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Titre: Tonio Kröger [Tonio Kröger (1903)], suivi de
   Le petit monsieur Friedemann
   [Der kleine Herr Friedemann (1898)],
   Heure difficile [Schwere Stunde (1905)],
   L'enfant prodige [Das Wunderkind (1903)],
   Un petit bonheur [Ein Glück (1904)]
Auteur: Mann, Thomas (1875-1955)
Traductrice: Maury, Geneviève (décédée en 1956)
Préfacier: Jaloux, Edmond (1878-1949)
Date de la première publication: 1923
Lieu et date de l'édition utilisée comme modèle pour
   ce livre électronique: Paris: Stock, 1929
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   9 août 2008
Date de la dernière mise à jour: 9 août 2008
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 157

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THOMAS MANN

TONIO KRÖGER

_Prix Nobel 1929_

_suivi de_

LE PETIT MONSIEUR FRIEDEMANN

HEURE DIFFICILE--L'ENFANT PRODIGE

UN PETIT BONHEUR

_Œuvres traduites de l'allemand par_

GENEVIÈVE MAURY

_Préface de_

EDMOND JALOUX

1929

NOUVELLE ÉDITION

À L'OCCASION DU PRIX NOBEL

LIBRAIRIE STOCK

DELAMAIN ET BOUTELLEAU. PARIS.

7, _rue du Vieux-Colombier_

Paris

DE CET OUVRAGE IL A ÉTÉ TIRÉ À PART,
SUR PAPIER DE HOLLANDE VAN GELDER,
DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
DE I À X ET, SUR PAPIER PUR
FIL LAFUMA, CENT EXEMPLAIRES
NUMÉROTÉS DE 1 À 100.

Copyright 1923, by Delamain, Boutelleau et Cie, Paris.




TABLE DES MATIÈRES


Préface

Tonio Kröger

Le petit monsieur Friedemann

Heure difficile

L'enfant prodige

Un petit bonheur




PRÉFACE

À LA PREMIÈRE ÉDITION FRANÇAISE


Voici la première fois qu'un ouvrage de Thomas Mann est traduit en
français. Et Thomas Mann est sans doute le plus grand romancier allemand
contemporain. On a fait un succès à Hermann Sudermann, qui est un auteur
de quatrième ordre, mais on ne nous a pas révélé un admirable poète
comme Stefan Georg, ni un prosateur comme Thomas Mann. Pour Stefan
Georg, avouons-le, la question est plus difficile: la belle poésie
allemande, et surtout la sienne, est à peu près intraduisible, mais il
n'en est pas de même de la prose de Thomas Mann, comme on le verra
ici-même, par l'excellente traduction de mademoiselle Geneviève Maury.

On nous dit que Thomas Mann est aujourd'hui négligé par les jeunes
écrivains allemands au profit de son frère Heinrich, qui a publié, sous
le titre de _Sujet_, une si cruelle et si forte satire du bourgeois
allemand moyen, de l'homme _wilhelmisé_, si on me permet ce néologisme.
Mais dans ces problèmes de modes et de préférences, la politique joue un
très grand rôle dans l'Allemagne contemporaine, et nous n'avons pas à
intervenir dans ces questions, Heinrich Mann n'est certes pas
négligeable, mais il nous est nécessaire de connaître son frère, Thomas,
avant lui, d'abord parce qu'il est son aîné et ensuite parce que, des
deux, Thomas est certainement le plus artiste et plus capable de séduire
des esprits français. On sera certainement de notre avis quand on aura
lu _Tonio Kröger_, qui est une de ces œuvres courtes et parfaites, où un
homme enferme le meilleur de soi-même: réussites presque involontaires,
comme _Manon Lescaut_, que l'on écrit parfois en se jouant et qui
portent plus loin un nom que les gros livres auxquels on a donné tout
son effort.

* * *

Thomas Mann est d'autant plus près de nous qu'il n'est pas tout à fait
un Allemand, sa mère étant une créole de race latine. Son père était un
important marchand de la ville de Lübeck où il est né lui-même, le 6
juin 1875.

Ces vieilles villes hanséatiques ont eu une antique civilisation
autonome qui remonte au moyen âge. C'est peut-être dans leurs familles
patriciennes que la prussification de l'Empire, dans la seconde moitié
du dix-neuvième siècle, a rencontré le plus de sourdes résistances. Ces
marchands opulents et orgueilleux avaient connu la liberté. Ils avaient
une autre tradition que celle des hobereaux que l'on sait. Si j'indique
rapidement ces traits, c'est qu'ils font mieux comprendre la figure de
Thomas Mann et celle, aussi, de ce Tonio Kröger, qui lui ressemble comme
un frère,--et dans les circonstances présentes, mieux qu'un frère.

Cette naissance à Lübeck et cette double origine germanique et latine
expliquent une grande partie du talent de Thomas Mann; cela explique
surtout cette sorte de division intérieure qu'on lui voit et la part
énorme qui, dans son œuvre, est faite à la nostalgie.

La nostalgie est cependant un des thèmes favoris de la littérature
allemande. La langue même a ce terme profond et sourd de _senucht_ qui
exprime quelque chose qui n'est exprimable en aucune langue humaine,
sauf peut-être en russe. Cette nostalgie secrète, cette aspiration
véhémente et confuse, cet appel à un mystère libérateur, c'est le
sentiment que l'on trouve le plus chez les poètes et les artistes
germaniques. Ils remplissent l'œuvre entière de Novalis, qui a dit:
«Notre vie n'est pas un songe, mais peut-être en deviendra-t-il un.» On
les retrouve dans _Tristan et Yseult_ comme dans _Parsifal_. Ils sont
chez Henri Heine comme chez Jean-Paul Richter; mais Thomas Mann a donné
à cette nostalgie un caractère vraiment moderne et, dans un sens,
presque baudelairien. C'est peut-être dans son petit roman, _La Mort à
Venise_, qu'elle est le mieux et le plus complètement exprimée, avec des
raffinements et des dessous psychologiques qui font de cet ouvrage un
des plus étranges et des plus accomplis de Thomas Mann.

Mais il serait injuste de voir surtout en Thomas Mann un artiste
pénétrant, habile dans l'art de dépouiller la vie de l'âme et d'en
montrer les étranges racines ou les plus mystérieuses et les plus rares
floraisons. Thomas Mann est aussi un grand romancier objectif, et son
meilleur titre à cette appellation est un considérable roman, célèbre
dans tous les pays de langue allemande, et qui s'appelle _Les
Buddenbrooks_.

* * *

On pourrait presque dire que les _Buddenbrooks_, ce sont _les
Rougon-Macquart_ d'une famille de Lübeck; mais, après tout, cela serait
faux, d'abord parce que les _Buddenbrooks_ ne sont pas, à beaucoup près,
une œuvre aussi considérable que les _Rougon-Macquart_, et ensuite parce
que rien n'est différent de l'esprit d'Émile Zola comme celui de Thomas
Mann. D'ailleurs, cet ouvrage, qui a paru en 1901, a été écrit après que
le naturalisme eut cessé d'être à la mode. Cependant, comme beaucoup des
ouvrages qui ont subi son influence, les _Buddenbrooks_ suivent très
nettement ce rythme accéléré de chute à quoi se reconnaissent la plupart
des romans de cette époque.

Le récit des _Buddenbrooks_ commence vers 1835. On y voit le souvenir de
Napoléon planer encore sur l'Allemagne, puis on assiste à l'agitation
révolutionnaire qui devait amener les événements de 1848. On y assiste
d'un peu loin d'ailleurs et par des voies détournées. C'est enfin la
transformation de l'Allemagne par la Prusse victorieuse que l'on
entrevoit à travers l'histoire des Buddenbrooks. D'un côté, ce roman
plonge dans la vie politique et dans la vie des affaires, de l'autre
dans la vie de famille des Buddenbrooks, et comme toujours, dans tout
roman, cette partie-là est supérieure aux autres.

Les Buddenbrooks sont une famille de grands négociants de Lübeck, assez
semblable par l'esprit et les mœurs à ce que peut être une grande
famille d'armateurs du Havre, de marchands d'huiles de Marseille ou de
marchands de vins de Bordeaux et telle que Charles Dickens nous a montré
à Londres la famille Dombey: robustes bastions sociaux, chez qui
l'orgueil de la fortune acquise donne des préjugés pareils à ceux d'un
clan patricien et une hauteur plus agressive encore.

L'esprit Buddenbrook,--car il y a un esprit Buddenbrook,--comme il y a
un esprit Dombey,--est incarné par Thomas, l'homme sérieux de la
famille. C'est lui qui symbolise cette race de commerçants actifs,
ordonnés et impitoyables qui a créé, à force d'énergie et de sévérité,
la fortune de la maison. Mais toute grande race a ses défaillances;
Thomas a un frère fainéant et noceur et une sœur que sa sentimentalité
et son désordre conduisent à bien des déboires, et c'est là la tare des
Buddenbrooks.

Il y a quelque chose dans les _Buddenbrooks_ qui rappelle la _Saga des
Fossyte_, dans laquelle John Galsworthy a dépeint une famille de
patriciens anglais, avec ses grandeurs, sa dureté et ses défaillances.

* * *

J'aurais voulu parler aussi de deux récits de Thomas Mann, qui sont
parmi ses meilleurs, _La Mort à Venise et Altesse Royale_, mais je ne
désespère pas de les voir traduits en français. Dans le premier, ce qui
se révèle surtout, c'est l'admirable artiste qu'est Thomas Mann et, par
certains côtés, ce petit roman n'est pas sans rappeler _Tonio Kröger_.
C'est aussi l'histoire d'un écrivain, mais d'un écrivain tenté et chez
qui cette nostalgie dont je parlais plus haut prend les formes les plus
dangereuses,--si dangereuses qu'elles le conduisent à la mort. Thomas
Mann n'a certainement jamais cessé d'entendre l'appel insidieux qui se
cache à peine dans la musique de Wagner. _La Mort à Venise_, il faut le
reconnaître, est une œuvre profondément germanique, du moins par le
sentiment, sinon par la forme. Quant à _Altesse Royale_, c'est une de
ces peintures de petite principauté que l'on aime tant à lire et dont
l'attrait constitue un des agréments de la _Chartreuse de Parme_, comme
il a créé au début une des causes du succès de _Kœnigsmarck_. Un humour
très spécial, mêlé de tendresse, donne à l'histoire un ton de bonhomie
acerbe et douce à la fois, d'une saveur très spéciale.

On trouvera ici quelques exemples de cet humour dans les nouvelles qui
suivent _Tonio Kröger_ et en particulier dans _Un petit Bonheur_; mais
cet humour, on le verra, contient plus de tendresse pudique que de
raillerie véritable, bien qu'il ne manque pas, quand il le faut, de
traits suffisamment empoisonnés. Ces nouvelles feront voir, sous un jour
varié, différents aspects du talent de M. Thomas Mann, mais aspects en
quelque sorte mineurs; l'essentiel est d'une part dans le romancier des
_Buddenbrooks_ et d'autre part dans l'artiste qui a écrit _Tonio Kröger_
et _La Mort à Venise_.

_Tonio Kröger_ est une de ces œuvres courtes et parfaites, où l'on
s'étonne que l'auteur ait pu faire entrer tant de choses. Plusieurs vies
humaines, avec leurs traits essentiels, y sont résumées en quelques
pages. Une œuvre d'art, à ce point réussie, reconnaissons-le, est rare
chez un Allemand.

J'ai un goût personnel intense pour ces récits puissants et concentrés
dans lesquels la substance humaine se cristallise pour ainsi dire, et,
merveilleusement réfractée, isole, sous une forme brillante et réduite
comme le quartz, un grand morceau d'expérience. _La Double Méprise_, _Le
Mouchoir Rouge_, _L'Inutile Beauté_ ne tombent-elles pas sous cette
définition,--et aussi _L'Histoire de Chloé_, de Meredith, _Le Tour de
Vis_, de Henry James, _L'Abandonnée_, de Tourgueneff, _Une banale
Histoire_, de Tchékov, _La Soirée avec M. Teste_, de Paul Valéry? À ces
admirables récits, je ne peux pas ne pas joindre _Tonio Kröger_.

La donnée en est simple dans son principe. Il s'agit de la différence
fondamentale qui sépare ces deux races d'êtres, ceux qui vivent en se
regardant vivre et ceux qui vivent sans leur propre témoignage. En
réalité, Thomas Mann y traite de l'isolement profond de l'artiste dans
la société et aussi des innombrables désirs qui fourmillent dans son
âme, altèrent et vivifient sa personnalité. Cette douloureuse solitude
des êtres d'exception est un des thèmes familiers de cet écrivain; on
en retrouve l'étude dans une de ses nouvelles: _Le Petit Monsieur
Friedemann_; on la retrouve surtout dans l'étude de l'écrivain
Aschenbach dont les aventures remplissent l'étrange roman de _La Mort à
Venise_. Dans les conversations, dans les lettres de Tonio Kröger, cette
pensée douloureuse est retournée sous toutes ses faces et prend un
caractère absolument général, qui donne à cette œuvre sa grande portée.

À côté du malheureux Tonio, incertain, tourmenté et solitaire, on verra
l'admirable relief de deux figures en quelque sorte quotidiennes: Hans
et Inge. Ceux-là vivent pour leur compte, sans y réfléchir; ils ne
s'analysent pas, ils ne rêvent pas; ils s'abandonnent à leurs instincts
personnels et à leurs règlements sociaux. Et leur satisfaction fait un
curieux contraste avec le malaise constant à travers lequel se développe
Tonio Kröger.

* * *

En 1907, une revue demanda à Thomas Mann de tracer un portrait de
lui-même. Il répondit par cette page humoristique, que nous citons parce
qu'elle permettra de mieux connaître son auteur, mais aussi parce
qu'elle éclaire particulièrement l'analyse de Tonio Kröger lui-même.

* * *

«Mon passé est obscur et assez honteux. Si bien qu'il m'est extrêmement
désagréable d'en parler aux lecteurs. Potache, j'ai mal tourné. Ce n'est
pas que j'aie échoué au baccalauréat,--en le disant, je me vanterais,
car je n'ai pas pu passer en rhétorique. En seconde, j'étais déjà aussi
vieux que l'antique Westerwald. Paresseux, buté, frivole, je prenais les
choses à l'ironie. Les professeurs du vénérable établissement que je
fréquentais,--d'excellents hommes,--me détestaient, et à bon droit;
d'accord avec toutes les probabilités, toutes les données de
l'expérience, ils prédisaient ma perte certaine. À peine si, en vertu
d'une supériorité dont il est difficile de préciser la nature, je
jouissais d'une certaine considération auprès de quelques camarades. Les
années ont ainsi passé jusqu'à la délivrance du diplôme qui m'autorisait
à ne faire qu'une année de service militaire.

«Échappé au gymnase, j'allai habiter Münich, où ma mère s'était
installée après la mort de mon père, négociant en grains à Lübeck, et
sénateur de cette ville. Et, comme j'eusse été confus de m'abandonner
tout de suite et ouvertement à l'oisiveté, j'entrai, entendant bien que
ce fût «provisoirement», dans les bureaux d'une société d'assurances
contre l'incendie. Mais, au lieu de me mettre au courant des affaires,
je me plaisais, passant les heures dans un fauteuil tournant, à inventer
en cachette des fictions, à écrire, en y mélangeant des vers, une
histoire d'amour que j'envoyai à une revue d'avant-garde, et je ne
laissai pas d'être fier de la voir publier.

«Je quittai la compagnie d'assurances avant d'être mis à la porte.
Feignant de vouloir devenir journaliste, je suivis pendant quelques
semestres les cours des Hautes Études à Münich: histoire, économie
politique, lettres et beaux-arts, tout cela pêle-mêle et sans profit.
Subitement je plantai là tous les cours et j'allai vagabonder à
l'étranger, à Rome, où je flânai un an. Je passais mes journées à
écrire, à dévorer ces lectures que l'on appelle littéraires, et qu'un
homme comme il faut prend tout au plus pour se distraire quand il n'a
plus rien à faire,--mes soirées étaient consacrées au punch et aux
dominos. J'avais juste de quoi vivre et m'offrir ces cigarettes de tabac
doux que débite l'État italien et dont je fumais alors jusqu'à complète
ivresse.

«De retour à Münich, bruni, maigri et passablement défait, je me vis
enfin obligé d'utiliser mon diplôme de volontariat militaire.

«N'attendez cependant point de moi plus d'aptitudes au service armé
qu'au reste; je vous décevrais. Il ne fallut qu'un trimestre pour que
l'on me donnât mon congé. Mes pieds n'avaient pas voulu se faire à cette
marche idéale et virile que l'on nomme pas de l'oie, et l'inflammation
d'une aponévrose me tenait constamment allongé. Mais l'âme est dans une
certaine mesure maîtresse du corps qu'elle anime, et si j'avais eu la
moindre étincelle du feu sacré, le mal n'eût pas été insurmontable.

«Bref, je quittai le service et en vêtements civils je continuai ma vie
dissolue. Je fus quelque temps collaborateur du _Simplicissimus_,--vous
assistez à ma chute degré par degré,--et j'approchais de la quarantaine.

«Et maintenant? Aujourd'hui? Vous me voyez, affaissé, l'œil atone, un
cache-nez autour du cou, parmi d'autres enfants perdus, dans un café
d'anarchistes? Tombé au ruisseau, comme il se devrait?

«Non. Une gloire m'environne. Mon bonheur est sans égal. Je suis marié,
ma femme est jeune, belle extraordinairement,--une princesse, si l'on
m'en croit; la fille d'un professeur d'Université, bachelière, sans
qu'elle m'en méprise pour cela, et elle m'a donné cinq enfants, en
parfaite santé, pleins d'avenir. J'ai un appartement splendide,
admirablement situé, électricité, confort moderne, les plus beaux
meubles du monde, des tapis, des tableaux. Je donne des ordres à trois
servantes imposantes et à un chien de berger d'Écosse.... Mes voyages
sont des triomphes. Les académies de province m'invitent, je parle en
habit, on m'applaudit dès que je parais. Je suis retourné dans ma ville
natale. Toutes les places étaient vendues à la grande salle du casino;
on m'a tendu des couronnes de laurier, les petits lieutenants et les
jeunes femmes me demandent respectueusement de m'inscrire dans leur
album, et si demain on me décorait je garderais mon sérieux.

«Et tout cela, comment? Par quels moyens? Pourquoi? Je n'ai pas changé,
je ne me suis pas amélioré. J'ai continué de faire ce que j'ai toujours
fait, de rêver, de lire les poètes et d'écrire comme eux... Ceux qui ont
parcouru mes écrits auront remarqué la défiance extrême que je n'ai
cessé d'y témoigner à la vie d'artiste, d'écrivain. À vrai dire, les
honneurs que la société rend à cette espèce me causent une surprise dont
je ne reviens pas. Je sais ce que c'est qu'un poète, car j'en suis un
moi-même, j'ai l'estampille. Un poète, soit dit en deux mots, est un
gaillard absolument inutilisable dans tous les ordres d'activité des
gens sérieux; il ne pense qu'à des futilités, non seulement il ne sert
pas l'État, mais il nourrit des pensées rebelles, il n'a même pas besoin
d'être particulièrement intelligent, il lui arrive au contraire d'avoir
un esprit aussi lent et aussi obtus que le mien l'a toujours été,--par
ailleurs un enfant au fond, enclin à tous les dérèglements, un charlatan
dont il faut se méfier à tous égards, et qui ne devrait attendre de la
société,--à vrai dire, il n'en attend rien d'autre,--qu'un silence
méprisant. Pourtant, c'est un fait que la société permet à ce genre
d'individus de vivre dans son sein, d'y obtenir de la considération, d'y
acquérir le maximum de bien-être.

«Je ne dois pas m'en plaindre, j'en profite. Mais ce n'est pas dans
l'ordre. C'est de nature à encourager le vice, et c'est un scandale pour
les gens vertueux.»

* * *

Il y aurait quelque chose à dire aussi du rôle politique de Thomas Mann,
mais cela sortirait de notre cadre. Relatons pourtant qu'après avoir, en
1915, écrit un traité à l'éloge de Frédéric II et de ses procédés
guerriers, il semble aujourd'hui partisan de la République allemande et
revenu de son impérialisme.

En réalité, comme beaucoup d'intellectuels, Thomas Mann a de la peine à
se ranger dans un cadre politique formel; il a l'esprit trop satirique
et l'imagination trop idéaliste pour qu'une forme de gouvernement,
quelle qu'elle soit, arrive aisément à le contenter. Il y a certainement
en lui un héritier de la sagesse de Gœthe et de Nietzsche, un passionné
de culture européenne en même temps qu'un fervent d'une aristocratie
intellectuelle. Mais cet aspect n'est pas, à notre avis, le plus
intéressant de cette étrange, puissante et changeante figure.

En réalité, moraliste politique, romancier ou conteur, Thomas Mann est
avant tout un artiste; c'est cet artiste capricieux, tourmenté,
généreux, mais très humain, que l'on admirera en lisant aujourd'hui
_Tonio Kröger_ et bientôt, j'espère, _La Mort à Venise_ et _Altesse
Royale_.

EDMOND JALOUX.

       *       *       *       *       *




TONIO KRÖGER




I


Le soleil d'hiver, caché derrière des couches de nuages, ne versait
qu'une pauvre clarté laiteuse et blafarde sur la ville resserrée entre
ses murailles. Les rues bordées de pignons étaient mouillées et pleines
de courants d'air, et, par moments, tombait une espèce de grêle molle
qui n'était ni de la glace ni de la neige.

L'école était finie. À travers la cour pavée et hors de la grille, le
flot d'enfants rendus à la liberté s'écoulait, se divisait et s'enfuyait
à droite et à gauche. De grands élèves serraient avec dignité leur
paquet de livres haut contre leur épaule gauche, tandis que du bras
droit, ils ramaient contre le vent, dans la direction de leur repas de
midi; les petits partaient gaiement au trot, faisant rejaillir de tous
côtés la neige fondue et s'entre-choquer l'attirail de la science dans
leurs cartables en peau de phoque. Mais de temps à autre tous, d'un air
vertueux, enlevaient leurs casquettes devant quelque professeur à
chapeau de Wotan ou à barbe de Jupiter qui s'éloignait d'un pas grave.

«Viens-tu à la fin, Hans? demanda Tonio Kröger qui avait attendu
longtemps sur la chaussée. Et il s'avança en souriant vers son ami qui
franchissait le portail en causant avec d'autres camarades et
s'apprêtait déjà à s'éloigner avec eux.

--Quoi donc? demanda le jeune garçon, et il regarda Tonio. Ah! c'est
vrai, nous allons encore faire un tour tous les deux.»

Tonio ne dit rien et ses yeux se voilèrent. Hans avait-il donc oublié,
se souvenait-il seulement maintenant, qu'aujourd'hui, à midi, ils
devaient aller se promener ensemble, alors que lui n'avait pas cessé de
s'en réjouir depuis que la chose avait été convenue?

«Oui, adieu vous autres! dit Hans à ses camarades. Je vais encore faire
un tour avec Kröger.» Et tous deux se dirigèrent à gauche, pendant que
les autres s'en allaient en flânant à droite.

Hans et Tonio avaient le temps d'aller se promener après la classe,
parce qu'ils appartenaient tous deux à des familles dans lesquelles on
ne dînait qu'à quatre heures. Leurs pères, de gros négociants qui
exerçaient des charges publiques, étaient des personnages puissants dans
la ville. Les Hansen possédaient, depuis des générations déjà, les
vastes chantiers au bord du fleuve, où, parmi les crachements et les
sifflements, de puissantes scies mécaniques découpaient des troncs.
Quant à Tonio, il était le fils du consul Kröger, dont on voyait chaque
jour véhiculer à travers la ville les sacs de grains marqués en larges
lettres noires du nom de l'entreprise, et la grande vieille maison de
ses ancêtres était la plus belle de toute la ville... Les deux amis
devaient continuellement soulever leurs casquettes, car ils
rencontraient à chaque instant des connaissances, et bien des gens
saluaient même les premiers ces gamins de quatorze ans.

Tous deux portaient leurs gibecières sur le dos, et tous deux étaient
bien et chaudement habillés; Hans d'une courte vareuse sur laquelle
était rabattu, couvrant le dos et les épaules, le large col bleu de son
costume marin, et Tonio d'un paletot gris à ceinture. Hans portait un
béret de matelot danois à rubans courts, hors duquel jaillissait une
mèche de ses cheveux d'un blond de lin. Il était remarquablement joli et
bien fait, large d'épaules et mince de hanches, avec des yeux d'un bleu
d'acier, au regard vif et dégagé. Mais sous le bonnet de fourrure rond
de Tonio, dans un visage brun, aux traits d'une finesse toute
méridionale, s'ouvraient deux yeux sombres, délicatement ombragés, aux
paupières trop lourdes, à l'expression rêveuse et un peu hésitante...
Les contours de la bouche et du menton étaient d'une rare finesse. Sa
démarche était indolente et irrégulière, tandis que les jambes sveltes
de Hansen, dans leurs bas noirs, se mouvaient d'une façon
remarquablement élastique et rythmée.

Tonio ne disait rien. Il souffrait. Tout en fronçant ses sourcils un peu
obliques et en arrondissant ses lèvres pour siffler, il regardait au
loin de côté, en penchant la tête. Cette attitude et cette expression
lui étaient particulières.

Soudain Hans glissa son bras sous celui de Tonio tout en lui jetant un
regard à la dérobée, car il comprenait très bien de quoi il retournait.
Et Tonio, bien qu'il fît encore quelques pas sans parler, se sentit
subitement des dispositions très tendres.

«À vrai dire, je n'avais pas oublié, Tonio, dit Hansen en baissant les
yeux vers le trottoir devant lui, mais je pensais seulement
qu'aujourd'hui cela ne marcherait pas, parce qu'il fait si humide et si
vilain. Mais tout cela m'est bien égal, et je trouve très chic que tu
m'aies tout de même attendu. Je croyais déjà que tu étais rentré à la
maison et j'étais fâché...»

Tout en Tonio se mit à bondir et à jubiler de joie à l'ouïe de ces
paroles.

«Eh bien, allons maintenant sur les remparts, dit-il d'une voix émue,
sur le rempart du Moulin et sur celui du Holstein, et je te ramènerai à
la maison, Hans. Non, bien sûr, cela ne me fait rien du tout de m'en
retourner seul; la prochaine fois, c'est toi qui m'accompagneras.»

Au fond il ne croyait pas très fermement aux explications de Hans, et il
sentait très bien que celui-ci attachait la moitié moins d'importance
que lui à cette promenade à deux. Mais il voyait pourtant que Hans
regrettait son oubli, et avait à cœur de se faire pardonner, et
l'intention de retarder leur réconciliation était bien éloignée de son
esprit.

Le fait est que Tonio aimait Hans Hansen et avait déjà beaucoup souffert
par lui. Celui qui aime le plus est le plus faible, et doit souffrir;
son âme de quatorze ans avait déjà appris de la vie cette simple et dure
leçon; et il était ainsi fait qu'il remarquait très bien des expériences
de ce genre, qu'il les notait en lui-même, et y trouvait dans une
certaine mesure du plaisir, sans du reste régler sa conduite personnelle
en conséquence, ni en tirer d'utilité pratique. Il trouvait aussi de
telles leçons beaucoup plus importantes et plus intéressantes que les
connaissances qu'on l'obligeait à acquérir à l'école, et il employait la
plus grande partie des heures de cours passées dans les classes aux
voûtes gothiques, à épuiser tout ce que ces découvertes pouvaient lui
faire éprouver et à en approfondir complètement la signification.

Et cette occupation lui procurait une satisfaction tout à fait semblable
à celle qu'il éprouvait lorsqu'il se promenait dans sa chambre avec son
violon (car il jouait du violon), mêlant des sons aussi moelleux qu'il
pouvait les produire au clapotis du jet d'eau qui, en bas, dans le
jardin, montait en dansant sous les branches du vieux noyer.

Le jet d'eau, le vieux noyer, son violon et au loin la mer, cette mer
Baltique dont, pendant les vacances, il pouvait épier les rêves d'été,
c'étaient là les choses qu'il aimait, dont pour ainsi dire, il
s'entourait, et parmi lesquelles se déroulait sa vie intérieure, choses
dont les noms font bien dans les vers, et retentissaient effectivement
toujours à nouveau dans ceux que Tonio Kröger composait parfois.

Le fait qu'il possédait un cahier de vers écrits par lui était venu à la
connaissance de son entourage par sa propre faute et lui faisait
beaucoup de tort, aussi bien auprès de ses camarades qu'auprès des
professeurs. D'un côté, le fils du consul Kröger trouvait stupide et
vulgaire de s'en formaliser, et il méprisait l'opinion de ses
condisciples et celle de ses maîtres, dont les mauvaises manières lui
répugnaient et dont il pénétrait les faiblesses personnelles avec une
rare clairvoyance. Mais, d'un autre côté, il jugeait lui-même
extravagant et à proprement parler inconvenant d'écrire des vers, et il
était forcé de donner raison dans une certaine mesure à ceux qui
tenaient cette occupation pour étrange. Toutefois, ce sentiment n'était
pas assez fort pour l'empêcher de continuer.

Comme il perdait son temps à la maison, qu'il montrait en classe un
esprit lent et distrait, et était mal vu de ses maîtres, il rapportait
sans cesse à la maison les bulletins les plus déplorables, ce qui
causait à son père, un grand monsieur vêtu avec soin, qui avait des yeux
pensifs et portait toujours une fleur des champs à la boutonnière,
beaucoup de colère et de souci. Quant à la mère de Tonio, sa belle maman
aux cheveux noirs qui portait le prénom de Consuelo et ressemblait si
peu aux autres dames de la ville, parce que le père avait été la
chercher jadis tout au bas du planisphère, les bulletins lui étaient
totalement indifférents.

Tonio aimait cette mère ardente et sombre, qui jouait si
merveilleusement du piano et de la mandoline, et il était content
qu'elle ne se chagrinât pas de la position douteuse qu'il occupait parmi
les hommes. Mais d'un autre côté, il sentait que la colère de son père
était beaucoup plus digne et respectable, et, bien que celui-ci le
grondât, il était tout à fait d'accord avec lui, tandis qu'il trouvait
la sereine indifférence de sa mère un peu légère. Parfois, il se disait
à peu près ceci: «C'est bien assez que je sois comme je suis,
inattentif, indocile, préoccupé de choses auxquelles personne ne pense
et que je ne puisse ni ne veuille changer. Il convient au moins qu'on me
reprenne et qu'on me punisse sérieusement pour cela, et non pas que l'on
passe là-dessus avec des baisers et de la musique. Nous ne sommes
pourtant pas des bohémiens dans une roulotte verte, mais des gens
sérieux, le consul Kröger, la famille Kröger...» Souvent il pensait
aussi: «Pourquoi donc suis-je si bizarre, et en conflit avec tout le
monde, brouillé avec mes maîtres, et comme étranger parmi les autres
garçons? Voyez les bons élèves et ceux qui se tiennent dans une solide
médiocrité, ils ne trouvent pas les maîtres ridicules, ils ne font pas
des vers, et ils ne pensent que des choses que tout le monde pense et
que l'on peut dire tout haut. Comme ils doivent se sentir à leur aise et
d'accord avec chacun! Cela doit être agréable... Mais moi, qu'est-ce que
j'ai donc, et comment tout cela finira-t-il?»

Cette façon de se considérer lui-même et d'envisager ses rapports avec
la vie jouait un rôle important dans l'amour de Tonio pour Hans Hansen.
Il l'aimait d'abord parce qu'il était beau, ensuite parce qu'il
apparaissait exactement comme son opposé en tout point. Hans Hansen
était un excellent élève, et de plus un joyeux compagnon, qui montait à
cheval, faisait de la gymnastique, nageait comme un héros et jouissait
de la faveur générale. Les maîtres avaient pour lui presque de la
tendresse; ils l'appelaient par son petit nom et l'encourageaient de
toutes les manières; les camarades recherchaient ses bonnes grâces, et
dans la rue les messieurs et les dames l'arrêtaient, saisissaient la
mèche de cheveux couleur de lin qui jaillissait de son béret danois, et
disaient: «Bonjour, Hans Hansen, avec ta jolie mèche! Es-tu toujours
premier? Salue papa et maman pour nous, mon beau petit gars...»

Tel était Hans Hansen et, depuis que Tonio Kröger le connaissait, il
éprouvait une douloureuse aspiration dès qu'il l'apercevait, une
aspiration mêlée d'envie qui lui causait une sensation de brûlure au
haut de la poitrine. «Ah! pensait-il, avoir des yeux bleus comme toi, et
vivre comme toi en règle et en bonne harmonie avec tout l'univers. Tu es
toujours occupé d'une façon raisonnable et que tout le monde respecte.
Quand tu as fini tes devoirs, tu prends des leçons d'équitation, ou bien
tu travailles avec ta scie à découper; même pendant les vacances au bord
de la mer, tu passes ton temps à ramer, à manœuvrer la voile ou à
nager; tandis que moi je reste couché comme un fainéant sur le sable,
perdu dans mes rêveries, à regarder fixement les jeux de physionomie
changeants et mystérieux qui glissent sur le visage de la mer. Mais
c'est bien pour cela que tes yeux sont si clairs. Ah! être comme toi...»

Il n'essayait pas de devenir comme Hans Hansen, et peut-être ce souhait
de lui ressembler n'était-il pas même très sérieux. Mais il désirait
douloureusement, tel qu'il était, être aimé de lui, et il sollicitait
son affection à sa manière, qui était une manière lente, profonde, plein
d'abnégation, de souffrance et de mélancolie, mais d'une mélancolie plus
brûlante et plus dévorante que toute l'impétueuse passion que l'on
aurait pu attendre de son apparence étrangère.

Et sa sollicitation n'était pas tout à fait vaine, car Hans, qui
estimait en lui une certaine supériorité, une facilité de parole
permettant à Tonio d'exprimer des choses difficiles, comprenait très
bien que l'affection en présence de laquelle il se trouvait était d'une
force et d'une délicatesse rares, il s'en montrait reconnaissant, et
causait à Tonio bien des joies par sa façon d'y répondre, mais aussi
bien des tourments, dus à la jalousie, à la déception et à l'inutilité
de tout effort pour établir entre eux une communauté spirituelle. Car,
chose remarquable, Tonio, qui enviait la manière d'être de Hans Hansen,
s'efforçait cependant continuellement de le convertir à la sienne, ce
qui ne pouvait réussir que par instants, et seulement d'une façon
illusoire.

«Je viens de lire quelque chose d'admirable, quelque chose de
magnifique, disait-il. Ils marchaient, puisant en commun dans le cornet
de bonbons aux fruits qu'ils avaient acheté pour deux sous chez
l'épicier Iwersen, rue du Moulin. Il faut que tu le lises, Hans, c'est
_Don Carlos_ de Schiller. Je te le prêterai, si tu veux...

--Non, non, laisse cela, Tonio, dit Hans Hansen, ce n'est pas une
lecture pour moi. J'aime mieux mes livres sur les chevaux, tu sais; il y
a dedans des illustrations épatantes, je t'assure. Une fois que tu
viendras chez moi, je te les montrerai. Ce sont des photographies
instantanées, et l'on voit les bêtes en train de trotter, de galoper, de
sauter, dans toutes les positions que l'on ne peut pas du tout voir dans
la réalité, parce que cela va trop vite.

--Dans toutes les positions? demanda poliment Tonio. Oui, ce doit être
joli. Mais, pour en revenir à _Don Carlos_, cela dépasse tout ce que
l'on peut imaginer... Il y a dedans des passages, tu verras, qui sont
tellement beaux que cela vous donne une secousse, que c'est comme si
quelque chose éclatait.

--Comme si quelque chose éclatait? demanda Hans Hansen. Comment cela?

--Il y a par exemple l'endroit où le roi a pleuré parce que le marquis
l'a trompé... mais le marquis ne l'a trompé que par amour pour le
prince, auquel il se sacrifie, comprends-tu? Et voilà que la nouvelle
que le roi a pleuré parvient du cabinet dans l'antichambre.

«Pleuré? Le roi a pleuré?» Tous les courtisans sont consternés et chacun
est pénétré d'effroi, car c'est un roi terriblement dur et sévère. Mais
on comprend si bien qu'il ait pleuré, et moi, j'ai plus de chagrin pour
lui que pour le prince et pour le marquis ensemble. Il est toujours
tellement seul et privé d'amour, et maintenant il croit avoir trouvé un
être à qui se fier, et cet être le trahit...»

Hans Hansen regarda de côté le visage de Tonio, et quelque chose dans ce
visage dut éveiller son intérêt pour le sujet, car il remit soudain son
bras sous celui de Tonio et dit:

«De quelle façon le trahit-il donc, Tonio?»

Tonio commença à gesticuler.

«Le fait est, commença-t-il, que toutes les lettres pour le Brabant et
pour la Flandre...

--Voilà Erwin Immerthal», dit Hans.

Tonio se tut. «Qu'il aille à tous les diables, cet Immerthal!
pensait-il. Pourquoi faut-il qu'il vienne nous déranger? Pourvu qu'il ne
nous accompagne pas pour parler tout le long du chemin de la leçon
d'équitation...» Car Erwin Immerthal prenait aussi des leçons
d'équitation. Il était le fils du directeur de la Banque et il habitait
là, en dehors de la ville. Déjà débarrassé de sa gibecière, il venait à
leur rencontre, avec ses jambes arquées et ses yeux bridés.

«Bonjour, Immerthal, dit Hans. Je fais un tour avec Kröger.

