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Titre: Le Fantme de l'Opra
Auteur: Leroux, Gaston (1868-1927)
Photographe: Anonyme
Date de la premire publication: 1910 [roman],
   1926 [photographies]
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Socit d'ditions et de publications, 1926
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   2 fvrier 2011
Date de la dernire mise  jour:
   2 fvrier 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 713

Ce livre lectronique a t cr par:
   Carlo Traverso, Eric Vautier, Rnald Lvesque
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Europe)
    http://dp.rastko.net
    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






GASTON LEROUX

LE FANTME DE L'OPRA

ROMAN


Abondamment illustr par les photographies de l'UNIVERSAL FILM

SOCIT D'DITIONS ET DE PUBLICATIONS

Copyright by Jules Tallandier 1926

[Illustration: LE FANTME DE L'OPRA]

[Illustration: C'tait une trange et blme et fantastique figure que
celle du Fantme de l'Opra.]




AVANT-PROPOS

O L'AUTEUR DE CE SINGULIER OUVRAGE RACONTE AU LECTEUR COMMENT IL FUT
CONDUIT  ACQURIR LA CERTITUDE QUE LE FANTME DE L'OPRA A RELLEMENT
EXIST.


Le Fantme de l'Opra a exist. Ce ne fut point, comme on l'a cru
longtemps, une inspiration d'artistes, une superstition de directeurs,
la cration falote des cervelles excites de ces demoiselles du corps de
ballet, de leurs mres, des ouvreuses, des employs du vestiaire et de
la concierge.

Oui, il a exist, en chair et en os, bien qu'il se donnt toutes les
apparences d'un vrai fantme, c'est--dire d'une ombre.

J'avais t frapp, ds l'abord que je commenai de compulser les
archives de l'Acadmie nationale de musique, par la concidence
surprenante des phnomnes attribus au _fantme_, et du plus
mystrieux, du plus fantastique des drames et je devais bientt tre
conduit  cette ide que l'on pourrait peut-tre rationnellement
expliquer celui-ci par celui-l. Les vnements ne datent gure que
d'une trentaine d'annes et il ne serait point difficile de trouver
encore aujourd'hui, au foyer mme de la danse, des vieillards fort
respectables, dont on ne saurait mettre la parole en doute, qui se
souviennent, comme si la chose datait d'hier, des conditions
mystrieuses et tragiques qui accompagnrent l'enlvement de Christine
Daa, la disparition du vicomte de Chagny et la mort de son frre an
le comte Philippe, dont le corps fut trouv sur la berge du lac qui
s'tend dans les dessous de l'Opra, du ct de la rue Scribe. Mais
aucun de ces tmoins n'avait cru jusqu' ce jour devoir mler  cette
affreuse aventure le personnage plutt lgendaire du fantme de l'Opra.

La vrit fut lente  pntrer mon esprit troubl par une enqute qui se
heurtait  chaque instant  des vnements qu' premire vue on pouvait
juger extraterrestres, et, plus d'une fois, je fus tout prs
d'abandonner une besogne o je m'extnuais  poursuivre--sans la saisir
jamais--une vaine image. Enfin, j'eus la preuve que mes pressentiments
ne m'avaient point tromp et je fus rcompens de tous mes efforts le
jour o j'acquis la certitude que le fantme de l'Opra avait t plus
qu'une ombre.

Ce jour-l, j'avais pass de longues heures en compagnie des _Mmoires
d'un Directeur_, oeuvre lgre de ce trop sceptique Moncharmin qui ne
comprit rien, pendant son passage  l'Opra,  la conduite tnbreuse du
fantme, et qui s'en gaussa tant qu'il put, dans le moment mme qu'il
tait la premire victime de la curieuse opration financire qui se
passait  l'intrieur de l'enveloppe magique.

Dsespr, je venais de quitter la bibliothque quand je rencontrai le
charmant administrateur de notre Acadmie nationale, qui bavardait sur
un palier avec un petit vieillard vif et coquet, auquel il me prsenta
allgrement. M. l'administrateur tait au courant de mes recherches et
savait avec quelle impatience j'avais en vain tent de dcouvrir la
retraite du juge d'instruction de la fameuse affaire Chagny, M. Faure.
On ne savait ce qu'il tait devenu, mort ou vivant; et voil que, de
retour du Canada, o il venait de passer quinze ans, sa premire
dmarche  Paris avait t pour venir chercher un fauteuil de faveur au
secrtariat de l'Opra. Ce petit vieillard tait M. Faure lui-mme.

Nous passmes une bonne partie de la soire ensemble et il me raconta
toute l'affaire Chagny telle qu'il l'avait comprise jadis. Il avait d
conclure, faute de preuves,  la folie du vicomte et  la mort
accidentelle du frre an, mais il restait persuad qu'un drame
terrible s'tait pass entre les deux frres  propos de Christine Daa.
Il ne sut me dire ce qu'tait devenue Christine, ni le vicomte. Bien
entendu, quand je lui parlai de fantme, il ne fit qu'en rire. Lui aussi
avait t mis au courant des singulires manifestations qui semblaient
alors attester l'existence d'un tre exceptionnel ayant lu domicile
dans un des coins les plus mystrieux de l'Opra et il avait connu
l'histoire de l'enveloppe, mais il n'avait vu dans tout cela rien qui
pt retenir l'attention d'un magistrat charg d'instruire l'affaire
Chagny, et c'est tout juste s'il avait cout quelques instants la
dposition d'un tmoin qui s'tait spontanment prsent pour affirmer
qu'il avait eu l'occasion de rencontrer le fantme. Ce personnage--le
tmoin--n'tait autre que celui que le Tout-Paris appelait le Persan
et qui tait bien connu de tous les abonns de l'Opra. Le juge l'avait
pris pour un illumin.

Vous pensez si je fus prodigieusement intress par cette histoire de
Persan. Je voulus retrouver, s'il en tait temps encore, ce prcieux et
original tmoin. Ma bonne fortune reprenant le dessus, je parvins  le
dcouvrir dans son petit appartement de la rue de Rivoli, qu'il n'avait
point quitt depuis l'poque et o il allait mourir cinq mois aprs ma
visite.

Tout d'abord, je me mfiai; mais quand le Persan m'eut racont, avec une
candeur d'enfant, tout ce qu'il savait personnellement du fantme et
qu'il m'eut remis en toute proprit les preuves de son existence et
surtout l'trange correspondance de Christine Daa, correspondance qui
clairait d'un jour si blouissant son effrayant destin, il ne me fut
plus possible de douter! Non! non! Le fantme n'tait pas un mythe!

Je sais bien que l'on m'a rpondu que toute cette correspondance n'tait
peut-tre point authentique et qu'elle pouvait avoir t fabrique de
toutes pices par un homme, dont l'imagination avait t certainement
nourrie des contes les plus sduisants, mais il m'a t possible,
heureusement, de trouver de l'criture de Christine en dehors du fameux
paquet de lettres et, par consquent, de me livrer  une tude
comparative qui a lev toutes mes hsitations.

Je me suis galement document sur le Persan et ainsi j'ai apprci en
lui un honnte homme incapable d'inventer une machination qui et pu
garer la justice.

C'est l'avis du reste des plus grandes personnalits qui ont t mles
de prs ou de loin  l'affaire Chagny, qui ont t les amis de la
famille et auxquelles j'ai expos tous mes documents et devant
lesquelles j'ai droul toutes mes dductions. J'ai reu de ce ct les
plus nobles encouragements et je me permettrai de reproduire  ce sujet
quelques lignes qui m'ont t adresses par le gnral D ...

Monsieur,

Je ne saurais trop vous inciter  publier les rsultats de votre
enqute. Je me rappelle parfaitement que, quelques semaines avant la
disparition de la grande cantatrice Christine Daa et le drame qui a mis
en deuil tout le faubourg Saint-Germain, on parlait beaucoup, au foyer
de la danse, du _fantme_, et je crois bien que l'on n'a cess de s'en
entretenir qu' la suite de cette affaire qui occupait tous les esprits;
mais, s'il est possible, comme je le pense, aprs vous avoir entendu,
d'expliquer le drame par le fantme, je vous en prie, monsieur,
reparlez-nous du fantme. Si mystrieux que celui-ci puisse tout d'abord
apparatre, il sera toujours plus explicable que cette sombre histoire
o des gens malintentionns ont voulu voir se dchirer jusqu' la mort
deux frres qui s'adorrent toute leur vie ...

Croyez bien, etc ...

Enfin, mon dossier en mains, j'avais parcouru le vaste domaine du
fantme, le formidable monument dont il avait fait son empire, et tout
ce que mes yeux avaient vu, tout ce que mon esprit avait dcouvert,
corroborait admirablement les documents du Persan, quand une trouvaille
merveilleuse vint couronner d'une faon dfinitive mes travaux.

On se rappelle que dernirement, en creusant le sous-sol de l'Opra,
pour y enterrer les voix phonographies des artistes, le pic des
ouvriers a mis  nu un cadavre; or, j'ai eu tout de suite la preuve que
ce cadavre tait celui du Fantme de l'Opra! J'ai fait toucher cette
preuve, de la main,  l'administrateur lui-mme, et maintenant, il m'est
indiffrent que les journaux racontent qu'on a trouv l une victime de
la Commune.

Les malheureux qui ont t massacrs, lors de la Commune, dans les caves
de l'Opra, ne sont point enterrs de ce ct: je dirai o l'on peut
retrouver leurs squelettes, bien loin de cette crypte immense o l'on
avait accumul, pendant le sige, toutes sortes de provisions de bouche.
J'ai t mis sur cette trace en recherchant justement les restes du
fantme de l'Opra, que je n'aurais pas retrouvs sans ce hasard inou
de l'ensevelissement des voix vivantes!

Mais nous reparlerons de ce cadavre et de ce qu'il convient d'en faire;
maintenant, il importe de terminer ce trs ncessaire avant-propos en
remerciant les trop modestes comparses qui, tel M. le commissaire de
police Mifroid (jadis appel aux premires constatations lors de la
disparition de Christine Daa), tels encore M. l'ancien secrtaire Rmy,
M. l'ancien administrateur Mercier, M. l'ancien chef de chant Gabriel,
et plus particulirement Mme la baronne de Castelot-Barbezac, qui fut
autrefois la petite Meg (et qui n'en rougit pas), la plus charmante
toile de notre admirable corps de ballet, la fille ane de l'honorable
Mme Giry,--ancienne ouvreuse dcde de la loge du Fantme,--me furent
du plus utile secours et grce auxquels je vais pouvoir, avec le
lecteur, revivre, dans leurs plus petits dtails, ces heures de pur
amour et d'effroi[1].




PREMIRE PARTIE

ERIK




I

EST-CE LE FANTME?


Ce soir-l, qui tait celui o MM. Debienne et Poligny, les directeurs
dmissionnaires de l'Opra, donnaient leur dernire soire de gala, 
l'occasion de leur dpart, la loge de la Sorelli, un des premiers sujets
de la danse, tait subitement envahie par une demi-douzaine de ces
demoiselles du corps de ballet qui remontaient de scne aprs avoir
dans _Polyeucte_. Elles s'y prcipitrent dans une grande confusion,
les unes faisant entendre des rires excessifs et peu naturels, et les
autres des cris de terreur.

La Sorelli, qui dsirait tre seule un instant pour repasser le
compliment qu'elle devait prononcer tout  l'heure au foyer devant MM.
Debienne et Poligny, avait vu avec mchante humeur toute cette foule
tourdie se ruer derrire elle. Elle se retourna vers ses camarades et
s'inquita d'un aussi tumultueux moi. Ce fut la petite Jammes--le nez
cher  Grvin, des yeux de myosotis, des joues de roses, une gorge de
lis,--qui en donna la raison en trois mots, d'une voix tremblante
qu'touffait l'angoisse:

--C'est le fantme!

Et elle ferma la porte  clef. La loge de la Sorelli tait d'une
lgance officielle et banale. Une psych, un divan, une toilette et des
armoires en formaient le mobilier ncessaire. Quelques gravures sur les
murs, souvenirs de la mre, qui avait connu les beaux jours de l'ancien
Opra de la rue Le Peletier. Des portraits de Vestris, de Gardel, de
Dupont, de Bigottini. Cette loge paraissait un palais aux gamines du
corps de ballet, qui talent loges dans des chambres communes, o elles
passaient leur temps  chanter,  se disputer,  battre les coiffeurs et
les habilleuses et  se payer des petits verres de cassis ou de bire,
ou mme de rhum jusqu'au coup de cloche de l'avertisseur.

La Sorelli tait trs superstitieuse. En entendant la petite Jammes
parler du fantme, elle frissonna et dit:

Petite bte!

Et comme elle tait la premire  croire aux fantmes en gnral et 
celui de l'Opra en particulier, elle voulut tout de suite tre
renseigne.

Vous l'avez vu? interrogea-t-elle.

--Comme je vous vois! rpliqua en gmissant la petite Jammes, qui, ne
tenant plus sur ses jambes, se laissa tomber sur une chaise.

Et aussitt la petite Giry--des yeux pruneau, des cheveux d'encre, un
teint de bistre, sa pauvre petite peau colle sur ses petits os--ajouta:

Si c'est lui, il est bien laid!

--Oh! oui, fit le choeur des danseuses.

Et elles parlrent toutes ensemble. Le fantme leur tait apparu sous
les espces d'un monsieur en habit noir qui s'tait dress tout  coup
devant elles, dans le couloir, sans qu'on pt savoir d'o il venait. Son
apparition avait t si subite qu'on et pu croire qu'il sortait de la
muraille.

Bah! fit l'une d'elles qui avait  peu prs conserv son sang-froid,
vous voyez le fantme partout.

Et c'est vrai que, depuis quelques mois, il n'tait question  l'Opra
que de ce fantme en habit noir qui se promenait comme une ombre du haut
en bas du btiment, qui n'adressait la parole  personne,  qui personne
n'osait parler et qui s'vanouissait, du reste, aussitt qu'on l'avait
vu, sans qu'on pt savoir par o ni comment. Il ne faisait pas de bruit
en marchant, ainsi qu'il sied  un vrai fantme. On avait commenc par
en rire et par se moquer de ce revenant habill comme un homme du monde
ou comme un croque-mort, mais la lgende du fantme avait bientt pris
des proportions colossales dans le corps de ballet. Toutes prtendaient
avoir rencontr plus ou moins cet tre extranaturel et avoir t
victimes de ses malfices. Et celles qui en riaient le plus fort
n'taient point les plus rassures. Quand il ne se laissait point voir,
il signalait sa prsence ou son passage par des vnements drolatiques
ou funestes dont la superstition quasi gnrale le rendait responsable
Avait-on  dplorer un accident, une camarade avait-elle fait une niche
 l'une de ces demoiselles du corps de ballet, une houppette  poudre de
riz tait-elle perdue? Tout tait de la faute du fantme, du fantme de
l'Opra.

Au fond, qui l'avait vu? On peut rencontrer tant d'habits noirs, 
l'Opra, qui ne sont pas des fantmes. Mais celui-l avait une
spcialit que n'ont point tous les habits noirs. Il habillait un
squelette.

Du moins, ces demoiselles le disaient.

Et il avait, naturellement, une tte de mort.

Tout cela tait-il srieux? La vrit est que, l'imagination du
squelette tait ne de la description qu'avait faite du fantme Joseph
Buquet, chef machiniste, qui l'avait rellement vu. Il s'tait
heurt--on ne saurait dire nez  nez, car le fantme n'en avait
pas,--avec le mystrieux personnage dans le petit escalier qui, prs de
la rampe, descend directement aux dessous. Il avait eu le temps de
l'apercevoir une seconde--car le fantme s'tait enfui--et avait
conserv un souvenir ineffaable de cette vision.

Et voici ce que Joseph Buquet a dit du fantme  qui voulait l'entendre:

Il est d'une prodigieuse maigreur et son habit noir flotte sur une
charpente squelettique. Ses yeux sont si profonds qu'on ne distingue pas
bien les prunelles immobiles. On ne voit, en somme, que deux grands
trous noirs comme aux crnes des morts. Sa peau, qui est tendue sur
l'ossature comme une peau de tambour, n'est point blanche, mais
vilainement jaune; son nez est si peu de chose qu'il est invisible de
profil, et l'_absence_ de ce nez est une chose horrible _ voir_. Trois
ou quatre longues mches brunes sur le front et derrire les oreilles
font office de chevelure.

En vain, Joseph Buquet avait-il poursuivi cette trange apparition. Elle
avait disparu comme par magie et il n'avait pu retrouver sa trace.

Ce chef machiniste tait un homme srieux, rang, d'une imagination
lente, et il tait sobre. Sa parole fut coute avec stupeur et intrt,
et aussitt il se trouva des gens pour raconter qu'eux aussi avaient
rencontr un habit noir avec une tte de mort.

Les personnes senses qui eurent vent de cette histoire affirmrent
d'abord que Joseph Buquet avait t victime d'une plaisanterie d'un de
ses subordonns. Et puis, il se produisit coup sur coup des incidents si
curieux et si inexplicables que les plus malins commencrent  se
tourmenter.

Un lieutenant de pompiers, c'est brave! a ne craint rien, a ne craint
surtout pas le feu!

Eh bien! le lieutenant de pompiers en question[2], qui s'en tait all
faire un tour de surveillance dans les dessous et qui s'tait aventur,
parat-il, un peu plus loin que de coutume, tait soudain rapparu sur
le plateau, ple, effar, tremblant, les yeux hors des orbites, et
s'tait quasi vanoui dans les bras de la noble mre de la petite
Jammes. Et pourquoi? Parce qu'il avait vu s'avancer vers lui, _ hauteur
de tte, mais sans corps, une tte de feu_! Et je le rpte, un
lieutenant de pompiers, a ne craint pas le feu.

Ce lieutenant de pompiers s'appelait Papin.

Le corps de ballet fut constern. D'abord, cette tte de feu ne
rpondait nullement  la description qu'avait donne du fantme Joseph
Buquet. On questionna bien le pompier, on interrogea  nouveau le chef
machiniste,  la suite de quoi ces demoiselles furent persuades que le
fantme avait plusieurs ttes dont il changeait comme il voulait.
Naturellement, elles imaginrent aussitt qu'elles couraient les plus
grands dangers. Du moment qu'un lieutenant de pompiers n'hsitait pas 
s'vanouir, coryphes et rats pouvaient invoquer bien des excuses  la
terreur qui les faisait se sauver de toutes leurs petites pattes quand
elles passaient devant quelque trou obscur d'un corridor mal clair.

Si bien que, pour protger dans la mesure du possible le monument vou 
d'aussi horribles malfices, la Sorelli elle-mme, entoure de toutes
les danseuses et suivie mme de toute la marmaille des petites classes
en maillot, avait,--au lendemain de l'histoire du lieutenant de
pompiers,--sur la table qui se trouve dans le vestibule du concierge, du
ct de la cour de l'administration, dpos un fer  cheval que
quiconque pntrant dans l'Opra,  un autre titre que celui de
spectateur, devait toucher avant de mettre le pied sur la premire
marche de l'escalier. Et cela sous peine de devenir la proie de la
puissance occulte qui s'tait empare du btiment, des caves au grenier.

Ce fer  cheval, comme toute cette histoire, du reste,--hlas!--je ne
l'ai point invent, et l'on peut encore aujourd'hui le voir sur la table
du vestibule, devant la loge du concierge, quand on entre dans l'Opra
par la cour de l'administration.

Voil qui donne assez rapidement un aperu de l'tat d'me de ces
demoiselles, le soir o nous pntrons avec elles dans la loge de la
Sorelli.

C'est le fantme! s'tait donc crie la petite Jammes.

Et l'inquitude des danseuses n'avait fait que grandir. Maintenant, un
angoissant silence rgnait dans la loge. On n'entendait plus que le
bruit des respirations haletantes. Enfin, Jammes, s'tant jete avec les
marques d'un sincre effroi jusque dans le coin le plus recul de la
muraille, murmura ce seul mot:

coutez!

Il semblait, en effet,  tout le monde qu'un frlement se faisait
entendre derrire la porte. Aucun bruit de pas. On et dit d'une soie
lgre qui glissait sur le panneau. Puis, plus rien. La Sorelli tenta de
se montrer moins pusillanime que ses compagnes. Elle s'avana vers la
porte et demanda d'une voix blanche:

Qui est l?

Mais personne ne lui rpondit.

Alors, sentant sur elle tous les yeux qui piaient ses moindres gestes,
elle se fora  tre brave et dit trs fort:

Il y a quelqu'un derrire la porte?

--Oh! oui! Oui! certainement, il y a quelqu'un derrire la porte rpta
ce petit pruneau sec de Meg Giry, qui retint hroquement la Sorelli par
sa jupe de gaze ... Surtout, n'ouvrez pas! Mon Dieu! n'ouvrez pas!

Mais la Sorelli, arme d'un stylet qui ne la quittait jamais, osa
tourner la clef dans la serrure, et ouvrir la porte, pendant que les
danseuses reculaient jusque dans le cabinet de toilette et que Meg Giry
soupirait:

Maman! maman!

La Sorelli regarda dans le couloir, courageusement. Il tait dsert; un
papillon de feu, dans sa prison de verre, jetait une lueur rouge et
louche au sein des tnbres ambiantes, sans parvenir  les dissiper. Et
la danseuse referma vivement la porte avec un gros soupir.

Non, dit-elle, il n'y a personne!

--Et pourtant, nous l'avons bien vu! affirma encore Jammes en reprenant
 petits pas craintifs sa place auprs de la Sorelli. Il doit tre
quelque part, par l,  rder. Moi, je ne retourne point m'habiller.
Nous devrions descendre toutes au foyer, ensemble, tout de suite, pour
le compliment, et nous remonterions ensemble.

L-dessus, l'enfant toucha pieusement le petit doigt de corail qui tait
destin  la conjurer du mauvais sort. Et la Sorelli dessina,  la
drobe, du bout de l'ongle rose de son pouce droit, une croix de
Saint-Andr sur la bague en bois qui cerclait l'annulaire de sa main
gauche.

La Sorelli, a crit un chroniqueur clbre, est une danseuse grande,
belle, au visage grave et voluptueux,  la taille aussi souple qu'une
branche de saule; on dit communment d'elle que c'est une belle
crature. Ses cheveux blonds et purs comme l'or couronnent un front mat
au-dessous duquel s'enchssent ses yeux d'meraude. Sa tte se balance
mollement comme une aigrette sur un cou long, lgant et fier. Quand
elle danse, elle a un certain mouvement de hanches indescriptible, qui
donne  tout son corps un frissonnement d'ineffable langueur. Quand elle
lve les bras et se penche pour commencer une pirouette, accusant ainsi
tout le dessin du corsage, et que l'inclinaison du corps fait saillir la
hanche de cette dlicieuse femme, il parat que c'est un tableau  se
brler la cervelle.

En fait de cervelle, il parat avr qu'elle n'en eut gure. On ne le
lui reprochait point.

Elle dit encore aux petites danseuses:

Mes enfants, il faut vous remettre! Le fantme? Personne ne l'a
peut-tre jamais vu!

--Si! si! Nous l'avons vu!... nous l'avons vu tout  l'heure! reprirent
les petites. Il avait la tte de mort et son habit, comme le soir o il
est apparu  Joseph Buquet!

--Et Gabriel aussi l'a vu! fit Jammes ... pas plus tard qu'hier! hier
aprs-midi ... en plein jour ...

--Gabriel, le matre de chant?

--Mais oui ... Comment! vous ne savez pas a?

--Et il avait son habit, en plein jour?

--Qui a, Gabriel?

--Mais non! Le fantme!

--Bien sr, qu'il avait son habit! affirma Jammes. C'est Gabriel
lui-mme qui me l'a dit. C'est mme  a qu'il l'a reconnu. Et voici
comment a s'est pass: Gabriel se trouvait dans le bureau du rgisseur.
Tout  coup, la porte s'est ouverte. C'tait le Persan qui entrait. Vous
savez si le Persan a le mauvais oeil.

--Oh! oui! rpondirent en choeur les petites danseuses qui, aussitt
qu'elles eurent voqu l'image du Persan, firent des cornes au Destin
avec leur index et leur auriculaire allongs, cependant que le mdium et
l'annulaire taient replis sur la paume et retenus par le pouce.

--... Et si Gabriel est superstitieux! continua Jammes, cependant qu'il
est toujours poli et quand il voit le Persan, il se contente de mettre
tranquillement sa main dans sa poche et de toucher ses clefs ... Eh
bien! aussitt que la porte s'est ouverte devant le Persan, Gabriel ne
fit qu'un bond du fauteuil o il tait assis jusqu' la serrure de
l'armoire, pour toucher du fer! Dans ce mouvement, il dchira  un clou
tout un pan de son paletot. En se pressant pour sortir, il alla donner
du front contre une patre et se fit une bosse norme; puis, en reculant
brusquement, il s'corcha le bras au paravent, prs du piano; il voulut
s'appuyer au piano, mais si malheureusement que le couvercle lui retomba
sur les mains et lui crasa les doigts; il bondit comme un fou hors du
bureau et enfin prit si mal son temps en descendant l'escalier qu'il
dgringola sur les reins toutes les marches du premier tage. Je passais
justement  ce moment-l avec maman. Nous nous sommes prcipites pour
le relever. Il tait tout meurtri et avait du sang plein la figure, que
a nous en faisait peur. Mais tout de suite, il s'est mis  nous sourire
et  s'crier: Merci, mon Dieu! d'en tre quitte pour si peu! Alors,
nous l'avons interrog et il nous a racont toute sa peur. Elle lui
tait venue de ce qu'il avait aperu, derrire le Persan, le fantme!
_le fantme avec la tte de mort_, comme l'a dcrit Joseph Buquet.

Un murmure effar salua la fin de cette histoire au bout de laquelle
Jammes arriva tout essouffle, tant elle l'avait narre vite, vite,
comme si elle tait poursuivie par le fantme. Et puis, il y eut encore
un silence qu'interrompit,  mi-voix, la petite Giry, pendant que, trs
mue, la Sorelli se polissait les ongles.

Joseph Buquet ferait mieux de se taire, nona le pruneau.

--Pourquoi donc qu'il se tairait? lui demanda-t-on.

--C'est l'avis de m'man ... rpliqua Meg, tout  fait  voix basse,
cette fois-ci, et en regardant autour d'elle comme si elle avait peur
d'tre entendue d'autres oreilles que de celles qui se trouvaient l.

--Et pourquoi que c'est l'avis de ta mre?

--Chut! M'man dit que le fantme n'aime pas qu'on l'ennuie!

--Et pourquoi qu'elle dit a, ta mre?

--Parce que ... Parce que ... rien ...

Cette rticence savante eut le don d'exasprer la curiosit de ces
demoiselles, qui se pressrent autour de la petite Giry et la
supplirent de s'expliquer. Elles taient l, coude  coude, penches
dans un mme mouvement de prire et d'effroi. Elles se communiquaient
leur peur, y prenant un plaisir aigu qui les glaait.

J'ai jur de ne rien dire! fit encore Meg, dans un souffle.

Mais elles ne lui laissrent point de repos et elles promirent si bien
le secret que Meg, qui brlait du dsir de raconter ce qu'elle savait,
commena, les yeux fixs sur la porte:

Voil ... c'est  cause de la loge ...

--Quelle loge?

--La loge du fantme!

--Le fantme a une loge?

 cette ide que le fantme avait sa loge, les danseuses ne purent
contenir la joie funeste de leur stupfaction. Elles poussrent de
petits soupirs. Elles dirent:

Oh! mon Dieu! raconte ... raconte ...

--Plus bas! commanda Meg. C'est la premire loge, numro 5, vous savez
bien, la premire loge  ct de l'avant-scne de gauche.

--Pas possible!

--C'est comme je vous le dis ... C'est m'man qui en est l'ouvreuse ...
Mas vous me jurez bien de ne rien raconter?

--Mais oui, va!...

--Eh bien! c'est la loge du fantme ... Personne n'y est venu depuis
plus d'un mois, except le fantme, bien entendu, et on a donn l'ordre
 l'administration de ne plus jamais la louer ...

--Et c'est vrai que le fantme y vient?

--Mais oui ...

--Il y vient donc quelqu'un?

--Mais non!... _Le fantme y vient et il n'y a personne._

Les petites danseuses se regardrent. Si le fantme venait dans la loge,
on devait le voir, puisqu'il avait un habit noir et une tte de mort.
C'est ce qu'elles firent comprendre  Meg, mais celle-ci leur rpliqua:

Justement! On ne le voit pas, le fantme! Et il n'a, ni habit ni
tte!... Tout ce qu'on a racont sur sa tte de mort et sur sa tte de
feu, c'est des blagues! Il n'a rien du tout ... _On_ l'entend seulement
quand il est dans la loge. M'man ne l'a jamais vu, mais elle l'a
entendu. M'man le sait bien, puisque c'est elle qui lui donne le
programme!

La Sorelli crut devoir intervenir:

Petite Giry, tu te moques de nous.

Alors, la petite Giry se prit  pleurer.

J'aurais mieux fait de me taire ... si m'man savait jamais a!... mais
pour sr que Joseph Buquet a tort de s'occuper de choses qui ne le
regardent pas ... a lui portera malheur ... m'man le disait encore hier
soir ...

 ce moment, on entendit des pas puissants et presss dans le couloir et
une voix essouffle qui criait:

Ccile! Ccile! es-tu l?

--C'est la voix de maman! fit Jammes. Qu'y a-t-il?

Et elle ouvrit la porte. Une honorable dame, taille comme un grenadier
pomranien, s'engouffra dans la loge et se laissa tomber, en gmissant,
dans un fauteuil. Ses yeux roulaient, affols, clairant lugubrement sa
face de brique cuite.

Quel malheur! fit-elle!... Quel malheur!

--Quoi? quoi?

--Joseph Buquet ...

--Eh bien? Joseph Buquet ...

--Joseph Buquet est mort!

La loge s'emplit d'exclamations, de protestations tonnes, de demandes
d'explications effares ...

Oui ... on vient de le trouver pendu dans le troisime dessous!...
_Mais le plus terrible_, continua, haletante, la pauvre honorable dame,
_le plus terrible est que les machinistes, qui ont trouv son corps,
prtendent que l'on entendait autour du cadavre comme un bruit qui
ressemblait au chant des morts!_

--C'est le fantme! laissa chapper, comme malgr elle la petite Giry.

Mais elle se reprit immdiatement, ses poings  la bouche:

Non!... non!... je n'ai rien dit!... je n'ai rien dit!...

Autour d'elle, toutes ses compagnes, terrorises, rptaient  voix
basse:

Pour sr! C'est le fantme!...

La Sorelli tait ple ...

Jamais je ne pourrai dire mon compliment, fit-elle.

La maman de Jammes donna son avis en vidant un petit verre de liqueur
qui tranait sur une table: il devait y avoir du fantme l-dessous....

La vrit est qu'on n'a jamais bien su comment tait mort Joseph Buquet.
L'enqute, sommaire, ne donna aucun rsultat, en dehors du _suicide
naturel_. Dans les _Mmoires d'un Directeur_, M. Moncharmin, qui tait
l'un des deux directeurs, succdant  MM. Debienne et Poligny, rapporte
ainsi l'incident du pendu:

Un fcheux incident vint troubler la petite fte que MM. Debienne et
Poligny se donnaient pour clbrer leur dpart. J'tais dans le bureau
de la Direction, quand je vis entrer tout  coup
Mercier--l'administrateur.--Il tait affol en m'apprenant qu'on venait
de dcouvrir, pendu dans le troisime dessous de la scne, entre une
ferme et un dcor du _Roi de Lahore_, le corps d'un machiniste. Je
m'criai: Allons le dcrocher! Le temps que je mis  dgringoler
l'escalier et  descendre l'chelle du portant, le pendu n'avait dj
plus sa corde!

Voil donc un vnement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme est
pendu au bout d'une corde, on va le dcrocher, la corde a disparu. Oh!
M. Moncharmin a trouv une explication bien simple. coutez-le: _C'tait
l'heure de la danse, et coryphes et rats avaient bien vite pris leurs
prcautions contre le mauvais oeil_. Un point, c'est tout. Vous voyez
d'ici le corps de ballet descendant l'chelle du portant et se
partageant la corde de pendu en moins de temps qu'il ne faut pour
l'crire. Ce n'est pas srieux. Quand je songe, au contraire, 
l'endroit exact o le corps a t retrouv--dans le troisime dessous de
la scne--j'imagine qu'il pouvait y avoir _quelque part_ un intrt  ce
que cette corde dispart aprs qu'elle eut fait sa besogne et nous
verrons plus tard si j'ai tort d'avoir cette imagination-l.

La sinistre nouvelle s'tait vite rpandue du haut en bas de l'Opra, o
Joseph Buquet tait trs aim. Les loges se vidrent, et les petites
danseuses, groupes autour de la Sorelli comme des moutons peureux
autour du ptre, prirent le chemin du foyer,  travers les corridors et
les escaliers mal clairs, trottinant de toute la hte de leurs petites
pattes roses.




II

LA MARGUERITE NOUVELLE


Au premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny, qui montait.
Le comte, ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.

J'allais chez vous, fit le comte en saluant la jeune femme de faon
fort galante. Ah! Sorelli, quelle belle soire! Et Christine Daa: quel
triomphe!

--Pas possible! protesta Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme
un clou! Mais laissez-nous passer, _mon cher comte_, fit la gamine avec
une rvrence mutine, nous allons aux nouvelles d'un pauvre homme que
l'on a trouv pendu.

 ce moment passait, affair, l'administrateur, qui s'arrta brusquement
en entendant le propos.

Comment! vous savez dj cela, mesdemoiselles? fit-il d'un ton assez
rude.... Eh bien! n'en parlez point ... et surtout que MM. Debienne et
Poligny n'en soient pas informs! a leur ferait trop de peine pour leur
dernier jour.

Tout le monde s'en fut vers le foyer de la danse, qui tait dj envahi.

Le comte de Chagny avait raison; jamais gala ne fut comparable 
celui-ci; les privilgis qui y assistrent en parlent encore  leurs
enfants et petits-enfants avec un souvenir mu. Songez donc que Gounod,
Reyer, Saint-Sans, Massenet, Guiraud, Delibes montrent  tour de rle
au pupitre du chef d'orchestre et dirigrent eux-mmes l'excution de
leurs oeuvres. Ils eurent, entre autres interprtes, Faure et la Krauss,
et c'est ce soir-l que se rvla au Tout-Paris, stupfait et enivr,
cette Christine Daa, dont je veux, dans cet ouvrage, faire connatre le
mystrieux destin.

Gounod avait fait excuter _La marche funbre d'une Marionnette_; Reyer,
sa belle ouverture de _Sigurd_; Saint-Sans, _La Danse macabre_ et une
_Rverie orientale_; Massenet, une _Marche hongroise indite_. Guiraud,
son _Carnaval_; Delibes, _La valse lente de Sylvia_ et les _pizzicati_
de _Copplia_. Mlles Krauss et Denise Bloch avaient chant: la premire,
le bolro des _Vpres siciliennes_; la seconde, le brindisi de _Lucrce
Borgia_.

Mais tout le triomphe avait t pour Christine Daa, qui s'tait fait
entendre d'abord dans quelques passages de _Romo et Juliette_. C'tait
la premire fois que la jeune artiste chantait cette oeuvre de Gounod,
qui, du reste, n'avait pas encore t transporte  l'Opra et que
l'Opra-Comique venait de reprendre longtemps aprs qu'elle eut t
cre  l'ancien Thtre-Lyrique par Mme Carvalho. Ah! il faut plaindre
ceux qui n'ont point entendu Christine Daa dans ce rle de Juliette,
qui n'ont point connu sa grce nave, qui n'ont point tressailli aux
accents de sa voix sraphique, qui n'ont point senti s'envoler leur me
avec son me au-dessus des tombeaux des amants de Vrone: _Seigneur!
Seigneur! Seigneur! pardonnez-nous!_

Eh bien, tout cela n'tait encore rien  ct des accents surhumains
qu'elle fit entendre dans l'acte de la prison et le trio final de
_Faust_, qu'elle chanta en remplacement de la Carlotta, indispose. On
n'avait jamais entendu, jamais vu a! a, c'tait la Marguerite
nouvelle que rvlait la Daa, une Marguerite d'une splendeur, d'un
rayonnement encore insouponns.

La salle, tout entire, avait salu des mille clameurs de son
innarrable moi Christine qui sanglotait et qui dfaillait entre les
bras de ses camarades. On dut la transporter dans sa loge. Elle semblait
avoir rendu l'me. Le grand critique P. de Saint-V ... fixa le souvenir
inoubliable de cette minute merveilleuse, dans une chronique qu'il
intitula justement _La Marguerite nouvelle_. Comme un grand artiste
qu'il tait, il dcouvrait simplement que cette belle et douce enfant
avait apport ce soir-l, sur les planches de l'Opra, un peu plus que
son art, c'est--dire son coeur. Aucun des amis de l'Opra n'ignorait que
le coeur de Christine tait rest pur comme  quinze ans, et P. de
Saint-V ... dclarait que, pour comprendre ce qui venait d'arriver 
Daa, _il tait dans la ncessit d'imaginer qu'elle venait d'aimer pour
la premire fois!_ Je suis peut-tre indiscret, ajoutait-il, mais
l'amour seul est capable d'accomplir un pareil miracle, une aussi
foudroyante transformation. Nous avons entendu, il y a deux ans,
Christine Daa dans son concours du Conservatoire, et elle nous avait
donn un espoir charmant. _D'o vient le sublime d'aujourd'hui? S'il ne
descend point du ciel sur les ailes de l'amour, il me faudra penser
qu'il monte de l'enfer et que Christine, comme le matre chanteur
Ofterdingen, a pass un pacte avec le Diable!_ Qui n'a pas entendu
Christine chanter le trio final de _Faust_ ne connat pas _Faust_:
l'exaltation de la voix et l'ivresse sacre d'une me pure ne sauraient
aller au del!

Cependant, quelques abonns protestaient. Comment avait-on pu leur
dissimuler si longtemps un pareil trsor? Christine Daa avait t
jusqu'alors un Siebel convenable auprs de cette Marguerite un peu trop
splendidement matrielle qu'tait la Carlotta. Et il avait fallu
l'absence incomprhensible, et inexcusable de la Carlotta,  cette
soire de gala, pour qu'au pied lev la petite Daa pt donner toute sa
mesure dans une partie du programme rserve  la diva espagnole! Enfin,
comment, privs de Carlotta, MM. Debienne et Poligny s'taient-ils
adresss  la Daa? Ils connaissaient donc son gnie cach? Et, s'ils le
connaissaient, pourquoi le cachaient-ils? Et elle, pourquoi le
cachait-elle? Chose bizarre, on ne lui connaissait point de professeur
actuel. Elle avait dclar  plusieurs reprises que, dsormais, elle
travaillerait toute seule. Tout cela tait bien inexplicable.

Le comte de Chagny avait assist, debout dans sa loge,  ce dlire et
s'y tait ml par ses bravos clatants.

Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement
quarante et un ans. C'tait un grand seigneur et un bel homme. D'une
taille au-dessus de la moyenne, d'un visage agrable, malgr le front
dur et des yeux un peu froids, il tait d'une politesse raffine avec
les femmes et un peu hautain avec les hommes, qui ne lui pardonnaient
pas toujours ses succs dans le monde. Il avait un coeur excellent et une
honnte conscience. Par la mort du vieux comte Philibert, il tait
devenu le chef d'une des plus illustres et des plus antiques familles de
France, dont les quartiers de noblesse remontaient  Louis le Hutin. La
fortune des Chagny tait considrable, et quand le vieux comte, qui
tait veuf, mourut, ce ne fut point une mince besogne pour Philippe, que
celle qu'il dut accepter de grer un aussi lourd patrimoine. Ses deux
soeurs et son frre Raoul ne voulurent point entendre parler de partage,
et ils restrent dans l'indivision, s'en remettant de tout  Philippe,
comme si le droit d'anesse n'avait point cess d'exister. Quand les
deux soeurs se marirent,--le jour mme,--elles reprirent leurs parts des
mains de leur frre, non point comme une chose leur appartenant, mais
comme une dot dont elles lui exprimrent leur reconnaissance.

La comtesse de Chagny--ne de Moerogis de la Martynire--tait morte en
donnant le jour  Raoul, n vingt ans aprs son frre an. Quand le
vieux comte tait mort, Raoul avait douze ans. Philippe s'occupa
activement de l'ducation de l'enfant. Il fut admirablement second dans
cette tche par ses soeurs d'abord et puis par une vieille tante, veuve
de soldat, qui habitait Rennes et qui donna au jeune Raoul le got du
mtier de toute une ligne clbre dans les fastes militaires de la
France. Il entra  Saint-Cyr, en sortit dans les premiers numros et
choisit son arme: les hussards; mais, las bientt de la caserne et du
mess, il avait demand  permuter. Et, grce  de puissants appuis, il
semblait devoir tre dsign pour faire partie de l'tat-major d'une
mission dangereuse qui allait s'enfoncer dans l'Est africain, tenter de
joindre, par le plus audacieux exploit, les deux ocans. En attendant
qu'il ft statu sur son sort, il restait dans son arme et jouissait
d'un long cong qui ne devait prendre fin que dans six mois. Les
douairires du noble faubourg, en voyant cet enfant joli, qui paraissait
si fragile, le plaignaient dj des rudes travaux qui l'attendaient.

La timidit du jeune homme, je serais presque tent de dire son
innocence, tait remarquable. Il semblait tre sorti la veille de la
main des femmes. De fait, choy par ses deux soeurs et par sa vieille
tante, il avait gard de cette ducation purement fminine des manires
presque candides, empreintes d'un charme que rien, jusqu'alors, n'avait
pu ternir.  cette poque, il avait un peu plus de vingt et un ans et en
paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux
bleus et un teint de fille.

Philippe gtait beaucoup Raoul. D'abord, il en tait trs fier et
prvoyait avec joie une carrire glorieuse pour son cadet. Il profitait
du cong de son frre pour lui montrer Paris, que celui-ci ignorait 
peu prs dans ce qu'il peut offrir de joie luxueuse et de plaisir
artistique.

Le comte estimait qu' l'ge de Raoul trop de sagesse n'est plus tout 
fait sage. C'tait un caractre fort bien quilibr, que celui de
Philippe, pondr dans ses travaux, comme dans ses plaisirs, toujours
d'une tenue parfaite, incapable de montrer  son frre un mchant
exemple. Il l'emmena partout avec lui, il lui fit mme connatre le
foyer de la danse. Je sais bien que l'on racontait que le comte tait du
dernier bien avec la Sorelli. Mais quoi! pouvait-on faire un crime 
ce gentilhomme, rest clibataire, et qui, par consquent, avait bien
des loisirs devant lui, surtout depuis que ses soeurs taient tablies,
de venir passer une heure ou deux, aprs son dner, dans la compagnie
d'une danseuse qui, videmment, n'tait point trs, trs spirituelle,
mais qui avait les plus jolis yeux du monde? Et puis, il y a des
endroits o un vrai Parisien, quand il tient le rang du comte de Chagny,
doit se montrer, et,  cette poque, le foyer de la danse de l'Opra
tait un de ces endroits-l.

Enfin, peut-tre Philippe n'et-il pas conduit son frre dans les
coulisses de l'Acadmie nationale de musique, si celui-ci n'avait t le
premier,  plusieurs reprises,  le lui demander avec une douce
obstination dont le comte devait se souvenir plus tard.

Philippe, aprs avoir applaudi ce soir-l la Daa, s'tait tourn du
ct de Raoul, et l'avait vu si ple qu'il en avait t effray.

Vous ne voyez donc point, avait dit Raoul, que cette femme se trouve
mal?

En effet, sur la scne, on devait soutenir Christine Daa.

C'est toi qui vas dfaillir ... fit le comte en se penchant vers Raoul.
Qu'as-tu donc?

Mais Raoul tait debout.

Allons! dit-il, la voix frmissante.

--O veux-tu aller, Raoul? interrogea le comte, tonn de l'motion dans
laquelle il trouvait son cadet.

--Mais allons voir! C'est la premire fois qu'elle chante comme a!

Le comte fixa curieusement son frre et un lger sourire vint s'inscrire
au coin de sa lvre amuse.

Bah!...

Et il ajouta de suite:

Allons! allons!

Il avait l'air enchant.

Ils furent bientt  l'entre des abonns, qui tait fort encombre. En
attendant qu'il pt pntrer sur la scne, Raoul dchirait ses gants
d'un geste inconscient. Philippe, qui tait bon, ne se moqua point de
son impatience. Mais il tait renseign. Il savait maintenant pourquoi
Raoul tait distrait quand il lui parlait et aussi pourquoi il semblait
prendre un si vif plaisir  ramener tous les sujets de conversation sur
l'Opra.

Ils pntrrent sur le plateau.

Une foule d'habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou se
dirigeaient vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se
mlaient les allocutions vhmentes des chefs de service. Les figurants
du dernier tableau qui s'en vont, les marcheuses qui vous bousculent,
un portant qui passe, une toile de fond qui descend du cintre, un
praticable qu'on assujettit  grands coups de marteau, l'ternel place
au thtre qui retentit  vos oreilles comme la menace de quelque
catastrophe nouvelle pour votre huit-reflets ou d'un renfoncement solide
pour vos reins, tel est l'vnement habituel des entr'actes qui ne
manque jamais de troubler un novice comme le jeune homme  la petite
moustache blonde, aux yeux bleus et au teint de fille qui traversait,
aussi vite que l'encombrement le lui permettait, cette scne sur
laquelle Christine Daa venait de triompher et sous laquelle Joseph
Buquet venait de mourir.

Ce soir-l, la confusion n'avait jamais t plus complte, mais Raoul
n'avait jamais t moins timide. Il cartait d'une paule solide tout ce
qui lui faisait obstacle, ne s'occupant point de ce qui se disait autour
de lui, n'essayant point de comprendre les propos effars des
machinistes. Il tait uniquement proccup du dsir de voir celle dont
la voix magique lui avait arrach le coeur. Oui, il sentait bien que son
pauvre coeur tout neuf ne lui appartenait plus.

Il avait bien essay de le dfendre depuis le jour o Christine, qu'il
avait connue toute petite, lui tait rapparue. Il avait ressenti en
face d'elle une motion trs douce qu'il avait voulu chasser,  la
rflexion, car il s'tait jur, tant il avait le respect de lui-mme et
de sa foi, de n'aimer que celle qui serait sa femme, et il ne pouvait,
une seconde, naturellement, songer  pouser une chanteuse; mais voil
qu' l'motion trs douce avait succd une sensation atroce. Sensation?
Sentiment? Il y avait l dedans du physique et du moral. Sa poitrine lui
faisait mal, comme si on la lui avait ouverte pour lui prendre le coeur.
Il sentait l un creux affreux, un vide rel qui ne pourrait jamais plus
tre rempli que par le coeur de l'autre! Ce sont l des vnements d'une
psychologie particulire qui, parat-il, ne peuvent tre compris que de
ceux qui ont t frapps, par l'amour, de ce coup trange appel, dans
le langage courant, coup de foudre.

Le comte Philippe avait peine  le suivre. Il continuait de sourire.

Au fond de la scne, pass la double porte qui s'ouvre sur les degrs
qui conduisent au foyer et sur ceux qui mnent aux loges de gauche du
rez-de-chausse, Raoul dut s'arrter devant la petite troupe de rats
qui, descendus  l'instant de leur grenier, encombraient le passage dans
lequel il voulait s'engager. Plus d'un mot plaisant lui fut dcoch par
de petites lvres fardes auxquelles il ne rpondit point; enfin, il put
passer et s'enfona dans l'ombre d'un corridor tout bruyant des
exclamations que faisaient entendre d'enthousiastes admirateurs. Un nom
couvrait toutes les rumeurs: Daa! Daa! Le comte, derrire Raoul, se
disait: Le coquin connat le chemin, et il se demandait comment il
l'avait appris. Jamais il n'avait conduit lui-mme Raoul chez Christine.
Il faut croire que celui-ci y tait all tout seul pendant que le comte
restait  l'ordinaire  bavarder au foyer avec la Sorelli, qui le priait
souvent de demeurer prs d'elle jusqu'au moment o elle entrait en
scne, et qui avait parfois cette manie tyrannique de lui donner 
garder les petites gutres avec lesquelles elle descendait de sa loge et
dont elle garantissait le lustre de ses souliers de satin et la nettet
de son maillot chair. La Sorelli avait une excuse: elle avait perdu sa
mre.

Le comte, remettant  quelques minutes la visite qu'il devait  la
Sorelli, suivait donc la galerie qui conduisait chez la Daa, et
constatait que ce corridor n'avait jamais t aussi frquent que ce
soir, o tout le thtre semblait boulevers du succs de l'artiste et
aussi de son vanouissement. Car la belle enfant n'avait pas encore
repris connaissance, et on tait all chercher le docteur du thtre,
qui arriva sur ces entrefaites, bousculant les groupes et suivi de prs
par Raoul, qui lui marchait sur les talons.

Ainsi, le mdecin et l'amoureux se trouvrent dans le mme moment aux
cts de Christine, qui reut les premiers soins de l'un et ouvrit les
yeux dans les bras de l'autre. Le comte tait rest, avec beaucoup
d'autres, sur le seuil de la porte devant laquelle on s'touffait.

Ne trouvez-vous point, docteur, que ces messieurs devraient dgager
un peu la loge? demanda Raoul avec une incroyable audace. On ne peut
plus respirer ici.

--Mais vous avez parfaitement raison, acquiesa le docteur, et il mit
tout le monde  la porte,  l'exception de Raoul et de la femme de
chambre.

Celle-ci regardait Raoul avec des yeux agrandis par le plus sincre
ahurissement. Elle ne l'avait jamais vu.

Elle n'osa pas toutefois le questionner.

Et le docteur s'imagina que si le jeune homme agissait ainsi, c'tait
videmment parce qu'il en avait le droit. Si bien que le vicomte resta
dans cette loge  contempler Daa renaissant  la vie, pendant que les
deux directeurs, MM. Debienne et Poligny eux-mmes, qui taient venus
pour exprimer leur admiration  leur pensionnaire, taient refouls dans
le couloir, avec des habits noirs. Le comte de Chagny, rejet comme les
autres dans le corridor, riait aux clats.

Ah! le coquin! Ah! le coquin!

Et il ajoutait, _in petto_:

--Fiez-vous donc  ces jouvenceaux qui prennent des airs de petites
filles!

Il tait radieux. Il conclut: C'est un Chagny! et il se dirigea vers
la loge de la Sorelli; mais celle-ci descendait au foyer avec son petit
troupeau tremblant de peur, et le comte la rencontra en chemin, comme il
a t dit.

Dans la loge, Christine Daa avait pouss un profond soupir auquel avait
rpondu un gmissement. Elle tourna la tte et vit Raoul et tressaillit.
Elle regarda le docteur auquel elle sourit, puis sa femme de chambre,
puis encore Raoul.

Monsieur! demanda-t-elle  ce dernier, d'une voix qui n'tait encore
qu'un souffle ... qui tes-vous?

--Mademoiselle, rpondit le jeune homme qui mit un genou en terre et
dposa un ardent baiser sur la main de la diva, mademoiselle, _je suis
le petit enfant qui est all ramasser votre charpe dans la mer_.

Christine regarda encore le docteur et la femme de chambre et tous trois
se mirent  rire. Raoul se releva trs rouge.

Mademoiselle, puisqu'il vous plat de ne point me reconnatre, je
voudrais vous dire quelque chose en particulier, quelque chose de trs
important.

--Quand j'irai mieux, monsieur, voulez-vous?--et sa voix
tremblait.--Vous tes trs gentil....

--Mais il faut vous en aller ... ajouta le docteur avec son plus aimable
sourire. Laissez-moi soigner Mademoiselle.

--Je ne suis pas malade. fit tout  coup Christine avec une nergie
aussi trange qu'inattendue.

Et elle se leva en se passant d'un geste rapide une main sur les
paupires.

Je vous remercie, docteur!... J'ai besoin de rester seule....
Allez-vous-en tous! je vous en prie ... laissez-moi.... Je suis trs
nerveuse ce soir....

[Illustration: Joseph Buquet faisait la description du fantme, tel
qu'il l'avait rellement vu.]

[Illustration: Le fantme tait, tout  coup, apparu aux danseuses, sous
les espces d'un monsieur en habit noir.]

[Illustration: Coryphes et rats taient accourus, terroriss, rptant
 voix basse: Pour sr, c'est le fantme!]

Le mdecin voulut faire entendre quelques protestations, mais devant
l'agitation de la jeune femme, il estima que le meilleur remde  un
pareil tat consistait  ne point la contrarier. Et il s'en alla avec
Raoul, qui se trouva dans le couloir, trs dsempar. Le docteur lui
dit:

Je ne la reconnais plus ce soir ... elle, ordinairement si douce....

Et il le quitta.

Raoul restait seul. Toute cette partie du thtre tait dserte
maintenant. On devait procder  la crmonie d'adieux, au foyer du la
danse, Raoul pensa que la Daa s'y rendrait peut-tre et il attendit
dans la solitude et le silence. Il se dissimula mme dans l'ombre
propice d'un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse douleur 
la place du coeur. Et c'tait de cela qu'il voulait parler  la Daa,
sans retard. Soudain la loge s'ouvrit et il vit la soubrette qui s'en
allait toute seule, emportant des paquets. Il l'arrta au passage et lui
demanda des nouvelles de sa matresse. Elle lui rpondit en riant que
celle-ci allait tout  fait bien, mais qu'il ne fallait pas la dranger
parce qu'elle dsirait rester seule. Et elle se sauva. Une ide traversa
la cervelle embrase de Raoul: Evidemment la Daa voulait rester seule
_pour lui!_.... Ne lui avait-il point dit qu'il dsirait l'entretenir
particulirement et n'tait-ce point l la raison pour laquelle elle
avait fait le vide autour d'elle? Respirant  peine, il se rapprocha de
sa loge et l'oreille penche contre la porte pour entendre ce qu'on
allait lui rpondre, et il se disposa  frapper. Mais sa main retomba.
Il venait de percevoir, dans la loge, _une voix d'homme_, qui disait sur
une intonation singulirement autoritaire:

Christine, il faut m'aimer!

Et la voix de Christine, douloureuse, que l'on devinait accompagne de
larmes, une voix tremblante, rpondait:

Comment pouvez-vous me dire cela? _Moi qui ne chante que pour vous!_

Raoul s'appuya au panneau, tant il souffrait. Son coeur, qu'il croyait
parti pour toujours, tait revenu dans sa poitrine et lui donnait des
coups retentissants. Tout le couloir en rsonnait et les oreilles de
Raoul en taient comme assourdies. Srement, si son coeur continuait 
faire autant de tapage, on allait l'entendre, on allait ouvrir la porte
et le jeune homme serait honteusement chass. Quelle position pour un
Chagny! couter derrire une porte! Il prit son coeur  deux mains pour
le faire taire. Mais un coeur n'est point la gueule d'un chien, et mme
quand on tient la gueule d'un chien  deux mains,--un chien qui aboie
insupportablement, on l'entend gronder toujours.

La voix d'homme reprit:

Vous devez tre bien fatigue?

--Oh! ce soir, je vous ai donn mon me et je suis morte.

--Ton me est bien belle, mon enfant, reprit la voix grave d'homme et je
te remercie. Il n'y a point d'empereur qui ait reu un pareil cadeau!
_Les anges ont pleur ce soir._

Aprs ces mots: _les anges ont pleur ce soir_, le vicomte n'entendit
plus rien.

Cependant, il ne s'en alla point, mais comme il craignait d'tre
surpris, il se rejeta dans son coin d'ombre, dcid  attendre l que
l'homme quittt la loge.  la mme heure il venait d'apprendre l'amour
et la haine. Il savait qu'il aimait. Il voulait connatre qui il
hassait.  sa grande stupfaction la porte s'ouvrit, et Christine Daa,
enveloppe de fourrures et la figure cache sous une dentelle, sortit
seule. Elle referma la porte, mais Raoul observa qu'elle ne la refermait
point  clef. Elle passa. Il ne la suivit mme point des yeux, car ses
yeux taient sur la porte qui ne se rouvrait pas. Alors, le couloir
tant  nouveau dsert, il le traversa. Il ouvrit la porte de la loge et
la referma aussitt derrire lui. Il se trouvait dans la plus opaque
obscurit. On avait teint le gaz.

Il y a quelqu'un ici! fit Raoul d'une voix vibrante. Pourquoi se
cache-t-il?

Et ce disant, il s'appuyait toujours du dos  la porte close.

La nuit et le silence. Raoul n'entendait que le bruit de sa propre
respiration. Il ne se rendait certainement point compte que
l'indiscrtion de sa conduite dpassait tout ce que l'on pouvait
imaginer.

Vous ne sortirez d'ici que lorsque je le permettrai! s'cria le jeune
homme. Si vous ne rpondez pas, vous tes un lche! Mais je saurai bien
vous dmasquer!

Et il fit craquer une allumette. La flamme claira la loge. Il n'y avait
personne dans la loge! Raoul, aprs avoir pris soin de fermer la porte 
clef, alluma les globes, les lampes. Il pntra dans le cabinet de
toilette, ouvrit les armoires, chercha, tta de ses mains moites les
murs. Rien!

Ah a! dit-il tout haut, est-ce que je deviens fou?

Il resta ainsi dix minutes,  couter le sifflement du gaz dans la paix
de cette loge abandonne; amoureux il ne songea mme point  drober un
ruban qui lui et apport le parfum de celle qu'il aimait. Il sortit, ne
sachant plus ce qu'il faisait ni o il allait.  un moment de son
incohrente dambulation, un air glac vint le frapper au visage. Il se
trouvait au bas d'un troit escalier que descendait, derrire lui, un
cortge d'ouvriers penchs sur une espce de brancard que recouvrait un
linge blanc.

La sortie, s'il vous plat! fit-il  l'un de ces hommes.

--Vous voyez bien! en face de vous, lui fut-il rpondu. La porte est
ouverte. Mais laissez-nous passer.

Il demanda machinalement en montrant le brancard:

Qu'est-ce que c'est que a?

L'ouvrier rpondit:

a, c'est Joseph Buquet que l'on a trouv pendu dans le troisime
dessous, entre un portant et un dcor du _Roi de Lahore_.

Il s'effaa devant le cortge, salua et sortit.




III

OU, POUR LA PREMIRE FOIS, MM. DEBIENNE ET POLIGNY DONNENT, EN SECRET,
AUX NOUVEAUX DIRECTEURS DE L'OPRA, MM. ARMAND MONCHARMIN ET FIRMIN
RICHARD, LA VRITABLE ET MYSTRIEUSE RAISON DE LEUR DPART DE L'ACADMIE
NATIONALE DE MUSIQUE.


Pendant ce temps avait lieu la crmonie des adieux.

J'ai dit que cette fte magnifique avait t donne,  l'occasion de
leur dpart de l'Opra, par MM. Debienne et Poligny qui avaient voulu
mourir comme nous disons aujourd'hui: en beaut.

Ils avaient t aids dans la ralisation de ce programme idal et
funbre, par tout ce qui comptait  Paris dans la socit et dans les
arts.

Tout ce monde s'tait donn rendez-vous au foyer de la danse, o la
Sorelli attendait, une coupe de Champagne  la main et un petit discours
prpar au bout de la langue, les directeurs dmissionnaires. Derrire
elle, ses jeunes et vieilles camarades du corps de ballet se pressaient,
les unes s'entretenant  voix basse des vnements du jour, les autres
adressant discrtement des signes d'intelligence  leurs amis, dont la
foule bavarde entourait dj le buffet, qui avait t dress sur le
plancher en pente, entre la _danse guerrire_ et la _danse champtre_ de
M. Boulenger.

Quelques danseuses avaient dj revtu leurs toilettes de ville; la
plupart avaient encore leur jupe de gaze lgre; mais toutes avaient cru
devoir prendre des figures de circonstance. Seule, la petite Jammes dont
les quinze printemps semblaient dj avoir oubli dans leur
insouciance--heureux ge--le fantme et la mort de Joseph Buquet,
n'arrtait point de caqueter, babiller, sautiller, faire des niches, si
bien que, MM. Debienne et Poligny apparaissant sur les marches du foyer
de la danse, elle fut rappele svrement  l'ordre par la Sorelli,
impatiente.

Tout le monde remarqua que MM. les directeurs dmissionnaires avaient
l'air gai, ce qui, en province, n'et paru naturel  personne, mais ce
qui,  Paris, fut trouv de fort bon got. Celui-l ne sera jamais
Parisien qui n'aura point appris  mettre un masque de joie sur ses
douleurs et le loup de la tristesse, de l'ennui ou de l'indiffrence
sur son intime allgresse. Vous savez qu'un de vos amis est dans la
peine, n'essayez point de le consoler; il vous dira qu'il l'est dj;
mais s'il lui est arriv quelque vnement heureux, gardez-vous de l'en
fliciter; il trouve sa bonne fortune si naturelle qu'il s'tonnera
qu'on lui en parle. A Paris, on est toujours au bal masqu et ce n'est
point au foyer de la danse que des personnages aussi avertis que MM.
Debienne et Poligny eussent commis la faute de montrer leur chagrin qui
tait rel. Et ils souriaient dj trop  la Sorelli, qui commenait 
dbiter son compliment quand une exclamation de cette petite folle de
Jammes vint briser le sourire de MM. les directeurs d'une faon si
brutale que la figure de dsolation et d'effroi qui tait dessous,
apparut aux yeux de tous:

Le fantme de l'Opra!

Jammes avait jet cette phrase sur un ton d'indicible terreur et son
doigt dsignait dans la foule des habits noirs un visage si blme, si
lugubre et si laid, avec les trous noirs des arcades sourcilires si
profonds, que cette tte de mort ainsi dsigne remporta immdiatement
un succs fou.

Le fantme de l'Opra! Le fantme de l'Opra!

Et l'on riait, et l'on se bousculait, et l'on voulait offrir  boire au
fantme de l'Opra; mais il avait disparu! Il s'tait gliss dans la
foule et on le chercha en vain, cependant que deux vieux messieurs
essayaient de calmer la petite Jammes et que la petite Giry poussait des
cris de paon.

La Sorelli tait furieuse; elle n'avait pas pu achever son discours; MM.
Debienne et Poligny l'avaient embrasse, remercie et s'taient sauvs
aussi rapides que le fantme lui-mme. Nul ne s'en tonna, car on savait
qu'ils devaient subir la mme crmonie  l'tage suprieur, au foyer du
chant, et qu'enfin leurs amis intimes seraient reus une dernire fois
par eux dans le grand vestibule du cabinet directorial, o un vritable
souper les attendait.

Et c'est l que nous les retrouverons avec les nouveaux directeurs MM.
Armand Moncharmin et Firmin Richard. Les premiers connaissaient  peine
les seconds, mais ils se rpandirent en grandes protestations d'amiti
et ceux-ci leur rpondirent par mille compliments; de telle sorte que
ceux des invits qui avaient redout une soire un peu maussade
montrrent immdiatement des mines rjouies. Le souper fut presque gai
et l'occasion s'tant prsente de plusieurs toasts, M. le commissaire
du gouvernement y fut si particulirement habile, mlant la gloire du
pass aux succs de l'avenir, que la plus grande cordialit rgna
bientt parmi les convives. La transmission des pouvoirs directoriaux
s'tait faite la veille, le plus simplement possible, et les questions
qui restaient  rgler entre l'ancienne et la nouvelle direction y
avaient t rsolues sous la prsidence du commissaire du gouvernement
dans un si grand dsir d'entente de part et d'autre, qu'en vrit on ne
pouvait s'tonner, dans cette soire mmorable, de trouver quatre
visages de directeurs aussi souriants.

MM. Debienne et Poligny avaient dj remis  MM. Armand Moncharmin et
Firmin Richard les deux clefs minuscules, les passe-partout qui
ouvraient toutes les portes de l'Acadmie nationale de
musique,--plusieurs milliers.--Et prestement ces petites clefs, objet de
la curiosit gnrale, passaient de mains en mains quand l'attention de
quelques-uns fut dtourne par la dcouverte qu'ils venaient de faire,
au bout de la table, de cette trange et blme et fantastique figure aux
yeux caves qui tait dj apparue au foyer de la danse et qui avait t
salue par la petite Jammes de cette apostrophe: le fantme de
l'Opra!

Il tait l, comme le plus naturel des convives, sauf qu'il ne mangeait
ni ne buvait.

Ceux qui avaient commenc  le regarder en souriant, avaient fini par
dtourner la tte, tant cette vision portait immdiatement l'esprit aux
pensers les plus funbres. Nul ne recommena la plaisanterie du foyer,
nul ne s'cria: Voil le fantme de l'Opra!

Il n'avait pas prononc un mot, et ses voisins eux-mmes n'eussent pu
dire  quel moment prcis il tait venu s'asseoir l, mais chacun pensa
que si les morts revenaient parfois s'asseoir  la table des vivants,
ils ne pouvaient montrer de plus macabres visages. Les amis de MM.
Firmin Richard et Armand Moncharmin crurent que ce convive dcharn
tait un intime de MM. Debienne et Poligny, tandis que les amis de MM.
Debienne et Poligny pensrent que ce cadavre appartenait  la clientle
de MM. Richard et Moncharmin. De telle sorte qu'aucune demande
d'explication, aucune rflexion dplaisante, aucune factie de mauvais
got ne risqua de froisser cet hte d'outre-tombe. Quelques convives qui
taient au courant de la lgende du fantme et qui connaissaient la
description qu'en avait faite le chef machiniste,--ils ignoraient la
mort de Joseph Buquet,--trouvaient _in petto_ que l'homme du bout de la
table aurait trs bien pu passer pour la ralisation vivante du
personnage cr, selon eux, par l'indcrottable superstition du
personnel de l'Opra; et cependant, selon la lgende, le fantme n'avait
pas de nez et ce personnage en avait un, mais M. Moncharmin affirme dans
ses mmoires que le nez du convive tait transparent,--son nez,
dit-il, tait long, fin et transparent,--et j'ajouterai que cela pouvait
tre un faux nez. M. Moncharmin a pu prendre pour de la transparence ce
qui n'tait que luisant. Tout le monde sait que la science fait
d'admirables faux nez pour ceux qui en ont t privs par la nature ou
par quelque opration. En ralit, le fantme est-il venu s'asseoir,
cette nuit-l, au banquet des directeurs sans y avoir t invit? Et
pouvons-nous tre srs que cette figure tait celle du fantme de
l'Opra lui-mme? Qui oserait le dire? Si je parle de cet incident ici,
ce n'est point que je veuille une seconde faire croire ou tenter de
faire croire au lecteur que le fantme ait t capable d'une aussi
superbe audace, mais parce qu'en somme la chose est trs possible.

Et en voici, semble-t-il, une raison suffisante. M. Armand Moncharmin,
toujours dans ses mmoires, dit textuellement:--Chapitre XI.--Quand
je songe  cette premire soire, je ne puis sparer la confidence qui
nous fut faite, dans leur cabinet, par MM. Debienne et Poligny de la
prsence  notre souper de ce _fantomatique_ personnage que nul de nous
ne connaissait.

Voici exactement ce qui se passa:

MM. Debienne et Poligny, placs au milieu de la table, n'avaient pas
encore aperu l'homme  la tte de mort, quand celui-ci se mit tout 
coup  parler.

Les _rats_ ont raison, dit-il. La mort de ce pauvre Buquet n'est
peut-tre point si naturelle qu'on le croit.

Debienne et Poligny sursautrent.

Buquet est mort? s'crirent-ils.

--Oui, rpliqua tranquillement l'homme ou l'ombre d'homme ... Il a t
trouv pendu, ce soir, dans le troisime dessous, entre une ferme et un
dcor du _Roi de Lahore_.

Les deux directeurs, ou plutt ex-directeurs, se levrent aussitt, en
fixant trangement leur interlocuteur. Ils taient agits plus que de
raison, c'est--dire plus qu'on a raison de l'tre par l'annonce de la
pendaison d'un chef machiniste. Ils se regardrent tous deux. Ils
taient devenus plus ples que la nappe. Enfin, Debienne fit signe  MM.
Richard et Moncharmin: Poligny pronona quelques paroles d'excuse 
l'adresse des convives, et tous quatre passrent dans le bureau
directorial. Je laisse la parole  M. Moncharmin.

MM. Debienne et Poligny semblaient de plus en plus agits, raconte-t-il
dans ses mmoires, et il nous parut qu'ils avaient quelque chose  nous
dire qui les embarrassait fort. D'abord, ils nous demandrent si nous
connaissions l'individu, assis au bout de la table, qui leur avait
appris la mort de Joseph Buquet, et, sur notre rponse ngative, ils se
montrrent encore plus troubls. Ils nous prirent les passe-partout des
mains, les considrrent un instant, hochrent la tte, puis nous
donnrent le conseil de faire faire de nouvelles serrures, dans le plus
grand secret, pour les appartements, cabinets et objets dont nous
pouvions dsirer la fermeture hermtique. Ils taient si drles en
disant cela, que nous nous prmes  rire en leur demandant s'il y avait
des voleurs  l'Opra? Ils nous rpondirent qu'il y avait quelque chose
de pire qui tait le _fantme_. Nous recommenmes  rire, persuads
qu'ils se livraient  quelque plaisanterie qui devait tre comme le
couronnement de cette petite fte intime. Et puis, sur leur prire, nous
reprmes notre srieux, dcids  entrer, pour leur faire plaisir,
dans cette sorte de jeu. Ils nous dirent que jamais ils ne nous auraient
parl du fantme, s'ils n'avaient reu l'ordre formel du fantme
lui-mme de nous engager  nous montrer aimables avec celui-ci et  lui
accorder tout ce qu'il nous demanderait. Cependant, trop heureux de
quitter un domaine o rgnait en matresse cette ombre tyrannique et
d'en tre dbarrasss du coup, ils avaient hsit jusqu'au dernier
moment  nous faire part d'une aussi curieuse aventure  laquelle
certainement nos esprits sceptiques n'taient point prpars, quand
l'annonce de la mort de Joseph Buquet leur avait brutalement rappel
que, chaque fois qu'ils n'avaient point obi aux dsirs du fantme,
quelqu'vnement fantasque ou funeste avait vite fait de les ramener au
sentiment de leur dpendance.

Pendant ces discours inattendus prononcs sur le ton de la confidence la
plus secrte et la plus importante, je regardais Richard. Richard, au
temps qu'il tait tudiant, avait eu une rputation de farceur,
c'est--dire qu'il n'ignorait aucune des mille et une manires que l'on
a de se moquer les uns des autres, et les concierges du boulevard
Saint-Michel en ont su quelque chose. Aussi semblait-il goter fort le
plat qu'on lui servait  son tour. Il n'en perdait pas une bouche, bien
que le condiment ft un peu macabre  cause de la mort de Buquet. Il
hochait la tte avec tristesse, et sa mine, au fur et  mesure que les
autres parlaient, devenait lamentable comme celle d'un homme qui
regrettait amrement cette affaire de l'Opra maintenant qu'il apprenait
qu'il y avait un fantme dedans. Je ne pouvais faire mieux que de copier
servilement cette attitude dsespre. Cependant, malgr tous nos
efforts, nous ne pmes,  la fin, nous empcher de pouffer  la barbe
de MM. Debienne et Poligny qui, nous voyant passer sans transition de
l'tat d'esprit le plus sombre  la gat la plus insolente, firent
comme s'ils croyaient que nous tions devenus fous.

La farce se prolongeant un peu trop, Richard demanda, moiti figue
moiti raisin: Mais enfin qu'est-ce qu'il veut ce fantme-l?

M. Poligny se dirigea vers son bureau et en revint avec une copie du
cahier des charges.

Le cahier des charges commence par ces mots: La direction de l'Opra
sera tenue de donner aux reprsentations de l'Acadmie nationale de
musique la splendeur qui convient  la premire scne lyrique
franaise, et se termine par l'article 98 ainsi conu:

Le prsent privilge pourra tre retir:

1 Si le directeur contrevient aux dispositions stipules dans le cahier
des charges.

Suivent ces dispositions.

Cette copie, dit M. Moncharmin, tait  l'encre noire et entirement
conforme  celle que nous possdions.

Cependant nous vmes que le cahier des charges que nous soumettait M.
Poligny comportait _in fine_ un alina, crit  l'encre rouge,--criture
bizarre et tourmente, comme si elle et t trace  coups de bout
d'allumettes, criture d'enfant qui n'aurait pas cess de faire des
btons et qui ne saurait pas encore relier ses lettres. Et cet alina
qui allongeait si trangement l'article 98,--disait textuellement:

5 _Si le directeur retarde de plus de quinze jours la mensualit qu'il
doit au fantme de l'Opra, mensualit fixe jusqu' nouvel ordre 
20.000 francs--240.000 francs par an_.

M. de Poligny, d'un doigt hsitant, nous montrait cette clause suprme,
 laquelle nous ne nous attendions certainement pas.

C'est tout? _Il_ ne veut pas autre chose? demanda Richard avec le plus
grand sang-froid.

--Si, rpliqua Poligny.

Et il feuilleta encore le cahier des charges et lut:

ART. 63.--La grande avant-scne de droite des premires n I, sera
rserve  toutes les reprsentations pour le chef de l'tat.

La baignoire n 20, le lundi, et la premire loge n 30, les mercredis
et vendredis seront mises  la disposition du ministre.

La deuxime loge n 27 sera rserve chaque jour pour l'usage des
prfets de la Seine et de police.

Et encore, en fin de cet article, M. Poligny nous montra une ligne 
l'encre rouge qui y avait t ajoute.

_La premire loge n 5 sera mise  toutes les reprsentations  la
disposition du fantme de l'Opra._

Sur ce dernier coup, nous ne pmes que nous lever et serrer
chaleureusement les mains de nos deux prdcesseurs en les flicitant
d'avoir imagin cette charmante plaisanterie, qui prouvait que la
vieille gaiet franaise ne perdait jamais ses droits. Richard cru mme
devoir ajouter qu'il comprenait maintenant pourquoi MM. Debienne et
Poligny quittaient la direction de l'Acadmie nationale de musique. Les
affaires n'taient plus possibles avec un fantme aussi exigeant.

Evidemment, rpliqua sans sourciller M. Poligny: 240.000 francs ne se
trouvent pas sous le fer d'un cheval. Et avez-vous compt ce que peut
nous coter la non-location de la premire loge n 5 rserve au fantme
 toutes les reprsentations? Sans compter que nous avons t obligs
d'en rembourser l'abonnement, c'est effrayant! Vraiment, nous ne
travaillons pas pour entretenir des fantmes!... Nous prfrons nous en
aller!

--Oui, rpta M. Debienne, nous prfrons nous en aller!
Allons-nous-en!

Et il se leva.

Richard dit:

Mais enfin, il me semble que vous tes bien bons avec ce fantme. Si
j'avais un fantme aussi gnant que a, je n'hsiterais pas  le faire
arrter ...

--Mais o? Mais comment? s'crirent-ils en choeur; nous ne l'avons
jamais vu!

--Mais quand il vient dans sa loge?

--_Nous ne l'avons jamais vu dans sa loge_.

--_Alors, louez-la_.

--Louer la loge du fantme de l'Opra! Eh bien! messieurs, essayez!

Sur quoi nous sortmes tous quatre du cabinet directorial. Richard et
moi nous n'avions jamais tant ri.




IV

LA LOGE NUMRO 5


Armand Moncharmin a crit de si volumineux mmoires qu'en ce qui
concerne particulirement la priode assez longue de sa co-direction, on
est en droit de se demander s'il trouva jamais le temps de s'occuper de
l'Opra autrement qu'en racontant ce qui s'y passait. M. Moncharmin ne
connaissait pas une note de musique, mais il tutoyait le ministre de
l'Instruction publique et des Beaux-Arts, avait fait un peu de
journalisme sur le boulevard et jouissait d'une assez grosse fortune.
Enfin, c'tait un charmant garon et qui ne manquait point
d'intelligence puisque, dcid  commanditer l'Opra, il avait su
choisir celui qui en serait l'utile directeur et tait all tout droit 
Firmin Richard.

Firmin Richard tait un musicien distingu et un galant homme. Voici le
portrait qu'en trace, au moment de sa prise de possession, la _Revue des
thtres_: M. Firmin Richard est g de cinquante ans environ, de haute
taille, de robuste encolure, sans embonpoint. Il a de la prestance et de
la distinction, haut en couleur, les cheveux plants drus, un peu bas et
taills en brosse, la barbe  l'unisson des cheveux, l'aspect de sa
physionomie a quelque chose d'un peu triste que tempre aussitt un
regard franc et droit joint  un sourire charmant.

M. Firmin Richard est un musicien trs distingu. Harmoniste habile,
contrepointiste savant, la grandeur est le principal caractre de sa
composition. Il a publi de la musique de chambre trs apprcie des
amateurs, de la musique de piano, sonates ou pices fugitives remplies
d'originalit, un recueil de mlodies. Enfin, _La Mort d'Hercule_,
excute aux concerts du Conservatoire, respire un souffle pique qui
fait songer  Gluck, un des matres vnrs de M. Firmin Richard.
Toutefois, s'il adore Gluck, il n'en aime pas moins Piccini; M. Richard
prend son plaisir o il le trouve. Plein d'admiration pour Piccini il
s'incline devant Meyerbeer, il se dlecte de Cimarosa et nul n'apprcie
mieux que lui l'inimitable gnie de Weber. Enfin, en ce qui concerne
Wagner, M. Richard n'est pas loin de prtendre qu'il est, lui, Richard,
le premier en France et peut-tre le seul  l'avoir compris.

J'arrte ici ma citation, d'o il me semble rsulter assez clairement
que si M. Firmin Richard aimait  peu prs toute la musique et tous les
musiciens, il tait du devoir de tous les musiciens d'aimer M. Firmin
Richard. Disons en terminant ce rapide portrait que M. Richard tait ce
qu'on est convenu d'appeler un autoritaire, c'est--dire qu'il avait un
fort mauvais caractre.

Les premiers jours que les deux associs passrent  l'Opra furent tout
 la joie de se sentir les matres d'une aussi vaste et belle entreprise
et ils avaient certainement oubli cette curieuse et bizarre histoire du
fantme, quand se produisit un incident qui leur prouva que--s'il y
avait farce--la farce n'tait point termine.

M. Firmin Richard arriva ce matin-l  onze heures  son bureau. Son
secrtaire, M. Rmy, lui montra une demi-douzaine de lettres qu'il
n'avait point dcachetes parce qu'elles portaient la mention
personnelle. L'une de ces lettres attira tout de suite l'attention de
Richard non seulement parce que la suscription de l'enveloppe tait 
l'encre rouge, mais encore parce qu'il lui sembla avoir vu dj quelque
part cette criture. Il ne chercha point longtemps: c'tait l'criture
rouge avec laquelle on avait complt si trangement le cahier des
charges. Il en reconnut l'allure btonnante et enfantine. Il la
dcacheta et lut:

Mon cher directeur, je vous demande pardon de venir vous troubler en
ces moments si prcieux o vous dcidez du sort des meilleurs artistes
de l'Opra, o vous renouvelez d'importants engagements et o vous en
concluez de nouveaux; et cela avec une sret de vue, une entente du
thtre, une science du public et de ses gots, une autorit qui a t
bien prs de stupfier ma vieille exprience. Je suis au courant de ce
que vous venez de faire pour la Carlotta, la Sorelli et la petite
Jammes, et pour quelques autres dont vous avez devin les admirables
qualits, le talent ou le gnie.--(Vous savez bien de qui je parle quand
j'cris ces mots-l; ce n'est videmment point pour la Carlotta, qui
chante comme une seringue et qui n'aurait jamais d quitter les
Ambassadeurs ni le caf Jacquin; ni pour la Sorelli, qui a surtout du
succs dans la carrosserie; ni pour la petite Jammes, qui danse comme un
veau dans la prairie. Ce n'est point non plus pour Christine Daa, dont
le gnie est certain, mais que vous laissez avec un soin jaloux 
l'cart de toute importante cration.)--Enfin, vous tes libres
d'administrer votre petite affaire comme bon vous semble, n'est-ce pas?
Tout de mme, je dsirerais profiter de ce que vous n'avez pas encore
jet Christine Daa  la porte pour l'entendre ce soir dans le rle de
Siebel, puisque celui de Marguerite, depuis son triomphe de l'autre
jour, lui est interdit, et je vous prierai de ne point disposer de ma
loge aujourd'hui ni les _jours suivants_; car je ne terminerai pas cette
lettre sans vous avouer combien j'ai t dsagrablement surpris, ces
temps derniers, en arrivant  l'Opra, d'apprendre que ma loge avait t
loue,--au bureau de location,--_sur vos ordres_.

