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Titre: Antoinette de Mirecourt, ou Mariage secret et chagrins cachs
Date de la premire publication: 1865
Auteur: Rosanna Eleonora Leprohon (1829-1879)
Traducteur: J. A. Genand
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral: C. O. Beauchemin & Valois, 1865
   (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada: 10 janvier 2008
Date de la dernire mise  jour: 10 janvier 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 58

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                           ROMAN CANADIEN
                                PAR
                          MADAME LEPROHON



                            ANTOINETTE
                                DE
                             MIRECOURT


                    _Traduit de l'anglais par_
                           J. A. GENAND


[Illustration: BEAVER]


                            MONTRAL,

               C. O. BEAUCHEMIN ET VALOIS, DITEURS,
                    RUE ST. PAUL, 237 ET 239.

                              1865




                     ANTOINETTE DE MIRECOURT

                               OU

                MARIAGE SECRET ET CHAGRINS CACHS.




                              PAR

                        MADAME LEPROHON,

_Auteur de_: IDA BERESFORD, EVA HUNTINGDON, CLARENCE FITZCLARANCE,
FLORENCE FITZ HARDINGE, EVELEEN O'DONNELL, LE MANOIR DE VILLERAI,
etc., etc.


                     TRADUIT DE L'ANGLAIS,
       _Avec la bienveillante permission de l'auteur, par_
                        J. A. GENAND.


                          Montral

          C. O. BEAUCHEMIN & VALOIS, LIBRAIRES-EDITEURS,
                    Rue St. Paul, 237 et 239.

                            1865




Ce n'est qu'aprs bien des hsitations et de pressantes sollicitations
de la part de mes amis que je me suis dcid  publier sous la forme
d'un volume une traduction originairement destine  occuper le
rez-de-chausse d'un journal politique et  laquelle mes occupations ne
m'ont permis de consacrer que quelques rares loisirs, insuffisants pour
rendre l'original avec tous les soins et la perfection qu'il mritait.

En cdant  l'invitation des personnes qui, ds le dbut de mon travail,
ont bien voulu m'aider de leurs encouragements et de leurs conseils, je
n'ai eu en vue d'autre objet que celui d'tre utile  mes compatriotes
et d'apporter mon faible contingent  la propagation de notre
littrature nationale en traduisant en franais une oeuvre
essentiellement canadienne.

Je m'explique.

Ce qu'on est convenu d'appeler le roman moderne rgne malheureusement
chez nous comme ailleurs, et ce serait en vain qu'on essaierait de le
dtrner: lutter contre cette folie du sicle serait une autre folie.
Mais, de mme qu'un peuple n'a que le gouvernement qu'il se cre, du
moins par son attitude, de mme une socit ne reoit que la nourriture
intellectuelle qu'elle veut; s'il est impossible de substituer un genre
 un autre, il n'est pas impossible de le modifier, de rendre cette
nourriture plus saine.--J'ai voulu prouver  mes lecteurs que si la
lecture des romans est une ncessit, il est du moins possible de lire
honntement des romans honntes.

En effet, contrairement  la plupart des romans imports en ce pays,
qui, tous ou  peu prs sans exception, s'tudient  embellir le Vice et
 enlaidir la Vertu, ANTOINETTE DE MIRECOURT est une grande leon de
morale. Ecrit dans le but de dmontrer les funestes rsultats d'un
mariage clandestin, ce roman est rempli d'enseignements utiles qui ne
peuvent manquer de produire d'heureux fruits dans la position sociale o
nous nous trouvons en Canada.--Sous ce rapport, plus d'un motif m'a fait
entreprendre l'oeuvre que j'ai l'honneur de prsenter aujourd'hui au
public.

D'un autre ct, l'ouvrage de Madame Leprohon est, comme je viens de le
dire, essentiellement Canadien. Il se rapporte  l'Histoire de notre
pays; les personnages qui y figurent appartiennent, pour la plupart, 
la vieille noblesse Franaise; la scne se passe  Montral: tout, en un
mot, y est Canadien. L'auteur lui-mme qui occupe un rang lev dans la
littrature anglaise du Canada et une place distingue parmi les
crivains Amricains, appartient  une famille Canadienne.--Pour toutes
ces considrations, ne voulant pas qu'un ouvrage de ce genre, auquel il
ne manquait que d'tre crit en franais, ft perdu pour notre
littrature Canadienne, je me suis hasard  entreprendre la traduction
d'ANTOINETTE DE MIRECOURT.

Ai-je russi? Ncessairement, avec le peu de temps que j'ai pu y
consacrer, beaucoup de dfauts ont d se glisser dans mon travail, mais
du moins je me flatte d'avoir fait une traduction exacte, et si la
phrase est quelquefois incorrecte, le style nglig, le sens a t
scrupuleusement rendu, et le fond reste ce qu'il est dans l'original.

J'ose donc esprer que le public, entrant dans les explications que je
viens de lui donner, aura pour moi cette indulgence dont les lecteurs de
_L'Ordre_ ont bien voulu user  mon gard et tiendra compte, au moins,
de ma bonne volont.

J. A. GENAND.

Montral, 4 Aot 1865.




                         ANTOINETTE DE MIRECOURT.




I.


Le tide soleil de novembre,--le plus dsagrable de nos mois
canadiens,--jetait ses ples rayons dans les rues et sur les maisons
irrgulires de Montral telle qu'elle existait en 176--, quelque temps
aprs que le royal tendard de l'Angleterre eut remplac sur nos
remparts le drapeau aux fleurs-de-lys de la France.

Vers l'extrmit-Est de la rue Notre-Dame, qui tait  cette poque le
quartier aristocratique de la Cit, s'levait une grande maison en
pierre dont les innombrables petits carreaux rflchissaient au loin la
lumire du soleil. Sans nous astreindre  la crmonieuse formalit de
frapper au marteau, franchissons de suite la porte d'entre surmonte
d'un vitreau en forme d'ventail; puis, pntrant  l'intrieur, faisons
l'inspection du tout, et lions connaissance avec les personnes qui
l'habitent.

Malgr le peu d'lvation des plafonds si justement incompatible avec
nos ides modernes d'lgance et de confort, malgr les sculptures
grossires et les dorures dcolores qui encadrent les portes et les
fentres, malgr les architraves imits qui sont disposs le long des
murs des diffrents appartements, il y a dans cette demeure une
empreinte de richesse et d'lgance sur laquelle il n'est pas permis de
faire doute.

L'clat de magnifiques peintures, les cabinets parquets  prix coteux,
les vases antiques et une foule d'autres objets d'art que l'on aperoit
par les portes entr'ouvertes nous confirmeraient dans cette impression
quand bien mme nous ne saurions pas que cette maison est habite par
Monsieur d'Aulnay, un des hommes les plus marquants parmi les quelques
familles appartenant  la vieille noblesse franaise qui taient restes
dans les principales villes du Canada aprs que leur pays eut pass sous
une domination trangre.

Au moment o nous le prsentons au lecteur, le matre de
cans,--personnage aux traits assez irrguliers, mais  l'extrieur d'un
gentilhomme,--tait assis dans sa grande Bibliothque. Les trois murs de
ce vaste appartement parfaitement clair, taient couverts, du plafond
au plancher, de rayons remplis de livres; quelques bustes et portraits
d'crivains, artistement excuts, en taient les seuls ornements. Les
durables reliures des volumes, pares d'aucune dorure, indiquaient que
leur propritaire les apprciait plus pour leur contenu que pour leur
apparence.

Dans l'amour passionn et sans affectation qu'il avait pour la
littrature on aurait pu trouver, en effet, l'explication de la
placidit de caractre et de la douceur d'habitudes qui caractrisaient
le gentilhomme franais, dans des circonstances de nature  mettre
souvent  l'preuve la patience de moins philosophes que lui. Quand,
aprs la capitulation de Montral, ses parents et ses amis lui avaient
conseill de les suivre, de s'en retourner dans la vieille France, ou,
tout au moins, de fuir la ville et d'aller chercher la solitude dans sa
riche Seigneurie  la campagne, il avait jet un coup-d'oeil plein de
tristesse autour de sa Bibliothque, soupir pniblement, et secou la
tte d'un air empreint d'une formelle dtermination. En vain, quelques
uns d'entr'eux, plus violents que les autres, lui avaient-ils demand
avec indignation s'il pourrait patiemment supporter l'arrogance des
fiers conqurants qui venaient de dbarquer sur les rivages de leur
pays? en vain lui avaient-ils demand comment il ferait pour souffrir,
partout o il tournerait ses yeux, partout o il porterait ses pas,
l'uniforme carlate des soldats qui, au nom du roi Georges, gouvernaient
maintenant sa patrie?.... A toutes ces reprsentations,  toutes ces
remontrances o l'indignation s'tait fait jour, il avait rpondu
tristement, mais avec calme, qu'il n'en verrait pas beaucoup de ces
_hros_, attendu qu'il avait pris l'inbranlable rsolution de
s'enfermer pour toujours dans sa chre Bibliothque, et de ne mettre les
pieds dehors que le plus rarement possible. Enfin lorsque, non
satisfaits de ces rponses, ses amis insistaient davantage, il les
renvoyait  Madame d'Aulnay, et, comme on savait que cette jolie Dame
avait, en plus d'une occasion, manifest la ferme dtermination de ne
jamais aller s'enterrer, vivante, au fond d'une campagne,--quoique
cependant elle n'et aucune objection d'y tre enterre aprs sa
mort,--on avait fini par laisser M. d'Aulnay en paix.

Comme nous l'avons dit, le matre de la maison tait tranquillement
assis dans sa Bibliothque; aucun souci politique ne troublait pour le
moment ses plaisirs intellectuels et il tait entirement absorb par la
lecture d'un ouvrage scientifique, lorsque tout--coup la porte s'ouvrit
et donna passage  une lgante femme vtue avec un got exquis, et
appartenant au type de ces hrones de Balzac qui ont dpass la
trentaine mais qui ont encore la prtention d'tre jeunes.

--Monsieur d'Aulnay! s'cria-t-elle en posant familirement sur l'paule
de celui-ci sa jolie petite main charge  profusion de bagues et de
diamants.

--Eh! bien, qu'y a-t-il, Lucille? demanda-t-il en fermant son livre d'un
air o on pouvait lire quelque regret mais non pas de l'impatience.

--Je suis venue t'annoncer qu'Antoinette est arrive.

--Antoinette! rpta-t-il machinalement.

--Oui, cher distrait.--Et la belle main de la jeune femme lui appliqua
sur la joue un lger soufflet.--Oui, ma cousine Antoinette, cette chre
enfant que j'avais si souvent inutilement demande  son pre depuis six
mois, a enfin obtenu la permission de venir jouir un peu, sous mes
auspices, de la vie du monde.

--Veux-tu parler de cette petite fille rose et nave que j'ai vue, il y
a deux ans,  la campagne, chez M. de Mirecourt?

--Prcisment, mais au lieu d'une petite fille, c'est aujourd'hui une
jeune demoiselle, et, ce qui ne lui nuit pas le moins du monde, une
riche hritire. Mon oncle de Mirecourt a consenti  la laisser venir
passer l'hiver avec nous, et j'ai rsolu qu'elle verrait un peu de
socit pendant ce temps-l.

--Ah! je ne sais que trop bien ce que cela veut dire. A partir de ce
moment, nos rglements d'intrieur vont tre fouls aux pieds, la maison
bouleverse et constamment assige par ces jeunes fats aux sabres
tranants, par ces militaires Anglais dont tu as pris un soin tout
particulier de me parler depuis quelque temps. Hlas! j'avais pourtant
espr que le dpart du chevalier de Lvis et de ses braves compagnons
mettrait  la retraite ce zle, cette fivre militaire; je dois
l'avouer,  ma honte, si quelque chose et pu me consoler pendant ce
sombre pisode de l'histoire de mon pays, c'et t la ralisation de
cette esprance.

--Que veux tu, cher ami? rpondit Madame d'Aulnay sur un ton devenu
plaintif; n'avons-nous pas assez fait pnitence pendant de longs et
lugubres mois? Aprs tout, le monde doit vivre, et pour vivre il a
besoin de socit. J'aimerais autant vtir le costume de Carmlite et te
voir prendre la robe et le capuchon de Trappiste, que de continuer 
vivre dans cette rclusion du clotre o nous vgtons depuis si
longtemps.

--Tu es absurde, Lucille!.... Quant  la robe et au capuchon de
Trappiste, je crois qu'ils conviendraient mieux  mon ge et  mes
gots, ou du moins qu'ils me seraient plus confortables que les costumes
de ftes et les habits de bal que tes projets vont me contraindre
d'endosser. Mais enfin, pour parler srieusement, je ne puis m'imaginer
que toi qui avais l'habitude de parler d'une manire si touchante avec
les militaires franais des malheurs du Canada,--toi qui, par tes
patriotiques dnonciations de nos ennemis et de nos oppresseurs,
entranais ceux qui t'coutaient,--toi que le colonel de Bourlamarque a
compare  une hrone de la Fronde,--je ne puis, dis-je, m'expliquer
que tu ailles recevoir et fter ces mmes oppresseurs.

--Mon cher d'Aulnay, je te le demande encore une fois: ai-je d'autre
alternative? Je ne puis convenablement, tu en conviendras, inviter  mes
runions des commis et des apprentis, et c'est tout ce qui nous reste:
notre monde est dispers d'un ct et de l'autre. Ces officiers Anglais
peuvent tre d'infmes tyrans de barbares oppresseurs, tout ce que tu
voudras; mais enfin ce sont des hommes d'ducation, de bonnes manires,
et--pour dernier argument--ils sont ma seule ressource.

--Dans ce cas, dis-moi, je t'en prie, quand va commencer ce rgne
d'anarchie? demanda M. d'Aulnay qui, sans tre convaincu, avait pris le
parti de se soumettre.

--Oh! quant  cela, mon cher Andr, je suis certaine d'avoir ta pleine
et entire approbation. Cette bonne vieille fte de _la Sainte
Catherine_, que nos anctres clbraient si joyeusement, est l'poque
que j'ai choisie pour ouvrir de nouveau nos portes  la vie,  la
gaiet....

--Et, je le crains bien, pour les fermer  la paix et  la tranquillit.
Mais, au moins, connais tu quelques-uns de ces messieurs dsormais
appels  frquenter nos salons et  prendre part  nos dners?

--Sans doute. Le Major Sternfield s'est fait prsenter ici hier par le
jeune Foucher, lequel aurait eu autrefois beaucoup de difficult  tre
admis dans mon salon; mais, hlas! le cercle de nos relations est devenu
numriquement si restreint, que nous ne pouvons plus nous montrer aussi
exclusifs.

--Est-ce que ce flamant que j'ai entrevu dans le corridor tait le Major
Sternfield? demanda M. d'Aulnay,  bout de ressources.

--Flamant! rpta sa femme avec un peu de ptulance: c'est une pithte
qu'il ne mrite pas du tout. Le Major Sternfield est certainement un des
hommes les plus jolis et les plus lgants que j'aie jamais rencontrs,
et, ce qui vaut mieux encore, c'est un parfait gentilhomme de manires
et d'habitudes. Il a exprim avec la plus grande dfrence le vif dsir
qu'il avait, ainsi que ses compagnons, d'tre admis dans nos salons
Canadiens....

--Oui, pour en enlever quelques-unes de nos hritires, et tromper les
autres jeunes filles aprs leur avoir tourn la tte!

--Oh! tu te trompes, rpliqua Madame d'Aulnay avec nergie. Dans tous
les cas, nous aurons soin que ce soient eux qui perdent, et non pas
nous. Pour notre part, Antoinette et moi, nous briserons une douzaine au
moins du ces coeurs insensibles, et nous vengerons ainsi les maux de
notre pays.

--Que Dieu me prserve de la logique des femmes! murmura M. d'Aulnay, en
ouvrant prcipitamment son livre et en reprenant son fauteuil. Eh! bien,
oui, reprit-il  haute voix, invite-les tous, tous, depuis le gnral
jusqu' l'enseigne, si tu le dsires, mais au moins laisse-moi en paix.




II.


Heureuse et fire de son succs, Madame d'Aulnay traversa d'un pas lger
le long et troit corridor qui partait de la Bibliothque, et entra 
droite dans une jolie chambre fournie de tout ce qui pouvait donner du
confort, mais dans laquelle rgnait en ce moment-l une grande
confusion. Des chles et des charpes gisaient parpills sur les
chaises, pendant qu'une valise ouverte et quantit de cartons taient
amoncels sur le plancher.

Debout devant un grand miroir et mettant la dernire main 
l'arrangement des flots de sa chevelure, se tenait une jeune fille  la
taille lgre et exquise, au visage plein de charme et d'expression.

--Dj habille, charmante cousine! s'cria en souriant Madame d'Aulnay.
Avec trs-peu tu as fait beaucoup, reprit-elle en jetant un coup-d'oeil
significatif et peut-tre ddaigneux sur la robe gris-sombre, aussi unie
dans sa faon que dans ses matriaux, que portait la jeune fille. Mais,
approche donc que je t'examine de plus prs; d'ici je ne fais que
t'entrevoir.

Joignant l'action aux paroles, elle attira son amie prs de la fentre;
puis, cartant le lourd rideau de damas qui empchait le jour de
pntrer entirement dans la chambre:

--Sais-tu bien, Antoinette, que tu es devenue vritablement belle!
exclama-t-elle. Quel teint!...

--Assez! assez! Lucille, interrompit celle qui tait l'objet de ces
loges, en portant ses jolies petites mains sur sa figure, comme pour
cacher la rougeur qui en couvrait la surface. C'est exactement ce que
m'a prdit Madame Grard lorsque je suis partie de la maison.

--Je t'en prie, raconte-moi ce qu'a dit cette ennuyeuse, pointilleuse et
scrupuleuse vieille gouvernante? Viens me dire cela.

Et, faisant asseoir sa jeune compagne dans un fauteuil bien bourr, elle
en approcha un autre et se jeta dans ses molles profondeurs.

--D'abord, dit Antoinette entrant en matire, elle a fait tout en son
pouvoir et a plus glos pendant une semaine que je ne l'avais entendue
pendant un long mois, pour induire mon pre  m'empcher de venir ici.
Elle a parl de mon extrme jeunesse et de ma complte inexprience, des
dangers et des piges qui environneraient mes pas, et alors, chre
Lucille,--te le dirai-je?--elle a fait allusion  toi.

--Et qu'a-t-elle donc dit de moi?

--Rien de bien terrible; seulement, que tu tais une femme gracieuse,
belle, accomplie, charmante;--ah! ah! c'est maintenant ton tour de
rougir;--mais que tu tais minemment incapable de remplir la charge si
pleine de responsabilit de servir de mentor  une jeune fille de dix
sept ans. tablissant un contraste entre nous, elle a prtendu que du
contact de ton caractre plein d'imagination, lger et impulsif, avec
mon esprit tourdi, enfantin et romanesque, il ne pouvait rsulter rien
de bon en me confiant pendant six longs mois  ta direction.

--Et qu'a rpondu l'oncle de Mirecourt  tout cela!

--Pas grand'chose d'abord, mais je suis tente de croire que cette
pauvre Madame Grard en a beaucoup trop dit. Tu sais que papa se pique
fort d'avoir une large part de cette _fermet_--pour employer un terme
peu svre--qui a constitu de temps immmorial un des attributs de
notre famille. Aussi, aux instances de Madame Grard, il avait commenc
par rpondre que, comme j'avais dix-sept ans, il tait temps que je
visse un peu la socit, ou du moins la vie des villes,--qu'aprs tout
Madame d'Aulnay tait sa nice, femme aimable et pleine de coeur, et une
foule d'autres loges flatteurs dont je t'pargnerai l'numration afin
de ne pas trop flageller ta modestie. Cependant, les choses menacrent
un moment de tourner contre nous, car papa a une grande confiance dans
le jugement de Madame Grard, et il finit par faire remarquer qu'en
effet je pourrais bien remettre  un autre hiver ma promenade  la
ville. A cette dclaration, accable par la chute de mes esprances, je
fondis en pleurs. Cette circonstance trancha la difficult. Papa revint
sur sa premire dcision et dclara qu'il m'avait presque donn sa
parole, et qu' moins que je ne l'en dgageasse moi-mme, il devait la
tenir. Madame Grard alors s'en prit  moi, et pendant deux jours, par
ses prires et ses instances, elle m'a rendue trs-malheureuse. Un
moment, je voulus faire le sacrifice de cette promenade et me rendre 
ses prires, et j'tais bien prs d'y cder, lorsque je reus ta
dernire lettre si bonne et si pressante. Aprs en avoir pris
connaissance, j'embrassai tendrement Madame Grard--pourquoi ne le
ferai-je pas? depuis ma plus tendre enfance elle a t pour moi une amie
pleine d'affection,--et je la priai de me pardonner pour cette fois si
je lui dsobissais. Elle a dit.... Mais qu'importe? me voil!

--Et tu es trs-bien venue, ma chre petite cousine. Je dclare que je
n'aurais eu ni le coeur ni le courage d'entrer dans la campagne de cette
saison sans un auxiliaire aussi prcieux que toi. Tu es une riche
hritire, une jolie fille, de haute naissance: tu vas rencontrer ici
l'lite mme de ces lgants trangers Anglais.

--Anglais! rpta Antoinette en faisant un lger mouvement de surprise.
Oh! Lucille, papa en abhorre mme le nom.

--Qu'est-ce que cela fait? Si nous ne les avons pas, qui aurons nous?
Nos chers officiers Franais, ainsi que la fleur de notre jeune noblesse
nous ont laisss pour toujours; ceux de ces derniers qui restent au pays
sont disperss dans les campagnes, enferms dans de lugubres Seigneuries
ou de vieux Manoirs solitaires; ils ne seraient que des visiteurs
incertains et d'occasion. Assurment, je n'ouvrirai pas mes salons, qui
ont t frquents tous les soirs, pendant si longtemps, par des hommes
comme le colonel de Bourlamarque et ses chevaleresques compagnons,  des
employs au gouvernement infrieur que nos matres Anglais n'ont pas
mme jug dignes d'tre destitus. Mais, dis-moi, les deux jeunes
Lonard doivent-elles venir  la ville prochainement?

--Oui, j'ai reu hier une lettre de Louise qui m'annonce qu'elles
doivent venir toutes deux passer une couple de mois  Montral chez leur
tante.

--Tant mieux: elles sont jolies, lgantes, elles seront par consquent
ajoutes  notre cercle. Mais, je dois t'avertir  temps qu'il faut que
tu aies pour mardi prochain une jolie toilette de bal dont je me propose
de surveiller en personne l'achat et la confection. J'ai dcid que nous
clbrerions _la Ste. Catherine_ avec tout l'clat possible. En
attendant, je dois te dire que si tu t'ennuies quelque peu lorsque tu
seras seule dans ta chambre, tu n'auras qu' te poster prs de la
fentre  toutes les heures de releve: tu pourras voir de l les
superbes tournures de nos futurs invits qui se promnent constamment
dans la rue.

--En connais-tu quelques-uns, Lucille?

--Je n'ai fait la connaissance que d'un seul, mais je puis te dire que
si les autres lui ressemblent seulement, nous ne regretterons assurment
pas autant les braves compagnons du chevalier de Lvis. Le Major
Sternfield--tel est son nom--et il a mis tout le rgiment  ma
disposition, m'assurant que ses officiers se rendraient galement
empresss et agrables,--le Major Sternfield donc est trs-joli, de
manires polies et courtoises, en un mot c'est un homme du monde
accompli. Il s'est fait prsenter ici par le jeune Foucher, et quoique,
de prime abord, je l'aie reu avec un peu de rserve, ma froideur
apparente a bientt cd au charme de ses hommages pleins de dfrence
et  la dlicate flatterie de ses manires. A toutes ces perfections, le
charmant homme joint encore celle de parler trs-bien le franais: il
m'a dit avoir pass deux ans  Paris. En partant, il m'a demand la
permission de revenir bientt avec deux de ses amis qui dsirent
vivement, parat-il, se faire prsenter ici.

--Et qu'est-ce que mon cousin d'Aulnay dit de tout cela?

--En vrai philosophe, en bon et sensible mari qu'il est, il murmure
d'abord, mais finit par se soumettre. Et il vaut mieux pour nous deux
qu'il en soit ainsi, car quoiqu'il n'existe qu'une trs faible sympathie
entre lui et moi,--lui, tant un homme positif, pratique et savant,
tandis que moi je suis d'un temprament romanesque et enthousiaste ne
pouvant souffrir la vue d'un livre,  moins que ce ne soit un roman ou
une posie sentimentale--nous sommes heureux, en dpit de cette
frappante disparit de gots et de caractre, et nous avons l'un pour
l'autre un mutuel attachement.

--Aimais-tu beaucoup M. d'Aulnay lorsque vous vous tes maris? demanda
tout--coup mais avec hsitation Antoinette qui avait la conscience de
parler d'un sujet jusque-l dfendu  sa jeune imagination.

--Oh! non, chre. Mes parents, quoique remplis de bont et d'indulgence
 mon gard, se montrrent inflexibles sur cette question de mon
mariage. Ils se contentrent simplement de m'informer que M. d'Aulnay
tait le mari qu'ils m'avaient destin et que je lui serais unie dans
cinq semaines. Je pleurai presque sans interruption pendant huit jours.
Mais, maman m'ayant promis que je choisirais moi-mme mon trousseau qui
serait aussi riche et aussi coteux que je pourrais le dsirer, je fus
tellement occupe par mes emplettes et mes modistes, que je n'eus plus
de temps  donner  l'expansion de mes regrets, jusqu'au jour de mon
mariage. Eh! bien, malgr cela, je te dclare que je suis heureuse, car
M. d'Aulnay s'est toujours montr indulgent et gnreux; mais, ma chre
enfant, l'exprience a t terriblement hasarde, car elle aurait pu se
terminer par une longue vie de misre.... Rappelle-toi, Antoinette,
continua-t-elle avec un petit air de sentimentalisme, que la base la
plus solide d'un mariage heureux, c'est l'amour rciproque et une
parfaite communaut d'me et de sentiments.

Apparemment l'estime mutuelle, la dignit morale et la prudence dans un
choix convenable ne comptaient pour rien aux yeux de Madame d'Aulnay.

Aprs cet expos, nous demanderons au lecteur si la digne gouvernante
n'avait pas eu raison d'lever la voix contre l'ide de remettre entre
les mains d'un tel mentor une jeune fille comme Antoinette de Mirecourt,
avec son inexprience d'enfant, doue d'une imagination aussi potique,
d'un coeur aussi ardent, aussi passionn?




III.


Aprs avoir prsent notre hrone au lecteur, il n'est que juste que
nous consacrions quelques pages  ses parents et  ses antcdents.

Vingt ans avant l'poque o commence notre rcit, par une magnifique
journe d'octobre, la joie et la gaiet rgnaient dans toute la
Seigneurie et au Manoir de Valmont dans lequel Antoinette vit plus tard
le jour, et qui appartenait  sa famille depuis la concession du fief au
vaillant Rodolphe de Mirecourt. Ce beau gentilhomme, qui tait venu en
Canada sans aucune autre fortune qu'une pe tincelante et qu'une paire
de brillants perons, se trouva bientt, en retour de quelques services
rendus  la France, propritaire et matre du riche domaine de Valmont
qui passa ensuite, en ligne directe, entre les mains de son propritaire
actuel, Arthur de Mirecourt. Arriv  l'ge viril celui-ci cda bientt
au dsir naturel de voir le beau pays de France, le brillant Paris dont
il avait entendu raconter tant de merveilles.

Mais, bloui d'abord par la splendeur de cette grande capitale et par
ses innombrables attractions, le jeune homme ne tarda pas  se blaser de
cette brillante dissipation et  soupirer vivement aprs les plaisirs
simples, la vie tranquille de son pays natal. Aussi, malgr les
sollicitations pressantes de ses jeunes amis de Paris, malgr les
sarcasmes que lui lanaient les Dames lorsqu'il parlait du "_pays de la
neige et des Sauvages_,"--il s'en revint dans sa patrie qu'il aimait
d'un amour encore plus grand que lorsqu'il l'avait quitte. Disons-le 
sa louange, son sjour  Paris n'avait en rien altr les gots
paisibles et purs de son enfance, et jamais il n'avait pris part aux
ftes parisiennes avec autant de lgret d'esprit et de gaiet de coeur
qu'il en dploya dans les modestes rjouissances qui accueillirent son
retour  Valmont.

Des coeurs aimants l'attendaient l pour lui souhaiter la bienvenue: sa
mre qui, veuve depuis longtemps, avait trouv, dans son affection pour
lui, une si grande consolation de la mort de son mari et de ses autres
enfants qui reposaient paisiblement dans le caveau de l'glise
au-dessous du banc dans lequel chaque dimanche et chaque jour de fte
elle allait immanquablement prier Dieu; des voisins, des censitaires et
la jeune Corinne Delorme, orpheline et parente loigne de Madame de
Mirecourt, que celle-ci avait leve avec un soin tout maternel, et
qu'Arthur avait appris  considrer comme sa soeur.

Quoique d'une figure gracieuse et possdant de petits traits
parfaitement rguliers, Corinne n'avait jamais obtenu le titre de
_beaut_. Cela tait d, partie  l'absence qu'on remarquait chez elle
de cette gaiet et de cette animation qui manquent rarement aux jeunes
Canadiennes, partie  son air languissant et mlancolique, rsultat
d'une constitution dlicate excessivement fragile.

Une femme plus exigeante que Madame de Mirecourt aurait sans doute
accus sa jeune protge d'ingratitude, tant celle-ci se montrait peu
communicative, tant elle mettait de rserve dans ses paroles et dans ses
manires; mais jamais cette retenue ne lui avait fait oublier les
intentions dlicates, la respectueuse dfrence qu'une jeune fille doit
 sa mre.

Jamais peut-tre la froideur naturelle de Corinne ne se manifesta 
Madame de Mirecourt d'une manire aussi vidente, aussi frappante qu'
l'occasion du retour d'Arthur au foyer maternel. Pendant que toutes les
personnes de la maison, les amis, les voisins de la famille prparaient
des ftes et des rjouissances pour clbrer cet heureux retour, elle
seule laissait voir un calme qui s'levait presque  de l'indiffrence;
et lorsque,  son arrive, le jeune Arthur, aprs avoir tendrement
press sa mre dans ses bras, se tourna vers elle pour l'embrasser comme
il et fait avec sa soeur, elle ne manifesta pas plus de joie et
d'motion que si son dpart n'et eu lieu que la veille. Cette espce
d'insensibilit frappa le jeune homme, et lorsque, quelques heures plus
tard, il en fit la remarque  sa mre,--dans un de ces entretiens
confidentiels que celle-ci dclara tre un ample ddommagement de la
solitude dans laquelle son coeur avait vcu durant l'absence de son cher
enfant,--Madame de Mirecourt trouva une foule de raisons pour exonrer
l'accuse: cette pauvre Corinne, dit-elle, est tellement malade! elle a
des maux de tte si frquents!... mais ces excuses charitables
n'empchrent pas le jeune homme de persister dans sa premire ide et
d'attribuer la froideur de Corinne  un dtestable gosme.

On aurait pu croire que Madame de Mirecourt, qui venait de retrouver son
fils, ne se presserait pas de partager avec une rivale la large part
qu'elle occupait dans son coeur; cependant, tel tait bien son dsir. En
effet,  peine tait-il install dans la maison, qu'un vif dsir de le
voir mari s'empara d'elle. Obissant  l'impulsion de cette
proccupation maternelle, elle en dit un mot  quelques-unes de ses
amies, et Arthur se vit bientt assig d'invitations pour des soires
et des parties de plaisir o il tait certain de rencontrer de jolis
minois qui auraient figur avec un singulier avantage dans les salons du
vieux Manoir. Ag de vingt-huit ans, dou d'une brillante imagination,
le coeur libre de tout lien, le jeune de Mirecourt ne crut pas devoir
s'abstenir de ces runions sociales, et il y manquait rarement. Bientt
il fut oblig de s'avouer  lui-mme qu'il rpondait quelque peu  la
sympathie que semblait avoir pour lui une riche hritire, jeune, jolie
et parfaitement doue sous le rapport de l'esprit. Mais les choses
n'avanant pas avec la rapidit qu'elle aurait dsire. Madame de
Mirecourt se dtermina  inviter celle qu'elle avait dj choisie pour
tre sa fille,  venir, ainsi que plusieurs autres jeunes gens, passer
une quinzaine de jours chez elle.

Cette promenade tait maintenant  son terme, et rien de bien
remarquable ne s'tait pass dans l'intervalle. Sans doute Arthur avait
caus, dans et plaisant avec Mademoiselle de Niverville qui tait en
effet aussi bonne que charmante; mais c'tait tout. Aucun mot doucereux,
aucune dclaration d'amour n'taient tombs de ses lvres. La jeune
fille tait sur le point de partir, et tous deux taient aussi libres
l'un vis--vis de l'autre que s'ils ne se fussent jamais rencontrs. Le
jeune homme prouvait pour elle une sincre admiration;  la vrit il
et t difficile qu'il en ft autrement, et plus d'une fois la douce
gaiet, les bienveillantes dispositions de la jeune fille se laissaient
voir en un contraste si frappant avec l'apathique indiffrence de
Corinne qui semblait devenir de jours en jours plus froide et plus
rserve, qu'Arthur ne pouvait s'empcher de souhaiter pour sa mre dont
elle devait tre la compagne, qu'elle ressemblt  la charmante
hritire de Niverville.

Pendant que ces choses se passaient, Madame de Mirecourt, inquite au
sujet de ses plans de mariage, pensa  s'assurer de la coopration de
Corinne et la pria d'insister auprs d'Arthur pour qu'il en vnt enfin 
une entente avec Mlle de Niverville avant que celle-ci partt de
Valmont. La bonne mre se serait volontiers charge de cette tche, si
les deux ou trois tentatives inutiles qu'elle avait dj faites dans ce
sens ne lui eussent fait craindre que celle-ci aurait le mme sort.

Corinne accepta, quoique avec rpugnance, la dlicate mission qu'on lui
confiait, et un matin elle entra dans la salle  dner o Arthur,
toujours trs-matinal, tait  lire.

Le jeune de Mirecourt l'couta trs-patiemment, car ses manires
dnotaient plus de bienveillance qu' l'ordinaire. Elle renchrit sur
les mrites de Louise, fit valoir les esprances que Mademoiselle de
Niverville et ses amis avaient probablement fondes sur les attentions
qu'il lui avait portes, et montra le bonheur qu'aurait sa tendre mre
de voir le raliser enfin les plus chers dsirs de son coeur.

L'loquence paisible mais persuasive avec laquelle elle parla surprit et
convainquit presque Arthur qui ne se rendit pas cependant. Il rpondit
en riant qu'il avait du temps devant lui, que les invits de la maison
devaient aller faire une promenade en voiture durant la mme releve, et
que, comme il avait l'intention de conduire lui-mme Mademoiselle de
Niverville, il aurait alors une occasion trs-favorable pour remplir
l'attente gnrale. Voyant que Corinne devenait plus pressante, il
s'empara de sa main, et poursuivit sur un ton plus srieux:

--Cette plaisanterie ne m'empchera pas, ma bonne petite soeur, de
rflchir srieusement et peut-tre d'agir d'aprs les conseils que tu
viens de me donner. La promenade de cet aprs-midi me fournira sans
doute une occasion des plus propices: si je puis seulement me rsoudre 
m'en prvaloir! Tu viendras avec nous, n'est-ce pas?

--Je crains bien de ne pouvoir le faire. J'ai  crire une lettre, et il
vaut mieux que je m'acquitte de cette tche pendant la journe, afin de
pouvoir vous rejoindre au salon pour cette veille qui est la dernire
que nos amis passent avec nous. Pour ce matin, j'ai une somme de travail
plus forte que je n'en pourrai accomplir.

Le temps tait magnifique, le soleil brillait de tout son clat, les
chemins taient superbes: quelle bonne fortune pour une promenade en
voiture! Madame de Mirecourt elle-mme avait t invite  faire partie
de l'excursion, et, enfonce sous une robe de peau d'ours dans sa large
et commode carriole, elle paraissait aussi gaie, aussi heureuse que
Louise elle-mme.

Fidle  sa dtermination, Corinne tait reste  la maison. Au moment
du dpart, elle se mit  la fentre, et agita de la main son mouchoir en
signe d'adieu aux gais touristes. Cette attitude, le calme sourire qui
se dessinait sur ses traits ples et dlicats, l'clat que les rayons du
soleil rpandaient sur sa riche et soyeuse chevelure, tout cela la
faisait paratre si jolie, que de Mirecourt regretta encore une fois de
voir tant de froideur se cacher sous un si charmant extrieur.

Mais ces penses s'effacrent bientt dans l'excitation du dpart, dans
les attentions dont il devait faire preuve vis--vis sa jolie compagne.
En effet,  peine les excursionnistes avaient-ils parcouru quelques
arpents, que la charmante Louise se mit dans la tte qu'elle avait
froid, et qu'elle commena  regretter l'absence d'un certain chle dont
le chaud tissu lui offrait une protection contre les plus fortes bises
de l'hiver. Il va sans dire qu'un aussi galant cavalier que de Mirecourt
s'empressa d'offrir de retourner  la maison pour y prendre un objet
aussi prcieux, et aussitt la voiture revint  son point de dpart.

--Je vais tenir les rnes, M. de Mirecourt, pendant que vous allez
entrer  la maison. J'ai laiss mon chle dans la petite salle. Je vous
prie de ne pas vous fcher si je suis aussi oublieuse et si je vous
occasionne autant de trouble.

La seule rponse du jeune homme fut un sourire plein de tendresse et de
doux reproches; puis, d'un pas lger et rapide, il monta dans la chambre
qui lui avait t indique et y trouva effectivement le chle qu'il
tait venu chercher. Mais,  peine s'en tait-il empar, qu'un sanglot
touff vint frapper ses oreilles. Surpris, il jeta autour de la chambre
un regard scrutateur. Ce bruit, rpt, semblait venir d'une chambre
adjacente dont la porte donnait sur celle dans laquelle il se trouvait
et qu'une couple de rayons avait fait orner du titre pompeux de
Bibliothque.

Qu'est ce que cela pouvait tre? quelle signification donner  ce bruit
contenu?... Tout--coup, par la porte entr'ouverte, les yeux du jeune
homme tombrent sur un miroir suspendu au mur oppos de la Bibliothque
et dans lequel se refltait la figure de Corinne Delorme. La jeune fille
tait assise sur un tabouret et semblait plonge dans l'amertume d'un
chagrin profond; ses yeux taient fixement attachs sur un objet que sa
main tenait d'une treinte serre et sur lequel elle dposait de temps 
autre des baisers passionns. Cet objet! c'tait le portrait d'Arthur
que celui-ci avait apport de France et donn  sa mre.

Le jeune de Mirecourt comprit alors toute la vrit. Cette froideur,
cette indiffrence dont Corinne avait fait preuve, c'tait donc une
feinte, un voile de glace avec lequel la jeune fille avait recouvert un
amour qui avait grandi avec elle, qui tait devenu le sentiment dominant
de sa vie, mais un sentiment que la noble fiert et la modestie de
l'enfant lui avaient fait concentrer en elle-mme. Oui, malgr cet amour
ardent qu'elle prouvait pour lui, elle avait eu assez de courage pour
plaider la cause d'une autre, pour lui sourire au moment mme o,--elle
en tait convaincue,--il allait offrir son coeur  une rivale!

De Mirecourt se retira sans faire le moindre bruit, mais lorsqu'il
rejoignit Mademoiselle de Niverville, sa figure tait plus ple et son
air plus rserv que de coutume. Pendant toute la promenade, malgr ses
plus grands efforts pour tre gai, il parut trs-proccup, ce qui lui
valut les railleries de sa jolie compagne. Quel que fut le sujet de la
conversation, il ne laissa chapper aucune dclaration d'amour, et, de
retour au Manoir, il prit cong du groupe anim qui s'tait form autour
du grand pole et n'y revint qu'au bout d'une couple d'heures.

La premire personne qu'il rencontra en entrant au salon fut Corinne
qui, un calme sourire sur son ple visage, lui dit qu'elle esprait
"qu'il s'tait bien amus durant la promenade?"

--Mdiocrement, rpondit Arthur. Mais dois-je te dire, soeur, que j'ai
suivi tes conseils ou non?

Coeur courageux! aucune contraction de ses traits, aucun froncement de
ses sourcils ne laissrent deviner les terribles souffrances qu'elle
prouvait.

--Oui, rpondit-elle sur un ton bas mais distinct; dis-moi que tu as
rempli les voeux de la meilleure des mres, les souhaits de tous tes
amis.

Il plongea sur elle un oeil pntrant, et poursuivit:

--Me fliciterais-tu, Corinne, si j'avais agi ainsi, et si ma dmarche
avait t couronn de succs?

A cette question inattendue, le visage de la jeune fille se couvrit d'un
vif incarnat qui disparut presqu'aussitt; puis, se levant, elle
rpondit sur un ton tranquille et presque froid:

--Pourquoi non? Le choix que tu as fait est un choix contre lequel on ne
peut raisonnablement lever aucune objection.

Sans le lui dire ouvertement, Corinne insinua  Arthur que durant la
veille ils ne devaient plus tre vus ensemble; et ils se sparrent.
Mais il savait maintenant  quoi s'en tenir sur cette indiffrence et
cet gosme apparents sur lesquels il s'tait jusque-l si trangement
mpris et qu'il avait si fortement condamns.

Le lendemain, Louise de Niverville laissait Valmont, et son tardif
prtendant n'avait pas encore ouvert la bouche. Le sens d'honneur
dlicat qui le distinguait, la chevaleresque gnrosit de son coeur
avaient montr au jeune de Mirecourt qu'il n'tait plus libre, qu'il
appartenait de droit  celle qui lui avait prodigu, sans qu'il l'et
cherch, sans qu'il l'et demand, le riche trsor d'un secret amour.

Aussi, aprs une semaine de paisibles rflexions qui lui firent voir
qu'une sympathie vritable pour Mademoiselle de Niverville n'avait
jamais pris racine dans son coeur,--aprs une semaine pendant laquelle
Corinne sembla avoir pris  tche de l'viter, luttant, comme une femme
peut seule le faire, contre cette affection qui devenait chaque jour
plus intense et plus profonde;--un soir que la jeune fille tait dans
l'encadrement d'une fentre, regardant silencieusement au-dehors les
flocons de neige qui tombaient, il s'approcha d'elle, et, sans plus de
prambules lui demanda de vouloir bien tre sa femme?

A cette demande, elle devint terriblement ple, et, aprs quelques
instants d'un silence plein d'motion, elle murmura:

--Puis-je tre, moi pauvre fille, puis-je tre l'pouse que votre mre
choisirait et qui vous vaudrait l'approbation de vos amis?

--Ce n'est pas ce que je te demande, chre Corinne. Je ne me marie pas
pour complaire  mes amis ni  ma mre, et d'ailleurs, celle-ci m'aime
trop pour trouver  redire sur le choix que je ferai. Ainsi, dis-le moi
franchement: m'aimes-tu assez pour devenir ma femme?

Doucement et presque en hsitant, comme si elle et craint de livrer le
secret qu'elle gardait depuis si longtemps, Corinne laissa chapper la
petite monosyllabe _oui_! et quelques semaines aprs, leur mariage tait
clbr trs-simplement, sans pompe, dans la petite glise du village.
Madame de Mirecourt, la premire impression de surprise passe, avait
sans peine sacrifi ses voeux  ceux du cher fils qu'elle idoltrait.

Aprs son mariage, la froideur et l'indiffrence du Corinne
s'vanouirent comme fond la neige sous le soleil d'avril, et jamais
femme ne fut plus aimante ni plus dvoue. Jamais de Mirecourt ne lui
dit qu'il avait surpris son secret, jamais, non plus, il ne lui donna 
supposer qu'elle devait son bonheur autant  la compassion qu' l'amour.
Sa gnrosit fut bientt rcompense, car l'affection ardente que sa
jeune femme lui avait depuis si longtemps secrtement rserve, ne tarda
pas  s'infiltrer dans son propre coeur et  le remplir tout entier.

Hlas! une union aussi heureuse et aussi confiante devait bientt tre
douloureusement prouve. Deux annes de bonheur domestique sans mlange
de peine ou de refroidissement d'amiti, deux annes seulement de douces
flicits pendant lesquelles Antoinette vint au monde, leur taient
accordes: aprs ce temps, la jeune femme, toujours dlicate, commena 
dprir.

Aucune affection, aucun soin ne purent la sauver, et en peu de mois elle
fut arrache des bras de son poux pour tre transporte dans sa
dernire demeure terrestre. A peine le premier anniversaire de sa mort
tait-il arriv, que Madame de Mirecourt alla la rejoindre, laissant le
Manoir aussi sombre, aussi silencieux que la tombe.

Le temps fix pour le deuil tant pass, des amis commencrent 
insinuer au jeune veuf que sa demeure avait besoin d'une matresse,
qu'il tait trop jeune pour se renfermer dans un chagrin ternel; mais
il resta sourd  toutes leurs suggestions, et aprs s'tre procur dans
la personne de l'estimable Madame Grard une excellente gouvernante pour
sa jeune enfant, il se retira tout--fait dans cette paisible solitude
de la vie de campagne qu'il n'abandonna plus jamais.

La petite Antoinette fut heureuse outre mesure en trouvant un guide
aussi bienveillant et aussi sr pour remplacer auprs d'elle la tendre
mre que si jeune elle avait perdue, et malgr l'excessive indulgence de
son pre ainsi que l'tourderie naturelle de ses propres dispositions,
elle devint une jeune personne aimable et charmante, sinon parfaite.




IV.


C'tait la veille de _la Ste. Catherine_, ce jour marqu de temps
immmorial chez les Canadiens, dans la maisonnette de l'_habitant_ aussi
bien que dans le Manoir du Seigneur, par une franche gaiet et des ftes
innocentes, et qui correspond avec l'Hallow-E'en des Anglais.

Ce soir-l, la maison de Madame d'Aulnay, brillamment illumine,
retentissait des gais accords d'une contre-danse et d'un cotillon. Ses
magnifiques appartements, remplis d'uniformes tincelants, de robes
lgres et lgantes, prsentaient un coup-d'oeil brillant et anim.

Gracieusement appuye sur le manteau de la chemine dont le feu
ptillant jetait un nouvel clat sur ses traits rellement beaux, Madame
d'Aulnay causait avec un homme grand, de belle apparence, dont le teint
clair et les yeux bleus-foncs indiquaient l'origine Anglo Saxonne. Pour
produire de l'effet, la jeune femme avait mis en oeuvre toute
l'artillerie de ses charmes, des regards expressifs, des sourires
fascinateurs et une voix lgrement module; mais quoiqu'il se montrt
poli et attentif, nanmoins elle se crut autorise  penser qu'elle
n'avait fait sur lui qu'une bien faible impression: pour elle, qui tait
d'ordinaire tant recherche, cet chec avait quelque chose de rellement
mortifiant.

Pendant qu'elle se consumait ainsi en vains efforts, sa cousine,
Mademoiselle de Mirecourt, avait plus de succs auprs de celui qui
tait en ce moment son danseur. Ce personnage tait le Major Sternfield,
surnomm l'_irrsistible_ par quelques-unes des Dames de la compagnie,
et qui certainement semblait presque mriter par son extrieur ce titre
un peu exagr. Une grande taille parfaitement proportionne, des yeux,
des cheveux et des traits d'une beaut sans dfaut, jointe  un
merveilleux talent de conversation et  une voix dont il savait moduler
l'accent sur la musique la plus riche, taient des dons rares qu'on ne
trouve pas toujours runis dans un heureux mortel. Ainsi pensaient plus
d'un envieux et plus d'une admiratrice; ainsi pensait Audley Sternfield
lui-mme.

Une partenaire convenable pour cet Apollon tait sans contredit la
gracieuse Antoinette de Mirecourt dont les charmes personnels taient
doublement rehausss par cette charmante navet et cette timide
vivacit de manires qui, pour plusieurs, la rendaient encore plus
sduisante que sa beaut mme. Le Major Sternfield tait pench vers
elle, apparemment indiffrent  toute autre chose qu' elle-mme, et ne
lui donnant certainement pas lieu de se plaindre d'un manque
d'empressement. Tout--coup, avec une assez grande habilet pour une
novice comme elle, changeant le ton de la conversation que Sternfield,
mme  cette premire entrevue, cherchait  entraner sur le terrain
glissant du sentiment:

--Dites-moi donc, s'il vous plat, s'cria-t-elle le nom de vos
compagnons d'armes: ils me sont tous inconnus.

--Volontiers, rpondit-il avec amabilit; et j'y ajouterai, si vous le
voulez bien, une esquisse de leur caractre. Cette description,
d'ailleurs, servira de prliminaire  leur prsentation, car tous, 
l'exception d'un seul, se sont promis de ne pas partir d'ici ce soir
sans avoir obtenu ou tent d'obtenir cette faveur. Pour commencer, ce
monsieur sombre et tranquille que vous voyez  votre droite, est le
Capitaine Assheton, un caractre trs-aimable et trs-inoffensif. Le
jovial et rubicond personnage prs de lui est le Docteur Manby, notre
chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu'il allume un
cigare. Ce jeune et joli monsieur mis avec tant de recherche qui danse
vis--vis de nous, est l'Hon. Percy de Laval; mais comme, persuad que
vous le permettriez, je lui ai promis de vous le prsenter ds que ce
quadrille sera termin et qu'il doit vous demander la faveur de danser
le prochain avec vous, vous aurez bientt occasion de le connatre et de
le juger par vous mme.

--Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec Madame d'Aulnay?
demanda Antoinette en jetant un coup-d'oeil dans la direction o se
trouvait Lucille avec son impassible partenaire.

--C'est le Colonel Evelyn.

Et en prononant ce nom, une expression d'aversion mle d'impatience
traversa la figure du militaire. Mais il la rprima presqu'aussitt et
ajouta sur un ton plus bas:

--C'est la seule _exception_  laquelle j'ai fait allusion
tout--l'heure et qui ne s'est pas engag  faire votre connaissance ce
soir. N'est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son
compte?

--Certainement: il m'intresse maintenant plus que jamais.

--C'est bien l une perfide rponse de femme! pensa en lui-mme
Sternfield qui reprit en inclinant lgrement la tte: Eh! bien, vos
dsirs seront satisfaits. Je vous dirai en peu de mots, mais strictement
confidentiels, ce qu'est le Colonel Evelyn. Il compte parmi ceux qui ne
croient ni en Dieu, ni en l'homme, pas mme en la femme.

--Vous m'effrayez! Mais, c'est donc un athe?

--Non pas peut-tre en thorie, mais en pratique il l'est certainement.
N et lev dans les principes du catholicisme, jamais, de mmoire du
plus ancien du rgiment, il n'est entr dans une glise ou une chapelle.
De manires froides et rserves, il n'est avec personne sur un pied
d'intime amiti. Mais ce qui,  mes yeux, constitue le plus grand et le
plus impardonnable de ses crimes (ici le galant militaire sourit en
signe de dsaveu formel), c'est qu'il dteste souverainement les femmes.
Un dsappointement d'amour qu'il aurait prouv dans sa premire
jeunesse et dont aucun de nous ne connat les dtails a aigri son
caractre  un tel degr, qu'il ne cache plus son aversion ddaigneuse
pour les filles d'Eve qu'il dclare toutes galement perfides et
trompeuses. Pardon, Mademoiselle de Mirecourt, de profrer en votre
prsence des sentiments que je condamne nergiquement de toute mon me;
mais vous m'aviez ordonn de parler, et je n'avais d'autre alternative
que celle d'obir.... Mais, voici M. de Laval qui vient solliciter son
introduction.

La formule d'usage fut prononce, la main d'Antoinette demande pour la
danse qui allait commencer, et Sternfield se retira, en murmurant 
l'oreille de la jeune fille:

--Je laisse la place avec un tel regret, Mademoiselle, que je me
risquerai bientt  la rclamer de nouveau.

Si le Major Sternfield et choisi son successeur dans l'intention de se
faire ressortir davantage, son choix n'et certainement pas t plus
judicieux.

L'Honorable Percy de Laval tait un jeune homme de vingt-un ans, aux
cheveux dors, au teint rose, aux traits dlicats. Rcemment mis en
possession d'une fortune considrable, appartenant  une ancienne et
riche famille d'Angleterre, et dou, comme nous venons de le dire, de
grandes attractions personnelles, il tait aussi infatu de lui-mme
qu'un amoureux peut l'tre de son amante. A tous ces dons naturels, il
avait acquis par l'tude une prononciation lente et grasseyante, une
manire paresseuse de se tenir debout ou de s'incliner,--il s'asseyait
rarement,--et de fermer languissamment  demi ses grands yeux: toutes
ces qualits varies le rendaient, du moins dans sa propre opinion, plus
irrsistible que le superbe Sternfield lui mme.

Tel tait le jeune Monsieur qui, aprs un silence prolong, pendant
lequel ses yeux avaient err autour de la salle sans mme paratre
souponner l'existence de sa partenaire, se tourna enfin vers elle et
lui demanda d'un ton moiti protecteur et moiti nonchalant: "si elle
aimait la danse?"

--Cela dpend entirement du danseur avec lequel j'ai la bonne fortune
de me trouver, rpondit Antoinette avec autant d'esprit que de vrit.

Le jeune fat ne vit dans ces mots qu'un compliment  son adresse, et
aprs un autre silence de cinq minutes, il reprit:

--On dit qu'il rgne un froid insupportable en ce pays durant l'hiver.

A cette remarque il n'y eut d'autre rponse qu'une lgre inclinaison de
tte.

--Qu'est-ce que les hommes portent pour se protger contre la rigueur
sibrienne du climat?

--Des capots de peaux d'ours, rpondit-elle laconiquement.

--Et les femmes,--je vous demande pardon, les dames, le beau
sexe,--aurais-je d dire?

--Des couvertes et des _mocassins_, rpondit Antoinette, en relevant un
peu sa jolie petite tte, car elle sentait que sa patience commenait 
l'abandonner.

L'Honorable Percy ouvrit de grands yeux.

Etait-ce vrai? ou bien, cette "petite fille des colonies" comme il
l'appelait intrieurement, voulait-elle se moquer de lui? Oh! cette
dernire hypothse tait improbable, tout--fait hors de question.
L'accoutrement dont il tait question devait, en effet, tre en usage
dans certaines parties du pays o les femmes revtaient encore le
singulier costume que venait de dpeindre la jeune fille et qui devait
tre une rminiscence de ceux que portaient les sauvagesses leurs
aeules.[1]

[Note 1: Le lecteur voudra bien se rappeler que ceci se passait il y a
prs d'un sicle, alors que la chose, quoique improbable, tait
trs-possible.--_Note de l'auteur._]

Revenant  la charge, il reprit avec une nonchalance de ton et
d'attitude encore plus impertinente:

--On dit que pendant huit mois le sol est couvert de quatre pieds de
neige et de glace, et que tout gle. Comment donc les malheureux
habitants de ce pays font-ils pour rsister  la nature pendant tout ce
temps-l?

L'irritation d'Antoinette avait fait place  la gaiet, et cette fois ce
fut en souriant qu'elle rpondit:

--Oh! ce n'est pas difficile: quand les provisions deviennent rares, ils
se mangent les uns les autres.

Ciel et terre! c'tait donc bien possible et bien vrai: elle voulait le
mystifier! A cette dcouverte, sa respiration sembla suspendue, et
pendant assez longtemps son tonnement le tint silencieux. Mais non, il
devait punir comme elle le mritait, il devait anantir l'audacieuse
jeune fille; prenant donc un air aussi moqueur que ses traits effmins
pouvaient lui permettre d'emprunter, il reprit:

--Eh! bien, oui, le Canada est encore tellement en dehors de la
civilisation, que je ne suis pas tonn que vous y tolriez toutes ces
coutumes, quelles que barbares qu'elles soient.

--C'est vrai, rpliqua Antoinette avec srnit; nous pouvons y tolrer
tout, except les fats et les fous.

Cette dernire sortie tait trop forte pour le Lieutenant de Laval, et
il n'tait pas encore revenu du choc qu'elle lui avait caus, lorsque le
Major Sternfield arriva avec empressement demander la main de
Mademoiselle de Mirecourt pour une autre danse.

Antoinette passa ngligemment son bras sous celui qui lui tait prsent
et alla se mettre en place, sans s'apercevoir que le Colonel Evelyn qui,
aprs avoir russi  s'chapper de Madame d'Aulnay tait all examiner
des gravures prs de la table place derrire eux, avait entendu le
singulier dialogue qu'elle venait de tenir avec le Lieutenant Percy et
s'en tait considrablement amus.

--Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, que pensez-vous de l'Honorable M.
de Laval? demanda le nouveau danseur d'Antoinette. Si vous vous rappelez
bien, nous avions convenu que vous formeriez de vous-mme votre opinion
sur lui.

--J'ai une faveur  vous demander, Major Sternfield: c'est de ne plus me
prsenter de petits sots. Ils font des partenaires fatigants.

Les yeux de Sternfield brillrent d'un clat o on aurait pu lire une
joie presqu'aussitt comprime.

Ce soir-l, aprs la veille, la salle des officiers retentit longtemps
des plaisanteries et des rires qui firent tinter les oreilles de
l'Honorable Percy de Laval de colre et du dsir de se venger.




V.


Le lecteur sera, nous l'esprons, assez indulgent pour nous pardonner
si, au risque de lui paratre ennuyeux en rptant des faits qu'il
connat aussi bien que nous, nous jetons un rapide coup-d'oeil en
arrire, sur cette priode de l'histoire du Canada comprenant les
premires annes qui suivirent la reddition de Montral aux forces
combines de Murray, Amherst et Haviland, priode sur laquelle ni les
vainqueurs ni les vaincus ne peuvent s'arrter avec un trs-grand
plaisir.

En dpit des termes de la capitulation qui leur garantissaient les mmes
droits que ceux accords aux sujets Britanniques, les Canadiens qui
avaient compt avec confiance sur la paisible protection d'un
Gouvernement lgal, furent condamns  voir leurs tribunaux abolis,
leurs juges mconnus et tout leur systme social renvers pour faire
place  la plus affreuse des tyrannies, la loi martiale.

Le nouveau Gouvernement, il est vrai, pouvait avoir cru ces mesures
ncessaires, car il savait parfaitement que les Canadiens, trois ans
aprs que le royal tendard de Georges eut flott au-dessus d'eux,
conservaient encore l'espoir que la France ne les avait pas tout--fait
abandonns et qu'elle ferait un suprme effort pour reprendre possession
du pays, aprs que la cessation des hostilits aurait t proclame.
Cette dernire esprance, cependant, comme toutes celles que les colons
de la Nouvelle-France avaient reposes dans la mre-patrie, se changea
en un cruel dsappointement, et par le trait de 1763 les destines du
Canada furent irrvocablement unies  celles de la Grande-Bretagne.
Cette circonstance dtermina une seconde migration, encore plus
considrable que la premire, des hautes classes de la socit qui s'en
retournrent en France o elles furent reues avec des marques de faveur
signales et o plusieurs trouvrent des situations honorables dans les
bureaux du Gouvernement, dans la marine et et dans l'arme.

Jamais peut-tre Gouvernement ne fut plus isol d'un peuple que ne
l'tait la nouvelle Administration. Les Canadiens, aussi ignorants de la
langue de leurs conqurants que ceux-ci l'taient de leur cher idiome
franais, s'loignrent avec indignation des juges peronns et arms
qui avaient t nomms pour administrer la justice au milieu d'eux, et
remirent l'arrangement de leurs difficults entre les mains du clerg de
leurs paroisses et entre celles de leurs notables.

L'installation des troupes anglaises en Canada avait t suivie par
l'arrive d'une multitude d'trangers, parmi lesquels, malheureusement
se trouvrent plusieurs aventuriers indigents qui cherchrent aussitt 
se crer des positions sur les fortunes renverses du peuple vaincu. Le
gnral Murray, homme dur mais strictement honorable, qui avait remplac
Lord Amherst comme Gouverneur-Gnral, fait,  ce sujet, les remarques
suivantes: "Le Gouvernement civil tabli, il a fallu choisir des
magistrats et prendre des jurs parmi cent cinquante commerants,
artisans et fermiers, mprisables principalement par leur ignorance. Il
n'est pas raisonnable de supposer qu'ils rsistent  l'enivrement du
pouvoir qui est mis entre leurs mains contre leur attente, et qu'ils ne
s'empressent pas de faire voir combien ils sont habiles  l'exercer. Ils
hassent la noblesse canadienne  cause de sa naissance et parce qu'elle
a des titres  leur respect; ils dtestent les autres habitants, parce
qu'ils les voient soustraits  l'oppression dont ils les ont menacs."