--Je dois aller en ville pour une commission, dit Immerthal, mais je
vais faire encore un bout de route avec vous... Ce sont des bonbons aux
fruits que vous avez là? Oui, merci, j'en veux bien quelques-uns. Demain
nous avons notre leçon, Hans.--Il voulait parler de la leçon
d'équitation.

--Chic! dit Hans. On va me donner des guêtres de cuir, tu sais, parce
que j'ai eu la meilleure note dernièrement en thème.

--Tu ne prends pas de leçons d'équitation, Kröger? demanda Immerthal; et
ses yeux n'étaient plus que deux fentes brillantes.

--Non, répondit Tonio d'une façon tout à fait indistincte.

--Tu devrais demander à ton père qu'il t'en fasse prendre aussi, Kröger,
remarqua Hans Hansen.

--Oui, fit Tonio, à la fois avec précipitation et indifférence. Sa gorge
se serra un instant, parce que Hans l'avait appelé par son nom de
famille, et Hans parut le sentir, car il dit, en manière d'explication:

--Je t'appelle Kröger, parce que ton prénom est si baroque, tu sais;
excuse-moi, mais je ne l'aime pas du tout. Tonio... ce n'est pas un nom
en somme. Du reste, tu n'y peux rien, bien sûr.

--Non, sans doute que tu t'appelles ainsi justement parce que cela a une
allure étrangère et que c'est un peu singulier, dit Immerthal en se
donnant l'air de parler pour arranger les choses.»

Les lèvres de Tonio tremblèrent. Il se contint et dit:

«Oui, c'est un nom stupide, Dieu sait que j'aimerais mieux m'appeler
Henri ou Guillaume, vous pouvez m'en croire! Mais j'ai été appelé ainsi
d'après un frère de ma mère qui s'appelle Antonio; car ma mère n'est pas
d'ici, comme vous le savez...»

Puis il se tut et laissa les deux autres parler chevaux et harnachement.
Hans avait passé son bras sous celui d'Immerthal et causait avec un
intérêt et une animation qu'il eût été impossible d'éveiller en lui pour
don Carlos... De temps en temps, Tonio sentait l'envie de pleurer lui
monter en picotant dans le nez; et il avait de la peine à maîtriser son
menton qui se mettait continuellement à trembler...

Hans n'aimait pas son nom,--qu'y faire? Lui s'appelait Hans, et
Immerthal s'appelait Erwin, bon, c'étaient là des noms universellement
reconnus, qui n'étonnaient personne. Mais «Tonio» avait quelque chose
d'étranger et de singulier. Oui, il avait quelque chose de singulier en
lui sous tous les rapports, qu'il le voulût ou non, et il était seul et
exclu du milieu des gens comme il faut et habituels, bien qu'il ne fût
pourtant pas un bohémien dans une roulotte verte, mais le fils du consul
Kröger, de la famille des Kröger. Mais pourquoi Hans l'appelait-il Tonio
tant qu'ils étaient seuls, et avait-il honte de lui dès qu'un troisième
survenait? Parfois il lui témoignait de la compréhension et de
l'affection, oui. «De quelle façon le trahit-il donc, Tonio?» avait-il
demandé, et il avait glissé son bras sous le sien. Mais lorsque
Immerthal était arrivé, il avait tout de même poussé un soupir de
soulagement, il l'avait délaissé, et il lui avait reproché sans
nécessité son prénom étranger. Comme c'était douloureux de voir clair
dans tout cela!... Hans Hansen l'aimait un peu au fond, quand ils
étaient entre eux, Tonio le savait. Mais si un troisième survenait, Hans
avait honte de lui et le sacrifiait, et Tonio était de nouveau seul. Il
pensa au roi Philippe. Le roi a pleuré.

«Mon Dieu, dit Erwin Immerthal, il faut maintenant vraiment que j'aille
en ville! Adieu, vous autres, et merci pour les bonbons!»

Là-dessus il sauta sur un banc qui se trouvait au bord du chemin, courut
tout le long avec ses jambes arquées et partit au trot.

«J'aime Immerthal, dit Hans avec conviction.»

Il avait une façon d'enfant gâté et sûr de soi de proclamer ses
sympathies et ses aversions, de daigner pour ainsi dire les
distribuer... Puis il se remit à parler des leçons d'équitation parce
qu'il était lancé sur ce sujet. Du reste on approchait de la maison des
Hansen; le chemin par les remparts n'était pas très long. Ils serraient
fortement leurs coiffures et penchaient la tête contre le grand vent
humide qui grinçait et gémissait dans les branches dénudées des arbres.
Et Hans Hansen parlait, tandis que Tonio jetait seulement de temps à
autre avec effort un «tiens» ou un «oui», et restait insensible au fait
que Hans, dans le feu du discours, avait de nouveau pris son bras, car
ce n'était là qu'un rapprochement apparent et sans signification.

Puis ils quittèrent la promenade des remparts non loin de la gare,
virent un train passer en soufflant avec une hâte pesante, s'amusèrent à
compter les wagons et firent des signes à l'homme qui, emmitouflé dans
sa fourrure, était assis tout au haut du dernier. Place des Tilleuls,
devant la villa des Hansen, ils s'arrêtèrent, et Hans fit voir en détail
à son ami combien il était amusant de grimper sur le portail et de le
faire aller et venir sur ses gonds de façon qu'ils grinçassent. Ensuite,
il prit congé.

«Maintenant, il faut que je rentre, dit-il. Adieu, Tonio, la prochaine
fois, c'est moi qui t'accompagnerai chez toi, je te le promets.

--Adieu, Hans, dit Tonio, nous avons fait une jolie promenade.»

Leurs mains, qui se serraient, étaient toutes mouillées et pleines de
rouille, d'avoir tenu le portail. Mais lorsque les yeux de Hans
rencontrèrent ceux de Tonio, une vague expression de remords apparut sur
son joli visage.

«Et puis, tu sais, je lirai bientôt _Don Carlos_, dit-il vite. Cette
histoire du roi dans son cabinet doit être très chic.»

Là-dessus, il prit son sac sous son bras et partit en courant à travers
le jardin. Avant de disparaître dans la maison, il se retourna encore
pour faire un signe. Et Tonio Kröger s'éloigna tout radieux, et léger
comme s'il avait des ailes. Le vent le poussait par derrière, mais ce
n'était pas seulement pour cela qu'il avançait si aisément.

Hans lirait _Don Carlos_, et alors ils posséderaient ensemble quelque
chose dont ni Immerthal ni aucun autre ne pourrait parler avec eux!
Comme ils se comprenaient bien l'un l'autre! Qui sait, peut-être
parviendrait-il encore à le convaincre d'écrire aussi des vers?... Non,
non, il ne voulait pas essayer! Hans ne devait pas devenir comme Tonio,
mais rester tel qu'il était, si clair, si fort, tel que tout le monde
l'aimait, et Tonio plus que tous les autres! Mais de lire _Don Carlos_
ne lui ferait tout de même pas de mal... Et Tonio passa sous la vieille
porte trapue, longea le port, remonta les rues à pignons, raides,
mouillées et pleines de courants d'air, jusqu'à la maison de ses
parents. Dans ce temps-là son cœur vivait; il contenait de douloureuses
aspirations, une mélancolique envie, un petit peu de dédain et une très
chaste félicité.




II


La blonde Inge, Ingeborg Holm, la fille du docteur Holm, qui habitait
place du Marché, là où se dressait, pointue et fouillée, la haute
fontaine gothique... ce fut elle que Tonio Kröger aima quand il eut
seize ans.

Comment cela arriva-t-il? Il l'avait vue mille fois, mais un soir il la
vit éclairée d'une certaine façon, il la vit rejeter en riant d'une
certaine façon mutine sa tête de côté, pendant qu'elle causait avec une
amie; il la vit porter à la nuque d'une certaine façon sa main, une main
de fillette, ni particulièrement belle ni particulièrement fine, tandis
que sa manche de gaze blanche glissait au-dessus du coude; il l'entendit
accentuer d'une certaine façon sonore et chaude un mot, un mot
indifférent, et un ravissement s'empara de son cœur, beaucoup plus fort
que celui qu'il éprouvait parfois jadis, quand il contemplait Hans
Hansen, au temps où il n'était encore qu'un petit nigaud.

Ce soir-là, il emporta dans son cœur l'image de l'épaisse natte blonde,
des longs yeux bleus rieurs, du petit renflement légèrement marqué de
taches de rousseur au-dessus du nez; il ne put s'endormir parce qu'il
entendait toujours la sonorité particulière de la voix; il essaya
d'imiter doucement la façon dont elle avait accentué le mot indifférent,
et en même temps frissonna. L'expérience l'avertissait que ce qu'il
éprouvait là c'était l'amour. Mais, quoiqu'il sût parfaitement que
l'amour lui apporterait beaucoup de souffrances, de tourments et
d'humiliations, qu'il détruisait la paix de l'âme et remplissait le cœur
de mélodies, sans qu'il fût possible de trouver le repos nécessaire pour
leur donner une forme précise et créer dans le calme une œuvre achevée,
il l'accueillit tout de même avec joie, s'abandonna tout entier à lui,
et le nourrit avec toutes les forces de son âme, car il savait que
l'amour rend riche et vivant, et il aspirait à être riche et vivant
plutôt qu'à créer dans le calme une œuvre achevée.

Ce fut dans le salon démeublé de madame Husteede, la femme du consul,
dont c'était le tour ce soir-là de recevoir le cours de danse, que Tonio
Kröger tomba ainsi amoureux de la joyeuse Inge Holm. Ce cours était
privé, seuls y assistaient les membres des meilleures familles, et l'on
se réunissait à tour de rôle chez les parents pour recevoir les leçons
de danse et de maintien. Mais le maître de ballet Knaak venait chaque
semaine tout exprès de Hambourg pour les donner.

Il se nommait François Knaak, et il fallait voir le personnage!

«J'ai l'honneur de _me vous présenter_[A], disait-il, mon nom est
Knaak... et l'on ne dit pas cela pendant que l'on s'incline, mais une
fois que l'on s'est redressé, d'une voix contenue et cependant
distincte. L'on n'est pas tous les jours dans une situation qui vous
oblige à vous présenter en français, mais quand on est capable de le
faire d'une façon correcte et impeccable dans cette langue, on peut être
certain de s'en tirer aussi parfaitement en allemand...»

Comme sa soyeuse redingote noire moulait bien sa taille grasse! Ses
pantalons tombaient en plis souples sur ses escarpins ornés de larges
nœuds de satin, et ses yeux bruns se promenaient autour de lui, las et
heureux de leur propre beauté.

Chacun était écrasé par l'excès de son assurance et de sa distinction.
Il marchait,--et personne ne marchait comme lui, de ce pas élastique,
ondoyant, balancé, royal--vers la maîtresse de maison, s'inclinait et
attendait qu'on lui tendît la main. La lui donnait-on, il murmurait un
remerciement, reculait d'un mouvement souple, tournait sur le pied
gauche, s'élevait de côté sur la pointe du pied et s'éloignait en
faisant osciller ses hanches...

L'on se dirigeait à reculons vers la porte en s'inclinant à plusieurs
reprises, lorsque l'on quittait une réunion; l'on n'approchait pas une
chaise en l'empoignant par un pied, ou en la traînant sur le parquet,
mais on la portait légèrement par le dossier et on la déposait sans
bruit par terre. L'on ne se tenait pas assis là, les mains sur le ventre
et la langue dans le coin de la bouche, et s'il vous arrivait quand même
de le faire, M. Knaak avait une façon de vous imiter qui vous inspirait
le dégoût de cette attitude pour le reste de votre vie.

Voilà pour ce qui concernait le maintien. Quant à la danse, M. Knaak y
déployait une maîtrise si possible encore plus complète. Dans le salon
démeublé brûlaient les flammes du lustre et les bougies de la cheminée.
Le sol était saupoudré de talc, et les élèves se tenaient debout, tout
autour, en un silencieux demi-cercle. De l'autre coté de la portière,
dans la chambre attenante, les mères et les tantes étaient assises sur
des chaises de peluche, et contemplaient à travers leurs lorgnettes
comment M. Knaak, penché en avant, tenant de chaque côté avec deux
doigts les bords de sa redingote, démontrait de ses jambes élastiques
les diverses parties de la mazurka. Mais se proposait-il d'épater
complètement son public, il s'enlevait soudain et sans nécessité du sol,
en faisant tourbillonner ses jambes l'une sur l'autre avec une
vertigineuse vitesse, décrivait une sorte de trille, et retombait sur
cette terre avec un «plouf» assourdi qui n'en ébranlait pas moins tout
sur sa base.

«Quel singe impossible!» se disait Tonio Kröger. Mais il voyait bien
qu'Inge Holm, la joyeuse Inge, suivait souvent les mouvements de M.
Knaak avec un sourire ravi, et ce n'était pas seulement pour cela que
toute cette magnifique maîtrise physique lui inspirait au fond une
sorte d'admiration. Quel regard calme et assuré avaient les yeux de M.
Knaak! Ils ne pénétraient pas les choses jusqu'au point où elles
deviennent compliquées et tristes; ils ne savaient rien, sinon qu'ils
étaient bruns et beaux! Mais c'est grâce à cela que son attitude était
si fière! Oui, il fallait être bête pour pouvoir marcher comme lui, et
alors on était aimé, car on était aimable. Il comprenait si bien
qu'Inge, la blonde, la délicieuse Inge, regardât M. Knaak comme elle le
faisait. Mais lui, est-ce que jamais une jeune fille ne le regarderait
ainsi?

Oh si! cela arriva. Il y avait là Magdalena Vermehren, la fille de
l'avoué Vermehren, avec son air doux et ses grands yeux noirs et francs,
sérieux et sentimentaux. Elle tombait souvent en dansant; mais elle
allait le trouver lorsque c'était aux dames de choisir leurs cavaliers,
elle savait qu'il composait des vers, et l'avait deux fois prié de les
lui montrer. Souvent elle le regardait de loin en penchant la tête. Mais
qu'est-ce que cela pouvait lui faire? Lui, il aimait Inge Holm, la
blonde, la joyeuse Inge, qui sûrement le méprisait parce qu'il composait
des poésies... Il la regardait, regardait ses yeux allongés, bleus, qui
étaient pleins de bonheur et de moquerie, et une aspiration jalouse, une
souffrance âpre, torturante, de ce qu'il dût être banni de sa présence,
lui demeurer éternellement étranger, brûlait dans sa poitrine.

«Premier couple en avant!» disait M. Knaak; et aucun mot ne peut rendre
l'étonnante façon qu'avait le personnage d'émettre la syllabe nasale.

On étudiait le quadrille, et au profond effroi de Tonio Kröger, il se
trouvait placé dans le même carré qu'Ingeborg Holm. Il l'évitait de son
mieux, et pourtant il se trouvait continuellement dans son voisinage; il
défendait à ses yeux de l'approcher et pourtant son regard tombait
continuellement sur elle... Et maintenant elle s'avançait, conduite par
le roux Ferdinand Matthiessen, glissant et courant; elle rejeta sa natte
en arrière, et se plaça en reprenant son souffle juste en face de lui.
M. Hinzelmann, le tapeur, posa ses mains osseuses sur les touches; le
quadrille commença.

Elle se mouvait de ci, de là, devant lui, en avant et en arrière,
marchant et tournant; un parfum qui émanait de ses cheveux ou de la
délicate étoffe blanche de sa robe, lui parvenait par instants, et sa
vue se troublait de plus en plus. «Je t'aime, chère, douce Inge»,
disait-il en lui-même, et il mettait dans ces paroles toute sa douleur
de ce qu'elle se livrât avec tant d'ardeur et de joie à ce qu'elle
faisait, et ne prît pas garde à lui. Une admirable poésie de Storm lui
vint à l'esprit: «J'aimerais dormir, mais tu dois danser.» Et il
souffrit de l'humiliante absurdité qu'il y avait à être obligé de danser
alors qu'on aime.

«Premier couple en avant!» dit M. Knaak, car on commençait une nouvelle
figure. «Compliments! Moulinet des dames! Tour de main!» et nul ne peut
décrire la grâce avec laquelle il avalait le _e_ muet du «de».

«Deuxième couple en avant!» C'était au tour de Tonio Kröger et de sa
danseuse. «Compliments!» Tonio Kröger s'inclina. «Moulinet des dames!»
et Tonio Kröger, la tête basse et les sourcils froncés, plaça sa main
sur celles des quatre dames, sur celle de Inge Holm, et dansa le
«moulinet».

Des murmures et des rires s'élevèrent alentour. M. Knaak prit une pose
de ballet qui exprimait une horreur stylisée: «Ah! malheur,
s'écria-t-il. Arrêtez, arrêtez! Kröger s'est fourvoyé parmi les dames!
En arrière, Mademoiselle Kröger, en arrière, fi donc! tout le monde a
compris sauf vous. Oust, filez, reculez!» Et il tira son mouchoir de
soie jaune et se mit à l'agiter devant Tonio Kröger pour le chasser vers
sa place.

Tout le monde rit, les jeunes gens, les jeunes filles et les dames
derrière la portière, car M. Knaak avait fait de l'incident une chose
par trop comique, et l'on s'amusait comme au théâtre. Seul M. Hinzelmann
attendait, avec un visage sec d'homme d'affaires, qu'on lui fît signe de
continuer, car il était endurci aux simagrées de M. Knaak.

Après cela on reprit le quadrille, et après cela il y eut un entr'acte.
La femme de chambre entra, accompagnée du tintement d'un plateau chargé
de boissons rafraîchissantes, et la cuisinière s'avança dans son sillage
avec une cargaison de plum-cake. Mais Tonio Kröger se glissa hors du
salon, gagna furtivement le corridor, et alla se placer les mains
derrière le dos, devant une fenêtre dont les jalousies étaient baissées,
sans songer que l'on ne pouvait rien voir à travers, et qu'il était par
conséquent ridicule de rester devant, et de faire comme s'il regardait
dehors.

Mais c'est en lui-même qu'il regardait, en lui-même où il y avait tant
de chagrin et de douloureuse aspiration. Pourquoi, pourquoi était-il
ici? Pourquoi n'était-il pas dans sa chambre, près de la fenêtre, à lire
_Immensee_ en regardant de temps à autre dans le jardin assombri par le
soir, où grinçait lourdement le vieux noyer. Là, il aurait été à sa
place. Bon pour les autres de danser de tout leur cœur et sans se
tromper... Et pourtant, non, non, sa place était ici où il se sentait
dans le voisinage d'Inge, alors même qu'il se tenait seul, loin d'elle,
essayant de distinguer au milieu du brouhaha des conversations, des
tintements de verres et des rires, sa voix où vibrait toute la chaleur
de la vie. Oh! tes yeux bleus, longs et rieurs, blonde Inge! On ne peut
être beau et enjoué comme toi que quand on ne lit pas _Immensee_ et que
l'on n'essaye jamais d'écrire soi-même rien de pareil. Voilà le
malheur!...

Elle devait venir! Elle devait remarquer qu'il n'était plus là, et
sentir ce qui se passait en lui, elle devait le suivre sans bruit,
mettre sa main sur son épaule et dire: «Viens, rentre avec nous, sois
content, je t'aime.» Et il tendit l'oreille derrière lui, et attendit
avec une anxiété déraisonnable qu'elle vînt. Mais elle ne vint
nullement. Ces choses-là n'arrivent pas sur la terre.

Avait-elle ri de lui, elle aussi, comme les autres? Oui, elle avait ri,
si volontiers qu'il l'eût nié pour l'amour d'elle et de lui-même. Et
pourtant ce n'était que parce qu'il était si absorbé par sa présence
qu'il avait dansé le «moulinet des dames». Et qu'est-ce que cela pouvait
faire? L'on cesserait peut-être un jour de rire! Est-ce qu'un journal
n'avait pas dernièrement accepté une poésie de lui, encore que ce
journal eût cessé de paraître avant que la poésie pût être imprimée?
Vienne le jour où il serait célèbre, où tout ce qu'il écrirait serait
publié; et alors on verrait si cela ne ferait pas d'impression sur Inge
Holm... Non, cela ne ferait aucune impression sur elle, voilà la vérité.
Sur Magdalena Vermehren, celle qui tombait toujours, oui, mais jamais
sur Inge Holm, sur la joyeuse Inge aux yeux bleus, jamais. Et alors à
quoi bon?...

Le cœur de Tonio Kröger se serra douloureusement à cette pensée. Sentir
s'agiter et se jouer en soi des forces merveilleuses et mélancoliques,
et savoir en même temps que ceux vers lesquels vous porte votre ardente
aspiration demeurent à leur égard dans une sereine inaccessibilité,
cela fait beaucoup souffrir. Mais quoiqu'il se tînt solitaire, exclu, et
sans espoir devant une jalousie baissée, et qu'il feignît dans son
affliction de regarder au travers, il était quand même heureux. Car dans
ce temps-là son cœur vivait. Il battait ardemment et tristement pour
toi, Ingeborg Holm, et son âme étreignait ta petite personnalité blonde,
claire, mutine et quelconque, et se reniait elle-même avec bonheur.

Plus d'une fois il se tint, le visage brûlant, dans quelque endroit
solitaire, où le son de la musique, le parfum des fleurs et le tintement
des verres ne parvenaient qu'affaiblis, cherchant à distinguer dans le
lointain bruissement de la fête le timbre de ta voix, souffrant à cause
de toi, et malgré tout heureux. Plus d'une fois il se sentit vexé de ce
qu'il pouvait causer avec Magdalena Vermehren, celle qui tombait
toujours, de ce qu'elle le comprît, et rît et fût sérieuse en même temps
que lui, tandis que la blonde Inge, même lorsqu'il était assis près
d'elle, lui paraissait lointaine, étrangère et étrange, car son langage
n'était pas le sien; et malgré tout il était heureux. Car le bonheur, se
disait-il, n'est pas d'être aimé: il n'y a là qu'une satisfaction de
vanité, mêlée de dégoût. Le bonheur est d'aimer et peut-être d'attraper
çà et là de petits instants où l'on a l'illusion d'être proche de la
personne aimée. Et il nota cette pensée dans son cœur, en approfondit
complètement la signification et épuisa tout ce qu'elle pouvait lui
faire éprouver.

«Fidélité! pensait Tonio Kröger. Je veux être fidèle et t'aimer, chère
Ingeborg, tant que je vivrai!» Telles étaient ses bonnes intentions. Et,
cependant, un sentiment de crainte et de tristesse lui chuchotait tout
bas qu'il avait bien oublié complètement Hans Hansen, quoiqu'il le vît
tous les jours. Et l'odieux et le pitoyable de l'affaire fut que cette
voix chuchotante et un peu malicieuse eut raison, que le temps passa et
qu'un jour vint où Tonio Kröger ne fut plus tout à fait aussi prêt à
mourir sans conditions pour la joyeuse Inge, car il se sentait le désir
et le pouvoir d'accomplir à sa manière dans le monde une quantité de
choses remarquables.

Et il fit avec précaution le tour de l'autel où brûlait la chaste et
pure flamme de son amour; il s'agenouilla devant, l'attisa et la nourrit
de toutes les façons, parce qu'il voulait être fidèle. Et, au bout de
quelque temps, sans qu'on y prît garde, sans tapage et sans éclat, elle
s'éteignit tout de même.

Mais Tonio Kröger se tint encore un certain temps devant l'autel
refroidi, étonné et déçu que la fidélité ne fût pas possible sur la
terre. Puis il haussa les épaules et s'en alla.




III


Il suivit le chemin qu'il devait suivre, d'un pas indolent et
irrégulier, en sifflotant et en regardant au loin, la tête inclinée de
côté, et s'il fit fausse route, c'est que pour certains êtres il
n'existe pas de véritable chemin.

Quand on lui demandait ce qu'il pensait devenir, il donnait des réponses
variables, car il avait coutume de dire (et il l'avait déjà noté) qu'il
portait en lui les possibilités d'une quantité d'existences, jointes à
la conscience secrète qu'elles étaient au fond de pures impossibilités.

Déjà avant qu'il quittât la ville aux murailles resserrées où il était
né, les chaînes et les liens par lesquels elle le retenait s'étaient
doucement relâchés. La vieille famille des Kröger s'était peu à peu
émiettée et désagrégée, et les gens avaient des raisons de considérer
la manière d'être particulière de Tonio Kröger comme un indice de cet
état de choses. La mère de son père, la doyenne de la famille, était
morte, et peu après son père, le long monsieur pensif, vêtu avec soin,
qui portait toujours une fleur des champs à la boutonnière, mourut
aussi. La grande demeure des Kröger fut mise en vente avec tout son
vénérable passé, et la maison de commerce cessa d'exister. Quant à la
mère de Tonio, sa belle et ardente maman qui jouait si merveilleusement
du piano et de la mandoline, et à qui tout était complètement
indifférent, elle se remaria au bout d'un an, cette fois avec un
musicien, un virtuose qui portait un nom italien et qu'elle suivit dans
les lointains bleus. Tonio Kröger trouva cela un peu léger; mais
était-il qualifié pour l'en empêcher? Il écrivait des vers et ne pouvait
pas même dire ce qu'il pensait devenir...

Et il quitta la tortueuse ville natale, et ses pignons autour desquels
le vent humide sifflait, il quitta le jet d'eau et le vieux noyer, les
confidents de sa jeunesse; il quitta aussi la mer qu'il aimait tant, et
il n'en éprouva aucune tristesse. Car il était devenu grand et
raisonnable, il avait pris conscience de lui-même, et il était plein de
raillerie pour l'existence lourde et mesquine qui l'avait si longtemps
retenu captif.

Il se livra tout entier à la puissance qui lui apparaissait comme la
plus élevée sur terre, au service de laquelle il se sentait appelé, qui
lui promettait la grandeur et la réputation: la puissance de l'esprit et
de la parole qui règne en souriant sur la vie inconsciente et muette. Il
se donna à elle avec sa juvénile passion; elle le récompensa par tout ce
qu'il est en son pouvoir de donner, et lui prit impitoyablement tout ce
qu'elle a coutume de prendre en échange.

Elle aiguisa son regard et lui fit percer à jour les grands mots qui
gonflent les poitrines des hommes, elle lui ouvrit l'âme des autres et
la sienne propre, le rendit clairvoyant, lui montra l'intérieur du
monde, et ce qui se trouve tout au fond, sous les actions et les
paroles. Et ce qu'il vit fut ceci: ridicule et misère--misère et
ridicule.

Alors vint, avec le tourment et l'orgueil de la connaissance, la
solitude, parce qu'il lui était impossible de demeurer dans la société
des gens candides, à l'âme insouciante et obscure, et que le signe qu'il
portait sur son front les troublait. Par contre, il trouvait une joie de
plus en plus douce dans la poursuite du mot et de la forme, car il
avait coutume de dire (et il l'avait aussi noté) que la connaissance de
l'âme mènerait infailliblement à la mélancolie, si le plaisir que donne
la recherche de l'expression ne nous maintenait alerte et gai.

Il vivait dans de grandes villes et dans le Midi, dont le soleil,
espérait-il, ferait mûrir son art d'une façon plus luxuriante. Peut-être
était-ce le sang de sa mère qui l'attirait là-bas. Mais comme son cœur
était mort et sans amour, il tomba dans des aventures charnelles,
s'enfonça très avant dans la volupté et le péché brûlant, et en souffrit
d'une manière indicible. Peut-être était-ce en lui l'héritage de son
père, le grand monsieur pensif à la tenue soignée et à la boutonnière
ornée d'une fleur des champs, qui le faisait tant souffrir dans les
bas-fonds où il se trouvait, et réveillait parfois en lui la nostalgie
vague de joies spirituelles, jadis siennes, qu'il ne retrouvait plus
parmi tous ses plaisirs.

Un dégoût et une haine des sens le saisit, une soif de pureté,
d'honnêteté paisible, tandis qu'il continuait à respirer l'atmosphère de
l'art, la tiède et douce atmosphère saturée de parfums d'un printemps
continuel, où tout pousse, bouillonne et germe dans la secrète ivresse
de la procréation. Aussi il en résulta seulement que, tiraillé entre les
tendances les plus extrêmes, ballotté entre une spiritualité de glace et
une dévorante sensualité, il menait parmi les tourments de conscience
une vie épuisante, une vie extraordinaire, déréglée, extravagante, que,
lui, Tonio Kröger, détestait au fond. «Quel égarement! pensait-il
parfois. Comment ai-je pu tomber dans toutes ces aventures bizarres? Je
ne suis pourtant pas un bohémien, né dans une roulotte verte...»

Mais dans la mesure où sa santé s'affaiblissait, son sens artistique
s'affinait, devenait difficile, délicat, exquis, fin, irritable à
l'égard de la banalité et extrêmement susceptible dans les questions de
tact et de goût. Lorsqu'il sortit pour la première fois de son silence,
les gens compétents exprimèrent beaucoup d'approbation et de
satisfaction, car il livra au public une œuvre de valeur, pleine
d'humour et d'expérience de la souffrance. Et très vite son nom, ce même
nom par lequel jadis ses maîtres l'avaient interpellé pour le gronder,
dont il avait signé ses premières rimes sur le noyer, le jet d'eau et la
mer, cet assemblage de sonorités méridionales et septentrionales, ce nom
bourgeois sur lequel on avait soufflé un peu d'exotisme, devint une
formule qui évoquait des qualités de premier ordre; car à la profondeur
douloureuse de son expérience, se joignait une application rare,
opiniâtre, ambitieuse, qui, en lutte avec la délicate irritabilité de
son goût, produisait, au prix de violentes angoisses, des œuvres
remarquables.

Il ne travaillait pas comme quelqu'un qui travaille pour vivre, mais
comme quelqu'un qui ne veut rien faire d'autre que travailler, parce
qu'il ne se compte pour rien en tant qu'être vivant, ne veut être
considéré que comme créateur, et le reste du temps va et vient, terne et
insignifiant, semblable à l'acteur débarrassé de son fard qui n'existe
que lorsqu'il est en scène. Il travaillait en silence, enfermé chez lui,
invisible et plein de mépris pour les petits écrivains dont le talent
n'était qu'une parure de société, et qui, riches ou pauvres,
circulaient, sauvages et débraillés, ou bien exhibaient des cravates
recherchées, croyaient être heureux, charmants et artistiques au plus
haut point, et ignoraient que les œuvres bonnes ne naissent que sous la
pression d'une vie mauvaise, que celui qui vit ne travaille pas, et
qu'il faut être mort pour être tout à fait un créateur.




IV


«Je ne vous dérange pas? demanda Tonio Kröger sur le seuil de l'atelier.
Il tenait son chapeau à la main et s'inclinait même légèrement, quoique
Lisaveta Iwanowna fût son amie à laquelle il disait tout.

--Je vous supplie, Tonio Kröger, entrez sans cérémonie! répondit-elle
avec son accent chantant. L'on sait que vous avez joui d'une bonne
éducation et que vous connaissez les usages. En parlant ainsi, elle
plaçait son pinceau dans sa main gauche avec la palette, lui tendait la
droite, et le regardait dans les yeux, en riant et en hochant la tête.

--Oui, mais vous êtes en train de travailler, dit-il. Laissez-moi
voir... Oh! vous avez avancé.» Et il regardait alternativement les
esquisses coloriées qui étaient appuyées à des chaises de chaque côté du
chevalet, et la grande toile couverte d'un réseau de lignes carrées, sur
laquelle, parmi l'ébauche au fusain confuse et vague, les premières
taches de couleur commençaient à surgir.

C'était à Munich,--dans une maison située derrière la rue Schelling, à
un des étages supérieurs. Dehors, derrière les larges fenêtres orientées
au nord, régnaient le ciel bleu, les gazouillements d'oiseaux, le
soleil; et le souffle jeune et doux du printemps, qui entrait à flots
par un vasistas ouvert, se mêlait à l'odeur du fixatif et des couleurs à
l'huile qui remplissait le vaste lieu de travail. La lumière dorée de la
claire après-midi inondait sans rencontrer d'obstacles la spacieuse
nudité de l'atelier, éclairait honnêtement le plancher un peu endommagé,
la table grossière couverte de flacons, de tubes et de pinceaux, sous la
fenêtre, et les études sans cadres contre les murs sans papier;
éclairait le paravent de soie fendillée qui délimitait, dans le
voisinage de la porte, un petit coin habitable, meublé avec goût, pour
les moments de loisir; éclairait l'œuvre commencée sur le chevalet, et,
devant, le poète et l'artiste.

Elle pouvait avoir à peu près son âge, c'est-à-dire un peu plus de
trente ans. Elle était assise, enveloppée de son tablier bleu foncé
couvert de taches, sur un tabouret bas, et appuyait son menton dans sa
main. Ses cheveux bruns frisottés et déjà grisonnants sur les côtés,
couvraient ses tempes en ondes légères et encadraient son visage brun,
au type slave, très sympathique avec son nez épaté, ses pommettes
saillantes et ses petits yeux noirs brillants. Tendue, défiante et comme
irritée, elle examinait de biais, entre ses paupières à demi fermées,
son ouvrage.

Il se tenait à côté d'elle, la main droite appuyée sur sa hanche, et
tournait rapidement de la main gauche sa moustache brune. Ses sourcils
obliques remuaient et se contractaient sombrement, tandis qu'il
sifflotait avec douceur comme à l'ordinaire. Il était vêtu d'une façon
extrêmement soignée et cossue; il portait un costume d'un gris
tranquille et d'une coupe discrète. Mais sur son front tourmenté où les
cheveux foncés se partageaient d'une façon remarquablement simple et
correcte, passait un tressaillement nerveux; les traits de son visage au
type méridional étaient déjà très accusés, comme tracés et creusés par
un dur burin, pendant que sa bouche gardait un dessin très doux, et son
menton des contours infiniment délicats.

Au bout d'un moment il passa sa main sur son front et sur ses yeux en se
détournant.

«Je n'aurais pas dû venir, dit-il.

--Pourquoi pas, Tonio Kröger?

--Je viens de quitter mon travail, Lisaveta, et ce qu'il y a dans ma
tête est exactement comme ce qu'il y a sur cette toile. Un canevas, une
pâle ébauche barbouillée de corrections, et quelques taches de couleur,
voilà: et je viens ici et je retrouve la même chose. Et je retrouve
aussi le même conflit, la même contradiction qui me tourmente chez moi,
dit-il en humant l'air. C'est bizarre. Quand une pensée s'empare de
vous, on la trouve exprimée partout. On la flaire même dans le vent:
l'odeur du fixatif et les parfums printaniers, n'est-ce pas? L'art et...
comment appeler l'autre chose? Ne dites pas «la nature», Lisaveta, car
«la nature» n'épuise pas. Non vraiment, j'aurais mieux fait d'aller me
promener quoiqu'il ne soit pas certain que je m'en serais mieux trouvé.
Il y a cinq minutes, tout près d'ici, j'ai rencontré un collègue,
Adalbert, le romancier. «Maudit soit le printemps! m'a-t-il dit de sa
manière agressive. C'est la plus affreuse des saisons. Pouvez-vous
concevoir une idée raisonnable, Kröger, pouvez-vous travailler avec
calme à aiguiser le plus petit trait, à obtenir le moindre effet, quand
tout votre sang fourmille d'une façon indécente, et qu'une masse de
sensations déplacées vous agitent, qui, sitôt que vous les scrutez, se
révèlent complètement vulgaires et inutilisables? Pour ma part, je m'en
vais au café. C'est un terrain neutre que n'affectent pas les
changements de saisons, voyez-vous, il représente, pour ainsi dire, la
sphère distante et supérieure de la littérature où il ne peut vous venir
que des idées nobles.» Et il alla au café; et peut-être que j'aurais
bien fait d'aller avec lui.»

Lisaveta s'amusait.

«Pas mal, Tonio Kröger. Le sang qui fourmille d'une façon indécente
n'est pas mal. Et il a raison dans une certaine mesure, car vraiment le
printemps n'est pas particulièrement favorable au travail. Mais
maintenant faites attention. Je termine encore tout de même cette petite
chose-là, ce petit trait ou ce petit effet, comme dirait Adalbert.
Ensuite nous irons dans le «salon» boire du thé, et vous vous
déverserez; car je vois bien que vous en avez gros sur le cœur
aujourd'hui. En attendant «groupez-vous» à votre aise quelque part, par
exemple sur ce coffre-là, si vous ne craignez pas pour vos vêtements
aristocratiques.

--Ah! laissez-moi tranquille avec mes vêtements, Lisaveta Iwanowna!
Voudriez-vous que je me promène dans une jaquette de velours déchiré ou
dans une veste de soie rouge? On est toujours suffisamment bohème
intérieurement quand on est un artiste. Extérieurement on doit bien
s'habiller, que diable, et se comporter comme un homme convenable...
Non, je n'ai rien sur le cœur, dit-il, regardant comment elle préparait
un mélange sur sa palette, il s'agit seulement d'un problème,
comprenez-vous, d'une contradiction qui me préoccupe et qui m'empêche de
travailler... Oui. De quoi parlions-nous donc? Ah! d'Adalbert le
romancier qui est un homme si fier et si fort. «Le printemps est la plus
affreuse des saisons», a-t-il dit, et il est allé au café. Car on doit
savoir ce qu'on veut, n'est-il pas vrai? Voyez-vous, moi aussi le
printemps me rend nerveux, moi aussi je suis troublé par la charmante
vulgarité des sensations et des souvenirs qu'il réveille; seulement je
ne parviens pas à lui en faire un reproche et à le vouer au mépris à
cause de cela; car au fond, j'ai honte devant lui, j'ai honte devant sa
pure ingénuité et devant sa triomphante jeunesse. Et je ne sais si je
dois envier Adalbert ou le mépriser de ce qu'il n'éprouve rien de ce
sentiment...