Je n'ai point protest, d'abord parce que je suis l'ennemi du scandale,
ensuite parce que je m'imaginais que vos prdcesseurs, MM. Debienne et
Poligny, qui ont toujours t charmants pour moi, avaient nglig avant
leur dpart de vous parler de mes petites manies. Or, je viens de
recevoir la rponse de MM. Debienne et Poligny  ma demande
d'explication, rponse qui me prouve que vous tes au courant de _mon
cahier des charges_ et par consquent que vous vous moquez
outrageusement de moi. _Si vous voulez que nous vivions en paix, il ne
faut pas commencer par m'enlever ma loge!_ Sous le bnfice de ces
petites observations, veuillez me considrer, mon cher directeur comme
votre trs humble et trs obissant serviteur.

Sign: F. de l'Opra.

Cette lettre tait accompagne d'un extrait de la petite correspondance
de la _Revue thtrale_, o on lisait ceci:

F. de l'O: R et M _sont inexcusables. Nous les avons prvenus et nous
leur avons laiss entre les mains votre cahier des charges.
Salutations!_

M. Firmin Richard avait  peine termin cette lecture que la porte de
son cabinet s'ouvrait et que M. Armand Moncharmin venait au-devant de
lui, une lettre  la main, absolument semblable  celle que son collgue
avait reue. Ils se regardrent en clatant de rire.

La plaisanterie continue, fit M. Richard; mais elle n'est pas drle!

--Qu'est-ce que a signifie? demanda M. Moncharmin. Pensent-_ils_ que
parce qu'ils ont t directeurs de l'Opra nous allons leur concder une
loge  perptuit?

Car, pour le premier comme pour le second, il ne faisait point de doute
que la double missive ne ft le fruit de la collaboration factieuse de
leurs prdcesseurs.

Je ne suis point d'humeur  me laisser longtemps berner! dclara
Firmin Richard.

--C'est inoffensif! observa Armand Moncharmin.

Au fait, qu'est-ce qu'ils veulent? Une loge pour ce soir?

M. Firmin Richard donna l'ordre  son secrtaire d'envoyer la premire
loge n 5  MM. Debienne et Poligny, si elle n'tait pas loue.

Elle ne l'tait pas. Elle leur fut expdie sur-le-champ. MM. Debienne
et Poligny habitaient: le premier, au coin de la rue Scribe et du
boulevard des Capucines; le second, rue Auber. Les deux lettres du
fantme F. de l'Opra avaient t mises au bureau de poste du boulevard
des Capucines. C'est Moncharmin qui le remarqua en examinant les
enveloppes.

Tu vois bien! fit Richard.

Ils haussrent les paules et regrettrent que des gens de cet ge
s'amusassent encore  des jeux si innocents.

Tout de mme, ils auraient pu tre polis! fit observer Moncharmin.
As-tu vu comme ils nous traitent  propos de la Carlotta, de la Sorelli
et de la petite Jammes?

--Eh bien! cher, ces gens-l sont malades de jalousie!... Quand je pense
qu'ils sont alls jusqu' payer une petite correspondance  la _Revue
thtrale!_ ... Ils n'ont plus rien  faire?

-- propos! dit encore Moncharmin, ils ont l'air de s'intresser
beaucoup  la petite Christine Daa ...

--Tu sais aussi bien que moi qu'elle a la rputation d'tre sage!
rpondit Richard.

--On vole si souvent sa rputation, rpliqua Moncharmin. Est-ce que je
n'ai pas, moi, la rputation de me connatre en musique, et j'ignore la
diffrence qu'il y a entre la clef de _sol_ et la clef de _fa_.

--Tu n'as jamais eu cette rputation-l, dclara Richard, rassure-toi.

L-dessus, Firmin Richard donna l'ordre  l'huissier de faire entrer les
artistes qui, depuis deux heures, se promenaient dans le grand couloir
de l'administration en attendant que la porte directoriale s'ouvrt,
cette porte derrire laquelle les attendaient la gloire et l'argent ...
ou le cong.

Toute cette journe se passa en discussions, pourparlers, signatures ou
ruptures de contrats; aussi je vous prie de croire que ce soir-l--le
soir du 25 janvier--nos deux directeurs, fatigus par une pre journe
de colres, d'intrigues, de recommandations, de menaces, de
protestations d'amour ou de haine, se couchrent de bonne heure, sans
avoir mme la curiosit d'aller jeter un coup d'oeil dans la loge du
numro 5, pour savoir si MM. Debienne et Poligny, trouvaient le
spectacle  leur got. L'Opra n'avait point chm depuis le dpart de
l'ancienne direction, et M. Richard avait fait procder aux travaux
ncessaires, sans interrompre le cours des reprsentations.

Le lendemain matin, MM. Richard et Moncharmin trouvrent dans leur
courrier, d'une part, une carte de remerciement du fantme, ainsi
conue:

Mon cher Directeur.

Merci. Charmante soire. Daa exquise. Soignez les choeurs. La Carlotta,
magnifique et banal instrument. Vous crirai bientt pour les 240.000
francs,--exactement 233.424 fr. 70; MM. Debienne et Poligny m'ayant fait
parvenir les 6.575 fr. 30, reprsentant les dix premiers jours de ma
pension de cette anne--leur privilge finissant le 10 au soir.

Serviteur.

F. de l'O.

D'autre part, une lettre de MM. Debienne et Poligny:

Messieurs,

Nous vous remercions de votre aimable attention, mais vous comprendrez
facilement que la perspective de rentendre _Faust_, si douce soit-elle
 d'anciens directeurs de l'Opra, ne puisse nous faire oublier que nous
n'avons aucun droit  occuper la premire loge numro 5, qui appartient
exclusivement  _celui_ dont nous avons eu l'occasion de vous parler, en
relisant avec vous, une dernire fois, le cahier des charges,--dernier
alina de l'article 63.

Veuillez agrer, messieurs, etc.

Ah! mais, ils commencent  m'agacer, ces gens-l! dclara violemment
Firmin Richard, en arrachant la lettre de MM. Debienne et Poligny.

Ce soir-l, la premire loge numro 5 fut loue.

[Illustration: Boulevers du succs de l'artiste et aussi de son
vanouissement, Raoul s'tait prcipit dans la loge et contemplait
Christine, renaissant  la vie.]

[Illustration: Dcroch, le lustre plongeait des hauteurs de la salle et
s'abmait au milieu de l'orchestre parmi la clameur. Ce fut une
pouvante, un sauve-qui-peut gnral ... L'enqute avait conclu  un
accident.]

[Illustration:  ce moment donc ...  ce moment juste ... se produisit
quelque chose ... quelque chose d'effroyable ...]

Le lendemain, en arrivant dans leur cabinet, MM. Richard et Moncharmin
trouvaient un rapport d'inspecteur relatif aux vnements qui s'taient
drouls la veille au soir dans la premire loge numro 5. Voici le
passage essentiel du rapport qui est bref:

J'ai t dans la ncessit, crit l'inspecteur, de requrir, ce
soir--l'inspecteur avait crit son rapport la veille au soir--un garde
municipal pour faire vacuer par deux fois, au commencement et au milieu
du second acte, la premire loge numro 5. Les occupants--ils taient
arrivs au commencement du second acte--y causaient un vritable
scandale par leurs rires et leurs rflexions saugrenues. De toutes
parts, autour d'eux, des chut! se faisaient entendre et la salle
commenait  protester quand l'ouvreuse est venue me trouver; je suis
entr dans la loge et fis entendre les observations ncessaires. Ces
gens ne paraissaient point jouir de tout leur bon sens et me tinrent des
propos stupides. Je les avertis que si un pareil scandale se renouvelait
je me verrais forc de faire vacuer la loge. Je n'tais pas plutt
parti que j'entendis de nouveau leurs rires et les protestations de la
salle. Je revins avec un garde municipal qui les fit sortir. Ils
rclamrent, toujours en riant, dclarant qu'ils ne s'en iraient point
si on ne leur rendait pas leur argent. Enfin, ils se calmrent, et je
les laissai rentrer dans la loge; aussitt les rires recommencrent, et,
cette fois, je les fis expulser dfinitivement.

Qu'on fasse venir l'inspecteur, cria Richard  son secrtaire, qui
avait lu, le premier, ce rapport et qui l'avait dj annot au crayon
bleu.

Le secrtaire, M. Rmy--vingt-quatre ans, fine moustache, lgant,
distingu, grande tenue--dans ce temps-l redingote obligatoire dans la
journe, intelligent et timide devant le directeur, compulse les
journaux, rpond aux lettres, distribue des loges et des billets de
faveur, rgle les rendez-vous, cause avec ceux qui font antichambre,
court chez les artistes malades, cherche les doublures, correspond avec
les chefs de service, mais avant tout est le verrou du cabinet
directorial, peut tre sans compensation aucune jet  la porte du jour
au lendemain, car il n'est pas reconnu par l'administration--le
secrtaire, qui avait fait dj chercher l'inspecteur, donna l'ordre de
le faire entrer.

L'inspecteur entra, un peu inquiet.

Racontez-nous ce qui s'est pass, fit brusquement Richard.

L'inspecteur bredouilla tout de suite et fit allusion au rapport.

Enfin! ces gens-l, pourquoi riaient-ils? demanda Moncharmin.

--Monsieur le directeur, ils devaient avoir bien dn et paraissaient
plus prpars  faire des farces qu' couter de la bonne musique. Dj,
en arrivant, ils n'taient pas plutt entrs dans la loge qu'ils en
taient ressortis et avaient appel l'ouvreuse qui leur a demand ce
qu'ils avaient. Ils ont dit  l'ouvreuse: Regardez dans la loge, il n'y
a personne, n'est-ce pas?...--Non, a rpondu l'ouvreuse.--Et bien,
ont-ils affirm, quand nous sommes entrs, nous avons entendu une voix
qui disait _qu'il y avait quelqu'un_.

M. Moncharmin ne put regarder M. Richard sans sourire, mais M. Richard,
lui, ne souriait point. Il avait jadis trop travaill dans le genre
pour ne point reconnatre dans le rcit que lui faisait, le plus
navement du monde, l'inspecteur, toutes les marques d'une de ces
mchantes plaisanteries qui amusent d'abord tous ceux qui en sont
victimes puis qui finissent par les rendre enrags.

M. l'inspecteur, pour faire sa cour  M. Moncharmin, qui souriait, avait
cru devoir sourire, lui aussi. Malheureux sourire! Le regard de M.
Richard foudroya l'employ, qui s'occupa aussitt de montrer un visage
effroyablement constern.

Enfin, quand ces gens-l sont arrivs, demanda en grondant le terrible
Richard, il n'y avait personne dans la loge?

--Personne, monsieur le directeur! personne! Ni dans la loge de droite,
ni dans la loge de gauche, personne, je vous le jure! j'en mets la main
au feu! et c'est ce qui prouve bien que tout cela n'est qu'une
plaisanterie.

--Et l'ouvreuse, qu'est-ce qu'elle a dit?

--Oh! pour l'ouvreuse, c'est bien simple, elle dit que c'est le fantme
de l'Opra. Alors?

Et l'inspecteur ricana. Mais encore il comprit qu'il avait eu tort de
ricaner, car il n'avait point plutt prononc ces mots: elle dit que
c'est le _fantme de l'Opra!_ que la physionomie de M. Richard, de
sombre qu'elle tait, devint farouche.

Qu'on aille me chercher l'ouvreuse! commanda-t-il ... Tout de suite! Et
que l'on me la ramne! Et que l'on me mette tout ce monde-l  la
porte!

L'inspecteur voulut protester. Mais Richard lui ferma la bouche d'un
redoutable: Taisez-vous! Puis quand les lvres du malheureux
subordonn semblrent closes pour toujours, M. le directeur ordonna
qu'elles se rouvrissent  nouveau.

Qu'est-ce que le fantme de l'Opra? se dcida-t-il  demander avec
un grognement.

Mais l'inspecteur tait maintenant incapable de dire un mot. Il fit
entendre, par une mimique dsespre, qu'il n'en savait rien ou plutt
qu'il n'en voulait rien savoir.

Vous l'avez vu, vous, le fantme de l'Opra?

Par un geste nergique de la tte, l'inspecteur nia l'avoir jamais vu.

Tant pis! dclara froidement M. Richard.

L'inspecteur ouvrit des yeux normes, des yeux qui sortaient de leurs
orbites, pour demander pourquoi M. le directeur avait prononc ce
sinistre: tant pis!

Parce que je vais rgler leur compte  tous ceux qui ne l'ont pas vu!
expliqua M. le directeur. Puisqu'il est partout, il n'est pas admissible
qu'on ne l'aperoive nulle part. J'aime qu'on fasse son service, moi!




V

SUITE DE LA LOGE N 5


Ayant dit, M. Richard ne s'occupa plus du tout de l'inspecteur et traita
de diverses affaires avec son administrateur qui venait d'entrer.
L'inspecteur avait pens qu'il pouvait s'en aller et, tout doucement,
oh! mon Dieu! si doucement!...  reculons, il s'tait rapproch de la
porte, quand M. Richard, s'apercevant de la manoeuvre, cloua l'homme sur
place d'un ton tonitruant: Bougez pas!

Par les soins de M. Rmy, on tait all chercher l'ouvreuse, qui tait
concierge rue de Provence,  deux pas de l'Opra. Elle fit bientt son
entre.

Comment vous appelez-vous?

--Mame Giry. Vous me connaissez bien, monsieur le directeur; c'est moi
la mre de la petite Giry, la petite Meg, quoi!

Ceci fut dit d'un ton rude et solennel qui impressionna un instant M.
Richard. Il regarda Mame Giry (chle dteint, souliers uss, vieille
robe de taffetas, chapeau couleur de suie). Il tait de toute vidence,
 l'attitude de M. le directeur, que celui-ci ne connaissait nullement
ou ne se rappelait point avoir connu Mme Giry, ni mme la petite Giry,
ni mme la petite Meg! Mais l'orgueil de Mme Giry tait tel que cette
clbre ouvreuse (je crois bien que c'est de son nom que l'on a fait le
mot bien connu dans l'argot des coulisses: giries. Exemple: une
artiste reproche  une camarade ses potins, ses papotages; elle lui
dira: tout a, c'est des giries), que cette ouvreuse, disons-nous,
s'imaginait tre connue de tout le monde.

Connais pas! finit par proclamer M. le directeur ... Mais, Mame Giry,
il n'empche que je voudrais bien savoir ce qui vous est arriv hier
soir, pour que vous ayez t force, vous et M. l'inspecteur, d'avoir
recours  un garde municipal ...

--J'voulais justement vous voir pour vous en parler, m'sieu le
directeur,  seule fin qu'il ne nous arrive pas les mmes dsagrments
qu' MM. Debienne et Poligny ... Eux, non plus, au commencement, ils ne
voulaient pas m'couter ...

--Je ne vous demande pas tout a. Je vous demande ce qui vous est arriv
hier soir?

Mme Giry devint rouge d'indignation. On ne lui avait jamais parl sur un
ton pareil. Elle se leva comme pour partir, ramassant dj les plis de
sa jupe et agitant avec dignit les plumes de son chapeau couleur de
suie; mais, se ravisant, elle se rassit et dit d'une voix rogue:

Il est arriv qu'on a encore embt le fantme!

L-dessus, comme M. Richard allait clater, M. Moncharmin intervint et
dirigea l'interrogatoire, d'o il rsulta que Mame Giry trouvait tout
naturel qu'une voix se ft entendre pour proclamer qu'il y avait du
monde dans une loge o il n'y avait personne. Elle ne pouvait
s'expliquer ce phnomne, qui n'tait point nouveau pour elle, que par
l'intervention du fantme. Ce fantme, personne ne le voyait dans la
loge, mais tout le monde pouvait l'entendre. Elle l'avait entendu
souvent, elle et on pouvait l'en croire, car elle ne mentait jamais. On
pouvait demander  MM. Debienne et Poligny et  tous ceux qui la
connaissaient, et aussi  M. Isidore Saak,  qui le fantme avait cass
la jambe!

Oui-d? interrompit Moncharmin. Le fantme a cass la jambe  ce pauvre
Isidore Saack?

Mame Giry ouvrit de grands yeux o se dpeignait l'tonnement qu'elle
ressentait devant tant d'ignorance. Enfin, elle consentit  instruire
ces deux malheureux innocents. La chose s'tait passe du temps de MM.
Debienne et Poligny, toujours dans la loge n 5, et aussi pendant une
reprsentation de _Faust_.

Mame Giry tousse, assure sa voix ... elle commence ... on dirait qu'elle
se prpare  chanter toute la partition de Gounod.

Voil, monsieur. Il y avait, ce soir-l, au premier rang, M. Maniera et
sa dame, les lapidaires de la rue de Mogador, et, derrire Mme Maniera,
leur ami intime, M. Isidore Saack. Mphistophls chantait (_Mame Giry
chante_): Vous qui faites l'endormie, et alors M. Maniera entend dans
son oreille droite (sa femme tait  sa gauche) une voix qui lui dit:
Ah! ah! ce n'est pas Julie qui fait l'endormie! (Sa dame s'appelle
justement Julie). M. Maniera se retourne  droite pour voir qui est-ce
qui lui parlait ainsi. Personne! Il se frotte l'oreille et se dit 
lui-mme: Est-ce que je rve? L-dessus, Mphistophls continuait sa
chanson ... Mais j'ennuie peut-tre messieurs les directeurs?

--Non! non! continuez ...

--Messieurs les directeurs sont trop bons! (_Une grimace de Mame Giry_).
Donc, Mphistophls continuait sa chanson (_Mame Giry chante_):
Catherine que j'adore--pourquoi refuser-- l'amant qui vous implore--un
si doux baiser? et aussitt M. Maniera entend, toujours dans son
oreille droite, la voix qui lui dit: Ah! ah! ce n'est pas Julie qui
refuserait un baiser  Isidore? L-dessus il se retourne, mais, cette
fois, du ct de sa dame et d'Isidore, et qu'est-ce qu'il voit? Isidore
qui avait pris par derrire la main de sa dame et qui la couvrait de
baisers dans le petit creux du gant ... comme a, mes bons messieurs.
(_Mame Giry couvre de baisers le coin de chair laiss  nu par son gant
de filoselle._) Alors, vous pensez bien que a ne s'est pas pass  la
douce! Clic! Clac! M. Maniera, qui tait grand et fort comme vous,
monsieur Richard, distribua une paire de gifles  M. Isidore Saack, qui
tait mince et faible comme M. Moncharmin, sauf le respect que je lui
dois. C'tait un scandale. Dans la salle, on criait: Il va le tuer!...
Enfin, M. Isidore Saack pu s'chapper ...

--Le fantme ne lui avait donc pas cass la jambe? demanda M.
Moncharmin, un peu vex de ce que son physique ait fait une si petite
impression sur Mame Giry.

--Il la lui a casse, mossieu, rpliqua Mame Giry avec hauteur (car elle
a compris l'intention blessante). Il la lui a casse tout net dans _la
grande_ escalier, qu'il descendait trop vite, mossieu! et si bien, ma
foi, que le pauvre ne _la_ remontera pas de sitt!...

--C'est le fantme qui vous a racont les propos qu'il avait glisss
dans l'oreille droite de M. Maniera? questionne toujours avec un srieux
qu'il croit du plus haut comique, le juge d'instruction Moncharmin.

--Non! mossieu, c'est mossieu Maniera lui-mme. Ainsi ...

--Mais vous, vous avez parl dj au fantme, ma brave dame?

--Comme je vous parle, mon bra'v mossieu ...

--Et quand il vous parle, le fantme, qu'est-ce qu'il vous dit?

--Eh bien! il me dit de lui apporter un p'tit banc!

 ces mots prononcs solennellement, la figure de Mame Giry devint de
marbre, de marbre jaune, vein de raies rouges, comme celui des colonnes
qui soutiennent le grand escalier et que l'on appelle marbre
sarrancolin.

Cette fois, Richard tait reparti  rire de compagnie avec Moncharmin et
le secrtaire Rmy; mais, instruit par l'exprience, l'inspecteur ne
riait plus. Appuy au mur, il se demandait, en remuant fbrilement ses
clefs dans sa poche, comment cette histoire allait finir. Et plus Mame
Giry le prenait sur un ton rogue, plus il craignait le retour de la
colre de M. le directeur! Et maintenant, voil que, devant l'hilarit
directoriale, Mame Giry osait devenir menaante! menaante en vrit!

Au lieu de rire du fantme, s'cria-t-elle, indigne, vous feriez mieux
de faire comme M. Poligny qui, lui, s'est rendu compte par lui-mme ...

--Rendu compte de quoi? interroge Moncharmin, qui ne s'est jamais tant
amus.

--Du fantme!... Puisque je vous le dis ... Tenez!... (_Elle se calme
subitement, car elle juge que l'heure est grave._) Tenez!... Je m'en
rappelle comme si c'tait hier. Cette fois, on jouait la _Juive_. M.
Poligny avait voulu assister, tout seul, dans la loge au fantme,  la
reprsentation. Mme Krauss avait obtenu un succs fou. Elle venait de
chanter, vous savez bien, la machine du second acte (_Mme Giry chante 
mi-voix_):

     Prs de celui que j'aime
     Je veux vivre et mourir,
     Et la mort, elle-mme,
     Ne peut nous dsunir.

Bien! Bien! j'y suis ... fait observer avec un sourire dcourageant M.
Moncharmin.

Mais Mame Giry continue  mi-voix, en balanant la plume de son chapeau
couleur de suie:

     Partons! partons! Ici-bas, dans les cieux,
     Mme sort dsormais nous attend tous les deux.

Oui! oui! nous y sommes? rpta Richard,  nouveau impatient ... et
alors? et alors?

--Et alors, c'est  ce moment-l que Lopold s'crie: Fuyons! n'est-ce
pas? et qu'lazar les arrte, en leur demandant: O courez-vous? Eh
bien, juste  ce moment-l, M. Poligny, que j'observais du fond d'une
loge  ct, qui tait reste vide, M. Poligny s'est lev tout droit, et
est parti raide comme une statue, et je n'ai eu que le temps de lui
demander, comme lazar: O allez-vous? Mais il ne m'a pas rpondu et
il tait plus ple qu'un mort! Je l'ai regard descendre l'escalier,
mais il ne s'est pas cass la jambe ... Pourtant, il marchait comme dans
un rve, comme dans un mauvais rve, et il ne retrouvait seulement pas
son chemin ... lui qui tait pay pour bien connatre l'Opra!

Ainsi s'exprima Mame Giry, et elle se tut pour juger de l'effet qu'elle
avait produit. L'histoire de Poligny avait fait hocher la tte 
Moncharmin.

Tout cela ne me dit pas dans quelles circonstances, ni comment le
fantme de l'Opra vous a demand un petit banc? insista-t-il, en
regardant fixement la mre Giry, comme on dit, entre quatre-z-yeux.

--Eh bien, mais, depuis ce soir-l, on l'a laiss tranquille, not'
fantme ... on n'a plus essay de lui disputer sa loge. MM. Debienne et
Poligny ont donn des ordres pour qu'on la lui laisse  toutes les
reprsentations. Alors, quand il venait, il me demandait son petit
banc...

--Euh! euh! un fantme qui demande un petit banc? C'est donc une femme,
votre fantme? interrogea Moncharmin.

--Non, le fantme est un homme.

--Comment le savez-vous?

--Il a une voix d'homme, oh! une douce voix d'homme! Voil comment a se
passe: Quand il vient  l'Opra, il arrive d'ordinaire vers le milieu du
premier acte, il frappe trois petits coups secs  la porte de la loge n
5. La premire fois que j'ai entendu ces trois coups-l, alors que je
savais trs bien qu'il n'y avait personne dans la loge, vous pensez si
j'ai t intrigue! J'ouvre la porte, j'coute, je regarde: personne! et
puis voil-t-il pas que j'entends une voix qui me dit: Mame Jules
(c'est le nom de dfunt mon mari), un petit banc, s. v. p.? Sauf vot'
respect, m'sieu le directeur, j'en tais comme une tomate ... Mais la
voix continua: Vous effrayez pas, Mame Jules, c'est moi le fantme de
l'Opra!! Je regardai du ct d'o venait la voix qui tait, du reste,
si bonne, et si accueillante, qu'elle ne me faisait presque plus peur.
La voix, m'sieu le directeur, _tait assise sur le premier fauteuil du
premier rang,  droite_. Sauf que je ne voyais personne sur le fauteuil,
on aurait jur qu'il y avait quelqu'un dessus, qui parlait, et quelqu'un
de bien poli, ma foi.

--La loge  droite de la loge n 5, demanda Moncharmin, tait-elle
occupe?

--Non; la loge n 7 comme la loge n 3,  gauche, n'taient pas encore
occupes. On n'tait qu'au commencement du spectacle.

--Et qu'est-ce que vous avez fait?

--Eh bien! j'ai apport le petit banc. Evidemment a n'tait pas pour
lui, qu'il demandait un petit banc, c'tait pour sa dame! Mais elle, je
ne l'ai jamais entendue ni vue ...

Hein? Quoi? le fantme avait une femme, maintenant! De Mame Giry, le
double regard de MM. Moncharmin et Richard monta jusqu' l'inspecteur
qui, derrire l'ouvreuse, agitait les bras dans le dessein d'attirer sur
lui l'attention de ses chefs. Il se frappait le front d'un index dsol
pour faire comprendre aux directeurs que la mre Jules tait bien
certainement folle, pantomime qui engagea dfinitivement M. Richard  se
sparer d'un inspecteur qui gardait dans son service une hallucine. La
bonne femme continuait, toute  son fantme, vantant maintenant sa
gnrosit.

 la fin du spectacle, il me donne toujours une pice de quarante sous,
quelquefois cent sous, quelquefois mme dix francs, quand il a t
plusieurs jours sans venir. Seulement, depuis qu'on a recommenc 
l'ennuyer, il ne me donne plus rien du tout ...

--Pardon, ma brave femme ... (Rvolte nouvelle de la plume du chapeau
couleur de suie, devant une aussi persistante familiarit) pardon!...
Mais comment le fantme fait-il pour vous remettre vos quarante sous?
interroge Moncharmin, n curieux.

--Bah! il les laisse sur la tablette de la loge. Je les trouve l avec
le programme que je lui apporte toujours; des soirs, je retrouve mme
des fleurs dans ma loge, une rose qui sera tombe du corsage de sa dame
... car, sr, il doit venir quelquefois avec une dame, pour qu'un jour,
ils aient oubli un ventail.

--Ah! ah! le fantme a oubli un ventail? Et qu'en avez-vous fait?

--Eh bien! je le lui ai rapport la fois suivante.

Ici, voix de l'inspecteur se fit entendre:

Vous n'avez pas observ le rglement, Mame Giry, je vous mets 
l'amende.

--Taisez-vous, imbcile! (_Voix de basse de M. Firmin Richard_.)

--Vous avez rapport l'ventail. Et alors?

--Et alors, ils l'ont remport, m'sieu le directeur; je ne l'ai plus
retrouv  la fin du spectacle,  preuve qu'ils ont laiss  la place
une boite de bonbons anglais que j'aime tant, monsieur le directeur.
C'est une des gentillesses du fantme.

--C'est bien, Mame Giry ... Vous pouvez vous retirer.

Quand Mame Giry eut salu respectueusement, non sans une certaine
dignit qui ne l'abandonnait jamais, ses deux directeurs, ceux-ci
dclarrent  M. l'inspecteur qu'ils taient dcids  se priver des
services de cette vieille folle. Et ils congdirent M. l'inspecteur.

Quand M. l'inspecteur se fut retir  son tour, aprs avoir protest de
son dvouement  la maison, MM. les directeurs avertirent M.
l'administrateur qu'il et  faire rgler le compte de M. l'inspecteur.
Quand ils furent seuls, MM. les directeurs se communiqurent une mme
pense, qui leur tait venue en mme temps  tous deux, celle d'aller
faire un petit tour du ct de la loge n 5.

Nous les y suivrons bientt.




VI

LE VIOLON ENCHANT


Christine Daa, victime d'intrigues sur lesquelles nous reviendrons plus
tard, ne retrouva point tout de suite  l'Opra le triomphe de la
fameuse soire de gala. Depuis, cependant, elle avait eu l'occasion de
se faire entendre en ville, chez la duchesse de Zurich, o elle chanta
les plus beaux morceaux de son rpertoire; et voici comment le grand
critique X. Y. Z., qui se trouvait parmi les invits de marque,
s'exprime sur son compte:

Quand on l'entend dans _Hamlet_, on se demande si Shakespeare est venu
des Champs-lyses lui faire rpter _Ophlie_ ... Il est vrai que,
quand elle ceint le diadme d'toiles de la reine de la nuit, Mozart, de
son ct, doit quitter les demeures ternelles pour venir l'entendre.
Mais non, il n'a pas  se dranger, car la voix aigu et vibrante de
l'interprte magique de sa _Flte enchante_ vient le trouver dans la
Ciel, qu'elle escalade avec aisance, exactement comme elle a su, sans
effort, passer de sa chaumire du village de Skotelof au palais d'or et
de marbre bti par M. Garnier.

Mais aprs la soire de la duchesse de Zurich, Christine ne chante plus
dans le monde. Le fait est qu' cette poque, elle refuse toute
invitation, tout cachet. Sans donner de prtexte plausible, elle renonce
 paratre dans une fte de charit, pour laquelle elle avait
prcdemment promis son concours. Elle agit comme si elle n'tait pas la
matresse de sa destine, comme si elle avait peur d'un nouveau
triomphe.

Elle sut que le comte de Chagny, pour faire plaisir  son frre, avait
fait des dmarches trs actives en sa faveur auprs de M. Richard; elle
lui crivit pour le remercier et aussi pour le prier de ne plus parler
d'elle  ses directeurs. Quelles pouvaient bien tre, alors, les raisons
d'une aussi trange attitude? Les uns ont prtendu qu'il y avait l un
incommensurable orgueil, d'autres ont cri  une divine modestie. On
n'est point si modeste que cela, quand on est au thtre; en vrit, je
ne sais si je ne devrais point crire simplement ce mot: effroi. Oui, je
crois bien que Christine Daa avait alors peur de ce qui venait de lui
arriver et qu'elle en tait aussi stupfaite que tout le monde autour
d'elle. Stupfaite? Allons donc! J'ai l une lettre de Christine
(collection du Persan) qui se rapporte aux vnements de cette poque.
Eh bien, aprs l'avoir relue, je n'crirai point que Christine tait
stupfaite ou mme effraye de son triomphe, mais bien _pouvante_.
Oui, oui ... pouvante! Je ne me reconnais plus quand je chante!
dit-elle.

La pauvre, la pure, la douce enfant!

Elle ne se montrait nulle part, et le vicomte de Chagny essaya en vain
de se trouver sur son chemin. Il lui crivit, pour lui demander la
permission de se prsenter chez elle, et il dsesprait d'avoir une
rponse, quand un matin, elle lui fit parvenir le billet suivant:

Monsieur, je n'ai point oubli le petit enfant qui est all me chercher
mon charpe dans la mer. Je ne puis m'empcher de vous crire cela,
aujourd'hui o je pars pour Perros, conduite par un devoir sacr. C'est
demain l'anniversaire de mon pauvre papa, que vous avez connu, et qui
vous aimait bien. Il est enterr l-bas, avec son violon, dans le
cimetire qui entoure la petite glise, au pied du coteau o, tout
petits, nous avons tant jou; au bord de cette route o, un peu plus
grands, nous nous sommes dit adieu pour la dernire fois.

Quand il reut ce billet de Christine Daa, le vicomte de Chagny se
prcipita sur un indicateur de chemin de fer, s'habilla  la hte,
crivit quelques lignes que son valet de chambre devait remettre  son
frre et se jeta dans une voiture, qui d'ailleurs le dposa trop tard
sur le quai de la gare de Montparnasse pour lui permettre de prendre le
train du matin sur lequel il comptait.

Raoul passa une journe maussade et ne reprit got  la vie que vers le
soir, quand il fut install dans son wagon. Tout le long du voyage, il
relut le billet de Christine, il en respira le parfum; il ressuscita la
douce image de ses jeunes ans. Il passa toute cette abominable nuit de
chemin de fer dans un rve fivreux qui avait pour commencement et pour
fin Christine Daa. Le jour commenait  poindre quand il dbarqua 
Lannion. Il courut  la diligence de Perros-Guirec. Il tait le seul
voyageur. Il interrogea le cocher. Il sut que la veille au soir une
jeune femme, qui avait tout l'air d'tre une Parisienne, s'tait fait
conduire  Perros et tait descendue  l'auberge du Soleil-Couchant. Ce
ne pouvait tre que Christine. Elle tait venue seule. Raoul laissa
chapper un profond soupir. Il allait pouvoir en toute paix, parler 
Christine, dans cette solitude. Il l'aimait  en touffer. Ce grand
garon, qui avait fait le tour du monde, tait pur comme une vierge qui
n'avait jamais quitt la maison de sa mre.

Au fur et  mesure qu'il se rapprochait d'elle, il se rappelait
dvotement l'histoire de la petite chanteuse sudoise. Bien des dtails
en sont encore ignors de la foule.

Il y avait une fois, dans un petit bourg, aux environs d'Upsal, un
paysan qui vivait l, avec sa famille, cultivant la terre pendant la
semaine et chantant au lutrin, le dimanche. Ce paysan avait une petite
fille  laquelle, bien avant qu'elle st lire, il apprit  dchiffrer
l'alphabet musical. Le pre de Daa, tait, sans qu'il s'en doutt
peut-tre, un grand musicien. Il jouait du violon et tait considr
comme le meilleur mntrier de toute la Scandinavie. Sa rputation
s'tendait  la ronde et on s'adressait toujours  lui pour faire danser
les couples dans les noces et les festins. La mre Daa, impotente,
mourut alors que Christine entrait dans sa sixime anne. Aussitt, le
pre, qui n'aimait que sa fille et sa musique, vendit son lopin de terre
et s'en fut chercher la gloire  Upsal. Il n'y trouva que la misre.

Alors, il retourna dans les campagnes, allant de foire en foire, raclant
ses mlodies scandinaves, cependant que son enfant, qui ne le quittait
jamais, l'coutait avec extase ou l'accompagnait en chantant. Un jour, 
la foire de Limby, le professeur Valrius les entendit tous deux et les
emmena  Gothenbourg. Il prtendait que le pre tait le premier
violoneux du monde et que sa fille avait l'toffe d'une grande artiste.
On pourvut  l'ducation et  l'instruction de l'enfant. Partout elle
merveillait un chacun par sa beaut, sa grce et sa soif de bien dire
et bien faire. Ses progrs taient rapides. Le professeur Valrius et sa
femme durent, sur ces entrefaites, venir s'installer en France. Ils
emmenrent Daa et Christine. La maman Valrius traitait Christine comme
sa fille. Quant au bonhomme, il commenait  dprir, pris du mal du
pays.  Paris, il ne sortait jamais. Il vivait dans une espce de rve
qu'il entretenait avec son violon. Des heures entires, il s'enfermait
dans sa chambre avec sa fille, et on l'entendait violoner et chanter
tout doux, tout doux. Parfois, la maman Valrius venait les couter
derrire la porte, poussait un gros soupir, essuyait une larme et s'en
retournait sur la pointe des pieds. Elle aussi, avait la nostalgie de
son ciel scandinave.

Le pre Daa ne semblait reprendre des forces que l't, quand toute la
famille s'en allait villgiaturer  Perros-Guirec, dans un coin de
Bretagne qui tait alors  peu prs inconnu des Parisiens. Il aimait
beaucoup la mer de ce pays, lui trouvant, disait-il, la mme couleur que
l-bas et, souvent, sur la plage, il lui jouait ses airs les plus
dolents, et il prtendait que la mer se taisait pour les couter. Et
puis, il avait si bien suppli la maman Valrius, que celle-ci avait
consenti  une nouvelle lubie de l'ancien mntrier.

 l'poque des pardons, des ftes de villages, des danses et des
drobes, il partait comme autrefois, avec son violon, et il avait le
droit d'emmener sa fille pendant huit jours. On ne se lassait point de
les couter. Ils versaient pour toute l'anne de l'harmonie dans les
moindres hameaux, et couchaient la nuit dans les granges, refusant le
lit de l'auberge, se serrant sur la paille l'un contre l'autre, comme au
temps o ils taient si pauvres, en Sude.

Or, ils taient habills fort convenablement, refusaient les sous qu'on
leur offrait, ne faisaient point de qute, et les gens, autour d'eux, ne
comprenaient rien  la conduite de ce violoneux qui courait les chemins
avec cette belle enfant qui chantait si bien qu'on croyait entendre un
ange du paradis. On les suivait de village en village.

Un jour, un garon de la ville, qui tait avec sa gouvernante, fit faire
 celle-ci un long chemin, car il ne se dcidait point  quitter la
jeune fille dont la voix si pure et si douce semblait l'avoir enchan.
Ils arrivrent ainsi au bord d'une crique que l'on appelle encore
Trestraou. En ce temps-l, il n'y avait en ce lieu que le ciel et la mer
et le rivage dor. Et, par-dessus tout, il y avait un grand vent qui
emporta l'charpe de Christine dans la mer. Christine poussa un cri et
tendit les bras, mais le voile tait dj loin sur les flots. Christine
entendit une voix qui lui disait:

Ne vous drangez pas, mademoiselle, je vais vous ramasser votre charpe
dans la mer.

Et elle vit un petit garon qui courait, qui courait, malgr les cris et
les protestations indigne d'une brave dame, toute en noir. Le petit
garon entra dans la mer tout habill et lui rapporta son charpe. Le
petit garon et l'charpe taient dans un bel tat! La dame en noir ne
parvenait pas  se calmer, mais Christine riait de tout son coeur, et
elle embrassa le petit garon. C'tait le vicomte Raoul de Chagny. Il
habitait, dans le moment, avec sa tante,  Lannion. Pendant la saison,
ils se revirent presque tous les jours, et ils jourent ensemble. Sur la
demande de la tante et par l'entremise du professeur Valrius, le
bonhomme Daa consentit  donner des leons de violon au jeune vicomte.
Ainsi, Raoul apprit-il  aimer les mmes airs que ceux qui avaient
enchant l'enfance de Christine.

Ils avaient  peu prs la mme petite me rveuse et calme. Ils ne se
plaisaient qu'aux histoires, aux vieux contes bretons, et leur principal
jeu tait d'aller les chercher aux seuils des portes, comme des
mendiants. Madame ou mon bon monsieur, avez-vous une petite histoire 
nous raconter, s'il vous plat? Il tait rare qu'on ne leur donnt
point. Quelle est la vieille grand'mre bretonne qui n'a point vu, au
moins une fois dans sa vie, danser les korrigans, sur la bruyre, au
clair de lune?

Mais leur grande fte tait lorsque, au crpuscule, dans la grande paix
du soir, aprs que le soleil s'tait couch dans la mer, le pre Daa
venait s'asseoir  ct d'eux sur le bord de la route, et leur contait 
voix basse, comme s'il craignait de faire peur aux fantmes qu'il
voquait, les belles, douces et terribles lgendes du pays du Nord.
Tantt, c'tait beau comme les contes d'Andersen, tantt c'tait triste
comme les chants du grand pote Runeberg. Quand il se taisait, les deux
enfants disaient: Encore!

Il y avait une histoire qui commenait ainsi:

Un roi s'tait assis dans une petite nacelle, sur une de ces eaux
tranquilles et profondes qui s'ouvrent comme un oeil brillant au milieu
des monts de la Norvge ...

Et encore une autre, dont voici le dbut ...

La petite Lotte pensait  tout et ne pensait  rien. Oiseau d't, elle
planait dans les rayons d'or du soleil, portant sur ses boucles blondes
sa couronne printanire. Son me tait aussi claire, aussi bleue que son
regard. Elle clinait sa mre, elle tait fidle  sa poupe, avait
grand soin de sa robe, de ses souliers rouges et de son violon, mais
elle aimait, par-dessus toutes choses, entendre, en s'endormant, l'Ange
de la musique.

Pendant que le bonhomme disait ces choses, Raoul regardait les yeux
bleus et la chevelure dore de Christine. Et Christine pensait que la
petite Lotte tait bienheureuse d'entendre, en s'endormant, l'Ange de la
musique. Il n'tait gure d'histoire du pre Daa ou n'intervnt l'Ange
de la musique, et les enfants lui demandaient des explications sur cet
Ange,  n'en plus finir. Le pre Daa prtendait que tous les grands
musiciens, tous les grands artistes reoivent, au moins une fois dans
leur vie, la visite de l'Ange de la musique. Cet Ange s'est pench
quelquefois sur leur berceau, comme il tait arriv  la petite Lotte,
et c'est ainsi qu'il y a de petits prodiges qui jouent du violon  six
ans mieux que des hommes de cinquante, ce qui, vous l'avouerez, est tout
 fait extraordinaire. Quelquefois, l'Ange vient beaucoup plus tard,
parce que les enfants ne sont pas sages et ne veulent pas apprendre leur
mthode et ngligent leurs gammes. Quelquefois, l'Ange ne vient jamais,
parce qu'on n'a pas le coeur pur ni une conscience tranquille. On ne voit
jamais l'Ange, mais il se fait entendre aux mes prdestines. C'est
souvent dans les moments qu'elles s'y attendent le moins, quand elles
sont tristes et dcourages. Alors, l'oreille peroit tout  coup des
harmonies clestes, une voix divine, et s'en souvient toute la vie. Les
personnes qui sont visites par l'Ange en restent comme enflammes.
Elles vibrent d'un frisson que ne connat point le reste des mortels. Et
elles ont ce privilge de ne plus pouvoir toucher un instrument ou
ouvrir la bouche pour chanter, sans faire entendre des sons qui font
honte, par leur beaut,  tous les autres sons humains. Les gens qui ne
savent pas que l'Ange a visit ces personnes disent qu'elles ont du
gnie.

La petite Christine demandait  son papa s'il avait entendu l'Ange. Mais
le pre Daa secouait la tte tristement, puis son regard brillait en
regardant son enfant et lui disait:

Toi, mon enfant, tu l'entendras un jour! Quand je serai au Ciel, je te
l'enverrai, je te le promets!

Le pre Daa commenait,  tousser,  cette poque.

L'automne vint, qui spara Raoul et Christine.

Ils se revirent trois ans plus tard; c'taient des jeunes gens. Ceci se
passa  Perros encore et Raoul en conserva une telle impression qu'elle
le poursuivit toute sa vie. Le professeur Valrius tait mort, mais la
maman Valrius tait reste en France, o ses intrts la retenaient,
avec le bonhomme Daa et sa fille, ceux-ci toujours chantant et jouant
du violon, entranant dans leur rve harmonieux leur chre protectrice,
qui semblait ne plus vivre que de musique. Le jeune homme tait venu 
tout hasard  Perros et, de mme, il pntra dans la maison habite
autrefois par sa petite amie. Il vit d'abord le vieillard Daa, qui se
leva de son sige les larmes aux yeux et qui l'embrassa, en lui disant
qu'ils avaient conserv de lui un fidle souvenir. De fait, il ne
s'tait gure pass de jours sans que Christine ne parlt de Raoul. Le
vieillard parlait encore quand la porte s'ouvrit et, charmante,
empresse, la jeune fille entra, portant sur un plateau le th fumant.
Elle reconnut Raoul et dposa son fardeau. Une flamme lgre se rpandit
sur son charmant visage. Elle demeurait hsitante, se taisait. Le papa
les regardait tous deux. Raoul s'approcha de la jeune fille et
l'embrassa d'un baiser qu'elle n'vita point. Elle lui posa quelques
questions, s'acquitta joliment de son devoir d'htesse, reprit le
plateau et quitta la chambre. Puis elle alla se rfugier sur un banc,
dans la solitude du jardin. Elle prouvait des sentiments qui
s'agitaient dans son coeur adolescent pour la premire fois. Raoul vint
la rejoindre et ils causrent jusqu'au soir, dans un grand embarras. Ils
taient tout  fait changs, ne reconnaissaient point leurs personnages,
qui semblaient avoir acquis une importance considrable. Ils taient
prudents comme des diplomates et ils se racontaient des choses qui
n'avaient point affaire avec leurs sentiments naissants. Quand ils se
quittrent, au bord de la route, Raoul dit  Christine, en dposant un
baiser correct sur sa main tremblante: Mademoiselle, je ne vous
oublierai jamais! Et il s'en alla en regrettant cette parole hardie,
car il savait bien que Christine Daa ne pouvait pas tre la femme du
vicomte de Chagny.

Quant  Christine, elle alla retrouver son pre et lui dit:

Tu ne trouves pas que Raoul n'est plus aussi gentil qu'autrefois? Je ne
l'aime plus! Et elle essaya de ne plus penser  lui. Elle y arriva
assez difficilement et se rejeta sur son art qui lui prit tous ses
instants. Ses progrs devenaient merveilleux. Ceux qui l'coutaient lui
prdisaient qu'elle serait la premire artiste du monde. Mais son pre,
sur ces entrefaites, mourut, et, du coup, elle sembla avoir perdu avec
lui sa voix, son me et son gnie. Il lui resta suffisamment de tout
cela pour entrer au Conservatoire, mais tout juste. Elle ne se distingua
en aucune faon, suivit les classes sans enthousiasme et remporta un
prix pour faire plaisir  la vieille Valrius, avec laquelle elle
continuait de vivre. La premire fois que Raoul avait revu Christine 
l'Opra, il avait t charm par la beaut de la jeune fille et par
l'vocation des douces images d'autrefois, mais il avait t plutt
tonn du ct ngatif de son art. Elle semblait dtache de tout. Il
revint l'couter. Il la suivait dans les coulisses. Il l'attendit
derrire un portant. Il essaya d'attirer son attention. Plus d'une fois,
il l'accompagna jusque vers le seuil de sa loge, mais elle ne le voyait
pas. Elle semblait, du reste, ne voir personne. C'tait l'indiffrence
qui passait. Raoul en souffrit, car elle tait belle; il tait timide et
n'osait s'avouer  lui-mme qu'il l'aimait. Et puis, a avait t le
coup de tonnerre de la soire de gala: les cieux dchirs, une voix
d'ange se faisant entendre sur la terre pour le ravissement des hommes
et la consommation de son coeur....

Et puis, et puis, il y avait eu cette voix d'homme derrire la porte:
Il faut m'aimer! et personne dans la loge ...

Pourquoi avait-elle ri quand il lui avait dit, dans le moment qu'elle
rouvrait les yeux: Je suis le petit enfant qui a ramass votre charpe
dans la mer? Pourquoi ne l'avait-elle pas reconnu? Et pourquoi lui
avait-elle crit?

       *       *       *       *       *

Oh! cette cte est longue ... longue ... Voici le crucifix des trois
chemins ... Voici la lande dserte, la bruyre glace, le paysage
immobile sous le ciel blanc. Les vitres tintinnabulent, lui brisent
leurs carreaux dans les oreilles.... Que de bruit fait cette diligence
qui avance si peu! Il reconnat les chaumires ... les enclos, les
talus, les arbres du chemin ... Voici le dernier dtour de la route, et
puis on dvalera et ce sera la mer ... la grande baie de Perros ...

Alors, elle est descendue  l'auberge du Soleil-Couchant. Dame! Il n'y
en a pas d'autre. Et puis, on y est trs bien. Il se rappelle que, dans
le temps, en y racontait de belles histoires! Comme son coeur bat!
Qu'est-ce qu'elle va dire en le voyant?

La premire personne qu'il aperoit, en entrant dans la vieille sale
enfume, est la maman Tricard. Elle le reconnat. Elle lui fait des
compliments. Elle lui demande ce qui l'amne. Il rougit. Il dit que,
venu pour affaire  Lannion, il a tenu  pousser jusque-l pour lui
dire bonjour. Elle veut lui servir  djeuner, mais il dit: Tout 
l'heure. Il semble attendre quelque chose ou quelqu'un. La porte
s'ouvre. Il est debout. Il ne s'est pas tromp: c'est elle! Il veut
parler, il retombe. Elle reste devant lui, souriante, nullement tonne.
Sa figure est frache et rose comme une fraise venue  l'ombre. Sans
doute, la jeune fille est-elle mue par une marche rapide. Son sein, qui
renferme un coeur sincre, se soulve doucement. Ses yeux, clairs miroirs
d'azur ple, de la couleur des lacs qui rvent, immobiles, tout l-haut
vers le nord du monde, ses yeux lui apportent tranquillement le reflet
de son me candide. Le vtement de fourrure est entr'ouvert sur une
taille souple, sur la ligne harmonieuse de son jeune corps plein de
grce. Raoul et Christine se regardent longuement. La maman Tricard
sourit et, discrte, s'esquive. Enfin, Christine parle:

Vous tes venu et cela ne m'tonne point. J'avais le pressentiment que
je vous retrouverais ici, dans cette auberge, en revenant de la messe.
_Quelqu'un_ me l'a dit, l-bas. Oui, on m'avait annonc votre arrive.

--Qui donc? demanda Raoul, en prenant dans ses mains la petite main de
Christine que celle-ci ne lui retire pas.

--Mais, mon pauvre papa, qui est mort.

Il y eut un silence entre les deux jeunes gens.

Puis, Raoul reprend:

Est-ce que votre papa vous a dit que je vous aimais, Christine, et que
je ne puis vivre sans vous?

Christine rougit jusqu'aux cheveux et dtourna la tte. Elle dit, la
voix tremblante:

Moi? Vous tes fou, mon ami.

Et elle clata de rire pour se donner, comme on dit, une contenance.

Ne riez pas, Christine, c'est trs srieux.

Et elle rpliqua, grave:

Je ne vous ai point fait venir pour que vous me disiez des choses
pareilles.

--Vous m'avez fait venir, Christine; vous avez devin que votre lettre
ne me laisserait point indiffrent et que j'accourrais  Perros. Comment
avez-vous pu penser cela, si vous n'avez pas pens que je vous aimais?

--J'ai pens que vous vous souviendriez des jeux de notre enfance
auxquels mon pre se mlait si souvent. Au fond, je ne sais pas bien ce
que j'ai pens ... J'ai peut-tre eu tort de vous crire ... Votre
apparition si subite, l'autre soir dans ma loge, m'avait reporte loin,
bien loin dans le pass, et je vous ai crit comme une petite fille que
j'tais alors, qui serait heureuse de revoir, dans un moment de
tristesse et de solitude, son petit camarade  ct d'elle ...

Un instant, ils gardent le silence. Il y a dans l'attitude de Christine
quelque chose que Raoul ne trouve point naturel, sans qu'il lui soit
possible de prciser sa pense. Cependant, il ne la sent pas hostile;
loin de l ... la tendresse dsole de ses yeux le renseigne
suffisamment. Mais pourquoi cette tendresse est-elle dsole?... Voil
peut-tre ce qu'il faut savoir et ce qui irrite dj le jeune homme ...

Quand vous m'avez vu dans votre loge, c'tait la premire fois que vous
m'aperceviez, Christine?

Celle-ci ne sait pas mentir. Elle dit:

Non! je vous avais dj aperu plusieurs fois dans la loge de votre
frre. Et puis aussi sur le plateau.

--Je m'en doutais! fait Raoul en se pinant les lvres. Mais pourquoi
donc alors, quand vous m'avez vu dans votre loge,  vos genoux, et vous
faisant souvenir que j'avais ramass votre charpe dans la mer, pourquoi
avez-vous rpondu comme si vous ne me connaissiez point et aussi
avez-vous ri?

Le ton de ces questions est si rude que Christine regarde Raoul,
tonne, et ne lui rpond pas. Le jeune homme est stupfait lui-mme de
cette querelle subite, qu'il ose dans le moment mme o il s'tait
promis de faire entendre  Christine des paroles de douceur, d'amour et
de soumission. Un mari, un amant qui a tous les droits, ne parlerait pas
autrement  sa femme ou  sa matresse qui l'aurait offens. Mais il
s'irrite lui-mme de ses torts, et, se jugeant stupide, il ne trouve
d'autre issue  cette ridicule situation que dans la dcision farouche
qu'il prend de se montrer odieux.

Vous ne me rpondez pas, fait-il rageur et malheureux. Eh bien, je vais
rpondre pour vous, moi! C'est qu'il y avait quelqu'un dans cette loge
qui vous gnait, Christine! quelqu'un  qui vous ne vouliez point
montrer que vous pouviez vous intresser  une autre personne qu'
lui!...

--Si quelqu'un me gnait, mon ami! interrompit Christine sur un ton
glac ... si quelqu'un me gnait, ce soir-l, ce devait tre vous,
puisque c'est vous que j'ai mis  la porte!...

--Oui!... pour rester avec l'autre!...

--Que dites-vous, monsieur? fait la jeune femme haletante ... et de quel
autre s'agit-il ici?

--De celui  qui vous avez dit: _Je ne chante que pour vous! Je vous ai
donn mon me ce soir, et je suis morte!_

Christine a saisi le bras de Raoul: elle l'treint avec une force que
l'on ne souponnerait point chez un tre aussi fragile.

Vous coutiez donc derrire la porte?

--Oui! parce que je vous aime ... Et j'ai tout entendu ...

--Vous avez entendu quoi?

Et la jeune fille, redevenue trangement calme, laisse le bras de Raoul.

Il vous a dit: _Il faut m'aimer!_

 ces mots, une pleur cadavrique se rpand sur le visage de Christine,
ses yeux se cernent ... Elle chancelle, elle va tomber. Raoul se
prcipite, tend les bras, mais dj Christine a surmont cette
dfaillance passagre, et, d'une voix basse, presque expirante:

Dites! dites encore! dites tout ce que vous avez entendu!

Raoul la regarde, hsite, ne comprend rien  ce qui se passe.

Mais dites donc! Vous voyez bien que vous me faites mourir!...

--J'ai entendu encore qu'il vous a rpondu, quand vous lui etes dit que
vous lui aviez donn votre me: _Ton me est bien belle, mon enfant, et
je te remercie. Il n'y a point d'empereur qui ait reu un pareil cadeau!
Les anges ont pleur ce soir!_

Christine a port la main sur son coeur. Elle fixe Raoul dans une motion
indescriptible. Son regard est tellement aigu, tellement fixe, qu'il
parat celui d'une insense. Raoul est pouvant. Mais voil que les
yeux de Christine deviennent humides et sur ses joues d'ivoire glissent
deux perles, deux lourdes larmes ...

Christine!...

--Raoul!...

Le jeune homme veut la saisir, mais elle lui glisse dans les mains et
elle se sauve dans un grand dsordre.

Pendant que Christine restait enferme dans sa chambre, Raoul se faisait
mille reproches de sa brutalit; mais, d'autre part, la jalousie
reprenait son galop dans ses veines en feu. Pour que la jeune fille et
montr une pareille motion en apprenant que l'on avait surpris son
secret, il fallait que celui-ci ft d'importance! Certes, Raoul, en
dpit de ce qu'il avait entendu, ne doutait point de la puret de
Christine. Il savait qu'elle avait une grande rputation de sagesse et
il n'tait point si novice qu'il ne comprt la ncessit o se trouve
parfois une artiste d'entendre des propos d'amour. Elle y avait bien
rpondu en affirmant qu'elle avait donn son me, mais de toute
vidence, il ne s'agissait en tout ceci que de chant et de musique. De
toute vidence? Alors, pourquoi cet moi tout  l'heure? Mon Dieu, que
Raoul tait malheureux! Et, s'il avait tenu l'homme, _la voix d'homme_,
il lui aurait demand des explications prcises.

Pourquoi Christine s'est-elle enfuie? Pourquoi ne descendait-elle point?

Il refusa de djeuner. Il tait tout  fait marri et sa douleur tait
grande de voir s'couler, loin de la jeune Sudoise, ces heures qu'il
avait espres si douces? Que ne venait-elle avec lui parcourir le pays
o tant de souvenirs leur taient communs? Et pourquoi, puisqu'elle
semblait ne plus rien avoir  faire  Perros et, qu'en fait, elle n'y
faisait rien, ne reprenait-elle point aussitt le chemin de Paris? Il
avait appris que, le matin, elle avait fait dire une messe pour le repos
de l'me du pre Daa et qu'elle avait pass de longues heures en prire
dans la petite glise et sur la tombe du mntrier.

Triste, dcourag, Raoul s'en fut vers le cimetire qui entourait
l'glise. Il en poussa la porte. Il erra, solitaire, parmi les tombes,
dchiffrant les inscriptions, mais, comme il arrivait derrire l'abside,
il fut tout de suite renseign par la note clatante des fleurs qui
soupiraient sur le granit tombal et dbordaient jusque sur la terre
blanche. Elles embaumaient tout ce coin glac de l'hiver breton.
C'taient de miraculeuses roses rouges qui paraissaient closes du
matin, dans la neige. C'tait un peu de vie chez les morts, car la mort,
l, tait partout. Elle aussi dbordait de la terre qui avait rejet son
trop-plein de cadavres. Des squelettes et des crnes par centaines
taient entasss contre le mur de l'glise, retenus simplement par un
lger rseau de fils de fer qui laissait  dcouvert tout le macabre
difice. Les ttes de morts, empiles, alignes comme des briques,
consolides dans les intervalles par des os fort proprement blanchis,
semblaient former la premire assise sur laquelle on avait maonn les
murs de la sacristie. La porte de cette sacristie s'ouvrait au milieu de
cet ossuaire, tel qu'on en voit beaucoup au long des vieilles glises
bretonnes.

Raoul pria pour Daa, puis, lamentablement impressionn par ces sourires
ternels qu'ont les bouches des ttes de morts, il sortit du cimetire,
remonta le coteau et s'assit au bord de la lande qui domine la mer. Le
vent courait mchamment sur les grves, aboyant aprs la pauvre et
timide clart du jour. Celle-ci cda, s'enfuit et ne fut plus qu'une
raie livide  l'horizon. Alors, le vent se tut. C'tait le soir. Raoul
tait envelopp d'ombres glaces, mais il ne sentait pas le froid. Toute
sa pense errait sur la lande dserte et dsole, tout son souvenir.
C'tait l,  cette place, qu'il tait venu souvent,  la tombe du
jour, avec la petite Christine, pour voir danser les korrigans, juste au
moment o la lune se lve. Pour son compte, il n'en avait jamais aperu,
et cependant, il avait de bons yeux. Christine, au contraire, qui tait
un peu myope, prtendait en avoir vu beaucoup. Il sourit  cette ide,
et puis, tout  coup, il tressaillit. Une forme, une forme prcise, mais
qui tait venue l sans qu'il st comment, sans que le moindre bruit
l'et averti, une forme debout  ses cts, disait:

Croyez-vous que les korrigans viendront ce soir?

C'tait Christine. Il voulut parler. Elle lui ferma la bouche de sa main
gante.

coutez-moi, Raoul, je suis rsolue  vous dire quelque chose de grave,
de trs grave!

Sa voix tremblait. Il attendit.

Elle reprit, oppresse.

Vous rappelez-vous, Raoul, la lgende de l'Ange de la musique?

--Si je m'en souviens, fit-il, je crois bien que c'est ici que votre
pre nous l'a conte pour la premire fois.

--C'est encore ici qu'il m'a dit: Quand je serai au ciel, mon enfant,
je te l'enverrai. Eh bien! Raoul, mon pre est au ciel et j'ai reu la
visite de l'Ange de la musique.

--Je n'en doute pas, rpliqua le jeune homme gravement, car il croyait
comprendre que, dans une pense pieuse, son amie mlait le souvenir de
son pre  l'clat de son dernier triomphe.

Christine parut lgrement tonne du sang-froid avec lequel le vicomte
de Chagny apprenait qu'elle avait reu la visite de l'Ange de la
musique.

Comment l'entendez-vous, Raoul? fit-elle, en penchant sa figure ple si
prs du visage du jeune homme que celui-ci put croire que Christine
allait lui donner un baiser, mais elle ne voulait que lire, malgr les
tnbres, dans ses yeux.

--J'entends, rpliqua-t-il, qu'une crature humaine ne chante point
comme vous avez chant l'autre soir, sans qu'intervienne quelque
miracle, sans que le ciel y soit pour quelque chose. Il n'est point de
professeur sur la terre qui puisse vous apprendre des accents pareils.
Vous avez entendu l'Ange de la musique, Christine.

--Oui, fit-elle solennellement, _dans ma loge_. C'est l qu'il vient me
donner ses leons quotidiennes.

Le ton dont elle dit cela tait si pntrant et si singulier que Raoul
la regarda inquiet, comme on regarde une personne qui dit une normit
ou affirme quelque vision folle  laquelle elle croit de toutes les
forces de son pauvre cerveau malade. Mais elle s'tait recule et elle
n'tait plus, immobile, qu'un peu d'ombre dans la nuit.

Dans votre loge? rpta-t-il comme un cho stupide.

--Oui, c'est l que je l'ai entendu et je n'ai pas t seule 
l'entendre ...

--Qui donc l'a entendu encore, Christine?

--Vous, mon ami.

--Moi? j'ai entendu l'Ange de la musique?

--Oui, l'autre soir, c'est lui qui parlait quand vous coutiez derrire
la porte de ma loge. C'est lui qui m'a dit: Il faut m'aimer. Mais je
croyais bien tre la seule  percevoir sa voix. Aussi, jugez de mon
tonnement quand j'ai appris, ce matin, que vous pouviez l'entendre,
vous aussi ...

Raoul clata de rire. Et aussitt, la nuit se dissipa sur la lande
dserte et les premiers rayons de la lune vinrent envelopper les jeunes
gens. Christine s'tait retourne, hostile, vers Raoul. Ses yeux,
ordinairement si doux, lanaient des clairs.

Pourquoi riez-vous? Vous croyez peut-tre avoir entendu une voix
d'homme?

--Dame! rpondit le jeune homme, dont les ides commenaient  se
brouiller devant l'attitude de bataille de Christine.

--C'est vous, Raoul! vous qui me dites cela! un ancien petit compagnon 
moi! un ami de mon pre! Je ne vous reconnais plus! Mais que croyez-vous
donc? Je suis une honnte fille, moi, monsieur le vicomte de Chagny, et
je ne m'enferme point avec des voix d'homme, dans ma loge. Si vous aviez
ouvert la porte, vous auriez vu qu'il n'y avait personne!

--C'est vrai! Quand vous avez t partie, j'ai ouvert cette porte et je
n'ai trouv personne dans la loge ...

--Vous voyez bien ... alors?

Le vicomte fit appel  tout son courage.

Alors, Christine, je pense qu'on se moque de vous!

Elle poussa un cri et s'enfuit. Il courut derrire elle, mais elle lui
jeta, dans une irritation farouche:

Laissez-moi! laissez-moi!

Et elle disparut. Raoul rentra  l'auberge trs las, trs dcourag et
trs triste.

Il apprit que Christine venait de monter dans sa chambre et qu'elle
avait annonc qu'elle ne descendrait pas pour dner. Le jeune homme
demanda si elle n'tait point malade. La brave aubergiste lui rpondit
d'une faon ambigu que, si elle tait souffrante, ce devait tre d'un
mal qui n'tait point bien grave, et, comme elle croyait  la fcherie
de deux amoureux, elle s'loigna en haussant les paules et en exprimant
sournoisement la piti qu'elle avait pour des jeunes gens qui
gaspillaient en vaines querelles les heures que le bon Dieu leur a
permis de passer sur la terre. Raoul dna tout seul, au coin de l'tre
et, comme vous pensez bien, de faon fort maussade. Puis, dans sa
chambre, il essaya de lire, puis, dans son lit, il essaya de dormir.
Aucun bruit ne se faisait entendre dans l'appartement  ct. Que
faisait Christine? Dormait-elle? Et si elle ne dormait point,  quoi
pensait-elle? Et lui,  quoi pensait-il? Et-il t seulement capable de
le dire? La conversation trange qu'il avait eue avec Christine l'avait
tout  fait troubl!... Il pensait moins  Christine qu'_autour_ de
Christine, et cet autour tait si diffus, si nbuleux, si
insaisissable, qu'il en prouvait un trs curieux et trs angoissant
malaise.

Ainsi, les heures passaient trs lentes; il pouvait tre onze heures et
demie de la nuit quand il entendit distinctement marcher dans la chambre
voisine de la sienne. C'tait un pas lger, furtif. Christine ne s'tait
donc pas couche? Sans raisonner ses gestes, le jeune homme s'habilla 
la hte, en prenant garde de faire le moindre bruit. Et, prt  tout, il
attendit. Prt  quoi? Est-ce qu'il savait? Son coeur bondit quand il
entendit la porte de Christine tourner lentement sur ses gonds. O
allait-elle  cette heure o tout reposait dans Perros? Il entr'ouvrit
tout doucement sa porte et put voir, dans un rayon de lune, la forme
blanche de Christine qui glissait prcautionneusement dans le corridor.
Elle atteignit l'escalier; elle descendit, et, lui, au-dessus d'elle, se
pencha sur la rampe. Soudain, il entendit deux voix qui s'entretenaient
rapidement. Une phrase lui arriva:

Ne perdez pas la clef.

C'tait la voix de l'htesse. En bas, on ouvrit la porte qui donnait sur
la rade. On la referma. Et tout rentra dans le calme. Raoul revint
aussitt dans sa chambre et courut  sa fentre qu'il ouvrit. La forme
blanche de Christine se dressait sur le quai dsert.

Ce premier tage de l'auberge du Soleil-Couchant n'tait gure lev et
un arbre en espalier qui tendait ses branches aux bras impatients de
Raoul permit  celui-ci d'tre dehors sans que l'htesse pt souponner
son absence. Aussi, quelle ne fut pas la stupfaction de la brave dame,
le lendemain matin, quand on lui apporta le jeune homme quasi glac,
plus mort que vif, et qu'elle apprit qu'on l'avait trouv tendu tout de
son long sur les marches du matre-autel de la petite glise de Perros.
Elle courut apprendre presto la nouvelle  Christine, qui descendit en
hte et prodigua, aide de l'aubergiste, ses soins inquiets au jeune
homme qui ne tarda point  ouvrir les yeux et revint tout  fait  la
vie en apercevant au-dessus de lui le charmant visage de son amie.

Que s'tait-il donc pass? M. le commissaire Mifroid eut l'occasion,
quelques semaines plus tard, quand le drame de l'Opra entrana l'action
du ministre public, d'interroger le vicomte de Chagny sur les
vnements de la nuit de Perros, et voici de quelle sorte ceux-ci furent
transcris sur les feuilles du dossier d'enqute. (Cote 150.)

_Demande_.--Mlle Daa ne vous avait pas vu descendre de votre chambre
par le singulier chemin que vous aviez choisi?

_Rponse_.--Non, monsieur, non, non. Cependant, j'arrivai derrire elle
en ngligeant d'touffer le bruit de mes pas. Je ne demandais alors
qu'une chose, c'est qu'elle se retournt, qu'elle me vt et qu'elle me
reconnt. Je venais de me dire, en effet, que ma poursuite tait tout 
fait incorrecte et que la faon d'espionnage  laquelle je me livrais
tait indigne de moi. Mais elle ne sembla point m'entendre et, de fait,
elle agit comme si je n'avais pas t l. Elle quitta tranquillement le
quai et puis, tout  coup, remonta rapidement le chemin. L'horloge de
l'glise venait de sonner minuit moins un quart, et il me parut que le
son de l'heure avait dtermin la hte de sa course, car elle se prit 
courir. Ainsi arriva-t-elle  la porte du cimetire.

D.--La porte du cimetire tait-elle ouverte?

R.--Oui, monsieur, et cela me surprit, mais ne parut nullement tonner
Mlle Daa.

D.--Il n'y avait personne dans le cimetire?

R.--Je ne vis personne. S'il y avait eu quelqu'un, je l'aurais vu. La
lumire de la lune tait blouissante et la neige qui couvrait la terre,
en nous renvoyant ses rayons, faisait la nuit plus claire encore.

D.--On ne pouvait pas se cacher derrire les tombes?

R.--Non, monsieur. Ce sont de pauvres pierres tombales qui
disparaissaient sous la couche de neige et qui alignaient leurs croix au
ras du sol. Les seules ombres taient celles de ces croix et les deux
ntres. L'glise tait toute blouissante de clart. Je n'ai jamais vu
une pareille lumire nocturne. C'tait trs beau, trs transparent et
trs froid. Je n'tais jamais all la nuit dans les cimetires, et
j'ignorais qu'on pt y trouver une semblable lumire, une lumire qui
ne pse rien.

D.--Vous tes superstitieux?

R.--Non, monsieur, je suis croyant.

D.--Dans quel tat d'esprit tiez-vous?

R.--Trs sain et trs tranquille, ma foi. Certes, la sortie insolite de
Mlle Daa m'avait tout d'abord profondment troubl; mais aussitt que
je vis la jeune fille pntrer dans le cimetire, je me dis qu'elle y
venait accomplir quelque voeu sur la tombe paternelle, et je trouvai la
chose si naturelle que je reconquis tout mon calme. J'tais simplement
tonn qu'elle ne m'et pas encore entendu marcher derrire elle, car la
neige craquait sous mes pas. Mais, sans doute, tait-elle toute absorbe
par sa pense pieuse. Je rsolus du reste de ne la point troubler et,
quand elle fut parvenue  la tombe de son pre, je restai  quelques pas
derrire elle. Elle s'agenouilla dans la neige, fit le signe de la croix
et commena de prier.  ce moment, minuit sonna. Le douzime coup
tintait encore  mon oreille quand, soudain, je vis la jeune fille
relever la tte; son regard fixa la vote cleste, ses bras se tendirent
vers l'astre des nuits; elle me parut en extase et je me demandais
encore quelle avait t la raison subite et dterminante de cette extase
quand moi-mme je relevai la tte, je jetai autour de moi un regard
perdu et tout mon tre se tendit vers l'Invisible, _l'invisible qui
nous jouait de la musique_. Et quelle musique! Nous la connaissions
dj! Christine et moi l'avions dj entendue en notre jeunesse. Mais
jamais sur le violon du pre Daa, elle ne s'tait exprime avec un art
aussi divin. Je ne pus mieux faire, en cet instant, que de me rappeler
tout ce que Christine venait de me dire de l'Ange de la musique, et je
ne sus trop que penser de ces sons inoubliables qui, s'ils ne
descendaient pas du ciel, laissaient ignorer leur origine sur terre. Il
n'y avait point l d'instrument ni de main pour conduire l'archet. Oh!
je me rappelai l'admirable mlodie. C'tait la _Rsurrection de Lazare_,
que le pre Daa nous jouait dans ses heures de tristesse et de foi.
L'ange de Christine aurait exist qu'il n'aurait pas mieux jou cette
nuit-l avec le violon du dfunt mntrier. L'invocation de Jsus nous
ravissait  la terre, et, ma foi, je m'attendis presque  voir se
soulever la pierre du tombeau du pre de Christine. L'ide me vint aussi
que Daa avait t enterr avec son violon et, en vrit, je ne sais
point jusqu'o, dans cette minute funbre et rayonnante, au fond de ce
petit drob cimetire de province,  ct de ces ttes de mort qui nous
riaient de toutes leurs mchoires immobiles, non, je ne sais point
jusqu'o s'en fut mon imagination, ni o elle s'arrta.

Mais la musique s'tait tue et je retrouvai mes sens. Il me sembla
entendre du bruit du ct des ttes de morts de l'ossuaire.

D.--Ah! ah! vous avez entendu du bruit du ct de l'ossuaire?

R.--Oui, il m'a paru que les ttes de morts ricanaient maintenant et je
n'ai pu m'empcher de frissonner.

D.--Vous n'avez point pens tout de suite que, derrire l'ossuaire,
pouvait se cacher justement le musicien cleste qui venait de tant vous
charmer?

R.--J'ai si bien pens cela, que je n'ai plus pens qu' cela, monsieur
le commissaire, et que j'en oubliai de suivre Mlle Daa qui venait de se
relever et gagnait tranquillement la porte du cimetire. Quant  elle,
elle tait tellement absorbe, qu'il n'est point tonnant qu'elle ne
m'ait pas aperu. Je ne bougeai point, les yeux fixs vers l'ossuaire,
dcid  aller jusqu'au bout de cette incroyable aventure et d'en
connatre le fin mot.

D.--Et alors, qu'arriva-t-il pour qu'on vous ait retrouv au matin,
tendu  demi-mort, sur les marches du matre-autel?

R.--Oh! ce fut rapide ... Une tte de mort roula  mes pieds ... puis
une autre ... puis une autre ... On et dit que j'tais le but de ce
funbre jeu de boules. Et j'eus cette imagination qu'un faux mouvement
avait d dtruire l'harmonie de l'chafaudage derrire lequel se
dissimulait notre musicien. Cette hypothse m'apparut d'autant plus
raisonnable qu'une ombre glissa tout  coup sur le mur clatant de la
sacristie.

Je me prcipitai. L'ombre avait dj, poussant la porte, pntr dans
l'glise. J'avais des ailes, l'ombre avait un manteau. Je fus assez
rapide pour saisir un coin du manteau de l'ombre.  ce moment, nous
tions, l'ombre et moi, juste devant le matre-autel et les rayons de la
lune,  travers le grand vitrail de l'abside, tombaient droit devant
nous. Comme je ne lchai point le manteau, l'ombre se retourna et, le
manteau dont elle tait enveloppe s'tant entr'ouvert, je vis, monsieur
le juge, comme je vous vois, une effroyable tte de mort qui dardait sur
moi un regard o brlaient les feux de l'enfer. Je crus avoir affaire 
Satan lui-mme et, devant cette apparition d'outre-tombe, mon coeur,
malgr tout son courage, dfaillit, et je n'ai plus souvenir de rien
jusqu'au moment o je me rveillai dans ma petite chambre de l'auberge
du Soleil-Couchant.




VII

UNE VISITE  LA LOGE N 5


Nous avons quitt MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin dans le moment
qu'ils se dcidaient  aller faire une petite visite  la premire loge
n 5.

Ils ont laiss derrire eux le large escalier qui conduit du vestibule
de l'administration  la scne et ses dpendances; ils ont travers la
scne (le plateau), ils sont entrs dans le thtre par l'entre des
abonns, puis, dans la salle, par le premier couloir  gauche. Ils se
sont alors glisss entre les premiers rangs des fauteuils d'orchestre et
ont regard la premire loge n 5. Ils la virent mal  cause qu'elle
tait plonge dans une demi-obscurit et que d'immenses housses taient
jetes sur le velours rouge des appuis-mains.

 ce moment, ils taient presque seuls dans l'immense vaisseau tnbreux
et un grand silence les entourait. C'tait l'heure tranquille o les
machinistes vont boire.

L'quipe avait momentanment vid le plateau, laissant un dcor moiti
plant; quelques rais de lumire (une lumire blafarde, sinistre, qui
semblait vole  un astre moribond) s'taient insinus par on ne sait
quelle ouverture, jusqu' une vieille tour qui dressait ses crneaux en
carton sur la scne; les choses, dans cette nuit factice, ou plutt dans
ce jour menteur, prenaient d'tranges formes. Sur les fauteuils de
l'orchestre, la toile qui les recouvrait avait l'apparence d'une mer en
furie, dont les vagues glauques avaient t instantanment immobilises
sur l'ordre secret du gant des temptes, qui, comme chacun sait,
s'appelle Adamastor. MM. Moncharmin et Richard taient les naufrags de
ce bouleversement immobile d'une mer de toile peinte. Ils avanaient
vers les loges de gauche,  grandes brasses, comme des marins qui ont
abandonn leur barque et cherchent  gagner le rivage. Les huit grandes
colonnes en chaillon poli se dressaient dans l'ombre comme autant de
prodigieux pilotis destins  soutenir la falaise menaante, croulante
et ventrue, dont les assises taient figures par les lignes
circulaires, parallles et flchissantes des balcons des premires,
deuximes et troisimes loges. Du haut, tout en haut de la falaise,
perdues dans le ciel de cuivre de M. Lenepveu, des figures grimaaient,
ricanaient, se moquaient, se gaussaient de l'inquitude de MM.
Moncharmin et Richard. C'taient pourtant des figures fort srieuses 
l'ordinaire. Elles s'appelaient: Isis, Amphitrite, Hb, Flore, Pandore,
Psych, Thtis, Pomone, Daphn, Clythie, Galathe, Arthuse. Oui,
Arthuse elle-mme et Pandore, que tout le monde connat  cause de sa
bote, regardaient les deux nouveaux directeurs de l'Opra qui avaient
fini par s'accrocher  quelque pave, et qui, de l, contemplaient en
silence la premire loge n 5. J'ai dit qu'ils taient inquiets. Du
moins, je le prsume. M. Moncharmin, en tout cas, avoue qu'il tait
impressionn. Il dit textuellement: Cette balanoire (quel style!) du
fantme de l'Opra, sur laquelle on nous avait si gentiment fait monter,
depuis que nous avions pris la succession de MM. Poligny et Debienne,
avait fini sans doute par troubler l'quilibre de mes facults
imaginatives, et,  tout prendre, visuelles, car (tait-ce le dcor
exceptionnel dans lequel nous nous mouvions, au centre d'un incroyable
silence qui nous impressionna  ce point?... fmes-nous le jouet d'une
sorte d'hallucination rendue possible par la quasi-obscurit de la salle
et la pnombre qui baignait la loge n 5?) car j'ai vu et Richard aussi
a vu, dans le mme moment, une forme dans la loge n 5. Richard n'a rien
dit; moi, non plus, du reste. Puis, nous avons attendu quelques minutes
ainsi, sans bouger, les yeux toujours fixs sur le mme point: mais la
forme avait disparu. Alors, nous sommes sortis et, dans le couloir, nous
nous sommes fait part de nos impressions et nous avons parl de _la
forme_. Le malheur est que ma forme,  moi, n'tait pas du tout la forme
de Richard. Moi, j'avais vu comme une forme de vieille femme qui
ressemblait  la mre Giry. Si bien que nous vmes que nous avions t
rellement le jouet d'une illusion et que nous courmes sans plus tarder
et en riant comme des fous  la premire loge n 5, dans laquelle nous
entrmes et dans laquelle nous ne trouvmes plus aucune forme.

Et maintenant nous voici dans la loge n 5.

C'est une loge comme toutes les autres premires loges. En vrit, rien
ne distingue cette loge de ses voisines.

[Illustration: Les costumes multicolores des masques s'talaient au long
des degrs de marbre, dans l'un des plus somptueux dcors du monde.]

[Illustration: Christine, ayant aperu le funbre personnage dont le
dguisement faisait sensation (3 et 4) entrana Raoul loin du foyer
(1).--Le jeune homme voulant poursuivre la Mort rouge, elle s'y opposa
au nom de leur amour (2 et 5).]

[Illustration: L'homme  la tte de mort, au chapeau  plumes et au
vtement carlate tranait derrire lui un immense manteau de velours
rouge.]

MM. Moncharmin et Richard, s'amusant ostensiblement et riant l'un de
l'autre, remuaient les meubles de la loge, soulevaient les housses et
les fauteuils et examinaient en particulier celui sur lequel _la voix
avait l'habitude de s'asseoir_. Mais ils constatrent que c'tait un
honnte fauteuil, qui n'avait rien de magique. En somme, la loge tait
la plus ordinaire des loges, avec sa tapisserie rouge, ses fauteuils, sa
carpette et son appui-main en velours rouge. Aprs avoir tt le plus
srieusement du monde la carpette et n'avoir, de ce ct comme des
autres, rien dcouvert de spcial, ils descendirent dans la baignoire du
dessous, qui correspondait  la loge n 5. Dans la baignoire n 5, qui
est juste au coin de la premire sortie de gauche des fauteuils
d'orchestre, ils ne trouvrent rien non plus qui mritt d'tre signal.

Tous ces gens-l se moquent de nous, finit par s'crier Firmin Richard;
samedi, on joue _Faust_, nous assisterons  la reprsentation tous les
deux dans la premire loge n 5!




VIII

OU MM. FIRMIN RICHARD ET ARMAND MONCHARMIN ONT L'AUDACE DE FAIRE
REPRSENTER FAUST DANS UNE SALLE MAUDITE ET DE L'EFFROYABLE
VNEMENT QUI EN RSULTA.


Mais le samedi matin, en arrivant dans leur bureau, les directeurs
trouvrent une double lettre de F. de l'O. ainsi conue:

Mes chers directeurs,

Si vous tenez encore  la paix, voici mon ultimatum.

Il est aux quatre conditions suivantes:

1 Me rendre ma loge--et je veux qu'elle soit  ma libre disposition
ds maintenant;

2 Le rle de Marguerite sera chant ce soir par Christine Daa. Ne
vous occupez pas de la Carlotta, qui sera malade;

3 Je tiens absolument aux bons et loyaux services de Mme Giry, mon
ouvreuse, que vous rintgrerez immdiatement dans ses fonctions;

4 Faites-moi connatre par une lettre remise  Mme Giry, qui me la
fera parvenir, que vous acceptez, comme vos prdcesseurs, les
conditions de mon cahier des charges relatives  mon indemnit
mensuelle. Je vous ferai savoir ultrieurement dans quelle forme vous
aurez  me la verser.

_Sinon, vous donnerez _Faust_, ce soir, dans une salle maudite_.

 bon entendeur, salut!

F. DE L'O.

Eh bien! il m'embte, moi!... Il m'embte! hurla Richard, en dressant
ses poings vengeurs et en les laissant retomber avec fracas sur la table
de son bureau.

