* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licence.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT PAR
LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE TLCHARGEZ PAS
ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Reflets d'antan
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1916
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral: Granger Frres, 1916
   (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   27 mai 2008
Date de la dernire mise  jour:
   27 mai 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 123

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

Nous tenons  remercier la Bibliothque nationale du Qubec
d'avoir offert en ligne les images de l'dition imprime sur
laquelle nous avons fond ce livre lectronique.




                         REFLETS D'ANTAN

-----------------------------------------------------------------------
DU MME AUTEUR

DITIONS NOUVELLES ET DFINITIVES
VANGLINE, et autres pomes traduits de Longfellow 1 vol.
LES PIS, posies fugitives et petits pomes........... 1 vol.

Ces ditions se vendent au prix de 75 sous l'exemplaire

Doit suivre:

TONKOUROU, ou LES VENGEANCES, pome, revu et corrig, troisime et
dernire dition............... 1 vol.
-----------------------------------------------------------------------


                           PAMPHILE LE MAY

                           REFLETS D'ANTAN

                               Pomes



MONTRAL
GRANGER FRRES, LIMITE
LIBRAIRES-DITEURS
43, NOTRE-DAME OUEST, 43

1916

Droits rserves par l'auteur, Canada, A.D. 1916




                           _AVANT-PROPOS_

_Peu de nos potes canadiens nous sont aussi sympathiques que M. Pamphile
Le May. Aucun n'a chant avec plus de chaleur et dcrit avec plus de
bonheur les scnes familires de la vie canadienne._

_Nous avons pens faire oeuvre utile et patriotique en runissant, pour
ce volume, huit pomes o le pote du terroir chante les gloires de sa
petite Patrie._

_De ces pomes les uns sont indits et portent la marque de la maturit
de l'crivain, les autres dj publis ont t revus avec soin et
considrablement perfectionns._

_Qu'il chante la grandiose dcouverte du Canada par Cartier, l'arrive de
Champlain  Qubec, les incursions des Iroquois, les braves de 1760, la
vision de Montgomery, les luttes malheureuses de 1887, la paix actuelle
ou l'hymne de la patrie, le pote trouve naturellement des accents
sincres et qui vont au coeur._

_Puisse ce livre faire mieux aimer une Patrie qui a eu de si grands
fondateurs et de si valeureux hros pour la dfendre._

_Les diteurs_




                       LA DCOUVERTE DU CANADA

              (Pome couronn par l'Universit Laval)




I

L'ANGE DU CANADA


Monte, vague d'amour, monte, ardente courrire,
De la terre lointaine au sjour de lumire
O rgne, glorieux, de toute ternit,
Le Crateur du ciel et de l'humanit!

Plus joyeux que le chant de l'aube matinale,
Un cantique nouveau des harpes d'or s'exhale.
Oh! quels besoins d'aimer, toujours inassouvis,
Vous enivrent toujours, mondes et deux ravis!

Le Dieu que nous chantons, disent les choeurs des anges,
De l'aurore au ponant est digne de louanges.
Il conseille, il ordonne, et des cieux entr'ouverts,
Les flots de son amour pleuvent sur l'univers.

Il pardonne au pcheur, donne la paix au juste,
Et fait de la vertu le bien le plus auguste.
Le vagabond nuage obit  sa voix;
Le tonnerre et le vent reconnaissent ses lois.
L'amour et la douceur rayonnent sur sa face,
Et devant sa beaut toute beaut s'efface.
Que tout genou flchisse  son nom glorieux!
Que la terre le prie, et qu'on le chante aux cieux!

Pendant que les chos des clestes Portiques
Redisent des lus les sublimes cantiques,
Comme l'cho sylvestre,  l'approche du jour,
Rpte des oiseaux les cantates d'amour,
Vers le Pre ternel dont toute vie mane,
Un ange vient. Il pleure, et sa beaut se fane.
Son pied glisse, lger, sur les brillants rubis
Qui parsment au ciel les merveilleux tapis.
Il replie, en marchant, ses ailes fatigues.
De ses longs cheveux d'or les boucles prodigues,
Dgageant un parfum qui vient l'on ne sait d'o,
Retombent mollement et flottent sur son cou.
Il garde, jeune et triste, un aspect vnrable,
Et son front noble est ceint d'un vert rameau d'rable.

Alors sont suspendus les chants mlodieux;
Les luths divins, alors, restent silencieux.
Un aimable sourire accueille,  son passage,
Cet ange voyageur dont l'auguste visage,
A travers les rayons de l'immortalit,
Laisse voir les soucis dont il est agit.

Or, quittant aussitt la droite de son Pre,
Vers l'Esprit plor qui monte de la terre,
Se hte de venir le Fils du Tout-Puissant.
Il aime notre monde arros de son sang,
C'est lui qui vint briser ses entraves funbres,
Et porter la lumire  travers ses tnbres.

Mais le pre du mal, la haine dans le coeur,
S'est lev de nouveau contre le Christ vainqueur,
Et ses ministres vont, joyeux, par tous les mondes,
Semer les noirs conseils, les apptits immondes.
Pour garder ses lus contre les ennemis
Que l'enfer, irrit, sur la terre a vomis;
Pour montrer le poison dont les coupes sont pleines,
Et les mortelles fleurs qui parfument les plaines,
Le Seigneur a choisi, dans ses divines cours,
Des Esprits combatifs qui veilleront toujours.

C'est un de ces Esprits, dont le saint ministre
Est de conduire au bien les hommes de la terre,
Qui vient d'entrer aux cieux. Quelle est sa mission?
Pourquoi sur son front pur se peint l'affliction?
Pourquoi son oeil limpide est-il devenu terne?
Devant le Tout-Puissant trois fois il se prosterne,
Et le ciel avec lui trois fois tombe  genoux.

--Dieu tout-puissant, dit-il, Dieu dont le nom si doux
Devrait, pour tout mortel, tre un objet d'hommage,
Je n'ai pas encor vu, sur la lointaine plage
O j'erre solitaire, hlas! depuis longtemps,
Les coeurs monter vers vous purs, honntes, contents!
L'immense Canada, sur ses fconds rivages,
Ne voit se promener que d'ignares sauvages,
Malheureuses tribus que le roi des enfers
Se vante de tenir,  jamais, dans ses fers.

Nagure cependant, un des fils de la France,
L'humble et pieux Cartier, apporta l'esprance
A mon coeur abattu par les chagrins amers.
Sur de frles vaisseaux il traversa les mers.
Il vint, bravant la mort, sans orgueil et sans crainte,;
Aux confins du pays arborer la croix sainte.
Alors un vieux guerrier, inquiet et songeur,
Accoste, l'arc en main, l'illustre voyageur:
--Tu veux nos bois, dit-il, notre antique hritage?...
On pourrait perdre tout, jamais on ne partage.
Si tu me fais du mal, toujours je me souviens...
Va donc, Visage-Ple, au pays d'o tu viens.

Vous savez,  Seigneur! l'excs de ma souffrance..
Du retour de Cartier je n'ai nulle assurance,
Et le suave espoir qu'on m'avait apport,
Comme une ombre qu'efface une vive clart,
S'est hlas! tout  coup envol de mon me.
Ne laissez pas, Dieu bon, triompher cette trame.
Que les anges maudits, de votre nom jaloux,
Au fond de leur abme ourdirent contre vous.

Du flambeau de la foi, sur ces rives si belles,
claire,  Jhova! les pauvres infidles...

Je volerai moi-mme au pays de Cartier.
J'veillerai la foi de ce roi-chevalier
Qui gouverne aujourd'hui la France catholique.
Il saura se tailler sa part de l'Amrique;
Et vous serez bni sous ces immenses bois
Qui, pour vous clbrer, n'ont pas encor de voix.

Ainsi parle,  genoux aux pieds de Dieu le Pre,
L'Ange du Canada. Sa voix douce qu'altre
Un mlange d'amour et de timidit,
A le plaintif accent du filet argent
Qui cherche son chemin dans les rides des pierres.
Comme des diamants, sous ses blondes paupires,
On voit luire des pleurs qu'il essuie en secret.
Redouterait-il donc d'un Dieu bon le dcret?

