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Titre: Les vengeances -- Pome canadien
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1875
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: C. Darveau, 1875 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   12 juillet 2008
Date de la dernire mise  jour:
   12 juillet 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 144

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

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                              LES

                           VENGEANCES

                         POEME CANADIEN

                       L.-PAMPHILE LE MAY




                            QUBEC
                   TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
                     8 Rue de La Montagne

                             1875



=================================================================
Enregistr, conformment  l'acte du Parlement du Canada, en
l'anne mil huit cent, soixante-quinze, par LON-PAMPHILE LE MAY,
au bureau du Ministre de l'Agriculture.
=================================================================



A LA MMOIRE DE MON PRE

                             LES
                         VENGEANCES




                      PREMIRE PARTIE

                   LA VENGEANCE INDIENNE




CHANT PREMIER

L'ORME DE LOTBINIRE


Que j'aime  vous revoir, forts de Lotbinire,
Lorsque vous secouez votre paisse crinire,
Comme fait la cavale en courant dans les prs
Qu'elle bat avec bruit de ses sabots ferrs!
Que j'aime  vous revoir quand le printemps se lve
Et que vos troncs puissants se tordent dans la sve!
Quand vos rameaux feuillus bercent les petits nids
Et chantent les amours des oiseaux runis!
Quand vous jetez au ciel vos armes suaves
Avec des chants d'ivresse ou des murmures graves!

Mais je t'aime surtout, toi, vieux bois des Hurons
Que rveillent souvent les cris des bcherons,
Les chants des charroyeurs conduisant  la file,
Par le chemin trac sur la neige mobile,
Leurs grands traneaux remplis de sapin rsineux.
Souvent, quand le soleil desschait de ses feux
Le sable de la route et l'herbe des prairies,
Je suis venu chercher, sur tes mousses fleuries,
Le repos bienfaisant et l'oubli de mes maux.
Mais dj, ma fort, tes arbres les plus beaux
Sont tombs, tour  tour, sous les coups de la hache
Comme des diamants qu'un doigt profane arrache
D'un brillant diadme: et tes arbustes verts,
Recourbs humblement sous le vent des hivers,
Ne diront pas  qui ne t'a jamais connue
Que jadis tu portais ton front jusqu' la nue!
Et ceux-l qui liront ces humbles vers, demain,
Chnes qui m'abritez, vous chercheront en vain!

Quand de l't soufflaient les brlantes haleines,
Que les boutons des fleurs s'ouvraient au bord des plaines,
Quelques hurons chrtiens revenaient, autrefois,
Elever leurs wigwams au milieu de ce bois:
Et de l vient son nom qu'on lui conserve encore.
Ces sauvages, arms de leur fusil sonore
Chassaient le daim timide et le rus renard.
L'enfant, adroit et vif, pouvait lancer un dard
Et suspendre le vol de la tourte rapide;
Il grimpait lestement, et d'un poignet solide
Se cramponnait aux troncs des rables altiers.

Les femmes s'assemblaient pendant des jours entiers
Laissant flotter au vent leurs longs cheveux d'bne
Et tressaient des paniers avec l'aubier du frne.
Prs d'elles la nagane aux rameaux se berait
Pour endormir l'enfant que l'oiseau caressait.

Quand la bise  nos bois enlevait leur couronne,
Quand les feuilles tombaient sous les frimas d'automne
Que la neige clatante tendait son manteau
Sur le chaume jauni du fertile coteau,
Ces indiens partaient pour les pays de chasse.
Ils allaient quelquefois jusqu'aux terres de glace;
Quelques fois ils allaient, montant le cours des flots,
Jusqu'aux lacs de l'ouest, dans leurs lgers canots.

O noble rejeton de nos forts antiques;
Arbre dont les rameaux remplis de bruits mystiques
Se dessinent, de loin, comme un nuage noir,
Dans l'azur du matin ou la pourpre du soir;
Gant rest debout sur le champ du carnage;
Ornement de nos bords, souvenirs d'un autre ge;
O toi que respecta la hache du colon,--
Orme de Lotbinire, orgueil de mon canton,
Je te salue! Au loin, le marin intrpide
Qui va du Riche-Lieu traverser le rapide
Aperoit au dessus des tilleuls fastueux,
Comme un dme ternel, ton front majestueux!
Combien de gais oiseaux sur tes branches altires
Sont venus  leur Dieu moduler leurs prires!
Sous tes rameaux plis comme de grands arceaux,
Combien de jeunes gens, vers le soir des jours chauds,
Sont venus changer, dans leurs molles ivresses,
Des baisers innocents et de douces promesses!
Mais tu n'as jamais vu de couples plus charmants
Que Louise et Lon, ces deux jeunes amants
Dont je vais essayer de chanter sur ma lyre
L'amour et les douleurs! Tu n'as pas vu reluire
Un oeil aussi brillant sous ses longs cils de jais
Que l'oeil de cette vierge. Et ton feuillage pais
N'a jamais entendu nulle voix plus sonore
Que la voix de Lon qui chantait, ds l'aurore,
Avec les rossignols cachs dans les fourrs
Et les flots dferlant sur les sables dors!

Jadis il s'levait,  l'ombre de cet orme
Dont on admire encor chez nous le tronc norme,
Une blanche maison avec un large auvent
Qui gardait le lambris de la pluie et du vent.
Son pignon lev lui donnait l'air svre.
La porte peinte en rouge et trois chassis de verre
S'ouvraient sur le devant aux rayons du soleil:
Deux chassis regardaient le grand fleuve vermeil.
A deux arpents au plus tait la vieille grange
Avec son toit de chaume et son concert trange
De blements, de cris, de plaintes et de chants.
La fort droulait son rideau sur les champs
Par del les bls mrs et les fconds pacages.
On entendait, au nord, l'onde bruire aux rivages.
Jean Lozet habitait cette blanche maison.
C'tait un homme franc, encor dans la saison
De la jeunesse ardente et des suaves rves;
Travaillant du matin jusques au soir sans trves;
Un peu dur toutefois, n'aimant pas l'indigent
Et mettant son bonheur  compter son argent.
Il avait pour compagne, en son foyer modeste,
Une femme adorable. Il le savait, du reste,
Et le disait souvent  ses amis jaloux.
Un enfant gracieux jouait sur ses genoux:
D'un amour pur c'tait encor l'unique gage,
L'enfant savait charmer par son gentil langage
Son pre trop souvent rempli d'anxit,
Et faisait sous le toit renatre la gat.




CHANT DEUXIME

TONKOUROU


Tonkourou jeune chef de la tribu guerrire
Qui venait, chaque t, dresser  Lotbinire,
Dans la vaste fort, ses tentes de bouleau,
Avait, dans une course, un jour, au bord de l'eau,
Rencontr se jouant sur le tuf de la rive
Ainsi qu'une alouette, une enfant frache et vive.
Il l'aima follement. En son me de feu
Il avait emport son image en tout lieu.
Et quand il revenait,  la saison nouvelle,
Il retrouvait l'enfant plus riante et plus belle.
Souvent il se rendait  sa porte le soir,
Epiant, tout mu, le moment de la voir.
Un jour qu'elle s'tait dans le bois engage,
Il lui parla longtemps sa parole image,
Lui disant qu'il l'aimait comme l'aigle vaillant
Aime le roc altier et le soleil brillant;
Qu'il ornerait son cou des plus belles parures
Et mettrait  ses pieds les plus belles fourrures,
S'il n'tait pas enfin ddaign sans retour,
Et pouvait sur son front mettre un baiser d'amour.
La vierge tout surprise, hsitait. Sur sa lvre
Elle sentit passer comme un frisson de fivre.
Mais sa gat revint; elle rit aux clats.
Le sauvage, passant dans ses longs cheveux plats
Ses larges mains de bronze, eut un espoir suprme.
Il approche du front de la vierge qu'il aime
Sa bouche frmissante. Aussitt un soufflet
De sa tmrit vient punir l'indiscret.
Et la rieuse enfant courut d'un pied agile
Laissant dans la stupeur le huron immobile.

L'indien parle peu: morne, rus, prudent,
Il sait, quand il le faut, taire un amour ardent
Et cacher dans son coeur la plus brlante flamme.
Il est homme avant tout; et l'amour, pour son me,
N'est pas un don du ciel. Il en craint la douceur
Qui fltrit le regard et ramollit le coeur.
La seule passion qu'il nourrit et caresse,
Qui lui donne,  la fois, le vertige et l'ivresse,
C'est la vengeance. Il est surtout vindicatif.
Et quand loin du wigwam il va s'asseoir pensif,
Quand il laisse son arc et ses flches  terre,
C'est pour mieux attiser le feu de sa colre.

Tonkourou s'est assis: sa main porte son front.
Il n'avait jamais su la honte d'un affront.
Il tourmente, du pied, les fleurs, les feuilles sches;
Il songe et n'entend pas le sifflement des flches
Que lancent les enfants  travers les bouleaux;
Et son amour se change eu des tourments nouveaux.
Comment lavera-t-il cette infamante tache?
Comment il punira la vierge qui se cache
Sous le toit paternel et se moque de lui,
Il ne saurait le dire en son trouble aujourd'hui;
Mais que ce soit demain ou bien plus tard, n'importe!
Il saura se venger d'une terrible sorte!




CHANT TROISIME

PREMIRE VENGEANCE


Bien des jours ont pass depuis que l'indien,
Etouffant dans son coeur tout sentiment chrtien
Jura de se venger du mpris de la vierge.
Toujours rempli de haine, il marche sur la berge
Du fleuve qui mugit en mordant le rocher.
Dans les ombres du soir on le voit approcher.
Il avance sans bruit vers une maison blanche,
Et se cache derrire un grand orme qui penche
Au dessus du pignon ses orgueilleux rameaux.
Tel un serpent impur droule ses anneaux,
Se glisse en ondulant sous la verdure dense
Pour surprendre le nid o s'endort l'innocence.
La vierge qu'il aimait habite ce foyer.
Pendant bien des saisons il a d se ployer
Sous le fardeau pesant de l'ironie amre:
Elle est heureuse et riche, elle est pouse et mre!
La crainte, les remords ne troublent pas ses nuits;
Elle ne connat pas les funestes ennuis!
Mais le soleil brlant prsage la tempte:
Et la vengeance veille;  frapper elle est prte!

L'airain avait sonn la prire du soir.
Le clocher dans le ciel plongeait son profil noir,
Et tous les paysans rentraient dans leur demeure.
Jean Lozet s'attardait. Souvent depuis une heure,
Pour causer, les voisins s'taient tous assembls,
Et lui semait encore ou moissonnait ses bls.
Il voulait amasser pour les jours du vieil ge,
Et laisser  son fils un superbe hritage.

Prs de l'orme toujours l'indien Tonkourou,
Menaant, l'oeil en feu, sombre comme un hibou,
Attendait. Au sommet de l'arbre solitaire,
Alors, un rossignol chanta, comme pour faire
Au jour qui s'teignait ses suprmes adieux.
On eut dit, par instant, des clairs radieux
Qui se prcipitaient  travers le feuillage.
Tous les autres oiseaux suspendent leur ramage
Pour couter la voix du chantre harmonieux.
Il a de longs soupirs, puis des rires joyeux,
Une plainte suave et des cris d'allgresse.
Capricieux accords jets avec souplesse,
Roulades, trilles gais, doux murmures, sanglots
Se succdent sans fin, comme les flots aux flots.
Ce sont, de feuille en feuille et jusque sur les herbes,
De riches diamants qui retombent en gerbes;
Ce sont comme, la nuit, des gouttes de mtal
Tombant, une par une, au bassin de cristal.
Parfois il ouvre une aile, il se tait, se recueille,
Et l'air chante  son tour, et la lgre feuille
Semble frmir encore au souffle merveilleux.

L'indien, immobile, coute, et ses deux yeux,
Comme d'ardents charbons, se fixent sur la porte
De la maison paisible  laquelle il apporte,
Dans sa vengeance atroce, un ternel malheur.
Un enfant souriant, tout brillant de fracheur,
Sortit pour couter du rossignol sauvage,
Dans l'orme chevelu, l'harmonieux langage.
Sur le gazon moelleux, courant comme le daim,
Jusqu'au dessous de l'arbre il avance. Soudain
Le sauvage s'lance, et l'empoigne, et l'enchane:
Riant d'un rire affreux, vitement il l'entrane
Vers le fleuve bruyant. L'enfant pousse des cris.
L'indien le menace, et, de ses doigts maigris,
Lui tenaille les bras et lui ferme la bouche.
Au fond de son canot rudement il le couche,
Et, ramant avec force il s'loigne des bords.

Aux cris de son enfant qu'elle savait dehors
Accourut aussitt la mre infortune.
Elle vit s'envoler une forme damne,
Un dmon qui tenait un ange dans ses bras.
Dans sa douleur trange elle crut voir, hlas t
Des regards suppliants qui se tournaient vers elle.
Bientt tout disparut. Une voix solennelle
Des vagues en courroux montait de temps en temps.
Le rossignol toujours, sous les rameaux flottants,
Egrenait sa chanson comme une molle pluie:
Mais nul n'coutait plus l'enivrante harmonie!
Et lorsque Jean Lozet, fatigu mais heureux,
Revint du labourage avec ses deux grands boeufs,
Prs de l'orme il trouva son pouse chrie,
Le front contre le sol, gisant vanouie:
Et nul enfant joyeux de la blanche maison
N'accourut sur ses pas  travers le gazon!

Dans les bois l'indien alla cacher sa proie.
Sous un air triste et morne il dguisa sa joie.
Il revint bien souvent dans la maison en deuil,
Et les gens abuss lui faisaient bon accueil,
Lui vouaient dans leurs coeurs de la reconnaissance.

Il n'tait pas souill du sang de l'innocence:
Il rvait, le barbare, une autre iniquit:
Il voulait prendre un homme  la socit,
Pervertir son esprit et le rendre sauvage.

Vint le temps de la chasse. Alors, selon l'usage,
Pour des pays lointains partirent les hurons.
Les grands monts de l'Ouest voient dans leurs environs
De nomades tribus qui cheminent sans cesse.
Tonkourou s'loignant toujours avec vitesse
Atteignit ces tribus et leur livra l'enfant.
Avant de l'accepter, le chef dur et puissant
Le ft lier debout au tronc d'un jeune chne;
Arm d'un os aigu comme l'est une alne
Il le vint tatouer, le marquant dsormais
D'affreux signes que rien n'effacera jamais.




CHANT QUATRIME

TOMBE ET BERCEAU


L'hiver a bien des fois dans nos plaines fcondes
Jet ses froids brouillards et ses neiges profondes,
Et des bruyants ruisseaux suspendu les accords;
Bien des fois le printemps a parfum nos bords
De la senteur du sol, des foins, de l'glantine;
Au lever du soleil, sur la verte aubpine,
Bien des chants d'esprance ont rveill les nids;
Sur la grve dserte et sous les bois jaunis
Sont venus, bien des fois, aux heures du mystre,
Rver les coeurs nafs qui souffrent sur la terre;
Au fond du coeur de l'homme et sur le front des cieux
Ont brill bien souvent des soleils radieux,
Ont pass, tour  tour, le calme et la tempte.
Jean Lozet a vieilli. Maintenant, sur sa tte,
Parmi ses cheveux noirs brillent des fils d'argent;
Sa main plus volontiers s'ouvre pour l'indigent;
Car il a bien compris, dans son me de pre,
Du Dieu de charit le chtiment svre.
Il avait pour son fils voulu gagner des biens,
Chass les pauvres nus comme on chasse les chiens;
Et ce fils bien aim, dans un jour d'infortune,
Disparut pour jamais! Alors, une par une,
Comme les fleurs des champs et les feuilles des bois
Tombent sur le sol dur, quand viennent les jours froids,
Tombrent de son coeur les douces esprances.
Sa femme comme lui vieillit dans les souffrances.
Le ciel ne donna plus d'enfant  leur amour.

Les saisons revenaient et fuyaient tour  tour;
Et, malgr les chagrins, le temps tait rapide.
Au foyer de Lozet, pourtant, u'tait plus vide
La place de l'enfant mchamment enlev:
Une jeune orpheline avait jadis trouv
Un refuge bni dans la demeure agreste.
C'est l qu'elle tait ne en une nuit funeste.
Sa mre s'envola dans le divin sjour.

Sous le toit dsol, le soir d'un sombre jour,
Deux jeunes voyageurs, pour demander un gte
Alors taient entrs. Jean Lozet alla vite
De ses htes nouveaux dteler le cheval,
Pendant que son pouse, avec un zle gal
Eveillait, sous la cendre, une vive tincelle
Et sortait du buffet la plus blanche vaisselle.
Des longs chemins d'hiver mprisant les dangers,
Du bourg de Gentilly venaient ces trangers.
C'tait un noble couple  l'allure humble et franche:
L'homme tait basan, mais la femme tait blanche.
Il tait expansif, d'une joyeuse humeur,
Et racontait fort bien un fait, une rumeur:
Elle tait plus timide; et ses deux lvres roses,
Comme un bouton de fleur, demeuraient longtemps closes.
Elle aussi regardait avec foi l'avenir,
Et pourtant son bonheur tait prs de finir.
Elle ne devait plus, pauvre enfant, reparatre
Sur le seuil ombrag de sa maison champtre.
Ils taient frre et soeurs. Hlas! elle voulait,
Malgr la neige froide et le veut qui soufflait,
Conduite par son frre et sous sa noble gide,
Rejoindre son poux, un pilote intrpide,
Maintenant retenu par un destin fatal
Aux rives de l'Islet, son village natal.
Il venait du midi, sur un riche navire,
Quand il fut pris du mal dont, peut-tre, il expire,
Lorsqu'en priant, le soir, elle versa des pleurs,
Avait-elle senti ces tranges douleurs
Qui sont le pris sacr de chaque vie humaine?
Quand du soleil levant la lumire sereine
De ses filandres d'or inonda le carreau,
Sous le toit de Lozet, prs d'un sombre tombeau
Un doux berceau chantait. L'angoisse et l'allgresse,
La vie avec la mort ainsi marchent sans cesse!

Depuis plusieurs longs jours dans un triste linceul
La morte reposait. L'tranger partit seul.
Pour gayer son toit, calmer sa peine amre,
Lozet garda l'enfant qui n'avait plus de mre.
Depuis trois ans, alors, son fils tait perdu:
Il n'avait nul espoir qu'il lui serait rendu.
La jeune enfant grandit. Elle tait douce et belle
Avec de la tristesse en sa noire prunelle.
De ce moment, le seuil si muet autrefois
Tressaillit aux chos d'une joyeuse voix.




CHANT CINQUIME

LE BRIGANTIN


Les prs taient sans fleurs et les bois sans feuillages.
Le ciel arrondissait sa tente de nuages,
Comme un couvercle lourd, sur les ples coteaux.
Les enfants ramenaient les mugissants troupeaux
Du maigre pturage  l'abondante grange.
La terre se gelait. Une brillante frange
Ondulait sur le bord des ruisseaux desschs;
Et les saules pleureurs, sous les frimas penchs,
Ne se regardaient plus dans le cristal de l'onde.
Le fleuve bouillonnait dans son urne profonde
Et ses flots cumeux se tordaient aux rcifs;
Le vent d'est tourmentait les peupliers plaintifs,
Et jonchait les sentiers des dbris de leurs branches.
Et la neige tombait; et ses toiles blanches
Tourbillonnaient dans l'air et sur les prs fltris.

Un lger brigantin venait sur les flots gris,
Comme un timide oiseau sur ses rapides ailes,
Quand il est poursuivi par les serres cruelles
D'un vautour qui descend du sommet des rochers.

Il cherchait un abri. Sur le pont, les rochers
Regardaient, inquiets, dans le brouillard de neige.
Le vent faisait danser le btiment  lge
Qui longeait les rcifs du sombre Riche-Lieu.
S'il eut touch l'cueil, par malheur, eu ce lieu,
Il eut t perdu. De temps en temps la cte
Se montrait, au midi, lointaine, sombre, haute.
Un vaillant matelot se tenait  l'avant
Sondant la profondeur du flot noir et mouvant.
Debout sur le tillac veillait le Capitaine,
Jeune homme au large front, d'une mine hautaine,
Ou plutt d'un oeil ferme et d'un coeur rsolu;
Car il tait fort bon et n'eut jamais voulu
Attrister, sans motif, l'tre le plus infime.
Il avait pour chacun du respect, de l'estime:
Le matre, peu souvent, en lui se laissait voir;
Puis il savait toujours accomplir son devoir.
Le pilote, plus vieux, paraissait impassible;
Sa tte tait de bronze, et son me irascible
Ne souffrait pas toujours les contretemps ainsi.
Mais il avait dj, dans les mers, loin d'ici,
Tant vu les sombres flots monter jusques aux nues,
Et les cieux leur lancer des foudres inconnues,
Que les clameurs du fleuve et les pais brouillards
Enchantaient son oreille et charmaient ses regards.

Le btiment courait. On plia quelques voiles:
Les huniers seulement arrondirent leurs toiles
Au souffle imptueux du vent de l'Orient.
Souvent le gouvernail se tordait en criant
Pour guider le vaisseau le long de la batture,
Ou lui donner au large une route plus sre.

Bientt le brigantin laissa derrire lui
Le phare de l'ilette o veillent dans l'ennui,
Depuis maintes saisons, loin des plaisirs du monde,
Trois vierges qui sont soeurs. Le flot profond qui gronde,
Leur parle seul d'amour et berce leur sommeil.
Leur printemps est pass: leur front n'est plus vermeil.
Elles mourront un jour sur le roc solitaire
Qui pour elles semble tre, hlas! toute la terre!

La neige paississait. Par moments, toutefois,
On distinguait encore et la rive et ses bois.
Toujours l'on esprait atteindre les Grondines.
L se trouve un mouillage o, pendant les bruines,
Dans les grains dangereux ou dans les vents mauvais,
Les vaisseaux jettent l'ancre et se bercent en paix.

Dj l'on avait vu dans la blanche poussire
Fuir les flches d'argent du bourg de Lotbinire;
Et le bois des Hurons avec ses noirs rochers
Suivit bientt aussi les deux brillants clochers.
La chaloupe, au bossoir, de neige tait remplie;
Les cordages de lin gelaient dans la poulie,
Et les cbles nous ne se dmarraient plus.
--Je crois que nous faisons des efforts superflus:
Nous ne voyons plus rien: nous allons au naufrage.
Prions la vierge sainte! armons-nous de courage!
Dit le capitaine. Et le pilote reprit:
--Vous le savez, Patron, le destin me sourit.
J'ai brav bien des fois la mort et la tempte:
L'orage fait pencher mais n'abat point ma tte.
Des deux cts je vois les long bancs de cailloux
O se brisent toujours les vagues en courroux.
Je les verrai longtemps car la mer n'est pas haute;
Et nous pourrons ainsi voguer loin de la cte.
Voici l-bas,  gauche, en son enfoncement,
La rivire du Chne et son cristal dormant.
Les ilts gracieux de sa large, embouchure
Semblent des cygnes blancs. L't, la vague pure
Rflchit leurs bosquets de chne et de tilleul;
Mais la glace, aujourd'hui, s'tend comme un linceul....
Je reconnais ces lieux que depuis vingt annes
Je n'ai jamais revus dans mes longues tournes....
Le pilote attentif vira soudain de bord;
Le btiment courut une borde au nord.




CHANT SIXIME

LA SAINTE CATHERINE


Sous nos cieux inconstants les jours coulent bien vite.
A de nouveaux plaisirs tour  tour nous invite
Chaque saison nouvelle. Et le mouvant tableau
Passe devant nos yeux comme passent, sur l'eau,
Algues vertes et joncs, cygnes aux blanches ailes,
Noirs vaisseaux, troncs moussus et lgres nacelles.
Le printemps fait chanter les vagabonds ruisseaux,
Et remplit de soleil nos scintillants carreaux.
Il durcit chaque nuit la neige de nos plaines,
En fait des mers de glace immenses et sereines
O des pins toujours verts les rameaux inclins
Semblent de grands vaisseaux par le calme enchans;
O la foule, en riant, circule ds l'aurore;
O glissent les traneaux avec un bruit sonore:
Alors l'rable dur est perc dans l'aubier:
Il verse, goutte  goutte, au joyeux sucrier,
Commodes pleurs d'amour, sa sve succulente.
Tran par les grands boeufs  la dmarche lente,
Alors le soc tranchant sillonne au loin les prs,
Et le semeur au sol confie avoine et bls.
L't brlant mrit les moissons abondantes,
Promne les parfums sur ses ailes ardentes,
Protge les oiseaux dans leurs tendres amours.
L'automne amne, hlas! bientt les sombres jours,
Le froid et les brouillards, et la pluie et la neige!
L'hiver est plus aimable avec son blanc cortge,
Son froid salubre et vif, son ciel limpide et bleu;
Et la vive gat s'veille au coin du feu.
Pourtant le pauvre souffre, et nos hivers rigides
Eloignent le souris de ses lvres livides.

On tait en novembre. Il neigeait, les flocons,
Comme de blanches fleurs, s'accrochaient aux buissons.
Blancs taient les sentiers et blanche l'aubpine.

C'tait en ce jour-l la Sainte Catherine.
Pour savourer la _tire_ et pour tromper l'ennui;
Pour chanter et danser, alors comme aujourd'hui,
Au son du violon s'assemblait la jeunesse.
Bien souvent j'ai pass de ces heures d'ivresse
Avec de gais amis, dans nos humbles hameaux;
Ah! ces plaisirs nafs sont toujours les plus beaux!

Jean Lozet dtela ses chevaux de bonne heure.
La propret toujours brillait dans sa demeure:
Mais ce soir-l, pourtant, le buffet de noyer,
La table, les carreaux, la pierre du foyer,
Tout tait plus luisant. Deux chandeliers de cuivre
Faisaient de la fentre tinceler le givre.
La matresse empresse allait et revenait,
Mettant tout en son lieu. Prs d'elle se tenait,
Souriant quelques fois avec mlancolie,
Comme une me malade, une fille jolie.
Vingt printemps sur son front avait sem des fleurs.
Les roses et les lis mariaient leurs couleurs
Sur sa lvre timide et sur sa frache joue.
Et sa gorge ondulait comme l'onde qui joue
Sur les sables dors avec le vent du soir.
Louise tait son nom. Souvent son grand oeil noir
Avait dans un doux trouble et dans la rverie
Jet les jeunes gens qui, dans l'herbe fleurie,
Au temps de la moisson, la rencontraient chantant.
Mais elle n'aimait pas. Elle coutait pourtant
Les timides aveux qu'au milieu des soires
Lui faisaient, en tremblant, des bouches enivres,
Dans le fond de son me une divine voix
Lui disait-elle donc que l'poux de son choix
Ne venait pas encore? Elle demeurait calme.
Les amoureux, en vain, se disputaient la palme.
Le plus constant de tous tait Franois Ruzard.
Jean Lozet l'estimait, lui montrait de l'gard,
Et le menait souvent visiter son domaine.
Ruzard tait actif, fourbe, d'une me vaine:
Il savait de chacun caresser les penchants;
Se faire aimer des bons autant que des mchants.

Sur la tablette en bois, tout au-dessus de l'tre,
Jean Lozet, souriant, prit sa pipe de pltre,
Son briquet, de la tondre, et lit jaillir le feu:
--Ma Louise, dit-il, songes-y donc un peu:
Voici que je vieillis; mon front porte des rides;
Moins fermes sont mes pieds, mes poignets, moins solides;
Il me faudra bientt, je suis  mon couchant,
Des bras plus vigoureux pour cultiver mon champ.
Tu pourras, sous ce toit, avec ta vieille mre,
Couler des jours heureux, jouir d'un sort prospre,
Si tu choisis enfin, Louise, un bon poux.
Franois est travaillant, d'un caractre doux,
Svre s'il le faut, jovial, conome....
Il va venir ce soir, puisque ce soir on chme....
Il ne put achever... Des chevaux hennissants
On entendit alors les fers retentissants
Retomber  la fois sur la terre gele;
Car le vent emportait au loin la giboule
Et devant la maison balayait le sol nu.

Jean Lozet se leva:--Soyez le bien venu!
Dit-il au convi qui frappait  la porte.
La Sainte Catherine aujourd'hui nous apporte
Une bonne _borde_. Et c'est bien mon dsir,
Mes amis, qu'elle apporte  chacun du plaisir.
Louise aux jeunes gens offrait les chaises peintes.
Sa paupire gardait les humides empreintes
D'une larme furtive essuye  demi.
--Vous tes toujours vert, mon vnrable ami,
Comme votre orme antique; et le ciel vous protge,
Dit au pre Lozet Franois Ruzard.--La neige
Tombe depuis longtemps, mon enfant, sur mon front.
Nous partirons bientt: d'autres meilleurs viendront,
Rpondit  Franois, lui tapant sur l'paule,
Le pre Jean Lozet. Il ajouta: C'est drle,
Mais je suis on humeur: je vais mourir je crois.

Les convives entraient. C'tait Simon Langlois
Qui se donnait du ton en tordrait sa moustache;
C'tait Paschal Blanchet, du haut de Saint-Eustache
Avec sa jeune blonde, en traneau rembourr;
C'tait Joson Vidal et Suzanne Bourr,
La coquette Finon et le bedeau Proche
Qui devait si longtemps vivre  sonner la cloche.
Jos Fanfan vint aussi de la Pointe Platon
Conduisant dans sa _trane_ Angle Baptiston,
Une rieuse fille,  la taille bien prise.
Paton le caboteur vint de la Vieille-Eglise
Avec Edouard-Pierre et Mlonne Germain.
On se disait bonjour; on se donnait la main;
On causait fort gament et sans gne et sans honte.
L'rable ptillait dans le pole de fonte.
Une douce chaleur montait sous les lambris.
Le froid avait pourpr d'un brillant coloris
Les visages riants des aimables convives.

Pendant qu' la maison les femmes sont actives,
Et disent  chacun un mot plein de bont,
Suivi des gais garons, le pre s'est ht
De mener les chevaux  la chaude curie
O d'un trfle odorant chaque crche est remplie.
--Louise, est-il bien vrai que tu vas prendre poux?
Ce Franois,  coup sr, fera bien des jaloux,
Risqua, d'un ton plaisant, la joviale Angle.
--Te serait-il, ma chre,  ce point infidle!
Fut la seule rponse. Angle aimait Franois;
Mais elle tait sans dot; et le plus beau minois
Ne pouvait, sans argent, plaire au jeune homme avare.
Angle rpliqua:--Chez nous il se fait rare,
Et quand il vient me voir c'est pour parler de toi.
Je ne m'en dfends pas: je l'aimais un peu, moi....
--Mais t'ai-je dit jamais, Angle, que je l'aime?

--Allons! mes bons amis, il fait un froid extrme;
Prenons un petit coup! dit le pre Lozet,
En rentrant de la grange avec son grand gilet.
--Moi je n'ai jamais vu pareil mois de novembre,--
Reprit Franois Ruzard en marchant dans la chambre
Parmi ses compagnons qu'il semblait dominer,--
L't devrait un peu plus tard se terminer.
Louise se leva; tous les yeux lui sourirent.
Plusieurs des jeunes gens fort galamment lui dirent
Des mots assez flatteurs. Elle rougit un peu,
Baissant timidement son grand oeil plein de feu,
Et sur sa lvre rose arrtant son baleine.
Elle trennait alors une robe de laine
Qu'elle mme avait faite avec le plus grand soin.
Elle ouvrit le buffet recul dans un coin,
Prit le plateau de fer, la carafe vermeille
Pleine d'un bon rum d'or achet de la veille,
Les verres reluisants comme des vrais cristaux,
Mit le tout sur la table avec de frais gteaux.
--Allons! servez-vous bien, et sans crmonie,
Dit le pre Lozet,--l'armoire est bien garnie;
Ce n'est pas tout encore. --Aprs vous! aprs vous!
Ce sera notre tour, pre Lozet,  nous,
Quand vous aurez rempli vous-mme votre verre:
Les cheveux blancs d'abord! reprit Edouard-Pierre.
--Allons! c'est bien! suivez mon exemple; il est bon.
La carafe versa l'enivrante boisson,
Et dans un choc joyeux les verres retentirent:
Les rires clatants, les gais propos suivirent;
Chacun  s'amuser rivalisait d'ardeur.
Tout  coup on savoure une suave odeur.
C'est, dans le noir chaudron sur le pole qui gronde,
Le succulent sirop qui bondit comme l'onde
Et fait, en crpitant, crever ses bouillons d'or.
Les cris et le plaisir alors doublent encor.

Franois Ruzard savait, chacun pouvait le dire,
Cuire, sans la brler, la plus brillante _tire_.
Quand il tait enfant, le dimanche venu,
A l'glise, il vendait le boubou bien connu
Aux gourmands du village empresss  le suivre,
Faisait dans son gousset sonner ses sous de cuivre,
Et rendait envieux: ses jeunes compagnons.
De leur habilet, de leurs justes renoms
Les gens adroits souvent deviennent les victimes.
Dans le groupe veill tous furent unanimes
A dsigner Franois pour veiller la cuisson.
Il accepta la charge et se mit sans faon
A ranimer la flamme avec les lourdes pinces.
Le sirop s'tendit bientt en couche minces,
Comme des morceaux d'ambre, au fond des plats d'tain.
Et tous, pour _tirer_, avec un fol entrain
Otrent leurs gilets, de leurs chemises blanches
Laissant avec orgueil flotter les larges manches.

Pour ce plaisant travail on se met deux par deux:
C'est moins dur et plus gai. Chaque couple amoureux
Reoit, d'une main ferme, un des bouts de la chane,--
Chane aux douces senteurs o, rieuses, sans gne,
Les dents blanches vont mordre en perdant leur clat.

Ruzard, c'tait son droit, a pris le premier plat,
Et, d'un air radieux,  la douce Louise
Il est venu l'offrir. D'une main indcise
Elle aide son ami qui lui parle d'amour.
Les mains s'loignent puis s'approchent tour  tour,
Se touchent bien souvent mais comme par mgarde.
Louise semble mal sous l'oeil qui la regarde.
La _tire_, comme un fil, et s'allonge et se tord;
Elle crpite aux doigts, s'ouvre en aiguilles d'or,
Se durcit en rayons o les yeux tincellent,
Et sous les durs ciseaux qui toujours la morcellent
Tombe avec un bruit sec au fond des plats luisants;
Et l'on savoure alors les morceaux sduisants.




CHANT SEPTIEME

LE PACTE


Pendant qu'un vent glac pleurait dans le grand orme,
La porte s'entr'ouvrit, puis une trange forme
S'avana lentement parmi les invits:
--Mon frre ne sait point que les cieux irrits
Punissent le chrtien qui ne fait pas l'aumne,
Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.
Jean Lozet tressaillit; un amer souvenir
Dans son me parut un moment revenir.
--Que veux-tu, Tonkourou? prendre part  la fte?
--Je veux n'tre jamais trait comme une bte.
--Mais dis-moi quand Lozet, comme on repousse un chien,
A-t-il donc repouss de son seuil un chrtien?
L'indien le couvrit d'un regard d'insolence.
--Frre, j'ai soif, dit-il, et mon labeur commence.
J'ai rude nuit  faire.--Allons! prend donc un peu,
Pour te rconforter de ma bonne eau de feu.
Le sauvage, d'un trait, vida le plus grand verre.
--Si vous ne chantiez pas, dit-il, d'un ton svre,
Vous entendriez tous, quand se taisent les vents,
Des cris de dsespoir monter des flots mouvants.
Une vive surprise,  ces mots du sauvage,
Des convives mus fit plir le visage.
--C'est peut-tre un vaisseau perdu dans le brouillard,
Qui ne gouverne plus et drive au hazard,--
Observa le bedeau;--si je sonnais la cloche?
--Voyons donc, dit Lozet, si la clameur approche.
Tous sortirent dehors. Le froid tait fort vif,
Et l'on n'entendait plus hurler le grand rcif.
Comme un boulet la lune errait aux cieux livides;
Une lgre neige, en tourbillons rapides,
Sur les chemins dserts depuis longtemps glissait,
Et sur le bord des clos en longs bancs s'entassait.
Quand la lune, un instant, sortait des grands nuages,
On pouvait voir, au loin, les immenses rivages
Couverts, comme les prs, d'un vaste manteau blanc,
Puis un sombre vaisseau qui gisait sur le flanc.
Et le vent apportait, sur ses ailes funbres,
Une clameur lointaine au milieu des tnbres;
Les naufrags criaient, appelant du secours
Et demandant au ciel de protger leurs jours.

Tonkourou prit Franois et lui dit  l'oreille:
--Nous n'avons pas souvent une chance pareille;
Profitons-en, mon frre, et nous serons lous
Comme si par amour nous tions dvous.
--Mais il faut, Tonkourou, que la glace nous porte.
--Mon frre, il fait bien froid: la glace est assez forte.
--Dans le prix du salut serons-nous de moiti?
--Peux-tu moins esprer de ma vieille amiti?
--Allons, mais sachons bien feindre le sacrifice.
Leurs yeux tincelaient des feux de l'avarice.
Ils entrrent. Chacun dplorait des marins,
D'une plaintive voix, les funestes destins.
--Faut-il qu'on les entende et qu'on les abandonne?
Non! je veux les sauver! La. Providence est bonne;
Elle me guidera vers le bateau perdu,
Dit Ruzard.--Que ton voeu soit du ciel entendu,
Noble enfant! Ah! Franois, tu te montres un homme!...
Eh bien! femme, entends-tu? Vois-tu, Louise, comme
Cet aimable garon est brave et gnreux!...
Mais prends garde, Franois, le fleuve est dangereux!...
Ainsi parlait Lozet, tout mu du beau zle
Que venait de montrer, dans sa ruse nouvelle,
Le perfide Franois. Les autres approuvaient.

Le sauvage et Ruzard pour sortir se levaient.
--Un bon verre de rum  la sant du brave!
Dit le pre Lozet d'une voix haute et grave,
Et, sous le toit, l'cho redit de tout ct:
A la sant du brave! Encore  sa saut!
Franois, en ce moment, d'orgueil se sentait ivre:
Il voyait dans son coeur l'esprance revivre,
Car il avait reu, dans un tendre souris,
De son acte admirable un doux et premier prix.
Louise avec fiert lui tendit sa main blanche;
Elle l'encouragea de sa parole franche,
Lui disant qu'aux bons coeurs le bien est toujours doux.
Elle entra dans sa chambre et se mit  genoux.
Longtemps elle pria devant une croix sainte.
Et toujours la rafale apportait une plainte
Qui pourtant s'en allait faiblissant par degrs:
C'taient des matelots les cris dsesprs.




CHANT HUITIME

LE NAUFRAGE


Dans nos rudes climats tout se fane  la bise,
Et l'on marche toujours de surprise eu surprise.
Le soleil aujourd'hui, c'est l'orage demain.
La poussire du soir qui couvre le chemin
Se transforme souvent en une froide boue;
Souvent la chaude effluve o l'insecte se joue
Se change,  l'heure mme, en un souffle glac.
Avant que la faucille, en criant, ait pass
Dans le champ de froment que les vents chauds mrissent,
Souvent les blonds pis sous les frimas prissent;
Ou la pluie incessante, inondant le vallon,
Fait rouiller la javelle au temps de la moisson.
Mais quand l't s'envole et que parait novembre,
Que les champs moissonns ont la teinte de l'ambre,
La bise, tout--coup, arrive du Levant,
Souffle avec une ardeur qui va toujours croissant;
Le soleil sans clat se cache dans les nues;
Les troupeaux vont beuglant sur les campagnes nues;
Les feuilles des forts s'chappent des rameaux,
Tourbillon rient dans l'air comme un essaim d'oiseaux,
Ou d'un tapis brillant couvrent la terre aride;
La neige en blancs flocons tombe d'un ciel livide
Et comme une fume enveloppe les toits.
Puis le fleuve s'irrite, et ses flots lourds et froids
Agitent en hurlant leurs panaches d'cume
Qui tombent avec bruit, comme sur une enclume
Tombent les durs marteaux. Et le froid devient vif;
Et la glace s'tend sur le fleuve plaintif,
Comme une corce blanche. Elle le tient, l'enchane.
Alors le btiment comme un oiseau qui trane,
En sortant du lacet, son vol endolori,
Vogue pniblement cherchant un sr abri,
En mille sens essaie  s'ouvrir un passage
A travers les glaons qui rongent le bordage,
Drive avec les flots, n'obit plus au vent,
Et sur les blancs cueils vient sombrer trop souvent.

Quand, pour virer de bord, la fine golette
Dploya sous le vent, son aile de mouette,
On la vit incliner ses deux mts hauts et droits,
Et l'onde rejaillit sur le bord des pavois.
L'esprance  l'horreur, hlas! ft bientt place,
Lorsqu'aux yeux des marins un vaste champ de glace,
Implacable, sans borne, apparut tout--coup.
Le vent, depuis une heure, avait frachi beaucoup,
Et, de la Chevrotire aux Pointes des Grondines
O les chasseurs s'en vont, par les jours de bruines,
Tuer le pluvier gris, l'outarde et le canard,
La glace avait jet son immense rempart.
Le fleuve se couvrait de sonores banquises:
La nuit faisait sur l'eau danser ses ombres grises.
Et c'tait le reflux: la mer se retirait.
Aux caprices des flots le brigantin virait
Comme une feuille au vent sur le milieu des routes.
Les matelots bordaient vainement les coutes.
Les glaons anguleux lui dchiraient les flancs;
Il rasait, sans les voir, les redoutables bancs
Qui ceignent en ces lieux le chenal du long fleuve:
--Dieu nous envoie, hlas! une terrible preuve:
Soyons fermes et forts, et ne murmurons pas.
Tchons,  mes amis, de fuir l'cueil, l-bas,
O les glaces au roc se heurtent avec rage.
Ainsi le Capitaine veille le courage
Des matelots tremblants que le froid engourdit.
Le pilote sans peur que ce coup tourdit
Regrette l'atlantique et ses brlants orages.
Le vent passe en sifflant dans les roides cordages.
La voile se dchire et ses lambeaux gels
Aux vergues de sapin restent encor gonfls.
Le courant, plus rapide  mesure qu'approche
Le Riche-Lieu terrible en sa couche de roche,
Dans ses nombreux remous fait tournoyer sans fin,
Avec les verts glaons, le lger brigantin.
Tout--coup, en touchant une pierre, la quille,
Avec un bruit sonore et bondit et vacille.
Un cri s'lve. On court  l'arrire,  l'avant.
Pour savoir o l'on vogue on consulte le vent;
Car dans l'obscurit la neige aisment trompe.
On visite la cale; on fait jouer la pompe;
Et l'on s'assure enfin que le joli vaisseau
N'a pas eu d'avarie et qu'il ne fait point d'eau.
La neige est moins paisse, et par moment la lune
Jette un ple reflet sur la voile de hune;
Dans les coeurs attrists glisse un rayon d'espoir.
L'ilette montre au loin, son trange dos noir.

Le froid devenait vif. Ses cruelles morsures
Arrachaient aux plus forts des plaintes, des murmures.
Dans le chenal troit, comme un immense tau,
Les glaces cependant treignent le bateau
Et le font, tour  tour, sur leurs carreaux de marbre,
A bbord,  tribord, pencher comme un grand arbre
Que les bises d'automne agitent rudement
Avant de le casser; le poussent lentement,
Mais avec une force affreuse, irrsistible,
Vers l'cueil o la perte est, hlas! infaillible.
Les marins consterns lvent vers les cieux
Et leurs bras engourdis et leurs humides yeux.
Un craquement sinistre enfin se fait entendre:
De l'arrire  l'avant le pont semble se fendre;
Les haubans verglacs se brisent sous le choc;
La carne s'lve et monte sur le roc;
Les mts penchent sur l'onde avec leurs longs cordages,
Comme au bord des ruisseaux des saules sans feuillages;
La chaloupe brise est emporte au loin;
Le pilote aux pavois se cramponne avec soin.
En bloc majestueux la glace s'amoncelle:
Une dernire fois le fier bateau chancelle;
Et l'eau se prcipite, avec un bruit affreux,
Par la blessure ouverte  son flanc gnreux.

On entendit alors dans toute la paroisse
Des marins en pril les nouveaux cris d'angoisse.
Mais celui qui voudrait voler  leur secours
N'exposerait-il pas lui-mme trop ses jours?
Dans leur cupidit, Franois et le sauvage
Allaient tenter pourtant le hardi sauvetage.
Vers le pied de la cte o vient mourir le flot,
Renvers sur le flanc, est un lger canot
Que Lozet a creus dans un tronc d'pinette.
Des branches de sapin lui font une cachette
O la neige et les eaux ne s'introduisent pas.
Franois et Tonkourou dirigent l leurs pas.
Ils rangent les rameaux que la neige recouvre,
Relvent d'un bras sr le fier canot qui s'ouvre,
Comme un traneau rapide, un facile chemin.
A travers le nuage un rayon incertain
Glisse parfois du ciel sur l'clatante nappe;
Et l'on entend, au loin, un chien perdu qui jappe,
Appelant dans la nuit son matre indiffrent.

Le sauvage et Franois s'avancent en courant
Quand sous leurs pieds hardis la glace semble sre;
Quand elle craque et casse en profonde fissure,
Ils se jettent tous deux dans le canot vaillant.
Dj le flanc du brick se dtache saillant
Sur les monceaux de glace et les chanes de roche.
Les cris semblent plus hauts car dj l'on approche.

Aux vergues cramponns, dans les ombres du soir,
Le matre et le pilote ont, par instants, pu voir
Une masse plus sombre errer sur le rivage.
Ils ont vu s'approcher de l'endroit du naufrage,
Trop lentement, hlas! pour leurs coeurs oppresss,
Comme des anges purs, leurs sauveurs empresss.
Mais les deux matelots de leurs mains engourdies
Ne s'taient pas tenus aux amarres roidies,
Lorsque le btiment, avec un bruit plaintif,
Fut par les lourds glaons briss sur le rcif;
Et dans le gouffre ouvert par la mer en furie
Ils taient descendus en invoquant Marie.

Le vent soufflait toujours et se mlait aux cris
Des deux pauvres marins attachs aux dbris
De ce joli vaisseau qui nagure  la lame
Berait avec orgueil sa longue et blanche flamme.
Le canot arrivait. Un norme rempart
S'levait devant lui ceignant de toute part
Le navire vaincu. La glace amoncele
Semblait d'une fort la cime dentele.
On entendait au fond, dans les larges remous,
Les sourds bouillonnements des vagues en courroux.
Le sauvage cria:--Votre perte est certaine:
Nous ne pouvons plus rien; toute esprance est vaine.
De l'pave sinistre une voix rpondit:
--Sauvez-nous! sauvez-nous! Et Franois Ruzard dit:
--Mais pour sauver la vtre on risque notre vie:
D'une inutile mort je ne sens pas l'envie.
--Sauvez-nous! sauvez-nous! Ah! pour l'amour de Dieu
Retirez-nous enfin de ce terrible lieu!
--Que nous donnerez-vous si nous pouvons vous prendre
Et jusques au rivage heureusement vous rendre?
--Tout ce que je possde est  vous en purs dons
--Oui vous aurez, amis, ce que nous possdons!
Reprit le vieux pilote en frottant ses mains froides
Qui s'en allaient gelant sur les cordages roides.

Un canal o les flots dchanaient leurs fureurs
Sparaient les marins de leurs vaillants sauveurs.
Franois et Tonkourou sentaient doubler leur force.
Pour leurs mes sans foi la plus brillante amorce
Etait l'espoir d'un gain. Dans leur avidit
Ils ne comprenaient pas la douce charit.
Unissant leurs efforts, d'une main ferme et leste,
Pendant que les marins, de la voix et du geste,
Excitent leur courage, ils poussent le canot,
Et l'avant rebondit sur la vague aussitt,
Pendant que sur la glace ils retiennent l'arrire.
Un moment l'eau retombe au-dessus en poussire,
Mais par un autre effort le canot descendu
Reprend sur les flots noirs l'quilibre perdu.




CHANT NEUVIME

L'HOSPITALIT


Cependant chez Lozet l'tre gament flamboie.
Un souffle de tristesse a pass sur la joie.
Ou parle des marins exposs  prir
Et des vaillants amis qui, pour les secourir,
Risquent alors leurs jours. Et personne ne danse.
Le violon joyeux garde un morne silence.
On fait, de temps eu temps, un de ces jeux nafs
Qui plaisent d'ordinaire aux amoureux craintifs.
_Recule-toi de l_ commence la soire:
Chacun prend  son tour la place dsire
En eu chassant l'ami qui l'occupe dj;
Et de mme,  son tour, chacun bientt s'en va.
Il faut dire pourquoi;--mais bien se donner garde
De ne rien rpter: le _cur_ qui regarde
Fera payer un gage au joueur imprudent.
Quelques malins parfois, parfois un mcontent
Dploie un zle habile  sparer sans cesse,
Un couple qui se cherche avec non moins d'adresse.
Ou joue  _la paroisse_, et l'on change de lieu
Pendant qu'un officier qui se tient au milieu,
Les yeux bien recouverts d'une charpe de laine,
S'efforce de saisir, d'une main incertaine,
L'un des deux paysans qu'il a sollicits
A changer de paroisse et de proprits.
Et les fins changeurs qui marchent en silence,
Le narguent, en passant, d'un geste d'insolence.
Mais l'imprudent qui tombe aux mains de l'ennemi
Qu'il bravait  son aise et croyait endormi,
Vient, sous les quolibets et les clats de rire,
Relever le gardien dont le service expire.
Pour retirer un gage ou fait berceau d'amour.
Les amis deux  deux s'avancent tour  tour:
Le timide salue et le galant embrasse
La riante beaut devant laquelle il passe.
Ou fait _son testament_, et l'on donne son coeur:
C'est,  cet ge, un don d'une haute valeur.
Aprs les jeux nafs, quand chacun se repose,
Que l'amoureux s'asseoit puis,  demi voix, cause
Avec le tendre objet de son amour jaloux,
Louise prend un plat et vient offrir  tous,
Avec une grce humble et son charmant sourire,
Les plus brillants rayons de la nouvelle _tire_.

L'heure s'coule vite, et Jean Lozet, souvent,
Revient  la fentre ou murmure le vent,
Regardant vers la cte et le morne rivage
S'il verra revenir Franois et le sauvage;
Mais il branle la tte et semble sans espoir:
A la porte du pole il retourne s'asseoir;
A peine rpond-il si quelqu'un l'interroge.

Sur l'antique cadran de l'implacable horloge
Les aiguilles tournaient avec rapidit,
Comptant tous ces moments qui dans l'ternit,
Comme des gouttes d'eau tombent, tombent sans cesse.
Louise par instant sentait que la tristesse
Montait, vague, en son me, ainsi qu'une vapeur.
Elle voulait sourire et vaincre cette peur
Qui l'treignait parfois comme une serre trange,
Mais le rire mourait sur cette lvre d'ange
Comme un frisson de l'eau sur le sable clatant.
Pour plaire aux convis elle chanta pourtant.
Sa voix tremblait un peu comme tremble une feuille,
Comme tremble l'pi que le glaneur recueille.
Et comme elle disait dans son tendre refrain:
Quand je l'ai vu sourire au petit orphelin,
Moi j'ai souri de mme en ma reconnaissance:
J'ai pleur comme lui, d'une mme souffrance,
Quand je l'ai vit pleurer en me disant adieu,
La porte s'ouvrit.--Ah! rendons grces  Dieu,
Dit Franois,-- la mort nous avons pu soustraire
Ces deux braves marins qu'un sort longtemps contraire
A jets sur nos bords! Deux autres ont pri!...
Alors, dans la douleur, un long et triste cri
Fit retentir le toit du vieillard tout en larmes.
Lozet dit:--Puissiez-vous trouver, amis, des charmes
Dans l'hospitalit que je vous offre ici!
Le plus jeune des deux, mu, souffrant, transi,
Rpondit d'une voix faible et mal assure:
--Le bon Dieu bnira ta vieillesse sacre,
O gnreux vieillard! De mme un heureux sort
Sera donn, j'espre,  ceux qui de la mort,
Viennent de nous sauver. La force, l'nergie
Dont l'me des marins avait t remplie,
Pendant les longs moments d'un extrme danger,
Maintenant s'effaaient. Sous le toit tranger,
A l'abri des vents froids,  l'abri des flots sombres,
Ils voyaient devant eux passer les tristes ombres
De leurs deux compagnons disparus  jamais.
Ils versrent des pleurs.--Qu'ils reposent en paix
Ces amis malheureux qui font votre tristesse!
Je leur ferai chanter  chacun une messe,
Dit la mre Lozet, en cherchant vivement
Pour les deux naufrags un nouveau vtement.
Les jeunes gens, muets, approuvaient de la tte:
Ils entouraient alors, oublieux de la fte,
Les marins attrists et leurs sauveurs heureux.
--Capitaine, pardon!--dit faiblement le vieux,
En montrant de sa main Franois et le sauvage,--
Ils attendent, ces gens, le prix de leur courage.
--En effet! j'oubliais!... Comme je suis ingrat!...
Sans ces hommes, pourtant, moi-mme, au pied du mt,
J'aurais t saisi par une mort certaine....
Mais j'ai bien peu de chose.... et cette bourse pleine
Ne peut assez payer un service si grand.
Puis  Franois Ruzard, au moment mme, il tend,
Pleine de pices d'or, une bourse de soie.
--Oh! pour moi, dit Ruzard, c'est assez de la joie
De vous avoir sauvs d'un si triste trpas!
Gardez! gardez votre or! Non! non, je n'en veux pas!
Que le sauvage pauvre accepte quelque chose,
Personne n'y verra de mal, je le suppose.

En achevant ces mots, Franois, tout orgueilleux,
S'avana vers Louise. Et Tonkourou joyeux,
Prit dans ses doigts crochus la bourse tincelante,
A ses yeux releva d'une manire lente,
Et la lit disparatre au fond de son gousset.

Cependant la gat revenait. Jean Lozet
Avait vers le rum dans les verres sonores.
Le pole bourdonnait; le vent sur les cores
Faisait: gmir toujours les rameaux dpouills.
Les marins n'avaient plus leurs vtements mouills:
Ils avaient mis tous deux de chauds habits de laines.
Une douce chaleur circulait dans leurs veines;
Un sommeil enivrant venait noyer leurs yeux.
Louise prpara, le lit, le plus moelleux.
Et longtemps leurs esprits virent flotter ces songes,
Ces songes merveilleux, ces ravissants mensonges
Qui parfois des souffrants enchantent le sommeil,
Et qu'on voudrait saisir  l'heure du rveil.




