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Titre: Albertine disparue
Auteur: Proust, Marcel (1871-1922)
Date de la premire publication: 1925
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Paris: Gallimard, 1946-47
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 dcembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   7 dcembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 214

Ce livre lectronique a t cr par: Mireille Harmelin,
Rnald Lvesque, et l'quipe des correcteurs d'preuves (Europe)
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MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

XIII

ALBERTINE DISPARUE

Copyright by Gaston Gallimard. Paris 1925.




CHAPITRE PREMIER

Le chagrin et l'oubli


Mademoiselle Albertine est partie! Comme la souffrance va plus loin en
psychologie que la psychologie! Il y a un instant, en train de
m'analyser, j'avais cru que cette sparation sans s'tre revus tait
justement ce que je dsirais, et comparant la mdiocrit des plaisirs
que me donnait Albertine  la richesse des dsirs qu'elle me privait de
raliser, je m'tais trouv subtil, j'avais conclu que je ne voulais
plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais, ces mots: Mademoiselle
Albertine est partie venaient de produire dans mon coeur une souffrance
telle que je ne pourrais pas y rsister plus longtemps. Ainsi ce que
j'avais cru n'tre rien pour moi, c'tait tout simplement toute ma vie.
Comme on s'ignore! Il fallait faire cesser immdiatement ma souffrance.
Tendre pour moi-mme comme ma mre pour ma grand'mre mourante, je me
disais, avec cette mme bonne volont qu'on a de ne pas laisser souffrir
ce qu'on aime: Aie une seconde de patience, on va te trouver un remde,
sois tranquille, on ne va pas te laisser souffrir comme cela. Ce fut
dans cet ordre d'ides que mon instinct de conservation chercha pour les
mettre sur ma blessure ouverte les premiers calmants: Tout cela n'a
aucune importance parce que je vais la faire revenir tout de suite. Je
vais examiner les moyens, mais de toute faon elle sera ici ce soir. Par
consquent inutile de me tracasser. Tout cela n'a aucune importance,
je ne m'tais pas content de me le dire, j'avais tch d'en donner
l'impression  Franoise en ne laissant pas paratre devant elle ma
souffrance, parce que, mme au moment o je l'prouvais avec une telle
violence, mon amour n'oubliait pas qu'il lui importait de sembler un
amour heureux, un amour partag, surtout aux yeux de Franoise qui,
n'aimant pas Albertine, avait toujours dout de sa sincrit. Oui, tout
 l'heure, avant l'arrive de Franoise, j'avais cru que je n'aimais
plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de ct; en exact analyste,
j'avais cru bien connatre le fond de mon coeur. Mais notre intelligence,
si grande soit-elle, ne peut apercevoir les lments qui le composent et
qui restent insouponns tant que, de l'tat volatil o ils subsistent
la plupart du temps, un phnomne capable de les isoler ne leur a pas
fait subir un commencement de solidification. Je m'tais tromp en
croyant voir clair dans mon coeur. Mais cette connaissance que ne
m'avaient pas donne les plus fines perceptions de l'esprit venait de
m'tre apporte, dure, clatante, trange, comme un sel cristallis par
la brusque raction de la douleur. J'avais une telle habitude d'avoir
Albertine auprs de moi, et je voyais soudain un nouveau visage de
l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considre surtout comme un pouvoir
annihilateur qui supprime l'originalit et jusqu' la conscience des
perceptions; maintenant je la voyais comme une divinit redoutable, si
rive  nous, son visage insignifiant si incrust dans notre coeur que si
elle se dtache, ou si elle se dtourne de nous, cette dit que nous ne
distinguions presque pas nous inflige des souffrances plus terribles
qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle que la mort.

Le plus press tait de lire la lettre d'Albertine puisque je voulais
aviser aux moyens de la faire revenir. Je les sentais en ma possession,
parce que, comme l'avenir est ce qui n'existe que dans notre pense, il
nous semble encore modifiable par l'intervention _in extremis_ de notre
volont. Mais, en mme temps, je me rappelais que j'avais vu agir sur
lui d'autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps
m'et-il t donn, je n'aurais rien pu. A quoi sert que l'heure n'ait
pas sonn encore si nous ne pouvons rien sur ce qui s'y produira? Quand
Albertine tait  la maison j'tais bien dcid  garder l'initiative de
notre sparation. Et puis elle tait partie. J'ouvris la lettre
d'Albertine. Elle tait ainsi conue:

MON AMI,

Pardonnez-moi de ne pas avoir os vous dire de vive voix les quelques
mots qui vont suivre, mais je suis si lche, j'ai toujours eu si peur
devant vous, que, mme en me forant, je n'ai pas eu le courage de le
faire. Voici ce que j'aurais d vous dire. Entre nous, la vie est
devenue impossible, vous avez d'ailleurs vu par votre algarade de
l'autre soir qu'il y avait quelque chose de chang dans nos rapports. Ce
qui a pu s'arranger cette nuit-l deviendrait irrparable dans quelques
jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de nous
rconcilier, nous quitter bons amis. C'est pourquoi, mon chri, je vous
envoie ce mot, et je vous prie d'tre assez bon pour me pardonner si je
vous fais un peu de chagrin, en pensant  l'immense que j'aurai. Mon
cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me sera dj assez
dur de vous devenir peu  peu, et bien vite, indiffrente; aussi ma
dcision tant irrvocable, avant de vous faire remettre cette lettre
par Franoise, je lui aurai demand mes malles. Adieu, je vous laisse le
meilleur de moi-mme.

ALBERTINE.


Tout cela ne signifie rien, me dis-je, c'est mme meilleur que je ne
pensais, car comme elle ne pense rien de tout cela, elle ne l'a
videmment crit que pour frapper un grand coup, afin que je prenne peur
et ne sois plus insupportable avec elle. Il faut aviser au plus press:
qu'Albertine soit rentre ce soir. Il est triste de penser que les
Bontemps sont des gens vreux qui se servent de leur nice pour
m'extorquer de l'argent. Mais qu'importe? Duss-je, pour qu'Albertine
soit ici ce soir, donner la moiti de ma fortune  Mme Bontemps, il nous
restera assez,  Albertine et  moi, pour vivre agrablement. Et en
mme temps, je calculais si j'avais le temps d'aller ce matin commander
le yacht et la Rolls Royce qu'elle dsirait, ne songeant mme plus,
toute hsitation ayant disparu, que j'avais pu trouver peu sage de les
lui donner. Mme si l'adhsion de Mme Bontemps ne suffit pas, si
Albertine ne veut pas obir  sa tante et pose comme condition de son
retour qu'elle aura dsormais sa pleine indpendance, eh bien! quelque
chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai; elle sortira seule,
comme elle voudra. Il faut savoir consentir des sacrifices, si
douloureux qu'ils soient, pour la chose  laquelle on tient le plus et
qui, malgr ce que je croyais ce matin d'aprs mes raisonnements exacts
et absurdes, est qu'Albertine vive ici. Puis-je dire, du reste, que lui
laisser cette libert m'et t tout  fait douloureux? Je mentirais.
Souvent dj j'avais senti que la souffrance de la laisser libre de
faire le mal loin de moi tait peut-tre moindre encore que ce genre de
tristesse qu'il m'arrivait d'prouver  la sentir s'ennuyer, avec moi,
chez moi. Sans doute, au moment mme o elle m'et demand  partir
quelque part, la laisser faire, avec l'ide qu'il y avait des orgies
organises, m'et t atroce. Mais lui dire: prenez notre bateau, ou le
train, partez pour un mois, dans tel pays que je ne connais pas, o je
ne saurai rien de ce que vous ferez, cela m'avait souvent plu par l'ide
que par comparaison, loin de moi, elle me prfrerait, et serait
heureuse au retour. Ce retour, elle-mme le dsire srement; elle
n'exige nullement cette libert  laquelle d'ailleurs, en lui offrant
chaque jour des plaisirs nouveaux, j'arriverais aisment  obtenir, jour
par jour, quelque limitation. Non, ce qu'Albertine a voulu, c'est que je
ne sois plus insupportable avec elle, et surtout--comme autrefois Odette
avec Swann--que je me dcide  l'pouser. Une fois pouse, son
indpendance, elle n'y tiendra pas; nous resterons tous les deux ici, si
heureux! Sans doute c'tait renoncer  Venise. Mais que les villes les
plus dsires comme Venise ( plus forte raison les matresses de maison
les plus agrables, comme la duchesse de Guermantes, les distractions
comme le thtre) deviennent ples, indiffrentes, mortes, quand nous
sommes lis  un autre coeur par un lien si douloureux qu'il nous empche
de nous loigner. Albertine a, d'ailleurs, parfaitement raison dans
cette question de mariage. Maman elle-mme trouvait tous ces retards
ridicules. L'pouser, c'est ce que j'aurais d faire depuis longtemps,
c'est ce qu'il faudra que je fasse, c'est cela qui lui a fait crire sa
lettre dont elle ne pense pas un mot; c'est seulement pour faire russir
cela qu'elle a renonc pour quelques heures  ce qu'elle doit dsirer
autant que je dsire qu'elle le fasse: revenir ici. Oui, c'est cela
qu'elle a voulu, c'est cela l'intention de son acte, me disait ma
raison compatissante; mais je sentais qu'en me le disant ma raison se
plaait toujours dans la mme hypothse qu'elle avait adopte depuis le
dbut. Or je sentais bien que c'tait l'autre hypothse qui n'avait
jamais cess d'tre vrifie. Sans doute cette deuxime hypothse
n'aurait jamais t assez hardie pour formuler expressment qu'Albertine
et pu tre lie avec Mlle Vinteuil et son amie. Et pourtant, quand
j'avais t submerg par l'envahissement de cette nouvelle terrible, au
moment o nous entrions en gare d'Incarville, c'tait la seconde
hypothse qui s'tait dj trouve vrifie. Celle-ci n'avait ensuite
jamais conu qu'Albertine pt me quitter d'elle-mme, de cette faon,
sans me prvenir et me donner le temps de l'en empcher. Mais tout de
mme, si, aprs le nouveau bond immense que la vie venait de me faire
faire, la ralit qui s'imposait  moi m'tait aussi nouvelle que celle
en face de quoi nous mettent la dcouverte d'un physicien, les enqutes
d'un juge d'instruction ou les trouvailles d'un historien sur les
dessous d'un crime ou d'une rvolution, cette ralit en dpassant les
chtives prvisions de ma deuxime hypothse pourtant les accomplissait.
Cette deuxime hypothse n'tait pas celle de l'intelligence, et la peur
panique que j'avais eue le soir o Albertine ne m'avait pas embrass, la
nuit o j'avais entendu le bruit de la fentre, cette peur n'tait pas
raisonne. Mais--et la suite le montrera davantage, comme bien des
pisodes ont pu dj l'indiquer--de ce que l'intelligence n'est pas
l'instrument le plus subtil, le plus puissant, le plus appropri pour
saisir le vrai, ce n'est qu'une raison de plus pour commencer par
l'intelligence et non par un intuitivisme de l'inconscient, par une foi
aux pressentiments toute faite. C'est la vie qui peu  peu, cas pour
cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour
notre coeur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le
raisonnement mais par des puissances autres. Et alors, c'est
l'intelligence elle-mme qui, se rendant compte de leur supriorit,
abdique par raisonnement devant elles et accepte de devenir leur
collaboratrice et leur servante. C'est la foi exprimentale. Le malheur
imprvu avec lequel je me retrouvais aux prises, il me semblait l'avoir
lui aussi (comme l'amiti d'Albertine avec deux Lesbiennes) dj connu
pour l'avoir lu dans tant de signes o (malgr les affirmations
contraires de ma raison, s'appuyant sur les dires d'Albertine elle-mme)
j'avais discern la lassitude, l'horreur qu'elle avait de vivre ainsi en
esclave, signes tracs comme avec de l'encre invisible  l'envers des
prunelles tristes et soumises d'Albertine, sur ses joues brusquement
enflammes par une inexplicable rougeur, dans le bruit de la fentre qui
s'tait brusquement ouverte. Sans doute je n'avais pas os les
interprter jusqu'au bout et former expressment l'ide de son dpart
subit. Je n'avais pens, d'une me quilibre par la prsence
d'Albertine, qu' un dpart arrang par moi  une date indtermine,
c'est--dire situ dans un temps inexistant; par consquent j'avais eu
seulement l'illusion de penser  un dpart, comme les gens se figurent
qu'ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent alors qu'ils sont
bien portants, et ne font en ralit qu'introduire une ide purement
ngative au sein d'une bonne sant que l'approche de la mort prcisment
altrerait. D'ailleurs l'ide du dpart d'Albertine voulu par elle-mme
et pu me venir mille fois  l'esprit, le plus clairement, le plus
nettement du monde, que je n'aurais pas souponn davantage ce que
serait relativement  moi, c'est--dire en ralit, ce dpart, quelle
chose originale, atroce, inconnue, quel mal entirement nouveau. A ce
dpart, si je l'eusse prvu, j'aurais pu songer sans trve pendant des
annes, sans que, mises bout  bout, toutes ces penses eussent eu le
plus faible rapport, non seulement d'intensit mais de ressemblance,
avec l'inimaginable enfer dont Franoise m'avait lev le voile en me
disant: Mademoiselle Albertine est partie. Pour se reprsenter une
situation inconnue l'imagination emprunte des lments connus et  cause
de cela ne se la reprsente pas. Mais la sensibilit, mme la plus
physique, reoit, comme le sillon de la foudre, la signature originale
et longtemps indlbile de l'vnement nouveau. Et j'osais  peine me
dire que, si j'avais prvu ce dpart, j'aurais peut-tre t incapable
de me le reprsenter dans son horreur, et mme, Albertine me
l'annonant, moi la menaant, la suppliant, de l'empcher! Que le dsir
de Venise tait loin de moi maintenant! Comme autrefois  Combray celui
de connatre Madame de Guermantes, quand venait l'heure o je ne tenais
plus qu' une seule chose, avoir maman dans ma chambre. Et c'tait bien,
en effet, toutes les inquitudes prouves depuis mon enfance, qui, 
l'appel de l'angoisse nouvelle, avaient accouru la renforcer,
s'amalgamer  elle en une masse homogne qui m'touffait. Certes, ce
coup physique au coeur que donne une telle sparation et qui, par cette
terrible puissance d'enregistrement qu'a le corps, fait de la douleur
quelque chose de contemporain  toutes les poques de notre vie o nous
avons souffert, certes, ce coup au coeur sur lequel spcule peut-tre un
peu--tant on se soucie peu de la douleur des autres--la femme qui dsire
donner au regret son maximum d'intensit, soit que, n'esquissant qu'un
faux dpart, elle veuille seulement demander des conditions meilleures,
soit que, partant pour toujours--pour toujours!--elle dsire frapper, ou
pour se venger, ou pour continuer d'tre aime, ou dans l'intrt de la
qualit du souvenir qu'elle laissera, briser violemment ce rseau de
lassitudes, d'indiffrences, qu'elle avait senti se tisser,--certes, ce
coup au coeur, on s'tait promis de l'viter, on s'tait dit qu'on se
quitterait bien. Mais il est vraiment rare qu'on se quitte bien, car, si
on tait bien, on ne se quitterait pas! Et puis la femme avec qui on se
montre le plus indiffrent sent tout de mme obscurment qu'en se
fatiguant d'elle, en vertu d'une mme habitude, on s'est attach de plus
en plus  elle, et elle songe que l'un des lments les plus essentiels
pour se quitter bien est de partir en prvenant l'autre. Or elle a peur
en prvenant d'empcher. Toute femme sent que, si son pouvoir sur un
homme est grand, le seul moyen de s'en aller, c'est de fuir. Fugitive
parce que reine, c'est ainsi. Certes, il y a un intervalle inou entre
cette lassitude qu'elle inspirait il y a un instant et, parce qu'elle
est partie, ce furieux besoin de la revoir. Mais  cela, en dehors de
celles donnes au cours de cet ouvrage et d'autres qui le seront plus
loin, il y a des raisons. D'abord le dpart a lieu souvent dans le
moment o l'indiffrence--relle ou crue--est la plus grande, au point
extrme de l'oscillation du pendule. La femme se dit: Non, cela ne peut
plus durer ainsi, justement parce que l'homme ne parle que de la
quitter, ou y pense; et c'est elle qui quitte. Alors, le pendule
revenant  son autre point extrme, l'intervalle est le plus grand. En
une seconde il revient  ce point; encore une fois, en dehors de toutes
les raisons donnes, c'est si naturel! Le coeur bat; et d'ailleurs la
femme qui est partie n'est plus la mme que celle qui tait l. Sa vie
auprs de nous; trop connue, voit tout d'un coup s'ajouter  elle les
vies auxquelles elle va invitablement se mler, et c'est peut-tre pour
se mler  elles qu'elle nous a quitts. De sorte que cette richesse
nouvelle de la vie de la femme en alle rtroagit sur la femme qui tait
auprs de nous et peut-tre prmditait son dpart. A la srie des faits
psychologiques que nous pouvons dduire et qui font partie de sa vie
avec nous, de notre lassitude trop marque pour elle, de notre jalousie
aussi (et qui fait que les hommes qui ont t quitts par plusieurs
femmes l'ont t presque toujours de la mme manire  cause de leur
caractre et de ractions toujours identiques qu'on peut calculer;
chacun a sa manire propre d'tre trahi, comme il a sa manire de
s'enrhumer),  cette srie pas trop mystrieuse pour nous correspondait
sans doute une srie de faits que nous avons ignors. Elle devait depuis
quelque temps entretenir des relations crites, ou verbales, ou par
messagers, avec tel homme, ou telle femme, attendre tel signe que nous
avons peut-tre donn nous-mmes sans le savoir en disant: M. X. est
venu hier pour me voir, si elle avait convenu avec M. X. que la veille
du jour o elle devrait rejoindre M. X., celui-ci viendrait me voir. Que
d'hypothses possibles! Possibles seulement. Je construisais si bien la
vrit, mais dans le possible seulement, qu'ayant un jour ouvert, et par
erreur, une lettre adresse  ma matresse, cette lettre crite en style
convenu et qui disait: Attends toujours signe pour aller chez le
marquis de Saint-Loup, prvenez demain par coup de tlphone, je
reconstituai une sorte de fuite projete; le nom du marquis de
Saint-Loup n'tait l que pour signifier autre chose, car ma matresse
ne connaissait pas suffisamment Saint-Loup, mais m'avait entendu parler
de lui, et, d'ailleurs, la signature tait une espce de surnom, sans
aucune forme de langage. Or la lettre n'tait pas adresse  ma
matresse, mais  une personne de la maison qui portait un nom diffrent
et qu'on avait mal lu. La lettre n'tait pas en signes convenus mais en
mauvais franais parce qu'elle tait d'une Amricaine, effectivement
amie de Saint-Loup comme celui-ci me l'apprit. Et la faon trange dont
cette Amricaine formait certaines lettres avait donn l'aspect d'un
surnom  un nom parfaitement rel mais tranger. Je m'tais donc ce
jour-l tromp du tout au tout dans mes soupons. Mais l'armature
intellectuelle qui chez moi avait reli ces faits, tous faux, tait
elle-mme la forme si juste, si inflexible de la vrit que quand trois
mois plus tard ma matresse, qui alors songeait  passer toute sa vie
avec moi, m'avait quitt, c'avait t d'une faon absolument identique 
celle que j'avais imagine la premire fois. Une lettre vint ayant les
mmes particularits que j'avais faussement attribues  la premire
lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d'un signal.

Ce malheur tait le plus grand de toute ma vie. Et malgr tout, la
souffrance qu'il me causait tait peut-tre dpasse encore par la
curiosit de connatre les causes de ce malheur qu'Albertine avait
dsir, retrouv. Mais les sources des grands vnements sont comme
celles des fleuves, nous avons beau parcourir la surface de la terre,
nous ne les retrouvons pas. Albertine avait-elle ainsi prmdit depuis
longtemps sa fuite? j'ai dit (et alors cela m'avait paru seulement du
manirisme et de la mauvaise humeur, ce que Franoise appelait faire la
tte) que, du jour o elle avait cess de m'embrasser, elle avait eu
un air de porter le diable en terre, toute droite, fige, avec une voix
triste dans les plus simples choses, lente en ses mouvements, ne
souriant plus jamais. Je ne peux pas dire qu'aucun fait prouvt aucune
connivence avec le dehors. Franoise me raconta bien ensuite qu'tant
entre l'avant-veille du dpart dans sa chambre elle n'y avait trouv
personne, les rideaux ferms, mais sentant  l'odeur de l'air et au
bruit que la fentre tait ouverte. Et, en effet, elle avait trouv
Albertine sur le balcon. Mais on ne voit pas avec qui elle et pu, de
l, correspondre, et, d'ailleurs, les rideaux ferms sur la fentre
ouverte s'expliquaient sans doute parce qu'elle savait que je craignais
les courants d'air et que, mme si les rideaux m'en protgeaient peu,
ils eussent empch Franoise de voir du couloir que les volets taient
ouverts aussi tt. Non, je ne vois rien sinon un petit fait qui prouve
seulement que la veille elle savait qu'elle allait partir. La veille, en
effet, elle prit dans ma chambre sans que je m'en aperusse une grande
quantit de papier et de toile d'emballage qui s'y trouvait, et  l'aide
desquels elle emballa ses innombrables peignoirs et sauts de lit toute
la nuit afin de partir le matin; c'est le seul fait, ce fut tout. Je ne
peux pas attacher d'importance  ce qu'elle me rendit presque de force
ce soir-l mille francs qu'elle me devait, cela n'a rien de spcial, car
elle tait d'un scrupule extrme dans les choses d'argent. Oui, elle
prit les papiers d'emballage la veille, mais ce n'tait pas de la veille
seulement qu'elle savait qu'elle partirait! Car ce n'est pas le chagrin
qui la fit partir, mais la rsolution prise de partir, de renoncer  la
vie qu'elle avait rve qui lui donna cet air chagrin. Chagrin, presque
solennellement froid avec moi, sauf le dernier soir, o, aprs tre
reste chez moi plus tard qu'elle ne voulait, dit-elle--remarque qui
m'tonnait venant d'elle qui voulait toujours prolonger,--elle me dit de
la porte: Adieu, petit, adieu, petit. Mais je n'y pris pas garde au
moment. Franoise m'a dit que le lendemain matin, quand elle lui dit
qu'elle partait (mais, du reste, c'est explicable aussi par la fatigue,
car elle ne s'tait pas dshabille et avait pass toute la nuit 
emballer, sauf les affaires qu'elle avait  demander  Franoise et qui
n'taient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle tait
encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus fige que
les jours prcdents que Franoise crut quand elle lui dit: Adieu,
Franoise qu'elle allait tomber. Quand on apprend ces choses-l, on
comprend que la femme qui vous plaisait tellement moins que toutes
celles qu'on rencontre si facilement dans les plus simples promenades, 
qui on en voulait de les sacrifier pour elle, soit au contraire celle
qu'on prfrerait maintenant mille fois. Car la question ne se pose plus
entre un certain plaisir--devenu par l'usage, et peut-tre par la
mdiocrit de l'objet, presque nul--et d'autres plaisirs, ceux-l
tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-l et quelque chose de
bien plus fort qu'eux, la piti pour la douleur.

En me promettant  moi-mme qu'Albertine serait ici ce soir, j'avais
couru au plus press et pans d'une croyance nouvelle l'arrachement de
celle avec laquelle j'avais vcu jusqu'ici. Mais si rapidement qu'et
agi mon instinct de conservation, j'tais, quand Franoise m'avait
parl, rest une seconde sans secours, et j'avais beau savoir maintenant
qu'Albertine serait l ce soir, la douleur que j'avais ressentie pendant
l'instant o je ne m'tais pas encore appris  moi-mme ce retour
(l'instant qui avait suivi les mots: Mademoiselle Albertine a demand
ses malles, Mademoiselle Albertine est partie), cette douleur
renaissait d'elle-mme en moi pareille  ce qu'elle avait t,
c'est--dire comme si j'avais ignor encore le prochain retour
d'Albertine. D'ailleurs il fallait qu'elle revnt, mais d'elle-mme.
Dans toutes les hypothses, avoir l'air de faire faire une dmarche, de
la prier de revenir irait  l'encontre du but. Certes je n'avais pas la
force de renoncer  elle comme je l'avais eue pour Gilberte. Plus mme
que revoir Albertine, ce que je voulais c'tait mettre fin  l'angoisse
physique que mon coeur plus mal portant que jadis ne pouvait plus
tolrer. Puis  force de m'habituer  ne pas vouloir, qu'il s'agt de
travail ou d'autre chose, j'tais devenu plus lche. Mais surtout cette
angoisse tait incomparablement plus forte pour bien des raisons dont la
plus importante n'tait peut-tre pas que je n'avais jamais got de
plaisir sensuel avec Mme de Guermantes et avec Gilberte, mais que, ne
les voyant pas chaque jour,  toute heure, n'en ayant pas la possibilit
et par consquent pas le besoin, il y avait en moins, dans mon amour
pour elles, la force immense de l'Habitude. Peut-tre, maintenant que
mon coeur, incapable de vouloir et de supporter de son plein gr la
souffrance, ne trouvait qu'une seule solution possible, le retour  tout
prix d'Albertine, peut-tre la solution oppose (le renoncement
volontaire, la rsignation progressive) m'et-elle paru une solution de
roman, invraisemblable dans la vie, si je n'avais moi-mme autrefois
opt pour celle-l quand il s'tait agi de Gilberte. Je savais donc que
cette autre solution pouvait tre accepte aussi, et par un mme homme,
car j'tais rest  peu prs le mme. Seulement le temps avait jou son
rle, le temps qui m'avait vieilli, le temps aussi qui avait mis
Albertine perptuellement auprs de moi quand nous menions notre vie
commune. Mais du moins, sans renoncer  elle, ce qui me restait de ce
que j'avais prouv pour Gilberte, c'tait la fiert de ne pas vouloir
tre pour Albertine un jouet dgotant en lui faisant demander de
revenir, je voulais qu'elle revnt sans que j'eusse l'air d'y tenir. Je
me levai pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance m'arrta:
c'tait la premire fois que je me levais depuis qu'Albertine tait
partie. Pourtant il fallait vite m'habiller afin d'aller m'informer chez
son concierge.

La souffrance, prolongement d'un choc moral impos, aspire  changer de
forme; on espre la volatiliser en faisant des projets, en demandant des
renseignements; on veut qu'elle passe par ses innombrables
mtamorphoses, cela demande moins de courage que de garder sa souffrance
franche; ce lit parat si troit, si dur, si froid o l'on se couche
avec sa douleur. Je me remis sur mes jambes; je n'avanais dans la
chambre qu'avec une prudence infinie, je me plaais de faon  ne pas
apercevoir la chaise d'Albertine, le pianola sur les pdales duquel elle
appuyait ses mules d'or, un seul des objets dont elle avait us et qui
tous, dans le langage particulier que leur avaient enseign mes
souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version
diffrente, m'annoncer une seconde fois la nouvelle de son dpart. Mais,
sans les regarder, je les voyais, mes forces m'abandonnrent, je tombai
assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, une heure plus tt,
dans le clair-obscur de la chambre anesthsie par un rayon de jour, le
glacis m'avait fait faire des rves passionnment caresss alors, si
loin de moi maintenant. Hlas! je ne m'y tais jamais assis, avant cette
minute, que quand Albertine tait encore l. Aussi je ne pus y rester,
je me levai; et ainsi  chaque instant il y avait quelqu'un des
innombrables et humbles moi qui nous composent qui tait ignorant
encore du dpart d'Albertine et  qui il fallait le notifier; il
fallait--ce qui tait plus cruel que s'ils avaient t des trangers et
n'avaient pas emprunt ma sensibilit pour souffrir--annoncer le malheur
qui venait d'arriver  tous ces tres,  tous ces moi qui ne le
savaient pas encore; il fallait que chacun d'eux  son tour entendt
pour la premire fois ces mots: Albertine a demand ses malles--ces
malles en forme de cercueil que j'avais vu charger  Balbec  ct de
celles de ma mre,--Albertine est partie. A chacun j'avais  apprendre
mon chagrin, le chagrin qui n'est nullement une conclusion pessimiste
librement tire d'un ensemble de circonstances funestes, mais la
reviviscence intermittente et involontaire d'une impression spcifique,
venue du dehors, et que nous n'avons pas choisie. Il y avait
quelques-uns de ces moi que je n'avais pas revus depuis assez
longtemps. Par exemple (je n'avais pas song que c'tait le jour du
coiffeur) le moi que j'tais quand je me faisais couper les cheveux.
J'avais oubli ce moi--l, son arrive fit clater mes sanglots,
comme,  un enterrement, celle d'un vieux serviteur retrait qui a connu
celle qui vient de mourir. Puis je me rappelai tout d'un coup que depuis
huit jours j'avais par moments t pris de peurs paniques que je ne
m'tais pas avoues. A ces moments-l je discutais pourtant en me
disant: Inutile, n'est-ce pas, d'envisager l'hypothse o elle
partirait brusquement. C'est absurde. Si je la confiais  un homme sens
et intelligent (et je l'aurais fait pour me tranquilliser si la jalousie
ne m'et empch de faire des confidences), il me dirait srement: Mais
vous tes fou. C'est impossible. Et, en effet, ces derniers jours nous
n'avions pas eu une seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On
vous donne le droit de rpondre. On ne part pas comme cela. Non, c'est
un enfantillage. C'est la seule hypothse absurde. Et pourtant tous les
jours, en la retrouvant l le matin, quand je sonnais, j'avais pouss un
immense soupir de soulagement. Et quand Franoise m'avait remis la
lettre d'Albertine, j'avais tout de suite t sr qu'il s'agissait de la
chose qui ne pouvait pas tre, de ce dpart en quelque sorte peru
plusieurs jours d'avance, malgr les raisons logiques d'tre rassur. Je
me l'tais dit presque avec une satisfaction de perspicacit dans mon
dsespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir tre dcouvert, mais
qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime crit en tte
d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander. Tout mon
espoir tait qu'Albertine ft partie en Touraine, chez sa tante o, en
somme, elle tait assez surveille et ne pourrait faire grand'chose
jusqu' ce que je l'en ramenasse. Ma pire crainte avait t qu'elle ft
reste  Paris, partie pour Amsterdam ou pour Montjouvain, c'est--dire
qu'elle se ft chappe pour se consacrer  quelque intrigue dont les
prliminaires m'avaient chapp. Mais, en ralit, en me disant Paris,
Amsterdam, Montjouvain, c'est--dire plusieurs lieux, je pensais  des
lieux qui n'taient que possibles. Aussi, quand le concierge d'Albertine
rpondit qu'elle tait partie en Touraine, cette rsidence que je
croyais dsirer me sembla la plus affreuse de toutes, parce que celle-l
tait relle et que pour la premire fois, tortur par la certitude du
prsent et l'incertitude de l'avenir, je me reprsentais Albertine
commenant une vie qu'elle avait voulue spare de moi, peut-tre pour
longtemps, peut-tre pour toujours, et o elle raliserait cet inconnu
qui autrefois m'avait si souvent troubl, alors que pourtant j'avais le
bonheur de possder, de caresser ce qui en tait le dehors, ce doux
visage impntrable et capt. C'tait cet inconnu qui faisait le fond de
mon amour. Devant la porte d'Albertine, je trouvai une petite fille
pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l'air si bon
que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j'eusse
fait d'un chien au regard fidle. Elle en eut l'air content. A la
maison, je la berai quelque temps sur mes genoux, mais bientt sa
prsence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut
insupportable. Et je la priai de s'en aller, aprs lui avoir remis un
billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientt aprs, la pense
d'avoir quelque autre petite fille prs de moi, de ne jamais tre seul,
sans le secours d'une prsence innocente, fut le seul rve qui me permt
de supporter l'ide que peut-tre Albertine resterait quelque temps sans
revenir. Pour Albertine elle-mme, elle n'existait gure en moi que sous
la forme de son nom, qui, sauf quelques rares rpits au rveil, venait
s'inscrire dans mon cerveau et ne cessait plus de le faire. Si j'avais
pens tout haut, je l'aurais rpt sans cesse et mon verbiage et t
aussi monotone, aussi limit que si j'eusse t chang en oiseau, en un
oiseau pareil  celui de la fable dont le chant redisait sans fin le nom
de celle qu'homme, il avait aime. On se le dit et, comme on le tait, il
semble qu'on l'crive en soi, qu'il laisse sa trace dans le cerveau et
que celui-ci doive finir par tre, comme un mur o quelqu'un s'est amus
 crayonner, entirement recouvert par le nom, mille fois rcrit, de
celle qu'on aime. On le redit tout le temps dans sa pense tant qu'on
est heureux, plus encore quand on est malheureux. Et de redire ce nom,
qui ne nous donne rien de plus que ce qu'on sait dj, on prouve le
besoin sans cesse renaissant, mais  la longue, une fatigue. Au plaisir
charnel je ne pensais mme pas en ce moment; je ne voyais mme pas
devant ma pense l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel
bouleversement dans mon tre, je n'apercevais pas son corps, et si
j'avais voulu isoler l'ide qui tait lie--car il y en a bien toujours
quelqu'une-- ma souffrance, 'aurait t alternativement, d'une part le
doute sur les dispositions dans lesquelles elle tait partie, avec ou
sans esprit de retour, d'autre part les moyens de la ramener. Peut-tre
y a-t-il un symbole et une vrit dans la place infime tenue dans notre
anxit par celle  qui nous la rapportons. C'est qu'en effet sa
personne mme y est pour peu de chose; pour presque tout le processus
d'motions, d'angoisses que tels hasards nous ont fait jadis prouver 
propos d'elle et que l'habitude a attaches  elle. Ce qui le prouve
bien c'est, plus encore que l'ennui qu'on prouve dans le bonheur,
combien voir ou ne pas voir cette mme personne, tre estim ou non
d'elle, l'avoir ou non  notre disposition, nous paratra quelque chose
d'indiffrent quand nous n'aurons plus  nous poser le problme (si
oiseux que nous ne nous le poserons mme plus) que relativement  la
personne elle-mme--le processus d'motions et d'angoisses tant oubli,
au moins en tant que se rattachant  elle, car il a pu se dvelopper 
nouveau mais transfr  une autre. Avant cela, quand il tait encore
attach  elle, nous croyions que notre bonheur dpendait de sa
prsence: il dpendait seulement de la terminaison de notre anxit.
Notre inconscient tait donc plus clairvoyant que nous-mme  ce
moment-l en faisant si petite la figure de la femme aime, figure que
nous avions mme peut-tre oublie, que nous pouvions connatre mal et
croire mdiocre, dans l'effroyable drame o de la retrouver pour ne plus
l'attendre pourrait dpendre jusqu' notre vie elle-mme. Proportions
minuscules de la figure de la femme, effet logique et ncessaire de la
faon dont l'amour se dveloppe, claire allgorie de la nature
subjective de cet amour.

L'esprit dans lequel Albertine tait partie tait semblable sans doute 
celui des peuples qui font prparer par une dmonstration de leur arme
l'oeuvre de leur diplomatie. Elle n'avait d partir que pour obtenir de
moi de meilleures conditions, plus de libert, de luxe. Dans ce cas
celui qui l'et emport, de nous deux, c'et t moi, si j'eusse eu la
force d'attendre, d'attendre le moment o, voyant qu'elle n'obtenait
rien, elle ft revenue d'elle-mme. Mais si aux cartes,  la guerre, o
il importe seulement de gagner, on peut rsister au bluff, les
conditions ne sont point les mmes que font l'amour et la jalousie, sans
parler de la souffrance. Si pour attendre, pour durer, je laissais
Albertine rester loin de moi plusieurs jours, plusieurs semaines
peut-tre, je ruinais ce qui avait t mon but pendant plus d'une anne:
ne pas la laisser libre une heure. Toutes mes prcautions se trouvaient
devenues inutiles si je lui laissais le temps, la facilit de me tromper
tant qu'elle voudrait, et si  la fin elle se rendait je ne pourrais
plus oublier le temps o elle aurait t seule et, mme l'emportant  la
fin, tout de mme dans le pass, c'est--dire irrparablement, je serais
le vaincu.

Quant aux moyens de ramener Albertine, ils avaient d'autant plus de
chance de russir que l'hypothse o elle ne serait partie que dans
l'espoir d'tre rappele avec de meilleures conditions paratrait plus
plausible. Et sans doute pour les gens qui ne croyaient pas  la
sincrit d'Albertine, certainement pour Franoise par exemple, cette
hypothse l'tait. Mais pour ma raison,  qui la seule explication de
certaines mauvaises humeurs, de certaines attitudes avait paru, avant
que je sache rien, le projet form par elle d'un dpart dfinitif, il
tait difficile de croire que, maintenant que ce dpart s'tait produit,
il n'tait qu'une simulation. Je dis pour ma raison, non pour moi.
L'hypothse de la simulation me devenait d'autant plus ncessaire
qu'elle tait plus improbable et gagnait en force ce qu'elle perdait en
vraisemblance. Quand on se voit au bord de l'abme et qu'il semble que
Dieu vous ait abandonn, on n'hsite plus  attendre de lui un miracle.

Je reconnais que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus
douloureux des policiers. Mais la fuite d'Albertine ne m'avait pas rendu
les qualits que l'habitude de la faire surveiller par d'autres m'avait
enleves. Je ne pensais qu' une chose: charger un autre de cette
recherche. Cet autre fut Saint-Loup, qui consentit. L'anxit de tant de
jours remise  un autre me donna de la joie et je me trmoussai, sr du
succs, les mains redevenues brusquement sches comme autrefois et
n'ayant plus cette sueur dont Franoise m'avait mouill en me disant:
Mademoiselle Albertine est partie.

On se souvient que quand je rsolus de vivre avec Albertine et mme de
l'pouser, c'tait pour la garder, savoir ce qu'elle faisait, l'empcher
de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. 'avait t, dans le
dchirement atroce de sa rvlation  Balbec, quand elle m'avait dit
comme une chose toute naturelle et que je russis, bien que ce ft le
plus grand chagrin que j'eusse encore prouv dans ma vie,  sembler
trouver toute naturelle, la chose que dans mes pires suppositions je
n'aurais jamais t assez audacieux pour imaginer. (C'est tonnant comme
la jalousie, qui passe son temps  faire des petites suppositions dans
le faux, a peu d'imagination quand il s'agit de dcouvrir le vrai.) Or
cet amour n surtout d'un besoin d'empcher Albertine de faire le mal,
cet amour avait gard dans la suite la trace de son origine. tre avec
elle m'importait peu pour peu que je pusse empcher l'tre de fuite
d'aller ici ou l. Pour l'en empcher je m'en tais remis aux yeux,  la
compagnie de ceux qui allaient avec elle et pour peu qu'ils me fissent
le soir un bon petit rapport bien rassurant mes inquitudes
s'vanouissaient en bonne humeur. M'tant donn  moi-mme l'affirmation
que, quoi que je dusse faire, Albertine serait de retour  la maison le
soir mme, j'avais suspendu la douleur que Franoise m'avait cause en
me disant qu'Albertine tait partie (parce qu'alors mon tre pris de
court avait cru un instant que ce dpart tait dfinitif). Mais aprs
une interruption, quand d'un lan de sa vie indpendante la souffrance
initiale revenait spontanment en moi, elle tait toujours aussi atroce
parce que antrieure  la promesse consolatrice que je m'tais faite de
ramener le soir mme Albertine. Cette phrase qui l'et calme, ma
souffrance l'ignorait. Pour mettre en oeuvre les moyens d'amener ce
retour, une fois encore, non pas qu'une telle attitude m'et jamais trs
bien russi, mais parce que je l'avais toujours prise depuis que
j'aimais Albertine, j'tais condamn  faire comme si je ne l'aimais
pas, ne souffrais pas de son dpart, j'tais condamn  continuer de lui
mentir. Je pourrais tre d'autant plus nergique dans moyens de la faire
revenir que personnellement j'aurais l'air d'avoir renonc  elle. Je me
proposais d'crire  Albertine une lettre d'adieux o je considrerais
son dpart comme dfinitif, tandis que j'enverrais Saint-Loup exercer
sur Mme Bontemps, et comme  mon insu, la pression la plus brutale pour
qu'Albertine revnt au plus vite. Sans doute j'avais expriment avec
Gilberte le danger des lettres d'une indiffrence qui, feinte d'abord,
finit par devenir vraie. Et cette exprience aurait d m'empcher
d'crire  Albertine des lettres du mme caractre que celles que
j'avais crites  Gilberte. Mais ce qu'on appelle exprience n'est que
la rvlation  nos propres yeux d'un trait de notre caractre qui
naturellement reparat, et reparat d'autant plus fortement que nous
l'avons dj mis en lumire pour nous-mme une fois, de sorte que le
mouvement spontan qui nous avait guid la premire fois se trouve
renforc par toutes les suggestions du souvenir. Le plagiat humain
auquel il est le plus difficile d'chapper, pour les individus (et mme
pour les peuples qui persvrent dans leurs fautes et vont les
aggravant), c'est le plagiat de soi-mme.

Saint-Loup que je savais  Paris avait t mand par moi  l'instant
mme; il accourut rapide et efficace comme il tait jadis  Doncires et
consentit  partir aussitt pour la Touraine. Je lui soumis la
combinaison suivante. Il devait descendre  Chtellerault, se faire
indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu'Albertine ft sortie,
car elle aurait pu le reconnatre. Mais la jeune fille dont tu parles
me connat donc? me dit-il. Je lui dis que je ne le croyais pas. Le
projet de cette dmarche me remplit d'une joie infinie. Elle tait
pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'tais promis au
dbut: m'arranger  ne pas avoir l'air de faire chercher Albertine; et
cela en aurait l'air invitablement, mais elle avait sur ce qu'il
aurait fallu l'avantage inestimable qu'elle me permettait de me dire
que quelqu'un envoy par moi allait voir Albertine, sans doute la
ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon coeur au dbut, c'est cette
solution, cache dans l'ombre et que je trouvais dplorable, que
j'aurais pu prvoir qui prendrait le pas sur les solutions de patience
et que j'tais dcid  vouloir, par manque de volont. Comme Saint-Loup
avait dj l'air un peu surpris qu'une jeune fille et habit chez moi
tout un hiver sans que je lui en eusse rien dit, comme d'autre part il
m'avait souvent reparl de la jeune fille de Balbec et que je ne lui
avais jamais rpondu: Mais elle habite ici, il et pu tre froiss de
mon manque de confiance. Il est vrai que peut-tre Mme Bontemps lui
parlerait de Balbec. Mais j'tais trop impatient de son dpart, de son
arrive, pour vouloir, pour pouvoir penser aux consquences possibles de
ce voyage. Quant  ce qu'il reconnt Albertine (qu'il avait d'ailleurs
systmatiquement vit de regarder quand il l'avait rencontre 
Doncires), elle avait, au dire de tous, tellement chang et grossi que
ce n'tait gure probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait
d'Albertine. Je rpondis d'abord que non, pour qu'il n'et pas, d'aprs
sa photographie, faite  peu prs du temps de Balbec, le loisir de
reconnatre Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue dans le
wagon. Mais je rflchis que sur la dernire elle serait dj aussi
diffrente de l'Albertine de Balbec que l'tait maintenant l'Albertine
vivante, et qu'il ne la reconnatrait pas plus sur la photographie que
dans la ralit. Pendant que je la lui cherchais, il me passait
doucement la main sur le front, en manire de me consoler. J'tais mu
de la peine que la douleur qu'il devinait en moi lui causait. D'abord il
avait beau s'tre spar de Rachel, ce qu'il avait prouv alors n'tait
pas encore si lointain qu'il n'et une sympathie, une piti particulire
pour ce genre de souffrances, comme on se sent plus voisin de quelqu'un
qui a la mme maladie que vous. Puis il avait tant d'affection pour moi
que la pense de mes souffrances lui tait insupportable. Aussi en
concevait-il pour celle qui me les causait un mlange de rancune et
d'admiration. Il se figurait que j'tais un tre si suprieur qu'il
pensait que, pour que je fusse soumis  une autre crature, il fallait
que celle-l ft tout  fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il
trouverait la photographie d'Albertine jolie, mais comme, tout de mme,
je ne m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hlne
sur les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement:
Oh! tu sais, ne te fais pas d'ides, d'abord la photo est mauvaise, et
puis elle n'est pas tonnante, ce n'est pas une beaut, elle est surtout
bien gentille.--Oh! si, elle doit tre merveilleuse, dit-il avec un
enthousiasme naf et sincre en cherchant  se reprsenter l'tre qui
pouvait me jeter dans un dsespoir et une agitation pareils. Je lui en
veux de te faire mal, mais aussi c'tait bien  supposer qu'un tre
artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui aimes en tout la
beaut et d'un tel amour, tu tais prdestin  souffrir plus qu'un
autre quand tu la rencontrerais dans une femme. Enfin je venais de
trouver la photographie. Elle est srement merveilleuse, continuait 
dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui tendais la photographie.
Soudain il l'aperut, il la tint un instant dans ses mains. Sa figure
exprimait une stupfaction qui allait jusqu' la stupidit. C'est a la
jeune fille que tu aimes? finit-il par me dire d'un ton o l'tonnement
tait mat par la crainte de me fcher. Il ne fit aucune observation, il
avait pris l'air raisonnable, prudent, forcment un peu ddaigneux qu'on
a devant un malade--et-il t jusque-l un homme remarquable et votre
ami--mais qui n'est plus rien de tout cela car, frapp de folie
furieuse, il vous parle d'un tre cleste qui lui est apparu et continue
 le voir  l'endroit o vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un
dredon. Je compris tout de suite l'tonnement de Robert, et que c'tait
celui o m'avait jet la vue de sa matresse, avec la seule diffrence
que j'avais trouv en elle une femme que je connaissais dj, tandis que
lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la diffrence
entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une mme personne tait
aussi grande. Le temps tait loin o j'avais bien petitement commenc 
Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais
Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des
sensations plus profondes, plus douces, plus indfinissables s'y taient
ajoutes, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine n'tait,
comme une pierre autour de laquelle il a neig, que le centre gnrateur
d'une immense construction qui passait par le plan de mon coeur. Robert,
pour qui tait invisible toute cette stratification de sensations, ne
saisissait qu'un rsidu qu'elle m'empchait au contraire d'apercevoir.
Ce qui avait dcontenanc Robert quand il avait aperu la photographie
d'Albertine tait non le saisissement des vieillards troyens voyant
passer Hlne et disant: Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards,
mais celui exactement inverse et qui fait dire: Comment, c'est pour a
qu'il a pu se faire tant de bile, tant de chagrin, faire tant de
folies! Il faut bien avouer que ce genre de raction  la vue de la
personne qui a caus les souffrances, boulevers la vie, quelquefois
amen la mort de quelqu'un que nous aimons, est infiniment plus frquent
que celui des vieillards troyens et, pour tout dire, habituel. Ce n'est
pas seulement parce que l'amour est individuel, ni parce que, quand nous
ne le ressentons pas, le trouver vitable et philosopher sur la folie
des autres nous est naturel. Non, c'est que, quand il est arriv au
degr o il cause de tels maux, la construction des sensations
interposes entre le visage de la femme et les yeux de l'amant--l'norme
oeuf douloureux qui l'engaine et le dissimule autant qu'une couche de
neige une fontaine--est dj pousse assez loin pour que le point o
s'arrtent les regards de l'amant, point o il rencontre son plaisir et
ses souffrances, soit aussi loin du point o les autres le voient qu'est
loin le soleil vritable de l'endroit o sa lumire condense nous le
fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous la
chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles  l'amant
les pires mtamorphoses de l'tre aim, le visage a eu le temps de
vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a vu la
premire fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime et
souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut voir
maintenant le spectateur indiffrent. (Qu'aurait-ce t si, au lieu de
la photographie de celle qui tait une jeune fille, Robert avait vu la
photographie d'une vieille matresse?) Et mme, nous n'avons pas besoin
de voir pour la premire fois celle qui a caus tant de ravages pour
avoir cet tonnement. Souvent nous la connaissions comme mon grand-oncle
connaissait Odette. Alors la diffrence d'optique s'tend non seulement
 l'aspect physique, mais au caractre,  l'importance individuelle. Il
y a beaucoup de chances pour que la femme qui fait souffrir celui qui
l'aime ait toujours t bonne fille avec quelqu'un qui ne se souciait
pas d'elle, comme Odette, si cruelle pour Swann, avait t la prvenante
dame en rose de mon grand-oncle, ou bien que l'tre dont chaque
dcision est suppute d'avance, avec autant de crainte que celle d'une
Divinit, par celui qui l'aime, apparaisse comme une personne sans
consquence, trop heureuse de faire tout ce qu'on veut, aux yeux de
celui qui ne l'aime pas, comme la matresse de Saint-Loup pour moi qui
ne voyais en elle que cette Rachel Quand du Seigneur qu'on m'avait
tant de fois propose. Je me rappelais, la premire fois que je l'avais
vue avec Saint-Loup, ma stupfaction  la pense qu'on pt tre tortur
de ne pas savoir ce qu'une telle femme avait fait, de ne pas savoir ce
qu'elle avait pu dire tout bas  quelqu'un, pourquoi elle avait eu un
dsir de rupture. Or je sentais que tout ce pass, mais d'Albertine,
vers lequel chaque fibre de mon coeur, de ma vie, se dirigeait avec une
souffrance, vibratile et maladroite, devait paratre tout aussi
insignifiant  Saint-Loup qu'il me le deviendrait peut-tre un jour 
moi-mme. Je sentais que je passerais peut-tre peu  peu, touchant
l'insignifiance ou la gravit du pass d'Albertine, de l'tat d'esprit
que j'avais en ce moment  celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me
faisais pas d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que
tout autre que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop.
Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais
cette tragique explication de tant de nous qu'est un portrait gnial et
pas ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le
portrait d'une amante que du dformant amour. Il n'y manquait--ce que
tant de portraits ont--que d'tre  la fois d'un grand peintre et d'un
amant (et encore disait-on qu'Elstir l'avait t d'Odette). Cette
dissemblance, toute la vie d'un amant--d'un amant dont personne ne
comprend les folies--toute la vie d'un Swann la prouve. Mais que l'amant
se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'nigme est
profr, vous avez enfin sous les yeux ces lvres que le vulgaire n'a
jamais aperues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a connu,
cette allure insouponne. Le portrait dit: Ce que j'ai aim, ce qui
m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est ceci. Par une
gymnastique inverse, moi qui avais essay par la pense d'ajouter 
Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajout de lui-mme, j'essayais
d'ter mon apport cardiaque et mental dans la composition d'Albertine et
de me la reprsenter telle qu'elle devait apparatre  Saint-Loup, comme
 moi Rachel. Ces diffrences-l, quand mme nous les verrions
nous-mme, quelle importance y ajouterions-nous? Quand autrefois 
Balbec Albertine m'attendait sous les arcades d'Incarville et sautait
dans ma voiture, non seulement elle n'avait pas encore paissi, mais 
la suite d'excs d'exercice elle avait trop fondu; maigre, enlaidie par
un vilain chapeau qui ne laissait dpasser qu'un petit bout de vilain
nez et voir de ct que des joues blanches comme des vers blancs, je
retrouvais bien peu d'elle, assez cependant pour qu'au saut qu'elle
faisait dans ma voiture je susse que c'tait elle, qu'elle, avait t
exacte au rendez-vous et n'tait pas alle ailleurs; et cela suffit; ce
qu'on aime est trop dans le pass, consiste trop dans le temps perdu
ensemble pour qu'on ait besoin de toute la femme; on veut seulement tre
sr que c'est elle, ne pas se tromper sur l'identit, autrement
importante que la beaut pour ceux qui aiment; les joues peuvent se
creuser, le corps s'amaigrir, mme pour ceux qui ont t d'abord le plus
orgueilleux, aux yeux des autres, de leur domination sur une beaut, ce
petit bout de museau, ce signe o se rsume la personnalit permanente
d'une femme, cet extrait algbrique, cette constante, cela suffit pour
qu'un homme attendu dans le plus grand monde, et qui l'aimerait, ne
puisse disposer d'une seule de ses soires parce qu'il passe son temps 
peigner et  dpeigner, jusqu' l'heure de s'endormir, la femme qu'il
aime, ou simplement  rester auprs d'elle, pour tre avec elle, ou pour
qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec
d'autres.

Tu es sr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela  cette femme
trente mille francs pour le comit lectoral de son mari? Elle est
malhonnte  ce point-l? Si tu ne te trompes pas, trois mille francs
suffiraient.--Non, je t'en prie, n'conomise pas pour une chose qui me
tient tant  coeur. Tu dois dire ceci, o il y a du reste une part de
vrit: Mon ami avait demand ces trente mille francs  un parent pour
le comit de l'oncle de sa fiance. C'est  cause de cette raison de
fianailles qu'on les lui avait donns. Et il m'avait pri de vous les
porter pour qu'Albertine n'en st rien. Et puis voici qu'Albertine le
quitte. Il ne sait plus que faire. Il est oblig de rendre les trente
mille francs s'il n'pouse pas Albertine. Et s'il l'pouse, il faudrait
qu'au moins pour la forme elle revnt immdiatement, parce que cela
ferait trop mauvais effet si la fugue se prolongeait. Tu crois que
c'est invent exprs?--Mais non, me rpondit Saint-Loup par bont, par
discrtion et puis parce qu'il savait que les circonstances sont souvent
plus bizarres qu'on ne croit. Aprs tout, il n'y avait aucune
impossibilit  ce que dans cette histoire des trente mille francs il y
et, comme je le lui disais, une grande part de vrit. C'tait
possible, mais ce n'tait pas vrai et cette part de vrit tait
justement un mensonge. Mais nous nous mentions, Robert et moi, comme
dans tous les entretiens o un ami dsire sincrement aider son ami en
proie  un dsespoir d'amour. L'ami conseil, appui, consolateur, peut
plaindre l'a dtresse de l'autre, non la ressentir, et meilleur il est
pour lui, plus il ment. Et l'autre lui avoue ce qui est ncessaire pour
tre aid, mais, justement peut-tre pour tre aid, cache bien des
choses. Et l'heureux est tout de mme celui qui prend de la peine, qui
fait un voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance
intrieure. J'tais en ce moment celui qu'avait t Robert  Doncires
quand il s'tait cru quitt par Rachel. Enfin, comme tu voudras; si
j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis cela a beau me
paratre un peu drle, ce march si peu voil, je sais bien que dans
notre monde il y a des duchesses, et mme des plus bigotes, qui feraient
pour trente mille francs des choses plus difficiles que de dire  leur
nice de ne pas rester en Touraine. Enfin je suis doublement content de
te rendre service, puisqu'il faut cela pour que tu consentes  me voir.
Si je me marie, ajouta-t-il, est-ce que nous ne nous verrons pas
davantage, est-ce que tu ne feras pas un peu de ma maison la tienne?...
Il s'arrta, ayant tout  coup pens, supposai-je alors, que si moi
aussi je me mariais Albertine ne pourrait pas tre pour sa femme une
relation intime. Et je me rappelai ce que les Cambremer m'avaient dit de
son mariage probable avec la fille du prince de Guermantes. L'indicateur
consult, il vit qu'il ne pourrait partir que le soir. Franoise me
demanda: Faut-il ter du cabinet de travail le lit de Mlle
Albertine?--Au contraire, dis-je, il faut le faire. J'esprais qu'elle
reviendrait d'un jour  l'autre et je ne voulais mme pas que Franoise
pt supposer qu'il y avait doute. Il fallait que le dpart d'Albertine;
et l'air d'une chose convenue entre nous, qui n'impliquait nullement
qu'elle m'aimt moins. Mais Franoise me regarda avec un air sinon
d'incrdulit, du moins de doute. Elle aussi avait ses deux hypothses.
Ses narines se dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la
sentir depuis longtemps. Et si elle n'en tait pas absolument sre,
c'est peut-tre seulement parce que, comme moi, elle se dfiait de
croire entirement ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le
poids de l'affaire ne reposait plus sur mon esprit surmen mais sur
Saint-Loup. Une allgresse me soulevait parce que j'avais pris une
dcision, parce que je me disais: J'ai rpondu du tac au tac, j'ai
agi. Saint-Loup devait tre  peine dans le train que je me croisai
dans mon antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de
sorte que force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait
dernirement rencontr avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un
jour o elle tait de mauvaise humeur. J'ai dn avec M. Bontemps, me
dit-il, et comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que
je m'tais attrist que sa nice ne ft pas plus gentille avec toi,
qu'il fallait qu'il lui adresst des prires en ce sens. J'touffais de
colre, ces prires et ces plaintes dtruisaient tout l'effet de la
dmarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprs
d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur
Franoise reste dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous les
reproches possibles  Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement
charg d'une telle commission et que, du reste, le fait tait faux.
Bloch  partir de ce moment-l ne cessa plus de sourire, moins, je
crois, de joie que de gne de m'avoir contrari. Il s'tonnait en riant
de soulever une telle colre. Peut-tre le disait-il pour ter  mes
yeux de l'importance  son indiscrte dmarche, peut-tre parce qu'il
tait d'un caractre lche et vivant gaiement et paresseusement dans les
mensonges, comme les mduses  fleur d'eau, peut-tre parce que, mme
et-il t d'une autre race d'hommes, les autres, ne pouvant se placer
au mme point de vue que nous, ne comprennent pas l'importance du mal
que les paroles dites au hasard peuvent nous faire. Je venais de le
mettre  la porte, ne trouvant aucun remde  apporter  ce qu'il avait
fait, quand on sonna de nouveau et Franoise me remit une convocation
chez le chef de la Sret. Les parents de la petite fille que j'avais
amene une heure chez moi avaient voulu dposer contre moi une plainte
en dtournement de mineure. Il y a des moments de la vie o une sorte de
beaut nat de la multiplicit des ennuis qui nous assaillent,
entrecroiss comme des leitmotive wagnriens, de la notion aussi,
mergente alors, que les vnements ne sont pas situs dans l'ensemble
des reflets peints dans le pauvre petit miroir que porte devant elle
l'intelligence et qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et
surgissent aussi brusquement que quelqu'un qui vient constater un
flagrant dlit. Dj, laiss  lui-mme, un vnement se modifie, soit
que l'chec nous l'amplifie ou que la satisfaction le rduise. Mais il
est rarement seul. Les sentiments excits par chacun se contrarient, et
c'est dans une certaine mesure, comme je l'prouvai en allant chez le
chef de la Sret, un rvulsif au moins momentan et aussi agissant des
tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai  la Sret les parents
qui m'insultrent en me disant: Nous ne mangeons pas de ce pain-l, me
rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas reprendre, et le
chef de la Sret qui, se proposant comme inimitable exemple la facilit
des prsidents d'assises  reparties, prlevait un mot de chaque
phrase que je disais, mot qui lui servait  en faire une spirituelle et
accablante rponse. De mon innocence dans le fait il ne fut mme pas
question, car c'est la seule hypothse que personne ne voulut admettre
un instant. Nanmoins les difficults de l'inculpation firent que je
m'en tirai avec un savon extrmement violent, tant que les parents
furent l. Mais ds qu'ils furent partis, le chef de la Sret, qui
aimait les petites filles, changea de ton et me rprimanda comme un
compre: Une autre fois, il faut tre plus adroit. Dame, on ne fait pas
des levages aussi brusquement que a, ou a rate. D'ailleurs vous
trouverez partout des petites filles mieux que celle-l et pour bien
moins cher. La somme tait follement exagre. Je sentais tellement
qu'il ne me comprendrait pas si j'essayais de lui expliquer la vrit
que je profitai sans mot dire de la permission qu'il me donna de me
retirer. Tous les passants, jusqu' ce que je fusse rentr, me parurent
des inspecteurs chargs d'pier, mes faits et gestes. Mais ce
leitmotiv-l, de mme que celui de la colre contre Bloch, s'teignirent
pour ne plus laisser place qu' celui du dpart d'Albertine. Or celui-l
reprenait, mais sur un mode presque joyeux depuis que Saint-Loup tait
parti. Depuis qu'il s'tait charg d'aller voir Mme Bontemps, mes
souffrances avaient t disperses. Je croyais que c'tait pour avoir
agi, je le croyais de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache
dans notre me. Au fond, ce qui me rendait heureux, ce n'tait pas de
m'tre dcharg de mes indcisions sur Saint-Loup, comme je le croyais.
Je ne me trompais pas du reste absolument; le spcifique pour gurir un
vnement malheureux (les trois quarts des vnements le sont) c'est une
dcision; car elle a pour effet, par un brusque renversement de nos
penses, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'vnement
pass et en prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de
penses inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces penses
nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'tait le cas pour celles
qui m'assigeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir c'est une
esprance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait si heureux,
c'tait la certitude secrte que, la mission de Saint-Loup ne pouvant
chouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le compris; car
n'ayant pas reu ds le premier jour de rponse de Saint-Loup, je
recommenai  souffrir. Ma dcision, ma remise  lui de mes pleins
pouvoirs, n'taient donc pas la cause de ma joie qui sans cela et dur,
mais le la russite est sre que j'avais pens quand je disais:
Advienne que pourra. Et la pense, veille par son retard, qu'en
effet autre chose que la russite pouvait advenir, m'tait si odieuse
que j'avais perdu ma gat. C'est en ralit notre prvision, notre
esprance d'vnements heureux qui nous gonfle d'une joie que nous
attribuons  d'autres causes et qui cesse pour nous laisser retomber
dans le chagrin si nous ne sommes plus si assurs que ce que nous
dsirons se ralisera. C'est toujours cette invisible croyance qui
soutient l'difice de notre monde sensitif, et priv de quoi il
chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la valeur ou la
nullit des tres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle fait de mme
la possibilit de supporter un chagrin qui nous semble mdiocre
simplement parce que nous sommes persuads qu'il va y tre mis fin, ou
son brusque agrandissement jusqu' ce qu'une prsence vaille autant,
presque mme plus que notre vie. Une chose, du reste, acheva de rendre
ma douleur au coeur aussi aigu qu'elle avait t la premire minute et
qu'il faut bien avouer qu'elle n'tait plus. Ce fut de relire une phrase
de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les tres, la souffrance
de les perdre, quand dans l'isolement nous ne sommes plus qu'en face
d'elle,  qui notre esprit donne dans une certaine mesure la forme qu'il
veut, cette souffrance est supportable et diffrente de celle moins
humaine, moins ntre, aussi imprvue et bizarre qu'un accident dans le
monde moral et dans la rgion du coeur,--qui a pour cause moins
directement les tres eux-mmes que la faon dont nous avons appris que
nous ne les verrions plus. Albertine, je pouvais penser  elle en
pleurant doucement, en acceptant de ne pas plus la voir ce soir qu'hier;
mais relire: ma dcision est irrvocable, c'tait autre chose, c'tait
comme prendre un mdicament dangereux, qui m'et donn une crise
cardiaque  laquelle on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses,
dans les vnements, dans les lettres de rupture, un pril particulier
qui amplifie et dnature la douleur mme que les tres peuvent nous
causer. Mais cette souffrance dura peu. J'tais malgr tout si sr du
succs, de l'habilet de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait
une chose si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le
souhaiter. Pourtant je m'en rjouissais. Malheureusement pour moi qui
croyais l'affaire de la Sret finie, Franoise vint m'annoncer qu'un
inspecteur tait venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir
des jeunes filles chez moi; que le concierge, croyant qu'on parlait
d'Albertine, avait rpondu que si, et que depuis ce moment la maison
semblait surveille. Ds lors il me serait  jamais impossible de faire
venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans risquer
d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgt et qu'elle me prt
pour un malfaiteur. Et du mme coup je compris combien on vit plus pour
certains rves qu'on ne croit, car cette impossibilit de bercer jamais
une petite fille me parut ter  la vie toute valeur, mais de plus je
compris combien il est comprhensible que les gens aisment refusent la
fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure que l'intrt et la
peur de mourir mnent le monde. Car si j'avais pens que mme une petite
fille inconnue pt avoir, par l'arrive d'un homme de la police, une
ide honteuse de moi, combien j'aurais mieux aim me tuer. Il n'y avait
mme pas de comparaison possible entre les deux souffrances. Or dans la
vie les gens ne rflchissent jamais que ceux  qui ils offrent de
l'argent, qu'ils menacent de mort, peuvent avoir une matresse, ou mme
simplement un camarade,  l'estime de qui ils tiennent, mme si ce n'est
pas  la leur propre. Mais tout  coup, par une confusion dont je ne
m'avisai pas (je ne songeai pas, en effet, qu'Albertine, tant majeure,
pouvait habiter chez moi et mme tre ma matresse), il me sembla que le
dtournement de mineures pouvait s'appliquer aussi  Albertine. Alors la
vie me parut barre de tous les cts. Et en pensant que je n'avais pas
vcu chastement avec elle, je trouvai, dans la punition qui m'tait
inflige pour avoir forc une petite fille inconnue  accepter de,
l'argent, cette relation qui existe presque toujours dans les chtiments
humains et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni
erreur judiciaire, mais une espce d'harmonie entre l'ide fausse que se
fait le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignors.
Mais alors, en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi
une condamnation infamante qui me dgraderait  ses yeux et peut-tre
lui ferait  elle-mme un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai
de souhaiter ce retour, il m'pouvanta. J'aurais voulu lui tlgraphier
de ne pas revenir. Et aussitt, noyant tout le reste, le dsir passionn
qu'elle revnt m'envahit. C'est qu'ayant envisag un instant la
possibilit de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans elle, tout
d'un coup je me sentis au contraire prt  sacrifier tous les voyages,
tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine revnt! Ah!
combien mon amour pour Albertine, dont j'avais cru que je pourrais
prvoir le destin d'aprs celui que j'avais eu pour Gilberte, s'tait
dvelopp en parfait contraste avec ce dernier! Combien rester sans la
voir m'tait impossible! Et pour chaque acte, mme le plus minime, mais
qui baignait auparavant dans l'atmosphre heureuse qu'tait la prsence
d'Albertine, il me fallait chaque fois,  nouveaux frais, avec la mme
douleur, recommencer l'apprentissage de la sparation. Puis la
concurrence des autres formes de la vie rejeta dans l'ombre cette
nouvelle douleur, et pendant ces jours-l, qui furent les premiers du
printemps, j'eus mme, en attendant que Saint-Loup pt voir Mme
Bontemps,  imaginer Venise et de belles femmes inconnues, quelques
moments de calme agrable. Ds que je m'en aperus, je sentis en moi une
terreur panique. Ce calme que je venais de goter, c'tait la premire
apparition de cette grande force intermittente, qui allait lutter en moi
contre la douleur, contre l'amour, et finirait par en avoir raison. Ce
dont je venais d'avoir l'avant-got et d'apprendre le prsage, c'tait
pour un instant seulement ce qui plus tard serait chez moi un tat
permanent, une vie o je ne pourrais plus souffrir pour Albertine, o je
ne l'aimerais plus. Et mon amour qui venait de reconnatre le seul
ennemi par lequel il pt tre vaincu, l'Oubli, se mit  frmir, comme un
lion qui dans la cage o on l'a enferm a aperu tout d'un coup le
serpent python qui le dvorera.

Je pensais tout le temps  Albertine, et jamais Franoise en entrant
dans ma chambre ne me disait assez vite: Il n'y a pas de lettres, pour
abrger l'angoisse. Mais de temps en temps je parvenais, en faisant
passer tel ou tel courant d'ides au travers de mon chagrin, 
renouveler,  arer un peu l'atmosphre vicie de mon coeur; mais le
soir, si je parvenais  m'endormir, alors c'tait comme si le souvenir
d'Albertine avait t le mdicament qui m'avait procur le sommeil, et
dont l'influence en cessant m'veillerait. Je pensais tout le temps 
Albertine en dormant. C'tait un sommeil spcial  elle, qu'elle me
donnait et o, du reste, je n'aurais plus t libre comme pendant la
veille de penser  autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'taient les
deux substances mles qu'on nous fait prendre  la fois pour dormir.
Rveill, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque jour au
lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplt son oeuvre, mais, l mme,
il favorisait l'idalisation de l'image regrette et par l
l'assimilation de ma souffrance initiale  d'autres souffrances
analogues qui la renforaient. Encore cette image tait-elle
supportable. Mais si tout d'un coup je pensais  sa chambre,  sa
chambre o le lit restait vide,  son piano,  son automobile, je
perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tte sur
l'paule comme ceux qui vont dfaillir. Le bruit des portes me faisait
presque aussi mal parce que ce n'tait pas elle qui les ouvrait.

Quand il put y avoir un tlgramme de Saint-Loup, je n'osai pas
demander: Est-ce qu'il y a un tlgramme? Il en vint un enfin, mais
qui ne faisait que tout reculer, me disant: Ces dames sont parties pour
trois jours. Sans doute, si j'avais support les quatre jours qu'il y
avait dj depuis qu'elle tait partie, c'tait parce que je me disais:
Ce n'est qu'une affaire de temps, avant la fin de la semaine elle sera
l. Mais cette raison n'empchait pas que pour mon coeur, pour mon
corps, l'acte  accomplir tait le mme: vivre sans elle, rentrer chez
moi sans la trouver, passer devant la porte de sa chambre--l'ouvrir, je
n'en avais pas encore le courage--en sachant qu'elle n'y tait pas, me
coucher sans lui avoir dit bonsoir, voil des choses que mon coeur avait
d accomplir dans leur terrible intgralit et tout de mme que si je
n'avais pas d revoir Albertine. Or qu'il l'et accompli dj quatre
fois prouvait qu'il tait maintenant capable de continuer  l'accomplir.
Et bientt peut-tre la raison qui m'aidait  continuer ainsi 
vivre--le prochain retour d'Albertine--je cesserais d'en avoir besoin
(je pourrais me dire: Elle ne reviendra jamais, et vivre tout de mme
comme j'avais dj fait pendant quatre jours) comme un bless qui a
repris l'habitude de la marche et peut se passer de ses bquilles. Sans
doute le soir en rentrant je trouvais encore, m'tant la respiration,
m'touffant du vide de la solitude, les souvenirs, juxtaposs en une
interminable srie, de tous les soirs o Albertine m'attendait; mais
dj je trouvais ainsi le souvenir de la veille, de l'avant-veille et
des deux soirs prcdents, c'est--dire le souvenir des quatre soirs
couls depuis le dpart d'Albertine, pendant lesquels j'tais rest
sans elle, seul, o cependant j'avais vcu, quatre soirs dj, faisant
une bande de souvenirs bien mince  ct de l'autre, mais que chaque
jour qui s'coulerait allait peut-tre toffer. Je ne dirai rien de la
lettre de dclaration que je reus  ce moment-l d'une nice de Mme de
Guermantes, qui passait pour la plus jolie jeune fille de Paris, ni de
la dmarche que fit auprs de moi le duc de Guermantes de la part des
parents rsigns pour le bonheur de leur fille  l'ingalit du parti, 
une semblable msalliance. De tels incidents qui pourraient tre
sensibles  l'amour-propre sont trop douloureux quand on aime. On aurait
le dsir et on n'aurait pas l'indlicatesse de les faire connatre 
celle qui porte sur nous un jugement moins favorable, qui ne serait du
reste pas modifi si elle apprenait qu'on peut tre l'objet d'un tout
diffrent. Ce que m'crivait la nice du duc n'et pu qu'impatienter
Albertine. Comme depuis le moment o j'tais veill et o je reprenais
mon chagrin  l'endroit o j'en tais rest avant de m'endormir, comme
un livre un instant ferm et qui ne me quitterait plus jusqu'au soir, ce
ne pouvait jamais tre qu' une pense concernant Albertine que venait
se raccorder pour moi toute sensation, qu'elle me vnt du dehors ou du
dedans. On sonnait: c'est une lettre d'elle, c'est elle-mme peut-tre!
Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je n'tais plus
jaloux, je n'avais plus de griefs contre elle, j'aurais voulu vite la
revoir, l'embrasser, passer gaiement toute ma vie avec elle. Lui
tlgraphier: Venez vite me semblait devenu une chose toute simple
comme si mon humeur nouvelle avait chang non pas seulement mes
dispositions, mais les choses hors de moi, les avait rendues plus
faciles. Si j'tais d'humeur sombre, toutes mes colres contre elle
renaissaient, je n'avais plus envie de l'embrasser, je sentais
l'impossibilit d'tre jamais heureux par elle, je ne voulais plus que
lui faire du mal et l'empcher d'appartenir aux autres. Mais de ces deux
humeurs opposes le rsultat tait identique, il fallait qu'elle revnt
au plus tt. Et pourtant, quelque joie que pt me donner au moment mme
ce retour, je sentais que bientt les mmes difficults se
prsenteraient et que la recherche du bonheur dans la satisfaction du
dsir moral tait quelque chose d'aussi naf que l'entreprise
d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le dsir avance, plus
la possession vritable s'loigne. De sorte que si le bonheur, ou du
moins l'absence de souffrances, peut tre trouv, ce n'est pas la
satisfaction, mais la rduction progressive, l'extinction finale du
dsir qu'il faut chercher. On cherche  voir ce qu'on aime, on devrait
chercher  ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener l'extinction du
dsir. Et j'imagine que si un crivain mettait des vrits de ce genre,
il ddierait le livre qui les contiendrait  une femme, dont il se
plairait ainsi  se rapprocher, lui disant: ce livre est le tien. Et
ainsi, disant des vrits dans son livre, il mentirait dans sa ddicace,
car il ne tiendra  ce que le livre soit  cette femme que comme  cette
pierre qui vient d'elle et qui ne lui sera chre qu'autant qu'il aimera
la femme. Les liens entre un tre et nous n'existent que dans notre
pense. La mmoire en s'affaiblissant les relche, et malgr l'illusion
dont nous voudrions tre dupes, et dont par amour, par amiti, par
politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous
existons seuls. L'homme est l'tre qui ne peut sortir de soi, qui ne
connat les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment. Et
j'aurais eu si peur, si on avait t capable de le faire, qu'on m'tt
ce besoin d'elle, cet amour d'elle, que je me persuadais qu'il tait
prcieux pour ma vie. Pouvoir entendre prononcer sans charme et sans
souffrance les noms des stations par o le train passait pour aller en
Touraine m'et sembl une diminution de moi-mme (simplement au fond
parce que cela et prouv qu'Albertine me devenait indiffrente); il
tait bien, me disais-je, qu'en me demandant sans cesse ce qu'elle
pouvait faire, penser, vouloir  chaque instant, si elle comptait, si
elle allait revenir, je tinsse ouverte cette porte de communication que
l'amour avait pratique en moi, et sentisse la vie d'une autre submerger
par des cluses ouvertes le rservoir qui n'aurait pas voulu redevenir
stagnant.

Bientt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxit
secondaire--l'attente d'un nouveau tlgramme, d'un tlphonage de
Saint-Loup--masqua la premire, l'inquitude du rsultat, savoir si
Albertine reviendrait. pier chaque bruit dans l'attente du tlgramme
me devenait si intolrable qu'il me semblait que, quel qu'il ft,
l'arrive de ce tlgramme, qui tait la seule chose  laquelle je
pensais maintenant, mettrait fin  mes souffrances. Mais quand j'eus
reu enfin un tlgramme de Robert o il me disait qu'il avait vu Mme
Bontemps, mais, malgr toutes ses prcautions, avait t vu par
Albertine, que cela avait fait tout manquer, j'clatai de fureur et de
dsespoir, car c'tait l ce que j'aurais voulu avant tout viter. Connu
d'Albertine, le voyage de Saint-Loup me donnait un air de tenir  elle
qui ne pouvait que l'empcher de revenir et dont l'horreur d'ailleurs
tait tout ce que j'avais gard de la fiert que mon amour avait au
temps de Gilberte et qu'il avait perdue. Je maudissais Robert. Puis je
me dis que si ce moyen avait chou, j'en prendrais un autre. Puisque
l'homme peut agir sur le monde extrieur, comment, en faisant jouer la
ruse, l'intelligence, l'intrt, l'affection, n'arriverais-je pas 
supprimer cette chose atroce: l'absence d'Albertine? On croit que selon
son dsir on changera autour de soi les choses, on le croit parce que,
hors de l, on ne voit aucune solution favorable. On ne pense pas 
celle qui se produit le plus souvent et qui est favorable aussi: nous
n'arrivons pas  changer les choses selon notre dsir, mais peu  peu
notre dsir change. La situation que nous esprions changer parce
qu'elle nous tait insupportable nous devient indiffrente. Nous n'avons
pas pu surmonter l'obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la
vie nous l'a fait tourner, dpasser, et c'est  peine alors si en nous
retournant vers le lointain du pass nous pouvons l'apercevoir, tant il
est devenu imperceptible. J'entendis  l'tage au-dessus du ntre des
airs jous par une voisine. J'appliquais leurs paroles que je
connaissais  Albertine et  moi et je fus rempli d'un sentiment si
profond que je me mis  pleurer. C'tait:

_Hlas, l'oiseau qui fuit ce qu'il croit l'esclavage,
 D'un vol dsespr revient battre au vitrage_

et la mort de Manon:

_Manon, rponds-moi donc, seul amour de mon me,
Je n'ai su qu'aujourd'hui la bont de ton coeur_.