Le silence est profond sous les clestes dmes.
En effluve enivrant se mlent les armes.
Et tout le ciel attend avec anxit
Que le Dieu, trois fois saint, dicte sa volont
A l'ange protecteur d'une terre nouvelle.
Les accords ravissants de la harpe ternelle
Et les allluias des esprits glorieux
Ne font pas tressaillir les profondeurs des cieux,
Comme le fait toujours la parole du Pre.

Ministre bien-aim, dit le Trs-Haut, espre:
Ton zle infatigable a su toucher mon coeur.
Je changerai bientt tes peines en bonheur.
Tu n'auras pas en vain travaill pour ma gloire,
Et Lucifer sur nous n'aura pas la victoire.
Cette rive sauvage o tu t'es exil,
Ce pays inconnu, de barbares peupl,
Que l'orgueilleux Satan tient dans son esclavage,
changera son joug contre un divin servage.
Et c'est de ce pays, aujourd'hui tant obscur,
Qu'un jour je recevrai l'hommage le plus pur.

Va, messager fidle, au royaume de France,
Va djouer l'enfer. Fais briller l'esprance
D'une clatante gloire et d'un bienfait divin,
Aux yeux du grand monarque et du pieux marin.

Et, cessant de parler, le Dieu de la sagesse
Mit sur le front de l'ange un baiser de tendresse.
Alors la douce lyre et le clairon d'airain,
Et la harpe et le luth rsonnrent soudain.

De l'aurore au couchant, disaient les chants des anges,
Le saint nom du Seigneur est digne de louanges!
Dieu parle, et l'univers sur son axe brlant
Frmit d'un saint transport et l'adore en tremblant.
Lui seul est ternel. Son bras soutient la terre.
Il pourrait la briser comme un jouet de verre.
Le vagabond nuage obit  sa voix;
Le tonnerre et le vent reconnaissent ses lois.
L'amour et la douceur rayonnent sur sa face,
Et devant sa beaut toute beaut s'efface.
Que tout genou flchisse  son nom glorieux!
Que la terre le prie, et qu'on le chante aux deux!




II

LE VIEUX CHEF INDIEN


C'tait l'heure o partout s'veillent des murmures:
Dans l'onde et dans les airs, dans l'herbe et les ramures;
Alors que du soleil le matinal reflet
Donne au nuage sombre un radieux ourlet;
Que le ptrel hardi jusqu'au ciel bleu s'lance,
O sur les flots berceurs firement se balance.
Sur les bords inconnus o le vaillant Cartier,
A Dieu comme  son roi se vouant tout entier,
tait venu nagure lever la croix sainte,
Un trange vieillard jetait au vent sa plainte.

La tristesse ridait son visage cuivr;
Comme un arbre fleuri, comme un tapis ouvr,
Son corps fauve tait peint de figures bizarres;
Et, nouant ses cheveux, les plumes les plus rares,
S'levaient sur sa tte en panache clatant.
Sur les vagues d'azur son oeil allait flottant
Comme le frle jonc, comme l'algue lgre,
Et paraissait chercher une rive trangre.

Et quand il tait las de regarder les flots,
Las aussi d'exhaler ses lugubres sanglots,
D'une tremblante main bandant son arc de frne,
Vers une croix debout dans cette immense arne,
Il lanait, furieux, un trait empoisonn.
De son audace alors il semblait tonn.
Il voyait aussitt les nids joyeux se taire,
Et reprenait, pensif, sa marche solitaire.

Et c'tait, ce vieillard, le guerrier dont la voix,
Pour repousser Cartier et renverser la croix,
Nagure avait voulu, sur ces mmes rivages,
veiller les soupons des peuplades sauvages.
Mais vaine fut sa ruse. Et sa sombre fureur
Dans l'me du marin ne mit point la terreur.
Cartier, en s'loignant de la cruelle plage
Emmenait du vieux chef les deux fils en otage.

Le pre infortun suivit longtemps des yeux
Le vaisseau qui portait, hlas! sous d'autres cieux,
Ses deux fils. Il revient, au lever de l'aurore,
Promener ses chagrins sur la rive sonore.
La haine et la douleur se peignent sur ses traits;
Pour lui la solitude a seule des attraits.
Il demande ses fils au soleil qui se lve,
Il les demande aux flots qui roulent vers la grve,
Il ne voit pas s'ouvrir, comme une aile d'oiseau,
Sur les flots infinis, la voile du vaisseau
Qui lui ramnera les fils de sa tendresse!

Vaillant Domagaya, dit-il, dans sa dtresse,
Noble Taiguragny, me serez-vous rendus?
Ah! si mon bras, plus fort, vous avait dfendus
Contre la cruaut de ces Visages-Ples,
Mes chants ne seraient pas que de pnibles rles,
Nous aurions hors des bois rejeter l'tranger,
Comme le vent balaie un feuillage lger.
A ces rochers dserts pendant combien de lunes
Raconterai-je encore mes tristes infortunes?
Quand viendrez-vous reprendre,  fils que j'ai perdus!
Vos carquois pleins de traits et vos arcs dtendus?

Pendant que sur ces bords, o fleurit le dictame,
Le vieux chef indien panche de son me
Une haine inutile et des regrets amers,
Un esprit malfaisant, envoy des enfers,
A pris d'un vieux jongleur la hideuse figure,
Et la dmarche lente et la haute stature.
Il s'approche aussitt du chef de la tribu.
Ils sont amis d'enfance; ils ont ensemble bu,
Au milieu des forts,  la mme fontaine;
Ensemble ils ont fait plus d'une chasse lointaine:

Pourquoi te consumer, dit-il, en vains regrets,
Toi, le premier guerrier de nos sombres forts?
Ton corps est dcharn comme un arbre qui sche.
Le chevreuil ne craint plus la pointe de ta flche...
Attends-tu que les Blancs te ramnent tes fils?
Ou bien regrettes-tu d'avoir craint leurs dfis?
Les feuilles jauniront et tomberont des branches,
La neige, bien des fois, tendra ses nattes blanches,
Et les petits oiseaux tisseront bien des nids,
Avant que tes enfants soient ici runis.

Te le dirai-je,  Chef, oui, j'ai vu dans mes rves,
Cette fatale croix s'tendre de nos grves
Jusqu'au fond des forts, jusqu'au milieu des eaux.
Sur ses bras menaants se perchaient les oiseaux,
Et nos traits aiguiss ne pouvaient les atteindre.
Et nos fiers ennemis semblaient ne plus nous craindre!

Puis, j'ai vu sur nos bords venir les guerriers blancs...
Nous tions devant eux stupfaits et tremblants.
Je t'ai vu, vaillant Chef,--qu'au moins nul ne le sache,--
Fumer le calumet, puis enterrer la hache.
Pour dtourner les maux qui vont tomber sur nous,
Hier, j'ai consult les puissants Manitous.
Il faut bannir la croix de nos forts antiques,
La croix o sont gravs des mots cabalistiques;
C'est alors seulement que, sous nos bois pais,
Sans craindre d'ennemis nous chasserons en paix.

Ainsi parle au vieux chef le malfaisant gnie.
Sa voix a du dsert la poignante harmonie,
Et dans ses fauves yeux luit la duplicit.
Il s'loigne aussitt avec rapidit.
L'Indien le voit fuir au loin, sur le rivage,
Et sent se rveiller une haineuse rage.
Il jette sur la croix un regard de mpris,
Et se laisse tomber sous les bois rabougris.
Alors, un noir corbeau, du fate d'un rable,
Fait entendre trois fois un appel lamentable;
Et, sur l'oiseau sinistre, aussi prompt que l'clair,
Un pervier cruel fondit du haut de l'air.

Le vieillard, plein de trouble entra dans sa cabane.
Mais, sur le seuil couvert de feuilles de platane,
Cachant dans ses deux mains son front plein de soucis,
Il revint. Jusqu'au soir il resta seul, assis.

Les ombres commenaient  noyer le feuillage,
Il passa comme un spectre  travers le village,
Ordonnant aux anciens d'assister au conseil.
Il voulait jusqu'au jour les tenir en veil.