«On travaille mal au printemps, bien sûr, et pourquoi? parce que l'on
sent. Et parce qu'il faut être un imbécile pour croire que celui qui
crée a le droit de sentir. Tout artiste véritable sourit de cette erreur
de naïf et d'incapable; il sourit mélancoliquement peut-être, mais il
sourit. Car ce que vous exprimez ne doit jamais être pour vous
l'essentiel, mais seulement la matière indifférente en soi, dont il
s'agit de composer, sans passion, en la dominant et comme en se jouant,
une image esthétique. Si vous tenez trop à ce que vous avez à dire, si
votre cœur bat trop vite pour votre sujet, vous pouvez être sûr d'un
fiasco complet. Vous serez pathétique, vous serez sentimental, vous
produirez une œuvre lourde, gauche, austère, dénuée de maîtrise,
d'ironie et de sel, ennuyeuse, banale, et le résultat final sera
l'indifférence chez le public, et pour vous la déception et le
chagrin... Car c'est ainsi, Lisaveta: le sentiment, le sentiment vivant
et chaud est toujours banal, inutilisable, et seules les vibrations,
les froides extases de notre système nerveux corrompu, de notre système
nerveux d'artiste ont un caractère esthétique. Il est nécessaire d'être
dans une certaine mesure en dehors de l'humanité, d'être un peu
inhumain, de vivre à l'égard de ce qui est humain dans des rapports
lointains et désintéressés, pour être en état, pour être seulement tenté
de le représenter, de jouer avec, de le reproduire avec goût et succès.
Le don pour le style, la forme et l'expression présuppose déjà cette
attitude froide et distante à l'égard des choses humaines, oui, un
certain appauvrissement, un certain dépouillement. Car le sentiment sain
et vigoureux, il n'y a pas à en sortir, ne connaît pas le goût. C'en est
fait de l'artiste dès qu'il devient homme, et commence à sentir.
Adalbert le sait, et voilà pourquoi il est allé au café, dans la «sphère
supérieure», oui certes!

--Grand bien lui fasse, Batuschka, dit Lisaveta en se lavant les mains
dans un récipient de fer-blanc, vous n'avez pas besoin de le suivre.

--Non, Lisaveta, je ne le suis pas et cela pour la seule raison qu'il
m'arrive, par ci par là, d'avoir un peu honte, vis-à-vis du printemps,
de ma qualité d'artiste. Voyez-vous, je reçois parfois des lettres de
personnes inconnues, des pages de louanges et de remerciements que
m'adresse mon public, des épîtres de gens émus, pleines d'admiration. Je
lis ces lettres et je me sens touché par cette sympathie spontanée,
gauchement humaine, que mon art a éveillée, une sorte de pitié me prend
à l'égard de la naïveté enthousiaste qui s'exprime dans ces lignes, et
je rougis en pensant combien l'être honnête qui les a tracées serait
désenchanté, s'il pouvait jeter un regard derrière les coulisses, si sa
candeur pouvait comprendre qu'au fond un homme droit, sain et normal
n'écrit, ne joue, ni ne compose... Ce qui n'empêche pas que je n'utilise
son admiration pour mon talent, pour me rehausser et me stimuler, que je
la prenne fort au sérieux, en faisant une mine de singe qui joue au
grand homme... Ah! ne protestez pas, Lisaveta! Je vous dis que je suis
quelquefois las à mourir de toujours représenter ce qui est humain sans
y prendre part moi-même... Au fond est-ce qu'un artiste est un homme?
Qu'on le demande à «la femme»! Je crois que nous autres artistes, nous
partageons tous un peu le sort de ce chantre pontifical qu'on... Nous
chantons de la façon la plus émouvante, mais...

--Vous devriez avoir un peu honte, Tonio Kröger. Maintenant, venez
prendre le thé. L'eau va tout de suite bouillir et voici des cigarettes.
Vous en étiez à la voix de soprano; continuez. Mais vous devriez avoir
honte. Si je ne savais pas avec quel fier enthousiasme vous vous adonnez
à votre vocation...

--Ne parlez pas de vocation, Lisaveta Iwanowna! La littérature n'est pas
une vocation, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction
commence-t-elle à se faire sentir? Tôt, terriblement tôt; à une période
de la vie où l'on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en
harmonie avec Dieu et avec l'univers. Vous commencez à vous sentir à
part, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens
habituels et comme il faut; l'abîme d'ironie, de doute, de
contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des
hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il
n'y a plus d'entente possible. Quelle destinée! À supposer que le cœur
soit resté vivant, assez _aimant_ pour en sentir l'horreur!... La
conscience de votre valeur s'allume parce que vous vous sentez marqué au
front entre mille et que vous savez que cela n'échappe à personne. J'ai
connu un acteur de génie qui, dans la vie courante, devait lutter avec
une timidité et une veulerie maladives. Le sentiment aigu qu'il avait de
sa valeur, joint au fait de ne savoir que représenter, quel rôle jouer
dans la vie, firent que cet artiste parfait et cet homme misérable... Un
artiste, un vrai, non pas un de ceux dont l'art est la fonction sociale,
mais un artiste prédestiné et maudit, se reconnaît sans qu'il soit
besoin d'une très grande perspicacité au milieu d'une foule. Le
sentiment qu'il a d'être à part, de ne pas appartenir au reste du monde,
d'être reconnu et observé, quelque chose à la fois de royal et
d'embarrassé se lit sur son visage. L'on peut observer le même air sur
les traits d'un prince qui se promène en civil dans la rue. Mais là les
vêtements civils ne servent à rien, Lisaveta! Déguisez-vous,
masquez-vous, habillez-vous comme un attaché d'ambassade ou un
lieutenant de la garde en permission, vous aurez à peine besoin de lever
les yeux et de dire un mot, et tout le monde saura que vous n'êtes pas
un être humain, mais quelque chose d'étranger, d'étrange, de
différent...

«Mais _qu'est-ce_ qu'un artiste? Il n'y a pas de question vis-à-vis de
laquelle la nonchalance et la paresse humaines se soient montrées plus
invulnérables. «C'est un don», disent humblement les braves gens qui
subissent l'influence d'un artiste; et comme ils croient que des effets
sereins et nobles ne peuvent avoir que des causes également sereines et
nobles, personne ne soupçonne qu'il s'agit peut-être ici d'un «don» des
plus douteux, impliquant une contre-partie des plus déplorables... On
sait que les artistes sont très susceptibles--on sait aussi que ce n'est
pas le cas pour les gens qui ont une bonne conscience et le sentiment
solidement fondé de leur valeur... Voyez-vous, Lisaveta, je cultive au
fond de mon âme,--spirituellement parlant--à l'égard du type de
l'artiste, tout le _mépris_ que chacun de mes très honorables ancêtres,
là-haut dans la ville aux murailles resserrées, aurait pu porter au
saltimbanque, à l'artiste errant qui se serait présenté à sa porte.
Écoutez un peu ceci: je connais un banquier, un homme d'affaires
grisonnant, qui possède le don d'écrire des romans. Il fait usage de ce
don dans ses moments de loisir et ses œuvres sont parfois tout à fait
remarquables. Malgré--je dis malgré--ce don sublime, cet homme n'est pas
absolument irréprochable; au contraire, il a été déjà condamné à un
long emprisonnement, et cela pour des motifs bien fondés. Or, il s'est
trouvé que c'est précisément en prison qu'il prit pour la première fois
conscience de ses dons, et ses expériences de prisonnier forment le
motif principal de toutes ses productions. On pourrait en conclure avec
quelque hardiesse qu'il est nécessaire pour devenir poète de connaître
une sorte quelconque de prison. Mais ne peut-on s'empêcher de soupçonner
que les expériences faites en prison par cet homme sont moins intimement
liées aux origines de sa vocation d'artiste _que ce qui l'a conduit dans
cette prison_?--Un banquier qui écrit des romans, c'est une chose rare.
Mais un banquier qui n'a pas commis de crime, un banquier irréprochable
et solide qui écrit des romans, _cela ne s'est jamais vu_. Oui, riez si
vous le voulez, et pourtant je ne plaisante qu'à moitié. Il n'y a pas au
monde de problème plus angoissant que celui de la production artistique
et de son action sur les hommes. Prenez la création la plus prodigieuse
du plus typique, et pour cette raison du plus puissant des artistes,
prenez une œuvre aussi morbide et aussi profondément double de sens que
_Tristan et Isolde_, et observez l'effet que produit cette œuvre sur un
être jeune, sain, à la sensibilité très normale. Vous le verrez élevé,
fortifié, rempli d'un ardent et noble enthousiasme, stimulé peut-être à
créer, lui aussi... Le brave dilettante! Le fond de notre âme, à nous
autres artistes, est bien différent de ce que, avec son «cœur ardent» et
son «sincère enthousiasme», il peut imaginer. J'ai vu des artistes
entourés et fêtés par les femmes et les jeunes gens, tandis que, moi, je
_savais_... On ne cesse de faire, en ce qui concerne l'origine, les
manifestations et les conditions de la création artistique, les
découvertes les plus surprenantes...

--Chez autrui, Tonio Kröger--excusez la question--ou pas seulement chez
autrui?»

Il ne répondit pas. Il fronçait ses sourcils obliques et sifflotait.

«Donnez-moi votre tasse, Tonio. Il n'est pas fort, et prenez une
nouvelle cigarette. Vous savez très bien du reste que vous envisagez les
choses comme il n'est pas absolument nécessaire de les envisager...

--C'est la réponse d'Horatio, chère Lisaveta: «envisager les choses
ainsi», signifie les envisager de trop près, n'est-ce pas?

--Je prétends qu'on peut les envisager d'aussi près sous un autre jour,
Tonio Kröger. Je ne suis qu'une stupide femme peintre, et si je puis,
somme toute, vous répondre, si je puis un peu défendre contre vous-même
votre propre vocation, ce n'est assurément rien de nouveau que je vous
dirai, je ne ferai que vous rappeler ce que vous savez très bien
vous-même... N'est-ce pas envisager les choses de près que d'avoir
présents à l'esprit l'action purificatrice, sanctifiante de la
littérature, la destruction des passions par la connaissance et
l'expression, la puissance libératrice de la parole, la littérature en
tant qu'elle conduit à la compréhension, au pardon, à l'amour, l'esprit
littéraire comme la plus noble manifestation de l'esprit humain, et
l'écrivain comme un être accompli, comme un saint?

--Vous avez le droit de parler ainsi, Lisaveta, et cela en considération
de l'œuvre de vos poètes, de l'admirable littérature russe, qui
représente si bien la littérature sainte dont vous parlez. Mais je n'ai
pas négligé vos objections, elles font partie de ce que j'ai aujourd'hui
dans la tête... Regardez-moi. Je n'ai pas l'air excessivement gai,
dites? Je parais un peu vieilli, creusé, fatigué, n'est-ce pas? Eh
bien, pour en revenir à la «connaissance», c'est ainsi qu'il faut se
représenter un homme qui, naturellement porté à croire au bien, doux,
bien intentionné, un peu sentimental, serait complètement usé et démoli
par la clairvoyance psychologique. Ne pas se laisser accabler par la
tristesse du monde; observer, noter, faire usage de ses découvertes même
les plus angoissantes, et avec cela être gai, tout en ayant pleinement
conscience de sa supériorité morale sur l'affreuse invention qu'est
l'existence,--oui vraiment! Il y a tout de même des moments où, malgré
les joies de l'expression, tout cela vous submerge un peu. Tout
comprendre, c'est tout pardonner? Je ne sais trop. Il existe un état
d'esprit, Lisaveta, que j'appelle le dégoût de la connaissance: l'état
dans lequel il suffit à un homme de voir clair à travers un fait
quelconque pour se sentir dégoûté à mourir (et non point du tout disposé
à pardonner)--le cas de Hamlet le Danois, cet homme de lettres type. Il
savait ce que c'était, lui, que d'être appelé à connaître, sans être né
pour cela. Voir clair à travers la brume de larmes qui voile encore vos
yeux, reconnaître, noter, observer, et être obligé de mettre en réserve,
avec un sourire, ce que vous avez observé, au moment où les mains
s'étreignent encore, où les lèvres se rejoignent, où le regard, aveuglé
par la force du sentiment, s'éteint... c'est infâme, Lisaveta, c'est
vil, c'est révoltant... mais à quoi sert de se révolter?

«Un autre côté non moins charmant de la question est l'indifférence
blasée, la lassitude ironique à l'égard de toute vérité; c'est un fait
qu'il n'y a rien de plus silencieux, rien de plus morne qu'un cercle de
gens intelligents et ayant fait le tour de tout. Toute connaissance est
usée et ennuyeuse. Exprimez une vérité dont la conquête et la possession
vous a peut-être procuré une certaine joie juvénile; on répondra à vos
banales lumières par un bref «évidemment»... Ah oui, la littérature
fatigue, Lisaveta! Il peut arriver, je vous assure, que, par pur
scepticisme, et parce que vous vous abstenez d'exprimer votre opinion,
vous soyez considéré parmi les hommes comme stupide, alors que vous êtes
seulement fier et sans courage... Voilà pour la «connaissance». Quant à
«l'expression», il s'agit peut-être moins là d'une libération que d'un
moyen de refroidir, de glacer le sentiment. Sérieusement, c'est quelque
chose de bien glacial, une bien révoltante prétention que cette stupide
et superficielle délivrance du sentiment par l'expression littéraire.
Avez-vous le cœur trop plein, vous sentez-vous trop ému par un événement
attendrissant ou pathétique, rien de plus simple! Vous allez chez
l'écrivain, et en un rien de temps il y mettra bon ordre. Il analysera
votre affaire, la formulera, lui donnera un nom, l'exprimera, la fera
parler, vous débarrassera du tout, vous y rendra indifférent pour
toujours, et ne vous demandera aucun remerciement pour ses services. Et
vous vous en retournerez à la maison soulagé, refroidi, éclairé, vous
demandant ce qui pouvait bien, il y a peu d'instants encore, vous
remplir d'un si doux tumulte. Et c'est ce froid et vaniteux charlatan
que vous voulez sérieusement défendre? Ce qui est exprimé est résolu,
dit sa profession de foi. Si le monde entier est exprimé, le monde
entier est résolu, libéré, aboli... Très bien! Je ne suis pourtant pas
un nihiliste...

--Non, vous n'en êtes pas un, dit Lisaveta. Elle tenait justement sa
cuillère à thé près de sa bouche, et resta immobile dans cette attitude.

--Bon... bon... revenez à vous, Lisaveta! Je ne le suis pas, vous
dis-je, en ce qui touche le sentiment vivant. Voyez-vous, l'écrivain ne
comprend pas que la Vie puisse encore continuer de vivre, qu'elle n'ait
pas honte de le faire, une fois qu'elle a été expliquée et «résolue».
Mais, voyez un peu, malgré toute libération par la littérature, elle
continue bravement à pécher sans se laisser ébranler; car toute action
est un péché aux yeux de l'esprit...

«J'ai fini, Lisaveta. Écoutez-moi. J'aime la vie--ceci est un aveu.
Recueillez-le et conservez-le, je ne l'ai encore fait à personne. L'on a
dit, on a même écrit et fait imprimer que je haïssais la vie, ou que je
la craignais, ou que je la méprisais, ou que je l'exécrais. J'ai entendu
tout cela avec plaisir, cela m'a flatté; mais ce n'en est pas moins
faux. J'aime la vie... Vous souriez, Lisaveta, et je sais pourquoi.
Mais, je vous en conjure, ne prenez pas pour de la littérature ce que je
vous dis là! Ne pensez pas à César Borgia, ou à je ne sais quelle
philosophie ivre qui l'élève sur le pavois! Je le méprise, ce César
Borgia, je ne fais pas le moindre cas de lui, et je ne comprendrai
jamais comment on peut ériger en idéal l'extraordinaire et le
démoniaque. C'est comme l'opposé éternel de l'esprit et de l'art,--et
non comme une vision de grandeur sanglante, et de sauvage beauté, non
comme l'extraordinaire, que la vie nous apparaît, à nous qui sommes en
dehors de l'ordinaire. C'est le normal, le raisonnable, l'aimable, la
vie dans son attrayante banalité, qui constituent le royaume où vont nos
désirs. Il s'en faut qu'il soit un artiste, ma chère, celui dont les
rêves suprêmes, les rêves les plus profonds vont vers ce qui est
raffiné, excentrique, satanique, celui qui ignore ce que c'est
qu'aspirer à la naïveté, à la simplicité, à la vie, à un peu d'amitié,
d'abandon, de confiance et de bonheur humain,--qu'aspirer secrètement,
âprement aux joies de la vie habituelle!...

«Un ami humain! Croyez-vous que cela me rendrait heureux et fier de
posséder un ami parmi les hommes? Mais jusqu'à présent je n'ai eu d'amis
que parmi les démons, les monstres, les gens les moins attrayants, les
fantômes rendus muets par la connaissance, en un mot parmi les gens de
lettres.

«Parfois je monte sur une estrade, je me trouve dans une salle, en face
d'hommes qui sont venus pour m'entendre. Alors, voyez-vous, il arrive,
tandis que je regarde le public autour de moi, que je m'observe, que je
surprenne mon cœur cherchant secrètement dans l'auditoire celui qui est
venu pour moi, celui dont l'approbation et la reconnaissance montent
vers moi, celui auquel mon art m'unit par un lien idéal... Je ne trouve
pas ce que je cherche, Lisaveta. Je trouve le troupeau, la communauté
que je connais bien, une assemblée de premiers chrétiens, pour ainsi
dire, des gens avec des corps disgracieux et de belles âmes, des gens
qui tombent toujours, en quelque sorte, vous comprenez ce que je veux
dire, pour qui la poésie est une douce vengeance de la vie,--toujours
des gens qui souffrent, qui désirent, des déshérités, et jamais
quelqu'un des autres, de ceux qui ont les yeux bleus, Lisaveta, et qui
n'ont pas besoin de l'esprit!...

«Et ne serait-ce pas au fond une inconséquence regrettable que de se
réjouir s'il en était autrement? C'est absurde d'aimer la vie et
cependant de s'efforcer par tous les moyens de l'attirer à soi, de la
gagner aux finesses, aux mélancolies, à toute la noblesse maladive de la
littérature. Le règne de la littérature croît et celui de la santé et de
l'innocence décroît sur la terre. On devrait conserver ce qui en reste
avec le plus grand soin, et ne pas vouloir induire à aimer la poésie,
des gens qui lisent plus volontiers des livres illustrés de vues
instantanées sur les chevaux!

»Car, finalement, quel spectacle plus lamentable peut-il y avoir que
celui de la vie s'essayant à l'art? Nous autres artistes ne méprisons
personne plus complètement que le dilettante, l'homme vivant qui
s'imagine pouvoir être par-dessus le marché, à l'occasion, un artiste.
Je vous l'assure, cette espèce de mépris-là appartient à mon expérience
personnelle. Je me trouve dans une réunion de gens bien élevés; on
mange, on boit, on bavarde, on s'entend le mieux du monde, et je me sens
content et reconnaissant de pouvoir un moment me perdre parmi des gens
candides et normaux comme si j'étais leur semblable. Tout à coup (ceci
m'est arrivé), se lève un officier, un lieutenant, un joli et vigoureux
garçon que je n'aurais jamais cru capable d'une manière d'agir indigne
de son habit de soirée, et il demande sans circonlocutions la permission
de lire quelques vers qu'il a composés. On lui accorde cette permission
avec des rires embarrassés, et il met son projet à exécution, en lisant
son œuvre écrite sur un morceau de papier qu'il avait tenu jusque-là
caché dans un pan de son habit, quelque chose sur la musique et l'amour,
d'aussi profondément senti qu'insignifiant. Voyons, je vous demande un
peu; un lieutenant! un homme du monde! il n'avait vraiment pas
besoin!... Bon, il s'ensuit ce qui devait s'ensuivre: des figures
longues, un silence, quelques marques de fausse approbation, et un
profond malaise dans toute l'assistance. Le premier phénomène moral dont
je prends conscience est que je me sens une part de culpabilité dans le
trouble que ce jeune homme a apporté au milieu de cette réunion; il n'y
a pas de doutes, des regards moqueurs et refroidis se dirigent aussi
vers moi, dans le métier duquel ce malheureux est venu bousiller. Mais
le second phénomène consiste en ceci: c'est que cet homme pour la
personne et la manière d'être duquel j'avais, un instant plus tôt, le
plus sincère respect, commence soudain à baisser, baisser, baisser dans
mon estime... Une pitié bienveillante s'empare de moi. Je m'avance vers
lui avec quelques autres messieurs courageux et charitables, et je lui
adresse la parole: «Mes félicitations, lieutenant, lui dis-je. Quel joli
don! C'est tout à fait charmant!» Et il s'en faut de peu que je ne lui
tape sur l'épaule. Mais la bienveillance est-elle le sentiment que doit
vous inspirer un lieutenant?... C'est sa faute! Il se tient là, expiant
dans une grande confusion l'erreur qu'il a commise en croyant que l'on
peut cueillir une petite feuille, une seule, du laurier de l'art, sans
la payer de sa vie. Non, sur ce chapitre je suis avec mon collègue, le
banquier criminel... Mais ne trouvez-vous pas, Lisaveta, que je suis
aujourd'hui d'une loquacité digne d'Hamlet?

--Avez-vous fini, Tonio Kröger?

--Non, mais je ne dis plus rien.

--Et cela suffit aussi. Attendez-vous une réponse?

--En avez-vous une?

--Je crois que oui. Je vous ai bien écouté, Tonio, du commencement à la
fin, et je veux vous donner une réponse qui convient à tout ce que vous
venez de me dire, et qui est la solution du problème qui vous a tant
tourmenté. Eh bien donc! La solution c'est que, tel que vous voilà, vous
êtes tout bonnement un bourgeois.

--Croyez-vous? demanda-t-il, et il s'affaissa un peu sur lui-même.

--Cela vous paraît cruel, n'est-ce pas? et il est inévitable que cela
vous paraisse cruel. Aussi je veux un peu adoucir mon jugement, car je
le puis. Vous êtes un bourgeois engagé sur une fausse route, Tonio
Kröger, un bourgeois fourvoyé.»

Silence. Puis il se leva résolument et saisit son chapeau et sa canne.

«_Je_ vous remercie, Lisaveta Iwanowna, maintenant je puis rentrer
tranquillement chez moi. _Mon cas est résolu_.»




V


Vers l'automne, Tonio Kröger dit à Lisaveta Iwanowna:

«Je pars en voyage, Lisaveta; il faut que je m'aère, je m'en vais, je
prends la clef des champs.

--Quoi donc, petit père, voulez-vous de nouveau aller en Italie?

--Mon Dieu, laissez-moi donc tranquille avec l'Italie, Lisaveta!
L'Italie m'indiffère jusqu'au mépris. Il est loin le temps où je
m'imaginais que c'était là ma patrie. L'art, n'est-ce pas? Le ciel de
velours bleu, le vin généreux, la douce sensualité... Bref cela ne me
dit rien. J'y renonce. Toute cette _bellezza_ me rend nerveux. Je ne
puis pas non plus souffrir tous ces êtres terriblement vifs là en bas,
avec leurs noirs regards de bêtes. Ces peuples romans n'ont pas de
conscience dans les yeux... Non, je m'en vais un peu en Danemark.

--En Danemark?

--Oui, et je m'en promets beaucoup d'agrément. Il se trouve par hasard
que je n'y suis jamais allé, bien que j'aie passé toute ma jeunesse près
de la frontière, et pourtant j'ai de tout temps aimé et connu ce pays.
Cet attrait que je ressens pour le Nord doit me venir de mon père, car
les sympathies de ma mère allaient plutôt vers la _bellezza_, pour
autant que tout ne lui était pas indifférent. Prenez les livres qui ont
été écrits là-haut, ces livres profonds, purs et humoristiques,
Lisaveta, pour moi il n'y a rien au-dessus, je les aime. Prenez les
repas scandinaves, ces repas incomparables que l'on ne peut supporter
que dans un air fortement salin, (je ne sais du reste si je les
supporterais encore), et que je connais un peu, en vertu de mon origine,
car l'on mange déjà tout à fait comme cela chez moi. Prenez simplement
les noms, les prénoms dont les gens sont parés là-haut, et qui sont
également déjà très répandus chez moi; un ensemble de sonorités tel que
«Ingeborg», un accord de harpe de la plus poétique pureté. Et puis la
mer,--vous avez la mer Baltique là-haut!... En un mot je m'en vais
là-bas, Lisaveta. Je veux revoir la mer Baltique, je veux réentendre ces
prénoms, je veux lire ces livres dans leur cadre; je veux aussi fouler
du pied la terrasse de Kronborg où le «fantôme» apparut à Hamlet et
apporta la tristesse et la mort au noble et malheureux jeune homme.

--Comment y allez-vous, Tonio? s'il m'est permis de le demander. Quelle
route prenez-vous?

--La route habituelle, répondit-il en haussant les épaules, et il rougit
visiblement. Oui, je touche ma... mon point de départ, Lisaveta, après
treize ans, et cela peut être assez comique.»

Elle sourit.

«C'est ce que je voulais vous entendre dire, Tonio. Partez donc et que
Dieu soit avec vous. Ne manquez pas non plus de m'écrire, entendez-vous?
J'attends une lettre pleine d'expériences sur votre séjour en...
Danemark.»




VI


Et Tonio Kröger se mit en voyage pour le Nord. Il voyagea
confortablement (car il avait coutume de dire que, lorsqu'on a une vie
tellement plus pénible intérieurement que les autres gens, on a droit à
un peu de bien-être extérieur), et il ne s'arrêta pas avant de voir les
tours de la ville aux murailles resserrées dont il était parti jadis, se
dresser devant lui dans l'air gris. Là il fit un court et étrange
séjour.

Une après-midi terne s'inclinait déjà vers le soir, lorsque le train
entra sous le hall étroit, enfumé et si étrangement familier de la gare;
la vapeur s'arrondissait toujours en boules sous la toiture aux vitres
sales, ses lambeaux s'étiraient et allaient et venaient comme autrefois,
lorsque Tonio Kröger était parti de ce même lieu, sans autre chose dans
le cœur que de la raillerie.

Il s'occupa de son bagage, ordonna qu'on le portât à l'hôtel, et quitta
la gare.

C'étaient bien les voitures, à deux chevaux, noires, démesurément hautes
et larges de la ville qui attendaient, alignées au dehors! Il ne prit
aucune d'elles, il les regarda seulement comme il regardait tout, les
pignons étroits et les tours pointues qui semblaient le saluer
par-dessus les toits les plus proches, les gens blonds, indolents et
lourds avec leur façon de parler large et cependant rapide, et il fut
pris d'un rire nerveux qui avait une ressemblance secrète avec un
sanglot. Il se mit en marche lentement, la poussée continuelle du vent
humide dans le visage, franchit le pont dont la balustrade était ornée
de statues mythologiques et longea un moment le port.

Grand Dieu, que tout cela paraissait exigu et tortueux! Est-ce que de
tout temps, les étroites rues à pignons avaient grimpé vers la ville
avec une raideur si cocasse? Les cheminées et les mâts des bateaux se
balançaient doucement dans le vent et le crépuscule, sur le fleuve
terne. Monterait-il cette rue, là au coin, dans laquelle se trouvait la
maison à laquelle il songeait? Non, demain. Il avait trop sommeil
maintenant. La fatigue du voyage alourdissait sa tête, et des pensées
lentes et brumeuses lui traversaient l'esprit.

Quelquefois, pendant ces treize années, il avait rêvé qu'il était de
nouveau chez lui, dans la vieille maison sonore, au bord de la rue en
pente, et que son père aussi était de nouveau là et le tançait vertement
au sujet de sa vie dépravée,--ce qu'il avait chaque fois trouvé tout à
fait dans l'ordre. Et maintenant l'heure présente ne se distinguait en
rien d'un de ces rêves trompeurs dont on ne parvient pas à déchirer les
mailles, au cours desquels on se demande s'ils sont illusion ou réalité,
où l'on est forcé de se décider en faveur de la dernière hypothèse, pour
finir malgré tout par se réveiller.

Il suivait les rues peu animées et pleines de courants d'air en tenant
sa tête courbée contre le vent, et il se dirigeait comme en dormant dans
la direction de l'hôtel, le premier de la ville, où il voulait passer la
nuit. Un homme aux jambes arquées, qui portait un bâton au bout duquel
brûlait un lumignon, marchait devant lui d'un pas balancé de marin, et
allumait les becs de gaz.

Qu'avait-il donc? Qu'était-ce que ce feu qui, sous la cendre de sa
fatigue, sans jaillir en flammes claires, couvait si sombre et si
cuisant? Silence, silence. Pas un mot! Pas de paroles! Il serait
volontiers allé longtemps ainsi, dans le vent, à travers les rues
crépusculaires et familières. Mais tout était si serré et si rapproché.
On se trouvait tout de suite au but.

Dans le haut de la ville, il y avait des lampes à arc et elles
s'allumaient justement. L'hôtel était là, et il reconnut les deux lions
noirs couchés devant l'entrée, dont il avait peur quand il était enfant.
Ils continuaient à se regarder l'un l'autre comme s'ils voulaient
éternuer, mais ils semblaient avoir beaucoup rapetissé. Tonio Kröger
passa entre eux.

Comme il était à pied, il fut reçu sans beaucoup de solennité. Le
portier et un beau monsieur en noir qui faisait les honneurs et
repoussait constamment du petit doigt ses manchettes dans ses manches,
l'examinèrent de la tête aux pieds, d'un œil scrutateur, s'efforçant
visiblement de déterminer un peu son rang, de le situer dans la
hiérarchie sociale, et de lui assigner une place dans leur
considération, sans toutefois parvenir à un résultat satisfaisant: en
raison de quoi ils se décidèrent pour une politesse modérée. Un
sommelier, un homme à l'air doux, avec des favoris blonds couleur de
pain, un habit luisant de vieillesse et des pantoufles silencieuses,
ornées de rosettes, le conduisit au second étage, dans une chambre
meublée proprement et à l'ancienne mode.

Derrière les fenêtres, dans le demi-jour, s'étendait une vue pittoresque
et moyenâgeuse sur des cours, des pignons et les masses bizarres des
églises, dans le voisinage desquelles l'hôtel se trouvait. Tonio Kröger
resta un moment debout devant cette fenêtre; puis il s'assit les bras
croisés sur le vaste sofa, fronça les sourcils et se mit à siffloter.

On apporta de la lumière et son bagage arriva. Le sommelier à l'air doux
posa avec indifférence le bulletin d'arrivée sur la table, et Tonio
Kröger y traça, la tête penchée de côté, quelque chose qui ressemblait à
son nom, son état et son origine. Ensuite il commanda un repas et
continua, du coin de son sofa, à regarder dans le vide. Lorsque la
nourriture fut devant lui, il demeura longtemps sans y toucher, prit
enfin quelques bouchées, et se promena pendant une heure en long et en
large, s'arrêtant parfois et fermant les yeux. Puis il se déshabilla
avec des gestes lents, et se coucha. Il dormit longtemps, en proie à
des rêves embrouillés, pleins de regrets et d'aspirations étranges.

Lorsqu'il se réveilla, il vit sa chambre inondée de lumière. Dérouté, il
se hâta de se remémorer où il était et se leva pour ouvrir les rideaux.
Le bleu déjà un peu pâle d'un ciel de fin d'été était traversé de minces
lambeaux de nuages effilochés par le vent, mais le soleil brillait sur
sa ville natale.

Il mit encore plus de soin que de coutume à sa toilette, se lava et se
rasa de son mieux, et se fit aussi frais et aussi net que s'il avait eu
l'intention de rendre visite à des gens corrects et distingués, sur
lesquels il se fût agi de produire une impression d'élégance
irréprochable; et tout en s'habillant il écoutait les battements anxieux
de son cœur.

Comme il faisait clair dehors! Il se serait senti plus à son aise si, de
même qu'hier, le crépuscule avait assombri les rues; maintenant il lui
fallait passer sous les yeux des gens, dans la brillante lumière du
soleil. Allait-il tomber sur des connaissances, être arrêté, interrogé,
et obligé de raconter comment il avait passé ces treize années? Non,
Dieu soit loué, plus personne ne le connaissait, et ceux qui se
souvenaient de lui ne le reconnaîtraient pas, car il avait vraiment un
peu changé pendant tout ce temps. Il se considéra attentivement dans le
miroir, et soudain il se sentit plus en sûreté derrière son masque,
derrière son visage prématurément usé, qui paraissait plus vieux que son
âge... Il fit venir le déjeuner et sortit ensuite, sortit sous les
regards évaluateurs du portier et du beau monsieur en noir, à travers le
vestibule, puis entre les deux lions, jusqu'à l'air libre.

Où allait-il? Il ne savait pas. C'était comme hier. À peine se vit-il de
nouveau environné de cet assemblage étrangement vénérable et
immémorialement familier de pignons, de tourelles, d'arcades, de
fontaines, à peine sentit-il de nouveau sur son visage la poussée du
vent, du vent fort qui portait avec lui un délicat et âcre arôme de
rêves lointains, qu'une sorte de voile, de tissu nébuleux entoura ses
sens... Les muscles de son visage se détendirent; avec un regard apaisé,
il considéra les hommes et les choses. Peut-être que là-bas, à ce coin
de rue, il se réveillerait...

Où allait-il? Il lui semblait qu'il y avait un rapport entre la
direction qu'il prenait et ses étranges rêves nocturnes, si tristes et
pleins de regrets... C'est au marché qu'il allait, en passant sous les
voûtes de l'hôtel de ville, où les bouchers pesaient leurs marchandises
avec des mains sanglantes, à la place du marché où se dressait, pointue
et fouillée, la haute fontaine gothique. Là, il s'arrêta devant une
maison étroite et simple, semblable à beaucoup d'autres, avec un pignon
arqué et ajouré, et se perdit dans sa contemplation. Il lut le nom
inscrit sur la porte et laissa son regard reposer un instant sur chaque
fenêtre, puis il se détourna lentement pour s'en aller.

Où allait-il? À la maison. Mais il prit un détour, il fit une promenade
hors de la ville parce qu'il avait le temps. Il passa par le rempart du
Moulin et par le rempart du Holstein, serrant fortement son chapeau
contre le vent qui bruissait et grinçait dans les arbres. Puis il laissa
la promenade des remparts non loin de la gare, vit un train passer en
soufflant avec une hâte pesante, s'amusa à compter les wagons, et suivit
des yeux l'homme assis tout au haut du dernier. Mais, place des
Tilleuls, il s'arrêta devant une des jolies villas qui se trouvaient là,
resta longtemps à observer le jardin et les fenêtres, et s'avisa pour
finir de faire aller et venir sur ses gonds la grille du jardin de façon
qu'elle grinçât. Ensuite il considéra un moment sa main refroidie et
remplie de rouille, et il alla plus loin, passa sous la vieille porte
trapue, longea le port, et remonta la rue raide et pleine de courants
d'air, jusqu'à la maison de ses parents.

Elle se dressait, enfermée par les maisons voisines qui surplombaient
son pignon, grise et sérieuse comme depuis trois cents ans; et Tonio
Kröger lut le verset pieux inscrit en lettres à demi effacées au-dessus
de l'entrée. Puis il reprit son souffle et entra. Son cœur battait
anxieusement, car il lui semblait que, d'une des portes du
rez-de-chaussée devant lesquelles il passait, son père allait sortir, en
vêtement de bureau et la plume derrière l'oreille; qu'il allait
l'arrêter et lui demander raison sévèrement de sa vie extravagante, ce
que Tonio aurait trouvé tout à fait dans l'ordre. Mais il passa sans
être inquiété. La double porte n'était pas fermée, mais seulement
poussée, ce qui lui parut critiquable, en même temps qu'il lui semblait
être le jouet d'un de ces rêves légers dans lesquels les obstacles
cèdent d'eux-mêmes devant vous, et où l'on avance sans entraves,
favorisé par un bonheur merveilleux. Le vaste vestibule pavé de grandes
dalles de pierre carrées résonna sous ses pas. En face de la cuisine,
dont ne venait aucun bruit, on voyait toujours comme autrefois, faisant
saillie hors de la muraille à une considérable hauteur, les
constructions de bois, bizarres, lourdes, mais proprement vernies, qui
servaient de chambres de bonnes, et que l'on ne pouvait atteindre que
par une sorte d'escalier isolé montant du vestibule. Mais les grandes
armoires et le bahut sculpté qui se trouvaient là jadis n'y étaient
plus. Le fils de la maison gravit le vaste escalier en s'appuyant sur la
rampe de bois ajouré, vernie de blanc; à chaque pas il soulevait sa main
et au pas suivant, il la laissait retomber, comme s'il essayait
timidement de rétablir, avec cette vieille rampe solide, l'ancienne
intimité... Mais arrivé sur le palier, devant la porte de l'entresol, il
s'arrêta. Un écriteau blanc était fixé à l'entrée où l'on pouvait lire,
écrit en lettres noires: Bibliothèque Populaire.

«Bibliothèque Populaire?» pensa Tonio. Il trouvait que ni le peuple, ni
la littérature n'avaient rien à faire ici. Il frappa à la porte,
entendit retentir un «entrez», et obéit à cette injonction. Sombre et
tendu, il découvrit du regard une transformation des plus déplacées.

L'appartement se composait de trois chambres en profondeur, ouvertes les
unes sur les autres. Les murailles étaient tapissées jusque tout en haut
de livres uniformément reliés, rangés en longues files sur des rayons de
bois sombre. Dans chaque chambre, derrière une sorte de comptoir, était
assis un homme à l'aspect nécessiteux qui écrivait. Deux d'entre eux
tournèrent seulement la tête vers Tonio Kröger, mais le premier se leva
vivement, s'appuya des deux mains sur le dessus de la table, pencha la
tête en avant, arrondit les lèvres, leva les sourcils, et regarda le
visiteur avec un rapide clignement des yeux...

