs que j'avais faussement accus les journaux
d'inexactitude, car, ce jour-l, Albertine n'avait nullement
rencontr Bergotte, mais je n'en avais point eu un seul instant le
soupon tant elle me l'avait cont avec naturel, et je n'appris
que bien plus tard l'art charmant qu'elle avait de mentir avec
simplicit. Ce qu'elle disait, ce qu'elle avouait avait tellement les
mmes caractres que les formes de l'vidence--ce que nous voyons,
ce que nous apprenons d'une manire irrfutable--qu'elle semait
ainsi dans les intervalles de la vie les pisodes d'une autre vie
dont je ne souponnais pas alors la fausset et dont je n'ai eu
que beaucoup plus tard la perception. J'ai ajout: quand elle
avouait, voici pourquoi. Quelquefois des rapprochements singuliers
me donnaient  son sujet des soupons jaloux o,  ct d'elle,
figurait dans le pass, ou hlas dans l'avenir, une autre personne.
Pour avoir l'air d'tre sr de mon fait, je disais le nom et
Albertine me disait: Oui je l'ai rencontre, il y a huit jours, 
quelques pas de la maison. Par politesse j'ai rpondu  son bonjour.
J'ai fait deux pas avec elle. Mais il n'y a jamais rien eu entre nous.
Il n'y aura jamais rien. Or Albertine n'avait mme pas rencontr
cette personne, pour la bonne raison que celle-ci n'tait pas
venue  Paris depuis dix mois. Mais mon amie trouvait que nier
compltement tait peu vraisemblable. D'o cette courte rencontre
fictive, dite si simplement que je voyais la dame s'arrter, lui dire
bonjour, faire quelques pas avec elle. Le tmoignage de mes sens, si
j'avais t dehors  ce moment, m'aurait peut-tre appris que la
dame n'avait pas fait quelques pas avec Albertine. Mais si j'avais su
le contraire, c'tait par une de ces chanes de raisonnement (o
les paroles de ceux en qui nous avons confiance, insrent de
fortes mailles) et non par le tmoignage des sens. Pour invoquer ce
tmoignage des sens il et fallu que j'eusse t prcisment
dehors, ce qui n'avait pas eu lieu. On peut imaginer pourtant qu'une
telle hypothse n'est pas invraisemblable; j'aurais pu tre sorti et
passer dans la rue  l'heure o Albertine m'aurait dit, ce soir
(ne m'ayant pas vu), qu'elle avait fait quelques pas avec la dame, et
j'aurais su alors qu'Albertine avait menti. Est-ce bien sr encore?
Une obscurit sacre se ft empare de mon esprit, j'aurais mis
en doute que je l'avais vue seule,  peine aurais-je cherch 
comprendre par quelle illusion d'optique je n'avais pas aperu la
dame, et je n'aurais pas t autrement tonn de m'tre tromp,
car le monde des astres est moins difficile  connatre que les
actions relles des tres, surtout des tres que nous aimons,
fortifis qu'ils sont contre notre doute par des fables, destines
 les protger. Pendant combien d'annes peuvent-ils laisser notre
amour apathique croire que la femme aime a  l'tranger une soeur,
un frre, une belle-soeur qui n'ont jamais exist!

Le tmoignage des sens est lui aussi une opration de l'esprit o
la conviction cre l'vidence. Nous avons vu bien des fois le sens
de l'oue apporter  Franoise non le mot qu'on avait prononc,
mais celui qu'elle croyait le vrai, ce qui suffisait pour qu'elle
n'entendt pas la rectification implicite d'une prononciation
meilleure. Notre matre d'htel n'tait pas constitu autrement.
M. de Charlus portait  ce moment-l--car il changeait beaucoup--des
pantalons fort clairs et reconnaissables entre mille. Or notre matre
d'htel, qui croyait que le mot pissotire (le mot dsignant
ce que M. de Rambuteau avait t si fch d'entendre le duc
de Guermantes appeler un dicule Rambuteau) tait pistire,
n'entendit jamais dans toute sa vie une seule personne dire
pissotire, bien que trs souvent on pronont ainsi devant
lui. Mais l'erreur est plus entte que la foi et n'examine pas ses
croyances. Constamment le matre d'htel disait: Certainement M.
le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans
une pistire. Voil ce que c'est que d'tre un vieux coureur de
femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, madame m'a envoy faire
une course  Neuilly. A la pistire de la rue de Bourgogne j'ai vu
entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure
aprs, j'ai vu ses pantalons jaunes dans la mme pistire,  la
mme place, au milieu, o il se met toujours pour qu'on ne le voie
pas. Je ne connais rien de plus beau, de plus noble et plus jeune
qu'une nice de Mme de Guermantes. Mais j'entendis le concierge
d'un restaurant o j'allais quelquefois dire sur son passage:
Regarde-moi cette vieille rombire, quelle touche! et a a au
moins quatre-vingts ans. Pour l'ge il me parat difficile qu'il
le crt. Mais les chasseurs groups autour de lui, qui ricanaient
chaque fois qu'elle passait devant l'htel pour aller voir non loin
de l ses deux charmantes grand'tantes, Mmes de Fezensac et de
Bellery, virent sur le visage de cette jeune beaut les quatre-vingts
ans que, par plaisanterie ou non, avait donns le concierge 
la vieille rombire. On les aurait fait tordre en leur disant
qu'elle tait plus distingue que l'une des deux caissires de
l'htel, qui, ronge d'eczma, ridicule de grosseur, leur semblait
belle femme. Seul peut-tre le dsir sexuel et t capable
d'empcher leur erreur de se former, s'il avait jou sur le passage
de la prtendue vieille rombire, et si les chasseurs avaient
brusquement convoit la jeune desse. Mais pour des raisons
inconnues, et qui devaient tre probablement de nature sociale, ce
dsir n'avait pas jou. Il y aurait du reste beaucoup  discuter.
L'univers est vrai pour nous tous et dissemblable pour chacun. Si nous
n'tions pas, pour l'ordre du rcit, oblig de nous borner  des
raisons frivoles, combien de plus srieuses nous permettraient de
montrer la minceur menteuse du dbut de ce volume o, de mon lit,
j'entends le monde s'veiller, tantt par un temps, tantt par un
autre. Oui, j'ai t forc d'amincir la chose et d'tre mensonger,
mais ce n'est pas un univers, c'est des millions, presque autant qu'il
existe de prunelles et d'intelligences humaines, qui s'veillent tous
les matins.