Sur ces entrefaites, Mercier, l'administrateur, entra:

Lachenal voudrait voir l'un de ces messieurs, dit-il. Il parat que
l'affaire est urgente et le bonhomme me parat tout boulevers.

--Qui est-ce, Lachenal? interrogea Richard.

--C'est votre cuyer en chef.

--Comment! mon cuyer en chef?

--Mais oui, monsieur, expliqua Mercier ... il y a  l'Opra plusieurs
cuyers, et M. Lachenal est leur chef.

--Et qu'est-ce qu'il fait, cet cuyer?

--Il a la haute direction de l'curie.

--Quelle curie?

--Mais la vtre, monsieur, l'curie de l'Opra.

--Il y a une curie,  l'Opra? Ma foi, je n'en savais rien! Et o se
trouve-t-elle?

--Dans les dessous, du ct de la Rotonde. C'est un service trs
important, nous avons douze chevaux.

--Douze chevaux! Et pourquoi faire, grand Dieu?

--Mais pour les dfils de la _Juive_, du _Prophte_, etc., il faut des
chevaux dresss et qui connaissent les planches. Les cuyers sont
chargs de les leur apprendre. M. Lachenal y est fort habile. C'est
l'ancien directeur des curies de Franconi.

--Trs bien ... mais qu'est-ce qu'il me veut?

--Je n'en sais rien.... Je ne l'ai jamais vu dans un tat pareil.

--Faites-le entrer!...

M. Lachenal entre. Il a une cravache  la main et en cingle nerveusement
l'une de ses bottes.

--Bonjour, monsieur Lachenal, fit Richard impressionn. Qu'est-ce qui
nous vaut l'honneur de votre visite?

--Monsieur le directeur, je viens vous demander de mettre toute l'curie
 la porte.

--Comment! vous voulez mettre  la porte nos chevaux?

--Il ne s'agit pas des chevaux, mais des palefreniers.

--Combien avez-vous de palefreniers, monsieur Lachenal?

--Six!

--Six palefreniers! C'est au moins trop de deux!

--Ce sont l des places interrompit Mercier, qui ont t cres et qui
nous ont t imposes par le sous-secrtariat des Beaux-Arts. Elles sont
occupes par des protgs du gouvernement, et si j'ose me permettre ...

--Le gouvernement, je m'en fiche!... affirma Richard avec nergie. Nous
n'avons pas besoin de plus de quatre palefreniers pour douze chevaux.

--Onze! rectifia M. l'cuyer en chef.

--Douze! rpta Richard.

--Onze! rpte Lachenal.

--Ah! c'est M. l'administrateur qui m'avait dit que vous aviez douze
chevaux!

--J'en avais douze, mais je n'en ai plus que onze depuis que l'on nous a
vol Csar!

Et M. Lachenal se donne un grand coup de cravache sur la botte.

On nous a vol Csar, s'cria M. l'administrateur; Csar, le cheval
blanc du _Prophte_!

--Il n'y a pas deux Csars! dclara d'un ton sec M. l'cuyer en chef.
J'ai t dix ans chez Franconi et j'en ai vu, des chevaux! Eh bien! il
n'y a pas deux Csars! Et on nous l'a vol.

--Comment cela?

--Eh! je n'en sais rien! Personne n'en sait rien! Voil pourquoi je
viens vous demander de mettre toute l'curie  la porte.

--Qu'est-ce qu'ils disent, vos palefreniers?

--Des btises ... les uns accusent des figurants ... les autres
prtendent que c'est le concierge de l'administration.

--Le concierge de l'administration? J'en rponds comme de moi-mme!
protesta Mercier.

--Mais enfin, monsieur le premier cuyer, s'cria Richard, vous devez
avoir une ide!...

--Eh bien! oui, j'en ai une! J'en ai une! dclara tout  coup M.
Lachenal, et je vais vous la dire. Pour moi, il n'y a pas de doute.

M. le premier cuyer se rapprocha de MM. les directeurs et leur glissa 
l'oreille: _C'est le fantme qui a fait le coup!_

Richard sursauta.

Ah! vous aussi! vous aussi!

--Comment! moi aussi? C'est bien la chose la plus naturelle ...

--Mais comment donc! monsieur Lachenal! mais comment donc, monsieur le
premier cuyer ...

--... Que je vous dise ce que je pense, aprs ce que j'ai vu ...

--Et qu'avez-vous vu, monsieur Lachenal?

--J'ai vu, comme je vous vois, une ombre noire qui montait un cheval
blanc qui ressemblait comme deux gouttes d'eau  Csar!

--Et vous n'avez pas couru aprs ce cheval blanc et cette ombre noire?

--J'ai couru et j'ai appel, monsieur le directeur, mais ils se sont
enfuis avec une rapidit dconcertante et ont disparu dans la nuit de la
galerie ...

M. Richard se leva:

C'est bien, monsieur Lachenal. Vous pouvez vous retirer ... nous allons
dposer une plainte contre le _fantme_ ...

--Et vous allez fiche mon curie  la porte!

--C'est entendu! Au revoir, monsieur!

M. Lachenal salua et sortit.

Richard cumait.

Vous allez rgler le compte de cet imbcile!

--C'est un ami de M. le commissaire du gouvernement! osa Mercier ...

--Et il prend son apritif  Tortoni avec Lagrn, Scholl et Pertuiset,
le tueur de lions, ajouta Moncharmin. Nous allons nous mettre toute la
presse  dos! Il racontera l'histoire du fantme et tout le monde
s'amusera  nos dpens! Si nous sommes ridicules, nous sommes morts!

--C'est bien, n'en parlons plus ... concda Richard, qui dj songeait
 autre chose.

 ce moment, la porte s'ouvrit et, sans doute, cette porte n'tait-elle
point alors dfendue par son cerbre ordinaire, car on vit mame Giry
entrer tout de go, une lettre  la main, et dire prcipitamment:

Pardon, excuse, messieurs, mais j'ai reu ce matin une lettre du
fantme de l'Opra. Il me dit de passer chez vous, que vous avez
censment quelque chose  me ...

Elle n'acheva pas sa phrase. Elle vit la figure de Firmin Richard, et
c'tait terrible. L'honorable directeur de l'Opra tait prt  clater.
La fureur dont il tait agit ne se traduisait encore  l'extrieur que
par la couleur carlate de sa face furibonde et par l'clair de ses yeux
fulgurants. Il ne dit rien. Il ne pouvait pas parler. Mais, tout  coup,
son geste partit. Ce fut d'abord le bras gauche qui entreprit la falote
personne de mame Giry et lui fit dcrire un demi-tour si inattendu, une
pirouette si rapide, que celle-ci en poussa une clameur dsespre, et
puis, ce fut le pied droit, le pied droit du mme honorable directeur
qui alla imprimer sa semelle sur le taffetas noir d'une jupe qui,
certainement, n'avait pas encore, en pareil endroit, subi un pareil
outrage.

L'vnement avait t si prcipit que mame Giry, quand elle se retrouva
dans la galerie, en tait comme tourdie encore et semblait ne pas
comprendre. Mais, soudain, elle comprit, et l'Opra retentit de ses cris
indigns, de ses protestations farouches, de ses menaces de mort. Il
fallut trois garons pour la descendre dans la cour de l'administration
et deux agents pour la porter dans la rue.

 peu prs  la mme heure, la Carlotta, qui habitait un petit htel de
la rue du Faubourg-Saint-Honor, sonnait sa femme de chambre et se
faisait apporter au lit son courrier. Dans ce courrier, elle trouvait
une lettre anonyme o on lui disait:

Si vous chantez ce soir, craignez qu'il ne vous arrive un grand malheur
au moment o vous chanterez ... un malheur pire que la mort.

Cette menace tait trace  l'encre rouge, d'une criture hsitante et
btonnante.

Ayant lu cette lettre, la Carlotta n'eut plus d'apptit pour djeuner.
Elle repoussa le plateau sur lequel la camriste lui prsentait le
chocolat fumant. Elle s'assit sur son lit et rflchit profondment. Ce
n'tait point la premire lettre de ce genre qu'elle recevait, mais
jamais encore elle n'en avait lu d'aussi menaante.

Elle se croyait en butte,  ce moment, aux mille entreprises de la
jalousie et racontait couramment qu'elle avait un ennemi secret qui
avait jur sa perte. Elle prtendait qu'il se tramait contre elle
quelque mchant complot, quelque cabale qui claterait un de ces jours;
mais elle n'tait point femme  se laisser intimider, ajoutait-elle.

La vrit tait que, si cabale il y avait, celle-ci tait mene par la
Carlotta elle-mme contre la pauvre Christine, qui ne s'en doutait
gure. La Carlotta n'avait point pardonn  Christine le triomphe que
celle-ci avait remport en la remplaant au pied lev.

Quand on lui avait appris l'accueil extraordinaire qui avait t fait 
sa remplaante, la Carlotta s'tait sentie instantanment gurie d'un
commencement de bronchite et d'un accs de bouderie contre
l'administration, et elle n'avait plus montr la moindre vellit de
quitter son emploi. Depuis, elle avait travaill, de toutes ses forces 
touffer sa rivale, faisant agir des amis puissants auprs des
directeurs pour qu'ils ne donnassent plus  Christine l'occasion d'un
nouveau triomphe. Certains journaux qui avaient commenc  chanter le
talent de Christine ne s'occuprent plus que de la gloire de Carlotta.
Enfin, au thtre mme, la clbre diva tenait sur Christine les propos
les plus outrageants et essayait de lui causer mille petits
dsagrments.

La Carlotta n'avait ni coeur ni me. Ce n'tait qu'un instrument. Certes,
un merveilleux instrument. Son rpertoire comprenait tout ce qui peut
tenter l'ambition d'une grande artiste, aussi bien chez les matres
allemands que chez les Italiens ou les Franais. Jamais, jusqu' ce
jour, on n'avait entendu la Carlotta chanter faux, ni manquer du volume
de voix ncessaire  la traduction d'aucun passage de son rpertoire
immense. Bref, l'instrument tait tendu, puissant et d'une justesse
admirable. Mais nul n'aurait pu dire  Carlotta ce que Rossini disait 
la Krauss, aprs qu'elle et chant pour lui en allemand Sombres
forts?...: Vous chantez, avec votre me, ma fille, et votre me est
belle!

O tait ton me,  Carlotta, quand tu dansais dans les bouges de
Barcelone? O tait-elle, quand plus tard,  Paris, tu as chant sur de
tristes trteaux tes couplets cyniques de bacchante de music-hall? O
ton me, quand, devant les matres assembls chez un de tes amants, tu
faisais rsonner cet instrument docile, dont le merveilleux tait qu'il
chantait avec la mme perfection indiffrente le sublime amour et la
plus basse orgie? O Carlotta, si jamais tu avais une me et que tu
l'eusses perdue alors, tu l'aurais retrouve, quand tu devins Juliette,
quand tu fus Elvire, et Ophlie, et Marguerite! Car d'autres sont
montes de plus bas que toi et que l'art, aid de l'amour, a purifies!

En vrit, quand je songe  toutes les petitesses, les vilenies dont
Christine Daa eut  souffrir,  cette poque, de la part de cette
Carlotta, je ne puis retenir mon courroux, et il ne m'tonne point que
mon indignation se traduise par des aperus un peu vastes sur l'art en
gnral, et celui du chant en particulier, o les admirateurs de la
Carlotta ne trouveront certainement point leur compte.

Quand la Carlotta eut fini de rflchir  la menace de la lettre trange
qu'elle venait de recevoir, elle se leva.

On verra bien, dit-elle ... Et elle pronona, en espagnol, quelques
serments, d'un air fort rsolu.

La premire chose qu'elle vit en mettant son nez  la fentre fut un
corbillard. Le corbillard et la lettre la persuadrent qu'elle courait,
ce soir-l, les plus srieux dangers. Elle runit chez elle le ban et
l'arrire-ban de ses amis, leur apprit qu'elle tait menace,  la
reprsentation du soir, d'une cabale organise par Christine Daa, et
dclara qu'il fallait faire pice  cette petite en remplissant la salle
de ses propres admirateurs,  elle, la Carlotta. Elle n'en manquait pas,
n'est-ce pas? Elle comptait sur eux pour se tenir prts  toute
ventualit et faire taire les perturbateurs, si, comme elle le
craignait, ils dchanaient le scandale.

Le secrtaire particulier de M. Richard, tant venu prendre des
nouvelles de la sant de la diva, s'en retourna avec l'assurance qu'elle
se portait  merveille et que, ft-elle  l'agonie, elle chanterait le
soir mme le rle de Marguerite. Comme le secrtaire avait, de la part
de son chef, recommand fortement  la diva de ne commettre aucune
imprudence, de ne point sortir de chez elle, et de se garer des courants
d'air, la Carlotta ne put s'empcher, aprs son dpart, de rapprocher
ces recommandations exceptionnelles et inattendues des menaces inscrites
dans la lettre.

Il tait cinq heures, quand elle reut par le courrier une nouvelle
lettre anonyme de la mme criture que la premire. Elle tait brve.
Elle disait simplement: Vous tes enrhume; si vous tiez raisonnable,
vous comprendriez que c'est folie de vouloir chanter ce soir.

La Carlotta ricana, haussa ses paules, qui taient magnifiques, et
lana deux ou trois notes qui la rassurrent.

Ses amis furent fidles  leur promesse. Ils taient tous, ce soir-l, 
l'Opra, mais c'est en vain qu'ils cherchrent autour d'eux ces froces
conspirateurs qu'ils avaient mission de combattre. Si l'on en exceptait
quelques profanes, quelques honntes bourgeois dont la figure placide ne
refltait d'autre dessein que celui de rentendre une musique qui,
depuis longtemps dj, avait conquis leurs suffrages, il n'y avait l
que des habitus dont les moeurs lgantes, pacifiques et correctes,
cartaient toute ide de manifestation. La seule chose qui paraissait
anormale tait la prsence de MM. Richard et Moncharmin dans la loge n
5. Les amis de la Carlotta pensrent que, peut-tre, messieurs les
directeurs avaient eu, de leur ct, vent du scandale projet et qu'ils
avaient tenu  se rendre dans la salle pour l'arrter sitt qu'il
claterait, mais c'tait l une hypothse injustifie, comme vous le
savez; MM. Richard et Moncharmin ne pensaient qu' leur fantme.

     Rien?... En vain j'interroge en une ardente veille
     La Nature et le Crateur.
     Pas une voix ne glisse  mon oreille
     Un mot consolateur!...

Le clbre tnor Carolus Fonta venait  peine de lancer le premier appel
du docteur Faust aux puissances de l'enfer, que M. Firmin Richard, qui
s'tait assis sur la chaise mme du fantme--la chaise de droite, au
premier rang--se penchait, de la meilleure humeur du monde, vers son
associ, et lui disait:

Et toi, est-ce qu'une voix a dj gliss un mot  ton oreille?

--Attendons! ne soyons pas trop presss, rpondait sur le mme ton
plaisant M. Armand Moncharmin. La reprsentation ne fait que commencer
et tu sais bien que le fantme n'arrive ordinairement que vers le milieu
du premier acte.

Le premier acte se passa sans incident, ce qui n'tonna point les amis
de Carlotta, puisque Marguerite,  cet acte, ne chante point. Quant aux
deux directeurs, au baisser du rideau, ils se regardrent en souriant:

Et d'un! fit Moncharmin.

--Oui, le fantme est en retard, dclara Firmin Richard.

Moncharmin, toujours badinant, reprit:

En somme, la salle n'est pas trop mal compose ce soir _pour une salle
maudite_.

M. Richard daigna sourire. Il dsigna  son collaborateur une bonne
grosse dame assez vulgaire vtue de noir qui tait assise dans un
fauteuil au milieu de la salle et qui tait flanque de deux hommes,
d'allure fruste dans leurs redingotes en drap d'habit.

Qu'est-ce que c'est que ce monde-l? demanda Moncharmin.

--Ce monde-l, mon cher, c'est ma concierge, son frre et son mari.

--Tu leur as donn des billets?

--Ma foi oui.... Ma concierge n'tait jamais alle  l'Opra ... c'est
la premire fois ... et comme, maintenant, elle doit y venir tous les
soirs, j'ai voulu qu'elle ft bien place avant de passer son temps 
placer les autres.

Moncharmin demanda des explications et Richard lui apprit qu'il avait
dcid, pour quelque temps, sa concierge, en laquelle il avait la plus
grande confiance,  venir prendre la place de mam'Giry.

 propos de la mre Giry, fit Moncharmin, tu sais qu'elle va porter
plainte contre toi.

--Auprs de qui? Auprs du fantme?

Le fantme! Moncharmin l'avait presque oubli.

Du reste, le mystrieux personnage ne faisait rien pour se rappeler au
souvenir de MM. les directeurs.

Soudain, la porte de leur loge s'ouvrit brusquement devant le rgisseur
effar.

Qu'y a-t-il? demandrent-ils tous deux, stupfaits de voir celui-ci en
pareil endroit, en ce moment.

--Il y a, dit le rgisseur, qu'une cabale est monte par les amis de
Christine Daa contre la Carlotta. Celle-ci est furieuse.

--Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-l? fit Richard en
fronant les sourcils.

Mais le rideau se levait sur la Kermesse et le directeur fit signe au
rgisseur de se retirer.

Quand le rgisseur eut vid la place, Moncharmin se pencha  l'oreille
de Richard:

Daa a donc des amis? demanda-t-il.

--Oui, fait Richard, elle en a.

--Qui?

Richard dsigna du regard une premire loge dans laquelle il n'y avait
que deux hommes.

Le comte de Chagny?

--Oui, il me l'a recommande ... si chaleureusement, que si je ne le
savais pas l'ami de la Sorelli....

--Tiens! tiens!... murmura Moncharmin. Et qui donc est ce jeune homme si
ple, assis  ct de lui?

--C'est son frre, le vicomte.

--Il ferait mieux d'aller se coucher. Il a l'air malade.

La scne rsonnait de chants joyeux. L'ivresse en musique. Triomphe du
gobelet.

     Vin ou bire,
     Bire ou vin,
     Que mon verre
     Soit plein!

tudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones, le coeur
allgre, tourbillonnaient devant le cabaret  l'enseigne du dieu
Bacchus. Siebel fit son entre.

Christine Daa tait charmante en travesti. Sa frache jeunesse, sa
grce mlancolique sduisaient  premire vue. Aussitt, les partisans
de la Carlotta s'imaginrent qu'elle allait tre salue d'une ovation
qui les renseignerait sur les intentions de ses amis. Cette ovation
indiscrte et t, du reste, d'une maladresse insigne. Elle ne se
produisit pas.

Au contraire, quand Marguerite traversa la scne et qu'elle eut chant
les deux seuls vers de son rle  cet acte deuxime:

     Non, messieurs, je ne suis demoiselle ni belle,
     Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main!

des bravos clatants accueillirent la Carlotta. C'tait si imprvu et si
inutile que ceux qui n'taient au courant de rien se regardaient en se
demandant ce qui se passait, et l'acte encore s'acheva sans aucun
incident. Tout le monde se disait alors: a va tre pour l'acte
suivant, videmment. Quelques-uns, qui taient, parat-il, mieux
renseigns que les autres, affirmrent que le boucan devait commencer
 la Coupe du roi de Thul, et ils se prcipitrent vers l'entre des
abonns pour aller avertir la Carlotta.

Les directeurs quittrent la loge pendant cet entr'acte pour se
renseigner sur cette histoire de cabale dont leur avait parl le
rgisseur, mais ils revinrent bientt  leur place en haussant les
paules et en traitant toute cette affaire de niaiserie. La premire
chose qu'ils virent en entrant fut, sur la tablette de l'appui-main, une
bote de bonbons anglais. Qui l'avait apporte l? Ils questionnrent
les ouvreuses. Mais personne ne put les renseigner. S'tant alors
retourns  nouveau du ct de l'appui-main, ils aperurent, cette fois,
 ct de la bote de bonbons anglais, une lorgnette. Ils se
regardrent. Ils n'avaient pas envie de rire. Tout ce que leur avait dit
Mme Giry leur revenait  la mmoire ... et puis ... il leur semblait
qu'il y avait autour d'eux comme un trange courant d'air ... Ils
s'assirent en silence, rellement impressionns.

La scne reprsentait le jardin de Marguerite ...

     Faites-lui mes aveux,
     Portez mes voeux...

Comme elle chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de
lilas  la main, Christine, en relevant la tte, aperut dans sa loge le
vicomte de Chagny et ds lors, il sembla  tous que sa voix tait moins
assure, moins pure, moins cristalline qu' l'ordinaire. Quelque chose
qu'on ne savait pas assourdissait, alourdissait son chant ... Il y
avait, l-dessous, du tremblement et de la crainte.

Drle de fille, fit remarquer presque tout haut un ami de la Carlotta
plac  l'orchestre ... L'autre soir, elle tait divine et aujourd'hui,
la voil qui chevrote. Pas d'exprience, pas de mthode!

     C'est en vous que j'ai foi,
     Parlez pour moi.

Le vicomte se mit la tte dans les mains. Il pleurait. Le comte,
derrire lui, mordait violemment la pointe de sa moustache, haussait les
paules et fronait les sourcils. Pour qu'il traduist par autant de
signes extrieurs ses sentiments intimes, le comte, ordinairement si
correct et si froid, devait tre furieux. Il l'tait. Il avait vu son
frre revenir d'un rapide et mystrieux voyage dans un tat de sant
alarmant. Les explications qui s'en taient suivies n'avaient sans doute
point eu la vertu de tranquilliser le comte qui, dsireux de savoir 
quoi s'en tenir, avait demand un rendez-vous  Christine Daa. Celle-ci
avait eu l'audace de lui rpondre qu'elle ne pouvait le recevoir, ni
lui, ni son frre. Il crut  un abominable calcul. Il ne pardonnait
point  Christine de faire souffrir Raoul, mais surtout il ne pardonnait
point  Raoul de souffrir pour Christine. Ah! il avait eu bien tort de
s'intresser un instant  cette petite, dont le triomphe d'un soir
restait pour tous incomprhensible.

     Que la fleur sur sa bouche
     Sache au moins dposer
     Un doux baiser.

Petite roue! va, gronda le comte.

Et il se demanda ce qu'elle voulait ... ce qu'elle pouvait bien esprer
... Elle tait pure, on la disait sans ami, sans protecteur d'aucune
sorte ... cet ange du Nord devait tre roublard!

Raoul, lui, derrire ses mains, rideau qui cachait ses larmes d'enfant,
ne songeait qu' la lettre qu'il avait reue, ds son retour  Paris o
Christine tait arrive avant lui, s'tant sauve de Perros comme une
voleuse: Mon cher ancien petit ami, il faut avoir le courage de ne plus
me revoir, de ne plus me parler ... si vous m'aimez un peu, faites cela
pour moi qui ne vous oublierai jamais ... mon cher Raoul. Surtout, ne
pntrez plus jamais dans ma loge. Il y va de ma vie. Il y va de la
vtre. Votre petite Christine.

Un tonnerre d'applaudissements ... C'est la Carlotta qui fait son
entre.

L'acte du jardin se droulait avec ses pripties accoutumes.

Quand Marguerite eut fini de chanter l'air du Roi de Thul, elle fut
acclame; elle le fut encore quand elle eut termin l'air des bijoux:

     Ah! Je ris de me voir
     Si belle en ce miroir...

Dsormais, sre d'elle, sre de ses amis dans la salle, sre de sa voix
et de son succs, ne craignant plus rien, Carlotta se donna tout
entire, avec ardeur, avec enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n'eut
plus aucune retenue ni aucune pudeur ... Ce n'tait plus Marguerite,
c'tait Carmen. On ne l'applaudit que davantage, et son duo avec Faust
semblait lui prparer un nouveau succs, quand survint tout  coup ...
quelque chose d'effroyable.

Faust s'tait agenouill:

     Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage
     Sous la ple clart
     Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage,
     Caresse ta beaut.

Et Marguerite rpondait:

      silence!  bonheur! ineffable mystre!
     Enivrante langueur!
     J'coute!... Et je comprends cette voix solitaire
     Qui chante dans mon coeur!

 ce moment donc ...  ce moment juste se produisit quelque chose ...
j'ai dit quelque chose d'effroyable ...

... La salle, d'un seul mouvement, s'est leve ... Dans leur loge, les
deux directeurs ne peuvent retenir une exclamation d'horreur ...
Spectateurs et spectatrices se regardent comme pour se demander les uns
aux autres l'explication d'un aussi inattendu phnomne ... Le visage de
la Carlotta exprime la plus atroce douleur, ses yeux semblent hants par
la folie. La pauvre femme s'est redresse, la bouche encore
entr'ouverte, ayant fini de laisser passer cette voix solitaire qui
chantait dans son coeur ... Mais cette bouche ne chantait plus ... _elle
n'osait plus une parole, plus un son_ ...

Car cette bouche cre pour l'harmonie, cet instrument agile qui n'avait
jamais failli, organe magnifique, gnrateur des plus belles sonorits,
des plus difficiles accords, des plus molles ondulations, des rythmes
les plus ardents, sublime mcanique humaine  laquelle il ne manquait,
pour tre divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la vritable
motion et soulve les mes ... cette bouche avait laiss passer ...

De cette bouche s'tait chapp ... _Un crapaud!_

Ah! l'affreux, le hideux, le squameux, venimeux, cumeux, cumant,
glapissant crapaud!...

Par o tait-il entr? Comment s'tait-il accroupi sur la langue? Les
pattes de derrire replies, pour bondir plus haut et plus loin,
sournoisement, il tait sorti du larynx, et ... couac!

Couac! Couac!... Ah! le terrible couac!

Car vous pensez bien qu'il ne faut parler du crapaud qu'au figur. On ne
le voyait pas mais, par l'enfer! on l'entendait. Couac!

La salle en fut comme clabousse. Jamais batracien, au bord des mares
retentissantes, n'avait dchir la nuit d'un plus affreux couac.

Et certes, il tait bien inattendu de tout le monde. La Carlotta n'en
croyait encore ni sa gorge ni ses oreilles. La foudre, en tombant  ses
pieds, l'et moins tonne que ce crapaud couaquant qui venait de sortir
de sa bouche ...

Et elle ne l'et pas dshonore. Tandis qu'il est bien entendu qu'un
crapaud blotti sur la langue, dshonore toujours une chanteuse. Il y en
a qui en sont mortes.

Mon Dieu! qui et cru cela?... Elle chantait si tranquillement: Et je
comprends cette voix solitaire qui chante dans mon coeur! Elle chantait
sans effort, comme toujours, avec la mme facilit que vous dites:
Bonjour, madame, comment vous portez-vous?

On ne saurait nier qu'il existe des chanteuses prsomptueuses, qui ont
le grand tort de ne point mesurer leurs forces, et qui, dans leur
orgueil, veulent atteindre, avec la faible voix que le ciel leur
dpartit,  des effets exceptionnels et lancer des notes qui leur ont
t dfendues en venant au monde. C'est alors que le ciel pour les
punir, leur envoie, sans qu'elleq le sachent, dans la bouche, un
crapaud, un crapaud qui fait couac! Tout le monde sait cela. Mais
personne ne pouvait admettre qu'une Carlotta, qui avait au moins deux
octaves dans la voix, y et encore un crapaud.

On ne pouvait avoir oubli ses _contre-fa_ stridents, ses _staccati_
inous dans _La flte enchante_. On se souvenait de _Don Juan_, o elle
tait Elvire et o elle remporta le plus retentissant triomphe, certain
soir, en donnant elle-mme le si bmol que ne pouvait donner sa camarade
dona Anna. Alors, vraiment, que signifiait ce couac, au bout de cette
tranquille, paisible, toute petite voix solitaire qui chantait dans son
coeur?

a n'tait pas naturel. Il y avait l-dessous du sortilge. Ce crapaud
sentait le roussi. Pauvre, misrable, dsespre, anantie Carlotta!...

Dans la salle, la rumeur grandissait. C'et t une autre que la
Carlotta  qui serait survenue semblable aventure, on l'et hue! Mais
avec celle-l, dont on connaissait le parfait instrument, on ne montrait
point de colre, mais de la consternation et de l'effroi. Ainsi les
hommes ont-ils d subir cette sorte d'pouvante s'il en est qui ont
assist  la catastrophe, qui brisa les bras de la Vnus de Milo!... et
encore ont-ils pu voir le coup qui frappait ... et comprendre ...

Mais l? Ce crapaud tait incomprhensible!...

Si bien qu'aprs quelques secondes passes  se demander si vraiment
elle avait entendu elle-mme, sortir de sa bouche mme, cette
note,--tait-ce une note, ce son?--pouvait-on appeler cela un son? Un
son, c'est encore de la musique--ce bruit infernal, elle voulut se
persuader qu'il n'en avait rien t; qu'il y avait eu l, un instant,
une illusion de son oreille, et non point une criminelle trahison de
l'organe vocal ...

Elle jeta, perdue, les yeux autour d'elle comme pour chercher un
refuge, une protection, ou plutt l'assurance spontane de l'innocence
de sa voix. Ses doigts crisps s'taient ports  sa gorge en un geste
de dfense et de protestation. Non! non! ce couac n'tait pas  elle! Et
il semblait bien que Carolus Fonta lui-mme ft de cet avis, qui la
regardait avec une expression innarrable de stupfaction enfantine et
gigantesque. Car enfin, il tait prs d'elle, lui. Il ne l'avait pas
quitte. Peut-tre pourrait-il lui dire comment une pareille chose tait
arrive! Non, il ne le pouvait pas! Ses yeux taient stupidement rivs 
la bouche de la Carlotta comme les yeux des tout petits considrant le
chapeau inpuisable du prestidigitateur. Comment une si petite bouche
avait-elle pu contenir un si grand couac?

Tout cela, crapaud, couac, motion, terreur, rumeur de la salle,
confusion de la scne, des coulisses,--quelques comparses montraient des
ttes effares,--tout cela que je vous dcris dans le dtail dura
quelques secondes.

       *       *       *       *       *

Quelques secondes affreuses qui parurent surtout interminables aux deux
directeurs l-haut, dans la loge n 5. Moncharmin et Richard taient
trs ples. Cet pisode inou et qui restait inexplicable les
remplissait d'une angoisse d'autant plus mystrieuse qu'ils taient
depuis un instant sous l'influence directe du fantme.

Ils avaient senti son souffle. Quelques cheveux de Moncharmin s'taient
dresss sous ce souffle-l ... Et Richard avait pass son mouchoir sur
son front en sueur ... Oui, il tait l ... autour d'eux ... derrire
eux,  ct d'eux, ils le sentaient sans le voir!... Ils entendaient sa
respiration ... et si prs, si prs d'eux!... _On sait quand quelqu'un
est prsent_ ... Eh bien, ils savaient maintenant!... _ils taient srs
d'tre trois dans la loge_ ... Ils en tremblaient ... Ils avaient l'ide
de fuir ... Ils n'osaient pas ... Ils n'osaient pas faire un mouvement,
changer une parole qui et pu apprendre au fantme qu'ils savaient
qu'il tait l!... Qu'allait-il arriver? Qu'allait-il se produire?

Se produisit le couac! Au-dessus de tous les bruits de la salle on
entendit leur double exclamation d'horreur. _Ils se sentaient sous les
coups du fantme_. Penchs au-dessus de leur loge, ils regardaient la
Carlotta comme, s'ils ne la reconnaissaient plus. Cette fille de l'enfer
devait avoir donn avec son couac le signal de quelque catastrophe. Ah!
la catastrophe, ils l'attendaient! Le fantme la leur avait promise! La
salle tait maudite! Leur double poitrine directoriale haletait dj
sous le poids de la catastrophe. On entendit la voix trangle de
Richard qui criait  la Carlotta:

Et bien! continuez!

Non! La Carlotta ne continua pas ... Elle recommena bravement,
hroquement, le vers fatal au bout duquel tait apparu le crapaud.

Un silence effrayant succde  tous les bruits. Seule la voix de la
Carlotta emplit  nouveau le vaisseau sonore.

--J'coute!...

La salle aussi coute

     ... Et je comprends cette voix solitaire (_couac!_)
     (_Couac!..._) qui chante dans mon... (_couac!_)

Le crapaud lui aussi a recommenc.

La salle clata en un prodigieux tumulte. Retombs sur leurs siges, les
deux directeurs n'osent mme pas se retourner; ils n'en ont pas la
force. Le fantme leur rit dans le cou! Et enfin ils entendent
distinctement dans l'oreille droite sa voix, l'impossible voix, la voix
sans bouche, la voix qui dit:

_Elle chante ce soir  dcrocher le lustre!_

D'un commun mouvement, ils levrent la tte au plafond et poussrent un
cri terrible. Le lustre, l'immense masse du lustre glissait, venait 
eux,  l'appel de cette voix satanique. Dcroch, le lustre plongeait
des hauteurs de la salle et s'abmait au milieu de l'orchestre, parmi
mille clameurs. Ce fut une pouvante, un sauve-qui-peut gnral. Mon
dessein n'est point de faire revivre ici une heure historique. Les
curieux n'ont qu' ouvrir les journaux de l'poque. Il y eut de nombreux
blesss et une morte.

Le lustre s'tait cras sur la tte de la malheureuse qui tait venue
ce soir-l,  l'Opra, pour la premire fois de sa vie, sur celle que M.
Richard avait dsigne comme devant remplacer dans ses fonctions
d'ouvreuse Mme Giry, l'ouvreuse du fantme! Elle tait morte sur le coup
et le lendemain, un journal paraissait avec cette manchette: _Deux cent
mille kilogs sur la tte d'une concierge!_ Ce fut toute son oraison
funbre.




IX

LE MYSTRIEUX COUP


Cette soire tragique fut mauvaise pour tout le monde. La Carlotta tait
tombe malade. Quant  Christine Daa, elle avait disparu aprs la
reprsentation. Quinze jours s'taient couls sans qu'on l'et revue au
thtre, sans qu'elle se ft montre hors du thtre.

Il ne faut pas confondre cette premire disparition qui se passa sans
scandale, avec le fameux enlvement qui,  quelque temps de l, devait
se produire dans des conditions si inexplicables et si tragiques.

Raoul fut le premier, naturellement,  ne rien comprendre  l'absence de
la diva. Il lui avait crit  l'adresse de Mme Valrius et n'avait pas
reu de rponse. Il n'en avait pas d'abord t autrement tonn,
connaissant son tat d'esprit et la rsolution o elle tait de rompre
avec lui toute relation sans que, du reste, il en et pu encore deviner
la raison.

Sa douleur n'en avait fait que grandir, et il finit par s'inquiter de
ne voir la chanteuse sur aucun programme. On donna _Faust_ sans elle. Un
aprs-midi, vers cinq heures, il fut s'enqurir auprs de la direction
des causes de cette disparition de Christine Daa. Il trouva des
directeurs fort proccups. Leurs amis eux-mmes ne les reconnaissaient
plus: ils avaient perdu toute joie et tout entrain. On les voyait
traverser le thtre, tte basse, le front soucieux, et les joues ples
comme s'ils taient poursuivis par quelque abominable pense, ou en
proie  quelque malice du destin qui vous prend son homme et ne le lche
plus.

La chute du lustre avait entran bien des responsabilits, mais il
tait difficile de faire s'expliquer MM. les directeurs  ce sujet.

L'enqute avait conclu  un accident, survenu pour cause d'usure des
moyens de suspension, mais encore aurait-il t du devoir des anciens
directeurs ainsi que des nouveaux de constater cette usure et d'y
remdier avant qu'elle ne dtermint la catastrophe.

Et il me faut bien dire que MM. Richard et Moncharmin apparurent  cette
poque si changs, si lointains ... si mystrieux ... si
incomprhensibles, qu'il y eut beaucoup d'abonns pour imaginer que
quelque vnement plus affreux encore que la chute du lustre, avait
modifi l'tat d'me de MM. les directeurs.

Dans leurs relations quotidiennes, ils se montraient fort impatients,
except rependant avec Mame Giry, qui avait t rintgre dans ses
fonctions. On se doute de la faon dont ils reurent le vicomte de
Chagny, quand celui-ci vint leur demander des nouvelles de Christine.
Ils se bornrent  lui rpondre qu'elle tait en cong. Il demanda
combien de temps devait durer ce cong; il lui fut rpliqu assez
schement qu'il tait illimit, Christine Daa l'ayant demand pour
cause de sant.

Elle est donc malade! s'cria-t-il, qu'est-ce qu'elle a?

--Nous n'en savons rien!

--Vous ne lui avez donc pas envoy le mdecin du thtre?

--Non! elle ne l'a point rclam et comme nous avons confiance en elle,
nous l'avons crue sur parole.

L'affaire ne parut point naturelle  Raoul, qui quitta l'Opra, on proie
aux plus sombres penses. Il rsolut, quoi qu'il pt arriver, d'aller
aux nouvelles chez la maman Valrius. Sans doute se rappelait-il les
termes nergiques de la lettre de Christine, qui lui dfendait de tenter
quoi que ce ft pour la voir. Mais ce qu'il avait vu  Perros, ce qu'il
avait entendu derrire la porte de la loge, la conversation qu'il avait
eue avec Christine au bord de la lande, lui faisait pressentir quelque
machination qui, pour tre tant soit peu diabolique, n'en restait pas
moins humaine. L'imagination exalte de la jeune fille, son me tendre
et crdule, l'ducation primitive qui avait entour ses jeunes annes
d'un cercle de lgendes, la continuelle pense de son pre mort, et
surtout l'tat de sublime extase o la musique la plongeait, ds que cet
art se manifestait  elle dans certaines conditions
exceptionnelles--n'avait-il point t  mme d'en juger ainsi lors de la
scne du cimetire?--tout cela lui apparaissait comme devant constituer
un terrain moral propice aux entreprises malfaisantes de quelque
personnage mystrieux et sans scrupules. De qui Christine Daa
tait-elle la victime? Voil la question fort sense que Raoul se posait
en se rendant en toute hte chez la maman Valrius.

Car le vicomte avait un esprit des plus sains. Sans doute, il tait
pote et aimait la musique dans ce qu'elle a de plus ail, et il tait
grand amateur des vieux contes bretons o dansent les korrigans, et
par-dessus tout, il tait amoureux de cette petite fe du Nord qu'tait
Christine Daa; il n'empche qu'il ne croyait au surnaturel qu'en
matire de religion et que l'histoire la plus fantastique du monde
n'tait pas capable de lui faire oublier que deux et deux font quatre.

       *       *       *       *       *

Qu'allait-il apprendre chez maman Valrius? Il en tremblait en sonnant 
la porte d'un petit appartement de la rue Notre-Dame-des-Victoires.

La soubrette qui, un soir, tait sortie devant lui de la loge de
Christine, vint lui ouvrir. Il demanda si Mme Valrius tait visible. On
lui rpondit qu'elle tait souffrante, dans son lit, et incapable de
recevoir.

Faites passer ma carte, dit-il.

Il n'attendit point longtemps. La soubrette revint et l'introduisit dans
un petit salon assez sombre et sommairement meubl, o les deux
portraits du professeur Valrius et du pre Daa se faisaient vis--vis.

Madame s'excuse auprs de monsieur le vicomte, dit la domestique. Elle
ne pourra le recevoir que dans sa chambre, car ses jambes ne la
soutiennent plus.

Cinq minutes plus tard, Raoul tait introduit dans une chambre quasi
obscure, o il distingua tout de suite, dans la pnombre d'une alcve,
la bonne figure de la bienfaitrice de Christine. Maintenant, les cheveux
de la maman Valrius taient tout blancs, mais ses yeux n'avaient pas
vieilli; jamais, au contraire, son regard n'avait t aussi clair, ni
aussi pur, ni aussi enfantin.

M. de Chagny! fit-elle joyeusement en tendant les deux mains au
visiteur ... Ah! c'est le ciel qui vous envoie!... nous allons pouvoir
parler d'_elle_.

Cette dernire phrase sonna aux oreilles du jeune homme bien
lugubrement. Il demanda tout de suite:

Madame ... o est Christine?

Et la vieille dame lui rpondit tranquillement:

Mais, elle est avec son bon gnie!

--Quel bon gnie? s'cria le pauvre Raoul.

--Mais _l'Ange de la musique!_

Le vicomte de Chagny, constern, tomba sur un sige. Vraiment, Christine
tait avec _l'Ange de la musique!_ Et la maman Valrius, dans son lit,
lui souriait en mettant un doigt sur sa bouche, pour lui recommander le
silence. Elle ajouta:

Il ne faut le rpter  personne!

--Vous pouvez compter sur moi! rpliqua Raoul sans savoir bien ce qu'il
disait, car ses ides sur Christine, dj fort troubles,
s'embrouillaient de plus en plus et il semblait que tout commenait 
tourner autour de lui, autour de la chambre, autour de cette
extraordinaire brave dame en cheveux blancs, aux yeux de ciel bleu ple,
aux yeux de ciel vide ... Vous pouvez compter sur moi ...

--Je sais! je sais! fit-elle avec un bon rire heureux. Mais
approchez-vous donc de moi, comme lorsque vous tiez tout petit.
Donnez-moi vos mains comme lorsque vous me rapportiez l'histoire de la
petite Lotte que vous avait conte le pre Daa. Je vous aime bien, vous
savez, monsieur Raoul. Et Christine aussi vous aime bien!

--... Elle m'aime bien ... soupira le jeune homme, qui rassemblait
difficilement sa pense autour du _gnie_ de la maman Valrius, de
l'_ange_ dont lui avait parl si trangement Christine, de la tte _de
mort_ qu'il avait entrevue dans une sorte de cauchemar sur les marches
du matre-autel de Perros et aussi du _fantme de l'Opra_, dont la
renomme tait venue jusqu' son oreille, un soir qu'il s'tait attard
sur le plateau,  deux pas d'un groupe de machinistes qui rappelaient la
description cadavrique qu'en avait faite avant sa mystrieuse fin le
pendu Joseph Buquet ...

Il demanda  voix basse:

Qu'est-ce qui vous fait croire, madame, que Christine m'aime bien?

--Elle me parlait de vous tous les jours!

--Vraiment?... Et qu'est-ce qu'elle vous disait?...

--Elle m'a dit que vous lui aviez fait une dclaration?...

Et la bonne vieille se prit  rire avec clat, en montrant toutes ses
dents, qu'elle avait jalousement conserves. Raoul se leva, le rouge au
front, souffrant atrocement.

Et bien! o allez-vous?... Voulez-vous bien vous asseoir?... Vous
croyez que vous allez me quitter comme a?... Vous tes fch parce que
j'ai ri, je vous en demande pardon ... Aprs tout, ce n'est point de
votre faute, ce qui est arriv ... Vous ne saviez pas ... Vous tes
jeune ... et vous croyiez que Christine tait libre ...

--Christine est fiance? demanda d'une voix trangle le malheureux
Raoul.

--Mais non! mais non!... Vous savez bien que Christine,--le
voudrait-elle, ne peut pas se marier!

--Quoi! mais je ne sais rien!... Et pourquoi Christine ne peut-elle pas
se marier?

--Mais  cause du _Gnie de la musique!_ ...

--Encore ...

--Oui, il le lui dfend!...

--Il le lui dfend!... Le gnie de la musique lui dfend de se
marier!...

Raoul se penchait sur la maman Valrius, la mchoire avance, comme pour
la mordre. Il et eu envie de la dvorer qu'il ne l'et point regarde
avec des yeux plus froces. Il y a des moments o la trop grande
innocence d'esprit apparat tellement monstrueuse qu'elle en devient
hassable. Raoul trouvait Mme Valrius par trop innocente.

Elle ne se douta point du regard affreux qui pesait sur elle. Elle
reprit, de l'air le plus naturel:

Oh! il le lui dfend ... sans le lui dfendre ... Il lui dit simplement
que si elle se mariait, elle ne l'entendrait plus! Voil tout!... et
qu'il partirait pour toujours!... Alors, vous comprenez, elle ne veut
pas laisser partir _le Gnie de la musique_. C'est bien naturel.

--Oui, oui, obtempra Raoul dans un souffle, c'est bien naturel.

--Du reste, je croyais que Christine vous avait dit tout cela, quand
elle vous a trouv  Perros o elle tait alle avec son bon gnie.

--Ah! ah! elle tait alle  Perros avec le bon gnie?

--C'est--dire qu'il lui avait donn rendez-vous l-bas dans le
cimetire de Perros sur la tombe de Daa! Il lui avait promis de jouer
la _Rsurrection de Lazare_ sur le violon de son pre!

Raoul de Chagny se leva et pronona ces mots dcisifs avec une grande
autorit:

Madame, vous allez me dire o il demeure, ce gnie-l!

La vieille dame ne parut point autrement surprise de cette question
indiscrte. Elle leva les yeux et rpondit:

Au ciel!

Tant de candeur le drouta. Une aussi simple et parfaite foi dans un
gnie qui, tous les soirs descendait du ciel pour frquenter les loges
d'artistes  l'Opra, le laissa stupide.

Il se rendait compte maintenant de l'tat d'esprit dans lequel pouvait
se trouver une jeune fille leve entre un mntrier superstitieux et
une bonne dame illumine, et il frmit en songeant aux consquences de
tout cela.

Christine est-elle toujours une honnte fille? ne put-il s'empcher de
demander tout  coup.

--Sur ma part de paradis, je le jure! s'exclama la vieille qui, cette
fois, parut outre ... et si vous en doutez, monsieur, je ne sais pas ce
que vous tes venu faire ici!...

Raoul arrachait ses gants.

Il y a combien de temps qu'elle a fait la connaissance de ce gnie?

--Environ trois mois!... Oui, il y a bien trois mois qu'il a commenc 
lui donner des leons!

Le vicomte tendit les bras dans un geste immense et dsespr, et il
les laissa retomber avec accablement.

Le gnie lui donne des leons!... Et o a?

--Maintenant qu'elle est partie avec lui, je ne pourrais vous le dire,
mais il y a quinze jours, cela se passait dans la loge de Christine.
Ici, ce serait impossible dans ce petit appartement. Toute la maison les
entendrait. Tandis qu' l'Opra,  huit heures du matin, il n'y a
personne. On ne les drange pas!... Vous comprenez?...

--Je comprends! je comprends! s'cria le vicomte, et il prit cong avec
prcipitation de la vieille maman qui se demandait en _a parte_ si le
vicomte n'tait pas un peu toqu.

En traversant le salon, Raoul se retrouva en face de la soubrette et, un
instant, il eut l'intention de l'interroger, mais il crut surprendre sur
ses lvres un lger sourire. Il pensa qu'elle se moquait de lui. Il
s'enfuit. N'en savait-il pas assez?... Il avait voulu tre renseign,
que pouvait-il dsirer de plus?... Il regagna le domicile de son frre 
pied, dans un tat  faire piti ...

Il et voulu se chtier, se heurter le front contre les murs. Avoir cru
 tant d'innocence,  tant de puret! Avoir essay, un instant, de tout
expliquer avec de la navet, de la simplicit d'esprit, de la candeur
immacule! Le gnie de la musique! Il le connaissait maintenant! Il le
voyait! C'tait  n'en pas douter quelque affreux tnor, joli garon, et
qui chantait la bouche en coeur. Il se trouvait ridicule et malheureux 
souhait! Ah! le misrable, petit, insignifiant et niais jeune homme que
M. le vicomte de Chagny! pensait rageusement Raoul. Et elle, quelle
audacieuse et sataniquement roue crature!

Tout de mme, cette course dans les rues lui avait fait du bien, et
rafrachi un peu la flamme de son cerveau. Quand il pntra dans sa
chambre, il ne pensait plus qu' se jeter sur son lit, pour y touffer
ses sanglots. Mais son frre tait l et Raoul se laissa tomber dans ses
bras, comme un bb. Le comte, paternellement, le consola, sans lui
demander d'explications; du reste, Raoul et hsit  lui narrer
l'histoire du _Gnie de la musique_. S'il y a des choses dont on ne se
vante pas, il en est d'autres pour lesquelles il y a trop d'humiliation
 tre plaint.

Le comte emmena son frre dner au cabaret. Avec un aussi frais
dsespoir, il est probable que Raoul et dclin, ce soir-l, toute
invitation si, pour le dcider, le comte ne lui avait pas appris que la
veille au soir, dans une alle du Bois, la dame de ses penses avait t
rencontre en galante compagnie. D'abord, le vicomte n'y voulut point
croire et puis il lui fut donn des dtails si prcis qu'il ne protesta
plus. Enfin, n'tait-ce point l l'aventure la plus banale? On l'avait
vue dans un coup dont la vitre tait baisse. Elle semblait aspirer
longuement l'air glac de la nuit. Il faisait un clair de lune superbe.
On l'avait parfaitement reconnue. Quant  son compagnon, on n'en avait
distingu qu'une vague silhouette, dans l'ombre. La voiture allait au
pas, dans une alle dserte, derrire les tribunes de Longchamp.

Raoul s'habilla avec frnsie, dj prt, pour oublier sa dtresse,  se
jeter, comme on dit, dans le tourbillon du plaisir. Hlas! il fut un
triste convive et ayant quitt le comte de bonne heure, il se trouva,
vers dix heures du soir, dans une voiture de cercle, derrire les
tribunes de Longchamp.

Il faisait un froid de loup. La route apparaissait dserte et trs
claire sous la lune. Il donna l'ordre au cocher de l'attendre
patiemment au coin d'une petite alle adjacente et, se dissimulant
autant que possible, il commena de battre la semelle.

Il n'y avait pas une demi-heure qu'il se livrait  cet hyginique
exercice, quand une voiture, venant de Paris, tourna au coin de la route
et, tranquillement, au pas de son cheval, se dirigea de son ct.

Il pensa tout de suite: c'est elle! Et son coeur se prit  frapper 
grands coups sourds, comme ceux qu'il avait dj entendus dans sa
poitrine quand il coutait la voix d'homme derrire la porte de la loge
... Mon Dieu! comme il l'aimait!

La voiture avanait toujours. Quant  lui, il n'avait pas boug. Il
attendait!... Si c'tait elle, il tait bien rsolu  sauter  la tte
des chevaux!... Cote que cote, il voulait avoir une explication avec
l'ange de la musique!...

Quelques pas encore et le coup allait tre  sa hauteur. Il ne doutait
point que ce ft elle ... Une femme, en effet, penchait sa tte  la
portire.

Et, tout  coup, la lune l'illumina d'une ple aurole.

Christine!

Le nom sacr de son amour lui jaillit des lvres et du coeur. Il ne put
le retenir!... Il bondit, pour le rattraper, car ce nom jet  la face
de la nuit, avait t comme le signal attendu d'une rue furieuse de
tout l'quipage, qui passa devant lui sans qu'il et pris le temps de
mettre son projet  excution. La glace de la portire s'tait releve.
La figure de la jeune femme avait disparu. Et, le coup, derrire lequel
il courait, n'tait dj plus qu'un point noir sur la route blanche.

Il appela encore: Christine!... Rien ne lui rpondit. Il s'arrta, au
milieu du silence.

Il jeta un regard dsespr au ciel, aux toiles; il heurta du poing sa
poitrine en feu; il aimait et il n'tait pas aim!

D'un oeil morne, il considra cette route dsole et froide, la nuit ple
et morte. Rien n'tait plus froid, rien n'tait plus mort que son coeur:
il avait aim un ange et il mprisait une femme!

Raoul, comme elle s'est joue de toi, la petite fe du Nord! N'est-ce
pas, n'est-ce pas qu'il est inutile d'avoir une joue aussi frache, un
front aussi timide et toujours prt  se couvrir du voile rose de la
pudeur pour passer dans la nuit solitaire, au fond d'un coup de luxe,
en compagnie d'un mystrieux amant? N'est-ce pas qu'il devrait y avoir
des limites sacres  l'hypocrisie et au mensonge?... Et qu'on ne
devrait pas avoir les yeux clairs de l'enfance quand on a l'me des
courtisanes?

... Elle avait pass sans rpondre  son appel ...

Aussi, pourquoi tait-il venu au travers de sa route?

De quel droit a-t-il dress soudain devant elle, qui ne lui demande que
son oubli, le reproche de sa prsence?...

Va-t'en!... disparais!... Tu ne comptes pas!...

Il songeait  mourir et il avait vingt ans!... Son domestique le
surprit, au matin, assis sur son lit. Il ne s'tait pas dshabill et le
valet eut peur de quelque malheur en le voyant, tant il avait une figure
de dsastre. Raoul lui arracha des mains le courrier qu'il lui
apportait. Il avait reconnu une lettre, un papier, une criture.
Christine lui disait:

Mon ami, soyez, aprs-demain, au bal masqu de l'Opra,  minuit, dans
le petit salon qui est derrire la chemine du grand foyer; tenez-vous
debout auprs de la porte qui conduit vers la Rotonde. Ne parlez de ce
rendez-vous  personne au monde. Mettez-vous en domino blanc, bien
masqu. Sur ma vie, qu'on ne vous reconnaisse pas. Christine.




X

AU BAL MASQU


L'enveloppe, toute macule de boue, ne portait aucun timbre. Pour
remettre  M. le vicomte Raoul de Chagny et l'adresse au crayon. Ceci
avait t certainement jet dans l'espoir qu'un passant ramasserait le
billet et l'apporterait  domicile, ce qui est arriv. Le billet avait
t trouv sur un trottoir de la place de l'Opra. Raoul le relut avec
fivre.

Il ne lui en fallait pas davantage pour renatre  l'espoir. La sombre
image qu'il s'tait faite un instant d'une Christine oublieuse de ses
devoirs envers elle-mme, fit place  la premire imagination qu'il
avait eue d'une malheureuse enfant innocente, victime d'une imprudence
et de sa trop grande sensibilit. Jusqu' quel point,  cette heure,
tait-elle vraiment victime? De qui tait-elle prisonnire? Dans quel
gouffre l'avait-on entrane? Il se le demandait avec une bien cruelle
angoisse; mais cette douleur mme lui paraissait supportable  ct du
dlire o le mettait l'ide d'une Christine hypocrite et menteuse! Que
s'tait-il pass? Quelle influence avait-elle subie? Quel monstre
l'avait ravie, et avec quelles armes?...

... Avec quelles armes, donc, si ce n'taient celles de la musique? Oui,
oui, plus il y songeait, plus il se persuadait que c'tait de ce ct
qu'il dcouvrirait la vrit. Avait-il oubli le ton dont,  Perros,
elle lui avait appris qu'elle avait reu la visite de l'envoy cleste?
Et l'histoire mme de Christine, dans ces derniers temps, ne devait-elle
point l'aider  clairer les tnbres o il se dbattait? Avait-il
ignor le dsespoir qui s'tait empar d'elle aprs la mort de son pre
et le dgot qu'elle avait eu alors de toutes les choses de la vie, mme
de son art? Au Conservatoire, elle avait pass comme une pauvre machine
chantante, dpourvue d'me. Et, tout  coup, elle s'tait rveille,
comme sous le souffle d'une intervention divine. L'Ange de la musique
tait venu! Elle chante Marguerite de _Faust_ et triomphe!... L'Ange de
la musique!... Qui donc, qui donc se faisait passer  ses yeux pour ce
merveilleux gnie?... Qui donc, renseign sur la lgende chre au vieux
Daa, en use  ce point que la jeune fille n'est plus entre ses mains
qu'un instrument sans dfense qu'il fait vibrer  son gr?

Et Raoul rflchissait qu'une telle aventure n'tait point
exceptionnelle. Il se rappelait ce qui tait arriv  la princesse
Belmonte, qui venait de perdre son mari et dont le dsespoir tait
devenu de la stupeur ... Depuis un mois, la princesse ne pouvait ni
parler ni pleurer. Cette inertie physique et morale allait s'aggravant
tous les jours et l'affaiblissement de la raison amenait peu  peu
l'anantissement de la vie. On portait tous les soirs la malade dans ses
jardins; mais elle ne semblait mme pas comprendre o elle se trouvait.
Raff, le plus grand chanteur de l'Allemagne, qui passait  Naples,
voulut visiter ces jardins, renomms pour leur beaut. Une des femmes de
la princesse pria le grand artiste de chanter, sans se montrer, prs du
bosquet o elle se trouvait tendue. Raff y consentit et chanta un air
simple que la princesse avait entendu dans la bouche de son mari aux
premiers jours de leur hymen. Cet air tait expressif et touchant. La
mlodie, les paroles, la voix admirable de l'artiste, tout se runit
pour remuer profondment l'me de la princesse. Les larmes lui
jaillirent des yeux ... elle pleura, fut sauve et resta persuade que
son poux, ce soir-l, tait descendu du ciel pour lui chanter l'air
d'autrefois!

--Oui ... ce soir-l!... Un soir, pensait maintenant Raoul, un unique
soir ... Mais cette imagination n'et point tenu devant une exprience
rpte ...

Elle et bien fini par dcouvrir Raff, derrire son bosquet, l'idale et
dolente princesse de Belmonte, si elle y tait revenue tous les soirs,
pendant trois mois ...

L'Ange de la musique, pendant trois mois, avait donn des leons 
Christine ... Ah! c'tait, un professeur ponctuel!... Et maintenant, il
la promenait au Bois!...

De ses doigts crisps, glisss sur sa poitrine, o battait son coeur
jaloux, Raoul se dchirait la chair. Inexpriment, il se demandait
maintenant avec terreur  quel jeu la demoiselle le conviait pour une
prochaine mascarade? Et jusqu' quel point une fille d'Opra peut se
moquer d'un bon jeune homme tout neuf  l'amour? Quelle misre!...

Ainsi, la pense de Raoul allait-elle aux extrmes. Il ne savait plus
s'il devait plaindre Christine ou la maudire et, tout  tour, il la
plaignait et la maudissait.  tout hasard, cependant, il se munit d'un
domino blanc.

Enfin, l'heure du rendez-vous arriva. Le visage couvert d'un loup garni
d'une longue et paisse dentelle, tout empierrot de blanc, le vicomte
se trouva bientt ridicule d'avoir endoss ce costume des mascarades
romantiques. Un homme du monde ne se dguisait pas pour aller au bal de
l'Opra. Il et fait sourire. Une pense consolait le vicomte: c'tait
qu'on ne le reconnatrait certes pas! Et puis, ce costume et ce loup
avaient un autre avantage: Raoul allait pouvoir se promener l-dedans
comme chez lui, tout seul, avec le dsarroi de son me et la tristesse
de son coeur. Il n'aurait point besoin de feindre; il lui serait superflu
de composer un masque pour son visage: il l'avait!

Ce bal tait une fte exceptionnelle, donne avant les jours gras, en
l'honneur de l'anniversaire de la naissance d'un illustre dessinateur
des liesses d'antan, d'un mule de Gavarni, dont le crayon avait
immortalis les chicards et la descente de la Courtille. Aussi
devait-il avoir un aspect beaucoup plus gai, plus bruyant, plus bohme
que l'ordinaire des bals masqus. De nombreux artistes s'y taient donn
rendez-vous, suivis d'une clientle de modles et de rapins qui, vers
minuit, commenaient de mener grand tapage.

Raoul monta le grand escalier  minuit moins cinq, ne s'attarda en
aucune sorte  considrer autour de lui, le spectacle des costumes
multicolores s'talant au long des degrs de marbre, dans l'un des plus
somptueux dcors du monde, ne se laissa entreprendre par aucun masque
factieux, ne rpondit  aucune plaisanterie, et secoua la familiarit
entreprenante de plusieurs couples dj trop gais. Ayant travers le
grand foyer et chapp  une farandole qui, un moment, l'avait
emprisonn, il pntra enfin dans le salon que le billet de Christine
lui avait indiqu. L, dans ce petit espace, il y avait un monde fou;
car c'tait l le carrefour o se rencontraient tous ceux qui allaient
souper  la Rotonde ou qui revenaient de prendre une coupe de Champagne.
Le tumulte y tait ardent et joyeux. Raoul pensa que Christine avait,
pour leur mystrieux rendez-vous, prfr cette cohue  quelque coin
isol: on y tait, sous le masque, plus dissimul.

Il s'accota  la porte et attendit. Il n'attendit point longtemps. Un
domino noir passa, qui lui serra rapidement le bout des doigts. Il
comprit que c'tait elle.

Il suivit.

C'est vous, Christine? demanda-t-il entre ses dents.

Le domino se retourna vivement et leva le doigt jusqu' la hauteur de
ses lvres pour lui recommander sans doute de ne plus rpter son nom.

Raoul continua de suivre en silence.

Il avait peur de la perdre, aprs l'avoir si trangement retrouve. Il
ne sentait plus de haine contre elle. Il ne doutait mme plus qu'elle
dt n'avoir rien  se reprocher, si bizarre et si inexplicable
qu'apparut sa conduite. Il tait prt  toutes les mansutudes,  tous
les pardons,  toutes les lchets. Il aimait. Et, certainement, on
allait lui expliquer trs naturellement, tout  l'heure, la raison d'une
absence aussi singulire ...

Le domino noir, de temps en temps, se retournait pour voir s'il tait
toujours suivi du domino blanc.

Comme Raoul retraversait ainsi derrire son guide, le grand foyer du
public, il ne put faire autrement que de remarquer parmi toutes les
cohues, une cohue ... parmi tous les groupes s'essayant aux plus folles
extravagances, un groupe qui se pressait autour d'un personnage dont le
dguisement, l'allure originale, l'aspect macabre faisait sensation ...

Ce personnage tait vtu tout d'carlate avec un immense chapeau 
plumes sur une tte de mort. Ah! la belle imitation de tte de mort que
c'tait-l! Les rapins, autour de lui, lui faisaient, un grand succs,
le flicitaient ... lui demandaient chez quel matre, dans quel atelier,
frquent de Pluton, on lui avait fait, dessin, maquill une aussi
belle tte de mort! La Camarde elle-mme avait d poser.

L'homme  la tte de mort, au chapeau  plumes et au vtement carlate
tranait derrire lui un immense manteau de velours rouge dont la flamme
s'allongeait royalement sur le parquet; et sur ce manteau, on avait
brod en lettres d'or une phrase que chacun lisait et rptait tout
haut: Ne me touchez pas! Je suis la Mort rouge qui passe!...

Et quelqu'un voulut le toucher ... mais une main de squelette, sortie
d'une manche de pourpre, saisit brutalement l'imprudent, et celui-ci,
ayant senti l'emprise des ossements, l'treinte forcene de la Mort qui
semblait ne devoir plus le lcher jamais, poussa un cri de douleur et
d'pouvante. La Mort rouge lui ayant enfin rendu la libert, il
s'enfuit, comme un fou, au milieu des quolibets. C'est  ce moment que
Raoul croisa le funbre personnage qui, justement, venait de se tourner
de son ct. Et il fut sur le point de laisser chapper un cri: La tte
de mort de Perros-Guirec! Il l'avait reconnue!... Il voulut se
prcipiter, oubliant Christine; mais le domino noir, qui paraissait en
proie, lui aussi,  un trange moi, lui avait pris le bras et
l'entranait loin du foyer, hors de cette foule dmoniaque, o passait
la Mort rouge.

 chaque instant, le domino noir se retournait et il lui sembla sans
doute, par deux fois, apercevoir quelque chose, qui l'pouvantait, car
il prcipita encore sa marche et celle de Raoul, comme s'ils taient
poursuivis.

Ainsi, montrent-ils deux tages. L, les escaliers, les couloirs
taient  peu prs dserts. Le domino noir poussa la porte d'une loge et
fit signe au domino blanc d'y pntrer derrire lui. Christine (car
c'tait bien elle, il put encore la reconnatre  sa voix), Christine
ferma aussitt sur lui la porte de la loge en lui recommandant  voix
basse de rester dans la partie arrire de cette loge et de ne point se
montrer Raoul retira son masque. Christine garda le sien. Et comme le
jeune homme allait prier la chanteuse de s'en dfaire, il fut tout 
fait tonn de la voir se pencher sur la cloison et couter
attentivement ce qui se passait  ct. Puis, elle entr'ouvrit la porte
et regarda dans le couloir en disant  voix basse: Il doit tre mont
au-dessus, dans la loge des Aveugles! ... Soudain, elle s'cria: Il
redescend!

Elle voulut refermer la porte, mais Raoul s'y opposa, car il avait vu,
sur la marche la plus leve de l'escalier qui montait  l'tage
suprieur, se poser _un pied rouge_, et puis un autre ... et lentement,
majestueusement, descendit tout le vtement carlate de la Mort rouge.
Et il revit la tte de mort de Perros-Guirec.

C'est lui! s'cria-t-il ... Cette fois, il ne m'chappera pas!...

Mais Christine avait referm la porte dans le moment que Raoul
s'lanait. Il voulut l'carter de son chemin ...

Qui donc, lui? demanda-t-elle d'une voix toute change ... qui donc ne
vous chappera pas?...

Brutalement, Raoul essaya de vaincre la rsistance de la jeune fille,
mais elle le repoussait avec une force inattendue ... Il comprit, ou
crut comprendre et devint furieux tout de suite.

Qui donc? fit-il avec rage ... Mais lui? l'homme qui se dissimule sous
cette hideuse image mortuaire!... le mauvais gnie du cimetire de
Perros!... la Mort rouge!... Enfin, votre ami, madame ... _Votre Ange de
la musique!_ Mais je lui arracherai son masque du visage, comme
j'arracherai le mien, et nous nous regarderons, cette fois, face  face,
sans voile et sans mensonge, et je saurai qui vous aimez et qui vous
aime!

Il clata d'un rire insens, pendant que Christine, derrire son loup,
faisait entendre un douloureux gmissement.

Elle tendit, d'un geste tragique, ses deux bras, qui mirent une
barrire de chair blanche sur la porte.

Au nom de notre amour, Raoul, vous ne passerez pas!...

Il s'arrta. Qu'avait-elle dit?... Au nom de leur amour?... Mais jamais,
jamais encore elle ne lui avait dit qu'elle l'aimait. Et cependant, les
occasions ne lui avaient pas manqu!... Elle l'avait vu dj assez
malheureux, en larmes devant elle, implorant une bonne parole d'espoir
qui n'tait pas venue!... Elle l'avait vu malade, quasi mort de terreur
et de froid aprs la nuit du cimetire de Perros? tait-elle seulement
reste  ses cts dans le moment o il avait le plus besoin de ses
soins? Non! Elle s'tait enfuie!... Et elle disait qu'elle l'aimait!
Elle parlait au nom de leur amour. Allons donc! Elle n'avait d'autre
but que de le retarder de quelques secondes ... Il fallait laisser le
temps  la Mort rouge de s'chapper ... Leur amour? Elle mentait!...

[Illustration: Ce fut le jeu le plus joli du monde, et auquel ils se
plurent comme de purs enfants qu'ils taient.]

[Illustration: Tandis que sur la scne se droulait le ballet triomphal
(5), Christine vivait des heures d'angoisse (8).--Un homme, envelopp
d'un grand manteau noir, au visage masqu, l'entranait par un
mystrieux chemin jusqu' sa demeure souterraine (1, 2, 4, 6). Elle
avait hurl d'horreur (3) en voyant le visage hideux du fantme; mais la
voix d'ange d'Erik, son gnie musical (7) avaient conquis le coeur de
l'actrice.]

[Illustration: Un immense oiseau de nuit, aux yeux de braise, semblait
accroch aux cordes de la lyre d'Apollon.]

Et il le lui dit, avec un accent de haine enfantine.

Vous mentez, madame! car vous ne m'aimez pas, et vous ne m'avez jamais
aim! Il faut tre un malheureux petit jeune homme comme moi pour se
laisser jouer, pour se laisser berner comme je l'ai t! Pourquoi donc
par votre attitude, par la joie de votre regard, par votre silence mme,
m'avoir, lors de notre premire entrevue  Perros, permis tous les
espoirs?--tous les honntes espoirs, madame, car je suis un honnte
homme et je vous croyais une honnte femme, quand vous n'aviez que
l'intention de vous moquer de moi! Hlas! vous vous tes moque de tout
le monde! Vous avez honteusement abus du coeur candide de votre
bienfaitrice elle-mme, qui continue cependant de croire  votre
sincrit, quand vous vous promenez au bal de l'Opra avec la Mort
rouge!... Je vous mprise!...

Et il pleura. Elle le laissait l'injurier. Elle ne pensait qu' une
chose: le retenir.

Vous me demanderez un jour pardon de toutes ces vilaines paroles,
Raoul, et je vous pardonnerai!...

Il secoua la tte.

Non! non! vous m'aviez rendu fou!... quand je pense que moi, je n'avais
plus qu'un but dans la vie: donner mon nom  une fille d'Opra!...

--Raoul!... malheureux!...

--J'en mourrai de honte!

--Vivez, mon ami, fit la voix grave et altre de Christine ... et
adieu!

Adieu, Raoul!...

Le jeune homme s'avana, d'un pas chancelant. Il osa encore un sarcasme:

Oh! vous me permettrez bien de venir vous applaudir de temps en temps.

--Je ne chanterai plus, Raoul!...

--Vraiment, ajouta-t-il avec plus d'ironie encore.... On vous cre des
loisirs: mes compliments!... Mais on se reverra au Bois un de ces soirs!

--Ni au Bois, ni ailleurs, Raoul, vous ne me verrez plus....

--Pourrait-on savoir au moins  quelles tnbres vous retournerez?...
Pour quel enfer repartez-vous, mystrieuse madame?... ou pour quel
paradis?...

--J'tais venue pour vous le dire ... mon ami ... mais je ne peux plus
rien vous dire....

... Vous ne me croiriez pas! Vous avez perdu foi en moi, Raoul, c'est
fini ...!

Elle dit ce C'est fini! sur un ton si dsespr que le jeune homme en
tressaillit et que le remords de sa cruaut commena de lui troubler
l'me....

Mais enfin, s'cria-t-il.... Nous direz-vous ce que signifie tout
ceci!... Vous tes libre, sans entrave.... Vous vous promenez dans la
ville ... vous revtez un domino pour courir le bal.... Pourquoi ne
rentrez-vous pas chez vous?... Qu'avez-vous fait depuis quinze jours?...
Qu'est-ce que c'est que cette histoire de l'Ange de la musique que vous
avez raconte  la maman Valrius? quelqu'un a pu vous tromper, abuser
de votre crdulit.... J'en ai t moi-mme le tmoin  Perros ... mais,
maintenant, vous savez  quoi vous en tenir!... Vous m'apparaissez fort
sense, Christine.... Vous savez ce que vous faites!... et cependant la
maman Valrius continue  vous attendre, en invoquant votre bon
gnie!... Expliquez-vous, Christine, je vous en prie!... D'autres y
seraient tromps!... qu'est-ce que c'est que cette comdie?

Christine, simplement, ta son masque et dit:

C'est une tragdie, mon ami ...

Raoul vit, alors son visage et ne put retenir une exclamation de
surprise et d'effroi. Les fraches couleurs d'autrefois avaient disparu.
Une pleur mortelle s'tendait sur ces traits qu'il avait connus si
charmants et si doux, reflets de la grce paisible et de la conscience
sans combat. Comme ils taient tourments, maintenant! Le sillon de la
douleur les avait impitoyablement creuss et les beaux yeux clairs de
Christine, autrefois limpides comme les lacs qui servaient d'yeux  la
petite Lotte, apparaissaient ce soir d'une profondeur obscure,
mystrieuse et insondable, et tout cerns d'une ombre effroyablement
triste.

Mon amie! mon amie! gmit-il en tendant les bras ... vous m'avez promis
de me pardonner....

--Peut-tre!... peut-tre un jour ... fit-elle en remettant son masque
et elle s'en alla, lui dfendant de la suivre, d'un geste qui le
chassait....

Il voulut s'lancer derrire elle, mais elle se retourna et rpta, avec
une telle autorit souveraine, son geste d'adieu, qu'il n'osa plus faire
un pas.

Il la regarda s'loigner.... Et puis, il descendit  son tour dans la
foule, ne sachant point prcisment ce qu'il faisait, les tempes
battantes, le coeur dchir, et il demanda, dans la salle qu'il
traversait, si l'on n'avait point vu passer la Mort rouge. On lui
disait: Qui est cette Mort rouge? Il rpondait: C'est un monsieur
dguis avec une tte de mort et en grand manteau rouge. On lui dit
partout qu'elle venait de passer, la Mort rouge, tranant son royal
manteau, mais il ne la rencontra nulle part, et il retourna, vers deux
heures du matin, dans le couloir qui, derrire la scne, conduisait  la
loge de Christine Daa.

Ses pas l'avaient conduit dans ce lieu o il avait commenc de souffrir.
Il heurta  la porte. On ne lui rpondit pas. Il entra comme il tait
entr alors qu'il cherchait partout la _voix d'homme_. La loge tait
dserte. Un bec de gaz brlait, en veilleuse. Sur un petit bureau, il y
avait du papier  lettres. Il pensa  crire  Christine, mais des pas
se firent entendre dans le corridor ... Il n'eut que le temps de se
cacher dans le boudoir, qui tait spar de la loge par un simple
rideau. Une main poussait la porte de la loge. C'tait Christine!

Il retint sa respiration. Il voulait voir! Il voulait savoir!... Quelque
chose lui disait qu'il allait assister  une partie du mystre et qu'il
allait commencer  comprendre, peut-tre ...

Christine entra, retira son masque d'un geste las et le jeta sur la
table. Elle soupira, laissa tomber sa belle tte entre ses mains ... 
quoi pensait-elle?...  Raoul?... Non! car Raoul l'entendit murmurer:
Pauvre Erik!

Il crut avoir mal entendu. D'abord, il tait persuad que si quelqu'un
tait  plaindre, c'tait lui, Raoul. Quoi de plus naturel, aprs ce qui
venait de se passer entre eux, qu'elle dit dans un soupir: Pauvre
Raoul! Mais elle rpta en secouant la tte: Pauvre Erik! Qu'est-ce
que cet Erik venait faire dans les soupirs de Christine, et pourquoi la
petite fe du Nord plaignait-elle Erik, quand Raoul tait si malheureux?

Christine se mit  crire, posment, tranquillement, si pacifiquement,
que Raoul, qui tremblait encore du drame qui les sparait, en fut
singulirement et fcheusement impressionn. Que de sang-froid! se
dit-il ... Elle crivit ainsi, remplissant deux, trois, quatre
feuillets. Tout  coup, elle dressa la tte et cacha les feuillets dans
son corsage.... Elle semblait couter.... Raoul aussi, couta.... D'o
venait ce bruit bizarre, ce rythme lointain?... Un chant sourd semblait
sortir des murailles. Oui, on et dit que les murs chantaient!... Le
chant devenait plus clair ... les paroles taient intelligibles ... on
distingua une voix ... une trs belle et trs douce et trs captivante
voix ... mais tant de douceur restait cependant mle et ainsi pouvait-on
juger que cette voix n'appartenait point  une femme.... La voix
s'approchait toujours ... elle dpassa la muraille ... elle arriva ...
et la voix, maintenant, _tait dans la pice_, devant Christine.
Christine se leva et parla  la voix comme si elle et parl  quelqu'un
qui se ft tenu  ses cts.

Me voici, Erik, dit-elle, je suis prte. C'est vous qui tes en retard,
mon ami.

Raoul qui regardait prudemment, derrire son rideau, n'en pouvait croire
ses yeux qui ne lui montraient rien.

La physionomie de Christine s'claira. Un bon sourire vint se poser sur
ses lvres exsangues, un sourire comme en ont les convalescents quand
ils commencent  esprer que le mal qui les a frapps ne les emportera
pas.

La voix sans corps se reprit  chanter et certainement Raoul n'avait
encore rien entendu au monde--comme voix unissant, dans le mme temps,
avec le mme souffle, les extrmes--de plus largement et hroquement
suave, de plus victorieusement insidieux, de plus dlicat dans la force,
de plus fort dans la dlicatesse, enfin, de plus irrsistiblement
triomphant. Il y avait l des accents dfinitifs qui chantaient en
matres et qui devaient certainement, par la seule vertu de leur
audition, faire natre des accents levs chez les mortels qui sentent,
aiment et traduisent la musique. Il y avait l une source tranquille et
pure d'harmonie  laquelle les fidles pouvaient en toute sret
dvotement boire, certains qu'ils taient d'y boire la grce musicienne.
Et leur art, du coup, ayant touch le divin, en tait transfigur. Raoul
coutait cette voix avec fivre et il commenait  comprendre pourquoi
Christine Daa avait pu apparatre un soir au public stupfait, avec des
accents d'une beaut inconnue, d'une exaltation surhumaine, sans doute
encore sous l'influence du mystrieux et invisible matre! Et il
comprenait d'autant plus un si considrable vnement en coutant
l'exceptionnelle voix que celle-ci ne chantait rien justement
d'exceptionnel: avec du limon, elle avait fait de l'azur. La banalit du
vers et la facilit et la presque vulgarit populaire de la mlodie n'en
apparaissaient que transformes davantage en beaut par un souffle qui
les soulevait et les emportait en plein ciel sur les ailes de la
passion. Car cette voix anglique glorifiait un hymne paen.

Cette voix chantait La Nuit d'hymne de _Romo et Juliette_.

Raoul vit Christine tendre les bras vers la voix, comme elle avait fait
dans le cimetire de Perros, vers le violon invisible qui jouait _La
Rsurrection de Lazare_....

Rien ne pouvait rendre la passion dont la voix dit:

     La destine t'enchane  moi sans retour!...

Raoul en eut le coeur transperc et, luttant contre le charme qui
semblait lui ter toute volont et toute nergie, et presque toute
lucidit dans le moment qu'il lui en fallait le plus, il parvint  tirer
le rideau qui le cachait et il marcha vers Christine. Celle-ci, qui
s'avanait vers le fond de la loge dont tout le pan tait occup par une
grande glace qui lui renvoyait son image, ne pouvait pas le voir, car il
tait tout  fait derrire elle et entirement masqu par elle.

     La destine t'enchane  moi sans retour!...

Christine marchait toujours vers son image et son image descendait vers
elle. Les deux Christine--le corps et l'image--finirent, par se toucher,
se confondre, et Raoul tendit le bras pour les saisir d'un coup toutes
les deux.

Mais, par une sorte de miracle blouissant qui le fit chanceler, Raoul
fut tout  coup rejet en arrire, pendant qu'un vent glac lui balayait
le visage; il vit non plus deux, mais quatre, huit, vingt Christine, qui
tournrent autour de lui avec une telle lgret, qui se moquaient et
qui, si rapidement s'enfuyaient, que sa main n'en put toucher aucune.
Enfin, tout redevint immobile et il se vit, lui, dans la glace. Mais
Christine avait disparu.

Il se prcipita sur la glace. Il se heurta aux murs. Personne! Et
cependant la loge rsonnait encore d'un rythme lointain, passionn:

     La destine t'enchane  moi sans retour!...

Ses mains pressrent son front en sueur, ttrent sa chair veille,
ttonnrent la pnombre, rendirent  la flamme du bec de gaz toute sa
force. Il tait sr qu'il ne rvait point. Il se trouvait au centre d'un
jeu formidable, physique et moral, dont il n'avait point la clef et qui
peut-tre allait le broyer. Il se faisait vaguement l'effet d'un prince
aventureux qui a franchi la limite dfendue d'un conte de fe et qui ne
doit plus s'tonner d'tre la proie des phnomnes magiques qu'il a
inconsidrment bravs et dchans par amour....

Par o? Par o Christine tait-elle partie?...

Par o reviendrait-elle?...

Reviendrait-elle?... Hlas! ne lui avait-elle point affirm que tout
tait fini!... et la muraille ne rptait-elle point: _La destine
t'enchane  moi sans retour?_  moi?  qui?

Alors, extnu, vaincu, le cerveau vague, il s'assit  la place mme
qu'occupait tout  l'heure Christine. Comme elle, il laissa sa tte
tomber dans ses mains. Quand il la releva, des larmes coulaient
abondantes au long de son jeune visage, de vraies et lourdes larmes,
comme en ont les enfants jaloux, des larmes qui pleuraient sur un
malheur nullement fantastique, mais commun  tous les amants de la terre
et qu'il prcisa tout haut:

Qui est cet Erik? dit-il.




XI

IL FAUT OUBLIER LE NOM DE LA VOIX D'HOMME


Le lendemain du jour o Christine avait disparu  ses yeux dans une
espce d'blouissement qui le faisait encore douter de ses sens, M. le
vicomte de Chagny se rendit aux nouvelles chez la maman Valrius. Il
tomba sur un tableau charmant.

Au chevet de la vieille dame qui, assise dans son lit, tricotait,
Christine faisait de la dentelle. Jamais ovale plus charmant, jamais
front plus pur, jamais regard plus doux ne se penchrent sur un ouvrage
de vierge. De fraches couleurs taient revenues aux joues de la jeune
fille. Le cerne bleutre de ses yeux clairs avait disparu. Raoul ne
reconnut plus le visage tragique de la veille. Si le voile de la
mlancolie rpandu sur ces traits adorables n'tait apparu au jeune
homme comme le dernier vestige du drame inou o se dbattait cette
mystrieuse enfant, il et pu penser que Christine n'en tait point
l'incomprhensible hrone.

Elle se leva  son approche sans motion apparente et lui tendit la
main. Mais la stupfaction de Raoul tait telle qu'il restait l,
ananti, sans un geste, sans un mot.