«Pardon, dit Tonio Kröger, sans détourner les yeux de tous les livres,
je suis étranger ici, je visite la ville. Ceci est donc la bibliothèque?
Me permettez-vous de jeter un coup d'œil sur la collection?

--Certainement! dit le fonctionnaire, et il cligna encore plus fort...
Bien sûr, l'entrée est libre. Regardez à votre aise. Voulez-vous un
catalogue?

--Merci, répondit Tonio Kröger, je m'oriente facilement.» Là-dessus, il
commença à longer lentement les parois, en faisant semblant d'étudier
les titres inscrits sur le dos des livres. Finalement il prit un volume,
l'ouvrit et se plaça près de la fenêtre.

Ici avait été la pièce où l'on déjeunait. L'on déjeunait ici le matin,
et non en haut, dans la grande salle à manger où des statues de
divinités se détachaient en blanc contre de la tapisserie bleue... Là se
trouvait une chambre à coucher. La mère de son père y était morte après
une dure agonie, malgré son grand âge, car c'était une femme mondaine,
attachée aux jouissances terrestres, et elle tenait à la vie. Et plus
tard son père lui-même avait rendu ici le dernier soupir, son père, le
long monsieur correct, un peu pensif et mélancolique, à la boutonnière
ornée d'une fleur des champs... Tonio s'était tenu assis au pied de son
lit de mort, les yeux brûlants, sincèrement et entièrement livré à un
sentiment muet et puissant, à l'amour et à la douleur. Et sa mère aussi
s'était tenue agenouillée près de cette couche, sa belle et ardente
maman, toute noyée dans ses larmes; après quoi elle était partie avec
l'artiste méridional pour les lointains bleus... Mais là derrière, la
troisième pièce et la plus petite, maintenant aussi toute remplie de
livres surveillés par un homme à l'aspect nécessiteux, avait été
longtemps sa propre chambre. C'est là qu'il était rentré après l'école,
après avoir fait une promenade comme celle de tout à l'heure; près de
cette paroi était placée sa table, dans le tiroir de laquelle il gardait
ses premiers vers si profondément sentis et gauches... Le noyer... Une
mélancolie aiguë le traversa soudain. Il regarda de côté par la fenêtre.
Le jardin était abandonné, mais le vieux noyer se dressait à sa place et
grinçait et bruissait lourdement au vent. Et Tonio laissa de nouveau
glisser ses yeux sur le livre qu'il tenait à la main; c'était une œuvre
poétique de valeur qu'il connaissait bien. Il regarda ces lignes noires
et ces groupes de phrases, suivit un moment le cours plein d'art du
récit, qui s'élevait avec une passion ordonnatrice jusqu'à un trait, un
effet, puis s'interrompait soudain d'une façon impressionnante...

«Oui, c'est bien fait, dit-il, en déposant le volume, et il se retourna.
Alors il s'aperçut que le fonctionnaire était toujours debout et faisait
cligner ses yeux avec un mélange d'empressement et de méfiance
méditative.

--Une excellente collection, je vois, dit Tonio Kröger. J'ai jeté un
coup d'œil rapide. Je vous suis bien obligé. Adieu.»

Là-dessus il gagna la porte, mais ce fut un départ douteux, et il
sentait distinctement que le fonctionnaire, très troublé par sa visite,
resterait encore plusieurs minutes debout, à cligner des yeux.

Il ne se sentait nulle envie de pousser plus loin ses investigations. Il
avait été à la maison. En haut, dans les grandes pièces situées derrière
la galerie à colonnade, habitaient des étrangers, il le voyait, car le
haut de l'escalier était fermé par une porte vitrée qui n'existait pas
autrefois, et un nom quelconque était écrit dessus. Il s'en alla,
traversa le vestibule sonore et quitta sa maison paternelle. Dans le
coin d'un restaurant, il avala, plongé dans ses réflexions, un repas
lourd et gras, puis il retourna à l'hôtel.

«J'ai fini, dit-il au beau monsieur en noir. Je pars ce soir.»

Il commanda sa note, ainsi que la voiture qui devait le mener au port
pour prendre le bateau de Copenhague. Puis il monta dans sa chambre,
s'assit devant la table, et demeura là, immobile et droit, la joue
appuyée dans la main, et fixant sur le tapis devant lui des yeux
absents. Plus tard, il régla sa note et prépara ses affaires. À l'heure
fixée, on annonça la voiture et Tonio Kröger descendit, prêt à partir.

En bas, au pied de l'escalier, le beau monsieur en noir l'attendait.

«Pardon! dit-il en repoussant du petit doigt ses manchettes dans ses
manches. Excusez, Monsieur, si nous sommes obligés de vous retenir
encore une minute, M. Seehaase--le propriétaire de l'hôtel--voudrait
vous dire deux mots. Une simple formalité... il est ici derrière...
Voulez-vous avoir l'obligeance de vous donner la peine... Ce n'est que
M. Seehaase, le propriétaire de l'hôtel.»

Et il conduisit Tonio Kröger, en l'invitant à le suivre, par de nombreux
gestes, au fond du vestibule. Là se trouvait en effet M. Seehaase. Tonio
Kröger le connaissait depuis son enfance. Il était petit, gras et avait
les jambes arquées. Ses favoris tondus étaient devenus blancs, mais il
portait toujours une jaquette largement taillée et une culotte de
velours brodée de vert. Au reste, il n'était pas seul. Près de lui,
devant un petit pupitre fixé à la muraille, se tenait, casque en tête,
un agent de police, dont la main gantée était posée sur un papier
barbouillé d'inscriptions placé sur le pupitre. Il regardait Tonio
Kröger avec une honnête figure de soldat, comme s'il s'attendait à ce
que celui-ci rentrât sous terre à sa vue.

Tonio Kröger les considéra alternativement et prit le parti d'attendre.

«Vous venez de Munich?» demanda à la fin l'agent de police, avec une
bonne voix lourde.

Tonio Kröger fit signe que oui.

«Vous allez à Copenhague?

--Oui, je me rends dans une station de bains de mer, en Danemark.

--Une station de bains de mer? Bon. Veuillez produire vos papiers», dit
l'agent, en prononçant le mot «produire» avec une satisfaction
particulière.

Des papiers... il n'avait pas de papiers. Il sortit son portefeuille et
regarda dedans; mais à part quelques notes acquittées, il ne s'y
trouvait rien que les épreuves d'une nouvelle, qu'il pensait corriger
une fois arrivé au but de son voyage. Il n'aimait pas avoir affaire à
des fonctionnaires, et ne s'était encore jamais fait délivrer de
passeport.

«Je regrette, dit-il, mais je n'ai aucun papier sur moi.

--Ah! dit l'agent de police, aucun? Comment vous appelez-vous?»

Tonio Kröger se nomma.

«Est-ce bien vrai? demanda l'agent de police; et il se tendit en avant
et écarquilla soudain ses narines aussi largement qu'il put...

--Parfaitement vrai, répondit Tonio Kröger.

--Qu'êtes-vous donc?»

Tonio Kröger avala quelque chose qui l'étranglait et indiqua d'une voix
ferme sa profession. M. Seehaase leva la tête et le dévisagea
curieusement.

«Hum! dit l'agent. Et vous déclarez n'avoir rien de commun avec un
individu du nom de--il épela sur le papier barbouillé d'inscriptions un
nom bizarre et romantique, qui semblait un composé aventureux de sons
provenant de races diverses, et que Tonio Kröger oublia l'instant
d'après. Lequel, continua l'agent, de parents inconnus et d'origine
incertaine, est poursuivi par la police de Munich pour diverses
escroqueries et autres délits, et a peut-être pris la fuite pour le
Danemark?

--Je ne le déclare pas seulement, dit Tonio Kröger faisant un mouvement
nerveux des épaules.

Ceci produisit une certaine impression.

«Comment? Ah oui, bien sûr! dit l'agent. Mais c'est qu'aussi, ne pouvoir
absolument rien produire!...»

M. Seehaase intervint à son tour d'une façon apaisante.

«Tout cela n'est qu'une formalité, dit-il, rien de plus! Il faut vous
rappeler que le fonctionnaire ne fait que son devoir. Si vous pouvez
prouver votre identité d'une manière quelconque... un papier...»

Tous se turent. Devait-il mettre un terme à l'incident en se faisant
connaître, en révélant à M. Seehaase qu'il n'était pas un chevalier
d'industrie, de condition incertaine, ni un bohémien né dans une
roulotte verte, mais le fils du consul Kröger, de la famille des Kröger?
Non, il n'en avait aucune envie. Et, au fond, ces gardiens de l'ordre
social n'avaient-ils pas un peu raison? Dans une certaine mesure, il
était tout à fait d'accord avec eux... Il haussa les épaules et resta
muet.

«Qu'avez-vous donc là? demanda l'agent, là dans ce portefeuille?

--Ici? rien. Ce sont des épreuves à corriger, répondit Tonio Kröger.

--Des épreuves à corriger? Comment? Montrez un peu.»

Et Tonio Kröger lui tendit son œuvre. L'agent de police la déploya sur
le pupitre et commença à lire. M. Seehaase s'approcha aussi pour prendre
part à la lecture. Tonio regarda par-dessus leurs épaules pour voir à
quel endroit ils en étaient. C'était un passage réussi, qui contenait un
trait, un effet, de premier ordre. Il était content de lui.

«Voyez-vous, dit-il, mon nom est écrit là. C'est moi qui ai fait ceci,
et maintenant cela va être publié, comprenez-vous?

--Bon, cela suffit!» dit M. Seehaase avec résolution.

Il rassembla les feuillets, les plia et les lui rendit.

«Cela doit suffire, Petersen! répéta-t-il d'un ton bref, clignant des
yeux à la dérobée et secouant la tête en signe de dénégation. Nous ne
devons pas retenir Monsieur plus longtemps. La voiture attend. Je vous
prie, Monsieur, d'excuser le petit dérangement. L'agent n'a fait que son
devoir, mais je lui ai dit tout de suite qu'il était sur une fausse
piste.

--Ah? pensa Tonio Kröger.»

L'agent ne semblait pas tout à fait convaincu; il objecta encore quelque
chose où il était question d'«individu» et de «produire». Mais M.
Seehaase reconduisit son hôte à travers le vestibule, en réitérant
l'expression de ses regrets, l'accompagna entre les deux lions jusqu'à
la voiture, et ferma lui-même avec toutes sortes de témoignages de
considération, la portière sur le voyageur. Après quoi la voiture
ridiculement haute et large dégringola avec un bruit de vitres et de
ferraille le long des rues en pente jusqu'au port...

Tel fut l'étrange séjour de Tonio Kröger dans sa ville natale.




VII


La nuit tombait et la lune montait déjà avec un flottant éclat d'argent,
lorsque le bateau de Tonio Kröger gagna la pleine mer. Il se tenait près
du beaupré, enveloppé dans son manteau à cause du vent qui devenait de
plus en plus fort, et il plongeait ses regards au-dessous de lui, dans
le sombre va-et-vient des vagues aux corps puissants et lisses, qui
s'enroulaient les unes aux autres, se rencontraient en claquant, se
séparaient dans des directions inattendues, et tout à coup
s'illuminaient d'écume.

Un ravissement doux et berceur emplissait son âme. Il avait été un peu
démoralisé de ce que, dans sa patrie, on eût voulu l'arrêter comme
chevalier d'industrie, oui,--quoique, dans une certaine mesure, il eût
trouvé ce qui s'était passé dans l'ordre. Mais ensuite, après s'être
embarqué, il avait, comme parfois avec son père quand il était enfant,
regardé charger les marchandises dont les débardeurs emplissaient le
ventre profond du navire, en s'interpellant dans un mélange de danois et
de bas-allemand; il avait vu comment ils y faisaient descendre, en plus
des ballots et des caisses, un ours blanc et un tigre royal enfermés
dans des cages à grillages épais, qui venaient sans doute de Hambourg et
étaient destinés à une ménagerie danoise. Tout cela l'avait distrait.
Ensuite, pendant que le bateau glissait le long du fleuve entre les
rives plates, il avait tout à fait oublié l'agent de police Petersen;
tout ce qui s'était passé avant, ses rêves nocturnes, doux, tristes et
pleins de regrets, la promenade qu'il avait faite, la vision du noyer
avaient repris de la force dans son âme. Et maintenant, comme la mer
s'ouvrait devant lui, il voyait de loin la plage d'où, étant petit
garçon, il avait pu épier les rêves d'été de la mer, il voyait la lueur
du phare et les lumières de l'hôtel où il avait habité avec ses
parents... La mer Baltique! Il appuya sa tête contre le fort vent salé
qui venait à vous libre et sans rencontrer d'obstacles, vous
enveloppait les oreilles, provoquait un doux vertige, un étourdissement
léger où le souvenir de tout ce qui était mauvais, de toute souffrance,
de toute erreur, de tout vouloir et de tout effort s'anéantissait dans
un sentiment de paresseux bonheur. Et dans les mugissements, les
claquements, les bouillonnements et les gémissements qui montaient
autour de lui, il croyait entendre les bruissements et les craquements
du vieux noyer et le grincement d'un portail... Il faisait de plus en
plus sombre.

«Dieu, les étoiles, regardez donc un peu les étoiles», dit soudain une
voix à l'accent lourd et chantant qui semblait sortir d'un tonneau. Il
la connaissait. Elle appartenait à un homme blond-roux, simplement vêtu,
aux paupières rougies et à l'aspect frais et humide de quelqu'un qui
sort du bain. Au dîner, dans la cabine, cet inconnu avait été le voisin
de Tonio Kröger, et avait avalé avec des mouvements hésitants et
discrets des quantités étonnantes d'omelette au homard. À présent il se
tenait appuyé contre le bastingage et il regardait en l'air vers le
ciel, en serrant son menton entre le pouce et l'index. Sans aucun doute
il se trouvait dans un de ces états d'esprit extraordinaires et
solennellement contemplatifs où les barrières entre les êtres
s'effondrent, où le cœur s'ouvre même à des étrangers, où la bouche
laisse passer des choses qu'en tout autre temps elle aurait honte de
dire...

«Regardez donc un peu les étoiles, Monsieur. Elles sont là et elles
brillent, le ciel entier en est plein, Dieu m'est témoin! Et maintenant,
je vous demande un peu, quand on regarde là-haut et que l'on pense que
beaucoup d'entre elles sont encore cent fois plus grandes que la terre,
est-ce que cela ne fait pas de l'impression? Nous autres hommes avons
inventé le télégraphe et le téléphone, et tant de conquêtes des temps
modernes, oui, c'est vrai. Mais quand nous regardons là-haut, nous ne
pouvons faire autrement que de reconnaître et d'avouer que nous ne
sommes au fond que de la vermine, de la misérable vermine et rien
d'autre--est-ce que je me trompe oui ou non, Monsieur? Oui nous sommes
de la vermine!» se répondit-il à lui-même, et il adressa au firmament un
signe de tête plein d'humilité et de contrition.

«Non... celui-là ne fait pas de littérature», pensa Tonio Kröger. Et au
même moment une lecture récente lui revint en mémoire, un fragment d'un
célèbre écrivain français qui exposait une conception cosmologique et
psychologique du monde; un fameux bavardage à son avis.

Il fit à l'observation profondément sentie du jeune homme une manière de
réponse, puis ils continuèrent à causer ensemble, appuyés contre le
bastingage, en plongeant les yeux dans la soirée tumultueuse éclairée de
lueurs mouvantes. Il se trouvait que le voyageur était un jeune
commerçant de Hambourg qui employait son temps de congé à ce voyage
d'agrément.

«Prends un peu le steamer jusqu'à Copenhague, me suis-je dit, et me
voici ici, et jusqu'à présent c'est très beau. Mais on a eu tort de nous
donner de l'omelette au homard, Monsieur, vous verrez, car nous aurons
une tempête cette nuit, le capitaine l'a dit, et avec une nourriture
aussi indigeste dans l'estomac, ce n'est pas une plaisanterie.»

Tonio Kröger écoutait cet absurde bavardage avec un sentiment d'aise et
d'amitié.

«Oui, dit-il, on mange en général trop lourdement dans le Nord. Cela
rend paresseux et mélancolique.

--Mélancolique? répéta le jeune homme, et il le regarda interdit... Vous
n'êtes sans doute pas d'ici, monsieur? demanda-t-il tout à coup.

--Non, je viens de loin, répondit Tonio Kröger avec un geste vague et
défensif du bras.

--Mais vous avez raison, dit le jeune homme; Dieu sait que vous avez
raison quand vous parlez d'être mélancolique! Je suis presque toujours
mélancolique, mais surtout les soirs comme celui-ci, quand les étoiles
brillent dans le ciel.» Et il soutint de nouveau son menton avec son
pouce et son index.

«Sûrement il doit écrire des vers, pensa Tonio Kröger, des vers de
commerçant, profondément et honnêtement sentis...»

La soirée s'avançait et le vent était devenu si fort qu'il empêchait la
conversation. Aussi décidèrent-ils de dormir un peu et ils se
souhaitèrent bonne nuit.

Tonio Kröger s'étendit dans sa cabine, sur l'étroite couchette, mais le
repos ne vint pas. Le vent violent et son acre arôme l'avaient
étrangement excité et son cœur était agité comme par l'attente anxieuse
d'un doux événement. De plus, l'ébranlement qui avait lieu quand le
bateau glissait au bas d'une montagne de vagues et que l'hélice, comme
prise de spasmes, tournait hors de l'eau, lui causait de pénibles
nausées. Il s'habilla de nouveau complètement, et monta à l'air libre.

Des nuages couraient devant la lune. La mer dansait. Les vagues ne
venaient pas à vous rondes et égales. Jusqu'à l'horizon, sous une
lumière pâle et vacillante, la mer était déchirée, fouettée,
bouleversée; elle bondissait et léchait la nue de ses langues de géant,
effilées comme des flammes, lançait en l'air, à côté d'abîmes
bouillonnants, des figures déchiquetées et bizarres, et semblait
éparpiller en un jeu fou, de toute la force de bras monstrueux, l'écume
dans les airs. Le bateau avançait péniblement; il se frayait un chemin
en tanguant, en roulant et en gémissant à travers le tumulte, et par
moments on entendait l'ours blanc et le tigre qui souffraient de la
traversée, mugir à l'intérieur. Un homme en manteau de toile cirée, le
capuchon sur la tête et une lanterne attachée à la ceinture, allait et
venait sur le pont en écartant les jambes et en se balançant
péniblement; et là derrière, penché très bas sur le bastingage, se
trouvait le jeune homme de Hambourg, dans un lamentable état.

«Seigneur, dit-il d'une voix creuse et mal assurée lorsqu'il s'aperçut
de la présence de Tonio Kröger, voyez un peu la révolte des éléments,
Monsieur!» Mais il fut interrompu et se détourna rapidement.

Tonio Kröger se tenait à un cordage fortement tendu et contemplait cette
exubérance effrénée. Un cri de joie montait de sa poitrine, qui lui
semblait assez puissant pour couvrir le bruit de la tempête et des
flots. Un chant à la mer, plein d'enthousiaste amour, retentissait en
lui. Sauvage amie de mon enfance, nous voilà donc réunis encore une
fois... Mais ici s'arrêtait le poème. Il n'avait pas de fin, pas de
forme précise et n'était point, écrite dans le calme, une œuvre achevée.
Son cœur vivait...

Il resta longtemps ainsi; puis il s'étendit sur un banc, contre le rouf,
et regarda le ciel où les étoiles vacillaient. Il s'assoupit même un peu
et lorsque la froide écume jaillissait jusqu'à son visage, il lui
semblait, dans son demi-sommeil, sentir comme une caresse.

D'abruptes falaises de craie qui avaient, dans le clair de lune, un
aspect fantomatique, apparurent et se rapprochèrent. C'était l'île de
Mœn. Et de nouveau le sommeil le reprit, interrompu par des ondées
salées qui mordaient âcrement le visage et engourdissaient les traits.
Lorsqu'il se réveilla complètement, il faisait déjà jour, un frais jour
gris pâle, et la mer s'apaisait. À déjeuner il revit le jeune
commerçant, qui rougit fortement, honteux sans doute d'avoir exprimé
dans l'obscurité des choses aussi poétiques et aussi blâmables, releva
de ses cinq doigts à la fois sa petite moustache rousse, lui lança un
bonjour d'une brièveté militaire, pour l'éviter ensuite avec le plus
grand soin.

Et Tonio Kröger aborda en Danemark. Il séjourna à Copenhague, donna des
pourboires à tous ceux qui faisaient mine d'y avoir droit, parcourut la
ville au sortir de sa chambre d'hôtel pendant trois jours entiers, en
tenant son guide de voyage ouvert devant lui, et se comporta tout à fait
comme un parfait étranger qui désire enrichir ses connaissances. Il
contempla le Nouveau Marché du roi, et le «cheval» qui se dresse au
milieu, leva les yeux avec respect sur les colonnes de la Frauenkirche,
resta longtemps debout devant les nobles et gracieuses statues de
Thorwaldsen, monta sur la Tour Ronde, visita des châteaux, et passa deux
soirées variées à Tivoli. Mais ce n'était pas à proprement parler tout
cela qu'il voyait.

Sur les maisons qui avaient parfois tout à fait l'aspect des vieilles
maisons de sa ville natale, avec leurs pignons arqués et ajourés, il
voyait des noms qui lui étaient connus depuis son enfance, qui lui
paraissaient désigner quelque chose de délicat et de précieux, et en
même temps enfermer en eux comme un reproche, une plainte et la
nostalgie d'un bonheur perdu. Et partout, tandis qu'il aspirait à longs
traits, pensivement, l'humide air marin, il voyait des yeux aussi bleus,
des cheveux aussi blonds, des visages exactement du même genre, de la
même forme que ceux entrevus dans les rêves étranges, douloureux et
pleins de regrets qu'il avait faits lors de la nuit passée dans sa ville
natale. Il arrivait que, en pleine rue, un regard, la sonorité d'un mot,
un rire le remuât jusqu'au fond de l'âme.

Il ne lui fut pas possible de rester longtemps dans la ville gaie et
animée. Une douce et folle inquiétude, moitié faite de souvenirs, moitié
faite d'attente l'agitait; et il ressentait aussi le désir de pouvoir
s'étendre tranquillement quelque part, sur une plage, et de n'avoir plus
à jouer le touriste avide de s'instruire. Il s'embarqua donc de nouveau
et navigua par une sombre journée (la mer noircissait) dans la direction
du nord, le long des côtes du Seeland jusqu'à Helsingör. De là il
poursuivit immédiatement son voyage en voiture, par la chaussée, pendant
environ trois quarts d'heure, toujours surplombant un peu la mer,
jusqu'à ce qu'il s'arrêtât devant son but final et véritable, le petit
hôtel blanc à volets verts, bâti au milieu d'une colonie de maisons
basses et dont la tour couverte en bois regardait la plage et la côte
scandinave. Il descendit, prit possession de la chambre claire qu'on lui
avait préparée, remplit les placards et l'armoire de ce qu'il avait
apporté avec lui, et s'apprêta à demeurer là quelque temps.




VIII


On était déjà au milieu de septembre; il n'y avait plus beaucoup d'hôtes
à Aalsgaard. Les repas que l'on prenait en bas, dans la grande salle à
manger au plafond à solives et aux hautes fenêtres donnant sur la
véranda vitrée et sur la mer, étaient présidés par la propriétaire de
l'hôtel, une vieille fille aux cheveux blancs, aux prunelles incolores,
aux joues d'un rose tendre et à la voix inconsistante et gazouillante,
qui essayait sans cesse de disposer d'une façon un peu avantageuse ses
mains rouges sur la nappe. Il y avait en outre un vieux monsieur sans
cou, à la barbe de marin gris de fer, au visage tirant sur le bleu
foncé, un marchand de poisson de la capitale qui savait l'allemand. Il
paraissait complètement congestionné, et sous la menace d'une attaque,
car il respirait d'une façon courte et saccadée, et portait de temps en
temps son index orné de bagues à l'une de ses narines pour la boucher et
procurer un peu d'air à l'autre, en soufflant fortement. Il n'en faisait
pas moins honneur à la bouteille de rhum placée devant lui, aussi bien
au petit déjeuner qu'aux repas de midi et du soir. Les seuls hôtes qu'il
y avait en plus étaient trois grands jeunes Américains et leur
précepteur, lequel remuait silencieusement ses lunettes et jouait tout
le jour au football avec eux. Ils portaient leurs cheveux d'un jaune
roux partagés par une raie et avaient de longues figures impassibles.
«Please, give me the wurst-things there!» disait l'un. «That's not
wurst, that's schinken!» disait un autre, et c'était toute la
contribution qu'eux, aussi bien que leur précepteur, apportaient à la
conversation; le reste du temps, ils demeuraient assis en silence et
buvaient de l'eau chaude.

Tonio Kröger n'aurait pas souhaité des compagnons de table différents.
Il jouissait d'être en paix, écoutait les gutturaux sons danois, les
voyelles claires et sourdes qu'émettaient le marchand de poisson et la
maîtresse de l'hôtel en causant parfois ensemble, échangeant ici et là
avec le premier une remarque simple sur la position du baromètre, puis
se levait pour redescendre, à travers la véranda, vers la plage où il
avait déjà passé de longues heures le matin.

Parfois il y régnait une calme atmosphère d'été. La mer reposait,
paresseuse et lisse, en bandes bleues, vert-glauque, ou rougeâtres, sur
lesquelles jouaient en scintillant des reflets argentés. Le varech
séchait au soleil, des méduses demeurées là se volatilisaient. Cela
sentait un peu la décomposition et aussi un peu le goudron de la barque
de pêcheur à laquelle Tonio Kröger était adossé, assis dans le sable de
façon à voir l'horizon libre et non les côtes danoises; mais la
respiration légère de la mer passait fraîche et pure sur tout cela.

Puis vinrent de gris jours de tempête. Les vagues courbaient leurs têtes
comme des taureaux qui s'apprêtent à donner des cornes et couraient
rageusement contre la côte, qu'elles arrosaient très haut et couvraient
d'algues, de coquillages luisants d'eau, et d'épaves. Entre les longues
collines formées par les vagues, s'étendaient, sous le ciel couvert, des
vallées d'un pâle vert écumeux, pendant que là-bas, à l'endroit où le
soleil se cachait derrière les nuages, un éclat blanchâtre et velouté
reposait sur les eaux.

Tonio Kröger se tenait debout, enveloppé par le bruissement du vent,
absorbé dans ce fracas fatigant, étourdissant, continuel qu'il aimait
tant. S'il se détournait et s'en allait, tout semblait soudain devenir
tranquille et chaud autour de lui. Mais il savait qu'il avait la mer
derrière lui; il entendait son appel, son salut, sa promesse. Et il
souriait.

Il se dirigeait vers l'intérieur du pays, à travers la solitude des
prairies, et bientôt la forêt de hêtres qui s'étendait, montueuse,
jusque loin dans la contrée, l'accueillait. Il s'asseyait dans la
mousse, adossé à un arbre, de façon à apercevoir entre les troncs une
bande de mer. Parfois le vent lui apportait le bruit des vagues se
brisant contre les écueils; cela ressemblait au son de planches tombant
au loin les unes sur les autres. Au sommet des arbres, des cris de
corneilles enroués, monotones et perdus... Il tenait un livre sur ses
genoux, mais n'en lisait pas une ligne. Il jouissait d'un profond oubli,
croyait planer affranchi de l'espace et du temps, et c'est seulement par
moments qu'une brusque douleur traversait son cœur, un court et cuisant
sentiment d'aspiration et de regret, dont il était trop paresseux et
trop absorbé pour chercher le nom et l'origine.

Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi; il n'aurait pu dire combien et ne se
souciait point de le savoir. Et puis, il en vint un où il se passa
quelque chose; cela se passa pendant que le soleil brillait au ciel, en
présence d'êtres quelconques, et Tonio Kröger n'en éprouva pas même un
extraordinaire étonnement.

Dès l'aube, ce jour eut un caractère de fête et d'enchantement. Tonio
Kröger se réveilla très tôt et tout à fait brusquement, surgit du
sommeil en proie à un vague et subtil effroi, et crut avoir devant ses
yeux un prodige, une illumination magique et féerique. Sa chambre, dont
la porte vitrée et le balcon étaient tournés vers le Sund, et qu'un
mince rideau de gaze blanche partageait en salon et chambre à coucher,
avait un papier de couleur tendre et des meubles légers et clairs, de
sorte qu'elle offrait toujours un aspect lumineux et agréable. Mais en
ce moment ses yeux brouillés de sommeil la voyaient transfigurée et
illuminée d'une façon irréelle, complètement baignée dans une lumière
rose, inexprimablement vaporeuse et charmante, qui dorait les meubles et
les murailles, et transformait le rideau de gaze en un rouge et doux
embrasement... Tonio Kröger fut longtemps avant de comprendre ce qui se
passait. Mais lorsqu'il regarda dehors, à travers la porte vitrée, il
vit que le soleil se levait.

Pendant plusieurs jours le temps avait été sombre et pluvieux; mais
maintenant le ciel se tendait comme une roide étoffe bleu pâle,
étincelant et clair au-dessus de la mer et du pays, tandis que, traversé
et entouré de nuages rouge et or, le disque du soleil s'élevait
majestueusement sur la mer scintillante et ondulée qui paraissait
frissonner et s'enflammer sous lui... Ainsi commença la journée. Troublé
et heureux, Tonio Kröger se précipita dans ses habits, déjeuna avant
tout le monde dans la véranda, nagea dans le Sund jusqu'à une certaine
distance du petit établissement de bains, et marcha ensuite pendant une
heure le long de la plage. Quand il revint, plusieurs voitures, sortes
d'omnibus, étaient arrêtées devant l'hôtel, et, de la salle à manger, il
vit qu'un grand nombre de personnes, paraissant d'après leurs costumes
appartenir à la petite bourgeoisie, remplissaient le salon où se
trouvait le piano, ainsi que la véranda et la terrasse. Tout ce monde,
assis autour de tables rondes, buvait de la bière et mangeait des
tartines en causant avec animation. C'étaient des familles entières,
vieux et jeunes; il y avait même quelques enfants.

Au second déjeuner (la table était surchargée de viandes froides fumées,
salées et rôties), Tonio Kröger demanda ce qui se passait.

«Des visiteurs, dit le marchand de poisson, des excursionnistes et des
danseurs d'Helsingör! Oui, Dieu nous protège, nous ne dormirons pas
beaucoup cette nuit! On doit danser, danser et faire de la musique, et
il est à craindre que cela ne dure longtemps. C'est une association de
familles, une partie de campagne en même temps qu'une réunion, bref une
course par souscription ou quelque chose de ce genre, et ils profitent
de cette belle journée. Ils sont venus en bateau et en voiture et
maintenant ils déjeunent. Plus tard, ils iront excursionner encore plus
loin, mais ce soir ils reviendront et alors il y aura bal ici dans la
salle. Oui, le diable les emporte, nous ne pourrons pas fermer l'œil!

--Cela fait une jolie diversion», dit Tonio Kröger.

Là-dessus, plus personne ne dit rien pendant un certain temps. La
propriétaire disposa ses doigts rouges sur la table, le marchand de
poisson souffla à travers sa narine droite pour se procurer un peu
d'air, et les Américains burent de l'eau chaude en faisant de longues
figures.

Alors, tout à coup, il se passa ceci: _Hans Hansen et Ingeborg Holm
traversèrent la salle._

Tonio Kröger était appuyé à sa chaise, agréablement fatigué par son bain
et sa marche rapide, et il mangeait du saumon fumé sur du pain rôti;--il
était assis en face de la véranda et de la mer. Et soudain la porte
s'ouvrit, et le couple s'avança la main dans la main,--sans se hâter,
d'une allure de flânerie. Ingeborg, la blonde Inge, était habillée de
clair, comme jadis aux leçons de danse de M. Knaak. Sa robe légère,
semée de fleurs, ne lui venait que jusqu'aux chevilles, et elle portait
autour des épaules une large collerette de tulle blanc décolletée en
pointe qui découvrait son cou délicat et flexible. Son chapeau pendait
par les rubans noués à l'un de ses bras. Elle était peut-être un peu
plus développée qu'autrefois et elle avait maintenant sa magnifique
natte enroulée autour de la tête; mais Hans Hansen était toujours
exactement le même. Il portait sa vareuse de marin à boutons d'or, sur
laquelle était rabattu, couvrant le dos et les épaules, le large col
bleu, et il tenait dans sa main pendante son béret de matelot à rubans
courts qu'il balançait de-ci de-là avec insouciance. Ingeborg détournait
ses yeux longs, peut-être un peu gênée d'être dévisagée par les gens qui
dînaient. Mais Hans Hansen regardait droit vers la table d'un air de
défi, et en examinait l'un après l'autre les hôtes, d'une façon
provocante et légèrement dédaigneuse; il lâcha même la main d'Ingeborg
et balança encore plus fortement son béret de-ci de-là, pour bien
montrer quelle sorte d'homme il était. Ainsi, contre le fond calme et
bleu de la mer, sous les yeux de Tonio Kröger, le couple passa, traversa
la salle dans toute sa longueur et disparut par la porte opposée, dans
la pièce où se trouvait le piano.

Cela arriva vers midi et demi, et les pensionnaires étaient encore à
table lorsque la bande des promeneurs à côté et dans la véranda se leva,
et, sans que plus personne fût entré dans la salle à manger, quitta
l'hôtel par le chemin latéral. On les entendit plaisanter et rire en
s'installant dans les voitures; puis les véhicules s'ébranlèrent l'un
après l'autre en grinçant sur la route, et leur roulement s'éloigna...

«Alors, ils reviendront? demanda Tonio Kröger...

--Oui, fit le marchand de poisson, et que le ciel ait pitié de moi! Ils
ont commandé de la musique, vous saurez, et ma chambre est juste
au-dessus de la salle.

--C'est une jolie diversion», répéta Tonio Kröger. Puis il se leva et
sortit.

Il passa la journée comme il avait passé les autres, sur la plage et
dans la forêt, tenant un livre sur ses genoux et clignant des yeux au
soleil. Il n'agitait dans son esprit qu'une seule pensée: ils allaient
revenir et danser dans la salle, ainsi que le marchand de poisson
l'avait promis, et il ne faisait rien d'autre que de se réjouir de cette
perspective avec une joie telle qu'il n'en avait pas éprouvée de si
anxieuse et de si douce pendant les longues années mortes qu'il venait
de passer. Une fois, par une association d'idées quelconque, il se
souvint fugitivement d'une connaissance lointaine, Adalbert le romancier
qui savait ce qu'il voulait, et était allé au café pour échapper au
printemps. Et il haussa les épaules...

Le repas du milieu du jour eut lieu de meilleure heure, et l'on soupa
aussi plus tôt que de coutume dans la pièce où se trouvait le piano, car
dans la salle à manger on faisait déjà des préparatifs pour le bal: tout
était bouleversé de la sorte en vue de la fête. Ensuite, comme il
faisait déjà sombre et que Tonio Kröger était assis dans sa chambre, la
route et la maison s'animèrent de nouveau. Les excursionnistes
revenaient; même, de la direction d'Helsingör, arrivaient à bicyclette
et en voiture de nouveaux hôtes, et déjà l'on entendait accorder un
violon, et une clarinette accomplir des roulades nasillardes. Tout
promettait un bal des plus brillants.

Maintenant le petit orchestre attaquait une marche: elle parvenait
assourdie et rythmée: on ouvrait le bal par une polonaise. Tonio Kröger
resta encore un moment tranquille sur sa chaise à écouter. Mais
lorsqu'il entendit un temps de valse succéder au rythme de la marche, il
se leva et se glissa doucement hors de la chambre.

Du corridor où elle donnait, on pouvait par un escalier de côté
atteindre la porte latérale de l'hôtel, et de là, sans passer par une
seule pièce, gagner la véranda. Ce fut ce chemin qu'il prit, sans bruit,
furtivement, comme s'il se trouvait sur un terrain défendu, tâtonnant
avec précaution dans l'obscurité, irrésistiblement attiré par cette
musique bête et délicieusement berçante, dont les sons lui parvenaient
déjà clairs et distincts.

La véranda était vide et obscure, mais la porte vitrée qui s'ouvrait sur
la salle abondamment éclairée par les deux lampes à pétrole, munies de
réflecteurs brillants, était ouverte. Il s'y glissa sur la pointe des
pieds, et le plaisir de voleur qu'il éprouvait à être là dans
l'obscurité et à pouvoir regarder sans être vu ceux qui dansaient à la
lumière, lui causait une sorte de chatouillement sur la peau. Son regard
se mit tout de suite avidement en quête de ceux qu'il cherchait...

La fête semblait extrêmement animée, bien qu'elle ne durât que depuis
une demi-heure; mais on y était venu déjà plein d'entrain et
d'animation, après toute une journée passée dans une insouciante et
heureuse familiarité. Dans la pièce du piano que Tonio Kröger pouvait
apercevoir lorsqu'il avançait un peu plus, plusieurs messieurs d'âge mûr
s'étaient réunis pour jouer aux cartes en fumant et en buvant; d'autres,
assis devant, sur des chaises de velours, près de leurs épouses, ou le
long des murs de la salle, regardaient danser. Ils appuyaient leurs
mains sur leurs genoux écartés, et gonflaient leurs joues d'un air
satisfait, pendant que les mères, leurs petites capotes sur la tête, les
mains jointes sur la poitrine et la tête penchée de côté, regardaient
s'agiter l'essaim des jeunes gens. On avait édifié une estrade contre
une des parois de la salle, et c'est là que les musiciens s'évertuaient.
Il y avait même parmi eux une trompette, qui jouait avec une certaine
circonspection hésitante, comme si elle avait peur de sa propre voix,
mais émettait néanmoins à chaque instant des couacs.