Pour revenir  Albertine, je n'ai jamais connu de femmes doues plus
qu'elle d'heureuse aptitude au mensonge anim, color des teintes
mmes de la vie, si ce n'est une de ses amies--une des mes jeunes
filles en fleurs aussi, rose comme Albertine, mais dont le profil
irrgulier, creus, puis prominent  nouveau, ressemblait tout 
fait  certaines grappes de fleurs roses dont j'ai oubli le nom et
qui ont ainsi de longs et sinueux rentrants. Cette jeune fille tait,
au point de vue de la fable, suprieure  Albertine, car elle n'y
mlait aucun des moments douloureux, des sous-entendus rageurs qui
taient frquents chez mon amie. J'ai dit pourtant qu'elle tait
charmante quand elle inventait un rcit qui ne laissait pas de
place au doute, car on voyait alors devant soi la chose--pourtant
imagine--qu'elle disait, en se servant comme vue de sa parole. La
vraisemblance seule inspirait Albertine, nullement le dsir de
me donner de la jalousie. Car Albertine, sans tre intresse
peut-tre, aimait qu'on lui ft des gentillesses. Or si, au cours de
cet ouvrage, j'ai eu et j'aurai bien des occasions de montrer comment
la jalousie redouble l'amour, c'est au point de vue de l'amant que je
me suis plac. Mais pour peu que celui-ci ait un peu de fiert, et
dt-il mourir d'une sparation, il ne rpondra pas  une trahison
suppose par une gentillesse, il s'cartera ou, sans s'loigner,
s'ordonnera de feindre la froideur. Aussi est-ce en pure perte pour
elle que sa matresse le fait tant souffrir. Dissipe-t-elle, au
contraire, d'un mot adroit, de tendres caresses, les soupons qui
le torturaient bien qu'il s'y prtendt indiffrent, sans doute
l'amant n'prouve pas cet accroissement dsespr de l'amour o
le hausse la jalousie, mais cessant brusquement de souffrir, heureux,
attendri, dtendu comme on l'est aprs un orage quand la pluie est
tombe et qu' peine sent-on encore sous les grands marronniers
s'goutter  longs intervalles les gouttes suspendues que dj le
soleil reparu colore, il ne sait comment exprimer sa reconnaissance 
celle qui l'a guri. Albertine savait que j'aimais  la rcompenser
de ses gentillesses, et cela expliquait peut-tre qu'elle inventt,
pour s'innocenter, des aveux naturels comme ses rcits dont je ne
doutais pas et dont un avait t la rencontre de Bergotte alors
qu'il tait dj mort. Je n'avais su jusque-l des mensonges
d'Albertine que ceux que, par exemple,  Balbec m'avait rapports
Franoise et que j'ai omis de dire bien qu'ils m'eussent fait si mal.
Comme elle ne voulait pas venir, elle m'a dit: Est-ce que vous ne
pourriez pas dire  monsieur que vous ne m'avez pas trouve, que
j'tais sortie? Mais les infrieurs qui nous aiment comme
Franoise m'aimait ont du plaisir  nous froisser dans notre
amour-propre.