CHANT DIXIME

LE PARTAGE


Un soleil radieux inondait de lumire
La, fort sans ombrage et la froide chaumire;
Les battures du fleuve taient comme un dsert,
Et les glaces au loin donnaient sur le flot vert.
Seul le chenal laissait monter ses plaintes graves.
Du vaisseau naufrag l'on voyait les paves
Sur le rocher couvert d'immobiles glaons,
Comme en la terre neuve, au milieu des moissons,
L'on voit de noirs amas de rameaux et de souches.
La neige miroitait, et, sur ces blanches couches
Nul rapide traneau tir par un coursier
N'avait fait un sillon de ses _lisses_ d'acier.
Vtu d'toffe grise et portant la mitasse
Un homme cheminait pensif, la tte basse.
Il arriva bientt dans le bois des Hurons,
S'arrta sur le seuil d'une hutte en bois ronds,
Prtant au moindre bruit une oreille attentive.
Il ouvrit  la fin, mais d'une main craintive:
--Franois, mon jeune ami, tu viens de bon matin:
Tu flaires, je le vois, quelque riche butin,
Grommela de son coin une maligne vieille,
Sous les rides du temps encore un peu vermeille.
--Mre Simpire, allons! ne vous emportez pas:
A votre ge on ne doit que songer au trpas.
--Je ne crains pas la mort, parles-en  ton aise:
J'aime  faire du mal, et je mourrai mauvaise.
--O donc est Tonkourou, votre aimable mari?
--Tonkourou? qui le sait? En quelque trou pri....
--Vous ne l'aimez donc plus?--'Je n'aime plus personne,
Et peu m'importe  qui ma vieillesse se donne!...
La porte, de nouveau, s'ouvrit en ce moment,
Et Tonkourou parut. Il dit joyeusement:
--Ah! tu n'as pas, mon frre, oubli cette bourse!...
--Dans le malheur, vois-tu, la meilleure ressource
Est l'argent que l'on trouve en son coffre entass.
--En ruses, te voil, Franois, matre pass:
Le vieux Lozet t'admire; il te trouve exemplaire;
Puis  Louise aussi tu commences  plaire.
Et les deux vauriens s'assirent dans un coin,
Comptant, une par une, avec le plus grand soin,
Toutes les pices d'or du vaillant capitaine.
La vieille regardait la radieuse aubaine,
Et ses grands yeux jaloux dardaient de vifs clairs;
Son oreille coutait les sons joyeux et clairs
Des pices de cinq francs tombant l'une sur l'autre:
--Prenez, mon ange cher, cette part est la vtre,
Dit  la vieille femme, en lui jetant cinq francs,
L'indien jovial. La vieille ouvrit tout grands,
En poussant un soupir, des yeux de convoitise:
--Tu me nargues, dit-elle, eh bien! de ta sottise
Je saurai bien, un jour, te punir, Tonkourou!
Pendant qu'elle parlait les muscles de son cou
Se gonflaient, tout grouillant comme un nid de coulvres,
Un souffle empoisonn s'exhalait de ses lvres.
Franois ne riait pas: il avait presque peur.
Le huron prit alors un flacon de liqueur,
Le donna souriant  la vieille Simpire:
--Bois, dit-il, avec moi! Je t'aime coeur de pierre:
Tu ddaignas les blancs pour me suivre partout;
Et dans ton sein fltri toujours la haine bout!
Et la mgre but  mme la bouteille,
A longs traits, la boisson enivrante et vermeille;
Et, quand elle eut fini, ses amis,  leur tour,
Burent jusqu' l'ivresse en se jurant amour.




CHANT ONZIME

LE DGEL


Du brigantin lger le naufrage funeste
Fut l'unique entretien de tout le bourg agreste.
On pleurait sur le sort des matelots perdus
Que leurs parents, hlas! ne verraient jamais plus!
On vantait de Franois le courage sublime:
Il avait rsolu de se faire victime
Pour sauver son semblable et le prendre  la mort,
Peu d'hommes, en effet, de ce suprme effort,
Sont capables. Et lui, le hros du village,
Il savait profiter de son noble avantage.
Les fillettes sur lui levaient des yeux plus doux:
Et les jeunes garons en taient fort jaloux.
Louise ressentait tant de reconnaissance
Qu'elle s'abusait mme; et, dans son innocence,
En levant sur Franois son regard ingnu,
Croyait  cet amour jusqu'alors inconnu.

Aux premiers vents glacs le ruisseau se festonne,
La terre se durcit: mais ces grands froids d'automne
Sont suivis, bien souvent, d'un dgel prolong.
On dirait,  saisons que votre ordre est chang!

Le temps s'est adouci; le jour chasse les ombres.
Du btiment perdu les paves sans nombres
S'en vont  la drive avec les flots calms.
Les soucieux hrons et les canards palms
Dans le ciel nuageux volent en noires bandes.
Les mes des marins restent fortes et grandes
En face du malheur. Cependant sur le bord
Du fleuve dont la vague en murmurant s'endort,
Jean Lozet et Louise et la mre elle-mme,
Et les deux naufrags que leur malheur suprme
Venait de runir par des liens nouveaux,
Debout, silencieux,  travers les rameaux,
Regardaient s'en aller, avec les bancs de glace,
Du malheureux vaisseau la sinistre carcasse.
Ces dbris aux marins taient encore chers;
Et sur leur brune face, alors, des pleurs amers
Coulrent lentement; et leurs mains se joignirent
Comme dans la prire; et les flots entendirent
Un adieu solennel qui les fit tressaillir.
Louise, aussi, pleurait. Elle sentait jaillir
De son me sensible un flot de sympathie
Depuis la mort du Christ la douleur est bnie:
On se sent attir vers l'homme malheureux,
Et l'on marche avec lui le chemin douloureux.

Le plus jeune marin vit,  travers ses larmes,
Les larmes de Louise et les radieux charmes
Que donnait  ses yeux la divine piti.
Il se sentit plus fort; et la douce amiti
De cette noble enfant qui partageait sa peine,
Rendit son esprit ferme et son me sereine,
Comme aprs la tempte un rayon de soleil
Rend au lac agit sa nappe de vermeil.
Quand le dernier dbris disparut comme un rve,
Noy dans le mirage, au large de la grve,
Par le sentier battu sur le ple gazon,
En silence chacun revint  la maison.
Ce jour-l les chagrins inondrent les mes,
Et l'on ne causa gure en attisant les flammes.

Louise n'avait pas de ses douces chansons,
Comme font les oiseaux, l't, dans les buissons,
Modul les refrains, depuis que tout prs d'elle,
Sous le toit de Lozet, l'infortune cruelle
Avait cherch refuge. Et souvent les voisins
Venaient causer le soir avec les deux marins,
Dplorant du bateau l'irrparable perte,
Et jurant que toujours leur demeure est ouverte,
Comme celle de Jean,  l'homme malheureux.
Mais Jean ne voulait pas partager avec eux
L'oeuvre de charit qu'il venait d'entreprendre:
--Je garde tout pour moi. Vous devez bien comprendre,
Disait-il eu riant  ses loyaux amis,
Que je ne puis livrer ceux que le ciel a mis,
Pur un dcret divin, sous mon indigne garde,
A moins que de partir, hlas! il ne leur tarde.
--O donc serions-nous mieux, disaient les naufrags?
Le Seigneur, aprs tout, nous a bien protgs
Puisqu'il nous a conduits  ce foyer honnte.
Et Louise, rvant, penchait sa belle tte,
Oubliant une maille  son lger tricot.
Jean Lozet, se levant, apportait aussitt,
Pour sceller l'amiti, l'aimable petit verre.
Son front large et bruni paraissait moins svre,
Et ses lvres, alors, s'ouvraient plus volontiers;
Et l'on se gnait moins. Les plus vieux, les premiers,
Aux doux navigateurs demandaient mille choses
Sur lesquelles, tantt, leurs bouches taient closes;
Et ceux-ci rpondaient avec amnit.
Ils diront quel endroit ils avaient habit,
Les noms de leur famille et leurs lointains voyages.
Souvent,  ces rcits, on voyait les visages
S'animer ou plir selon que les destins
Etaient doux ou cruels envers les deux marins.




CHANT DOUZIME

LES COMMRAGES


Les femmes du canton exeraient leur faconde:
Elles avaient sans doute une mine fconde
Dans les divers rcits de ces deux trangers.
Emportant leurs tricots ou leurs rouets lgers,
Elles se rassemblaient, le soir, chez l'une d'elles,
Pour apprendre ou conter les dernires nouvelles.
Et pendant que grondaient les rapides fuseaux,
Que les broches d'acier maillaient les fins tricots,
Les langues s'agitaient comme les verts feuillages
Lorsque le vont s'abat sur le front des bocages;
Et de la mdisance, alors, les traits cuisants
Allaient atteindre au coeur les bons amis absents.

--Savez-vous, dit un soir Marguerite Josine,
Que le jeune marin a, pardi! bonne mine,
Et qu'il pourrait fort bien rendre Ruzard jaloux?
--Je crois bien, dit une autre, il a des yeux si doux;
Et puis, vous le savez, ce n'est pas calomnie,
La petite est coquette autant qu'elle est jolie.
--Oh! dit une troisime, il me faut plus de temps
Pour que je puisse croire  ces drles de gens,
Qui viennent nous conter de longues infortunes,
Quand souvent, de leur vie, ils n'en auront aucunes.
--Allons! la mre Blais, vous ne pouvez nier
Que ces gens sont venus, en novembre dernier,
Perdre leur btiment sur nos larges battures?
--C'est vrai, madame Auger, mais d'autres aventures
Ont-elles aussi bien de la ralit?
--Qu'en savez-vous?--J'en sais, j'en sais eu vrit
Aussi long que quiconque; et que penser d'un homme
Qui ne sait pas, ma foi! de quel nom il se nomme?
--Pour cela, par exemple, Anglique, c'est fort,
Dit  la mre Blais, la femme de Chnort,
Arrtant son rouet, dposant sa quenouille,
Et si par tout le monde avec grand soin l'on fouille,
On trouvera des gens,--et ce n'est pas un tort,--
Qui n'ont point d'autre nom,--c'est leur malheureux sort,
Que celui qui leur fut donn dans le baptme.
Le plus jeune marin,--il l'a bien dit lui-mme,--
Il se nomme Lon. Son pre nourricier,
Le seul qu'il a connu s'appelle Lemercier.
--C'est bien vrai tout cela, mais cette souvenance
De l'amour d'une mre et d'une heureuse enfance,
Et le fantme noir qui le prit dans ses bras,
Pour cacher le btard, sont bien faits n'est-ce pas!
En tordant les brins d'or des soyeuses filasses
Ainsi causaient souvent les commres loquaces,
Au rcit de la veille ajoutant un dtail,
Et mlant sans remords mdisance au travail.




CHANT TREIZIME

LE VIATIQUE


--Oui, je m'appelle Auger, dit un jour le pilote
Rpondant  Lozet,--Ou bien bonne ou bien sotte,
Une ide, autrefois, naquit dans mon cerveau:
Je voulus voir beaucoup et toujours du nouveau.
Je partis, j'tais seul; car ma femme adore
Venait de s'endormir dans la tombe sacre,
Je dis que j'tais seul, non; j'avais une enfant
Qu'elle m'avait donne, hlas! en s'en allant....
Les voisins curieux, pour entendre  leur aise,
Auprs du vieux conteur approchrent leur chaise;
Mais un son argentin fit soudain vibrer l'air:
Il approchait bien vite et devenait plus clair.
Chacun resta muet coutant en silence.
Le galop d'un cheval retombait en cadence.
--On porte le bon Dieu, dit Louise:  genoux!
Sur le seuil de la porte ils s'agenouillent tous,
Inclinant leurs fronts nus jusque dans la poussire.
Le cortge passait: Une vive lumire
Berait son aurole, image de l'amour,
Devant le Viatique. On la vit au dtour
Que formait, prs de l, la route tortueuse,
Disparatre bientt dans la nuit tnbreuse;
Le son de la clochette allait s'affaiblissant.

Aprs avoir lou le Seigneur Tout-Puissant
Cach sous l'humble aspect de la divine hostie,
On se leva.--Qui donc se meurt? Vierge Marie!
Dit la femme Lozet d'une inquite voix.
--C'est, rpondit quelqu'un, un accident je crois,
Car le cur n'a pas, dans les ftes dernires,
Recommand, bien sr, de malade aux prires.
--Savez-vous le malheur, mes amis? dit Ruzard
En entrant, tout--coup, essouffl, l'oeil hagard.
Tout le monde, surpris, se lve et l'environne.
--Qu'est-ce donc? Parle vite.--Eh bien! voici: je donne
Comme je l'ai reu le rcit du forfait.
--Un crime, juste Dieu! fit Lozet, stupfait.
--Un crime abominable, un vol, un homicide!...
Chacun se rapprocha, penchant d'un sur avide
Vers le jeune Ruzard un visage inquiet.
Franois reprit alors:--C'est Amable Beaudet
Qui m'a tout racont, tout  l'heure,  l'glise.
Le bonhomme Sivrac, ce vieux  barbe grise
Qui garde, vous savez, le phare du Platon,
Est presque mort, hlas! sous les coups de bton.
On ne l'avait pas vu de toute la journe.
Comme il n'avait pas fait sa petite tourne
Chez le pre Beaudet, son plus proche voisin,
Quand le soir arriva le pre tait chagrin:
--Sivrac n'est pas venu, dit-il, fumer sa pipe;
Serait-il donc malade, ou me prend-il en grippe?
Allons voir. Il sortit marchant rapidement:
Il avait dans son coeur un noir pressentiment.
La porte de Sivrac tait fortement close.
Beaudet a peur d'ouvrir, il le voudrait et n'ose.
Le foyer est teint et pas une lueur
N'claire en ce moment le calme intrieur.
Il appelle, et personne  sa voix ne s'veille;
Il frappe dans la porte et prte en vain l'oreille;
Il pousse une fentre, et, d'un pied rsolu.
En enjambe aussitt le cadre vermoulu;
Puis il bat le briquet, allume une chandelle,
Et parcourt chaque chambre avec un soin fidle.
Tout est boulevers: les buffets sont ouverts;
Le lit est tout dfait; des coffres en travers
Ecrasent de leur poids la porte de la cave.
Beaudet tremblait un peu bien qu'il fut fort et brave.
Cependant tout--coup quelques faibles sanglots
De la maison dserte veillent les chos.
La porte de la cave est fragile, et petite:
Les meubles entasss en sont loigns vite,
Et Beaudet, hors de lui, tout au fond aperoit
Sivrac ensanglant gisant sur le sol froid.
Des brigands inconnus ont accompli ce crime.
Et l'on n'a plus d'espoir de sauver la victime.
Tel fut l'exact rcit que fit Franois Ruzard.
--Quel dmon a tu cet excellent vieillard?
On pouvait le piller dans cette, solitude
Et de n'tre point pris avoir la certitude.
Le tigre boit le sang pour assouvir sa faim;
Pour le plaisir du mal, d'une barbare main,
L'homme seul ose ter la vie  son semblable.
La bte s'apitoie et l'homme est implacable.
O supplice!  douleur! on peut en vrit
Rougir de toi souvent,  pauvre humanit.
Ainsi parla Lozet d'une voix fort mue.
En poussant un soupir Ruzard baissa la vue.
Louise s'cria: Jsus crucifi!
Piti pour l'innocent, pour le bourreau piti!
--Nous ne ferions pas mal, dit un autre, il me semble,
D'aller voir notre ami cette nuit mme ensemble,
Avant qu'il ait rendu le suprme soupir.
Et, tous s'tant montrs disposs  partir,
On sort de l'curie, avec sa noire bride,
Un cheval hennissant, au pied dur et rapide;
A la grande charrette il est vite attel.
Malgr l'tat affreux un chemin dgel,
Les vieux amis, chagrins, sans tarder davantage,
Montent dans la voiture et fouettent l'attelage.




CHANT QUATORZIME

LE RVEIL DE L'AMOUR


Le matre du vaisseau, le jeune et beau marin
Des sensibles vieillards partageait le chagrin;
Mais il tait rest. Contre la table assise,
Louise, lentement, d'une main indcise
Tourne, le front pench, l'antique dvidoir.
Prs des blancs cheveaux, l'cheveau ronge ou noir
Se tord, comme un serpent, sur la flexible roue;
Et, comme un arc-en-ciel, la laine qui se joue
Sous les doigts de la vierge aux pensera srieux,
Dcrit en frmissant un cercle radieux.
Le jeune homme rveur vint s'asseoir auprs d'elle.
Elle sourit, rougit, parut encor plus belle.
Un songe sduisant captivait ses esprits;
Par un charme inconnu son coeur se sentait pris
Comme un timide oiseau dans une troite cage.
Elle essayait pourtant de fuir la douce image.
Qui revenait toujours occuper ses pensers.
Elle avait peur encor de ces deux trangers
Dont les regards sondaient son existence intime;
Mais elle aurait cru voir s'ouvrir un large abme
Devant les rves d'or de sa flicit
S'ils eussent d partir. Et, dans sa charit,
Elle craignait, par fois, d'avoir une me ingrate
A l'amour de Ruzard. Sensible et dlicate,
Elle croyait mal faire en oubliant celui
Qui dvouait ses jours pour sauver ceux d'autrui.
Mais l'amour rarement se surveille et raisonne;
Au torrent qui l'emporte, aveugle, il s'abandonne;
Il s'anime au chagrin comme la flamme au vent:
Le coeur qui vent l'teindre avec lui meurt souvent.

Le jeune homme parlait, et son langage tendre
Dans le coeur de la vierge, alors, semblait descendre
Comme, aux jours du printemps, dans la chaude fort,
Des grands htres en fleurs les flocons de duvet.

Le dvidoir lger tournait dj moins vite;
La laine s'attachait aux doigts de la petite;
L'eau chantait sur le pole; et, sur le bahut bleu,
S'chappant du foyer, un long ruban de feu
Tremblait comme une feuille au souffle de la brise.
Et Louise coutait, palpitante, surprise,
Les discours sduisants du jeune marinier.
Assise dans un coin o donnait le mtier,
La mre tricotait d'une main vive et sre.
Le fuseau, tout--coup, suspendit son murmure;
La laine s'arrta sur le vieux dvidoir.
Louise, par moment, levait son grand oeil noir,
Balbutiait un mot qui mouvait sur sa lvre.
Elle sentait passer comme un frisson de fivre
Qui brlait sa poitrine et lui serrait le coeur;
Elle eut voulu pleurer; elle avait presque peur
Et se trouvait, hlas! faible contre elle-mme.
Elle gotait pourtant une ivresse suprme.
De ses liens de fleurs la molle volupt
Enchanait doucement sa noble volont.
Elle oubliait Franois et son amour austre;
Elle oubliait les voeux de son vieux et bon pre;
Elle sentait dj s'teindre les remords,
Et n'osait plus tenter d'inutiles efforts
Pour vaincre cet amour, touffer cette flamme
Qui faisait resplendir comme un soleil son me.
Elle croyait revivre en un monde nouveau
O tout tait plus grand, o tout tait plus beau.
Une divine voix remplissait d'harmonie,
En cette heure d'amour, son me rajeunie.

Et quand Lon pressa dans sa brlante main
Sa main blanche et petite, elle leva soudain,
Comme au sortir d'un rve, un regard plein de larmes
Sur lui. Contre l'amour, l'amour reste sans armes.
Elle n'essaya point d'chapper aux transports
Qui brisaient tout son tre et l'enivraient alors.
Longtemps l'un prs de l'autre, au milieu du silence,
Ils parlrent, tout bas, d'amour et de constance.
Et leurs coeurs s'embrasaient toujours de plus en plus;
Et tout chantait en eux les refrains des lus.
Quand le matin se lve, un rayon de lumire
Perce timidement la fort sombre et fire,
L'oiseau sort de son nid, la feuille tremble un peu,
Et la senteur du sol monte dans le ciel bleu;
Mais l'ombre de la nuit dort encor sur la mousse,
Et l'oiseau ne dit pas sa cantate si douce.
Le soleil monte encor. Ses feux purs et sereins
Font resplendir bientt la cme des grands pins.
La lueur va croissant et de vives filandres
Des bois silencieux inondent les mandres;
Un souffle harmonieux passe dans les rameaux;
L'onde s'veille et chante avec les gais oiseaux;
Le feuillage s'agite, et, sur les molles herbes,
Fait danser les rayons en scintillantes gerbes;
Puis la chaleur descend sous le dme discret,
Et les chants et les feux remplissent la fort.
Ainsi se rveilla de la jeune Louise,
Au soleil de l'amour, l'me tendre et soumise.




CHANT QUINZIME

LE BATTAGE


C'est l'hiver couronn de ses brillants festons.
Aux gouttires de bois, s'accrochent les glaons
Comme des glaives d'or ou comme des dentelles.
On n'entend plus de voix dans les nids d'hirondelles;
Et, sous le voile pais des neiges, des frimas,
Avec ses chants d'amour et ses prs de damas,
La terre, on attendant la chaleur printanire,
Dort d'un pesant sommeil. De mme, au cimetire,
Sous le couvercle lourd de leurs spulcres noirs,
Sommeillent les humains avec leurs doux espoirs,
En attendant le jour de la nouvelle vie.
De temps en temps, au loin, sur la route durcie
On entend retentir les grelots veills.
Au milieu des vallons les arbres effeuills
Ressemblent aux vaisseaux qui n'auraient plus de voiles.
Pendant qu' la maison l'on fabrique des toiles,
Au coeur de la fort la hache retentit;
Et le flau press sur l'aire rebondit.

Louise s'enivrait d'amour et d'esprance;
Jetant vers l'avenir un regard d'assurance,
Elle ne savait pas, la gnreuse enfant,
Qu'un souffle peut ternir l'or le plus clatant,
Elle ne cachait pas, comme on fait d'une faute,
L'amour pur dont son coeur brlait pour le jeune hte.
Souvent ils se voyaient, se parlaient coeur  coeur,
Et loin de tout regard indiscret ou moqueur.
Souvent, quand la maison se remplissait de monde,
D'un serrement de main l'loquence profonde
Remplaait les discours. Et souvent, en secret,
Leurs regards radieux, brlant d'un doux reflet,
Se rencontraient soudain, comme, dans les nuits sombres,
Se rencontrent, par fois, en dissipant les ombres,
Deux globes enflamms. Lozet, ds le matin,
Se rendait  sa grange o l'on battait le grain.
On n'avait pas alors ces machines puissantes
Qui dvorent, pour nous, les gerbes frmissantes;
Font pleuvoir avec bruit, dans les profonds boisseaux,
Les grains de froment d'or qui s'lve en monceaux;
Font voltiger la paille et la balles lgres;
D'un nuage de poudre enveloppent les aires,
Et couvrent de poussire, et couvrent de sueurs,
Comme d'un masque noir, la face des batteurs.
Jean Lozet souriait quand sa main un peu gourde
Dfaisait le lien d'une gerbe bien lourde.
Sur l'aire balaye, ainsi qu'un grand tapis
Il tendait en rang les susurrants pis;
Puis, arm du flau, jusques  la soire,
D'un bras infatigable il frappait sur l'aire,
Tant que de blonds pis restaient encore pleins,
Et tant que sous les coups rebondissaient les grains.

Le pilote souvent, souvent le capitaine,
Pour dissiper l'ennui d'une vie incertaine,
Et pour payer un peu cette hospitalit
Que Lozet leur donnait avec tant de bont,
Se rendaient  la grange au lever de l'aurore
Et s'armaient eux aussi de leur flau sonore.
Alors on entendait sur les pis serrs
Les instruments actifs, rapides, mesurs,
Sans cesse, tour  tour, retomber en cadence
Comme les pieds lgers d'une foule qui danse.

Sous le toit de Lozet Ruzard venait toujours;
Mais Louise avec peine coutait ses discours.
Il le devinait bien et commenait  craindre
De perdre le bonheur au moment de l'atteindre.
Il regrettait d'avoir, pour quelques pices d'or,
Sauv les deux marins d'une implacable mort.
La sombre jalousie, en attisant sa flamme,
Faisait plir son front et torturait son me.
Eu Louise il n'avait jusqu' ce temps aim
Que la dot entrevue. Et son coeur anim
Du dsir d'amasser des richesses frivoles,
N'avait pas tressailli sous les douces paroles
De la nave enfant. Et maintenant ses yeux
Regardaient, tonns, les charmes merveilleux
Qu'ils dcouvraient en elle; et, changement bizarre,
Il eut donn ses biens, lui, le sordide avare,
Pour mettre un seul baiser sur ce front noble et pur.
De la faveur du pre il tait encor sr.
Il savait bien aussi que la jeune Louise
A ses parents aims serait toujours soumise.
Tout n'tait pas perdu: Mais il fallait lutter;
Son coeur dur n'tait pas facile  rebuter;
Son me rsistait longtemps  la secousse:
Tous les moyens pervers venaient  sa rescousse.
Comme tous les mchants, vains, superstitieux,
Il croyait aux esprits, aux sorts malicieux,
Aux philtres ramasss, la nuit, dans la campagne.

Tonkourou l'indien et sa vieille compagne
Etaient au loin connus pour leur habilet
A dcouvrir d'un coeur l'indigne fausset,
A voir, dans l'avenir, les preuves, les peines
Qui s'abattront un jour sur les mes sereines.
Elle, surtout, savait mieux que le vieux Huron
Faire bouillir, la nuit, dans un sale chaudron,
Les simples vnneux et les herbes lubriques.
Elle savait par coeur des formules magiques,
Dans les cartes lisant, ses yeux vapors
Trouvaient mille secrets des autres ignors,
Amoureux ou jaloux envahissaient sa hutte,
Ruzard voulait savoir la fin de cette lutte
Qu'il allait entreprendre avec son fier rival.
Il ne paraissait pas craindre un arrt fatal.
Il vint donc de nouveau, vers le soir, dans le bouge
O se cachait la vieille  l'oeil faux, au teint rouge.
Il jeta sur la table un vaillant trente sous
Qui rendit un son clair, un son plaisant et doux
Au coeur astucieux de la vieille Simpire:
--Je vous verse, dit-il, ma bourse toute entire,
Si l'horoscope est bonne.... Eh bien! entendez-vous?
--Oh! oui, Ruzard, j'entends. Mais n'avons-nous pas nous,
Un devoir  remplir? Et nous sommes connue
Pour apprendre  chacun la vrit tout nue.
Que veux-tu consulter, les cartes ou ta main?
--Les cartes. Leur langage est je crois plus certain.
--Car ta main, en effet, est peut-tre un peu fausse.
--Si j'tais comme vous sur le bord de ma fosse
Je me ferais ermite et n'aurais pas d'amours.
--Aimes-tu quelqu'enfant sourde  tes beaux discours?
--Un rival me menace, un rival que moi-mme
J'ai sauv de la mort avec un trouble extrme.
La vieille en riant dit:--Tu pourrais en souffrir;
Le cas est bien: souvent difficile  gurir.
Alors elle battit de vieilles cartes sales,
Les coupa, sur la table, en quatre parts gales,
Les mit eu ventail, et lut, d'un oeil pervers,
Les secrets enferms dans les signes divers:
--Ton rival est  craindre et son me est adroite.
Il ne tient pas encor le bonheur qu'il convoite;
Mais il a des amis qui vont  son secours.
La jeune fille aime est  lui pour toujours,
Si tu tardes encore  le sparer d'elle.
La vierge a du chagrin. Agis et sois fidle.
Et, lui prenant la main, elle lui dit encor
Des choses qu'il paya, le sot, au poids de l'or.




CHANT SEIZIME

LE SERMENT DE RUZARD


Quand Ruzard prit, cong de la vieille lamproie,
Au milieu le la nuit, son me tait en proie
A des doutes nouveaux,  d'tranges tourments.
Il subissait dj les justes chtiments
Des esprits curieux qui veulent trop connatre;
Car la vieille coquine avait su faire natre,
Par un langage obscur, dans son coeur faux et noir,
La haine et la terreur, et, l'amour et l'espoir.
Il se rendit chez lui par le bois sans arme,
Sur le chemin de neige allant comme un fantme,
Et tchant de trouver conforme  son dsir
Un sens mystrieux qu'il n'avait pu saisir.
Il marchait  grand pas, et de sa lvre blme
Tombait,  chaque instant, un infme blasphme.
Il rveilla le feu sous la cendre endormi
Et, sur un vieux fauteuil se couchant  demi,
Il se prit  former des rves de vengeance.
Il parlait seul, disant:--Oui, j'ai trop d'indulgence
Pour cet homme sans coeur qui me vole mon bien!
Il faut que Jean Lozet le chasse comme un chien!
Il faut que je le perde! Hlas! comment m'y prendre
Pour vaincre ce rival, l'loigner ou le rendre
Odieux  Louise, odieux  Lozet?

Son oeil jetait du feu quand un heureux projet
Se prsentait soudain  son esprit morose.
Il passa, tour  tour, de l'une  l'autre chose,
Tantt en souriant, tantt avec dpit.
Il se lve par fois, par fois il s'assoupit,
Et des songes affreux tourmentent sa pense:
Il croit sentir, hlas! sa poitrine oppresse
Sous le genoux pesant de son heureux rival.
Et Louise applaudit; et le vainqueur brutal
Reoit de la beaut, pour prix de sa victoire,
Un baiser long et doux qui redouble sa gloire.
Mais parfois il triomphe, et de la douce enfant
Qui, timide et brillante  peine se dfend,
Il presse sur son coeur les adorables grces.
De ses motions son front porte les traces;
Et ses yeux alourdis restent longtemps ferms....
Quand il se rveilla, les sarments consums
Eclairaient la cloison de quelques reflets fauves,
Et le soleil luisait dans les vieux ormes chauves.

Souvent eu regardant le grand fleuve captif,
En regardant, au loin, le terrible rcif
O s'tait,  l'automne, englouti son navire,
Lon se sentait prt, dans sa peine,  maudire
Le jour o le destin vers ces bords dangereux
L'avait conduit avec ses amis malheureux.
L'avenir se montrait comme un sombre fantme.
Il avait tout perdu, travaillant, conome,
Le fruit de bien des ans de peine et de labeur;
Et pourrait il jamais rparer son malheur?

Il se livrait alors aux sombres rveries,
Evitant comme un mal les tendres causeries
Et les propos joyeux et les amusements.
Louise s'loignait en ces tristes moments:
Elle craignait toujours de se faire importune,
De ne pouvoir calmer une telle infortune.

Auger le vieux pilote tait moins soucieux:
Il tait chaque jour, ft, choy des vieux
Qui lui faisaient conter ses curieux voyages.
Au reste il ne perdait que ses uniques gages,
Dans le bateau pri n'ayant aucune part.
Il savait qu'avec peine on verrait son dpart
Quand les vaisseaux courraient de nouveau sur le fleuve;
Mais il tait sensible  la profonde preuve
Que le ciel envoyait  son jeune patron.
L'un et l'autre, depuis cinq ts environ,
Ensemble naviguaient sur la mme carne.
Une franche amiti, par une forte chane,
Les avait, depuis lors, intimement unis,
Comme un fils  son pre ou le pre  son fils.

Aprs ces longs moments de trouble et d'insomnie
Ruzard s'tait lev. Comme un mauvais gnie
Il vivait solitaire au foyer des aeux:
Jamais les rires francs, jamais les chants joyeux
Ne faisaient rsonner ses chambrettes obscures.
Sur les cloisons de pin quelques enluminures
Du grand Napolon racontaient les combats.
On n'entendait jamais que le ronron des chats
Dormant pelotonns chaudement sous le pole,
Ou des grillons peureux la voix plaintive et grle.
Il sortit aussitt, monta sur le fenil,
Prit dans ses bras nerveux une botte de mil
Pour son cheval aim qui piaffait dans la crche.
De retour, pour mouiller un peu sa gorge sche,
Il se versa du rum dans un verre profond.
--A mon succs! dit-il, en vidant jusqu'au fond
Le vase enivrant.--Bien!  mon tour, une goutte!
Et ton succs, mon cher, ne fera plus de doute,
S'cria le huron, arrivant jovial.
--Quel infernal projet te rend si matinal?
Pourquoi viens-tu me voir? et quel dmon t'inspire?
Reprit Franois Ruzard on clatant de rire.
--La vieille m'a cont tes pnibles soucis:
Il nous faudrait avoir des coeurs bien endurcis
Pour ne pas s'alarmer du danger qui menace
Notre meilleur ami. L'Indien est tenace:
Il ne retire pas sa parole ou sa foi;
Et tu sais que je veux partager avec toi
Et ta mauvaise chance et ta bonne fortune.
Ainsi je me suis dit: c'est une heure opportune;
Allons  son secours et sauvons-le, pardieu!
Mais verse donc encor de ta bonne eau de feu:
Bon! cela nous rchauffe en dliant la langue.
Je ne veux pas te faire une longue harangue:
En deux mots c'est ceci: Forons le vieux Lozet,--
La chose est bien facile, et dans notre filet
Il tombera c'est sr--forons Lozet, te dis-je,
A chasser les marins de chez lui.--Quel prodige
Ferons-nous, mon ami, dit Ruzard vivement,
Pour forcer ce vieillard  chasser promptement
Ses htes malheureux bien loin de sa demeure?
--Mais ne comprends-tu pas qu'ils feront, tout--l'heure,
Une impure maison de ce chaste foyer?
Il faut mentir beaucoup; il faut s'apitoyer
Sur cet aveuglement d'un homme tant honnte....
--Je pensais  cela: toute la nuit ma tte
A travaill cherchant un moyen sr et prompt
D'loigner mon rival ou de lui faire affront.
--Ecoute bien, Franois, je te dirai quoi faire:
Mais je veux un bon prix pour conduire l'affaire:
A toi la fille,  moi la moiti, franchement,
Des biens du vieux Lozet.--Soit! j'en fais le serment.




CHANT DIX-SEPTIME

LA CALOMNIE


Comme un vorace oiseau dont les griffes sanglantes
Dchirent des brebis les chaires pantelantes;
Comme un torrent fougueux bondissant de son lit
Arrache, entrane, et brise, avec un affreux bruit,
Les arbres et les fleurs, les maisons et les haies;
Et comme une vipre infuse dans les plaies
Que fait sa dent cruelle un terrible venin;
Ainsi la calomnie ouvre sur nous, soudain,
Une aile frmissante, une implacable serre;
Sa voix a des chos comme un coup de tonnerre;
Elle dchire, mord et rduit en lambeaux
Les plus belles vertus et les noms les plus beaux.
Rien n'est tenu secret; et les sombres nouvelles
Volent de toutes parts sur de rapides ailes.
Dans nos cantons nouveaux, nos paroisses, nos bourgs,
O chacun connat bien les gens des alentours,
O tous semblent former une infime famille,
La langue du mchant  son aise distille
Son venin redoutable; et l'humble charit
Dfend  peine, hlas! la sainte vrit!
Dj chacun savait de quelle ardente flamme
Le jeune naufrag sentait brler son me;
Chacun savait aussi de quel heureux retour
Etait enfin pay ce virginal amour.

Bien des femmes jugeaient Louise tmraire
Et la blmaient tout haut de ce qu'elle osait plaire
A ce jeune tranger.--L'aimera-t-il longtemps?
Disaient-elles alors. Quand viendra le printemps,
Il ira parcourir de lointaines contres
O de pauvres enfants dj se sont montres
Trop sensibles, peut-tre,  ses tendres discours.
Les jours de volupt pourraient bien tre courts,
C'est notre ide  nous, pour la crdule fille.
C'est dommage, pourtant, car elle est bien gentille.
Les meilleures, parfois, s'entretenaient ainsi;
D'autres prenaient souvent un ton moins radouci.

Franois et le huron avaient bien fait leur oeuvre:
Ils pouvaient s'applaudir de leur noire manoeuvre.
Une rumeur, un bruit se rpandait surtout,
Venant d'en haut, d'en bas, volant, glissant partout,
Sombre comme un oiseau qui vit dans les tnbres,
Vague comme ces flots et ces spectres funbres
Que nos yeux fatigus voient danser dans la nuit.
Et l'on se rptait,  l'oreille, ce bruit
Qui faisait tressaillir et qu'on jurait de taire.
Le premier qui le dit sut en faire un mystre;
Nul ne le connaissait: il ne se trouvait pas.
Et le secret maudit qu'on s'tait dit tout bas
Etait bien plus connu, plus choy, plus immonde
Que si le son du cor l'eut fait connatre au monde.

--Le foyer de Lozet sera dshonor,--
Disaient les gens mauvais d'un air tout plor,
En se rjouissant dans leur me hypocrite:--
Cela ne surprend point: la chose tait crite.
Et le vieux gmira de son aveuglement;
Mais il sera trop tard. Si le gars seulement
Veut bien ne pas laisser cette enfant qu'il affronte
Seule au milieu de nous avec sa triste honte.

Parmi les plus ardents  dchirer l'honneur,
A noircir les vertus,  saper le bonheur
Du noble capitaine et de l'humble Louise,
Etait la Dverique, une grosse payse.
Pourtant on la voyait  l'glise souvent,
Tout auprs du balustre,  genoux en avant.

Comment donc expliquer sa coupable conduite?
Comment se faisait-il qu'elle volait de suite,
En sortant du saint temple, au seuil de ses voisins
Pour de la calomnie pandre les venins?
Le Dieu de charit seul se fera son juge.
Il sourit au pcheur quand il cherche un refuge
Entre ses bras divins; mais il est sans piti
Pour qui met sur sa haine un voile d'amiti.

La Dverique, un jour, prenant un air austre,
Alla frapper au seuil de l'humble presbytre.
Elle fit au cur le rcit long et clair
De toutes les rumeurs qui circulaient dans l'air.
Le cur fut saisi d'une profonde angoisse:
Le scandale jamais dans sa bonne paroisse
N'aurait t si grand. Au pied des saints autels
Il pancha son me et, ses chagrins mortels.

Dj plus d'une fois des langues indiscrtes
Avaient dit  Lozet que les amours secrtes
De sa fille imprudente et d'un aventurier
Qui ne voudrait jamais, bien sr, se marier,
Apporterait le trouble en sa maison paisible;
Et le vieillard, toujours, s'tait montr sensible
Aux avertissements de ses prudents amis.
Profondment pieux, fidlement soumis
Aux conseils comme aux lois de la divine Eglise,
Il avait en horreur l'homme qui scandalise
Ou par lche faiblesse ou par perversit.
Il tremblait d'en venir  la ncessit
De refuser asile  son jeune et brave hte.
Plutt que de charger son me d'une faute,
Pourtant, il le fera, si ses yeux vigilants
Ne peuvent surveiller assez les jeunes gens.
La mre, plus sensible au bonheur de sa fille,
Voyait sans se troubler l'hte de le famille
Rechercher l'amiti de la charmante enfant.
Elle ne trouvait rien de ce que Dieu dfend
Dans ces tendres rapports entre deux jeunes mes.
Elle souriait mme  ces fidles il flammes
Qui prenaient chaque jour plus d'clat et d'ardeur;
Et quand Lozet lui dit, un soir, avec candeur,
Qu'il faudrait sparer,  cause du scandale
Que dj, par malheur, la paroisse signale,
Les jeunes amoureux, elle se moqua bien.
De ce monde qui parle et, ne sait jamais rien.

Lozet ne voulait pas traiter avec rudesse
Cette nave enfant dont la vive tendresse
L'avait tant consol dans ses longues douleurs.
Souvent il se cachait pour rpandre des pleurs.
Il demandait au jour de fuir avec vitesse
Et d'emporter enfin sa mortelle tristesse.
Il tchait de chasser tous ces pensers amers
Qui s'agitaient en lui comme les flots des mers.
Du vaisseau de Lon il regrettait la perte,
Et l'hospitalit d'un si bon coeur offerte
Aux deux navigateurs. Il ne parlait que peu;
Passait des soirs entiers seul au coin de son feu,
Fumant toujours sa pipe et remuant les cendres.

Il suivait du regard les orbes, les mandres
Que formait la fume en montant au plafond.
 S'enveloppant ainsi d'un nuage profond,
Avec son front pensif et comme inexorable,
Il semblait Jupiter le grand dieu de la fable.

Plus d'une fois Louise avait vu du vieillard
Le regard s'assombrir, comme sous le brouillard
S'assombrit du coteau la riante verdure.
Elle avait remarqu sur sa noble figure
Un souffle de tristesse, une trange pleur.
Sou esprit inquiet redoutait un malheur:
Un pressentiment vague agitait sa pense.
L'me de son vieux pre tait-elle offense
De cet amour nouveau qu'elle redoutait tant?
L'tait-elle, surtout, de ce refus constant
Que la vierge chrie opposait aux demandes
Du fidle Ruzard? Ses peines taient grandes;
Son instinct toujours sr ne la dcevait pas!
Un fatigant ennui s'attachait  ses pas;
 Dans une voie obscure elle tait engage;
Entre deux sentiments dsormais partage,
Elle tait indcise. Elle avait des remords
Quand, vers l'un de ces deux sentiments purs et forts,
Elle inclinait enfin son me virginale.
Et l'amour de Lon et l'amour filiale
Etaient les deux amours qui partageaient son coeur.

Ruzard tait content: il se sentait vainqueur,
Car Lozet, de nouveau, lui faisait bien comprendre
Qu'il voulait le nommer bientt du nom de gendre.
Il savait le succs de son projet damn:
Et pourtant tout encor n'tait pas termin.
Il souriait d'avance en songeant  la peine
Qui remplirait un jour l'me du capitaine;
En songeant qu'il serait, aux yeux de tous, affreux
Comme la bte fauve on le sale lpreux.




CHANT DIX-HUITIME

LE SERVICE FUNBRE


Nul ne doit l'ignorer, la, charit chrtienne
De l'me de nos morts veut que l'on se souvienne.
Elle invite  prier sur les sombres tombeaux;
A brler des encens;  porter des flambeaux
Qui sont l'emblme saint de la vie ternelle;
A cultiver toujours cette amour fraternelle
Qui nous tenait unis  ceux qui ne sont plus:
Et nous mlons nos voix  celles des lus,
Nous pauvres plerins de ce malheureux monde,
Pour bnir du Seigneur la sagesse profonde,
Pour chanter, dans l'exil, les louanges de Dieu;
Et nous prions ensemble en regardant ce lieu
De douleur et d'espoir ou le Seigneur Auguste
Purifie  jamais, par le feu, l'me juste.

Or le jeune marin n'avait pas oubli
Les rapports qui l'avaient pendant longtemps li
A ses deux matelots pris dans la rivire.
Il avait, chaque jour, uni, dans sa prire,
En les recommandant au Dieu plein de bont,
Leurs deux modestes noms. Mais de sa pit
Il voulait leur donner un plus liant tmoignage:
Il voulait leur offrir un plus touchant hommage.

Un matin le clocher jeta de longs sanglots:
Les trois cloches d'airain pleuraient comme des flots
Que rejettent les vents sur la plage sonore,
Puis elle se taisaient, pour commencer encore.
Et les autels dors taient tendus de noir;
Et les parfums montaient du brillant encensoir.
Les cierges allums, pareils  des opales,
Sur les voiles de deuil jetaient leurs flammes ples:
Les clercs psalmodiaient en regardant la croix;
L'orgue sombre, levant ses merveilleuses voix,
Faisait d'une harmonie trange et douloureuse
Trembler la vote sainte. Et la foule pieuse
Priait agenouille avec les deux marins
Qui semblaient abattus par de nouveaux chagrins.
L'Eglise clbrait un solennel service:
Elle offrait pour leurs morts le divin sacrifice.

Le cur ne pouvait bannir de ses esprits,
Sans trouble ou sans remords, ce qu'il avait appris
Des rapports de Louise avec le capitaine;
Il ne pouvait vouloir qu' sa perte certaine
Courut une me pure, un coeur bon et naf.
Aux besoins de son peuple il tait attentif.
De son humble troupeau, pasteur tendre et fidle,
Il loignait le mal avec un divin zle.
Sous le chaume ou louait sa douce charit;
On recueillait partout, avec avidit,
Les paroles de paix; qui tombaient de sa bouche.
Il savait captiver l'esprit le plus farouche
Et s'attacher les coeurs par son amnit.
Il ne se servait pas de son autorit
Pour faire triompher une foi politique.
Son peuple n'avait pas, dans son bon sens rustique,
La sotte vanit qui s'pand eu tout lieu
De se croire assez fort pour se passer de Dieu.

Quand des cloches d'airain les longs sanglots finirent;
Quand les cierges bnis tour  tour s'teignirent,
Comme les astres d'or au bord du firmament,
La foule des chrtiens s'loigna lentement,
Flchissant le genou devant l'eucharistie.
Le prtre vit Lozet, et dans la sacristie
Le faisant appeler, lui parla longuement,
Tantt avec douceur, tantt svrement,
De la tendre amiti qui dorait l'existence,
Mais aussi menaait la suave innocence
De la jeune Louise. Et le pre Lozet
Ecoutait, les yeux bas, respectueux, muet,
Les conseils importants du vnrable prtre.
Il lui dit  la fin:--Je ne puis mconnatre
Les soins sacrs que j'ai ds longtemps esprs.
Je ferai dsormais ce que vous dsirez.

Les deux jeunes amis voyaient-ils la tempte
Qui grondait sourdement au-dessus de leur tte?
Savaient-ils les rumeurs, savaient-ils les propos
Que des langues d'enfer jetaient  tous chos?
Pendant qu'ils se parlaient le souris sur les lvres,
Savaient-ils que Ruzard, brlant d'impures fivres,
Tramait dans le fume, au milieu de la nuit,
Avec son compagnon, dans un sale rduit,
Leur perte et leur malheur? Comme, dans un mirage,
A nos yeux tonns, apparat un rivage
Avec ses prs en fleurs, ses dmes de rameaux,
Ses rivires d'argent et ses calmes hameaux;
Ainsi, dans leur espoir, leurs mes enivres
Voyaient de l'avenir les volupts sacres.
Ils restaient, quelque fois longtemps silencieux,
Regardant suspendue  la vote des cieux,
Comme une lampe d'or, la lune tincelante;
Ou regardant passer sur la neige clatante,
Comme un penser amer dans un esprit souffrant,
L'ombre d'un noir nuage emport par le vent.
Elle disait parfois combien son noble pre
Avait de haut respect et, d'amiti sincre,
Pour un jeune habitant, qui se nommait Ruzard;
Et comme elle avait peur d'irriter le vieillard
En dtruisant, un jour, sa suave esprance
Par cet loignement et cette indiffrence
Qu'elle prouvait toujours pour l'amoureux garon.
Et quelque fois, alors, un trange soupon
Traversait comme un dard l'me du capitaine.
--Oh! l'amour, disait-il, est comme une fontaine
Qui coule en murmurant dans les prs de velours.
Si pour la retenir vous obstruez son cours,
Elle monte, elle monte, et bientt elle inonde,
Elle emporte la digue; ou, dtournant son onde,
Elle glisse, s'empresse et s'en va serpentant,
Par un nouveau chemin, au fleuve qui l'attend.
La vierge rpondait: O Lon, je vous aime!
Et baissait ses grands yeux d'une douceur extrme.
A l'instant il sentait ses craintes s'apaiser,
Et sur un front brlant dposait un baiser.




CHANT DIX-NEUVIME

LA GRAND DEMANDE


--Qu'attends-tu, mon ami? dit la vieille Simpire
A Ruzard qui passait, un jour,  la lisire
Du grand bois des Hurons, avec un lourd traneau
Charg de bois d'rable et de lger bouleau;
Qu'attends-tu, mon ami, dit l'impure truande,
Pour aller chez Lozet faire la grand' demande?
Attends-tu que lui-mme il s'en vienne t'offrir
Ce trsor que chacun s'efforce  conqurir?
Il faut tenir l'oiseau qui chante dans la cage:
Si tu le laisses fuir il deviendra sauvage.
' Tonkourou, tu le sais, erre de tout ct;
Il m'a dit que dj l'on est fort excit,
Et que l'on veut chasser, pour sa honteuse faute,
Mme avant le printemps, de Lozet le jeune hte,
En avant, mon Franois! de la clrit!
Car plus tard l'on saurait l'exacte vrit,
--J'y vais, mre, j'y vais! Que votre art me protge!
Voici que le vent souffle et que tombe la neige;
Les chemins sont mauvais; on ne peut charroyer:
Je trouverai Lozet sans doute  son foyer.
Mais conjurez l'enfer, s'il le faut, et qu'il dise
Si je vais russir dans ma grande entreprise.
--Dj je te l'ai dit, va, tu russiras,
Je vois Lozet, te dis-je, il te presse en ses bras!
Et la vierge, bientt, oui la vierge elle-mme
Marchera vers l'autel o le Dieu qu'on blasphme....
Ici la vieille femme eut un geste d'horreur:
Ses yeux semblaient lancer des flammes de fureur.
--Va, dit-elle, va vite! et maudit soit cet ange
Qui combat contre nous et nous tient dans la fange
O nous avons couch notre ennemi mortel!
Vocifrant ces mots, elle jetait au ciel
Un regard de dfi; puis comme une vaine ombre
Elle alla s'enfonant sous la ramure sombre.

Derrire son traneau Ruzard marchait pensif.
Le cheval,  pas lents, longeait le grand massif
D'ormes majestueux qui de la Vieille-Eglise
Ombragent les coteaux comme la plage grise,
Puis il vint s'arrter en face du hangard.
Franois sur le ciel noir promena son regard
Cherchant  deviner si la neige serre
Allait tomber ainsi jusques  la soire.
Un instant il parut inquiet, indcis.
Sur son front, comme pour en chasser les soucis,
Deux ou trois fois alors passa sa main grossire;
Mais il se ressouvint de la vieille sorcire
Et ne balana plus. Des deux timons pais
Il fit rapidement glisser les porte-traits;
Il ta le collier, le harnais et la bride,
Etrilla le cheval  la crinire humide,
Le couvrit de nouveau d'un harnais argent
Qu'il avait depuis peu dans la ville achet;
Puis sortant de l'abri sa carriole verte,
La plus riche qu'Hamel fit de sa main experte,
Il mit dans les timons le cheval orgueilleux.
Alors il revtit ses habits les plus neufs,
But un verre brlant pour vaincre la froidure,
Et partit au galop dans sa chaude voiture.
A travers le chassis Madelaine Bibaud
Le vit, malgr le temps, s'en aller tout faraud.
Elle souponna vite une raison suprme,
Et tout en tricotant se dit en elle-mme:
On entendra, c'est sr, dimanche, un ban nouveau.
Mais aussitt un doute obsda son cerveau:
Qui va-t-il pouser? Est-ce Adle ou Louise?
Adle Baptiston cette grosse payse
A la gorge arrondie, au teint frais,  l'oeil vif,
Qui ne nous ferait pas de son amour naf
Un mystre ternel; Louise, l'orpheline
A qui Lozet, un jour, donnera j'imagine,
Sa terre du grand orme et celle des Hurons.
C'est l'une ou l'autre enfin: bientt nous le saurons.
Tout en monologuant agissait Madelaine.
Elle s'enveloppa d'un vieux chle de laine,
De ses rouges souliers rattacha les cordons,
Mit du bois dans le pole ou mouraient les charbons,
Et s'en alla conter, dans tout le voisinage,
Que Ruzard tait prs de se mettre en mnage.

Franois vint arrter son cheval cumant
Sur le seuil de Lozet. Il entra. Vivement
Jean Lozet lui tendit une main bienveillante.
Assise  son rouet, Louise, travaillante,
Tournait fivreusement le rapide fuseau,
Et par instant, tremblait comme un timide oiseau
Qui voit de l'pervier s'ouvrir la serre aigu.
Ruzard d'un air galant s'avance et la salue,
Lui parle du bonheur qu'il prouve  la voir,
Et de son long amour et de son noble espoir.
Rougissante et muette, elle incline la tte
Sur son rouet plaintif qui frmit et s'arrte.
Franois veut deviner une sainte pudeur
Dans ces signes nouveaux de peine et de froideur.
Lozet avait conduit le cheval  la grange.
En rentrant de Louise il vit le trouble trange;
Il en augura bien. Alors avec Ruzard
Dans la pice voisine il passa sans retard.




CHANT VINGTIME

LA PARTIE DE QUATRE-SEPT


Ce jour-l le vent d'est faisait craquer les branches,
Et la neige roulait sur les campagnes blanches
Ses pais tourbillons. Pour mieux passer le temps,
Chez le pre Lozet plusieurs vieux habitants
Etaient venus fumer et faire une partie.
Les chevaux reposaient dans leur chaude curie,
Hennissant de plaisir  la senteur du foin.
Ces temptes d'hiver dvastent tout au loin:
La neige monte haut; les chemins disparaissent;
Les balises de cdre en gmissant s'affaissent
Comme des btiments dans les flots engloutis,
Et ne dsignent plus aux voyageurs blottis
Sous les peaux de bison, au fonds des carrioles,
La route, hlas! perdue. Et dans les neiges molles
Les chevaux aveugls plongent de plus en plus.
Aux cris du guide, alors, des hommes accourus
Ouvrent un long sillon avec d'actives pelles
Et rendent l'attelage  des routes nouvelles.

Les vieux amis venus sous le toit de Lozet
Etaient Franois Boivert, Bibaud, Vidal, Beaudet
Et Laz Blanger, vaillant nonagnaire
Qui tous les jours encor dcoupait, d'ordinaire,
Dans le frne pliant, sa paire de sabots.
Une gat charmante et, souvent, de bons mots
Drident les fronts nus de leur verte vieillesse.
Ils voquent d'abord la lointaine jeunesse,
Et comparent leur temps  celui d'aujourd'hui
Qu'ils trouvent moins joyeux et souvent plein d'ennui.
Le prsent nous fatigue et le jour qui s'envole
Revt, en s'loignant, une vive aurole.

Pour eux le quatre-sept tait le roi des jeux.
Ils se liguent bientt, luttent deux contre deux,
Observent froidement chaque carte joue,
Et tentent mainte ruse aussitt djoue.
Ou, sur la dfensive, ils ne relvent point,
A moins que sur la table ils ne comptent un point.
La lutte quelquefois demeurait incertaine.
Tout  coup, cependant, une affreuse _vilaine_
Se trouve entre les mains de deux joueurs battus.
Ils se lvent alors et s'en vont, tout confus,
Parmi les quolibets et les plaisanteries,
S'imputant l'un  l'autre erreurs et gaucheries.

