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Titre: Rouge et bleu
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1891
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: C. Darveau, 1891 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   19 juin 2008
Date de la dernire mise  jour:
   19 juin 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 132

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

Nous tenons  remercier la Bibliothque nationale du Qubec
d'avoir offert en ligne les images de l'dition imprime sur
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                            Pamphile LeMay

                            ROUGE ET BLEU

                               COMDIES



                                QUBEC
                      TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU

                                 1891



                            SOUS LES BOIS
                            EN LIVRE
                            ROUGE ET BLEU





PERSONNAGES:

M. MONTOUR.
UN CHASSEUR.
MME MONTOUR.
MLLE OLIVE MONTOUR.
ESTELLE MONTOUR.


                           SOUS LES BOIS

                        COMDIE EN UN ACTE.

La scne se passe au Petit-Canada, prs Saint-Paul, Minnesota. _Bois,
mousse, fleurs et eau._



SCNE PREMIRE.

M. MONTOUR, puis Mad. MONTOUR, puis OLIVE et ESTELLE.


M. MONTOUR, portant une pole, des gobelets, un trpied.

Ici! ici... L'endroit est charmant, charmant!... De la verdure en bas,
de la verdure en haut, de la verdure de tout ct!... Des fleurs
sauvages!... Oui, sauvages, puisqu'elles croissent sans culture... comme
certaines personnes que je connais.... De l'eau! Voyez-vous? de l'eau
l-bas, pure, claire, vive comme l'eau qui coule  Qubec!... Et quel
bon sige de mousse! c'est mieux qu'un sige au parlement.... Et a
cote moins cher. _(Il se retourne.)_ Mais je suis seul! Elles ne m'ont
pas suivi?... Elles se sont peut-tre gares. Les femmes, a, peut
s'garer.... _(Il dpose ses ustensiles.)_ Mais a ne se perd jamais
compltement; a se retrouve toujours un peu. _(Il reprend les gobelets
et les suspend aux branches.)_ Il vaut mieux les mettre en vue, pour les
guider, elles, et pour retrouver la place, moi, si je m'loigne trop...
Ah! ah! du bruit!... un craquement de branches, des pieds qui
trottinent.... Les voil! les voici!...

MAD. MONTOUR, haletante, un panier au bras.

Ouf! tu nous mnes un peu vite.... Nous ne sommes pas sur la Grande
Alle,  Qubec.... Les rameaux nous fouettent la figure et les chicots
nous dchirent les pieds.... Je gage que ma bottine est ventre..

M. MONTOUR.

C'est que le cuir n'en vaut rien.... D'o viennent-elles?

MAD. MONTOUR.

De Saint-Paul. Je les ai achetes en passant, sur la rue.... Un nom
tranger, qui ne m'entre pas plus dans la tte que dans le coeur.

M. MONTOUR.

Alors cela ne m'tonne pas qu'elles baillent au premier ennui.... Tiens!
pour trouver chaussure  son pied il faut aller  Qubec. _(Olive et
Estelle arrivent portant, chacune, un petit panier plein de fruits.)_

ESTELLE.

Oh! que c'est joli!

OLIVE.

Oh! que c'est joli!

ESTELLE.

Des mousses!

OLIVE.

Des fougres!

ESTELLE.

Des fleurs!

OLIVE.

Des rables.... comme chez nous!

ESTELLE, (dposant panier, chapeau, voile.)

De l'eau, l-bas!

OLIVE, (faisant la mme chose.)

Que c'est potique!

M. MONTOUR.

Et rustique!... C'est moi qui l'ai devin, cet endroit.

MAD. MONTOUR.

Il t'attirait, je crois, mon mari, car tu marchais! tu courais! tu
volais, quoi!

OLIVE.

Comme si vous aviez eu des ailes.

M. MONTOUR.

Si j'avais eu des ailes, hum! _(Il montre la cime des arbres.)_

MAD. MONTOUR, _riant._

Un beau merle!

M.. MONTOUR, _(avec un geste indign.)_

Un merle?

ESTELLE, vivement.

Un aigle! un aigle!

_(M. Montour fait un signe d'assentiment, et se laisse tomber sur la
mousse. Mad. Montour s'assied aussi.)_

M. MONTOUR.

Qui va faire la cuisine?

OLIVE.

Il ne faudrait pourtant pas allumer du feu ici.

ESTELLE.

Non, si nous allions incendier la fort.

M. MONTOUR.

Ce n'est pas cela, mais la fume nous incommoderait.

OLIVE.

Ne parlons pas de dner maintenant. Buvons l'air pur, cueillons des
fleurs, aspirons l'arme des pins.

ESTELLE.

Oui, oui! courons, amusons-nous!

MAD. MONTOUR.

Soyez prudentes, mes petites filles.

M. MONTOUR.

Regardez o vous mettez le pied; il se trouve des chicots qui peuvent
entamer le meilleur renfort. Ne cueillez pas toutes les fleurs; car il y
en a qui ont un parfum nuisible, dangereux mme, et ce sont parfois les
plus belles.... Je me souviens quand j'tais jeune....

_(Estelle et Olive s'loignent'pendant cette dernire phrase.)_



SCNE II

MONSIEUR ET MADAME MONTOUR.


M. MONTOUR.

Ces chres enfants, comme elles vont s'amuser.

MAD. MONTOUR.

Tu te souviens, quand tu tais jeune?

M. MONTOUR.

Regarde les fuir  travers les arbres; on dirait des nymphes....

MAD. MONTOUR.

Tu te souviens, quand tu tais jeune?...

M. MONTOUR.

Oui, oui, je me souviens, sans doute; et toi, ne te souviens-tu pas?

MAD. MONTOUR.

De quoi?

M. MONTOUR.

Quand tu tais jeune...c'est vrai qu'il y a longtemps.

MAD. MONTOUR, avec malice.

Je ne sais pas s'il y a longtemps, mais j'ai trouv le temps bien long.

M. MONTOUR.

_(A part.)_ Elle n'aime pas  rester en dettes, ma femme.... C'est une
glorieuse exception! _(Haut.)_ Ne nous abandonnons pas  la tristesse,
chre amie; courons aprs la gaiet. La gaiet, a repose _(Il se
lve.)_ Vois donc, l-bas, cette belle nappe d'eau.... nous nous y
rendrons, n'est-ce pas!

MAD. MONTOUR.

J'y vais tout de suite.... Je vais me baigner... et si je ne reviens
pas....

M. MONTOUR.

Comment, si, tu ne reviens pas?... As-tu quelque noir pressentiment...
par un temps si clair?

MAD. MONTOUR.

Un accident est vite arriv.

M. MONTOUR.

C'est vrai, mais c'est  toi d'arriver avant l'accident.

MAD. MONTOUR.

Pour t'entendre rappeler des souvenirs de jeunesse que tu n'oses....

M. MONTOUR.

Que je n'ose?

MAD. MONTOUR.

Regretter.

M. MONTOUR.

Le pourrais-je? Ces souvenirs sont pleins de toi?

MAD. MONTOUR.

Qu'importe? j'y vais, et si je ne reviens pas....

M. MONTOUR.

J'irai, ce sera mon tour.

MAD. MONTOUR.

Pour cela, oui. Et tu reviendras?

M. MONTOUR.

Je l'espre bien.

MAD. MONTOUR

Encore railleur?

M. MONTOUR.

Comme toi, encore sage.

MAD. MONTOUR, riant en s'loignant.

Eh bien! tu seras joli  voir.


SCNE III


MONSIEUR MONTOUR.

Moi je reste ici. J'ai choisi cette place, j'en partirai le dernier. On
n'ouvre pas la main qui tient un sou pour attraper un sou qui roule.
_(Il se promne, regarde, admire.)_ J'ai envie de faire des vers... un
quatrain... pendant, que je suis seul dans le dsert. Je me sens
inspir. Le silence parle  mon me; la solitude m'enveloppe et le feu
sacr m'allume. Un quatrain pour mon idal. Tout pote doit avoir son
idal. Il pourra servir pour Adle, ma lgitime... qui va se baigner
prosaquement l-bas,  l'heure o je... m'envole. _(Il prend un livre,
une feuille de papier, songe un moment, puis s'crie avec emphase.)_

Vous tous qui m'coutez... qui m'coutez.... Non, pas Vous tous. Je
suis dans un bois, gardon la couleur locale.

Btes qui m'coulez...

Mais cela pourrait blesser quelqu'un; on y verrait peut-tre une
allusion... Adressons-nous aux oiseaux. Il y en a partout des oiseaux...
surtout des oiseaux de proie. _(Il songe un moment.)_ Bon voil mon
premier.

Chantez ma Caroline, oiseaux  la vive aile! La vive aile, a tombe
bien, a fait image. Ce vers, il ne pourra pas servir pour Adle, mais
qu'importe?... Mon second, maintenant _(Il se serre le front,)_ Il faut
que a vienne. Une rime masculine.... Bois, fleurs, vents, rameaux,
maux.

Redites-lui mes maux....

Non, cela pourrait mal s'interprter. _(Il marche, s'arrte, regarde au
ciel, regarde  terre.)_ Voici! le voici! _(Il crit vite.)_

Fleurs, faites un collier pour son cou... son cou... cou....

Fleurs, faites un collier pour son chaste cou....

Il manque une syllabe, la dernire, la rime.... Elle est peut-tre
rousse, Caroline.... Roux alors... cou roux. "C'est cela; je le ferai
rimer avec doux."

Fleurs, faites un collier pour son chaste cou roux!

a va aller. Cherchons une rime riche maintenant pour rimer avec
aile.... Adle... fidle.... modle... hirondelle... haridelle....
Voyons! il faut que a vienne! _(Il compte sur ses doigts.)_ C'est a!

Bois, dites des chants beaux, cela la ravive, elle...

Ravive, elle!... la vive aile!... a, c'est tap.... Le dernier  cette
heure.... avant qu'elle revienne. _(Il regarde du ct de l'eau.)_ Une
rime avec roux... Une rime avec roux a doit bien-aller.... _(Un
moment de silence.)_ Je l'ai! Eureka!... _(Il crit en murmurant, puis
il rcite)._

        Chantez ma Caroline, oiseaux  la vive aile!
        Fleurs, faites un collier pour son chaste cou roux!
        Bois, dites des chants beaux, cela la ravive, elle;
        Et de son coeur ferm je tire les verrous!...

Je sors de l'ordinaire, au moins. Je les crirai dans les albums. _(Il
s'assied et s'ponge le front. Un coup de feu retentit, il se relve
vivement.)_ Des sauvages peut-tre! des coureurs de bois!... et Adle
qui est alle se baigner. _(Il regarde avec terreur du ct de l'eau et
se fait un porte-voix de ses mains.)_ Adle plonge, pour qu'il ne te
voit pas!... Plonge Adle!



SCNE IV.

M. MONTOUR, UN CHASSEUR, tenant une perdrix.


LE CHASSEUR

_(A part.)_ Lui!... Mon Dieu, est-ce possible? Pourquoi?... Que
signifie cela?... Dissimulons pourtant. _(Haut.)_ Monsieur, je vous
prie de me pardonner si je trouble votre solitude... c'est bien
involontairement.

M. MONTOUR.

Vous tes un chasseur?

LE CHASSEUR.

Par plaisir, pour me dlasser, me distraire.

M. MONTOUR.

Mais, la chasse, c'est un amusement dangereux.

LE CHASSEUR.

Pas pour moi.

M. MONTOUR.

J'en conviens; mais pour les autres. _(Il regarde avec inquitude du
ct de l'eau.)_

LE CHASSEUR.

J'en conviens aussi. Que voyez-vous donc de ce ct, vous me paraissez
inquiet?

M. MONTOUR.

Il y a peut-tre d'autres chasseurs.... et je n'aimerais pas....

LE CHASSEUR, montrant les voiles, les chapeaux des femmes.

Voici un tas de jolies plumes, qui indiquent un gibier que le chasseur
n'a pas souvent la bonne fortune de faire lever.... O faut-il se
diriger?

M. MONTOUR, regardant vers l'eau, en faisant le signe de plonger.

Elles seront ici dans un moment. Attendez, monsieur, attendez.... C'est
un petit dner.... sous les bois.

LE CHASSEUR.

Vous m'y conviez, n'est-ce pas? Voici mon cot. _(Il donne sa perdrix.)_
Je vais faire une petite course et je reviens aussitt.

M. MONTOUR.

Non, non! C'est--dire, oui, oui! Je vous y convie. Je vous prie de
rester... tout de suite. Nous allons causer en attendant. Asseyez-vous
l, sur la mousse, sous les rameaux, c'est moelleux.... et potique. _(A
part, regardant l'eau.)_ Je ne sais pas si....

LE CHASSEUR.

Je reviens, vous dis-je. J'ai entendu des cris d'alouette l-bas,
c'tait gai comme des rires de jeunes filles. C'est a qui aiguillonne
un chasseur. Vous ne tirez donc pas, vous?

M. MONTOUR.

Moi? Oui, oui. Je tire de l'arc... C'est plus potique.

LE CHASSEUR.

Et l'on voit partir le trait.

M. MONTOUR.

Et a ne fait pas de bruit, c'est discret. J'ai toujours eu peur du
bruit. Grand vent petite pluie.

LE CHASSEUR, se dirigeant vers l'eau.

Ma tourne ne sera pas longue Nous nous reverrons car votre compagnie me
plat. _(A part.)_ S'il savait!...

M. MONTOUR.

Pas de ce ct! pas de ce ct! c'est l'eau! le lac!... il n'y a aucun
gibier l, rien! Vous ne trouverez rien!

LE CHASSEUR.

Bah! je ferai la pche. Je suis un grand pcheur devant Dieu et devant
les hommes.

M. MONTOUR, dsespr.

_(A part.)_ Plonge, Adle! J'y vais. _(Au chasseur.)_ Attendez-moi,
Monsieur le chasseur, je vais avec vous. Nous allons jeter la ligne
ensemble. _(Il laisse tomber son livre, sort en courant et rencontre
Olive qui revient seule.)_ A la pche! je vais  la pche!



SCNE V.


OLIVE, seule, des fleurs plein, les mains.

Quelle fureur! Je ne croyais pas que cela pouvait devenir une passion si
terrible, la pche. Tenir une perche immobile pour prendre un poisson
qu'on ne voit pas... Si on pouvait choisir, encore, je comprendrais.
_(Elle s'assied)._ J'en ai assez pour l'instant, de ces courses-l.
Cette Estelle est infatigable. La voil qui descend vers l'tang. Elle
aime l'eau comme moi le gazon. Et puis, elle cherche des insectes un peu
partout. Brrrr! J'ai peur de ces petites btes qui trottent effrontes
ou curieuses, et de leurs pattes drues et mordantes vous rpent
l'piderme.... Et pourtant j'en fais une collection. Mais j'aime mieux
les fleurs. Les fleurs, cela semble sourire toujours; cela vous met des
odeurs et de la pourpre aux doigts.... Celle-ci. _(Elle en choisit une
dans le bouquet.)_ Une vronique, une vronique officinale, d'aprs
Brunet. Tige couche, rameuse, radicante  la base.... Feuilles
brivement ptioles, un peu rugueuses, velues, dentes... Celle-l, une
trille dresse: fleur solitaire, penche... Image de mon me!...



SCNE VI.

OLIVE, MADAME MONTOUR.


MAD. MONTOUR.

Ouf! quel bain dlicieux! L'eau est tide, le sable, au fond, est doux
au toucher. On croirait rouler sur des perles. Mais qu'est-ce ton pre
avait-donc  crier: Plonge! plonge!... Est-ce que je?... Mais non
pourtant.... O est-il donc?

OLIVE.

Il vient de s'lancer  la pche.

MAD. MONTOUR.

De s'lancer  la pche? Il n'a pas coutume de se montrer si pre au
plaisir de la ligne. C'est un plaisir trop calme pour son humeur. Mais
sous les bois, dans la solitude, parmi les plantes sauvages et les
oiseaux coquets, il me semble qu'il se fait un rveil trange. Nous nous
sentons remus, secous....

OLIVE.

Moi, je dormirais. _(Elle s'tend sur la mousse.)_ Que l'on doit faire
de beaux rves parmi les fleurs et les oiseaux!

MAD. MONTOUR.

Ce sommeil qui te gagne, Olive, c'est aussi un rveil.... Repose-toi; je
vais lire quelques pages au pied de ce grand chne, en attendant le
retour de ton pre... avec ses poissons. _(Elle prend le livre laiss
par M. Montour.)_ Est-ce amusant, cela?

OLIVE.

Oui, bien amusant, c'est de la posie.

MAD. MONTOUR.

De la posie?... Lisons de la posie, alors.... Loin du bruit, sous les
bois parfums, la posie doit avoir un charme tout particulier _(Elle
ouvre le livre.)_ Mais, c'est Canadien!... De la posie de chez nous!...

OLIVE.

Oui, mre, et de la belle, encore!

MAD. MONTOUR.

Il me semble que la posie trangre vaut mieux. Plus a vient de loin,
plus a doit tre beau.

OLIVE.

Triste prjug, ma mre.

MAD. MONTOUR.

L'toffe du pays, par exemple, ne vaut pas...

OLIVE, _riant._

La soie de Lyon!...

MAD. MONTOUR.

De quoi peuvent-ils parler, nos potes?

OLIVE.

Des choses qu'ils voient et des lieux qu'ils aiment.... Ce ne sont pas
les trangers qui pourraient chanter notre fleuve incomparable et nos
belles Laurentides, nos coutumes naves et les brillants faits d'armes
de nos aeux.

MAD. MONTOUR.

Comme tu dis bien a! Je me laisse convaincre. Il faut tre juste, en
effet, et ne pas dcourager les ntres.... Que c'est beau les vers!
C'est si difficile,  comprendre!... Je vais aller les savourer 
l'cart, ne me drange pas. _(Elle s'loigne.)_



SCNE VII.

OLIVE,  demi-couche, M. MONTOUR.


M. MONTOUR, accourant, hors d'haleine.

Ta mre, Olive... est-elle revenue?... Se serait-elle?... Je la voyais
quand je suis parti d'ici et, rendu l, je ne l'ai plus vue. Je lui
disais de plonger, mais....

OLIVE, riant.

Pas jusque dans l'ternit.

M. MONTOUR

Tu ris! Elle est ici?... Le Chasseur! Ah! si j'appelais le chasseur!...
Il sait peut-tre nager, lui... Mais o est-il? Il part pour la pche et
il s'loigne de l'eau.... Et puis, il ne serait peut-tre pas
convenable....

OLIVE, se levant.

Calmez-vous! calmez-vous!... Le Chasseur? Est-ce qu'il en vient des
chasseurs ici?

M. MONTOUR

_(A part.)_ Imprudent que je suis! _(Haut.)_ Non, non, il n'en vient
pas, ils s'en vont. Mais ta mre? ta pauvre mre!... Pourquoi m'a-t-elle
obi si... profondment?

OLIVE.

Tranquillisez-vous, papa, maman est ici, tout prs. Elle est revenue
pendant que vous vous en alliez.

M. MONTOUR, avec un soupir de satisfaction.

Ah! elle n'a fait qu'un plongeon... ordinaire?



SCNE VIII.

LES MMES, MADAME MONTOUR.


MAD. MONTOUR, repoussant son mari qui se prcipite dans ses bras.

Cesse donc cette mise on scne.... tu n'es pas sincre; et si j'tais
reste sous les eaux.... _(Elle s'essuie les yeux.)_

M. MONTOUR.

Voyons, ma chrie, console-toi; je n'ai pas voulu te causer de la peine.
Est-ce parce que je n'ai pas couru assez vite?... Tu sais bien que je
t'aime pourtant et que... j'ai peur de l'eau; je ne sais pas nager. Nous
serions rests au fond tous deux. a aurait t plus hroque, je
l'avoue, mais on n'est pas matre de la peur. Va, viens, allons! nous
allons recommencer.

MAD. MONTOUR, avec dpit.

Oui, nous allons recommencer, moi  me cacher sous le voile des eaux, et
toi,  crire des vers amoureux sous le voile des bois. _(Elle lui jette
son quatrain.)_

M. MONTOUR.

Moi, des vers amoureux? _(A part.)_ si je pouvais plonger! _(Haut)._
Mais tu n'tais pas en danger du tout, chre Adle, et si je te criais
de.... _(Il fait le signe de plonger.)_ c'tait par mesure de prudence:
le bois est infest de chasseurs.

OLIVE.

Oui, et un coup tir au hasard....

MAD. MONTOUR.

Les chasseurs ont des yeux... puisqu'ils visent.

M. MONTOUR.

Et c'est prcisment pour cela que... _(Il fait le signe de plonger.)_

MAD. MONTOUR.

Jaloux, va! gros jaloux!

M. MONTOUR.

C'est que je t'adore sur la terre et... dans l'eau.

MAD. MONTOUR.

Et sous la fort, c'est Caroline que tu adores?... Pour moi tu n'as
jamais rim deux lignes.

M. MONTOUR.

J'aurais rim tout un pome si j'avais pu trouver des mots pour
l'crire... Et ces quatre vers que j'ai jets en me jouant, sur ce
papier indis... sur ce papier blanc, c'est  toi qu'ils s'adressent...
C'est toi que je voyais on les traant. Je te voyais  travers les
branches.

MAD. MONTOUR.

Mais il me semble que je ne m'appelle pas Caroline.

M. MONTOUR.

Caroline est la pour la mesure seulement. Si j'avais crit Adle, la
mesure aurait t trop courte d'un pied.

MAD. MONTOUR, durement.

Que me chantes-tu l avec ta mesure trop courte? tous les vers ne sont
pas de mme longueur, regarde. _(Elle ouvre le livre)._

OLIVE.

Et puis, papa, vous auriez pu, sans doute, avec un peu de travail,
arranger ce quatrain de manire  y mettre Adle.

M. MONTOUR.

Pas facilement... coute.

Chantez mon Adle...

Chantez ma... douce Adle, oiseaux  la vive aile!

MAD. MONTOUR.

Eh bien! est-ce que a ne rime pas, cela?

M. MONTOUR.

Oui,  l'hmistiche, mais c'est dfendu.

MAD. MONTOUR.

Dfendu?... C'est plaisant.... O est le mal?...

M. MONTOUR.

Il y a des rgles svres que le pote ne saurait enfreindre impunment.

MAD. MONTOUR, avec une moue.

Quand on aime sa femme....

M.. MONTOUR.

Oui, quand on l'aime prosaquement....

OLIVE

Vous pourriez ce me semble, mon pre, vaincre la difficult.

M. MONTOUR.

Je vais essayer... Au reste, pour une femme que j'aime, je puis
enfreindre toutes les lois.... de la versification. _(Il se retire 
l'cart.)_



SCNE IX.

MADAME MONTOUR, OLIVE


MAD. MONTOUR.

Il a beau dire et beau faire, ce n'est pas  moi qu'il pensait.... Il
m'oublie!... A son ge... et sous les bois!

OLIVE.

Oh! ne parlez pas ainsi, mre; vous savez bien qu'il est le meilleur des
maris et le plus heureux des pres.... Le plus heureux des pres,
peut-tre que non,  cause d'Hector parti depuis si longtemps.... mort
peut-tre.... Mais il a toujours aim la posie et les potes sont
obligs parfois de paratre ce qu'ils ne sont pas. Ils jouent tous les
rles. S'ils ne nous laissaient pas voir les passions qu'ils peignent,
nous dirions qu'ils chantent faux.

MAD. MONTOUR.

C'est peut-tre vrai; on douterait, on ne saurait pas si c'est comme
a... Mais ta soeur? O est-elle? Comme elle s'attarde! Elle pourrait
s'garer, se perdre....

OLIVE, sentencieusement.

Oui, car les chemins mnent partout, qui ne sont pas faits pour mener
quelque part. Cherchons-la....

MAD. MONTOUR.

Et puis les bois sont si grands....

OLIVE.

Et si hauts! _(Elles s'loignent. Estelle et le chasseur arrivent.)_



SCNE X.

ESTELLE, LE CHASSEUR.


LE CHASSEUR.

Envols! ils se sont tous envols!

ESTELLE.

Ils nous cherchent peut-tre.... Ils reviendront ici....

LE CHASSEUR.

Vous m'avez dit que vous n'habitez le pays que depuis fort peu de
temps....

ESTELLE.

Nous y sommes encore tout  fait trangers; nous n'y connaissons
personne....

LE CHASSEUR.

Je suis heureux d'tre le premier chasseur qui s'offre  vos regards.
C'est presque un droit  votre souvenir.

ESTELLE, d'un ton badin.

Je n'aime pas la contrainte.

LE CHASSEUR.

Il faut toujours un motif dterminant.

ESTELLE.

Qui vienne du coeur plutt que de la raison.

LE CHASSEUR.

Mai la raison peut rveiller le coeur.

ESTELLE.

Comme le coeur peut endormir la raison.

LE CHASSEUR.

Ils ont tort de ne pas toujours s'entendre; ils font de si bonnes et si
belles choses quand ils sont d'accord. _(M. Montour arrive, un papier 
la main.)_



SCNE XI.

LES MMES, M. MONTOUR, MAD. MONTOUR et, OLIVE en dehors.


M. MONTOUR, sans voir Estelle ni le chasseur.

Je l'ai! je l'ai! C'tait facile. Adle, Caroline, Marcelinette, je puis
les mettre toutes dans un hmistiche... pas ensemble, comme de
raison.... Quand le nom est trop court, on lui accole un qualificatif;
quand il est trop long.... on en prend un autre. Ecoute, c'est Adeline
que j'ai mis. C'est le diminutif d'Adle. C'est plus doux, plus intime,
et de mme longueur que Caroline. _(Il s'aperoit que sa femme n'est
plus l)._ Ah! mais... est-ce une mtamorphose? Je viens de laisser ici
ma femme et Olive et j'y retrouve Estelle et... mon chasseur.

ESTELLE.

Maman vient de partir et nous venons d'arriver, monsieur et moi.

LE CHASSEUR.

Nous n'avons pas eu le temps d'essayer ces jolis siges de mousse.

M. MONTOUR.

Et la chasse?

LE CHASSEUR.

Je n'ai pas os tirer, le bois est rempli de nymphes.

M. MONTOUR.

Mais on tire dans les arbres,  la cime, dans l'air.

LE CHASSEUR.

On dirait que, pris de galanterie, les oiseaux sont descendus sous les
rameaux. Ils ne chantent plus  la cime, ils gazouillent  l'ombre.

OLIVE, dehors.

Je vous assure, maman, que c'est un calosome chaud.

MAD. MONTOUR, dehors.

C'est un calosome froid! _(Elles arrivent)_.



SCNE XII.

LES MMES, MADAME MONTOUR, OLIVE.


OLIVE, tenant un insecte.

C'est un calosome chaud--_Calosoma calidum_; noir. Un peu cuivr sur les
lytres.

MAD. MONTOUR.

Calosome froid! _Calosoma frigidum_: noir uniforme dans toutes ses
parties. Elytres moins rabattues.

OLIVE.

Calosome chaud! Pieds noirs, antennes noires, un peu plus ples 
l'extrmit.

MAD. MONTOUR.

Calosome froid! Trois ranges de gros points enfoncs et dors.

M. MONTOUR.

Voyons, montrez-moi cette petite bte, que je juge, _(un temps.)_
Comment appelez-vous a?

OLIVE.

Un calosome chaud.

MAD. MONTOUR.

Un calosome froid.

M. MONTOUR.

Calosome chaud; calosome froid... Dites calosome tide, et
embrassez-vous.

LE CHASSEUR.

_(A part.)_ Je ne m'attendais pas  celle-l. _(Haut.)_ Voulez-vous me
permettre d'examiner cet insecte? J'ai tudi l'entomologie autrefois,
quand je demeurais  Qubec, et je me flatte d'tre un peu familier avec
nos petites btes. _(Il prend l'insecte, l'examine.)_ C'est bien un
calosome. Je vous flicite de vos connaissances sur notre faune
entomologique, mes dames.

M. MONTOUR.

Et vous proclamez par l les vtres meilleures; a finit toujours ainsi.

LE CHASSEUR.

Je soutiens, en effet, que c'est le calosome, mais ni le chaud ni le
froid... ni mme le tide que vous venez d'inventer cher monsieur. C'est
le calosome scrutateur. _Calosoma scrutator._

M. MONTOUR.

Comme tous les savants.

LE CHASSEUR.

C'est un naturaliste canadien qui le dit, et ce naturaliste n'est pas
d'humeur  supporter un dmenti.... Je le connais!... Prothorax d'un
beau violet cuivr, (le calosome, pas le naturaliste.) Mais je ne
m'tonne pas, mes dames, que vous ne le reconnaissiez pas bien, ce
calosome, il ne se trouve pas dans la Province de Qubec.

OLIVE ET MAD. MONTOUR.

Ah! je savais bien!

M. MONTOUR.

Dites donc, monsieur le chasseur, vous connaissez Qubec?

LE CHASSEUR.

J'tais jeune homme quand j'en suis parti; tout de mme, je ne l'ai pas
oubli. Qubec ne s'oublie jamais. Et c'est peut-tre quand on en est
loin qu'on l'aime davantage, c'est comme un bonheur perdu. _(Les femmes
s'essuient les yeux.)_

M. MONTOUR.

Vous devez y avoir des parents, des amis alors?

LE CHASSEUR.

Oui, mais mon pre et ma mre n'y sont plus....

MAD. MONTOUR.

Ils sont ici.... avec vous?

LE CHASSEUR, attendri.

Ici... avec moi... oui, madame....oui.

M. MONTOUR.

Cela vous rend l'exil moins amer, sans doute?

LE CHASSEUR.

Beaucoup, on effet.

ESTELLE.

Avez-vous des soeurs?

LE CHASSEUR.

Oui, mais je ne les reconnatrais pas.

OLIVE.

Ne pas reconnatre ses soeurs!

LE CHASSEUR.

C'est triste, assurment... surtout quand on a lieu de croire qu'elles
sont de belles et vertueuses jeunes filles!

M. MONTOUR.

En tes-vous parti depuis longtemps, de Qubec?

LE CHASSEUR.

Depuis douze ans....

OLIVE.

Depuis douze ans!... C'est comme Hector.

ESTELLE.

C'est long. Qubec a bien chang depuis douze ans.

M. MONTOUR.

Oui, oui, d'une manire tonnante.

LE CHASSEUR.

Je suis heureux d'apprendre ces choses; autrefois l'herbe poussait dans
les rues.

M. MONTOUR

Et aujourd'hui les rues poussent dans l'herbe, grce  l'intelligence et
 l'nergie de notre premier magistrat.

LE CHASSEUR.

Que la reconnaissance de ses concitoyens soit durable comme son oeuvre!

ESTELLE, d'un ton enjou.

La reconnaissance n'est pas une fleur vivace Je m'y connais, je suis
jardinire.

LE CHASSEUR.

Et vous n'aimez pus que l'on jette des pierres dans votre jardin.

ESTELLE.

Aussi, je me garde bien d'attaquer.

LE CHASSEUR.

En tes-vous sre? Vous me semblez joliment provocante

M. MONTOUR,  MAD. MONTOUR.

Cette jeunesse, comme a glisse vite dans l'idylle!

M. MONTOUR,  MAD. MONTOUR.

Elle on remonte vite aussi... hlas!

OLIVE.

Quoiqu'il en soit, notre ville a fait une vritable toilette de fiance.

LE CHASSEUR.

Il n'est pas ncessaire qu'elle se donne bien du mal pour paratre
belle, la nature l'a magnifiquement doue.

M. MONTOUR, regardant sa femme.

Comme certaine femme que je connais.

MAD. MONTOUR, un peu mchamment.

Caroline, par exemple.

M. MONTOUR.

Vous n'avez pas vu le palais lgislatif? le palais de justice? le palais
cardinalice? le....

LE CHASSEUR.

Tout cela n'tait qu'un rve encore.

MAD. MONTOUR, avec hauteur.

Le palais cardinalice?

M. MONTOUR.

C'est--dire... c'est le nom qui est nouveau; mais ce qui fait
l'importance d'une chose.... ou d'un homme, c'est le nom.