CHAPITRE DEUXIME

_Les Verdurin se brouillent avec M. de Charlus._


Aprs le dner, je dis  Albertine que j'avais envie de profiter de
ce que j'tais lev pour aller voir des amis, Mme de Villeparisis,
Mme de Guermantes, les Cambremer, je ne savais trop, ceux que je
trouverais chez eux. Je tus seulement le nom de ceux chez qui je
comptais aller, les Verdurin. Je lui demandai si elle ne voulait pas
venir avec moi. Elle allgua qu'elle n'avait pas de robe. Et puis,
je suis si mal coiffe. Est-ce que vous tenez  ce que je continue
 garder cette coiffure? Et pour me dire adieu elle me tendit
la main de cette faon brusque, le bras allong, les paules se
redressant, qu'elle avait jadis sur la plage de Balbec, et qu'elle
n'avait plus jamais eue depuis. Ce mouvement oubli refit du corps
qu'il anima celui de cette Albertine qui me connaissait encore
 peine. Il rendit  Albertine, crmonieuse sous un air de
brusquerie, sa nouveaut premire, son inconnu, et jusqu' son
cadre. Je vis la mer derrire cette jeune fille que je n'avais jamais
vue me saluer ainsi depuis que je n'tais plus au bord de la mer.
Ma tante trouve que cela me vieillit, ajouta-t-elle d'un air
maussade. Puisse sa tante dire vrai! pensai-je. Qu'Albertine, en
ayant l'air d'une enfant, fasse paratre Mme Bontemps plus jeune,
c'est tout ce que celle-ci demande, et qu'Albertine aussi ne lui
cote rien, en attendant le jour o, en m'pousant, elle lui
rapportera. Mais qu'Albertine part moins jeune, moins jolie,
ft moins retourner les ttes dans la rue, voil ce que moi, au
contraire, je souhaitais. Car la vieillesse d'une dugne ne rassure
pas tant un amant jaloux que la vieillesse du visage de celle qu'il
aime. Je souffrais seulement que la coiffure que je lui avais demand
d'adopter pt paratre  Albertine une claustration de plus. Et ce
fut encore ce sentiment domestique nouveau qui ne cessa, mme loin
d'Albertine, de m'attacher  elle comme un lien.

Je dis  Albertine, peu en train, m'avait-elle dit, pour
m'accompagner chez les Guermantes ou les Cambremer, que je ne savais
trop o j'irais, et je partis chez les Verdurin. Au moment o
la pense du concert que j'y entendrais me rappelait la scne de
l'aprs-midi: grand pied de grue, grand pied de grue--scne
d'amour du, d'amour jaloux peut-tre, mais alors aussi bestiale
que celle que,  la parole prs, peut faire  une femme un
orang-outang qui en est, si l'on peut dire, pris;--au moment o,
dans la rue, j'allais appeler un fiacre, j'entendis des sanglots qu'un
homme, qui tait assis sur une borne, cherchait  rprimer. Je
m'approchai: l'homme, qui avait la tte dans ses mains, avait l'air
d'une jeune homme, et je fus surpris de voir,  la blancheur qui
sortait du manteau, qu'il tait en habit et en cravate blanche.
En m'entendant il dcouvrit son visage inond de pleurs, mais
aussitt, m'ayant reconnu, le dtourna. C'tait Morel. Il comprit
que je l'avais reconnu et, tchant d'arrter ses larmes, il me
dit qu'il s'tait arrt un instant, tant il souffrait. J'ai
grossirement insult aujourd'hui mme, me dit-il, une personne
pour qui j'ai eu de trs grands sentiments. C'est d'un lche car
elle m'aime.--Avec le temps elle oubliera peut-tre, rpondis-je,
sans penser qu'en parlant ainsi j'avais l'air d'avoir entendu la
scne de l'aprs-midi. Mais il tait si absorb dans son chagrin
qu'il n'eut mme pas l'ide que je pusse savoir quelque chose.
Elle oubliera peut-tre, me dit-il. Mais moi je ne pourrai pas
oublier. J'ai le sentiment de ma honte, j'ai un dgot de moi! Mais
enfin c'est dit, rien ne peut faire que ce n'ait pas t dit. Quand
on me met en colre je ne sais plus ce que je fais. Et c'est si
malsain pour moi, j'ai les nerfs tout entre-croiss les uns dans
les autres, car, comme tous les neurasthniques, il avait un grand
souci de sa sant. Si, dans l'aprs-midi, j'avais vu la colre
amoureuse d'un animal furieux, ce soir, en quelques heures, des
sicles avaient pass, et un sentiment nouveau, un sentiment de
honte, de regret et de chagrin, montrait qu'une grande tape
avait t franchie dans l'volution de la bte destine  se
transformer en crature humaine. Malgr tout j'entendais toujours
grand pied de grue et je craignais une prochaine rcurrence 
l'tat sauvage. Je comprenais, d'ailleurs, trs mal ce qui s'tait
pass, et c'est d'autant plus naturel que M. de Charlus lui-mme
ignorait entirement que depuis quelques jours, et particulirement
ce jour-l, mme avant le honteux pisode qui ne se rapportait
pas directement  l'tat du violoniste, Morel tait repris de
neurasthnie. En effet, il avait, le mois prcdent, pouss aussi
vite qu'il avait pu, beaucoup plus lentement qu'il et voulu, la
sduction de la nice de Jupien avec laquelle il pouvait, en tant
que fianc, sortir  son gr. Mais ds qu'il avait t un peu
loin dans ses entreprises vers le viol, et surtout quand il avait
parl  sa fiance de se lier avec d'autres jeunes filles qu'elle
lui procurerait, il avait rencontr des rsistances qui l'avaient
exaspr. Du coup (soit qu'elle et t trop chaste, ou, au
contraire, se ft donne) son dsir tait tomb. Il avait rsolu
de rompre, mais sentant le baron bien plus moral, quoique vicieux, il
avait peur que, ds la rupture, M. de Charlus ne le mt  la porte.
Aussi avait-il dcid, il y avait une quinzaine de jours, de ne
plus revoir la jeune fille, de laisser M. de Charlus et Jupien se
dbrouiller (il employait un verbe plus cambronnesque) entre eux et,
avant d'annoncer la rupture, de fout'le camp pour une destination
inconnue.