Eh bien! monsieur de Chagny, s'exclama la maman Valrius. Vous ne
connaissez donc plus notre Christine? Son bon gnie nous l'a rendu!

--Maman! interrompit la jeune fille sur un ton bref, cependant qu'une
vive rougeur lui montait jusqu'aux yeux, maman, je croyais qu'il ne
serait jamais plus question de cela!... Vous savez bien qu'il n'y a pas
de gnie de la musique!

--Ma fille, il t'a pourtant donn des leons pendant trois mois!

--Maman, je vous ai promis de tout vous expliquer un jour prochain; je
l'espre ... mais, jusqu' ce jour-l, vous m'avez promis le silence et
de ne plus m'interroger jamais!

--Si tu me promettais, toi, de ne plus me quitter! mais m'as-tu promis
cela, Christine?

--Maman, tout ceci ne saurait intresser M. de Chagny ...

--C'est ce qui vous trompe, mademoiselle, interrompit le jeune homme
d'une voix qu'il voulait rendre ferme et brave et qui n'tait encore que
tremblante; tout ce qui vous touche m'intresse  un point que vous
finirez peut-tre par comprendre. Je ne vous cacherai pas que mon
tonnement gale ma joie en vous retrouvant aux cts de votre mre
adoptive et que ce qui s'est pass hier entre nous, ce que vous avez pu
me dire, ce que j'ai pu deviner, rien ne me faisait prvoir un aussi
prompt retour. Je serais le premier  m'en rjouir si vous ne vous
obstiniez point  conserver sur tout ceci un secret qui peut vous tre
fatal ... et je suis votre ami depuis trop longtemps pour ne point
m'inquiter, avec Mme Valrius, d'une funeste aventure qui restera
dangereuse tant que nous n'en aurons point dml la trame et dont vous
finirez bien par tre victime, Christine.

 ces mots, la maman Valrius s'agita dans son lit.

Qu'est-ce que cela veut dire? s'cria-t-elle ... Christine est donc en
danger?

--Oui, madame ... dclara courageusement Raoul, malgr les signes de
Christine.

--Mon Dieu! s'exclama, haletante, la bonne et nave vieille. Il faut
tout me dire, Christine! Pourquoi me rassurais-tu? Et de quel danger
s'agit-il, monsieur de Chagny?

--Un imposteur est en train d'abuser de sa bonne foi!

--L'Ange de la musique est un imposteur?

--Elle vous a dit elle-mme qu'il n'y a pas d'Ange de la musique!

--Eh! qu'y a-t-il donc, au nom du Ciel? supplia l'impotente! Vous me
ferez mourir!

--Il y a, madame, autour de nous, autour de vous, autour de Christine,
un mystre terrestre beaucoup plus  craindre que tous les fantmes et
tous les gnies!

La maman Valrius tourna vers Christine un visage terrifi, mais
celle-ci s'tait dj prcipite vers sa mre adoptive et la serrait
dans ses bras:

Ne le crois pas! bonne maman ... ne le crois pas, rptait-elle ... et
elle essayait, par ses caresses, de la consoler, car la vieille dame
poussait des soupirs  fendre l'me.

--Alors, dis-moi que tu ne me quitteras plus! implora la veuve du
professeur.

Christine se taisait et Raoul reprit:

Voil ce qu'il faut promettre, Christine ... C'est la seule chose qui
puisse nous rassurer, votre mre et moi! Nous nous engageons  ne plus
vous poser une seule question sur le pass, si vous nous promettez de
rester sous notre sauvegarde  l'avenir ...

--C'est un engagement que je ne vous demande point, et c'est une
promesse que je ne vous ferai pas! pronona la jeune fille avec fiert.
Je suis libre de mes actions, monsieur de Chagny; vous n'avez aucun
droit  les contrler et je vous prierai de vous en dispenser dsormais.
Quant  ce que j'ai fait depuis quinze jours, il n'y a qu'un homme au
monde qui aurait le droit d'exiger que je lui en fasse le rcit: mon
mari! Or, je n'ai pas de mari, et je ne me marierai jamais!

Disant cela avec force, elle tendit la main du ct de Raoul, comme
pour rendre ses paroles plus solennelles, et Raoul plit, non point
seulement  cause des paroles mmes qu'il venait d'entendre, mais parce
qu'il venait d'apercevoir, au doigt de Christine, un anneau d'or.

Vous n'avez pas de mari, et, cependant, vous portez une alliance.

Et il voulut saisir sa main, mais, prestement, Christine la lui avait
retire.

C'est un cadeau! fit-elle en rougissant encore et en s'efforant
vainement de cacher son embarras.

--Christine! puisque vous n'avez point de mari, cet anneau ne peut vous
avoir t donn que par celui qui espre le devenir! Pourquoi nous
tromper plus avant? Pourquoi me torturer davantage? Cet anneau est une
promesse! et cette promesse a t accepte!

--C'est ce que je lui ai dit! s'exclama la vieille dame.

--Et que vous a-t-elle rpondu, madame?

--Ce que j'ai voulu, s'cria Christine, exaspre. Ne trouvez-vous
point, monsieur, que cet interrogatoire a trop dur?... Quant  moi ...

Raoul, trs mu, craignit de lui laisser prononcer les paroles d'une
rupture dfinitive. Il l'interrompit:

Pardon de vous avoir parl ainsi, mademoiselle ... Vous savez bien quel
honnte sentiment me fait me mler, en ce moment, de choses qui, sans
doute, ne me regardent pas! Mais laissez-moi vous dire ce que j'ai vu
... et j'en ai vu plus que vous ne pensez, Christine ... ou ce que j'ai
cru voir, en vrit, c'est bien le moins qu'en une telle aventure, on
doute du tmoignage de ses yeux ...

--Qu'avez-vous donc vu, monsieur, ou cru voir?

--J'ai vu votre extase _au son de la voix_, Christine! de la voix qui
sortait du mur, ou d'une loge, ou d'un appartement  ct ... oui,
_votre extase!_ ... Et c'est cela qui, pour vous, m'pouvante!... Vous
tes sous le plus dangereux des charmes!... Et il parat, cependant, que
vous vous tes rendue compte de l'imposture, puisque vous dites
aujourd'hui qu'_il n'y a pas de Gnie de la musique_ ... Alors,
Christine, pourquoi l'avez-vous suivi cette fois encore? Pourquoi vous
tes-vous leve, la figure rayonnante, comme si vous entendiez
rellement les anges?... Ah! cette voix est bien dangereuse, Christine,
puisque moi-mme, pendant que je l'entendais, j'en tais tellement ravi,
que vous tes disparue  mes yeux sans que je puisse dire par o vous
tes passe!... Christine! Christine! au nom du ciel, au nom de votre
pre qui est au ciel et qui vous a tant aime, et qui m'a aim,
Christine, vous allez nous dire,  votre bienfaitrice et  moi,  qui
appartient cette voix! Et malgr vous, nous vous sauverons!... Allons!
le nom de cet homme, Christine?... De cet homme qui a eu l'audace de
passer  votre doigt un anneau d'or!

--Monsieur de Chagny, dclara froidement la jeune fille, vous ne le
saurez jamais!...

Sur quoi on entendit la voix aigre de la maman Valrius qui, tout 
coup, prenait le parti de Christine, en voyant avec quelle hostilit sa
pupille venait de s'adresser au vicomte.

Et si elle l'aime, monsieur le vicomte, cet homme-l, cela ne vous
regarde pas encore!

--Hlas! madame, reprit humblement Raoul, qui ne put retenir ses larmes
... Hlas! Je crois, en effet, que Christine l'aime ... Tout me le
prouve, mais ce n'est point l seulement ce qui fait mon dsespoir, car
ce dont je ne suis point sr, madame, c'est que celui qui est aim de
Christine soit digne de cet amour!

--C'est  moi seule d'en juger, monsieur! fit Christine en regardant
Raoul bien en face et en lui montrant un visage en proie  une
irritation souveraine.

--Quand on prend, continua Raoul, qui sentait ses forces l'abandonner,
pour sduire une jeune fille, des moyens aussi romantiques ...

--Il faut, n'est-ce pas, que l'homme soit misrable ou que la jeune
fille soit bien sotte?

--Christine!

--Raoul, pourquoi condamnez-vous un homme que vous n'avez jamais vu, que
personne ne connat et dont vous-mme vous ne savez rien?...

--Si, Christine ... Si ... Je sais au moins ce nom que vous prtendez me
cacher pour toujours ... Votre Ange de la musique, mademoiselle,
s'appelle Erik!...

Christine se trahit aussitt. Elle devint, cette fois, blanche comme une
nappe d'autel. Elle balbutia:

Qui est-ce qui vous l'a dit?

--Vous-mme!

--Comment cela?

--En le plaignant, l'autre soir, le soir du bal masqu. En arrivant dans
votre loge, n'avez-vous point dit: _Pauvre Erik!_ Eh bien! Christine,
il y avait, quelque part, un pauvre Raoul qui vous a entendu.

--C'est la seconde fois que vous coutez aux portes, monsieur de Chagny!

--Je n'tais point derrire la porte!... J'tais dans la loge!... dans
votre boudoir, mademoiselle.

--Malheureux! gmit la jeune fille, qui montra les marques d'un
indicible effroi ... Malheureux! Vous voulez donc qu'on vous tue?

--Peut-tre!

Raoul pronona ce peut-tre avec tant d'amour et de dsespoir que
Christine ne put retenir un sanglot.

Elle lui prit alors les mains et le regarda avec toute la pure tendresse
dont elle tait capable, et le jeune homme, sous ces yeux-l, sentit que
sa peine tait dj apaise.

Raoul, dit-elle. Il faut oublier la _voix d'homme_ et ne plus vous
souvenir mme de son nom ... et ne plus tenter jamais de pntrer le
mystre de _la voix d'homme_.

--Ce mystre est donc bien terrible?

--Il n'en est point de plus affreux sur la terre!

Un silence spara les jeunes gens. Raoul tait accabl.

Jurez-moi que vous ne ferez rien pour savoir, insista-t-elle ...
Jurez-moi que vous n'entrerez plus dans ma loge si je ne vous y appelle
pas.

--Vous me promettez de m'y appeler quelquefois, Christine?

--Je vous le promets.

--Quand?

--Demain.

--Alors, je vous jure cela!

Ce furent les derniers mots ce jour-l..

Il lui baisa les mains et s'en alla en maudissant Erik et en se
promettant d'tre patient.




XII

AU-DESSUS DES TRAPPES


Le lendemain, il la revit  l'Opra. Elle avait toujours au doigt
l'anneau d'or. Elle fut douce et bonne. Elle l'entretint des projets
qu'il formait, de son avenir, de sa carrire.

Il lui apprit que son sort tait dcid, qu'il faisait partie de
l'expdition transafricaine et que, dans trois semaines, dans un mois au
plus tard, il quitterait la France.

Elle l'engagea presque gaiement  considrer ce voyage avec joie, comme
une tape de sa gloire future. Et, comme il lui rpondait que la gloire
sans l'amour n'offrait  ses yeux aucun charme, elle le traita en enfant
dont les chagrins doivent tre passagers.

Il lui dit:

Comment pouvez-vous, Christine, parler aussi lgrement de choses aussi
graves? Nous ne nous reverrons peut-tre jamais plus!... Je puis mourir
pendant cette expdition!...

--Et moi aussi, fit-elle simplement ...

Elle ne souriait plus, elle ne plaisantait plus. Elle paraissait songer
 une chose nouvelle qui lui entrait pour la premire fois dans
l'esprit. Son regard en tait illumin.

 quoi pensez-vous, Christine?

--Je pense que nous ne nous reverrons plus.

--Et c'est ce qui vous fait si rayonnante?

--Et que, dans un mois, il faudra nous dire adieu ... pour toujours!...

-- moins, Christine, que nous nous engagions notre foi et que nous nous
attendions pour toujours.

Elle lui mit la main sur la bouche:

Taisez-vous, Raoul!... Il ne s'agit point de cela, vous le savez
bien!... Et nous ne nous marierons jamais! C'est entendu!

Elle semblait avoir peine  contenir tout  coup une joie dbordante.
Elle tapa dans ses mains avec une allgresse enfantine ... Raoul la
regardait, inquiet, sans comprendre.

Mais ... mais ..., fit-elle encore, en tendant ses deux mains au jeune
homme, ou plutt en les lui donnant, comme si, soudain, elle avait
rsolu de lui en faire cadeau. Mais si nous ne pouvons nous marier, nous
pouvons ... nous pouvons nous fiancer!... Personne ne le saura que nous,
Raoul!... Il y a eu des mariages secrets!... Il peut bien y avoir des
fianailles secrtes!... Nous sommes fiancs, mon ami, pour un mois!...
Dans un mois, vous partirez, et je pourrai tre heureuse, avec le
souvenir de ce mois-l, toute ma vie!

Elle tait ravie de son ide ... Et elle redevint grave.

Ceci, dit-elle, _est un bonheur qui ne fera de mal  personne_.

Raoul avait compris. Il se rua sur cette inspiration. Il voulut en faire
tout de suite une ralit. Il s'inclina devant Christine avec une
humilit sans pareille et dit:

Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous demander votre main!

--Mais vous les avez dj toutes les deux, mon cher fianc!... Oh!
Raoul, comme nous allons tre heureux!... Nous allons jouer au futur
petit mari et  la future petite femme!...

Raoul se disait: l'imprudente! d'ici un mois, j'aurai eu le temps de lui
faire oublier ou de percer ou de dtruire le mystre de la voix
d'homme, et dans un mois Christine consentira  devenir ma femme. En
attendant, jouons!

Ce fut le jeu le plus joli du monde, et auquel ils se plurent comme de
purs enfants qu'ils taient. Ah! qu'ils se dirent de merveilleuses
choses! et que de serments ternels furent changs! L'ide qu'il n'y
aurait plus personne pour tenir ces serments-l le mois coul les
laissait dans un trouble qu'ils gotaient avec d'affreuses dlices,
entre le rire et les larmes. Ils jouaient au coeur comme d'autres
jouent  la balle; seulement, comme c'tait bien leurs deux coeurs
qu'ils se renvoyaient, il leur fallait tre trs, trs adroits, pour le
recevoir sans leur faire mal. Un jour--c'tait le huitime du jeu--le
coeur de Raoul eut trs mal et le jeune homme arrta la partie par ces
mots extravagants: Je ne pars plus.

Christine, qui, dans son innocence, n'avait pas song  la possibilit
de cela, dcouvrit tout  coup le danger du jeu et se le reprocha
amrement. Elle ne rpondit pas un mot  Raoul et rentra  la maison.

Ceci se passait l'aprs-midi, dans la loge de la chanteuse o elle lui
donnait tous ses rendez-vous et o ils s'amusaient  de vritables
dnettes autour de trois biscuits, de deux verres de porto, et d'un
bouquet de violettes.

Le soir, elle ne chantait pas. Et il ne reut pas la lettre coutumire,
bien qu'ils se fussent donn la permission de s'crire tous les jours de
ce mois-l. Le lendemain matin, il courut chez la maman Valrius, qui
lui apprit que Christine tait absente depuis deux jours. Elle tait
partie la veille au soir,  cinq heures, en disant qu'elle ne serait pas
de retour avant le surlendemain. Raoul tait boulevers. Il dtestait la
maman Valrius, qui lui faisait part d'une pareille nouvelle avec une
stupfiante tranquillit. Il essaya d'en tirer quelque chose, mais, de
toute vidence, la bonne dame ne savait rien. Elle consentit simplement
 rpondre aux questions affoles du jeune homme:

C'est le secret de Christine!

Et elle levait le doigt, disant cela avec une onction touchante qui
recommandait la discrtion et qui, en mme temps, avait la prtention de
rassurer.

Ah! bien, s'exclamait mchamment Raoul, en descendant l'escalier comme
un fou, ah! bien! les jeunes filles sont bien gardes, avec cette maman
Valrius-l!...

O pouvait tre Christine?... Deux jours ... Deux jours de moins dans
leur bonheur si court! Et ceci tait de sa faute!... N'tait-il point
entendu qu'il devait partir?... Et si sa ferme intention tait de ne
point partir, pourquoi avait-il parl si tt? Il s'accusait de
maladresse et fut le plus malheureux des hommes pendant quarante-huit
heures, au bout desquelles Christine rapparut.

Elle rapparut dans un triomphe. Elle retrouva enfin le succs inou de
la soire de gala. Depuis l'aventure du crapaud, la Carlotta n'avait
pu se produire en scne. La terreur d'un nouveau couac habitait son
coeur et lui enlevait tous ses moyens; et les lieux, tmoins de son
incomprhensible dfaite, lui taient devenus odieux. Elle trouva le
moyen de rompre son trait. Daa, momentanment, fut prie de tenir
l'emploi vacant. Un vritable dlire l'accueillit dans _la Juive_.

Le vicomte, prsent  cette soire, naturellement, fut le seul 
souffrir en coutant les mille chos de ce nouveau triomphe; car il vit
que Christine avait toujours son anneau d'or. Une voix lointaine
murmurait  l'oreille du jeune homme: Ce soir, elle a encore l'anneau
d'or, et ce n'est point toi qui le lui as donn. Ce soir, elle a encore
donn son me, et ce n'tait pas  toi.

Et encore la voix le poursuivait: Si elle ne veut point te dire ce
qu'elle a fait, depuis deux jours ..., si elle te cache le lieu de sa
retraite, il faut l'aller demander  Erik!

Il courut sur le plateau. Il se mit sur son passage. Elle le vit, car
ses yeux le cherchaient. Elle lui dit: Vite! Vite! Venez! Et elle
l'entrana dans sa loge, sans plus se proccuper de tous les courtisans
de sa jeune gloire qui murmuraient, devant sa porte ferme: C'est un
scandale!

Raoul tomba tout de suite  ses genoux. Il lui jura qu'il partirait et
la supplia de ne plus dsormais retrancher une heure du bonheur idal
qu'elle lui avait promis. Elle laissa couler ses larmes. Ils
s'embrassaient comme un frre et une soeur dsesprs qui viennent d'tre
frapps par un deuil commun et qui se retrouvent pour pleurer un mort.

Soudain, elle s'arracha  la douce et timide treinte du jeune homme,
sembla couter quelque chose que l'on ne savait pas ... et, d'un geste
bref, elle montra la porte  Raoul. Quand il fut sur le seuil, elle lui
dit, si bas que le vicomte devina ses paroles plus qu'il ne les
entendit:

Demain, mon cher fianc! Et soyez heureux, Raoul ..., c'est pour vous
que j'ai chant ce soir!...

Il revint donc.

Mais, hlas! ces deux jours d'absence avaient rompu le charme de leur
aimable mensonge. Ils se regardaient, dans la loge, sans plus se rien
dire, avec leurs tristes yeux. Raoul se retenait pour ne point crier:
Je suis jaloux! Je suis jaloux! Je suis jaloux! Mais elle l'entendait
tout de mme.

Alors, elle dit: Allons nous promener, mon ami, l'air nous fera du
bien.

Raoul crut qu'elle allait lui proposer quelque partie de campagne, loin
de ce monument, qu'il dtestait comme une prison et dont il sentait
rageusement le gelier se promener dans les murs ... le gelier Erik ...
Mais elle le conduisit sur la scne, et le fit asseoir sur la margelle
de bois d'une fontaine, dans la paix et la fracheur douteuse d'un
premier dcor plant pour le prochain spectacle; un autre jour, elle
erra avec lui, le tenant par la main, dans les alles abandonnes d'un
jardin dont les plantes grimpantes avaient t dcoupes par les mains
habiles d'un dcorateur, comme si les vrais cieux, les vraies fleurs, la
vraie terre lui taient  jamais dfendus et qu'elle ft condamne  ne
plus respirer d'autre atmosphre que celle du thtre! Le jeune homme
hsitait  lui poser la moindre question, car, comme il lui apparaissait
tout de suite qu'elle n'y pouvait rpondre, il redoutait de la faire
inutilement souffrir. De temps en temps, un pompier passait, qui
veillait de loin sur leur idylle mlancolique. Parfois, elle essayait
courageusement de se tromper et de le tromper sur la beaut mensongre
de ce cadre invent pour l'illusion des hommes. Son imagination toujours
vive le parait des plus clatantes couleurs et telles, disait-elle, que
la nature n'en pouvait fournir de comparables. Elle s'exaltait,
cependant que Raoul, lentement, pressait sa main fivreuse.

Elle disait:

Voyez, Raoul, ces murailles, ces bois, ces berceaux, ces images de
toile peinte, tout cela a vu les plus sublimes amours, car ici elles ont
t inventes par les potes, qui dpassent de cent coudes la taille
des hommes. Dites-moi donc que notre amour se trouve bien l, mon Raoul,
puisque lui aussi a t invent, et qu'il n'est, lui aussi, hlas!
qu'une illusion!

Dsol, il ne rpondait pas. Alors:

Notre amour est trop triste sur la terre, promenons-le dans le ciel!...
Voyez comme c'est facile ici!

Et elle l'entranait plus haut que les nuages, dans le dsordre
magnifique du gril, et elle se plaisait  lui donner le vertige en
courant devant lui sur les ponts fragiles du cintre, parmi les milliers
de cordages qui se rattachaient aux poulies, aux treuils, aux tambours,
au milieu d'une vritable fort arienne de vergues et de mts. S'il
hsitait, elle lui disait avec une moue adorable:

Vous, un soldat!

Et puis, ils redescendaient sur la terre ferme, c'est--dire dans
quelque corridor bien solide qui les conduisait  des rires,  des
danses,  de la jeunesse gronde par une voix svre:

Assouplissez, mesdemoiselles!... Surveillez vos pointes!...

C'est la classe des gamines, de celles qui viennent de n'avoir plus six
ans ou qui vont en avoir neuf ou dix ... et elles ont dj le corsage
dcollet, le tutu lger, le pantalon blanc et les bas roses, et elles
travaillent, elles travaillent de tous leurs petits pieds douloureux
dans l'espoir de devenir lves des quadrilles, coryphes, petits
sujets, premires danseuses, avec beaucoup de diamants autour ... En
attendant, Christine leur distribue des bonbons.

Un autre jour, elle le faisait entrer dans une vaste salle de son
palais, toute pleine d'oripeaux, de dfroques de chevaliers, de lances,
d'cus et de panaches, et elle passait en revue tous les fantmes de
guerriers immobiles et couverts de poussire. Elle leur adressait de
bonnes paroles, leur promettant qu'ils reverraient les soirs clatants
de lumire, et les dfils en musique devant la rampe retentissante.

Elle le promena ainsi dans tout son empire, qui tait factice, mais
immense, s'tendant sur dix-sept tages du rez-de-chausse jusqu'au
fate et habit par une arme de sujets. Elle passait au milieu d'eux
comme une reine populaire, encourageant les travaux, s'asseyant dans les
magasins, donnant de sages conseils aux ouvrires dont les mains
hsitaient  tailler dans les riches toffes qui devaient habiller des
hros. Des habitants de ce pays faisaient tous les mtiers. Il y avait
des savetiers et des orfvres. Tous avaient appris  l'aimer, car elle
s'intressait aux peines et aux petites manies de chacun. Elle savait
des coins inconnus habits en secret par de vieux mnages.

Elle frappait  leur porte et leur prsentait Raoul comme un prince
charmant qui avait demand sa main, et tous deux assis sur quelque
accessoire vermoulu coutaient les lgendes de l'Opra comme autrefois
ils avaient, dans leur enfance, cout les vieux contes bretons. Ces
vieillards ne se rappelaient rien d'autre que l'Opra. Ils habitaient l
depuis des annes innombrables. Les administrations disparues les y
avaient oublis; les rvolutions de palais les avaient ignors; au
dehors, l'histoire de France avait pass sans qu'ils s'en fussent
aperus, et nul ne se souvenait d'eux.

Ainsi, les journes prcieuses s'coulaient et Raoul et Christine, par
l'intrt excessif qu'ils semblaient apporter aux choses extrieures,
s'efforaient malhabilement de se cacher l'un  l'autre l'unique pense
de leur coeur. Un fait certain tait que Christine, qui s'tait montre
jusqu'alors la plus forte, devint tout  coup nerveuse au del de toute
expression. Dans leurs expditions, elle se prenait  courir sans raison
ou bien s'arrtait brusquement, et sa main, devenue glace en un
instant, retenait le jeune homme. Ses yeux semblaient parfois poursuivre
des ombres imaginaires. Elle criait: Par ici, puis par ici, puis
par ici, en riant, d'un rire haletant qui se terminait souvent par des
larmes. Raoul alors voulait parler, interroger malgr ses promesses, ses
engagements. Mais, avant mme qu'il et formul une question, elle
rpondait fbrilement:

Rien!... je vous jure qu'il n'y a rien.

Une fois que, sur la scne, ils passaient devant une trappe
entr'ouverte, Raoul se pencha sur le gouffre obscur et dit:

Vous m'avez fait visiter les dessus de votre empire, Christine ... mais
on raconte d'tranges histoires sur les dessous ... Voulez-vous que nous
y descendions?

En entendant cela, elle le prit dans ses bras, comme si elle craignait
de le voir disparatre dans le trou noir, et elle lui dit tout bas en
tremblant:

Jamais!... Je vous dfends d'aller l!... Et puis, ce n'est pas 
moi!... _Tout ce qui est sous la terre lui appartient!_

Raoul plongea ses yeux dans les siens et lui dit d'une voix rude:

_Il_ habite donc l-dessous?

--Je ne vous ai pas dit cela!... Qui est-ce qui vous a dit une chose
pareille? Allons! venez! Il y a des moments, Raoul, o je me demande si
vous n'tes pas fou?... Vous entendez toujours des choses impossibles
... Venez! Venez!

Et elle le tranait littralement, car il voulait rester obstinment
prs de la trappe, et ce trou l'attirait.

La trappe, tout d'un coup, fut ferme, et si subitement, sans qu'ils
aient mme aperu la main qui la faisait agir, qu'ils en restrent tout
tourdis.

C'est peut-tre _lui_ qui tait l? finit-il par dire.

Elle haussa les paules, mais elle ne paraissait nullement rassure.

Non! non! ce sont les fermeurs de trappes. Il faut bien que les
fermeurs de trappes fassent quelque chose ... Ils ouvrent et ils
ferment les trappes sans raison ... C'est comme les fermeurs de
portes; il faut bien qu'ils passent le temps.

--Et si c'tait _lui_, Christine?

--Mais non! mais non! _Il_ s'est enferm! _il_ travaille.

--Ah! vraiment, _il_ travaille?

--Oui, _il_ ne peut pas ouvrir et fermer les trappes et travailler.

Nous sommes bien tranquilles.

Disant cela, elle frissonnait.

 quoi donc travaille-t-_il_?

--Oh!  quelque chose de terrible!... Aussi, nous sommes bien
tranquilles!... Quand _il_ travaille  cela, _il_ ne voit rien, _il_ ne
mange, ni ne boit, ni ne respire ... pendant des jours et des nuits ...
c'est un mort vivant et _il_ n'a pas le temps de s'amuser avec les
trappes!

Elle frissonna encore, elle se pencha en coutant du ct de la trappe
... Raoul la laissait faire et dire. Il se tut. Il redoutait maintenant
que le son de sa voix la fit soudain rflchir, l'arrtant dans le cours
si fragile encore de ses confidences.

Elle ne l'avait pas quitt ... elle le tenait toujours dans ses bras ...
elle soupira  son tour:

Si c'tait _lui_!

Raoul, timide, demanda:

Vous avez peur de _lui_?

Elle fit:

Mais non! mais non!

Le jeune homme se donna, bien involontairement, l'attitude de la prendre
en piti, comme on fait avec un tre impressionnable qui est encore en
proie  un songe rcent. Il avait l'air de dire:

Parce que, vous savez, moi, je suis l!

Et son geste fut, presque involontairement, menaant; alors, Christine
le regarda avec tonnement, tel un phnomne de courage et de vertu, et
elle eut l'air, dans sa pense, de mesurer  sa juste valeur tant
d'inutile et audacieuse chevalerie. Elle embrassa le pauvre Raoul comme
une soeur qui le rcompenserait, par un accs de tendresse, d'avoir ferm
son petit poing fraternel pour la dfendre contre les dangers toujours
possibles de la vie.

Raoul comprit et rougit de honte. Il se trouvait aussi faible qu'elle.
Il se disait:

Elle prtend qu'elle n'a pas peur, mais elle nous loigne de la trappe
en tremblant.

C'tait la vrit. Le lendemain et les jours suivants, ils allrent
loger leurs curieuses et chastes amours quasi dans les combles, bien
loin des trappes. L'agitation de Christine ne faisait qu'augmenter au
fur et  mesure que s'coulaient les heures. Enfin, un aprs-midi, elle
arriva trs en retard, la figure si ple et les yeux si rougis par un
dsespoir certain, que Raoul se rsolut  toutes les extrmits, 
celle, par exemple, qu'il lui exprima tout de go: _de donner sa
dmission plutt que de partir pour l'Afrique sans qu'elle lui et
dvoil le secret de la voix d'homme!_

Taisez-vous! Au nom du ciel, taisez-vous! S'_il_ vous entendait,
malheureux Raoul.

Et les yeux hagards de la Jeune fille faisaient autour d'eux le tour des
choses.

Je vous enlverai  _sa_ puissance, Christine, je le jure! Et vous ne
penserez mme plus  _lui_, ce qui est ncessaire.

--Est-ce possible?

Elle se permit ce doute qui tait un encouragement, en entranant le
jeune homme jusqu'au dernier tage du thtre,  l'altitude, l o
l'on est trs loin, trs loin des trappes.

Je vous cacherai dans un coin inconnu du monde, o _il_ ne viendra pas
vous chercher. Vous serez sauve, et alors je partirai puisque vous avez
jur de ne pas vous marier jamais.

Christine se jeta sur les mains de Raoul et les lui serra avec un
transport incroyable. Mais, inquite  nouveau, elle tournait la tte.

Plus haut! dit-elle seulement ... encore plus haut!...

Et elle l'entrana vers les sommets.

Il avait peine  la suivre. Ils furent bientt sous les toits, dans le
labyrinthe des charpentes. Ils glissaient entre les arcs-boutants, les
chevrons, les jambes de force, les pans, les versants et les rampants;
ils couraient de poutre en poutre comme, dans une fort, ils eussent
couru d'arbre en arbre, aux troncs formidables ...

Et, malgr la prcaution qu'elle avait de regarder  chaque instant,
derrire elle, elle ne vit point une ombre qui la suivait comme son
ombre, qui s'arrtait avec elle, qui repartait quand elle repartait et
qui ne faisait pas plus de bruit que n'en doit faire une ombre. Raoul,
lui, ne s'aperut de rien, car, quand il avait Christine devant lui,
rien ne l'intressait de ce qui se passait derrire eux.




XIII

LA LYRE D'APOLLON


Ainsi, ils arrivrent aux toits. Elle glissait sur eux, lgre et
familire comme une hirondelle. Leur regard, entre les trois dmes et le
fronton triangulaire, parcourut l'espace dsert. Elle respira avec
force, au-dessus de Paris dont on dcouvrait toute la valle en travail.
Elle regarda Raoul avec confiance. Elle l'appela tout prs d'elle, et
cte  cte ils marchrent, tout l-haut, sur les rues de zinc, dans les
avenues en fonte; ils mirrent leur forme jumelle dans les vastes
rservoirs pleins d'une eau immobile o, dans la bonne saison, les
gamins de la danse, une vingtaine de petits garons plongent et
apprennent  nager. L'ombre derrire eux, toujours fidle  leurs pas,
avait surgi, s'aplatissant sur les toits, s'allongeant avec des
mouvements d'ailes noires, aux carrefours des ruelles de fer, tournant
autour des bassins, contournant, silencieuse, les dmes; et les
malheureux enfants ne se doutrent point de sa prsence, quand ils
s'assirent enfin, confiants, sous la haute protection d'Apollon, qui
dressait de son geste de bronze, sa prodigieuse lyre, au coeur d'un ciel
en feu.

Un soir enflamm de printemps les entourait. Des nuages, qui venaient de
recevoir du couchant leur robe lgre d'or et de pourpre, passaient
lentement en la laissant traner au-dessus des jeunes gens; et Christine
dit  Raoul:

Bientt, nous irons plus loin et plus vite que les nuages, au bout du
monde, et puis vous m'abandonnerez, Raoul. Mais si, le moment venu pour
vous de m'enlever, je ne consentais plus  vous suivre, eh bien! Raoul,
vous m'emporteriez!

Avec quelle force, qui semblait dirige contre elle-mme, elle lui dit
cela, pendant qu'elle se serrait nerveusement contre lui. Le jeune homme
en fut frapp.

Vous craignez donc de changer d'avis, Christine?

--Je ne sais pas, fit-elle en secouant bizarrement la tte. C'est un
dmon!

Et elle frissonna. Elle se blottit dans ses bras avec un gmissement.

Maintenant, j'ai peur de retourner habiter avec lui: dans la terre!

--Qu'est-ce qui vous force  y retourner, Christine?

--Si je ne retourne pas auprs de lui, il peut arriver de grands
malheurs!... Mais je ne peux plus!... Je sais bien qu'il faut avoir
piti des gens qui habitent sous la terre ... Mais celui-l est trop
horrible! Et cependant, le moment approche; je n'ai plus qu'un jour? et
si je ne viens pas, c'est lui qui viendra me chercher avec sa voix. Il
m'entranera, avec lui, chez lui, sous la terre, et il se mettra 
genoux devant moi, avec sa tte de mort! Et il me dira qu'il m'aime! Et
il pleurera! Ah! ces larmes! Raoul! ces larmes dans les deux trous noirs
de la tte de mort! Je ne peux plus voir couler ces larmes!

Elle se tordit affreusement les mains, pendant que Raoul, pris lui-mme
 ce dsespoir contagieux, la pressait contre son coeur:

Non! non! Vous ne l'entendrez plus dire qu'il vous aime! Vous ne verrez
plus couler ses larmes! Fuyons ... Tout de suite, Christine, fuyons!

Et dj il voulait l'entraner.

Mais elle l'arrta.

Non, non, fit-elle, en hochant douloureusement la tte, pas
maintenant!... Ce serait trop cruel ... Laissez-le m'entendre chanter
encore demain soir, une dernire fois ... et puis, nous nous en irons. 
minuit, vous viendrez me chercher dans ma loge;  minuit exactement. 
ce moment, il m'attendra dans la salle  manger du lac ... nous serons
libres et vous m'emporterez ... car je sens bien que, cette fois, si j'y
retourne, je n'en reviendrai peut-tre jamais ...

Elle ajouta:

Vous ne pouvez pas comprendre!...

Et elle poussa un soupir auquel il sembla que, derrire elle, un autre
soupir avait rpondu.

Vous n'avez pas entendu?

Elle claquait des dents.

Non, assura Raoul, je n'ai rien entendu ...

--C'est trop affreux, avoua-t-elle, de trembler tout le temps comme
cela!... Et cependant, ici, nous ne courons aucun danger; nous sommes
chez nous, chez moi, dans le ciel, en plein air, en plein jour. Le
soleil est en flammes, et les oiseaux de nuit n'aiment pas  regarder le
soleil! Je ne l'ai jamais vu  la lumire du jour ... Ce doit tre
horrible!... balbutia-t-elle, en tournant vers Raoul des yeux gars.
Ah! la premire fois que je l'ai vu!... J'ai cru qu'il allait mourir!

--Pourquoi? demanda Raoul, rellement effray du ton que prenait cette
trange et formidable confidence ... pourquoi avez-vous cru qu'il allait
mourir?

--Pourquoi?... PARCE QUE JE L'AVAIS VU!!!

       *       *       *       *       *

Cette fois, Raoul et Christine se retournrent en mme temps.

Il y a quelqu'un ici qui souffre! fit Raoul, peut-tre un bless ...
Vous avez entendu?

--Moi, je ne pourrais vous dire, avoua Christine, _mme quand il n'est
pas l, mes oreilles sont pleines de ses soupirs_ ... Cependant, si vous
avez entendu ...

Ils se levrent, regardrent autour d'eux ... Ils taient bien tout
seuls sur l'immense toit de plomb. Ils se rassirent. Raoul demanda:

Comment l'avez-vous vu pour la premire fois?

--Il y avait trois mois que je l'entendais sans le voir. La premire
fois que je l'ai entendu, j'ai cru, comme vous, que cette voix
adorable, qui s'tait mise tout  coup  chanter _ mes cts_, chantait
dans une loge prochaine. Je sortis, et je la cherchai partout; mais ma
loge est trs isole, Raoul, comme vous le savez, et il me fut
impossible de trouver la voix hors de ma loge, tandis qu'elle restait
fidlement dans ma loge. Et non seulement elle chantait, mais elle me
parlait, elle rpondait  mes questions comme une vritable voix
d'homme, avec cette diffrence qu'elle tait belle comme la voix d'un
ange. Comment expliquer un aussi incroyable phnomne? Je n'avais jamais
cess de songer  l'ange de la musique que mon pauvre papa m'avait
promis de m'envoyer aussitt qu'il serait mort. J'ose vous parler d'un
semblable enfantillage, Raoul, parce que vous avez connu mon pre, et
qu'il vous a aim et que vous avez cru, en mme temps que moi, lorsque
vous tiez tout petit,  l'ange de la musique, et que je suis bien
sre que vous ne sourirez pas, ni que vous vous moquerez. J'avais
conserv, mon ami, l'me tendre et crdule de la petite Lotte et ce
n'est point la compagnie de la maman Valrius qui me l'et te. Je
portai cette petite me toute blanche entre mes mains naves et
navement je la tendis, je l'offris  la voix d'homme, croyant l'offrir
 l'ange. La faute en fut certainement, pour un peu,  ma mre adoptive,
 qui je ne cachais rien de l'inexplicable phnomne. Elle fut la
premire  me dire: Ce doit tre l'Ange; en tout cas, tu peux toujours
le lui demander. C'est ce que je fis et la voix d'homme me rpondit
qu'en effet elle tait la voix d'ange que j'attendais et que mon pre
m'avait promise en mourant. A partir de ce moment, une grande intimit
s'tablit entre la voix et moi, et j'eus en elle une confiance absolue.
Elle me dit qu'elle tait descendue sur la terre pour me faire goter
aux joies suprmes de l'art ternel, et elle me demanda la permission de
me donner des leons de musique, tous les jours. J'y consentis avec une
ardeur fervente et ne manquai aucun des rendez-vous qu'elle me donnait,
ds la premire heure, dans ma loge, quand ce coin d'Opra tait tout 
fait dsert. Vous dire quelles furent ces leons! Vous-mme, qui avez
entendu la voix, ne pouvez vous en faire une ide.

--Evidemment, non! je ne puis m'en faire une ide, affirma le jeune
homme. Avec quoi vous accompagniez-vous?

--Avec une musique que j'ignore, qui tait derrire le mur et qui tait
d'une justesse incomparable. Et puis, on et dit, mon ami, que la Voix
savait exactement  quel point mon pre, en mourant, m'avait laiss de
mes travaux et de quelle simple mthode aussi il avait us; et ainsi, me
rappelant ou, plutt, mon organe se rappelant toutes les leons passes
et en bnficiant du coup, avec les prsentes, je fis des progrs
prodigieux et tels que, dans d'autres conditions, ils eussent demand
des annes! Songez que je suis assez dlicate, mon ami, et que ma voix
tait d'abord peu caractrise; les cordes basses s'en trouvaient
naturellement peu dveloppes; les tons aigus taient assez durs et le
mdium voil. C'est contre tous ces dfauts que mon pre avait combattu
et triomph un instant; ce sont ces dfauts que la Voix vainquit
dfinitivement. Peu  peu, j'augmentai le volume des sons dans des
proportions que ma faiblesse passe ne me permettait pas d'esprer:
j'appris  donner  ma respiration la plus large porte. Mais surtout la
Voix me confia le secret de dvelopper les sons de poitrine dans une
voix de soprano. Enfin, elle enveloppa tout cela du feu sacr de
l'inspiration, elle veilla en moi une vie ardente, dvorante, sublime.
La Voix avait la vertu, en se faisant entendre, de m'lever jusqu'
elle. Elle me mettait  l'unisson de son envole superbe. L'me de la
Voix habitait ma bouche et y soufflait l'harmonie!

Au bout de quelques semaines, je ne me reconnaissais plus quand je
chantais!... J'en tais mme pouvante ... j'eus peur, un instant,
qu'il y et l-dessous quelque sortilge; mais la maman Valrius me
rassura. Elle me savait trop simple fille, disait-elle, pour donner
prise au dmon.

Mes progrs taient rests secrets, entre la Voix, la maman Valrius et
moi, sur l'ordre mme de la Voix. Chose curieuse, hors de la loge, je
chantais avec ma voix de tous les jours et personne ne s'apercevait de
rien. Je faisais tout ce que voulait la Voix. Elle me disait: Il faut
attendre ... vous verrez! nous tonnerons Paris! Et j'attendais. Je
vivais dans une espce de rve extatique o commandait la Voix. Sur ces
entrefaites, Raoul, je vous aperus, un soir, dans la salle. Ma joie fut
telle que je ne pensai mme point  la cacher en rentrant dans ma loge.
Pour notre malheur, la Voix y tait dj et elle vit bien,  mon air,
qu'il y avait quelque chose de nouveau. Elle me demanda ce que j'avais
et je ne vis aucun inconvnient  lui raconter notre douce histoire, ni
 lui dissimuler la place que vous teniez dans mon coeur. Alors, la Voix
se tut: je l'appelai, elle ne me rpondit point; je la suppliai, ce fut
en vain. J'eus une terreur folle qu'elle ft partie pour toujours! Plt
 Dieu, mon ami!... Je rentrai chez moi, ce soir-l, dans un tat
dsespr. Je me jetai au cou de maman Valrius en lui disant: Tu sais,
la Voix est partie! Elle ne reviendra peut-tre jamais plus! Et elle
fut aussi effraye que moi et me demanda des explications. Je lui
racontai tout. Elle me dit: Parbleu! la Voix est jalouse! Ceci, mon
ami, me fit rflchir que je vous aimais ...

Ici, Christine s'arrta un instant. Elle pencha la tte sur le sein de
Raoul et ils restrent un moment silencieux, dans les bras l'un de
l'autre. L'motion qui les treignait tait telle qu'ils ne virent
point, ou plutt qu'ils ne sentirent point se dplacer,  quelques pas
d'eux, l'ombre rampante de deux grandes ailes noires qui se rapprocha,
au ras des toits, si prs, si prs d'eux, qu'elle et pu, en se
refermant sur eux, les touffer ...

Le lendemain, reprit Christine avec un profond soupir, je revins dans
ma loge toute pensive. La Voix y tait. O mon ami! Elle me parla avec
une grande tristesse. Elle me dclara tout net que, si je devais donner
mon coeur sur la terre, elle n'avait plus, elle, la Voix, qu' remonter
au ciel. Et elle me dit cela avec un tel accent de douleur _humaine_ que
j'aurais d, ds ce jour-l, me mfier et commencer  comprendre que
j'avais t trangement victime de mes sens abuss. Mais ma foi dans
cette apparition de Voix,  laquelle tait mle si intimement la pense
de mon pre, tait encore entire. Je ne craignais rien tant que de ne
la plus entendre; d'autre part, j'avais rflchi sur le sentiment qui me
portait vers vous; j'en avais mesur tout l'inutile danger; j'ignorais
mme si vous vous souveniez de moi. Quoi qu'il arrivt, votre situation
dans le monde m'interdisait  jamais la pense d'une honnte union; je
jurai  la Voix que vous n'tiez rien pour moi qu'un frre et que vous
ne seriez jamais rien d'autre et que mon coeur tait vide de tout amour
terrestre ... Et voici la raison, mon ami, pour laquelle je dtournais
mes yeux quand, sur le plateau ou dans les corridors, vous cherchiez 
attirer mon attention, la raison pour laquelle je ne vous reconnaissais
pas ... pour laquelle je ne vous voyais pas!... Pendant ce temps, les
heures de leons entre la Voix et moi, se passaient dans un divin
dlire. Jamais la beaut des sons ne m'avait possde  ce point et un
jour la Voix me dit: Va, maintenant, Christine Daa, tu peux apporter
aux hommes un peu de la musique du ciel!

Comment ce soir-l, qui tait le soir de gala, la Carlotta ne vint-elle
pas au thtre? Comment ai-je t appele  la remplacer? Je ne sais;
mais je chantai ... je chantai avec un transport inconnu; j'tais lgre
comme si l'on m'avait donn des ailes; je crus un instant que mon me
embrase avait quitt son corps!

--O Christine! fit Raoul, dont les yeux taient humides  ce souvenir,
ce soir-l, mon coeur a vibr  chaque accent de votre voix. J'ai vu vos
larmes couler sur vos joues ples, et j'ai pleur avec vous. Comment
pouviez-vous chanter, chanter en pleurant?

--Mes forces m'abandonnrent, dit Christine, je fermai les yeux ...
Quand je les rouvris, vous tiez  mes cts! Mais la Voix aussi y
tait, Raoul!... J'eus peur pour vous et encore, cette fois, je ne
voulus point vous reconnatre et je me mis  rire quand vous m'avez
rappel que vous aviez ramass mon charpe dans la mer!...

Hlas! on ne trompe pas la Voix!... Elle vous avait bien reconnu,
elle!... Et la Voix tait jalouse!... Les deux jours suivants, elle me
fit des scnes atroces. Elle me disait: Vous l'aimez! si vous ne
l'aimiez pas, vous ne le fuiriez pas! C'est un ancien ami  qui vous
serreriez la main, comme  tous les autres ... Si vous ne l'aimiez pas,
vous ne craindriez pas de vous trouver, dans votre loge, seule avec lui
et avec moi!... Si vous ne l'aimiez pas, vous ne le chasseriez pas!...

--C'est assez, fis-je  la Voix irrite; demain, je dois aller 
Perros, sur la tombe de mon pre; je prierai M. Raoul de Chagny de m'y
accompagner.

-- votre aise, rpondit-elle, mais sachez que moi aussi je serai 
Perros, car je suis partout o vous tes, Christine, et si vous tes
toujours digne de moi, si vous ne m'avez pas menti, je vous jouerai, 
minuit sonnant, sur la tombe de votre pre, la _Rsurrection de Lazare_,
avec le violon du mort.

Ainsi, je fus conduite, mon ami,  vous crire la lettre qui vous amena
 Perros. Comment ai-je pu tre  ce point trompe? Comment, devant les
proccupations aussi personnelles de la Voix, ne me suis-je point doute
de quelque imposture? Hlas! je ne me possdais plus: j'tais sa
chose!... Et les moyens dont disposait la Voix devaient facilement
abuser une enfant telle que moi!

--Mais enfin, s'cria Raoul,  ce point du rcit de Christine o elle
semblait dplorer avec des larmes la trop parfaite innocence d'un esprit
bien peu avis ... mais enfin vous avez bientt su la vrit!...
Comment n'tes-vous point sortie aussitt de cet abominable cauchemar?

--Apprendre la vrit!... Raoul!... Sortir de ce cauchemar!... Mais je
n'y suis entre, malheureux, dans ce cauchemar, que du jour o j'ai
connu cette vrit!... Taisez-vous! Taisez-vous! Je ne vous ai rien dit
... et maintenant que nous allons descendre du ciel sur la terre,
plaignez-moi, Raoul!... plaignez-moi! Un soir, soir fatal ... tenez ...
c'tait le soir o Carlotta put se croire transforme sur la scne en
hideux crapaud et o elle se prit  pousser des cris comme si elle avait
habit toute sa vie au bord des marais ... le soir o la salle fut tout
 coup plonge dans l'obscurit, sous le coup de tonnerre du lustre qui
s'crasait sur le parquet ... Il y eut ce soir-l des morts et des
blesss, et tout le thtre retentissait des plus tristes clameurs.

Ma premire pense, Raoul, dans l'clat de la catastrophe, fut en mme
temps pour vous et pour la Voix, car vous tiez,  cette poque, les
deux gales moitis de mon coeur. Je fus tout de suite rassure en ce qui
vous concernait, car je vous avais vu dans la loge de votre frre et je
savais que vous ne couriez aucun danger. Quant  la Voix, elle m'avait
annonc qu'elle assisterait  la reprsentation, et j'eus peur pour
elle; oui, rellement peur, comme si elle avait t une personne
ordinaire vivante qui ft capable de mourir. Je me disais: Mon Dieu!
le lustre a peut-tre cras la Voix. Je me trouvais alors sur la
scne, et affole  ce point que je me disposais  courir dans la salle
chercher la Voix parmi les morts et les blesss, quand cette ide me
vint que, s'il ne lui tait rien arriv de fcheux, elle devait tre
dj dans ma loge, o elle aurait hte de me rassurer. Je ne fis qu'un
bond jusqu' ma loge. La Voix n'y tait pas. Je m'enfermai dans ma loge,
et, les larmes aux yeux, je la suppliai, si elle tait encore vivante,
de se manifester  moi. La Voix ne me rpondit pas, mais, tout  coup,
j'entendis un long, un admirable gmissement que je connaissais bien.
C'tait la plainte de Lazare, quand,  la voix de Jsus, il commence 
soulever ses paupires et  revoir la lumire du jour. C'taient les
pleurs du violon de mon pre. Je reconnaissais le coup d'archet de Daa,
le mme, Raoul, qui nous tenait jadis immobiles sur les chemins de
Perros, le mme qui avait enchant la nuit du cimetire. Et puis, ce
fut encore, sur l'instrument invisible et triomphant, le cri
d'allgresse de la Vie, et la Voix, se faisant entendre enfin, se mit 
chanter la phrase dominatrice et souveraine: Viens! et crois en moi!
Ceux qui ont cru en moi revivront! Marche! Ceux qui ont cru en moi ne
sauraient mourir! Je ne saurais vous dire l'impression que je reus de
cette musique, qui chantait la vie ternelle dans le moment qu' ct de
nous, de pauvres malheureux, crass par ce lustre fatal, rendaient
l'me ... Il me sembla qu'elle me commandait  moi aussi de venir, de me
lever, de marcher vers elle. Elle s'loignait, je la suivis. Viens! et
crois en moi! Je croyais en elle, je venais ... je venais, et, chose
extraordinaire, ma loge, devant mes pas, paraissait s'allonger ...
s'allonger ... Evidemment, il devait y avoir l un effet de glace ...
car j'avais la glace devant moi ... Et, tout  coup, je me suis trouve
hors de ma loge, sans savoir comment.

Raoul interrompit ici brusquement la jeune fille:

Comment! Sans savoir comment? Christine! Christine! Il faudrait essayer
de ne plus rver!

--Eh! pauvre ami, je ne rvais pas! Je me trouvais hors de ma loge sans
savoir comment! Vous qui m'avez vue disparatre de ma loge, un soir, mon
ami, vous pourriez peut-tre m'expliquer cela, mais moi je ne le puis
pas!... Je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que, me trouvant devant
ma glace, je ne l'ai plus vue tout  coup devant moi et que je l'ai
cherche derrire ... mais il n'y avait plus de glace, plus de loge ...
J'tais dans un corridor obscur, j'eus peur et je criai!

Tout tait noir autour de moi; au loin, une faible lueur rouge
clairait un angle de muraille, un coin de carrefour. Je criai. Ma voix
seule emplissait les murs, car le chant et les violons s'taient tus. Et
voil que, soudain, dans le noir, une main se posait sur la mienne ...
ou plutt, quelque chose d'osseux et de glac qui m'emprisonna le
poignet et ne me lcha plus. Je criai. Un bras m'emprisonna la taille et
je fus souleve ... Je me dbattis un instant dans de l'horreur; mes
doigts glissrent au long des pierres humides, o ils ne s'accrochrent
point. Et puis, je ne remuai plus, j'ai cru que j'allais mourir
d'pouvante. On m'emportait vers la petite lueur rouge; nous entrmes
dans cette lueur et alors je vis que j'tais entre les mains d'un homme
envelopp d'un grand manteau noir et qui avait un masque qui lui cachait
tout le visage ... Je tentai un effort suprme: mes membres se
raidirent, ma bouche s'ouvrit encore pour hurler mon effroi, mais une
main la ferma, une main que je sentis sur mes lvres, sur ma chair ...
et qui sentait la mort! Je m'vanouis.

Combien de temps restai-je sans connaissance? Je ne saurais le dire.
Quand je rouvris les yeux, nous tions toujours, l'homme noir et moi, au
sein des tnbres. Une lanterne sourde, pose par terre, clairait le
jaillissement d'une fontaine. L'eau, clapotante, sortie de la muraille,
disparaissait presque aussitt sous le sol sur lequel j'tais tendue;
ma tte reposait sur le genou de l'homme au manteau et au masque noir et
mon silencieux compagnon me rafrachissait les tempes avec un soin, une
attention, une dlicatesse qui me parurent plus horribles  supporter
que la brutalit de son enlvement de tout  l'heure. Ses mains, si
lgres fussent-elles, n'en sentaient pas moins la mort. Je les
repoussai, mais sans force. Je demandai dans un souffle: Qui tes-vous?
o est la Voix? Seul un soupir me rpondit. Tout  coup, un souffle
chaud me passa sur le visage et vaguement, dans les tnbres,  cot de
la forme noire de l'homme, je distinguai une forme blanche. Et aussitt,
un joyeux hennissement vint frapper mes oreilles stupfaites et je
murmurai: Csar! La bte tressaillit. Mon ami, j'tais  demi couche
sur une selle et j'avais reconnu le cheval blanc du _Prophte_, que
j'avais gt si souvent de friandises. Or, un soir, le bruit s'tait
rpandu dans le thtre que cette bte avait disparu et qu'elle avait
t vole par le fantme de l'Opra. Moi, je croyais  la Voix: je
n'avais jamais cru au fantme, et voil cependant que je me demandai en
frissonnant si je n'tais pas la prisonnire du fantme! J'appelai, du
fond du coeur, la Voix  mon secours, car jamais je ne me serais imagine
que la Voix et le fantme taient tout un! Vous avez entendu parler du
fantme de l'Opra, Raoul?

--Oui, rpondit le jeune homme ... Mais dites-moi, Christine, que vous
arriva-t-il quand vous ftes sur le cheval blanc du _Prophte_?

--Je ne fis aucun mouvement et me laissai conduire ... Peu  peu, une
trange torpeur succdait  l'tat d'angoisse et de terreur o m'avait
jete cette infernale aventure. La forme noire me soutenait et je ne
faisais plus rien pour lui chapper. Une paix singulire tait rpandue
en moi et je pensais que j'tais sous l'influence bienfaisante de
quelque lixir. J'avais la pleine disposition de mes sens. Mes yeux se
faisaient aux tnbres qui, du reste, s'clairaient,  et l, de lueurs
brves ... Je jugeai que nous tions dans une troite galerie circulaire
et j'imaginai que cette galerie faisait le tour de l'Opra, qui, sous
terre, est immense. Une fois, mon ami, une seule fois, j'tais descendue
dans ces dessous qui sont prodigieux, mais je m'tais arrte au
troisime tage, n'osant pas aller plus avant dans la terre. Et,
cependant, deux tages encore, o l'on aurait pu loger une ville,
s'ouvraient sous mes pieds. Mais les figures qui m'taient apparues
m'avaient fait fuir. Il y a l des dmons, tout noirs devant des
chaudires, et ils agitent des pelles, des fourches, excitent des
brasiers, allument des flammes, vous menacent, si l'on en approche, en
ouvrant tout  coup sur vous la gueule rouge des fours!... Or, pendant
que Csar, tranquillement, dans cette nuit de cauchemar, me portait sur
son dos, j'aperus tout  coup, loin, trs loin, et tout petits, tout
petits, comme au bout d'une lunette retourne, les dmons noirs devant
les brasiers rouges de leurs calorifres ... Ils apparaissaient ... Ils
disparaissaient ... Ils rapparaissaient au gr bizarre de notre marche
... Enfin, ils disparurent tout  fait. La forme d'homme me soutenait
toujours, et Csar marchait sans guide et le pied sr ... Je ne pourrais
vous dire, mme approximativement, combien de temps ce voyage, dans la
nuit, dura; j'avais seulement l'ide que nous tournions! que nous
tournions! que nous descendions suivant une inflexible spirale jusqu'au
coeur mme des abmes de la terre; et encore, n'tait-ce point ma tte
qui tournait?... Toutefois, je ne le pense pas. Non! J'tais
incroyablement lucide. Csar, un instant, dressa ses narines, huma
l'atmosphre et acclra un peu sa marche. Je sentis l'air humide et
puis Csar s'arrta. La nuit s'tait claircie. Une lueur blanchtre
nous entourait. Je regardai o nous nous trouvions. Nous tions au bord
d'un lac dont les eaux de plomb se perdaient au loin, dans le noir ...
mais la lumire bleue clairait cette rive et j'y vis une petite barque,
attache  un anneau de fer, sur le quai!

Certes, je savais que tout cela existait, et la vision de ce lac et de
cette barque sous la terre n'avait rien de surnaturel. Mais songez aux
conditions exceptionnelles dans lesquelles j'abordai ce rivage. Les mes
des morts ne devaient point ressentir plus d'inquitude en abordant le
Styx. Caron n'tait certainement pas plus lugubre ni plus muet que la
forme d'homme qui me transporta dans la barque. L'lixir avait-il puis
son effet? la fracheur de ces lieux suffisait-elle  me rendre
compltement  moi-mme? Mais ma torpeur s'vanouissait, et je fis
quelques mouvements qui dnotaient le recommencement de ma terreur. Mon
sinistre compagnon dut s'en apercevoir, car, d'un geste rapide, il
congdia Csar qui s'enfuit dans les tnbres de la galerie et dont
j'entendis les quatre fers battre les marches sonores d'un escalier,
puis l'homme se jeta dans la barque qu'il dlivra de son lien de fer; il
s'empara des rames et rama avec force et promptitude. Ses yeux, sous le
masque, ne me quittaient pas; je sentais sur moi le poids de leurs
prunelles immobiles. L'eau, autour de nous, ne faisait aucun bruit. Nous
glissions dans cette lueur bleutre que je vous ai dite et puis nous
fmes  nouveau tout  fait dans la nuit, et nous abordmes. La barque
heurta un corps dur. Et je fus encore emporte dans des bras. J'avais
recouvr la force de crier. Je hurlai. Et puis, tout  coup, je me tus,
assomme par la lumire. Oui, une lumire clatante, au milieu de
laquelle on m'avait dpose ... Je me relevai, d'un bond. J'avais toutes
mes forces. Au centre d'un salon qui ne me semblait par, orn, meubl
que de fleurs, de fleurs magnifiques et stupides  cause de rubans de
soie qui les liaient  des corbeilles, comme on en vend dans les
boutiques des boulevards, de fleurs trop civilises comme celles que
j'avais coutume de trouver dans ma loge aprs chaque premire; au
centre de cet embaumement trs parisien, la forme noire d'homme au
masque se tenait debout, les bras croiss ... et elle parla:

--Rassurez-vous, Christine, dit-elle; vous ne courez aucun danger.

_C'tait la Voix!_ Ma fureur gala ma stupfaction. Je sautai sur ce
masque et voulus l'arracher, pour connatre le visage de la Voix. La
forme d'homme me dit:

--Vous ne courez aucun danger, si vous ne touchez pas au masque!

Et m'emprisonnant doucement les poignets, elle me fit asseoir.

Et puis, elle se mit  genoux devant moi, et ne dit plus rien!

L'humilit de ce geste me redonna quelque courage; la lumire, en
prcisant toute chose autour de moi, me rendit  la ralit de la vie.
Si extraordinaire qu'elle apparaissait, l'aventure s'entourait
maintenant de choses mortelles que je pouvais voir et toucher. Les
tapisseries de ces murs, ces meubles, ces flambeaux, ces vases et
jusqu' ces fleurs dont j'eus pu dire presque d'o elles venaient, dans
leurs bannettes dores, et combien elles avaient cot, enfermaient
fatalement mon imagination dans les limites d'un salon aussi banal que
bien d'autres qui avaient au moins cette excuse de n'tre point situs
dans les dessous de l'Opra. J'avais sans doute affaire  quelque
effroyable original qui, mystrieusement, s'tait log dans les caves,
comme d'autres, par besoin, et avec la muette complicit de
l'administration, avaient trouv un dfinitif abri dans les combles de
cette tour de Babel moderne, o l'on intriguait, o l'on chantait dans
toutes les langues, o l'on aimait dans tous les patois.

Et alors, la _Voix_, la _Voix_ que j'avais reconnue sous le masque,
lequel n'avait pas pu me la cacher, _c'tait cela qui tait  genoux
devant moi: un homme!_

Je ne songeai mme plus  l'horrible situation o je me trouvais, je ne
demandai mme pas ce qui allait advenir de moi et quel tait le dessein
obscur et froidement tyrannique qui m'avait conduite dans ce salon comme
on enferme un prisonnier dans une gele, une esclave au harem. Non! non!
non! je me disais: la Voix, c'est cela: un homme! et je me mis 
pleurer.

L'homme, toujours  genoux, comprit sans doute le sens de mes larmes,
car il dit:

--C'est vrai, Christine ... Je ne suis ni ange, ni gnie, ni fantme
... Je suis Erik!

Ici encore, le rcit de Christine fut interrompu. Il sembla aux jeunes
gens que l'cho avait rpt, derrire eux: Erik!... Quel cho?... Ils
se retournrent, et ils s'aperurent que la nuit tait venue. Raoul fit
un mouvement comme pour se lever, mais Christine le retint prs d'elle:

Restez! Il faut que vous sachiez tout ici!

--Pourquoi ici, Christine? Je crains pour vous la fracheur de la nuit.

--Nous ne devons craindre que les trappes, mon ami, et, ici, nous sommes
au bout du monde des trappes ... et je n'ai point le droit de vous voir
hors du thtre ... Ce n'est pas le moment de le contrarier ...
N'veillons pas ses soupons ...

--Christine! Christine! quelque chose me dit que nous avons tort
d'attendre  demain soir et que nous devrions fuir tout de suite!

--Je vous dis que, s'il, ne m'entend pas chanter demain soir, il en aura
une peine infinie.

--Il est difficile de ne point causer de peine  Erik et de le fuir pour
toujours ...

--Vous avez raison, Raoul, en cela ... car, certainement, de ma fuite,
il mourra ...

La jeune fille ajouta d'une voix sourde:

Mais aussi, la partie est gale ... car nous risquons qu'il nous tue.

--Il vous aime donc bien?

--Jusqu'au crime!

--Mais sa demeure n'est pas introuvable ... On peut l'y aller chercher.
Du moment qu'Erik n'est pas un fantme, on peut lui parler et mme le
forcer  rpondre!

Christine secoua la tte:

Non! non! On ne peut rien contre Erik!... On ne peut que fuir!

--Et comment, pouvant fuir, tes-vous retourne prs de lui?

--Parce qu'il le fallait ... Et vous comprendrez cela quand vous saurez
comment je suis sortie de chez lui?...

--Ah Je le hais bien!... s'cria Raoul ... et vous, Christine, dites-moi
... j'ai besoin que vous me disiez cela pour couter avec plus de calme
la suite de cette extraordinaire histoire d'amour ... et vous, le
hassez-vous?

--Non! fit Christine simplement.

--Eh! pourquoi tant de paroles?... Vous l'aimez certainement! Votre
peur, vos terreurs, tout cela, c'est encore de l'amour et du plus
dlicieux! Celui que l'on ne s'avoue pas, expliqua Raoul avec amertume.
Celui qui vous donne, quand on y songe, le frisson ... Pensez donc, un
homme qui habite un palais sous la terre!

Et il ricana ...

Vous voulez donc que j'y retourne! interrompit brutalement la jeune
fille ... Prenez garde, Raoul, je vous l'ai dit: je n'en reviendrais
plus!

Il y eut un silence effrayant entre eux trois ... les deux qui parlaient
et l'ombre qui coutait, derrire ...

Avant de vous rpondre, fit enfin Raoul d'une voix lente, je dsirerais
savoir quel sentiment _il_ vous inspire, puisque vous ne le hassez
pas...

--De l'horreur! dit-elle ... Et elle jeta ces mots avec une telle force,
qu'ils couvrirent les soupirs de la nuit.

--C'est ce qu'il y a de terrible, reprit-elle, dans une fivre
croissante ... Je l'ai en horreur et je ne le dteste pas. Comment le
har, Raoul? Voyez Erik  mes pieds, dans la demeure du lac, sous la
terre. Il s'accuse, il se maudit, il implore mon pardon!...

Il avoue son imposture. Il m'aime! Il met  mes pieds un immense et
tragique amour!... Il m'a vole par amour!... mais il me respecte, mais
il rampe, mais il gmit, mais il pleure!... Et quand je me lve, Raoul,
quand je lui dis que je ne puis que le mpriser s'il ne me rend pas
sur-le-champ cette libert, qu'il m'a prise, chose incroyable ... il me
l'offre ... je n'ai qu' partir ... Il est prt  me montrer le
mystrieux chemin; ... seulement ... seulement il s'est lev, lui aussi,
et je suis bien oblige de me souvenir que, s'il n'est ni fantme, ni
ange, ni gnie, il est toujours la Voix, car il chante!...

Et je l'coute ..., et je reste!...

Ce soir-l, nous n'changemes plus une parole ... Il avait saisi une
harpe et il commena de me chanter, lui, voix d'homme, voix d'ange, la
romance de Desdmone. Le souvenir que j'en avais de l'avoir chante
moi-mme me rendait honteuse. Mon ami, il y a une vertu dans la musique
qui fait que rien n'existe plus du monde extrieur en dehors de ces sons
qui vous viennent frapper le coeur. Mon extravagante aventure fut
oublie. Seule revivait la voix et je la suivais enivre dans son voyage
harmonieux; je faisais partie du troupeau d'Orphe! Elle me promena dans
la douleur, et dans la joie, dans le martyre, dans le dsespoir, dans
l'allgresse, dans la mort et dans les triomphants hymnes ...
J'coutais ... Elle chantait ... Elle me chanta des morceaux inconnus
... et me fit entendre une musique nouvelle qui me causa une trange
impression de douleur, de langueur, de repos ... une musique qui, aprs
avoir soulev mon me, l'apaisa peu  peu, et la conduisit jusqu'au
seuil du rve. Je m'endormis.

Quand je me rveillai, j'tais seule, sur une chaise longue, dans une
petite chambre toute simple, garnie d'un lit banal en acajou, aux murs
tendus de toile de Jouy, et claire par une lampe pose sur le marbre
d'une vieille commode Louis-Philippe. Quel tait ce dcor nouveau?...
Je me passai la main sur le front, comme pour chasser un mauvais songe
... Hlas! je ne fus pas longtemps  m'apercevoir que je n'avais pas
rv! J'tais prisonnire et je ne pouvais sortir de ma chambre que pour
entrer dans une salle de bains des plus confortables; eau chaude et eau
froide  volont. En revenant dans ma chambre, j'aperus sur ma commode
un billet  l'encre rouge qui me renseigna tout  fait sur ma triste
situation et qui, si cela avait t encore ncessaire, et enlev tous
mes doutes sur la ralit des vnements: Ma chre Christine, disait le
papier, soyez tout  fait rassure sur votre sort. Vous n'avez point au
monde de meilleur, ni de plus respectueux ami que moi. Vous tes seule,
en ce moment, dans cette demeure qui vous appartient. Je sors pour
courir les magasins et vous rapporter tout le linge dont vous pouvez
avoir besoin.

Dcidment! m'criai-je, je suis tombe entre les mains d'un fou! Que
vais-je devenir? Et combien de temps ce misrable pense-t-il donc me
tenir enferme dans sa prison souterraine?

Je courus dans mon petit appartement comme une insense, cherchant
toujours une issue que je ne trouvai point. Je m'accusais amrement de
ma stupide superstition et je pris un plaisir affreux  railler la
parfaite innocence avec laquelle j'avais accueilli,  travers les murs,
la Voix du gnie de la musique ... Quand on tait aussi sotte, il
fallait s'attendre aux plus inoues catastrophes et on les avait
mrites toutes! J'avais envie de me frapper et je me mis  rire de moi
et  pleurer sur moi, en mme temps. C'est dans cet tat qu'Erik me
trouva.

Aprs avoir frapp trois petits coups secs dans le mur, il entra
tranquillement par une porte que je n'avais pas su dcouvrir et qu'il
laissa ouverte. Il tait charg de cartons et de paquets et il les
dposa sans hte sur mon lit, pendant que je l'abreuvais d'outrages et
que je le sommais d'enlever ce masque, s'il avait la prtention d'y
dissimuler un visage d'honnte homme.

Il me rpondit avec une grande srnit:

Vous ne verrez jamais le visage d'Erik.

Et il me fit reproche que je n'avais encore point fait ma toilette 
cette heure du jour;--il daigna m'instruire qu'il tait deux heures de
l'aprs-midi. Il me laissait une demi-heure pour y procder,--disant
cela, il prenait soin de remonter ma montre et de la mettre 
l'heure.--Aprs quoi, il m'invitait  passer dans la salle  manger, o
un excellent djeuner, m'annona-t-il, nous attendait. J'avais grand
faim, je lui jetai la porte au nez et entrai dans le cabinet de
toilette. Je pris un bain aprs avoir plac prs de moi une magnifique
paire de ciseaux avec laquelle j'tais bien dcide  me donner la mort,
si Erik, aprs s'tre conduit comme un fou, cessait de se conduire comme
un honnte homme. La fracheur de l'eau me fit le plus grand bien et,
quand je rapparus devant Erik, j'avais pris la sage rsolution de ne le
point heurter ni froisser en quoi que ce ft, de le flatter au besoin
pour en obtenir une prompte libert. Ce fut lui, le premier, qui me
parla de ses projets sur moi, et me les prcisa, pour me rassurer,
disait-il. Il se plaisait trop en ma compagnie pour s'en priver
sur-le-champ comme il y avait un moment consenti la veille, devant
l'expression indigne de mon effroi. Je devais comprendre maintenant,
que je n'avais point lieu d'tre pouvante de le voir  mes cts. Il
m'aimait, mais il ne me le dirait qu'autant que je le lui permettrais et
le reste du temps se passerait en musique.

Qu'entendez-vous par le reste du temps? lui demandai-je.

Il me rpondit avec fermet:

Cinq jours.

--Et aprs, je serai libre?

--Vous serez libre, Christine, car, ces cinq jours-l couls, vous
aurez appris  ne plus me craindre, et alors vous reviendrez voir, de
temps en temps, le pauvre Erik!...

Le ton dont il pronona ces derniers mots me remua profondment. Il me
sembla y dcouvrir un si rel, un si pitoyable dsespoir que je levai
sur le masque un visage attendri. Je ne pouvais voir les yeux derrire
le masque et ceci n'tait point pour diminuer l'trange sentiment de
malaise que l'on avait  interroger ce mystrieux carr de soie noire;
mais sous l'toffe,  l'extrmit de la barbe du masque, apparurent une,
deux, trois, quatre larmes.

Silencieusement, il me dsigna une place en face de lui,  un petit
guridon qui occupait le centre de la pice o, la veille, il m'avait
jou de la harpe, et je m'assis, trs trouble. Je mangeai cependant de
bon apptit quelques crevisses, une aide de poulet arrose d'un peu de
vin de Tokay qu'il avait apport lui-mme, me disait-il, des caves de
Koenigsberg, frquentes autrefois par Falstaff. Quant  lui, il ne
mangeait pas, il ne buvait pas. Je lui demandai quelle tait sa
nationalit, et si ce nom d'Erik ne dcelait pas une origine scandinave.
Il me rpondit qu'il n'avait ni nom, ni patrie, et qu'il avait pris le
nom d'Erik _par hasard_. Je lui demandai pourquoi, puisqu'il m'aimait,
il n'avait point trouv d'autre moyen de me le faire savoir que de
m'entraner avec lui et de m'enfermer dans la terre!

C'est bien difficile, dis-je, de se faire aimer dans un tombeau.

--On a, rpondit-il, sur un ton singulier, les rendez-vous qu'on
peut.

Puis il se leva et me tendit les doigts, car il voulait, disait-il, me
faire les honneurs de son appartement, mais je retirai vivement ma main
de la sienne en poussant un cri. Ce que J'avais touch l tait  la
fois moite et osseux, et je me rappelai que ses mains sentaient la mort.

Oh! pardon, gmit-il.

Et il ouvrit devant moi une porte.

Voici ma chambre, fit-il. Elle est assez curieuse  visiter ... si vous
voulez la voir?

Je n'hsitai pas. Ses manires, ses paroles, tout son air me disaient
d'avoir confiance ... et puis, je sentais qu'il ne fallait pas avoir
peur.

J'entrai. Il me sembla que je pntrai dans une chambre mortuaire. Les
murs en taient tout tendus de noir, mais  la place des larmes blanches
qui compltent  l'ordinaire ce funbre ornement, on voyait sur une
norme porte de musique les notes rptes du _Dies ir_. Au milieu de
cette chambre, il y avait un dais o pendaient des rideaux de brocatelle
rouge, et, sous ce dais, un cercueil ouvert.

 cette vue, je reculai. C'est l dedans que je dors, fit Erik. Il faut
s'habituer  tout dans la vie, mme  l'ternit.

Je dtournai la tte, tant j'avais reu une sinistre impression de ce
spectacle. Mes yeux rencontrrent alors le clavier d'un orgue qui tenait
tout un pan de la muraille. Sur le pupitre tait un cahier, tout
barbouill de notes rouges. Je demandai la permission de le regarder et
je lus  la premire page: _Don Juan triomphant_.

Oui, me dit-il, je compose quelquefois. Voil vingt ans que j'ai
commenc ce travail. Quand il sera fini, je l'emporterai avec moi, dans
ce cercueil et je ne me rveillerai plus.

--Il faut y travailler le moins souvent possible, fis-je.

--J'y travaille quelquefois quinze jours et quinze nuits de suite,
pendant lesquels je ne vis que de musique, et puis je me repose des
annes.

--Voulez-vous me jouer quelque chose de votre _Don Juan triomphant_?
demandai-je, croyant lui faire plaisir et en surmontant la rpugnance
que j'avais  rester dans cette chambre de la mort.

--Ne me demandez jamais cela, rpondit-il d'une voix sombre. Ce _Don
Juan_-l n'a pas t crit sur les paroles d'un Lorenzo d'Aponte,
inspir par le vin, les petites amours et le vice, finalement chti de
Dieu. Je vous jouerai Mozart si vous voulez, qui fera couler vos belles
larmes et vous inspirera d'honntes rflexions. Mais, mon _Don Juan_, 
moi brle, Christine, et, cependant, il n'est point foudroy par le feu
du ciel!...

L-dessus, nous rentrmes dans le salon que nous venions de quitter. Je
remarquai que nulle part, dans cet appartement, il n'y avait de glaces.
J'allais en faire la rflexion, mais Erik venait de s'asseoir au piano.
Il me disait:

Voyez-vous, Christine, il y a une musique si terrible qu'elle consume
tous ceux qui l'approchent. Vous n'en tes pas encore  cette
musique-l, heureusement, car vous perdriez vos fraches couleurs et
l'on ne vous reconnatrait plus  votre retour  Paris. Chantons
l'Opra, Christine Daa.

Il me dit:

Chantons l'Opra, Christine Daa, comme s'il me jetait une injure.

Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur l'air qu'il avait donn 
ses paroles. Nous commenmes tout de suite le duo d'_Othello_, et dj
la catastrophe tait sur nos ttes. Cette fois, il m'avait laiss le
rle de Desdmone, que je chantai avec un dsespoir, un effroi rels
auxquels je n'avais jamais atteint jusqu' ce jour. Le voisinage d'un
pareil partenaire, au lieu de m'annihiler, m'inspirait une terreur
magnifique. Les vnements dont j'tais la victime me rapprochaient
singulirement de la pense du pote et je trouvai des accents dont le
musicien et t bloui. Quant  lui, sa voix tait tonnante, son me
vindicative se portait sur chaque son, et en augmentait terriblement la
puissance. L'amour, la jalousie, la haine clataient autour de nous en
cris dchirants. Le masque noir d'Erik me faisait songer au masque
naturel du More de Venise. Il tait Othello lui-mme. Je crus qu'il
allait me frapper, que j'allais tomber sous ses coups; ... et cependant,
je ne faisais aucun mouvement pour le fuir, pour viter sa fureur comme
la timide Desdmone. Au contraire, je me rapprochai de lui, attire,
fascine, trouvant des charmes  la mort au centre d'une pareille
passion; mais, avant de mourir, je voulus connatre, pour en emporter
l'image sublime dans mon dernier regard, ces traits inconnus que devait
transfigurer le feu de l'art ternel. Je voulus voir le _visage de la
Voix_ et, instinctivement, par un geste dont je ne fus point la
matresse, car je ne me possdais plus, mes doigts rapides arrachrent
le masque ...

Oh! horreur!... horreur!... horreur!...

Christine s'arrta,  cette vision qu'elle semblait encore carter de
ses deux mains tremblantes, cependant que les chos de la nuit, comme
ils avaient rpt le nom d'Erik, rptaient trois fois la clameur:
Horreur! horreur! horreur! Raoul et Christine, plus troitement unis
encore par la terreur du rcit, levrent les yeux vers les toiles qui
brillaient dans un ciel paisible et pur.

Raoul dit:

C'est trange, Christine, comme cette nuit si douce et si calme est
pleine de gmissements. On dirait qu'elle se lamente avec nous!

Elle lui rpond:

Maintenant que vous allez connatre le secret, vos oreilles, comme les
miennes, vont tre pleines de lamentations.

Elle emprisonne les mains protectrices de Raoul dans les siennes et,
secoue d'un long frmissement, elle continue:

Oh! oui, vivrais-je cent ans, j'entendrais toujours la clameur
surhumaine qu'il poussa, le cri de sa douleur et de sa rage infernales,
pendant que la chose apparaissait  mes yeux immenses d'horreur, comme
ma bouche qui ne se refermait pas et qui, cependant ne criait plus.

Oh! Raoul, la chose! comment ne plus voir la chose! Si mes oreilles sont
 jamais pleines de ses cris, mes yeux sont  jamais hants de son
visage! Quelle image! Comment ne plus la voir et comment vous la faire
voir?... Raoul, vous avez vu les ttes de mort quand elles ont t
dessches par les sicles et peut-tre, si vous n'avez pas t victime
d'un affreux cauchemar, avez-vous vu sa tte de mort  lui, dans la nuit
de Perros. Encore avez-vous vu se promener, au dernier bal masqu, la
Mort Rouge! Mais toutes ces ttes de mort-l taient immobiles, et leur
muette horreur ne vivait pas! Mais imaginez, si vous le pouvez, le
masque de la Mort se mettant  vivre tout  coup pour exprimer avec les
quatre trous noirs de ses yeux, de son nez et de sa bouche, la colre 
son dernier degr, la fureur souveraine d'un dmon, _et pas de regard
dans les trous des yeux_, car, comme je l'ai su plus tard, on n'aperoit
jamais ses yeux de braise que dans la nuit profonde ... Je devais tre,
colle contre le mur, l'image mme de l'pouvante comme il tait celle
de la Hideur.

Alors, il approcha de moi le grincement affreux de ses dents sans lvres
et, pendant que je tombais sur mes genoux, il me siffla haineusement des
choses insenses, des mots sans suite, des maldictions, du dlire ...
Est-ce que je sais!... Est-ce que je sais?...

Pench sur moi: Regarde, s'criait-il! Tu as voulu voir! Vois! Repais
tes yeux, saole ton me de ma laideur maudite! Regarde le visage
d'Erik! Maintenant, tu connais le visage de la Voix! Cela ne te
suffisait pas, dis, de m'entendre? Tu as voulu savoir comment j'tais
fait. Vous tes si curieuses, vous autres, les femmes!

Et il se prenait  rire en rptant: Vous tes si curieuses, vous
autres, les femmes!... d'un rire grondant, rauque, cumant, formidable
... Il disait encore des choses comme celles-ci:

Es-tu satisfaite? Je suis beau, hein?... Quand une femme m'a vu, comme
toi, elle est  moi. Elle m'aime pour toujours! Moi, je suis un type
dans le genre de don Juan.

Et, se dressant de toute sa taille, le poing sur la hanche, dandinant
sur ses paules la chose hideuse qui tait sa tte, il tonnait:

Regarde-moi! _Je suis Don Juan triomphant!_

Et comme je dtournais la tte en demandant grce, il la ramena vers
lui, ma tte, brutalement, par mes cheveux, dans lesquels ses doigts de
mort taient entrs.

Assez! Assez! interrompit Raoul! je le tuerai! je le tuerai! Au nom du
ciel, Christine, dis-moi o se trouve la _salle  manger du lac!_ Il
faut que je le tue!

--Eh! tais-toi donc, Raoul, si tu veux savoir!

--Ah oui, je veux savoir comment et pourquoi tu y retournais! C'est
cela, le secret, Christine, prends garde! il n'y en a pas d'autre! Mais,
de toute faon, je le tuerai!

--Oh! mon Raoul! coute donc! puisque tu veux savoir, coute! Il me
tranait par les cheveux, et alors ... et alors ... Oh! cela est plus
horrible encore!