ESTELLE.

Et vous n'avez pas vu la grande alle, avec sa bordure de maisons
superbes?

LE CHASSEUR.

Non, elle longeait un maigre pturage brl par le soleil, au temps o
je courais dans les rues de Qubec.

OLIVE.

Ni la lumire lectrique?

LE CHASSEUR.

Non! c'taient alors des rverbres qui s'allumaient tard et
s'teignaient tt.

OLIVE.

La nuit est claire comme le jour.

M. MONTOUR.

C'est vrai, mais pour les amoureux il n'y a plus de clair de lune.
_(Madame le regarde svrement.)_ Et vous n'avez pas vu le nouvel
aqueduc?

MAD. MONTOUR, vivement.

De l'eau jour et nuit maintenant!  se noyer!

LE CHASSEUR.

On ne boit plus autre chose, alors?

M. MONTOUR.

La pression de l'eau est si forte que les tuyaux crvent.... comme des
consciences sous la pression de l'or.... en temps d'lection.

ESTELLE.

Et vous n'avez pas vu le bassin Louise?

LE CHASSEUR.

Pas davantage. Un bassin royal, sans doute?

M. MONTOUR.

Comme bien des choses royales, a cote cher et a sert peu. C'est
grand, beau, riche, mais grev le diable!

OLIVE.

Le mange n'tait pas construit, non plus, lorsque vous tes parti?

LE CHASSEUR.

Le mange n'existait pas.

M. MONTOUR.

Le mange o les dfenseurs de notre religion, de notre langue et de nos
lois fourbissent leurs armes...

LE CHASSEUR.

Pour les remettre au fourreau sur un signe du matre?

MAD. MONTOUR.

Et si vous aviez vu Saint Sauveur depuis le feu!... depuis
l'annexion!...

LE CHASSEUR.

Il y a douze ans que je suis parti.

M. MONTOUR.

Vous savez qu'il nous appartient, Saint Sauveur?

LE CHASSEUR.

Eh bien! tant mieux.... pour lui.

ESTELLE.

Et ce n'est pas tout. La terrace Frontenac-Dufferin, o l'on se promen
aux accords de la musique, jusque sous les canons de la citadelle...

M. MONTOUR.

Et le grand htel, et le pont!

LE CHASSEUR.

Ce ne sera point un pont aux nes, celui-l, il est assez difficile 
rsoudre.

OLIVE.

Et puis l'largissement de la rue Saint Jean.

LE CHASSEUR, surpris.

La rue Saint Jean?

M. MONTOUR.

La rue Saint Jean, tout un ct  terre.

MAD. MONTOUR.

Pour le relever, le rebtir....

ESTELLE.

Et voil pourquoi nous sommes ici.

LE CHASSEUR.

Voil pourquoi vous tes ici?

M. MONTOUR.

Oui, monsieur, oui. J'tais l, sur le ct dmoli. J'ai vendu comme les
autres. Il le fallait bien. Devant l'intrt public, l'intrt priv
s'efface. Mais j'ai senti un dchirement l. _(Il met la main sur son
coeur)_. Et puis, je ne voulais pas rebtir. A mon ge on s'amuse 
regarder faire ceux qui ont des esprances et qui pensent que la vie est
longue.

MAD. MONTOUR.

Une fois ma chre vieille maison disparue, j'aimais mieux disparatre
aussi. Pauvre maison o mes aeux sont morts, o mes enfants sont ns!
o je voulais mourir aussi!...

M. MONTOUR, au chasseur qui verse des larmes.

Vous vous attendrissez, monsieur; vous comprenez nos regrets.

LE CHASSEUR.

Oui, monsieur, je comprends que l'argent qui paie une chose ne peut
payer un attachement; il teint une dette mais non pas une affection.
_(Un temps.)_ Et vous comptez vivre ici dsormais?

MAD. MONTOUR.

Nous ne sommes pas fixs dfinitivement encore.

ESTELLE.

Nous cherchons.

LE CHASSEUR.

Et si vous trouvez?

ESTELLE.

Nous fuirons peut tre encore.... Il me semble que l'ennui va nous faire
trouver toute chose insupportable....

LE CHASSEUR.

C'est vrai, l'ennui.... Oh! je l'ai connu, l'ennui!... J'ai pleur bien
des fois au souvenir des miens.... mais dans mon orgueil, je me suis
tu.... car j'avais franchi le seuil de la maison contre la volont de
mon pre... je voulais ma libert!... Pauvre libert, tu ne vaux pas
les chanes du foyer: la bndiction d'un pre, les bras d'une mre, les
baisers d'une soeur. _(Les jeunes filles et Madame Montour
s'attendrissent.)_ Vous pleurez  votre tour.... Merci. _(Il se penche
vers Estelle et lui donne un baiser.)_ J'essuie cette larme.

ESTELLE, vivement.

Oh!

MAD. MONTOUR.

Un baiser  ma fille! sous mes yeux!

LE CHASSEUR.

Sous vos yeux, sans doute, jamais en secret, c'est loyal n'est-ce pas?

M. MONTOUR.

_(A part)_. C'est peut-tre plus loyal en effet, mais c'est moins....

LE CHASSEUR,  Olive qu'il essaie d'embrasser.

Et vous, avez-vous aussi des larmes  faire essuyer?

OLIVE, se sauvant en riant;

C'est un calosome chaud, je le disais bien.

LE CHASSEUR, donnant un baiser  Mad. Montour.

Il y si longtemps que je n'ai embrass une si bonne mre.

MAD. MONTOUR.

Monsieur! Monsieur!... _(A part)._ Plus chaud que je ne pensais, le
calosome.

M. MONTOUR, se levant vivement.

_(A part.)_ J'avais bien raison de crier  ma femme de plonger. _(Haut,
au chasseur qui s'essuie les yeux)._ Elle vous rappelle votre mre
peut-tre?

LE CHASSEUR.

Et moi, est-ce que je ne vous rappelle personne?... Regardes-moi donc
bien.

M. MONTOUR, aprs un moment.

Hector! Oui, c'est Hector!... Mon fils!... Ah!... _(Tous entourent le
chasseur.)_

MAD. MONTOUR.

Mon Dieu! serait-ce lui?

ESTELLE ET OLIVE.

Hector?... C'est Hector?...

LE CHASSEUR.

Quand j'ai mis le pied sur le seuil de notre vieille maison pour la
dernire fois, j'ai dit avec une lgret cruelle: Si vous voulez me
voir, vous viendrez aux Etats-Unis? Vous tes venus, Dieu m'a
pardonn....

M. MONTOUR, ouvrant ses bras au chasseur.

Je m'en souviens!... Je m'en souviens!... Digne fils de ton.... _(Tous
se le disputent.)_

MAD MONTOUR.

Hector! Mon Hector!... Que Dieu est bon!...

OLIVE ET ESTELLE.

Notre frre!... c'est notre frre!... _(Elles se penchent sur l'paule
du chasseur.)_

TOUS ENSEMBLE.

Quel bonheur! Quel bonheur!...

LE CHASSEUR admirant Estelle et Olive.

Adorables petites soeurs, je ne vous reconnais plus, mais je ne vous en
aime pas moins. Vous avez grandi, depuis douze ans, et vous avez
diablement bien fait. Vous vous souvenez? nous nous sommes fait
photographier avant mon dpart. Un groupe sous les bois, avec une
batterie de cuisine, comme maintenant.... Une ide de Valle, notre bon
voisin.... Je garde cela bien encadr, dans mon petit salon....

M. MONTOUR.

Comment, tu as un salon?

MAD. MONTOUR.

Un salon,  toi? _(Estelle et Olive font des gestes de plaisir et de
surprise.)_

LE CHASSEUR.

Bien  moi... je n'ai pas gaspill mon temps... ni mon coeur; vous
verrez.

M, MONTOUR.

Que nous avons bien fait d'tre venus ici!

LE CHASSEUR.

Seulement, jusqu' prsent, c'est le coeur plutt que l'estomac qui
s'est nourri.... A la cuisine, maintenant! Je me charge d'attiser le feu
et de tourner l'omelette.

MAD. MONTOUR.

Tu vas demeurer avec nous Hector?

LE CHASSEUR.

C'est vous qui allez demeurer avec moi.

ESTELLE, prenant le bras d'Hector.

Je n'ose presque pas vous appeler mon frre!... et je rvais dj de
t'appeler d'un nom plus... doux.

OLIVE.

Plus doux! dj... sans savoir, ni connatre?...

LE CHASSEUR.

C'tait la voix du sang, l'appel des coeurs unis par le ciel.

MAD. MONTOUR.

Allons dner sur le bord du lac, l'endroit est charmant comme ici, et
nous pourrons y allumer du feu sans danger, l'eau est si prs.... _(Ils
s'loignent avec paniers, etc.)_

M. MONTOUR.

Oui, oui, le remde  ct du mal. _(A part.)_ Elle a oubli mon
quatrain. _(Il fait le signe de plonger et disparat.)_




                               EN LIVRE



PERSONNAGES:

DUCAP.--soixante ans.
JEAN.--garon de ferme.
PAUL.--carrossier.
MADAME DUCAP.--jeune femme.
CERISETTE.--servante.



                               EN LIVRE

                         COMDIE EN DEUX ACTES.

            La scne reprsente une salle meuble sans luxe.



SCNE PREMIRE.


DUCAP, tenant une livre qu'il examine.

Il ne voudra peut-tre pas s'en revtir... surtout si elle ne lui va
point. Il est devenu si fier, si capricieux, ce Jean.... parce qu'un
jour ses parents ont vcu dans l'aisance, et qu'il a us sa premire
culotte sur les bancs du collge.... Je lui ferai croire que les boutons
sont d'or.... Porter de l'or sur la queue de son habit quand presque
personne n'en peut porter dans son gousset, ce doit tre plaisant pour
soi-mme, et agaant pour les autres. L'argument est fort; il devra
cder.... Une livre!... Ma livre!... J'tais loin de la voir passer
dans mes rves, il y a vingt ans. J'tais pauvre alors et j'avais 
peine de quoi me payer une blouse de futaine.... On portait l'toffe du
pays.... J'entends encore le bruit du mtier, et je vois la navette
glisser entre les brins qui se croisent. Aujourd'hui, ma condition est
change, et ma tenue aussi. Je suis riche et l'on m'appelle Monsieur;
si j'tais pauvre on m'appellerait: le bonhomme C'est drle; a
m'amuse. C'est moins amusant et moins drle de fermer l'aile aprs avoir
vol haut, de battre le pav aprs avoir roul carrosse. Tout de mme,
cette livre, c'est pour plaire  ma jeune femme. Elle la veut, je la
donne. Chaque tat, m'assure-t-elle, a ses exigences et ses
i-d-a-li-ts. Idalit, c'est un mot que le matre d'cole dcoche
souvent. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire, mais il doit y avoir
quelqu'ide l-dedans....



SCNE II.

DUCAP, JEAN.


JEAN.

Oui, monsieur Ducap, il y a une ide l-dedans mais il n'est pas sr
qu'elle soit bien saine.

DUCAP.

Pas saine? et pourquoi?

JEAN.

Dame! si c'est une ide alite, elle doit tre un peu malade.

DUCAP.

Triple ignorant, si tu connaissais l'orthographe, ta ne dirais pas une
pareille sottise. De quoi te sert d'avoir t aux coles? Si j'avais
feuillet la moiti des livres que tu as lus, j'en saurais plus long que
toi. Le gouvernement vient d'tablir des coles du soir, tu ferais bien
de profiter de l'avantage qu'il t'offre, et drouiller un peu ta
mmoire.

JEAN.

J'ai trouv cela dans un dictionnaire; a n'a pas t mis l pour rien,
je suppose.

DUCAP.

Oh! quand il faut emprunter son esprit....

JEAN.

J'avoue qu'il est mieux de le prter... mais a ne paie point, personne
ne le rend.

DUCAP

Tiens! mon garon, un conseil: Fouille donc la terre plutt que les
livres. Tu n'es pas de force  les comprendre.

JEAN.

Le beau mrite d'crire des choses que tout le monde comprend! Mais je
vous demande pardon, M. Ducap, j'ai voulu badiner; je n'y tiens pas du
tout  mon _ide alite_.

DUCAP.

Tu n'y tiens que trop; je vois cela  ton air.

JEAN.

Regardez-moi bien. Est-ce que je n'ai pas l'air soumis, respectueux,
convaincu, maintenant?

DUCAP.

Ton air le dment.

JEAN, feignant de s'emporter.

Il n'oserait pas: je ne souffre pas un dmenti.

DUCAP.

Ne t'emporte point, mon garon, c'est ton bien que je veux.

JEAN.

Je ne m'emporte pas... mieux.

DUCAP.

Il est bon de connatre la valeur des mots, et la signification des
choses. _(Il montre la livre.)_

JEAN.

Les mots sont comme la plupart des hommes, ils n'ont que la valeur qu'on
leur prte, et les choses....

DUCAP.

Les choses?

JEAN.

Changeons de propos, s'il vous plat. Je viens vous parler d'une
affaire.

DUCAP.

Tu voudrais bien me donner le change, mais le pre Ducap n'est pas
facile  rouler.... Tu me connais?

JEAN.

Je ne m'en flatte pas: je croyais vous connatre, mais chaque jour vous
vous montrez sous un nouveau... jour.

DUCAP.

Tien?, en voil une finesse.... Puisque le jour change.

JEAN.

Et nous changeons avec lui, je le sais, hlas!

DUCAP.

Au reste, il me plat de changer....

JEAN.

On n'y perd pas toujours.

DUCAP.

A mesure que ma fortune s'arrondit.

JEAN.

Et que vos femmes rajeunissent.

DUCAP

Je n'en ai qu'une; l'expression est mal choisie.

JEAN

L'expression peut-tre mal choisie, mais la femme ne l'est pas.

DUCAP, adouci.

On s'y connat en femmes, mon garon, et si tu as besoin de mes
conseils.

JEAN.

Et vous portez votre bonheur si honntement: pas de vanit, pas
d'ostentation, pas de....

DUCAP

Non, non, mais le sentiment des convenances. Et c'est pour cela que....

JEAN

Que vous n'imiterez pas la sottise de Monsieur Chose, le prteur sur
gages, et de Monsieur Machine le banqueroutier banal, qui ont mis des
chiffres snr leurs voitures et des habits fantasques sur le dos de leurs
serviteurs.

DUCAP.

Je crois qu'en effet tes boutons n'en sont point d'or. Et quand mme ils
seraient d'or, cela n'empcherait pas ceux qui les portent de paratre
ridicules.

DUCAP.

Il n'y a pas de costumes ridicules, et la mode les justifie tous.

JEAN.

La mode se moque de nous et nous traite en esclaves.

DUCAP.

C'est nous qui la faisons, et elle se plie  nos fantaisies. Mais voici
ma femme qui se dirige ici avec Cerisette, vacuons la place. Viens ici,
j'ai  te parler encore un peu.

JEAN

Et moi de mme, je suis venu vous trouver exprs. Je crains beaucoup que
nous ne nous entendions pas. _(Ils sortent par un ct, Mad. Ducap et
Cerisette entrent par l'autre.)_



SCNE III.

MADAME DUCAP, CERISETTE.


MAD. DUCAP.

Je vous l'ai rpt cent fois, Cerisette, ce n'est pas bien cela. Il ne
faut pas en aimer deux en mme temps. Vous n'avez pas deux coeurs,
voyons?

CERISETTE, riant.

Je ne sais pas trop. Si je n'en ai qu'un, il est gros, et je vous jure
que deux amour y sont  l'aise.

MAD. DUCAP.

Folle, vous vous mnagez des chagrins.

CERISETTE.

Des chagrins? Bah! je les tourdirai avec mes clats de rire.

MAD. DUCAP.

Si vous n'en prouvez pas, tant pis, car vous en ferez prouver
davantage aux autres.

CERISETTE.

Je ne voudrais pourtant pas faire de malheureux.

MAD. DUCAP.

Vous vous faites aimer de l'un et de l'autre; cependant vous ne serez
toujours qu' l'un des deux.

CERISETTE.

Oui, et je ne sais pas auquel. Ils ont tous deux beaucoup d'esprit et
peu d'argent.

MAD. DUCAP.

Dans le mnage, Cerisette, je crois que l'argent est plus utile que
l'esprit.

CERISETTE

L'un et l'autre sont utiles, mais  la condition qu'on les dpense.

MAD. DUCAP.

Je suis tonne de les voir vous aimer tant et rester si unis.

CERISETTE.

Je ne voudrais pas les dsunir. Je prfre qu'ils m'aiment moins et
s'estiment davantage.

MAD. DUCAP.

Ils possdent tous deux un caractre galement noble... pour des
roturiers.

CERISETTE.

Nous sommes tous de la mme condition ici, tous des enfants du peuple;
seulement il y en a qui s'enrichissent et d'autres qui tombent dans
l'indigence; il y en a qui se font servir, et d'autres qui se rsignent
 servir.

MAD. DUCAP.

Si vous montriez plus d'indiffrence cela veillerait peut-tre leur
jalousie.

CERISETTE.

Je ne suis pas capable de feindre, et puis, je vous le dis, je ne veux
pas les brouiller. Au reste, Paul ne m'aime pas exclusivement. Je sais
qu'il ne ddaigne point Juliette, la soeur de Jean.

MAD. DUCAP.

Juliette? une jolie fille. Et vous n'tes pas jalouse?

CERISETTE.

Mon Dieu! Madame, elle a comme moi le droit d'tre aime, et elle a du
bonheur  l'tre sans doute. Je ne veux pas dtruire la flicit des
autres.

MAD. DUCAP.

Vous tes une originale. _(Elles se lvent pour sortir; Madame Ducap
revient avec son mari qui entre.)_



SCNE IV.

MADAME DUCAP, DUCAP, sa livre  la main.


DUCAP, mcontent.

a gagne sa vie  la journe, et a se fait prier pour mettre un habit
galonn... sur les coutures, et avec des boutons... presque d'or...
parce que a sait lire les gazettes et que a possde une terre en bois
debout.

MAD. DUCAP.

Il ne veut pas? Il refuse?

DUCAP.

Il ne veut pas, non! il refuse, oui! le sot, l'imbcile! Il quittera le
service. J'ai fait faire une livre...  ta demande, c'est pour la
mettre sur le doa de quelqu'un je suppose... pas sur le mien!

MAD. DUCAP.

Ces serviteurs, ils sont d'une arrogance maintenant, d'une fatuit! Ils
ignorent les chelons de l'chelle sociale.

DUCAP

Ils voudraient tous tre perchs sur le plus haut.

MAD DUCAP.

Puisque l'chelle sociale existe, il faut qu'il y ait des individus tout
le long, en haut, en bas et au milieu.

DUCAP

Oui, oui, selon la fortune; c'est l'argent qui rgle tout.

MAD. DUCAP

L'argent et la femme. La femme est toute puissante dans la socit.

DUCAP, raillant.

Oui, mais il lui faut de l'or... et une livre.

MAD. DUCAP

Est-ce un reproche? Vous devez tre heureux que la vtre ne demande pas
autre chose... et ne fasse pas comme... _(Elle, le menace du doigt.)_

DUCAP, tonn.

Comment? est-ce qu'il y en a qui?...

MAD. DUCAP, riant.

Eh! oui! il y en a qui...?

DUCAP

Mais elles n'ont pas de livres, ces femmes....

MAD. DUCAP, riant toujours.

Non, c'est leurs maris qui on ont.

DUCAP.

Ils vont peut-tre trop souvent au club,  l'htel, ces infortuns
maris; leurs femmes s'ennuient, et une femme qui s'ennuie....
T'ennuies-tu, toi, ma chre?...

MAD. DUCAP.

Vous m'aimez trop pour que j'aie ce malheur.... Voyons, mettez vos
lvres sur mon front, et... montrez-moi cet uniforme.

DUCAP, donnant un baiser.

Que ta volont soit faite. Plus on est vieux plus on aime la jeunesse;
c'est la loi des contrastes. Et puis, j'ai bien assez souffert  l'ge
o l'on attend toutes les jouissances, o l'on nourrit tous les espoirs,
pour mriter quelques consolations maintenant que je suis sur mon
dclin.

MAD. DUCAP.

Ne vous calomniez pas, mon cher mari, vous tes encore d'une verdeur qui
m'pouvanterait, si je pouvais tre jalouse.

DUCAP

Ah! j'ai trop de bonheur  la maison pour songer  sortir.

MAD. DUCAP.

Vous tes charmant, mais les gens qui ne nous connaissent pas,
s'imaginent que vous me protgez plus que vous ne m'aimez.

DUCAP.

Ils ne nous connaissent pas, en effet. Les instants que je passe loin de
toi sont perdus, et,  mon ge, on en a gure  perdre.

MAD. DUCAP, examinant la livre.

Jolie, lgante, brillante.... Personne n'en a de plus belle... Et ces
boutons jaunes se dtachent....

DUCAP.

Quoi! dj? ils se dtachent?... Un habit tout neuf! Le fil est si
mauvais aujourd'hui... et les couturires....

MAD. DUCAP, riant.

Pardon, cher vieux, j'ai voulu dire qu'ils ressortent bien.

DUCAP.

Ils ressortent? Oh! oui, ils ressortent... trs bien, trs bien.... O
s'assira-t-il? sur le sige de derrire ou le sige de devant?

MAD. DUCAP.

Qui? l'habit?

DUCAP.

Oui, avec celui qui le portera.

MAD. DUCAP.

Sur le petit sige de derrire.

DUCAP.

Mais nous aurons l'air de le mener, et d'tre les cochers.

MAD. DUCAP.

C'est la coutume, il faut bien s'y soumettre.

DUCAP.

Mais si nous la changions, la coutume? si nous faisions autrement que
les autres, les autres feraient peut-tre comme nous.

MAD. DUCAP.

Voici le carrossier, voulez-vous que je vous laisse avec lui?

DUCAP.

Non, reste, reois-le. S'il demande de l'argent tu diras que je suis
sorti, si c'est pour autre chose, tu m'appelleras. _(Il sort.)_



SCNE V.

MADAME DUCAP, puis PAUL.


MAD. DUCAP.

Je l'estime bien mon vieux mari; je donne un peu de lumire et de
chaleur  son soleil couchant; je lui fais entendre les chants du matin
pour tromper la nuit qui s'avance. Mais il faut qu'il observe les
conditions que je lui ai faites: Qu'il ne me parle pas de ses deux
premires; qu'il regrette moins la petite fille qu'un accident lui a
ravie; qu'il ne me contrarie jamais. Je n'aime pas  m'entendre dire que
j'arrive bonne troisime. Deux femmes avant moi!... Cette petite qui
lui revient toujours  la mmoire. Et il se la reprsente sans doute
plus belle et plus gentille qu'elle n'tait. Les morts et les absents
emportent avec eux toutes les vertus, toutes les perfections.... Quatre
ans, brune, gaie, vive, dj des bouffes d'esprit... C'est lui qui le
dit.--Elle tait du second lit. Tous morts ceux du premier. Quant au
dernier... j'aime mieux le chant des oiseaux que le cri des marmots. Et
puis, c'est si bon de s'tendre sur le duvet longuement, mollement,
chaudement, sans crainte d'tre veille par.... _(Paul entre.)_

PAUL, saluant.

Madame Ducap, vous vous souvenez de ce secret que....

MAD. DUCAP.

Ce secret?... Assoyez-vous donc, monsieur.... Ce secret....

PAUL.

Ce secret que connat une femme de Lorette, mon village natal, au sujet
d'une petite fille; secret auquel j'ai fait allusion devant vous,
l'autre jour, mais que je ne connais pas encore cependant.

MAD. DUCAP.

Oui, oui, je me rappelle, maintenant. Eh bien! vous ne le connaissez
pas?... Tous prenez plaisir  m'en parler et vous piquez ma curiosit...
_(riant)._ Si je ne vou savais amoureux de Cerisette, je croirais que
vous cherchez un prtexte pour me voir.

PAUL.

Je n'oserais point, madame, car vous avez sans doute t guide par
l'amour dans votre choix, et les femmes qui aiment ne sont point
volages.

MAD. DUCAP.

Vous avez des femmes une ide trs juste. Cependant une femme peut bien
ne pas aimer son mari et demeurer sage.

PAUL.

Si elle n'aime personne. Il y a des femmes qui n'aiment personne...?

MAD. DUCAP.

C'est possible; mais elles ont aim ou elles aimeront. Le verbe aimer a
toujours un temps dans la vie d'une femme.

PAUL

Ce n'est pas un temps perdu.

MAD. DUCAP.

Et ce secret?

PAUL.

La personne qui le garde est sur le point de mourir, et veut le livrer.

MAD. DUCAP.

O est-elle?... Ah!  Lorette, vous venez de le dire. Qui est-elle? Que
fait-elle?

PAUL.

Je la connais assez peu. Elle a un pass joliment accident, dit-on;
beaucoup d'ombres et peu de lumire dans son ciel, de la poussire et de
la boue dans son chemin.

MAD. DUCAP.

Et qu'ai-je  voir l-dedans, moi?

PAUL.

Dans les ombres? dans la boue?...

MAD. DUCAP.

Dans les secrets de cette femme....

PAUL.

Je l'ignore; elle vous le dira. Elle veut vous voir, et je suis charg
de vous en prvenir.

MAD. DUCAP.

J'aime autant ne rien connatre de ces choses. J'ai assez de mes
affaires. Si cette femme a besoin d'une me o s'pancher, qu'elle aille
au prtre.

PAUL.

Et c'est le prtre, en effet, qui l'a conseille de vous voir.

MAD. DUCAP.

Comment savez-vous cela?

PAUL.

Ce prtre est mon cousin. Il sait que je vous connais bien et que je
pourrais lui viter un voyage.

MAD. DUCAP.

Il n'aime pas  se dranger?... Moi non plus. _(Elle sort)._



SCNE VI.


PAUL.

Elle est un peu agace. Souponnerait-elle ce que je souponne moi-mme?
Ce serait drle. Je comprends son peu d'empressement  connatre ce
secret.... Elle a fait un mariage d'intrt. Une femme jeune et belle ne
saurait se pmer d'amour pour un vieillard. Il faut que les baisers
aient le retentissement des pices d'or. La vanit remplace, la
tendresse et le boudoir a plus d'attraits que la chambre nuptiale. Je
n'aime pas, moi, ces unions gostes et malsaines. Le printemps et
l'automne ne se confondent pas, et les fleurs ne s'ouvrent, plus sur les
rameaux sans sve.... Enfin, puisqu'elle m'a plant l, je n'ai plus
qu' me retirer. C'est dommage que Cerisette ne Me vienne pas consoler
un peu de ma dconfiture.... Mais c'est son pas que j'entends.... Oui,
la voici. _(Cerisette entre tenant une poussette.)_



SCNE VII.

PAUL, CERISETTE.


PAUL.

Oh! comme vous venez  propos! j'allais sortir sans vous voir.

CERISETTE.

On arrive toujours  propos quand on a un bon motif pour arriver. Madame
Ducap vous prie de lui pardonner sa sortie un peu brusque.... Elle s'est
sentie prise d'un touffement subit. Quelque chose qui Lui montait du
coeur  la gorge.

PAUL.

_(A part.)_ Oui, oui, le secret _(Haut.)_ c'est bien, dites-lui que je
lui pardonne, mais ne le lui dites pas maintenant. Restez avec moi. Je
lui pardonne de grand coeur et comment ne le ferais-je point, puisque
c'est vous qui venez quand elle s'en va?

CERISETTE.

Tout de mme je ne m'attarderai pas trop; elle trouverait que ce n'est
gure convenable.

PAUL.

Mais si cela nous convient  nous.

CERISETTE.

Pour qu'une chose soit bien, il parat qu'elle doit tre  la convenance
des autres.... Est-ce qu'il y a longtemps que vous avez vu Juliette?

PAUL.

Juliette? pourquoi cette question? quand je suis avec vous je l'oublie.

CERISETTE.

Et quand vous tes avec elle, c'est moi que vous oubliez.

PAUL.

Je ne dis pas cela.

CERISETTE.

Mais vous le faites.

PAUL.

Je sais que vous aimez Jean, et cela me rend triste, car il est mon ami,
et je voudrais le voir heureux. Mais je n'ai pas le courage de renoncer
 l'espoir de vous possder pour vous jeter dans ses bras.

CERISETTE.

Rien ne presse, nous sommes pauvres tous.... trois.

PAUL.

Si j'avais l'aisance, m'pouseriez-vous? dites.

CERISETTE, riant.

Except si j'pousais Jean.

PAUL.

Cruelle, pourquoi me faire ainsi souffrir?

CERISETTE. Sur un ton badin.

Je souffre peut-tre plus que vous, plus que lui.... Vous avez tant de
qualits tous deux, que je ne choisirai pas.

PAUL.

Vous ne prendrez ni l'un ni l'autre?

CERISETTE.

Je prendrai... les yeux ferms.

PAUL, avec force.

Si ce n'tait pas Jean, comme je serais jaloux!? CERISETTE, gaiement.

Si ce n'tait pas Juliette, comme je serais jalouse! comme je
l'gratignerais!... car les femmes gratignent.

PAUL.

Pas un garon ne me rsisterait. Je sens que l'amour dcuple ma force.

CERISETTE.

Vrai, vous tes comme cela?

PAUL, avec enthousiasme.

Je vais acqurir l'aisance, une douce aisance. Je vais travailler jour
et nuit, s'il le faut, oui, jour et nuit! Que l'ouvrage arrive! mon
courage est grand et mes bras sont forts... Notre foyer sera paisible et
joyeux.... Les soucis ne viendront point assombrir votre front riant, ma
Cerisette.

CERISETTE.

Il me dit la mme chose, lui...

PAUL.

Qui, lui? Jean?

CERISETTE.

Oui, Jean.

PAUL.

Malheur! ne pas le har!... et l'aimer toujours. J'en deviendrai fou....
Cerisette, aimez-le comme un frre, lui.

CERISETTE.

C'est ce qu'il me demande en parlant de vous.... C'est peut-tre comme
cela que je vous aime l'un et l'autre....

PAUL.

Eh bien! je l'aimerais mieux.... Non, pas cela! Aimez-nous autrement.
L'amiti d'une soeur, c'est doux, c'est suave, mais a ne rassasie
point....

CERISETTE.

Et vous voulez tre rassasi?

PAUL.

Non, ce n'est point cela; je veux boire toujours et toujours tre
altr....

CERISETTE

Vous me faites peur avec votre soif inextinguible. Sortons maintenant.
Venez de ce ct. Ici toutes les portes nous mettent dehors.

PAUL.

Mais c'est une porte pour entrer que je cherche. _(Ils sortent.)_



SCNE VIII.


DUCAP, trs agit:

Comment! ils ne sont pas ici? Que signifie cette clipse de ma femme
avec Paul, le carrossier? Est-ce que?... mais non; je suis fou!... Oui,
mais je suis... vieux. _(Il va se regarder dans la glace)._ Il me semble
que je vieillis tous les jours.... Ce n'tait donc pas pour de l'argent
qu'il venait... J'aurais aim mieux que c'et t pour de l'argent. Et
ma livre?... Ah! la voici!... Moi, une livre!... C'est pour lui
plaire. J'ai t trop faible, je crois.... Elle va me rendre ridicule
avec ce costume toil de boutons jaunes.... Pourvu qu'elle ne s'avise
pas de me le faire porter, _(Jean entre prcipitamment)._



SCNE IX.

DUCAP, JEAN.


DUCAP.

Viens-tu si vite me dire que tu consens? Je te pardonnerais encore. Une
si belle livre... et qui t'irait  merveille.

JEAN.

J'accourais annoncer une bonne nouvelle  mon ami Paul. Il tait ici il
y a un instant. Il y est venu pour une affaire assez grave.

DUCAP.

Une affaire assez grave?... Avec ma femme?

JEAN.

Avec votre femme et avec vous aussi.

DUCAP.

Tout ce qui regarde ma femme me regarde.

JEAN.

Et vice versa, c'est la loi; vous l'avez voulu.