Le Juge-en-Chef Gregory qu'on avait tir des profondeurs d'un cachot
pour l'asseoir sur le banc judiciaire, ignorait entirement,
non-seulement la langue franaise, mais encore les plus simples notions
de la loi civile; le Procureur-Gnral, de son ct, n'tait pas mieux
qualifi pour la haute fonction qui lui avait t confie. Le pouvoir de
nommer aux emplois de Secrtaire-Provincial, de Greffier du Conseil, de
Rgistrateur, tait laiss  des favoris qui les vendaient aux plus
offrants enchrisseurs.

Le Gouverneur-Gnral, il est vrai, fut bientt forc de suspendre le
Juge-en-Chef et de le renvoyer en Angleterre; mais cet acte, et deux ou
trois autres mesures entreprises dans un but de conciliation, ne
suffirent pas pour dtruire dans l'esprit du peuple vaincu la pnible
impression qu'une chose aussi sacre que la justice n'existait plus pour
lui dans le pays. Le dmembrement de son territoire l'exaspra
presqu'autant que l'abolition de ses lois. Les Isles d'Anticosti et de
la Madeleine, ainsi que la plus grande partie du Labrador, furent
annexes au Gouvernement de Terreneuve; les Isles de St. Jean et du Cap
Breton  la Nouvelle Ecosse; les terres situes autour des grands lacs
aux colonies voisines; enfin le Nouveau Brunswick en fut dtach, dot
d'un gouvernement spar et du nom qu'il porte aujourd'hui.

Des instructions royales furent ensuite envoyes d'Angleterre, obligeant
le clerg et le peuple  prter ferment de fidlit sous peine d'tre
condamns  laisser le pays, ainsi qu' renoncer  la juridiction
ecclsiastique de Rome que tout catholique est tenu en conscience de
reconnatre et d'accepter. Plus tard, ils furent somms de rendre toutes
les armes qu'ils pouvaient avoir en leur possession, ou bien  jurer
qu'ils n'en avaient pas de caches. Le Gouvernement hsita avant de
mettre en force ces derniers ordres galement svres et injustes. Un
impatient esprit de mcontentement s'empara du peuple qui s'tait
jusque-l montr si soumis  ses nouveaux gouvernants, mais qui commena
alors  faire entendre ouvertement des murmures et des plaintes. Les
vainqueurs crurent qu'il tait ncessaire de se relcher un peu de leurs
mesures svres; et lorsque, quelques annes aprs, les colonies
amricaines se jetrent dans la rvolution qui emmena leur indpendance,
l'Angleterre, soit par politique, soit par justice, accorda, enfin aux
Canadiens la paisible jouissance de leurs institutions et de leurs lois.




VI.


Madame d'Aulnay et sa jolie cousine taient donc lances dans cette vie
du grand monde o elles taient si bien faites pour briller, et l'entre
dans les beaux salons de Lucille tait regarde comme une faveur
signale. Les nouveaux amis militaires de la jeune femme taient
trs-assidus dans leurs visites.

Parmi ces derniers, le Colonel Evelyn venait de temps  autre; mais, 
mesure qu'il devenait plus intime, aucun changement ne se faisait
remarquer dans sa conduite grave et tranquille: il ne se dpartait en
rien de sa remarquable rserve. Jamais il ne dansait,  peine mme
adressait-il quelques mots  Antoinette ou  ses jeunes et charmantes
rivales; quoique poli et courtois, il ne donnait jamais un compliment;
jamais sa bouche austre ne se prtait  ces galanteries banales qui
obtiennent dans les salons un droit de cit gal  celui qu'y ont les
remarques sur le temps. Evidemment, le Major Sternfield avait raison:
cet homme si rserv, si inaccessible, n'avait qu'une bien faible
confiance et une foi bien lgre dans la femme.

Cependant, Audley Sternfield avait fait d'amples apologies pour
l'indiffrence de son Colonel, et peu de jours s'coulaient sans qu'on
le vt dans la maison de Madame d'Aulnay. Un projet qu'il mit avec
beaucoup de dfrence et qui, aprs quelques instances de sa part, fut
accept par les deux Dames, augmenta davantage son intimit: ce projet
tait de se constituer leur professeur d'anglais. Madame d'Aulnay ne
connaissait que trs-mdiocrement cet idiome; mais Antoinette, quoique
prouvant quelque difficult  le prononcer, avait une connaissance
assez exacte de sa construction grammaticale, grce aux leons de sa
gouvernante qui lisait et crivait l'anglais trs-couramment, quoique,
comme la plupart des trangers, elle ne le pronont que
trs-incorrectement: elle voulait perfectionner son ducation anglaise.

Quels dangereux moyens d'attraction taient ainsi mis  la disposition
du major Sternfield dans cette nouvelle situation! S'asseoir tous les
jours pendant plusieurs heures  la mme table que ses charmantes
lves, lisant  haute voix quelque pome mouvant, quelque gracieux
roman, pendant qu'elles taient tout entires au plaisir d'entendre les
riches accents d'une voix remarquablement musicale ou de suivre sur sa
figure le jeu expressif de ses traits rguliers et irrprochables. Et
puis, lorsqu'il arrivait  un passage particulirement beau ou
profondment sentimental, combien tait loquent le rapide coup-d'oeil
qu'il lanait vers Antoinette! combien ardente et passionne tait
l'expression de ses grands yeux noirs!

Doit-on s'tonner maintenant si Antoinette, jeune et sans exprience,
ainsi expose  des tentations aussi nouvelles et aussi puissantes,
apprit des leons dans une tout autre science que celle des langues, et
si, aprs ces longues et agrables heures d'instructions, elle se laissa
entraner dans une rverie silencieuse, les joues rouges, les yeux
remplis de tristesse et indiquant clairement que quelque chose de plus
intressant que les verbes et les pronoms anglais tait l'objet de ses
penses?

C'tait,  proprement parler, le premier beau jour de la saison pour la
promenade en traneaux, car la neige lgre qui jusque-l avait annonc
l'approche de l'hiver, tombant sur des chemins et des pavs remplis de
boue, avait perdu sa blancheur et form, en s'incorporant avec le limon
liquide, cette dtestable combinaison  laquelle l'automne et le
printemps nous habituent en ce pays. Cependant, une forte gele suivie
d'une abondante chute de neige avait bientt rempli de joie tous les
amateurs de la promenade en carriole; et ce jour-l un ciel pur et sans
nuage, un soleil brillant qui inondait la terre de lumire sinon de
chaleur, ne laissaient rien  dsirer.

Devant la porte de la maison de Madame d'Aulnay attendait une magnifique
petite carriole attele de deux jeunes chevaux canadiens d'un noir
brillant, agitant gaiement leurs ttes ornes de glands et faisant
rsonner harmonieusement les clochettes attaches  leurs harnais.

Il est inutile de dire que ce ferique quipage attendait Madame
d'Aulnay et Antoinette qui taient en ce moment dans la chambre de
Lucille, mettant la dernire main  leur lgante toilette d'hiver. Sur
une chaise se trouvait une paire de gantelets dont la jolie jeune femme
s'empara en disant:

--Tu peux te reposer en toute sret sur mon habilet, Antoinette, car
j'ai la main habile, et mes petits chevaux, quoique paraissant rtifs,
sont parfaitement bien dresss.

On peut voir par ces quelques mots, que Madame d'Aulnay, parmi ses
qualits, comptait celle de conduire deux chevaux de front, et quoique
peu de Dames,  cette poque, recherchassent ce talent, Madame d'Aulnay
tait  la tte de la _fashion_ et faisait comme bon lui semblait.

--Sais tu, petite cousine, continua-t-elle en se regardant avec
complaisance dans le miroir, sais-tu que ces sombres fourrures nous vont
 merveille: elles s'harmonisent bien avec mon teint ple, et elles font
ressortir  ravir tes joues roses.... Mais, qu'est-ce que cela, Jeanne?
demanda-t-elle en s'interrompant dans ses loges et en s'adressant  une
femme d'un ge moyen qui entrait en ce moment, portant deux lettres  la
main.

--Pour Mademoiselle Antoinette, Madame, dit-elle en remettant les
lettres  la jeune fille qui tendit les mains avec empressement.

Jeanne occupait dans la maison la position d'une personne privilgie.
Femme de chambre de Madame d'Aulnay avant le mariage de celle-ci, elle
l'avait suivie dans sa nouvelle demeure, probablement pour ne plus
jamais s'en sparer; elle lui tait profondment attache, et souvent
elle lui avait donn des preuves de cet attachement sous la forme de
remontrances et de conseils que la lgre et capricieuse Madame d'Aulnay
n'aurait certainement pas souffert d'aucune autre personne.

Antoinette ouvrit prcipitamment les missives, qui, toutes deux, taient
longues et crites trs serres. Madame d'Aulnay, jetant un coup-d'oeil
sur ces pages et les voyant si bien remplies, s'cria avec impatience:

--Assurment, chre enfant, tu n'as pas l'intention, j'espre, de lire
ces folios en entier maintenant. Tiens, tiens, mets-les de ct, tu en
prendras connaissance  notre retour.

--Non pas, chre Lucille. Ces lettres sont de papa et de cette pauvre
Madame Grard, et ma pense a tellement nglig depuis quelque temps ces
deux personnes si chres  mon coeur, que, par manire de pnitence, je
dois rester  la maison et lire leurs lettres jusqu' ce que je les
sache par coeur.

--Quelle folie! consentiras-tu vritablement  perdre ce charmant
aprs-midi et la premire journe de la saison favorable  la promenade?
Assurment, tu ne seras pas aussi absurde!

--Chre amie, je le serai au moins pour cette fois; ainsi, pardonne-moi.

--Ah! reprit Madame d'Aulnay moiti aigrement et moiti gaiement, je
m'aperois que tu as une bonne dose de cette _fermet_, ou plutt, pour
tre plus vraie, de cette obstination qui distingue ta famille. Ainsi
donc, je dois me rsigner  paratre seule cet aprs-midi sur la rue
Notre-Dame: eh! bien, adieu.

Et, d'un pas lger, elle descendit l'escalier.




VII.


Aprs le dpart de Madame d'Aulnay, Antoinette se dpouilla en toute
hte de ses habits de sortie, et commena la lecture des lettres qu'elle
venait de recevoir.

La premire, qui tait de son pre, respirait la bienveillance et
l'affection; elle parlait du vide que son absence crait dans la maison,
lui recommandait de s'amuser de tout son coeur, mais terminait en
l'avertissant d'exercer la plus active surveillance sur ses affections,
de ne les pas accorder  ces lgants trangers qui frquentaient la
maison de sa cousine, attendu qu'il ne souffrirait jamais qu'aucun d'eux
devnt son gendre.

Une vive rougeur se rpandit sur le visage de la jeune fille  la
lecture de ce dernier passage. Comme pour bannir les penses importune!
qui venaient d'tre voques, elle mit prcipitamment de ct la lettre
de son pre pour prendre la seconde; malheureusement, l'ptre de Madame
Grard prtait encore plus aux rflexions pnibles auxquelles avait
donn lieu celle de M. de Mirecourt. En la parcourant, Antoinette sentit
sa rougeur prendre l'intensit d'un fivreux incarnat, et bientt de
grosses larmes qui s'taient amasses sous sa paupire tombrent une 
une sur le papier qu'elle tenait  la main.

Aucune dnonciation, aucun reproche n'taient pourtant formuls dans
cette lettre; non, mais avec une fermet pleine de tendresse, la
gouvernante parlait des devoirs  remplir, des erreurs  viter, et
conjurait sa chre enfant de scruter troitement son propre coeur, afin
de voir si, depuis qu'elle tait entre dans la vie lgante qu'elle
menait, elle n'tait pas devenue infidle  ses devoirs.

Pour la premire fois depuis son arrive sous le toit de Madame
d'Aulnay, Antoinette suivit ce salutaire conseil, et  peine avait-elle
termin cet examen de conscience, qu'en face du tribunal de son coeur
elle se trouva condamne.

Etait-elle bien toujours, en effet, cette jeune fille simple et nave
dont les penses et les plaisirs taient, quelques semaines auparavant,
aussi innocents que les penses et les plaisirs d'une enfant? Elle dont
les longues conversations avec Madame d'Aulnay n'avaient d'autres sujets
que la toilette, la mode et les sentiments extravagants; elle qui vivait
maintenant dans le cercle d'une vie de gaiet et de plaisirs qui ne lui
laissaient pas mme le temps de se reconnatre et de rflchir,
tait-elle bien toujours ce qu'elle avait t jadis? Quels amusements
avaient aujourd'hui remplac ces agrables promenades, ces utiles
lectures, ces devoirs de religion et de charit qu'elle accomplissait
jadis  la campagne? Oui, rougis, Antoinette, car la rponse te condamne
et t'humilie; la lecture de romans frivoles, de pomes exagrs, la
compagnie d'hommes du grand monde dont les flatteries et la conversation
lgre avaient fini par ne plus l'affecter: voil ce qui avait remplac
ses bonnes habitudes d'autrefois.

Pendant que le remords provoqu par ces tristes penses occupait son
esprit, Jeanne vint lui annoncer que le Major Sternfield la demandait au
salon.

--Impossible! rpondit-elle vivement en se rappelant aussitt la grande
part que le brillant Audley avait dans l'examen rtrospectif qu'elle
venait de faire sur elle-mme.

--Mais, Mademoiselle,... insista Jeanne en cherchant  faire comprendre
que le militaire, dans la certitude d'tre reu, l'avait sans crmonie
suivie jusqu' la salle et attendait la venue de Mademoiselle sur le
seuil de l'appartement voisin qui tait un des salons.

--Je vous dis que c'est impossible, Jeanne, rpondit elle vivement. J'ai
un violent mal de tte: je ne puis recevoir personne.

Le ton lev de cette rponse tait certainement loin d'indiquer une
forte souffrance; aussi, tout--fait dconcert dans sa tentative, le
visiteur revint sur ses pas. Arriv  la porte, il se retourna
tout--coup vers la soubrette aux yeux noirs et intelligents, et lui dit
qu'il "esprait que Mademoiselle de Mirecourt n'tait pas trs malade?"

--Eh! bien, non, rpondit Justine en hsitant, fascine qu'elle tait
par le regard loquent et par la parfaite prononciation franaise du
joli interrogateur. Mademoiselle a reu des lettres de chez elle il y a
quelques instants; ces lettres, apparemment, annoncent quelque mauvaise
nouvelle, car en passant tout--l'heure devant la porte entr'ouverte de
sa chambre, j'ai pu m'apercevoir qu'elle pleurait.

L'lgant Sternfield murmura quelques remerciements et s'lana dans la
rue.

--Des lettres de chez elle et des pleurs  propos de ces lettres!
pensa-t-il: je saurai demain de Madame d'Aulnay ce que cela veut dire.
Cette petite beaut campagnarde m'est d'un trop grand prix pour que je
la laisse chapper aussi facilement.

Une demi heure aprs, Madame d'Aulnay rentrait chez elle, de trs-bonne
humeur. Ne trouvent pas Antoinette o elle l'avait laisse, elle courut
en toute hte dans sa chambre; en chemin, elle rencontra Jeanne qui
l'informa que le Major Sternfield tait venu durant son absence et qu'on
n'avait pas voulu le recevoir.

--Allons donc! se dit elle  elle-mme, dans quelle nouvelle phase est
l'humeur de ma cousine? Je crois qu'elle a reu de son pre une longue
lettre dont la lecture lui aura caus du chagrin ou des remords.

Antoinette tait tendue sur un canap o elle s'tait jete pour mieux
feindre un mal de tte quelconque, et chapper ainsi aux remarques ou
aux suppositions de sa cousine.

Celle-ci, sans paratre remarquer les paupires gonfles de sa jeune
compagne, lui exprima le regret qu'elle prouvait de la voir indispose
et commena ensuite une description anime de sa promenade.

--Cet aprs-midi a t dlicieux pour moi: j'ai rencontr tous ceux que
je voulais voir, et j'ai organis pour demain, avec Madame Favancourt,
une promenade  Lachine. Le Major Sternfield, que j'ai rencontr en
route, est charg de voir aux prparatifs. Mais, poursuivit-elle sur un
ton encore plus anim, j'en viens maintenant au plus beau de l'histoire.
Tu ne t'imagines pas, Antoinette, qui j'ai pu rencontrer sur la Place
d'Armes?... Ni plus ni moins que notre misanthropique Colonel, ma chre;
il tait mont sur une splendide voiture et conduisait une paire de
superbes chevaux anglais. Je n'ai pu rsister  l'ide d'en faire
l'acquisition pour notre partie de demain, et, levant mon fouet, je lui
ai fait signe de s'approcher. Les chevaux du Colonel, comme s'ils
n'eussent pu, de mme que leur matre, supporter la vue d'une jolie
femme, mordirent leurs freins et se courbrent: mais il les contint
d'une main vigoureuse et couta mon invitation poliment, quoique 
contre-coeur videmment. Persuade que la franchise me servirait mieux
auprs d'un caractre aussi extraordinaire, je lui annonai en riant,
aprs l'avoir invit  se joindre  nous, que nos ressources, en fait de
beaux chevaux et de jolis quipages, taient trs-limites. Il commena
vivement par m'assurer que les siens taient  mon entire disposition,
non-seulement pour demain, mais encore toutes les fois que je les
dsirerais. M'apercevant  quoi il voulait en venir, je l'interrompis
tranquillement en lui disant: "Je ne les accepterai pas sans leur
matre: l'un et les autres, ou rien du tout."--Ma chre, tu n'as jamais
vu d'homme aussi bien dconcert. Il se mordit les lvres, tira sur les
rnes de ses coursiers jusqu' les faire dresser presque
perpendiculairement; enfin, voyant que j'tais rsolue d'attendre sa
rponse, il finit par dire, avec l'air d'un homme cherchant une bonne
raison pour refuser, qu'il se ferait un plaisir de se joindre  nous
pour la promenade de demain. C'est un parfait sauvage..... Mais je vais
te laisser pour quelques instants: ta pauvre tte s'en trouvera mieux.

Et approchant ses lvres des joues qui reposaient sur l'oreiller du
canap, elle y dposa un baiser, et sortit de la chambre.

Comme la porte se refermait sur elle, Antoinette laissa chapper un long
soupir.

--Oh! si je veux redevenir ce que j'tais auparavant, murmura-t-elle, je
dois m'en retourner  Valmont. Les tentations qu'offrent cette maison
lgante et la socit de ma bonne mais frivole cousine, sont trop
fortes pour mon coeur facile et mes faibles rsolutions.




VIII.


Une brillante cavalcade de chevaux bondissants et de voitures richement
dcores s'arrtait, le lendemain vers midi, devant la maison de Madame
d'Aulnay. Le magnifique quipage du Colonel Evelyn s'y faisait surtout
remarquer; le Colonel lui-mme se tenait prs de sa monture, et l'air
ennuy et contraint qui se peignait sur sa figure indiquait clairement
qu'il se trouvait l  contrecoeur.

Tout ce monde lgant riait, caquetait et semblait domin par la plus
charmante gaiet, lorsque tout--coup la porte de la maison s'ouvrit, et
lu jolie Madame d'Aulnay en sortit radieuse, distribuant de tous cts
des saluts et des sourires pleins d'amiti. A sa suite venait
Antoinette; la frache et nave gaiet de la jeune fille paraissait
singulirement assombrie, mais ce changement ne la rendit que plus belle
aux yeux d'un grand nombre.

Comme Madame d'Aulnay posait le pied sur le trottoir, le Colonel Evelyn
s'approcha d'elle et d'un ton dans lequel il s'effora vainement de
faire paratre de l'empressement, il lui demanda de vouloir bien honorer
sa voiture en y prenant place prs de lui.

Elle fit en souriant agrablement un lger signe d'assentiment, puis se
retourna pour rpondre  quelques-uns des galants cavaliers qui venaient
s'informer de sa sant. Tout--coup, elle vit le Major Sternfield
s'approcher d'elle et lui demander avec instance de l'accepter dans sa
carriole, attendu qu'il avait  lui communiquer des choses de grande
importance. Le fait est qu'il avait une hte impatiente de connatre la
raison pour laquelle Antoinette avait refus de le recevoir la veille,
aussi bien que de savoir la cause de ce chagrin dont Justine avait
parl.

Madame d'Aulnay accorda sans difficult la demande qui lui tait faite:
elle n'tait pas fche, d'un autre ct, d'infliger, une bonne fois, un
petit chtiment  ce misanthropique Colonel qui semblait considrer
comme une lourde charge de l'avoir dans sa voiture. Cependant, comme
elle avait pralablement arrt qu'Antoinette et le Major Sternfield
seraient de compagnie pendant qu'avec le Colonel Evelyn elle ouvrirait
la marche, elle se trouva un peu embarrasse en voyant ses plans
drangs.

Aprs un moment de rflexion, elle se tourna vers le Colonel et lui dit,
avec un joli sourire sur les lvres: que le Major Sternfield s'tant
repos sur sa charit, elle ne pouvait faire autrement que de le
recevoir dans son petit quipage  elle.

--Mais voici mon substitut, continua t'elle en poussant tout--coup en
avant la jeune Antoinette qui, depuis quelques instants, tait occupe 
regarder autour d'elle avec un air de proccupation qu'on ne voyait
gure souvent sur sa douce figure.

Compltement prise au dpourvu, indigne outre mesure de se voir imposer
aussi arbitrairement la compagnie d'un homme si peu bienveillant,
Antoinette recula d'un pas et dclara avec nergie qu'elle ne voulait
pas consentir  un tel arrangement, "que les chevaux du Colonel
semblaient tre trop fougueux."

D'un mouvement presqu'imperceptible de lvres, le Colonel Evelyn
s'empressa de l'assurer que ses coursiers, quoique pleins de feu,
taient cependant parfaitement rompus. Pendant se temps-l, Madame
d'Aulnay s'tait approche d'elle et lui murmurait imptueusement aux
oreilles:

--Veux-tu donc l'insulter publiquement? Acceptes de suite.

Antoinette se rendit donc malgr elle  l'injonction qui lui tait
faite. Pendant que le Colonel arrangeait soigneusement les riches
fourrures de la voiture autour d'elle, il ne put s'empcher de se dire 
lui-mme:

--Quelle comdie! Quelles que jeunes qu'_elles_ soient, quelles que
sincres qu'_elles_ paraissent tre, _elles_ se ressemblent toutes.

Pendant qu'il faisait reculer ses chevaux afin de permettre au Major
Sternfield--qui, en voyant ces arrangements commenait  regretter sa
dmarche,--et  Madame d'Aulnay de prendre les devants, celle-ci insista
pour qu'il gardt la tte, dclarant que ces magnifiques coursiers
taient prcisment; ce qu'il y avait de plus convenable pour ouvrir la
procession.

Bientt les touristes s'lancrent gaiement et firement, faisant
retentir l'air des sons harmonieux des petites clochettes suspendues au
cou de, leurs chevaux. Aprs avoir parcouru la rue Notre-Dame sur toute
sa longueur, ils passrent la porte-de-ville qui leur donna une sortie
des murs[2], et peu aprs ils se trouvrent en pleine campagne, sur le
chemin qui conduisait  Lachine.

[Note 2: Ces murs, qui avaient t primitivement levs pour protger
les habitants de la ville contre les attaques de la tribu Iroquoise,
avaient quinze, pieds de hauteur, et taient surmonts de crneaux.
Quelques annes plus tard, ils tombrent en dcadence et finalement ils
furent enlevs, conformment  un Acte de la Lgislature Provinciale,
pour faire place  des amliorations judicieuses et ncessaires,--_Note
de l'auteur_.]

L'humeur sombre du Colonel Evelyn et la contrainte d'Antoinette ne
tardrent pas cependant  cder aux charmes du brillant spectacle
qu'offraient la superbe temprature qui rgnait en ce moment et
l'apparence de ces vastes champs recouverts de leur blanc manteau de
neige, tincelant comme si une fe invisible les avait parsems d'une
poussire de diamants. Il y avait aussi quelque chose d'gayant dans
cette course rapide et dans ce froid vif et piquant; mais
l'insensibilit paraissait avoir fait sentir son influence sur tous les
deux, car l'une et l'autre demeuraient silencieux. La scne tait
nouvelle pour Evelyn; mais, dans la crainte d'amoindrir par de plates
banalits le plaisir qu'il en prouvait, il profra concentrer en
lui-mme l'admiration qu'il subissait en ce moment. De son ct,
Antoinette semblait avoir pris  coeur de lui prouver que, quoique
jusqu' un certain point force d'tre dans sa compagnie, elle n'avait
pas la moindre intention de tirer quelque parti de la circonstance.

Ils approchaient des Rapides de Lachine; dj le murmure des flots
mugissants avait frapp leurs oreilles. Lorsque les tourbillons d'cume
de la cataracte, ses rochers couverts de neige entre lesquels l'eau
s'lanait en bouillonnant et allait former plus loin d'autres courants
et d'autres gouffres, se prsentrent  leur vue, une exclamation
involontaire d'admiration s'chappa de la bouche du Colonel. La scne
tait rellement grande et sublime. Les rives forestires de Caughnawaga
que l'on apercevait en face, les petites les qui s'avanaient dans la
rivire, le pin solitaire qui sortait de leur sein rocailleux et qui se
tenait firement debout en dpit des temptes et des flots qui
rugissaient autour de lui: tout cela tait un nouvel aliment pour
l'imagination et ajoutait  la grandeur du spectacle.

Tout entier sous le charme de l'admiration, Evelyn avait machinalement
relch les rnes, lorsqu'un coup de fusil tir par quelque chasseur
prs de l fit prendre l'pouvante aux chevaux excits qui s'lancrent
aussitt au grand galop.

Le danger tait imminent, car le chemin longeait de prs le bord des
Rapides; et en quelques endroits il s'levait de plusieurs pieds
au-dessus des flots grondants. Cependant la main qui tenait les rnes
tait une main de fer; sa poigne ferme et vigoureuse modrait les
allures dsordonnes des chevaux pouvants. Au premier moment, Evelyn
s'tait retourn vers sa jolie compagne pour prvenir par quelques
paroles d'encouragement, les cris perants, les dfaillances ou les
autres faiblesses de femme qui auraient, en ce moment considrablement
augment le danger de leur position; mais Antoinette se tenait
parfaitement calme et tranquille, ses lvres lgrement comprimes ne
trahissaient autrement que par la pleur de marbre dont elles taient
recouvertes sa secrte terreur.

Remarquant le regard rapide et plein d'anxit qu'Evelyn avait jet sur
elle.

--Ne vous occupez pas de moi, faites attention aux chevaux! dit-elle.

--Quelle courageuse enfant! se dit le Colonel en lui-mme.

Et rassur sur son compte, il employa tous ses efforts et son habilet 
reprendre son contrle sur les coursiers.

Un oeil pntrant et une main puissante taient en ce moment d'gale
ncessit, car ils approchaient d'un endroit o la rive devenait plus
escarpe et le chemin plus troit. Malheureusement, une charrette
renverse qui se trouvait  ct du chemin imprima un nouvel lan  la
terreur des chevaux dj  moiti furieux. D'un bond terrible ils
s'lancrent en avant, et, pour comble de malheur, les rnes que les
efforts dsesprs du Colonel avaient tenus  la plus haute tension, se
rompirent tout--coup.

En ce moment d'extrme pril, il n'y avait pas  compter avec
l'tiquette de la crmonie; prompt comme la pense, Evelyn s'empara de
sa compagne, et, murmurant  ses oreilles ces mots: "pardonnez-moi!" il
la jeta sur le sol recouvert de neige. Immdiatement aprs, il sauta
lui-mme  bas de toiture, non sans avoir failli s'entortiller dans les
robes, et vint tomber avec violence prs d'Antoinette. Sa premire
pense fut pour la jeune fille qui dj s'tait releve et tait appuye
sur un trne d'arbre, ple de terreur.

--Seriez vous blesse? demanda-t-il avec empressement.

--Oh non, non, rpondit-elle; mais les chevaux, les pauvres chevaux!

Le Colonel regarda vivement autour de lui. O taient-ils? Renverss au
pied de la rive escarpe, mutils et couverts de sang, mais luttant
encore avec l'nergie du dsespoir au milieu des rochers et des eaux peu
profondes dans lesquelles ils avaient roul.

Evelyn aimait ses jolis coursiers anglais: peut tre les apprciait-il
autant qu'il dprciait les femmes; mais nous devons lui rendre la
justice de dclarer qu'en cet instant tout son regret tait absorb par
la satisfaction intrieure qu'il prouvait  la pense que la jeune
fille qui lui avait t confie, tait saine et sauve.

--Prenez mon bras, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et allons chercher
du secours  cette maisonnette prs d'ici.

Antoinette accepta, et ils partirent.

Ils avaient  peine frapp  la porte, qu'on leur dit d'entrer, et ils
se trouvrent bientt dans un appartement simple et modestement garni
mais qui brillait par cette propret et cet ordre avec lesquels les
_habitants_ savent pallier, sinon cacher leur pauvret, quand elle
existe. Prs du grand pole double se tenait le matre du logis fumant
tranquillement sa pipe, pendant qu'une demi-douzaine de marmots aux yeux
ronds, aux joues basanes, de tout ge depuis un jusqu' sept ans,
jouaient et gambadaient sur le plancher. En voyant arriver ces visiteurs
inattendus, l'_habitant_ se leva et, sans trahir par aucun signe
extrieur le grand tonnement qu'il prouvait, ta la tuque bleue qui
recouvrait sa tte et rpondit avec politesse  la demande de secours
que venait de lui faire Antoinette. Cependant, laissant glisser un
regard plein d'anxit sur le groupe d'enfants qui l'environnaient, il
dclara avec un peu d'hsitation que sa femme ayant eu affaire  sortir,
lui avait fait promettre de ne pas les laisser seuls durant son absence,
parce qu'ils pourraient se brler. Les craintes de cette mre prvoyante
semblaient parfaitement justifies par l'tat du pole qui tait en ce
moment chauff au rouge. Mais Antoinette, laissant percer un sourire sur
ses lvres encore blmes, l'assura qu'elle allait prendre bien soin des
enfants durant l'absence de leur pre. Celui-ci, alors, n'hsita plus,
et sortit, accompagn du Colonel Evelyn.

Le premier soin de la jeune fille, lorsqu'elle se trouva seule avec le
petit monde de la maison, fut de se jeter  genoux pour remercier la
Providence qui l'avait si visiblement protge dans le danger qu'elle
venait de courir; puis elle se mit  consoler le plus petit de la troupe
qui s'tait mis  pleurer et  crier en voyant prir son pre. La tche
n'tait pas lourde, car il est toujours facile de gcher les pleurs de
l'enfance. Elle l'avait  peine plac sur ses genoux, que dj il jouait
avec les bijoux suspendus au cou de la jeune fille qui s'tait
dpouille,  cause de la chaleur qui rgnait dans l'appartement, de ses
fourrures et de son manteau. Pendant ce temps-l, les autres enfants
avaient fait cercle autour d'elle, et coutaient avec une avide
attention le conte d'un gant et d'une fe qu'elle leur racontait, et ne
manquaient pas de la prendre elle-mme pour une de ces fes charmantes
dont elle parlait.




IX.


Quelques instants aprs, le Colonel Evelyn entra. A la vue du groupe qui
sa prsenta  son regard proccup, il sourit involontairement.

En voyant arriver ce grand tranger, le petit qu'Antoinette tenait sur
elle, s'enfona plus serr dans les vtements de la jeune fille et s'y
blottit avec autant de naturel que si sa petite tte et t habitue 
reposer prs d'un corsage de soie et  effleurer des bijoux.

Antoinette tait rellement belle en ce moment; l'expression de ses
traits, en promenant les yeux de l'un de ses petits auditeurs  l'autre,
lui donnait un charme que sa beaut ne lui avait jamais peut-tre
communiqu dans un salon ou une salle de bal.

A l'arrive d'Evelyn, elle s'informa avec empressement du sort des
chevaux.

--Notre hte est  y voir rpondit-il avec indiffrence, et il va
revenir dans quelques instants. Mais, dites-moi, n'avez-vous rellement
pas souffert de notre msaventure? Ne ressentez-vous aucune douleur,
aucun mal?

--Non--oui--je ressens l comme une vive douleur, dit-elle en dcouvrant
jusqu'au coude un joli bras rond parfaitement form et en indiquant une
large meurtrissure qui se faisait remarquer  sa douce surface.

La figure du Colonel trahit une certaine motion lorsque ses yeux
tombrent sur ce charmant petit bras qui semblait presque dnoter la
faiblesse d'une enfant, et en se rappelant l'intrpide courage que
l'hroque jeune fille avait dploy dans la rude preuve par laquelle
ils venaient de passer.

--Mademoiselle, dit-il, je dois vous demander pardon de ma maladresse,
car vous devez avoir reu cette meurtrissure lorsque je vous ai jete
hors de la voiture. Il m'aurait t si facile de sauter  terre on vous
tenant dans mes bras! mais je craignais que mes pieds s'embarrasseraient
dans les manteaux et les fourrures qui remplissaient la voiture et
causeraient ainsi notre perte mutuelle. Puis-je maintenant faire quelque
chose pour rparer ma gaucherie? Laissez-moi, je vous prie, laver ce
bras avec un peu d'eau froide.

--Oh! non, ce n'est qu'une bagatelle que Jeanne soignera lorsque je
serai de retour  la maison, rpondit-elle en souriant et en rougissant
un peu pendant qu'elle ramenait vivement sa manche.

Un silence de quelques instants s'tablit entre les deux jeunes gens;
puis, le Colonel Evelyn, qui regardait fixement Antoinette depuis
quelques minutes, ne put s'empcher de s'exclamer:

--Savez-vous que vous vous tes conduit en vritable hrone! pas le
moindre mouvement, pas la plus lgre exclamation de frayeur! et
cependant, si j'ai bien compris l'expression de votre contenance, vous
tiez grandement alarme.

Antoinette hsita un instant, puis elle rpondit timidement, sans
cependant pouvoir rprimer un lger sourire qui tait venu effleurer ses
lvres:

--On dit qu'une grande crainte neutralise presque une autre crainte; eh!
bien, terrifie que j'tais par la course effrne des chevaux, j'avais
galement peur de vous.

--Comment? de moi! s'cria-t-il tonn.

--Oui, de vous. En premier lieu, je ne me trouvais dans votre voiture
que grce  une simple politesse; je vous avais t impose, sans tre
dsire ni demande: j'tais donc doublement loin de me trouver 
l'aise----

Oh! ne m'interrompez pas, continua-t-elle pendant qu'Evelyn essayait par
quelques mots de dissentiment  combattre cette ide.

Mais il se rappela aussitt, avec quelque chose comme un remords, le
jugement svre qu'il avait port sur elle avant qu'elle montt en
voiture.

--En second lieu, poursuivit Antoinette-----

Ici la jeune Elle se sentit plus embarrasse et s'arrta.

--Et quoi, en second lieu? demanda son interlocuteur, tant soit peu
intrigu.

--Eh! bien, on m'avait dit que vous tiez un ennemi invtr des femmes.
J'tais donc autorise  croire que vous ne manifesteriez qu'une bien
faible indulgence pour les craintes ou les caprices d'une femme.

A ces mots une apparence de douleur mentale chassa le sourire qui
s'tait fait remarquer depuis quelques instants sur le visage du Colonel
et ce fut presqu'involontairement qu'il rpondit:

--Le caractre peu enviable que vous me donnez a t gagn et port par,
plusieurs simplement parce qu'ils pratiquent une prudence qui leur a t
enseigne par l'exprience.

Ces mots furent prononcs d'un ton bas et contraint, et celui qui les
avait murmurs s'approcha de la petite fentre comme pour mettre fin 
cette conversation.

Soudainement, le bruit de deux coups de fusils tirs presque sans
intermission fit bondir la jeune fille dont le systme nerveux, malgr
le calme apparent qu'elle affectait, avait t violemment branl par la
scne de tout--l'heure, et une exclamation de terreur s'chappa de sa
bouche. De son ct, le militaire avait tressailli en entendant ce
bruit; mais presqu'aussitt il recouvra son sang-froid, et, se tournant
vers Antoinette, il lui dit avec bienveillance:

--N'ayez pas peur, Mademoiselle de Mirecourt: c'est notre hte qui vient
de faire un acte de charit, en mettant fin, aux atroces souffrances de
mes pauvres chevaux mutils.

--Quoi! tus tous les deux!

Et, involontairement, la jeune fille joignit ses mains l'une dans
l'autre.

--Oui. Aprs avoir bien examin leur triste position et m'tre convaincu
que leur laisser la vie dans cet tat serait prolonger inutilement leur
cruelle agonie, j'ai envoy notre obligeant assistant chercher un fusil
dans une maison voisine, et, je lui ai laiss le pnible devoir, de les
dbarrasser de, leurs douleurs. Je n'ai pas t assez, courageux pour
assister  l'accomplissement du sacrifice.

Aprs un moment de silence, Antoinette reprit d'une voix agite:

--Je ne puis vous exprimer comme il faut, Colonel Evelyn, le chagrin,
que j'prouve, pour vous aussi bien que pour la part indirecte que j'ai
eue dans ce malheureux vnement; ni vous dire combien je suis peine de
voir que mon souvenir sera attach, dans votre mmoire,  une des
circonstances les plus dsagrables qui auront probablement marqu votre
sjour en Canada.

--Ne dites, pas cela, Mademoiselle de Mirecourt, s'empressa-t il de
rpondre. Flicitez-moi plutt de la bonne fortune qui a voulu que vous
fussiez avec moi au lieu, de Madame d'Aulnay ou quelqu'autre femme
timide dont, les craintes, traduites par des cris et des exclamations,
auraient infailliblement entran la perte de deux vies autrement
prcieuses que celles d'une couple de chevaux. Je vous le rpte: peu de
femmes auraient pu dployer ce sang froid, cette possession
d'elles-mmes, que vous avez montrs aujourd'hui, et qui ont plus fait,
pour notre salut  tous les deux mon habilet en fait d'quitation...
Mais voici venir notre humble ami avec les dbris de notre quipage.

Antoinette s'approcha de la fentre et vit leur hte et une couple
d'autres habitants qu'il avait amen avec lui pour l'aider, s'approcher,
portant un devant de voiture richement sculpt ainsi que les superbes
robes peau de tigre qui se trouvaient dans l'quipage lors de
l'accident. Ces dernires qui avaient t imbibes par leur immersion
dans l'eau furent bientt tendues, pour scher, sur le petit mur de
pierre qui entourait le jardin, et les trois hommes se mirent alors en
frais de retirer le corps de la voiture et de le placer avec les autres
dbris.

Pendant qu'ils travaillaient ainsi et causaient entr'eux de l'accident
qui venait d'avoir lieu, ils entendirent le tintement de plusieurs
clochettes, et ils virent presqu'aussitt arriver la cavalcade de nos
connaissances. Tout--coup, le Major Sternfield qui, on le sait,
conduisait Madame d'Aulnay, apercevant la voiture brise et
reconnaissant les robes tendues  quelques pas de l, imprima un
violent coup d'arrt aux rnes qu'il tenait, sans plus s'inquiter du
cri perant que ce mouvement avait arrach  sa partenaire, et sauta 
terre. De suite, faisant signe aux hommes de s'approcher, il les pressa
de questions et en reut des informations qui le rassurrent ainsi que
Madame d'Aulnay dont la terreur, aux premiers indices de l'accident,
avait t extrme. Sternfield l'aida  descendre de la voiture; ils
entrrent dans la maison qu'on leur avait indique, et o ils furent
suivis par les autres touristes, galement curieux et en proie  une
grande excitation.

Comme bien on le pense, chacun s'empressa d'offrir ses sympathies et ses
flicitations  Mademoiselle de Mirecourt de ce qu'elle tait saine et
sauve. La plupart des messieurs furent galement sincres dans leurs
condolances au Colonel Evelyn sur la perte de ses magnifiques chevaux;
mais celui-ci reut ces expressions de regret avec plus d'impatience que
de gratitude.

On tint ensuite conseil sur la manire dont s'effectuerait le retour 
la maison des acteurs de la scne qui venait de se passer. Il fut dcid
que le domestique de Madame d'Aulnay donnerait sa place,  l'arrire, au
Major Sternfield qui, en retour, cderait  Antoinette celle qu'il
occupait prs de Madame d'Aulnay. Evitant instinctivement les voitures
dans lesquelles il y avait quelque Dame, Evelyn trouva la moiti d'un
sige dans un _cutter_ dj presque rempli par le majestueux Dr. Manby
et un autre officier; mais il parvint  s'y maintenir jusqu' ce qu'ils
arrivrent  Lachine.

L ils arrtrent, pour se reposer et prendre quelques
rafrachissements,  un htel passablement commun, mais qui tait le
seul dans le village; heureusement, le Major Sternfield, avec une
prvoyance digne des plus grands loges, avait fait placer dans une des
voitures un large panier rempli de vins choisis et d'autres
rafrachissements qui furent accueillis avec joie, cela va sans dire.

Le coucher du soleil si htif en hiver clairait de ses derniers feux la
maison de Madame d'Aulnay, quand les touristes s'arrtrent devant la
porte. Des adieux pleins d'amiti furent changs de part et d'autres,
puis chacun se spara pour retourner chez soi.

Cependant, avant de prendre cong, le Colonel Evelyn pressa avec bont
la main d'Antoinette, et manifesta encore une fois l'espoir que le
lendemain la verrait compltement remise des effets de la terreur
qu'elle avait prouve durant la journe.

Moins satisfait, le Major Sternfield insista auprs de Madame d'Aulnay
pour avoir la permission d'entrer avec elles dans la maison, ou au moins
de revenir le mme soir. Tout en souriant, Lucille refusa
premptoirement cette double demande, dclarant que la pleur de
Mademoiselle, de Mirecourt dmontrait  l'vidence qu'elle avait besoin
d'un repos immdiat et absolu.

Durant la soire, Madame d'Aulnay alla trouver Antoinette dans sa
chambre, et, aprs l'avoir questionne et transquestionne au sujet de
la msaventure du jour, elle demanda si ce ne serait pas une
indiscrtion que de chercher  connatre le contenu des lettres qu'elle
avait reues de chez elle. Quoiqu' contre-coeur, Antoinette les lui
donna, pendant que Lucille, lui passant le bras autour du cou, lui
disait:

--Tu ne dois avoir aucun secret pour moi, petite cousine! Tu n'as ni
mre ni soeur  qui te confier: prends-moi pour amie et confidente.

Elle lut la lettre de M. de Mirecourt doucement et avec attention, et la
replia sans faire aucun commentaire; mais aprs avoir jet un rapide
coup-d'oeil sur celle de Madame Grard, elle la froissa, entre ses
mains, puis, ouvrant la porte du pole, elle la jeta au feu.

Cette action avait tellement pris Antoinette par surprise, que le papier
tait en cendres ayant, qu'elle et pu deviner l'intention de sa
cousine; mais revenant bientt de cet tonnement ml d'indignation,
elle s'cria, les joues animes:

--Pourquoi avez-vous fait cela, Madame d'Aulnay?

--Simplement parce que je ne veux pas voir ma chre petite cousine
devenir misrable  force de lire et de mditer les lettres prosaques
d'une vieille femme  l'esprit troit et svre. Pourquoi? parce que
cette absurde ptre t'a donn un affreux mal de tte hier, grce aux
larmes qu'elle t'a fait rpandre; parce que, enfin je ne voulais pas
voir la chose se rpter aujourd'hui surtout que tu es dans un tat
nerveux et puis.

--Tu as trs-mal fait, rpliqua la jeune fille?... Je n'en dis pas plus,
car je sais que tes intentions taient bonnes.

--Je t'offre mille remerciements, petite, pour le prompt pardon que tu
veux bien m'accorder; en retour, je vais te faire part d'un secret que
je viens de dcouvrir----

Quoi! tu ne t'empresses pas de demander ce que c'est? Eh! bien, je vais
te le dire sans cela: c'est que tu as fait la pleine et entire conqute
du plus bel homme de notre cercle de connaissances: Audley Sternfield
est profondment amoureux de toi!

A ces mots, une vive rougeur couvrit le visage d'Antoinette. Madame
d'Aulnay reprit avec, une charmante espiglerie:

--Et, pour te rendre compte de toutes mes dcouvertes, je dois ajouter
que je ne crois pas; que ce ne soit sans retour.

La jeune fille voulus se dfendre, mais sa routeur et sa confusion
augmentrent; force lui fut de subir en silence les plaisanteries de sa
cousine. Lorsque celle-ci eut fini, elle reprit avec gravit:

--Lucille, crois-moi, je suis sincre en disant que je ne pense pas
l'aimer. J'ai, il est vrai, beaucoup d'admiration pour lui, je prfre
mme sa socit  celle de la plupart des autres----

--Eh! bien, dlicieuse petite innocente, qu'est-ce que c'est que cela,
sinon de l'amour? lorsque je fus marie  M. d'Aulnay, moi, je n'en
ressentais pas de la moiti autant. Srieusement, tu es trs-heureuse,
et tu seras un sujet d'envie pour toutes les jeunes filles nos amies.
Indpendamment de ses dons personnels qui sont considrables, le Major
Sternfield appartient  une excellente famille et malgr sa jeunesse, il
occupe un rang lev dans l'arme. Six ans aprs ton union avec lui, tu
seras probablement la femme d'un Colonel!

--Marie  lui, Lucille! Comment peux-tu parler aussi lgrement?
N'as-tu pas lu, tout--l'heure, la lettre de mon pre?

--Qu'est-ce  dire, enfant? Qui a jamais entendu parler de pres, dans
la vie relle ou fictive, qui aient fait ce qu'ils auraient d faire,
qui aient agi avec tendresse et d'une manire raisonnable? La plupart
cherchent  faire contracter  leurs enfants des mariages qui sont leur
malheur, et les empchent d'en faire qui pourraient leur procurer le
bonheur. Une jeune fille doit avoir assez de coeur pour ne permettre 
aucune autorit de s'interposer entre elle et celui qu'elle aime,
surtout quand celui qu'elle aime est un bon parti.

Sans remarquer l'inconsistance frappante qu'offrait la dernire partie
de ces remarques avec ce que sa Cousine avait dj dit, Antoinette se
contenta de rpondre:

--Tu ne devrais pas parler ainsi, Lucille. Je ne sais pas ce que peuvent
tre certains pres; mais ce que je sais, c'est que le mien a toujours
t bon et indulgent pour moi, c'est qu'il a toujours agi d'une manire
qui lui a mrit mon plus sincre amour et mon plus profond respect.

--Tant que tu as t soumise en toute chose  sa volont, tout  t au
mieux; mais attends que tu te sois avise de diffrer d'avec lui sur
quelque point important, et tu verras. Crois-moi, chre, j'en connais
plus de la vie, qu'il te serait possible d'en savoir: tu auras avant
peu; l'occasion de reconnatre l'exactitude de mon opinion.

Hlas! quel guide dangereux tait chu en partage  Antoinette! Combien
peu de chances avait son candide jugement d'enfant pour lutter contre
les brillants sophismes de cette femme du grand monde!




X.


Le lendemain matin, le Colonel Evelyn vint s'informer de la sant de
Mademoiselle de Mirecourt; il ne demanda pas  la voir, il laissa
simplement sa carte.

--Eh! bien, c'est plus que je ne l'esprais d'un homme demi-barbare
comme lui, surtout aprs la perte de ses magnifiques chevaux,--se
contenta d'observer Madame d'Aulnay.

Dans l'aprs-midi, les Dames descendirent au salon o le Major
Sternfield se fit annoncer quelques instants aprs. Il y avait dans ses
manires une douceur indescriptible qui fit croire  Antoinette qu'elle
ne l'avait jamais vu auparavant se produire avec autant d'avantage; et
elle commena  songer que sa cousine avait devin juste, qu'elle
l'aimait en effet. Contrairement  son habitude. Madame d'Aulnay sortit,
sur un futile prtexte, aprs une demi-heure de conversation, et
Antoinette, avec un sentiment de crainte probablement justifi par le
souvenir du secret dont sa cousine lui avait fait part la veille, se
trouva seule avec Audley Sternfield.

Celui-ci n'tait pas homme  laisser chapper l'Occasion qu'il dsirait
et cherchait depuis si longtemps. Aussi, aprs avoir fait allusion, avec
une loquence rendue encore plus persuasive par un ton de voix des plus
riches, aux alarmes que lui avait caus l'accident de la veille, il se
mit  lui faire les dclarations les plus ardentes et les plus
passionnes.

Nous croyons inutile d'ajouter combien de pareilles protestations faites
pour la premire fois  une jeune fille romanesque taient remplies d'un
pouvoir dangereux, et si nos lecteurs veulent bien se rappeler que celui
qui les profrait tait un homme dou des charmes personnels les plus
rares, ils cesseront de s'tonner de voir Antoinette rester confuse,
avec la conviction qu'elle devait rpondre, dans une certaine mesure, 
l'amour qu'on venait de lui vouer.

Cependant, aucune rponse ne se fit entendre, pas mme la petite
monosyllabe _oui_ que Sternfield implorait si ardemment. S'apercevant
que les instants, qui taient pour lui une occasion prcieuse, passaient
rapides. Audley se jeta tout--coup  genoux devant elle, et, prenant sa
main dans la sienne, il renouvela sa demande avec une ardeur encore plus
passionne que la premire fois.

En ce moment, le bruit d'une porte qu'on fermait  l'extrmit du
corridor, vint frapper Antoinette qui s'cria vivement:

--Levez-vous, pour l'amour du ciel! Major Sternfield, relevez-vous!
j'entends venir quelqu'un.

--Qu'est-ce que cela fait? Antoinette, je reste dans cette position
jusqu' ce que je reoive quelque esprance, quelque mot
d'encouragement, jusqu' ce que vous m'ayiez rpondu oui.

--Alors, _oui!_ rpondit Antoinette d'une voix agite et
presqu'inintelligible. Relevez-vous de suite.

--Merci! merci! murmura-t-il en portant  ses lvres la main qu'il
tenait encore dans la sienne et en passant rapidement dans l'un de ses
doigts un superbe jonc d'opale, sceau de leurs fianailles.

Madame d'Aulnay entra en ce moment, et un lger et joyeux sourire
traversa sa figure en promenant ses regards des traits rguliers de
Sternfield qui brillaient de triomphe,  la contenance embarrasse et
contrainte de sa cousine.

La Major ne prolongea pas sa visite: il avait compris que son dpart
serait d'an grand soulagement pour sa timide fiance. Mais il ne partit
pas sans avoir pralablement amen Madame d'Aulnay dans l'embrasure
d'une fentre et lui avoir dit tout bas:

--Comment pourrai-je jamais vous remercier comme vous le mritez, bonne
et gnreuse amie? Ma dclaration a t favorablement accueillie!

Un sourire bienveillant fut sa rponse, et ds qu'il fut sorti, Madame
d'Aulnay alla se jeter sur un canap prs de sa cousine. Celle-ci ne
paraissait pas tre en veine extraordinaire de conversation. Ne voulant
pas forcer ses confidences, Lucille parla de choses indiffrentes et se
contenta de faire, apparemment sans dessein, un nouvel et pompeux loge
da Sternfield. C'en tait assez pour faire disparatre certains doutes
qui tourmentaient encore l'esprit de la jeune fille. Lorsque, aprs la
veille, Antoinette se leva pour souhaiter, suivant son habitude, une
bonne nuit  sa cousine, celle-ci s'empara de sa main, et remarquant
avec une feinte surprise l'anneau qui brillait  l'un de ses doigts,
elle l'embrassa d'une manire significative et lui fit de joyeuses
flicitations auxquelles la pauvre Antoinette ne rpondit que par une
lgre pression de main.

Un jour ou deux aprs, Jeanne vint annoncer au salon une visite pour
Mademoiselle de Mirecourt. L'air heureux et satisfait avec lequel elle
s'acquitta de cette tche, offrait un contraste frappant avec le ton
rechign par lequel elle annonait la visite des officiers d Sa Majest
le Roi Georges, pour lesquels, individuellement et collectivement, elle
se sentait une profonde antipathie.

--Qu'est-ce, Jeanne?

--C'est, Mademoiselle, un jeune Monsieur bien plus charmant que tous
ceux que nous avons vus dans cette maison depuis quelque temps.

Madame d'Aulnay sourit tranquillement en entendant ces paroles peu
polies, mais elle n'en fit aucune observation.

Aprs une pause, Jeanne reprit:

--Je suis certaine que Mademoiselle sera, contente de voir M.
Beauchesne.

--Louis Beauchesne! rpta la matresse de cans. Oh! Antoinette, il
apporte probablement quelque lettre, quelque message spcial de chez
toi. Aussi, je me sauve dans la Bibliothque; j'ai  parler  M.
d'Aulnay, mais je reviens bientt. Jeanne, faites monter de suite ce
_charmant_ jeune Monsieur.

--Quelques instants aprs, un jeune homme de vingt-cinq ans  peu prs;
d'une tournure franche et agrable, entra dans le salon. Il aborda
Antoinette avec une familiarit qui annonait une grande intimit, sinon
une profonde amiti, entre elle et lui. Aprs les premires questions
d'usage en pareille circonstance, la jeune fille crut s'apercevoir qu'il
y avait une contrainte peu ordinaire dans les manires de son ami. Elle
tait sur le point de lui demander la cause de cette gne, quand Louis
tira de sa poche une lettre qu'il lui remit, en lui disant d'une voix
quelque peu embarrasse:

--De votre pre, Antoinette.

Aprs cette courte information, le jeune homme se leva et se retira vers
la fentre.

Antoinette eut bientt dcachet la missive et commena la lecture de ce
qu'elle contenait. A mesure qu'elle parcourait, l'tonnement, la
perplexit et l'inquitude se peignaient tour--tour sur ses traits.
Enfin, n'y pouvant tenir, elle s'cria:

--Louis, connaissez-vous le contenu de cette lettre?

--Je pourrais peut-tre le deviner, quoique M. de Mirecourt ne m'en ait
pas inform, rpondit tranquillement celui-ci.

--Point de faux-fuyants, Louis: vous savez aussi bien que moi que mon
pre me prvient dans cette lettre, de la manire la plus soudaine et la
plus inattendue, qu'il vous a choisi pour tre mon futur poux, et que
je dois vous recevoir comme tel.

Beauchesne rougit un peu, mais il ne fit aucune rponse. La jeune fille
poursuivit avec vhmence:

--Eh! bien, vous ne dtes rien?--Certainement, vous avouerez avec moi
que la chose est parfaitement absurde et draisonnable.

--Pardonnez-moi, Antoinette,--et la voix tremblante du jeune homme
trahissait la mortification et le chagrin qu'il ressentait en
lui-mme,--pardonnez-moi, mais je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de
ridicule dans cette proposition. Vivant dans le mme cercle, appartenant
 la mme race et professant la mme religion, habitus l'un  l'autre
ds la plus tendre enfance.----

--Oui, c'est cela, dit-elle en l'interrompant, la familiarit amicale
dans laquelle nous avons grandi, l'un vis--vis de l'autre, nous a
appris  nous aimer mutuellement, mais seulement comme frre et soeur.

--Encore une fois pardonnez-moi, dit-il en s'efforant de sourire; dans
cette matire je suis juge plus comptent que qui que ce soit: or, je
puis vous assurer que mon amour est quelque chose de plus qu'une
affection fraternelle.

--Comme vous tes insupportable, Louis! J'espre que vous ne me parlez
de cette faon que pour me contrarier.

--Antoinette!--s'cria Beauchesne en s'approchant et en fixant sur elle
un regard pntrant,--Antoinette! soyez ptulante, svre si vous le
voulez, mais ne soyez pas injuste. Oui, je vous _aime_, et si
l'expression de mon amour ne prend pas le caractre de frnsie que les
hros de romans et de mlodrames se croient tenus d'afficher, elle n'en
est pas moins sincre ni moins entire.

Pauvre Louis! en ce moment mme, Antoinette faisait dans son esprit--au
grand dsavantage du jeune homme,--un parallle entre la dclaration
rationnelle et pleine de sincrit qu'il venait de lui faire, et les
paroles brlantes, les regards passionns qu'Audley Sternfield avait mis
en rquisition. Peut-tre ses penses se trahirent-elles au dehors, car
ce fut avec amertume que Beauchesne reprit presqu'aussitt:

--Mais j'oubliais une chose importante: voue avez peut-tre reu, depuis
votre arrive dans cette maison, les aveux de ceux qui sont passs
matres dans l'art o je ne suis, moi, qu'un pauvre novice. Quelles
faibles chances de succs ont alors mes paroles simples et pleines de
naturel, contre la brillante loquence de ces hommes d'pe qui ont
peut-tre fait profession d'amour sous une douzaine de cieux et courtis
autant de femmes: je lutte avec un singulier dsavantage. Vous oubliez
donc, Antoinette, que vous tes la premire idole que mon coeur a adore
secrtement, que vos oreilles sont les premires dans lesquelles j'ai
gliss des mots d'amour et de tendresse!

La vrit de quelques-unes des allusions qu'il venait de faire jetrent
Antoinette dans une confusion telle, qu'elle n'osa pas rpondre. Louis
crut lire dans cet embarras la justesse de ses reproches.

--Assurment, reprit-il d'une voix dans laquelle le regret avait
remplac l'amertume, assurment, cela ne peut pas tre: non, vous ne
pouvez pas avoir donn avec autant de prcipitation  un tranger
l'amour que vous refusez  un ami d'enfance prouv.

--Peu importe que cela soit ou ne soit pas, rpondit la jeune fille
profondment touche par ces dernires paroles; mais je vous prie de ne
pas m'en vouloir si je vous avoue franchement, dans toute la sincrit
de mon me, que je ne pourrai jamais vous rendre amour pour amour.

--Qu'il en soit ainsi! rpliqua-t-il d'une voix qu'il s'effora de
rendre calme mais qui trahit par un tremblement de ses lvres la pnible
motion qu'il prouvait. A tout prendre, il vaut mieux que nous sachions
ds maintenant  quoi nous en tenir l'un et l'autre. Seulement, puisse
celui que vous avez choisi se montrer aussi aimant, aussi sincre que je
l'aurais t!

Il s'tablit alors un silence qui fut bientt rompu par Antoinette qui,
d'une voix pleine de trouble, s'cria tout--coup:

--Je crains que papa soit fch contre moi. Paraissait-il tenir beaucoup
 notre mariage?

--Tellement, qu'il n'avait pas mme entrevu la possibilit de l'insuccs
de ma dmarche.

--Alors je puis supposer que ds qu'il aura connaissance de l'tat exact
des choses, il s'empressera de venir ici, irrit, pour me gronder au
point de me faire mourir de chagrin.

Et ses yeux se remplirent de larmes  la perspective que son imagination
venait d'voquer.

Beauchesne, touch,--malgr les amers dsappointements qu'il venait
d'prouver,--des craintes naves de sa cruelle amie, voulut calmer ses
alarmes; il l'assura que M. de Mirecourt tait trop juste, trop
indulgent, pour blmer sa fille d'avoir refus sa main l o elle ne
pouvait donner son coeur.

--Ah! c'est ce que je ne sais pas. Papa est bon sans doute, mais il
n'entend pas souffrir d'objections d'aucune sorte. Cher Louis, si vous
vouliez seulement tre assez gnreux pour me venir en aide?

--De quoi s'agit-il? demanda-t-il d'un ton bref.

--C'est, lorsque vous serez de retour  la maison, de rendre compte 
papa des sentiments que vous devriez avoir rellement, de lui dire que,
comme mes affections ne correspondent pas aux vtres, vous vous dsistez
de vos prtentions  ma main.

--Trs-certainement je ne ferai point cela, Antoinette de Mirecourt,
rpondit-il d'un air dans lequel on pouvait voir un mlange d'irritation
et d'ironie. Tenez-vous pour heureuse que je ne lui dise pas que je suis
dispos  vous attendre, serait-ce sept ans encore, comme autrefois
Jacob a attendu pour sa femme.

--Eh! bien, alors, Louis, dites-moi que vous me pardonnez tout ce qui
vient de se passer; dites-moi que nous serons toujours aussi bons amis
que nous l'avons t jusqu'ici.