Puisque Manon revenait  Des Grieux, il me semblait que j'tais pour
Albertine le seul amour de sa vie. Hlas, il est probable que si elle
avait entendu en ce moment le mme air, ce n'et pas t moi qu'elle et
chri sous le nom de Des Grieux, et si elle en avait eu seulement
l'ide, mon souvenir l'et empche de s'attendrir en coutant cette
musique qui rentrait pourtant bien, quoique mieux crite et plus fine,
dans le genre de celle qu'elle aimait. Pour moi je n'eus pas le courage
de m'abandonner  la douceur, de penser qu'Albertine m'appelait seul
amour de mon me et avait reconnu qu'elle s'tait mprise sur ce
qu'elle avait cru l'esclavage. Je savais qu'on ne peut lire un roman
sans donner  l'hrone les traits de celle qu'on aime. Mais le
dnouement a beau en tre heureux, notre amour n'a pas fait un pas de
plus et, quand nous avons ferm le livre, celle que nous aimons et qui
est enfin, venue  nous dans le roman ne nous aime pas davantage dans la
vie. Furieux, je tlgraphiai  Saint-Loup de revenir au plus vite 
Paris, pour viter au moins l'apparence de mettre une insistance
aggravante dans une dmarche que j'aurais tant voulu cacher. Mais avant
mme qu'il ft revenu selon mes instructions, c'est d'Albertine
elle-mme que je reus cette lettre:

Mon ami, vous avez envoy votre ami Saint-Loup  ma tante, ce qui tait
insens. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne pas
m'avoir crit directement? J'aurais t trop heureuse de revenir; ne
recommencez plus ces dmarches absurdes. J'aurais t trop heureuse de
revenir! Si elle disait cela, c'est donc qu'elle regrettait d'tre
partie, qu'elle ne cherchait qu'un prtexte pour revenir. Donc je
n'avais qu' faire ce qu'elle me disait,  lui crire que j'avais besoin
d'elle, et elle reviendrait. J'allais donc la revoir, elle, l'Albertine
de Balbec (car, depuis son dpart, elle l'tait redevenue pour moi;
comme un coquillage auquel on ne fait plus attention quand on l'a
toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est spar pour le donner,
ou l'ayant perdu, et qu'on pense  lui, ce qu'on ne faisait plus, elle
me rappelait toute la beaut joyeuse des montagnes bleues de la mer). Et
ce n'est pas seulement elle qui tait devenue un tre d'imagination,
c'est--dire dsirable, mais la vie avec elle qui tait devenue une vie
imaginaire, c'est--dire affranchie de toutes difficults, de sorte que
je me disais: Comme nous allons tre heureux! Mais du moment que
j'avais l'assurance de ce retour, il ne fallait pas avoir l'air de le
hter, mais au contraire effacer le mauvais effet de la dmarche de
Saint-Loup que je pourrais toujours plus tard dsavouer en disant qu'il
avait agi de lui-mme parce qu'il avait toujours t partisan de ce
mariage. Cependant, je relisais sa lettre et j'tais tout de mme du
du peu qu'il y a d'une personne dans une lettre. Sans doute les
caractres tracs expriment notre pense, ce que font aussi nos traits:
c'est toujours en prsence d'une pense que nous nous trouvons. Mais
tout de mme, dans la personne, la pense ne nous apparat qu'aprs
s'tre diffuse dans cette corolle du visage panouie comme un nympha.
Cela la modifie tout de mme beaucoup. Et c'est peut-tre une des causes
de nos perptuelles dceptions en amour que ces perptuelles dviations
qui font qu' l'attente de l'tre idal que nous aimons, chaque
rendez-vous nous apporte, en rponse, une personne de chair qui tient
dj si peu de notre rve. Et puis quand nous rclamons quelque chose de
cette personne nous recevons d'elle une lettre o mme de la personne il
reste trs peu, comme, dans les lettres de l'algbre, il ne reste plus
la dtermination des chiffres de l'arithmtique, lesquels dj ne
contiennent plus les qualits des fruits ou des fleurs additionns. Et
pourtant, l'amour, l'tre aim, ses lettres, sont peut-tre tout de mme
des traductions (si insatisfaisant qu'il soit de passer de l'un 
l'autre) de la mme ralit, puisque la lettre ne nous semble
insuffisante qu'en la lisant, mais que nous suons mort et passion tant
qu'elle n'arrive pas, et qu'elle suffit  calmer notre angoisse, sinon 
remplir, avec ses petits signes noirs, notre dsir qui sait qu'il n'y a
l tout de mme que l'quivalence d'une parole, d'un sourire, d'un
baiser, non ces choses mmes.

J'crivis  Albertine:

Mon amie, j'allais justement vous crire, et je vous remercie de me
dire que, si j'avais eu besoin de vous, vous seriez accourue; c'est bien
de votre part de comprendre d'une faon aussi leve le dvouement  un
ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu'en tre accrue. Mais non,
je ne vous l'avais pas demand et ne vous le demanderai pas; nous
revoir, au moins d'ici bien longtemps, ne vous serait peut-tre pas
pnible, jeune fille insensible. A moi que vous avez cru parfois si
indiffrent, cela le serait beaucoup. La vie nous a spars. Vous avez
pris une dcision que je crois trs sage et que vous avez prise au
moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous tes partie le
jour o je venais de recevoir l'assentiment de ma mre  demander votre
main. Je vous l'aurais dit  mon rveil, quand j'ai eu sa lettre (en
mme temps que la vtre). Peut-tre auriez-vous eu peur de me faire de
la peine en partant l-dessus. Et nous aurions peut-tre li nos vies
par ce qui aurait t pour nous, qui sait? le pire malheur. Si cela
avait d tre, soyez bnie pour votre sagesse. Nous en perdrions tout le
fruit en nous revoyant. Ce n'est pas que ce ne serait pas pour moi une
tentation. Mais je n'ai pas grand mrite  y rsister. Vous savez l'tre
inconstant que je suis et comme j'oublie vite. Vous me l'avez dit
souvent, je suis surtout un homme d'habitudes. Celles que je commence 
prendre sans vous ne sont pas encore bien fortes. videmment, en ce
moment, celles que j'avais avec vous et que votre dpart a troubles
sont encore les plus fortes. Elles ne le seront plus bien longtemps.
Mme,  cause de cela, j'avais pens  profiter de ces quelques derniers
jours o nous voir ne serait pas encore pour moi ce que ce sera dans une
quinzaine, plus tt peut-tre (pardonnez-moi ma franchise): un
drangement,--j'avais pens  en profiter, avant l'oubli final, pour
rgler avec vous de petites questions matrielles o vous auriez pu,
bonne et charmante amie, rendre service  celui qui s'est cru cinq
minutes votre fianc. Comme je ne doutais pas de l'approbation de ma
mre, comme, d'autre part, je dsirais que nous ayons chacun toute cette
libert dont vous m'aviez trop gentiment et abondamment fait un
sacrifice qui se pouvait admettre pour une vie en commun de quelques
semaines, mais qui serait devenu aussi odieux  vous qu' moi maintenant
que nous devions passer toute notre vie ensemble (cela me fait presque
de la peine, en vous crivant, de penser que cela a failli tre, qu'il
s'en est fallu de quelques secondes), j'avais pens  organiser notre
existence de la faon la plus indpendante possible, et pour commencer
j'avais voulu que vous eussiez ce yacht o vous auriez pu voyager
pendant que, trop souffrant, je vous eusse attendue au port (j'avais
crit  Elstir pour lui demander conseil, comme vous aimez son got), et
pour la terre j'avais voulu que vous eussiez votre automobile  vous,
rien qu' vous, dans laquelle vous sortiriez, vous voyageriez  votre
fantaisie. Le yacht tait dj presque prt, il s'appelle, selon votre
dsir exprim  Balbec, le Cygne. Et me rappelant que vous prfriez 
toutes les autres les voitures Rolls, j'en avais command une. Or
maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espre pas
vous faire accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient
servir  rien), j'avais pens--comme je les avais commands  un
intermdiaire, mais en donnant votre nom--que vous pourriez peut-tre en
les dcommandant, vous, m'viter le yacht et cette voiture devenus
inutiles. Mais pour cela, et pour bien d'autres choses, il aurait fallu
causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous raimer,
ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau  voiles
et une Rolls Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie
puisque vous estimez qu'il est de vivre loin de moi. Non, je prfre
garder la Rolls et mme le yacht. Et comme je ne me servirai pas d'eux
et qu'ils ont chance de rester toujours, l'un au port, dsarm, l'autre
 l'curie, je ferai graver sur le...(mon Dieu, je n'ose pas mettre un
nom de pice inexact et commettre une hrsie qui vous choquerait) du
yacht ces vers de Mallarm que vous aimiez:

_Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se dlivre
Pour n'avoir pas chant la rgion o vivre
Quand du strile hiver a resplendi l'ennui._

Vous vous rappelez--c'est le pome qui commence par: _Le vierge, le
vivace et le bel aujourd'hui..._ Hlas, aujourd'hui n'est plus ni
vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu'ils en feront bien
vite un demain supportable ne sont gure _supportables_. Quant  la
Rolls, elle et mrit plutt ces autres vers du mme pote que vous
disiez ne pouvoir comprendre:

_Dis si je ne suis pas joyeux
Tonnerre et rubis aux moyeux
De voir en l'air que ce feu troue
Avec des royaumes pars
Comme mourir pourpre la roue
Du seul vespral de mes chars._

Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne
promenade que nous fmes ensemble la veille de notre sparation. J'en
garde un bien bon souvenir.

P.-S.--Je ne rponds pas  ce que vous me dites de prtendues
propositions que Saint-Loup (que je ne crois d'ailleurs nullement en
Touraine) aurait faites  votre tante. C'est du Sherlock Holmes. Quelle
ide vous faites-vous de moi?

Sans doute, de mme que j'avais dit autrefois  Albertine: Je ne vous
aime pas, pour qu'elle m'aimt; J'oublie quand je ne vois pas les
gens, pour qu'elle me vt trs souvent; J'ai dcid de vous quitter,
pour prvenir toute ide de sparation, maintenant c'tait parce que je
voulais absolument qu'elle revnt dans les huit jours que je lui disais:
Adieu pour toujours; c'est parce que je voulais la revoir que je lui
disais: Je trouverais dangereux de vous voir; c'est parce que vivre
spar d'elle me semblait pire que la mort que je lui crivais: Vous
avez eu raison, nous serions malheureux ensemble. Hlas, cette lettre
feinte, en l'crivant pour avoir l'air de ne pas tenir  elle et aussi
pour la douceur de dire certaines choses qui ne pouvaient mouvoir que
moi et non elle, j'aurais d d'abord prvoir qu'il tait possible
qu'elle et pour effet une rponse ngative c'est--dire consacrant ce
que je disais; qu'il tait mme probable que ce serait, car Albertine
et-elle t moins intelligente qu'elle n'tait, elle n'et pas dout un
instant que ce que je disais tait faux. Sans s'arrter, en effet, aux
intentions que j'nonais dans cette lettre, le seul fait que je
l'crivisse, n'et-il mme pas succd  la dmarche de Saint-Loup,
suffisait pour lui prouver que je dsirais qu'elle revnt et pour lui
conseiller de me laisser m'enferrer dans l'hameon de plus en plus.
Puis, aprs avoir prvu la possibilit d'une rponse ngative, j'aurais
d toujours prvoir que brusquement cette rponse me rendrait dans sa
plus extrme vivacit mon amour pour Albertine. Et j'aurais d, toujours
avant d'envoyer ma lettre, me demander si, au cas o Albertine
rpondrait sur le mme ton et ne voudrait pas revenir, je serais assez
matre de ma douleur pour me forcer  rester silencieux,  ne pas lui
tlgraphier: Revenez ou  ne pas lui envoyer quelque autre missaire,
ce qui, aprs lui avoir crit que nous ne nous reverrions pas, tait lui
montrer avec la dernire vidence que je ne pouvais me passer d'elle, et
aboutirait  ce qu'elle refust plus nergiquement encore,  ce que, ne
pouvant plus supporter mon angoisse, je partisse chez elle, qui sait?
peut-tre  ce que je n'y fusse pas reu. Et sans doute c'et t, aprs
trois normes maladresses, la pire de toutes, aprs laquelle il n'y
avait plus qu' me tuer devant sa maison. Mais la manire dsastreuse
dont est construit l'univers psycho-pathologique veut que l'acte
maladroit, l'acte qu'il faudrait avant tout viter, soit justement
l'acte calmant, l'acte qui, ouvrant pour nous, jusqu' ce que nous en
sachions le rsultat, de nouvelles perspectives d'esprance, nous
dbarrasse momentanment de la douleur intolrable que le refus a fait
natre en nous. De sorte que, quand la douleur est trop forte, nous nous
prcipitons dans la maladresse qui consiste  crire,  faire prier par
quelqu'un,  aller voir,  prouver qu'on ne peut se passer de celle
qu'on aime. Mais je ne prvis rien de tout cela. Le rsultat de cette
lettre me paraissait tre au contraire de faire revenir Albertine au
plus vite. Aussi en pensant  ce rsultat, avais-je eu une grande
douceur  l'crire. Mais en mme temps je n'avais cess en crivant de
pleurer; d'abord un peu de la mme manire que le jour o j'avais jou
la fausse sparation, parce que, ces mots me reprsentant l'ide qu'ils
m'exprimaient quoiqu'ils tendissent  un but contraire (prononcs
mensongrement pour ne pas, par fiert, avouer que j'aimais), ils
portaient en eux leur tristesse, mais aussi parce que je sentais que
cette ide avait de la vrit.

Le rsultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de
l'avoir envoye. Car en me reprsentant le retour, en somme si ais,
d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage
une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'esprais
qu'elle refuserait de revenir. J'tais en train de calculer que ma
libert, tout l'avenir de ma vie taient suspendus  son refus; que
j'avais fait une folie d'crire; que j'aurais d reprendre ma lettre
hlas partie, quand Franoise en me donnant aussi le journal qu'elle
venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de
timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitt je changeai d'avis; je
souhaitais qu'Albertine ne revnt pas, mais je voulais que cette
dcision vnt d'elle pour mettre fin  mon anxit, et je rsolus de
rendre la lettre  Franoise. J'ouvris le journal, il annonait une
reprsentation de la Berma. Alors je me souvins des deux faons
diffrentes dont j'avais cout Phdre, et ce fut maintenant d'une
troisime que je pensai  la scne de la dclaration. Il me semblait que
ce que je m'tais si souvent rcit  moi-mme, et que j'avais cout au
thtre, c'tait l'nonc des lois que je devais exprimenter dans ma
vie. Il y a dans notre me des choses auxquelles nous ne savons pas
combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans elles, c'est parce que
nous remettons de jour en jour, par peur d'chouer, ou de souffrir,
d'entrer en leur possession. C'est ce qui m'tait arriv pour Gilberte
quand j'avais cru renoncer  elle. Qu'avant le moment o nous sommes
tout  fait dtachs de ces choses--moment bien postrieur  celui o
nous nous en croyons dtachs--la jeune fille que nous aimons, par
exemple, se fiance, nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la
vie qui nous paraissait si mlancoliquement calme. Ou bien si la chose
est en notre possession, nous croyons qu'elle nous est  charge, que
nous nous en dferions volontiers. C'est ce qui m'tait arriv pour
Albertine. Mais que par un dpart l'tre indiffrent nous soit retir,
et nous ne pouvons plus vivre. Or l'argument de _Phdre_ ne
runissait-il pas les deux cas? Hippolyte va partir. Phdre qui
jusque-l a pris soin de s'offrir  son inimiti, par scrupule,
dit-elle, ou plutt lui fait dire le pote, parce qu'elle ne voit pas 
quoi elle arriverait et qu'elle ne se sent pas aime, Phdre n'y tient
plus. Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scne que je m'tais
si souvent rcite: _On dit qu'un prompt dpart vous loigne de nous._
Sans doute cette raison du dpart d'Hippolyte est accessoire, peut-on
penser,  ct de celle de la mort de Thse. Et de mme quand, quelques
vers plus loin, Phdre fait un instant semblant d'avoir t mal
comprise: _Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire,_ on peut croire
que c'est parce qu'Hippolyte a repouss sa dclaration: _Madame,
oubliez-vous que Thse est mon pre, et qu'il est votre poux?_ Mais
il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le bonheur atteint,
Phdre aurait pu avoir le mme sentiment qu'il valait peu de chose. Mais
ds qu'elle voit qu'il n'est pas atteint, qu'Hippolyte croit avoir mal
compris et s'excuse, alors, comme moi voulant rendre  Franoise ma
lettre, elle veut que le refus vienne de lui, elle veut pousser jusqu'au
bout sa chance: _Ah! cruel, tu m'as trop entendue._ Et il n'y a pas
jusqu'aux durets qu'on m'avait racontes de Swann envers Odette, ou de
moi  l'gard d'Albertine, durets qui substiturent  l'amour antrieur
un nouvel amour, fait de piti, d'attendrissement, de besoin d'effusion
et qui ne fait que varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans
cette scne: _Tu me hassais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes
malheurs te prtaient encor de nouveaux charmes._ La preuve que le
soin de sa gloire n'est pas ce  quoi tient le plus Phdre, c'est
qu'elle pardonnerait  Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Oenone
si elle n'apprenait  ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la
jalousie, qui en amour quivaut  la perte de tout bonheur, est plus
sensible que la perte de la rputation. C'est alors qu'elle laisse Oenone
(qui n'est que le nom de la pire partie d'elle-mme) calomnier Hippolyte
sans se charger du soin de le dfendre et envoie ainsi celui qui ne
veut pas d'elle  un destin dont les calamits ne la consolent
d'ailleurs nullement elle-mme, puisque sa mort volontaire suit de prs
la mort d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en rduisant la part de tous
les scrupules jansnistes, comme et dit Bergotte, que Racine a donns
 Phdre pour la faire paratre moins coupable, que m'apparaissait cette
scne, sorte de prophtie des pisodes amoureux de ma propre existence.
Ces rflexions n'avaient d'ailleurs rien chang  ma dtermination, et
je tendis ma lettre  Franoise pour qu'elle la mt enfin  la poste,
afin de raliser auprs d'Albertine cette tentative qui me paraissait
indispensable depuis que j'avais appris qu'elle ne s'tait pas
effectue. Et sans doute, nous avons tort de croire que
l'accomplissement de notre dsir soit peu de chose, puisque ds que nous
croyons qu'il peut ne pas se raliser nous y tenons de nouveau, et ne
trouvons qu'il ne valait pas la peine de le poursuivre que quand nous
sommes bien srs de ne le pas manquer. Et pourtant on a raison aussi.
Car si cet accomplissement, si le bonheur ne paraissent petits que par
la certitude, cependant ils sont quelque chose d'instable d'o ne
peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins seront d'autant plus
forts que le dsir aura t plus compltement accompli, plus impossibles
 supporter que le bonheur aura t, contre la loi de nature, quelque
temps prolong, qu'il aura reu la conscration de l'habitude. Dans un
autre sens aussi, les deux tendances, dans l'espce celle qui me faisait
tenir  ce que ma lettre partt, et, quand je la croyais partie,  la
regretter, ont l'une et l'autre en elles leur vrit. Pour la premire,
il est trop comprhensible que nous courrions aprs notre bonheur--ou
notre malheur--et qu'en mme temps nous souhaitions de placer devant
nous, par cette action nouvelle qui va commencer  drouler ses
consquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le dsespoir
absolu, en un mot que nous cherchions  faire passer par d'autres formes
que nous nous imaginons devoir nous tre moins cruelles le mal dont nous
souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante, car, ne de
la croyance au succs de notre entreprise, elle est tout simplement le
commencement anticip de la dsillusion que nous prouverions bientt en
prsence de la satisfaction du dsir, le regret d'avoir fix pour nous,
aux dpens des autres qui se trouvent exclues, cette forme du bonheur.
J'avais donn la lettre  Franoise en lui demandant d'aller vite la
mettre  la poste. Ds que ma lettre fut partie je conus de nouveau le
retour d'Albertine comme imminent. Il ne laissait pas de mettre dans ma
pense de gracieuses images qui neutralisaient bien un peu par leur
douceur les dangers que je voyais  ce retour. La douceur, perdue depuis
si longtemps, de l'avoir auprs de moi m'enivrait.

Le temps passe, et peu  peu tout ce qu'on disait par mensonge devient
vrai, je l'avais trop expriment avec Gilberte; l'indiffrence que
j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter avait fini par se
raliser; peu  peu la vie, comme je le disais  Gilberte en une formule
mensongre et qui rtrospectivement tait devenue vraie, la vie nous
avait spars. Je me le rappelais, je me disais: Si Albertine laisse
passer quelque temps, mes mensonges deviendront une vrit. Et
maintenant que le plus dur est pass, ne serait-il pas  souhaiter
qu'elle laisst passer ce mois? Si elle revient, je renoncerai  la vie
vritable que, certes, je ne suis pas en tat de goter encore, mais qui
progressivement pourra commencer  prsenter pour moi des charmes tandis
que le souvenir d'Albertine ira en s'affaiblissant.

J'ai dit que l'oubli commenait  faire son oeuvre, mais un des effets de
l'oubli tait prcisment--en faisant que beaucoup des aspects
dplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec elle,
ne se reprsentaient plus  ma mmoire, cessaient donc d'tre des motifs
 dsirer qu'elle ne ft plus l comme je le souhaitais quand elle y
tait encore--de me donner d'elle une image sommaire, embellie de tout
ce que j'avais prouv d'amour pour d'autres. Sous cette forme
particulire, l'oubli, qui pourtant travaillait  m'habituer  la
sparation, me faisait, en me montrant Albertine plus douce, souhaiter
davantage son retour.

Depuis qu'elle tait partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on ne
pouvait pas voir que j'avais pleur, je sonnais Franoise et je lui
disais: Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oubli.
Pensez  faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en tat quand elle
viendra. Ou simplement: Justement l'autre jour Mademoiselle Albertine
me disait, tenez justement la veille de son dpart... Je voulais
diminuer chez Franoise le dtestable plaisir que lui causait le dpart
d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je voulais
aussi montrer  Franoise que je ne craignais pas de parler de ce
dpart, le montrer--comme font certains gnraux qui appellent des
reculs forcs une retraite stratgique et conforme  un plan
prpar--comme voulu, comme constituant un pisode dont je cachais
momentanment la vraie signification, nullement comme la fin de mon
amiti avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire
rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre o
son dpart avait fait le vide et o je ne respirais plus. Puis on
cherche  diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer
dans le langage parl entre la commande d'un costume et des ordres pour
le dner.

En faisant la chambre d'Albertine, Franoise, curieuse, ouvrit le tiroir
d'une petite table en bois de rose o mon amie mettait les objets
intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. Oh! Monsieur, Mademoiselle
Albertine a oubli de prendre ses bagues, elles sont restes dans le
tiroir. Mon premier mouvement fut de dire: Il faut les lui renvoyer.
Mais cela avait l'air de ne pas tre certain qu'elle reviendrait. Bien,
rpondis-je aprs un instant de silence, cela ne vaut gure la peine de
les lui renvoyer pour le peu de temps qu'elle doit tre absente.
Donnez-les-moi, je verrai. Franoise me les remit avec une certaine
mfiance. Elle dtestait Albertine, mais, me jugeant d'aprs elle-mme,
elle se figurait qu'on ne pouvait me remettre une lettre crite par mon
amie sans crainte que je l'ouvrisse. Je pris les bagues. Que Monsieur y
fasse attention de ne pas les perdre, dit Franoise, on peut dire
qu'elles sont belles! Je ne sais pas qui les lui a donnes, si c'est
Monsieur ou un autre, mais je vois bien que c'est quelqu'un de riche et
qui a du got!--Ce n'est pas moi, rpondis-je  Franoise, et d'ailleurs
ce n'est pas de la mme personne que viennent les deux, l'une lui a t
donne par sa tante et elle a achet l'autre.--Pas de la mme personne!
s'cria Franoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le
rubis qu'on a ajout sur l'une, il y a le mme aigle sur les deux, les
mmes initiales  l'intrieur... Je ne sais pas si Franoise sentait le
mal qu'elle me faisait, mais elle commena  baucher un sourire qui ne
quitta plus ses lvres. Comment, le mme aigle? Vous tes folle. Sur
celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais sur l'autre c'est
une espce de tte d'homme qui est cisele.--Une tte d'homme? o
Monsieur a vu a? Rien qu'avec mes lorgnons j'ai tout de suite vu que
c'tait une des ailes de l'aigle; que Monsieur prenne sa loupe, il verra
l'autre aile sur l'autre ct, la tte et le bec au milieu. On voit
chaque plume. Ah! c'est un beau travail. L'anxieux besoin de savoir si
Albertine m'avait menti me fit oublier que j'aurais d garder quelque
dignit envers Franoise et lui refuser le plaisir mchant qu'elle
avait, sinon  me torturer, du moins  nuire  mon amie. Je haletais
tandis que Franoise allait chercher ma loupe, je la pris, je demandai 
Franoise de me montrer l'aigle sur la bague au rubis, elle n'eut pas de
peine  me faire reconnatre les ailes, stylises de la mme faon que
dans l'autre bague, le relief de chaque plume, la tte. Elle me fit
remarquer aussi des inscriptions semblables, auxquelles, il est vrai,
d'autres taient jointes dans la bague au rubis. Et  l'intrieur des
deux le chiffre d'Albertine. Mais cela m'tonne que Monsieur ait eu
besoin de tout cela pour voir que c'tait la mme bague, me dit
Franoise. Mme sans les regarder de prs on sent bien la mme faon, la
mme manire de plisser l'or, la mme forme. Rien qu' les apercevoir
j'aurais jur qu'elles venaient du mme endroit. a se reconnat comme
la cuisine d'une bonne cuisinire. Et en effet,  sa curiosit de
domestique attise par la haine et habitue  noter des dtails avec une
effrayante prcision, s'tait joint, pour l'aider dans cette expertise,
ce got qu'elle avait, ce mme got en effet qu'elle montrait dans la
cuisine et qu'avivait peut-tre, comme je m'en tais aperu, en partant
pour Balbec, dans sa manire de s'habiller, sa coquetterie de femme qui
a t jolie, qui a regard les bijoux et les toilettes des autres. Je me
serais tromp de bote de mdicament et, au lieu de prendre quelques
cachets de vronal un jour o je sentais que j'avais bu trop de tasses
de th, j'aurais pris autant de cachets de cafine, que mon coeur n'et
pas pu battre plus violemment. Je demandai  Franoise de sortir de la
chambre. J'aurais voulu voir Albertine immdiatement.  l'horreur de son
mensonge,  la jalousie pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se
ft laiss ainsi faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai,
mais une femme que nous entretenons ne nous semble pas une femme
entretenue tant que nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et
pourtant, puisque je n'avais cess de dpenser pour elle tant d'argent,
je l'avais prise malgr cette bassesse morale; cette bassesse je l'avais
maintenue en elle, je l'avais peut-tre accrue, peut-tre cre. Puis,
comme nous avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur,
comme nous arrivons, quand nous mourons de faim,  nous persuader qu'un
inconnu va nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai
Albertine dans mes bras, m'expliquant d'un mot que c'tait  cause de la
ressemblance de la fabrication qu'elle avait achet l'autre bague, que
c'tait elle qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette
explication tait encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps
d'enfoncer dans mon esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne
pouvait tre si vite apaise. Et je songeais que tant d'hommes qui
disent aux autres que leur matresse est bien gentille souffrent de
pareilles tortures. C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et 
eux-mmes. Ils ne mentent pas tout  fait; ils ont avec cette femme des
heures vraiment douces; mais songez  tout ce que cette gentillesse
qu'elles ont pour eux devant leurs amis et qui leur permet de se
glorifier, et  tout ce que cette gentillesse qu'elles ont seules avec
leurs amants et qui leur permet de les bnir, recouvrent d'heures
inconnues o l'amant a souffert, dout, fait partout d'inutiles
recherches pour savoir la vrit! C'est  de telles souffrances qu'est
lie la douceur d'aimer, de s'enchanter des propos les plus
insignifiants d'une femme qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume
de son odeur. En ce moment, je ne pouvais plus me dlecter  respirer
par le souvenir celle d'Albertine. Atterr, les deux bagues  la main,
je regardais cet aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le coeur,
dont les ailes aux plumes en relief avaient emport la confiance que je
gardais dans mon amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne
pouvait pas chapper un instant aux questions poses sans cesse
relativement  cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom
sans pourtant me le laisser lire, qu'elle avait aim sans doute
autrefois, et qu'elle avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps,
puisque c'est le jour si doux, si familial, de la promenade ensemble au
Bois, que j'avais vu, pour la premire fois, la seconde bague, celle o
l'aigle avait l'air de tremper son bec dans la nappe de sang clair du
rubis.

Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du dpart
d'Albertine, cela ne signifiait pas que je ne pensais qu' elle. D'une
part, son charme ayant depuis longtemps gagn de proche en proche des
objets qui finissaient par en tre trs loigns, mais n'taient pas
moins lectriss par la mme motion qu'elle me donnait, si quelque
chose me faisait penser  Incarville, ou aux Verdurin, ou  un nouveau
rle de La, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre part,
moi-mme, ce que j'appelais penser  Albertine, c'tait penser aux
moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle
faisait. De sorte que, si, pendant ces heures de martyre incessant, un
graphique avait pu reprsenter les images qui accompagnaient mes
souffrances, on et aperu celles de la gare d'Orsay, des billets de
banque offerts  Mme Bontemps, de Saint-Loup pench sur le pupitre
inclin d'un bureau de tlgraphe o il remplissait une formule de
dpche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De mme que dans tout le
cours de notre vie notre gosme voit tout le temps devant lui les buts
prcieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce _Je_ lui-mme qui ne
cesse de les considrer, de mme le dsir qui dirige nos actes descend
vers eux, mais ne remonte pas  soi, soit que, trop utilitaire, il se
prcipite dans l'action et ddaigne la connaissance, soit que nous
recherchions l'avenir pour corriger les dceptions du prsent, soit que
la paresse de l'esprit le pousse  glisser sur la pente aise de
l'imagination plutt qu' remonter la pente abrupte de l'introspection.
En ralit, dans ces heures de crise o nous jouerions toute notre vie,
au fur et  mesure que l'tre dont elle dpend rvle mieux l'immensit
de la place qu'il occupe pour nous, en ne laissant rien dans le monde
qui ne soit boulevers par lui, proportionnellement l'image de cet tre
dcrot jusqu' ne plus tre perceptible. En toutes choses nous trouvons
l'effet de sa prsence par l'motion que nous ressentons; lui-mme, la
cause, nous ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-l si
incapable de me reprsenter Albertine que j'aurais presque pu croire que
je ne l'aimais pas, comme ma mre, dans les moments de dsespoir o elle
fut incapable de se reprsenter jamais ma grand'mre (sauf une fois dans
la rencontre fortuite d'un rve dont elle sentait tellement le prix,
quoique endormie, qu'elle s'efforait, avec ce qui lui restait de forces
dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et s'accusait
en effet de ne pas regretter sa mre, dont la mort la tuait mais dont
les traits se drobaient  son souvenir.

Pourquoi euss-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes? Parce
qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer: mais
notre vie ne reposait-elle pas sur un perptuel mensonge? Jamais elle ne
m'avait dit une fois: Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir
librement? pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais? Mais
c'tait, en effet, une vie trop singulire pour qu'elle ne me l'et pas
demand si elle n'avait pas compris pourquoi. Et  mon silence sur les
causes de sa claustration, n'tait-il pas comprhensible que
correspondt de sa part un mme et constant silence sur ses perptuels
dsirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables dsirs et
esprances? Franoise avait l'air de savoir que je mentais quand je
faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance semblait
fonde sur un peu plus que sur cette vrit qui guidait d'habitude notre
domestique, que les matres n'aiment pas  tre humilis vis--vis de
leurs serviteurs et ne leur font connatre de la ralit que ce qui ne
s'carte pas trop d'une action flatteuse, propre  entretenir le
respect. Cette fois-ci la croyance de Franoise avait l'air fonde sur
autre chose, comme si elle et elle-mme dj entretenu la mfiance dans
l'esprit d'Albertine, surexcit sa colre, bref l'et pousse au point
o elle aurait pu prdire comme invitable son dpart. Si c'tait vrai,
ma version d'un dpart momentan, connu et approuv par moi, n'avait pu
rencontrer qu'incrdulit chez Franoise. Mais l'ide qu'elle se faisait
de la nature intresse d'Albertine, l'exaspration avec laquelle, dans
sa haine, elle grossissait le profit qu'Albertine tait cense tirer
de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire chec  sa certitude.
Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme  une chose toute
naturelle, au retour prochain d'Albertine, Franoise regardait-elle ma
figure pour voir si je n'inventais pas, de la mme faon que, quand le
matre d'htel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots, une
nouvelle politique qu'elle hsitait  croire, par exemple la fermeture
des glises et la dportation des curs, mme du bout de la cuisine et
sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et avidement le journal,
comme si elle et pu voir si c'tait vraiment crit.

Quand Franoise vit qu'aprs avoir crit une longue lettre j'y mettais
l'adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-l si vague qu'Albertine
revnt grandit chez elle. Il se doubla d'une vritable consternation
quand, un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une lettre sur
l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'criture d'Albertine. Elle
se demandait si le dpart d'Albertine n'avait pas t une simple
comdie, supposition qui la dsolait doublement, comme assurant
dfinitivement pour l'avenir la vie d'Albertine  la maison et comme
constituant pour moi, c'est--dire, en tant que j'tais le matre de
Franoise, pour elle-mme l'humiliation d'avoir t jou par Albertine.
Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de celle-ci, je ne pus
m'empcher de considrer un instant les yeux de Franoise d'o tous les
espoirs s'taient enfuis, en induisant de ce prsage l'imminence du
retour d'Albertine, comme un amateur de sports d'hiver conclut avec joie
que les froids sont proches en voyant le dpart des hirondelles. Enfin
Franoise partit, et quand je me fus assur qu'elle avait referm la
porte, j'ouvris sans bruit, pour n'avoir pas l'air anxieux, la lettre
que voici:

Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis 
vos ordres pour dcommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse
quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu' m'crire le nom de votre
intermdiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens qui ne
cherchent qu'une chose, c'est  vendre; et que feriez-vous d'une auto,
vous qui ne sortez jamais? Je suis trs touche que vous ayez gard un
bon souvenir de notre dernire promenade. Croyez que de mon ct je
n'oublierai pas cette promenade deux fois crpusculaire (puisque la nuit
venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne s'effacera de mon
esprit qu'avec la nuit complte.

Je sentis que cette dernire phrase n'tait qu'une phrase et
qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu' sa mort, un si doux
souvenir de cette promenade o elle n'avait certainement eu aucun
plaisir puisqu'elle tait impatiente de me quitter. Mais j'admirai aussi
comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu
qu'_Esther_ avant de me connatre, tait doue et combien j'avais eu
raison de trouver qu'elle s'tait chez moi enrichie de qualits
nouvelles qui la faisaient diffrente et plus complte. Et ainsi, la
phrase que je lui avais dite  Balbec: Je crois que mon amiti vous
serait prcieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous
apporter ce qui vous manque--je lui avais mis comme ddicace sur une
photographie: avec la certitude d'tre providentiel,--cette phrase,
que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver
bnfice  me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait avoir, cette
phrase se trouvait, elle aussi, avoir t vraie. De mme, en somme,
quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de
l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais, que dans la
frquentation constante mon amour s'amortissait et que la sparation
l'exaltait, mais en ralit la frquentation constante avait fait natre
un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers temps de
Balbec.

La lettre d'Albertine n'avanait en rien les choses. Elle ne me parlait
que d'crire  l'intermdiaire. Il fallait sortir de cette situation,
brusquer les choses, et j'eus l'ide suivante. Je fis immdiatement
porter  Andre une lettre o je lui disais qu'Albertine tait chez sa
tante, que je me sentais bien seul, qu'elle me ferait un immense plaisir
en venant s'installer chez moi pour quelques jours et que, comme je ne
voulais faire aucune cachotterie, je la priais d'en avertir Albertine.
Et en mme temps j'crivis  Albertine comme si je n'avais pas encore
reu sa lettre: Mon amie, pardonnez-moi ce que vous comprendrez si
bien, je dteste tant les cachotteries que j'ai voulu que vous fussiez
avertie par elle et par moi. J'ai,  vous avoir eue si doucement chez
moi, pris la mauvaise habitude de ne pas tre seul. Puisque nous avons
dcid que vous ne reviendrez pas, j'ai pens que la personne qui vous
remplacerait le mieux, parce que c'est celle qui me changerait le moins,
qui vous rappellerait le plus, c'tait Andre, et je lui ai demand de
venir. Pour que tout cela n'et pas l'air trop brusque, je ne lui ai
parl que de quelques jours, mais entre nous je pense bien que cette
fois-ci c'est une chose de toujours. Ne croyez-vous pas que j'aie
raison? Vous savez que votre petit groupe de jeunes filles de Balbec a
toujours t la cellule sociale qui a exerc sur moi le plus grand
prestige, auquel j'ai t le plus heureux d'tre un jour agrg. Sans
doute c'est ce prestige qui se fait encore sentir. Puisque la fatalit
de nos caractres et la malchance de la vie a voulu que ma petite
Albertine ne pt pas tre ma femme, je crois que j'aurai tout de mme
une femme--moins charmante qu'elle, mais  qui des conformits plus
grandes de nature permettront peut-tre d'tre plus heureuse avec
moi--dans Andre. Mais aprs avoir fait partir cette lettre, le soupon
me vint tout  coup que, quand Albertine m'avait crit: J'aurais t
trop heureuse de revenir si vous me l'aviez crit directement, elle ne
me l'avait dit que parce que je ne lui avais pas crit directement et
que, si je l'avais fait, elle ne serait pas revenue tout de mme,
qu'elle serait contente de voir Andre chez moi, puis ma femme, pourvu
qu'elle, Albertine, ft libre, parce qu'elle pouvait maintenant, depuis
dj huit jours, dtruisant les prcautions de chaque heure que j'avais
prises pendant plus de six mois  Paris, se livrer  ses vices et faire
ce que minute par minute j'avais empch. Je me disais que probablement
elle usait mal, l-bas, de sa libert, et sans doute cette ide que je
formais me semblait triste mais restait gnrale, ne me montrant rien de
particulier, et, par le nombre indfini des amantes possibles qu'elle me
faisait supposer, ne me laissait m'arrter  aucune, entranait mon
esprit dans une sorte de mouvement perptuel non exempt de douleur, mais
d'une douleur qui, par le dfaut d'une image concrte, tait
supportable, pourtant cette douleur cessa de le demeurer et devint
atroce quand Saint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu'il
me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je
place immdiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla
ensuite tellement qu'il affaiblit, sinon l'impression pnible que me
produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la porte pratique
de cette conversation. Cet incident consiste en ceci. Brlant
d'impatience de voir Saint-Loup, je l'attendais sur l'escalier (ce que
je n'aurais pu faire si ma mre avait t l, car c'est ce qu'elle
dtestait le plus au monde aprs parler par la fentre) quand
j'entendis les paroles suivantes: Comment! vous ne savez pas faire
renvoyer quelqu'un qui vous dplat? Ce n'est pas difficile. Vous
n'avez, par exemple, qu' cacher les choses qu'il faut qu'il apporte.
Alors, au moment o ses patrons sont presss, l'appellent, il ne trouve
rien, il perd la tte. Ma tante vous dira, furieuse aprs lui: Mais
qu'est-ce qu'il fait? Quand il arrivera, en retard, tout le monde sera
en fureur et il n'aura pas ce qu'il faut. Au bout de quatre ou cinq fois
vous pouvez tre sr qu'il sera renvoy, surtout si vous avez soin de
salir en cachette ce qu'il doit apporter de propre, et mille autres
trucs comme cela. Je restais muet de stupfaction car ces paroles
machiavliques et cruelles taient prononces par la voix de Saint-Loup.
Or je l'avais toujours considr comme un tre si bon, si pitoyable aux
malheureux, que cela me faisait le mme effet que s'il avait rcit un
rle de Satan: ce ne pouvait tre en son nom qu'il parlait. Mais il
faut bien que chacun gagne sa vie, dit son interlocuteur que j'aperus
alors et qui tait un des valets de pied de la duchesse de Guermantes.
Qu'est-ce que a vous fiche du moment que vous serez bien? rpondit
mchamment Saint-Loup. Vous aurez en plus le plaisir d'avoir un
souffre-douleur. Vous pouvez trs bien renverser des encriers sur sa
livre au moment o il viendra servir un grand dner, enfin ne pas lui
laisser une minute de repos jusqu' ce qu'il finisse par prfrer s'en
aller. Du reste, moi je pousserai  la roue, je dirai  ma tante que
j'admire votre patience de servir avec un lourdaud pareil et aussi mal
tenu. Je me montrai, Saint-Loup vint  moi, mais ma confiance en lui
tait branle depuis que je venais de l'entendre tellement diffrent de
ce que je connaissais. Et je me demandai si quelqu'un qui tait capable
d'agir aussi cruellement envers un malheureux n'avait pas jou le rle
d'un tratre vis--vis de moi, dans sa mission auprs de Mme Bontemps.
Cette rflexion servit surtout  ne pas me faire considrer son insuccs
comme une preuve que je ne pouvais pas russir, une fois qu'il m'eut
quitt. Mais pendant qu'il fut auprs de moi, c'tait pourtant au
Saint-Loup d'autrefois, et surtout  l'ami qui venait de quitter Mme
Bontemps, que je pensais. Il me dit d'abord: Tu trouves que j'aurais d
te tlphoner davantage, mais on disait toujours que tu n'tais pas
libre. Mais o ma souffrance devint insupportable, ce fut quand il me
dit: Pour commencer par o ma dernire dpche t'a laiss, aprs avoir
pass par une espce de hangar, j'entrai dans la maison, et au bout d'un
long couloir on me fit entrer dans un salon. A ces mots de hangar, de
couloir, de salon, et avant mme qu'ils eussent fini, d'tre prononcs,
mon coeur fut boulevers avec plus de rapidit que par un courant
lectrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la terre en
une seconde, ce n'est pas l'lectricit, c'est la douleur. Comme je les
rptai, renouvelant le choc  plaisir, ces mots de hangar, de couloir,
de salon, quand Saint-Loup fut parti! Dans un hangar on peut se coucher
avec une amie. Et dans ce salon, qui sait ce qu'Albertine faisait quand
sa tante n'tait pas l? Et quoi? Je m'tais donc reprsent la maison
o elle habitait comme ne pouvant possder ni hangar, ni salon? Non, je
ne me l'tais pas reprsente du tout, sinon comme un lieu vague.
J'avais souffert une premire fois quand s'tait individualis
gographiquement le lieu o tait Albertine. Quand j'avais appris qu'au
lieu d'tre dans deux ou trois endroits possibles, elle tait en
Touraine, ces mots de sa concierge avaient marqu dans mon coeur comme
sur une carte la place o il fallait enfin souffrir. Mais une fois
habitu  cette ide qu'elle tait dans une maison de Touraine, je
n'avais pas vu l maison. Jamais ne m'tait venue  l'imagination cette
affreuse ide de salon, de hangar, de couloir, qui me semblaient face 
moi sur la rtine de Saint-Loup qui les avait vues, ces pices dans
lesquelles Albertine allait, passait, vivait, ces pices-l en
particulier et non une infinit de pices possibles qui s'taient
dtruites l'une l'autre. Avec les mots de hangar, de couloir, de salon,
ma folie m'apparut d'avoir laiss Albertine huit jours dans ce lieu
maudit dont l'existence (et non la simple possibilit) venait de m'tre
rvle. Hlas! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon il avait
entendu chanter  tue-tte d'une chambre voisine et que c'tait
Albertine qui chantait, je compris avec dsespoir que, dbarrasse enfin
de moi, elle tait heureuse! Elle avait reconquis sa libert. Et moi qui
pensais qu'elle allait venir prendre la place d'Andre. Ma douleur se
changea en colre contre Saint-Loup. C'est tout ce que je t'avais
demand d'viter, qu'elle st que tu venais.--Si tu crois que c'tait
facile! On m'avait assur qu'elle n'tait pas l. Oh! je sais bien que
tu n'es pas content de moi, je l'ai bien senti dans tes dpches. Mais
tu n'es pas juste, j'ai fait ce que j'ai pu. Lche de nouveau, ayant
quitt la cage d'o chez moi je restais des jours entiers sans la faire
venir dans ma chambre, Albertine avait repris pour moi toute sa valeur,
elle tait redevenue celle que tout le monde suivait, l'oiseau
merveilleux des premiers jours. Enfin rsumons-nous. Pour la question
d'argent, je ne sais que te dire, j'ai parl  une femme qui m'a paru si
dlicate que je craignais de la froisser. Or elle n'a pas fait ouf quand
j'ai parl de l'argent. Mme, un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle
tait touche de voir que nous nous comprenions si bien. Pourtant tout
ce qu'elle a dit ensuite tait si dlicat, si lev, qu'il me semblait
impossible qu'elle et dit pour l'argent que je lui offrais: Nous nous
comprenons si bien, car au fond j'agissais en mufle.--Mais peut-tre
n'a-t-elle pas compris, elle n'a peut-tre pas entendu, tu aurais d le
lui rpter, car c'est cela srement qui aurait fait tout russir.--Mais
comment veux-tu qu'elle n'ait pas entendu? Je le lui ai dit comme je te
parle l, elle n'est ni sourde, ni folle.--Et elle n'a fait aucune
rflexion?--Aucune.--Tu aurais d lui redire une fois.--Comment
voulais-tu que je le lui redise? Ds qu'en entrant j'ai vu l'air qu'elle
avait, je me suis dit que tu t'tais tromp, que tu me faisais faire une
immense gaffe, et c'tait terriblement difficile de lui offrir cet
argent ainsi. Je l'ai fait pourtant pour t'obir, persuad qu'elle
allait me faire mettre dehors.--Mais elle ne l'a pas fait. Donc ou elle
n'avait pas entendu, et il fallait recommencer, ou vous pouviez
continuer sur ce sujet.--Tu dis: Elle n'avait pas entendu parce que tu
es ici, mais je te rpte, si tu avais assist  notre conversation, il
n'y avait aucun bruit, je l'ai dit brutalement, il n'est pas possible
qu'elle n'ait pas compris.--Mais enfin elle est bien persuade que j'ai
toujours voulu pouser sa nice?--Non, a, si tu veux mon avis, elle ne
croyait pas que tu eusses du tout l'intention d'pouser. Elle m'a dit
que tu avais dit toi-mme  sa nice que tu voulais la quitter. Je ne
sais mme pas si maintenant elle est bien persuade que tu veuilles
pouser. Ceci me rassurait un peu en me montrant que j'tais moins
humili, donc plus capable d'tre encore aim, plus libre de faire une
dmarche dcisive. Pourtant j'tais tourment. Je suis ennuy parce que
je vois que tu n'es pas content.--Si, je suis touch, reconnaissant de
ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu...--J'ai fait de mon
mieux. Un autre n'et pu faire davantage ni mme autant. Essaye d'un
autre.--Mais non, justement, si j'avais su, je ne t'aurais pas envoy,
mais ta dmarche avorte m'empche d'en faire une autre. Je lui faisais
des reproches: il avait cherch  me rendre service et n'avait pas
russi. Saint-Loup en s'en allant avait crois des jeunes filles qui
entraient. J'avais dj fait souvent la supposition qu'Albertine
connaissait des jeunes filles dans le pays; mais c'tait la premire
fois que j'en ressentais la torture. Il faut vraiment croire que la
nature a donn  notre esprit de scrter un contre-poison naturel qui
annihile les suppositions que nous faisons  la fois sans trve et sans
danger. Mais rien ne m'immunisait contre ces jeunes filles que
Saint-Loup avait rencontres. Tous ces dtails, n'tait-ce pas justement
ce que j'avais cherch  obtenir de chacun sur Albertine? n'tait-ce pas
moi qui, pour les connatre plus prcisment, avais demand 
Saint-Loup, rappel par son colonel, de passer cote que cote chez moi?
n'tait-ce donc pas moi qui les avais souhaits, moi, ou plutt ma
douleur affame, avide de crotre et de se nourrir d'eux? Enfin
Saint-Loup m'avait dit avoir eu la bonne surprise de rencontrer tout
prs de l, seule figure de connaissance et qui lui avait rappel le
pass, une ancienne amie de Rachel, une jolie actrice qui villgiaturait
dans le voisinage. Et le nom de cette actrice suffit pour que je me
dise: C'est peut-tre avec celle-l; cela suffisait pour que je visse,
dans les bras mmes d'une femme que je ne connaissais pas, Albertine
souriante et rouge de plaisir. Et, au fond, pourquoi cela n'et-il pas
t? M'tais-je fait faute de penser  des femmes depuis que je
connaissais Albertine? Le soir o j'avais t pour la premire fois chez
la princesse de Guermantes, quand j'tais rentr, n'tait-ce pas
beaucoup moins en pensant  cette dernire qu' la jeune fille dont
Saint-Loup m'avait parl et qui allait dans les maisons de passe, et 
la femme de chambre de Mme Putbus? N'est-ce pas pour cette dernire que
j'tais retourn  Balbec et, plus rcemment, avais bien eu envie
d'aller  Venise? pourquoi Albertine n'et-elle pas eu envie d'aller en
Touraine? Seulement, au fond, je m'en apercevais maintenant, je ne
l'aurais pas quitte, je ne serais pas all  Venise. Mme au fond de
moi-mme, tout en me disant: Je la quitterai bientt, je savais que je
ne la quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me
mettrais plus  travailler, ni  vivre d'une faon hyginique, ni  rien
faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain.
Seulement, quoi que je crusse au fond, j'avais trouv plus habile de la
laisser vivre sous la menace d'une perptuelle sparation. Et sans
doute, grce  ma dtestable habilet, je l'avais trop bien convaincue.
En tout cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je ne pouvais
pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette actrice;
je ne pouvais supporter la pense de cette vie qui m'chappait.
J'crirais et j'attendrais sa rponse  ma lettre: si elle faisait le
mal, hlas! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-tre je
me disais cela parce que, n'ayant plus l'habitude de me faire rendre
compte de chacune de ses minutes, dont une seule o elle et t libre
m'et jadis affol, ma jalousie n'avait plus la mme division du temps).
Mais aussitt sa rponse reue, si elle ne revenait pas j'irais la
chercher; de gr ou de force je l'arracherais  ses amies. D'ailleurs ne
valait-il pas mieux que j'y allasse moi-mme, maintenant que j'avais
dcouvert la mchancet, jusqu'ici insouponne de moi, de Saint-Loup?
qui sait s'il n'avait pas organis tout un complot pour me sparer
d'Albertine?

Et cependant, comme j'aurais menti maintenant si je lui avais crit,
comme je le lui disais  Paris, que je souhaitais qu'il ne lui arrivt
aucun accident! Ah! s'il lui en tait arriv un, ma vie, au lieu d'tre
 jamais empoisonne par cette jalousie incessante, et aussitt
retrouv sinon le bonheur, du moins le calme par la suppression de la
souffrance.

La suppression de la souffrance? Ai-je pu vraiment le croire? croire que
la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en tat;
qu'elle enlve la douleur dans le coeur de celui pour qui l'existence de
l'autre n'est plus qu'une cause de douleurs; qu'elle enlve la douleur
et n'y met rien  la place? La suppression de la douleur! Parcourant les
faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir le courage de
former le mme souhait que Swann. Si Albertine avait pu tre victime
d'un accident, vivante, j'aurais eu un prtexte pour courir auprs
d'elle, morte j'aurais retrouv, comme disait Swann, la libert de
vivre. Je le croyais? Il l'avait cru, cet homme si fin et qui croyait se
bien connatre. Comme on sait peu ce qu'on a dans le coeur. Comme, un peu
plus tard, s'il avait t encore vivant, j'aurais pu lui apprendre que
son souhait, autant que criminel, tait absurde, que la mort de celle
qu'il aimait ne l'et dlivr de rien. Je laissai toute fiert vis--vis
d'Albertine, je lui envoyai un tlgramme dsespr lui demandant de
revenir  n'importe quelles conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle
voudrait, que je demandais seulement  l'embrasser une minute trois fois
par semaine avant qu'elle se couche. Et elle et dit une fois seulement,
que j'eusse accept une fois. Elle ne revint jamais. Mon tlgramme
venait de partir que j'en reus un. Il tait de Mme Bontemps. Le monde
n'est pas cr une fois pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute
au cours de la vie des choses que nous ne souponnions pas. Ah! ce ne
fut pas la suppression de la souffrance que produisirent en moi les deux
premires lignes du tlgramme: Mon pauvre ami, notre petite Albertine
n'est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui
l'aimiez tant. Elle a t jete par son cheval contre un arbre pendant
une promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je
morte  sa place? Non, pas la suppression de la souffrance, mais une
souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais
ne m'tais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-tre
pas? Je me l'tais dit, en effet, mais je m'apercevais maintenant que
pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa prsence,
de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupons,
j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'tre toujours avec elle. Mme
quand elle tait sortie, quand j'tais seul, je l'embrassais encore.
J'avais continu depuis qu'elle tait en Touraine. J'avais moins besoin
de sa fidlit que de son retour. Et si ma raison pouvait impunment le
mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait pas un instant
de me le reprsenter. Instinctivement je passai ma main sur mon cou, sur
mes lvres qui se voyaient embrasss par elle depuis qu'elle tait
partie, et qui ne le seraient jamais plus; je passai ma main sur eux,
comme maman m'avait caress  la mort de ma grand'mre en me disant:
Mon pauvre petit, ta grand'mre qui t'aimait tant ne t'embrassera
plus. Toute ma vie  venir se trouvait arrache de mon coeur. Ma vie 
venir? Je n'avais donc pas pens quelquefois  la vivre sans Albertine?
Mais non! Depuis longtemps je lui avais donc vou toutes les minutes de
ma vie jusqu' ma mort? Mais bien sr! Cet avenir indissoluble d'elle je
n'avais pas su l'apercevoir, mais maintenant qu'il venait d'tre
descell, je sentais la place qu'il tenait dans mon coeur bant.
Franoise qui ne savait encore rien entra dans ma chambre; d'un air
furieux, je lui criai: Qu'est-ce qu'il y a? Alors (il y a quelquefois
des mots qui mettent une ralit diffrente  la mme place que celle
qui est prs de nous, ils nous tourdissent tout autant qu'un vertige)
elle me dit: Monsieur n'a pas besoin d'avoir l'air fch. Il va tre au
contraire bien content. Ce sont deux lettres de mademoiselle Albertine.
Je sentis, aprs, que j'avais d avoir les yeux de quelqu'un dont
l'esprit perd l'quilibre. Je ne fus mme pas heureux, ni incrdule.
J'tais comme quelqu'un qui voit la mme place de sa chambre occupe par
un canap et par une grotte: rien ne lui paraissant plus rel, il tombe
par terre. Les deux lettres d'Albertine avaient d tre crites 
quelques heures de distance, peut-tre en mme temps, et peu de temps
avant la promenade o elle tait morte. La premire disait: Mon ami, je
vous remercie de la preuve de confiance que vous me donnez en me disant
votre intention de faire venir Andre chez vous. Je sais qu'elle
acceptera avec joie et je crois que ce sera trs heureux pour elle.
Doue comme elle est, elle saura profiter de la compagnie d'un homme tel
que vous et de l'admirable influence que vous savez prendre sur un tre.
Je crois que vous avez eu l une ide d'o peut natre autant de bien
pour elle que pour vous. Aussi, si elle faisait l'ombre d'une difficult
(ce que je ne crois pas), tlgraphiez-moi, je me charge d'agir sur
elle. La seconde tait date d'un jour plus tard. En ralit, elle
avait d les crire  peu d'instants l'une de l'autre, peut-tre
ensemble, et antidater la premire. Car tout le temps j'avais imagin
dans l'absurde ses intentions qui n'avaient t que de revenir auprs de
moi et que quelqu'un de dsintress dans la chose, un homme sans
imagination, le ngociateur d'un trait de paix, le marchand qui examine
une transaction, eussent mieux juges que moi. Elle ne contenait que ces
mots: Serait-il trop tard pour que je revienne chez vous? Si vous
n'avez pas encore crit  Andre, consentiriez-vous  me reprendre? Je
m'inclinerai devant votre dcision, je vous supplie de ne pas tarder 
me la faire connatre, vous pensez avec quelle impatience je l'attends.
Si c'tait que je revienne, je prendrais le train immdiatement. De tout
coeur  vous, Albertine.

Pour que la mort d'Albertine et pu supprimer mes souffrances, il et
fallu que le choc l'et tue non seulement en Touraine, mais en moi.
Jamais elle n'y avait t plus vivante. Pour entrer en nous, un tre a
t oblig de prendre la forme, de se plier au cadre du temps; ne nous
apparaissant que par minutes successives, il n'a jamais pu nous livrer
de lui qu'un seul aspect  la fois, nous dbiter de lui qu'une seule
photographie. Grande faiblesse sans doute pour un tre de consister en
une simple collection de moments; grande force aussi; il relve de la
mmoire, et la mmoire d'un moment n'est pas instruite de tout ce qui
s'est pass depuis; ce moment qu'elle a enregistr dure encore, vit
encore, et avec lui l'tre qui s'y profilait. Et puis cet miettement ne
fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour me consoler ce
n'est pas une, ce sont d'innombrables Albertine que j'aurais d oublier.
Quand j'tais arriv  supporter le chagrin d'avoir perdu celle-ci,
c'tait  recommencer avec une autre, avec cent autres.

Alors ma vie fut entirement change. Ce qui en avait fait, et non 
cause d'Albertine, paralllement  elle, quand j'tais seul, la douceur,
c'tait justement,  l'appel de moments identiques, la perptuelle
renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie m'tait rendue
l'odeur des lilas de Combray; par la mobilit du soleil sur le balcon,
les pigeons des Champs-Elyses; par l'assourdissement des bruits dans la
chaleur de la matine, la fracheur des cerises; le dsir de la Bretagne
ou de Venise par le bruit du vent et le retour de Pques. L't venait,
les jours taient longs, il faisait chaud. C'tait le temps o de grand
matin lves et professeurs vont dans les jardins publics prparer les
derniers concours sous les arbres, pour recueillir la seule goutte de
fracheur que laisse tomber un ciel moins enflamm que dans l'ardeur du
jour, mais dj aussi strilement pur. De ma chambre obscure, avec un
pouvoir d'vocation gal  celui d'autrefois, mais qui ne me donnait
plus que de la souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de
l'air, le soleil dclinant mettait sur la verticalit des maisons, des
glises, un fauve badigeon. Et si Franoise en revenant drangeait sans
le vouloir les plis des grands rideaux, j'touffais un cri  la
dchirure que venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui
m'avait fait paratre belle la faade neuve de Bricqueville
l'Orgueilleuse, quand Albertine m'avait dit: Elle est restaure. Ne
sachant comment expliquer mon soupir  Franoise, je lui disais: Ah!
j'ai soif. Elle sortait, rentrait, mais je me dtournais violemment,
sous la dcharge douloureuse d'un des mille souvenirs invisibles qui 
tout moment clataient autour de moi dans l'ombre: je venais de voir
qu'elle avait apport du cidre et des cerises qu'un garon de ferme nous
avait apports dans la voiture,  Balbec, espces sous lesquelles
j'aurais communi le plus parfaitement, jadis, avec l'arc-en-ciel des
salles  manger obscures par les jours brlants. Alors je pensai pour la
premire fois  la ferme des Ecorres, et je me dis que certains jours o
Albertine me disait  Balbec ne pas tre libre, tre oblige de sortir
avec sa tante, elle tait peut-tre avec telle de ses amies dans une
ferme o elle savait que je n'avais pas mes habitudes, et que pendant
qu' tout hasard je l'attendais  Marie-Antoinette o on m'avait dit:
Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui, elle usait avec son amie des
mmes mots qu'avec moi quand nous sortions tous les deux: Il n'aura pas
l'ide de nous chercher ici et comme cela nous ne serons plus
dranges. Je disais  Franoise de refermer les rideaux pour ne plus
voir ce rayon de soleil. Mais il continuait  filtrer, aussi corrosif,
dans ma mmoire. Elle ne me plat pas, elle est restaure, mais nous
irons demain  Saint-Martin le Vtu, aprs-demain ... Demain,
aprs-demain, c'tait un avenir de vie commune, peut-tre pour toujours,
qui commenait, mon coeur s'lana vers lui, mais il n'tait plus l,
Albertine tait morte.

Je demandai l'heure  Franoise. Six heures. Enfin, Dieu merci, allait
disparatre cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec
Albertine, et que nous aimions tant. La journe prenait fin. Mais
qu'est-ce que j'y gagnais? La fracheur du soir se levait, c'tait le
coucher du soleil; dans ma mmoire, au bout d'une route que nous
prenions ensemble pour rentrer, j'apercevais, plus loin que le dernier
village, comme une station distante, inaccessible pour le soir mme o
nous nous arrterions  Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors,
maintenant il fallait s'arrter court devant ce mme abme, elle tait
morte. Ce n'tait plus assez de fermer les rideaux, je tchais de
boucher les yeux et les oreilles de ma mmoire, pour ne pas voir cette
bande orange du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux
qui se rpondaient d'un arbre  l'autre de chaque ct de moi,
qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant tait morte. Je
tchais d'viter ces sensations que donnent l'humidit des feuilles dans
le soir, la monte et la descente des routes  dos d'ne. Mais dj ces
sensations m'avaient ressaisi, ramen assez loin du moment actuel, afin
qu'et tout le recul, tout l'lan ncessaire pour me frapper de nouveau,
l'ide qu'Albertine tait morte. Ah! jamais je n'entrerais plus dans une
fort, je ne me promnerais plus entre des arbres. Mais les grandes
plaines me seraient-elles moins cruelles? Que de fois j'avais travers
pour aller chercher Albertine, que de fois j'avais repris au retour avec
elle la grande plaine de Bricqueville, tantt par des temps brumeux o
l'inondation du brouillard nous donnait l'illusion d'tre entours d'un
lac immense, tantt par des soirs limpides o le clair de lune,
dmatrialisant la terre, la faisant paratre  deux pas cleste, comme
elle n'est, pendant le jour, que dans les lointains, enfermait les
champs, les bois avec le firmament auquel il les avait assimils, dans
l'agate arborise d'un seul azur.

Franoise devait tre heureuse de la mort d'Albertine, et il faut lui
rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne
simulait pas la tristesse. Mais les lois non crites de son antique code
et sa tradition de paysanne mdivale qui pleure comme aux chansons de
gestes taient plus anciennes que sa haine d'Albertine et mme
d'Eulalie. Aussi une de ces fins d'aprs-midi-l, comme je ne cachais
pas assez rapidement ma souffrance, elle aperut mes larmes, servie par
son instinct d'ancienne petite paysanne qui autrefois lui faisait
capturer et faire souffrir les animaux, n'prouver que de la gat 
trangler les poulets et  faire cuire vivants les homards et, quand
j'tais malade,  observer, comme les blessures qu'elle et infliges 
une chouette, ma mauvaise mine, qu'elle annonait ensuite sur un ton
funbre et comme un prsage de malheur. Mais son coutumier de Combray
ne lui permettait pas de prendre lgrement les larmes, le chagrin,
choses qu'elle jugeait aussi funestes que d'ter sa flanelle ou de
manger  contre-coeur. Oh! non, Monsieur, il ne faut pas pleurer comme
cela, cela ferait mal. Et en voulant arrter mes larmes elle avait
l'air aussi inquiet que si c'et t des flots de sang. Malheureusement
je pris un air froid qui coupa court aux effusions qu'elle esprait et
qui, du reste, eussent peut-tre t sincres. Peut-tre en tait-il
pour elle d'Albertine comme d'Eulalie, et maintenant que mon amie ne
pouvait plus tirer de moi aucun profit, Franoise avait-elle cess de la
har. Elle tint  me montrer pourtant qu'elle se rendait bien compte que
je pleurais et que, suivant seulement le funeste exemple des miens, je
ne voulais pas faire voir. Il ne faut pas pleurer, Monsieur, me
dit-elle d'un ton cette fois plus calme, et plutt pour me montrer sa
clairvoyance que pour me tmoigner sa piti. Et elle ajouta: a devait
arriver, elle tait trop heureuse, la pauvre, elle n'a pas su connatre
son bonheur.

Que le jour est lent  mourir par ces soirs dmesurs de l't! Un ple
fantme de la maison d'en face continuait indfiniment  aquareller sur
le ciel sa blancheur persistante. Enfin il faisait nuit dans
l'appartement, je me cognais aux meubles de l'antichambre, mais dans la
porte de l'escalier, au milieu du noir que je croyais total, la partie
vitre tait translucide et bleue, d'un bleu de fleur, d'un bleu d'aile
d'insecte, d'un bleu qui m'et sembl beau si je n'avais senti qu'il
tait un dernier reflet, coupant comme un acier, un coup suprme que
dans sa cruaut infatigable me portait encore le jour. L'obscurit
complte finissait pourtant par venir, mais alors il suffisait d'une
toile vue  ct de l'arbre de la cour pour me rappeler nos dparts en
voiture, aprs le dner, pour les bois de Chantepie, tapisss par le
clair de lune. Et mme dans les rues, il m'arrivait d'isoler sur le dos
d'un banc, de recueillir la puret naturelle d'un rayon de lune au
milieu des lumires artificielles de Paris--de Paris sur lequel il
faisait rgner, en faisant rentrer un instant, pour mon imagination, la
ville dans la nature, avec le silence infini des champs voqus le
souvenir douloureux des promenades que j'y avais faites avec Albertine.
Ah! quand la nuit finirait-elle? Mais  la premire fracheur de l'aube
je frissonnais, car celle-ci avait ramen en moi la douceur de cet t
o, de Balbec  Incarville, d'Incarville  Balbec, nous nous tions tant
de fois reconduits l'un l'autre jusqu'au petit jour.

Je n'avais plus qu'un espoir pour l'avenir--espoir bien plus dchirant
qu'une crainte,--c'tait d'oublier Albertine. Je savais que je
l'oublierais un jour, j'avais bien oubli Gilberte, Mme de Guermantes,
j'avais bien oubli ma grand'mre. Et c'est notre plus juste et plus
cruel chtiment de l'oubli si total, paisible comme ceux des cimetires,
par quoi nous nous sommes dtachs de ceux que nous n'aimons plus, que
nous entrevoyions ce mme oubli comme invitable  l'gard de ceux que
nous aimons encore. A vrai dire nous savons qu'il est un tat non
douloureux, un tat d'indiffrence. Mais ne pouvant penser  la fois 
ce que j'tais et  ce que je serais, je pensais avec dsespoir  tout
ce tgument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il faudrait
bientt me laisser dpouiller pour jamais. L'lan de ces souvenirs si
tendres, venant se briser contre l'ide qu'Albertine tait morte,
m'oppressait par l'entrechoc de flux si contraris que je ne pouvais
rester immobile; je me levais, mais tout d'un coup je m'arrtais,
terrass; le mme petit jour que je voyais, au moment o je venais de
quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers, venait tirer
au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la blancheur
froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un coup de
couteau.

Bientt les bruits de la rue allaient commencer, permettant de lire 
l'chelle qualitative de leurs sonorits le degr de la chaleur sans
cesse accrue o ils retentiraient. Mais dans cette chaleur qui quelques
heures plus tard s'imbiberait de l'odeur des cerises, ce que je trouvais
(comme dans un remde que le remplacement d'une des parties composantes
par une autre suffit pour rendre, d'un euphorique et d'un excitatif
qu'il tait, un dprimant), ce n'tait plus le dsir des femmes mais
l'angoisse du dpart d'Albertine. D'ailleurs le souvenir de tous mes
dsirs tait aussi imprgn d'elle, et de souffrance, que le souvenir
des plaisirs. Cette Venise o j'avais cru que sa prsence me serait
importune (sans doute parce que je sentais confusment qu'elle m'y
serait ncessaire), maintenant qu'Albertine n'tait plus, j'aimais mieux
n'y pas aller. Albertine m'avait sembl un obstacle interpos entre moi
et toutes choses, parce qu'elle tait pour moi leur contenant et que
c'est d'elle, comme d'un vase, que je pouvais les recevoir. Maintenant
que ce vase tait dtruit, je ne me sentais plus le courage de les
saisir; il n'y en avait plus une seule dont je ne me dtournasse,
abattu, prfrant n'y pas goter. De sorte que ma sparation d'avec elle
n'ouvrait nullement pour moi le champ des plaisirs possibles que j'avais
cru m'tre ferm par sa prsence. D'ailleurs l'obstacle que sa prsence
avait peut-tre t, en effet, pour moi  voyager,  jouir de la vie,
m'avait seulement, comme il arrive toujours, masqu les autres
obstacles, qui reparaissaient intacts maintenant que celui-l avait
disparu. C'est de cette faon qu'autrefois, quand quelque visite aimable
m'empchait de travailler, si le lendemain je restais seul je ne
travaillais pas davantage. Qu'une maladie, un duel, un cheval emport,
nous fassent voir la mort de prs, nous aurions joui richement de la
vie, de la volupt, des pays inconnus dont nous allons tre privs. Et
une fois le danger pass, ce que nous retrouverons, c'est la mme vie
morne o rien de tout cela n'existait pour nous.

Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L'hiver finirait par
revenir, o je n'aurais plus  craindre le souvenir des promenades avec
elle jusqu' l'aube trop tt leve. Mais les premires geles ne me
rapporteraient-elles pas, conserv dans leur glace, le germe de mes
premiers dsirs, quand  minuit je la faisais chercher, que le temps me
semblait si long jusqu' son coup de sonnette que je pourrais maintenant
attendre ternellement en vain? Ne me rapporteraient-elles pas le germe
de mes premires inquitudes, quand deux fois je crus qu'elle ne
viendrait pas? Dans ce temps-l je ne la voyais que rarement; mais mme
ces intervalles qu'il y avait alors entre ses visites qui la faisaient
surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein d'une vie inconnue que je
n'essayais pas de possder, assuraient mon calme en empchant les
vellits sans cesse interrompues de ma jalousie de se conglomrer, de
faire bloc dans mon coeur. Autant ils eussent pu tre apaisants dans ce
temps-l, autant, rtrospectivement, ils taient empreints de souffrance
depuis que ce qu'elle avait pu faire d'inconnu pendant leur dure avait
cess de m'tre indiffrent, et surtout maintenant qu'aucune visite
d'elle ne viendrait plus jamais; de sorte que ces soirs de janvier o
elle venait, et qui par l m'avaient t si doux, me souffleraient
maintenant dans leur bise aigre une inquitude que je ne connaissais pas
alors, et me rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de
mon amour. Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui,
depuis Gilberte et mes jeux aux Champs-Elyses, m'avait toujours paru si
triste; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils  ce soir
de neige o j'avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu
Albertine, alors, comme un malade se plaant bien au point de vue du
corps pour sa poitrine, moi, moralement,  ces moments-l, ce que je
redoutais encore le plus pour mon chagrin, pour mon coeur, c'tait le
retour des grands froids, et je me disais que ce qu'il y aurait de plus
dur  passer ce serait peut-tre l'hiver. Li qu'il tait  toutes les
saisons, pour que je perdisse le souvenir d'Albertine il aurait fallu
que je les oubliasse toutes, quitte  recommencer  les connatre, comme
un vieillard frapp d'hmiplgie et qui rapprend  lire; il aurait fallu
que je renonasse  tout l'univers. Seule, me disais-je, une vritable
mort de moi-mme serait capable (mais elle est impossible) de me
consoler de la sienne. Je ne songeais pas que la mort de soi-mme n'est
ni impossible, ni extraordinaire; elle se consomme  notre insu, au
besoin contre notre gr, chaque jour, et je souffrirais de la rptition
de toutes sortes de journes que non seulement la nature, mais des
circonstances factices, un ordre plus conventionnel introduisent dans
une saison. Bientt reviendrait la date o j'tais all  Balbec l'autre
t et o mon amour, qui n'tait pas encore insparable de la jalousie
et qui ne s'inquitait pas de ce qu'Albertine faisait toute la journe,
devait subir tant d'volutions avant de devenir cet amour des derniers
temps, si particulier, que cette anne finale, o avait commenc de
changer et o s'tait termine la destine d'Albertine, m'apparaissait
remplie, diverse, vaste comme un sicle. Puis ce serait le souvenir de
jours plus tardifs, mais dans des annes antrieures, les dimanches de
mauvais temps, o pourtant tout le monde tait sorti, dans le vide de
l'aprs-midi, o le bruit du vent et de la pluie m'et invit jadis 
rester  faire le philosophe sous les toits; avec quelle anxit je
verrais approcher l'heure o Albertine, si peu attendue, tait venue me
voir, m'avait caress pour la premire fois, s'interrompant pour
Franoise qui avait apport la lampe, en ce temps deux fois mort o
c'tait Albertine qui tait curieuse de moi, o ma tendresse pour elle
pouvait lgitimement avoir tant d'esprance. Mme,  une saison plus
avance, ces soirs glorieux o les offices, les pensionnats,
entr'ouverts comme des chapelles, baigns d'une poussire dore,
laissent la rue se couronner de ces demi-desses qui, causant non loin
de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fivre de pntrer dans
leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que la tendresse
d'Albertine qui,  ct de moi, m'tait un empchement  m'approcher
d'elles.

D'ailleurs, au souvenir des heures mme purement naturelles s'ajouterait
forcment le paysage moral qui en fait quelque chose d'unique. Quand
j'entendrais plus tard le cornet  bouquin du chevrier, par un premier
beau temps, presque italien, le mme jour mlangerait tour  tour  sa
lumire l'anxit de savoir Albertine au Trocadro, peut-tre avec La
et les deux jeunes filles, puis la douceur familiale et domestique,
presque commune, d'une pouse qui me semblait alors embarrassante et que
Franoise allait me ramener. Ce message tlphonique de Franoise qui
m'avait transmis l'hommage obissant d'Albertine revenant avec elle,
j'avais cru qu'il m'enorgueillissait. Je m'tais tromp. S'il m'avait
enivr, c'est parce qu'il m'avait fait sentir que celle que j'aimais
tait bien  moi, ne vivait bien que pour moi, et mme  distance, sans
que j'eusse besoin de m'occuper d'elle, me considrait comme son poux
et son matre, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce message
tlphonique avait t une parcelle de douceur, venant de loin, mise de
ce quartier du Trocadro o il se trouvait y avoir pour moi des sources
de bonheur dirigeant vers moi d'apaisantes molcules, des baumes
calmants me rendant enfin une si douce libert d'esprit que je n'avais
plus eu--me livrant sans la restriction d'un seul souci  la musique de
Wagner--qu' attendre l'arrive certaine d'Albertine, sans fivre, avec
un manque entier d'impatience o je n'avais pas su reconnatre le
bonheur. Et ce bonheur qu'elle revnt, qu'elle m'obt et m'appartnt,
la cause en tait dans l'amour, non dans l'orgueil. Il m'et t bien
gal maintenant d'avoir  mes ordres cinquante femmes revenant, sur un
signe de moi, non pas du Trocadro, mais des Indes. Mais ce jour-l, en
sentant Albertine qui, tandis que j'tais seul dans ma chambre  faire
de la musique, venait docilement vers moi, j'avais respir, dissmine
comme un poudroiement dans le soleil, une de ces substances qui, comme
d'autres sont salutaires au corps, font du bien  l'me. Puis 'avait
t, une demi-heure aprs, l'arrive d'Albertine, puis la promenade avec
Albertine arrive, promenade que j'avais crue ennuyeuse parce qu'elle
tait pour moi accompagne de certitude, mais,  cause de cette
certitude mme, qui avait,  partir du moment o Franoise m'avait
tlphon qu'elle la ramenait, coul un calme d'or dans les heures qui
avaient suivi, en avait fait comme une deuxime journe bien diffrente
de la premire, parce qu'elle avait un tout autre dessous moral, un
dessous moral qui en faisait une journe originale, qui venait s'ajouter
 la varit de celles que j'avais connues jusque-l, journe que je
n'eusse jamais pu imaginer--comme nous ne pourrions imaginer le repos
d'un jour d't si de tels jours n'existaient pas dans la srie de ceux
que nous avons vcus,--journe dont je ne pouvais pas dire absolument
que je me la rappelais, car  ce calme s'ajoutait maintenant une
souffrance que je n'avais pas ressentie alors. Mais bien plus tard,
quand je traversai peu  peu, en sens inverse, les temps par lesquels
j'avais pass avant d'aimer tant Albertine, quand mon coeur cicatris put
se sparer sans souffrance d'Albertine morte, alors je pus me rappeler
enfin sans souffrance ce jour o Albertine avait t faire des courses
avec Franoise au lieu de rester au Trocadro; je me rappelai avec
plaisir ce jour comme appartenant  une saison morale que je n'avais pas
connue jusqu'alors; je me le rappelai enfin exactement sans plus y
ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle certains
jours d't qu'on a trouvs trop chauds quand on les a vcus, et dont,
aprs coup surtout, on extrait le titre sans alliage d'or fin et
d'indestructible azur.