--Eh bien, dis, maintenant!... s'exclama Raoul, farouche! Dis vite!

--Alors, il me siffla: Quoi? je te fais peur! C'est possible!... Tu
crois peut-tre que j'ai encore un masque, hein? et que a ... a! ma
tte, c'est un masque? Eh bien, mais! se prit-il  hurler. Arrache-le
comme l'autre! Allons! allons! encore! encore! je le veux! Tes mains!
Tes mains!... Donne tes mains!... si elles ne te suffisent pas, je te
prterai les miennes ... et nous nous y mettrons  deux pour arracher le
masque. Je me roulai  ses pieds, mais il me saisit les mains, Raoul
... et il les enfona dans l'horreur de sa face ... Avec mes ongles, il
se laboura les chairs, ses horribles chairs mortes!

Apprends! apprends! clamait-il du fond de sa gorge qui soufflait comme
une forge ... apprends que je suis fait entirement avec de la mort!...
de la tte aux pieds!... et que c'est un cadavre qui t'aime, qui t'adore
et qui ne te quittera plus jamais! jamais!... Je vais faire agrandir le
cercueil, Christine, pour plus tard, quand nous serons au bout de nos
amours!... Tiens! je ne ris plus, tu vois, je pleure ... je pleure sur
toi, Christine, qui m'as arrach le masque, et qui,  cause de cela, ne
pourra plus me quitter jamais!... Tant que tu pouvais me croire beau,
Christine, tu pouvais revenir!... je sais que tu serais revenue ... mais
maintenant que tu connais ma hideur, tu t'enfuirais pour toujours ... Je
te garde!!! Aussi, pourquoi as-tu voulu me voir? Insense! folle
Christine, qui as voulu me voir!... Quand mon pre, lui, ne m'a jamais
vu, et quand ma mre, pour ne plus me voir, m'a fait cadeau en pleurant
de mon premier masque!

Il m'avait enfin lche et il se tranait maintenant sur le parquet avec
des hoquets affreux. Et puis, comme un reptile, il rampa, se trana hors
de la pice, pntra dans sa chambre, dont la porte se referma, et je
restai seule, livre  mon horreur et  mes rflexions, mais dbarrasse
de la vision de la chose. Un prodigieux silence, le silence de la tombe,
avait succd  cette tempte et je pus rflchir aux consquences
terribles du geste qui avait arrach le masque. Les dernires paroles du
Monstre m'avaient suffisamment renseigne. Je m'tais moi-mme
emprisonne pour toujours et ma curiosit allait tre la cause de tous
mes malheurs. Il m'avait suffisamment avertie ... Il m'avait rpt que
je ne courais aucun danger tant que je ne toucherais pas au masque, et
j'y avais touch. Je maudis mon imprudence, mais je constatai en
frissonnant que le raisonnement du monstre tait logique. Oui, je serais
revenue si je n'avais pas vu son visage ... Dj il m'avait suffisamment
touche, intresse, apitoye mme par ses larmes masques, pour que je
ne restasse point insensible  sa prire. Enfin, je n'tais pas une
ingrate, je ne pouvais oublier qu'il tait la Voix et qu'il m'avait
rchauffe de son gnie. Je serais revenue! Et maintenant, sortie de ces
catacombes, je ne reviendrais certes pas! On ne revient pas s'enfermer
dans un tombeau avec un cadavre qui vous aime!

 certaines faons forcenes qu'il avait eues, pendant la scne, de me
regarder ou plutt d'approcher de moi les deux trous noirs de son regard
invisible, j'avais pu mesurer la sauvagerie de sa passion. Pour ne
m'avoir point prise dans ses bras, alors que je ne pouvais lui offrir
aucune rsistance, il avait fallu que ce monstre ft doubl d'un ange et
peut-tre, aprs tout, l'tait-il un peu, l'Ange de la musique, et
peut-tre l'et-il t tout  fait si Dieu l'avait vtu de beaut au
lieu de l'habiller de pourriture!

Dj, gare  la pense du sort qui m'tait rserv, en proie  la
terreur de voir se rouvrir la porte de la chambre au cercueil, et de
revoir la figure du monstre sans masque, je m'tais glisse dans mon
propre appartement et je m'tais empare des ciseaux, qui pouvaient
mettre un terme  mon pouvantable destine ... quand les sons de
l'orgue se firent entendre ...

C'est alors, mon ami, que je commenai de comprendre les paroles d'Erik
sur ce qu'il appelait, avec un mpris qui m'avait stupfie: la musique
d'Opra. Ce que j'entendais n'avait plus rien  faire avec ce qui
m'avait charme jusqu' ce jour. Son _Don Juan triomphant_, (car il ne
faisait point de doute pour moi qu'il ne se ft ru  son chef-d'oeuvre
pour oublier l'horreur de la minute prsente), son _Don Juan triomphant_
ne me parut d'abord qu'un long, affreux et magnifique sanglot o le
pauvre Erik avait mis toute sa misre maudite.

Je revoyais le cahier aux notes rouges et j'imaginais facilement que
cette musique avait t crite avec du sang. Elle me promenait dans tout
le dtail du martyre; elle me faisait entrer dans tous les coins de
l'abme, l'abme habit par _l'homme laid_; elle me montrait Erik
heurtant atrocement sa pauvre hideuse tte aux parois funbres de cet
enfer, et y fuyant, pour ne les point pouvanter, les regards des
hommes. J'assistai, anantie, pantelante, pitoyable et vaincue 
l'closion de ces accords gigantesques o tait divinise la _Douleur_
et puis les sons qui montaient de l'abme se grouprent tout  coup en
un vol prodigieux et menaant, leur troupe tournoyante sembla escalader
le ciel comme l'aigle monte au soleil, et une telle symphonie triomphale
parut embraser le monde que je compris que l'oeuvre tait enfin accomplie
et que la Laideur, souleve sur les ailes de l'Amour, avait os regarder
en face la Beaut! J'tais comme ivre; la porte qui me sparait d'Erik
cda sous mes efforts. Il s'tait lev en m'entendant, _mais il n'osa se
retourner_.

Erik, m'criai-je, montrez-moi votre visage, sans terreur. Je vous jure
que vous tes le plus douloureux et le plus sublime des hommes, et si
Christine Daa frissonne dsormais en vous regardant, c'est qu'elle
songera  la splendeur de votre gnie!.

Alors Erik se retourna, car il me crut, et moi aussi, hlas!... j'avais
foi en moi ... Il leva vers le Destin ses mains dcharnes, et tomba 
mes genoux avec des mots d'amour ...

... Avec des mots d'amour dans sa bouche de mort ... et la musique
s'tait tue ...

Il embrassait le bas de ma robe; il ne vit point que je fermais les
yeux.

Que vous dirai-je encore, mon ami? Vous connaissez maintenant le drame
... Pendant quinze jours, il se renouvela ... quinze jours pendant
lesquels je lui mentis. Mon mensonge fut aussi affreux que le monstre
qui me l'inspirait, et  ce prix j'ai pu acqurir ma libert. Je brlai
son masque. Et je fis si bien que, mme lorsqu'il ne chantait plus, il
osait quter un de mes regards, comme un chien timide qui rde autour de
son matre. Il tait ainsi; autour de moi, comme un esclave fidle, et
m'entourait de mille soins. Peu  peu, je lui inspirai une telle
confiance, qu'il osa me promener aux rives du _Lac Averne_ et me
conduire en barque sur les eaux de plomb; dans les derniers jours de ma
captivit, il me faisait, de nuit, franchir la grille qui ferme les
souterrains de la rue Scribe. L, un quipage nous attendait, et nous
emportait vers les solitudes du Bois.

La nuit o nous vous rencontrmes faillit m'tre tragique, car il a une
jalousie terrible de vous, que je n'ai combattue qu'en lui affirmant
votre prochain dpart ... Enfin, aprs quinze jours de cette abominable
captivit o je fus tour  tour brle de piti, d'enthousiasme, de
dsespoir et d'horreur, il me crut quand je lui dis: _je reviendrai_!

--Et vous tes revenue, Christine, gmit Raoul.

--C'est vrai, ami, et je dois dire que ce ne sont point les
pouvantables menaces dont il accompagna ma mise en libert qui
m'aidrent  tenir ma parole; mais le sanglot dchirant qu'il poussa sur
le seuil de son tombeau!

Oui, ce sanglot-l, rpta Christine, en secouant douloureusement la
tte, m'enchana au malheureux plus que je ne le supposai moi-mme dans
le moment des adieux. Pauvre Erik! Pauvre Erik!

--Christine, fit Raoul en se levant, vous dites que vous m'aimez, mais
quelques heures  peine s'taient coules, depuis que vous aviez
recouvr votre libert, que dj vous retourniez auprs d'Erik!...
Rappelez-vous le bal masqu!

--Les choses taient entendues ainsi ... rappelez-vous aussi que ces
quelques heures-l, je les ai passes avec vous, Raoul ... pour notre
grand pril  tous les deux ...

--Pendant ces quelques heures-l, j'ai dout que vous m'aimiez.

--En doutez-vous encore, Raoul?... Apprenez alors que chacun de mes
voyages auprs d'Erik a augment mon horreur pour lui, car chacun de ces
voyages, au lieu de l'apaiser comme je l'esprais, l'a rendu fou
d'amour!... et j'ai peur! et j'ai peur!... j'ai peur!...

--Vous avez peur ... mais m'aimez-vous? Si Erik tait beau,
m'aimeriez-vous, Christine?

--Malheureux pourquoi tenter le destin?... Pourquoi me demander des
choses que je cache au fond de ma conscience comme on cache le pch?

Elle se leva  son tour, entoura la tte du jeune homme de ses beaux
bras tremblants et lui dit:

O mon fianc d'un jour, si je ne vous aimais pas, je ne vous donnerais
pas mes lvres. Pour la premire et la dernire fois, les voici.

Il les prit, mais la nuit qui les entourait eut un tel dchirement,
qu'ils s'enfuirent comme  l'approche d'une tempte, et leurs yeux, o
habitait l'pouvante d'Erik, leur montra, avant qu'ils ne disparurent
dans la fort des combles, tout l-haut, au-dessus d'eux, un immense
oiseau de nuit qui les regardait de ses yeux de braise, et qui semblait
accroch aux cordes de la lire d'Apollon!




DEUXIME PARTIE

LE MYSTRE DES TRAPPES

[Illustration]

[Illustration: On ignorait tout de ce personnage, une fois qu'on avait
dit de lui qu'il tait un Persan.]




I

UN COUP DE MATRE DE L'AMATEUR DE TRAPPES


Raoul et Christine coururent, coururent. Maintenant, ils fuyaient le
toit o il y avait les yeux de braise que l'on n'aperoit que dans la
nuit profonde; et ils ne s'arrtrent qu'au huitime tage en descendant
vers la terre. Ce soir-l il n'y avait pas reprsentation, et les
couloirs de l'Opra taient dserts.

Soudain une silhouette bizarre se dressa devant les jeunes gens, leur
barrant le chemin:

Non! pas par ici!

Et la silhouette leur indiqua un autre couloir par lequel ils devaient
gagner les coulisses.

Raoul voulait s'arrter, demander des explications.

Allez! allez vite!... commanda cette forme vague, dissimule dans une
sorte de houppelande et coiffe d'un bonnet pointu.

Christine entranait dj Raoul, le forait  courir encore:

Mais qui est-ce? Mais qui est-ce, celui-ci? demandait le jeune homme.

Et Christine rpondait:

C'est _Le Persan!..._

--Qu'est-ce qu'il fait l ...

--On n'en sait rien!... Il est toujours dans l'Opra!

--Ce que vous me faites faire l est lche, Christine, dit Raoul, qui
tait fort mu. Vous me faites fuir, c'est la premire fois de ma vie.

--Bah! rpondit Christine, qui commenait  se calmer, je crois bien que
nous avons fui l'ombre de notre imagination!

--Si vraiment nous avons aperu Erik j'aurais d le clouer sur la lyre
d'Apollon, comme on cloue la chouette sur les murs dans nos fermes
bretonnes, et il n'en aurait plus t question.

--Mon bon Raoul, il vous aurait fallu monter d'abord jusqu' la lyre
d'Apollon; ce n'est pas une ascension facile.

--Les yeux de braise y taient bien.

--Eh! vous voila maintenant comme moi, prt  le voir partout, mais on
rflchit aprs et l'on se dit: ce que j'ai pris pour les yeux de braise
n'taient sans doute que les clous d'or de deux toiles qui regardaient
la ville  travers les cordes de la lyre.

Et Christine descendit encore un tage. Raoul suivait. Il dit:

Puisque vous tes tout  fait dcide  partir, Christine, je vous
assure encore qu'il vaudrait mieux fuir tout de suite. Pourquoi attendre
demain? Il nous a peut-tre entendus ce soir!...

--Mais non! mais non! Il travaille, je vous le rpte  son _Don Juan
triomphant_, et il ne s'occupe pas de nous.

--Vous en tes si peu sre que vous ne cessez de regarder derrire vous.

--Allons dans ma loge.

--Prenons plutt rendez-vous hors de l'Opra.

--Jamais, jusqu' la minute de notre fuite! Cela nous porterait malheur
de ne point tenir ma parole. Je lui ai promis de ne nous voir qu'ici.

--C'est encore heureux pour moi qu'il vous ait encore permis cela.
Savez-vous, fit amrement Raoul, que vous avez t tout  fait
audacieuse en nous permettant le jeu des fianailles.

--Mais, mon cher, il est au courant. Il m'a dit: J'ai confiance en
vous, Christine. M. Raoul de Chagny est amoureux de vous et doit partir.
Avant de partir, qu'il soit aussi malheureux que moi!...

--Et qu'est-ce que cela signifie, s'il vous plat?

--C'est moi qui devrais vous le demander, mon ami. On est donc
malheureux, quand on aime?

--Oui, Christine, quand on aime et quand on n'est point sr d'tre aim.

--C'est pour Erik que vous dites cela!

--Pour Erik et pour moi, fit le jeune homme en secouant la tte d'un air
pensif et dsol.

Ils arrivrent  la loge de Christine.

Comment vous croyez-vous plus en sret dans cette loge que dans le
thtre? demanda Raoul. Puisque vous l'entendiez  travers les murs, il
peut nous entendre.

--Non! Il m'a donn sa parole de n'tre plus derrire les murs de ma
loge et je crois  la parole d'Erik. Ma loge et ma chambre, dans
l'_appartement du lac_, sont  moi, exclusivement  moi, et sacres pour
lui.

--Comment avez-vous pu quitter cette loge pour tre transporte dans le
couloir obscur, Christine? Si nous essayions de rpter vos gestes,
voulez-vous?

--C'est dangereux, mon ami, car la glace pourrait encore m'emporter et,
au lieu de fuir, je serais oblige d'aller au bout du passage secret qui
conduit aux rives du lac et l d'appeler Erik.

--Il vous entendrait?

--Partout o j'appellerai Erik, partout Erik m'entendra ... C'est lui
qui me l'a dit, c'est un trs curieux gnie. Il ne faut pas croire,
Raoul, que c'est simplement un homme qui s'est amus  habiter sous la
terre. Il fait des choses qu'aucun autre homme ne pourrait faire; il
sait des choses que le monde vivant ignore.

--Prenez garde, Christine, vous allez en refaire un fantme.

--Non, ce n'est pas un fantme; c'est un homme du ciel et de la terre,
voil tout.

--Un homme du ciel et de la terre ... voil tout!... Comme vous en
parlez!... Et vous tes dcide toujours  le fuir?

--Oui, demain.

--Voulez-vous que je vous dise pourquoi je voudrais vous voir fuir ce
soir?

--Dites, mon ami.

--Parce que, demain, vous ne serez plus dcide  rien du tout!

--Alors, Raoul, vous m'emporterez malgr moi!... n'est-ce pas entendu?

--Ici donc, demain soir!  minuit je serai dans votre loge, fit le jeune
homme d'un air sombre; quoi qu'il arrive, je tiendrai ma promesse. Vous
dites qu'aprs avoir assist  la reprsentation, il doit vous attendre
dans _la salle  manger du Lac_?

--C'est en effet l qu'il m'a donn rendez-vous.

--Et comment deviez-vous vous rendre chez lui, Christine, si vous ne
savez pas sortir de votre loge par la glace?

--Mais en me rendant directement sur le bord du lac.

-- travers tous les dessous? Par les escaliers et les couloirs o
passent les machinistes et les gens de service? Comment auriez-vous
conserv le secret d'une pareille dmarche? Tout le monde aurait suivi
Christine Daa et elle serait arrive avec une foule sur les bords du
lac.

Christine sortit d'un coffret une norme clef et la montra  Raoul.

C'est la clef de la grille du souterrain de la rue Scribe.

--Je comprends, Christine, il conduit directement au lac. Donnez-moi
cette clef, voulez-vous?

--Jamais! rpondit-elle avec nergie. Ce serait une trahison!.

Soudain, Raoul vit Christine changer de couleur. Une pleur mortelle se
rpandit sur ses traits.

Oh! mon Dieu! s'cria-t-elle ... Erik! Erik! ayez piti de moi!

--Taisez-vous! ordonna le jeune homme ... Ne m'avez-vous pas dit qu'il
pouvait vous entendre?

Mais l'attitude de la chanteuse devenait de plus en plus inexplicable.
Elle se glissait les doigts les uns sur les autres, en rptant d'un air
gar:

Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu!

--Mais, qu'y a-t-il? implora Raoul.

--L'anneau.

--Quoi l'anneau? Je vous en prie, Christine, revenez  vous!

--L'anneau d'or qu'il m'avait donn ...

--Ah! c'est Erik qui vous avait donn l'anneau d'or?

--Vous le savez bien, Raoul! Mais ce que vous ne savez pas, c'est ce
qu'il m'a dit en me le donnant: Je vous rends votre libert, Christine,
mais c'est  la condition que cet anneau sera toujours  votre doigt.
Tant que vous le garderez, vous serez prserve de tout danger et Erik
restera votre ami. Mais si vous vous en sparez jamais, malheur  vous,
Christine, car Erik se vengera!... Mon ami, mon ami! L'anneau n'est
plus  mon doigt!... malheur sur nous!

C'est en vain qu'ils cherchrent l'anneau autour d'eux. Ils ne le
retrouvrent point. La jeune fille ne se calmait pas.

C'est pendant que je vous ai accord ce baiser, l-haut, sous la lyre
d'Apollon, tenta-t-elle d'expliquer en tremblant; l'anneau aura gliss
de mon doigt et aura gliss sur la ville! Comment le retrouver
maintenant? Et de quel malheur, Raoul, sommes-nous menacs! Ah! fuir!
fuir!

--Fuir tout de suite, insista une fois encore Raoul.

Elle hsita. Il crut qu'elle allait dire oui ... Et puis ses claires
prunelles se troublrent et elle dit: Non! Demain!

Et elle le quitta prcipitamment, dans un dsarroi complet, continuant 
se glisser les doigts les uns sur les autres, sans doute dans
l'esprance que l'anneau allait rapparatre comme cela.

Quant  Raoul, il rentra chez lui, trs proccup de tout ce qu'il avait
entendu.

Si je ne la sauve point des mains de ce charlatan, dit-il, tout haut
dans sa chambre, en se couchant, elle est perdue; mais je la sauverai!

Il teignit sa lampe, et il prouva dans les tnbres le besoin
d'injurier Erik. Il cria par trois fois  haute voix: Charlatan!...
Charlatan!... Charlatan!...

Mais, tout  coup, il se leva sur un coude; une sueur froide lui coula
aux tempes. Deux yeux, brlants comme des brasiers, venaient de
s'allumer au pied de son lit. Ils le regardaient fixement, terriblement,
dans la nuit noire.

Raoul tait brave, et cependant il tremblait. Il avana la main,
ttonnante, hsitante, incertaine, sur la table de nuit. Ayant trouv la
bote d'allumettes, il fit de la lumire. Les yeux disparurent.

Il pensa, nullement rassur:

Elle m'a dit que ses yeux ne se voyaient que dans l'obscurit. Ses yeux
ont disparu avec la lumire, mais _lui_, il est peut-tre encore l.

Et il se leva, chercha, fit prudemment le tour des choses. Il regarda
sous son lit, comme un enfant. Alors, il se trouva ridicule. Il dit tout
haut:

Que croire? Que ne pas croire avec un pareil conte de fes? O finit le
rel, o commence le fantastique? Qu'a-t-elle vu? Qu'a-t-elle cru voir?

Il ajouta, frmissant:

Et moi-mme, qu'ai-je vu? Ai-je bien vu les yeux de braise tout 
l'heure? N'ont-ils brill que dans mon imagination? Voil que je ne suis
plus sr de rien! Et je ne prterais point serment sur ces yeux-l.

Il se recoucha. De nouveau, il fit l'obscurit.

Les yeux rapparurent.

Oh! soupira Raoul.

Dress sur son sant, il les fixait  son tour aussi bravement qu'il
pouvait. Aprs un silence qu'il occupa  ressaisir tout son courage, il
cria tout  coup:

Est-ce toi, Erik? Homme! gnie ou fantme! Est-ce toi?

Il rflchit:

Si c'est lui ... il est sur le balcon!

Alors, il courut en chemise,  un petit meuble dans lequel il saisit 
ttons un revolver. Arm, il ouvrit la porte-fentre. La nuit tait
alors extrmement frache. Raoul ne prit que le temps de jeter un coup
d'oeil sur le balcon dsert et il rentra, refermant la porte. Il se
recoucha en frissonnant, le revolver sur la table de nuit,  sa porte.

Une fois encore, il souffla la bougie.

Les yeux taient toujours l, au bout du lit. taient-ils entre le lit
et la glace de la fentre, ou derrire la glace de la fentre,
c'est--dire sur le balcon?

Voil ce que Raoul voulait savoir. Il voulait savoir aussi si ces
yeux-l appartenaient  un tre humain ... il voulait tout savoir ...

Alors, patiemment, froidement, _sans dranger la nuit qui l'entourait_,
le jeune homme reprit son revolver et visa.

Il visa les deux toiles d'or qui le regardaient toujours avec un si
singulier clat immobile.

Il visa longuement. Certes, si ces toiles taient des yeux, et si
au-dessus de ces yeux, il y avait un front, et si Raoul n'tait point
trop maladroit ...

La dtonation roula avec un fracas terrible dans la paix de la maison
endormie ... Et pendant que, dans les corridors, des pas se
prcipitaient, Raoul, sur son sant, le bras tendu, prt  tirer encore,
regardait ...

Les deux toiles, cette fois, avaient disparu.

De la lumire, des gens, le comte Philippe, affreusement anxieux.

Qu'y a-t-il, Raoul?

--Il y a que je crois bien que j'ai rv, rpondit le jeune homme. J'ai
tir sur deux toiles qui m'empchaient de dormir.

--Tu divagues?... Tu es souffrant!... je t'en prie, Raoul, que s'est-il
pass?... et le comte s'empara du revolver.

--Non, non, je ne divague pas!... du reste, nous allons bien savoir ...

Il se releva, passa une robe de chambre, chaussa ses pantoufles, prit
des mains d'un domestique une lumire, et ouvrant la porte-fentre,
retourna sur le balcon.

Le comte avait constat que la fentre avait t traverse d'une balle 
hauteur d'homme. Raoul tait pench sur le balcon avec sa bougie ...

Oh! oh! fit-il ... du sang!... du sang!... Ici ... l ... encore du
sang! Tant mieux!... Un fantme qui saigne ... c'est moins dangereux!
ricana-t-il.

--Raoul! Raoul! Raoul!

Le comte le secouait comme s'il et voulu faire sortir un somnambule de
son dangereux sommeil.

Mais, mon frre, je ne dors pas! protesta Raoul impatient. Vous pouvez
voir ce sang comme tout le monde. J'avais cru rver et tirer sur deux
toiles. C'taient les yeux d'Erik ... et voici son sang!...

Il ajouta, subitement inquiet:

Aprs tout, j'ai peut-tre eu tort de tirer, et Christine est bien
capable de ne me le point pardonner!... Tout ceci ne serait point arriv
si j'avais eu la prcaution de laisser retomber les rideaux de la
fentre en me couchant.

--Raoul! es-tu devenu subitement fou? Rveille-toi!

--Encore! Vous feriez mieux, mon frre, de m'aider  chercher Erik ...
car, enfin, un fantme qui saigne, a doit pouvoir se retrouver.

Le valet de chambre du comte dit:

C'est vrai, monsieur, qu'il y a du sang sur le balcon.

Un domestique apporta une lampe  la lueur de laquelle on put examiner
toutes choses. La trace du sang suivait la rampe du balcon et allait
rejoindre une gouttire et la trace de sang remontait le long de la
gouttire.

Mon ami, dit le comte Philippe, tu as tir sur un chat.

--Le malheur! fit Raoul avec un nouveau ricanement, qui sonna
douloureusement aux oreilles du comte, est que c'est bien possible. Avec
Erik, on ne sait jamais! Est-ce Erik? Est-ce le chat? Est-ce le fantme?
Est-ce de la chair ou de l'ombre? Non! non! Avec Erik, on ne sait
jamais!

Raoul commenait  tenir cette sorte de propos bizarres qui rpondaient
si intimement et si logiquement aux proccupations de son esprit et qui
faisaient si bien suite aux confidences tranges,  la fois relles et
d'apparences surnaturelles, de Christine Daa; et ces propos ne
contriburent point peu  persuader  beaucoup que le cerveau du jeune
homme tait drang. Le comte lui-mme y fut pris et plus tard le juge
d'instruction, sur le rapport du commissaire de police, n'eut point de
peine  conclure.

Qui est Erik? demanda le comte en pressant la main de son frre.

--C'est mon rival! et s'il n'est pas mort, tant pis!

D'un geste il chassa les domestiques.

La porte de la chambre se referma sur les deux Chagny. Mais les gens ne
s'loignrent point si vite que le valet de chambre du comte n'entendt
Raoul prononcer distinctement et avec force:

Ce soir! j'enlverai Christine Daa.

Cette phrase fut rpte par la suite au juge d'instruction Faure. Mais
on ne sut jamais exactement ce qui se dit entre les deux frres pendant
cette entrevue.

Les domestiques racontrent que ce n'tait point cette nuit-l la
premire querelle qui les faisait s'enfermer.

 travers les murs on entendait des cris, et il tait toujours question
d'une comdienne qui s'appelait Christine Daa.

Au djeuner--au petit djeuner du matin, que le comte prenait dans son
cabinet de travail, Philippe donna l'ordre que l'on allt prier son
frre de le venir rejoindre. Raoul arriva, sombre et muet. La scne fut
trs courte.

LE COMTE.--Lis ceci!

(_Philippe tend  son frre un journal:_ l'poque. _Du doigt, il lui
dsigne l'cho suivant._)

LE VICOMTE, _du bout des lvres, lisant._--Une grande nouvelle au
faubourg: il y a promesse de mariage entre Mlle Christine Daa, artiste
lyrique, et M. le vicomte Raoul de Chagny. S'il faut en croire les
potins de coulisses, le comte Philippe aurait jur que pour la premire
fois les Chagny ne tiendraient point leur promesse. Comme l'amour, 
l'Opra plus qu'ailleurs, est tout-puissant, on se demande de quels
moyens peut bien disposer le comte Philippe pour empcher le vicomte,
son frre, de conduire  l'autel la _Marguerite nouvelle_. On dit que
les deux frres s'adorent, mais le comte s'abuse trangement s'il espre
que l'amour fraternel le cdera  l'amour tout court!,

LE COMTE, _triste_.--Tu vois, Raoul, tu nous rends ridicules!... Cette
petite t'a compltement tourn la tte avec ses histoires de revenant.

(_Le vicomte avait donc rapport le rcit de Christine  son frre._)

LE VICOMTE.--Adieu, mon frre!

LE COMTE.--C'est bien entendu? Tu pars ce soir? (_Le vicomte ne rpond
pas._) ... avec elle? Tu ne feras pas une pareille btise? (_Silence du
vicomte._) Je saurai bien t'en empcher!

LE COMTE.--Adieu, mon frre!

(_Il s'en va._)

Cette scne a t raconte au juge d'instruction par le comte lui-mme,
qui ne devait plus revoir son frre Raoul que le soir mme,  l'Opra,
quelques minutes avant la disparition de Christine.

Toute la journe en effet fut consacre par Raoul aux prparatifs
d'enlvement.

Les chevaux, la voiture, le cocher, les provisions, les bagages,
l'argent ncessaire, l'itinraire,--on ne devait pas prendre le chemin
de fer pour drouter le fantme,--tout cela l'occupa jusqu' neuf heures
du soir.

 neuf heures, une sorte de berline dont les rideaux taient tirs sur
les portires hermtiquement closes vint prendre la file du ct de la
Rotonde. Elle tait attele  deux vigoureux chevaux et conduite par un
cocher dont il tait difficile de distinguer la figure, tant celle-ci
tait emmitoufle dans les longs plis d'un cache-nez. Devant cette
berline se trouvait trois voitures. L'instruction tablit plus tard que
c'taient les coups de la Carlotta, revenue soudain  Paris, de la
Sorelli, et en tte, du comte Philippe de Chagny. De la berline, nul ne
descendit. Le cocher resta sur son sige. Les trois autres cochers
taient rests galement sur le leur.

Une ombre, enveloppe d'un grand manteau noir, et coiffe d'un chapeau
de feutre mou noir, passa sur le trottoir entre la Rotonde et les
quipages. Elle semblait considrer plus attentivement la berline. Elle
s'approcha des chevaux, puis du cocher, puis l'ombre s'loigna sans
avoir prononc un mot. L'instruction crut plus tard que cette ombre
tait celle du vicomte Raoul de Chagny; quant  moi, je ne le crois pas,
attendu que ce soir-l comme les autres soirs, le vicomte de Chagny
avait un chapeau haute forme qu'on a, du reste, retrouv. Je pense
plutt que cette ombre tait celle du fantme qui tait au courant de
tout, comme on va le voir tout de suite.

On jouait _Faust_, comme par hasard. La salle tait des plus brillantes.
Le faubourg tait magnifiquement reprsent.  cette poque, les abonns
ne cdaient point, ne louaient ni ne sous-louaient, ni ne partageaient
leurs loges avec la finance ou le commerce ou l'tranger. Aujourd'hui,
dans la loge du marquis un tel qui conserve toujours ce titre: loge du
marquis un tel, puisque le marquis en est, de par contrat, titulaire,
dans cette loge, disons-nous, se prlasse tel marchand de porc sal et
sa famille,--ce qui est le droit du marchand de porc puisqu'il paie la
loge du marquis.--Autrefois, ces moeurs taient  peu prs inconnues. Les
loges d'Opra taient des salons o l'on tait  peu prs sr de
rencontrer ou de voir des gens du monde qui, quelquefois, aimaient la
musique.

Toute cette belle compagnie se connaissait, sans pour cela se frquenter
ncessairement. Mais on mettait tous les noms sur les visages et la
physionomie du comte de Chagny n'tait ignore de personne.

L'cho paru le matin dans l'_poque_ avait d dj produire son petit
effet, car tous les yeux taient tourns vers la loge o le comte
Philippe, d'apparence fort indiffrente et de mine insouciante, se
trouvait tout seul. L'lment fminin de cette clatante assemble
paraissait singulirement intrigu et l'absence du vicomte donnait lieu
 cent chuchotements derrire les ventails. Christine Daa fut
accueillie assez froidement. Ce public spcial ne lui pardonnait point
d'avoir regard si haut.

La diva se rendit compte de la mauvaise disposition d'une partie de la
salle, et en fut trouble.

Les habitus, qui se prtendaient au courant des amours du vicomte, ne
se privrent pas de sourire  certains passages du rle de Marguerite.
C'est ainsi qu'ils se retournrent ostensiblement vers la loge de
Philippe de Chagny Christine chanta la phrase: Je voudrais bien savoir
quel est ce jeune homme, si c'est un grand seigneur et comment il se
nomme.

Le menton appuy sur sa main, le comte ne semblait point prendre garde 
ces manifestations. Il fixait la scne; mais la regardait-il? Il
paraissait loin de tout ...

       *       *       *       *       *

De plus en plus, Christine perdait toute assurance. Elle tremblait. Elle
allait  une catastrophe ... Carolus Fonta se demanda si elle n'tait
pas souffrante, si elle pourrait tenir en scne jusqu' la fin de l'acte
qui tait celui du jardin. Dans la salle, on se rappelait le malheur
arriv,  la fin de cet acte,  la Carlotta, et le couac historique
qui avait momentanment suspendu sa carrire  Paris.

Justement, la Carlotta fit alors son entre dans une loge de face,
entre sensationnelle. La pauvre Christine leva les yeux vers ce nouveau
sujet d'moi. Elle reconnut sa rivale. Elle crut la voir ricaner. Ceci
la sauva. Elle oublia tout, pour, une fois de plus, triompher.

 partir de ce moment, elle chanta de toute son me. Elle essaya de
surpasser tout ce qu'elle avait fait jusqu'alors et elle y parvint. Au
dernier acte, quand elle commena d'invoquer les anges et de se soulever
de terre, elle entrana dans une nouvelle envole toute la salle
frmissante, et chacun put croire qu'il avait des ailes.

 cet appel surhumain, au centre de l'amphithtre, un homme s'tait
lev et restait debout, face  l'actrice, comme si d'un mme mouvement
il quittait la terre ... C'tait Raoul.

     Anges purs! Anges radieux!
     Anges purs! Anges radieux!

Et Christine, les bras tendus, la gorge embrase, enveloppe dans la
gloire de sa chevelure dnoue sur ses paules nues, jetait la clameur
divine:

     Portez mon me au sein des cieux!...

C'est alors que, tout  coup, une brusque obscurit se fit sur le
thtre. Cela fut si rapide que les spectateurs eurent  peine le temps
de pousser un cri de stupeur, car la lumire claira la scne  nouveau.

... Mais Christine Daa n'y tait plus!... Qu'tait-elle devenue?...
Quel tait ce miracle?...

Chacun se regardait sans comprendre et l'motion fut tout de suite  son
comble. L'moi n'tait pas moindre sur le plateau et dans la salle.

Des coulisses on se prcipitait vers l'endroit o,  l'instant mme,
Christine chantait. Le spectacle tait interrompu au milieu du plus
grand dsordre.

O donc? o donc tait passe Christine? Quel sortilge l'avait ravie 
des milliers de spectateurs enthousiastes et dans les bras mmes de
Carolus Fonta? En vrit, on pouvait se demander si, exauant sa prire
enflamme, les anges ne l'avaient point rellement emporte au sein des
cieux corps et me?...

Raoul, toujours debout  l'amphithtre, avait pouss un cri. Le comte
Philippe s'tait dress dans sa loge. On regardait la scne, on
regardait le comte, on regardait Raoul, et l'on se demandait si ce
curieux vnement n'avait point affaire avec l'cho paru le matin mme
dans un journal. Mais Raoul quitta htivement sa place, le comte
disparut de sa loge, et, pendant que l'on baissait le rideau, les
abonns se prcipitrent vers l'entre des coulisses. Le public
attendait une annonce dans un brouhaha indescriptible. Tout le monde
parlait  la fois. Chacun prtendait expliquer comment les choses
s'taient passes. Les uns disaient: Elle est tombe dans une trappe;
les autres: Elle a t enleve dans les frises; la malheureuse est
peut-tre victime d'un nouveau truc inaugur par la nouvelle direction;
d'autres encore: C'est un guet-apens. La concidence de la disparition
et de l'obscurit le prouve suffisamment.

Enfin, le rideau se leva lentement, et Carolus Fonta, s'avanant
jusqu'au pupitre du chef d'orchestre, annona d'une voix grave et
triste: Mesdames et messieurs, un vnement inou et qui nous laisse
dans une profonde inquitude vient de se produire. Notre camarade,
Christine Daa, a disparu sous nos yeux sans que l'on puisse savoir
comment!




II

SINGULIRE ATTITUDE D'UNE PINGLE DE NOURRICE


Sur le plateau, c'est une cohue sans nom. Artistes, machinistes,
danseuses, marcheuses, figurantes, choristes, abonns, tout le monde
interroge, crie, se bouscule.--Qu'est-elle devenue?--Elle s'est fait
enlever!--C'est le vicomte de Chagny qui l'a emporte!--Non, c'est
le comte!--Ah! voil Carlotta! c'est Carlotta qui a fait le
coup!--Non! c'est le fantme!

Et quelques-uns rient, surtout depuis que l'examen attentif des trappes
et planchers a fait repousser l'ide d'un accident.

Dans cette foule bruyante, on remarque un groupe de trois personnages
qui s'entretiennent  voix basse avec des gestes dsesprs. C'est
Gabriel, le matre de chant; Mercier, l'administrateur, et le secrtaire
Rmy. Ils se sont retirs dans l'angle d'un tambour qui fait communiquer
la scne avec le large couloir du foyer de la danse. L, derrire
d'normes accessoires, ils parlementent:

J'ai frapp! Ils n'ont pas rpondu! Ils ne sont peut-tre plus dans le
bureau. En tout cas, il est impossible de le savoir, car ils ont emport
les clefs.

Ainsi s'exprime le secrtaire Rmy et il n'est point douteux qu'il ne
dsigne par ces paroles MM. les directeurs. Ceux-ci ont donn l'ordre au
dernier entr'acte de ne venir les dranger sous aucun prtexte. Ils n'y
sont pour personne.

Tout de mme, s'exclame Gabriel ... on n'enlve pas une chanteuse, en
pleine scne tous les jours!...

--Leur avez-vous cri cela? interroge Mercier.

--J'y retourne, fait Rmy, et, courant, il disparat.

L-dessus, le rgisseur arrive.

Eh bien! monsieur Mercier, venez-vous? Que faites-vous ici tous les
deux? On a besoin de vous, monsieur l'administrateur.

--Je ne veux rien faire ni rien savoir avant l'arrive du commissaire,
dclare Mercier! J'ai envoy chercher Mifroid. Nous verrons quand il
sera l!

--Et moi je vous dis qu'il faut descendre tout de suite au jeu d'orgue.

--Pas avant l'arrive du commissaire ...

--Moi, j'y suis dj descendu au jeu d'orgue.

--Ah! qu'est-ce que vous avez vu?

--Eh bien! je n'ai vu personne! Entendez-vous bien, personne!

--Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?

--Evidemment, rplique le rgisseur, qui se passe avec frnsie les
mains dans une toison rebelle. Evidemment! Mais peut-tre que s'il y
avait quelqu'un au jeu d'orgue, ce quelqu'un pourrait nous expliquer
comment l'obscurit a t faite tout  coup sur la scne. Or, Mauclair
n'est nulle part, comprenez-vous?

Mauclair tait le chef d'clairage qui dispensait  volont sur la scne
de l'Opra, le jour et la nuit.

Mauclair n'est nulle part, rpte Mercier branl. Eh bien! et ses
aides?

--Ni Mauclair, ni ses aides! Personne  l'clairage, je vous dis! Vous
pensez bien, hurle le rgisseur, que cette petite ne s'est pas enleve
toute seule! Il y avait l un coup mont qu'il faut savoir ... Et les
directeurs qui ne sont pas l?... J'ai dfendu qu'on descende 
l'clairage, j'ai mis un pompier devant la niche du jeu d'orgue! J'ai
pas bien fait?

--Si, si, vous avez bien fait ... Et maintenant attendons le
commissaire.

Le rgisseur s'loigne en haussant les paules, rageur, mchant des
injures  l'adresse de ces poules mouilles qui restent tranquillement
blotties dans un coin quand tout le thtre est sens dessus dessous.

Tranquilles, Gabriel et Mercier ne l'taient gure. Seulement, ils
avaient reu une consigne qui les paralysait. On ne devait dranger les
directeurs pour aucune raison au monde. Rmy avait enfreint cette
consigne et cela ne lui avait point russi.

Justement le voici qui revient de sa nouvelle expdition. Sa mine est
curieusement effare.

Eh bien! vous leur avez parl? interroge Mercier.

Rmy rpond:

Moncharmin a fini par m'ouvrir la porte. Les yeux lui sortaient de la
tte. J'ai cru qu'il allait me frapper. Je n'ai pas pu placer un mot, et
savez-vous ce qu'il m'a cri? Avez-vous une pingle de
nourrice?--Non!--Eh bien! fichez-moi la paix!... Je veux lui
rpliquer qu'il se passe au thtre un vnement inou ... Il clame:
Une pingle de nourrice? Donnez-moi tout de suite une pingle de
nourrice! Un garon de bureau qui l'avait entendu--il criait comme un
sourd--accourut avec une pingle de nourrice, la lui donne et aussitt,
Moncharmin me ferme la porte au nez! Et voil!

--Et vous n'avez pas pu lui dire: Christine Daa ...

--Eh! j'aurais voulu vous y voir!... Il cumait ... Il ne pensait qu'
son pingle de nourrice ... Je crois que, si on ne la lui avait pas
apporte sur-le-champ, il serait tomb d'une attaque! Certainement, tout
ceci n'est pas naturel et nos directeurs sont en train de devenir
fous!...

M. le secrtaire Rmy n'est pas content. Il le fait voir.

a ne peut pas durer comme a! Je n'ai pas l'habitude d'tre trait de
la sorte!

Tout  coup Gabriel souffle:

C'est encore un coup du _F. de L'O._

Rmy ricane. Mercier soupire, semble prt  lcher une confidence ...
mais ayant regard Gabriel qui lui fait signe de se taire, il reste
muet.

Cependant, Mercier, qui sent sa responsabilit grandir au fur et 
mesure que les minutes s'coulent et que les directeurs ne se montrent
pas, n'y tient plus:

Eh! je cours moi-mme les relancer, dcide-t-il.

Gabriel, subitement trs sombre et trs grave, l'arrte.

Pensez  ce que vous faites, Mercier! S'ils restent dans leur bureau,
c'est que, peut-tre, c'est ncessaire! F. de l'O. a plus d'un tour dans
son sac!

Mais Mercier secoue la tte.

Tant pis! J'y vais! Si on m'avait cout, il y aurait beau temps qu'on
aurait tout dit  la police!

Et il part.

_Tout_ quoi? demande aussitt Rmy. Qu'est-ce qu'on aurait dit  la
police? Ah! vous vous taisez, Gabriel?... Vous aussi, vous tes dans la
confidence? Eh bien! vous ne feriez pas mal de m'y mettre si vous voulez
que je ne crie point que vous devenez tous fous!... Oui, fou, en
vrit.

Gabriel roule des yeux stupides et affecte de ne rien comprendre  cette
sortie inconvenante de M. le secrtaire particulier.

Quelle confidence? murmure-t-il. Je ne sais ce que vous voulez dire.

Rmy s'exaspre.

Ce soir, Richard et Moncharmin, ici mme, dans les entr'actes, avaient
des gestes d'alins.

--Je n'ai pas remarqu, grogna Gabriel, trs ennuy.

--Vous tes le seul!... Est-ce que vous croyez que je ne les ai pas
vus?... Et que M. Parabise, le directeur du Crdit Central, ne s'est
aperu de rien?... Et que M. l'ambassadeur de La Borderie a les yeux
dans sa poche?... Mais, monsieur le matre de chant, tous les abonns se
les montraient du doigt, nos directeurs!

--Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, nos directeurs? demande Gabriel de son
air le plus niais.

--Ce qu'ils ont fait? Mais vous le savez mieux que personne ce qu'ils
ont fait!... Vous tiez l!... Et vous tiez les seuls  ne pas rire ...

--Je ne comprends pas!

Trs froid, trs renferm, Gabriel tend les bras et les laisse
retomber, geste qui signifie videmment qu'il se dsintresse de la
question ... Rmy continue.

Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle manie?... _Ils ne veulent plus
qu'on les approche maintenant?_

--Comment? _Ils ne veulent plus qu'on les approche?_

--_Ils ne veulent pas qu'on les touche?_

--Vraiment, vous avez remarqu _qu'ils ne veulent pas qu'on les touche?_
Voil qui est certainement bizarre!

--Vous l'accordez! Ce n'est pas trop tt! _Et ils marchent  reculons!_

-- reculons! Vous avez remarqu que nos directeurs _marchent 
reculons!_ Je croyais qu'il n'y avait que les crevisses qui marchaient
 reculons.

--Ne riez pas, Gabriel! Ne riez pas!

--Je ne ris pas, proteste Gabriel, qui se manifeste srieux comme un
pape.

--Pourriez-vous m'expliquer, je vous prie, Gabriel, vous qui tes l'ami
intime de la direction, pourquoi  l'entr'acte du jardin, devant le
foyer, alors que je m'avanais la main tendue vers M. Richard, j'ai
entendu M. Moncharmin me dire prcipitamment  voix basse:
loignez-vous! loignez-vous! Surtout ne touchez pas  M. le
Directeur?... Suis-je un pestifr?

--Incroyable!

--Et quelques instants plus tard, quand M. l'ambassadeur de La Borderie
s'est dirig  son tour vers M. Richard, n'avez-vous pas vu M.
Moncharmin se jeter entre eux et ne l'avez-vous pas entendu s'crier:
Monsieur l'ambassadeur, je vous en conjure, ne touchez pas  M. le
Directeur!

--Effrayant!... Et qu'est-ce que faisait Richard pendant ce temps-l?

--Ce qu'il faisait? Vous l'avez bien vu! Il faisait demi-tour, _saluait
devant lui, alors qu'il n'y avait personne devant lui!_ et se retirait
 reculons.

-- reculons?

--Et Moncharmin, derrire Richard, avait fait, lui aussi, demi-tour,
c'est--dire qu'il avait accompli derrire Richard un rapide
demi-cercle, et lui aussi se retirait _ reculons_!... Et ils s'en
sont alls comme _a_ jusqu' l'escalier de l'administration, 
reculons!...  reculons!... Enfin! s'ils ne sont pas fous,
m'expliquerez-vous ce que a veut dire?

--Ils rptaient peut-tre, indique Gabriel, sans conviction, une figure
de ballet!

M. le secrtaire Rmy se sent outrag par une aussi vulgaire
plaisanterie dans un moment aussi dramatique. Ses yeux se froncent, ses
lvres se pincent. Il se penche  l'oreille de Gabriel.

Ne faites pas le malin, Gabriel. Il se passe des choses ici dont
Mercier et vous pourriez prendre votre part de responsabilit.

--Quoi donc? interroge Gabriel.

--Christine Daa n'est point la seule qui ait disparu tout  coup, ce
soir.

--Ah! bah!

--Il n'y a pas de ah! bah! Pourriez-vous me dire pourquoi, lorsque la
mre Giry est descendue tout  l'heure au foyer, Mercier l'a prise par
la main et l'a emmene dare-dare avec lui!

--Tiens! fait Gabriel, je n'ai pas remarqu.

--Vous l'avez si bien remarqu, Gabriel, que vous avez suivi Mercier et
la mre Giry, jusqu'au bureau de Mercier. Depuis ce moment, on vous a
vus, vous et Mercier, mais on n'a plus revu la mre Giry ...

--Croyez-vous donc que nous l'avons mange?

--Non! mais vous l'avez enferme  double tour dans le bureau, et, quand
on passe prs de la porte du bureau, savez-vous ce qu'on entend? On
entend ces mots: Ah! les bandits! Ah! les bandits!

 ce moment de cette singulire conversation arrive Mercier, tout
essouffl.

Voil! fait-il d'une voix morne ... C'est plus fort que tout!... Je
leur ai cri: C'est trs grave! Ouvrez! C'est moi, Mercier. J'ai
entendu des pas. La porte s'est ouverte et Moncharmin est apparu. Il
tait trs ple. Il me demanda: Qu'est-ce que vous voulez? Je lui ai
rpliqu: On a enlev Christine Daa. Savez-vous ce qu'il m'a rpondu?
Tant mieux pour elle! Et il a referm la porte en me dposant ceci
dans la main.

Mercier ouvre la main! Rmy et Gabriel regardent.

L'pingle de nourrice! s'crie Rmy.

--trange! trange! prononce tout bas Gabriel qui ne peut se retenir de
frissonner.

Soudain une voix les fait se retourner tous les trois.

Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire o est Christine Daa?

Malgr la gravit des circonstances, une telle question les et sans
doute fait clater de rire s'ils n'avaient aperu une figure si
douloureuse qu'ils en eurent piti tout de suite. C'tait le vicomte
Raoul de Chagny.




III

CHRISTINE! CHRISTINE!


La premire pense de Raoul, aprs la disparition fantastique de
Christine Daa, avait t pour accuser Erik. Il ne doutait plus du
pouvoir quasi surnaturel de l'Ange de la musique, dans ce domaine de
l'Opra, o celui-ci avait diaboliquement tabli son empire.

Et Raoul s'tait ru sur la scne, dans une folie de dsespoir et
d'amour. Christine! Christine! gmissait-il, perdu, l'appelant comme
elle devait l'appeler du fond de ce gouffre obscur o le monstre l'avait
emporte comme une proie, toute frmissante encore de son exaltation
divine, toute vtue du blanc linceul dans lequel elle s'offrait dj aux
anges du paradis!

Christine! Christine! rptait Raoul ... et il lui semblait entendre
les cris de la jeune fille  travers ces planches fragiles qui le
sparaient d'elle! Il se penchait, il coutait!... il errait sur le
plateau comme un insens. Ah! descendre! descendre! descendre! dans ce
puits de tnbres dont toutes les issues lui sont fermes!

Ah! cet obstacle fragile qui glisse  l'ordinaire si facilement sur
lui-mme pour laisser apercevoir le gouffre o tout son dsir tend ...
ces planches que son pas fait craquer et qui sonnent sous son poids le
prodigieux vide des dessous ... ces planches sont plus qu'immobiles ce
soir: elles paraissent immuables ... Elles se donnent des airs solides
de n'avoir jamais remu ... et voil que les escaliers qui permettent de
descendre sous la scne sont interdits  tout le monde!...

Christine! Christine!... On le repousse en riant ... On se moque de
lui ... On croit qu'il a la cervelle drange, le pauvre fianc!...

Dans quelle course forcene, parmi les couloirs de nuit et de mystre
connus de lui seul, Erik a-t-il entran la pure enfant jusqu' ce
repaire affreux de la chambre Louis-Philippe, dont la porte s'ouvre sur
ce lac d'Enfer?... Christine! Christine! Tu ne rponds pas! N'as-tu
point exhal ton dernier souffle dans une minute de surhumaine horreur,
sous l'haleine embrase du monstre!

D'affreuses penses traversent comme de foudroyants clairs le cerveau
congestionn de Raoul.

Evidemment, Erik a d surprendre leur secret, savoir qu'il tait trahi
par Christine! Quelle vengeance va tre la sienne!

Que n'oserait l'Ange de la musique, prcipit du haut de son orgueil?
Christine entre les bras tout-puissants du monstre est perdue!

Et Raoul pense encore aux toiles d'or qui sont venues la nuit dernire
errer sur son balcon, que ne les a-t-il foudroyes de son arme
impuissante!

Certes, il y a des yeux extraordinaires d'homme qui se dilatent dans les
tnbres et brillent comme des toiles ou comme les yeux de chats.
(Certains hommes albinos, qui paraissent avoir des yeux de lapin le jour
ont des yeux de chat la nuit, chacun sait cela!)

Oui, oui, c'tait bien sur Erik que Raoul avait tir! Que ne l'avait-il
tu? Le monstre s'tait enfui par la gouttire comme les chats ou les
forats qui--chacun sait encore cela--escaladeraient le ciel  pic, avec
l'appui d'une gouttire.

Sans doute Erik mditait alors quelque entreprise dcisive contre le
jeune homme, mais il avait t bless, et il s'tait sauv pour se
retourner contre la pauvre Christine.

Ainsi pense cruellement le pauvre Raoul en courant  la loge de la
chanteuse....

Christine!... Christine!... Des larmes amres brlent les paupires du
jeune homme qui aperoit, pars sur les meubles, les vtements destins
 vtir sa belle fiance  l'heure de leur fuite!... Ah! que n'a-t-elle
voulu partir plus tt! Pourquoi avoir tant tard?... Pourquoi avoir jou
avec la catastrophe menaante?... avec le coeur du monstre?... Pourquoi
avoir voulu, piti suprme! jeter en pture dernire  cette me de
dmon, ce chant cleste ...

     Anges purs! Anges radieux!
     Portez mon me au sein des cieux!

Raoul, dont la gorge roule des sanglots, des serments et des injures,
tte de ses paumes malhabiles la grande glace qui s'est ouverte un soir
devant lui pour laisser Christine descendre au tnbreux sjour. Il
appuie, il presse, il ttonne ... mais la glace, il parat, n'obit qu'
Erik ... Peut-tre les gestes sont-ils inutiles avec une glace
pareille?... Peut-tre suffirait-il de prononcer certains mots?... Quand
il tait tout petit enfant, on lui racontait qu'il y avait des objets
qui obissaient ainsi  la parole!

Tout  coup, Raoul se rappelle ... une grille donnant sur la rue Scribe
... Un souterrain, montant directement du Lac  la rue Scribe ... Oui,
Christine lui a bien parl de cela!... Et aprs avoir constat, hlas!
que la lourde clef n'est plus dans le coffret, il n'en court pas moins 
la rue Scribe.

Le voil dehors, il promne ses mains tremblantes sur les pierres
cyclopennes, il cherche des issues ... il rencontre des barreaux ...
sont-ce ceux-l?... ou ceux-l?... ou encore n'est-ce point ce
soupirail?... Il plonge des regards impuissants entre les barreaux ...
quelle nuit profonde l dedans!... Il coute!... Quel silence!... Il
tourne autour du monument!... Ah! voici de vastes barreaux! des grilles
prodigieuses!... C'est la porte de la cour de l'administration!

... Raoul court chez la concierge: Pardon, madame, vous ne pourriez pas
m'indiquer une porte grille, oui, une porte faite de barreaux, de
barreaux ... de fer ... qui donne sur la rue Scribe ... et qui conduit
au Lac! Vous savez bien, le Lac? Oui, le Lac, quoi! Le lac qui est sous
la terre ... sous la terre de l'Opra.

--Monsieur, je sais bien, qu'il y a un lac sous l'Opra, mais je ne sais
quelle porte y conduit ... je n'y suis jamais alle!...

--Et la rue Scribe, madame? La rue Scribe? Y tes-vous jamais alle dans
la rue Scribe?

Elle rit! Elle clate de rire! Raoul s'enfuit en mugissant, il bondit,
grimpe des escaliers, en descend d'autres, traverse toute
l'administration, se retrouve dans la lumire du plateau.

Il s'arrte, son coeur bat  se rompre dans sa poitrine haletante: si on
avait retrouv Christine Daa? Voici un groupe: il interroge:

Pardon, messieurs, vous n'avez pas vu Christine Daa?

Et l'on rit.

 la mme minute, le plateau gronde d'une rumeur nouvelle, et, dans une
foule d'habits noirs qui l'entourent de force mouvements de bras
explicatifs, apparat un homme qui, lui, semble fort calme et montre une
mine aimable, toute rose et toute joufflue, encadre de cheveux friss,
claire par deux yeux bleus d'une srnit merveilleuse.
L'administrateur Mercier dsigne le nouvel arrivant au vicomte de Chagny
en lui disant:

Voici l'homme, monsieur,  qui il faudra dsormais poser votre
question. Je vous prsente monsieur le commissaire de police Mifroid.

--Ah! monsieur le vicomte de Chagny! Enchant de vous voir, monsieur,
fait le commissaire. Si vous voulez prendre la peine de me suivre ... Et
maintenant o sont les directeurs?... o sont les directeurs?...

Comme l'administrateur se tait, le secrtaire Rmy prend sur lui
d'apprendre  M. le commissaire que MM. les directeurs sont enferms
dans leur bureau et qu'ils ne connaissent encore rien de l'vnement.

Est-il possible!... Allons  leur bureau!

Et M. Mifroid, suivi d'un cortge toujours grossissant, se dirige vers
l'administration. Mercier profite de la cohue pour glisser une clef dans
la main de Gabriel:

Tout cela tourne mal, lui murmure-t-il ... Va donc donner de l'air  la
mre Giry ...

Et Gabriel s'loigne.

Bientt on est arriv devant la porte directoriale.

C'est en vain que Mercier fait entendre ses objurgations, la porte ne
s'ouvre pas.

Ouvrez au nom de la loi! commande la voix claire et un peu inquite de
M. Mifroid.

Enfin la porte s'ouvre. On se prcipite dans les bureaux, sur les pas du
commissaire.

Raoul est le dernier  entrer. Comme il se dispose  suivre le groupe
dans l'appartement, une main se pose sur son paule et il entend ces
mots prononcs  son oreille:

_Les secrets d'Erik ne regardent personne!_

Il se retourne en touffant un cri. La main qui s'tait pose sur son
paule est maintenant sur les lvres d'un personnage au teint d'bne,
aux yeux de jade et coiff d'un bonnet d'astrakan ...

Le Persan!

L'inconnu prolonge le geste qui recommande la discrtion, et dans le
moment que le vicomte, stupfait, va lui demander la raison de sa
mystrieuse intervention, il salue et disparat.




IV

RVLATIONS TONNANTES DE Mme GIRY, RELATIVES  SES RELATIONS
PERSONNELLES AVEC LE FANTME DE L'OPRA.


Avant de suivre M. le commissaire de police Mifroid chez MM. les
directeurs, le lecteur me permettra de l'entretenir de certains
vnements extraordinaires qui venaient de se drouler dans ce bureau o
le secrtaire Rmy et l'administrateur Mercier avaient enfin tent de
pntrer, et o MM. Richard et Moncharmin s'taient si hermtiquement
enferms dans un dessein que le lecteur ignore encore, mais qu'il est de
mon devoir historique, je veux dire de mon devoir d'historien,--de ne
point lui cler plus longtemps.

J'ai eu l'occasion de dire combien l'humeur de MM. les directeurs
s'tait dsagrablement modifie depuis quelque temps, et j'ai fait
entendre que cette transformation n'avait pas d avoir pour unique cause
la chute du lustre dans les conditions que l'on sait.

[Illustration:--Non! pas par ici!... Et le Persan indiqua aux jeunes
gens un autre couloir par lequel ils devaient gagner les coulisses.]

[Illustration: Une ombre, enveloppe d'un grand manteau noir, passa sur
le trottoir entre la Rolande et les quipages.]

[Illustration: Christine, la gorge embrase, enveloppe dans la gloire
de sa chevelure dnoue sur ses paules, jetait la clameur divine.]

[Illustration:--Vous allez voir, tout  l'heure, la glace se soulever de
quelques millimtres et puis se dplacer de gauche  droite ...]

Apprenons donc au lecteur,--malgr tout le dsir qu'auraient MM. les
directeurs qu'un tel vnement restt  jamais cach--que le Fantme
tait arriv  toucher tranquillement ses premiers vingt mille francs.
Ah! il y avait eu des pleurs et des grincements de dents! La chose,
cependant, s'tait faite le plus simplement du monde:

Un matin, MM. les directeurs avaient trouv une enveloppe toute prpare
sur leur bureau. Cette enveloppe portait comme suscription: _ Monsieur
F. de l'O._ (personnelle) et tait accompagne d'un petit mot de F. de
l'O. lui-mme: Le moment d'excuter les clauses du cahier des charges
est venu: vous glisserez vingt billets de mille francs dans cette
enveloppe que vous cachterez de votre propre cachet et vous la
remettrez  Mme Giry qui fera le ncessaire.

MM. les directeurs ne se le firent pas dire deux fois; sans perdre de
temps  se demander encore comment ces missives diaboliques pouvaient
parvenir dans un cabinet qu'ils prenaient grand soin de fermer  clef,
ils trouvaient l'occasion bonne de mettre la main sur le mystrieux
matre chanteur. Et aprs avoir tout racont sous le sceau du plus grand
secret  Gabriel et  Mercier, ils mirent les vingt mille francs dans
l'enveloppe et confirent celle-ci sans demander d'explications  Mme
Giry, rintgre dans ses fonctions. L'ouvreuse ne marqua aucun
tonnement. Je n'ai point besoin de dire si elle fut surveille! Du
reste, elle se rendit immdiatement dans la loge du fantme et dposa la
prcieuse enveloppe sur la tablette de l'appui-main. Les deux
directeurs, ainsi que Gabriel et Mercier taient cachs de telle sorte
que cette enveloppe ne fut point par eux perdue de vue une seconde
pendant tout le cours de la reprsentation et mme aprs, car, comme
l'enveloppe n'avait pas boug, ceux qui la surveillaient ne bougrent
pas davantage et le thtre se vida et Mme Giry s'en alla, cependant que
MM. les directeurs, Gabriel et Mercier taient toujours l. Enfin, ils
se lassrent et l'on ouvrit l'enveloppe, aprs avoir constat que les
cachets n'en avaient point t rompus.

 premire vue, Richard et Moncharmin jugrent que les billets taient
toujours l, mais  la seconde vue ils s'aperurent que ce n'taient
plus les mmes. Les vingt vrais billets taient partis et avaient t
remplacs par vingt billets de la Sainte Farce! Ce fut de la rage et
puis aussi de l'effroi!

C'est plus fort que chez Robert Houdin! s'cria Gabriel.

--Oui, rpliqua Richard, et a cote plus cher!

Moncharmin voulait qu'on court chercher le commissaire; Richard s'y
opposa. Il avait sans doute son plan, il dit: Ne soyons pas ridicules!
tout Paris rirait. F. de l'O. a gagn la premire manche, nous
remporterons la seconde. Il pensait videmment  la mensualit
suivante.

Tout de mme ils avaient t si parfaitement jous, qu'ils ne purent,
pendant les semaines qui suivirent, surmonter un certain accablement. Et
c'tait, ma foi, bien comprhensible. Si le commissaire ne fut point
appel ds lors, c'est qu'il ne faut pas oublier que MM. les directeurs
gardaient tout au fond d'eux-mmes la pense qu'une aussi bizarre
aventure pouvait n'tre qu'une hassable plaisanterie monte, sans
doute, par leurs prdcesseurs et dont il convenait de ne rien divulguer
avant d'en connatre le fin mot. Cette pense, d'autre part, se
troublait par instants chez Moncharmin d'un soupon qui lui venait
relativement  Richard lui-mme, lequel avait quelquefois des
imaginations burlesques. Et c'est ainsi que, prts  toutes les
ventualits, ils attendirent les vnements en surveillant et en
faisant surveiller la mre Giry  laquelle Richard voulut qu'on ne
parlt de rien. Si elle est complice, disait-il, il y a beau temps que
les billets sont loin. Mais, pour moi, ce n'est qu'une imbcile!

Il y a beaucoup d'imbciles dans cette affaire! avait rpliqu
Moncharmin songeur.

--Est-ce qu'on pouvait se douter?... gmit Richard, mais n'aie pas peur
... la prochaine fois toutes mes prcautions seront prises ...

Et c'est ainsi que la prochaine fois tait arrive ... cela tombait le
jour mme qui devait voir la disparition de Christine Daa.

Le matin, une missive du Fantme qui leur rappelait l'chance. Faites
comme la dernire fois, enseignait aimablement F. de l'O. _a s'est trs
bien pass_. Remettez l'enveloppe, dans laquelle vous aurez gliss les
vingt mille francs,  cette excellente Mme Giry.

Et la note tait accompagne de l'enveloppe coutumire. Il n'y avait
plus qu' la remplir.

Cette opration devait tre accomplie le soir mme, une demi-heure avant
le spectacle. C'est donc une demi-heure environ avant que le rideau se
lve sur cette trop fameuse reprsentation de _Faust_ que nous pntrons
dans l'antre directorial.

Richard montre l'enveloppe  Moncharmin, puis il compte devant lui les
vingt mille francs et les glisse dans l'enveloppe, mais sans fermer
celle-ci.

Et maintenant, dit-il, appelle-moi la mre Giry.

On alla chercher la vieille. Elle entra en faisant une belle rvrence.
La dame avait toujours sa robe de taffetas noir dont la teinte tournait
 la rouille et au lilas, et son chapeau aux plumes couleur de suie.
Elle semblait de belle humeur. Elle dit tout de suite:

Bonsoir, messieurs! C'est sans doute encore pour l'enveloppe?

--Oui, madame Giry, dit Richard avec une grande amabilit ... C'est pour
l'enveloppe ... Et pour autre chose aussi.

-- votre service, monsieur le directeur,  votre service!... Et quelle
est cette autre chose, je vous prie?

--D'abord, madame Giry, j'aurais une petite question  vous poser.

--Faites, monsieur le directeur, Mame Giry est l pour vous rpondre.

--Vous tes toujours bien avec le fantme?

--On ne peut mieux, monsieur le directeur, on ne peut mieux.

--Ah! vous nous en voyez enchants ... Dites donc, madame Giry, pronona
Richard en prenant le ton d'une importante confidence ... entre nous, on
peut bien vous le dire ... Vous n'tes pas une bte.

--Mais, monsieur le directeur!... s'exclama l'ouvreuse, en arrtant le
balancement aimable des deux plumes noires de son chapeau couleur de
suie, je vous prie de croire que a n'a jamais fait de doute pour
personne!

--Nous sommes d'accord et nous allons nous entendre. L'histoire du
fantme est une bonne blague, n'est-ce pas?... Eh bien! toujours entre
nous ... elle a assez dur.

Mme Giry regarda les directeurs comme s'ils lui avaient parl chinois.
Elle s'approcha du bureau de Richard et fit, assez inquite:

Qu'est-ce que vous voulez dire?... Je ne vous comprends pas!

--Ah! vous nous comprenez trs bien. En tout cas, il faut nous
comprendre ... Et, d'abord, vous allez nous dire comment il s'appelle.

--Qui donc?

--Celui dont vous tes la complice, madame Giry!

--Je suis la complice du fantme? Moi?... La complice de quoi?

--Vous faites tout ce qu'il veut.

--Oh!... il n'est pas bien encombrant, vous savez.

--Et il vous donne toujours des pourboires!

--Je ne me plains pas!

--Combien vous donne-t-il pour lui porter cette enveloppe?

--Dix francs.

--Mazette! Ce n'est pas cher?

--Pourquoi donc?

--Je vous dirai cela tout  l'heure, madame Giry. En ce moment, nous
voudrions savoir pour quelle raison ... extraordinaire ... vous vous
tes donne corps et me  ce fantme-l plutt qu' un autre ... a
n'est pas pour cent sous ou dix francs qu'on peut avoir l'amiti et le
dvouement de Mme Giry.

--a, c'est vrai!... Et ma foi, cette raison-l, je peux vous la dire,
monsieur le directeur! Certainement il n'y a pas de dshonneur  a!...
au contraire.

--Nous n'en doutons pas, madame Giry!

--Eh bien, voil ... le fantme n'aime pas que je raconte ses histoires.

--Ah! ah! ricana Richard.

--Mais, celle-l, elle ne regarde que moi!... reprit la vieille ...
donc, c'tait dans la loge n 5 ... un soir, j'y trouve une lettre pour
moi ... une espce de note crite  l'encre rouge ... C'te note-l,
monsieur le directeur, j'aurais pas besoin de vous la lire, je la sais
par coeur ... et je ne l'oublierai jamais ... mme si je vivais cent
ans!...

Et Mme Giry, toute droite, rcite la lettre avec une loquence
touchante:

Madame.--1825, Mlle Mntrier, coryphe, est devenue marquise de
Cussy.--1832, Mlle Marie Taglioni, danseuse, est faite comtesse Gilbert
des Voisins.--1846, la Sota, danseuse, pouse un frre du roi
d'Espagne.--1847, Lola Monts, danseuse, pouse morganatiquement le roi
Louis de Bavire et est cre comtesse de Landsfeld.--1848, Mlle Maria,
danseuse, devient baronne d'Hermeville.--1870, Thrse Hessler,
danseuse, pouse don Fernando, frre du roi de Portugal ...

Richard et Moncharmin coutent la vieille, qui, au fur et  mesure
qu'elle avance dans la curieuse numration de ces glorieux hymnes,
s'anime, se redresse, prend de l'audace, et finalement, inspire comme
une sibylle sur son trpied, lance d'une voix clatante d'orgueil la
dernire phrase de la lettre prophtique: 1885. _Meg Giry,
impratrice!_

puise par cet effort suprme, l'ouvreuse retombe sur sa chaise en
disant: Messieurs, ceci tait sign: _Le Fantme de l'Opra!_ J'avais
dj entendu parler du fantme, mais je n'y croyais qu' moiti. Du jour
o il m'a annonc que ma petite Meg, la chair de ma chair, le fruit de
mes entrailles, serait impratrice, j'y ai cru tout  fait.

En vrit, en vrit, il n'tait point besoin de considrer longuement
la physionomie exalte de mame Giry, pour comprendre ce qu'on avait pu
obtenir de cette belle intelligence avec ces deux mots: Fantme et
impratrice.

Mais qui donc tenait les ficelles de cet extravagant mannequin?... Qui?

Vous ne l'avez jamais vu, il vous parle, et vous croyez tout ce qu'il
vous dit? demanda Moncharmin.

--Oui; d'abord, c'est  lui que je dois que ma petite Meg est passe
coryphe. J'avais dit au fantme: Pour qu'elle soit impratrice en 1885,
vous n'avez pas de temps  perdre, il faut qu'elle soit coryphe tout de
suite. Il m'a rpondu: C'est entendu. Et il n'a eu qu'un mot  dire  M.
Poligny, c'tait fait ...

--Vous voyez bien que M. Poligny l'a vu!

--Pas plus que moi, mais il l'a entendu! Le fantme lui a dit un mot 
l'oreille, vous savez bien! le soir o il est sorti si ple de la loge
no. 5.

Moncharmin pousse un soupir.

Quelle histoire! gmit-il.

--Ah! rpond Mme Giry, j'ai toujours cru qu'il y avait des secrets entre
le Fantme et M. Poligny. Tout ce que le Fantme demandait  M. Poligny,
M. Poligny l'accordait ... M. Poligny n'avait rien  refuser au Fantme.

--Tu entends, Richard, Poligny n'avait rien  refuser au Fantme.

--Oui, oui, j'entends bien! dclara Richard. M. Poligny est un ami du
Fantme! et, comme Mme Giry est une amie de M. Poligny, nous y voil
bien, ajouta-t-il sur un ton fort rude. Mais M. Poligny ne me proccupe
pas, moi ... La seule personne dont le sort m'intresse vraiment, je ne
le dissimule point, c'est Mme Giry! Madame Giry, vous savez ce qu'il y a
dans cette enveloppe?

--Mon Dieu, non! fit-elle.

--Eh bien! regardez!

Mme Giry glissa dans l'enveloppe un regard troubl, mais qui retrouva
aussitt son clat.

Des billets de mille francs! s'crie-t-elle.

--Oui, madame Giry!... oui, des billets de mille! Et vous le saviez
bien!

--Moi, monsieur le directeur ... Moi! je vous jure ...

--Ne jurez pas, madame Giry!... Et maintenant, je vais vous dire cette
autre chose pour laquelle je vous ai fait venir ... Madame Giry, je vais
vous faire arrter.

Les deux plumes noires du chapeau couleur de suie, qui affectaient 
l'ordinaire la forme de deux points d'interrogation, se murent aussitt
en point d'exclamation; quant au chapeau lui-mme, il oscilla, menaant,
sur son chignon en tempte. La surprise, l'indignation, la protestation
et l'effroi se traduisirent encore chez la mre de la petite Meg, par
une sorte de pirouette extravagante jet glissade, de la vertu
offense qui l'apporta d'un bond jusque sous le nez de M. le directeur,
lequel ne put se retenir de reculer son fauteuil.

Me faire arrter!

La bouche qui disait cela sembla devoir cracher  la figure de M.
Richard les trois dents dont elle disposait encore.

M. Richard fut hroque. Il ne recula plus. Son index menaant dsignait
dj aux magistrats absents l'ouvreuse de la loge no. 5.

--Je vais vous faire arrter, madame Giry, comme une voleuse!

--Rpte!

Et Mme Giry gifla  tour de bras M. le directeur Richard avant que M. le
directeur Moncharmin et eu le temps de s'interposer. Riposte
vengeresse! Ce ne fut point la main dessche de la colrique vieille
qui vint s'abattre sur la joue directoriale, mais l'enveloppe elle-mme,
cause de tout le scandale, l'enveloppe magique qui s'entr'ouvrit du coup
pour laisser chapper les billets qui s'envolrent dans un tournoiement
fantastique de papillons gants.

Les deux directeurs poussrent un cri, et une mme pense les jeta tous
les deux  genoux, ramassant fbrilement et compulsant en hte les
prcieuses paperasses.

_Ils sont toujours vrais?_ Moncharmin.

--_Ils sont toujours vrais?_ Richard.

--Ils sont toujours vrais!!!

Au-dessus d'eux, les trois dents de Mme Giry se heurtent dans une mle
retentissante, pleine de hideuses interjections. Mais on ne peroit tout
 fait bien que ce leitmotiv:

Moi, une voleuse!... Une voleuse, moi?

Elle touffe.

Elle s'crie:

J'en suis ravage!

Et, tout  coup, elle rebondit sous le nez de Richard.

En tout cas, glapit-elle, vous, monsieur Richard, _vous devez le savoir
mieux que moi o sont passs les vingt mille francs!_

--Moi? interroge Richard stupfait. Et comment le saurais-je?

Aussitt, Moncharmin, svre et inquiet, veut que la bonne femme
s'explique.

Que signifie ceci? interroge-t-il. Et pourquoi, madame Giry,
prtendez-vous que M. Richard doit savoir _mieux que vous_ o sont
passs les vingt mille francs?

Quant  Richard, qui se sent rougir sous le regard de Moncharmin, il a
pris la main de mame Giry et la lui secoue avec violence. Sa voix imite
le tonnerre. Elle gronde, elle roule ... elle foudroie ...

Pourquoi saurais-je mieux que vous o sont passs les vingt mille
francs? Pourquoi?

--Parce qu'ils sont passs dans votre poche!... souffle la vieille en
le regardant maintenant comme si elle apercevait le diable.

C'est au tour de M. Richard d'tre foudroy, d'abord par cette rplique
inattendue, ensuite par le regard de plus en plus souponneux de
Moncharmin. Du coup, il perd sa force, dont il aurait besoin dans ce
moment difficile pour repousser une aussi mprisable accusation.

Ainsi, les plus innocents, surpris dans la paix de leur coeur,
apparaissent-ils tout  coup,  cause que le coup qui les frappe les
fait plir, ou rougir, ou chanceler, ou se redresser, ou s'abmer, ou
protester, ou ne rien dire quand il faudrait parler, ou parler quand il
ne faudrait rien dire, ou rester secs alors qu'il faudrait s'ponger, ou
suer alors qu'il faudrait rester secs, apparaissent-ils tout  coup,
dis-je, coupables.

Moncharmin a arrt l'lan vengeur avec lequel Richard, qui tait
innocent, allait se prcipiter sur Mme Giry et il s'empressa,
encourageant, d'interroger celle-ci ... avec douceur.

Comment avez-vous pu souponner mon collaborateur Richard de mettre
vingt mille francs dans sa poche?

--Je n'ai jamais dit cela, dclare mame Giry, attendu que c'tait
moi-mme, en personne, qui mettais les vingt mille francs dans la poche
de M. Richard.

Et elle ajouta  mi-voix.

Tant pis! a y est!... Que le Fantme me pardonne!

Et comme Richard se reprend  hurler, Moncharmin avec autorit lui
ordonne de se taire:

Pardon! Pardon! Pardon! Laisse cette femme s'expliquer! Laisse-moi
l'interroger.

Et il ajoute:

Il est vraiment trange que tu le prennes sur un ton pareil!... Nous
touchons au moment o tout ce systme va s'claircir! Tu es furieux! Tu
as tort ... Moi, je m'amuse beaucoup.

Mame Giry, martyre, relve sa tte o rayonne la foi en sa propre
innocence.

Vous me dites qu'il y avait vingt mille francs dans l'enveloppe que je
mettais dans la poche de M. Richard, mais, moi, je le rpte, je n'en
savais rien ... Ni M. Richard non plus, du reste!

--Ah! ah! fit Richard, en affectant tout  coup un air de bravoure qui
dplut  Moncharmin, je n'en savais rien non plus! Vous mettiez vingt
mille francs dans ma poche et je n'en savais rien! J'en suis fort aise,
madame Giry.

--Oui, acquiesa la terrible dame ... c'est vrai!... Nous n'en savions
rien ni l'un ni l'autre!... Mais vous, vous avez bien d finir par vous
en apercevoir.

Richard dvorerait certainement Mme Giry si Moncharmin n'tait pas l!
Mais Moncharmin la protge. Il prcipite l'interrogatoire.

Quelle sorte d'enveloppe mettiez-vous donc dans la poche de M. Richard?
Ce n'tait point celle que nous vous donnions, celle que vous portiez
devant nous, dans la loge no. 5, et cependant, celle-l seule, contenait
les vingt mille francs.

--Pardon! C'tait bien celle que me donnait M. le directeur que je
glissais dans la poche de monsieur le directeur, explique la mre Giry.
Quant  celle que je dposais dans la loge du fantme, c'tait une autre
enveloppe exactement pareille, et que j'avais, toute prpare, dans ma
manche, et qui m'tait donne par le fantme!

Ce disant, mame Giry sort de sa manche une enveloppe toute prpare et
identique avec sa suscription  celle qui contient les vingt mille
francs. MM. les directeurs s'en emparent. Ils l'examinent, ils
constatent que des cachets cachets de leur propre cachet directorial la
ferment. Ils l'ouvrent ... Elle contient vingt billets de la Sainte
Farce, comme ceux qui les ont tant stupfis un mois auparavant.

Comme c'est simple! fait Richard.

--Comme c'est simple! rpte plus solennel que jamais Moncharmin.

--Les tours les plus illustres, rpond Richard, ont toujours t les
plus simples. Il suffit d'un compre ...

--Ou d'une commre! ajoute de sa voix blanche, Moncharmin.

Et il continue, les yeux fixs sur Mme Giry, comme s'il voulait
l'hypnotiser:

C'tait bien le fantme qui vous faisait parvenir cette enveloppe, et
c'tait bien lui qui vous disait de la substituer  celle que nous vous
remettions? C'tait bien lui qui vous disait de mettre cette dernire
dans la poche de M. Richard?

--Oh! c'tait bien lui!

--Alors, pourriez-vous nous montrer, madame, un chantillon de vos
petits talents?... Voici l'enveloppe. Faites comme si nous ne savions
rien.

-- votre service, messieurs!

La mre Giry a repris l'enveloppe charge de ses vingt billets et se
dirige vers la porte. Elle s'apprte  sortir.

Les deux directeurs sont dj sur elle.

Ah! non! Ah! non! On ne nous la fait plus! Nous en avons assez! Nous
n'allons pas recommencer!

--Pardon, messieurs, s'excuse la vieille, pardon ... Vous me dites de
faire comme si vous ne saviez rien!... Eh bien, si vous ne saviez rien,
je m'en irais avec votre enveloppe!

--Et alors, comment la glisseriez-vous dans ma poche? argumente Richard
que Moncharmin ne quitte pas de l'oeil gauche, cependant que son oeil
droit est fort occup par Mme Giry,--position difficile pour le regard;
mais Moncharmin est dcid  tout pour dcouvrir la vrit.

Je dois la glisser dans votre poche au moment o vous vous y attendez
le moins, monsieur le directeur. Vous savez que je viens toujours, dans
le courant de la soire, faire un petit tour dans les coulisses, et
souvent j'accompagne, comme c'est mon droit de mre, ma fille au foyer
de la danse; je lui porte ses chaussons, au moment du divertissement, et
mme son petit arrosoir ... Bref, je vas et je viens  mon aise ... MM.
les abonns s'en viennent aussi ... Vous aussi, monsieur le directeur
... Il y a du monde ... Je passe derrire vous, et je glisse l'enveloppe
dans la poche de derrire votre habit ... a n'est pas sorcier!

--a n'est pas sorcier, gronde Richard en roulant des yeux de Jupiter
tonnant, a n'est pas sorcier! Mais je vous prends en flagrant dlit de
mensonge, vieille sorcire!

L'insulte frappe moins l'honorable dame que le coup que l'on veut porter
 sa bonne foi. Elle se redresse, hirsute, les trois dents dehors.

 cause?

-- cause que ce soir-l je l'ai pass dans la salle  surveiller la
loge n 5 et la fausse enveloppe que vous y aviez dpose. Je ne suis
pas descendu au foyer de la danse une seconde ...

--Aussi, monsieur le directeur, ce n'est point ce soir-l que je vous ai
mis l'enveloppe! Mais  la reprsentation suivante ... Tenez, c'tait le
soir o M. le sous-secrtaire d'tat aux Beaux-Arts ...

 ces mots, M. Richard arrte brusquement Mme Giry ...

Et c'est vrai, dit-il songeur, je me rappelle maintenant! M. le
sous-secrtaire d'tat est venu dans les coulisses. Il m'a fait
demander. Je suis descendu un instant au foyer de la danse. J'tais sur
les marches du foyer ... M. le sous-secrtaire d'tat et son chef de
cabinet taient dans le foyer mme ... Tout  coup, je me suis retourn
... C'tait vous qui passiez derrire moi ... madame Giry ... Il me
semblait que vous m'aviez frl ... Il n'y avait que vous derrire moi
... Oh! je vous vois encore ... je vous vois encore!