Il et t difficile de rsister  ce regard si touchant,  cette voix
si loquente,  ce ton suppliant. Saisissant donc, dans un lan de
gnreuse passion, la main de la jeune fille, Beauchesne rpondit:

--Volontiers. Oui, puisque nous ne pouvons tre unis, restons au moins
bons amis.... Mais je dois me retirer; j'ai des affaires pressantes qui
m'appellent.

--Vous ne partirez certainement pas avant d'avoir vu Madame d'Aulnay:
elle vous en voudrait normment.

--Franchement, je prfre me passer aujourd'hui du plaisir de la voir.
Aussi bien, je dois vous avouer que je ne l'ai gure en trs-grande
estime.

--Vous voulez plaisanter sans doute. Elle s'attend  ce que vous allez
rester ici, et elle serait fche contre moi si je vous laissais partir
sans la voir. Attendez-moi un petit instant, je m'en vais la chercher.

Durant son absence, un nouveau visiteur, le Major Sternfield, entra dans
le salon. En l'apercevant, le jeune Beauchesne, avec la courtoisie qui
caractrisait ses manires, s'inclina; mais le brillant officier, se
drapant sous cet air de hauteur, sous ce dandysme superbe qu'il avait au
moins le bon esprit de cacher lorsqu'il se trouvait en prsence de
Madame d'Aulnay, de sa cousine et de ses amis, ne daigna pas lui
remettre son salut, et se contenta de jeter sur lui un regard
inquisiteur comme s'il eut voulu lui faire subir un examen; puis, se
jetant dans le fauteuil qu'Antoinette venait de quitter et sur le bras
duquel elle avait laiss son mouchoir, il se mit industrieusement 
pousseter ses bottes avec sa petite canne  poigne d'agate.

Dtermin  faire sentir  ce beau Monsieur que l'impertinence arrogante
n'est la prrogative d'aucune classe et d'aucune profession, Beauchesne
traversa l'appartement et vint se placer prs de la glace devant
laquelle il se mit  arranger sans crmonie son col et ses cheveux, et
ce avec une suffisance qui semblait rivaliser en impertinence avec le
dandysme insolent de Sternfield.

Lorsque les Dames entrrent, usant de son privilge d'ami intime, Louis
s'avana vers elles languissamment s'informa ngligemment de leur sant,
et s'assit ensuite avec une nonchalance qui ressemblait passablement 
celle dont le Major venait de donner un chantillon.

Celui-ci, s'apercevant enfin que ce hardi campagnard, comme il le
qualifiait, cherchait  le tourner en ridicule, lui lana un regard
plein de colre. Comprenant alors la situation qu'elle avait souponne
de prime-abord, Madame d'Aulnay s'empressa de dire:

--Venez donc ici, Louis; j'ai  vous faire une question au sujet de mon
oncle de Mirecourt.

Et elle l'entrana dans le passage, comme si elle eut  lui parler
confidentiellement. Ds qu'ils furent seuls, elle lui demanda, moiti
fche, moiti srieuse: "quelle impression il voulait donner  son
visiteur de l'urbanit canadienne?"

--La mme que celle qu'il m'a donne de la politesse britannique,
rpondit-il froidement. Mais dites-moi, Lucille, au nom du ciel, est-ce
que ce fat lgant est le prtendant d'Antoinette?

--Il est certainement un de ses Fervents admirateurs; je crois mme
qu'il est quelque peu favoris. Mais, Louis, vous ne devez pas en parler
aussi lgrement, et le traiter avec autant de ddain: le Major
Sternfield est un homme qui possde de rares avantages, et.....

--Tenez, Lucille, cela suffit, dit-il en l'interrompant et en se
dbarrassant de la lgre treinte o elle le tenait. Grand bien lui
fasse, la pauvre enfant! car elle s'apercevra avant peu que ce qu'elle
prend pour de l'or pur n'est que du cuivre.... Non, je ne puis rester
aujourd'hui: n'insistez pas davantage, faites mes adieux  Antoinette.
Au revoir.

Et, se dgageant encore une fois de la main qui cherchait  le retenir,
il s'lana au dehors.

Madame d'Aulnay resta un moment pensive.

--Certainement, se dit-elle, voil un prtendant dsappoint!

Puis elle revint au salon en songeant quel sacrifice ce serait que de
donner  Antoinette un mari comme Louis Beauchesne.




XI.


Le Major Sternfield, dont la bonne humeur avait t affecte par sa
rencontre avec le jeune Beauchesne, ne prolongea pas sa visite.

Ds qu'il fut sorti, la lettre que Louis avait apporte fut lue de
nouveau et discute par les deux cousines. Madame d'Aulnay fit remarquer
triomphalement que le ton quelque peu arbitraire, quoique bienveillant,
du petit message paternel, tait une preuve irrsistible de la vrit de
sa thorie au sujet de l'inqualifiable tyrannie des pres sur leurs
filles, quand les affections de celles-ci sont en question. Les
conjectures de Lucille sur les extrmits probables auxquelles M. de
Mirecourt en viendrait certainement pour l'accomplissement de ses vues
jetrent Antoinette dans un tat de fivreuse insomnie, et elle ne put
dormir de la nuit.

Le lendemain matin, un violent mal de tte la retint dans sa chambre; de
sorte que lorsque Sternfield vint pour lui apporter quelques livres de
littrature, il ne trouva au salon que Madame d'Aulnay. Il n'eut
cependant pas lieu de le regretter, car Lucille profita de ce
tte--tte pour lui communiquer le contenu de la lettre de M.
Mirecourt, pour l'informer des fcheux prjuges que le pre d'Antoinette
avait contre les trangers et de la dclaration formelle qu'il avait
faite: que jamais il ne permettrait  sa fille de se marier avec l'un
d'eux.

Ce jour-la, la visite du militaire fut encore plus longue que
d'habitude, et si, quand il se leva pour partir; un oeil curieux eut pu
pntrer dans l'intrieur du salon, il aurait aperu Sternfield tenant
la main de Madame d'Aulnay et faisant d'une voix loquente et avec des
yeux suppliants une demande pressante. Pendant longtemps la jeune femme
hsita et flotta dans l'indcision; mais enfin, vaincue par ses
instances, elle inclina lgrement la tte en signe d'assentiment.

--Merci! merci! gnreuse et sincre amie, s'cria-t-il chaleureusement;
vous nous sauvez, Antoinette et moi.

--Je n'en sais pas encore tout--fait certaine, car je ne puis faire que
trs-peu pour vous: tout dpend de votre influence sur ma cousine mme.
Mais, revenez cet aprs-midi, et je vous fournirai l'occasion de
poursuivre votre dmarche.

Madame d'Aulnay tint parole. Lorsque, quelques heures plus tard, le
Major Sternfield revint,--Antoinette et elle tant au salon,--elle donna
pour prtexte une lettre qu'elle avait  crire, et sortit. Chose assez
singulire et qui dut frapper la cousine de Lucille, pendant qu'elle
tait seule avec le militaire, aucun des visiteurs qui se prsentrent
ne fut admis.

Ds que Sternfield se fut retir, Antoinette se sauva dans sa chambre,
les joues couvertes d'un vif incarnat, les sourcils froncs, et s'y mit
 marcher avec agitation de long en large. Madame d'Aulnay, qui la
suivit de prs, la trouva dans cet tat.

--Qu'y a-t-il donc? s'cria-t-elle. Serais-tu encore malade?

--Malade et malheureuse! rpondit la jeune fille d'un ton oppress.
Dois-je ou ne dois-je pas me confier  toi, Lucille?

Et ses yeux se promenaient doucement sur la figure de sa cousine, comme
pour y surprendre quelque signe de sympathie.

Mais, hlas! les traits de Madame d'Aulnay ne laissaient aucunement
deviner qu'elle tait dj au fait de ce que sa cousine voulait lui
confier. Oh! si le bon ange eut pu alors parler  Antoinette, comme il
l'aurait mise en garde contre un mentor aussi dangereux! comme il
l'aurait avertie de placer ailleurs sa confiance! Mais la voix de
Lucille tait si tendre, sa contenance si entranante, elle lui fit tant
de douces caresses, lui dclara son affection et le dsir qu'elle avait
de promouvoir son bonheur avec des paroles si loquentes, que la pauvre
enfant a'y laissa prendre. Peu  peu elle apprit que Sternfield, avec un
instinct merveilleux,--ainsi que le disait Antoinette dans sa nave
simplicit,--avait devin le contenu de la lettre de son pre, et qu'il
avait employ toutes les instances et tous les arguments possibles pour
la faire consentir  un mariage secret.

--Et quelle rponse lui as-tu donne, chre?

--Ncessairement, j'ai refus premptoirement. Lucille! tu es aussi
imparfaite que Sternfield lui-mme de me faire cette question.

--Eh! bien, enfant, dis-moi ce que tu voudras, mais je ne blme pas
aussi fortement sa proposition que tu parais le faire. Une fois maris,
ton pre n'aura plus d'autre alternative que celle de te pardonner et de
te recevoir de nouveau dans ses faveurs, tandis que maintenant il te
dfendra ce mariage avec tant de menaces, que tu n'oseras pas lui
dsobir.

--Alors, s'il agit ainsi, je me soumettrai, rpliqua tristement
Antoinette. Je ne puis, je ne veux pas le tromper  ce point.

--Comment, te soumettre! renoncer  un homme que tu aimes pour un
caprice paternel! sacrifier le bonheur de toute ta vie pour un simple
prjug!------

--Les devoirs et l'affection filiale ne sont ni des caprices, ni des
prjugs, interrompit la jeune fille avec indignation. Papa a toujours
t pour moi bon et indulgent: le tromper d'une manire aussi terrible,
serait rpondre bien indignement  sa tendresse.

--Peut-tre as-tu raison, mon enfant; aussi bien, je commence  croire
qu'il te serait indiffrent de lui obir en tout point. Louis fera un
bon mais ennuyeux mari, et si jamais ton bonheur conjugal devient
quelque peu monotone, si jamais tu as  regretter l'irrvocable pass,
du moins ta soumission filiale et ta conscience seront pour toi un
ddommagement.

--Lucille! tu es trs-contrariante aujourd'hui. Refuser un mariage
secret avec le Major Sternfield est une chose, et pouser Louis
Beauchesne en est une autre.

--Oh! tu verras que ces deux choses sont parfaitement synonymes l'une de
l'autre, chre cousine. Mon oncle de Mirecourt n'est pas un homme avec
lequel on puisse badiner, et ton refus d'accepter le mari qu'il te
choisit serait aussi inutile que les efforts du petit oiseau pour
s'chapper de la main puissante qui veut le mettre en cage..... Mais,
chre enfant, tu parais fivreuse; couche-toi et dors: la nuit porte
conseil.

Hlas! c'est ce que fit Antoinette, au lieu de recourir  la source de
lumire qui aurait si infailliblement guid ses pas au milieu des
dangers qui l'environnaient.

Pendant les deux jours suivants, elle vita soigneusement de prononcer
mme le nom de Sternfield et d'avoir aucune conversation,  son sujet,
avec Madame d'Aulnay. Celle-ci commenait  croire que les chances du
bel Anglais taient bien risques, quand arriva un secours inespr
d'une source dont on tait loin d'en attendre. C'tait une lettre svre
et imprieuse de M. de Mirecourt dans laquelle celui-ci annonait qu'il
venait d'apprendre d'une Dame rcemment arrive de Montral les
flirtations notoires d'Antoinette avec certain militaire Anglais, et que
dans une semaine il viendrait  la ville pour mettre fin  ce genre de
socit, en pressant le mariage de sa fille avec le mari qu'il lui avait
destin.

Cette lettre, certainement mal-avise et arbitraire, qui corroborait si
bien les rcentes prdictions de sa cousine, eut un pernicieux effet sur
l'esprit dj indcis d'Antoinette.

Elle recourut, cette fois encore, aux conseils de Lucille. Il est
inutile d'ajouter dans quel sens celle-ci se rendit  ses prires. Ds
lors, elle ne parla plus que d'un mariage secret immdiat comme tant la
seule alternative qui restait  la pauvre jeune fille.




XII.


Un autre sujet d'inquitude, tait l'absence prolonge du Major
Sternfield qui, depuis le rejet plein d'indignation de sa proposition
par Antoinette, n'tait pas revenu chez Madame d'Aulnay.

Que ce ft le rsultat du dsappointement qu'il avait prouv ou simple
calcul de sa part, c'est ce qu'il est impossible de dire. S'il tait mu
par ce dernier motif, il faut avouer qu'il se montra tacticien des plus
habiles, car son absence le servit plus que sa prsence aurait pu le
faire. Laisse presqu'entirement  elle-mme,--car elle se trouvait
trop malheureuse pour recevoir au salon, avec sa cousine, les nombreux
visiteurs qui se prsentaient;--effraye par la pense que, son pre
pourrait forcer son mariage avec Louis, ou lui faire sentir tout le
poids de sa colre si elle rsistait, elle comprit, avec une douleur
qu'elle aurait cru auparavant impossible, l'tendue de la privation o
elle se trouvait des mots si doux, des protestations si tendres d'Audley
Sternfield.

Madame d'Aulnay qui, un peu par bienveillance pour Antoinette et pour
Sternfield dont elle ne croyait le bonheur possible que dans le mariage,
et un peu par simple sentimentalisme avide d'motions quelconques, tait
dtermine  amener a'il tait possible leur union, loin de faire ce qui
tait en son pouvoir pour allger la position malheureuse dans laquelle
se trouvait sa cousine, s'efforait au contraire d'en augmenter le
critique.

Elle en tait arrive au point de regarder, comme invitable le mariage
d'Antoinette avec un homme qu'elle n'aimait pas, et elle la plaignait en
consquence; puis elle blmait sa timidit, condamnait son obstination 
rejeter les propositions d'union de celui que son coeur chrissait Elle
ne manquait jamais de terminer ces exhortations en rptant qu'une fois
maris, les deux jeunes gens obtiendraient facilement le pardon de M. de
Mirecourt; tandis que si ce pre entt ne rencontrait pas d'autres
obstacles que celui de la volont de sa fille, il mettrait certainement
 excution le projet de la marier  Louis Beauchesne. Quelques fois
mme elle s'tonnait de l'absence prolonge du militaire et elle
l'expliquait en disant que, dcourag par la froideur d'Antoinette et
par le refus aussi ddaigneux qu'il avait essuy, il avait port ses
intentions d'un ct o on les avait, acceptes avec orgueil. Aprs ces
funestes entretiens, elle laissait la malheureuse jeune fille  ses
rflexions, son visage trahissant la confusion, o elle se trouvait, et
son pauvre coeur plus douloureusement malade que jamais.

Un jour  la fin d'un de ces entretiens o Madame d'Aulnay avait dploy
tous ses perfides raisonnements, la jeune femme s'tait leve pour aller
se prparer  une promenade: Antoinette avait refus de l'accompagner.

--Eh! bien dit-elle,  tout prendre, il vaut peut-tre mieux que
Sternfield ait cess ses visites ici, car elles n'auraient eu d'autre
rsultat que de vous rendre tous deux plus malheureux. Dans deux jours
au plus tard ton pre sera arriv, et avant un mois tu seras la femme
trs-aimante et trs-obissante de Louis Beauchesne.

--Jamais! s'cria Antoinette avec vhmence: jamais! Je resterai plutt
et je mourrai fille.

En ce moment mme, son esprit fut frapp par la pense de l'inflexible
volont de son pre. De dcouragement, elle laissa glisser sa tte sur
ses mains appuyes au bord de la table, et elle tomba dans une
douloureuse rverie. De son pre, ses penses se portrent sur ce volage
Audley qui s'tait si tt lass de l'attitude suppliante d'un amoureux,
et les battements prcipits de son coeur  mesure que l'image du bel
officier s'levait dans son esprit malgr l'irritation o elle tait,
lui disaient plus nergiquement que jamais qu'en ce moment du moins elle
ne devait pas tre la fiance de Louis.

Le bruit de la porte d'entre qu'on venait d'ouvrir et qui annonait
l'arrive de quelque visiteur, ne fit qu'accrotre son excitation; et,
comme la porte de la chambre o elle se trouvait n'tait pas ferme,
sans mme lever la tte:

--Jeanne, s'cria-t-elle avec impatience, je n'y suis pour personne!

--Encore moins pour moi que pour les autres, Antoinette! demanda
derrire elle une voix mlodieuse et tendre.

Elle se releva d'un soubresaut et retourna la tte; ses regards
rencontrrent les yeux noirs et suppliants d'Audley Sternfield qui lui
demandaient plus loquemment que la parole la faveur de le recevoir.

--Ma bien-aime, continua-t-il, pardonnez-moi cette fois au moins, pour
avoir cart Jeanne et m'tre prsent devant vous sans me faire
annoncer; mais je viens d'apprendre que M. de Mirecourt arrive demain,
et j'ai  vous faire part de choses que vous devez savoir. Dites-moi
d'abord que vous me pardonnez?

Et il s'empara d'une des mains d'Antoinette que celle-ci lui abandonna
en se dtournant.

--Je suis venu implorer mon pardon; pour les contrarits que je vous ai
causes dans notre dernire entrevue; je suis venu expier ma folie et
mes extravagances!

--Au moins, vous avez pris votre temps, rpondit la jeune fille en
rprimant un lger tremblement de lvres.

 imprudente Antoinette! comme elle trahissait sa faiblesse par ce naf
reproche! Le sourire de triomphe qui se peignit sur le visage de
Sternfield, dit assez qu'il ne laissait pas passer cet aveu inaperu.
Cependant, ce fut avec une profonde humilit qu'il continua, en
s'asseyant prs de la jeune fille:

--Vous m'avez banni de votre prsence, chre Antoinette, et je n'ai pas
os chercher  vous revoir jusqu' ce que votre colre, que ma
prsomption avait peut-tre provoque avec raison, ft au moins un peu
adoucie.

Mais  quoi servirait-il de suivre cet homme rus du grand monde qui
savait si bien faire jouer son amour, sa passion et son dsespoir! Quel
moyen de rsistance pouvait avoir contre lui cette faible et
complaisante enfant que ne soutenaient plus les principes religieux aux
saints enseignements desquels elle avait  dessein ferm son coeur? Le
tentateur, ainsi qu'on aurait pu le prvoir, triomphait; et, comme il
renouvelait pour la vingtime fois ses propositions d'un mariage
immdiat, elle pencha sa tte sur son paule, et fondit en larmes.

--A ce soir, ma bien-aime, dit-il en portant et reportant  ses lvres
sa main froide qui dj n'opposait plus qu'une bien faible rsistance.

Les larmes de la jeune fille continuaient  couler, mais elle ne
rpondait pas. Cependant, dans ce silence mme il y avait une rponse
suffisante pour le militaire; il continua:

--L'excellente Madame d'Aulnay doit nous favoriser comme, d'ailleurs,
elle l'a toujours fait, et ici mme, dans son salon, le Docteur Ormsby,
chapelain du rgiment, va nous unir par ces liens sacrs qui me
donneront le droit prcieux de vous appeler ma femme.

--Le Dr. Ormsby! rpta Antoinette d'un air gar qui prouvait qu'elle
comprenait alors pour la premire fois les circonstances exceptionnelles
d'un mariage secret.

Oui, il en devait tre ainsi. Aucun prtre catholique ne voudrait pas,
ou n'oserait pas la marier ainsi secrtement. D'un autre ct, son pre
tait attendu d'un jour  l'autre: il n'y avait donc plus de temps pour
l'hsitation et le dlai. Bien que, depuis son arrive chez Madame
d'Aulnay, elle eut perdu beaucoup de cette pit, de cette droiture de
sentiments qui avaient t ses qualits dominantes dans la maison de son
pre, quelle que ngligente qu'elle et t, depuis quelque temps, dans
ses prires, dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, elle
n'avait pas cependant encore perdu les immuables principes dans lesquels
elle avait t leve; ce qui lui en restait suffisait pour la faite
reculer devant l'ide d'un mariage clandestin qui ne recevrait pas la
sanction de son pre et cette bndiction religieuse que, ds sa plus
tendre enfance, elle avait t habitue  considrer comme essentielle 
la crmonie nuptiale.

Voyant augmenter son trouble, et en devinant parfaitement la cause,
Sternfield se mit  faire l'loge du Dr. Ormsby qu'il reprsenta comme
un homme bon et digne, et insinuer en mme temps combien lgre tait la
diffrence des crmonies.

--Ah! oui, interrompit Antoinette en frissonnant; pour vous ce n'est
qu'une crmonie, mais pour moi c'est et ce devrait tre un sacrement.

--Mais, ma bien-aime, notre union, si vous le dsirez, sera de nouveau
clbre et bnie par un ministre de votre religion, ds que M. de
Mirecourt aura t inform de notre mariage, ou avant,--ds demain--si
vous l'exigez. Antoinette! ma chre Antoinette! il y a-t-il quelque
chose qu'un amour aussi profond que le mien hsiterait  vous accorder?

Silencieuse mais non convaincue, elle ne fit aucune rponse, car en ce
moment l'amour parlait dans son coeur plus fort que les principes.

Aprs avoir ainsi vaincu toutes les objections, renvers tous les
obstacles, Sternfield se mit alors  faire de nouvelles protestations
d'amour et de reconnaissance, sans paratre remarquer, dans l'orgueil de
son triomphe, que des pleurs coulaient en abondance sur les joues ples
de la jeune fille, et que la petite main qu'il tenait dans la sienne
tait froide comme un glaon.

Cette entrevue un peu singulire fut interrompue par l'arrive de Madame
d'Aulnay. Un simple coup-d'oeil jet sur la contenance heureuse et
triomphante de Sternfield et sur le visage agit de sa cousine suffit 
Lucille pour se rendre de suite un compte exact de l vritable
situation. A son arrive, Antoinette se leva, et elle se prparait 
quitter l'appartement, quand Audley, s'emparant de sa main sur laquelle
il dposa un baiser ardent, lui dit  demi-voix:

--Antoinette!  ce soir,  sept heures?

--Eh! bien, Major Sternfield, je vois que vous avez diligemment mis
votre temps  profit, puisque le jour et l'heure sont arrts, dit
Madame d'Aulnay ds qu'Antoinette fut sortie.

Elle fixait en mme temps sur lui un regard pntrant.

Peut-tre le joyeux triomphe qui rayonnait sur son beau visage
a'opposait-il aux ides sentimentales qu'elle s'tait faites de ce que
devait tre en pareille circonstance l'amour d'un homme passionnment
amoureux; peut-tre mme commenait-elle  concevoir des craintes sur le
bonheur futur de sa cousine, ce dont jusque-l elle n'avait pas eu le
moindre souci; mais ces soupons et ces rflexions disparurent aussitt,
car Sternfield, qui avait probablement devin sa pense, s'avana vers
elle en s'criant:

--Ma chre Madame d'Aulnay, mon excellente amie, vous qui, avec une
indulgence et une patience dont je vous serai ternellement
reconnaissant, avez pris part  toutes mes penses,  toutes mes
esprances et  toutes mes craintes, ne vous tonnez pas de me voir ivre
de joie: Antoinette a promis d'tre, ce soir mme, ma femme, par le plus
sacr des sacrements. O la meilleure des amies! laissez-moi
m'agenouiller devant vous pour vous exprimer mes remerciements et ma
gratitude sans bornes.

Le beau militaire paraissait rellement sincre. Aussi, sentant ses
craintes compltement calmes, Lucille lui rpondit, en souriant avec
bont:

--Assez, Major Sternfield; je crois en votre sincrit. Et maintenant,
puisque cette crmonie solennelle doit vritablement avoir lieu ici ce
soir, permettez que je vous donne cong, car j'ai beaucoup  faire.

La jeune homme porta  ses lvres la jolie main qui lui tait prsente,
sans rencontrer aucune rsistance de la part de la coquette Lucille qui
tait galement fire de ses jolis doigts, effils et de ses bagues, et
qui ne tenait pas le moins du monde  les cacher.

Ds qu'il fut parti, Madame d'Aulnay se mit en frais d'entrer en
besogne. Elle ne chercha pas de suite  voir Antoinette, l'tat dans
lequel elle l'avait trouve en entrant lui faisant croire avec raison
que ce serait un moment mal choisi pour la conversation. Elle se rendit
donc dans sa chambre  elle, sonna Jeanne, et s'enferma avec elle
pendant une demi-heure pour lui donner des instructions concernant les
dtails du mnage. De l, elle alla trouver, M. d'Aulnay et passa une
autre demi-heure avec lui; elle se contenta de lui dire qu'Antoinette et
elle attendaient pour le soir une couple d'amis qui devaient venir
passer la veille avec elles, sachant bien que cette seule dclaration
suffirait pour tenir son mari dans la Bibliothque. Dj le jour
tombait. Aprs avoir, en passant, jet un coup d'oeil dans les salons
afin de s'assurer que les lumires et le feu taient bien allums, elle
monta  la chambre de sa cousine.

Antoinette tait prs de la fentre, le front appuy sur les vitres,
comme en contemplation devant la tempte qui svissait au dehors, devant
les normes flocons de neige qui, pousss par un vent violent, venaient
fouetter les carreaux, ou s'amassaient en masses compactes,
obscurcissant la terre et le firmament.

Son impatience tait jusqu' un certain point justifiable, car
Antoinette portait encore la robe sombre qu'elle avait depuis le matin;
aucun vtement d'apparat, aucun ruban, aucune fleur attestaient par leur
prsence hors de la garde-robe que la jeune fille et l'intention de
faire une toilette plus convenable pour la circonstance. Mais
lorsqu'elle tourna vers Lucille son petit visage ple qui portait
l'empreinte des larmes, celle-ci en eut piti et se crut tenue de la
consoler au lieu de lui faire des reproches.

--Viens ici prs du feu, mignonne, dit-elle avec bont; car tu prendras
du froid prs de la fentre. De plus, il est temps que tu dcides
comment tu dsires tre mise ce soir, car il faut que tu paraisses de
ton mieux.

La jeune fiance ne rpondit pas, mais l'abattement qui se lisait sur sa
figure ordinairement calme et joyeuse indiquait combien ces dtails
secondaires lui taient indiffrents dans ce moment. Durant la dernire
heure, un rude combat, aussi violent que la tempte du dehors qu'elle
regardait passer, s'tait livr dans son coeur; de meilleures penses,
de bonnes inspirations avaient puissamment lutt contre les raisons
qu'elle se donnait pour remplir sa promesse vis--vis de Sternfield. La
lutte n'tait pas encore acheve; car Madame d'Aulnay justement alarme
de sa pleur et du silence qu'elle observait, ayant rpt ce qu'elle
venait de dire, Antoinette s'cria:

--Lucille, je ne puis, je n'ose pas m'aventurer dans ce sentier fatal.
Ce serait une union maudite de Dieu et des hommes.

--Juste ciel, enfant! s'cria Lucille presque avec impatience: que rves
tu donc l? Il est cinq heures; le ministre et ton fianc doivent
arriver dans deux heures, et tu n'es pas encore prte!

Madame d'Aulnay se laissa tomber sur une chaise, en proie au plus grand
tonnement et  la plus vive indignation. Les destines d'Antoinette de
Mirecourt taient en ce moment dans la balance. Un mot de bon avis, un
regard d'encouragement lui auraient donn la force ncessaire pour
s'loigner du prcipice au bord duquel elle se trouvait. Mais, hlas! ce
mot ne fut pas prononc, ce regard ne fut pas donn. Au contraire, sa
compagne s'cria:

--Es-tu insense, Antoinette? es-tu tout--fait insense? Ton
consentement accord! ta promesse donne! ton fianc et le ministre qui
sont dj en route...!

--Mais, mon pre! Lucille, mon pre! interrompit la malheureuse jeune
fille, dont la pleur tait devenue mortelle.

--Ne me parles pas de ton pre! rpliqua, vivement Madame d'Aulnay dont
l'impatience avait dgnr en colre. Le mal, si mal il y a, sera
entirement son fait. Car quel droit a-t-il de te donner  Louis
Beauchesne, comme si tu tais une proprit dont il voudrait; se
dbarrasser. Dcides maintenant, et pour toujours, entre le mari qu'il
te destine et celui-que ton coeur chrit. Oui, choisis entre Louis
Beauchesne et Audley Sternfield!----

Mais je perds du temps en paroles inutiles, ma cousine, continua-t-elle
en adoucissant sa voix. Ton choix est dj fait, quoique ton coeur
opinitre se refuse  l'avouer. Je vois que je vais tre oblige de
faire ta toilette; j'en rends grce au ciel, car je suis dtermine  ce
qu'Audley soit fier de toi.




XIII.


Allant  la garde-robe d'Antoinette, elle en prit une robe de soie rose
qu'elle apporta  la jeune fille.

--Tu es trop ple, lui dit elle, pour porter du blanc ce soir;
d'ailleurs, comme nous devons tre  peu prs seuls, cela pourrait
exciter la curiosit des domestiques. Cette couleur anime donnera, en
outre,  ton teint la vivacit qui lui manque aussi compltement.

Sous les doigts habiles de Madame d'Aulnay, la toilette se fit
rapidement; mais cette promptitude n'empcha pas que le rsultat aurait
pu tre plus heureux si on y avait employ plus de temps. Le Major
Sternfield avait une fiance rellement belle.

--Descendons maintenant au salon, petite nerveuse, dit Lucille  sa
cousine. Tu dois t'y asseoir tranquillement pendant au moins une
demi-heure avant qu'_ils_ arrivent, car j'entends les battements de ton
coeur aussi distinctement que les mouvements de cette horloge.

Rendues au salon, Lucille prit un soin tout particulier  ne laisser 
Antoinette aucun moment de rflexion. Elle passa d'un sujet  l'autre
avec une volubilit, une rapidit bien au-dessus des forces de l'esprit
surcharg de sa jeune compagne. Une fois cependant, peut-tre de
lassitude, elle s'arrta, et il s'en suivit un long silence. Antoinette
tenait ses yeux fixement attachs sur le sol, et  la faveur de la lampe
qui projetait sur elle une vive lumire sa cousine put examiner plus
attentivement ses traits. Ils avaient une certaine expression qui ne put
empcher la crainte de se faire jour dans le coeur de la fire Madame
d'Aulnay au sujet de cette dmarche qu'elle encourageait qu'elle
imposait peut-tre  la jeune fille qu'on lui avait confie.
Tout--coup, et presqu'instinctivement, elle s'cria:

--Dis moi, chre Antoinette, n'est-il pas vrai que tu aimes sincrement
et profondment Audley Sternfield!

Pour la premire fois ce jour-l, quelque chose comme un sourire se
dessina sur le mlancolique visage de la pauvre enfant, quand elle
rpondit:

--Tu me l'as dit toi-mme une centaine de fois, aprs m'avoir
questionne et transquestionne encore plus minutieusement que ne le
ferait un avocat.

--Oui! mais est-ce que ton coeur ne t'a pas rpt la mme chose?

Antoinette ne rpondit pas d'abord; mais le souvenir de Sternfield avec
tout son amour pour elle, s'tant lev dans son esprit, un timide
sourire effleura encore ses lvres.

--Oui! rpondit-elle.

--Merci de cet aveu, tendre cousine! s'cria Madame d'Aulnay en
l'embrassant et en paraissant aussi heureuse du voir son inquitude
naissante dissipe, que Sternfield lui-mme aurait pu l'tre: merci
mille fois! Et maintenant, je vais sonner Jeanne pour qu'elle t'apporte
un verre de vin, car tu parais tre excessivement nerveuse.

Lorsque Jeanne se rendit  l'appel de sa matresse, celle-ci lui
recommanda de servir, ce soir-l, le souper dans le salon, "parce que,"
dit-elle, "j'attends une couple d'amis;" ce  quoi la soubrette
rpondit:

--Oh! Madame, personne, qui que ce soit, n'osera mettre les pieds dehors
ce soir; il fait un temps vraiment terrible.

Madame d'Aulnay se contenta, pour toute rplique, de sourire et de
penser en elle-mme qu'il faudrait une tempte encore plus furieuse pour
empcher au moins _un_ de ceux qu'elle attendait de venir. Au moment o
Jeanne fermait la porte derrire elle, une violente rafale vint branler
la fentre. Antoinette se leva pouvante.

--Ce n'est rien, chre, se hta de dire Lucille. Tout est pour le mieux:
cette tempte nous est des plus favorables, puisqu'elle nous donne
l'assurance que nous ne serons pas drangs ce soir durant la crmonie,
car aucune autre personne que celles que nous attendons ne viendra par
un temps pareil..... Ah! voici enfin nos amis, continua-t-elle en
s'interrompant tout--coup.

Elle venait d'entendre un bruit de voix et de pas qui accusaient
l'arrive des deux personnages attendus.

Deux minutes aprs, le Major Sternfield et le Docteur Ormsby, aprs
s'tre dbarrasss de la neige qui s'tait amasse sur leurs paletots,
entraient dans le salon. Le militaire prsenta aux deux Dames le jeune
chapelain du rgiment lequel ne rpondit que trs-brivement et presque
froidement  la flatteuse bien-venue de la matresse de cans.

Aprs le premier change de politesses, on s'assit. Le ministre se mit 
observer, d'un oeil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield
tait dj pench. Ni la nuance anime de sa robe, ni mme la prsence
de son fianc n'avaient fait natre la moindre couleur sur ses joues, ou
communiqu quelque animation  ses yeux. La physionomie du Dr. Ormsby
devenait plus srieuse, son attention plus soutenue,  mesure qu'il
continuait cet examen physiologique.

Cette scne un peu singulire se serait prolonge encore plus longtemps,
si Madame d'Aulnay, dj pique par le manque de galanterie dont son
nouvel invit clrical faisait preuve en ne tenant aucune conversation
avec elle, ne s'tait leve en disant:

--Ma chre Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si prcieux
que veut bien nous accorder le Dr. Ormsby.

Antoinette se leva  son tour, et d'une voix sche, presque vive:

--Je suis prte! dit-elle.

Madame d'Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s'approcha ensuite de
la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient dj
debout. Pendant un instant, le Dr. Ormsby regarda fixement Antoinette;
puis, s'adressant  elle:

--Vous me paraissez bien jeune, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et
c'est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans
quelques instants: avez-vous bien rflchi aux devoirs qu'il impose?
avez-vous bien pes toutes ses obligations?...

--Votre question me parait vraiment singulire et parfaitement inutile,
Dr. Ormsby, interrompit Sternfield d'un air sombre et courrouc.

--Je ne fais que remplir mon devoir, Major, rpondit le ministre d'une
voix grave et svre; ou plutt je crains de le dpasser, en remplissant
la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si
Mademoiselle de Mirecourt est encore dcide  contracter ce mariage
aussi secrtement et avec tant de prcipitation, il ne m'appartient pas
de m'y opposer.

En ce moment suprme, Antoinette rpta d'une voix presque
inintelligible:

--Je suis prte!

Quelques minutes aprs les mots solennels: "Que l'homme ne spare pas ce
que Dieu a uni," taient prononcs: Audley Sternfield et Antoinette de
Mirecourt taient mari et femme.

Aprs quelques mots de brves flicitations, le Dr. Ormsby se leva pour
partir. En vain Madame d'Aulnay le conjura-t-elle de rester pour prendre
quelques rafrachissements; en vain l'heureux mari lui-mme, qui avait
compltement recouvr sa bonne humeur, joignit-il ses instances aux
siennes: le ministre fut inbranlable.

Au moment o il donnait la main  Antoinette, celle-ci se pencha vers
lui et dit  voix basse, de manire  ne pas tre entendue des autres:

--Promettez moi de garder mon secret?

--Cette promesse, rpondit-il avec bienveillance, cette promesse, je
l'ai dj faite au Major Sternfield et je vous la renouvelle; je n'ai
pas besoin de vous dire qu'elle est inviolable.

--Merci!

Puis, levant un peu la voix:

--Dr. Ormsby, vous tes tmoin de cette dclaration que je fais devant
vous au Major Sternfield: tant que notre mariage ne sera pas connu du
monde, tant qu'il n'aura pas t de nouveau clbr par un prtre
catholique, nous ne serons, lui et moi, qu'amis l'un vis--vis de
l'autre.

Le Dr. Ormsby inclina gravement la tte, et sortit de la chambre. En le
reconduisant  la porte, le domestique s'tonna un peu de ce dpart
aussi  bonne heure: il tait bien loin de penser quelle terrible
influence avait eu, si court qu'il eut t, le sjour de cet tranger
dans la maison, sur la destine entire de deux des personnes qui se
trouvaient au salon.

Celles-ci taient restes autour de la table comme si rien
d'extraordinaire ne s'tait pass, Madame d'Aulnay et Sternfield
changeant quelques remarques banales sur les manires et la contenance
distingues du Dr. Ormsby. De temps  autre cependant, Lucille risquait
un coup-d'oeil furtif et inquiet sur la silencieuse Antoinette dont la
figure, de ple qu'elle tait auparavant, s'tait recouverte d'un carmin
clatant et fivreux tel que le froid rigoureux de l'hiver ou les
exercices violents auraient pu en causer.

Lorsque la porte se ft referme sur le ministre, la nouvelle marie
retira brusquement sa main de celle de Sternfield, et alla se verser un
grand verre d'eau qu'elle but d'un trait; ses doigts mignons tremblaient
tellement, qu'elle en renversa une partie sur sa robe de noce.

Pensant, tout naturellement, que les nouveaux maris devaient avoir
quelques mots  changer entr'eux, Lucille avait fait mine de se retirer
pour quelques instante, mais un regard inquiet et presque suppliant
d'Antoinette la dcida  rester. Ne voulant pas augmenter l'agitation
qu'elle lisait si clairement sur le visage de sa cousine, elle continua
un peu la conversation avec Sternfield, puis s'approcha de la fentre.
Pendant ce temps-l, arrt peut-tre par la mme crainte, Audley
rprimait avec peine les paroles brlantes qu'il sentait venir sur ses
lvres, et se contentait de quelques mots d'affection tranquille qu'il
savait tre les seuls que sa craintive jeune femme voudrait recevoir
dans ce moment d'agitation.

--Quelle affreuse nuit! s'cria tout--coup Madame d'Aulnay en tirant
les rideaux cramoisis qui taient rests ouverts. Il neige, poudre et
tempte de telle sorte, que les chemins vont tre bloqus pendant
plusieurs jours. Certainement, Antoinette, ton pre n'arrivera pas
demain.

"Quel bienheureux rpit!" fut sans doute la pense intime des trois
personnages, mais aucun d'eux n'osa l'exprimer. Seulement, Sternfield en
prit occasion pour s'informer avec un semblant d'intrt de la distance
que l'on marquait entre Valmont et Montral. Quelque temps aprs, Madame
d'Aulnay fit sonner le souper qui fut promptement servi. Chacun
continuait d'affecter un calme qu'aucun d'eux n'prouvait, et une autre
heure s'coula dans ces tentatives infructueuses. Enfin, par un regard
jet; vers l'horloge, Lucille avertit tacitement le militaire qu'il
tait temps, de se retirer.

Celui-ci, aprs lui avoir serr la main et renouvel ses sentiments de
gratitude, se tourna vers Antoinette, et, la pressant dans ses bras,
murmura  ses oreilles:

--Ma femme! ma chre femme!

Pendant un moment elle appuya sa belle tte sur l'paule de celui qui
venait d'tre dclar son mari. Tout--coup avec un sanglot touff:

--Audley! Audley! dit-elle, ne me faites jamais repentir de
l'irrvocable union que j'ai contracte ce soir!

Un embrassement fut sa seule rponse. Il se retira d'un pas lger et
l'air plein d'un fier triomphe qui n'tait certainement pas un reflet de
la figure de ses compagnes.

--Viens te reposer, mon Antoinette! dit Madame d'Aulnay quand elles
furent seules. Je vais t'accompagner dans ta chambre o je resterai
jusqu' ce que tu sois au lit.

La jeune fille--nous continuerons  l'appeler ainsi--obit passivement.
Quand elle eut t la belle robe dont elle s'tait revtue pour son
mariage, quand elle eut renferm dans son petit bonnet sa longue
chevelure qu'elle avait rejete en arrire,--ce qui la fit paratre
doublement jeune,--elle s'agenouilla sur son prie-Dieu, mais se releva
presqu'aussitt, en s'criant avec agitation:

--Lucille, je ne puis, je n'ose pas prier ce soir!

--Et pourquoi? petite capricieuse. Il me semble que la prire doit
t'tre doublement ncessaire, puisque tu as maintenant  prier pour un
bel homme, un mari dvou. Mais, ne t'en occupes pas ce soir; car,  ce
que je vois, tu es rellement malade: ta main est fivreuse. Couche-toi
immdiatement.

Antoinette se soumit passivement  ces injonctions, mais elle n'en
retira aucun repos, ni pour son corps, ni pour son esprit. Pendant
plusieurs heures, sa cousine fut oblige de s'asseoir  son chevet et de
la surveiller. Tantt une surexcitation nerveuse venait troubler son
sommeil, tantt elle prouvait des terreurs qui l'empchaient de fermer
les yeux; enfin, vers une heure du matin, elle tomba dans un profond
repos. Madame d'Aulnay se retira alors, plus inquite et trouble
qu'elle ne voulait se l'avouer  elle-mme.




XIV.


Le lendemain matin, la jeune fille se leva avec un mal de tte violent
qui la retint dans sa chambre toute la matine, au grand dsappointement
de Sternfield qui vint de bonne heure pour la demander et qui, n'ayant
pu pntrer dans la maison, grce au refus de Jeanne de le laisser
entrer, s'tait retir en fronant les sourcils d'une manire  exciter
 un haut degr le courroux de cette digne femme.

--On pourrait le prendre pour le matre de la maison, grogna-t-elle en
fermant violemment la porte sur lui. Ne paraissait-il pas en train de me
jeter de ct et d'entrer de vive force comme il l'a fait l'autre jour
quand il est venu demander Mademoiselle!

Elle ne manqua pas de prendre la premire occasion venue pour
communiquer  sa matresse ses ides sur ce sujet, et le froncement de
sourcils avec lequel celle-ci accueillit sa confidence lui donna plus de
satisfaction que Sternfield en aurait eu s'il eut pu en tre tmoin.

Antoinette descendit pour dner.

Les dames venaient de se lever de table et entraient dans le salon
pendant que M. d'Aulnay gagnait sa Bibliothque, quand le bruit d'une
voiture qui s'arrtait devant la porte annona que quelqu'un arrivait.

--Mon pre! s'cria Antoinette en devenant ple comme un marbre.

--Oui, c'est lui! dit  son tour Lucille qui venait de pousser une
reconnaissance vers la fentre. Qui l'aurait attendu par de pareils
chemins?... Et maintenant, chre enfant, pas de folles terreurs, pas de
tremblements nerveux! Si, par malheur, ton pre n'est pas d'une humeur
favorable; garde-toi bien de lui annoncer ton mariage  prsent: la
prcipitation gterait tout.

Quelques instants aprs, M. de Mirecourt--un homme de bonne apparence
appartenant  la vieille cole franaise,--entrait; et sa fille, pour
viter son regard pntrant, se jeta aussitt dans ses bras. Il
l'embrassa avec effusion; puis, prenant sa tte  deux mains, et la
regardant minutieusement:

--Je l'avais bien pens, petite, s'cria-t-il; mes craintes n'taient
pas vaines. Cette vie du grand monde, si gaie, si brillante, si anime,
n'est pas faite pour une enfant de la campagne comme toi. Quoi! tu
sembles avoir vieilli de trois ans depuis que tu m'as laiss! Tes joues,
il est vrai, sont encore vermeilles, mais ces petites mains brlantes
indiquent que leurs couleurs sont plutt celles de la fivre que de la
sant.

--Antoinette n'a pas bien dormi la nuit dernire, cher oncle, se hta de
dire Madame d'Aulnay qui se tenait derrire lui, la main appuye sur son
paule. Elle est extraordinairement nerveuse!

--C'est cela, ma jolie nice, rpliqua-t-il en souriant. Ce sont l des
subtilits d'une femme fashionable. Ma petite Antoinette, qui avait
l'habitude de me servir le djeuner tous les matins  sept heures et qui
y prenait part avec un excellent apptit, ne connaissait pas alors la
signification de l'tat nerveux.

--Mais, cher oncle, Antoinette n'tait qu'une petite fille, il y a
quelques mois; maintenant, elle est une jeune Demoiselle.

--Une Demoiselle  la mode, veux-tu dire, Lucille; mais ce n'est pas
tout: je trouve en elle un changement indfinissable que je ne puis
exprimer; peut-tre est-ce qu'elle est plus gracieuse, plus lgante, en
un mot qu'elle ressemble plus  ma charmante nice Madame d'Aulnay, avec
cette robe d'une mode nouvelle. Cependant, que cette apparence
extrieure de ma fille soit satisfaisante, c'est bien; mais je ne puis
admettre que je sois content d'elle sur d'autres points... Ah! tu peux
rougir, ajouta-t-il en voyant le visage d'Antoinette se couvrir d'un vif
incarnat. J'ai deux srieuses accusations  porter contre toi. D'abord:
pour quelles raisons as-tu rejet Louis Beauchesne, le mari que je
t'avais choisi, auquel je t'ai promise?

--Parce que, cher papa, je ne l'aime pas suffisamment pour devenir sa
femme.

--Ah! Lucille, Lucille! c'est l le fruit de ton travail, s'cria M. de
Mirecourt en inclinant sa tte vers la jeune femme en signe de
reproches. C'est prcisment ce que m'avait prdit Madame Grard lorsque
nous avons discut ensemble l'opportunit d'accepter pour Antoinette
l'invitation que tu lui avais faite de venir passer quelque temps avec
toi.

--Mais, mon cher oncle, je vous sais trop bon, trop juste, pour forcer
Antoinette d'unir son sort  celui d'un homme qu'elle n'aime pas.

--Elle aime Louis aussi bien que tu aimais M. d'Aulnay lorsque tu es
devenue sa femme: et qui osera dire que vous ne faites pas bon
mnage?... Mais trve de plaisanteries, ma dtermination est
inbranlable. J'ai donn  Antoinette carte blanche sur la conduite de
la maison, sur les affaires d'argent et sur les autres dtails
domestiques, mais je prtends conserver mon contrle sur ce point. Elle
connat Louis depuis trs-longtemps, elle l'a toujours trait avec une
bont pleine d'affection et elle sait apprcier aussi bien que moi son
caractre irrprochable sous tous les rapports, Louis est un excellent
_parti_, et je n'ai pas l'intention de sacrifier autant d'avantages
runis en faveur d'un romanesque caprice de petite fille. Ainsi, ma
chre Antoinette, prpare-toi  revenir  la maison demain, ou bien, si
je te laisse ici une semaine de plus, ce sera pour te permettre de
choisir ton trousseau, car dans un mois de ce jour Louis Beauchesne sera
mon gendre.

--Mais, cher, cher papa,--insista Antoinette avec des yeux larmoyants et
en jetant ses bras autour du cou de son pre--pardonnez-moi si je vous
dis que je ne puis pouser Louis. Je ferai,  part cela, tout ce que
vous voudrez, je retournerai ds demain  la campagne pour y vivre
clotre, si vous l'exigez...

--Bah! assez de ces folies, interrompit M. de Mirecourt en se
dbarrassant doucement de l'treinte o le tenait sa fille. J'ai pass
par-dessus la lettre singulire, je devrais plutt dire rebelle, que tu
m'as envoye la semaine dernire et dans laquelle tu me disais que tu ne
pouvais te rendre  mes dsirs, que tu ne voulais pas suivre mes
volonts; mais... Antoinette, mon enfant,... n'prouves pas trop ma
patience.

Il s'tablit alors un silence. Deux fois la jeune fille ouvrit la
bouche, comme si elle avait  parler; deux fois elle dirigea sur Madame
d'Aulnay un regard suppliant, l'implorant par cette muette attitude,
d'entrer dans les terribles explications.

--Eh! bien, est-ce entendu? demanda gaiement M. de Mirecourt, en se
mprenant sur le silence qui venait de suivre sa menace.

--Je crains bien que non, cher oncle.--Et la jolie main de Lucille se
posa de nouveau sur son paule.--Il peut y avoir un obstacle invincible
 cette union, un obstacle qui, probablement, ne peut pas tre surmont.

Madame d'Aulnay n'avait pas calcul la porte que ces paroles pouvaient
avoir et l'effet qu'elles produiraient: autrement, elle aurait hsit
avant de les prononcer.

Rejetant les mains qui se reposaient sur lui, M. de Mirecourt se leva,
et, promenant de l'une  l'autre un regard o brillait la colre, il
rpta d'un air svre:

--Un obstacle invincible! Ah! a, que veux-tu, que peux-tu dire,
Lucille? Mais, bah!--continua-t-il avec, moins de violence,--ce ne sont
l que des phrases romanesques et exagres comme tu as l'habitude d'en
faire,  moins sans doute,--et ici son regard s'assombrit,-- moins
qu'Antoinette se soit engage dans une ridicule amourette avec quelqu'un
de ces joyeux militaires auxquels on a si cordialement accord l'entre
de la maison. J'ai entendu parler des coquetteries et des absurdits qui
ont cours ici.

--Mon oncle! mon cher oncle! lui rpliqua doucement Madame d'Aulnay.

Cet appel plein de simplicit, fait d'un ton affectueux, calma un peu M.
de Mirecourt, mais ne l'empcha pas de continuer avec fermet:

--C'est inutile, Lucille: les mots tendres et les regards suppliants ne
m'empcheront pas de dire ce que j'ai  dire. Encore une fois, je le
rpte, j'espre que ma fille ne s'est pas oublie elle-mme au point de
s'engager dans un amour secret avec quelqu'un de ces messieurs trangers
 notre race,  notre religion et  notre langue.

--Mais si elle en avait agi ainsi, trs-cher oncle; si elle avait
rencontr un homme au caractre noble et bon qui,  part l'objection
souleve par sa qualit d'tranger, se serait montr digne, en toute
autre chose, d'inspirer de l'affection.....

--Eh! bien, alors, Madame d'Aulnay,--s'cria-t-il en l'interrompant et
en frappant la table avec une violence telle que les vases et les autres
objets qui s'y trouvaient en furent branls,--alors, la premire chose
qu'elle aurait  faire serait de l'oublier, car jamais, non jamais, elle
n'obtiendrait ni mon consentement ni ma bndiction.

--Le moment est arriv, pensa Antoinette, o nous ne devons plus
l'abuser, o nous devons lui dire qu'il n'y a pas sur la terre de
pouvoirs assez puissants pour empcher l'union qu'il condamne d'une
manire aussi absolue.

Ainsi pensait galement Madame d'Aulnay. Mais M. de Mirecourt en tait
rendu  un degr de colre tel, qu'effrayes, elles abandonnrent l'ide
de l'exasprer davantage.

--Ecoute-moi bien, Antoinette, et toi aussi, nice trop
officieuse,--reprit il aprs une courte pause qui avait t comme une
espce de rpit dans la tempte.--Je serai franc, explicite, avec vous
deux. Enfant, je te dfends d'avoir aucunes autres relations que celles
d'une courtoisie pleine de rserve, avec les personnes que je viens de
mentionner, et si dj tu t'es engage  l'un d'eux, brises
immdiatement cet attachement, sous peine d'tre dsavoue et dshrite
pour toujours.

--Oh! mon pre! dit Antoinette en joignant ses mains tremblantes: pour
l'amour de Dieu! rtractez ces paroles cruelles, elles sont trop
terribles!

Une crainte vague s'empara de M. de Mirecourt  cet appel passionn;
mais, comme c'est souvent le cas, sa colre ne fit que s'accrotre.
Prenant sa fille par le bras, il rpta avec une violence encore plus
terrible:

--Non, je ne les rtracterai pas, enfant opinitre et dsobissante.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit, et Louis Beauchesne entra. On
aurait pu lire sur sa figure un tonnement ml d'indignation  la vue
du spectacle qui se prsenta  lui; mais M. de Mirecourt, encore sous
l'influence de l'excitation, continua:

--Je disais  cette enfant entte que dans un mois, qu'elle le veuille
ou non, elle sera ta femme.

--Oh! M. de Mirecourt, rpondit le jeune homme avec amertume, je ne veux
pas d'une femme qu'on tranerait  l'autel malgr les dsirs de son
coeur. Mais n'exigez-vous pas d'Antoinette une soumission trop prompte?
Il y a  peine quinze jours que vous lui avez fait connatre vos dsirs:
vous devez lui accorder un peu plus de temps pour se prparer. Quoi! il
lui faudra au moins un mois pour se remettre de la scne d'aujourd'hui!

Et en disant ces mots, il jeta un regard de compassion vers Antoinette
qui tait appuye contre une chaise, la figure ple et agite.

M. de Mirecourt sentit son coeur s'adoucir. Pendant les dix-sept annes
que sa fille avait passes  l'ombre protectrice de son amour de pre,
jamais il ne lui avait adress des paroles aussi svres que celles dont
il venait de l'accabler. Se mprenant sur les craintes secrtes et
l'anxit qui la torturaient, il attribua son motion  la svrit dont
il venait de faire preuve  son gard.

--Prenez ce sige, Antoinette, continua Louis en lisant sur la figure de
son pre les sentiments qui s'agitaient en lui; asseyez-vous: je sais
que M. de Mirecourt va vous accorder six mois au lieu d'un, pour vous
permettre de rflchir, et pour prparer votre trousseau.

--Tu es un amoureux bien philosophe, Louis! s'cria M. de Mirecourt avec
sarcasme, plus philosophe que je ne l'aurais t  ton ge: vraiment, tu
ne parais pas press de conqurir ton bonheur.

--Parce que je dsire celui d'Antoinette avant le mien, rpondit-il
pendant que l'expression de sa figure s'assombrissait passablement. Mais
dites, M. de Mirecourt: n'est-il pas vrai que vous lui accordez six mois
de plus? Esprons qu'aprs ce temps vos voeux et les miens seront
combls.

Pauvre Louis! il connaissait bien la futilit de cette illusion; mais,
dans sa gnreuse abngation, il ne songeait qu' obtenir du rpit en
faveur de la pauvre jeune fille tremblante qui tait devant lui.

--Qu'il en soit comme tu le dsires! rpondit M. de Mirecourt en
essayant de paratre indiffrent. Puisque le futur se dclare satisfait,
je dois l'tre galement. Mais rappelle-toi, Antoinette, ce que je t'ai
dclar tout--l'heure au sujet des amoureux ou des prtendants
trangers. Ce que j'ai dit est dit: je ne rtracte rien, et si tu me
dsobissais, tu ne devrais t'attendre ni  ma bndiction, ni  mon
hritage. Et, maintenant, assez sur ce chapitre. O est M. d'Aulnay?

--Je vais aller le chercher, cher oncle, dit Madame d'Aulnay en se
levant prcipitamment, car sa fine oreille venait d'entendre le bruit de
la porte d'entre qu'on ouvrait.

Elle sortit, et, au lieu de se rendre  la Bibliothque o tait son
mari, elle descendit l'escalier d'un pas rapide. Il tait temps, car
Sternfield tait en ce moment mme dans le corridor, se dbarrassant de
son par-dessus et se prparant  entrer dans le salon: Jeanne n'ayant
reu aucun ordre pour lui faire rebrousser chemin.

Madame d'Aulnay entrana vivement le militaire dans une petite anti
chambre, et lui fit part en peu de mots de la scne orageuse qui venait
d'avoir lieu. Les joues rouges et les sourcils froncs du Major dirent
assez loquemment la suprme contrarit que lui causait ce rcit; mais
si son amie et t aussi bonne observatrice qu'elle l'tait
d'ordinaire, elle se serait aperue qu' la mention de la menace que M.
de Mirecourt avait faite  sa fille de la dshriter, ses traits
s'taient anims davantage et ses yeux avaient lanc des clairs.

--Pouvez vous me dire, demanda-t-il avec colre, combien de temps ce
vieux tyran doit rester ici? Car, quant  voir ma femme, je le dois et
je la verrai.

--Chut! point de bruit! ne parlez pas aussi fort. Je crois qu'il partira
demain matin: jusqu' son dpart, vous ne devez pas vous montrer en sa
prsence. N'ayez pas d'impatience, car, croyez-moi, notre pnitence sera
encore plus forte que la vtre.

Puis, congdiant Sternfield aprs lui avoir donn une amicale poigne de
main, elle se rendit  la Bibliothque o elle trouva son mari, ainsi
qu'elle s'y attendait. Elle lui fit immdiatement part de la scne qui
s'tait passe dans le salon, blma en des termes peu mesurs la duret
de M. de Mirecourt et conjura M. d'Aulnay d'employer toute son influence
pour induire ce pre _sauvage_  laisser Antoinette avec eux encore
quelques semaines de plus.

--Crois-moi, cher Andr, ajouta-t-elle avec beaucoup d'onction, la
pauvre Antoinette sera dispute et perscute  en mourir si elle s'en
retourne maintenant avec son pre qui est encore sous l'effet d'une
irritation extraordinaire. Demandes donc comme une faveur personnelle la
prolongation de son sjour ici, et si tu y mets un peu de bonne volont,
mon oncle ne te refusera certainement pas cela.

--Eh! bien oui, je vais faire ce que tu me demandes, Lucille, car j'aime
rellement cette petite fille; mais je ne puis m'empcher de croire
qu'elle serait infiniment mieux chez elle qu'au milieu de ces
flirtations et de ces coquetteries avec les militaires que vous
affectionnez tant toutes les deux.




XV.


La rencontre de M. d'Aulnay avec son parent fut trs-cordiale: ils
taient amis intimes depuis leur plus tendre jeunesse, et quoique
diffrents de caractre sur plusieurs points, ils taient galement
honorables et pleins de coeur.

Lorsque M. de Mirecourt annona qu'il tait sur le point de ramener sa
fille avec lui  la campagne, son ami insista, avec une chaleur pour
laquelle il n'tait point prpar, pour que la promenade d'Antoinette ne
ft pas abrge ainsi sans raison et d'une manire aussi soudaine.

--Cela doit pourtant se faire, mon cher d'Aulnay. Ta maison est trop
gaie pour une jeune fille de campagne; je ne puis pas lui permettre de
rester plus longtemps dans la compagnie des brillants militaires qui,
m'a-t-on dit, ont leur entre libre dans les salons de Madame.

--Mais, assurment, l o je tolre ma femme, tu peux en toute sret y
tolrer ta fille?

--Difficilement. Ma jolie nice possde tout un arsenal d'exprience et
une connaissance du monde que ma petite fille n'a pas encore eu le temps
d'acqurir.

--Eh! bien, malgr cela, tu ne refuseras pas de la laisser avec nous
deux autres semaines, n'est-ce pas?

Madame d'Aulnay joignit ses prires  celles de son mari et, aprs
beaucoup de rsistance, M. de Mirecourt consentit, quoique avec beaucoup
de rpugnance,  laisser Antoinette une quinzaine de plus  la ville, 
la condition expresse qu'aprs ce temps elle retournerait sans faute 
Valmont.

La soire se passa assez agrablement pour tous ceux qui composaient
cette petite runion. Grce aux prires de Madame d'Aulnay, Louis tait
rest, et s'efforait avec elle d'entretenir la gaiet. Antoinette seule
tait triste et silencieuse: la scne du matin l'avait considrablement
affecte. Il n'y fut fait aucune allusion. Une fois, cependant, la jeune
fille sa pencha vers Beauchesne et lui dit:

--Mon cher, mon bon Louis, comment pourrai-je jamais vous remercier
convenablement pour votre gnreuse intervention dans l'affaire de ce
matin.

--Ah! Antoinette, vous pouvez me remercier, car cet effort m'a caus des
angoisses bien douloureuses. Je ne suis pas prcisment l'amoureux froid
et philosophe que votre pre veut bien dire.... Mais, assez sur ce
sujet: il ne ferait que vous agiter davantage. Qu'il me suffise de vous
dire que, puisque je ne puis tre votre fianc, je continuerai au moins
d'tre votre ami.

Les beaux yeux de la jeune fille furent si dangereusement loquents dans
l'expression de gratitude qui s'y peignit, que Louis fut oblig de la
quitter; mais il se rapprocha presqu'aussitt. M. de Mirecourt suivait
d'un oeil avide les diffrentes phases de cette confrence  voix basse
entre les deux jeunes gens, et  mesure qu'il avanait dans cet examen,
ses traits prenaient une expression de satisfaction prononce, ses rires
taient plus frquents et plus prolongs. Dans le cours de la soire, il
consulta son ami sur le projet qu'il avait en tte, et lui fit part de
l'opposition que mettait Antoinette  la ralisation de ses voeux.