De sorte que ces quelques annes n'imposaient pas seulement au souvenir
d'Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleur successive, les
modalits diffrentes de leurs saisons ou de leurs heures, des fins
d'aprs-midi de juin aux soirs d'hiver, des clairs de lune sur la mer 
l'aube en rentrant  la maison, de la neige de Paris aux feuilles mortes
de Saint-Cloud, mais encore l'ide particulire que je me faisais
successivement d'Albertine, de l'aspect physique sous lequel je me la
reprsentais  chacun de ces moments, de la frquence plus ou moins
grande avec laquelle je la voyais cette saison-l, laquelle s'en
trouvait comme plus disperse ou plus compacte, des anxits qu'elle
avait pu m'y causer par l'attente, du dsir que j'avais  tel moment
pour elle, d'espoirs forms, puis perdus; tout cela modifiait le
caractre de ma tristesse rtrospective tout autant que les impressions
de lumire ou de parfums qui lui taient associes, et compltait
chacune des annes solaires que j'avais vcues--et qui, rien qu'avec
leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, taient dj si tristes 
cause du souvenir insparable d'elle--en la doublant d'une sorte d'anne
sentimentale o les heures n'taient pas dfinies par la position du
soleil, mais par l'attente d'un rendez-vous; o la longueur des jours,
o les progrs de la temprature, taient mesurs par l'essor de mes
esprances, le progrs de notre intimit, la transformation progressive
de son visage, les voyages qu'elle avait faits, la frquence et le style
des lettres qu'elle m'avait adresses pendant une absence, sa
prcipitation plus ou moins grande  me voir au retour. Et enfin, ces
changements de temps, ces jours diffrents, s'ils me rendaient chacun
une autre Albertine, ce n'tait pas seulement par l'vocation des
moments semblables. Mais l'on se rappelle que toujours, avant mme que
j'aimasse, chacune avait fait de moi un homme diffrent, ayant d'autres
dsirs parce qu'il avait d'autres perceptions et qui, de n'avoir rv
que temptes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps
avait gliss une odeur de roses dans la clture mal jointe de son
sommeil entrebill, s'veillait en partance pour l'Italie. Mme dans
mon amour l'tat changeant de mon atmosphre morale, la pression
modifie de mes croyances n'avaient-ils pas, tel jour, diminu la
visibilit de mon propre amour, ne l'avaient-ils pas, tel jour,
indfiniment tendue, tel jour embellie jusqu'au sourire, tel jour
contracte jusqu' l'orage? On n'est que par ce qu'on possde, on ne
possde que ce qui vous est rellement prsent, et tant de nos
souvenirs, de nos humeurs, de nos ides partent faire des voyages loin
de nous-mme, o nous les perdons de vue! Alors nous ne pouvons plus les
faire entrer en ligne de compte de ce total qui est notre tre. Mais ils
ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs m'tant
endormi sans presque plus regretter Albertine--on ne peut regretter que
ce qu'on se rappelle--au rveil je trouvais toute une flotte de
souvenirs qui taient venus croiser en moi dans ma plus claire
conscience, et que je distinguais  merveille. Alors je pleurais ce que
je voyais si bien et qui, la veille, n'tait pour moi que nant. Puis,
brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient chang de sens; ses
trahisons avaient soudain repris toute leur importance.

Comment m'avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser  elle je
n'avais  ma disposition que les mmes images dont quand elle tait
vivante je revoyais l'une ou l'autre: rapide et penche sur la roue
mythologique de sa bicyclette, sangle les jours de pluie sous la
tunique guerrire de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tte
enturbanne et coiffe de serpents, elle semait la terreur dans les rues
de Balbec; les soirs o nous avions emport du Champagne dans les bois
de Chantepie, la voix provocante et change, elle avait au visage cette
chaleur blme rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal
dans l'obscurit de la voiture, j'approchais du clair de lune pour la
mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me rappeler, de
revoir dans une obscurit qui ne finirait plus. Petite statuette dans la
promenade vers l'le, calme figure grosse  gros grains prs du pianola,
elle tait ainsi tour  tour pluvieuse et rapide, provocante et
diaphane, immobile et souriante, ange de la musique. Chacune tait ainsi
attache  un moment,  la date duquel je me trouvais replac quand je
la revoyais. Et les moments du pass ne sont pas immobiles; ils gardent
dans notre mmoire le mouvement qui les entranait vers l'avenir, vers
un avenir devenu lui-mme le pass,--nous y entranant nous-mme. Jamais
je n'avais caress l'Albertine encaoutchoute des jours de pluie, je
voulais lui demander d'ter cette armure, ce serait connatre avec elle
l'amour des camps, la fraternit du voyage. Mais ce n'tait plus
possible, elle tait morte. Jamais non plus, par peur de la dpraver, je
n'avais fait semblant de comprendre, les soirs o elle semblait m'offrir
des plaisirs que sans cela elle n'et peut-tre pas demands  d'autres
et qui excitaient maintenant en moi un dsir furieux. Je ne les aurais
pas prouvs semblables auprs d'une autre, mais celle qui me les aurait
donns, je pouvais courir le monde sans la rencontrer puisque Albertine
tait morte. Il semblait que je dusse choisir entre deux faits, dcider
quel tait le vrai, tant celui de la mort d'Albertine--venu pour moi
d'une ralit que je n'avais pas connue: sa vie en Touraine--tait en
contradiction avec toutes mes penses relatives  Albertine, mes dsirs,
mes regrets, mon attendrissement, ma fureur, ma jalousie. Une telle
richesse de souvenirs emprunts au rpertoire de sa vie, une telle
profusion de sentiments voquant, impliquant sa vie, semblaient rendre
incroyable qu'Albertine ft morte. Une telle profusion de sentiments,
car ma mmoire, en conservant ma tendresse, lui laissait toute sa
varit. Ce n'tait pas Albertine seule qui n'tait qu'une succession de
moments, c'tait aussi moi-mme. Mon amour pour elle n'avait pas t
simple:  la curiosit de l'inconnu s'tait ajout un dsir sensuel, et
 un sentiment d'une douceur presque familiale, tantt l'indiffrence,
tantt une fureur jalouse. Je n'tais pas un seul homme, mais le dfil
heure par heure d'une arme compacte o il y avait, selon le moment, des
passionns, des indiffrents, des jaloux--des jaloux dont pas un n'tait
jaloux de la mme femme. Et sans doute ce serait de l qu'un jour
viendrait la gurison que je ne souhaiterais pas. Dans une foule, ces
lments peuvent, un par un, sans qu'on s'en aperoive, tre remplacs
par d'autres, que d'autres encore liminent ou renforcent, si bien qu'
la fin un changement s'est accompli qui ne se pourrait concevoir si l'on
tait un. La complexit de mon amour, de ma personne, multipliait,
diversifiait mes souffrances. Pourtant elles pouvaient se ranger
toujours sous les deux groupes dont l'alternative avait fait toute la
vie de mon amour pour Albertine, tour  tour livr  la confiance et au
soupon jaloux.

Si j'avais peine  penser qu'Albertine, si vivante en moi (portant comme
je faisais le double harnais du prsent et du pass), tait morte,
peut-tre tait-il aussi contradictoire que ce soupon de fautes, dont
Albertine, aujourd'hui dpouille de la chair qui en avait joui, de
l'me qui avait pu les dsirer, n'tait plus capable, ni responsable,
excitt en moi une telle souffrance, que j'aurais seulement bnie si
j'avais pu y voir le gage de la ralit morale d'une personne
matriellement inexistante, au lieu du reflet, destin  s'teindre
lui-mme, d'impressions qu'elle m'avait autrefois causes. Une femme qui
ne pouvait plus prouver de plaisirs avec d'autres n'aurait plus d
exciter ma jalousie, si seulement ma tendresse avait pu se mettre 
jour. Mais c'est ce qui tait impossible puisqu'elle ne pouvait trouver
son objet, Albertine, que dans des souvenirs o celle-ci tait vivante.
Puisque, rien qu'en pensant  elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne
pouvaient jamais tre celles d'une morte; l'instant o elle les avait
commises devenant l'instant actuel, non pas seulement pour Albertine,
mais pour celui de mes moi subitement voqu qui la contemplait. De
sorte qu'aucun anachronisme ne pouvait jamais sparer le couple
indissoluble o,  chaque coupable nouvelle, s'appariait aussitt un
jaloux lamentable et toujours contemporain. Je l'avais, les derniers
mois, tenue enferme dans ma maison. Mais dans mon imagination
maintenant, Albertine tait libre, elle usait mal de cette libert, elle
se prostituait aux unes, aux autres. Jadis je songeais sans cesse 
l'avenir incertain qui tait dploy devant nous, j'essayais d'y lire.
Et maintenant ce qui tait en avant de moi, comme un double de
l'avenir--aussi proccupant qu'un avenir puisqu'il tait aussi
incertain, aussi difficile  dchiffrer, aussi mystrieux; plus cruel
encore parce que je n'avais pas comme pour l'avenir la possibilit ou
l'illusion d'agir sur lui, et aussi parce qu'il se droulait aussi loin
que ma vie elle-mme, sans que ma compagne ft l pour calmer les
souffrances qu'il me causait,--ce n'tait plus l'Avenir d'Albertine,
c'tait son Pass. Son Pass? C'est mal dire puisque pour la jalousie il
n'est ni pass ni avenir et que ce qu'elle imagine est toujours le
prsent.

Les changements de l'atmosphre en provoquent d'autres dans l'homme
intrieur, rveillent des moi oublis, contrarient l'assoupissement de
l'habitude, redonnent de la force  tels souvenirs,  telles
souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il
faisait me rappelait celui par lequel Albertine,  Balbec, sous la pluie
menaante, par exemple, tait alle faire, Dieu sait pourquoi, de
grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc. Si elle
avait vcu, sans doute aujourd'hui, par ce temps si semblable,
partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu'elle ne
le pouvait plus, je n'aurais pas d souffrir de cette ide; mais, comme
aux amputs, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs
dans le membre qui n'existait plus.

Tout d'un coup c'tait un souvenir que je n'avais, pas revu depuis bien
longtemps--car il tait rest dissous dans la fluide et invisible
tendue de ma mmoire--qui se cristallisait. Ainsi il y avait plusieurs
annes, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine avait
rougi. A cette poque-l je n'tais pas jaloux d'elle. Mais depuis,
j'avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette
conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m'avait d'autant
plus proccup qu'on m'avait dit que les deux jeunes filles amies de La
allaient dans cet tablissement balnaire de l'htel et, disait-on, pas
seulement pour prendre des douches. Mais, par peur de fcher Albertine
ou attendant une poque meilleure, j'avais toujours remis de lui en
parler, puis je n'y avais plus pens. Et tout d'un coup, quelque temps
aprs la mort d'Albertine, j'aperus ce souvenir, empreint de ce
caractre  la fois irritant et solennel qu'ont les nigmes laisses 
jamais insolubles par la mort du seul tre qui et pu les claircir. Ne
pourrais-je pas du moins tcher de savoir si Albertine n'avait jamais
rien fait de mal dans cet tablissement de douches? En envoyant
quelqu'un  Balbec j'y arriverais peut-tre. Elle vivante, je n'eusse
sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se dlient trangement et
racontent facilement une faute quand on n'a plus  craindre la rancune
de la coupable. Comme la constitution de l'imagination, reste
rudimentaire, simpliste (n'ayant pas pass par les innombrables
transformations qui remdient aux modles primitifs des inventions
humaines,  peine reconnaissables, qu'il s'agisse de baromtre, de
ballon, de tlphone, etc., dans leurs perfectionnements ultrieurs), ne
nous permet de voir que fort peu de choses  la fois, le souvenir de
l'tablissement de douches occupait tout le champ de ma vision
intrieure.

Parfois je me heurtais dans les rues obscures du sommeil  un de ces
mauvais rves, qui ne sont pas bien graves pour une premire raison,
c'est que la tristesse qu'ils engendrent ne se prolonge gure qu'une
heure aprs le rveil, pareille  ces malaises que cause une manire
d'endormir artificielle. Pour une autre raison aussi, c'est qu'on ne les
rencontre que trs rarement,  peine tous les deux ou trois ans. Encore
reste-t-il incertain qu'on les ait dj rencontrs et qu'ils n'aient pas
plutt cet aspect de ne pas tre vus pour la premire fois que projette
sur eux une illusion, une subdivision (car ddoublement ne serait pas
assez dire).

Sans doute, puisque j'avais des doutes sur la vie, sur la mort
d'Albertine, j'aurais d depuis bien longtemps me livrer  des enqutes,
mais la mme fatigue, la mme lchet qui m'avaient fait me soumettre 
Albertine quand elle tait l, m'empchaient de rien entreprendre depuis
que je ne la voyais plus. Et pourtant de la faiblesse trane pendant
des annes un clair d'nergie surgit parfois. Je me dcidai  cette
enqute, au moins toute naturelle. On et dit qu'il n'y et rien eu
d'autre dans toute la vie d'Albertine. Je me demandais qui je pourrais
bien envoyer tenter une enqute sur place,  Balbec. Aim me parut bien
choisi. Outre qu'il connaissait admirablement les lieux, il appartenait
 cette catgorie de gens du peuple soucieux de leur intrt, fidles 
ceux qu'ils servent, indiffrents  toute espce de morale et
dont--parce que, si nous les payons bien, dans leur obissance  notre
volont ils suppriment tout ce qui l'entraverait d'une manire ou de
l'autre, se montrant aussi incapables d'indiscrtion, de mollesse ou
d'improbit que dpourvus de scrupules--nous disons: Ce sont de braves
gens. En ceux-l nous pouvons avoir une confiance absolue. Quand Aim
fut parti, je pensai combien il et mieux valu que ce qu'il allait
essayer d'apprendre l-bas, je pusse le demander maintenant  Albertine
elle-mme. Et aussitt l'ide de cette question que j'aurais voulu,
qu'il me semblait que j'allais lui poser, ayant amen Albertine  mon
ct--non grce  un effort de rsurrection mais comme par le hasard
d'une de ces rencontres qui, comme cela se passe dans les photographies
qui ne sont pas poses, dans les instantans, laissent toujours la
personne plus vivante--en mme temps que j'imaginais notre conversation
j'en sentais l'impossibilit; je venais d'aborder par une nouvelle face
cette ide qu'Albertine tait morte, Albertine qui m'inspirait cette
tendresse qu'on a pour les absentes dont la vue ne vient pas rectifier
l'image embellie, inspirant aussi la tristesse que cette absence ft
ternelle et que la pauvre petite ft prive  jamais de la douceur de
la vie. Et aussitt, par un brusque dplacement, de la torture de la
jalousie je passais au dsespoir de la sparation.

Ce qui remplissait mon coeur maintenant tait, au lieu de haineux
soupons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante passes
avec la soeur que la mort m'avait rellement fait perdre, puisque mon
chagrin se rapportait, non  ce qu'Albertine avait t pour moi, mais 
ce que mon coeur dsireux de participer aux motions les plus gnrales
de l'amour m'avait peu  peu persuad qu'elle tait; alors je me rendais
compte que cette vie qui m'avait tant ennuy--du moins je le
croyais--avait t au contraire dlicieuse; aux moindres moments passs
 parler avec elle de choses mme insignifiantes, je sentais maintenant
qu'tait ajoute, amalgame une volupt qui alors n'avait, il est vrai,
pas t perue par moi, mais qui tait dj cause que ces moments--l je
les avais toujours si persvramment recherchs  l'exclusion de tout le
reste; les moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle
avait fait en voiture auprs de moi, ou pour s'asseoir en face de moi
dans sa chambre, propageaient dans mon me un remous de douceur et de
tristesse qui de proche en proche la gagnait tout entire.

Cette chambre o nous dnions ne m'avait jamais paru jolie, je disais
seulement qu'elle l'tait  Albertine pour que mon amie ft contente d'y
vivre. Maintenant les rideaux, les siges, les livres avaient cess de
m'tre indiffrents. L'art n'est pas seul  mettre du alarme et du
mystre dans les choses les plus insignifiantes; ce mme pouvoir de les
mettre en rapport intime avec nous est dvolu aussi  la douleur. Au
moment mme je n'avais prt aucune attention  ce dner que nous avions
fait ensemble au retour du Bois, avant que j'allasse chez les Verdurin,
et vers la beaut, la grave douceur duquel je tournais maintenant des
yeux pleins de larmes. Une impression de l'amour est hors de proportion
avec les autres impressions de la vie, mais ce n'est pas perdue au
milieu d'elles qu'on peut s'en rendre compte. Ce n'est pas d'en bas,
dans le tumulte de la rue et la cohue des maisons avoisinantes, c'est
quand on s'est loign que des pentes d'un coteau voisin,  une distance
o toute la ville a disparu, ou ne forme plus au ras de terre qu'un amas
confus, qu'on peut, dans le recueillement de la solitude et du soir,
valuer, unique, persistante et pure, la hauteur d'une cathdrale. Je
tchais d'embrasser l'image d'Albertine  travers mes larmes en pensant
 toutes les choses srieuses et justes qu'elle avait dites ce soir-l.

Un matin je crus voir la forme oblongue d'une colline dans le
brouillard, sentir la chaleur d'une tasse de chocolat, pendant que
m'treignait horriblement le coeur ce souvenir de l'aprs-midi o
Albertine tait venue me voir et o je l'avais embrasse pour la
premire fois: c'est que je venais d'entendre le hoquet du calorifre 
eau qu'on venait de rallumer. Et je jetai avec colre une invitation que
Franoise apporta de Mme Verdurin; combien l'impression que j'avais eue,
en allant dner pour la premire fois  la Raspelire, que la mort ne
frappe pas tous les tres au mme ge s'imposait  moi avec plus de
force maintenant qu'Albertine tait morte, si jeune, et que Brichot
continuait  dner chez Mme Verdurin qui recevait toujours et recevrait
peut-tre pendant beaucoup d'annes encore. Aussitt ce nom de Brichot
me rappela la fin de cette mme soire o il m'avait reconduit, o
j'avais vu d'en bas la lumire de la lampe d'Albertine. J'y avais dj
repens d'autres fois, mais je n'avais pas abord le souvenir par le
mme ct. Alors, en pensant au vide que je trouverais maintenant en
rentrant chez moi, que je ne verrais plus d'en bas la chambre
d'Albertine d'o la lumire s'tait teinte  jamais, je compris combien
ce soir o, en quittant Brichot, j'avais cru prouver de l'ennui, du
regret de ne pas pouvoir aller me promener et faire l'amour ailleurs, je
compris combien je m'tais tromp, et que c'tait seulement parce que le
trsor dont les reflets venaient d'en haut jusqu' moi, je m'en croyais
la possession entirement assure, que j'avais nglig d'en calculer la
valeur, ce qui faisait qu'il me paraissait forcment infrieur  des
plaisirs, si petits qu'ils fussent, mais que, cherchant  les imaginer,
j'valuais. Je compris combien cette lumire qui me semblait venir d'une
prison contenait pour moi de plnitude, de vie et de douceur, et qui
n'tait que la ralisation de ce qui m'avait un instant enivr, puis
paru  jamais impossible: je comprenais que cette vie que j'avais mene
 Paris dans un chez moi qui tait son chez elle, c'tait justement la
ralisation de cette paix profonde que j'avais rve le soir o
Albertine avait couch sous le mme toit que moi,  Balbec. La
conversation que j'avais eue avec Albertine en rentrant du Bois avant
cette dernire soire Verdurin, je ne me fusse pas consol qu'elle n'et
pas eu lieu, cette conversation qui avait un peu ml Albertine  la vie
de mon intelligence et en certaines parcelles nous avait faits
identiques l'un  l'autre. Car sans doute son intelligence, sa
gentillesse pour moi, si j'y revenais avec attendrissement, ce n'est pas
qu'elles eussent t plus grandes que celles d'autres personnes que
j'avais connues. Mme de Cambremer ne m'avait-elle pas dit  Balbec:
Comment! vous pourriez passer vos journes avec Elstir qui est un homme
de gnie et vous les passez avec votre cousine! L'intelligence
d'Albertine me plaisait parce que, par association, elle veillait en
moi ce que j'appelais sa douceur, comme nous appelons douceur d'un fruit
une certaine sensation qui n'est que dans notre palais. Et de fait,
quand je pensais  l'intelligence d'Albertine, mes lvres s'avanaient
instinctivement et gotaient un souvenir dont j'aimais mieux que la
ralit me ft extrieure et consistt dans la supriorit objective
d'un tre. Il reste certain que j'avais connu des personnes
d'intelligence plus grande. Mais l'infini de l'amour, ou son gosme,
fait que les tres que nous aimons sont ceux dont la physionomie
intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement dfinie,
nous les retouchons sans cesse au gr de nos dsirs et de nos craintes,
nous ne les sparons pas de nous, ils ne sont qu'un lieu immense et
vague o s'extriorisent nos tendresses. Nous n'avons pas de notre
propre corps, o affluent perptuellement tant de malaises et de
plaisirs, une silhouette aussi nette que celle d'un arbre, ou d'une
maison, ou d'un passant. Et 'avait peut-tre t mon tort de ne pas
chercher davantage  connatre Albertine en elle-mme. De mme qu'au
point de vue de son charme, je n'avais longtemps considr que les
positions diffrentes qu'elle occupait dans mon souvenir dans le plan
des annes, et que j'avais t surpris de voir qu'elle s'tait
spontanment enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu' la
diffrence des perspectives, de mme j'aurais d chercher  comprendre
son caractre comme celui d'une personne quelconque et peut-tre,
m'expliquant alors pourquoi elle s'obstinait  me cacher son secret,
j'aurais vit de prolonger entre nous, avec cet acharnement trange, ce
conflit qui avait amen la mort d'Albertine. Et j'avais alors, avec une
grande piti d'elle, la honte de lui survivre. Il me semblait, en effet,
dans les heures o je souffrais le moins, que je bnficiais en quelque
sorte de sa mort, car une femme est d'une plus grande utilit pour notre
vie si elle y est, au lieu d'un lment de bonheur, un instrument de
chagrin, et il n'y en a pas une seule dont la possession soit aussi
prcieuse que celle des vrits qu'elle nous dcouvre en nous faisant
souffrir. Dans ces moments-l, rapprochant la mort de ma grand'mre et
celle d'Albertine, il me semblait que ma vie tait souille d'un double
assassinat que seule la lchet du monde pouvait me pardonner. J'avais
rv d'tre compris d'Albertine, de ne pas tre mconnu par elle,
croyant que c'tait pour le grand bonheur d'tre compris, de ne pas tre
mconnu, alors que tant d'autres eussent mieux pu le faire. On dsire
tre compris parce qu'on dsire tre aim, et on dsire tre aim parce
qu'on aime. La comprhension des autres est indiffrente et leur amour
importun. Ma joie d'avoir possd un peu de l'intelligence d'Albertine
et de son coeur ne venait pas de leur valeur intrinsque, mais de ce que
cette possession tait un degr de plus dans la possession totale
d'Albertine, possession qui avait t mon but et ma chimre depuis le
premier jour o je l'avais vue. Quand nous parlons de la gentillesse
d'une femme nous ne faisons peut-tre que projeter hors de nous le
plaisir que nous prouvons  la voir, comme les enfants quand ils
disent: Mon cher petit lit, mon cher petit oreiller, mes chres petites
aubpines. Ce qui expliqu, par ailleurs, que les hommes ne disent
jamais d'une femme qui ne les trompe pas: Elle est si gentille et le
disent si souvent d'une femme par qui ils sont tromps. Mme de Cambremer
trouvait avec raison que le charme spirituel d'Elstir tait plus grand.
Mais nous ne pouvons pas juger de la mme faon celui d'une personne qui
est, comme toutes les autres, extrieure  nous, peinte  l'horizon de
notre pense, et celui d'une personne qui, par suite d'une erreur de
localisation conscutive  certains accidents mais tenace, s'est loge
dans notre propre corps au point que de nous demander rtrospectivement
si elle n'a pas regard une femme un certain jour dans le couloir d'un
petit chemin de fer maritime nous fait prouver les mmes souffrances
qu'un chirurgien qui chercherait une balle dans notre coeur. Un simple
croissant, mais que nous mangeons, nous fait prouver plus de plaisir
que tous les ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis 
Louis XV, et la pointe de l'herbe qui  quelques centimtres frmit
devant notre oeil, tandis que nous sommes couchs sur la montagne, peut
nous cacher la vertigineuse aiguille d'un sommet si celui-ci est distant
de plusieurs lieues.

D'ailleurs notre tort n'est pas de priser l'intelligence, la gentillesse
d'une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort
est de rester indiffrent  la gentillesse,  l'intelligence des autres.
Le mensonge ne recommence  nous causer l'indignation, et la bont la
reconnaissance qu'ils devraient toujours exciter en nous, que s'ils
viennent d'une femme que nous aimons, et le dsir physique a ce
merveilleux pouvoir de rendre son prix  l'intelligence et ds bases
solides  la vie morale. Jamais je ne retrouverais cette chose divine:
un tre avec qui je pusse causer de tout,  qui je pusse me confier. Me
confier? Mais d'autres tres ne me montraient-ils pas plus de confiance
qu'Albertine? Avec d'autres n'avais-je pas des causeries plus tendues?
C'est que la confiance, la conversation, choses mdiocres, qu'importe
qu'elles soient plus ou moins imparfaites, si s'y mle seulement
l'amour, qui seul est divin. Je revoyais Albertine s'asseyant  son
pianola, rose sous ses cheveux noirs; je sentais, sur mes lvres qu'elle
essayait d'carter, sa langue, sa langue maternelle, incomestible,
nourricire et sainte dont la flamme et la rose secrtes faisaient que,
mme quand Albertine la faisait glisser  la surface de mon cou, de mon
ventre, ces caresses superficielles mais en quelque sorte faites par
l'intrieur de sa chair, extrioris comme une toffe qui montrerait sa
doublure, prenaient, mme dans les attouchements les plus externes,
comme la mystrieuse douceur d'une pntration.

Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux
mme pas dire que ce que me faisait prouver leur perte ft du
dsespoir. Pour tre dsespr, cette vie qui ne pourra plus tre que
malheureuse, il faut encore y tenir. J'tais dsespr  Balbec quand
j'avais vu se lever le jour et que j'avais compris que plus un seul ne
pourrait tre heureux pour moi. J'tais rest aussi goste depuis lors,
mais le moi auquel j'tais attach maintenant, le moi qui
constituait ces vives rserves que mettait en jeu l'instinct de
conservation, ce moi n'tait plus dans la vie; quand je pensais  mes
forces,  ma puissance vitale,  ce que j'avais de meilleur, je pensais
 certain trsor que j'avais possd (que j'avais t seul  possder
puisque les autres ne pouvaient connatre exactement le sentiment, cach
en moi, qu'il m'avait inspir) et que personne ne pouvait plus m'enlever
puisque je ne le possdais plus.

Et,  vrai dire, je ne l'avais jamais possd que parce que j'avais
voulu me figurer que je le possdais. Je n'avais pas commis seulement
l'imprudence, en regardant Albertine et en la logeant dans mon coeur, de
la faire vivre au dedans de moi, ni cette autre imprudence de mler un
amour familial au plaisir des sens. J'avais voulu aussi me persuader que
nos rapports taient l'amour, que nous pratiquions mutuellement les
rapports appels amour, parce qu'elle me rendait docilement les baisers
que je lui donnais, et, pour avoir pris l'habitude de le croire, je
n'avais pas perdu seulement une femme que j'aimais mais une femme qui
m'aimait, ma soeur, mon enfant, ma tendre matresse. Et, en somme,
j'avais eu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus, car
justement, tout le temps qu'il avait aim Odette et en avait t si
jaloux, il l'avait  peine vue, pouvant si difficilement,  certains
jours o elle le dcommandait au dernier moment, aller chez elle. Mais
aprs il l'avait eue  lui, devenue sa femme, et jusqu' ce qu'il
mourt. Moi, au contraire, tandis que j'tais si jaloux d'Albertine,
plus heureux que Swann je l'avais eue chez moi. J'avais ralis en
vrit ce que Swann avait rv si souvent et qu'il n'avait ralis
matriellement que quand cela lui tait indiffrent. Mais enfin
Albertine, je ne l'avais pas garde comme il avait gard Odette. Elle
s'tait enfuie, elle tait morte. Car jamais rien ne se rpte
exactement et les existences les plus analogues et que, grce  la
parent des caractres et  la similitude des circonstances, on peut
choisir pour les reprsenter comme symtriques l'une  l'autre restent
en bien des points opposes.

En perdant la vie je n'aurais pas perdu grand'chose; je n'aurais plus
perdu qu'une forme vide, le cadre vide d'un chef-d'oeuvre. Indiffrent 
ce que je pouvais dsormais y faire entrer, mais heureux et fier de
penser  ce qu'il avait contenu, je m'appuyais au souvenir de ces heures
si douces, et ce soutien moral me communiquait un bien-tre que
l'approche mme de la mort n'aurait pas rompu.

Comme elle accourait vite me voir,  Balbec, quand je la faisais
chercher, se retardant seulement  verser de l'odeur dans ses cheveux
pour me plaire! Ces images de Balbec et de Paris, que j'aimais ainsi 
revoir, c'taient les pages encore si rcentes, et si vite tournes, de
sa courte vie. Tout cela, qui n'tait pour moi que souvenir, avait t
pour elle action, action prcipite, comme celle d'une tragdie, vers
une mort rapide. Les tres ont un dveloppement en nous, mais un autre
hors de nous (je l'avais bien senti dans ces soirs o je remarquais en
Albertine un enrichissement de qualits qui ne tenait pas qu' ma
mmoire) et qui ne laissent pas d'avoir des ractions l'un sur l'autre.
J'avais eu beau, en cherchant  connatre Albertine, puis  la possder
tout entire, n'obir qu'au besoin de rduire par l'exprience  des
lments mesquinement semblables  ceux de notre moi le mystre de
tout tre, je ne l'avais pu sans influer  mon tour sur la vie
d'Albertine. Peut-tre ma fortune, les perspectives d'un brillant
mariage l'avaient attire; ma jalousie l'avait retenue; sa bont, ou son
intelligence, ou le sentiment de sa culpabilit, ou les adresses de sa
ruse, lui avaient fait accepter, et m'avaient amen  rendre de plus en
plus dure une captivit forge simplement par le dveloppement interne
de mon travail mental, mais qui n'en avait pas moins eu sur la vie
d'Albertine des contre-coups destins eux-mmes  poser, par choc en
retour, des problmes nouveaux et de plus en plus douloureux  ma
psychologie, puisque de ma prison elle s'tait vade pour aller se tuer
sur un cheval que sans moi elle n'et pas possd, en me laissant, mme
morte, des soupons dont la vrification, si elle devait venir, me
serait peut-tre plus cruelle que la dcouverte,  Balbec, qu'Albertine
avait connu Mlle Vinteuil, puisque Albertine ne serait plus l pour
m'apaiser. Si bien que cette longue plainte de l'me qui croit vivre
enferme en elle-mme n'est un monologue qu'en apparence, puisque les
chos de la ralit la font dvier et que telle vie est comme un essai
de psychologie subjective spontanment poursuivi, mais qui fournit 
quelque distance son action au roman purement raliste d'une autre
ralit, d'une autre existence, dont  leur tour les pripties viennent
inflchir la courbe et changer la direction de l'essai psychologique.
Comme l'engrenage avait t serr, comme l'volution de notre amour
avait t rapide et, malgr quelques retardements, interruptions et
hsitations du dbut, comme dans certaines nouvelles de Balzac ou
quelques ballades de Schumann, le dnouement prcipit! C'est dans le
cours de cette dernire anne, longue pour moi comme un sicle--tant
Albertine avait chang de positions par rapport  ma pense depuis
Balbec jusqu' son dpart de Paris, et aussi, indpendamment de moi et
souvent  mon insu, chang en elle-mme--qu'il fallait placer toute
cette bonne vie de tendresse qui avait si peu dur et qui pourtant
m'apparaissait avec une plnitude, presque une immensit,  jamais
impossible et pourtant qui m'tait indispensable. Indispensable sans
avoir peut-tre t en soi et tout d'abord quelque chose de ncessaire,
puisque je n'aurais pas connu Albertine si je n'avais pas lu dans un
trait d'archologie la description de l'glise de Balbec; si Swann, en
me disant que cette glise tait presque persane, n'avait pas orient
mes dsirs vers le normand byzantin; si une socit de palaces, en
construisant  Balbec un htel hyginique et confortable, n'avait pas
dcid mes parents  exaucer mon souhait et  m'envoyer  Balbec.
Certes, en ce Balbec depuis si longtemps dsir, je n'avais pas trouv
l'glise persane que je rvais ni les brouillards ternels. Le beau
train d'une heure trente-cinq lui-mme n'avait pas rpondu  ce que je
m'en figurais. Mais, en change de ce que l'imagination laisse attendre
et que nous nous donnons inutilement tant de peine pour essayer de
dcouvrir, la vie nous donne quelque chose que nous tions bien loin
d'imaginer. Qui m'et dit  Combray, quand j'attendais le bonsoir de ma
mre avec tant de tristesse, que ces anxits guriraient, puis
renatraient un jour, non pour ma mre, mais pour une jeune fille qui ne
serait d'abord, sur l'horizon de la mer, qu'une fleur que mes yeux
seraient chaque jour sollicits de venir regarder, mais une fleur
pensante et dans l'esprit de qui je souhaiterais si purilement de tenir
une grande place, que je souffrirais qu'elle ignort que je connaissais
Mme de Villeparisis. Oui, c'est le bonsoir, le baiser d'une telle
trangre pour lequel, au bout de quelques annes, je devais souffrir
autant qu'enfant quand ma mre ne devait pas venir me voir. Or cette
Albertine si ncessaire, de l'amour de qui mon me tait maintenant
presque uniquement compose, si Swann ne m'avait pas parl de Balbec je
ne l'aurais jamais connue. Sa vie et peut-tre t plus longue, la
mienne aurait t dpourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre.
Et aussi il me semblait que, par ma tendresse uniquement goste,
j'avais laiss mourir Albertine comme j'avais assassin ma grand'mre.
Mme plus tard, mme l'ayant dj connue  Balbec, j'aurais pu ne pas
l'aimer comme je fis ensuite. Quand je renonai  Gilberte et savais que
je pourrais aimer un jour une autre femme, j'osais  peine avoir un
doute si en tout cas pour le pass je n'eusse pu aimer que Gilberte. Or
pour Albertine je n'avais mme plus de doute, j'tais sr que 'aurait
pu ne pas tre elle que j'eusse aime, que c'et pu tre une autre. Il
et suffi pour cela que Mlle de Stermaria, le soir o je devais dner
avec elle dans l'le du Bois, ne se ft pas dcommande. Il tait encore
temps alors, et c'et t pour Mlle de Stermaria que se ft exerce
cette activit de l'imagination qui nous fait extraire d'une femme une
telle notion de l'individuel qu'elle nous parat unique en soi et pour
nous prdestine et ncessaire. Tout au plus, en me plaant  un point
de vue presque physiologique, pouvais-je dire que j'aurais pu avoir ce
mme amour exclusif pour une autre femme, mais non pour toute autre
femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait pas  Gilberte,
lance et rousse, mais pourtant elles avaient la mme toffe de sant,
et dans les mmes joues sensuelles toutes les deux un regard dont on
saisissait difficilement la signification. C'taient de ces femmes que
n'auraient pas regardes des hommes qui de leur ct auraient fait des
folies pour d'autres qui ne me disaient rien. Je pouvais presque
croire que la personnalit sensuelle et volontaire de Gilberte avait
migr dans le corps d'Albertine, un peu diffrent, il est vrai, mais
prsentant, maintenant que j'y rflchissais aprs coup, des analogies
profondes. Un homme a presque toujours la mme manire de s'enrhumer, de
tomber malade, c'est--dire qu'il lui faut pour cela un certain concours
de circonstances; il est naturel que quand il devient amoureux ce soit 
propos d'un certain genre de femmes, genre d'ailleurs trs tendu. Les
deux premiers regards d'Albertine qui m'avaient fait rver n'taient pas
absolument diffrents des premiers regards de Gilberte. Je pouvais
presque croire que l'obscure personnalit, la sensualit, la nature
volontaire et ruse de Gilberte taient revenues me tenter, incarnes
cette fois dans le corps d'Albertine, tout autre et non pourtant sans
analogies. Pour Albertine, grce  une vie toute diffrente ensemble et
o n'avait pu se glisser, dans un bloc de penses o une douloureuse
proccupation maintenait une cohsion permanente, aucune fissure de
distraction et d'oubli, son corps vivant n'avait point, comme celui de
Gilberte, cess un jour d'tre celui o je trouvais ce que je
reconnaissais aprs coup tre pour moi (et qui n'et pas t pour
d'autres) les attraits fminins. Mais elle tait morte. Je l'oublierais.
Qui sait si alors les mmes qualits de sang riche, de rverie inquite
ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en moi, mais incarnes
cette fois en quelle forme fminine, je ne pouvais le prvoir. A l'aide
de Gilberte j'aurais pu aussi peu me figurer Albertine, et que je
l'aimerais, que le souvenir de la sonate de Vinteuil ne m'et permis de
me figurer son septuor. Bien plus, mme les premires fois o j'avais vu
Albertine, j'avais pu croire que c'tait d'autres que j'aimerais.
D'ailleurs, elle et mme pu me paratre, si je l'avais connue une anne
plus tt, aussi terne qu'un ciel gris o l'aurore n'est pas leve. Si
j'avais chang  son gard, elle-mme avait chang aussi, et la jeune
fille qui tait venue sur mon lit le jour o j'avais crit  Mlle de
Stermaria n'tait plus la mme que j'avais connue  Balbec, soit simple
explosion de la femme qui apparat au moment de la pubert, soit par
suite de circonstances que je n'ai jamais pu connatre. En tout cas,
mme si celle que j'aimerais un jour devait dans une certaine mesure lui
ressembler, c'est--dire si mon choix d'une femme n'tait pas
entirement libre, cela faisait tout de mme que, dirig d'une faon
peut-tre ncessaire, il l'tait sur quelque chose de plus vaste qu'un
individu, sur un genre de femmes, et cela tait toute ncessit  mon
amour pour Albertine. La femme dont nous avons le visage devant nous
plus constamment que la lumire elle-mme, puisque, mme les yeux
ferms, nous ne cessons pas un instant de chrir ses beaux yeux, son
beau nez, d'arranger tous les moyens pour les revoir, cette femme
unique, nous savons bien que c'et t une autre qui l'et t pour nous
si nous avions t dans une autre ville que celle o nous l'avons
rencontre, si nous nous tions promens dans d'autres quartiers, si
nous avions frquent un autre salon. Unique, croyons-nous? elle est
innombrable. Et pourtant elle est compacte, indestructible devant nos
yeux qui l'aiment, irremplaable pendant trs longtemps par une autre.
C'est que cette femme n'a fait que susciter par des sortes d'appels
magiques mille lments de tendresse existant en nous  l'tat
fragmentaire et qu'elle a assembls; unis, effaant toute cassure entre
eux, c'est nous-mme qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la
matire solide de la personne aime. De l vient que, mme si nous ne
sommes qu'un entre mille pour elle et peut-tre le dernier de tous, pour
nous elle est la seule et celle vers qui tend toute notre vie. Certes
mme, j'avais bien senti que cet amour n'tait pas ncessaire, non
seulement parce qu'il et pu se former avec Mlle de Stermaria, mais mme
sans cela, en le connaissant lui-mme, en le retrouvant trop pareil  ce
qu'il avait t pour d'autres, et aussi en le sentant plus vaste
qu'Albertine, l'enveloppant, ne la connaissant pas, comme une mare
autour d'un mince brisant. Mais peu  peu,  force de vivre avec
Albertine, les chanes que j'avais forges moi-mme, je ne pouvais plus
m'en dgager; l'habitude d'associer la personne d'Albertine au sentiment
qu'elle n'avait pas inspir me faisait pourtant croire qu'il tait
spcial  elle, comme l'habitude donne  la simple association d'ides
entre deux phnomnes,  ce que prtend une certaine cole
philosophique, la force, la ncessit illusoires d'une loi de causalit.
J'avais cru que mes relations, ma fortune, me dispenseraient de
souffrir, et peut-tre trop efficacement puisque cela me semblait me
dispenser de sentir, d'aimer, d'imaginer; j'enviais une pauvre fille de
campagne  qui l'absence de relations, mme de tlgraphe, donne de
longs mois de rve aprs un chagrin qu'elle ne peut artificiellement
endormir. Or je me rendais compte maintenant que si, pour Mme de
Guermantes comble de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance
entre elle et moi, j'avais vu cette distance brusquement supprime par
l'opinion que les avantages sociaux ne sont que matire inerte et
transformable, d'une faon semblable, quoique inverse, mes relations, ma
fortune, tous les moyens matriels dont tant ma situation que la
civilisation de mon poque me faisaient profiter, n'avaient fait que
reculer l'chance de la lutte corps  corps avec la volont contraire,
inflexible d'Albertine, sur laquelle aucune pression n'avait agi. Sans
doute j'avais pu changer des dpches, des communications tlphoniques
avec Saint-Loup, tre en rapports constants avec le bureau de Tours,
mais leur attente n'avait-elle pas t inutile, leur rsultat nul? Et
les filles de la campagne, sans avantages sociaux, sans relations, ou
les humains avant les perfectionnements de la civilisation ne
souffrent-ils pas moins, parce qu'on dsire moins, parce qu'on regrette
moins ce qu'on a toujours su inaccessible et qui est rest  cause de
cela comme irrel? On dsire plus la personne qui va se donner;
l'esprance anticipe la possession; mais le regret aussi est un
amplificateur du dsir. Le refus de Mlle de Stermaria de venir dner 
l'le du Bois est ce qui avait empch que ce ft elle que j'aimasse.
Cela et pu suffire aussi  me la faire aimer, si ensuite je l'avais
revue  temps. Aussitt que j'avais su qu'elle ne viendrait pas,
envisageant l'hypothse invraisemblable--et qui s'tait ralise--que
peut-tre quelqu'un tait jaloux d'elle et l'loignait des autres, que
je ne la reverrais jamais, j'avais tant souffert que j'aurais tout donn
pour la voir, et c'est une des plus grandes angoisses que j'eusse
connues, que l'arrive de Saint-Loup avait apaise. Or  partir d'un
certain ge nos amours, nos matresses sont filles de notre angoisse;
notre pass, et les lsions physiques o il s'est inscrit, dterminent
notre avenir. Pour Albertine en particulier, qu'il ne ft pas ncessaire
que ce ft elle que j'aimasse tait, mme sans ces amours voisines,
inscrit dans l'histoire de mon amour pour elle, c'est--dire pour elle
et ses amies. Car ce n'tait mme pas un amour comme celui pour
Gilberte, mais cr par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce
ft  cause d'elle et parce qu'elles me paraissaient quelque chose
d'analogue  elle que je me fusse plu avec ses amies, il tait possible.
Toujours est-il que pendant bien longtemps l'hsitation entre toutes fut
possible, mon choix se promenant de l'une  l'autre, et quand je croyais
prfrer celle-ci, il suffisait que celle-l me laisst attendre,
refust de me voir pour que j'eusse pour elle un commencement d'amour.
Bien des fois  cette poque lorsque Andre devait venir me voir 
Balbec, si, un peu avant la visite d'Andre, Albertine me manquait de
parole, mon coeur ne cessait plus de battre, je croyais ne jamais la
revoir et c'tait elle que j'aimais. Et quand Andre venait, c'tait
srieusement que je lui disais (comme je le lui dis  Paris aprs que
j'eus appris qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil), ce qu'elle pouvait
croire dit exprs, sans sincrit, ce qui aurait t dit en effet, et
dans les mmes termes, si j'avais t heureux la veille avec Albertine:
Hlas, si vous tiez venue plus tt, maintenant j'en aime une autre.
Encore dans ce cas d'Andre, remplace par Albertine quand j'avais su
que celle-ci avait connu Mlle Vinteuil, l'amour avait t alternatif et
par consquent, en somme, il n'y en avait eu qu'un  la fois. Mais il
s'tait produit tel cas auparavant o je m'tais  demi brouill avec
deux des jeunes filles. Celle qui ferait les premiers pas me rendrait le
calme, c'est l'autre que j'aimerais si elle restait brouille, ce qui ne
veut pas dire que ce n'est pas avec la premire que je me lierais
dfinitivement, car elle me consolerait--bien qu'inefficacement--de la
duret de la seconde, de la seconde que je finirais par oublier si elle
ne revenait plus. Or il arrivait que, persuad que l'une ou l'autre au
moins allait revenir  moi, aucune des deux pendant quelque temps ne le
faisait. Mon angoisse tait donc double, et double mon amour, me
rservant de cesser d'aimer celle qui reviendrait, mais souffrant
jusque-l par toutes les deux. C'est le lot d'un certain ge, qui peut
venir trs tt, qu'on soit rendu moins amoureux par un tre que par un
abandon o de cet tre on finit par ne plus savoir qu'une chose, sa
figure tant obscurcie, son me inexistante, votre prfrence toute
rcente et inexplique: c'est qu'on aurait besoin pour ne plus souffrir
qu'il vous ft dire: Me recevriez-vous? Ma sparation d'avec
Albertine, le jour o Franoise m'avait dit: Mademoiselle Albertine est
partie, tait comme une allgorie de tant d'autres sparations. Car
bien souvent pour que nous dcouvrions que nous sommes amoureux,
peut-tre mme pour que nous le devenions, il faut qu'arrive le jour de
la sparation. Dans ce cas, o c'est une attente vaine, un mot de refus
qui fixe un choix, l'imagination fouette par la souffrance va si vite
dans son travail, fabrique avec une rapidit si folle un amour  peine
commenc et qui restait informe, destin  rester  l'tat d'bauche
depuis des mois, que par instants l'intelligence, qui n'a pu rattraper
le coeur, s'tonne, s'crie: Mais tu es fou, dans quelles penses
nouvelles vis-tu si douloureusement? Tout cela n'est pas la vie relle.
Et, en effet,  ce moment-l, si on n'tait pas relanc par l'infidle,
de bonnes distractions qui nous calmeraient physiquement le coeur
suffiraient pour faire avorter l'amour. En tout cas, si cette vie avec
Albertine n'tait pas, dans son essence, ncessaire, elle m'tait
devenue indispensable. J'avais trembl quand j'avais aim Mme de
Guermantes parce que je me disais qu'avec ses trop grands moyens de
sduction, non seulement de beaut mais de situation, de richesse, elle
serait trop libre d'tre  trop de gens, que j'aurais trop peu de prise
sur elle. Albertine tant pauvre, obscure, devait tre dsireuse de
m'pouser. Et pourtant je n'avais pu la possder pour moi seul. Que ce
soient les conditions sociales, les prvisions de la sagesse, en vrit,
on n'a pas de prises sur la vie d'un autre tre. Pourquoi ne
m'avait-elle pas dit: J'ai ces gots? J'aurais cd, je lui aurais
permis de les satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une
femme qu'aucune objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait dcider 
parler. En le lisant j'avais trouv cette situation absurde; j'aurais,
moi, me disais-je, forc la femme  parler d'abord, ensuite nous nous
serions entendus;  quoi bon ces malheurs inutiles? Mais je voyais
maintenant que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et
que nous avons beau connatre notre volont, les autres tres ne lui
obissent pas.

Et pourtant ces douloureuses, ces inluctables vrits qui nous
dominaient et pour lesquelles nous tions aveugles, vrit de nos
sentiments, vrit de notre destin, combien de fois sans le savoir, sans
le vouloir, nous les avions dites en des paroles, crues sans doute
mensongres par nous mais auxquelles l'vnement avait donn aprs coup
leur valeur prophtique. Je me rappelais bien des mots que l'un et
l'autre nous avions prononcs sans savoir alors la vrit qu'ils
contenaient, mme que nous avions dits en croyant nous jouer la comdie
et dont la fausset tait bien mince, bien peu intressante, toute
confine dans notre pitoyable insincrit, auprs de ce qu'ils
contenaient  notre insu. Mensonges, erreurs en de de la ralit
profonde que nous n'apercevions pas, vrit au del, vrit de nos
caractres dont les lois essentielles nous chappent et demandent le
temps pour se rvler, vrit de nos destins aussi. J'avais cru mentir
quand je lui avais dit,  Balbec: Plus je vous verrai, plus je vous
aimerai (et pourtant c'tait cette intimit de tous les instants qui,
par le moyen de la jalousie, m'avait tant attach  elle), Je sais que
je pourrais tre utile  votre esprit;  Paris: Tchez d'tre
prudente. Pensez, s'il vous arrivait un accident je ne m'en consolerais
pas, et elle: Mais il peut m'arriver un accident;  Paris, le soir o
j'avais fait semblant de vouloir la quitter: Laissez-moi vous regarder
encore puisque bientt je ne vous verrai plus, et que ce sera pour
jamais. Et elle, quand ce mme soir elle avait regard autour d'elle:
Dire que je ne verrai plus cette chambre, ces livres, ce pianola, toute
cette maison, je ne peux pas le croire, et pourtant c'est vrai. Dans
ses dernires lettres enfin, quand elle avait crit--probablement en se
disant Je fais du chiqu:--Je vous laisse le meilleur de moi-mme
(et n'tait-ce pas en effet maintenant  la fidlit, aux forces,
fragiles hlas aussi, de ma mmoire qu'taient confies son
intelligence, sa bont, sa beaut?) et cet instant, deux fois
crpusculaire puisque le jour tombait et que nous allions nous quitter,
ne s'effacera de mon esprit que quand il sera envahi par la nuit
complte, cette phrase crite la veille du jour o, en effet, son
esprit avait t envahi par la nuit complte et o peut-tre bien, dans
ces dernires lueurs si rapides mais que l'anxit du moment divise
jusqu' l'infini, elle avait peut-tre bien revu notre dernire
promenade, et dans cet instant o tout nous abandonne et o on se cre
une foi, comme les athes deviennent chrtiens sur le champ de bataille,
elle avait peut-tre appel au secours l'ami si souvent maudit mais si
respect par elle, qui lui-mme--car toutes les religions se
ressemblent--avait la cruaut de souhaiter qu'elle et eu aussi le temps
de se reconnatre, de lui donner sa dernire pense, de se confesser
enfin  lui, de mourir en lui. Mais  quoi bon, puisque si mme, alors,
elle avait eu le temps de se reconnatre, nous n'avions compris l'un et
l'autre o tait notre bonheur, ce que nous aurions d faire, que quand
ce bonheur, que parce que ce bonheur n'tait plus possible, que nous ne
pouvions plus le raliser. Tant que les choses sont possibles on les
diffre, et elles ne peuvent prendre cette puissance d'attraits et cette
apparente aisance de ralisation que quand, projetes dans le vide idal
de l'imagination, elles sont soustraites  la submersion alourdissante,
enlaidissante du milieu vital. L'ide qu'on mourra est plus cruelle que
mourir, mais moins que l'ide qu'un autre est mort; que, redevenue plane
aprs avoir englouti un tre, s'tend, sans mme un remous  cette
place-l, une ralit d'o cet tre est exclu, o n'existe plus aucun
vouloir, aucune connaissance, et de laquelle il est aussi difficile de
remonter  l'ide que cet tre a vcu, qu'il est difficile, du souvenir
encore tout rcent de sa vie, de penser qu'il est assimilable aux images
sans consistance, aux souvenirs laisss par les personnages d'un roman
qu'on a lu.

Du moins j'tais heureux qu'avant de mourir elle m'et crit cette
lettre, et surtout envoy la dernire dpche qui me prouvait qu'elle
ft revenue si elle et vcu. Il me semblait que c'tait non seulement
plus doux, mais plus beau ainsi, que l'vnement et t incomplet sans
ce tlgramme, et eu moins figure d'art et de destin. En ralit il
l'et eu tout autant s'il et t autre; car tout vnement est comme un
moule d'une forme particulire, et, quel qu'il soit, il impose,  la
srie des faits qu'il est venu interrompre et semble en conclure, un
dessin que nous croyons le seul possible parce que nous ne connaissons
pas celui qui et pu lui tre substitu. Je me rptais:

Pourquoi ne m'avait-elle pas dit: J'ai ces gots? J'aurais cd, je
lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je l'embrasserais
encore. Quelle tristesse d'avoir  me rappeler qu'elle m'avait ainsi
menti en me jurant, trois jours avant de me quitter, qu'elle n'avait
jamais eu avec l'amie de Mlle Vinteuil ces relations qu'au moment o
Albertine me le jurait sa rougeur avait confesses. Pauvre petite, elle
avait eu du moins l'honntet de ne pas vouloir jurer que le plaisir de
revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans son dsir d'aller ce
jour-l chez les Verdurin. Pourquoi n'tait-elle pas alle jusqu'au bout
de son aveu, et avait-elle invent alors ce roman inimaginable?
Peut-tre, du reste, tait-ce un peu ma faute si elle n'avait jamais,
malgr toutes mes prires qui venaient se briser  sa dngation, voulu
me dire: J'ai ces gots. C'tait peut-tre un peu ma faute parce que 
Balbec, le jour o aprs la visite de Mme de Cambremer j'avais eu ma
premire explication avec Albertine et o j'tais si loin de croire
qu'elle pt avoir en tout cas autre chose qu'une amiti trop passionne
avec Andre, j'avais exprim avec trop de violence mon dgot pour ce
genre de moeurs, je les avais condamnes d'une faon trop catgorique. Je
ne pouvais me rappeler si Albertine avait rougi quand j'avais navement
proclam mon horreur de cela, je ne pouvais me le rappeler, car ce n'est
souvent que longtemps aprs que nous voudrions bien savoir quelle
attitude eut une personne  un moment o nous n'y fmes nullement
attention et qui, plus tard, quand nous repensons  notre conversation,
claircirait une difficult poignante. Mais dans notre mmoire il y a
une lacune, il n'y a pas trace de cela. Et bien souvent nous n'avons pas
fait assez attention, au moment mme, aux choses qui pouvaient dj nous
paratre importantes, nous n'avons pas bien entendu une phrase, nous
n'avons pas not un geste, ou bien nous les avons oublis. Et quand plus
tard, avides de dcouvrir une vrit, nous remontons de dduction en
dduction, feuilletant notre mmoire comme un recueil de tmoignages,
quand nous arrivons  cette phrase,  ce geste, impossible de nous
rappeler, nous recommenons vingt fois le mme trajet, mais inutilement:
le chemin ne va pas plus loin. Avait-elle rougi? Je ne savais si elle
avait rougi, mais elle n'avait pas pu ne pas entendre, et le souvenir de
ces paroles l'avait plus tard arrte quand peut-tre elle avait t sur
le point de se confesser  moi. Et maintenant elle n'tait plus nulle
part, j'aurais pu parcourir la terre d'un ple  l'autre sans rencontrer
Albertine. La ralit, qui s'tait referme sur elle, tait redevenue
unie, avait effac jusqu' la trace de l'tre qui avait coul  fond.
Elle n'tait plus qu'un nom, comme cette Mme de Charlus dont disaient
avec indiffrence: Elle tait dlicieuse ceux qui l'avaient connue.
Mais je ne pouvais pas concevoir plus d'un instant l'existence de cette
ralit dont Albertine n'avait pas conscience, car en moi mon amie
existait trop, en moi o tous les sentiments, toutes les penses se
rapportaient  sa vie. Peut-tre, si elle l'avait su, et-elle t
touche de voir que son ami ne l'oubliait pas, maintenant que sa vie 
elle tait finie, et elle et t sensible  des choses qui auparavant
l'eussent laisse indiffrente. Mais comme on voudrait s'abstenir
d'infidlits, si secrtes fussent-elles, tant on craint que celle qu'on
aime ne s'en abstienne pas, j'tais effray de penser que, si les morts
vivent quelque part, ma grand'mre connaissait aussi bien mon oubli
qu'Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, mme pour une mme
morte, est-on sr que la joie qu'on aurait d'apprendre qu'elle sait
certaines choses balancerait l'effroi de penser qu'elle les sait
_toutes_? et, si sanglant que soit le sacrifice, ne renoncerions-nous
pas quelquefois  garder aprs leur mort comme amis ceux que nous avons
aims de peur de les avoir aussi pour juges?

Mes curiosits jalouses de ce qu'avait pu faire Albertine taient
infinies. J'achetai combien de femmes qui ne m'apprirent rien. Si ces
curiosits taient si vivaces, c'est que l'tre ne meurt pas tout de
suite pour nous, il reste baign d'une espce d'_aura_ de vie qui n'a
rien d'une immortalit vritable mais qui fait qu'il continue  occuper
nos penses de la mme manire que quand il vivait. Il est comme en
voyage. C'est une survie trs paenne. Inversement, quand on a cess
d'aimer, les curiosits que l'tre excite meurent avant que lui-mme
soit mort. Ainsi je n'eusse plus fait un pas pour savoir avec qui
Gilberte se promenait un certain soir dans les Champs-Elyses. Or je
sentais, bien que ces curiosits taient absolument pareilles, sans
valeur en elles-mmes, sans possibilit de durer, mais je continuais 
tout sacrifier  la cruelle satisfaction de ces curiosits passagres,
bien que je susse d'avance que ma sparation force d'avec Albertine, du
fait de sa mort, me conduirait  la mme indiffrence qu'avait fait ma
sparation volontaire d'avec Gilberte.

Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait reste auprs
de moi. Mais cela revenait  dire qu'une fois qu'elle se ft vue morte
elle et mieux aim, auprs de moi, rester en vie. Par la contradiction
mme qu'elle impliquait, une telle supposition tait absurde. Mais cela
n'tait pas inoffensif, car en imaginant combien Albertine, si elle
pouvait savoir, si elle pouvait rtrospectivement comprendre, serait
heureuse de revenir auprs de moi, je l'y voyais, je voulais
l'embrasser; et hlas c'tait impossible, elle ne reviendrait jamais,
elle tait morte. Mon imagination la cherchait dans le ciel, par les
soirs o nous l'avions regard encore ensemble; au del de ce clair de
lune qu'elle aimait, je tchais de hisser jusqu' elle ma tendresse pour
qu'elle lui ft une consolation de ne plus vivre, et cet amour pour un
tre si lointain tait comme une religion, mes penses montaient vers
elle comme des prires. Le dsir est bien fort, il engendre la croyance,
j'avais cru qu'Albertine ne partirait pas parce que je le dsirais.
Parce que je le dsirais je crus qu'elle n'tait pas morte; je me mis 
lire des livres sur les tables tournantes, je commenai  croire
possible l'immortalit de l'me. Mais elle ne me suffisait pas. Il
fallait qu'aprs ma mort je la retrouvasse avec son corps, comme si
l'ternit ressemblait  la vie. Que dis-je  la vie! J'tais plus
exigeant encore. J'aurais voulu ne pas tre  tout jamais priv par la
mort des plaisirs que pourtant elle n'est pas seule  nous ter. Car
sans elle ils auraient fini par s'mousser, ils avaient dj commenc de
l'tre par l'action de l'habitude ancienne, des nouvelles curiosits.
Puis, dans la vie, Albertine, mme physiquement, et peu  peu chang,
jour par jour je me serais adapt  ce changement. Mais mon souvenir,
n'voquant d'elle que des moments, demandait de la revoir telle qu'elle
n'aurait dj plus t si elle avait vcu; ce qu'il voulait c'tait un
miracle qui satisft aux limites naturelles et arbitraires de la
mmoire, qui ne peut sortir du pass. Avec la navet des thologiens
antiques, je l'imaginais m'accordant les explications, non pas mme
qu'elle et pu me donner mais, par une contradiction dernire, celles
qu'elle m'avait toujours refuses pendant sa vie. Et ainsi, sa mort
tant une espce de rve, mon amour lui semblerait un bonheur inespr;
je ne retenais de la mort que la commodit et l'optimisme d'un
dnouement qui simplifie, qui arrange tout. Quelquefois ce n'tait pas
si loin, ce n'tait pas dans un autre monde que j'imaginais notre
runion. De mme qu'autrefois, quand je ne connaissais Gilberte que pour
jouer avec elle aux Champs-Elyses, le soir  la maison je me figurais
que j'allais recevoir une lettre d'elle o elle m'avouerait son amour,
qu'elle allait entrer, une mme force de dsir, ne s'embarrassant pas
plus des lois physiques qui le contrariaient que, la premire fois, au
sujet de Gilberte--o, en somme, il n'avait pas eu tort puisqu'il avait
eu le dernier mot--me faisait penser maintenant que j'allais recevoir un
mot d'Albertine, m'apprenant qu'elle avait bien eu un accident de
cheval, mais que pour des raisons romanesques (et comme, en somme, il
est quelquefois arriv pour des personnages qu'on a crus longtemps
morts) elle n'avait pas voulu que j'apprisse qu'elle avait guri et,
maintenant repentante, demandait  venir vivre pour toujours avec moi.
Et, me faisant trs bien comprendre ce que peuvent tre certaines folies
douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, je sentais
coexister en moi la certitude qu'elle tait morte et l'espoir incessant
de la voir entrer.

Je n'avais pas encore reu de nouvelles d'Aim qui pourtant devait tre
arriv  Balbec. Sans doute mon enqute portait sur un point secondaire
et bien arbitrairement choisi. Si la vie d'Albertine avait t vraiment
coupable, elle avait d contenir bien des choses autrement importantes,
auxquelles le hasard ne m'avait pas permis de toucher, comme il l'avait
fait pour cette conversation sur le peignoir grce  la rougeur
d'Albertine. C'tait tout  fait arbitrairement que j'avais fait un sort
 cette journe-l, que plusieurs annes aprs je tchais de
reconstituer. Si Albertine avait aim les femmes, il y avait des
milliers d'autres journes de sa vie dont je ne connaissais pas l'emploi
et qui pouvaient tre aussi intressantes pour moi  connatre; j'aurais
pu envoyer Aim dans bien d'autres endroits de Balbec, dans bien
d'autres villes que Balbec. Mais prcisment ces journes-l, parce que
je n'en savais pas l'emploi, elles ne se reprsentaient pas  mon
imagination. Elles n'avaient pas d'existence. Les choses, les tres ne
commenaient  exister pour moi que quand ils prenaient dans mon
imagination une existence individuelle. S'il y en avait des milliers
d'autres pareils, ils devenaient pour moi reprsentatifs du reste. Si
j'avais le dsir depuis longtemps de savoir, en fait de soupons 
l'gard d'Albertine, ce qu'il en tait pour la douche, c'est de la mme
manire que, en fait de dsirs de femmes, et quoique je susse qu'il y
avait un grand nombre de jeunes filles et de femmes de chambre qui
pouvaient les valoir et dont le hasard aurait tout aussi bien pu me
faire entendre parler, je voulais connatre--puisque c'taient celles-l
dont Saint-Loup m'avait parl, celles-l qui existaient individuellement
pour moi--la jeune fille qui allait dans les maisons de passe et la
femme de chambre de Mme Putbus. Les difficults que ma sant, mon
indcision, ma procrastination, comme disait Saint-Loup, mettaient 
raliser n'importe quoi, m'avaient fait remettre de jour en jour, de
mois en mois, d'anne en anne, l'claircissement de certains soupons
comme l'accomplissement de certains dsirs. Mais je les gardais dans ma
mmoire en me promettant de ne pas oublier d'en connatre la ralit,
parce que seuls ils m'obsdaient (puisque les autres n'avaient pas de
forme  mes yeux, n'existaient pas), et aussi parce que le hasard mme
qui les avait choisis au milieu de la ralit m'tait un garant que
c'tait bien en eux, avec un peu de ralit, de la vie vritable, et
convoite, que j'entrerais en contact.

Et puis, sur un seul fait, s'il est certain, ne peut-on, comme le savant
qui exprimente, dgager la vrit pour tous les ordres de faits
semblables? Un seul petit fait, s'il est bien choisi, ne suffit-il pas 
l'exprimentateur pour dcider d'une loi gnrale qui fera connatre la
vrit sur des milliers de faits analogues?

Albertine avait beau n'exister dans ma mmoire qu' l'tat o elle
m'tait successivement apparue au cours de la vie, c'est--dire
subdivise suivant une srie de fractions de temps, ma pense,
rtablissant en elle l'unit, en refaisait un tre, et c'est sur cet
tre que je voulais porter un jugement gnral, savoir si elle m'avait
menti, si elle aimait les femmes, si c'tait pour en frquenter
librement qu'elle m'avait quitt. Ce que dirait la doucheuse pourrait
peut-tre trancher  jamais mes doutes sur les moeurs d'Albertine.

Mes doutes! Hlas, j'avais cru qu'il me serait indiffrent, mme
agrable de ne plus voir Albertine, jusqu' ce que son dpart m'et
rvl mon erreur. De mme sa mort m'avait appris combien je me trompais
en croyant souhaiter quelquefois sa mort et supposer qu'elle serait ma
dlivrance. Ce fut de mme que, quand je reus la lettre d'Aim, je
compris que, si je n'avais pas jusque-l souffert trop cruellement de
mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en ralit ce n'tait
nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient besoin qu'Albertine
ft vertueuse, ils avaient pos une fois pour toutes qu'elle l'tait.
Muni de cette croyance prservatrice, je pouvais sans danger laisser mon
esprit jouer tristement avec des suppositions auxquelles il donnait une
forme mais n'ajoutait pas foi. Je me disais: Elle aime peut-tre les
femmes, comme on dit: Je peux mourir ce soir; on se le dit, mais on
ne le croit pas, on fait des projets pour le lendemain. C'est ce qui
explique que, me croyant,  tort, incertain si Albertine aimait ou non
les femmes, et croyant par consquent qu'un fait coupable  l'actif
d'Albertine ne m'apporterait rien que je n'eusse souvent envisag, j'aie
pu prouver devant les images, insignifiantes pour d'autres, que
m'voquait la lettre d'Aim, une souffrance inattendue, la plus cruelle
que j'eusse ressentie encore, et qui formait avec ces images, avec
l'image hlas! d'Albertine elle-mme, une sorte de prcipit comme on
dit en chimie, o tout tait indivisible et dont le texte de la lettre
d'Aim, que je spare d'une faon toute conventionnelle, ne peut donner
aucunement l'ide, puisque chacun des mots qui la composent tait
aussitt transform, color  jamais par la souffrance qu'il venait
d'exciter.

MONSIEUR,

Monsieur voudra bien me pardonner si je n'ai pas plus tt crit 
Monsieur. La personne que Monsieur m'avait charg de voir s'tait
absente pour deux jours et, dsireux de rpondre  la confiance que
Monsieur avait mise en moi, je ne voulais pas revenir les mains vides.
Je viens de causer avec cette personne qui se rappelle trs bien (Mlle
A.). Aim, qui avait un certain commencement de culture, voulait mettre
Mlle A. en italique et entre guillemets. Mais quand il voulait mettre
des guillemets il traait une parenthse, et quand il voulait mettre
quelque chose entre parenthses il le mettait entre guillemets. C'est
ainsi que Franoise disait que quelqu'un _restait_ dans ma rue pour dire
qu'il y demeurait, et qu'on pouvait _demeurer_ deux minutes pour rester,
les fautes des gens du peuple consistant seulement trs souvent 
interchanger--comme a fait d'ailleurs la langue franaise--des termes
qui au cours des sicles ont pris rciproquement la place l'un de
l'autre. D'aprs elle la chose que supposait Monsieur est absolument
certaine. D'abord c'tait elle qui soignait (Mlle A.) chaque fois que
celle-ci venait aux bains. (Mlle A.) venait trs souvent prendre sa
douche avec une grande femme plus ge qu'elle, toujours habille en
gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait pour l'avoir
vue souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne faisait plus
attention aux autres depuis qu'elle connaissait (Mlle A.). Elle et (Mlle
A.) s'enfermaient toujours dans la cabine, restaient trs longtemps, et
la dame en gris donnait au moins 10 francs de pourboire  la personne
avec qui j'ai caus. Comme m'a dit cette personne, vous pensez bien que
si elles n'avaient fait qu'enfiler des perles, elles ne m'auraient pas
donn dix francs de pourboire. (Mlle A.) venait aussi quelquefois avec
une femme trs noire de peau, qui avait un face--main. Mais (Mlle A.)
venait le plus souvent avec des jeunes filles plus jeunes qu'elle,
surtout une trs rousse. Sauf la dame en gris, les personnes que (Mlle
A.) avait l'habitude d'amener n'taient pas de Balbec et devaient mme
souvent venir d'assez loin. Elles n'entraient jamais ensemble, mais
(Mlle A.) entrait, en disant de laisser la porte de la cabine
ouverte--qu'elle attendait une amie, et la personne avec qui j'ai parl
savait ce que cela voulait dire. Cette personne n'a pu me donner
d'autres dtails ne se rappelant pas trs bien, ce qui est facile 
comprendre aprs si longtemps. Du reste, cette personne ne cherchait
pas  savoir, parce qu'elle est trs discrte et que c'tait son intrt
car (Mlle A.) lui faisait gagner gros. Elle a t trs sincrement
touche d'apprendre qu'elle tait morte. Il est vrai que si jeune c'est
un grand malheur pour elle et pour les siens. J'attends les ordres de
Monsieur pour savoir si je peux quitter Balbec o je ne crois pas que
j'apprendrai rien davantage. Je remercie encore Monsieur du petit voyage
que Monsieur m'a ainsi procur et qui m'a t trs agrable d'autant
plus que le temps est on ne peut plus favorable. La saison s'annonce
bien pour cette anne. On espre que Monsieur viendra faire cet t une
petite apparition.

Je ne vois plus rien d'intressant  dire  Monsieur, etc...

       *       *       *       *       *

Pour comprendre  quelle profondeur ces mots entraient en moi, il faut
se rappeler que les questions que je me posais  l'gard d'Albertine
n'taient pas des questions accessoires, indiffrentes, des questions de
dtail, les seules en ralit que nous nous posions  l'gard de tous
les tres qui ne sont pas nous, ce qui nous permet de cheminer, revtus
d'une pense impermable, au milieu de la souffrance, du mensonge, du
vice ou de la mort. Non, pour Albertine, c'taient des questions
d'essence: En son fond qu'tait-elle? A quoi pensait-elle?
Qu'aimait-elle? Me mentait-elle? Ma vie avec elle avait-elle t aussi
lamentable que celle de Swann avec Odette? Aussi ce qu'atteignait la
rponse d'Aim, bien qu'elle ne ft pas une rponse gnrale, mais
particulire--et justement  cause de cela--c'tait bien Albertine, en
moi, les profondeurs.

Enfin je voyais devant moi, dans cette arrive d'Albertine  la douche
par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce pass qui ne
me semblait pas moins mystrieux, moins effroyable que je ne le
redoutais quand je l'imaginais enferm dans le souvenir, dans le regard
d'Albertine. Sans doute, tout autre que moi et pu trouver insignifiants
ces dtails auxquels l'impossibilit o j'tais, maintenant qu'Albertine
tait morte, de les faire rfuter par elle confrait l'quivalent d'une
sorte de probabilit. Il est mme probable que pour Albertine, mme
s'ils avaient t vrais, ses propres fautes, si elle les avait avoues,
que sa conscience les et trouves innocentes ou blmables, que sa
sensualit les et trouves dlicieuses ou assez fades, eussent t
dpourvues de cette inexprimable impression d'horreur dont je ne les
sparais pas. Moi-mme,  l'aide de mon amour des femmes et quoiqu'elles
ne dussent pas avoir t pour Albertine la mme chose, je pouvais un peu
imaginer ce qu'elle prouvait. Et certes c'tait dj un commencement de
souffrance que de me la reprsenter dsirant comme j'avais si souvent
dsir, me mentant comme je lui avais si souvent menti, proccupe par
telle ou telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour
Mlle le de Stermaria, pour tant d'autres ou pour les paysannes que je
rencontrais dans la campagne. Oui, tous mes dsirs m'aidaient 
comprendre dans une certaine mesure les siens; c'tait dj une grande
souffrance o tous les dsirs, plus ils avaient t vifs, taient
changs en tourments d'autant plus cruels; comme si dans cette algbre
de la sensibilit ils reparaissaient avec le mme coefficient mais avec
le signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je
pouvais en juger par moi-mme, ses fautes, quelque volont qu'elle et
de me les cacher--ce qui me faisait supposer qu'elle se jugeait coupable
ou avait peur de me chagriner--ses fautes, parce qu'elle les avait
prpares  sa guise dans la claire lumire de l'imagination o se joue
le dsir, lui paraissaient tout de mme des choses de mme nature que le
reste de la vie, des plaisirs pour elle qu'elle n'avait pas eu le
courage de se refuser, des peines pour moi qu'elle avait cherch 
viter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et des peines
qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines de la vie.
Mais moi, c'est du dehors, sans que je fusse prvenu, sans que je pusse
moi-mme les laborer, c'est de la lettre d'Aim que m'taient venues
les images d'Albertine arrivant  la douche et prparant son pourboire.

Sans doute c'est parce que dans cette arrive silencieuse et dlibre
d'Albertine avec la femme en gris je lisais le rendez-vous qu'elles
avaient pris, cette convention de venir faire l'amour dans un cabinet de
douches, qui impliquait une exprience de la corruption, l'organisation
bien dissimule de toute une double existence, c'est parce que ces
images m'apportaient la terrible nouvelle de la culpabilit d'Albertine
qu'elles m'avaient immdiatement caus une douleur physique dont elles
ne se spareraient plus. Mais aussitt la douleur avait ragi sur elles:
un fait objectif, tel qu'une image, est diffrent selon l'tat intrieur
avec lequel on l'aborde. Et la douleur est un aussi puissant
modificateur de la ralit qu'est l'ivresse. Combine avec ces images,
la souffrance en avait fait aussitt quelque chose d'absolument
diffrent de ce que peuvent tre pour toute autre personne une dame en
gris, un pourboire, une douche, la rue o avait lieu l'arrive dlibre
d'Albertine avec la dame en gris. Toutes ces images--chappes sur une
vie de mensonges et de fautes telle que je ne l'avais jamais conue--ma
souffrance les avait immdiatement altres en leur matire mme, je ne
les voyais pas dans la lumire qui claire les spectacles de la terre,
c'tait le fragment d'un autre monde, d'une plante inconnue et maudite,
une vue de l'Enfer. L'Enfer c'tait tout ce Balbec, tous ces pays
avoisinants d'o, d'aprs la lettre d'Aim, elle faisait venir souvent
les filles plus jeunes qu'elle amenait  la douche. Ce mystre que
j'avais jadis imagin dans le pays de Balbec et qui s'y tait dissip
quand j'y avais vcu, que j'avais ensuite espr ressaisir en
connaissant Albertine parce que, quand je la voyais passer sur la plage,
quand j'tais assez fou pour dsirer qu'elle ne ft pas vertueuse, je
pensais qu'elle devait l'incarner, comme maintenant tout ce qui touchait
 Balbec s'en imprgnait affreusement! Les noms de ces stations,
Toutainville, Evreville, Incarville, devenus si familiers, si
tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les
Verdurin, maintenant que je pensais qu'Albertine avait habit l'une,
s'tait promene jusqu' l'autre, avait pu souvent aller  bicyclette 
la troisime, excitaient en moi une anxit plus cruelle que la premire
fois, o je les voyais avec tant de trouble avant d'arriver  Balbec que
je ne connaissais pas encore. C'est un de ces pouvoirs de la jalousie de
nous dcouvrir combien la ralit des faits extrieurs et les sentiments
de l'me sont quelque chose d'inconnu qui prte  mille suppositions.
Nous croyons savoir exactement ce que sont les choses et ce que pensent
les gens, pour la simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais
ds que nous avons le dsir de savoir, comme a le jaloux, alors c'est un
vertigineux kalidoscope o nous ne distinguons plus rien. Albertine
m'avait-elle tromp? avec qui? dans quelle maison? quel jour? celui o
elle m'avait dit telle chose? o je me rappelais que j'avais dans la
journe dit ceci ou cela? je n'en savais rien. Je ne savais pas
davantage quels taient ses sentiments pour moi, s'ils taient inspirs
par l'intrt, par la tendresse. Et tout d'un coup je me rappelais tel
incident insignifiant, par exemple qu'Albertine avait voulu aller 
Saint-Martin le Vtu, disant que ce nom l'intressait, et peut-tre
simplement parce qu'elle avait fait la connaissance de quelque paysanne
qui tait l-bas. Mais ce n'tait rien qu'Aim m'et appris tout cela
par la doucheuse, puisque Albertine devait ternellement ignorer qu'il
me l'avait appris, le besoin de savoir ayant toujours t surpass, dans
mon amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer que je savais;
car cela faisait tomber entre nous la sparation d'illusions
diffrentes, tout en n'ayant jamais eu pour rsultat de me faire aimer
d'elle davantage, au contraire. Or voici que, depuis qu'elle tait
morte, le second de ces besoins tait amalgam  l'effet du premier: je
tchais de me reprsenter l'entretien o je lui aurais fait part de ce
que j'avais appris, aussi vivement que l'entretien o je lui aurais
demand ce que je ne savais pas; c'est--dire la voir prs de moi,
l'entendre me rpondant avec bont, voir ses joues redevenir grosses,
ses yeux perdre leur malice et prendre de la tristesse, c'est--dire
l'aimer encore et oublier la fureur de ma jalousie dans le dsespoir de
mon isolement. Le douloureux mystre de cette impossibilit de jamais
lui faire savoir ce que j'avais appris et d'tablir nos rapports sur la
vrit de ce que je venais seulement de dcouvrir (et que je n'avais
peut-tre pu dcouvrir que parce qu'elle tait morte) substituait sa
tristesse au mystre plus douloureux de sa conduite. Quoi? Avoir tant
dsir qu'Albertine st que j'avais appris l'histoire de la salle de
douches, Albertine qui n'tait plus rien! C'tait l encore une des
consquences de cette impossibilit o nous sommes, quand nous avons 
raisonner sur la mort, de nous reprsenter autre chose que la vie.
Albertine n'tait plus rien. Mais pour moi c'tait la personne qui
m'avait cach qu'elle et des rendez-vous avec des femmes  Balbec, qui
s'imaginait avoir russi  me le faire ignorer. Quand nous raisonnons
sur ce qui se passe aprs notre propre mort, n'est-ce pas encore nous
vivant que par erreur nous projetons  ce moment-l? Et est-il beaucoup
plus ridicule, en somme, de regretter qu'une femme qui n'est plus rien
ignore que nous ayons appris ce qu'elle faisait il y a six ans que de
dsirer que de nous-mme, qui serons mort, le public parle encore avec
ferveur dans un sicle? S'il y a plus de fondement rel dans le second
cas que dans le premier, les regrets de ma jalousie rtrospective n'en
procdaient pas moins de la mme erreur d'optique que chez les autres
hommes le dsir de la gloire posthume. Pourtant cette impression de ce
qu'il y avait de solennellement dfinitif dans ma sparation d'avec
Albertine, si elle s'tait substitue un moment  l'ide de ses fautes,
ne faisait qu'aggraver celles-ci en leur confrant un caractre
irrmdiable.

Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimite o j'tais
seul et o, dans quelque sens que j'allasse, je ne la rencontrerais
jamais. Heureusement je trouvai fort  propos dans ma mmoire--comme il
y a toujours toutes espces de choses, les unes dangereuses, les autres
salutaires dans ce fouillis o les souvenirs ne s'clairent qu'un 
un--je dcouvris, comme un ouvrier l'objet qui pourra servir  ce qu'il
veut faire, une parole de ma grand'mre. Elle m'avait dit  propos d'une
histoire invraisemblable que la doucheuse avait raconte  Mme de
Villeparisis: C'est une femme qui doit avoir la maladie du mensonge.
Ce souvenir me fut d'un grand secours. Quelle porte pouvait avoir ce
qu'avait dit la doucheuse  Aim? D'autant plus qu'en somme elle n'avait
rien vu. On peut venir prendre des douches avec des amies sans penser 
mal pour cela. Peut-tre pour se vanter la doucheuse exagrait-elle le
pourboire. J'avais bien entendu Franoise soutenir une fois que ma tante
Lonie avait dit devant elle qu'elle avait un million  manger par
mois, ce qui tait de la folie; une autre fois qu'elle avait vu ma
tante Lonie donner  Eulalie quatre billets de mille francs, alors
qu'un billet de cinquante francs pli en quatre me paraissait dj peu
vraisemblable. Et ainsi je cherchais--et je russis peu  peu-- me
dfaire de la douloureuse certitude que je m'tais donn tant de mal 
acqurir, ballott que j'tais toujours entre le dsir de savoir, et la
peur de souffrir. Alors ma tendresse put renatre, mais, aussitt avec
cette tendresse, une tristesse d'tre spar d'Albertine, durant
laquelle j'tais peut-tre encore plus malheureux qu'aux heures rcentes
o c'tait par la jalousie que j'tais tortur. Mais cette dernire
renaquit soudain en pensant  Balbec,  cause de l'image soudain revue
(et qui jusque-l ne m'avait jamais fait souffrir et me paraissait mme
une des plus inoffensives de ma mmoire) de la salle  manger de Balbec
le soir, avec, de l'autre ct du vitrage, toute cette population
entasse dans l'ombre comme devant le vitrage lumineux d'un aquarium, en
faisant se frler (je n'y avais jamais pens) dans sa conglomration les
pcheurs et les filles du peuple contre les petites bourgeoises jalouses
de ce luxe, nouveau  Balbec, ce luxe que sinon la fortune, du moins
l'avarice et la tradition interdisaient  leurs parents, petites
bourgeoises parmi lesquelles il y avait srement presque chaque soir
Albertine, que je ne connaissais pas encore et qui sans doute levait l
quelque fillette qu'elle rejoignait quelques minutes plus tard dans la
nuit, sur le sable, ou bien dans une cabine abandonne, au pied de la
falaise. Puis c'tait ma tristesse qui renaissait, je venais d'entendre,
comme une condamnation  l'exil, le bruit de l'ascenseur qui, au lieu de
s'arrter  mon tage, montait au-dessus. Pourtant la seule personne
dont j'eusse pu souhaiter la visite ne viendrait plus jamais, elle tait
morte. Et malgr cela, quand l'ascenseur s'arrtait  mon tage mon coeur
battait, un instant je me disais: Si tout de mme cela n'tait qu'un
rve! C'est peut-tre elle, elle va sonner, elle revient, Franoise va
entrer me dire avec plus d'effroi que de colre--car elle est plus
superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que
ce qu'elle croira peut-tre un revenant:--Monsieur ne devinera jamais
qui est l. J'essayais de ne penser  rien, de prendre un journal. Mais
la lecture m'tait insupportable de ces articles crits par des gens qui
n'prouvent pas de relle douleur. D'une chanson insignifiante l'un
disait: C'est  _pleurer_ tandis que moi je l'aurais coute avec tant
d'allgresse si Albertine avait vcu. Un autre, grand crivain
cependant; parce qu'il avait t acclam  sa descente d'un train disait
qu'il avait reu l des tmoignages _inoubliables_, alors que moi, si
maintenant je les avais reus, je n'y aurais mme pas pens un instant.
Et un troisime assurait que sans la fcheuse politique la vie de Paris
serait tout  fait dlicieuse, alors que je savais bien que, mme sans
politique, cette vie ne pouvait m'tre qu'atroce et m'et sembl
dlicieuse, mme avec la politique, si j'eusse retrouv Albertine. Le
chroniqueur cyngtique disait (on tait au mois de mai): Cette poque
est vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur,
car il n'y a rien, absolument rien  tirer, et le chroniqueur du
Salon: Devant cette manire d'organiser une exposition on se sent
pris d'un immense dcouragement, d'une tristesse infinie... Si la force
de ce que je sentais me faisait paratre mensongres et ples les
expressions de ceux qui n'avaient pas de vrais bonheurs ou malheurs, en
revanche les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce ft,
pouvaient se rattacher ou  la Normandie, ou  la Touraine, ou aux
tablissements hydrothrapiques, ou  la Berma, ou  la princesse de
Guermantes, ou  l'amour, ou  l'absence, ou  l'infidlit, remettaient
brusquement devant moi, sans que j'eusse eu le temps de me dtourner,
l'image d'Albertine, et je me remettais  pleurer. D'ailleurs,
d'habitude, ces journaux je ne pouvais mme pas les lire, car le simple
geste d'en ouvrir un me rappelait  la fois que j'en accomplissais de
semblables quand Albertine vivait, et qu'elle ne vivait plus; je les
laissais retomber sans avoir la force de les dplier jusqu'au bout.
Chaque impression voquait une impression identique mais blesse parce
qu'en avait t retranche l'existence d'Albertine, de sorte que je
n'avais jamais le courage de vivre jusqu'au bout ces minutes mutiles.
Mme, quand peu  peu Albertine cessa d'tre prsente  ma pense et
toute-puissante sur mon coeur, je souffrais tout d'un coup s'il me
fallait, comme au temps o elle tait l, entrer dans sa chambre,
chercher de la lumire, m'asseoir prs du pianola. Divise en petits
dieux familiers, elle habita longtemps la flamme de la bougie, le bouton
de la porte, le dossier d'une chaise; et d'autres domaines plus
immatriels, comme une nuit d'insomnie ou l'moi que me donnait la
premire visite d'une femme qui m'avait plu. Malgr cela, le peu de
phrases que mes yeux lisaient dans une journe ou que ma pense se
rappelait avoir lues excitaient souvent en moi une jalousie cruelle.
Pour cela elles avaient moins besoin de me fournir un argument valable
en faveur de l'immoralit des femmes que de me rendre une impression
ancienne lie  l'existence d'Albertine. Transport alors dans un moment
oubli dont l'habitude d'y penser n'avait pas pour moi mouss la force,
et o Albertine vivait encore, ses fautes prenaient quelque chose de
plus voisin, de plus angoissant, de plus atroce. Alors je me demandais
s'il tait certain que les rvlations de la doucheuse fussent fausses.
Une bonne manire de savoir la vrit serait d'envoyer Aim en Touraine,
passer quelques jours dans le voisinage de la villa de Mme Bontemps. Si
Albertine aimait les plaisirs qu'une femme prend avec les femmes, si
c'est pour n'tre pas plus longtemps prive d'eux qu'elle m'avait
quitt, elle avait d, aussitt libre, essayer de s'y livrer et y
russir, dans un pays qu'elle connaissait et o elle n'aurait pas choisi
de se retirer si elle n'avait pas pens y trouver plus de facilits que
chez moi. Sans doute, il n'y avait rien d'extraordinaire  ce que la
mort d'Albertine et si peu chang mes proccupations. Quand notre
matresse est vivante, une grande partie des penses qui forment ce que
nous appelons notre amour nous viennent pendant les heures o elle n'est
pas  ct de nous. Ainsi l'on prend l'habitude d'avoir pour objet de sa
rverie un tre absent, et qui, mme s'il ne le reste que quelques
heures, pendant ces heures-l n'est qu'un souvenir. Aussi la mort ne
change-t-elle pas grand'chose. Quand Aim revint, je lui demandai de
partir pour Chtellerault, et ainsi non seulement par mes penses, mes
tristesses, l'moi que me donnait un nom reli, de si loin que ce ft, 
un certain tre, mais encore par toutes mes actions, par les enqutes
auxquelles je procdais, par l'emploi que je faisais de mon argent, tout
entier destin  connatre les actions d'Albertine, je peux dire que
toute cette anne-l ma vie resta remplie par un amour, par une
vritable liaison. Et celle qui en tait l'objet tait une morte. On dit
quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un tre aprs sa mort
si cet tre tait un artiste et mettait un peu de soin dans son oeuvre.
C'est peut-tre de la mme manire qu'une sorte de bouture prleve sur
un tre, et greffe au coeur d'un autre, continue  y poursuivre sa vie,
mme quand l'tre d'o elle avait t dtache a pri. Aim alla loger 
ct de la villa de Mme Bontemps; il fit la connaissance d'une femme de
chambre, d'un loueur de voitures chez qui Albertine allait souvent en
prendre une pour la journe. Les gens n'avaient rien remarqu. Dans une
seconde lettre, Aim me disait avoir appris d'une petite blanchisseuse
de la ville qu'Albertine avait une manire particulire de lui serrer le
bras quand celle-ci lui rapportait le linge. Mais, disait-elle, cette
demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose. J'envoyai  Aim
l'argent qui payait son voyage, qui payait le mal qu'il venait de me
faire par sa lettre, et cependant je m'efforais de le gurir en me
disant que c'tait l une familiarit qui ne prouvait aucun dsir
vicieux quand je reus un tlgramme d'Aim: Ai appris les choses les
plus intressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver. Lettre suit. Le
lendemain vint une lettre dont l'enveloppe suffit  me faire frmir;
j'avais reconnu qu'elle tait d'Aim, car chaque personne mme la plus
humble, a sous sa dpendance ces petits tres familiers,  la fois
vivants et couchs dans une espce d'engourdissement sur le papier, les
caractres de son criture que lui seul possde. D'abord la petite
blanchisseuse n'a rien voulu me dire, elle assurait que Mlle Albertine
n'avait jamais fait que lui pincer le bras. Mais pour la faire parler je
l'ai emmene dner, je l'ai fait boire. Alors elle m'a racont que Mlle
Albertine la rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait
se baigner; que Mlle Albertine, qui avait l'habitude de se lever de
grand matin pour aller se baigner, avait l'habitude de la retrouver au
bord de l'eau,  un endroit o les arbres sont si pais que personne ne
peut vous voir, et d'ailleurs il n'y a personne qui peut vous voir 
cette heure-l. Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles
se baignaient et aprs, comme il faisait trs chaud dj l-bas et que
a tapait dur mme sous les arbres, elles restaient dans l'herbe  se
scher,  jouer,  se caresser. La petite blanchisseuse m'a avou
qu'elle aimait beaucoup  s'amuser avec ses petites amies, et que voyant
Mlle Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir,
elle le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa
langue le long du cou et des bras, mme sur la plante des pieds que Mlle
Albertine lui tendait. La blanchisseuse se dshabillait aussi, et elles
jouaient  se pousser dans l'eau; l elle ne m'a rien dit de plus, mais,
tout dvou  vos ordres et voulant faire n'importe quoi pour vous faire
plaisir, j'ai emmen coucher avec moi la petite blanchisseuse. Elle m'a
demand si je voulais qu'elle me ft ce qu'elle faisait  Mlle Albertine
quand celle-ci tait son costume de bain. Et elle m'a dit: Si vous
aviez vu comme elle frtillait, cette demoiselle, elle me disait: (ah!
tu me mets aux anges) et elle tait si nerve qu'elle ne pouvait
s'empcher de me mordre. J'ai vu encore la trace sur le bras de la
petite blanchisseuse. Et je comprends le plaisir de Mlle Albertine car
cette petite-l est vraiment trs habile. J'avais bien souffert 
Balbec quand Albertine m'avait dit son amiti pour Mlle Vinteuil. Mais
Albertine tait l pour me consoler. Puis quand, pour avoir trop cherch
 connatre les actions d'Albertine, j'avais russi  la faire partir de
chez moi, quand Franoise m'avait annonc qu'elle n'tait plus l, et
que je m'tais trouv seul, j'avais souffert davantage. Mais du moins
l'Albertine que j'avais aime restait dans mon coeur. Maintenant,  sa
place--pour me punir d'avoir pouss plus loin une curiosit  laquelle,
contrairement  ce que j'avais suppos, la mort n'avait pas mis fin--ce
que je trouvais c'tait une jeune fille diffrente, multipliant les
mensonges et les tromperies l o l'autre m'avait si doucement rassur
en me jurant n'avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l'ivresse de sa
libert reconquise, elle tait partie goter jusqu' la pmoison,
jusqu' mordre cette petite blanchisseuse qu'elle retrouvait au soleil
levant, sur le bord de la Loire, et  qui elle disait: Tu me mets aux
anges. Une Albertine diffrente, non pas seulement dans le sens o nous
entendons le mot diffrent quand il s'agit des autres. Si les autres
sont diffrents de ce que nous avons cru, cette diffrence ne nous
atteignant pas profondment, et le pendule de l'intuition ne pouvant
projeter hors de lui qu'une oscillation gale  celle qu'il a excute
dans le sens intrieur, ce n'est que dans les rgions superficielles
d'eux-mmes que nous situons ces diffrences. Autrefois, quand
j'apprenais qu'une femme aimait les femmes, elle ne me paraissait pas
pour cela une femme autre, d'une essence particulire. Mais s'il s'agit
d'une femme qu'on aime, pour se dbarrasser de la douleur qu'on prouve
 l'ide que cela peut tre on cherche  savoir non seulement ce qu'elle
a fait, mais ce qu'elle ressentait en le faisant, quelle ide elle avait
de ce qu'elle faisait; alors descendant de plus en plus, avant, par la
profondeur de la douleur, on atteint au mystre,  l'essence. Je
souffrais jusqu'au fond de moi-mme, jusque dans mon corps, dans mon
coeur--bien plus que ne m'et fait souffrir la peur de perdre la vie--de
cette curiosit  laquelle collaboraient toutes les forces de mon
intelligence et de mon inconscient; et ainsi c'est dans les profondeurs
mmes d'Albertine que je projetais maintenant tout ce que j'apprenais
d'elle. Et la douleur qu'avait ainsi fait pntrer en moi,  une telle
profondeur, la ralit du vice d'Albertine me rendit bien plus tard un
dernier office. Comme le mal que j'avais fait  ma grand'mre, le mal
que m'avait fait Albertine fut un dernier lien entre elle et moi et qui
survcut mme au souvenir, car, avec la conservation d'nergie que
possde tout ce qui est physique, la souffrance n'a mme pas besoin des
leons de la mmoire. Ainsi un homme qui a oubli les belles nuits
passes au clair de lune dans les bois souffre encore des rhumatismes
qu'il y a pris. Ces gots nis par elle et qu'elle avait, ces gots dont
la dcouverte tait venue  moi, non dans un froid raisonnement mais
dans la brlante souffrance ressentie  la lecture de ces mots: Tu me
mets aux anges, souffrance qui leur donnait une particularit
qualitative, ces gots ne s'ajoutaient pas seulement  l'image
d'Albertine comme s'ajoute au bernard-l'ermite la coquille nouvelle
qu'il trane aprs lui, mais bien plutt comme un sel qui entre en
contact avec un autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature.
Quand la petite blanchisseuse avait d dire  ses petites amies:
Imaginez-vous, je ne l'aurais pas cru, eh bien, la demoiselle c'en est
une aussi, pour moi ce n'tait pas seulement un vice d'abord
insouponn d'elles qu'elles ajoutaient  la personne d'Albertine, mais
la dcouverte qu'elle tait une autre personne, une personne comme
elles, parlant la mme langue, ce qui, en la faisant compatriote
d'autres, me la rendait encore plus trangre  moi, prouvait que ce que
j'avais eu d'elle, ce que je portais dans mon coeur, ce n'tait qu'un
tout petit peu d'elle, et que le reste qui prenait tant d'extension de
ne pas tre seulement cette chose si mystrieusement importante, un
dsir individuel, mais de lui tre commune avec d'autres, elle me
l'avait toujours cach, elle m'en avait tenu  l'cart, comme une femme
qui m'et cach qu'elle tait d'un pays ennemi et espionne, et qui mme
et agi plus tratreusement encore qu'une espionne, car celle-ci ne
trompe que sur sa nationalit, tandis qu'Albertine c'tait sur son
humanit la plus profonde, sur ce qu'elle n'appartenait pas  l'humanit
commune, mais  une race trange qui s'y mle, s'y cache et ne s'y fond
jamais. J'avais justement vu deux peintures d'Elstir o dans un paysage
touffu il y a des femmes nues. Dans l'une d'elles, l'une des jeunes
filles lve le pied comme Albertine devait faire quand elle l'offrait 
la blanchisseuse. De l'autre pied elle pousse  l'eau l'autre jeune
fille qui gaiement rsiste, la cuisse leve, son pied trempant  peine
dans l'eau bleue. Je me rappelais maintenant que la leve de la cuisse y
faisait le mme mandre de cou de cygne avec l'angle du genou, que
faisait la chute de la cuisse d'Albertine quand elle tait  ct de moi
sur le lit, et j'avais voulu souvent lui dire qu'elle me rappelait ces
peintures. Mais je ne l'avais pas fait pour ne pas veiller en elle
l'image de corps nus de femmes. Maintenant je la voyais  ct de la
blanchisseuse et de ses amies, recomposer le groupe que j'avais tant
aim quand j'tais assis au milieu des amies d'Albertine  Balbec. Et si
j'avais t un amateur sensible  la seule beaut j'aurais reconnu
qu'Albertine le recomposait mille fois plus beau, maintenant que les
lments en taient les statues nues de desses comme celles que les
grands sculpteurs parpillaient  Versailles sous les bosquets ou
donnaient dans les bassins  laver et  polir aux caresses du flot.
Maintenant je la voyais  ct de la blanchisseuse, jeunes filles au
bord de l'eau, dans leur double nudit de marbres fminins, au milieu
d'une touffe de vgtations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs
nautiques. Me souvenant de ce qu'Albertine tait sur mon lit, je croyais
voir sa cuisse recourbe, je la voyais, c'tait un col de cygne, il
cherchait la bouche de l'autre jeune fille. Alors je ne voyais mme plus
une cuisse, mais le col hardi d'un cygne, comme celui qui dans une tude
frmissante cherche la bouche d'une Lda qu'on voit dans toute la
palpitation spcifique du plaisir fminin, parce qu'il n'y a qu'un cygne
et qu'elle semble plus seule, de mme qu'on dcouvre au tlphone les
inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant qu'elle n'est pas
dissocie d'un visage o l'on objective son expression. Dans cette
tude, le plaisir, au lieu d'aller vers la face qui l'inspire et qui est
absente, remplace par un cygne inerte, se concentre dans celle qui le
ressent. Par instant la communication tait interrompue entre mon coeur
et ma mmoire. Ce qu'Albertine avait fait avec la blanchisseuse ne
m'tait plus signifi que par des abrviations quasi algbriques qui ne
me reprsentaient plus rien; mais cent fois par heure le courant
interrompu tait rtabli, et mon coeur tait brl sans piti par un feu
d'enfer, tandis que je voyais Albertine ressuscite par ma jalousie,
vraiment vivante, se raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse
 qui elle disait Tu me mets aux anges. Comme elle tait vivante au
moment o elle commettait ses fautes, c'est--dire au moment o moi-mme
je me trouvais, il ne suffisait pas de connatre cette faute, j'aurais
voulu qu'elle st que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-l
je regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait
la marque de ma jalousie et, tout diffrent du regret dchirant des
moments o je l'aimais, n'tait que le regret de ne pas pouvoir lui
dire: Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait aprs
m'avoir quitt, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la
Loire, tu lui disais: Tu me mets aux anges, j'ai vu la morsure. Sans
doute je me disais: Pourquoi me tourmenter? Celle qui a eu du plaisir
avec la blanchisseuse n'est plus rien, donc n'tait pas une personne
dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que je sais.
Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu'elle ne se
dit rien. Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de son
plaisir qui me ramenait au moment o elle l'avait prouv. Ce que nous
sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le pass, dans
l'avenir, sans nous laisser arrter par les barrires fictives de la
mort. Si mon regret qu'elle ft morte subissait dans ces moments-l
l'influence de ma jalousie et prenait cette forme si particulire, cette
influence s'tendait  mes rves d'occultisme, d'immortalit qui
n'taient qu'un effort pour tcher de raliser ce que je dsirais.
Aussi,  ces moments-l, si j'avais pu russir  l'voquer en faisant
tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que c'tait possible,
ou  la rencontrer dans l'autre vie comme le pensait l'abb X., je ne
l'aurais souhait que pour lui rpter: Je sais pour la blanchisseuse.
Tu lui disais: tu me mets aux anges; j'ai vu la morsure. Ce qui vint 
mon secours contre cette image de la blanchisseuse, ce fut--certes quand
elle eut un peu dur--cette image elle-mme parce que nous ne
connaissons vraiment que ce qui est nouveau, ce qui introduit
brusquement dans notre sensibilit un changement de ton qui nous frappe,
ce  quoi l'habitude n'a pas encore substitu ses ples fac-simils.
Mais ce fut surtout ce fractionnement d'Albertine en de nombreux
fragments, en de nombreuses Albertines, qui devint son seul mode
d'existence en moi. Des moments revinrent o elle n'avait t que bonne,
ou intelligente, ou srieuse, ou mme aimant plus que tout les sports.
Et ce fractionnement, n'tait-il pas, au fond, juste qu'il me calmt?
Car s'il n'tait pas en lui-mme quelque chose de rel, s'il tenait  la
forme successive des heures o elle m'tait apparue, forme qui restait
celle de ma mmoire comme la courbure des projections de ma lanterne
magique tenait  la courbure des verres colors, ne reprsentait-il pas
 sa manire une vrit, bien objective celle-l,  savoir que chacun de
nous n'est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui n'ont pas
toutes la mme valeur morale, et que, si Albertine vicieuse avait
exist, cela n'empchait pas qu'il y en et eu d'autres, celle qui
aimait  causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre; celle qui, le
soir o je lui avais dit qu'il fallait nous sparer, avait dit si
tristement: Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai jamais
tout cela et, quand elle avait vu l'motion que mon mensonge avait fini
par me communiquer, s'tait crie avec une piti sincre: Oh! non,
tout plutt que de vous faire de la peine, c'est entendu, je ne
chercherai pas  vous revoir. Alors je ne fus plus seul; je sentis
disparatre cette cloison qui nous sparait. Du moment que cette
Albertine bonne tait revenue, j'avais retrouv la seule personne  qui
je pusse demander l'antidote des souffrances qu'Albertine me causait.
Certes je dsirais toujours lui parler de l'histoire de la
blanchisseuse, mais ce n'tait plus en manire de cruel triomphe et pour
lui montrer mchamment ce que je savais. Comme je l'aurais fait si
Albertine avait t vivante, je lui demandai tendrement si l'histoire de
la blanchisseuse tait vraie. Elle me jura que non, qu'Aim n'tait pas
trs vridique et que, voulant paratre avoir bien gagn l'argent que je
lui avais donn, il n'avait pas voulu revenir bredouille et avait fait
dire ce qu'il avait voulu  la blanchisseuse. Sans doute Albertine
n'avait cess de me mentir. Pourtant, dans le flux et le reflux de ses
contradictions je sentais qu'il y avait eu une certaine progression 
moi due. Qu'elle ne m'et mme pas fait, au dbut, des confidences
(peut-tre, il est vrai, involontaires dans une phrase qui chappe) je
n'en eusse pas jur. Je ne me rappelais plus. Et puis elle avait de si
bizarres faons d'appeler certaines choses que cela pouvait signifier
cela ou non, mais le sentiment qu'elle avait eu de ma jalousie l'avait
ensuite porte  rtracter avec horreur ce qu'elle avait d'abord
complaisamment avou. D'ailleurs, Albertine n'avait mme pas besoin de
me dire cela. Pour tre persuad de son innocence il me suffisait de
l'embrasser, et je le pouvais maintenant qu'tait tombe la cloison qui
nous sparait, pareille  celle impalpable et rsistante qui aprs une
brouille s'lve entre deux amoureux et contre laquelle se briseraient
les baisers. Non, elle n'avait besoin de rien me dire. Quoi qu'elle et
fait, quoi qu'elle et voulu, la pauvre petite, il y avait des
sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nous divisait, nous pouvions
nous unir. Si l'histoire tait vraie, et si Albertine m'avait cach ses
gots, c'tait pour ne pas me faire du chagrin. J'eus la douceur de
l'entendre dire  cette Albertine-l. D'ailleurs en avais-je jamais
connu une autre? Les deux plus grandes causes d'erreur dans nos rapports
avec un autre tre sont: avoir soi-mme bon coeur, ou bien, cet autre
tre, l'aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une paule.
Cela suffit; alors, dans les longues heures d'esprance ou de tristesse
on fabrique une personne, on compose un caractre. Et quand plus tard on
frquente la personne aime on ne peut pas plus, devant quelque cruelle
ralit qu'on soit plac, ter ce caractre bon, cette nature de femme
nous aimant,  l'tre qui a tel regard, telle paule que nous ne
pouvons, quand elle vieillit, ter son premier visage  une personne que
nous connaissons depuis sa jeunesse. J'voquai le beau regard bon et
pitoyable de cette Albertine-l, ses grosses joues, son cou aux larges
grains. C'tait l'image d'une morte, mais, comme cette morte vivait, il
me fut ais de faire immdiatement ce que j'eusse fait infailliblement
si elle avait t auprs de moi, de son vivant (ce que je ferais si je
devais jamais la retrouver dans une autre vie), je lui pardonnai.

Les instants que j'avais vcus auprs de cette Albertine-l m'taient si
prcieux que j'eusse voulu n'en avoir laiss chapper aucun. Or parfois,
comme on rattrape les bribes d'une fortune dissipe, j'en retrouvais qui
avaient sembl perdus: en nouant un foulard derrire mon cou au lieu de
devant, je me rappelai une promenade  laquelle je n'avais jamais
repens et o, pour que l'air froid ne pt venir sur ma gorge, Albertine
me l'avait arrang de cette manire aprs m'avoir embrass. Cette
promenade si simple, restitue  ma mmoire par un geste si humble, me
fit le plaisir de ces objets intimes ayant appartenu  une morte chrie,
que nous rapporte la vieille femme de chambre et qui ont tant de prix
pour nous; mon chagrin s'en trouvait enrichi, et d'autant plus que, ce
foulard, je n'y avais jamais repens.

Maintenant Albertine, lche de nouveau, avait repris son vol; des
hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais
compte que ce grand amour prolong pour Albertine tait comme l'ombre du
sentiment que j'avais eu pour elle, en reproduisait les diverses parties
et obissait aux mmes lois que la ralit sentimentale qu'il refltait
au del de la mort. Car je sentais bien que si je pouvais entre mes
penses pour Albertine mettre quelque intervalle, d'autre part, si j'en
avais mis trop, je ne l'aurais plus aime; elle me ft par cette coupure
devenue indiffrente, comme me l'tait maintenant ma grand'mre. Trop de
temps pass sans penser  elle et rompu dans mon souvenir la
continuit, qui est le principe mme de la vie, qui pourtant peut se
ressaisir aprs un certain intervalle de temps. N'en avait-il pas t
ainsi de mon amour pour Albertine quand elle vivait, lequel avait pu se
renouer aprs un assez long intervalle dans lequel j'tais rest sans
penser  elle? Or mon souvenir devait obir aux mmes lois, ne pas
pouvoir supporter de plus longs intervalles, car il ne faisait, comme
une aurore borale, que reflter aprs la mort d'Albertine le sentiment
que j'avais eu pour elle, il tait comme l'ombre de mon amour.

D'autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le
reconnaissais plus; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais
chercher une personne qui vivrait auprs de moi, cela me semblait le
signe que je n'aimais plus Albertine quand c'tait celui que je l'aimais
toujours; car le besoin d'prouver un grand amour n'tait, tout autant
que le dsir d'embrasser les grosses joues d'Albertine, qu'une partie de
mon regret. C'est quand je l'aurais oublie que je pourrais trouver plus
sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le regret d'Albertine,
parce que c'tait lui qui faisait natre en moi le besoin d'une soeur, le
rendait inassouvissable. Et au fur et  mesure que mon regret
d'Albertine s'affaiblirait, le besoin d'une soeur, lequel n'tait qu'une
forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins imprieux. Et
pourtant ces deux reliquats de mon amour ne suivirent pas dans leur
dcroissance une marche galement rapide. Il y avait des heures o
j'tais dcid  me marier, tant le premier subissait une profonde
clipse, le second au contraire gardant une grande force. Et, en
revanche, plus tard mes souvenirs jaloux s'tant teints, tout d'un coup
parfois une tendresse me remontait au coeur pour Albertine, et alors,
pensant  mes amours pour d'autres femmes, je me disais qu'elle les
aurait comprises, partages--et son vice devenait comme une cause
d'amour. Parfois ma jalousie renaissait dans des moments o je ne me
souvenais plus d'Albertine, bien que ce ft d'elle alors que j'tais
jaloux. Je croyais l'tre d'Andre  propos de qui on m'apprit  ce
moment-l une aventure qu'elle avait. Mais Andre n'tait pour moi qu'un
prte-nom, qu'un chemin de raccord, qu'une prise de courant qui me
reliait indirectement  Albertine. C'est ainsi qu'en rve on donne un
autre visage, un autre nom,  une personne sur l'identit profonde de
laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgr les flux et les
reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi gnrale,
les sentiments que m'avait laisss Albertine eurent plus de peine 
mourir que le souvenir de leur cause premire. Non seulement les
sentiments, mais les sensations. Diffrent en cela de Swann qui,
lorsqu'il avait commenc  ne plus aimer Odette, n'avait mme plus pu
recrer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant
un pass qui n'tait plus que l'histoire d'un autre; mon moi en
quelque sorte mi-partie, tandis que son extrmit suprieure tait dj
dure et refroidie, brlait encore  sa base chaque fois qu'une tincelle
y refaisait passer l'ancien courant, mme quand depuis longtemps mon
esprit avait cess de concevoir Albertine. Et aucune image d'elle
n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes qu'apportait  mes
yeux un vent froid soufflant, comme  Balbec, sur les pommiers dj
roses, j'en arrivais  me demander si la renaissance de ma douleur
n'tait pas due  des causes toutes pathologiques et si ce que je
prenais pour la reviviscence d'un souvenir et la dernire priode d'un
amour n'tait pas plutt le dbut d'une maladie de coeur.

Il y a, dans certaines affections, des accidents secondaires que le
malade est trop port  confondre avec la maladie elle-mme. Quand ils
cessent, il est tonn de se trouver moins loign de la gurison qu'il
n'avait cru. Telle avait t la souffrance cause--la complication
amene--par les lettres d'Aim relativement  l'tablissement de douches
et  la petite blanchisseuse. Mais un mdecin de l'me qui m'et visit
et trouv que, pour le reste, mon chagrin lui-mme allait mieux. Sans
doute en moi, comme j'tais un homme, un de ces tres amphibies qui sont
simultanment plongs dans le pass et dans la ralit actuelle, il
existait toujours une contradiction entre le souvenir vivant d'Albertine
et la connaissance que j'avais de sa mort. Mais cette contradiction
tait en quelque sorte l'inverse de ce qu'elle tait autrefois. L'ide
qu'Albertine tait morte, cette ide qui, les premiers temps, venait
battre si furieusement en moi l'ide qu'elle tait vivante, que j'tais
oblig de me sauver devant elle comme les enfants  l'arrive de la
vague, cette ide de sa mort,  la faveur mme de ces assauts
incessants, avait fini par conqurir en moi la place qu'y occupait
rcemment encore l'ide de sa vie. Sans que je m'en rendisse compte,
c'tait maintenant cette ide de la mort d'Albertine--non plus le
souvenir prsent de sa vie--qui faisait pour la plus grande partie le
fond de mes inconscientes songeries, de sorte que, si je les
interrompais tout  coup pour rflchir sur moi-mme, ce qui me causait
de l'tonnement, ce n'tait pas, comme les premiers jours, qu'Albertine
si vivante en moi pt n'exister plus sur la terre, pt tre morte, mais
qu'Albertine, qui n'existait plus sur la terre, qui tait morte, ft
reste si vivante en moi. Maonn par la contigut des souvenirs qui se
suivent l'un l'autre, le noir tunnel sous lequel ma pense rvassait
depuis trop longtemps pour qu'elle prt mme plus garde  lui
s'interrompait brusquement d'un intervalle de soleil, laissant voir au
loin un univers souriant et bleu o Albertine n'tait plus qu'un
souvenir indiffrent et plein de charme. Est-ce celle-l, me disais-je,
qui est la vraie, ou bien l'tre qui, dans l'obscurit o je roulais
depuis si longtemps, me semblait la seule ralit? Le personnage que
j'avais t il y a si peu de temps encore et qui ne vivait que dans la
perptuelle attente du moment o Albertine viendrait lui dire bonsoir et
l'embrasser, une sorte de multiplication de moi-mme me faisait paratre
ce personnage comme n'tant plus qu'une faible partie,  demi
dpouille, de moi, et comme une fleur qui s'entr'ouvre j'prouvais la
fracheur rajeunissante d'une exfoliation. Au reste, ces brves
illuminations ne me faisaient peut-tre que mieux prendre conscience de
mon amour pour Albertine, comme il arrive pour toutes les ides trop
constantes, qui ont besoin d'une opposition pour s'affirmer. Ceux qui
ont vcu pendant la guerre de 1870, par exemple, disent que l'ide de la
guerre avait fini par leur sembler naturelle, non parce qu'ils ne
pensaient pas assez  la guerre mais parce qu'ils y pensaient toujours.
Et pour comprendre combien c'est un fait trange et considrable que la
guerre, il fallait, quelque chose les arrachant  leur obsession
permanente, qu'ils oubliassent un instant que la guerre rgnait, se
retrouvassent pareils  ce qu'ils taient quand on tait en paix,
jusqu' ce que tout  coup sur le blanc momentan se dtacht, enfin
distincte, la ralit monstrueuse que depuis longtemps ils avaient cess
de voir, ne voyant pas autre chose qu'elle.

Si encore ce retrait en moi des diffrents souvenirs d'Albertine s'tait
au moins fait, non pas par chelons, mais simultanment, galement, de
front, sur toute la ligne de ma mmoire, les souvenirs de ses trahisons
s'loignant en mme temps que ceux de sa douceur, l'oubli m'et apport
de l'apaisement. Il n'en tait pas ainsi. Comme sur une plage o la
mare descend irrgulirement, j'tais assailli par la morsure de tel de
mes soupons quand dj l'image de sa douce prsence tait retire trop
loin de moi pour pouvoir m'apporter son remde. Pour les trahisons j'en
avais souffert, parce que, en quelque anne lointaine qu'elles eussent
eu lieu, pour moi elles n'taient pas anciennes; mais j'en souffris
moins quand elles le devinrent, c'est--dire quand je me les reprsentai
moins vivement, car l'loignement d'une chose est proportionn plutt 
la puissance visuelle de la mmoire qui regarde, qu' la distance relle
des jours couls, comme le souvenir d'un rve de la dernire nuit, qui
peut nous paratre plus lointain dans son imprcision et son effacement
qu'un vnement qui date de plusieurs annes. Mais bien que l'ide de la
mort d'Albertine ft des progrs en moi, le reflux de la sensation
qu'elle tait vivante, s'il ne les arrtait pas, les contrecarrait
cependant et empchait qu'ils fussent rguliers. Et je me rends compte
maintenant que, pendant cette priode-l (sans doute  cause de cet
oubli des heures o elle avait t clotre chez moi et qui,  force
d'effacer chez moi la souffrance de fautes qui me semblaient presque
indiffrentes parce que je savais qu'elle ne les commettait pas, taient
devenues comme autant de preuves d'innocence), j'eus le martyre de vivre
habituellement avec une ide tout aussi nouvelle que celle qu'Albertine
tait morte (jusque-l je partais toujours de l'ide qu'elle tait
vivante), avec une ide que j'aurais cru tout aussi impossible 
supporter et qui, sans que je m'en aperusse, formant peu  peu le fond
de ma conscience, s'y substituait  l'ide qu'Albertine tait innocente:
c'tait l'ide qu'elle tait coupable. Quand je croyais douter d'elle,
je croyais au contraire en elle; de mme je pris pour point de dpart de
mes autres ides la certitude--souvent dmentie comme l'avait t l'ide
contraire--la certitude de sa culpabilit tout en m'imaginant que je
doutais encore. Je dus souffrir beaucoup pendant cette priode-l, mais
je me rends compte qu'il fallait que ce ft ainsi. On ne gurit d'une
souffrance qu' condition de l'prouver pleinement. En protgeant
Albertine de tout contact, en me forgeant l'illusion qu'elle tait
innocente, aussi bien que plus tard en prenant pour base de mes
raisonnements la pense qu'elle vivait, je ne faisais que retarder
l'heure de la gurison, parce que je retardais les longues heures qui
devaient se drouler pralablement  la fin des souffrances ncessaires.
Or sur ces ides de la culpabilit d'Albertine, l'habitude, quand elle
s'exercerait, le ferait suivant les mmes lois que j'avais dj
prouves au cours de ma vie. De mme que le nom de Guermantes avait
perdu la signification et le charme d'une route borde de fleurs aux
grappes violettes et rougetres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la
prsence d'Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms
de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d'autres,
tout ce qu'ils avaient signifi pour moi, ce charme et cette
signification laissant en moi un simple mot qu'ils trouvaient assez
grand pour vivre tout seul, comme quelqu'un qui vient mettre en train un
serviteur le mettra au courant et aprs quelques semaines se retire, de
mme la connaissance douloureuse de la culpabilit d'Albertine serait
renvoye hors de moi par l'habitude. D'ailleurs d'ici l, comme au cours
d'une attaque faite de deux cts  la fois, dans cette action de
l'habitude deux allis se prteraient rciproquement main forte. C'est
parce que cette ide de culpabilit d'Albertine deviendrait pour moi une
ide plus probable, plus habituelle, qu'elle deviendrait moins
douloureuse. Mais, d'autre part, parce qu'elle serait moins douloureuse,
les objections faites  la certitude de cette culpabilit et qui
n'taient inspires  mon intelligence que par mon dsir de ne pas trop
souffrir tomberaient une  une, et, chaque action prcipitant l'autre,
je passerais assez rapidement de la certitude de l'innocence d'Albertine
 la certitude de sa culpabilit. Il fallait que je vcusse avec l'ide
de la mort d'Albertine, avec l'ide de ses fautes, pour que ces ides me
devinssent habituelles, c'est--dire pour que je pusse oublier ces ides
et enfin oublier Albertine elle-mme.

Je n'en tais pas encore l. Tantt c'tait ma mmoire rendue plus
claire par une excitation intellectuelle--telle une lecture--qui
renouvelait mon chagrin, d'autres fois c'tait au contraire mon chagrin
qui tait soulev, par exemple par l'angoisse d'un temps orageux qui
portait plus haut, plus prs de la lumire, quelque souvenir de notre
amour.

D'ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se
produire aprs un intervalle d'indiffrence sem d'autres curiosits,
comme aprs le long intervalle qui avait commenc aprs le baiser refus
de Balbec et pendant lequel je m'tais bien plus souci de Mme de
Guermantes, d'Andre, de Mlle de Stermaria; il avait repris quand
j'avais recommenc  la voir souvent. Or, mme maintenant, des
proccupations diffrentes pouvaient raliser une sparation--d'avec une
morte, cette fois--o elle me devenait plus indiffrente. Et mme plus
tard, quand je l'aimai moins, cela resta pourtant pour moi un de ces
dsirs dont on se fatigue vite, mais qui reprennent quand on les a
laisss reposer quelque temps. Je poursuivais une vivante, puis une
autre, puis je revenais  ma morte. Souvent c'tait dans les parties les
plus obscures de moi-mme, quand je ne pouvais plus me former aucune
ide nette d'Albertine, qu'un nom venait par hasard exciter chez moi des
ractions douloureuses que je ne croyais plus possibles, comme ces
mourants chez qui le cerveau ne pense plus et dont on fait se contracter
un membre en y enfonant une aiguille. Et, pendant de longues priodes,
ces excitations se trouvaient m'arriver si rarement que j'en venais 
rechercher moi-mme les occasions d'un chagrin, d'une crise de jalousie,
pour tcher de me rattacher au pass, de mieux me souvenir d'elle. Comme
le regret d'une femme n'est qu'un amour reviviscent et reste soumis aux
mmes lois que lui, la puissance de mon regret tait accrue par les
mmes causes qui du vivant d'Albertine eussent augment mon amour pour
elle et au premier rang desquelles avaient toujours figur la jalousie
et la douleur. Mais le plus souvent ces occasions--car une maladie, une
guerre, peuvent durer bien au del de ce que la sagesse la plus
prvoyante avait supput--naissaient  mon insu et me causaient des
chocs si violents que je songeais bien plus  me protger contre la
souffrance qu' leur demander un souvenir.

D'ailleurs un mot n'avait mme pas besoin, comme Chaumont, de se
rapporter  un soupon (mme une syllabe commune  deux noms diffrents
suffisait  ma mmoire--comme  un lectricien qui se contente du
moindre corps bon conducteur--pour rtablir le contact entre Albertine
et mon coeur) pour qu'il rveillt ce soupon, pour tre le mot de passe,
le magique ssame entr'ouvrant la porte d'un pass dont on ne tenait
plus compte parce que, ayant assez de le voir,  la lettre on ne le
possdait plus; on avait t diminu de lui, on avait cru de par cette
ablation sa propre personnalit change en sa forme, comme une figure
qui perdrait avec un angle un ct; certaines phrases, par exemple, o
il y avait le nom d'une rue, d'une route o Albertine avait pu se
trouver suffisaient pour incarner une jalousie virtuelle, inexistante, 
la recherche d'un corps, d'une demeure, de quelque fixation matrielle,
de quelque ralisation particulire. Souvent c'tait tout simplement
pendant mon sommeil que, par ces reprises, ces da capo du rve qui
tournent d'un seul coup plusieurs pages de la mmoire, plusieurs
feuillets du calendrier me ramenaient, me faisaient rtrograder  une
impression douloureuse mais ancienne, qui depuis longtemps avait cd la
place  d'autres et qui redevenait prsente. D'habitude, elle
s'accompagnait de toute une mise en scne maladroite mais saisissante,
qui, me faisant illusion, mettait sous mes yeux, faisait entendre  mes
oreilles ce qui dsormais datait de cette nuit-l. D'ailleurs, dans
l'histoire d'un amour et de ses luttes contre l'oubli, le rve ne
tient-il pas une place plus grande mme que la veille, lui qui ne tient
pas compte des divisions infinitsimales du temps, supprime les
transitions, oppose les grands contrastes, dfait en un instant le
travail de consolation si lentement tiss pendant le jour et nous
mnage, la nuit, une rencontre avec celle que nous aurions fini par
oublier  condition toutefois de ne pas la revoir? Car, quoi qu'on dise,
nous pouvons avoir parfaitement en rve l'impression que ce qui se passe
est rel. Cela ne serait impossible que pour des raisons tires de notre
exprience qui  ce moment-l nous est cache. De sorte que cette vie
invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un dfaut d'clairage
intrieur lequel, vicieux, faisait manquer la pice, mes souvenirs bien
mis en scne me donnant l'illusion de la vie; je croyais vraiment avoir
donn rendez-vous  Albertine, la retrouver; mais alors je me sentais
incapable de marcher vers elle, de profrer les mots que je voulais lui
dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s'tait
teint--impossibilits qui taient simplement, dans mon rve,
l'immobilit, le mutisme, la ccit du dormeur--comme brusquement on
voit dans la projection manque d'une lanterne magique une grande ombre,
qui devrait tre cache, effacer la silhouette des personnages, et qui
est celle de la lanterne elle-mme, ou celle de l'oprateur. D'autres
fois Albertine se trouvait dans mon rve, et voulait de nouveau me
quitter sans que sa rsolution parvnt  m'mouvoir. C'est que de ma
mmoire avait pu filtrer dans l'obscurit de mon sommeil un rayon
avertisseur, et ce qui, log en Albertine, tait  ses actes futurs, au
dpart qu'elle annonait, toute importance, c'tait l'ide qu'elle tait
morte. Souvent ce souvenir qu'Albertine tait morte se combinait sans la
dtruire avec la sensation qu'elle tait vivante. Je causais avec elle;
pendant que je parlais ma grand'mre allait et venait dans le fond de la
chambre. Une partie de son menton tait tombe en miettes, comme un
marbre rong, mais je ne trouvais  cela rien d'extraordinaire. Je
disais  Albertine que j'aurais des questions  lui poser relativement 
l'tablissement de douches de Balbec et  une certaine blanchisseuse de
Touraine, mais je remettais cela  plus tard puisque nous avions tout le
temps et que rien ne pressait plus. Elle me promettait qu'elle ne
faisait rien de mal et qu'elle avait seulement, la veille, embrass sur
les lvres Mlle Vinteuil. Comment? elle est ici?--Oui, il est mme
temps que je vous quitte, car je dois aller la voir tout  l'heure. Et
comme, depuis qu'Albertine tait morte, je ne la tenais plus prisonnire
chez moi comme dans les derniers temps de sa vie, sa visite  Mlle
Vinteuil m'inquitait. Je ne voulais pas le laisser voir. Albertine me
disait qu'elle n'avait fait que l'embrasser, mais elle devait
recommencer  mentir comme au temps o elle niait tout. Tout  l'heure
elle ne se contenterait probablement pas d'embrasser Mlle Vinteuil. Sans
doute,  un certain point de vue j'avais tort de m'en inquiter ainsi,
puisque,  ce qu'on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rien faire.
On le dit, mais cela n'empchait pas que ma grand'mre qui tait morte
continuait pourtant  vivre depuis plusieurs annes, et en ce moment
allait et venait dans la chambre. Et sans doute, une fois que j'tais
rveill, cette ide d'une morte qui continue  vivre aurait d me
devenir aussi impossible  comprendre qu'elle me l'est  expliquer. Mais
je l'avais dj forme tant de fois, au cours de ces priodes passagres
de folie que sont nos rves que j'avais fini par me familiariser avec
elle; la mmoire des rves peut devenir durable s'ils se rptent assez
souvent. Et longtemps aprs, mon rve fini, je restais tourment de ce
baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donn en des paroles que je
croyais entendre encore. Et, en effet, elles avaient d passer bien prs
de mes oreilles puisque c'tait moi-mme qui les avais prononces.

Toute la journe, je continuais  causer avec Albertine, je
l'interrogeais, je lui pardonnais, je rparais l'oubli des choses que
j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup
j'tais effray de penser qu' l'tre voqu par la mmoire,  qui
s'adressaient tous ces propos, aucune ralit ne correspondt plus, que
fussent dtruites les diffrentes parties du visage auxquelles la
pousse continue de la volont de vivre, aujourd'hui anantie, avait
seule donn l'unit d'une personne. D'autres fois, sans que j'eusse
rv, ds mon rveil je sentais que le vent avait tourn en moi; il
soufflait froid et continu d'une autre direction venue du fond du pass,
me rapportant la sonnerie d'heures lointaines, des sifflements de dpart
que je n'entendais pas d'habitude. Un jour j'essayai de prendre un
livre, un roman de Bergotte que j'avais particulirement aim. Les
personnages sympathiques m'y plaisaient beaucoup, et bien vite repris
par le charme du livre, je me mis  souhaiter comme un plaisir personnel
que la femme mchante ft punie; mes yeux se mouillrent quand le
bonheur des fiancs fut assur. Mais alors, m'criai-je avec dsespoir,
de ce que j'attache tant d'importance  ce qu'a pu faire Albertine je ne
peux pas conclure que sa personnalit est quelque chose de rel qui ne
peut tre aboli, que je la retrouverai un jour pareille au ciel, si
j'appelle de tant de voeux, attends avec tant d'impatience, accueille
avec tant de larmes le succs d'une personne qui n'a jamais exist que
dans l'imagination de Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis
libre de me figurer  mon gr le visage! D'ailleurs, dans ce roman il y
avait des jeunes filles sduisantes, des correspondances amoureuses, des
alles dsertes o l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer
clandestinement, cela rveillait ma jalousie, comme si Albertine avait
encore pu se promener dans des alles dsertes. Et il y tait aussi
question d'un homme qui revoit aprs cinquante ans une femme qu'il a
aime jeune, ne la reconnat pas, s'ennuie auprs d'elle. Et cela me
rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si
j'tais destin  tre spar d'Albertine et  la retrouver avec
indiffrence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France
mes yeux effrays s'arrangeaient  ne pas rencontrer la Touraine pour
que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la
Normandie o taient marqus au moins Balbec et Doncires, entre
lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de
fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de
France, noms qui n'taient que visibles ou audibles, le nom de Tours,
par exemple, semblait compos diffremment, non plus d'images
immatrielles, mais de substances vnneuses qui agissaient de faon
immdiate sur mon coeur dont elles acclraient et rendaient douloureux
les battements. Et si cette force s'tendait jusqu' certains noms,
devenus par elle si diffrents des autres, comment en restant plus prs
de moi, en me bornant  Albertine elle-mme, pouvais-je m'tonner,
qu'manant d'une fille probablement pareille  toute autre, cette force
irrsistible sur moi, et pour la production de laquelle n'importe quelle
autre femme et pu servir, et t le rsultat d'un enchevtrement et de
la mise en contact de rves, de dsirs, d'habitudes, de tendresses, avec
l'interfrence requise de souffrances et de plaisirs alterns? Et cela
continuait aprs sa mort, la mmoire suffisant  entretenir la vie
relle, qui est mentale. Je me rappelais Albertine descendant de wagon
et me disant qu'elle avait envie d'aller  Saint-Martin le Vtu, et je
la revoyais aussi avec son polo abaiss sur ses joues; je retrouvais des
possibilits de bonheur vers lesquelles je m'lanais me disant: Nous
aurions pu aller ensemble jusqu' Incarville, jusqu' Doncires. Il n'y
avait pas une station prs de Balbec o je ne la revisse, de sorte que
cette terre, comme un pays mythologique conserv, me rendait vivantes et
cruelles les lgendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus
effaces par ce qui avait suivi de mon amour. Ah! quelle souffrance s'il
me fallait jamais coucher  nouveau dans ce lit de Balbec, autour du
cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable, d'une barre
fixe, s'tait dplace, avait volu ma vie, appuyant successivement 
lui de gaies conversations avec ma grand'mre, l'horreur de sa mort, les
douces caresses d'Albertine, la dcouverte de son vice, et maintenant
une vie nouvelle o, apercevant les bibliothques vitres o se
refltait la mer, je savais qu'Albertine n'entrerait jamais plus!
N'tait-il pas, cet htel de Balbec, comme cet unique dcor de maison
des thtres de province, o l'on joue depuis des annes les pices les
plus diffrentes, qui a servi pour une comdie, pour une premire
tragdie, pour une deuxime, pour une pice purement potique, cet htel
qui remontait dj assez loin dans mon pass? Le fait que cette seule
partie restt toujours la mme, ses murs, ses bibliothques, sa glace,
au cours de nouvelles poques de ma vie, me faisait mieux sentir que,
dans le total, c'tait le reste, c'tait moi-mme qui avais chang, et
me donnait ainsi cette impression que les mystres de la vie, de
l'amour, de la mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne
pas participer, ne sont pas des parties rserves, mais qu'on s'aperoit
avec une douloureuse fiert qu'ils ont fait corps au cours des annes
avec notre propre vie.

J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture m'en tait
odieuse, et de plus elle n'tait pas inoffensive. En effet, en nous de
chaque ide, comme d'un carrefour dans une fort, partent tant de routes
diffrentes, qu'au moment o je m'y attendais le moins je me trouvais
devant un nouveau souvenir. Le titre de la mlodie de Faur, _le
Secret_, m'avait men au secret du Roi du duc de Broglie, le nom de
Broglie  celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi-Saint m'avait
fait penser au Golgotha, le Golgotha  l'tymologie de ce mot qui parat
l'quivalent de _Calvus mons_, Chaumont. Mais, par quelque chemin que je
fusse arriv  Chaumont,  ce moment j'tais frapp d'un choc si cruel
que ds lors je ne pensais plus qu' me garer contre la douleur.
Quelques instants aprs le choc, l'intelligence qui, comme le bruit du
tonnerre, ne voyage pas aussi vite m'en apportait la raison--Chaumont
m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont o Mme Bontemps m'avait dit
qu'Andre allait souvent avec Albertine, tandis qu'Albertine m'avait dit
n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. A partir d'un certain ge nos
souvenirs sont tellement entre-croiss les uns avec les autres que la
chose  laquelle on pense, le livre qu'on lit n'a presque plus
d'importance. On a mis de soi-mme partout, tout est fcond, tout est
dangereux, et on peut faire d'aussi prcieuses dcouvertes que dans les
_Penses_ de Pascal dans une rclame pour un savon.

Sans doute, un fait comme celui des Buttes-Chaumont, qui  l'poque
m'avait paru futile, tait en lui-mme, contre Albertine, bien moins
grave, moins dcisif que l'histoire de la doucheuse ou de la
blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement  nous
trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est--dire, dans ce
cas, de souffrir, que nous avons use en partie, quand c'est nous au
contraire qui avons volontairement appliqu notre esprit  recrer un
souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la
blanchisseuse), toujours prsents quoique obscurcis dans ma mmoire,
comme ces meubles placs dans la pnombre d'une galerie et auxquels,
sans les distinguer, on vite pourtant de se cogner, je m'tais habitu
 eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pens aux
Buttes-Chaumont, ou, par exemple, au regard d'Albertine dans la glace du
casino de Balbec, ou au retard inexpliqu d'Albertine le soir o je
l'avais tant attendue aprs la soire Guermantes,  toutes ces parties
de sa vie qui restaient hors de mon coeur et que j'aurais voulu connatre
pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer  lui, y rejoindre les
souvenirs plus doux qu'y formait une Albertine intrieure et vraiment
possde. Soulevant un coin du voile lourd de l'habitude (l'habitude
abtissante qui pendant tout le cours de notre vie nous cache  peu prs
tout l'univers, et, dans une nuit profonde, sous leur tiquette
inchange; substitue aux poisons les plus dangereux ou les plus
enivrants de la vie quelque chose d'anodin qui ne procure pas de
dlices), un tel souvenir me revenait comme au premier jour, avec cette
frache et perante nouveaut d'une saison reparaissante, d'un
changement dans la routine de nos heures, qui, dans le domaine des
plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier beau jour de
printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous font
remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui fait
prvaloir cette intense minute sur le total des jours antrieurs. Je me
retrouvais au sortir de la soire chez la princesse de Guermantes,
attendant l'arrive d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu  peu
ceux qui les ont prcds, sont eux-mmes ensevelis sous ceux qui les
suivent. Mais chaque jour ancien est rest dpos en nous comme, dans
une bibliothque immense o il y a de plus vieux livres, un exemplaire
que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que ce jour
ancien, traversant la translucidit des poques suivantes, remonte  la
surface et s'tende en nous qu'il couvre tout entier, alors, pendant un
moment, les noms reprennent leur ancienne signification, les tres leur
ancien visage, nous notre me d'alors, et nous sentons, avec une
souffrance vague mais devenue supportable et qui ne durera pas, les
problmes devenus depuis longtemps insolubles et qui nous angoissaient
tant alors. Notre moi est fait de la superposition de nos tats
successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable comme la
stratification d'une montagne. Perptuellement des soulvements font
affleurer  la surface des couches anciennes. Je me retrouvais aprs la
soire chez la princesse de Guermantes, attendant l'arrive d'Albertine.
Qu'avait-elle fait cette nuit-l? M'avait-elle tromp? Avec qui? Les
rvlations d'Aim, mme si je les acceptais, ne diminuaient en rien
pour moi l'intrt anxieux, dsol, de cette question inattendue, comme
si chaque Albertine diffrente, chaque souvenir nouveau, posait un
problme de jalousie particulier auquel les solutions des autres ne
pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais pas voulu savoir seulement
avec quelle femme elle avait pass cette nuit-l, mais quel plaisir
particulier cela lui reprsentait, ce qui se passait  ce moment-l en
elle. Quelquefois,  Balbec, Franoise tait alle la chercher, m'avait
dit l'avoir trouve penche  sa fentre, l'air inquiet, chercheur,
comme si elle attendait quelqu'un. Mettons que j'apprisse que la jeune
fille attendue tait Andre, quel tait l'tat d'esprit dans lequel
Albertine l'attendait, cet tat d'esprit cach derrire le regard
inquiet et chercheur? Ce got, quelle importance avait-il pour
Albertine? quelle place tenait-il dans ses proccupations? Hlas, en me
rappelant mes propres agitations chaque fois que j'avais remarqu une
jeune fille qui me plaisait, quelquefois seulement quand j'avais entendu
parler d'elle sans l'avoir vue, mon souci de me faire beau, d'tre
avantag, mes sueurs froides, je n'avais pour me torturer qu' imaginer
ce mme voluptueux moi chez Albertine. Et dj c'tait assez pour me
torturer, pour me dire qu' ct de cela des conversations srieuses
avec moi sur Stendhal et Victor Hugo avaient d bien peu peser pour
elle, pour sentir son coeur attir vers d'autres tres, se dtacher du
mien, s'incarner ailleurs. Mais l'importance mme que ce dsir devait
avoir pour elle et les rserves qui se formaient autour de lui ne
pouvaient pas me rvler ce que, qualitativement, il tait, bien plus,
comment elle le qualifiait quand elle s'en parlait  elle-mme. Dans la
souffrance physique au moins nous n'avons pas  choisir nous-mme notre
douleur. La maladie la dtermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie
il nous faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et
de toute grandeur, avant de nous arrter  celle qui nous parat pouvoir
convenir. Et quelle difficult plus grande quand il s'agit d'une
souffrance comme de sentir celle qu'on aimait prouvant du plaisir avec
des tres diffrents de nous, qui lui donnent des sensations que nous ne
sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins, par leur
configuration, leur aspect, leurs faons, lui reprsentent tout autre
chose que nous. Ah! qu'Albertine n'avait-elle aim Saint-Loup! comme il
me semble que j'eusse moins souffert! Certes nous ignorons la
sensibilit particulire de chaque tre, mais d'habitude nous ne savons
mme pas que nous l'ignorons, car cette sensibilit des autres nous est
indiffrente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou mon
bonheur et dpendu de ce qu'tait cette sensibilit; je savais bien
qu'elle m'tait inconnue, et qu'elle me ft inconnue m'tait dj une
douleur. Les dsirs, les plaisirs inconnus que ressentait Albertine, une
fois j'eus l'illusion de les voir quand, quelque temps aprs la mort
d'Albertine, Andre vint chez moi.

Pour la premire fois elle me semblait belle, je me disais que ces
cheveux presque crpus, ces yeux sombres et cerns, c'tait sans doute
ce qu'Albertine avait tant aim, la matrialisation devant moi de ce
qu'elle portait dans sa rverie amoureuse, de ce qu'elle voyait par les
regards anticipateurs du dsir le jour o elle avait voulu si
prcipitamment revenir de Balbec.

Comme une sombre fleur inconnue qui m'tait par del le tombeau
rapporte des profondeurs d'un tre o je n'avais pas su la dcouvrir,
il me semblait, exhumation inespre d'une relique inestimable, voir
devant moi le dsir incarn d'Albertine qu'Andre tait pour moi, comme
Vnus tait le dsir de Jupiter. Andre regrettait Albertine, mais je
sentis tout de suite qu'elle ne lui manquait pas. loigne de force de
son amie par la mort, elle semblait avoir pris aisment son parti d'une
sparation dfinitive, que je n'eusse pas os lui demander quand
Albertine tait vivante, tant j'aurais craint de ne pas arriver 
obtenir le consentement d'Andre. Elle semblait au contraire accepter
sans difficult ce renoncement, mais prcisment au moment o il ne
pouvait plus me profiter. Andre m'abandonnait Albertine, mais morte et
ayant perdu pour moi non seulement sa vie mais, rtrospectivement, un
peu de sa ralit, puisque je voyais qu'elle n'tait pas indispensable,
unique pour Andre qui avait pu la remplacer par d'autres.

Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas os demander  Andre des
confidences sur le caractre de leur amiti entre elles et avec l'amie
de Mlle Vinteuil, n'tant pas certain, sur la fin, qu'Andre ne rptt
pas  Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel
interrogatoire, mme s'il devait tre sans rsultat, serait au moins
sans danger. Je parlai  Andre, non sur un ton interrogatif mais comme
si je l'avais su de tout temps, peut-tre par Albertine, du got
qu'elle-mme Andre avait pour les femmes et de ses propres relations
avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficult, en
souriant. De cet aveu je pouvais tirer de cruelles consquences; d'abord
parce qu'Andre, si affectueuse et coquette avec bien des jeunes gens 
Balbec, n'aurait donn lieu pour personne  la supposition d'habitudes
qu'elle ne niait nullement, de sorte que, par voie d'analogie, en
dcouvrant cette Andre nouvelle je pouvais penser qu'Albertine les et
confesses avec la mme facilit  tout autre qu' moi, qu'elle sentait
jaloux. Mais, d'autre part, Andre ayant t la meilleure amie
d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci tait probablement revenue
exprs de Balbec, maintenant qu'Andre avait ces gots, la conclusion
qui devait s'imposer  mon esprit tait qu'Albertine et Andre avaient
toujours eu des relations ensemble. Certes, comme en prsence d'une
personne trangre on n'ose pas toujours prendre connaissance du prsent
qu'elle vous remet et dont on ne dfera l'enveloppe que quand ce
donataire sera parti, tant qu'Andre fut l je ne rentrai pas en
moi-mme pour y examiner la douleur qu'elle m'apportait, et que je
sentais bien causer dj  mes serviteurs physiques, les nerfs, le coeur,
de grands troubles dont par bonne ducation je feignais de ne pas
m'apercevoir, parlant au contraire le plus gracieusement du monde avec
la jeune fille que j'avais pour hte sans dtourner mes regards vers ces
incidents intrieurs. Il me fut particulirement pnible d'entendre
Andre me dire en parlant d'Albertine: Ah! oui, elle aimait bien qu'on
allt se promener dans la valle de Chevreuse. A l'univers vague et
inexistant o se passaient les promenades d'Albertine et d'Andre, il me
semblait que celle-ci venait, par une cration postrieure et
diabolique, d'ajouter une valle maudite. Je sentais qu'Andre allait me
dire tout ce qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par
politesse, par habilet, par amour-propre, peut-tre par reconnaissance,
de me montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que
j'avais pu concder encore  l'innocence d'Albertine se rtrcissait de
plus en plus, il me semblait m'apercevoir que, malgr mes efforts, je
gardais l'aspect fig d'un animal autour duquel un cercle
progressivement resserr est lentement dcrit par l'oiseau fascinateur,
qui ne se presse pas parce qu'il est sr d'atteindre quand il le voudra
la victime qui ne lui chappera, plus. Je la regardais pourtant, et avec
ce qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui
veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les
fixant, je dis  Andre cette phrase incidente: Je ne vous en avais
jamais parl de peur de vous fcher, mais, maintenant qu'il nous est
doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien
longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine.
D'ailleurs, cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez dj:
Albertine vous adorait. Je dis  Andre que c'et t une grande
curiosit pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, mme
simplement en se bornant  des caresses qui ne la gnassent pas trop
devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces
gots, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine,
pour savoir. Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous
dites devant vous, me rpondit Andre, je ne crois pas qu'aucune de
celles que vous dites ait ces gots. Me rapprochant malgr moi du
monstre qui m'attirait, je rpondis: Comment! vous n'allez pas me faire
croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine avec qui vous
fissiez cela!--Mais je ne l'ai jamais fait avec Albertine.--Voyons, ma
petite Andre, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins
trois ans; je n'y trouve rien de mal, au contraire. Justement,  propos
du soir o elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme
Verdurin, vous vous souvenez peut-tre... Avant que j'eusse termin ma
phrase, je vis dans les yeux d'Andre, qu'il faisait pointus comme ces
pierres qu' cause de cela les joailliers ont de la peine  employer,
passer un regard proccup, comme ces ttes de privilgis qui soulvent
un coin du rideau avant qu'une pice soit commence et qui se sauvent
aussitt pour ne pas tre aperus. Ce regard inquiet disparut, tout
tait rentr dans l'ordre, mais je sentais que tout ce que je verrais
maintenant ne serait plus qu'arrang facticement pour moi. A ce moment
je m'aperus dans la glace; je fus frapp d'une certaine ressemblance
entre moi et Andre. Si je n'avais pas cess depuis longtemps de me
raser et que je n'eusse eu, qu'une ombre de moustache, cette
ressemblance et t presque complte. C'tait peut-tre en regardant, 
Balbec, ma moustache qui repoussait  peine qu'Albertine avait
subitement eu ce dsir impatient, furieux, de revenir  Paris. Mais je
ne peux pourtant pas dire ce qui n'est pas vrai pour la simple raison
que vous ne le trouveriez pas mal. Je vous jure que je n'ai jamais rien
fait avec Albertine, et j'ai la conviction qu'elle dtestait ces
choses-l. Les gens qui vous ont dit cela vous ont menti, peut-tre dans
un but intress, dit-elle d'un air interrogateur et mfiant. Enfin
soit, puisque vous ne voulez pas me le dire, rpondis-je. Je prfrais
avoir l'air de ne pas vouloir donner une preuve que je ne possdais pas.
Pourtant je prononai vaguement et  tout hasard le nom des
Buttes-Chaumont. J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais
est-ce un endroit qui a quelque chose de particulirement mal? Je lui
demandai si elle ne pourrait pas en parler  Gisle qui,  une certaine
poque, avait intimement connu Albertine. Mais Andre me dclara,
qu'aprs une infamie que venait de lui faire dernirement Gisle, lui
demander un service tait la seule chose qu'elle refuserait toujours de
faire pour moi. Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce
que je vous ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait
ce que je pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aim viter avec elle
les brouilles violentes qui n'amnent que des raccommodements. Et puis
elle est dangereuse. Mais vous comprenez que, quand on a lu la lettre
que j'ai eue il y a huit jours sous les yeux et o elle mentait avec une
telle perfidie, rien, mme les plus belles actions du monde, ne peut
effacer le souvenir de cela. En somme, si Andre ayant ces gots au
point de ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la
grande affection que trs certainement elle avait, malgr cela Andre
n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait
toujours ignor qu'Albertine et de tels gots, c'est qu'Albertine ne
les avait pas, et n'avait eu avec personne les relations que plus
qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andre. Aussi quand Andre
fut partie, je m'aperus que son affirmation si nette m'avait apport du
calme. Mais peut-tre tait-elle dicte par le devoir, auquel Andre se
croyait oblige envers la morte dont le souvenir existait encore en
elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans doute,
pendant sa vie, demand de nier.

Les romanciers prtendent souvent, dans une introduction, qu'en
voyageant dans un pays ils ont rencontr quelqu'un qui leur a racont la
vie d'une personne. Ils laissent alors la parole  cet ami de rencontre,
et le rcit qu'il leur fait, c'est prcisment leur roman. Ainsi la vie
de Fabrice del Dongo fut raconte  Stendhal par un chanoine de Padoue.
Combien nous voudrions, quand nous aimons, c'est--dire quand
l'existence d'une autre personne nous semble mystrieuse, trouver un tel
narrateur inform! Et certes il existe. Nous-mme, ne racontons-nous pas
souvent, sans aucune passion, la vie de telle ou telle femme  un de nos
amis, ou  un tranger, qui ne connaissaient rien de ses amours et nous
coutent avec curiosit? L'homme que j'tais quand je parlais  Bloch de
la princesse de Guermantes, de Mme Swann, cet tre-l existait qui et
pu me parler d'Albertine, cet tre-l existe toujours... mais nous ne le
rencontrons jamais. Il me semblait que, si j'avais pu trouver des femmes
qui l'eussent connue, j'eusse appris tout ce que j'ignorais. Pourtant, 
des trangers il et d sembler que personne autant que moi ne pouvait
connatre sa vie. Mme ne connaissais-je pas sa meilleure amie, Andre?
C'est ainsi que l'on croit que l'ami d'un ministre doit savoir la vrit
sur certaines affaires ou ne pourra pas tre impliqu dans un procs.
Seul,  l'user, l'ami a appris que, chaque fois qu'il parlait politique
au ministre, celui-ci restait dans des gnralits et lui disait tout au
plus ce qu'il y avait dans les journaux, ou que, s'il a eu quelque
ennui, ses dmarches multiplies auprs du ministre ont abouti chaque
fois  un ce n'est pas en mon pouvoir sur lequel l'ami est lui mme
sans pouvoir. Je me disais: Si j'avais pu connatre tels tmoins!
desquels, si je les avais connus, je n'aurais probablement pas pu
obtenir plus que d'Andre, dpositaire elle-mme d'un secret qu'elle ne
voulait pas livrer. Diffrant en cela encore de Swann qui, quand il ne
fut plus jaloux, cessa d'tre curieux de ce qu'Odette avait pu faire
avec Forcheville, mme, aprs ma jalousie passe, connatre la
blanchisseuse d'Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer
sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour moi. Et comme le
dsir vient toujours d'un prestige pralable, comme il tait advenu pour
Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent, dans ces quartiers
o avait autrefois vcu Albertine, les femmes de son milieu que je
recherchai et dont seules j'eusse pu dsirer la prsence. Mme sans rien
pouvoir en apprendre, c'taient les seules femmes vers lesquelles je me
sentais attir, tant celles qu'Albertine avait connues ou qu'elle
aurait pu connatre, femmes de son milieu ou des milieux o elle se
plaisait, en un mot celles qui avaient pour moi le prestige de lui
ressembler ou d'tre de celles qui lui eussent plu. Me rappelant ainsi
soit Albertine elle-mme, soit le type pour lequel elle avait sans doute
une prfrence, ces femmes veillaient en moi un sentiment cruel de
jalousie ou de regret, qui plus tard, quand mon chagrin s'apaisa, se mua
en une curiosit non exempte de charme. Et parmi ces dernires, surtout
les filles du peuple,  cause de cette vie si diffrente de celle que je
connaissais, et qui est la leur. Sans doute, c'est seulement par la
pense qu'on possde des choses, et on ne possde pas un tableau parce
qu'on l'a dans sa salle  manger si on ne sait pas le comprendre, ni un
pays parce qu'on y rside sans mme le regarder. Mais enfin j'avais
autrefois l'illusion de ressaisir Balbec quand,  Paris, Albertine
venait me voir et que je la tenais dans mes bras. De mme je prenais un
contact, bien troit et furtif d'ailleurs, avec la vie d'Albertine,
l'atmosphre des ateliers, une conversation de comptoir, l'me des
taudis, quand j'embrassais une ouvrire. Andre, ces autres femmes, tout
cela par rapport  Albertine--comme Albertine avait t elle-mme par
rapport  Balbec--taient de ces substituts de plaisirs se remplaant
l'un l'autre en dgradations successives, qui nous permettent de nous
passer de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage  Balbec ou
amour d'Albertine (comme le fait d'aller au Louvre voir un Titien qui y
fut jadis console de ne pouvoir aller  Venise), de ces plaisirs qui,
spars les uns des autres par des nuances indiscernables, font de notre
vie comme une suite de zones concentriques, contigus, harmoniques et
dgrades, autour d'un dsir premier qui a donn le ton, limin ce qui
ne se fond pas avec lui et rpandu la teinte matresse (comme cela
m'tait arriv aussi, par exemple, pour la duchesse de Guermantes et
pour Gilberte). Andre, ces femmes, taient pour le dsir, que je savais
ne plus pouvoir exaucer, d'avoir auprs de moi Albertine ce qu'un soir,
avant que je connusse Albertine autrement que de vue, avait t
l'ensoleillement tortueux et frais d'une grappe de raisin.

Associes maintenant au souvenir de mon amour, les particularits
physiques et sociales d'Albertine, malgr lesquelles je l'avais aime,
orientaient au contraire mon dsir vers ce qu'il et autrefois le moins
naturellement choisi: des brunes de la petite bourgeoisie. Certes, ce
qui commenait partiellement  renatre en moi, c'tait cet immense
dsir que mon amour pour Albertine n'avait pu assouvir, cet immense
dsir de connatre la vie que j'prouvais autrefois sur les routes de
Balbec, dans les rues de Paris, ce dsir qui m'avait fait tant souffrir
quand, supposant qu'il existait aussi au coeur d'Albertine, j'avais voulu
la priver des moyens de le contenter avec d'autres que moi. Maintenant
que je pouvais supporter l'ide de son dsir, comme cette ide tait
aussi veille par le mien ces deux immenses apptits concidaient,
j'aurais voulu que nous pussions nous y livrer ensemble, je me disais:
cette fille lui aurait plu, et par ce brusque dtour pensant  elle et
 sa mort, je me sentais trop triste pour pouvoir poursuivre plus loin
mon dsir. Comme autrefois le ct de Msglise et celui de Guermantes
avaient tabli les assises de mon got pour la campagne et m'eussent
empch de trouver un charme profond dans un pays o il n'y aurait pas
eu de vieille glise, de bleuets, de boutons d'or, c'est de mme en les
rattachant en moi  un pass plein de charme que mon amour pour
Albertine me faisait exclusivement rechercher un certain genre de
femmes; je recommenais, comme avant de l'aimer,  avoir besoin
d'harmoniques d'elle qui fussent interchangeables avec mon souvenir
devenu peu  peu moins exclusif. Je n'aurais pu me plaire maintenant
auprs d'une blonde et fire duchesse, parce qu'elle n'et veill en
moi aucune des motions qui partaient d'Albertine, de mon dsir d'elle,
de la jalousie que j'avais eue de ses amours, de mes souffrances, de sa
mort. Car nos sensations pour tre fortes ont besoin de dclencher en
nous quelque chose de diffrent d'elles, un sentiment qui ne pourra pas
trouver dans le plaisir de satisfaction mais qui s'ajoute au dsir,
l'enfle, le fait s'accrocher dsesprment au plaisir. Au fur et 
mesure que l'amour qu'avait prouv Albertine pour certaines femmes ne
me faisait plus souffrir, il rattachait ces femmes  mon pass, leur
donnait quelque chose de plus rel, comme aux boutons d'or, aux
aubpines le souvenir de Combray donnait plus de ralit qu'aux fleurs
nouvelles. Mme d'Andre, je ne me disais plus avec rage: Albertine
l'aimait, mais au contraire, pour m'expliquer  moi-mme mon dsir,
d'un air attendri: Albertine l'aimait bien. Je comprenais maintenant
les veufs qu'on croit consols et qui prouvent au contraire qu'ils sont
inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-soeur. Ainsi mon
amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles amours,
et Albertine, comme ces femmes longtemps aimes pour elles-mmes qui
plus tard, sentant le got de leur amant s'affaiblir, conservent leur
pouvoir en se contentant du rle d'entremetteuses, parait pour moi,
comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles fillettes. Mme
autrefois, mon temps tait divis par priodes o je dsirais telle
femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents donns par l'une
taient apaiss, je souhaitais celle qui donnait une tendresse presque
pure, jusqu' ce que le besoin de caresses plus savantes rament le
dsir de la premire. Maintenant ces alternances avaient pris fin, ou du
moins l'une des priodes se prolongeait indfiniment. Ce que j'aurais
voulu, c'est que la nouvelle venue vnt habiter chez moi et me donnt le
soir avant de me quitter un baiser familial de soeur. De sorte que
j'aurais pu croire--si je n'avais fait l'exprience de la prsence
insupportable d'une autre--que je regrettais plus un baiser que
certaines lvres, un plaisir qu'un amour, une habitude qu'une personne.
J'aurais voulu aussi que les nouvelles venues pussent me jouer du
Vinteuil comme Albertine, parler comme elle avec moi d'Elstir. Tout cela
tait impossible. Leur amour ne vaudrait pas le sien, pensais-je, soit
qu'un amour auquel s'annexaient tous ces pisodes, des visites aux
muses, des soires au concert, toute une vie complique qui permet des
correspondances, des conversations, un flirt prliminaire aux relations
elles-mmes, une amiti grave aprs, possdt plus de ressources qu'un
amour pour une femme qui ne sait que se donner, comme un orchestre plus
qu'un piano; soit que, plus profondment, mon besoin du mme genre de
tendresse que me donnait Albertine, la tendresse d'une fille assez
cultive et qui ft en mme temps une soeur, ne ft--comme le besoin de
femmes du mme milieu qu'Albertine--qu'une reviviscence du souvenir
d'Albertine, du souvenir de mon amour pour elle. Et une fois de plus
j'prouvais d'abord que le souvenir n'est pas inventif, qu'il est
impuissant  dsirer rien d'autre, mme rien de mieux que ce que nous
avons possd; ensuite qu'il est spirituel, de sorte que la ralit ne
peut lui fournir l'tat qu'il cherche; enfin que, s'appliquant  une
personne morte, la renaissance qu'il incarne est moins celle du besoin
d'aimer, auquel il fait croire, que celle du besoin de l'absente. De
sorte que la ressemblance avec Albertine, de la femme que j'avais
choisie, la ressemblance mme, si j'arrivais  l'obtenir, de sa
tendresse avec celle d'Albertine, ne me faisaient que mieux sentir
l'absence de ce que j'avais, sans le savoir, cherch, de ce qui tait
indispensable pour que renaqut mon bonheur, c'est--dire Albertine
elle-mme, le temps que nous avions vcu ensemble, le pass  la
recherche duquel j'tais sans le savoir. Certes, par les jours clairs,
Paris m'apparaissait innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non
que je dsirais, mais qui plongeaient leurs racines dans l'obscurit du
dsir et des soires inconnues d'Albertine. C'tait telle de celles dont
elle m'avait dit tout au dbut, quand elle ne se mfiait pas de moi:
Elle est ravissante, cette petite, comme elle a de jolis cheveux!
Toutes les curiosits que j'avais eues autrefois de sa vie, quand je ne
la connaissais encore que de vue, et, d'autre part, tous mes dsirs de
la vie se confondaient en cette seule curiosit, voir Albertine avec
d'autres femmes, peut-tre parce que ainsi, elles parties, je serais
rest seul avec elle, le dernier et le matre. Et en voyant ses
hsitations, son incertitude en se demandant s'il valait la peine de
passer la soire avec telle ou telle, sa satit quand l'autre tait
partie, peut-tre sa dception, j'eusse clair, j'eusse ramen  de
justes proportions la jalousie que m'inspirait Albertine, parce que, la
voyant ainsi les prouver, j'aurais pris la mesure et dcouvert la
limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle
nous a privs, me disais-je, par cette farouche obstination  nier son
got! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu tre la
raison de cette obstination, tout d'un coup le souvenir me revint d'une
phrase que je lui avais dite  Balbec le jour o elle m'avait donn un
crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m'avoir laiss l'embrasser, je
lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je trouvais ignoble
qu'une femme et des relations avec une autre femme. Hlas, peut-tre
Albertine s'tait-elle toujours rappel cette phrase imprudente.