Au mme instant entra le vieux pilote Auger.
--Allez donc, lui dit-on, allez interroger
Ces deux pauvres joueurs aux moroses figures,
Qui mditent, l-bas, demandant aux augures
S'ils auront plus de chance avec nous d'autres fois;
Ils vous diront comment, par des coups maladroits,
Ils en sont arrivs  se couvrir de honte.
--J'ai piti du malheur: mais au pole de fonte
Laissez-moi rchauffer mes doigts quelques instants,
Dit l'aimable pilote; il fait un rude temps.
--Lozet, tu vas venir me donner ma revanche:
Je t'en veux, tu le sais; tu m'as battu dimanche.
Et j'ai fait un capot. Mais je n'avais rien, quoi!...
Je suis fort aujourd'hui. Bon! _l'estque_ est  moi!
Dit le pre Bibaud, d'une voix leve,
En ramenant  lui la dernire leve.
--Lozet?--reprit Boisvert d'un ton un peu moqueur,--
Il est en tte  tte, amis, avec son coeur.
Je m'explique. Il reoit Ruzard son futur gendre.
Ils disent des secrets qu'on ne doit pas entendre.
--Tiens! reprirent plusieurs, Franois est bien prudent:
On ne sait ce qu'on perd, parfois, en attendant.
Au mme instant Lozet sortit d'une autre chambre,
Et Ruzard le suivait. Un cheval qui se cambre
N'a pas dans son oeil vif plus d'orgueil et de feux.
S'approchant de la table ils s'assirent tous deux.

--Pre Auger, faites-nous, afin de nous distraire,
Nous deux  qui le sort des cartes fut contraire,
Faites-nous le rcit commenc l'autre soir,
Et qu'il fallut suspendre afin de courir voir
Le vieil ami Sivrac tu par quelque lche.
--Ah! vous me demandez une assez rude tche,
Rpondit le pilote aux deux joueurs vaincus;
Je veux bien cependant, mais soyez convaincus
Que je reviens toujours avec quelque tristesse
Sur ces jours d'autre fois, ces jours de ma jeunesse.
Je vous racontais donc que j'avais une enfant
Que ma femme,  mon Dieu! me donnait en mourant.
Je ne l'ai jamais vue; et mme, hlas! j'ignore
O s'coulent ses jours, si toutefois encore
Elle vit. Les joueurs, alors, distraits un peu,
Pour couter Auger suspendirent leur jeu.
Puis il continua.--Dans mon premier voyage,
J'avais, non loin d'ici, connu dans un village,
Une fille charmante  laquelle je plus.
Les marins n'aiment pas les retards superflus:
Il faut qu'il sachent bien profiter de la brise.
Nous fmes maris, un matin,  l'glise,
Grce au calme profond qui tenait le bateau
Depuis plus de huit jours comme enchan sur l'eau;
Et puis je m'loignai de cette rive chre,
Laissant ma jeune pouse avec sa vieille mre
Qui ne pouvait, vraiment! s'en sparer dj.
Au port de Montral, de suite, l'on chargea
De froment et de bois pour les Grandes Antilles.
Le vent tait bon: en fermant les coutilles
On dut appareiller. A peine ai-je pu voir,
Jetant l'ancre un moment,  l'approche du soir,
Vis--vis la demeure o je l'avais laisse,
A peine-ai-je pu voir, l'me tout oppresse,
Mon pouse chrie. Il me fallut partir.
Elle voulut me suivre. Elle fit retentir
De ses cris de douleur le rivage et la lame.
Bien longtemps,  mon Dieu! je la tins sur mon me!
Je vis longtemps voler son blanc mouchoir au vent!
Mais, petit  petit, avec le flot mouvant
Tout parut se confondre; et le vaisseau rapide
Vogua vers le beau ciel de la zone torride.
Je soupirai, bientt, aprs notre retour:
Il me tardait de voir l'objet de mon amour.
Le navire ne put se rendre dans la rade;
L'hiver nous prit aux Bic. Je dbarquai malade
Et m'en vins  l'Islet mon village natal.
Mes parents, redoutant quelque revers fatal,
Mandrent,  la fin, ma femme de descendre.
Elle se mit en route; elle ne put se rendre.
La peine et le plaisir, la douleur et l'espoir
L'ont, comme je l'ai dit, tue, hlas! un soir....
Quand j'ai su mon malheur la terre tait fleurie,
L'esprance chantait dans mon me attendrie.
J'aurais voulu mourir. Oh! quel terrible coup!...
On ne saurait, bien sr, en supporter beaucoup
Sans voir sa pauvre tte atteinte de folie.
On me dit que j'avais une fille jolie.
Je craignais de la perdre, et je tremblais d'effroi:
Je voulus la chercher, la garder prs de moi,
La conduire partout, sous tous les cieux du monde.
Autant que ma douleur ma joie tait profonde.
On eut peur de l'amour d'un pre infortun.
Par mes pleurs on tait peut-tre importun:
Je dus partir encor pour des rives lointaines.
Depuis plus de vingt ans des courses incertaines,
Des accidents divers, des plans audacieux
M'ont toujours tenu loin du pays des aeux.
Trouverai-je jamais cette enfant inconnue,
Ou devrai-je mourir avant de l'avoir vue?...
Et cependant j'ai peur quand je pars  songer
Qu'elle ne peut en moi voir qu'un pauvre tranger.
Auger parlait ainsi, puis des larmes amres
Comme des diamants luisaient sous ses paupires.
Et tous les vieux amis, s'interrogeant des yeux,
Voulaient douter encor du rcit merveilleux.
Lozet semblait frapp d'un funeste prsage;
Une affreuse pleur recouvrait son visage,
Sa femme toute mue oubliait le mtier,
Et s'essuyait les yeux avec son tablier.
Louise, par moment, tressaillait sur sa chaise,
Plissait, rougissait, semblait mal  son aise.
Ruzard, d'un oeil avide interrogeait chacun;
Il trouvait ce rcit et long et importun.
Un silence profond enveloppait la salle;
Puis au dehors, toujours mugissait la rafale.
Le pilote vit bien toute l'attention
Donne  son rcit, l'trange motion
Qui de chacun alors faisait palpiter l'me.
--Quel tait, mon ami, le nom de votre femme?
Dit le pre Lozet d'une tremblante voix.
--Mon pouse avait nom Philomne Lacroix.
Un long cri fit trembler la paisible demeure:
--Oh! c'est elle! oui c'est elle!  mon Dieu! que je meure!
S'il doit, pre cruel, me la ravir demain!
Et la mre Lozet serrait contre son sein
Louise son enfant qui, chancelante et ple,
Faiblement murmurait ainsi que dans un rle:
O mon pre! mon pre! Auger tout stupfait
Regardait se disant: qu'est-ce donc que l'on fait?

Lozet lui prit le bras et lui montrant Louise:
--Votre enfant, la voici! Faut-il qu'on vous le dise?
--Ma fille!... c'est ma fille? Oh! ne me trompez pas!
Et, reprenant soudain, il l'treint dans ses bras,
La couvre de baisers et l'inonde de larmes:
--Elle a bien de sa mre, en effet, les doux charmes!
Dit-il en contemplant son front candide et pur.
Oh! mon enfant je t'aime! et pourtant je suis sr
Que tu ne peux m'aimer comme je le demande!
Vous me faites du bien; ah! que Dieu vous le rende,
Pre Lozet! Tenez! je m'en rappelle enfin,
Sa mre tait ainsi: mme regard divin,
Mme sourire triste et mme chevelure!...
En voyant prs de moi cette enfant, je le jure,
Je pensais quelque fois  mon ange perdu:
Mais pouvais-je esprer qu'il me serait rendu?
Ainsi le vieux pilote exhale son dlire.
Et tout le monde pleure. Aucun ne pourrait dire
Ce qui se passe alors dans les coeurs perdus.
C'tait comme un long rve o passent confondus
Les rires et les pleurs, les plaisirs et les peines.

Louise tait muette, et ses lvres sereines
S'entr'ouvraient doucement, comme un bouton de fleur,
Pour laisser s'envoler les soupirs de son coeur.
Ses beaux bras entourant le cou de son vieux pre,
Semblaient une guirlande autour d'un chne austre;
Ses yeux fixes brillaient d'un clat inou,
Son front, comme un beau jour, s'tait panoui:
Elle paraissait voir, dans une douce extase,
Ce monde merveilleux, ce monde saint qu'embrase
Un amour ternel. Et dans sa vision
Elle voyait, peut-tre, au milieu d'un rayon,
Sa mre, jeune encore et comme elle sensible,
Lui sourire. Lozet, en cet instant pnible,
Avait peur de voir fuir l'ange de son foyer.
--Sous le fardeau des ans je commence  ployer,--
Dit-il au vieux pilote,--Auger, je vous en prie
N'allez pas m'enlever cette fille chrie.
Ma vieille femme et moi nous mourrions de douleur.
--Je ne suis pas un tigre, encor moins un voleur,--
Lui rpondit Auger; vous garderez ma fille:
Plus qu'avec moi chez vous elle est dans sa famille.
Je viendrai seulement sur son front virginal
Dposer un baiser, quand au pays natal
On pourra jeter l'ancre aprs de longs voyages.
Ces paroles de paix chassrent les nuages
Qui ternissaient le front du bon cultivateur.

Ruzard jette sur tous un regard scrutateur.
Il suppose, d'abord, que ce n'est qu'une ruse
Et que le fin pilote, en badinant, abuse
De la crdulit de l'honnte Lozet:
Mais bientt il a peur pour son brillant projet,
Car la vrit perce et dj se confirme.
Et ce pre inconnu qui tout--coup s'affirme
Est l'ami de Lon: il va le protger.
Cependant, aussitt, les derniers mots d'Auger
Rendent  son amour le calme et l'esprance,
Le jeune capitaine en proie  la souffrance
Errait sur les coteaux malgr le froid, le vent.
Perdu dans la tempte il s'en allait bravant
Ces tourbillons de neige et cette grle dure
Qui sur lui s'abattaient, lui fouettant la figure,
Il aimait les combats contre les lments,
Aux tourments des forts comparait ses tourments.
Il se trouvait alors, dans son humble stature,
Plus fort que l'ouragan, plus fort que la nature.
Quand, pendant plus d'une heure, il eut ainsi march
Par des chemins dserts, seul et le front pench,
Avec ses souliers mous et ses raquettes peintes
Dont le vent effaait aussitt les empreintes,
Il revint au foyer o l'attendaient toujours
Un bienveillant accueil et de chastes amours.
Il se dit on entrant:--Est-ce que l'on complote?
Comme on a l'air troubl!... Mais soudain le pilote,
En riant, en pleurant, se jeta dans ses bras:
--O mon ami, dit-il, jamais tu le croiras!
J'ai trouv mon enfant! oui j'ai trouv ma fille!...
Oh! la bont de Dieu pour moi vivement brille!
La vois-tu? c'est Louise!... Approche mon enfant.
Et vers la jeune fille il conduit, triomphant,
Le brave capitaine mu de ces mystres.
Un long clair d'amour s'lana des paupires
De la vierge sensible et du vaillant marin.
Ils restrent muets. Ils s'efforaient en vain
Dans leur trouble nouveau de trouver des paroles:
Comme un souffle embaum sur de ples corolles
Un mot divin venait sur leur bouche mourir.

Le vieux Blanger dit:--Qui donc peut dcouvrir
Les desseins du Seigneur et sa misricorde?
On croit qu'il nous chtie alors qu'il nous accorde
Une grce suprme, un immense bienfait.
Vous ne pensiez pas, quand votre navire a fait,
Sur nos vastes cueils, un si triste naufrage,
Que ce malheur profond pouvait tre le gage
D'une faveur si grande? En entendant ces mots
L'pouse de Lozet jeta de longs sanglots!
Elle eut un souvenir qui lui transpera l'me,
Comme aurait fait un glaive  la mordante lame.
On l'entendit gmir, disant dans son moi:
--Qui donc me le rendra mon tendre fils  moi!




CHANT VINGT-UNIME

VOLONT PATERNELLE


La nuit se retirait devant la vive aurore;
Le jour allait venir quand Louise put clore
Sa brlante paupire en son lit de duvet.
Elle vit s'incliner, sur son humble chevet,
Un ange au front empreint d'une souffrance amre:
Et cet ange, il semblait, tait sa jeune mre.
Elle voulait alors tendre pour l'embrasser
Ses deux bras qu'un lien semblait embarrasser,
Et toujours ses beaux bras demeuraient immobiles.
Et toujours l'ange saint de ses grands yeux tranquilles,
De ses grands yeux souffrants la regardait dormir.
Elle voulait parler, elle voulait gmir;
Mais comme un jeune oiseau qui vainement essaie
D'ouvrir une aile faible au dessus de la haie,
Elle agitait sa lvre et jetait de vains mots
Sans cesse entrecoups de soupirs, de sanglots.
Elle crut toutefois, elle crut bien entendre
L'Ange qui lui disait d'une voix ferme et tendre:
--A ton pre obis en ce qu'il veut de toi;
La volont d'un pre est une sainte loi.
Mais lequel, de celui qui m'a donn la vie,
Ou de l'autre aussi bon qui pour moi sacrifie
Depuis plus de vingt ans ses jours, sa libert,
Lequel doit sur mon coeur avoir autorit?
Aurait-elle voulu demander  son ange.
Mais un charme nouveau, mais une force trange
Liait toujours sa langue ainsi que sur le pr
La hart de coudre lie une gerbe de bl.

Quand elle s'veilla son visage tait ple,
Sa poitrine exhalait comme un pnible rle.
Elle vint en pleurant se jeter  genoux
A l'endroit ou cet ange au regard triste et doux
S'tait tenu. Devant une image toile
Reprsentant debout Marie Immacule
Elle pria longtemps. Le soleil radieux
Comme un rubis immense ornait le front des cieux
Et faisait resplendir la fentre irise.

Sur la neige des clos la lumire brise
Semblait des diamants rpandus  foison,
Le mtier reposait tout prs de la cloison.
Louise ayant pri seule dans sa chambrette,
Vint se mettre  l'ouvrage Elle prit, la navette:
Avec un lger bruit, de ses doigts entendus,
Entre les brins de laine artistement tondus,
Elle la fit courir. Ainsi dans les nuages
Parat courir la lune  la fin des orages;
Ainsi l'on voit glisser  travers les rameaux
Avec un bruit pareil, l'aile des gais oiseaux.

Sous le toit de Lozet, cette nuit-l, personne
Ne gota le repos qu'un sommeil calme donne.
Le pilote, ravi dans la flicit,
Sentait ses yeux s'emplir d'une trange clart
Et des jours d'autrefois retrouvait les ivresses.
La mre Jean Lozet avait plus de tendresses
Pour cette aimable enfant qu'un singulier hazard
Allait peut-tre, hlas! lui ravir tt ou tard.
Le jeune capitaine en cette circonstance
Trouvait un grand motif  plus vive constance,
Jean Lozet s'avanant vers le bruyant mtier
Prit le bras de Louise, et, d'un ton familier,
Lui dit en souriant sous ses vieilles moustaches:
--Louise, ma chrie, il faut que tu le saches,
Franois t'a demande en mariage, hier...
C'est un brave garon; ou peut en tre fier.
Confiant dans ton coeur, car il n'est pas frivole,
J'ai voulu sur le champ engager ma parole.
--O mon pre! pourquoi vous engager ainsi?...
Avec ma mre et vous je veux rester ici.
--Ici vous resterez,  ma chre Louise,
Au lieu d'aller tous deux vivre  la Vieille-Eglise.
--O mon pre, pardon! je n'aime pas assez.
--C'est inutile, enfant, car je le veux! Cessez
Vos intimes rapports avec ce capitaine;
Vous serez marie avant une quinzaine!
Dans sa chambre discrte, alors, fondant en pleurs,
Louise alla cacher ses nouvelles douleurs.
Au mme instant entrait le jovial pilote:
Il voit sa douce enfant qui se cache et sanglote.
--Pourquoi donc, vieil ami, dit-il,  Jean Lozet,
Pourquoi ces pleurs amers? Est-ce quelque secret?
Et Lozet lui rpond d'un ton plein d'amertume:
--Vous ne souponnez pas, Auger, je le prsume,
Que je veuille du mal  cette bonne enfant?
--Non certainement non.--Notre cur dfend;
Et la dfense, Auger, est juste ce me semble,
Entre les jeunes gens qui demeurent ensemble
Ces entretiens d'amour, ces tendres liaisons.
--Je comprends, pre Jean, vos pieuses raisons;
Vous voulez que d'ici notre jeune ami sorte?
--Je ne veux pas, Auger, sur lui fermer ma porte;
Je veux unir Louise, et sans retard l'unir
A ce jeune habitant dont vous devez bnir,
Le capitaine et vous, l'hroque courage.
--Parlez-vous de Ruzard?--Il est dur  l'ouvrage,
D'une sant de fer, conome, appliqu....
--Parlez-vous de Ruzard?--Je l'ai bien remarqu
Parmi les jeunes gens de tous les voisinages.
Nul n'est mieux attiff, nul n'a plus d'avantages....
--Parlez-vous de Ruzard?--Oui de l'ami Franois.
Il sera notre gendre, et c'est un fort bon choix.
--Je n'aime pas cet homme.--Et pourquoi je vous prie!
Parceque vous devez  cet homme la vie?
Le pilote  ces mots qui le blessaient un peu
Sentit que son front nu devenait tout en feu.
Lozet s'aperut bien qu'il avait t vite;
Mais le mal tait fait: la parole tait dite.
--Je n'aime pas cet homme, et ma fille, jamais....
Auger n'acheva, pas. Il comprit que la paix
S'tait de ce moment du foyer envole,
Et qu'il fallait sortir. Louise dsole,
Accourant tout--coup, se jeta dans ses bras:
--O mon pre, restez? Ne m'abandonnez pas!
Et Lozet se sentit enflamm de colre:
--O Louise, dis-moi! ne suis-je pas ton pre,
Moi qui depuis vingt ans t'enveloppe d'amour,
Forme de beaux projets, travaille chaque jour,
Pour loigner de toi la misre ou la peine,
Pour te rendre la vie agrable et sereine!
Moi qui depuis vingt ans ai souffert, ai pri,
Ne demandant toujours que ta douce amiti,
Ne suis-je pas ton pre autant que cet autre homme
Qui ne t'a jamais vue, et ne peut savoir comme
On s'attache  l'enfant que l'on voit au berceau,
Dans ses langes vagir comme un petit oiseau,
Tendre ses petits bras et sourire  sa mre!
A l'enfant que l'on voit essayer sur la terre
Ses petits pieds mignons qui flchissent souvent?
Qu'on entend babiller, comme la feuille au vent,
Avec les rayons d'or du soleil qui se lve!
Et que l'on voit grandir, et courir sur la grve
Avec la luciole, avec les papillons?...
Oh! le chagrin bientt fera de creux sillons
Sur mon front dnud, sur ma joue amaigrie!
Reprit-il, comme  part, d'une voix attendrie,
Aprs un court repos. Et faites donc du bien!
Que vous en advient-il? Du mal! du mal ou rien!
J'ai reu sous mon toit deux grandes infortunes:
Nos peines, nos gats, ds lors furent communes:
Elles vont me tuer pour prix de mon bienfait!
Faut-il que je regrette et le bien que j'ai fait
Et le mal que j'aurais, comme d'autres, pu faire!
--Oh! je voudrais toujours, mon bon pre, vous plaire!
Dit Louise au vieillard en le baisant au front.
Ne dsesprez pas: votre coeur est trop prompt.
Je vous aime et je veux vous tre bien soumise.
Prs de vous restera votre douce Louise:
Pour vous seul,  mon pre, elle aura de l'amour!
Pour vous seul, sans jamais demander de retour!

La mre, contriste, coutait on silence:
Elle ne voulait pas que par la violence
Son poux  Ruzard ament l'humble enfant:
Des calculs d'intrt son me se dfend.
Lorsque l'poux s'irrite elle demeure calme,
Et souvent sa douceur lui fait gagner la palme,
Lon sur son chevet vit longtemps voltiger
Des songes amoureux l'essaim doux et lger.
Il sortit avant l'aube, et sur la blanche voie,
Quand tous dormaient encore, il promena sa joie.

Le pilote, agit de sentiments divers,
Sortit de la maison. D'implacables revers
Menaaient l'allgresse  peine retrouve.
Il rencontra Lon dans la vaste cave
Qui spare, non loin, la terre de Boisvert
De celle de Gagnier le marchal expert.
Il lui raconta tout. Lon penchait la tte,
Et dans son coeur troubl bouillonnait la tempte.
Quand il revit Lozet il sut de son esprit
Dissimuler pourtant le trouble et le dpit:
Quand il se trouva seul avec sa bien aime,
De son me il laissa la douleur comprime
Dborder tout  coup comme l'eau du printemps;
Et tous deux, en secret, pleurrent bien longtemps.

L'me des naufrags sentait de l'amertume,
Car Lozet avec eux ainsi que de coutume
N'aimait plus  causer, n'aimait plus  sortir.
Souvent ils se disaient qu'il leur faudrait partir
Avant que le printemps rendit libre le fleuve
Et couronnt les bois de leur parure neuve.
Ils se croyaient  charge  l'honnte habitant.
A sa table frugale ils simulaient pourtant
un calme, une gat qui leur dchiraient l'me.
Le pilote, surpris, croyait voir une trame
Pour l'loigner plus tt de son aimable enfant.
Le Capitaine, lui, dans son amour constant,
Aux projets du vieillard devinait un obstacle.
La maison n'offrait plus qu'un pnible spectacle.
On ne s'gayait point par de charmants propos:
Louise n'osait pas confier aux chos
Les timides accents de sa voix de fauvette.
Seule sur le mtier s'agitait la navette.
Seulement quand venaient les voisins tout joyeux
On tchait de paratre un peu moins soucieux.




CHANT VINGT-DEUXIME

LES COURSES


En avant! mon coursier! Ta jambe est fine et sre!
Mon coursier, en avant! Partout la glace est dure.
Sous tes crampons d'acier le verglas que tu mords
Retentit sur le fleuve et jusque sur les bords,
Comme au fond de nos vals un tonnerre qui roule!
En avant! mon coursier! Vois-tu l-bas la foule
Qui s'agite et frmit comme la mer au vent?
Ton rival empress veut prendre le devant.
Comme un brlant fourneau ton naseau s'ouvre et fume!
Ton flanc joyeux tressaille et se tache d'cume!
Tu bondis sous le fouet comme un cerceau lger!
Mon coursier, en avant! et sache te venger
De l'affront que te fit,  la course dernire,
Un rival orgueilleux de sa longue crinire!
Ainsi parlait Lon  son ardent coursier,
Et la glace tonnait sous les _lisses_ d'acier.
Et la foule bruyante, aux abords de la voie,
Criait, battait des mains et trpignait de joie.

Le fleuve s'est couvert d'un clatant manteau;
Et d'une rive  l'autre, ainsi qu'un vaste anneau,
La glace qui s'tend, paisse, dure, austre,
Enchane chaque bord comme une mme terre.
Le Saint-Laurent semble tre un immense vallon
O pas un arbrisseau, comme un vert pavillon,
Ne dveloppe au vent son voile de feuillage,
O pas un filet d'eau n'miette son ramage;
Et sur la rive sud et sur la rive nord,
Les chemins baliss se croisent, comme au port,
Les sillons des vaisseaux qui rentrent ou qui sortent.
Les hardis habitants que leurs chevaux emportent
Courent en sret sur ces torrents captifs
O nagure dansaient les fragiles esquifs;
Et les bourgs trangers et les jolis villages
Dont le fleuve, au printemps, spare les rivages,
Sont devenus alors voisins et familiers.

Et c'est un jour de fte! Et sur les blancs sentiers
On a, comme autrefois, recommenc les courses!
Pour gagner la victoire, et l'honneur et les bourses,
Dans leurs traneaux, debout, tous les guides rivaux
Animent de la voix et du fouet leurs chevaux.

Le premier qui s'lance et dvore l'espace,
Et de son dur sabot fait rsonner la glace,
Est le noble cheval du pre Mathurin.
Celui qui le conduit, c'est le jeune marin.
Ruzard de Jean Lozet dirige la cavale.
Il passe le second. Un troit intervalle
Le spare toujours du rival dtest.
Le troisime en arrire a d'abord contest,
Par son allure vive, au dpart, la victoire;
Maintenant il va perdre et le prix et la gloire:
C'est le cheval rtif d'un hardi maquignon,
Tousignant dont la foule au loin connat le nom.

En avant! mon coursier! redit le capitaine,
Qui voit dj pour lui la victoire incertaine.
En avant! en avant! vocifre Ruzard
Qui se penche et, fougueux, mesure du regard,
La distance  gagner pour gagner la conqute.
Marche! marche! allons donc!  ma gentille bte!
Hurle le maquignon  son grand cheval blanc,
En lui donnant du fouet sur la tte et le flanc.
Et d'autres moins heureux se htent en arrire,
Recueillant de partout, le long de la carrire,
Les quolibets malins et les rires moqueurs
De leurs plaisants amis et de ceux des vainqueurs.

Cependant le marin, debout dans sa voiture,
Dirigeait son cheval d'une main forte et sre.
Le coursier plein de feu semblait faiblir parfois.
Le regard enflamm, tout prs de lui, Franois
Faisait sonner les fers de sa cavale ferme.
Ils allaient de la course, atteindre enfin le terme.
Les curieux, mus, engageaient des paris,
Excitaient les cochers par leurs gestes, leurs cris.
Avec inquitude et d'un regard avide
Lozet suivait Ruzard et sa jument rapide.
Les hommes, presque tous, faisaient pour lui des voeux.
Les femmes souhaitaient au marin valeureux
Un succs clatant: et de leurs vives craintes
Sur leurs fronts soucieux on lisait les empreintes
Quand le bouillant Ruzard regagnait du terrain.

Les chevaux, blancs d'cume, allaient, allaient, grand train.
Dj Franois Ruzard, laissant flotter les rnes,
A rejoint son rival. Les deux rapides _tranes_
Avec un bruit sonore, avec un mme lan
S'lancent, vers le but, comme sur l'ocan
Deux lgants vaisseaux de leurs quilles sillonnent,
Toutes voiles au vent, les vagues qui bouillonnent,
Et rentrent dans le port couvert de curieux:
Ou comme deux aiglons, d'un vol audacieux,
Tombent du mme roc sur une, mme proie.
A deux arpenta, peut-tre, un pavillon dploie,
Comme un serpent, de feu, ses replis familiers;
C'est le but vers lequel s'lancent les coursiers.
Il vont comme le vent et, comme la tempte,
A cot l'un de l'autre et tte contre tte:
Et les guides ardents font claquer leur grand fouet.
Tantt, dans son ardeur, la jument de Lozet
Fait devant son rival rebondir sa crinire;
Tantt l'autre s'lance et la laisse en arrire.

Le maquignon jaloux jette  son talon
Avec un coup de fouet au sonore juron.
L'animal violent mords son frein et s'irrite;
Il galope et se cabre et n'en va que moins vite.

La lutte tait ardente et la foule accourait.
Jean Lozet tait ple. Enfin Ruzard parat
Prendre sur le vainqueur un dernier avantage.
Et le but n'est pas loin. Toujours il encourage
D'une puissante voix son vigoureux cheval.
Le hardi marinier, eu ce moment, fatal,
Sent monter  non front la rougeur de la honte;
D'un rapide regard il voit, suppute, compte
Les chances de succs, et, de son bras nerveux
Il allonge le fouet sur le coursier fougueux.
L'animal fait un bond et rencle de rage:
Il s'lance au galop sur le glissant rivage:
Sa crinire bondit, comme un flot irrit;
Ses naseaux sont brlants, son oeil ensanglant.
Il a rompu son mors et secou sa bride;
Il n'entend plus la voix de son imprudent guide,
Et vole  tout hazard sur le champ de verglas.
Dans son aveugle course il brise, en mille clats,
La voiture qui glisse en tous sens sur la glace.

Comme un noir tourbillon, tout haletant, il passe,
Et le cris de la foule anime encor ses bonds.
Il va comme un boulet; et ses pieds furibonds
Battent le pont de neige aussi dur que la pierre,
Avec un bruit de grle en un chssis de verre.
Il va longtemps; il va jusques  ce qu'enfin
Il tombe, hors d'haleine, au milieu du chemin.

Eu voyant le cheval qui bondit et s'emporte
La foule pousse un cri qu'au loin l'cho transporte.
Les jeunes gens lgers courent avec ardeur
Vers l'endroit ou tomba l'imprudent conducteur.
Dans la foule une femme  l'me semble atteinte:
Elle s'vanouit en jetant une plainte:
C'est Louise. On s'empresse  lui porter secours.

Mais les autres coursiers cependant vont toujours,
Et Ruzard triomphant atteint dj la borne.
Tousignant suit de prs. Le revers le rend morne.
Une clameur immense accueille le vainqueur
Qui salue et sourit d'orgueil et de bonheur.
On vante la cavale, et sa vaillante allure,
Et sa jambe nerveuse et sa large encolure.
Lozet tout radieux reoit le premier prix:
Dans les mains de Ruzard qui feint d'tre surpris
Il le met aussitt. Puis de sa jument fire
Il caresse en riant la soyeuse crinire.

Pendant que l'on s'amuse  dire des chevaux
Les nobles qualits ou les saillants dfauts,
De robustes garons apportent, avec peine,
Dans leurs bras enlacs le jeune capitaine.
Ils l'ont trouv l-bas, gisant inanim,
La face sur la neige et le regard ferm.
Son front porte en travers une longue blessure;
Un sang coagul lui souille la figure.
On le couche avec soin, le couvrant d'une peau,
Sur un pais coussin, dans le meilleur traneau.
Aux brusques mouvements du traneau sur la glace
La douleur le rveille. Il cherche en vain la trace
Des souvenirs nombreux qui peuplaient ses esprits:
Il revoit le naufrage et les marins pris.
Il veut porter la main  sa tte brlante;
Mais la douleur arrache  son me souffrante
Une plainte profonde; et son bras droit dmis
Retombe  ses cts. Aussitt les amis,
Retenant le cheval, guident la carriole
Par les chemins nouveaux o la neige est plus molle.
Ainsi finit ce jour de rustiques plaisirs.
La fortune combla de plusieurs les dsirs;
Mais de plusieurs aussi trompa les esprances.
L'aveugle sort toujours a de ces prfrences.

Ruzard dans son triomphe tait rempli d'orgueil:
Il croyait voir dj son rival au cercueil.
Cependant il cachait de son me inhumaine
La sombre jalousie et l'odieuse haine.
Il plaignait son rival; il louait sa valeur
Et trouvait volontiers excuse  son malheur,
Louise tait souffrante et sa peine tait vive:
Elle prtait toujours une oreille attentive
Aux paroles de ceux qui parlaient de Lon,
N'osant pas elle-mme, hlas! dire son nom.




CHANT VINGT-TROISIME

LE CHARLATAN


Les marins remarquant avec inquitude
Que Lozet n'avait plus sa gat d'habitude;
Qu'il leur parlait souvent mme avec duret,
Avaient enfin compris que l'hospitalit
Etait pour ce vieillard au coeur jadis si large,
Depuis peu, devenue une pesante charge.
Ils allrent alors tous deux avec regret
A d'autres demander un asile discret.
Eloi Beaudet reut d'une me ouverte et fire,
Dans sa vieille maison reste hospitalire,
Les pauvres trangers. Ils suivaient chaque jour,
Cte  cte marchant en parlant du retour
Des choses d'ici-bas si pleines de mystres,
Ils suivaient chaque jour, les chemins solitaires
Qui mnent chez Lozet. Un magique pouvoir
Les attirait tous deux vers ce toit o le soir
Les chassis verglacs s'emplissaient de lumire.
Ils allaient comme vont au sein de la rivire,
Avec les flots lgers, les flexibles ajoncs;
Ils allaient comme au vent les brumes des vallons,
Comme vers le ciel bleu vont les rseaux de flammes.
C'est qu'un puissant amour avait rempli leurs mes:
L'amour d'un pre vieux pour son unique enfant;
L'amour d'un homme honnte, infortun, souffrant
Pour une femme jeune et belle autant que pure.

Au seuil d'Eloi Beaudet s'arrta la voiture
Qui, le jour de la course, amena le marin,
Quand le coursier fougueux eut secou son frein
Et bris son harnais et sa _trane_ lgre.
On entra le bless. La vieille mnagre
Avec soin bassina le plus moelleux des lits,
Et des draps de flanelle effaa tous les plis.
Le bless souriait dans sa reconnaissance.
Il avait recouvr tout  fait connaissance
Et se ressouvenait de tous les incidents;
Mais il sentait toujours comme des feux ardents
Qui lui brlaient le bras et le front et la gorge;
Et ses tempes battaient comme un marteau de forge
Qui tombe sur l'enclume en crasant le fer.
Il craignait d'tre ainsi le reste de l'hiver
Clou fatalement sur un lit de souffrances.

Alors le mdecin, cet homme d'esprances,
Profond observateur autant qu'ami discret,
Qui vient s'asseoir pensif  notre humble chevet,
Pour loigner la mort et calmer nos angoisses;
Alors le mdecin dans nos vieilles paroisses
N'tait gure connu. Mais l'impur charlatan
Qui se vante d'avoir les secrets de satan;
Qui gurit tous les maux par prire ou par signes;
Qui fait bouillir ensemble et les herbes malignes
Et les bourgeons gommeux des pins inoffensifs,
Pour donner un sang riche aux malades nafs;
Le charlatan rgnait. Et les esprits crdules
Donnaient leur confiance  ses soins ridicules.

Lotbinire, en ces temps plus encor qu'aujourd'hui,
Choyait ces imposteurs. Mais entre tous celui
Qui voyait, plein d'orgueil, son art illgitime
Le plus souvent requis et le plus en estime,
C'tait le vieux sauvage. Il fut donc appel.
Sous un air grave et sombre ayant dissimul
Sa profonde ignorance et son inaptitude,
Il pansa la blessure avec inquitude,
Ne pouvant deviner la gravit du mal.
Puis il voulut remettre avec un zle gal
Le bras dmis. Alors, on vit dans sa prunelle
S'allumer, tout  coup, une ardente tincelle;
On vit trembler sa main comme un faible roseau;
Sa bouche se crispa dans un rire nouveau,
Un rire trange, horrible; on vit son front de cuivre
Devenir aussi blanc que les cristaux du givre.
Sur les bras du malade, ainsi que deux tisons,
Ses yeux fixes dardaient leurs deux fauves rayons,
Il lisait sur ce bras d'tranges caractres,
Des signes merveilleux qui semblaient des mystres,
Des marques d'esclavage et des sceaux fltrissants
Dont les indiens seuls pouvaient dire le sens.
Il avait vu dj cet affreux tatouage,
Et se ressouvenait de cet infme ouvrage.
Il reprit cependant son air calme et pos.
Chacun le redoutait; personne n'eut os
Lui demander alors la cause de son trouble.
Son soin, au mme instant, pour le bless redouble:
Il lui remet le bras par un jeu du hazard
Que l'ignorance mue appellera de l'art.




CHANT VINGT-QUATRIME

LES TROIS AMIS


D'avril chantent dj les brises attidies.
On dirait, le matin, d'immenses incendies
Qui jettent, au levant, par dessus les forts,
Comme des voiles d'or, leurs radieux reflets.
Les ruisseaux sont gonfls: on voit jaillir leurs ondes
Comme le tide lait des mamelles fcondes.
Le soleil matinal nous invite au travail,
Fond les festons d'argent, les dentelles d'mail
Que la dernire pluie a pendus aux gouttires.
Et dans le coeur humain brillent plus de lumires:
Avec le sombre hiver s'en va l'anxit;
Avec le doux printemps s'veille la gat.

Lon ne souffre plus. Il sort et se promne
Seul avec ses pensers sur l'clatante plaine;
Il va, loin des regards des hommes inconstants,
Saluant dans son coeur le retour du printemps.
Un adorable instinct le ramne sans cesse
Vers ce toit o gmit l'objet de sa tendresse.
De la vierge adore il ne peut, toute fois,
Baiser la blanche main, our la douce voix.
Lozet est irrit. L'inflexible constance,
La sombre affliction, la longue rsistance
De sa cruelle enfant lui dchirent le coeur.
Puis il est devenu sombre, dur et grondeur;
Il ne veut plus revoir le marin  sa porte;
Mme il ne souffre pas que sa pauvre enfant sorte,
De crainte que Lon, par un tour du hazard,
Sur le mme chemin se trouve quelque part.
Un regard plein flamme, un souris plein de larmes,
Recueillis en passant, viennent doubler les charmes
De cet ardent amour toujours perscut.
Lon rentrait chez lui rvant de volupt,
Quand il avait pu voir, dans la claire fentre,
Le front pur de Louise un moment apparatre.

Le soir tait venu. Dans un appartement
Sans meubles et malpropre, clair faiblement,
En cercle taient assis trois sombres personnages.
Un sourire infernal clairait leurs visages
Plus que ne le faisait la chandelle de suif.
Le bois dans le foyer rendait un son plaintif.
Dans un coin l'on voyait une longue bouteille.
Un jeune homme, un vieillard, une femme pareille
Aux sorcires qui vont, dans la nuit, au sabbat,
Paraissaient des damns assis sur un grabat.
Et la vieille disait:--Franois, tu n'es qu'un lche!
Pour te donner du coeur il faut que l'on se fche.
Le moyen est heureux, crois-en mon Tonkourou;
Fais bien tout ce qu'il dit, et suis-le n'importe o.
La nuit sera bien sombre et voici la bourrasque.
On peut, dans ces nuits-l, sans se couvrir d'un masque,
Brler une maison ou tuer un rival.
--Puisque je suis entr dans ce chemin fatal,
Reprit Ruzard, marchons! Au diable le scrupule!
Et Tonkourou lui dit:--Si tu le veux, recule.
Moi j'irai bien tout seul, car vois-tu, je le hais,
Et je lui veux du mal; et puis je le connais
Bien mieux que tu ne crois ce jeune capitaine!...
Oh! l'imprudent ami qui se livre  ma haine!
Et que je suis content d'avoir pu le sauver
Pour le perdre encor mieux et lui faire prouver
Comment un indien exerce la vengeance
Quand il est maltrait de cette ple engeance....
Et la vieille applaudit de ses grands doigts crochus.
Et tous trois ressemblaient  ces anges dchus
Que l'ire du Seigneur plongea dans les abmes.
Ils se plaisaient, comme eux, dans la haine et les crimes.

Franois et le huron, pour s'animer un peu,
Tirrent d'un vieux coffre un flacon d'eau de feu
Et burent, tour  tour, dans une sale tasse,
Prirent leurs souliers mous et leur chaude mitasse,
Vtirent leurs capots  larges capuchons,
Et sortirent disant:--Allons vite! marchons!
Personne n'est dehors: la nuit est froide et noire:
Ce coup-l va pour nous dcider la victoire.
--Le petit Paul Laperche est un fameux gamin,
Et pour quelques bonbons il pourrai! le lutin,
Faire pendre son pre, ajouta le sauvage.
--S'est-il bien acquitt de son tendre message?
--A merveille. Il a dit au crdule marin
Que Louise mourait, loin de lui, de chagrin:
Et le coquin, de plus,  voix basse il l'informe
Que, s'il venait ce soir l'attendre auprs de l'orme,
Elle pourrait peut-tre....--Et que dit-il aprs?
--Rien; c'tait plus piquant. Le mystre est exprs.
--Alors il sera l? Tchons qu'il ne nous voie.
--Nous allons chez Lozet suivant la grande voie;
Nous passons la soire  causer avec lui.
Au reste notre plan n'est pas n d'aujourd'hui....
Et les deux compagnons marchaient dans la tempte
Repassant leur projet dans leur mauvaise tte.




CHANT VINGT-CINQUIME

LES INCENDIAIRES


Malgr la bise froide et dans l'obscurit,
Par la crainte et l'espoir vivement agit,
Un homme jeune et beau chemine solitaire.
Sous les chauves rameaux de l'orme sculaire
Il avance et s'arrte. Et l'arbre semble ouvrir,
Avec sollicitude et pour le secourir
Contre les ennemis qui complotent sa perte,
Ses grands bras agits. Et la route est dserte;
Et l'on n'entend au loin ni le son des grelots,
Ni des chevaux presss les sonores sabots.
Et le jeune homme attend pendant que le vent pleure.
Ses regards sont tourns vers la calme demeure
O nagure il pouvait, comme un enfant chri,
Ou comme un malheureux  qui l'on a souri,
Venir chercher, au moins, une douce parole.
Et dans une fentre une vive aurole
Fait resplendir la neige, attache aux barreaux.
Et la lueur vacille; et devant les carreaux
Passe, de temps en temps, une ombre gracieuse.
Et toujours le vent pleure; et d'une me anxieuse
Contre l'orme appuy le beau jeune homme attend.
Le froid bleuit ses mains. Tout  coup il entend
De la clenche de fer le bruit sec, mtallique;
Et la porte s'entr'ouvre. Une forme anglique
Se penche doucement regardant au dehors:
--C'est elle! la voil! fait il avec transports.
--Il retarde beaucoup! dit la vierge inquite,
Que le temps est mauvais! quelle affreuse tempte!
Et refermant la porte elle rentre aussitt.
Le jeune homme du, dans un profond sanglot
Jette au vent qui gmit le doux nom de Louise.
La vierge n'entend pas, prs de sa mre assise,
La voix du bien aim qui se perd dans la nuit.
Mais le pre Lozet qui s'avance sans bruit
A tressailli soudain  cet appel trange.
Portant une lumire, il revient de la grange
Et passe prs de l'orme o se tient l'amoureux.
Lon ne le voit pas.--Lon, c'est malheureux,
Dit-il en souriant d'un air plein d'ironie,
Que la tempte gronde et ne soit pas finie,
Louise au rendez-vous pourrait ici venir;
Mais j'y viens si cela peut bien vous convenir.
En parlant de la sorte il tournait la lumire
Vers le jeune garon qui baissait sa paupire,
S'efforant d'viter l'implacable reflet.
Le vieillard l'eut frapp d'un infme soufflet
Qu'il se serait senti moins offens peut-tre.
La colre et le froid s'emparaient de son tre;
Une affreuse pense agita son esprit,
Et son poing se ferma. Mais soudain il comprit
Qu'il tait plus chrtien de s'enfuir en silence
Que de frapper, la nuit, ce vieux plein d'insolence;
Et sans dire un seul mot il partit sur le champ.

Ruzard et Tonkourou, dans la neige marchant,
Lentement approchaient du vieil orme superbe,
Et Tonkourou disait:--Mettre dans une gerbe
Une seule tincelle, un seul petit charbon,
a suffit, et tout brle.--Oh! notre plan est bon!
Continua Ruzard. Aussitt ils se turent,
Car tout prs devant eux, alors, ils aperurent
L'ombre, dans le brouillard, de quelqu'un qui venait.
C'tait leur ennemi qui dj retournait,
L'air sombre et soucieux,  sa maison tranquille.
Ils sourirent, songeant, dans leur malice vile,
A la dception qu'il venait d'prouver,
Ils sourirent, songeant qu'il allait se trouver
En butte, dans une heure,  des soupons infmes.
Cachant leurs noirs desseins dans leurs ignobles mes,
Trop tratres pour frapper la victime en veil,
Trop lches pour agir en face du soleil,
Ils voulaient craser leur commun adversaire
Et garder des vertus un masque ncessaire.

Lon de leurs discours a saisi quelques mots:
Il cherche en vain le son de ces vagues propos,
N'osant prter encor  ces hommes avides
De coupables pensers et des projets perfides.

La grange de Lozet dressait, prs du chemin,
Son toit couvert de chaume et son lambris de pin.
Les bls en gerbes d'or comblaient la tasserie;
Le poulailler chantait; et, dans la bergerie,
En broutant le pest, blaient les blancs agneaux.

Les chevaux hennissants et les grasses gnisses
De leurs licous de cuir secouant les anneaux,
Montraient avec orgueil leurs robes de poils lisses.
Au fond de la remise taient, pour tout l'hiver,
La herse aux dents de bois, la faulx, le soc de fer,
Plusieurs rteaux de frne et plusieurs fourches d'aune,
Et puis une calche au brancard peint en jaune
Qui ne sortait jamais qu'au beaux jours de l't.

S'il n'avait pas, alors, t tant agit
Par l'amer souvenir de la dernire injure,
Lon, peut-tre, aurait, dans cette nuit obscure,
Du vieux sauvage fourbe et du lche Franois
Suivi de prs les pas et mieux ou les voix.
Il les eut vus rdant, d'une manire trange,
Et comme avec frayeur prs de la vaste grange
O le pre Lozet entassait ses moissons;
Il les eut vus buvant d'enivrantes boissons
Pour se rendre hardis et pour chasser la crainte;
Il eut vu leurs deux mains dans une infme treinte
Se lier pour le mal,  la vie,  la mort.
Tonkourou dit  l'autre:--Observe bien s'il sort
De la maison de Jean quelque tratre personne.
Regarde bien partout; ta vue est jeune et bonne:
Et si tu vois quelqu'un, vite! un coup de sifflet!
Et Franois se courbant comme un lche valet
Sous le joug odieux d'un matre dtestable
Se mit en sentinelle aux abords de l'table.
Aussitt s'avana le sombre Tonkourou:
De la porte ferme il tira le verrou,
Puis entra, frmissant, dans la basse curie.
Son coeur plus agit qu'une mer en furie,
Sous sa noire poitrine horriblement battait.
Ce n'tait pas qu'alors le crime lui cotait;
Mais c'tait cette peur dont ne peut se dfendre
Le cruel assassin, au moment qu'il va fendre,
De son poignard sanglant, le front d'un malheureux;
Cette peur qui saisit le voleur tnbreux,
Au moment o son pied franchit un seuil paisible;
Cette peur qui toujours d'une faon terrible
Fait, de l'incendiaire allant mettre le feu,
Trembler l'infme main. Nulle crainte du Dieu
Qui commande l'amour et dfend la vengeance,
Ne pouvait rappeler  la noble indulgence
Le rancunier sauvage. Il avait peur pourtant,
Mais peur des hommes seuls; et puis,  chaque instant,
Ses grands yeux dilats voyaient, dans la btisse,
Devant lui se dresser une ombre accusatrice.
Il avance, passant derrire les chevaux
Qui tournrent la tte en flairant des naseaux.
Le monstre, il entassa du foin dans une crche,
Du foin moite surtout et de la paille sche,
Afin que la fume ondoyant  grands flots
Etoufft promptement, et sans cris, ni sanglots,
Les bestiaux rangs dans leurs parcs  la file.

Debout prs de la grange, attentif, immobile,
Ruzard, d'un oeil ardent, perait l'pais brouillard,
Craignant de voir sortir l'infortun vieillard
Dont il trompait toujours l'aveugle confiance.

Mais le pre Lozet, franc et sans dfiance,
Au coin de son foyer, fumait d'un air songeur.
Un penser d'amertume, ainsi qu'un ver rongeur,
Tourmentait son esprit et le rendait morose.
Louise voyait bien, qu'en ce jour, quelque chose
Avait de son vieux pre aviv les chagrins.
Du fil sur le mtier elle ajustait les brins,
Levant de temps en temps, sur le vieillard svre
Un regard inquiet. Pareil  la vipre,
Sous les foins odorants se glissait Tonkourou.
Il tira son briquet, un morceau d'amadou,
Et fit jaillir le feu d'une petite pierre.
Alors un clair vif brilla sous sa paupire,
Et son visage plat, dans un rire maudit
Se contracta soudain; puis sa main s'tendit
Promenant sur le foin les flammes ptillantes.

Franois veillait toujours. Les branches vacillantes
Semblaient des spectres noirs qui voulaient le saisir.
Ses dents claquaient de froid, et, s'il eut pu choisir
De partir ou rester, il aurait pris la fuite.
Mais qu'eut dit le huron de sa lche conduite?




CHANT VINGT-SIXIME

FOURBERIE


Louise, cependant, suspendit son travail.
Un souris dcouvrait ses belles dents d'mail.
Son front se colora. Sur son lger corsage
Ses cheveux dtachs flottaient comme un feuillage.
Prs du vieillard pensif elle s'en vint s'asseoir:
--O mon pre, dit-elle, ai-je donc pu, ce soir,
Ai-je en quelque faon pu chagriner votre me?
Vous ne me parlez pas?--Des paroles de blme
Devraient peut-tre encor de ma bouche sortir:
Mais j'aime mieux me taire et ne plus t'avertir,
Ingrate enfant.--Hlas! reprend la jeune fille,
Et dans son oeil plaintif une larme scintille,
Hlas! qu'ai-je donc fait?--Oh! le temps n'est pas doux
Il neige et l'on ne peut aller au rendez-vous.
--Je ne vous comprends pas, oh! parlez sans mystre;
Pourquoi ce noir chagrin qui tout  coup altre
Votre front vnr?--Tu ne me comprends plus?
Cesse de faire, enfant, des efforts superflus
Pour tromper un vieillard qui t'a bien trop aime.
Alors, laissant jaillir sa douleur comprime,
La vierge fond en pleurs et se jette  genoux,
Enlaant de ses bras le vieillard en courroux.
Et lui d'une voix sourde:--Il est mieux de se taire:
Mentir,  mon enfant, n'est jamais ncessaire,
Si tu m'aimes, Louise, pouse donc Franois
Puisqu'il est le mari dont pour toi j'ai fait choix.

--Entrons! entrons! mais diable! il fait froid et l'on gle:
Chez le pre Lozet le feu rougit le pole.
Et la porte s'ouvrait dans le mme moment
Que ces mots taient dits. Louise, promptement,
Mit un baiser pieux sur le front de son pre
Et rentra dans sa chambre.--Allons! Lozet, mon frre,
Nous venons avec toi fumer quelques instants;
Mais s'il eut fait, tantt, un pareil mauvais temps
Nous n'aurions pas laiss notre pauvre cabane.
Ainsi dit Tonkourou qui s'avance et ricane
En tendant  Lozet son hypocrite main.
Car c'tait le sauvage  la face d'airain
Et son ami Franois qui faisaient leur entre.
Lozet sourit un peu. Son humeur concentre
Ne se trahissait plus par la pleur du front.
Cependant l'Indien,  tout saisir fort prompt,
Vit bien que la gat du vieux tait factice:
--Mon frre, n'use point avec nous d'artifice:
Tu n'es pas gai ce soir, et nous nous en allons,
Dit-il, d'un ton amer en tournant les talons.
--Ah! bah! mais je n'ai rien qu'une petite chose,
Rpondit le vieillard. Vous avez, je suppose,
Rencontr sur la route  quelques pas d'ici,
Marchant la tte basse, un amoureux transi.
Franois et le Huron du coin de la paupire
Se regardrent. --Non; mais chose singulire,
Rpondit le sauvage avec intention,
Nous avons vu quelqu'un, j'en fait l'assertion,
Rder comme un fantme autour de ton table,
Et j'ai cru que c'tait...--Mon Dieu! le misrable!
S'il allait se venger! Cela souvent se voit!
--Qu'est-ce donc! dit Ruzard retrouvant son sang froid,
En voyant les soupons s'abattre, par avance,
Sur la tte d'un autre, et noircir l'innocence.
--C'est ce beau capitaine!--Et c'est lui qu'en effet,
Rpliqua l'indien, c'est lui, va, Jean Lozet,
Que j'ai cru reconnatre au milieu de la neige.
Prends-garde; il te dteste; il tend peut-tre un pige.
Depuis qu'il est sorti de ta noble maison
Il te garde rancune et j'en sais la raison.
--Oh! je la sais aussi! reprit d'une voix morne
Le vieillard inquiet.--Sa fureur est sans borne,
--Dit  son tour Ruzard,--depuis le jour heureux
O des courses je suis sorti victorieux.
Il voudrait voir crever votre ardente cavale.
--Et contre moi, vois-tu, sa fureur est gale.
Je viens de le chasser ou me moquant de lui.
Il tait l, sous l'orme, piant, dans l'ennui,
Le moment o viendrait  sortir ma Louise.
--Mon frre, tu le sais, jamais je ne dguise,
Quand je m'adresse  toi, l'exacte vrit;
Eh bien! je te le dis, ce garon irrit
Est  craindre, crois moi, bien plus qu'on ne le pense.
Il te fera du mal: voil la rcompense
De tes bienfaits nombreux et de ta charit.

Et Louise coutait avec avidit
Ces discours venimeux qui lui dchiraient l'me.
Elle ne croyait pas qu'un seul penser infme
Put venir  l'esprit du gnreux marin.
Cependant son bonheur n'tait plus si serein.
Elle ne pouvait voir son bien aim fidle:
Plusieurs le mprisaient; on le chassait loin d'elle;
A la vengeance, enfin, pouvait-il pas songer?
Il finit tant de vertus pour ne pas se venger.
Elle comprit le sens de ces paroles dures
Que son pre, tantt, laissait tomber, obscures,
De sa bouche indigne. Elle sut que, le soir,
Lon s'tait cach sous l'orme, pour la voir;
Et son coeur tressaillit d'une ivresse suprme:
Il m'a vue, en effet! se dit en elle-mme
La vierge console, en essuyant ses pleurs,--
Quand j'entr'ouvris la porte, et, craignant des malheurs
Pour mon pre en retard, j'attendis, inquite,
Esprant de le voir venir dans la tempte.




CHANT VINGT-SEPTIME

DEUXIME VENGEANCE


Lozet et ses amis fumaient, causaient toujours,
Mettant du fiel dans leur calomnieux discours.
Tout  coup un clair ft resplendir la neige.
Lozet jette un juron et bondit sur son sige:
--Qu'est-ce donc? dit Franois se contenant un peu.
Tonkourou rpondit:--C'est la vengeance! Au feu!
Une immense lueur pourprait chaque fentre.
Lozet courait, disant: C'est ma grange, peut-tre!
Et Louise et sa mre, arrivant  la fois,
Etaient l toutes deux tremblantes et sans voix.
Dj le vieux Lozet que la crainte transporte,
Sortant de la maison o la rafale apporte
Une paisse fume avec d'ardents charbons,
Jette une plainte immense et vole en quelques bonds,
Par le sentier de neige,  sa grange de chaume.
Franois Ruzard le suit, ple comme un fantme,
Pendant que le sauvage appelle les voisins.
Les lches conjurs avaient vu leurs desseins
Triompher au-del de leur vile esprance.
Ils taient maintenant tous deux pleins d'assurance.
Et la grange brlait. Lozet, dans ses transports,
Courait de tous cts, voulant mettre dehors
Ses chevaux vigoureux, ses gnisses superbes,
Ses fcondes brebis, ses voitures, ses gerbes.
Mais un torrent de feu roulait dj partout
Avec l'immense bruit d'un ocan qui bout.
Quand il voulut ouvrir la porte de l'table,
Saisi par la chaleur d'un brasier indomptable,
Il faillit s'affaisser sur le brlant perron.
Au mme instant tombait un norme chevron
Qui donnait au foyer une fureur nouvelle.
Lozet tait muet, mais sa noire prunelle
S'allumait elle aussi d'un redoutable feu.
Ple, comme un homme ivre il chancelait un peu.
Il passait de la peine  la colre sourde.
Sur le bras de Franois il posa sa main lourde:
--Soutiens-moi, mon enfant, dit-il, sois mon appui.
O le monstre!  le monstre! On le disait, c'est lui!...
'Oh! si je le tenais cet homme que j'abhorre,
Il verrait que ma main peut me servir encore!
Et le vieux Jean Lozet, secouant sa torpeur,
Fermait ses poings osseux comme pour faire peur
A l'ennemi cruel qu'il semblait voir paratre.
Et Ruzard triomphait! Il se voyait le matre
Et du vieillard crdule et de son fier rival.