--Mon opinion,--rpondit M. d'Aulnay en dsignant d'un signe de tte les
deux jeunes gens qui causaient  mi-voix dans l'embrasure d'une
fentre,--mon opinion est que vous devez les laisser tranquilles: c'est
le meilleur moyen de les rendre plus dsireux que vous-mme de remplir
vos voeux. Il est vrai que je ne m'entends que trs-peu dans le
caractre ou les singularits des femmes; mais j'ai lu les ouvrages de
ceux qui ont tudi la question  fond; ils sont tous d'accord 
affirmer que c'est une chose trs-difficile que de forcer une jeune
fille  aimer contre sa propre volont. Sans doute ces auteurs vont plus
loin: ils disent que, la mettre en garde contre ou lui dfendre d'aimer
tel individu, c'est le moyen le plus sr et le plus efficace de la faire
s'attacher  lui.

M. de Mirecourt ne put s'empcher de sourire  l'exposition de cette
doctrine qui, suivant lui, pouvait trs-bien avoir t exagre; mais il
avait assez de respect pour les opinions de M. d'Aulnay, pour accepter
le conseil qu'il lui avait donn de laisser sa fille tranquille pendant
quelque temps au sujet de son mariage, convaincu que ce serait le
meilleur moyen d'en amener la ralisation.

Il n'aurait certainement pas t aussi confiant dans la vrit de cette
thorie, s'il et pu seulement entendre la conversation qui se tenait 
quelques pas plus loin, et dans le cours de laquelle, en rponse 
l'aveu que venait de lui faire Antoinette de son amour pour le Major
Sternfield, Louis renonait pour toujours  l'esprance d'obtenir sa
main, et lui promettait en mme temps, avec cette gnrosit naturelle
qui formait le trait saillant de son caractre, de faire tout son
possible pour l'aider et la favoriser.

Malgr l'tat affreux des chemins, M. de Mirecourt partit le lendemain
matin, et aprs son dpart, Antoinette, pour se soustraire aux ides qui
la harassaient, prit sa broderie; ses doigts se mirent  fonctionner
avec autant de rapidit que si son esprit n'eut pas eu d'autre
proccupation plus grave que celle de former sur le canevas des lys et
des roses. Penche sur son ouvrage, l'esprit aussi occup que ses
doigts, elle n'entendit pas la domestique lui annoncer un monsieur, et
ce ne fut que lorsqu'elle se trouva dans les bras de Sternfield qu'elle
s'aperut de sa prsence.

Surprise et saisie, elle se dgagea brusquement, et, les joues rouges:

--Pourquoi faites-vous cela, Audley? demanda-t-elle.

--Pourquoi je n'embrasserais pas ma femme! rpta-t-il avec un rire
forc: voil, Antoinette, une question passablement singulire.

--Ecoutez-moi bien! dit-elle  la fois avec douceur et avec fermet,--et
cette fois aucun tremblement ne se fit sentir dans sa voix, aucun
mouvement nerveux ne se manifesta dans ses manires.--Je vous rpte ce
que je vous ai dj dit, que jusqu' ce que notre mariage soit avou
devant le monde, je ne serai pour vous rien autre chose qu'Antoinette de
Mirecourt.

--Tu es mchante et cruelle de me traiter ainsi! rpta-t-il avec
aigreur.

--Pas du tout, Major Sternfield! s'cria Madame d'Aulnay en s'avanant
vers eux. Antoinette a parfaitement raison, et si je vois que d'ici 
l'poque qu'elle vient de mentionner vous agissez de manire 
l'incommoder ou  l'attrister, soyez bien convaincu que, malgr l'estime
que je vous porte, malgr ce que j'ai fait et ce que je ferais encore
pour vous, je serai oblige de me priver du plaisir de vous voir dans ma
maison. Rappelez-vous qu'Antoinette est sous ma protection, et que je
dois la garantir contre les chagrins inutiles et les contrarits qu'on
voudrait mettre sur sa route.

--Juste ciel! interrompit imptueusement Sternfield, est-ce ainsi que
vous me menacez, que vous me parlez  propos de ma propre femme! Cela
dpasse la patience humaine! cela dpasse la pense!... Non! je dois
parler et je parlerai! continua-t-il avec plus de violence encore, en
repoussant la main que Madame d'Aulnay, autant par avertissement que par
prire, avait pose sur son bras. Croyez-vous donc qu'aprs avoir t
dclars maris par un ministre, qu'aprs avoir pass dans le doigt de
mon pouse l'anneau nuptial qui y brille, je ne puisse lui parler, je ne
puisse pas mme embrasser le pan de sa robe sans en avoir auparavant
obtenu la permission?

Terrifie par cette explosion de passion, Antoinette tait devenue
presqu'immobile, rougissant et plissant tour--tour; son coeur battait
avec violence. Mais Madame d'Aulnay, qui avait compltement gard son
sang-froid, rpondit tranquillement:

--Soyez calme, Major Sternfield, et ne me forcez pas de regretter dj
la part que j'ai prise  la consommation de votre union. Oui, il faut
qu'il en soit comme vous l'avez dit, et jusqu' ce que votre mariage ait
t proclam publiquement, je ne veux pas que le nom sans tache de ma
cousine devienne le jouet des domestiques et des propagateurs de
scandales,  cause de politesses trop empresses de votre part. Plutt
que pareille chose arrive, je n'hsiterai pas  vous interdire l'entre
de cette maison.

--Par le ciel! vous me mettez hors de moi! rpliqua-t-il avec fureur. Je
ne me soumettrai jamais, je ne dois pas me soumettre  une tyrannie
aussi insupportable. Antoinette! les promesses sacres que tu m'as
faites l'autre soir devant Dieu taient donc une comdie, une sanglante
moquerie?

--Oh! non, non, Audley!

Et le regard plein de douceur de la jeune femme, en prononant ces mots,
calma quelque peu la violence de son mari.

--Assurment, continua-t-elle, je vous ai donn dj une grande preuve,
une preuve irrfutable de mon amour; mais je voudrais que vous
compreniez ceci: tant que les conditions, que je vous ai mentionnes et
que vous avez acceptes lors de notre mariage, ne seront pas remplies,
je ne puis le considrer comme complet, comme ratifi.

--Et quand se fera cette ratification? demanda-t-il, un peu calm.

--Quand vous voudrez. Peut-tre ferions-nous mieux d'crire de suite une
pleine et entire confession  mon pre.

Mais elle frmit en mettant cette proposition.

--Evitez toute prcipitation, s'cria Madame d'Aulnay. Aprs la scne
terrible d'hier, rflchissez srieusement avant d'entreprendre une
pareille dmarche. Antoinette, ton pre peut te renier, te dshriter
immdiatement. Le major Sternfield mme, quelque excit qu'il soit en ce
moment, ne peut manquer de partager mon opinion, de condamner un
semblable procd. La voie doit tre prpare d'avance, ton pre calm
et mis en humeur de recevoir plus favorablement une communication de ce
genre. N'ai-je pas raison, Audley?

Sternfield, qui ne dsirait nullement voir sa femme dshrite, n'eut
pas de peine  comprendre la justesse de ces remarques, et il rpondit
affirmativement; mais d'un air sombre.

--Eh! bien, puisqu'il en est ainsi, nous devons tre plus tolrants les
uns vis--vis des autres. Vous, Audley, promettez de ne considrer
Antoinette que comme votre fiance, jusqu' ce que la rptition de
votre mariage dans l'Eglise Catholique l'ait rendue entirement votre
femme.

Sternfield ne rpondit pas et s'approcha d'une fentre o il se livra
aux penses sombres qui l'agitaient. Ces constantes allusions sur le
mme sujet lui donnaient de l'inquitude et le mettaient mal  l'aise.
Aprs un moment de srieuse rflexion, il retourna  la place o sa
jeune femme, ple, se tenait encore.

--Antoinette! s'cria-t-il, c'est une bien dure preuve que vous
m'infligez, Madame d'Aulnay et toi, et toi-mme tu m'aurais mpris, si
mon coeur ne s'en tait pas d'abord rvolt; nanmoins, si tu le
dsires, je m'y soumettrai. En retour, vous devez me promettre toutes
les deux,--que dis-je?--vous devez jurer que vous garderez le secret de
notre mariage, jusqu' ce que je croie le temps opportun pour le
divulguer.

Madame d'Aulnay, sans prendre le temps de rflchir, rpondit aussitt:

--Certainement: je ne vois rien de mal en cela. Je vous promets, Audley,
de la manire la plus solennelle, qu'il en sera comme vous le dsirez.
Mais, excusez-moi un instant: Jeanne est  la porte, attendant mes
ordres.

--Antoinette, c'est maintenant  ton tour, dit le Major Sternfield  sa
femme ds que Madame d'Aulnay eut laiss la chambre. Je viens de
consentir  sacrifier, pour le moment, l'autorit et les privilges d'un
mari,  te considrer,  te traiter--c'est bien dur!--comme une
trangre, au lieu de ma chre femme comme tu l'es rellement. En retour
de ce sacrifice, engage-toi  ne jamais laisser pntrer le secret de
notre mariage,  ne jamais permettre  Madame d'Aulnay de le divulguer,
jusqu' ce que je t'en aie donn l'autorisation.

--O Audley! rpondit-elle en l'implorant, pourquoi nous environner d'un
plus grand mystre? Hlas! ne nous sommes-nous pas dj assez cachs
sous le voile du secret?

--Cela doit tre pourtant, chre, pour ton repos et pour le mien. Mais
ce mystre, comme tu l'appelles, ne sera pas de longue dure, car mon
impatience  te faire publiquement ma femme,  t'appeler telle,
empchera tout dlai inutile. Promets cela, alors!

--Je le promets solennellement! rpta-t-elle.

--Sur ce signe qui, je le sais, t'est sacr, ajouta-t-il en prsentant 
ses lvres la petite croix d'or qu'elle portait toujours suspendue  son
cou.

Elle embrassa le signe de la rdemption et rpta:

--Je le promets.

Puis, avec frmissement:

--Ma promesse, dit-elle, est inviolable, car cette croix est un souvenir
de ma mre mourante.

--Et je sais que tu la tiendras religieusement. Mais, assis-toi, chre
Antoinette; nous allons causer ensemble tranquillement, comme si nous
n'tions que de simples connaissances, comme si nous n'tions pas unis
par un lien indissoluble sur cette terre.

Lorsque Madame d'Aulnay revint, elle fut enchante de voir Antoinette
tranquillement assise  son canevas, l'air aussi calme qu'autrefois,
pendant qu'Audley, assis sur un ottoman prs d'elle, lisait  haute
voix, dans un livre de posies, tels passages qu'il jugeait appropris 
la circonstance.

Ce tableau tait un peu la ralisation de ce qu'elle avait rv pour sa
jeune cousine; il offrait quelque chose de ce mystre piquant d'intrt
qu'elle aimait tant. Passant la main sur les boucles de cheveux noirs du
jeune homme, elle dit avec un demi-soupir et un demi-sourire:

--Que ne donneraient pas certaines femmes pour avoir un mari qui se
ferait aussi charmant, aussi aimable!

Audley Sternfield jeta un coup-d'oeil sur sa jeune femme. Les yeux
baisss de celle-ci, le doux sourire qui courut sur ses lvres, le lger
incarnat qui s'tendit soudainement jusque sur son cou d'ivoire, lui
indiqurent que, elle aussi, comme Madame d'Aulnay, le trouvait vraiment
charmant.




XVI.


La quinzaine indique passa rapidement, avec ses heures de chagrins et
de plaisirs; mais, hlas! la pauvre Antoinette trouva que, pour elle du
moins, la peine prdominait. A part les doutes cruels qui l'assigeaient
sur la possibilit de voir son pre restai implacable;  part le remords
qu'elle prouvait de la manire dont il avait t tromp, il y avait
dans la conduite de son mari de quoi l'attrister et la blesser
davantage.

En effet, passant d'un extrme  l'autre, Audley tait toute tendresse
ou toute duret, et quand il se trouvait sous l'empire de cette sombre
humeur, il lui reprochait sa froideur et sa prtendue cruaut en des
termes qui faisaient couler ses larmes et battre son coeur d'un
sentiment ml de peine et d'indignation. Son prochain dpart pour
Valmont tait une source de rcriminations et de reproches continuels.
Malgr toutes ces contrarits, la rsolution de la jeune femme fut
inbranlable: elle savait, si Sternfield l'ignorait, que son pre tait
un homme avec lequel on ne devait pas plaisanter.

Le dernier jour qu'elle devait passer  la ville tait arriv. Madame
d'Aulnay avait invit quelques amis, afin que la dernire soire
d'Antoinette chez elle fut la plus charmante possible. Tout tait donc
gaiet et plaisir ce soir-l. Mais un jeune coeur tait destin 
recevoir un nouveau chagrin dont, jusque-l, il avait t exempt.

Antoinette venait de danser la premire danse avec son mari, et tous
deux se promenaient  pas lents autour de la chambre. Tout--coup,
Audley lui dit brusquement:

--Etais tu srieuse, hier soir, lorsque tu m'as annonc qu'il ne t'tait
pas possible de dire combien de temps tu resterais  Valmont?

La rponse fut prononce d'une voix si faible, qu'il la devina plutt
qu'il ne l'entendit. Ce fut avec irritation qu'il rpliqua:

--Je te dclare qu'une absence aussi prolonge et aussi incertaine
peut-tre est plus que je ne puis souffrir patiemment. Si elle est
possible pour toi, elle ne l'est pas pour moi; de sorte qu'avant peu
j'irai te voir  Valmont.

--Et qu'est-ce que papa dira de cela? demanda-t-elle, alarme.

--Il n'en saura rien. Je puis aller  Valmont sous un nom d'emprunt, et
descendre  quelque auberge ou quelque ferme prs du Manoir. Tu n'auras
rien autre chose  faire qu' diriger tes promenades dans la bonne
direction.

--Audley! Audley! je ne dois pas, je n'ose pas faire cela. Les yeux
avides et les mauvaises langues des commres feraient bientt connatre
nos rencontres, non-seulement  papa, mais encore  tout le monde.

--Ainsi, tu me refuses mme cette insignifiante concession? Prends
garde, Antoinette! tu m'prouves trop!

--Que puis-je faire? demanda-t-elle d'un ton suppliant, et en dirigeant
sur lui ses yeux baigns de larmes.

Mais, insensible  ce regard qui semblait demander grce, il continua:

--Ce que tu peux faire? Prouve-moi par tes actions que tu es une femme,
et non pas une enfant; prouve-moi que tu prouves pour moi un peu de cet
amour que tu m'as jur si solennellement il y a quinze jours.
Assurment, je n'exige pas trop: la permission de te rencontrer, de te
voir pendant une petite heure; et cependant, tu as le coeur de me
refuser cela! Si tu continues  te montrer aussi insensible  la piti,
 la plus simple justice, je ne serai pas longtemps sans insister pour
que tu fasses usage de l'une et de l'autre  mon gard.

--Ces reproches sont insupportables! rpondit Antoinette devenant
mortellement ple. Audley! je vais tout dire de suite  mon pre, et
m'en remettre  sa clmence. Mieux vaut sa colre, quelle que terrible
qu'elle sera, que ces chagrins secrets et sans fin.

--Non, tu ne diras rien  M. de Mirecourt maintenant: rappelle-toi ta
promesse solennelle. Quand le temps favorable sera venu, et alors
seulement, je t'en dgagerai.

--Oh! Major Sternfield, dans quel abme de dceptions et de mystres
vous m'avez fait tomber! murmura-t-elle avec amertume.

--Peut-tre es-tu dj fatigue de tes engagements, rpondit-il
froidement. Je reconnais que je suis un mari trop ennuyeux, trop dvou,
trop affectueux: eh! bien, je vais tcher de me rformer.

Un long silence suivit ces remarques; et, aprs avoir fait asseoir sa
femme, le militaire la laissa sans lui dire un mot de plus.

Quelques minutes aprs, elle le vit prs d'une gracieuse brunette, lui
parlant  voix basse avec toute l'attention qu'il avait coutume de lui
accorder  elle-mme. Un sentiment de malaise inexprimable s'empara
d'elle  cette vue; mais elle fut assez forte pour le combattre
rsolument et accepter le premier danseur qui se prsenta. Pendant la
danse, ses yeux se dirigrent involontairement vers l'endroit o se
trouvait Audley. Il tait  la mme place o elle l'avait aperu
d'abord, pench vers sa jolie compagne, jouant avec une fleur qu'elle
lui avait donne de son bouquet, et augmentant, par ses chuchotements et
ses flatteries, la rougeur qui couvrait les joues de la jeune fille.
Alors une douloureuse angoisse vint frapper Antoinette au coeur; mais
trop fire pour se trahir, elle accepta le supplice d'une autre danse
avec un monsieur ennuyeux. Ce cotillon fut bientt termin, et les notes
mesures d'un menuet,--si diffrent de la rapide polka, de la valse et
du galop de notre poque,--se faisaient  peine entendre, que Sternfield
tait dj en place avec sa mme partenaire. Antoinette souffrit tout
cela courageusement. Un autre danseur se prsenta, mais quoique, sous
prtexte de fatigue, elle n'acceptt pas son invitation, il resta prs
d'elle, sans se laisser dcourager par le silence qu'elle semblait
dtermine  garder, et rsolu de l'avoir pour danseuse au moins une
fois durant la soire: ce qui ne tarda pas  arriver, car la musique
d'une contre-danse qui succdait au menuet s'tant fait entendre, elle
se mit en place, bien qu' contre-coeur. Par un jeu assez dsagrable du
hasard, l'endroit o elle se trouvait tait prs d'un sofa o
Sternfield, avec son invitable partenaire, tait assis. Pendant tout le
temps que dura cette danse qui lui sembla interminable, elle dt
paratre indiffrente devant ces deux personnes qui semblaient en ce
moment si exclusivement occupes l'une de l'autre. Malgr la proximit
o ils se trouvaient, Sternfield ne jeta pas mme les yeux sur sa femme.
Pendant qu'elle les piait ainsi,  l'insu de tout le monde, elle ne put
s'empcher de faire en elle-mme ces tristes rflexions:

--Cet homme est-il bien rellement mon mari? Dois je voir tout cela,
supporter, sans me plaindre, toutes ces douleurs, dans cette soire
surtout qui est la dernire que nous aurions pu passer ensemble d'ici 
plusieurs semaines peut-tre?.... Conduisez-moi dans l'autre chambre, il
fait trop chaud ici, dit-elle tout--coup  son partenaire qui,
remarquant, sur la fin de la danse, l'extrme pleur de ses traits, lui
demandait si elle se sentait indispose.

Ce fut avec un grand soulagement qu'elle entra dans un petit boudoir
destin  l'usage spcial de sa cousine et qui, en ce moment, tait
heureusement vacant. Pour se donner quelques instants de solitude, afin
de rendre  ses yeux et  sa voix le calme qu'ils devaient avoir, elle
accepta avec empressement l'offre que son partenaire lui fit d'aller lui
chercher quelques rafrachissements.

Il avait  peine laiss l'appartement, qu'un bruit d'perons
retentissants avertit Antoinette de l'approche de quelqu'un. C'tait le
Colonel Evelyn qui, contre son ordinaire, avait accept l'invitation de
Madame d'Aulnay pour cette soire. Sans apercevoir Antoinette, il se
jeta sur le canap d'un air profondment ennuy. Ses yeux, qui se
promenaient autour de la chambre, aperurent enfin la jeune fille; il se
leva aussitt.

--Vous ici, Mademoiselle de Mirecourt, et seule, encore! dit-il.

--Je ne fais qu'entrer. M. Chandos est all me chercher du caf et des
gteaux.

Le Colonel Evelyn s'aperut de suite que l'indiffrence de ses manires
tait affecte, qu'il y avait, dans la pleur de ses joues, dans le
frmissement de ses belles lvres, quelque chose qui rappelait la
promenade mmorable qu'ils avaient faite ensemble, et l'intrt qu'elle
avait su lui inspirer alors. Au lieu de s'esquiver tranquillement de la
chambre, comme il avait l'habitude de le faire quand le hasard le
plaait en tte--tte avec une jolie femme, il s'approcha plus prs
d'Antoinette, et, tout en disant quelques-unes de ces banalits de
conversation qu'il savait pourtant gnralement viter, il s'tonna de
la singulire expression de tristesse qu'il remarquait pour la premire
fois sur sa figure.

--Vous vous tes bien tt lasse de la danse, ce soir? dit-il aprs
quelques instants de silence.

--Oui; il faut que je conserve mes forces pour mon voyage de demain. Je
dois partir pour Valmont aussitt aprs le djeuner.

--Ah! vous nous laissez donc? Que vont faire vos amis et vos admirateurs
pendant votre absence?

--M'oublier! rpondit-elle avec indiffrence.

Evelyn pensa en lui-mme que si elle avait inspir de l'amour, elle ne
pourrait tre aussi facilement oublie; mais il se contenta de rpondre:

--Comme vous les oublierez sans doute.

Ah! le pourrait-elle? Parmi ceux qu'elle laissait, il y eu avait un
qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait jamais oublier; et comme il
l'avait peine, comme il avait bless ses sentiments durant cette
douloureuse soire!

Elle ne rpondit pas  la rpartie du Colonel, mais le vif incarnat qui
monta  sa figure, l'expression de douleur mentale qui se dessina sur
ses traits, indiqurent clairement que cette remarque l'avait
profondment touche. Emu, il changea bientt le sujet de la
conversation, se contentant de dplorer le malheur que quelques mois
d'exprience de la vie fashionable apprendraient  cette nave enfant 
dguiser des motions qu'elle trahissait aussi ouvertement.

Si Antoinette eut t dans son tat normal, si ses sourires enchanteurs
avaient comme autrefois illumin ses beaux traits, il n'y a pas de doute
qu'Evelyn se serait de suite loign d'elle; mais il avait connu, lui
aussi, les douleurs et les chagrins, et, sombre misanthrope comme il
l'tait, s'il fuyait les plaisirs du monde, il savait toujours compatir
aux souffrances et aux chagrins des autres.

En ce moment, M. Chandos arriva avec un plateau bien garni, et, tout en
offrant des gteaux  Antoinette, il exprima l'espoir qu'elle serait
bientt en tat de l'accompagner au salon.

--Si Mademoiselle de Mirecourt veut rester ici plus longtemps pour
prendre un peu de repos, je serai heureux de l'attendre pour la
reconduire au salon, dit le Colonel Evelyn.

M. Chandos, engag pour la danse suivante avec une jeune fille enjoue
qui l'attendait probablement avec la plus grande impatience, mentionna
cette circonstance et se retira.

Aprs avoir feint de goter quelques fruits, Antoinette se leva, avec la
pense qu'elle ne devait pas maintenant rester seule avec le Colonel
Evelyn, ni avec aucun autre.

--Quoi! dj dsireuse de partir, Mademoiselle de Mirecourt? demanda le
militaire. Veuillez accepter mon bras; nous allons faire le tour des
chambres, jusqu' ce que vous soyiez suffisamment repose pour retourner
au milieu des jolis danseurs qui sont probablement impatients de votre
absence.

Le sourire forc avec lequel la pauvre Antoinette essaya d'accueillir
cette dernire remarque tait encore plus douloureux que l'expression de
souffrance qui s'tait d'abord trahie sur ses traits. Evelyn, se
rappelant le calme et le sang-froid qu'elle avait dploys dans un
moment de pril imminent, ne put s'empcher de remarquer avec chagrin
que, quelle que courageuse qu'elle ft dans les dangers physiques, elle
tait de celles que les souffrances morales pourraient terrasser.

Tout en la promenant, il s'effora, d'une manire qui ne lui tait pas
habituelle, de l'intresser et de l'amuser: il y russit en partie.

Le Colonel possdait une intelligence rare et puissante, et sa
conversation, quoique manquant de cette grce du compliment, de ces
spirituelles pigrammes qui donnaient tant de cachet  celle de
Sternfield, tait infiniment plus intressante. Antoinette s'y prta de
bonne grce, ne s'apercevant pas que, dans les observations courtes et
naves qu'elle hasardait de tempe  autre, son compagnon trouvait une
fracheur, une candeur qui le charmaient plus que n'auraient pu le faire
les plus fines rparties.

En passant dans un appartement faiblement clair par des lampes
colories en rose, et rempli de niches qui en faisaient un vritable
temple de coquetterie, ils aperurent le Major Sternfield assis sur une
causeuse prs d'une jeune fille de seize ans, jolie et gracieuse, et
dont l'air confus et les yeux baisss indiquaient qu'elle n'tait pas
familire avec le genre de conversation adulatoire  laquelle on
semblait l'initier.

Comme ils passaient devant eux, Evelyn se mordit les lvres.

--Admirez-vous le Major Sternfield? demanda-t-il brusquement.

--Comme il est loin de se douter que le Major Sternfield est maintenant
le seul arbitre de ma destine, de mon avenir! pensa la pauvre
Antoinette.

Soit qu'il n'et pas remarqu son embarras, soit qu'il ne se soucit pas
d'entendre sa rponse, le Colonel continua:

--Sans doute vous l'admirez, et les trois quarts des Dames qui sont ici
ce soir en font probablement autant. Il est beau comme un Apollon; il a
des manires irrprochables, il danse et il cause  ravir: assurment,
cela suffit. Cependant je prfre, pour ma part, rester sous
l'imputation d'tre un ennemi des femmes, comme vous m'avez dit que j'en
avais la rputation, plutt que d'tre un homme de son caractre.
Maintenant, je dois vous laisser, car je vois s'avancer un monsieur qui
dsire vous demander pour la prochaine danse; aussi bien, je vais vous
dire adieu de suite, car j'ai l'intention de laisser bientt cette scne
brillante.

--Adieu! Vous avez t bien bon pour moi ce soir! dit-elle simplement en
lui donnant la main.

--Les derniers mots que vous venez de prononcer, dit-il en baissant la
voix, m'encouragent  vous donner un conseil qu'autrement vous auriez
raison de regarder comme impertinent, un conseil qui a au moins le
mrite du dsintressement, car il vient d'un homme qui a cess de
rechercher les sourires et l'approbation des femmes. Le voici: Restez
dans cette heureuse maison de la campagne o vous avez grandi candide et
nave; restez avec les amis sages, prouvs de votre enfance: vous n'en
trouveriez pas d'aussi bons dans cette vie frivole o vous tes
rcemment entre.

--Trop tard! se dit  elle-mme Antoinette qui se contenta de rpondre
en inclinant lgrement la tte.

Le colonel Evelyn la laissa, tout en reconnaissant que quelque chose
comme de la confiance en la femme pouvait encore exister sur la terre.

De son ct, Antoinette accepta sans faire aucune observation le danseur
qui venait de s'offrir et dont les platitudes lui parurent doublement
ennuyeuses aprs l'intressante conversation qu'elle venait d'avoir avec
le Colonel.

Ses penses ne tardrent pas  retourner auprs de Sternfield. Elle
songea au cruel et systmatique abandon qu'il avait fait d'elle-mme, 
ses attentions empresses pour d'autres, et l'expression d'angoisses qui
l'avait laisse depuis un moment revint bientt plus forte que jamais.

A la fin de la danse on vint annoncer le souper. De retour au salon, on
dansa un cotillon, puis on fit un peu de musique.

Finalement, pendant que la plupart des invits commenaient  se
retirer, le Major Sternfield s'avana vers sa femme.

--Est-ce que tu t'es bien amus? demanda-t-il; je t'en ai laiss le
loisir, en te faisant grce de mes ennuyeuses attentions.

--Vous m'avez rendue bien malheureuse ce soir, rpondit-elle d'une voix
tremblante.

Sternfield aperut aussi facilement que le Colonel Evelyn les traces que
la douleur morale avait laisses sur son ple visage, et il en fut un
peu attrist.

--Pardonne-moi, Antoinette, murmura-t-il avec tendresse. Mais qu'est le
lger chagrin que ma conduite de ce soir a pu te causer, auprs des
souffrances que ta froideur m'inflige constamment?

--Moi, j'agis par principe, Audley, tandis que vous, vous m'avez
torture, soit par reprsailles, soit par le dsir de voir jusqu' quel
point vous pouvez me faire souffrir et ce que je puis supporter.

--Oh! non, ma petite femme; mais j'espre que cette dure leon aura pour
effet de te rendre  mon gard plus indulgente que tu ne l'as t
jusqu'ici. Assurment, tu ne me refuseras plus la permission d'aller 
Valmont?

--Venez  Valmont si vous le voulez, mais venez-y ouvertement et sans
dtour: au risque d'encourir la colre et les reproches de mon pre, je
vous y recevrai avec plaisir; mais, quant  aller vous rencontrer
ailleurs, je ne le puis pas, je n'y consentirai jamais.

--Qu'il en soit ainsi! Puisque tu l'exiges, je me confierai aux chances
de l'hospitalit de ton pre. Mais comment passerai-je le temps durant
ton absence?

--Oh! quant  cela, vous avez beaucoup de ressources, rpondit-elle
amrement. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est pass ici ce soir.

--Comment! tu es jalouse, Antoinette?

Et un imperceptible sourire de satisfaction traversa ses traits.

--Je ne crois pas que j'aie ressenti de la jalousie; mais ce que je
sais, c'est que j'ai t bien malheureuse pendant les quelques heures
qui viennent de s'couler. Je me suis demand plus d'une fois avec
anxit si l'amour que vous dites avoir pour moi est bien sincre, si
cet amour pouvait rellement exister pendant que vous me traitiez ainsi.
Oh! Audley, concevez avec quelle cruelle douleur j'ai pu laisser ce
doute pntrer dans mon coeur, maintenant que nous sommes
irrvocablement unis l'un  l'autre.

--Oui, il est bien heureux qu'il en soit ainsi! rpondit-il, les yeux
brillants d'un sombre triomphe.

Sa femme frmit.

--Heureux, devriez-vous dire, Audley, tant que la confiance et
l'affection mutuelles existeront entre nous.

--Je ne fais aucune exception: heureux dans l'un comme dans l'autre cas.
Mme, malgr la dfiance, la froideur et l'irritation qui pourraient
obscurcir nos relations, c'est pour moi une pense consolante que celle
de savoir que tu es entirement, irrvocablement la mienne.

Ces paroles n'taient, si vous le voulez, qu'une exagration de passion
comme celles qui, en gnral, rsonnent si agrablement aux oreilles
d'une nouvelle marie; mais elles firent plir la pauvre femme de
Sternfield et remplirent son coeur d'une terreur indicible.

--Comment! n'ai-je pas raison? continua-t-il presque violemment, en
remarquant sa pleur soudaine.

--Pour l'amour de Dieu, Audley, ne parlez pas aussi trangement! A Dieu
ne plaise que la moindre mfiance s'lve maintenant entre nous! Je vous
serai sincre, fidle et dvoue; de votre ct, soyez bon et patient
pour moi. Ne jouez pas avec mes sentiments comme vous l'avez fait aussi
impitoyablement ce soir....

--Mme comme tu as constamment jou avec les miens?... Mais voici ta
cousine. Je t'en prie, tches de paratre moins abattue; autrement,
j'aurai  passer par une cour martiale qu'elle pourrait instituer.

--Que conspirez-vous donc ensemble dans ce coin solitaire? demanda
Madame d'Aulnay qui arrivait en souriant. Comment! Antoinette, tu parais
bien malade! tu seras certainement incapable de faire le voyage de
demain. Major Sternfield souhaitez lui le bonsoir de suite, car c'est
vous qui, par vos plaintes et vos mlancolies, avez fait disparatre les
couleurs d'Antoinette. Dites bonne nuit et adieu.

Et elle s'loigna.

--Adieu, chre Antoinette! dit Sternfield en pressant sa jeune femme sur
son coeur. Pardonne-moi et oublies la peine que je t'ai si cruellement
inflige ce soir.

Pardonner et oublier! Hlas! la demande tait bien facile  faire; mais
fut-elle aussi facilement accorde?

L'insomnie d'Antoinette, les oreillers de son lit tremps de larmes,
auraient pu rpondre  cette question.




XVII.


Quelques jours aprs, notre jeune hrone tait installe au Manoir,
environne des soins affectueux de son pre, des services dvous de son
excellente gouvernante et des attentions amicales de Louis Beauchesne
qui,--cela va de soi,--tait un visiteur privilgi au Manoir.

Cependant, malgr ce triple mur d'affection qui l'entourait, malgr son
retour au calme et  la rgularit de cette vie de la campagne qu'elle
menait de nouveau, Antoinette conservait toujours l'apparence dlicate
qu'elle avait contracte durant les quelques semaines de son sjour 
Montral.

M. de Mirecourt, nanmoins, n'en conut aucune inquitude, persuad
qu'une quinzaine de jours de repos lui rendrait sa vigueur d'autrefois;
mais Madame Grard tait loin de partager son assurance et de se
satisfaire aussi facilement. Ce qui l'alarmait plus encore que
l'excessive faiblesse d'Antoinette, c'tait la mlancolie  laquelle
elle se laissait aller et l'indiffrence qu'elle manifestait  l'gard
de ses douces habitudes d'autrefois: l'accomplissement d'oeuvres de
charit et les plaisirs intellectuels auxquels elle se livrait avant sa
promenade  la ville. Plus d'une fois elle essaya, par la patience, par
la douceur, comme une mre seule aurait pu le faire, de provoquer
quelque confidence chez son enfant bien-aime; mais celle-ci vitait
avec terreur toute ouverture  ce sujet. Enfin, s'apercevant que ses
tentatives avaient pour rsultat invariable de faire Antoinette
s'enfermer dans sa chambre, elle renona  son ide, se contenta
d'adresser tous les jours de ferventes prires au Ciel pour qu'il rendt
 ce jeune coeur le calme qu'il semblait avoir perdu, et essaya de son
mieux de le distraire et de chasser sa tristesse.

Une cause de chagrin et de regrets incessants pour Madame Grard, tait
la correspondance rgulire qui s'changeait entre Antoinette et sa
cousine Madame d'Aulnay. Ce chagrin tait bien fond, car la rception
ou l'envoi d'une lettre tait pour sa chre enfant un nouveau sujet de
mlancolie ou lui donnait des maux de tte violents. Comme l'inquitude
de la bonne gouvernante se serait accrue, si elle et su que la moiti
de ces lettres qui taient expdies sous couvert  Lucille, faisait
partie d'une correspondance suivie avec le Major Sternfield!

Un jour, elle se dcida  demander, tout en badinant,  voir
quelques-unes des lettres en question; mais Antoinette la refusa
froidement, disant pour raison qu'elle avait promis  Madame d'Aulnay de
ne montrer ses missives  personne. Rellement alarme, elle voulut s'en
plaindre  M. de Mirecourt; mais celui-ci, qui tait devenu plus
indulgent encore pour sa fille depuis son retour de la ville, rpondit
avec une certaine impatience, qu'Antoinette ne devait pas tre trouble
pour des riens, que d'ailleurs elle n'tait pas en ge d'tre soumise 
une inquisition, comme une petite pensionnaire, au sujet de la
correspondance qu'elle tenait avec sa cousine.

Cette rponse fut invariablement donne par M. de Mirecourt, chaque fois
que Madame Grard voulut recourir  son intervention: car si jusque-l
la jeune fille s'tait montre aussi bonne et aussi soumise, c'tait d
 la douceur de ses dispositions et non  la contrainte exerce par son
pre. C'tait donc une bonne fortune, pour le secret qu'elle gardait
avec tant de soin, que le temps et les penses de M. de Mirecourt
fussent occups par d'autres choses; autrement, il n'aurait pas manqu
de remarquer l'inconcevable changement qui s'tait opr chez elle.

Nous avons dj dit que la plupart des Canadiens-Franais, au lieu de
recourir, pour le rglement de leurs difficults,  des juges qui ne
connaissaient ni leur langue ni leurs lois, s'taient habitus  les
soumettre  l'arbitre de leur cur ou  celui de quelque notable de
leurs paroisses. A Valmont M. de Mirecourt tait universellement aim et
respect; aussi se trouva-t-il constitu juge et arbitre des diffrends
qui s'levaient quelques fois entre ses co-paroissiens. Jamais on n'en
appelait de ses dcisions, car tous taient convaincus qu'il agissait
avec la plus entire impartialit, avec la plus stricte justice.

Un matin qu'Antoinette tait dans le vieux salon du Manoir o les Dames
avaient l'habitude de passer la matine, son pre vint lui remettre une
lettre qu'il tenait  la main.

--Voil une dpche qui pse autant que celles ordinairement reues au
Dpartement du Secrtaire-Provincial, dit-il en riant.

Aucun sourire n'effleura les traits de la jeune fille en recevant la
lettre, qu'elle glissa dans les plis de sa robe, en murmurant quelques
mots de remerciement.

M. de Mirecourt, qui avait ce jour-l un nombre plus qu'ordinaire de
causes en dlibr, partit presqu'aussitt. Quelques instants aprs,
Antoinette se leva  son tour.

--Pourquoi ne lis-tu pas ta lettre ici, mon enfant? demanda Madame
Grard. Je te promets de ne pas dire un mot et de ne pas la regarder,
pendant que tu en prendras connaissance.

La jeune fille fit quelques excuses d'une voix presqu'inintelligible et
sortit.

Ah! c'est que les lettres qu'elle recevait ne devaient pas tre lues
devant des personnes dont elle redoutait l'observation; c'est qu'elles
faisaient trop monter le rouge de l'motion  ses joues et les larmes 
ses yeux, pour pouvoir affronter cet examen; c'est qu'elles
occasionnaient sur ses traits l'expression trop claire du plaisir ou de
la peine qu'elle prouvait en les lisant, et que la peine avait trop
lieu de prdominer, pour qu'elle permt  qui que ce ft de l'tudier
pendant qu'elle en prenait connaissance.

Arrive dans sa chambre, elle en ferma la porte  clef et brisa
l'enveloppe qui contenait, comme elle l'avait prvu, deux lettres, une
du Major Sternfield et l'autre de sa cousine. Nous nous permettrons de
reproduire en entier celle de cette dernire qui peint au vif l'esprit
et le caractre de Madame d'Aulnay:


      "Ma chre Antoinette,--pour l'amour du ciel! fais
      l'impossible pour obtenir de ton pre la permission de
      revenir immdiatement  Montral! Audley ressemble  un
      parfait enrag. Il a entendu dire quelque part que le jeune
      Beauchesne est devenu le commensal du Manoir, qu'il te fait
      une cour assidue, et il en conclut que tu t'amuses 
      _flirter_ avec Louis pendant que tu l'oublies entirement,
      lui, ton mari. Il est venu ici hier soir, dans une colre
      incroyable, et a dclar que si tu persistais  rester 
      Valmont plus longtemps, il prendrait le parti d'aller te
      voir l, n'importe quelles consquences cette dmarche
      pourrait avoir. Jusqu'ici, j'ai pu, comme tu m'en avais
      instamment prie, l'empcher d'agir ainsi, mais je crains
      bien que sa patience et mon influence soient rendues  leurs
      dernires limites. Qui aurait pu croire qu'un homme aussi
      charmant et aussi adorable deviendrait jamais tyran! Et
      cependant il y a, ce me semble, dans la violence mme qui le
      distingue et qui n'est qu'un excs de son amour pour toi,
      quelque chose de calcul pour le rendre dix fois plus cher
      encore  celle qu'il a choisie entre toutes pour tre sa
      femme. Comme est insignifiant l'amour tranquille et
      philosophe de la plupart des hommes, mis en regard avec sa
      violente passion pour toi!

      "Maintenant, quant  ton retour ici, comment pourra-t-il
      s'effectuer? Je crois qu'il serait peut-tre mieux que
      j'aille cette semaine au Manoir avec M. d'Aulnay, que nous
      te trouvions, lui et moi, l'air malade,--ce qui est vrai ou
      devrait l'tre, puisque tu te trouves spare de celui qui
      doit t'tre le plus cher en ce monde,--et tourmenter M. de
      Mirecourt  tel point, qu'il finisse par te laisser venir
      avec nous. Je lui dirai que, nous trouvant dans le temps du
      Carme, je fais pnitence, dans une entire rclusion, pour
      la vie mondaine et gaie que j'ai mene jusqu'ici: que, par
      consquent, tu ne rencontreras personne chez moi; enfin, si
      ces raisons ne suffisent pas, j'inviterai Louis  tre de la
      partie. Ce dernier argument sera convainquant, car mon oncle
      supposera tout naturellement que Louis, t'accompagnant  la
      ville, aura une nouvelle occasion de poursuivre la
      ralisation de son cher projet de vous marier.

      "Mais adieu; j'entends la voix de Sternfield qui se fait
      entendre dans le passage: je dois donc fermer ma lettre de
      suite. Il a probablement quelques lignes ou une longue
      lettre  te faire parvenir.

      "Ta dvoue mais bien contrarie

      "LUCILLE."


La lettre de Sternfield n'tait pas de nature  calmer le trouble moral
que venait de produire celle de Lucille. Le Major accusait Antoinette de
l'avoir oubli, dclarait nergiquement qu'il ne pourrait souffrir plus
longtemps d'tre exil de sa prsence, et terminait en disant qu'il
tcherait d'avoir assez de patience pendant quelques jours encore, aprs
lesquels elle devait absolument venir le voir chez Madame d'Aulnay.

Ce fut en proie  une vive excitation qu'elle lut et relut ces lettres.
N'y pouvant rsister, elle se couvrit le visage de ses mains et clata
en sanglots.

--Oh! Audley et Lucille! soupira-t-elle, dans quel abme de misre vous
m'avez plonge!

Ces paroles pleines de tristesse et de dsespoir qui tombaient de la
bouche d'une jeune femme marie  un homme qu'elle avait elle-mme
choisi, n'taient pas, comme on pourrait le supposer, le rsultat d'un
moment de trouble ou d'inquitude, mais bien plutt le dbordement d'un
coeur surcharg de chagrins. Oui, durant les quelques semaines qui
venaient de s'couler, loin de la socit pleine de charmes de
Sternfield et de l'influence pernicieuse de Madame d'Aulnay, elle avait
pu, dans la solitude de son coeur, jeter un coup-d'oeil en arrire et
juger l'irrvocable pass. Quel fut le rsultat de cet examen svre?
C'est ce qu'on peut deviner par l'exclamation qui venait de s'chapper
de ses lvres.

Si Audley Sternfield s'tait toujours montr indulgent et tendre, il n'y
a pas de doute que le got passager qu'elle avait pris pour de l'amour
se serait chang en une profonde affection, car sa nature,  elle, tait
aimante et aimable; mais la systme de perscution et d'intimidation
qu'il avait adopt  son gard aussitt aprs leur mariage infortun,
avait sensiblement altr l'attachement naissant qu'elle avait prouv
pour lui; et, avec une terreur pleine d'angoisse pour l'avenir et un
regret dsespr du pass, elle reconnaissait maintenant en son coeur
ulcr, qu'elle ne faisait que craindre et trembler l o elle aurait d
aimer et esprer. Une demi-heure s'coula pendant laquelle, la tte
appuye sur ses mains, elle regardait tristement les branches nues des
arbres qui, jouet des vents de Fvrier, se balanaient doucement on
s'agitaient avec violence. Dans cette attitude mlancolique, elle rvait
combien il lui tait dsormais impossible de goter encore une fois la
paix et le bonheur.

Un lger coup frapp  la porte la fit tressaillir. C'tait Madame
Grard qui venait lui annoncer que M. de Mirecourt et Louis
l'attendaient au salon.

--Veuillez les rejoindre, chre Madame Grard, rpondit-elle; je vais
descendre dans quelques instants.

Aprs avoir  la hte essuy ses yeux et liss ses cheveux, elle se
rendit au salon, en se prparant une contenance indiffrente. Se plaant
prs des deux rideaux cramoisis afin que l'ombre qu'ils projetaient pt
cacher un peu sa pleur--prcaution qu'elle tenait de Madame
d'Aulnay,--elle fit tout son possible pour rpondre avec calme aux
remarques qu'on lui adressa. Quelques instants aprs, M. de Mirecourt
fut appel  son bureau par un voisin qui venait solliciter ses conseils
et son arbitrage: les deux jeunes gens se trouvrent seuls, Madame
Grard tant occupe  des affaires de mnage.

--Qu'avez-vous donc, Antoinette? demanda Louis qui avait devin son
trouble, en dpit des rideaux cramoisis et de l'assurance qu'elle avait
tent de se donner.

--Oh! Louis! je suis bien misrable, bien malheureuse! rpondit-elle.

--Je m'en suis aperu ds le premier instant de votre retour,
rpliqua-t-il gravement; vous n'tes plus la jeune fille si gaie et si
heureuse d'autrefois. Mais, chre Antoinette, puis-je faire quelque
chose pour vous?

--Oh! oui, dit-elle en l'interrompant et en joignant ses mains. Tchez
de m'obtenir la permission de retourner prochainement, de suite, 
Montral.

--Oui,  la socit si pleine de charmes de l'_irrsistible_ Major
Sternfield, continua-t-il avec une amertume pleine de jalousie dont il
ne put se rendre matre. Assurment, s'il dplore votre mutuelle
sparation la moiti autant que vous semblez la regretter, son nom et le
vtre mriteront de passer  la postrit comme un exemple du vif
attachement des amoureux de nos jours.

--Oh! Louis, pargnez-moi les reproches et les railleries, je suis bien
dj assez misrable. Secourez-moi, si vous le pouvez; sinon,
plaignez-moi.

Emu, le jeune Beauchesne s'exclama imptueusement:

--Non, Antoinette; c'est plutt  vous de me plaindre, de me pardonner
mon injustice. Dites que vous me pardonnez, et je tcherai de me rendre
digne de la confiance que vous avez place en moi.

Ce pardon lui fut facilement accord. Antoinette lui fit part alors de
la prochaine arrive de Madame d'Aulnay et du but qu'avait cette visite.
Louis promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour favoriser
le projet.

Madame Grard entrant quelques instants aprs, il commena, avec elle,
une conversation anime, pour dtourner son attention de la jeune fille
encore sous l'effet d'une vive agitation.




XVIII.


Quelques jours aprs, par une superbe matine, Monsieur et Madame
d'Aulnay, trans dans leur joli quipage d'hiver, venaient frapper  la
porte du Manoir,  la grande joie de M. de Mirecourt qui tait galement
fier de sa gracieuse nice et de son digne et savant poux.

Antoinette amena Lucille dans sa chambre pour la dbarrasser de ses
vtements de voyage. Une fois l, celle-ci ferma la porte avec soin, et
s'cria:

--Maintenant, aux nouvelles.... Mais, mon Dieu! Antoinette, comme tu es
terriblement ple! Qu'est-ce que tu as donc fait? Non-seulement tu as
considrablement maigri, mais de plus tes yeux et ton teint ont perdu
tout leur clat. Cela ne fera pas. Tu ne dois pas permettre au chagrin
ni  l'inquitude d'aller plus loin que de communiquer  tes traits une
pleur dlicate ou un air mlancolique.

--Donne-moi ta recette pour les restreindre dans des limites aussi
modres, dit Antoinette avec un sourire forc.

--Lorsque tu te sentiras triste, arrte-toi de penser, prends un roman,
essaies une intrigue ou jette un coup-d'oeil sur tes toilettes. Si ces
dernires sont dans un tat dfectueux, le remde est infaillible, car
une cause de tristesse en neutralise toujours une autre. Courage, chre
enfant. Nous allons obtenir la permission de ton pre; demain soir tu
seras dans mon salon, avec ce cher tyran d'Audley  tes pieds. Mais,
silence! j'entends venir Madame Grard. Jusqu'aprs le dner, pas un mot
de notre projet.

Le dner fut excellent et les vins exquis; M. de Mirecourt, content de
voir que tout allait  merveille, tait d'une humeur des plus aimables.
Aprs le caf qui fut servi dans le salon, Madame d'Aulnay, avec une
grande habilet, ouvrit le feu par quelques remarques sur la pleur et
l'apparence dlicate d'Antoinette.

--En effet, elle parat malade, rpondit un peu brusquement M. de
Mirecourt; mais c'est  sa promenade en ville que nous devons cela.

--Oh! cher oncle, rpondit en souriant Madame d'Aulnay, lorsqu'elle
quitta Montral elle paraissait tre bien mieux que maintenant. Elle
s'ennuie  la mort ici, prcisment comme moi  la ville depuis que le
Carme est commenc.

--- C'est trs-flatteur pour M. d'Aulnay et pour moi-mme,
rpliqua-t-il.

--Mais, mon oncle, vous tes trs-souvent absent ou retenu dans votre
bureau par d'importants travaux, et Madame Grard est occupe par les
affaires du mnage, en sorte que la pauvre Antoinette est souvent seule.

--Que la petite demoiselle se livre  la lecture, au jeu ou  la
couture, comme elle avait la louable habitude de le faire avant son
entre dans la vie du grand monde, dit M. de Mirecourt d'un ton assez
bref.

Mais le regard de tendresse qu'il lana en mme temps sur sa fille tait
une frappante contradiction de la brusquerie de ses paroles.

--Laisse-la plutt venir  la ville avec nous, interrompit M. d'Aulnay
qui avait reu des instructions de sa tendre moiti. Je te promets que
nous te la renverrons aprs Pques, aussi heureuse et en aussi bonne
sant que jamais.

M. de Mirecourt hocha la tte.

Madame Grard, de son ct, fit comprendre qu'elle ne pouvait s'imaginer
qu'Antoinette pt dsirer s'loigner si tt du Manoir, aprs une si
longue absence. Mais quelle chance avait-elle de lutter contre des
allis aussi puissants! Louis lui-mme, sur lequel elle avait compt
comme sur un secours efficace, l'abandonnait et passait tratreusement 
l'ennemi. Quel tait son but en agissant ainsi? c'est ce qu'elle ne put
deviner,  moins toutefois que, comme Madame d'Aulnay l'avait galement
invit, il et voulu profiter de cette occasion pour devenir plus intime
avec Antoinette en vivant sous le mme toit qu'elle. Mais la vieille
gouvernante n'avait pas remarqu que Beauchesne avait rpondu 
l'invitation d'une manire gnrale, quivoque, qui lui permettait
d'accepter ou de refuser ensuite,  sa convenance.

Antoinette elle-mme, silencieuse et abattue, ne parlait que trs-peu,
et en dpit des signes que lui faisait sa cousine, elle restait presque
passive. Un regard suppliant tourn vers son pre et qu'elle accompagna
de ces mots: "j'aimerais  y aller," fut tout ce qu'elle fit pour
seconder les efforts de ses amis; mais, quand bien mme elle se serait
tudie  prendre des moyens directs de gagner le consentement de son
pre, elle n'et pu en choisir un plus heureux que celui-l. Le calme
qui se trahissait sur sa figure et qui atteignait presque l'apathie,
ainsi que le souvenir de la svrit dont il avait fait preuve  son
gard lorsqu'il lui avait parl de son mariage avec Louis, le touchrent
sensiblement et le firent incliner  se rendre  la demande gnrale. Et
puis, la dclaration faite par Madame d'Aulnay qu'elles vivraient dans
la retraite du Carme, le fait que Louis avait t galement invit et
pourrait surveiller sa fiance, le dcidrent tout--fait.

--Eh! bien, mon enfant, dit-il en attirant sa fille  lui, puisqu'il
faut faire ce sacrifice, faisons-le gaiement.... Mais, quoi? des pleurs!
s'cria-t-il en voyant Antoinette qui, touche par sa bont, par le
souvenir de sa propre ingratitude envers lui et par le sentiment de sa
propre perfidie, essayait de contenir les sanglots qui s'chappaient de
sa poitrine oppresse. Tu pleures, petite! Qu'est-ce que cela veut donc
dire?

--Ne sois pas aussi enfant, Antoinette! interrompit Madame d'Aulnay avec
plus de vivacit que la circonstance semblait en demander de sa part. Tu
es ridiculement nerveuse aujourd'hui!

--Eh! bien, c'est toi-mme, jolie nice, qui lui a appris ces
mouvements.... Mais assez comme cela. Antoinette, monte  ta chambre et
commence  faire ta malle; autrement tu oublieras la moiti ou la plus
grande partie de tes effets indispensables.... C'est inutile, Madame
Grard! continua-t-il de bonne humeur en interrompant la gouvernante qui
venait de commencer  protester, quoique avec beaucoup de dfrence,
contre le retour d'Antoinette  la ville. C'est inutile. Cette fois, ils
ont t trop nombreux pour nous; tenez! tenez! c'est une affaire
dcide. Lucille, fais-nous maintenant un peu de musique, si tu peux;
mais je crains bien que l'instrument soit hors d'ordre: notre petite
fille ne l'a pas touch depuis bien longtemps.

Il y avait  peine quelques secondes qu'Antoinette, suivant l'invitation
de son pre qu'elle avait reue avec un grand empressement, tait dans
sa chambre, lorsque Madame Grard entra.

--Chre Antoinette, dit-elle, je suis venue voir si tu as besoin de moi?

--Oh! non; je ne mettrai pas beaucoup de temps  prparer tous mes
effets; mes commodes et mes tiroirs sont dans un ordre parfait, grce au
bon exemple que vous m'avez donn sous ce rapport, chre amie.

--Ah! mon Antoinette,--reprit Madame Grard avec une inquitude pleine
de tristesse dans le regard et dans la voix,--je crains bien que les
conseils que je t'ai donns sur d'autres sujets bien plus importants
aient t malheureusement inutiles. Dieu sait combien de fois je lui ai
demand avec ferveur la grce et l'inspiration de remplir dignement
l'important devoir qui m'tait confi.

--Chre Madame Grard, pourquoi tes-vous si triste et si inquite?
demanda avec douceur Antoinette en prenant les mains de sa gouvernante
qu'elle pressa chaleureusement dans les siennes. Vous avez t pour moi
une vritable mre. Toujours bonne, judicieuse, prudente....

--Et cependant j'ai failli, compltement failli! interrompit celle-ci
sur le mme ton de tristesse. Non, ne parles pas ainsi, Antoinette, mais
coute-moi, car je dis la vrit. O est cette confiance que je dsirais
t'inspirer, cette confiance qui aurait d te faire venir  moi comme 
une mre, me confier tes chagrins et prendre mes conseils dans les
moments de peine? Hlas! tu ne m'en accordes pas plus qu' une
trangre! Tu as des soucis et des inquitudes, mais tu les pleures en
silence; tu as des plans et des projets, mais tu les prpares dans le
secret. Antoinette! chre Antoinette! dis-moi: ai-je mrit cette
dfiance?

Le coeur ardent de la jeune fille qui tait intimement attach 
l'institutrice de ses jeunes annes fut profondment touch par cet
appel chaleureux. Se jetant, en pleurs, dans les bras de son excellente
gouvernante, elle s'cria:

--O bonne et chre amie! pardonnez-moi! Pourquoi n'ai-je pas rempli mes
devoirs  votre gard avec autant de fidlit que vous vous tes
acquitte des vtres envers moi? pourquoi me suis-je dj spare de
vous?...

--Et cependant tu me laisses encore! dit-elle doucement en caressant la
soyeuse chevelure de la jeune fille. Que Madame d'Aulnay seule s'en
retourne dans cette vie agite de la ville, dans le tumulte de laquelle
tu as dj perdu ta fracheur, tes sourires, ta gaiet, et la paix de
ton me.

--Cela ne se peut pas! dit Antoinette en se levant fivreuse. Hlas! je
dois y aller.

--Qu'il en soit comme tu le dsires, et puisse Dieu guider tes pas!
Encore un mot, ma petite Antoinette, encore un mot de l'amie prouve
qui a appris  ta bouche  bgayer le nom de notre Pre cleste.
Pourquoi as-tu abandonn la pratique et les devoirs de notre religion 
laquelle jusqu'ici tu avais t si fidle?

--Parce que je ne suis pas digne des consolations qu'elle donne!
rpondit la jeune fille singulirement mue.

--Ce devrait plutt tre une raison pour te faire persvrer dans
l'observation de tes devoirs religieux. Est-ce que notre Divin Matre
lui-mme ne nous a pas dit qu'il venait pour sauver, non pas les justes,
mais les pcheurs? Mais assurment, ces paroles, dans leur sens le plus
rigoureux, ne s'appliquent pas  ma petite,  ma chre Antoinette.
Ouvre-moi ton coeur, mon enfant bien-aime; confie-moi les secrtes
proccupations qui semblent peser sur lui: tu seras, ensuite, moins
abattue et plus heureuse.

Antoinette soupira. Oh! que n'aurait-elle pas donn pour pouvoir en ce
moment confier ses fautes et ses peines  cette conseillre sage et
prudente, partager avec elle le lourd fardeau du secret qui dj avait
commenc  branler sa jeune existence! Mais le souvenir de la promesse
que Sternfield lui avait arrache ferma sa bouche; et avec une tendre
caresse, elle lui dit:

--Soyez patiente pendant quelque temps encore, ma bonne, mon excellente
amie; et malgr mon silence, en apparence si plein d'ingratitude,
aimez-moi, priez pour moi!

--Puis-je entrer, Antoinette? demanda soudainement la voix argentine de
Madame d'Aulnay.

Et, sans attendre la rponse, Lucille s'introduisit dans la chambre.

--Que signifie ceci, pauvre petite cousine? demanda-t-elle en promenant
son regard indign de Madame Grard au visage baign de larmes
d'Antoinette. Tu tais, je crois,  recevoir un sermon?...

--Arrtes, Lucille, ne parles pas aussi tourdiment! se hta
d'interrompre Antoinette.... Pars-tu  prsent, demanda-t-elle  sa
gouvernante qui s'tait leve.

--Oui, mon enfant; mais avant de laisser cette chambre, j'ai  vous
donner un avis, Madame d'Aulnay. Sur vos instances pressantes, cette
enfant innocente et sans exprience a t confie  vos soins. A Dieu
vous aurez  rendre compte de la manire dont vous avez rempli vos
obligations. Quelles que soient les embches dont ses pas ont t
environns et les erreurs dans lesquelles elle peut encore tomber, sur
votre tte,  vous, son guide et sa protectrice, retombera la plus
lourde part du chtiment!

--Quelle terrible mgre! s'cria Madame d'Aulnay avec un frmissement
affect, pendant que la gouvernante s'loignait. Elle me rappelle la
Sybille.

--Trve de ces pithtes et de ces plaisanteries, rpliqua Antoinette
d'un air afflig et indign. Cette personne a t pour moi, ds ma plus
tendre jeunesse, une gouvernante, une amie, une mre; et je serais une
ingrate si je permettais qu'on fit un pareil usage de son nom en ma
prsence, quand je puis l'empcher.

--Oh! assez, ma chre enfant. Cette indignation est en pure perte; car
je suis prte, si tu le dsires,  en parler dsormais et  la regarder
comme une perfection. Mais ne perdons pas notre temps en disputes, quand
nous avons  parler de choses infiniment plus intressantes.
N'avons-nous pas parfaitement russi dans tous nos plans? Nous devons
partir demain matin, pour profiter des beaux chemins, avant qu'une
tombe imprvue de neige les rende impraticables. A prsent, laisses le
sourire revenir sur tes traits, tches de paratre comme autrefois, afin
d'empcher ton pre de retirer sa permission.... Et maintenant que nous
avons un moment  nous, je m'tonne de ne pas te voir m'assiger de
questions, au sujet de ton cher, adorable et tyrannique mari!... Mais,
quoi! ce nom te fait tressaillir comme s'il te terrifiait! Tu es devenue
singulirement nerveuse.

--Eh! bien, qu'as-tu  me dire sur son compte? demanda Antoinette  voix
basse.

--Qu'est-ce que j'ai  te dire! rpta ironiquement Madame d'Aulnay.
Est-ce ainsi qu'une jeune marie qu'on idoltre doit s'enqurir du plus
joli et du plus charmant mari qu'une femme puisse avoir?

--Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi, Lucille; de plus, tu
oublies qu'il y a  peine deux jours j'ai reu de lui une lettre dans
laquelle il me disait que sa sant est assez bonne. Mais, puisque tu
veux absolument que je te questionne sur son compte, dis-moi donc
comment il a pass le temps durant mon absence?

--Le fait est--rpondit Madame d'Aulnay, en toussant, comme pour cacher
son embarras--le fait est qu'il n'aurait pas t habile en vivant retir
comme un ermite: le monde aurait pu souponner quelque chose. Aussi,
pour qu'il n'en part pas, il a agi comme d'habitude, comme si de rien
n'tait.

--Comme il a agi pendant la dernire soire que j'ai passe  la ville?
continua Antoinette dont les traits venaient de se couvrir d'une vive
rongeur cause par la peine et le ressentiment que lui causait le
souvenir de cette pnible circonstance.