Bien que la conduite qu'il avait eue avec la nice de Jupien ft
exactement superposable, dans les moindres dtails, avec celle dont
il avait fait la thorie devant le baron pendant qu'ils dnaient
 Saint-Mars-le-Vtu, il est probable qu'elles taient fort
diffrentes, et que des sentiments moins atroces, et qu'il n'avait
pas prvus dans sa conduite thorique, avaient embelli, rendu
sentimentale sa conduite relle. Le seul point o, au contraire, la
ralit tait pire que le projet, est que dans le projet il ne lui
paraissait pas possible de rester  Paris aprs une telle trahison.
Maintenant, au contraire, vraiment fout'le camp pour une chose
aussi simple lui paraissait beaucoup. C'tait quitter le baron qui,
sans doute, serait furieux, et briser sa situation. Il perdrait tout
l'argent que lui donnait le baron. La pense que c'tait invitable
lui donnait des crises de nerfs, il restait des heures  larmoyer,
prenait pour ne pas y penser de la morphine avec prudence. Puis tout
 coup s'tait trouve dans son esprit une ide qui sans doute y
prenait peu  peu vie et forme depuis quelque temps, et cette ide
tait que l'alternative, le choix entre la rupture et la brouille
complte avec M. de Charlus, n'taient peut-tre pas forcs.
Perdre tout l'argent du baron tait beaucoup. Morel, incertain, fut
pendant quelques jours plong dans des ides noires, comme celles
que lui donnait la vue de Bloch. Puis il dcida que Jupien et sa
nice avaient essay de le faire tomber dans un pige, qu'ils
avaient d s'estimer heureux d'en tre quittes  si bon march.
Il trouvait, en somme, que la jeune fille tait dans son tort d'avoir
t si maladroite, de n'avoir pas su le garder par les sens. Non
seulement le sacrifice de sa situation chez M. de Charlus lui semblait
absurde, mais il regrettait jusqu'aux dners dispendieux qu'il avait
offerts  la jeune fille depuis qu'ils taient fiancs, et desquels
il et pu dire le cot, en fils de valet de chambre qui venait tous
les mois apporter son livre  mon oncle. Car livre, au singulier,
qui signifie ouvrage imprim, pour le commun des mortels, perd ce
sens pour les Altesses et pour les valets de chambre. Pour les seconds
il signifie le livre de comptes; pour les premires le registre
o on s'inscrit. (A Balbec, un jour o la princesse de Luxembourg
m'avait dit qu'elle n'avait pas emport de livre, j'allais lui
prter _Pcheur d'Islande_ et _Tartarin de Tarascon_, quand je
compris ce qu'elle avait voulu dire: non qu'elle passerait le temps
moins agrablement, mais que je pourrais plus difficilement mettre
mon nom chez elle.)