DUCAP.

Et je ne dis pas que je le regrette. Mais quelle est cette affaire, le
sais-tu, toi?

JEAN.

C'est quelque chose qui va vous causer une grande surprise. Mais il n'y
faut pas trop compter. Les on-dit sont faciles  faire et les
vnements, difficiles  dire parfois. Ainsi, moi, est-ce que je
m'attendais ....

DUCAP, vivement.

A te vtir d'une riche livre?

JEAN.

Non, pas cela... moins que jamais j'y songe... et plus que jamais je
refuse....

DUCAP.

Pour faire plaisir  ma femme, mon cher Jean.

JEAN.

Et si j'allais lui faire trop plaisir?

DUCAP.

Ne crains rien, si tes prtentions s'levaient jusqu' elle, son
attention ne s'abaisserait pas jusqu' toi.

JEAN.

J'admire votre confiance et je la crois bien place; mais n'insistez pas
pour m'affubler d'un harnais que je ne puis voir sur le dos des autres
sans rire.

DUCAP.

Eh bien! tu laisseras mon service. Je ne puis garder un serviteur
insoumis.

JEAN

J'allais vous proposer la chose.

DUCAP.

Me proposer quoi? de laisser le service? Toi, tu oserais me quitter
ainsi de plein gr?

JEAN.

Et vous osez bien me congdier, vous.

DUCAP.

Moi, c'est diffrent, je t'ai pris je te rends.

JEAN.

Tous m'avez pris parce que j'ai bien voulu venir, je m'en vais parce que
vous voulez que je parte; nous sommes d'accord.

DUCAP.

Nous ne sommes pas d'accord puisque tu ne pars point de ton gr.

JEAN.

Je suis heureux de partir, vous dis-je... et je venais prendre cong de
vous.

DUCAP.

Tu n'agiras pas ainsi, ou je te retiendrai un mois de salaire....

JEAN.

C'est vous qui le premier avez manqu au contrat.

DUCAP.

Moi? pas du tout. J'ai dit: Tu laisseras le service, c'est vrai; mais
cela ne signifie pas que tu doive partir avant que ton engagement soit
termin.... Retourne  l'ouvrage. Restons-en l pour aujourd'hui. Je
vais voir o est ma femme; c'est elle surtout qui tient  la livre.
_(Il sort.)_



SCNE X.


JEAN.

Je m'en doutais bien que c'tait une fantaisie de la jeune pouse, la
troisime. Aprs tout, s'il faut cela pour aimer. Il faut que la
vieillesse soit dore sur tranche, si elle veut luire autant que la
jeunesse, mme sans dorure. Mais songeons bien  ce que nous allons
faire. Allons-nous rester en service jusqu' l'expiration du terme?
Allons-nous dclarer  Monsieur notre matre que nous venons de nous
rveiller matre  notre tour?... Allons-nous blouir Cerisette et lui
improviser un domestique en livre? Allons-nous touffer les tendres
sentiments, et renoncer au bonheur en faveur de notre rival? Je voudrais
tre heureux, mais je crains que mon bonheur ne dtruise le sien. Paul,
 mon ami des premiers jours, comprends-tu ma pense? En vrit, j'ai
envie de me sacrifier. Ce doit tre un pre plaisir que le plaisir de
l'immolation. Pouvoir se dire  chaque instant: Cette flicit que je
vois fleurir, grandir, s'panouir dans le coeur d'un autre, c'est moi
qui l'ai faite: je l'ai seme dans les pleurs!... Les gostes riront de
moi. Ils se moquent de ceux qui songent aux autres et qui les aiment.
Ils ne comprennent que les dvouements  prix fixe. Pauvres gens! _(Paul
entre.)_



SCNE XI.


JEAN, PAUL.

JEAN, allant vers Paul.

J'ai couru chez toi: une bonne nouvelle  t'apprendre! et je ne t'y ai
pas trouv, puisque tu tais ici. J'arrive ici et je tombe dans les
pattes de mon vieux matre qui veut me faire porter sa livre, au lieu
de tomber dans tes bras.

PAUL.

Sa livre?... pour aller avec son carrosse?

JEAN.

Un caprice de sa troisime.

PAUL.

Quand  celui-ci il est assez inoffensif... mais il devient contagieux:
tout le monde se le paie, le monde qui roule gros... Si j'tais
riche....

JEAN.

Si tu tais riche?

PAUL.

Je me vengerais d'avoir t pauvre.

JEAN.

Ce serait une pauvre vengeance. Je croyais que tu allais me dire autre
chose.

PAUL.

Asseyons-nous, je vais, ou, plutt, nous allons parler d'elle, si tu
veux.

JEAN.

Oui, d'elle. Tu viens de la quitter, n'est-ce pas? et le pre Ducap se
trompe quand il pense que tu es en tte--tte avec sa femme.

PAUL

Il ne se trompe pas sur la chose, mais il se trompe sur le motif. Je te
conterai cela bientt; pour l'instant parlons de Cerisette.

JEAN.

Parlons de Cerisette.

PAUL.

Je viens, en effets de la quitter.... Elle voulait me faire sortir par
le jardin. Un prtexte pour cueillir une fleur, pour effeuiller une
marguerite. Mais madame y tait rendue dj, et, ses belles dents
blanches dchiraient le velours des cerises avec un dpit mal dissimul.
Nous avons eu peur: j'ai fait volte-face.

JEAN

C'tait prudent, il ne faut jamais surprendre une femme qui croque des
cerises.

PAUL.

Je ne dsesprerais point si je possdais un peu plus de biens. Suis-je
assez naf de te faire cet aveu?... Enfin nous nous connaissons....
Peut-tre s'amuse-t-elle un peu  nos dpens....

JEAN.

Si ce n'est que cela ton bonheur n'est peut-tre pas loign.

PAUL.

Nous ne pouvons pas l'pouser, tous deux cependant.

JEAN.

Alors, mon bon Paul, pouse-la.... je m'efface....

PAUL.

Vrai, tu te rsignerais  la perdre.... pour que je la trouve?

JEAN.

Ne suis-je pas ton ami, ton frre, je pourrais dire?

PAUL.

Oui, nous sommes plus que des amis, nous sommes des frres. Ton pre m'a
recueilli; moi orphelin, et il est devenu mon pre.... Ta mre nous a
bercs ensemble sur ses genoux. Elle avait pour nous deux, l'enfant de
son amour et l'enfant du hasard, les mmes sourires et les mmes
baisers.... Oh! jamais je ne paierai assez cher ses ineffables caresses!
jamais assez sa sollicitude et ses soins! Et si tu me demandes de
renoncer  lu main de Cerisette, si tu m'enjoins de ne lui laisser plus
jamais comprendre que je l'adore, je te le promets, j'obirai.

Et puis, mon cher Jean, te l'avouerai-je? Souvent le souvenir de
Juliette ta soeur, revient  ma pense, et quelque chose me dit soudain
que nous pouvons tre heureux l'un et l'autre.

JEAN, ouvrant ses bras  Pau!

O mon ami, mon frre, combien tu es digne de mon affection! Ce n'est
point pour revendiquer un droit, ou te faire souvenir d'une obligation
que je t'ai appel mon frre! Je ne veux pas te demander le prix des
joies du foyer... Je suis, comme toi, capable d'accomplir un sacrifice,
et mon bonheur est de te savoir heureux. Si tu ne peux en aimer d'autre
que Cerisette, je ne te demande pas d'touffer ton sentiment. Si elle te
choisit, je respecterai son choix et ta flicit.

PAUL.

Ton dvoment ne m'tonne pas, mais il me remplit d'admiration.



SCNE XII.

LES MMES, DUCAP.


DUCAP, grondeur.

Ton dvouaient ne m'tonne pas, mais il me remplit d'admiration....
C'est dommage qu'il n'en ait pas un peu plus pour ses matres, du
dvoment; oui, c'est bien dommage; cela me remplirait d'admiration
aussi. On vous connat, jeunes godeluraux, votre dvoment consiste 
vous pmer devant les femmes.

JEAN.

C'est l'apanage du jeune ge.

DUCAP.

J'ai t jeune aussi, mais j'tais plus srieux que cela.

PAUL.

Il y en a qui le gardent longtemps leur srieux, mais personne ne le
garde toujours.

JEAN.

Il vient toujours un moment de folie.

PAUL.

Quelquefois deux....

DUCAP.

Dites donc: trois. Je vous comprends bien; mais vos petites malices
n'ont pas les dents longues. Vous n'aurez pas occasion d'en faite
beaucoup de folies; saisissez la premire.

PAUL.

Vous nous jugez mal, monsieur Ducap. Dans tous les cas nos intentions
sont meilleures que nos paroles, et nous aurions tort de prtendre que
vous avez fait une folie.

JEAN.

Ou deux.

DUCAP,  Jean.

J'en ai fait une quand je t'ai pris  mon service, toi, fainant, qui
passes ton temps  critiquer les gens et  fouiller les dictionnaires.

JEAN.

J'ai donn le bois et l'eau, comme de coutume; comme de coutume j'ai
men les btes  cornes au pacage, j'ai trill les chevaux, astiqu les
harnais....

DUCAP.

Oui! oui!, comme de coutume tu as tout fait.... avec la langue. Mais il
te reste une chose  faire, et tant que tu ne l'auras pas faite, le
reste comptera pour rien. _(Il montre la livre qui est sur la table.)_

JEAN, avec emphase.

De cela dlivrez-moi, Seigneur! _( Paul),_ il faut que je te revoie,
Paul, j'ai une chose importante  te confier, je te l'ai dit. _(Il
sort.)_



SCNE XIII.

DUCAP, PAUL.


DUCAP.

Et ma femme, o est-elle?

PAUL.

Votre femme? elle est descendue au jardin.

DUCAP.

Vous deviez m'attendre ici, ce me semble.

PAUL.

Elle a prfr vous, attendre l.

DUCAP.

Et que fait-elle au jardin?

PAUL.

Je ne sais trop... je suppose qu'elle regarde fleurir les arbres et
qu'elle emmagasine les parfums.

DUCAP.

Et vous?

PAUL.

Moi?

DUCAP.

Oui, vous.

PAUL.

Je suis ici.

DUCAP.

Je le vois bien.

PAUL.

Alors?

DUCAP.

Alors, pourquoi tes-vous ici?

PAUL.

Je viens vous demander quel chiffre vous mettez sur votre carrosse.

DUCAP.

Quel chiffre?

PAUL.

Oui, quel chiffre.

DUCAP.

Quel chiffre? quel chiffre?... le plus bas possible.

PAUL.

Il ne s'agit pas du prix; vous vous mprenez, il s'agit du chiffre que
je vais peindre sur le derrire.

DUCAP.

Oui, oui, oui, je comprends, je comprends.... mon chiffre! _(aprs un
temps de rflexion.)_ le chiffre de ma fortune, je suppose.... Jonas
l'picier, a-t-il plus que cela sur le sien?

PAUL.

Je veux dire, un cusson, des armes....

DUCAP.

Des armes? JE n'en ai point. Je suis un homme pacifique, et j'aime mieux
m'excuser que me battre.

PAUL.

Vous avez raison; s'excuser est le fait d'un homme poli, se battre est
un mtier de bretteur. Mais n'y a-t-il pas un motto, une devise, quelque
chose enfin de particulier que vous aimeriez  voir luire sur le fond de
votre voiture? Vous savez, quand on dclare fortune on prend
gnralement une livre pour le laquais et une image pour la voiture....

DUCAP.

Ah! parfait, parfait! je vois ce que c'est, maintenant.... la livre, la
voici _(il court la prendre et la montre avec orgueil.)...._ l'image sur
la voiture, ah! oui.... qu'est-ce que je mettrais bien?...

PAUL.

Quoique chose qui rappelle votre condition.

DUCAP.

C'est que je ne veux pas la rappeler ma condition....

PAUL.

Votre condition prsente.... votre condition nouvelle....

DUCAP.

A la bonne heure!

PAUL.

Vous tiez dans la gne et vous tes dans l'abondance.

DUCAP.

C'est vrai.... c'est vrai! _(Un silence.)_ Ah! je l'ai.... une corne
d'abondance alors!

PAUL.

C'est cela, une corne d'abondance.

DUCAP.

Faites-la bien visible.

PAUL.

Oui, oui, pour tre vue de ct et de front.

DUCAP.

Et quand pourrai-je l'trenne?

PAUL.

La corne?

DUCAP.

La voiture, la voiture!

PAUL.

C'est aujourd'hui mardi.... dimanche, s'il fait beau. Je cours  ma
boutique....

DUCAP.

Je sors avec vous; je vais aller vous voir peindre, si cela ne vous gne
pas.

PAUL.

Cela me gne nullement, monsieur. _(Ils sortent)._



SCNE XIV.


MADAME DUCAP.

C'est un calice qu'on me prsente, je le sens. Ah! si je pouvais le
repousser! refuser de le boire!... Mais comment le pourrai-je!... Si
je possdais seule le secret, il ne serait pas malais de le taire; il
mourrait avec moi.... Si je ne vais point  Lorette, cette femme le
confiera  d'autre.... c'est peut-tre fait dj.... Oui, puisque le
cur l'a conseille de me voir, puisqu'il me mande.... Il l'a peut-tre
dit  Paul son cousin. Tout le monde va le savoir avant moi.... Je
m'effraie de rien peut-tre. Et s'il s'agit d'enfants, il y a des
enfants qui se ressemblent et des accidents qui se rptent.... _(Un
temps)_ Je verrais la moiti de ma fortune m'chapper.... et mon
autorit affaiblie!... Ah! mon vieux, si tu me faisais une pareille
injustice!... Comment prvenir le coup, et comment le supporter? Mais
que dira le monde si... _(Un temps.)_ Bah! chassons ces penses noires,
appelons Cerisette, elle est gaie, elle va me distraire. _(Elle sonne.)_



SCNE XV.

MADAME DUCAP, CERISETTE.


CERISETTE.

Vous avez sonn, madame?

MAD. DUCAP.

Oui, Cerisette, je m'ennuie et je voudrais causer un peu. Prenez un
sige.

CERISETTE.

Je le veux bien: madame me fait beaucoup d'honneur. _(Elle s'assied.)_

MAD. DUCAP.

Vous pouvez coudre ou tricoter, tout en causant, ces ouvrages-l
n'empchent pas la langue de marcher.

CERISETTE, se levant pour prendre son tricot.

On dirait, au contraire, que le babil anime l'aiguille. Mon tricot est
l qui m'attend. Je vais me hter de finir les bas de monsieur. La laine
est fine, douce. Avez-vous tricot dj?

MAD. DUCAP.

Oh! oui: tricot, cousu, fil: j'ai fait un peu de tout. Il le fallait
bien; je n'ai pas toujours t riche et grosse dame.

CERISETTE.

Aprs le travail le repos est plus doux, aprs la gne ou doit jouir
beaucoup mieux de la richesse.

MAD. DUCAP.

Cependant il y a partout des sacrifices  faire.... Je suis riche,
mais... il est vieux.

CERISETTE. Et vous tes si jeune encore.

MAD. DUCAP.

Je ne savais pas trop ce que je faisais; j'ai t pousse par ma mre.

CERISETTE.

Je comprends que vous n'avez pas fait un mariage d'amour. _(Un temps.)_
Mais il est bon, il est complaisant. Vous n'avez pas de peine avec lui.
Quel ge a-t-il?

MAD. DUCAP

Soixante.

CERISETTE.

Il peut durer longtemps encore.

MAD. DUCAP.

Dans quinze ans j'en aurai quarante.... quarante! hlas! une vieille
femme!... Et puis, s'il vivait vingt ans encore?... Vingt cinq? a se
voit des vieillards de quatre-vingts passs....

CERISETTE.

Il n'avait pas d'enfants?

MAD. DUCAP.

Ah! s'il en avait eu!...

CERISETTE.

Je veux dire qu'il n'en avait pas de vivant, car il en a eu, Madame...
Une petite fille qui s'est noye.

MAD. DUCAP

Vraiment?... Oui, oui, sans doute; je le sais, je l'ai su.... Il m'en
parle souvent.... Pauvre petite!... Mais qui vous a dit cela, Cerisette?

CERISETTE

Ce n'est pas cela qu'on m'a dit, madame, on m'a dit qu'elle ne s'tait
pas noye....

MAD. DUCAP, avec tonnement.

Qu'elle ne s'tait pas noye?...

CERISETTE.

C'est  Lorette o j'ai demeur avant de venir ici, que l'histoire se
racontait.

MAD. DUCAP

L'histoire de l'enfant?

CERISETTE

Oui, madame.

MAD. DUCAP.

Avez-vous demeur longtemps  Lorette?

CERISETTE.

Six mois chez le cur et trois mois chez un monsieur Trudelle.

MAD. DUCAP.

Avez-vous connu une femme du nom de.... Arrtez-donc... Toupin...
Arpin.... a rime avec pin, toujours.

CERISETTE.

J'ai connu la veuve Toupin. Elle se disait veuve, mais personne ne lui a
jamais vu de mari.

MAD. DUCAP.

Elle l'tait d'autant plus alors.

CERISETTE.

Elle est malade, elle va mourir.

MAD. DUCAP.

Il faut finir par l.

CERISETTE.

Il parat que l'histoire vient d'elle. Si elle n'est pas vraie je
suppose qu'elle le dira avant de partir.

MAD. DUCAP.

Du chantage!... La misrable!... J'ai entendu parler de cela.

CERISETTE.

Oui, a vous regarde joliment aussi.

MAD. DUCAP.

Mais personne n'en croit rien.

CERISETTE.

Elle se vantait de pouvoir dire o est la petite fille de M. Ducap,
votre mari....

MAD. DUCAP.

Qui s'est noye... la chose est sre.

CERISETTE.

Elle ne se serait pas noye alors.

MAD. DUCAP.

Je connais cela. C'est une gueuse que cette prtendue veuve.... Ma
famille l'a comble de bienfaits, et au lieu de m'en garder de la
reconnaissance, elle cherche  me nuire. Je vais tout vous dire; je la
sais l'histoire.... Elle connat une jeune fille, la sienne
probablement, et elle veut la faire passer pour l'enfant perdue,
l'enfant de mon mari, si je n'achte pas son silence. Elle pense
m'effrayer. Si jamais cette fausse hritire, cette fille emprunte
entrait ici, elle trouverait la vie dure, je le promets....

CERISETTE.

Il faut tre bien mchant pour inventer de pareilles histoires.

MAD. DUCAP.

La jeune fille qui se prterait  cette supercherie, mriterait d'tre
jete dans la chute Montmorency.

CERISETTE, rveuse.

La chute, oh! qu'elle est haute!

MAD. DUCAP.

L'avez-vous vue? _(On entend une voix dans l'entre, qui dit:)_ Personne
ici?...

CERISETTE, se levant vivement.

Quelqu'un qui entre. Je ne connais pas cette voix. _(Elle sort.)_



SCNE XVI.

MADAME DUCAP, VOIX EN DEHORS.


MAD. DUCAP.

_(Elle demeure quelques instant accoude sur la table le front dans sa
main, muette.)_.... Si elle pouvait mourir sans rien rvler, cette
femme!... Je veux tre seule ici.... J'ai le droit d'tre seule. Je me
suis donne  lui, mais il a promis de me donner tout... tout! l'argent
prt et les biens-fonds.... Je serais vole s'il y avait partage.... Ma
jeunesse vaut bien sa fortune.... _(On entend le dialogue entre
l'tranger et Cerisette. Madame Ducap coute avec attention.)_

VOIX DE L'TRANGER.

Ah! il n'est pas  la maison?...

CERISETTE.

Sorti pour un moment. Il doit tre dans le voisinage.

VOIX DE L'TRANGER.

C'est un de mes vieux amis, voyez-vous, un ami d'enfance, et je voulais
savoir, en passant, s'il est vrai qu'il a retrouv sa petite fille....

CERISETTE.

Il ne l'a pas retrouve encore... et je ne crois pas qu'il la
retrouve.... C'est une histoire en l'air.... Madame sait d'o a
vient....

VOIX DE L'TRANGER.

C'est que, a ne ferait pas son affaire...  la jeune femme.... Mais
lui, mon vieux Ducap, il serait si content.... Eh bien! je vais
continuer ma route, bon soir, mademoiselle, mes compliments  Ducap....
_(Cerisette revient.)_

CERISETTE.

C'est un habitant du Saut, un ami de M. Ducap qui venait....

MAD. DUCAP.

Je sais, je sais! J'ai tout entendu.... Il ferait mieux de se mler de
ses affaires. Que l'enfant revienne ou reste au fond de la chute, que je
sois contente ou fche, cela ne le regarde pas.

CERISETTE.

Vous parlez de la chute, je l'ai vue souvent, mais je ne m'en souviens
gure.... Quand je la regardais d'en bas, je croyais que l'eau tombait
des nuages....

MAD. DUCAP.

Vous tiez jeune?

CERISETTE.

Toute petite: trois ou quatre ans; Mais il me semble que je vois encore
l'eau descendre en tourbillons comme une paisse fume blanche; il me
semble que j'en entends encore le bruit formidable et que je vois se
croiser, dans le grand bassin, au pied, des cercles de toutes couleurs.

MAD. DUCAP.

Vos parents demeuraient l... sur les hauteurs?

CERISETTE.

Oui, madame. Mes petites compagnes et moi nous avions bien du plaisir 
descendre l'immense cte de verdure dont le pied se baigne dans le
fleuve, et bien de la fatigue  la remonter. N'importe, nous
recommencions toujours.... C'est comme a pour les plaisirs de la vie,
nous les payons cher et nous les redemandons sans cesse.

MAD. DUCAP.

Vos parents, que faisaient-ils? Cultivaient-ils la terre?

CERISETTE.

Vraiment, je ne le sais plus... je ne l'ai jamais su; c'est si loin, si
loin! Souvent quand j'allais jouer sur la grve, je voyais une femme
venir  moi. Elle me donnait des baisers et des bonbons. Je l'aimais
bien. Un jour elle me fit boire une liqueur dlicieuse, et je m'endormis
sur l'herbe en riant, la figure au soleil. Quand je m'veillai il n'y
avait ni rivire, ni chute, ni cte.... rien! Je croyais faire un rve;
hlas! le rve pnible dure, encore! _(elle essuie une larme...)_

MAD. DUCAP, se levant stupfaite

Pauvre enfant!... Vous avez du souffrir.... souffrir beaucoup.

CERISETTE.

J'ai bien pleur d'abord, oui, j'ai bien pleur.... Mais ici, sur la
terre, les douleurs comme les joies ne sont pas de longue dure.

MAD. DUCAP.

Vous souvenez-vous du nom... de vos parents.

CERISETTE.

On m'a toujours dit que je n'en avais pas, de parents. Mais moi, je me
souviens bien d'un homme que j'appelais papa, et d'une femme que
j'appelais maman, en enchanant leur cou de mes petits bras; et je me
souviens bien des baisers qui pleuvaient sur mon front.

MAD. DUCAP.

O avez-vous t leve? Vous avez reu de l'instruction... votre
langage n'est pas celui d'une servante.

CERISETTE.

Ceux qui m'ont leve m'ont comble de soins. Ils n'avaient pas
d'enfants, et tout leur amour tait pour moi. Pensionnaire pendant
plusieurs annes dans un couvent, j'ai beaucoup tudi. Mais j'tais
jeune encore. J'ai lu depuis... La lecture, c'est ma passion. Hlas! Mes
parents adoptifs sont morts  quelques mois d'intervalle! Un de leurs
cousins a recueilli l'hritage, mais il ne m'a pas recueillie, moi....
Je garde leur nom, c'est tout. Il m'a fallu servir.

MAD. DUCAP.

Vous devriez aller aux Etats-Unis, o il y a tant  gagner; ne restez
pas plus longtemps ici  travailler dur pour quelques piastres par mois.

CERISETTE.

Mais comment y aller? je n'ai pas d'argent.

MAD. DUCAP.

Je pourrais peut-tre vous acheter votre billet de passage.

CERISETTE.

Hlas! m'en aller seule en pays tranger?

MAD. DUCAP.

Mais vous trouverez des centaines.... des milliers de vos compatriotes,
l-bas.

CERISETTE.

Ceux que l'on cherche ne valent pas toujours ceux que l'on quitte.

MAD. DUCAP.

C'est un conseil que je vous donne; songez-y. Si vous vous dcidez 
partir, je vous aiderai.

CERISETTE.

Est-ce que vous ne vous trouvez pas bien de moi?

MAD. DUCAP.

Oui, je me trouve bien de vous; mais il y a ceci qu'il faut vous dire.
Jean, le domestique, vous fait la cour, et cela ne convient pas. Il y a
danger  demeurer ensemble sous le mme toit.

CERISETTE.

Tout  l'heure, ce me semble, vous m'encouragiez  aimer.

MAD. DUCAP.

A n'aimer qu'un seul, celui qui ne reste pas ici.

CERISETTE.

Je ne me rappelle pas de la distinction.

MAD. DUCAP.

Alors vous aimez mieux Jean?

CERISETTE.

Je pense que... oui

MAD. DUCAP, se levant.

J'ai donc raison de vous loigner. Au reste, M. Ducap ne veut pas se
sparer de son domestique. Il ne veut pas entendre parler de cela, mais
pas du tout.... Voici M. Ducap, sortez, Cerisette, nous reparlerons de
cela. _(Ducap entre.)_?



SCNE XVII.

MADAME DUCAP, DUCAP.


MAD. DUCAP.

Eh bien! est-il dcid  la mettre?

DUCAP.

Oui, oui, sur le derrire, et sur....

MAD. DUCAP.

Comment, sur le derrire? Mais c'est une impertinence cela.... Et vous
ne l'avez pas mis  la porte.

DUCAP.

Une impertinence? Je ne vois pas. A la porte?...  la porte?... Il
n'est pas assez sec.

MAD. DUCAP.

Et vous voulez qu'il sche  votre service?

DUCAP

Avant de m'en servir, ma chre, autrement ce serait  recommencer.... Ce
Paul est un habile garon; il sait donner du vernis, il sait jouer du
pinceau, comme on dit. Je me suis bien amus  le voir s'exercer la
main.

MAD. DUCAP.

Comment! il l'a bross?

DUCAP.

Bross d'une faon superbe, devant moi....

MAD. DUCAP.

Deux si bons amis!... Est-ce  propos de Cerisette?

DUCAP.

Que me chantes-tu l?... A propos de Cerisette?

MAD. DUCAP.

Oui, ils l'aiment tous les deux.

DUCAP.

Qui, tous les deux?

MAD. DUCAP.

Paul et Jean.

DUCAP.

Paul et Jean? Mais quel rapport y a-t-il entre Paul, Jean, Cerisette et
mon carrosse?

MAD. DUCAP.

Votre carrosse?

DUCAP.

Oui, mon carrosse, ma voiture de gala, avec mon chiffre, mon cusson sur
le derrire et les cts....

MAD. DUCAP, clatant de rire.

Ah! ah! ah! ah! Je parlais de livre; moi, et je vous demandais si Jean
tait dcid de la porter.

DUCAP, riant  son tour.

Il faudra bien qu'il la porte sur son dos de serviteur, sur son...
dos.... de... serviteur.

MAD. DUCAP.

C'est cela, mon ami, vous avez raison. Tenez ferme et souvenez-vous que
vous appartenez  la classe dirigeante. _(Un temps.)_ N'oubliez pas, non
plus ce que vous m'avez promis, vous savez?... Voyons, faut-il vous
embrasser encore pour vous en faire souvenir? _ (Elle lui donne un
baiser.)_

DUCAP.

Ah! oui! oui!... Tout, tout!... Sournoise, tu as peur que je dtale
sans bien te payer de toutes tes petites cajoleries.... Ne crains pas.
Je sais bien que je mourrai avant toi. C'est dans l'ordre; je suis
vieux, tu es jeune. Tu riras du bonhomme, dans les bras d'une jeunesse,
aprs avoir fait semblant de le pleurer. Je sais tout cela, et je l'ai
voulu.

MAD. DUCAP.

Vous tes cruel, envers vous mme et cruel envers moi. Je vous pardonne,
cependant... mais.... _(elle s'loigne en le menaant du doigt.)_



SCNE XVIII.


DUCAP.

Je l'ai voulu... je l'ai voulu.... Et, ma foi! si c'tait  refaire, je
le voudrais encore. Je suis seul au monde. Point d'enfants. Cette pauvre
petite que j'ai perdue.... Ah! si je l'avais eue pour ensoleiller ma
maison!... Quel ge aurait-elle maintenant? Une vingtaine d'anne....
Elle serait grande, et jolie, et fine!... Elle promettait tout cela...
Enfin, c'est arriv comme le bon Dieu l'a voulu. J'ai beaucoup pleur,
mais je n'ai pas murmur; j'ai souffert, mais je me suis soumis. La
fortune m'est venue; c'est quelque chose, mais j'aurais aim mieux
rester pauvre et garder mon enfant... et voir moins de tombeaux franchir
le seuil de ma porte.... _(Cerisette entre tenant une lettre.)_



SCNE XIX.

DUCAP, CERISETTE.


CERISETTE, prsentant la lettre

Pour vous, monsieur Ducap.

DUCAP.

D'o cela vient-il? Pourvu que ce ne soit pas un compte  payer.... Tu
as les yeux rouges, Cerisette, as-tu pleur? Voyons, tu penches la tte
comme une coupable. C'est un crime, aussi, de pleurer  ton ge.

CERISETTE.

C'est qu'il m'en cote de partir, de vous laisser....

DUCAP.

Comment! partir, me laisser?... Est-ce que je t'envoie.

CERISETTE.

Madame m'a dit que je ne pouvais demeurer plus longtemps ici, avec Jean,
parce que nous nous aimons.

DUCAP.

Ta, ta, ta, raison de plus pour y demeurer.

CERISETTE.

Mais ce n'est pas ce que pense madame, et j'avais compris que vous tiez
de son avis.

DUCAP.

De son avis? Elle ne m'a jamais parl de ces cinq sous-l. C'est du
nouveau. Et si elle m'en parle....

CERISETTE.

C'est singulier! _(A part.)_ Pourquoi ce mensonge?

DUCAP, ouvrant la lettre.

Un compte!... le compte de la livre.... On est bien press par l.
Est-ce qu'on a peur de perdre? _(Il murmure.)_ Drap bleu....toile, fil
etc... dix huit piastres cinquante. C'est assez cher, les cinquante sont
de trop. Dix huit tout rond Et ce gueux de Jean ne veut pas la
porter.... Une livre qui cote si cher.... Ah! une ide!... Cerisette,
Jean t'aime beaucoup?

CERISETTE.

Dame, c'est peut-tre bien pour m'en faire accroire.

DUCAP.

Oh! non; je sais qu'il t'aime, et cela ne m'empchera pas de vous garder
l'un et l'autre  mon service,... seulement je vais poser une condition.

CERISETTE.

J'espre qu'elle sera acceptable?

DUCAP.

Des plus simples; un rien.

CERISETTE.

Posez votre condition.

DUCAP.

Dcide-le  porter ma livre qui cote dix-huit piastres, cinquante...
et qui en vaut vingt cinq peut-tre....

CERISETTE.

Vous y tenez donc bien  ce costume bizarre?

DUCAP.

Ce n'est pas moi qui y tient, c'est ma femme. Un caprice: mais enfin il
est mieux d'en passer par l puisque a nous assure la paix....

CERISETTE.

Il est fier, Jean, un peu entt aussi, et quand il a dit non, c'est
non.

DUCAP.

Fais-lui dire: oui. Aprs tout il n'est qu'un pauvre domestique....
C'est mal de faire le vaniteux comme a, et de refuser de s'habiller par
orgueil. Si tu russis je....

CERISETTE.

Vous?...

DUCAP.

Je vous marie.

CERISETTE.

Je vais essayer... mais il faudra augmenter nos gages....

DUCAP.

Vous conomiserez davantage... vous pourrez

conomiser... es premiers temps, du moins: vous ne serez que deux... Je
te laisse rflchir. _(Il sort.)_?



SCNE XX.