Les voisins, avertis de l'accident fatal,
Arrivrent bientt avec le vieux sauvage.
Le feu, de toutes parts, tendait son ravage.
Cependant les agneaux tout  coup excits
Par ces tranges bruits et ces vives clarts,
Courent, font retentir leur vaste bergerie
De plaintifs blements. A la sombre furie
De ces vagues de feu qui dvorent le toit
Seuls ils ont chapp. La flamme, en cet endroit,
Darde dj, pourtant, ses langues formidables
Et la fume arrive en vagues insondables.
Franois se prcipite; on veut le retenir:
Il enfonce la porte. On le voit revenir
Entranant un agneau qui ble et prend la fuite.
Et toutes les brebis s'lancent  sa suite.
On acclame Franois; on vante hautement
Sa prsence d'esprit et son beau dvoment.

Dans leurs chles de laine  peine enveloppes,
Les femmes sanglotaient. Elles taient groupes,
Tout prs de la maison, sur le petit sentier
Qui se fondait dj sous les feux du brasier.

Bien au-dessus du toit couvert de pailles sches
Les flammes s'lanaient comme d'immenses flches,
Au coucher du soleil, dans les cieux empourprs;
Le feu portait au loin ses tourbillons dors
Que roulait avec bruit le souffle des rafales.
On aurait dit, parfois, des plaintes infernales
Qui montaient de l'abme en cette horrible nuit.
C'est un grondement sourd qu'un gai murmure suit;
Et c'est comme l'clat d'un grand arbre qui casse,
Ou le crpitement de la grle qui passe
Sur les champs de moisson ou le chemin durci.
Et l'horizon du ciel apparat rtrci.
Un voile noir et lourd, impntrable obstacle,
Tend ses replis pais au-dessus du spectacle;
Et sous des sombres cieux, par les vents anims,
Passent en flots brillants les tisons enflamms.
Et les flocons de neige imprgns de lumire
Semblent des feuilles d'or qui volent en poussire.
Les dbris calcins vont laissant aprs eux,
En glissant dans les airs, des sillons lumineux.
Les ardeurs du foyer de plus en plus augmentent:
Les bls d'or, les foins mrs toujours les alimentent.
Et le pr d'alentour semble un sinistre tang
O le vent qui gmit roule des flots de sang.

Les braves laboureurs regardaient l'incendie,
Mais ils ne pouvaient rien. Avec la perfidie
Qui dirigeait toujours ses lches actions,
Tonkourou s'agitait, et, plein d'motions,
Disait  Jean Lozet, pour lui rendre courage,
Des paroles d'espoir. Mais une sourde rage
Bouillait au fond du coeur de l'honnte habitant.
Il n'coutait personne. Il allait rptant:
--C'est un tratre! un maudit! que le diable l'emporte!
Un des vieux l'abordant:--Pour parler de la sorte
Il faut tre bien sr de ne se tromper pas;
N'accusez donc personne en ce moment, en cas
Que d'un chagrin nouveau le Seigneur vous abreuve.
--Je sais que l'on se venge et j'en aurai la preuve!
Rpliqua le vieillard. Et je dirai le nom
De ce vindicatif, de ce lche garon
Que j'ai gard, nourri dans mon humble demeure,
Et qui veut, en retour, me ruiner sur l'heure!
--Comment! vous accusez mon honnte patron?
Dit une ardente voix vibrant comme un clairon.--
Or c'tait le pilote au milieu de la foule.--
Qu'on ne l'accuse pas! avant qu'un jour s'coule
J'aurai puni, par Dieu! le lche accusateur.
Ton patron, comme toi, n'est qu'un vil imposteur!
Hurla le vieux Lozet dans sa colre folle.
Le pilote, aussitt, se prcipite, vole,
Repoussant de ses bras les paysans surpris,
Et vient, prs de Lozet qu'il traite avec mpris,
Jeter, pour tre souple en cette lutte ardente,
Son grand capot de drap sur la neige fondante.
--Dis donc encor, Lozet, que mon matre est mchant!
Dis-le! Je ne sais pas faire le chien couchant,
Et tu paieras bien cher tes paroles d'injure.
Puis, en l'apostrophant de cette faon dure,
Le pilote irrit menaait le vieillard.
Jean Lozet restait morne et brlait du regard
Le nouveau dfenseur du jeune capitaine.
La lutte, semblait-il, allait tre incertaine.
Dj plusieurs amis s'avanaient, anxieux,
Pour rendre  la raison ces hommes furieux;
Mais, plus vives que tous, deux femmes dont les larme
Redoublaient de la voix la douceur et les charmes,
S'lancent dans les bras des deux fiers ennemis:
Une pouse, une enfant! Sur leurs pieds affermis
Du regard les lutteurs se mesurent, s'observent.
Louise la premire:--Oh! les cieux vous prservent
D'oublier plus longtemps la douce charit!--
Dit-elle, avec candeur, au pilote irrit,--
Mon pre, calmez-vous! pardonnez,  mon pre!
En face du malheur, ah! soyez moins svre!
Puis la vierge pieuse entrecoupait ces mots
D'affectueux baisers et de profonds sanglots.
Et la mre Lozet, muette dans sa peine,
Entourait de ses bras, ainsi que d'une chane,
Le cou nerveux et fort de son aveugle poux.
Devant tant de vertus, devant des fronts si doux,
Les vieillards ont senti s'apaiser leur colre:
Ils inclinent, confus, leurs ttes vers la terre,
Et sans plus s'outrager ils se quittent bientt.
Le feu calmait aussi son gigantesque flot:
La neige, aux environs, devenait violette.
La grange semblait tre un immense squelette,
Avec ses longs poteaux et ses lgers chevrons
A la file rangs, presque tout en charbons,
Et qui se dessinaient en feu dans les airs sombres,
Comme des ossements au milieu des dcombres.
De temps on temps tombait, avec un sourd fracas,
Une poutre pesante; et le foyer, en bas,
Aliment, soudain, de ptures nouvelles.
Faisait au loin jaillir des gerbes d'tincelles.

Cependant l'incendie allait toujours mourant,
Comme l'clat du ciel quand le jour expirant
Une dernire fois sur les monts se reflte,
Comme le flot du lac aprs une tempte,
A mesure qu'il vient sur les paisibles bords.
Les morsures du feu, les incessants efforts
De la bise en fureur qui souffle dans l'espace
Ebranlent tout  coup l'incandescente masse
Qui gmit, craque, penche et tombe lourdement.
Une clart nouvelle emplit le firmament,
Dchirant le brouillard comme un clair sublime,
Et le vaste brasier, un instant se ranime.
De la flamme, aussitt, tombent les flches d'or.
Seuls de rouges tisons se rveillent encor,
Et glissent sur la neige emports par la brise.
Une haute fume ondoie paisse et grise,
Et, comme un noir panache, agite ses anneaux.
Quand les plaisirs impurs, comme de vifs flambeaux,
Ont  nos yeux charms fait resplendir leurs flammes,
La lumire s'teint dans nos dbiles mes,
Et comme une fume on sent monter alors
Les orbes tnbreux des dvorants remords.




CHANT VINGT-HUITIME

L'ORGIE.


Cette nuit pour plusieurs fut une nuit horrible.
Lozet ne dormit point, et son humeur terrible
Ne se laissait calmer par aucune raison.
Il craignait maintenant qu'on brlt sa maison.
--O peut, se disait-il, s'arrter la vengeance
De cet homme maudit, de cette affreuse engeance!
Il dit  sa Louise:--Eh bien! cruelle enfant,
Est-ce donc qu'aujourd'hui ton amour le dfend!
Vois-tu quel homme indigne a longtemps pu te tendre,
Par son air orgueilleux et son langage tendre,
Un pige redoutable autant que sduisant!
Et la nave fille, en son amour puisant
Une audace nouvelle, une esprance auguste,
Rpondit au vieillard:--Ne soyez pas injuste.
Pardonner au coupable,  mon pre, c'est mieux
Que marquer l'innocent d'un sceau calomnieux.
Le vieillard irrit marchait  pas rapides:
Il fronait les sourcils; ses traits taient livides.
Il fait, d'un pied brutal, voler avec fracas
Son fauteuil de bois mou qui se brise en clats.
Et la chaise en tombant blesse la jeune fille.
Louise ne dit rien, mais une larme brille
Comme une perle blanche au fond de son oeil noir.
L'irascible Lozet se laisse aussitt choir
Sur un banc qui s'adosse  la cloison obscure,
Et cache dans ses mains sa farouche figure.

Dans une autre maison un trouble alors pareil
Loin des yeux fatigus chassait le doux sommeil.
Un jeune homme marchait dans sa chambre modeste;
Sa main, de temps en temps, faisait un sombre geste,
Comme un geste d'horreur, un geste de dgot.
Il s'arrtait parfois, et l, tout seul, debout,
pressait contre sa lvre une croix humble et sainte.
De son coeur dsol s'chappait une plainte.

Ce jeune homme, c'tait Lon le beau marin.
Grande tait sa surprise et profond son chagrin.
Il savait les discours que Lozet, dans l'angoisse,
Avait dit aux chos de toute la paroisse;
Il savait les soupons que l'imprudent vieillard
Avait, dans sa fureur, sems  tout hazard.
Et que pourrait-il dire, et que pourrait-il faire
Pour prouver qu'il n'est point un lche incendiaire?
Dj la calomnie,  la clart des cieux,
Distillant de sa langue un venin odieux,
A prpar la voie  d'autres calomnies.
Il parlera, c'est vrai: ses paroles honnies
Feront peut-tre, hlas! sourire de piti
Ceux qui gardent encor pour lui de l'amiti.
Il veut que cette preuve enfin soit la dernire:
Il veut laisser enfin la rive et la chaumire
O l'a jet, jadis, le plus fatal destin.
Mais il pense  Louise, et son coeur incertain
Entre deux sentiments hsite et se partage.
De la fuir pour toujours aura-t-il le courage?
Puis elle, en son esprit, le croit-elle innocent?
L'aimera-t-elle encore? ou bien, obissant
Aux ordres rigoureux de son aveugle pre,
Voudra-t-elle oublier un amour phmre
Dans les bras palpitants de l'infme Ruzard.
Pendant que sur la croix il lve son regard,
Demandant de la force  l'auguste victime,
Revient  son esprit cet entretien intime
Dont il avait, le soir, entendu quelques mots,
Alors qu'il rencontra, renouant leurs complots,
Ruzard et le sauvage. Il passe dans son me
Un clair merveilleux, un vif rayon de flamme
Qui dchire soudain l'paisse obscurit
Et fait luire  ses yeux l'affreuse vrit.
Ces hommes, il le sent, ont jur dans leur haine,
De le perdre  jamais. Si maintenant il trane
Sur ces bords trangers des jours pleins de douleurs,
Eux seuls ont prpar ces ternels malheurs.
Ils ont du vieux Lozet surpris la confiance;
Ils ont, dans tous les coeurs, sem la dfiance.
Et pour mieux craser leur ennemi commun,
Pour loigner, plus tt, ce rival importun,
Ils n'ont pas recul devant un crime infme.
Il comprend, aujourd'hui, tout le fil de leur trame,
Leurs sourds agissements et leurs rapports divers:
Mais comment, du vil front de ces hommes pervers,
Comment faire tomber le masque? Il s'agenouille,
Et, pour ses ennemis que l'injustice souille,
Il prie avec ferveur, s'en remettant  Dieu
Du soin de faire, un jour, clater, en ce lieu
L'innocence du juste, et la honte des tratres.

Entrez dans ce taudis o trois infmes tres,
Runis par la crainte et pour le mal ligus,
Ouvrent sinistrement leurs regards fatigus
Par une longue orgie, une coupable veille.
Sur le flanc, tout prs d'eux, repose une bouteille.
Autour d'un feu mourant ils sont assis tous trois.
Dj vos yeux surpris ont vu plus d'une fois,
Au fond du mme bouge,  la mme gamelle,
Ces deux hommes mchants et leur sale femelle.
C'est la vieille Simpire et c'est Franois Ruzard;
C'est le sombre Huron plus rus qu'un renard.
Ils chantent tous ensemble et tous trois ils sont ivres:
Leurs discordantes voix sonnent comme des cuivres;
Et puis, dans leur ivresse, ils se tendent les bras
Et jurent de s'aimer jusqu'au jour du trpas;
Et des pleurs d'alcool roulent dans leur paupire:
On les voit rire aussi d'une trange manire.
--Je l'avais prdit moi: j'ai bien lu sur tes mains,--
Roucoula la sorcire entre deux gais refrains,--
Il ne te fallait rien, rien de plus que l'audace,
Mon bon petit Franois.--Oui, la vieille est sagace,
Reprit, d'un ton moqueur, le sombre Tonkourou,
Mais elle aime  parler.--Comme un vilain hibou
Le sauvage muet se cache sous les feuilles.
--Et c'est dommage, aussi, femme, que tu ne veuilles
Te taire et te cacher. Sans t'en douter tu peux
Nous faire, par ta langue, un jour pendre tout deux.
--Oh! le peureux! le lche! exclama la sorcire.
--Tais-toi! car ma main pse et ta face grossire
En a dj, tu sais, bais les larges doigts.
--La paix! mes bons amis, dit  son tour Franois.
Notre affaire va bien; oui, tout marche  merveille.
--Oui, reprit le Huron; mais cette infme vieille
Fera bien de se taire et d'avouer que moi,
Moi seul j'ai tout conu, presque tout fait, sans toi.
Qui parla le premier du hardi sauvetage
Dont le prix ne fut pas, tu sais, mon seul partage?
Cet hiver, du marin j'ai cont tant de mal
Que Lozet le chassa comme un vil animal;
Et l'autre jour encor, ta main trop engourdie
N'aurait pas, je le gage, allum l'incendie.
--Je vous dois, Tonkourou, tout mon futur bonheur,
Et je veux, de nouveau, jurer sur mon honneur
Que j'aurai, pour vos soins, beaucoup de gratitude.
--Je n'ai pas, crois-le bien, de grande inquitude;
Si jamais, oublieux, tu voulais me tromper,
Tonkourou prouverait qu'il sait encor scalper.
--Dj je vous l'ai dit, et ma parole est ferme,
De Lozet vous aurez la moiti de la ferme,
Aussitt qu'un notaire aura fait le contrat.
--Le contrat par lequel le plus grand sclrat
Deviendra l'hritier du plus noble des hommes.
--C'est drle, mais Lozet nous veut tel que nous sommes;
Et nous serons bientt de sa fille l'poux.
--Et tu ne seras point un mari trop jaloux:
Ton rival va partir. Tu sais que tout le monde
Le fuit, en ce moment, comme une bte immonde:
On le montre du doigt; on dit que l'imposteur
S'est fait incendiaire autant que sducteur.




CHANT VINGT-NEUVIME

LE CUR


Une teinte d'azur brille au front des montagnes;
L'esprance renat dans nos vives campagnes;
Les arbres sont en fleurs; et les petits oiseaux
Reviennent  leurs nids dans les verts arbrisseaux;
Les insectes dors trottent sous les feuillages;
Les vaillants laboureurs, pressant leurs attelages,
Ouvrent de noirs sillons dans le sol attidi.
Sur la pierre du champ le lzard engourdi
Vient s'tendre au soleil, pendant que dans la mousse
Le grillon tout joyeux jette sa note douce.
Mille cris, mille chants font retentir les airs:
Les ruisseaux dans les bois promnent leurs flots clairs
O viennent s'abreuver les beuglantes gnisses,
O les coquettes fleurs mirent leurs frais calices.
Les poles sont muets. Dans un coin du foyer,
A l'heure du repas, seule on voit ondoyer
Une lgre flamme, une blanche fume.
L'hirondelle revient d'une aile accoutume
A son vieux nid de terre accroch sous l'auvent.
Les blonds enfants, pieds nus et les cheveux au vent,
Vont, en troupes, courir sur les pelouses vertes.
Les portes des maisons restent toujours ouvertes.
On est plus gai, plus fort, et tout parait plus beau:
Il semble qu'on renat et qu'on sort du tombeau.

Dans le sol recouvert d'une herbe tendre et drue
Lozet guidait, pensif, sa pesante charrue:
Rien ne pouvait calmer ses ternels regrets.
Il vit vers lui venir,  travers les gurets,
Dans sa longue soutane, et lisant son brviaire,
Le bon cur du bourg. S'il eut pu se soustraire
Aux regards paternels du vnrable abb,
Il eut t content. Dans sa peine absorb,
Il se sentait encor frmir d'impatience,
Il faisait, l'insens, taire sa conscience
Qui lui parlait toujours de foi, de charit;
Et le malheur l'avait tellement irrit
Qu'il ne pouvait souffrir une douce parole.
Le saint prtre arrivait. D'un geste bnvole
Il saluait dj l'honnte laboureur.
Cependant celui-ci poussant avec fureur
Le soc dur et tranchant dans la prairie arable,
Feignait de ne pas voir le prtre vnrable.
--Allons! pre Lozet, reposez-vous un peu,
Dit d'une calme voix le Ministre de Dieu.
Lozet, levant la tte, arrte l'attelage.
--Reposez-vous un peu de votre rude ouvrage,
Continua le prtre, et causons un instant.
--Le soleil n'est pas haut. Je le veux bien pourtant,
Quoiqu'il faille, monsieur, travailler sans relche
Pour refaire la perte. Et, si j'tais un lche,
Je mourrais de misre  soixante deux ans.
--Combien, pre Lozet, de pauvres paysans
N'ont pas, comme vous-mme, une terre exploitable,
Une bonne maison, du pain blanc sur la table!
Il ne faut pas, ami, par un trop fort lien
S'attacher  la terre: il ne nous reste rien
Lorsque nous descendons dans le profond spulcre.
--Est-il donc dfendu de faire quelque lucre!
--Non, non, mon vieil ami, mais ayons bien pour but
La gloire du Seigneur, comme notre salut.
Et le vieux laboureur, sur la glbe ondule
Tenait fixe toujours sa paupire voile.
Et le cur reprit d'un ton morne et chagrin:
--Et l'auteur de vos maux est le jeune marin?
Lozet leva les yeux, et de ses deux prunelles
Jaillirent, tout  coup, d'ardentes tincelles.
--Oui! c'est lui, le brigand, l'ingrat, le polisson!...
--Vous n'ayez pas de preuve et sur un seul soupon...
--Qui donc, si ce n'est lui, qui donc ce pourrait-tre?
--Lozet, soyez prudent et de vous-mme matre.
Bien souvent on a vu l'innocent accus;
On a vu bien souvent, insolent et rus,
Le coupable, jouir de son forfait inique.
--Je n'ai pas d'ennemis.--Et votre fils unique,
Cet enfant radieux, votre seule douceur,
Que jadis enlevait un lche ravisseur
Demeur bien cach; ce jeune enfant, vous dis-je,
Dont encore aujourd'hui la perte vous afflige,
Est-ce donc l'amiti qui vous le ravissait?
Le vieux Lozet, mu, troubl, rflchissait.
Il dit:--Vous me parlez d'une lointaine chose.
--La vengeance, souvent, jamais ne se repose,
Continua le prtre. Et le navigateur,
S'il tait de vos maux l'infatigable auteur,
Je ne le verrais pas, faut-il que je le dise?
Prier avec ferveur et d'une me soumise.
--C'est un hypocrite!--Oh! ne jugez pas ainsi.
L'hypocrite qui jene et se confesse aussi;
Qui prie avec ferveur et souvent communie;
Qui ne indit jamais, jamais ne calomnie;
Cet hypocrite-l ne se trouve jamais,
Si ce n'est cependant, dans les livres mauvais.
--Qu'il laisse la paroisse alors je lui pardonne.
--Et c'est peut-tre lui dont l'me est pure et bonne,
C'est lui, peut-tre, hlas! qui devrait pardonner!...
Et vous voulez toujours, pre Lozet, donner
A ce Franois Ruzard, votre jeune Louise?
--Parcequ'il ne va pas chaque jour  l'glise,
Qu'il reste  ses travaux, n'a pas les yeux au ciel,
Et ne vous glose point des paroles de miel,
Vous le damnez dj! reprit d'un ton fort aigre
Lozet qui s'chauffait.--Je veux le croire intgre
Et vous pouvez agir ainsi qu'il vous plaira;
Mais votre douce enfant, peut-tre, elle, en mourra;
Car elle n'aime point, vous le savez, cet homme.
--Elle aimerait bien mieux cet autre qu'on ne nomme,
Chez les honntes gens, qu'avec honte ou mpris.
De l'amour la jeunesse exagre le prix.
Quand on est jeune, hlas! on sait bien peu de chose,
Et tout, dans l'avenir, parat couleur de rose.
Que Louise vieillisse, et la saine raison
La gurira, bien sr, de cette inclinaison.
Le vieillard entt tourmentait sa charrue:
D'un pied impatient il froissait l'herbe drue.
Le bon cur comprit qu'il tait importun;
Il partit par les prs tout remplis de parfum.




CHANT TRENTIME

PAPINEAU


Un peuple, on ces temps-l, montait sur le calvaire,
Un peuple qu'on voulait balayer de la terre;
Un peuple de hros sourdement opprim:
Et le matre orgueilleux, par la haine anim,
De ce peuple oubliait les dvouements sublimes,
Rivait d'infmes fers  des mains magnanimes.
Et nul jour au martyr ne rapportait l'espoir;
Et, sur ce peuple saint, le ciel voil de noir
Ne laissait plus descendre un consolant sourire.
Le tyran eut voulu ds longtemps le proscrire
Comme il chassa jadis, pour lui voler son bien,
De ses tranquilles bords, l'heureux Acadien.

Et toujours s'levaient de la terre et de l'onde
Un long gmissement, une plainte profonde!
Le ruisseau qui courait dans les fertiles prs,
Les insectes, les fleurs aux corsages pourprs,
Les arbres qui voilaient la route solitaire,
Les pis dont le front s'inclinait vers la terre,
La brise qui jouait dans la voile de lin,
L'oiseau qui de son nid sortait ds le matin,
Tout semblait prendre part  la douleur immense
De ce peuple cras par l'orgueil en dmence.
Tout priait avec lui, tout avec lui pleurait,
Et le lien fatal chaque jour se serrait!

Cependant une voix retentit sur nos rives;
Et ses accents mus dans les mes plaintives
Portent un nouveau trouble, un sentiment nouveau.
Un homme s'est lev sous le fouet du bourreau;
Un homme plein d'amour pour le peuple qui souffre;
Un homme qui s'indigne et veut sortir du gouffre
Ou l'ont prcipit les plus iniques lois!
Il proclame des siens les grands, les nobles droits;
Il fltrit du tyran la politique louche;
Et les brillants discours jaillissent de sa bouche
Comme une lave d'or des bouches d'un volcan,
Comme les flots de feu du fond de l'ocan
Que soulvent, la nuit, les vents et la tempte.
Et le peuple s'meut et relve la tte.
Il sent qu'il n'est pas fait pour mourir dans les fers,
Et qu'il doit tre libre en ce libre univers!
Il approche du matre et le regarde en face.
Et le matre irrit, surpris de tant d'audace,
Arme sa soldatesque et dresse les gibets.
Mais le hros sourit de ces sombres apprts.
Assez longs ont t les jours de la souffrance:
Parfois le dsespoir fait natre l'esprance.
Sa parole de feu court sur l'aile du vent;
Et le peuple s'agite ainsi qu'un lac mouvant.
Le laboureur pensif a de sourdes colres
En promenant le soc dans le bien de ses pres.
L'image du despote apparat  ses yeux
Comme, au milieu de l'ombre, un fantme odieux;
Et la voix du hros qui brise ses entraves
Et pleure sur le sort de ses frres esclaves,
Lui rend la fermet, le courage et le coeur.
O Papineau, ton nom comme un aigle vainqueur
Plane majestueux sur ta jeune patrie!
Il porte l'esprance  la terre fltrie
Par le joug crasant d'un matre sans piti!
Il fait trembler ceux-l qui souillent de leur pi
Le front calme et serein du peuple le plus noble!
Il fait rugir d'effroi la politique ignoble
De ces ambitieux, sanguinaires troupeaux,
Qui viennent sur nos bords dchirer en lambeaux,
De leurs voraces dents, la terre hospitalire!
O Papineau, ton nom, c'est la grande lumire
Qui porte dans ses plis le salut et l'honneur!
C'est pour le peuple esclave un gage de bonheur!
C'est l'aube qui revient aprs la nuit funbre!
Je le chante en mes vers! ma lyre le clbre!
Tu fus grand, Papineau!... Pourtant ma main frmit!
Ma lyre qui chantait se dsole et gmit....

Comment cet homme grand dont le puissant langage
Des saintes liberts nous apportait le gage
Est-il rest courb sous le joug de l'erreur?
Comment cet homme fort qui jetait la terreur
Et voyait  son nom fuir l'ennemi suprme,
N'a-t-il, dans son orgueil, pu se vaincre lui-mme?
Et lui qui d'esprer nous faisait un devoir,
Comment s'endormit-il d'un sommeil sans espoir?
Tu renias le Christ qui rendit l'quilibre
Au monde qu'il sauvait en le proclamant libre!
Tu renias le Christ, orgueilleux Papineau,
Et l'anathme veille, hlas! sur ton tombeau!

Le nom du grand tribun volait de bouche on bouche,
L'anglais, en l'entendant, ouvrait un oeil farouche
O l'on voyait briller la haine et le mpris.
De l'amour de ses droits le peuple tait pris:
Il voulait,  jamais, en faire la conqute.
Il relevait enfin avec fiert la tte.
Plus ardente au combat, la jeunesse surtout
Pour secouer ses fers se levait de partout.
Dpouill de ses biens par un malheur extrme,
Dpouill de l'honneur, ce bien sacr, suprme,
Qui nous console encor lorsque tout est perdu;
Sans parents, sans amis, gmissant, perdu,
Lu jeune capitaine aux cris de la Patrie
Ouvrait une me mue, une oreille attendrie.
Son amour malheureux, toujours perscut,
Contre le sort fatal ayant en vain lutt,
Se tournait maintenant vers un objet sublime,
Vers la Patrie, en pleurs sur le bord de l'abme;
Ainsi la fleur des champs tourne vers le soleil,
Aprs la frache nuit, son calice vermeil.
Il parlait des devoirs de celui qui gouverne.
Et de la lchet d'un peuple qui se prosterne
Devant la tyrannie, un front pur mais craintif.
Il pleurait sur le sort de son pays captif,
Dmasquait l'ennemi, fltrissait le despote,
Et se faisait l'cho du plus grand patriote.

Les jeunes gens aimaient ces tranges discours.
Plusieurs voulaient dj sacrifier leurs jours
Pour rendre au sol natal la libert divine.
Les vieillards refroidis, plis  la routine,
Ne voyaient pas sans peur le nouveau sentiment
Qui dans les coeurs en feu grondait en ce moment.
Ils le combattaient fort. Lozet plus que tout autre
De la sainte rvolte insultait l'humble, aptre,
Car la haine dj rongeait son coeur aigri.
Et Ruzard lui disait: Le marin jette, un cri,
Un cri d'amour, d'alarme et de patriotisme;
Il ne s'entend pas mal dans le charlatanisme;
Il veut faire oublier ses mfaits odieux.

Avant que du printemps le soleil radieux
Eut fondu, dans les prs, la neige tincelante,
Comme dans un creuset, sous la flamme brlante,
O fond le diamant et la poussire d'or;
Avant que le grand fleuve eut repris son essor,
Le vieux pilote Auger avait de Lotbinire
Laiss, plein de regrets, la rive hospitalire,
Disant  sa Louise, en son profond chagrin,
Disant  son ami, l'infortun marin,
Un douloureux adieu. Louise dsole
Maintenant se voyait, hlas! plus isole.
Son pre, auparavant, venait souvent la voir,
Lui parlait de Lon, soutenait son espoir.
Maintenant qui viendrait dans son humble retraite
Lui parler du bonheur que son me regrette!

Auger vers Gentilly s'tait alors rendu.
Un oncle de Louise  Qubec descendu
Avait,  son retour, log dans la famille
O depuis sa naissance tait la jeune fille.
Il vit l son beau-frre, et d'une triste voix,
Il lui parla, longtemps des douleurs d'autrefois
Ils partirent tous deux pour ce joli village
Qu'Auger n'avait pas vu depuis son mariage.

Dans son me Ruzard caressait le projet
De devenir bientt le gendre de Lozet.
Cependant son bonheur tait remis sans cesse
Et cela lui causait une morne tristesse.
Il reprochait souvent au malheureux vieillard
D'tre la cause seul de ce cruel retard.
Il jurait que bientt une attente aussi vaine
Le ferait expirer de regret et de peine.
Le vieillard protestait de son plein dvouement,
Disait que sa Louise coutait, par moment,
Avec plus de candeur, les remarques utiles
Qu'il lui faisait souvent. Par ses discours habiles
Ruzard, tantt os, tantt adulateur,
Trompait, de plus en plus, le vieux cultivateur.




CHANT TRENTE-ET-UNIME

LA PCHE


Les flots du Saint-Laurent donnent sur les rivages;
Les oiseaux matineux reprennent leurs ramages;
Les rayons du soleil percent les verts rameaux
Des ormes chevelus qui croissent prs des eaux,
Droulant sur le sein du fleuve d'meraude
Un long ruban de pourpre, une filandre chaude
Qui tremble et puis se brise, en paillettes de feu,
Quand le vent du matin vient  souffler un peu.
Des canots de pcheurs s'loignent de la rive,
Et l'aviron lger plonge dans l'onde vive
Avec le bruit moelleux d'une aile dans les airs.
L'alouette s'veille, et ses chants gais et clairs
Se mlent au cri rauque et plaintif de l'orfraie.

Chaque habitant, alors, possdait une claie
Faite de rameaux d'aune habilement tresss.
Lorsque la mer baissait, les poissons insenss
De leurs vastes prisons ne cherchaient pas l'issue,
Et bientt ils mouraient fouettant la vase nue
De leur bifurque queue. Ou bien des hameons
Tendus, pendant l't, dans les flots plus profonds,
Attiraient les regards des anguilles agiles.
On allait en canot visiter les empiles,
Et c'taient des saluts que les joyeux faucheurs,
Devenus, un moment, chaque matin, pcheurs,
S'envoyaient de partout sur les vagues moires;
C'taient des rires francs, des chansons mesures,
Des chansons de jadis dont les chos lointains
Rptaient, tour  tour, les magiques refrains.

L'indien Tonkourou vers sa ligne dormante
Conduisait son canot. Sa main rude tourmente
Avec l'aviron peint le flot silencieux.
On dirait qu'il a peur et du calme des cieux
Et du calme des flots qui partout l'environne.
Il aperoit Ruzard. Au mme instant il donne
A son canot d'corce une autre impulsion,
Et vole  son ami.--Fais bien attention,
En ce moment, Franois, au discours de ton frre,
Dit-il, en abordant la nacelle lgre
O Ruzard inclin tirait ses hameons,
Laisse un moment d'espoir  tes jolis poissons;
Prte encore l'oreille  mes sages paroles.
Tu sais que mes discours ne sont jamais frivoles.
J'ai rv cette nuit, mes rves sont-ils vains?
Que notre ami Lon, fers aux pieds, fers aux mains,
S'en allait en exil sur un sombre navire,
Pour avoir mille fois, le rebelle, os dire
Que le peuple souffrant sous le joug des anglais
Devait lever la tte, et, libre dsormais,
Faire ses lois lui-mme, et vivre de sa vie.
--C'est un songe admirable et mon me ravie
Renatrait au bonheur s'il se ralisait.
--Ce rve, mon ami, si ton esprit l'osait,
Il serait, ds demain, une chose relle.
--Comment cela? comment!--L'occasion est belle,
Le moyen est facile, et tu n'y penses pas?
Il faut donc que partout l'indien, pas  pas,
Te mne par la main comme on mne un aveugle!
Pendant que parmi nous Lon s'agite et beugle
Ses grands mots de salut, de patrie en danger,
On descend  Qubec sur mon canot lger;
On vogue dans la nuit; et les vagues obscures
Ne rvleront pas de nos dmarches sres
Le motif tout puissant; on voit le chef anglais;
C'est Gosford qu'il se nomme. Or de son grand palais
Tonkourou connat bien le chemin. On dnonce
Le tratre citoyen, les discours qu'il prononce
Pour exciter le peuple  secouer le joug.
L'Anglais nous rcompense, et ce suprme coup
Nous dlivre  jamais du brave capitaine.
--Oui, la chose en effet, me parait bien certaine
Tonkourou, ton esprit est fertile en moyens:
Ce plan russira, je le crois, je le sens.
Il faut, sans plus tarder, il faut qu'on l'excute
Et nous verrons la fin de notre ardente lutte.
--Nous partirons ce soir quand la chauve-souris
Jettera, voletant aux fentres, ses cris.
--Nous partirons ce soir dans ton canot d'corce
Quand baissera la mer. En ramant avec force
Nous serons  Qubec avant le point du jour.
Et demain, vers la nuit, nous serons de retour.




CHANT TRENTE-DEUXIME

PATRIOTISME


L'amour de la patrie et de l'indpendance,
L'espoir de voir enfin venir la dlivrance
Se glissaient dans les coeurs, comme dans les forts
Se glissent du soleil les chatoyants reflets;
Comme dans les bls mrs se glisse la faucille;
Comme  travers les flots, la barque qui vacille.
Dj le laboureur laissait dormir le soc;
Dj le vieux Qubec s'agitait sur son roc
Et semblait de dpit secouer ses murailles.
Et, pour percer le coeur des tyrans sans entrailles
Le valeureux Cazeau, dans un secret profond,
Fondait, pendant la nuit, mille balles de plomb.

Mais la grande cit du pieux Maisonneuve,
Montral, frmissait comme l'onde du fleuve
Quand aprs un jour chaud, le ciel lance ses feux
Et les vents du midi soufflent imptueux.
C'est l qu'on entendait les plus sombres menaces;
La foule, chaque soir, se ruait sur les places,
Droulant, dans les airs, un tendard nouveau.
Avide, elle coutait l'illustre Papineau
Dont la voix, s'levant comme un bruit de tonnerre,
Faisait rentrer de peur les ennemis sous terre.
Et Fils du Duric Club, Fils de la libert,
Les premiers caressant l'inique autorit,
Les derniers de nos droits formidables aptres,
Allaient lutter bientt les uns contre les autres.
Et sur les bourgs voisins la brlante cit,
Comme un vaste foyer par le vent excit,
Projetait ses rayons. Et comme un incendie
Dans les bois allum par quelque perfidie,
Etend, tend toujours son cercle blouissant,
Dvorant avec bruit, chaque tronc gmissant,
Ainsi courait le feu d'un saint patriotisme,
Ainsi de coeurs en coeurs s'tendait l'hrosme.

Par de vagues espoirs pouss vers Montral,
Lon voulait partir. Brlant d'un zle gal,
De vieux fusils arms, plusieurs jeunes gens braves
Voulaient combattre aussi pour briser leurs entraves.
C'taient Elise Houde, un chasseur que souvent
On voyait, sur la grve, avec le jour levant,
Flairer l'outarde lente ou l'allouette vive;
Puis Roireau le chanteur, Darvaud  l'me active,
Moraud le philosophe et le bouillant Vidal;
Olivier Blanger, plaisant original
Qui de Za Boivert illuminait le chaume
 Chaque fois qu'un petit arrivait  ce gnome;
Belleau, Charland, Turcotte, et puis Xavier Dry;
Tace le beau conteur et le sage Patry;
Et puis Octave Hamel dont l'esprit satirique
Fouettait bien les travers de l'anglais flegmatique.
Et ces jeunes hros, prts  verser leur sang,
Avaient plac Lon en tte de leur rang;
Et c'est lui qui devait les conduire  la gloire,
Que ce fut par la mort ou bien par la victoire.

Mais les femmes pleuraient maudissant le marin.
Elles auraient voulu, dans leur profond chagrin,
Voir mourir sous leurs yeux les fils de leur tendresse.
Elles firent chanter plus d'une grande messe
Pour obtenir que Dieu dtournt le malheur.

Le soleil fcondait de sa douce chaleur
Les sillons referms et, les gras pturages.
De temps en temps des cieux s'abattaient ces orages
Qui changent en torrents les vagabonds ruisseaux,
Les chemins, en des lacs o les ardents chevaux
Piaffent d'impatience et souillent leur crinire.
Alors les ours pensifs rentrent, dans leur tanire,
Les oiseaux effrays s'envolent  leurs nids;
Les troupeaux ruminants, dans les prs runis,
Attachent sur le sol leurs yeux mlancoliques;
Les arbres font alors des gestes frntiques
Avec leurs grands rameaux qui se tordent au vent.
On les entend gmir, craquer, tomber souvent.
Et le tonnerre roule, clate dans l'espace
Avec le bruit d'un char sur des roches qu'il casse.
Les nuages aux cieux passent eu tourbillons
Comme, des flots obscurs ou de noirs bataillons;
Les clairs radieux dchirent ces lourds voiles
Comme le vent dchire au navire ses toiles;
Et le monde apparat envelopp de feux
Et plong tout  coup, par un retour affreux,
Dans une nuit profonde. Et quand revient le calme,
L'rable dentel lve sa verte palme;
Les enfants tapageurs jettent de joyeux cris;
De suaves parfums montent des prs fleuris;
Et les petits oiseaux sur les buissons humides
Egrnent de leurs chants les notes plus limpides;
Et dans le ciel d'azur, au-dessus des coteaux,
Les nuages s'en vont, dchirs en lambeaux,
Comme s'en vont au vent les blancs flocons de laine
Que les petits agneaux ont perdu dans la plaine.

Cependant le marin ne gotait point la paix.
Avant de s'loigner, peut-tre pour jamais,
Il voulait voir Lozet, il voulait voir Louise;
Lozet dont la prudence avait t surprise
Par les discours pervers du vieux chef indien,
Louise qui pleurait et ne croyait qu'an bien.
Il voulait protester de sa reconnaissance
Pour tant de nobles soins; et de son innocence
Il voulait, de nouveau, prendre  tmoin le ciel.
Il voulait rvler l'amertume, le fiel
Qui remplissaient le coeur du perfide sauvage;
Il voulait de Louise, en quittant ce rivage,
Entendre une parole, un mot plein de douceur;
Un de ces mots bnis qui se gravent au coeur;
Qu'on rappelle souvent aux jour de la souffrance;
Qui calment les regrets, nourrissent l'esprance.
Il sortit. Le soleil ne brillait pas encor;
Mais l'aube,  l'horizon, comme un troit lac d'or
Qui berce des esquifs sur ses vagues lointaines,
L'aube faisait danser ses lueurs incertaines.
Il marcha soucieux sur les chemins dserts,
Puis s'assit un instant sous les grands frnes verts
Qui projettent encor leurs figures tranges,
Au coucher du soleil, sur les deux vieilles granges
O, chaque automne, Houde entasse ses bls mrs.
Les hommes lui semblaient, en ce moment, bien durs;
Il ne voulait plus mettre en eux sa confiance.
On veille si vite, hlas! leur dfiance!
Ils connaissent si peu les bons ou les mchants!
Il se leva bientt, puis,  travers les champs,
Il dirigea ses pas vers la fconde ferme
O Lozet promenait le soc d'une main ferme.




CHANT TRENTE-TROISIME

HOMME ET OURS


En ces jours dj loin les bois taient profonds;
De leurs bras musculeux les vigoureux colons
N'avaient pas abattu tant de forts superbes;
Les champs taient petits mais se couvraient de gerbes;
Les fauves abondaient; et les loups dangereux
Poussaient souvent, la nuit, des hurlements affreux;
Les ours, pendant l't, sur les troupeaux paisibles,
Venaient fondre, grognant, et de leurs dents terribles
Dchiraient les brebis, et parfois les taureaux.
Mais avec ces derniers les combats taient beaux,
Et le vainqueur, toujours, payait cher sa victoire:
Il tranait loin des siens et sa coteuse gloire,
Et ses flancs dchirs d'o le sang dgouttait.

Un blanc troupeau d'agneaux paisiblement broutait
D'un pturage gras l'herbe soyeuse et drue,
Prs des lieux ou Lozet conduisait la charrue.
Tout  coup le vieillard entend un cri plaintif:
Il relve la tte, en cherche le motif.
Il voit fuir, sur le pr que le matin parfume,
Les agneaux bondissant comme des flots d'cume.

Un ours brun les poursuit. Et, dans les alentours,
Les troupeaux effrays de ses grognements sourds,
Relvent,  la fois, leurs ttes inquites.
Dj l'ours furieux atteint les pauvres btes.
De sa patte velue il crase, aussitt,
La plus grasse brebis qui jette un long sanglot;
Il la mord  la gorge et sa gueule enflamme
Se remplit des lambeaux d'une chair anime.
Lozet se prcipite, oublieux du danger,
Vers l'animal cruel dont il veut se venger.
Il brandit dans sa main une pesante hache.
Mais l'ours le voit venir. A regret il s'arrache
Au repas somptueux qu' peine il commenait.
Lozet n'avait point peur et toujours avanait.
L'ours, debout comme un homme, attend, ferme  sa place,
Cet ennemi nouveau qui soudain le menace:
Il fixe sur Lozet ses deux grands yeux ardents:
De longs flocons de laine accrochs  ses dents
Retombent tout autour de sa gueule sanglante.
Il broie, en murmurant, une chair pantelante,
Et sa mchoire norme est pareille aux taux
O le noir forgeron vient presser les mtaux.
Dployant sa vigueur, croyant, dans son courage,
Qu'il peut fendre la tte  l'animal sauvage,
Lozet abat sur lui sa hache d'un bras vif.
D'un coup de patte adroit l'animal attentif
Fait voler l'instrument au loin sur la prairie,
Et dtourne le coup qui menaait sa vie.
Lozet sentit le froid dans ses veines courir;
Il comprit qu'il allait au mme instant mourir.

L'ours hsitait pourtant; mais ses yeux pleins de flammes,
Ses dents qui se montraient comme de fines lames
Tmoignaient des fureurs qui l'animaient alors.
Et le vieillard tremblait. Il faisait des efforts
Pour s'loigner un peu de l'animal froce;
Mais l'ours le fascinait. Sa peur tait atroce.
Il voulut reculer; l'animal avana.
Il jeta de hauts cris; l'ours longuement grina.
Il n'osait se pencher pour ramasser sur l'herbe
Sa hache perdue. Et, comme une immense gerbe,
Les arbres, devant lui, semblaient tourbillonner.
Il avait le vertige, entendait rsonner
Mille bruits effrayants  ses pauvres oreilles.
Jamais homme, ici-bas, n'eut de frayeurs pareilles.
Il se souvint de Dieu, fit un signe de croix:
Il retrouva la force et l'espoir  la fois,
Et s'enfuit en courant sur la pelouse humide.
Il n'avait pas encor, d'une jambe rapide,
Franchi plus d'un arpent, qu'il se sentit soudain
Dans sa course arrt comme par une main,
Mais une main horrible, une main formidable
Qui l'crasa, mourant, au pied d'un vieil rable.
Au mme instant, hlas! pareilles  des clous
Qu'enfonce le marteau dans le coeur des bois mous,
D'impitoyables dents s'enfoncrent sanglantes,
A travers ses habits, dans ses chairs palpitantes.
La douleur, aussitt, lui rend le sentiment;
Il jette une clameur. Un long rugissement
Comme un funbre cho rpondit  sa plainte
L'ours bondit,  son tour, de douleur et de crainte.

Un grand lambeau de chair tombait sur son museau;
L'oeil tait arrach. Comme l'eau d'un ruisseau
Le sang coulait  flot de l'horrible blessure;
L'animal bondissait sur le champ de verdure
Cherchant quel malheureux l'avait ainsi surpris.
Les bois retentissaient de ses lugubres cris.

Cheminant au milieu des parfums de la plaine,
Humant du frais matin la douce et pure haleine,
Le malheureux Lon s'tait enfin rendu
Jusqu'aux lieux o Lozet, au travail assidu,
Se htait de finir un second labourage.
Il entrait dans le clos quand il vit le courage
Du vieillard qui frappait de son faible instrument
Le fauve carnassier. Il courut vivement;
Mais Jean Lozet avait, tout  coup, pris la fuite,
Et l'ours s'tait lanc, rapide,  sa poursuite.
Lon, courant toujours, ramasse sur le pr
La hache du vieillard dj de prs serr
Par l'animal sanglant. Il voit l'instant horrible
O l'homme va tomber sous la griffe terrible
Du vorace ennemi qui cherche  s'en nourrir.
Il arrive au moment o Lozet va mourir,
Sans tre remarqu de l'homme ou de la bte,
Avec force il abat sa hache sur la tte
De l'ours qui pousse alors un long mugissement.
Et recule d'un pas par un vif mouvement,
Et sans peur, de pied ferme attend la bte fauve,
Pendant que Jean Lozet, tout effray, se sauve.
L'ours bless l'aperoit et s'lance vers lui,
Gueule ouverte, oeil en sang. Mais le jeune homme a fui,
Par un dtour rus, jusques  la clture
Qu'il franchit d'un seul bond. Dans sa bouillante allure
Le froce animal, par la rage tourdi,
Sur les perches de cdre,  son tour, a bondi.
Mais la clture tremble et s'affaisse et se casse;
Et, perdant son lan, le fauve s'embarrasse
Et tombe sur le sol. Alors, terrible et prompt,
Un nouveau coup de hache ouvre en deux parts son front.
Lorsque Jean Lozet vit le pril disparatre
Il revint vers Lon.--Je dois le reconnatre,
Dit-il, d'un air mu, sans vous je serais mort;
Nous sommes quittes donc, car vous m'aviez fait tort.
--J'ai fait ce que tout autre aurait fait  ma place;
Vous ne me devez rien. Que tout mon corps se glace
Et que j'aille aussitt paratre devant Dieu,
Dit Lon, si depuis que j'habite ce lieu
Je vous ai fait du mal d'une me volontaire.
Mais Lozet, de la main fait signe de se taire,
Et, sans plus lui parler, retourne  sa maison.

Lon tait surpris et voyait sa raison
Chanceler  l'aspect d'une pareille haine.
Il dirige ses pas, ou plutt il se trane
Sous l'rable feuillu qui vit tomber Lozet.
Le soleil, dj haut, dardait un chaud reflet
Sur le champ vaporeux et dans la fort sombre:
Et pour l'homme rveur agrable tait l'ombre.
Sur l'herbe longue et frache il s'tend mollement,
Et dans son dsespoir il pleure amrement.




DEUXIME PARTIE

LA
VENGEANCE CHRTIENNE




CHANT PREMIER

LE RETOUR DES DLATEURS


Ruzard et le Huron sont venus dans la ville;
Ils ont, avec succs rempli leur tche vile:
Les tratres sont toujours aux despotes bien chers.
Ils reviennent contents. Ils calculent, tout fiers,
Les bons chelins anglais qui grossissent leur bourse;
Ils dcouvrent dj le terme de leur course.
Le canot, tour  tour, vogue au sud, vogue au nord,
Cherchant l'eau moins profonde et le courant moins fort.
Il passe le Platon qui semble une barrire
Mise par un gant sur l'immense rivire;
Le Platon dont les caps couronns de grands bois
Elvent d'un ct leurs arides parois
Comme un mur ternel o le fleuve se brise,
Et d'un autre ct dressent leur crte grise
Par degrs, vers le ciel, comme un vaste escalier.
Alors ne brillait pas sur le rocher altier,
Comme au mt du navire une riche bannire,
Alors ne brillait pas du fils des Lotbinire,
Sur la vieille fort, le toit hospitalier.
Le fin canot suivit le bord irrgulier,
Bondissant comme un daim sous la lgre charge,
Tantt prs de la rive et tantt plus au large.

Mais  peine la mer commenait  monter,
Les deux tratres amis, au lieu de s'arrter
Pour attendre que l'eau, recouvrant la batture,
Leur ouvrit une route et plus courte et plus sre,
Vers le chenal profond o mugissait le flot,
Dirigrent, d'accord, leur rapide canot.
Le succs et le vin leur chauffaient la tte.
Il se seraient alors moqus de la tempte.
Or le ciel tait pur. Quelques nuages blancs,
Comme de grands oiseaux qui tranent leurs vols lents,
S'levaient au-dessus des bleutres montagnes.
Et le soleil couchant inondait les campagnes
De chatoyants reflets et de molles clarts.
Les vagues embrassaient les rcifs carts
O veillaient les trois soeurs au monde peu connues.
Le canot frmissant rasa les roches nues
Et vogua tout  coup dans le profond canal.
Les deux amis riaient, mais d'un rire infernal.

Le jour allait perdant son nimbe de lumire.
De sa vibrante voix l'airain de Lotbinire
Aux habitants pieux annona l'angelus.
Le soleil disparut. La brillante Vnus
Lana des flches d'or dans les vapeurs ailes
Qui montaient lentement des lointaines valles.
Cependant sur la grve on voit l'onde courir.
Dj le flot paisible achve de couvrir,
Comme un immense drap, le galet uniforme;
Et seuls, comme les grains d'un chapelet norme,
Les rcifs dentels, dans les ombres du soir,
Au milieu du grand fleuve allongent leur dos noir.
Sur le courant plus doux l'indien, avec force,
Fait glisser vivement la nacelle d'corce.
Son compagnon joyeux, prenant un noir flacon,
Verse dans une tasse une ardente boisson.
Aprs, ramant tous d'eux, aussi prompt que la flche
Ils poussent le canot dans une large brche,
Au milieu des cueils. Alors les imprudents
Sentent leur frle esquif se briser sur les dents
D'un noirtre rocher que l'eau recouvre  peine.
L'onde sourd aussitt comme d'une fontaine,
Et la fragile nef s'emplit rapidement.
Une folle terreur s'empare, en ce moment,
Des deux hommes pervers qui touchaient au rivage
En se flicitant de leur heureux voyage.
Ils sortent du canot afin de l'allger:
Mais la blessure est large, et le vaisseau lger
Sur l'onde ne peut plus garder son quilibre.
Autour, pas une voile  la brise ne vibre.

Ils se tiennent tous deux sur les glissants cailloux:
L'eau qui monte toujours arrive  leurs genoux.
Le canot submerg s'loigne  la drive.
Ils s'avancent alors sur une roche vive
Qui n'est pas descendue encore sous les eaux.
Ils regardent au loin les brunissants coteaux,
Les bosquets d'arbres noirs, les blanches maisonnettes;
Ils entendent l'cho dire les chansonnettes
Des pcheurs qui s'en vont relever leurs filets.

La lune se leva: ses chatoyants reflets
Tracrent sur les flots une route de flamme.
Les deux infortuns auraient donn leur me
Pour pouvoir s'lancer par ces chemins nouveaux
Jusqu' ces bords voisins qui leur semblaient si beaux.
Leurs coeurs furent remplis d'une vague pouvante
Quand l'eau, montant toujours, implacable et mouvante,
Avec de grands bruits sourds, vint de nouveaux toucher
Leurs pieds mal affermis sur le dernier rocher;
Et Ruzard s'cria d'une voix douloureuse:
--Tonkourou, sauve-moi! ton me est gnreuse:
Je te dois, tu le sais, la moiti de mon bien.
Le sauvage, rveur, ne lui rpondit rien:
Ses regards flamboyants taient fixs sur l'onde.
--Oh! nous ne pouvons pas, tous deux si prs du monde,
Et, par un soir serein, hlas! ici prir,
Continua Ruzard, on va nous secourir.
Et tout son corps tremblait comme au vent un feuillage.
Ils ne pouvaient songer  s'enfuir  la nage.
Et l'eau montait toujours.--C'est par ta faute  toi,
Dit de nouveau Ruzard gar par l'effroi,
Que je suis  cette heure en un pril extrme!
Et des larmes coulaient sur son visage blme.
Le vieux huron lui lance un foudroyant regard:
Lche! dit-il. Mais lui, tremblant et l'oeil hagard,
Agite en l'air ses bras comme des ailes chauves,
Et pousse vers le ciel des cris de btes fauves.
L'impassible huron, cachant son dsespoir,
Regarde le rocher qui fuit sous le flot noir.
Et l'eau montait toujours. Elle couvrait la plage,
Et les deux malheureux du paisible village
Entendaient s'lever les rustiques refrains.
Dj le flot horrible atteignait  leurs reins.
Ils avaient cet espoir dans leur douleur farouche
Que l'eau peut-tre, enfui, n'atteindrait pas leur bouche.
Et la lune argentait, de ses rayons moelleux,
Le tuf des caps lointains, le ciel et les flots bleus;
Et parfois, battant l'air de ses ailes ardentes,
L'mrillon jetait quelques notes stridentes,
Comme un rire moqueur, comme un sarcasme amer,
En passant auprs d'eux au-dessus de la mer.
Et l'eau montait toujours. Par la vague moire
Leur poitrine souffrante tait dj serre
Comme un timide agneau dans l'orbe d'un serpent:
--Sois maudit, Tonkourou! Mon me se repend
D'avoir eu confiance en tes conseils perfides,
Rla Franois Ruzard. Et ses grands yeux humides,
Dilats par la peur, menaaient l'indien.
--Mon frre va mourir: il n'espre plus rien,
Et la crainte le trouble et rend sa langue folle:
Tonkourou lui pardonne une lche parole.
Ah! si nous chappons  la mort aujourd'hui,
Il me remerciera d'avoir tant fait pour lui.

On entendit au loin, au milieu du silence,
Le bruit d'un aviron qui plongeait en cadence
Dans le fleuve gant.' Comme un superbe fruit
Se dtache de l'arbre et retombe avec bruit,
Roulant, loin du rameau, sur la pelouse verte,
Un canot s'lanait de la rive dserte
Et glissait sur les flots. Et l'eau montait toujours.

Dj les malheureux entendent des bruits sourds,
Voient sortir de la mer des gerbes de lumire,
Se sentent soulevs d'une trange manire
Par la masse des eaux qui monte lentement.
Si le vent eut souffl, le liquide lment
Dressant avec fracas ses cumeuses crtes,
Comme font les forts dans les grandes temptes,
Les aurait emports dans ses gouffres amers
Avec leur esprance et leurs desseins pervers.
Et l'eau montait toujours. De mme au cimetire,
Le sable susurrant, la funbre poussire
Dans la profonde fosse ouverte de nouveau,
Monte, monte longtemps autour d'un noir tombeau.