Les couples se balançaient et tournaient, pendant que d'autres se
promenaient bras dessus, bras dessous, autour de la salle. On n'était
pas en tenue de bal, mais simplement vêtu comme pour un dimanche d'été
qu'on passe à la campagne. Les danseurs portaient des costumes de coupe
provinciale, soigneusement épargnés (on le devinait) pendant toute la
semaine, et les jeunes filles de légères robes claires avec de petits
bouquets de fleurs des champs au corsage. Il y avait aussi dans la salle
quelques enfants qui dansaient entre eux à leur manière, même quand la
musique s'interrompait. Un personnage à longues jambes, vêtu d'un habit
à queue d'hirondelle, quelque lion de province avec un monocle et des
cheveux frisés au fer, commis principal des postes ou quelque chose de
ce genre, paraissait être l'ordonnateur et le chef du bal. On aurait dit
l'incarnation d'un personnage comique de roman danois. Empressé,
transpirant, tout à son affaire, il était partout à la fois, se pavanait
d'un air affairé à travers la salle en se soulevant avec art sur la
pointe des orteils et en croisant d'une façon bizarre ses pieds chaussés
de bottines pointues et vernies, levait les bras en l'air, donnait des
ordres, réclamait la musique, battait des mains, pendant que les rubans
de la grosse cocarde multicolore, insigne de sa dignité, qu'il portait
fixée à l'épaule, et vers laquelle il tournait parfois la tête avec
amour, voltigeaient derrière lui.

Oui, ils étaient là, les deux êtres qui avaient passé aujourd'hui devant
Tonio Kröger, dans la lumière du soleil, il les vit de nouveau et
ressentit une joie pleine d'effroi en les découvrant presque en même
temps. Hans Hansen était tout près, contre la porte; fermement campé sur
ses jambes, et un peu penché en avant, il absorbait avec précaution un
gros morceau de gâteau, tenant sa main en creux sous son menton pour
recueillir les miettes. Et là-bas, contre la muraille, était assise
Ingeborg Holm, la blonde Inge; et justement le commis principal
s'avançait vers elle en se pavanant et s'inclinait avec recherche, une
main posée sur le dos, l'autre gracieusement ramenée contre la poitrine,
pour l'inviter à danser; mais elle secouait la tête, et faisait signe
qu'elle était trop essoufflée et désirait se reposer un peu, sur quoi le
commis principal s'assit à côté d'elle.

Tonio Kröger regardait les deux êtres pour lesquels il avait jadis
enduré le tourment d'aimer,--Hans et Ingeborg. C'étaient eux, non pas
tant à cause de certaines particularités et de leurs costumes
semblables, qu'en vertu de l'identité de leur race et de leur type, de
leur manière d'être lumineuse, aux yeux bleu d'acier et aux cheveux
blonds qui évoquait une idée de pureté, de limpidité, de sérénité, en
même temps que de fière, simple et inaccessible réserve. Il les
regardait, et il vit que Hans Hansen avait l'air plus hardi et mieux
fait que jamais, avec ses épaules larges et ses hanches minces, sous ses
habits de marin; il vit Ingeborg rejeter sa tête de côté d'une certaine
façon mutine, porter à la nuque d'une certaine façon sa main, une main
de fillette, ni particulièrement belle, ni particulièrement fine,
tandis que la manche légère glissait au-dessus du coude, et soudain une
nostalgie si douloureuse bouleversa son cœur, qu'il se recula
involontairement dans l'ombre, afin que personne ne pût voir la
contraction de ses traits.

«Vous avais-je oubliés? pensa-t-il. Non, jamais! Je n'avais oublié ni
toi, Hans, ni toi, blonde Inge! C'était pour vous que je travaillais, et
lorsque j'entendais des applaudissements, je regardais à la dérobée
autour de moi pour voir si vous y preniez part... As-tu maintenant lu
_Don Carlos_, Hans Hansen, comme tu me l'avais promis devant le portail
de votre jardin? Ne le lis pas! Je ne te le demande plus. Que peut te
faire le roi qui pleure parce qu'il est solitaire? Il ne faut pas que tu
troubles et que tu ternisses tes yeux clairs à fixer des vers et des
pensées mélancoliques... Être comme toi! Recommencer encore une fois,
grandir comme toi, droit, joyeux, simple, normal, régulier, d'accord
avec Dieu et les hommes, être aimé des insouciants et des heureux, te
prendre pour femme, Ingeborg Holm, et avoir un fils comme toi, Hans
Hansen,--vivre, aimer, se réjouir, exempt de la malédiction de connaître
et du tourment créateur, parmi les félicités de la vie habituelle!...
Recommencer depuis le commencement? Mais cela ne servirait de rien. Ce
serait de nouveau pareil--tout ce qui est arrivé arriverait encore. Car
certains êtres s'égarent nécessairement, parce qu'il n'y a pas pour eux
de vrai chemin.»

La musique se tut. Il y eut une pause et l'on passa des
rafraîchissements. Le commis principal s'empressait en personne, avec un
plateau chargé de salade aux harengs, et servait les dames. Devant
Ingeborg il mit même un genou en terre, en lui présentant la petite
coupe, ce qui la fit rougir de plaisir.

Cependant, on commençait, dans la salle, à remarquer le spectateur
debout sous la porte vitrée, et de jolis visages échauffés tournaient
vers lui des regards étonnés et investigateurs; mais il restait quand
même à sa place. Ingeborg et Hans eux aussi l'effleurèrent des yeux
presque en même temps, avec cette parfaite indifférence qui semble
presque du dédain. Mais soudain il eut conscience que, d'un point
quelconque de la salle, un regard le cherchait et se posait sur lui...
Il tourna la tête et immédiatement ses yeux rencontrèrent ceux dont il
avait senti le contact. Une jeune fille se trouvait là, non loin de lui,
avec un visage pâle, fin et allongé. Elle n'avait pas beaucoup dansé,
les cavaliers ne s'étaient guère empressés autour d'elle, et il l'avait
vue s'asseoir solitaire, les lèvres serrées, contre la muraille.
Maintenant encore elle était seule. Elle était vêtue d'une robe claire
et vaporeuse comme les autres, mais sous l'étoffe transparente on
entrevoyait ses épaules pointues et chétives, et son cou maigre
descendait si profondément entre ces pauvres épaules, que la silencieuse
jeune fille paraissait presque un peu contrefaite. Elle tenait ses mains
couvertes de mitaines minces devant sa poitrine plate, de façon que ses
doigts se touchassent légèrement par le bout. La tête penchée, elle
regardait Tonio Kröger de bas en haut, avec des yeux noirs, noyés. Il se
détourna...

Là, tout près de lui, étaient assis Hans et Ingeborg. Hans s'était assis
près d'elle, qu'on pouvait prendre pour sa sœur, et, entourés d'autres
jeunes êtres aux joues colorées, ils mangeaient et buvaient, bavardaient
et s'amusaient, se lançaient des taquineries de leurs voix au timbre
clair, et riaient à gorge déployée. Ne pouvait-il pas un peu s'approcher
d'eux? Leur adresser à l'un ou à l'autre quelque plaisanterie qui lui
viendrait à l'esprit, et à laquelle ils répondraient au moins par un
sourire? Cela le rendrait heureux, il désirait ardemment le faire; il
retournerait ensuite plus content dans sa chambre, avec le sentiment
d'avoir établi un petit lien entre eux et lui. Il réfléchit à ce qu'il
pourrait dire, mais il ne trouva pas le courage de le dire. C'était
aussi comme toujours: ils ne le comprendraient pas, ils l'écouteraient
avec étonnement, car leur langage n'était pas son langage.

À présent la danse semblait devoir reprendre. Le commis principal
déployait une vaste activité. Il faisait en hâte le tour de la salle,
invitant tous les messieurs à engager les dames, enlevait avec l'aide du
sommelier les chaises et les verres qui encombraient, donnait des ordres
aux musiciens, et poussait devant lui par les épaules quelques
maladroits dépareillés qui ne savaient que faire d'eux-mêmes. À quoi se
préparait-on? Les couples, quatre par quatre, formaient des carrés... Un
affreux souvenir fit rougir Tonio Kröger. On allait danser le quadrille.

La musique attaqua et les couples se croisèrent en s'inclinant. Le
commis principal commanda; il commandait, Dieu m'est témoin, en
français, et prononçait les syllabes nasales avec une distinction
incomparable. Ingeborg Holm dansait près de Tonio Kröger, dans le carré
qui se trouvait immédiatement près de la porte vitrée. Elle se mouvait
de-ci de-là, en avant et en arrière, marchant et tournant; un parfum qui
émanait de ses cheveux ou de la délicate étoffe de sa robe lui parvenait
par instants et il fermait les yeux, en proie à un sentiment de tout
temps bien connu, dont il avait vaguement senti l'arôme et le charme
amer tous les jours précédents et qui, maintenant, le remplissait de
nouveau complètement de son doux tourment.

Qu'était-ce donc? Aspiration? Tendresse? Envie et mépris de soi-même?
_Moulinet des dames!_ As-tu ri, blonde Inge, as-tu ri de moi, lorsque je
dansais le moulinet et me rendis si lamentablement ridicule? Et
rirais-tu encore de moi, aujourd'hui que j'ai fini par devenir une sorte
d'homme célèbre? Oui, tu rirais, et tu aurais trois fois raison! Et
quand bien même j'aurais, à moi tout seul, produit les neuf
_Symphonies_, _le Monde comme volonté et comme représentation_, et _le
Jugement dernier_, tu aurais éternellement raison de rire... Il la
regardait et un vers lui vint à l'esprit, auquel il n'avait pas pensé
depuis longtemps, et qui, pourtant, lui était si connu et familier!
«J'aimerais dormir, mais tu dois danser.» Il le connaissait si bien le
lourd sentiment d'une septentrionale mélancolie et d'une malhabile
profondeur qui s'exprimait dans ces mots. Dormir... Aspirer à vivre
simplement et uniquement pour le sentiment qui, sans être obligé de se
convertir en action et en danse, repose doux et paresseux en vous, et
cependant danser, être forcé d'exécuter, prompt et attentif, cette
difficile, difficile et dangereuse danse qu'est le combat de l'art, sans
jamais oublier complètement combien il est humiliant et absurde de
danser alors qu'on aime...

Soudain un mouvement fou, effréné s'empara de toute la bande. Les carrés
s'étaient rompus et les danseurs se dispersaient en glissant et en
sautant; on terminait le quadrille par un galop. Les couples passaient
en volant devant Tonio Kröger, au rythme endiablé de la musique, se
poursuivant, se précipitant, se rattrapant les uns les autres, avec de
courts éclats de rire essoufflés. L'un d'eux approchait, entraîné par le
tourbillon général qui tournait et s'avançait avec bruit. La jeune fille
avait un pâle visage fin, et de maigres épaules trop hautes. Et soudain,
juste devant Tonio, un faux pas, une glissade, une chute... La jeune
fille pâle tomba par terre. Elle tomba si rudement et si violemment
qu'il semblait que sa chute dût être dangereuse, et son cavalier tomba
aussi. Celui-ci devait s'être fait cruellement mal, car il en oubliait
tout à fait sa danseuse; à demi relevé, il frottait son genou, en
faisant des grimaces, tandis que la jeune fille, sans doute complètement
étourdie par sa chute, demeurait toujours par terre. Alors Tonio Kröger
s'avança, la prit avec précaution par le bras et l'aida à se relever. À
bout de forces, confuse et malheureuse, elle leva les yeux sur lui, et
soudain son délicat visage se colora d'une faible rougeur.

«_Tak! O, mange Tak!_[B] dit-elle en le regardant de bas en haut avec
ses sombres yeux noyés.

--Vous ne devriez plus danser, mademoiselle», dit-il doucement.

Puis il les chercha encore une fois des yeux, eux, Hans et Ingeborg, et
s'en alla; il quitta la véranda et le bal et monta dans sa chambre.

Il était grisé par cette fête à laquelle il n'avait pas pris part, et
malade de jalousie. Cela s'était passé comme autrefois, tout à fait
comme autrefois! Il était resté debout dans un coin obscur, le visage
brûlant, souffrant à cause de vous, beaux êtres blonds, de vous, les
vivants, les heureux, puis il s'en était allé solitaire! Mais maintenant
quelqu'un devait venir! Ingeborg devait venir, elle devait remarquer
qu'il n'était plus là, elle devait le suivre sans bruit, lui mettre la
main sur l'épaule et lui dire: «Viens, rentre avec nous! Sois content!
Je t'aime!...» Mais elle ne vint nullement. Rien de ce genre ne se
produisit. Oui, c'était comme jadis, et comme jadis il était heureux.
Car son cœur vivait. Mais, pendant tout le temps où il était devenu ce
qu'il était aujourd'hui, qu'est-ce qui avait existé? L'engourdissement,
le vide, un froid de glace; et l'esprit! et l'art!...

Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. Il murmura deux noms
dans son oreiller, ces quelques syllabes du Nord, aux consonances
chastes qui symbolisaient pour lui sa manière propre et fondamentale
d'aimer, de souffrir, d'être heureux, qui évoquaient la vie, le
sentiment simple et profond, la patrie. Il repassa en imagination les
années écoulées depuis son départ jusqu'à ce jour. Il pensa aux tristes
aventures des sens, des nerfs et de la pensée qu'il avait vécues; il se
vit dévoré par l'ironie et la réflexion, vidé et paralysé par la
connaissance, à demi consumé par la fièvre et les frissons de l'activité
créatrice, sans consistance et tiraillé, au milieu des tourments de
conscience, entre les tendances les plus extrêmes, entre la sainteté et
la sensualité, raffiné, appauvri, épuisé d'exaltations froides et
facticement provoquées, égaré, ravagé, torturé, malade--et il sanglota
de repentir et de nostalgie.

Autour de lui tout était silencieux et sombre. Mais d'en bas lui
parvenait, assourdi et berceur, le rythme à trois temps, doux et
vulgaire, de la vie.




IX


Du Nord où il séjournait, Tonio Kröger écrivait à son amie Lisaveta
Iwanowna, comme il le lui avait promis:

«Chère Lisaveta, là-bas en Arcadie où je retournerai bientôt,
écrivait-il. Voici donc une espèce de lettre, mais elle vous décevra
sans doute, car j'ai l'intention de me tenir un peu dans les
généralités. Non que je n'aie absolument rien à raconter, que je n'aie
pas vécu à ma façon quelques événements; chez moi, dans ma ville natale,
on a même voulu m'arrêter... mais je vous raconterai cela de vive voix.
Il m'arrive maintenant, à certains jours, de préférer exprimer
convenablement des idées générales plutôt que de raconter des
histoires.

«Vous souvenez-vous encore, Lisaveta, que vous m'avez appelé une fois un
bourgeois, un bourgeois fourvoyé! Vous m'avez appelé ainsi un jour où,
entraîné par d'autres aveux qui m'avaient échappé auparavant, je vous
avais confessé mon amour pour ce que je nomme la vie; et je me demande
si vous vous rendez compte à quel point vous disiez vrai en parlant
ainsi, à quel point mon essence bourgeoise et mon amour pour la «Vie»
sont une seule et même chose. Ce voyage m'a fourni des occasions de
réfléchir à cela...

«Mon père, vous le savez, était un tempérament du Nord, réfléchi,
profond, correct par puritanisme et enclin à la mélancolie; tandis que
ma mère, d'une origine exotique indéterminée, était belle, sensuelle,
naïve, à la fois nonchalante et passionnée, et d'une impulsive légèreté.
Sans aucun doute tout cela formait un mélange qui contenait des
possibilités exceptionnelles, mais aussi des dangers exceptionnels. Ce
qui en sortit fut ceci: un bourgeois qui se fourvoya dans l'art, un
bohème qui a la nostalgie des bonnes manières, un artiste tourmenté par
une mauvaise conscience. Car c'est ma conscience bourgeoise qui me fait
apercevoir dans toute activité artistique, dans tout ce qui sort de
l'ordinaire, dans tout génie, quelque chose de profondément trouble, de
profondément suspect, de profondément douteux, qui me remplit de cette
amoureuse faiblesse pour ce qui est simple, naïf, agréablement normal,
pour ce qui est dépourvu de génie et raisonnable.

«Je suis placé entre deux mondes, je ne me trouve chez moi dans aucun,
aussi la vie est-elle pour moi un peu pénible. Vous, artistes, vous
m'appelez un bourgeois, et les bourgeois sont tentés de m'arrêter... Je
ne sais ce qui des deux me blesse le plus cruellement. Les bourgeois
sont bêtes; mais vous, les adorateurs de la Beauté, qui me jugez
flegmatique et dépourvu d'aspirations, vous devriez penser qu'il existe
une vocation artistique si profonde, tellement imposée, voulue par le
destin qu'aucune aspiration ne lui paraît plus douce et plus digne
d'être éprouvée que celle qui a pour objet les délices de la vie
habituelle.

«J'admire ceux qui, pleins de fierté et de froideur, s'aventurent sur le
chemin qui conduit à la beauté grandiose et démoniaque, et qui méprisent
«les hommes», mais je ne les envie pas. Car si quelque chose est capable
de faire d'un homme de lettres un poète, c'est bien cet amour bourgeois
que je ressens pour ce qui est humain, vivant et habituel. Toute
chaleur, toute bonté, tout humour, viennent de lui, et il me semble
presque que c'est de cet amour dont il est écrit que sans lui, celui-là
même qui parlerait toutes les langues des hommes et des anges, n'est
qu'un airain qui résonne et une cymbale qui retentit.

«Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien, pas grand'chose, autant que
rien. Je produirai des œuvres meilleures, Lisaveta--ceci est une
promesse. Tandis que j'écris, le bruissement de la mer monte vers moi et
je ferme les yeux. Je plonge mes regards dans un monde à naître, un
monde à l'état d'ébauche, qui demande à être organisé et à prendre
forme; je vois une foule mouvante d'ombres humaines qui me font signe de
venir les chercher et les délivrer; des ombres tragiques et des ombres
ridicules et d'autres qui sont l'un et l'autre à la fois--celles-là je
les aime particulièrement. Mais mon amour le plus profond et le plus
secret appartient à ceux qui ont des cheveux blonds et des yeux bleus,
aux êtres clairs et vivants, aux heureux, aux aimables, aux habituels.

«Ne blâmez pas cet amour, Lisaveta, il est bon et fécond. Il est fait
d'aspirations douloureuses, de mélancolique envie, d'un petit peu de
dédain, et d'une très chaste félicité.»


NOTES:

[A] En français dans le texte.

[B] En danois: merci, merci beaucoup.




LE PETIT MONSIEUR FRIEDEMANN


Ce fut la faute de la nourrice. Madame Friedemann eut beau, dès qu'on
s'en fut aperçu, l'exhorter très sérieusement à surmonter un tel vice,
elle eut beau lui donner chaque jour, en plus de la bière alimentaire,
un verre de vin rouge, cela ne servit à rien. On découvrit tout d'un
coup que cette fille allait jusqu'à boire l'alcool destiné au réchaud,
et avant qu'on eût trouvé à la remplacer, avant qu'on eût pu la
renvoyer, le malheur était fait. Un jour, la mère et ses trois grandes
filles, en rentrant d'une course, trouvèrent le petit Jean, âgé à peu
près d'un mois, gisant à terre avec un faible et affreux gémissement,
au pied de la table où on l'emmaillotait, tandis que la nourrice se
tenait auprès, l'air hébété.

Le docteur qui examina avec une fermeté circonspecte les membres du
petit être recroquevillé, et tressaillant, prit un visage très, très
sérieux; les trois grandes filles sanglotaient, debout dans un coin, et
madame Friedemann, dans la frayeur de son cœur, priait tout haut.

La pauvre femme s'était vu enlever son mari, consul des Pays-Bas, encore
avant la naissance de l'enfant. Il avait été emporté par une maladie
aussi soudaine que violente, et elle était encore trop brisée pour être
seulement capable d'espérer que le petit Jean lui serait conservé.
Cependant, au bout de deux jours, le docteur lui déclara avec une
encourageante poignée de main qu'un danger immédiat n'était décidément
plus à redouter; la légère affection cérébrale avait, en tout cas,
complètement disparu, comme on pouvait le voir rien qu'au regard, qui
n'avait plus du tout l'expression fixe du début. Assurément, il fallait
attendre, voir comment les choses tourneraient, et avoir bon espoir,
comme on dit, avoir bon espoir.

La maison grise à pignon, dans laquelle grandit Jean Friedemann, était
située près de la porte nord de la vieille ville marchande, d'importance
à peine moyenne. Par la porte d'entrée, on pénétrait dans un vaste
vestibule dallé de pierres, d'où un escalier à la rampe peinte en blanc
conduisait aux étages supérieurs. Les tapisseries de la pièce où l'on se
tenait au premier rang, montraient des paysages fanés, et, tout autour
de la lourde table d'acajou couverte d'un tapis de peluche rouge,
étaient rangés des sièges à dossiers rigides.

* * *

C'est là que, souvent dans son enfance, il s'asseyait, près de la
fenêtre devant laquelle s'épanouissaient toujours de belles fleurs.
Installé sur un petit tabouret, aux pieds de sa mère, il écoutait
quelque merveilleuse histoire, en contemplant ses bandeaux gris et
lisses et son bon visage bienveillant, et en respirant le parfum léger
qui émanait toujours d'elle. Ou bien encore, il se faisait montrer le
portrait de son père, un monsieur affable avec des favoris gris. Il
était au ciel, disait sa mère, où il les attendait tous.

Derrière la maison était un petit jardin, dans lequel on avait coutume
en été de passer une bonne partie de la journée, malgré les effluves
douceâtres que le vent apportait presque toujours d'une raffinerie
voisine. Un vieux noyer noueux s'y dressait, et le petit Jean se tenait
souvent assis à son ombre, sur un petit escabeau, occupé à casser des
noix, pendant que madame Friedemann et les trois sœurs, maintenant déjà
toutes grandes, étaient réunies sous une tente en toile à voile grise.
Mais le regard de la mère se levait souvent de son ouvrage à l'aiguille,
pour glisser vers l'enfant avec une affectueuse mélancolie. Il n'était
pas beau le petit Jean, et lorsque, avec sa poitrine haute et pointue,
son dos proéminent et ses bras beaucoup trop longs et maigres, il était
accroupi de la sorte sur son tabouret, faisant craquer ses noix avec
dextérité, il offrait un très singulier spectacle. Pourtant ses mains et
ses pieds étaient fins et bien faits; il avait de grands yeux bruns
couleur chamois, une bouche délicatement dessinée et de beaux cheveux
brun clair. Quoique son visage fût si lamentablement enfoncé entre ses
épaules, on pouvait presque le qualifier de beau.

Lorsqu'il eut six ans, on l'envoya à l'école, et les années passèrent
dès lors uniformes et rapides. Chaque jour il se dirigeait, avec cette
démarche comiquement importante particulière parfois aux bossus, entre
les maisons à pignon et les magasins, vers la vieille école aux voûtes
gothiques, et quand il avait fini ses devoirs chez lui, il lisait dans
ses livres ornés de beaux frontispices coloriés, ou bien il travaillait
dans le jardin, pendant que ses sœurs tenaient le ménage, à la place de
leur mère toujours souffrante. Elles allaient aussi dans le monde, car
les Friedemann appartenaient à la meilleure société, mais
malheureusement elles n'étaient pas encore mariées, car elles ne
possédaient pas grand'chose et elles étaient assez laides. Jean recevait
bien aussi çà et là une invitation de la part des garçons de son âge,
mais il ne trouvait pas grand plaisir à les fréquenter. Il ne pouvait
pas prendre part à leurs jeux, et comme ils ne se départissaient pas à
son égard d'une réserve gênée, aucune camaraderie ne pouvait s'établir
entre eux.

Le temps vint où il les entendit souvent causer dans la cour de certains
sentiments qu'ils éprouvaient; avec de grands yeux attentifs, il les
écoutait parler de leur toquade pour telle ou telle petite fille, et il
ne soufflait mot. Il se disait que ces choses, dont les autres étaient
visiblement tout remplis, faisaient partie de celles pour lesquelles il
n'était pas né, de même que la gymnastique et le jeu de ballon. Cela le
rendait parfois un peu triste, mais somme toute, il était habitué de
tout temps à vivre à part et à ne pas partager les intérêts des autres.

Cependant il arriva,--il avait alors seize ans,--qu'il éprouva pour une
jeune fille de son âge une subite inclination. C'était la sœur d'un
camarade de classe, une pétulante et joyeuse blonde, dont il fit la
connaissance chez son frère. Il se sentait étrangement oppressé dans son
voisinage, et la manière gênée, l'amabilité voulue, avec laquelle elle
aussi le traitait, le remplissait de tristesse.

Une après-midi d'été qu'il se promenait solitaire sur le rempart devant
la ville, il entendit un murmure derrière un buisson de jasmin, et
regarda avec précaution entre les branches. Là, sur un banc, la jeune
fille en question était assise, à côté d'un grand garçon à cheveux
rouges qu'il connaissait très bien; le jeune homme avait passé son bras
autour d'elle, et pressait sur ses lèvres un baiser qu'elle lui rendit
avec un petit rire étouffé. Lorsque Jean Friedemann eut vu cela, il fit
demi-tour et s'éloigna sans bruit.

Sa tête était plus enfoncée que jamais entre ses épaules, ses mains
tremblaient, et une douleur aiguë, pénétrante, lui montait de la
poitrine dans la gorge. Mais il l'avala et se redressa résolument dans
la mesure où il le pouvait. «Bon, se dit-il, voilà qui est fini! Je ne
veux plus jamais m'occuper de tout cela. Cela procure aux autres du
bonheur et de la joie, mais à moi, cela n'apportera jamais que des
tourments et de la souffrance. Allons, c'est une affaire terminée, une
question réglée. Plus jamais!»

La résolution lui fit du bien. Il renonçait, renonçait pour toujours. Il
alla à la maison et prit un livre, joua du violon, ce que, malgré sa
poitrine difforme, il avait appris à faire.

* * *

À seize ans, il quitta l'école pour devenir négociant, comme tout le
monde dans son entourage, et il entra dans le grand commerce de bois de
monsieur Schlievogt, en bas, au bord du fleuve. On le traitait avec
égards, et lui de son côté était aimable et prévenant, et le temps
passait paisible et bien réglé. Lorsqu'il eut vingt ans, sa mère mourut
après de longues souffrances.

Ce fut pour Jean Friedemann un grand chagrin où il se complut longtemps.
Il en jouissait, il s'y abandonnait, comme on s'abandonne à un grand
bonheur, le nourrissait avec mille souvenirs d'enfance et l'exploitait
comme la première émotion forte qu'il eût éprouvée.

La vie n'est-elle pas une chose bonne en soi, qu'elle tourne ou non pour
nous d'une façon qu'on appelle «heureuse»? Jean Friedemann sentait cela
et il aimait la vie. Personne ne sait avec quelle attention profonde,
lui qui avait dû renoncer au plus grand des bonheurs qu'elle puisse nous
offrir, il savait savourer les joies qui lui étaient accessibles. Une
promenade au printemps dans les jardins hors de la ville, le parfum
d'une fleur, le chant d'un oiseau,--ne pouvait-on être reconnaissant
pour de semblables choses?

Et que la culture soit une source de jouissances, oui, que la culture ne
soit guère au fond qu'aptitude à jouir, il le comprenait aussi, et il se
cultivait. Il aimait la musique et assistait à tous les concerts que
l'on donnait dans la ville. Lui-même était parvenu à la longue à jouer
assez bien du violon, bien qu'il eût, lorsqu'il se livrait à cette
occupation, un aspect des plus curieux, et il se réjouissait de chaque
son mélodieux et pur qu'il réussissait à tirer. Il s'était aussi peu à
peu, à force de lire, formé un goût littéraire qu'il était seul à
posséder dans la ville. Il était au courant de tout ce qui paraissait de
nouveau, dans le pays comme à l'étranger, savait apprécier le charme
rythmique d'une poésie, laisser agir sur lui l'inspiration intime d'une
nouvelle bien écrite,--oh! on pouvait presque dire qu'il était un
épicurien.

Il apprit à comprendre que l'on peut jouir de tout, et qu'il est presque
fou de distinguer entre les événements heureux et les événements
malheureux. Il faisait bon accueil à toutes ses sensations et états
d'âme et les cultivait, les tristes comme les gais, et ses vœux non
réalisés aussi,--le _désir_! Il l'aimait pour lui-même et se disait
qu'avec l'accomplissement le meilleur s'en irait. La douce et
douloureuse attente, le vague espoir des calmes soirs de printemps
n'est-il pas plus délicieux que toutes les réalisations que l'été peut
apporter?--Oui, c'était un épicurien que le petit monsieur Friedemann!

Ils ne s'en doutaient guère, les gens qui le saluaient dans la rue avec
cette pitié amicale à laquelle il était accoutumé depuis toujours. Ils
ne savaient pas que ce malheureux avorton qui marchait là, dans la rue,
avec son air d'importance comique, en pardessus clair et en huit
reflets--il était chose curieuse un peu vaniteux--aimait tendrement la
vie, qui s'écoulait pour lui doucement, sans grandes émotions, mais
remplie du bonheur délicat et paisible qu'il savait se créer.

Mais le goût le plus vif de monsieur Friedemann, sa passion propre,
c'était le théâtre. Il possédait une sensibilité dramatique tout à fait
exceptionnelle; un effet scénique puissant, le dénouement catastrophal
d'une tragédie pouvaient faire trembler tout son petit corps. Il avait
sa place réservée au premier rang du théâtre municipal et s'y asseyait
régulièrement; de temps à autre, ses trois sœurs l'accompagnaient.
Depuis la mort de leur mère, elles tenaient le ménage pour elles et leur
frère, dans la vieille maison qu'elles possédaient en commun avec lui.

Elles n'étaient malheureusement toujours pas mariées, mais elles avaient
depuis longtemps atteint un âge où l'on se résigne, car Frédérike,
l'aînée, avait seize ans de plus que monsieur, Friedemann. Elle et sa
sœur Henriette étaient un peu grandes et maigres, tandis que Pfiffi, la
plus jeune, paraissait trop petite et corpulente. Cette dernière, en
outre, avait une drôle de manière de se secouer à chaque mot qu'elle
prononçait, et d'humecter du même coup les coins de sa bouche.

Le petit monsieur Friedemann ne s'occupait pas beaucoup des trois
demoiselles; elles, par contre, se tenaient étroitement unies et étaient
toujours du même avis. En particulier lorsque des fiançailles se
produisaient dans leur entourage, elles affirmaient d'une seule voix que
c'était là un événement fort heureux.

Leur frère continua de demeurer chez elles, même après qu'il eut quitté
le commerce de bois de monsieur Schlievogt et se fut rendu indépendant
en entreprenant une petite affaire quelconque, une agence ou quelque
chose de ce genre qui n'exigeait pas trop de travail. Il occupait
quelques pièces du rez-de-chaussée, de façon à n'avoir à monter les
escaliers que pour les repas, car il souffrait de temps en temps d'un
peu d'asthme.

Le jour de son trentième anniversaire, un clair et chaud jour de juin,
il se trouvait assis après le déjeuner dans la tente de toile grise du
jardin, un nouveau coussin, qu'Henriette lui avait brodé, dans le dos,
un bon cigare dans la bouche, et un bon livre à la main. De temps en
temps il posait celui-ci, écoutait le gazouillement heureux des moineaux
posés dans le vieux noyer, et regardait le sentier de gravier bien net
qui conduisait à la maison, et la pelouse avec ses plates-bandes
multicolores.

Le petit monsieur Friedemann ne portait pas de barbe, et son visage
n'avait presque pas changé; les traits s'étaient seulement un peu
accentués. Il portait ses beaux cheveux brun clair partagés par une raie
et lissés de coté.

À un moment donné, comme il laissait le livre s'abaisser tout à fait sur
ses genoux et regardait en clignotant le ciel bleu et ensoleillé, il se
dit: «Voilà donc trente années derrière moi. Maintenant, il en viendra
peut-être encore dix ou même vingt autres. Dieu le sait. Elles viendront
et passeront doucement et sans bruit, comme celles déjà écoulées, et je
les attends l'âme en paix».

* * *

En juillet de la même année eut lieu ce changement à la tête de la
garnison qui mit tout le monde en émoi. L'homme corpulent et jovial qui
avait occupé ce poste durant de longues années, avait été très aimé de
la bonne société et on le vit partir à regret. Dieu sait par suite de
quelle circonstance, justement à ce moment-là, monsieur de Rinnlingen,
qui venait de la capitale, fut envoyé ici.

Il ne semblait au reste pas qu'on dût perdre au change, car le
capitaine, qui était marié mais sans enfants, loua dans le faubourg sud
de la ville une villa très spacieuse, d'où l'on conclut qu'il comptait
recevoir. Dans tous les cas, le bruit selon lequel il était
extraordinairement riche parut confirmé par le fait qu'il amenait avec
lui quatre domestiques, cinq chevaux de selle et de trait, un landau et
un léger phaéton.

Le couple commença, bientôt après son arrivée, à rendre visite aux
familles en vue et leur nom était sur toutes les lèvres; mais ce fut
décidément non pas sur monsieur de Rinnlingen, mais sur son épouse que
se concentra l'attention. Les messieurs étaient ahuris et m'avaient,
pour le moment, encore pas d'opinion; quant aux dames, elles
désapprouvaient dès l'abord le genre et les manières de Gerda de
Rinnlingen.

«Que l'on s'aperçoive qu'elle a vécu dans la capitale, disait madame
Hagenstrom, c'est tout naturel. Elle fume, elle monte à cheval,--soit!
Mais, elle n'a pas seulement des allures libres, elle a des allures de
garçon, et ce n'est même pas encore le mot juste. Voyez, elle n'est
certainement pas laide, on peut même la trouver jolie, et cependant
elle est dépourvue de tout attrait féminin; son regard, son rire, ses
mouvements n'ont rien de ce qui plaît aux hommes. Elle n'est pas
coquette, et Dieu sait que je suis la dernière à l'en désapprouver; mais
une aussi jeune femme--elle a vingt-quatre ans--doit elle vous faire
regretter l'absence de toute grâce, de tout charme naturel? Ma chère, je
ne m'exprime peut-être pas bien, mais je sais ce que je veux dire. Nos
messieurs sont pour le moment complètement abasourdis. Vous verrez que,
d'ici quelques semaines, ils se détourneront d'elle complètement
dégoûtés.

--Allons, dit mademoiselle Friedemann, elle s'est en tout cas fort bien
casée.

--Son mari! parlons-en, s'écria madame Hagenstrom. Si vous saviez comme
elle le traite! Il faut voir cela! Vous le verrez! Je suis la première à
soutenir qu'une femme mariée doit, jusqu'à un certain point, tenir
l'autre sexe à distance. Mais comment se comporte-t-elle vis-à-vis de
son propre mari? Elle a une façon glaciale de le regarder, et de
l'appeler «cher ami» d'un ton protecteur qui me révolte! Car il faut le
voir avec elle: correct, énergique, chevalesque, un homme de quarante
ans admirablement conservé, un officier des plus brillants! Ils ont
quatre ans de mariage, ma chère!»

* * *

L'endroit où pour la première fois il fut donné au petit monsieur
Friedemann d'apercevoir madame de Rinnlingen, se trouva être la grande
rue qui était presque exclusivement bordée de maisons de commerce, et
cette rencontre eut lieu vers midi, comme il revenait de la Bourse où il
avait été échanger quelques propos.

* * *

Il se promenait, minuscule et important, aux côtés du négociant Stephen,
un homme extraordinairement grand, aux épaules carrées, aux favoris
arrondis et aux sourcils terriblement épais. Tous deux portaient des
chapeaux à haute forme et avaient, à cause de la grande chaleur, leurs
pardessus ouverts. Ils parlaient politique, tout en frappant en mesure
le trottoir de leur canne, mais, lorsqu'ils furent parvenus environ à
mi-hauteur de la rue, le négociant Stephen dit tout à coup:

«Le diable m'emporte si ce ne sont pas les Rinnlingen qui viennent là.

--Bon, cela se trouve bien», dit M. Friedemann de sa voix haute et un
peu perçante, et il regarda devant lui, très intéressé. «Je ne les ai
pas encore aperçus. Voici la voiture jaune.»

C'était en effet le phaéton jaune dont madame de Rinnlingen se servait
ce jour-là, et elle conduisait en personne les deux élégants chevaux,
tandis que le domestique était assis derrière elle, les bras croisés.
Elle portait une ample jaquette très claire et sa robe était claire
aussi. De sous son petit chapeau de paille rond, orné de rubans de cuir
brun, s'échappaient ses cheveux blonds roux, qui frisaient au-dessous
des oreilles et lui retombaient très bas sur la nuque en une torsade
épaisse. La couleur dominante de son visage ovale était un blanc mat, et
dans les coins de ses yeux extrêmement rapprochés s'amassaient des
ombres bleuâtres. Son nez court, mais très joli de forme, était surmonté
d'un petit renflement couvert de taches de rousseur qui lui allait très
bien; quant à sa bouche, on ne pouvait voir si elle était belle, car
elle avançait et retirait continuellement la lèvre intérieure en frôlant
celle d'en haut.