Les vieillards, aussitt, laissent leurs toits d'corce.
Sur les pas de leur chef une invincible force
Les pousse tour  tour, pleins de docilit.
Leur sagesse, souvent, et leur fidlit
Ont gard la tribu contre un danger probable.
Les calumets, remplis d'un tabac dlectable,
Exhalent la fume en orbes gracieux,
Pendant qu'assis en cercle, mus, silencieux,
Ils coutent le Chef.
                     Or, lui, d'une parole
Plus vive qu'au matin le ramier qui s'envole,
Il raconte  grands traits son trouble et sa douleur,
Et son long entretien avec le vieux jongleur.
Aprs qu'il eut parl, se voilant le visage,
Il poussa trois longs cris, selon l'antique usage.
Le plus vieux du conseil prit la parole alors:

--Je ne sais quel gnie a jet sur nos bords
Ces hardis guerriers blancs que tu sembles tant craindre.
Ils t'ont ravi tes fils: ton grand coeur peut se plaindre.
Mais ne seraient-ils pas moins cruels que russ?
Ils n'ont point bu leur sang dans leurs crnes briss.
Ils auraient pu, sans peur, nous dclarer la guerre,
Car leurs mains pour tuer s'emparent du tonnerre.
Et, s'ils sont les amis des esprits malfaisants,
Pourquoi nous ont-ils fait de si riches prsents?

Ils veulent  tes fils enseigner leur langage.
Et cette croix,  Chef! est peut-tre le gage
De leur prochain retour au milieu de nos bois.
C'est peut-tre leur Dieu: tous vinrent  la fois
Se jeter devant elle  genoux sur la terre.
Si nous la renversons, redoutons leur colre.

Mais pourquoi le jongleur n'est-il donc pas ici?
Lui qui se plat,  Chef,  nourrir ton souci,
Il n'ose pas venir nous raconter de songe.
Craindrait-il d'tre enfin convaincu de mensonge?
Tapi comme un renard au fond de son terrier,
Il ne redoute pas la flche du guerrier.

Pourquoi les hommes blancs nous tendraient-ils des piges?...
Tu reverras tes fils, avant que plusieurs neiges
Aient au bois suspendu leurs clatants flocons,
Car le grand Manitou sait consoler les bons.
J'ai dit.

           Et le vieillard vint s'asseoir en silence..
Il tait le plus sage; et sa mle loquence
Savait faire toujours prvaloir un conseil.
Quand il eut pris sa place, un murmure pareil
Au grondement lointain d'une haute cascade,
Fit trembler l'humble toit du chef de la bourgade,
Tous ne se rendaient pas  ses sages avis.
La charit divine tait une inconnue.
Un guerrier dit:

                 Un jour une barque est venue,
Mais pour troubler, hlas! la paix de nos vieux jours...
Le grand Chef pleure encor sur ses fils, ses amours.

La cabane s'ouvrit. Haletante, effare,
Comme le cerf atteint d'une flche acre,
Une jeune Indienne entra soudainement.
Son oeil tincelait comme le diamant;
Son corps svelte, lanc, pliait comme le frne.
Sur l'paule et le bras ses longs cheveux d'bne
tendaient mollement un voile de pudeur.
De l'arc ses noirs sourcils galaient la rondeur.
Du feuillage d'hiver son front mlancolique
Avait, en ce moment, la teinte mtallique.

Cette femme, c'tait la douce Naa,
Naa, fiance au fier Domagaya.
Elle vient vers le Chef.

                    --Je ne sais pas, dit-elle,
Si tu daigneras croire  ce rcit fidle
Que va faire  la hte une nave enfant.
N'attaque pas la croix, un Esprit la dfend.
J'ai vu, tout prs, assise, une femme plus blanche
Que l'cume des flots o la lune se penche,
Plus belle que la fleur close le matin.
Son langage, plus doux qu'un chant d'oiseau lointain,
Faisait, aux alentours, palpiter le feuillage.
Ses vtements de neige, et son noble visage,
Brillaient comme un foyer dans les soirs de grands froids.
Ses bras avec amour enveloppaient la croix.

coute, me dit-elle,  ma pauvre Indienne,
coute les conseils de la Vierge chrtienne.
J'ai port dans mon sein le Fils du Grand-Esprit.
Le Grand-Esprit peut tout. Heureux ceux qu'il chrit,
Car il ne permet pas que le mal leur arrive.
Il aime les tribus qui peuplent cette rive,
Et c'est pour leur apprendre  saintement prier
Que vers elles, un jour, vint un pieux guerrier.

Les Blancs sont ses amis. Ils sont clments et braves;
Ils n'apporteront pas de cruelles entraves
Au poignet vigoureux de l'homme des forts,
Mais d'un bonheur plus grand lui diront les secrets.
S'il osait cependant renverser la croix sainte,
Le Grand-Esprit du ciel couterait la plainte
Des guerriers d'Orient qui vont bientt venir,
Et le ferait alors cruellement punir.

Ainsi parla la Vierge. Au charme de sa bouche
Serait devenu doux plus d'un guerrier farouche.
Mais elle disparut dans les ombres du soir.
Je la cherchai partout et ne pus la revoir.

La voix de Naa, son accent de franchise,
Son visage imprgn d'une extrme surprise,
L'amour pour la vertu qu'on lui connut toujours,
Tout fait croire aux vieillards ses tranges discours.
Et le Chef, consol, se berant d'esprances,
Dit aux vieux de son peuple:

                            Oublions nos vengeances,
Puisque les guerriers blancs n'outragent pas nos droits;
Laissons dormir la hache et respectons la croix!




III

JACQUES CARTIER


Pendant que, dans les cieux, les justes et les anges
Du Seigneur trois fois saint redisent les louanges;
Pendant que, sur la terre, un esprit infernal
S'efforce d'assurer le triomphe du mal,
L'Ange du Canada, qu'un zle immense embrase,
Traverse l'empyre. Ardent, rapide, il rase
Mille astres lumineux dans l'espace sems,
Comme, le long des eaux, les phares allums,
Afin que sur l'cueil nul navire ne sombre.
Et bien loin, au milieu de ces mondes sans nombre
Qui sont comme des fleurs aux champs de l'infini,
Son regard inquiet voit le monde bni
O le Fils du Trs-Haut vint habiter lui-mme,
Et son coeur se remplit d'une ivresse suprme.

La moiti de la terre est dans l'obscurit,
Mais il a le flambeau dont la douce clart
Doit luire pour tout peuple assis dans les tnbres.
Il dcouvre  la fois les lieux les plus clbres.

C'est toi qu'il voit d'abord, illustre Bethlem.
Dicide cit, sombre Jrusalem,
Il te regarde aussi, mais ses yeux ont des larmes.
 fille de Judas, qu'as-tu fait de tes charmes?

Et couronnant tes monts, sur un glorieux sol,
Il voit tes dmes fiers monter comme en un vol,
Rome, illustre cit, trne et tombeau de Pierre...
Foyer o luit toujours la divine lumire,
Toujours il reconnat ta force et ta beaut,
Mais ce n'est pas vers toi qu'il va, sainte cit.

Quels lieux cherche-t-il donc, ce courrier intrpide?...
Il est un havre sr o la vague limpide
Sous le souffle des vents n'a jamais de sanglots,
Mais tressaille  la voix des vaillants matelots
Qui chantent leurs espoirs en des stances ardentes.
Cent navires, tenus par des ancres mordantes,
Comme de fiers coursiers qu'une puissante main
Arrte tout  coup sur le bord du chemin,
Attendent le dpart ou ftent l'arrive.
C'est ton port, Saint-Malo, c'est la gloire rve.
Et c'est l que descend le divin voyageur.
L'occident resplendit d'une vive rougeur.
Le long des bords riants glisse l'humble gondole.
Le soleil semble orner d'une immense aurole
Le front pur de la mer qu'il dore en se couchant.
L'Anglus du soir sonne.  spectacle touchant!

Les pieux matelots chantent l'Ange et Marie...
Mais quel est donc, l-bas, ce marinier qui prie?
Il est agenouill sur le pont du vaisseau,
Quand les autres, dj, reprennent de nouveau
Le chant qui chaque soir succde  la prire.
Son regard est rempli de la vive lumire
Que jette par torrents l'occident enflamm;
Dans une sainte extase il parat abm.