--Oh! oui, je sais  quoi tu fais allusion. J'ai vu moi-mme ses
indignes coquetteries avec une ou deux des jeunes filles prsentes, et
je l'ai ensuite fortement grond pour cela. Je lui ai dit, entr'autres
choses, que tu avais fait preuve de trop de bont et de patience, et que
ce que tu aurais eu de mieux  faire, aurait t de t'amuser avec
quelque partenaire de ton got, pour combiner ensemble le plaisir de
l'amusement et celui de la vengeance. Mais, ma chre Antoinette, le
regard sombre et furieux qu'il me lana me glaa presque de terreur.
"Ecoutez-moi bien, Madame d'Aulnay, m'a-t-il dit. Puisque vous voulez le
bonheur de votre cousine, ne lui donnez jamais un pareil conseil. Si
vous le faites et si elle agit d'aprs ce conseil, la consquence en
sera que vous aurez, toutes les deux,  vous en repentir le jour mme o
elle commencera  mettre ce systme en pratique."--"Hein! Major
Sternfield, vous tes un vrai tyran! rpondis-je un peu irrite;
Barbe-Bleue n'tait pas de la moiti aussi mchant que vous."--"Ne
parlez pas avec autant de lgret, Lucille!" rpliqua-t il en
m'appelant, avec une grande impertinence, par mon nom de baptme.
"J'aime sincrement, comme tout homme le doit, la femme que j'ai choisie
pour tre la compagne de ma vie, et je ne puis pas plus lui permettre de
jouer avec mes affections qu'avec mon honneur." N'est-ce pas, chre
Antoinette, que, en dpit de ses fautes, c'est un homme irrsistible?

Antoinette ne fit d'autres rponses qu'en laissant percer un faible
sourire sur sa figure et qu'en faisant un lger, un trs-lger mouvement
de tte.

--Et qui, crois-tu, s'est rcemment inform de toi trs-particulirement
et avec beaucoup d'intrt? Devines; je te le donne en vingt. Quoi, tu
n'en peux venir  bout? Eh! bien, je vais te le dire: ni plus ni moins
que l'insensible, l'invulnrable Colonel Evelyn. Que te figures-tu qu'il
ait eu l'audace de me dire, un aprs-midi que je me promenais en voiture
prs de la Citadelle[3] pour aller entendre le nouveau corps de musique?
Aprs s'tre inform de toi et avoir appris que tu tais en bonne sant
et que je m'attendais  t'avoir encore prochainement avec moi, il se
lana dans une diatribe du mme genre  peu prs que celle dont vient de
me gratifier ta gouvernante. Il prtendit que tu tais une jeune fille
candide et sans exprience, que je devais veiller sur toi avec un soin
jaloux et te diriger avec une grande prudence. Je crois qu'il se dit
autoris  parler ainsi  cause de remarqus un peu lgres qui auraient
t faites sur ton compte et sur celui de Sternfield  la table d'hte
des officiers, quoique je ne puisse m'imaginer ce qui a pu donner lieu 
ces remarques.... Mais! Ciel qu'as-tu donc, Antoinette? comme tu parais
fivreuse! Tiens, laisses  ta femme de chambre le soin de faire ta
malle, et descendons au salon.

[Note 3: Aujourd'hui la Place Dalhousie.]




XIX.


Elles trouvrent les Messieurs engags dans une conversation politique
anime qui avait, comme de raison, pour thme principal les griefs du
Canada et les actes arbitraires du nouveau gouvernement. Par dfrence
pour Madame d'Aulnay qui prouvait la plus profonde aversion pour la
politique, ils changrent de sujet et donnrent  la causerie une
tournure gnrale.

La matine du lendemain fut douce et agrable. a et l sur le ciel bien
on voyait poindre quelques nuages blancs. Dans les cours des fermes, les
troupeaux, sortis de l'table o ils avaient t confins depuis
quelques jours, tournaient d'un ct et de l'autre leurs regards
tonns; de petits oiseaux blancs voltigeaient tout  l'entour et se
reposaient de temps en temps sur les branches nues des arbres.

Ainsi qu'il avait t dcid la veille, M. et Madame d'Aulnay partirent
de bonne heure, emmenant Antoinette avec eux. Lucille, qui tait d'une
humeur des plus vives, gaya un peu la monotonie du voyage. Ils
arrivrent enfin  leur destination, et les chambres de Madame d'Aulnay
avec leurs feux ptillants leur parurent encore plus confortables, aprs
la route qu'ils venaient de parcourir. L'odeur apptissante du dner,
qui fait venir l'eau  la bouche de voyageurs affams et qui envahissait
la maison; la table avec ses trois couverts, ses nappes blanches comme
la neige, ses verres et son argenterie brillante: tout indiquait qu'ils
taient attendus.

Avec cette bonne humeur, qui offrait au moins une compensation dans son
caractre frivole, Madame d'Aulnay ouvrit prcipitamment une des malles
d'Antoinette, en prit une jolie robe et insista pour que sa cousine la
mt.

--Tu sais, dit-elle, qu'Audley doit venir ce soir, et je veux que tu
paraisses avec avantage; ainsi, puisque tu n'as que dix minutes pour
t'habiller, fais diligence. M. d'Aulnay, tout philosophe et patient
qu'il soit sous tous les rapports, devient l'homme le plus intraitable
du monde quand on le fait attendre pour son dner.

Antoinette fut prte  temps et descendit dans la salle o M. d'Aulnay,
la montre en main, se promenait de long en large.

--Quel trsor de femme tu feras, jolie cousine! dit-il en souriant:
toujours prte au moment convenu!

L'effet du long voyage qu'elle venait de faire eut un bon rsultat sur
l'apptit d'Antoinette; et les saillies pleines de finesse de Lucille
qui tait, ce jour-l, dans sa meilleure humeur, communiqurent  son
esprit une gaiet qu'il n'avait pas connue depuis plusieurs semaines
dj. Elle tait libre aussi, du moins pour quelque temps, de la crainte
qui la harassait depuis plusieurs jours, que son mari ne s'aventurerait
pas dans quelque dmarche tmraire, comme celle de se prsenter
brusquement chez son pre, ou, ce qu'elle avait redout davantage,
d'arriver  Valmont sous un nom suppos, et de la forcer  lui accorder
une entrevue.

Aprs le dner qui fut trs-agrable, M. d'Aulnay demanda la permission
de se retirer dans sa Bibliothque. Madame d'Aulnay et sa cousine se
trouvrent seules.

Lucille, qui tait admiratrice passionne des ouvrages de fantaisie de
toutes sortes, apporta  sa cousine quelques chantillons de nouveaux
patrons. Pendant qu'elle tait  lui montrer les beauts d'un cep de
vigne qu'elle avait l'intention de reproduire sur le canevas, un grand
coup de marteau frapp  la porte fit tressaillir Antoinette.

--Oui, dit Lucille, c'est le Major Sternfield: c'est sa manire
impatiente de frapper.... Mais, mon Dieu! chre enfant! comme tes
couleurs ont vite chang! Dis-le moi franchement--et elle scruta encore
plus attentivement sa cousine--oui franchement: est-ce l'amour ou la
crainte qui te fait tressaillir ainsi?

--Un peu les deux, rpondit la jeune fille en s'efforant de paratre
plus gaie.

Avec une figure toute souriante, Audley entra dans la salle.

Attirant sa femme  lui et la pressant sur son coeur:

--Arrive enfin! ma bien-aime, dit-il. Oh! que je suis heureux!

En ce moment, se rappelant toutes les penses peu bienveillantes, tous
les amers regrets qui l'avaient afflige depuis leur sparation,
Antoinette oublia ses griefs, et, comme une femme peut seule le faire,
s'accusa elle-mme d'injustice et de duret. Ah! si Audley s'tait
toujours montr aussi tendre pour elle, il se serait attach son
affection aussi irrvocablement qu'il avait enchan ses destines.

La soire se passa rapidement et agrablement, et ce fut bien malgr lui
que Sternfield se leva enfin pour partir. Comme il pressait la main de
sa femme, ses yeux cherchrent l'anneau qu'il avait plac dans un de ses
doigts; mais il n'y tait plus.

--O est-_il_?... ton jonc! demanda-t-il en fronant tout--coup ses
sourcils.

Antoinette leva l'autre main, dans l'un des doigts de laquelle brillait
le petit anneau d'or.

--J'ai coutume de rougir tellement, dit-elle, et je deviens si
visiblement mal  l'aise quand quelque regard indiscret se dirige vers
ma main, que j'ai cru plus prudent de le changer de doigt.

--C'est assez juste. Et maintenant, une autre question que je me crois
permise et  laquelle tu peux, je crois, rpondre aussi facilement: Quel
est ce M. Louis Beauchesne avec lequel on m'a dit que ma petite
Antoinette tait dernirement devenue si intime?

--O ce pauvre Louis! rpondit-elle avec une franchise qui fit
disparatre, pour un moment du moins, les soupons de son mari.

--Pourquoi l'appelle-tu pauvre Louis?

--Parce que je l'estime, dit-elle en riant et en rougissant lgrement.

--J'espre que tu ne m'appelleras jamais _pauvre_ Sternfield! rpliqua
son mari qui, avec sa perspicacit ordinaire, avait devin que Louis
pouvait avoir t autrefois un amoureux d'Antoinette, mais sans espoir.

--Non, non! dit-elle gravement. Vous, vous tes d'une nature  inspirer
plutt de la crainte que de la piti.

--Et de l'amour plus qu'autre chose, j'espre! ajouta-t-il.

--Assez de cette conversation  voix basse, interrompit en riant Madame
d'Aulnay. J'appelle maintenant votre attention sur un sujet bien plus
srieux que vos affaires prives.

--Faites connatre vos dsirs, belle Dame: je tcherai de les combler.

Et Sternfield s'inclina gracieusement.

--Eh! bien, voici. Je voudrais organiser une promenade  la
Longue-Pointe ou  Lachine. La saison est si avance, que, dans deux
semaines, il ne faudra plus songer aux promenades en voiture d'hiver.

--Mais, il me semble que nous avions promis  papa de vivre tranquilles
et retires tant que je serais  la ville, hasarda Antoinette.

--Ainsi faisons-nous et ainsi continuerons-nous de faire, ma trs-prude
petite cousine: je ne me propose nullement de donner des bals et des
soires, mais simplement de faire une promenade en voiture pour profiter
des derniers beaux chemins. Saint Antoine lui-mme n'aurait pu se
refuser  cela. Prenez ce crayon, Major Sternfield, et crivez un
mmoire de ceux que je dsire runir.

Deux ou trois noms furent crits sans commentaires; ensuite, Madame
d'Aulnay proposa le Colonel Evelyn.

--A quoi cela sert-il de l'inviter, fit remarquer Sternfield: il ne
viendra pas; il ne s'est pas rendu  votre invitation la dernire fois.

--N'importe; faites votre devoir, M. le Secrtaire, rpondit
premptoirement Madame d'Aulnay. Evelyn doit tre invit: il a accept
une fois mon invitation.

--Oui, en cette circonstance mmorable o il a perdu les magnifiques
chevaux qu'il avait emmens d'Angleterre, ce qui n'est certainement pas
de nature  nous faire jouir une seconde fois de sa charmante socit.
Et, d'ailleurs, de quelle utilit vous sera-t-il, maintenant qu'il n'a
plus d'quipages?

--Vous tes absurde, Major Sternfield! rpliqua schement Lucille. Vous
savez aussi bien que moi qu'il s'est rcemment procur une paire des
plus magnifiques chevaux canadiens qui soient dans le pays. Vous tes ou
jaloux, ou anxieux de rester le seul cavalier irrsistible de la
compagnie.

--Est-ce que vous l'appelez irrsistible? dit d'un air moqueur
Sternfield.

--Non, mais c'est un misanthrope, un homme mystrieux, ce qui vaut
encore mieux.

Le militaire haussa les paules, et, aprs deux ou trois autres minutes
de discussion, il partit.

La matine fixe pour la promenade tait superbe. Madame d'Aulnay et sa
cousine achevaient de djeuner, lorsque Jeanne entra pour remettre  sa
matresse une carte qu'elle venait de recevoir.

--Comment! le Colonel Evelyn! s'cria Lucille. Que peut il y avoir sur
la terre qui l'amne  une heure aussi matinale?

La rougeur d'Antoinette augmenta d'intensit, mais n'offrit aucune
solution  ce problme.

--Qu'allons-nous faire? continua Madame d'Aulnay. Les feux du salon sont
 peine allums. Je crois que nous ferions mieux de le recevoir ici.
Oui, Jeanne, faites-le entrer dans cette salle.... Sais-tu bien,
Antoinette, que nous sommes vraiment charmantes, dans ces gracieuses
toilettes du matin? Et puis, ce boudoir avec mes oiseaux et mes fleurs,
est un vrai oasis. Dcidment, c'est le meilleur local pour le recevoir.

Le visiteur entra, calme et majestueux. Il connaissait probablement
l'arrive d'Antoinette, car il ne manifesta aucune surprise en la
voyant. Aussi l'aborda-t-il avec une tranquille bienveillance; et, aprs
avoir demand pardon d'tre aussi matinal dans sa visite:

--Madame d'Aulnay, continua-t-il avec un lger sourire, je suis venu
savoir de vous si l'invitation que vous avez bien voulu me faire ne
s'adresse qu' mes chevaux, ou bien si elle comprend galement votre
trs humble serviteur?

--Comment? que voulez-vous dire, Colonel Evelyn! rpondit Madame
d'Aulnay passablement intrigue. J'ai dit au Major Sternfield de vous
inviter en mon nom, car je ne croyais pas qu'il ft ncessaire de vous
envoyer une invitation plus formelle pour une affaire aussi simple.

--Eh! bien, l'invitation a t, pour ne pas dire plus, trs-quivoque.
Hier soir, je rencontre le Major Sternfield dans la rue; aprs m'avoir
flicit sur l'acquisition de mes nouveaux chevaux et demand s'ils
taient bien dresss, il m'informe que Madame d'Aulnay organise une
promenade et qu'elle ne peut pas s'en passer.

--Qu'il est malicieux ce Major Sternfield! exclama Madame d'Aulnay.
Colonel, je n'ai pas besoin, j'espre, d'expliquer ou de nier ce fait:
vous me savez incapable d'une semblable impolitesse.

--J'en suis bien sr, rpliqua-t-il avec gravit. L'hospitalit que
Madame d'Aulnay sait si bien exercer vis--vis les trangers que le
hasard a conduits dans son pays est une rfutation suffisante. Mais mon
but principal, en venant, est de savoir  quelle heure vous voulez que
mon quipage et mon domestique--qui, vous le savez, sont toujours 
votre disposition--soient ici. Le Major Sternfield, malheureusement, n'a
pas pris le temps de me renseigner sur ce point important.

--Quels que superbes qu'ils soient, je n'accepterai pas les chevaux sans
leur matre,--reprit Madame d'Aulnay qui paraissait pique au vif. Je
sais qu'en gnral vous ne vous souciez gure de la socit des Dames;
nanmoins, je suis certaine que vous tes trop bien lev pour venir en
personne refuser une invitation que vous fait l'une d'elles, surtout
lorsqu'elle vous dit qu'agir ainsi serait la chagriner et la mortifier.

Le Colonel Evelyn paraissait tre dans une grande perplexit. Son but,
en venant ce matin-l chez Madame d'Aulnay, tait effectivement, ainsi
qu'il l'avait dit, de mettre ses chevaux  sa disposition et de
s'assurer  quelle heure il devait les lui envoyer. Il pouvait en avoir
un autre, connu de lui seul peut-tre: celui de voir Antoinette  son
arrive; mais se joindra aux touristes tait une chose qu'il n'avait
nullement prvue. Aussi, la Dame insistant, il rpondit:

--Comme de raison, puisque Madame d'Aulnay est assez bienveillante pour
ne pas entendre raison, je ne puis que me rendre  ses dsirs; mais je
crains bien qu'aprs la catastrophe survenue dans la dernire excursion
de ce genre  laquelle j'ai pris part, aucune Dame ne soit assez
intrpide pour m'accompagner.

--Vous vous trompez, Colonel. Sans aller plus loin, en voici deux qui
sont dsireuses de partager les gloires et les prils de votre quipage.
Qu'en dis-tu, Antoinette?

La jeune fille fit, en rougissant, un signe ngatif de la tte; mais le
Colonel Evelyn, sans remarquer ce mouvement, reprit:

--Oh! Mademoiselle de Mirecourt est une hrone dans toute la force du
terme; et si pareil accident devait jamais m'arriver encore, je suis
assez goste pour dsirer l'avoir alors avec moi: c'est son calme
merveilleux qui noue a sauvs....

--Joint  l'habilet et  la prsence d'esprit du Colonel Evelyn,
rpondit Madame d'Aulnay avec un charmant sourire. Mais qu'en dis-tu,
Antoinette--continua-t-elle, anime du dsir soudain de punir Sternfield
de sa dernire escapade--qu'en dis-tu? si tu donnais au monde, et
particulirement au Colonel Evelyn, une nouvelle preuve de courage en
montant aujourd'hui encore dans sa voiture!

--Oh! faites cela, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il avec bienveillance
sinon avec empressement; je puis en toute sret vous promettre que
votre courage ne sera pas soumis  une aussi rude preuve qu'il l'a t
la dernire fois. De plus, ce sera un tmoignage, que je recevrai avec
plaisir, que vous avez oubli et que vous m'avez pardonn les terreurs
de cette dangereuse promenade....

--Sans doute elle accepte, interrompit Madame d'Aulnay sans donner  sa
cousine le temps de rpondre. Vous pouvez considrer la chose comme
dfinitivement rgle.

Timide et embarrasse, Antoinette ne fit aucune rsistance; mais,
lorsque le militaire fut parti:

--Oh! Lucille, dit-elle  Madame d'Aulnay, j'ai bien peur qu'Audley ne
soit fch de cet arrangement.

--L'impertinent aura ce qu'il mrite pour s'tre aussi mal acquitt de
ma commission! rpondit Lucille dont le teint anim trahissait un vif
mcontentement.

--Mais je le crains tant lorsqu'il est fch! reprit la pauvre
Antoinette.

--Pour cette raison-l mme, tu dois apprendre  le braver. Mais si cet
arrangement te met mal  l'aise, je lui dirai qu'il est entirement mon
fait; que tu n'y as pris aucune part, ce qui est vrai: ainsi, ne te
tourmentes plus  propos d'une semblable bagatelle.




XX.


Heureusement que, pour la facile excution des plans de Madame d'Aulnay,
le Major Sternfield, retenu par un obstacle imprvu, arriva un peu tard.
Lorsqu'il parut, mont sur son joli mais fantasque _cutter_, tous les
touristes taient  leur place.

--L'heure est passe, Sternfield! Qu'est-ce qui peut vous avoir retenu
si longtemps aujourd'hui? crirent deux ou trois voix.

Mais il ne daigna pas rpondre. Lorsqu'il aperut Antoinette assise prs
du Colonel Evelyn, le rouge de la colre lui monta au front; mais,
surmontant son impatience, il s'approcha de Madame d'Aulnay qui,
enfonce dans un amas de robes d'ours et la tte rejete en arrire,
laissait un sourire provoquant se promener sur ses traits.

--Dois-je vous remercier pour cet arrangement? demanda-t-il un peu
vivement et  voix basse. Est-ce vous qui m'avez condamn  me promener
seul?

--Il n'est pas ncessaire que vous vous promeniez seul, Major
Sternfield. Voil l-bas la malheureux capitaine Ashton avec deux Dames
qui comblent son trs petit quipage. Allez le dbarrasser d'un de ses
charmants fardeaux.

--Fi donc! rpliqua-t-il avec un air de profonde contrarit: je ne
reconnais pas Madame d'Aulnay aujourd'hui. Cependant vous m'avez puni.
Je dois maintenant user de reprsailles, et vous infliger ma dsagrable
compagnie.

Joignant l'action aux paroles, il jeta les rnes  son domestique et
sauta dans la voiture de Lucille.

--Vous devenez insupportablement impertinent! se contenta de penser
celle-ci qui tait loin d'tre mcontente de cet arrangement qu'elle
avait prvu elle-mme.

Quelques sourires et quelques chuchotements critiques accueillirent
cette dmarche du Major; mais le militaire tait l'idole des Dames, et,
pour tout ce qu'il faisait, il tait certain de rencontrer leur
indulgence.

Un autre dlai de cinq minutes survint, caus par un monsieur qui sortit
de sa voiture dj trop remplie pour sauter dans celle de Sternfield o
il fit monter une des Dames que Lucille avait en vain signale  la
charit du mari d'Antoinette. Enfin, tout tant prt, la cavalcade
partit aux sons joyeux des clochettes.

--Maintenant, Madame d'Aulnay, demanda brusquement Sternfield aprs un
silence de quelques instants, dites-le moi franchement: est-ce vous qui
avez fait cet arrangement, ou Antoinette?

--C'est moi..

--Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me sparer de ma femme quand
j'ai tant de choses  lui dire, quand nous avons si peu de temps 
rester ensemble?

--Pour vous punir, Major Sternfield, d'avoir rempli avec tant de
mauvaise foi mon message auprs du Colonel Evelyn.

--Quoi! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre
rvrend Colonel! dit Sternfield en clatant de rire.

--Non pas: ce n'est que par un pur hasard que j'ai dcouvert votre
supercherie.... Mais, grand Dieu! est-ce que vous voulez nous faire
casser le cou en irritant et maltraitant mes jolis chevaux  ce point?
Donnez-moi les rnes de suite, car je crois qu'il est dangereux de vous
les confier quand vous tes d'une humeur aussi maussade.

Sternfield obit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose
que de courtes monosyllabes s'chappa de ses lvres.

De leur ct, le Colonel Evelyn et sa jolie compagne n'taient pas aussi
muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se
trouver loin de la surveillance immdiate de son mari, car elle aurait
eu plus tard  expier ses fautes et celles de Madame d'Aulnay.

Leur conversation, au dbut, ne roula que sur des banalits; mais ds
qu'ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur msaventure
s'leva tout--coup dans leur esprit. Une lgre motion passa sur le
front du Colonel.

--Que nous l'avons chapp belle! s'cria-t-il. Dites-moi, Mademoiselle
de Mirecourt, quelles taient vos penses,--c'est--dire si vous tiez
en tat de vous en rendre compte,--pendant cette course effrayante qui
aurait pu amener notre entire destruction?

Il y eut une pause de timide rserve, car une confession de ce genre 
un homme qui tait presque un tranger pour elle l'embarrassait quelque
peu; mais enfin, moiti souriante, moiti srieuse, elle rpondit:

--Je pensais  la mort, et je tchais de m'y prparer.

--C'est bien pens et bien dit, rpliqua-t-il avec gravit. Quoique,
malheureusement pour moi, je ne professe pas la religion, ni en actions,
ni en paroles, cependant lorsque je la rencontre chez d'autres, je sais
la respecter.

--N'tes-vous donc pas un vrai croyant, catholique, comme moi-mme?
demanda-t-elle timidement.

--Mais, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il en se retournant tout--coup
vers elle--ce qui la fit rougir--comment! vous connaissez tout ce qui me
concerne, et cependant je suppose que le mme charitable bavard qui vous
a dit que j'tais un misanthrope, vous a aussi inform en mme temps
que, quoiqu' peine mieux que l'infidle, je suis n et j'ai t lev
dans la mme religion que vous. Eh! bien, je n'ai pas le droit de me
fcher, car beaucoup de ce qu'on vous a dit n'est malheureusement que
trop vrai. Ne vous mprenez pas, cependant. Quoique indiffrent et
entirement ngligent dans la pratique des prceptes et des devoirs de
cette Eglise dont je suis et veux tre toujours un des membres, je n'ai
jamais pouss l'impit jusqu' douter un seul instant, de la sagesse,
de la misricorde, et encore moins de l'existence de l'Etre Suprme qui
m'a cr; non, je ne suis pas athe, comme quelques-uns l'ont prtendu,
mais simplement un mauvais catholique. Vous tes effraye de cet aveu,
Mademoiselle de Mirecourt? continua-t-il en remarquant la vive motion
qui venait de se trahir sur les traits d'Antoinette.

La jeune fille ne songeait pas alors aux erreurs du militaire, mais bien
aux siennes propres. Elle qui avait t leve avec tant de soins, qui
avait grandi dans les principes religieux,  qui un contact de quelques
mois avec la vie frivole et agite du monde avait suffi pour chasser de
son coeur les sentiments les plus justes, elle se voyait engage dans
une voie tortueuse qui ne lui laissait aucune issue pour se soustraire 
l'avenir de misre qui en serait invitablement la suite.

Le Colonel rpta sa demande. Oblige de rpondre, Antoinette eut assez
de prsence d'esprit pour dire:

--Est-ce que notre Divin Matre n'a pas dit: "Ne jugez pas autrement que
vous voudriez tre jug vous-mme?"

Surpris et charm de la singulire aptitude qu'Antoinette savait
dployer dans ses rparties; encourag, d'ailleurs, par la sympathie
qu'elle lui tmoignait,  faire de nouvelles confidences, il continua:

--Et maintenant que je vous ai prouv que je ne suis pas prcisment un
infidle ni un athe, puis-je entreprendre de rpondre  la seconde
accusation: celle d'tre un misanthrope, ainsi que vous me l'avez
dclar avec une franchise que j'apprcie d'autant plus qu'elle est plus
rare chez votre sexe?

Un sourire fut la seule rponse d'Antoinette; mais le vif incarnat
qu'Evelyn prenait un secret plaisir  surprendre monta de nouveau  sa
figure. Ce fut assez.

Le Colonel se recueillit un instant; puis, se retournant tout- coup
vers elle et la regardant fixement, il commena:

--Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connatre un peu l'histoire de ma
vie? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l'imputation d'viter et
de dtester votre sexe. Oui, je vais vous la dire; mais remarquez bien
que vous ne devez pas la rpter  Madame d'Aulnay ni  aucune autre
Dame de sa trempe: je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez
vous rendre coupable de manquer  la parole donne.

"Je ne vous dirai pas que je n'ai jamais connu l'amour et les caresses
d'une mre: ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin ds l'enfance,
je n'ai conserv de cet ge si tendre d'autres souvenirs que ceux que
m'ont laisss ma vie de collge, un tuteur indiffrent, un frre fier et
altier plus vieux que moi. Bref, je parvins  l'ge viril sans soins.
Mon frre ayant recueilli les proprits de famille, je choisis la
carrire des armes, et j'entrai dans la vie avec un coeur qui, malgr sa
rude ducation, tait capable de prodiguer un ardent retour  celle qui
aurait gagn son amour.

"L'occasion s'en prsenta bientt. Je fis la connaissance d'une jeune
Demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa
beaut; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous tes,
Mademoiselle de Mirecourt, elle l'tait davantage. Je la demandai en
mariage et fus accept par elle et par sa famille; quoique sans fortune,
j'avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon
avancement dans la carrire que j'avais embrasse. Le jour tait fix,
le trousseau de ma fiance tout prt. Ayant quelques jours de loisir, je
rsolus d'aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux
 mon frre. Il me reut avec assez de bienveillance, mais il me railla
parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froiss par ses
sarcasmes, je saisis, dans ma vanit de jeune homme, le portrait de ma
fiance que, comme tous les amoureux, je portais sur moi; je le
prsentai triomphalement  mon frre et je lui demandai si cette
charmante figure n'tait pas une raison suffisante pour me dcider 
briser avec la vie de garon? Il regarda longtemps et avec attention la
miniature qu'il me remit enfin, en remarquant brivement qu'en effet
c'tait "une belle personne."

"Lorsque, le lendemain matin, prt  partir, j'allai lui faire mes
adieux, il tait dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit
beaucoup. Il m'informa nonchalamment qu'il tait appel par des affaires
 ***--mais les noms ne sont pas ncessaires--dans le mme village o
demeurait ma bien-aime. Heureux de cette nouvelle, j'exprimai la
satisfaction que j'aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui
prouver en mme temps combien la miniature que je lui avais montre
tait encore, en beaut, bien loin de la ralit. Rien, dans
l'insouciance qu'il manifesta quand je le prsentai  ma fiance, dans
les paroles qu'ils changrent alors, ne fut de nature  m'avertir du
danger qui me menaait. De temps  autre, mon frre, avec cette
nonchalance qui lui tait naturelle, se prsentait dans son salon; mais
je n'avais aucune raison pour m'en plaindre: au contraire, j'en tais
fier.

"Un soir, il me dit tranquillement qu'il dsirait me faire un joli
cadeau de frre, que ce prsent n'tait ni plus ni moins de me donner, 
moi et  mes hritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme,
une magnifique proprit qui faisait partie des biens de la famille. Ma
reconnaissance fut aussi illimite que ma crdulit. Je retournai au
vieux domaine avec les papiers qu'il me donna pour aller voir l'avocat
de la famille. Cet homme tait lent, minutieux: il me retint plus
longtemps que je ne l'avais pens.

"Je revins la veille du jour fix pour mon mariage. Comme de raison, je
me rendis directement chez ma fiance. Grand Dieu! jugez de mon
tonnement, en lisant une mystrieuse consternation sur le visage des
domestiques, lorsque je demandai  la voir. Sa mre, une femme
respectable et  cheveux gris, vint  moi. Elle me dit de me rsigner et
de pardonner, que ma fiance tait maintenant la femme de John Evelyn,
Lord Winterstown!

"J'coutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma
surprise taient grandes. Elle m'informa ensuite qu'ils avaient t
marie trois jours auparavant et taient en ce moment  faire un long
voyage. A cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune
fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur
des proprits par lesquelles mon frre voulait m'indemniser de
l'enlvement de ma femme, et je les jetai au feu.

--"Dites-leur, m'criai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs
dons!

--"Oh! ne les maudissez point!" interrompit la mre toute ple et
tremblante. "Ne maudissez point ma fille!"

--"Non! rpliquai-je, mais je les livre tous les deux au chtiment de
leurs remords!

"Le mme jour, je changeais de rgiment et j'entrais dans un autre qui
devait partir pour l'tranger.

"Depuis lors j'ai servi dans les Indes,  Malte,  Gibraltar; j'ai pass
cinq ans dans une prison de France, triste cole o j'appris  parler
votre langue, Mademoiselle de Mirecourt. Mais depuis douze ans je n'ai
pas remis les pieds sur le sol de mon pays!"

--Et que sont-_ils_ devenus? demanda Antoinette dont les paupires
humides et la respiration prcipite attestaient l'intrt qu'elle avait
port  ce touchant rcit.

--Comment! ce qu'ils sont devenus! rpta-t-il avec amertume. Moi-mme,
dans ma dsolante simplicit, je me fis la mme question, m'attendant 
ce que leur perfidie ft punie comme elle le mritait. Eh! bien, il n'en
a rien t: j'ai appris qu'ils taient un des couples les plus heureux
d'Angleterre, entours de charmants enfants, elle belle et admire, lui
heureux et dvou; tandis que moi, je ne suis qu'un tre nomade sur la
terre, qu'un misrable solitaire, qu'un sombre misanthrope. Et
maintenant, Mademoiselle, vous tonnez-vous encore que j'aie perdu toute
confiance dans votre sexe? que j'aie vit les femmes avec autant de
soin qu'un saint ou un anachorte pourrait le faire?

Antoinette ne rpondit pas, car elle sentait que le tremblement de sa
voix trahirait la vive sympathie qu'elle prouvait pour le Colonel.

Celui-ci interprta correctement le silence qu'elle observait. Aprs une
pause, il reprit:

--J'ai t singulirement communicatif avec vous, Mademoiselle de
Mirecourt: pouvez-vous me dire quelle secrte influence a ainsi bris
les glaces de ma rserve habituelle?

Il y avait quelque chose de particulier dans le timbre de sa voix.
Antoinette craignit qu'il regrettt la franchise qu'il lui avait
montre.

--Je vous suis trs-reconnaissante, dit-elle, de la confiance que vous
venez de me tmoigner, Colonel Evelyn: votre secret sera religieusement
gard.

--Je le sais; car, croyez-vous que si j'avais suppos un seul instant
qu'il pt en tre autrement, je vous l'aurais confi? Ds le premier
moment j'ai vu que vous tiez aussi diffrente de Madame d'Aulnay et des
autres femmes de son caractre, que je le suis de ce fat parfum, de cet
goste Sternfield.

Antoinette rougit vivement; mais elle changeait si souvent de couleurs,
que son compagnon n'y attacha aucune importance.




XXI.


Les touristes arrivrent  la modeste auberge du village o ils
arrtrent pour prendre quelques rafrachissements qu'ils avaient
apports. Antoinette, qui avait pris du froid en route, se tenait prs
du pole en attendant le retour du Colonel qui tait all lui prparer
un verre de vin chaud. Elle fut brusquement aborde par le Major
Sternfield qui se mit devant elle et lui dit, avec ce regard svre
auquel elle tait, hlas! dj habitue:

--Malgr le plaisir que tu as eu en profitant du dernier arrangement, je
dois insister pour qu'on le change. Pour le retour, tu vas t'en venir
avec moi, et avec aucun autre.

Et, sans attendre de rponse, il s'loigna.

Le Colonel Evelyn, qui revint avec les rafrachissements qu'il s'tait
procurs, ne manqua pas de s'tonner de la taciturnit et de la
proccupation qui s'taient empar de sa jeune compagne.

Quelques instants aprs, Madame d'Aulnay vint  eux et leur dit:

--Je viens changer des arrangements qui taient agrables  chacun, et
en proposer d'autres qui, je le crains bien, ne seront pas reus avec
autant de plaisir; mais enfin, ma chre Antoinette, le Major Sternfield
vient de me dire que tu lui avais promis de te promener avec lui,
lorsque l'excursion fut organise. Il est trs affect par ce
dsappointement, en sorte que tu devrais tcher de le consoler un peu en
retournant  la ville avec lui.

Antoinette ne se rappela pas d'une semblable convention; mais elle fut
heureuse de trouver ce subterfuge pour dtourner la colre qu'elle
craignait tant.

--Eh! bien, qu'il en soit ainsi, rpondit-elle vivement; je sais que le
Colonel Evelyn acceptera cet arrangement aussi volontiers qu'il a
accueilli le premier.

--D'ailleurs, fit remarquer celui-ci, je n'ai pas d'autre alternative.
Mais quelle sera ma compagne pour le retour, ou plutt, est-il bien
ncessaire que j'en aie une?

--Certainement, dit Madame d'Aulnay, cette jeune Demoiselle--et elle
indiquait d'un signe de tte une des jeunes filles en faveur de laquelle
elle avait vainement sollicit Sternfield le matin mme--cette jeune
Demoiselle a t jete  la merci de nos amis par Sternfield qui reprend
possession de sa voiture, et elle attend l'arrive de quelque gnreux
chevalier qui vienne la sauver de l'abandon gnral.

--Il y a longtemps que je ne suis plus un troubadour, rpondit Evelyn
froidement, mais, n'importe, elle sera la bienvenue dans ma voiture.

Cette jeune fille, quoique rellement belle, tait la plus affecte et
la plus ennuyeuse de la compagnie: on peut s'imaginer ds lors quels
furent les sentiments du Colonel pendant le retour. A toutes ses petites
terreurs,  toutes ses exclamations de peur, il rpondit par un regard
svre qui fit la jeune fille se demander  elle-mme s'il n'tait pas
un ogre. Comme,  leur arrive, elle s'efforait de faire une impression
quelconque sur son coeur de marbre en le remerciant avec son plus beau
sourire, il ne, put s'empcher de se dire:

--Misre! qui pourrait penser que cette insignifiante Demoiselle et
cette autre charmante jeune fille aux rares qualits appartiennent  la
mme espce?

La promenade de la pauvre Antoinette avec le Major Sternfield fut encore
moins agrable que celle du Colonel Evelyn. Audley tait dans une de ses
humeurs sombres et jalouses; il accabla sa femme de questions, de
reproches et de railleries avec une svrit aussi injuste que
draisonnable.

Madame d'Aulnay, qui, de son ct, tait passablement contrarie,
n'invita personne  dbarquer, et elle entra dans la maison seule avec
Antoinette.

--Quelle stupide affaire! dit-elle en se dbarrassant de ses riches
fourrures et en se jetant sur un canap dans sa chambre  coucher. C'est
ce maussade Sternfield qui a tout gt! Franchement, j'ai cru que si je
ne m'tais rendue  ses dsirs, en t'empchant de revenir avec la
Colonel Evelyn, il aurait fait une scne terrible devant tout le monde.
Tu ne peux concevoir comme il m'a tourment et ennuy! A propos,
qu'est-ce qu'il t'a donc dit en route? il t'a fait l'amour sans doute?

--Oh! cela n'est plus ncessaire maintenant! rpondit Antoinette: ce
serait une pure perte de temps.

--Ne parles pas aussi trangement, chre Antoinette, s'empressa de
rpondre Madame d'Aulnay. Ce langage m'alarme et me fait de la peine....
Mais, tu frissonnes, mon enfant, et tu es trs-ple; j'espre que tu
n'as pas pris du froid. Couche toi sur ce sofa, et je vais te faire
apporter immdiatement par Jeanne une tasse de caf chaud.

Ce n'taient ni le froid ni aucune indisposition physique qui avaient
fait plir les joues d'Antoinette, mais bien les douleurs morales
qu'elle prouvait. Cette promenade qu'elle venait de faire avait t
pour elle, en allant et revenant, remplie d'vnements. Le charme
puissant qu'Evelyn avait exerc sur elle en la laissant lire dans son
coeur orgueilleux, et contre lequel elle avait lutt avec efforts, lui
montrait qu'elle tait capable d'un amour encore plus vif, plus profond
que celui qu'elle avait accord  Audley Sternfield. Son mari lui-mme
dont l'affection patiente et pleine d'attentions aurait pu servir de
bouclier invulnrable  sa jeunesse inexprimente contre les piges
dangereux qui environnaient sa position exceptionnelle, au lieu de la
protger centre la jalousie, l'irritation et les autres mauvais
sentiments qui le dominaient pour le moment, favorisait au contraire
cette impression, sans plus s'occuper de la douleur qu'il infligeait 
cette nature tendre et sensible pour laquelle le langage du reproche
tait si nouveau, sans mme prendre garde  la rapidit terrible avec
laquelle s'affaiblissait son influence morale sur elle.

L'heure douloureuse du rveil au sentiment de la ralit tait enfin
arrive pour elle. Aprs une longue et silencieuse rverie,--pendant
laquelle tous les plus petits vnements, tous les moindres pisodes qui
avaient marqu ses relations avec Audley depuis leur premire rencontre
jusqu' sa promenade de ce jour-l se prsentrent  son esprit,--elle
joignit tout--coup les mains et, avec une angoisse indicible:

--Hlas! mon Dieu! je ne l'aime pas! murmura-t-elle.

Quel terrible, mais quel inutile aveu dans la bouche d'une nouvelle
marie!

Et cependant, quels abmes de misre plus profonds l'environnaient
encore! Comme elle aurait d prier Dieu, le matin et le soir, de l'en
prserver! Ce danger, c'tait d'aimer un autre que celui qui tait
maintenant son mari. Oui, quoique son affection, ou plutt, sa
prfrence pour Audley se ft vanouie comme tombe le brouillard au
matin d'un beau jour, elle lui devait fidlit, et tous les sentiments
de son coeur, de droit lui appartenaient,  lui.

Ah! une voix intrieure lui avait-elle conseill d'viter dsormais le
Colonel Evelyn comme s'il et t son plus mortel ennemi?--lui
avait-elle fait voir que cette fire nature qui avait eu sur elle une si
trange influence, tait, hlas! trop dangereusement attrayante? Il faut
le croire, car, se couvrant la figure avec ses mains, et comme honteuse
de la faiblesse que ses paroles accusaient, elle s'cria:

--Non, je ne dois plus jamais voir Evelyn!




XXII.


Une semaine s'coula assez tranquillement. Sternfield, qui avait
recouvr un peu de sa bonne humeur et qui avait, en outre, reu de
svres leons de Madame d'Aulnay, s'tait mieux comport. Le Colonel
Evelyn, de son ct, avait envoy aux Dames quelques volumes
trs-intressants, mais il n'tait pas venu les voir. Un aprs-midi,
cependant, que, n'attendant aucune visite, elles s'taient mises  leur
ouvrage, Jeanne vint apporter la carte du militaire.

--Qu'est-ce que cela signifie donc? s'cria Madame d'Aulnay: assurment,
il doit tre pris de toi, Antoinette. N'est-ce pas malheureux que....

Elle s'arrta tout--coup et se mordit les lvres, car la rougeur qui
s'tait soudain leve sur le visage de sa cousine lui disait que la
pense de regret sur l'union d'Antoinette avec Sternfield qu'elle
voulait exprimer, tait parfaitement comprise. Hlas! son propre coeur
n'tait-il pas, non-seulement en ce moment, mais tous les jours, toutes
les heures, agit par les mmes regrets superflus?

Le Colonel Evelyn entra: ses manires dgages taient bien diffrentes
de sa rserve habituelle. Pendant que Madame d'Aulnay piait le regard
qu'il laissa tomber sur sa cousine et le joyeux sourire avec lequel il
accepta les remerciements que lui fit celle-ci pour les livres qu'il
avait envoys, elle se surprit le secret dsir de voir l'_irrsistible_
Sternfield,--comme elle s'tait plu une fois  le qualifier,--transport
dans la plus lointaine servitude pnale de son souverain. Avec ses
principes mobiles, ses ides vagues sur le bien et sur le mal, il ne lui
vint pas  l'ide qu'il y avait danger de laisser s'augmenter, par des
entrevues, l'admiration que le Colonel prouvait videmment pour
Antoinette. Au contraire, pour un esprit meubl, comme le sien, de
romans, d'histoires imaginaires de toutes sortes, il y avait quelque
chose de particulirement touchant dans ce commencement d'amour
malheureux.

Heureusement, cependant, que les perceptions morales d'Antoinette
taient plus perantes. A mesure que le Colonel Evelyn devenait plus
attentif et paraissait n'adresser la parole qu' elle seule, l'espce
d'impatience qu'elle laissa voir, les regards, suppliants qu'elle
dirigea sur sa cousine firent voir clairement  celle-ci qu'elle
l'appelait  son secours pour donner  la conversation un caractre plus
gnral. Nanmoins, ne voulant pas couper court  ce charmant petit
roman naissant, ainsi qu'elle l'appelait, elle fit ce qu'elle et dsir
qu'il ft fait  son gard si elle se ft trouve dans la mme position,
elle feignit d'tre trs occupe  sa broderie.

Quelques instants aprs, Jeanne vint lui apporter un message de son
mari, et elle se rendit aussitt dans la Bibliothque. Elle revint
bientt cependant, et toute habille pour sortir; elle informa ses amis
tonns qu'elle allait en ville avec M. d'Aulnay pour affaires, ce qui
tait bien le cas. Le trouble d'Antoinette,  cette nouvelle, fut
intense; mais le malaise qu'elle laissa voir fut interprt par Evelyn
d'une manire trs-flatteuse pour lui-mme. Involontairement, il
approcha sa chaise plus prs de la jeune fille, et  mesure qu'il
parlait, le timbre de sa voix diminuait insensiblement, l'expression de
ses traits devenait plus tendre, ce qui, on le pense bien, tait loin de
mettre Antoinette  l'aise.

Ils taient donc assis prs l'un de l'autre lorsque, par hasard, levant
les yeux, ils aperurent, sur le seuil de la porte entr'ouverte, le
Major Sternfield qui les regardait fixement. Antoinette fit un mouvement
de terreur qui n'chappa pas au regard attentif d'Evelyn; mais,
recouvrant presqu'aussitt toutes ses facults, elle se leva, souhaita,
en bgayant, la bien-venue au Major, et l'invita  entrer.

--Merci, je craindrais d'tre de trop! rpondit-il avec un accent
d'amre ironie. Je ne serais pas pardonnable, si je troublais un aussi
charmant tte--tte.

Le front du Colonel devint aussi sombre que celui de son subalterne, et
il fixa sur ce dernier un regard svre et interrogateur.

--J'espre, Colonel, que vous ne me mettrez pas aux arrts pour mon
interruption bien involontaire! continua Sternfield sur le mme ton de
moqueuse raillerie.

Evelyn s'tait lev brusquement, mais avant qu'il pt parler, Antoinette
avait instamment pri son mari de se taire.

Un orage tumultueux semblait se dchaner chez ce dernier, mais il
luttait videmment contre lui-mme pour le rprimer.

--Antoinette!--dit-il enfin d'une voix que sa colre concentre avait
rendue rauque,--vous me rendrez compte de ceci.

Craignant de ne pouvoir plus se matriser, et comme effray de ce qu'il
venait de dire, il se retira prcipitamment, et on entendit aussitt
aprs le bruit de la porte qu'il retirait violemment sur lui.

Blanche comme la mort et tremblant de tous ses membres, Antoinette se
renversa sur sa chaise pendant que le Colonel disait d'un air svre:

--C'est plutt lui qui devrait tre appel  rendre compte de cette
scne.

--Voil exactement ce que je craignais! continua la jeune femme en
devenant plus ple encore si c'est possible. O Colonel Evelyn! vous
allez probablement vous rencontrer dans une lutte  mort  cause de moi,
et l'un de vous deux succombera peut-tre.

--Il n'y a rien  craindre sous ce rapport, Mademoiselle de Mirecourt,
si je prfre que la chose en reste l. Le Major Sternfield ne
provoquera pas son officier commandant sans avoir pour cela une raison
plus plausible que celle que j'ai pu lui donner.

--Ah! vous ne pouvez pas me rassurer, car je sais que les hommes de
votre profession ont un code cruel d'aprs lequel la plus lgre injure,
la plus petite offense doit tre lave dans le sang. O Colonel
Evelyn!--et elle plaa sa main tremblante sur le bras du militaire,
pendant que ses yeux, suppliants comme la Prire, lui faisaient un appel
irrsistible,--promettez-moi que vous ne vous occuperez pas de cette
malheureuse affaire, que vous n'exigerez pas du Major Sternfield une
apologie qu'il pourrait peut-tre vous refuser.

Ce fut pour Evelyn une sensation nouvelle que de se voir implor aussi
vivement par cette aimable et jolie jeune fille, et il se rjouit
intrieurement de ce que son coeur n'tait pas encore assez insensible
pour pouvoir rsister entirement  son influence.

--En faveur de qui me conjurez-vous aussi ardemment, est-ce pour moi ou
pour le Major Sternfield? demanda-t-il en prenant dans sa main puissante
et bronze les petits doigts blancs comme la neige qui tenaient son
bras.

--Pour tous les deux! rpondit elle d'une voix agite et confuse.

--Ecoutez moi bien, Mademoiselle de Mirecourt. Je vous donnerai la
promesse que voue me demandez, je me lierai, pour ainsi dire, les mains
et les pieds, si, en retour, vous voulez rpondre franchement  ma
question, et pardonner l'indiscrtion que je commets en vous la faisant?

--Parlez! dit-elle  voix basse.

--Dites-moi alors: aimez-vous Audley Sternfield?

Oh! que cette question remplit son coeur de peine! On lui demandait si
elle _l_'aimait, _lui_, son mari, _lui_, son futur compagnon dans les
joies et les chagrins de la vie; et elle ne pouvait pas, quoiqu'elle et
voulu se faire illusion, elle ne pouvait pas rpondre affirmativement!

--Hlas! non, je ne l'aime pas! rpondit-elle d'une voix et d'un air
d'angoisses indescriptibles.

--Une autre question, Antoinette!--continua le Colonel sans remarquer,
dans la joie que cette dngation lui avait cause, la singularit de
ses manires, et en se penchant vers elle;--une autre question s'il vous
plat: pensez-vous que vous puissiez jamais venir  m'aimer?

Le rouge carlate qui se rpandit,  cette question, sur les joues, sur
le cou et jusque sur le front de la jeune fille, ses yeux qu'elle
dtourna comme pour empcher Evelyn de lire dans ses profondeurs les
secrets sentiments de son coeur, l'empchrent de faire une grande
attention  cette exclamation qu'elle laissa chapper:

--Colonel Evelyn, ne me faites pas une question aussi extravagante et
aussi inutile.

--Antoinette!--dit-il en la pressant sur son coeur;--Antoinette, vous
m'aimez: il est inutile de le nier. Et penser qu'un tel trsor de
bonheur est destin  remplir mon coeur vide depuis si longtemps, 
consoler ma vie solitaire et malheureuse!

Ah! en ce moment elle crut que la mort, si elle tait venue, aurait t
bien venue, agrable mme. Il n'y avait plus moyen pour elle de se
tromper plus longtemps. Elle aimait, d'un amour de femme, et non par un
caprice enfantin, l'homme plein de coeur qui se trouvait prs d'elle;
mais elle devait renoncer pour jamais  l'appui de ces bras qui auraient
pu la protger contre les ennuis et les preuves de la vie, elle devait
rejeter ce dvouement inestimable et suivre sa triste destine dsormais
enchane  celle de ce dur et goste Sternfield. Les regrets qui
remplirent son coeur taient au-dessus de ses forces, et, avec un air
qui trahissait les atroces douleurs de son esprit, elle se retira de
l'treinte o la tenait Evelyn.

--Les paroles me manquent pour vous remercier, dit-elle, de la
prfrence qu'un homme comme vous accorde sur toutes les autres,  une
personne aussi indigne que moi....

--Ce ne sont pas des remerciements que je demande, chre Antoinette!
dit-il en l'interrompant et surpris par son trange rponse. Un mot
affectueux de votre part serait bien mieux reu.

--Et ce mot ne peut pas tre prononc! l'amour que vous daignez me
demander, je ne pourrai jamais vous l'accorder!

--C'est un caprice de jeune fille, rpondit-il vivement quoique avec
douceur. Je sais que vous m'aimez, Antoinette: je l'ai lu
infailliblement dans votre regard, dans vos manires, dans votre voix.

--Et ce serait bien malheureux pour nous deux! dit-elle. Je vous rpte,
Colonel Evelyn, que je ne puis tre  vous, que je ne puis pas mme vous
permettre d'employer avec moi des propos d'amour.

Triste et perplexe, il ne parlait pas, il la regardait. Tout--coup il
lui vint  la pense que peut-tre elle avait fait  la lgre, avec le
Major Sternfield, un engagement inconsidr comme les jeunes filles en
font aussi facilement qu'elles les brisent, et que cet engagement, elle
le regardait comme un obstacle insurmontable  toute autre union,
quoique l'inclination qui l'avait amen eut entirement disparue.

--Prenez ce sige, Antoinette; nous allons causer tranquillement sur ce
sujet.

Et, la faisant asseoir, il prit une de ses mains dans la sienne. Elle la
retira aussitt, mais resta o il l'avait fait asseoir.

--Vous devez m'couter avec patience, continua-t-il; aussi bien, il vaut
mieux pour nous deux que nous sachions ds maintenant  quoi nous en
tenir. Moi qui, depuis si longtemps, depuis la cruelle preuve dont je
vous ai parl, ai si soigneusement vit les femmes, fuyant galement
leur amour et leurs sympathies, j'ai involontairement laiss pntrer
votre image dans mon coeur et me devenir bien chre. Si la douce
franchise de votre caractre ne m'et pas donn  supposer que mon
affection tait un peu partage malgr la diffrence de nos ges, malgr
ma nature si peu attrayante et si taciturne, j'aurais enseveli mon amour
dans le plus profond de mon coeur, et jamais on n'aurait pu souponner
son existence. La destine en a dispos autrement. A vous maintenant de
dcider si cet amour nouveau doit tre pour moi un bienfait ou une
maldiction;  vous de dcider si le reste de ma vie doit tre aussi
misrable que l'a t ma jeunesse.

Pendant qu'il parlait ainsi, Antoinette s'tait cach le visage avec ses
mains et sanglotait. Mais il continua:

--Antoinette, vous tes  l'aurore de la vie, moi je suis  son
mridien. Oh! vous savez comme mon coeur a t rudement prouv dj:
pargnez-le maintenant. N'en faites pas un jouet de jeune fille que vous
mettrez de ct, pour quelque raison frivole, aprs l'avoir gagn.
Rpondez moi, dites-moi que votre amour va faire le bonheur de mon
avenir?

--Plt  Dieu que nous ne nous soyons jamais connus! s'cria-t-elle en
joignant les mains. N'tait-ce donc pas assez de souffrir seule!
fallait-il que je fisse souffrir un autre! Oh! Colonel Evelyn, je
pourrais demander  genoux votre pardon pour la peine que je vous
inflige, pour le mal que je puis vous avoir fait; mais, hlas! je dois
vous le dire encore une fois: je ne puis pas tre votre femme!

Violentes et terribles furent les douleurs que ces paroles produisirent
sur le noble Colonel qui se leva tout--coup pour cacher l'motion que
sa contenance trahissait.

Cependant il revint encore une fois prs d'elle pour tenter un dernier
effort, un effort dsespr.

--Antoinette, s'cria-t-il avec chaleur, vous nous sacrifiez tous les
deux  un faux principe; vous foulez aux pieds mon coeur et le vtre
pour une cause qui n'en est pas une.... Mais, quoi! vous baissez la tte
en signe de dissentiment. Dites-moi donc alors quel est l'obstacle qui
nous spare comme un fleuve? Laissez-moi au moins la triste
satisfaction, la pauvre consolation accorde au plus grand criminel,
celle de savoir pourquoi je suis condamn.

--Hlas! mes lvres sont scelles par une promesse solennelle, par un
serment!

--Pauvre enfant! Quelqu'un aura abus de votre jeunesse et de votre
ignorance de la vie pour vous environner de piges qui font votre
malheur. Brisez avec lui, Antoinette; loignez-vous des faux amis qui
vous auront ainsi trompe, et mes bras vous sont ouverts comme un
refuge.

--Colonel Evelyn, vous allez me rendre folle! s'cria-t-elle, d'une voix
brise par la douleur et par l'motion. Ne dpensez pas votre amour et
vos regrets pour une jeune fille coupable et misrable comme moi.

--Coupable et misrable! rpta-t-il en faisant un mouvement violent:
voil, Antoinette, des mots terribles!

--Oui, mais ils sont vrais. Infidle aux principes sacrs de mon
enfance, infidle aux liens que les plus endurcis respectent encore,
quelles autres pithtes puisse je mriter?

Evelyn la regarda fixement, comme pour lire ce qui se passait dans son
coeur; puis, avec un accent de tendresse indescriptible:

--Pauvre enfant! lui dit-il, vos yeux dmentent vos paroles.... Mais il
est temps de mettre fin  cette entrevue douloureuse. Vous ne pouvez
donc pas me donner mme une lueur d'esprance?

--Aucune. Je puis seulement vous dire que mon avenir sera bien plus
misrable, bien plus  plaindre que le vtre.

Il la regarda encore une fois en silence: que de signification, que
d'motion dans ce regard! L'orgueil ni la colre d'un amoureux
dsappoint n'y brillaient; on y lisait plutt l'amour malheureux,
l'immense compassion qu'il prouvait pour cette faible crature qui
avait su s'attirer une si vive affection.

--Adieu, Antoinette! dit-il enfin,--et sa voix tremblait malgr les
efforts qu'il faisait pour en dominer l'motion,--adieu! Rappelez-vous
que, dans vos chagrins et dans vos preuves, vous avez un ami que rien
ne peut vous aliner.

Les chagrins et les preuves! ah! oui, ils taient venus, et il y avait
pris, lui, une grande part: il avait vers dans le calice de sa misre
une amertume que ses forces chancelantes pouvaient  peine supporter et
qui laissait sur son front des traces si videntes, que la tendre
compassion qu'il se sentait pour elle dominait le profond
dsappointement qu'il venait d'prouver.

Il se retira silencieusement, et elle, abasourdie, presqu'gare, elle
laissa glisser sa tte sur le bras du canap, et se mit  souhaiter
d'tre aussi facilement dbarrasse du fardeau de la vie.




XXIII.


Dans cette situation elle ne prit pas garde que le temps passait
rapidement, et quand la voix bien connue de Sternfield pronona
tout--coup son nom, elle leva lentement la tte et le regarda en
silence.

Audley approcha une chaise, s'y assit, et d'une voix sombre et lente:

--Je viens, dit-il, savoir pourquoi j'ai trouv, il y a une heure, ma
femme enferme avec le Colonel Evelyn?

L'expression de douloureuse langueur qui couvrait le visage de la jeune
fille ne changea pas, et, d'un accent qui contrastait singulirement
avec sa voix ordinairement claire et douce, elle rpondit:

--Je n'tais pas enferme avec le Colonel Evelyn. Je l'ai reu, comme
j'aurais reu tout autre gentilhomme, dans le salon, et les portes
ouvertes.

--O tait, pendant ce temps-l, ton chaperon-modle, la sage et
prudente Madame d'Aulnay?

--Sortie avec son mari. Assurment, je ne dois pas tre tenue
responsable de cela.

--Non. Je demanderai seulement quel tait le sujet de la longue
conversation que tu as eue avec ce monsieur.

--Je ne puis vous le dire, Audley; le secret des autres ne m'appartient
pas.

--Est ce l ton ide sur l'obissance des pouses?

Pas de rponse.

--Parles, continua-t-il aprs un moment de silence et d'un ton irrit.
Est-ce que ce jonc--et il saisit la main o brillait l'anneau
nuptial--est-ce que ce jonc et l'union dont il est le symbole sacr sont
une pure moquerie?

Et dans sa fureur, il pressa vivement, peut-tre sans le savoir, la main
qu'il tenait dans la sienne, de telle sorte, qu'un cercle, moiti
livide, moiti rougetre, se forma autour du jonc.

--Continuez! dit-elle sans trahir autrement que par un amer sourire la
douleur physique que ce serrement lui avait caus. Pourquoi ce symbole
extrieur de notre union malheureuse ne torturerait-il pas mon corps
comme la ralit torture mon me?

--Tu es trs-flatteuse! reprit-il en laissant tomber et en repoussant la
main qu'il avait si fortement presse, non pas dans une effusion
d'amour, mais dans un mouvement de colre. Il me semble que l'union dont
tu dplores les chagrins en termes si loquents, ne te cause pas une
trs-forte impression: elle ne t'a pas appris les devoirs et l'affection
que tu dois  celui que tu appelles ton mari, et elle ne t'a pas empch
de recevoir les aveux d'autres amoureux.

--Mais  qui en est la faute, Audley? rpondit-elle tout--coup avec une
vivacit pleine de passion. Pourquoi m'avez-vous place, pourquoi me
tenez-vous dans une position aussi cruelle, aussi exceptionnelle? Je
vous dclare encore une fois que je ne puis supporter cela davantage: je
vais tout dire  mon pre....

--Et briser ta promesse solennelle, manquer au serment que tu as fait,
interrompit-il. Non, Antoinette: tu ne feras pas, tu n'oseras pas faire
cela. Cette promesse jure sur la croix que tu as reue de ta mre
mourante te lie autant que notre mariage lui-mme.

--Mais pourquoi ce secret, pourquoi ce mystre continuels? Oh! Audley,
c'est mal pour tous les deux: faites-les cesser. Devant Dieu et devant
les hommes reconnaissez-moi pour votre femme, tandis qu'il nous reste
une chance de bonheur, pendant que nos coeurs ne sont pas encore
entirement alins l'un de l'autre.

--Impossible, enfant, tout--fait impossible.

--Et pourquoi?

--- Parce que--et ses lvres indiquaient  la fois le sarcasme et
l'irritation--parce que je ne suis pas assez riche pour me passer le
luxe d'une femme qui n'a point de dot.

--Une femme qui n'a point de dot! rpta-t-elle tonne.

--Oui. Ne sais-tu donc pas que si nous tions assez aveugles pour
rvler notre acte tmraire  ton pre, cette confession aurait pour
rsultat de te faire dshriter immdiatement, et que nous n'aurions
pour vivre rien autre chose que l'amour, ce qui est une nourriture fort
peu substantielle. Tu me diras peut-tre que dans trois mois, dans six
mois, le ressentiment de ton pre sera aussi fort, aussi violent que
maintenant. Peut tre que non. Le temps, dans sa course rapide, opre
beaucoup de changements, et avant cette priode, il peut survenir des
influences assez fortes pour adoucir et calmer, sinon prvenir
entirement, la colre de M. de Mirecourt. Enfin, Antoinette, tu sais
qu' l'ge de dix-huit ans, rien ne peut te priver de la jouissance de
la petite fortune que t'a laisse ta mre, dont les dsirs sur ce point
ont t, heureusement pour nous, enregistrs lgalement.
Jusque-l,--c'est, comparativement, bien peu de temps attendre,--nous
serons probablement obligs de garder notre secret.

Il y eut un long silence. De nouvelles penses et de nouvelles craintes
se prcipitrent dans l'esprit d'Antoinette, et pour la premire fois se
prsenta  elle l'ide affreuse et pleine d'humiliation que Sternfield
l'avait marie, non par un romanesque sentiment d'attachement, mais par
un froid calcul, pour des motifs d'intrt!