CERISETTE allant prendre la livre laisse sur la table.

Et moi qui l'ai pri de ne point s'affubler de cette peau l... Il va
croire que je me moque de lui, que je veux le rendre ridicule. Il va
peut-tre penser que j'aime mieux Paul, maintenant, et que c'est  cause
de cela que j'agis ainsi.... Aprs tout, une livre, cela ne dshonore
point. Le drap en est beau, les boutons.... non. Ils ne sont pas d'or;
il y en a trop. Mais ils reluisent tout comme. S'il la revtait, cette
livre, je pourrais mieux juger de l'effet. Il paratrait peut-tre
bien. La taille serre, la poitrine dcore par ces larges parements de
couleur, il ferait peut-tre des jaloux. a ressemble un peu  un habit
d'officier.... Voil mon Jean qui part en guerre, pris soudain d'une
ardeur belliqueuse. _(Elle clate de rire.)_



SCNE XXI.

CERISETTE, JEAN.


JEAN.

Quel clat de rire! Tu es bien joyeuse....

CERISETTE.

C'est si bon le rire... et pourtant je ne suis pas gaie en ce moment.
Cet clat de rire, c'est un oubli.

JEAN.

Tu veux me voir, Cerisette? tu as quelque chose  me dire? C'est M.
Ducap qui me l'affirme.

CERISETTE.

Non, non!... C'est--dire oui, oui!... Je veux toujours te voir....
J'ai toujours quelque chose  te dire.

JEAN.

Ah! mais le pre Ducap n'a pas coutume de me jeter ainsi dans tes
bras.... Il se trame quelque chose.

CERISETTE

C'est vrai, il se trame quelque chose.

JEAN.

Eh bien! qu'est-ce donc? parle vite.

CERISETTE.

Je vais m'en aller.

JEAN.

T'en aller, toi?

CERISETTE.

Oui, madame veut que je me rende aux Etats-Unis.

JEAN.

Madame veut!... aux Etats-Unis?...

CERISETTE.

Oui, pour travailler dans les manufactures.

JEAN.

Dans les manufactures?

CERISETTE.

Elle prtend que je gagnerai beaucoup plus qu'ici.

JEAN.

Mais tu perdras ta sant; tu mourras d'ennui.

CERISETTE.

Je le sais bien.

JEAN

Alors tu ne partiras pas.

CERISETTE..

Et si madame me renvoie?

JEAN.

Pout-quoi t'enverrait-elle, toi si bonne, si travaillante, si propre....

CERISETTE, riant.

Si amoureuse!... hlas!

JEAN.

Hein?...  cause que tu serais amoureuse?... Allons donc! il y a moins
de mal pour toi de l'tre trop que pour elle de ne l'tre pas assez.
Elle est bonne celle-l... Et elle te l'a dit?

CERISETTE.

Elle m'a fait comprendre que nous ne devions pas demeurer ensemble
ici.... Sa conscience, sa responsabilit....

JEAN

Sa jalousie!

CERISETTE

Oh! non, pas cela.

JEAN.

Je partirai alors. Moi je puis revenir.... et souvent.

CERISETTE.

Mais elle dit que monsieur ne veut pas se sparer de toi.

JEAN

Monsieur? Il vient de me signifier mon cong.

CERISETTE.

Mon Dieu! madame Ducap me trompe donc!...

Tu vas partir, Jean?

JEAN.

Bientt, probablement. Il veut m'imposer sa ridicule livre, et moi, tu
sais, je ne chante pas sur ce ton-l.

CERISETTE.

Pourquoi a-t-il cette malencontreuse fantaisie?

JEAN

Il accuse sa femme; mais je crois qu'il n'est pas fch de lui payer ce
caprice. Sa vanit de parvenu y trouve un peu son compte.

CERISETTE.

Comme nous parlons bien de nos matres.

JEAN.

Ils ne nous traitent gure mieux, va.... tu voulais me dire que tu pars?
Non, Cerisette, tu ne partiras pas.

CERISETTE.

Et si je ne te vois plus?

JEAN.

Tu verras Paul.... Vous vous aimez bien et vous serez heureux.

CERISETTE.

Comme tu te consoles vite!

JEAN.

Je passe mon temps  me consoler.... Nous ne pouvons pas tre heureux
tous deux, lui et moi. Il vaut mieux que moi, peut-tre, et t'aime
autant.... pas plus, par exemple! Oh! pour cela!... Le plus gnreux
doit se sacrifier... Si tu aimais l'un plus que l'autre, alors, ce
serait diffrent.

CERISETTE.

J'aime davantage celui qui sait mieux se sacrifier.

JEAN, lui pressant les mains.

Je suis le prfr alors!

CERISETTE.

Consentirais-tu  porter cette livre?

JEAN.

Afin de rester prs de toi?

CERISETTE.

Et de m'pouser?

JEAN.

Oui! oh! oui! donne que je la revte.

CERISETTE.

Et si j'allais ne pas te trouver beau?

JEAN.

Je m'y attends un peu.

CERISETTE.

Tu veux donc que je t'aime moins?

JEAN.

Je veux t'aimer plus.

CERISETTE.

Je ne comprends pas bien.... a s'embrouille, l, dans ma tte.

JEAN

Qu'importe, si ton coeur peut se dbrouiller?... _(Il prend la livre.
Cerisette le regarde inquite, soucieuse.)_ Monsieur Ducap, vous allez
me voir selon vos dsirs. Madame, en fouettant le cheval vous pourriez
du bout de la mche effleurer mes galons.... Attention!... Mais a me
va.... Je suis fait pour cela... L'enseigne de la servitude!... Une
femme que l'on aim est toute puissante; une femme qui nous aime est....
comment dire cela?.. bien exigeante! Voyons! Cerisette, comment me
trouves-tu? Dis. J'aimerais mieux des paulettes d'officier, mais tu ne
voudrais pas de moi, alors. Tu me trouverais trop grand, et tu aurais
raison; l'alliance des grands avec les petits n'est pas naturelle.... Eh
bien! parle-moi donc! Te ne dis plus rien, m'a chre.... Ne me serais-je
pas tromp?... Aurais-je tu ton amour au lieu de le ranimer?...
_(Cerisette pousse un sanglot et sort en pleurant.)_ Evidemment, elle ne
m'aime gure dans ce costume. Elle va peut-tre me prfrer Paul,
maintenant.... J'ai bien le moyen de parer le coup qui me menace, mais
je n'en ferai rien. Cet habit, je puis le dchirer en lambeaux, cette
femme, je puis l'acheter si elle s'en va!... Mais si Paul peut tre
heureux par mon sacrifice, je me tairai.... Je sais aimer, mais je sais
souffrir.




                                 ACTE II


SCNE PREMIRE.

DUCAP. JEAN, en livre.


DUCAP, familirement, la main sur l'paule de Jean.

C'est qu'elle te va bien, cette livre.... Tourne-toi donc.... Coul!
Moul!... pas un pli! C'est comme l'corce autour de l'arbre. Vous tes
faits l'un pour l'autre. Tu vois que la rflexion est bonne. Il faut
toujours se dfier du premier mouvement; il est gnralement mauvais.

JEAN.

Ce n'est pas comme pour la pense alors, car la premire est toujours la
bonne.

DUCAP

Et puis, mon garon, quand on est au service de quelqu'un, il faut se
soumettre en tout, ou....

JEAN.

Ou se dmettre.

DUCAP.

Prcisment. C'est--dire que le bon et fidle serviteur doit voir par
les yeux, entendre par les oreilles, parler par la bouche....

JEAN.

Tiens! mais ce n'est pas du nouveau, cela; fut-il mauvais serviteur
qu'il ne pourrait faire autrement.

DUCAP.

Tu m'as interrompu, tu ne m'as pas donn le temps de finir. Est-ce que
je ne sais pas comme toi qu'il faut des oreilles pour entendre et une
bouche pour parler? Ce que tu ne sais pas comme moi, c'est le moment et
la manire de s'en servir. Je disais donc: par les yeux, par les
oreilles, par la bouche du matre. Entends-tu? Comprends-tu? Du
matre!... Ainsi  l'avenir, fais attention. Et s'il me plaisait de
t'ter cette livre, qui te sied si bien....

JEAN.

J'en serais dlivr?

DUCAP.

Sur le champ.

JEAN.

Vous plaisantez.

DUCAP.

Je ne plaisante jamais.

JEAN.

Je me suis fais prier pour la prendre, je me ferais prier davantage pour
la laisser: Je suis ainsi fait.

DUCAP.

Et moi qui t'ai suppli de la prendre, je t'ordonnerai de la laisser....
quand il me plaira; je suis fait ainsi. Mais il ne s'agit pas de cela.
Est-ce vrai ce bruit qui court depuis une heure qu'un domestique des
plus ncessiteux vient d'hriter d'une fortune? En sais tu quelque
chose?

JEAN.

Le miracle se raconte.

DUCAP.

Ce n'est toujours pas toi.

JEAN.

Et pourquoi non?

DUCAP.

Parce que, fier comme tu l'es, tu aurais dj jet ma livre au diable.

JEAN.

Vous voulez dire que je vous l'aurais remise?... Mais s'il me plat de
la garder?

DUCAP.

Cela ne te plat point.

JEAN.

Je viens de vous dire que j'ai des ides  moi.

DUCAP.

Des ides, ce n'est pas cela qui enrichit. On crve de faim avec des
ides.

JEAN.

Vous ne deviez pas manquer de faire fortune.

DUCAP.

Je n'en avais qu'une, mais elle tait fixe. Une ide fixe, c'est une
grande force; c'est la goutte d'eau qui perce la pierre!... Ainsi, tu ne
sais pas quel est cet heureux garon qui n'a qu' ouvrir les mains pour
que le ciel les lui remplissent d'or?

JEAN.

C'tait pour vous parler de cet heureux mortel que je suis entr ici ce
matin.... Vous ne m'en m'avez pas donn le temps... vous m'avez entran
ailleurs. Maintenant excusez-moi, il faut que je voie Paul. Ensuite je
vous rpondrai.

DUCAP.

Il n'est pas ncessaire que tu sortes, il va venir dans un instant; il
vient souvent, rapport  la voiture. Tu ferais mieux de reprendre
l'ouvrage. Ta journe n'est pas finie....

_(Mad Ducap entre.)_



SCNE II.

LES MMES, MADAME DUCAP.


MAD. DUCAP.

Jean, laissez-nous un instant, s'il vous plat.... Mais elle vous sied 
merveille cette livre...  merveille! Comme un tui!... Tournez-vous
donc! a ira bien avec le carrosse... Mme couleur, mme piqre jaune,
mme... _( Jean qui tourne toujours.)_ Vous pouvez cesser de tourner je
vous ai vu de tous les cts.

DUCAP.

Et elle, n'a pas trouv le bon.

JEAN.

Elle n'a gure besoin d le trouver. Ordinairement on croit que les gens
n'ont que les qualits ou les dfauts qu'on leur prte.

MAD. DUCAP.

Il ne sera pas ncessaire de le porter toujours cet habit?

JEAN.

Non?

DUCAP.

Les dimanches, les jours de fte d'obligation, etc...

MAD. DUCAP.

Quand je l'ordonnerai. Maintenant.... _ (Elle fait signe  Jean de se
retirer.)_



SCNE III.

DUCAP, MADAME DUCAP.


MAD. DUCAP.

Il faut qu'elle parte, cette fille.

DUCAP.

Si vite que cela? Son temps n'est pas fini.

MAD. DUCAP.

Je vais la ddommager, elle n'aura rien  dire.

DUCAP.

La ddommager? la payer pour un temps qu'elle n'aura pas fait? pour des
services qu'elle n'aura pas rendus? ce n'est point une spculation
heureuse; on ne s'enrichit point de cette faon. Temps fait temps pay,
c'est la stricte justice.

MAD. DUCAP.

Il vaut mieux perdre quelques piastres que l'exposer  perdre son me.

DUCAP.

Mais, chre femme, elle sera plus expose  perdre son me aux
Etats-Unis, seule avec sa jeunesse et son inexprience au milieu des
sductions de toutes sortes....

MAD. DUCAP.

Nous n'en serons nullement responsables. Ici elle est sous notre
surveillance.

DUCAP.

Eh bien! surveille-la et moi j'aurai l'oeil sur Jean...

MAD. DUCAP.

Je ne saurais m'astreindre  ce rle ridicule; si vous voulez faire le
mtier d'espion,  votre aise....

DUCAP.

Ce n'est pas un mtier, c'est un devoir.

MAD. DUCAP.

Si elle reste, nos obligations redoublent; si elle s'en va, nous la
ddommagerons un peu, voil.... De deux maux il faut choisir le moindre.

DUCAP.

Oui, celui qui cote le moins cher. Changement de propos, sais-tu quel
est ce domestique qui s'est couch gueux hier et s'est veill riche
aujourd'hui?

MAD. DUCAP.

Un domestique, pauvre hier, riche aujourd'hui? Je n'en sais rien. Je
croyais que vous alliez me parler de....

DUCAP.

De?

MAD. DUCAP.

De rien: j'avais une distraction.

DUCAP.

Vas-tu te rendre  Lorette?

MAD. DUCAP.

A Lorette? Pourquoi? je n'y ai pas d'affaires.

DUCAP.

J'ai su qu'une femme malade voulait te voir.

MAD. DUCAP.

Une femme malade?... me voir? moi? Qui vous a dit cela?

DUCAP.

Ma foi! je ne sais pas trop; il me semble que c'est Paul.

MAD. DUCAP.

Si cette femme a besoin de quelques secours, je veux bien y aller. Il
faut pratiquer la charit.

DUCAP.

Oui, oui, mais  bon escient.

MAD. DUCAP.

On doit visiter les malades....

DUCAP.

Quand la maladie n'est pas contagieuse....

MAD. DUCAP.

Si j'y vais, je tcherai de trouver une fille pour remplacer Cerisette.

DUCAP.

Sapristi! Cerisette.... Cerisette.... si je remplaais Jean plutt?

MAD. DUCAP.

Vous n'y pensez pas, le renvoyer maintenant qu'il a consenti  porter
votre livre. En trouverez-vous un autre?... Et, si vous en trouvez un,
l'habit lui fera-il?

DUCAP.

C'est vrai. Et je ne suis pas pour entretenir les tailleurs  coudre des
livres. Il faut que la premire s'use avant que la seconde se dcoupe,
et elle s'usera sur le dos de Jean. Ils sont crs l'un pour l'autre.

MAD. DUCAP, l'air clin.

Si nous allions dans mon petit boudoir achever cet entretien?

DUCAP.

Je te suivrais au bout du monde... et je voudrais ne jamais achever
l'entretien.

MAD. DUCAP, gaiement.

Toujours jeune mon vieux!... _(Ils sortent.)_



SCNE IV.


CERISETTE, triste, un balai  la main.

Partir!... partir!... Aller sous un ciel inconnu, loin des champs o
j'ai coup tant de fois, d'une faucille alerte, l'avoine et le bl! loin
des jardins o tant de fois j'ai sem les lgumes et les fleurs! loin
des pacages riants o j'aimais  traire mes gnisses aux grands yeux
doux. Partir!... partir!... Ne plus chanter avec le rouet en filant la
laine de nos agneaux!... Ne plus aller  la brairie battre le lin, sous
les grand arbres, aux beaux jours de l'automne. Ne plus danser autour
de la grosse gerbe, sur le chaume dor!... Ne plus courir, l'hiver, aux
pluchettes de bl-d'inde avec les amis en gaiet!... Partir! partir! Et
pourquoi me chasse-t-on d'ici? Il y a quelque chose que je ne comprends
pas. Hier encore madame me traitait comme une amie. Elle me parlait de
cet amour dont je n'ai pu me dfendre, et ne paraissait pas s'en
effrayer. Est-ce que je ne suis pas demeure sage? Elle veut que je
fasse un choix entre Paul et Jean.... Je le fais.... Puis, ce n'est plus
cela, elle choisit ensuite pour moi. Elle m'assigne Paul, quand
j'incline vers Jean.... Qu'elle me garde  son service, je serai
prudente, je serai, rserve... je.... Mais non! elle ne voudra rien
entendre!... Je ne suis toujours pas oblige de l'couter, de suivre ses
conseils, de m'en aller aux Etats-Unis. Puisqu'elle m'envoie, je
partirai, mais je n'irai pas loin... Non, non, non! Je n'irai pas loin!
Je trouverai bien une place dans la paroisse, chez les habitants. J'aime
mieux gagner moins d'argent et avoir plus de bonheur. _(Paul entre.)_



SCNE V.

CERISETTE, PAUL.


PAUL.

Vous me voyez assez souvent aujourd'hui, Cerisette; pour moi, je ne vous
vois jamais assez. Mais vous avez l'air triste. Un petit chagrin? une
petite contrarit? _(Il va pour lui mettre la main sur l'paule, elle
se retire.)_ Comme te voil sauvage!

CERISETTE, souriant avec tristesse.

J'ai vieilli depuis une heure.

PAUL.

Et moi, j'ai rajeuni. Votre pense, votre souvenir, nos esprances....

CERISETTE.

Peut-tre, en effet, que je ne serai bientt qu'un souvenir pour vous.

PAUL.

Comment, bientt? Ne craignez rien, je ne rve qu'aux moyens de ne vous
quitter jamais.

CERISETTE.

Et moi... je pars!

PAUL.

Vous partez? Vous vous en allez? O? Pourquoi?

CERISETTE.

Je ne sais pas!

PAUL.

Vous plaisantez;... n'est-ce pas que vous plaisantez?...

CERISETTE.

Demain je ne serai plus dans cette maison.

PAUL.

Voil quelque chose d'tonnant. Vous sembliez vous plaire ici,
cependant, et madame Ducap paraissait vous estimer beaucoup. Tout le
monde vous aime, tout le monde.

CERISETTE.

J'en doute....

PAUL.

Est-ce le pre Ducap qui n'est pas satisfait de votre dvoment.

CERISETTE.

Il ne m'en a rien dit.

PAUL.

Ce n'est toujours pas sa femme?

CERISETTE.

Elle me porte, dit-elle, un intrt profond.

PAUL.

Voulez-vous donc vous loigner de nous? Etes-vous fatigue de nos
attentions?

CERISETTE.

Je me sentais bien heureuse de votre amiti.

PAUL.

Dites de notre amour.

CERISETTE.

J'ai fait un peu l'tourdie; je n'aurais pas d....

PAUL.

Bah! ne regrettez rien puisque nous ne vous reprochons rien. N'essayez
pas de fuir, notre amour a des ailes....

CERISETTE.

Votre amour a des ailes?

PAUL.

Oui; nous sommes deux  vous aimer puisque vous en aimez deux.

CERISETTE, pensive.

J'en aime deux....

PAUL.

C'est trop d'un, n'est-ce pas?

CERISETTE.

C'est trop d'un....

PAUL.

Je le vois, je le sens, le coeur ne parle plus seul; la raison veut dire
son mot. J'ai peur de la raison. _(Jean entre.)_



SCNE VI.

LES MMES, JEAN.


JEAN.

Que j'arrive mal  propos! troubler un si joli tte--tte!... Je me
retire, le troisime gte tout.

CERISETTE.

Reste, Jean, il parat que vous ne faites qu'un tous deux.

PAUL.

Il me parat,  moi, Cerisette, que vous tes  la veille de faire deux
de cet un-l.

JEAN.

Parlez-vous on parabole? Songez qu'un pauvre laquais comme moi, n'a pas
l'esprit trs subtil, ni la langue trs aiguise.

CERISETTE.

Il a le coeur bon, c'est assez.

PAUL,  part.

Je suis battu... le vent tourne... Je perds la partie _(Haut)_. Tu sais
que Cerisette s'en va, Jean...?

JEAN.

Cerisette? elle ne s'en ira pas.

CERISETTE.

C'est bion dcid, demain matin.

JEAN.

Loin?

CERISETTE.

A la grce de Dieu.

JEAN.

La grce de Dieu, elle est avec nous, les bons et fidles serviteurs.

CERISETTE.

Madame Ducap me donne mon cong.

PAUL.

Il y a, par bonheur, d'autres maisons.

JEAN.

Il y a d'autres maisons, sans doute, o vous serez aussi bien,
Cerisette.

PAUL.

Mais elle ne sera plus auprs de toi....

JEAN.

C'est moi qui serai loin d'elle. _(Ducap entre prcipitamment.)_



SCNE. VII.

LES MMES, DUCAP.


DUCAP.

Vite! vite! Cerisette, ma femme, ma pauvre femme vient de s'vanouir.

CERISETTE, JEAN, PAUL; ensemble.

S'vanouir!

DUCAP.

Oui, vite!... Aprs la lecture d'une lettre....

PAUL.

Aprs la lecture d'une lettre?...

JEAN.

Il y a des lettres qui portent des coups mortels.

DUCAP, sortant.

J'espre bien que....

CERISETTE,  Paul et  Jean.

a ne sera rien.... Je connais un peu... les femmes. _(Elle sort.)_



SCNE VIII.

PAUL, JEAN.


JEAN.

Que peut donc lui dire cette lettre? C'est trange. La surprise ou la
douleur est bien grande, qui foudroie ainsi.

PAUL.

C'est trange, en effet. Je souponne quelque chose....

JEAN.

Oui? tu souponnes quelque chose? quoi donc? Trop de lgret? Elle se
serait compromise?

PAUL.

Non pas; rien de tel. Son petit coeur est ouvert  l'or plutt qu'
l'amour, dit-on. a se voit cela; rarement, par bonheur pour nous; mais
trop souvent encore. Voici ce qu'on affirme. Une femme se meurt, 
Lorette.--Elle est peut-tre morte  l'heure ou je te parle.--Cette
femme dsire voir madame Ducap, pour lui rvler son secret Le secret
d'une femme qui meurt, c'est toujours important. Moi, je tiens la chose
de mon cousin le cur. Il m'a mme charg de prvenir madame Ducap....

JEAN.

Ah! ah! Cette femme est peut-tre morte, en effet, et cette lettre
aurait reu son secret pour le transmettre  madame Ducap. Une lettre,
a parle comme la bouche.

PAUL.

Et puis a parle bas et a arriva discrtement.

JEAN.

Mais changeons de propos. Cette pauvre Cerisette s'en va, c'est bien
vrai?

PAUL.

Elle nous l'a dit elle-mme, il n'y a plus  douter.

JEAN.

Et tu ne peux la retenir?

PAUL.

Je sens depuis une heure que ce n'est plus moi qui la retiendrai.

JEAN.

Vraiment? mais ne t'aime-t-elle pas toujours?

PAUL.

Elle m'aime moins, peut-tre parce que je l'aime plus.

JEAN.

Elle ne te l'a pas dit?

PAUL

Les femmes disent ce qu'elles veulent sans parler.

JEAN.

Et souvent nous parlons beaucoup pour dire ce que nous voudrions
taire... Paul, veux-tu l'pouser?

PAUL.

Je n'ai pas une assez grande aisance  lui offrir.

JEAN.

Si je te la procurais cette aisance?

PAUL.

Toi?... toi?... Comment?... tu es plus pauvre que moi. Et puis, si Dieu
te la donnait, cette aisance, laisserais-tu chapper le bonheur?

JEAN.

Oui, pourvu que tu puisses le saisir..

PAUL, se jetant dans les bras de Jean. O mon frre, que tu es bon! Mais
pourquoi me parler ainsi? Je souffre assez.

JEAN.

Depuis le matin je veux te dire mon secret, et toujours quelque chose
est survenu qui m'en a empch.

PAUL.

Ton secret? Toi aussi tu as un secret?

JEAN.

Je viens te l'apprendre. J'ai tard un peu, car je ne voulais pas mordre
sans tre sr de la qualit de l'appt.... Je ne voulais point tomber
dans le panneau. Il n'y avait point de panneau, ce n'tait pas un
leurre.

PAUL.

Continue; vite, j'ai la fivre.

JEAN.

Je suis riche.

PAUL.

Hein? tu es riche?

JEAN.

Je suis riche, tu es riche, nous sommes riches.

PAUL.

Tu es riche, peut-tre, mais  coup sr je ne le suis pas. Je brle,
explique-moi ce miracle.

JEAN.

Un miracle ne s'explique pas. Mais il n'y a pas miracle ici; la chose
arrive tout naturellement.

PAUL.

Tout naturellement? Je ne divine point, et cela me parait fort
extraordinaire.... presque surnaturel. D'o tombe cette fortune? Du
ciel?

JEAN.

Du ciel peut-tre.... par les mains de mon pre.

PAUL.

De ton pre?... N'est-il pas mort?

JEAN.

Il est mort depuis plusieurs annes, en effet, en Californie, dans les
mines d'or, comme tu le sais. Pauvre pre! c'tait pour nous rendre la
vie plus douce qu'il avait entrepris ce pnible et lointain voyage. Il
voulait rparer les pertes subie, reconqurir l'aisance perdue. Il
voulait de l'or pour sa femme bien aime, de l'or pour ses enfants
chris. Hlas! que n'est-il rest avec nous. L'or peut-il racheter la
perte des tendresses du foyer? l'or peut-il faire oublier les douleurs
de l'exil?... Mais un autre jour je te raconterai les travaux, les
souffrances et la mort de cet homme de bien, et comment a t retrouv
l'hritage qu'il nous avait form par tant de sacrifices. Partout il se
trouve des mchants, partout aussi des justes. Le bon grain et l'ivraie
sont mls dans le champ du monde. Aprs plusieurs annes, un ami fidle
et dvou put enfin dcouvrir la tombe de mon pre et connat le lieu o
vivait sa famille. Il tait confident et dpositaire. Lui seul et Dieu
connaissaient la fortune amasse par l'infatigable mineur. J'ai reu le
dpt sacr... et je veux t'en faire une part.

PAUL, se penchant en pleurant sur l'paule de Jean.

O mon ami, mon frre!...

JEAN.

Garde le secret du bien que je te fais, c'est entre Dieu et nous.

PAUL.

Il n'est pas juste que je dtourne de son cours naturel la source bnie.
Ce n'tait pas pour moi que ton pre amassait cet or.

JEAN.

Mon pre, si gnreux et si bon, ne peut que sourire  mes desseins.

PAUL.

Je le sens, il te sourit, il te bnit!... Je deviens ton frre; il
m'accepte pour son fils. Jean, il est une femme bonne et belle comme
Cerisette.... Oh! que j'tais aveugle! Je te disputais ton bonheur,
lche, goste que j'tais. Mais j'ouvre les yeux  la raison et mon
coeur sent grandir soudain un amour trop mconnu.... Jean, je ne veux
rien accepter de toi que pour l'offrir  Juliette, ta soeur, mon amie
d'enfance.

JEAN.

Paul, songes-y bien.

PAUL.

Jean, le veux-tu?

JEAN.

Si elle le veut.

PAUL.

Je serai le meilleur des frres et le plus dvou des maris.

JEAN.

Dieu soit lou! viens. _(Ils sortent, Ducap entre.)_



SCNE IX.


M. DUCAP.

Cette lettre.... Ces reproches... ces menaces.... Qu'est-ce que cela
signifie? Quel est ce mystre? Que m'a-t-elle donc cach, cette
femme?... Aurait-elle oubli tout ce que j'ai fait pour elle? tout ce
que je lui ai donn? tout ce que je lui ai promis?... Elle s'est
affaisse comme une personne coupable.... Je saurai tout bientt,
puisque le Cur de Lorette vient lui-mme me raconter la chose. J'ai
peur... j'aimerais mieux ne rien savoir. C'est une affaire srieuse
puisque c'est une mourante qui la rvle avant de paratre devant Dieu.
Elle a voulu voir ma femme et ma femme n'a pas voulu se rendre auprs
d'elle. Etait-ce la honte? Etait-ce l'espoir que tout s'ensevelirait
avec la morte? Malheur  elle si.... Elle  voulu de l'argent et je n'ai
point compt avec elle.... A dfaut d'amour elle me devait de la
reconnaissance. Il faut respecter la vieillesse et les cheveux blancs.
L'outrage fait au mari retombe sur la femme comme une goutte de plomb
fondu, et la blessure est ternelle. L'homme souffre, mais la femme est
dshonore... _(Un temps.)_ Quoi! dj le Cur! Oui, c'est bien lui!
j'ai peur!... j'ai peur! _(Il sort, Paul entre.)_



SCNE X


PAUL.

Je la verrai tout  l'heure Juliette. Mon cousin le cur arrive. Il
vient pour cette affaire... que personne ne connat. Quand je dis:
personne.... Il veut que je l'attende un instant, mon cousin le cur,
c'est bien je l'attends. Mon Dieu! comme vont les choses! Jean devenu
riche! Moi devenu amoureux de Juliette! Plus amoureux, je devrais dire,
car il faut avouer qu'elle tenait une grande place dans mon coeur. Plus
d'obstacle au bonheur de Jean, plus d'obstacle  mon bonheur. C'est un
rve, je crois; je ne suis pas bien veill. Beau rve, qui va durer
toujours!... Et que va dire Cerisette? Pauvre Cerisette, elle va rire,
je le jure. Elle n'aura pas la peine de choisir, c'est le ciel qui s'en
charge pour elle.... Choisir! c'tait peut-tre fait dj. J'ai cru
m'apercevoir, il y a un instant, que je pesais moins que Jean dans la
balance o elle nous tient depuis si longtemps. Eh bien! tant mieux!
_(Cerisette entre.)_



SCNE XI

PAUL, CERISETTE.


CERISETTE.

Pauvre madame Ducap, comme elle a t surprise! Elle ne s'attendait
srement pas  ce qu'elle vient d'apprendre. On ramasse ses forces quand
on est menac.

PAUL.

Elle s'attendait  quelque chose cependant.

CERISETTE.

Monsieur parat bien inquiet.

PAUL.

C'est assez naturel d'tre inquiet en pareille circonstance.... A-t-elle
repris ses sens?

CERISETTE.

Elle est bien mieux, mais elle semble vexe. Elle veut demeurer seule.
Cependant il faut bien que je veille un peu....

PAUL.

La chose est facile.... Je ne sais si quelque malheur menace cette
maison, mais le bonheur me menace, moi.

CERISETTE.

Vous? le bonheur? Comment cela?

PAUL.

Vous savez ce que nous disions tantt, parlant d'amour et d'avenir?

CERISETTE.

Je ne sais pas trop si je me souviens. Je suis un peu bouleverse.

PAUL.

Bouleverse? moi aussi.

CERISETTE.

Est-ce  cause de la fortune qui ne vient pas?

PAUL.

La fortune? elle est venue.

CERISETTE.

Venue? Elle est venue?... Tombe du ciel comme une onde?

PAUL.

Tombe du ciel... par la grce d'un ami.

CERISETTE

Je ne comprends pan.

PAUL.

Par la grce d'un ami, qui me fait une petite part de son bien pour me
permettre d'pouser une femme que j'aime.

CERISETTE.

O l'ami complaisant et gnreux!... Il est heureux pour vous qu'il ne se
soit pas avis de l'aimer, celle que vous aimez.

PAUL.

Vous croyez?

CERISETTE.

Vous seriez rest pauvre et clibataire.

PAUL.

Il y a des gnrosits, comme il y a des gosmes, qui dpassent le rve
et atteignent l'trange.

CERISETTE.

Je voudrais en voir.... Et, vrai, vous songez  vous marier?

PAUL.

Mais, vous mme, n'y songiez-vous pas ce matin?

CERISETTE.

Le jours sont longs.

PAUL.

Et du matin au soir on peut natre et mourir.

CERISETTE, souriant avec tristesse.

On peut mme changer d'ide....

PAUL.

Cela ne m'a pris qu'une seconde.

CERISETTE

Hein?

PAUL.

Une seconde.

CERISETTE.

Pour?

PAUL

Pour changer d'ide.

CERISETTE.

Mais vous u'avez pas chang puisque....

PAUL.

Si, si.

CERISETTE.

Vous ne vous mariez pas?

PAUL.

Pardon, je me marie.... pas avec vous.

CERISETTE.

Pas avec moi?... Je le sais bien.

PAUL.