Balanant dans les airs son aile diaphane,
Au-dessus de son front, un moment, l'ange plane,
Puis il vient prs de lui se jeter  genoux.
Il lui parle tout bas un langage bien doux,
Car le dvot marin, pendant une heure entire,
N'entendit ni chanter la jeune batelire,
Dont le fragile esquif se berait tout auprs,
Ni murmurer la brise  travers les agrs,
Ni gazouiller l'oiseau perch dans les cordages,
Ni rire, ni hler les joyeux quipages.

Et, pendant qu'il tait  genoux sur le pont,
Une aurole d'or enveloppait son front.
Mais nul sur le vaisseau ne vit l'ange descendre;
Et pendant qu'il parlait aucun ne put l'entendre.

Quand le marin sortit de son recueillement,
Les tnbres du soir montaient au firmament,
Et, sur les flots obscurs, les carnes coquettes
A peine dessinaient leurs sombres silhouettes.

Sur quelques btiments tout semblait en repos;
Sur d'autres s'veillaient les caustiques propos,
Ou les accents plaintifs de l'humble cornemuse,
Ou les chansons d'amour, qu'une nave muse
Dictait au jeune mousse assis sur le gaillard.

Deux hommes cependant, sombres comme un brouillard,
taient assis ensemble, appuys au vaigrage,
Et parlaient  voix basse un trange langage,
Sur l'lgant navire o l'Envoy divin
tait venu prier,  ct du marin:
C'taient Taiguragny, le chasseur intrpide,
Domagaya, son frre, au pied leste et rapide.
Si le jour eut encore illumin les cieux
On aurait vu des pleurs s'chapper de leurs yeux;
On aurait vu souvent leur visage de cuivre
Se tourner vers la mer, comme pour y poursuivre
Un fantme chri qui s'loignait toujours.
L'un regrettait son arc et l'autre, ses amours.

Cartier, car c'tait lui qu'avait visit l'ange,
prouvait dans son coeur quelque chose d'trange.
clair par la foi, par l'espoir soutenu,
Il se sentait alors pouss vers l'inconnu.

Invisible  ses yeux, l'ange avait  son me
Fait entendre longtemps sa parole de flamme.
Un trouble inexprimable agitait ses esprits.
Il voyait s'lever devant ses yeux surpris,
Comme au milieu des mers un magique mirage,
Les bords voluptueux d'un monde encor sauvage.
Dans ce monde nouveau, bien des peuples obscurs
Venaient, devant la croix, honnir leurs dieux impurs,
Et dire au Tout-Puissant une ardente prire.
Le sommeil bienfaisant fuyait de sa paupire.

Il marchait  grands pas. Sur le pont du bateau
Son pied retentissait comme un coup de marteau.
Il tait obsd par son rve sublime,
Et sentait que le ciel, dans un langage intime,
Le pressait de chercher ces rivages nouveaux
Qu'il avait entrevus  l'occident des eaux.

Et, pendant qu'il marchait comme un homme en dlire,
Une longue nacelle aborda le navire.
Deux marins la guidaient sur les flots tnbreux:
Jalobert, LeBreton, deux amis gnreux
Dont les jolis vaisseaux taient mouills en rade.
Ils venaient saluer leur noble camarade.

Cartier, loin de se plaire  cacher son tourment,
Les accueillit tous deux avec empressement.
Il leur dit les secrets de son me expansive.
Son accent convaincu, sa voix persuasive,
En les intressant surent les mouvoir,
Et faire, dans leur coeur, entrer son doux espoir.




IV

FRANOIS 1er


Dans un rve, Franois, le roi chevaleresque,
En ces jours caressait un dessein gigantesque...

Aprs avoir vogu pendant plusieurs longs mois,
Brav mille prils et la mort mille fois,
Colomb avait trouv ces rgions lointaines
O les rois se taillaient de superbes domaines.
Or, justement jaloux de voir les autres rois
Se hter de ranger ces pays sous leurs lois,
Franois dit en son coeur:

                     Quoi! je verrai des Princes
Entre eux se partager empires et provinces,
Sans s'occuper de moi, sans me garder ma part?
Pensent-ils que, craintif, je me tiens  l'cart?
Mon drapeau flottera sur de lointaines ondes
Et la foi par mes soins clairera les mondes.

Un jour qu'il tait seul au fond de son palais,
Loin du bruit de la rue et de l'oeil des valets,
Il tomba tout  coup dans un sommeil trange.
Il eut alors un songe. Il vit venir un ange.
Comme un globe de feu qui glisse dans les airs,
Cet ange voyageur rayonnait sur les mers,
Et les ondes sous lui courbaient leur cime fire.
Il restait sur ses pas un sillon de lumire,
Comme un lien de paix, un symbole d'amour
Qui devaient  la France attacher, de ce jour,
Ces peuples que servait un messager cleste.
L'Ange approchait rapide, et, d'un sublime geste,
Montrait au fond des mers un rivage lointain.

--Vois-tu, s'criait-il,  vaillant souverain!
Vois-tu cet autre monde enseveli dans l'ombre?
Quand l'Europe  son tour, comme un vaisseau qui sombre,
Aura vu s'entr'ouvrir, dans la suite des temps,
Le gouffre de l'oubli sous ses pas hsitants,
Ce monde, jeune encor, plein de sve et de vie,
Verra toute la terre  ses lois asservie.
Alors il fleurira comme les rejetons
Dont les tendres rameaux se couvrent de boutons,
Pendant que tout prs d'eux un vieil arbre se fane.
Jusqu'ici cependant c'est dans un but profane
Que les grands de l'Europe ont envahi ces bords.
Leur immense avarice a cherch des trsors.
Mais toi, va du Seigneur publier la clmence;
Va porter en ces lieux la, divine semence.

Ainsi parlait cet ange, et le son de sa voix
Vibrait comme le cor qui sonne sous les bois.
Il s'approcha du prince, et sa lvre vermeille
Lui murmura tout bas d'autres mots  l'oreille.
Franois, de son sommeil aussitt s'veillant,
Vit se fondre dans l'air un fantme brillant.

Le soleil n'avait pas, de ses rayons d'opale,
clair bien souvent la grande capitale,
Lorsque, devant le trne, un illustre marin
Vint tenir ce langage au jeune souverain:

--De ses feux bienfaisants l'astre du jour inonde,
Sans jamais se lasser, tous les peuples du monde;
Il pare l'orient des plus vives couleurs,
L'occident se rchauffe  ses douces ardeurs.
Ainsi de notre foi la cleste lumire
Devrait illuminer la terre tout entire.
Et j'ose croire,  roi! que le dsir de Dieu
Est qu'elle soit bientt rpandue en tout lieu.

Elle est, comme le jour, de l'orient sortie;
Sa course  l'occident ne s'est pas ralentie.
Mais cependant il est, au-del de ces mers,
Des peuples que Satan tient encor dans ses fers,
Des lieux que l'ignorance treint dans ses tnbres,
Comme au milieu des nuits, dans ses serres funbres,
Le hibou taciturne treint un jeune oiseau.
Prince, ne faut-il pas qu'enfin de son flambeau
La foi daigne clairer ces malheureux rivages?
Dieu ne refuse pas aux nations sauvages
Qui vivent, comme l'ours, au milieu de leurs bois,
Le rayon du soleil qui brille sur nos toits.
Ne veut-il pas aussi, ce Dieu, dans sa clmence,
Que la lumire arrive  leur intelligence,
Et que leur coeur, rempli de respect et d'amour,
Sache adorer enfin et prier, chaque jour?

Sous l'toile du ciel, et sans motif cupide
J'ai sillonn dj, sur ma barque rapide,
Jusques  l'occident, l'ocan tonn.
Ce voyage hardi, vous l'aviez ordonn.
Le succs fut heureux, mais la gloire incomplte,
Car nulle terre alors ne fut notre conqute,
Et la France  ces lieux, vous le savez,  roi!
N'a pu donner encor ni son nom, ni sa foi.
Mais daignez  mes soins confier un navire,
J'irai, s'il plat  Dieu, fonder un vaste empire
O le nom de la France et le nom du Seigneur
Seront ensemble unis au fond de chaque coeur.