* * *

Le négociant Stephen salua avec une déférence inusitée quand la voiture
fut tout près, et le petit monsieur Friedemann souleva aussi son
chapeau tout en regardant madame de Rinnlingen avec de grands yeux
attentifs. Elle abaissa son fouet, inclina légèrement la tête et passa
lentement, en examinant à droite et à gauche les maisons et les
devantures.

Quand ils eurent fait quelques pas, le négociant dit:

«Elle a fait une promenade et à présent elle rentre chez elle.»

Le petit monsieur Friedemann ne répondit pas, il tenait les yeux baissés
sur le pavé. Puis, tout à coup, il regarda le négociant et demanda:

«Que dites-vous?»

Et M. Stephen répéta sa perspicace observation.

* * *

Trois jours plus tard, Jean Friedemann rentrait à midi de sa promenade
habituelle. On déjeunait à midi et demi, et il se disposait à aller
encore pour une demi-heure dans son bureau, qui se trouvait
immédiatement à droite de la porte d'entrée, lorsque la domestique
traversa le vestibule et lui dit:

«Il y a des visites, monsieur Friedemann.

--Chez moi? demanda-t-il.

--Non, en haut, chez ces dames.

--Qui donc?

--Le capitaine et madame de Rinnlingen.

--Oh! dit M. Friedemann, alors je veux tout de même...»

Et il monta l'escalier. En haut, il traversa le vestibule, et il avait
déjà dans la main la poignée de la haute porte blanche qui conduisait
dans «la chambre des paysages», lorsqu'il s'arrêta soudain, recula d'un
pas, fit demi-tour, et s'en retourna lentement comme il était venu. Et
bien qu'il fût complètement seul, il dit à haute et intelligible voix:

«Non, il vaut mieux pas.»

Il descendit dans son bureau, s'assit devant sa table à écrire, et prit
le journal. Mais au bout de quelques minutes, il le laissa retomber et
il regarda de côté vers la fenêtre. Il demeura dans cette position,
jusqu'à ce que la domestique vînt et annonçât que le repas était servi;
alors il se rendit en haut dans la salle à manger, où ses sœurs
l'attendaient déjà, et il s'assit sur sa chaise qui était surhaussée par
trois livres de comptes.

Henriette qui servait la soupe dit:

«Sais-tu, Jean, de qui nous avons eu la visite?

--Eh bien? demanda-t-il.

--Du nouveau capitaine et de sa femme.

--Vraiment, c'est très aimable à eux d'être venus.

--Oui, dit Pfiffi, en humectant le coin de ses lèvres, je trouve que ce
sont tous deux des gens tout à fait charmants.

--En tout cas, dit Frédérike, nous ne devons pas tarder à leur rendre
leur visite. Je propose que nous y allions après-demain dimanche.

--Dimanche, dirent Henriette et Pfiffi.

--Tu viendras bien avec nous, Jean? demanda Frédérike.

--Cela va de soi!» dit Pfiffi en se secouant. M. Friedemann n'avait pas
du tout entendu la question, et mangeait sa soupe d'un air taciturne et
anxieux. On aurait dit qu'il prêtait l'oreille, on ne sait où, à quelque
inquiétante rumeur.

* * *

Le jour suivant on donnait _Lohengrin_ au théâtre de la ville, et tous
les gens cultivés y assistaient. La petite salle était peuplée du haut
en bas et toute remplie de rumeurs confuses, d'odeur de gaz et de
parfums. Mais, au parquet comme aux galeries, toutes les lorgnettes se
dirigeaient vers la loge 13, immédiatement à droite de la scène, car
pour la première fois ce soir-là y étaient apparus monsieur et madame
de Rinnlingen, et l'on avait enfin l'occasion d'examiner le couple en
détail.

* * *

Lorsque le petit monsieur Friedemann, revêtu d'un habit noir impeccable
avec un devant de chemise d'une blancheur éclatante qui pointait en
avant, pénétra dans sa loge,--la loge 13--il recula vivement sur le
seuil; il avait porté la main à son front et ses narines s'élargirent un
instant convulsivement. Mais ensuite il s'assit à sa place, le siège à
gauche de madame de Rinnlingen.

Elle le regarda un moment attentivement en avançant la lèvre inférieure,
tandis qu'il s'asseyait, puis se détourna pour échanger quelques mots
avec son mari, qui était assis derrière elle. C'était un grand homme
robuste, avec des moustaches relevées et un bienveillant visage brun.

Lorsque l'ouverture commença et que madame de Rinnlingen se pencha sur
le rebord de la loge, M. Friedemann coula de côté vers elle un regard
rapide et furtif. Elle portait une claire toilette de soirée et était
même, seule de toutes les dames présentes, un peu décolletée. Ses
manches étaient très larges et bouffantes, et ses gants blancs
remontaient jusqu'à ses coudes. Sa tournure avait aujourd'hui quelque
chose d'opulent, ce que, l'autre jour, son ample jaquette n'avait pas
permis de remarquer; sa poitrine se soulevait avec plénitude et lenteur,
et la lourde torsade de ses cheveux blonds-roux lui retombait très bas
sur la nuque.

M. Friedemann était pâle, beaucoup plus pâle que de coutume, et de
petites gouttes se montraient sur son front, sous ses cheveux bruns bien
lissés. Madame de Rinnlingen avait enlevé le gant de son bras gauche qui
reposait sur le velours rouge de la balustrade, et ce bras rond, d'un
blanc mat, qui, de même que la main sans bagues, était sillonné de
veines d'un bleu tout à fait pâle, il le voyait tout le temps; il n'y
avait rien à y faire.

Les violons chantèrent, les trompettes y mêlèrent leurs sons éclatants,
Telramund tomba, une allégresse générale régna dans l'orchestre, et le
petit M. Friedemann demeurait immobile, pâle et silencieux, la tête
basse entre les épaules, un index contre la bouche et l'autre main
passée dans le revers de son habit.

Pendant que le rideau tombait, madame de Rinnlingen se leva pour quitter
la loge avec son mari. M. Friedemann s'en aperçut sans lever les yeux,
passa légèrement son mouchoir sur son front, se leva brusquement, alla
jusqu'à la porte qui conduisait au corridor, revint, s'assit à sa place
et attendit là, sans bouger, dans la position qu'il avait auparavant.

Lorsque le timbre retentit et que ses voisins rentrèrent, il sentit que
les yeux de madame de Rinnlingen reposaient sur lui, et, sans le
vouloir, il leva la tête vers elle. Lorsque leurs regards se
rencontrèrent, elle ne détourna nullement le sien, mais continua à le
considérer attentivement sans le moindre signe d'embarras, jusqu'à ce
que, vaincu et humilié, il baissât lui-même les yeux. Il était devenu
encore plus pâle et une colère, dont la morsure lui était étrangement
douce, montait en lui. La musique commença.

Vers la fin de cet acte, il arriva que madame de Rinnlingen laissa
glisser son éventail et que celui-ci tomba à terre à côté de M.
Friedemann. Tous deux se penchèrent en même temps, mais elle saisit
elle-même l'objet et dit avec un sourire:

«Je vous remercie.»

Leurs têtes s'étaient trouvées tout près l'une de l'autre et il avait
été forcé de respirer un instant le chaud parfum de sa poitrine. Son
visage était bouleversé, tout son corps se contractait et son cœur
battait si horriblement fort et péniblement qu'il en perdait le souffle.
Il resta encore assis une demi-minute, puis repoussa son siège, se leva
sans bruit et sortit sans bruit.

* * *

Il longea le couloir, suivi par les sons de la musique, se fit donner au
vestiaire son chapeau à haute-forme, son pardessus clair et sa canne et
descendit dans la rue. C'était une chaude et paisible soirée. À la
lumière des becs de gaz, les maisons grises à pignon se dressaient
silencieuses contre le ciel où les étoiles claires brillaient doucement.
Les pas des rares promeneurs qui croisaient M. Friedemann résonnaient
sur le trottoir. Quelqu'un le salua, mais il ne le vit pas; il baissait
la tête très bas et sa haute poitrine en pointe tremblait, tant il
respirait difficilement. De temps à autre il murmurait tout bas:

«Mon Dieu, mon Dieu!»

Il voyait en lui-même, avec un regard d'épouvante et d'angoisse, sa vie
affective, qu'il avait soignée avec tant de sollicitude, qu'il avait
toujours traitée avec tant de douceur et d'intelligents ménagements, à
présent déchirée, bouleversée, ravagée... Et soudain, complètement
subjugué, en proie à un état de vertige, d'ivresse, de désir et de
douleur, il s'appuya contre un réverbère et balbutia en tremblant:

«Gerda!»

Tout resta silencieux. De près ou de loin il n'y avait à ce moment-là
personne en vue. Le petit M. Friedemann se redressa avec effort. Il
avait remonté la rue dans laquelle se trouvait le théâtre et qui
descendait vers le fleuve par une pente assez rapide; il suivait
maintenant la rue principale dans la direction du nord, vers sa demeure.

* * *

Comme elle l'avait regardé! Comment donc? Elle l'avait forcé à baisser
les yeux? Elle l'avait humilié du regard. N'était-elle pas une femme et
lui un homme? Et ses étranges yeux bruns n'avaient-ils pas véritablement
vibré de joie à ce moment-là?

Il sentait de nouveau monter en lui la même haine impuissante et
voluptueuse, mais ensuite il pensa à l'instant où sa tête avait touché
la sienne, où il avait respiré le parfum de son corps, et il s'arrêta
pour la seconde fois, pencha en avant le haut de sa taille contrefaite,
aspira l'air entre ses dents, et murmura de nouveau, complètement
désemparé, désespéré, hors de lui:

«Mon Dieu, mon Dieu!»

Il reprit machinalement son chemin, lentement, à travers la soirée
lourde, par les rues désertes, jusqu'à ce qu'il fût devant sa demeure.
Dans le vestibule il s'arrêta un moment et huma la fraîche odeur de cave
qui y régnait; puis il entra dans son bureau.

Il s'assit à la table à écrire, devant la fenêtre ouverte, et fixa droit
devant lui une grosse rose jaune, que quelqu'un avait placée là à son
intention dans le verre à boire. Il la prit et respira, les yeux fermés,
son parfum; mais au bout d'un instant, il la repoussa avec un geste las
et triste. Non, non, c'était fini! Que lui importait à présent un tel
parfum? Que lui importait à présent tout ce qui, jusque-là, avait
constitué son «bonheur»?

Il se détourna et regarda dehors dans la nuit silencieuse. De temps à
autre un bruit de pas naissait au loin et passait en résonnant. Les
étoiles au ciel scintillaient. Comme il se sentait devenir faible et
mortellement las! Sa tête était si vide, et son désespoir commençait à
se fondre en une mélancolie profonde et douce. Quelques vers
papillonnèrent dans son esprit, la musique de _Lohengrin_ résonna de
nouveau à ses oreilles. Il vit encore une fois la silhouette de madame
de Rinnlingen, son bras blanc contre le velours rouge, puis il tomba
dans un sommeil lourd, accablé de fièvre.

* * *

Souvent il était tout près du réveil, mais il le redoutait et
replongeait chaque fois à nouveau dans l'inconscience. Mais lorsqu'il
fit tout à fait clair, il ouvrit les yeux et promena autour de lui un
long regard douloureux. Tout se présentait clairement à son esprit;
c'était comme si sa souffrance n'avait pas du tout été interrompue par
le sommeil.

Sa tête était pesante et ses yeux brûlants; mais quand il se fut levé et
qu'il eut mouillé son front d'eau de Cologne, il se sentit mieux et il
s'assit de nouveau à sa place, près de la fenêtre qui était restée
ouverte. Il était encore très tôt, environ cinq heures du matin. De
temps à autre passait un garçon boulanger, sans cela on ne voyait
personne. Mais les oiseaux gazouillaient, et le ciel était d'un bleu
étincelant. C'était une magnifique matinée de dimanche.

Un sentiment de bien-être et de confiance envahit le petit M.
Friedemann. De quoi avait-il peur? Il avait eu un accès fâcheux la
veille, c'était vrai, mais cela ne devait pas se renouveler! Ce n'était
pas encore trop tard, il pouvait encore être sauvé. Il devait éviter
tout ce qui pouvait donner à l'accès l'occasion de se reproduire; il se
sentait assez de force pour vaincre le mal et l'étouffer complètement en
lui-même.

* * *

Lorsque huit heures sonnèrent, Frédérike entra et posa le café sur la
table ronde qui se trouvait devant le canapé de cuir, contre le mur du
fond.

«Bonjour Jean, dit-elle, voici ton déjeuner.

--Merci, dît M. Friedemann. Et il ajouta:--Chère Frédérike, je regrette,
mais il vous faudra faire sans moi cette visite. Je ne me sens pas assez
bien pour vous accompagner. J'ai mal dormi, je souffre de la tête, enfin
il faut que je vous prie...

--C'est dommage, répondit Frédérike. Tu ne pourras en tout cas te
dispenser complètement de faire cette visite. Mais, c'est vrai que tu as
l'air souffrant. Veux-tu que je te prête mon crayon à migraine?

--Merci, dit M. Friedemann, cela passera.» Et Frédérike repartit.

Il but son café, debout près de la table, et mangea aussi un croissant.
Il était content de lui et fier de sa résolution. Quand il eut fini, il
prit un cigare et s'assit de nouveau près de la fenêtre. Le déjeuner lui
avait fait du bien et il se sentait heureux et plein d'espoir. Il prit
un livre, lut, fuma et regarda en clignotant dehors dans le soleil.

La rue était maintenant tout à fait animée; le roulement des voitures,
le bruit des conversations et le timbre des tramways retentissaient
jusqu'à lui, mais à travers tout on percevait le gazouillement des
oiseaux, et du rayonnant ciel bleu venait un souffle tendre et chaud.

À dix heures, il entendit ses sœurs traverser le vestibule, il entendit
la porte d'entrée craquer et vit, sans y prêter grande attention, les
trois dames passer devant la fenêtre. Une heure passa; il se sentait de
plus en plus heureux.

Une sorte d'exubérance intempestive commençait à s'emparer de lui. Que
l'air était bon, et comme les oiseaux gazouillaient! S'il allait faire
un petit tour? Et alors soudain surgit en lui, complètement isolée et
accompagnée d'un doux effroi, cette idée: «Si j'allais chez elle?» Et
tandis qu'il étouffait en lui-même, par un véritable effort des muscles,
tout ce qui l'avertissait craintivement, il ajouta, avec une résolution
qui l'inonda de bonheur: «J'irai chez elle.»

Il revêtit son costume noir des dimanches, prit son chapeau à
haute-forme et sa canne, et traversa d'un pas rapide, en respirant très
vite, toute la ville jusqu'au faubourg sud. Il levait et abaissait la
tête à chaque pas, sans voir personne, en proie à un état de distraction
et d'exaltation complète, jusqu'à ce qu'il se trouvât dans l'allée des
marronniers, devant la villa rouge, sur l'entrée de laquelle on pouvait
lire le nom: Capitaine de Rinnlingen».

Là un tremblement le saisit, son cœur battait convulsivement et
péniblement contre sa poitrine. Mais il traversa le vestibule et sonna.
Maintenant le sort en était jeté, il n'y avait pas moyen de revenir en
arrière. «À la grâce de Dieu», pensa-t-il. Un silence de mort se fit
soudain en lui.

La porte s'ouvrit brusquement, le domestique vint à sa rencontre à
travers le vestibule, prit sa carte et l'emporta en haut des escaliers,
qui étaient couverts d'un tapis rouge. M. Friedemann demeura sans
bouger, les yeux fixés sur ce tapis, jusqu'à ce que le domestique revînt
en annonçant que Madame le faisait prier de bien vouloir monter.

En haut, à côté de la porte du salon où il déposa sa canne, il jeta un
coup d'œil sur la glace. Son visage était pâle et ses cheveux se
collaient à son front, au-dessus de ses yeux rougis; la main avec
laquelle il tenait son chapeau tremblait irrésistiblement.

Le domestique ouvrit et il entra. Il se trouva dans une pièce assez
grande, à demi-obscure; des rideaux voilaient les fenêtres. À droite, se
dressait un piano, et au milieu, autour d'une table, étaient groupés des
fauteuils de soie brune. Au-dessus du sofa, contre la paroi de gauche,
pendait un paysage dans un lourd cadre doré. La tapisserie était foncée
aussi. Au fond, dans la véranda, il y avait des palmiers.

Une minute s'écoula jusqu'à ce que madame de Rinnlingen écartât la
portière à droite et s'avançât sans bruit vers lui sur l'épais tapis
brun. Elle portait une robe de coupe très simple, à carreaux rouges et
noirs. Une colonne de lumière, dans laquelle la poussière dansait,
tombait de la véranda juste sur ses lourds cheveux roux, de sorte qu'ils
brillèrent un instant comme de l'or. Elle tenait ses étranges yeux fixés
sur lui d'un air scrutateur, et avançait comme de coutume la lèvre
inférieure.

«Madame, commença M. Friedemann, en levant les yeux en l'air vers elle,
car il ne lui atteignait qu'à la poitrine, je désirais moi aussi vous
présenter mes respects. J'étais malheureusement absent, quand vous avez
honoré mes sœurs de votre visite, et... l'ai vivement regretté...»

Il ne savait absolument plus que dire, mais elle demeurait debout et le
regardait impitoyablement, comme pour le forcer à continuer de parler.
Tout son sang lui monta soudain à la tête. «Elle veut me tourmenter et
se moquer de moi! pensa-t-il, et elle lit en moi! Comme ses yeux
vibrent!»

Elle dit enfin d'une voix tout à fait claire et nette:

«C'est aimable à vous d'être venu. J'ai aussi regretté de vous avoir
manqué. Ne voulez-vous pas prendre place?»

Elle s'assit près de lui, posa ses bras sur les accoudoirs du fauteuil
et s'appuya en arrière. Il se tenait penché en avant, son chapeau entre
ses genoux. Elle dit:

«Savez-vous qu'il n'y a pas un quart d'heure, mesdemoiselles vos sœurs
étaient encore ici? Elles m'avaient dit que vous étiez malade.

--C'est vrai, répondit M. Friedemann, je ne me sentais pas bien ce
matin. J'ai cru que je ne pourrais pas sortir. Je vous prie de
m'excuser si je suis venu si tard.

--Vous n'avez encore maintenant pas très bonne mine, dit-elle, tout à
fait tranquillement, le regard toujours fixé sur lui. Vous êtes pâle et
vos yeux sont enflammés. Votre santé n'est en général pas très bonne?

--Oh!... balbutia M. Friedemann, dans l'ensemble je ne puis vraiment pas
me plaindre.

--Moi aussi, je suis souvent malade, continua-t-elle sans le quitter des
yeux. Je suis nerveuse et je passe par les états les plus
extraordinaires.»

Elle se tut, appuya son menton sur sa poitrine et le regarda de bas en
haut d'un air d'attente. Mais il ne répondit pas. Il se tenait
tranquille sur sa chaise et la contemplait avec de grands yeux songeurs.
Comme elle parlait étrangement, et comme sa voix claire et fluide
l'émouvait! Son cœur s'était calmé; il lui semblait qu'il rêvait. Madame
de Rinnlingen reprit:

«Si je ne me trompe, vous avez quitté le théâtre bien avant la fin de la
représentation.

--En effet, Madame.

--Je l'ai regretté, vous étiez un voisin attentif, bien que l'exécution
ne fût pas bonne, ou du moins seulement relativement bonne. Vous aimez
la musique? Jouez-vous du piano?

--Je joue un peu de violon, dit M. Friedemann. C'est-à-dire--il ne vaut
presque pas la peine d'en parler...

--Vous jouez du violon? demanda-t-elle; puis elle regarda dans le vide à
côté de lui et réfléchit.

--Mais alors, nous pourrions de temps à autre faire de la musique
ensemble, dit-elle tout à coup. Je sais un peu accompagner. Je serais
heureuse d'avoir trouvé quelqu'un ici... Viendrez-vous?

--Avec plaisir, Madame, je suis tout à votre disposition, dit-il,
toujours comme dans un rêve. Une pause survint. Alors subitement
l'expression du visage de madame de Rinnlingen changea. Il vit un éclair
à peine perceptible de moquerie cruelle le défigurer, et ses yeux se
diriger de nouveau sur lui, insistants et scrutateurs, avec cette
vibration inquiétante qu'ils avaient déjà eue deux fois auparavant. Il
avait le visage en feu et sans savoir de quel côté se tourner,
complètement désorienté et hors de lui, il enfonça sa tête entre ses
épaules et regarda, tout décontenancé, le tapis. Mais, comme un frisson
bref, la colère impuissante, doucement torturante, qu'il avait déjà
ressentie, le parcourut de nouveau.

Lorsque, avec une résolution désespérée, il leva de nouveau les yeux,
elle ne le dévisageait plus, mais regardait tranquillement par-dessus sa
tête, vers la porte. Il prononça péniblement quelques mots.

«Êtes-vous à peu près satisfaite de votre séjour dans notre ville,
Madame?

--Oh! certainement, dit madame de Rinnlingen, avec indifférence.
Pourquoi ne serais-je pas satisfaite? Sans doute je me sens un peu à
l'étroit, un peu surveillée, mais... Du reste, continua-t-elle
immédiatement, nous avons l'intention de réunir prochainement quelques
personnes, une petite soirée tout à fait sans façon. On pourrait faire
un peu de musique... causer... Et puis, nous avons derrière la maison un
très joli jardin; il va jusqu'à la rivière. Enfin, vous et ces dames
recevrez naturellement encore une invitation, mais je vous prie de suite
de vouloir bien être des nôtres. Nous ferez-vous ce plaisir?»

M. Friedemann avait à peine exprimé ses remerciements et accepté, que le
loquet de la porte fut énergiquement tourné et que le capitaine entra.
Tous deux se levèrent, et pendant que madame de Rinnlingen présentait
les deux messieurs l'un à l'autre, son époux s'inclinait avec la même
politesse devant M. Friedemann et devant elle. Son visage brun était
tout luisant de chaleur.

Tout en enlevant ses gants, il adressa de sa voix forte et brusque une
phrase quelconque à M. Friedemann, qui levait sur lui de grands yeux
absents et s'attendait à chaque instant à ce qu'il lui frappât avec
bienveillance sur l'épaule. Toutefois le capitaine se tourna, les talons
rapprochés et le haut du corps légèrement incliné, vers son épouse, et
dit en atténuant sensiblement sa voix:

«As-tu prié M. Friedemann de venir à notre petite réunion, ma chère? Si
cela te convient, nous pourrions l'organiser pour d'aujourd'hui en huit.
J'espère que le temps se maintiendra et que nous pourrons aussi nous
tenir dans le jardin.

--Comme tu voudras», répondit madame de Rinnlingen sans le regarder.

Deux minutes plus tard, M. Friedemann prit congé. Quand, près de la
porte, il s'inclina encore une fois devant elle, il rencontra ses yeux
qui reposaient sur lui dénués de toute expression.

* * *

Il s'en alla, il ne retourna pas vers la ville, mais prit, sans le
vouloir, un chemin qui se détachait de l'avenue, et conduisait à
l'ancien rempart, au bord du fleuve. Là se trouvait un parc bien soigné,
des chemins ombragés et des bancs.

Il marchait vite et sans en avoir conscience, les yeux baissés. Il avait
insupportablement chaud; il sentait des flammes monter et s'abaisser en
lui, et sa pauvre tête battre impitoyablement.

Est-ce que son regard ne reposait pas encore toujours sur lui? Non comme
tout à l'heure, vide et sans expression, mais comme auparavant, avec
cette vibration cruelle qu'il avait eue, juste après qu'elle lui avait
parlé de cette façon si étrange et paisible. Est-ce que cela l'amusait
donc de le plonger dans la détresse et de lui faire perdre la tête? Ne
pouvait-elle, si elle lisait en lui, le prendre un peu en pitié?

* * *

Il était arrivé au bord du fleuve, près du rempart verdoyant, et il
s'assit sur un banc entouré en demi-cercle par des buissons de jasmin.
L'air alentour était rempli d'un parfum doux et lourd. Devant lui le
soleil dormait sur l'eau tremblante.

Qu'il se sentait las, épuisé, et pourtant quel cruel tumulte il y avait
en lui! Le mieux ne serait-il pas de regarder encore une fois autour de
soi, puis de descendre dans l'eau calme pour trouver la délivrance après
une courte angoisse, et se réfugier dans le repos? Oui le repos, c'était
le repos qu'il voulait! Mais pas le repos dans le néant vide et sourd;
non, une paix doucement ensoleillée, remplie de bonnes et paisibles
pensées.

Il sentit frémir en lui dans cet instant tout son tendre amour de la vie
et une profonde nostalgie de son bonheur perdu. Puis il contempla autour
de lui la paix silencieuse, infiniment indifférente de la nature, il vit
comme le fleuve poursuivait son chemin dans le soleil, comme l'herbe se
remuait et tremblait, comme les fleurs se dressaient où elles avaient
fleuri pour se faner ensuite et se disperser au vent, il vit comme tout,
tout se courbait avec la même muette soumission à la vie, et il se
sentit soudain envahi par ce sentiment d'amitié et d'entente avec la
nécessité qui procure une sorte de supériorité sur le destin.

Il pensa à cette après-midi de son trentième anniversaire où, heureux de
se sentir en paix, il avait cru envisager, sans crainte et sans espoir,
le reste de son existence. Il n'y avait distingué ni lumières, ni
ombres, mais son avenir entier s'était déployé devant lui, baigné d'un
doux demi-jour, jusqu'à ce que tout se perdît presque insensiblement,
là-bas, dans les ténèbres; et avec un sourire tranquille et détaché, il
avait regardé s'avancer les années à venir;--combien de temps y avait-il
de cela?

Alors cette femme était venue, elle devait venir, c'était son destin,
elle était elle-même son destin, elle seule! Ne l'avait-il pas senti dès
le premier instant? Elle était venue, et quand bien même il avait essayé
de défendre la paix de son âme, tout ce qu'il avait refoulé depuis sa
jeunesse, sentant que cela ne lui apporterait que ruine et tourment,
devait se révolter en lui à cause d'elle. Une force terrible,
irrésistible s'était emparée de lui et l'entraînait à sa perte.

Elle l'entraînait à sa perte, il le sentait. Mais à quoi bon lutter et
se tourmenter encore? Que les choses aillent comme elles pourraient! Il
n'avait qu'à suivre son chemin et à fermer les yeux pour ne pas voir le
précipice béant là-bas, obéissant au destin, obéissant à la force
toute-puissante, à la fois torturante et douce, à laquelle il n'est pas
possible d'échapper.

L'eau scintillait, le jasmin exhalait son parfum pénétrant et lourd, les
oiseaux gazouillaient alentour dans les arbres, entre lesquels
étincelait un lourd ciel de velours bleu. Mais M. Friedemann, le petit
bossu, resta encore longtemps assis sur le banc. Il se tenait penché en
avant, le front appuyé dans ses deux mains.

* * *

Tout le monde était d'accord que l'on passait son temps très
agréablement chez les de Rinnlingen. Une trentaine de personnes environ
se trouvaient assises autour de la longue table décorée avec goût, qui
se dressait d'un bout à l'autre de la vaste salle à manger; les
domestiques et deux valets engagés pour l'occasion s'empressaient déjà
de passer la glace. Un cliquetis d'argenterie, un tintamarre de
vaisselle, de chaudes exhalaisons de mets et de parfums remplissaient
l'air. Il y avait là de braves négociants avec leurs épouses et leurs
filles, puis presque tous les officiers de la garnison, un vieux médecin
très aimé dans la ville, quelques membres du barreau, et tout ce que la
bonne société de l'endroit comptait d'autre. Un étudiant en médecine, un
neveu du lieutenant en visite chez son parent, était aussi du nombre; il
conversait sur les sujets les plus profonds avec mademoiselle Hagenstrom
qui se trouvait en face de M. Friedemann.

Celui-ci était assis sur un beau coussin de velours rouge, au bas de la
table, à côté de la peu jolie épouse du directeur du collège, non loin
de madame de Rinnlingen, que le consul Stephen avait conduite à table.
C'était étonnant quel changement s'était opéré chez le petit M.
Friedemann durant ces huit derniers jours. Peut-être fallait-il
attribuer à l'intense lumière blanche, dont la salle était remplie,
l'affreuse pâleur de son visage; mais ses joues s'étaient creusées, il y
avait dans ses yeux rougis et cernés une lueur indiciblement triste, et
l'on aurait dit que sa taille était plus contrefaite que jamais. Il
buvait beaucoup de vin et adressait de temps à autre quelques mots à sa
voisine.

Madame de Rinnlingen n'avait pas encore échangé un mot avec M.
Friedemann depuis qu'on était à table; à la fin, elle se pencha un peu
en avant et lui dit:

«Je vous ai attendu en vain, ces jours-ci, vous et votre violon.»

Il la regarda un moment d'un air complètement absent avant de répondre.
Elle portait une toilette claire et légère qui découvrait son cou blanc,
et une rose Maréchal Niel toute grande épanouie était fixée dans ses
cheveux lumineux. Ses joues étaient ce soir-là teintées de rose, mais
il y avait, comme toujours, des ombres bleues au coin de ses yeux.

M. Friedemann baissa les yeux sur son assiette, fit une réponse
quelconque, puis il dut répondre à la femme du directeur qui lui
demandait s'il aimait Beethoven. Mais à ce moment le capitaine, qui
était assis tout au haut de la table, jeta un coup d'œil à son épouse,
frappa sur son verre et dit:

«Messieurs et Mesdames, je propose que nous passions à côté pour boire
le café; du reste il ne doit pas non plus faire mauvais ce soir au
jardin, et si quelqu'un veut aller y prendre l'air, je le suivrai
volontiers.»

Au milieu du silence qui suivit, le lieutenant de Deidesheim fit, avec
tact, une plaisanterie, de sorte que tout le monde se leva parmi de
joyeux rires. M. Friedemann quitta la salle un des derniers avec sa
voisine de table; il l'accompagna à travers la pièce de style
vieil-allemand où l'on commençait déjà à fumer, jusqu'au salon
confortable et à demi obscur, et prit congé d'elle.

Il était habillé avec soin; son habit était impeccable, sa chemise d'un
blanc éblouissant, et ses pieds étroits et bien faits étaient chaussés
de souliers vernis. De temps en temps on pouvait voir qu'il portait des
chaussettes de soie rouge.

Il regarda dehors, dans le corridor, et vit que des groupes plus
nombreux descendaient déjà l'escalier pour aller au jardin. Mais il
s'assit avec son cigare et son café à la porte du fumoir, où quelques
messieurs se tenaient debout en causant, et il regarda dans le salon.

Immédiatement à droite de la porte, autour d'une petite table, plusieurs
personnes formaient un cercle, au centre duquel l'étudiant parlait avec
animation. Il avait émis l'assertion que l'on peut, par un point, mener
plus d'une parallèle à une ligne droite; Madame Hagenstrom, la femme de
l'avoué, s'était écrié: «c'est impossible!» et maintenant il prouvait sa
théorie d'une façon si convaincante, que tous faisaient comme s'ils
avaient compris.

Au fond de la pièce, sur le divan, à côté duquel était placée une lampe
basse voilée de rouge, Gerda de Rinnlingen causait avec Mademoiselle
Stephen. Elle se tenait légèrement renversée contre les coussins de soie
jaune, les jambes croisées, et fumait lentement une cigarette, en
exhalant la fumée par le nez et en avançant la lèvre inférieure.
Mademoiselle Stephen se tenait devant elle, droite et comme taillée dans
du bois, avec un sourire anxieux.

Personne ne prenait garde au petit monsieur Friedemann, et personne ne
remarquait que ses grands yeux étaient continuellement dirigés sur
Madame de Rinnlingen. Il était assis dans une attitude affaissée et il
la regardait. Il n'y avait rien de passionné dans ses yeux, à peine une
expression de souffrance; seulement quelque chose d'accablé et de mort,
un abandon de soi morne et découragé.

Dix minutes environ s'écoulèrent ainsi; puis Madame de Rinnlingen se
leva brusquement, et, sans le regarder, comme si elle l'avait tout le
temps observé à la dérobée, elle se dirigea vers l'endroit où il se
trouvait et resta debout devant lui. Il se leva, regarda en l'air vers
elle, et entendit les paroles suivantes:

«Voulez-vous m'accompagner au jardin, monsieur Friedemann?»

Il répondit:

«Avec plaisir, Madame.

--Vous n'avez pas encore vu notre jardin? lui dit-elle dans l'escalier.
Il est passablement grand. J'espère qu'il ne s'y trouve pas encore trop
de monde; j'aimerais bien pouvoir respirer un peu. J'ai la migraine
depuis le dîner; peut-être que ce vin rouge était trop fort pour moi.
C'est par cette porte qu'il nous faut sortir».

C'était une porte vitrée qui les conduisit du vestibule à un petit
corridor froid; de là quelques marches menaient en plein air.

Dans la merveilleuse nuit chaude, toute claire d'étoiles, le parfum des
fleurs montait de toutes les plates-bandes. La lumière de la lune
éclairait en plein le jardin où les invités se promenaient en causant et
en fumant, par les allées dont le gravier blanc brillait. Un groupe
s'était réuni autour du jet d'eau, où le vieux médecin très aimé
s'amusait à faire flotter des bateaux de papier au milieu de la gaîté
générale.

Madame de Rinnlingen passa avec un léger signe de tête et désigna au
loin l'endroit où le jardin soigné et odorant s'assombrissait en parc.

«Descendons l'allée du milieu», dit-elle.

Deux obélisques bas et larges se dressaient à l'entrée.

Là-bas, au bout de l'allée de marronniers parfaitement rectiligne, ils
voyaient le fleuve, verdâtre et luisant, briller au clair de lune.
Alentour il faisait sombre et frais. Ici et là se détachait un chemin
latéral, qui conduisait aussi sans doute au fleuve par un détour. On
n'entendit longtemps pas le moindre bruit.

«Au bord de l'eau il y a une jolie place où je me suis déjà souvent
assise, dit-elle. Nous pourrions causer là un moment. Regardez, on voit
de temps en temps une étoile scintiller entre les branches.»

Il ne répondit pas; il tenait les yeux fixés sur la surface verte et
brillante dont ils approchaient. On pouvait distinguer la rive d'en
face, la promenade du rempart. Lorsqu'ils quittèrent l'allée pour
s'avancer sur la pelouse qui descendait vers le fleuve, madame de
Rinnlingen dit:

«Voici notre place, là, un peu à droite; voyez, il n'y a personne.»

Le banc sur lequel ils s'assirent était adossé au parc, à six pas de
l'allée. Il faisait plus chaud là qu'entre les grands arbres. Le cri
strident des grillons montait de l'herbe qui, tout au bord de l'eau, se
changeait en roseaux minces. Le fleuve blanc de lune jetait une douce
lueur.

Ils restèrent tous deux un moment silencieux, les yeux fixés sur l'eau.
Puis il dressa l'oreille, saisi d'émotion, car l'intonation qu'il avait
entendue une semaine auparavant, cette intonation grave, pensive et
douce, lui parvenait de nouveau.

«De quand date votre infirmité, monsieur Friedemann? demanda-t-elle.
Est-ce de naissance?»

Il fit un mouvement pour avaler, car il se sentait la gorge comme
étranglée. Puis il répondit doucement et de bonne grâce:

«Non, Madame. On m'a laissé tomber quand j'étais enfant. C'est de là que
cela vient.

--Et quel âge avez-vous maintenant? demanda-t-elle encore.

--Trente ans, Madame.

--Trente ans, répéta-t-elle. Et vous n'avez pas été heureux pendant ces
trente ans?»

Monsieur Friedemann secoua la tête et ses lèvres tremblèrent.

«Non, dit-il, ce n'était que mensonge et imagination.

--Vous avez donc cru être heureux? demanda-t-elle.

--J'ai essayé de l'être», dit-il.

Elle répondit:

«C'était courageux.»

Quelques minutes s'écoulèrent. Seuls les grillons faisaient entendre
leur cri strident, et derrière eux les arbres bruissèrent doucement.

«Je m'y connais un peu en fait de malheur, dit-elle alors. De semblables
nuits d'été au bord de l'eau, sont ce qui fait le plus de bien.»

Il ne répondit pas, mais montra d'un geste faible la rive opposée qui
reposait paisiblement dans l'ombre.

«Je suis venu m'asseoir là il n'y a pas longtemps, dit-il.

--En sortant de chez moi?» demanda-t-elle.

Il inclina seulement la tête.

Puis, tout à coup, il se dressa tout tremblant de son siège, poussa un
sanglot, fit entendre un son, une plainte qui semblait en même temps
l'expression d'une délivrance, et tomba lentement à ses pieds. Sa main
avait touché la sienne qui reposait sur le banc à côté de lui, et
maintenant il la serrait, s'emparait aussi de l'autre, et ce petit être
complètement difforme, tout agité de tremblements et de mouvements
convulsifs, se tenait agenouillé devant la jeune femme, et pressait sa
tête sur ses genoux en balbutiant d'une voix affreusement altérée et
haletante:

«Vous le savez... Laisse-moi... Je ne peux plus... Mon Dieu... mon
Dieu...»

Elle ne le repoussa pas, elle ne se pencha pas non plus vers lui. Elle
demeurait assise, la taille haute, un jeu rejetée en arrière, et ses
petits yeux rapprochés dans lesquels l'éclat humide de l'eau semblait se
refléter, regardaient avec une expression fixe et tendue droit devant
eux, par-dessus sa tête à lui.

Et puis soudain, d'un coup, avec un rire bref, fier, méprisant, elle
arracha ses mains de ses doigts brûlants, le saisit par le bras, le
renversa complètement de côté par terre, se leva d'un bond et disparut
dans l'allée.