--Eh bien, oui, c'est a, monsieur le directeur! c'est bien a! Je
venais de terminer ma petite affaire dans votre poche! Cette poche-l,
monsieur le directeur, est bien commode!

Et Mme Giry joint une fois de plus le geste  la parole. Elle passe
derrire M. Richard et si prestement, que Moncharmin lui-mme, qui
regarde de ses deux yeux, cette fois, en reste impressionn, elle dpose
l'enveloppe dans la poche de l'une des basques de l'habit de M. le
directeur.

Evidemment! s'exclame Richard, un peu ple ... C'est trs fort de la
part de F. de l'O. Le problme, pour lui, se posait ainsi: supprimer
tout intermdiaire dangereux entre celui qui donne les vingt mille
francs et celui qui les prend! Il ne pouvait mieux trouver que de venir
me les prendre dans ma poche sans que je m'en aperoive, puisque je ne
savais mme pas qu'ils s'y trouvaient ... C'est admirable?

--Oh! admirable! sans doute, surenchrit Moncharmin ... seulement, tu
oublies, Richard, que j'ai donn dix mille francs sur ces vingt mille et
qu'on n'a rien mis dans ma poche,  moi!




V

SUITE DE LA CURIEUSE ATTITUDE D'UNE PINGLE DE NOURRICE


La dernire phrase de Moncharmin exprimait d'une faon trop vidente le
soupon dans lequel il tenait dsormais son collaborateur pour qu'il
n'en rsultt point sur-le-champ une explication orageuse, au bout de
laquelle il fut entendu que Richard allait se plier  toutes les
volonts de Moncharmin, dans le but de l'aider  dcouvrir le misrable
qui se jouait d'eux.

Ainsi arrivons-nous  l'entr'acte du jardin pendant lequel M. le
secrtaire Rmy,  qui rien n'chappe, a si curieusement observ
l'trange conduite de ses directeurs, et ds lors rien ne nous sera plus
facile que de trouver une raison  des attitudes aussi
exceptionnellement baroques, et surtout si peu conformes  l'ide que
l'on doit se faire de la dignit directoriale.

La conduite de Richard et Moncharmin tait toute trace par la
rvlation qui venait de leur tre faite: 1 Richard devait rpter
exactement, ce soir-l, les gestes qu'il avait accomplis lors de la
disparition des premiers vingt mille francs; 2 Moncharmin ne devait pas
perdre de vue une seconde la poche de derrire de Richard, dans laquelle
Mme Giry aurait gliss les seconds vingt mille.

 la place exacte o il s'tait trouv lorsqu'il saluait M. le
sous-secrtaire d'tat aux Beaux-Arts, vint se placer M. Richard avec, 
quelques pas de l, dans son dos, M. Moncharmin.

Mme Giry passe, frle M. Richard, se dbarrasse des vingt mille dans la
poche de la basque de son directeur et disparat ...

Ou plutt, on la fait disparatre. Excutant l'ordre que Moncharmin lui
a donn quelques instants auparavant, avant la reconstitution de la
scne, Mercier va enfermer la brave dame dans le bureau de
l'administration. Ainsi, il sera impossible  la vieille de communiquer
avec son fantme. Et elle se laissa faire, car mame Giry n'est plus
qu'une pauvre figure dplume, effare d'pouvante, ouvrant des yeux de
volaille ahurie sous une crte en dsordre, entendant dj dans le
corridor sonore le bruit des pas du commissaire dont elle est menace,
et poussant des soupirs  fendre les colonnes du grand escalier.

Pendant ce temps, M. Richard se courbe, fait la rvrence, salue, marche
 reculons, comme s'il avait devant lui ce haut et tout-puissant
fonctionnaire qu'est M. le sous-secrtaire d'tat aux Beaux-Arts.

Seulement, si de pareilles marques de politesse n'eussent soulev aucun
tonnement dans le cas o devant M. le directeur se ft trouv M. le
sous-secrtaire d'tat, elles causrent aux spectateurs de cette scne
si naturelle, mais si inexplicable, une stupfaction bien comprhensible
alors que devant M. le directeur il n'y avait personne.

M. Richard saluait dans le vide ... se courbait devant le nant ... et
reculait--marchait  reculons--devant rien ...

... Enfin,  quelques pas de l, M. Moncharmin faisait la mme chose que
lui.

... Et, repoussant M. Rmy, suppliait M. l'ambassadeur de La Borderie et
M. le Directeur du Crdit central de ne point toucher  M. le
directeur.

Moncharmin, qui avait son ide, ne tenait point  ce que, tout 
l'heure, Richard vnt lui dire, les vingt mille francs disparus: C'est
peut-tre M. l'ambassadeur ou M. le directeur du Crdit central, ou mme
M. le secrtaire Rmy.

D'autant plus que, lors de la premire scne, de l'aveu mme de Richard,
Richard n'avait, aprs avoir t frl par Mme Giry, rencontr personne
dans cette partie du thtre ... Pourquoi donc, je vous le demande,
puisqu'on devait exactement rpter les mmes gestes, rencontrerait-il
quelqu'un aujourd'hui?

Ayant d'abord march  reculons pour saluer, Richard continua de marcher
de cette faon par prudence ... jusqu'au coin de l'administration ...
Ainsi, il tait toujours surveill par derrire par Moncharmin et
lui-mme surveillait ses approches par devant.

Encore une fois, cette faon nouvelle de se promener dans les coulisses
qu'avaient adopte MM. les directeurs de l'Acadmie nationale de musique
ne devait videmment point passer inaperue.

On la remarqua.

Heureusement pour MM. Richard et Moncharmin qu'au moment de cette tant
curieuse scne, les petits rats se trouvaient  peu prs tous dans les
greniers.

Car MM. les directeurs auraient eu du succs auprs des jeunes filles.

... Mais ils ne pensaient qu' leurs vingt mille francs.

Arriv dans le couloir mi-obscur de l'administration, Richard dit  voix
basse  Moncharmin:

Je suis sr que personne ne m'a touch ... maintenant, tu vas te tenir
assez loin de moi et me surveiller dans l'ombre jusqu' la porte de mon
cabinet ... il ne faut donner l'veil  personne et nous verrons bien ce
qui va se passer.

Mais Moncharmin rplique:

Non, Richard! Non!... Marche devant ... je marche _immdiatement_
derrire! Je ne te quitte pas d'un pas!

--Mais, s'crie Richard, jamais comme cela on ne pourra nous voler nos
vingt Mille francs!

--Je l'espre bien! dclare Moncharmin.

--Alors, ce que nous faisons est absurde!

--Nous faisons exactement ce que nous avons fait la dernire fois ... La
dernire fois, je t'ai rejoint  ta sortie du plateau, au coin de ce
couloir ... et je t'ai suivi dans le dos.

--C'est pourtant exact! soupire Richard en secouant la tte et en
obissant passivement  Moncharmin.

Deux minutes plus tard, les deux directeurs s'enfermaient dans le
cabinet directorial.

Ce fut Moncharmin lui-mme qui mit la clef dans sa poche.

Nous sommes rests ainsi enferms tous deux la dernire fois, fit-il,
jusqu'au moment o tu as quitt l'Opra pour rentrer chez toi.

--C'est vrai! Et personne n'est venu nous dranger?

--Personne.

--Alors, interrogea Richard qui s'efforait de rassembler ses souvenirs,
alors j'aurai t srement vol dans le trajet de l'Opra  mon
domicile...

--Non! fit sur un ton plus sec que jamais Moncharmin ... non ... a
n'est pas possible ... C'est moi qui t'ai reconduit chez toi dans ma
voiture. Les vingt mille francs ont disparu chez toi, cela ne fait plus
pour moi l'ombre d'un doute.

C'tait l l'ide qu'avait maintenant Moncharmin.

Cela est incroyable! protesta Richard ... je suis sr de mes
domestiques!... et si l'un d'eux avait fait ce coup-l, il aurait
disparu depuis.

Moncharmin haussa les paules, semblant dire qu'il n'entrait pas dans
ces dtails.

Sur quoi Richard commence  trouver que Moncharmin le prend avec lui sur
un ton bien insupportable.

Moncharmin, en voil assez!

--Richard, en voil trop!

--Tu oses me souponner?

--Oui, d'une dplorable plaisanterie!

--On ne plaisante pas avec vingt mille francs!

--C'est bien mon avis! dclare Moncharmin, dployant un journal dans la
lecture duquel il se plonge avec ostentation.

--Qu'est-ce que tu vas faire? demande Richard. Tu vas lire le journal
maintenant!

--Oui, Richard, jusqu' l'heure o je te reconduirai chez toi.

--Comme la dernire fois?

--Comme la dernire fois.

Richard arrache le journal des mains de Moncharmin. Moncharmin se
dresse, plus irrit que jamais. Il trouve devant lui un Richard exaspr
qui lui dit, en se croisant les bras sur la poitrine,--geste d'insolent
dfi depuis le commencement du monde:

Voil, fait Richard, je pense  ceci. _Je pense  ce que je pourrais
penser_, si, comme la dernire fois, aprs avoir pass la soire en tte
 tte avec toi, tu me reconduisais chez moi, et si, au moment de nous
quitter, je constatais que les vingt mille francs avaient disparu de la
poche de mon habit ... comme la dernire fois.

--Et que pourrais-tu penser? s'exclama Moncharmin cramoisi.

--Je pourrais penser que, puisque tu ne m'as pas quitt d'une semelle,
et que, selon ton dsir, tu as t le seul  approcher de moi comme la
dernire fois, je pourrais penser que si ces vingt mille francs ne sont
plus dans ma poche, ils ont bien des chances d'tre dans la tienne!

Moncharmin bondit sous l'hypothse.

_Oh!_ s'cria-t-il, _une pingle de nourrice!_

--Que veux-tu faire d'une pingle de nourrice?

--T'attacher!... Une pingle de nourrice!... une pingle de nourrice!

--Tu veux m'attacher avec une pingle de nourrice?

--Oui, t'attacher avec les vingt mille francs!... Comme cela, que ce
soit ici, ou dans le trajet d'ici  ton domicile ou chez toi, tu
sentiras bien la main qui tirera ta poche ... et tu verras si c'est la
mienne, Richard!... Ah! c'est toi qui me souponnes maintenant ... Une
pingle de nourrice!

Et c'est dans ce moment que Moncharmin ouvrit la porte du couloir en
criant:

Une pingle de nourrice! qui me donnera une pingle de nourrice?

Et nous savons aussi comment, dans le mme instant, le secrtaire Rmy,
qui n'avait pas d'pingle  nourrice, fut reu par le directeur
Moncharmin, cependant qu'un garon de bureau procurait  celui-ci
l'pingle tant dsire.

Et voici ce qu'il advint:

Moncharmin, aprs avoir referm la porte, s'agenouilla dans le dos de
Richard.

J'espre, dit-il, que les vingt mille francs sont toujours l?

--Moi aussi, fit Richard.

--Les vrais? demanda Moncharmin, qui tait bien dcid cette fois  ne
pas se laisser rouler.

--Regarde! Moi, je ne veux pas les toucher, dclara Richard.

Moncharmin retira l'enveloppe de la poche de Richard et en tira les
billets en tremblant, car, cette fois, pour pouvoir constater
frquemment la prsence des billets, ils n'avaient ni cachet
l'enveloppe ni mme coll celle-ci. Il se rassura en constatant qu'ils
taient tous l, fort authentiques. Il les runit dans la poche de la
basque et les pingla avec grand soin.

Aprs quoi il s'assit derrire la basque qu'il ne quitta plus du regard,
pendant que Richard, assis  son bureau, ne faisait pas un mouvement.

Un peu de patience, Richard, commanda Moncharmin, nous n'en avons plus
que pour quelques minutes ... La pendule va bientt sonner les douze
coups de minuit. C'est aux douze coups de minuit que la dernire fois
nous sommes partis.

--Oh! j'aurai toute la patience qu'il faudra!

L'heure passait, lente, lourde, mystrieuse, touffante. Richard essaya
de rire.

Je finirai par croire, fit-il,  la toute-puissance du fantme. Et en
ce moment, particulirement, ne trouves-tu pas qu'il y a dans
l'atmosphre de cette pice un je ne sais quoi qui inquite, qui
indispose, qui effraie?

--C'est vrai, avoua Moncharmin, qui tait rellement impressionn.

--Le fantme! reprit Richard  voix basse et comme s'il craignait d'tre
entendu par d'invisibles oreilles ... le fantme! Si tout de mme
c'tait un fantme qui frappait nagure sur cette table les trois coups
secs que nous avons fort bien entendus ... qui y dpose les enveloppes
magiques ... qui parle dans la loge n 5 ... qui tue Joseph Buquet ...
qui dcroche le lustre ... et qui nous vole! car enfin! car enfin! Il
n'y a que toi ici et moi!... et si les billets disparaissent sans que
nous y soyons pour rien, ni toi, ni moi ... il va bien falloir croire au
fantme ... au fantme ...

 ce moment, la pendule, sur la chemine, fit entendre son dclenchement
et le premier coup de minuit sonna.

Les deux directeurs frissonnrent. Une angoisse les treignait, dont ils
n'eussent pu dire la cause et qu'ils essayaient en vain de combattre.

La sueur coulait sur leurs fronts. Et le douzime coup rsonna
singulirement  leurs oreilles.

Quand la pendule se fut tue, ils poussrent un soupir et se levrent.

Je crois que nous pouvons nous en aller, fit Moncharmin.

--Je le crois, obtempra Richard.

--Avant de partir, tu permets que je regarde dans ta poche?

--Mais comment donc! Moncharmin! il le faut!

Eh bien? demanda Richard  Moncharmin, qui ttait.

--Eh bien! je sens toujours l'pingle.

--Evidemment, comme tu le disais fort bien, on ne peut plus nous voler
sans que je m'en aperoive.

Mais Moncharmin, dont les mains taient toujours occupes autour de la
poche, hurla:

_Je sens toujours l'pingle, mais je ne sens plus les billets_.

--Non! ne plaisante pas, Moncharmin!... a n'est pas le moment.

--Mais, tte toi-mme.

D'un geste, Richard s'est dfait de son habit. Les deux directeurs
s'arrachent la poche!... _La poche est vide_.

Le plus curieux est que l'pingle est reste pique  la mme place.

Richard et Moncharmin plissaient. Il n'y avait plus  douter du
sortilge.

Le fantme! murmure Moncharmin.

Mais Richard bondit soudain sur son collgue.

Il n'y a que toi qui as touch  ma poche!... Rends-moi mes vingt mille
francs!... Rends-moi mes vingt mille francs!...

--Sur mon me, soupire Moncharmin qui semble prt  se pmer ... je te
jure que je ne les ai pas ...

Et comme on frappait encore  la porte, il alla l'ouvrir, marchant d'un
pas quasi automatique, semblant  peine reconnatre l'administrateur
Mercier, changeant avec lui des propos quelconques, ne comprenant rien
 ce que l'autre lui disait; et dposant, d'un geste inconscient, dans
la main de ce fidle serviteur compltement ahuri, l'pingle de nourrice
qui ne pouvait plus lui servir de rien ...




VI

LE COMMISSAIRE DE POLICE, LE VICOMTE ET LE PERSAN


La premire parole de M. le commissaire de police, en pntrant dans le
bureau directorial, fut pour demander des nouvelles de la chanteuse.

Christine Daa n'est pas ici?

Il tait suivi, comme je l'ai dit, d'une foule compacte.

Christine Daa? Non, rpondit Richard, pourquoi?

Quant  Moncharmin, il n'a plus la force de prononcer un mot ... Son
tat d'esprit est beaucoup plus grave que celui de Richard, car Richard
peut encore souponner Moncharmin, mais Moncharmin, lui, se trouve en
face du grand mystre ... celui qui fait frissonner l'humanit depuis sa
naissance: l'Inconnu.

Richard reprit, car la foule autour des directeurs et du commissaire
observait un impressionnant silence:

Pourquoi me demandez-vous, monsieur le commissaire, si Christine Daa
n'est pas ici?

--Parce qu'il faut qu'on la retrouve, messieurs les directeurs de
l'Acadmie nationale de musique, dclare solennellement M. le
commissaire de police.

--Comment! il faut qu'on la retrouve! Elle a donc disparu?

--En pleine reprsentation!

--En pleine reprsentation! C'est extraordinaire!

--N'est-ce pas? Et, ce qui est tout aussi extraordinaire que cette
disparition, c'est que ce soit moi qui vous l'apprenne!

--En effet ... acquiesce Richard, qui se prend la tte dans les mains et
murmure: Quelle est cette nouvelle histoire? Oh! dcidment, il y a de
quoi donner sa dmission!...

Et il s'arrache quelques poils de sa moustache sans mme s'en
apercevoir:

Alors, fait-il comme en un rve ... elle a disparu en pleine
reprsentation.

--Oui, elle a t enleve  l'acte de la prison, dans le moment o elle
invoquait l'aide du ciel, mais je doute qu'elle ait t enleve par les
anges.

--Et moi j'en suis sr!

Tout le monde se retourne. Un jeune homme, ple et tremblant d'motion,
rpte:

J'en suis sr!

--Vous tes sr de quoi? interroge Mifroid.

--Que Christine Daa a t enleve par un ange, monsieur le commissaire,
et je pourrais vous dire son nom ...

--Ah! ah! monsieur le vicomte de Chagny, vous prtendez que Mlle
Christine Daa a t enleve par un ange, par un ange de l'Opra, sans
doute?

Raoul regarde autour de lui. Evidemment, il cherche quelqu'un.  cette
minute o il lui semble si ncessaire d'appeler  l'aide de sa fiance
le secours de la police, il ne serait pas fch de revoir ce mystrieux
inconnu qui, tout  l'heure, lui recommandait la discrtion. Mais il ne
le dcouvre nulle part. Allons! il faut qu'il parle!... Il ne saurait
toutefois s'expliquer devant cette foule qui le dvisage avec une
curiosit indiscrte.

       *       *       *       *       *

Oui, monsieur, par un ange de l'Opra, rpondit-il  M. Mifroid, et je
vous dirai o il habite quand nous serons seuls ...

--Vous avez raison, monsieur.

Et le commissaire de police, faisant asseoir Raoul prs de lui, met tout
le monde  la porte, except naturellement les directeurs, qui,
cependant, n'eussent point protest, tant ils paraissaient au-dessus de
toutes les contingences.

Alors Raoul se dcide:

Monsieur le commissaire, cet ange s'appelle Erik, il habite l'Opra et
c'est _l'Ange de la musique!_

--_L'Ange de la musique!_ En vrit!! Voil qui est fort curieux!...
_L'Ange de la musique!_

Et, tourn vers les directeurs, M. le commissaire de police Mifroid
demande:

Messieurs, avez-vous cet ange-l chez vous?

MM. Richard et Moncharmin secourent la tte sans mme sourire.

Oh! fit le vicomte, ces messieurs ont bien entendu parler du Fantme de
l'Opra. Eh bien! je puis leur affirmer que le Fantme de l'Opra et
l'Ange de la musique, c'est la mme chose. Et son vrai nom est Erik.

M. Mifroid s'tait lev et regardait Raoul avec attention.

Pardon, monsieur, est-ce que vous avez l'intention de vous moquer de la
justice?

--Moi! protesta Raoul, qui pensa douloureusement: Encore un qui ne va
pas vouloir m'entendre.

--Alors, qu'est-ce que vous me chantez, avec votre Fantme de l'Opra?

--Je dis que ces messieurs en ont entendu parler.

--Messieurs, il parat que vous connaissez le Fantme de l'Opra?

Richard se leva, les derniers poils de sa moustache dans la main.

Non! monsieur le commissaire, non, nous ne le connaissons pas! mais
nous voudrions bien le connatre! car, pas plus tard que ce soir, il
nous a vol vingt mille francs!...

Et Richard tourna vers Moncharmin un regard terrible qui semblait dire:
Rends-moi les vingt mille francs ou je dis tout. Moncharmin le comprit
si bien qu'il fit un geste perdu: Ah! dis tout! dis tout!...

Quant  Mifroid, il regardait tour  tour les directeurs et Raoul et se
demandait s'il ne s'tait point gar dans un asile d'alins. Il se
passa la main dans les cheveux:

Un fantme, dit-il, qui, le mme soir, enlve une chanteuse et vole
vingt mille francs, est un fantme bien occup! Si vous le voulez bien,
nous allons srier les questions. La chanteuse d'abord, les vingt mille
francs ensuite. Voyons, monsieur de Chagny, tchons de parler
srieusement. Vous croyez que Mlle Christine Daa a t enleve par un
individu nomm Erik. Vous le connaissez donc, cet individu? Vous l'avez
vu?

--Oui, monsieur le commissaire

--O cela?

--Dans un cimetire.

M. Mifroid sursauta, se reprit  contempler Raoul et dit:

videmment!... c'est ordinairement l que l'on rencontre les fantmes.
Et que faisiez-vous dans ce cimetire?

--Monsieur, dit Raoul, je me rends trs bien compte de la bizarrerie de
mes rponses et de l'effet qu'elles produisent sur vous. Mais je vous
supplie de croire que j'ai toute ma raison. Il y va du salut de la
personne qui m'est la plus chre au monde avec mon bien-aim frre
Philippe. Je voudrais vous convaincre en quelques mots, car l'heure
presse et les minutes sont prcieuses. Malheureusement, si je ne vous
raconte point la plus trange histoire qui soit, par le commencement,
vous ne me croirez point. Je vais vous dire, monsieur le commissaire,
tout ce que je sais sur le Fantme de l'Opra. Hlas! monsieur le
commissaire, je ne sais pas grand'chose ...

--Dites toujours! Dites toujours! s'exclamrent Richard et Moncharmin
subitement trs intresss; malheureusement pour l'espoir qu'ils avaient
conu un instant d'apprendre quelque dtail susceptible de les mettre
sur la trace de leur mystificateur, ils durent bientt se rendre  cette
triste vidence que M. Raoul de Chagny avait compltement perdu la tte.
Toute cette histoire de Perros Guirec, de ttes de mort, de violon
enchant, ne pouvait avoir pris naissance que dons la cervelle dtraque
d'un amoureux.

Il tait visible, du reste, que M. le commissaire Mifroid partageait de
plus en plus cette manire de voir, et certainement le magistrat et mis
fin  ces propos dsordonns, dont nous avons donn un aperu dans la
premire partie de ce rcit, si les circonstances, elles-mmes, ne
s'taient charges de les interrompre.

La porte venait de s'ouvrir et un individu singulirement vtu d'une
vaste redingote noire et coiff d'un chapeau haut de forme  la fois
rp et luisant, qui lui entrait jusqu'aux deux oreilles, fit son
entre. Il courut au commissaire et lui parla  voix basse. C'tait
quelque agent de la Sret sans doute qui venait rendre compte d'une
mission presse.

Pendant ce colloque, M. Mifroid ne quittait point Raoul des yeux.

Et enfin, s'adressant  lui, il dit:

Monsieur, c'est, assez parl du fantme. Nous allons parler un peu de
vous, si vous n'y voyez aucun inconvnient; vous deviez enlever ce soir
Mlle Christine Daa?

--Oui, monsieur le commissaire.

-- la sortie du thtre?

--Oui, monsieur le commissaire.

--Toutes vos dispositions taient prises pour cela?

--Oui, monsieur le commissaire.

--La voiture qui vous a amen devait vous emporter tous les deux. Le
cocher tait prvenu ... son itinraire tait trac d'avance ... Mieux!
Il devait trouver  chaque tape des chevaux tout frais ...

--C'est vrai, monsieur le commissaire.

--Et cependant, votre voiture est toujours l, attendant vos ordres, du
ct de la Rotonde, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur le commissaire.

--Saviez-vous qu'il y avait,  ct de la vtre, trois autres voitures?

--Je n'y ai point prt la moindre attention ...

--C'taient celles de Mlle Sorelli, laquelle n'avait point trouv de
place dans la cour de l'administration; de la Carlotta et de votre
frre, M. le comte de Chagny ...

--C'est possible ...

--Ce qui est certain, en revanche ... c'est que, si votre propre
quipage, celui de la Sorelli et celui de la Carlotta sont toujours 
leur place, au long du trottoir de la Rotonde ... celui de M. le comte
de Chagny ne s'y trouve plus ...

--Ceci n'a rien  voir, monsieur le commissaire ...

--Pardon! M. le comte n'tait-il pas oppos  votre mariage avec Mlle
Daa?

--Ceci ne saurait regarder que la famille.

--Vous m'avez rpondu ... il y tait oppos ... et c'est pourquoi vous
enleviez Christine Daa, loin des entreprises possibles de M. votre
frre ... Eh bien, monsieur de Chagny, permettez-moi de vous apprendre
que votre frre a t plus prompt que vous!... C'est lui qui a enlev
Christine Daa!

--Oh! gmit Raoul, en portant la main  son coeur, ce n'est pas possible
... Vous tes sr de cela?

--Aussitt aprs la disparition de l'artiste qui a t organise avec
des complicits qui nous resteront  tablir, il s'est jet dans sa
voiture qui a fourni une course furibonde  travers Paris.

-- travers Paris? rla le pauvre Raoul ... Qu'entendez-vous par 
travers Paris?

--Et hors de Paris ...

--Hors de Paris ... quelle route?

--La route de Bruxelles.

Un cri rauque chappe de la bouche du malheureux:

Oh! s'crie-t-il, je jure bien que je les rattraperai.

Et, en deux bonds, il fut hors du bureau.

Et ramenez-nous-la, crie joyeusement le commissaire ... Hein? Voil un
tuyau qui vaut bien celui de l'Ange de la musique!

Sur quoi M. Mifroid se retourne sur son auditoire stupfait et lui
administre ce petit cours de police honnte mais nullement puril:

Je ne sais point du tout si c'est rellement M. le comte de Chagny qui
a enlev Christine Daa ... mais j'ai besoin de le savoir et je ne crois
point qu' cette heure nul mieux que le vicomte son frre ne dsire me
renseigner ... En ce moment, il court, il vole! Il est mon principal
auxiliaire! Tel est, messieurs, l'art que l'on croit si compliqu, de la
police, et qui apparat cependant si simple ds que l'on a dcouvert
qu'il doit consister  faire faire cette police surtout par des gens qui
n'en sont pas!

Mais monsieur le commissaire de police Mifroid n'et peut-tre pas t
si content de lui-mme, s'il avait su que la course de son rapide
messager avait t arrte ds l'entre de celui-ci dans le premier
corridor, vide cependant de la foule des curieux que l'on avait
disperse. Le corridor paraissait dsert.

Cependant Raoul s'tait vu barrer le chemin par une grande ombre.

O allez-vous si vite, monsieur de Chagny? avait demand l'ombre.

Raoul, impatient, avait lev la tte et reconnu le bonnet d'astrakan de
tout  l'heure. Il s'arrta.

C'est encore vous! s'cria-t-il d'une voix fbrile, vous qui connaissez
les secrets d'Erik et qui ne voulez pas que j'en parle. Et qui donc
tes-vous?

--Vous le savez bien!... Je suis le Persan! fit l'ombre.




VII

LE VICOMTE ET LE PERSAN


Raoul se rappela que son frre, un soir de spectacle, lui avait montr
ce vague personnage dont on ignorait tout, une fois qu'on avait dit de
lui qu'il tait un Persan, et qu'il habitait un vieux petit appartement
dans la rue de Rivoli.

L'homme au teint d'bne, aux yeux de jade, au bonnet d'astrakan, se
pencha sur Raoul.

J'espre, monsieur de Chagny, que vous n'avez point trahi le secret
d'Erik?

--Et pourquoi donc aurais-je hsit  trahir ce monstre, monsieur?
repartit Raoul avec hauteur, en essayant de se dlivrer de l'importun.
Est-il donc votre ami?

--J'espre que vous n'avez rien dit d'Erik, monsieur, parce que le
secret d'Erik est celui de Christine Daa! Et que parler de l'un, c'est
parler de l'autre!

--Oh! monsieur! fit Raoul de plus en plus impatient, vous paraissez au
courant de bien des choses qui m'intressent, et cependant je n'ai pas
le temps de vous entendre!

--Encore une fois, monsieur de Chagny, o allez-vous si vite?

--Ne le devinez vous pas? Au secours de Christine Daa ...

--Alors, monsieur, restez ici!... car Christine Daa est ici!...

--Avec Erik?

--Avec Erik!

--Comment le savez-vous?

--J'tais  la reprsentation, et il n'y a qu'un Erik au monde pour
machiner un pareil enlvement!... Oh! fit-il avec un profond soupir,
j'ai reconnu la main du monstre!...

--Vous le connaissez donc?

Le Persan ne rpondit pas, mais Raoul entendit un nouveau soupir.

Monsieur! dit Raoul, j'ignore quelles sont vos intentions ... mais
pouvez-vous quelque chose pour moi?... je veux dire pour Christine Daa?

--Je le crois, monsieur de Chagny, et voil pourquoi je vous ai abord.

--Que voulez-vous?

--Essayer de vous conduire auprs d'elle ... et auprs de lui!

--Monsieur! c'est une entreprise que j'ai dj vainement tente ce soir
... mais si vous me rendez un service pareil, ma vie vous appartient!...
Monsieur, encore un mot: le commissaire de police vient de m'apprendre
que Christine Daa avait t enleve par mon frre, le comte
Philippe...

--Oh! monsieur de Chagny, moi je n'en crois rien ...

--Cela n'est pas possible, n'est-ce pas?

--Je ne sais pas si cela est possible, mais il y a faon d'enlever et M.
le comte Philippe, que je sache, n'a jamais travaill dans la ferie.

--Vos arguments sont frappants, monsieur, et je ne suis qu'un fou!...
Oh! monsieur! courons! courons! Je m'en remets entirement  vous!...
Comment ne vous croirais-je pas quand nul autre que vous ne me crot?
Quand vous tes le seul  ne pas sourire quand on prononce le nom
d'Erik.

Disant cela, le jeune homme, dont les mains brlaient de fivre, avait,
dans un geste spontan, pris les mains du Persan. Elles taient glaces.

Silence! fit le Persan en s'arrtant et en coutant les bruits
lointains du thtre et les moindres craquements qui se produisaient
dans les murs et dans les couloirs voisins. Ne prononons plus ce mot-l
ici. Disons: _Il_; nous aurons moins de chances d'attirer son
attention...

--Vous le croyez donc bien prs de nous?

--Tout est possible, monsieur ... s'il n'est pas en ce moment avec sa
victime, _dans la demeure du Lac_.

--Ah! vous aussi, vous connaissez cette demeure?

--... S'il n'est pas dans cette demeure, il peut tre dans ce mur, dans
ce plancher, dans ce plafond! Que sais-je?... L'oeil dans cette
serrure!... L'oreille dans cette poutre!...

Et le Persan, en le priant d'assourdir le bruit de ses pas, entrana
Raoul dans des couloirs que le jeune homme n'avait jamais vus, mme au
temps o Christine le promenait dans ce labyrinthe.

--Pourvu, fit le Persan, pourvu que Darius soit arriv!

--Qui est-ce, Darius? interrogea encore le jeune homme en courant.

--Darius! c'est mon domestique ...

Ils taient en ce moment au centre d'une vritable place dserte, pice
immense qu'clairait mal un lumignon. Le Persan arrta Raoul et, tout
bas, si bas que Raoul avait peine  l'entendre, il lui demanda:

Qu'est-ce que vous avez dit au commissaire?

--Je lui ai dit que le voleur de Christine Daa tait l'ange de la
musique, dit le Fantme de l'Opra, et que son vritable nom tait ...

--Pshutt!... Et le commissaire vous a cru?

--Non.

--Il n'a point attach  ce que vous disiez quelque importance?

--Aucune!

--Il vous a pris un peu pour un fou?

--Oui.

--Tant mieux! soupira le Persan.

Et la course recommena.

Aprs avoir mont et descendu plusieurs escaliers inconnus de Raoul, les
deux hommes se trouvrent en face d'une porte que le Persan ouvrit avec
un petit passe-partout qu'il tira d'une poche de son gilet. Le Persan,
comme Raoul, tait naturellement en habit. Seulement, si Raoul avait un
chapeau haut de forme, le Persan avait un bonnet d'astrakan, ainsi que
je l'ai dj fait remarquer. C'tait un accroc au code d'lgance qui
rgissait les coulisses, o le chapeau haut de forme est exig, mais il
est entendu qu'en France on permet aux trangers: la casquette de voyage
aux Anglais, le bonnet d'astrakan aux Persans.

Monsieur, dit le Persan, votre chapeau haut de forme va vous gner pour
l'expdition que nous projetons ... Vous feriez bien de le laisser dans
la loge ...

--Quelle loge? demanda Raoul.

--Mais celle de Christine Daa!

Et le Persan, ayant fait passer Raoul par la porte qu'il venait
d'ouvrir, lui montra, en face, la loge de l'actrice.

Raoul ignorait qu'on pt venir chez Christine par un autre chemin que
celui qu'il suivait ordinairement. Il se trouvait alors  l'extrmit du
couloir qu'il avait l'habitude de parcourir en entier avant de frapper 
la porte de la loge.

--Oh! monsieur, vous connaissez bien l'Opra!

--Moins bien que _lui_! fit modestement le Persan!

Et il poussa le jeune homme dans la loge de Christine.

Elle tait telle que Raoul l'avait laisse quelques instants auparavant.

Le Persan, aprs avoir referm la porte, se dirigea vers le panneau trs
mince qui sparait la loge d'un vaste cabinet de dbarras qui y faisait
suite. Il couta, puis, fortement, toussa.

Aussitt, on entendit remuer dans le cabinet de dbarras et, quelques
secondes plus tard, on frappait  la porte de la loge.

Entre! dit le Persan.

Un homme entra, coiff lui aussi d'un bonnet d'astrakan et vtu d'une
longue houppelande.

Il salua et tira de sous son manteau une bote richement cisele. Il la
dposa sur la table de toilette, resalua et se dirigea vers la porte.

Personne ne t'a vu entrer, Darius?

--Non, matre.

--Que personne ne te voie sortir.

Le domestique risqua un coup d'oeil dans le corridor, et, prestement,
disparut.

Monsieur, fit Raoul, je pense  une chose, c'est qu'on peut trs bien
nous surprendre ici, et cela videmment nous gnerait. Le commissaire ne
saurait tarder  venir perquisitionner dans cette loge.

--Bah! ce n'est pas le commissaire qu'il faut craindre.

Le Persan avait ouvert la bote. Il s'y trouvait une paire de longs
pistolets, d'un dessin et d'un ornement magnifiques.

Aussitt aprs l'enlvement de Christine Daa, j'ai fait prvenir mon
domestique d'avoir  m'apporter ces armes, monsieur. Je les connais
depuis longtemps, il n'en est point de plus sres.

--Vous voulez vous battre en duel! interrogea le jeune homme, surpris de
l'arrive de cet arsenal.

--C'est bien, en effet,  un duel que nous allons, monsieur, rpondit
l'autre en examinant l'amorce de ses pistolets. Et quel duel!

Sur quoi, il tendit un pistolet  Raoul et lui dit encore:

Dans ce duel, nous serons deux contre un; mais soyez prt  tout,
monsieur, car je ne vous cache pas que nous allons avoir affaire au plus
terrible adversaire qu'il soit possible d'imaginer. Mais vous aimez
Christine Daa, n'est-ce pas?

--Si je l'aime, monsieur! Mais vous, qui ne l'aimez pas,
m'expliquerez-vous pourquoi je vous trouve prt  risquer votre vie pour
elle!... Vous hassez certainement Erik!

--Non, monsieur, dit tristement le Persan, je ne le hais pas. Si je le
hassais, il y a longtemps qu'il ne ferait plus de mal.

--Il vous a fait du mal  vous?...

--Le mal qu'il m'a fait  moi, je le lui ai pardonn.

--C'est tout  fait extraordinaire, reprit le jeune homme, de vous
entendre parler de cet homme! Vous le traitez de monstre, vous parlez de
ses crimes, il vous a fait du mal et je retrouve chez vous cette piti
inoue qui me dsesprait chez Christine elle-mme!...

Le Persan ne rpondit pas. Il tait all prendre un tabouret et l'avait
apport contre le mur oppos  la grande glace qui tenait tout le pan
d'en face. Puis il tait mont sur le tabouret et, le nez sur le papier
dont le mur tait tapiss, il semblait chercher quelque chose.

Eh bien! monsieur! fit Raoul, qui bouillait d'impatience. Je vous
attends. Allons!

--Allons o? demanda l'autre sans dtourner la tte.

--Mais au devant du monstre! Descendons! Ne m'avez-vous point dit que
vous en aviez le moyen?

--Je le cherche.

Et le nez du Persan se promena encore tout le long de la muraille.

Ah! fit tout  coup l'homme au bonnet, c'est l! et son doigt,
au-dessus de sa tte, appuya sur un coin du dessin du papier.

Puis il se retourna et se jeta  bas du tabouret.

Dans une demi-minute, dit-il, nous serons _sur son chemin!_

Et, traversant toute la loge, il alla tter la grande glace.

Non! Elle ne cde pas encore ... murmura-t-il.

--Oh! nous allons sortir par la glace, fit Raoul!... Comme Christine!...

--Vous saviez donc que Christine Daa tait sortie par cette glace?

--Devant moi, monsieur!... J'tais cach l, sous le rideau du cabinet
de toilette et je l'ai vue disparatre, non point par la glace, mais
dans la glace!

--Et qu'est-ce que vous avez fait?

--J'ai cru, monsieur,  une aberration de mes sens!  la folie!  un
rve!

-- quelque nouvelle fantaisie du fantme, ricana le Persan ... Ah!
monsieur de Chagny, continua-t-il en tenant toujours sa main sur la
glace ... plt au ciel que nous eussions affaire  un fantme! Nous
pourrions laisser dans leur bote notre paire de pistolets!... Dposer
votre chapeau, je vous prie ... l ... et maintenant refermez votre
habit le plus que vous pourrez sur votre plastron ... comme moi ...
rabaissez les revers ... relevez le col ... nous devons nous faire aussi
invisibles que possible....

Il ajouta encore, aprs un court silence, et en pesant sur la glace:

Le dclenchement du contrepoids, quand on agit sur le ressort 
l'intrieur de la loge, est un peu lent  produire son effet. Il n'en
est point de mme quand on est derrire le mur et qu'on peut agir
directement sur le contrepoids. Alors, la glace tourne, instantanment,
et est emporte avec une rapidit folle....

--Quel contrepoids? demanda Raoul.

--Eh bien! mais, celui qui fait se soulever tout ce pan de mur sur son
pivot! Vous pensez bien qu'il ne se dplace pas tout seul, par
enchantement!

Et le Persan, attirant d'une main Raoul, tout contre lui, appuyait
toujours de l'autre (de celle qui tenait le pistolet) contre la glace.

Vous allez voir, tout  l'heure, si vous y faites bien attention, la
glace se soulever de quelques millimtres et puis se dplacer de
quelques autres millimtres de gauche  droite. Elle sera alors sur un
pivot, et elle tournera. On ne saura jamais ce qu'on peut faire avec un
contrepoids! Un enfant peut, de son petit doigt, faire tourner une
maison ... quand un pan de mur, si lourd soit-il, est amen par le
contrepoids sur son pivot, bien en quilibre, il ne pse pas plus qu'une
toupie sur sa pointe.

--a ne tourne pas! fit Raoul, impatient.

--Et! attendez donc! Vous avez le temps de vous impatienter, monsieur!
La mcanique, videmment, est rouille ou le ressort ne marche plus.

Le front du Persan devint soucieux.

Et puis, dit-il, il peut y avoir autre chose.

--Quoi donc, monsieur?

--Il a peut-tre tout simplement coup la corde du contrepoids et
immobilis tout le systme ...

--Pourquoi? Il ignore que nous allons descendre par l?

--Il s'en doute peut-tre, car il n'ignore pas que je connais le
systme.

--C'est lui qui vous l'a montr?

--Non! j'ai cherch derrire lui, et derrire ses disparitions
mystrieuses, et j'ai trouv. Oh! c'est le systme le plus simple des
portes secrtes! c'est une mcanique vieille comme les palais sacrs de
Thbes aux cent portes comme la salle du trpied  Delphes.

--a ne tourne pas!... Et Christine, monsieur!... Christine!...

Le Persan dit froidement:

--Nous ferons tout ce qu'il est humainement possible de faire!... mais
il peut, lui, nous arrter ds les premiers pas!

--Il est donc le matre de ces murs?

--Il commande aux murs, aux portes, aux trappes. Chez nous, on
l'appelait d'un nom qui signifie: l'_amateur de trappes_.

--C'est bien ainsi que Christine m'en avait parl ... avec le mme
mystre et en lui accordant la mme redoutable puissance?... Mais tout
ceci me parat bien extraordinaire!...

Pourquoi ces murs lui obissent-ils,  lui seul? Il ne les a pas
construits?

--Si, monsieur!

Et comme Raoul le regardait, interloqu, le Persan lui fit signe de se
taire, puis son geste lui montra la glace ... Ce fut comme un tremblant
reflet. Leur double image se troubla comme dans une onde frissonnante,
et puis tout redevint immobile.

Vous voyez bien, monsieur, que a ne tourne pas! Prenons un autre
chemin!

--Ce soir, il n'y en a pas d'autres! dclara le Persan, d'une voix
singulirement lugubre ... Et maintenant, attention! et tenez-vous prt
 tirer!

Il dressa lui-mme son pistolet en face de la glace. Raoul imita son
geste. Le Persan attira de son bras rest libre le jeune homme jusque
sur sa poitrine, et soudain la glace tourna dans un blouissement, un
croisement de feux aveuglant; elle tourna, telle l'une des portes
roulantes  compartiments qui s'ouvre maintenant sur les salles
publiques ... elle tourna, emportant Raoul et le Persan dans son
mouvement irrsistible et les jetant brusquement de la pleine lumire 
la plus profonde obscurit.




VIII

DANS LES DESSOUS DE L'OPRA


--La main haute, prte  tirer! rpta htivement le compagnon de Raoul.

Derrire eux, le mur, continuant  faire un tour complet sur lui-mme,
s'tait referm.

Les deux hommes restrent quelques instants immobiles, retenant leur
respiration.

Dans ces tnbres rgnait un silence que rien ne venait troubler.

[Illustration: La figure en feu s'avanait toujours  hauteur d'homme,
sans corps, au-devant des deux hommes effars.]

[Illustration: S'arrtant  chaque pas, piant l'ombre et le silence, le
Persan entrana Raoul.]

Enfin, le Persan se dcida  faire un mouvement, et Raoul l'entendit qui
glissait  genoux, cherchant quelque chose dans la nuit, de ses mains
ttonnantes.

Soudain, devant le jeune homme, les tnbres s'clairrent prudemment au
feu d'une petite lanterne sourde, et Raoul eut un recul instinctif,
comme pour chapper  l'investigation d'un secret ennemi. Mais il
comprit aussitt que ce feu appartenait au Persan, dont il suivait tous
les gestes. Le petit disque rouge se promenait sur les parois, en haut,
en bas, tout autour d'eux, mticuleusement. Ces parois taient formes,
 droite d'un mur,  gauche d'une cloison en planches, au-dessus et
au-dessous des planchers. Et Raoul se disait que Christine avait pass
par l le jour o elle avait suivi la voix de l'_Ange de la musique_. Ce
devait tre l le chemin accoutum d'Erik quand il venait  travers les
murs surprendre la bonne foi et intriguer l'innocence de Christine. Et
Raoul qui se rappelait les propos du Persan, pensa que ce chemin avait
t mystrieusement tabli par les soins du Fantme lui-mme. Or, il
devait apprendre plus tard qu'Erik avait trouv l, tout prpar pour
lui, un corridor secret dont longtemps il tait rest le seul 
connatre l'existence. Ce corridor avait t cr lors de la Commune de
Paris, pour permettre aux geliers de conduire directement leurs
prisonniers aux cachots que l'on avait construits dans les caves, car
les fdrs avaient occup le btiment aussitt aprs le 18 mars et en
avaient fait tout en haut un point de dpart pour les montgolfires
charges d'aller porter dans les dpartements leurs proclamations
incendiaires, et, tout en bas, une prison d'tat.

Le Persan s'tait mis  genoux et avait dpos par terre sa lanterne. Il
semblait occup  une rapide besogne dans le plancher et, tout  coup,
il voila sa lumire.

Alors Raoul entendit un lger dclic et aperut dans le plancher du
corridor un carr lumineux trs ple. C'tait comme si une fentre
venait de s'ouvrir sur les dessous encore clairs de l'Opra. Raoul ne
voyait plus le Persan, mais il le sentit soudain  ses cts et il
entendit son souffle.

Suivez-moi, et faites tout ce que je ferai.

Raoul fut dirig vers la lucarne lumineuse. Alors, il vit le Persan qui
s'agenouillait encore et qui, se suspendant par les mains  la lucarne,
se laissait glisser dans les dessous. Le Persan tenait alors son
pistolet entre les dents.

Chose curieuse, le vicomte avait pleinement confiance dans le Persan.
Malgr qu'il ignort tout de lui, et que la plupart de ses propos
n'eussent fait qu'augmenter l'obscurit de cette aventure, il n'hsitait
point  croire que, dans cette heure dcisive, le Persan tait avec lui
contre Erik. Son motion lui avait paru sincre quand il lui avait parl
du monstre; l'intrt qu'il lui avait montr ne lui semblait point
suspect. Enfin, si le Persan avait nourri quelque sinistre projet contre
Raoul, il n'et pas arm celui-ci de ses propres mains. Et puis, pour
tout dire, ne fallait-il point arriver, cote que cote, auprs de
Christine? Raoul n'avait pas le choix des moyens. S'il avait hsit,
mme avec des doutes sur les intentions du Persan, le jeune homme se ft
considr comme le dernier des lches.

Raoul,  son tour, s'agenouilla et se suspendit  la trappe, des deux
mains. Lchez tout! entendit-il, et il tomba dans les bras du Persan
qui lui ordonna aussitt de se jeter  plat ventre, referma au-dessus de
leurs ttes la trappe, sans que Raoul pt voir par quel stratagme, et
vint se coucher aux cts du vicomte. Celui-ci voulut lui poser une
question, mais la main du Persan s'appuya sur sa bouche et aussitt il
entendit une voix qu'il reconnt pour tre celle du commissaire de
police qui tout  l'heure l'avait interrog.

Raoul et le Persan se trouvaient alors tous deux derrire un
cloisonnement qui les dissimulait parfaitement. Prs de l, un troit
escalier montait  une petite pice, dans laquelle le commissaire devait
se promener en posant des questions, car on entendait le bruit de ses
pas en mme temps que celui de sa voix.

La lumire qui entourait les objets tait bien faible, mais, en sortant
de cette obscurit paisse qui rgnait dans le couloir secret du haut,
Raoul n'eut point de peine  distinguer la forme des choses.

Et il ne put retenir une sourde exclamation, car il y avait l trois
cadavres.

Le premier tait tendu sur l'troit palier du petit escalier qui
montait jusqu' la porte derrire laquelle on entendait le commissaire;
les deux autres avaient roul au bas de cet escalier, les bras en croix.
Raoul, en passant ses doigts  travers le cloisonnement qui le cachait,
et pu toucher la main de l'un de ces malheureux.

Silence! fit encore le Persan dans un souffle.

Lui aussi avait vu les corps tendus et il eut un mot pour tout
expliquer:

_Lui!_

La voix du commissaire se faisait alors entendre avec plus d'clat. Il
rclamait des explications sur le systme d'clairage, que le rgisseur
lui donnait. Le commissaire devait donc se trouver dans le jeu d'orgue
ou dans ses dpendances. Contrairement  ce que l'on pourrait croire,
surtout quand il s'agit d'un thtre d'opra, le jeu d'orgue n'est
nullement destin  faire de la musique.

 cette poque, l'lectricit n'tait employe que pour certains effets
scniques trs restreints et pour les sonneries. L'immense btiment et
la scne elle-mme taient encore clairs au gaz et c'tait toujours
avec le gaz hydrogne qu'on rglait et modifiait l'clairage d'un dcor,
et cela au moyen d'un appareil spcial auquel la multiplicit de ses
tuyaux a fait donner le nom de jeu d'orgue.

Une niche tait rserve  ct du trou du souffleur, au chef
d'clairage, qui, de l, donnait ses ordres  ses employs et en
surveillait l'excution. C'est dans cette niche que,  toutes les
reprsentations, se tenait Mauclair.

Or, Mauclair n'tait point dans sa niche et ses employs n'taient point
 leur place.

Mauclair! Mauclair!

La voix du rgisseur rsonnait maintenant dans les dessous comme dans un
tambour. Mais Mauclair ne rpondait pas.

Nous avons dit qu'une porte ouvrait sur un petit escalier qui montait du
deuxime dessous. Le commissaire la poussa, mais elle rsista: Tiens!
Tiens! fit-il. Voyez donc, monsieur le rgisseur, je ne peux pas ouvrir
cette porte ... est-elle toujours aussi difficile?

Le rgisseur, d'un vigoureux coup d'paule, poussa la porte. Il
s'aperut qu'il poussait en mme temps un corps humain et ne put retenir
une exclamation: ce corps, il le reconnut tout de suite:

Mauclair!

Tous les personnages qui avaient suivi le commissaire dans cette visite
au jeu d'orgue s'avancrent, inquiets.

Le malheureux! Il est mort, gmit le rgisseur.

Mais M. le commissaire Mifroid, que rien ne surprend, tait dj pench
sur ce grand corps.

Non, fit-il, il est ivre-mort! a n'est pas la mme chose.

--Ce serait la premire fois, dclara le rgisseur.

--Alors, on lui a fait prendre un narcotique ... C'est bien possible.

Mifroid se releva, descendit encore quelques marches et s'cria:

Regardez!

 la lueur d'un petit fanal rouge, au bas de l'escalier, deux autres
corps taient tendus. Le rgisseur reconnut les aides de Mauclair ...
Mifroid descendit, les ausculta.

Ils dorment profondment, dit-il. Trs curieuse affaire! Nous ne
pouvons plus douter de l'intervention d'un inconnu dans le service de
l'clairage ... et cet inconnu travaillait videmment pour le
ravisseur!... Mais quelle drle d'ide de ravir une artiste en scne!...
C'est jouer la difficult, cela, ou je ne m'y connais pas! Qu'on aille
me chercher le mdecin du thtre.

Et M. Mifroid rpta:

Curieuse! trs curieuse affaire!

Puis il se tourna vers l'intrieur de la petite pice, s'adressant  des
personnages que, de l'endroit o ils se trouvaient, ni Raoul ni le
Persan ne pouvaient apercevoir.

Que dites-vous de tout ceci, messieurs? demanda-t-il. Il n'y a que vous
qui ne donnez point votre avis. Vous devez bien avoir cependant une
petite opinion ...

Alors, au-dessus du palier, Raoul et le Persan virent s'avancer les deux
figures effares de MM. les directeurs,--on ne voyait que leurs figures
au-dessus du palier--et ils entendirent la voix mue de Moncharmin:

Il se passe ici, monsieur le commissaire, des choses que nous ne
pouvons nous expliquer.

Et les deux figures disparurent.

Merci du renseignement, messieurs, fit Mifroid, goguenard.

Mais le rgisseur, dont le menton reposait alors dans le creux de la
main droite, ce qui est le geste de la rflexion profonde, dit:

Ce n'est point la premire fois que Mauclair s'endort au thtre. Je me
rappelle l'avoir trouv un soir, ronflant dans sa petite niche,  ct
de sa tabatire.

--Il y a longtemps de cela? demanda M. Mifroid, en essuyant avec un soin
mticuleux les verres de son lorgnon, car M. le commissaire tait myope,
ainsi qu'il arrive aux plus beaux yeux du monde.

--Mon Dieu!... fit le rgisseur ... non, il n'y a pas bien longtemps ...
Tenez!... C'tait le soir ... Ma foi oui ... c'tait le soir o la
Carlotta, vous savez bien, monsieur le commissaire, a lanc son fameux
couac!...

--Vraiment, le soir o la Carlotta a lanc son fameux couac?

Et M. Mifroid, ayant remis sur son nez le binocle aux glaces
transparentes, fixa attentivement le rgisseur, comme s'il voulait
pntrer sa pense.

Mauclair prise donc?... demanda-t-il d'un ton ngligent.

--Mais oui, monsieur le commissaire ... Tenez, voici justement sur cette
planchette sa tabatire ... Oh! c'est un grand priseur.

--Et moi aussi! fit M. Mifroid, et il mit la tabatire dans sa poche.

Raoul et le Persan assistrent, sans que nul ne souponnt leur
prsence, au transport des trois corps que des machinistes vinrent
enlever. Le commissaire les suivit et tout le monde derrire lui,
remonta. On entendit, quelques instants encore, leurs pas qui
rsonnaient sur le plateau.

Quand ils furent seuls, le Persan fit signe  Raoul de se soulever.
Celui-ci obit; mais comme, en mme temps, il n'avait point replac la
main haute devant les yeux, prte  tirer, ainsi que le Persan ne
manquait pas de le faire, celui-ci recommanda de prendre  nouveau cette
position et de ne point s'en dpartir, quoi qu'il arrivt.

Mais cela fatigue la main inutilement! murmura Raoul, et si je tire, je
ne serai plus sr de moi!

--Changez votre arme de main, alors! concda le Persan.

--Je ne sais pas tirer de la main gauche!

 quoi le Persan rpondit par cette dclaration bizarre, qui n'tait
point faite videmment pour claircir la situation dans le cerveau
boulevers du jeune homme:

_Il ne s'agit point de tirer de la main gauche ou de la main droite; il
s'agit d'avoir l'une de vos mains place comme si elle allait faire
jouer la gchette d'un pistolet, le bras tant  demi repli; quant au
pistolet en lui-mme, aprs tout, vous pouvez le mettre dans votre
poche_.

Et il ajouta:

Que ceci soit entendu, ou je ne rponds plus de rien! C'est une
question de vie ou de mort. Maintenant, silence et suivez-moi!

Ils se trouvaient alors dans le deuxime dessous; Raoul ne faisait
qu'entrevoir  la lueur de quelques lumignons immobiles,  et l, dans
leurs prisons de verre, une infime partie de cet abme extravagant,
sublime et enfantin, amusant comme une bote de Guignol, effrayant comme
un gouffre, que sont les dessous de la scne  l'Opra.

Ils sont formidables et au nombre de cinq. Ils reproduisent tous les
plans de la scne, ses trappes et ses trapillons. Les costires seules y
sont remplaces par des rails. Des charpentes transversales supportent
trappes et trapillons. Des poteaux, reposant sur des ds de fonte ou de
pierre, de sablires ou chapeaux de forme, forment des sries de
fermes qui permettent de laisser un libre passage aux gloires et
autres combinaisons ou trucs. On donne  ces appareils une certaine
stabilit en les reliant au moyen de crochets de fer et suivant les
besoins du moment. Les treuils, les tambours, les contrepoids sont
gnreusement distribus dans les dessous. Ils servent  manoeuvrer les
grands dcors,  oprer les changements  vue,  provoquer la
disparition subite des personnages de frie.

C'est des dessous, ont dit MM. X., Y., Z., qui ont consacr  l'oeuvre de
Garnier une tude si intressante, c'est des dessous qu'on transforme
les cacochymes en beaux cavaliers, les sorcires hideuses en fes
radieuses de jeunesse. Satan vient des dessous, de mme qu'il s'y
enfonce. Les lumires de l'enfer s'en chappent, les choeurs des dmons y
prennent place.

... Et les fantmes s'y promnent comme chez eux ...

       *       *       *       *       *

Raoul suivait le Persan, obissant  la lettre  ses recommandations,
n'essayant point de comprendre les gestes qu'il lui ordonnait ... se
disant qu'il n'avait plus d'espoir qu'en lui.

... Qu'et-il fait sans son compagnon, dans cet effarant ddale?

N'et-il point t arrt  chaque pas, par l'entrecroisement prodigieux
des poutres et des cordages? Ne se serait-il point pris,  ne pouvoir
s'en dptrer, dans cette toile d'araigne gigantesque?

Et s'il avait pu passer  travers ce rseau de fils et de contrepoids
sans cesse renaissant devant lui, ne courait-il point le risque de
tomber dans l'un de ces trous qui s'ouvraient par instants sous ses pas
et dont l'oeil n'apercevait point le fond de tnbres!

... Ils descendaient ... Ils descendaient encore ...

Maintenant, ils taient dans le troisime dessous.

Et leur marche tait toujours claire par quelque lumignon lointain ...

Plus l'on descendait et plus le Persan semblait prendre de prcautions
... Il ne cessait de se retourner vers Raoul et de lui recommander de se
tenir comme il le fallait, en lui montrant la faon dont il tenait
lui-mme son poing, maintenant dsarm, mais toujours prt  tirer comme
s'il avait eu un pistolet.

Tout  coup une voix retentissante les cloua sur place. Quelqu'un,
au-dessus d'eux, hurlait.

Sur le plateau tous les fermeurs de portes! Le commissaire de police
les demande ...

... On entendit des pas, et des ombres glissrent dans l'ombre. Le
Persan avait attir Raoul derrire un portant ... Ils virent passer prs
d'eux, au-dessus d'eux, des vieillards courbs par les ans et le fardeau
ancien des dcors d'opra. Certains pouvaient  peine se traner ...;
d'autres, par habitude, l'chin basse et les mains en avant,
cherchaient des portes  fermer.

Car c'taient les fermeurs de portes ... les anciens machinistes puiss
et dont une charitable direction avait eu piti ... Elle les avait faits
fermeurs de portes dans les dessous, dans les dessus. Ils allaient et
venaient sans cesse du haut en bas de la scne pour fermer les
portes--et ils taient aussi appels en ce temps-l, car depuis, je
crois bien qu'ils sont tous morts, les chasseurs de courants d'air:

Les courants d'air, d'o qu'ils viennent, sont trs mauvais pour la
voix[3].

Le Persan et Raoul se flicitrent en _a parte_ de cet incident qui les
dbarrassait de tmoins gnants, car quelques-uns des fermeurs de
portes, n'ayant plus rien  faire et n'ayant gure de domicile,
restaient par paresse ou par besoin  l'Opra, o ils passaient la nuit.
On pouvait se heurter  eux, les rveiller, s'attirer une demande
d'explications. L'enqute de M. Mifroid gardait momentanment nos deux
compagnons de ces mauvaises rencontres.

Mais ils ne furent point longtemps  jouir de leur solitude ... D'autres
ombres, maintenant, descendaient le mme chemin par o les fermeurs de
portes taient monts. Ces ombres avaient chacune devant elle une
petite lanterne ... qu'elles agitaient fort, la portant en haut, en bas,
examinant tout autour d'elles et semblant, de toute vidence, chercher
quelque chose ou quelqu'un.

Diable! murmura le Persan ... je ne sais pas ce qu'ils cherchent, mais
ils pourraient bien nous trouver ... fuyons!... vite!... La main en
garde, monsieur, toujours prte  tirer!... Ployons le bras, davantage,
l!... la main  hauteur de l'oeil, comme si vous vous battiez en duel et
que vous attendiez le commandement de feu!... Laissez donc votre
pistolet dans votre poche!... Vite, descendons! (Il entranait Raoul
dans le quatrime dessous) ...  hauteur de l'oeil question de vie ou de
mort!... L, par ici, cet escalier! (ils arrivaient au cinquime
dessous) ... Ah! quel duel, monsieur, quel duel!...

Le Persan tant arriv en bas du cinquime dessous, souffla ... Il
paraissait jouir d'un peu plus de scurit qu'il n'en avait montr tout
 l'heure, quand tous deux s'taient arrts au troisime, mais
cependant il ne se dpartissait pas de l'attitude de la main!...

Raoul eut le temps de s'tonner une fois de plus--sans, du reste, faire
aucune nouvelle observation, aucune! car en vrit, ce n'tait pas le
moment--de s'tonner, dis-je, en silence, de cette extraordinaire
conception de la dfense personnelle qui consistait  garder son
pistolet dans sa poche pendant que la main restait toute prte  s'en
servir comme si le pistolet tait encore dans la main,  hauteur de
l'oeil; position d'attente du commandement de feu! dans le duel de
cette poque.

Et,  ce propos, Raoul croyait pouvoir penser encore ceci: Je me
rappelle fort bien ce qu'il m'a dit: Ce sont des pistolets dont je suis
sr.

D'o il semblait logique de tirer cette conclusion interrogative:
Qu'est-ce que a peut bien lui faire d'tre sr d'un pistolet dont il
trouve inutile de se servir?

Mais le Persan l'arrta dans ses vagues essais de cogitation. Lui
faisant signe de se tenir en place, il remonta de quelques degrs
l'escalier qu'il venait de quitter. Puis rapidement, il revint auprs de
Raoul.

Nous sommes stupides, lui souffla-t-il, nous allons tre bientt
dbarrasss des ombres aux lanternes ... Ce sont les pompiers qui font
leur ronde[4].

Les deux hommes restrent alors sur la dfensive pendant au moins cinq
longues minutes, puis le Persan entrana  nouveau Raoul vers l'escalier
qu'ils venaient de descendre; mais, tout  coup, son geste lui ordonna 
nouveau l'immobilit.

... Devant eux, la nuit remuait.

 plat ventre! souffla le Persan.

Les deux hommes s'allongrent sur le sol.

Il n'tait que temps.

... Une ombre qui ne portait cette fois aucune lanterne, ... une ombre
simplement dans l'ombre passait.

Elle passa prs d'eux  les toucher.

Ils sentirent, sur leurs visages, le souffle chaud de son manteau ...

Car ils purent suffisamment la distinguer pour voir que l'ombre avait un
manteau qui l'enveloppait de la tte aux pieds. Sur la tte, un chapeau
de feutre mou.

... Elle s'loigna, rasant les murs du pied et quelquefois, donnant,
dans les coins, des coups de pied aux murs.

Ouf! fit le Persan ... nous l'avons chapp belle ... Cette ombre me
connat et m'a dj ramen deux fois dans le bureau directorial.

--C'est quelqu'un de la police du thtre? demanda Raoul.

--C'est quelqu'un de bien pis! rpondit sans autre explication le
Persan[5].

--Ce n'est pas ... _lui_?

--_Lui_?... s'il n'arrive pas par derrire, nous verrons toujours ses
yeux d'or!... C'est un peu notre force dans la nuit. Mais il peut
arriver par derrire ...  pas de loup ... et nous sommes morts si nous
ne tenons pas toujours nos mains comme si elles allaient tirer, 
hauteur de l'oeil, par devant!

Le Persan n'avait pas fini de formuler  nouveau cette ligne
d'attitude que, devant les deux hommes, une figure fantastique apparut.

... Une figure tout entire ... un visage; non point seulement deux yeux
d'or.

... Mais tout un visage lumineux ... toute une figure en feu!

Oui, une figure en feu qui s'avanait  hauteur d'homme, _mais sans
corps!_

Cette figure dgageait du feu.

Elle paraissait, dans la nuit, comme une flamme  forme de figure
d'homme.

Oh! fit le Persan dans ses dents, c'est la premire fois que je la
vois!... Le lieutenant de pompiers n'tait pas fou! Il l'avait bien vue,
lui!... Qu'est-ce que c'est que cette flamme-l? Ce n'est pas _lui_!
mais c'est peut-tre _lui_ qui nous l'envoie!... Attention!...
Attention!... Votre main  hauteur de l'oeil, au nom du ciel!... 
hauteur de l'oeil!

La figure en feu qui paraissait une figure d'enfer--de dmon
embras--s'avanait toujours  hauteur d'homme, sans corps, au-devant
des deux hommes effars ...

_Il_ nous envoie peut-tre cette figure-l par devant, pour mieux nous
surprendre par derrire ... ou sur les cts ... on ne sait jamais avec
lui!... Je connais beaucoup de ses trucs!... mais celui-l!...
celui-l!... je ne le connais pas encore!... Fuyons!... par prudence!...
n'est-ce pas?... par prudence!... la main  hauteur de l'oeil.

Et ils s'enfuirent, tous les deux, tout au long du long corridor
souterrain qui s'ouvrait devant eux.

Au bout de quelques secondes de cette course, qui leur parut de longues,
longues minutes, ils s'arrtrent.

Pourtant, dit le Persan, _il_ vient rarement par ici! Ce ct-ci ne le
regarde pas!... Ce ct-ci ne conduit pas au Lac ni  la demeure du
Lac!... Mais il sait peut-tre que nous sommes _ ses trousses_!... bien
que je lui aie promis de le laisser tranquille dsormais et de ne plus
m'occuper de ses histoires.

Ce disant, il tourna la tte, et Raoul aussi tourna la tte.

Or, ils aperurent encore la tte en feu derrire leurs deux ttes. Elle
les avait suivis ... Et elle avait d courir aussi et peut-tre plus
vite qu'eux, car il leur parut qu'elle s'tait rapproche.

En mme temps, ils commencrent  distinguer un certain bruit dont il
leur tait impossible de deviner la nature; ils se rendirent simplement
compte que ce bruit semblait se dplacer et se rapprocher avec la
flamme-figure-d'homme. C'taient des grincements ou plutt crissements,
comme si des milliers d'ongles se fussent raills au tableau noir,
bruit effroyablement insupportable qui est encore produit quelquefois
par une petite pierre  l'intrieur du bton de craie qui vient grincer
contre le tableau noir.

Ils reculrent encore, mais la figure-flamme avanait, avanait
toujours, gagnant sur eux. On pouvait voir trs bien ses traits
maintenant. Les yeux taient tout ronds et fixes, le nez un peu de
travers et la bouche grande avec une lvre infrieure en demi-cercle,
pendante;  peu prs comme les yeux, le nez et la lvre de la lune,
quand la lune est toute rouge, couleur de sang.

Comment cette lune rouge glissait-elle dans les tnbres,  hauteur
d'homme sans point d'appui, sans corps pour la supporter, du moins
apparemment? Et comment allait-elle si vite, tout droit, avec ses yeux
fixes, si fixes? Et tout ce grincement, craquement, crissement qu'elle
tranait avec elle, d'o venait-il?

 un moment, le Persan et Raoul ne purent plus reculer et ils
s'aplatirent contre la muraille, ne sachant ce qu'il allait advenir
d'eux  cause de cette figure incomprhensible de feu et surtout,
maintenant, du bruit plus intense, plus grouillant, plus vivant, trs
nombreux, car certainement ce bruit tait fait de centaines de petits
bruits qui remuaient dans les tnbres, sous la tte-flamme.

Elle avance, la tte-flamme ... la voil!... avec son bruit!... la voil
 hauteur!...

Et les deux compagnons, aplatis contre la muraille, sentent leurs
cheveux se dresser d'horreur sur leurs ttes, car ils savent maintenant
d'o viennent les mille bruits. Ils viennent en troupe, rouls dans
l'ombre par d'innombrables petits flots presss, plus rapides que les
flots qui trottent sur le sable,  la mare montante, des petits flots
de nuit qui moutonnent sous la lune, sous la lune tte-flamme.

Et les petits flots leur passent dans les jambes, leur montent dans les
jambes, irrsistiblement. Alors, Raoul et le Persan ne peuvent plus
retenir leurs cris d'horreur, d'pouvante et de douleur.

Ils ne peuvent plus, non plus, continuer de tenir leurs mains  hauteur
de l'oeil,--tenue du duel au pistolet  cette poque, avant le
commandement de: Feu!--Leurs mains descendent  leurs jambes pour
repousser les petits lots luisants, et qui roulent des petites choses
aigus, des flots qui sont pleins de pattes, et d'ongles, et de griffes,
et de dents.

Oui, oui, Raoul et le Persan sont prts  s'vanouir comme le lieutenant
de pompiers Papin. Mais la tte-feu s'est retourne vers eux  leur
hurlement. Et elle leur parle:

Ne bougez pas! Ne bougez pas!... Surtout, ne me suivez pas!... C'est
moi le tueur de rats!... Laissez-moi passer avec mes rats!...

Et brusquement, la tte-feu disparat, vanouie dans les tnbres,
cependant que devant elle le couloir, au loin s'claire, simple rsultat
de la manoeuvre que le tueur de rats vient de faire subir  sa lanterne
sourde. Tout  l'heure, pour ne point effaroucher les rats devant lui,
il avait tourn sa lanterne sourde sur lui-mme, illuminant sa propre
tte; maintenant pour hter sa fuite, il claire l'espace noir devant
elle ... Alors il bondit, entranant avec lui tous les flots de rats,
grimpants, crissants, tous les mille bruits ...

Le Persan et Raoul, librs, respirent, quoique tremblants encore.

J'aurais d, me rappeler qu'Erik m'avait parl de tueur de rats, fit le
Persan, mais il ne m'avait pas dit qu'il se prsentait sous cet aspect
... et c'est bizarre que je ne l'aie jamais rencontr[6].

Ah! j'ai bien cru que c'tait encore l l'un des tours du monstre!...
soupira-t-il ... Mais non! Il ne vient jamais dans ces parages!

--Nous sommes donc bien loin du lac? interrogea Raoul. Quand donc
arriverons-nous, monsieur?... Allons au lac! Allons au lac!... Quand
nous serons au lac, nous appellerons, nous secouerons les murs, nous
crierons!... Christine nous entendra!... Et _Lui_ aussi nous
entendra!... Et puisque vous le connaissez, nous lui parlerons!

--Enfant! fit le Persan ... Nous n'entrerons jamais dans la demeure du
Lac par le Lac!

--Pourquoi cela?

--Parce que c'est l qu'il a accumul toute sa dfense ... Moi-mme je
n'ai jamais pu aborder sur l'autre rive!... sur la rive de la maison?...
Il faut traverser le lac d'abord ... et il est bien gard!... Je crains
que plus d'un de ceux--anciens machinistes, vieux fermeurs de
portes,--que l'on n'a jamais revus, n'aient simplement tent de travers
le lac ... C'est terrible ... J'ai failli moi-mme y rester ... Si le
monstre ne m'avait reconnu  temps!... Un conseil, monsieur, n'approchez
jamais du Lac ... Et surtout, bouchez-vous les oreilles si vous entendez
chanter _la Voix sous l'eau_, la voix de la Sirne.

--Mais alors, reprit Raoul dans un transport de fivre, d'impatience et
de rage, que faisons-nous ici?... Si vous ne pouvez rien pour Christine,
laissez-moi au moins mourir pour elle.

Le Persan essaya de calmer le jeune homme.

Nous n'avons qu'un moyen de sauver Christine Daa, croyez-moi, c'est de
pntrer dans cette demeure sans que le monstre s'en aperoive.

--Nous pouvons esprer cela, monsieur?

--Eh! si je n'avais pas cet espoir-l, je ne serais pas venu vous
chercher!

--Et par o peut-on entrer dans la demeure du Lac, sans passer par le
Lac?

--Par le troisime dessous, d'o nous avons t si malencontreusement
chasss ... monsieur, et o nous allons retourner de ce pas ... Je vais
vous dire, monsieur, fit le Persan, la voix soudain altre ... je vais
vous dire l'endroit exact ... Cela se trouve entre une ferme et un dcor
abandonn du _Roi de Lahore_, exactement, exactement  l'endroit o est
mort Joseph Buquet ...

--Ah! ce chef machiniste que l'on a trouv pendu?

--Oui, monsieur, ajouta sur un singulier ton le Persan, et dont on n'a
pu retrouver la corde!... Allons! du courage ... et en route!... et
remettez votre main en garde, monsieur ... Mais o sommes-nous donc?

--Le Persan dut allumer  nouveau sa lanterne sourde. Il en dirigea le
jet lumineux sur deux vastes corridors qui se croisaient  angle droit
et dont les votes se perdaient  l'infini.

Nous devons tre, dit-il, dans la partie rserve plus particulirement
au service des eaux ... Je n'aperois aucun feu venant des calorifres.

Il prcda Raoul, cherchant son chemin, s'arrtant brusquement quand il
redoutait le passage de quelque _hydraulicien_, puis ils eurent  se
garer de la lueur d'une sorte de forge souterraine que l'on finissait
d'teindre et devant laquelle Raoul reconnut les dmons entr'aperus par
Christine, lors de son premier voyage au jour de sa premire captivit.

Ainsi, ils revenaient peu  peu jusque sous les prodigieux dessous de la
scne.

Ils devaient tre alors tout au fond de la cuve,  une trs grande
profondeur, si l'on songe que l'on a creus la terre _ quinze mtres
au-dessous des couches d'eau_ qui existaient dans toute cette partie de
la capitale; et l'on dut puiser toute l'eau ... On en retira tant que,
pour se faire une ide de la masse d'eau expulse par les pompes, il
faudrait se reprsenter en surface la cour du Louvre et en hauteur une
fois et demie les tours de Notre-Dame. Tout de mme, il fallut garder un
lac.

 ce moment, le Persan toucha une paroi et dit:

Si je ne me trompe pas, voici un mur qui pourrait bien appartenir  la
demeure du lac!

II frappait alors contre une paroi de la cuve. Et peut-tre n'est-il
point inutile que le lecteur sache comment avaient t construits le
fond et les parois de la cuve.

Afin d'viter que les eaux qui entourent la construction, ne restassent
en contact immdiat avec les murs soutenant tout l'tablissement de la
machinerie thtrale, dont l'ensemble de charpentes, de menuiserie, de
serrurerie, de toiles peintes  la dtrempe doit tre tout spcialement
prserv de l'humidit, _l'architecte s'est vu dans la ncessit
d'tablir partout une double enveloppe_.

Le travail de cette double enveloppe demanda toute une anne. C'est
contre le mur de la premire enveloppe intrieure que frappait le
Persan, en parlant  Raoul de la demeure du Lac. Pour quelqu'un qui et
connu l'architecture du monument, le geste du Persan semblait indiquer
que _la mystrieuse maison d'Erik avait t construite dans la double
enveloppe_, forme d'un gros mur construit en batardeau, puis par un mur
de briques, une norme couche de ciment et un autre mur de plusieurs
mtres d'paisseur.

Aux paroles du Persan, Raoul s'tait jet contre la paroi, et avidement
avait cout.

... Mais il n'entendit rien ... rien que des pas lointains qui
rsonnaient sur le plancher dans les parties hautes du thtre.

Le Persan avait  nouveau teint sa lanterne.

Attention! fit-il ... gare  la main! et maintenant silence! car nous
allons essayer encore de pntrer chez lui.

Et il l'entrana jusqu'au petit escalier que tout  l'heure ils avaient
descendu.

... Ils remontrent, s'arrtant  chaque marche, piant l'ombre et le
silence ...

Ainsi se retrouvrent-ils au troisime dessous ...

Le Persan fit alors signe  Raoul de se mettre  genoux, et c'est ainsi,
en se tranant sur les genoux et sur une main--l'autre main tant
toujours dans la position indique--qu'ils arrivrent contre la paroi du
fond.

Contre cette paroi, il y avait une vaste toile abandonne du dcor du
_Roi de Lahore_.

... Et, tout prs de ce dcor, un portant ...

Entre ce dcor et ce portant, il y avait tout juste la place d'un corps.

... Un corps, qu'un jour on avait trouv pendu ... le corps de Joseph
Buquet.

       *       *       *       *       *

Le Persan, toujours sur ses genoux, s'tait arrt. Il coutait.

[Illustration: Muette d'horreur, Christine coutait la lamentation
d'Erik.]

[Illustration: Le supplice de la fort magique produisait son effet sur
Raoul, et c'est en vain que le Persan essayait de le combattre en
raisonnant le plus tranquillement du monde le pauvre vicomte.]

[Illustration: Je te disais qu'il y avait quelqu'un!... La vois-tu
maintenant, la fentre? la fentre lumineuse!... Tout l-haut!... Elle
sert  regarder dans la chambre des supplices!]

[Illustration:--Si, dans deux minutes, mademoiselle, vous n'avez pas
tourn le scorpion, moi je tourne la sauterelle ... et la sauterelle, a
saute joliment bien!...]

Un moment, il sembla hsiter et regarda Raoul, puis ses yeux se fixrent
au-dessus, vers le deuxime dessous, qui leur envoyait la faible lueur
d'une lanterne, dans l'intervalle de deux planches.

Evidemment, cette lueur gnait le Persan.

Enfin, il hocha la tte et se dcida.

Il se glissa entre le portant et le dcor du _Roi de Lahore_.

Raoul tait sur ses talons.

La main libre du Persan ttait la paroi. Raoul le vit un instant appuyer
fortement sur la paroi, comme il avait appuy sur le mur de la loge de
Christine ...

... Et une pierre bascula ...

Il y avait maintenant un trou dans la paroi ...

Le Persan sortit cette fois son pistolet de sa poche et indiqua  Raoul
qu'il devait l'imiter. Il arma le pistolet.

Et rsolument, toujours  genoux, il s'engagea dans le trou que la
pierre, en basculant, avait fait dans le mur.

Raoul, qui avait voulu passer le premier, dut se contenter de le suivre.

Ce trou tait fort troit. Le Persan s'arrta presque tout de suite.
Raoul l'entendait tter la pierre autour de lui. Et puis, il sortit
encore sa lanterne sourde et se pencha en avant, examina quelque chose
sous lui et teignit aussitt la lanterne. Raoul l'entendit qui lui
disait dans un souffle:

Il va falloir nous laisser tomber de quelques mtres, sans bruit;
dfaites vos bottines.

Le Persan procdait dj lui-mme  cette opration. Il passa ses
chaussures  Raoul.

Dposez-les, fit-il, au del du mur ... Nous les retrouverons en
sortant[7].

Sur ce, le Persan avana un peu. Puis, il se retourna tout  fait,
toujours  genoux et se trouva ainsi tte  tte avec Raoul. Il lui dit:

Je vais me suspendre par les mains  l'extrmit de la pierre et me
laisser tomber _dans sa maison_. Ensuite, vous ferez exactement comme
moi. N'ayez crainte: je vous recevrai dans mes bras.

Le Persan fit comme il le disait; et, au-dessous de lui, Raoul entendit
bientt un bruit sourd qui tait produit videmment par la chute du
Persan. Le jeune homme tressaillit dans la crainte que ce bruit ne
rvlt leur prsence.

Cependant, plus que ce bruit, l'absence de tout autre bruit tait pour
Raoul un affreux sujet d'angoisse. Comment! d'aprs le Persan, ils
venaient de pntrer dans les murs mmes de la demeure du Lac, et l'on
n'entendait point Christine!... Pas un cri!... Pas un appel!... Pas un
gmissement!... Grands dieux! arriveraient-ils trop tard?...

Raclant, de ses genoux, la muraille, s'accrochant  la pierre de ses
doigts nerveux, Raoul,  son tour, se laissa tomber.

Et aussitt il sentit une treinte.

C'est moi! fit le Persan, silence!

Et ils restrent immobiles, coutant ...

Jamais, autour d'eux, la nuit n'avait t plus opaque ...

Jamais le silence plus pesant ni plus terrible.

Raoul s'enfonait les ongles dans les lvres pour ne pas hurler:
Christine! C'est moi!... Rponds-moi, si tu n'es pas morte, Christine?

Enfin, le jeu de la lanterne sourde recommena. Le Persan en dirigea les
rayons au-dessus de leurs ttes, contre la muraille, cherchant le trou
par lequel ils taient venus et ne le trouvant plus ...

Oh! fit-il ... la pierre s'est referme d'elle-mme.

Et le jet lumineux de la lanterne descendit le long du mur, puis
jusqu'au parquet.

Le Persan se baissa et ramassa quelque chose, une sorte de fil qu'il
examina une seconde et rejeta avec horreur.

_Le fil du Pendjab!_ murmura-t-il.

--Qu'est-ce? demanda Raoul.

--a, rpondit le Persan en frissonnant, a pourrait bien tre la corde
du pendu que l'on a tant cherche!...

Et, subitement pris d'une anxit nouvelle, il promena le petit disque
rouge de sa lanterne sur les murs ... Ainsi il claira, vnement
bizarre, un tronc d'arbre qui semblait encore tout vivant avec ses
feuilles ... et les branches de cet arbre montaient le long de la
muraille et allaient se perdre dans le plafond.

 cause de la petitesse du disque lumineux, il tait difficile d'abord
de se rendre compte des choses ... on voyait un coin de branches ... et
puis une feuille ... et une autre ... et  ct, on ne voyait rien du
tout ... rien que le jet lumineux qui semblait se reflter lui-mme ...
Raoul glissa sa main sur ce rien du tout, sur ce reflet ...

Tiens! fit-il ... le mur, c'est une glace!

--Oui, une glace! dit le Persan, sur le ton de l'motion la plus
profonde. Et il ajouta, en passant sa main qui tenait le pistolet sur
son front en sueur:

--Nous sommes tombs dans la chambre des supplices!