Quel tait ce marin dont la voix inspire
Retentissait ainsi sous la vote dore
De l'antique chteau des souverains franais?
 Cartier, c'tait toi! Fier d'un premier succs,
Tu te laissais bercer de la douce esprance
D'tre agrable au ciel comme utile  la France.
Le roi surpris, mu, t'embrassa tendrement,
Et d'accomplir tes voeux fit alors le serment.




V

LE DPART


L'alouette souvent, pour saluer l'aurore,
A redit sa chanson sur la rive sonore,
Et le soleil du soir sur la mer et le pr,
A souvent fait descendre un long sillon pourpr.
La port de Saint-Malo luit comme une topaze;
Le rapide alcyon d'une aile agile rase
La surface immobile et brillante des flots.
Des btiments divers les joyeux matelots
changent des saluts que les chos rptent.
Les vaisseaux aux flancs noirs dans les eaux se refltent,
Comme les noirs enfants du rivage africain,
Dans leurs flots rafrachis par le vent du matin.
Sur les mts lancs le pavillon retombe
Comme un pli de linceul sur les bords d'une tombe.
Le vent ne souffle pas. L'eau dort sur le galet.
Mais le soleil levant, comme un rouge boulet,
Vient de monter soudain  l'horizon sans brume;
Et le vieux matelot que le repos consume
A senti dans son coeur se ranimer l'espoir:
Je voguerai, dit-il, avec le vent du soir.

Mais o vont ces vaisseaux avec leur vaillant monde?
Cent barques autour d'eux glissent, volent sur l'onde,
Comme autour d'une ruche un intrpide essaim.
Un profond grondement s'lve de leur sein.
Ils sont trois. Le premier sur les vagues d'opale,
Impatient, s'agite ainsi qu'une cavale.
Et c'est _la Grande Hermine..._ un nom fier et nouveau.
A la cime du mt flotte le blanc drapeau.
Le valeureux Cartier commande ce navire.
Le second, qui, plus loin, lve son ancre et vire,
C'est _la Petite Hermine_. Auprs, l'_merillon_
Se drape avec orgueil dans son grand pavillon.
LeBreton, Jalobert, en sont les capitaines.
Ils escortent Cartier jusqu'aux plages lointaines.

Cependant un doux son fait rsonner les airs,
Et va, dans le lointain expirer sur les mers;
C'est de l'airain sacr l'humble voix qui s'empresse
D'appeler, pour l'adieu, les marins  la messe.
Des vaisseaux pavoises commandants, matelots,
Descendent tour  tour dans les nombreux canots.
Cartier vient le premier. Le bonheur l'illumine.
Sur son front lev l'audace se dessine.
Sa joue est cave. Il prie; et rien en lui n'est vain.
Dans son regard profond luit un rayon divin.

Vers l'glise qui s'ouvre,  pas lents il s'avance,
Et tous les matelots le suivent en silence.
Le temple s'est par de riches ornements,
Le prtre porte alors ses plus beaux vtements.
Un chant plus solennel monte du sanctuaire.
L'encens est plus suave, et la foi, plus sincre.
Aux colonnes du choeur flottent de grands drapeaux;
Et sur l'autel dor scintillent les flambeaux.
Pendant que le Pasteur offre le sacrifice,
Les marins  genoux, pour se rendre propice
Le Dieu dont l'univers aime et bnit la loi,
Ne cessent de prier avec ardeur et foi.
Et leurs fronts humblement s'inclinent jusqu' terre,
Au moment solennel o le divin mystre
S'accomplit,  la voix du ministre de Dieu.
Un silence profond rgne alors au saint lieu.
Le prtre se recueille, et, dans sa foi sublime,
lve vers le ciel la cleste Victime.

Adorez,  marins, adorez  genoux,
Le Sauveur bien aim qui descend parmi vous!
Il est de tout bienfait l'inpuisable source.
Les anges vous suivront dans votre longue course.
Habiles, vigoureux, sans craindre les dangers,
Allez, pieux marins, vers des bords trangers!

La messe sainte est dite. Une foule environne
Les nombreux matelots, dont la face rayonne
Comme l'arbre argent par le givre d'hiver.
Elle couvre bientt la rive de la mer.
Pendant que les hros montent sur leurs navires,
On voit luire des pleurs  travers les sourires.

Cependant le vent souffle et soulve les flots,
Sur les trois btiments on voit les matelots
Lever l'ancre en chantant, puis, drouler les voiles.
Comme dans l'or des cieux vogueraient trois toiles,
Les orgueilleux vaisseaux se bercent un moment
Et tracent dans la mer un sillon cumant.

Voguez, braves marins, vers un lointain rivage!
Le monde redira votre tonnant courage,
Il bnira votre oeuvre. Et toi, noble Cartier,
Tu rvles ton nom  l'univers entier.

Voguez, braves marins! Que le ciel vous conduise!
A vos yeux inquiets que son toile luise,
Pour clairer les eaux et signaler l'cueil!
Et que l'onde pour vous ne soit pas un cercueil!




VI

L'ANGE DCHU


cumantes, tantt, de toute part les vagues
Semblent jusques au ciel porter leurs plaintes vagues;
Elles semblent, tantt, roulant vers le couchant,
Des troupeaux effrays qui bondissent au champ.
Tel qu'au-dessus des mers, ouvrant leurs blanches ailes,
On voit se balancer, camarades fidles,
Trois cygnes gracieux; ainsi les trois vaisseaux,
Dj bien loin du port, se bercent sur les eaux.

L'onde amre  leur proue tincelle et bouillonne,
Comme au mors d'un coursier que le fouet aiguillonne,
Brille un flocon d'cume. Attentifs et muets,
Le coeur livr peut-tre  de tardifs regrets,
Les matelots, debout, sont tourns vers la grve
Qui s'efface, l-bas, comme s'efface un rve.
Les coteaux  leurs yeux abaissent leurs sommets,
Les lgants clochers teignent leurs reflets,
Et les prs verdissants, leur charmante nuance.
Dj, dans le lointain sombre toute la France.
Elle n'est plus hlas! qu'un flexible cordon,
Qui ceinture des flots perdus  l'horizon.

Ainsi nous voyons fuir, avec trop de vitesse,
Les rivages en fleurs de l'heureuse jeunesse.
Nous voguons, nous aussi, vers des bords inconnus.
Heureux ceux que l'espoir a toujours soutenus!
Nos regards sont tourns vers cet ge tranquille,
O nos lgres nefs trouvaient un sr asile
Contre le souffle amer d'un monde mensonger.
Mais un voile de brume, un nuage lger,
Enveloppent dj, de leurs replis de soie,
Cet ge d'innocence et d'amour et de joie.
Il disparat bien vite. Et nos regards en pleurs
S'puisent  chercher ses suaves couleurs.
Lui-mme aussi n'est plus qu'une ligne trcie
Qui brille  l'horizon de notre pauvre vie!
Cependant, fendant l'air d'un vol sinistre et prompt,
Un archange dchu, qui portait sur son front
Le stigmate honteux qu'y mit le premier crime,
Se htait d'arriver  l'ternel abme.

Loin des mondes brillants pour lesquels le jour luit,
Dpouill de tout charme, et perdu dans la nuit,
Se trouve un vaste lieu dont l'aspect pouvante
Et que ne dcrirait nulle langue vivante;
C'est l que le Seigneur exile, pour jamais
L'ange altier qui du ciel osa troubler la paix.
Avec lui sont tombs ces Esprits pleins d'audace
Qui, dans leur fol orgueil, n'ont point demand grce
Au Matre tout-puissant qu'ils avaient offens.
Ils maudissent enfin leur projet insens;
Mais leur regret est faux et leur souffrance est vaine,
Car leurs coeurs  jamais se nourrissent de haine.
Les images du ciel les suivent en tout lieu,
En tout lieu les atteint la justice de Dieu.