Je ramenais avec moi les filles qui m'eussent le moins plu, je lissais
des bandeaux  la vierge, j'admirais un petit nez bien model, une
pleur espagnole. Certes autrefois, mme pour une femme que je ne
faisais qu'apercevoir sur une route de Balbec, dans une rue de Paris,
j'avais senti ce que mon dsir avait d'individuel, et que c'tait le
fausser que de chercher  l'assouvir avec un autre objet. Mais la vie,
en me dcouvrant peu  peu la permanence de nos besoins, m'avait appris
que faute d'un tre il faut se contenter d'un autre,--et je sentais que
ce que j'avais demand  Albertine, une autre, Mlle de Stermaria, et pu
me le donner. Mais 'avait t Albertine; et entre la satisfaction de
mes besoins de tendresse et les particularits de son corps un
entrelacement de souvenirs s'tait fait tellement inextricable que je ne
pouvais plus arracher  un dsir de tendresse toute cette broderie des
souvenirs du corps d'Albertine. Elle seule pouvait me donner ce bonheur.
L'ide de son unicit n'tait plus un _a priori_ mtaphysique puis dans
ce qu'Albertine avait d'individuel, comme jadis pour les passantes, mais
un _a posteriori_ constitu par l'imbrication contingente et
indissoluble de mes souvenirs. Je ne pouvais plus dsirer une tendresse
sans avoir besoin d'elle, sans souffrir de son absence. Aussi la
ressemblance mme de la femme choisie, de la tendresse demande, avec le
bonheur que j'avais connu, ne me faisait que mieux sentir tout ce qui
leur manquait pour qu'il pt renatre. Ce mme vide que je sentais dans
ma chambre depuis qu'Albertine tait partie, et que j'avais cru combler
en serrant des femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne
m'avaient jamais parl, elles, de la musique de Vinteuil, des Mmoires
de Saint-Simon, elles n'avaient pas mis un parfum trop fort pour venir
me voir, elles n'avaient pas jou  mler leurs cils aux miens, toutes
choses importantes parce qu'elles permettent, semble-t-il, de rver
autour de l'acte sexuel lui-mme et de se donner l'illusion de l'amour,
mais en ralit parce qu'elles faisaient partie du souvenir d'Albertine
et que c'tait elle que j'aurais voulu trouver. Ce que ces femmes
avaient d'Albertine me faisait mieux ressentir ce que d'elle il leur
manquait, et qui tait tout, et qui ne serait plus jamais puisque
Albertine tait morte. Et ainsi mon amour pour Albertine, qui m'avait
attir vers ces femmes, me les rendait indiffrentes, et peut-tre mon
regret d'Albertine et la persistance de ma jalousie, qui avaient dj
dpass par leur dure mes prvisions les plus pessimistes, n'auraient
sans doute jamais chang beaucoup, si leur existence, isole du reste de
ma vie, avait seulement t soumise au jeu de mes souvenirs, aux actions
et ractions d'une psychologie applicable  des tats immobiles, et
n'avait pas t entrane vers un systme plus vaste o les mes se
meuvent dans le temps comme les corps dans l'espace. Comme il y a une
gomtrie dans l'espace, il y a une psychologie dans le temps, o les
calculs d'une psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu'on n'y
tiendrait pas compte du temps et d'une des formes qu'il revt, l'oubli;
l'oubli dont je commenais  sentir la force et qui est un si puissant
instrument d'adaptation  la ralit parce qu'il dtruit peu  peu en
nous le pass survivant qui est en constante contradiction avec elle. Et
j'aurais vraiment bien pu deviner plus tt qu'un jour je n'aimerais plus
Albertine. Quand j'avais compris, par la diffrence qu'il y avait entre
ce que l'importance de sa personne et de ses actions tait pour moi et
pour les autres, que mon amour tait moins un amour pour elle qu'un
amour en moi, j'aurais pu dduire diverses consquences de ce caractre
subjectif de mon amour, et, qu'tant un tat mental, il pouvait
notamment survivre assez longtemps  la personne, mais aussi que n'ayant
avec cette personne aucun lien vritable, n'ayant aucun soutien en
dehors de soi, il devrait, comme tout tat mental, mme les plus
durables, se trouver un jour hors d'usage, tre remplac, et que ce
jour-l tout ce qui semblait m'attacher si doucement, indissolublement,
au souvenir d'Albertine n'existerait plus pour moi. C'est le malheur des
tres de n'tre pour nous que des planches de collections fort usables
dans notre pense. Justement  cause de cela on fonde sur eux des
projets qui ont l'ardeur de la pense; mais la pense se fatigue, le
souvenir se dtruit, le jour viendrait o je donnerais volontiers  la
premire venue la chambre d'Albertine, comme j'avais sans aucun chagrin
donn  Albertine la bille d'agate ou d'autres prsents de Gilberte.




CHAPITRE II

Mademoiselle de Forcheville


Ce n'tait pas que je n'aimasse encore Albertine, mais dj pas de la
mme faon que les derniers temps. Non, c'tait  la faon des temps
plus anciens o tout ce qui se rattachait  elle, lieux et gens, me
faisait prouver une curiosit o il y avait plus de charme que de
souffrance. Et, en effet, je sentais bien maintenant qu'avant de
l'oublier tout  fait, avant d'atteindre  l'indiffrence initiale, il
me faudrait, comme un voyageur qui revient par la mme route au point
d'o il est parti, traverser en sens inverse tous les sentiments par
lesquels j'avais pass avant d'arriver  mon grand amour. Mais ces
fragments, ces moments du pass ne sont pas immobiles, ils ont gard la
force terrible, l'ignorance heureuse de l'esprance qui s'lanait alors
vers un temps devenu aujourd'hui le pass, mais qu'une hallucination
nous fait un instant prendre rtrospectivement pour l'avenir. Je lisais
une lettre d'Albertine o elle m'avait annonc sa visite pour le soir et
j'avais une seconde la joie de l'attente. Dans ces retours par la mme
ligne d'un pays o l'on ne retournera jamais, o l'on reconnat le nom,
l'aspect de toutes les stations par o on a dj pass  l'aller, il
arrive que, tandis qu'on est arrt  l'une d'elles, en gare, on a un
instant l'illusion qu'on repart, mais dans la direction du lieu d'o
l'on vient, comme l'on avait fait la premire fois. Tout de suite
l'illusion cesse, mais une seconde on s'tait senti de nouveau emport:
telle est la cruaut du souvenir.

Parfois la lecture d'un roman un peu triste me ramenait brusquement en
arrire, car certains romans sont comme de grands deuils momentans,
abolissent l'habitude, nous remettent en contact avec la ralit de la
vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque
les forces de l'habitude, l'oubli qu'elles produisent, la gat qu'elles
ramnent par l'impuissance du cerveau  lutter contre elles et  recrer
le vrai, l'emportent infiniment sur la suggestion presque hypnotique
d'un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des effets trs
courts.

Et pourtant, si l'on ne peut pas, avant de revenir  l'indiffrence d'o
on tait parti, se dispenser de couvrir en sens inverse les distances
qu'on avait franchies pour arriver  l'amour, le trajet, la ligne qu'on
suit, ne sont pas forcment les mmes. Ils ont de commun de ne pas tre
directs parce que l'oubli pas plus que l'amour ne progresse
rgulirement. Mais ils n'empruntent pas forcment les mmes voies. Et
dans celle que je suivis au retour, il y eut, au milieu d'un voyage
confus, trois arrts, dont je me souviens  cause de la lumire qu'il y
avait autour de moi alors que j'tais dj bien prs de l'arrive,
tapes que je me rappelle particulirement, sans doute parce que j'y
aperus des choses qui ne faisaient pas partie de mon amour d'Albertine,
ou du moins qui ne s'y rattachaient que dans la mesure o ce qui tait
dj dans notre me avant un grand amour s'associe  lui, soit en le
nourrissant, soit en le combattant, soit en faisant avec lui, pour notre
intelligence qui analyse, contraste d'image.

La premire de ces tapes commena au dbut de l'hiver, un beau dimanche
de Toussaint o j'tais sorti. Tout en approchant du Bois, je me
rappelais avec tristesse le retour d'Albertine venant me chercher du
Trocadro, car c'tait la mme journe, mais sans Albertine. Avec
tristesse et pourtant non sans plaisir tout de mme, car la reprise en
mineur, sur un ton dsol, du mme motif qui avait empli ma journe
d'autrefois, l'absence mme de ce tlphonage de Franoise, de cette
arrive d'Albertine, qui n'tait pas quelque chose de ngatif mais la
suppression dans la ralit de ce que je me rappelais et qui donnait 
la journe quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de plus
beau qu'une journe unie et simple parce que ce qui n'y tait plus, ce
qui en avait t arrach, y restait imprim comme en creux.

Au Bois, je fredonnais des phrases de la sonate de Vinteuil. Je ne
souffrais plus beaucoup de penser qu'Albertine me l'avait joue, car
presque tous mes souvenirs d'elle taient entrs dans ce second tat
chimique o ils ne causent plus d'anxieuse oppression au coeur, mais de
la douceur. Par moment, dans les passages qu'elle jouait le plus
souvent, o elle avait l'habitude de faire telle rflexion qui me
paraissait alors charmante, de suggrer telle rminiscence, je me
disais: Pauvre petite, mais sans tristesse, en ajoutant seulement au
passage musical une valeur de plus, une valeur en quelque sorte
historique et de curiosit, comme celle que le portrait de Charles Ier
par Van Dyck, dj si beau par lui-mme, acquiert encore du fait qu'il
est entr dans les collections nationales, par la volont de Mme du
Barry d'impressionner le Roi. Quand la petite phrase, avant de
disparatre tout  fait, se dfit en ses divers lments, o elle flotta
encore un instant parpille, ce ne fut pas pour moi, comme pour Swann,
une messagre d'Albertine qui disparaissait. Ce n'tait pas tout  fait
les mmes associations d'ides chez moi que chez Swann que la petite
phrase avait veilles. J'avais t surtout sensible  l'laboration,
aux essais, aux reprises, au devenir d'une phrase qui se faisait
durant la sonate comme cet amour s'tait fait durant ma vie. Et
maintenant, sachant combien chaque jour un lment de plus de mon amour
s'en allait, le ct jalousie, puis tel autre, revenant, en somme, peu 
peu dans un vague souvenir  la faible amorce du dbut, c'tait mon
amour qu'il me semblait, en la petite phrase parpille, voir se
dsagrger devant moi.

Comme je suivais les alles spares d'un sous-bois tendues d'une gaze
chaque jour amincie, le souvenir d'une promenade o Albertine tait 
ct de moi dans la voiture, o elle tait rentre avec moi, o je
sentais qu'elle enveloppait ma vie, flottait maintenant autour de moi,
dans la brume incertaine des branches assombries au milieu desquelles le
soleil couchant faisait briller, comme suspendue dans le vide,
l'horizontalit clairseme des feuillages d'or. D'ailleurs, je
tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour lesquels une ide
fixe donne  toute femme arrte au coin d'une alle la ressemblance,
l'identit possible avec celle  qui on pense. C'est peut-tre elle!
On se retourne, la voiture continue  avancer et on ne revient pas en
arrire. Ces feuillages, je ne me contentais pas de les voir avec les
yeux de la mmoire, ils m'intressaient, me touchaient comme ces pages
purement descriptives au milieu desquelles un artiste, pour les rendre
plus compltes, introduit une fiction, tout un roman; et cette nature
prenait ainsi le seul charme de mlancolie qui pouvait aller jusqu' mon
coeur. La raison de ce charme me parut tre que j'aimais toujours autant
Albertine, tandis que la raison vritable tait au contraire que l'oubli
continuait  faire en moi de tels progrs que le souvenir d'Albertine ne
m'tait plus cruel, c'est--dire avait chang; mais nous avons beau voir
clair dans nos impressions, comme je crus alors voir clair dans la
raison de ma mlancolie, nous ne savons pas remonter jusqu' leur
signification plus loigne. Comme ces malaises dont le mdecin coute
son malade lui raconter l'histoire et  l'aide desquels il remonte  une
cause plus profonde, ignore du patient, de mme nos impressions, nos
ides, n'ont qu'une valeur de symptmes. Ma jalousie tant tenue 
l'cart par l'impression de charme et de douce tristesse que je
ressentais, mes sens se rveillaient. Une fois de plus, comme lorsque
j'avais cess de voir Gilberte, l'amour de la femme s'levait en moi,
dbarrass de toute association exclusive avec une certaine femme dj
aime, et flottait comme ces essences qu'ont libres des destructions
antrieures et qui errent en suspens dans l'air printanier, ne demandant
qu' s'unir  une nouvelle crature. Nulle part il ne germe autant de
fleurs, s'appelassent-elles ne m'oubliez pas; que dans un cimetire.
Je regardais les jeunes filles dont tait innombrablement fleuri ce beau
jour, comme j'eusse fait jadis de la voiture de Mme de Villeparisis ou
de celle o j'tais, par un mme dimanche, venu avec Albertine.
Aussitt, au regard que je venais de poser sur telle ou telle d'entre
elles s'appariait immdiatement le regard curieux, furtif, entreprenant,
refltant d'insaisissables penses, que leur et  la drobe jet
Albertine et qui, gminant le mien d'une aile mystrieuse, rapide et
bleutre, faisait passer dans ces alles, jusque-l si naturelles, le
frisson d'un inconnu dont mon propre dsir n'et pas suffi  les
renouveler s'il ft demeur seul, car lui, pour moi, n'avait rien
d'tranger.

D'ailleurs,  Balbec, quand j'avais dsir connatre Albertine la
premire fois, n'tait-ce pas parce qu'elle m'avait sembl
reprsentative de ces jeunes filles dont la vue m'avait si souvent
arrt dans les rues, sur les routes, et que pour moi elle pouvait
rsumer leur vie? Et n'tait-il pas naturel que maintenant l'toile
finissante de mon amour, dans lequel elles s'taient condenses, se
disperst de nouveau en cette poussire dissmine de nbuleuses? Toutes
me semblaient des Albertine--l'image que je portais en moi me la faisant
retrouver partout--et mme, au dtour d'une alle, l'une d'elles qui
remontait dans une automobile me la rappela tellement, tait si
exactement de la mme corpulence, que je me demandai un instant si ce
n'tait pas elle que je venais de voir, si on ne m'avait pas tromp en
me faisant le rcit de sa mort. Je la revoyais ainsi dans un angle
d'alle, peut-tre  Balbec, remontant en voiture de la mme manire,
alors qu'elle avait tant confiance dans la vie. Et l'acte de cette jeune
fille de remonter en automobile, je ne le constatais pas seulement avec
mes yeux, comme la superficielle apparence qui se droule si souvent au
cours d'une promenade: devenu une sorte d'acte durable, il me semblait
s'tendre aussi dans le pass par ce ct qui venait de lui tre
surajout et qui s'appuyait si voluptueusement, si tristement contre mon
coeur. Mais, dj la jeune fille avait disparu.

Un peu plus loin je vis un groupe de trois jeunes filles un peu plus
ges, peut-tre des jeunes femmes, dont l'allure lgante et nergique
correspondait si bien  ce qui m'avait sduit le premier jour o j'avais
aperu Albertine et ses amies que j'embotai le pas  ces trois
nouvelles jeunes filles et, au moment o elles prirent une voiture, j'en
cherchai dsesprment une autre dans tous les sens. Je la trouvai, mais
trop tard. Je ne les rejoignis pas. Mais quelques jours plus tard, comme
je rentrais, j'aperus, sortant de sous la vote de notre maison, les
trois jeunes filles que j'avais suivies au Bois. C'tait tout  fait,
les deux brunes surtout, et un peu plus ges seulement, de ces jeunes
filles du monde qui souvent, vues de ma fentre ou croises dans la rue,
m'avaient fait faire mille projets, aimer la vie, et que je n'avais pu
connatre. La blonde avait un air un peu plus dlicat, presque
souffrant, qui me plaisait moins. Ce fut pourtant elle qui fut cause que
je ne me contentai pas de les considrer un instant, mais, qu'ayant pris
racine, je les contemplai avec ces regards qui, par leur fixit
impossible  distraire, leur application comme  un problme, semblent
avoir conscience qu'il s'agit d'aller bien au del de ce qu'on voit. Je
les aurais sans doute laiss disparatre comme tant d'autres si, au
moment o elles passrent devant moi, la blonde--tait-ce parce que je
les contemplais avec cette attention?--ne m'et lanc furtivement un
premier regard, puis, m'ayant dpass et retournant la tte vers moi, un
second qui acheva de m'enflammer. Cependant, comme elle cessa de
s'occuper de moi et se remit  causer avec ses amies, mon ardeur et
sans doute fini par tomber si elle n'avait t centuple par le fait
suivant. Ayant demand au concierge qui elles taient: Elles ont
demand Mme la Duchesse, me dit-il. Je crois qu'il n'y en a qu'une qui
la connaisse et que les autres l'avaient seulement accompagne jusqu'
la porte. Voici le nom, je ne sais pas si j'ai bien crit. Et je lus:
Mlle Dporcheville, que je rtablis aisment: d'porcheville,
c'est--dire le nom ou  peu prs, autant que je me souvenais, de la
jeune fille d'excellente famille et apparente vaguement aux Guermantes
dont Robert m'avait parl pour l'avoir rencontre dans une maison de
passe et avec laquelle il avait eu des relations. Je comprenais
maintenant la signification de son regard, pourquoi elle s'tait
retourne et cache de ses compagnes. Que de fois j'avais pens  elle,
me l'imaginant d'aprs le nom que m'avait dit Robert. Et voici que je
venais de la voir, nullement diffrente de ses amies, sauf par ce regard
dissimul qui mnageait entre elle et moi une entre secrte dans des
parties de sa vie qui, videmment, taient caches  ses amies, et qui
me la faisaient paratre plus accessible--presque  demi mienne--plus
douce que ne sont d'habitude les jeunes filles de l'aristocratie. Dans
l'esprit de celle-ci, entre elle et moi il y avait d'avance de commun
les heures que nous aurions pu passer ensemble si elle avait eu la
libert de me donner un rendez-vous. N'tait-ce pas ce que son regard
avait voulu m'exprimer avec une loquence qui ne fut claire que pour
moi? Mon coeur battait de toutes ses forces, je n'aurais pas pu dire
exactement comment tait faite Mlle d'porcheville, je revoyais
vaguement un blond visage aperu de ct, mais j'tais amoureux fou
d'elle. Tout d'un coup je m'avisai que je raisonnais comme si, entre les
trois, Mlle d'porcheville tait prcisment la blonde qui s'tait
retourne et m'avait regard deux fois. Or le concierge ne me l'avait
pas dit. Je revins  sa loge, l'interrogeai  nouveau, il me dit qu'il
ne pouvait me renseigner l-dessus, mais qu'il allait le demander  sa
femme qui les avait dj vues une autre fois. Elle tait en train de
faire l'escalier de service. Qui n'a eu, au cours de sa vie, de ces
incertitudes plus ou moins semblables  celles-l, et dlicieuses? Un
ami charitable  qui on dcrit une jeune fille qu'on a vue au bal en
conclut qu'elle devait tre une de ses amies et vous invite avec elle.
Mais, entre tant d'autres et sur un simple portrait parl, n'y aura-t-il
pas eu d'erreur commise? La jeune fille que vous allez voir tout 
l'heure ne sera-t-elle pas une autre que celle que vous dsirez? Ou au
contraire n'allez-vous pas voir vous tendre la main en souriant
prcisment celle que vous souhaitiez qu'elle ft? Ce dernier cas, assez
frquent, sans tre justifi toujours par un raisonnement aussi probant
que celui qui concernait Mlle d'porcheville, rsulte d'une sorte
d'intuition et aussi de ce souffle de chance qui parfois nous favorise.
Alors, en la voyant, nous nous disons: C'tait bien elle. Je me
rappelle que, dans la petite bande des jeunes filles se promenant au
bord de la mer, j'avais devin juste celle qui s'appelait Albertine
Simonet. Ce souvenir me causa une douleur aigu mais brve, et tandis
que le concierge cherchait sa femme, je songeais surtout--pensant  Mlle
d'porcheville et comme dans ces minutes d'attente o un nom, un
renseignement qu'on a, on ne sait pourquoi, adapt  un visage se trouve
un instant libre et flotte, prt, s'il adhre  un nouveau visage, 
rendre rtrospectivement le premier sur lequel il vous avait renseign
inconnu, innocent, insaisissable--que la concierge allait peut-tre
m'apprendre que Mlle d'porcheville tait au contraire une des deux
brunes. Dans ce cas s'vanouissait l'tre  l'existence duquel je
croyais, que j'aimais dj, que je ne songeais plus qu' possder, cette
blonde et sournoise Mlle d'porcheville que la fatale rponse allait
alors dissocier en deux lments distincts, que j'avais arbitrairement
unis  la faon d'un romancier qui fond ensemble divers lments
emprunts  la ralit pour crer un personnage imaginaire, et qui, pris
chacun  part--le nom ne corroborant pas l'intention du
regard--perdaient toute signification. Dans ce cas mes arguments se
trouvaient dtruits, mais combien ils se trouvrent au contraire
fortifis quand le concierge revint me dire que Mlle d'porcheville
tait bien la blonde.

Ds lors je ne pouvais plus croire  une homonymie. Le hasard et t
trop grand que sur ces trois jeunes filles l'une s'appelt Mlle
d'porcheville, que ce ft justement (ce qui tait la premire
vrification typique de ma supposition) celle qui m'avait regard de
cette faon, presque en me souriant, et que ce ne ft pas celle qui
allait dans les maisons de passe.

Alors commena une journe d'une folle agitation. Avant mme de partir
acheter tout ce que je croyais propre  me parer pour produire une
meilleure impression quand j'irais voir Mme de Guermantes le
surlendemain, jour o la jeune fille devait, m'avait dit le concierge,
revenir voir la duchesse, chez qui je trouverais ainsi une jeune fille
facile et prendrais rendez-vous avec elle (car je trouverais bien le
moyen de l'entretenir un instant dans un coin du salon), j'allai pour
plus de sret tlgraphier  Robert pour lui demander le nom exact et
la description de la jeune fille, esprant avoir sa rponse avant le
surlendemain (je ne pensais pas une seconde  autre chose, mme pas 
Albertine), dcid, quoi qu'il pt m'arriver d'ici l, duss-je m'y
faire descendre en chaise  porteur si j'tais malade,  faire une
visite prolonge  la duchesse. Si je tlgraphiais  Saint-Loup, ce
n'est pas qu'il me restt des doutes sur l'identit de la personne, et
que la jeune fille vue et celle dont il m'avait parl fussent encore
distinctes pour moi. Je ne doutais pas qu'elles n'en fissent qu'une
seule. Mais dans mon impatience d'attendre le surlendemain, il m'tait
doux, c'tait dj pour moi comme un pouvoir secret sur elle, de
recevoir une dpche la concernant, pleine de dtails. Au tlgraphe,
tout en rdigeant ma dpche avec l'animation de l'homme qu'chauffe
l'esprance, je remarquai combien j'tais moins dsarm maintenant que
dans mon enfance, et vis--vis de Mlle d'porcheville que de Gilberte. A
partir du moment o j'avais pris seulement la peine d'crire ma dpche,
l'employ n'avait plus qu' la prendre, les rseaux les plus rapides de
communication lectrique  la transmettre  l'tendue de la France et de
la Mditerrane, et tout le pass noceur de Robert allait tre appliqu
 identifier la personne que je venais de rencontrer, se trouver au
service du roman que je venais d'baucher et auquel je n'avais mme plus
besoin de penser, car la rponse allait se charger de le conclure avant
que vingt-quatre heures fussent accomplies. Tandis qu'autrefois, ramen
des Champs-Elyses par Franoise, nourrissant seul  la maison
d'impuissants dsirs, ne pouvant user des moyens pratiques de la
civilisation, j'aimais comme un sauvage ou mme, car je n'avais pas la
libert de bouger, comme une fleur. A partir de ce moment mon temps se
passa dans la fivre; une absence de quarante-huit heures que mon pre
me demanda de faire avec lui et qui m'et fait manquer la visite chez la
duchesse me mit dans une rage et un dsespoir tels que ma mre
s'interposa et obtint de mon pre de me laisser  Paris. Mais pendant
plusieurs heures ma colre ne put s'apaiser, tandis que mon dsir de
Mlle d'porcheville avait t centupl par l'obstacle qu'on avait mis
entre nous, par la crainte que j'avais eue un instant que ces heures,
auxquelles je souriais d'avance sans trve, de ma visite chez Mme de
Guermantes, comme  un bien certain que nul ne pourrait m'enlever,
n'eussent pas lieu. Certains philosophes disent que le monde extrieur
n'existe pas et que c'est en nous-mme que nous dveloppons notre vie.
Quoi qu'il en soit, l'amour, mme en ses plus humbles commencements, est
un exemple frappant du peu qu'est la ralit pour nous. M'et-il fallu
dessiner de mmoire un portrait de Mlle d'porcheville, donner sa
description, son signalement, et mme la reconnatre dans la rue, cela
m'et t impossible. Je l'avais aperue de profil, bougeante, elle
m'avait sembl jolie, simple, grande et blonde, je n'aurais pas pu en
dire davantage. Mais toutes les ractions du dsir, de l'anxit, du
coup mortel frapp par la peur de ne pas la voir si mon pre m'emmenait,
tout cela, associ  une image qu'en somme je ne connaissais pas et dont
il suffisait que je la susse agrable, constituait dj un amour. Enfin
le lendemain matin, aprs une nuit d'insomnie heureuse, je reus la
dpche de Saint-Loup: de l'Orgeville, _de_ particule, _orge_ la
gramine, comme du seigle, _ville_ comme une ville, petite, brune,
boulotte, est en ce moment en Suisse. Ce n'tait pas elle!

Un instant avant que Franoise m'apportt la dpche, ma mre tait
entre dans ma chambre avec le courrier, l'avait pos sur mon lit avec
ngligence, en ayant l'air de penser  autre chose. Et se retirant
aussitt pour me laisser seul, elle avait souri en partant. Et moi,
connaissant les ruses de ma chre maman et sachant qu'on pouvait
toujours lire dans son visage sans crainte de se tromper, si l'on
prenait comme clef le dsir de faire plaisir aux autres, je souris et
pensai: Il y a quelque chose d'intressant pour moi dans le courrier,
et maman a affect cet air indiffrent et distrait pour que ma surprise
soit complte et pour ne pas faire comme les gens qui vous tent la
moiti de votre plaisir en vous l'annonant. Et elle n'est pas reste l
parce qu'elle a craint que par amour-propre je dissimule le plaisir que
j'aurais et ainsi le ressente moins vivement. Cependant, en allant vers
la porte pour sortir elle avait rencontr Franoise qui entrait chez
moi, la dpche  la main. Ds qu'elle me l'eut donne, ma mre avait
forc Franoise  rebrousser chemin et l'avait entrane dehors,
effarouche, offense et surprise. Car Franoise considrait que sa
charge comportait le privilge de pntrer  toute heure dans ma chambre
et d'y rester s'il lui plaisait. Mais dj, sur son visage, l'tonnement
et la colre avaient disparu sous le sourire noirtre et gluant d'une
piti transcendante et d'une ironie philosophique, liqueur visqueuse que
scrtait, pour gurir sa blessure, son amour-propre ls. Pour ne pas
se sentir mprise, elle nous mprisait. Aussi bien pensait-elle que
nous tions des matres, c'est--dire des tres capricieux, qui ne
brillent pas par l'intelligence et qui trouvent leur plaisir  imposer
par la peur  des personnes spirituelles,  des domestiques, pour bien
montrer qu'ils sont les matres, des devoirs absurdes, comme de faire
bouillir l'eau en temps d'pidmie, de balayer ma chambre avec un linge
mouill; et d'en sortir au moment o on avait justement l'intention d'y
rester. Maman avait pos le courrier tout prs de moi, pour qu'il ne pt
pas m'chapper. Mais je sentis que ce n'taient que des journaux. Sans
doute y avait-il quelque article d'un crivain que j'aimais et qui,
crivant rarement, serait pour moi une surprise. J'allai  la fentre,
j'cartai les rideaux. Au-dessus du jour blme et brumeux, le ciel tait
tout rose comme,  cette heure, dans les cuisines, les fourneaux qu'on
allume, et cette vue me remplit d'esprance et du dsir de passer la
nuit et de m'veiller  la petite station campagnarde o j'avais vu la
laitire aux joues roses.

Pendant ce temps-l j'entendais Franoise qui, indigne qu'on l'et
chasse de ma chambre o elle considrait qu'elle avait ses grandes
entres, grommelait: Si c'est pas malheureux, un enfant qu'on a vu
natre. Je ne l'ai pas vu quand sa mre le faisait, bien sr. Mais quand
je l'ai connu, pour bien dire, il n'y avait pas cinq ans qu'il tait
naquis!

J'ouvris le _Figaro_. Quel ennui! Justement le premier article avait le
mme titre que celui que j'avais envoy et qui n'avait pas paru, mais
pas seulement le mme titre... voici quelques mots absolument pareils.
Cela, c'tait trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce n'taient
pas que quelques mots, c'tait tout, c'tait ma signature. C'tait mon
article qui avait enfin paru! Mais ma pense qui, dj  cette poque,
avait commenc  vieillir et  se fatiguer un peu, continua un instant
encore  raisonner comme si elle n'avait pas compris que c'tait mon
article, comme ces vieillards qui sont obligs de terminer jusqu'au bout
un mouvement commenc, mme s'il est devenu inutile, mme si un obstacle
imprvu devant lequel il faudrait se retirer immdiatement, le rend
dangereux. Puis je considrai le pain spirituel qu'est un journal encore
chaud et humide de la presse rcente dans le brouillard du matin o on
le distribue, ds l'aurore, aux bonnes qui l'apportent  leurs matres
avec le caf au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est  la fois
un et dix mille, qui reste le mme pour chacun tout en pntrant
innombrable,  la fois dans toutes les maisons.

Ce que je tenais en main, ce n'est pas un certain exemplaire du journal,
c'est l'un quelconque des dix mille; ce n'est pas seulement ce qui a t
crit pour moi, c'est ce qui a t crit pour moi et pour tous. Pour
apprcier exactement le phnomne qui se produit en ce moment dans les
autres maisons, il faut que je lise cet article non en auteur, mais
comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je tenais en main
n'tait pas seulement ce que j'avais crit, mais tait le symbole de
l'incarnation dans tant d'esprits. Aussi pour le lire, fallait-il que je
cessasse un moment d'en tre l'auteur, que je fusse l'un quelconque des
lecteurs du _Figaro_. Mais d'abord une premire inquitude. Le lecteur
non prvenu verrait-il cet article? Je dplie distraitement le journal
comme ferait ce lecteur non prvenu, ayant mme sur ma figure l'air
d'ignorer ce qu'il y a ce matin dans mon journal et d'avoir hte de
regarder les nouvelles mondaines et la politique. Mais mon article est
si long que mon regard, qui l'vite (pour rester dans la vrit et ne
pas mettre la chance de mon ct, comme quelqu'un qui attend compte trs
lentement exprs), en accroche un morceau au passage. Mais beaucoup de
ceux qui aperoivent le premier article et mme qui le lisent ne
regardent pas la signature; moi-mme je serais bien incapable de dire de
qui tait le premier article de la veille. Et je me promets maintenant
de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant
jaloux qui ne trompe pas sa matresse pour croire  sa fidlit, je
songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle
des autres. Et puis il y a ceux qui vont partir pour la chasse, ceux qui
sont sortis brusquement de chez eux. Enfin, quelques-uns tout de mme le
liront. Je fais comme ceux-l, je commence. J'ai beau savoir que bien
des gens qui liront cet article le trouveront dtestable, au moment o
je lis ce que je vois dans chaque mot me semble tre sur le papier, je
ne peux pas croire que chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas
directement les images que je vois, croyant que la pense de l'auteur
est directement perue par le lecteur, tandis que c'est une autre pense
qui se fabrique dans son esprit, avec la mme navet que ceux qui
croient que c'est la parole mme qu'on a prononce qui chemine telle
quelle le long des fils du tlphone; au moment mme o je veux tre un
lecteur, mon esprit refait en auteur le tour de ceux qui liront mon
article. Si Mme de Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch
aimerait, en revanche il pourrait s'amuser de telle rflexion que Bloch
ddaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur prcdent semblait
dlaisser, un nouvel amateur se prsentant, l'ensemble de l'article se
trouvait lev aux nues par une foule et s'imposait ainsi  ma propre
dfiance de moi-mme qui n'avais plus besoin de le dtruire. C'est qu'en
ralit, il en est de la valeur d'un article, si remarquable qu'il
puisse tre, comme de ces phrases des comptes rendus de la Chambre o
les mots Nous verrons bien, prononcs par le ministre, ne prennent
toute leur importance qu'encadrs ainsi: LE PRESIDENT DU CONSEIL,
MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DES CULTES: Nous verrons bien _(Vives
exclamations  l'extrme-gauche. Trs bien! sur quelques bancs  gauche
et au centre)_--la plus grande partie de leur beaut rside dans
l'esprit des lecteurs. Et c'est la tare originelle de ce genre de
littrature, dont ne sont pas excepts les clbres _Lundis_, que leur
valeur rside dans l'impression qu'elle produit sur les lecteurs. C'est
une Vnus collective, dont on n'a qu'un membre mutil si l'on s'en tient
 la pense de l'auteur, car elle ne se ralise complte que dans
l'esprit de ses lecteurs. En eux elle s'achve. Et comme une foule,
ft-elle une lite, n'est pas artiste, ce cachet dernier qu'elle lui
donne garde toujours quelque chose d'un peu commun. Ainsi Sainte-Beuve,
le lundi, pouvait se reprsenter Mme de Boigne dans son lit  huit
colonnes lisant son article du _Constitutionnel_, apprciant telle jolie
phrase dans laquelle il s'tait longtemps complu et qui ne serait
peut-tre jamais sortie de lui s'il n'avait jug  propos d'en bourrer
son feuilleton pour que le coup en portt plus loin. Sans doute le
chancelier, le lisant de son ct, en parlerait  sa vieille amie dans
la visite qu'il lui ferait un peu plus tard. Et en l'emmenant ce soir
dans sa voiture, le duc de Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu'on
en avait pens dans la socit, si un mot de Mme d'Herbouville ne le lui
avait dj appris.

Je voyais ainsi  cette mme heure, pour tant de gens, ma pense, ou
mme  dfaut de ma pense pour ceux qui ne pouvaient la comprendre, la
rptition de mon nom et comme une vocation embellie de ma personne,
briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de force et de
joie triomphante que l'aurore innombrable qui en mme temps se montrait
rose  toutes les fentres.

Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun  son tour de
chaque phrase les images qu'il y enferme; au moment mme o j'essaie
d'tre un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en auteur
seulement. Pour que l'tre impossible que j'essaie d'tre runisse tous
les contraires qui peuvent m'tre le plus favorables, si je lis en
auteur je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que peut avoir
pour un crit celui qui y confronte l'idal qu'il a voulu y exprimer.
Ces phrases de mon article, lorsque je les crivis, taient si ples
auprs de ma pense, si compliques et opaques auprs de ma vision
harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes que je n'tais pas
arriv  remplir, que leur lecture tait pour moi une souffrance, elles
n'avaient fait qu'accentuer en moi le sentiment de mon impuissance et de
mon manque incurable de talent. Mais maintenant, en m'efforant d'tre
lecteur, si je me dchargeais sur les autres du devoir douloureux de me
juger, je russissais du moins  faire table rase de ce que j'avais
voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je lisais l'article en
m'efforant de me persuader qu'il tait d'un autre. Alors toutes mes
images, toutes mes rflexions, toutes mes pithtes prises en
elles-mmes et sans le souvenir de l'chec qu'elle reprsentaient pour
mes vises, me charmaient par leur clat, leur ampleur, leur profondeur.
Et quand je sentais une dfaillance trop grande, me rfugient dans l'me
du lecteur quelconque merveill, je me disais: Bah! comment un lecteur
peut-il s'apercevoir de cela? Il manque quelque chose l, c'est
possible. Mais, sapristi, s'ils ne sont pas contents! Il y a assez de
jolies choses comme cela, plus qu'ils n'en ont d'habitude. Et
m'appuyant sur ces dix mille approbations qui me soutenaient, je puisais
autant de sentiment de ma force et d'espoir de talent dans la lecture
que je faisais  ce moment que j'y avais puis de dfiance quand ce que
j'avais crit ne s'adressait qu' moi.

A peine eus-je fini cette lecture rconfortante, que moi, qui n'avais
pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la
recommencer immdiatement, car il n'y a rien comme un vieil article de
soi dont on puisse mieux dire que quand on l'a lu on peut le relire.
Je me promis d'en faire acheter d'autres exemplaires par Franoise, pour
donner  des amis, lui dirais-je, en ralit pour toucher du doigt le
miracle de la multiplication de ma pense et lire, comme si j'tais un
autre Monsieur qui vient d'ouvrir le _Figaro_, dans un autre numro les
mmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je n'avais vu
les Guermantes, je devais leur faire, le lendemain, cette visite que
j'avais projete avec tant d'agitation afin de rencontrer Mlle
d'porcheville, lorsque je tlgraphiais  Saint-Loup. Je me rendrais
compte par eux de l'opinion qu'on avait de mon article. Je pensais 
telle lectrice dans la chambre de qui j'eusse tant aim pntrer et 
qui le journal apporterait sinon ma pense, qu'elle ne pourrait
comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais les
louanges dcernes  ce qu'on n'aime pas n'enchantent pas plus le coeur
que les penses d'un esprit qu'on ne peut pntrer n'atteignent
l'esprit. Pour d'autres amis, je me disais que, si l'tat de ma sant
continuait  s'aggraver et si je ne pouvais plus les voir, il serait
agrable de continuer  crire pour avoir encore par l accs auprs
d'eux, pour leur parler entre les lignes, les faire penser  mon gr,
leur plaire, tre reu dans leur coeur. Je me disais cela parce que, les
relations mondaines ayant eu jusqu'ici une place dans ma vie
quotidienne, un avenir o elles ne figureraient plus m'effrayait, et que
cet expdient qui me permettrait de retenir sur moi l'attention de mes
amis, peut-tre d'exciter leur admiration, jusqu'au jour o je serais
assez bien pour recommencer  les voir, me consolait. Je me disais cela,
mais je sentais bien que ce n'tait pas vrai, que si j'aimais  me
figurer leur attention comme l'objet de mon plaisir, ce plaisir tait un
plaisir intrieur, spirituel, ultime, qu'eux ne pouvaient me donner et
que je pouvais trouver non en causant avec eux, mais en crivant loin
d'eux, et que, si je commenais  crire pour les voir indirectement,
pour qu'ils eussent une meilleure ide de moi, pour me prparer une
meilleure situation dans le monde, peut-tre crire m'terait l'envie de
les voir, et que la situation que la littrature m'aurait peut-tre
faite dans le monde, je n'aurais plus envie d'en jouir, car mon plaisir
ne serait plus dans le monde mais dans la littrature.

Aprs le djeuner, quand j'allai chez Mme de Guermantes, ce fut moins
pour Mlle d'porcheville, qui avait perdu, du fait de la dpche de
Saint-Loup, le meilleur de sa personnalit, que pour voir en la duchesse
elle-mme une de ces lectrices de mon article qui pourraient me
permettre d'imaginer ce qu'avait pu penser le public--abonns et
acheteurs--du _Figaro_. Ce n'est pas, du reste, sans plaisir que
j'allais chez Mme de Guermantes. J'avais beau me dire que ce qui
diffrenciait pour moi ce salon des autres, c'tait le long stage qu'il
avait fait dans mon imagination, en connaissant les causes de cette
diffrence je ne l'abolissais pas. Il existait, d'ailleurs, pour moi
plusieurs noms de Guermantes. Si celui que ma mmoire n'avait inscrit
que comme dans un livre d'adresses ne s'accompagnait d'aucune posie, de
plus anciens, ceux qui remontaient au temps o je ne connaissais pas Mme
de Guermantes, taient susceptibles de se reformer en moi, surtout quand
il y avait longtemps que je ne l'avais vue et que la clart crue de la
personne au visage humain n'teignait pas les rayons mystrieux du nom.
Alors de nouveau je me remettais  penser  la demeure de Mme de
Guermantes comme  quelque chose qui et t au del du rel, de la mme
faon que je me remettais  penser au Balbec brumeux de mes premiers
rves et, comme si depuis je n'avais pas fait ce voyage, au train de une
heure cinquante comme si je ne l'avais pas pris. J'oubliais un instant
la connaissance que j'avais que tout cela n'existait pas, comme on pense
quelquefois  un tre aim en oubliant pendant un instant qu'il est
mort. Puis l'ide de la ralit revint en entrant dans l'antichambre de
la duchesse. Mais je me consolai en me disant qu'elle tait malgr tout
pour moi le vritable point d'intersection entre la ralit et le rve.

En entrant dans le salon, je vis la jeune fille blonde que j'avais crue
pendant vingt-quatre heures tre celle dont Saint-Loup m'avait parl. Ce
fut elle-mme qui demanda  la duchesse de me reprsenter  elle. Et
en effet, depuis que j'tais rentr, j'avais une impression de trs bien
la connatre, mais que dissipa la duchesse en me disant: Ah! vous avez
dj rencontr Mlle de Forcheville? Or, au contraire, j'tais certain
de n'avoir jamais t prsent  aucune jeune fille de ce nom, lequel
m'et certainement frapp, tant il tait familier  ma mmoire depuis
qu'on m'avait fait un rcit rtrospectif des amours d'Odette et de la
jalousie de Swann. En soi ma double erreur de nom, de m'tre rappel de
l'Orgeville comme tant d'porcheville et d'avoir reconstitu en
porcheville ce qui tait en ralit Forcheville, n'avait rien
d'extraordinaire. Notre tort est de croire que les choses se prsentent
habituellement telles qu'elles sont en ralit, les noms tels qu'ils
sont crits, les gens tels que la photographie et la psychologie donnent
d'eux une notion immobile. En fait ce n'est pas du tout cela que nous
percevons d'habitude. Nous voyons, nous entendons, nous concevons le
monde tout de travers. Nous rptons un nom tel que nous l'avons entendu
jusqu' ce que l'exprience ait rectifi notre erreur, ce qui n'arrive
pas toujours. Tout le monde  Combray parla pendant vingt-cinq ans 
Franoise de Mme Sazerat et Franoise continua  dire Mme Sazerin, non
par cette volontaire et orgueilleuse persvrance dans ses erreurs qui
tait habituelle chez elle, se renforait de notre contradiction et
tait tout ce qu'elle avait ajout chez elle  la France de
Saint-Andr-des-Champs (des principes galitaires de 1789 elle ne
rclamait qu'un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous
et de maintenir qu'htel, t et air taient du genre fminin), mais
parce qu'en ralit elle continua toujours d'entendre Sazerin. Cette
perptuelle erreur, qui est prcisment la vie, ne donne pas ses mille
formes seulement  l'univers visible et  l'univers audible, mais 
l'univers social,  l'univers sentimental,  l'univers historique, etc.
La princesse de Luxembourg n'a qu'une situation de cocotte pour la femme
du Premier Prsident, ce qui, du reste, est de peu de consquence; ce
qui en a un peu plus, Odette est une femme difficile pour Swann, d'o il
btit tout un roman qui ne devient que plus douloureux quand il comprend
son erreur; ce qui en a encore davantage, les Franais ne rvent que la
revanche aux yeux des Allemands. Nous n'avons de l'univers que des
visions informes, fragmentes et que nous compltons par des
associations d'ides arbitraires, cratrices de dangereuses suggestions.
Je n'aurais donc pas eu lieu d'tre tonn en entendant le nom de
Forcheville (et dj je me demandais si c'tait une parente du
Forcheville dont j'avais tant entendu parler) si la jeune fille blonde
ne m'avait dit aussitt, dsireuse sans doute de prvenir avec tact des
questions qui lui eussent t dsagrables: Vous ne vous souvenez pas
que vous m'avez beaucoup connue autrefois,... vous veniez  la
maison,... votre amie Gilberte. J'ai bien vu que vous ne me
reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu tout de suite. (Elle dit
cela comme si elle m'avait reconnu tout de suite dans le salon, mais la
vrit est qu'elle m'avait reconnu dans la rue et m'avait dit bonjour,
et plus tard Mme de Guermantes me dit qu'elle lui avait racont comme
une chose trs drle et extraordinaire que je l'avais suivie et frle,
la prenant pour une cocotte.) Je ne sus qu'aprs son dpart pourquoi
elle s'appelait Mlle de Forcheville. Aprs la mort de Swann, Odette, qui
tonna tout le monde par une douleur profonde, prolonge et sincre, se
trouvait tre une veuve trs riche. Forcheville l'pousa, aprs avoir
entrepris une longue tourne de chteaux et s'tre assur que sa famille
recevrait sa femme. (Cette famille fit quelques difficults, mais cda
devant l'intrt de ne plus avoir  subvenir aux dpenses d'un parent
besogneux qui allait passer d'une quasi-misre  l'opulence.) Peu aprs,
un oncle de Swann, sur la tte duquel la disparition successive de
nombreux parents avait accumul un norme hritage, mourut, laissant
toute cette fortune  Gilberte qui devenait ainsi une des plus riches
hritires de France. Mais c'tait le moment o des suites de l'affaire
Dreyfus tait n un mouvement antismite parallle  un mouvement plus
abondant de pntration du monde par les Isralites. Les politiciens
n'avaient pas eu tort en pensant que l dcouverte de l'erreur
judiciaire porterait un coup  l'antismitisme. Mais, provisoirement au
moins, un antismitisme mondain s'en trouvait au contraire accru et
exaspr. Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puis dans des
conversations de famille la certitude que son nom tait plus ancien que
celui de La Rochefoucauld, considrait qu'en pousant la veuve d'un juif
il avait accompli le mme acte de charit qu'un millionnaire qui ramasse
une prostitue dans la rue et la tire de la misre et de la fange; il
tait prt  tendre sa bont jusqu' la personne de Gilberte dont tant
de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gnerait le
mariage. Il dclara qu'il l'adoptait. On sait que Mme de Guermantes, 
l'tonnement--qu'elle avait d'ailleurs le got et l'habitude de
provoquer--de sa socit, s'tait, quand Swann s'tait mari, refuse 
recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Ce refus avait t en
apparence d'autant plus cruel que ce qu'avait pendant longtemps
reprsent  Swann son mariage possible avec Odette, c'tait la
prsentation de sa fille  Mme de Guermantes. Et sans doute il et d
savoir, lui qui avait dj tant vcu, que ces tableaux qu'on se fait ne
se ralisent jamais pour diffrentes raisons. Parmi celles-l il en est
une qui fit qu'il pensa peu  regretter cette prsentation. Cette raison
est que, quelle que soit l'image, depuis la truite  manger au coucher
du soleil qui dcide un homme sdentaire  prendre le train, jusqu'au
dsir de pouvoir tonner un soir une orgueilleuse caissire en
s'arrtant devant elle en somptueux quipage, qui dcide un homme sans
scrupules  commettre un assassinat ou  souhaiter la mort et l'hritage
des siens, selon qu'il est plus brave ou plus paresseux, qu'il va plus
loin dans la suite de ses ides ou reste  en caresser le premier
chanon, l'acte qui est destin  nous permettre d'atteindre l'image,
que cet acte soit le voyage, le mariage, le crime,... cet acte nous
modifie assez profondment pour que nous n'attachions plus d'importance
 la raison qui nous a fait l'accomplir. Il se peut mme que ne vienne
plus une seule fois  son esprit l'image que se formait celui qui
n'tait pas encore un voyageur, ou un mari, ou un criminel, ou un isol
(qui s'est mis au travail pour la gloire et s'est du mme coup dtach
du dsir de la gloire). D'ailleurs, missions-nous de l'obstination  ne
pas avoir voulu agir en vain, il est probable que l'effet de soleil ne
se retrouverait pas; qu'ayant froid  ce moment-l, nous souhaiterions
un potage au coin du feu et non une truite en plein air; que notre
quipage laisserait indiffrente la caissire qui peut-tre avait, pour
des raisons tout autres, une grande considration pour nous et dont
cette brusque richesse exciterait la mfiance. Bref nous avons vu Swann
mari attacher surtout de l'importance aux relations de sa femme et de
sa fille avec Mme Bontemps.

A toutes les raisons, tires de la faon Guermantes de comprendre la vie
mondaine, qui avaient dcid la duchesse  ne jamais se laisser
prsenter Mme et Mlle Swann, on peut ajouter aussi cette assurance
heureuse avec laquelle, les gens qui n'aiment pas se tiennent  l'cart
de ce qu'ils blment chez les amoureux et que l'amour de ceux-ci
explique. Oh! je ne me mle pas  tout a; si a amuse le pauvre Swann
de faire des btises et de ruiner son existence, c'est son affaire, mais
on ne sait pas avec ces choses-l, tout a peut trs mal finir, je les
laisse se dbrouiller. C'est le _Suave mari magno_ que Swann lui-mme
me conseillait  l'gard des Verdurin, quand il avait depuis longtemps
cess d'tre amoureux d'Odette et ne tenait plus au petit clan. C'est
tout ce qui rend si sages les jugements des tiers sur les passions
qu'ils n'prouvent pas et les complications de conduite qu'elles
entranent. Mme de Guermantes avait mme mis  exclure Mme et Mlle Swann
une persvrance qui avait tonn. Quand Mme Mole, Mme de Marsantes
avaient commenc de se lier avec Mme Swann et de mener chez elle un
grand nombre de femmes du monde, non seulement Mme de Guermantes tait
reste intraitable, mais elle s'tait arrange pour couper les ponts et
que sa cousine la princesse de Guermantes l'imitt. Un des jours les
plus graves de la crise o, pendant le ministre Rouvier, on crut qu'il
allait y avoir la guerre entre la France et l'Allemagne, comme je dnais
seul chez Mme de Guermantes avec M. de Braut, j'avais trouv  la
duchesse l'air soucieux. J'avais cru, comme elle se mlait volontiers de
politique, qu'elle voulait montrer par l sa crainte de la guerre, comme
un jour o elle tait venue  table si soucieuse, rpondant  peine par
monosyllabes;  quelqu'un qui l'interrogeait timidement sur l'objet de
son souci elle avait rpondu d'un air grave: La Chine m'inquite. Or,
au bout d'un moment, Mme de Guermantes, expliquant elle-mme l'air
soucieux que j'avais attribu  la crainte d'une dclaration de guerre,
avait dit  M. de Braut: On dit que Mme Aynard veut faire une
position aux Swann. Il faut absolument que j'aille demain matin voir
Marie-Gilbert pour qu'elle m'aide  empcher a. Sans cela il n'y a plus
de socit. C'est trs joli, l'affaire Dreyfus. Mais alors l'picire du
coin n'a qu' se dire nationaliste  vouloir en change tre reue chez
nous. Et j'avais eu de ce propos, si frivole auprs de celui que
j'attendais, l'tonnement du lecteur qui, cherchant dans le _Figaro_, 
la place habituelle, les dernires nouvelles de la guerre
russo-japonaise, tomb au lieu de cela sur la liste des personnes qui
ont fait des cadeaux de noce  Mlle de Mortemart, l'importance d'un
mariage aristocratique ayant fait reculer  la fin du journal les
batailles sur terre et sur mer. La duchesse finissait d'ailleurs par
prouver de sa persvrance poursuivie au del de toute mesure une
satisfaction d'orgueil qu'elle ne manquait pas une occasion d'exprimer.
Bbel, disait-elle, prtend que nous sommes les deux personnes les plus
lgantes de Paris, parce qu'il n'y a que moi et lui qui ne nous
laissions pas saluer par Mme et Mlle Swann. Or il assure que l'lgance
est de ne pas connatre Mme Swann. Et la duchesse riait de tout son
coeur.

Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la dcision de ne pas
recevoir sa fille avait fini de donner  Mme de Guermantes toutes les
satisfactions d'orgueil, d'indpendance, de self-government, de
perscution qu'elle tait susceptible d'en tirer et auxquelles avait mis
fin la disparition de l'tre qui lui donnait la sensation dlicieuse
qu'elle lui rsistait, qu'il ne parvenait pas  lui faire rapporter ses
dcrets. Alors la duchesse avait pass  la promulgation d'autres
dcrets qui, s'appliquant  des vivants, pussent lui faire sentir
qu'elle tait matresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne
parlait pas  la petite Swann, mais quand on lui parlait d'elle la
duchesse ressentait une curiosit, comme d'un endroit nouveau, que ne
venait pas lui masquer  elle-mme le dsir de rsister  la prtention
de Swann. D'ailleurs, tant de sentiments diffrents peuvent contribuer 
en former un seul qu'on ne saurait pas dire s'il n'y avait pas quelque
chose d'affectueux pour Swann dans cet intrt. Sans doute--car  tous
les tages de la socit une vie mondaine et frivole paralyse la
sensibilit et te le pouvoir de ressusciter les morts--la duchesse
tait de celles qui ont besoin de la prsence--de cette prsence qu'en
vraie Guermantes elle excellait  prolonger--pour aimer vraiment, mais
aussi, chose plus rare, pour dtester un peu. De sorte que souvent ses
bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par l'irritation
que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient aprs leur
mort. Elle avait presque alors un dsir de rparation, parce qu'elle ne
les imaginait plus--trs vaguement d'ailleurs--qu'avec leurs qualits et
dpourvus des petites satisfactions, des petites prtentions qui
l'agaaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait parfois, malgr la
frivolit de Mme de Guermantes, quelque chose d'assez noble--ml 
beaucoup de bassesse-- sa conduite. Tandis que les trois quarts des
humains flattent les vivants et ne tiennent plus aucun compte des morts,
elle faisait souvent aprs leur mort ce qu'auraient dsir ceux qu'elle
avait maltraits, vivants.

Quant  Gilberte, toutes les personnes qui l'aimaient et avaient un peu
d'amour-propre pour elle n'eussent pu se rjouir du changement de
dispositions de la duchesse  son gard qu'en pensant que Gilberte, en
repoussant ddaigneusement des avances qui venaient aprs vingt-cinq ans
d'outrages, dt enfin venger ceux-ci. Malheureusement, les rflexes
moraux ne sont pas toujours identiques  ce que le bon sens imagine. Tel
qui par une injure mal  propos a cru perdre  tout jamais ses ambitions
auprs d'une personne  qui il tient les sauve au contraire par l.
Gilberte, assez indiffrente aux personnes qui taient aimables pour
elle, ne cessait de penser avec admiration  l'insolente Mme de
Guermantes,  se demander les raisons de cette insolence; mme une fois,
ce qui et fait mourir de honte pour elle tous les gens qui lui
tmoignaient un peu d'amiti, elle avait voulu crire  la duchesse pour
lui demander ce qu'elle avait contre une jeune fille qui ne lui avait
rien fait. Les Guermantes avaient pris  ses yeux des proportions que
leur noblesse et t impuissante  leur donner. Elle les mettait
au-dessus non seulement de toute la noblesse, mais mme de toutes les
familles royales.

D'anciennes amies de Swann s'occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on
apprit dans l'aristocratie le dernier hritage qu'elle venait de faire,
on commena  remarquer combien elle tait bien leve et quelle femme
charmante elle ferait. On prtendait qu'une cousine de Mme de
Guermantes, la princesse de Nivre, pensait  Gilberte pour son fils.
Mme de Guermantes dtestait Mme de Nivre. Elle dit qu'un tel mariage
serait un scandale. Mme de Nivre effraye assura qu'elle n'y avait
jamais pens. Un jour, aprs djeuner, comme il faisait beau et que M.
de Guermantes devait sortir avec sa femme, Mme de Guermantes arrangeait
son chapeau dans la glace, ses yeux bleus se regardaient eux-mmes et
regardaient ses cheveux encore blonds, la femme de chambre tenait  la
main diverses ombrelles entre lesquelles sa matresse choisirait. Le
soleil entrait  flots par la fentre et ils avaient dcid de profiter
de la belle journe pour aller faire une visite  Saint-Cloud, et M. de
Guermantes tout prt, en gants gris perle et le tube sur la tte, se
disait: Oriane est vraiment encore tonnante. Je la trouve dlicieuse,
et voyant que sa femme avait l'air bien dispose: A propos, dit-il,
j'avais une commission  vous faire de Mme de Virelef. Elle voulait vous
demander de venir lundi  l'Opra, mais comme elle a la petite Swann,
elle n'osait pas et m'a pri de tter le terrain. Je n'mets aucun avis,
je vous transmets tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous
pourrions..., ajouta-t-il vasivement, car leur disposition  l'gard
d'une personne tant une disposition collective et naissant identique en
chacun d'eux, il savait par lui-mme que l'hostilit de sa femme 
l'gard de Mlle Swann tait tombe et qu'elle tait curieuse de la
connatre. Mme de Guermantes acheva d'arranger son voile et choisit une
ombrelle. Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que a me fasse? Je
ne vois aucun inconvnient  ce que nous connaissions cette petite. Vous
savez bien que je n'ai jamais rien eu _contre_ elle. Simplement je ne
voulais pas que nous ayons l'air de recevoir les faux mnages de nos
amis. Voil tout.--Et vous aviez parfaitement raison, rpondit le duc.
Vous tes la sagesse mme, Madame, et vous tes, de plus, ravissante
avec ce chapeau.--Vous tes fort aimable, dit Mme de Guermantes en
souriant  son mari et en se dirigeant vers la porte. Mais avant de
monter en voiture, elle tint  lui donner encore quelques explications:
Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mre, d'ailleurs elle
a le bon esprit d'tre malade les trois quarts de l'anne... Il parat
que la petite est trs gentille. Tout le monde sait que nous aimions
beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel, et ils partirent
ensemble pour Saint-Cloud.

Un mois aprs, la petite Swann, qui ne s'appelait pas encore
Forcheville, djeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses; 
la fin du djeuner, Gilberte dit timidement: Je crois que vous avez
trs bien connu mon pre.--Mais je crois bien, dit Mme de Guermantes
sur un ton mlancolique qui prouvait qu'elle comprenait le chagrin de la
fille et avec un excs d'intensit voulu qui lui donnait l'air de
dissimuler qu'elle n'tait pas sre de se rappeler trs exactement le
pre. Nous l'avons trs bien connu, je me le rappelle trs bien. (Et
elle pouvait se le rappeler en effet, il tait venu la voir presque tous
les jours pendant vingt-cinq ans.) Je sais trs bien qui c'tait, je
vais vous dire, ajouta-t-elle, comme si elle avait voulu expliquer  la
fille qui elle avait eu pour pre et donner  cette jeune fille des
renseignements sur lui, c'tait un grand ami  ma belle-mre et aussi il
tait trs li avec mon beau-frre Palamde.--Il venait aussi ici, il
djeunait mme ici, ajouta M. de Guermantes par ostentation de modestie
et scrupule d'exactitude. Vous vous rappelez, Oriane. Quel brave homme
que votre pre! Comme on sentait qu'il devait tre d'une famille
honnte! Du reste j'ai aperu autrefois son pre et sa mre. Eux et lui,
quelles bonnes gens!

On sentait que s'ils avaient t, les parents et le fils, encore en vie,
le duc de Guermantes n'et pas eu d'hsitation  les recommander pour
une place de jardiniers! Et voil comment le faubourg Saint-Germain
parle  tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de
l'exception faite--le temps qu'on cause--en faveur de l'interlocuteur ou
de l'interlocutrice, soit plutt, et en mme temps, pour l'humilier.
C'est ainsi qu'un antismite dit  un Juif, dans le moment mme o il le
couvre de son affabilit, du mal des Juifs, d'une faon gnrale qui
permette d'tre blessant sans tre grossier.

Mais sachant vraiment vous combler quand elle vous voyait, ne pouvant
alors se rsoudre  vous laisser partir, Mme de Guermantes tait aussi
l'esclave de ce besoin de la prsence. Swann avait pu parfois, dans
l'ivresse de la conversation, donner  la duchesse l'illusion qu'elle
avait de l'amiti pour lui, il ne le pouvait plus. Il tait charmant,
dit la duchesse avec un sourire triste en posant sur Gilberte un regard
trs doux qui,  tout hasard, pour le cas o cette jeune fille serait
sensible, lui montrerait qu'elle tait comprise et que Mme de
Guermantes, si elle se ft trouve seule avec elle et si les
circonstances l'eussent permis, et aim lui dvoiler toute la
profondeur de sa sensibilit. Mais M. de Guermantes, soit qu'il penst
prcisment que les circonstances s'opposaient  de telles effusions,
soit qu'il considrt que toute exagration de sentiment tait l'affaire
des femmes et que les hommes n'avaient pas plus  y voir que dans leurs
autres attributions, sauf la cuisine et les vins, qu'il s'tait
rservs, y ayant plus de lumires que la duchesse, crut bien faire de
ne pas alimenter, en s'y mlant, cette conversation qu'il coutait avec
une visible impatience.

Du reste, Mme de Guermantes, cet accs de sensibilit pass, ajouta avec
une frivolit mondaine, en s'adressant  Gilberte: Tenez, c'tait non
seulement un grand ami  mon beau-frre Charlus, mais aussi il tait
trs ami avec Voisenon (le chteau du prince de Guermantes), comme si
le fait de connatre M. de Charlus et le prince avait t pour Swann un
hasard, comme si le beau-frre et le cousin de la duchesse avaient t
deux hommes avec qui Swann se ft trouv li dans une certaine
circonstance, alors que Swann tait li avec tous les gens de cette mme
socit, et comme si Mme de Guermantes avait voulu faire comprendre 
Gilberte qui tait  peu prs son pre, le lui situer par un de ces
traits caractristiques  l'aide desquels, quand on veut expliquer
comment on se trouve en relations avec quelqu'un qu'on n'aurait pas 
connatre, ou pour singulariser son rcit, on invoque le parrainage
particulier d'une certaine personne.

Quant  Gilberte, elle fut d'autant plus heureuse de voir tomber la
conversation qu'elle ne cherchait prcisment qu' en changer, ayant
hrit de Swann son tact exquis avec un charme d'intelligence que
reconnurent et gotrent le duc et la duchesse qui demandrent 
Gilberte de revenir bientt. D'ailleurs, avec la minutie des gens dont
la vie est sans but, tour  tour ils s'apercevaient, chez les gens avec
qui ils se liaient, des qualits les plus simples, s'exclamant devant
elles avec l'merveillement naf d'un citadin qui fait  la campagne la
dcouverte d'un brin d'herbe, ou, au contraire, grossissant comme avec
un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres
dfauts, et souvent tour  tour chez une mme personne. Pour Gilberte ce
furent d'abord ses agrments sur lesquels s'exera la perspicacit
oisive de M. et de Mme de Guermantes: Avez-vous remarqu la manire
dont elle dit certains mots, dit aprs son dpart la duchesse  son
mari, c'tait bien du Swann, je croyais l'entendre.--J'allais faire la
mme remarque que vous, Oriane.--Elle est spirituelle, c'est tout  fait
le tour de son pre.--Je trouve qu'elle lui est mme trs suprieure.
Rappelez-vous comme elle a bien racont cette histoire de bains de mer,
elle a un brio que Swann n'avait pas.--Oh! il tait pourtant bien
spirituel.--Mais je ne dis pas qu'il n'tait pas spirituel. Je dis qu'il
n'avait pas de brio, dit M. de Guermantes d'un ton gmissant, car sa
goutte le rendait nerveux et, quand il n'avait personne d'autre  qui
tmoigner son agacement, c'est  la duchesse qu'il le manifestait. Mais
incapable d'en bien comprendre les causes, il prfrait prendre un air
incompris.

Ces bonnes dispositions du duc et de la duchesse firent que dornavant
on et au besoin dit quelquefois  Gilberte un votre pauvre pre qui
ne put, d'ailleurs, servir, Forcheville ayant prcisment vers cette
poque adopt la jeune fille. Elle disait: mon pre  Forcheville,
charmait les douairires par sa politesse et sa distinction, et on
reconnaissait que, si Forcheville s'tait admirablement conduit avec
elle, la petite avait beaucoup de coeur et savait l'en rcompenser. Sans
doute, parce qu'elle pouvait parfois et dsirait montrer beaucoup
d'aisance, elle s'tait fait reconnatre par moi, et devant moi avait
parl de son vritable pre. Mais c'tait une exception et on n'osait
plus devant elle prononcer le nom de Swann.

Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d'Elstir qui
autrefois taient relgus dans un cabinet d'en haut o je ne les avais
vus que par hasard. Elstir tait maintenant  la mode. Mme de Guermantes
ne se consolait pas d'avoir donn tant de tableaux de lui  sa cousine,
non parce qu'ils taient  la mode, mais parce qu'elle les gotait
maintenant. La mode est faite en effet de l'engouement d'un ensemble de
gens dont les Guermantes sont reprsentatifs. Mais elle ne pouvait
songer  acheter d'autres tableaux de lui, car ils taient monts depuis
quelque temps  des prix follement levs. Elle voulait au moins avoir
quelque chose d'Elstir dans son salon et y avait fait descendre ces deux
dessins qu'elle dclarait prfrer  sa peinture.

Gilberte reconnut cette facture. On dirait des Elstir, dit-elle.--Mais
oui, rpondit tourdiment la duchesse, c'est prcisment vot... ce sont
de nos amis qui nous les ont fait acheter. C'est admirable. A mon avis,
c'est suprieur  sa peinture. Moi qui n'avais pas entendu ce dialogue,
j'allai regarder les dessins. Tiens, c'est l'Elstir que... Je vis les
signes dsesprs de Mme de Guermantes. Ah! oui, l'Elstir que
j'admirais en haut. Il est bien mieux que dans ce couloir. A propos
d'Elstir je l'ai nomm hier dans un article du _Figaro_. Est-ce que vous
l'avez lu?--Vous avez crit un article dans le _Figaro_? s'cria M. de
Guermantes avec la mme violence que s'il s'tait cri: Mais c'est ma
cousine.--Oui, hier.--Dans le _Figaro_, vous tes sr? Cela
m'tonnerait bien. Car nous avons chacun notre _Figaro_, et s'il avait
chapp  l'un de nous l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y
avait rien. Le duc fit chercher le _Figaro_ et se rendit  l'vidence,
comme si, jusque-l, il y et eu plutt chance que j'eusse fait erreur
sur le journal o j'avais crit. Quoi? je ne comprends pas, alors vous
avez fait un article dans le _Figaro_? me dit la duchesse, faisant
effort pour parler d'une chose qui ne l'intressait pas. Mais voyons,
Basin, vous lirez cela plus tard.--Mais non, le duc est trs bien comme
cela avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire
cela tout de suite en rentrant.--Oui, il porte la barbe maintenant que
tout le monde est ras, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme
personne. Quand nous nous sommes maris, il se rasait non seulement la
barbe mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne
croyaient pas qu'il tait Franais. Il s'appelait  ce moment le prince
des Laumes.--Est-ce qu'il y a encore un prince des Laumes? demanda
Gilberte qui tait intresse par tout ce qui touchait des gens qui
n'avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps. Mais non,
rpondit avec un regard mlancolique et caressant la duchesse.--Un si
joli titre! Un des plus beaux titres franais! dit Gilberte, un certain
ordre de banalits venant invitablement, comme l'heure sonne, dans la
bouche de certaines personnes intelligentes. H bien oui, je regrette
aussi. Basin voudrait que le fils de sa soeur le relevt, mais ce n'est
pas la mme chose; au fond a pourrait tre parce que ce n'est pas
forcment le fils an, cela peut passer de l'an au cadet. Je vous
disais que Basin tait alors tout ras; un jour  un plerinage, vous
rappelez-vous, mon petit, dit-elle  son mari,  ce plerinage 
Paray-le-Monial, mon beau-frre Charlus, qui aime assez causer avec les
paysans, disait  l'un,  l'autre: D'o es-tu, toi? et comme il est
trs gnreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car
personne n'est  la fois plus simple et plus haut que Mm. Vous le
verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu'il ne trouve pas assez
duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis  Basin: Voyons,
Basin, parlez-leur un peu aussi. Mon mari qui n'est pas toujours trs
inventif...--Merci, Oriane, dit le duc sans s'interrompre de la lecture
de mon article o il tait plong--...avisa un paysan et lui rpta
textuellement la question de son frre: Et toi, d'o es-tu?--Je suis
des Laumes.--Tu es des Laumes? H bien, je suis ton prince. Alors le
paysan regarda la figure toute glabre de Basin et lui rpondit: Pas
vrai. Vous, vous tes un _english_.[Anecdote raconte avec une variante
par Mme de Guermantes au sujet du prince de Lon. Cf. _La Prisonnire_.
(Note du Dr Robert Proust.)] On voyait ainsi dans ces petits rcits de
la duchesse ces grands titres minents, comme celui de prince des
Laumes, surgir  leur place vraie, dans leur tat ancien et leur couleur
locale, comme dans certains livres d'heures on reconnat, au milieu de
la foule de l'poque, la flche de Bourges.

On apporta des cartes qu'un valet de pied venait de dposer. Je ne sais
pas ce qui lui prend, je ne la connais pas. C'est  vous que je dois a,
Basin. a ne vous a pourtant pas si bien russi ce genre de relations,
mon pauvre ami, et se tournant vers Gilberte: Je ne saurais mme pas
vous expliquer qui c'est, vous ne la connaissez certainement pas, elle
s'appelle Lady Rufus Isral.

Gilberte rougit vivement: Je ne la connais pas, dit-elle (ce qui tait
d'autant plus faux que Lady Isral s'tait, deux ans avant la mort de
Swann, rconcilie avec lui et qu'elle appelait Gilberte par son
prnom), mais je sais trs bien, par d'autres, qui est la personne que
vous voulez dire. C'est que Gilberte tait devenue trs snob. C'est
ainsi qu'une jeune fille ayant un jour, soit mchamment, soit
maladroitement, demand quel tait le nom de son pre, non pas adoptif
mais vritable, dans son trouble et pour dnaturer un peu ce qu'elle
avait  dire, elle avait prononc au lieu de Souann, Svann, changement
qu'elle s'aperut un peu aprs tre pjoratif, puisque cela faisait de
ce nom d'origine anglaise un nom allemand. Et mme elle avait ajout,
s'avilissant pour se rehausser: On a racont beaucoup de choses trs
diffrentes sur ma naissance, moi, je dois tout ignorer.

Si honteuse que Gilberte dt tre  certains instants, en pensant  ses
parents (car mme Mme Swann reprsentait pour elle et tait une bonne
mre), d'une pareille faon d'envisager la vie, il faut malheureusement
penser que les lments en taient sans doute emprunts  ses parents
car nous ne nous faisons pas de toutes pices nous-mme. Mais  une
certaine somme d'gosme qui existe chez la mre, un gosme diffrent,
inhrent  la famille du pre, vient s'ajouter, ce qui ne veut pas
toujours dire s'additionner, ni mme justement servir de multiple, mais
crer un gosme nouveau infiniment plus puissant et redoutable. Et
depuis le temps que le monde dure, que des familles o existe tel dfaut
sous une forme s'allient  des familles o le mme dfaut existe sous
une autre, ce qui cre une varit particulirement complexe et
dtestable chez l'enfant, les gosmes accumuls (pour ne parler ici que
de l'gosme) prendraient une puissance telle que l'humanit entire
serait dtruite, si du mal mme ne naissaient, capables de le ramener 
de justes proportions, des restrictions naturelles analogues  celles
qui empchent la prolifration infinie des infusoires d'anantir notre
plante, la fcondation unisexue des plantes d'amener l'extinction du
rgne vgtal, etc. De temps  autre une vertu vient composer avec cet
gosme une puissance nouvelle et dsintresse.

Les combinaisons par lesquelles, au cours des gnrations, la chimie
morale fixe ainsi et rend inoffensifs les lments qui devenaient trop
redoutables sont infinies et donneraient une passionnante varit 
l'histoire des familles. D'ailleurs, avec ces gosmes accumuls, comme
il devait y en avoir en Gilberte, coexiste telle vertu charmante des
parents; elle vient un moment faire toute seule un intermde, jouer son
rle touchant avec une sincrit complte.

Sans doute, Gilberte n'allait pas toujours aussi loin que quand elle
insinuait qu'elle tait peut-tre la fille naturelle de quelque grand
personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines.
Peut-tre lui tait-il simplement trop dsagrable de les confesser, et
prfrait-elle qu'on les apprt par d'autres. Peut-tre croyait-elle
vraiment les cacher, de cette croyance incertaine qui n'est pourtant pas
le doute, qui rserve une possibilit  ce qu'on souhaite et dont Musset
donne un exemple quand il parle de l'Espoir en Dieu. Je ne la connais
pas personnellement, reprit Gilberte. Avait-elle pourtant, en se
faisant appeler Mlle de Forcheville, l'espoir qu'on ignort qu'elle
tait la fille de Swann? Peut-tre pour certaines personnes qu'elle
esprait devenir, avec le temps, presque tout le monde. Elle ne devait
pas se faire de grandes illusions sur leur nombre actuel, et elle savait
sans doute que bien des gens devaient chuchoter: C'est la fille de
Swann. Mais elle ne le savait que de cette mme science qui nous parle
de gens se tuant par misre pendant que nous allons au bal, c'est--dire
une science lointaine et vague,  laquelle nous ne tenons pas 
substituer une connaissance plus prcise due  une impression directe.
Gilberte appartenait, ou du moins appartint, pendant ces annes-l,  la
varit la plus rpandue des autruches humaines, celles qui cachent leur
tte dans l'espoir, non de ne pas tre vues, ce qu'elles croient peu
vraisemblable, mais de ne pas voir qu'on les voit, ce qui leur parat
dj beaucoup et leur permet de s'en remettre  la chance pour le reste.
Comme l'loignement rend les choses plus petites, plus incertaines,
moins dangereuses, Gilberte prfrait ne pas tre prs des personnes au
moment o celles-ci faisaient la dcouverte qu'elle tait ne Swann.