Malgr le changement de point de vue de Morel quant aux consquences
de sa conduite, bien que celle-ci lui et sembl abominable il y a
deux mois, quand il aimait passionnment la nice de Jupien, et
que depuis quinze jours il ne cesst de se rpter que cette mme
conduite tait naturelle, louable, elle ne laissait pas d'augmenter
chez lui l'tat de nervosit dans lequel tantt il avait signifi
la rupture. Et il tait tout prt  passer sa colre, sinon
(sauf dans un accs momentan) sur la jeune fille envers qui il
gardait ce reste de crainte, dernire trace de l'amour, du moins sur
le baron. Il se garda cependant de lui rien dire avant le dner, car,
mettant au-dessus de tout sa propre virtuosit professionnelle, au
moment o il avait des morceaux difficiles  jouer (comme ce soir
chez les Verdurin), il vitait (autant que possible, et c'tait
dj bien trop que la scne de l'aprs-midi) tout ce qui pouvait
donner  ses mouvements quelque chose de saccad. Tel un chirurgien
passionn d'automobile cesse de conduire quand il a  oprer. C'est
ce qui m'explique que, tout en me parlant, il faisait remuer doucement
ses doigts l'un aprs l'autre afin de voir s'ils avaient repris leur
souplesse. Un froncement de sourcil s'baucha qui semblait signifier
qu'il y avait encore un peu de raideur nerveuse. Mais, pour ne pas
l'accrotre, il dplissait son visage, comme on s'empche de
s'nerver de ne pas dormir ou de ne pas possder aisment une
femme, de peur que la phobie elle-mme retarde encore l'instant du
sommeil ou du plaisir. Aussi, dsireux de reprendre sa srnit
afin d'tre comme d'habitude tout  ce qu'il jouerait chez les
Verdurin, et dsireux, tant que je le verrais, de me permettre de
constater sa douleur, le plus simple lui parut de me supplier de
partir immdiatement. La supplication tait inutile et le dpart
m'tait un soulagement. J'avais trembl qu'allant dans la mme
maison,  quelques minutes d'intervalle, il ne me demandt de le
conduire, et je me rappelais trop la scne de l'aprs-midi pour ne
pas prouver quelque dgot  avoir Morel auprs de moi pendant
le trajet. Il est trs possible que l'amour, puis l'indiffrence
ou la haine de Morel  l'gard de la nice de Jupien eussent t
sincres. Malheureusement ce n'tait pas la premire fois qu'il
agissait ainsi, qu'il plaquait brusquement une jeune fille 
laquelle il avait jur de l'aimer toujours, allant jusqu' lui
montrer un revolver charg en lui disant qu'il se ferait sauter
la cervelle s'il tait assez lche pour l'abandonner. Il ne
l'abandonnait pas moins ensuite et prouvait, au lieu de remords,
une sorte de rancune. Ce n'tait pas la premire fois qu'il agissait
ainsi, ce ne devait pas tre la dernire, de sorte que bien des
ttes de jeunes filles--de jeunes filles moins oublieuses de lui
qu'il n'tait d'elles--souffrirent--comme souffrit encore
longtemps la nice de Jupien, continuant  aimer Morel tout en le
mprisant--souffrirent, prtes  clater sous l'lancement d'une
douleur interne, parce qu'en chacune d'elles--comme le fragment d'une
spulture grecque--un aspect du visage de Morel, dur comme le marbre
et beau comme l'antique, tait enclos dans leur cervelle, avec ses
cheveux en fleurs, ses yeux fins, son nez droit, formant protubrance
pour un crne non destin  le recevoir, et qu'on ne pouvait pas
oprer. Mais  la longue ces fragments si durs finissent par glisser
jusqu' une place o ils ne causent pas trop de dchirements, n'en
bougent plus; on ne sent plus leur prsence: c'est l'oubli, ou le
souvenir indiffrent.

J'avais en moi deux produits de ma journe. C'tait, d'une part,
grce au calme apport par la docilit d'Albertine, la possibilit
et, en consquence, la rsolution de rompre avec elle. C'tait,
d'autre part, fruit de mes rflexions pendant le temps que je
l'avais attendue, assis devant mon piano, l'ide que l'Art, auquel je
tcherais de consacrer ma libert reconquise, n'tait pas quelque
chose qui valt la peine d'un sacrifice, quelque chose d'en dehors
de la vie, ne participant pas  sa vanit et son nant, l'apparence
d'individualit relle obtenue dans les oeuvres n'tant due qu'au
trompe-l'oeil de l'habilet technique. Si mon aprs-midi avait
laiss en moi d'autres rsidus, plus profonds peut-tre, ils ne
devaient venir  ma connaissance que bien plus tard. Quant aux deux
que je soupesais clairement, ils n'allaient pas tre durables; car,
ds cette soire mme, mes ides de l'art allaient se relever de
la diminution qu'elles avaient prouve l'aprs-midi, tandis qu'en
revanche le calme, et par consquent la libert qui me permettrait
de me consacrer  lui, allait m'tre de nouveau retir.

Comme ma voiture, longeant le quai, approchait de chez les Verdurin,
je la fis arrter. Je venais en effet de voir Brichot descendre de
tramway au coin de la rue Bonaparte, essuyer ses souliers avec un
vieux journal, et passer des gants gris perle. J'allai  lui. Depuis
quelque temps, son affection de la vue ayant empir, il avait t
dot--aussi richement qu'un observatoire--de lunettes nouvelles
puissantes et compliques qui, comme des instruments astronomiques,
semblaient visses  ses yeux; il braqua sur moi leurs feux
excessifs et me reconnut. Elles taient en merveilleux tat. Mais
derrire elles j'aperus, minuscule, ple, convulsif, expirant,
un regard lointain plac sous ce puissant appareil, comme dans les
laboratoires trop richement subventionns pour les besognes que
l'on y fait, on place une insignifiante bestiole agonisante sous les
appareils les plus perfectionns. J'offris mon bras au demi-aveugle
pour assurer sa marche. Ce n'est pas cette fois prs du grand
Cherbourg que nous nous rencontrons, me dit-il, mais  ct du
petit Dunkerque, phrase qui me parut fort ennuyeuse, car je ne
compris pas ce qu'elle voulait dire; et cependant je n'osai pas le
demander  Brichot, par crainte moins encore de son mpris que de
ses explications. Je lui rpondis que j'tais assez curieux de voir
le salon o Swann rencontrait jadis tous les soirs Odette. Comment,
vous connaissez ces vieilles histoires? me dit-il. Il y a pourtant de
cela jusqu' la mort de Swann ce que le pote appelle  bon
droit: _grande spatium mortalis oevi_. La mort de Swann m'avait 
l'poque boulevers. La mort de Swann! Swann ne joue pas dans
cette phrase le rle d'un simple gnitif. J'entends par l la mort
particulire, la mort envoye par le destin au service de Swann. Car
nous disons la mort pour simplifier, mais il y en a presque autant
que de personnes. Nous ne possdons pas de sens qui nous permette de
voir, courant  toute vitesse, dans toutes les directions, les morts,
les morts actives diriges par le destin vers tel ou tel. Souvent ce
sont des morts qui ne seront entirement libres de leur tche
que deux, trois ans aprs. Elles courent vite poser un cancer au
flanc d'un Swann, puis repartent pour d'autres besognes, ne revenant
que quand, l'opration des chirurgiens ayant eu lieu, il faut
poser le cancer  nouveau. Puis vient le moment o on lit dans le
_Gaulois_ que la sant de Swann a inspir des inquitudes, mais que
son indisposition est en parfaite voie de gurison. Alors, quelques
minutes avant le dernier souffle, la mort, comme une religieuse qui
vous aurait soign au lieu de vous dtruire, vient assister  vos
derniers instants, couronne d'une aurole suprme l'tre  jamais
glac dont le coeur a cess de battre. Et c'est cette diversit
des morts, le mystre de leurs circuits, la couleur de leur fatale
charpe qui donnent quelque chose de si impressionnant aux lignes des
journaux: Nous apprenons avec un vif regret que M. Charles Swann a
succomb hier  Paris, dans son htel, des suites d'une douloureuse
maladie. Parisien dont l'esprit tait apprci de tous, comme la
sret de ses relations choisies mais fidles, il sera unanimement
regrett, aussi bien dans les milieux artistiques et littraires,
o la finesse avise de son got le faisait se plaire et tre
recherch de tous, qu'au Jockey-Club dont il tait l'un des membres
les plus anciens et les plus couts. Il appartenait aussi au
Cercle de l'Union et au Cercle Agricole. Il avait donn depuis peu
sa dmission de membre du Cercle de la rue Royale. Sa physionomie
spirituelle comme sa notorit marquante ne laissaient pas d'exciter
la curiosit du public dans tout _great event_ de la musique et de
la peinture, et notamment aux vernissages, dont il avait t
l'habitu fidle jusqu' ces dernires annes, o il n'tait
plus sorti que rarement de sa demeure. Les obsques auront lieu,
etc.