Aux enfers arriv, l'ange maudit s'arrte.
Avec un rire amer il relve la tte,
Et jette aux cieux lointains un blasphme impuissant.
Alors la porte s'ouvre. Il entre en frmissant.
Et la ghenne rit. Sous la vote enfume
Se calme tout  coup la plainte accoutume.
Il s'approche du trne o s'assied Lucifer:

--Noble rival du Dieu qui creusa cet enfer,
Satan, je viens, dit-il, de parcourir le monde.
Ah! le Matre du ciel de ses bienfaits l'inonde,
Comme pour se moquer de nos tristes malheurs,
Et nous faire sentir de nouvelles douleurs!
Bien des hommes de foi prnent encor la gloire
De ce matre orgueilleux qui gagna la victoire,
Mais la plupart, Satan, l'outragent avec nous,
Et devant lui jamais ne tombent  genoux.
Esprons-le, bientt leur noire ingratitude
teindra son amour, puis sa sollicitude,
Et ces tres nouveaux au bonheur destins
Seront, dans notre enfer, avec nous confins.

 la lutte superbe!  la belle vengeance!
Qu'il sache, l'Ennemi, quelle est notre puissance!
Nous sommes rois chez nous comme lui dans son ciel.
La terre prs du sien lve notre autel.

Combattons cependant. Ne cessons pas la guerre.
Les amis de son nom ne se reposent gure.
Voici qu'ils vont dj, pareils  des gants,
Sur de hardis vaisseaux franchir les ocans,
Pour annoncer sa gloire aux peuplades sauvages,
Qui nous rendent encor des fidles hommages.

N'ai-je pas vu moi-mme,  puissant Lucifer!
Trois navires voguer au milieu de la mer?
Ils vont au Canada renverser notre culte,
Et faire  ta puissance une sanglante insulte.
Peut-tre portent-ils des prtres du vrai Dieu...
Ces hommes dvous nous troublent en tout lieu;
En ruse ton esprit sera toujours fertile,
Et nous rendrons bientt leur projet inutile.
C'est  toi d'ordonner, c'est  nous d'obir,
Et Dieu saura combien nous voulons le har!

Aprs ces derniers mots, le fidle ministre
Leva sur Lucifer un oeil fier, mais sinistre.
Lucifer un instant semble se recueillir.
Ds qu'il parle on peut voir tout l'enfer tressaillir:

--Je blasphme, dit-il, et ma bouche est maudite.
Mais, c'est en vain toujours, que Dieu, l-haut, mdite
D'enchaner mon pouvoir. Je veux sortir d'ici.
Comme lui je suis roi: j'ai mes sujets aussi.
Mon joug semble lger, mes promesses sont belles.
Je puis rendre  ses lois tous les peuples rebelles,
Si vous me secondez de vos nobles efforts,
Les faibles d'aujourd'hui demain seront les forts.

Oui, s'il nous a vaincus, il faut qu'il s'en repente.
Son ciel est escarp; mais une douce pente
Vers mon sombre royaume entrane les mortels.,
Ranimons le combat; renversons les autels!
Que les bons serviteurs que son amour protge
Trouvent, sur leur chemin,  chaque pas un pige!
Ah! ne laissons jamais le flambeau de la foi
S'allumer dans les lieux qui vivent sous ma loi!
Et frappons sans merci les hommes tmraires
Qui veulent clairer nos tnbreuses terres!

Ministre diligent, tu dis que sur les eaux,
Cherchant le Canada, trois rapides vaisseaux
S'avancent seconds par un vent favorable?
Je saurai prvenir ce complot formidable.
Au fond de l'ocan, dans son lit de limon,
Repose, tu le sais, un habile dmon:
C'est l'Esprit de la mer. Il rgne sur les ondes.
Un souffle les apaise ou les rend furibondes.
Va, dis-lui, sans retard, qu'il dchane le vent,
Et que nul matelot ne revienne vivant.

Ainsi Satan parla. Son ministre docile,
Aussi pervers que lui sans tre moins habile,
Tout brlant du dsir de propager le mal,
Se hta de quitter le sjour infernal.
Comme un trait enflamm dans une nuit obscure,
Il traversa les champs vides, froids, sans murmure,
Qui s'tendent autour des gouffres ternels.
Il entendit de loin les hymnes solennels
Que la terre chantait  son cleste Matre.
Peut-tre un noir courroux, un souvenir, peut-tre,
Fit monter une larme en l'clat de ses yeux,
Comme monte un nuage en l'azur de nos cieux.

Il avait retrouv son audace premire,
Alors qu'il aperut dans un flot de lumire,
La terre qu'il cherchait, et que le Crateur
Se plt  dcorer avec grce et splendeur,
Comme le front serein de l'pouse nouvelle.
Tel un sinistre oiseau se berce sur son aile,
Il se bera longtemps sur les vagues des airs.
Il vit les trois vaisseaux qui sillonnaient les mers.
Alors il s'lana vers les grottes profondes
Que l'Esprit redoutable habite sous les ondes.

Dans le flanc limoneux d'un verdtre rocher,
O le reptile impur se plat  se cacher,
Le perfide dmon a choisi sa demeure.
C'est l que, soucieux, il se trouve  toute heure,
Tramant contre le ciel, pour tromper son ennui,
Des projets que souvent Dieu tourne contre lui.

Le paresseux polype et l'impure limace
Agitent  ses pieds leur glutineuse masse.
Il tient, au lieu de sceptre, un roseau dans sa main.
Sa barbe, touffe glauque, est flottante  son sein.
Et sur son cou nerveux sa longue chevelure
Semble d'un tronc vieilli la mousseuse ramure.
Quand il voit arriver l'envoy des enfers,
Il sourit en secret d'un sourire pervers:

--Que demande, dit-il,  ma faible puissance,
Le glorieux Esprit dont la seule prsence
Faisait trembler, jadis, l'orgueilleux Roi du ciel?
Que demande, dis-moi, notre Prince immortel?
--Ton secours, roi des mers, dans une grande lutte...
Aux menaces des cieux il est toujours en butte.
Voil que maintenant un lche adorateur
De ce tyran jaloux, de ce perscuteur
Qui nous prcipita pour un prtendu crime,
Dpouills de tout bien, dans l'ternel abme,
Impunment conduit sur tes dormantes eaux,
Vers les bords canadiens trois orgueilleux vaisseaux.

Il va proclamer Dieu sur ces terres barbares,
Et porter la lumire aux peuplades ignares.
Laisse souffler les vents et soulve les flots.
Qu'il prisse, le tratre, avec ses matelots!
Et que le Dieu qu'il sert, s'il s'en pense capable,
Vienne alors l'arracher  ta haine implacable!

Il dit, et, sans retard, remontant sur la mer,
Il vole en souriant aux portes de l'enfer.




VII

LA TEMPTE


Une brise lgre enfle  peine les voiles.
Des nuages d'argent, comme de blanches toiles,
Pendent  l'horizon dans la pourpre des cieux;
Le baiser matinal du soleil radieux
Donne des rayons d'or aux vagues balances
De mme, le front pur des jeunes fiances,
Sous le premier baiser de l'amoureux poux,
S'illumine soudain du reflet le plus doux.

Des oiseaux fatigus de leurs courses lointaines,
Viennent se reposer dans les hautes antennes,
Pendant que les dauphins, hardis ou familiers,
En rangs harmonieux escortent les voiliers,
Et font luire au soleil, sur les ondes limpides,
Les cailles d'argent de leurs robes humides.

Quelques-uns des marins se livrent au repos.
D'autres se sont groups, et par de gais propos
S'efforcent d'loigner l'ennui qui les obsde.
Mais tous ils savent bien qu'une mre intercde
A chaque instant, pour eux, auprs du Paradis.
Et soudain prend son vol un refrain du pays.

Puis, en esprit, d'avance, ils s'efforcent de peindre
Les rivages nouveaux qu'ils esprent atteindre.
L'intrpide Cartier, debout sur le gaillard,
Fixe sur l'occident son anxieux regard,
Appelant l'heure heureuse o la terre promise
Tout  coup surgira dans l'immensit grise.