Il gisait là, le visage dans l'herbe, étourdi, hors de lui, et à chaque
instant un tressaillement courait le long de son corps.

Il se releva péniblement, fit deux pas, et se jeta de nouveau par terre.
Il était couché près de l'eau.

Que se passa-t-il au juste en lui, lors de ce qui advint ensuite?
Peut-être la haine voluptueuse qu'il avait ressentie ressemble
lorsqu'elle l'avait humilié d'un regard, dégénérait-elle, maintenant
qu'il gisait à terre après avoir été traité comme un chien, en une
colère folle, avide de s'assouvir, fût-ce contre sa propre
personne,--ou peut-être le mépris de lui-même le remplissait-il de la
soif de s'anéantir, de se mettre en pièces, de se supprimer.

Il se traîna sur le ventre encore plus avant, souleva le haut de son
corps et le laissa retomber dans l'eau. Il ne releva plus la tête; il ne
remua même plus ses jambes, qui étaient allongées sur la berge.

Au bruit que l'eau avait fait en rejaillissant, les grillons un instant
s'étaient tus. Puis leur cri-cri recommença, un léger bruissement
parcourut le parc, et du fond de la longue allée parvint un éclat de
rire affaibli.




HEURE DIFFICILE


Il se leva de son bureau, de son petit secrétaire branlant, il se leva
comme un désespéré, et alla, la tête basse, dans l'angle opposé de la
chambre, vers le poêle qui était haut et élancé comme une colonne. Il
posa ses mains contre les carreaux de faïence, mais ils étaient presque
tout à fait refroidis, car minuit était depuis longtemps passé; il y
appuya donc son dos, sans avoir obtenu le petit réconfort qu'il
cherchait, rapprocha en toussant les pans de sa robe de chambre, hors
des revers de laquelle pendait le jabot de dentelle usé par les
lessives, et aspira péniblement pour se procurer un peu d'air; car il
avait le rhume comme d'habitude.

C'était un rhume particulier et inquiétant qui ne le quittait jamais
complètement. Ses paupières en étaient enflammées, les bords de ses
narines tout meurtris, et dans sa tête et ses membres ce rhume pesait
comme une lourde et douloureuse ivresse. Ou bien toute cette apathie et
cette lourdeur provenaient-elles de l'insupportable réclusion auquel le
médecin le condamnait depuis des semaines? Dieu sait s'il avait raison.
Cet éternel catarrhe et des points dans la poitrine et le ventre
rendaient peut-être cette précaution nécessaire, et le mauvais temps
régnait à Iéna depuis des semaines et des semaines, c'était vrai, un
temps misérable, atroce, que l'on sentait dans tous ses nerfs, rude,
sombre et froid; les hurlements du vent de décembre dans le tuyau de
poêle avaient quelque chose de si abandonné de Dieu, de si maudit, que
l'on songeait à une âme errant sur la lande, dans les ténèbres, la
tempête et le désespoir. Mais elle n'était pas bonne pour les idées et
pour le rythme du sang dont les idées naissaient.

La chambre hexagonale, nue, pauvre et dépourvue de confort, avec son
plafond blanchi sous lequel planait de la fumée de tabac, sa tapisserie
à losanges, ornée de silhouettes dans des cadres ovales, et ses quatre
ou cinq meubles aux pieds grêles, était éclairée par deux bougies qui
brûlaient sur le secrétaire devant le manuscrit. Des rideaux rouges
pendaient à la traverse supérieure des fenêtres, de simples bandes de
cretonne symétriquement relevées; mais ils étaient rouges, d'un rouge
chaud et sonore, et il les aimait et ne permettait jamais qu'on les
enlevât, parce qu'ils mettaient un peu de luxe et de volupté dans
l'indigence austère et ascétique de sa chambre.

Il se tenait près du poêle et regardait, avec un clignotement des yeux
rapide et douloureusement préoccupé, dans la direction de l'œuvre loin
de laquelle il avait fui, de ce fardeau, ce poids, ce tourment de
conscience, cette mer qu'il fallait boire, ce terrible devoir qui était
son orgueil et sa misère, son ciel et sa damnation. Cela se traînait,
s'interrompait, s'arrêtait--de nouveau déjà, de nouveau déjà! C'était la
faute du temps, de son catarrhe et de sa fatigue. Ou bien était-ce le
sujet? L'œuvre elle-même? dont la conception était malheureuse et sans
espoir?

Il s'était levé pour mettre un peu de distance entre elle et lui, car
souvent l'éloignement matériel du manuscrit permettait d'acquérir une
vue d'ensemble, un coup d'œil plus étendu sur le sujet, et de trouver
des combinaisons nouvelles. Oui, il y avait des cas où le sentiment de
soulagement que l'on éprouvait en s'écartant du lieu de la lutte
agissait d'une façon inspirante. Et c'était une inspiration plus
inoffensive que celle procurée par la liqueur ou le café.--La petite
tasse était sur le guéridon. Si elle l'aidait à franchir l'obstacle?
Non, non, il ne voulait plus! Non seulement le médecin, mais une seconde
personne encore, quelqu'un de plus considérable, lui avait prudemment
déconseillé tout excitant de ce genre, l'Autre, là-bas, à Weimar, celui
qu'il aimait avec une amoureuse hostilité. Il était sage, lui. Il savait
vivre et créer; il n'abusait pas de ses forces; il était plein d'égards
pour lui-même.

Le silence régnait dans la maison. On n'entendait que le vent qui
descendait en sifflant la rue du Château, et la pluie quand, chassée par
la rafale, elle picotait les vitres. Tout dormait, le propriétaire et
les siens, Lotte et les enfants. Et il veillait solitairement près du
poêle refroidi, regardant avec un clignotement angoissé l'œuvre à
laquelle sa maladive exigence l'empêchait de croire. Son cou blanc
s'allongeait hors de sa cravate, et entre les pans de sa robe de chambre
on apercevait ses jambes courbées en dedans. Ses cheveux rouges,
ramenés en arrière de son front haut et délicat, laissaient voir
au-dessus des tempes deux échancrures sillonnées de veines pâles, et
couvraient les oreilles de boucles rares. À la racine de son grand nez
recourbé, qui se terminait brusquement par une pointe blanchâtre, les
forts sourcils, plus foncés que ses cheveux, se rejoignaient presque, ce
qui donnait au regard des yeux, profondément enfoncés et battus, une
expression tragique. Forcé de respirer par la bouche, il ouvrait ses
lèvres minces, et ses joues marquées de taches de rousseur et pâlies par
l'air confiné, pendaient flasques et creuses.

Non, l'œuvre échouait, et tout était inutile! L'armée! Il aurait fallu
montrer l'armée! L'armée était la base de tout. Puisqu'il n'était pas
possible de la mettre devant les yeux du spectateur,--pouvait-on
concevoir un art assez prodigieux pour l'imposer à l'imagination? Et le
héros n'était pas un héros; il était froid et manquait de noblesse! Le
plan était mauvais, la langue était mauvaise, et il n'avait écrit qu'un
cours d'histoire sec, sans élan, verbeux, insipide et perdu pour la
scène!

Bon, c'était donc fini. Une défaite, une entreprise manquée. Une
banqueroute. Il voulait l'écrire à Körner, au bon Körner, qui croyait en
lui, s'attachait à son génie avec une naïve confiance. Il le raillerait,
le supplierait, tempêterait,--l'ami; il lui rappellerait le «Carlos» qui
était aussi né parmi les doutes, les fatigues, les hésitations et
s'était finalement trouvé être, après tant de tourments, une œuvre d'une
excellence universellement reconnue, un glorieux exploit. Oui, mais ce
n'était pas la même chose. Alors, il était encore homme à empoigner une
besogne d'une main heureuse et à forcer la victoire. Des scrupules et
des luttes? Certes. Et il avait été malade, encore plus malade que
maintenant; il manquait de tout, il était fugitif, brouillé avec le
monde, écrasé par le sort, et pauvre comme Job de sympathie humaine.
Mais jeune, encore tout jeune! Chaque fois, si profondément que le sort
l'eût courbé, son esprit s'était relevé avec une prompte souplesse, et
aux heures d'affliction avaient succédé les autres, les heures de foi et
de triomphe intérieur. Elles ne venaient plus maintenant, ou ne venaient
que bien rarement. Il fallait payer d'une semaine de ténèbres et
d'engourdissement une nuit d'enthousiasme, où l'on entrevoyait soudain à
la lumière de la passion et du génie ce que l'on pourrait créer, si
l'on restait toujours en possession d'une telle grâce. Il était fatigué,
il n'avait que trente-sept ans et il était déjà fini. La foi était
morte, la foi dans l'avenir qui avait été son étoile dans la misère. Et
voici, telle était la désespérante vérité: les années de dénûment et
d'obscurité qu'il avait considérées comme des années de souffrance et
d'épreuve, c'étaient en réalité elles qui avaient été des années riches
et fécondes; et maintenant où un peu de bonheur lui était venu, où il
avait cessé d'être un aventurier de l'esprit pour entrer dans une
certaine légalité, contracter des liens sociaux, où il exerçait une
charge honorable, où il possédait femme et enfants, maintenant il était
épuisé, fini. Renoncer, renoncer--c'était tout ce qui lui restait à
faire.

Il gémit, pressa ses mains devant ses yeux, et s'enfuit comme pourchassé
à travers la chambre. La pensée qu'il venait d'avoir était si terrible
qu'il ne lui était pas possible de demeurer à l'endroit où elle lui
était venue. Il s'assit sur une chaise contre la muraille, laissa pendre
ses mains jointes entre ses genoux, et fixa des yeux mornes sur le
plancher.

Sa conscience... comme sa conscience l'accusait! Il avait péché, il
s'était rendu coupable envers lui-même durant toutes ces années passées,
envers le fragile instrument de son corps. Les excès de sa fougue
juvénile, les nuits de veille, les jours passés dans une atmosphère
confinée, enfumée de tabac, à se surmener intellectuellement en oubliant
son corps, les excitants dont il avait usé pour s'aiguillonner au
travail,--tout cela se vengeait, se vengeait à présent!

Eh bien, si tout cela se vengeait, il braverait les dieux qui vous
induisaient en faute et vous punissaient ensuite. Il avait vécu comme il
fallait qu'il vive, il n'avait pas eu le temps d'être sage, le temps
d'être circonspect. Cette douleur toujours à la même place, là, à cet
endroit de sa poitrine, lorsqu'il respirait, toussait, bâillait, ce
petit avertissement diabolique, transperçant, lancinant, qui ne s'était
pas tu depuis que, il y a cinq ans, à Erfurt, il avait eu la fièvre
catarrhale, cette violente inflammation des poumons,--que
signifiait-elle? En vérité, il ne savait que trop bien ce qu'elle
signifiait,--le médecin pouvait feindre de croire ce qu'il voulait. Lui
n'avait pas le loisir de se traiter avec de sages ménagements, de se
conduire suivant les principes d'une douce morale. Ce qu'il voulait
faire, il devait le faire bientôt, aujourd'hui même, vite.--La morale?
Mais comment donc se faisait-il que précisément le péché, l'abandon de
soi à ce qui est dangereux, épuisant, lui paraissait plus moral que
toute la sagesse et la froide discipline du monde? Non, ce n'était pas
dans cette sagesse, ce n'était pas dans l'art méprisable de conserver
une bonne conscience que résidait la morale, mais dans la lutte et le
péril, la passion et la souffrance!

La souffrance... comme ce mot lui élargissait la poitrine! Il se
redressa, croisa les bras, et son regard, sous ses sourcils rougeâtres
et rapprochés, s'anima d'une plainte éloquente. L'on n'était pas encore
misérable, pas encore tout à fait misérable, tant que l'on pouvait
gratifier sa misère d'un nom noble et fier. Ce qu'il fallait, c'était le
courage de donner à sa vie de beaux et grands noms. Ne pas attribuer ses
maux à l'air confiné et à la constipation! Être assez sain pour être
pathétique--pour pouvoir regarder et sentir par delà la vie corporelle!
N'être naïf que sur ce point, alors que sur tous les autres on n'était
pas dupe! Croire, pouvoir croire à la souffrance... Mais il y croyait à
la souffrance, si profondément, si intensément, qu'en vertu de cette
foi, ce qui naissait dans la souffrance ne pouvait être ni inutile, ni
mauvais. Son regard se porta vivement sur le manuscrit et ses bras se
croisèrent plus fermement sur sa poitrine.--Le talent même--n'était-il
pas une souffrance? Et si, là-bas, cette œuvre malencontreuse le faisait
souffrir, n'était-ce pas dans l'ordre ainsi, n'était-ce pas déjà presque
un bon signe? Jamais encore il n'avait écrit d'un jet, et il ne
commencerait réellement à se défier que si cela lui arrivait. Il n'y
avait que les écrivailleurs et les dilettantes qui écrivaient d'un jet,
ceux qui se satisfaisaient facilement, qui ne savaient pas, ne vivaient
pas sous la tyrannie et la discipline du talent. Car le talent,
Messieurs et Mesdames qui êtes assis là en bas, au parterre, le talent
n'est rien de léger ni de futile. Ce n'est pas un simple pouvoir. À
l'origine, c'est un _besoin_, une science critique de l'Idéal, une
obligation impérieuse qui, seulement ensuite, se crée et augmente, non
sans tourments, ses moyens d'exécution. Et c'est chez les plus grands,
les plus exigeants que le talent est le fouet le plus cinglant!--Ne pas
se plaindre! Ne pas se vanter! Considérer avec modestie, avec patience,
ce que l'on portait en soi! Et si pas un jour de la semaine, pas une
heure n'était exempte de souffrance--qu'importait? Mépriser les soucis,
les efforts, les exigences, les tracas, les fatigues, ne pas y attacher
d'importance,--voilà ce qui rendait grand!

Il se leva, tira sa tabatière et aspira avidement, jeta ses mains
derrière son dos et marcha avec tant d'impétuosité à travers la chambre
que les flammes des bougies vacillèrent au courant d'air.--Grandeur!
Célébrité! Conquête du monde et immortalité! Que comptait le bonheur de
l'éternel ignoré auprès de ce but? Être connu,--connu et aimé des
peuples de la terre! Parlez si vous voulez d'amour exagéré de soi, vous
qui ne savez rien de la douceur de ce rêve et de cet ardent besoin!
Celui qui s'élève au-dessus de l'ordinaire s'aime toujours lui-même,
dans la mesure où il souffre. Je voudrais vous y voir, pense-t-il, vous
qui n'avez pas de mission, pour lesquels la vie est tellement plus
facile! Et l'ambition dit: cette souffrance aura-t-elle été inutile? Il
faut qu'elle me rende grand!--

Les ailes de son grand nez étaient tendues, son regard errait, menaçant.
Sa main droite s'enfonçait fortement et profondément entre les revers de
sa robe de chambre, tandis que son poing gauche pendait, fermé. Une
rougeur fugitive était montée à ses joues maigres, une flamme jaillie
de son égoïsme d'artiste, de cette passion pour son moi qui brûlait
inextinguible au fond de lui. Il la connaissait bien, la griserie
secrète de cet amour. Il lui suffisait quelquefois de contempler sa main
pour être rempli à l'égard de lui-même d'une tendresse enthousiaste, et
il décidait alors de mettre au service de ce sentiment toutes les armes
du talent et de l'art qui lui avaient été données. Il en avait le droit,
il n'y avait à cela rien de vil. Car, plus profondément encore que cet
amour de soi, vivait la conscience de se consumer, de se sacrifier avec
un complet désintéressement pour quelque chose d'élevé, sacrifice
auquel, à dire vrai, il n'avait pas de mérite, mais qu'il accomplissait
sous l'empire d'une nécessité. Et sur ce point il était jaloux: personne
ne devait le dépasser, qui n'eût aussi plus profondément souffert pour
monter si haut.

Personne! Il resta debout, la main sur les yeux, le haut du corps à demi
détourné, comme pour se dérober, fuir. Mais déjà il sentait dans son
cœur l'aiguillon de l'inévitable pensée, la pensée de _lui_, de l'autre,
de l'homme serein, instinctif, sensuel, divinement inconscient, qui
était là-bas à Weimar et qu'il aimait avec une amoureuse hostilité.--Et
de nouveau, comme toujours, en proie à une agitation profonde, à une
impatiente ardeur, il sentit commencer en lui le travail qui suivait
cette pensée: affirmer et définir sa propre personnalité, son propre art
par rapport à ceux de l'autre.--Était-il, cet autre, plus grand que lui?
En quoi? Pourquoi? S'il était vainqueur, serait-ce en vertu d'un
sanglant «quand même»? Sa défaite offrirait-elle jamais un tragique
spectacle? Il était un dieu, peut-être,--mais pas un héros! Mais c'était
plus facile d'être un dieu que d'être un héros!--Plus facile... L'autre
avait un sort plus facile! Séparer d'une main sage et heureuse la
connaissance de l'action créatrice, cela pouvait procurer la sérénité,
la paix et une jaillissante fécondité. Mais s'il était divin de créer,
connaître était héroïque, et il était à la fois un dieu et un héros
celui qui créait en sachant!

Vouloir le difficile... Se doutait-on de toute la discipline, de tout
l'effort sur soi qu'une phrase, une pensée forte lui coûtaient? Car
somme toute il était un ignorant, un indiscipliné, un rêveur paresseux
et extravagant. Il lui était plus difficile d'écrire une lettre du
_Julius_, que de composer la scène la meilleure,--et à cause de cela
n'était-ce pas peut-être justement ce qui avait le plus de valeur? De la
première impulsion rythmique, née du sens artistique intime, vers le
sujet, la matière, la possibilité d'une extériorisation,--jusqu'à la
pensée, à l'image, au mot, à la phrase: quelle lutte! quel calvaire!
C'étaient des miracles d'aspiration passionnée que ses œuvres, des
miracles d'aspiration vers la forme, le contour, la délimitation, la
matérialisation; d'aspiration vers le monde lumineux de l'autre qui, de
sa bouche divine, nommait immédiatement par leur nom toutes les choses
qui sont sous le soleil.

Et pourtant, en dépit de ce rival, qui donc était un artiste, un poète
semblable à lui, à lui-même? Qui tirait comme lui ce qu'il créait du
néant, de son propre cœur? Est-ce qu'un poème ne naissait pas dans son
âme sous forme de musique, pure manifestation de l'Être, bien avant
qu'il eût emprunté une figure et un vêtement au monde des apparences?
Histoire, sagesse du monde, passion: des moyens, des prétextes pour
quelque chose qui appartenait à un tout autre domaine, qui avait sa
patrie dans des profondeurs orphiques. Les mots, les idées: des touches
seulement, que son art frappait pour faire résonner une corde
cachée.--Le savait-on? Les bonnes gens se louaient beaucoup pour la
puissance de conviction avec laquelle il frappait telle ou telle touche.
Et son mot préféré, son accent le plus pathétique, la grosse cloche, au
moyen de laquelle il convoquait aux grandes fêtes de l'âme, attirait
beaucoup de monde à lui.--Liberté... en vérité, il entendait par là plus
ou moins qu'eux lorsqu'ils poussaient des cris d'allégresse.
Liberté--que signifiait ce mot? Un peu de dignité bourgeoise, mais qui
cessait d'exister devant les trônes royaux. Rêvez un peu à tout ce qu'on
peut avoir l'audace d'entendre par ce mot? Liberté à l'égard de quoi? de
quoi encore? peut-être même à l'égard du bonheur, cette chaîne de soie,
ce tendre et délicieux devoir.

Du bonheur... Ses lèvres tremblèrent; on aurait dit que son regard se
tournait en dedans, et lentement il laissa tomber sa tête entre ses
mains.--Il était dans la chambre voisine. Une lumière bleuâtre tombait
de la lampe, et les rideaux semés de fleurs enveloppaient la fenêtre de
plis paisibles. Il alla près du lit, se pencha vers la tête charmante
qui reposait sur l'oreiller... Une boucle noire s'enroulait contre la
joue d'une pâleur de perle, et les lèvres enfantines s'entr'ouvraient
dans le sommeil... Ma femme! Bien-aimée! As-tu répondu à mon rêve, es-tu
venue à moi pour être mon bonheur? Tu l'es, sois tranquille! et dors! Ne
relève pas maintenant ces chers longs cils ombreux pour me regarder,
comme tu le fais parfois, avec de grands yeux sombres qui semblent
m'interroger, me chercher! Par Dieu, par Dieu, je t'aime beaucoup!
Seulement, parfois, je ne puis pas trouver mon sentiment, parce que je
suis souvent très fatigué de souffrir et de lutter avec cette tâche que
mon propre moi m'impose. Et je n'ai pas le droit d'être trop à toi,
d'être jamais complètement heureux en toi, à cause de ma mission.

Il l'embrassa, se détacha de la douce chaleur de son sommeil, regarda
autour de lui, s'en retourna. L'horloge lui rappela combien la nuit
était déjà avancée, mais il lui sembla en même temps qu'elle annonçait
avec bienveillance la fin d'une heure difficile. Il respira, ses lèvres
se fermèrent résolument; il s'avança et saisit la plume.--Il ne fallait
pas se noyer dans des réflexions. Il était trop profond pour avoir le
droit de se noyer dans les réflexions! Il ne fallait pas descendre dans
le chaos; tout au moins pas s'y arrêter. Mais tirer du chaos, qui est la
plénitude, jusqu'à la lumière, ce qui est mûr et prêt à recevoir une
forme. Ne pas se noyer dans les réflexions! Travailler! délimiter,
éliminer, former, terminer!

Et elle fut terminée l'œuvre de souffrance. Peut-être n'était-elle pas
bonne, mais elle fut terminée. Et lorsqu'elle fut terminée, voyez, il se
trouva aussi qu'elle était bonne. Et de son âme, du royaume de la
Musique et de l'Idée, de nouvelles œuvres luttaient pour naître, de
mélodieuses et chatoyantes images, dont la forme divine faisait
merveilleusement pressentir la patrie infinie, de même que dans le
coquillage bruit la mer, hors de laquelle il a été tiré.




L'ENFANT PRODIGE


L'enfant prodige apparaît;--le silence se fait dans la salle.

Le silence se fait, puis les gens commencent à applaudir, parce que
quelque part, de côté, un personnage né pour dominer et diriger les
foules a, le premier, frappé dans ses mains. Ils n'ont encore rien
entendu, mais ils applaudissent, car une réclame puissamment organisée a
préparé les voies à l'enfant prodige, et les gens sont déjà éblouis,
qu'ils le sachent ou non.

* * *

L'enfant prodige sort de derrière un magnifique paravent, tout brodé de
couronnes empire et de fleurs fabuleuses, grimpe lestement les marches
de l'estrade, et entre dans les applaudissements comme dans un bain,
avec un petit frisson, un léger tressaillement, mais pourtant comme dans
un élément amical. Il s'avance au bord de l'estrade, sourit ainsi que
devant un appareil photographique, et remercie avec un timide et
gracieux petit salut de dame, bien qu'il soit un garçon.

Il est tout habillé de satin blanc, ce qui suscite dans la salle un
certain attendrissement. Il porte une petite veste de satin blanc, d'une
coupe fantaisiste, une écharpe, et même ses souliers sont en satin
blanc. Mais avec ses petites culottes de satin blanc contrastent
fortement ses petites jambes nues qui sont toutes brunes; car l'enfant
est grec.

Il s'appelle Bibi Saccellaphylaccas. Tel est son nom. De quel prénom
«Bibi» est le diminutif ou la forme d'affection, nul ne le sait, à part
l'imprésario qui considère la chose comme un secret commercial. Bibi a
dés cheveux lisses et noirs qui lui tombent presque sur les épaules et
sont cependant séparés de côté par une raie, et rattachés en arrière de
son front brun, finement bombé, par un mince bandeau de soie. Il a la
plus innocente petite figure d'enfant du monde, un petit nez indécis et
une bouche sans astuce; seule la partie du visage au-dessous de ses
yeux de souris, noirs comme du jais, est déjà un peu fatiguée et
nettement cernée de deux traits caractéristiques. Il paraît avoir neuf
ans, n'en compte réellement que huit, et on le présente comme en ayant
sept. Les gens ne savent pas eux-mêmes s'ils le croient vraiment.
Peut-être ne sont-ils pas dupes et y croient-ils tout de même, comme ils
ont coutume de faire dans tant de cas. Ils se disent qu'un peu de
mensonge fait partie de la beauté. Quelle édification, quelle exaltation
serait possible, au sortir de la vie quotidienne, si l'on ne mettait pas
un peu de bonne volonté à ne pas y regarder de si près. Et ils ont tout
à fait raison dans leurs cervelles de gens.

L'enfant prodige remercie, jusqu'à ce que le crépitement qui l'a
accueilli s'apaise; puis il se dirige vers le piano et les gens jettent
un dernier coup d'œil sur leur programme. D'abord vient «Marche
solennelle», puis «Rêverie», puis «Le hibou et les moineaux»,--tout de
Bibi Saccellaphylaccas. Le programme entier est de lui, ce sont ses
compositions. Il ne peut, à dire vrai, pas les écrire, mais il les
possède toutes dans son extraordinaire petite tête, et l'on est obligé
de reconnaître leur valeur artistique, ainsi que le fait remarquer,
d'un ton sérieux et objectif, la notice que l'impresario a composée. Il
semble que l'impresario n'ait réussi à arracher cet aveu à sa nature
critique qu'au prix des plus pénibles luttes.

L'enfant prodige s'assied sur le tabouret et essaie, avec ses petites
jambes, d'accrocher les pédales, qui grâce à un mécanisme ingénieux, se
trouvent placées beaucoup plus haut que d'habitude, afin que Bibi puisse
les atteindre. C'est son propre piano, qu'il emporte partout avec lui.
Il repose sur des supports de bois, et son vernis est passablement
fatigué par les nombreux transports; mais tout cela ne rend la chose que
plus intéressante.

Bibi pose ses pieds de satin blanc sur les pédales, puis prend une
petite mine précieuse, regarde droit devant lui et lève la main droite.
C'est une naïve et brunâtre main d'enfant, mais le poignet est robuste
et peu enfantin, et montre des os développés par l'exercice.

Bibi fait sa mine pour les gens, parce qu'il sait qu'il doit un peu les
distraire. Mais lui-même éprouve, à part soi, son plaisir particulier,
un plaisir qu'il ne pourrait décrire à personne. C'est ce bonheur qui
chatouille, ce frisson de joie cachée, qui le parcourt chaque fois
qu'il est de nouveau assis devant un piano ouvert,--il ne perdra jamais
cela. De nouveau le clavier est là qui s'offre, ces sept octaves noirs
et blancs, parmi lesquels il s'est si souvent perdu dans des aventures
et des vicissitudes profondément émouvantes. C'est la musique, toute la
musique qui s'étend devant lui! Elle s'étend devant lui comme une mer
qui vous attire, et il peut se précipiter dedans, et nager comme un
bienheureux, et plonger complètement dans la tempête, et cependant, en
même temps, conserver la maîtrise de ses mains, gouverner, ordonner...
Il tient sa main droite en l'air.

Dans la salle on n'entend pas un souffle. La tension qui précède la
première note règne... Comment cela commencera-t-il? Cela commence comme
ça: Bibi de son index fait sortir le premier son du piano, un son d'une
force tout à fait inattendue, dans le médium, semblable à un coup de
trompette. D'autres s'y joignent, une introduction s'ensuit,--les
membres des auditeurs se détendent.

La salle, située dans un hôtel moderne de premier ordre, est somptueuse,
avec ses tableaux aux murailles où apparaissent des nudités roses, ses
piliers chargés d'ornements, ses glaces entourées d'entrelacs, et le
nombre infini, le vrai système mondial de lampes électriques qui
jaillissent partout en grappes, en faisceaux entiers et font trembler à
travers la pièce une lumière plus claire que celle du jour, une lumière
fluide, dorée, céleste... Pas une chaise n'est inoccupée, il y a même
des gens debout au fond et dans les allées de côté. Sur le devant où la
place coûte douze marks (car l'impresario professe le principe des prix
qui imposent le respect), s'alignent les gens distingués. La haute
société témoigne d'un vif intérêt pour l'enfant prodige. L'on voit
beaucoup d'uniformes, des toilettes d'un goût recherché... Et il y a
même là quelques enfants qui laissent pendre leurs jambes de leurs
chaises d'un air bien élevé, et contemplent avec des yeux brillants leur
petit collègue en satin blanc favorisé du ciel...

En avant, à gauche, est assise la mère de l'enfant prodige, une dame
extrêmement corpulente, avec un double menton poudré et une plume sur la
tête; et à côté d'elle, l'impresario, un personnage de type oriental qui
porte de larges boutons d'or à ses manchettes très apparentes. Enfin,
au milieu du premier rang, se trouve la princesse. C'est une vieille
petite princesse, ridée et ratatinée, mais elle favorise les arts, dans
la mesure où ils ne blessent pas la délicatesse. Elle est assise dans un
profond fauteuil de soie rouge, et à ses pieds sont étendus des tapis
persans. Elle tient ses mains croisées tout contre sa poitrine, sur sa
robe de soie rayée de gris, incline la tête, et offre l'image d'une paix
pleine de distinction, tandis qu'elle regarde l'enfant prodige se
démener. À côté d'elle se trouve sa dame d'honneur, qui porte s'il vous
plaît une robe de soie rayée de vert. Mais elle n'en est pas moins
seulement une dame d'honneur, et n'a même pas le droit de s'appuyer à
son dossier.

Bibi termine en grande pompe. Avec quelle vigueur ce petit bout de rien
manie le piano! On n'en croit pas ses oreilles. Le thème de la marche,
une mélodie entraînante et victorieuse, éclate encore une fois,
pleinement harmonisé, large et magnifique, et Bibi rejette à chaque
temps son corps en arrière, comme s'il s'avançait triomphalement dans un
cortège. Puis il termine avec puissance, se pousse de côté, en se
courbant, à bas du tabouret, et guette en souriant les
applaudissements.

Et les applaudissements se déchaînent, unanimes, émus, enthousiastes.
Voyez donc quelle élégante tournure a cet enfant lorsqu'il exécute son
petit salut de dame! Battez des mains, battez des mains! Attends que
j'enlève mes gants. Bravo, petit Saccophylax, ou comment t'appelles-tu
donc?--Mais c'est tout à fait un gaillard!

Bibi doit ressortir trois fois de derrière le paravent, avant qu'on le
laisse tranquille. Quelques retardataires, des arrivants de la dernière
minute, se poussent en avant depuis le fond et se casent avec difficulté
dans la salle pleine. Puis le concert continue.

Bibi susurre sa «Rêverie», qui est toute composée d'arpèges au-dessus
desquels s'élève parfois sur de faibles ailes un petit bout de mélodie;
puis il joue «Le hibou et les moineaux». Ce morceau a un succès
foudroyant, électrise tout le monde. C'est un vrai morceau d'enfant,
remarquablement expressif. À la basse est perché le hibou, clignant en
mesure d'un air chagrin ses yeux voilés, tandis qu'à l'octave d'en haut
les moineaux le narguent, en pépiant d'une façon à la fois hardie et
inquiète. Bibi est rappelé trois fois après ce morceau. Un domestique de
l'hôtel, vêtu d'une livrée à boutons brillants, lui apporte sur
l'estrade trois grandes couronnes de laurier et les tient devant lui, de
côté, pendant que Bibi salue et remercie. Même la princesse participe
aux applaudissements, en agitant tout à fait délicatement ses mains
plates l'une contre l'autre, sans que cela produise le moindre bruit...

Comme ce petit rusé s'entend à prolonger le succès! Il se fait attendre
derrière le paravent, s'attarde un peu sur les marches de l'estrade,
examine avec un plaisir enfantin les nœuds de satin des couronnes,
quoique depuis longtemps ils l'ennuient, et laisse aux gens le temps de
donner libre cours à leur exaltation, afin que rien ne soit perdu du
précieux tapage de leurs mains. Le «hibou» est mon clou, pense-t-il; car
il a appris cette expression de l'impresario. Ensuite, vient la
«Fantaisie» qui est, au fond, bien meilleure, surtout le passage où l'on
passe en ut dièse. Mais toi, Public, tu raffoles de ce hibou, quoique ce
soit la première et la plus stupide chose que j'aie faite. Et il
remercie gracieusement.

Puis il joue une «Méditation» et puis une «Étude»;--le programme est
extrêmement nourri. La «Méditation» ressemble tout à fait à la
«Rêverie», ce qui n'est pas une objection contre elle, et, dans
l'«Étude», Bibi déploie sa technique d'exécutant, laquelle est du reste
un peu au-dessous de ses dons d'invention. Mais ensuite vient la
«Fantaisie». Elle est son morceau préféré. Il la joue chaque fois un peu
différemment, la traite d'une façon très libre, et se surprend parfois
lui-même par des trouvailles, des modulations nouvelles, les soirs où il
est bien disposé.

Il est assis et joue, tout petit et brillant dans son habit blanc,
devant le grand piano à queue noir, seul, élu d'entre les mortels, sur
l'estrade, au-dessus de la masse humaine indistincte qui ne possède
toute ensemble qu'une âme morne, difficile à émouvoir, sur laquelle il
doit agir avec son âme individuelle et isolée. Ses fins cheveux noirs
ont glissé sur son front avec le bandeau de soie blanc, ses poignets
entraînés, aux os saillants, se démènent, et l'on voit trembler les
muscles de ses brunes joues enfantines.

Parfois viennent des secondes d'oubli et de solitude, où ses étranges
yeux de souris, entourés d'une cerne pâle, glissent de côté, loin du
public, vers la paroi peinte près de lui, qu'ils transpercent pour se
perdre dans des espaces remplis d'événements et de vie vague. Mais un
regard jeté du coin de l'œil retourne vivement vers la salle, et il se
retrouve devant le public.

Plaintes et cris d'allégresse, essor et chute profonde.--Ma Fantaisie!
pense Bibi avec amour. Écoutez, voilà l'endroit où cela passe en ut
dièse! Et il presse sur la pédale, au moment où cela passe en ut dièse.
Le remarquent-ils? Mais non, bien sûr, ils ne le remarquent pas! Il
lance du moins un joli coup d'œil au plafond, pour qu'ils aient tout de
même quelque chose à regarder.

Les gens sont assis en longues rangées et regardent l'enfant prodige.
Ils pensent aussi toutes sortes de choses dans leurs cervelles de gens.
Un vieux monsieur avec une barbe blanche, une bague à cachet à l'index,
et une protubérance bulbeuse sur sa calvitie, une excroissance si l'on
veut, se dit à part soi: On devrait vraiment avoir honte. On n'a jamais
pu aller plus loin que les «Trois chasseurs du Palatinat», et l'on est
assis là avec ses cheveux gris, à écouter bouche bée ce phénomène pas
plus haut qu'une botte. Mais il faut penser que cela vient d'en-haut.
Dieu dispense ses dons, et l'on n'y peut rien, et ce n'est pas une honte
d'être un homme ordinaire. C'est un peu comme avec l'Enfant Jésus. L'on
peut s'incliner devant un enfant sans en avoir honte. Quel bien étrange
cela fait!--Il n'ose pas penser: comme c'est doux!--«doux» serait peu
convenable pour un énergique vieux monsieur. Mais il le sent! Il le sent
tout de même!

L'Art... pense l'homme d'affaires au nez de perroquet. Oui, sûrement,
cela met un peu d'éclat dans la vie, un peu de tintamarre et de satin
blanc. Du reste c'est une assez bonne affaire. Il y a largement
cinquante places à douze marks de vendues, rien que cela fait six cents
marks,--et en plus tout le reste. Si l'on déduit le loyer de la salle,
l'éclairage et les programmes, il reste bien mille marks. Cela vaut la
peine.

Allons, c'était du Chopin, ce qu'il vient de nous servir là! pense la
maîtresse de piano, une dame au nez pointu, parvenue à l'âge où les
espérances s'endorment et où le discernement devient plus aigu. On peut
dire qu'il n'a pas beaucoup d'originalité. Je dirai plus tard: il manque
d'originalité. Cela sonne bien. De plus la tenue de sa main est tout à
fait défectueuse. On doit pouvoir placer un thaler sur le dessus de la
main... Je le dresserais au moyen de la règle.

Une jeune fille au teint de cire qui se trouve à un âge inquiet où des
pensées délicates peuvent très bien vous venir, pense à part elle: Mais
qu'est-ce que c'est que cela? Qu'est-ce qu'il joue là! C'est la passion
qu'il joue là! Mais ce n'est pourtant qu'un enfant? S'il m'embrassait,
ce serait comme si mon petit frère m'embrassait,--ce ne serait pas un
baiser. Existe-t-il donc une passion détachée, une passion en soi et
sans objet terrestre, qui ne serait qu'un ardent jeu d'enfants? Bon, si
je disais cela tout haut, on m'administrerait de l'huile de foie de
morue. C'est comme cela qu'est le monde.

Contre un pilier se tient un officier. Il considère le glorieux Bibi et
pense: Tu es quelqu'un, et je suis quelqu'un, chacun à sa manière! Au
demeurant il joint les talons et paie à l'enfant prodige le tribut de
respect qu'il paie à toutes les puissances établies.

Mais le critique, un homme vieillissant, vêtu d'un habit luisant et de
pantalons retroussés et éclaboussés, est assis à sa place non payante et
pense: Voyez un peu ce Bibi, ce petit drôle! Comme individu il a encore
un bout de chemin à faire, mais comme type, comme type de l'artiste, il
est déjà complètement achevé. Il a en lui la noblesse de l'artiste et
son absence de dignité, sa charlatanerie et son étincelle sacrée, son
dédain et son ivresse secrète. Mais je ne puis pas écrire ceci, c'est
trop bien. Allez, je serais moi-même devenu un artiste, si je ne voyais
pas si clair dans tout cela...