Et comme on est prs des personnes qu'on se reprsente, comme on peut se
reprsenter les gens lisant leur journal, Gilberte prfrait que les
journaux l'appelassent Mlle de Forcheville. Il est vrai que pour les
crits dont elle avait elle-mme la responsabilit, ses lettres, elle
mnagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. La
vritable hypocrisie dans cette signature tait manifeste par la
suppression bien moins des autres lettres du nom de Swann que de celles
du nom de Gilberte. En effet, en rduisant le prnom innocent  un
simple G, Mlle de Forcheville semblait insinuer  ses amis que la mme
amputation applique au nom de Swann n'tait due aussi qu' des motifs
d'abrviation. Mme elle donnait une importance particulire  l'S, et
en faisait une sorte de longue queue qui venait barrer le G, mais qu'on
sentait transitoire et destine  disparatre comme celle qui, encore
longue chez le singe, n'existe plus chez l'homme.

Malgr cela, dans son snobisme il y avait de l'intelligente curiosit de
Swann. Je me souviens que cet aprs-midi-l elle demanda  Mme de
Guermantes si elle ne pouvait pas connatre M. du Lau, et la duchesse
ayant rpondu qu'il tait souffrant et ne sortait pas, Gilberte demanda
comment il tait, car, ajouta-t-elle en rougissant lgrement, elle en
avait beaucoup entendu parler. (Le marquis du Lau avait t, en effet,
un des amis les plus intimes de Swann avant le mariage de celui-ci, et
peut-tre mme Gilberte l'avait-elle entrevu, mais  un moment o elle
ne s'intressait pas  cette socit.) Est-ce que M. de Braut ou le
prince d'Agrigente peuvent m'en donner une ide? demanda-t-elle.--Oh!
pas du tout, s'cria Mme de Guermantes, qui avait un sentiment vif de
ces diffrences provinciales et faisait des portraits sobres, mais
colors par sa voix dore et rauque, sous le doux fleurissement de ses
yeux de violette. Non, pas du tout. Du Lau c'tait le gentilhomme du
Prigord, charmant, avec toutes les belles manires et le sans-gne de
sa province. A Guermantes, quand il y avait le Roi d'Angleterre, avec
qui du Lau tait trs ami, il y avait aprs la chasse un goter...
C'tait l'heure o du Lau avait l'habitude d'aller ter ses bottines et
mettre de gros chaussons de laine. H bien, la prsence du Roi douard
et de tous les grands-ducs ne le gnait en rien, il descendait dans le
grand salon de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu'il
tait le marquis du Lau d'Ollemans qui n'avait en rien  se contraindre
pour le Roi d'Angleterre. Lui et ce charmant Quasimodo de Breteuil,
c'taient les deux que j'aimais le plus. C'taient, du reste, de grands
amis ... (elle allait dire  votre pre et s'arrta net). Non, a n'a
aucun rapport, ni avec Gri-Gri ni avec Braut. C'est le vrai grand
seigneur du Prigord. Du reste, Mm cite une page de Saint-Simon sur un
marquis d'Ollemans, c'est tout  fait a. Je citai les premiers mots du
portrait: M. d'Ollemans, qui tait un homme fort distingu parmi la
noblesse du Prigord, par la sienne et par son mrite, et y tait
considr par tout ce qui y vivait comme un arbitre gnral  qui chacun
avait recours pour sa probit, sa capacit et la douceur de ses
manires, et comme un coq de province...--Oui, il y a de cela, dit Mme
de Guermantes, d'autant que du Lau a toujours t rouge comme un
coq.--Oui, je me rappelle avoir entendu citer ce portrait, dit
Gilberte, sans ajouter que c'tait par son pre, lequel tait, en effet,
grand admirateur de Saint-Simon.

Elle aimait aussi parler du prince d'Agrigente et de M. de Braut pour
une autre raison. Le prince d'Agrigente l'tait par hritage de la
maison d'Aragon, mais sa seigneurie tait poitevine. Quant  son
chteau, celui du moins o il rsidait, ce n'tait pas un chteau de sa
famille mais de la famille d'un premier mari de sa mre, et il tait
situ  peu prs  gale distance de Martinville et de Guermantes. Aussi
Gilberte parlait-elle de lui et de M. de Braut comme de voisins de
campagne qui lui rappelaient sa vieille province. Matriellement, il y
avait une part de mensonge dans ces paroles, puisque ce n'est qu'
Paris, par la comtesse Mol, qu'elle avait connu M. de Braut,
d'ailleurs vieil ami de son pre. Quant au plaisir de parler des
environs de Tansonville, il pouvait tre sincre. Le snobisme est pour
certaines personnes analogue  ces breuvages agrables auxquels elles
mlent des substances utiles. Gilberte s'intressait  telle femme
lgante parce qu'elle avait de superbes livres et des Nattiers que mon
ancienne amie n'et sans doute pas t voir  la Bibliothque nationale
et au Louvre, et je me figure que, malgr la proximit plus grande
encore, l'influence attrayante de Tansonville se ft moins exerce pour
Gilberte sur Mme Sazerat ou Mme Goupil que sur M. d'Agrigente.

Oh! pauvre Bbel et pauvre Gri-Gri, dit Mme de Guermantes, ils sont
bien plus malades que du Lau, je crains qu'ils n'en aient pas pour
longtemps, ni l'un ni l'autre.

Quand M. de Guermantes eut termin la lecture de mon article, il
m'adressa des compliments, d'ailleurs mitigs. Il regrettait la forme un
peu poncive de ce style o il y avait de l'emphase, des mtaphores
comme dans la prose dmode de Chateaubriand; par contre il me flicita
sans rserve de m'occuper: J'aime qu'on fasse quelque chose de ses
dix doigts. Je n'aime pas les inutiles qui sont toujours des importuns
ou des agits. Sotte engeance!

Gilberte, qui prenait avec une rapidit extrme les manires du monde,
dclara combien elle allait tre fire de dire qu'elle tait l'amie d'un
auteur. Vous pensez si je vais dire que j'ai le plaisir, l'honneur de
vous connatre.

Vous ne voulez pas venir avec nous, demain,  l'Opra-Comique? me dit
la duchesse, et je pensai que c'tait sans doute dans cette mme
baignoire o je l'avais vue la premire fois et qui m'avait sembl alors
inaccessible comme le royaume sous-marin des Nrides. Mais je rpondis
d'une voix triste: Non, je ne vais pas au thtre, j'ai perdu une amie
que j'aimais beaucoup. J'avais presque les larmes aux yeux en le
disant, mais pourtant, pour la premire fois, cela me faisait un certain
plaisir d'en parler. C'est  partir de ce moment-l que je commenai 
crire  tout le monde que je venais d'avoir un grand chagrin, et 
cesser de le ressentir.

Quand Gilberte fut partie, Mme de Guermantes me dit: Vous n'avez pas
compris mes signes, c'tait pour que vous ne parliez pas de Swann. Et
comme je m'excusais: Mais je vous comprends trs bien. Moi-mme, j'ai
failli le nommer, je n'ai eu que le temps de me rattraper, c'est
pouvantable, heureusement que je me suis arrte  temps. Vous savez
que c'est trs gnant, dit-elle  son mari pour diminuer un peu ma
faute en ayant l'air de croire que j'avais obi  une propension commune
 tous et  laquelle il tait difficile de rsister. Que voulez-vous
que j'y fasse, rpondit le duc. Vous n'avez qu' dire qu'on remette ces
dessins en haut, puisqu'ils vous font penser  Swann. Si vous ne pensez
pas  Swann, vous ne parlerez pas de lui.

Le lendemain je reus deux lettres de flicitation qui m'tonnrent
beaucoup, l'une de Mme Goupil que je n'avais pas revue depuis tant
d'annes et  qui, mme  Combray, je n'avais pas trois fois adress la
parole. Un cabinet de lecture lui avait communiqu le _Figaro_. Ainsi,
quand quelque chose vous arrive dans la vie qui retentit un peu, des
nouvelles nous viennent de personnes situes si loin de nos relations et
dont le souvenir est dj si ancien que ces personnes semblent situes 
une grande distance, surtout dans le sens de la profondeur. Une amiti
de collge oublie, et qui avait vingt occasions de se rappeler  vous,
vous donne signe de vie, non sans compensation d'ailleurs. C'est ainsi
que Bloch, dont j'eusse tant aim savoir ce qu'il pensait de mon
article, ne m'crivit pas. Il est vrai qu'il avait lu cet article et
devait me l'avouer plus tard, mais par un choc en retour. En effet, il
crivit lui-mme quelques annes aprs un article dans le _Figaro_ et
dsira me signaler immdiatement cet vnement. Comme il cessait d'tre
jaloux de ce qu'il considrait comme un privilge, puisqu'il lui tait
aussi chu, l'envie qui lui avait fait feindre d'ignorer mon article
cessait, comme un compresseur se soulve; il m'en parla, mais tout
autrement qu'il ne dsirait m'entendre parler du sien: J'ai su que toi
aussi, me dit-il, avais fait un article. Mais je n'avais pas cru devoir
t'en parler, craignant de t'tre dsagrable, car on ne doit pas parler
 ses amis des choses humiliantes qui leur arrivent. Et c'en est une
videmment que d'crire dans le journal du sabre et du goupillon, des
_five o'clock_, sans oublier le bnitier. Son caractre restait le
mme, mais son style tait devenu moins prcieux, comme il arrive 
certains qui quittent le manirisme quand, ne faisant plus de pomes
symbolistes, ils crivent des romans-feuilletons.

Pour me consoler de son silence, je relus la lettre de Mme Goupil; mais
elle tait sans chaleur, car si l'aristocratie a certaines formules qui
font palissades entre elles, entre le Monsieur du dbut et les
sentiments distingus de la fin, des cris de joie, d'admiration, peuvent
jaillir comme des fleurs, et des gerbes pencher par-dessus la palissade
leur parfum odorant. Mais le conventionnalisme bourgeois enserre
l'intrieur mme des lettres dans un rseau de votre succs si
lgitime, au maximum votre beau succs. Des belles-soeurs, fidles 
l'ducation reue et rserves dans leur corsage comme il faut, croient
s'tre panches dans le malheur et l'enthousiasme si elles ont crit
mes meilleures penses. Mre se joint  moi est un superlatif dont
on est rarement gt.

Je reus une autre lettre que celle de Mme Goupil, mais le nom du
signataire m'tait inconnu. C'tait une criture populaire, un langage
charmant. Je fus navr de ne pouvoir dcouvrir qui m'avait crit.

Comme je me demandais si Bergotte et aim cet article, Mme de
Forcheville m'avait rpondu qu'il l'aurait infiniment admir et n'aurait
pu le lire sans envie. Mais elle me l'avait dit pendant que je dormais:
c'tait un rve.

Presque tous nos rves rpondent ainsi aux questions que nous nous
posons par des affirmations complexes, des mises en scne  plusieurs
personnages, mais qui n'ont pas de lendemain.

Quant  Mlle de Forcheville, je ne pouvais m'empcher de penser  elle
avec dsolation. Quoi? fille de Swann qui et tant aim la voir chez les
Guermantes, que ceux-ci avaient refus  leur grand ami de recevoir, ils
l'avaient ensuite spontanment recherche, le temps ayant pass qui
renouvelle tout pour nous, insuffle une autre personnalit, d'aprs ce
qu'on dit d'eux, aux tres que nous n'avons pas vus depuis longtemps,
depuis que nous avons fait nous-mme peau neuve et pris d'autres gots.
Je pensais qu' cette fille Swann disait parfois, en la serrant contre
lui et en l'embrassant: C'est bon, ma chrie, d'avoir une fille comme
toi; un jour, quand je ne serai plus l, si on parle encore de ton
pauvre papa, ce sera seulement avec toi et  cause de toi. Swann, en
mettant ainsi pour aprs sa mort un craintif et anxieux espoir de
survivance dans sa fille, se trompait autant que le vieux banquier qui,
ayant fait un testament pour une petite danseuse qu'il entretient et qui
a trs bonne tenue, se dit qu'il n'est pour elle qu'un grand ami, mais
qu'elle restera fidle  son souvenir. Elle avait trs bonne tenue tout
en faisant du pied sous la table aux amis du vieux banquier qui lui
plaisaient, mais tout cela trs cach, avec d'excellents dehors. Elle
portera le deuil de l'excellent homme, s'en sentira dbarrasse,
profitera non seulement de l'argent liquide, mais des proprits, des
automobiles qu'il lui a laisss, fera partout effacer le chiffre de
l'ancien propritaire qui lui cause un peu de honte, et  la jouissance
du don n'associera jamais le regret du donateur. Les illusions de
l'amour paternel ne sont peut-tre pas moindres que celles de l'autre;
bien des filles ne considrent leur pre que comme le vieillard qui leur
laissera sa fortune. La prsence de Gilberte dans un salon, au lieu
d'tre une occasion qu'on parlt encore quelquefois de son pre, tait
un obstacle  ce qu'on saist celles, de plus en plus rares, qu'on
aurait pu avoir encore de le faire. Mme  propos des mots qu'il avait
dits, des objets qu'il avait donns, on prit l'habitude de ne plus le
nommer, et celle qui aurait d rajeunir, sinon perptuer sa mmoire, se
trouva hter et consommer l'oeuvre de la mort et de l'oubli.

Et ce n'est pas seulement  l'gard de Swann que Gilberte consommait peu
 peu l'oeuvre de l'oubli, elle avait ht en moi cette oeuvre de l'oubli
 l'gard d'Albertine.

Sous l'action du dsir, par consquent du dsir de bonheur que Gilberte
avait excit en moi pendant les quelques heures o je l'avais crue une
autre, un certain nombre de souffrances, de proccupations douloureuses,
lesquelles il y a peu de temps encore obsdaient ma pense, s'taient
chappes de moi, entranant avec elles tout un bloc de souvenirs,
probablement effrits depuis longtemps et prcaires, relatifs 
Albertine. Car, si bien des souvenirs, qui taient relis  elle,
avaient d'abord contribu  maintenir en moi le regret de sa mort, en
retour le regret lui-mme avait fix les souvenirs. De sorte que la
modification de mon tat sentimental, prpare sans, doute obscurment
jour par jour par les dsagrgations continues de l'oubli, mais ralise
brusquement dans son ensemble, me donna cette impression, que je me
rappelle avoir prouve ce jour-l pour la premire fois, du vide, de la
suppression en moi de toute une portion de mes associations d'ides,
qu'prouve un homme dont une artre crbrale depuis longtemps use
s'est rompue et chez lequel toute une partie de la mmoire est abolie ou
paralyse.

La disparition de ma souffrance, et de tout ce qu'elle emmenait avec
elle, me laissait diminu comme souvent la gurison d'une maladie qui
tenait dans notre vie une grande place. Sans doute c'est parce que les
souvenirs ne restent pas toujours vrais que l'amour n'est pas ternel,
et parce que la vie est faite du perptuel renouvellement des cellules.
Mais ce renouvellement, pour les souvenirs, est tout de mme retard par
l'attention qui arrte et fixe un moment qui doit changer. Et puisqu'il
en est du chagrin comme du dsir des femmes, qu'on grandit en y pensant,
avoir beaucoup  faire rendrait plus facile, aussi bien que la chastet,
l'oubli.

Par une autre raction (bien que ce ft la distraction--le dsir de Mlle
d'porcheville--qui m'et rendu tout d'un coup l'oubli apparent et
sensible), s'il reste que c'est le temps qui amne progressivement
l'oubli, l'oubli n'est pas sans altrer profondment la notion du temps.
Il y a des erreurs optiques dans le temps comme il y en a dans l'espace.
La persistance en moi d'une vellit ancienne de travailler, de rparer
le temps perdu, de changer de vie, ou plutt de commencer de vivre, me
donnait l'illusion que j'tais toujours aussi jeune; pourtant le
souvenir de tous les vnements qui s'taient succd dans ma vie (et
aussi de ceux qui s'taient succd dans mon coeur, car, lorsqu'on a
beaucoup chang, on est induit  supposer qu'on a plus longtemps vcu),
au cours de ces derniers mois de l'existence d'Albertine, me les avait
fait paratre beaucoup plus longs qu'une anne, et maintenant cet oubli
de tant de choses, me sparant, par des espaces vides, d'vnements tout
rcents qu'ils me faisaient paratre anciens, puisque j'avais eu ce
qu'on appelle le temps de les oublier, par son interpolation
fragmente, irrgulire, au milieu de ma mmoire--comme une brume
paisse sur l'ocan, qui supprime les points de repre des
choses--dtraquait, disloquait mon sentiment des distances dans le
temps, l rtrcies, ici distendues, et me faisait me croire tantt
beaucoup plus loin, tantt beaucoup plus prs des choses que je ne
l'tais en ralit. Et comme dans les nouveaux espaces, encore non
parcourus, qui s'tendaient devant moi, il n'y aurait pas plus de traces
de mon amour pour Albertine qu'il n'y en avait eu, dans les temps perdus
que je venais de traverser, de mon amour pour ma grand'mre, ma vie
m'apparut--offrant une succession de priodes dans lesquelles, aprs un
certain intervalle, rien de ce qui soutenait la prcdente ne subsistait
plus dans celle qui la suivait--comme quelque chose de si dpourvu du
support d'un moi individuel identique et permanent, quelque chose de si
inutile dans l'avenir et de si long dans le pass, que la mort pourrait
aussi bien en terminer le cours ici ou l sans nullement le conclure,
que ces cours d'histoire de France qu'en rhtorique on arrte
indiffremment, selon la fantaisie des programmes ou des professeurs, 
la Rvolution de 1830,  celle de 1848, ou  la fin du second Empire.

Peut-tre alors la fatigue et la tristesse que je ressentais
vinrent-elles moins d'avoir aim inutilement ce que dj j'oubliais que
de commencer  me plaire avec de nouveaux vivants, de purs gens du
monde, de simples amis des Guermantes, si peu intressants par
eux-mmes. Je me consolais peut-tre plus aisment de constater que
celle que j'avais aime n'tait plus, au bout d'un certain temps, qu'un
ple souvenir que de retrouver en moi cette vaine activit qui nous fait
perdre le temps  tapisser notre vie d'une vgtation humaine vivace
mais parasite, qui deviendra le nant aussi quand elle sera morte, qui
dj est trangre  tout ce que nous avons connu et  laquelle pourtant
cherche  plaire notre snilit bavarde, mlancolique et coquette.
L'tre nouveau qui supporterait aisment de vivre sans Albertine avait
fait son apparition en moi, puisque j'avais pu parler d'elle chez Mme de
Guermantes en paroles affliges, sans souffrance profonde. Ces nouveaux
moi qui devraient porter un autre nom que le prcdent, leur venue
possible,  cause de leur indiffrence  ce que j'aimais, m'avait
toujours pouvant, jadis  propos de Gilberte quand son pre me disait
que si j'allais vivre en Ocanie je ne voudrais plus revenir, tout
rcemment quand j'avais lu avec un tel serrement de coeur le passage du
roman de Bergotte o il est question de ce personnage qui, spar, par
la vie, d'une femme qu'il avait adore jeune homme, vieillard la
rencontre sans plaisir, sans envie de la revoir. Or, au contraire, il
m'apportait avec l'oubli une suppression presque complte de la
souffrance, une possibilit de bien-tre, cet tre si redout, si
bienfaisant et qui n'tait autre qu'un de ces moi de rechange que la
destine tient en rserve pour nous et que, sans plus couter nos
prires qu'un mdecin clairvoyant et d'autant plus autoritaire, elle
substitue malgr nous, par une intervention opportune, au moi vraiment
trop bless. Ce rechange, au reste, elle l'accomplit de temps en temps,
comme l'usure et la rfection des tissus, mais nous n'y prenons garde
que si l'ancien moi contenait une grande douleur, un corps tranger et
blessant, que nous nous tonnons de ne plus retrouver, dans notre
merveillement d'tre devenu un autre pour qui la souffrance de son
prdcesseur n'est plus que la souffrance d'autrui, celle dont on peut
parler avec apitoiement parce qu'on ne la ressent pas. Mme cela nous
est gal d'avoir pass par tant de souffrances, car nous ne nous
rappelons que confusment les avoir souffertes. Il est possible que, de
mme, nos cauchemars, la nuit, soient effroyables. Mais au rveil nous
sommes une autre personne qui ne se soucie gure que celle  qui elle
succde ait eu  fuir en dormant devant des assassins.

Sans doute, ce moi avait gard quelque contact avec l'ancien, comme un
ami, indiffrent  un deuil, en parle pourtant aux personnes prsentes
avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps dans la
chambre o le veuf qui l'a charg de recevoir pour lui continue  faire
entendre ses sanglots. J'en poussais encore quand je redevenais pour un
moment l'ancien ami d'Albertine. Mais c'est dans un personnage nouveau
que je tendais  passer tout entier. Ce n'est pas parce que les autres
sont morts que notre affection pour eux s'affaiblit, c'est parce que
nous mourons nous-mmes. Albertine n'avait rien  reprocher  son ami.
Celui qui en usurpait le nom n'en tait que l'hritier. On ne peut tre
fidle qu' ce dont on se souvient, on ne se souvient que de ce qu'on a
connu. Mon moi nouveau, tandis qu'il grandissait  l'ombre de
l'ancien, l'avait souvent entendu parler d'Albertine;  travers lui, 
travers les rcits qu'il en recueillait, il croyait la connatre, elle
lui tait sympathique, il l'aimait, mais ce n'tait qu'une tendresse de
seconde main.

Une autre personne chez qui l'oeuvre de l'oubli en ce qui concernait
Albertine se fit probablement plus rapide  cette poque, et me permit
par contre-coup de me rendre compte un peu plus tard d'un nouveau
progrs que cette oeuvre avait fait chez moi (et c'est l mon souvenir
d'une seconde tape avant l'oubli dfinitif), ce fut Andre. Je ne puis
gure, en effet, ne pas donner l'oubli d'Albertine comme cause sinon
unique, sinon mme principale, au moins comme cause conditionnante et
ncessaire, d'une conversation qu'Andre eut avec moi  peu prs six
mois aprs celle que j'ai rapporte et o ses paroles furent si
diffrentes de ce qu'elle m'avait dit la premire fois. Je me rappelle
que c'tait dans ma chambre parce qu' ce moment-l j'avais plaisir 
avoir des demi-relations charnelles avec elle,  cause du ct collectif
qu'avait eu au dbut et que reprenait maintenant mon amour pour les
jeunes filles de la petite bande, longtemps indivis entre elles, et un
moment uniquement associ  la personne d'Albertine pendant les derniers
mois qui avaient prcd et suivi sa mort.

Nous tions dans ma chambre pour une autre raison encore qui me permet
de situer trs exactement cette conversation. C'est que j'tais expuls
du reste de l'appartement parce que c'tait le jour de maman. Malgr que
ce ft son jour, et aprs avoir hsit, maman tait alle djeuner chez
Mme Sazerat, pensant que, comme Mme Sazerat savait toujours vous inviter
avec des gens ennuyeux, elle pourrait, sans manquer aucun plaisir,
rentrer tt. Elle tait, en effet, revenue  temps et sans regrets, Mme
Sazerat n'ayant eu chez elle que des gens assommants que glaait dj la
voix particulire qu'elle prenait quand elle avait du monde, ce que
maman appelait sa voix du mercredi. Ma mre, du reste, l'aimait bien, la
plaignait de son infortune--suite des fredaines de son pre ruin par la
duchesse de X...--infortune qui la forait  vivre presque toute l'anne
 Combray, avec quelques semaines chez sa cousine  Paris et un grand
voyage d'agrment tous les dix ans.

Je me rappelle que la veille, sur ma prire rpte depuis des mois, et
parce que la princesse la rclamait toujours, maman tait alle voir la
princesse de Parme qui, elle, ne faisait pas de visites et chez qui on
se contentait d'habitude de s'inscrire, mais qui avait insist pour que
ma mre vnt la voir, puisque le protocole empchait qu'Elle vnt chez
nous. Ma mre tait revenue trs mcontente: Tu m'as fait faire un pas
de clerc, me dit-elle, la princesse de Parme m'a  peine dit bonjour,
elle s'est retourne vers les dames avec qui elle causait sans s'occuper
de moi, et au bout de dix minutes, comme elle ne m'avait pas adress la
parole, je suis partie sans qu'elle me tendt mme la main. J'tais trs
ennuye; en revanche, devant la porte, en m'en allant, j'ai rencontr la
duchesse de Guermantes qui a t trs aimable et qui m'a beaucoup parl
de toi. Quelle singulire ide tu as eue de lui parler d'Albertine. Elle
m'a racont que tu lui avais dit que sa mort avait t un tel chagrin
pour toi. Je ne retournerai jamais chez la princesse de Parme. Tu m'as
fait faire une btise.

Or le lendemain, jour de ma mre, comme je l'ai dit, Andre vint me
voir. Elle n'avait pas grand temps, car elle devait aller chercher
Gisle avec qui elle tenait beaucoup  dner. Je connais ses dfauts,
mais c'est tout de mme ma meilleure amie et l'tre pour qui j'ai le
plus d'affection, me dit-elle. Et elle parut mme avoir quelque effroi
 l'ide que je pourrais lui demander de dner avec elles. Elle tait
avide des tres, et un tiers qui la connaissait trop bien, comme moi, en
l'empchant de se livrer, l'empchait du coup de goter auprs d'eux un
plaisir complet.

Le souvenir d'Albertine tait devenu chez moi si fragmentaire qu'il ne
me causait plus de tristesse et n'tait plus qu'une transition  de
nouveaux dsirs, comme un accord qui prpare des changements d'harmonie.
Et mme cette ide de caprice sensuel et passager tant carte en tant
que j'tais encore fidle au souvenir d'Albertine, j'tais plus heureux
d'avoir auprs de moi Andre que je ne l'aurais t d'avoir Albertine
miraculeusement retrouve. Car Andre pouvait me dire plus de choses sur
Albertine que ne m'en avait dit Albertine elle-mme. Or les problmes
relatifs  Albertine restrent encore dans mon esprit alors que ma
tendresse pour elle, tant physique que morale, avait dj disparu. Et
mon dsir de connatre sa vie, parce qu'il avait moins diminu, tait
maintenant comparativement plus grand que le besoin de sa prsence.
D'autre part, l'ide qu'une femme avait peut-tre eu des relations avec
Albertine ne me causait plus que le dsir d'en avoir moi aussi avec
cette femme. Je le dis  Andre tout en la caressant. Alors sans
chercher le moins du monde  mettre ses paroles d'accord avec celles
d'il y avait quelques mois, Andre me dit en souriant  demi: Ah! oui,
mais vous tes un homme. Aussi nous ne pouvons pas faire ensemble tout 
fait les mmes choses que je faisais avec Albertine. Et soit qu'elle
penst que cela accroissait mon dsir (dans l'espoir de confidences je
lui avais dit que j'aimerais avoir des relations avec une femme en ayant
eu avec Albertine) ou mon chagrin, ou peut-tre dtruisait un sentiment
de supriorit sur elle qu'elle pouvait croire que j'prouvais d'avoir
t le seul  entretenir des relations avec Albertine: Ah! nous avons
pass toutes les deux de bonnes heures, elle tait si caressante, si
passionne. Du reste ce n'tait pas seulement avec moi qu'elle aimait
prendre du plaisir. Elle avait rencontr chez Mme Verdurin un joli
garon, Morel. Tout de suite ils s'taient compris. Il se chargeait,
ayant d'elle la permission d'y prendre aussi son plaisir, car il aimait
les petites novices, de lui en procurer. Sitt qu'il les avait mises sur
le mauvais chemin, il les laissait. Il se chargeait ainsi de plaire  de
petites pcheuses d'une plage loigne,  de petites blanchisseuses, qui
s'amourachaient d'un garon mais n'eussent pas rpondu aux avances d'une
jeune fille. Aussitt que la petite tait bien sous sa domination, il la
faisait venir dans un endroit tout  fait sr, o il la livrait 
Albertine. Par peur de perdre Morel, qui s'y mlait du reste, la petite
obissait toujours, et d'ailleurs elle le perdait tout de mme, car, par
peur des consquences et aussi parce qu'une ou deux fois lui
suffisaient, il filait en laissant une fausse adresse. Il eut une fois
l'audace d'en mener une, ainsi qu'Albertine, dans une maison de femmes 
Corliville, o quatre ou cinq la prirent ensemble ou successivement.
C'tait sa passion, comme c'tait aussi celle d'Albertine. Mais
Albertine avait aprs d'affreux remords. Je crois que chez vous elle
avait dompt sa passion et remettait de jour en jour de s'y livrer. Puis
son amiti pour vous tait si grande, qu'elle avait des scrupules. Mais
il tait bien certain que si jamais elle vous quittait elle
recommencerait. Elle esprait que vous la sauveriez, que vous
l'pouseriez. Au fond, elle sentait que c'tait une espce de folie
criminelle, et je me suis souvent demand si ce n'tait pas aprs une
chose comme cela, ayant amen un suicide dans une famille, qu'elle
s'tait elle-mme tue. Je dois avouer que, tout  fait au dbut de son
sjour chez vous, elle n'avait pas entirement renonc  ses jeux avec
moi. Il y avait des jours o elle semblait en avoir besoin, tellement
qu'une fois, alors que c'et t si facile dehors, elle ne se rsigna
pas  me dire au revoir avant de m'avoir mise auprs d'elle, chez vous.
Nous n'emes pas de chance, nous avons failli tre prises. Elle avait
profit de ce que Franoise tait descendue faire une course, et que
vous n'tiez pas rentr. Alors elle avait tout teint pour que quand
vous ouvririez avec votre clef vous perdiez un peu de temps avant de
trouver le bouton, et elle n'avait pas ferm la porte de sa chambre.
Nous vous avons entendu monter, je n'eus que le temps de m'arranger, de
descendre. Prcipitation bien inutile, car par un hasard incroyable vous
aviez oubli votre clef et avez t oblig de sonner. Mais nous avons
tout de mme perdu la tte de sorte que, pour cacher notre gne, toutes
les deux, sans avoir pu nous consulter, nous avions eu la mme ide:
faire semblant de craindre l'odeur du seringa, que nous adorions au
contraire. Vous rapportiez avec vous une longue branche de cet arbuste,
ce qui me permit de dtourner la tte et de cacher mon trouble. Cela ne
m'empcha pas de vous dire avec une maladresse absurde que peut-tre
Franoise tait remonte et pourrait vous ouvrir, alors qu'une seconde
avant, je venais de vous faire le mensonge que nous venions seulement de
rentrer de promenade et qu' notre arrive Franoise n'tait pas encore
descendue et allait partir faire une course. Mais le malheur fut
--croyant que vous aviez votre clef--d'teindre la lumire, car nous
emes peur qu'en remontant vous ne la vissiez se rallumer, ou du moins
nous hsitmes trop. Et pendant trois nuits Albertine ne put fermer
l'oeil parce qu'elle avait tout le temps peur que vous n'ayez de la
mfiance et ne demandiez  Franoise pourquoi elle n'avait pas allum
avant de partir. Car Albertine vous craignait beaucoup, et par moments
assurait que vous tiez fourbe, mchant, la dtestant au fond. Au bout
de trois jours elle comprit  votre calme que vous n'aviez rien demand
 Franoise et elle put retrouver le sommeil. Mais elle ne reprit plus
ses relations avec moi, soit par peur, soit par remords, car elle
prtendait vous aimer beaucoup, ou bien aimait-elle quelqu'un d'autre.
En tout cas on n'a plus pu jamais parler de seringa devant elle sans
qu'elle devnt carlate et passt la main sur sa figure en pensant
cacher sa rougeur.

Comme certains bonheurs, il y a certains malheurs qui viennent trop
tard, ils ne prennent pas en nous toute la grandeur qu'ils auraient eue
quelque temps plus tt. Tel le malheur qu'tait pour moi la terrible
rvlation d'Andre. Sans doute, mme quand de mauvaises nouvelles
doivent nous attrister, il arrive que dans le divertissement, le jeu
quilibr de la conversation, elles passent devant nous sans s'arrter,
et que nous, proccups de mille choses  rpondre, transforms, par le
dsir de plaire aux personnes prsentes, en quelqu'un d'autre protg
pour quelques instants dans ce cycle nouveau contre les affections, les
souffrances qu'il a quittes pour y entrer et qu'il retrouvera quand le
court enchantement sera bris, nous n'ayons pas le temps de les
accueillir. Pourtant, si ces affections, ces souffrances sont trop
prdominantes, nous n'entrons que distraits dans la zone d'un monde
nouveau et momentan, o, trop fidles  la souffrance, nous ne pouvons
devenir, autres, et alors les paroles se mettent immdiatement en
rapport avec notre coeur qui n'est pas rest hors de jeu. Mais depuis
quelque temps les paroles concernant Albertine, comme un poison vapor,
n'avaient plus leur pouvoir toxique. Elle m'tait dj trop lointaine.

Comme un promeneur voyant, l'aprs-midi, un croissant nuageux dans le
ciel se dit: C'est cela, l'immense lune, je me disais: Comment! cette
vrit que j'ai tant cherche, tant redoute, c'est seulement ces
quelques mots dits dans une conversation, auxquels on ne peut mme pas
penser compltement parce qu'on n'est pas seul! Puis elle me prenait
vraiment au dpourvu, je m'tais beaucoup fatigu avec Andre. Vraiment,
une pareille vrit, j'aurais voulu avoir plus de force  lui consacrer;
elle me restait extrieure, mais c'est que je ne lui avais pas encore
trouv une place dans mon coeur. On voudrait que la vrit nous ft
rvle par des signes nouveaux, non par une phrase pareille  celles
qu'on s'tait dites tant de fois. L'habitude de penser empche parfois
d'prouver le rel, immunise contre lui, le fait paratre de la pense
encore.

Il n'y a pas une ide qui ne porte en elle sa rfutation possible, un
mot, le mot contraire. En tout cas, si tout cela tait vrai, quelle
inutile vrit sur la vie d'une matresse qui n'est plus, remontant des
profondeurs et apparaissant une fois que nous ne pouvions plus rien en
faire! Alors, pensant sans doute  quelque autre que nous aimons
maintenant et  l'gard de qui la mme chose pourrait arriver (car de
celle qu'on a oublie on ne se soucie plus), on se dsole. On se dit:
Si elle vivait! On se dit: Si celle qui vit pouvait comprendre tout
cela et que, quand elle sera morte, je saurai tout ce qu'elle me cache!
Mais c'est un cercle vicieux. Si j'avais pu faire qu'Albertine vct, du
mme coup j'eusse fait qu'Andre ne m'et rien rvl. C'est la mme
chose que l'ternel Vous verrez quand je ne vous aimerai plus, qui est
si vrai et si absurde, puisque, en effet, on obtiendrait beaucoup si on
n'aimait plus, mais qu'on ne se soucierait pas d'obtenir. C'est tout 
fait la mme chose. Car la femme qu'on revoit quand on ne l'aime plus,
si elle nous dit tout, c'est qu'en effet ce n'est plus elle, ou que ce
n'est plus vous: l'tre qui aimait n'existe plus. L aussi il y a la
mort qui a pass, a rendu tout ais et tout inutile. Je faisais ces
rflexions, me plaant dans l'hypothse o Andre tait vridique--ce
qui tait possible--et amene  la sincrit envers moi prcisment
parce qu'elle avait maintenant des relations avec moi, par ce ct
Saint-Andr-des-Champs qu'avait eu, au dbut, avec moi, Albertine. Elle
y tait aide dans ce cas par le fait qu'elle ne craignait plus
Albertine, car la ralit des tres ne survit pour nous que peu de temps
aprs leur mort, et au bout de quelques annes ils sont comme ces dieux
des religions abolies qu'on offense sans crainte parce qu'on a cess de
croire  leur existence. Mais qu'Andre ne crt plus  la ralit
d'Albertine pouvait avoir pour effet qu'elle ne redoutt plus (aussi
bien que de trahir une vrit qu'elle avait promis de ne pas rvler)
d'inventer un mensonge qui calomniait rtrospectivement sa prtendue
complice. Cette absence de crainte lui permettait-elle de rvler enfin,
en me disant cela, la vrit, ou bien d'inventer un mensonge, si, pour
quelque raison, elle me croyait plein de bonheur et d'orgueil et voulait
me peiner. Peut-tre avait-elle de l'irritation contre moi (irritation
suspendue tant qu'elle m'avait vu malheureux, inconsol) parce que
j'avais eu des relations avec Albertine et qu'elle m'enviait
peut-tre--croyant que je me jugeais  cause de cela plus favoris
qu'elle--un avantage qu'elle n'avait peut-tre pas obtenu, ni mme
souhait. C'est ainsi que je l'avais souvent vue dire qu'ils avaient
l'air trs malades  des gens dont la bonne mine, et surtout la
conscience qu'ils avaient de leur bonne mine, l'exasprait, et dire,
dans l'espoir de les fcher, qu'elle-mme allait trs bien, ce qu'elle
ne cessa de proclamer quand elle tait le plus malade, jusqu'au jour o,
dans le dtachement de la mort, il ne lui soucia plus que les heureux
allassent bien et sussent qu'elle-mme se mourait. Mais ce jour-l tait
encore loin. Peut-tre tait-elle contre moi, je ne savais pour quelle
raison, dans une de ces rages comme jadis elle en avait eu contre le
jeune homme si savant dans les choses de sport, si ignorant du reste,
que nous avions rencontr  Balbec et qui depuis vivait avec Rachel et
sur le compte de qui Andre se rpandait en propos diffamatoires,
souhaitant tre poursuivie en dnonciation calomnieuse pour pouvoir
articuler contre son pre des faits dshonorants dont il n'aurait pu
prouver la fausset. Or peut-tre cette rage contre moi la reprenait
seulement, ayant sans doute cess quand elle me voyait si triste. En
effet, ceux-l mmes qu'elle avait, les yeux tincelants de rage,
souhait dshonorer, tuer, faire condamner, ft-ce sur faux tmoignages,
si seulement elle les savait tristes, humilis, elle ne leur voulait
plus aucun mal, elle tait prte  les combler de bienfaits. Car elle
n'tait pas foncirement mauvaise, et si sa nature non apparente, un peu
profonde, n'tait pas la gentillesse qu'on croyait d'abord d'aprs ses
dlicates attentions, mais plutt l'envie et l'orgueil, sa troisime
nature, plus profonde encore, la vraie, mais pas entirement ralise,
tendait vers la bont et l'amour du prochain. Seulement comme tous les
tres qui dans un certain tat en dsirent un meilleur mais, ne le
connaissant que par le dsir, ne comprennent pas que la premire
condition est de rompre avec le premier; comme les neurasthniques ou
les morphinomanes qui voudraient bien tre guris mais pourtant qu'on ne
les privt pas de leurs manies ou de leur morphine; comme les coeurs
religieux ou les esprits artistes attachs au monde qui souhaitent la
solitude mais veulent se la reprsenter pourtant comme n'impliquant pas
un renoncement absolu  leur vie antrieure--Andre tait prte  aimer
toutes les cratures, mais  condition d'avoir russi d'abord  ne pas
se les reprsenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir
humilies pralablement. Elle ne comprenait pas qu'il fallait aimer mme
les orgueilleux et vaincre leur orgueil par l'amour et non par un plus
puissant orgueil. Mais c'est qu'elle tait comme les malades qui veulent
la gurison par les moyens mmes qui entretiennent la maladie, qu'ils
aiment et qu'ils cesseraient aussitt d'aimer s'ils les renonaient.
Mais on veut apprendre  nager et pourtant garder un pied  terre. En ce
qui concerne le jeune sportif, neveu des Verdurin, que j'avais rencontr
dans mes deux sjours  Balbec, il faut dire, accessoirement et par
anticipation, que quelque temps aprs la visite d'Andre, visite dont le
rcit va tre repris dans un instant, il arriva des faits qui causrent
une assez grande impression. D'abord ce jeune homme (peut-tre par
souvenir d'Albertine que je ne savais pas alors qu'il avait aime) se
fiana avec Andre et l'pousa, malgr le dsespoir de Rachel dont il ne
tint aucun compte. Andre ne dit plus alors (c'est--dire quelques mois
aprs la visite dont je parle) qu'il tait un misrable, et je m'aperus
plus tard qu'elle n'avait dit qu'il l'tait que parce qu'elle tait
folle de lui et qu'elle croyait qu'il ne voulait pas d'elle. Mais un
autre fait me frappa davantage. Ce jeune homme fit reprsenter des
petits sketchs, dans des dcors et avec des costumes de lui qui ont
amen dans l'art contemporain une rvolution au moins gale  celle
accomplie par les Ballets russes. Bref les juges les plus autoriss
considrrent ses oeuvres comme quelque chose de capital, presque des
oeuvres de gnie, et je pense d'ailleurs comme eux, ratifiant ainsi, 
mon propre tonnement, l'ancienne opinion de Rachel. Les personnes qui
l'avaient connu  Balbec, attentif seulement  savoir si la coupe des
vtements des gens qu'il avait  frquenter tait lgante o non, qui
l'avaient vu passer tout son temps au baccara, aux courses, au golf ou
au polo, qui savaient que dans ses classes il avait toujours t un
cancre et s'tait mme fait renvoyer du lyce (pour ennuyer ses parents,
il avait t habiter deux mois la grande maison de femmes o M. de Char
lus avait cru surprendre Morel), pensrent que peut-tre ses oeuvres
taient d'Andre qui, par amour, voulait lui en laisser la gloire, ou
que plus probablement il payait, avec sa grande fortune personnelle que
ses folies avaient seulement brche, quelque professionnel gnial et
besogneux pour les faire. Ce genre de socit riche, non dcrasse par
la frquentation de l'aristocratie et n'ayant aucune ide de ce qu'est
un artiste--lequel est seulement figur pour eux, soit par un acteur
qu'ils font venir dbiter des monologues pour les fianailles de leur
fille, en lui remettant tout de suite son cachet discrtement dans un
salon voisin, soit par un peintre chez qui ils la font poser une fois
qu'elle est marie, avant les enfants et quand elle est encore  son
avantage--croient volontiers que tous les gens du monde qui crivent,
composent ou peignent, font faire leurs oeuvres et payent pour avoir une
rputation d'auteur comme d'autres pour s'assurer un sige de dput.
Mais tout cela tait faux, et ce jeune homme tait bien l'auteur de ces
oeuvres admirables. Quand je le sus, je fus oblig d'hsiter entre
diverses suppositions. Ou bien il avait t, en effet, pendant de
longues annes la brute paisse qu'il paraissait, et quelque
cataclysme physiologique avait veill en lui le gnie assoupi comme la
Belle au bois dormant; ou bien  cette poque de sa rhtorique orageuse,
de ses recalages au bachot, de ses grosses pertes de jeu de Balbec, de
sa crainte de monter dans le tram avec des fidles de sa tante
Verdurin  cause de leur vilain habillement, il tait dj un homme de
gnie, peut-tre distrait de son gnie, l'ayant laiss la clef sous la
porte dans l'effervescence de passions juvniles; ou bien, mme homme de
gnie dj conscient, et dernier en classe parce que, pendant que le
professeur disait des banalits sur Cicron, lui lisait Rimbaud ou
Goethe. Certes, rien ne laissait souponner cette hypothse quand je le
rencontrai  Balbec, o ses proccupations me parurent s'attacher
uniquement  la correction des attelages et  la prparation des
cocktails. Mais ce n'est pas encore une objection irrfutable. Il
pouvait tre trs vaniteux, ce qui peut s'allier au gnie, et chercher 
briller de la manire qu'il savait propre  blouir dans le monde o il
vivait et qui n'tait nullement de prouver une connaissance approfondie
des affinits lectives, mais bien plutt de conduire  quatre.
D'ailleurs je ne suis pas sr que plus tard, quand il fut devenu
l'auteur de ces belles oeuvres si originales, il et beaucoup aim, hors
des thtres o il tait connu,  dire bonjour  quelqu'un qui n'aurait
pas t en smoking, comme les fidles dans leur premire manire, ce qui
prouverait chez lui non de la btise mais de la vanit, et mme un
certain sens pratique, une certaine clairvoyance  adapter sa vanit 
la mentalit des imbciles,  l'estime de qui il tenait et pour lesquels
le smoking brille peut-tre d'un plus vif clat que le regard d'un
penseur. Qui sait si, vu du dehors, tel homme de talent, ou mme un
homme sans talent mais aimant les choses de l'esprit, moi par exemple,
n'et pas fait,  qui l'et rencontr  Rivebelle,  l'Htel de Balbec,
ou sur la digue de Balbec, l'effet du plus parfait et prtentieux
imbcile? Sans compter que pour Octave les choses de l'art devaient tre
quelque chose de si intime, de vivant tellement dans les plus secrets
replis de lui-mme, qu'il n'et sans doute pas eu l'ide d'en parler,
comme et fait Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le
prestige que les attelages avaient pour Octave. Puis il pouvait avoir la
passion du jeu, et on dit qu'il l'a garde. Tout de mme, si la pit
qui fit revivre l'oeuvre inconnue de Vinteuil est sortie du milieu si
trouble de Montjouvain, je ne fus pas moins frapp de penser que les
chefs-d'oeuvre peut-tre les plus extraordinaires de notre poque sont
sortis non du concours gnral, d'une ducation modle, acadmique,  la
de Broglie, mais de la frquentation des pesages et des grands bars.
En tout cas,  cette poque,  Balbec, les raisons qui faisaient dsirer
 moi de le connatre,  Albertine et ses amies que je ne le connusse
pas, taient galement trangres  sa valeur, et auraient pu seulement
mettre en lumire l'ternel malentendu d'un intellectuel (reprsent
en l'espce par moi) et des gens du monde (reprsents par la petite
bande) au sujet d'une personne mondaine (le jeune joueur de golf). Je ne
pressentais nullement son talent, et son prestige  mes yeux, du mme
genre qu'autrefois celui de Mme Blatin, tait d'tre--quoi qu'elles
prtendissent--l'ami de mes amies, et plus de leur bande que moi.
D'autre part, Albertine et Andre, symbolisant en cela l'incapacit des
gens du monde  porter un jugement valable sur les choses de l'esprit et
leur propension  s'attacher dans cet ordre  de faux-semblants, non
seulement n'taient pas loin de me trouver stupide parce que j'tais
curieux d'un tel imbcile, mais s'tonnaient surtout que, joueur de golf
pour joueur de golf, mon choix se ft justement port sur le plus
insignifiant. Si encore j'avais voulu me lier avec le jeune Gilbert de
Belloeuvre; en dehors du golf c'tait un garon qui avait de la
conversation, qui avait eu un accessit au concours gnral et faisait
agrablement les vers (or il tait, en ralit, plus bte qu'aucun). Ou
alors si mon but tait de faire une tude pour un livre, Guy Saumoy,
qui tait compltement fou, avait enlev deux jeunes filles, tait au
moins un type curieux qui pouvait m'intresser. Ces deux-l, on me les
et permis, mais l'autre, quel agrment pouvais-je lui trouver?
c'tait le type de la grande brute, de la brute paisse. Pour
revenir  la visite d'Andre, aprs la rvlation qu'elle venait de me
faire sur ses relations avec Albertine elle ajouta que la principale
raison pour laquelle Albertine m'avait quitt, c'tait  cause de ce que
pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d'autres encore, de la
voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n'tait pas marie:
Je sais bien que c'tait chez votre mre. Mais cela ne fait rien. Vous
ne savez pas ce que c'est que tout ce monde de jeunes filles, ce
qu'elles se cachent les unes des autres, comme elles craignent l'opinion
des autres. J'en ai vu d'une svrit terrible avec des jeunes gens,
simplement parce qu'ils connaissaient leurs amies et qu'elles
craignaient que certaines choses ne fussent rptes, et celles-l mme,
le hasard me les a montres tout autres, bien contre leur gr. Quelques
mois plus tt, ce savoir que paraissait possder Andre des mobiles
auxquels obissent les filles de la petite bande m'et paru le plus
prcieux du monde. Peut-tre ce qu'elle disait suffisait-il  expliquer
qu'Albertine, qui s'tait donne  moi ensuite  Paris, se ft refuse 
Balbec o je voyais constamment ses amies, ce que j'avais l'absurdit de
croire un tel avantage pour tre au mieux avec elle. Peut-tre mme
tait-ce de voir quelques mouvements de confiance de moi avec Andre, ou
que j'eusse imprudemment dit  celle-ci qu'Albertine allait coucher au
Grand Htel, qui faisait qu'Albertine qui peut-tre, une heure avant,
tait prte  me laisser prendre certains plaisirs comme la chose la
plus simple, avait eu un revirement et avait menac de sonner. Mais
alors, elle avait d tre facile avec bien d'autres. Cette ide rveilla
ma jalousie et je dis  Andre qu'il y avait une chose que je voulais
lui demander. Vous faisiez cela dans l'appartement inhabit de votre
grand'mre?--Oh! non, jamais, nous aurions t dranges.--Tiens, je
croyais, il me semblait...--D'ailleurs, Albertine aimait surtout faire
cela  la campagne.--O a?--Autrefois, quand elle n'avait pas le temps
d'aller trs loin, nous allions aux Buttes-Chaumont. Elle connaissait l
une maison. Ou bien sous les arbres, il n'y a personne; dans la grotte
du petit Trianon aussi.--Vous voyez bien, comment vous croire? Vous
m'aviez jur, il n'y a pas un an, n'avoir rien fait aux Buttes-Chaumont.
--J'avais peur de vous faire de la peine. Comme je l'ai dit, je pensai,
beaucoup plus tard seulement, qu'au contraire, cette seconde fois, le
jour des aveux, Andre avait cherch  me faire de la peine. Et j'en
aurais eu tout de suite, pendant qu'elle parlait, l'ide, parce que j'en
aurais prouv le besoin si j'avais encore autant aim Albertine. Mais
les paroles d'Andre ne me faisaient pas assez mal pour qu'il me ft
indispensable de les juger immdiatement mensongres. En somme, si ce
que disait Andre tait vrai, et je n'en doutai pas d'abord, l'Albertine
relle que je dcouvrais, aprs avoir connu tant d'apparences diverses
d'Albertine, diffrait fort peu de la fille orgiaque surgie et devine,
le premier jour, sur la digue de Balbec et qui m'avait successivement
offert tant d'aspects, comme modifie tour  tour la disposition de ses
difices, jusqu' craser,  effacer le monument capital qu'on voyait
seul dans le lointain, une ville dont on approche, mais dont finalement,
quand on la connat bien et qu'on la juge exactement, les proportions
vraies taient celles que la perspective du premier coup d'oeil avait
indiques, le reste, par o on a pass, n'tant que cette srie
successive de lignes de dfense que tout tre lve contre notre vision
et qu'il faut franchir l'une aprs l'autre, au prix de combien de
souffrances, avant d'arriver au coeur. D'ailleurs, si je n'eus pas besoin
de croire absolument  l'innocence d'Albertine, parce que ma souffrance
avait diminu, je peux dire que, rciproquement, si je ne souffris pas
trop de cette rvlation, c'est que, depuis quelque temps,  la croyance
que je m'tais forge de l'innocence d'Albertine s'tait substitue peu
 peu, et sans que je m'en rendisse compte, la croyance, toujours
prsente en moi, en sa culpabilit. Or si je ne croyais plus 
l'innocence d'Albertine, c'est que je n'avais dj plus le besoin, le
dsir passionn d'y croire. C'est le dsir qui engendre la croyance, et
si nous ne nous en rendons pas compte d'habitude, c'est que la plupart
des dsirs crateurs de croyances ne finissent--contrairement  celui
qui m'avait persuad qu'Albertine tait innocente--qu'avec nous-mme. A
tant de preuves qui corroboraient ma version premire j'avais
stupidement prfr de simples affirmations d'Albertine. Pourquoi
l'avoir crue? Le mensonge est essentiel  l'humanit. Il y joue
peut-tre un aussi grand rle que la recherche du plaisir et,
d'ailleurs, est command par cette recherche. On ment pour protger son
plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire 
l'honneur. On ment toute sa vie, mme surtout, peut-tre seulement, 
ceux qui nous aiment. Ceux-l seuls, en effet, nous font craindre pour
notre plaisir et dsirer leur estime. J'avais d'abord cru Albertine
coupable, et seul mon dsir, employant  une oeuvre de doute les forces
de mon intelligence, m'avait fait faire fausse route. Peut-tre
vivons-nous entours d'indications lectriques, sismiques, qu'il nous
faut interprter de bonne foi pour connatre la vrit des caractres.
S'il faut le dire, si triste malgr tout que je fusse des paroles
d'Andre, je trouvais plus beau que la ralit se trouvt enfin
concorder avec ce que mon instinct avait d'abord pressenti plutt
qu'avec le misrable optimisme auquel j'avais lchement cd par la
suite. J'aimais mieux que la vie ft  la hauteur de mes intuitions.
Celles-ci, du reste, que j'avais eues le premier jour sur la plage,
quand j'avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frnsie du
plaisir, le vice, et aussi le soir o j'avais vu l'institutrice
d'Albertine faire rentrer cette fille passionne dans la petite villa,
comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgr les
apparences, ne pourra domestiquer, ne s'accordaient-elles pas  ce que
m'avait dit Bloch quand il m'avait rendu la terre si belle en m'y
montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades,  chaque
rencontre, l'universalit du dsir? Peut-tre malgr tout, ces
intuitions premires, valait-il mieux que je ne les rencontrasse 
nouveau vrifies que maintenant. Tandis que durait tout mon amour pour
Albertine, elles m'eussent trop fait souffrir et il et t mieux qu'il
n'et subsist d'elles qu'une trace, mon perptuel soupon de choses que
je ne voyais pas et qui pourtant se passaient continuellement si prs de
moi, et peut-tre une autre trace encore, antrieure, plus vaste, qui
tait _mon amour lui-mme_. N'tait-ce pas, en effet, malgr toutes les
dngations de ma raison, connatre dans toute sa hideur Albertine, que
la choisir, l'aimer? et mme dans les moments o la mfiance s'assoupit,
l'amour n'en est-il pas la persistance et une transformation? n'est-il
pas une preuve de clairvoyance (preuve inintelligible  l'amant
lui-mme) puisque le dsir, allant toujours vers ce qui nous est le plus
oppos, nous force d'aimer ce qui nous fera souffrir? Il entre
certainement dans le charme d'un tre, dans l'attrait de ses yeux, de sa
bouche, de sa taille, les lments, inconnus de nous, qui sont
susceptibles de nous rendre le plus malheureux, si bien que nous sentir
attir vers cet tre, commencer  l'aimer, c'est, si innocent que nous
le prtendions, lire dj, dans une version diffrente, toutes ses
trahisons et ses fautes. Et ces charmes qui, pour m'attirer,
matrialisaient ainsi les parties nocives, dangereuses, mortelles, d'un
tre, peut-tre taient-ils avec ces secrets poisons dans un rapport de
cause  effet plus direct que ne le sont la luxuriance sductrice et le
suc empoisonn de certaines fleurs vnneuses? C'est peut-tre, me
disais-je, le vice lui-mme d'Albertine, cause de mes souffrances
futures, qui avait produit chez elle ces manires bonnes et franches,
donnant l'illusion qu'on avait avec elle la mme camaraderie loyale et
sans restriction qu'avec un homme, comme un vice parallle avait produit
chez M. de Charlus une finesse fminine de sensibilit et d'esprit. Au
milieu du plus complet aveuglement, la perspicacit subsiste sous la
forme mme de la prdilection et de la tendresse. De sorte qu'on a tort
de parler en amour de mauvais choix puisque, ds qu'il y a choix, il ne
peut tre que mauvais. Est-ce que ces promenades aux Buttes-Chaumont
eurent lieu quand vous veniez la chercher  la maison? dis-je 
Andre.--Oh! non, du jour o Albertine fut revenue de Balbec avec vous,
sauf ce que je vous ai dit, elle ne fit plus jamais rien avec moi. Elle
ne me permettait mme plus de lui parler de ces choses.--Mais, ma petite
Andre, pourquoi mentir encore? Par le plus grand des hasards, car je ne
cherche jamais  rien connatre, j'ai appris, jusque dans les dtails
les plus prcis, des choses de ce genre qu'Albertine faisait, je peux
vous prciser, au bord de l'eau, avec une blanchisseuse, quelques jours
 peine avant sa mort.--Ah! peut-tre aprs vous avoir quitt, cela je
ne sais pas. Elle sentait qu'elle n'avait pu, ne pourrait plus jamais
regagner votre confiance. Ces derniers mots m'accablrent. Puis je
repensai au soir de la branche de seringa, je me rappelai qu'environ
quinze jours aprs, comme ma jalousie changeait successivement d'objet,
j'avais demand  Albertine si elle n'avait jamais eu de relations avec
Andre, et qu'elle m'avait rpondu: Oh! jamais, certes j'adore Andre;
j'ai pour elle une affection profonde, mais comme pour une soeur, et mme
si j'avais les gots que vous semblez croire, c'est la dernire personne
 qui j'aurais pens pour cela. Je peux vous le jurer sur tout ce que
vous voudrez, sur ma tante, sur la tombe de ma pauvre mre. Je l'avais
crue. Et pourtant, mme si je n'avais pas t mis en mfiance par la
contradiction entre ses demi-aveux d'autrefois relativement  certaines
choses et la nettet avec laquelle elle les avait nies ensuite ds
qu'elle avait vu que cela ne m'tait pas gal, j'aurais d me rappeler
Swann persuad du platonisme des amitis de M. de Charlus et me
l'affirmant le soir mme du jour o j'avais vu le giletier et le baron
dans la cour. J'aurais d penser qu'il y a l'un devant l'autre deux
mondes, l'un constitu par les choses que les tres les meilleurs, les
plus sincres, disent, et derrire lui le monde compos par la
succession de ce que ces mmes tres font; si bien que quand une femme
marie vous dit d'un jeune homme: Oh! c'est parfaitement vrai que j'ai
une immense amiti pour lui, mais c'est quelque chose de trs innocent,
de trs pur, je pourrais le jurer sur le souvenir de mes parents, on
devrait soi-mme, au lieu d'avoir une hsitation, se jurer qu'elle sort
probablement du cabinet de toilette o, aprs chaque rendez-vous qu'elle
a eu avec ce jeune homme, elle se prcipite pour n'avoir pas d'enfants.
La branche de seringa me rendait mortellement triste, et aussi
qu'Albertine m'et cru, m'et dit fourbe et la dtestant; plus que tout
peut-tre, des mensonges si inattendus que j'avais peine  les assimiler
 ma pense. Un jour Albertine m'avait racont qu'elle avait t  un
camp d'aviation, qu'elle tait amie de l'aviateur (sans doute pour
dtourner mon soupon des femmes, pensant que j'tais moins jaloux des
hommes), que c'tait amusant de voir comme Andre tait merveille
devant cet aviateur, devant tous les hommages qu'il rendait  Albertine,
au point qu'Andre avait voulu faire une promenade en avion avec lui. Or
cela tait invent de toutes pices, jamais Andre n'tait alle dans ce
camp d'aviation.

Quand Andre fut partie, l'heure du dner tait arrive. Tu ne
devineras jamais qui m'a fait une visite d'au moins trois heures, me dit
ma mre. Je compte trois heures, c'est peut-tre plus, elle tait
arrive presque en mme temps que la premire personne, qui tait Mme
Cottard, a vu successivement, sans bouger, entrer et sortir mes
diffrentes visites--et j'en ai eu plus de trente--et ne m'a quitte
qu'il y a un quart d'heure. Si tu n'avais pas eu ton amie Andre, je
t'aurais fait appeler.--Mais enfin qui tait-ce?--Une personne qui ne
fait jamais de visites.--La princesse de Parme?--Dcidment, j'ai un
fils plus intelligent que je ne croyais. Ce n'est pas un plaisir de te
faire chercher un nom, car tu trouves tout de suite.--Elle ne s'est pas
excuse de sa froideur d'hier?--Non, a aurait t stupide, sa visite
tait justement cette excuse. Ta pauvre grand'mre aurait trouv cela
trs bien. Il parat qu'elle avait fait demander vers deux heures par un
valet de pied si j'avais un jour. On lui a rpondu que c'tait justement
aujourd'hui, et elle est monte. Ma premire ide, que je n'osais pas
dire  maman, fut que la princesse de Parme, entoure la veille de
personnes brillantes avec qui elle tait trs lie et avec qui elle
aimait  causer, avait ressenti de voir entrer ma mre un dpit qu'elle
n'avait pas cherch  dissimuler. Et c'tait tout  fait dans le genre
des grandes dames allemandes, qu'avaient, du reste, beaucoup adopt les
Guermantes, cette morgue qu'on croyait rparer par une scrupuleuse
amabilit. Mais ma mre crut, et j'ai cru ensuite comme elle, que tout
simplement la princesse de Parme, ne l'ayant pas reconnue, n'avait pas
cru devoir s'occuper d'elle, qu'elle avait appris aprs le dpart de ma
mre qui elle tait, soit par la duchesse de Guermantes que ma mre
avait rencontre en bas, soit par la liste des visiteuses auxquelles les
huissiers avant qu'elles entrassent demandaient leur nom pour l'inscrire
sur un registre. Elle avait trouv peu aimable de faire dire ou de dire
 ma mre: Je ne vous ai pas reconnue, mais, ce qui n'tait pas moins
conforme  la politesse des cours allemandes et aux faons Guermantes
que ma premire version, avait pens qu'une visite, chose exceptionnelle
de la part de l'Altesse, et surtout une visite de plusieurs heures,
fournirait  ma mre, sous une forme indirecte et tout aussi persuasive,
cette explication, ce qui arriva en effet. Mais je ne m'attardai pas 
demander  ma mre un rcit de la visite de la princesse, car je venais
de me rappeler plusieurs faits relatifs  Albertine sur lesquels je
voulais et j'avais oubli d'interroger Andre. Combien peu, d'ailleurs,
je savais, je saurais jamais de cette histoire d'Albertine, la seule
histoire qui m'et particulirement intress, du moins qui recommenait
 m'intresser  certains moments. Car l'homme est cet tre sans ge
fixe, cet tre qui a la facult de redevenir en quelques secondes de
beaucoup d'annes plus jeune, et qui, entour des parois du temps o il
a vcu, y flotte, mais comme dans un bassin dont le niveau changerait
constamment et le mettrait  porte tantt d'une poque, tantt d'une
autre. J'crivis  Andre de revenir. Elle ne le put qu'une semaine plus
tard. Presque ds le dbut de sa visite, je lui dis: En somme, puisque
vous prtendez qu'Albertine ne faisait plus ce genre de choses quand
elle vivait ici, d'aprs vous, c'est pour les faire plus librement
qu'elle m'a quitt, mais pour quelle amie?--Srement pas, ce n'est pas
du tout cela.--Alors parce que j'tais trop dsagrable?--Non, je ne
crois pas. Je crois qu'elle a t force de vous quitter par sa tante
qui avait des vues pour elle sur cette canaille, vous savez, ce jeune
homme que vous appeliez _je suis dans les choux_, ce jeune homme qui
aimait Albertine et l'avait demande. Voyant que vous ne l'pousiez pas,
ils ont eu peur que la prolongation choquante de son sjour chez vous
n'empcht ce jeune homme de l'pouser. Mme Bontemps, sur qui le jeune
homme ne cessait de faire agir, a rappel Albertine. Albertine, au fond,
avait besoin de son oncle et de sa tante et quand elle a su qu'on lui
mettait le march en mains, elle vous a quitt. Je n'avais jamais dans
ma jalousie pens  cette explication, mais seulement aux dsirs
d'Albertine pour les femmes et  ma surveillance, j'avais oubli qu'il y
avait aussi Mme Bontemps qui pouvait trouver trange un peu plus tard ce
qui avait choqu ma mre ds le dbut. Du moins Mme Bontemps craignait
que cela ne choqut ce fianc possible qu'elle lui gardait comme une
poire pour la soif, si je ne l'pousais pas. Ce mariage tait-il
vraiment la raison du dpart d'Albertine, et par amour-propre, pour ne
pas avoir l'air de dpendre de sa tante, ou de me forcer  l'pouser,
n'avait-elle pas voulu le dire? Je commenais  me rendre compte que le
systme des causes nombreuses d'une seule action, dont Albertine tait
adepte dans ses rapports avec ses amies quand elle laissait croire 
chacune que c'tait Pour elle qu'elle tait venue, n'tait qu'une sorte
de symbole artificiel, voulu, des diffrents aspects que prend une
action selon le point de vue o on se place. L'tonnement et l'espce de
honte que je ressentais de ne pas m'tre une seule fois dit qu'Albertine
tait chez moi dans une position fausse qui pouvait ennuyer sa tante,
cet tonnement, ce n'tait pas la premire fois, ce ne fut pas la
dernire fois, que je l'prouvai. Que de fois il m'est arriv, aprs
avoir cherch  comprendre les rapports de deux tres et les crises
qu'ils amnent, d'entendre tout d'un coup un troisime m'en parler  son
point de vue  lui, car il a des rapports plus grands encore avec l'un
des deux, point de vue qui a peut-tre t la cause de la crise. Et si
les actes restent aussi incertains, comment les personnes elles-mmes ne
le seraient-elles pas?  entendre les gens qui prtendaient qu'Albertine
tait une roublarde qui avait cherch  se faire pouser par tel ou tel,
il n'est pas difficile de supposer comment ils eussent dfini sa vie
chez moi. Et pourtant,  mon avis elle avait t une victime, une
victime peut-tre pas tout  fait pure, mais dans ce cas coupable pour
d'autres raisons,  cause de vices dont on ne parlait point. Mais il
faut surtout se dire ceci: d'une part, le mensonge est souvent un trait
de caractre; d'autre part, chez des femmes qui ne seraient pas sans
cela menteuses, il est une dfense naturelle, improvise, puis de mieux
en mieux organise, contre ce danger subit et qui serait capable de
dtruire toute vie: l'amour. D'autre part, ce n'est pas l'effet du
hasard si les tres intellectuels et sensibles se donnent toujours  des
femmes insensibles et infrieures, et tiennent cependant  elles au
point que la preuve qu'ils ne sont pas aims ne les gurit nullement de
tout sacrifier  conserver prs d'eux une telle femme. Si je dis que de
tels hommes ont besoin de souffrir, je dis une chose exacte, en
supprimant les vrits prliminaires qui font de ce besoin--involontaire
en un sens--de souffrir une consquence parfaitement comprhensible de
ces vrits. Sans compter que, les natures compltes tant rares, un
tre trs sensible et trs intellectuel aura gnralement peu de
volont, sera le jouet de l'habitude et de cette peur de souffrir dans
la minute qui vient, qui voue aux souffrances perptuelles--et que dans
ces conditions il ne voudra jamais rpudier la femme qui ne l'aime pas.
On s'tonnera qu'il se contente de si peu d'amour, mais il faudrait
plutt se reprsenter la douleur que peut lui causer l'amour qu'il
ressent. Douleur qu'il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces
terribles commotions que nous donnent l'amour malheureux, le dpart, la
mort d'une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous
foudroient d'abord, mais aprs lesquelles les muscles tendent peu  peu
 reprendre leur lasticit, leur nergie vitales. De plus, cette
douleur n'est pas sans compensation. Ces tres intellectuels et
sensibles sont gnralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les prend
d'autant plus au dpourvu que, mme trs intelligents, ils vivent dans
le monde des possibles, ragissent peu, vivent dans la douleur qu'une
femme vient de leur infliger plutt que dans la claire perception de ce
qu'elle voulait, de ce qu'elle faisait, de celui qu'elle aimait,
perception donne surtout aux natures volontaires et qui ont besoin de
cela pour parer  l'avenir au lieu de pleurer le pass. Donc ces tres
se sentent tromps sans trop savoir comment. Par l la femme mdiocre,
qu'on s'tonnait de les voir aimer, leur enrichit bien plus l'univers
que n'et fait une femme intelligente. Derrire chacune de ses paroles,
ils sentent un mensonge; derrire chaque maison o elle dit tre alle,
une autre maison; derrire chaque action, chaque tre une autre action,
un autre tre. Sans doute ils ne savent pas lesquels, n'ont pas
l'nergie, n'auraient peut-tre pas la possibilit d'arriver  le
savoir. Une femme menteuse, avec un truc extrmement simple, peut
leurrer, sans se donner la peine de le changer, des quantits de
personnes et, qui plus est, la mme, qui aurait d le dcouvrir. Tout
cela cre, en face de l'intellectuel sensible, un univers tout en
profondeur que sa jalousie voudrait sonder et qui n'est pas sans
intresser son intelligence.

Sans tre prcisment de ceux-l j'allais peut-tre, maintenant
qu'Albertine tait morte, savoir le secret de sa vie. Mais cela, ces
indiscrtions qui ne se produisent qu'aprs que la vie terrestre d'une
personne est finie, ne prouvent-elles pas que personne ne croit, au
fond,  une vie future? Si ces indiscrtions sont vraies, on devrait
redouter le ressentiment de celle dont on dvoile les actions, autant
pour le jour o on la rencontrera au ciel, qu'on le redoutait tant
qu'elle vivait, lorsqu'on se croyait tenu  cacher son secret. Et si ces
indiscrtions sont fausses, inventes parce qu'elle n'est plus l pour
dmentir, on devrait craindre plus encore la colre de la morte si on
croyait au ciel. Mais personne n'y croit. De sorte qu'il tait possible
qu'un long drame se ft jou dans le coeur d'Albertine entre rester et me
quitter, mais que me quitter ft  cause de sa tante, ou de ce jeune
homme, et pas  cause de femmes auxquelles peut-tre elle n'avait jamais
pens. Le plus grave pour moi fut qu'Andre, qui n'avait pourtant plus
rien  me cacher sur les moeurs d'Albertine, me jura qu'il n'y avait
pourtant rien eu de ce genre entre Albertine d'une part, Mlle Vinteuil
et son amie d'autre part (Albertine ignorait elle-mme ses propres gots
quand elle les avait connues, et celles-ci, par cette peur de se tromper
dans le sens qu'on dsire, qui engendre autant d'erreurs que le dsir
lui-mme, la considraient comme trs hostile  ces choses. Peut-tre
bien, plus tard, avaient-elles appris sa conformit de gots avec elles,
mais alors elles connaissaient trop Albertine et Albertine les
connaissait trop pour qu'elles pussent songer  faire cela ensemble). En
somme, je ne comprenais toujours pas davantage pourquoi Albertine
m'avait quitt. Si la figure d'une femme est difficilement saisissable
aux yeux qui ne peuvent s'appliquer  toute cette surface mouvante, aux
lvres, plus encore  la mmoire, si des nuages la modifient selon sa
position sociale, selon la hauteur o l'on est situ, quel rideau plus
pais encore est tir entre les actions de celle que nous voyons et ses
mobiles. Les mobiles sont dans un plan plus profond, que nous
n'apercevons pas, et engendrent d'ailleurs d'autres actions que celles
que nous connaissons et souvent en absolue contradiction avec elles. 
quelle poque n'y a-t-il pas eu d'homme public, cru un saint par ses
amis, et qui soit dcouvert avoir fait des faux, vol l'tat, trahi sa
patrie? Que de fois un grand seigneur est vol par un intendant qu'il a
lev, dont il et jur qu'il tait un brave homme, et qui l'tait
peut-tre? Or ce rideau tir sur les mobiles d'autrui, combien
devient-il plus impntrable si nous avons de l'amour pour cette
personne, car il obscurcit notre jugement et les actions aussi de celle
qui, se sentant aime, cesse tout d'un coup d'attacher du prix  ce qui
en aurait eu sans cela pour elle, comme la fortune par exemple.
Peut-tre aussi est-elle pousse  feindre en partie ce ddain de la
fortune dans l'espoir d'obtenir plus en faisant souffrir. Le marchandage
peut aussi se mler au reste. De mme, des faits positifs de sa vie, une
intrigue qu'elle n'a confie  personne de peur qu'elle ne nous ft
rvle, que beaucoup malgr cela auraient peut-tre connue s'ils
avaient eu de la connatre le mme dsir passionn que nous, en gardant
plus de libert d'esprit, en veillant chez l'intresse moins de
suspicions, une intrigue que certains n'ont pas ignore--mais certains
que nous ne connaissons pas et que nous ne saurions o trouver. Et parmi
toutes les raisons d'avoir avec nous une attitude inexplicable, il faut
faire entrer ces singularits du caractre qui poussent un tre, soit
par ngligence de son intrt, soit par haine, soit par amour de la
libert, soit par de brusques impulsions de colre, ou par crainte de ce
que penseront certaines personnes,  faire le contraire de ce que nous
pensions. Et puis il y a les diffrences de milieu, d'ducation,
auxquelles on ne veut pas croire parce que, quand on cause tous les
deux, on les efface par les paroles, mais qui se retrouvent, quand on
est seul, pour diriger les actes de chacun d'un point de vue si oppos
qu'il n'y a pas de vritable rencontre possible. Mais, ma petite
Andre, vous mentez encore. Rappelez-vous--vous-mme me l'avez avou--je
vous ai tlphon la veille, vous rappelez-vous, qu'Albertine avait tant
voulu, et en me le cachant comme quelque chose que je ne devais pas
savoir, aller  la matine Verdurin o Mlle Vinteuil devait venir.--Oui,
mais Albertine ignorait absolument que Mme Vinteuil dt y
venir.--Comment? Vous-mme m'avez dit que quelques jours avant elle
avait rencontr Mme Verdurin. D'ailleurs Andre, inutile de nous tromper
l'un l'autre. J'ai trouv un papier un matin dans la chambre
d'Albertine, un mot de Mme Verdurin la pressant de venir  la matine.
Et je lui montrai le mot qu'en effet Franoise s'tait arrange pour me
faire voir en le plaant tout au-dessus des affaires d'Albertine
quelques jours avant son dpart, et, je le crains, en le laissant l
pour faire croire  Albertine que j'avais fouill dans ses affaires,
pour lui faire savoir en tout cas que j'avais vu ce papier. Et je
m'tais souvent demand si cette ruse de Franoise n'avait pas t pour
beaucoup dans le dpart d'Albertine qui, voyant qu'elle ne pouvait plus
rien me cacher, se sentait dcourage, vaincue. Je lui montrai le
papier: Je n'ai aucun remords, tout excuse par ce sentiment si
familial... Vous savez bien, Andre, qu'Albertine avait toujours dit
que l'amie de Mlle Vinteuil tait, en effet, pour elle une mre, une
soeur.--Mais vous avez mal compris ce billet. La personne que Mme
Verdurin voulait ce jour-l faire rencontrer chez elle avec Albertine,
ce n'tait pas du tout l'amie de Mlle Vinteuil, c'tait le fianc _je
suis dans les choux,_ et le sentiment familial est celui que Mme
Verdurin portait  cette crapule qui est, en effet, son neveu. Pourtant
je crois qu'ensuite Albertine a su que Mlle Vinteuil devait venir, Mme
Verdurin avait pu le lui faire savoir accessoirement. Certainement
l'ide qu'elle reverrait son amie lui avait fait plaisir, lui rappelait
un pass agrable, mais comme vous seriez content, si vous deviez aller
dans un endroit, de savoir qu'Elstir y est, mais pas plus, pas mme
autant. Non, si Albertine ne voulait pas dire pourquoi elle voulait
aller chez Mme Verdurin, c'est qu'il y avait une rptition o Mme
Verdurin avait convoqu trs peu de personnes, parmi lesquelles ce neveu
 elle que vous aviez rencontr  Balbec, que Mme Bontemps voulait faire
pouser  Albertine et avec qui Albertine voulait parler. C'est une
jolie canaille. Ainsi Albertine, contrairement  ce qu'avait cru
autrefois la mre d'Andre, avait eu, somme toute, un beau parti
bourgeois. Et quand elle avait voulu voir Mme Verdurin, quand elle lui
avait parl en secret, quand elle avait t si fche que j'y fusse all
en soire sans la prvenir, l'intrigue qu'il y avait entre elle et Mme
Verdurin avait pour objet de lui faire rencontrer non Mlle Vinteuil,
mais le neveu qui aimait Albertine et pour qui Mme Verdurin
s'entremettait, avec cette satisfaction de travailler  la ralisation
d'un de ces mariages qui surprennent de la part de certaines familles
dans la mentalit de qui on n'entre pas compltement, croyant qu'elles
tiennent  un mariage riche. Or jamais je n'avais repens  ce neveu qui
avait peut-tre t le dniaiseur grce auquel j'avais t embrass la
premire fois par elle. Et  tout le plan des mobiles d'Albertine que
j'avais construit il fallait en substituer un autre, ou le lui
superposer, car peut-tre il ne l'excluait pas, le got pour les femmes
n'empchant pas de se marier. Et puis, il n'y a pas besoin de chercher
tant d'explications, ajouta Andre. Dieu sait combien j'aimais Albertine
et quelle bonne crature c'tait, mais surtout depuis qu'elle avait eu
la fivre typhode (une anne avant que vous ayez fait notre
connaissance  toutes), c'tait un vrai cerveau brl. Tout  coup elle
se dgotait de ce qu'elle faisait, il fallait changer  l minute mme,
et elle ne savait sans doute pas elle-mme pourquoi. Vous rappelez-vous
la premire anne o vous tes venu  Balbec, l'anne o vous nous avez
connues? Un beau jour elle s'est fait envoyer une dpche qui la
rappelait  Paris, c'est  peine si on a eu le temps de faire ses
malles. Or elle n'avait aucune raison de partir. Tous les prtextes
qu'elle a donns taient faux. Paris tait assommant pour elle  ce
moment-l. Nous tions toutes encore  Balbec. Le golf n'tait pas
ferm, et mme les preuves pour la grande coupe, qu'elle avait tant
dsire, n'taient pas finies. Srement c'est elle qui l'aurait eue. Il
n'y avait que huit jours  attendre. Eh bien, elle est partie au galop!
Souvent je lui en avais reparl depuis. Elle disait elle-mme qu'elle ne
savait pas pourquoi elle tait partie, que c'tait le mal du pays (le
pays, c'est Paris, vous pensez si c'est probable), qu'elle se dplaisait
 Balbec, qu'elle croyait qu'il y avait des gens qui se moquaient
d'elle. Et je me disais qu'il y avait cela de vrai dans ce que disait
Andre que, si des diffrences entre les esprits expliquent les
impressions diffrentes produites sur telle ou telle personne par une
mme oeuvre, les diffrences de sentiments, l'impossibilit de persuader
une personne qui ne vous aime pas, il y a aussi les diffrences entre
les caractres, les particularits d'un caractre qui sont aussi une
cause d'action. Puis je cessais de songer  cette explication et je me
disais combien il est difficile de savoir la vrit dans la vie. J'avais
bien remarqu le dsir et la dissimulation d'Albertine pour aller chez
Mme Verdurin et je ne m'tais pas tromp. Mais alors mme qu'on tient
ainsi un fait, des autres on ne peroit que l'apparence; car l'envers de
la tapisserie, l'envers rel de l'action, de l'intrigue--aussi bien que
celui de l'intelligence, du coeur--se drobe et nous ne voyons passer que
des silhouettes plates dont nous nous disons: c'est ceci, c'est cela;
c'est  cause d'elle, ou de telle autre. La rvlation que Mlle Vinteuil
devait venir m'avait paru l'explication d'autant plus logique
qu'Albertine, allant au-devant, m'en avait parl. Et plus tard
n'avait-elle pas refus de me jurer que la prsence de Mlle Vinteuil ne
lui faisait aucun plaisir? Et ici,  propos de ce jeune homme, je me
rappelai ceci que j'avais oubli: peu de temps auparavant, pendant
qu'Albertine habitait chez moi, je l'avais rencontr et il avait t,
contrairement  son attitude  Balbec, excessivement aimable, mme
affectueux avec moi, m'avait suppli de le laisser venir me voir, ce que
j'avais refus pour beaucoup de raisons. Or maintenant je comprenais
que, tout bonnement, sachant qu'Albertine habitait la maison, il avait
voulu se mettre bien avec moi pour avoir toutes facilits de la voir et
de me l'enlever, et je conclus que c'tait un misrable. Quelque temps
aprs, lorsque furent joues devant moi les premires oeuvres de ce jeune
homme, sans doute je continuai  penser que s'il avait tant voulu venir
chez moi, c'tait  cause d'Albertine, et tout en trouvant cela
coupable, je me rappelai que jadis si j'tais parti pour Doncires, voir
Saint-Loup, c'tait en ralit parce que j'aimais Mme de Guermantes. Il
est vrai que le cas n'tait pas le mme, Saint-Loup n'aimant pas Mme de
Guermantes, si bien qu'il y avait dans ma tendresse peut-tre un peu de
duplicit, mais nulle trahison. Mais je songeai ensuite que cette
tendresse qu'on prouve pour celui qui dtient le bien que vous dsirez,
on l'prouve aussi si, ce bien, celui-l le dtient mme en l'aimant
pour lui-mme. Sans doute, il faut alors lutter contre une amiti qui
conduira tout droit  la trahison. Et je crois que c'est ce que j'ai
toujours fait. Mais pour ceux qui n'en ont pas la force, on ne peut pas
dire que chez eux l'amiti qu'ils affectent pour le dtenteur soit une
pure ruse; ils l'prouvent sincrement et  cause de cela la manifestent
avec une ardeur qui, une fois la trahison accomplie, fait que le mari ou
l'amant tromp peut dire avec une indignation stupfie: Si vous aviez
entendu les protestations d'affection que me prodiguait ce misrable!
Qu'on vienne voler un homme de son trsor, je le comprends encore. Mais
qu'on prouve le besoin diabolique de l'assurer d'abord de son amiti,
c'est un degr d'ignominie et de perversit qu'on ne peut imaginer, Or
il n'y a pas l une telle perversit, ni mme mensonge tout  fait
lucide. L'affection de ce genre que m'avait manifeste ce jour-l le
pseudo-fianc d'Albertine avait encore une autre excuse, tant plus
complexe qu'un simple driv de l'amour pour Albertine. Ce n'est que
depuis peu qu'il se savait, qu'il s'avouait, qu'il voulait tre proclam
un intellectuel. Pour la premire fois les valeurs autres que sportives
ou noceuses existaient pour lui. Le fait que j'eusse t estim
d'Elstir, de Bergotte, qu'Albertine lui et peut-tre parl de la faon
dont je jugeais les crivains et dont elle se figurait que j'aurais pu
crire moi-mme, faisait que tout d'un coup j'tais devenu pour lui
(pour l'homme nouveau qu'il s'apercevait enfin tre) quelqu'un
d'intressant avec qui il et eu plaisir  tre li,  qui il et voulu
confier ses projets, peut-tre demander de le prsenter  Elstir. De
sorte qu'il tait sincre en demandant  venir chez moi, en m'exprimant
une sympathie o des raisons intellectuelles en mme temps qu'un reflet
d'Albertine mettaient de la sincrit. Sans doute ce n'tait pas _pour
cela_ qu'il tenait tant  venir chez moi, et il et tout lch pour
cela. Mais cette raison dernire, qui ne faisait gure qu'lever  une
sorte de paroxysme passionn les deux premires, il l'ignorait peut-tre
lui-mme, et les deux autres existaient rellement, comme avait pu
rellement exister chez Albertine, quand elle avait voulu aller,
l'aprs-midi de la rptition, chez Mme Verdurin, le plaisir
parfaitement honnte qu'elle aurait eu  revoir des amies d'enfance qui
pour elle n'taient pas plus vicieuses qu'elle n'tait pour celles-ci, 
causer avec elles,  leur montrer, par sa seule prsence chez les
Verdurin, que la pauvre petite fille qu'elles avaient connue tait
maintenant invite dans un salon marquant, le plaisir aussi qu'elle
aurait peut-tre eu  entendre de la musique de Vinteuil. Si tout cela
tait vrai, la rougeur qui tait venue au visage d'Albertine quand
j'avais parl de Mlle Vinteuil venait de ce que je l'avais fait  propos
de cette matine qu'elle avait voulu me cacher  cause de ce projet de
mariage que je ne devais pas savoir. Le refus d'Albertine de me jurer
qu'elle n'aurait eu aucun plaisir  revoir  cette matine Mlle Vinteuil
avait  ce moment-l augment mon tourment, fortifi mes soupons, mais
me prouvait rtrospectivement qu'elle avait tenu  tre sincre, et mme
pour une chose innocente, peut-tre justement parce que c'tait une
chose innocente. Il restait ce qu'Andre m'avait dit sur ses relations
avec Albertine. Peut-tre pourtant, mme sans aller jusqu' croire
qu'Andre les inventait entirement pour que je ne fusse pas heureux et
ne pusse pas me croire suprieur  elle, pouvais-je encore supposer
qu'elle avait un peu exagr ce qu'elle faisait avec Albertine, et
qu'Albertine, par restriction mentale, diminuait aussi un peu ce qu'elle
avait fait avec Andre, se servant systmatiquement de certaines
dfinitions que stupidement j'avais formules sur ce sujet, trouvant que
ses relations avec Andre ne rentraient pas dans ce qu'elle devait
m'avouer et qu'elle pouvait les nier sans mentir. Mais pourquoi croire
que c'tait plutt elle qu'Andre qui mentait? La vrit et la vie sont
bien ardues, et il me restait d'elles, sans qu'en somme je les connusse,
une impression o la tristesse tait peut-tre encore domine par la
fatigue.