La brise cependant ne ride plus les mers;
La flottille s'arrte au sein des flots amers.
Comme un feuillage lourd sur un tronc qui se penche,
Le long de chaque mt tombe la voile blanche.
Et ce calme imprvu, des matelots surpris,
Agite tout  coup les tranquilles esprits.

Un silence effrayant rgne dans l'atmosphre.
Une flamme subtile, ondoyante, lgre,
Court le long du cordage, et, dans son vif essor,
Le couvre tout entier de ses aigrettes d'or.
Sur le flanc du vaisseau reste un sillon d'cume.
On voit  l'horizon un long rideau de brume
O, cachant  demi son orbe tincelant,
Le soleil radieux luit comme un oeil sanglant.

Mais au couchant bientt un nuage se forme.
Il parat s'avancer comme un gant norme,
Dont les larges talons glissent sur le flot clair,
Et le front arrogant va se perdre dans l'air.
A l'aspect imprvu du sinistre prsage,
Les prudents matelots vont, d'un calme visage,
Aux vergues attacher les voiles avec soin.
Un bruit lugubre et sourd se fait entendre au loin.

L'oiseau des ouragans sur les ondes foltre.
Le vent siffle soudain. Sur l'ocan verdtre
Il passe, dirait-on, un frisson de fureur.
Le soleil s'est cach; la nuit, pleine d'horreur,
Dans les replis des flots bercent de lourdes ombres.
Debout au pied des mts, les marins, tristes, sombres,
Sentent un vague effroi s'emparer de leur coeur,
Et demandent au ciel d'loigner le malheur.

Cartier s'approche d'eux. Son regard est tranquille.
Il ne s'agite point d'une crainte inutile.
Son esprit reste calme en face du danger;
Le Seigneur, qu'il bnit, saura le protger.
Il parle aux matelots, et sa voix les engage
A demander  Dieu la force et le courage.
Sa parole  leur coeur rend la srnit,
Et chacun prend son poste avec tranquillit.

Et voil qu'un clair a dchir la nue,
Et de tous les agrs monte une plainte aigu.
Par un vent furieux les navires fouetts,
Inclinent leurs fiance noirs sur les flots irrits.
La mer comme un volcan semble lancer des flammes;
Les bateaux sont ports  la cime des lames,
Pour retomber encor dans le gouffre bant.
On dirait que tout sombre et s'abme au nant.

De plus en plus aux cieux les ombres s'paississent,
Sous les efforts du vent les mts craquent, gmissent;
Les ponts sont balays par des flots cumants.
Et le tonnerre unit ses longs mugissements
Aux sanglots de la bise, aux grondements des vagues;
Et les clairs blafards jettent des lueurs vagues
Dans le chaos des cieux et des mers confondus.
Et les vaillants bateaux, dans les ombres perdus,
Voguent sparment au gr de la tempte.
Devant l'arrt du ciel Cartier courbe la tte.
Il espre toujours. Et chrtien et marin,
Au milieu de l'orage il demeure serein.

La nuit qui sur la mer vient d'tendre son aile,
A cet affreux tableau donne une horreur nouvelle.
Le pilote, au hasard, guide son btiment
Que parat engloutir le terrible lment.
Il ne saurait rien voir qu'aux clats de la foudre.
Tout va, lui semble-t-il, tre rduit en poudre...
Mais le vaisseau revient sur le flot agit,
Comme un noble escadron qui, cent fois culbut,
Se relve aussi fort, et remonte sans cesse
A l'assaut prilleux de quelque forteresse.

Pendant toute une nuit, et pendant tout un jour,
Nul astre du beau temps n'annonce le retour.
La mort plane partout. Dans leurs hideuses franges
Les flots semblent rouler, avec des bruits tranges,
Tantt un cri moqueur, tantt un rire amer...
C'est le ricanement du dmon de la mer.




VIII

TERRE


Salut, brillant soleil! Salut, douce lumire!
Tu viens chasser la nuit de ma triste paupire,
Au ciel rendre l'azur et la srnit,
Au perfide ocan, la sauvage beaut.
Devant toi l'aquilon a vu tomber sa rage;
Devant toi s'est enfui le vagabond nuage.

Tu traces sur la mer de lumineux sillons.
L'oiseau sche son aile  tes brlants rayons.
Salut, astre bni! Mais o sont les carnes
Que le vent emporta loin des plages sereines,
Pendant que dpouill de ton clat si doux,
Tu te cachais d'effroi loin du ciel en courroux?

Comme un oiseau bless par la flche stridente
S'efforce de s'enfuir, et, d'une aile pendante,
Rase les prs en fleur et les champs de gazon,
Un navire drive au bord de l'horizon.
Des cordages rompus, des voiles dchires
Voltigent au-dessus des vagues azures,
Comme les blancs flocons que les jeunes agneaux
Accrochent, en passant, aux noeuds des arbrisseaux.

Cependant les marins pleins d'un nouveau courage,
Rparent le dsordre apport par l'orage,
Et la gat renat. Le vaisseau diligent,
S'ouvre un large sillon sur la vague d'argent.

Le ciel veille sur toi. Vogue, joli navire;
Vainement la ghenne a rallum son ire.
Le dmon de la mer, honteux et confondu,
Dans son antre de boue est dj descendu.

Le Seigneur a parl. Dans les gouffres funbres
Se sont prcipits les esprits des tnbres.
Et Satan sur son front garde un nouveau soufflet.
Dieu marque ton chemin d'un merveilleux reflet.'
Vogue,  vaillant navire, avec ta noble troupe!
Un pilote divin s'est assis  ta poupe.
Pour veiller sur ton sort l'Ange du Canada,
Dans l'orage et la nuit bien souvent te guida!

Et pendant de longs jours vogue _la Grande Hermine_.
On sillonne, tantt, une mer qu'illumine
Le reflet chatoyant d'un paisible matin,
Que tantt assombrit dans un morne lointain,
Le roulement des flots vers la plage inconnue.
A genoux sur le pont, les marins, tte nue,
Viennent avec respect prier matin et soir,
Et demander  Dieu le courage et l'espoir.

Deux vaisseaux,  douleur! sont perdus sur les ondes.
Sont-ils ensevelis dans les vagues profondes?
Ou sans voiles, sans mts, sous un ciel inconnu,
Est-ce en vain que pour eux le calme est revenu?
L'Ange du Canada, comme un dbile athlte,
S'est-il donc content d'une gloire incomplte?
Au dmon de la mer, alors victorieux,
A-t-il abandonn ce butin prcieux?

Et souvent maintenant, au pied du mt de hune,
Cartier pleure en secret sur l'amre infortune
De bien des compagnons de ses nobles travaux.
Ils devaient avec lui fouler ces bords nouveaux
Que le ciel tonn promit  son audace.
Vainement de la mer parcourant la surface,
Son humide regard cherche quelque point noir
Qui pourrait un instant tromper son dsespoir;
La mer de toute part est limpide et dserte.
Au-dessus de ses flots nulle aile n'est ouverte.
Les matelots aussi, devant ce grand malheur,
Se sentent tour  tour vaincus par la douleur.
Leurs propos sont mus et leurs chansons dolentes,
Dans l'air calme du soir ouvrent des ailes lentes.

Comme un front de vieillard sous le poids lourd des ans,
Le flot se ride et tremble  l'haleine des vents,
Le soleil est entr dans sa couche pudique.
De nouveau, sur la mer, la nuit mlancolique
Avec son noir manteau se promne sans bruit,
Et sur son front d'bne une toile d'or luit.

Et le navire vogue. Et sa pesante voile
Au bercement des flots tremble comme l'toile.
Endormis sur le pont, jeunes et vieux marins
Ont enfin tour  tour oubli leurs chagrins.
Mais Cartier veille. Il prie. Une douce esprance
Ranime son courage et calme sa souffrance.
Il lui semble que l'onde, en ses replis profonds,
Berce de verts rameaux et de flexibles joncs;
Et qu'il flotte dans l'air un arme sauvage,
Comme celui qu'exhale un jeune et chaud feuillage;
Et, sur l'aile des nuits, son coeur reconnaissant
S'lve avec amour vers le Dieu tout-puissant.