Cependant, toujours avec le mme calme merveilleux, elle demanda:

--Lorsque vous m'avez marie, Audley, connaissiez vous, comme  prsent,
ma position?

--Sans doute, nave enfant. Crois-tu donc qu'avec un revenu qui suffit 
peine pour me tenir  la hauteur de mon rang--mes gants seuls cotent un
dollar par jour--(le Major Sternfield ne mentionnait pas ses folles
dpenses au jeu)--je me serais aventur dans le mariage sans m'assurer
auparavant que ma femme possdait des charmes pcuniaires, en outre de
ceux qu'elle a dj.

--Merci, je vous suis trs-reconnaissante de cette candeur. Maintenant
je ne dois plus regretter avec autant d'amertume ni expier par des
remords si violents, mon amour qui dcline, mon indiffrence  votre
gard qui augmente tous les jours.

--Que ton amour pour moi augmente ou diminue, cela m'importe fort peu,
Antoinette, car tu ne pourras jamais oublier que tu es ma femme.

--Il n'y a pas de danger que le forat oublie la chane qu'il est oblig
de porter, dit-elle amrement.

--C'est une chane que tu as accepte de ta pleine libert.... Mais
trve de sentiment. Avant de terminer cette entrevue qui, je le crains
bien, a t dj trop prolonge pour notre repos mutuel, je n'ai qu'
ajouter qu'il y a des choses que je supporterai, et d'autres que je ne
souffrirai point. Ton indiffrence, je la supporterai avec philosophie;
mais prends bien garde d'exciter ma jalousie en t'amusant avec d'autres.
Adieu!... Comment, tu ne me permettras pas de t'embrasser? Bien, qu'il
en soit ainsi: ton humeur sera peut-tre meilleure  notre prochaine
rencontre.

Jeanne, qui se trouvait par hasard dans le corridor et qui reconduisit
le Major  la porte, ne remarqua rien de particulier sur ses traits
souriants; mais elle fut bien tonne quand, allant remettre 
Antoinette un message de Madame d'Aulnay qui venait d'arriver, elle
aperut l'extrme pleur de la jeune fille.

--Dites  Madame d'Aulnay, Jeanne, que je suis trop malade pour
descendre ce soir.

--Pauvre Mademoiselle Antoinette! dit l'excellente femme d'un air
inquiet, vous paraissez tre trs-malade. Je vais vous apporter de suite
une tasse de th, et tantt une tisane chaude qui vous fera dormir
profondment durant toute la nuit.

--Je crains bien que votre tisane ne puisse faire cela, Jeanne.

--En vrit, Mademoiselle, vous faites erreur; cette tisane est un
remde merveilleux, surtout pendant la jeunesse, car, Dieu merci! 
votre ge, vous ne pouvez avoir des penses capables de chasser le
sommeil de votre chevet.

Antoinette frissonna comme si un vent froid tait venu la saisir, mais
elle s'effora de sourire avec bont en congdiant la femme de chambre.

--Mon ge! rpta-t-elle: oui, je suis jeune en annes, mais vieille en
chagrins.

Et elle pressa ses mains sur son front brlant.

Quelques instants aprs, Jeanne vint lui apporter une lgre collation,
avec un billet de Madame d'Aulnay qui priait sa cousine de l'excuser
pour une couple d'heures, attendu qu'elle tenait compagnie  un ami de
M. d'Aulnay qui venait d'arriver de la campagne.

Le temps passait lentement, et Antoinette tait toujours immobile, en
proie aux motions et aux chagrins qui l'assigeaient.

Qui pourrait dcrire ou rendre compte de sa profonde douleur? L'entire
connaissance qu'elle avait de l'indignit de Sternfield; la certitude,
qui avait donn un coup si violent  ses sentiments de femme, que son
mari l'avait recherche et gagne--et son visage devenait brlant
lorsqu'elle se rappelait avec quelle facilit il en tait venu 
bout--pour des motifs d'intrt sordide; la pense qu'elle avait tromp
un pre aussi bon, aussi indulgent que le sien; celle de sa propre
faiblesse: tout cela la faisait souffrir horriblement. Mais ce qui lui
communiquait une douleur plus forte peut-tre que toutes les autres,
c'tait le souvenir du prcieux trsor qu'elle avait perdu dans l'amour
du Colonel Evelyn: ce coeur brave et sincre avec ses affections nobles
et gnreuses, cette puissante intelligence, cette nature d'lite en un
mot qui aurait pu tre  elle,  elle seule, et que maintenant elle ne
pouvait plus possder! Combien lui paraissait ds lors mprisable le
naf sentiment d'admiration qu'elle avait prouv pour la belle figure
et les manires agrables du Major Sternfield, et que, dans sa vanit,
elle avait qualifi du nom d'amour!

C'taient de bien tristes penses pour une femme qui, comme elle, faible
et environne de tentations, n'avait pour la garantir contre le mal
qu'une petite tincelle de foi religieuse qui ne brlait plus que
faiblement dans son coeur. Elle se mit ensuite  songer  Madame
d'Aulnay,  cette amie frivole et volage dont les conseils ne lui
avaient jamais fait que du tort;  Sternfield dont la conduite semblait
tendre  produire le malheur de sa femme, et enfin  sa propre
faiblesse,  son propre coeur devenu tide. Alors, du fond de son me
s'chappa ce cri qui vint frapper la solitude de sa chambre et qu'elle
adressait  Celui dont l'oreille est toujours ouverte  la voix du
repentir. "O mon Dieu! vous seul pouvez me sauver."

Elle tomba  genoux, et avec un accent bris par les sanglots, elle
demanda  Dieu,--non pas superficiellement comme elle avait depuis
quelque temps pris la triste habitude de prier, mais avec l'ardeur d'un
appel passionn,--la faveur de ne plus se rencontrer avec Cecil Evelyn,
de faire disparatre l'amour qu'il avait pour elle; elle implora la
grce d'avoir assez de force pour garder jusqu' la mort, mme contre la
moindre pense rebelle, la fidlit qu'elle avait jure  Audley
Sternfield. Dans la douceur de cette prire fervente, elle trouva assez
de force pour demander l'esprit de soumission qu'une femme doit  son
mari et qui lui ferait supporter patiemment toutes les preuves que la
duret de Sternfield pourrait lui faire subir.

Elle tait tout entire  cette prire quand la porte s'ouvrit
doucement. Madame d'Aulnay entra.

--Comment es tu, ma chre? dit-elle avec bont pendant que la jeune
fille se relevait. J'avais espr que tu dormais: pourquoi n'es-tu pas
encore couche?

--Il faut que je prenne auparavant la panace de Jeanne, rpondit-elle
avec un sourire plein de tristesse.

Madame d'Aulnay, qui aimait beaucoup sa jeune cousine, examina bien sa
contenance pendant un moment; puis, passant ses bras autour de son cou,
et l'attirant  elle:

--Hlas! dit elle, cette tisane ne gurit pas les maux de l'me. C'est
ce Sternfield qui te rend aussi malheureuse: dcidment je commence
rellement  le dtester. La pense que tu es unie  lui pour la vie
m'afflige normment, maintenant surtout que j'ai la secrte conviction
que ce charmant misanthrope d'Evelyn t'aime.

--Prte-moi un instant d'attention, s'cria tout--coup la jeune fille
en prenant une dignit qui confondit pour un moment sa frivole cousine.
Par tes conseils et tes sollicitations tu m'as fait faire une action
terrible, une action qui sera le malheur de toute ma vie. Je ne dis pas
cela pour te faire des reproches, car, hlas! je suis encore plus
coupable que toi; mais pour te rappeler que tu as contribu  amener
l'tat misrable o je suis. C'est te dire de t'arrter, et de ne pas me
faire descendre plus avant dans le mal et dans les chagrins. Ne
prononces plus le nom du Colonel Evelyn en ma prsence, et, par-dessus
tout, ne me dis plus,  moi marie, que je suis aime par lui ou par un
autre, quel qu'il soit. De plus, quand tu parleras de Sternfield, si tu
ne peux pas le faire en termes d'amiti, emploies au moins ceux de la
courtoisie, car il est mon mari. Oh! Lucille, si tu n'es pas capable
d'allger un peu le fardeau de ma croix, ne cherches pas au moins  le
rendre plus pesant qu'il est.

--Tu es un ange, Antoinette! s'cria avec enthousiasme Madame d'Aulnay,
touche par ce qu'elle appelait le sublime hrosme de sa cousine.

Pour les vertus ordinaires d'une bonne femme de mnage, elle n'avait que
trs-peu de respect, elle ne les souffrait mme que difficilement; mais
pour tout ce qui touchait au merveilleux, elle avait une grande
admiration.

--Oui, mon enfant, continua-t-elle, tous tes nobles dsirs, hroques
dans leur sublime abngation, seront une loi pour moi. Et aprs tout,
ajouta-t-elle pensivement, il vaut peut-tre mieux que Sternfield
t'prouve aussi impitoyablement qu'il le fait. Tu sais qu'un crivain
Franais moderne a dit que dans le mariage, aprs l'amour la haine; que
toutes les situations valent mieux que cette indiffrence terriblement
monotone dans laquelle vivent certains poux l'un vis--vis de l'autre,
et sous l'influence de laquelle la vie devient une rivire couverte
d'une glace paisse sans une vague ou une brise lgre qui vienne en
briser la surface. Mieux vaut l'clat de la tempte, les ravages de
l'ouragan....

--Mme s'il rpand autour de lui la dsolation et la ruine? interrompit
la pauvre jeune fille qui, malgr l'tat o elle se trouvait, ne put
rprimer un lger sourire en entendant cette nouvelle et extraordinaire
thorie de la vie conjugale. Non, non, ajouta-t-elle vivement, si je ne
puis jouir de l'clat du soleil, laisse-moi au moins chercher la paix.
Je n'ai pas assez de courage pour lutter contre l'orage ou la tempte.

--Dans ce cas, ma chre Antoinette, laisse-moi te dire que tu n'as pas
les qualifications ncessaires pour faire une vritable hrone....
Mais, voici Jeanne avec cette tisane qui a provoqu notre singulire
conversation.




XXIV.


Antoinette trouva les deux jours suivants singulirement tranquilles,
aprs la terrible agitation par laquelle elle avait pass. M. Cazeau,
l'ami de M. d'Aulnay dont nous avons dj parl, tait un homme aimable
et possdait cette suavit de manires et cette franche gaiet qui
caractrisaient si bien nos pres. Patriote sincre, il dplorait les
malheurs de son pays, et Antoinette prouvait, en l'coutant, une
salutaire distraction  ses tristes penses, car l'expression de ses
regrets n'tait pas accompagne de ces violentes dnonciations que son
pre faisait ordinairement de leurs conqurants.

--Eh! bien, Mademoiselle Antoinette,--dit M. Cazeau, le troisime soir
de son sjour chez M. d'Aulnay, au moment o, aprs une charmante
conversation, chacun se prparait  se retirer dans sa chambre,--lorsque
je verrai M. de Mirecourt, ce qui sera bientt, je ne manquerai pas de
lui dire combien les rapports qu'on lui a faits vous ont mal reprsente
ainsi que Madame d'Aulnay; on m'avait dit que vous tiez environnes
d'un cercle d'habits rouges, plonges dans la vie fashionable la plus
gaie, et tout--fait inaccessibles au commun des mortels comme nous. Or,
voil trois grands jours que je passe ici, et je vous ai vues
constamment occupes  vos ouvrages d'aiguille ou par vos livres, et ne
recherchant d'autres amusements que la conversation d'un vieux ennuyeux
comme moi.

--Vous oubliez,--interrompit M. d'Aulnay en faisant de la tte un
mouvement trs-significatif,--que nous sommes dans la Semaine-Sainte, et
que ces jolies Dames, quoique aimant passablement ce monde-ci, n'ont pas
encore tout--fait perdu l'esprance de parvenir  un meilleur. Venez
nous voir quand le Carme sera pass, et alors vous me direz ce que vous
en pensez. Quant  moi, je pourrais souhaiter en mon coeur que toute
l'anne ft le Carme; volontiers j'en ferais le jene et la pnitence
pour avoir la paix et le calme.

--Ah! ma foi, Madame d'Aulnay, je ne crois pas mon ami, dit en riant M.
Cazeau en rponse  une protestation badine quoiqu'un peu nergique de
Lucille contre ce que venait de dire son mari. Je ne puis parler que de
ce que j'ai vu, et je puis dire franchement  M. de Mirecourt que j'ai
t charm de la vie tranquille qu'on mne ici, que Mademoiselle
Antoinette est tout ce qu'il peut dsirer de mieux, quoiqu'elle soit
encore un peu trop ple.

--Ne dites rien de cela, s'il vous plat? demanda Madame d'Aulnay; car
mon oncle, par crainte pour la sant de sa fille, la rappellerait chez
lui, ce qui n'atteindrait nullement son but.

La visite de M. Cazeau produisit un si heureux rsultat que, quelques
jours aprs, Antoinette recevait une lettre trs-bienveillante de son
pre qui lui disait que puisqu'elle menait  la ville une vie si
paisible, elle pouvait, si elle le dsirait, y prolonger son sjour de
deux ou trois autres semaines. Il ajoutait qu'il tait sur le point de
partir pour Qubec o l'appelaient ses affaires, et qu' son retour il
arrterait la prendre  Montral pour la ramener.

--Ne trouves-tu pas singulier que Sternfield soit si longtemps sans
venir? demanda un jour Madame d'Aulnay  sa cousine. Plus d'une semaine
s'est coule depuis sa dernire visite; il n'a pas mme fait
d'apparition depuis que ce hros de roman, le Colonel Evelyn, est venu.

Antoinette se contenta de soupirer, pendant que Madame d'Aulnay reprit,
avec un billement qui dfigura sa belle petite bouche:

--Il viendra certainement aujourd'hui: je l'espre du moins, car je suis
d'une humeur massacrante, et je voudrais le voir, ne serait-ce que pour
me quereller avec lui. Bah! je sois fatigue de cet ouvrage stupide.

Et, jetant sa broderie de ct, elle s'approcha de la fentre. Les
remarques qu'elle se mit  faire sur le compte de ceux qui passaient
n'taient rien moins que flatteuses. Tout--coup, elle s'cria
brusquement:

--Aussi vrai que je suis vivante, voici Sternfield qui se promne avec
la jolie Elose Aubertin avec laquelle il s'est si dsesprment amus 
ma dernire soire. N'est-ce pas infme?

La seule rponse d'Antoinette fut un long soupir.

--Comment peux-tu souffrir cela? continua sa cousine avec indignation.
Une semaine sans venir te voir, et passer sous nos fentres avec une
jeune et jolie fille! Si tu ne le punis pas, tu es entirement dpourvue
de caractre.

--Qu'ai-je  faire? demanda Antoinette d'un air abattu.

--Ce que tu as  faire? Pourquoi ne pas user de reprsailles? Sors
demain et promne-toi avec un aimable monsieur: cela ramnera ce mari
rfractaire au sentiment de ses devoirs.

--Jamais, Lucille, jamais! j'ai assez longtemps err. Avec le secours du
Ciel, je n'irai pas plus loin.

--- Alors, la prochaine fois qu'il viendra te voir, fonds sur lui avec
colre; dis-lui qu'il est un tyran, un misrable sans coeur.

--Ce moyen provoquera difficilement son repentir, rpondit-elle
tristement.

--Eh! bien, alors, si tu ne lui fais pas sentir sa faute n'importe
comment, je te dis franchement que tu n'as ni orgueil, ni dignit.

--Lucille! il ne me reste plus  faire usage que de patience et de
douceur.

--Antoinette de Mirecourt! s'cria Madame d'Aulnay soudainement, tu
n'aimes pas cet homme. Si tu l'aimais, sa conduite ferait bouillonner
d'indignation ton sang dans tes veines.

Antoinette ne rpondit pas  cette sortie. Madame d'Aulnay continua
rapidement:

--Juste Ciel! cet tat de choses est terrible, exceptionnel! Est-ce que
tu appelles cela un mariage?

--C'est un mariage que tu as fait toi-mme, rpondit amrement la pauvre
jeune marie.

--Oui, j'en conviens, rpondit Madame d'Aulnay un peu dconcerte par
cette rponse foudroyante. Mais, aussi, qui aurait pu s'imaginer que les
choses prendraient cette tournure? qui aurait pu prvoir que ce beau et
chevaleresque Audley deviendrait un pareil misrable?

--Je t'ai dj dit, Lucille, que je ne veux pas qu'on lui applique de
semblables pithtes.

--C'est absurde!--et Madame d'Aulnay releva la tte avec
indignation.--Je lui donnerai les pithtes qu'il mrite, au moins une
fois, si tu m'obliges de me taire. Lui, mari! en vrit, c'est une
singulire illustration de ce mot. Je te dis, ma pauvre petite cousine,
que je vois clairement que tu ne l'aimes pas; et je ne pense pas qu'il
t'aime non plus, ou bien il agit comme s'il ne t'aimait pas, ce qui
revient au mme. Il ne te reste plus d'autre alternative que le divorce.

--Le divorce! rpta Antoinette; depuis quand l'Eglise accorde-t-elle le
divorce? Le plus qu'elle ait fait, c'est d'avoir, dans des cas d'urgente
ncessit, permis aux poux de se sparer; mais quand bien mme ils
demeureraient aux deux extrmits de la terre, ils seraient toujours
mari et femme. Ah! la chane que je me suis, en insense, forge 
moi-mme, quelle que lourde qu'elle soit, je dois la porter jusqu'au
bout.

--Mais ta position, pauvre enfant, est un cas extraordinaire. Nous
pouvons en appeler au Pape, par l'entremise de notre Evque.

--A quoi cela servirait-il puisqu'il n'en a pas le pouvoir? Qui suis-je
pour prtendre  une impossibilit? Quelle faible excuse est-ce pour
moi, que cette ridicule passion, qui m'a fait enfreindre les rgles
sacres de la dlicatesse et les saints prceptes du devoir filial, ait
cess aussi promptement qu'elle s'tait forme? Non, il n'est que juste
que j'expie ma folie.

--Mais si Sternfield, de son ct, fatigu de ce mariage, demandait
votre divorce, l'obtenait et se mariait  une autre--chose qui arrive
assez souvent et qui est permise dans sa communion--que ferais-tu?

--Mes chanes seraient aussi fortement rives que jamais, et devant Dieu
je serais encore sa femme; non-seulement je ne pourrais pas contracter
un autre mariage, mais je serais oblige de lui tre fidle en penses
et en actions, tout comme s'il tait pour moi le plus tendre des poux.

--- Bon Dieu! c'est terrible! s'cria Lucille en frissonnant. Es-tu
certaine de ne pas te tromper, Antoinette?

--Hlas! j'ai trop bien tudi la question pour pouvoir faire erreur.

--Mais votre mariage a t clbr secrtement--n'ayant que moi pour
tmoin; les bans n'ont pas t publis, et tu es mineure.

--Hlas! encore une fois, tout cela ne le rend que plus criminel, mais
il ne me lie pas moins.

--O Antoinette! combien peu j'ai prvu le triste dnouement de ce roman
qui avait commenc sous d'aussi brillants auspices. Cependant, tu as
raison en prenant la dcision que tu as adopte, quelle que difficult
qu'elle puisse provoquer entre toi et Audley. Une de Mirecourt ne doit
pas tre l'esclave d'un mari qui a peur ou qui a honte de la reconnatre
publiquement.




XXV.


--Il y a en haut une personne que Mademoiselle sera, j'en suis certaine,
bien heureuse de voir! s'empressa de dire Jeanne, un jour que Madame
d'Aulnay et Antoinette arrivaient d'une promenade. M. de Mirecourt vient
d'arriver  l'instant.

--Et maintenant, Antoinette--dit Madame d'Aulnay  sa cousine qui se
dpchait de monter l'escalier--tu dois tcher d'obtenir la permission
de prolonger ta promenade ici. Si tu retournes  Valmont avec ton pre,
Sternfield va nous donner une inquitude mortelle, et finira par faire
un esclandre dans ton paisible village.

M. de Mirecourt qui tait d'une humeur charmante, reut sa fille
trs-affectueusement, et dbouta la question de son apparence dlicate
par la remarque, moiti sche et moiti riante, qu'elle devait tre
heureuse d'avoir un mari tout choisi dans la personne de Louis
Beauchesne, sans quoi, sa beaut qui commenait  s'tioler rendrait
plus difficile la tche de lui en trouver un.

M. d'Aulnay s'empressa de changer la tournure de la conversation, car il
savait que ce sujet tait trs-dsagrable  Antoinette.

--Mais dis donc, de Mirecourt, quel air a maintenant Qubec?
hasarda-t-il.

--Quel air a Qubec? rpta M. de Mirecourt dont l'expression devint
grave  cette question. Elle a l'air que doit avoir une ville qui a t
deux fois assige et bombarde: tout n'y est que cendres et ruines. Ses
environs o trois sanglantes batailles ont t livres, le district
entier lui-mme qui a t habit pendant deux annes par les
belligrants, tout porte les traces lugubres des combats et de la chute
de notre pays.

--Y as-tu vu quelques-uns de nos anciens amis?

--Non, ils ont tous quitt la ville aprs la capitulation de Montral,
et ils tchent maintenant, comme beaucoup d'autres, d'occuper leur temps
et de r-difier leurs fortunes renverses, en se dvouant eux-mmes 
leurs fermes et  leurs terres. Il s'coulera du temps avant que Qubec
puisse, comme un Phnix, renatre de ses cendres.

--As-tu rencontr, en descendant, quelques-unes de tes connaissances?

--Aucune: je n'avais qu'un seul compagnon de voyage, un Anglais, comme
j'en ai jug de suite d'aprs son accent, quoiqu'il ait parl au cocher
en excellent franais.

--Et de quoi avez-vous parl ensemble? demanda tout--coup Madame
d'Aulnay dont la curiosit venait d'tre veille.

--La conversation aurait t trs-courte, du moins en tant que j'y tais
concern,--car vous savez, ma belle Dame, que je n'ai aucun got pour
ces sortes de relations avec nos nouveaux matres--n'et t une
circonstance accidentelle, ou, plutt, pour tre juste, un acte de
courtoisie de sa part. Quelques instants aprs notre dpart s'leva une
violente tempte de neige, accompagne d'un vent perant qui, malgr mon
capot de peau d'ours et mes crmones de laine, ouvrage d'Antoinette, me
saisit de part en part. Mes dents qui claquaient violemment trahirent
mon malaise  mon compagnon qui, instantanment, et avec une
bienveillance pour laquelle je lui fus d'autant plus reconnaissant que
j'avais pralablement repouss une de ses tentatives pour entrer en
conversation, prit le grand manteau qui recouvrait ses genoux--il en
avait un autre sur lui--et insista pour que je m'en servis. Aprs cela
la conversation s'tablit, et je ne tardai pas  dcouvrir dans mon
compagnon, non-seulement une haute intelligence, mais encore un homme
juste et libral, entirement exempt de ces prjugs qui sont la rgle
de conduite d'un si grand nombre de sa race. Nous discutmes sur la
situation actuelle du pays avec une franchise certainement indiscrte de
ma part; mais quoique je perdis plusieurs fois patience, il conserva
toujours sa modration, en maintenant son opinion, quand je diffrais
d'avec lui, avec une courtoisie qui lui fait le plus grand honneur. Sur
plusieurs points nous nous sommes accords, et j'ai pu voir facilement
qu'il avait, comme moi, une grande horreur de tout ce qui ressemble  de
l'oppression. J'en ai eu une preuve indniable une fois que nous avions
relch  une auberge pour changer de chevaux et prendre quelque chose.
Le nomm Thibault qui tenait autrefois cette auberge s'est embarqu pour
la France l'anne dernire, avec d'autres beaucoup plus illustres que
lui, et il a pour successeur un individu du nom de Barnwell, un des
nouveaux dbarqus qui sont venus dominer sur nous et sur nos fortunes
dtruites. Pendant que nous reprenions nos places aprs avoir mang une
bouche, notre attention fut attire par la voix de notre hte leve au
diapason de la colre. Nous regardmes derrire nous et nous
l'apermes, arrtant par la bride de son cheval un pauvre habitant que
la ncessit avait forc d'arrter  son tablissement hospitalier. Le
malheureux Jean-Baptiste protestait nergiquement en franais qu'il
avait pay deux fois la valeur de ce qu'il avait reu, pendant que son
adversaire, avec des jurements et des blasphmes, insistait pour qu'il
donnt le prix demand et qui tait hors de raison. Enhardi par la
terreur vidente du paysan et par l'encouragement tacite et
l'indiffrence des spectateurs, Barnwell serra plus fort la bride du
cheval et commena  frapper le pauvre animal  la tte de la manire la
plus cruelle, et il menaait d'en faire autant au propritaire du dit
cheval s'il ne satisfaisait pas son injuste rclamation. En une seconde,
mon compagnon avait saut  terre, saisi le brutal individu par le
collet de son habit, et avec le fouet qu'il lui arracha des mains, lui
administra deux ou trois bons coups.--"Votre nom, s'cria Barnwell,
donnez-moi votre nom, en attendant que je vous fasse traduire devant un
magistrat."--"Le Colonel Evelyn, du **ime Rgiment de Sa Majest,"
rpondit-il ddaigneusement en repoussant loin de lui l'aubergiste qui
tait devenu tout--coup craintif et honteux.

--Le Colonel Evelyn! rpta vivement Madame d'Aulnay; mais, mon cher
oncle, nous le connaissons trs-bien.

--Il est  esprer que ce soit le cas; comme vous avez des relations
avec un trs-grand nombre de ses compagnons contre lesquels on peut
trouver  redire, il serait trop dplorable que vous n'en connussiez pas
un qui fait tant d'honneur  sa profession. Sur ma parole, ma petite
Antoinette, j'aurais pu te pardonner si tu t'tais attir les hommages
de ce brave Anglais.

Pauvre Antoinette! elle venait de recevoir une nouvelle preuve du coeur
prcieux qu'elle s'tait sans doute acquis, mais qui devait tre pour
toujours au-dessus de ses dsirs.

--Et comment as-tu trouv les chemins? demanda M. d'Aulnay.

--Il est temps que quelqu'un d'entre vous me fasse cette question. Mon
voyage a t plus fatigant qu'aucun de ceux que j'ai jamais faits, et
vous savez que j'ai voyag bien souvent sur la neige et sur la glace.

--Comment cela? Racontez-nous votre voyage! dirent simultanment ses
auditeurs.

--Eh! bien, je vous disais donc que peu aprs notre dpart, une neige
paisse commena  tomber, et comme il en tait arriv une grande
quantit la nuit prcdente, vous pouvez conclure que les chemins
taient loin d'tre beaux. Bientt elle tomba  gros flocons, et pendant
que nous discutions, mon compagnon et moi, sur le Canada, ses malheurs
et sa destine, la neige changeait compltement l'aspect des choses
comme si la baguette d'une fe s'en tait ml. Les palissades, les murs
de pierre disparaissaient entirement, et les arbres fruitiers
semblaient tre de simples arbrisseaux. Heureusement pour nous, aucun
tre humain ni aucun animal n'taient sur le chemin, car il n'y aurait
eu rien de plus fcheux pour nous qu'une rencontre qui, en nous
obligeant de dvier un peu de la route trace, nous aurait forcs de
faire le plongeon dans les profondeurs de la neige qui s'tait amoncele
de chaque ct de l'troit sentier. Si nous avions eu plus de prudence,
nous serions rests  l'auberge de Thibault; mais j'avais hte
d'arriver, et mon compagnon aussi. Aprs quelques minutes de repos, nous
nous remmes donc en route. Bientt le froid devint intense. La neige
avait cess de tomber, mais le brillant soleil qui lui succda fut
impuissant  nous donner de la chaleur ou du confort. Le vent poussait
la neige, nous la lanait en pleine figure, de sorte que nous tions
aveugls et suffoqus. A dire le vrai, nous allions aussi lentement
qu'on va  un enterrement. Des monceaux normes se trouvaient sur notre
chemin, et souvent, trs-souvent, nous fmes obligs de recourir aux
pelles de bois que notre conducteur, dans la prvision sans doute d'une
semblable ventualit, avait mises dans le fond de la voiture.

--Et comment le Colonel Evelyn s'est-il conduit, mon oncle?

--Comme devait se conduire un homme brave, un vrai soldat. Il ne
murmurait pas ni ne se plaignait, mais travaillait, et quand il fallait
mettre les pelles en rquisition, il se servait de la sienne avec autant
d'adresse qu'un de tes hros parfums, belle nice, peut le faire de sa
canne  pomme d'ivoire.

--Mais, cher papa, vous avez d souffrir horriblement! s'cria
Antoinette.

--En effet, ma fille. Chaque muscle de mes membres, chaque veine de mon
corps souffraient, et ma respiration tait courte, quelques fois mme
douloureuse. Et les chemins!... Oh! que nos pauvres chevaux se
dmenaient et se dbattaient dans les grands bancs de neige que nous
rencontrions si souvent. Quand nous arrivmes  la petite auberge o
nous devions passer la nuit, j'tais littralement puis.

--Et votre compagnon de voyage? demanda Madame d'Aulnay.

--Tout ce que j'ai  en dire, c'est qu'il a une constitution de fer, car
si peu habitu qu'il doit tre  notre climat, il en supporte les
rigueurs plus nergiquement encore que le vieux Dussault qui a conduit
la malle pendant tant d'hivers par tous les temps. Il est, de plus,
excessivement dvou, et il m'a montr autant d'empressement que si
j'avais eu contre lui des rclamations lgales.... Mais assez de cette
longue histoire; nous n'oublierons pas de sitt, le Colonel Evelyn et
moi, le voyage que nous venons de faire.

Ce rcit fut suivi de suppositions et de commentaires, puis on se spara
pour la nuit, chacun tant de trs-bonne humeur.

M. de Mirecourt, cdant aux sollicitations qui lui furent faites,
consentit  rester quelques jours encore, au lieu de partir le lendemain
matin avec Antoinette, comme il en avait d'abord manifest l'intention.
Son sjour chez son parent fut trs-agrable, et en voyant par lui-mme
la vie rgulire que menaient les Dames de la maison, tout en partageant
leurs amusements innocents, il commena  croire que les rapports qu'on
lui avait faits avaient en effet t grandement exagrs, et qu'il ne
pouvait y avoir un immense inconvnient de cder  la demande de Madame
d'Aulnay, de laisser Antoinette avec elle jusqu'au retour du printemps.




XXVI.


Le Carme pass, Madame d'Aulnay crut qu'il n'tait que juste de se
ddommager un peu de la rclusion o elle avait vcu pendant ce tempe de
pnitence; elle rsolut donc de donner une petite fte  ses amis;
quoiqu'on ft dj dans le mois de mars. La rcente suspension de la
gaiet semblait tre un nouveau motif pour la reprise des plaisirs; et
peut-tre le seul coeur triste chez Madame d'Aulnay, ce soir-l, ne
ft-il pas celui d'Antoinette, nagure si heureuse.

Oui, il y en avait un autre quelque peu en unisson avec le sien; plus
d'une fois, en effet, le Colonel Evelyn blma secrtement sa folie qui
lui faisait rechercher des ftes pour lesquelles il avait si peu de
got, et cela dans le seul but de tcher de rencontrer Antoinette qui,
de son ct, semblait faire si bien son possible pour l'viter. Son
coeur entretenait pourtant la vague esprance que l'obstacle qu'elle
avait dit insurmontable ne l'tait pas en ralit, et que quelque bonne
fortune aplanirait bientt les difficults entr'eux.

Pendant la premire partie de la soire, il respecta son dsir vident
d'viter toute rencontre avec lui; mais durant un intermde de danse,
l'ayant aperue seule, il s'approcha d'elle et lia conversation sur un
sujet gnral. Quoiqu'il chercht  l'intresser et  l'amuser, il eut
assez de tact pour viter tout ce qui aurait pu paratre approcher d'un
sujet plus particulier. Et ce fut bien heureux, car Madame d'Aulnay, en
dsespoir de n'avoir rien  dire, l'interpella, et vint le trouver, avec
son tourderie ordinaire, pour lui demander ce qu'il venait de dire 
Mademoiselle de Mirecourt.

--Trs-volontiers, rpondit le Colonel. Je rptais  Mademoiselle la
remarque que fit Sa Majest George III  Madame de Lry lorsque cette
Dame fut rcemment prsente, avec son mari,  la Cour d'Angleterre.

--Oh! la belle Louise de Brouages! rpliqua Lucille avec beaucoup
d'intrt. Eh! bien, qu'a dit le roi? que pensa-t-il d'elle?

--Il dut la trouver trs-belle, car en la voyant il se mit  dire dans
un profond enthousiasme, en faisant allusion  la rcente acquisition du
Canada, "que si toutes les Dames Canadiennes lui ressemblaient, il avait
raison d'tre fier de sa belle conqute."[4]

[Note 4: Garneau.]

--Alors la mission de M. de Lry et de ses compagnons doit avoir plus de
chances de succs, remarqua Madame d'Aulnay.

--Et quelle est cette mission? demanda une personne de la compagnie.

--Ils sont alls faire valoir nos intrts et prsenter l'expression de
nos hommages  notre nouveau monarque.

--Et remarquez que c'est plutt Sa Majest qui a prsent ses hommages
au lieu de les recevoir, et ce avec raison,--s'cria Sternfield qui
venait de se joindre au groupe.

--Je suppose que nous allons tre crases sous les compliments,
maintenant que le roi Georges a donn l'exemple,--rpliqua froidement
Madame d'Aulnay en s'loignant, car elle n'avait plus l'_irrsistible_
Major en trs-grande faveur.

Sternfield qui, jusque-l, s'tait passablement amus, n'eut pas plus
tt aperu Antoinette avec le Colonel Evelyn, que sa bonne humeur
disparut et qu'il commena  se creuser la tte pour trouver un moyen de
les sparer. Etant engag pour la danse suivante, il ne pouvait pas
demander  Antoinette d'tre sa danseuse, ce qui aurait t la mthode
la plus sre et la plus expditive, en sorte qu'il fut souverainement
vex de les voir converser ensemble pendant la longue contredanse qui
suivit. Sans couter la remarque pleine d'insinuation que lui fit sa
jolie partenaire, qu'elle croyait la promenade infiniment prfrable 
la danse, aussitt le quadrille termin, il la laissa sans crmonie sur
le premier sige venu, et s'avana vers Antoinette.

--Mademoiselle de Mirecourt, puis-je solliciter l'honneur de votre main
pour la prochaine danse? demanda-t-il avec une politesse force
qu'Evelyn trouva plutt impertinente que respectueuse.

Il eut fallu voir de quelles vives couleurs se couvrit le visage de la
jeune femme, et quel air embarrass et inquiet elle avait lorsqu'elle
rpondit craintivement qu'elle tait engage. Dans le trouble du moment,
elle oublia de mentionner le nom de celui auquel elle avait promis sa
main,--personnage, du reste, fort inoffensif,--et Sternfield, concluant
que c'tait le Colonel Evelyn, quoique celui-ci ne se livrt que
rarement, jamais peut-tre, aux plaisirs de la danse, lana  sa femme
un regard plein de colre, et s'loigna.

Evelyn ne tarda pas  s'apercevoir que l'esprit d'Antoinette tait
occup par des penses entirement trangres au sujet de leur
conversation,  la narration pourtant si pleine d'intrt de son dernier
voyage  Qubec avec M. de Mirecourt. Ce fut donc presqu'un bonheur pour
elle lorsque Madame d'Aulnay s'approcha, et, aprs avoir dit quelques
mots insignifiants au Colonel Evelyn, passa  sa cousine une petite
feuille de papier pli sur laquelle taient crits quelques mots au
crayon et lui dit:

--Voici un mmoire qui t'appartient, Antoinette.

Celle-ci s'empara vivement du papier et le lut rapidement. Ce message
tait de Sternfield et se lisait comme suit:


      "Tu pousses ma patience  bout. Viens de suite me rencontrer
      dans le boudoir, en haut, car j'ai  te dire des choses que
      tu dois savoir sans dlai. A ton pril refuses ma demande,
      si tu ses le faire, mais tu regretteras d'avoir pouss trop
      loin un homme au dsespoir.

      "Ton mari, AUDLEY STERNFIELD."


La teneur de ce billet et l'impudence dont Sternfield faisait preuve en
y mettant la signature qui s'y trouvait, convainquit l'infortune
Antoinette que son mari n'tait pas d'humeur  patienter, et d'une main
tremblante elle mit le petit message en morceaux. Son agitation tait si
visible, qu'Evelyn ne manqua pas de faire une foule de suppositions sur
les causes qui pouvaient l'avoir provoque, car il avait vu Sternfield
remettre la note en question  Madame d'Aulnay qui avait fait mine de
dcliner la missive, mais qui,  force de menaces, avait fini par se la
laisser imposer.

--Quelle liaison secrte peut-il donc exister entre ce beau vilain et
cette jeune fille innocente? se demanda-t-il plusieurs fois. Assurment
ce ne peut tre l'amour, car  part la dngation formelle qu'elle m'a
faite de l'existence de ce sentiment, du moins en ce qui la concerne, sa
contenance ne trahissait nullement de l'amour quand il s'est approch
d'elle. Eh! bien, je vais exercer sur tout cela une surveillance active
afin de lui rendre service et la protger contre les dangereux artifices
de cet homme.

S'apercevant que sa compagne cherchait videmment  tre seule, il lui
dit quelques mots indiffrents et se retira  l'autre extrmit du
salon. Une autre danse commenait, et Antoinette exaspra singulirement
le danseur auquel elle tait engage, en lui dclarant qu'elle tait
trop fatigue pour remplir sa promesse. Profitant de la lgre confusion
qui ne manque jamais de rgner lorsque les danseurs se mettent en place,
elle sortit de la chambre, esprant n'avoir pas t vue. En peu de
secondes elle fut en haut de l'escalier, et elle entra dans le boudoir
o Sternfield l'attendait dj, et qui, par contraste avec les autres
appartements, n'tait que faiblement clair.

--Tu as daign faire diligence! dit-il avec sarcasme en lui prsentant
un sige.

--Que me voulez-vous? demanda-t-elle en plaant sa main sur son coeur
comme pour en arrter les battements rapides.

--Ne t'ai-je pas dj avertie, dit-il,--et son front devenait plus
sombre  mesure qu'il parlait,--ne t'ai-je pas dj avertie que je
m'occuperais peu de ta froideur, de ton indiffrence, et mme du dgot
que je pourrais lire sur ta figure; mais que je ne souffrirais pas de te
voir, toi ma femme, t'amuser avec d'autres messieurs?

--Toujours la mme accusation injuste et sans fondement! Avec qui
prtendez-vous que je m'amusais tout--l'heure?

--Avec ce dangereux hypocrite, le Colonel Evelyn. N'essaies pas de le
nier! continua-t-il imptueusement en poussant vivement le dossier de la
chaise. Je vous ai surveills de trs-prs; j'ai vu tes regards pleins
de douceur, tes couleurs qui variaient sans cesse, ses yeux remplis
d'une admiration et d'un amour qu'il ne prenait pas mme la peine de
dguiser. Maldiction sur lui! Crois-tu donc que je vais supporter tout
cela avec soumission?

--Pourquoi me blmer et m'accuser ainsi continuellement?--Et, en disant
cela, elle voulait paratre calme, mais sa respiration irrgulire et
oppresse disait loquemment son agitation.--Si un monsieur vient me
parler ou se tient prs de moi, je ne puis pas l'envoyer, je ne dois pas
lui dire que je suis marie, que mes penses et mes sourires
n'appartiennent qu' vous. Puisqu'il en est ainsi, ds demain je laisse
cette maison, je vais m'enterrer  la campagne, et j'y resterai jusqu'
ce que vous croyiez convenable de venir me reconnatre pour votre femme.
L, au moins, j'aurai peut-tre la paix.

--Oui, pour y _flirter_ avec ton premier amoureux, M. Louis Beauchesne!
rpondit-il d'un air sombre.

Antoinette pressa plus fort encore sa main sur sa poitrine lorsqu'elle
rpondit:

--Audley, pensez-vous pouvoir me torturer ainsi sans que ma vie ou ma
raison finisse par succomber?

--De grce, pas de phrases! rpondit-il froidement. J'ai peur que Madame
d'Aulnay ait trouv en toi une lve trop habile dans la science qu'elle
est si bien qualifie  enseigner.

Trop abattue pour pouvoir rpliquer  cette amre raillerie, Antoinette
se cacha le visage avec ses mains.

--Ecoute-moi bien, Antoinette, continua-t-il en changeant tout--coup de
ton et de manires. Tu me trouves aussi svre et aussi sombre parce
que, de ton ct, tu ne m'as montr que peu d'amour et de sympathie.
Dis-moi que tu oublies le pass, et, comme preuve de notre parfaite
rconciliation, comme garantie de ma conduite  venir, laisse-moi
embrasser ce front orgueilleux qui s'y est jusqu'ici oppos avec tant de
ddain. Ne me refuses pas, car, je te le rpte, il est dangereux de
pousser si loin un homme dsespr.

N'osant pas, ou croyant qu'elle ne pouvait pas lui refuser cette petite
concession, elle ne rpondit pas. Interprtant favorablement ce silence,
il passa son bras autour d'elle, et embrassa plusieurs fois son front et
sa soyeuse chevelure.

Tout--coup une exclamation  la fois de saisissement et de douleur,
brisa le silence qui s'tait tabli; et Antoinette, se dgageant
brusquement des bras qui l'entouraient, aperut le Colonel Evelyn qui,
ple comme la mort, se tenait sur le seuil de la chambre. Une seconde
aprs, il s'tait effac; et comme Antoinette laissait tomber un regard
de reproche sur son mari, elle vit sur la figure de celui-ci un sourire
de triomphe moqueur qui avait remplac la tendresse qui s'y tait un
instant repose.

--Je crois, dit-il d'une voix railleuse, que le superbe Colonel Evelyn
sera maintenant guri de son amour par cette bonne leon. Antoinette, tu
pourras dsormais _flirter_ avec lui tant que tu voudras.

Lentement elle se tourna vers son perscuteur, et d'une voix perante,
d'un ton pntrant:

--Audley Sternfield, dit-elle, vous m'avez fait tout le mal que vous
pouviez me faire. Profanant le nom sacr de mari, vous n'avez t pour
moi qu'un tyran barbare et sans coeur. Empch, par de sordides motifs
d'intrt, de reconnatre notre mariage vous avez voulu me dgrader 
mes propres yeux et aux yeux des autres. Eh! bien, coutez-moi: jusqu'au
jour o vous viendrez me rclamer pour votre femme devant le monde, je
prends la rsolution, d'viter toute entrevue avec vous, sans plus
m'occuper de vos menaces que de vos prires, car le dsespoir m'a rendue
indiffrente. Je pars demain pour la campagne, et si vous m'y suivez
pour me perscuter davantage, les portes de la maison de mon pre vous
seront fermes.

--Aprs cela, oseras-tu encore dire que tu m'aimes? demanda-t-il avec
emportement.

--Vous aimer! rpta-t-elle avec un rire amer. Vous aimer! oui, comme le
criminel aime l'instrument de son chtiment, comme le forat aime le
compagnon de bagne auquel il est enchan pour la vie!

--Silence, ou je ne rponds plus de moi! s'cria-t-il avec une colre
qu'il ne pouvait plus arrter.

--Fi donc! Major Sternfield, dit-elle avec ddain, c'est maintenant 
votre tour de prendre des airs de thtre. Il y a une demi-heure, les
paroles que vous venez de profrer m'auraient fait trembler et prendre
une attitude suppliante devant vous; mais je vous dclare que la
crainte, l'esprance et tous les sentiments sont maintenant touffs
dans mon coeur.

Sternfield la regarda d'un oeil terrible. Elle tait l devant lui,
calme, fire, ravissante dans sa gracieuse toilette de bal, dlicate
dans sa beaut d'enfant; mais son front portait l'expression d'une
fermet inbranlable qu'il ne lui avait pas encore connue et qui lui
disait qu'elle mettrait rigoureusement  excution les rsolutions
qu'elle venait de formuler. Avec une angoisse pleine de colre il
reconnut en lui-mme que son inconcevable violence lui avait alin,
peut-tre pour toujours, l'amour de cette incomparable jeune fille.

--Qu'il en soit comme tu le dsires, Antoinette, s'cria-t-il. Tu as
voulu amener cette querelle entre nous, c'est bien; mais rappelle-toi
que, dans la prosprit comme dans l'infortune, dans la pauvret comme
dans l'aisance, dans la maladie comme dans la sant, jusqu' ce que la
mort nous spare, tu es  moi et uniquement  moi!

Malgr son calme et son stocisme, elle ne put s'empcher de tressaillir
en entendant ces sinistres paroles. Mais, recouvrant presqu'aussitt son
sang-froid, elle rpondit:

--Oh! ne craignez rien, je ne puis jamais l'oublier.... Excusez-moi,
mais je dois retourner dans la salle de danse et m'y amuser autant que
peut me le permettre l'tat de mon esprit.

Ceux qui avaient remarqu la longue absence d'Antoinette et de
Sternfield et qui les virent arriver l'un aprs l'autre dans le salon,
jugrent en eux-mmes que dcidment ils venaient de se faire l'amour,
car rien, dans leurs manires, ne laissait souponner la singulire
entrevue qu'ils venaient d'avoir. Antoinette tait ple et tranquille,
mais c'tait l l'tat o elle se trouvait depuis quelques jours dj;
Sternfield, de son ct, voltigeait, suivant son habitude, de jolies
dames  jolies dames, leur adressant  toutes des paroles qui lui
attiraient des sourires et des remerciements.




XXVII.


Ce qu'Antoinette dt souffrir pendant les heures longues et ennuyeuses
de la soire, aucune parole ne saurait l'exprimer. Force de parler et
de sourire quand son coeur tait presque  l'agonie, oblige surtout de
mettre ses sentiments  l'abri des regards curieux et scrutateurs, il y
eut des moments o elle crut qu'elle allait succomber et laisser tomber
le masque.

Quant  Sternfield, qui triomphait dans le complot qu'il avait mont de
la compromettre aux yeux du Colonel Evelyn,--complot excut au moment
o son oeil exerc avait vu s'approcher son officier commandant,--il
n'avait pas besoin de grands efforts pour se tenir matre de lui-mme.
Dtermin  blesser au vif et  faire souffrir sa femme, il porta toutes
ses attentions  la jeune demoiselle qu'il avait rcemment fait monter
dans sa voiture, si bien que l'indignation de Madame d'Aulnay fut
grandement excite.

Regardant tout autour d'elle pour chercher Antoinette, elle l'aperut
assise prs d'un guridon, en frais d'examiner quelques gravures qui s'y
trouvaient. Rsolue de punir Sternfield, elle appela d'un signe le
Colonel Evelyn, et, lui donnant un rouleau de papier, elle lui dit:

--Allez, je vous prie, montrer ces nouvelles gravures  Mademoiselle de
Mirecourt, et examinez-les ensemble. Vous me direz ensuite ce que vous
en pensez.

Evelyn hsita un moment, comme s'il eut voulu dcliner cette commission;
mais, en voyant le regard d'tonnement que lui lana Madame d'Aulnay, il
prit les gravures, traversa la chambre et alla trouver Antoinette. Ce
fut brusquement et froidement qu'il l'aborda:

--Mademoiselle, dit-il, plutt que de provoquer les questions de Madame
d'Aulnay et d'exciter ses soupons, je vous apporte ces images qu'elle
m'a charg de vous remettre.

--Oh! Colonel Evelyn! balbutia la pauvre Antoinette, quelle opinion
devez-vous avoir de moi!

--Je vais vous la dire franchement, rpondit-il avec une amertume qu'il
s'effora de dguiser. Mon premier amour m'avait appris  dtester votre
sexe; vous, mon second amour, vous m'apprenez  le mpriser. _Elle_,
quoiqu'infidle  mon gard, a t au moins fidle  celui qui m'avait
supplant; vous, il y a quelques semaines  peine, vous preniez le Ciel
 tmoin que vous n'aimiez pas Audley Sternfield, et il y a une heure je
vous trouve dans les bras de ce mme Sternfield qui vous embrassait au
front et sur les lvres!

--Piti! soyez misricordieux!--implora-t-elle, les lvres blmes et
tremblantes.

--Non, Antoinette de Mirecourt, je n'aurai pas de piti pour vous, car
vous n'en avez pas eu pour moi. Sternfield ou d'autres de sa trempe
pourraient vous pardonner, car leur amour passe aussi facilement qu'il
vient: moi, je ne le puis pas. Ah! jeune fille, vous m'avez fait
beaucoup de mal; vous avez dtruit le reste de confiance que j'avais
dans la foi et la bont de la femme, vous avez tari en mon coeur les
sources de sympathies qui s'y trouvaient, vous avez chang en une
affreuse misanthropie le reste de ma triste vie.

--Oh! pardonnez-moi, Colonel Evelyn, pardonnez-moi!

Et la malheureuse enfant crut qu'en ce moment elle aurait volontiers
fait le sacrifice de sa vie pour lui avoir pargn la moindre
souffrance, la plus lgre douleur.

Mais il continua impitoyablement:

--Plus profond est mon amour compar avec celui des autres hommes, plus
grand est mon ressentiment contre celle qui s'est moque jusqu'au ddain
de cet amour. Oh! quel trsor d'affection n'ai je pas prodigu  une
idole qui en tait indigne!

--J'ai eu tort! reprit-elle. Mais, Colonel Evelyn, coupable dans le sens
que vous supposez, je ne le suis pas en ralit. De grand coeur je
donnerais dix annes de cette misrable existence qui reste devant moi,
pour que vous soyiez persuad de mon innocence; mais au moins j'ai la
suprme consolation de savoir que si cette innocence ne peut pas tre
prouve en ce monde, il y en a un autre, et un bien meilleur, o vous
saurez la reconnatre.

Evelyn regarda pendant un instant ces yeux o brillait la franchise, ce
joli front qui respirait la candeur; puis, dtournant rapidement les
yeux:

--Jeune fille! s'cria-t-il, demandez au Ciel qu'il reprenne ce don
fatal qui vous fait paratre si nave et si candide, car vous causerez
le malheur d'autres hommes comme vous aurez caus le mien.

--Et vous ne me direz pas un seul mot de pardon? demanda-t-elle en
joignant ses mains et sans s'occuper, dans le dsespoir o elle tait,
qu'on vt son agitation et qu'on en fit des remarques.

--Non. Tous m'avez vol, vous m'avez ruin: je ne puis pas vous
pardonner. Si j'tais sur mon lit de mort,  la veille de paratre
devant mon Crateur, ma rponse serait la mme. Je vous ai trop aim
pour vous montrer maintenant de la piti.... Mais, chut!--interrompit-il
en interposant sa grande taille entre elle et les autres personnes qui
se trouvaient dans la chambre--votre agitation pourrait tre remarque,
et on ne saurait  quoi l'attribuer. Ciel! Mademoiselle de Mirecourt,
quelle actrice accomplie vous faites! On pourrait croire vraiment que
mon approbation ou mon blme sont pour vous une affaire de vie ou de
mort; je m'y laisserais prendre moi-mme, si ce n'tait la scne dont
j'ai t tmoin il y  quelques instants dans le boudoir. Oh! rien que
cette preuve terrible de votre duplicit n'aurait jamais pu ouvrir mes
yeux. Maintenant, adieu! Esprons que nos chemins dans la vie ne se
rencontrent plus jamais. Vous entendrez peut-tre dire que Cecil Evelyn
est plus misanthrope que jamais, plus goste et plus tristement
inaccessible  tout sentiment de bienveillance ou de socit; mais vous,
qui en connatrez la cause, vous n'aurez pas lieu de vous en tonner.

Il s'inclina, et quelques instants aprs il laissait la maison.

Frappe au coeur, Antoinette tait reste  la place o il l'avait
laisse, et elle se demandait si jamais coeur de femme avait support
autant de douleurs que le sien, quand Sternfield, qui avait dans et
_flirt_ tout le temps dans une chambre adjacente, vint la trouver.

La regardant attentivement en face:

--Antoinette! dit-il, tu parais triste et malade?

--Vous ne vous attendez pas, j'espre,  ce que je sois gaie ou en bonne
sant.

--Peut-tre es-tu fche contre moi de ce que je me suis si bien amus
avec cette petite Elose aux jolis yeux noirs.

--Je ne l'ai pas mme remarqu, rpondit-elle d'un air fatigu.

Sternfield se mordit les lvres de dpit. Une aussi entire indiffrence
n'tait pas prcisment ce qu'il avait cherch ni dsir. Aussi, ce fut
avec impatience qu'il reprit:

--Peut-tre es-tu mue  prsent par des inquitudes ou des intrts plus
puissants?

--Ah! je n'ai plus rien  esprer ni  craindre.

--Dis-moi, es-tu srieuse dans ton projet de retourner de suite  la
campagne, ou bien n'est-ce qu'une simple menace?

--Je pars demain.

--Alors dois-je te dire adieu ce soir, ou bien revenir demain matin?

--Comme vous voudrez, je crois cependant qu'il serait prfrable que
vous me fassiez vos adieux ce soir.

--Tu es une pouse aimante et dvoue! Antoinette.

--Je suis ce que vous m'avez faite, rpondit-elle avec calme et avec
froideur.

--Eh! bien, puisque tu le dsires, bonne nuit! rpliqua-t-il brusquement
et avec colre. Je ne t'infligerai plus le supplice de ma prsence.

Il la laissa, et Antoinette, pensant qu'elle avait assez souffert et
qu'elle s'tait assez contenue pour ce soir-l, sortit doucement du
salon.

La petite chambre qu'elle habitait, avec ses feux ptillants, ses
bougies de cire, sa couche d'aisance, avait une apparence agrable et
semblait bien propre  reposer de toutes les fatigues; mais avec quel
lourd chagrin Antoinette y entra! Aprs en avoir ferm la porte, elle se
laissa tomber dans le fauteuil, esprant que les larmes viendraient 
son secours; mais ce grand soulagement lui fut refus, et elle se mit 
repasser dans sa mmoire chaque dtail pnible, chaque circonstance
douloureuse qui pouvaient ajouter au poids de son chagrin.

Une heure s'coula. Aprs le dpart de tous les invits jusqu'au
dernier, Madame d'Aulnay, selon son habitude, monta  la chambre de sa
cousine pour lui souhaiter une bonne nuit.

Antoinette paraissait singulirement malade, mais elle tait si calme et
si tranquille que Madame d'Aulnay, en entrant, n'en eut pas la moindre
inquitude.

--Te couches-tu, ma chre? demanda-t-elle. Tu devrais te mettre au lit
de suite.

--Je dois tout d'abord te dire, Lucille, que je retourne  Valmont
demain.

--Hein! et pourquoi? Aurais-tu par hasard reu des lettres de rappel?

--Non, mais j'ai dcid de m'en retourner.

--C'est incroyable. Mais, au moins, quel motif, quelle raison as-tu?

--J'ai le coeur triste et malade, Lucille, et j'ai besoin d'un repos
absolu.

--Tu es malade, mon enfant! j'ai lieu de le craindre.... Tu parais tre
malheureuse depuis quelque temps, et deux ou trois personnes l'ont
remarqu ce soir. Ah! ma pauvre cousine! j'ai peur que tu sois bien
misrable.

Et elle examinait la physionomie d'Antoinette qui portait en effet
l'empreinte d'une grande douleur.

--Oui, je suis bien malheureuse.

--Et je ne dois pas t'en demander la cause: je suppose que c'est en
grande partie ce vilain Sternfield.

--Je vais te le dire en un seul mot. Tu tais prsente lorsque ces
paroles sacres ont t prononces: "Que l'homme ne spare jamais ce que
Dieu a uni!" Comprends-tu maintenant, Lucille? Le triste pass ne peut
pas tre chang, il est irrvocable!

--Hlas! le regrettes-tu rellement  ce point? Je crois que tu dois me
dtester en mme temps, quoique,  vrai dire, j'aie agi pour le mieux.

--Ah! non, je ne te dteste pas, je ne te fais pas de reproches; mais ce
fut une poque bien fatale que celle o j'entrai dans cette maison
agrable et hospitalire.

--Dis-moi ce que t'a dit ou fait Audley pour te mettre dans une
situation d'esprit aussi dsespre.

--Il serait douloureux et inutile pour moi de te donner d'autres dtails
que ceux que tu connais dj; mais j'ai t bien douloureusement
prouve.

--Oh! quant  cela, ma chre enfant, c'est le lot de toutes les femmes
maries. Voici par exemple Andr qui se met quelques fois dans des
fureurs extrmes  propos de rien, pour un dner qu'on a retard, et
d'autres fois pour des pointes, des sarcasmes qu'il reoit.

Antoinette sourit, mais d'un sourire trange et plein d'amertume.

--Si, rpondit-elle, Audley Sternfield ne me donnait pas de plus grandes
causes de chagrins que M. d'Aulnay t'en a donnes, je ne regretterais
pas autant que notre union soit irrvocable.

--Mais, pour en revenir  la rsolution que tu as prise rcemment, que
gagnerais-tu, chre, en retournant  la monotonie de la vie de campagne
plus tt que tu aurais pu t'en exempter? Ici, au moins, tu as quelques
attractions, quelques amusements.

--Comprends-tu parmi ces derniers les perscutions que Sternfield
m'inflige journellement?

--Mais il te perscutera  Valmont aussi bien qu'ici. Tu te rappelles ce
qu'il a voulu faire pendant que tu y tais?

--Oui, mais je suis devenue plus endurcie que j'tais alors, plus
indiffrente sur les consquences que pourrait avoir une pareille
escapade; je crois, d'ailleurs, que, dans son propre intrt, il
n'essaiera pas de trop m'prouver.

--Comme de raison, Antoinette, si tu es dcide  partir, je n'ai plus
rien  ajouter; mais, est-ce que tu n'es pas d'opinion qu'il vaudrait
mieux braver la colre de ton pre, quelle que terrible qu'elle serait
d'abord, et lui faire connatre de suite votre mariage?

--Cela ne conviendrait pas du tout au Major Sternfield! rpondit
Antoinette en faisant entendre un rire forc qui fit tressaillir sa
cousine. Il m'a dclar qu'il "ne pouvait se donner le luxe d'une pouse
sans dot," aprs m'avoir fait engager sous serment de ne pas divulguer
notre mariage jusqu' ce qu'il m'en donne l'autorisation, ce qui sera
probablement au dix-huitime anniversaire de ma naissance, alors que je
dois entrer en possession de la fortune de ma pauvre mre.

--Il calcule avec autant de justesse que d'habilet! rpliqua
sarcastiquement Madame d'Aulnay; mais dis-moi, pauvre cousine,
aimerais-tu que je dise tout  ton pre moi-mme au lieu d'attendre le
bon plaisir de ce mari temporiseur? Je m'occupe fort peu, quant  moi,
de la promesse qu'il m'a frauduleusement arrache.

Antoinette frmit.

--Oh! non, dit-elle; je commence  envisager avec terreur l'poque 
laquelle il doit me rclamer. Laisse-moi jouir, aussi longtemps qu'il me
le permettra, de l'amour de mon pauvre pre et de ma chre libert.

--Antoinette, pardonne-moi! s'cria Madame d'Aulnay en portant ses bras
autour du cou de sa cousine et en fondant en larmes. Combien mes mauvais
conseils ont contribu  jeter la misre sur ta jeune existence! Que ne
donnerais-je pas, maintenant, pour rparer le mal que j'ai fait! Que je
le dteste cet tre infme!

--Assez, Lucille, je suis malade, puise; laisse-moi prendre un peu de
repos.

Aprs mille protestations larmoyantes et des caresses sans fin, Madame
d'Aulnay la quitta, non pour la laisser reposer, car la pauvre enfant
passa la nuit sans sommeil et dans un tat pitoyable.

Le lendemain, malgr la maladie dont elle souffrait, Antoinette persista
dans sa rsolution, et partit.

En passant devant l'glise paroissiale, qui n'tait pas alors le grand
et massif difice d'aujourd'hui, mais un vieux temple construit en
pierre solide, situ presqu'au centre de la Place d'Armes[5], elle
ordonna au cocher d'arrter et mit pied  terre pour un moment.