Quant  la troisime fois o je me souviens d'avoir eu conscience que
j'approchais de l'indiffrence absolue  l'gard d'Albertine (et, cette
dernire fois, jusqu' sentir que j'y tais tout  fait arriv), ce fut
un jour,  Venise, assez longtemps aprs la dernire visite d'Andre.




CHAPITRE III

Sjour  Venise


Ma mre m'avait emmen passer quelques semaines  Venise et--comme il
peut y avoir de la beaut aussi bien que dans les choses les plus
humbles dans les plus prcieuses--j'y gotais des impressions analogues
 celles que j'avais si souvent ressenties autrefois  Combray, mais
transposes selon un mode entirement diffrent et plus riche. Quand, 
dix heures du matin, on venait ouvrir mes volets, je voyais flamboyer,
au lieu du marbre noir que devenaient en resplendissant les ardoises de
Saint-Hilaire, l'Ange d'Or du campanile de Saint-Marc. Rutilant d'un
soleil qui le rendait presque impossible  fixer, il me faisait avec ses
bras grands ouverts, pour quand je serais, une demi-heure plus tard, sur
la piazetta, une promesse de joie plus certaine que celle qu'il put tre
jadis charg d'annoncer aux hommes de bonne volont. Je ne pouvais
apercevoir que lui tant que j'tais couch, mais comme le monde n'est
qu'un vaste cadran solaire o un seul segment ensoleill nous permet de
voir l'heure qu'il est, ds le premier matin je pensai aux boutiques de
Combray sur la place de l'glise, qui, le dimanche, taient sur le point
de fermer quand j'arrivais  la messe, tandis que la paille du march
sentait fort sous le soleil dj chaud. Mais ds le second jour, ce que
je vis en m'veillant, ce pourquoi je me levai (parce que cela s'tait
substitu dans ma mmoire et dans mon dsir aux souvenirs de Combray),
ce furent les impressions de ma premire sortie du matin  Venise, 
Venise o la vie quotidienne n'tait pas moins relle qu' Combray, o
comme  Combray le dimanche matin on avait bien le plaisir de descendre
dans une rue en fte, mais o cette rue tait toute en une eau de
saphir, rafrachie de souffles tides, et d'une couleur si rsistante
que mes yeux fatigus pouvaient, pour se dtendre et sans craindre
qu'elle flcht, y appuyer leurs regards. Comme  Combray les bonnes
gens de la rue de l'Oiseau, dans cette nouvelle ville aussi les
habitants sortaient bien des maisons alignes l'une  ct de l'autre
dans la grande rue, mais ce rle de maisons projetant un peu d'ombre 
leurs pieds tait,  Venise, confi  des palais de porphyre et de
jaspe, au-dessus de la porte cintre desquels la tte d'un Dieu barbu
(en dpassant l'alignement, comme le marteau d'une porte  Combray)
avait pour rsultat de rendre plus fonc par son reflet, non le brun du
sol mais le bleu splendide de l'eau. Sur la piazza l'ombre qu'eussent
dveloppe  Combray la toile du magasin de nouveauts et l'enseigne du
coiffeur, c'taient les petites fleurs bleues que sme  ses pieds sur
le dsert du dallage ensoleill le relief d'une faade Renaissance, non
pas que, quand le soleil tapait fort, on ne ft oblig,  Venise comme 
Combray, de baisser, au bord du canal, des stores, mais ils taient
tendus entre les quadrilobes et les rinceaux de fentres gothiques. J'en
dirai autant de celle de notre htel devant les balustres de laquelle ma
mre m'attendait en regardant le canal avec une patience qu'elle n'et
pas montre autrefois  Combray, en ce temps o, mettant en moi des
esprances qui depuis n'avaient pas t ralises, elle ne voulait pas
me laisser voir combien elle m'aimait. Maintenant elle sentait bien que
sa froideur apparente n'et plus rien chang, et la tendresse qu'elle me
prodiguait tait comme ces aliments dfendus qu'on ne refuse plus aux
malades quand il est assur qu'ils ne peuvent gurir. Certes, les
humbles particularits qui faisaient individuelle la fentre de la
chambre de ma tante Lonie, sur la rue de l'Oiseau, son asymtrie 
cause de la distance ingale entre les deux fentres voisines, la
hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coude qui servait 
ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glac qu'une embrasse
divisait et retenait carts, l'quivalent de tout cela existait  cet
htel de Venise o j'entendais aussi ces mots si particuliers, si
loquents qui nous font reconnatre de loin la demeure o nous rentrons
djeuner, et plus tard restent dans notre souvenir comme un tmoignage
que pendant un certain temps cette demeure fut la ntre; mais le soin de
les dire tait,  Venise, dvolu, non comme il l'tait  Combray et
comme il l'est un peu partout, aux choses les plus simples, voire les
plus laides, mais  l'ogive encore  demi arabe d'une faade qui est
reproduite, dans tous les muses de moulages et tous les livres d'art
illustrs, comme un des chefs-d'oeuvre de l'architecture domestique au
moyen ge; de bien loin et quand j'avais  peine dpass Saint-Georges
le Majeur, j'apercevais cette ogive qui m'avait vu, et l'lan de ses
arcs briss ajoutait  son sourire de bienvenue la distinction d'un
regard plus lev, presque incompris. Et parce que; derrire ces
balustres de marbre de diverses couleurs, maman lisait en m'attendant,
le visage contenu dans une voilette de tulle d'un blanc aussi dchirant
que celui de ses cheveux, pour moi qui sentais que ma mre l'avait, en
cachant ses larmes, ajoute  son chapeau de paille, un peu pour avoir
l'air habille devant les gens de l'htel, mais surtout pour me
paratre moins en deuil, moins triste, presque console de la mort de ma
grand'mre, parce que, ne m'ayant pas reconnu tout de suite, ds que de
la gondole je l'appelais elle envoyait vers moi, du fond de son coeur,
son amour qui ne s'arrtait que l o il n'y avait plus de matire pour
le soutenir  la surface de son regard passionn qu'elle faisait aussi
proche de moi que possible, qu'elle cherchait  exhausser,  l'avance
de ses lvres, en un sourire qui semblait m'embrasser, dans le cadre et
sous le dais du sourire plus discret de l'ogive illumine par le soleil
de midi;  cause de cela, cette fentre a pris dans ma mmoire la
douceur des choses qui eurent en mme temps que nous,  ct de nous,
leur part dans une certaine heure qui sonnait, la mme pour nous et pour
elles; et si pleins de formes admirables que soient ses meneaux, cette
fentre illustre garde pour moi l'aspect intime d'un homme de gnie avec
qui nous aurions pass un mois dans une mme villgiature, qui y aurait
contract pour nous quelque amiti, et si depuis, chaque fois que je
vois le moulage de cette fentre dans un muse, je suis oblig de
retenir mes larmes, c'est tout simplement parce qu'elle me dit la chose
qui peut le plus me toucher: Je me rappelle trs bien votre mre.

Et pour aller chercher maman qui avait quitt la fentre, j'avais bien
en laissant la chaleur du plein air cette sensation de fracheur, jadis
prouve  Combray quand je montais dans ma chambre; mais  Venise
c'tait un courant d'air marin qui l'entretenait, non plus dans un petit
escalier de bois aux marches rapproches mais sur les nobles surfaces de
degrs de marbre, clabousses  tout moment d'un clair de soleil
glauque, et qui  l'utile leon de Chardin, reue autrefois, ajoutaient
celle de Vronse. Et puisque  Venise ce sont des oeuvres d'art, des
choses magnifiques, qui sont charges de nous donner les impressions
familires de la vie, c'est esquiver le caractre de cette ville, sous
prtexte que la Venise de certains peintres est froidement esthtique
dans sa partie la plus clbre, qu'en reprsenter seulement (exceptons
les superbes tudes de Maxime Dethomas) les aspects misrables, l o ce
qui fait sa splendeur s'efface, et pour rendre Venise plus intime et
plus vraie lui donner de la ressemblance avec Aubervilliers. Ce fut le
tort de trs grands artistes, par une raction bien naturelle contre la
Venise factice des mauvais peintres, de s'tre attachs uniquement  la
Venise, qu'ils trouvrent plus raliste, des humbles campi, des petits
rii abandonns. C'tait elle que j'explorais souvent l'aprs-midi, si je
ne sortais pas avec ma mre. J'y trouvais plus facilement, en effet, de
ces femmes du peuple, les allumettires, les enfileuses de perles, les
travailleuses du verre ou de la dentelle, les petites ouvrires aux
grands chles noirs  franges. Ma gondole suivait les petits canaux;
comme la main mystrieuse d'un gnie qui m'aurait conduit dans les
dtours de cette ville d'Orient, ils semblaient, au fur et  mesure que
j'avanais, me pratiquer un chemin creus en plein coeur d'un quartier
qu'ils divisaient en cartant  peine d'un mince sillon arbitrairement
trac les hautes maisons aux petites fentres mauresques; et, comme si
le guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m'et clair
au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil  qui
ils frayaient sa route. On sentait qu'entre les pauvres demeures que le
petit canal venait de sparer et qui eussent sans cela form un tout
compact, aucune place n'avait, t rserve. De sorte que le campanile
de l'glise ou les treilles des jardins surplombaient  pic le rio comme
dans une ville inonde. Mais pour les glises comme pour les jardins,
grce  la mme transposition que dans le Grand Canal, la mer se prtait
si bien  faire la fonction de voie de communication, de rue grande ou
petite, que de chaque ct du canaletto les glises montaient de l'eau
en ce vieux quartier populaire, devenues des paroisses humbles et
frquentes, portant sur elles le cachet de leur ncessit, de la
frquentation de nombreuses petites gens; que les jardins traverss par
la perce du canal laissaient traner dans l'eau leurs feuilles ou leurs
fruits tonns, et que, sur le rebord de la maison dont le grs
grossirement fendu tait encore rugueux comme s'il venait d'tre
brusquement sci, des gamins surpris et gardant leur quilibre
laissaient pendre leurs jambes bien d'aplomb,  la faon de matelots
assis sur un pont mobile dont les deux moitis viennent de s'carter et
ont permis  la mer de passer entre elles.

Parfois apparaissait un monument plus beau, qui se trouvait l comme une
surprise dans une bote que nous viendrions d'ouvrir, un petit temple
d'ivoire avec ses ordres corinthiens et sa statue allgorique au
fronton, un peu dpays parmi les choses usuelles au milieu desquelles
il tranait, et le pristyle que lui rservait le canal gardait l'air
d'un quai de dbarquement pour marachers.

Le soleil tait encore haut dans le ciel quand j'allais retrouver ma
mre sur la piazetta. Nous remontions le Grand Canal en gondole, nous
regardions la file des palais entre lesquels nous passions reflter la
lumire et l'heure sur leurs flancs roses et changer avec elles, moins 
la faon d'habitations prives et de monuments clbres que comme une
chane de falaises de marbre au pied de laquelle on va se promener le
soir en barque pour voir se coucher le soleil. Telles, les demeures
disposes des deux cts du chenal faisaient penser  des sites de la
nature, mais d'une nature qui aurait cr ses oeuvres avec une
imagination humaine. Mais en mme temps ( cause du caractre des
impressions toujours urbaines que Venise donne presque en pleine mer,
sur ces flots o le flux et le reflux se font sentir deux fois par jour,
et qui tour  tour recouvrent  mare haute et dcouvrent  mare basse
les magnifiques escaliers extrieurs des palais), comme nous l'eussions
fait  Paris sur les boulevards, dans les Champs-lyses, au Bois, dans
toute large avenue  la mode, parmi la lumire poudroyante du soir, nous
croisions les femmes les plus lgantes, presque toutes trangres, et
qui, mollement appuyes sur les coussins de leur quipage flottant,
prenaient la file, s'arrtaient devant un palais o elles avaient une
amie  aller voir, faisaient demander si elle tait l; et, tandis qu'en
attendant la rponse elles prparaient  tout hasard leur carte pour la
laisser, comme elles eussent fait  la porte de l'htel de Guermantes,
elles cherchaient dans leur guide de quelle poque, de quel style tait
le palais, non sans tre secoues comme au sommet d'une vague bleue par
le remous de l'eau tincelante et cabre, qui s'effarait d'tre
resserre entre la gondole dansante et le marbre retentissant. Et ainsi
les promenades, mme rien que pour aller faire des visites ou des
courses, taient triples et uniques dans cette Venise o les simples
alles et venues mondaines prennent en mme temps la forme et le charme
d'une visite  un muse et d'une borde en mer.

Plusieurs des palais du Grand Canal taient transforms en htels, et,
par got du changement ou par amabilit pour Mme Sazerat que nous avions
retrouve--la connaissance imprvue et inopportune qu'on rencontre
chaque fois qu'on voyage--et que maman avait invite, nous voulmes un
soir essayer de dner dans un htel qui n'tait pas le ntre et o l'on
prtendait que la cuisine tait meilleure. Tandis que ma mre payait le
gondolier et entrait avec Mme Sazerat dans le salon qu'elle avait
retenu, je voulus jeter un coup d'oeil sur la grande salle du restaurant
aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout entire de fresques,
depuis mal restaures. Deux garons causaient en un italien que je
traduis:

Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre? Ils ne prviennent
jamais. C'est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table
(non so se bisogna conservar loro la tavola). Et puis, tant pis s'ils
descendent et qu'ils la trouvent prise! Je ne comprends pas qu'on
reoive des forestieri comme a dans un htel aussi chic. C'est pas le
monde d'ici.

Malgr son ddain, le garon aurait voulu savoir, ce qu'il devait
dcider relativement  la table, et il allait faire demander au liftier
de monter s'informer  l'tage quand, avant qu'il en et le temps, la
rponse lui fut donne: il venait d'apercevoir la vieille dame qui
entrait. Je n'eus pas de peine, malgr l'air de tristesse et de fatigue
que donne l'appesantissement des annes et malgr une sorte d'eczma, de
lpre rouge qui couvrait sa figure,  reconnatre sous son bonnet, dans
sa cotte noire faite chez W..., mais, pour les profanes, pareille 
celle d'une vieille concierge, la marquise de Villeparisis. Le hasard
fit que l'endroit o j'tais, debout, en train d'examiner les vestiges
d'une fresque, se trouvait, le long des belles parois de marbre,
exactement derrire la table o venait de s'asseoir Mme de Villeparisis.

Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder  descendre. Depuis un mois
qu'ils sont ici ils n'ont mang qu'une fois l'un sans l'autre, dit le
garon.

Je me demandais quel tait celui de ses parents avec lequel elle
voyageait et qu'on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout de
quelques instants, s'avancer vers la table et s'asseoir  ct d'elle
son vieil amant, M. de Norpois.

Son grand ge avait affaibli la sonorit de sa voix, mais donn en
revanche  son langage, jadis si plein de rserve, une vritable
intemprance. Peut-tre fallait-il en chercher la cause dans des
ambitions qu'il sentait ne plus avoir grand temps pour raliser et qui
le remplissaient d'autant plus de vhmence et de fougue; peut-tre dans
le fait que, laiss  l'cart d'une politique o il brlait de rentrer,
il croyait, dans la navet de son dsir, faire mettre  la retraite,
par les sanglantes critiques qu'il dirigeait contre eux, ceux qu'il se
faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens assurs que le
cabinet dont ils ne font pas partie n'en a pas pour trois jours. Il
serait, d'ailleurs, exagr de croire que M. de Norpois avait perdu
entirement les traditions du langage diplomatique. Ds qu'il tait
question de grandes affaires il se retrouvait, on va le voir, l'homme
que nous avons connu, mais le reste du temps il s'panchait sur l'un et
sur l'autre avec cette violence snile de certains octognaires qui les
jette sur des femmes  qui ils ne peuvent plus faire grand mal.

Mme de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le silence d'une
vieille femme  qui la fatigue de la vieillesse a rendu difficile de
remonter du ressouvenir du pass au prsent. Puis, dans ces questions
toutes pratiques o s'empreint le prolongement d'un mutuel amour:

--tes-vous pass chez Salviati?

--Oui.

--Enverront-ils demain?

--J'ai rapport moi-mme la coupe. Je vous la montrerai aprs le dner.
Voyons le menu.

--Avez-vous donn l'ordre de bourse pour mes Suez?

--Non, l'attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs
de ptrole. Mais il n'y a pas lieu de se presser tant donn les
excellentes dispositions du march. Voil le menu. Il y a comme entre
des rougets. Voulez-vous que nous en prenions?

--Moi, oui, mais vous, cela vous est dfendu. Demandez  la place du
risotto. Mais ils ne savent pas le faire.

--Cela ne fait rien. Garon, apportez-nous d'abord des rougets pour
Madame et un risotto pour moi.

Un nouveau et long silence.

Tenez, je vous apporte des journaux, le _Corriere della Sera_, la
_Gazzetta del Popolo_, etc. Est-ce que vous savez qu'il est fortement
question d'un mouvement diplomatique dont le premier bouc missaire
serait Palologue, notoirement insuffisant en Serbie? Il serait
peut-tre remplac par Loz et il y aurait  pourvoir au poste de
Constantinople. Mais, s'empressa d'ajouter avec cret M. de Norpois,
pour une ambassade d'une telle envergure et o il est de toute vidence
que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu'il arrive, avoir la
premire place  la table des dlibrations, il serait prudent de
s'adresser  des hommes d'exprience mieux outills pour rsister aux
embches des ennemis de notre allie britannique que des diplomates de
la jeune cole qui donneraient tte baisse dans le panneau. La
volubilit irrite avec laquelle M. de Norpois pronona ces dernires
paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de prononcer son
nom comme il leur avait recommand de le faire, donnaient comme grand
favori un jeune ministre des affaires trangres. Dieu sait si les
hommes d'ge sont loigns de se mettre,  la suite de je ne sais
quelles manoeuvres tortueuses, aux lieu et place de plus ou moins
incapables recrues. J'en ai beaucoup connu de tous ces prtendus
diplomates de la mthode empirique, qui mettaient tout leur espoir dans
un ballon d'essai que je ne tardais pas  dgonfler. Il est hors de
doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre les rnes
de l'tat en des mains turbulentes, qu' l'appel du devoir un conscrit
rpondra toujours: prsent. Mais qui sait (et M. de Norpois avait l'air
de trs bien savoir de qui il parlait) s'il n'en serait pas de mme le
jour o l'on irait chercher quelque vtran plein de savoir et
d'adresse?  mon sens, chacun peut avoir sa manire de voir, le poste de
Constantinople ne devrait tre accept qu'aprs un rglement de nos
difficults pendantes avec l'Allemagne. Nous ne devons rien  personne,
et il est inadmissible que tous les six mois on vienne nous rclamer,
par des manoeuvres dolosives et  notre corps dfendant, je ne sais quel
quitus, toujours mis en avant par une presse de sportulaires. Il faut
que cela finisse, et naturellement un homme de haute valeur et qui a
fait ses preuves, un homme qui aurait, si je puis dire, l'oreille de
l'empereur, jouirait de plus d'autorit que quiconque pour mettre le
point final au conflit.

Un monsieur qui finissait de dner salua M. de Norpois.

--Ah! mais c'est le prince Foggi, dit le marquis.

--Ah! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira Mme de
Villeparisis.

--Mais parfaitement si. C'est le prince Odon. C'est le propre beau-frre
de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que j'ai chass
avec lui  Bonntable?

--Ah! Odon, c'est celui qui faisait de la peinture?

--Mais pas du tout, c'est celui qui a pous la soeur du grand-duc N...

M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez dsagrable d'un
professeur mcontent de son lve et, de ses yeux bleus, regardait
fixement Mme de Villeparisis.

Quand le prince eut fini son caf et quitta sa table, M. de Norpois se
leva, marcha avec empressement vers lui et, d'un geste majestueux, il
s'carta, et, s'effaant lui-mme, le prsenta  Mme de Villeparisis. Et
pendant les quelques minutes que le prince demeura debout auprs d'eux,
M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller Mme de Villeparisis de
sa pupille bleue, par complaisance ou svrit de vieil amant, et
surtout dans la crainte qu'elle ne se livrt  un des carts de langage
qu'il avait gots, mais qu'il redoutait. Ds qu'elle disait au prince
quelque chose d'inexact il rectifiait le propos et fixait les yeux de la
marquise accable et docile, avec l'intensit continue d'un magntiseur.

Un garon vint me dire que ma mre m'attendait, je la rejoignis et
m'excusai auprs de Mme Sazerat en disant que cela m'avait amus de voir
Mme de Villeparisis.  ce nom, Mme Sazerat plit et sembla prs de
s'vanouir. Cherchant  se dominer:

--Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon? me dit-elle.

--Oui.

--Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde? C'est le rve
de ma vie.

--Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera pas 
avoir fini de dner. Mais comment peut-elle tant vous intresser?

--Mais Mme de Villeparisis, c'tait en premires noces la duchesse
d'Havr, belle comme un ange, mchante comme un dmon, qui a rendu fou
mon pre, l'a ruin et abandonn aussitt aprs. Eh bien! elle a beau
avoir agi avec lui comme la dernire des filles, avoir t cause que
j'ai d, moi et les miens, vivre petitement  Combray, maintenant que
mon pre est mort, ma consolation c'est qu'il ait aim la plus belle
femme de son poque, et comme je ne l'ai jamais vue, malgr tout ce sera
une douceur...

Je menai Mme Sazerat, tremblante d'motion, jusqu'au restaurant et je
lui montrai Mme de Villeparisis.

Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu'o il faut,
Mme Sazerat n'arrta pas ses regards  la table o dnait Mme de
Villeparisis, et, cherchant un autre point de la salle:

--Mais elle doit tre partie, je ne la vois pas o vous me dites.

Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision dteste, adore, qui
habitait son imagination depuis si longtemps.

--Mais si,  la seconde table.

--C'est que nous ne comptons pas  partir du mme point. Moi, comme je
compte, la seconde table, c'est une table o il y a seulement,  ct
d'un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.

--C'est elle!

Cependant, Mme de Villeparisis ayant demand  M. de Norpois de faire
asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux
trois, on parla politique, le prince dclara qu'il tait indiffrent au
sort du cabinet, et qu'il resterait encore une bonne semaine  Venise.
Il esprait que d'ici l toute crise ministrielle serait vite. Le
prince Foggi crut au premier instant que ces questions de politique
n'intressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui jusque-l s'tait
exprim avec tant de vhmence, s'tait mis soudain  garder un silence
presque anglique qui semblait ne pouvoir s'panouir, si la voix
revenait, qu'en un chant innocent et mlodieux de Mendelssohn ou de
Csar Franck. Le prince pensait aussi que ce silence tait d  la
rserve d'un Franais qui, devant un Italien, ne veut pas parler des
affaires de l'Italie. Or l'erreur du prince tait complte. Le silence,
l'air d'indiffrence taient rests chez M. de Norpois non la marque de
la rserve mais le prlude coutumier d'une immixtion dans des affaires
importantes. Le marquis n'ambitionnait rien moins, comme nous l'avons
vu, que Constantinople, avec un rglement pralable des affaires
allemandes, pour lequel il comptait forcer la main au cabinet de Rome.
Le marquis jugeait, en effet, que de sa part un acte d'une porte
internationale pouvait tre le digne couronnement de sa carrire,
peut-tre mme le commencement de nouveaux honneurs, de fonctions
difficiles auxquelles il n'avait pas renonc. Car la vieillesse nous
rend d'abord incapables d'entreprendre mais non de dsirer. Ce n'est que
dans une troisime priode que ceux qui vivent trs vieux ont renonc au
dsir, comme ils ont d abandonner l'action. Ils ne se prsentent mme
plus  des lections futiles o ils tentrent si souvent de russir,
comme celle de prsident de la Rpublique. Ils se contentent de sortir,
de manger, de lire les journaux, ils se survivent  eux-mmes.

Le prince, pour mettre le marquis  l'aise et lui montrer qu'il le
considrait comme un compatriote, se mit  parler des successeurs
possibles du prsident du Conseil actuel. Successeurs dont la tche
serait difficile. Quand le prince Foggi eut cit plus de vingt noms
d'hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l'ancien
ambassadeur couta les paupires  demi abaisses sur ses yeux bleus et
sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour
prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la
conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les eut oublis,
tre exhums par quelque personnalit signant un Renseign ou Testis
ou Machiavel dans un journal o l'oubli mme o ils taient tombs
leur vaut le bnfice de faire  nouveau sensation. Donc le prince Foggi
venait de citer plus de vingt noms devant le diplomate aussi immobile et
muet qu'un homme sourd, quand M. de Norpois leva lgrement la tte et,
dans la forme o avaient t rdiges ses interventions diplomatiques
les plus grosses de consquence, quoique cette fois-ci avec une audace
accrue et une brivet moindre, demanda finement: Et est-ce que
personne n'a prononc le nom de M. Giolitti?  ces mots les cailles du
prince Foggi tombrent; il entendit un murmure cleste. Puis aussitt M.
de Norpois se mit  parler de choses et autres, ne craignit pas de faire
quelque bruit, comme, lorsque la dernire note d'un sublime aria de Bach
est termine, on ne craint plus de parler  haute voix, d'aller chercher
ses vtements au vestiaire. Il rendit mme la cassure plus nette en
priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs Majests le
Roi et la Reine quand il aurait l'occasion de les voir, phrase de dpart
qui correspondait  ce qu'est,  la fin d'un concert, ces mots hurls:
Le cocher Auguste de la rue de Belloy. Nous ignorons quelles furent
exactement les impressions du prince Foggi. Il tait assurment ravi
d'avoir entendu ce chef-d'oeuvre: Et M. Giolitti, est-ce que personne
n'a prononc son nom? Car M. de Norpois, chez qui l'ge avait teint ou
dsordonn les qualits les plus belles, en revanche avait perfectionn
en vieillissant les airs de bravoure, comme certains musiciens gs,
en dclin pour tout le reste, acquirent jusqu'au dernier jour, pour la
musique de chambre, une virtuosit parfaite qu'ils ne possdaient pas
jusque-l.

Toujours est-il que le prince Foggi, qui comptait passer quinze jours 
Venise, rentra  Rome le jour mme et fut reu quelques jours aprs en
audience par le Roi au sujet de proprits que, nous croyons l'avoir
dj dit, le prince possdait en Sicile. Le cabinet vgta plus
longtemps qu'on n'aurait cru.  sa chute, le Roi consulta divers hommes
d'tat sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet. Puis il
fit appeler M. Giolitti, qui accepta. Trois mois aprs, un journal
raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La conversation
tait rapporte comme nous l'avons fait, avec la diffrence qu'au lieu
de dire: M. de Norpois demanda finement, on lisait: dit avec ce fin
et charmant sourire qu'on lui connat. M. de Norpois jugea que
finement avait dj une force explosive suffisante pour un diplomate
et que cette adjonction tait pour le moins intempestive. Il avait bien
demand que le quai d'Orsay dmentt officiellement, mais le quai
d'Orsay ne savait o donner de la tte. En effet, depuis que l'entrevue
avait t dvoile, M. Barrre tlgraphiait plusieurs fois par heure
avec Paris pour se plaindre qu'il y et un ambassadeur officieux au
Quirinal et pour rapporter le mcontentement que ce fait avait produit
dans l'Europe entire. Ce mcontentement n'existait pas, mais les divers
ambassadeurs taient trop polis pour dmentir M. Barrre leur assurant
que srement tout le monde tait rvolt. M. Barrre, n'coutant que sa
pense, prenait ce silence courtois pour une adhsion. Aussitt il
tlgraphiait  Paris: Je me suis entretenu une heure durant avec le
marquis Visconti-Venosta, etc. Ses secrtaires taient sur les dents.

Pourtant M. de Norpois avait  sa dvotion un trs ancien journal
franais et qui mme en 1870, quand il tait ministre de France dans un
pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal tait (surtout
le premier article, non sign) admirablement rdig. Mais il intressait
mille fois davantage quand ce premier article (dit premier-Paris dans
ces temps lointains, et appel aujourd'hui, on ne sait pourquoi,
ditorial) tait au contraire mal tourn, avec des rptitions de mots
infinies. Chacun sentait alors avec motion que l'article avait t
inspir. Peut-tre par M. de Norpois, peut-tre par tel autre grand
matre de l'heure. Pour donner une ide anticipe des vnements
d'Italie, montrons comment M. de Norpois se servit de ce journal en
1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la guerre eut lieu tout de
mme; trs efficacement, pensait M. de Norpois, dont l'axiome tait
qu'il faut avant tout prparer l'opinion. Ses articles, o chaque mot
tait pes, ressemblaient  ces notes optimistes que suit immdiatement
la mort du malade. Par exemple,  la veille de la dclaration de guerre,
en 1870, quand la mobilisation tait presque acheve, M. de Norpois
(restant dans l'ombre naturellement) avait cru devoir envoyer  ce
journal fameux, l'ditorial suivant:

L'opinion semble prvaloir dans les cercles autoriss que, depuis hier,
dans le milieu de l'aprs-midi, la situation, sans avoir, bien entendu,
un caractre alarmant, pourrait tre envisage comme srieuse et mme,
par certains cts, comme susceptible d'tre considre comme critique.
M. le marquis de Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre
de Prusse afin d'examiner dans un esprit de fermet et de conciliation,
et d'une faon tout  fait concrte, les diffrents motifs de friction
existants, si l'on peut parler ainsi. La nouvelle n'a malheureusement
pas t reue par nous,  l'heure o nous mettons sous presse, que Leurs
Excellences aient pu se mettre d'accord sur une formule pouvant servir
de base  un instrument diplomatique.

_Dernire heure_: On a appris avec satisfaction dans les cercles bien
informs, qu'une lgre dtente semble s'tre produite dans les rapports
franco-prussiens. On attacherait une importance toute particulire au
fait que M. de Norpois aurait rencontr unter den Linden le ministre
d'Angleterre, avec qui il s'est entretenu une vingtaine de minutes.
Cette nouvelle est considre comme satisfaisante. (On avait ajout
entre parenthses, aprs satisfaisante, le mot allemand quivalent:
_befnedigend_.) Et le lendemain on lisait dans l'ditorial: Il
semblerait, malgr toute la souplesse de M. de Norpois,  qui tout le
monde se plat  rendre hommage pour l'habile nergie avec laquelle il a
su dfendre les droits imprescriptibles de la France, qu'une rupture n'a
plus pour ainsi dire presque aucune chance d'tre vite.

Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil
ditorial de quelques commentaires, envoys, bien entendu, par M. de
Norpois. On a peut-tre remarqu dans les pages prcdentes que le
conditionnel tait une des formes grammaticales prfres de
l'ambassadeur, dans la littrature diplomatique. (On attacherait une
importance particulire, pour il parat qu'on attache une importance
particulire.) Mais le prsent de l'indicatif pris non pas dans son
sens habituel mais dans celui de l'ancien optatif n'tait pas moins cher
 M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient l'ditorial taient
ceux-ci:

Jamais le public n'a fait preuve d'un calme aussi admirable. (M. de
Norpois aurait bien voulu que ce ft vrai, mais craignait tout le
contraire.) Il est las des agitations striles et a appris avec
satisfaction que le gouvernement de Sa Majest prendrait ses
responsabilits selon les ventualits qui pourraient se produire. Le
public n'en demande (optatif) pas davantage.  son beau sang-froid,
qui est dj un indice de succs, nous ajouterons encore une nouvelle
bien faite pour rassurer l'opinion publique, s'il en tait besoin. On
assure, en effet, que M. de Norpois, qui, pour raison de sant, devait
depuis longtemps venir faire  Paris une petite cure, aurait quitt
Berlin o il ne jugeait plus sa prsence utile. _Dernire heure:_ Sa
Majest l'Empereur a quitt ce matin Compigne pour Paris afin de
confrer avec le marquis de Norpois, le ministre de la guerre et le
marchal Bazaine en qui l'opinion publique a une confiance particulire.
S. M. l'Empereur a dcommand le dner qu'il devait offrir  sa
belle-soeur la duchesse d'Albe. Cette mesure a produit partout, ds
qu'elle a t connue, une impression particulirement favorable.
L'Empereur a pass en revue les troupes, dont l'enthousiasme est
indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lanc ds
l'arrive des souverains  Paris, sont,  toute ventualit, prts 
partir dans la direction du Rhin.

       *       *       *       *       *

Parfois, au crpuscule, en rentrant  l'htel je sentais que l'Albertine
d'autrefois, invisible  moi-mme, tait pourtant enferme au fond de
moi comme aux plombs d'une Venise intrieure, dont parfois un incident
faisait glisser le couvercle durci jusqu' me donner une ouverture sur
ce pass.

Ainsi, par exemple, un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un
instant pour moi les portes de la prison o Albertine tait en moi
vivante, mais si loin, si profondment qu'elle me restait inaccessible.
Depuis sa mort je ne m'tais plus occup des spculations que j'avais
faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait pass; de
grandes sagesses de l'poque prcdente taient dmenties par celle-ci,
comme il tait arriv autrefois de M. Thiers disant que les chemins de
fer ne pourraient jamais russir. Les titres dont M. de Norpois nous
avait dit: Leur revenu n'est pas trs lev sans doute, mais du moins
le capital ne sera jamais dprci, taient le plus souvent ceux qui
avaient le plus baiss. Il me fallait payer des diffrences
considrables et d'un coup de tte je me dcidai  tout vendre et me
trouvai ne plus possder que le cinquime  peine de ce que j'avais du
vivant d'Albertine. On le sut  Combray dans ce qui restait de notre
famille et de nos relations, et, comme on savait que je frquentais le
marquis de Saint-Loup et les Guermantes, on se dit: Voil o mnent les
ides de grandeur. On y et t bien tonn d'apprendre que c'tait
pour une jeune fille de condition aussi modeste qu'Albertine que j'avais
fait ces spculations. D'ailleurs, dans cette vie de Combray o chacun
est  jamais class suivant les revenus qu'on lui connat, comme dans
une caste indienne, on n'et pu se faire une ide de cette grande
libert qui rgnait dans le monde des Guermantes, o on n'attachait
aucune importance  la fortune et o la pauvret tait considre comme
aussi dsagrable, mais nullement plus diminuante et n'affectant pas
plus la situation sociale, qu'une maladie d'estomac. Sans doute se
figurait-on, au contraire,  Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes
devaient tre des nobles ruins, aux chteaux hypothqus,  qui je
prtais de l'argent, tandis que si j'avais t ruin ils eussent t les
premiers  m'offrir vraiment de me venir en aide. Quant  ma ruine
relative, j'en tais d'autant plus ennuy que mes curiosits vnitiennes
s'taient concentres depuis peu sur une jeune marchande de verrerie, 
la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de
tons orangs et me donnait un tel dsir de la revoir chaque jour que,
sentant que nous quitterions bientt Venise, ma mre et moi, j'tais
rsolu  tcher de lui faire  Paris une situation quelconque qui me
permt de ne pas me sparer d'elle. La beaut de ses dix-sept ans tait
si noble, si radieuse, que c'tait un vrai Titien  acqurir avant de
s'en aller. Et le peu qui me restait de fortune suffirait-il  la tenter
assez pour qu'elle quittt son pays et vnt vivre  Paris pour moi seul?
Mais comme je finissais la lettre du coulissier, une phrase o il
disait: Je soignerai vos reports me rappela une expression presque
aussi hypocritement professionnelle que la baigneuse de Balbec avait
employe en parlant  Aim d'Albertine: C'est moi qui la soignais,
avait-elle dit, et ces mots, qui ne m'taient jamais revenus  l'esprit,
firent jouer comme un Ssame les gonds du cachot. Mais au bout d'un
instant ils se refermrent sur l'emmure--que je n'tais pas coupable de
ne pas vouloir rejoindre, puisque je ne parvenais plus  la voir,  me
la rappeler, et que les tres n'existent pour nous que par l'ide que
nous avons d'eux--que m'avait un instant rendue si touchante le
dlaissement, que pourtant elle ignorait, que j'avais, l'espace d'un
clair, envi le temps dj lointain o je souffrais nuit et jour du
compagnonnage de son souvenir. Une autre fois,  San Giorgio dei
Schiavoni, un aigle auprs d'un des aptres et stylis de la mme faon
rveilla le souvenir et presque la souffrance cause par les deux bagues
dont Franoise m'avait dcouvert la similitude et dont je n'avais jamais
su qui les avait donnes  Albertine. Un soir enfin, une circonstance
telle se produisit qu'il sembla que mon amour aurait d renatre. Au
moment o notre gondole s'arrtait aux marches de l'htel, le portier me
remit une dpche que l'employ du tlgraphe tait dj venu trois fois
pour m'apporter, car,  cause de l'inexactitude du nom du destinataire
(que je compris pourtant,  travers les dformations des employs
italiens, tre le mien), on demandait un accus de rception certifiant
que le tlgramme tait bien pour moi. Je l'ouvris ds que je fus dans
ma chambre, et, jetant un coup d'oeil sur ce libell rempli de mots mal
transmis, je pus lire nanmoins: Mon ami, vous me croyez morte,
pardonnez-moi, je suis trs vivante, je voudrais vous voir, vous parler
mariage, quand revenez-vous? Tendrement. Albertine. Alors il se passa,
d'une faon inverse, la mme chose que pour ma grand'mre: quand j'avais
appris en fait que ma grand'mre tait morte, je n'avais d'abord eu
aucun chagrin. Et je n'avais souffert effectivement de sa mort que quand
des souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour moi.
Maintenant qu'Albertine dans ma pense ne vivait plus pour moi, la
nouvelle qu'elle tait vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru.
Albertine n'avait t pour moi qu'un faisceau de penses, elle avait
survcu  sa mort matrielle tant que ces penses vivaient en moi; en
revanche, maintenant que ces penses taient mortes, Albertine ne
ressuscitait nullement pour moi avec son corps. Et en m'apercevant que
je n'avais pas de joie qu'elle ft vivante, que je ne l'aimais plus,
j'aurais d tre plus boulevers que quelqu'un qui, se regardant dans
une glace aprs des mois de voyage ou de maladie, s'aperoit qu'il a les
cheveux blancs et une figure nouvelle d'homme mr ou de vieillard. Cela
bouleverse parce que cela veut dire: l'homme que j'tais, le jeune homme
blond n'existe plus, je suis un autre. Or l'impression que j'prouvais
ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort aussi totale
du moi ancien et la substitution aussi complte d'un moi nouveau  ce
moi ancien, que la vue d'un visage rid surmont d'une perruque blanche
remplaant le visage de jadis? Mais on ne s'afflige pas plus d'tre
devenu un autre, les annes ayant pass et dans l'ordre de la succession
des temps, qu'on ne s'afflige  une mme poque d'tre tour  tour les
tres contradictoires, le mchant, le sensible, le dlicat, le mufle, le
dsintress, l'ambitieux qu'on est tour  tour chaque journe. Et la
raison pour laquelle on ne s'en afflige pas est la mme, c'est que le
moi clips--momentanment dans le dernier cas et quand il s'agit du
caractre, pour toujours dans le premier cas et quand il s'agit des
passions--n'est pas l pour dplorer l'autre, l'autre qui est  ce
moment-l, ou dsormais, tout vous; le mufle sourit de sa muflerie car
il est le mufle, et l'oublieux ne s'attriste pas de son manque de
mmoire, prcisment parce qu'il a oubli.

J'aurais t incapable de ressusciter Albertine parce que je l'tais de
me ressusciter moi-mme, de ressusciter mon moi d'alors. La vie, selon
son habitude qui est, par des travaux incessants d'infiniment petits, de
changer la face du monde, ne m'avait pas dit au lendemain de la mort
d'Albertine: Sois un autre, mais, par des changements trop
imperceptibles pour me permettre de me rendre compte du fait mme du
changement, avait presque tout renouvel en moi, de sorte que ma pense
tait dj habitue  son nouveau matre--mon nouveau moi--quand elle
s'aperut qu'il tait chang; c'tait  celui-ci qu'elle tenait. Ma
tendresse pour Albertine, ma jalousie tenaient, on l'a vu, 
l'irradiation par association d'ides de certaines impressions douces ou
douloureuses, au souvenir de Mlle Vinteuil  Montjouvain, aux doux
baisers du soir qu'Albertine me donnait dans le cou. Mais au fur et 
mesure que ces impressions s'taient affaiblies, l'immense champ,
d'impressions qu'elles coloraient d'une teinte angoissante ou douce
avait repris des tons neutres. Une fois que l'oubli se fut empar de
quelques points dominants de souffrance et de plaisir, la rsistance de
mon amour tait vaincue, je n'aimais plus Albertine. J'essayais de me la
rappeler. J'avais eu un juste pressentiment quand, deux jours aprs le
dpart d'Albertine, j'avais t pouvant d'avoir pu vivre quarante-huit
heures sans elle. Il en avait t de mme lorsque j'avais crit
autrefois  Gilberte en me disant: si cela continue deux ans, je ne
l'aimerai plus. Et si, quand Swann m'avait demand de revoir Gilberte,
cela m'avait paru l'incommodit d'accueillir une morte, pour Albertine
la mort--ou ce que j'avais cru la mort--avait fait la mme oeuvre que
pour Gilberte la rupture prolonge. La mort n'agit que comme l'absence.
Le monstre  l'apparition duquel mon amour avait frissonn, l'oubli,
avait bien, comme je l'avais cru, fini par le dvorer. Non seulement
cette nouvelle qu'elle tait vivante ne rveilla pas mon amour, non
seulement elle me permit de constater combien tait dj avanc mon
retour vers l'indiffrence, mais elle lui fit instantanment subir une
acclration si brusque que je me demandai rtrospectivement si jadis la
nouvelle contraire, celle de la mort d'Albertine, n'avait pas
inversement, en parachevant l'oeuvre de son dpart, exalt mon amour et
retard son dclin. Et maintenant que la savoir vivante et pouvoir tre
runi  elle me la rendait tout d'un coup si peu prcieuse, je me
demandais si les insinuations de Franoise, la rupture elle-mme, et
jusqu' la mort (imaginaire mais crue relle) n'avaient pas prolong mon
amour, tant les efforts des tiers, et mme du destin, nous sparant
d'une femme, ne font que nous attacher  elle. Maintenant c'tait le
contraire qui se produisait. D'ailleurs, j'essayai de me la rappeler, et
peut-tre parce que je n'avais plus qu'un signe  faire, pour l'avoir 
moi, le souvenir qui me vint fut celui d'une fille fort grosse;
hommasse, dans le visage fan de laquelle saillait dj, comme une
graine, le profil de Mme Bontemps. Ce qu'elle avait pu faire avec Andre
ou d'autres ne m'intressait plus. Je ne souffrais plus du mal que
j'avais cru si longtemps ingurissable, et, au fond, j'aurais pu le
prvoir. Certes, le regret d'une matresse, la jalousie survivante sont
des maladies physiques au mme titre que la tuberculose ou la leucmie.
Pourtant, entre les maux physiques il y a lieu de distinguer ceux qui
sont causs par un agent purement physique et ceux qui n'agissent sur le
corps que par l'intermdiaire de l'intelligence. Si la partie de
l'intelligence qui sert de lien de transmission est la
mmoire--c'est--dire si la cause est anantie ou loigne--si cruelle
que soit la souffrance, si profond que paraisse le trouble apport dans
l'organisme, il est bien rare, la pense ayant un pouvoir de
renouvellement ou plutt une impuissance de conservation que n'ont pas
les tissus, que le pronostic ne soit pas favorable. Au bout du mme
temps o un malade atteint du cancer sera mort, il est bien rare qu'un
veuf, un pre inconsolables ne soient pas guris. Je l'tais. Est-ce
pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait
certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu'elle avait
aimes, est-ce pour elle qu'il fallait renoncer  l'clatante fille qui
tait mon souvenir d'hier, mon espoir de demain ( qui je ne pourrais
rien donner, non plus qu' aucune autre, si j'pousais Albertine),
renoncer  cette Albertine nouvelle, non point telle que l'ont vue les
enfers mais fidle, et mme un peu farouche? C'tait elle qui tait
maintenant ce qu'Albertine avait t autrefois: mon amour pour Albertine
n'avait t qu'une forme passagre de ma dvotion  la jeunesse. Nous
croyons aimer une jeune fille, et nous n'aimons hlas! en elle que cette
aurore dont son visage reflte momentanment la rougeur. La nuit passa.
Au matin je rendis la dpche au portier de l'htel en disant qu'on me
l'avait remise par erreur et qu'elle n'tait pas pour moi. Il me dit que
maintenant qu'elle avait t ouverte il aurait des difficults, qu'il
valait mieux que je la gardasse; je la remis dans ma poche, mais je
promis de faire comme si je ne l'avais jamais reue. J'avais
dfinitivement cess d'aimer Albertine. De sorte que cet amour, aprs
s'tre tellement cart de ce que j'avais prvu d'aprs mon amour pour
Gilberte, aprs m'avoir fait faire un dtour si long et si douloureux,
finissait lui aussi, aprs y avoir fait exception, par rentrer, tout
comme mon amour pour Gilberte, dans la loi gnrale de l'oubli.

Mais alors je songeai: je tenais  Albertine plus qu' moi-mme; je ne
tiens plus  elle maintenant parce que pendant un certain temps j'ai
cess de la voir. Mais mon dsir de ne pas tre spar de moi-mme par
la mort, de ressusciter aprs la mort, ce dsir-l n'tait pas comme le
dsir de ne jamais tre spar d'Albertine, il durait toujours. Cela
tenait-il  ce que je me croyais plus prcieux qu'elle,  ce que quand
je l'aimais je m'aimais davantage? Non, cela tenait  ce que cessant de
la voir j'avais cess de l'aimer, et que je n'avais pas cess de m'aimer
parce que mes liens quotidiens avec moi-mme n'avaient pas t rompus
comme l'avaient t ceux avec Albertine. Mais si ceux avec mon corps,
avec moi-mme, l'taient aussi...? Certes il en serait de mme. Notre
amour de la vie n'est qu'une vieille liaison dont nous ne savons pas
nous dbarrasser. Sa force est dans sa permanence. Mais la mort qui la
rompt nous gurira du dsir de l'immortalit.

Aprs le djeuner, quand je n'allais pas errer seul dans Venise, je
montais me prparer dans ma chambre pour sortir avec ma mre. Aux
brusques -coups des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses angles,
je sentais les restrictions dictes par la mer, la parcimonie du sol.
Et en descendant pour rejoindre maman qui m'attendait,  cette heure o
 Combray il faisait si bon goter le soleil tout proche, dans
l'obscurit conserve par les volets clos, ici, du haut en bas de
l'escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de
la Renaissance s'il tait dress dans un palais ou sur une galre, la
mme fracheur et le mme sentiment de la splendeur du dehors taient
donns grce au vlum qui se mouvait devant les fentres perptuellement
ouvertes et par lesquelles, dans un incessant courant d'air, l'ombre
tide et le soleil verdtre filaient comme sur une surface flottante et
voquaient le voisinage mobile, l'illumination, la miroitante
instabilit du flot.

Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchante o je me
trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille
et une Nuits. Il tait bien rare que je ne dcouvrisse pas au hasard de
mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide,
aucun voyageur ne m'avait parl.

Je m'tais engag dans un rseau de petites ruelles, de calli divisant
en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise dcoup entre un
canal et la lagune, comme s'il avait cristallis suivant ses formes
innombrables, tnues et minutieuses. Tout  coup, au bout d'une de ces
petites rues, il semblait que dans la matire cristallise se ft
produite une distension. Un vaste et somptueux campo  qui je n'eusse
assurment pas, dans ce rseau de petites rues, pu deviner cette
importance, ni mme trouver une place, s'tendait devant moi entour de
charmants palais ples de clair de lune. C'tait un de ces ensembles
architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues se
dirigent, vous conduisent et le dsignent. Ici, il semblait exprs cach
dans un entre-croisement de ruelles, comme ces palais de contes
orientaux o on mne la nuit un personnage qui, ramen chez lui avant le
jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique o il finit par
croire qu'il n'est all qu'en rve.

Le lendemain je partais  la recherche de ma belle place nocturne, je
suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient  me
donner le moindre renseignement, sauf pour m'garer mieux. Parfois un
vague indice que je croyais reconnatre me faisait supposer que j'allais
voir apparatre, dans sa claustration, sa solitude et son silence, la
belle place exile. A ce moment, quelque mauvais gnie qui avait pris
l'apparence d'une nouvelle calle me faisait rebrousser chemin malgr
moi, et je me trouvais brusquement ramen au Grand Canal. Et comme il
n'y a pas, entre le souvenir d'un rve et le souvenir d'une ralit, de
grandes diffrences, je finissais par me demander si ce n'tait pas
pendant mon sommeil que s'tait produit, dans un sombre morceau de
cristallisation vnitienne, cet trange flottement qui offrait une vaste
place, entoure de palais romantiques,  la mditation du clair de lune.

La veille de notre dpart, nous voulmes pousser jusqu' Padoue o se
trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m'avait donn les
reproductions; aprs avoir travers en plein soleil le jardin de
l'Arena, j'entrai dans la chapelle des Giotto, o la vote entire et
les fonds des fresques sont si bleus qu'il semble que la radieuse
journe ait pass le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue
un instant mettre  l'ombre et au frais son ciel pur,  peine un peu
plus fonc d'tre dbarrass des dorures de la lumire, comme en ces
courts rpits dont s'interrompent les plus beaux jours quand, sans qu'on
ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourn son regard ailleurs pour un
moment, l'azur, plus doux encore, s'assombrit. Dans ce ciel, sur la
pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur cleste, ou au
moins enfantine, qu'ils semblaient des volatiles d'une espce
particulire ayant exist rellement, ayant d figurer dans l'histoire
naturelle des temps bibliques et vangliques, et qui ne manquent pas de
voler devant les saints quand ceux-ci se promnent; il y en a toujours
quelques-uns de lchs au-dessus d'eux, et, comme ce sont des cratures
relles et effectivement volantes, on les voit s'levant, dcrivant des
courbes, mettant la plus grande aisance  excuter des loopings, fondant
vers le sol la tte en bas  grand renfort d'ailes qui leur permettent
de se maintenir dans des conditions contraires aux lois de la pesanteur,
et ils font beaucoup plutt penser  une varit d'oiseaux ou  de
jeunes lves de Garros s'exerant au vol plan qu'aux anges de l'art de
la Renaissance et des poques suivantes, dont les ailes ne sont plus que
des emblmes et dont le maintien est habituellement le mme que celui de
personnages clestes qui ne seraient pas ails.

       *       *       *       *       *

Quand j'appris, le jour mme o nous allions rentrer  Paris, que Mme
Putbus, et par consquent sa femme de chambre, venaient d'arriver 
Venise, je demandai  ma mre de remettre notre dpart de quelques
jours; l'air qu'elle eut de ne pas prendre ma prire en considration ni
mme au srieux rveilla dans mes nerfs excits par le printemps
vnitien ce vieux dsir de rsistance  un complot imaginaire tram
contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien forc
d'obir), cette volont de lutte, ce dsir qui me poussait jadis 
imposer brusquement ma volont  ceux que j'aimais le plus, quitte  me
conformer  la leur aprs que j'avais russi  les faire cder. Je dis 
ma mre que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus habile de ne
pas avoir l'air de penser que je disais cela srieusement, ne me
rpondit mme pas. Je repris qu'elle verrait bien si c'tait srieux ou
non. Et quand fut venue l'heure o, suivie de toutes mes affaires, elle
partit pour la gare, je me fis apporter une consommation sur la
terrasse, devant le canal, et m'y installai, regardant se coucher le
soleil tandis que sur une barque arrte en face de l'htel un musicien
chantait sole mio.

Le soleil continuait de descendre. Ma mre ne devait pas tre loin de la
gare. Bientt, elle serait partie, je resterais seul  Venise, seul avec
la tristesse de la savoir peine par moi, et sans sa prsence pour me
consoler. L'heure du train approchait. Ma solitude irrvocable tait si
prochaine qu'elle me semblait dj commence et totale. Car je me
sentais seul. Les choses m'taient devenues trangres. Je n'avais plus
assez de calme pour sortir de mon coeur palpitant et introduire en elles
quelque stabilit. La ville que j'avais devant moi avait cess d'tre
Venise. Sa personnalit, son nom, me semblaient comme des fictions
menteuses que je n'avais plus le courage d'inculquer aux pierres. Les
palais m'apparaissaient rduits  leurs simples parties, quantits de
marbres pareilles  toutes les autres, et l'eau comme une combinaison
d'hydrogne et d'oxygne, ternelle, aveugle, antrieure et extrieure 
Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu
quelconque tait trange comme un lieu o on vient d'arriver, qui ne
vous connat pas encore--comme un lieu d'o l'on est parti et qui vous a
dj oubli. Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, je ne pouvais rien
laisser de moi poser sur lui, il me laissait contract, je n'tais plus
qu'un coeur qui battait et qu'une attention suivant anxieusement le
dveloppement de sole mio. J'avais beau raccrocher dsesprment ma
pense  la belle coude caractristique du Rialto, il m'apparaissait,
avec la mdiocrit de l'vidence, comme un pont non seulement infrieur,
mais aussi tranger  l'ide que j'avais de lui qu'un acteur dont,
malgr sa perruque blonde et son vtement noir, nous savons bien qu'en
son essence il n'est pas Hamlet. Tels les palais, le canal, le Rialto,
se trouvaient dvtus de l'ide qui faisait leur individualit et
dissous en leurs vulgaires lments matriels. Mais en mme temps ce
lieu mdiocre me semblait lointain. Dans le bassin de l'arsenal,  cause
d'un lment scientifique lui aussi, la latitude, il y avait cette
singularit des choses qui, mme semblables en apparence  celles de
notre pays, se rvlent trangres, en exil sous d'autres cieux; je
sentais que cet horizon si voisin, que j'aurais pu atteindre en une
heure, c'tait une courbure de la terre tout autre que celle des mers de
France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l'artifice du
voyage, amarre prs de moi; si bien que ce bassin de l'arsenal,  la
fois insignifiant et lointain, me remplissait de ce mlange de dgot et
d'effroi que j'avais prouv tout enfant la premire fois que
j'accompagnai ma mre aux bains Deligny; en effet, dans le site
fantastique compos par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni
le soleil et que cependant, born par des cabines, on sentait
communiquer avec d'invisibles profondeurs couvertes de corps humains en
caleon, je m'tais demand si ces profondeurs, caches aux mortels par
des baraquements qui ne les laissaient pas souponner de la rue,
n'taient pas l'entre des mers glaciales qui commenaient l, si les
ples n'y taient pas compris, et si cet troit espace n'tait pas
prcisment la mer libre du ple. Cette Venise sans sympathie pour moi,
o j'allais rester seul, ne me semblait pas moins isole, moins
irrelle, et c'tait ma dtresse que le chant de sole mio, s'levant
comme une dploration de la Venise que j'avais connue, semblait prendre
 tmoin. Sans doute il aurait fallu cesser de l'couter si j'avais
voulu pouvoir rejoindre encore ma mre et prendre le train avec elle; il
aurait fallu dcider sans perdre une seconde que je partais, mais c'est
justement ce que je ne pouvais pas; je restais immobile, sans tre
capable non seulement de me lever mais mme de dcider que je me
lverais.

Ma pense, sans doute pour ne pas envisager une rsolution  prendre,
s'occupait tout entire  suivre le droulement des phrases successives
de sole mio en chantant mentalement avec le chanteur,  prvoir pour
chacune d'elles l'lan qui allait l'emporter,  m'y laisser aller avec
elle, avec elle aussi  retomber ensuite.

Sans doute ce chant insignifiant, entendu cent fois, ne m'intressait
nullement. Je ne pouvais faire plaisir  personne ni  moi-mme en
l'coutant aussi religieusement jusqu'au bout. Enfin aucun des motifs,
connus d'avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir
la rsolution dont j'avais besoin; bien plus, chacune de ces phrases,
quand elle passait  son tour, devenait un obstacle  prendre
efficacement cette rsolution, ou plutt elle m'obligeait  la
rsolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer
l'heure. Par l cette occupation sans plaisir en elle-mme d'couter
sole mio se chargeait d'une tristesse profonde, presque dsespre. Je
sentais bien qu'en ralit, c'tait la rsolution de ne pas partir que
je prenais par le fait de rester l sans bouger; mais me dire: Je ne
pars pas, qui ne m'tait pas possible sous cette forme directe, me le
devenait sous cette autre: Je vais entendre encore une phrase de sole
mio; mais la signification pratique de ce langage figur ne m'chappait
pas et, tout en me disant: Je ne fais en somme qu'couter une phrase de
plus, je savais que cela voulait dire: Je resterai seul  Venise. Et
c'est peut-tre cette tristesse, comme une sorte de froid engourdissant,
qui faisait le charme dsespr mais fascinateur de ce chant. Chaque
note que lanait la voix du chanteur avec une force et une ostentation
presque musculaires venait me frapper en plein coeur; quand la phrase
tait consomme et que le morceau semblait fini, le chanteur n'en avait
pas assez et reprenait plus haut comme s'il avait besoin de proclamer
une fois de plus ma solitude et mon dsespoir.

Ma mre devait tre arrive  la gare. Bientt elle serait partie.
J'tais treint par l'angoisse que me causait, avec la vue du canal
devenu tout petit depuis que l'me de Venise s'en tait chappe, de ce
Rialto banal qui n'tait plus le Rialto, ce chant de dsespoir que
devenait sole mio et qui, ainsi clam devant les palais inconsistants,
achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine de Venise;
j'assistais  la lente ralisation de mon malheur, construit
artistement, sans hte, note par note, par le chanteur que regardait
avec tonnement le soleil arrt derrire Saint-Georges le Majeur, si
bien que cette lumire crpusculaire devait faire  jamais dans ma
mmoire, avec le frisson de mon motion et la voix de bronze du
chanteur, un alliage quivoque, immuable et poignant.

Ainsi restais-je immobile, avec une volont dissoute, sans dcision
apparente; sans doute  ces moments-l elle est dj prise: nos amis
eux-mmes peuvent souvent la prvoir. Mais nous, nous ne le pouvons pas,
sans quoi tant de souffrances nous seraient pargnes.

Mais enfin, d'autres plus obscurs que ceux d'o s'lance la comte qu'on
peut prdire--grce  l'insouponnable puissance dfensive de l'habitude
invtre, grce aux rserves caches que par une impulsion subite elle
jette au dernier moment dans la mle--mon action surgit enfin: je pris
mes jambes  mon cou et j'arrivai, les portires dj fermes, mais 
temps pour retrouver ma mre rouge d'motion, se retenant pour ne pas
pleurer, car elle croyait que je ne viendrais plus. Puis le train partit
et nous vmes Padoue et Vrone venir au-devant de nous, nous dire adieu
presque jusqu' la gare et, quand nous nous fmes loigns,
regagner--elles qui ne partaient pas et allaient reprendre leur
vie--l'une sa plaine, l'autre sa colline.

Les heures passaient. Ma mre ne se pressait pas de lire deux lettres
qu'elle tenait  la main et avait seulement ouvertes et tchait que
moi-mme je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y prendre
celle que le concierge de l'htel m'avait remise. Ma mre craignait
toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop fatigants, et
reculait le plus tard possible, pour m'occuper pendant les dernires
heures, le moment o elle chercherait pour moi de nouvelles
distractions, dballerait les oeufs durs, me passerait les journaux,
dferait le paquet de livres qu'elle avait achets sans me le dire. Nous
avions travers Milan depuis longtemps lorsqu'elle se dcida  lire la
premire des deux lettres. Je regardai d'abord ma mre, qui la lisait
avec tonnement, puis levait la tte, et ses yeux semblaient se poser
tour  tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et qu'elle ne
pouvait parvenir  rapprocher. Cependant j'avais reconnu l'criture de
Gilberte sur l'enveloppe que je venais de prendre dans mon portefeuille.
Je l'ouvris. Gilberte m'annonait son mariage avec Robert de Saint-Loup.
Elle me disait qu'elle m'avait tlgraphi  ce sujet  Venise et
n'avait pas eu de rponse. Je me rappelai comme on m'avait dit que le
service des tlgraphes y tait mal fait. Je n'avais jamais eu sa
dpche. Peut-tre ne voudrait-elle pas le croire. Tout d'un coup, je
sentis dans mon cerveau un fait, qui y tait install  l'tat de
souvenir, quitter sa place et la cder  un autre. La dpche que
j'avais reue dernirement et que j'avais crue d'Albertine tait de
Gilberte. Comme l'originalit assez factice de l'criture de Gilberte
consistait principalement, quand elle crivait une ligne,  faire
figurer dans la ligne suprieure les barres de T qui avaient l'air de
souligner les mots, ou les points sur les I qui avaient l'air
d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en revanche 
intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et arabesques des mots
qui leur taient superposs, il tait tout naturel que l'employ du
tlgraphe et lu les boucles d'_s_ ou de _z_ de la ligne suprieure
comme un ine finissant le mot de Gilberte. Le point sur l'_i_ de
Gilberte tait mont au-dessus faire point de suspension. Quant  son
_G_, il avait l'air d'un _A_ gothique. Qu'en dehors de cela deux ou
trois mots eussent t mal lus, pris les uns dans les autres (certains,
d'ailleurs, m'avaient paru incomprhensibles), cela tait suffisant pour
expliquer les dtails de mon erreur et n'tait mme pas ncessaire.
Combien de lettres lit dans un mot une personne distraite et surtout
prvenue, qui part de l'ide que la lettre est d'une certaine personne?
combien de mots dans la phrase? On devine en lisant, on cre; tout part
d'une erreur initiale; celles qui suivent (et ce n'est pas seulement
dans la lecture des lettres et des tlgrammes, pas seulement dans toute
lecture), si extraordinaires qu'elles puissent paratre  celui qui n'a
pas le mme point de dpart, sont toutes naturelles. Une bonne partie de
ce que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernires c'est
ainsi) avec un enttement et une bonne foi gales vient d'une premire
mprise sur les prmisses.




CHAPITRE IV

Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup


Oh! c'est inou, me dit ma mre. coute, on ne s'tonne plus de rien 
mon ge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu que la
nouvelle que m'annonce cette lettre.--coute bien, rpondis-je, je ne
sais pas ce que c'est, mais, si tonnant que cela puisse tre, cela ne
peut pas l'tre autant que ce que m'apprend celle-ci. C'est un mariage.
C'est Robert de Saint-Loup qui pouse Gilberte Swann.--Ah! me dit ma
mre, alors c'est sans doute ce que m'annonce l'autre lettre, celle que
je n'ai pas encore ouverte, car j'ai reconnu l'criture de ton ami. Et
ma mre me sourit avec cette lgre motion dont, depuis qu'elle avait
perdu sa mre, se revtait pour elle tout vnement, si mince qu'il ft,
qui intressait des cratures humaines capables de douleur, de souvenir,
et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mre me sourit et me parla
d'une voix douce, comme si elle et craint, en traitant lgrement ce
mariage, de mconnatre ce qu'il pouvait veiller d'impressions
mlancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mre de Robert
prte  se sparer de son fils, et auxquelles ma mre par bont, par
sympathie  cause de leur bont pour moi, prtait sa propre motivit
filiale, conjugale, et maternelle. Avais-je raison de te dire que tu ne
trouverais rien de plus tonnant? lui dis-je.--H bien si! rpondit-elle
d'une voix douce, c'est moi qui dtiens la nouvelle la plus
extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, la plus petite, car
cette citation de Svign faite par tous les gens qui ne savent que cela
d'elle coeurait ta grand'mre autant que la jolie chose que c'est de
fumer. Nous ne daignons pas ramasser ce Svign de tout le monde. Cette
lettre-ci m'annonce le mariage du petit Cambremer.--Tiens! dis-je avec
indiffrence, avec qui? Mais en tout cas la personnalit du fianc te
dj  ce mariage tout caractre sensationnel.-- moins que celle de la
fiance ne le lui donne.--Et qui est cette fiance?--Ah! si je te le dis
tout de suite il n'y a pas de mrite, voyons, cherche un peu, me dit ma
mre qui, voyant qu'on n'tait pas encore  Turin, voulait me laisser un
peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. Mais comment
veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et
sa soeur sont contents, nous pouvons tre srs que c'est un mariage
brillant.--Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce le
mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu
appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un
mariage du temps o les rois pousaient les bergres, et encore la
bergre est-elle moins qu'une bergre, mais d'ailleurs charmante. Cela
et stupfi ta grand'mre et ne lui et pas dplu.--Mais enfin qui
est-ce cette fiance?--C'est Mlle d'Oloron.--Cela m'a l'air immense et
pas bergre du tout, mais je ne vois pas qui cela peut tre. C'est un
titre qui tait dans la famille des Guermantes.--Justement, et M. de
Charlus l'a donn, en l'adoptant,  la nice de Jupien. C'est elle qui
pouse le petit Cambremer.--La nice de Jupien! Ce n'est pas
possible!--C'est la rcompense de la vertu. C'est un mariage  la fin
d'un roman de Mme Sand, dit ma mre. C'est le prix du vice, c'est un
mariage  la fin d'un roman de Balzac, pensai-je. Aprs tout, dis-je 
ma mre, en y rflchissant, c'est assez naturel. Voil les Cambremer
ancrs dans ce clan des Guermantes o ils n'espraient pas pouvoir
jamais planter leur tente; de plus, la petite, adopte par M. de
Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui tait indispensable depuis que
les Cambremer ont perdu le leur; et, en somme, elle est la fille
adoptive et, selon les Cambremer, probablement la fille vritable--la
fille naturelle--de quelqu'un qu'ils considrent comme un prince du
sang. Un btard de maison presque royale, cela a toujours t considr
comme une alliance flatteuse par la noblesse franaise et trangre.
Sans remonter mme si loin, tout prs de nous, pas plus tard qu'il y a
six mois, tu te rappelles le mariage de l'ami de Robert avec cette jeune
fille dont la seule raison sociale tait qu'on la supposait,  tort ou 
raison, fille naturelle d'un prince souverain. Ma mre, tout en
maintenant le ct castes de Combray, qui et fait que ma grand'mre et
d tre scandalise de ce mariage, voulant avant tout montrer la valeur
du jugement de sa mre, ajouta: D'ailleurs, la petite est parfaite, et
ta chre grand'mre n'aurait pas eu besoin de son immense bont, de son
indulgence infinie pour ne pas tre svre au choix du jeune Cambremer.
Te souviens-tu combien elle avait trouv cette petite distingue, il y a
bien longtemps, un jour qu'elle tait entre se faire recoudre sa jupe?
Ce n'tait qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que trs monte en
graine et vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus
parfaite. Mais ta grand'mre d'un coup d'oeil avait discern tout cela.
Elle avait trouv la petite nice d'un giletier plus noble que le duc
de Guermantes. Mais plus encore que louer grand'mre, il fallait  ma
mre trouver mieux pour elle qu'elle ne ft plus l. C'tait la
suprme finalit de sa tendresse et comme si cela lui pargnait un
dernier chagrin. Et pourtant, crois-tu tout de mme, me dit ma mre, si
le pre Swann--que tu n'as pas connu, il est vrai--avait pu penser qu'il
aurait un jour un arrire-petit-fils ou une arrire-petite-fille o
couleraient confondus le sang de la mre Moser qui disait: Ponchour
Mezieurs et le sang du duc de Guise!--Mais remarque, maman, que c'est
beaucoup plus tonnant que tu ne dis. Car les Swann taient des gens
trs bien et, avec la situation qu'avait leur fils, sa fille, s'il avait
fait un bon mariage, aurait pu en faire un trs bien. Mais tout tait
retomb  pied d'oeuvre puisqu'il avait pous une cocotte.--Oh! une
cocotte, tu sais, on tait peut-tre mchant, je n'ai jamais tout
cru.--Si, une cocotte, je te ferai mme des rvlations sensationnelles
un autre jour. Perdue dans sa rverie, ma mre me disait: La fille
d'une femme que ton pre n'aurait jamais permis que je salue pousant le
neveu de Mme de Villeparisis que ton pre ne me permettait pas, au
commencement, d'aller voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop
brillant pour moi! Puis: Le fils de Mme de Cambremer, pour qui
Legrandin craignait tant d'avoir  nous donner une recommandation parce
qu'il ne nous trouvait pas assez chic, pousant la nice d'un homme qui
n'aurait jamais os monter chez nous que par l'escalier de service!...
Tout de mme, ta pauvre grand'mre avait raison--tu te rappelles--quand
elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui
choqueraient de petits bourgeois, et que la reine Marie-Amlie lui tait
gte par les avances qu'elle avait faites  la matresse du prince de
Cond pour qu'elle le ft tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te
souviens, elle tait choque aussi que, depuis des sicles, des filles
de la maison de Gramont, qui furent de vritables saintes, aient port
le nom de Corisande en mmoire de la liaison d'une aeule avec Henri IV.
Ce sont des choses qui se font peut-tre aussi dans la bourgeoisie, mais
on les cache davantage. Crois-tu que cela l'et amuse, ta pauvre
grand'mre! disait maman avec tristesse--car les joies dont nous
souffrions que ma grand'mre ft carte, c'taient les joies les plus
simples de la vie, une nouvelle, une pice, moins que cela une
imitation, qui l'eussent amuse.--Crois-tu qu'elle et t tonne!
Je suis sre pourtant que cela et choqu ta grand'mre, ces mariages,
que cela lui et t pnible, je crois qu'il vaut mieux qu'elle ne les
ait pas sus, reprit ma mre, car en prsence de tout vnement elle
aimait  penser que ma grand'mre en et reu une impression toute
particulire qui et tenu  la merveilleuse singularit de sa nature et
qui avait une importance extraordinaire. Devant tout vnement triste
qu'on n'et pu prvoir autrefois, la disgrce ou la ruine d'un de nos
vieux amis, quelque calamit publique, une pidmie, une guerre, une
rvolution, ma mre se disait que peut-tre valait-il mieux que
grand'mre n'et rien vu de tout cela, que cela lui et fait trop de
peine, que peut-tre elle n'et pu le supporter. Et quand il s'agissait
d'une chose choquante comme celle-ci, ma mre, par le mouvement du coeur
inverse de celui des mchants, qui se plaisent  supposer que ceux
qu'ils n'aiment pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas
dans sa tendresse pour ma grand'mre admettre que rien de triste, de
diminuant et pu lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mre
comme au-dessus des atteintes mme de tout mal qui n'et pas d se
produire, et se disait que la mort de ma grand'mre avait peut-tre t,
en somme, un bien en pargnant le spectacle trop laid du temps prsent 
cette nature si noble qui n'aurait pas su s'y rsigner. Car l'optimisme
est la philosophie du pass. Les vnements qui ont eu lieu tant, entre
tous ceux qui taient possibles, les seuls que nous connaissions, le mal
qu'ils ont caus nous semble invitable, et le peu de bien qu'ils n'ont
pas pu ne pas amener avec eux, c'est  eux que nous en faisons honneur,
et nous nous imaginons que sans eux il ne se ft pas produit. Mais elle
cherchait en mme temps  mieux deviner ce que ma grand'mre et prouv
en apprenant ces nouvelles et  croire en mme temps que c'tait
impossible  deviner pour nos esprits moins levs que le sien.
Crois-tu! me dit d'abord ma mre, combien ta pauvre grand'mre et t
tonne! Et je sentais que ma mre souffrait de ne pas pouvoir le lui
apprendre, regrettait que ma grand'mre ne pt le savoir, et trouvait
quelque chose d'injuste  ce que la vie ament au jour des faits que ma
grand'mre n'aurait pu croire, rendant ainsi rtrospectivement la
connaissance, que celle-ci avait emporte des tres et de la socit,
fausse et incomplte, le mariage de la petite Jupien avec le neveu de
Legrandin ayant t de nature  modifier les notions gnrales de ma
grand'mre, autant que la nouvelle--si ma mre avait pu la lui faire
parvenir--qu'on tait arriv  rsoudre le problme, cru par ma
grand'mre insoluble, de la navigation arienne et de la tlgraphie
sans fil.

Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mre
de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me part pas trop
longue, elle et voulu rserver pour la seconde partie du voyage et ne
m'avait laiss apprendre qu'aprs Milan. Et ma mre continuait quand
nous fmes rentrs  la maison: Crois-tu, ce pauvre Swann qui dsirait
tant que sa Gilberte ft reue chez les Guermantes, serait-il assez
heureux s'il pouvait voir sa fille devenir une Guermantes!--Sous un
autre nom que le sien, conduite  l'autel comme Mlle de Forcheville;
crois-tu qu'il en serait si heureux?--Ah! c'est vrai, je n'y pensais
pas. C'est ce qui fait que je ne peux pas me rjouir pour cette petite
rosse; cette pense qu'elle a eu le coeur de quitter le nom de son pre
qui tait si bon pour elle.--Oui, tu as raison, tout compte fait, il est
peut-tre mieux qu'il ne l'ait pas su. Tant pour les morts que pour les
vivants, on ne peut savoir si une chose leur ferait plus de joie ou plus
de peine. Il parat que les Saint-Loup vivront  Tansonville. Le pre
Swann, qui dsirait tant montrer son tang  ton pauvre grand'pre,
aurait-il jamais pu supposer que le duc de Guermantes le verrait
souvent, surtout s'il avait su le mariage de son fils? Enfin, toi qui as
tant parl  Saint-Loup des pines roses, des lilas et des iris de
Tansonville, il te comprendra mieux. C'est lui qui les possdera. Ainsi
se droulait dans notre salle  manger, sous la lumire de la lampe dont
elles sont amies, une de ces causeries o la sagesse, non des nations
mais des familles, s'emparant de quelque vnement, mort, fianailles,
hritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la mmoire,
lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et situe en
perspective  diffrents points de l'espace et du temps ce qui, pour
ceux qui n'ont pas vcu cette poque, semble amalgam sur une mme
surface, les noms des dcds, les adresses successives, les origines de
la fortune et ses changements, les mutations de proprit. Cette
sagesse-l n'est-elle pas inspire par la Muse qu'il convient de
mconnatre le plus longtemps possible si l'on veut garder quelque
fracheur d'impressions et quelque vertu cratrice, mais que ceux-l
mmes qui l'ont ignore rencontrent au soir de leur vie dans la nef de
la vieille glise provinciale,  l'heure o tout  coup ils se sentent
moins sensibles  la beaut ternelle exprime par les sculptures de
l'autel qu' la conception des fortunes diverses qu'elles subirent,
passant dans une illustre collection particulire, dans une chapelle, de
l dans un muse, puis ayant fait retour  l'glise; ou qu' sentir,
quand ils y foulent un pav presque pensant, qu'il recouvre la dernire
poussire d'Arnault ou de Pascal; ou tout simplement qu' dchiffrer,
imaginant peut-tre l'image d'une frache paroissienne, sur la plaque de
cuivre du prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du
notable. La Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la
philosophie et de l'art ont rejet, tout ce qui n'est pas fond en
vrit, tout ce qui n'est que contingent mais rvle aussi d'autres
lois, c'est l'Histoire.

Ce que je devais apprendre par la suite--car je n'avais pu assister 
tout cela de Venise--c'est que Mlle de Forcheville avait t demande
d'abord par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait 
pouser Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui
s'tait pass. Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de Marsantes
avait pens que c'tait un excellent mariage pour son fils. Elle eut le
tort de dire que cette jeune fille tait charmante, qu'elle ignorait
absolument si elle tait riche ou pauvre, qu'elle ne voulait pas le
savoir mais que, mme sans dot, ce serait une chance pour le jeune homme
le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'tait beaucoup d'audace
pour une femme tente seulement par les cent millions qui lui fermaient
les yeux sur le reste. Aussitt on comprit qu'elle y pensait pour son
fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se rpandit
sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup pousait la
fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de faubourg
Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sre d'elle-mme qu'elle ft, n'osa
pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la princesse
de Silistrie, qui fit aussitt faire la demande pour son propre fils.
Elle n'avait cri qu'afin de se rserver Gilberte. Cependant Mme de
Marsantes, ne voulant pas rester sur un chec, s'tait aussitt tourne
vers Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. N'ayant que vingt
millions, celle-ci lui convenait moins, mais elle dit  tout le monde
qu'un Saint-Loup ne pouvait pouser une Mlle Swann (il n'tait mme plus
question de Forcheville). Quelque temps aprs, quelqu'un disant
tourdiment que le duc de Chtellerault pensait  pouser Mlle
d'Entragues, Mme de Marsantes, qui tait pointilleuse plus que personne,
le prit de haut, changea ses batteries, revint  Gilberte, fit faire la
demande pour Saint-Loup, et les fianailles eurent lieu immdiatement.
Ces fianailles excitrent de vifs commentaires dans les mondes les plus
diffrents. D'anciennes amies de ma mre, plus ou moins de Combray,
vinrent la voir pour lui parler du mariage de Gilberte, lequel ne les
blouissait nullement. Vous savez ce que c'est que Mlle de Forcheville,
c'est tout simplement Mlle Swann. Et le tmoin de son mariage, le
Baron de Charlus, comme il se fait appeler, c'est ce vieux qui
entretenait dj la mre autrefois au vu et au su de Swann qui y
trouvait son intrt.--Mais qu'est-ce que vous dites? protestait ma
mre, Swann, d'abord, tait extrmement riche.--Il faut croire qu'il ne
l'tait pas tant que a pour avoir besoin de l'argent des autres. Mais
qu'est-ce qu'elle a donc, cette femme-l, pour tenir ainsi ses anciens
amants? Elle a trouv le moyen de se faire pouser par le troisime et
elle retire  moiti de la tombe le deuxime pour qu'il serve de tmoin
 la fille qu'elle a eue du premier ou d'un autre, car comment se
reconnatre dans la quantit? elle n'en sait plus rien elle-mme! Je dis
le troisime, c'est le trois centime qu'il faudrait dire. Du reste,
vous savez que si elle n'est pas plus Forcheville que vous et moi, cela
va bien avec le mari qui, naturellement, n'est pas noble. Vous pensez
bien qu'il n'y a qu'un aventurier pour pouser cette fille-l. Il parat
que c'est un Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S'il n'y avait pas
maintenant un maire radical  Combray, qui ne salue mme pas le cur,
j'aurais su le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on
a publi les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C'est trs joli,
pour les journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de
faire-part, de se faire appeler le marquis de Saint-Loup. a ne fait mal
 personne, et si a peut leur faire plaisir  ces bonnes gens, ce n'est
pas moi qui y trouverai  redire! en quoi a peut-il me gner? Comme je
ne frquenterai jamais la fille d'une femme qui a fait parler d'elle,
elle peut bien tre marquise long comme le bras pour ses domestiques.
Mais dans les actes de l'tat civil ce n'est pas la mme chose. Ah! si
mon cousin Sazerat tait encore premier adjoint, je lui aurais crit, 
moi il m'aurait dit sous quel nom il avait fait faire les publications.

D'autres amies de ma mre, qui avaient vu Saint-Loup  la maison,
vinrent  son jour et s'informrent si le fianc tait bien celui qui
tait mon ami. Certaines personnes allaient jusqu' prtendre, en ce qui
concernait l'autre mariage, qu'il ne s'agissait pas des
Cambremer-Legrandin. On le tenait de bonne source, car la marquise, ne
Legrandin, l'avait dmenti la veille mme du jour o les fianailles
furent publies. Je me demandais de mon ct pourquoi M. de Charlus
d'une part, Saint-Loup de l'autre, lesquels avaient eu l'occasion de
m'crire peu auparavant, m'avaient parl de projets amicaux et de
voyages dont la ralisation et d exclure la possibilit de ces
crmonies, et ne m'avaient rien dit. J'en concluais, sans songer au
secret que l'on garde jusqu' la fin sur ces sortes de choses, que
j'tais moins leur ami que je n'avais cru, ce qui, pour ce qui
concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi, ayant remarqu que
l'amabilit, le ct plain-pied, pair  compagnon de l'aristocratie
tait une comdie, m'tonnais-je d'en tre except? Dans la maison de
femmes--o on procurait de plus en plus des hommes--o M. de Charlus
avait surpris Morel et o la sous-matresse, grande lectrice du
Gaulois, commentait les nouvelles mondaines, cette patronne, parlant 
un gros Monsieur qui venait chez elle, sans arrter, boire du Champagne
avec des jeunes gens, parce que, dj trs gros, il voulait devenir
assez obse pour tre certain de ne pas tre pris si jamais il y avait
une guerre, dclara: Il parat que le petit Saint-Loup est comme a
et le petit Cambremer aussi. Pauvres pouses!--En tout cas, si vous
connaissez ces fiancs, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici
tout ce qu'ils voudront, et il y a beaucoup d'argent  gagner avec eux.
Sur quoi le gros Monsieur, bien qu'il ft lui-mme comme a, se
rcria, rpliqua, tant un peu snob, qu'il rencontrait souvent Cambremer
et Saint-Loup chez ses cousins d'Ardouvillers, et qu'ils taient grands
amateurs de femmes et tout le contraire de a. Ah! conclut la
sous-matresse d'un ton sceptique, mais ne possdant aucune preuve, et
persuade qu'en notre sicle la perversit des moeurs le disputait 
l'absurdit calomniatrice des cancans. Certaines personnes, que je ne
vis pas, m'crivirent et me demandrent ce que je pensais de ces deux
mariages, absolument comme si elles eussent ouvert une enqute sur la
hauteur des chapeaux des femmes au thtre ou sur le roman
psychologique. Je n'eus pas le courage de rpondre  ces lettres. De ces
deux mariages je ne pensais rien, mais j'prouvais une immense
tristesse, comme quand deux parties de votre existence passe, amarres
auprs de vous, et sur lesquelles on fonde peut-tre paresseusement au
jour le jour, quelque espoir inavou, s'loignent dfinitivement, avec
un claquement joyeux de flammes, pour des destinations trangres, comme
deux vaisseaux. Pour les intresss eux-mmes, ils eurent  l'gard de
leur propre mariage une opinion bien naturelle, puisqu'il s'agissait non
des autres mais d'eux. Ils n'avaient jamais eu assez de railleries pour
ces grands mariages fonds sur une tare secrte. Et mme les
Cambremer, de maison si ancienne et de prtentions si modestes, eussent
t les premiers  oublier Jupien et  se souvenir seulement des
grandeurs inoues de la maison d'Oloron, si une exception ne s'tait
produite en la personne qui et d tre le plus flatte de ce mariage,
la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, mchante de nature, elle
faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se
glorifier elle-mme. Aussi, n'aimant pas son fils, et ayant tt fait de
prendre en grippe sa future belle-fille, dclara-t-elle qu'il tait
malheureux pour un Cambremer d'pouser une personne qui sortait on ne
savait d'o, en somme, et avait des dents si mal ranges. Quant au jeune
Cambremer, qui avait dj une certaine propension  frquenter des gens
de lettres, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut pas pour
effet de le rendre plus snob, mais que, se sentant maintenant le
successeur des ducs d'Oloron--princes souverains comme disaient les
journaux--il tait suffisamment persuad de sa grandeur pour pouvoir
frayer avec n'importe qui. Et il dlaissa la petite noblesse pour la
bourgeoisie intelligente les jours o il ne se consacrait pas aux
Altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui concernait
Saint-Loup, donnrent  mon ami, dont les anctres royaux taient
numrs, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que m'attrister--comme
s'il tait devenu quelqu'un d'autre, le descendant de Robert le Fort,
plutt que l'ami qui s'tait mis si peu de temps auparavant sur le
strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au fond; le fait de
n'avoir pas souponn d'avance son mariage avec Gilberte, dont la
ralit m'tait apparue soudain, dans une lettre, si diffrente de ce
que je pouvais penser de chacun d'eux la veille, et qu'il ne m'et pas
averti me faisait souffrir, alors que j'eusse d penser qu'il avait eu
beaucoup  faire et que, d'ailleurs, dans le monde les mariages se font
souvent ainsi tout d'un coup, frquemment pour se substituer  une
combinaison diffrente qui a chou--inopinment--comme un prcipit
chimique. Et la tristesse, morne comme un dmnagement, amre comme une
jalousie, que me causrent par la brusquerie, par l'accident de leur
choc, ces deux mariages fut si profonde, que plus tard on me la rappela,
en m'en faisant absurdement gloire, comme ayant t tout le contraire de
ce qu'elle fut au moment mme, un double, triple, et mme quadruple
pressentiment.

Les gens du monde qui n'avaient fait aucune attention  Gilberte me
dirent d'un air gravement intress: Ah! c'est elle qui pouse le
marquis de Saint-Loup? et jetaient sur elle le regard attentif des gens
non seulement friands des vnements de la vie parisienne, mais aussi
qui cherchent  s'instruire et croient  la profondeur de leur regard.
Ceux qui n'avaient, au contraire, connu que Gilberte regardrent
Saint-Loup avec une extrme attention, me demandrent (souvent des gens
qui me connaissaient  peine) de les prsenter et revenaient de la
prsentation au fianc pars des joies de la fatuit en me disant: Il
est trs bien de sa personne. Gilberte tait convaincue que le nom de
marquis de Saint-Loup tait plus grand mille fois que celui de duc
d'Orlans.

Il parat que c'est la princesse de Parme qui a fait le mariage du
petit Cambremer, me dit maman. Et c'tait vrai. La princesse de Parme
connaissait depuis longtemps, par les oeuvres, d'une part Legrandin
qu'elle trouvait un homme distingu, de l'autre Mme de Cambremer qui
changeait la conversation quand la princesse lui demandait si elle tait
bien la soeur de Legrandin. La princesse savait le regret qu'avait Mme de
Cambremer d'tre reste  la porte de la haute socit aristocratique,
o personne ne la recevait. Quand la princesse de Parme, qui s'tait
charge de trouver un parti pour Mlle d'Oloron, demanda  M. de Charlus
s'il savait qui tait un homme aimable et instruit qui s'appelait
Legrandin de Msglise (c'tait ainsi que se faisait appeler maintenant
Legrandin), le baron rpondit d'abord que non, puis tout d'un coup un
souvenir lui revint d'un voyageur avec qui il avait fait connaissance en
wagon, une nuit, et qui lui avait laiss sa carte. Il eut un vague
sourire. C'est peut-tre le mme, se dit-il. Quand il apprit qu'il
s'agissait du fils de la soeur de Legrandin, il dit: Tiens, ce serait
vraiment extraordinaire! S'il tenait de son oncle, aprs tout, ce ne
serait pas pour m'effrayer, j'ai toujours dit qu'ils faisaient les
meilleurs maris.--Qui ils? demanda la princesse.--Oh! Madame, je vous
expliquerais bien si nous nous voyions plus souvent. Avec vous on peut
causer. Votre Altesse est si intelligente, dit Charlus pris d'un besoin
de confidence qui pourtant n'alla pas plus loin. Le nom de Cambremer lui
plut, bien qu'il n'aimt pas les parents, mais il savait que c'tait une
des quatre baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait esprer de
mieux pour sa fille adoptive; c'tait un nom vieux, respect, avec de
solides alliances dans sa province. Un prince et t impossible et,
d'ailleurs, peu dsirable. C'tait ce qu'il fallait. La princesse fit
ensuite venir Legrandin. Il avait physiquement passablement chang, et
assez  son avantage, depuis quelque temps. Comme les femmes qui
sacrifient rsolument leur visage  la sveltesse de leur taille et ne
quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l'aspect dsinvolte d'un
officier de cavalerie. Au fur et  mesure que M. de Charlus s'tait
alourdi et abruti, Legrandin tait devenu plus lanc et rapide, effet
contraire d'une mme cause. Cette vlocit avait d'ailleurs des raisons
psychologiques. Il avait l'habitude d'aller dans certains mauvais lieux
o il aimait qu'on ne le vt ni entrer, ni sortir: il s'y engouffrait.
Legrandin s'tait mis au tennis  cinquante-cinq ans. Quand la princesse
de Parme lui parla des Guermantes, de Saint-Loup, il dclara qu'il les
avait toujours connus, faisant une espce de mlange entre le fait
d'avoir toujours connu de nom les chtelains de Guermantes et d'avoir
rencontr, chez ma tante, Swann, le pre de la future Mme de Saint-Loup,
Swann dont Legrandin d'ailleurs ne voulait  Combray frquenter ni la
femme ni la fille. J'ai mme voyag dernirement avec le frre du duc
de Guermantes, M. de Charlus. Il a spontanment engag la conversation,
ce qui est toujours bon signe, car cela prouve que ce n'est ni un sot
gourm, ni un prtentieux. Oh! je sais tout ce qu'on dit de lui. Mais je
ne crois jamais ces choses-l. D'ailleurs, la vie prive des autres ne
me regarde pas. Il m'a fait l'effet d'un coeur sensible, d'un homme bien
cultiv. Alors la princesse de Parme parla de Mlle d'Oloron. Dans le
milieu des Guermantes on s'attendrissait sur la noblesse de coeur de M.
de Charlus qui, bon comme il avait toujours t, faisait le bonheur
d'une jeune fille pauvre et charmante. Et le duc de Guermantes,
souffrant de la rputation de son frre, laissait entendre que, si beau
que cela ft, c'tait fort naturel. Je ne sais si je me fais bien
entendre, tout est naturel dans l'affaire, disait-il maladroitement 
force d'habilet. Mais son but tait d'indiquer que la jeune fille tait
une enfant de son frre qu'il reconnaissait. Du mme coup cela
expliquait Jupien. La princesse de Parme insinua cette version pour
montrer  Legrandin qu'en somme le jeune Cambremer pouserait quelque
chose comme Mlle de Nantes, une de ces btardes de Louis XIV qui ne
furent ddaignes ni par le duc d'Orlans, ni par le prince de Conti.

Ces deux mariages dont nous parlions dj avec ma mre dans le train qui
nous ramenait  Paris eurent sur certains des personnages qui ont figur
jusqu'ici dans ce rcit des effets assez remarquables. D'abord sur
Legrandin; inutile de dire qu'il entra en ouragan dans l'htel de M. de
Charlus, absolument comme dans une maison mal fame o il ne faut pas
tre vu, et aussi tout  la fois pour montrer sa bravoure et cacher son
ge--car nos habitudes nous suivent mme l o elles ne nous servent
plus  rien--et presque personne ne remarqua qu'en lui disant bonjour M.
de Charlus lui adressa un sourire difficile  percevoir, plus encore 
interprter; ce sourire tait pareil en apparence, et au fond tait
exactement l'inverse, de celui que deux hommes qui ont l'habitude de se
voir dans la bonne socit changent si par hasard ils se rencontrent
dans ce qu'ils trouvent un mauvais lieu (par exemple l'lyse o le
gnral de Froberville, quand il y rencontrait jadis Swann, avait en
l'apercevant le regard d'ironique et mystrieuse complicit de deux
habitus de la princesse des Laumes qui se commettaient chez M. Grvy).
Legrandin cultivait obscurment depuis bien longtemps--et ds le temps
o j'allais tout enfant passer  Combray mes vacances--des relations
aristocratiques, productives tout au plus d'une invitation isole  une
villgiature infconde. Tout  coup, le mariage de son neveu tant venu
rejoindre entre eux ces tronons lointains, Legrandin eut une situation
mondaine  laquelle rtroactivement ses relations anciennes avec des
gens qui ne l'avaient frquent que dans le particulier, mais
intimement, donnrent une sorte de solidit. Des dames  qui on croyait
le prsenter racontaient que depuis vingt ans il passait quinze jours 
la campagne chez elles, et que c'tait lui qui leur avait donn le beau
baromtre ancien du petit salon. Il avait par hasard t pris dans des
groupes o figuraient des ducs qui lui taient apparents. Or ds
qu'il eut cette situation mondaine il cessa d'en profiter. Ce n'est pas
seulement parce que, maintenant qu'on le savait reu, il n'prouvait
plus de plaisir  tre invit, c'est que des deux vices qui se l'taient
longtemps disput, le moins naturel, le snobisme, cdait la place  un
autre moins factice, puisqu'il marquait du moins une sorte de retour,
mme dtourn, vers la nature. Sans doute ils ne sont pas incompatibles,
et l'exploration d'un faubourg peut se pratiquer en quittant le raout
d'une duchesse. Mais le refroidissement de l'ge dtournait Legrandin de
cumuler tant de plaisirs, de sortir autrement qu' bon escient, et aussi
rendait pour lui ceux de la nature assez platoniques, consistant surtout
en amitis, en causeries qui prennent du temps, et lui faisaient passer
presque tout le sien dans le peuple, lui en laissant peu pour la vie de
socit. Mme de Cambremer elle-mme devint assez indiffrente 
l'amabilit de la duchesse de Guermantes. Celle-ci, oblige de
frquenter la marquise, s'tait aperue, comme il arrive chaque fois
qu'on vit davantage avec des tres humains, c'est--dire mls de
qualits qu'on finit par dcouvrir et de dfauts auxquels on finit par
s'habituer, que Mme de Cambremer tait une femme doue d'une
intelligence et pourvue d'une culture que, pour ma part, j'apprciais
peu, mais qui parurent remarquables  la duchesse. Elle vint donc
souvent,  la tombe du jour, voir Mme de Cambremer et lui faire de
longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait
exister chez la duchesse de Guermantes s'vanouit ds qu'elle s'en vit
recherche, et elle la recevait plutt par politesse que par plaisir. Un
changement plus frappant se manifesta chez Gilberte,  la fois
symtrique et diffrent de celui qui s'tait produit chez Swann mari.
Certes, les premiers mois Gilberte avait t heureuse de recevoir chez
elle la socit la plus choisie. Ce n'est sans doute qu' cause de
l'hritage qu'on invitait les amies intimes auxquelles tenait sa mre,
mais  certains jours seulement o il n'y avait qu'elles, enfermes 
part, loin des gens chics, et comme si le contact de Mme Bontemps ou de
Mme Cottard avec la princesse de Guermantes ou la princesse de Parme et
pu, comme celui de deux poudres instables, produire des catastrophes
irrparables. Nanmoins les Bontemps, les Cottard et autres, quoique
dus de dner entre eux, taient fiers de pouvoir dire: Nous avons
dn chez la marquise de Saint-Loup, d'autant plus qu'on poussait
quelquefois l'audace jusqu' inviter avec eux Mme de Marsantes, qui se
montrait vritable grande dame, avec un ventail d'caille et de plumes,
toujours dans l'intrt de l'hritage. Elle avait seulement soin de
faire de temps en temps l'loge des gens discrets qu'on ne voit jamais
que quand on leur fait signe, avertissement moyennant lequel elle
adressait aux bons entendeurs du genre Cottard, Bontemps, etc., son plus
gracieux et hautain salut. Peut-tre j'eusse prfr tre de ces
sries-l. Mais Gilberte, pour qui j'tais maintenant surtout un ami de
son mari et des Guermantes (et qui--peut-tre bien ds Combray, o mes
parents ne frquentaient pas sa mre--m'avait,  l'ge o nous
n'ajoutons pas seulement tel ou tel avantage aux choses mais o nous les
classons par espces, dou de ce prestige qu'on ne perd plus ensuite),
considrait ces soires-l comme indignes de moi et quand je partais me
disait: J'ai t trs contente de vous voir, mais venez plutt
aprs-demain, vous verrez ma tante Guermantes, Mme de Poix; aujourd'hui
c'tait des amies de maman, pour faire plaisir  maman. Mais ceci ne
dura que quelques mois, et trs vite tout fut chang de fond en comble.
tait-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait prsenter les mmes
contrastes que celle de Swann? En tout cas, Gilberte n'tait que depuis
peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientt aprs, comme on le
verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y avait de
plus clatant et de plus difficile, elle pensait que le nom de
Saint-Loup s'tait maintenant incorpor  elle comme un mail mordor et
que, qui qu'elle frquentt, dsormais elle resterait pour tout le monde
marquise de Saint-Loup, ce qui tait une erreur, car la valeur d'un
titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand on le demande
et baisse quand on l'offre. Tout ce qui nous semble imprissable tend 
la destruction; une situation mondaine, tout comme autre chose, n'est
pas cre une fois pour toutes, mais, aussi bien que la puissance d'un
empire, se reconstruit  chaque instant par une sorte de cration
perptuellement continue, ce qui explique les anomalies apparentes de
l'histoire mondaine ou politique au cours d'un demi-sicle. La cration
du monde n'a pas eu lieu au dbut, elle a lieu tous les jours. La
marquise de Saint-Loup se disait: Je suis la marquise de Saint-Loup,
elle savait qu'elle avait refus la veille trois dners chez des
duchesses. Mais si, dans une certaine mesure, son nom relevait le milieu
aussi peu aristocratique que possible qu'elle recevait, par un mouvement
inverse le milieu que recevait la marquise dprciait le nom qu'elle
portait. Rien ne rsiste  de tels mouvements, les plus grands noms
finissent par succomber. Swann n'avait-il pas connu une duchesse de la
maison de France dont le salon, parce que n'importe qui y tait reu,
tait tomb au dernier rang? Un jour que la princesse des Laumes tait
alle par devoir passer un instant chez cette Altesse, o elle n'avait
trouv que des gens de rien, en entrant ensuite chez Mme Leroi elle
avait dit  Swann et au marquis de Modne: Enfin je me retrouve en pays
ami. Je viens de chez Mme la duchesse de X..., il n'y avait pas trois
figures de connaissance. Partageant, en un mot, l'opinion de ce
personnage d'oprette qui dclare: Mon nom me dispense, je pense, d'en
dire plus long, Gilberte se mit  afficher son mpris pour ce qu'elle
avait tant dsir,  dclarer que tous les gens du faubourg
Saint-Germain taient idiots, infrquentables, et, passant de la parole
 l'action, cessa de les frquenter. Des gens qui n'ont fait sa
connaissance qu'aprs cette poque, et pour leurs dbuts auprs d'elle,
l'ont entendue, devenue duchesse de Guermantes, se moquer drlement du
monde qu'elle et pu si aisment voir, la voyant ne pas recevoir une
seule personne de cette socit, et si l'une, voire la plus brillante,
s'aventurait chez elle, lui biller ouvertement au nez, rougissent
rtrospectivement d'avoir pu, eux, trouver quelque prestige au grand
monde, et n'oseraient jamais confier ce secret humiliant de leurs
faiblesses passes  une femme qu'ils croient, par une lvation
essentielle de sa nature, avoir t de tout temps incapable de
comprendre celles-ci. Ils l'entendent railler avec tant de verve les
ducs, et la voient, chose plus significative, mettre si compltement sa
conduite en accord avec ses railleries! Sans doute ne songent-ils pas 
rechercher les causes de l'accident qui fit de Mlle Swann Mlle de
Forcheville, et de Mlle de Forcheville la marquise de Saint-Loup, puis
la duchesse de Guermantes. Peut-tre ne songent-ils pas non plus que cet
accident ne servirait pas moins par ses effets que par ses causes 
expliquer l'attitude ultrieure de Gilberte, la frquentation des
roturiers n'tant pas tout  fait conue de la mme faon qu'elle l'et
t par Mlle Swann par une dame  qui tout le monde dit Madame la
Duchesse et ces duchesses qui l'ennuient ma cousine. On ddaigne
volontiers un but qu'on n'a pas russi  atteindre, ou qu'on a atteint
dfinitivement. Et ce ddain nous parat faire partie des gens que nous
ne connaissions pas encore. Peut-tre, si nous pouvions remonter le
cours des annes, les trouverions-nous dchirs, plus frntiquement que
personne, par ces mmes dfauts qu'ils ont russi si compltement 
masquer ou  vaincre que nous les estimons incapables non seulement d'en
avoir jamais t atteints eux-mmes, mais mme de les excuser jamais
chez les autres, faute d'tre capables de les concevoir. D'ailleurs,
bientt le salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect
dfinitif, au moins au point de vue mondain, car on verra quels troubles
devaient y svir par ailleurs; or cet aspect tait surprenant en ceci:
on se rappelait encore que les plus pompeuses, les plus raffines des
rceptions de Paris, aussi brillantes que celles de la princesse de
Guermantes, taient celles de Mlle de Marsantes, la mre de Saint-Loup.
D'autre part, dans les derniers temps, le salon d'Odette, infiniment
moins bien class, n'en avait pas moins t blouissant de luxe et
d'lgance. Or Saint-Loup, heureux d'avoir, grce  la grande fortune de
sa femme, tout ce qu'il pouvait dsirer de bien-tre, ne songeait qu'
tre tranquille aprs un bon dner o des artistes venaient lui faire de
la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru  une poque si fier,
si ambitieux, invitait  partager son luxe des camarades que sa mre
n'aurait pas reus. Gilberte de son ct mettait en pratique la parole
de Swann: La qualit m'importe peu, mais je crains la quantit. Et
Saint-Loup fort  genoux devant sa femme, et parce qu'il l'aimait et
parce qu'il lui devait prcisment ce luxe extrme, n'avait garde de
contrarier ces gots si pareils aux siens. De sorte que les grandes
rceptions de Mme de Marsantes et de Mme de Forcheville, donnes pendant
des annes surtout en vue de l'tablissement clatant de leurs enfants,
ne donnrent lieu  aucune rception de M. et de Mme de Saint-Loup. Ils
avaient les plus beaux chevaux pour monter ensemble  cheval, le plus
beau yacht pour faire des croisires--mais o on n'emmenait que deux
invits.  Paris on avait tous les soirs trois ou quatre amis  dner,
jamais plus; de sorte que, par une rgression imprvue mais pourtant
naturelle, chacune des deux immenses volires maternelles avait t
remplace par un nid silencieux.

La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune
Mademoiselle d'Oloron qui, dj atteinte de la fivre typhode le jour
du mariage religieux, se trana pniblement  l'glise et mourut
quelques semaines aprs. La lettre de faire-part, qui fut envoy quelque
temps aprs sa mort, mlait  des noms comme celui de Jupien presque
tous les plus grands de l'Europe, comme ceux du vicomte et de la
vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de Bourbon-Soissons,
du prince de Modne-Este, de la vicomtesse d'Edumea, de lady Essex,
etc., etc. Sans doute, mme pour qui savait que la dfunte tait la
nice de Jupien, le nombre de toutes ces grandes alliances ne pouvait
surprendre. Le tout, en effet, est d'avoir une grande alliance. Alors,
le casus foederis venant  jouer, la mort de la petite roturire met en
deuil toutes les familles princires de l'Europe. Mais bien des jeunes
gens des nouvelles gnrations et qui ne connaissaient pas les
situations relles, outre qu'ils pouvaient prendre Marie-Antoinette
d'Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame de la plus haute
naissance, auraient pu commettre bien d'autres erreurs en lisant cette
lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs randonnes  travers la
France leur eussent fait connatre un peu le pays de Combray, en voyant
que le comte de Msglise faisait part dans les premiers, et tout prs
du duc de Guermantes, ils auraient pu n'prouver aucun tonnement. Le
ct de Msglise et le ct de Guermantes se touchent, vieille noblesse
de la mme rgion, peut-tre allie depuis des gnrations, eussent-ils
pu se dire. Qui sait? c'est peut-tre une branche des Guermantes qui
porte le nom de comtes de Msglise. Or le comte de Msglise n'avait
rien  voir avec les Guermantes et ne faisait mme pas part du ct
Guermantes, mais du ct Cambremer, puisque le comte de Msglise, qui,
par un avancement rapide, n'tait rest que deux ans Legrandin de
Msglise, c'tait notre vieil ami Legrandin. Sans doute, faux titre
pour faux titre, il en tait peu qui eussent pu tre aussi dsagrables
aux Guermantes que celui-l. Ils avaient t allis autrefois avec les
vrais comtes de Msglise desquels il ne restait plus qu'une femme,
fille de gens obscurs et dgrads, marie elle-mme  un gros fermier
enrichi de ma tante, nomm Mnager, qui lui avait achet Mirougrain et
se faisait appeler maintenant Mnager de Mirougrain, de sorte que quand
on disait que sa femme tait ne de Msglise on pensait qu'elle devait
tre plutt ne  Msglise et qu'elle tait de Msglise comme son mari
de Mirougrain.

Tout autre titre faux et donn moins d'ennuis aux Guermantes. Mais
l'aristocratie sait les assumer, et bien d'autres encore, du moment
qu'un mariage, jug utile  quelque point de vue que ce soit, est en
jeu. Couvert par le duc de Guermantes, Legrandin fut pour une partie de
cette gnration-l, et sera pour la totalit de celle qui la suivra, le
vritable comte de Msglise.

Une autre erreur encore que tout jeune lecteur peu au courant et t
port  faire et t de croire que le baron et la baronne de
Forcheville faisaient part en tant que parents et beaux-parents du
marquis de Saint-Loup, c'est--dire du ct Guermantes. Or de ce ct
ils n'avaient pas  figurer puisque c'tait Robert qui tait parent des
Guermantes et non Gilberte. Non, le baron et la baronne de Forcheville,
malgr cette fausse apparence, figuraient du ct de la marie, il est
vrai, et non du ct Cambremer,  cause non pas des Guermantes mais de
Jupien, dont notre lecteur doit savoir qu'Odette tait la cousine.

Toute la faveur de M. de Charlus s'tait porte ds le mariage de sa
fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer; les gots de celui-ci,
qui taient pareils  ceux du baron, du moment qu'ils n'avaient pas
empch qu'il le choist pour mari de Mlle d'Oloron, ne firent
naturellement que le lui faire apprcier davantage quand il fut veuf. Ce
n'est pas que le marquis n'et d'autres qualits qui en faisaient un
charmant compagnon pour M. de Charlus. Mais mme quand il s'agit d'un
homme de haute valeur, c'est une qualit que ne ddaigne pas celui qui
l'admet dans son intimit et qui le lui rend particulirement commode
s'il sait jouer aussi le whist. L'intelligence du jeune marquis tait
remarquable et, comme on disait dj  Fterne o il n'tait encore
qu'enfant, il tait tout  fait du ct de sa grand'mre, aussi
enthousiaste, aussi musicien. Il en reproduisait aussi certaines
particularits, mais celles-l plus par imitation, comme toute la
famille, que par atavisme. C'est ainsi que quelque temps aprs la mort
de sa femme, ayant reu une lettre signe Lonor, prnom que je ne me
rappelais pas tre le sien, je compris seulement qui m'crivait quand
j'eus lu la formule finale: Croyez  ma sympathie vraie, le vraie,
mis  sa place, ajoutait au prnom Lonor le nom de Cambremer.

Je vis pas mal  cette poque Gilberte, avec laquelle je m'tais de
nouveau li: car notre vie, dans sa longueur, n'est pas calcule sur la
vie de nos amitis. Qu'une certaine priode de temps s'coule et l'on
voit reparatre (de mme qu'en politique d'anciens ministres, au
thtre des pices oublies qu'on reprend) des relations d'amiti
renoues entre les mmes personnes qu'autrefois, aprs de longues annes
d'interruption, et renoues avec plaisir. Au bout de dix ans les raisons
que l'un avait de trop aimer, l'autre de ne pouvoir supporter un trop
exigeant despotisme, ces raisons n'existent plus. La convenance seule
subsiste, et tout ce que Gilberte m'et refus autrefois, ce qui lui
avait sembl intolrable, impossible, elle me l'accordait aisment--sans
doute parce que je ne le dsirais plus. Sans que nous nous fussions
jamais dit la raison du changement, si elle tait toujours prte  venir
 moi, jamais presse de me quitter, c'est que l'obstacle avait disparu:
mon amour.

J'allai d'ailleurs passer un peu plus tard quelques jours  Tansonville.
Le dplacement me gnait assez, car j'avais  Paris une jeune fille qui
couchait dans le pied--terre que j'avais lou. Comme d'autres de
l'arme des forts ou du murmure d'un lac, j'avais besoin de son sommeil
prs de moi la nuit, et le jour de l'avoir toujours  mon ct dans la
voiture. Car un amour a beau s'oublier, il peut dterminer la forme de
l'amour qui le suivra. Dj au sein mme de l'amour prcdent des
habitudes quotidiennes existaient, et dont nous ne nous rappelions pas
nous-mme l'origine. C'est une angoisse d'un premier jour qui nous avait
fait souhaiter passionnment, puis adopter d'une manire fixe, comme les
coutumes dont on a oubli le sens, ces retours en voiture jusqu' la
demeure mme de l'aime, ou sa rsidence dans notre demeure, notre
prsence ou celle de quelqu'un en qui nous avons confiance, dans toutes
ces sorties, toutes ces habitudes, sorte de grandes voies uniformes par
o passe chaque jour notre amour et qui furent fondues jadis dans le feu
volcanique d'une motion ardente. Mais ces habitudes survivent  la
femme, mme au souvenir de la femme. Elles deviennent la forme, sinon de
tous nos amours, du moins de certains de nos amours qui alternent entre
eux. Et ainsi ma demeure avait exig, en souvenir d'Albertine oublie,
la prsence de ma matresse actuelle, que je cachais aux visiteurs et
qui remplissait ma vie comme jadis Albertine. Et pour aller 
Tansonville, je dus obtenir d'elle qu'elle se laisst garder par un de
mes amis qui n'aimait pas les femmes, pendant quelques jours.

J'avais appris que Gilberte tait malheureuse, trompe par Robert, mais
pas de la manire que tout le monde croyait, que peut-tre elle-mme
croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Opinion que justifiait
l'amour-propre, le dsir de tromper les autres, de se tromper soi-mme,
la connaissance d'ailleurs imparfaite des trahisons, qui est celle de
tous les tres tromps, d'autant plus que Robert, en vrai neveu de M. de
Charlus, s'affichait avec des femmes qu'il compromettait, que le monde
croyait et qu'en somme Gilberte supposait tre ses matresses. On
trouvait mme dans le monde qu'il ne se gnait pas assez, ne lchant pas
d'une semelle, dans les soires, telle femme qu'il ramenait ensuite,
laissant Mme de Saint-Loup rentrer comme elle pouvait. Qui et dit que
l'autre femme qu'il compromettait ainsi n'tait pas en ralit sa
matresse et pass pour un naf, aveugle devant l'vidence, mais
j'avais t malheureusement aiguill vers la vrit, vers la vrit qui
me fit une peine infinie, par quelques mots chapps  Jupien. Quelle
n'avait pas t ma stupfaction quand, tant all, quelques mois avant
mon dpart pour Tansonville, prendre des nouvelles de M. de Charlus,
chez lequel certains troubles cardiaques s'taient manifests non sans
causer de grandes inquitudes, et parlant  Jupien, que j'avais trouv
seul, d'une correspondance amoureuse adresse  Robert et signe Bobette
que, Mme de Saint-Loup avait surprise, j'avais appris par l'ancien
factotum du baron que la personne qui signait Bobette n'tait autre que
le violoniste qui avait jou un si grand rle dans la vie de M. de
Charlus. Jupien n'en parlait pas sans indignation: Ce garon pouvait
agir comme bon lui semblait, il tait libre. Mais s'il y a un ct o il
n'aurait pas d regarder, c'est le ct du neveu du baron. D'autant plus
que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a cherch  dsunir le
mnage, c'est honteux. Et il a fallu qu'il y mette des ruses
diaboliques, car personne n'tait plus oppos de nature  ces choses-l
que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez de folies pour ses
matresses! Non, que ce misrable musicien ait quitt le baron comme il
l'a quitt, salement, on peut bien le dire, c'tait son affaire. Mais se
tourner vers le neveu, il y a des choses qui ne se font pas. Jupien
tait sincre dans son indignation; chez les personnes dites immorales,
les indignations morales sont tout aussi fortes que chez les autres et
changent seulement un peu d'objet. De plus, les gens dont le coeur n'est
pas directement en cause, jugeant toujours les liaisons  viter, les
mauvais mariages, comme si on tait libre de choisir ce qu'on aime, ne
tiennent pas compte du mirage dlicieux que l'amour projette et qui
enveloppe si entirement et si uniquement la personne dont on est
amoureux que la sottise que fait un homme en pousant une cuisinire
ou la matresse de son meilleur ami est, en gnral, le seul acte
potique qu'il accomplisse au cours de son existence.

Je compris qu'une sparation avait failli se produire entre Robert et sa
femme (sans que Gilberte se rendt bien compte encore de quoi il
s'agissait) et que c'tait Mme de Marsantes, mre aimante, ambitieuse et
philosophe qui avait arrang, impos la rconciliation. Elle faisait
partie de ces milieux o le mlange des sangs qui vont se recroisant
sans cesse et l'appauvrissement des patrimoines font refleurir  tout
moment dans le domaine des passions, comme dans celui des intrts, les
vices et les compromissions hrditaires. Avec la mme nergie qu'elle
avait autrefois protg Mme Swann, elle avait aid le mariage de la
fille de Jupien et fait celui de son propre fils avec Gilberte, usant
ainsi pour elle-mme, avec une rsignation douloureuse, de cette mme
sagesse atavique dont elle faisait profiter tout le faubourg. Et
peut-tre n'avait-elle  un certain moment bcl le mariage de Robert
avec Gilberte--ce qui lui avait certainement donn moins de mal et cot
moins de pleurs que de le faire rompre avec Rachel--que dans la peur
qu'il ne comment avec une autre cocotte--ou peut-tre avec la mme,
car Robert fut long  oublier Rachel--un nouveau collage qui et
peut-tre t son salut. Maintenant je comprenais ce que Robert avait
voulu me dire chez la princesse de Guermantes: C'est malheureux que ta
petite amie de Balbec n'ait pas la fortune exige par ma mre, je crois
que nous nous serions bien entendus tous les deux. Il avait voulu dire
qu'elle tait de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-tre, s'il n'en
tait pas encore, ne gotait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer
d'une certaine manire et avec d'autres femmes. Gilberte aussi et pu me
renseigner sur Albertine. Si donc, sauf de rares retours en arrire, je
n'avais perdu la curiosit de rien savoir sur mon amie, j'aurais pu
interroger sur elle non seulement Gilberte mais son mari. Et, en somme,
c'tait le mme fait qui nous avait donn  Robert et  moi le dsir
d'pouser Albertine ( savoir qu'elle aimait les femmes). Mais les
causes de notre dsir, comme ses buts aussi, taient opposs. Moi,
c'tait par le dsespoir o j'avais t de l'apprendre, Robert par la
satisfaction; moi pour l'empcher, grce  une surveillance perptuelle,
de s'adonner  son got; Robert pour le cultiver et pour la libert
qu'il lui laisserait afin qu'elle lui ament des amies. Si Jupien
faisait ainsi remonter  trs peu de temps la nouvelle orientation, si
divergente de la primitive, qu'avaient prise les gots charnels de
Robert, une conversation que j'eus avec Aim, et qui me rendit fort
malheureux, me montra que l'ancien matre d'htel de Balbec faisait
remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup plus haut.
L'occasion de cette conversation avait t quelques jours que j'avais
t passer  Balbec, o Saint-Loup lui-mme tait venu avec sa femme
que, dans cette premire phase, il ne quittait d'un seul pas. J'avais
admir comme l'influence de Rachel se faisait encore sentir sur Robert.
Un jeune mari qui a eu longtemps une matresse sait seul ter aussi
bien le manteau de sa femme avant d'entrer dans un restaurant, avoir
avec elle les gards qu'il convient. Il a reu pendant sa liaison
l'instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de lui,  une table
voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prtentieux jeunes
universitaires, prenait des airs faussement  l'aise, et criait trs
fort  un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte avec un
geste qui renversa deux carafes d'eau: Non, non, mon cher, commandez!
De ma vie je n'ai jamais su faire un menu. Je n'ai jamais su commander!
rptait-il avec un orgueil peu sincre et, mlant la littrature  la
gourmandise, il opina tout de suite pour une bouteille de champagne
qu'il aimait  voir d'une faon tout  fait symbolique orner une
causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il tait assis  ct de
Gilberte--dj grosse--(il ne devait pas cesser par la suite de lui
faire des enfants) comme il couchait  ct d'elle dans leur lit commun
 l'htel. Il ne parlait qu' sa femme, le reste de l'htel n'avait pas
l'air d'exister pour lui, mais, au moment o un garon prenait une
commande, tait tout prs, il levait rapidement ses yeux clairs et
jetait sur lui un regard qui ne durait pas plus de deux secondes, mais
dans sa limpide clairvoyance semblait tmoigner d'un ordre de curiosits
et de recherches entirement diffrent de celui qui aurait pu animer
n'importe quel client regardant mme longtemps un chasseur ou un commis
pour faire sur lui des remarques humoristiques ou autres qu'il
communiquerait  ses amis. Ce petit regard court, en apparence
dsintress, montrant que le garon l'intressait en lui-mme, rvlait
 ceux qui l'eussent observ que cet excellent mari, cet amant jadis
passionn de Rachel, avait dans sa vie un autre plan et qui lui
paraissait infiniment plus intressant que celui sur lequel il se
mouvait par devoir. Mais on ne le voyait que dans celui-l. Dj ses
yeux taient revenus sur Gilberte qui n'avait rien vu, il lui prsentait
un ami au passage et partait se promener avec elle. Or Aim me parla 
ce moment d'un temps bien plus ancien, celui o j'avais fait la
connaissance de Saint-Loup par Mme de Villeparisis, en ce mme Balbec.
Mais oui, Monsieur, me dit-il, c'est archiconnu, il y a bien longtemps
que je le sais. La premire anne que Monsieur tait  Balbec, M. le
marquis s'enferma avec mon liftier, sous prtexte de dvelopper des
photographies de Madame la grand'mre de Monsieur. Le petit voulait se
plaindre, nous avons eu toutes les peines du monde  touffer la chose.
Et tenez, Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour o il est
venu djeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa
matresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se
rappelle sans doute que M. le marquis s'en alla en prtextant une crise
de colre. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle
lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-l on ne m'tera pas de
l'ide que la colre de M. le marquis tait feinte et qu'il avait besoin
d'loigner Monsieur et Madame. Pour ce jour-l, du moins, je sais bien
que, si Aim ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout au tout.
Je me rappelais trop l'tat dans lequel tait Robert, la gifle qu'il
avait donne au journaliste. Et d'ailleurs, pour Balbec, c'tait de
mme: ou le liftier avait menti, ou c'tait Aim qui mentait. Du moins
je le crus; une certitude, je ne pouvais l'avoir, car on ne voit jamais
qu'un ct des choses. Si cela ne m'et pas fait tant de peine, j'eusse
trouv une certaine ironie  ce que, tandis que pour moi la course du
lift chez Saint-Loup avait t le moyen commode de lui faire porter une
lettre et d'avoir sa rponse, pour lui cela avait t le moyen de faire
la connaissance de quelqu'un qui lui avait plu. Les choses, en effet,
sont pour le moins doubles. Sur l'acte le plus insignifiant que nous
accomplissons un autre homme embranche une srie d'actes entirement
diffrents; il est certain que l'aventure de Saint-Loup et du liftier,
si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le banal envoi
de ma lettre que quelqu'un qui ne connatrait de Wagner que le duo de
Lohengrin ne pourrait prvoir le prlude de Tristan. Certes, pour les
hommes, les choses n'offrent qu'un nombre restreint de leurs
innombrables attributs,  cause de la pauvret de leurs sens. Elles sont
colores parce que nous avons des yeux; combien d'autres pithtes ne
mriteraient-elles pas si nous avions des centaines de sens? Mais cet
aspect diffrent qu'elles pourraient avoir nous est rendu plus facile 
comprendre par ce qu'est dans la vie un vnement mme minime dont nous
connaissons une partie que nous croyons le tout, et qu'un autre regarde
comme par une fentre perce de l'autre ct de la maison et qui donne
sur une autre vue. Dans le cas o Aim ne se ft pas tromp, la rougeur
de Saint-Loup quand Bloch lui avait parl du lift ne venait peut-tre
pas de ce que celui-ci prononait laift. Mais j'tais persuad que
l'volution physiologique de Saint-Loup n'tait pas commence  cette
poque et qu'alors il aimait encore uniquement les femmes. Plus qu' un
autre signe, je pus le discerner rtrospectivement  l'amiti que
Saint-Loup m'avait tmoigne  Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les
femmes qu'il fut vraiment capable d'amiti. Aprs cela, au moins pendant
quelque temps, les hommes qui ne l'intressaient pas directement, il
leur manifestait une indiffrence, sincre, je le crois, en partie--car
il tait devenu trs sec--et qu'il exagrait aussi pour faire croire
qu'il ne faisait attention qu'aux femmes. Mais je me rappelle tout de
mme qu'un jour,  Doncires, comme j'allais dner chez les Verdurin et
comme il venait de regarder d'une faon un peu prolonge Morel, il
m'avait dit: C'est curieux, ce petit, il a des choses de Rachel. Cela
ne te frappe pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout
cas cela ne peut pas m'intresser. Et tout de mme ses yeux taient
ensuite rests longtemps perdus  l'horizon, comme quand on pense, avant
de se remettre  une partie de cartes ou de partir dner en ville,  un
de ces lointains voyages qu'on ne fera jamais mais dont on prouve un
instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel 
Charlie, Gilberte, elle, cherchait  avoir quelque chose de Rachel afin
de plaire  son mari, mettait comme elle des noeuds de soie ponceau, ou
rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de mme, car elle croyait
que son mari l'aimait encore et elle en tait jalouse. Que l'amour de
Robert et t par moments sur les confins qui sparent l'amour d'un
homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme, c'tait
possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus  cet gard
qu'un rle esthtique. Il n'est mme pas probable qu'il et pu en jouer
d'autres. Un jour, Robert tait all lui demander de s'habiller en
homme, de laisser pendre une longue mche de ses cheveux, et pourtant il
s'tait content de la regarder, insatisfait. Il ne lui restait pas
moins attach et lui faisait scrupuleusement, mais sans plaisir, la
rente norme qu'il lui avait promise et qui ne l'empcha pas d'avoir
pour lui par la suite les plus vilains procds. De cette gnrosit
envers Rachel Gilberte n'et pas souffert si elle avait su qu'elle tait
seulement l'accomplissement rsign d'une promesse  laquelle ne
correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au contraire ce
qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels seraient les
meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comdie d'aimer les
femmes. Gilberte ne se plaignait d'ailleurs pas. C'est d'avoir cru
Robert aim, si longtemps aim, par Rachel, qui le lui avait fait
dsirer, l'avait fait renoncer pour lui  des partis plus beaux; il lui
semblait qu'il fit une sorte de concession en l'pousant. Et de fait,
les premiers temps, des comparaisons entre les deux femmes (pourtant si
ingales comme charme et comme beaut) ne furent pas en faveur de la
dlicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit ensuite dans l'estime de son
mari pendant que Rachel diminuait  vue d'oeil. Une autre personne se
dmentit: ce fut Mme Swann. Si pour Gilberte, Robert avant le mariage
tait dj entour de la double aurole que lui craient d'une part sa
vie avec Rachel perptuellement dnonce par les lamentations de Mme de
Marsantes, d'autre part le prestige que les Guermantes avaient toujours
eu pour son pre et qu'elle avait hrit de lui, Mme de Forcheville, en
revanche, et prfr un mariage plus clatant, peut-tre princier (il y
avait des familles royales pauvres et qui eussent accept l'argent--qui
se trouva d'ailleurs tre fort infrieur aux millions promis--dcrass
qu'il tait par le nom de Forcheville), et un gendre moins dmontis
par une vie passe loin du monde. Elle n'avait pu triompher de la
volont de Gilberte, s'tait plainte amrement  tout le monde,
fltrissant son gendre. Un beau jour tout avait t chang, le gendre
tait devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu' la drobe.
C'est que l'ge avait laiss  Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le
got qu'elle avait toujours eu d'tre entretenue, mais, par la dsertion
des admirateurs, lui en avait retir les moyens. Elle souhaitait chaque
jour un nouveau collier, une nouvelle robe broche de brillants, une
plus luxueuse automobile, mais elle avait peu de fortune, Forcheville
ayant presque tout mang, et--quel ascendant isralite gouvernait en
cela Gilberte?--elle avait une fille adorable, mais affreusement avare,
comptant l'argent  son mari et naturellement bien plus  sa mre. Or
tout  coup le protecteur, elle l'avait flair, puis trouv en Robert.
Qu'elle ne ft plus de la premire jeunesse tait de peu d'importance
aux yeux d'un gendre qui n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il
demandait  sa belle-mre, c'tait d'aplanir telle ou telle difficult
entre lui et Gilberte, d'obtenir d'elle le consentement qu'il fit un
voyage avec Morel. Odette s'y tait-elle employe, qu'aussitt un
magnifique rubis l'en rcompensait. Pour cela il fallait que Gilberte
ft plus gnreuse envers son mari. Odette le lui prchait avec d'autant
plus de chaleur que c'tait elle qui devait bnficier de la gnrosit.
Ainsi, grce  Robert, pouvait-elle, au seuil de la cinquantaine
(d'aucuns disaient de la soixantaine), blouir chaque table o elle
allait dner, chaque soire o elle paraissait, d'un luxe inou sans
avoir besoin d'avoir comme autrefois un ami qui maintenant n'et plus
casqu--voire march. Aussi tait-elle entre pour toujours semblait-il,
dans la priode de la chastet finale, et elle n'avait jamais t aussi
lgante.

Ce n'tait pas seulement la mchancet, la rancune de l'ancien pauvre
contre le matre qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs (c'tait dans le
caractre, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait
sentir la diffrence de leurs conditions, qui avait pouss Charlie vers
Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C'tait peut-tre
aussi l'intrt. J'eus l'impression que Robert devait lui donner
beaucoup d'argent. Dans une soire o j'avais rencontr Robert avant que
je ne partisse pour Combray, et o la faon dont il s'exhibait  ct
d'une femme lgante qui passait pour tre sa matresse, o il
s'attachait  elle, ne faisant qu'un avec elle, envelopp en public dans
sa jupe, me faisait penser, avec quelque chose de plus nerveux, de plus
tressautant,  une sorte de rptition involontaire d'un geste ancestral
que j'avais pu observer chez M. de Charlus, comme enrob dans les atours
de Mme Mol, ou d'une autre, bannire d'une cause gynophile qui n'tait
pas la sienne, mais qu'il aimait, bien que sans droit  l'arborer ainsi,
soit qu'il la trouvt protectrice, ou esthtique, j'avais t frapp, au
retour, de voir combien ce garon, si gnreux quand il tait bien moins
riche, tait devenu conome. Qu'on ne tienne qu' ce qu'on possde, et
que tel qui semait l'or qu'il avait si rarement jadis thsaurise
maintenant celui dont il est pourvu, c'est sans doute un phnomne assez
gnral, mais qui pourtant me parut prendre l une forme plus
particulire. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu'il
avait gard une correspondance de tramway. Sans doute en ceci Saint-Loup
dployait-il, pour des fins diffrentes, des talents qu'il avait acquis
au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a longtemps vcu
avec une femme n'est pas aussi inexpriment que le puceau pour qui
celle qu'il pouse est la premire. Pareillement, ayant eu  s'occuper
dans les plus minutieux dtails du mnage de Rachel, d'une part parce
que celle-ci n'y entendait rien, ensuite parce qu' cause de sa jalousie
il voulait garder la haute main sur la domesticit, il put, dans
l'administration des biens de sa femme et l'entretien du mnage,
continuer ce rle habile et entendu que peut-tre Gilberte n'et pas su
tenir et qu'elle lui abandonnait volontiers. Mais sans doute le
faisait-il surtout pour faire bnficier Charlie des moindres conomies
de bouts de chandelle, l'entretenant, en somme, richement sans que
Gilberte s'en apert ni en souffrt. Je pleurais en pensant que j'avais
eu autrefois pour un Saint-Loup diffrent une affection si grande et que
je sentais bien,  ses nouvelles manires froides et vasives, qu'il ne
me rendait plus, les hommes, ds qu'ils taient devenus susceptibles de
lui donner des dsirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amiti. Comment
cela avait-il pu natre chez un garon qui avait tellement aim les
femmes que je l'avais vu dsespr jusqu' craindre qu'il se tut parce
que Rachel quand du Seigneur avait voulu le quitter? La ressemblance
entre Charlie et Rachel--invisible pour moi--avait-elle t la planche
qui avait permis  Robert de passer des gots de son pre  ceux de son
oncle, afin d'accomplir l'volution physiologique qui, mme chez ce
dernier, s'tait produite assez tard? Parfois, pourtant, les paroles
d'Aim revenaient m'inquiter; je me rappelais Robert cette anne-l 
Balbec; il avait en parlant au liftier une faon de ne pas faire
attention  lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il
adressait la parole  certains hommes. Mais Robert pouvait trs bien
tenir cela de M. de Charlus, d'une certaine hauteur et d'une certaine
attitude physique des Guermantes, et nullement des gots spciaux au
baron. C'est ainsi que le duc de Guermantes, qui n'avait aucunement ces
gots, avait la mme manire nerveuse que M. de Charlus de tourner son
poignet comme s'il crispait autour de celui-ci une manchette de
dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectes,
toutes manires auxquelles chez M. de Charlus on et t tent de donner
une autre signification, auxquelles il en avait donn une autre
lui-mme, l'individu exprimant ses particularits  l'aide de traits
impersonnels et ataviques qui ne sont peut-tre, d'ailleurs, que des
particularits anciennes fixes dans le geste et dans la voix. Dans
cette dernire hypothse, qui confine  l'histoire naturelle, ce ne
serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affect
d'une tare et l'exprimant en partie  l'aide des traits de la race des
Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait, dans une famille
pervertie, l'tre d'exception que le mal hrditaire a si bien pargn
que les stigmates extrieurs qu'il a laisss sur lui y perdent tout
sens. Je me rappelais que le premier jour o j'avais aperu Saint-Loup 
Balbec, si blond, d'une matire si prcieuse et si rare, contourner les
tables, faisant voler son monocle devant lui, je lui avais trouv l'air
effmin, qui n'tait certes pas un effet de ce que j'apprenais de lui
maintenant mais de la grce particulire aux Guermantes, de la finesse
de cette porcelaine de Saxe en laquelle la duchesse tait modele aussi.
Je me rappelais son affection pour moi, sa manire tendre, sentimentale
de l'exprimer et je me disais que cela non plus, qui et pu tromper
quelque autre, signifiait alors tout autre chose, mme tout le contraire
de ce que j'apprenais aujourd'hui. Mais de quand cela datait-il? Si
c'tait de l'anne o j'tais retourn  Balbec, comment n'tait-il pas
venu une seule fois voir le lift, ne m'avait-il jamais parl de lui? Et
quant  la premire anne, comment et-il pu faire attention  lui,
passionnment amoureux de Rachel comme il tait alors? Cette premire
anne-l, j'avais trouv Saint-Loup particulier, comme taient les vrais
Guermantes. Or il tait encore plus spcial que je ne l'avais cru. Mais
ce dont nous n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons
appris seulement par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure
est passe de le faire savoir  notre me; ses communications avec le
rel sont fermes; aussi ne pouvons-nous jouir de la dcouverte, il est
trop tard. Du reste, de toutes faons, pour que j'en pusse jouir
spirituellement, celle-l me faisait trop de peine. Sans doute, depuis
ce que m'avait dit M. de Charlus chez Mme Verdurin  Paris, je ne
doutais plus que le cas de Robert ne ft celui d'une foule d'honntes
gens, et mme pris parmi les plus intelligents et les meilleurs.
L'apprendre de n'importe qui m'et t indiffrent, de n'importe qui
except de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d'Aim
ternissait toute notre amiti de Balbec et de Doncires, et bien que je
ne crusse pas  l'amiti, ni en avoir jamais vritablement prouv pour
Robert, en repensant  ces histoires du lift et du restaurant o j'avais
djeun avec Saint-Loup et Rachel j'tais oblig de faire un effort pour
ne pas pleurer.

Je n'aurais d'ailleurs pas  m'arrter sur ce sjour que je fis du ct
de Combray, et qui fut peut-tre le moment de ma vie o je pensai le
moins  Combray, si, justement par l, il n'avait apport une
vrification au moins provisoire  certaines ides que j'avais eues
d'abord du ct de Guermantes, et une vrification aussi  d'autres
ides que j'avais eues du ct de Msglise. Je recommenais chaque
soir, dans un autre sens, les promenades que nous faisions  Combray,
l'aprs-midi, quand nous allions du ct de Msglise. On dnait
maintenant,  Tansonville,  une heure o jadis on dormait depuis
longtemps  Combray. Et cela  cause de la saison chaude. Et puis, parce
que, l'aprs-midi, Gilberte peignait dans la chapelle du chteau, on
n'allait se promener qu'environ deux heures avant le dner. Au plaisir
de jadis, qui tait de voir en rentrant le ciel pourpre encadrer le
calvaire ou se baigner dans la Vivonne, succdait celui de partir  la
nuit venue, quand on ne rencontrait plus dans le village que le triangle
bleutre, irrgulier et mouvant, des moutons qui rentraient. Sur une
moiti des champs le coucher s'teignait; au-dessus de l'astre tait
dj allume la lune qui bientt les baignerait tout entiers. Il
arrivait que Gilberte me laisst aller sans elle et je m'avanais,
laissant mon ombre derrire moi, comme une barque qui poursuit sa
navigation  travers des tendues enchantes. Mais le plus souvent
Gilberte m'accompagnait. Les promenades que nous faisions ainsi, c'tait
bien souvent celles que je faisais jadis enfant: or comment n'euss-je
pas prouv, bien plus vivement encore que jadis du ct de Guermantes,
le sentiment que jamais je ne serais capable d'crire, auquel s'ajoutait
celui que mon imagination et ma sensibilit s'taient affaiblies, quand
je vis combien peu j'tais curieux de Combray? Et j'tais dsol de voir
combien peu je revivais mes annes d'autrefois. Je trouvais la Vivonne
mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas que je relevasse des
inexactitudes matrielles bien grandes dans ce que je me rappelais.
Mais, spar des lieux qu'il m'arrivait de retraverser par toute une vie
diffrente, il n'y avait pas entre eux et moi cette contigut d'o
nat, avant mme qu'on s'en soit aperu, l'immdiate, dlicieuse et
totale dflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien, sans doute,
quelle tait sa nature, je m'attristais de penser que ma facult de
sentir et d'imaginer avait d diminuer pour que je n'prouvasse pas plus
de plaisir dans ces promenades. Gilberte elle-mme, qui me comprenait
encore moins bien que je ne faisais moi-mme, augmentait ma tristesse en
partageant mon tonnement. Comment, cela ne vous fait rien prouver, me
disait-elle, de prendre ce petit raidillon que vous montiez autrefois?
Et elle-mme avait tant chang que je ne la trouvais plus belle, qu'elle
ne l'tait plus du tout. Tandis que nous marchions, je voyais le pays
changer, il fallait gravir des coteaux, puis des pentes s'abaissaient.
Nous causions, trs agrablement pour moi--non sans difficult pourtant.
En tant d'tres il y a diffrentes couches qui ne sont pas pareilles
(c'taient, chez elle, le caractre de son pre, le caractre de sa
mre); on traverse l'une, puis l'autre. Mais le lendemain l'ordre de
superposition est renvers. Et finalement on ne sait pas qui dpartagera
les parties,  qui on peut se fier pour la sentence. Gilberte tait
comme ces pays avec qui on n'ose pas faire d'alliance parce qu'ils
changent trop souvent de gouvernement. Mais au fond c'est un tort. La
mmoire de l'tre le plus successif tablit chez lui une sorte
d'identit et fait qu'il ne voudrait pas manquer  des promesses qu'il
se rappelle, mme s'il ne les et pas contresignes. Quant 
l'intelligence elle tait, chez Gilberte, avec quelques absurdits de sa
mre, trs vive. Je me rappelle que dans ces conversations que nous
avions en nous promenant elle me dit des choses qui plusieurs fois
m'tonnrent beaucoup. La premire fut: Si vous n'aviez pas trop faim
et s'il n'tait pas si tard, en prenant ce chemin  gauche et en
tournant ensuite  droite, en moins d'un quart d'heure nous serions 
Guermantes. C'est comme si elle m'avait dit: Tournez  gauche, prenez
ensuite  votre main droite, et vous toucherez l'intangible, vous
atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connat jamais sur
terre que la direction, que (ce que j'avais cru jadis que je pourrais
connatre seulement de Guermantes, et peut-tre, en un sens, je ne me
trompais pas) le ct. Un de mes autres tonnements fut de voir les
Sources de la Vivonne, que je me reprsentais comme quelque chose
d'aussi extra-terrestre que l'Entre des Enfers, et qui n'taient qu'une
espce de lavoir carr o montaient des bulles. Et la troisime fois fut
quand Gilberte me dit: Si vous voulez, nous pourrons tout de mme
sortir un aprs-midi et nous pourrons aller  Guermantes, en prenant par
Msglise, c'est la plus jolie faon,--phrase qui, en bouleversant
toutes les ides de mon enfance, m'apprit que les deux cts n'taient
pas aussi inconciliables que j'avais cru. Mais ce qui me frappa le plus,
ce fut combien peu, pendant ce sjour, je revcus mes annes
d'autrefois, dsirai peu revoir Combray, trouvai mince et laide la
Vivonne. Mais o Gilberte vrifia pour moi des imaginations que j'avais
eues du ct de Msglise, ce fut pendant une de ces promenades en somme
nocturnes bien qu'elles eussent lieu avant le dner--mais elle dnait si
tard! Au moment de descendre dans le mystre d'une valle parfaite et
profonde que tapissait le clair de lune, nous nous arrtmes un instant,
comme deux insectes qui vont s'enfoncer au coeur d'un calice bleutre.
Gilberte eut alors, peut-tre simplement par bonne grce de matresse de
maison qui regrette que vous partiez bientt et qui aurait voulu mieux
vous faire les honneurs de ce pays que vous semblez apprcier, de ces
paroles o son habilet de femme du monde sachant tirer parti du
silence, de la simplicit, de la sobrit dans l'expression des
sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que
personne ne pourrait occuper. panchant brusquement sur elle la
tendresse dont j'tais rempli par l'air dlicieux, la brise qu'on
respirait, je lui dis: Vous parliez l'autre jour du raidillon, comme je
vous aimais alors! Elle me rpondit: Pourquoi ne me le disiez-vous
pas? je ne m'en tais pas doute. Moi je vous aimais. Et mme deux fois
je me suis jete  votre tte.--Quand donc?--La premire fois 
Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille, je rentrais, je
n'avais jamais vu un aussi joli petit garon. J'avais l'habitude,
ajouta-t-elle d'un air vague et pudique, d'aller jouer avec de petits
amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me direz que
j'tais bien mal leve, car il y avait l dedans des filles et des
garons de tout genre, qui profitaient de l'obscurit. L'enfant de choeur
de l'glise de Combray, Thodore qui, il faut l'avouer, tait bien
gentil (Dieu qu'il tait bien!) et qui est devenu trs laid (il est
maintenant pharmacien  Msglise), s'y amusait avec toutes les petites
paysannes du voisinage. Comme on me laissait sortir seule, ds que je
pouvais m'chapper j'y courais. Je ne peux pas vous dire comme j'aurais
voulu vous y voir venir; je me rappelle trs bien que, n'ayant qu'une
minute pour vous faire comprendre ce que je dsirais, au risque d'tre
vue par vos parents et les miens je vous l'ai indiqu d'une faon
tellement crue que j'en ai honte maintenant. Mais vous m'avez regarde
d'une faon si mchante que j'ai compris que vous ne vouliez pas. Et
tout d'un coup, je me dis que la vraie Gilberte--la vraie
Albertine--c'taient peut-tre celles qui s'taient au premier instant
livres dans leur regard, l'une devant la haie d'pines roses, l'autre
sur la plage. Et c'tait moi qui, n'ayant pas su le comprendre, ne
l'ayant repris que plus tard dans ma mmoire--aprs un intervalle o par
mes conversations tout un entre-deux de sentiment leur avait fait
craindre d'tre aussi franches que dans les premires minutes--avais
tout gt par ma maladresse. Je les avais rates plus
compltement--bien qu' vrai dire l'chec relatif avec elles ft moins
absurde--pour les mmes raisons que Saint-Loup Rachel.

Et la seconde fois, reprit Gilberte, c'est, bien des annes aprs,
quand je vous ai rencontr sous votre porte, l'avant-veille du jour o
je vous ai retrouv chez ma tante Oriane; je ne vous ai pas reconnu tout
de suite, ou plutt je vous reconnaissais sans le savoir puisque j'avais
la mme envie qu' Tansonville.--Dans l'intervalle il y avait eu
pourtant les Champs-lyses.--Oui, mais l vous m'aimiez trop, je
sentais une inquisition sur tout ce que je faisais. Je ne lui demandai
pas alors quel tait ce jeune homme avec lequel elle descendait l'avenue
des Champs-lyses, le jour o j'tais parti pour la revoir, o je me
fusse rconcili avec elle pendant qu'il en tait temps encore, ce jour
qui aurait peut-tre chang toute ma vie si je n'avais rencontr les
deux ombres s'avanant cte  cte dans le crpuscule. Si je le lui
avais demand, me dis-je, elle m'et peut-tre avou la vrit, comme
Albertine si elle et ressuscit. Et en effet, les femmes qu'on n'aime
plus et qu'on rencontre aprs des annes, n'y a-t-il pas entre elles et
vous la mort, tout aussi bien que si elles n'taient plus de ce monde,
puisque, le fait que notre amour n'existe plus fait de celles qu'elles
taient alors, ou de celui que nous tions, des morts? Je pensai que
peut-tre aussi elle ne se ft pas rappel, ou et menti. En tout cas
cela n'offrait pas d'intrt pour moi de le savoir, parce que mon coeur
avait encore plus chang que le visage de Gilberte. Celui-ci ne me
plaisait plus gure, mais surtout je n'tais plus malheureux, je
n'aurais pas pu concevoir, si j'y eusse repens, que j'eusse pu l'tre
autant de rencontrer Gilberte marchant  petits pas  ct d'un jeune
homme, et de me dire: C'est fini, je renonce  jamais la voir. De
l'tat d'me qui, cette lointaine anne-l, n'avait t pour moi qu'une
longue torture rien ne subsistait. Car il y a dans ce monde o tout
s'use, o tout prit, une chose qui tombe en ruines; qui se dtruit
encore plus compltement, en laissant encore moins de vestiges que la
Beaut: c'est le Chagrin.

Je ne suis donc pas surpris de ne pas lui avoir demand alors avec qui
elle descendait les Champs-lyses, car j'ai dj vu trop d'exemples de
cette incuriosit amene par le temps, mais je le suis un peu de ne pas
avoir racont  Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-l, j'avais
vendu une potiche de vieux Chine pour lui acheter des fleurs. 'avait
t, en effet, pendant les temps si tristes qui avaient suivi, ma seule
consolation de penser qu'un jour je pourrais sans danger lui conter
cette intention si tendre. Plus d'une anne aprs, si je voyais qu'une
voiture allait heurter la mienne, ma seule envie de ne pas mourir tait
pour pouvoir raconter cela  Gilberte. Je me consolais en me disant: Ne
nous pressons pas, j'ai toute la vie devant moi pour cela. Et  cause
de cela je dsirais ne pas perdre la vie. Maintenant cela m'aurait paru
peu agrable  dire, presque ridicule, et entranant. D'ailleurs,
continua Gilberte, mme le jour o je vous ai rencontr sous votre
porte, vous tiez rest tellement le mme qu' Combray, si vous saviez
comme vous aviez peu chang! Je revis Gilberte dans ma mmoire.
J'aurais pu dessiner le quadrilatre de lumire que le soleil faisait
sous les aubpines, la bche que la petite fille tenait  la main, le
long regard qui s'attacha  moi. Seulement j'avais cru,  cause du geste
grossier dont il tait accompagn, que c'tait un regard de mpris parce
que ce que je souhaitais me paraissait quelque chose que les petites
filles ne connaissaient pas, et ne faisaient que dans mon imagination,
pendant mes heures de dsir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si
aisment, si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-pre, l'une
d'entre elles et eu l'audace de le figurer.

Bien longtemps aprs cette conversation, je demandai  Gilberte avec qui
elle se promenait avenue des Champs-lyses, le soir o j'avais vendu
les potiches: c'tait La habille en homme. Gilberte savait qu'elle
connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi certaines
personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour prparer nos
plaisirs ou nos douleurs.

Ce qu'il y avait eu de rel sous l'apparence d'alors m'tait devenu tout
 fait gal. Et pourtant, combien de jours et de nuits n'avais-je pas
souffert  me demander qui c'tait, n'avais-je pas d, en y pensant,
rprimer les battements de mon coeur plus encore peut-tre que pour ne
pas retourner dire bonsoir jadis  maman dans ce mme Combray. On dit,
et c'est ce qui explique l'affaiblissement progressif de certaines
affections nerveuses, que notre systme nerveux vieillit. Cela n'est pas
vrai seulement pour notre moi permanent, qui se prolonge pendant toute
la dure de notre vie, mais pour tous nos moi successifs qui, en somme,
le composent en partie.

Aussi me fallait-il,  tant d'annes de distance, faire subir une
retouche  une image que je me rappelais si bien, opration qui me
rendit assez heureux en me montrant que l'abme infranchissable que
j'avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites
filles aux cheveux dors tait aussi imaginaire que l'abme de Pascal,
et que je trouvai potique  cause de la longue srie d'annes au fond
de laquelle il me fallut l'accomplir. J'eus un sursaut de dsir et de
regret en pensant aux souterrains de Roussainville. Pourtant j'tais
heureux de me dire que ce bonheur vers lequel se tendaient toutes mes
forces alors, et que rien ne pouvait plus me rendre, et exist ailleurs
que dans ma pense, en ralit si prs de moi, dans ce Roussainville
dont je parlais si souvent, que j'apercevais du cabinet sentant l'iris.
Et je n'avais rien su! En somme, elle rsumait tout ce que j'avais
dsir dans mes promenades, jusqu' ne pas pouvoir me dcider  rentrer,
croyant voir s'entr'ouvrir, s'animer les arbres. Ce que je souhaitais si
fivreusement alors, elle avait failli, si j'eusse seulement su le
comprendre et la retrouver, me le faire goter ds mon adolescence. Plus
compltement encore que je n'avais cru, Gilberte tait  cette poque-l
vraiment du ct de Msglise.

Et mme ce jour o je l'avais rencontre sous une porte, bien qu'elle ne
ft pas Mlle de l'Orgeville, celle que Robert avait connue dans les
maisons de passe (et quelle drle de chose que ce ft prcisment  son
futur mari que j'en eusse demand l'claircissement!), je ne m'tais pas
tout  fait tromp sur la signification de son regard, ni sur l'espce
de femme qu'elle tait et m'avouait maintenant avoir t. Tout cela est
bien loin, me dit-elle, je n'ai jamais plus song qu' Robert depuis le
jour o je lui ai t fiance. Et, voyez-vous, ce n'est mme pas ce
caprice d'enfant que je me reproche le plus.




[Fin d'_Albertine disparue_ par Marcel Proust]