Je vous laisse  un homme qui vaut mieux que moi, et qui vous aime
autant que vous l'aimez.

CERISETTE.

Paul, comme vous avez l'air mystrieux!

PAUL.

Cerisette, nous serons frre et soeur.

CERISETTE.

C'est Juliette que vous aimez!

PAUL.

C'est Juliette!

CERISETTE.

Jour de surprises! Qu'allons nous donc voir encore? qu'allons nous
encore apprendre?... Je jette un coup d'oeil  madame Ducap. _(Elle
sort.)_

PAUL.

_(A part.)_ Je vais attendre mon cousin, le cur. J'ai besoin d'air; je
vais l'attendre  la porte! _(Il sort.)_



SCNE XII.


DUCAP, trs excit.

Elle! Elle! Mais non, ce n'est pas possible. Ils se moquent de moi, ces
gens-l. Oh! que j'ai eu peur! _(Il clate de rire.)_ Oh! que j'ai eu
peur! Et pour rien... Mais pourquoi donc s'est-elle vanouie, ma femme?
La surprise, elle aussi, la surprise.... Une femme, a s'vanouit... pas
un homme. O est-elle, la chre petite?... Comment vais-je lui dire
cela? Vais-je d'abord l'embrasser, l'treindre sur mon coeur?... Oui,
cela va la surprendre. Elle va se dfendre; elle va crier, se fcher....
ah! ah! ah! ah! _(Il appelle.)_ Cerisette! Cerisette!... que Dieu est
bon!... et que les femmes.... _(Cerisette accourt.)_



SCNE XIII.

DUCAP, CERISETTE.


DUCAP, embrassant Cerisette.

Cerisette!  ma petite Cerisette!

CERISETTE, se dfendant.

Monsieur!... Monsieur Ducap!... Je vais appeler madame.

DUCAP, la couvrant de baisers.

Appelle.... Oui, appelle.... Mais appelle donc, cher ange, ma toute
belle, ma bien-aime....!

CERISETTE.

Monsieur, c'est infme ce que vous fuites l. Laissez-moi. Mais
laissez-moi donc!... Ah! si Jean tait ici!

DUCAP.

Te laisser? jamais!... Jamais, entends-tu? Qu'il vienne donc Jean! qu'il
vienne donc Paul!... Sais-tu que je t'aime, que je t'adore?

CERISETTE.

C'est de la folie, Monsieur Ducap, c'est de la folie....

DUCAP.

Oui, c'est la folie de l'amour paternel.... Cerisette, je suis ton pre.

CERISETTE.

Mon pre? Vous mon pre?

DUCAP.

Je suis ton pre... tu es mon enfant! Ta es ma petite Yvonne que je
croyais au fond du gouffre de Montmorency, et qu'une femme jalouse
m'avait vole.

CERISETTE.

Montmorency! La chute! la grande cte!... oh! je me souviens! Une femme
en effet, m'avait amene dans un canot... et je ne me souviens plus de
rien. _(Elle entoure de ses bras le cou de son pre.)_ O mon pre! mon
pre! mon pre! _(Paul entre.)_



SCNE XIV.

LES MMES, PAUL.


Cerisette appuye sur l'paule de son pre.

PAUL.

Je suis de trop, sans doute. Je suis de trop.

DUCAP.

Non, non, venez. C'est ma fille! mon enfant! mon Yvonne que je croyais
perdue! que je croyais morte! C'tait l le grand secret.

PAUL.

Mon cousin le cur m'a tout dit. Quelle chose extraordinaire,
merveilleuse!

DUCAP

Cette femme jalouse que je n'avais pas voulu pouser s'tait venge en
m'enlevant mon entant.

PAUL.

C'est--dire qu'elle l'avait fait enlever par son amie, la malheureuse
qui vient de mourir  Lorette. Par bonheur que la peur de l'enfer lui a
dli la langue,  celle-ci.

DUCAP.

Oui, elle  tout dclar avant de mourir.

PAUL.

Elle a mand madame Ducap afin de lui rvler tout. Madame  tard un
peu et la mort n'attend pas.

DUCAP.

Ah! elle voulait voir ma femme!... Oui, oui. a se comprend bien.... Et
elle a crit.

PAUL.

C'est mon cousin le cur qui a crit, quand il a vu que la pauvre
moribonde battait de l'aile, et il a suivi sa lettre de prs, comme vous
savez.

DUCAP.

Je comprends maintenant l'tonnement et la douleur de ma pauvre femme.

PAUL.

Eh oui!... c'tait sa mre.

DUCAP.

C'tait sa mre qui avait voulu se venger, parce que je lui en avais
prfr une autre.

PAUL.

Elle s'est deux fois venge, puisqu'elle vous a fait pouser sa
fille.... en troisime noce, mais qu'importe?

DUCAP.

Cette dernire vengeance, Paul, je la lui pardonne.

CERISETTE.

Oh! la fille s'efforcera sans doute de faire oublier la faute de la
mre.... Et puis je serai l. Je le protgerai bien, moi, ce pre que
j'ai connu trop tard, et que je ne veux pas perdre de longtemps encore.
_(Ducap donne un baiser  sa fille.)_

DUCAP.

Mon Dieu! qui m'aurait dit qu'un pareil bonheur m'attendait. Retrouver
mon enfant!!! Sa pauvre mre qui est morte de chagrin!... Mon Dieu! mon
Dieu!

CERISETTE, pleurant.

Oh! oui, comme elle a d souffrir, ma mre.... Il faudra que je meure
pour la voir.... La retrouver elle aussi c'eut t trop de bonheur  la
fois... Ici-bas toute coupe de flicit doit avoir une goutte
d'amertume.

DUCAP.

Nous allons trenner, pour Cerisette, la voiture de gala et la livre.

CERISETTE.

Non, pas pour moi, cher papa.

DUCAP.

Oui, oui, je le veux.... Ecoute ton pre, petite. Tu sais, il faut
couter son vieux pre Pre et Mre tu honoreras afin de vivre
longuement.... Paul, allez dire  Jean qu'il prpare tout. Qu'il
attelle les chevaux sur le carrosse neuf,  mon chiffre; qu'il revte sa
livre.... C'est fte aujourd'hui; c'est grande fte!... Ma fille tait
perdue, je l'ai retrouve!... Nous allons promener notre bonheur dans le
village tonn....

PAUL.

La peinture du carrosse n'est pas sche encore....

DUCAP

a ne fait rien, vous recommencerez.

PAUL.

C'est bien, je cours chercher Jean. _(Il sort par une porte Jean entre
par une autre.)_



SCNE XV.

DUCAP, CERISETTE, JEAN


DUCAP.

Tiens! te voici. J'envoie Paul te chercher.... Evidemment il ne te
trouvera pa.

JEAN.

Nous jouons  cache-cache, je crois. Nous nous quittons nous nous
cherchons, nous nous trouvons, pour nous quitter encore, nous chercher
encore et nous trouver encore.

CERISETTE.

Si tu savais quel bonheur, Jean!

JEAN.

Quel bonheur? Et pour qui? _(A part.)_ J'ai peur que Paul ne soit revenu
sur sa dcision, et que mon argent n'ait eu trop d'loquence.

CERISETTE.

Devine! Non, on devine pas.... Tu n'es pas capable de deviner!... Que je
suis heureuse!

JEAN.

Que tu es heureuse?... _(A part.)_ Dcidment, c'est cela, je la
perds.... Paul l'pouse. _(Haut.)_ Je n'ose pas chercher et j'ai peur
d'apprendre.

DUCAP.

Un vrai miracle, Jean, un vrai miracle!

JEAN.

Un miracle? _(A part.)_ J'y suis pour quelque chose dans ce miracle.
Enfin, je l'ai voulu, supportons le coup noblement. _(Haut.)_ Croyez que
je suis tout  fait sensible  ce bonheur qui vous arrive. Nul plus que
moi ne dsirait vous voir heureux.

DUCAP.

Et tout le monde sera dans l'tonnement.

CERISETTE.

Et dans l'admiration.

JEAN.

Il faut toujours se rjouir de la flicit des autres.

DUCAP.

Tu vas atteler les chevaux.... Nous allons trenner le carrosse  mes
armes, et ta livre... Il n'est pas sec, mais a ne l'empchera pas de
rouler.

JEAN, avec amertume.

Et ma livre?... C'est vrai, j'ai une livre.... _(A part.)_ Il faut
plus de force pour accepter le sacrifice qui nous est impos que pour
accomplir un sacrifice volontaire.

CERISETTE.

Si nous ne sortions pas aujourd'hui?... Je suis un peu fatigue par les
motions....

DUCAP.

Cela va te remettre: le soleil.... l'air pur.... les regards curieux des
gens.

JEAN

Tu sors aussi, Cerisette?

DUCAP.

Si elle sort? Mais c'est pour elle, c'est cause d'elle, les chevaux, la
voiture, la livre...

JEAN.

La livre?  cause de toi, Cerisette?

CERISETTE

Non, Jean, non.

DUCAP.

Ne l'appelle plus Cerisette, c'est Yvonne qu'il faut dire, mon
garon.... Mademoiselle Yvonne! Et avec respect.

JEAN, tout interloqu.

Yvonne? Yvonne?... Cerisette, Yvonne?

DUCAP.

Je t'embrouille, hein, mon garon?

JEAN.

Je l'avoue.

DUCAP.

Et du respect, te dis-je. Plus de tu ni de toi, du vous seulement.

CERISETTE.

OH! non, non, je suis toujours Cerisette.

JEAN.

Expliquez-moi, de grce! ce que signifie cette comdie o je ne joue pas
le plus beau rle  ce qu'il parat.

DUCAP.

Cerisette n'est plus ma servante.

JEAN.

Elle devait partir, je le sais.

CERISETTE.

Oui, c'est vrai....

DUCAP.

Et elle ne part pas du tout.

CERISETTE.

Non, c'est vrai.

JEAN.

Eh bien! tant mieux.

DUCAP.

Mais ce n'est pas pour toi qu'elle reste.

JEAN.

Eh, bien! tant pis! _(A part.)_ Enfin, c'est dit.... Paul l'pouse....

CERISETTE, joignant les mains.

Ne parlons pas de cela maintenant, on peut changer de condition sans
changer de coeur.

JEAN.

O Cerisette, veux-tu donc m'empcher de dsesprer?

DUCAP.

Je t'ai dit, Jean, de l'appeler mademoiselle Yvonne... Faut t'expliquer
a enfin....

JEAN.

S'il vous plat, oui; j'en serais aise.

DUCAP, donnant un baiser  sa fille qui l'enveloppe de ses bras.

Comprends-tu?...

JEAN.

Pas encore.... Recommencez.

DUCAP.

Mon Yvonne! C'est mon Yvonne! ma petite fille... Mon enfant.

JEAN, stupfait

Elle?... Cerisette?... Votre....

DUCAP.

Ma fille qui fut vole, toute petite, par une femme que j'avais refus
d'pouser... la mre, hlas! de ma femme d'aujourd'hui!

JEAN.

Cerisette est votre fille!... Cerisette!... Ah! je remercie le ciel de
la flicit dont il vous comble! Cerisette, pardon! Mademoiselle Yvonne,
Dieu vous rend une place dont vous tes bien digne... Je serai toujours,
mademoiselle, votre serviteur dvou.

CERISETTE.

Appelez-moi Cerisette.

DUCAP.

Voyons, voyons! ma petite Yvonne, il faut tenir son rang... c'est mieux;
on se fait respecter davantage... Va mettre les chevaux  la voiture,
Jean, et ta livre sur ton dos...

JEAN.

Si mademoiselle l'ordonne.... je me mettrai en livre.

CERISETTE.

Je ne sais pas commander, moi!

JEAN.

Si vous le demandez alors.

CERISETTE.

Je ne demande rien.

DUCAP

Cerisette.... Yvonne! Yvonne! je veux dire--il faut oublier cette
intimit qui existe entre vous. Tu comprends mon enfant... _(A part)_
sors mon garon; va vite si tu veux rester  mon service _(A part.)_
Mais c'est que tu n'y resteras point.

JEAN,  part.

Mais c'est que je n'y resterai point! _(Il sort. Ducap et Cerisette
passent dans une autre pice)._



SCNE XVI.


MADAME DUCAP.

Fatalit! fatalit!... J'avais le pressentiment de ce malheur.... Oh!
si j'avais pu l'loigner, elle, auparavant!... Si j'avais connu plus tt
ce secret extraordinaire!... Il faudra partager le pouvoir avec elle
maintenant.... le pouvoir et la fortune! Pourquoi l'ai-je prise pour
confidente? Elle tait ma servante, je ne devais pas la traiter en
gale. Pourquoi dire des choses qui doivent rester inconnues? Pourquoi
avouer, sans ncessit, les passions mauvaises du coeur? Si au moins
elle ne savait pas que je me suis rjouie de sa petite.... Si elle ne
savait pas que j'ai pous son pre par intrt, pour avoir de
l'argent!... Aprs tout, elle doit bien comprendre qu'une jeune fille
n'pouse pas un vieillard par amour. Et puis, elle ne peut toujours pas
me chasser d'ici. Je suis chez moi. J'ai respect son pre; je l'ai
entour de soins; j'ai fait mon devoir. Maintenant, si elle veut devenir
mon amie, je lui tendrai la main. Je veux bien lui laisser sa part
d'hritage. Cela vaut mieux; oui, cela vaut mieux. Il le faut du reste.
Je ne veux pas la guerre, je veux la paix. Ma mre m'a lgu quelque
chose de sa malice, je le sens, mais il n'est pas de mon intrt, de
m'en servir... Ma position reste belle et digue d'envie quand mme....

Ma mre est assez venge du ddain de son amoureux.... qu'elle repose en
paix dans sa tombe, et que je repose en paix dans ma maison! _(Paul
entre.)_



SCNE XVII.

MADAME DUCAP, PAUL.


PAUL.

Monsieur est sorti?

MAD. DUCAP.

Je n'eu sais rien.

PAUL.

Il m'avait pri d'aller qurir Jean, et, ma foi! j'ai cherch pour rien.

MAD. DUCAP.

Vous ne l'avez pas trouv?

PAUL.

J'ignore o il se cache.

MAD. DUCAP.

Pourquoi Jean?

PAUL.

Pour mettre les chevaux  la voiture.

MAD. DUCAP.

Ah! Monsieur Ducap sort en voiture?

PAUL.

Oui, avec Mademoiselle Yvonne.

MAD. DUCAP, avec amertume.

Avec mademoiselle Yvonne.

PAUL, vivement.

Cerisette!... Pour nous, ce sera toujours Cerisette.

MAD. DUCAP.

Et vous croyez qu'elle se laissera faire?

PAUL.

Bah! on ne se dfait pas, comme cela, d'une longue habitude, ni d'une
forte amiti.

MAD. DUCAP.

Vous ne pouvez toujours plus la traiter en camarade comme par le pass,
ce serait inconvenant.

PAUL

Devant le monde on s'observera, mais dans l'intimit on se souviendra.

MAD. DUCAP.

Vous ne la verrez pas souvent; vous ne devrez pas chercher  la voir.

PAUL.

C'est souvent quand on ne cherche pas qu'on se rencontre.

MAD. DUCAP.

Paul, voulez-vous ne rien dire de ce que vous connaissez  mon sujet?

PAUL.

Ne rien dire? Mais, madame, je ne connais rien de mal  votre sujet....
Ce que je puis dire de vous ne peut que vous flatter.

MAD. DUCAP.

tes-vous bien sincre?

PAUL.

Je ne me suis jamais connu autrement.

MAD. DUCAP.

Mais au sujet de ma mre, vous savez quelque chose?

PAUL.

La faute de votre mre ne saurait vous atteindre. Au reste, maintenant
que l'enfant est trouve, le pardon sera complet.

MAD. DUCAP.

Le monde est si mchant!

PAUL.

Le monde qui souffre, peut-tre, pas le monde qui jouit.... Mais
pardonnez-moi, madame, puisque Jean n'est pas revenu je continue  le
chercher.

MAD. DUCAP.

Au revoir, Paul, _( part.)_ Je rentre dans ma chambre. Hlas! Je
redoute la premire entrevue! _(Elle sort d'un ct, Jean et Cerisette
entrent.)_



SCNE XVIII.

JEAN, CERISETTE.


JEAN.

Il sera difficile de lui faire entendre raison. Il voudra te donner un
mari de son choix, quelqu'un qui n'aura jamais port la livre de
domestique.

CERISETTE.

J'aimerais mieux demeurer servante avec toi que devenir grande dame pour
un autre.

JEAN.

O Cerisette! comme ton amour est pur, et comme ton dvoment est grand!
Mais comme j'apprhende aussi un cruel refus de la part de ton pre!...

CERISETTE.

J'espre qu'il se laissera toucher. S'il ne comprend pas mes paroles, il
comprendra mes larmes.

JEAN.

O noble coeur! O ma seule esprance! je te savais bonne, aimante autant
que belle, mais ta constance n'avait pas t prouve, ta vertu n'avait
pas t tente, ton amour n'avait pas t mis au creuset de
l'preuve.... Maintenant, tu grandis merveilleusement dans ma pense et
je suis fier de toi.

CERISETTE.

Je ne fais rien que mettre d'accord mon coeur et ma raison.

JEAN.

Combien font taire leur coeur pour suivre la froide raison! et pourtant
le coeur est bien le plus sr des conseillera.

CERISETTE.

Il est le plus gnreux, du moins, et s'il se trompe on lui pardonne.

JEAN.

Malgr l'amour extrme que j'prouve pour toi, je me serais sacrifi, si
tu l'avais voulu, et jamais un reproche ne serait tomb de mes
lvres.... Si tu m'avais prfr Paul, Paul mon ami, mon frre, j'aurais
pleur en secret, mais devant toi, devant lui, j'aurais sembl content.

CERISETTE.

JE ne comprends plus que je l'aie aim.... presque autant que toi.

JEAN

Mais il me vaut bien.

CERISETTE.

Est-ce qu'on peut aimer talement tous les hommes de bien?... On les
admire, on les estime....

JEAN.

Je vais, hlas! l'attirer des reproches de la part de ton pre, en
demeurant ici avec toi.

CERISETTE.

Mais, puisque tu laisse le service....

JEAN.

C'est vrai, et il faut que je l'en prvienne. Au reste je rserve un
argument sans rplique.

CERISETTE.

Notre amour dj vieux?

JEAN.

a, c'est l'argument qui vaut le mieux  nos yeux, ce n'est pas le
meilleur aux siens.

CERISETTE.

Que rserves-tu donc?

JEAN.

Tu le sauras bientt.... et j'espre que tu ne me garderas pas rancune?

CERISETTE.

N'effarouche pas, au moins, ma pit filiale; ne fait pas de peine  mon
pre.... Il faut que je lui sois bien dvoue, il a t si longtemps
abandonn et priv des caresses de son enfant.

JEAN.

Ne crains riens, ma Cerisette, je vais trouver le chemin de son
coeur.... ou de sa raison. Tiens! je l'entends, le voici. Soyons fermes.
_(Ducap entre.)_



SCNE XIX.

LES MMES, DUCAP


DUCAP.

Comment! comment! toi ici, Jean?... Et je viens de t'ordonner de mettre
les chevaux au carosse!... Et ta livre? O est-elle, ta livre?...
Crois-tu que tu fais l une chose convenable?... N'oublie pas que tu es
domestique et que Cerisette n'est plus servante. Elle est devenue
demoiselle et toi, tu es rest manant. Plus de rapports entre vous, que
ceux de matresse  valet.... Par exemple!... Et toi, Cerisette....
Yvonne! Yvonne!... toi mon enfant, respecte ta nouvelle position
sociale.... Le ciel ta rendu ton rang, sois digne d'y rester.

CERISETTE.

Cher papa, l'or peut bien me faire changer de robe, mais pas de coeur.
Vous savez bien que nous nous aimons, Jean et moi, depuis longtemps
dj. Nous avons toujours t de bons serviteurs, nous serons de bons
enfants.... Vous verrez.

DUCAP.

Une msalliance.

JEAN.

Mais une alliance qui nous apporterait le bonheur  tous.

DUCAP

Pas  moi, pas  moi!

CERISETTE.

Oh! ne faites rien qui pourrait amoindrir le bonheur que je ressens
d'avoir retrouv mon pre!... On ne peut donc avoir jamais deux
flicits  la fois!... Mon Dieu! Mon Dieu!

DUCAP.

Et puis, s'il devient ton mari, il ne pourra plus porter ma livre...
Elle lui va si bien! Trouverai-je quelqu'un d'aussi bien fait pour
elle?... Vrai, je n'y puis consentir.

JEAN.

Vous n'tes pas srieux, monsieur Ducap, et vous aimez trop votre enfant
pour ne pas lui faire le sacrifice d'une fantaisie.

CERISETTE.

Oh! vous m'aimez bien, n'est-ce pas, mon pre?... Mon pre!... Comme
j'ai du plaisir  dire ce nom bni!... Mon pre,  mon!... Mon pre!

DUCAP embrassant Cerisette.

Ah! tiens! Tais-toi, tu vois bien que tu vas me faire pleurer.... Je
suis lche... oui, je suis lche!...

CERISETTE.

Vous tes bon, et vous voudriez paratre insensible. Pourquoi?

JEAN.

Avez-vous peur qu'on vous aime trop?

CERISETTE, lui donnant un baiser

Qu'on vous donne trop de baisers?

JEAN.

Qu'on vous entoure de trop de soins?

CERISETTE.

Qu'on vous fasse trop de caresses?

DUCAP, mu.

Voyons, voyons, voyons!... vous me faites perdre la tte....

JEAN.

Et retrouver le coeur....

DUCAP, rflchissant.

Et re-trou-ver le coeur.... retrouver le coeur.... Aprs tout, c'est
peut-tre vrai.... C'est donc en trouvant des enfants qu'on trouve du
coeur.... Oui, je le sens, l'isolement et l'ennui, m'avaient dessch.
J'tais aride comme un sable. O mon enfant, ma Cerisette! tu es la
source bnie qui arrose et rafrachit mon me! Mes sentiments
s'veillent plus doux et plus chrtiens  ta voix.... En t'entendant
m'appeler pre, moi qui avais oubli ce nom divin, je me sens attendrir,
je me trouve meilleur, je pleure... oui, je pleure.... et.... je vous
bnis. _(Il tend ta mains sur leurs ttes, Jean et Cerisette tombent
dans ses bras l'un de l'autre.) Mad. Ducap entre._



SCNE XX.

LES MMES, MADAME DUCAP.


DUCAP,  sa femme qui hsite  entrer.

Entrez, entrez, madame!... Entre, ma femme, entre, tu n'es pas de trop.
Viens voir comme les enfants savent attendrir les vieux garons.... On
n'y tient pas. Je ne voulais rien entendre, d'abord, et j'ai tout
entendu, je ne voulais rien comprendre, et j'ai tout compris. Mon enfant
a parl, vois-tu, mon enfant... Ah! le coeur d'un pre peut sommeiller,
il ne meurt jamais. Il est une voix qui le rveille toujours.

MAD. DUCAP.

Je serais jalouse de la place que prend Cerisette dans votre pense, si
je ne la savais si bonne et si digne.

CERISETTE.

Merci, madame... j'espre que votre amiti sera loyale, et que toutes
deux nous ferons assaut de zle pour embellir les dernires annes du
vieillard que nous aimons.

MAD. DUCAP.

Croyez  ma sincrit. Le ciel est pour vous, et je sais qu'il me
briserait si je rsistais  ses volonts. L'avenir me rendra tmoignage.
Attendez... pardonnez... oubliez.

CERISETTE, donnant un baiser  Mad. Ducap.

Heureux ceux qui imposent silence  leurs pensions!

MAD DUCAP,  son mari.

Nous serons deux pour vous chrir.

JEAN

Trois! Nous serons trois!

DUCAP.

Oui, oui, lui aussi.... Et moi je serai seul contre trois... que
ferai-je?

CERISETTE.

--Vous vivrez!



SCNE XXI.

LES MMES, PAUL.


PAUL, apercevant Jean.

Ah! enfin, le voici!

DUCAP.

Il ne manquait plus que vous, Paul. Approchez, approchez.

PAUL.

Il parait que je manque toujours.... j'arrive trop tt o trop tard; je
vise trop bas ou trop haut....

DUCAP.

Eh bien! vous ne manquerez pas la jolie scne qui se passe ici en ce
moment.

PAUL.

Je veux bien en tre le tmoin, si, en effet, elle est jolie; et elle
l'est, sans doute, car toutes les figures sont rjouies. Oh! je
divine.... Jean vous a fait part de sa chance, de sa bonne fortune....

CERISETTE.

Et je la partage tout entire, elle devient la mienne.

DUCAP.

Il fallait bien consentir  cette union puisqu'elle le dsirait, elle,
ma petite Yvonne. Quand on est vieux on ne rsiste gure, on cde vite.

MAD. DUCAP.

C'est un devoir de cder quand la justice et le droit sont contre nous.

JEAN.

Il y a du plaisir  le faire quand c'est l'amour filial qui le demande.

PAUL.

Et puis, non seulement les qualits de l'esprit et du coeur se
rencontrent dans cette union, mais la richesse aussi, ce qui ne gte
rien.

CERISETTE.

Oh! je suis habitue  vivre de peu et j'aime la simplicit; je ne
demanderai rien  mon pre.

DUCAP.

Tu sais bien, coquine, que je n'attendrai pas cela pour te donner.

MAD. DUCAP.

Nous ferons deux parts gales _( part.)_ Il le faut bien!

PAUL.

Mais son mari est assez riche pour se passer de vos faveurs. Pardon de
ma franchise.

DUCAP.

Riche d'esprances, je le comprends... Quand on pouse une si jolie
fille.

CERISETTE.

Riche de qualits

PAUL.

Riche... riche comme vous tous, d'esprances, de qualits et d'argent.

DUCAP, ahuri.

D'argent?... Vous dites: d'argent?...

PAUL.

D'argent!... Est-ce qu'il ne vous l'a pas dclar.

DUCAP.

Vous plaisantez; allons!

PAUL.

Je ne plaisante pas. La preuve c'est qu'il m'a fait une part gnreuse
afin de me permettre d'pouser Cerisette, si Cerisette m'avait aim...
comme elle l'aime. _(Surprise de tous; on entoure Jean.)_

CERISETTE.

Lui! n'est lui cet ami? _( Jean.)_ Toi, tu as fait cela?... C'est
beau, mais c'est mal.... si lu m'avais perdue?

JEAN.

C'est que tu n'aurais pas t tout  fait  moi.... Tu u'aurais pas t
 moi comme je l'aurais voulu.

DUCAP.

Voyons! c'est du badinage cela? Parle franc, Jean, tu n'as pas tant
d'argent qu'il le dit, lui, Paul? D'o te viendrait cette fortune?
L'argent, a n'est pas si facile  ramasser... j'en connais quelque
chose.

JEAN.

Eh bien! oui, monsieur Ducap, je suis riche.... mais depuis quelques
jours seulement. Une grosse somme amasse par mon pauvre pre en
Californie; et fidlement garde par un honnte confident, vient de
m'tre envoye. Je n'ai pas voulu le dire afin de ne point tenter les
coeurs... Je vous sais infiniment gr de ce que vous m'avez accord la
main de votre fille, alors que vous me pensiez pauvre et sans autre
ressource que mon travail. Cela vous honore et me touche.

DUCAP.

Eh bien! si tu es riche, mon garon, tu pourras, aussi toi, avoir ta
livre et tes armes.

JEAN.

Ma livre, c'est la blouse de l'ouvrier, mes armes, ce sont les outils
du travailleur.

PAUL.

Bien dit, Jean!

MAD. DUCAP,  Jean.

Vous mritez le bonheur qui vous est donn.

CERISETTE.

Paul, vous n'tes pas fch de la prfrence que je donne  votre ami?

PAUL.

Comme vous, Cerisette, j'ai flott dans l'indcision, j'ai balanc entre
deux amours galement pures et douces... et, comme vous aussi, si vous
ne m'aviez prvenu, j'aurais dit: Vous n'tes pas fche, Cerisette, de
la prfrence que je donne  votre amie?

CERISETTE.

Vraiment?

PAUL.

Il n'y a que Juliette qui vous vaille.

CERISETTE.

Que je suis contente de voir tout le monde heureux!

DUCAP.

Oui, oui, tout le monde.... et ton pre.





                             ROUGE ET BLEU



PERSONNAGES:

M. FLAMEL, notaire.
M. REN MURAL, avocat.
H. REN MURAL, agent.
MADAME MURAL, veuve.
MLLE EVA FLAMEL, fille du notaire.
     EVA FLAMEL, nice du notaire.
     JEANNETTE, soubrette.



                             ROUGE ET BLEU

                       COMDIE EN TROIS ACTES.
                     La scne se passe  Qubec.

Une grande salle. Table, chaises, canap. Des pots de fleurs sur une
fentre. Une porte ouvre sur le salon, une autre sur l'tude. La porte
de sortie donne aussi sur la serre et le jardin.




                             ACTE PREMIER



SCNE PREMIRE.

JEANNETTE, Mme MURAL.


JEANNETTE, ouvrant une porte et faisant passer Mme Mural.

Passez, madame, _(Elle lui prsente un sige)_ assoyez-vous. Monsieur le
notaire ne tardera pas  rentrer.

MAD. MURAL.

Merci, ma bonne enfant, merci. Mais ne vous drangez pas pour moi;
faites votre besogne. _(Elle s'assied.)_

JEANNETTE.

S'il vous plat de m'excuser, en effet, car M. Flamel n'a pas encore
pris son caf, et je ne voudrais pas le faire attendre plus que de
raison. Il est si bon!...

MAD, MURAL, plaisantant

Le caf?

JEANNETTE.

Le notaire!.... Le caf aussi.

MAD. MURAL, riant.

S'ils sont si bons l'un et l'autre, soignez-les bien toujours.
_(Jeannette sort, Mme Mural s'approche de la table, s'appuie sur sa
main, et demeure quelques moments pensive.)_



SCNE II


MADAME MURAL.

Je vais lire, en attendant le retour de M. Flamel, cette singulire
dclaration, cet aveu pnible d'un mourant.

Je n'ai pas tout dit, et je dsire ne rien cacher. Que la honte qui
retombera sur mon nom soit une ternelle expiation de ma faute!

Les titres de cette proprit dont j'ai parl ailleurs, m'avaient t
donns sur mes instances, par un de mes amis, dput au Parlement. Il ne
pouvait les garder et conserver, en mme temps, son mandat, parce qu'il
recevait au sujet de cette proprit, une subvention du gouvernement.

Je savais que ce n'tait qu'un prt dguis. Je me suis rendu coupable
d'abus de confiance, de vol...

J'ai vendu ce bien qui m'tait confi temporairement, et j'ai perdu,
dans les spculations et le jeu, la fortune mal acquise.

Que Dieu me pardonne, au moins, si les hommes ne veulent me
pardonner!... Je me repens de ma faute! _(Elle se lve.)_ C'est
affreux!... Et, c'est cette proprit que je possde!... Ah! cela me
portera malheur!... Je veux la rendre  ses matres.... Pourtant,
suis-je oblige de le faire?... Et o les trouverai-je?... Mon pre l'a
achete de bonne foi.... Il l'a toujours possde de bonne foi.... Et
mon fils, mon Ren, comment supportera-t-il une pareille preuve....
Briser son avenir, faire crouler ses esprances, dtruire son bonheur,
et peut-tre pour jamais!... Oh! je n'aurai pas le courage de faire
cela. Le Ciel ne demande pas autant.... Non, il ne demande pas autant.



SCNE III.

MADAME MURAL, M. FLAMEL, une lettre  la main.