Lozet souffrait un peu. L'ours froce et vorace
De ses cruelles dents avait laiss la trace
Sur le bras du vieillard. Mais le mal douloureux
N'tait pas, toutefois, jug bien dangereux.

Louise, de doux soins entourait son vieux pre
Elle tait toute heureuse, elle tait toute fire
Qu'il eut t sauv par le jeune marin.
Et puis elle esprait que la rancune, enfin,
Tomberait pour toujours avec la haine ignoble
Devant un dvoment et si rare et si noble!

Jean Lozet laissait voir de la mauvaise humeur
Si quelqu'un lui parlait de son vaillant sauveur;
Il tait dsol de devoir quelque chose
A ce jeune garon. Irascible et morose,
Il errait dans son champ ds le lever du jour.
Remplis de charit, les voisins, tour  tour,
Venaient semer son grain et finir son ouvrage.
Les malheurs rpts abattaient son courage.
Il avait peur encor de perdre quelque bien,
Se htait d'amasser, n'osait plus donner rien.
Il tait de nouveau saisi par l'avarice;
Et la morsure, hlas! de cet ignoble vice
Est plus  redouter, pour le chrtien, cent fois,
Que la cruelle dent des fauves de nos bois.




CHANT DEUXIME

PREMIRE VENGEANCE


Aprs avoir rv dans le pr solitaire,
A l'ombre de l'rable, tendu sur la terre,
Pendant que Jean Lozet encor troubl de peur
Allait  la maison raconter son malheur;
Aprs avoir pleur sur son frais lit de mousse,
Pendant que l'arbre en fleur,  la molle secousse
Qu'imprime  ses rameaux la caresse du vent,
Murmurait de plaisir, Lon partit suivant
Un ruisseau vagabond dont la course s'achve.
Il arrive bientt au vieux pont qui s'lve
Au-dessus du torrent, dans le clos de Boisvert;
Puis, longeant le chemin qui serpente couvert,
Par le soin des aeux, d'arbres de toute sorte,
Il vient avec moi passer devant la porte
De la blanche maison du pre Jean Lozet.
La porte tait ouverte. Un regard indiscret
Lui permit d'entrevoir, prs de son pre assise,
Dans l'appartement clair, l'adorable Louise.
Elle n'aperut point le sauveur du vieillard.
Et Lon s'loignant retournait son regard
Vers ce toit qui gardait, avec son esprance,
Une si grande part de sa courte existence.

Le jour allait mourant. Dans les cieux empourprs
Son clat radieux s'teignait par degrs,
Comme s'teint l'amour vers le soir de la vie.
Les sapins allongeaient, sur la tide prairie,
Leurs cnes verdoyants d'o montaient les parfums.
Sans cesse tourment de pensers importuns,
Le marin descendit  la grve tranquille
Par un petit soutier tortueux, difficile,
Dcoup dans le cap. Dj la mer montait.
Le flot envahisseur o le jonc vert flottait
Courait rapidement sur la sonore plage,
Noyant d'abord le sable avec le coquillage,
Puis bientt,  leur tour, les scintillants galets,
Puis enfin les rochers qui semblaient des lets.
Telle la mer montait et nivelait la rive,
Toute ingalit devant sa marche vive
Disparaissant soudain; et telle aussi la mort,
Corrigeant d'ici bas les caprices du sort,
Sous son flot implacable, engloutit et nivelle,
En semant, sans piti, la terreur autour d'elle,
Toute ingalit chez les pauvres humains.

Dans le calme du soir, bientt, des cris lointains
Du jeune homme rveur frapprent les oreilles.
Il ne s'en mut point; car des clameurs pareilles
S'lvent, bien souvent, du rivage ou des flots.
Il marchait au hazard, songeant aux vils complots
Qu'avaient faits, pour le perdre, en leur farouche haine,
Ruzard et l'Indien, tranant comme une chane
Des regrets ternels et d'inutiles jours,
A peine, au souvenir de ses chastes amours,
Un souris fugitif errait-il sur sa lvre:
Puis, il sentait courir le frisson de la fivre
En pensant  Lozet, cet entt vieillard
Qui lui devait la vie et fuyait son regard,
Comme pour n'avoir pas  rendre tmoignage
Au dvoment profond, au sublime courage
De celui qu'il croyait son ennemi mortel.

Ruzard faisait toujours de son lugubre appel
Retentir les chos de la rive agrable.
Le fleuve tait uni comme un dsert de sable
Lorsque nul vent ne souffle et qu'un soleil ardent
Fait scintiller au loin la poussire d'argent.
Le marin fit glisser sur la nappe azure
Un canot que dj soulevait la mare;
Puis, se jetant dedans, il prit un aviron
Qu'il enfona dans l'onde ainsi que l'peron
S'enfonce dans le flanc d'un coursier qui se cambre.
De larges gouttes d'eau, comme des clats d'ambre,
Tombrent de la rame, et le canot de pin
Vola comme un oiseau sur le fleuve serein.

Lon vira de bord quand il fut loin de terre
Et regarda longtemps, tantt le cap austre,
Tantt la cte douce avec ses grands bosquets
O la lune jetait, comme d'ardents bouquets,
Ses gerbes de rayons, ses faisceaux de lumire.
Rien n'tait beau dj, dans ces temps, Lotbinire,
Comme tes bords fconds qui s'inclinent, parfois,
Couronns de foins verts ou couronns de bois;
Qui se courbent en arcs; qui parfois se hrissent
En vastes murs de tuf dont les pieds s'engloutissent,
A chaque flux des mers, dans les profondes eaux,
Et dont les noirs sommets,  travers les rameaux,
Montrent, comme des nids, les blanches maisonnettes!

Au sein des ilts muets, plus fortes et plus nettes
S'levrent alors les voix des dlateurs.
Ces deux fourbes hurlaient voyant, sur les hauteurs,
Les arbres et les toits rayonner  la lune
Comme pour les narguer dans leur triste infortune.
L'Indien regardait le grand bois des hurons;
Ruzard, la Vieille-Eglise et ses beaux environs.
Jamais plus en ces lieux ils ne pourront se rendre!
A la gorge, dj, la vague vient les prendre
Comme l'infme main d'un bandit sans piti.
Ils rlrent bientt, touffs  moiti,
Comme si le bourreau, crature infernale,
Leur eut serr le cou de sa cordes fatale.

Lon, surpris enfin de ces cris rpts,
Dirigea son canot sur les flots argents
Vers l'endroit o devaient, dans un pril extrme,
tre les malheureux. En avanant il sme,
Du bout de l'aviron, des gouttes de cristal
Que la lune revt d'un clat sans gal.
Il croit dans la pnombre apercevoir des ailes
Qui fouettent le flot pur. Longues, noires et grles,
Elles ne nagent point se glissant sur les eaux,
Ou volant dans les airs comme font les oiseaux.
Il approche toujours, il approche sans cesse.
Les simulacres d'aile avec moins de vitesse
S'agitent maintenant. Il se hte soudain
Et plonge l'aviron d'une fbrile main;
Car il a reconnu des hommes, ses semblables,
Qui descendent, hlas! sous les flots innombrables,
Aprs avoir jet dans les cieux de vains cris,
Aprs avoir longtemps de leurs longs bras meurtris
Appel du secours et repouss les vagues.
Lon prouve alors des terreurs sombres, vagues;
Il craint de ne pouvoir sauver les malheureux,
Et pousse comme un trait sa nacelle vers eux.
Quelle tentation, quelle ide inhumaine,
Comme une ombre passa dans son me sereine,
Alors qu'il reconnut ses lches ennemis!
Ruzard et Tonkourou, dans l'espoir raffermis,
Soulevaient sur les eaux leurs ttes basanes:
Ces deux ttes, de loin, semblaient guillotines.
Ils levaient leurs bras ruisselants, engourdis.
Lon ne bougeait plus.--Approche,  Lon! dis
Que tu vas nous sauver! que ton me pardonne!...
Oh! viens donc, par l'enfer! approche, approche! donne,
Oh! donne-nous la main pour nous aider un peu!
Ah! sauve-nous, Lon, pour l'amour du bon Dieu!...
Ainsi parlait Ruzard, et sa voix touffe
Envoyait ces mots-l dans les flots par bouffe.
Lon n'hsite plus: il prend par les cheveux
Et ramne vers lui, de son bras vigoureux,
Le compagnon mourant de Tonkourou le tratre.

Son regard adouci ne laisse plus paratre
Qu'une noble piti. Sans prononcer un mot
Le huron musculeux monta dans le canot.
On eut dit qu'il souffrait un horrible supplice.
A retirer des flots son infme complice
Il aida le marin. Ruzard, en ce moment,
Avait, demi-noy, perdu le sentiment.
Ses yeux ne voyaient plus, son oreille tait sourde;
Dans le fond du vaisseau, comme une masse lourde
Il roula pesamment. Lon lui prit les bras,
Puis il les fit mouvoir longtemps de haut en bas:
Les poumons dilats d'un souffle pur s'emplirent,
Et du noy, bientt, les regards s'entr'ouvrirent.
Qui dira ce qu'alors ces trois hommes pensifs,
Voguant avec lenteur loin des sombres rcifs,
Sentirent se passer dans le fond de leurs mes?
Celui qu'on perscute, et qu'en de noires trames
Enveloppent, hlas! depuis des jours nombreux,
Sans trve, sans merci, des hommes dangereux,
Ainsi que l'araigne attentive et farouche,
Enveloppe en sa toile une imprudente mouche;
Celui-l, par amour, loin des yeux des mortels,
Vient sauver de la mort ses ennemis cruels,
Sur l'cueil redoutable o, d'un pril extrme,
Ces hommes autrefois, le sauvrent lui-mme,
Mais par la soif de l'or et par cupidit.
Il aurait pu les voir dans leur perplexit
Lui demander pardon, implorer sa clmence!
Il aurait pu les voir, pleins d'une haine immense,
Tous deux, fatalement, prir l sous ses yeux,
Sans pouvoir l'entraner dans l'abme avec eux;
Mais il n'oublia point, ce chrtien magnanime,
Du Dieu crucifi l'enseignement sublime;
Et sur les sables d'or des rivages dserts
Il s'en vint dposer les deux hommes pervers.




CHANT TROISIME

LA TACHE DE SANG


Le lendemain matin une lumire pure
Faisait, d'un doux clat resplendir la nature;
Les cloches se beraient dans les lointains clochers;
Les flots en murmurant caressaient les rochers;
On entendait la voix des jeunes mnagres
Qui s'en allaient, chantant, traire, dans les fougres,
La gnisse fconde. A son premier rveil,
D'un sourire Lon salua le soleil.
Il se trouvait heureux. En effet rien ne donne,
Comme le souvenir d'une action bonne,
Rien ne donne de joie et de contentement.

Ruzard et Tonkourou, de ce doux sentiment
Qu'inspire la nature  l'me vertueuse
Ne gotaient pas le charme; et leur nuit soucieuse,
Leur criminelle nuit se prolongea bien tard.
Le rayon du soleil qui passait comme un dard
Dans les feuilles de l'orme et le chssis de verre;
Le nid qui gazouillait dans la mousse lgre;
Les suaves senteurs qui montaient du rameau,
Rien  leurs tristes yeux, rien ne paraissait beau.

Le huron prouvait un sentiment trange:
Il en tait surpris. C'tait comme un mlange
De haine et d'amiti, de crainte et de respect.
Il vitait chacun, se montrait circonspect,
Et paraissait ourdir quelque trame nouvelle.
Le sauvage se venge et sa haine est cruelle;
Mais d'un bienfait il garde aussi le souvenir;
Et, plein de confiance, il attend l'avenir
Pour exercer sa haine ou bien sa gratitude.

Franois tait aussi plus morose et plus rude,
Et sa bouche jetait un norme juron
Quand il se souvenait qu'il devait  Lon,
A Lon son rival, le bonheur et la vie.
Son me rancunire, au lieu d'tre attendrie
S'irritait davantage et s'emplissait de fiel,
Et dans sa rage sourde il insultait au ciel.

Lon ne disait pas  la foule indiscrte
Sa sublime action. Il la tenait secrte
Comme on aurait tenu quelques actes honteux.
Mais la vieille Lalal, d'un regard curieux
Avait vu s'loigner les deux amis fidles
A l'heure o, sur les eaux la nuit ouvrait ses ailes;
Elle avait reconnu du sauvage huron
Le fin canot d'corce et l'agile aviron.
Elle les vit ensuite,  l'clat de la lune,
Dans leurs habits tremps, aprs leur infortune,
S'loignant tout confus du canot de Lon.
Elle eut de l'accident quelque lger soupon.
Elle voulut savoir plus au long l'aventure,
Et s'avana vers eux, donnant  sa figure
Un air d'inquitude et de compassion.
Mais les deux sclrats, sans faire attention
Aux discours importuns de la vieille commre,
Entrrent, le coeur plein d'une pense amre,
Sous le toit de Ruzard o, dj, tous les deux
Dans l'ombre ils ont tram plus d'un projet hideux.
La vieille cependant ne perdit pas courage,
Et, ds le lendemain, courant dans le village,
Elle faisait partout du triste vnement
Dont elle avait alors un soupon seulement,
Elle faisait partout l'intressante histoire;
Et si quelque malin refusait de la croire,
Elle l'apostrophait d'une terrible voix.
Elle fit, ce jour-l, son rcit tant de fois
Qu'elle finit aussi par y croire elle-mme.

Bientt le marin, grce  la faconde extrme
De la vieille Lalal qui ne se taisait pas,
Vit les bons habitants se presser sur ses pas,
Redire sa valeur, vanter son hrosme,
Lui rendre ce respect que dans leur gosme
Ils avaient cru, tromps par d'infmes discours,
Devoir lui retirer peut-tre pour toujours.

La cloche de l'glise, au lever de l'aurore,
Jeta ses gais tintons dans l'air pur et sonore.
Les paysans du bourg, en habits de travail,
Par groupes runis devant le haut portail,
Vinrent entendre tous, suivant un saint usage,
La messe basse, avant d'aller  leur ouvrage.
Quand l'airain solitaire eut jet son appel,
Quand le prtre, en chasuble, avana vers l'autel,
Aprs s'tre signs avec de l'eau bnite,
Tous, dans les bancs vernis s'agenouillent de suite,
Priant avec ferveur, adorant avec foi.

En arrire, pourtant, le long de la paroi,
Un homme aux longs cheveux, au visage de cuivre,
Paraissait inquiet et ne savoir pas suivre
Les hauts enseignements du sacrifice saint.
Son oeil tait hagard et son aspect contraint.
Il n'entrait pas souvent dans le lieu de prire
Et paraissait sentir qu'une immense barrire
Le sparait encor du fidle troupeau.
On eut dit que parfois, semblable au vermisseau,
Il allait se courber jusque dans la poussire,
Et parfois on eut dit que de son me altire
Allait soudain jaillir un orgueilleux dfi...
Son regard, par le vin ou les larmes bouffi,
Errait, de temps en temps, sous la vote clatante,
Et comme le jouet d'une force latente,
Venait sur une vierge humblement  genoux
Se reposer toujours en perdant son courroux.

Aprs la sainte messe,  l'autel de Marie
La jeune fille vint, des fleurs de la prairie,
Offrir pieusement un gracieux bouquet;
Puis elle rcita, son humble chapelet,
Elevant ses beaux yeux vers la niche toile
O souriait d'amour la Vierge immacule.
Et l'homme aux longs cheveux, en arrire des bancs
Restait seul, appuy contre les piliers blancs.
Quand la vierge sortit du temple solitaire,
Il la suivit de prs. Il paraissait se faire
Dans le coeur de cet homme un terrible combat.
Nul n'eut t surpris, soit qu'alors il tombt
Aux pieds de cette enfant qui venait de la messe,
Ou soit qu'il la pert d'une lame tratresse.

Il la suivit ainsi jusqu'au petit ruisseau
Qui longe, aride et creux, de Michel Robineau
Et la maison jolie et la fconde grange.
Alors il s'arrta comme un homme qui change,
Par un soudain caprice, et d'ide et d'avis;
Puis, venant sur ses pas par les chemins suivis,
Il alla soucieux jusqu' la Vieille-Eglise,
Descendit le coteau, suivit la plage grise
O le flot rayonnait comme un vaste miroir,
Et disparut enfin derrire un rocher noir
Qui du bois des hurons termine encor la pointe.
Bientt, frappant du pied une porte disjointe,
Comme un spectre il entra sous un chaume indigent.

--Tonkourou, par l'enfer! qu'as-tu fait de l'argent
Qu'un de ces derniers jours, les anglais de la ville
T'ont sans doute compt pour ta dmarche vile?
Dit la vieille Simpire aux regards alourdis
A l'homme qui venait d'entrer dans le taudis.
--Te voil scrupuleuse! Allons, vieille,  ton aise:
La farce, en vrit, ne serait pas mauvaise,
Rpondit le huron en tombant dans un coin
Sur un sale grabat de feuillage et de foin.
--Scrupuleuse! dis-tu; suis-je donc si niaise?....
Je hais tous les anglais car je suis irlandaise!
--Ah! ce n'est pas l'horreur de ma noire action?
Sans prter au sauvage aucune attention,
La sorcire porta jusqu' son oeil perfide
Un flacon tout rempli d'un noirtre liquide,
L'agita quatre fois, et de plus en plus fort,
Se tournant vers le sud, se tournant vers le nord,
Vers l'est et le couchant. De ses lvres lubriques
En mme temps tombaient des mots cabalistiques.
L'infernale liqueur s'altrait  ce jeu
Et semblait se changer en globules de feu.
Soudain le noir flacon prit une teinte rouge
Et, fumant, s'pandit sur le plancher du bouge
Qui demeura souill d'une tache de sang;
Ainsi l'on voit, parfois, les ondes d'un tang
O tombe le canard que le plomb vient d'atteindre,
Frmir lgrement et de pourpre se teindre.

La vieille regarda d'un oeil pouvant,
Sur le plancher de bois, le flacon enchant.
Comme un nid de serpents sans cesse bruit et grouille,
Ses longs cheveux mls que la vermine souille
Se tordent sur son cou; sa poitrine de fer
Se gonfle en gmissant comme un flot de la mer;
Une flamme inconnue anime sa figure;
Elle fixe longtemps l'pouvantable augure,
Et sa bouche frmit; et ses doigts encor blancs
Dchirent les haillons qui cachent mal ses flancs:
--Du sang! du sang! dit-elle, enfin, d'une voix rauque,
En secouant d'horreur sa chevelure glauque:
Du sang! du sang sur nous! Arrtez, malheureux!...
Maudits soient les anglais! Du sang! du sang sur eux!...
Les combats seront beaux! Je vois passer des ombres!...
Brillantes celles-ci, mais celles-l, bien sombres!...
Le soleil ne luit pa! le ciel est orageux!
Le nombre n'est pas grand des soldats courageux!...
Sous leurs toits avilis restent cachs les lches!
Dj leurs fronts courbs portent d'ignobles taches!...
Les fers seront rompus!... Et d'immortels chos
Diront  l'avenir la gloire des hros!...
Ouvrant ses bras tremblants la hideuse sorcire
Lourdement s'affaissa dans sa noire chaumire.
Tonkourou stupfait sortit sans dire un mot;
Et la tache de sang disparut aussitt.




CHANT QUATRIME

SOUS L'ORME


Le calme enveloppait les fertiles campagnes.
Comme une lampe d'or, au-dessus des montagnes
Le soleil suspendait son disque radieux.
Les oiseaux, sous les bois, disaient leurs doux adieux
Au jour qui s'effaait comme s'efface un rve.
Le flot silencieux sur le tuf de la grve
Dormait comme un enfant qui n'a point de remords.
Comme un vaisseau qui brle en voguant loin des bords
Fait resplendir la mer de mille gerbes blondes,
Et, petit  petit, dans les vagues profondes
S'enfonce tincelant: de mme le soleil
Qui faisait rayonner de son clat vermeil.
Les champs remplis d'arme et les ondes limpides,
Derrire les sommets des fires Laurentides
Descendit lentement. Et les nuages gris
Parurent s'embellir d'un cercle de rubis
Comme le cou bronz d'une riche crole;
Et les lointains coteaux d'une pure aurole
Virent au mme instant se couronner leur front.
Quand les jours du jeune ge et des plaisirs s'en vont,
Quand arrive, sans bruit, le soir de l'existence,
De ses reflets dors la douce souvenance
Enveloppe nos coeurs et nos esprits mus,
Et nous croyons revivre aux temps qui ne sont plus.
Livrant ses longs cheveux  la brise jalouse,
Louise vint s'asseoir sur la molle pelouse,
Au pied de l'orme fier qui voilait le chemin.
Pensive, elle froissait, d'une distraite main,
Les feuilles sans couleur des rameaux dtaches.
La pauvre enfant souffrait, mais ses douleurs caches
Ne cherchaient point, hlas! d'inutiles appuis.
La vierge prissait dans ses tristes ennuis,
Comme la jeune fleur, la fleur tiole
Qui n'a point de soleil au fond de la valle.
Au saint temple, souvent, elle allait le matin,
Souvent elle y voyait l'infortun marin
Prier avec la foi dont un homme est capable.
Elle pensait alors: Non, il n'est pas coupable!
Quand le coeur est mauvais peut-on rester ici?
Devant le Saint des Saints peut-on prier ainsi?
Et parfois, en sortant, aprs la sainte messe,
Ils changeaient, tous deux, quelques mots de tendresse,
Epanchaient les tourments de leurs coeurs affligs.
Mais, hlas! aussitt, ils taient obligs,
Pour ne pas veiller la vile calomnie,
Pour ne dissiper par l'admirable harmonie
Qui rgnait sous le toit du pre Jean Lozet,
Ils taient obligs de voiler leur regret,
Et de se fuir toujours, comme si leurs deux mes
N'avaient pas ressenti les plus ardentes flammes.

Or la Ledroit disait en tournant son rouet:
 Le pre Jean s'aveugle: on en fait un jouet.
Il ne s'aperoit pas que sa belle Louise
S'en va, chaque matin, rencontrer,  l'glise,
Le jeune capitaine oublieux de la mer.
Et, d'un autre ct, prenant un ton amer,
La femme de Gagnon, toujours  sa fentre,
Rptait, chaque fois qu'elle voyait paratre,
Au dtour du chemin, la vierge au bel oeil noir:
--Voil comme on remplit, maintenant, son devoir:
Aux volonts d'un pre, en riant l'on s'oppose:
Et l'on vient  la messe afin, je le suppose,
De passer pour pieuse en rvant aux amours.

Distillez votre fiel! mentez! mentez toujours!
O langues de vipre,  venimeuses langues!
Dbitez sur les toits vos infmes harangues!
Dnigrez la vertu! Dans vos feintes douleurs
Du vice prtez-lui la forme et les couleurs!
Sur le pur diamant, dans leur folle colre,
Vos dents se briseront comme un jouet de verre!
Du nuage qui passe  la vote des cieux
On voit l'ombre flotter sur les champs radieux:
En t, l'on croirait qu'alors la fleur se fane;
L'on croirait, en hiver, que sur la rive plane
La neige n'est plus blanche. Et le nuage altier
Passe fier de son oeuvre en son vaste sentier:
Et quand il est pass la fleur est encore vive,
Et la neige encor blanche au champ et sur la rive.

Or Louise rvait sur le gazon moelleux,
Ecoutant les soupirs que les grillons frileux
Poussaient, en se cachant, sous la mousseuse roche.
Le dpart de Lon, maintenant, tait proche;
Elle le savait bien, mais cachait ses regrets
Et drobait sa peine aux yeux des indiscrets.
Elle se consumait dans une vaine attente,
Ne voyant plus paratre,  l'aurore clatante,
Au dclin du jour pur ne voyant plus venir
Celui-l dont son coeur garde le souvenir.
Or Louise rvait  ce sauvage sombre
Qui s'tait,  l'glise, agenouill dans l'ombre,
Auprs des hauts piliers qui portent le jub;
A ce vieux Tonkourou qui, cheminant courb,
La suivit si longtemps sur la route poudreuse;
Car c'tait elle, enfin, la fille matineuse.
Qui vint, aprs la messe, avec ses tristes pleurs
A l'autel de la Vierge apporter quelques fleurs.

Pendant qu'elle rvait de chose triste ou tendre,
Sur l'herbe, derrire elle, un pas se fit entendre.
Elle tourna la tte, et son regard serein
Rencontra le regard du valeureux marin.
Une vive rougeur couvrit sa frache joue,
Comme un rayon de jour qui descend et se joue
Sur l'azur de la mer. Comme un souffle embaum
Entr'ouvre d'une fleur le calice ferm,
Un sourire entr'ouvrit sa bouche ravissante.
--Mon me,  mon ami, vous est reconnaissante;
w Vous avez arrach mon vieux pre  la mort,
Dit-elle, en se levant avec un doux transport.
--O Louise! reprit le jeune capitaine,
Votre douce amiti, soyez-en bien certaine,
Est un trop noble prix pour tout ce que j'ai fait!...
Puis, aprs un moment:--Votre pre me hait,
Mais je vais m'loigner, vous le savez sans doute.
Demain, avant le jour, je serai sur la route.
De braves compagnons veulent s'unir  moi
Pour secouer le joug d'une pesante loi.
A Montral, dj, l'on s'agite, l'on s'arme!
La voix de Papineau, comme un tocsin d'alarme,
A rveill partout le courage endormi.
Que m'importe la mort?--O Lon, mon ami,
Vous me quittez sitt? vous voulez que je meure?
--Louise, j'ai tard pour vous jusqu' cette heure.
J'esprais de Lozet vaincre l'enttement;
J'esprais que son coeur me rendrait franchement
Sa profonde amiti, sa noble confiance!
J'esprais qu' la fin une douce alliance....
Mais pourquoi rappeler tant de voeux superflus?
J'esprais,  Louise, et je n'espre plus!...
Et le jeune marin, sur un sige de mousse
Attira lentement la vierge aimante et douce.
Un souffle tide et pur caressait les rameaux;
On entendait, auprs, babiller les ruisseaux:
De suaves senteurs montaient de la prairie,
Et les grillons dansaient sur la mousse fleurie.
Comme un glaeul se penche au bord d'un lac d'azur,
Louise avait pench son front brillant et pur.
Une larme de feu roulait dans sa paupire:
Une immense douleur l'treignait toute entire.
Dans la main de Lon sa fine et brune main
S'oubliait. Les soupirs soulevaient son beau sein,
Comme un brillant soleil, au front de la colline
Soulve, le matin, les vagues de bruine,
Comme le vent du soir soulve les flots bleus.
Comme un voile jaloux, dnous, ses cheveux
En chatoyants anneaux roulaient sur son paule.
Elle tait suppliante et comme un jeune saule
Auprs du chne altier qui le garde des vents.
Sur le chemin dsert les feuillages mouvants
Du jour qui s'teignait faisaient, dans la poussire,
Lgrement danser la moelleuse lumire;
Et flottant dans la pourpre, au bord du firmament,
Les nuages dors, tour  tour mollement,
Venaient se fondre ensemble en un baiser suprme.
Mille gazouillements d'une douceur extrme
Sortaient des petits nids cachs sous les rameaux.
Et Louise et Lon ne trouvaient plus de mots
Pour dire, en cet instant, ce qu'prouvaient leurs mes.
Suspendus l'un  l'autre, humides, pleins de flammes,
Seuls leurs regards brlants pouvaient parler alors,
Et de leurs coeurs mus rvler les transports.
De ses chastes reflets, de ses ivresses pures
L'amour puissant et doux inondait leurs figures.
Ils oubliaient la terre; ils n'attendaient plus rien;
Ils taient l'un de l'autre  jamais le seul bien!
Et dans son vol coquet la nocturne phalne
Effleurait leurs cheveux de son aile d'bne;
Et les grillons mutins, sous les pais gazons,
Chantaient plus doucement leurs timides chansons.
L'air tait satur d'un merveilleux arme;
Et l'toile perait le gigantesque dme
De l'orme palpitant qui couvrait tant d'amour!
Au couchant s'teignaient les derniers feux du jour.
Un voile de vapeur s'leva de la plage.
Enivr de parfums, le papillon volage
S'endormit sur le sein de la brillante fleur;
Les forts et les champs perdirent leur couleur,
Et le ciel vit plir sa radieuse teinte.
Dans le silence, alors, comme un mtal qui tinte,
S'leva, tout  coup, un son vibrant et pur;
Et l'orme tressaillit, et son feuillage obscur
Frmit comme aux baisers d'une lgre brise.
Le chantre arien, ouvrant son aile grise,
Eparpillant dans l'air ses refrains les plus beaux,
Voltigea, quelqu'instant de rameaux en rameaux.
Il imitait les pleurs d'une dolente flte,
Les soupirs des roseaux et la vague qui lutte
Contre le tuf lger ou le roc nu des bords.
Ces cris attendrissants, ces sublimes accords
Empruntaient  la nuit, empruntaient au silence
Un charme inexprimable, une douceur immense.
Les chos du rivage et les chos des bois,
Par cette voix divine veills  la fois,
Se prirent  chanter comme dans le dlire.
Jamais harpe sonore et jamais molle lyre
Ne remplirent le ciel de sons plus ravissants!

Les deux tendres amis coutaient frmissants
Cette voix qui chantait comme la voix d'un ange.
Le jeune homme, surtout, pris d'une ivresse trange,
Le visage tourn vers la branche o l'oiseau
Modulait, glorieux; son chant toujours nouveau,
Le jeune homme pleurait. Sa figure anime
A sa douce compagne apparut transforme.
On eut dit que ses yeux, dilats et rveurs,
Dcouvraient  travers un nuage de pleurs,
Quelque chose, dans l'air, de divin ou d'horrible,
Quelque chose d'trange et, pour d'autre, invisible
Un rayon de son me, en ce moment de paix,
Dchira du pass le voile sombre, pais,
Ainsi qu'un vif clair dchire la bruine
Oh se baigne le pied de la verte colline.
Alors il vit le seuil d'une blanche maison
Et des bats d'enfant sur le moelleux gazon;
Il sentit les baisers d'une mre chrie;
Il vit un homme aim venir par la prairie.
Il crut avoir dj, prs d'un arbre pareil,
Ecout, tout heureux, au coucher du soleil,
Un chant aussi suave, une harmonie gale!
Il crut se souvenir d'une tte infernale
Qui parut, tout  coup, derrire l'arbre altier!
Il crut sentir sur lui tomber un bras d'acier!
Alors il s'chappa de sa lvre sereine
Un cri rauque, touff, comme ces cris de peine
Qu'on pousse quelquefois pendant un lourd sommeil.
Comme le mtore au fond du ciel vermeil,
Comme la luciole au milieu de la plaine,
Ainsi la vision du jeune capitaine
S'envola tout  coup. L'oiseau chantait toujours.
Lon se ressouvint de ses douces amours.




CHANT CINQUIME

L'ARRESTATION


Pendant que les amants causaient d'une voix tendre,
Cependant sur la route, au loin, se fit entendre
D'un cheval vigoureux le rapide sabot.
Le cocher fouettait fort, et le cheval, bientt,
Au seuil de la maison s'arrta blanc d'cume.
Lozet tait sorti; car il avait coutume
D'aller fumer, le soir, avec quelques voisins,
Pour parler de labours, de chevaux o de grains.
Ce soir-l, toutefois, pour voir son futur gendre,
Jusqu' la Vieille-Eglise, il avait d se rendre.
Lon le vit entrer sous le toit de Ruzard,
Et, vers la vierge aimante, il courut sans retard.

Ds que devant le seuil s'arrta la voiture
Louise s'avana. Sa superbe stature
Se dessinait dans l'ombre avec grce et fiert.
Son noble compagnon marchait  son ct.

Assis sur le devant d'une haute calche,
Un cocher de son fouet faisait claquer la mche.
Sur le sige d'arrire, immobiles et froids,
Se profilaient en noir deux moroses bourgeois.
Le cocher descendit pour frapper  la porte;
Il aperut Louise. Alors, d'une voix forte:
--Jeune fille, dit-il, s'il vous plat, dites-moi
O je verrai Lon, un marin, par ma foi!
Un marin sans pareil, qui fit sur ce rivage,
A la fin de l'automne, un si triste naufrage.
Lon, un peu surpris, fit encor quelques pas
Pour voir si ses regards ne se souviendraient pas
De ce brave tranger qui semblait le connatre.
En mme temps la vierge, orgueilleuse peut-tre
Du renom de Lon, de son amour si doux,
Rpondit au cocher:--La fortune est pour vous:
Laissez se rjouir votre amiti fidle,--
Et, montrant de la main le marin tout prs d'elle:--
Celui que vous cherchez, regardez, le voici!
--Vous tes prisonnier! Ne bougez pas d'ici!
Dit le cocher brutal empoignant le jeune homme:
Et si vous vous dfendez, par Dieu! l'on vous assomme!
Il n'avait pas fini qu'un rude coup de poing
L'avait comme une feuille envoy tomber loin.
Mais dans le mme instant, sautant de leur voiture,
Les autres trangers  la rouge figure
Se jettent tous les deux sur le vaillant marin,
L'crasent sur le sol et l'enchanent enfin.

Louise est interdite: elle croit faire un songe
En voyant le malheur o sa parole plonge
Son tendre bien aim, l'infortun Lon.
Elle tombe  ses pieds, lui demande pardon,
Embrasse ses deux mains et les mouille de larmes.
Elle appelle au secours: elle loigne les armes
Que sortent du fourreau les farouches anglais;
Car les deux trangers aux coeurs durs et mauvais
Etaient fils d'Albion et gens de la police.
Pour le jeune marin, le plus affreux supplice
Etait cette douleur de la fidle enfant.
--O! Louise! il disait, ne pleure pas autant:
Il faut, tu le vois bien, il faut que je m'en aille.
J'aurais voulu, c'est vrai, tomber dans la bataille:
N'importe! je l'espre, on combattra sans moi.
Ma vie  ma Patrie et mon amour  toi!

La mre Jean Lozet, par le bruit attire,
Avait ouvert la porte. Inquite, effare,
Elle tchait de voir en se tenant dehors
L'trange vnement qui se passait alors.

Les deux sombres anglais s'entretenaient ensemble.
--Est-il quelque danger que le peuple s'assemble
Et prenne le parti de notre prisonnier?
Demandait le plus vieux.--Goddam! pour un denier,
Si nous pouvons avoir Tonkourou le sauvage,
Nous le ferons garder toute la nuit, je gage,
Rpondait'le second--Et nous boirons un coup?
--Et nous boirons, mon cher, et nous rirons beaucoup,
Et toujours aux dpens des canadiens stupides.

Les traits du prisonnier taient ples, livides,
Et ses mains se crispaient dans leurs ignobles fers.
Alors il se tourna vers ces hommes pervers:
--Canaille! grina-t-il, leur crachant  la face.
Il allait payer cher cette effrayante audace,
Mais Lozet arriva suivi de Tonkourou.
--Malheureux! vous serez accroch par le cou!
Dit, en montrant le poing  sa noble victime,
Celui des deux anglais dont la figure infime
Avait t souille avec tant de mpris.
Le sauvage et Lozet s'arrtrent surpris.
Quand le vieux Jean connut quels motifs quitables
Amenaient  son seuil les svres constables,
Il ne put s'empcher d'avoir, intimement,
Un sentiment de joie et de contentement.

La foule emplit bientt la maison toute entire.
Pour mieux voir dans la nuit contractant sa paupire,
Tonkourou reconnut le plus vieux des anglais.
A voix basse il lui dit:--Frre, si tu voulais,
Si tu voulais donner quelques pices sonnantes,
Tu pourrais de la nuit passer les heures lentes
Sur une molle couche, et dans un doux sommeil:
Tonkourou veillerait. Au lever du soleil
Avec ton prisonnier tu te mettrais en route.
Tu sais mon dvoment, ne le mets pas en doute.

Le huron, recourb comme sous un fardeau,
Laissant son vieux taudis recouvert de bouleau,
Laissant sur le sol nu son infme compagne,
Avait, jusques au soir, err dans la campagne
Comme un esprit en peine, un fantme maudit.
Il tait tourment? regardait, interdit,
Le travail merveilleux opr dans son me.
Il voulait de sa haine aiguillonner la flamme:
Mais quand il voquait l'objet de sa fureur
Il voyait aussitt apparatre,  terreur!
De son sauveur bni la suave figure.
Le matin, il osa de sa prsence impure
Souiller le temple saint. Il n'avait plus la foi,
Et pourtant il sentit un saisissant effroi
Quand le prtre leva la cleste victime:
Il comprit, tout  coup, la grandeur de son crime.
Et quand, aprs la messe, il marcha lentement
Sur les pas de Louise, il voulait humblement
Tomber  ses genoux, et, comme  son bon ange,
Lui dire le secret de sa vengeance trange.
Mais une fausse honte, hlas! lia sa vois.
Il retourna pensif au milieu de ses bois.
Le soir il rencontra, prs de la Vieille-Eglise,
Jean Lozet et Ruzard qui parlaient de Louise.

La maison reposait dans un calme profond.
De son reflet paisible toilant le plafond,
La chandelle de suif, sur une large table,
Fondait avec lenteur. Le cocher dtestable,
Craignant de voir s'enfuir l'agile prisonnier,
Ne se reposait pas. Son esprit rancunier
Se souvenait encor du coup de poing terrible.
Il trouvait cependant un charme irrsistible
Au large flacon noir dpos prs de lui.
Et, pour chasser un peu du silence l'ennui,
Il savourait souvent la liqueur distille.
Avec lui Tonkourou, dans la longue veille,
Trinquait fidlement. Dans la paix de la nuit
Parfois on entendait un doux et lger bruit;
Et c'tait une voix qui disait des prires.

Les agents de police avaient clos leurs paupires:
Ils avaient bu le rum tous deux avec excs;
Tous deux s'taient couchs contents de leur succs,
Et ronflaient bruyamment en rvant de potence.
Un remords importun venait avec constance
Troubler le coeur trop dur du pre Jean Lozet.
Il sentait, le vieux Jean, comme un vague regret
De l'animosit persistante mais vaine
Qu'il avait tmoigne aux brave capitaine.
Et Louise priait en rpandant des pleurs:
Elle voulait mourir, et ses tristes douleurs
Se rvlaient alors dans une tendre plainte.
Le pauvre prisonnier, sans espoir mais sans crainte,
Soutenant des gardiens le farouche regard,
Dans un coin de la salle tait seul  l'cart.
Par derrire le dos ses mains taient lies:
Tel un oiseau captif dont les ailes plies
Ne peuvent plus au ciel prendre leur noble essor.
Tonkourou dans sa main tenait des pices d'or
Qu'il faisait, par instant, reluire  la chandelle.
C'tait la rcompense et le prix de son zle.

Comme un baume divin qui calme tous les maux,
Le sommeil secoua ses odorants pavots
Sur les yeux fatigus par les pleurs et les veilles.
Nul soupir, nul sanglot n'arrivaient aux oreilles,
Hors le tic tac plaintif, lugubre, rgulier,
Le tic tac ternel du large balancier
Qui passait, repassait en rptant sans cesse
Que le temps, triste ou gai, s'envole avec vitesse.

Le cocher avait bu: l'ivresse le surprit,
Et d'paisses vapeurs noyrent son esprit:
Comme une masse inerte il roula sur la dalle.
Le froce huron restait seul dans la salle:
Un clat inou s'chappait de ses yeux.
Arm d'un fer aigu, sombre, silencieux,
Il s'approche  pas lents du prisonnier paisible
Qui le regarde en face et demeure impassible.

Quand le soleil levant empourpra les chssis,
Les constables, dispos, sortirent de leurs lits
Et burent au succs de leur noble entreprise.
--Dcidment, dit l'un, le sort nous favorise.
--Oui, oui, rpliqua l'autre, et le huron aussi.
Ils rirent aux clats.--Tout est bien calme ici,
Repartit le premier d'une voix assez basse.
--Il faut que l'on s'veille et puis que l'on nous fasse,
Avant notre dpart, un djeuner pompeux,
Ajouta le second.--Un djeuner pour deux:
Le cocher jenera: que le diable l'emporte.
--Le prisonnier de mme. Alors, ouvrant la porte,
Les anglais, en causant de ce ton familier,
Entrrent dans la salle o le fier prisonnier
Avait t commis aux soins du vieux sauvage.
Le cocher, n'ayant plus de ses esprits l'usage,
Dormait profondment le front sur le plancher.
Les anglais, du regard se prirent  chercher
Le sauvage et Lon. La suite tait dserte.
Ils virent, devant eux, une fentre ouverte.
Alors, un cri de rage, un norme juron
Fit sortir du sommeil la paisible maison.
Arrach, tout  coup,  sa brutale ivresse,
Le charretier, surpris, se lve, court, s'empresse,
Ne sachant ce qu'il fuit, ne sachant ce qu'il veut.
Lozet se trouble aussi disant tout ce qu'il peut
Pour calmer les anglais qui lui font des menaces.
En vain l'on interroge; on cherche en vain les traces
Du jeune prisonnier et du vieil indien:
Toute peine est perdue: ou ne dcouvre rien.




CHANT SIXIME

L'ESPION


Les prs taient sans fleurs et les bois sans ombrages;
Les troupeaux mugissants laissaient les pturages;
Les ruisseaux se voilaient d'un fragile cristal;
Les oiseaux envols loin du rameau natal
Ne nous gayaient point par leurs joyeux ramages.
L'automne tait venu. Dans le ciel les nuages
Passaient noirs et serrs, comme ces lourds bisons
Qui courent en troupeaux sur les ples gazons
Des dserts de l'Ouest, au pied des monts de roches.
Saint!  Saint-Denys! Au tintement des cloches
Voyez-vous accourir ces braves paysans?

Quels spectacles nouveaux, quels appts sduisants
Attirent donc ici cette bruyante foule
Qui vient comme la mer que la tempte roule?
L'amour de la Patrie!... Elle marche au trpas!
On pourra la tuer, on ne la vaincra pas!
Et quel est donc plus loin ce hros qui l'appelle?
On dirait que l'clair jaillit de sa prunelle.
Son nom mlodieux est partout rpt.
Et ce nom est anglais! Ah! cet homme indompt
Est-il un dfenseur? est-il plutt un tratre?

Et la foule l'entoure! Et, comme un puissant matre,
Il dirige, conseille, ordonne tour  tour!
Nelson! Nelson! ton nom, en ce glorieux jour,
Comme au fond de nos coeurs, aux pages de l'histoire
S'est  jamais grav! que ta noble mmoire
Soit bnie,  Nelson! dans la postrit!
Ta grande me pour tous demanda l'quit!
A l'aveugle bourreau tu reprochas son crime!
Et tu voulais tomber avec l'humble victime!

Et les cloches toujours de leurs ardentes vois:
Encourageaient le peuple  dfendre ses droits!
Et le peuple, coutant ces grandes harmonies
Comme un cho du ciel, comme des voix bnies
Qui ne chantent jamais que pour le ciel et Dieu,
Le peuple avec ardeur accourait de tout lieu!

Sur le chemin durci qui longe la rivire,
Au lever du soleil, dans sa dmarche altire
Et sous les plis mouvants d'un rouge pavillon,
On voyait onduler un pais bataillon.
Au bout des noirs fusils luisaient les baonnettes:
Et les bruyants tambours grondaient sous les baguettes:
Un norme canon tran par des chevaux
Roulait en gmissant sur ces chemins nouveaux.
Et les fiers cavaliers animant leurs montures
De leurs fourreaux de cuir tiraient des lames dures.
Les soldats ficels dans leurs rouges habits,
Comme des loups cruels qui chassent les brebis,
Chassaient devant leurs pas des femmes affoles.

Et Gore tait le chef de ces troupes zles.
Un sinistre espion de ces ardents soldats,
Dans ces lieux inconnus guidait alors les pas.
Vers le camp des anglais tant venu la veille,
Il avait dit tout bas quelques mots  l'oreille
Du chef qui paraissait accabl de soucis.
Gore lui paya bien ses importants rcits,
Et lui promit, de plus, mille faveurs nouvelles.
Dans l'ombre de la nuit, trompant les sentinelles,
Comme un serpent se glisse  travers les halliers
L'espion se glissa parmi les cavaliers,
Et s'loigna du camp, sans bruit, d'un pied alerte.
Deux heures il courut sur la route dserte,
S'arrtant par moment pour couter le bruit
Que pouvait apporter, sur son aile, la nuit,
Et collant, chaque fois, son oreille  la terre.
Enfin il tressaillit, et sa figure austre
Prit tout  coup, dans l'ombre, un aspect radieux.
Il avait entendu, dans l'air silencieux,
Le retentissement d'un pas vif qui s'empresse.
Bientt il distingua, dans la bruine paisse,
D'un homme qui venait le vague et noir profil.
--Mon frre, est-ce bien toi? dit l'espion subtil.
--Es-tu donc le pardon? es-tu pour l'allgeance?
--Non, le pardon c'est toi: moi, je suis la vengeance!
Et les deux conjurs se dirent quelques mots
Que ne purent our les tranquilles chos.
Puis, se touchant la main d'une faon loyale,
Ils reprirent tous deux, dans leur ardeur gale,
Leur course vers les lieux qu'ils venaient de quitter.
L'espion dans le camp entra sans hsiter.
Lorsque parut au ciel un rayon de l'aurore
Il alla sous sa tente veiller le vieux Gore:
--Quand nous dormons, dit-il, nos ennemis actifs
Font pour nous craser de grands prparatifs.
Des flots d'hommes arms se rendent  Saint-Charle.
Ils sont faibles encor; mais pendant que je parle
Leur nombre,  commandant, leur nombre crot toujours.
Bientt le colonel fit battre les tambours.
Et, comme un vent d'orage agite la rame,
Telle alors s'branla la menaante arme.

Dj la troupe anglaise entrait dans Saint-Denys.
Les vaillants paysans qui s'taient runis
Pour dfendre leurs droits et les biens de leurs pres,
Virent briller enfin dans leurs plaines prospres
Les armes des soldats qui, sous leur pied brutal,
Foulaient avec mpris notre beau sol natal.
Un long frmissement parcourut cette foule:
On eut dit le fracas d'un rocher qui s'croule.
Un jeune homme tranger, le feu dans le regard,
Dans les airs, aussitt, droule un tendard:
Il le cloue au pignon d'une maison de pierre
En s'criant:--Salut! salut! sainte bannire!
Protge sous tes plis Nelson et Papineau!
Ou devient mon linceul et couvre mon tombeau!
Un cri d'enthousiasme, une clameur immense
Rpondit  ces mots: et la foule on dmence
Dans la maison de pierre avec ardeur vola.

Nelson et Papineau se trouvaient tous deux l.
Ils taient entours par des hommes en armes.
--Pourquoi, disait Nelson, augmenter nos alarmes?
Tout espoir est perdu, Papineau, si tu meurs!
D'un combat sans merci laisse-nous les honneurs,
Et va loin des dangers poursuivre l'oeuvre sainte.
Et tous crirent haut.--Qu'il laisse cette enceinte!
Sa vie est prcieuse et nous pouvons mourir!
Et le grand patriote, alors, parut souffrir:
Des larmes, comme un voile obscurcirent sa vue.
Il embrassa Nelson, et, d'une voix mue,
Il fit aux combattants de pnibles adieux.

Gore vit l'tendard s'lever dans les cieux.
Il dit  l'espion:--Quel est donc l ce signe?
Irais-tu nous trahir? L'espion, d'un air digue:
--Ce signal est celui d'un ami, Colonel.
J'en jure devant vous mon salut ternel,
J'ai gagn l'un des chefs.--Cela me semble trange.
Est-ce un rcit menteur que ton esprit arrange?
Et l'espion reprit sans paratre agit:
--Mais si les paysans sous ce toit redout,
O chef, avaient voulu, tratrement te surprendre,
T'auraient-ils indiqu par ce signe o les prendre?




CHANT SEPTIME

SAINT-DENYS


Dans la haute maison que voilait le drapeau
Le zle tait ardent, le spectacle, nouveau.
Des hommes valeureux demandaient  combattre;
Ils n'avaient pas d'espoir! mais ils voulaient abattre,
Pour venger leur pays, les fiers soldats anglais,
Comme la faulx, au champ, abat les bls pais.
Leurs grands fusils braqus devant chaque fentre,
Ils trouvaient l'ennemi trop tardif  paratre:
--Les voici! dirent-ils, tout  coup  la fois,
Et chacun, priant Dieu, fit un signe de croix.
Ce sacrifice pur des Ames opprimes
Monta comme un parfum vers le Dieu des armes.
C'tait au moment mme o le vieux commandant
Menaait l'espion son humble confident.

Le bataillon terrible entrait dans le village.
Un grand calme rgnait. Les arbres sans feuillage
Etendaient leurs rameaux sur les ples gazons
Et sur les toits blanchis des paisibles maisons.
Soudain, comme un chevreuil dans un buisson s'lance,
Du colonel anglais trompant la vigilance,
L'espion s'lana du milieu du chemin
Et disparut parmi les arbres d'un jardin.

Gore, tout stupfait d'une pareille audace,
Semblait tre insensible et clou sur la place.
Quelques coups de fusils tirs sur le fuyard
Cassrent les rameaux. Les balles au hazard
Tombrent, tour  tour, sur les feuilles jaunies.

Des chants doux et plaintifs, d'tranges symphonies
Frapprent, tout  coup, l'oreille des guerriers
Qui voulaient recueillir de faciles lauriers.
C'taient des chants pieux qui sortaient de l'glise
Et que, par intervalle, au loin, semait la brise.
Les femmes, les enfants, unis  leur Pasteur,
Priaient, devant l'autel, pour ces hommes de coeur
Qui marchaient  la mort d'une me calme et fire.

Mais de chaque chssis de la maison de pierre
Un clair radieux rejaillit aussitt.
Le bataillon anglais eut un profond sanglot,
Et fit, dans sa terreur, quelques pas en arrire.
Plusieurs soldats de Gore avaient, dans la poussire,
Roul comme ces troncs que la hache a coups.
De leurs chssis troits les paysans, groups,
Font pleuvoir avec bruit les balles meurtrires.
Les soldats d'Albion relvent leurs visires.
Et sentent dans leurs coeurs la colre monter.
Gore s'crie alors:--Vont-ils nous arrter,
Ces maudits habitants, ces rebelles, ces tratres?
De leur faible repaire, soldats, rendez-vous matres!
Une nouvelle ardeur,  ces discours grossiers,
Se rveille soudain dans l'me des guerriers,
Et, de leurs pieds pesants qui tombent en mesure,
Frappant, tous  la fois, la route troite et dure,
Ils marchent, menaants vers le toit rapproch
O l'ennemi s'tait, pour combattre, cach.
Mais on entend encor comme un bruit de tonnerre,
Et vingt des fiers soldats s'en vont mordre la terre:
Et les autres, alors, pour reformer leur rang,
Les foulaient sous les pieds et marchaient dans leur sang.

Effray des exploits d'ennemis invisibles,
Gore qui proclamait ses troupes invincibles,
Gore, rougit de honte et trembla de dpit;
Puis au mme moment, dans la fentre, il vit
Un homme aux longs cheveux qui faisait mille gestes
Et semblait l'appeler vers ces endroits funestes.
Et cet homme, c'tait le subtil espion!
Comme s'il eut t piqu d'un scorpion,
Le vieux Gore bondit.--La croix d'honneur au brave,
Dit-il, jetant du feu de sa paupire cave,
Au brave qui tuera le monstre que voici!--
Il montrait l'espion.--Soldats, point de merci!
L'espion odieux gesticulait encore.
Mille fusils ensemble, avec un bruit sonore,
Firent voler vers lui mille balles de plomb.
L'espion disparut. Un silence profond,
Un calme menaant suivit la fusillade.
Le bataillon anglais fit une barricade
Pour se mettre  l'abri des coups nombreux et srs
Que lui portaient Nelson et ses soldats obscurs.

On pointa le canon vers la maison de pierre:
Dans la rage, on voulait la rduire en poussire
Avec les rvolts qui s'y tenaient blottis.
Tous les toits d'alentours, en remparts convertis
Vomissaient, par torrents, la fume et les flammes;
La crainte d'un chec faisait frmir les mes.
Un nuage effrayant enveloppait le bourg:
Et l'air retentissait d'un bruit lugubre et sourd.
L'aspect du sang qui coule et l'odeur du salptre
Font natre le vertige. Et le calme champtre,
Toute  l'heure si doux dans le bourg insurg,
En un tumulte affreux s'est promptement chang.
Quelques femmes fuyaient ainsi que des gazelles
Qui veulent chapper aux mchoires cruelles
Des tigres courroucs. Et les soldats hurlants
Qui n'avaient pu les prendre entre leur bras sanglants,
Les soldats irrits voulaient se venger d'elles
En les perant, de loin, de leurs balles mortelles.

Appelant prs de lui l'tranger jeune et beau
Qui tantt sur le toit arborait un drapeau,
Nelson lui dit:--Allez dans la distillerie
Que vous voyez l-bas au bord de la prairie;
Quinze hommes rsolus comme vous  mourir,
Pour harceler l'anglais, y vont aussi courir.
Et l'tranger partit avec les quinze braves.
Ils semblaient, ces hros, de fragiles paves
Qui s'en vont chouer et pourrir sur les bords.
Encor jeune tout quinze, aimant la vie alors
Comme on l'aime toujours quand elle est sans souffrance,
Ou qu'on n'a pas vu fuir la divine esprance,
Ils allaient s'loignant des maisons, des chemins,
Passant, sans bruit, courbs, derrire les jardins,
Pour ne pas tre vus des ennemis barbares.

Or les bruyants clairons qui sonnaient les fanfares,
Et les hennissements des rapides coursiers,
Le canon qui tonnait, et les cris des guerriers,
Les plaintes des mourants, le sifflement des balles
Donnaient  ces tableaux des horreurs sans gales.