IX

INTRESSANTES ET INSTRUCTIVES TRIBULATIONS D'UN PERSAN DANS LES DESSOUS
DE L'OPRA

_Rcit du Persan._


Le Persan a racont lui-mme comment il avait vainement tent, jusqu'
cette nuit-l, de pntrer dans la demeure du Lac par le lac; comment il
avait dcouvert l'entre du troisime dessous, et comment, finalement,
le vicomte de Chagny et lui se trouvrent aux prises avec l'infernale
imagination du fantme dans la _chambre des supplices_. Voici le rcit
crit qu'il nous a laiss (dans des conditions qui seront prcises plus
tard) et auquel je n'ai pas chang un mot. Je le donne tel quel, parce
que je n'ai pas cru devoir passer sous silence les aventures
personnelles du daroga autour de la maison du Lac, avant qu'il y tombt
de compagnie avec Raoul. Si, pendant quelques instants, ce dbut fort
intressant semble un peu nous loigner de la chambre des supplices, ce
n'est que pour mieux nous y ramener tout de suite, aprs vous avoir
expliqu des choses fort importantes et certaines attitudes et manires
de faire du Persan, qui ont pu paratre bien extraordinaires.

C'tait la premire fois que je pntrais dans la maison du Lac, crit
le Persan. En vain, avais-je pri _l'amateur de trappes_--c'est ainsi
que, chez nous, en Perse, on appelait Erik--de m'en ouvrir les
mystrieuses portes. Il s'y tait toujours refus. Moi qui tais pay
pour connatre beaucoup de ses secrets et de ses trucs, j'avais en vain
essay, par ruse, de forcer la consigne. Depuis que j'avais retrouv
Erik  l'Opra, o il semblait avoir lu domicile, souvent, je l'avais
pi, tantt dans les couloirs du dessus, tantt dans ceux du dessous,
tantt sur la rive mme du Lac, alors qu'il se croyait seul, qu'il
montait dans la petite barque et qu'il abordait directement au mur d'en
face. Mais l'ombre qui l'entourait tait toujours trop opaque, pour me
permettre de voir  quel endroit exact il faisait jouer sa porte dans le
mur. La curiosit et aussi une ide redoutable, qui m'tait venue en
rflchissant  quelques propos que le monstre m'avait tenus, me
poussrent, un jour que je me croyais seul  mon tour,  me jeter dans
la petite barque et  la diriger vers cette partie du mur o j'avais vu
disparatre Erik. C'est alors que j'avais eu affaire  la Sirne qui
gardait les abords de ces lieux, et dont le charme avait failli m'tre
fatal, dans les conditions prcises que voici. Je n'avais pas plus tt
quitt la rive, que le silence parmi lequel je naviguais fut
insensiblement troubl par une sorte de souffle chantant qui m'entoura.
C'tait  la fois une respiration et une musique; cela montait doucement
des eaux du Lac et j'en tais envelopp sans que je pusse dcouvrir par
quel artifice. Cela me suivait, se dplaait avec moi, et cela tait si
suave, que cela ne me faisait pas peur. Au contraire, dans le dsir de
me rapprocher de la source de cette douce et captivante harmonie, je me
penchai, au-dessus de ma petite barque, vers les eaux, car il ne faisait
point de doute pour moi que ce chant venait des eaux elles-mmes.
J'tais dj au milieu du Lac et il n'y avait personne d'autre dans la
barque que moi; la voix,--car c'tait bien maintenant distinctement une
voix,--tait  ct de moi, sur les eaux. Je me penchai ... Je me
penchai encore ... Le Lac tait d'un calme parfait et le rayon de lune
qui, aprs avoir pass par le soupirail de la rue Scribe, venait
l'clairer, ne me montra absolument rien sur sa surface lisse et noire
comme de l'encre. Je me secouai un peu les oreilles dans le dessein de
me dbarrasser d'un bourdonnement possible, mais je dus me rendre 
cette vidence qu'il n'y a point de bourdonnement d'oreilles si
harmonieux que le souffle chantant qui me suivait et qui maintenant
m'attirait.

Si j'avais t un esprit superstitieux ou facilement accessible aux
fables, je n'aurais point manqu de penser que j'avais affaire  quelque
sirne charge de troubler le voyageur assez hardi pour voyager sur les
eaux de la maison du Lac, mais, Dieu merci! je suis d'un pays o l'on
aime trop le fantastique pour ne point le connatre  fond et je l'avais
moi-mme trop tudi jadis; avec les trucs les plus simples, quelqu'un
qui connat son mtier peut faire travailler la pauvre imagination
humaine.

Je ne doutai donc point que je me trouvais aux prises avec une nouvelle
invention d'Erik, mais encore une fois cette invention tait si parfaite
que, en me penchant au-dessus de la petite barque, j'tais moins pouss
par le dsir d'en dcouvrir la supercherie que de jouir de son charme.

Et je me penchai, je me penchai ...  chavirer.

Tout  coup, deux bras monstrueux sortirent du sein des eaux et
m'agripprent le cou, m'entranant dans le gouffre avec une force
irrsistible. J'tais certainement perdu, si je n'avais eu le temps de
jeter un cri auquel Erik me reconnut.

Car c'tait lui, et au lieu de me noyer, comme il en avait eu
certainement l'intention, il nagea et me dposa doucement sur la rive.

Vois comme tu es imprudent, me dit-il en se dressant devant moi tout
ruisselant de cette eau d'enfer. Pourquoi tenter d'entrer dans ma
demeure! Je ne t'ai pas invit. Je ne veux ni de toi, ni de personne au
monde! Ne m'as-tu sauv la vie que pour me la rendre insupportable? Si
grand que soit le service rendu, Erik finira peut-tre par l'oublier et
tu sais que rien ne peut retenir Erik, pas mme Erik lui-mme.

Il parlait, mais maintenant je n'avais d'autre dsir que de connatre ce
que j'appelais dj _le truc de la sirne_. Il voulut bien contenter ma
curiosit, car Erik, qui est un vrai monstre--pour moi, c'est ainsi que
je le juge, ayant eu, hlas! en Perse, l'occasion de le voir  l'oeuvre
--est encore par certains cts un vritable enfant prsomptueux et
vaniteux, et il n'aime rien tant, aprs avoir tonn son monde, que de
prouver toute l'ingniosit vraiment miraculeuse de son esprit.

Il se mit  rire et me montra une longue tige de roseau.

C'est bte comme chou! me dit-il, mais c'est bien commode pour respirer
et pour chanter dans l'eau! C'est un truc que j'ai appris aux pirates du
Tonkin, qui peuvent ainsi rester cachs des heures entires au fond des
rivires[8].

Je lui parlai svrement.

C'est un truc qui a failli me tuer, fis-je ... et il a t peut-tre
fatal  d'autres!

Il ne me rpondit pas, mais il se leva devant moi avec cet air de menace
enfantine que je lui connais bien.

Je ne m'en laissai pas imposer. Je lui dis trs net:

Tu sais ce que tu m'as promis, Erik! plus de crimes!

--Est-ce que vraiment, demanda-t-il en prenant un air aimable, j'ai
commis des crimes?

--Malheureux!... m'criai-je!... Tu as donc oubli _les heures roses de
Mazenderan?_

--Oui, rpondit-il, triste tout  coup, j'aime mieux les avoir oublies,
mais j'ai bien fait rire la petite sultane.

--Tout cela, dclarai-je, c'est du pass ... mais il y a le prsent ...
et tu me dois compte du prsent, puisque, si je l'avais voulu, il
n'existerait pas pour toi!... Souviens-toi de cela, Erik: je t'ai sauv
la vie!

Et je profitai du tour qu'avait pris la conversation pour lui parler
d'une chose qui, depuis quelque temps, me revenait souvent  l'esprit.

Erik, demandai-je ... Erik, jure-moi ...

--Quoi? fit-il, tu sais bien que je ne tiens pas mes serments. Les
serments sont faits pour attraper les nigauds.

--Dis-moi ... Tu peux bien me dire a,  moi?

--Eh bien?

--Eh bien!... Le lustre ... le lustre? Erik ...

--Quoi, le lustre?

--Tu sais bien ce que je veux dire?

--Ah! ricana-t-il, a, le lustre ... je veux bien te le dire!... _Le
lustre, a n'est pas moi!..._ Il tait trs us, le lustre ...

Quand il riait, Erik tait plus effrayant encore. Il sauta dans la
barque en ricanant d'une faon si sinistre que je ne pus m'empcher de
trembler.

Trs us, cher _Daroga!_[9] Trs us, le lustre!... Il est tomb tout
seul ... Il a fait boum! Et maintenant, un conseil, Daroga, va te scher
si tu ne veux pas attraper un rhume de cerveau!... et ne remonte jamais
dans ma barque ... et surtout n'essaie pas d'entrer dans ma maison ...
je ne suis pas toujours l ... Daroga! Et j'aurais du chagrin  te
ddier _ma Messe des morts!_

Ce disant et ricanant, il tait debout  l'arrire de sa barque et
godillait avec un balancement de singe. Il avait bien l'air alors du
fatal nocher, avec ses yeux d'or en plus. Et puis, je ne vis bientt
plus que ses yeux et enfin il disparut dans la nuit du lac.

C'est  partir de ce jour que je renonai  pntrer dans sa demeure par
le lac! Evidemment, cette entre-l tait trop bien garde, surtout
depuis qu'il savait que je la connaissais. Mais je pensais bien qu'il
devait s'en trouver une autre, car plus d'une fois j'avais vu
disparatre Erik dans le troisime dessous, alors que je le surveillais
et sans que je pusse imaginer comment. Je ne saurais trop le rpter,
depuis que j'avais retrouv Erik, install  l'Opra, je vivais dans une
perptuelle terreur de ses horribles fantaisies, non point en ce qui
pouvait me concerner, certes, mais je redoutais tout de lui pour les
autres[10]. Et quand il arrivait quelque accident, quelque vnement
fatal, je ne manquais point de me dire: C'est peut-tre Erik!... comme
d'autres disaient autour de moi: C'est le Fantme!... Que de fois
n'ai-je point entendu prononcer cette phrase par des gens qui
souriaient! Les malheureux! s'ils avaient su que ce fantme existait en
chair et en os et tait autrement terrible que l'ombre vaine qu'ils
voquaient, je jure bien qu'ils eurent cess de se moquer!... S'ils
avaient su seulement ce dont Erik tait capable, surtout dans un champ
de manoeuvre comme l'Opra! Et s'ils avaient connu le fin fond de ma
pense redoutable!...

Pour moi, je ne vivais plus!.. Bien qu'Erik m'et annonc fort
solennellement qu'il avait bien chang et qu'il tait devenu le plus
vertueux des hommes, _depuis qu'il tait aim pour lui-mme_, phrase qui
me laissa sur le coup affreusement perplexe, je ne pouvais m'empcher de
frmir en songeant au monstre. Son horrible, unique et repoussante
laideur le mettait au ban de l'humanit, et il m'tait apparu bien
souvent qu'il ne se croyait plus, par cela mme, aucun devoir vis--vis
de la race humaine. La faon dont il m'avait parl de ses amours n'avait
fait qu'augmenter mes transes, car je prvoyais, dans cet vnement
auquel il avait fait allusion, sur un ton de hblerie que je lui
connaissais, la cause de drames nouveaux et plus affreux que tout le
reste. Je savais jusqu' quel degr de sublime et dsastreux dsespoir
pouvait aller la douleur d'Erik, et les propos qu'il m'avait
tenus--vaguement annonciateurs de la plus horrible catastrophe--ne
cessaient point d'habiter ma pense redoutable.

D'autre part, j'avais dcouvert le bizarre commerce moral qui s'tait
tabli entre le monstre et Christine Daa. Cach dans la chambre de
dbarras qui fait suite  la loge de la jeune diva, j'avais assist 
des sances admirables de musique, qui plongeaient videmment Christine
dans une merveilleuse extase, mais tout de mme je n'eus point pens que
la voix d'Erik--qui tait retentissante comme le tonnerre ou douce comme
celle des anges,  volont--pt faire oublier sa laideur. Je compris
tout quand je dcouvris que Christine ne l'avait pas encore vu! J'eus
l'occasion de pntrer dans la loge et, me souvenant des leons
qu'autrefois il m'avait donnes, je n'eus point de peine  trouver le
truc qui faisait pivoter le mur qui supportait la glace, et je constatai
par quel truchement de briques creuses, de briques porte-voix, il se
faisait entendre de Christine comme s'il avait t  ses cts. Par l
aussi, je dcouvris le chemin qui conduit  la fontaine et au cachot--au
cachot des communards--et aussi la trappe qui devait permettre  Erik de
s'introduire directement dans les dessous de la scne.

Quelques jours plus tard, quelle ne fut pas ma stupfaction d'apprendre,
de mes propres yeux et de mes propres oreilles qu'Erik et Christine Daa
se voyaient, et de surprendre le monstre, pench sur la petite fontaine
qui pleure, dans le chemin des communards (tout au bout, sous la terre)
et en train de rafrachir le front de Christine Daa vanouie. Un cheval
blanc, le cheval du _Prophte_, qui avait disparu des curies des
dessous de l'Opra, se tenait tranquillement auprs d'eux. Je me
montrai. Ce fut terrible. Je vis des tincelles partir de deux yeux d'or
et je fus, avant que j'aie pu dire un mot, frapp, en plein front, d'un
coup qui m'tourdit. Quand je revins  moi, Erik, Christine et le cheval
blanc avaient disparu. Je ne doutais point que la malheureuse ne ft
prisonnire dans la demeure du Lac. Sans hsitation, je rsolus de
retourner sur la rive, malgr le danger certain d'une pareille
entreprise. Pendant vingt-quatre heures je guettai, cach prs de la
berge noire, l'apparition du monstre, car je pensais bien qu'il devait
sortir, forc qu'il tait d'aller faire ses provisions. Et  ce propos,
je dois dire que, quand il sortait dans Paris ou qu'il osait se montrer
en public, il mettait  la place de son horrible trou de nez, un nez de
carton pte garni d'une moustache, ce qui ne lui enlevait point tout 
fait son air macabre, puisque, lorsqu'il passait, on disait derrire
lui: Tiens, voil le pre Trompe-la-Mort qui passe, mais ce qui le
rendait  peu prs--je dis  peu prs--supportable  voir.

J'tais donc  le guetter sur la rive du Lac,--du Lac Averne, comme il
avait appel, plusieurs fois, devant moi, en ricanant, son lac--et
fatigu de ma longue patience, je me disais encore: Il est pass par une
autre porte, celle du troisime dessous, quand j'entendis un petit
clapotis dans le noir, je vis les deux yeux d'or briller comme des
fanaux, et bientt la barque abordait. Erik sautait sur le rivage et
venait  moi.

Voil vingt-quatre heures que tu es l, me dit-il; tu me gnes! je
t'annonce que tout cela finira trs mal! Et c'est bien toi qui l'auras
voulu! car ma patience est prodigieuse pour toi!... Tu crois me suivre,
immense niais,--(textuel)--et c'est moi qui te suis, et je sais tout ce
que tu sais de moi, ici. Je t'ai pargn hier, dans _mon chemin des
communards_; mais je te le dis, en vrit, que je ne t'y revoie plus!
Tout cela est bien imprudent, ma parole; et je me demande si tu sais
encore ce que parler veut dire!

Il tait si fort en colre que je n'eus garde, dans l'instant, de
l'interrompre. Aprs avoir souffl comme un phoque, il prcisa son
horrible pense--qui correspondait  ma pense redoutable.

Oui, il faut savoir une fois pour toutes--une fois pour toutes, c'est
dit--ce que parler veut dire! Je te dis qu'avec tes imprudences--car tu
t'es fait dj arrter deux fois par l'ombre au chapeau de feutre, qui
ne savait pas ce que tu faisais dans les dessous et qui t'a conduit aux
directeurs, lesquels t'ont pris pour un fantasque Persan amateur de
trucs de ferie et de coulisses de thtre (j'tais l ... oui, j'tais
l dans le bureau; tu sais bien que je suis partout)--je te dis donc
qu'avec tes imprudences, on finira par se demander ce que tu cherches
ici ... et on finira par savoir que tu cherches Erik ... et on voudra,
comme toi, chercher Erik ... et on dcouvrira la maison du Lac. Alors,
tant pis, mon vieux! tant pis!... Je ne rponds plus de rien!

Il souffla encore comme un phoque.

De rien!... Si les secrets d'Erik ne restent pas les secrets d'Erik,
tant pis pour _beaucoup de ceux de la race humaine!_ C'est tout ce que
j'avais  te dire et,  moins que tu ne sois un immense
niais--(textuel)--cela devrait te suffire;  moins que tu ne saches ce
que parler veut dire!...

Il s'tait assis sur la partie arrire de sa barque et tapait le bois de
la petite embarcation avec ses talons, en attendant ce que j'avais  lui
rpondre; je lui dis simplement:

Ce n'est pas Erik que je viens chercher ici!...

--Et qui donc?

--Tu le sais bien: c'est Christine Daa!

Il me rpliqua:

J'ai bien le droit de lui donner rendez-vous chez moi. Je suis aim
pour moi-mme.

--Ce n'est pas vrai, fis-je; tu l'as enleve et tu la retiens
prisonnire!

--coute, me dit-il, me promets-tu de ne plus t'occuper de mes affaires
si je te prouve que je suis aim pour moi-mme?

--Oui, je te le promets, rpondis-je sans hsitation, car je pensais
bien que, pour un tel monstre, telle preuve tait impossible  faire.

--Eh bien, voil! c'est tout  fait simple!... Christine Daa sortira
d'ici comme il lui plaira et y reviendra!... Oui, y reviendra! parce que
cela lui plaira ... y reviendra d'elle-mme, parce qu'elle m'aime pour
moi-mme!...

--Oh! je doute qu'elle revienne!... Mais c'est ton devoir de la laisser
partir.

--Mon devoir, immense niais--(textuel).--C'est ma volont ... ma volont
de la laisser partir, et elle reviendra ... car elle m'aime!... Tout
cela, je te dis, finira par un mariage ... un mariage  la Madeleine,
immense niais (textuel). Me crois-tu,  la fin? Quand je te dis que ma
messe de mariage est dj crite ... tu verras ce _Kyrie_ ...

Il tapota encore ses talons sur le bois de la barque, dans une espce de
rythme qu'il accompagnait  mi-voix en chantant: _Kyrie!... Kyrie!...
Kyrie Eleison!_ ... Tu verras, tu verras cette messe!

--coute, concluai-je, je te croirai si je vois Christine Daa sortir de
la maison du Lac et y revenir librement!

--Et tu ne t'occuperas plus de mes affaires? Eh bien! tu verras cela ce
soir ... Viens au bal masqu. Christine et moi nous irons y faire un
petit tour ... Tu iras ensuite te cacher dans la chambre de dbarras et
tu verras que Christine, qui aura regagn sa loge, ne demandera pas
mieux que de reprendre le chemin des communards.

--C'est entendu!

Si je voyais cela, en effet, je n'aurais qu' m'incliner, car une trs
belle personne a toujours le droit d'aimer le plus horrible monstre,
surtout quand, comme celui-ci, il a la sduction de la musique et quand
cette personne est justement une trs distingue cantatrice.

Et maintenant, va-t'en! car il faut que je parte pour aller faire mon
march!...

Je m'en allai donc, toujours inquiet du ct de Christine Daa mais
ayant surtout, au fond de moi-mme, une pense redoutable, depuis qu'il
l'avait rveille si formidablement  propos de mes imprudences.

Je me disais: Comment tout cela va-t-il finir? Et, bien que je fusse
assez fataliste de temprament, je ne pouvais me dfaire d'une
indfinissable angoisse  cause de l'incroyable responsabilit que
j'avais prise un jour, en laissant vivre le monstre qui menaait
aujourd'hui _beaucoup de ceux de la race humaine_.

 mon prodigieux tonnement, les choses se passrent comme il me l'avait
annonc. Christine Daa sortit de la maison du Lac et y revint plusieurs
fois sans qu'apparemment elle y ft force. Mon esprit voulut alors se
dtacher de cet amoureux mystre, mais il tait fort difficile, surtout
pour moi-- cause de la redoutable pense--de ne point songer  Erik.
Toutefois, rsign  une extrme prudence, je ne commis point la faute
de retourner sur les bords du Lac, ni de reprendre le chemin des
communards. Mais la hantise de la porte secrte du troisime dessous me
poursuivant, je me rendis plus d'une fois directement dans cet endroit
que je savais dsert, le plus souvent dans la journe. J'y faisais des
stations interminables en me tournant les pouces et cach par un dcor
du _Roi de Lahore_, qu'on avait laiss l, je ne sais pas pourquoi, car
on ne jouait pas souvent le _Roi de Lahore_. Tant de patience devait
tre rcompense. Un jour, je vis venir  moi, sur ses genoux, le
monstre. J'tais certain qu'il ne me voyait pas. Il passa entre le dcor
qui se trouvait l et un portant, alla jusqu' la muraille et agit,  un
endroit que je prcisai de loin, sur un ressort qui fit basculer une
pierre, lui ouvrant un passage. Il disparut par ce passage et la pierre
se referma derrire lui. J'avais le secret du monstre, secret qui
pouvait,  mon heure, me livrer la demeure du Lac.

Pour m'en assurer, j'attendis au moins une demi-heure et fis,  mon
tour, jouer le ressort. Tout se passa comme pour Erik. Mais je n'eus
garde de pntrer moi-mme dans le trou, sachant Erik chez lui. D'autre
part, l'ide que je pouvais tre surpris ici par Erik, me rappela
soudain la mort de Joseph Buquet et, ne voulant point compromettre une
pareille dcouverte, qui pouvait tre utile  beaucoup de monde, _
beaucoup de ceux de la race humaine_, je quittai les dessous du thtre,
aprs avoir soigneusement remis la pierre en place, suivant un systme
qui n'avait point vari depuis la Perse.

Vous pensez bien que j'tais toujours trs intress par l'intrigue
d'Erik et de Christine Daa, non point que j'obisse en la circonstance
 une maladive curiosit, mais bien  cause, comme je l'ai dj dit, de
cette pense redoutable qui ne me quittait pas: Si, pensai-je, Erik
dcouvre qu'il n'est pas aim pour lui-mme, nous pouvons nous attendre
 tout. Et, ne cessant d'errer--prudemment--dans l'Opra, j'appris
bientt la vrit sur les tristes amours du monstre. Il occupait
l'esprit de Christine par la terreur, mais le coeur de la douce enfant
appartenait tout entier au vicomte Raoul de Chagny. Pendant que ceux-ci
jouaient tous deux, comme deux innocents fiancs, dans les dessus de
l'Opra--fuyant le monstre--ils ne se doutaient pas que quelqu'un
veillait sur eux. J'tais dcid  tout:  tuer le monstre s'il le
fallait et  donner des explications ensuite  la justice. Mais Erik ne
se montra pas--et je n'en tais pas plus rassur pour cela.

Il faut que je dise tout mon calcul. Je croyais que le monstre, chass
de sa demeure par la jalousie, me permettrait ainsi de pntrer sans
pril dans la maison du Lac, par le passage du troisime dessous.
J'avais tout intrt, pour tout le monde,  savoir exactement ce qu'il
pouvait bien y avoir l dedans! Un jour, fatigu d'attendre une
occasion, je fis jouer la pierre et aussitt j'entendis une musique
formidable; le monstre travaillait, toutes portes ouvertes chez lui, 
son _Don Juan triomphant_. Je savais que c'tait l l'oeuvre de sa vie.
Je n'avais garde de bouger et je restai prudemment dans mon trou obscur.
Il s'arrta un moment de jouer et se prit  marcher  travers sa
demeure, comme un fou. Et il dit tout haut, d'une voix retentissante:
Il faut que tout cela soit fini _avant_! Bien fini! Cette parole
n'tait pas encore pour me rassurer et, comme la musique reprenait, je
fermai la pierre tout doucement. Or, malgr cette pierre ferme,
j'entendais encore un vague chant lointain, lointain, qui montait du
fond de la terre, comme j'avais entendu le chant de la sirne monter du
fond des eaux. Et je me rappelai les paroles de quelques machinistes,
dont on avait souri au moment de la mort de Joseph Buquet: Il y avait
autour du corps du pendu comme un bruit qui ressemblait au chant des
morts.

Le jour de l'enlvement de Christine Daa, je n'arrivai au thtre
qu'assez tard dans la soire et tremblant d'apprendre de mauvaises
nouvelles. J'avais pass une journe atroce, car je n'avais cess,
depuis la lecture d'un journal du matin annonant le mariage de
Christine et du vicomte de Chagny, de me demander si, aprs tout, _je ne
ferais pas mieux de dnoncer le monstre_. Mais la raison me revint et je
restai persuad qu'une telle attitude ne pouvait que prcipiter la
catastrophe possible.

Quand ma voiture me dposa devant l'Opra, je regardai ce monument comme
si j'tais tonn, en vrit, _de le voir encore debout!_

Mais je suis, comme tout bon Oriental, un peu fataliste et j'entrai,
_m'attendant  tout!_

L'enlvement de Christine Daa  l'acte de la prison, qui surprit
naturellement tout le monde, me trouva prpar. C'tait sr qu'Erik
l'avait escamote, comme le roi des prestidigitateurs qu'il est, en
vrit. Et je pensai bien que cette fois c'tait la fin pour Christine
_et peut-tre pour tout le monde_.

Si bien qu'un moment je me demandai si je n'allais pas conseiller  tous
ces gens, qui s'attardaient au thtre, de se sauver. Mais encore je fus
arrt dans cette pense de dnonciation, par la certitude o j'tais
que l'on me prendrait pour un fou. Enfin, je n'ignorais pas que si, par
exemple, je criais pour faire sortir tous ces gens: Au feu! je pouvais
tre la cause d'une catastrophe, touffements dans la fuite,
pitinements, luttes sauvages,--pire que la catastrophe elle-mme.

Toutefois, je me rsolus  agir sans plus tarder, personnellement. Le
moment me semblait, du reste, propice. J'avais beaucoup de chances pour
qu'Erik ne songet,  cette heure, qu' sa captive. Il fallait en
profiter pour pntrer dans sa demeure par le troisime dessous et je
pensai, pour cette entreprise,  m'adjoindre ce pauvre petit dsespr
de vicomte, qui, au premier mot, accepta avec une confiance en moi qui
me toucha profondment; j'avais envoy chercher mes pistolets par mon
domestique. Darius nous rejoignit avec la bote dans la loge de
Christine. Je donnai un pistolet au vicomte et lui conseillai d'tre
prt  tirer comme moi-mme, car, aprs tout, Erik pouvait nous attendre
derrire le mur. Nous devions passer par le chemin des communards et par
la trappe.

Le petit vicomte m'avait demand, en apercevant mes pistolets, si nous
allions nous battre en duel? Certes! et je dis: Quel duel! Mais je n'eus
pas le temps, bien entendu, de rien lui expliquer. Le petit vicomte est
brave, mais tout de mme il ignorait  peu prs tout de son adversaire!
Et c'tait tant mieux!

Qu'est-ce qu'un duel avec le plus terrible des bretteurs  ct d'un
combat avec le plus gnial des prestidigitateurs? Moi-mme, je me
faisais difficilement  cette pense que j'allais entrer en lutte avec
un homme qui n'est visible au fond que lorsqu'il le veut et qui, en
revanche, voit tout autour de lui, quand toute chose pour vous reste
obscure!... Avec un homme dont la science bizarre, la subtilit,
l'imagination et l'adresse lui permettent de disposer de toutes les
forces naturelles, combines pour crer  vos yeux ou  vos oreilles
l'illusion qui vous perd!... Et cela, dans les dessous de l'Opra,
c'est--dire au pays mme de la fantasmagorie! Peut-on imaginer cela
sans frmir? Peut-on seulement avoir une ide de ce qui pourrait arriver
aux yeux ou aux oreilles d'un habitant de l'Opra, si on avait enferm
dans l'Opra--dans ses cinq dessous et ses vingt-cinq dessus--un Robert
Houdin froce et rigolo, tantt qui se moque et tantt qui hait!
tantt qui vide les poches et tantt qui tue!... Pensez-vous  cela:
Combattre l'amateur de trappes?--Mon Dieu! en a-t-il fabriqu chez
nous, dans tous nos palais, de ces tonnantes trappes pivotantes qui
sont les meilleures des trappes!--Combattre l'amateur de trappes au pays
des trappes!...

Si mon espoir tait qu'il n'avait point quitt Christine Daa dans cette
demeure du Lac o il avait d la transporter, une fois encore, vanouie,
ma terreur tait qu'il ft dj quelque part autour de nous, prparant
_le lacet du Pendjab_.

Nul mieux que lui ne sait lancer le lacet du Pendjab et il est le prince
des trangleurs comme il est le roi des prestidigitateurs. Quand il
avait fini de faire rire la petite sultane, au temps _des heures roses
de Mazenderan_, celle-ci demandait elle-mme  ce qu'il s'amust  la
faire frissonner. Et il n'avait rien trouv de mieux que le jeu du lacet
du Pendjab. Erik, qui avait sjourn dans l'Inde, en tait revenu avec
une adresse incroyable  trangler. Il se faisait enfermer dans une cour
o l'on amenait un guerrier,--le plus souvent un condamn  mort--arm
d'une longue pique et d'une large pe. Erik, lui, n'avait que son
lacet, et c'tait toujours dans le moment que le guerrier croyait
abattre Erik d'un coup formidable, que l'on entendait le lacet siffler.
D'un coup de poignet, Erik avait serr le mince lasso au col de son
ennemi, et il le tranait aussitt devant la petite sultane et ses
femmes qui regardaient  une fentre et applaudissaient. La petite
sultane apprit, elle aussi,  lancer le lacet du Pendjab et tua ainsi
plusieurs de ses femmes et mme de ses amies en visite. Mais je prfre
quitter ce sujet terrible _des heures roses de Mazenderan_. Si j'en ai
parl, c'est que je dus, tant arriv avec le vicomte de Chagny dans les
dessous de l'Opra, mettre en garde mon compagnon contre une
possibilit, toujours menaante autour de nous, d'tranglement Certes!
une fois dans les dessous, mes pistolets ne pouvaient plus nous servir 
rien, car j'tais bien sr que du moment qu'il ne s'tait point oppos
du premier coup  notre entre dans le chemin des communards, Erik ne se
laisserait plus voir. Mais il pouvait toujours nous trangler. Je n'eus
point le temps d'expliquer tout cela au vicomte et mme je ne sais si,
ayant dispos de ce temps, j'en aurais us pour lui raconter qu'il y
avait quelque part, dans l'ombre, un lacet du Pendjab prt  siffler.
C'tait bien inutile de compliquer la situation et je me bornai 
conseiller  M. de Chagny de tenir toujours sa main  hauteur de l'oeil,
le bras repli dans la position du tireur au pistolet qui attend le
commandement de feu. Dans cette position, il est impossible, mme au
plus adroit trangleur, de lancer utilement le lacet du Pendjab. En mme
temps que le cou, il vous prend le bras ou la main et ainsi ce lacet,
que l'on peut facilement dlacer, devient inoffensif.

Aprs avoir vit le commissaire de police et quelques fermeurs de
portes, puis les pompiers, et rencontr pour la premire fois le tueur
de rats et pass inaperu aux yeux de l'homme au chapeau de feutre, le
vicomte et moi, nous parvnmes sans encombre dans le troisime dessous
entre le portant et le dcor du _Roi de Lahore_. Je fis jouer la pierre
et nous sautmes dans la demeure qu'Erik s'tait construite dans la
double enveloppe des murs de fondation de l'Opra (_et cela, le plus
tranquillement du monde, puisque Erik a t un des premiers
entrepreneurs de maonnerie de Charles Garnier, l'architecte de l'Opra,
et qu'il avait continu  travailler, mystrieusement, tout seul, quand
les travaux taient officiellement suspendus, pendant la guerre, le
sige de Paris et la Commune_).

Je connaissais assez mon Erik pour caresser la prsomption d'arriver 
dcouvrir tous les trucs qu'il avait pu se fabriquer pendant tout ce
temps-l: aussi n'tais-je nullement rassur en sautant dans sa maison.
Je savais ce qu'il avait fait de certain palais de Mazenderan. De la
plus honnte construction du monde, il avait bientt fait la maison du
diable, o l'on ne pouvait plus prononcer une parole sans qu'elle ft
espionne ou rapporte par l'cho. Que de drames de famille! que de
tragdies sanglantes le monstre tranait derrire lui avec ses trappes!
Sans compter que l'on ne pouvait jamais, dans les palais qu'il avait
truqus, savoir exactement o l'on se trouvait. Il avait des
inventions tonnantes. Certainement, la plus curieuse, la plus horrible
et la plus dangereuse de toutes tait _la chambre des supplices_. 
moins des cas exceptionnels o la petite sultane s'amusait  faire
souffrir le bourgeois, on n'y laissait gure entrer que les condamns 
mort. C'tait,  mon avis, la plus atroce imagination des _heures roses
de Mazenderan_. Aussi, quand le visiteur qui tait entr dans _la
chambre des supplices_ en avait assez, il lui tait toujours permis
d'en finir avec un lacet du Pendjab qu'on laissait  sa disposition au
pied de l'arbre de fer!

Or, quel ne fut pas mon moi, aussitt aprs avoir pntr dans la
demeure du monstre, en m'apercevant que la pice dans laquelle nous
venions de sauter, M. le vicomte de Chagny et moi, tait justement la
reconstitution exacte de la chambre des supplices des _heures roses de
Mazenderan_.

       *       *       *       *       *

 nos pieds, je trouvai le lacet du Pendjab que j'avais tant redout
toute la soire. J'tais convaincu que ce fil avait dj servi pour
Joseph Buquet. Le chef machiniste avait d, comme moi, surprendre
certain soir Erik au moment o il faisait jouer la pierre du troisime
dessous. Curieux, il avait  son tour tent le passage avant que la
pierre se refermt et il tait tomb dans la chambre des supplices, et
il n'en tait sorti que pendu. J'imaginai trs bien Erik tranant le
corps dont il voulait se dbarrasser jusqu'au dcor du _Roi de Lahore_
et l'y suspendant, pour faire un exemple ou pour grossir _la terreur
superstitieuse qui devait lui aider  garder les abords de la caverne!_

Mais, aprs rflexion, Erik revenait chercher le lacet du Pendjab, qui
est trs singulirement fait de boyaux de chat et qui aurait pu exciter
la curiosit d'un juge d'instruction. Ainsi s'expliquait la disparition
de la corde de pendu.

Et voil que je le dcouvrais  nos pieds, le lacet, dans la chambre des
supplices!... Je ne suis point pusillanime, mais une sueur froide
m'inonda le visage.

La lanterne, dont je promenais le petit disque rouge sur les parois de
la trop fameuse chambre, tremblait dans ma main.

M. de Chagny s'en aperut et me dit:

Que se passe-t-il donc, monsieur?

Je lui fis signe violemment de se taire, car je pouvais avoir encore
cette suprme esprance que nous tions dans la chambre des supplices,
sans que le monstre n'en st rien!

Et mme, cette esprance-l n'tait point le salut, car je pouvais
encore trs bien m'imaginer que, du cot du troisime dessous, la
chambre des supplices tait charge de garder la _demeure du Lac_, et,
cela, peut-tre, automatiquement.

Oui, les supplices allaient peut-tre commencer _automatiquement_.

Qui aurait pu dire quels gestes de nous ils attendaient pour cela?

Je recommandai l'immobilit la plus absolue  mon compagnon.

Un crasant silence pesait sur nous.

Et ma lanterne rouge continuait  faire le tour de la chambre des
supplices ... je la reconnaissais ... je la reconnaissais ...




X

DANS LA CHAMBRE DES SUPPLICES

_Suite du rcit du Persan._


Nous tions au centre d'une petite salle de forme parfaitement
hexagonale ... dont les six pans de murs taient intrieurement garnis
de glaces ... du haut en bas ... Dans les coins, on distinguait trs
bien les rajoutis de glace ... les petits secteurs destins  tourner
sur les tambours ... oui, oui, je les reconnais ... et je reconnais
l'arbre de fer dans un coin, au fond de l'un de ces petits secteurs ...
l'arbre de fer, avec sa branche de fer ... pour les pendus.

J'avais saisi le bras de mon compagnon. Le vicomte de Chagny tait tout
frmissant, tout prt  crier  sa fiance le secours qu'il lui
apportait ... Je redoutais qu'il ne pt se contenir.

Tout  coup, nous entendmes du bruit  notre gauche.

Ce fut d'abord comme une porte qui s'ouvrait et se refermait, dans la
pice  ct, puis il y eut un sourd gmissement. Je retins plus
fortement encore le bras de M. de Chagny, puis nous entendmes
distinctement ces mots:

C'est  prendre ou  laisser! La _messe de mariage_ ou la _messe des
morts_.

Je reconnus la voix du monstre.

Il y eut encore un gmissement.

 la suite de quoi, un long silence.

J'tais persuad, maintenant, que le monstre ignorait notre prsence
dans sa demeure, car s'il en et t autrement, il se serait bien
arrang pour que nous ne l'entendions point. Il lui et suffit pour cela
de fermer hermtiquement la petite fentre invisible, par laquelle les
amateurs de supplices regardent dans la chambre des supplices.

Et puis, j'tais sr que s'_il_ avait connu notre prsence, les
supplices eussent commenc tout de suite.

Nous avions donc, ds lors, un gros avantage sur Erik: nous tions  ses
cts et il n'en savait rien.

L'important tait de ne le lui point faire savoir, et je ne redoutais
rien tant que l'impulsion du vicomte de Chagny qui voulait se ruer 
travers les murs pour rejoindre Christine Daa, dont nous croyions
entendre, par intervalles, le gmissement.

La messe des morts, ce n'est point gai! reprit la voix d'Erik, tandis
que la messe de mariage, parlez-moi de cela! c'est magnifique! Il faut
prendre une rsolution et savoir ce que l'on veut! Moi, il m'est
impossible de continuer  vivre comme a, au fond de la terre, dans un
trou, comme une taupe! _Don Juan triomphant est termin_, maintenant je
veux vivre comme tout le monde. Je veux avoir une femme comme tout le
monde et nous irons nous promener le dimanche. J'ai invent un masque
qui me fait la figure de n'importe qui. On ne se retournera mme pas. Tu
seras la plus heureuse des femmes. Et nous chanterons pour nous tout
seuls,  en mourir. Tu pleures! Tu as peur de moi! Je ne suis pourtant
pas mchant au fond! Aime-moi et tu verras! _Il ne m'a manqu que d'tre
aim pour tre bon!_ Si tu m'aimais, je serais doux comme un agneau et
tu ferais de moi tout ce que tu voudrais.

Bientt le gmissement qui accompagnait cette sorte de litanie d'amour,
grandit, grandit. Je n'ai jamais rien entendu de plus dsespr et M. de
Chagny et moi reconnmes que cette effrayante lamentation appartenait 
Erik lui-mme. Quant  Christine, elle devait, quelque part, peut-tre
de l'autre ct du mur que nous avions devant nous, se tenir, muette
d'horreur, n'ayant plus la force de crier, avec le monstre  ses genoux.

Cette lamentation tait sonore et grondante et rlante, comme la plainte
d'un ocan. Par trois fois, Erik sortit cette plainte du rocher de sa
gorge.

Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas! Tu ne m'aimes pas!

Et puis, il s'adoucit:

Pourquoi pleures-tu? Tu sais bien que tu me fais de la peine.

Un silence.

Chaque silence pour nous tait un espoir. Nous nous disions: Il a
peut-tre quitt Christine derrire le mur.

Et nous ne pensions qu' la possibilit d'avertir Christine Daa de
notre prsence, sans que le monstre se doutt de rien.

Nous ne pouvions sortir maintenant de la chambre des supplices que si
Christine nous en ouvrait la porte; et c'est  cette condition premire
que nous pouvions lui porter secours, car nous ignorions mme o la
porte pouvait se trouver autour de nous.

Tout  coup, le silence d' ct fut troubl par le bruit d'une sonnerie
lectrique.

Il y eut un bondissement de l'autre ct du mur et la voix de tonnerre
d'Erik:

On sonne! donnez-vous donc la peine d'entrer!

Un ricanement lugubre.

Qui est-ce qui vient encore nous dranger? Attends-moi un peu ici ...
_je m'en vais aller dire  la sirne d'ouvrir_.

Et des pas s'loignrent, une porte se ferma. Je n'eus point le temps de
songer  l'horreur nouvelle qui se prparait; j'oubliai que le monstre
ne sortait que pour un crime nouveau peut-tre; je ne compris qu'une
chose: Christine seule tait derrire le mur!

Le vicomte de Chagny l'appelait dj.

Christine! Christine!

Du moment que nous entendions ce qui se disait dans la pice  ct, il
n'y avait aucune raison pour que mon compagnon ne ft pas entendu  son
tour. Et, cependant, le vicomte dut rpter plusieurs fois son appel.

Enfin une faible voix parvint jusqu' nous.

Je rve! disait-elle.

--Christine! Christine! c'est moi, Raoul.

Silence.

Mais rpondez-moi, Christine!... si vous tes seule, au nom du ciel,
rpondez-moi.

Alors, la voix de Christine murmura le nom de Raoul.

Oui! Oui! C'est moi! Ce n'est pas un rve!... Christine, ayez
confiance!... Nous sommes l pour vous sauver ... mais pas une
imprudence!... Quand vous entendrez le monstre, avertissez-nous.

--Raoul!... Raoul.

Elle se fit rpter plusieurs fois qu'elle ne rvait pas et que Raoul de
Chagny avait pu venir jusqu' elle, conduit par un compagnon dvou qui
connaissait le secret de la demeure d'Erik.

Mais aussitt  la trop rapide joie que nous lui apportions succda une
terreur plus grande. Elle voulait que Raoul s'loignt sur-le-champ.
Elle tremblait qu'Erik ne dcouvrt sa cachette, car, en ce cas, il
n'et pas hsit  tuer le jeune homme. Elle nous apprit en quelques
mots prcipits qu'Erik tait devenu tout  fait fou d'amour et qu'il
tait dcid _ tuer tout le monde et lui-mme avec le monde_, si elle
ne consentait pas  devenir sa femme devant le maire et le cur, le cur
de la Madeleine. Il lui avait donn jusqu'au lendemain soir onze heures
pour rflchir. C'tait le dernier dlai. Il lui faudrait alors choisir,
comme il disait, entre la messe de mariage et la messe des morts!

Et Erik avait prononc cette phrase que Christine n'avait pas tout 
fait comprise: Oui ou non; si c'est non, tout le monde est mort et
_enterr_!

Mais, moi, je comprenais tout  fait cette phrase, car elle rpondit
d'une faon terrible  ma pense redoutable.

Pourriez-vous nous dire o est Erik? demandai-je.

Elle rpondit qu'il devait tre sorti de la demeure.

Pourriez-vous vous en assurer?

--Non!... Je suis attache ... je ne puis faire un mouvement.

En apprenant cela, M. de Chagny et moi ne pmes retenir un cri de rage.
Notre salut,  tous les trois, dpendait de la libert de mouvements de
la jeune fille.

Oh! la dlivrer! Arriver jusqu' elle!

Mais o tes-vous donc! demandait encore Christine ... Il n'y a que
deux portes dans ma chambre: la chambre Louis-Philippe, dont je vous ai
parl, Raoul!... une porte par o entre et sort Erik, et une autre qu'il
n'a jamais ouverte devant moi et qu'il m'a dfendu de franchir jamais,
parce qu'elle est, dit-il, la plus dangereuse des portes ... la porte
des supplices!...

--Christine, nous sommes derrire cette porte-l!...

--Vous tes dans la chambre des supplices?

--Oui, mais nous ne voyons pas la porte.

--Ah! si je pouvais seulement me traner jusque-l!... Je frapperais
contre la porte et vous verriez bien l'endroit o est la porte.

--C'est une porte avec une serrure? demandai-je.

--Oui, avec une serrure.

Je pensai: Elle s'ouvre de l'autre ct avec une clef, comme toutes les
portes, mais de notre ct,  nous, elle s'ouvre avec le ressort et le
contrepoids, et cela ne va pas tre facile  dcouvrir.

       *       *       *       *       *

Mademoiselle! fis-je, il faut absolument que vous nous ouvriez cette
porte.

--Mais comment? rpondit la voix plore de la malheureuse ... Nous
entendmes un corps qui se froissait, qui essayait de toute vidence de
se librer des liens qui l'emprisonnaient ...

Nous ne nous en tirerons qu'avec la ruse, dis-je. Il faut avoir la clef
de cette porte ...

--Je sais o elle est, rpondit Christine qui paraissait puise par
l'effort qu'elle venait de faire ... Mais je suis bien attache!... Le
misrable!...

Et il y eut un sanglot.

O est la clef? demandai-je, en ordonnant  M. de Chagny de se taire et
de me laisser conduire l'affaire, car nous n'avions pas un moment 
perdre.

--Dans la chambre,  ct de l'orgue, avec une autre petite clef en
bronze  laquelle il m'a dfendu de toucher galement. Elles sont toutes
deux dans un petit sac en cuir qu'il appelle: _Le petit sac de la vie et
de la mort_ ... Raoul! Raoul!... fuyez!... tout ici est mystrieux et
terrible ... et Erik va devenir tout  fait fou ... Et vous tes dans la
chambre des supplices!... Allez-vous-en par o vous tes venus! Cette
chambre-l doit avoir des raisons pour s'appeler d'un nom pareil!

--Christine! fit le jeune homme, nous sortirons d'ici ensemble ou nous
mourrons ensemble!

--Il ne tient qu' nous de sortir tous sains et saufs, soufflai-je, mais
il faut garder notre sang-froid. Pourquoi vous a-t-il attache,
mademoiselle? Vous ne pouvez pourtant pas vous sauver de chez lui! Il le
sait bien!

--J'ai voulu me tuer! Le monstre, ce soir, aprs m'avoir transporte
ici, vanouie,  demi chloroforme, s'tait absent. Il tait,
parait-il,--c'est lui qui me l'a dit,--_all chez son banquier!_ ...
Quand il est revenu, il m'a trouve la figure en sang ... j'avais voulu
me tuer! je m'tais heurt le front contre les murs.

--Christine! gmit Raoul, et il se prit  sangloter.

--Alors, il m'a attache ... je n'ai le droit de mourir que demain soir
 onze heures!...

       *       *       *       *       *

Toute cette conversation  travers le mur tait beaucoup plus hache
et beaucoup plus prudente que je ne pourrais en donner l'impression en
la transcrivant ici. Souvent nous nous arrtions au milieu d'une phrase,
parce qu'il nous avait sembl entendre un craquement, un pas, un
remuement insolite ... Elle nous disait: Non! Non! ce n'est pas lui!...
Il est sorti! Il est bien sorti! J'ai reconnu le bruit que fait, en se
refermant, le mur du Lac.

--Mademoiselle! dclarai-je, c'est le monstre lui-mme qui vous a
attache ... c'est lui qui vous dtachera ... Il ne s'agit que de jouer
la comdie qu'il faut pour cela!... N'oubliez pas qu'il vous aime!

--Malheureuse! entendmes-nous, comment ferais-je pour l'oublier jamais!

--Souvenez-vous-en pour lui sourire ... suppliez-le ... dites-lui que
ces liens vous blessent.

Mais Christine Daa nous fit:

Chut!... J'entends quelque chose dans le mur du Lac!... C'est lui!...
Allez-vous-en!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en!...

--Nous ne nous en irions pas, mme si nous le voulions! affirmai-je de
faon  impressionner la jeune fille Nous ne pouvons plus partir! Et
nous sommes dans la chambre des supplices!

--Silence! souffla encore Christine.

Nous nous tmes tous les trois.

Des pas lourds se tranaient lentement derrire le mur, puis
s'arrtaient et refaisaient  nouveau gmir le parquet.

Puis il y eut un soupir formidable, suivi d'un cri d'horreur de
Christine et nous entendmes la voix d'Erik.

Je te demande pardon de te montrer un visage pareil! je suis dans un
bel tat, n'est-ce pas? C'est de la faute de l'_autre_? Pourquoi a-t-il
sonn? Est-ce que je demande  ceux qui passent l'heure qu'il est? Il ne
demandera plus l'heure  personne. C'est de la faute de la sirne ...

Encore un soupir, plus profond, plus formidable, venant du fin fond de
l'abme d'une me.

Pourquoi as-tu cri, Christine?

--Parce que je souffre, Erik.

--J'ai cru que je t'avais fait peur ...

--Erik, desserrez mes liens ... ne suis-je pas votre prisonnire?

--Tu voudras encore mourir ...

--Vous m'avez donn jusqu' demain soir, onze heures, Erik ...

Les pas se tranent encore sur le plancher.

Aprs tout, puisque nous devons mourir ensemble ... et que je suis
aussi press que toi ... oui, moi aussi, j'en ai assez de cette vie-l,
tu comprends!... Attends, ne bouge pas, je vais te dlivrer ... Tu n'as
qu'un mot  dire: _non!_ et ce sera fini tout de suite, _pour tout le
monde_ ... Tu as raison ... tu as raison! Pourquoi attendre jusqu'
demain soir onze heures? Ah! oui, parce que a aurait t plus beau!...
j'ai toujours eu la maladie du dcorum ... du grandiose ... c'est
enfantin!... Il ne faut songer qu' soi dans la vie!...  sa propre mort
... le reste est du superflu ... _Tu regardes comme je suis mouill?_
... Ah! ma chrie, c'est que j'ai eu tort de sortir ... Il fait un temps
 ne pas mettre un chien dehors!...  part a, Christine, je crois bien
que j'ai des hallucinations ... Tu sais, celui qui sonnait tout 
l'heure chez la sirne,--va-t'en voir au fond du lac s'il sonne--eh
bien, il ressemblait ... L, tourne-toi ... es-tu contente? Te voil
dlivre ... Mon Dieu! tes poignets, Christine! je leur ai fait mal,
dis? Cela seul mrite la mort ...  propos de mort, _il faut que je lui
chante sa messe!_

       *       *       *       *       *

En entendant ces terribles propos, je ne pus m'empcher d'avoir un
affreux pressentiment ... Moi aussi, j'avais sonn une fois  la porte
du monstre ... et sans le savoir, certes!... j'avais d mettre en marche
quelque courant avertisseur. Et je me souvenais des deux bras sortis des
eaux noires comme de l'encre ... Quel tait encore le malheureux gar
sur ces rives?

La prsence de ce malheureux-l m'empchait presque de me rjouir du
stratagme de Christine, et cependant, le vicomte de Chagny murmurait 
mon oreille ce mot magique: dlivre!... Qui donc? Qui donc tait
l'_autre_? Celui pour qui nous entendions en ce moment la messe des
morts?

Ah! le chant sublime et furieux! Toute la maison du Lac en grondait ...
toutes les entrailles de la terre en frissonnaient ... Nous avions mis
nos oreilles contre le mur de glace pour mieux entendre le jeu de
Christine Daa, le jeu qu'elle jouait pour notre dlivrance, mais nous
n'entendions plus rien que le jeu de la messe des morts. Cela tait
plutt une messe de damns ... Cela faisait, au fond de la terre, une
ronde de dmons.

Je me rappelle que le _Dies ir_ qu'il chanta nous enveloppa comme d'un
orage. Oui, nous avions de la foudre autour de nous et des clairs ...
Certes! je _l_'avais entendu chanter autrefois ... _Il_ allait mme
jusqu' faire chanter les gueules de pierre de mes taureaux
androcphales, sur les murs du palais de Manzenderan ... Mais chanter
comme a, jamais! jamais! Il chantait comme le dieu du tonnerre ...

Tout  coup, l'orgue et la voix s'arrtrent si brusquement, que M. de
Chagny et moi reculmes derrire le mur, tant nous fmes saisis ... Et
la voix subitement change, transforme, grina distinctement toutes ces
syllabes mtalliques.

_Qu'est-ce que tu as fait de mon sac?_




XI

LES SUPPLICES COMMENCENT

(_Suite du rcit du Persan._)


La voix rpta avec fureur:

Qu'est-ce que tu as fait de mon sac?

Christine Daa ne devait pas trembler plus que nous.

C'est pour me prendre mon sac que tu voulais que je te dlivre,
dis?...

On entendit des pas prcipits, la course de Christine qui revenait dans
la chambre Louis-Philippe, comme pour chercher un abri devant notre mur.

Pourquoi fuis-tu? disait la voix rageuse qui avait suivi ... Veux-tu
bien me rendre mon sac! Tu ne sais donc pas que c'est le sac de la vie
et de la mort?

--coutez-moi, Erik, soupira la jeune femme, puisque dsormais il est
entendu que nous devons, vivre ensemble ... qu'est-ce que a vous
fait?... Tout ce qui est  vous m'appartient!...

Cela tait dit d'une faon si tremblante que cela faisait piti. La
malheureuse devait employer ce qui lui restait d'nergie  surmonter sa
terreur ... Mais ce n'tait point avec d'aussi enfantines supercheries,
dites en claquant des dents, qu'on pouvait surprendre le monstre.

Vous savez bien qu'il n'y a l dedans que deux clefs ... Qu'est-ce que
vous voulez faire? demanda-t-il.

--Je voudrais, fit-elle, visiter cette chambre que je ne connais pas et
que vous m'avez toujours cache ... C'est une curiosit de femme!
ajouta-t-elle, sur un ton qui voulait se faire enjou et qui ne dut
russir qu' augmenter la mfiance d'Erik tant il sonnait faux ...

--Je n'aime pas les femmes curieuses! rpliqua Erik, et vous devriez
vous mfier depuis l'histoire de Barbe-Bleue ... Allons! rendez-moi mon
sac!... rendez-moi mon sac!... Veux-tu laisser la clef!... Petite
curieuse!

Et il ricana pendant que Christine poussait un cri de douleur ... Erik
venait de lui reprendre le sac.

       *       *       *       *       *

C'est  ce moment que le vicomte, ne pouvant plus se retenir, jeta un
cri de rage et d'impuissance, que je parvins bien difficilement 
touffer sur ses lvres ...

Ah mais! fit le monstre ... Qu'est-ce que c'est que a?... Tu n'as pas
entendu, Christine?

--Non! non! rpondait la malheureuse; je n'ai rien entendu!

--Il me semblait qu'on avait jet un cri!

--Un cri!... Est-ce que vous devenez fou, Erik?... Qui voulez-vous donc
qui crie, au fond de cette demeure?... C'est moi qui ai cri, parce que
vous me faisiez mal!... Moi, je n'ai rien entendu!...

--Comme tu me dis cela!... Tu trembles!... Te voil bien mue ... Tu
mens!... On a cri! on a cri!... Il y a quelqu'un dans la chambre des
supplices!... Ah! je comprends maintenant!...

--Il n'y a personne, Erik!...

--Je comprends!...

--Personne!...

--Ton fianc ... peut-tre!...

--Eh! je n'ai pas de fianc!... Vous le savez bien!...

Encore un ricanement mauvais.

Du reste, c'est si facile de le savoir ... Ma petite Christine, mon
amour ... on n'a pas besoin d'ouvrir la porte pour voir ce qui se passe
dans la chambre des supplices ... Veux-tu voir? veux-tu voir?...
Tiens!... S'il y a quelqu'un ... s'il y a vraiment quelqu'un, tu vas
voir s'illuminer tout l-haut, prs du plafond, la fentre invisible ...
Il suffit d'en tirer le rideau noir et puis d'teindre ici ... L, c'est
fait ... teignons! Tu n'as pas peur de la nuit, en compagnie de ton
petit mari!...

Alors, on entendit la voix agonisante de Christine.

Non!... J'ai peur!... Je vous dis que j'ai peur dans la nuit!... Cette
chambre ne m'intresse plus du tout!... C'est vous qui me faites tout le
temps peur, comme  une enfant, avec cette chambre des supplices!...
Alors, j'ai t curieuse, c'est vrai!... Mais elle ne m'intresse plus
du tout ... du tout!...

Et ce que je craignais par-dessus tout _commena automatiquement_ ...
Nous fmes, tout  coup, inonds de lumire!... Oui, derrire notre mur,
ce fut comme un embrasement. Le vicomte de Chagny qui ne s'y attendait
pas, en fut tellement surpris qu'il en chancela. Et la voix de colre
clata  ct.

Je te disais qu'il y avait quelqu'un!... La vois-tu maintenant, la
fentre? la fentre lumineuse!... Tout l-haut!... Celui qui est
derrire ce mur ne la voit pas lui!... Mais, toi, tu vas monter sur
l'chelle double. Elle est l pour cela!... Tu m'as demand souvent 
quoi elle servait ... Eh bien! te voil renseigne maintenant!... Elle
sert  regarder par la fentre de la chambre des supplices ... petite
curieuse!...

--Quels supplices?... quels supplices y a-t-il l dedans?... Erik! Erik!
dites-moi que vous voulez me faire peur!... Dites-le-moi, si vous
m'aimez, Erik!... N'est-ce pas qu'il n'y a pas de supplices? Ce sont des
histoires pour les enfants!...

--Allez voir, ma chrie,  la petite fentre!

Je ne sais si le vicomte,  ct de moi, entendait maintenant la voix
dfaillante de la jeune femme, tant il tait occup du spectacle inou
qui venait de surgir  son regard perdu. Quant  moi qui avais vu ce
spectacle-l dj trop souvent, par la petite fentre des _heures roses
de Mazenderan_, je n'tais occup que de ce qui se disait  ct, y
cherchant une raison d'agir, une rsolution  prendre.

Allez voir, allez voir  la petite fentre!... Vous me direz!... Vous
me direz aprs _comment il a le nez fait!_

Nous entendmes rouler l'chelle que l'on appliqua contre le mur ...

Montez donc!... Non!... Non, je vais monter, moi, ma chrie!...

--Eh bien! oui ... je vais voir ... laissez-moi!

--Ah! ma petite chrie!... Ma petite chrie!... que vous tes mignonne
... Bien gentil  vous de m'pargner cette peine  mon ge!... Vous me
direz comment il a le nez fait!... Si les gens se doutaient du bonheur
qu'il y a  avoir un nez ... un nez bien  soi ... jamais ils ne
viendraient se promener dans la chambre des supplices!...

 ce moment, nous entendmes distinctement au-dessus de nos ttes, ces
mots:

_Mon ami, il n'y a personne!_ ...

--Personne?... Vous tes sre qu'il n'y a personne?...

--Ma foi, non ... il n'y a personne ...

--Eh bien, tant mieux!... Qu'avez-vous, Christine?... Eh bien, quoi!
Vous n'allez pas vous trouver mal!... Puisqu'il n'y a personne ... _Mais
comment trouvez-vous le paysage?_ ...

--Oh! trs bien!...

--Allons! a va mieux!... N'est-ce pas, a va mieux!... Tant mieux, a
va mieux!... Pas d'motion!... Et quelle drle de maison, n'est-ce pas,
o l'on peut voir des paysages pareils?...

--Oui, on se croirait au Muse Grvin!... Mais, dites donc, Erik ... il
n'y a pas de supplices l dedans!... Savez-vous que vous m'avez fait une
peur!...

--Pourquoi, puisqu'il n'y a personne!...

--C'est vous qui avez fait cette chambre-l, Erik?... Savez-vous que
c'est trs beau! Dcidment, vous tes un grand artiste, Erik ...

--Oui, un grand artiste dans mon genre,

--Mais dites-moi, Erik, pourquoi avez-vous appel cette chambre la
chambre des supplices?...

--Oh! c'est bien simple. D'abord, qu'est-ce que vous avez vu?

--J'ai vu une fort!...

--Et qu'est-ce qu'il y a dans cette fort?

--Des arbres!...

--Et qu'est ce qu'il y a dans un arbre?

--Des oiseaux ...

--Tu as vu des oiseaux ...

--Non, je n'ai pas vu d'oiseaux.

--Alors, qu'as-tu vu! cherche!... Tu as vu des branches! Et qu'est-ce
qu'il y a dans une branche? dit la voix terrible ... _Il y a un gibet!_
Voil pourquoi j'appelle ma fort la chambre des supplices!... Tu vois,
ce n'est qu'une faon de parler! Tout cela est pour rire!... Moi, je ne
m'exprime jamais comme les autres!... Je ne fais rien comme les
autres!... Mais j'en suis bien fatigu!... bien fatigu!... J'en ai
assez, vois-tu? d'avoir une fort dans ma maison, et une chambre des
supplices!... Et d'tre log comme un charlatan au fond d'une bote 
double fond!... J'en ai assez! j'en ai assez!... Je veux avoir un
appartement tranquille, avec des portes et des fentres ordinaires et
une honnte femme dedans, comme tout le monde!... Tu devrais comprendre
cela, Christine, et je ne devrais pas avoir besoin de te le rpter 
tout bout de champ!... Une femme comme tout le monde!... Une femme que
j'aimerais, que je promnerais, le dimanche, et que je ferais rire toute
la semaine! Ah! tu ne t'ennuierais pas avec moi! J'ai plus d'un tour
dans mon sac, sans compter les tours de cartes!... Tiens! veux-tu que je
te fasse des tours de cartes? Cela nous fera toujours passer quelques
minutes, en attendant demain soir, onze heures!... Ma petite
Christine!... Ma petite Christine!... Tu m'coutes?... Tu ne me
repousses plus!... dis? Tu m'aimes!... Non! tu ne m'aimes pas!... Mais
a ne fait rien! tu m'aimeras! Autrefois, tu ne pouvais pas regarder mon
masque  cause que tu savais ce qu'il y a derrire ... Et maintenant tu
veux bien le regarder et tu oublies ce qu'il y a derrire, et tu veux
bien ne plus me repousser!... On s'habitue  tout, quand on veut bien
... quand on a la bonne volont!... Que de jeunes gens qui ne s'aimaient
pas avant le mariage se sont adors aprs! Ah! je ne sais plus ce que je
dis ... Mais tu t'amuserais bien avec moi!... Il n'y en a pas un comme
moi, par exemple, a, je le jure devant le bon Dieu qui nous mariera--si
tu es raisonnable--il n'y en a pas un comme moi pour faire le
ventriloque! Je suis le premier ventriloque du monde!... Tu ris!... Tu
ne me crois peut-tre pas!... coute!

Le misrable (qui tait, en effet, le premier ventriloque du monde)
tourdissait la petite (je m'en rendais compte) pour dtourner son
attention de la chambre des supplices!... Calcul stupide!... Christine
ne pensait qu' nous!... Elle rpta  plusieurs reprises, sur le ton le
plus doux qu'elle put trouver et de la plus ardente supplication:

teignez la petite fentre!... Erik teignez donc la petite
fentre!...

Car elle pensait bien que cette lumire, soudain apparue  la petite
fentre, et dont le monstre avait parl d'une faon si menaante, avait
une raison d'tre ... Une seule chose devait momentanment la
tranquilliser, c'est qu'elle nous avait vus tous deux, derrire le mur,
au centre du magnifique embrasement, debout et bien portants!... Mais
elle et t plus rassure, certes!... si la lumire s'tait teinte ...

L'autre avait dj commenc  faire le ventriloque. Il disait:

Tiens! je soulve un peu mon masque! Oh! un peu seulement ... Tu vois
mes lvres? Ce que j'ai de lvres? Elles ne remuent pas!... Ma bouche
est ferme ... mon espce de bouche ... et cependant tu entends ma
voix!... Je parle avec mon ventre ... c'est tout naturel ... on appelle
a tre ventriloque!... C'est bien connu: coute ma voix ... o veux-tu
qu'elle aille? Dans ton oreille gauche? dans ton oreille droite?... dans
la table?... dans les petits coffrets d'bne de la chemine?... Ah!
cela t'tonne ... Ma voix est dans les petits coffrets de la chemine!
La veux-tu lointaine?... La veux-tu prochaine?... Retentissante?...
Aigu?... Nasillarde?... Ma voix se promne partout!... partout!...
coute, ma chrie ... dans le petit coffret de droite de la chemine, et
coute ce qu'elle dit: _Faut-il tourner le scorpion?_ ... Et maintenant,
crac! coute ce qu'elle dit dans le petit coffret de gauche: _Faut-il
tourner la sauterelle?_ ... Et maintenant, crac!... La voici dans le
petit sac en cuir ... Qu'est-ce qu'elle dit? Je suis le petit _sac de
la vie et de la mort_! Et maintenant, crac!... la voici dans la gorge
de la Carlotta, au fond de la gorge dore, de la gorge de cristal de la
Carlotta, ma parole!... Qu'est-ce qu'elle dit? Elle dit: C'est moi,
monsieur crapaud! c'est moi qui chante: _J'coute cette voix solitaire
... couac!... qui chante dans mon couac!_ ... Et maintenant, crac, elle
est arrive sur une chaise de la loge du fantme ... et elle dit:
Madame Carlotta chante ce soir _ dcrocher le lustre!_ ... Et
maintenant, crac!... Ah! ah! ah! ah!... o est la voix d'Erik?...
coute, Christine, ma chrie!... coute ... Elle est derrire la porte
de la chambre des supplices!... coute-moi!... C'est moi qui suis dans
la chambre des supplices!... Et qu'est-ce que je dis? Je dis: Malheur 
ceux qui ont le bonheur d'avoir un nez, un vrai nez  eux et qui
viennent se promener dans la chambre des supplices!... Ah! ah! ah!

[Illustration:--Pauvre malheureux Erik! murmura doucement Christine en
se penchant sur le monstre.]

[Illustration: Quand, aprs le drame des eaux, le vicomte de Chagny et
le Persan reprirent connaissance dans la pnombre inquitante de la
chambre Louis-Philippe, un ange et un dmon veillaient sur eux ...]

[Illustration: Erik avait sauv le vicomte et l'avait rendu  l'amour de
Christine.]

Maudite voix du formidable ventriloque! Elle tait partout, partout!...
Elle passait par la petite fentre invisible ...  travers les murs ...
elle courait autour de nous ... entre nous ... Erik tait l!... Il nous
parlait!... Nous fmes un geste comme pour nous jeter sur lui ... mais,
dj, plus rapide, plus insaisissable que la voix sonore de l'cho, la
voix d'Erik avait rebondi derrire le mur!...

Bientt, nous ne pmes plus rien entendre du tout, car voici ce qui se
passa:

La voix de Christine:

Erik! Erik ... Vous me fatiguez avec votre voix ... Taisez-vous,
Erik!... Ne trouvez-vous pas qu'il fait chaud ici?...

--Oh! oui! rpond la voix d'Erik, la chaleur devient insupportable!...

Et encore la voix rlante d'angoisse de Christine:

Qu'est-ce que c'est que a!... Le mur est tout chaud!... Le mur est
brlant!...

--Je vais vous dire, Christine, ma chrie, c'est  cause de la fort
d' ct!...

--Eh bien!... que voulez-vous dire!... la fort?...

--_Vous n'avez donc pas vu que c'tait une fort du Congo?_

Et le rire du monstre s'leva si terrible que nous ne distinguions plus
les clameurs suppliantes de Christine!... Le vicomte de Chagny criait et
frappait contre les murs comme un fou ... Je ne pouvais plus le retenir
... Mais on n'entendait que le rire du monstre ... et le monstre
lui-mme ne dut entendre que son rire ... Et puis il y eut le bruit
d'une rapide lutte, d'un corps qui tombe sur le plancher et que l'on
trane ... et l'clat d'une porte ferme  toute vole ... et puis, plus
rien autour de nous que le silence embras de midi ... au coeur d'une
fort d'Afrique!...

       *       *       *       *       *




XII

TONNEAUX, TONNEAUX, AVEZ-VOUS DES TONNEAUX  VENDRE???

(_Suite du rcit du Persan._)


J'ai dit que cette chambre dans laquelle nous nous trouvions, M. le
vicomte de Chagny et moi, tait rgulirement hexagonale et garnie
entirement de glaces. On a vu depuis, notamment dans certaines
expositions, de ces sortes de chambres absolument disposes ainsi et
appeles: maison des mirages ou palais des illusions. Mais
l'invention en revient entirement  Erik, qui construisit, sous mes
yeux, la premire salle de ce genre lors des _heures roses de
Mazenderan_. Il suffisait de disposer dans les coins quelque motif
dcoratif, comme une colonne, par exemple, pour avoir instantanment un
palais aux mille colonnes, car, par l'effet des glaces, la salle relle
s'augmentait de six salles hexagonales dont chacune se multipliait 
l'infini. Jadis, pour amuser la petite sultane, il avait ainsi dispos
un dcor qui devenait le temple innombrable; mais la petite sultane se
fatigua vite d'une aussi enfantine illusion, et alors Erik transforma
son invention en chambre des supplices. Au lieu du motif architectural
pos dans les coins, il mit au premier tableau un arbre de fer. Pourquoi
cet arbre, qui imitait parfaitement la vie, avec ses feuilles peintes,
tait-il en fer? Parce qu'il devait tre assez solide pour rsister 
toutes les attaques du patient que l'on enfermait dans la chambre des
supplices. Nous verrons comment, par deux fois, le dcor ainsi obtenu se
transformait instantanment en deux autres dcors successifs, grce  la
rotation automatique des tambours qui se trouvaient dans les coins et
qui avaient t diviss par tiers, pousant les angles des glaces et
supportant chacun un motif dcoratif qui apparaissait tour  tour.

Les murs de cette salle n'offraient aucune prise au patient, puisque, en
dehors du motif dcoratif d'une solidit  toute preuve, ils taient
uniquement garnis de glaces et de glaces assez paisses pour qu'elles
n'eussent rien  redouter de la rage du misrable que l'on jetait l, du
reste, les mains et les pieds nus.

Aucun meuble. Le plafond tait lumineux. Un systme ingnieux de
chauffage lectrique qui a t imit depuis permettait d'augmenter la
temprature des murs  volont et de donner ainsi  la salle
l'atmosphre souhaite ...

Je m'attache  numrer tous les dtails prcis d'une invention toute
naturelle donnant cette illusion surnaturelle, avec quelques branches
peintes, d'une fort quatoriale embrase par le soleil de midi, pour
que nul ne puisse mettre en doute la tranquillit actuelle de mon
cerveau, pour que nul n'ait le droit de dire: Cet homme est devenu fou
ou cet homme ment, ou cet homme nous prend pour des imbciles[11].

Si j'avais simplement racont les choses ainsi: Etant descendus au fond
d'une cave, nous rencontrmes une fort quatoriale embrase par le
soleil de midi, j'aurais obtenu un bel effet d'tonnement stupide, mais
je ne cherche aucun effet, mon but tant, en crivant ces lignes, de
raconter ce qui nous est exactement arriv,  M. le vicomte de Chagny et
 moi, au cours d'une aventure terrible qui, un moment, a occup la
justice de ce pays.

Je reprends maintenant les faits o je les ai laisss.

Quand le plafond s'claira et, qu'autour de nous, la fort s'illumina,
la stupfaction du vicomte dpassa tout ce que l'on peut imaginer.
L'apparition de cette fort impntrable dont les troncs et les branches
innombrables nous enlaaient _jusqu' l'infini _le plongea dans une
consternation effrayante. Il se passa les mains sur le front comme pour
en chasser une vision de rve et ses yeux clignotrent comme des yeux
qui ont peine, au rveil,  reprendre connaissance de la ralit des
choses. Un instant, il en oublia _d'couter_!

J'ai dit que l'apparition de la fort ne me surprit point. Aussi
coutai-je ce qui se passait dans la salle d' ct pour nous deux.
Enfin, mon attention tait spcialement attire moins par le dcor, dont
ma pense se dbarrassait, que par la glace elle-mme qui le produisait.
Cette glace, par endroits, _tait brise_.

Oui, elle avait des raflures; on tait parvenu  l'toiler, malgr sa
solidit et cela me prouvait,  n'en pouvoir douter, que la chambre des
supplices dans laquelle nous nous trouvions, _avait dj servi_!

Un malheureux, dont les pieds et les mains taient moins nus que les
condamns des _heures roses de Mazenderan_, tait certainement tomb
dans cette Illusion mortelle, et, fou de rage, avait heurt ces
miroirs qui, malgr leurs blessures lgres, n'en avaient pas moins
continu  reflter son agonie! Et la branche de l'arbre o il avait
termin son supplice tait dispose de telle sorte qu'avant de mourir,
il avait pu voir gigoter avec lui--consolation suprme--mille pendus!

Oui! oui! Joseph Buquet avait pass par l!...

Allions-nous mourir comme lui?

Je ne le pensais pas, car je savais que nous avions quelques heures
devant nous et que je pourrais les employer plus utilement que Joseph
Buquet n'avait t capable de le faire.

N'avais-je pas une connaissance approfondie de la plupart des trucs
d'Erik? C'tait le cas ou jamais de m'en servir.

D'abord, je ne songeai plus du tout  revenir par le passage qui nous
avait conduits dans cette chambre maudite, je ne m'occupai point de la
possibilit de refaire jouer la pierre intrieure qui fermait ce
passage. La raison en tait simple: je n'en avais pas le moyen!... Nous
avions saut de trop haut dans la chambre des supplices et aucun meuble
ne nous permettait dsormais d'atteindre  ce passage, pas mme la
branche de l'arbre de fer, pas mme les paules de l'un de nous en guise
de marchepied.

Il n'y avait plus qu'une issue possible, celle qui ouvrait sur la
chambre Louis-Philippe, et dans laquelle se trouvaient Erik et Christine
Daa. Mais si cette issue tait  l'tat ordinaire de porte du cot de
Christine, elle tait absolument invisible pour nous ... Il fallait donc
tenter de l'ouvrir sans mme savoir o elle prenait sa place, ce qui
n'tait point une besogne ordinaire.

Quand je fus bien sr qu'il n'y avait plus aucun espoir pour nous, du
ct de Christine Daa, quand j'eus entendu le monstre entraner ou
plutt traner la malheureuse jeune fille hors de la chambre
Louis-Philippe _pour qu'elle ne dranget point notre supplice_, je
rsolus de me mettre tout de suite  la besogne, c'est--dire  la
recherche du truc de la porte.

Mais d'abord, il me fallut calmer M. de Chagny, qui dj se promenait
dans la clairire comme un hallucin, en poussant des clameurs
incohrentes. Les bribes de la conversation qu'il avait pu surprendre,
malgr son moi, entre Christine et le monstre, n'avaient point peu
contribu  le mettre hors de lui; si vous ajoutez  cela le coup de la
fort magique et l'ardente chaleur qui commenait  faire ruisseler la
sueur sur ses tempes, vous n'aurez point de peine  comprendre que
l'humeur de M. de Chagny commenait  subir une certaine exaltation.
Malgr toutes mes recommandations, mon compagnon ne montrait plus aucune
prudence.

Il allait et venait sans raison, se prcipitant vers un espace
inexistant, croyant entrer dans une alle qui le conduisait  l'horizon
et se heurtant le front, aprs quelques pas, au reflet mme de son
illusion de fort!

Ce faisant, il criait: Christine! Christine!... et il agitait son
pistolet, appelant encore de toutes ses forces le monstre, dfiant en un
duel  mort l'Ange de la Musique, et il injuriait galement sa fort
illusoire. C'tait le supplice qui produisait son effet sur un esprit
non prvenu. J'essayai autant que possible de le combattre, en
raisonnant le plus tranquillement du monde ce pauvre vicomte: en lui
faisant toucher du doigt les glaces et l'arbre de fer, les branches sur
les tambours et en lui expliquant, d'aprs les lois de l'optique, toute
l'imagerie lumineuse dont nous tions envelopps et dont nous ne
pouvions, comme de vulgaires ignorants, tre les victimes!

Nous sommes dans une chambre, une petite chambre, voil ce qu'il faut
vous rpter sans cesse ... et nous sortirons de cette chambre quand
nous en aurons trouv la porte. Eh bien! cherchons-la!

Et je lui promis que, s'il me laissait faire, sans m'tourdir de ses
cris et de ses promenades de fou, j'aurais trouv le truc de la porte
avant une heure.

Alors, il s'allongea sur le parquet, comme on fait dans les bois, et
dclara qu'il attendrait que j'eusse trouv la porte de la fort,
puisqu'il n'avait rien de mieux  faire! Et il crut devoir ajouter que,
de l'endroit o il se trouvait, la vue tait splendide. (Le supplice,
malgr tout ce que j'avais pu dire, agissait.)

Quant  moi, _oubliant la fort_, j'entrepris un panneau de glaces et me
mis  le tter en tous sens, _y cherchant le point faible_, sur lequel
il fallait appuyer pour faire tourner les portes suivant le systme des
portes et trappes pivotantes d'Erik. Quelquefois, ce point faible
pouvait tre une simple tache sur la glace, grosse comme un petit pois,
et sous laquelle se trouvait le ressort  faire jouer. Je cherchai! Je
ttai si haut que mes mains pouvaient atteindre. Erik tait  peu prs
de la mme taille que moi et je pensais qu'il n'avait point dispos le
ressort plus haut qu'il ne fallait pour sa taille--ce n'tait, du reste,
qu'une hypothse, mais mon seul espoir.--J'avais dcid de faire ainsi,
sans faiblesse, et minutieusement le tour des six panneaux de glaces et
ensuite d'examiner galement fort attentivement le parquet.

En mme temps que je ttais les panneaux avec le plus grand soin, je
m'efforais de ne point perdre une minute, car la chaleur me gagnait de
plus en plus et nous cuisions littralement dans cette fort enflamme.

Je travaillais ainsi depuis une demi-heure et j'en avais dj fini avec
trois panneaux quand notre mauvais sort voulut que je me retournasse 
une sourde exclamation pousse par le vicomte.

J'touffe! disait-il ... Toutes ces glaces se renvoient une chaleur
infernale!... Est-ce que vous allez bientt trouver votre ressort?...
oui peu que vous tardiez, nous allons rtir ici!

Je ne fus point mcontent de l'entendre parler ainsi. Il n'avait pas dit
un mot de la fort et j'esprai que la raison de mon compagnon pourrait
lutter assez longtemps encore contre le supplice. Mais il ajouta:

Ce qui me console, c'est que le monstre a donn jusqu' demain soir
onze heures  Christine: si nous ne pouvons sortir de l et lui porter
secours, au moins nous serons morts avant elle! La messe d'Erik pourra
servir pour tout le monde!

Et il aspira une bouffe d'air chaud qui le fit presque dfaillir ...

Comme je n'avais point les mmes dsespres raisons que M. le vicomte
de Chagny pour accepter le trpas, je me retournai, aprs quelques
paroles d'encouragement, vers mon panneau, mais j'avais eu tort, en
parlant, de faire quelques pas; si bien que dans l'enchevtrement inou
de la fort illusoire, je ne retrouvai plus,  coup sr, mon panneau! Je
me voyais oblig de tout recommencer, au hasard ... Aussi je ne pus
m'empcher de manifester ma dconvenue et le vicomte comprit que tout
tait  refaire. Cela lui donna un nouveau coup.

Nous ne sortirons jamais de cette fort! gmit-il.

Et son dsespoir ne fit plus que grandir. Et, en grandissant, son
dsespoir lui faisait de plus en plus oublier qu'il n'avait affaire qu'
des glaces et de plus en plus croire qu'il tait aux prises avec une
fort vritable.

Moi, je m'tais remis  chercher ...  tter ... La fivre,  mon tour,
me gagnait ... car je ne trouvais rien ... absolument rien ... Dans la
chambre  ct, c'tait toujours le mme silence. Nous tions bien
perdus dans la fort ... sans issue ... sans boussole ... sans guide ...
sans rien. Oh! je savais ce qui nous attendait si personne ne venait 
notre secours ... ou si je ne trouvais pas le ressort ... Mais j'avais
beau chercher le ressort, je ne trouvais que des branches ...
d'admirables belles branches qui se dressaient toutes droites devant moi
ou s'arrondissaient prcieusement au-dessus de ma tte ... Mais elles ne
donnaient point d'ombre! C'tait assez naturel, du reste, puisque nous
tions dans une fort quatoriale avec le soleil juste au-dessus de nos
ttes ... une fort du Congo ...

 plusieurs reprises, M. de Chagny et moi, nous avions retir et remis
notre habit, trouvant tantt qu'il nous donnait plus de chaleur et
tantt qu'il nous garantissait, au contraire, de cette chaleur.

Moi, je rsistais encore moralement, mais M. de Chagny me parut tout 
fait parti. Il prtendait qu'il y avait bien trois jours et trois
nuits qu'il marchait sans s'arrter dans cette fort,  la recherche de
Christine Daa. De temps en temps, il croyait l'apercevoir derrire un
tronc d'arbre ou glissant  travers les branches, et il l'appelait avec
des mots suppliants qui me faisaient venir les larmes aux yeux.
Christine! Christine! disait-il, pourquoi me fuis-tu? ne m'aimes-tu
pas?... Ne sommes-nous pas fiancs?... Christine, arrte-toi!... Tu vois
bien que je suis puis!... Christine, aie piti!... Je vais mourir dans
la fort ... loin de toi!...

Oh! j'ai soif! dit-il enfin avec un accent dlirant.

Moi aussi j'avais soif ... j'avais la gorge en feu ...

Et cependant, accroupi maintenant sur le parquet, cela ne m'empchait
pas de chercher ... chercher ... chercher le ressort de la porte
invisible ... d'autant plus que le sjour dans la fort devenait
dangereux  l'approche du soir ... Dj l'ombre de la nuit commenait 
nous envelopper ... cela tait venu trs vite, comme tombe la nuit dans
les pays quatoriaux ... subitement, avec  peine de crpuscule ...