[Note 5: L'glise en question, qui remplaait le premier temple en bois
dans lequel nos anctres clbraient le culte, fut btie en 1672, et
occupait, comme nous venons de le dire, une partie de la Place-d'Armes;
elle tait rige en travers de la rue Notre-Dame qu'elle divisait en
deux parties presque gales, obligeant ainsi les passants  faire le
demi-tour de l'difice pour traverser d'un ct  l'autre de la rue. Le
cimetire qui lui tait contigu occupait l'espace o se trouve l'glise
paroissiale actuelle, ainsi que plusieurs autres parties de la
Place-d'Armes.--_Note de l'auteur._]


Elle sortit du temple quelques minutes aprs, fortifie par la communion
intime qu'elle venait d'avoir avec son Crateur. Elle s'arrta 
quelques pas de l et regarda avec mlancolie les nombreuses tombes qui
l'environnaient; malgr le triste aspect du cimetire, encore recouvert,
en quelques endroits, du blanc manteau de l'hiver, et offrant, ailleurs,
l'apparence de l'approche du printemps, un souhait, ou plutt une prire
s'chappa du fond de son me: elle demanda au Ciel que le paisible
sommeil de la mort lui ft accord avant la venue de l'poque redoute
o Sternfield devait la rclamer pour sa femme.

Comme elle remontait en voiture, elle aperut le Colonel Evelyn qui
s'approchait; mais il passa prs d'elle en lui faisant seulement un
salut, respectueux il est vrai, mais plein de froideur. Plus loin, elle
rencontra quelques-unes des personnes qu'elle avait souvent vues chez sa
cousine et qui la salurent avec un respect rel, car elle tait pour
tous une favorite. Mais quand elle fut passe, ses amis ne manqurent
pas de faire des remarques sur l'altration de ses traits, se demandant
avec tonnement si la beaut des Canadiennes se fltrissait aussi
rapidement que la sienne.




XXVIII.


Dans la joie qui accueillit l'arrive d'Antoinette  Valmont, on ne
songea nullement  lui demander la raison de ce retour aussi brusque
qu'inattendu, et ce fut avec un vif sentiment de satisfaction qu'elle se
retrouva dans la calme atmosphre de la maison paternelle.

Madame Grard s'aperut bien que son lve tait revenue dsillusionne
et lasse, mais elle ne fit aucun effort direct pour obtenir des
confidences et se contenta de l'environner de marques d'affection
qu'Antoinette, loin d'viter et de refuser, comme elle avait fait
quelque temps auparavant, acceptait avec empressement et semblait
presque rechercher.

La jeune fille faisait, en effet, tout ce que son excellente gouvernante
souhaitait: elle lisait, tudiait, travaillait et se promenait. Plus de
rveries solitaires, plus d'aprs-midi consacrs  de mystrieuses
correspondances; elle recevait encore, il est vrai, des lettres de la
ville, mais ces lettres n'taient pas aussi frquentes, ni aussi longues
que celles d'autrefois, et leur rception n'occasionnait plus de pleurs
ni de maux de tte. Il y eut mme des moments o la digne gouvernante
fut pouvante de cette soumission passive, de cette obissance
apathique, tant elles semblaient tenir du dsespoir. Cette pense la
frappa surtout un soir qu'assise avec la jeune fille  une fentre
ouverte, elles admiraient ensemble les feux mourants du soleil couchant,
et coutaient les notes suaves du plus doux des chantres de nos bois, le
rossignol.

--Madame Grard, demanda tout--coup Antoinette d'une voix mlancolique,
maman a d mourir jeune, n'est ce pas?

--- Oui, mon enfant. Elle s'est marie  dix-huit ans et est morte le
vingtime anniversaire de sa naissance, en te laissant ge d'un an.

--Et elle a succomb, n'est-il pas vrai,  une affection de poitrine?

--Je crois que oui,--rpondit en hsitant la gouvernante qui n'aimait
pas la tournure que prenait la conversation.

--A vingt ans! se dit  elle-mme Antoinette: c'est trop long. Oh!
Madame Grard, priez Dieu pour que je ne vive pas jusqu' ma
dix-huitime anne.

Madame Grard tressaillit et examina attentivement la figure de sa
pupille.

--Ce serait esprer trop tt la couronne, dit-elle tranquillement. Dieu
peut exiger que tu portes ta croix, quelle qu'elle soit, plus longtemps
que cela.

--Mais elle est si lourde! soupira la jeune fille en se parlant plutt 
elle-mme qu' son amie.

--Celui qui te l'a envoye, te donnera la grce et la force de la
porter.

--Mais Il ne me l'a pas envoye! dit Antoinette avec une vive motion:
c'est moi qui, dans mon aveugle folie, l'ai cherche et trouve.

--Porte-la nanmoins avec un courage chrtien, mon enfant, et ta
rcompense n'en sera que plus grande. Ah! Antoinette, je ne cherche pas
 pntrer tes secrets, ils sont sacrs pour moi; mais tout ce que je
demande, c'est que tu ne mettes ton espoir qu'en Dieu seul.

--Vous parlez de secrets; ah! toute jeune que je sois, j'en ai un bien
terrible, un secret dont le poids m'crase, et j'ai t assez tourdie,
assez insense, pour jurer sur un signe qui m'est doublement sacr--et
elle montrait la petite croix d'or suspendue  son cou--que je ne le
rvlerai jamais,  moins d'en avoir la permission. Sans cela, bonne et
fidle amie, je vous aurais tout dit avant aujourd'hui.

--Merci! merci! chre enfant. Que je suis heureuse de savoir que ton
silence est le rsultat de la ncessit et non d'un manque de foi et de
confiance en ta vieille amie. Loin de moi la plus lgre pense de
t'induire  briser la promesse que tu as faite aussi solennellement,
mais pardonne-moi si je te dis de te mettre en garde contre ceux qui
t'ont arrach cette promesse; quels que chers qu'ils se soient rendus 
tes yeux, quelles que soient leurs bonnes et nobles qualits, mfies-toi
d'eux, car ce n'est pas dans ton intrt, mais dans le leur, qu'ils
t'ont engage d'une manire aussi formelle.

Quelques soirs aprs cette conversation, Antoinette, extraordinairement
proccupe, entrait dans le boudoir o elle avait l'habitude de se
rencontrer avec Madame Grard; mais celle-ci n'y tait pas. Elle apprit
que sa gouvernante souffrait d'un violent mal de tte et qu'elle s'tait
retire dans sa chambre. Elle alla l'y trouver; mais, s'apercevant que
l'invalide avait besoin de repos et de tranquillit, elle lui souhaita
une bonne nuit et retourna dans le boudoir.

Cette chambre tait dserte; mais les rayons de la lune qui s'y
dversaient en flots argents, donnaient au plancher et aux meubles une
beaut fantastique.

--Avez-vous besoin de bougies, Mademoiselle? demanda une servante qui
entrait pour fermer les fentres et tirer les rideaux.

--Non, je vais rester pendant quelque temps encore  la fentre. Est-ce
que Franois s'attend  ce que M. de Mirecourt soit de retour ce soir?

--Il n'en est pas certain, Mademoiselle. Les chemins sont quelque peu
mauvais par suite des dernires pluies, et c'est un voyage de plus de
trente milles.

La domestique se retira, et Antoinette s'assit prs d'une fentre
ouverte par laquelle le souffle embaum des rsdas et des mignonettes
arrivait jusqu' elle, et ajoutait un nouveau charme  la tranquille
splendeur de cette belle nuit d't. Bientt les penses de la jeune
fille reprirent le caractre de tristesse qu'elles avaient lorsqu'elle
se trouvait seule, et le douloureux souvenir du Colonel Evelyn, de
Madame d'Aulnay, et, le plus amer de tous, celui de l'indigne Major
Sternfield se rveillrent dans son esprit. Tout--coup, elle fit un
soubresaut de terreur: elle venait d'entendre son nom doucement
prononc,  ne pas s'y tromper, par la voix bien connue d'Audley lui
mme.

--Ce doit tre une illusion, se dit-elle en essayant de se rassurer, car
elle tait devenue tremblante. Peut-tre est-ce le murmure du vent.

Ah! encore! Cette fois, ce n'tait plus un jeu de son imagination; le
mot "Antoinette" prononc d'une voix claire et douce vint frapper son
oreille. S'lanant  la fentre, elle plongea au-dehors son regard
perant, et,  travers les branches des acacias qui s'tendaient jusqu'
la maison, elle aperut une personne  haute taille. Mais, assurment,
cet individu cach par un manteau disgracieux et un grand chapeau
rabattu ne pouvait tre Audley Sternfield, ce type du dandysme lgant.
Cependant, le souvenir de ce dont il l'avait menace, de venir sous un
dguisement  Valmont, traversant son esprit, elle n'eut pas de doute
sur l'identit du mystrieux personnage qu'elle apercevait  quelques
pas devant elle. Se penchant donc en avant:

--Oh! Audley, qu'est-ce qui vous amne donc ici! demanda-t-elle d'une
voix mesure mais agite.

--Ce qui m'amne ici! est-ce l la seule rception que tu as  me faire?
rpondit-il rapidement et d'un ton o perait la colre. Te proposes-tu
de sortir ou de condescendre seulement  me parler du haut de cette
fentre, comme si j'tais un laquais?

--Que le ciel m'claire! se dit-elle. Que faire? Si je le fais entrer et
que mon pre le trouve ici, dans ce travestissement, quelles fatales
consquences ne pourrait-il pas en rsulter! et si je sors  la sourdine
pour le rencontrer, je m'expose  tre dcouverte, mal juge, condamne!

--As-tu dcid quelle bien-venue tu dois m'accorder?

Et la voix, plus forte, moins prudente, indiquait clairement que la
patience du Major cdait rapidement.

--Pas de bruit! dit-elle; je vais vous rejoindre dans un instant.

Puis, ouvrant la porte vitre qui donnait sur le balcon, elle se trouva
aussitt prs de Sternfield. Se dgageant froidement de son
embrassement, elle demanda encore une fois:

--Audley, dites-moi ce qui vous amne ici.

--Es-tu bien un tre humain comme les autres, Antoinette, ou n'es-tu pas
plutt faite de marbre? rpondit-il imptueusement. Aprs une longue et
pnible sparation, tu me demandes  moi, ton fianc, ton mari, ce qui
m'amne ici!

--Oui, tes-vous venu me reconnatre publiquement pour votre femme?
continua-t-elle d'un ton bref.

--Pas encore, pas  prsent--et son accent trahissait quelque chose
comme de l'embarras:--tu en sais la raison.

--Oh! je la connais, Major Sternfield et sans doute vous trouvez que
c'est une raison suffisante, un motif tout-puissant. Il peut en tre
ainsi; mais pour Dieu! ne me parlez plus, aprs cela, de votre amour: ce
serait une sanglante ironie. Si, pour des considrations d'argent et de
prudence, vous pouvez attendre des mois, des annes peut-tre, pour me
rclamer pour votre femme, votre amour n'est pas si ardent que vous ne
puissiez aussi me faire grce de vos visites qui ne peuvent m'apporter
autre chose que des contrarits et de la peine.

--Tu es sans piti, Antoinette! dit-il confondu par la manire ferme et
franche avec laquelle sa jeune femme, nagure si timide, lui parlait
maintenant.

--Prtez-moi un moment d'attention, Audley. Vous m'avez enlev presque
tout ce qui m'tait cher sur la terre: ma libert, mon bonheur,
l'approbation de ma conscience. Il ne me reste plus que ma rputation,
mais ce bien, ni vos conseils, ni vos menaces ne me feront risquer de le
compromettre par des ttes--ttes secrets avec vous. Si votre amour est
si immense,--ici la voix d'Antoinette atteignit les dernires limites du
sarcasme,--que vous ne puissiez vivre sans me voir de temps  autre,
venez  la maison ouvertement, en votre qualit de gentilhomme, et non
pas dguis comme vous l'tes ce soir.

--Oui, pour que ton pre m'en chasse et amne ainsi une crise telle
qu'une entire explication et la reconnaissance de notre mariage
deviennent invitables. Non, cela ne me va pas autant qu'il te convient.
Mais, laisse-moi te fliciter sur ton tact: tu deviens vritablement
diplomate, Antoinette.

Sans paratre remarquer la raillerie contenue dans ces dernires
paroles, elle reprit:

--Avez-vous encore quelque chose  me dire? car il faut que je rentre
dans la maison; j'attends mon pre ce soir, peut-tre mme va-t-il
arriver d'un moment  l'autre.

--Il n'y a pas de crainte  avoir sur ce point. Dans l'espce d'auberge
o je me suis arrt hier soir, on m'a dit qu'il tait absent et que
probablement il ne reviendrait pas avant demain, en raison des mauvais
chemins.

--Croyez-moi, vous faites erreur, il peut tre ici ce soir. Dans tous
les cas, nous nous sommes dit tout ce que nous avions  nous dire; je
n'ai pas de phrases mielleuses  prononcer et si vous en avez pour moi,
elles ne seraient que bien malvenues. Ainsi....

--Ne crains-tu pas de faire un compte terrible pour un jour  venir?
interrompit-il d'une voix menaante. Crois-tu donc que les outrages et
le fier ddain d'Antoinette de Mirecourt ne pourront pas tre rappels,
plus tard,  Madame Audley Sternfield?

--Trs-probablement: j'en ai eu assez, Audley, pour croire que vous
n'pargnerez pas plus votre femme que vous avez pargn votre fiance;
mais je ne pense pas que, dans aucun cas, vous puissiez me rendre plus
malheureuse, plus misrable que je le suis maintenant.

Il sourit, mais d'un sourire amer et plein de signification, que la
frle jeune femme heureusement ne put voir, grce aux acacias qui
projetaient leur ombre sur son mari, car ce sourire l'aurait poursuivie
longtemps aprs.

--Eh! bien, il est  esprer qu'il n'en sera pas ainsi; mais tu n'as
qu'une bien petite ide des dboires de la vie, jeune fille: ta barque,
jusqu'ici, n'a vogu que sur les eaux tranquilles d'une mer calme; mais
elle pourrait bien rencontrer des cueils et des temptes tels, que tu
n'en as jamais rvs de semblables.... Te proposes-tu de revenir  la
ville prochainement?

--Non, je n'irai pas tant que je pourrai m'en dispenser: j'y ai trop
souffert durant ma dernire promenade. Ici je mne une vie aussi
tranquille, aussi retire, que vous puissiez le dsirer: je sors
rarement, ne reois que peu de visites et suis presque toujours avec ma
gouvernante. Croyez-moi, pour notre repos mutuel, il vaut mieux que vous
me laissiez en paix: que cette visite, Audley soit votre dernire.

--Elle devra l'tre certainement, car la rception que tu viens de me
faire n'est pas de nature  m'encourager  la renouveler; mais je ne
fais aucune promesse imprudente, dans le cas o je serais tent de
manquer  ma parole.

--Silence! s'cria tout--coup Antoinette en pressant fortement le bras
de son mari. Mon pre est arriv: n'entendez-vous pas les voix, le
bruit?

Un moment aprs, des lumires brillaient aux fentres du salon, et la
voix de M. de Mirecourt qui appelait sa fille, se faisait entendre.

--Oh! nous allons tre dcouverts: il vient de ce ct-ci,--dit la jeune
femme, saisie de terreur.

--Vas en avant  sa rencontre, folle enfant: il ne souponnera rien.

Doucement, avec hsitation, Antoinette s'avana dans les rayons de
lumire que jetait la lune; et si la confiance de M. de Mirecourt en sa
fille n'eut pas t aussi illimite, si seulement ses soupons avaient
t auparavant excits d'une manire ou d'une autre, il n'aurait pu
manquer de remarquer la singularit de ses manires. Heureusement,
cependant, il tait dans une veine de bonne humeur; il la plaisanta sur
son amour sentimental pour les rves au clair de la lune, et demanda
ensuite  voir Madame Grard, ce qui fournit  Antoinette un sujet sur
lequel elle pouvait parler sans trahir son trouble.

Sternfield resta dans sa cachette jusqu' ce que le pre et la fille
fussent rentrs dans la maison. S'avanant alors plus prs de la fentre
qui tait reste ouverte, mais se tenant toujours dans la pnombre des
arbres:

--Je la croyais meilleure actrice! se dit-il aprs un moment. Comment se
fait-il que son pre n'ait pas de soupons? Elle n'est qu'une enfant
aprs tout, et cependant comme elle a bien su me tenir en chec!--et sa
figure s'assombrit  cette pense.--Est-ce que je l'aime, oui ou non!
Parfois, lorsque sa rare beaut, sa grce merveilleuse se prsentent 
mon esprit, je la crois une crature digne d'tre adore; parfois
encore, lorsque je la vois faire preuve de cette inexorable fermet, de
cette volont de fer qui jure si trangement avec sa douceur naturelle
et avec l'amabilit caractristique de son sexe, je me sens bien prs de
la har. Et cependant, il y a dans sa froideur mme un charme capricieux
qui me plat, en songeant qu'un jour elle sera  moi; mais je ne puis
m'aventurer  forcer cette poque, quand bien mme mon amour serait dix
fois plus ardent qu'il n'est. Mes pertes au jeu me gnent autant que
notre mariage secret l'enchane, elle. Je crois vraiment que je l'aime
plus maintenant que lorsque je l'ai pouse.... Je suis curieux de voir
si elle va s'aventurer  sortir encore ce soir; je dois attendre pour en
juger. Ah! j'ai maladroitement gt les choses, en laissant s'teindre
aussi compltement l'amour qu'elle avait pour moi; je dois maintenant
tenter un autre moyen pour le faire revenir dans son coeur.

Les lumires passrent bientt dans la chambre principale: M. de
Mirecourt tait sur le point de procder  ce que, selon les usages du
temps, on appelait prendre un souper trs-tard. Tout--coup, le bruit
d'une porte que l'on ouvrait et refermait, suivi presqu'aussitt par le
lger frlement d'une robe, vint frapper l'oreille de Sternfield. Oui,
c'tait ce qu'il attendait: Antoinette tait revenue, et, se penchant 
la fentre:

--Audley, dit-elle rapidement, tes-vous encore ici?

--Crois-tu donc que j'aurais pu partir sans un mot d'adieu de ta part?
rpondit-il avec douceur et mme sur un ton de reproche.

--Je suis venue vous dire bonsoir. Sans doute vous partez demain,
n'est-ce pas?

Et la voix de la jeune femme disait clairement  quelle inquitude elle
tait en proie.

--Oui, puisque tu parais le dsirer aussi vivement.

--Oh! merci, merci! Vous ne pouvez vous figurer la crainte que j'ai
qu'il se fasse une scne entre vous et mon pre.

--Ta sant n'est-elle pas meilleure depuis que tu es revenue  la
campagne? demanda-t-il avec une inquitude relle cette fois.

--Non; cependant, je n'prouve aucune souffrance, que de la faiblesse
seulement.

Une crainte soudaine s'leva dans l'esprit de Sternfield en se rappelant
combien Antoinette tait maintenant diffrente de la jeune fille
rayonnante de sant qu'il avait rencontre nagure dans les salons de
Madame d'Aulnay. Que faire si la mort lui enlevait sa fiance avant le
temps o il se proposait de la rclamer pour sa femme! Il avait entendu
dire que la mre d'Antoinette tait morte bien jeune de consomption et
que sa fille lui ressemblait beaucoup dans sa dlicate beaut, mais il
n'avait accord, dans le temps, qu'une bien faible attention  cette
rumeur qui lui revint en ce moment avec une nouvelle force  l'esprit;
il prit en lui-mme, la ferme dtermination de lui pargner les scnes
orageuses, les horribles perscutions dont il l'avait abreuve jusque-l
et qui, pensa-t-il, avaient singulirement affect la sant de son corps
et ruin son bonheur. Sous l'empire de cette tardive rsolution:

--Comme je sais, dit-il, que ma prsence  Valmont est pour toi un sujet
d'inquitude, je vais partir ds la pointe du jour. Je ne chercherai pas
 te revoir, de crainte que nous soyons dcouverts. Ainsi, je vais te
faire de suite mes adieux.

Elle se pencha davantage et tendit sa main qui tait brlante: le
militaire prouva comme un remords quand il y appuya ses lvres.

--Si tu dsires me voir, dit-il, cris-moi un mot. Jusque-l, je ne
viendrai plus te troubler.

--Que Dieu vous bnisse, Audley!--soupira-t-elle en balbutiant, car la
douceur extraordinaire dont son mari venait de faire preuve l'avait
singulirement touche.--Je vous crirai souvent, et je vais vivre aussi
tranquille que vous puissiez le dsirer.

En un moment, il avait saut sur le petit balcon, et tait aux cts
d'Antoinette. Un embrassement ardent, passionn, et il partit aussi
rapidement, aussi silencieusement qu'il tait venu.

Quelques minutes aprs, Antoinette tait de retour dans la salle  dner
pour surveiller le service de la table; et M. de Mirecourt, remarquant
le vif incarnat de ses traits, demandait en riant: "O elle avait vol
le fard qui recouvrait son visage?"




XXIX.


L't avait fait place  l'automne, non pas  l'automne des autres pays
avec son ciel de plomb et ses feuillages fltris, mais  notre glorieux
automne canadien avec son atmosphre d'or, ses bois magnifiques et ses
splendides forts.

Avez-vous jamais remarqu, lecteurs, combien est merveilleux le
changement qu'opre dans notre nature la premire gele srieuse de
l'automne? La veille, vous vous tes couchs aprs avoir jet un regard
d'adieu sur les vertes collines et les bois d'meraude;  votre rveil,
vous trouvez la terre et le dsert recouverts d'une couleur nouvelle.
Ici, le riche incarnat de l'rable brl par le soleil contraste avec le
jaune ple et dlicat du bouleau; l, les feuilles tremblantes et
argentes du peuplier avec le safran du grand sycomore; plus loin, les
baies cramoisies du chne et les vignes somptueusement teintes qui ont
un clat encore plus vif sur le fond sombre des sapins et des tamarets.
Ah! si jamais la beaut semble sourire dlicieusement avant de se faner
pour toujours, c'est bien dans le feuillage de nos forts d'automne.

Antoinette tait assise  sa fentre, contemplant avec mlancolie la
scne magnifique qui se droulait devant elle. Des coussins amoncels
sur sa chaise, une petite fiole et un verre placs  ct d'elle, et
surtout la douloureuse dlicatesse de son apparence, disaient qu'elle
tait invalide. Prs d'elle tait Madame Grard qui demanda tout--coup:

--Veux-tu savoir ce que le Docteur Le Bourdais a dit, chre enfant?

Une ombre de sourire et une lgre inclinaison de tte furent la seule
rponse  cette question.

--Eh! bien, il a dclar que tes poumons sont parfaitement sains, et que
tout ce dont tu as besoin, c'est de la distraction et d'un peu de
plaisir. Il trouve que la vie que tu mnes ici est trop monotone et trop
tranquille pour l'tat actuel du ta sant, et il recommande une
promenade immdiate  la ville.

--En ville! rpta Antoinette d'un air constern: ah! c'est bien le pire
conseil qu'il pouvait donner. Non, je ne laisserai pas cette maison:
ici, au moins, j'ai le repos et la paix, tout ce que je puis dsirer ou
esprer sur la terre.

--Ma bien chre Antoinette, il faut que tu partes, puisque cela a t
jug ncessaire dans l'intrt de ta sant. D'ailleurs, tu ne resteras 
Montral que quelques semaines, juste assez de temps pour satisfaire les
dsirs du Dr. Le Bourdais et l'inquitude sans cesse croissante de ton
pre.

Trop docile ou trop faible pour rsister longtemps, la jeune femme eut
bientt cd, et huit jours aprs, elle tait assise dans le salon de
Madame d'Aulnay et subissait, comme une enfant obissante, les
flicitations et les caresses de sa cousine qui se rjouissait
cordialement de son arrive.

--Quel bonheur de t'avoir encore avec nous, chre Antoinette, dit-elle.
Je suis dtermine  ce que tu t'amuses bien.

--Nos ides de plaisir sont maintenant bien diffrentes, Lucille, et tu
ne dois pas oublier qu'tant en convalescence, j'ai besoin de repos et
je dois me coucher de bonne heure.

--Non pas, enfant. Tu as pris l'habitude d'une tristesse mortelle dans
ton sombre Manoir, il te faut maintenait un peu de gaiet pour te
remettre en bonne sant. Est-ce que le mdecin ne t'a pas dit la mme
chose?

--Pas prcisment: il a dclar que ma maladie djouait son art, qu'il
ne pouvait parvenir  remonter  son origine, et qu'en dsespoir de
cause, il ordonnait un changement d'air pour voir quel effet en
rsultera. Chre Lucille, veuilles bien te rappeler  quelles conditions
je suis ici.

--Oh! oui, je me rappelle t'avoir tourdiment promis de te laisser aussi
isole, aussi solitaire que tu le dsirerais; aussi, je suppose que je
vais respecter ma promesse, pendant quelque temps au moins. Sans doute
tu feras une exception en faveur de Sternfield?

Une lgre rougeur couvrit le front de la jeune fille lorsqu'elle
rpondit:

--Non, je ne dois pas refuser de le voir.

--Aussi bien, c'est ce que tu as de mieux  faire. Ses visites te
serviront  le surveiller de plus prs.

Antoinette leva sur sa cousine un regard de douloureuse curiosit,  ces
mots.

--Peut-tre, continua Lucille, ne devrais-je pas te dire cela, mais tu
l'apprendrais plus brusquement ailleurs: eh! bien, on dit qu'il mne
depuis quelque temps une vie trs-volage.

L'inquitude qui se lisait dans les yeux d'Antoinette augmentait
d'intensit.

--Oui, ajouta Lucille, sans parler de fautes encore plus impardonnables
et que je m'abstiendrai de mentionner, il parait qu'il est devenu un
joueur fieff: on dit que ses pertes sont normes. C'est probablement sa
complte sparation de toi qui l'a ainsi jet dans le dsespoir.

Antoinette soupira--un long et profond soupir. Oh! comme l'avenir pour
elle s'assombrissait tous les jours davantage. Le joueur insouciant, le
libertin prodigue dont les fautes servaient de pture aux cancans de
tout le monde, tait le compagnon de sa vie, son mari  elle; et elle
n'attendait que sa volont, qu'un mot de lui pour laisser les tendres
amis de son enfance, son heureuse demeure, peut-tre son pays natal, et
le suivre lui et sa fortune ruine. Il lui restait cependant une suprme
esprance: sa sant qui dclinait tous les jours; et ce fut avec de
vives palpitations de coeur qu'elle se rappela que la mort pourrait la
sauver d'une union dont elle entrevoyait la consommation avec une
terreur inexprimable.

--Je n'ai aucun doute, continua Madame d'Aulnay, qu'Audley se rformera
quand votre mariage sera connu publiquement, et il fera probablement un
excellent mari.

--Silence! silence! implora Antoinette, torture presqu'au-del de ses
forces par les remarques mal-avises de sa cousine.

--Certainement, chre enfant; je n'insisterai plus sur ce sujet,
puisqu'il te cause de la peine. Parlons d'un autre caractre bien
diffrent, du Colonel Evelyn: il faut que tu saches qu'il est devenu le
misanthrope le plus sombre, le sauvage le plus prononc que tu puisses
imaginer. Aux diffrentes invitations que je lui ai envoyes, aprs ton
dpart de la ville, il m'a fait parvenir les refus les plus courts et
les plus formels possibles; il n'a pas mme eu la politesse de me faire
ensuite des visites: comme les pcheurs dont parle St. Paul, le dernier
tat de cet homme est pire que le premier.... Ah! voici que j'entends le
bruit d'une voiture  la porte: c'est Sternfield: j'avais bien pens
qu'il ne serait pas longtemps sans venir te prsenter ses devoirs....
Mais, je vais aller en haut pour un instant; je reviens de suite.

Quels qu'eussent t le rcent genre de vie de Sternfield, ses fautes ou
ses torts, il n'en paraissait rien, quand il entra, sur ses traits gais
et insouciants; et en franchissant le seuil de la porte, il offrit un
contraste si frappant avec la dlicate jeune fille, que celle-ci ne put
s'empcher de penser avec angoisse qu'elle seule portait le fardeau de
leur faute mutuelle.

Avec son beau sourire d'autrefois, il se laissa glisser sur l'ottoman
aux pieds de sa femme.

--Ainsi, ma petite Antoinette, ils t'ont envoye  Montral pour te
rtablir, dit-il. C'est bien ce qu'ils pouvaient faire de mieux, car la
tristesse qui rgne l-bas  Valmont est plus que suffisante pour
dtruire en moins de six mois la plus robuste constitution.

--Je n'ai jamais trouv Valmont triste, Audley; j'y suis ne, j'y ai t
leve, et elle m'est chre au del de tout ce que je puis dire.

--Quant  cela, il en est de mme pour l'Esquimau vis--vis, des terres
striles qu'il habite; mais tu avoueras que je ne suis pas all souvent
te dranger dans ces derniers temps: pendant la premire et dernire
visite que je t'ai faite au clair de la lune, j'ai pris la bonne
rsolution de ne pas troubler la paix de ton esprit et de ne pas
retarder ainsi ton retour  la sant.

--Merci. Vous avez t plein de considration: je vous en ai de la
reconnaissance.

Le jeune homme toussa, comme s'il eut t embarrass; puis, il reprit:

--Pendant que Madame d'Aulnay est hors de cette chambre, je dois te dire
que, quoique me trouvant naturellement bien isol pendant ton absence,
j'ai cherch des distractions et des plaisirs qu'un moraliste rigide
pourrait peut-tre censurer; mais je vais reprendre courage et esprer
de votre dlicieux proverbe franais: " tout pch misricorde."

Antoinette tait silencieuse. Il continua:

--Madame d'Aulnay, qui est aussi indiscrte et lgre que belle et
charmante, s'est imagin de faire une inquisition sur ma conduite, me
menaant en mme temps de s'en plaindre  toi. Je lui ai dit que c'tait
assez pour moi d'avoir  rendre compte de mes actions  ma femme, sans
tre astreint  faire la mme chose  l'amie de ma femme. N'tais-je pas
justifiable de lui parler ainsi?

--Je ne me permets jamais de trouver  redire sur vos actions, Audley.

--Tiens toujours  cette dtermination, Antoinette, et tu feras une des
plus parfaites petites femmes du monde. Mais, laissons ce sujet pour en
prendre un plus agrable. Je suppose que tu es revenue  la ville pour y
chercher un peu de gaiet, et non pas t'y claquemurer comme tu l'as fait
 la campagne. En prvision d'un but aussi louable, je viendrai te
chercher demain aprs-midi pour faire une longue promenade; nous irons
o tu voudras, mais Madame d'Aulnay ne sera pas de la partie.

--Dans ce cas, je ne dois pas y aller.

--Pourquoi cela? demanda-t-il aussitt avec irritation.

--D'abord, je ne veux pas offenser Lucille qui est pour moi pleine de
sollicitude et de considration; ensuite, il ne serait pas convenable de
me voir promener seule avec un monsieur, le lendemain mme de mon
arrive. Cela parviendrait aux oreilles de mon pre, et....

--En un mot, Antoinette, tu es la plus prudente et la plus circonspecte
de toutes les jeunes filles. Il n'y a pas de danger que ton coeur et tes
sentiments soient en contradiction avec ton jugement; mais, puisque tu
ne veux pas accepter mon offre, ne sois pas offense si tu me vois avec
quelque jeune Demoiselle moins scrupuleuse et particulire que toi.

L'arrive de Madame d'Aulnay mit fin  cette conversation qui commenait
 prendre une tournure un peu dfavorable; et aprs une causerie d'une
demi-heure, Sternfield partit.

Le lendemain tait une de ces magnifiques journes d'Octobre qui nous
ddommagent presque de la fuite des oiseaux, de la chute des fleurs, et
qui ont un charme particulier prfrable peut-tre  celui de l't
lui-mme. La voiture de Madame d'Aulnay attendait, de bonne heure,
devant la porte de la maison. En vain Antoinette pria-t-elle sa cousine
de l'excuser si elle ne pouvait sortir avec elle, en vain lui fit-elle
part de la demande de Sternfield et du refus qui l'avait accompagne.

--Pour cette raison mme tu devrais sortir avec moi, dit Lucille. Tu
dois lui montrer que tu as l'intention de te promener pour exercer une
surveillance active sur ses actions. Viens, car je ne souffrirai pas de
refus.

Madame d'Aulnay gagna. Antoinette, le coeur triste et abattu que ni les
rayons dors du soleil, ni l'air agrable qui se rpandait dans
l'atmosphre ne purent relever, prit place dans la jolie petite voiture
de sa cousine.

Arrives sur la rue Notre-Dame, celle-ci qui avait, comme de coutume, 
faire quelques emplettes, ordonna au cocher d'arrter devant un de ces
troits petits magasins si diffrents des grands tablissements  larges
fentres de nos jours.

Elle venait  peine d'entrer, que le lger et gracieux quipage de
Sternfield passa. A ct du militaire tait assise une de ces jeunes
beauts qui avaient une part de ses intentions et de ses flatteries. En
passant prs d'Antoinette, cette Demoiselle dirigea vers elle un regard
de superbe triomphe.

Antoinette n'tait pas remise de la pnible sensation cause par cette
rencontre, qu'elle aperut, venant vers elle, un ami dont la vue fit
battre son coeur avec une rapidit extraordinaire: c'tait le Colonel
Evelyn. Croyant qu'il passerait  ct d'elle sans paratre la
remarquer, elle dtourna les yeux; mais, lui, cdant  une influence 
laquelle il permettait rarement de le contrler, celle de l'impulsion,
il s'arrta subitement, s'approcha, et, aprs quelques paroles de
politesse, lui demanda depuis quand elle tait arrive?

Revenant promptement de son tonnement, Antoinette satisfit en deux mots
 cette question.

--J'ai appris que vous aviez t bien malade depuis la dernire fois que
je vous ai vue. Est-ce vrai?

--De pareilles nouvelles sont toujours exagres, rpondit-elle en
essayant vainement de paratre indiffrente.

--Cependant, vous n'avez pas l'apparence d'une personne en bonne sant:
est-ce l'esprit ou le corps qui est malade, Mademoiselle de Mirecourt?

Et il examina avec un oeil pntrant les traits de la jeune fille. Se
penchant vers elle, il poursuivit  voix basse:

--Vous m'avez dit, une fois, que vous tiez trs-malheureuse, et j'avais
 peine ajout foi en vos paroles: aujourd'hui, je lis sur votre figure
que vous disiez la vrit. Eh! bien, pour expier mon incrdulit, et en
considration de l'immense affection que j'ai eue pour vous, je dsire
vous donner un conseil: peut-il tre utile de vous avertir de ne placer
aucune confiance en Audley Sternfield? Il est indigne de l'amour d'une
honnte femme.

--Trop tard!... trop tard!... le pass est irrvocable.

--Oui, aprs ce que j'ai vu, j'aurais d savoir qu'il en tait ainsi.
Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, permettez-moi de vous dire que vous
avez choisi un appui bien fragile; mais les regrets sont superflus:
adieu!

Touchant le bord de son chapeau, il s'loigna au moment mme o Madame
d'Aulnay, qui avait termin ses achats, sortait du magasin, aprs avoir
tourment le matre et les commis pour une nuance lilas  la recherche
de laquelle tout l'tablissement avait t mis sans-dessus-dessous.

Encore sous l'effet de l'entrevue qu'elle venait d'avoir avec le Colonel
Evelyn, Antoinette n'tait pas en veine de conversation. Aprs avoir
poursuivi jusqu' la Place Dalhousie o tait la citadelle surmonte du
drapeau britannique et environne de quelques canons rouills qui
avaient t presque toute la dfense de Montral contre trois armes
assigeantes, elles reprirent le chemin de la maison. Elles
rencontrrent de nouveau Sternfield et sa compagne triomphante. A leurs
saluts empresss, Madame d'Aulnay ne rpondit que par un signe de tte
froid et ddaigneux qui blessa le Major autant que le salut indiffrent
et calme d'Antoinette. Lucille tait excessivement monte, et elle tonna
contre Sternfield avec une vivacit et une nergie qui n'auraient pas
t plus grandes si elle eut t  la place d'Antoinette.

--Puis-je dire  Jeanne que tu n'es pas  la maison, la prochaine fois
qu'il viendra pour te voir? Ne dis pas non... je le ferai. Cet insolent
mari doit tre, d'une manire ou d'une autre, ramen au sentiment de la
ralit.

Le jour suivant, le Dr. Manby, un des chirurgiens de l'arme et un
habitu de chez Madame d'Aulnay, vint, et il s'informa si
particulirement de la sant d'Antoinette, il montra un si grand dsir
de la voir, que, malgr l'intention formelle de sa cousine de ne
recevoir aucune visite pendant deux ou trois jours, Lucille monta  sa
chambre, et, autant par caresses que de force, elle l'entrana au salon.

Le Dr. Manby tait un homme tranquille, d'un ge moyen, ni beau ni
accompli, mais simplement respectable; de sorte qu'Antoinette ne se
fcha pas des questions qu'il lui posa, ni de l'espce d'inquisition
qu'il fit sur ses traits.

Comme il se levait pour partir, retenant un instant dans sa main les
doigts dlicats de la jeune fille, il lui dit:

--Si j'tais votre mdecin, Mademoiselle de Mirecourt, je ne vous
prescrirais ni de la quinine, ni des toniques, mais plutt une dose
quotidienne de tranquillit de coeur.

--Mais, est-ce que ce remde se trouve dans les Pharmacies?
demanda-t-elle en s'efforant de rire; ou bien, en avez-vous quelques
doses toutes prtes  me donner?

--Je crains bien que non: mais  votre ge, ma chre Demoiselle, on s'en
procure facilement. Le meilleur moyen est de prendre beaucoup
d'exercices, de voir des personnes agrables et joyeuses, et d'viter
soigneusement toutes penses absorbantes et mlancoliques. Je reviendrai
la semaine prochaine pour voir si ma prescription a t suivie et pour
en constater les rsultats.

--Quelle bonne nature, mais quel officieux! dit Madame d'Aulnay en
faisant remarquer la trs-petite taille du Dr. Manby qui traversait la
rue aprs tre sorti de la maison.

--C'est un bon coeur et un homme aimable, rpliqua Antoinette.

Il ne vint  la pense d'aucune des deux cousines que le Colonel Evelyn,
incapable de matriser l'inquitude que l'apparence altre d'Antoinette
avait veille la veille dans son coeur,--et malgr son amour outrag,
malgr la scne ineffaable qu'il avait surprise entre elle et
Sternfield--avait pri le Dr. Manby, un des rares amis avec lesquels il
tait en termes d'intimit, de faire une visite d'apparente civilit 
Madame d'Aulnay, et de savoir par lui-mme  quoi s'en tenir sr le
compte de sa jeune cousine.

Il ne faut pas infrer de l que le Colonel Evelyn avait ralenti dans
ses sentiments d'loignement vis--vis d'Antoinette ou dans la
condamnation svre qu'il avait faite de sa conduite. Au contraire,
l'offense tait de celles que cette nature sensible et dlicate ne
pouvait jamais oublier; mais, en mme temps, il lui restait pour elle un
sentiment de puissant intrt, un sentiment que peut-tre il ne pourrait
jamais vaincre entirement, et un regret intense qu'un homme pour lequel
elle avait fait tant de sacrifices ft aussi indigne d'elle. Personne ne
connaissait mieux que le Colonel Evelyn la carrire orageuse du Major
Sternfield; et lorsqu'il envisageait l'avenir misrable rserv  la
jeune fille quand elle serait unie pour la vie  un homme qui tenait
constamment toutes les lois morales en dfi, c'tait plutt avec le
chagrin plein d'anxit d'un pre qu'avec la colre d'un prtendant
rejet.




XXX.


Madame d'Aulnay n'obtint pas aussi tt qu'elle l'avait espr la bonne
fortune de mettre ses desseins  excution, car plusieurs jours
s'coulrent sans que le militaire renouvelt sa dernire visite; et
pendant qu'elle s'en tonnait et temptait, Antoinette maigrissait et
devenait tous les jours plus ple. Le Dr. Manby qui, sans avoir t
formellement choisi pour mdecin de la jeune fille, prenait la libert
de la questionner et de lui donner des prescriptions  chacune de ses
frquentes visites, commenait  concevoir de l'inquitude et  devenir
plus irritable.

Un jour qu'il se trouvait seul avec la Dame de la maison, il la prit 
partie serre pour savoir d'elle la cause de la rapidit avec laquelle
dclinait la sant de sa jeune amie.

--Mais, Docteur, que puis-je faire? rpondit-elle avec un peu d'humeur.
C'est vous qui, comme mdecin, devriez tre capable de suggrer ou de
prescrire quelque chose qui lui serait d'un grand secours.

--Ainsi pourrais-je et voudrais-je faire, Madame, si c'tait un cas
ordinaire; mais, malheureusement, il n'en est pas ainsi. C'est l'esprit
qui est malade chez elle, et vous devriez employer tous vos efforts pour
l'gayer et la consoler.

--Mais, je vous le demande encore une fois, que puis-je faire? Si je
propose une soire, un bal ou d'autres amusements semblables, elle
prtend qu'elle est trop malade pour y prendre part et elle menace de
s'enfermer dans sa chambre pendant tout ce temps-l; si je cherche 
l'entraner avec moi,  faire des visites,  aller dans les magasins, 
lire des romans,  se prvaloir, en un mot, de tous les autres
passe-temps fminins--le Docteur sourit d'une manire singulire 
l'numration de ces amusements--elle s'en dfend avec une telle
cajolerie, que je ne me sens pas assez de coeur pour insister. Un seul
point sur lequel je reste invariablement ferme, c'est sur celui de
l'emmener  la promenade en voiture tous les jours, et c'est souvent une
tche ardue.

Convaincu que c'tait un cas srieux aussi bien que difficile, le
Docteur Manby partit sans dire un mot de plus, et Madame d'Aulnay se mit
 l'oeuvre pour tcher de trouver un moyen efficace afin d'amuser et de
divertir sa jeune compagne.

Elle fut donc bien contente lorsque, le mme aprs midi, une voix
agrable se fit entendre dans le passage et que Louis Beauchesne entra,
tout sourire et toute gaiet. Antoinette, de son ct, fut galement
heureuse de le voir, car il avait toujours t pour elle un frre, et il
y avais quelque chose de contagieux dans sa joviale humeur.

Il informa les deux jeunes femmes qu'il venait passer quelques semaines
 Montral o il avait des affaires importantes  rgler et qu'il avait
promis en mme temps  M. de Mirecourt d'exercer une active surveillance
sur leurs mouvements.

Madame d'Aulnay dclara, en riant, que, comme elle voulait lui donner
toutes les occasions possibles pour remplir sa mission, elle lui
laissait carte blanche sous le rapport des visites; que le matin, le
midi ou le soir, au djeuner, au dner ou au souper, il serait toujours
bien venu, sans aucune autre invitation.

Cet aimable dfi fut gaiement accept, et le soir mme, ainsi que les
suivants, vit Louis dans les salons de Madame d'Aulnay.

Quelques-uns de ses anciens regards et de ses couleurs d'autrefois
revinrent sur les traits d'Antoinette pendant qu'elle coutait les
saillies provoquantes de Louis. La conversation du jeune homme ne
comportait aucune pense ni aucune rminiscence dsagrables; il ne
rappelait que ce qu'il y avait eu d'heureux dans le pass, et le soin,
la dlicatesse avec lesquels il vitait toute allusion sur son
malheureux amour pour elle,--amour qu'il paraissait d'ailleurs avoir
entirement matris,--loignait tout ce qu'il y aurait pu avoir de
dsagrable dans leurs entretiens.

Un soir, ils taient tous les trois runis dans le salon. Jamais Louis
n'avait t plus amusant et les deux Dames mieux amuses. Antoinette lui
avait demand de tenir un cheveau de soie qu'elle devait dvider, et,
pour prendre une position plus commode, il s'tait jet  ses pieds sur
un de ces petits tabourets dont les chambres de Madame d'Aulnay taient
remplies et que les ennemis de Lucille prtendaient tre destins  cet
usage. La chaleur du pole avait communiqu des couleurs aux joues de la
jeune fille; et comme Louis, probablement fatigu, remuait beaucoup et
rendait ainsi la besogne plus difficile, elle s'tait mise  le gronder
et  le plaisanter sur sa maladresse. Tout--coup la porte s'ouvrit, et,
sans se faire annoncer, Sternfield entra. Il s'arrta un instant sur le
seuil et plongea un regard sombre sur le groupe. Il tait venu ce
soir-l, pensant magnanimement qu'il avait suffisamment puni Antoinette
pour l'obstination avec laquelle elle avait refus son tour de voiture,
et croyant la trouver malade, ple et abattue; il la voyait, au
contraire, avec de vives couleurs sur les joues et des sourires sur les
lvres comme on ne lui en avait pas vus depuis longtemps, tandis que
Louis tait assis  ses pieds, son gai et joli visage tourn vers celui
de la jeune femme.

Madame d'Aulnay qui avait facilement devin les sentiments de jalouse
colre du nouveau venu, se divertit franchement dans le triomphe du
moment, et, avec un semblant de badinage qu'il trouva excessivement
dplac, elle lui demanda o il tait all dernirement et ce qu'il
avait fait de lui-mme.

Il rpondit  peine, s'avana vers une chaise qui se trouvait prs
d'Antoinette, et, aprs s'y tre jet, exprima ironiquement le plaisir
qu'il avait de voir l'tat de sa sant amlior. De Louis il ne fit pas
la moindre attention; mais celui-ci trouva moyen de se venger en
arrangeant plus confortablement son tabouret et en demandant 
Antoinette si elle avait encore beaucoup de soie  dvider, disant qu'il
tait  son service jusqu'au bout. Avec son arrogance et son
amour-propre ordinaires, Sternfield se trouva quelque peu dconcert: le
sourire moqueur de Madame d'Aulnay, le sans-gne, pour ne pas dire
l'impertinente indiffrence de Louis, la bien-venue embarrasse et
contrainte d'Antoinette, tout cela formait une rception  laquelle il
ne s'attendait pas. Mais il n'tait pas homme  se laisser vaincre aussi
facilement, et pendant que Lucille triomphait encore de sa
mortification, il cherchait un moyen de prendre sa revanche.

Laissant  Antoinette tout le temps de terminer son ouvrage, il attendit
que Louis, sur un signe de celle-ci, se fut lev, pour approcher sa
chaise de la jeune fille, et manoeuvra si bien qu'il l'isola entirement
du reste de la compagnie. Alors il commena avec elle une conversation 
voix basse sur un sujet qui, il le savait, absorberait toute son
attention.

Louis regardait cette coquetterie vidente et singulire avec autant de
surprise que d'indignation: qu'Antoinette se prtt  ce jeu, c'est ce
qui l'tonnait outre mesure; et plus il la surveillait, plus il la
plaignait, et plus intenses devenaient ses sentiments de dgot pour le
militaire. Le visage de la jeune fille avait une apparence de douleur
dguise, ses yeux se promenaient avec inquitude autour d'elle, comme
si elle eut t embarrasse de sa position et eut cherch du secours, ce
qui tmoignait plus de crainte que d'amour; et, quoique Sternfield ft
assez prs d'elle que leurs chevelures se touchaient presque et que ses
yeux eussent un clat capable de donner de l'motion  une personne qui
aurait eu le moindre amour pour lui, la froideur d'Antoinette ne cessait
pas et la rougeur qu'elle avait perdue  son arrive ne revint pas.

Cependant, Audley avait ralis ses plans: il avait chang en un tat
d'embarras l'aimable cordialit qui rgnait dans le salon lorsqu'il y
tait entr, et, tout en infligeant une ample mortification  celui
qu'il supposait tre son rival, il avait du mme coup puni Antoinette
pour avoir eu de la gaiet et s'tre amuse durant son absence.

Madame d'Aulnay, nanmoins, tait anxieuse de trouver une bonne occasion
d'exercer des reprsailles. Cette occasion se prsenta bientt.

-Je reviendrai demain, Mademoiselle de Mirecourt, si vous me faites
l'honneur de monter en voiture avec moi,--venait de dire Sternfield.

--C'est impossible, se hta d'interrompre Lucille. Antoinette et moi
sommes engages pour aller  la campagne avec M. Beauchesne, pour y voir
un commun ami.

Sternfield se retourna vers sa femme, mais les regards de celle-ci, qui
taient fixement attachs au sol, lui dirent suffisamment qu'il ne
devait pas attendre du secours de ce ct; et, trop sage pour entrer
dans une lutte o il savait courir le risque d'une dfaite, il salua et
se retira. Mais en partant, il trouva moyen de dire  Madame d'Aulnay, 
voix basse, qu'elle prt bien garde de faire d'Antoinette une femme
aussi indpendante, aussi insouciante qu'elle-mme, attendu qu'il ne se
montrerait pas mari aussi doux et aussi aveugle que M. d'Aulnay.

--Audacieux! murmura Madame d'Aulnay.

Mais, avant qu'elle put reprendre son sang-froid, le militaire tait
loin.

La sauvage et draisonnable jalousie de Sternfield avait t
singulirement monte, en voyant Louis sur un pied de grande intimit
dans la maison de Madame d'Aulnay; elle ne fit donc que s'accrotre
davantage lorsque le militaire rencontra subsquemment le jeune homme en
compagnie des deux Dames.

Quelques jours aprs la visite pendant laquelle Audley avait sembl
faire tous ses efforts pour se rendre dsagrable, Madame d'Aulnay, 
force d'instances et de caresses, fit promettre  Antoinette de
contribuer aux prparatifs d'une petite soire par laquelle elle voulait
relever un peu la monotonie de leur existence actuelle.

Le jour fix pour cette soire tait arriv, et Antoinette paraissait si
dlicatement belle mais si fragile dans sa lgre robe diaphane, que
Jeanne, se rappelant quelle bonne apparence elle lui avait vue une anne
 peine auparavant, ne put s'empcher de hocher la tte tristement,
comme si elle et eu un lugubre pressentiment.

Sans prendre garde aux remarques qui se faisaient autour d'elle sur
l'altration de ses traits, Antoinette fit tous ses efforts pour
paratre gaie et heureuse; mais le Dr. Manby, qui tait au nombre des
invits prsents, se frottant les mains, ne put s'empcher de dire que
ce qu'il fallait  sa jeune amie, c'taient des distractions et des
plaisirs.

Un des plus enjous parmi les invits tait sans contredit Louis
Beauchesne, et il y en avait peu dont la rserve ne cdt pas plus ou
moins  sa franche et cordiale gaiet. Sternfield, au contraire, tait
dans un de ses plus mauvais moments. De fortes pertes qu'il avait faites
au jeu la nuit prcdente chiffonnaient normment son temprament, et
on peut dire que rarement homme se rendit  une fte de socit avec des
dispositions aussi contraires. Rsolu longtemps  l'avance de trouver sa
malheureuse jeune femme en faute, il commena  se fcher contre elle de
ce qu'elle paraissait si extraordinairement gaie et du calme de ses
manires vis--vis de lui. Profitant de la danse pour laquelle il avait
retenu sa main, il fit tout son possible pour affaiblir sa gaiet
factice, en la favorisant d'un nouveau chapitre de reproches auxquels,
hlas! elle tait dj si bien habitue. La danse termine, il la laissa
brusquement et vola  une de ces jeunes beauts avec lesquelles il
aimait tant  _flirter_. Pendant qu'il s'amusait ainsi, il se flicitait
intrieurement du pouvoir et des moyens qu'il possdait pour punir cette
volont rebelle de sa femme quand elle voulait se mettre en opposition 
la sienne.

Cependant, Antoinette ne fit pas longtemps tapisserie, et des
partenaires empresss, parmi lesquels Louis tait naturellement un des
plus prvenants, se pressaient autour d'elle. Sa grande intimit avec
lui, aussi bien que l'espce de libert qu'elle avait de se dpartir de
cette apparence de gaiet ou d'intrt qu'elle tait oblige de garder
avec les autres, lui faisaient accepter plus frquemment les demandes
qu'il lui adressait de danser avec lui. Malgr cela cependant, un oeil
sans prjugs n'aurait pu trouver l'ombre mme d'une coquetterie dans
leurs relations; et quand, par deux ou trois fois, la jeune femme put
surprendre le regard de Sternfield ardemment fix sue elle, elle pensa
que ce regard n'tait que le complment de la semonce qu'elle avait
reue quelques instants auparavant. Nanmoins, dconcerte  un haut
degr par ce regard menaant, elle refusa de danser avec Louis le
cotillon qui se formait, allguant pour motif qu'elle tait bien
fatigue.

--Alors,--rpondit le jeune homme en arrangeant soigneusement autour
d'elle les coussins de l'ottoman sur lequel elle tait assise,--alors je
vais rester prs de vous et attendre la prochaine danse, car vous m'avez
promis de danser encore une fois avec moi.

Anxieux de lui faire oublier les chagrins qu'il lisait sur son visage,
Louis n'pargna aucun effort pour l'intresser et l'amuser, mais ce fut
inutile; les regards distraits d'Antoinette se promenaient tout autour
du salon et s'arrtaient  la drobe sur Sternfield qui se trouvait 
quelques pas plus loin, apparemment occup de sa jolie partenaire, car
il ne dansait qu'avec de trs-jeunes et belles femmes. L'attitude
d'Antoinette inquitait singulirement Louis; il y avait dans son regard
de la peine, de l'inquitude et de la douleur, mais non de cette colre
jalouse, de ce piqu dont une jeune fille fait ordinairement preuve en
voyant son amoureux se confondre en attentions pour une autre.
Tout--coup, aprs avoir bien examin silencieusement sa contenance:

--Excusez ma remarque, dit-il, mais je crois que le Major Sternfield est
un amoureux bien infidle. Oh! Antoinette, est-il bien possible que vous
aimez cet homme?

Elle rougit vivement  cette question, et ne fit d'autre rponse qu'en
tournant vers lui un regard plein de reproches.

--Pardonnez-moi, chre Antoinette,--continua-t-il,--mais il me semble
qu'il y a dans ses manires et dans son caractre quelque chose qui
devrait l'empcher de gagner et encore moins d'absorber l'affection d'un
coeur comme le vtre.

--Et cependant, n'est-il pas beau, charmant, envi des hommes et admir
des femmes? rpondit-elle avec une teinte d'amertume qui ne fit que
confirmer Louis dans la pense que, quel que ft le lien qui l'attacht
 Sternfield, ce n'tait pas celui de l'amour.

--J'avoue qu'il possde toutes les qualits que vous dites, mais je
crois qu'il lui en manque encore beaucoup. Quelle que soit la patience
avec laquelle les femmes supportent les humeurs maussades et les airs
refrogns _aprs_ le mariage, elles les tolrent rarement _avant_.

--Parce que, probablement, elles ont alors un remde et peuvent renvoyer
l'amour tyrannique.... Mais, voici s'approcher celui qui fait l'objet de
vos doutes.

--Oui, et avec un front charg de nuages orageux, pensa Louis.

Audley s'avanait en effet avec un air svre. Passant sans crmonie
devant le jeune Beauchesne, il vint dire  demi-voix  Antoinette:

--Jusques  quand veux-tu continuer  te rendre ridicule en _flirtant_
avec le freluquet sans cervelle qui est  tes cts?

--Que voulez vous dire, Audley? demanda-t-elle en se retournant et en
rougissant vivement.

--Je vais vous expliquer cela, si vous voulez me favoriser de la
prochaine danse, rpondit-il en prenant d'une clef plus haut.

--Mademoiselle de Mirecourt est engage avec moi, dit Louis schement.

Sternfield laissa tomber sur lui un regard plein d'arrogance.

--Entendez-vous, Antoinette, rpta-t-il, est-ce que vous danserez la
prochaine avec moi?

--De grce, Mademoiselle de Mirecourt, n'oubliez pas que nous sommes
engags, interrompit Louis avec une fermet encore plus prononce que la
premire fois.

Pleine d'angoisse et de perplexit, Antoinette promenait de l'un 
l'autre ses regards suppliants. La contenance de Louis tait fire et
indiquait une forte dtermination; le front de Sternfield tait comme le
marbre, aussi froid et aussi inflexible.

Se baissant encore une fois vers sa jeune femme, et lui parlant  voix
basse:

--Je jure, dit-il d'un ton menaant, que si tu me laisses de ct pour
cet imbcile, je lui donnerai de mon fouet pour tre venu s'interposer
entre moi et mes dsirs.

Cette menace, indigne d'un homme, tait digne de lui, et elle eut son
effet: car Antoinette, craignant non-seulement l'insulte dont Audley
venait de faire la menace, mais encore plus l'implacable satisfaction
qui, elle en avait la certitude, en serait la suite, se retourna, ple
de terreur, vers le jeune Beauchesne.

--Etes-vous prte, Mademoiselle de Mirecourt? demanda ce dernier; je ne
veux pas vous presser, mais les danseurs commencent  prendre leurs
places.

Sternfield ne fit aucune autre remarque; un sourire quivoque sur ses
lvres, il attendait la dcision d'Antoinette.

Tout--coup, elle plaa sa main sur le bras de Louis, et comme il se
penchait vers elle, elle lui dit:

--O Louis, cher Louis! je vous en conjure, laissez-moi danser avec lui.
Je suis dj assez malheureuse: ne cherchez pas  me rendre, plus
misrable encore.

Sa pleur, ses yeux baigns de larmes, l'accent de sa voix touchrent le
coeur gnreux de Beauchesne, qui inclina silencieusement la tte en
signe d'assentiment.

En passant brusquement, presque rudement, le bras de sa femme sous le
sien, Sternfield lana sur son rival un regard plein de mpris et
d'arrogance que celui-ci lui rendit avec usure.

--Quelles paroles doucereuses disais tu donc  cet idiot, qui ont pu le
faire cder dans ses insolentes prtentions! demanda-t-il aigrement  sa
femme quand ils eurent pris leur place dans la danse.

Antoinette n'osa pas rpondre, car ses paupires taient charges de
larmes prtes  tomber, et il y avait dans sa gorge une espce de
suffocation qui dpassait presque son contrle: elle ne voulait pas
faire de scne, et elle sentait qu'elle tait bien prs d'en voir une.

--Retiens bien l'amical avertissement que je vais te donner, ma chre,
continua Audley. Mets une prompte fin  tes coquetteries avec ce jeune
homme, ou je le ferai pour toi, et ce d'une manire plus sommaire et
plus dsagrable que vous pourriez le dsirer l'un et l'autre.

Antoinette frmit, car elle comprenait toute l'tendue de la menace
contenue dans les paroles que venait de profrer son mari. Mais la danse
commenait, et quel que ft le maintien qu'elle dt prendre, elle devait
tcher de paratre indiffrente,  dfaut de gaiet ou de plaisir.

--Peste de ce Sternfield! pensa le Dr. Manby qui avait remarqu la
rapidit avec laquelle avait disparue la tranquillit d'Antoinette, du
moment que le Major l'eut aborde. Son ombre seule semble fltrir cette
pauvre jeune fille.

La danse se termina bientt, et Antoinette mditait un moyen pour
s'enfuir dans sa chambre; mais Sternfield ne paraissait pas vouloir la
laisser s'chapper aussi facilement.

L'emmenant dans une petite alcve, il lui prsenta un sige, et, se
plaant devant elle:

--Je voudrais, dit-il, que tu me donnes des explications, car je ne
pense pas que nous nous soyons encore parfaitement entendus. Tu m'as
assez joliment brav tout--l'heure par tes dernires coquetteries avec
M. Louis Beauchesne.

--Cruel et injuste comme vous l'tes toujours, Audley, ne croirez vous
donc pas mon affirmation solennelle et sacre que Louis n'est pour moi
rien autre chose qu'un vieil ami que j'estime.

--Fi donc! cet homme t'aime de tout son coeur et de toute son me; et,
comme tu ne t'occupes pas le moins du monde de ton mari, il est
difficile de dire en qui peuvent tre places tes affections
incertaines.

Que pouvait-elle dire  ce bourreau impitoyable et sans coeur qui se
moquait de ses dngations, qui riait de ses protestations? les paroles
taient impuissantes. Les mains serres l'une dans l'autre, et ses
lvres blanches comme le marbre, elle resta assise, dtermine  tout
couter,  tout souffrir avec patience. N'avait-elle pas elle-mme, dans
un moment d'aveugle folie, combl cette coupe d'infortunes, et
devait-elle murmurer maintenant, en en gotant l'amertume?