A ce point de vue, si l'on n'est pas quelqu'un, l'absence de titre
connu rend plus rapide encore la dcomposition de la mort. Sans doute
c'est d'une faon anonyme, sans distinction d'individualit, qu'on
demeure le duc d'Uzs. Mais la couronne ducale en tient quelque temps
ensemble les lments, comme ceux de ces glaces aux formes bien
dessines qu'apprciait Albertine, tandis que les noms de bourgeois
ultra-mondains, aussitt qu'ils sont morts, se dsagrgent et
fondent, dmouls. Nous avons vu Mme de Guermantes parler de
Cartier comme du meilleur ami du duc de la Trmolle, comme d'un
homme trs recherch dans les milieux aristocratiques. Pour la
gnration suivante, Cartier est devenu quelque chose de si informe
qu'on le grandirait presque en l'apparentant au bijoutier Cartier,
avec lequel il et souri que des ignorants pussent le confondre!
Swann tait, au contraire, une remarquable personnalit
intellectuelle et artistique; et bien qu'il n'et rien produit il
eut pourtant la chance de durer un peu plus. Et pourtant, cher Charles
Swann, que j'ai connu quand j'tais encore si jeune et vous prs du
tombeau, c'est parce que celui que vous deviez considrer comme un
petit imbcile a fait de vous le hros d'un de ses romans, qu'on
recommence  parler de vous et que peut-tre vous vivrez. Si dans le
tableau de Tissot reprsentant le balcon du Cercle de la rue Royale,
o vous tes entre Galliffet, Edmond Polignac et Saint-Maurice, on
parle tant de vous, c'est parce qu'on sait qu'il y a quelques traits
de vous dans le personnage de Swann.

Pour revenir  des ralits plus gnrales, c'est de cette mort
prdite et pourtant imprvue de Swann que je l'avais entendu parler
lui-mme  la duchesse de Guermantes, le soir o avait eu lieu la
fte chez la cousine de celle-ci. C'est la mme mort dont j'avais
retrouv l'tranget spcifique et saisissante, un soir o
j'avais parcouru le journal et o son annonce m'avait arrt net,
comme trace en mystrieuses lignes inopportunment interpoles.
Elles avaient suffi  faire d'un vivant quelqu'un qui ne peut plus
rpondre  ce qu'on lui dit, qu'un nom, un nom crit, pass tout
 coup du monde rel dans le royaume du silence. C'taient elles
qui me donnaient encore maintenant le dsir de mieux connatre la
demeure o avaient autrefois rsid les Verdurin et o Swann,
qui alors n'tait pas seulement quelques lettres passes dans un
journal, avait si souvent dn avec Odette. Il faut ajouter aussi
(et cela me rendit longtemps la mort de Swann plus douloureuse qu'une
autre, bien que ces motifs n'eussent pas trait  l'tranget
individuelle de _sa_ mort) que je n'tais pas all voir Gilberte
comme je le lui avais promis chez la princesse de Guermantes; qu'il ne
m'avait pas appris cette autre raison,  laquelle il avait fait
allusion ce soir-l, pour laquelle il m'avait choisi comme confident
de son entretien avec le prince; que mille questions me revenaient
(comme des bulles montent du fond de l'eau), que je voulais lui poser
sur les sujets les plus disparates: sur Ver Meer, sur M. de Mouchy,
sur lui-mme, sur une tapisserie de Boucher, sur Combray, questions
sans doute peu pressantes puisque je les avais remises de jour
en jour, mais qui me semblaient capitales depuis que, ses lvres
s'tant scelles, la rponse ne viendrait plus.