Or, la nuit dans les forts de l'quateur est toujours dangereuse,
surtout lorsque, comme nous, on n'a pas de quoi allumer du feu pour
loigner les btes froces. J'avais bien tent, dlaissant un instant la
recherche de mon ressort, de briser des branches que j'aurais allumes
avec ma lanterne sourde, mais je m'tais heurt, moi aussi, aux fameuses
glaces, et cela m'avait rappel  temps que nous n'avions affaire qu'
des images de branches ...

Avec le jour, la chaleur n'tait pas partie, au contraire ... Il faisait
maintenant encore plus chaud sous la lueur bleue de la lune. Je
recommandai au vicomte de tenir nos armes prtes  faire feu et de ne
point s'carter du lieu de notre campement, cependant que je cherchais
toujours mon ressort.

Tout  coup, le rugissement du lion se fit entendre,  quelques pas.
Nous en emes les oreilles dchires.

Oh! fit le vicomte  voix basse, il n'est pas loin!... Vous ne le voyez
pas?... l ...  travers les arbres! dans ce fourr ... S'il rugit
encore, je tire!...

Et le rugissement recommena, plus formidable. Et le vicomte tira, mais
je ne pense pas qu'il atteignit le lion; seulement, il cassa une glace;
je le constatai le lendemain matin  l'aurore. Pendant la nuit, nous
avions d faire un bon chemin, car nous nous trouvmes soudain au bord
du dsert, d'un immense dsert de sable, de pierres et de rochers. Ce
n'tait vraiment point la peine de sortir de la fort pour tomber dans
le dsert. De guerre lasse, je m'tais tendu  ct du vicomte,
personnellement fatigu de chercher des ressorts que je ne trouvais pas.

J'tais tout  fait tonn (et je le dis au vicomte) que nous n'ayons
point fait d'autres mauvaises rencontres, pendant la nuit.
Ordinairement, aprs le lion, il y avait le lopard, et puis quelquefois
le bourdonnement de la mouche ts-ts. C'taient l des effets trs
faciles  obtenir, et j'expliquai  M. de Chagny, pendant que nous nous
reposions avant de traverser le dsert, qu'Erik obtenait le rugissement
du lion avec un long tambourin, termin par une peau d'ne  une seule
de ses extrmits. Sur cette peau est bande une corde  boyau attache
par son centre  une autre corde du mme genre qui traverse le tambour
dans toute sa hauteur. Erik n'a alors qu' frotter cette corde avec un
gant enduit de colophane et, par la faon dont il frotte, il imite  s'y
mprendre la voix du lion ou du lopard, ou mme le bourdonnement de la
mouche ts-ts.

Cette ide qu'Erik pouvait tre dans la chambre,  ct, avec ses trucs,
me jeta soudain dans la rsolution d'entrer en pourparlers avec lui,
car, videmment, il fallait renoncer  l'ide de le surprendre. Et
maintenant, il devait savoir  quoi s'en tenir sur les habitants de la
chambre des supplices. Je l'appelai: Erik! Erik!... Je criai le plus
fort que je pus  travers le dsert, mais nul ne rpondit  ma voix ...
Partout, autour de nous, le silence et l'immensit nue de ce dsert
_ptr_ ... Qu'allions-nous devenir au milieu de cette affreuse
solitude?...

Littralement, nous commencions  mourir de chaleur, de faim et de soif
... de soif surtout ... Enfin, je vis M. de Chagny se soulever sur un
coude et me dsigner un point de l'horizon ... Il venait de dcouvrir
l'oasis!...

Oui, tout l-bas, l-bas, le dsert faisait place  l'oasis ... une
oasis avec de l'eau ... de l'eau limpide comme une glace ... de l'eau
qui refltait l'arbre de fer!... Ah !... c'tait le tableau du
_mirage_ ... je le reconnus tout de suite ... le plus terrible ... Aucun
n'avait pu y rsister ... aucun ... Je m'efforais de retenir toute ma
raison ... _et de ne pas esprer l'eau_ ... parce que je savais que si
l'on esprait l'eau, l'eau qui refltait l'arbre de fer et que si, aprs
avoir espr de l'eau, on se heurtait  la glace, il n'y avait plus
qu'une chose  faire: se pendre  l'arbre de fer!...

Aussi, je criai  M. de Chagny: C'est le mirage!... c'est le mirage!...
ne croyez pas  l'eau!... c'est encore le truc de la glace!... Alors il
m'envoya, comme on dit, carrment promener, avec mon truc de la glace,
mes ressorts, mes portes tournantes et mon palais des mirages!... Il
affirma, rageur, que j'tais fou ou aveugle pour imaginer que toute
cette eau qui coulait l-bas, entre de si beaux innombrables arbres,
n'tait point de la vraie eau!... Et le dsert tait vrai! Et la fort
aussi!... Ce n'tait pas  lui qu'il fallait en faire accroire ... il
avait assez voyag ... et dans tous les pays ...

Et il se trana, disant:

De l'eau! De l'eau!...

Et il avait la bouche ouverte comme s'il buvait ...

Et moi aussi, j'avais la bouche ouverte comme si je buvais ...

Car non seulement nous la voyions, l'eau, mais encore _nous
l'entendions_!... Nous l'entendions couler ... clapoter!...
Comprenez-vous ce mot _clapoter?... C'est un mot que l'on entend avec la
langue!_ ... La langue se tire hors de la bouche pour mieux
l'couter!...

Enfin, supplice plus intolrable que tout, nous entendmes la pluie et
il ne pleuvait pas! Cela, c'tait l'invention dmoniaque ... Oh! je
savais trs bien aussi comment Erik l'obtenait! Il remplissait de
petites pierres une bote trs troite et trs longue, coupe par
intervalles de vannes de bois et de mtal. Les petites pierres, en
tombant, rencontraient ces vannes et ricochaient de l'une  l'autre, et
il s'ensuivait des sons saccads qui rappelaient  s'y tromper le
grsillement d'une pluie d'orage.

... Aussi, il fallait voir comme nous tirions la langue, M. de Chagny et
moi, en nous tranant vers la rive clapotante ... _nos yeux et nos
oreilles taient pleines d'eau, mais notre langue restait sche comme de
la corne!_ ...

Arriv  la glace, M. de Chagny la lcha ... et moi aussi ... je lchai
la glace ...

Elle tait ardente!...

Alors, nous roulmes par terre, avec un rle dsespr. M. de Chagny
approcha de sa tempe le dernier pistolet qui tait rest charg et moi
je regardai  mes pieds le lacet du Pendjab.

Je savais pourquoi, dans ce troisime dcor, tait revenu l'arbre de
fer!...

L'arbre de fer m'attendait!...

Mais comme je regardais le lacet du Pendjab, je vis une chose qui me fit
tressaillir si violemment que M. de Chagny en fut arrt dans son
mouvement de suicide. Dj, il murmurait: Adieu, Christine!...

Je lui avais pris le bras. Et puis je lui pris le pistolet ... et puis
je me tranai  genoux jusqu' ce que j'avais vu.

Je venais de dcouvrir auprs du lacet du Pendjab, dans la rainure du
parquet, un clou  tte noire dont je n'ignorais pas l'usage ...

Enfin! je l'avais trouv, le ressort!... le ressort qui allait faire
jouer la porte!... qui allait nous donner la libert!... qui allait nous
livrer Erik.

Je ttai le clou ... Je montrai  M. de Chagny une figure rayonnante!...
Le clou  tte noire cdait sous ma pression ...

Et alors ...

... Et alors ce ne fut point une porte qui s'ouvrit dans le mur, mais
une trappe qui se dclencha dans le plancher.

Aussitt, de ce trou noir, de l'air frais nous arriva. Nous nous
penchmes sur ce carr d'ombre comme sur une source limpide. Le menton
dans l'ombre frache, nous la buvions.

Et nous nous courbions de plus en plus au-dessus de la trappe. Que
pouvait-il bien y avoir dans ce trou, dans cette cave qui venait
d'ouvrir mystrieusement sa porte dans le plancher?...

Il y avait peut-tre, l-dedans, de l'eau?...

De l'eau pour boire ...

J'allongeai le bras dans les tnbres et je rencontrai une pierre, et
puis une autre ... un escalier.. un noir escalier qui descendait  la
cave.

Le vicomte tait dj prt  se jeter dans le trou!...

L dedans, mme si on ne trouvait point d'eau, on pourrait chapper 
l'treinte rayonnante de ces abominables miroirs ...

Mais j'arrtai le vicomte, car je craignais un nouveau tour du monstre
et, ma lanterne sourde allume, je descendis le premier ...

L'escalier plongeait dans les tnbres les plus profondes et tournait
sur lui-mme. Ah! l'adorable fracheur de l'escalier et des tnbres!...

Cette fracheur devait moins venir du systme de ventilation tabli
ncessairement par Erik que de la fracheur mme de la terre qui devait
tre toute sature d'eau au niveau o nous nous trouvions ... Et puis,
le lac ne devait pas tre loin!...

Nous fmes bientt au bas de l'escalier ... Nos yeux commenaient  se
faire  l'ombre,  distinguer, autour de nous, des formes ... des formes
rondes ... sur lesquelles je dirigeai le jet lumineux de ma lanterne ...

Des tonneaux!...

Nous tions dans la cave d'Erik!

C'est l qu'il devait enfermer son vin et peut-tre son eau potable ...

Je savais qu'Erik tait trs amateur de bons crus ...

Ah! il y avait l de quoi boire!...

M. de Chagny caressait les formes rondes et rptait inlassablement:

Des tonneaux! des tonneaux!... Que de tonneaux!...

En fait, il y en avait une certaine quantit aligne fort symtriquement
sur deux files entre lesquelles nous nous trouvions ...

C'taient des petits tonneaux et j'imaginai qu'Erik les avait choisis de
cette taille pour la facilit du transport dans la maison du Lac!...

Nous les examinions les uns aprs les autres, cherchant si l'un d'entre
eux n'avait point quelque chantepleure nous indiquant par cela mme
qu'on y aurait puis de temps  autre.

Mais tous les tonneaux taient fort hermtiquement clos.

Alors, aprs en avoir soulev un  demi pour constater qu'il tait
plein, nous nous mimes  genoux et, avec la lame d'un petit couteau que
j'avais sur moi, je me mis en mesure de faire sauter la bonde.

       *       *       *       *       *

 ce moment, il me sembla entendre, comme venant de trs loin, une sorte
de chant monotone dont le rythme m'tait connu, car je l'avais entendu
trs souvent dans les rues de Paris:

Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux ...  vendre?...

Ma main en fut immobilise sur la bonde ... M. de Chagny aussi avait
entendu. Il me dit:

C'est drle!... on dirait que c'est le tonneau qui chante!...

Le chant reprit plus lointainement ...

Tonneaux!... Tonneaux!... Avez-vous des tonneaux  vendre?...

Oh! oh! je vous jure, fit le vicomte, que le chant s'loigne _dans_ le
tonneau!...

Nous nous relevmes et allmes regarder derrire le tonneau ...

C'est dedans! faisait M. de Chagny; c'est dedans!...

Mais nous n'entendions plus rien ... et nous en fmes rduits  accuser
le mauvais tat, le trouble rel de nos sens ...

Et nous revnmes  la bonde. M. de Chagny mit ses deux mains runies
dessous et, d'un dernier effort, je fis sauter la bonde.

Qu'est-ce que c'est que a? s'cria tout de suite le vicomte ... Ce
n'est pas de l'eau!

Le vicomte avait approch ses deux mains pleines de ma lanterne ... Je
me penchai sur les mains du vicomte ... et, aussitt, je rejetai ma
lanterne si brusquement loin de nous qu'elle se brisa et s'teignit ...
et se perdit pour nous ...

Ce que je venais de voir dans les mains de M. de Chagny ... c'tait de
la poudre!




XIII

FAUT-IL TOURNER LE SCORPION? FAUT-IL TOURNER LA SAUTERELLE?

(_Fin du rcit du Persan._)


Ainsi, en descendant au fond du caveau, j'avais touch le fin fond de ma
pense redoutable! Le misrable ne m'avait point tromp avec ses vagues
menaces  l'adresse de beaucoup de ceux de la race humaine! Hors de
l'humanit, il s'tait bti loin des hommes un repaire de bte
souterraine, bien rsolu  tout faire sauter avec lui dans une clatante
catastrophe si ceux du dessus de la terre venaient le traquer dans
l'antre o il avait rfugi sa monstrueuse laideur.

La dcouverte que nous venions de faire nous jeta dans un moi qui nous
fit oublier toutes nos peines passes, toutes nos souffrances prsentes
... Notre exceptionnelle situation, alors mme que tout  l'heure nous
nous tions trouvs sur le bord mme du suicide, ne nous tait pas
encore apparue avec plus de prcise pouvante. Nous comprenions
maintenant tout ce qu'avait voulu dire et tout ce qu'avait dit le
monstre  Christine Daa et tout ce que signifiait l'abominable phrase:
_Oui ou non!... Si c'est non, tout le monde est mort et enterr!..._
Oui, enterr sous les dbris de ce qui avait t le grand Opra de
Paris!... Pouvait-on imaginer plus effroyable crime pour quitter le
monde dans une apothose d'horreur? Prpare pour la tranquillit de sa
retraite, la catastrophe allait servir  venger les amours du plus
horrible monstre qui se ft encore promen sous les cieux!... Demain
soir,  onze heures, dernier dlai!... Ah! il avait bien choisi son
heure!... Il y aurait beaucoup de monde  la fte!... beaucoup de ceux
de la race humaine ... l-haut ... dans les dessus flamboyants de la
maison de musique!... Quel plus beau cortge pourrait-il rver pour
mourir?... Il allait descendre dans la tombe avec les plus belles
paules du monde, pares de tous les bijoux ... Demain soir, onze
heures!... Nous devions sauter en pleine reprsentation ... si Christine
Daa disait: Non!... Demain soir, onze heures!... Et comment Christine
Daa ne dirait-elle point: Non? Est-ce qu'elle ne prfrait pas se
marier avec la mort mme qu'avec ce cadavre vivant? Est-ce qu'elle
n'ignorait pas que de son refus dpendait le sort foudroyant de beaucoup
de ceux de la race humaine?... Demain soir, onze heures!...

Et, en nous tranant dans les tnbres, en fuyant la poudre, en essayant
de retrouver les marches de pierre ... car tout l-haut, au-dessus de
nos ttes ... la trappe qui conduit dans la chambre des miroirs,  son
tour s'est teinte ... nous nous rptons: Demain soir, onze heures!...

... Enfin, je retrouve l'escalier ... mais tout  coup, je me redresse
tout droit sur la premire marche, car une pense terrible m'embrase
soudain le cerveau:

_Quelle heure est-il?_

Ah! quelle heure est-il? quelle heure!... car enfin, demain soir, onze
heures, c'est peut-tre aujourd'hui, c'est peut-tre tout de suite!...
qui pourrait nous dire l'heure qu'il est!... Il me semble que nous
sommes enferms dans cet enfer depuis des jours et des jours ... depuis
des annes ... depuis le commencement du monde ... Tout cela va
peut-tre sauter  l'instant!... Ah!... un bruit!... un craquement!...
Avez-vous entendu, monsieur?... L!... l, dans ce coin ... grands
dieux!... comme un bruit de mcanique!... Encore!... Ah! de la
lumire!... c'est peut-tre la mcanique qui va tout faire sauter!... je
vous dis: un craquement ... vous tes donc sourd?

M. de Chagny et moi, nous nous mettons  crier comme des fous ... la
peur nous talonne ... nous gravissons l'escalier en roulant sur les
marches ... La trappe est peut-tre ferme l-haut! C'est peut-tre
cette porte ferme qui fait tout ce noir ... Ah! sortir du noir! sortir
du noir!... Retrouver la clart mortelle de la chambre des miroirs!...

... Mais nous sommes arrivs en haut de l'escalier ... non, la trappe
n'est pas ferme, mais il fait aussi noir maintenant dans la chambre des
miroirs que dans la cave ... que nous quittons!... Nous sortons tout 
fait de la cave ... nous nous tranons sur le plancher de la chambre des
supplices ... le plancher qui nous spare de cette poudrire ... quelle
heure est-il?... Nous crions, nous appelons!... M. de Chagny clame, de
toutes ses forces renaissantes: Christine!... Christine!... Et moi,
j'appelle Erik!... je lui rappelle que je lui ai sauv la vie!... Mais
rien ne nous rpond!... rien que notre propre dsespoir ... que notre
propre folie ... quelle heure est-il?... Demain soir, onze heures!...
Nous discutons ... nous nous efforons de mesurer le temps que nous
avons pass ici ... mais nous sommes incapables de raisonner ... Si on
pouvait voir seulement le cadran d'une montre, avec des aiguilles qui
marchent!... Ma montre est arrte depuis longtemps ... mais celle de M.
de Chagny marche encore ... Il me dit qu'il l'a remonte en procdant 
sa toilette de soire, avant de venir  l'Opra ... Nous essayons de
tirer de ce fait quelque conclusion qui nous laisse esprer que nous
n'en sommes pas encore arrivs  la minute fatale ...

... La moindre sorte de bruit qui nous vient par la trappe que j'ai en
vain essay de refermer nous rejette dans la plus atroce angoisse ...
Quelle heure est-il?... Nous n'avons plus une allumette sur nous ... Et
cependant il faudrait savoir ... M. de Chagny imagine de briser le verre
de sa montre et de tter les deux aiguilles ... Un silence pendant
lequel il tte, il interroge les aiguilles du bout des doigts. L'anneau
de la montre lui sert de point de repre!... Il estime,  l'cartement
des aiguilles qu'il peut tre justement onze heures ...

Mais les onze heures qui nous font tressaillir sont peut-tre passes,
n'est-ce pas?... Il est peut-tre onze heures et dix minutes ... et nous
aurions au moins encore douze heures devant nous.

Et, tout  coup, je crie:

Silence!

Il m'a sembl entendre des pas dans la demeure  ct.

Je ne me suis pas tromp! j'entends un bruit de portes, suivi de pas
prcipits. On frappe contre le mur. La voix de Christine Daa:

Raoul! Raoul!

Ah! nous crions tous  la fois, maintenant, de l'un et de l'autre ct
du mur. Christine sanglote, elle ne savait point si elle retrouverait M.
de Chagny vivant!... Le monstre a t terrible, parat-il ... Il n'a
fait que dlirer en attendant qu'elle voult bien prononcer le oui
qu'elle lui refusait ... Et cependant, elle lui promettait ce oui s'il
voulait bien la conduire dans la chambre des supplices!... Mais il s'y
tait obstinment oppos, avec des menaces atroces  l'adresse de tous
ceux de la race humaine ... Enfin, aprs des heures et des heures de cet
enfer, il venait de sortir  l'instant ... la laissant seule pour
rflchir une dernire fois ...

... Des heures et des heures!... Quelle heure est-il? Quelle heure
est-il, Christine?...

Il est onze heures!... onze heures moins cinq minutes!...

       *       *       *       *       *

--Mais quelles onze heures?...

--Les onze heures qui doivent dcider de la vie ou de la mort!... Il
vient de me le rpter en partant, reprend la voix rlante de Christine
... Il est pouvantable!... Il dlire et il a arrach son masque et ses
yeux d'or lancent des flammes!... Et il ne fait que rire!... Il m'a dit
en riant, comme un dmon ivre: Cinq minutes! Je te laisse seule  cause
de ta pudeur bien connue!... Je ne veux pas que tu rougisses devant moi
quand tu me diras oui, comme les timides fiances!... Que diable! on
sait son monde! Je vous ai dit qu'il tait comme un dmon ivre!...
Tiens! (et il a puis dans le petit sac de la vie et de la mort) Tiens!
m'a-t-il dit, voil la petite clef de bronze qui ouvre les coffrets
d'bne qui sont sur la chemine de la chambre Louis-Philippe ... Dans
l'un de ces coffrets, tu trouveras un scorpion et dans l'autre une
sauterelle, des animaux trs bien imits en bronze du Japon; ce sont des
animaux qui disent _oui et non_! C'est--dire que tu n'auras qu'
tourner le scorpion sur son pivot, dans la position contraire  celle o
tu l'auras trouv ... cela signifiera  mes yeux, quand je rentrerai
dans la chambre Louis-Philippe, dans la chambre des fianailles: _oui!_
... La sauterelle, elle, si tu la tournes, voudras dire: _non!_  mes
yeux, quand je rentrerai dans la chambre Louis-Philippe, dans la chambre
de la mort!... Et il riait comme un dmon ivre! Moi, je ne faisais que
lui rclamer  genoux la clef de la chambre des supplices, lui
promettant d'tre  jamais sa femme s'il m'accordait cela ... Mais il
m'a dit qu'on n'aurait plus besoin jamais de cette clef et qu'il allait
la jeter au fond du lac!... Et puis, en riant comme un dmon ivre, il
m'a laisse en me disant qu'il ne reviendrait que dans cinq minutes, 
cause qu'il savait tout ce qu'on doit, quand on est un galant homme, 
la pudeur des femmes!... Ah! oui, encore il m'a cri: La sauterelle!...
Prends garde  la sauterelle, a saute!... a saute!... _a saute
joliment bien!_ ...

J'essaie ici de reproduire avec des phrases, des mots entrecoups, des
exclamations, le sens des paroles dlirantes de Christine!... Car, elle
aussi, pendant ces vingt-quatre heures, avait d toucher le fond de la
douleur humaine ... et peut-tre avait-elle souffert plus que nous!... 
chaque instant, Christine s'interrompait et nous interrompait pour
s'crier: Raoul! souffres-tu?... Et elle ttait les murs, qui taient
froids maintenant, et elle demandait pour quelle raison ils avaient t
si chauds!... Et les cinq minutes s'coulrent et, dans ma pauvre
cervelle, grattaient de toutes leurs pattes le scorpion et la
sauterelle!...

J'avais cependant conserv assez de lucidit pour comprendre que si l'on
tournait la sauterelle, la sauterelle sautait ... et avec elle beaucoup
de ceux de la race humaine! Point de doute que la sauterelle commandait
quelque courant lectrique destin  faire sauter la poudrire!...
Htivement, M. de Chagny, qui semblait maintenant, depuis qu'il avait
rentendu la voix de Christine, avoir recouvr toute sa force morale,
expliquait  la jeune fille dans quelle situation formidable nous nous
trouvions, nous et tout l'Opra ... _Il fallait tourner le scorpion_,
tout de suite ...

Ce scorpion, qui rpondait au _oui_ tant souhait par Erik, devait tre
quelque chose qui empcherait peut-tre la catastrophe de se produire.

Va!... va donc, Christine, ma femme adore!... commanda Raoul.

Il y eut un silence.

Christine, m'criai-je, o tes-vous?

--Auprs du scorpion!

--N'y touchez pas!

L'ide m'tait venue--car je connaissais mon Erik--que le monstre avait
encore tromp la jeune femme. C'tait peut-tre le scorpion qui allait
tout faire sauter. Car, enfin, pourquoi n'tait-il pas l, lui? Il y
avait beau temps, maintenant, que les cinq minutes taient coules ...
et il n'tait pas revenu ... Et il s'tait sans doute mis  l'abri!...
Et il attendait peut-tre l'explosion formidable ... Il n'attendait plus
que a!... Il ne pouvait pas esprer, en vrit, que Christine
consentirait jamais  tre sa proie volontaire!... Pourquoi n'tait-il
pas revenu?... Ne touchez pas au scorpion!...

Lui!... s'cria Christine. Je l'entends!... Le voil!...

       *       *       *       *       *

Il arrivait, en effet. Nous entendmes ses pas qui se rapprochaient de
la chambre Louis-Philippe. Il avait rejoint Christine. Il n'avait pas
prononc un mot ...

Alors, j'levai la voix:

Erik! c'est moi! Me reconnais-tu?

 cet appel, il rpondit aussitt sur un ton extraordinairement
pacifique:

_Vous n'tes donc pas morts l dedans?_ ... Eh bien, tchez de vous
tenir tranquilles.

Je voulus l'interrompre, mais il me dit si froidement que j'en restai
glac derrire mon mur:

Plus un mot, _daroga_, ou je fais tout sauter!

Et aussitt il ajouta:

L'honneur doit en revenir  mademoiselle!... Mademoiselle n'a pas
touch au scorpion (comme il parlait posment!) mademoiselle n'a pas
touch  la sauterelle (avec quel effrayant sang-froid!), mais il n'est
pas trop tard pour bien faire. Tenez, j'ouvre sans cl, moi, car je suis
l'amateur de trappes, et j'ouvre et ferme tout ce que je veux, comme je
veux ... J'ouvre les petits coffrets d'bne: regardez-y, mademoiselle,
dans les petits coffrets d'bne ... les jolies petites btes ...
Sont-elles assez bien imites ... et comme elles paraissent inoffensives
... Mais l'habit ne fait pas le moine! (Tout ceci d'une voix blanche,
uniforme.) Si l'on tourne la sauterelle, nous sautons tous, mademoiselle
... Il y a sous nos pieds assez de poudre pour faire sauter un quartier
de Paris ... si l'on tourne le scorpion, toute cette poudre est
noye!... Mademoiselle,  l'occasion de nos noces, vous allez faire un
bien joli cadeau  quelques centaines de Parisiens qui applaudissent en
ce moment un bien pauvre chef-d'oeuvre de Meyerbeer ... Vous allez leur
faire cadeau de la vie ... car vous allez, mademoiselle, de vos jolies
mains--quelle voix lasse tait cette voix--vous allez tourner le
scorpion!... Et gai, gai, nous nous marierons!

Un silence, et puis:

Si, dans deux minutes, mademoiselle, vous n'avez pas tourn le
scorpion--j'ai une montre, ajouta la voix d'Erik, une montre qui marche
joliment bien ...--moi, je tourne la sauterelle ... et la sauterelle,
_a saute joliment bien!_ ...

Le silence reprit plus effrayant  lui tout seul que tous les autres
effrayants silences. Je savais que lorsque Erik avait pris cette voix
pacifique, et tranquille, et lasse, c'est qu'il tait  bout de tout,
capable du plus titanesque forfait ou du plus forcen dvouement et
qu'une syllabe dplaisante  son oreille pourrait dchaner l'ouragan.
M. de Chagny, lui, avait compris qu'il n'y avait plus qu' prier, et, 
genoux, il priait ... Quant  moi, mon sang battait si fort que je dus
saisir mon coeur dans ma main, de grand'peur qu'il n'clatt ... C'est
que, nous pressentions trop horriblement ce qui se passait en ces
secondes suprmes dans la pense affole de Christine Daa ... c'est que
nous comprenions son hsitation  tourner le scorpion ... Encore une
fois, si c'tait le scorpion qui allait tout faire sauter!... Si Erik
avait rsolu de nous engloutir tous avec lui!

Enfin, la voix d'Erik, douce cette fois, d'une douceur anglique ...

Les deux minutes sont coules ... adieu, mademoiselle!... saute,
sauterelle!...

--Erik, s'cria Christine, qui avait d se prcipiter sur la main du
monstre, me jures-tu, monstre, me jures-tu sur ton infernal amour, que
c'est le scorpion qu'il faut tourner ...

--Oui, pour sauter  nos noces ...

--Ah! tu vois bien! nous allons sauter!

-- nos noces!... innocente enfant!... Le scorpion ouvre le bal!... Mais
en voil assez!.., Tu ne veux pas du scorpion?  moi la sauterelle!

--Erik!...

--Assez!...

J'avais joint mes cris  ceux de Christine. M. de Chagny, toujours 
genoux, continuait  prier ...

Erik! J'ai tourn le scorpion!!...

       *       *       *       *       *

Ah! la seconde que nous avons vcue l!

 attendre!

 attendre que nous ne soyons plus rien que des miettes, au milieu du
tonnerre et des ruines ...

...  sentir craquer sous nos pieds, dans le gouffre ouvert ... des
choses qui pouvaient tre le commencement de l'apothose d'horreur ...
car, par la trappe ouverte dans les tnbres, gueule noire dans la nuit
noire, un sifflement inquitant--comme le premier bruit d'une
fuse--venait ...

... D'abord tout mince ... et puis plus pais ... puis trs fort ...

Mais coutez! coutez! et retenez des deux mains votre coeur prt 
sauter avec beaucoup de ceux de la race humaine.

Ce n'est point l le sifflement du feu.

Ne dirait-on point une fuse d'eau?...

 la trappe!  la trappe!

coutez! coutez!

Cela fait maintenant glouglou ... glouglou ...

 la trappe!...  la trappe!...  la trappe!...

Quelle fracheur!

 la frache!  la frache! Toute notre soif qui tait partie quand
tait venue l'pouvante, revient plus forte avec le bruit de l'eau.

L'eau! l'eau! l'eau qui monte!...

Qui monte dans la cave, par-dessus les tonneaux, tous les tonneaux de
poudre (tonneaux! tonneaux!... avez-vous des tonneaux  vendre?)
l'eau!... l'eau vers laquelle nous descendons avec des gorges embrases
... l'eau qui monte jusqu' nos mentons, jusqu' nos bouches ...

Et nous buvons ... Au fond de la cave, nous buvons,  mme la cave ...

Et nous remontons, dans la nuit noire, l'escalier, marche  marche,
l'escalier que nous avions descendu au-devant de l'eau et que nous
remontons avec l'eau.

Vraiment, voil bien de la poudre perdue et bien noye!  grande eau!...
C'est de la belle besogne! On ne regarde pas  l'eau, dans la demeure du
Lac! Si a continue, tout le lac va entrer dans la cave ...

Car, en vrit, on ne sait plus maintenant o elle va s'arrter ...

Nous voici sortis de la cave et l'eau monte toujours ...

Et l'eau aussi sort de la cave, s'pand sur le plancher ... Si cela
continue, toute la demeure du Lac va en tre inonde. Le plancher de la
chambre des miroirs est lui-mme un vrai petit lac dans lequel nos pieds
barbotent. C'est assez d'eau comme cela! Il faut qu'Erik ferme le
robinet: Erik! Erik! il y a assez d'eau pour la poudre! Tourne le
robinet! Ferme le scorpion!

Mais Erik ne rpond pas ... On n'entend plus rien que l'eau qui monte
... nous en avons maintenant jusqu' mi-jambe!...

Christine! Christine! l'eau monte! monte jusqu' nos genoux, crie M.
de Chagny.

Mais Christine ne rpond pas ... on n'entend plus rien que l'eau qui
monte.

Rien! rien! dans la chambre  ct ... Plus personne! personne pour
tourner le robinet! personne pour fermer le scorpion!

Nous sommes tout seuls, dans le noir, avec l'eau noire qui nous treint,
qui grimpe, qui nous glace! Erik! Erik! Christine! Christine!

Maintenant, nous avons perdu pied et nous tournons dans l'eau, emports
dans un mouvement de rotation irrsistible, car l'eau tourne avec nous
et nous nous heurtons aux miroirs noirs qui nous repoussent ... et nos
gorges souleves au-dessus du tourbillon hurlent ...

Est-ce que nous allons mourir ici? noys dans la chambre des
supplices?... Je n'ai jamais vu a? Erik, au temps des _heures roses de
Mazenderan_, ne m'a jamais montr cela par la petite fentre
invisible!... Erik! Erik! Je t'ai sauv la vie! Souviens-toi!... Tu
tais condamn!... Tu allais mourir!... Je t'ai ouvert les portes de la
vie!... Erik!...

Ah! nous tournons dans l'eau comme des paves!...

Mais j'ai saisi tout  coup de mes mains gares le tronc de l'arbre de
fer!... et j'appelle M. de Chagny ... et nous voil tous les deux
suspendus  la branche de l'arbre de fer ...

Et l'eau monte toujours!

Ah! ah! rappelez-vous! combien y a-t-il d'espace entre la branche de
l'arbre de fer et le plafond en coupole de la chambre des miroirs?...
Tchez  vous souvenir!... Aprs tout, l'eau va peut-tre s'arrter ...
elle trouvera srement son niveau ... Tenez! il me semble qu'elle
s'arrte!... Non! non! horreur!...  la nage!  la nage!... nos bras qui
nagent s'enlacent; nous touffons!... nous nous battons dans l'eau
noire!... nous avons dj peine  respirer l'air noir au-dessus de l'eau
noire ... l'air qui fuit, que nous entendons fuir au-dessus de nos ttes
par je ne sais quel appareil de ventilation ... Ah! tournons! tournons!
tournons jusqu' ce que nous ayons trouv la bouche d'air ... nous
collerons notre bouche  la bouche d'air ... Mais les forces
m'abandonnent, j'essaie de me raccrocher aux murs! Ah! comme les parois
de glace sont glissantes  mes doigts qui cherchent ... Nous tournons
encore!... Nous enfonons ... Un dernier effort!... Un dernier cri!...
Erik!... Christine!... glou, glou, glou!... dans les oreilles!... glou,
glou, glou!... au fond de l'eau noire, nos oreilles font glouglou!...
Et, il me semble encore, avant de perdre tout  fait connaissance,
entendre entre deux glouglous ... Tonneaux!... tonneaux!... Avez-vous
des tonneaux  vendre?




XIV

LA FIN DES AMOURS DU FANTME


C'est ici que se termine le rcit _crit_ que m'a laiss le Persan.

Malgr l'horreur d'une situation qui semblait dfinitivement les vouer 
la mort, M. de Chagny et son compagnon furent sauvs par le dvouement
sublime de Christine Daa. Et je tiens tout le reste de l'aventure de la
bouche du daroga lui-mme.

Quand j'allai le voir, il habitait toujours son petit appartement de la
rue de Rivoli, en face des Tuileries. Il tait bien malade et il ne
fallait rien moins que toute mon ardeur de reporter historien au service
de la vrit pour le dcider  revivre avec moi l'incroyable drame.
C'tait toujours son vieux fidle domestique Darius qui le servait et me
conduisait auprs de lui. Le daroga me recevait au coin de la fentre
qui regarde le jardin, assis dans un vaste fauteuil o il essayait de
redresser un torse qui n'avait pas d tre sans beaut. Notre Persan
avait encore ses yeux magnifiques, mais son pauvre visage tait bien
fatigu. Il avait fait raser entirement sa tte qu'il couvrait 
l'ordinaire d'un bonnet d'astrakan; il tait habill d'une vaste
houppelande trs simple dans les manches de laquelle il s'amusait
inconsciemment  tourner les pouces, mais son esprit tait rest fort
lucide.

Il ne pouvait se rappeler les affres anciennes sans tre repris d'une
certaine fivre et c'est par bribes que je lui arrachai la fin
surprenante de cette trange histoire. Parfois, il se faisait prier
longtemps pour rpondre  mes questions, et parfois exalt par ses
souvenirs, il voquait spontanment devant moi, avec un relief
saisissant, l'image effroyable d'Erik et les terribles heures que M. de
Chagny et lui avaient vcues dans la demeure du Lac.

Il fallait voir le frmissement qui l'agitait quand il me dpeignait son
rveil dans la pnombre inquitante de la chambre Louis-Philippe ...
aprs le drame des eaux ... Et voici la fin de cette terrible histoire,
telle qu'il me l'a raconte de faon  complter le rcit crit qu'il
avait bien voulu me confier:

       *       *       *       *       *

En ouvrant les yeux, le _daroga_ s'tait vu tendu sur un lit ... M. de
Chagny tait couch sur un canap,  ct de l'armoire  glace. Un ange
et un dmon veillaient sur eux ...

Aprs les mirages et illusions de la chambre des supplices, la prcision
des dtails bourgeois de cette petite pice tranquille semblait avoir
t encore invente dans le dessein de drouter l'esprit du mortel assez
tmraire pour s'garer dans ce domaine du cauchemar vivant. Ce
lit-bateau, ces chaises d'acajou cir, cette commode et ces cuivres, le
soin avec lequel ces petits carrs de dentelle au crochet taient placs
sur le dos des fauteuils, la pendule et de chaque ct de la chemine
les petits coffres  l'apparence si inoffensive ... enfin, cette tagre
garnie de coquillages, de pelotes rouges pour les pingles, de bateaux
en nacre et d'un norme oeuf d'autruche ... le tout clair discrtement
par une lampe  abat-jour pose sur un guridon ... tout ce mobilier qui
tait d'une laideur mnagre touchante, si paisible, si raisonnable au
fond des caves de l'Opra, dconcertait l'imagination plus que toutes
les fantasmagories passes.

Et l'ombre de l'homme au masque, dans ce petit cadre vieillot, prcis et
propret, n'en apparaissait que plus formidable. Elle se courba jusqu'
l'oreille du Persan et lui dit  voix basse:

a va mieux, daroga?... Tu regardes mon mobilier?... C'est tout ce qui
me reste de ma pauvre misrable mre....

Il lui dit encore des choses qu'il ne se rappelait plus; mais--et cela
lui paraissait bien singulier--le Persan avait le souvenir prcis que,
pendant cette vision suranne de la chambre Louis-Philippe, seul Erik
parlait. Christine Daa ne disait pas un mot; elle se dplaait sans
bruit et comme une soeur de charit qui aurait fait voeu de silence....
Elle apportait dans une tasse un cordial, ou du th fumant.... L'homme
au masque la lui prenait des mains et la tendait au Persan.

Quant  M. de Chagny, il dormait....

Erik dit en versant un peu de rhum dans la tasse du daroga et en lui
montrant le vicomte tendu:

Il est revenu  lui bien avant que nous puissions savoir _si vous
seriez encore vivant un jour, daroga_. Il va trs bien.... Il dort....
Il ne faut pas le rveiller.

Un instant, Erik quitta la chambre et le Persan, se soulevant sur son
coude, regarda autour de lui.... Il aperut, assise au coin de la
chemine, la silhouette blanche de Christine Daa. Il lui adressa la
parole ... il l'appela ... mais il tait encore trs faible et il
retomba sur l'oreiller.... Christine vint  lui, lui posa la main sur le
front, puis s'loigna.... Et le Persan se rappela qu'alors, en s'en
allant, elle n'eut pas un regard pour M. de Chagny qui,  ct, il est
vrai, bien tranquillement, dormait ... et elle retourna s'asseoir dans
son fauteuil, au coin de la chemine, silencieuse comme une soeur de
charit qui a fait voeu de silence....

Erik revint avec de petits flacons qu'il dposa sur la chemine. Et tout
bas encore, pour ne pas veiller M. de Chagny, il dit au Persan, aprs
s'tre assis  son chevet, et lui avoir tt le pouls:

Maintenant, vous tes sauvs tous les deux. Et je vais tantt vous
reconduire sur le dessus de la terre, _pour faire plaisir  ma femme._

Sur quoi il se leva, sans autre explication, et disparut encore.

Le Persan regardait maintenant le profil tranquille de Christine Daa
sous la lampe. Elle lisait dans un tout petit livre  tranche dore,
comme on en voit aux livres religieux. _L'Imitation_ a de ces
ditions-l. Et le Persan avait encore dans l'oreille le ton naturel
avec lequel l'autre avait dit: Pour faire plaisir  ma femme....

Tout doucement, le daroga appela encore, mais Christine devait lire trs
loin, car elle n'entendit pas....

Erik revint ... ft boire au daroga une potion, aprs lui avoir
recommand de ne plus adresser une parole  sa femme, ni  personne,
_parce que cela pourrait tre trs dangereux pour la sant de tout le
monde._

 partir de ce moment, le Persan se souvient encore de l'ombre noire
d'Erik et de la silhouette blanche de Christine qui glissaient toujours
en silence  travers la chambre, se penchaient au-dessus de lui et
au-dessus de M. de Chagny. Le Persan tait encore trs faible et le
moindre bruit, la porte de l'armoire  glace qui s'ouvrait en grinant,
par exemple, lui faisait mal  la tte ... et puis il s'endormit comme
M. de Chagny.

       *       *       *       *       *

Cette fois, il ne devait plus se rveiller que chez lui, soign par son
fidle Darius, qui lui apprit qu'on l'avait, la nuit prcdente, trouv
contre la porte de son appartement, o il avait d tre transport par
un inconnu, lequel avait eu soin de sonner avant de s'loigner.

Aussitt que le daroga eut recouvr ses forces et sa responsabilit, il
envoya demander des nouvelles du vicomte au domicile du comte Philippe.

Il lui fut rpondu que le jeune homme n'avait pas reparu et que le comte
Philippe tait mort. On avait trouv son cadavre sur la berge du Lac de
l'Opra, du ct de la rue Scribe. Le Persan se rappela la messe funbre
 laquelle il avait assist derrire le mur de la chambre des miroirs et
il ne douta plus du crime ni du criminel. Sans peine, hlas! connaissant
Erik, il reconstitua le drame. Aprs avoir cru que son frre avait
enlev Christine Daa, Philippe s'tait prcipit  sa poursuite sur
cette route de Bruxelles, o il savait que tout tait prpar pour une
telle aventure. N'y ayant point rencontr les jeunes gens, il tait
revenu  l'Opra, s'tait rappel les tranges confidences de Raoul sur
son fantastique rival, avait appris que le vicomte avait tout tent pour
pntrer dans les dessous du thtre et enfin qu'il avait disparu,
laissant son chapeau dans la loge de la diva,  ct d'une bote de
pistolets. Et le comte, qui ne doutait plus de la folie de son frre,
s'tait  son tour lanc dans cet infernal labyrinthe souterrain. En
fallait-il davantage, aux yeux du Persan, pour que l'on retrouvt le
cadavre du comte sur la berge du Lac, o veillait le chant de la sirne,
la sirne d'Erik, cette concierge du Lac des Morts?

Aussi le Persan n'hsita pas. pouvant de ce nouveau forfait, ne
pouvant rester dans l'incertitude o il se trouvait relativement au sort
dfinitif du vicomte et de Christine Daa, il se dcida  tout dire  la
justice.

Or, l'instruction de l'affaire avait t confie  M. le juge Faure et
c'est chez lui qu'il s'en alla frapper. On se doute de quelle sorte un
esprit sceptique, terre  terre, superficiel (je le dis comme je le
pense) et nullement prpar  une telle confidence, reut la dposition
du daroga. Celui-ci fut trait comme un fou.

Le Persan, dsesprant de se faire jamais entendre, s'tait mis alors 
crire. Puisque la justice ne voulait pas de son tmoignage, la presse
s'en emparerait peut-tre, et il venait un soir de tracer la dernire
ligne du rcit que j'ai fidlement rapport ici quand son domestique
Darius lui annona un tranger qui n'avait point dit son nom, dont il
tait impossible de voir le visage et qui avait dclar simplement qu'il
ne quitterait la place qu'aprs avoir parl au _daroga_.

Le Persan, pressentant immdiatement la personnalit de ce singulier
visiteur, ordonnt qu'on l'introduist sur-le-champ.

Le daroga ne s'tait pas tromp.

C'tait le Fantme! C'tait Erik!

Il paraissait d'une faiblesse extrme et se retenait au mur comme s'il
craignait de tomber ... Ayant enlev son chapeau, il montra un front
d'une pleur de cire. Le reste du visage tait cach par le masque.

Le Persan s'tait dress devant lui.

Assassin du comte Philippe, qu'as-tu fait de son frre et de Christine
Daa?

 cette apostrophe formidable, Erik chancela et garda un instant le
silence, puis, s'tant tran jusqu'au fauteuil, il s'y laissa tomber en
poussant un profond soupir. Et l, il dit  petites phrases,  petits
mots,  court souffle:

_Daroga_, ne me parle pas du comte Philippe ... Il tait mort ... dj
... quand je suis sorti de ma maison ... il tait mort ... dj ...
quand ... la sirne a chant ... c'est un accident ... un triste ... un
... lamentablement triste ... accident ... Il tait tomb bien
maladroitement et simplement et naturellement dans le Lac!...

--Tu mens! s'cria le Persan.

Alors Erik courba la tte et dit:

Je ne viens pas ici ... pour te parler du comte Philippe ... mais pour
te dire que ... je vais mourir ...

--O sont Raoul de Chagny et Christine Daa?...

--Je vais mourir.

--Raoul de Chagny et Christine Daa?

--... d'amour ... daroga ... je vais mourir d'amour ... c'est comme
cela ... je l'aimais tant!... Et je l'aime encore, daroga, puisque j'en
meurs, je te dis ... Si tu savais comme elle tait belle quand elle m'a
permis de l'embrasser _vivante_, sur son salut ternel ... C'tait la
premire fois, _daroga_, la premire fois, tu entends, que j'embrassais
une femme ... Oui, vivante, je l'ai embrasse vivante et elle tait
belle comme une morte?...

Le Persan s'tait lev et il avait os toucher Erik. Il lui secoua le
bras.

Me diras-tu enfin si elle est morte ou vivante?...

--Pourquoi me secoues-tu ainsi? rpondit Erik avec effort ... Je te dis
que c'est moi qui vais mourir ... oui, je l'ai embrasse vivante ...

--Et maintenant, elle est morte?

--Je te dis que je l'ai embrasse comme a sur le front ... et elle n'a
point retir son front de ma bouche!... Ah! c'est une honnte fille!
Quant  tre morte, je ne le pense pas, bien que cela ne me regarde plus
... Non! non! elle n'est pas morte! Et il ne faudrait pas que j'apprenne
que quelqu'un a touch un cheveu de sa tte! C'est une brave et honnte
fille qui t'a sauv la vie, par-dessus le march, daroga, dans un moment
o je n'aurais pas donn deux sous de ta peau de Persan. Au fond,
personne ne s'occupait de toi. Pourquoi tais-tu l avec ce petit jeune
homme? Tu allais mourir par-dessus le march! Ma parole, elle me
suppliait pour son petit jeune homme, mais je lui avais rpondu que,
puisqu'elle avait tourn le scorpion, j'tais devenu par cela mme, et
de sa bonne volont, son fianc et qu'elle n'avait pas besoin de deux
fiancs, ce qui tait assez juste; quant  toi, tu n'existais pas, tu
n'existais dj plus, je te le rpte, et tu allais mourir avec l'autre
fianc!

Seulement, coute bien, daroga, comme vous criiez comme des possds 
cause de l'eau, Christine est venue  moi, ses beaux grands yeux bleus
ouverts et elle m'a jur, sur son salut ternel, qu'elle consentait _
tre ma femme vivante_! Jusqu'alors, dans le fond de ses yeux, daroga,
j'avais toujours vu ma femme morte; c'tait la premire fois que j'y
voyais _ma femme vivante_. Elle tait sincre, sur son salut ternel.
Elle ne se tuerait point. March conclu. Une demi-minute plus tard,
toutes les eaux taient retournes au Lac, et je tirais ta langue,
daroga, car j'ai bien cru, ma parole, que tu y resterais!... Enfin!...
Voil! C'tait entendu! je devais vous reporter chez vous sur le dessus
de la terre. Enfin, quand vous m'avez eu dbarrass le plancher de la
chambre Louis-Philippe, j'y suis revenu, moi, tout seul.

--Qu'avais-tu fait du vicomte de Chagny? interrompit le Persan.

--Ah! tu comprends ... celui-l, daroga, je n'allais pas comme a le
reporter tout de suite sur le dessus de la terre ... C'tait un otage
... Mais je ne pouvais pas non plus le conserver dans la demeure du lac,
 cause de Christine; alors je l'ai enferm bien confortablement, je
l'ai enchan proprement (le parfum de Mazenderan l'avait rendu mou
comme une chiffe) dans le caveau des communards qui est dans la partie
la plus dserte de la plus lointaine cave de l'Opra, plus bas que le
cinquime dessous, l o personne ne va jamais et d'o l'on ne peut se
faire entendre de personne. J'tais bien tranquille et je suis revenu
auprs de Christine. Elle m'attendait ...

 cet endroit de son rcit, il parat que le Fantme se leva si
solennellement que le Persan qui avait repris sa place dans son fauteuil
dut se lever, lui aussi, comme obissant au mme mouvement et sentant
qu'il tait impossible de rester assis dans un moment aussi solennel et
mme (m'a dit le Persan lui-mme) il ta, bien qu'il et la tte rase,
son bonnet d'astrakan.

Oui! Elle m'attendait, reprit Erik, qui se prit  trembler comme une
feuille, mais  trembler d'une vraie motion solennelle ... elle
m'attendait toute droite, vivante, comme une vraie fiance vivante, sur
son salut ternel ... Et quand je me suis avanc, plus timide qu'un
petit enfant, elle ne s'est point sauve ... non, non ... elle est
reste ... elle m'a attendu ... je crois bien mme, daroga, qu'elle a un
peu ... oh! pas beaucoup ... mais un peu, comme une fiance vivante,
tendu son front ... Et ... et ... je l'ai ... embrasse!... Moi!...
moi!... moi!... Et elle n'est pas morte!... Et elle est reste tout
naturellement  ct de moi, aprs que je l'ai eu embrasse, comme a
... sur le front ... Ah! que c'est bon, daroga, d'embrasser
quelqu'un!... Tu ne peux pas savoir, toi!... Mais moi! moi!... Ma mre,
daroga, ma pauvre misrable mre n'a jamais voulu que je l'embrasse ...
Elle se sauvait ... en me jetant mon masque!... ni aucune femme!...
jamais!... jamais!... Ah! ah! ah! Alors, n'est-ce pas ... d'un pareil
bonheur, n'est-ce pas, j'ai pleur. Et je suis tomb en pleurant  ses
pieds ... et j'ai embrass ses pieds ... ses petits pieds, en pleurant
... Toi aussi tu pleures, daroga; et elle aussi pleurait ... l'ange a
pleur!...

Comme il racontait ces choses, Erik sanglotait et le Persan, en effet,
n'avait pu retenir ses larmes devant cet homme masqu qui, les paules
secoues, les mains  la poitrine, tantt rlait de douleur et tantt
d'attendrissement.

... Oh! daroga, j'ai senti ses larmes couler sur mon front  moi! 
moi! Elles taient chaudes ... elles taient douces! elles allaient
partout sous mon masque, ses larmes! elles allaient se mler  mes
larmes dans mes yeux!... elles coulaient jusque dans ma bouche ... Ah!
ses larmes  elle, sur moi! coute, daroga, coute, ce que j'ai fait ...
J'ai arrach mon masque pour ne pas perdre une seule de ses larmes ...
Et elle ne s'est pas enfuie!... Et elle n'est pas morte! Elle est reste
vivante,  pleurer ... sur moi ... avec moi ... Nous avons pleur
ensemble!... Seigneur du ciel! vous m'avez donn tout le bonheur du
monde!...

Et Erik s'tait effondr, rlant sur le fauteuil.

Ah! je ne vais pas encore mourir ... tout de suite ... mais laisse-moi
pleurer! avait-il dit au Persan.

Au bout d'un instant, l'Homme au masque avait repris:

coute, daroga ... coute bien cela ... pendant que j'tais  ses pieds
... j'ai entendu qu'elle disait: _Pauvre malheureux Erik! et elle a
pris ma main!_ ... Moi, je n'ai plus t, tu comprends, qu'un pauvre
chien prt  mourir pour elle ... comme je te le dis, daroga!

Figure-toi que j'avais dans la main un anneau, un anneau d'or que je lui
avais donn ... qu'elle avait perdu ... et que j'ai retrouv ... une
alliance, quoi!... Je le lui ai gliss dans sa petite main et je lui ai
dit: Tiens!... prends a!... prends a pour toi ... et pour lui ... Ce
sera mon cadeau de noces ... le cadeau du _pauvre malheureux Erik_ ...
Je sais que tu l'aimes, le jeune homme ... ne pleure plus!... Elle m'a
demand, d'une voix bien douce, ce que je voulais dire; alors, je lui ai
fait comprendre, et elle a compris tout de suite que je n'tais pour
elle qu'un pauvre chien prt  mourir ... mais qu'elle, elle pourrait se
marier avec le jeune homme quand elle voudrait, parce qu'elle avait
pleur avec moi ... Ah! daroga ... tu penses ... que ... lorsque je lui
disais cela, c'tait comme si je dcoupais bien tranquillement mon coeur
en quatre, mais elle avait pleur avec moi ... et elle avait dit:

Pauvre malheureux Erik!...

L'motion d'Erik tait telle qu'il dut avertir le Persan de ne point le
regarder, car il touffait et il tait dans la ncessit d'ter son
masque.  ce propos le daroga m'a racont qu'il tait all lui-mme  la
fentre et qu'il l'avait ouverte le coeur soulev de piti, mais en
prenant grand soin de fixer la cime des arbres du jardin des Tuileries
pour ne point rencontrer le visage du monstre.

Je suis all, avait continu Erik, dlivrer le jeune homme et je lui ai
dit de me suivre auprs de Christine ... Ils se sont embrasss devant
moi dans la chambre Louis-Philippe ... Christine avait mon anneau ...
J'ai fait jurer  Christine que lorsque je serais mort elle viendrait
une nuit, en passant par le Lac de la rue Scribe, m'enterrer en grand
secret avec l'anneau d'or qu'elle aurait port jusqu' cette minute-l
... je lui ai dit comment elle trouverait mon corps et ce qu'il fallait
en faire ... Alors, Christine m'a embrasse pour la premire fois,  son
tour, l, sur le front ... (ne regarde pas, daroga!) l, sur le front
... sur mon front  moi!... (ne regarde pas, daroga!) et ils sont partis
tous les deux ... Christine ne pleurait plus ..., moi seul, je pleurais
... daroga, daroga ... si Christine tient son serment, elle reviendra
bientt!...

Et Erik s'tait tu. Le Persan ne lui avait plus pos aucune question. Il
tait rassur tout  fait sur le sort de Raoul de Chagny et de Christine
Daa, et aucun de ceux de la race humaine n'aurait pu, aprs l'avoir
entendue cette nuit-l, mettre en doute la parole d'Erik qui pleurait.

Le monstre avait remis son masque et rassembl ses forces pour quitter
le daroga. Il lui avait annonc que, lorsqu'il sentirait sa fin trs
prochaine, il lui enverrait, pour le remercier du bien que celui-ci lui
avait voulu autrefois, ce qu'il avait de plus cher au monde: tous les
papiers de Christine Daa, qu'elle avait crits dans le moment mme de
cette aventure  l'intention de Raoul, et qu'elle avait laisss  Erik,
et quelques objets qui lui venaient d'elle, deux mouchoirs, une paire de
gants et un noeud de soulier. Sur une question du Persan, Erik lui apprit
que les deux jeunes gens, aussitt qu'ils s'taient vus libres, avaient
rsolu d'aller chercher un prtre au fond de quelque solitude o ils
cacheraient leur bonheur et qu'ils avaient pris, dans ce dessein, la
gare du Nord du Monde. Enfin Erik comptait sur le Persan, pour,
aussitt que celui-ci aurait reu les reliques et les papiers promis, il
annont sa mort aux deux jeunes gens. Il devrait pour cela payer une
ligne aux annonces ncrologiques du journal l'_poque_.

C'tait tout.

Le Persan avait reconduit Erik jusqu' la porte de son appartement et
Darius l'avait accompagn jusque sur le trottoir, en le soutenant. Un
fiacre attendait. Erik y monta. Le Persan, qui tait revenu  la
fentre, l'entendit dire au cocher: Terre-plein de l'Opra.

Et puis, le fiacre s'tait enfonc dans la nuit. Le Persan avait, pour
la dernire fois, vu le pauvre malheureux Erik.

       *       *       *       *       *

Trois semaines plus tard, le journal l'_poque_ avait publi cette
annonce ncrologique:

ERIK EST MORT.




PILOGUE


Telle est la vridique histoire du Fantme de l'Opra. Comme je
l'annonais au dbut de cet ouvrage, on ne saurait douter maintenant
qu'Erik ait rellement vcu. Trop de preuves de cette existence sont
mises aujourd'hui  la porte de chacun pour qu'on ne puisse suivre,
_raisonnablement_, les faits et les gestes d'Erik  travers tout le
drame des Chagny.

Il n'est point besoin de rpter ici combien cette affaire passionna la
capitale. Cette artiste enleve, le comte de Chagny mort dans des
conditions si exceptionnelles, son frre disparu et le triple sommeil
des employs de l'clairage  l'Opra!... Quels drames! quelles
passions! quels crimes s'taient drouls autour de l'idylle de Raoul et
de la douce et charmante Christine!... Qu'tait devenue la sublime et
mystrieuse cantatrice dont la terre ne devait plus jamais, jamais
entendre parler?... On la reprsenta comme la victime de la rivalit des
deux frres, et nul n'imagina ce qui s'tait pass; nul ne comprit que
puisque Raoul et Christine avaient disparu tous deux, les deux fiancs
s'taient retirs loin du monde pour goter un bonheur qu'ils n'eussent
point voulu public, aprs la mort inexplique du comte Philippe ... Ils
avaient pris un jour un train  la gare du Nord du Monde ... Moi aussi,
peut-tre, un jour, je prendrai le train  cette gare-l et j'irai
chercher autour de tes lacs,  Norvge!  silencieuse Scandinavie! les
traces peut-tre encore vivantes de Raoul et de Christine, et aussi de
la maman Valrius, qui disparut galement dans le mme temps!...
Peut-tre un jour, entendrai-je de mes oreilles l'cho solitaire du Nord
du Monde rpter le chant de celle qui a connu l'Ange de la Musique?...

Bien aprs que l'affaire, par les soins inintelligents de M. le juge
d'instruction Faure, fut classe, la presse, de temps  autre, cherchait
encore  pntrer le mystre ... et continuait  se demander o tait la
main monstrueuse qui avait prpar et excut tant d'inoues
catastrophes! (Crime et disparition.)

Un journal du boulevard, qui tait au courant de tous les potins de
coulisses, avait t le seul  crire:

Cette main est celle du Fantme de l'Opra.

Et encore il l'avait fait naturellement sur le mode ironique.

Seul le Persan qu'on n'avait pas voulu entendre et qui ne renouvela
point, aprs la visite d'Erik, sa premire tentative auprs de la
justice, possdait toute la vrit.

Et il en dtenait les preuves principales qui lui taient venues avec
les pieuses reliques annonces par le Fantme ...

Ces preuves, il m'appartenait de les complter, avec l'aide du daroga
lui-mme. Je le mettais au jour le jour au courant de mes recherches et
il les guidait. Depuis des annes et des annes il n'tait point
retourn  l'Opra, mais il avait conserv du monument le souvenir le
plus prcis et il n'tait point de meilleur guide pour m'en faire
dcouvrir les coins les plus cachs. C'est encore lui qui m'indiquait
les sources o je pouvais puiser, les personnages  interroger; c'est
lui qui me poussa  frapper  la porte de M. Poligny, dans le moment que
le pauvre homme tait quasi  l'agonie. Je ne le savais point si bas et
je n'oublierai jamais l'effet que produisirent sur lui mes questions
relatives au fantme. Il me regarda, comme s'il voyait le diable et ne
me rpondit que par quelques phrases sans suite, mais qui attestaient
(c'tait l l'essentiel) combien F. de l'O, avait, dans son temps, jet
la perturbation dans cette vie dj trs agite (M. Poligny tait ce que
l'on est convenu d'appeler un viveur).

Quand je rapportai au Persan le mince rsultat de ma visite  M.
Poligny, le _daroga_ eut un vague sourire et me dit: Jamais Poligny n'a
su combien cette extraordinaire crapule d'Erik (tantt le Persan parlait
d'Erik comme d'un dieu, tantt comme d'une vile canaille) l'a fait
marcher. Poligny tait superstitieux et Erik le savait. Erik savait
aussi beaucoup de choses sur les affaires publiques et prives de
l'Opra.

Quand M. Poligny entendit une voix mystrieuse lui raconter, dans la
loge n 5, l'emploi qu'il faisait de son temps et de la confiance de son
associ, il ne demanda pas son reste. Frapp d'abord comme par une voix
du ciel, il se crut damn, et puis, comme la voix lui demandait de
l'argent, il vit bien  la fin qu'il tait jou par un matre chanteur
dont Debienne lui-mme fut victime. Tous deux, las dj de leur
direction pour de nombreuses raisons, s'en allrent, sans essayer de
connatre plus  fond la personnalit de cet trange F. de l'O., qui
leur avait fait parvenir un si singulier cahier des charges. Ils
lgurent tout le mystre  la direction suivante en poussant un gros
soupir de satisfaction, bien dbarrasss d'une histoire qui les avait
fort intrigus sans les faire rire ni l'un ni l'autre.

Ainsi s'exprima le Persan sur le compte de MM. Debienne et Poligny.  ce
propos, je lui parlai de leurs successeurs et je m'tonnai que dans les
_Mmoires d'un Directeur_, de M. Moncharmin, on parlt d'une faon si
complte des faits et gestes de F. de l'O., dans la premire partie,
pour en arriver  ne plus rien en dire ou  peu prs dans la seconde. 
quoi le Persan, qui connaissait ces Mmoires comme s'il les avait
crits, me fit observer que je trouverais l'explication de toute
l'affaire si je prenais la peine de rflchir aux quelques lignes que,
dans la seconde partie prcisment de ces Mmoires, Moncharmin a bien
voulu consacrer encore au Fantme. Voici ces lignes, qui nous
intressent, du reste, tout particulirement, puisqu'on y trouve relate
la manire fort simple dont se termina la fameuse histoire des vingt
mille francs:

 propos de F. de l'O. (c'est M. Moncharmin qui parle), dont j'ai narr
ici mme, au commencement de mes Mmoires, quelques-unes des singulires
fantaisies, je ne veux plus dire qu'une chose, c'est qu'il racheta par
un beau geste tous les tracas qu'il avait causs  mon cher
collaborateur et, je dois bien l'avouer,  moi-mme. Il jugea sans doute
qu'il y avait des limites  toute plaisanterie, surtout quand elle cote
aussi cher et quand le commissaire de police est saisi, car,  la
minute mme o nous avions donn rendez-vous dans notre cabinet  M.
Mifroid pour lui conter toute l'histoire, quelques jours aprs la
disparition de Christine Daa, nous trouvmes sur le bureau de Richard,
dans une belle enveloppe sur laquelle on lisait  l'encre rouge: _De la
part de F. de l'O._, les sommes assez importantes qu'il avait russi 
faire sortir momentanment, et dans une manire de jeu, de la caisse
directoriale. Richard fut aussitt d'avis qu'on devait s'en tenir l et
ne point pousser l'affaire. Je consentis  tre de l'avis de Richard. Et
tout est bien qui finit bien. N'est-ce pas, mon cher F. de l'O.?

videmment, Moncharmin, surtout aprs cette restitution, continuait 
croire qu'il avait t un moment le jouet de l'imagination burlesque de
Richard, comme, de son ct, Richard ne cessa point de croire que
Moncharmin s'tait, pour se venger de quelques plaisanteries, amus 
inventer toute l'affaire du F. de l'O.

N'tait-ce point le moment de demander au Persan de m'apprendre par quel
artifice le Fantme faisait disparatre vingt mille francs dans la poche
de Richard, malgr l'pingle de nourrice. Il me rpondit qu'il n'avait
point approfondi ce lger dtail, mais que, si je voulais bien
travailler sur les lieux moi-mme, je devais certainement trouver la
clef de l'nigme dans le bureau directorial lui-mme, en me souvenant
qu'Erik n'avait pas t surnomm pour rien _l'amateur de trappes_. Et je
promis au Persan de me livrer, aussitt que j'en aurais le temps, 
d'utiles investigations de ce ct. Je dirai tout de suite au lecteur
que les rsultats de ces investigations furent parfaitement
satisfaisants. Je ne croyais point, en vrit, dcouvrir tant de preuves
indniables de l'authenticit des phnomnes attribus au Fantme.

Et il est bon que l'on sache que les papiers du Persan, ceux de
Christine Daa, les dclarations qui me furent faites par les anciens
collaborateurs de MM. Richard et Moncharmin et par la petite Meg
elle-mme (cette excellente Mme Giry tant, hlas! trpasse) et par la
Sorelli, qui est retraite maintenant  Louveciennes--il est bon,
dis-je, que l'on sache que tout cela, qui constitue les pices
documentaires de l'existence du Fantme, pices que je vais dposer aux
archives de l'Opra, se trouve contrl par plusieurs dcouvertes
importantes dont je puis tirer justement quelque fiert.

Si je n'ai pu retrouver la demeure du Lac, Erik en ayant dfinitivement
condamn toutes les entres secrtes (et encore je suis sr qu'il serait
facile d'y pntrer si l'on procdait au desschement du Lac, comme je
l'ai plusieurs fois demand  l'administration des beaux-arts)[12], je
n'en ai pas moins dcouvert le couloir secret des communards, dont la
paroi de planches tombe par endroits en ruines; et, de mme, j'ai mis 
jour la trappe par laquelle le Persan et Raoul descendirent dans les
dessous du thtre. J'ai relev, dans le cachot des communards, beaucoup
d'initiales traces sur les murs par les malheureux qui furent enferms
l et, parmi ces initiales, un R. et un C.--R C? Ceci n'est-il point
significatif? Raoul de Chagny! Les lettres sont encore aujourd'hui trs
visibles. Je ne me suis pas, bien entendu, arrt l. Dans le premier et
le troisime dessous, j'ai fait jouer deux trappes d'un systme
pivotant, tout  fait inconnues aux machinistes, qui n'usent que de
trappes  glissade horizontale.

Enfin, je puis dire, en toute connaissance de cause, au lecteur:
Visitez un jour l'Opra, demandez  vous y promener en paix sans
cicerone stupide, entrez dans la loge n 5 et frappez sur l'norme
colonne qui spare cette loge de l'avant-scne; frappez avec votre canne
ou avec votre poing et coutez ... jusqu' hauteur de votre tte: _la
colonne sonne le creux_! Et aprs cela, ne vous tonnez point qu'elle
ait pu tre habite par la voix du Fantme; il y a, dans cette colonne,
de la place pour deux hommes. Que si vous vous tonnez que lors des
phnomnes de la loge n 5 nul ne se soit retourn vers cette colonne,
n'oubliez pas qu'elle offre l'aspect du marbre massif et que la voix qui
tait enferme semblait plutt venir du ct oppos (car la voix du
fantme ventriloque venait d'o il voulait). La colonne est travaille,
sculpte, fouille et trifouille par le ciseau de l'artiste. Je ne
dsespre pas de dcouvrir un jour le morceau de sculpture qui devait
s'abaisser et se relever  volont, pour laisser un libre et mystrieux
passage  la correspondance du Fantme avec Mme Giry et  ses
gnrosits. Certes, tout cela, que j'ai vu, serti, palp, n'est rien 
ct de ce qu'en ralit un tre norme et fabuleux comme Erik a d
crer dans le mystre d'un monument comme celui de l'Opra, mais je
donnerais toutes ces dcouvertes pour celle qu'il m'a t donn de
faire, devant l'administrateur lui-mme, dans le bureau du directeur, 
quelques centimtres du fauteuil: une trappe, de la largeur de la lame
du parquet, de la longueur d'un avant-bras, pas plus ... une trappe qui
se rabat comme le couvercle d'un coffret, une trappe par o je vois
sortir une main qui travaille avec dextrit dans le pan d'un habit 
queue-de-morue qui trane....

C'est par l qu'taient partis les quarante mille francs!... C'tait
aussi par l que, grce  quelque truchement, ils taient revenus....

Quand j'en parlai avec une motion, bien comprhensible au Persan, je
lui dis:

Erik s'amusait donc simplement--puisque les quarante mille francs sont
revenus-- faire le factieux avec son cahier des charges?

Il me rpondit:

Ne le croyez point!... Erik avait besoin d'argent. Se croyant hors de
l'humanit, il n'tait point gn par le scrupule et il se servait des
dons extraordinaires d'adresse et d'imagination qu'il avait reus de la
nature en compensation de l'atroce laideur dont elle l'avait dot, pour
exploiter les humains, et cela quelquefois de la faon la plus
artistique du monde, car le tour valait souvent son pesant d'or. S'il a
rendu les quarante mille francs, de son propre mouvement,  MM. Richard
et Moncharmin, c'est qu'au moment de la restitution _il n'en avait pas
besoin!_ Il avait renonc  son mariage avec Christine Daa. Il avait
renonc  toutes les choses du dessus de la terre.

D'aprs le Persan, Erik tait originaire d'une ville aux environs de
Rouen. C'tait le fils d'un entrepreneur de maonnerie. Il avait fui de
bonne heure le domicile paternel, o sa laideur tait un objet d'horreur
et d'pouvante pour ses parents. Quelque temps, il s'tait exhib dans
les foires, o son imprsario le montrait comme mort vivant. Il avait
d traverser l'Europe de foire en foire et complter son trange
ducation d'artiste et de magicien  la source mme de l'art et de la
magie, chez les Bohmiens. Toute une priode de l'existence d'Erik tait
assez obscure. On le retrouve  la foire de Nijni-Novgorod, o alors il
se produisait dans toute son affreuse gloire. Dj il chantait comme
personne au monde n'a jamais chant; il faisait le ventriloque et se
livrait  des jongleries extraordinaires dont les caravanes,  leur
retour en Asie, parlaient encore, tout le long du chemin. C'est ainsi
que sa rputation passa les murs du palais de Mazenderan, o la petite
sultane, favorite du sha-en-shah, s'ennuyait. Un marchand de fourrures,
qui se rendait  Samarkand et qui revenait de Nijni-Novgorod, raconta
les miracles qu'il avait vus sous la tente d'Erik. On fit venir le
marchand au Palais, et le daroga de Mazenderan dut l'interroger. Puis,
le daroga fut charg de se mettre  la recherche d'Erik. Il le ramena en
Perse, o pendant quelques mois il fit, comme on dit en Europe, la pluie
et le beau temps. Il commit ainsi pas mal d'horreurs, car il semblait ne
connatre ni le bien ni le mal, et il coopra  quelques beaux
assassinats politiques aussi tranquillement qu'il combattit, avec des
inventions diaboliques, l'mir d'Afghanistan, en guerre avec l'Empire.
Le sha-en-shah le prit en amiti. C'est  ce moment que se placent les
_heures roses de Mazenderan_, dont le rcit du daroga nous a donn un
aperu. Comme Erik avait, en architecture, des ides tout  fait
personnelles et qu'il concevait un palais comme un prestidigitateur peut
imaginer un coffret  combinaisons, le sha-en-shah lui commanda une
construction de ce genre, qu'il mena  bien et qui tait, parat-il si
ingnieuse que Sa Majest pouvait se promener partout sans qu'on
l'apert et disparatre sans qu'il ft possible de dcouvrir par quel
artifice. Quand le sha-en-shah se vit le matre d'un pareil joyau, il
ordonna, ainsi que l'avait fait certain Tsar  l'gard du gnial
architecte d'une glise de la place Rouge,  Moscou, qu'on crevt  Erik
ses yeux d'or. Mais il rflchit que, mme aveugle, Erik pourrait
construire encore, pour un autre souverain, une aussi inoue demeure, et
puis, enfin, que, Erik vivant, quelqu'un avait le secret du merveilleux
palais. La mort d'Erik fut dcide, ainsi que celle de tous les ouvriers
qui avaient travaill sous ses ordres. Le daroga de Mazenderan fut
charg de l'excution de cet ordre abominable. Erik lui avait rendu
quelques services et l'avait bien fait rire. Il le sauva en lui
procurant les moyens de s'enfuir. Mais il faillit payer de sa tte cette
faiblesse gnreuse. Heureusement pour le daroga, on trouva, sur la rive
de la mer Caspienne, un cadavre  moiti mang par les oiseaux de mer et
qui passa pour celui d'Erik,  cause que des amis du daroga avaient
revtu cette dpouille d'effets ayant appartenu  Erik lui-mme. Le
daroga en fut quitte pour la perte de sa faveur, de ses biens, et pour
l'exil. Le Trsor persan continua cependant, car le daroga tait issu de
race royale, de lui faire une petite rente de quelques centaines de
francs par mois, et c'est alors qu'il vint se rfugier  Paris.

Quant  Erik, il avait pass en Asie Mineure, puis tait all 
Constantinople o il tait entr au service du sultan. J'aurai fait
comprendre les services qu'il put rendre  un souverain que hantaient
toutes les terreurs, quand j'aurai dit que ce fut Erik qui construisit
toutes les fameuses trappes et chambres secrtes et coffres-forts
mystrieux que l'on trouva  Yildiz-Kiosk, aprs la dernire rvolution
turque. C'est encore lui[13] qui eut cette imagination de fabriquer des
automates habills comme le prince et ressemblant  s'y mprendre au
prince lui-mme, automates qui faisaient croire que le chef des croyants
se tenait dans un endroit, veill, quand il reposait dans un autre.

Naturellement, il dut quitter le service du sultan pour les mmes
raisons qu'il avait d s'enfuir de Perse. Il savait trop de choses.
Alors, trs fatigu de son aventureuse et formidable et monstrueuse vie,
il souhaita de devenir quelqu'un _comme tout le monde_. Et il se fit
entrepreneur, comme un entrepreneur ordinaire qui construit des maisons
 tout le monde, avec des briques ordinaires. Il soumissionna certains
travaux de fondation  l'Opra. Quand il se vit dans les dessous d'un
aussi vaste thtre, son naturel artiste, fantaisiste et _magique_,
reprit le dessus. Et puis, n'tait-il pas toujours aussi laid? Il rva
de se crer une demeure inconnue du reste de la terre et qui le
cacherait  jamais au regard des hommes.

On sait et l'on devine la suite. Elle est tout au long de cette
incroyable et pourtant vridique aventure. Pauvre malheureux Erik!
Faut-il le plaindre? Faut-il le maudire? Il ne demandait qu' tre
quelqu'un, comme tout le monde! Mais il tait trop laid! Et il dut
cacher son gnie ou _faire des tours avec_, quand, avec un visage
ordinaire, il et t l'un des plus nobles de la race humaine! Il avait
un coeur  contenir l'empire du monde, et il dut finalement se contenter
d'une cave. Dcidment, il faut plaindre le Fantme de l'Opra!

J'ai pri, malgr ses crimes, sur sa dpouille et que Dieu l'ait
dcidment en piti! Pourquoi Dieu a-t-il fait un homme aussi laid que
celui-l?

Je suis sr, bien sr, d'avoir pri sur son cadavre, l'autre jour quand
on l'a sorti de la terre,  l'endroit mme o l'on enterrait les voix
vivantes; c'tait son squelette. Ce n'est point  la laideur de la tte
que je l'ai reconnu, car lorsqu'ils sont morts depuis si longtemps, tous
les hommes sont laids, mais  l'anneau d'or qu'il portait et que
Christine Daa tait certainement venue lui glisser au doigt, avant de
l'ensevelir, comme elle le lui avait promis.

Le squelette se trouvait tout prs de la petite fontaine,  cet endroit
o pour la premire fois, quand il l'entrana dans les dessous du
thtre, l'Ange de la Musique avait tenu dans ses bras tremblants
Christine Daa vanouie.

Et, maintenant, que va-t-on faire de ce squelette? On ne va pas le jeter
 la fosse commune?... Moi, je dis: la place du squelette du Fantme de
l'Opra est aux archives de l'Acadmie nationale de musique; ce n'est
pas un squelette ordinaire.

FIN




NOTES

[1: Je serais un ingrat si je ne remerciais galement sur le seuil de
cette effroyable et vridique histoire la direction actuelle de l'Opra,
qui s'est prte si aimablement  toutes mes investigations, et en
particulier M. Messager; aussi le trs sympathique administrateur M.
Gabion et le trs aimable architecte attach  la bonne conservation du
monument, qui n'a point hsit  me prter les ouvrages de Charles
Garnier, bien qu'il ft  peu prs sr que je ne les lui rendrais point.
Enfin, il me reste  reconnatre publiquement la gnrosit de mon ami
et ancien collaborateur M. J.-L. Croze, qui m'a permis de puiser dans
son admirable bibliothque thtrale et de lui emprunter des ditions
uniques auxquelles il tenait beaucoup.--G. L.]

[2: Je tiens l'anecdote, trs authentique galement, de M. Pedro
Gailhard lui-mme, ancien directeur de l'Opra.]

[3: M. Pedro Gailhard m'a racont lui-mme qu'il avait encore cr des
postes de fermeurs de portes pour de vieux machinistes qu'il ne voulait
pas lui-mme mettre  la porte.]

[4:  cette poque les pompiers avaient encore mission, en dehors des
reprsentations, de veiller  la scurit de l'Opra; mais ce service,
depuis, a t supprim. Comme j'en demandais la raison  M. Pedro
Gailhard, il me rpondit que c'tait parce qu'on avait craint que dans
leur inexprience parfaite des dessous du thtre, _ils n'y missent le
feu_.]

[5: L'auteur, pas plus que le Persan, ne donnera d'autre explication sur
cette apparition d'ombre-l. Alors que tout dans cette histoire
historique sera normalement, au cours d'vnements quelquefois
apparemment anormaux, expliqu, l'auteur ne fera point comprendre
expressment au lecteur ce que le Persan a voulu dire par ces mots:
C'est quelqu'un de bien pis! (que quelqu'un de la police du thtre). Le
lecteur devra le deviner, car l'auteur a promis  l'ex-directeur de
l'Opra, M. Pedro Gailhard, de lui garder le secret sur la personnalit
extrmement intressante et utile de l'ombre errante au manteau qui,
tout en se condamnant  vivre dans les dessous du thtre, a rendu de si
prodigieux services  ceux qui, les soirs de gala, par exemple, osent se
risquer _dans les dessus_. Je parle ici de services d'tat et je ne puis
en dire plus long, ma parole.]

[6: L'ancien directeur de l'Opra, M. Pedro Gailhard, m'a cont un jour
au cap d'Ail, chez Mme Pierre Wolff, toute l'immense dprdation
souterraine due au ravage des rats, jusqu'au jour o l'administration
traita, pour un prix assez lev du reste, avec un individu qui se
faisait fort de supprimer le flau en venant faire un tour dans les
caves tous les quinze jours.

Depuis, il n'y a plus de rats  l'Opra, que ceux qui sont admis au
foyer de la danse. M. Gailhard pensait que cet homme avait dcouvert un
parfum secret qui attirait  lui les rats comme le coq-levent dont
certains pcheurs se garnissent les jambes attire le poisson. Il les
entranait, sur ses pas, dans quelque caveau, o les rats, enivrs, se
laissaient noyer. Nous avons vu l'pouvante que l'apparition de cette
figure avait dj cause au lieutenant de pompiers, pouvante qui tait
alle jusqu' l'vanouissement--conversation avec M. Gailhard--et, pour
moi, il ne fait point de doute que la tte-flamme rencontre par ce
pompier soit la mme qui mit dans un si cruel moi le Persan et le
vicomte de Chagny (Papiers du Persan).]

[7: On n'a jamais retrouv ces deux paires de bottines qui avaient t
dposes, d'aprs les papiers du Persan, juste entre le portant et le
dcor du _Roi de Lahore_,  l'endroit o l'on avait trouv Joseph Buquet
pendu. Elles ont d tre prises par quelque machiniste ou fermeur de
portes.]

[8: Un rapport administratif, venu du Tonkin et arriv  Paris fin
juillet 1900, raconte comment le clbre chef de bande le De Tham,
traqu avec ses pirates par nos soldats, put leur chapper, ainsi que
tous les siens, grce au jeu des roseaux.]

[9: Daroga, en Perse, commandant gnral de la police du gouvernement.]

[10: Ici, le Persan aurait pu avouer que le sort d'Erik l'intressait
galement pour lui-mme, car il n'ignorait point que si le gouvernement
de Thran et appris qu'Erik tait encore vivant, c'en tait fait de la
modeste pension de l'ancien _Daroga_. Il est juste, du reste, d'ajouter
que le Persan avait un coeur noble et gnreux et nous ne doutons point
que les catastrophes qu'il redoutait pour les autres n'aient occup
fortement son esprit. Sa conduite, du reste, dans toute cette affaire,
le prouve suffisamment et est au-dessus de tout loge.]

[11:  l'poque o crivait le Persan, on comprend trs bien qu'il ait
pris tant de prcautions contre l'esprit d'incrdulit; aujourd'hui o
tout le monde a pu voir de ces sortes de salles, elles seraient
superflues.]

[12: J'en parlais encore quarante-huit heures avant l'apparition de cet
ouvrage  M. Dujardin-Beaumetz, notre si sympathique sous-secrtaire
d'tat aux beaux-arts, qui m'a laiss quelque espoir, et je lui disais
qu'il tait du devoir de l'tat d'en finir avec la lgende du Fantme
pour rtablir sur des bases indiscutables l'histoire si curieuse d'Erik.
Pour cela, il est ncessaire, et ce serait le couronnement de mes
travaux personnels de retrouver la Demeure du Lac, dans laquelle se
trouvent peut-tre encore des trsors pour l'art musical. On ne doute
plus qu'Erik ft un artiste incomparable. Qui nous dit que nous ne
trouverons point dans la Demeure du Lac la fameuse partition de son _Don
Juan triomphant_?]

[13: Interview de Mahomed-Agli bey, au lendemain de l'entre des troupes
de Salonique,  Constantinople, par l'envoy spcial du _Matin_.]




[Fin de Le Fantme de l'Opra, par Gaston Leroux]