L'tranger en passant  travers un bosquet
Entend un long sanglot. Il s'arrte inquiet.
Pendant que ses guerriers d'un pas prudent avancent,
Au pied des arbres nus que les brises balancent
Il voit, vtu de rouge, un soldat en courroux
Dont une jeune fille embrasse les genoux.
Et cette vierge en pleurs tche d'loigner d'elle
Les lvres du soldat et sa main criminelle.
Mais, brlant d'assouvir ses sales apptits,
Le cynique guerrier dchire les habits
De la plaintive enfant dont les paules nues
Rougissent, tout  coup, de hontes inconnues.
Un moment interdit, le guerrier canadien
S'enflamme de colre  l'aspect de ce chien
Dont l'oeil tincelant du feu de la luxure
Dvore les beauts de la vierge encor pure.
Poussant un cri terrible, il s'lance, d'un bond,
Prs de l'arbre o se tient le soldat vagabond.
De mme, rugissant, le feu dans la prunelle,
Le lion des dserts qui voit une femelle
Aux sauvages amours d'un rival odieux
Prter, sous les forts, ses flancs luxurieux,
De mme le lion, agile, souple, alerte,
Se fouettant de la queue et la mchoire ouverte,
Surprend, dans sa fureur, son ennemi puissant.
Et le combat s'engage horrible, saisissant;
La fort retentit de hurlements froces:
Les arbres sont rompus. De leurs griffes atroces
Les terribles lutteurs se labourent les chairs:
On voit de leurs grands yeux jaillir d'affreux clairs;
Ils souillent dans le sang leur paisse crinire.
Les feuilles, les rameaux comme un flot de poussire
Tourbillonnent sur eux. Les fauves tonns
Se cachent aussitt dans les bois loigns.
Mais le jeune tranger tait sans jalousie:
D'un plus noble transport son me tait saisie.
--O lche ravisseur, dit-il avec mpris,
Est-ce ainsi que chez-vous l'hrosme est compris?
Tourne donc contre moi tes inutiles lames
Au lieu de te cacher pour outrager les femmes!
L'Anglais en l'entendant, tressaillit de fureur:--
A l'arme il passait pour un fameux tireur:--
Il saisit sur le sol sa longue carabine
Et, visant l'tranger:--Va-t'en d'ici, vermine!
Va-t'en dans l'autre monde y faire des sermons!
Et le coup retentit. Sur les ples gazons
Tombrent des rameaux dchirs par la balle.
Du soldat d'Albion poussant la main brutale,
La vierge fit trembler le fusil destructeur
Et sauva de la mort son noble protecteur.
L'anglais abasourdi tire sa baonnette
Et d'un bon furieux sur l'tranger se jette.
Mais celui-ci l'attend. De son fusil lger
Qu'il fait, comme un bton, tourner et voltiger
Il pare habilement les attaques du tratre.
--Tu trouves, lui dit-il, plus malais, peut-tre,
De vaincre et de tuer l'homme qui se dfend,
Que d'outrager la femme ou la timide enfant!
L'anglais ne rpond pas: mais dans sa rage aveugle,
Il mugit sourdement comme un taureau qui beugle.
--Va donc, reprend encor le jeune canadien,
Va voir si tes pareils s'amusent aussi bien,
Lche, dans l'autre monde, avec les jeunes filles,
Et s'ils vont se cacher souvent sous les charmilles!
En achevant ces mots, d'un adroit mouvement
Il paule son arme et fait feu. Lentement
Le soldat polisson ouvre les bras et tombe.
Le vautour tait mort sous l'oeil de la colombe.

Le guerrier Canadien avait aussitt fui.
Il allait par les prs emmenant avec lui
La douce jeune tille encore tout tremblante.
Ses quinze compagnons dont la marche tait lente
Avaient  peine atteint le vaste btiment
Dont Nelson avait cru devoir, en ce moment,
Prendre possession. Ces braves gens conurent
De singuliers soupons alors qu'ils aperurent
La vierge chevele et leur chef valeureux:
Ils se regardaient tous et souriaient entre eux.

Et quand le couple mu dont la crainte tait grande,
Promptement se fut joint  l'hroque bande,
On vit l'un des guerriers frissonner et plir,
Et, pareil au bless qui se voit affaiblir,
S'appuyer tristement sur son arme fidle.
Un nom vint expirer sur ses lvres: Adle!
La pauvre jeune fille, en entendant son nom,
Leva ses yeux rougis vers le brave garon.
Un souris vint briller  travers sa tristesse;
Elle ne cacha point son immense tendresse:
--Jean-Baptiste! dit-elle; et vers l'homme chri
Elle voulut courir et chercher un abri.
Mais il la repoussa d'une main implacable;
Et sa voix qui tremblait paraissait formidable;
Et dans son fier regard on voyait son souci.
Adle! lui dit-il, que viens-tu faire ici?
Mais la vierge se tait: on voit couler ses larmes.
Alors le jeune chef  ses compagnons d'armes
Du fusilier anglais raconta vivement
Les desseins criminels et le prompt chtiment.
Jean-Baptiste, honteux de sa dure parole,
Presse contre son coeur l'enfant qui se dsole.

Et l'on entend toujours les cris des combattants!
Et la foudre noircit les tendards flottants!
Le canon destructeur mugit comme un tonnerre;
Le ciel est obscurci; l'on sent trembler la terre;
Et les coursiers fougueux dchirent le sol dur;
Et le sang des blesss va rougir le flot pur;
Et dans le temple saint, pour les pauvres victimes,
Montent vers le seigneur des prires sublimes.
Les quinze paysans et leur chef dvou,
Dans leur projet hardi n'avaient pas chou:
Prenant soudainement l'ennemi par derrire,
Ils formaient sur sa route une ardente barrire
D'o s'lanaient la flamme et le plomb meurtrier.
Chaque coup atteignait un perfide guerrier
Et du bataillon rouge augmentait l'pouvante.
Gore le vtran qui s'indigne et se vante
D'exterminer bientt ces hardis habitants,
Gore appelle Markham:--Dloge, il en est temps,
Dloge, lui dit-il, mon brave capitaine,
Ces rustres qui sont l peut-tre une centaine.
Prends avec toi, Markham, cent soldats gnreux:
Que le combat soit court, comme l'exemple, affreux!
Animant de la voix ses soldats en furie,
Markham s'lance alors vers la distillerie.
Ceux qui sont au dedans, en le voyant venir,
Lvent la main au ciel et jurent de tenir
Jusqu' la dernire heure,  la dernire balle,
Malgr leur peu d'espoir et leur force ingale,
Dans ce poste o Nelson leur dit de s'embusquer.
Les anglais confiants se htent d'attaquer:
Ils esprent cueillir une moisson de gloire
Et ne point, cependant, payer cher la victoire.
Les balles sur le toit avec d'horribles bruits
Tombaient comme, en t, tombent de rouges fruits
Que la tempte arrache aux palpitantes branches.
Les canadiens cachs dans leurs remparts de planches,
Dcids  mourir, ripostaient vaillamment.
En face d'un chassis et prs de son amant
Adle regardait, muette, consterne,
Ce combat inou, cette lutte acharne
Qui ne devait finir, lui semblait-il, hlas!
Qu'avec l'affreuse mort de tous ces preux soldats.
Elle voit s'avancer menaant et farouche,
Brandissant son pe et l'injure  la bouche,
Markham le commandant des fiers guerriers anglais.
Elle croit qu'il l'a vue et qu'il va dsormais
Redoubler ses efforts et puis s'emparer d'elle.
Elle s'attache au bras de son ami fidle
A l'instant o le gars, se dcouvrant un peu,
Allait tirer au coeur de ce chef plein de feu.
Le coup retentit; mais la balle vagabonde,
Avec un bruit lger, alla tomber dans l'onde,
Et cent coups aussitt tonnrent  la fois.
Le brave Canadien sur le plancher de bois
Laissa tomber soudain son fusil inutile.
On le vit chanceler comme un tronc que inutile
La hache du colon dans un dfrichement:
Il tendit les bras et tomba lourdement
Aux pieds de ses amis qui combattaient sans cesse.
Folle de dsespoir, l'humble fille se dresse
Et lance aux ennemis un regard de fureur:
--Soyez maudits de Dieu! dit-elle; et la terreur
S'emparant aussitt de son me brise,
Elle cherche  s'enfuir par l'troite croise:
Mais une balle siffle et lui perce le sein.
Elle jette un sanglot, porte  son coeur sa main,
Comme pour retenir encore un peu la vie.
Puis, ple, l'oeil vitreux, mais encore jolie,
Elle s'affaisse auprs du guerrier dj mort.
A tous deux le Destin donne le mme sort.
Ils taient fiancs, et l'heureux mariage
Aurait eu lieu bien sr, disait-on au village,
Le plus tard aux jours gras, peut-tre mme aux Rois.
Ils moururent tous deux comme on voit sous les bois
Mourir deux tendres fleurs qu'un pied distrait crase.
O couple infortun qu'un doux amour embrase,
Soyez unis au ciel par un lien nouveau,
Et laissez-moi couvrir de fleurs votre tombeau!

De ses nombreux soldats soutenant le courage,
Markham hurlait toujours et semblait pris de rage.
Le chef des Canadiens, le bouillant tranger,
Comme tous l'appelaient, mprisant le danger,
Profondment chagrin de la perte d'un brave,
Et de la triste mort de cette fleur suave
Qu'il venait de sauver des mains d'un polisson;
Le chef des canadiens envoys par Nelson,
A son tour s'avana sous la grle de balles
Qui sifflaient dans les airs comme font les rafales;
Il arma son fusil, il visa de sang froid,
Et le bouillant Markham fut atteint au bras droit.
On vit ce commandant faire un geste suprme,
Et tomber sur le sol en poussant un blasphme.
Alors tous les soldats, surpris, pouvants,
Commencrent  fuir, courant de tous cts.

Nelson et ses guerriers, arms depuis l'aurore,
Dans leur maison de pierre, au bataillon de Gore
Rsistaient noblement. Dj le jour baissait;
Gore perdait l'espoir, son ardeur s'affaissait.
Ces simples habitants qu'il se vantait de vaincre
N'taient peut-tre, alors, pas loin de le convaincre
Qu'un peuple qui dfend ses droits, sa libert,
S'il peut tre vaincu, doit tre redout.
Comme souvent on voit les flots pendant l'orage
S'lancer, menaants, jusqu'au bord du rivage,
Couvrir d'cume, au loin, l'inbranlable roc
Qui gmit mais rsiste  leur furieux choc,
Se replier enfin, et, secouant leurs cimes,
Reculer et se perdre au milieu des abmes;
Ainsi l'on vit, soudain, l'orgueilleux bataillon
Se replier et fuir, tranant son pavillon
O venait de s'inscrire une amre dfaite.
Et les clairons pleuraient en sonnant la retraite.
Alors les Rvolts, joyeux, remplis d'espoir,
Poursuivirent longtemps, sous le ciel dj noir,
Leurs ennemis nombreux emports par la crainte.
Et longtemps les chos rptrent la plainte
Que jetait en tombant le malheureux fuyard
Atteint par une balle envoye au hazard.

O Perrault, que ton nom soit toujours cher aux braves 
C'est alors qu'en luttant pour briser nos entraves
Tu trouvas aussi toi le glorieux trpas!
Ta balle d'un fuyard vient d'arrter les pas:
Il tombe, mais il veut, dans l'ire qui l'enflamme,
Tuer un Canadien avant de rendre l'me.
C'est toi qui le premier passes auprs de lui.
Il se dresse aussitt: son bras lui sert d'appui:
Son esprance, enfin, n'a pas t trompe:
Il te perce le coeur de sa sanglante pe,
Et retombant, hideux, le sang dj fig,
Il expire en riant de s'tre ainsi veng!

Mais tel ne finit point le combat de Saint-Charle!
Ils furent malheureux les hros dont on parle
Sous le chaume paisible, encor avec orgueil!
La sainte libert sortit de leur cercueil.
Qu'ils se consolent donc et tressaillent de joie!
Ils furent crass. Comme un arbuste ploie
Sous le poids des glaons qui couvrent ses rameaux;
Comme un vaisseau trop plein s'enfonce sous les eaux;
Ainsi ces fiers lutteurs s'affaissrent dans l'ombre,
Pas vaincus, crass par la force et le nombre!
Et leur chef, un anglais! et leur chef les vendit!...
Que ton nom, lche Brown, soit  jamais maudit!




CHANT HUITIME

LA DLIVRANCE


O ma muse, volons loin des champs de bataille!
Oublions maintenant le bruit de la mitraille,
Les sanglots des vaincus et les chants des vainqueurs.
Nous avons salu ces hommes aux grands coeurs
Qui coururent donner et leur sang et leur vie
Pour affirmer leurs droits et sauver leur Patrie.
Nous redirons plus tard la gloire de Chnier,
Le plus vaillant de tous, qui tomba le dernier.
Mais reprend ton essor,  muse, ma compagne,
Et volons de nouveau vers la belle campagne
O se sont couls mes jours les plus joyeux,
Volons vers Lotbinire o dorment mes aeux!

Un an s'est coul depuis qu' ce rivage
Un lgant vaisseau, dans la nuit, fit naufrage.
Et, comme alors, le ciel est obscur aujourd'hui;
Et l'hiver va venir et la neige avec lui.
On parle encor partout, le soir,  la chaumine,
Du jeune capitaine et de sa bonne mine,
Et de son vif amour pour Louise Lozet
Et de sa fuite au loin devenue un secret.
Louise est toujours triste: un sombre ennui la ronge:
Elle fuit les plaisirs, et souvent elle songe
A s'aller enfermer dans le clotre sacr.
Lozet, de l'aube au soir, dans son fertile pr,
Travaille encore plus que de l'accoutume.
Veut-il donc tourdir sa pauvre me abme,
Depuis un an bientt, dans un profond chagrin?
Ruzard triomphe seul. Dbarrass soudain
Et de son fier rival et de son froid complice,
Il espre cueillir un plus beau bnfice
Et courir  la fois un danger bien moins grand.

Quand l'ivrogne cocher, de rum toujours friand,
Comme un sale pourceau se fut couch par terre,
Tonkourou rest seul, d'un air plein de mystre,
Doucement s'approcha du jeune prisonnier.
Lon qui savait bien comme tait rancunier,
Le sauvage huron qui venait en silence
Drobant  demi le vieux fer d'une lance,
Lon crut voir alors son barbare assassin.
Il pensa de crier. Mais, changeant de dessein,
Il rprima le cri qui sortait de sa bouche
Et parut dfier son ennemi farouche.
Vivre lui faisait peur: mourir lui semblait mieux;
Mourir  ce foyer et presque sous les yeux
De son unique amour, de la douce Louise!
Et s'il ne mourait pas par le poignard qu'aiguise,
Dans l'ombre de la nuit, la main de l'homme faux,
Pourrait-il chapper aux dresseurs d'chafauds?...
Il n'alla pas plus loin dans sa triste pense.
Tonkourou le tira d'une main empresse,
Lui saisit les poignets de ses doigts vigoureux.
Lon ne trembla pas. Le huron dangereux
Leva le fer rouill que tenait sa main droite.
Lon frmit un peu; sa paupire tait moite:
Il songeait  Louise objet de ses regrets.
Il sentit le fer dur glisser sur ses poignets;
Il entendit crier les mailles des entraves
Qui serraient ses deux mains et les tenaient esclaves;
Il vit se dtacher son infme lien:
Il tait libre. Alors le subtil indien
Lui dit  basse voix:--Mon jeune frre est libre.
Jamais nid qui gazouille et jamais luth qui vibre
N'eurent d'accords plus doux, pour l'me du marin,
Que la voix du sauvage eu ce moment. Enfin
Remis de sa stupeur et plein de gratitude,
Pour le remercier de sa sollicitude,
Lon serra la main du chef mystrieux.
Et celui-ci reprit:--Tout est silencieux:
Fuyons vite, fuyons! car le jour va paratre.
Si l'indien se venge il aime  reconnatre,
Mieux que la face ple, un service rendu.
Ils sortirent sans bruit. Nul n'avait entendu
Sur le plancher de bois glisser leurs pieds agiles.
En laissant la maison, de ses regards fbriles
Lon enveloppa, comme d'un cercle ardent,
La chambre o sa Louise, au doux sommeil cdant,
Maintenant reposait dans l'oubli de sa peine.
D'un pas souple et rapide ils franchirent la plaine,
Et dans les bois voisins, comme de sombres ours,
S'enfoncrent sans peur. Mais, aprs quelques jours,
Montant dans un canot, au milieu des tnbres,
Ils ramrent longtemps vers ces hameaux clbres
Qui les premiers de tous osrent s'insurger
Contre un Matre puissant qui sut trop se venger.
Puis on les vit combattre au premier rang des braves
Pour dlivrer du joug nos rivages esclaves.
L'indien, de son coeur suivant l'impulsion,
Ourdit des plans russ et se fit espion.
C'est lui qui, le matin, sous le feu des rebelles
Amena le vieux Gore et ses troupes cruelles.
Et le guerrier qui vint avec rapidit
Rencontrer l'espion pendant l'obscurit;
Qui de sa main cloua sur la maison de pierre,
Comme un gide saint, l'orgueilleuse bannire;
Qui sauva cette vierge en tuant un soldat
Dont le coeur mditait un ignoble attentat;
Celui qui, tout  coup, le dsespoir dans l'me,
A l'aspect douloureux de la plaintive femme
Roulant inanime auprs de son amant!
Sut tirer de Markham un rude chtiment;
Celui qu'on appelait l'tranger, que la foule
Suivait avec transport comme l'onde qui coule
Suit naturellement la pente du terrain,
C'tait le fier Lon, l'infortun marin.




CHANT NEUVIME

NOL ET LES JOURS GRAS.


Les jours coulaient ainsi que les vagues du fleuve.
L'hiver jetait encore une tenture neuve,
Comme un manteau de lis, sur les vieilles forts.
Le soleil du printemps fondra de ses reflets
Les flocons argents que l'hiver noue aux branches;
Mais quel soleil jamais fondra les mches blanches
Que l'hiver de la vie attache sur vos fronts,
O dbiles vieillards! O rameaux, heureux troncs,
Vous secouerez un jour votre torpeur morbide
Et vous reverdirez! Une sve rapide
Dans vos veines courra comme un sang gnreux!
Vous tendrez encor vos feuillages ombreux
Sur les nids des oiseaux qui chanteront d'ivresse!
Vous trouverez demain votre ardente jeunesse!
Mais nous, quand nous perdons nos nobles facults;
Quand nos corps affaiblis regrettent leurs beauts;
Que notre esprit s'affaisse et n'a plus la mmoire
De ce qui fut jadis et sa force et sa gloire;
Et quand  notre lvre aride et sans fracheur
Nos mains ne portent plus la coupe du bonheur,
Nul doux rayon de feu, nulle brise attidie
Ne rajeunissent l'me et ne rendent la vie!
Nous ne revoyons pas deux fois l'aube du jour!
Et pour nous, tout, hlas! est fini sans retour!

Nol tait pass, Nol la grande fte!
Et les antiques bois avaient courb leur tte,
En signe de respect, au moment o l'airain,
A l'heure de minuit, au fond du ciel serein,
Pour redire aux chrtiens la sublime nouvelle,
Fit vibrer les accords de sa voix solennelle.
Et tous les jeunes gars de nos heureux cantons,
Les vieillards appuys sur leurs noueux btons,
La femme enveloppe en son chle de laine,
Par les chemins de neige au milieu de la plaine,
Etaient venus prier devant l'humble berceau
O Jsus paraissait reposer de nouveau.

Puis vinrent les _jours gras_: jours de ftes profanes
O l'on entend chanter dans les pauvres cabanes
Comme sous les lambris des riches habitants.
Alors on voit passer les chevaux haletants
Que guident au grand trot des amoureux frivoles.
Assis sur le devant des vertes carrioles,
Les gars mnent, au loin, d'adorables minois
Cachs bien chaudement,  cause des vents froids,
Dans les peaux de bison, sur le sige d'arrire.
Ils vont  la veille. Et la nuit toute entire
On va rire et danser en se parlant d'amour.
Et le gai tourbillon volera jusqu'au jour
Aux accords entranants d'une ardente musique,
Au son du violon et du fifre rustique.

Et viendront les soupers, les clbres fricots
Toujours assaisonnes de rires, de bons mots.
Les plats tincelants sur les immenses tables
Sont remplis  pleins bords d'aliments dlectables.
Ici, le lard pais et dor par le feu,
L, les pts de viande toiles au milieu,
Les croquignoles d'or artistement tresses,
Et, comme un lac d'argent, les sauces pices.
Puis l'on boit et l'on chante. Et les jeunes garons
D'une dolente voix modulent des chansons
Pour attendrir le coeur un peu dur de leurs belles.
Et, pendant qu'on entend les femmes rire entre elles,
Echauffs par le rum, les radieux vieillards,
Disent gaiement en choeur des refrains grillards.




CHANT DIXIME

LE BLESS DE ST.-EUSTACHE


O combats de Saint-Charle!  jours de Saint-Eustache!
Vous ftes malheureux, mais vous ftes sans tache!
La force triompha: le droit fut opprim!
On dressa l'chafaud et tout fut consomm....
Les hroques morts ne sont jamais striles:
Grand fut Lonidas aux jours des Thermopyles,
Grands aussi nos guerriers qui vinrent en ces temps,
Comme les bls fconds que l'on sme au printemps,
Tomber de toutes parts sur la terre opprime,
Ou mourir, au gibet, d'une mort innome!

Prs du lit d'un malade un vieux prtre est assis.
Un rayon de soleil qui perce le chssis,
Comme d'un nimbe d'or, couronne les deux ttes,
Du prtre et du bless!--Dieu soit bni! vous tes,
Dit le ministre saint, hors de danger, je crois.
--J'aurais voulu mourir au pied d'une humble croix,
Comme est tomb Chnier, dans votre cimetire,
Dit le jeune malade, hlas! ma vie entire
Est voue au malheur! De sa main le vieillard
Essuya lentement son humide regard
Et, rveur, il pencha longtemps son front austre.
Ce prtre charitable, au loyal caractre,
De Saint-Eustache tait le dvou cur,
Dans son humble maison il avait prpar,
Pour les blesss nombreux et des lits et des baumes.
Tous taient, maintenant, retourns sous leurs chaumes.
Un seul restait encore, un seul, c'tait Lon.
Perc de mille coups, sur le sanglant gazon
Il fut laiss pour mort  la fin des batailles.
Le prtre bnissant, mu dans ses entrailles,
Les restes mutils de ses braves enfants
Que foulaient les chevaux des anglais triomphants,
Le vit dans les douleurs se tordre sur la terre.
Il le fit aussitt porter au presbytre,
O les soins vigilants de l'humble charit
Vont, petit  petit, lui rendre la sant.

Le vieux prtre, levant sa figure pensive,
Reprit avec candeur:--Allons! quoiqu'il arrive,
Il faut tre, mon fils, toujours soumis  Dieu.
Quelque mortel chagrin vous suit-il en tout lieu?
Ne craignez pas de dire au prtre votre angoisse.
Vos parents vivent-ils? Et de quelle paroisse,
Pour venir au combat, tes-vous donc parti?
--Je ne sais ni mon nom, ni d'o je suis sorti,
Rpondit le malade avec un doux sourire.
Ce que je sais de moi, je veux bien vous le dire.
Et le jeune bless, s'accoudant sur son lit,
Au ministre de Dieu fit cet humble rcit:
Quand vers mes premiers ans remonte ma pense,
J'prouve un vague effroi dans mon me oppresse.
Je ne vois pas, hlas! comme d'autres enfants,
Passer devant mes yeux les visages riants
D'un pre et d'une mre heureux sous l'humble chaume,
Mais l'haleine de feu d'un infernal fantme
Me brle encore. Un jour, je crus avoir rv
Qu'un dmon crivait sur mon bras lev
Et li fortement  la branche d'un arbre,
Avec un long stylet  la pointe de marbre.
Il riait en piquant mon bras: moi je pleurais.
Et quand je m'veillai, longtemps sans doute aprs,
Mon bras tait couvert de ces sombres figures
Que vous avez pu voir en pansant mes blessures.
Je n'ai gure couru sur l'herbe des prs verts:
J'ignorais les ruisseaux; mais je connus les mers:
Ma terre, c'tait l'onde, et mon toit, un navire.
J'entendais bien souvent les marins me maudire,
Car sur les grands vaisseaux on doit tre attentif,
A son poste toujours, ferme, soumis, actif.
On m'appelait alors: Petit gueux de sauvage.
On m'avait, disait-on, un jour, sur un rivage,
Pour quelques sous de cuivre, aux Sioux achet,
Le navire o j'tais fut par les vents jet,
Dans une obscure nuit, sur des ctes arides.
Des hommes, le matin, frmissants et livides,
Apparurent, tout nus, sur un pre rocher
Faisant aux matelots signe de s'approcher.
La plupart des marins descendirent  terre.
Un indigne, alors, pareil  la panthre
Qui surprend une proie et craint de la voir fuir,
Pousse un cri formidable; et l'on voit accourir,
A ce lugubre appel, du sommet de la cte,
Mille sombres guerriers  la stature haute,
Arms d'arcs frmissants ou de noueux btons,
Et portant  leurs reins des plumes en festons.
Les matelots surpris courent vers leur chaloupe.
Mais ils sont devancs par la sauvage troupe
Qui les massacre tous en hurlant de plaisir.
On vit au mme instant ces barbares saisir
Des cadavres sacrs les chairs tout pantelantes
Et puis les dvorer. Des femmes insolentes
Accoururent en foule au somptueux festin.
Nous comprmes, ds lors, quel horrible destin
Attendait dsormais sur ce lointain rivage
Les quelques survivants de tout notre quipage.
Aussitt, en effet, nous fmes attaqus.
Comme de pauvres daims par le chasseur traqus
Se cachent, haletants, derrire un tas de branches,
Ainsi nous nous cachions sous les paisses planches
Qui formaient les pavois du vaisseau naufrag:
Et nous pmes, longtemps, de ce peuple enrag
Entendre les clameurs, contempler les orgies.
Plutt que de tomber entre des mains rougies
Par le sang gnreux de ses bons matelots,
Le capitaine, un jour, s'enfona dans les ilts.
Les vivres puiss, on n'et plus d'esprance:
Ceux qui restaient encor finirent leur souffrance.
Comme le capitaine, en se jetant  l'eau.
Je restais seul, perdu sur l'immense bateau.
Je me mis  pleurer,  crier,  me plaindre:
Je comprenais soudain ce que j'avais  craindre;
J'appelais tout le monde oubliant que, tout seul,
J'tais dans le vaisseau comme dans mon linceul.
Enfin j'entends des cris: je tremble, je me cache.
On vient vers ma retraite; ou me prend; on arrache
D'une cruelle main mes habits dchirs;
Mes membres palpitants vont tre dvors!...
Mais en voyant mes bras, un affreux cannibale
S'adresse, stupfait,  la bande infernale
Et lui fait des discours que je ne comprends pas.
Chacun vient aussitt me regarder les bras.
Les pleurs que je versais inondaient mon visage.
On m'emmena plus loin dans un vaste village:
L je fus bien trait. Comme tous les enfants
J'allais courir, tout nu, sur les rochers brlants.
Je serais aujourd'hui mangeur d'hommes, sans doute,
Si, quelques ans aprs, sous leur immense vote
Nos forts n'eussent vu s'lever l'humble croix.
Les aptres du Christ  ces peuples sans lois
Vinrent, au nom de Dieu, donner la loi divine.
Un prtre, un jour, me voit, s'approche, m'examine;
Il me prend dans ses bras; il me parle en franais.
Je lui rponds de mme et dis ce que je sais.
Alors son noble coeur ne se peut plus contraindre;
Il clate en sanglots: Oh! laisse-moi te plaindre!
Oh! laisse-moi pleurer sur tes pauvres parents!
Sous ma protection, me dit-il, je te prends;
Petit oiseau captif, tu rouvriras tes ailes
Et tu fuiras bien loin de ces rives cruelles!
Le vieux prtre pleurait  ce rcit naf;
Il tait secou par un choc convulsif:
--O jeune homme, dit-il, se levant de son sige,
Quoi! c'est toi que jadis une main sacrilge
A des parents en deuil a sans doute enlev?
C'est toi qui fus, un jour, par un prtre, trouv
Dans un pays lointain au sud de l'Amrique?
Oh! je sais tes malheurs! Ce prtre catholique
Que tu vis aux payens prcher la sainte foi,
Qui te rendit au monde,  jeune homme, c'est moi!...
A ces mots du vieillard, Lon, hors de lui-mme,
Jette un cri: Vous? mon pre!... Alors sa lvre blme
A la tremblante main de son vieux protecteur,
S'attache avec transport. Le vnr pasteur,
Vivement affect de ces nouvelles joies,
Remerciait le ciel qui par d'tranges voies,
Lors mme qu'il parat contre nous irrit,
Nous mne  notre insu vers la flicit.




CHANT ONZIME

LA FENAISON


Souffle! souffle, zphyr! Oh! j'aime ton murmure,
Les bois qui font danser leur jalouse ramure
Comme les flots d'argent de nos fleuves houleux!
Souffle! car le soleil nous brle de ses feux!
Les travailleurs ont chaud, l-bas, dans la prairie:
L'eau coule sur leur front. Dans la plaine fleurie
Ton haleine a trouv mille parfums nouveaux.
Et c'est la fenaison! Sous la mordante faulx
Tombe par rangs serrs le foin rempli d'arme.

Au milieu de son champ, pareil  ce fantme
Par lequel les graveurs reprsentent la mort,
Le vieux Lozet fauchait. Jadis son bras plus fort,
Quand le sol tait plan, couchait, dans la journe,
Un arpent et demi de l'humble gramine.
Aujourd'hui la faulx pse, et le champ est plus grand.
Sur le front du vieillard quelle sueur s'pand!
Il taillait de l'ouvrage, alors, pour trois faneuses,
Et nul n'aurait pens que c'taient des flneuses:
Les fourches allaient vite. Une seule, aujourd'hui,
Une seule faneuse est au champ avec lui;
C'est Louise. Elle porte un grand chapeau de paille,
Un mantelet lger qui se plisse  la taille,
Un jupon de droguet qui laisse apercevoir
Un soulier de cuir rouge, un bas de coton noir.
Une larme, parfois, vient sillonner sa joue
Pendant qn'avec la fourche elle lve et secoue,
Pour les faire scher, et le trfle et le foin.
Elle est toujours rveuse et sa pense est loin.
Reviendra-t-il jamais, mon Dieu! celui qu'elle aime!
Est-il mort! Tonkourou, par quelque stratagme
Que son esprit pervers, un jour, aura rv,
L'a-t-il, pour le mieux perdre, aux anglais enlev?
Doit-elle, maintenant, teindre dans son me
L'adorable rayon de sa premire flamme?
Et doit-elle oublier l'ami qui ne vient pas?
Tout en rvant de mme, elle suit, pas  pas,
Le faucheur recourb qui se hte  l'ouvrage.

Il fait chaud. Vers le soir pourrait gronder l'orage.
On entend, par moment, dans les prs d'alentour,
Les faneuses chanter et rire tour  tour.
On entend retentir sur la faulx qui s'affile
La pierre que promne une main prompte, habile.
Et lorsque le soleil, l'horloge de nos champs,
Annoncera midi, les calmes habitants
Viendront  leur maison prendre un repas modeste.

Le vieux pilote Auger, fuyant la vie agreste
S'tait, ds le printemps, embarqu de nouveau.
La terre l'ennuyait, il se plaisait sur l'eau.
Mais avant de laisser la rive hospitalire,
Il voulut revenir encore  Lotbinire,
Pour voir, pour embrasser, Louise son enfant,
Pour voir aussi Lon qu'il aimait presque autant.
Sa surprise fut grande et grande aussi sa peine
Quand il apprit le sort du jeune capitaine,
Sa fuite, dans la nuit, avec cet indien
Dont personne de l ne savait encor rien.
Aprs avoir press sur sa poitrine mue
La gracieuse enfant qu'il n'avait pas revue
Depuis un an au moins, il se rendit  bord.
Et le vaisseau cingla vers la terre du Nord.

Les chevaux attels sur les grandes voitures
S'en viennent lentement en longeant les cltures.
Sur la charge de foin haute comme un rocher
Un gars alerte et vif, assis, fait le cocher.
Et l'essieu de bois crie en tombant dans l'ornire.
Et le trfle empourpr laisse  chaque barrire
Une vive guirlande, un radieux feston
O vient se reposer le bruyant hanneton.

Ruzard serra ses foins, ce jour-l, de bonne heure:
Il referma sur lui sa tranquille demeure
Et vint aider Lozet, qui charriait tout seul.
La faneuse attendait  l'ombre d'un tilleul
Le retour du vieillard. Selon l'accoutume,
C'est elle qui foulait la charge parfume.
Ruzard s'approcha d'elle avec un doux souris:
--N'auras-tu donc jamais, dit-il, que du mpris
Pour celui qui t'adore et te reste fidle
Malgr son dsespoir?--Puis-je t'aimer, dit-elle?
Peut-on deux fois aimer avec le mme coeur?
--Je t'aime et c'est, Louise, assez pour mon bonheur!
Lon ne viendra plus, pourquoi toujours l'attendre?
Le fin sauvage et lui ne semblaient pas s'entendre;
Ils feignaient se har, et pourtant, tu le sais,
Ils s'taient entendus pour tromper les anglais....
Lon te trompait-il?--Ah! Lozet ton bon pre,
S'est plaint de lui souvent: il ne l'estime gure....
Le marin acclamait les hommes dangereux
Qui mprisent les rois et se liguent contre eux.
Il n'a pas cout les conseils de nos prtres....
Les rebelles sont tous hypocrites ou tratres....
Et Louise coutait ce langage nouveau
Promenant sur le foin les dents de son rteau.
Sa tte tait baisse, et les ombres du saule
Couvraient d'un voile frais son front et son paule.

Lorsque Lozet revint il reconnut de loin
Ruzard qui s'empressait  ramasser le foin:
D'un mouvement de joie il ne put se dfendre:
Je l'aurai, pensa-t-il, oui, je l'aurai pour gendre!
Et, fouettant son cheval, chantant une chanson,
Il arriva bientt prs du jeune garon.
Jusques au soir bien tard, dans la grange leve
Sur les dbris fumants par l'active corve,
Ils serrrent tous deux les bottes de foin mr.
L'toile reluisait sur le front d'un ciel pur;
Dans les yeux de Ruzard brillait la convoitise;
La douleur se calmait dans l'me de Louise.




CHANT DOUZIME

DANS LES BOIS


L'espion indien marche dans la fort.
Il porte dans son me un terrible secret,
Un secret que, d'abord, il garda par malice,
Puis, ensuite, par honte. Et jamais nul supplice
Autant que ce secret ne tortura son coeur.
Nagure, en le disant, il eut fait de bonheur
Tressaillir des esprits briss par l'infortune.
Il voulait racheter son ardente rancune
Par une amiti vive et par le dvouement,
Avant que de venir s'accuser humblement;
Et maintenant il croit qu'il est trop tard. Il pense
Que le vaillant Lon est mort pour la dfense
De sa foi, de sa langue et de sa libert.
Il l'a vu, sous les coups de l'anglais irrit,
Tomber, couvert de sang, au jour de Saint-Eustache.

Voil pourquoi toujours le vieux huron se cache,
Comme un faune honteux, dans l'paisseur des bois.
Dans leurs courses il suit des chasseurs iroquois.
Ces anciens ennemis de sa vaillante race,
Cherchant le fin castor et la loutre vorace,
Partagent avec lui les couches de sapins,
Le plomb comme la poudre, et leurs maigres festins.
Ils l'eussent fait mourir, jadis, dans les tortures:
Ils se fussent aussi, pour orner leurs ceintures,
Le scalpel  la main, disput ses cheveux.
Le soleil de la foi s'est lev devant eux!




CHANT TREIZIME

LA COURTISANE


Le cur vnrable et son jeune malade,
Le soir de chaque jour, dans une promenade,
Allaient des prs fleuris aspirer les senteurs.
La campagne a partout des aspects enchanteurs,
Sur nos coteaux boiss comme au bord de nos fleuves,
Qu'elle se vte encor de ses parures neuves,
Ou qu'elle se dpouille et jette ses atours
Comme une courtisane empresse aux amours.

Lon ne souffre plus. De larges cicatrices
Comme des veines d'ambre ou comme les caprices
Qu'un nouveau tatouage eut brods sur son corps,
Redisent sa valeur et les nombreux efforts
Que firent, bien arms, les anglais pour le vaincre.
Il veut partir. Le prtre essaie de le convaincre
Du bonheur qu'il aurait, lui l'antique pasteur,
A garder prs de lui, sous son toit protecteur,
L'enfant qu'il a sauv des mains des infidles,
Le hros qu'il a pu soustraire aux lois cruelles
D'un peuple trop jaloux de son autorit.
Mais le jeune Lon craint l'inactivit;
Son esprit souffre encor. Les blessures de l'me
Ne trouvent pas souvent le merveilleux dictame
Qui les pourrait gurir. Il voudrait oublier:
Je vais laisser bientt le toit hospitalier
O j'ai connu les soins d'une amiti bien pure,
Dit-il au vieux pasteur; mais partout, je le jure,
De votre charit j'aurai le souvenir.
Le prtre rpondit:--Je ne puis retenir
Dans ma calme retraite, en mon humble hermitage,
Le flot qui doit courir de rivage en rivage,
L'oiseau qui n'est point fait pour la captivit.
Il se fit un silence. Au loin l'obscurit
Comme un voile de deuil tombait sur les campagnes:
Dans les flots noirs des cieux se baignaient les montagnes.

Lon prit la parole aprs un court moment:
--Racontez-moi, dit-il,  mon pre, comment
Le ciel vous a conduit dans la sainte carrire
O votre humble existence a coul presque entire;
Car vous m'avez promis, et non pas vainement,
Ce rcit qui peut tre un haut enseignement.
--Asseyons-nous ici sur ce tronc plein de mousse,
Reprit le vieux cur. Le sentiment s'mousse:
Nagure je pleurais en songeant  ces jours,
A ces jours de jeunesse tincelants d'amours;
Mais sous les cheveux blancs l'esprit enfin se glace;
Le brlant souvenir et s'loigne et s'efface....
J'aimais, j'tais aim.... La vierge que j'aimais
Etait un peu coquette et ne manquait jamais,
Au temps du carnaval, de paratre en soire.
De tous les jeunes gens elle tait adore.
Les aimait-elle tous? N'en aimait-elle aucun?
C'tait-l son secret. Or dans le sort commun
J'tais envelopp sans que je m'en doutasse.
Mais comme l'usurier avec bonheur entasse
Dans son coffre de fer ses belles pices d'or,
Je gardais dans mon coeur, comme un divin trsor,
Les sourires joyeux et les tendres paroles
Que la trompeuse enfant  ses lvres frivoles
Laissait parfois venir quand nous tions tous deux.
Je voyais mes rivaux se jalouser entre eux:
Je riais en secret de leur vaine esprance.
J'tais un peu pote, et mon air de souffrance
Lui plaisait, disait-elle, et la faisait rver.
Nous admirions souvent ensemble le lever
Du soleil qui dorait le sable de la rive,
Et nous disions qu'ainsi notre amour pure et vive
Allait dorer toujours notre existence aux champs.
Ses beauts m'inspiraient de mlodieux chants
Qu'elle m'coutait dire en palpitant d'ivresse,
On peut-tre d'orgueil. J'avais de la richesse;
Ou plutt j'attendais de mes riches parents
Un superbe hritage, au moins cent mille francs.
J'tais heureux enfin; j'tais mme goste.
Tous les heureux le sont, c'est une chose triste.
J'tais aim, mon fils, d'une autre douce enfant
Qui rougissait toujours et tremblait en parlant.
Elle tait bien jolie,  l'ouvrage forme,
Et je ne sais pourquoi je ne l'ai pas aime.
Mais l'amour, quel mystre! et qui dira jamais
S'il est un heureux don on bien un don mauvais?
Un jour la pauvre enfant osa me laisser lire
Le secret qui jetait son coeur dans le dlire.
Je feignis de ne pas la comprendre. O Seigneur!
Comme elle a du souffrir de honte et de douleur!
J'ai vu ses pleurs couler. Loin de notre paroisse
Elle fut dans le clotre enfouir son angoisse.
Je ne la revis plus. Et quelques mois aprs,
Elle dormait, hlas!  l'ombre des cyprs.

Et j'tais entran dans les plaisirs du monde:
J'allais, tourbillonnant comme une pave immonde,
Sur des flots attirs par un gouffre sans fond.
J'avais pour cette femme un amour bien profond:
Je voulais l'pouser. Sa main me fut promise.
J'tais fou de bonheur comme un homme que grise
La coupe dbordant d'un vin tout gnreux.
Un soir, tout enivr de mes projets heureux,
J'entre dans un bocage au bord de la rivire.
La feuille avait encor son odeur printanire,
Les oiseaux se cachaient dans leurs chauds nids de foin.
J'entends un rire frais qui s'grenait non loin.
Mon sang, au mme instant, se glace dans mes veines.
J'essaie  m'assurer que mes craintes sont vaines,
.Que je suis un jaloux, que cette molle voix
N'est peut-tre pas celle, aprs tout, que je crois.
J'avance avec lenteur. A peine si la mousse
Sous mes pas chancelants, rend une plainte douce.
J'entends gazouiller bas, comme si les oiseaux
N'osaient plus confier leurs amours aux roseaux.
Ma tte bourdonnait, mon me tait serre.
Que vis-je alors,  ciel! Une lame acre
M'aurait fait moins de mal en me perant le coeur
Que m'en fit le regard de mon rival vainqueur.
Ma jeune fiance tait l palpitante....
Elle jurait d'aimer, mais d'une foi constante,
Au moment o prs d'eux je m'lanai soudain,
Le garon jovial qui lui tenait la main!
Ce que je dis alors dans ma folle souffrance
Mon esprit aveugl n'en eut pas souvenance.
Je voulus oublier cette cruelle enfant:
J'essayai de la fuir. Partout,  chaque instant,
Elle tait sur mes pas et cherchait ma prsence.
Elle feignit si bien la peine et l'innocence;
Elle parut m'aimer d'un amour si jaloux,
Que je tombai bientt encore  ses genoux.
Je voyais arriver le jour de l'hymne....
Ma famille, en ces temps, fut, hlas! ruine.
J'tais devenu pauvre; oui, mais j'aimais encor.
J'tais presque content: Ce n'est pas pour mon or,
Disais-je, qu'elle m'aime et puis qu'elle m'pouse....

A quelques jours de l, sur la verte pelouse,
Elle se promenait au bras d'un laid vieillard,
Un vieillard veuf et riche... Et puis, un peu plus tard,
Jurant d'tre fidle, elle devint sa femme.
Le dgot remplaa l'amiti dans mon me.
Elle osa me revoir, me parler de sa foi....
Elle osa dire haut qu'elle n'aimait que moi;
Elle osa mendier.... Mais taisons cette honte!
Elle fit du scandale; et plus d'un joyeux conte
Du vieillard ddaign redit le triste sort.
J'aurais, en ce temps-l, Lon, bnit la mort.
La rflexion vint; la sagesse, avec elle.
Alors, pour se venger, cette femme infidle
Publia que j'avais offens sa pudeur.
Elle eut de faux tmoins qui dirent la grandeur
Du crime dont j'tais, suivant eux, bien capable.
Chacun le voyait bien, je n'tais pas coupable,
Et nul ne redoutait pour moi de chtiment:
Mais un juge pervers pensa diffremment.
L'on devina pourquoi: cette femme tait belle.
Je me levai plus fort. Une vive tincelle,
Une flamme divine avait touch mon coeur:
Je dis adieu, mon fils,  ce monde trompeur.

Je pourrais bien ici terminer cette histoire.
Sur moi-mme j'avais remport la victoire:
Je sentais le nant de mes affections.
Dieu nous ramne  lui par les afflictions.
Cependant je dirai ce que fut cette femme
Qui m'avait enlac dans sa perfide trame.
La campagne pour elle tait comme un cercueil;
Il lui fallait la ville o le luxe et l'orgueil
Peuvent se dployer et fasciner la foule.
Comme un arbre pourri l'honneur bientt s'croule
S'il n'est pas tay par la sainte vertu.
Cette femme imprudente, un jour, le croirais-tu?
Renia son poux et se fit courtisane.
Tu la connais, Lon, cette fille profane
Qui s'attache aux cits comme la lpre au corps;
Cette fille sans foi contre qui les plus forts
Ne peuvent jamais rien s'ils ne prennent la fuite;
Cette fille sans Dieu qu'une funeste suite
De hontes, de plaisirs savours sans remords
A rendue incrdule et jete en dehors
De la socit que le Christ a fonde.
Tu connais, mon enfant, la fille dborde
Qui loue  qui les veut ses charmes avilis.
Elle ne rougit plus. Dans son oeil faux tu lis,
Sous un rayon menteur, la froideur de son me;
Car son coeur n'aime plus et son corps seul s'enflamme.
Sirne dangereuse elle sort vers le soir,
Se glisse dans la foule, aime  se faire voir.
L'or brille sur sa gorge et les fleurs, sur sa tte.
Sa dmarche est lascive: elle semble inquite;
Car elle veut surtout qu'on la regarde un peu,
Que sa dsinvolture allume un nouveau feu.
Comme un oiseau de proie elle plane, elle flaire...
Et la victime  qui l'impudique a su plaire
Ira d'un pas craintif,  l'heure du repos,
Vers ces tristes maisons dont les honteux chos
Arrivent au dehors par immondes bouffes!
Dans les bras palpitants de ses trompeuses fes
Combien vont oublier leurs plus sacrs devoirs!
Jeunes gens et vieillards dans les impurs boudoirs
S'enivrent des baisers et du vin des orgies!
Mais bientt leur front ple,  l'clat des bougies,
Laisse voir que le sang, appauvri, msus,
Fait battre un coeur vieilli dans un corps puis!
Je m'oublie  parler de ces choses pnibles,
Dit le prtre; et comment serions-nous insensibles
A ce triste flau qui sape, en vrit,
L'difice divin de la socit?
La femme dont je conte en ce moment la vie
Fut longtemps recherche, admire, applaudie.
Sa beaut se fana comme la pauvre fleur
Que dvore, au dsert une ardente chaleur.
Les amants oublieux ignorrent sa porte.
Puis elle disparut. On dit qu'elle tait morte.

Un jour, longtemps aprs, j'tais en mission;
Je marchais sous les bois, plein de compassion
Pour les pauvres humains qui sont hors de l'Eglise
Et qu'avec tant d'amour le prtre vanglise.
La nuit allait venir et j'tais fatigu.
Je vis un toit d'corce assez loin relgu
Du village indien o je devais me rendre,
Bien que je fusse alors accoutum de prendre
Mon sommeil sur la mousse  l'abri d'un sapin,
Je voulus, cette fois, attendre le matin
Dans le calme wigwam dress sur mon passage.
Une affreuse pleur dut couvrir mon visage,
Un grand cri m'chappa quand j'entrai sous ce toit.
Est-ce un spectre infernal que mon oeil aperoit?
M'criai-je soudain en reculant de crainte.
Le fantme riait. Sa lvre tait empreinte
Des traces de l'orgueil et de la volupt.
Et je ne parlais plus: j'tais pouvant.
--Tu reconnais encor dans la pauvre cabane,
Tu reconnais toujours la fire Marianne,
Dit l'insolent fantme, en s'approchant de moi.
--Je ne connais jamais qu'une femme sans foi!
Rpondis-je  ce dieu de mes jeunes annes
--Les blancs ne voulaient plus de mes grces fanes,
J'ai suivi, par colre, ici, je ne sais o,
Les pas d'un indien, le grand chef Tonkourou
Tonkourou! dit Lon bondissant de son sige,
Et son front devint blanc comme un flocon de neige.
--Ce nom, dit le vieux prtre, est-il connu de toi?
Pourquoi cette pleur et pourquoi cet effroi?
--Continuez, mon pre, ajouta le jeune homme,
Et dites-moi comment cette femme se nomme.
Et le prtre reprit: Je voulus, en ce lieu,
Parler  cette femme et de l'me et de Dieu,
La faire rflchir sur sa conduite folle:
Elle rit aux clats de ma sainte parole.
L'indien se levant me montra la fort,
Et me dit de partir, car il n'tait pas prt
A perdre des amours dont son me tait fire...
Cette femme avait nom Marianne Simpire!
--Simpire! dit Lon, Tonkourou l'indien!...
Ces malheureux, mon pre, oh! je les connais bien!...
Et nagure ils taient ensemble  Lotbinire:
Ils avaient sous les bois leur ignoble chaumire.
Tonkourou! c'est ce tratre avec qui mon rival
Se ligua si longtemps pour me faire du mal!
C'est cet homme tonnant qui, changeant de nature,
Fit soudain succder le bienfait  l'injure!
Cet espion rus dont hier je parlais
Qui vint jusques ici combattre les anglais!
Elle, la courtisane, autrefois tant altire,
Elle jette des sorts et passe pour sorcire....
--Cette femme a souill le nom de son poux.
Le sien n'est pas connu. Venue un jour chez nous
Avec d'autres enfants de l'Irlande captive,
Elle avait pris le nom de sa mre adoptive,
Ajouta le cur. Que Dieu, dit-il encor,
Que Dieu lui fasse grce! O triste amour de l'or,
O triste vanit, voil bien votre ouvrage!
Mais entrons, mon cher fils, j'entends gronder l'orage.
Nous nous sommes longtemps amuss  causer.
Voici venir la nuit, allons nous reposer.




CHANT QUATORZIME

LE BROYAGE


Les jours s'coulent vite, avec eux l'on s'envole.
Le pass, dj loin, n'est plus qu'une aurole
Qui couronne le front d'un astre disparu..
Nous aimons  revoir le chemin parcouru
Comme de l'avenir  soulever le voile;
Le regret c'est la nuit et l'espoir c'est l'toile.

C'est encore l'automne; et les bois dpouills
Etendent au soleil leurs grands rameaux mouills
Par le givre des nuits qui se fond en rose.
Une tardive fleur par la vague arrose
Se regarde mourir et veut briller encor.
La fort a pli son clatant dcor
Comme fait un acteur quand est fini le drame.
C'est le temps du broyage. Une brillante flamme
Que vient alimenter un sec et dur sarment
S'lve tout  coup dans un enfoncement.
Un ruisseau, tout auprs, roule ses eaux mutines.
Sur un large chafaud form de perches fines,
Au-dessus du foyer, le lin est tendu
Et sche sous les soins d'un gardien assidu.

Quelle est prs du ruisseau cette troupe joyeuse?
Entre toutes qu'elle est la plus balle broyeuse!
La plus belle est Louise. Ah! son oeil est mutin!
Nul collier ne s'enroule  son cou de satin.
Son front est radieux; nul souci ne le voile.
Elle semble une reine en corsage de toile.
Elle est vive et rieuse et sa suave voix
Fait tressaillir d'amour les chos de nos bois!
Ses compagnes, prs d'elle, actives-et pareilles,
En leur empressement,  quelqu'essaim d'abeilles,
Ensemble ou tour  tour viennent  l'chafaud
Prendre,  grande poigne, un lin aride et chaud;
Et l'on entend au loin, sous les hautes ormoies,
Sans cesse retentir le claquement des broies
Qui battent en cadence et l'toupe et le lin.
La filasse, bientt, couvre d'un duvet fin,
Comme d'aigrettes d'or, les jeunes travailleuses;
Et les rires moqueurs et les chansons railleuses
Se mlent au bruit sec des instruments actifs.

Les broyeuses jetant quelques regards furtifs,
A travers les rameaux, vers la cte leve,
Semblent de quelques uns attendre l'arrive.
En effet, tout  coup, un groupe de garons,
Causant avec ardeur ou sifflant des chansons,
Descend l'troit sentier qui longe la rivire.
On voit rougir le front de plus d'une ouvrire,
A l'accent bien connu des joyeux _cavaliers_.
La broie alors suspend ses coups secs, rguliers,
Et de coquettes mains, pour saluer la troupe,
Agitent dans les airs de blonds plumets d'toupe.
A rpondre au salut les jeunes gens fort prompts
Poussent des cris de joie et dcouvrent leurs fronts.
Le premier est Ruzard. Il marche vers Louise.
Aucune jeune fille, alors, n'en est surprise,
Puisque l'on dit partout qu'ils vont se marier.
O Louise, dis-moi que c'est t'injurier
Que de croire ton me  ce point oublieuse!
Mais ta tte se penche, et tu n'es plus rieuse!...
Un combat douloureux se livre-t-il en toi?
Jeune tille, as-tu peur de mentir  ta foi?
Te souvient-il encor du jeune capitaine?
Reviendra-t-il jamais? Oh! ton me incertaine
Aprs deux ans de deuil pourrait-elle esprer?

Ruzard dans ses desseins a su persvrer.
Il s'est fait plus aimable, aussi plus hypocrite.
Lozet ne cesse plus de vanter son mrite;
Et le cur lui-mme est bien moins prvenu.
On ne parle plus gure, au bourg, de l'inconnu
Qui fut, un jour d'hiver, jet comme une pave
Dans la paroisse. Ainsi, comme le flot qui lave
Des mots mystrieux sur le rivage crits,
Le temps, flot ternel, efface en nos esprits
Les souvenirs heureux! les traces de nos peines!

Louise aime toujours, mais de ses amours vaines
Elle n'espre plus revoir le doux objet.
Et voil bien pourquoi, soumise au vieux Lozet,
Faisant de son bonheur un noble sacrifice,
Elle ira par devoir, comme on marche au supplice,
Jurer, non pas d'aimer, mais de craindre et servir
Le jeune homme qui veut au repos la ravir.
Mais elle veut attendre  la moisson prochaine
Avant de se lier d'une si lourde chane.
Et quand sera venu le temps de la moisson,
Son amour saura bien trouver quelque raison
Pour retarder encor l'poque douloureuse.
Elle feint cependant d'tre moins malheureuse.
Une voix lui dit,--est-ce illusion d'amour?--
Que l'ami regrett doit revenir un jour.