Mais non, reprit Brichot, ce n'tait pas ici que Swann rencontrait
sa future femme, ou du moins ce ne fut ici que dans les tout  fait
derniers temps, aprs le sinistre qui dtruisit partiellement la
premire habitation de Madame Verdurin.

Malheureusement, dans la crainte d'taler aux yeux de Brichot un luxe
qui me semblait dplac puisque l'universitaire n'en prenait pas
sa part, j'tais descendu trop prcipitamment de la voiture, et le
cocher n'avait pas compris ce que je lui avais jet  toute
vitesse pour avoir le temps de m'loigner de lui avant que Brichot
m'apert. La consquence fut que le cocher vint nous accoster et
me demanda s'il devait venir me reprendre; je lui dis en hte que oui
et redoublai d'autant plus de respect  l'gard de l'universitaire
venu en omnibus.

Ah! vous tiez en voiture, me dit-il d'un air grave.--Mon Dieu, par
le plus grand des hasards; cela ne m'arrive jamais. Je suis toujours
en omnibus ou  pied. Mais cela me vaudra peut-tre le grand honneur
de vous reconduire ce soir si vous consentez pour moi  entrer
dans cette guimbarde; nous serons un peu serrs. Mais vous tes si
bienveillant pour moi. Hlas, en lui proposant cela, je ne me prive
de rien, pensai-je, puisque je serai toujours oblig de rentrer 
cause d'Albertine. Sa prsence chez moi,  une heure o personne
ne pouvait venir la voir, me laissait disposer aussi librement de
mon temps que l'aprs-midi quand, au piano, je savais qu'elle allait
revenir du Trocadro, et que je n'tais pas press de la revoir.
Mais enfin, comme l'aprs-midi aussi, je sentais que j'avais
une femme et qu'en rentrant je ne connatrais pas l'exaltation
fortifiante de la solitude. J'accepte de grand coeur, me rpondit
Brichot. A l'poque  laquelle vous faites allusion nos amis
habitaient, rue Montalivet, un magnifique rez-de-chausse avec
entresol donnant sur un jardin, moins somptueux videmment, et
que pourtant je prfre  l'htel des Ambassadeurs de Venise.
Brichot m'apprit qu'il y avait ce soir, au Quai Conti (c'est ainsi
que les fidles disaient en parlant du salon Verdurin depuis qu'il
s'tait transport l), grand tra la la musical, organis par
M. de Charlus. Il ajouta qu'au temps ancien dont je parlais, le petit
noyau tait autre et le ton diffrent, pas seulement parce que les
fidles taient plus jeunes. Il me raconta des farces d'Elstir
(ce qu'il appelait de pures pantalonnades), comme un jour o
celui-ci, ayant feint de lcher au dernier moment, tait venu
dguis en matre d'htel extra et, tout en passant les plats,
avait dit des gaillardises  l'oreille de la trs prude baronne
Putbus, rouge d'effroi et de colre; puis, disparaissant avant la
fin du dner, avait fait apporter dans le salon une baignoire pleine
d'eau, d'o, quand on tait sorti de table, il avait merg tout
nu en poussant des jurons; et aussi des soupers o on venait dans
des costumes en papier, dessins, coups, peints par Elstir, qui
taient des chefs-d'oeuvre, Brichot ayant port une fois celui d'un
grand seigneur de la cour de Charles VII, avec des souliers  la
_poulaine_, et une autre fois celui de Napolon Ier, o Elstir
avait fait le grand cordon de la Lgion d'honneur avec de la cire
 cacheter. Bref Brichot, revoyant dans son pass le salon d'alors,
avec ses grandes fentres, ses canaps bas mangs par le soleil de
midi et qu'il avait fallu remplacer, dclarait qu'il le prfrait
 celui d'aujourd'hui. Certes, je comprenais bien que par salon
Brichot entendait--comme le mot glise ne signifie pas seulement
l'difice religieux mais la communaut des fidles--non pas
seulement l'entresol, mais les gens qui le frquentaient, les
plaisirs particuliers qu'ils venaient chercher l, et auxquels dans
sa mmoire avaient donn leur forme ces canaps sur lesquels, quand
on venait voir Mme Verdurin l'aprs-midi, on attendait qu'elle ft
prte, cependant que les fleurs des marronniers, dehors, et sur la
chemine des oeillets dans des vases, semblaient, dans une pense
de gracieuse sympathie pour le visiteur, que traduisait la souriante
bienvenue de ces couleurs roses, pier fixement la venue tardive de
la matresse de maison. Mais si le salon lui semblait suprieur
 l'tat actuel, c'tait peut-tre parce que notre esprit est le
vieux Prote, qui ne peut rester esclave d'aucune forme, et, mme
dans le domaine mondain, se dgage soudain d'un salon arriv
lentement et difficilement  son point de perfection pour prfrer
un salon moins brillant, comme les photographies retouches