M. FLAMEL (en dehors.)

Il faut aimer son parti pour lui donner tant de travail et de moments!
Oui, il faut l'aimer!... _(ll entre chapeau sur ta tte, canne sous le
bras, et ne voit pas Mme. Mural.)_ Aussi quel vieux et saint parti!...
Puisse-t-il vivre ternellement!... Ah! cette lettre que le facteur
vient de me remettre!... _(Il lit la suscription.)_ Mademoiselle Eva
Flamel!... Hum! ce n'est pas une criture de femme cela... Les femmes
ont la main plus jolie.... pas une criture de notaire, non plus, les
notaires ont la main plus sre... a peut dpendre de la conscience...
_(Il aperoit Mme Mural)_ Oh! pardonnez-moi, madame, je n'avais pas
remarqu votre prsence... Je suis inexcusable, tout  fait inexcusable!

MAD. MURAL.

_(A part.)_ Le courage me manque maintenant....

M. FLAMEL.

Eu quoi puis-je vous tre agrable, madame je suis tout  vous, tout 
vous....

MAD. MURAL.

Si cependant il vous convenait mieux de me recevoir dans un autre
moment, M. Flamel, je pourrai revenir. La chose ne presse gure, aprs
tout. Je passais et je suis entre pour savoir si vous aviez examin les
papiers que j'ai laisss ici l'autre jour, et pour vous....

M. FLAMEL.

Des papiers?... je ne me rappelle pas....

MAD. MURAL.

La servante ne vous les a peut-tre point remis. Vous tiez sorti, et
c'est  elle que je les ai donns.

M. FLAMEL.

En effet, elle ne me les a pas remis.... Comment cela se fait-il?...
Mais c'est un oubli impardonnable. _(Il dpose sur la table sa canne,
son chapeau et la lettre)_

MAD. MURAL.

Je reviendrai, monsieur le notaire.

M. FLAMEL.

Je l'aimerais mieux, si cela vous est facile.... De ce temps-ci,
voyez-vous, je suis tout  la politique. On veut que je me prsente dans
le comt de Lvis... un comt qui cote cher! On me fait violence. Que
voulez-vous un citoyen se doit  son pays. La chose publique d'abord; la
patrie avant la famille.

MAD. MURAL.

Je ne puis que vous fliciter d'tre si bien apprci de vos
concitoyens, car le mrite n'est pas toujours reconnu.

M. FLAMEL.

C'est vrai, madame, c'est vrai! Toutefois, je n'oublie pas, non plus,
les devoirs que m'impose ma profession, et ds que vous l'exigerez, je
vous couterai, je prendrai connaissance de votre affaire.

MAD. MURAL.

Je vous sais gr de votre zle. _(Elle se lve.) (Jeannette entre.)_



SCNE IV.

LES MMES, JEANNETTE.


JEANNETTE, (tenant des papiers envelopps.)

M. le notaire, je me suis aperu, en poussetant les meubles, sauf le
respect que je vous dois, que j'ai oubli de vous remettre ces papiers.
Je les avais dposs dans votre chambre, dans le... le chose-l....

M. FLAMEL.

Allons, Jeannette, achve! Tu sais bien qu'il n'est pas ncessaire....

JEANNETTE, vivement.

Juste! dans votre ncessaire.

MAD. MURAL, riant.

Ah! ah! ah! ah! le joli quiproquo!

JEANNETTE.

Je ne sais pas, moi, les noms de toutes les choses, mais j'ai coutume de
me souvenir du ncessaire. Monsieur le notaire peut la dire. Et si
Jrme tait ici....

M. FLAMEL

Oui, oui, Jeannette, mais la mmoire manque parfois.

JEANNETTE.

Oh! a.... parce que je n'y pense pas.

M. FLAMEL.

Et ces papiers?

JEANNETTE.

Les voici, monsieur.

M. FLAMEL, ( Mme Mural.)

Assoyez-vous donc un instant, madame.

JEANNETTE.

Je les ai envelopps dans une gazette.

M. FLAMEL.

La Vrit! La Vrit! envelopps dans La Vrit!... C'est une
profanation!... un!... Moi qui garde ce journal avec tant de soin!

JEANNETTE.

Pour moi toutes les gazettes sont des vrits... un peu profanes. Et
Jrme qui....

M. FLAMEL.

Jeannette, mnage un peu ta voix.

JEANNETTE.

Ah! Monsieur, je puis parler  la journe, cela ne me fatigue pas du
tout.

M. FLAMEL, svrement.

Jeannette! _(Jeannette s'loigne et s'occupe  ranger certains objets)_
Eh bien! madame, puisque je les ai entre les mains ces papiers, je vais
les examiner... si personne ne me drange. Vous passerez au jardin pour
vous distraire.

MAD. MURAL, se levant.

Je dois voir M. le cur dans quelques instants, si vous me le permettez,
je reviendrai tantt. Je regrette vraiment de vous dtourner de vos
affaires politiques. La crise que nous traversons....

M. FLAMEL.

Le pays a besoin de tous nos instants, c'est vrai. Il faut craser
l'hydre! l'empcher de renatre, l'hydre!...

JEANNETTE.

C'est comme M. Ren Mural disait: Il faut se dpcher de l'tre, libres!

MAD. MURAL.

Mon fils?

M. FLAMEL.

Comment, M. Ren Mural est votre fils? J'en suis enchant madame,
j'ignorais encore votre nom, si je devinais vos qualits.

MAD. MURAL.

Vous tes trop flatteur, M. Flamel.

M. FLAMEL.

Nous sommes des amis, des champions de la grande cause, M. Mural et moi.
Les hommes les plus importants de Lvis l'ont charg de m'offrir le
mandat de ce beau comt. Il m'a parl avec tant d'loquence qu'il m'a
convaincu, et il travaille avec tant de zle que je suis sr de la
victoire.... s'il y a lutte.

MAD MURAL.

Le comt de Lvis? mais il me semble qu'il ne le connat gure et n'en
est gure connu.

M. FLAMEL.

Les vrais hommes politiques doivent tre discrets. La discrtion est
leur force.

MAD. MURAL.

En vrit, vous le connaissez mieux que je ne le connais moi-mme; et
j'ignorais tout  fait cette intimit entre vous, qui me fait beaucoup
d'honneur.

M. FLAMEL.

Les hommes de sa trempe marchent vite et sont vite apprcis....
Jeannette, reconduis madame.

MAD. MURAL, donnant le papier qu'elle a lu.

Mettez donc cet crit avec les autres, M. Flamel, il vous servira peut
tre. _Elle sort avec Jeannette._



SCNE V.

M. FLAMEL, puis, LES DEUX EVA.


M. FLAMEL.

Ces papiers, Jeannette a eu tort de les retrouver aujourd'hui, et moi
j'ai eu tort aussi de dire  Madame Mural que j'allais les examiner
immdiatement. J'ai des lettres importantes  crire; il faut que je
retouche mon programme; mes discours ne sont encore qu'bauchs; je n'ai
encore aucun scandale  stigmatiser; je ne connais gure les grandes
oeuvres  signaler.... Je les verrai plus tard, ces papiers, plus tard.
Une seule chose  la fois:

        Qui vont tout dire, bredouille,
        Qui veut tout faire, s'embrouille...

Cette madame Mural me semble trs distingue.... C'est une belle
femme.... une belle femme! Et si.... Allons! allons!

        Le coeur d'un notaire
        Doit savoir se taire.

Mais ce billet que l'on vient de me remettre pour ma fille!... Je
l'oubliais!... C'est sans doute un billet doux, un billet _promissoire_
d'amoureux.... Y aurait-il un gendre  l'horizon?... S'il pouvait tre
selon mon coeur, bleu fonc!! _(Il appelle)_ Eva! Eva!.... _(Deux voix
rpondent, en dehors:)_ Laquelle?... _(Il reprend ahuri.)_ Laquelle?...
En effet il y en a deux. Ma fille et ma nice. Le pre a fait oublier
l'oncle. _(Il crie:)_ L'une ou l'autre! non, l'une et l'autre! (On
entend rire.)

LES DEUX EVA, arrivant ensemble.

Nous voici! nous voici!

EVA, fille du notaire.

A vos ordres, petit pre.

EVA, nice du notaire.

Toujours  votre disposition, cher oncle.

M. FLAMEL.

Laquelle de vous deux entretient une correspondance amoureuse....

EVA, fille.

Une correspondance?

EVA, nice.

Amoureuse?

LES DEUX EVA.

Avec qui? _(L'une  l'autre)._ Comprends-tu?

M. FLAMEL.

Amoureuse, je n'en suis pas sr.... Laquelle de vous rclame ce petit
carr de papier?

EVA, fille.

Je ne comprends pas.

EVA, nice.

Moi non plus.

M. FLAMEL.

Lisez.

LES DEUX EVA, lisant la suscription.

Mademoiselle Eva Flamel.

M. FLAMEL.

Comprenez-vous? devinez-vous?

EVA, nice.

Je comprends que c'est notre nom.

EVA, fille.

Mais je ne devine pas  laquelle de nous cela s'adresse.

M. FLAMEL.

C'est donc la premire fois.... le premier pas.... la dclaration.

EVA, nice.

C'est tout  fait nouveau, cher oncle.

EVA, fille.

Tout  fait indit.

M. FLAMEL.

Alors, dvoilons le mystre. Si vous me le permettez je vais procder 
l'opration.

EVA, fille.

Vous en avez le droit.

EVA, nice.

Il me tarde de voir cela.

M. FLAMEL, ouvrant la lettre et regardant.

Bah! lui?... Ah! ah! ah! ah!... Voyons ce qu'il dit.. _(Il lit)_
Mademoiselle, je vous ai vue et je ne puis vous oublier. il a de la
mmoire, je le sais.... Quelque chose me dit que vous aurez sur ma vie
une influence souveraine. Vous m'avez paru si jolie, si bonne, si
pieuse, l'autre jour, aux genoux de la vierge, que je me suis pris 
vous aimer de toute mon me.... Le brave garon!, je n'oserais vous
confier mon secret, s'il n'tait celui d'un honnte homme qui ne veut
pas troubler inutilement la paix de votre coeur.

_REN MURAL._

Pas plus avanc qu'auparavant. Mais je le connais, moi, ce Ren Mural!
ah! ah! ah! ah!... _Les deux Eva prennent la lettre et la lisent des
yeux._

EVA, fille.

C'est bien toi qu'il a vue.

EVA, nice.

C'est  toi plutt qu'il s'adresse.

M. FLAMEL.

Ne vous obstinez pas trop; ne vous le renvoyez pas comme on fait d'une
balle. C'est un bon parti, un lutteur, un bleu, un dvot! Vous voyez, il
vous suit  l'glise.... Ah! je le connais.... Il va venir bientt. Je
l'attends. Il nous dira, lui, laquelle il poursuit de.... sa charit.

LES DEUX EVA.

Sa charit!!

FLAMEL.

Oui, oui! charit... amour pur!... Ainsi l'une de vous deux est aime,
et l'autre....

EVA, fille.

Et l'autre le sera! _(M. Flamel sort en riant)._



SCNE VI.

LES DEUX EVA.


EVA, nice.

Mon oncle dit qu'il le connat bien, ce M. Mural, que c'est un bon
parti, un bleu, un tout ce qu'on voudra, mais comment se fait-il qu'il
n'ait jamais prononc son nom devant nous?

EVA, fille.

Il voit tant de gens depuis qu'il s'occupe de politique!... Ce serait
drle si nous allions tre choisies, puis lues pour la Chambre....

EVA, nice, riant.

La chambre nuptiale!

EVA, fille.

Nous le connaissons, nous aussi, M. Mural, nous l'avons rencontr en
soire, et nous le voyons souvent,  l'heure de la promenade, sur la
terrace Frontenac.

EVA, nice.

Quand il nous rencontre, c'est toi qu'il regarde; il ne me voit point,
moi.

EVA, fille.

Il me semble que je l'aimerais bien.... Je voudrais aimer quelqu'un.
C'est si bon d'aimer!

EVA, nice.

Et d'tre aim!

EVA, fille.

Je crois qu'il vaut mieux aimer qu'tre aim. Il y a plus de dlices,
plus d'ivresse.

EVA, nice.

Oui, mais aussi plus de larmes, plus d'amertumes, si nul amour ne rpond
au ntre.

EVA, fille.

C'est vrai, mais j'aime mieux souffrir que ne rien prouver.... J'ai
horreur de l'insensibilit.



SCNE VII.

LES MMES, JEANNETTE.


JEANNETTE.

C'est l'heure de votre leon de piano, sauf le respect que je vous dois,
mesdemoiselles. Vous m'avez dit de vous le dire, je vous le dis.

EVA, fille.

Bien, Jeannette, tu auras l'oeil  la maison.

JEANNETTE.

J'aurai tout  la maison, sauf le respect que je vous dois,
mademoiselle; car, vous le comprenez bien, je ne saurais avoir l'oeil
ici et le reste ailleurs.

EVA, nice.

Comme tu as de l'esprit aujourd'hui, Jeannette!

JEANNETTE.

Chez nous, mademoiselle, je ne passais pas pour la plus sotte.

EVA, fille.

Et vous tiez plusieurs enfants?

JEANNETTE.

Je suis une fille unique, mademoiselle, sauf le....

EVA, nice.

Je le crois bien. _(Les deux Eva sortent.)_



SCNE VIII.


JEANNETTE.

Deux bonnes petites demoiselles! a ne ferait pas de mal  un mouche....
 un moucheron!... c'est timide! candide! limpide! a joue du piano!
_(Elle imite le mouvement des doigts sur le clavier.)_ a chante! _(Elle
chante.)_ Tra, la, la, la, la, la, etc. _(air connu)...._ L'homme qui
les aura.... non! les hommes qui l'auront... non! non! pas a encore!...
n'importe!... Je m'en vais. J'ai promis d'avoir l'oeil partout. _(Elle
sort.)_



SCNE IX.

M. FLAMEL, REN MURAL, agent.


M. FLAMEL.

Entrez, mon ami, entrez. Ah! coquin, c'est vous qui crivez des
dclarations brlantes  ma fille.... ou  ma nice?

REN MURAL, agent.

_(A part.)_ Moi? des dclarations brlantes?... c'est donc en rvant. Je
suis peut-tre somnambule. _(Haut.)_ Dame! la jeunesse, vous savez....
Et puis, elle est jolie votre fille.... _( part)_ ou votre nice.

M. FLAMEL.

Vous allez donc faire un bout de prire  l'glise, dans l'aprs-midi,
avec les pieuses pensionnaires?... c'est trs bien!... Sauvons les
principes.

REN MURAL, agent.

_(A part.)_ Ma prire?...  l'glise?... avec les pensionnaires?...
embrouill!... _(Haut)_ Mon Dieu, cher M. Flamel, le principe, c'est
tout.... Et puis l'exemple... ah! l'exemple!

M. FLAMEL.

Le principe et l'exemple, quel thme superbe!

REN MURAL, agent.

Le commencement et la fin....

M. FLAMEL.

Mais, monsieur le don Juan, j'aurai mon oui ou mon non  dire.

REN MURAL, agent.

_(A fart.)_ Don Juan?... Il va me donner l'envie de l'tre. _(Haut.)_
votre oui ou votre non? Dites: oui. Votre nom vous n'avez que
faire de le dire, il est clbre dj; tout le monde le connat.

M. FLAMEL, riant

Ah! ah! ah! ah! mon nom! mon nom!... ce n'est pas de celui-ci que je
parle....

REN MURAL, agent.

Vous en avez plusieurs, M. Flamel, je le sais... et tous des noms
propres. _(A part.)_ Le vent nous pousse, ouvrons la voile, et voguons
vers la fille.... ou la nice. _(Haut.)_ Je suis ravi, enthousiasm du
bonheur qui m'arrive, et l'avenir m'ouvre des portes de rose.... _(
part.)_ Je ne sais plus ce que je dis....

M. FLAMEL.

Il n'est pas encore complet votre bonheur, car il vous faut
l'assentiment de l'autre partie intresse.

REN MURAL, agent.

C'est vrai, mais j'espre que vous me prterez votre puissant concours.
Vous lui ferez comprendre comme je vous suis dvou, comme il vous
serait avantageux de m'attacher  vous par des liens troits....
sacrs.... _( part.)_ Je m'aventure un peu loin.... audaces for....

M. FLAMEL.

Mais vous ne m'avez pas dit laquelle, de ma fille ou de ma nice, vous
recherchez. Elles portent toutes deux le mme nom, et votre lettre ne
distingue pas.

REN MURAL, agent.

_(A part.)_ Ma lettre!... encore!... diable de quiproquo! c'est
quelque tour que l'on m'a fait... N'importe, jouons serr. _(Haut.)_
Toutes deux sont fort gentilles et riches de vertus; si je ne pouvais
devenir votre gendre, je voudrais tre votre neveu. _(Les deux Eva
entrent)._



SCNE X.

LES MMES, LES DEUX EVA.


EVA, fille, vivement, en entrant.

Pas de leon de musique aujourd'hui....

EVA, nice.

C'est fcheux.

EVA, fille.

Le professeur va jouer dans l'le.... _(Elle aperoit Ren et le salue;
sa cousine de mme.)_

M. FLAMEL.

_(A Ren.)_ Soyez ferme; elle sait tout...

REN MURAL, agent (au notaire.)

Qui? la fille ou la nice?

M. FLAMEL.

N'importe laquelle.... _(Aux deux Eva.)_ Mes enfants, je vous prsente
M. Ren Mural, un gaillard, je vous le jure, amoureux et bleu! je vous
le jure davantage.

REN MURAL, agent.

_(A part.)_ Quelle comdie me fait-on jouer? _(Haut.)_ Mesdemoiselles...
_(il salue)_ gaillard, un peu.... amoureux, beaucoup.... bleu.... je
pourrais bien l'tre, cela dpendra de vous.

LES DEUX EVA.

De nous?

REN MURAL, agent.

Mais l'une pourrait rparer le mal que me ferait l'autre.

EVA, nice.

_(A part.)_ Il parle autrement que son billet.... ces hommes!

EVA, fille.

_(A part.)_ Ce n'est pas lui que je rvais!... _(A Ren)_ Vous tes le
bienvenu ici, monsieur, ne serait-ce qu' cause de celui qui vous y
amne.

REN MURAL, agent.

_(A part.)_ Le vent souffle froid de ce ct.... si ce pouvait tre la
nice!... _(Haut.)_ Mademoiselle, je vous suis fort reconnaissant.

EVA, nice.

_(A part.)_ Il n'est pas mal, aprs tout... mais est-ce moi qu'il
aime?...

M. FLAMEL.

Je vous quite un moment, M. Mural. Vous le permettez?... Les affaires,
vous savez? les affaires.... A tout  l'heure. Ne vous oubliez pas trop
longtemps auprs de ces demoiselles, car nous avons des choses
importantes  traiter ensemble. _(Il sort.)_



SCNE XI.

LES DEUX EVA, REN MURAL, agent.


REN MURAL, agent.

Nous nous occupons beaucoup de politique, M.. Flamel et moi.... Mais
cela ne vous intresse gure, la politique.... Les femmes ne comprennent
point cet... art.

EVA, fille.

Cet artifice plutt.

EVA, nice.

Nous gterions tout?

REN MURAL, agent.

Artifice n'est peut-tre pas mal trouv... mais je ne veux pas dire que
vous gteriez tout.

EVA, nice.

On fait toujours un peu mal ce que l'on ne sait pas bien.

REN MURAL, agent.

Dans l'arne politique, comme ailleurs, il faut tre bien arm pour bien
combattre....

EVA, fille.

Ce n'est pas une arne, c'est un guet-apens.

REN MURAL, agent.

Comment cela?

EVA, fille.

On y trangle les meilleures rputations.

EVA, nice.

On y assassine les gloires les glus pures.

REN MURAL, agent, riant.

Dtournons nos regards de ce spectacle, alors; ne sortons pas d'ici o
la vertu nous protge.

EVA, nice

M. Mural, vous n'tes pas un de ces assassins des gloires et des
rputations?

REN MURAL, agent.

Des coeurs seulement, des coeurs!

EVA, fille.

_(A part.)_ Un peu prtentieux!...

REN MURAL, agent.

Je disais que nous travaillons ensemble, M. Flamel et moi: De la
politique.... de la diplomatie.... Echange de bons procds. Je lui
donne un mandat et il me donne....

LES DEUX EVA.

Il vous donne?

REN MURAL, agent.

Je n'ose le dire; il ne me donne peut-tre qu'une vaine esprance.

EVA, fille.

Il tient toujours parole.

REN MURAL, agent.

C'est un cas exceptionnel que le mien, et il faudrait que mademoiselle
sa fille l'aidt  donner. _(A part.)_ Elle va parler, je vais la
connatre.

EVA, nice.

Sa fille?

EVA, fille.

A donner quoi?

REN MURAL, agent.

Vous ne devinez pas?... c'est... elle-mme.

LES DEUX EVA, riant.

Elle-mme? Ah! ah! ah! ah!... Srieusement?

EVA, fille.

Et savez-vous laquelle de nous deux est sa fille?

EVA, nice.

Et laquelle est sa nice?

REN MURAL, agent.

_(A part)_. Sapristi! me voil pinc!... _(Haut)._ Toutes deux vous
mriteriez de l'tre.... Mais comme il faut se contenter d'pouser....
une seule vertu,  la fois....

LES DEUX EVA.

Une vertu?

REN MURAL, agent.

Oui, oui, je dis bien: une vertu... je ne puis demander la fille et la
nice en mme temps.

EVA, nice.

Alors, c'est l'une ou l'autre?

REN MURAL, agent.

Je ne me flatte pas de pouvoir choisir, et si je le devais, je serais
fort embarrass.

EVA, fille, se levant.

M. Mural, nous savons qu'on vous attend de l'autre ct... nous serions
dsoles de voler une minute de plus de ce temps si prcieux que vous
devez  la politique....

EVA, nice se levant.

Oh! la politique!... _(Plus bas.)_ cela gte bien des choses.... _(Elles
sortent.)_



SCNE XII.


REN MURAL, agent, arpentant la chambre.

Je les ai effrayes.... Bah! c'est comme  la pche le poisson. On parle
et il se sauve; on reparle et il revient. Elles reviendront. Tout de
mme, je joue un singulier rle. Et si j'allais tre le poisson, moi?...
Si j'allais mordre  l'appt et rester pris?... Aprs tout, il est
agrable, l'appt, et le poisson serait peut-tre plus chanceux que lea
pcheur.... Allons au bout. J'ai pour moi le pre, ou l'oncle, car les
deux ne font qu'un seul et mme notaire.... Et puis, il y en a une
qui.... Son dernier mot est loquent. Et son oeil mutin me regarde
encore... au fond de l'me.... Le hasard aidant, cette aventure si bien
commence devra se terminer heureusement. _(Il aperoit par la fentre
quelqu'un qui arrive.)_ Oh! oh! un quidam que je connais pas; un rival
peut-tre.... Je lui cde la place et je vais faire de la politique avec
notre beau-pre. Rien comme un beau-pre pour.... _(Il sort)._



SCNE XIII.


REN MURAL, avocat.

Personne!... L'on m'a dit cependant que je le trouverais ici! Enfin,
attendons. J'ai brl mes vaisseaux, je ne puis reculer maintenant....
Serai-je vaincu? M'aimera-t-elle?... Me pardonnera-t-il lui, ma couleur
politique?... Il est honnte, mais impitoyable.... Elle lui sera
soumise sans doute... que je serais heureux de l'avoir pour femme!...
Mon foyer serait calme et joyeux, sous l'gide de cet ange.... Si elle
m'aime nous serons forts contre les obstacles; nous souffrirons
peut-tre, mais nous triompherons.... _(Jeannette entre.)_



SCNE XIV

REN MURAL, avocat, JEANNETTE.


JEANNETTE.

Il me semblait que j'entendais du bruit, sauf le respect que je vous
dois. Je vais dire aux demoiselles qu'il y a un monsieur qui dsire les
voir.

REN MURAL, avocat.

Et c'est peut-tre monsieur Flamel que je dsire voir.

JEANNETTE.

Alors, je vais avertir monsieur.

REN MURAL, avocat.

Attendez, je ne sais pas au juste ce que je dois faire.

JEANNETTE.

Monsieur ou les demoiselles, c'est la mme chose pour moi: je suis  vos
ordres. Demandez et... l'on vous recevra. Seulement, je crois que
monsieur le notaire est sorti.

REN MURAL, avocat.

Alors, je suis tout dcid. Donnez ma carte  Mademoiselle Eva.

JEANNETTE.

Laquelle des demoiselles Eva? sauf le res....

REN MURAL, avocat.

Est-ce qu'il y en a plusieurs?

JEANNETTE.

Il y eu a deux, sauf le respect que je vous dois.

REN MURAL, avocat.

A Mademoiselle Eva Flamel.

JEANNETTE.

Pas plus avanc!... Ce sont deux Eva Flamel, la fille et la nice de M.
le notaire.

REN MURAL, avocat.

Deux Eva Flamel!... Deux! Voil qui est drle!... Je tombe bien. Est-ce
la fille que j'aime? Est-ce la nice?... Je veux les voir l'une et
l'autre.

JEANNETTE.

C'est cela, vous choisirez. _(Elle sort.)_



SCNE XV.


REN MURAL, avocat.

Me voil dans une singulire position!... Est-ce celle que j'aime qui a
reu ma lettre?... C'est peut-tre l'autre. Et si elle allait m'aimer,
cette autre-l?... Si elle allait m'avouer qu'elle est sensible 
l'amour que j'ai pour... sa cousine!... qu'elle m'avait remarqu pendant
que je remarquais l'autre!... qu'elle ne sera jamais  d'autre qu'
moi... qui suis tout  une autre!... Vrai, j'exagre, mais tout de mme,
il me passe un frisson. L'on a toujours tort de ne pas bien connatre ce
que l'on aime, de ne pas bien savoir ce que l'on fait. _(Les deux Eva
entrent.)_



SCNE XVI.

LE MME, LES DEUX EVA.


REN MURAL, avocat.

Mesdemoiselles, vous me voyez tout confus. Je dsirais voir M. Flamel,
et la servante m'a dit qu'il tait sorti. Je n'ai pu rsister au plaisir
de vous prsenter mes hommages, puisque je suis chez vous. Me
pardonnerez-vous mon sans gne, la libert grande que je prends?

EVA, fille.

M. Mural, vous n'tes pas tout  fait un tranger pour nous; nous nous
sommes vus dj.

EVA, nice.

Dans une charmante soire: on y jouait la comdie....

MMES, MURAL, avocat

Oui, oui! je me souviens.... je me souviens!... Une soire fort
agrable.... une amusante comdie... et qui finissait bien, puisqu'elle
finissait par un mariage. J'arrivais  Qubec alors, et je n'y
connaissais que peu de gens. J'ai vu passer devant mes yeux un
tourbillon de jeunes filles gracieuses, o vous tiez perdues sans
doute.... _(A Eva, fille du notaire.)_ Mais je vous ai vue ailleurs, et
c'est l surtout que j'ai appris  vous estimer.

EVA, fille.

Vraiment? O cela? Je ne me rappelle point.

REN MURAL, avocat.

Vous tiez si recueillie, si....

EVA, fille.

Oh!...

REN MURAL, avocat.

Si humblement agenouille devant l'autel de Marie!...

EVA, fille.

_(A part.)_ Lui aussi!

EVA, nice.

_(A part.)_ Ils nous ont donc suivies tous deux?...

EVA, fille.

M. Mural, beaucoup de jeunes filles vont prier chaque jour  l'autel de
Marie.

REN MURAL, avocat.

Et pendant ce temps-l, nous les hommes, nous les forts, nous oublions
Dieu pour ne songer qu'aux affaires.

EVA, fille.

Il est souvent difficile de faire oublier aux hommes les choses
srieuses qu'ils ont  excuter dans ce monde, et c'est fort naturel.
Pourvu qu'ils ne perdent pas Dieu de vue tout  fait, je les excuse.

REN MURAL, avocat.

Si les anges de la terre nous absolvent, ceux de l-haut nous tendront
la main.

EVA, nice.

Qu'avez-vous besoin de tant d'aide, vous tes le sexe fort?

REN MURAL, avocat.

Oui, avec de grandes faiblesses, comme vous tes le sexe faible avec de
grandes forces.

EVA, fille.

Aimez-vous toujours Qubec, M. Mural?

REN MURAL, avocat.

Beaucoup. Son site est si pittoresque, sa gloire est si pure! ses femmes
sont si belles!... C'est un nid d'aigle peupl de colombes.

EVA, nice.

Avis aux chasseurs....

REN MURAL, avocat.

Je suis bien maladroit.

EVA, fille.

Vous ne faites que.... blesser?

REN MURAL, avocat.

La colombe semble me fuir  tire-d'aile.

EVA, fille.

Elle est d'une nature si timide.

REN MURAL, avocat.

Elle cherche un refuge, souvent, sous les toits... sacrs.

EVA, fille.

N'est-ce pas ce que fait le chasseur parfois?

REN MURAL, avocat.

Parfois, je l'avoue.

EVA, fille.

Sous ces toits tous les bruits se taisent.

REN MURAL, avocat.

Par les bruits qui montent du coeur.

EVA, nice.

Vous autres, messieurs, vous avez des coeurs qui sont un peu tapageurs.

REN MURAL, avocat.

Et les vtres, mesdemoiselles, ils demeurent trop calmes peut-tre. _(On
entend parler en dehors.)_

EVA, fille.

Voici mon pre, mais il n'est pas seul; voulez-vous passer dans la serre
en attendant qu'il soit libre?

REN MURAL, avocat.

Je vous suis avec bonheur. _(A part.)_ C'est donc elle qui est la fille
du notaire? c'est elle que j'aime!... _(Ils sortent.)_



SCNE XVII.

M. FLAMEL, REN MURAL, agent.


M. FLAMEL.

Bah! cela va s'arranger. Un petit moment d'humeur. Vous savez, les
jeunes filles, c'est dlicat.... Vous serez aim, ador... si je suis
lu. Mais parlons un peu politique... il ne faut pas ngliger les
affaires du pays.

REN MURAL, agent.

C'est juste, c'est juste.... Comme je suis heureux d'tre  votre
cole!... de suivre la route que vous nous tracez!... Je sens que je
deviendrai quelque chose, en m'attachant  votre fortune. L'histoire de
notre grand parti a des pages admirables; nous y en ajouterons une, et
ce ne sera pas la moindre.... Restons fermes. Pas d'alliage, mais l'or
pur!... Pas d'alliance compromettante!... Ah! si je pouvais mriter
l'affection de votre fille!.. _(A part.)_ ou de votre nice!... Mais ce
qui m'pouvante, c'est qu'un rouge....

M. FLAMEL.

Un rouge?... Jamais!! Ni ma fille, ni ma nice!...

REN MURAL, agent.

Ce serait un crime de lse-politique....

M. FLAMEL.

Ce serait de la trahison.

REN MURAL, agent.

Vous me jetez dans le dlire.... Devenir votre gendre.... ou votre
neveu!

M. FLAMEL.

Vous dites: Mon gendre ou mon neveu?

REN MURAL, agent.

Oui, votre fille ou votre nice.

M. FLAMEL.

Vous les aimez donc l'une et l'autre?

REN MURAL, agent.

Je n'en aime qu'une cependant, votre fille....

M, FLAMEL.

Mais il me parat que vous tes galement pris de ma nice.

REN MURAL, gent.

Il ne faut jamais juger d'aprs les apparences. En amour, c'est comme en
politique, l'on dit et l'on fait souvent le contraire de ce que l'on
pense.

M. FLAMEL.

Habile garon! vous l'aurez ma fille.... et si vous ne l'avez pas, vous
prendrez ma nice. Comme en politique toujours, on demande ce qu'on
veut, on prend ce qu'on peut.




                            ACTE DEUXIME.



SCNE PREMIRE.


EVA FLAMEL, nice, arrosant des fleurs.

Elle est fort chanceuse ma cousine. Elle le trouve comme elle le
rvait.... Il est l sur son chemin qui l'attend. Et comme ils se sont
compris!... Au reste, je comprendrais bien de mme, moi, dans
l'occasion. Mais l'oncle pourrait bien ne pas comprendre, lui.... Il ne
transige pas avec ses convictions, l'oncle. Il est fier de sa fermet et
il se vante d'tre invariable comme un adverbe. Il n'y a pour lui qu'une
couleur vraie: la sienne. Unir cette couleur sacre  une autre couleur,
ce serait  ses yeux une msalliance.... une impit peut-tre.... La
seule chance pour l'amoureux, c'est de s'envelopper d'un nuage bleu. Il
faudra lui conseiller ce vtement politique.