Voici que l'enfant prodige a fini, et une vraie tempête s'élève dans la
salle. Il doit sortir et sortir encore de derrière son paravent. L'homme
aux boutons brillants traîne de nouvelles couronnes sur l'estrade,
quatre couronnes de laurier, une lyre en violettes, un bouquet de roses.
Il n'a pas assez de bras pour présenter à l'enfant prodige tous ces
dons, l'impresario se rend personnellement sur la scène pour lui venir
en aide. Il passe une couronne autour du cou de Bibi, il caresse
tendrement ses cheveux noirs. Et soudain, comme subjugué, il se penche
et donne à l'enfant prodige un baiser, un baiser retentissant, juste sur
la bouche. Alors la tempête s'enfle en ouragan. Ce baiser traverse la
salle comme une secousse électrique, parcourt la foule d'un frisson
nerveux. Un besoin fou de faire du bruit s'empare des gens. De bruyants
vivats se mêlent au crépitement déchaîné des mains. Quelques-uns des
petits camarades insignifiants de Bibi, là en bas, agitent leurs
mouchoirs... Mais le critique pense: Naturellement, ce baiser
d'impresario devait venir. Un vieux tour qui ne rate jamais son effet.
Ah! Seigneur Dieu, si l'on ne voyait pas si clair dans tout cela!

Et le concert de l'enfant prodige se termine. Il a commencé à sept
heures et demie, à huit heures et demie il est terminé. L'estrade est
pleine de couronnes et deux petits pots de fleurs se dressent sur les
supports à lampes du piano. Bibi joue comme dernier numéro sa «Rhapsodie
grecque», qui s'achève par l'hymne grec, et ses compatriotes présents
chanteraient bien avec, s'il ne s'agissait pas d'un concert distingué.
Ils se dédommagent à la fin par un vacarme énorme, un tapage délirant,
une vraie démonstration nationale. Mais le critique vieillissant pense:
Naturellement, l'hymne devait venir. On transporte l'affaire sur un
autre terrain, on ne néglige aucun moyen d'augmenter l'enthousiasme.
J'écrirai que ceci n'est plus de l'art. Mais peut-être, au contraire,
est-ce justement de l'art. Qu'est-ce que l'artiste? Un pitre. La
critique est très au-dessus. Mais je ne puis pas écrire cela. Et il
s'éloigne dans ses pantalons éclaboussés.

Après neuf ou dix rappels, l'enfant grec ne se retire plus derrière le
paravent, mais descend vers sa maman et vers l'impresario, dans la
salle. Les gens se tiennent debout entre les chaises confondues et
applaudissent et se poussent en avant pour voir Bibi de près.
Quelques-uns veulent aussi voir la princesse: deux cercles compacts se
forment devant l'estrade, autour de l'enfant prodige et autour de la
princesse, et l'on ne sait pas bien lequel des deux fait centre. Mais la
dame d'honneur, sur l'ordre de sa maîtresse, se rend auprès de Bibi;
elle tiraille et lisse un peu sa veste de soie, pour le rendre digne de
paraître en cour, le conduit par le bras devant la princesse et lui fait
signe avec gravité de baiser la main de Son Altesse. «Comment fais-tu,
enfant?» demande la princesse. «Est-ce que cela te vient tout seul dans
l'esprit, quand tu t'assieds?»--«Oui Madame», répond Bibi. Mais en
lui-même, il pense: «Stupide vieille princesse, va!...» Puis il se
détourne d'un air effarouché et gauche et va de nouveau vers les siens.

Dehors, devant le vestiaire, règne une foule compacte. L'on tend ses
numéros, l'on reçoit à bras ouverts, par-dessus la table, les fourrures,
les manteaux, les caoutchoucs. La maîtresse de piano est debout quelque
part parmi des connaissances et leur exprime ses critiques: «Il a peu
d'originalité», dit-elle tout haut, et elle regarde autour d'elle...

Devant un des grands miroirs, une élégante jeune dame se laisse enfiler
son manteau de soirée et ses souliers fourrés par deux sous-lieutenants,
ses frères. Elle est ravissante avec ses yeux bleu d'acier et son visage
clair et aristocratique, une vraie demoiselle de la noblesse.
Lorsqu'elle a fini, elle attend ses frères: «Ne reste pas si longtemps
devant la glace, Adolphe!» dit-elle tout bas, d'un air contrarié, à l'un
des deux qui ne peut se détacher de la vue de son joli visage naïf.
Allons, allons! avec votre permission, le sous-lieutenant Adolphe
boutonnera tout de même son paletot devant la glace, si cela lui
convient!--Puis ils s'en vont, et dehors, dans la rue où les lampes à
arc répandent une lumière trouble à travers le brouillard neigeux, le
sous-lieutenant Adolphe, le col relevé, commence un peu à agiter ses
pieds, les mains dans les poches en biais de son manteau, à exécuter sur
la neige durcie par le gel une petite danse nègre, parce qu'il fait si
froid.

Un enfant! pense la jeune fille mal coiffée qui marche derrière eux les
bras ballants, accompagnée d'un jeune homme sombre. Un aimable enfant!
L'autre là-dedans était digne de respect... Et d'une voix haute et
monotone elle dit: «Nous sommes tous des enfants prodiges, nous autres
créateurs».

Bon! pense le vieux Monsieur qui n'a jamais été plus loin que les _Trois
Chasseurs du Palatinat_, et dont la protubérance est maintenant
recouverte d'un chapeau à haute-forme, qu'est-ce que c'est que cela? Une
sorte de Pythie à ce qu'il me semble.

Mais le jeune homme sombre qui la comprend à demi-mot incline lentement
la tête.

Puis ils se taisent et la jeune fille mal coiffée suit des yeux les
trois aristocratiques jeunes gens. Elle les méprise, mais elle les suit
des yeux, jusqu'à ce qu'ils aient disparu au coin de la rue.




UN PETIT BONHEUR


Silence, nous allons regarder dans une âme. Au vol, pour ainsi dire, en
passant, et seulement pendant quelques pages; car nous sommes
extrêmement occupés. Nous venons de Florence, des siècles passés; il
s'agit, là-bas, de résoudre des situations malaisées. Quand ce sera
fait, où irons-nous? Peut-être à la cour, dans un château royal, qui
sait? D'étranges choses brillent faiblement, sur le point de prendre
forme... Anna, petite baronne, Anna, nous n'avons pas beaucoup de temps
pour toi!

Musique à trois temps, bruit de verres qui s'entrechoquent, brouhaha,
fumée, bourdonnement des conversations, pas de danse: on nous connaît,
on connaît nos petites faiblesses. Est-ce parce que la souffrance a là
ses yeux les plus profonds et les plus douloureux, que nous aimons en
secret à demeurer dans les lieux où la vie célèbre sa simple fête?

«Aspirant!» cria à travers toute la salle le baron Harry, le capitaine
de cavalerie, en s'arrêtant de danser. Il entourait encore sa danseuse
du bras droit, et appuyait sa main gauche sur sa hanche. «Ce n'est pas
une valse que vous nous jouez là, mon garçon, mais une marche funèbre!
Vous n'avez pas de mesure dans le corps; vous ne faites, comme cela, que
flotter et planer. Lieutenant de Gelbsattel, jouez de nouveau, pour que
nous ayons au moins un peu de rythme! Allez-vous-en, aspirant! Dansez,
si vous vous entendez mieux à la danse!»

Et l'aspirant se leva, joignit les talons, et fit place silencieusement
sur l'estrade au lieutenant de Gelbsattel, qui commença aussitôt à taper
avec ses grandes mains blanches, largement écartées, sur le piano plein
de vibrations et de résonances.

Le baron Harry, lui, avait de la mesure dans le corps, des mesures de
valises et de marches, de l'entrain et de la fierté, du bonheur, du
rythme, et de la foi au succès. La veste de hussard à brandebourgs d'or
seyait admirablement à son jeune visage échauffé, qui ne montrait pas la
moindre trace de souci ou de réflexion. Son teint était rougi par le
soleil, comme d'habitude chez les blonds, bien que ses cheveux et ses
moustaches fussent bruns, particularité qui plaisait aux dames. La
cicatrice rouge, au-dessus de la joue droite, donnait à son visage
ouvert une expression martiale. On ne savait pas si on devait
l'attribuer à un coup d'épée ou à une chute de cheval,--dans tous les
cas à quelque chose de splendide. Il dansait comme un dieu.

Mais l'aspirant «flottait et planait», s'il est permis d'employer
l'expression du baron Harry au figuré. Ses paupières étaient beaucoup
trop longues, de sorte qu'il ne parvenait jamais à ouvrir complètement
les yeux; son uniforme aussi était trop vaste et mal adapté à son corps,
et Dieu sait comment il avait été amené à entrer dans la carrière
militaire. Il n'avait pris part qu'à contre-cœur à cette farce de casino
avec «les hirondelles», mais il était venu tout de même, parce qu'il
devait prendre garde de ne pas éveiller les suspicions; car
premièrement il était d'origine bourgeoise, et deuxièmement il existait
de lui une sorte de livre, une série d'histoires en vers, qu'il avait
écrites lui-même, composées, comme on dit, et que tout le monde pouvait
acheter dans les librairies, fait qui devait éveiller une certaine
défiance à l'égard de l'aspirant.

La salle du casino des officiers à Hohendamm était longue, large, et, à
vrai dire, beaucoup trop spacieuse pour les trente couples qui s'y
divertissaient ce soir-là. Les parois et l'estrade des musiciens étaient
ornées de fausses draperies de stuc peint en rouge; du plafond de
mauvais goût pendaient deux lustres faussés, sur lesquels des bougies
brûlaient de travers, en laissant tomber des gouttes de cire; mais le
parquet avait été frotté toute l'après-midi par six hussards dépêchés
par ordre, et, finalement, même messieurs les officiers ne pouvaient
pas, dans un coin perdu, un trou, une Abdère comme Hohendamm, exiger
plus de splendeur. Du reste, ce qui pouvait manquer à la fête était
compensé par les dispositions spéciales de joie maligne qui donnaient à
la soirée son caractère particulier, par le plaisir défendu et osé qu'il
y avait à se trouver en compagnie des «hirondelles». Même les stupides
ordonnances riaient sous cape, en plaçant de nouvelles bouteilles de
champagne dans les seaux à glace, près des tables couvertes de nappes
blanches qui étaient dressées sur trois côtés de la salle. Ils
regardaient autour d'eux et baissaient les yeux en souriant, comme des
serviteurs qui prêtent un concours silencieux et dégagé de toute
responsabilité à une entreprise risquée,--tout cela à cause des
«hirondelles».

Les hirondelles, les hirondelles?--Eh bien, bref, c'étaient les
«hirondelles de Vienne»! Elles traversaient le pays comme une bande
d'oiseaux migrateurs, prenaient leur essor de ville en ville, au nombre
environ d'une trentaine, et paraissaient dans les music-halls et les
théâtres de cinquième ordre, en chantant, avec des allures libres et des
voix allègres et gazouillantes, leur chant de prédilection:

    Quand les hirondelles reviendront,
    Elles s'étonneront, elles s'étonneront...

C'était un joli chant, d'un humour facile à saisir, et elles le
chantaient au milieu de l'approbation de la partie compréhensive du
public.

C'est ainsi que les «hirondelles» étaient venues à Hohendamm, et
avaient chanté dans la brasserie de Gugelfing. Tout un régiment de
hussards tenait garnison à Hohendamm; elles étaient donc en droit de
s'attendre à rencontrer plus d'intérêt que d'habitude auprès des cercles
compétents. Elles trouvèrent plus, elles trouvèrent de l'enthousiasme.
Jour après jour les officiers non mariés venaient s'asseoir à leurs
pieds, écoutaient le chant des «hirondelles», et buvaient la bière
blonde de Gugelfing à la santé des jeunes filles; avant peu, les
officiers mariés se trouvèrent aussi du nombre, et, un soir, le colonel
de Rummler était apparu en personne, avait suivi le programme avec une
sympathie des plus vives, et s'était, pour finir, exprimé de divers
côtés d'une façon pleinement approbative sur le compte des
«hirondelles».

C'est alors que, parmi les lieutenants et les capitaines, avait mûri le
plan de recevoir les «hirondelles» dans l'intimité, un choix d'entre
elles, environ dix des plus jolies, de les inviter au casino pour une
soirée amusante, où l'on ferait du vacarme et où l'on boirait du
champagne. Les officiers supérieurs ne devaient, par égard pour
l'opinion, rien savoir de l'entreprise, et s'abstenir, de cœur lourd,
d'y participer; quant aux autres, non seulement les sous-officiers
célibataires, mais aussi les lieutenants et les capitaines mariés y
prenaient part, et même (là résidait le piquant, le sel particulier de
la chose), et même en compagnie de leurs femmes.

Des obstacles, des scrupules? Le lieutenant de Levzahn avait découvert
ce principe admirable que, pour les soldats, les obstacles et les
principes n'existent qu'afin d'être surmontés et jetés au vent! Les bons
habitants de Hohendamm pouvaient bien, s'ils apprenaient la chose,
s'indigner de ce que les officiers aient réuni leurs femmes aux
«hirondelles»,--à la vérité, eux n'auraient pas pu se permettre cela.
Mais il existe des hauteurs, il existe des régions aventureuses et
extrêmes de la vie, où il est de nouveau loisible de faire ce qui, dans
des sphères plus basses, souillerait et déshonorerait. Et puis, les
honorables habitants de l'endroit n'étaient-ils pas habitués à
s'attendre, de la part de leurs hussards, à toutes sortes
d'extravagances? Les officiers montaient à cheval sur les trottoirs,
sous le clair soleil du bon Dieu, si cela leur plaisait. C'était arrivé.
Une fois, vers le soir, on avait tiré des coups de pistolet sur la place
du marché, ce qui, également, n'avait pu être que le fait des officiers.
Et quelqu'un s'était-il permis de grogner? Maintes personnes affirment
l'authenticité de l'anecdote suivante.

Un matin, entre cinq et six heures, le capitaine baron Harry revenait
fort joyeusement, avec quelques camarades, d'une réunion nocturne; il y
avait là le capitaine de Hühnemann, ainsi que les lieutenants et
sous-lieutenants Le Maistre, Truchsess, de Trautenau et de Lichterloh.
Comme ces messieurs passaient sur le vieux pont, ils rencontrèrent un
garçon boulanger qui portait sur l'épaule une grande corbeille remplie
de petits pains, et suivait son chemin à travers le frais matin, en
sifflant avec insouciance. «Donne cela!» cria le baron Harry, et il
saisit la corbeille par son anse, lui fit décrire trois cercles en
l'air, si adroitement que pas un petit pain ne s'en échappa, et la lança
ensuite, suivant un arc de cercle qui témoignait de la force de son
bras, loin dans les flots troubles. Le gamin, tout d'abord saisi de
frayeur, leva, lorsqu'il vit flotter et disparaître ses petits pains,
les bras en l'air, poussa des cris lamentables et se comporta comme un
désespéré. Mais, après que ces messieurs se furent amusés un moment de
sa frayeur enfantine, le baron Harry lui jeta une pièce d'argent qui
valait trois fois le contenu de la corbeille, puis les officiers
continuèrent en riant leur route. Alors le gamin comprit qu'il avait eu
affaire à des gens nobles, et se tut.

Cette histoire avait vite fait le tour du pays, mais nul ne se serait
seulement risqué à faire la grimace! En souriant ou en grinçant des
dents, il fallut, de la part du baron Harry et de ses camarades, avaler
la chose. Ils étaient les maîtres! Les maîtres de Hohendamm! Et c'est
ainsi que les femmes des officiers se trouvèrent réunies aux
«hirondelles».

Sans doute l'aspirant ne s'y entendait-il pas plus à danser qu'à jouer
des valses, car, sans engager personne, il s'assit en s'inclinant à une
table, à côté de la petite baronne Anna, la femme du baron Harry, et lui
adressa quelques mots timides. S'entretenir avec les «hirondelles» lui
était impossible. Il avait une vraie terreur d'elles, car il s'imaginait
que cette sorte de jeunes filles le regarderait, quoi qu'il dise, avec
étonnement, et cette idée faisait souffrir l'aspirant. Mais, comme la
musique la plus mauvaise le plongeait dans un état d'esprit taciturne,
las et rêveur, ainsi que c'est le cas pour beaucoup de natures molles et
incapables, et que la baronne Anna, à qui il était parfaitement
indifférent, ne lui répondait que d'une façon distraite, ils se turent
bientôt tous les deux, avec un sourire fixe et un peu crispé qui leur
était étrangement commun.

Les bougies des lustres vacillaient et égouttaient tellement qu'elles
étaient complètement déformées par des excroissances rugueuses et à
demi-figées de stéarine. Au-dessous d'elles, les couples tournaient et
glissaient au rythme enflammé du lieutenant de Gelbsattel. Les pieds
avançaient en s'appuyant sur la pointe, tournaient avec élasticité, et
se coulaient plus loin. Les longues jambes des messieurs
s'infléchissaient un peu, s'enlevaient, rebondissaient et s'élançaient
au delà. Les habits flottaient. Les vestes aux couleurs vives des
hussards s'entre-croisaient en tourbillonnant, et les danseuses, avec
une inclination de tête voluptueuse, appuyaient leur taille aux bras des
danseurs.

Le baron Harry tenait une hirondelle étonnamment jolie assez fortement
pressée contre sa poitrine galonnée, et, son visage très près du sien,
la regardait fixement dans les yeux. Le sourire de la baronne Anna
suivait le couple. Là-bas, l'immense sous-lieutenant de Lichterloh
faisait rouler avec lui une petite hirondelle grasse, ronde comme une
boule, et excessivement décolletée. Mais, sous un des lustres, Madame la
capitaine de Hühnemann, qui aimait le champagne par-dessus tout,
tournoyait en personne, dans un complet oubli de ce qu'elle se devait,
en compagnie d'une troisième hirondelle, une mignonne créature marquée
de taches de rousseur, dont le visage rayonnait complètement de
l'honneur inusité qui lui était fait. «Chère baronne, dit plus tard
Madame de Hühnemann à la femme du lieutenant de Truchsess, ces filles ne
sont pas du tout ignorantes, elles peuvent vous énumérer sur le bout du
doigt toutes les villes de garnison de l'empire». Elles dansaient
ensemble parce qu'il y avait deux dames de trop, et ne s'apercevaient
pas du tout que, peu à peu, tout le monde se retirait de la scène pour
les laisser se produire toutes seules. Elles finirent tout de même par
le remarquer, et restèrent debout au milieu de la salle, complètement
accablées par les rires, les applaudissements et les bravos.

Ensuite on but du champagne, et les ordonnances gantées de blanc
coururent de table en table pour remplir les verres. Puis les
«hirondelles» durent chanter encore une fois, oui, il fallait qu'elles
chantassent, peu importait qu'elles fussent hors d'haleine ou non.

Elles se tenaient alignées sur l'estrade qui occupait un des petits
côtés de la salle, et jouaient des yeux. Leurs épaules et leurs bras
étaient nus, et leurs robes arrangées de façon à former des vestes gris
clair avec des queues d'hirondelles plus foncées. Elles portaient en
outre des bas à jours gris, et des souliers très découverts à talons
extrêmement hauts. Il y en avait de blondes et de brunes, de grosses à
l'air jovial, et d'autres d'une intéressante maigreur, certaines avaient
des joues d'un vieux rouge tout à fait particulier, et d'autres le
visage aussi blanc que des clowns. Mais la plus jolie de toutes était
assurément la petite brune aux bras d'enfant et aux yeux taillés en
amande que le baron Harry venait justement de faire danser. La baronne
Anna trouvait aussi que c'était la plus jolie, et continuait à sourire.

Maintenant les «hirondelles» chantaient, tandis que le lieutenant de
Gelbsattel les accompagnait, la tête tournée vers elles, en rejetant le
haut du corps en arrière, et en allongeant les bras pour atteindre les
touches. Elles chantaient à l'unisson qu'elles étaient de légers
oiseaux, qui avaient déjà parcouru le monde entier, et qu'elles
emportaient en s'envolant tous les cœurs avec elles. Elles chantèrent un
chant extrêmement mélodieux qui commençait par ces mots:

    Oui, oui, les militaires,
    Nous les aimons beaucoup...

et qui se terminait aussi tout à fait de la même façon. Ensuite, à la
supplication générale, elles chantèrent encore une fois le chant des
hirondelles, et les messieurs, qui le savaient déjà par cœur aussi bien
qu'elles, reprirent avec enthousiasme:

    Quand les hirondelles reviendront,
    Elles s'étonneront, elles s'étonneront...

La salle tremblait de chants, de rires, du cliquetis et des
trépignements des pieds éperonnés qui marquaient la mesure.

La baronne Anna riait aussi de tant d'exubérance et des folies; elle
avait déjà tant ri toute la soirée, que la tête et le cœur lui en
faisaient mal, et qu'elle aurait aimé fermer les yeux en paix dans
l'obscurité, si Harry ne s'était pas amusé avec tant d'ardeur. «Ce soir,
je suis gaie!» avait-elle dit auparavant à sa voisine de table, pendant
un instant où elle le croyait; mais cela lui avait valu un silence et un
regard moqueur, sur quoi elle s'était souvenue que l'on n'avait pas
coutume, en société, de dire des choses de ce genre. Si l'on était gai,
on se conduisait en conséquence; le constater et l'exprimer était déjà
risqué et bizarre; mais dire: «Je suis triste», aurait été radicalement
impossible.

La baronne Anna avait grandi au milieu d'une si grande solitude et d'un
si grand silence, dans la propriété de son père, au bord de la mer,
qu'elle était toujours trop portée à négliger de semblables vérités,
bien qu'elle craignît de paraître étrange aux gens, et désirât ardemment
être tout à fait semblable aux autres, afin qu'on l'aimât un peu. Elle
avait des mains pâles et des cheveux cendrés, beaucoup trop lourds pour
son mince petit visage à l'ossature délicate. Entre ses sourcils clairs,
se creusait une ride verticale, qui donnait à son sourire quelque chose
de malheureux et de souffrant.

Il faut vous dire qu'elle aimait son mari.--Ne souriez pas! Elle
l'aimait même encore à cause de l'histoire des petits pains, elle
l'aimait lâchement et misérablement, bien qu'il la trompât et maltraitât
journellement son cœur comme un gamin; elle souffrait de l'aimer, comme
une femme qui méprise sa propre délicatesse et sa propre faiblesse, et
sait que la force et le robuste bonheur ont tous les droits sur la
terre. Oui, elle s'abandonnait à cet amour et à ses tourments, comme
elle s'était elle-même abandonnée à lui, avec le désir assoiffé d'une
créature solitaire et rêveuse vers la vie, la passion et les tempêtes du
sentiment, jadis, lorsque, dans un court accès de tendresse, il avait
demandé sa main.

Mesure à trois temps, bruit de verres qui s'entre-choquent, brouhaha,
fumée, bourdonnement des conversations, pas de danses: c'était l'univers
de Harry et son royaume, et c'était le royaume de ses rêves à elle,
parce que là se trouvaient le bonheur, la banalité, l'amour et la vie.

Vie mondaine! Innocente et joyeuse vie mondaine, poison énervant,
avilissant, séducteur, plein d'un stérile attrait, coquette ennemie de
la pensée et de la paix, tu es une chose terrible! Elle demeurait assise
là des nuits durant, torturée par le contraste aigu entre le vide, le
néant alentour, et l'animation fiévreuse, due au vin, au café, à la
musique sensuelle et à la danse. Elle demeurait assise, et voyait Harry
charmer des femmes jolies et gaies, non parce qu'elles le rendaient
particulièrement heureux, mais parce que sa vanité exigeait qu'il se fît
voir avec elles, comme un homme privilégié à qui rien ne manque, qui
n'est exclu de rien, ne connaît aucun désir. Comme cette vanité lui
faisait mal et pourtant comme elle l'aimait! Comme il était doux de
constater qu'il était beau, jeune, brillant et fascinant! Comme l'amour
que les autres femmes lui portaient enflammait douloureusement le sien!
Et quand c'était fini, lorsque, après une fête qu'elle avait passée à
souffrir et à se tourmenter à cause de lui, il se répandait en éloges,
avec un inconscient égoïsme, sur la soirée qu'il venait de passer, alors
venaient ces instants où sa haine et son mépris égalaient son amour, où
elle le nommait dans son cœur «vaurien», «fat», et où elle essayait de
le punir par son silence, son silence ridicule et désespéré.

Est-ce bien cela, petite baronne Anna? Exprimons-nous bien tout ce qui
se cache derrière ton pauvre sourire, tandis que les «hirondelles»
chantent? Et puis vient cet état pitoyable et humiliant où, étendue dans
son lit, vers le matin, après un peu de cette innocente vie mondaine, tu
épuises les forces de ton esprit à réfléchir aux plaisanteries, aux mots
spirituels, aux bonnes réponses que tu aurais dû trouver pour être
aimable, et que tu n'as pas trouvés. Puis viennent ces rêves vers
l'aube, où, épuisée de douleur, tu pleures sur son épaule, où il essaie
de te consoler d'une de ses paroles gentilles, vides, et quelconques,
et où tu es soudain traversée par la honte et le sentiment de
l'absurdité qu'il y a à pleurer sur son épaule de ce que le monde soit
ce qu'il est.

S'il tombait malade, n'est-ce pas? Avons-nous bien deviné? N'est-il pas
vrai que, d'un malaise insignifiant chez lui, surgit pour toi tout un
monde de rêves, dans lesquels tu le vois souffrant et livré à tes soins,
où il gît devant toi, impuissant et brisé, et enfin, enfin,
t'appartient? N'aie pas honte! Ne te prends pas en horreur! La
souffrance rend parfois un peu mauvais,--nous le voyons, nous le savons,
hélas, pauvre petite âme, nous en avons vu bien d'autres dans nos
voyages! Mais tu pourrais bien t'occuper un peu du jeune aspirant aux
paupières trop longues, qui est assis à côté de toi, et unirait
volontiers sa solitude à la tienne. Pourquoi le dédaignes-tu? Pourquoi
le méprises-tu? Parce qu'il appartient à ton propre univers, et non pas
à l'autre, celui où règnent l'entrain, la fierté, le bonheur, le rythme
et la foi au succès? Certes, il est dur de n'être chez soi ni dans un
monde, ni dans l'autre,--nous le savons! Mais il n'y a pas de
réconciliation possible.

Les applaudissements éclatèrent au milieu des dernières mesures jouées
par le lieutenant de Gelbsattel, les «hirondelles» avaient fini. Sans se
servir des marches elles sautèrent à bas de l'estrade, avec lourdeur ou
légèreté, et les messieurs s'empressèrent de leur venir en aide. Le
baron Harry aida la petite brune aux bras d'enfant, il le fit avec
conscience et discernement. Il entoura le haut de ses cuisses d'un de
ses bras, de l'autre sa taille, lui laissa le temps de s'asseoir et la
porta presque jusqu'à l'une des petites tables, où il remplit son verre
jusqu'à le faire déborder, et trinqua avec elle lentement, en la
regardant dans les yeux avec un sourire vide et insistant. Il avait
beaucoup bu, et sa cicatrice ressortait en rouge sur son front blanc,
qui contrastait fortement avec son visage hâlé; mais il se sentait libre
et dispos, parfaitement joyeux, et aucune passion ne le troublait.

Sa table se trouvait en face de celle de la baronne Anna, à l'extrémité
opposée de la salle, et celle-ci, tout en échangeant des paroles
indifférentes avec quelqu'un qui se trouvait près d'elle, tendait
avidement l'oreille aux rires qui s'élevaient là-bas, épiait
honteusement, à la dérobée, chaque mouvement, en proie à cet état
étrange, plein de douloureuse tension, qui vous permet de poursuivre
machinalement, en conservant tous les usages du monde, un entretien
avec une personne, et d'être, en même temps, complètement absent
d'esprit, d'être auprès de quelqu'un d'autre que l'on observe.

Une ou deux fois, il lui sembla que le regard de la petite «hirondelle»
effleurait le sien. La connaissait-elle? Savait-elle qui elle était?
Comme elle était belle! Comme elle était hardie, insouciante, pleine de
vie, séduisante! Si Harry l'avait aimée, s'était rongé pour elle, avait
souffert à cause d'elle, la baronne Anna le lui aurait pardonné, aurait
compris, sympathisé. Et soudain, elle sentit que sa propre aspiration
vers la petite «hirondelle» était plus ardente et plus profonde que
celle de Harry.

La petite «hirondelle»! Mon Dieu, elle s'appelait Emmy et était
parfaitement quelconque, mais ravissante, certes, avec ses mèches de
cheveux noirs, qui entouraient un visage large et avide, ses yeux en
amande, sa grande bouche pleine de dents éblouissantes, et ses bras
bruns, tendres, aux rondeurs attirantes; ce qu'elle avait de plus beau,
c'était les épaules, qui, lorsqu'elle faisait certains mouvements,
glissaient dans leurs articulations avec une souplesse inexprimable. Le
baron Harry était plein d'intérêt pour ces épaules; il ne voulait
absolument pas permettre qu'elle les couvrît, mais engagea une lutte
tumultueuse pour s'emparer du châle qu'elle s'était mis dans la tête de
jeter autour,--et, durant tout cela, personne, de près ni de loin, pas
plus le baron Harry que son épouse, ou quelqu'un d'autre, n'avait
remarqué que cette petite créature sans défense, rendue sentimentale par
le vin, avait, pendant toute la soirée, soupiré après le jeune aspirant
chassé du piano quelque temps auparavant pour son manque de rythme. Les
yeux las et le jeu du jeune homme l'avaient séduite; il lui paraissait
noble, poétique, d'un autre monde, tandis que la manière d'être du baron
Harry ne lui était que trop connue et l'ennuyait. Elle était tout à fait
malheureuse et désolée de ce que le jeune aspirant ne lui eût, de son
côté, pas accordé la moindre marque de sympathie.

Les bougies, presque consumées, répandaient une lumière trouble à
travers la fumée des cigarettes, qui planait en couches bleuâtres
au-dessus des têtes. Un parfum de café flottait à travers la salle. Une
atmosphère fade et lourde, vapeurs de fête, exhalaisons humaines,
rendues plus épaisses et troublantes par les parfums risqués des
hirondelles, reposait sur toutes choses, sur les tables couvertes de
nappes blanches, sur les seaux à champagne, sur les êtres fatigués et
excités, sur le bourdonnement de leurs voix, leurs rires éclatants ou
étouffés, et leurs badinages amoureux.

La baronne Anna ne parlait plus. Le désespoir et ce terrible assemblage
de désir, d'envie, d'amour et de mépris de soi-même que l'on nomme
jalousie, et qui ne devrait pas exister si le monde était bon, avait
tellement submergé son cœur qu'elle n'avait plus la force de jouer la
comédie. Qu'il voie donc où elle en était, et qu'il ait honte d'elle,
afin qu'il y ait dans son cœur au moins un sentiment la concernant!

Elle regarda de son côté. Le jeu, là-bas, allait un peu loin, et tout le
monde le suivait curieusement des yeux en riant. Harry avait inventé une
nouvelle sorte de lutte tendre avec la petite «hirondelle». Il
s'obstinait à vouloir faire l'échange de leurs bagues; ses genoux
appuyés contre les siens, il la maintenait fermement sur sa chaise, tout
en essayant, par une poursuite effrénée, d'attraper sa main, et en
cherchant à ouvrir son petit poing fortement serré.

Enfin il y parvint. Parmi les bruyants applaudissements de l'assemblée,
il lui enleva cérémonieusement son étroit anneau, et, triomphant, lui
passa de force sa propre alliance au doigt.

Alors la baronne Anna se leva. La colère et la douleur, le désir de se
cacher dans l'obscurité avec sa souffrance et le cher sentiment de son
néant, le vœu désespéré de le punir par un scandale, d'attirer d'une
façon quelconque son attention, la dominèrent complètement. Très pâle,
elle repoussa sa chaise, et se dirigea à travers la salle vers la porte.

Ce mouvement fit sensation. On échangeait des regards graves et
dégrisés. Quelques messieurs appelèrent tout haut Harry par son nom. Le
bruit se calma.

Alors il se passa quelque chose de tout à fait singulier.
L'«hirondelle», à savoir Emmy, prit, avec la plus vive énergie, fait et
cause pour Anna. Était-ce que l'instinct commun aux femmes pour la
souffrance et l'amour malheureux inspirait sa conduite, était-ce que son
propre chagrin au sujet de l'aspirant aux paupières lasses lui faisait
voir dans la baronne Anna une camarade d'infortune? Toujours est-il
qu'elle agit à l'étonnement général.

«Vous êtes vulgaire!» dit-elle tout haut, au milieu du silence qui
régnait, en repoussant le baron Harry abasourdi. Ce seul mot: «Vous êtes
vulgaire!», et, d'un trait, elle fut auprès de la baronne Anna, qui
tenait déjà la poignée de la porte.

«Pardon!» dit-elle tout bas, comme si personne d'autre autour d'elle
n'était digne de l'entendre. «Voici la bague!» En même temps elle
pressait l'alliance d'Harry dans la main de la baronne Anna. Et, tout à
coup, la baronne Anna sentit sur cette main la large et chaude petite
figure de la jeune fille, et la brûlure d'un fervent et tendre baiser.
«Pardon!», murmura encore une fois la petite «hirondelle», et elle
s'enfuit.

Mais la baronne Anna se tenait dehors dans l'obscurité, encore tout
étourdie, attendant que cet événement inattendu prît en elle un sens et
une forme. Et il arriva qu'un sentiment de bonheur, de doux, chaud et
secret bonheur lui ferma un instant les yeux.

Assez! pas plus loin! Voyez un peu le précieux petit incident! Elle se
tenait là, toute charmée et ravie, parce que cette folle petite
vagabonde était venue lui baiser la main!

Bonsoir, baronne Anna, nous te quittons, nous mettons sur ton front un
baiser et nous nous sauvons. Adieu! Dors, maintenant. Tu vas rêver toute
la nuit de la petite «hirondelle» qui est venue à toi, et pour quelques
instants tu seras heureuse.

Car un peu de bonheur, un petit frisson, un petit transport de bonheur
effleure l'âme, lorsque ces deux mondes, entre lesquels erre le désir,
se rapprochent en une courte et illusoire rencontre.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

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LIBRAIRIE: STOCK LE CABINET COSMOPOLITE

_Collection de traductions intégrales d'œuvres étrangères, in-18
grand jésus, tirée à 2.700 exemplaires numérotes sur papier d'alfa._

1. GEORGE MOORE, _Confessions d'un jeune anglais_ (Angleterre).

2. WYSPIANSKI, _Deux Tragédies_ (Pologne).

3. STRINDBERG, _La Chambre Rouge_ (Suède).

4. JEAN-PAUL, _Quintus Fixlein_ (Allemagne).

5. DOSTOIEVSKY, _La Voix souterraine_ (Russie).

6. TAGORE, _Le Cycle du Printemps_ (Inde).

7. KIVI, _Les Sept Frères_ (Finlande).

8. KARIN MICHAELIS, _Femmes_ (Danemark).

9. SCHNITZLER, _Mademoiselle Else_ (Autriche).

10. N. HAWTHORNE, _Contes_ (Etats-Unis).

11. HOFFMANN, _Les Élixirs du Diable_ (Allemagne).

12. H. KINCK, _Les Tentations de Nils Brosme_ (Norvège).

13. ST. ZWEIG, _Amok ou le Fou de Malaisie_ (Autriche).

14. CHANDIDASA, _Les Amours de Radha et de Krichna_ (Inde).

15. R. DEL VALLE INCLAN, _Divines Paroles_ (Espagne).

16. TOLSTOÏ, _La Mort d'Ivan Ilitch--Maître et Serviteur_ (Russie).

17. NOVALIS, _Journal intime, suivi des Hymnes à la Nuit et de
Fragments inédits_ (Allemagne).

18. OSCAR WILDE, _Intentions_ (Trad. nouv.) (Angleterre).

19. PETER EGGE, _Hansine Solstad_ (Norvège).

20. T. STORM, _L'Homme au Cheval gris_ (Allemagne).

21. M. BARING, _Daphné Adeane_ (Angleterre).

22. STIJN STREUVELS, _L'Août_ (Flandre).

23. KAT. MANSFIELD, _Félicité_ (Angleterre).

24. SEI-SHONAGON, _Notes de l'Oreiller_ (Japon).

25. H. DE KEYSERLING, _Figures Symboliques_ (Allemagne).

26. GOTTFRIED KELLER, _Les Gens de Seldwyla_ (Suisse allemande).

27. H. D. LAWRENCE, _Le Renard_ (Angleterre).

28. L. P. SMITH, _Miroitements_ (Angleterre).

29. VINSNES, _Le Carrefour_ (Norvège).

30. G. VERGA, _Cavalleria Rusticana_ (Italie).

31. VIRGINIA WOOLF, Mrs. _Dalloway_ (Angleterre).

32. OTTO RUNG, _Cortège d'ombres_ (Danemark).

33. KAT. MANSFIELD, _Garden Party_ (Angleterre).

34. H. JAMES, _Dans la cage, L'Élève, L'autel des morts_ (Angleterre).

35. E.-T.-A. HOFFMANN, _Nouvelles musicales_ (Allemagne).

36. T. DE LA PARRA, _Mémoires de Maman Blanche_ (Argentine).




[Fin de _Tonio Kröger_ par Thomas Mann,
traduit par Geneviève Maury]