qu'Odette avait fait faire chez Otto, o, lgante, elle tait en
grande robe princesse et ondule par Lenthric, ne plaisaient pas
tant  Swann qu'une petite carte album faite  Nice, o, en
capeline de drap, les cheveux mal arrangs dpassant un chapeau de
paille brod de penses avec un noeud de velours noir, de vingt ans
plus jeune (les femmes ayant gnralement l'air d'autant plus vieux
que les photographies sont plus anciennes), elle avait l'air d'une
petite bonne qui aurait eu vingt ans de plus. Peut-tre aussi
avait-il plaisir  me vanter ce que je ne connaissais pas,  me
montrer qu'il avait got des plaisirs que je ne pourrais pas avoir?
Il y russissait, du reste, car rien qu'en citant les noms de deux
ou trois personnes qui n'existaient plus et  chacune desquelles il
donnait quelque chose de mystrieux par sa manire d'en parler, de
ces intimits dlicieuses je me demandais ce qu'il avait pu tre;
je sentais que tout ce qu'on m'avait racont des Verdurin tait
beaucoup trop grossier; et mme Swann, que j'avais connu, je me
reprochais de ne pas avoir fait assez attention  lui, de n'y avoir
pas fait attention avec assez de dsintressement, de ne pas l'avoir
bien cout quand il me recevait en attendant que sa femme rentrt
djeuner et qu'il me montrait de belles choses, maintenant que
je savais qu'il tait comparable  l'un des plus beaux causeurs
d'autrefois. Au moment d'arriver chez Mme Verdurin, j'aperus M. de
Charlus naviguant vers nous de tout son corps norme, tranant sans
le vouloir  sa suite un de ces apaches ou mendigots que son passage
faisait maintenant infailliblement surgir mme des coins en apparence
les plus dserts, et dont ce monstre puissant tait, bien malgr
lui, toujours escort quoique  quelque distance, comme le requin
par son pilote, enfin contrastant tellement avec l'tranger
hautain de la premire anne de Balbec,  l'aspect svre, 
l'affectation de virilit, qu'il me sembla dcouvrir, accompagn de
son satellite, un astre  une tout autre priode de sa rvolution
et qu'on commence  voir dans son plein, ou un malade envahi
maintenant par le mal qui n'tait, il y a quelques annes, qu'un
lger bouton qu'il dissimulait aisment et dont on ne souponnait
pas la gravit. Bien que l'opration qu'avait subie Brichot lui
et rendu un tout petit peu de cette vue qu'il avait cru perdre pour
jamais, je ne sais s'il avait aperu le voyou attach aux pas du
baron. Il importait peu, du reste, car, depuis la Raspelire, et
malgr l'amiti que l'universitaire avait pour lui, la prsence de
M. de Charlus lui causait un certain malaise. Sans doute pour chaque
homme la vie de tout autre prolonge, dans l'obscurit, des sentiers
qu'on ne souponne pas. Le mensonge pourtant, si souvent trompeur, et
dont toutes les conversations sont faites, cache moins parfaitement un
sentiment d'inimiti, ou d'intrt, ou une visite qu'on veut avoir
l'air de ne pas avoir faite, ou une escapade avec une matresse d'un
jour et qu'on veut cacher  sa femme, qu'un bonne rputation ne
recouvre-- ne pas les laisser deviner--des moeurs mauvaises. Elles
peuvent tre ignores toute la vie; le hasard d'une rencontre sur
une jete, le soir, les rvle; encore ce hasard est-il souvent mal
compris, et il faut qu'un tiers averti vous fournisse l'introuvable
mot que chacun ignore. Mais, sues, elles effrayent parce qu'on y sent
affleurer la folie, bien plus que par l'immoralit. Mme de Surgis
n'avait pas un sentiment moral le moins du monde dvelopp, et
elle et admis de ses fils n'importe quoi qu'et avili et expliqu
l'intrt, qui est comprhensible  tous les hommes! Mais elle
leur dfendit de continuer  frquenter M. de Charlus quand elle
apprit que, par une sorte d'horlogerie  rptition, il tait
comme fatalement amen,  chaque visite,  leur pincer le menton
et  le leur faire pincer l'un  l'autre. Elle prouva ce sentiment
inquiet du mystre physique qui fait se demander si le voisin avec
qui on avait de bons rapports n'est pas atteint d'anthropophagie,
et aux questions rptes du baron: Est-ce que je ne verrai
pas bientt les jeunes gens? elle rpondit, sachant les foudres
qu'elle accumulait sur elle, qu'ils taient trs pris par leurs
cours, les prparatifs d'un voyage, etc. L'irresponsabilit aggrave
les fautes et mme les crimes, quoi qu'on en dise. Landru, 
supposer qu'il ait rellement tu ses femmes, s'il l'a fait par
intrt,  quoi l'on peut rsister, peut tre graci, mais non
si ce fut par un sadisme irrsistible.




[Fin de _La Prisonnire (premire partie)_ par Marcel Proust]