SCNE II.

EVA, nice, MAD. MURAL.


MAD. MURAL.

Monsieur Flamel n'est pas entr encore, mademoiselle?

EVA, nice.

Il est entr, puis sorti de nouveau, madame.... Voulez-vous l'attendre?
veuillez donc vous asseoir.... Il est sorti avec son agent d'lection,
M. Ren Mural.

MME MURAL.

Ah! Mon fila est ici?

EVA, nice.

Ce monsieur qui accompagne mon oncle est votre fils?

MME MURAL.

Oui, mademoiselle. Et monsieur Flamel est votre oncle?

EVA, nice.

Oui, madame.

MAD. MURAL.

Votre oncle possde une charmante nice.

EVA, nice.

Une fille plus charmante encore... et surtout plus heureuse.

MAD. MURAL.

Si je n'avais peur d'tre indiscrte je vous demanderais de quoi vous
vous plaignez.

EVA, nice.

Quelle jeune fille n'a pas ses secrets... peu importants pour le reste
du monde, mais pour elle d'un grand prix?

MAD. MURAL.

Oh! je vous devine!... Je suis femme, et j'ai pass par la jeunesse....
Mademoiselle votre cousine est aime.

EVA, nice.

Je viens de la laisser d'ans la serre.... Elle est bien  sa place parmi
les fleurs.... Pour elle les fleurs s'panouissent.

MAD. MURAL.

Et pour vous elles sont encore en boutons? Vous tes gnreuse,
mademoiselle, et bien humble.... Mais enfin l'esprance vous reste. Pour
moi, hlas! les fleurs sont  jamais fanes!

EVA, nice.

Peu importe, madame, que les fleurs se fanent, si elles ont pu exhaler
tout leur parfum!... J'entends marcher. Je crois que mon oncle vient
d'entrer.... Je vais lui dire que vous tes ici. _(Elle sort.)_



SCNE III.


MADAME MURAL.

Il me tarde d'en finir. Cela me fatigue, cela m'crase comme un
cauchemar. Et pourtant, je n'ai rien  me reprocher, je n'ai rien 
craindre. Je me fais un fantme de rien, sans doute.... J'coute trop,
peut-tre, des scrupules exagrs. Je voudrais demeurer en paix et
toujours revient une pense inquitante. Je me dfie de moi-mme. M.
Flamel est un homme de bons conseils, m'a-t-on dit, je vais le
consulter. Il est un peu entier dans ses ides, mais c'est mieux que de
se mettre  la remorque des autres, et de se laisser ballotter  tous
les vents. Je ferai ce qu'il me conseillera de faire. _(Le notaire
entre)._



SCNE IV.

MAD. MURAL, M. FLAMEL.


M. FLAMEL.

Je vous demande pardon, madame, de vous avoir si longtemps fait
attendre. La politique ne connat gure la galanterie, gure la
politesse, mme, hlas!

MAD. MURAL.

Je ne suis de retour que depuis quelques minutes: l'attente n'a pas t
longue.

M. FLAMEL.

J'ai jet un coup d'oeil sur vos papiers.... un coup d'oeil m'a suffi.
Vous pouvez demeurer tranquille. D'abord, la prescription couvre tout de
son gide. Nul ne peut vous troubler dans la possession de vos biens. Il
est inutile de chercher davantage, la prescription est l pour le
dfendre.

MAD. MURAL.

Mais celui qui a vendu la proprit  mon pre n'tait pas possesseur de
bonne foi.

M, FLAMEL.

Tant pis pour lui; il portera toute la faute.

MAD. MURAL.

La charit ne nous oblige-telle pas....

M. FLAMEL.

A nous dpouiller au profit des autres?

M. MURAL.

A rendre leurs biens  ceux qui les ont perdus par la malhonntet des
autres?

M. FLAMEL.

Jamais, Madame; c'est un accident dont vous n'tes pas responsable.

MAD. MURAL.

Cependant, si j'tais  la place de ceux qui ont perdu ces biens, je
serais heureuse qu'on me les rendit.

M. FLAMEL.

Je le crois; mais ceux qui possderaient vos biens de bonne foi, depuis
trente ans, ne seraient pas tenus de vous les rendre, et ils ne vous les
rendraient point. Ils ne seraient pas tenus lgalement. Les biens mal
acquis psent toujours sur la conscience des hritiers. La prescription
ne change pas la nature du vol.

MAD. MURAL.

Alors je puis chasser comme importuns, ces doutes, ces tourments qui
surgissent souvent?

M. FLAMEL.

Vous le devez mme... si votre pre a acquis de bonne foi.... Ce dont je
suis sr, madame.... Cependant je n'ai jet qu'un coup de d'oeil sur ces
papiers, comme je viens de vous le dire. Il vaut peut-tre mieux que je
les examine avec soin.... Vous pouvez me les laisser encore n'est-ce
pas?

MAD. MURAL, se levant.

Aussi longtemps qu'ils vous seront ncessaires. _(Elle sort.)_



SCNE V.

M. FLAMEL, puis JEANNETTE, tenant un bouquet.


M. FLAMEL.

En voil des scrupules mal places! Ces pauvres femmes, a n'entend rien
aux affaires.... Et dire qu'en certain pays elles laissent leur cuisine
o elles brassaient un excellent pot au feu, qui vous rconfortait, pour
entrer dans la pharmacie o elles brassent des ingrdients qui nous
tuent!... Dire qu'elles se mettent  prorer gravement dans la tribune,
au lieu de causer gentiment au coin du feu!... Dire qu'elles veulent
assainir les municipalits au lieu d'arer leur maison!... tripoter les
affaires, de leurs mains blanches faites pour caresser... s'aventurer
dans les buissons pineux de la politique quand des sentiers fleuris,
pleins de vols de papillons devraient les retenir!... O femmes, quelle
mprise est la vtre!... Vous allez perdre le monde encore une fois en
touchant  l'arbre de la science.... Tout de mme, elle est trs digne
celle-ci. Elle doit avoir un coeur d'or.... Aussi, elle possde un
garon intelligent, actif, intrigant.... Il faut que je lui parle de
cela,  Ren. J'ai voulu lui en souffler un mot dj, et il a sembl ne
pas me comprendre. Dlicatesse, je suppose. Et puis, il ne manque pas de
proccupations aujourd'hui. Il est tout  moi, tout  mon lection....
Ne serait-ce qu' cause de lui, il faut qu'elle garde son bien. Sans
compter que c'est une bonne oeuvre, cela, dbarrasser une me de ses
tourments.... Allons travailler un peu.... La politique, a droute.
_(Il va pour sortir et rencontre Jeannette dans la porte)._ A qui
destines-tu ce joli bouquet?  ton Jrme?

JEANNETTE.

Non, M. le notaire, pas au mien.... Nous autres les enfants de la
campagne, nous allons chercher les fleurs, ce ne sont pas les fleurs qui
viennent  nous....

M. FLAMEL.

C'est joliment vrai ce que tu dis l.

JEANNETTE.

Je ne mens jamais. _(Le notaire sort.)_



SCNE VI.

JEANNETTE, puis EVA, fille, et REN, avocat.


JEANNETTE, arrangeant le bouquet.

Je vais le faire aussi beau que possible.... comme si c'tait pour
Jrme.... Les blanches avec les roses... les jaunes et les brunes
ensemble.... les rouges et les bleues cte  cte.... a jure un peu par
exemple!... qu'est-ce que je pourrais bien mettre pour les sparer? Un
bouton d'or?... non! une belle-de-nuit!... Pourtant.... _( Eva qui
entre avec Ren.)_ Est-il bien comme cela, mademoiselle.

EVA, fille.

Fort joli. J'en dtache cette pense.... Va le dposer dans un vase, au
salon. _(Jeannette sort.)_

REN, avocat,  EVA.

Oui, c'est vrai, vous tes la premire femme qui ait fait battre mon
coeur, et vous serez la dernire, car vous serez la seule. Une
Providence bnie vous a mise sur mon passage, et je vous ai remarque
entre toutes. Je ne savais pas si vous m'aimeriez; je l'esprais
cependant. Aujourd'hui, je le sais. Le rveil me donne ce que m'avait
promis le rve.

EVA, fille, faisant signe de s'asseoir.

Je ne sais pourquoi, mais dans mes songes de jeune fille, l'ange qui me
protgeait prenait toujours votre aspect...! Et je ne vous connaissais
point; je vous devinais donc.

REN avocat.

Que j'ai eu raison d'aller prier dans votre vieille et glorieuse
basilique!

EVA, fille.

C'est toujours une excellente chose que la prire  l'glise.... Bien
des hommes ne semblent pas s'en douter.

REN, avocat.

Il vaut mieux que l'amour se rveille l que dans l'blouissement des
ftes mondaines. _(Il se lve.)_ Si doux que soient les instants que je
passe avec vous, mademoiselle, il faut pourtant que je vous quitte. Je
n'ose voir M. votre pre en ce moment. Vous le prviendrez d'abord, cela
vaudra mieux. La crainte de vous chagriner lui conseillera peut-tre une
bont qu'il n'aurait pas pour moi sans cela.

EVA, fille.

Si je pouvais lui dire que vous partagez ses opinions politiques.

REN, avocat.

Il est conservateur, n'est-ce pas?

EVA, riant.

Jusqu' la mort!

REN, avocat

Alors, ne touchez pas cette corde, elle sonnerait mal.

EVA, fille.

Vous tes libral?

REN, avocat.

Jusqu' la mort!

EVA, fille.

C'est malheureux!...

REN, avocat.

Pourquoi.... Vous mlez-vous de cette jolie chose-l, la politique?

EVA, fille.

Oh! non; mais il serait plus facile d'carter les obstacles, si vous
marchiez sous le mme drapeau.

REN, avocat.

Est-il implacable, monsieur votre pre?

EVA, fille.

C'est le mot: implacable!

REN, avocat.

Armons-nous de courage, alors, et prparons-nous aux preuves.

EVA, (entendant marcher.)

Le voici!... Au revoir!... prenez cette pense. _(Il sort.)_



SCNE VII.

EVA fille, M. FLAMEL.


EVA.

Eh bien! cher papa, la politique se porte  merveille? Tu es choisi? tu
vas tre lu?

M. FLAMEL

Choisi je suis, lu je serai!... Je dois beaucoup  ce brave garon, 
ce jeune ami intelligent et dvou qui s'est mis tout entier  mon
service.

EVA, ingnument.

Qui donc, ce bon ami?

M. FLAMEL.

Ren Mural! Ren Mural!... Tu n'as vu il y a un moment.... Tout le monde
le connat.... Les adversaires voudraient bien l'avoir.

EVA.

_(A part.)_ Je le leur quitterais bien aux adversaires, moi. _(Haut.)_
Il vient en effet, de sortir d'ici, M. Ren Mural.... Quelle noblesse!
Quelle dignit!...

M. FLAMEL.

Ah! il sort d'ici?... Il est revenu?... Il mne les deux choses de pair,
la politique et la galanterie. Il est fort, trs fort!

EVA, fille.

_(A part.)_ Ils sont deux pour mener ces deux choses, chacun la sienne.
_(Haut.)_ Il est irrsistible celui qui vient de me laisser, et je vous
le dclare, mon pre, je l'aime!

M. FLAMEL, sarcastique.

Dj?... Quel conqurant et quelle conqute!! Et sait-il que tu es ma
fille?... Ne te prend-il pas pour ta cousine. Il me semble que.... Mais
c'est un rou...

EVA, fille.

Il le sait, et voil surtout pourquoi il m'aime.

M. FLAMEL.

Ah! c'est pour moi qu'il t'aime?... le rus!... Eh bien! moi, c'est 
cause de toi que je me laisse attendrir.

EVA, fille.

Vous le voulez donc, je pourrai l'aimer... tout haut?

M. FLAMEL.

Tout haut, tout bas, comme tu voudras.

EVA, fille.

Oh! que je suis heureuse! et comme je vous aime!

M. FLAMEL.

Que tu l'aimes! tu veux dire; _lapsus linguae._



SCNE VIII.

LES MMES, EVA, nice.


EVA, nice, se prcipitant dans la salle.

J'ai tout entendu!... tout! tout.... Ah! que ma cousine est heureuse!...
Elle aime et elle est aime. Vous la poussez vite, vite, dans le sein du
bonheur.... Moi... _(Elle fait la chagrine.)_

M. FLAMEL.

Toi?

EVA, nice.

Moi... j'aime aussi.

M. FLAMEL.

Un homme politique?

EVA, nice.

Un homme.... tout comme les autres.

M. FLAMEL.

Que tu es enfant!... Et celui que tn aimes?...

EVA, nice.

Je n'ose rien dire encore, je ne sais pas si je suis aime.

M, FLAMEL.

C'est un avocat sans cause, peut-tre, un batteur de pav, un
libral?...

EVA, nice.

Pas une de ces qualits, mon oncle.

EVA, fille.

Si elle l'aime, mon pre, ce doit tre un gentilhomme.

EVA, nice embrassant sa cousine.

Merci, cousine.

M. FLAMEL

Si c'tait un Ren Mural encore....

EVA, fille.

Vous nous en donneriez  chacune un?

M. FLAMEL.

Pour a, oui, je le jure.

EVA, nice.

Vous avez jur, nous nous en souviendrons.

M. FLAMEL,  Eva nice.

Et je ne me ddis pas. Mais a-t-il du flair, du talent, de la
dtermination, ce dsir de ton me?

EVA, nice.

Tout, except de la dtermination.... Il ne m'a pas encore fait de
dclaration.

M. FLAMEL.

Et que veux-tu que je fasse alors? Je ne puis toujours point te jeter
dans ses bras sans crier gare. Nous le connatrons, ce mortel timide.
Nous lui dirons que nous avons une nice charmante qui l'attend, le
coeur admirablement meubl, et la tte charge de fleurs d'oranger.

EVA, nice.

Riez si vous le voulez; mais vous verrez qu'une jeune fille qui veut se
faire aimer, sait bien le moyen d'y arriver.

M. FLAMEL.

Je m'incline devant tant de puissance. Arriver au pays de l'amour n'est
pas chose difficile; ce qui l'est d'avantage, c'est d'y bien planter sa
tente.... A tout  l'heure, mes charmeuses.... _(Il se retourne en
saluant.)_ Si je suis lu comptez sur moi.

EVA, fille.

C'est le terme consacr.



SCNE IX.

LES DEUX EVA.


EVA, fille.

Hlas! il ne sait pas que le Ren Mural que j'aime n'est pas celui qu'il
veut me donner! Sa surprise sera cruelle.

EVA, nice.

Il veut te donner celui que j'appelle de tous mes voeux. Mais nous
serons deux contre lui.

EVA, fille.

Nous le vaincrons  force de caresses.

EVA, nice.

Et de baisers.

EVA, fille.

Je vais crire au mien, pour le faire revenir. Il vaut mieux que le
dnouement ne se fasse pas attendre. Si la politique prenait une
mauvaise tournure c'en serait fait de nos beaux rves....

EVA, nice.

Mais s'il est lu, triomphe sur toute la ligne! Je vais attendre que le
mien m'crive.... le mien!... N'importe, il faudra bien qu'il m'aime
puisque tu ne l'aimes pas.

EVA, fille.

Tu vas le voir accourir mon Ren. Quand le bonheur nous convie nous
sommes prompts  obir.

EVA, nice.

Il est difficile  atteindre, le bonheur, il est plac bien haut.

EVA, fille.

A la hauteur de la vertu.

_(On entend le notaire qui dit:_ Entrez, entrez! Elle vous attend.... je
vous rejoins dans un moment.) _Ren, agent, entre._



SCNE X

LES DEUX EVA, REN, agent.


EVA, nice.

_(A part.)_ C'est lui!

EVA, fille.

_(A part.)_ Ce n'est pas lui!

REN, agent.

Je suis mu, joyeux, confus.... En politique, en amour, tout me russit,
tout! tout!... je suis n coiff.

EVA, fille.

_(A part)_ D'un bonnet de nuit.

EVA, nice, le faisant asseoir.

Une fe a sans doute t votre marraine.

REN, agent, gaiement.

Oui, ma reine, oui ma.... reine!... Vous comprenez?

EVA, nice.

Je n'ose comprendre; je crains....

REN

Que craignez-vous donc! Je ne dis toujours que ce que je pense.

EVA, fille.

_(A part.)_ Il ne pense jamais ce qu'il dit.

EVA, nice.

Tout ce que vous pensez?

REN, agent.

En politique, non: il faut tre retors en politique. En amour, oui: il
faut tre franc en amour. J'ai comme cela des axiomes tout....

EVA, fille.

_(A part)_ Tout empaills!...

REN, agent.

Tout prts.... inattaquables! Cela donne du poids  la dissertation.

EVA, nice.

Et grce,  vous, M. Mural, mon oncle va gagner son lection?

REN, agent.

Votre oncle?... oui, oui, grce  moi, grce  moi. _(A part.)_ La voil
donc la nice? Elle me revient tout  fait. _(Haut.)_ Vous tes la nice
de M. Flamel?

EVA, nice.

Cela vous est-il agrable?

REN

Je vous en fais mon compliment.... Et si vous tiez sa fille....

EVA, nice.

Eh bien?

REN.

Eh bien! je serais fort dans l'embarras.

EVA, nice.

Je comprends, M. Mural, merci.

EVA, fille.

M. Mural fait de la politique.... Il ne t'a pas regarde comme il faut,
c'est sr.

REN

Oh! assez pour la trouver adorable. Entre vous et elle mon coeur
balancerait sans doute; mais M. Flamel me pousse.... _(M. Flamel
entre.)_



SCNE XI.

LES MMES, M. FLAMEL.



M. FLAMEL.

Vous pousse au bonheur, comme vous me poussez  la gloire!... Des
adhsions nouvelles  chaque instant!... a sera un crasement.... Je ne
me croyais pas si populaire.... tant estim!

EVA, fille.

Vous l'tes de nous surtout.

M. FLAMEL.

Oui, oui, quand on vous donne la flicit  plein coeur, qu'on se soumet
humblement  vos petites exigences, qu'on fait votre sainte volont,
adorable tigresses....

EVA, nice.

Vous nous traitez comme vous traite vos lecteurs, avec des promesses.

REN, agent.

Promettre, promettre encore, promettre toujours, s'est le propre d'un
candidat habile.

M. FLAMEL.

C'est vrai, monsieur le politiqueur, monsieur le papillon.

REN.

Papillon?

M. FLAMEL.

Eh oui! vous butinez dans le jardin de l'amour comme un pote, tout en
traant des plans de campagne comme un gnral.... en politique.

REN, agent.

C'est la slection pendant l'lection. Je suis darwiniste.

EVA, fille.

_(A part)_ Encore un qui veut descendre du singe!

M. FLAMEL,  sa fille.

En ma prsence, ma fille, tu peux sourire  ton futur. Tu peux laisser
parler tes yeux, si ta bouche n'ose le faire.... Tu peux aimer tout
haut, tout bas, comme tu le voulais.... Il t'aime, il me l'a dit; tu
l'aimes, tu me l'as dit aussi.

EVA, fille.

Mon pre!

EVA, nice.

_(A part)._ Il l'aime!

REN, agent.

Comment, mademoiselle, j'ai le bonheur de....

EVA, fille.

De pouvoir m'oublier!

REN, agent.

Mais, comment l'oserais-je? comment le pourrais-je maintenant que vous
avez daign jeter les yeux sur moi.... que vous avez bien voulu me
choisir entre tous....

EVA, fille.

Il y a mprise, monsieur; ce n'est pas moi qui vous ai choisi, c'est mon
pre. Il y a mprise, vous dis-je... Il s'agit de ma cousine que vous
trouvez adorable et qui l'est en effet... et qui saura vous aimer....

EVA, nice.

Eva, que fais-tu?...

REN,  Eva, nice.

Vous, mademoiselle, vous me trouvez quelques qualits? Vous ne me jugez
pas indigne de votre amiti? Vous consentiriez  m'aimer... un peu?...
Fantaisie du hasard! c'est mademoiselle votre cousine que je cherche, et
c'est vous que je trouve.... Je ne m'en dsole pas, soyez sre.... Je
n'aurais pas du laisser  la politique le soin de guider mon amour.
L'amour est aveugle, mais il suit son chemin; la politique voit trop de
choses, cela l'aveugle.

EVA, nice avec humeur.

Ah! bien oui, maintenant....

M. FLAMEL.

Que signifie cela? quel est ce jeu que l'on joue ici? quelle est cette
mauvaise plaisanterie? _(A sa fille.)_ Explique-moi a, ma fille.
Oserais-tu le repousser, maintenant que tu l'as appel? Me ferais-tu
l'affront de refuser mon meilleur ami? Ne sais-tu pas que c'est un
orateur, un organisateur, un lutteur incomparable, quoi?... C'est une
plaisanterie, n'est-ce pas?... Tu es un peu roue... rien de surprenant
 cela.... Tu veux t'amuser... a n'est pas tout  fait convenable. Mais
c'est fini.... Il y a assez longtemps que a dure.... Mets ta main dans
la main de ce loyal garon.... Je disais: Si je suis lu; mais c'tait
dur, goste. Tout de suite, sans condition!

EVA, fille.

Mon pre, je vous chris, je vous respecte, mais je ne puis vous
obir.... Celui que j'aime, c'est un autre Ren Mural.

M. FLAMEL, bahi.

Hein?... un autre Ren Mural?... Deux Ren Mural?

REN, agent, regardant le notaire.

Deux Ren Mural?...

EVA, nice, regardant Ren.

Oui, deux.... heureusement!...

M. FLAMEL.

Il ne peut pas y en avoir deux, comme il n'y a pas deux....
Chapleau!...

EVA, fille.

Non, il n'y en a qu'un seul, sans doute, comme il n'y a qu'un Mercier!

M. FLAMEL.

Ma fille, du respect pour les opinions de ton pre!...

EVA, fille.

Mon pre, de la piti pour les sentiments de votre fille!... _(Jeannette
entre)._



SCNE XII.

LES MEMES, JEANNETTE.


JEANNETTE.

Excusez-moi.... Un monsieur, le mme qui est venu il n'y a pas
longtemps, prsente... prsente... quoi donc?... Ah! je l'ai!...
prsente ses salutations empresses  mademoiselle Eva _(Elle montre la
fille du notaire.)_ Vous... et demande la permission de....

M. FLAMEL.

Achve! achve!

JEANNETTE.

Vous me coupez la parole, sauf le respect que je vous dois.

EVA, fille.

C'est moi qu'il dsire voir?

JEANNETTE.

Vous mme, en propre personne.

M. FLAMEL.

Si c'est l'autre....

JEANNETTE, vivement.

Non, monsieur, ce n'est pas l'autre, c'est lui-mme, personnellement...
Est-ce que je vais le faire entrer?

EVA, fille.

Sans doute, Jeannette.

M. FLAMEL.

Fais-le entrer, je le ferai sortir, moi. _(Jeannette sort.)_

EVA, fille.

Mon pre!

EVA, nice.

Mon oncle! _(Ren, avocat, entre.)_



SCNE XIII.

M. FLAMEL, les deux EVA, les deux REN.


EVA, fille,  M. Flamel.

Mon pre, c'est lui que j'aime! ne le chassez pas! _(Elle va au devant
de Ren.)_

REN, avocat.

O mademoiselle Eva, c'est donc vrai, notre bonheur est assur... Votre
pre....

M. FLAMEL.

C'est moi qui suis son pre, monsieur, et je vous dis que votre bonheur
n'est pas assur du tout. J'ai t tromp, indignement tromp!

EVA, fille.

O cher papa, je ne vous ai jamais parl d'un autre Ren Mural.... C'est
lui que je connais.... que je voyais quelquefois.... que j'aimais en
secret... C'est lui qui m'a crit....c'est lui que vous m'avez permis
d'aimer.

M. FLAMEL.

Comment, puisque je ne le connaissais pas?

EVA, fille.

Et puisque je ne connaissais pas l'autre, moi?

M. FLAMEL.

Mais je te l'ai prsent ici mme, il me semble.

EVA, fille.

Aujourd'hui seulement, et  cause de la lettre de celui-ci. Ce n'est pas
M. Ren Mural votre agent qui m'aime; ce n'est pas lui qui recherche ma
main, pourquoi me forcer  lui offrir mon coeur?

M. FLAMEL,  Ren, agent.

Ce n'est pas vous qui avez crit ce joli billet que....

REN, agent.

J'ai pris la plume pour en crire un pareil, puis je me suis dit:
Gagnons nos paulettes? Aprs l'lection, aprs la victoire, nous
demanderons le prix de nos labeurs. Et je me serais cru bien pay si
votre aimable... nice.

M. FLAMEL.

Disons qu'il n'y a rien de fait. J'annule tout. Chacun  sa place...
plus d'amour!

EVA, nice.

Vous tes deux fois cruel, mon oncle.

EVA, fille.

Ma cousine pourrait tre heureuse aussi.

EVA, nice.

Moi?... oh! je ne suis pas aime!...

REN, agent.

Je connais quelqu'un qui vous aime, mademoiselle.

FLAMEL.

Dans quel gupier m'a-t-on fourr?

REN, agent.

_(A part)_ Tournons la voile, courons Une borde du ct de la nice.

REN, avocat.

M. Flamel, puisque vous ne me connaissez pas, j'ai l'honneur de vous
dire que je m'appelle Ren Mural, que je suis avocat, assez bien de
fortune, et honnte homme; que j'aime mademoiselle votre fille et dsire
l'pouser.

M. FLAMEL.

_(A part.)_ Bon! bon! J'y suis!... _( Ren, avocat.)_ Votre mre est
veuve?

REN, avocat.

Oui, monsieur.

M. FLAMEL.

Votre fortune est-elle bien fonde?

REN, avocat.

Je viens de vous dire que je suis honnte homme.

M. FLAMEL.

Je n'en doute pas. Je voulais parler de l'origine de cette fortune.

REN, avocat.

Vous me blessez davantage.

M. FLAMEL.

Je m'exprime mal peut-tre, et je le regrette.... Madame votre mre
pourra, si elle le juge  propos, vous renseigner sur.... la solidit de
votre fortune.

REN MURAL, avocat.

Est-ce une menace, M. Flamel?

M. FLAMEL

Rien qui touche  votre honneur, M. Mural, soyez tranquille sous ce
rapport.... Et pour l'instant mettons cette affaire de ct... Mais vous
tes rouge en politique, M. Mural?

REN MURAL, avocat.

Et qui vous l'a dit, M. Flamel?

M. FLAMEL.

Je vous le demande.

REN MURAL, avocat.

Vous tes bleu, M. Flamel, et je ne songe pas  vous en faire un
reproche. Dans les deux partis il y a ds gens utiles, honntes et
brillants.

M. FLAMEL.

Vous tes rouge, M. Mural?

REN, avocat.

Oui, monsieur, et je m'en glorifie.

M. FLAMEL.

Monsieur Ren Mural, avocat, assez bien de fortune, honnte homme sans
doute, et brillant, peut-tre, je vous dclare que ma fille n'pousera
jamais un _rouge_!





                              ACTE TROISIME.



SCNE PREMIRE.

M. FLAMEL, marchant, EVA, fille, assise.


M. FLAMEL.

Ce qui est dit est dit, ce qui est crit est crit, ce qui est fait est
fait. Un homme ne se laisse pas attendrir par des larmes, surtout un
homme politique. Il doit demeurer ferme. Les assauts qu'il a  soutenir
sont nombreux. Le pays a les yeux ouverts sur lui, et il doit avoir les
yeux ouverts sur son pays.

EVA, fille.

Mais en quoi le bonheur de votre fille peut-il nuire au bonheur de votre
pays?

M. FLAMEL.

Si l'on apprenait qu'un libral frquente ma maison, qu'il a jet les
yeux sur ma fille... que j'encourage ses esprances, on penserait que je
faiblis... que je transige... que je trahis!... oui, que je trahis!...
Entends-tu?

EVA, fille.

J'entends bien, mais ne comprends pas. Le monde n'est pas si injuste que
cela, ni si sot... mme le monde politique. Et puis, il pourrait tout
aussi bien dire que c'est le libral qui faiblit... ce serait plus
naturel et moins surprenant... puisqu'il m'aime... toute bleue que je
suis.

M. FLAMEL.

C'est une anomalie.

EVA, fille.

Je ne vois pas.

M. FLAMEL.

Parce que tu ne sais pas le premier mot de la politique.

EVA, fille.

Je saurais vous aimer tous deux, sans remarquer que vous marchez sous
des drapeaux diffrents.

M. FLAMEL.

Inutile, mon enfant.... Au reste, il y a une autre raison.

EVA, fille.

Une autre raison?

M. FLAMEL, prs de la fentre.

Oui, que je vais faire connatre,  Madame Mural, d'abord. La voici
justement qui arrive, cette dame. Laisse-moi, mon enfant. _(Eva sort,
Mme Mural entre)._



SCNE II

M. FLAMEL, MAD. MURAL, puis JEANNETTE.


MAD. MURAL.

Je suis importune, sans doute, M. Flamel; je ne devais pas revenir
sitt, mais....

M. FLAMEL.

Nullement, madame. Prenez donc ce sige.

MAD. MURAL.

J'ai song de nouveau  ce que vous m'avez dit, et je comprends que j'ai
trop obi  un sentiment de folle inquitude. Mes scrupules taient mal
fonds.... Ne vous occupez plus de cette affaire....

M. FLAMEL.

J'ai rflchi de mon ct, comme cela convient  un homme de ma
profession; car la profession de notaire est un vrai sacerdoce. Le
notaire doit rflchir beaucoup et parler peu, s'il veut bien
conseiller.... Le grand principe de charit que vous avez invoqu est le
seul peut-tre qu'on ne doit jamais perdre de vue.... En le suivant l'on
marche srement dans la voie droite. Faites, madame, par charit, cette
restitution que vous n'tes pas tenue de faire en justice.

MAD. MURAL.

Mais est-ce qu'il m'est permis de jeter mon fils sur le pav?... Vous
lui avez laiss deviner quelque chose, et il est dans un trouble
profond.

M FLAMEL.

Considration temporelle.... Il se relvera bien.... Il est jeune,
actif, laborieux?...

MAD. MURAL.

Mais quels motifs ont pu, en si peu de temps modifier ainsi vos
opinions?

M. FLAMEL.

Je pourrais vous faire la mme question, madame.

MAD. MURAL.

Ne m'avez-vous pas affirm que je pouvais demeurer en paix?... La
charit est une grande vertu; mais le proverbe dit que charit bien
ordonne commence par soi-mme.

M. FLAMEL.

Et la meilleure manire de la pratiquer envers soi-mme, la charit,
c'est peut-tre de faire de grands sacrifices pour les autres.

MAD. MURAL.

Nous nous devons d'abord  nos enfants.

M. FLAMEL.

C'est  cause de cela, peut-tre, que vous me voyez insister de cette
faon.

MAD. MURAL.

Je ne vous comprends pas bien.

M. FLAMEL.

Savez-vous  qui appartenait cette proprit que vous possdez
aujourd'hui.

MAD. MURAL.

Je sais le nom de celui qui l'a vendue  mon pre.

M. FLAMEL.

Et celui-l l'avait vole.... c'est--dire qu'il l'avait retenue
injustement.

MAD. MURAL.

J'ai vu cela dans le dernier papier que je vous ai donn.

M. FLAMEL.

J'ai connu l'infortun qui fut ainsi dpouill de son bien. Il est mort
dans l'indigence,  l'tranger.

MAD. MURAL.

A-t-il laiss ds hritiers?

M. FLAMEL.

Plusieurs, mais un seul survit.

MAD. MURAL.

Et o est-il?... que fait-il, cet hritier?

M. FLAMEL.

Vous le saurez bientt, madame,... s'il m'est permis de vous le faire
connatre.... Et je n'en vois pas la ncessit, aussi longtemps que vous
persisterez dans votre nouvelle rsolution.