Tous les jeunes garons se mirent  l'ouvrage.
Les uns fendaient le bois ncessaire au chauffage,
Les autres, sur l'paule, apportaient les fagots,
Et le feu ptillait comme aussi les bons mots.
D'autres, les plus galants, s'emparant de la broie,
Allongrent le lin en paillettes de soie,
Pendant que la broyeuse, assise prs du feu,
Sur un sige moussu se reposait un peu.
Soudain une clameur fit trembler la broierie,
Et ceux qui s'amusaient en tendre causerie,
Et ceux qui sur leur tche taient alors courbs,
Et ceux qui par leur rve taient tout absorbs,
Tous lvent promptement les yeux avec surprise.
Une fume paisse ondoyait, lourde et grise,
Au dessus du foyer allum le matin.
Une flamme lgre avait mordu le lin
Et, rapide, courait dans les fibreuses tiges.
Pour arrter le mal chacun fait des prodiges:
On loigne le lin qui se trouve en danger;
On abat le treillis de l'chafaud lger,
Dispersant au hazard l'inflammable matire;
On s'empare des sceaux; on vole  la rivire.
Louise dans le trouble et dans l'empressement
Du foyer dangereux s'approche imprudemment;
Une flamme s'attache  son jupon de toile
Et la couvre aussitt du plus sinistre voile.
La jeune fille court, perdue, en criant,
La flamme allait atteindre  son bras suppliant.
Ses jeunes compagnons, tant l'horreur les attre,
Semblent paralyss ou clous sur la terre.
Pas tous: l'un, plus vaillant, a saisi dans ses bras
La vierge qui ne sait ou diriger ses pas;
Au ruisseau peu profond avec elle il s'lance.
Un moment disparu sous l'eau qui se balance,
Il reparait debout avec son doux fardeau.
Et Louise est sauve! Alors, ruisselants d'eau,
Parmi leurs compagnons ils reviennent ensemble.
Lui, plein d'orgueil, sourit, mais elle, pleure et tremble.
Et lui c'tait Ruzard. Peu grave fut le mal
Que Louise reut en cet instant fatal.
Tout le reste du jour fut morose et sans joie,
Et l'on n'entendit pas le bruit gai de la broie.
Dans le brasier vaincu l'eau tomba par torrents.
Ceux qui virent monter, sur les bois transparents,
Les orbes de fume en longue colonnade
Dirent: Quelques broyeurs ont fait une _grillade_.




CHANT QUINZIME

LES CHASSEURS IROQUOIS


--Comme les flots du lac lorsque le vent s'endort
Tes pas sont enchans, Tonkourou. Dans le fort
Htons-nous d'arriver, ou, je puis te prdire
Que nous ne pourrons pas, mme au dernier navire,
Vendre les riches peaux dont nous sommes chargs:
Et d'attendre au printemps nous serons obligs
Pour prendre le chemin de nos lointains villages.
Ainsi, l'air mcontent, disait l'un des sauvages
Avec qui Tonkourou s'tait associ.
Et Tonkourou reprit:--Frre, ton amiti
M'est douce comme l'ombre au milieu de la plaine,
Quand passe sur nos fronts une brlante haleine.
J'ai guett fort longtemps, au bord d'un grand ruisseau,
Pendant que vous marchiez, le castor le plus beau:
A la fin je l'ai pris, quelle peau fine et grande!
Voyez!... Alors, riant, un autre de la bande
Dit au vieux Tonkourou, lui montrant mille peaux:
--Peux-tu nous faire voir de semblables morceaux?
Sans tant nous arrter, nous faisons nos captures,
Tonkourou regardait les superbes fourrures,
Ne pouvant s'expliquer un aussi grand bonheur.
Et l'iroquois reprit, subtil et raisonneur:
--C'est le droit du plus fort que les visages blmes
Nous enseignent souvent et pratiquent eux-mmes.
Nous avons rencontr quelques ples traiteurs
Et nous nous sommes faits, pour leur plaire, acheteurs.
Nous les avons pays avec du plomb. Leurs ttes
Sont encore tout prs, sur les muettes crtes
De ce petit rocher que tu viens de franchir.
Nous les avons tus... mais pour nous enrichir,
Tonkourou ne dit rien. Et, la tte baisse,
Il allait le coeur plein d'une triste pense.
C'tait loin vers le nord que marchaient les chasseurs.
Se moquant des dangers et toujours agresseurs,
Rien ne les arrtait: ni les torrents rapides,
Ni les rochers abrupts, ni les ravins perfides,
Ni les rameaux pais de l'pineux buisson:
Ils voulaient arriver jusqu' la mer d'Hudson.




CHANT SEIZIME

LES TRAPPEURS CANADIENS


Deux hommes s'avanaient dans ces rgions tristes
Qui s'adossent au ple. Ils observaient les pistes
Des fauves qui sortaient pour apaiser leur faim.
Tous deux envelopps de larges peaux de daim,
Ils tenaient leur fusil d'une main dfaillante.
Et le plus vieux disait:--Que la mort bienveillante
Vienne nous dlivrer de notre horrible sort!
--J'ai dj vu de prs plus d'une fois la mort,
Et jamais, reprit l'autre, oh! jamais, je l'avoue,
La crainte de mourir n'a fait plir ma joue!
Mais aujourd'hui je tremble. Ah! ce silence affreux
Qui rgne autour de nous me rend-il donc peureux?
N'eussions-nous pas mieux fait de livrer aux sauvages,
Comme firent, hlas! dans ces lointains parages,
Nos pauvres compagnons, de livrer, dis-je, enfin,
Notre inutile vie et ce riche butin?
Les hommes qui marchaient en parlant de la sorte,
Etaient Lon,--Lon qui sous les bois emporte
Sa mauvaise fortune et ses espoirs menteurs,--
Et puis le Petit-Nt, le plus franc des traiteurs.

Lon tait parti du bourg de Saint-Eustache,
Bni du prtre saint dont la profonde attache
S'tait manifeste avec tant de candeur;
Il s'tait dans les bois encor plein de verdeur,
Avec cinq canadiens qui partaient pour la traite,
Engag sans regrets. Quelle sombre retraite?
Aux hommes agressifs pouvait mieux le cacher?
Et quelle vie aussi plus propre  dtacher
Des profondes amours, des molles habitudes,
Que cette vie active au fond des solitudes?

Du lac Suprieur il parcourut le bord,
Et de l vaillamment s'enfonant vers le nord,
Tantt sous les forts, tantt sur les rivires,
Chassant loutre et castor, couchant dans les bruyres,
Avec ses compagnons habiles et hardis,
Il atteignit enfin ces fleuves engourdis
Qui portent leurs flots noirs dans la mer glaciale.
L'accord le plus parfait, l'amiti cordiale
Avaient toujours uni les six trappeurs entre eux.
La chasse fut heureuse. Un fardeau gnreux
Attach sur leur dos par de fortes courroies
Ne semblait pas peser: c'taient leurs riches proies.
Ils croyaient, dans vingt jours, arriver  Bourbon,
Un vieux fort appuy sur les glaces d'Hudson.

Au sommet d'un rocher ils marchaient en silence
Quand sur eux, tout  coup, une troupe s'lance,
Une troupe sauvage. Ils n'ont pas eu le temps
De se mettre en dfense et de voir les brigands
Qui les prenaient ainsi lchement par derrire.
Quatre des trappeurs blancs roulent dans la poussire;
Les deux autres, blesss, se sauvent aussitt.
Ces deux derniers taient Lon et Petit-Nt.
Les sauvages cruels dont la main sanguinaire
Avait rempli d'horreur la fort solitaire,
Etaient les compagnons du vieux chef Tonkourou.

--Mon frre est taciturne autant que le hibou,
Dit un des iroquois au huron pacifique.
Mais le huron sourit d'un air mlancolique
Et ne rpondit pas. Il avait des remords.
Le pass l'obsdait, le sang des derniers morts
En rveillant sa foi, troublait sa conscience.
Il n'tait pas coupable. Avec impatience
Il coutait parler les cruels iroquois
Se racontant entre eux leurs barbares exploits.
S'il eut su que Lon, le jeune capitaine
Se trouvait parmi ceux que la bande inhumaine
Venait de dcimer avec tant de fureur,
Il fut devenu fou de chagrin et d'horreur.

Le trappeur et Lon dans les plaines dsertes
Marchaient depuis longtemps. Les arbrisseaux inertes
Inclinaient vers le sol leurs rameaux desschs.
Quelques rochers montraient leurs sommets brchs
D'o, se prcipitant, des chutes irises
Avaient vu, tout  coup, leurs eaux cristallises
S'arrter et dormir dans un calme effrayant.
De temps en temps un loup hurlait en s'enfuyant.
Il neigeait! il neigeait! La monotone plage
Etait comme une mer qui n'a pas de rivage.
Les deux trappeurs perdus dans ces dserts glacs
De leurs riches fardeaux s'taient dbarrasss.
Goutte  goutte le sang coulait de leurs blessures,
Et la faim leur faisait ressentir ses morsures.
Ils n'avaient pu marcher, affaiblis et souffrants,
Qu'avec lenteur. Hlas! ils paraissaient mourants.

Dj plus d'une fois, l'amertume dans l'me,
Ne pouvant plus traquer le cerf qui passe et brame,
Sur la neige ils s'taient, pour mourir laisss choir;
Mais toujours un remords et toujours un espoir
Revenaient aussitt rveiller leur courage.
Ils virent, tout  coup, vers le soir, un nuage
S'lever lentement dans le ciel clairci.
Un rayon apparut sur leur front obscurci.
Ils pleuraient en riant, poussaient des cris de joie.
Ce nuage lger qui dans les airs ondoie,
C'est bien une fume. Ils se trouvent plus forts;
Pour arriver plutt ils doublent leurs efforts
Et font contre la tombe une dernire lutte.
Ils s'arrtent enfin prs d'une froide hutte,
Hors d'haleine, puiss. Sur leurs couches de peaux
Dormaient paisiblement des chasseurs esquimaux.
Ils furent veills et se levrent vite,
Croyant bien que c'tait une attaque subite
De quelqu'ours redoutable. A l'aspect des trappeurs
Ils sentirent l'effroi s'emparer de leurs coeurs:
Ils voulurent saisir leurs armes aiguises.
Petit-Nt et Lon de leurs mains puises
Laissrent sur le sol retomber leur fusil.
Les esquimaux voyant s'loigner le pril
Devinrent doux. La haine  la piti fit place.
Ils les firent entrer dans leur hutte de glace;
Leur donnrent de l'huile, attisrent le feu.
Et les traiteurs pleuraient en rendant grce  Dieu.




CHANT DIX-SEPTIME

LE TRANEAU


Aprs s'tre munis et d'armes et d'amorces,
A quelques jours de l, pour la cirasse des morses
Partirent eu chantant les esquimaux hardis.
Encore fatigus, dans le glac taudis
Sont rests les trappeurs. Or, sur des peaux soyeuses,
Petit-Nt dort, rvant de forts giboyeuses,
Et Lon suit, pensif, avec d'humides yeux,
L'aurore borale talant dans les cieux
Les radieux replis de ses merveilleux voiles.
Devant tant de splendeur se cachaient les toiles.
Tantt, c'tait un feu qui lchait de ses dards
L'azur sombre du ciel; tantt, des tendards
Qui droulaient au vent leurs couleurs clatantes,
Des panaches de flamme et puis de riches tentes
Qui se pliaient soudain pour se dresser encor!
Et toujours variait l'ineffable dcor
De ce thtre immense, ardent, incomparable.
On eut dit des flots d'or qu'un souffle inexorable
Tourmentait sur un lit form de diamant;
Des rideaux merveilleux qui tombaient mollement
Pour cacher les esprits  l'intime matire;
Ou des anges en choeurs dansant dans la lumire
Au seuil harmonieux des clestes parvis!
Et Lon, par moment, portait ses yeux ravis
Sur les dserts de neige uniformes, sonores,
Qu'illuminaient partout les brillants mtores.
Il vit glisser au loin un rapide traneau,
Comme glisse un esquif sur une nappe d'eau.
Hurlant comme des loups, attels  la file,
Plusieurs chiens le menaient sur la plaine immobile.
Et le traneau lger vitement approchait.
Un homme seul, assis, d'une gaule lchait
Le flanc maigre et velu de la meute sauvage.
Et plus l'homme avanait et mieux son brun visage
Sur la neige clatante allait se dessinant.
Et Lon regardait ce chasseur tonnant
Qui seul vers le midi prenait ainsi sa course,
Quand le nord  la chasse offrait mainte ressource.
Et les chiens couraient vite! Et d'un oeil tonn
Lon fixait toujours l'homme au front basan;
Et l'angoisse serrait de plus en plus son me.
Et comme au champ des cieux passe un globe de flamme,
Ainsi, devant la hutte et sur le champ glac
O jamais nul chemin n'avait t trac,
Ainsi soudain passa la _trane_ vagabonde.
Alors une clameur, douloureuse, profonde,
Fit retentir les airs:--Tonkourou! Tonkourou!
Mais dj le traneau courant on ne sait o,
Disparaissait derrire une butte isole.

Tonkourou,--c'tait lui,--l'me tout bourrele,
S'en revenait du poste o les fiers iroquois
Avaient, au poids de l'or, rendu depuis un mois,
A des marchands anglais leurs peaux riches et fines.
Il n'avait pas voulu profiter des rapines
Commises dans les bois par ses tratres amis.
Il avait fait le mal; mais repentant, soumis,
Il voulait expier, avant la mort, ses crimes:
Il voulait voir encor ceux qui furent victimes
De sa haine farouche et de ses noirs conseils.
Mais combien passeront, de nuits et de soleils
Avant qu'il puisse, hlas! implorer leur clmence!
Puis il verse des pleurs, sa douleur est immense
Quand il pense  Lon,  Lon qui n'est plus!...
Il marche nuit et jour; ses esprits rsolus
Bravent tous les dangers, brisent tous les obstacles:
Il croit que le Seigneur permettra des miracles
Pour le faire arriver au bord du Saint-Laurent.

Lorsque devant la hutte il passa, dvorant
De son glissant traneau la plaine dsole,
Il entendit son nom; mais son me affole
Crut que c'tait la voix de l'esprit des dserts
Qui lui parlait ainsi dans le calme des airs.




CHANT DIX-HUITIME

RENCONTRE INATTENDUE


Les esquimaux enfin revinrent de la chasse:
Le plaisir rayonnait sur leur hideuse face;
Les uns dansaient tenant des harpons dans leur main,
Et les autres jouaient d'un mauvais tambourin:
Les chiens, grondeurs, aigris et la langue pendante,
Tranaient avec lenteur la charge trop pesante.
Dans la hutte de glace ils trouvrent encor
Les trappeurs Canadiens.--L'oiseau prend son essor
Quand il s'est repos sur la branche du htre,
Dit Lon  celui qui paraissait le matre:
Nous sommes reposs, nous sommes bien et forts,
Et nous allons marcher vers quelques uns des ports
Aprs avoir fum le calumet ensemble.
--Mon frre, dit le chef, si ma hutte te semble
Une retraite sre, un sjour de repos,
Reste encore avec moi.--Tes bienveillants propos,
O chef hospitalier, me sont bien agrables;
Mais que ferais-je ici?--Nos femmes sont aimables,
Et choisis si tu veux: la plus belle est  toi.
L'esquimaux n'tait pas clair par la foi;
Il tait infidle. Il ne pouvait comprendre
Qu' son offre galante on ne pouvait se rendre.

--Mais puisque l'tranger veut laisser ma maison
Qu'il sache que l-bas, plus loin que l'horizon,
Un navire est rest dans la glace au rivage,
Et ceux qui sont  bord parlent tous son langage.
--Veux-tu nous y mener demanda le marin
Dont l'espoir affaibli se rveillait soudain,
Veux-tu nous y mener? et pour ta rcompense
Prend ce fusil qui tue aussi vite qu'on pense.
Le march fut conclu. Du calumet de paix
La fume ondoya sous les glaons pais;
Les chiens-loups, reposs, reprirent l'attelage;
Et les deux Canadiens avec le vieux sauvage
Partirent bien draps dans les soyeuses peaux.

Aux rives de l'Hudson taient quelques vaisseaux
Surpris en chargement par un hiver prcoce.
Et c'tait vers l'un d'eux, et sous un ciel atroce,
Qu'alors se dirigeaient Lon et Petit-Nt.
Ils coururent longtemps. Un jour un matelot,
A l'heure o le soleil  ces lieux vient sourire,
Rejetait, tout pensif, du pont de son navire
La neige et le verglas. En portant ses regards
Vers les caps levs comme des boulevards,
Il voit vers lui venir une trane rapide.
Elle porte deux blancs. Un indien la guide:
Elle arrive au vaisseau. Le matelot surpris,
Pour aider les chasseurs, d'une main vive a pris
Et fix sur le bord une chelle de corde.
Du coeur des Canadiens l'allgresse dborde,
Car ils ont entendu la langue des aeux!

Le matelot les mne, avec un air joyeux,
Aux officiers du bord. Croyant qu'il fait un rve,
Alors, de son hamac un vieux marin se lve,
Il dessille ses yeux d'une fbrile main:
Et deux noms  la fois font retentir soudain
Du navire tonn le sonore vaigrage:
Lon! Auger! Muet, attendri, l'quipage
Regardait les transports des deux anciens amis
A qui dans sa bont le ciel avait permis
De se revoir encor. Longtemps dans la cabine
Qu'une huile dtestable et fumeuse illumine,
Le pilote et Lon panchrent leurs coeurs,
Racontant tour  tour leur joie et leur douleurs.




CHANT DIX-NEUVIME

LA GROSSE GERBE


Les bls sont mrs! Les champs se bercent  la brise!
Le rossignol sauvage ouvre son aile grise
Et sme ses accords sur les pins dentels.
En frmissant d'amour les pis barbels
Tombent de toute part sous l'active faucille.
Parmi les moissonneurs le chef de la famille,
Chauss lgrement de ses souliers tanns,
Comme un faune, s'en va sur les chaumes fanes.
Sa chemise de toile  la gorge entr'ouverte
Laisse voir la sueur dont est dj couverte
Sa poitrine puissante. Il va, muet, liant
La gerbe blonde avec le coudrier pliant.
Et, sur le chaume d'or, les gerbes alignes
Ressemblent  des nefs dans un lac enchanes,
A des cygnes brillants qui planent dans les airs.

Les bls sont mrs! Dj les prs se font dserts
On a, dans plusieurs lieux, ft la grosse gerbe.
Mais voici que l-bas l'on danse encor sur l'herbe!
Et voici que j'entends la frivole chanson!
Quel est le moissonneur qui finit sa moisson?
Est-ce toi, Jean Lozet? La rcolte est superbe
Car ton front est moins sombre et ta voix, moins acerbe;
Et tu ris maintenant, et tes plaisants discours
Retiennent prs de toi les gars des alentours!

Seule, au milieu du champ, reste une gerbe norme:
Ses pis gracieux, son contour uniforme
Sont richement orns de rubans et de fleurs.
Autour de cette gerbe, en se formant en choeurs,
Dansent les jeunes gens, dansent les jeunes filles.
Alors on ignorait et lanciers et quadrilles
Mais la ronde bruyante et les _reels_ veills
Dveloppaient leur grce aux yeux merveills
Des vieillards  qui l'ge avait li la jambe.

Ruzard des jeunes gens tait le plus ingambe;
A coup sr il tait aussi le plus heureux:
Il allait voir combler le plus vif de ses voeux.
Aprs la grosse gerbe une plus belle fte
Allait pour lui venir. Une double conqute
De sa persvrance tait le noble prix.
Il se trouvait habile, il vouait au mpris
Ceux qui ne savent pas, en prenant une femme,
Epouser une dot. Jean Lozet sur son me,
La veille, avait jur de donner  Ruzard,
Le jour du mariage, ou peu de temps plus tard,
Sa terre et son argent. L'poque fortune
Devait venir avec la quinzime journe.

Louise parle peu; son sourire est amer;
Et son coeur pour Ruzard est froid comme l'hiver.
Elle ne peut l'aimer: elle vient de le dire.
Elle ira vers l'autel: Lozet peut la maudire
Si dans son autre amour elle s'obstine encor.
Ruzard va possder un prcieux trsor;
Bien ne pourra briser la vertu de Louise:
Ni l'amour brut auquel elle sera, soumise,
Ni les tristes regrets, ni les espoirs perdus.
Mais Ruzard voit l'argent: il ne veut rien de plus.
Cependant  la vierge, et d'une voix aigrie
Il rappelle le jour o, seul dans la broierie,
Il a pu la sauver d'une terrible mort.
Et Louise sait bien que pour ce noble effort
Il devrait tre aim d'une amour pure et vive;
Puis,  dfaut d'amour, dans son me nave
Un noble dvoment a tout  coup germ;
Et, respect, Ruzard pourra se croire aim.

Et les femmes parlaient du prochain, mariage;
Les unes prdisant, dans leur dru verbiage,
Que les poux nouveaux n'auraient pas de bonheur,
N'tant du mme got ni de la mme humeur;
Et les autres disant qu'au caprice futile
S'en va tout comme il vient, et qu'il est inutile
De se plier toujours aux dsirs des enfants.

Cependant les danseurs allrent, triomphants,
Dans la grange  Lozet mener la grosse gerbe.
Ils avaient attel d'une faon superbe
Le plus fringant cheval. Et tous, debout, presss,
Dans la grande charrette alors s'taient placs.
Et dans le ciel vibra plus d'une voix rieuse,
Et l'essieu se plaignit sous la charge joyeuse.
L'on dansa tout le soir. Eu frappant du talon
Le joueur mesurait le chant du violon.

Pendant qu'avec ardeur tourbillonnait la danse,
Que les chos voisins rptaient la cadence
Des pieds qui retombaient sur le luisant plancher,
Quelqu'un vit dans la nuit un homme s'approcher.
Et l'homme s'arrta devant la porte ouverte.
Ses deux bras taient nus, sa tte, dcouverte:
Un vtement de cuir enveloppait ses reins.
Le violon joyeux suspendit ses refrains,
Et le gai cotillon, ses mandres sans nombre.

Alors Lozet cria d'une voix forte et sombre:
--Est-ce toi, Tonkourou? Dieu! quel air abattu!...
Est-ce plutt ton spectre? Es-tu mort? Que veux-tu?
Et l'homme rpondit.--Oui, Lozet, c'est lui-mme,
C'est Tonkourou qui vient d'une distance extrme
Pour te revoir encore avant le dernier jour.
--Oh! sois le bienvenu! Ton fortun retour,
Continua Lozet, va doubler notre joie.
--Non, je viens t'attrister; car mon me est en proie
A des troubles nouveaux,  des remords cuisants.
Tu vois, j'ai bien vieilli, Lozet, depuis deux ans.
Et l'indien montrait sa chevelure grise.
Il entra. Les danseurs de leur vive surprise
Ne pouvaient revenir. A l'aspect du vieillard
Louise avait trembl. Des pleurs, comme un brouillard,
Passrent dans ses yeux en teignant leur flamme.
La lame d'un poignard semblait fouiller son me.
Frmissante, anxieuse, elle osait esprer
Qu'avec le vieux huron Lon allait rentrer.
Mais il ne vint pas. Tous remarqueront bien vite
Le trouble de Louise et sa pleur subite.
Ruzard eut peur aussi. Dans le fond de son coeur
La colre gronda comme un jet de vapeur.
Il ne dit pas un mot; mais il plit, sourcille,
Et son regard jaloux brle la jeune fille:
Le danger rveillait ses basses passions.

Cependant au sauvage on fait cent questions:
Tous parlent  la fois et l'on n'entend personne.
--Attendez dit Lozet, voici que minuit sonne,
Et notre vieil ami que nous regrettons tous
Ne refusera pas de trinquer avec nous.
--Pendant qu'on versera la liqueur souveraine
Qu'il nous parle d'abord du jeune capitaine-,
Demanda hardiment la mre Jean Lozet
Tonkourou demeura quelques instants muet:
Quand il leva la tte ou vit de grosses larmes
Noyer ses yeux. Il dit:--Ce brave a pris les armes:
Il est mort!... il est mort pour sauver son pays!...
Et tous les convis coutaient bahis.
Mais le vieil indien ne dit pas autre chose.
En vain on le pressa. Sa figure morose.
Se fixait sur le sol avec anxit.
On s'entreregardait. Louise avait jet,
Comme un oiseau qu'on blesse, une plainte suave
Eu apprenait le sort du marin noble et brave.
Lozet dit au huron: Allons! Viens boire un coup;
Aprs, j'en suis certain, tu parleras beaucoup.
--Tonkourou ne peut point, reprit, d'une voix sombre,
Le nouvel arriv qui se tenait dans l'ombre,
Tonkourou ne peut point, gaiement et de bon coeur,
A ses lvres porter la brillante liqueur,
Tant que ta bouche mme,  Lozet,  ton hte
N'aura pas pardonn la plus horrible faute.
A ce discours nouveau Lozet n'entendait rien.
Et les gars curieux entouraient l'indien.
--Regardez-moi, dit-il, jouissez de ma honte!
Nul ne savait encor ce que je vous raconte.
J'tais jeune et mchant, et j'eus l'audace, un jour,
De souiller un front pur par un baiser d'amour.
La vierge que j'aimais me souffleta la face.
Je lui jurai vengeance; et ma rage tenace
A su lui mnager les plus affreux chagrins.
Dissimul, menteur, sous des regards sereins
Je savais lui cacher la haine de mon me.
Elle prit un poux. Le ciel, bnit sa flamme:
Un adorable enfant vint charmer leur foyer....
C'est lui que j'attendais!... Puis l'on vit se ployer,
A ces mots, les genoux du malheureux sauvage;
L'on vit des pleurs amers inonder son visage;
Il joignit les deux mains et, regardant Lozet:
Oh! je te livre enfin cet humble secret:
Je t'ai pris ton enfant!... Un cri perant, terrible
Fit retentir la salle; un trouble indescriptible,
Mille et mille rumeurs agitaient la maison.
La mre Jean Lozet n'avait plus sa raison:
Elle appelait son fils avec de tristes plaintes.
Et les filles pleuraient. Ruzard avait des craintes:
Il tait fivreux, ple, et d'un oeil en courroux
Il fixait hardiment le sauvage  genoux.
Il croyait, le vaurien,  chaque instant entendre
Son ami d'autrefois le trahir et le vendre.
Lozet tait muet comme un marbre glac,
Et nul devinait ce qui s'tait pass
Depuis quelques moments dans son esprit inculte.
Et Tonkourou reprit:--De ma colre occulte
Tu fus victime encor,  Lozet, depuis peu.
Et ma coupable main seule alluma le feu
Qui consuma nagure, en une nuit, ta grange.
Ruzard, en cet instant eut un frisson trange;
Il vola d'un seul bond auprs de Tonkourou,
Et, parlant  Lozet:--Le vieux sauvage est fou!
Il n'est pas comme il dit et mchant et coupable!
Et quand il le serait, quand il serait capable
De tant de fourberie et de tant de forfaits,
Vengez vous, lui dit-il, par de nouveaux bienfaits!
Le sauvage jeta sur son ancien complice
Un regard foudroyant, Ruzard dont l'artifice
Avait touch le coeur du vieillard entt,
Ruzard se recula tremblant, pouvant!
--La perte d'une grange est encor rparable,
Ajouta l'indien en jetant sur la table
Un sac de cuir plein d'or. Cet or je l'ai gagn
A chasser dans les bois, sous un ciel loign;
C'est le fruit du travail, Lozet, tu peux le prendre.
--Et mon enfant aim pourras-tu me le rendre!
S'cria le vieillard dans un fivreux transport.
--J'ai respect sa, vie... et pourtant... il est mort!...
Il est mort,  Lozet, d'une mort glorieuse!
Il est mort! rpta l'assistance anxieuse:
Mort! firent, dans la nuit, de lugubres chos.
L'aspect des cus d'or allait faire un hros
Plus srement, hlas! que l'exemple que donne
La croix de Jsus Christ.--Oui! oui, je te pardonne,
Puisque tu te repens, Tonkourou. Lve-toi!
Murmure enfin Lozet d'un ton rempli d'moi.
--Merci! dit le sauvage et que Dieu te bnisse!
Maintenant que je meure et que mon deuil finisse!
Maintenant conte-nous comment, avec Lon,
Tu dsertas sans bruit, la nuit, cette maison,
Dit Lozet en mettant le sac d'or dans sa poche;
Mais, tiens! je l'oubliais! un petit verre! approche:
A la bonne amiti! Pendant quelques instants
On entendit le choc des verres clatants.
Toujours pleurant son fils, la mre dsole
Ne voulait pas, non plus elle, tre console!
Et l'indien reprit:--Mes pieds sont fatigus,
J'ai besoin de repos. Mes crimes divulgus
Laisseront dsormais se clore ma paupire.
Je ne sentirai point peser, comme une pierre,
Sur ma froide poitrine un affreux souvenir:
J'ai reu mon pardon. Rien ne put retenir
Parmi les invits le malheureux sauvage.
Il sortit aussitt. Il suivit le rivage
Jusqu'au bois des hurons o le hibou pleurait:
Mais  tous, en partant, il dit qu'il reviendrait.




CHANT VINGTIME

LE CHANT DU MARIN


O Ciel de mon pays, droule tes tentures!
Redites, doux oiseaux, vos amoureux murmures!
Bords qui me connaissez, revtez vos manteaux!
Sous mes yeux attendris, ondoyez, fiers coteaux!

O brise, enivre-moi de ton effluve chaude!
Berce-moi, Saint-Laurent sur ton flot d'meraude!
Rien comme vous n'est beau, rivages Canadiens!
Et je reviens pour vous! pour vous seuls je reviens!

Ouvre un sillon d'cume, en la vague qui joue!
Ouvre un brillant sillon avec ta fine proue,
O mon lger navire! Avance! avance encor!
Et glisse sur la mer, comme une toile d'or
Dans les ondes des cieux! Le veut gonfle ta voile,
Comme un sein gnreux, son corsage de toile!
Sous ton fier pavillon tu marches comme un roi!
Je t'aime,  mon navire, et je n'aime que toi!

Je la verrai bientt; la beaut que j'adore!
Quand elle m'aperoit son front blanc se colore
Comme le blanc, nuage au coucher du soleil!
Sa bouche est une coupe, un calice vermeil
O ma lvre s'attache et cueille l'ambroisie!
Son coeur est comme un lis; son amour est ma vie!
Pour elle je reviens vers vous, bords plantureux!
Et je n'aime plus qu'elle,  mon navire heureux!

Ainsi chantait Lon en revoyant la rive
Qui s'tendait toujours, frache, riante et vive,
Comme un ruban de soie, au bord du Saint-Laurent.
Il promenait ses yeux! sur le flot transparent
Et sur les gais contours des les loignes
Qui semblaient des joyaux rpandus  poignes.
Il tait accoud sur le bord des pavois.

Les matelots fumaient en admirant sa voix;
Et le pilote, mu de ce refrain suave,
Par moment sur ses yeux passait une main hve;
Le pilote, c'tait Auger. Quand le printemps,
Attendu dans l'Hudson, hlas! toujours longtemps,
Vint fondre les glaciers de ses chaudes haleines,
Le vaisseau retenu dans les immenses plaines
Que l'ocan gel, jusques au ple nord
Etend avec orgueil, le vaisseau, vers le port,
Les flancs toujours glacs, et sur des mers peu sres
Prit sa course emportant les plus riches fourrures.

Il vogua bien des jours refltant son flanc noir
Dans l'ocan, tantt calme comme un miroir,
Et tantt agit comme un homme en dlire.
Il vit ces monts flottants dont la prsence inspire
Aux matelots du nord tant de crainte et d'effroi;
Ces montagnes de glace lvent leur paroi,
Comme des murs de marbre,  la hauteur des nues,
Puis,  des profondeurs extrmes, inconnues,
Plongent leurs larges pieds. Quand viennent les chaleurs,
Un soleil pur revt des plus vives couleurs
Les dmes, les clochers, les colonnes, les frises
Que forment sur les eaux les normes banquises.
Si la tempte hurle, on voit chaque lment
Etreindre avec fureur l'trange monument
Qui s'branle  la fin, comme un mont solitaire
Quand, dans les chauds climats, l'corce de la terre
Sous un choc inconnu soudain a tressailli.
Sous l'action du feu, comme un temple vieilli,
S'croulent tout  coup, avec des bruits terribles,
Les pyramides d'or, les tours indescriptibles.
Et les chos des mers retentissent toujours
De bruits mystrieux et de tonnerres sourds.

Le navire vogua vers le sud. Tristes, sombres,
Les caps du Labrador apparurent sans nombres.
Puis le calme retint la barque sur les flots;
Le temps parut alors bien long au matelots
Avides de revoir leur rive et leurs familles.
Le vent reprit un soir, et, sur les coutilles,
La vague retomba comme sur un rocher.
Le patron en voulant des pavois s'approcher
Fut jet dans la mer. Le pilote malade
Chargea son jeune ami de conduire  la rade
Le malheureux navire. Enfin, sous un ciel pur,
Du grand fleuve on revit le flot profond et sr.
Encore quelques jours et le vaisseau rapide,
Maintenant revenu de sa course intrpide,
Comme un oiseau coquet dans un lac de cristal.
Ira ployer son aile au port de Montral.




CHANT VINGT-ET-UNIME

LES AMIS DE NAGURES


Tonkourou retrouva sa cabane dserte.
Sur le seuil la fougre ouvrait, sa palme verte;
Le liseron grimpait sur les murs dlabrs;
Les carreaux tout poudreux taient comme marbrs
Par les gouttes de pluie on tous sens descendues;
Arides, sans parfum, dans un coin tendues,
Gisaient depuis deux ans des branches de sapins.
Il appela la vieille, et ses cris furent vains.
Il voulait la chasser comme on chasse un reptile
Que le pied ne veut pas toucher. Trouble inutile,
La Simpire tait morte, et depuis de longs jours.
Aprs avoir prdit dans ses obscurs discours
La gloire et les malheurs des braves patriotes;
Aprs avoir maudit la rigueur des despotes,
Faisant redire au bois ses accents superflus,
Elle tomba glace et ne se leva plus.
Et quelques jours aprs, au pied du grand platane
Dont les rameaux touffus ombragent la cabane,
On trouva son cadavre. Il fut mis sous les bois.
Sur la fosse on planta deux grands btons en croix.
La sorcire, en effet, de son front anathme
N'avait pas effac la marque du baptme:
Mais elle avait perdu l'humble et divine foi;
Elle avait mpris de l'Eglise la loi;
Et c'eut t, ds lors, chose bien ridicule
Que de faire dormir sa poussire incrdule
Dans l'enceinte sacre o des bon chrtiens morts,
Pendant que l'airain pleure, on dpose les corps.

L'indien ramassa quelques feuilles lgres,
Des rameaux parfums, des mousses, des fougres,
Et se fit une couche o, d'un profond sommeil,
Il s'endormit bientt. Un radieux soleil,
Quand il ouvrit les yeux, jouait dans la feuille,
Et les oiseaux disaient leur chanson veille,
Il se lve. Quelqu'un fait, dans le mme instant,
Crpiter des buissons le feuillage flottant.
C'est Ruzard qui s'avance en cartant les branches.
Tonkourou lui sourit, et ses manires franches
Lui rendent aussitt l'audace d'autrefois.
--Je viens, lui dit Ruzard en levant la voix,
Pour te remercier,  mon ami sincre,
De n'avoir point trahi Franois ton jeune frre.
--Tonkourou n'est plus tratre: il sait tre discret,
Rpondit l'indien, il taira ton secret:
Il serait inutile aujourd'hui de le dire.
--Tu m'as fait peur hier: j'ai pens te maudire:
Tu m'as fuit peur! bien peur! mais tout va s'arranger:
Sois-en sr, Tonkourou, nous allons partager.
Je me marie, enfin!... la semaine prochaine....
Oh! que je suis content! et quelle bonne aubaine!...
Mais le vieil indien d'un terrible regard
Foudroya, tout  coup, le fortun Ruzard:
--Tu n'pouseras point la charmante Louise,
Dit-il. Ruzard plit. Faudra-t-il que j'en dise,
Pour t'empcher, Ruzard, de souiller cette enfant,
Faudra-t-il qu' Lozet j'en dise encore tant?
Continua le chef.--Pour Dieu! je t'en conjure,
Tonkourou, ne dis rien! Je l'aime, je le jure,
Je l'aime cette vierge! et tant que je vivrai,
De tendresse et de soins, oui, je la comblerai!
--Inutile, Ruzard! Tu n'es pas digne d'elle.
--Je la mriterai!... d'un amour pur, fidle....
--Elle ne t'aime point.--Elle ne me hait plus!
Un jour je l'ai sauve; et dans ses yeux je lus,
Plus d'une fois, depuis, de la reconnaissance!
--Elle te doit la vie? En quelle circonstance?
--Ecoute! Alors Ruzard lui raconta comment
Il l'avait de la mort sauve heureusement,
Quand le lin qui schait prit feu dans la broierie.
L'me de l'indien paraissait attendrie,
Et Ruzard eut enfin l'espoir de triompher.
--Ton amour est-il vrai? Ne peux-tu l'touffer?
Demanda le huron.--Toute parole est vaine,
Si je n'ai pas Louise, oui, je mourrai de peine!
Je n'aime qu'elle seule, et vous savez combien!
--Alors tu la prendras et laisseras le bien.
Ruzard baissa la tte: il n'tait pas  l'aise
Et son coeur s'enflammait comme un feu de fournaise.
--Mon frre ne dit rien: il est ple et surpris;
Dans ses propres filets se serait-il donc pris?
Ajouta Tonkourou d'une voix sarcastique.

Ruzard croyait subir un rve fantastique:
Il se taisait toujours. S'il et eu sous la main
Une arme meurtrire, une hache, un gourdin,
Tonkourou n'eut pas dit, certes! d'autres paroles.
--Si j'hsite  rpondre  tes propos frivoles,
Rpliqua-t-il enfin, ce n'est point embarras:
J'ai pour gagner ma vie et ma terre et mes bras...
Je n'accepterai rien des biens de ma future.
--Malheur  toi le jour o tu serais parjure!
Cachant mal son dpit, Ruzard tourna le dos
Et partit eu sifflant sans rpondre  ces mots.




CHANT VINGT-DEUXIME

SAINT-EUSTACHE


Il est doux, quand les feux d'un soleil implacable
Ont embras les airs, les ondes et le sable,
Il est doux de sentir les vents lgers et frais
Passer sur nos fronts chauds, dans nos cheveux pais!
Il est doux d'aspirer le baume des campagnes,
Quand le jour ne luit plus qu'au sommet des montagnes!
Et, quand la nuit descend  pas silencieux,
Il est doux de s'asseoir, en cercle gracieux,
Sur les bancs de gazon ou le seuil de la porte,
Pour raconter les faits que la rumeur apporte.

Les voisins de Lozet, depuis le vieux Bibaud
Jusqu'au petit Za qui demeure plus liant,
S'taient tous assembls sous l'orme solitaire,
Le soir d'un jour bien chaud. Tonkourou devait faire
De ses courses au loin le fidle rcit.
--Les heures passent vite et le temps s'obscurcit,
Observa Jean-Xavier, notre indien retarde.
Comme il disait ces mots, de sa voix nasillarde
Le vieux chef Tonkourou saluait les amis.
A la place d'honneur il fut de suite mis.
On couta longtemps, sous les sombres ramures,
Ses rcits curieux, ses longues aventures.
Et, quand il raconta Saint-Charle et Saint-Denys,
On vit passer du feu dans ses vieux traits brunis.
Il dit: Tant de vaillance, hlas! fut inutile:
Nous fmes crass comme un nid que mutile,
Dans les foins odorants, le pied d'un fier taureau.
Cependant notre espoir s'veilla de nouveau:
Des bravos se levaient au bourg de Saint-Eustache:
Nous les allmes joindre. Il est bon que l'on sache
Quelles armes portaient les nouveaux combattants:
Des fourches et des faulx. Nous allions, haletants,
Comme des chiens perdus qui recherchent leurs matres:
Nous dfendions nos droits: on nous appelait tratres!
N'importe? nous voulions dire, par notre mort,
Que le droit du chrtien et le droit du plus fort
Ne doivent pas ensemble, aprs tout, se confondre.

Colborne, un monstre affreux, se prparait  fondre
Avec huit gros canons et deux mille soldats
Sur le bourg rvolt. Girod, nouveau Judas,
Devenait lche et tratre. Il fuyait  la vue
Des bataillons anglais couvrant la plaine nue.
Honteux d'avoir trahi le plus vaillant guerrier,
Il se brisa le front de ce plomb meurtrier
Que l'on avait tondu pour l'ennemi barbare.
Lon me devanait: Ah! sa vaillance rare
Pouvait tre  Chnier d'un suprme secours.
Il tait rendu, lui, depuis deux ou trois jours
Quand notre faible troupe entra dans le village.
La foule avait dj remarqu son courage,
Et Chnier se plaisait  prendre ses conseils.
Chnier! quel homme encore! On n'en voit de pareils
Que dans ces temps de lutte, et ces jours d'hrosme
O les peuples aux fers, contre un froid gosme,
Fatigus de souffrir, se rvoltent enfin.
Chnier tait venu poussant sur son chemin,
Comme un troupeau docile, une bande anime,
Mais sans exprience et faiblement arme.
Il entra dans l'glise et, prosternant son front
Devant les saints autels que bientt souilleront
Les ennemis nombreux de leur prsence impie,
A sa patrie aime il vient offrir sa vie.
Il divisa ses gens, s'empara des maisons
Dont les murs plus pais dfiaient les canons.
Comme les fleurs des champs par les vents balayes
Les femmes vers les bois s'enfuyaient effrayes.
Comme une citadelle on arme le couvent.

Le moineau n'tait plus dans son nid sous l'auvent;
Le cliquetis du fer, les cris des sentinelles
Succdrent aux chants des vives hirondelles.

Il est rare qu'un peuple opprim bien longtemps
Ne s'accoutume pas  ses fers irritants,
Ne perde pas l'amour des combats, de la gloire,
Et l'ardente vigueur qui donne la victoire.
Le cur du hameau, devinant bien comment
Serait vite cras ce fier soulvement;
Comment de vieux soldats, forms daus les batailles,
Allaient balayer vite, hlas! de leurs mitrailles,
Les rangs mal affermis des jeunes rvolts,
Et les maisons de bois et les grains rcolts;
Le cur prit la croix sur l'autel de l'glise
Et, passant lentement dans la foule soumise,
Il supplia le peuple, au nom du Dieu d'amour,
De souffrir en priant, et d'attendre le jour
Marqu par le Seigneur pour notre dlivrance.
Il pleurait en parlant. Touchs de sa souffrance,
Ou, peut-tre, vaincus par la peur des combats,
Du hameau, tour  tour, sortirent les soldats.
Et Chnier resta seul!... Oui, seul avec un brave!
Avec Lon! Longtemps, d'une voix triste et grave,
Le cur les pria de se sauver tous deux.
Et que pouvaient-ils donc ces hommes valeureux,
Que pouvaient-ils,  ciel! contre une arme entire?
--Mon pre, dit Chnier, offrez votre prire
Pour nos mes qui vont retourner  leur Dieu.
Et Lon ajouta:--Notre sang dans ce lieu
Fera germer enfin la libert, mon pre!
Ces choses que je dis une bouche sincre
Me les conta cent fois aprs l'vnement.
Je n'tais pas au bourg, en effet, au moment
O s'y passait, hlas! cette scne d'angoisse;
Mais j'arrivai bientt. De quelqu'autre paroisse
Vinrent on mme temps de vigoureux garons.
Cbnier pleura de joie:--Oh! j'avais des soupons,
Dit-il, serrant la main aux nouveaux militaires.
--Nos retards,  Chnier, ne sont pas volontaires,
Rpondit l'un d'entre eux: nos mres pleuraient tant!
Midi sonnait alors. Et, dans le mme instant,
On vit reluire au loin les blancs cimiers des casques;
Et le sol bourdonna comme dans les bourrasques.
Colborne s'avanait avec son rgiment.
Nous poussmes au ciel un long rugissement:
La fureur nous gagnait et chassait nos alarmes.
Mais plusieurs d'entre nous n'avaient aucunes armes;
Ils dirent  Chnier:--Donnez-nous des fusils
Pour que nous combattions, comme vous, ces gentils.
Et Chnier firement:--Attendez-donc vous autres:
Nous mourrons les premiers et vous prendrez les ntres!

Les Anglais occupaient un immense terrain:
On tait enferm dans un cercle d'airain:
Aurait-on voulu fuir qu'on n'aurait pu le faire.
Colborne nous dpche un vieux parlementaire
Qui nous promet  tous de respecter nos jours
Si nous livrons nos chefs.--O bande de vautours,
Rpondons-nous alors, emports par la rage,
O bande de vautours, faites-donc votre ouvrage!
Vous n'avez pas coutume, allons! d'tre si doux!
Pas de tratres ici! Venez! crasez-nous!
Nous saurons bien mourir, nous ne savons pas craindre!
Comment pourrai-je, hlas! comment pourrai-je peindre
La fureur des anglais, et le bruit des canons,
Les tremblements du sol, la clameur des clairons?
Comment peindre l'horreur que rpand cette arme?
De tous cts l'clair dchire la fume;
Le ciel est devenu sinistre, tnbreux:
On eut dit que la nuit ou qu'un orage affreux
Enveloppaient soudain le malheureux village.
Le ennemis, presss de faire le pillage,
Sans merci nous serraient et maltraitaient nos gens.
On voyait les fusils s'agiter en tous sens
Comme des jeunes troncs que tourmente l'orage:
Et nous, nous ripostions avec un grand courage.
--Faisons une sortie! A moi le noble soin,
Dit tout  coup Lon, de rejeter plus loin
Ce serpent infernal qui nous tient et nous serre!
Aussitt comme un daim que, la chaleur altre.
Il s'lance suivi des plus audacieux.
Ils vont comme la foudre. On dirait que les cieux
Dtournent d'eux les coups de l'ennemi barbare.
Le vieux Colborne en vain l'ait sonner la fanfare
Pour ramener au feu ses gens pouvants.
La droute est complte: on fuit de tous cts.
L'audace a renvers des chances ingales.
Mais dj nos soldats ont puis leurs balles:
Ils cherchent des cailloux sous la neige des prs.
On voit, en ce moment, venir en rangs serrs,
Pour prter leur secours aux anglais en droute,
Des bataillons nouveaux. C'est en vain que l'on doute
On les a reconnus et ce sont des amis!...
Des amis gars dont la frayeur a mis
Et le coeur et les fronts aux genoux de leur matre!
Leclerc les commandait. En les voyant paratre
Une immense douleur accable nos guerriers:
Ils reviennent  nous sous des feux meurtriers.
Tout espoir s'envolait: la mort tait certaine.
Nous dployions toujours une ardeur surhumaine.
Autour de nous brlaient les plus belles maisons,
Et le vent avec bruit emportait les tisons
Qui se croisaient dans l'air avec les boulets rouges.
On eut dit que le sort voulait sauver les bouges,
Car les boulets ardents passaient sans les toucher.
Les petits sont heureux de pouvoir se cacher
Quand des grands la tourmente abat la tte altire.
L'incendie approchait; et la toiture entire
Du couvent o d'abord nous nous tions masss
Avait pris feu dj. Nous tions menacs
D'tre tous engloutis sous les cendres brlantes.
Nous gagnmes l'glise. Et les balles sifflantes
Dcimrent encor nos rangs bien claircis.
Pensant que nous fuyons dans les champs obscurcis,
Un froid guerrier anglais s'avance et se croit brave:
Le fanfaron Gugy, pour nous cracher sa bave,
Vient  cent pas de nous mont sur son cheval.
Lon court au devant du bouillant animal,
Blesse d'un coup de feu le cavalier farouche.
Mais celui-ci, soudain, le blasphme  la bouche,
Sur ses fiers triers se dresse furieux,
Et de son glaive aigu frappe l'audacieux.
Comme un jeune arbre au vent Lon tremble, murmure:
D'une fbrile main il presse sa blessure.
Il n'avait point d'pe et point de pistolet:
De son fusil pesant il fait le moulinet
Pour empcher Gugy de le toucher encore.
Tous deux affaiblissaient. Gugy, criant, implore
De ses vieux compagnons un rapide secours.
Ils viennent par milliers, pareils  des vautours,
Afin d'aider ce lche  tuer un seul homme.
A l'aspect du forfait que l'ennemi consomme,
Nous voulons, nous aussi, prendre part au combat;
Mais notre cause sainte eut t sans soldat,
Car tous nous serions morts crass par le nombre:
Et Chnier aussitt ferma l'glise sombre.
Lon luttait toujours. Le sang sur ses habits
Tombait comme les grains d'un collier de rubis;
Ses regards se voilaient, sa main devenait gourde.
Il laissa tout  coup tomber son arme lourde.
Et du sang de ce brave on vit encor Gugy
Teindre son glaive impur. Mais le cruel tory
Tomba ple et mourant auprs de sa victime.
Ses compagnons, ravis de sa lutte sublime,
L'emportrent au camp sur un brancard d'osiers.
Et sous leurs pieds de fer les hennissants coursiers
Foulrent le beau corps du jeune capitaine.

La mort de notre ami devait tre certaine:
S'il eut encor vcut plus d'un sabre vainqueur
Se serait empress de lui percer le coeur....
Et le vieux Tonkourou suspendant son histoire,
Se mit  sangloter. Son rustique auditoire
Dans un morne silence coutait attendri.
Hlas! c'est donc bien vrai, mon Dieu! qu'il est pri!
Dit une douce voix qui sortait du feuillage;
Et l'on vit s'loigner, se voilant le visage,
Une forme suave, un spectre radieux:
C'tait Louise. Enfin, en s'essuyant les yeux
Le sauvage reprit son rcit vridique.
Nous fmes, dans l'glise, une lutte hroque,
Dit-il d'un ton plus triste; et vous ne savez pas
Comme un petit pays a de vaillants soldats...
Les murs se lzardaient et les votes sonores
Rendaient mille bruits sourds. Comme des mtores
Les boulets, en sifflant, passaient dans les clochers.
On eut dit que parfois des quartiers de rochers
S'croulaient prs de nous. C'taient les murs de pierre
Qui se dsagrgeaient et tombaient en poussire.
Le feu prit sur le toit: on vit le ciel rougir;
On entendit partout les ennemis rugir,
Oui, rugir de bonheur! A la clart des flammes,
Des sabres on voyait tinceler les lames.
Il nous fallait choisir, ou de brler tout vifs,
Ou tomber sous le fer d'hommes vindicatifs.
Mille flches de feu dj peraient la vote:
Le temple s'branlait.--Ouvrons-nous une route
Dans les rangs ennemis! s'crie alors Chnier;
Et, comme un tigre ardent, il vole premier.
Nous le suivons de prs. L'anglais surpris, recule;
Mais, revenant bientt, de sa peur ridicule,
Il nous serre, il nous tient dans un orbe fatal.
Nous frappons  grands coups: nous lui faisons du mal:
Et l'ennemi nombreux comble toujours le vide
Que peut faire en ses rangs notre bande intrpide,
Tandis que nul ne vient pour remplacer nos morts!
Et nous n'tions pas mme encore tout dehors
Que le temple, rong par le fer dans sa base,
S'branle en gmissant et s'croule. Il crase
Sous ses brlants dbris la moiti de nos gens.

Tous nous sommes blesss. Et moi-mme je sens
Sous mon corps affaibli mes jambes qui chancellent.
Sur le front de Chnier mille fers tincellent:
Le hros glorieux ne pare plus les coups....
Il est ple, il flchit, mais les brave encor tous....
Quel mpris dans ses yeux nous avons vu paratre
Quand un compatriote, osa, d'une main tratre,
Le frapper lchement une dernire fois!...
Il tomba ce grand homme en embrassant la croix,
La croix qui protgeait une sainte poussire:
Car ce dernier combat se fit au cimetire.
Alors tout fut fini. L'oppresseur triomphait.
Je devins prisonnier. Le cachot n'est pas fait
Pour un enfant des bois, me disais-je  moi-mme:
Et je repris un soir la libert que j'aime.
Ne me trahissez pas. Mais qu'ai-je  craindre tant,
Puisque vous pleurez tous, mes vieux, en m'coutant?

La nuit tait venue. Au levant les Hyades
Des lointaines forts dominaient les arcades.
Comme un bouquet de feu, dans le Taureau brillant,
Aldebaran la rouge ouvrait son oeil sanglant.
Lozet se levant, dit:--Il faut que l'on repose
Si l'on veut tre bon, demain,  quelque chose.
Prenons un petit verre et disons bonne nuit.
Tonkourou n'ira pas dormir dans son rduit:
Je le garde avec moi... Venez tous pour la noce.
On s'amusera bien. Ce serait chose atroce
Que de ne pas rpondre  l'appel ce jour-l.
Les jeunes parleront de ceci, de cela;
On fumera la pipe; on pourra boire et rire,
Et Tonkourou dira ce qu'il lui reste  dire.




CHANT VINGT-TROISIME

LA MRE LOZET


Rien n'a de charme, hlas! pour la mre Lozet;
Rien ne peut adoucir son ternel regret!
L'aveu de l'indien a rouvert sa blessure:
Elle revoit toujours la suave figure
De son petit enfant jouant sur le gazon;
Comme un spectre elle rde autour de la maison
Parlant  haute voix de son malheur trange,
Demandant aux oiseaux s'ils n'ont pas vu cet ange
Que le mchant huron vint enlever un soir.
Quelques fois elle chante.--Oh! je veux le revoir
Avant de m'endormir dans la tombe muette!
Je veux entendre encor sa voix limpide et nette!
Je veux passer mes mains dans ses pais cheveux!...
Rendez-moi mon enfant! mon enfant, je le veux!...
Il est grand aujourd'hui! c'est un homme au front noble!
Je suis folle!... Il est mort! Malheur au chef ignoble
Qui pour punir la mre a tu son enfant!
Je pourrais me venger; mais le ciel le dfend....

O Tonkourou, rends-moi, rends-moi, je t'en supplie,
Rends-moi mon jeune amour! et ma pauvre me oublie
Tout ce qu'elle a souffert depuis plus de vingt ans!
Et, quand il entendait ces discours attristants,
Tonkourou, tout mu, l'me bouleverse
Par l'amer souvenir de sa faute passe,
S'loignait  pas lents, marchant vers le ruisseau
Qui tout auprs miette, en murmurant, son eau
Sur les cailloux polis d'un ravin creux et sombre.
Assis sur la falaise et, seul, perdu dans l'ombre,
Il plongeait dans l'abme un regard scrutateur,
Puis descendait, aprs, jusqu'au fond de son coeur.
Des deux gouffres profonds, aux yeux du grand coupable,
Le gouffre de son coeur est le plus insondable.

Les voisins tour  tour, dans leur affection,
Essayaient d'arracher  son affliction,
Par de sages discours, la mre infortune.
Elle coutait chacun et semblait tonne
De ce qu'on s'efforait de calmer ses douleurs.
Le prtre, cependant, qui sche tant de pleurs;
Qui se trouve partout o git une souffrance;
Qui veut qu'on se rsigne en gardant l'esprance;
Qui fait natre l'amour et la paix en tout lieu;
Le prtre lui parla de la Mre de Dieu,
Du glaive de douleur qui transpera son me
Quand, au pied de la croix, cette divine femme
Vit le sang de son Fils, notre Saint Rdempteur,
Goutte  goutte tomber sur le juif contempteur.
Et comme, le matin, la chaude brise essuie
Sur la coupe des fleurs quelques gouttes de pluie;
Ainsi du prtre saint le langage discret
Vint essuyer les pleurs de la mre Lozet.