Encourag ou exaspr par son silence, il poursuivit:

--Jusqu'ici, tu t'es montre aussi ferme et aussi inbranlable que le
bronze dans ton caprice favori; tu m'as refus avec persistance les mots
tendres, les caresses affectueuses, tout ce qu'enfin les jeunes filles
les plus scrupuleuses accordent souvent  leurs cavaliers. Eh! bien,
qu'il en soit ainsi. Tu as t fidle  ta marotte, je le serai  la
mienne. Je te dfends de sortir, de te promener, de _flirter_ avec qui
que ce soit, dont je pourrais tre jaloux. Si, ngligeant cette
recommandation, qui est un ordre de ma part, tu me dsobis, j'irai
trouver ton cavalier actuel, matre Louis, ou n'importe quel autre, je
l'insulterai publiquement et je le frapperai: sur ta tte en retombera
la responsabilit. Puisque tu ne m'aimes pas, je t'apprendrai au moins 
me craindre.

Ces paroles furent prononces avec cette sauvage duret qui tait 
temps donn particulire  sa voix et qui offrait un frappant contraste
avec son accent ordinairement si harmonieux.

--Eh! bien, Dieu me montrera peut-tre de cette piti que vous me
refusez! dit-elle pendant qu'une vive douleur crispait ses traits.

En ce moment, ses yeux rencontrrent le regard fixe et triste de Louis,
qui se tenait  distance, suivant apparemment la danse, mais
concentrant, en ralit, toute son attention sur elle-mme. Cependant,
il partit; mais deux autres yeux galement scrutateurs taient fixs sur
eux: c'taient ceux du digne Dr. Manby qui, le visage pourpre d'une
indignation  demi-supprime, s'lana soudainement vers le Major
Sternfield.

--Je voudrais bien savoir, dit-il  mi-voix, quels sont les absurdes
propos que vous dbitez  Mademoiselle de Mirecourt. C'est vous qui avez
chass le sourire de ses lvres et les couleurs de son visage.

Le jeune Major se redressa et demanda ce que le Dr. Manby voulait dire?

--Le Dr. Manby veut de dire ce qu'il dit! rpondit-il froidement; il
n'aime pas  voir une jeune fille qui est sa patiente soumise  la
frayeur et aux chagrins plus que sa sant et sa raison peuvent en
supporter: dans ce cas, il se croit oblig d'intervenir. Allons,
Sternfield,--continua-t-il en se radoucissant un peu,--voue avez
suffisamment querell Mademoiselle de Mirecourt pour ce soir, quelle que
soit sa faute; laissez-moi vous remplacer auprs d'elle et allez  cette
jeune Demoiselle l-bas qui semble attendre si ardemment un partenaire.

Sachant qu'il n'aurait plus de chance de continuer cette conversation
prive avec Antoinette,--car le Docteur Manby tait galement tenace et
peu gn,--Sternfield se leva, et, aprs lui avoir dit, avec un air
significatif, qu'elle pouvait _flirter_ tant qu'elle voudrait avec son
nouveau partenaire, mais non avec un autre, il s'loigna.

--Que signifie ceci, ma jolie malade? demanda l'excellent Docteur en
remarquant l'apparence de douleur et de chagrin de la jeune femme.
Avez-vous trop dans? Vous paraissez singulirement puise.

--Parce que je suis malheureuse, misrable! rpondit-elle avec cette
candeur sans feinte qu'occasionne souvent une grande douleur. Ne me
parlez plus de drogues ni de palliatifs, Docteur,  moins que vous
puissiez m'en donner qui mettent pour toujours mon pauvre coeur au
repos.

Excessivement pein par cette confidence aussi bien que par le degr de
douleur qu'elle rvlait, il s'empressa de rpliquer avec douceur:

--Courage, courage, chre enfant. Nous ne pouvons pas nous dbarrasser
du fardeau de la vie parce que, dans un moment de tristesse, nous le
trouvons lourd. Demain, tout sera beau et agrable.

--Jamais! jamais! dit-elle en faisant une lgre inclinaison de tte qui
indiquait parfaitement l'tat de dsespoir o elle se trouvait.

--Chre Mademoiselle de Mirecourt, rapportez-vous-en  l'avis d'un homme
qui, par l'ge, pourrait tre votre pre: ne laissez pas votre esprit
s'abattre  ce point,  propos d'une querelle d'amoureux. Le Major
Sternfield est d'un temprament qui s'excite facilement, mais il ne
tarde pas  oublier et  pardonner.

Comme il prononait le nom de Sternfield, un frisson courut par tous les
membres de la jeune fille, et, plus tonn que jamais, il ne put
s'empcher de se dire intrieurement:

--Elle n'aime pas videmment ce malheureux; mais, alors, qu'est-ce que
tout cela signifie donc?

Puis, d'un air tranquille et presque indiffrent, il continua:

--Vous paraissez tre si faible et si nerveuse ce soir, ma jeune
Demoiselle, que ce que vous auriez de mieux  faire serait d'aller de
suite vous mettre au lit. Prenez mon bras, je vais vous reconduire hors
du salon; aprs cela, je dirai  notre ami Sternfield que j'ai insist
pour vous envoyer.

Arrive au pied de l'escalier, Antoinette exprima toute sa
reconnaissance au Dr. Manby, lui souhaita bon soir et vola, plutt
qu'elle ne monta, dans sa chambre.

La suivrons-nous l, lecteurs! l'pierons-nous dans le cours de cette
longue et douloureuse nuit o le sommeil ne ferma pas sa paupire
brlante, o une inertie temporaire n'apporta pas mme pendant une
demi-heure un baume rafrachissant  son coeur et  son esprit torturs?

La leon cependant serait pnible, quoique, peut-tre, utile. Antoinette
avait commis une faute, mais quelle cruelle rtribution ne lui
tait-elle pas inflige! Elle avait viol les commandements de sa
conscience et de sa religion, elle avait foul aux pieds les devoirs les
plus sacrs d'une enfant, et qu'est-ce que cela lui avait rapport? ce
que la culpabilit et l'erreur infligent toujours  ceux qui ne sont pas
encore endurcis dans le mal: le remords et l'infortune.




XXXI.


Le lendemain de cette soire, dans la matine, Madame d'Aulnay, qui
venait de se lever, tait assise dans son fauteuil, les pieds envelopps
dans des pantoufles en satin brod, et Jeanne se prparait  dmler et
arranger son paisse chevelure, quand un coup de marteau retentissant et
prolong, dont l'cho fut rpt dans toute la maison, les fit
tressaillir toutes les deux.

--Ciel! qu'est-ce que cela peut tre? Cours, Jeanne, et reviens me dire
ce que c'est, s'cria Madame d'Aulnay.

La domestique revint presqu'aussitt, avec une petite note qu'elle remit
 Lucille en disant:

--Le messager de M. Beauchesne vient de partir; il doit tre
trs-press, Madame, car il n'a pas seulement pris la peine de
s'informer comment vous tes, ainsi que Mademoiselle Antoinette, comme
il le fait habituellement: il m'a seulement gliss la lettre dans la
main, et s'est prcipit dehors.

Le billet tait chiffonn et mal pli, son adresse crite sans soin et
presqu'illisiblement. Ce fut avec le pressentiment d'un prochain danger,
qui fit battre son coeur d'tranges pulsations, que Lucille fit sauter
l'enveloppe. La lettre tait conue en ces termes:


      "Ma chre Madame d'Aulnay,

      "Celui qui vous crit ceci fuit actuellement la justice, et,
      s'il n'est pas arrt, il aura bientt laiss pour toujours
      son pays natal. Le Major Sternfield m'a insult, hier soir,
      et excit  un point o je n'ai pu me matriser, par son
      insolente cruaut envers notre pauvre Antoinette qui--le
      Ciel la prserve!--parat tre singulirement en son
      pouvoir. Dans le premier moment, je contins ma colre, et
      j'attendis mon tour qui ne tarda pas  venir, car, comme il
      laissait la maison, je le suivis. Arrivs dehors, je
      l'abordai et lui demandai des explications que, vous le
      comprenez, il tait aussi peu dispos de me donner que
      j'tais anxieux de recevoir.

      "Ce matin nous nous sommes rencontrs sur le terrain, et il
      est tomb mortellement bless; on me dit qu'il est mourant.

      "Dites  Antoinette que si, contrairement  mes suppositions
      et  mon intime conviction, cet homme lui est rellement
      cher, je la conjure, au nom de l'immense et sincre amour
      que j'ai toujours eu pour elle, de me pardonner. Je regrette
      profondment la mauvaise action dont je viens de me rendre
      coupable, non pas tant  cause des consquences qui en
      rsulteront pour moi, que pour la terrible responsabilit
      que j'ai encourue en prcipitant dans l'ternit un de mes
      semblables dans toute la force de l'ge. Ah! avant d'avoir
      commis le crime, je n'aurais jamais pens que le remords
      serait aussi amer, aussi cuisant!...

      "Mais le temps presse: je dois fuire. Avec mes meilleurs
      remerciements pour toute votre bienveillance passe envers
      moi.--Je n'ose pas envoyer d'autre message  Antoinette.

      "Tout  vous,

      "LOUIS."


En proie  une excitation que l'on peut facilement concevoir, Madame
d'Aulnay lut et relut cette triste lettre; puis, se levant brusquement,
elle se prcipita dans la chambre de sa cousine.

Antoinette qui s'tait jete sur son lit une heure auparavant, reposait
sans mouvement, les yeux fixs sur les ples rayons de lumire qui
pntraient  l'intrieur par les ouvertures du rideau, et le visage
aussi ple que cette lumire elle mme.

--Antoinette!--s'cria Lucille en entrant, et d'une voix
tremblante--Antoinette! j'ai une nouvelle terrible  t'annoncer: es-tu
assez forte pour l'apprendre?

Ni l'annonce d'un malheur que contenaient ces paroles mystrieuses, ni
l'agitation visible de sa cousine, ne produisirent de l'inquitude ou de
l'motion chez Antoinette: elle tait, pour cela, trop malade de corps
et d'esprit.

--Mais, quoi!--continua sa cousine avec une irritation qui provenait
probablement de la surexcitation o elle se trouvait,--tu ne me fais
aucune question? tu ne dsires pas savoir ce que c'est? Et pourtant,
cette nouvelle te concerne trs-particulirement, ou plutt une personne
qui te touche de trs-prs: enfin, c'est d'Audley Sternfield que je veux
te parler.

--Eh! bien, qu'y a-t-il? demanda faiblement la jeune fille.

--Tiens, prends et lis,--et elle lui remit la lettre de Louis;--mais, ma
chre Antoinette, pour l'amour de Dieu! sois calme, ne tombes pas en
faiblesse, ne t'vanouis pas.

La pauvre Antoinette ne fit rien de tout cela, mais ses joues se
dcolorrent et ses lvres devinrent terriblement blmes pendant qu'elle
lisait. A peine avait-elle parcouru la lettre, qu'elle se leva, et, sans
hsiter un seul moment, commena  s'habiller.

--Pourquoi cette hte? o vas-tu?

--Au pauvre Audley.

--As tu perdu tes sens, enfant? Sais-tu o il est? sais-tu mme s'il vit
encore?

--Je m'informerai. On l'a probablement ramen  ses quartiers.

--Et veux-tu dire que toi, une jeune fille, tu vas le voir dans sa
chambre?

--Mais tu viens avec moi, Lucille? rpondit-elle d'une voix suppliante.

--Tu as certainement pris cong de ta raison, pauvre enfant!--et
l'accent de Madame d'Aulnay trahissait autant d'irritation que de
compassion.--Comme Montral en parlerait demain, si nous faisions une
pareille dmarche! nos noms seraient dans la bouche de tout le monde!

--Qu'on dise ce que l'on voudra, Lucille: j'irai seule.

--Tu ne feras pas cela. Aprs t'tre constamment querell avec
l'infortun Sternfield depuis votre mariage, pour garder sans tache le
beau nom que tu portes, iras-tu maintenant dshonorer ce nom aussi
inutilement?

--C'est mon devoir, et, quelles qu'en soient les consquences, je dois
le remplir.

--Mais, pauvre tourdie, tu ne l'affectionnes pas, tu ne l'aimes mme
pas.

--Oh! c'est une raison de plus pour que je me rende sans dlai  son lit
de mort. Hlas! le remords pse dj bien assez sur mon coeur, je ne
veux pas le rendre plus lourd encore.

--Mais enfin quel bien peux-tu lui faire? insista Madame d'Aulnay.

--Ma prsence adoucira ses derniers moments, le consolera peut-tre.
Voudrais-tu donc--et un frisson convulsif courut par tous ses
membres--voudrais-tu donc le voir mourir avec de la haine contre moi
dans son coeur, peut-tre des maldictions sur ses lvres, comme cela
peut trs-bien arriver si, oubliant ses droits et mes devoirs, je reste
loin de lui.

--Dans ce cas, attends un moment: M. d'Aulnay est sorti, mais je
l'attends d'une minute  l'autre, et ds qu'il sera de retour, je lui
demanderai hardiment de nous accompagner.

Mais Antoinette ne voulait pas perdre,  attendre, des instants prcieux
qui pouvaient tre les derniers de Sternfield sur la terre. Achevant 
la hte de s'habiller, ds que sa cousine eut laiss la chambre, elle
descendit sans bruit l'escalier qui conduisait  l'a porte de derrire
et parvint dans la cour. Comme elle l'avait  demi espr, elle trouva
un laquais dans l'curie, et lui dit  voix basse d'atteler un des
chevaux  la petite voiture dont se servait ordinairement Monsieur
d'Aulnay. En un clin-d'oeil, tout fut prt. Antoinette monta dans le
vhicule qui passa la porte de cour sans attirer l'attention d'aucune
des personnes de la maison,  l'exception peut-tre d'une des filles de
chambre qui ne trouva cependant rien d'extraordinaire  ce que
Mademoiselle sortt  une heure aussi matinale, pensant bien qu'elle se
rendait  l'glise.

--Maintenant, se dit Antoinette en portant une main  son front malade,
ce que j'ai d'abord  faire, c'est d'aller chez le Dr. Manby, et
quoiqu'il soit probablement avec ce pauvre Audley, je pourrai peut-tre
savoir d'un de ses serviteurs o est la demeure de celui-ci.

Arrive  la paisible maison de pension o logeait le Docteur, elle
apprit qu'il avait t appel auprs du Major Sternfield qui avait t,
le matin mme, bless  mort dans un duel.

Le Major Sternfield occupait, avec trois ou quatre autres officiers, une
maison en pierre bien simple mais confortable, situe  l'extrmit-Est
de la cit, dans ce quartier que nous appelons aujourd'hui Faubourg
Qubec. Un petit jardin, entour d'un mur  demi cach par des rables,
s'tendait de la maison  la rive du St. Laurent dont il tait spar
par un petit chemin trs-troit. Directement en face baignait la
gracieuse et pittoresque Isle Ste. Hlne, alors proprit des Barons de
Longueuil, et dont la vue reposait l'oeil fatigu de rester attach sur
les flots agits du fleuve.

Devant la porte de cette rsidence s'arrta le cheval tout fumant et
palpitant que le cocher de Madame d'Aulnay, stimul par les appels
pressants et incessants d'Antoinette, avait fait aller  un pas
effrayant.

Une crainte terrible s'tait empar du coeur de la jeune femme: elle eut
peur d'tre arrive trop tard, de n'tre venue que pour apprendre que
cet homme auquel elle avait jur amour et fidlit tait mort en la
dtestant et en la maudissant.

Sans attendre qu'on vnt l'aider  descendre de voiture, elle sauta 
terre, et, sans s'occuper des regards tonns d'une couple de soldats,
domestiques des officiers, qui fainantaient sur les marches de
l'escalier, elle frappa au marteau avec toute la force que pouvaient
avoir ses doigts tremblants.

Un soldat vint ouvrir.

--Je dsire voir le Major Sternfield; conduisez-moi de suite  sa
chambre,--dit-elle rapidement.

Dans le corridor, l'Honorable Percy de Laval, le cigare  la bouche, se
promenait de long en large, et si Mduse elle-mme et apparu sur le
seuil de la porte et et demand  voir le malade, il n'aurait pas t
plus tonn qu'en apercevant Mademoiselle de Mirecourt. Dans une chambre
adjacente, dont la porte tait entr'ouverte, taient assis deux autres
officiers, et l'expression de profonde surprise qui se manifesta sur
leur figure  la vue d'Antoinette rivalisait avec l'tonnement si
visible dont le Lieutenant de Laval venait de faire preuve.

--M'entendez-vous? rpta Antoinette au portier avec une agitation
fivreuse; je dsire voir le Major Sternfield.

Le soldat hsitait, dans la crainte d'introduire une visite aussi
extraordinaire sans, au moins, l'avoir pralablement annonce au bless.

Contrarie par ce nouveau dlai, Antoinette se tourna tout--coup vers
M. de Laval, et, avec un air suppliant:

--Vous me connaissez, vous, s'cria-t-elle. Dites-lui donc de me
conduire de suite au Major Sternfield.

--Certainement, Mademoiselle de Mirecourt,--rpondit-il avec un embarras
qui contrastait singulirement avec la vhmence de la jeune
femme.--Ici, garon, conduisez de suite cette Dame dans la chambre du
Major: j'en prends toute la responsabilit.

Le soldat obit, et Antoinette, tremblant de tous ses membres, le suivit
dans l'escalier troit et escarp.

--Voil ce que j'appelle une intrigue,--chuchota le jeune Honorable 
ses deux camarades qui l'avaient rejoint dans le corridor, ds
qu'Antoinette eut disparu.--Une jeune Demoiselle qui ferait cela en
Angleterre serait honnie.

--Et elle le sera certainement ici comme elle l'aurait t l-bas: en
Canada, on n'est pas plus indulgent que chez nous pour les faiblesses
des femmes,--rpliqua un de ses compagnons.

--Je puis difficilement en croire mes yeux,--dit le troisime, un
charmant jeune gentilhomme qu'Antoinette avait souvent rencontr chez
Madame d'Aulnay;--je le rpte, je puis difficilement en croire mes
yeux, car Mademoiselle de Mirecourt m'a toujours parue si gentille, si
modeste, que je l'aurais cru incapable de s'aventurer dans une pareille
dmarche.

--Ah! c'est que l'amour opre des miracles, Thornley; quelques fois mme
il change la nature du monde.

--Sternfield est un heureux gaillard,--grogna le jeune de Laval: vivant
ou  l'agonie, il tient  faire sensation. Si, demain, nous tions dans
la mme position o il se trouve, aucun de nous n'aurait la bonne
fortune de voir venir  son chevet un ange comme cette jeune fille.

--Eh! bien, le pauvre malheureux, cette visite ne lui fera pas
normment de bien, reprit le capitaine Thornley. Il est presque
au-dessus de toute consolation terrestre; mais, moi pour un, je dois
dire que je n'en estime pas moins cette jeune fille qui a eu le courage
de braver les sourires et les moqueries du public pour venir dire un
dernier adieu  l'homme qu'elle a aim.

--Mais, franchement, je ne crois pas qu'elle l'aime; elle ne lui a
jamais montr des preuves de prfrence bien frappantes, et mme, je
l'ai vue assise prs de lui pendant toute une demi-heure: elle tait
aussi froide et rserve que si elle et t une statue.

--C'tait peut-tre un subterfuge. Dans tous les cas, elle vient de
donner une preuve d'amour qui surpasse celui de la plupart de nos jeunes
filles modernes.


Mais il est temps de laisser ce groupe pour suivre celle qui faisait
l'objet de la discussion entre les trois militaires.




XXXII.


Arrivs  l'tage o se trouvait la chambre de Sternfield, le soldat
indiqua la porte sans dire mot, et, n'osant pas s'aventurer plus loin,
disparut aussitt.

Faible et chancelante, Antoinette frappa  la porte qui fut de suite
ouverte par le Docteur Ormsby, le mme ministre qui avait prsid  son
mariage avec Sternfield.

--Est-il encore vivant? demanda-t-elle vivement en scrutant avec avidit
la figure douce et triste du chapelain protestant.

--Oui, mais ses heures sont comptes, rpondit celui-ci en portant
mlancoliquement ses regards dans la direction du lit sur lequel tait
tendu le Major qui ressemblait  un mort.

--Oh! Audley, mon mari--sanglota Antoinette en s'lanant tout--coup
vers lui et en s'agenouillant  ct de la couche du mourant, sans
s'occuper, dans cet instant suprme, de ceux qui pouvaient tre dans la
chambre pour saisir le secret qu'elle avait gard depuis si longtemps
avec tant de jalousie, sans s'apercevoir qu'un autre, Cecil Evelyn
lui-mme, tait  une fentre prs de l et avait fait,  cette
rvlation inattendue, un bond de surprise prodigieux. Toutes ses
penses, toutes ses craintes taient absorbes par l'ide crasante que
l'homme qui avait t le bourreau de sa vie, mais auquel elle
appartenait par le plus sacr des liens, tait l, devant elle, sur le
point d'expirer.

Avec une nergie surprenante dans l'tat o il se trouvait le bless se
souleva sur son coude et la regarda un instant avec un tonnement
indfinissable qui se changea bientt en une expression de colre
passionne.

--Arrire, hypocrite, arrire! s'cria-t-il d'une voix rauque. Comment
as-tu pu prononcer le nom de mari! As-tu jamais t ma femme autrement
que par le nom! As-tu jamais rempli envers moi tes devoirs d'pouse?
M'as-tu jamais montr de l'amour ou de la soumission conjugale?

--Audley! Audley! gmit-elle, soyez misricordieux, soyez juste;
n'empirez pas ce moment solennel par des reproches cruels.

--Pourquoi es-tu venue? interrompit-il plus aigrement encore. Est-ce
pour assister  ma dernire agonie afin de t'assurer par toi-mme
qu'enfin tu es rellement libre? Non, ce n'est pas l'amour qui t'a
amene ici; car si tu en avais eu seulement une infime parcelle  mon
gard, tu ne te serais pas moque de mes prires et de ma tendresse, tu
n'aurais pas mpris mes droits et mes rclamations, comme tu l'as
constamment fait avec la plus grande insolence depuis le jour o j'ai
plac l'anneau nuptial dans ton doigt.

--Mais  qui en a t la faute?--demanda-t-elle en joignant les mains et
toute en pleurs. Ne vous ai-je pas dit que le jour mme o vous me
reconnatriez devant le monde pour votre femme, le jour o notre mariage
serait de nouveau clbr, point capital sans lequel ma croyance et ma
foi me disaient qu'il n'tait pas lgalement complt, je serais prte 
vous suivre jusqu'aux extrmits de la terre?

--Misrable sophisme! ricana-t-il d'un air ddaigneux. Non, ce n'est pas
pour cette raison-l, mais parce que l'engouement passager qui t'a fait
consentir  notre mariage secret s'est vanoui aussi subitement qu'il
tait venu.

--Veuillez me pardonner si j'interviens--dit en s'avanant le Docteur
Ormsby, qui tait mu autant par compassion pour les souffrances
terribles qu'il lisait sur le visage dcolor de la jeune femme, que par
inquitude pour les sentiments anti-chrtiens que le mourant venait de
montrer,--veuillez me pardonner si j'interviens, mais ayant moi-mme
clbr ce mariage qui, hlas! a t pour vous deux si fertile en
chagrins, peut-tre ai-je quelque droit  votre confiance mutuelle.

En ce moment, le Colonel Evelyn, revenant enfin de la stupeur o l'avait
jet ce singulier dialogue, et s'apercevant en mme temps de
l'importunit de sa prsence en restant tmoin d'une entrevue aussi
trange et aussi dlicate, sortit sans bruit de la chambre dont il
referma la porte avec prcaution. Comme il passait dans le corridor,
ceux qui s'y trouvaient furent intrigus de savoir ce qui avait pu se
passer chez le malade pour mouvoir  ce point la nature de fer d'Evelyn
et pour laisser des traces d'agitation aussi profonde sur une allure
d'ordinaire aussi impassible que celle du marbre.

--Puis-je parler, Sternfield? demanda doucement le Docteur Ormsby en
cherchant  calmer les passions surexcites du bless.

--Oui! rpondit schement celui-ci. Ce que je ne pourrais couter
d'aucun autre mortel, je puis l'entendre de votre bouche.

--Eh! bien, mon cher ami, il me semble que vous tes svre, que dis-je?
injuste mme, envers, cette jeune femme.--Et il posa, en disant cela, sa
main sur le bras d'Antoinette qui tait toujours  genoux.--Je me
rappelle parfaitement qu'elle vous a dit ce qu'elle vient de rpter,
car elle m'a pri en mme temps de lui servir de tmoin.

--La mme histoire! toujours la mme histoire! riposta Sternfield d'un
air bourru et en rejetant sa tte de ct. Reprends le chemin de ta
demeure, Antoinette; et vous, Docteur, laissez-moi en paix: je suis
fatigu de vous deux.

Pendant qu'il parlait, une pleur mortelle se rpandit sur son visage;
Antoinette, terriblement effraye, se leva.

--Ne craignez rien, s'empressa de lui dire le Docteur Ormsby en essayant
de la calmer: ce n'est qu'une faiblesse partielle; il a eu une attaque
semblable quelques minutes avant que vous soyiez entre et pendant que
le Docteur Manby tait ici. Voici des remdes.

Leurs efforts runis parvinrent  ramener quelque chose comme de la vie
sur les traits livides de Sternfield, et le Ministre, craignant que la
vue d'Antoinette ft de nature  renouveler l'agitation du bless, la
fit placer derrire un cran  l'autre extrmit de la chambre.

Aprs un moment de silence, le mourant promena avidement ses yeux autour
de lui.

--O est-elle alle, ma femme, Madame Sternfield? Ha! Ha! Docteur!--et
il riait d'une manire effrayante.--Que je lui donne au moins une fois
son titre avant que celui qui le lui a confr soit retourn en
poussire.

--Vous lui aviez dit de s'en aller de suite.

--Mais pourquoi m'a-t-elle cout? pourquoi est-elle partie? Sans doute
elle tait fatigue d'un spectacle aussi peu rjouissant que celui d'un
lit de mort; et, ayant fait _son apparition_, comme dirait Madame
d'Aulnay, elle s'est prudemment efface.

--Puis-je l'envoyer qurir?

--Non, par Dieu! je me respecte trop pour en venir l. Si elle tait
reste, cela aurait t pour moi--quoique je n'aime pas  l'avouer,--une
consolation, un soulagement.

--Je ne vous ai pas abandonn, Audley, je suis encore ici--dit
Antoinette avec timidit, eu sortant de sa cachette et en s'avanant
vers le lit.

Quelque chose comme une expression de satisfaction se rpandit sur ses
traits encore imposants dans leur beaut mortelle. Mais, quand elle eut
dit: "Cher Audley, puis-je rester  votre chevet?"--il rpondit avec ce
ricanement que l'habitude avait fini par rendre familier  sa belle
lvre:

--Puisqu'il te plat de jouer auprs de moi le rle de Soeur de Charit,
je ne t'en empcherai pas: cela m'amuse de te voir me montrer,  mes
derniers moments, des attentions et de tendres soins que tu ne m'as
jamais accords quand j'tais bien vivant.

Elle baissa la tte avec soumission, car aucune des railleries de son
mari ne pouvait plus l'mouvoir maintenant. Aprs un moment de silence:

--Ne feriez-vous pas mieux de dormir? demanda-t-elle. Je vais veiller 
vos cts. Y a-t-il quelque mdecine  administrer?

--Pouah! je n'en prendrai aucune: je l'ai dj dit  Manby. Ma blessure
est au-dessus de tout pouvoir humain: pourquoi torturerais-je mon palais
avec des potions dgotantes?

Sachant qu'insister plus longtemps serait l'irriter inutilement, elle
approcha une chaise de son lit et s'y assit silencieusement.

Aprs l'avoir regarde longtemps, il s'cria soudain:

--Ainsi, tu t'es courageusement installe ici comme ma garde-malade, tu
as pris la dtermination de tenir ton poste: sais-tu bien ce que va dire
le monde et ce que les hommes vont penser de cela?

--Qu'est le monde pour nous? rpondit-elle avec tristesse. Ne vous en
occupez pas, cher Audley; ne vous tourmentez pas au sujet de ses
opinions.

--Ah! maintenant, ce n'est rien pour moi; mais pour toi, c'est tout.
Avant deux heures, la dmarche que tu viens de faire sera rpte dans
tous les coins de la cit et on en fera des gorges-chaudes fort peu
agrables: le beau nom dont tu as jusqu'ici pris un soin si jaloux sera
 la merci de tout le monde.

--Si cela doit arriver,--repartit la jeune femme dont les yeux et
l'accent de la voix devinrent plus mlancoliques,--ce ne sera que le
juste chtiment de mes folies passes. J'ai pch, il faut maintenant
que j'expie ma faute.

--Tu l'as dj expie assez rudement,--rpondit-il en adoucissant un peu
sa voix et en montrant pour la premire fois une ombre de sentiment.--Je
ne t'ai pas pargne, et peu de jeunes femmes maries ont pass par
autant de vicissitudes que toi. Voici arriver maintenant la fin de mon
rgne et l'aurore de ta libert, mais elles viennent trente ou quarante
ans plus tt que tu avais os l'esprer.

--Audley, ne parlez pas de cette manire, ne vous agitez pas ainsi sans
aucune ncessit....

--Assez de sermons comme cela, enfant; voici une autorit plus puissante
que la tienne.

Comme il disait ces mots, le Docteur Manby entrait dans la chambre. Sa
surprise, en apercevant Antoinette assise prs du lit ressemblait
presque  de l'hbtement.

--Que Dieu me pardonne! Quoi! Mademoiselle de Mirecourt ici! s'cria
t-il en reculant involontairement d'un pas.

--Non pas Mademoiselle de Mirecourt, Docteur, mais bien Madame Audley
Sternfield! interrompit le moribond avec un rire saccad capable de
dchirer les oreilles les moins dlicates. De grce, ne soyez pas aussi
pouvant, Manby; on dirait vraiment que vous tes lunatique. Notre
excellent ami Ormsby que voici, et qui a clbr la crmonie, est en
mesure de corroborer mes avancs. Dis-le  ton tour, belle fiance:
renies-tu ma possession lgitime?

Antoinette tait excessivement mue; cependant, elle russit  rpondre
avec assez de calme:

--Je ne cherche nullement  la nier, Audley. D'ailleurs, pourquoi le
ferais-je? Ce n'est pas moi, mais bien vous-mme qui avez toujours
insist pour garder notre mariage secret.

--Eh! bien, je le reconnais maintenant ce mariage. Ainsi, Docteur, vous
voyez que je laisse aprs moi une jeune et jolie veuve pour "dplorer ma
perte prmature" et complter ainsi gracieusement le paragraphe qui
annoncera mon dcs.... N'ayez pas l'air aussi fch contre moi,
Manby,--continua-t-il en s'adressant au chirurgien qui avait paru
froiss en voyant Antoinette cruellement blesse par la persistance que
son mari mettait  la railler.--Vous connaissez le proverbe _ruling
habit_, _strong in death_; j'ai tellement pris l'habitude de tourmenter
et perscuter cette jeune femme depuis qu'elle est la mienne, que je ne
puis rsister  la tentation de continuer  la traiter ainsi mme en ce
moment. Mais asseyez-vous si vous tes assez revenu de votre tonnement
pour le faire, ttez mon pouls et dites-moi combien il me reste de
moments  vivre.

A peine revenu de la stupfaction o l'avait jet la rvlation qu'il
venait d'entendre, le chirurgien prit la chaise qu'Antoinette venait de
laisser; mais au milieu de son tonnement, il ne put empcher un juste
sentiment d'indignation de pntrer dans son coeur en remarquant les
paroles d'amre ironie que Sternfield adressait  la malheureuse jeune
femme qu'il avait dcore du titre d'pouse.

--Parlez donc: que dit mon pouls? continua le bless. Ah! vous ne devez
pas me cacher la vrit: je ne suis pas un enfant pour m'effrayer de
quelques heures de moins ou de plus. Vous ne rpondez pas? n'importe; le
mouvement de votre tte en dit suffisamment: je suppose que je suis
inscrit sur le livre pour faire, avant ce soir, mon dernier voyage?

Le mdecin resta muet. Il ne pouvait pas consciencieusement le
contredire; car, malgr la force qu'avait encore la voix du bless,
malgr la rapidit de sa prononciation, son pouls faible et irrgulier
indiquait qu'une raction soudaine, suivie par la fin, allait bientt se
produire.

--Je ne puis plus rien faire pour vous, Sternfield--dit enfin le Dr.
Manby en se levant brusquement.--Quelques gouttes de cette fiole quand
vous vous sentirez faible, est tout ce que je puis prescrire; du moins,
c'est tout ce qui vous sera de quelque utilit. Adieu! que le Ciel vous
bnisse!

Et, aprs une longue et amicale poigne de main, le bon Docteur se
retira, plus agit et plus triste qu'il n'et voulu paratre.

Pour quelque temps aprs son dpart, le malade garda un silence sombre
qu'il rompit enfin en demandant tout--coup:

--Connais-tu, Antoinette, la main mprisable qui m'a clou sur ce lit de
mort? Sans doute, tu ne l'ignores pas: c'est ton amoureux campagnard. Si
je n'ai pas parl de lui plus tt, c'est parce que sa pense fait venir
la maldiction sur mes lvres et oppresse ma poitrine; mais j'ai un mot
 te dire  son sujet. Il reviendra probablement renouveler sa demande
en mariage: avant d'entrer dans l'ternit, je voudrais avoir ta
promesse solennelle que jamais tu ne lui prteras une oreille favorable.

--Cher Audley, pensez-vous que la main qui est encore teinte de sang de
mon mari....

--Ah! bah! pas besoin de sentiment: je ne veux pas de phrases ni de
protestations, mais la promesse, le serment que jamais tu ne seras plus
pour lui que ce que tu as fait jusqu'ici.

--Volontiers; de tout mon coeur, de toute mon me, je vous le promets.

--Alors, baises cela,--et il indiquait du regard la chane  laquelle
tait attache la petite croix d'or:--la promesse que tu m'as dj faite
sur cette croix a t si religieusement observe, que je puis ajouter
foi dans toutes celles qui sont faites sur cet objet.

Elle prit la croix et la baisa solennellement.

--C'est bien, Antoinette; je puis maintenant mourir sans te mpriser et
te maudire.

--Oh! Audley, mon cher poux,--s'cria-t-elle d'une voix suppliante et
en prsentant la croix  ses lvres;--embrassez-la aussi, non pas, comme
je l'ai fait, pour ajouter de la solennit  une promesse terrestre,
mais comme le signe de la rdemption, le gage de la paix et du pardon
futurs.

--Non, non, Antoinette,--et il sourit faiblement;--il est trop tard pour
tenter de me convertir. J'ai dj rgl mes affaires spirituelles avec
le Docteur Ormsby qui m'a lu des prires, et qui a russi  m'empcher,
avec beaucoup de difficult je dois l'avouer, de maudire le misrable
qui a tranch le fil de mon existence.

--Mais, cela ne vous fera pas de mal si vous me permettez de dire une
prire ici, prs de votre lit?

--Je suis ici, ma chre Dame, pour accomplir le grave devoir qui
m'incombe,--intervint d'une voix ferme quoique polie le Docteur Ormsby
qui s'avanait vers eux.--Jusqu'ici, sachant que vous aviez beaucoup 
vous dire, je me suis abstenu de vous gner par ma prsence; mais si
vous dsirez entendre une prire ou une lecture, Major Sternfield, je
suis prt  vous les faire!

--Sans doute vous devez l'tre, Docteur, rpondit Sternfield avec un
sourire trange. Ce serait une chose excessivement mortifiante de me
voir, au dernier moment, sortir de votre troupeau pour entrer dans
l'Eglise de Rome.

--Oh! cher Audley, ne parlez pas aussi lgrement de tout ce qu'il y a
de plus sacr sur la terre. Si votre coeur penche vers la foi de mes
pres, ne permettez pas que....

--Tais-toi, enfant, assez d'une semblable folie. Je mourrai avec la foi
dans laquelle je suis n et j'ai grandi.

--Alors, le Docteur Ormsby va vous lire de suite des prires; votre
temps, mon cher, cher poux, est trs-court.

--Ne commences pas  coasser, Antoinette, cela ne me ferait aucun bien.
Je suis prt, Docteur, mais excusez si je vous exprime l'espoir que vous
ne serez pas trop long.

--L'tat de faiblesse o vous tes ne me permet pas de l'tre;
croyez-moi, je n'outrepasserai pas vos forces.

En ce moment on entendit frapper  la porte de la chambre qui fut
instantanment ouverte par le Docteur Ormsby.

--Un messager pour vous, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il.

Antoinette regarda vers la porte entr'ouverte et reconnut Jeanne 
l'instant. Aprs avoir dit  Sternfield qu'elle ne serait pas longtemps,
elle sortit pour rencontrer la nouvelle venue.

Celle-ci lui annona  voix basse que Madame d'Aulnay l'avait envoye
avec l'injonction formelle de ne pas revenir sans ramener Mademoiselle
Antoinette avec elle.

--Mais, bon Dieu! Mademoiselle de Mirecourt, qu'est-ce que tout ceci
veut donc dire?--demanda la vieille domestique en l'entranant plus
avant dans le passage, afin que le son de leur voix ne troublt pas le
ministre qui commenait  lire tout haut.--M. d'Aulnay d'ordinaire si
calme, si pacifique, ressemble  un enrag. Il prtend que vous nous
avez tous dshonors, et que votre pre va mourir de chagrin et de
honte; il a querell ma _bourgeoise_ toute la matine, lui disant
qu'elle tait aussi blmable que vous: cela m'a d'autant plus tonne
que jamais,  ma connaissance, il a dit un seul mot dsagrable  sa
femme depuis leur mariage. Madame d'Aulnay a fini par lui dire que si
vous tiez sortie pour aller voir seule le Major Sternfield, c'est que
vous en aviez le droit, parce que vous tes sa femme! C'est cet imbcile
de Paul qui, sur la demande que lui fit M. d'Aulnay d'o il venait en le
voyant arriver dans le cour, s'est empress de le lui dire. Mais, ma
chre Demoiselle, est-ce bien vrai ce qu'a dit Madame d'Aulnay.

--Oui, Jeanne, rpondit douloureusement Antoinette; le Major Sternfield,
qui est mourant dans cette chambre, est mon mari: j'ai t secrtement
marie  lui.

--Oh! Mademoiselle Antoinette!--s'cria la vieille femme de chambre en
levant ses mains vers le Ciel,--je n'aurais jamais pu croire qu'une
jeune fille aussi pieuse que vous, qui a t leve avec autant de
soins, aurait consenti  une pareille chose. Que vont dire ce pauvre M.
de Mirecourt et Madame Grard? Que ne dira pas le monde?

Antoinette tressaillit.

--Hlas! dit-elle, j'ai dj bien amrement dplor ma folie; mais cela
ne la rparera pas: j'ai encore devant moi une longue expiation.

--Et combien de temps allez-vous rester dans cette maison, pauvre chre
enfant?

--Jusqu' ce que tout soit fini, s'il m'en donne la permission.

--Excusez-moi, mais de quel service peut lui tre votre prsence ici?
Revenez  la maison, venez. Il n'est pas convenable pour une jeune Dame
de votre ge d'tre seule ici sans autres personnes que des soldats et
de galants officiers.

--Jeanne, quand bien mme mon pre viendrait me chercher, je ne pourrais
pas, je ne voudrais pas m'en aller.

--Alors, je suppose qu'il est inutile d'insister en face d'une
dtermination aussi formelle; mais ce fut un jour bien fatal pour nous
tous que celui o l'habit rouge a fait sa premire apparition dans notre
demeure nagure si paisible. Rentrez, ma chre Demoiselle Antoinette; je
vais m'asseoir ici, car ce beau Major qui m'a toujours regard avec le
plus superbe ddain, n'aimerait peut-tre pas  me voir dans sa chambre
funbre.

--Mais, Jeanne, vous serez mal  l'aise ici: il y a tant de figures
trangres qui passent et repassent.

--Et qu'y a-t-il autre chose  craindre que de les voir me regarder? Une
vieille femme comme moi doit-elle s'occuper de leurs regards curieux? Il
n'en serait pas de mme s'ils avaient  lorgner votre belle figure.
Rentrez, et appelez-moi quand je pourrai vous tre de quelqu'utilit. En
attendant, je vais m'asseoir ici.

Le Docteur Ormsby lisait encore quand Antoinette entra. La jeune femme
alla se mettre  genoux dans un coin de la chambre et adressa au Ciel
des prires ardentes pour l'me qui touchait de si prs  l'ternit.
Pendant ce temps-l une lourde torpeur s'empara de Sternfield, et quand
le chapelain, qui avait fini l'exercice de son ministre, lui adressa la
parole, ses rponses taient confuses et presqu'inintelligibles.

--Je vais vous laisser pour quelques instants, dit le Docteur Ormsby en
fermant son livre. Je crois, ma chre Dame, que vous auriez bien mieux
fait d'introduire ici cette femme respectable qui pourrait vous
assister. Si notre pauvre Sternfield recouvre ses sens, ce qui n'est pas
probable, elle pourrait laisser la chambre dans le cas o sa prsence
l'incommoderait. Je reviendrai dans quelques heures.

Suivant cet avis, Antoinette fit entrer Jeanne; mais ne voulant pas
courir le risque de tourmenter le mourant, s'il revenait  lui, elle la
fit placer derrire l'cran qui avait dj servi  la cacher elle-mme.

Le temps se passait lentement; aucun autre bruit que celui caus par la
respiration saccade du moribond, ne troublait le silence qui rgnait
dans toute la demeure. Mues par une dlicatesse et une bienveillance de
sentiment qui leur fit le plus grand honneur, les autres personnes de la
maison vitaient de faire le moindre bruit en marchant ou en parlant.

Un peu aprs midi, un lger coup fut frapp  la porte: Jeanne se hta
d'aller ouvrir. C'tait un soldat, portant un plateau sur lequel il y
avait quelques rafrachissements que, dit-il, le Dr. Manby lui avait, le
matin, recommand d'apporter au malade.

--Je commence  avoir une meilleure opinion de ces habits rouges, se dit
Jeanne en disposant les mets sur une petite table qu'elle approcha prs
d'Antoinette. Ah! je le crains bien, vous, belle figure, vous tiez un
des pires de toute la bande.

Et elle regardait le bless qui, par sa contenance, ressemblait  une
statue.

Elle invita vivement la jeune femme  prendre quelques rafrachissements
qu'elle disposa devant elle; mais Antoinette avait pour cela le coeur
trop gros de chagrins. Jeanne fut donc oblige d'enlever le plateau
intact, et se consola par la pense que si la jeune cousine de Madame
d'Aulnay ne mangeait pas, ce n'tait pas au moins pour cette dplorable
raison qu'elle n'avait pas de quoi manger.

Le soleil s'tait couch derrire des montagnes de nuages, laissant a
et l dans le ciel de larges sillons cramoisis: le crpuscule du soir
tombait rapidement et ses ombres blafardes rendaient plus ple et plus
lugubre le visage hagard du bless qui reposait immobile dans son lit.
Tout--coup il remua, ses paupires alourdies s'ouvrirent, et, d'une
voix faible qu'on avait peine  reconnatre pour celle de Sternfield:

--Es-tu l Antoinette? demanda-t-il.

Une lgre pression de main et un mot doucement modul furent la
rponse.

--Dtermine  me voir jusqu'au bout de mon voyage? Cette fin doit
approcher, car ma vue s'obscurcit singulirement.

--Le crpuscule arrive, cher Audley: ce pourrait tre cela.

--Non, mais mon crpuscule  moi ne verra pas d'autres levers du soleil.
Eh! bien, vraiment, ce n'est pas l la mort d'un soldat; mais elle
aurait pu tre pire: au moins, je ne souffre pas.

--Et vous avez eu le temps, cher mari, de vous rconcilier avec Dieu.

--Oui, oui, et de dicter, par-dessus le march, une lettre d'adieu  mes
deux jeunes soeurs qui demeurent dans la petite ville du Warwickshire o
je suis n. Ah! je n'avais pas rv, il y a un an, que je trouverais mon
tombeau dans les neiges du Canada, et surtout  une priode aussi
prmature de ma joyeuse vie. Peut-tre aurais-je mieux fait de ne pas
exiger de toi cette promesse de secret; mais tu m'as dit si souvent que
notre mariage n'tait pas lgalement complt, que j'ai craint que s'il
venait  tre connu, tes amis te conseillassent de recourir au divorce.
En attendant le jour o, sans crainte, tu prendrais possession de la
fortune de ta mre, j'esprais qu'il m'arriverait quelque bonne chance:
la mort de ton pre, par exemple,-- cette heure solennelle, je parle
franchement, comme tu vois, Antoinette,--ou d'autres circonstances qui
t'auraient mise entirement, toi et ta rputation, en mon pouvoir. Mais,
mes rves, comme ma vie, achvent.

Un long silence, interrompu seulement par les sanglots d'Antoinette,
suivit ces sinistres paroles.

--Ecoute-moi, enfant, reprit le mourant; approche-toi plus prs, car
j'ai  te faire un aveu que jamais je n'aurais adress  un tre humain:
ta douce patience a fini par me toucher, et, avant de quitter la terre
pour toujours, j'ai  te demander pardon pour tout ce que je t'ai fait
souffrir, pour toutes mes cruauts et mes injustices envers toi.

--De tout mon coeur, dit-elle d'un accent touch et en appliquant ses
lvres sur son front recouvert dj des ombres de la mort. Puisse Dieu
me pardonner toutes mes erreurs comme je vous pardonne!

Il sourit faiblement, et ses doigts serrrent la main mignonne qui les
tenait.

Le crpuscule augmentait toujours. Plus froide devenait la pression des
mains du mourant, plus vives taient les ombres qui se rpandaient
autour de ses yeux et de sa bouche; et quand, enfin, la malheureuse
jeune femme qui le suivait attentivement des yeux pronona  haute voix
son nom, elle n'obtint pas de rponse, ni du regard, ni de la voix.

--Jeanne, ici, venez ici! dit-elle en poussant un cri perant.

La vieille femme courut  elle, et, aprs avoir jet un coup-d'oeil sur
le visage de marbre de Sternfield, elle dgagea doucement la main
d'Antoinette de l'treinte glace o elle tait encore tenue.

--Comme il a pass doucement! dit-elle  voix basse.

Des sanglots et des pleurs donnrent du soulagement au coeur surcharg
d'Antoinette.

Un moment aprs, le Dr. Ormsby entra.

--Emmenez-la  la maison, dit-il avec compassion en la levant du lit sur
lequel elle s'tait jete;--emmenez-la: elle a t assez cruellement
prouve comme cela. Je verrai  tout.

Involontairement et passivement Antoinette se laissa habiller par Jeanne
et embarquer dans la voiture qu'un domestique d'un des officiers tait
all chercher.

Arrives  la maison, la femme de chambre la dshabilla et la mit au
lit, ayant pralablement averti Madame d'Aulnay qu' tout prix elle ne
devait pas entrer dans la chambre de sa cousine ce soir-l.

Mais ces tendres soins, non plus que la potion calmante qu'elle prit, ne
purent chasser la maladie qui, provoque par tant de secousses,
s'approchait  grands pas. D'un lourd sommeil lthargique elle tomba
dans le dlire. Le mdecin fut appel, et les personnes de la maison
apprirent bientt avec pouvante que Mademoiselle de Mirecourt tait
dangereusement malade d'une fivre crbrale.




XXXIII.


Pendant que la jeune femme gisait sur son lit de douleur, insensible 
tout ce qui se passait autour d'elle et luttant avec toute l'nergie de
la jeunesse contre la maladie et la mort, les dpouilles mortelles du
beau et charmant Major Sternfield taient confies  leur dernire
demeure.

Les mauvaises langues s'en donnrent  coeur joie avec le nom d'Audley
et celui de la malheureuse Antoinette, et si celle-ci avait eu
connaissance de la moiti seulement des histoires errones que la malice
inventait et que rptait la lgret, sa convalescence ne se serait
probablement jamais opre. Toute allusion de cette nature fut
soigneusement limine, et on usa de soins extraordinaires, d'une grande
habilet mdicale pour son rtablissement, si bien qu'aprs huit jours
d'anxit, elle fut dclare hors de danger. Elle tait cependant
extraordinairement faible, et celles de ses amies qui furent admises
auprs d'elle, ne manqurent pas de hocher la tte et de se dire les
unes aux autres que jamais elle ne reviendrait entirement  la sant.

A la premire nouvelle de la maladie de sa fille, M. de Mirecourt tait
accouru  Montral. Quels qu'eussent t ses premiers sentiments
d'indignation et de honte en apprenant la funeste histoire de son
mariage secret, l'attaque de maladie dangereuse qu'elle venait de subir,
faisant prvaloir sa tendresse paternelle, lui fit renoncer,
non-seulement alors, mais mme aprs son recouvrement, aux rprimandes
et aux reproches.


Deux mois environ aprs la mort du Major Sternfield, un aprs-midi que
la malade, cdant aux pressantes instances de sa cousine, s'tait rendue
dans son charmant petit boudoir, Madame d'Aulnay fut mande au salon.

Elle revint presqu'aussitt.

--Ma chre petite Antoinette,--lui dit-elle en la cajolant,--un vieil
ami demande la faveur de te voir: c'est le Colonel Evelyn. Ne le
recevras-tu pas?

Oh! comme les couleurs de la jeune fille changrent vite, comme son
coeur tressaillit trangement en entendant ce nom! Madame d'Aulnay
prenant involontairement avantage de ce silence qu'elle regarda comme un
assentiment, sortit de suite, et, un instant aprs, on entendit rsonner
dans le passage le bruit de pas fermes et assurs. Un pais brouillard,
rsultat de sa faiblesse ou de son agitation, passa devant les yeux
d'Antoinette, et quand elle recouvra possession d'elle-mme, elle tait
seule avec le Colonel Evelyn qui tenait ses mains, et avait ses yeux
amoureusement tourns vers les siens.

--Vous avez t trs-malade? demanda-t-il d'une voix mue.

--Oui, mais je me rtablis rapidement,--rpondit-elle en faisant un
effort dsespr pour se composer un maintien et en retirant ses mains
que le Colonel tenait encore.

Un silence suivit, silence presque pnible pour la jeune fille nerveuse
et agite, car les yeux du militaire taient fixs sur elle, et sous
leur influence elle se sentait singulirement confuse. Enfin, d'une voix
dont les tremblements involontaires disaient que lui aussi subissait une
vive motion, il reprit:

--Me pardonnerez-vous, Antoinette, si, au risque de vous peiner, je fais
un retour sur le triste pass, sur cet trange secret qui a fait plus
d'un malheureux?... Est ce que... votre mariage avec Audley Sternfield
tait la seule raison qui vous a fait rejeter mes propositions?

Antoinette devint mortellement blme, et appuya ses mains sur sa
poitrine comme pour matriser son agitation.

--Colonel Evelyn, dit-elle enfin, ne me parlez pas de ma folie passe,
du moins jusqu' ce que j'aie acquis assez de forces pour soutenir les
allusions qu'on pourrait en faire. Combien vous avez d vous tonner de
ma dmence! combien vous avez d me condamner et me mpriser!

Sa seule rponse fut de l'attirer vivement  lui, et, la pressant
ardemment sur son coeur:

--Ma chre Antoinette, lui dit-il  l'oreille, aprs avoir tant souffert
et avoir t aussi rudement prouve, vous tes donc  moi, enfin!

Il n'y avait plus besoin de dtour ni de dissimulation, et, d'une voix
brise par l'motion, elle lui manifesta toute sa gratitude, sa joie,
son bonheur.

Ils avaient beaucoup  se dire l'un  l'autre. Avec une candeur
enfantine devant laquelle cet austre militaire aurait pu s'agenouiller,
elle lui raconta l'histoire de cette rude et dure preuve. Elle hsita,
il est vrai, quand elle en vint  la partie o il avait lui-mme t
acteur dans ce grand drame de sa vie  elle, quand elle dut reconnatre
combien il tait devenu cher  son coeur; mais elle finit par lui dire
tout, ses efforts incessants pour lutter contre son amour naissant, ses
tentations et ses souffrances.

Lorsqu'elle eut termin son rcit,--pendant lequel elle avait vit,
autant que possible, de mentionner le nom de celui qui l'avait rendue
aussi malheureuse,--elle laissa glisser sa tte sur le bras du canap;
mais Evelyn, l'attirant sur sa poitrine:

--Voil, dit-il, la seule place o elle doit dsormais reposer. O ma
bien-aime, comme l'or que l'on retire purifi de la fournaise, ainsi
sortez vous de cette violente preuve: vous tes ce que, ds le
commencement, j'avais cru, j'avais espr que vous tiez.

--Mais, Colonel Evelyn--et elle releva tout--coup son visage sur lequel
une pleur de marbre avait remplac le vif incarnat qui s'y faisait
remarquer depuis quelques instants,--on a dit tant de vilaines choses
sur mon compte! Comment pouvez vous ainsi sans crainte braver le
jugement du monde et faire votre femme de celle qui est l'objet de sa
censure et peut-tre de son mpris?

--Il y a bien longtemps dj que j'ai cess de m'occuper des jugements
ou des opinions du monde, et je ne souffrirai certainement jamais qu'il
m'influence l o le bonheur de toute ma vie est en question. Ne
tourmentez pas votre esprit par des bagatelles et des fantmes, ma chre
Antoinette. Grce  la misricorde de ce Dieu tout-puissant que j'ai si
criminellement oubli dans les jours nfastes de ma vie d'adversits et
au service duquel vos conseils et vos exemples vont me ramener, l'avenir
se lve devant nous brillant et plein de sductions. Le consentement de
votre pre est dj obtenu.

Antoinette fit un mouvement de joie inexprimable.

--Oui, continua-t-il, avant de vous renouveler ma demande, j'ai cru
qu'il n'tait que juste de m'adresser  lui. Il a consenti sans trop
d'hsitation, aprs m'avoir dclar toutefois que si les circonstances
n'avaient pas forc M. Louis Beauchesne de s'expatrier pour toujours, il
ne se serait jamais rendu  ma prire.

--Oh! Colonel Evelyn,--s'cria-t-elle pendant que des larmes tombaient
de ses yeux--je suis trop heureuse; laissez moi maintenant, car cet
excs de bonheur m'accable.

--Chre, vous n'tes pas plus heureuse que je le suis.

Et il porta tendrement  ses lvres la main de la jeune fille, dans le
second doigt de laquelle brillait l'anneau nuptial qu'y avait pass le
Major Sternfield. Comme ses yeux restaient fixs sur ce symbole du lien
conjugal, Antoinette rougit douloureusement; mais il reprit doucement:

--Un autre le remplacera, bientt, ma bien-aime; celui-l apportera,
esprons-le, plus de bonheur que celui-ci.... Mais je dois vous quitter,
car cette entrevue a caus assez d'motions et je dois veiller
soigneusement  la conservation du cher trsor que je viens de
retrouver.

Antoinette se hta de monter  sa chambre pour y donner libre cours, par
des pleurs et de ferventes prires d'actions de grce qu'elle adressa au
Ciel,  la joie qui remplissait son jeune coeur jusqu' le dborder.
Elle n'avait pas encore recouvr son calme, qu'un lger coup fut frapp
 la porte et que Madame d'Aulnay, moiti sanglotante, moiti souriante,
se prcipitait dans ses bras.

--Ma pauvre petite cousine! s'cria-t-elle, n'est-ce pas comme un roman,
un conte de fe. Je viens de laisser mon oncle de Mirecourt qui est dans
la Bibliothque avec ce cher Colonel Evelyn: les choses marchent aussi
bien que le coeur puisse le dsirer.

--Et mon cher papa a donn son entier consentement?

--Oui, et c'est bien ce qu'il avait de mieux  faire,--dit Lucille d'un
air significatif.--Il savait trs-bien qu'aprs l'clat qui a accompagn
la mort de Sternfield et la divulgation du secret qui avait t si
scrupuleusement gard jusque-l, il n'aurait pu facilement te trouver un
mari convenable. La bonne et honorable conduite d'Evelyn y a t, aussi,
pour beaucoup. Pendant que tu tais en proie aux premires attaques de
la fivre, le Colonel est venu ici presque fou de douleur  la nouvelle
du danger que tu courais. Ton pauvre pre se trouvait par hasard dans la
chambre o il fut introduit par la distraite Justine qui, comme les
autres domestiques, semblait avoir perdu l'esprit; ils changrent
quelques paroles ensemble, ayant eu, comme tu sais, occasion de faire
connaissance dans le mmorable voyage de mon oncle de Mirecourt 
Qubec. Je ne sais pas exactement comment les choses se passrent, mais
toujours est-il que le Colonel Evelyn ouvrit entirement son coeur  ton
pre, lui fit part de ses craintes, de ses esprances, de ses
sentiments, et reut de lui la sanction de sa demande dans le cas o tu
reviendrais  la vie, ce qui, alors, paraissait trs-douteux. Nous nous
sommes accords tous ensemble  ne pas courir le risque de t'agiter  ce
sujet jusqu' ce que tu fusses suffisamment rtablie pour permettre 
ton fianc de plaider sa propre cause auprs de toi.... Et maintenant,
que penses-tu de mes talents en fait de diplomatie? Deux maris dans le
court espace d'une anne! Toutes les jeunes filles de la campagne vont
tre jalouses de profiter de mon hospitalit.... Mais voici ce cher
tyran de Docteur. Il va tre intrigu pur le degr rapide auquel ton
pouls doit battre maintenant.

A un an de l, en dpit des opinions de certains amis et connaissances
de la famille qui avaient obligeamment dcid qu'Antoinette devait de
suite entrer dans un couvent ou se retirer sans dlai en la solitude de
Valmont pour y vivre et mourir dans la plus troite rclusion, elle fut
publiquement unie au Colonel Evelyn. Il est difficile de dire si ce fut
la surprise ou l'indignation qui prvalut; mais plus d'une jolie Dame
exprimrent en termes peu mesurs le mpris qu'elles avaient pour le
Colonel Evelyn mariant une jeune fille qui s'tait rendue aussi notoire.

Nous n'en dirons pas davantage sur la destine nouvelle d'Antoinette. Le
bonheur rendit bientt  sa dlicate constitution la sant qui avait
commenc  succomber si rapidement sous les vicissitudes et les preuves
de sa jeunesse. A son mari dvou qui l'idoltrait elle procura cette
flicit sans nuages que pendant tant d'annes de sa vie il avait
dsespr de jamais connatre, et, en assurant son bonheur, elle fit le
sien.

Louis Beauchesne qui, grce au concours de quelques amis, fut assez
heureux pour s'chapper du Canada malgr les perquisitions actives qui
furent diriges contre lui, ne revint jamais en ce pays. Il fut
accueilli avec empressement en France o,  cette poque, on recevait 
bras ouverts les Canadiens qui laissaient leur pays natal pour venir
vivre sur le sol de la mre-patrie. Quelques annes plus tard, il forma
de nouveaux liens et des amitis nouvelles qui lui procurrent le
bonheur, mais qui ne lui firent jamais oublier ceux de son enfance et de
sa jeunesse.

Le savant M. d'Aulnay retourna  ses livres avec une nouvelle ardeur,
aprs l'trange priode de trouble et de confusion qui avait pass sur
son mnage. Sa jolie femme continua ses coquetteries d'autrefois et fut
toujours prte  aider ses jeunes amies dans leurs affaires de coeur,
mais elle professa jusqu'au dernier instant de sa carrire une prudente
horreur des mariages secrets.

[Illustration: FINIS]




OEUVRES DE Mme. LEPROHON.


LE MANOIR DE VILLERAI

ROMAN HISTORIQUE CANADIEN SOUS LA
DOMINATION FRANAISE.

_Traduit de l'Anglais par_
E. L. de BELLEFEUILLE.

Il reste encore, au Bureau de _L'Ordre_, quelques copies de cet Ouvrage
de MME. LEPROHON.--Prix: 25 centins.






_L'ORDRE_

JOURNAL SEMI-QUOTIDIEN,
PUBLI LES
LUNDI, MERCREDI ET VENDREDI,
Propritaires: PLINGUET & LAPLANTE,
30, _RUE ST. GABRIEL_.


A cet Etablissement, on excute toute espces d'IMPRESSIONS dans les
derniers gots, en OR, EN ARGENT, EN ROUGE, EN BLEU, EN VERT, EN NOIR ou
en toute autre couleur:

LIVRES,
  PAMPHLETS,
    JOURNAUX,
      FACTUMS,
        BILLETS DE BANQUES,
          AFFICHES,
            CARTES DU VISITE,
              LETTRES FUNERAIRES

Blancs de Notaires, d'Avocats et d'Huissiers, etc., etc.




[Fin du roman _Antoinette de Mirecourt_ par Rosanna Eleonora
Leprohon, traduit de l'anglais par J. A. Genand]