MAD. MURAL.

Il est bien fcheux que mon pre ait achet ce domaine. S'il eut su que
le vendeur n'tait qu'un fripon, certes! il se serait bien donn garde
de conclure le march.... Enfin, ce n'est ni sa faute, ni la mienne....
Me rendez vous mes papiers, M. Flamel.

JEANNETTE, entrant, une poussette  la main.

Ah! excusez-moi!... _(Elle va pour sortir.)_

M. FLAMEL.

Fais ta besogne, Jeannette; nous sortons. _ (A Mad. Mural.)_ S'il vous
plat de passer dans mon tude, madame, je vais vous remettre vos
papiers.



SCNE III.

JEANNETTE, poussetant.


Enfin, je vais pouvoir pousseter.... Je ne sais pas pourquoi, mais tout
le monde est triste dans la maison, aujourd'hui.... Des visages de
carme! sauf le respect que je leur dois.... des carmes d'autrefois!...
Le piano est endormi... pas de chansons, pas de ricanements. Et puis, il
y a une des demoiselles qui a les yeux rouges comme si elle avait
pleur.... Personne n'a d'apptit. On dirait que je ne sais plus faire
la soupe. C'est dommage, car j'ai le coeur  rire, moi. Jrme m'a
crit... j'ai la lettre ici... pas loin du coeur.... Ah! si je savais
lire!... J'ai t jusqu'aux lettres fines, mais j'en suis revenue tout
de suite.... Je sais lire les prires de la messe; mais les lettres de
Jrme, ce n'est pas crit comme les prires dans les livres.... Tout de
mme a parle bien, a touche. C'est mademoiselle Eva, la fille du
notaire, qui va me la lire, cette fois. L'autre Eva rit trop; je crois
qu'elle se moque de Jrme, et je n'aime pas a.... Mais, Seigneur!
dpchons-nous, pendant qu'il n'y a personne. _(Elle poussette en
fredonnant; C'est la belle Franoise, etc.) (Eva, fille entre.)_



SCNE IV.

JEANNETTE, EVA, fille.


EVA.

Le facteur est-il venu, Jeannette?

JEANNETTE.

Oui, mademoiselle, oui.

EVA, fille.

Et rien pour moi?

JEANNETTE.

Rien pour vous, mais quelque chose pour moi, _(Elle tapote sur sa
Lettre.)_

EVA.

Oui? une lettre?

JEANNETTE.

De Jrme, mademoiselle, sauf le respect que je vous dois.

EVA, fille.

Et comment le sais-tu? L'as-tu fait lire?

JEANNETTE.

Par le papier, mademoiselle Eva, toujours du beau papier  dentelle....
Voulez-vous me la lire?... Mais vous ne rirez pas?

EVA, fille.

Donne ma bonne Jeannette, je vais garder le plus grand srieux. _(Elle
clate de rire.)_

JEANNETTE.

Je pense bien que l'orthographe n'y est pas toute mais il n'est pas un
cur, lui, pour mettre les accords partout.

EVA, fille, riant.

a c'est vrai... Ecoute bien. _(Elle lit.)_ Ma chre Jeannette.

Je mets la main  la plume pour te dire que je t'aime
superlativement.... _(Rire.)_

JEANNETTE.

Est-ce beaucoup cela?

EVA, fille.

C'est... plus que plus!... comme tu vois, ce n'est pas aimer
simplement.

JEANNETTE.

Simplement!... je crois bien qu'il n'aime pas simplement, Jrme!...

EVA, fille.

Non, il t'aime avec esprit.

JEANNETTE.

Pour a, oui!

EVA, continuant  lire.

Attention! L'autre jour, tu m'as regard un peu froidement, et j'ai eu
peur d'avoir perdu ton attache....

JEANNETTE.

Mon attache?...

EVA, fille.

Ment. Attachement.

JEANNETTE.

Ah!

EVA, fille.

Mais, un peu plus tard, la confiance m'est revenue, quand j'ai vu
des....des souris passer sur tes.... JEANNETTE, vivement.

JEANNETTE

Des souris? Il a vu des souris? sur mes... sur quoi?...

EVA, fille, riant.

Que tu es folle, ma Jeannette!... Des souris, c'est la mme chose que
des sourires... des sourires....

JEANNETTE.

Est-ce que je savais, moi?... Mais voici M. le notaire, nous
continuerons tantt. _(Elles sortent.)_



SCNE V.

M. FLAMEL.


Elle refuse absolument... c'est peut-tre parce que j'ai refus son
fils. Elle a le droit de garder son bien, comme j'ai le droit de garder
ma fille; c'est clair. Tout de mme, j'aurais t heureux de son
sacrifice.

Perdre une fortune, c'est dur; mais donner sa fille  un rouge,
s'exposer  avoir des petits fils rouges, c'est dur aussi!... S'il
voulait venir  moi, faire un peu plus que la moiti du chemin... les
trois quarts du chemin... tout le chemin! je ne serais pas
intraitable.... Ma nice est adroite; elle trouvera peut-tre un moyen
de le vaincre. Il faut qu'elle m'aide ... triompher. _(Il se dirige
vers la porte du salon. Eva nice entre.)_



SCNE VI.

M. FLAMEL, EVA, nice.


M. FLAMEL.

Ah! voil qui s'appelle s'offrir  propos.

EVA.

J'en suis heureuse, cher oncle. Que voulez-vous de moi? Il me tarde de
vous obir.

M. FLAMEL.

Toujours charmante! je songeais  toutes ces petites choses
sentimentales qui vous causent tant de soucis.... et me font perdre mon
temps, et je me demandais s'il n'y aurait pas moyen de... de....

EVA, nice.

De sauver la situation?

M. FLAMEL.

Sans perdre les petites imprudentes qui l'ont amene.

EVA.

Oh! la chose est facile, mon oncle.

M. FLAMEL.

a dpend.

EVA.

De vous, mon oncle!... Nous sommes dcides, ma cousine et moi,  ne pas
vivre dans l'endurcissement... du coeur.

M. FLAMEL.

Si c'tait de l'hrosme cela, toutes les jeune filles seraient des
hrones.

EVA.

Elles sont mieux que cela, elles sont tout simplement des femmes.

M. FLAMEL.

Eh! ma coquine, tu as donc remarqu M. Mural, mon agent?

EVA, nice;

Je ne l'ai gure dit, tout de mme.

M. FLAMEL.

Et tu l'aimerais?

EVA.

Comme cela,  brle-pourpoint?

M. FLAMEL.

Comme on aime toujours  ton ge.

EVA.

Il ne me dplat pas, mon oncle.

M. FLAMEL.

Et ta cousine aime l'autre?

EVA.

Oui, mon oncle, celui que vous n'aimez pas.

M. FLAMEL.

S'il voulait devenir un peu moins rouge... un peu bleu.... Je mettrait
de l'eau dans mon vin.

EVA.

Et ma cousine le boirait.... Tenez! cher oncle, le voici, faites-lui vos
propositions.

M. FLAMEL.

Non, non, reste! c'est justement ce que je voulais. Les femmes sont plus
diplomates que nous. Elles brusquent moins les choses....C'est leur
coeur qui parle et il n'y a rien comme l'loquence du coeur.... Fais-lui
comprendre que le bonheur serait la rcompense de son abngation.

EVA.

Mon oncle! mon oncle! quelle tche vous m'imposez!... Il faut que j'aime
bien ma cousine pour accepter ce rle!...



SCNE VII.

EVA, nice, REN, avocat.


EVA.

Je suis aise de vous voir, M. Mural.

REN.

Et moi, je suis heureux de cet accueil, mademoiselle. Il me semble qu'il
me dit d'esprer  nouveau.

EVA.

N'y comptez pas trop cependant.... Mais prenez un sige.

REN.

Ne pas esprer?

EVA.

Ne pas dsesprer non plus.

REN.

Un peu de miel sur le bord du calice.

EVA.

Il ne tient qu' vous que la coupe en soit remplie.

REN

Vraiment? Parlez donc; j'coute... et je tremble.

EVA.

Ne tremblez pas, mais coutez.... Mon Dieu! comment vais-je vous dire
cela?... Tenez-vous beaucoup  vos couleurs politiques?

REN.

Enormment!

EVA.

Quel grand mot!... c'est fcheux...

REN.

Fcheux? pourquoi?

EVA.

Vous ne devinez point? Mon oncle est un peu entt.... Il aime sa
fille.... Il vous estime aussi.... Mais il ne fera pas la moiti du
chemin de.... la.... conciliation. Si vous alliez  lui?

REN.

Pour arriver  mademoiselle Eva?... Ce serait arriver  la terre promise
en traversant le dsert aride.

EVA.

Qu'importe un chemin difficile, s'il conduit en lieu sr? Et puis, la
flicit est mieux apprcie quand elle a cot cher.

REN.

C'est vrai, mais l'homme a des devoirs sociaux, des devoirs politiques
aussi parfois, qu'il ne saurait sacrifier sans se dshonorer  ses
propres yeux et aux yeux de son pays.

EVA.

Qu'est-ce donc qu'un attachement politique, si vous le comparez 
l'amour d'une femme?

REN.

La politique honnte sauve les pays.

EVA.

La femme honnte sauve la politique.... en sauvant la famille.... Mais
je sens que je ne gagnerai pas.... votre cause. J'appelle ma cousine;
elle sera plus loquente que moi. _(Elle se lve.)_ Pardonnez-moi; je
lui dis que vous l'attendez.



SCNE VIII.


REN MURAL, avocat.

Voil une rude preuve pour mon amour et pour mes convictions
politiques. Il n'est pas possible que je cesse d'aimer, mais il n'est
possible, non plus, que j'abandonne mon parti, que je crois le meilleur,
pour en servir un autre qui n'a point mon estime. Pourquoi cet homme
met-il une pareille condition au bonheur de sa fille?... Il ne songe
donc pas que l'humiliation psera sur elle comme sur moi!... Pourtant,
suis-je aussi convaincu que je le dis?... Les autres le sont-ils?... N'y
mettons-nous pas tous un peu d'amour propre?... N'obissons-nous pas un
peu  la consigne quand nous croyons cder  la conviction?... Il y a
des hommes loyaux dans les deux camps, et les uns et les autres ont
opr de grandes choses....



SCNE IX.

REN, avocat, EVA, fille.


REN.

O mademoiselle, est-ce une conspiration?... est-ce un pige que l'on
tend  mon amour et  ma franchise?... Parlez?... Savez-vous ce que l'on
me propose?

EVA.

Mon pre m'a laissa deviner son intention.

REN.

Et?...

EVA.

Et je vous crois un homme loyal, digne de ceux qui vous aiment.

REN.

Si vous saviez, Eva,  quel supplice on me condamne en mettant sous mes
yeux un pareil prix pour un pareil sacrifice!...

EVA.

Je vous suis toute dvoue, et je saurai souffrir comme vous.... plus
que vous peut-tre.

REN.

Vous tes gnreuse, et vous me faites mieux comprendre ce que je
perdrais en vous perdant.

EVA.

D'o vient donc cette erreur que rouges et bleus, vous soyez ennemis,
tout en restant honntes citoyens et enfants dvous  la Patrie?

REN.

Cela vient peut-tre de ce que nous ne nous connaissons pas assez....
Nous jugeons de tous par quelques uns.... Et puis, les ambitions, les
intrts, les passions.... Je le regrette!... Il viendra un jour o
cette division stupide s'effacera, o les hommes sincres des deux
partis s'uniront pour le bien de tous. Ce sera peut-tre hlas!  la
suite de quelque catastrophe. C'est par de rudes secousses que Dieu
rveille les peuples.

EVA.

En attendant nous nous sacrifions.

REN.

Je vais tenter un suprme effort auprs de votre pre. Il vous aime, il
finira par se laisser toucher. _(Il sort par l'tude.)_



SCNE X.



EVA, fille.

Non, il ne russira pas.... O misrable politique des pres qui
sacrifient leurs enfants!... Avant de travailler au bonheur de ses
concitoyens, qui le paient d'ingratitude, il me semble qu'un pre, doit
chercher le bonheur de sa famille.... Quand les familles sont heureuses
la patrie n'est pas loin de l'tre aussi.... Nous ne demandons qu'un peu
de joie au foyer et nous en promettons beaucoup, nous pauvres femmes...
_(Elle se jette en pleurant, sur un sige, et elle sort quand sa cousine
et Ren entrent.)_



SCNE XI.

EVA, nice. REN, agent


REN.

Est-ce bien vrai ce que vous dites?... Il consentirait?...

EVA.

Oui, oui!... S'il veut devenir un peu couleur... de ciel.

REN.

Il tient trop  sa couleur.

EVA.

Il est aussi entt que mon oncle.

REN.

Btise!... Je passerais par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, si mon
intrt le voulait.

EVA.

Si je vous disais: Soyez rouge!

REN.

Je rougirais.

EVA.

Vous m'aimez donc un peu?

REN.

Et je n'en rougis pas.

EVA.

Mais vous deviez rechercher ma cousine, cela paraissait convenu entre
mon oncle et vous.

REN.

Il le voulait et je me laissais faire.... De la diplomatie, rien de
moins. Je prvoyais le dnouement. Je savais bien que l'autre filerait
une _opposition afin de conserver,_ comme disent ces messieurs du
barreau.



SCNE XII.

LES MMES, M. FLAMEL, REN, avocat.


M. FLAMEL,  Ren, avocat, en entrant.

Eh bien! oui, monsieur, je vous le rpte, il ne saurait en tre
autrement. Je suis d'une mollesse.... _(A Reni, agent, qv'il aperoit.)_
Ah! mon cher agent, comment a va-t-il depuis tantt?... Rien de
neuf?... l'adversaire est-il clos enfin?...

REN, agent.

L'adversaire?... encore dans l'oeuf... et l'oeuf.... Vous allez tre lu
par acclamation.

M. FLAMEL.

Je le voudrais bien; c'est une grande conomie de temps et d'argent...
_(A Ren, avocat.)_ Je vous le rpte, je suis d'une mollesse, qui
m'pouvante. Je consens  tout si vous passez dans notre camp... le
camp d'Isral!... le camp des lus de Jhova?...

REN, avocat

M. Flamel, si j'agissais ainsi vous ne pourriez m'estimer.

M. FLAMEL.

_(A part)_ Aprs tout, c'est un peu vrai, _(Haut.)_ Je voudrais pourtant
vous tre agrable et....

EVA, nice, (d'un ton badin.)

Et faire plaisir  tout le monde. _(A Ren, agent.)_ Venez, M. Mural;
laissons mon oncle, aux prises avec ses bous sentiments... et
souhaitons-lui d'tre vaincu... _(A M. Flamel)_ Mon oncle, souvenez-vous
que la piti est le commencement de la charit... _(Elle se dirige vers
la porte avec Ren, puis revient seule sur ses pas)_ et que vous nous
ayez promis  chacune un Ren Mural, s'il y en avait deux. _ (Elle
sort.)_



SCNE XIII.

M. FLAMEL, REN, avocat.


M. FLAMEL.

Je ne suis pas fch d'tre seul avec vous encore un instant. Madame
Mural vous a-t-elle dit pourquoi elle avait eu recours  mon ministre?

REN.

Non, monsieur. Qu'est-ce donc? Dj vous avez fait des allusions qui
m'ont surpris et chagrin.

FLAMEL.

Encore une fois, nul soupon ne plane sur votre famille. Cependant vous
possdez des biens qui ont t vols, il faut le dire.

REN.

Vols!... Comment? Expliquez-vous.

M. FLAMEL.

Vols par celui qui les a vendus  votre aeul. Un dput, de
l'Assemble lgislative les avait mis pour des raisons politiques, au
nom de ce misrable qui a jug bon de les garder.

REN.

Et mon aeul le savait-il?... L'accusez-vous?

M. FLAMEL.

Je ne l'accuse pas.

REN.

Mais est-il souponne accus par quelqu'un?... Ah! vous me mettez  la
torture!

M. FLAMEL.

Le plus, grand respect entoure sa mmoire.

REN.

Alors?

M. FLAMEL.

Alors vous pouvez demeurer en paix. Mais une famille souffre, un homme
est mort dans les chagrins et l pauvret,  cause de cette vente faite
par un coquin  un honnte homme.

REN.

Mais la vente n'a pas aggrav la position du dput trop confiant.

M. FLAMEL.

Oui, car la restitution est devenue  peu prs impossible.

REN.

Et cette famille vole, dshrite, o est-elle?

M. FLAMEL.

Dans cette ville mme.

REN

Vous la connaissez?

M. FLAMEL.

Parfaitement.

REN.

Et vous avez les papiers qui peuvent jeter de la lumire sur ces choses?

M. FLAMEL.

Je viens de les rendre  votre mre.

REN.

Je veux voir cela, et je dsire avoir avec vous une nouvelle entrevue 
laquelle ma mre assistera. _(Il sort.)_



SCNE XIV.


M. FLAMEL.

Que vont-ils faire? Ai-je bien le droit de les conseiller comme je le
fais? Le droit, oui; de mme qu'ils peuvent agir  leur gr. Il ne
faudrait cependant pas faire porter aux innocents la peine due aux
coupables. Cette transaction malhonnte: d'une part, c'est un accident,
un malheur; et tout le monde est expos aux malheurs.... J'aime autant
que les choses demeurent comme elles sont aujourd'hui... que madame
Mural garde tout.... _(Il va pour sortir et rencontre sa fille.)_



SCNE XV

M. FLAMEL, EVA, fille.


Ah! mon pre, que lui avez-vous donc dit? que lui avez-vous donc fait?
comme il est troubl! comme il est dsespr! Quels sont ces secrets qui
le jettent ainsi dans la consternation! Vous nous brisez tous!

M. FLAMEL.

Du calme, mon enfant, du calme!... Tout n'est pas fini.... tout n'est
pas perdu.... pour tout le monde....

EVA.

Oh! vous me faites du bien!... Ne m'enlevez plus cette lueur d'esprance
qui me ranime....

M. FLAMEL.

La sollicitude paternelle a des mystres et fait des miracles.

EVA.

La pit filiale aussi!

M. FLAMEL.

Ceux qui n'ont pas d'enfants nous accusent de faiblesse....

Mais, tiens! J'ai besoin de me recueillir un moment. _(Il sort.)_



SCNE XVI.

EVA, fille, puis JEANNETTE.


EVA.

Comment demeurer calme, quand il est si troubl, Lui?... Comment sourire
 l'esprance quand le malheur me menace?... Mais aussi comment,
dsesprer devant un pre qui ne peut s'empcher de laisser voir la
bont de son me?... devant l'amour d'un homme loyal et fier?
_(Jeannette entre.)_

JEANNETTE.

Mademoiselle Eva, vous avez commenc  me lire une lettre de Jrme, mon
cavalier, voulez-vous continuer?... Mais ne riez pas trop, je crois que
vous vous moquez....

EVA.

Donne, je vais continuer. Je ne ris jamais des Jrmes, tu le sais bien.

JEANNETTE.

Nous tions rendus aux souris.... regardez, vous allez les trouver.

EVA.

Sur ta bouche?

JEANNETTE, d'un ton plaisant.

La vtre leur ferait un meilleur nid, sauf le respect que je vous dois.

EVA.

Bravo, Jeannette!... Merci!... Tiens! coute, m'y voil; je lis.

Mon bonheur ne finira qu'avec ma vie ou la tienne....

JEANNETTE.

Qu'il parle bien!

EVA

Comme un pote.

JEANNETTE.

Est-ce un homme a, un pote?

EVA

Un homme qui se croit surnaturel parce qu'il n'est pas toujours
naturel... un ouvrier qui fourre des chevilles et des rimes partout.

JEANNETTE.

Des rimes? qu'est-ce que cela?

EVA.

Des rimes? attends un peu, je vais t'en faire. _(Elle songe quelques
moments)._ Tiens! en voici quatre.

        Dans une maisonnette
        Jrme avec Jeannette
        Feront rimer, un jour,
        Bonheur avec amour.

JEANNETTE.

Oh! comme c'est drle! je pense que Jrme est pote, sauf le respect
que je vous dois.

EVA

Cela se pourrait bien, il est si amoureux.

JEANNETTE.

Si a dpend de l'amour, vous allez voir. L'autre soir il m'a dit:
Jeannette, je te donne un baiser.

EVA.

Et puis?

JEANNETTE.

Et puis, il me l'a donn.

EVA

Mais la rime?...

JEANNETTE.

La rime? Je lui en, ai donn un  mon tour.

EVA.

Je comprends. Vous tes potes tous deux.

JEANNETTE.

Et nous ne nous en doutions pas!... Mais ne le dites pas  M. Flamel,
il pourrait croire que le besoin de rimer me fait faire des folies....

EVA

Ne crains rien, Jeannette. Ecoute encore; j'achve:

Si la rcolte est bonne, nous pourrons nous marier aux premires
neiges.

JEANNETTE.

Vrai! il dit a?... c'est crit?

EVA.

C'est crit!

Ma maison sera chaude comme un nid.

JEANNETTE.

Est-il fin, un peu!

EVA.

Je t'embrace... Embrasse avec un c.

JEANNETTE.

Avec quoi?

EVA.

Avec un C, au lieu de deux S.

JEANNETTE.

C'est toujours mieux que rien.

EVA, continuant  lire

Ton ami _fidelle...._ Fidle, avec deux L. Il a bien du mrite  ne pas
s'envoler.

_(Jrme Larose.)_

JEANNETTE.

Merci, Mademoiselle Eva. Si vous saviez comme cela fait du bien!...

EVA, (entendant Mme. Mural en dehors, qui dit: Si j'avais, prvu cela,
mon fils, non!...)

Oh! Madame Mural est l aussi!... Viens Jeannette. _(A part.)_ Mon Dieu!
je sens que c'est le moment suprme; notre sort va se dcider!...



SCNE XVII.

M. FLAMEL, MAD. MURAL, REN, avocat.


REN, avocat.

Non, ma mre, non, ce n'est pas fiert, c'est justice, ou, du moins,
c'est charit. Si mon pre vivait, et s'il venait  connatre le crime
de cet homme qui a vendu  votre pre, comme sien, un bien vol, il se
dpouillerait immdiatement pour rparer la faute du misrable; il
accepterait volontiers pour lui-mme, la ruine qui pse injustement sur
un autre.

MAD. MURAL.

Vous voyez sa rsolution, M. Flamel; je le connais, il sera
inbranlable.... Voil pourquoi je me htais d'en finir avant qu'il fut
mis au courant de ces choses.... Et c'est votre indiscrtion!... Vous
n'aviez peut-tre pas le droit de lui parler comme vous l'avez fait....
Je lui aurais gard intact un hritage qu'il eut possd sans
trouble.... J'ai agi sottement aussi.... O Ren, mon fils, songe bien 
ce que tu vas faire.... Il ne faut pas qu'un moment de gnrosit
t'expose  de longs jours de regret.

Je renonce  tout, sauf  l'honneur.... Les Mural sont rouges, mais
honntes.

M. FLAMEL.

C'est comme les Flamel!... Seulement que c'est tout le contraire....
quant  la couleur.

MAD. MURAL.

N'est-ce pas, M. le notaire, que nous pouvons garder ces biens en toute
sret de conscience?

M. FLAMEL.

Vous le pouvez, madame.

REN.

Eh bien! je ne le veux pas.

M. FLAMEL.

Songez-y bien.

REN, avocat.

Prparez l'acte de dsistement.

M. FLAMEL.

C'est bien; je prends votre parole; nous ferons l'acte plus tard.

REN

Pourquoi pas maintenant?

M. FLAMEL.

Parce que j'ai confiance en vous.

REN

Mais la famille qui souffre de la privation de ses biens?...

M. FLAMEL.

Elle peut attendre encore.

REN

Vous n'avez pas le droit de....

M. FLAMEL.

Pardon, M. Mural.

REN.

Expliquez-vous.

M. FLAMEL.

Cette famille.... C'est la mienne!... l'hritier... c'est moi!

REN.

Vous?

MAD. MURAL.

Lui!!

M. FLAMEL.

Monsieur Mural, j'accepte votre bien... ce bien dont mon pre a t
injustement dpouill.... Mais votre gnrosit me touche, et je vous
prie d'accepter la main de ma fille...

REN, avec tristesse.

Non, M. Flamel, non!

M. FLAMEL.

Vous refusez?... pourquoi donc?

REN.

Parce que je suis pauvre maintenant.

M. FLAMEL.

_(A part.)_ Noble garon!... C'est dommage qu'il ne soit pas bleu!
_(Haut.)_ Ah! j'ai une ide!... une ide superbe!... _(Il appelle sa
fille.)_ Eva!... ma fille! _(Eva, fille, entre.)_



SCNE XVIII.

LES MMES, EVA, fille.


M. FLAMEL.

Eva, tu veux bien, n'est-ce pas? tenir compagnie  M. Mural, pendant
quelques instants?... Il faut en finir. M. Mural  besoin d'un bon
conseil, et d'un coeur capable de rpondre au sien.... Je veux vous
marier ensemble et il ne le veut plus. Il te dira pourquoi... _(A Mad.
Mural)_ Madame, faites-moi l'honneur de me suivre en mon tude, nous
allons causer un peu de nos enfants... et de nous mmes. _(M. Flamel et
Mad. Mural sortent.)_



SCNE XIX.

EVA, fille, REN, avocat.


EVA.

Qu'ai-je entendu, M. Ren?... Quel est ce mystre?... Mais pourquoi
cette tristesse?... Vous ne rpondez pas?... Mon pre consent  notre
union, et vous refusez maintenant?... Que vous ai-je donc fait?... Vous
ne m'aimez plus?...

REN.

Eva, je pouvais, il y a un instant, vous pouser... je ne le peux
plus.... J'tais riche, je suis pauvre! Je vous aime toujours.

EVA.

Et que me fait l'argent? que m'importe la fortune? c'est vous j'aime!...
Me croyez-vous incapable d'un sentiment gnreux?

REN

Je vous sais la plus gnreuse des femmes, mais je ne puis accepter
votre sacrifice.

EVA.

Ce n'est pas un sacrifice que d'unir ma destine  la vtre, c'est ma
gloire, mon bonheur!

REN

Eva, je ne vous dis pas adieu pour toujours; je ne renonce pas 
l'esprance de vous associer un jour  ma destine.... Je vais
travailler. Je me sens assez de courage et de coeur pour reconqurir au
moins une douce aisance.

EVA.

Je veux vous aider; je veux tre avec vous dans les mauvais jours, afin
d'tre plus digne d'y demeurer dans les jours heureux.

REN.

O ma bonne amie, ne me tentez pas!... Si vous m'aimez, attendez et
priez. _(Jeannette entre.)_



SCNE XX.

LES MMES, JEANNETTE, puis EVA, nice, et REN MURAL, agent.


JEANNETTE.

Monsieur Ren Mural, l'autre, et l'autre mademoiselle Eva demandent la
permission d'entrer... Ils viennent du jardin, et ils sont tout en
fleurs.

EVA, fille.

Mais certainement, qu'ils entrent....

REN.

Et qu'ils apportent le jardin.

JEANNETTE, dans la porto.

Oui, monsieur, oui, mademoiselle, vous pouvez entrer.

REN, agent, suivant REN, avocat.

Nous tions surpris, M. Flamel et moi, d'apprendre qu'il y avait deux
Ren Mural.... Il eut t fcheux qu'il n'y en eut qu'un.... celui que
je porte en moi.

REN, avocat.

M. Mural, cette bienveillante parole serait sans doute plus vraie dans
ma bouche... quoiqu'il en soit, je vois avec plaisir qu'il y a ici place
pour l'un et l'autre.

REN, agent.

Est-ce bien vrai, mesdemoiselles?

EVA, fille.

L'esprit et le coeur sont d'accord.

EVA, nice.

Pour une fois!


SCNE XXI.

LES MMES, MAD. MURAL, M. FLAMEL.


M. FLAMEL, entrant avec Mad. Mural.

Vous allez faire un grand sacrifice, madame, mais aussi, vous allez
faire des heureux... Voyez! les voil tous ici, tous!... jusqu'
Jeannette.... Ils sont dans l'attente d'une bonne nouvelle... ajoutons-y
la plus adorable des surprises.... Vous ne dites rien?

MAD. MURAL.

Le coeur d'une femme ne parle jamais plus haut que lorsque sa bouche, se
tait.

M. FLAMEL.

Soyez bnie pour cette aimable parole.... La bouche a bien son loquence
aussi, je vois. _(A Ren, agent)._ Mon cher agent, la politique se
complique... agrablement.

REN, agent.

Ma foi! j'allais le dire.... Je subis une trange et douce influence, et
je commence  croire que la politique n'est peut-tre pas, aprs tout,
la seule chose ncessaire.

M. FLAMEL.

C'est absolument ce que je pense.... Et avant d'tre choisi pour dput,
je voudrais tre choisi pour....

REN agent.

Pour?

M. FLAMEL.

Pour mari.

LES DEUX EVA.

Ah!!!

REN avocat.

_(A part.)_ L'ingnieux et doux moyen de faire justice!

EVA, nice, riant.

A votre ge, mon oncle, on aime encore?

M. FLAMEL

On aime davantage, parce que l'on aime mieux.... Et puis, c'est la vertu
que j'pouse.

REN, agent, badinant.

Mariage mal assorti....

EVA, fille.

Monsieur Mural!

REN, agent.

C'est le contraire qu'il faut dire, mademoiselle.... Vous savez? l'homme
politique....

M. FLAMEL.

Et, si j'ai ce bonheur, je veux que tout le monde se marie.

JEANNETTE.

Moi aussi?... Oh! que Jrme va rire!

REN, agent.

Un malheur ne va pas sans l'autre.

EVA, nice.

C'est bon! Je me souviendrai de cela, M. Mural...

REN, agent.

C'est un bonheur que j'ai voulu dire.... Vous voyez bien que tout est
ml.

M. FLAMEL,  Mme Mural, qui cause avec son fils.

Croyez-le, madame, c'est un moyen charmant de tout arranger, de tout
concilier, de rendre tout le monde heureux....

MAD. MURAL.

Mon fils dcidera.... Je vous l'ai dit, je n'ose plus consulter mon
coeur.

M. FLAMEL.

Mais ne le faites pas taire, au moins.... Si le coeur parle vite quand
on est jeune, il parle sagement quand on a vieilli.... un peu.

REN, agent.

A vingt ans on se marie par amour.

EVA, fille.

Oui.... quand on se marie.

REN, avocat.

A trente ans aussi,  quarante,  tout ge, quand on rencontre des
femmes adorables, comme vous....

EVA, fille.

Mais la fiert fait quelquefois taire l'amour.

M. FLAMEL.

_(A part.)_ Il a du caractre.... c'est dommage qu'il ne soit pas bleu!
_(Haut.)_ J'ai trouv, n'est-ce pas, un moyen ingnieux de tout
arranger?... C'est un clair de gnie parti du coeur.... Et puis  mon
ge, il faut aller vite en besogne.... _( Ren avocat)_ Madame votre
mre vous a dit sans doute, que je dpose tout  ses pieds?... Qu'elle
garde le bien qui vient de ma famille, et qu'elle _(s'inclinant devant
madame Mural,)_ me prenne par-dessus le march.... Voyons! est-ce assez,
gnreux!... Par exemple, je garde ma couleur politique.... Ah
cela!....

REN, avocat, tendant la main  M. Flamel.

Et pourrai-je garder la mienne en devenant votre gendre?

M. FLAMEL.

        Restons ce que nous sommes,
        Tous deux honntes hommes....

REN, avocat,  Eva, fille.

Le baiser des fianailles.

EVA, fille.

C'est le sceau de la flicit.

M. FLAMEL, dsignant de la main Ren.

Rouge _(Se dsignant.)_ et bleu!

MAD. MURAL, tendant la main  M. Flamel.

Nous formerons, nous les femmes, les nuances qui vous uniront
insensiblement.

REN, agent.

Et ce sera comme en politique, la fusion des partis.




[Fin de _Rouge et bleu_ par Pamphile Le May]