CHANT VINGT-QUATRIME

TRIOMPHE DE RUZARD


Demain, jour de plaisir! jour de bonheur suprme!
Je la possderai cette vierge que j'aime!
Elle s'endormira dans mes bras palpitants,
Et je ne craindrai plus ses dsirs inconstants!
Je la verrai rougir  mes douces caresses!
Demain je viderai la coupe des ivresses!
Comme deux forts anneaux s'enchaneront nos mains!
Mes regards se noieront dans ses regards sereins!
O nuit! passe plus vite! O nuit, lve ton voile!
Tu n'as pas seulement, tu n'as pas une toile
Vive comme son oeil, comme son fiais souris!
Vous n'avez pas d'arme,  mes vieux prs fleuris,
Pas d'arme enivrant comme sa douce haleine!
O nuit, envole-toi! Rayonne sur la plaine,
Soleil heureux qui dois clairer mon bonheur!...
Demain elle sera l'esclave de mon coeur!
Elle sera soumise et ne sera plus libre!...
Oh! comme  ces pensers mon me chante et vibre!..
Si Lon revenait comme il serait jaloux!...
Il mourrait de dpit. Ses pleurs me seraient doux!...
Ainsi disait Ruzard se tordant sur sa couche;
Et des soupirs ardents s'chappaient de sa bouche.
Il ne pouvait dormir; ou, s'il fermait les yeux,
Son esprit agit par des pensera joyeux
Courait, volait, dansait, comme ces mtores
Qui font jaillir au ciel leurs feux multicolores.

Or tous les convis, les jeunes et les vieux,
En leurs habits de fte, veills, radieux,
Etaient venus, le soir d'avant le mariage,
Fter la marie ainsi que c'est l'usage.
Et jusque vers minuit, au son des violons
La danse avait tress ses lgers tourbillons.

Lozet, n'pargnant rien pour divertir ses htes,
Avait t chercher au Platon, sur les ctes,
Un fifre de renom, le vieux Za-Henri;
Il avait invit le petit Jean Dri
Dont les doigts tapaient bien sur un tambour de basque,
Et deux violoneux: Brzette le fantasque
Qui savait imiter, avec son grand archet
Les cris des animaux, le chant de la fort,
Le sifflement du vent, les ondes susurrantes,
Puis Michel Pirichon, dont les cordes vibrantes,
Sitt qu'elle sonnaient, faisaient frmir les pieds.

On disait cependant parmi les convis:
--Comme Louise est ple! et comme elle est rveuse!
A-t-elle, par hazard, peur d'tre malheureuse?
Une si bonne entant! Faudrait tre vilain
Pour lui faire jamais le plus petit chagrin!...
Ruzard est un peu sombre, un peu bourru peut-tre,
Qu'est-ce que cela fait? Peut-on toujours paratre
Et content de soi-mme et des autres aussi?
Vous le verrez bientt moins sauvage, adouci
Par les soins et l'amour de sa jeune pouse.
Elle sera son ange. Et la chose est aise,---
Pour elle du moins,--car elle a tant de vertus!

Louise avait dans. Ses regards abattus
Avaient repris leur flamme aux sons de la musique,
Aux gais balancement du menuet antique.
Elle avait  Ruzard laiss sa blanche main;
Elle avait impos le silence  son sein
Qu'un souvenir heureux venait troubler encore.
Comme un songe au rveil s'envole, s'vapore,
Emportant nos espoirs, nos biens et nos plaisirs,
Lon son doux amour, l'objet de ses dsirs,
Lon s'tait enfui! mais fuite imprieuse
Et dpart sans retour! mais course glorieuse
Dont le terme fatal fut le champ des combats!
Lon ne viendra plus! Il est mort! mort l-bas
Avec tous ces hros que pleure la Patrie!
Elle le croit du moins; et d'une me attendrie,
Pour l'infidle amante, aux cendres de Lon
Elle demande en vain un gnreux pardon!

Mais aprs la veille, et pendant qu'on repose,
Qu'en des pensers lascifs Ruzard, par avance, osa
Jouir en libertin, comme on vient de le voir,
Des douces volupts que lui promet le soir,
Louise est  genoux, Louise est en prire!...
Ainsi la chaste enfant passa la nuit entire.




CHANT VINGT-CINQUIME

UN NAVIRE


Cueillez de blanches fleurs pour un front virginal!
Que les oiseaux des bois dans leur chant matinal
Redisent les beauts de la jeune promise!
Sur les prs odorants qu'un soleil plus doux luise!
Que le ciel soit d'azur! Que le veut du matin
Berce avec plus d'amour les aigrettes du pin!
Cueillez de blanches fleurs dans la frache campagne!
Pour couronner le front de votre humble compagne,
Jeunes filles des champs, cueillez de blanches fleurs!

Louise est souriante au milieu de ses pleurs.
La victime soumise attend que l'heure sonne,
L'heure du sacrifice! Une blanche couronne
Verse un arme pur sur ses pais cheveux;
Un long voile de point, se divisant en deux,
Flotte moelleusement sur ses rondes paules,
Comme sur un tronc vert le feuillage des saules,
Comme sur la colline une molle vapeur.
De sa faiblesse, enfui, elle n'avait plus peur.
Elle pouvait sans crainte aller au sacrifice.
Elle avait tant pri que le Dieu de justice
Avait donn la paix  son coeur dsol.

Son coeur tait semblable au rocher isol
Qui dresse son sommet au dessus des nuages.
Il entend  ses pieds rugir d'affreux orages;
Il voit les fiers torrents dvaster les vallons,
Les arbres voltiger comme de noirs ballons,
Les clairs fulminants embraser tout le monde.
Mais le vent qui rugit, le tonnerre qui gronde
Ne le troublent jamais! Et d'un brillant reflet
Un soleil ternel caresse son sommet.
Et comme un nom crit sur l'immuable argile,
Ou l'aride paroi du rocher immobile,
Ne s'efface jamais et demeure toujours;
Ainsi le souvenir des premires amours
Reste toujours grav dans le coeur de Louise.

Et c'est l'heure bientt de se rendre  l'glise!
Voici le mari rayonnant de bonheur!
Le mari Ruzard et le garon d'honneur!
Voici les invits! Ils viennent du Portage!
Ils viennent du Platon et de chaque village!
Les parents, les amis se retrouvent nombreux.
Pas uns n'a fait dfaut  l'appel gnreux
De ce gaillard de Jean dont les vieilles annes
Paraissent, aujourd'hui, plus vertes, moins fanes!
Et l'on va tour  tour, avec un vif entrain,
Tendre  la marie une loyale main:
La vierge avec candeur donne  tous un sourire.
Voici le mari! comme chacun l'admire!
C'est qu'il est presque beau dans sa grande fiert,
Et que son oeil reluit d'une trange clart
C'est qu'on lui reconnat tant de dlicatesse!
N'a-t-il pas refus, comme un fardeau qui blesse,
Et la terre et l'argent que Lozet, l'autre jour,
A voulu, par contrat, lui donner sans retour?
Il marche vers Louise, et, souriant, dpose
Un baiser plein de feu sur sa lvre de rose.

Tonkourou, cependant, n'tait pas veill.
Il ne parlait que peu. Comme un arbre effeuill
Souvent reste insensible au souffle de la brise,
Ainsi le vieux huron, penchant sa tte grise,
Semblait indiffrent aux propos des amis.
Avait-il un remords d'avoir enfin permis
A son vil compagnon,  ce Ruzard infme,
De souiller la vertu d'une anglique femme,
De tromper lchement un confiant vieillard?...
Mais que faire aujourd'hui? Parler? Il est bien tard!...

Un navire montait. Dans le rideau de branches
On voyait lentement glisser ses voiles blanches.
A mesure qu'au ciel s'levait le soleil
Le vent d'est faiblissait. Le flot tait vermeil.
Le vaisseau ne suivait que le courant du fleuve.
Il venait de passer devant l'Eglise-Neuve:
Un grand pavillon blanc dans le mt du milieu,
Annonant un retour ou disant un adieu,
Montait et descendait tir par une drisse.
--Penses-tu, mon ami, que ce navire puisse
Atteindre le mouillage avant que le vent d'est
Ne tombe tout  fait?--Il ne va que sur lest,
Et le courant, je crois, le courant monte encore.
--Mais pourquoi ce signal?--Ce signal? je l'ignore.
--La mer n'est pas tale!... Il monte encore un peu.
--Il pourrait driver au pied du Richelieu.
Les deux causeurs taient Ubalde Lonpierre
Et Mose Grimard de la Grande-Rivire,
Deux bons vieux bateliers qui labouraient leurs prs
Aprs avoir longtemps hant les flots dors.
Ils taient de la noce. Auprs du vieux sauvage
Ils venaient de s'asseoir, sur le bord du rivage,
Attendant, en fumant, le signal du dpart.

Le huron se taisait: il ne prenait point part
Aux conversations des deux autres convives:
Ses angoisses taient  chaque instant plus vives.
Il suivait du regard le navire lger:
Le signal l'occupait et le faisait songer.

Le vaisseau se rendit jusqu' la Vieille-Eglise.
Dans les voiles de lin ne soufflait plus la brise;
La chane retentit dans l'cubier de fer,
Et l'ancre s'enfona comme un immense ver.




CHANT VINGT-SIXIME

LA NOCE


Les rayons du matin se baignent dans les ondes.
En route, convis! Les gars avec leurs _blondes_!
Les jeunes, par ici! Les vieux avec les vieux!
Ah! tout le monde est gai, tout le monde est joyeux!
Les chevaux firement agitent leur crinire,
Et leurs sabots ferrs soulvent la poussire!
Le soleil rit dans l'air; et les petits oiseaux,
Tout le long du chemin, de rameaux en rameaux,
Suivent la belle noce en gazouillant d'ivresse!
On dirait que chaque arbre agite avec tendresse,
A l'aspect des promis, son feuillage clatant.
A chaque porte on voit un visage content
Qui donne  tout le monde un salut, un sourire.
D'une voiture  l'autre on se lance, pour rire,
Mille mots amusants et mille quolibets:
Et l'on entend claquer la mche des longs fouets.

Lozet, frais et riant sous ses cheveux de neige,
Conduit la fiance en tte du cortge.
Mais au retour, pour guide, elle aura son poux.
Ruzard, le mari, vient le dernier de tous.

A peine du vaisseau les voiles replies
Sur les vergues de chne avaient t lies,
Qu'une blanche chaloupe attache au bossoir
Fut mise sur les flots. Un homme en habit noir
Descendit lestement par l'chelle de corde.
Il guide la chaloupe; et bientt elle aborde,
Labourant de sa quille un sable frmissant,
Et bientt elle aborde au cap retentissant
Du murmure joyeux des petites rivires
Qui tombent du sommet on brillantes poussires,
Du jappement des chiens, des chansons des oiseaux
Et des longs beuglements des ruminants troupeaux.

L'homme vtu de noir, en touchant cette rive,
Sentit battre son coeur d'une ivresse bien vive.
Il promena ses yeux sur les champs d'alentour,
Avec un doux plaisir, avec un grand amour.
Elles n'ont pas chang ces campagnes si chres!
Il aspire l'air pur, le parfum des jachres
Avec l'avidit du prisonnier qui fuit
Le cachot o jamais le doux soleil ne luit.
Il longe le chemin qui conduit  l'glise.
Tout chante dans son coeur. Soudain la vieille Lise,
Qui vient de la fontaine avec un sceau plein d'eau,
Croit bien le reconnatre, et laisse choir le sceau.
--Jsus Sauveur! dit-elle, oui c'est lui, je le gage!...
Mais, pourtant, il est mort! C'est donc sa vraie image?
Longtemps sur le chemin, et d'un oeil curieux,
Elle regarde aller l'homme mystrieux.

Le clocher, tout  coup, vers la vote ternelle
Fit monter les accords de sa voix solennelle.
L'homme entra dans l'glise et se mit  genoux.
Enveloppant l'autel d'un rayon pur et doux,
La lampe du saint lieu brlait dans le silence.
Les burettes d'argent sur l'troite crdence
Attendaient le retour du sacrificateur;
Un tapis recouvrait les degrs du bas choeur;
Un plateau prcieux, blouissant de lustre,
Deux cierges, deux bouquets dcoraient le balustre.
L'homme  genoux se dit en voyant ces apprts:
Pour la flicit deux jeunes coeurs sont prts.
Je veux tre tmoin de ce saint mariage.
Qu'ils sont heureux ceux-l qui se donnent le gage
D'un ternel amour devant le prtre et Dieu!
Puis il pria longtemps,  genoux au saint lieu,
Pour les jeunes poux qui bientt allaient tre
A jamais runis par le ciel et le prtre.
Or, cet homme pieux, hlas! c'tait Lon.

Auger son vieil ami, si fidle et si bon,
Sachant que la mare allait bientt descendre,
N'avait pas pu de suite au rivage se rendre:
Pilote, il attendait,  son poste rest,
Que prs des longs cueils la barque eut vit.

En face de l'glise est un champ de verdure
Que ferme, d'un ct, la plus humble clture;
C'est l que, le dimanche, au mpris de la croix
Que nos pres dvots ont plante, autrefois,
Comme leur glorieux drapeau de temprance,
L que les habitants, avec indiffrence,
En attendant la fin des offices sacrs,
Attachent leurs chevaux en rangs longs et serrs.
C'est aussi dans ce lieu que la noce s'arrte.
La cloche sonne encore et s'unit  la fte.
Le cortge s'avance  travers le gazon.
Les curieux du bourg ont laiss leur maison
Pour venir regarder de plus prs  leur aise.

Maris et suivants ont chacun une chaise,
Prs du balustre peint, sur le tapis soyeux.
Louise est la premire; elle baisse les yeux.
Lozet marche prs d'elle au milieu de l'alle.
La vierge rougissante est chastement voile.
Derrire vient l'poux, le front haut, plein d'orgueil.
Les autres invits paraissent sur le seuil
Et s'en vont tour  tour dans les bancs prendre place:
Ce sont d'abord les vieux que dj l'ge glace,
Et puis les jeunes gens lestes et vigoureux.

L'infortun Lon, pour voir le couple heureux,
Arrte sa prire et tourne un peu la tte.
La grle ou l'aquilon, la foudre ou la tempte
Ont bien vite dtruit, dans leur sombre fureur,
L'orgueilleuse moisson du pauvre laboureur:
Mais bien plus vite encor l'aspect de l'pouse
Anantit Lon. La coupe est puise:
Il en a bu la lie: il mourra de douleur!

La vierge s'est trouble: elle tremble, elle a peur.
Elle voit le marin; mais elle doute encore.
Elle avance  pas lents sur le plancher sonore,
Les yeux toujours fixs sur cet homme  genoux.
Et lui, lve sur elle un regard triste et doux,
Et sa bouche entr'ouverte et sa ple figure
Expriment le tourment que sa pauvre me endure.
Alors un cri profond, un sanglot dchirant
Fait retentir l'glise; et la vierge, en pleurant,
Se laisse retomber dans les bras de son pre.
Elle s'vanouit. Surpris de ce mystre,
Jean Lozet observa l'homme malencontreux.
Il sentit s'chauffer son vieux sang vigoureux
Quand il connut Lon. Mais Dieu, par sa prsence,
Aux transports du vieillard imposa le silence.

Surpris, terrifi par ce coup imprvu,
Ruzard avait blmi comme s'il avait vu
Devant ses yeux pervers se dresser la potence.
Il voyait s'envoler cette heureuse existence,
Existence sans fin d'amour et de plaisir,
Qu'il avait tant rve et qu'il allait saisir!

Un trouble inexprimable agitait les convives.
Ainsi quand le vent souffle aprs des chaleurs vives,
On entend murmurer le feuillage des bois.

Lon sortit du temple. Une dernire fois
Il voulut voir, pourtant, la vierge trop aime.
Il attendit dehors sur la porte ferme.

Et quand Lozet sortit portant seul, sans effort,
Comme on porte en ses bras un jeune enfant qui dort,
La vierge vanouie, il carta la foule
Et vint, ne cachant pas une larme qui coule,
Et sentant dans son coeur qu'il en avait le droit,
Mettre un dernier baiser sur le front ple et froid
De la vierge insensible. A ce toucher suprme
La vierge s'veilla, souleva son front blme
Et dit: Mon Dieu! Mon Dieu! que s'est-il donc pass?

Or Lon s'loignait. Lozet l'avait pouss
Lui criant d'un ton dur: Que n'es-tu dans la guerre,
Que n'es-tu mort, Lon, comme ou l'a cru nagure!

Louise commenait  se ressouvenir.
Ruzard s'approche d'elle, et, pour la soutenir,
D'une main caressante il entoure sa taille.
Mais elle le repousse.--O ciel! une tenaille
Me torture le coeur! dit-elle, tout  coup.
Ai-je donc fait un rve'? Oh! je souffre beaucoup!...
Il tait l!... c'est lui!... n'est-ce pas sa parole?...
Il me mne  l'autel!... O mon Dieu! je suis folle!...
Et des pleurs abondants coulrent de ses yeux,
Et ses tristes sanglots montrent vers les cieux!
Tout le monde pleurait. Un matin d'allgresse
Allait tre suivi d'un soir plein de tristesse.
Plusieurs disaient entre eux:--Jean Lozet a bien tort
D'infliger  sa fille un si pnible sort:
Puisqu'elle n'aime pas le mari qu'on lui donne,
Qu'elle dsobisse: en ce cas Dieu pardonne.

Le cur qui venait entendit ces deux mots.
--Mes enfants, leur dit-il, veillez sur vos propos;
Aimez la charit; pratiquez la prudence.
L'on ne devine point comme la Providence
A des moyens nombreux d'accomplir ses desseins:
Elle est douce au coupable, elle prouve les saints,
En attendant le jour de la grande justice;
Elle cache du miel au fond de ce calice
Qu'elle apporte aux enfants dvous et soumis....
Vous reviendrez plus tard, mes enfants, mes amis.
Puis allant vers Louise: Oh! vous souffrez, pauvre ange:
.Remettez-vous un peu de cette scne trange
C'est un clair qui brle et qui ne dure pas.
Pourquoi donc, cependant, porter ici vos pas,
Et jurer  l'poux une amour ternelle,
Si dj votre coeur se faisait infidle?
Ce reproche passa comme un poignard de fer
Dans le coeur de Louise:--- Oh! je souffre un enfer!
Si je pouvais mourir! mourir ici dit-elle.
Mais le cur reprit:--Vous tiez le modle,
O ma pieuse enfant, des filles du hameau:
Soyez l'arbre fcond, soyez le vert rameau
Qui porte pour le ciel des fruits en abondance.
Puis il dit  Lozet: Sous votre dpendance,
Vous, brave pre Jean, gardez, gardez encor
Cette sensible vierge ainsi qu'un beau trsor.
--Eh! rpliqua Lozet d'un ton plein de malice,
Faut-il donc maintenant se plier au caprice
De ces enfants gts malgr tout notre soin?
Avec vos bons avis ils n'auront plus besoin
De notre autorit que vous appelez sainte.
--Calmez-vous, pre Jean; votre ignorance est feinte;
Et vous savez fort bien que votre autorit
Ne doit pas se confondre avec la cruaut.

--Allons! reprit Lozet, montons dans nos voitures:
Nous nous consolerons de ces msaventures.
Excusez! et bon soir, messire le cur.
Le prtre avait dj bien des fois endur
Du colre vieillard la froide impolitesse:
Il entra dans l'glise et commena la messe.




CHANT VINGT-SEPTIME

MENACE ET DFI


Lon tait plong dans de mortels chagrins.
Il venait de descendre au bord des flots sereins:
Il marchait au hazard l'oeil fix sur le sable;
Il s'arrtait souvent. Un mot insaisissable,
Une plainte, un soupir de ses lvres tombaient.
Les douloureux pensers tout entier l'absorbaient:
Il ne voyait point fuir la lgre alouette,
N'entendait pas chanter la gentille fauvette.

Il disait en son coeur: Elle m'aime pourtant!
Et c'tait un rayon qui chassait, un instant,
Les ombres de son deuil et s'effaait de suite.
Un moment, il voulait prendre  jamais la fuite,
Il voulait, un moment, rester pour la revoir.
Il pensait l'enlever  la faveur du soir.
Implacable tourment, perplexit cruelle,
Il voulait la har, il n'adorait plus qu'elle.
Il regrettait, tantt, les balles des anglais,
Les poignards indiens, l'horreur des bois pais;
Il regrettait, tantt, ses tendres rveries
Sur le bord des flots bleus, sur l'herbe des prairies.
S'il eut vu sous ses pas un abme bant,
Il s'y serait jet pour chercher le nant.

Tonkourou, sombre et froid comme un buste de marbre,
Etait rest, tout seul, assis au pied d'un arbre,
Pendant qu'au mariage, amis, voisins, parents
Avaient voulu se rendre. Airs durs, indiffrents,
Silences obstins et caprices bizarres
Chez le vieil indien n'taient pas choses rares;
Mais nul n'y prenait garde. On le laissait jongler.
Il coutait, pensif, les grands taureaux beugler;
Il regardait les cieux d'un oeil distrait et vague;
Il coutait courir et frissonner la vague,
Comme une aile d'oiseau, sur le sable  ses pis,
Quand revinrent, honteux, plusieurs des convis.
En effet, la plupart prouvant de la gne
A rentrer chez Lozet aprs la triste scne
Dont ils furent, tantt, les tmoins tonns,
Tout droit  leur maison s'en taient retourns.
Louise se jeta dans les bras de sa mre,
Le silence profond et la tristesse arrire
Des convives mus, qui ne savaient comment
Aux absents raconter le triste vnement,
Etonnrent la vieille.--Oh! qu'as-tu donc, Louise?
Dit-elle en l'embrassant. Qu'a-t-elle? qu'on le dise!
En peu de mots Lozet, dans un langage ardent,
A sa femme expliqua le pnible incident.
--Quoi Lon n'est pas mort! cria la vieille femme,
Quand Lozet eut fini de raconter le drame,
Quoi Lon n'est pas mort!... Va-t-il venir nous voir?
--Venir nous voir! hurla Lozet. S'il veut savoir
Ma faon de penser, oui, je l'attends, qu'il vienne!
Puis, parlant  Franois: Si Louise est la tienne,
Ne te dsole point, mon cher Franois Ruzard;
C'est moi qui te le dis, tu l'auras tt ou tard.

Ruzard tait brl d'une haine froce.
De sa honte accusant tous les gens de la noce
C'tait bien malgr lui qu'il tait revenu.
--Veux-tu paratre fuir devant cet inconnu!
Avait dit le vieux Jean. Laisse passer l'orage.
Lon ne te peut point longtemps porter ombrage:
Lui comme Tonkourou sont deux vrais rvolts:
Ils seraient pendus haut s'ils taient arrts.
Cette rflexion du vieillard passa comme
Un clair radieux dans l'esprit du jeune homme.
Il comprit qu'il pouvait  l'instant se venger;
Et cela lui rendit son affront plus lger.
Vienne le vieux huron lui faire une menace,
Comme il saura bientt le remettre  sa place!
Etouffant son dpit, cachant son noir chagrin,
Il paraissait porter encore un coeur serein.

Tonkourou reparut tout  coup dans la porte.
Il dit se dcouvrant:--Le vieux huron apporte
A l'heureux mari mille voeux de bonheur:
Qu'il soit de sa famille et la joie et l'honneur!
Longue saison de paix  la jeune pouse!
Plusieurs rirent:--Allons! je suis votre rise,
Reprit-il froidement, et vous avez raison.
Car j'ai fait bien du mal  cette humble maison
--S'agit-il de cela? dit vivement un hte:
Si vous n'tiez rest sur le bord de la cte
Si longtemps  rver de vos bons manitous,
Pendant que nous allions  l'glise nous tous,
Vous sauriez que Ruzard, vous sauriez que Louise
Sont libres comme hier; que l'union promise
Est encore  venir; et que la noce, hlas!
S'est presque termine au tintement des glas.
--Tonkourou n'entend point ce que son frre conte.
--Vous ne comprenez pas? Regardez donc la honte
Qui fait rougir le front du vaillant fianc,
Et vous comprendrez bien qu'il n'est gure avanc,
Et qu'il a, comme nous, fait pour rien son voyage.
--Mon frre dit-il vrai? Quoi! pas de mariage?...
Mais pourquoi?--Mais pourquoi? vocifra Ruzard,
S'approchant du huron qu'il brlait du regard,
Pourquoi? ta le sauras! tu le sauras bien vite!...
Quand on s'est rvolt, par prudence, on vite
De paratre au milieu des fidles sujets.
Sache que l'Angleterre a toujours des gibets!
Le sauvage, surpris de ce cruel langage,
Recula vers le seuil en disant: Je t'engage
A retenir ta langue,  me menacer moins:
Je n'ai rien dit, rien fait: tu mconnais mes soins!
Mais si...--Tais-toi, fripon! Et qui donc va te croire,
Continua Ruzard, vieux fabricant d'histoire?

Lozet riait sous cape. Il n'tait pas fch
De voir le vieux huron un peu vif corch.
Ruzard ne craignait plus les discours du sauvage,
S'tant persuad que le seul tmoignage
De cet homme longtemps endurci dans le mal
Ne convaincrait jamais un juge impartial.
Tonkourou s'emporta:--Ruzard, tu me provoques!
Je ne souffrirai point, dit-il, que tu te moques
De ma simplicit. Veux-tu donc que ma main
Te dchire ton masque? Et veux-tu que demain
Nous montions tous les deux sur le gibet infme?
Moi pour la libert que le monde proclame,
Et toi pour un forfait dont j'ai pris seul le poids!
Ruzard grinait des dents. Tous les yeux  la fois
Vers lui s'taient tourns  ces dures paroles.
--Tes accusations sont menteuses et folles,
Hurla-t-il,  la fin, comme ton faux rcit
De la mort de Lon! Ta langue me noircit;
Mais nul ne croira plus  tes pauvres mensonges!
Tonkourou paraissait abasourdi:--Tu songes,
Continua Ruzard, au moyen d'chapper.
Te voil pris au pige o tu veux m'attraper.
--Lon pas mort? Lon? qu'en dites-vous, vous autres?
Moi je l'ai vu tomber le plus brave des ntres!...
--Et nous,--dirent plusieurs,--nous l'avons vu tantt...
--Lui? Vous? Vous l'avez vu? Vous vous trompez plutt!
--Nous l'avons vu! c'est lui qui fait manquer la noce!
--Il est venu, grina Ruzard d'un ton froce,
Mais qu'il parte! qu'il parte! Arrt de nouveau,
Le rebelle mourra par la main du bourreau!
--Lon vit!  mon Dieu! mais ce n'est pas possible!
S'cria l'indien, dans un trouble indicible,
Et levant vers le ciel ses deux tremblantes mains.
Lon vit! Est-ce un rve? Oh! dites quels chemins,
Pour le trouver bientt, mes vieux pieds doivent suivre!
Oui, je mourrai content!... Je suis comme un homme ivre
Qui ne sait ce qu'il fait! Ma peine va finir!...
Aprs m'avoir maudit, Jean, tu vas me bnir!...
Mais je cours le chercher! Il faut que je le trouve!
C'est pour notre bonheur que le ciel nous prouve!
Tu vas le voir, Lozet! vous allez tous le voir!...
Lon vit!  miracle! Ah! je vais donc pouvoir
Avant que de mourir, je vais pouvoir le rendre!...
Mais ce qu'il ajouta nul ne put le comprendre:
Il pleurait, et sa voix se noyait dans les pleurs.
Les invits pensaient:--La joie et les douleurs
Font, chose singulire et difficile  dire,
Egalement pleurer comme galement rire.
Jean Lozet paraissait faire quelques efforts
Pour conserver son calme en face des transports
Auxquels s'abandonnait le gnreux sauvage:
Il n'tait pas d'humeur  l'our davantage:
--Va donc voir ton Lon et laisse nous en paix:
Mais ici, Tonkourou, ne l'amne jamais!
Dit-il d'un air fch.--J'y vole! oui! oui! j'y vole!
Le motif du huron, Lozet, n'est pas frivole!
Quand il t'aura dit tout, quand tu sauras pourquoi
C'est lui qui doit ici ramener, malgr toi,
Ce jeune infortun, cet enfant sans famille,
Ta bouche qui m'insulte et ton front qui sourcille
Publieront ma louange et diront ton bonheur!...
Lozet, bnis le ciel qui sauve ton honneur!
L'hymen n'a pas eu lieu: Louise est encor libre!...
Ruzard, retire-toi! Que toujours ma voix vibre
Au fond de ton coeur noir, comme un funbre glas,
Pour t'annoncer la mort le jour o tu voudras
Souiller l'ange gardien de cette humble demeure!...
Je sors! je reviendrai! si ce n'est que je meure,
Je reviendrai bientt avec l'enfant perdu!
Et, sans rien couter, le sauvage perdu,
Comme un cerf qu'on poursuit, s'lana sur la route.

Une trange stupeur, un triste et cruel doute
S'emparrent alors de l'esprit de chacun.
--Quel homme inexplicable! Il est fou! dit quelqu'un.
--L dessous, mes amis, il est quelque mystre,
Dit un autre: Attendons!... Singulier caractre
Que ce vieux Tonkourou! Lozet ne disait rien,
Mais il tait troubl: cela se voyait bien.

Il allait et venait  grands pas dans la salle:
On le voyait trembler: puis sa face tait ple.
Un espoir inou, par instant, dans son coeur
Jaillissait comme un feu qui perce une vapeur,
Et ce qu'il esprait, il craignait de l'apprendre.
Ruzard devina tout. Nul ne pourrait comprendre
L'angoisse et la fureur qu'il ressentit alors.
Sur les pas du sauvage il s'lana dehors.




CHANT VINGT-HUITIME

DERNIRES VENGEANCES


Tonkourou descendit sur le bord de la rive.
Il croyait que, pouss, dans son angoisse vive,
Par ce mystrieux, ce suprme besoin
Que l'on a de revoir le lieu qui fut tmoin
Ou d'un chagrin amer ou d'une ivresse douce,
Lon errait non loin, ou rvait sur la mousse.
Mais il ne le voit pas. Il l'appelle. A sa voix
Rien ne rpond, hlas! que la vague et les bois.
Souvent, aux jours passs, Lon, plein de tristesse,
Et toujours poursuivi par la sclratesse
Du farouche indien et du lche Ruzard,
Etait venu s'asseoir, cheminant au hazard,
Sur le bord du ravin que l'humble ruisseau creuse
Avant d'unir au fleuve une onde vaporeuse;
Et l, loin du fracas, loin du monde indiscret,
Il rvait longuement, confiant son secret
Aux arbres chevelus inclins sur l'abme,
Au ruisseau qui rongeait, comme une dent de lime,
Les sonores cailloux bouls dans son lit.
C'est l que le sauvage,  la fin, se rendit.
Ecartant de la main une pesante branche,
Il voit, auprs du gouffre, une ombre qui se penche.
Il croit que c'est Lon, pousse de joyeux cris.
L'ombre ne bouge pas. Le sauvage, surpris,
S'avance vivement au bord de la falaise.
Il reconnat Ruzard.--Lon dort  son aise
Bien que le lit soit dur et le ravin fort creux,
Dit le jeune garon avec un rire affreux,
Sitt qu'il aperut l'intrpide sauvage.
Un horrible soupon ft plir le visage
Et tortura le coeur du pauvre Tonkourou.
--Misrable! dit-il.... Ah! j'en deviendrai fou!...
Es-tu donc assassin? Est-il l?... dans ce gouffre?...
Mais parle donc, Ruzard! Ah! mon Dieu que je souffre!
Et gmissant ainsi, le huron s'approcha
Du cap qui surplombait, et, tremblant se pencha
Pour voir si son ami gisait dans la ravine.
Mais Ruzard, s'avanant alors  la sourdine,
Vers l'abme profond le pousse rudement.
L'indien se dressait dans le mme moment;
Il jette un cri terrible; et son bras intrpide
S'ouvre instinctivement, par un geste rapide,
Pour parer le danger. Comme le malheureux
Qui tombe dans les flots, d'un poignet vigoureux
Tient jusqu'aprs la mort l'pave qu'il a prise;
De mme le huron saisit, dans sa surprise,
Et d'une main de fer tient le bras de Franois
Qui tombe et fait gmir la terre sous son poids.
Entre ces malheureux une lutte commence,
Terrible et sans merci, sur la ravine immense.
Au dessus des cailloux Tonkourou, suspendu,
S'agite dans les airs comme un hideux pendu.
Ses doigts mordent Ruzard autant qu'une tenaille:
Il voudrait remonter; le tuf de la muraille
Se brise sous pieds et roule eu murmurant,
De saillie en saillie, au fond du noir torrent.
Ruzard muet, Ruzard que la frayeur atterre,
Comme un boyau mordant se cramponne  la terre,
Veut faire lcher prise au terrible indien,
Essaie  s'loigner; mais il ne gagne rien,
Et sous ses doigts crisps la serre s'ouvre et cde
Comme sous la charrue. Appeler  son aide
Ce serait avouer son forfait odieux.
Et pourtant,  terreur! la mort est sous ses yeux.
Il voit l, comme un ver, son ennemi se tordre
Au flanc du cap abrupt.--Si je pouvais le mordre!
Si je pouvais couper ses maudits doigts de fer!...
Se dit-il; et sa bouche eut comme un rire amer.
Une froide sueur coulait sur sa figure;
Il voyait  cent pieds l'onde bruyante et pure
Qui jetait son cume aux cailloux anguleux.
Son bras, le long du cap, retombait musculeux.
Et toujours le huron, gardant sa force entire,
Tenait ce bras captif dans sa terrible serre!
Il attirait Ruzard vers le gouffre fatal
Comme un aimant puissant attire le mtal.
Ruzard cume et grince on son horrible angoisse:
Et sa main se dchire aux plantes qu'elle froisse....
Sa force le trahit; il se sent entran!...
A deux pas seulement un tronc enracin
Etend avec orgueil ses vigoureuses branches.
S'il pouvait les atteindre!... Oh! les corces blanches
Lui semblent des linceuls qui vont l'ensevelir!...
Il conjure le ciel; il se voit dfaillir;
Il a froid; il est trompe; et ses mains sont enfles!
Ses yeux roulent hagards; ses paupires gonfles
Versent des pleurs de sang sur le sol dchir.
Il lui semble qu'au loin le jour est expir;
Que le ciel se noircit comme pendant l'orage;
Que Tonkourou l'appelle et le mord avec rage,
Et que le gouffre amer, avec un rire affreux,
L'enveloppe, mourant, dans ses plis tnbreux!...
Voyant qu'il ne peut pas chapper  l'abme,
Le sauvage s'crie:--Oh! viens! suis ta victime!
Viens! la mort nous attend! N'espre aucun secours!
Et Ruzard, malgr lui, glissait, glissait toujours.
Viens! disait Tonkourou, d'une voix effrayante,
Le spulcre est profond! La rivire aboyante
Va promener nos corps enchans par l'amour!...
Nous sommes deux amis, mourons le mme jour!...
Tenons-nous par la main! Viens! voil notre place!

Alors l'airain sacr retentit dans l'espace
Annonant au hameau l'angelus du midi.
Ruzard jette un sanglot: dans son corps engourdi
Un frisson de fureur passe comme une lave.
La vague du ruisseau module un chant suave;
Un rayon de soleil descend jusques au sol;
Un oiseau prs de lui chante en prenant son vol;
Le feuillage tressaille, et la nature entire
Semble, au son de l'airain, murmurer sa prire.
Tonkourou fut mu. L'on vit dans son regard
Un pleur de repentir. Il dit: Adieu, Ruzard!
Pardonnez-moi, mon Dieu! comme je lui pardonne!
Et pendant que sa voix, forte et sainte, raisonne
Comme un hymne d'amour jusqu'au parvis divin,
Son corps tombe et se brise au fond du noir ravin.
Ruzard, dbarrass du poids lourd qui l'entrane
S'loigne en ricanant de sa peur longue et vaine.




CHANT VINGT-NEUVIME

MORT DE TONKOUROU


La mer se retirait: le vieux pilote Auger,
Pour son riche vaisseau ne voyant nul danger,
Se fit conduire  terre. Il longea le rivage,
Foulant le sable tide, coutant le ramage
Des oiseaux runis sous les pais rameaux.
Il aperut Lon au pied des verts coteaux,
Qui dormait bruyamment, la tte renverse.
Un rve fatigant, une affreuse pense
Devait troubler son front car il semblait souffrir.
Il le poussa disant:--Quoi! vous vouliez courir
Avant moi chez Lozet, pour embrasser Louise,
Et vous dormez ici! Venez! venez! la brise
Soufflera favorable  l'approche du soir!
Mais qu'avez-vous? Lon semblait ne pas le voir.
A son front il portait une main dfaillante:
Il secoua la tte, une larme brillante
Apparut tout  coup dans son regard vitreux.
Auger comprit le sort du jeune malheureux!
--Parlez! s'cria-t-il, parlez! Plus d'esprance?...
Louise est marie?... Oh! dis-moi ta souffrance!
Lon redit alors tout ce qu'il avait vu.
Et pendant le rcit de ce drame imprvu
Le pilote essuya plusieurs fois sa paupire.

Ils marchrent tous deux le long de la rivire
Causant avec tristesse et les regards baisss.
Ils vinrent  l'endroit o des flots empresss
Sortant du noir ravin s'pandent sur la grve,
Tranent au fleuve immense o leur course s'achve
Coquillages roses, blond sable et fins gravois.
Ils ourent alors une plaintive voix,
Une voix qui non loin semblait sortir de terre.
Ils s'approchent du cap dont le sommet austre
Se dresse, menaant, au-dessus du ruisseau.
Etendu sur le roc et les jambes dans l'eau,
Ils trouvent l, mourant, l'infortun sauvage:
Un sang noir a souill ses mains et son visage.
Ils l'appellent en vain, il ne les entend pas.
Le pilote et Lon le prennent dans leur bras,
Et pleins d'anxit le montent sur les ctes.

Lozet paraissait fuir les regards de ses htes:
Ce jour, se disait-il, devait tre un beau jour!....
Louise n'avait pas oubli cet amour!...
Tout espoir de bonheur n'est rien qu'une chimre!...
Et Louise, cachant dans le sein de sa mre
Son front ple et glac, soupirait tristement.
Attendant le diner qui cuisait lentement,
Les convives fumaient, prenaient un petit verre.
L'un d'eux disait tout bas:--Lozet est trop svre.
Un autre demandait si le vieil indien
Ne viendrait pas bientt, et s'il faudrait, pour rien,
Longtemps attendre encor.--Et Ruzard? quel mystre!
Je crois qu'il veut forcer le sauvage  se taire,

Observait un troisime. Et nul ne savait o
S'taient enfuis alors Ruzard et Tonkourou.
Les heures s'coulaient dans cette incertitude:
Nul ne fit un secret de son inquitude;
Et quelques uns dj se levaient pour partir,
Quand un immense cri fit soudain retentir
L'anxieuse maison. Le jeune patriote
Dans ses bras vigoureux, aid du vieux pilote
Apportait Tonkourou, sanglant vanoui.
Alors on vit plir plus d'un front rjoui,
Et chacun souponna, mais sans le dire, un crime.
--Est-il mort? est-il mort? oh! non, il se ranime!
S'cria Jean Lozet. Le prtre! vitement!
Sur un lit, aussitt, l'on couche mollement
Le pauvre moribond tout couvert de blessures.
--O l'avez-vous trouv? Dieu! quelles meurtrissures!
Il va mourir! Il meurt! S'criaient, tour  tour,
Les convis mus de ce triste retour
Des choses d'ici bas. Muette, chevele
Par tout ce qu'elle voit fortement branle,
La vierge avec transport s'est jete en pleurant
Au cou d'Auger son pre. Et le vieillard, souffrant,
N'ose pas essayer de consoler sa fille.
--Malheur sur ma maison! Malheur sur ma famille!
Grommelait Jean Lozet. Ah! ce sang me fait peur!
Lon tait assis accabl de douleur
Au chevet du mourant; il coutait son rle;
Il suivait le progrs du mal sur son front ple.
Quelqu'un des convis qui se trouvait dehors
S'cria tout  coup; Voici le prtre! Alors
La mre Jean Lozet auprs de la muraille
Arrangea le fauteuil et les chaises de paille.
Le bon cur rentra suivi du mdecin.
Celui-ci, jeune encore en son art souverain,
Depuis six mois au plus tait dans la paroisse.
Il s'approcha du lit: et tous avec angoisse
Cherchaient  deviner dans ses traits et ses yeux
Le sort de Tonkourou. Mais lui, silencieux,
Ttait le pouls lger, palpait la chair meurtrie.
Lon lui demanda d'une voix attendrie:
Va-t-il mourir?--Bientt je crois, dit le docteur,
L'un des coups est mortel. Son oeil observateur
Suivait toujours du mal les diffrentes phases.
Le moribond jeta quelques lambeaux de phrases.
Le mdecin reprit: Je crois sincrement
Qu'il aura, tout  l'heure, un lucide moment.
En effet, l'indien entr'ouvrit sa paupire,
Et sa lvre parut redire une prire.
Il essaya de faire, une dernire fois,
De sa dbile main le signe de la croix.
Le ministre s'avance et lui parle  l'oreille.
Le vieux huron tressaille. Une larme pareille
Au diamant qui brille aux fentes d'un rocher
Apparat dans ses yeux. Puis il semble chercher
Quelqu'un auprs de lui. L'on entoure sa couche
Et, d'une main fidle, aussitt chacun touche,
En lui disant adieu, sa noble et froide main.
Lon Tient  son tour. Le malade, soudain,
Se lve sur son lit; son visage s'enflamme:
Mon Dieu! se dit chacun, c'est la fin! il rend Pme!

Mais lui, d'une voix forte:--O cieux, soyez bnis!...
Lozet! Lozet! je meurs; mais je te rends ton fils!...
Lon!... Voici Lon!... C'est ton fils, je l'atteste!
Et sa mourante main fit un sublime geste
Pour prendre, devant tous, le Seigneur  tmoin.
Alors un cri profond retentit jusqu'au loin.
L'indien retomba sur ses langes funbres:
Ses yeux fixes, vitreux, se couvraient de tnbres.
Le prtre lui donna la bndiction
Et dit d'une voix grave, avec motion:
Partez, me chrtienne, au nom de Dieu le Pre
Qui daigna vous crer par un sacr mystre!
Partez, au nom du Fils dont le sang prcieux
Vous sauva de l'enfer et vous ouvrit les cieux!
Au nom du Saint Esprit dont l'amour ineffable,
En face de la mort, vous rend inaltrable!
Et l'indien contrit mourut dans la paix. Tel
S'teint aprs la messe un cierge sur l'autel.




CHANT TRENTIME

PRE ET FILS


Quand un homme a trop bu d'un enivrant breuvage,
Son esprit excit se voile d'un nuage:
Il parle bruyamment, il se meut, se gaudit;
Il dit tout ce qu'il sait, ne sait tout ce qu'il dit;
Il est gai, puis il pleure: il est bouillant et brave:
Il brise les liens qui le tenaient esclave:
Il est libre, il est riche, il vante son honneur,
Sourit  tout le monde et chante son bonheur!
Ainsi le vieux Lozet dans sa vive surprise,
Ainsi sa noble pouse, ainsi l'humble Louise
Sont enivrs de joie et pleurent de plaisir.
On eut dit que la mort allait aussi saisir
Le pauvre enfant perdu. Ple et tremblant, il jette
Un regard tonn sur la face muette.
De ce guerrier huron si sublime tantt;
Puis son regard mouill se reporte aussitt
Sur Lozet stupfait. Lozet, hors de lui-mme,
Lozet, terrible  voir tant sa figure est blme,
Lozet tombe  genoux aux pieds de son enfant!
--Pardon, mon fils, pardon! pour moi, pour le mourant!

Et Lon se jeta dans les bras de son pre.
Et la mre disait, pressant la tte chre
De son enfant aim dans ses bras palpitants:
Quoi! c'est lui! c'est Lon!  Dieu! combien longtemps
Tu m'as t mon fils! mais je le trouve encore,
Et ma vie,  mon Dieu! remonte  son aurore!
Et le pilote Auger et tous les vieux amis
Disaient, parlant entre eux:--Soyons toujours soumis...
Le ciel a des secrets; sa grandeur nous crase....
Louise tait ravie et comme dans l'extase.
Lozet se releva:--Mes amis, voyez-vous,
Oh! voyez-vous, dit-il, que Dieu prend soin de nous?
Pour mriter cela qu'ai-je fait dans ma vie?...
J'ai trouv mon enfant! Ah! votre me m'envie,
Je le vois, ma tendresse et ma flicit!
J'ai pleur bien des fois!... Je me suis irrit!...
Oh! que j'tais aveugle! Et c'tait ce barbare!...
Enlever un enfant! Oh! la douleur m'gare...
Tonkourou, dors en paix, tu m'a rendu mon fils!
Lon pardonne moi! Tiens! j'ai honte! je fis,
Pour t'loigner de nous, tant de cruelles choses!...
Mais pouvais-je savoir?... O Louise, tu n'oses,
Tu n'oses pas venir embrasser mon Lon?
Viens donc! Embrassez-vous! Elle est belle, il est bon:
a fera, mes amis, un heureux mariage!...
Que Franois vienne donc! Pas de cet alliage!...
O mon Dieu, le beau jour! Oh! le beau jour pour moi!...
Puis, en parlant ainsi, Lozet, dans son moi,
Va, vient, serre la main  chacun de ses htes.
Et le fier Tonkourou, repentant de ses fautes?

Dort dans son blanc linceul son sommeil ternel!
Et ce bruyant plaisir, ce bonheur solennel
En face de la mort, aux cts d'un cadavre,
C'est quelque chose, hlas! qui saisit et qui navre.




CHANT TRENTE-ET-UNIME

LE FOU


Pendant qu'on se livrait  ces ardents transports
On entendit chanter une voix au dehors:
C'est Ruzard! se dit-on, tressaillant de surprise:
Ruzard qui chante? oh! non! L'on fait une mprise...
Hormis qu'il serait ivre!... Il pourrait bien, enfin,
Se griser quelque peu pour noyer son chagrin!...
Ruzard entra. Son air tait lugubre et bte:
Ses cheveux emmls se dressaient sur sa tte,
Comme les rameaux secs des sapins rabougris.
On eut dit que du sang luisait dans ses yeux gris.
Son vtement, son front taient souills de terre,
Ses doigts taient crisps comme une horrible serre.
Il riait par moment, mais d'un rire idiot.
Il chanta: Viens! oh! viens! je suis le loriot
Qui chante ses amours sur la verte prairie!
Tu m'as donn ta main! Viens! la couche est fleurie!
J'ai tu mon rival! Il dort sur le rocher.
Prends-garde! ne va pas de ce lieu t'approcher;
Sa main te saisirait: il te prendrait ton me!
Louise,  mon amour! viens! j'ai tu l'infme!
Et pendant qu'il chantait, d'un air sombre, anxieux,
Tout autour de la chambre il promenait ses yeux.
Il aperut le mort tendu sur sa couche:
--Tenez! s'cria-t-il, ce sauvage farouche
Qui veut dans le ravin m'entraner avec lui!...
Il m'arrache le bras! Je tombe! ah! pas d'appui!...
Laisse-moi! Tonkourou! laisse-moi! si je tombe,
Si je tombe avec toi c'est la mort! c'est la tombe!
Puis il se mit  rire; et, s'approchant du mort:
Ah! continua-t-il, tu n'es pas le plus fort!...
Tu ne parleras plus!... j'aime mieux ton silence!...
Parle donc, Tonkourou! punis mon insolence!...
Les morts ne disent rien!... As-tu trouv Lon?...
Va! j'ai bien su punir ta lche trahison!...
Les morts ne parlent pas!... Sivrac dort dans sa cave...
Chamberst qui l'a tu m'a dit: Le sang se lave!...
De Chamberst le voleur moi j'ai guid les pas!...
Combien il m'a donn, je ne le dirai pas!...
Tenez donc le sauvage! Il me poigne! il m'entrane!...
Dans son linceul funbre il me tient et m'enchane!...
Au secours! Au secours! On tait dsol:
--Retire-toi, Ruzard, car le mort a parl,
Dit Lozet stupfait de cet affreux dlire.
Ruzard le regarda, puis clata de rire.
Il se mit  danser en sifflant aigrement.

--C'est le jour de la noce! allons! dansons gament!
Dit-il. Viens, ma Louise! Oh! viens! c'est l'hymne!
Louise se jeta tremblante, consterne,
Dans les bras de Lon. Il est fou! c'est certain:
O seigneur! il est fou! s'cria-t-on soudain.
Et chacun ressentit une profonde peine.
On voulut l'arrter. Et d'une voix sereine,
Pour le calmer un peu Jean Lozet lui parla;
Mais tout fut inutile. Il sortit; il vola
Comme un rapide trait au bord du prcipice.
Quelqu'un dit: C'est peut tre un sort, un malfice!
Car le huron dfunt savait mille secrets.
Le prtre rprima ces discours indiscrets:
--Respect au mort, dit-il; il a fait pnitence:
L'amour a rachet sa coupable existence.
Puissions-nous comme lui mourir dans le Seigneur!
Pendant que l'on tait en proie  la stupeur,
Le fou rvait assis sur le bord de l'abme.
Quelques oiseaux disaient leur cantate sublime
Au sommet des sapins ruisselants de soleil,
Et dans son urne d'or, le fleuve sans pareil
Reproduisait des cieux la splendeur clatante.
Ruzard fixait le gouffre: il semblait dans l'attente.
Soudain il se dressa jetant de tout ct
Un regard curieux et plein d'anxit:
--Tu tardes bien, dit-il, d'une voix inquite:
As-tu donc oubli notre union secrte!
Louise,  mon amour, viens! j'essurai tes pleurs!
Viens! le lit nuptial est tout jonch de fleurs!...
La voici! La voici!... Louise, je t'adore!...
Sur ce lit de gazon qu'un brillant soleil dore
Repose-toi, mon ange! Ah! m'entends-tu gmir?
Louise, m'entends-tu? Que je voudrais dormir,
O ma fire beaut, sur ta blanche poitrine!...
Elle m'ouvre ses bras! flicit divine!...
Elle m'appelle!... Allons! allons!  volupt!
Allons boire l'amour jusqu' satit!...
Et dans le vaste gouffre en riant il s'lance....
Le gouffre eut un sanglot et puis tout fit silence.




CHANT TRENTE-DEUXIME

LE FANTOME

PILOGUE


Plusieurs jaunes moissons ont tomb sous la faulx;
Plusieurs fois les hivers ont blanchi nos coteaux,
Et l't plusieurs fois a fleuri nos campagnes;
Le soleil qui descend derrire nos montagnes
Jette, comme un adieu, ses suaves reflets
Sur le fate ondoyant de nos vieilles forts.

C'est l'heure du repos: la journe est finie,
Et les joyeux tintons de la cloche bnie
Annoncent l'angelus aux pieux habitants.
Quelques canots lgers sur les flots inconstants
Glissent comme une feuille au milieu des prairies;
Et sous l'herbe on entend les vives causeries
De ces insectes d'or qui trouvent leur tombeau
Sous un grain de silex, dans une goutte d'eau.
L'air est pur, embaum; la brise est bienfaisante:
Au chemin tortueux la poussire est luisante....

Sur le toit de Lozet l'orme toujours ombreux
Etend ses grands rameaux, comme un vieillard heureux
Etend ses bras tremblants sur une jeune tte.
Tout respire la paix, tout prend un air de fte.
A l'ombre du grand orme, auprs de la maison,
Un jeune homme est assis sur le tide gazon.
Comme sur un ruisseau s'incline un tendre saule,
Une femme au front pur se penche sur l'paule
Du jeune homme rveur. Elle cause avec lui
Des chagrins d'autrefois, du bonheur d'aujourd'hui.
Cet homme, c'est Lon, cette femme est Louise.
Laissant ses cheveux d'or s'emmler  la brise;
Un enfant, vif et gai, court sur l'herbe auprs d'eux,
Et s'efforce de prendre un papillon peureux.
Ils suivent cet enfant d'un oeil plein de tendresse,
Et dans un long baiser, dans un baiser d'ivresse
Leurs bouches,  douceur! se rencontrent souvent!
Longeant le bord du cap, Lozet s'en va rvant;
Il marche avec lenteur, appuy sur sa canne.
Pour le petit lutin, en souriant, il glane
Dans les cenelliers verts quelques fruits empourprs.

Pendant qu'avec bonheur sur le tapis des prs,
A l'approche du soir, l'on badine et foltre,
L'aeule, active en cor, s'asseoit au coin de l'tre
Et tourne, en fredonnant, son rapide fuseau.

Sur l'orme chevelu chante un petit oiseau,
Comme en ce soir de deuil o le cruel sauvage
Ravit le jeune enfant et quitta le rivage.

Alors dans la pnombre,  travers le hallier,
On voit passer, non loin du toit hospitalier,
Un spectre qui parait dissimuler sa face
Sous un long voile blanc. Tremblant, Louise enlace
De ses bras gracieux le cou du beau Lon.
L'ombre glisse sans bruit vers le petit garon
Qui joue avec des fleurs sur la pelouse tendre.
La mre pousse un cri: l'on voit ses bras se tendre
Avec anxit vers l'enfant souriant.
Lon, ple, se lve: il s'lance en criant:
Tonkourou! Tonkourou! pourquoi laisser la tombe?
Le spectre tient l'enfant: l'enfant, douce colombe,
Sourit aux longs baisers qui pleuvent sur son front.
Comme un oiseau s'lve et fend l'air d'un vol prompt,
Comme un songe, au rveil, disparat et s'efface,
Ainsi le spectre ami disparut dans l'espace;
Et Lon et Louise, avec des pleurs bien doux,
Embrassant leur enfant, tombrent  genoux!...

Et maintenait adieu! vieil orme solitaire!
Adieu! l't dj fait refleurir la terre,
Et tu vas te voiler d'un feuillage nouveau!
Sur tes rameaux discrets le gai petit oiseau
Ira tresser encor son lger nid de mousse,
Ira chanter, le soir, sa chanson vive et douce!
Sous ton ombrage frais, au tomber de la nuit,
Alors que l'air est pur et que s'teint le bruit,
Sous ton ombrage frais, dposant leurs faucilles,
Les gars de Lotbinire et les rieuses filles
Iront rver, peut-tre,  leurs tendres amours!
Adieu, vieil arbre aim! L'on m'a dit que toujours,
Vers l'heure de minuit, sous ta sombre ramure,
L'ombre de Tonkourou se glisse sans murmure.
Adieu! Redis ces vers, ces chants qui vont finir!
Adieu! vieil orme, adieu! garde mon souvenir!


FIN




[Fin du pome _Les vengeances -- Pome canadien_
par Pamphile Le May]