La nuit s'est envole et le vent souffle encore.
Au fond de l'Orient la matineuse aurore
Lve son front orn d'un clat chaste et doux.
Le soleil qui la suit comme un fidle poux,
D'une poussire d'or, de mille traits de flamme
maille et fait briller la vagabonde lame.
Poussant d'tranges cris, de sauvages oiseaux
Rasent, dans le lointain, la surface des eaux,
Ou planent dans les airs, au-dessus du navire.
L'espoir grandit encore; et l'on entend le rire
Des marins runis sur le gaillard d'avant.
Le mousse, dans le mt remonte plus souvent,
Esprant chaque fois que de l'onde azure
Son oeil verrait surgir la terre dsire.
Le vent frachit toujours, et le fier btiment
Vers le monde nouveau s'en va rapidement.
Et Cartier, tout mu, l'oeil rempli de lumire,
Regarde l'eau qui vole ainsi qu'une poussire.
Il aime son vaisseau comme un vieil cuyer
Aime, quand il hennit, son vigoureux coursier.

Quel est ce long coteau qui s'lve des vagues?
Il est vtu d'azur et ses formes sont vagues
Comme un rve d'amour dans un coeur innocent.
Il s'avance! Il s'avance! Il va s'largissant.
Est-ce un monde rel? N'est-ce pas un mirage
Qui brille comme un songe aux yeux de l'quipage?
Soudain une clameur s'lve jusqu'aux deux:
Terre! Terre! ont cri les matelots joyeux!
Et le vaste ocan a redit: Terre! Terre!
Et, Cartier tout en pleurs, courbant son front austre,
Adore dans l'amour le Dieu de saintet
Qui pour lui fait si haut clater sa bont.
Et les vaillants marins, transports d'allgresse,
Ne se souviennent plus des longs jours de tristesse.
Il monte de partout des chants et des clameurs,
Les flots ne bercent plus que de sourdes rumeurs.




IX

UNE LE


Athlte valeureux qui remporte la palme,
Le navire s'arrte au fond d'une anse calme,
Que le rivage ceint, comme un bras arrondi
Ceint l'urne de cristal. Du chne reverdi
Se reflte dans l'ombre une tremblante image.
Mille petits oiseaux, au chatoyant plumage,
Ornent comme des fleurs les feuillages touffus.
Et, du fond des forts, cris, chants et bruits confus
S'lvent, tout  coup, pour saluer les htes
Que le ciel a conduits sur ces lointaines ctes.
Les marins, agits d'indicibles transports,
Descendent cependant sur ces sauvages bords.
Tourments par la crainte et par l'inquitude,
Leur coeur s'ouvre  la joie, en cette solitude
O l'orgueilleuse mer humblement vient mourir.
Sur l'herbe et la feuille ils aiment  courir.

Ils donnent  l'abri des arbres sculaires.
Pour rveiller l'cho de ces lieux solitaires,
Ils ouvrent, en chantant, des sentiers pineux.
Ils demandent leur baume aux arbres rsineux;
Escaladent les rocs; montent dans les feuillages,
Comme ils montent, sur l'eau, dans les tremblants cordages.

Ainsi jusques au soir, d'un pied sr et lger,
Ils parcourent gament le rivage tranger;
Mais quand l'oiseau des nuits s'enfuit de sa cellule,
Quand aux cimes des pins tremble le crpuscule,
A la voix de Cartier, sur le pont du vaisseau,
Avec empressement ils montent de nouveau;
Puis ensemble  genoux, ils lvent leur me
Vers Celui qu'en tout lieu la nature proclame.
Et cette mer tranquille, et ces immenses bois,
Entendent louer Dieu pour la premire fois.
Pour leurs frres aims que les vents dispersrent,
Avec ferveur et foi les matelots prirent.

Deux hommes, par leur geste, et sur leurs fronts cuivrs,
Laissent voir le bonheur dont ils sont enivrs.
A l'aspect imprvu de la rive dserte,
Leur me, endolorie et devenue inerte,
A retrouv l'espoir et repris sa gat.
A leurs esprits ardents sourit la libert.
Ils semblent des oiseaux dont la prison s'entr'ouvre...
Ils prendront leur essor vers le bois qui recouvre
Les os de leurs aeux, depuis les premiers jours,
Vers le wigwam d'corce et leurs tendres amours.

Le lendemain matin, au lever de l'aurore,
Quand la grive chanta sa cantate sonore,
Quand la fleur entr'ouvrit son calice odorant,
Et que l'onde effleura le sable en murmurant,
Amenant avec eux les deux captifs sauvages,
Cartier et ses marins revinrent aux rivages.

Ils marchrent longtemps, tantt au bord des eaux,
Tantt sur les rocs nus ou sur les verts coteaux,
Cherchant o s'tendait cette terre fertile.
Ils purent voir enfin qu'elle n'tait qu'une le
Que la mer treignait dans ses bras palpitants,
Une le au sol fcond, pourtant sans habitants.
Mais au nord, au midi, au sein des mers sereines,
Ils virent s'lever d'autres terres lointaines.
Et pendant qu'ils marchaient dans les pais taillis,
Les oiseaux effrays s'lanant de leurs nids,
Faisaient vibrer les bois de leurs notes stridentes.
Et les deux Indiens, dans leurs mes ardentes,
prouvaient le besoin de s'envoler comme eux.

Domagaya pourtant, sous les grands bois ombreux,
Poursuit, arm d'un arc qu'il fit d'un jeune frne,
Un oiseau gigantesque au plumage d'bne.
Il est bien loin dj. Ses compagnons, surpris,
Jettent pour l'appeler, tour  tour de vains cris.
Il court comme un chevreuil sur le tapis de mousse.
La libert jamais ne lui parut si douce.

Au sommet lev d'un odorant sapin,
Fatigu d'un long vol, l'oiseau s'arrte enfin,
Croyant avoir vaincu le chasseur insensible.
Domagaya, joyeux, bande son arc flexible
Et s'apprte  percer l'oiseau peu vigilant,
Mais il a tard trop. Une flche, en sifflant,
De l'arbre balsamique atteint la haute cime,
Et d'un autre chasseur l'oiseau tombe victime.

tonn, l'Indien ne sait plus que penser.
La surprise ou la peur l'empchent d'avancer.
Est-ce un enfant des bois qui vient  sa rencontre?
Est-ce un bon Manitou qui devant lui se montre
Pour le sauver enfin des entraves des Blancs?
Des pas froissent le sol sous les rameaux tremblants;
Un feuillage s'carte, une branche est leve,
Et soudain apparat une forme rve.
Un doute amer alors retient Domagaya.
C'est bien, lui semble-t-il, la jeune Naa...

Pendant que de stupeur il reste sans parole,
Jusqu'au pied du sapin la chasseresse vole,
Et ramasse l'oiseau que sa flche a perc.
Elle aperoit alors, contre un arbre adoss,
L'homme que pour poux a choisi sa tendresse:
Elle lui tend les bras, jette un cri, puis s'affaisse.
Domagaya prs d'elle  genoux s'est jet.
Il soulve son front avec anxit,
Met un baiser ardent sur sa main refroidie,
Lui parle. Chaque mot est une mlodie.
Et bientt,  la voix du fidle chasseur,
Elle ouvre ses beaux yeux tout remplis de douceur.

-- toi qui m'apparais sous cet ombreux feuillage,
Es-tu Domagaya, l'ami de mon jeune ge,
Dit-elle, en essuyant des pleurs dlicieux?
Ou bien es-tu, dis-moi, son esprit soucieux
Qui vient du champ des morts soutenir mon courage?
Les Blancs t'ont-ils chez eux fait subir quelqu'outrage?
Et les vieillards senss n'ont-ils donc pas eu tort
De me dire tratresse et d'exiger ma mort?

--Naa, que dis-tu? Que dis-tu, mon amie?...
Je suis Domagaya, plein d'amour, plein de vie.
Les guerriers de l'aurore ont un coeur gnreux.
A travers le grand lac je reviens avec eux.
Le vent nous a jets l'autre jour, sur cette le:
Ce n'est pas un malheur, elle est grande et fertile.
Mais toi, dis-moi comment tu te trouves ici,
Comment tu fus tratresse, et condamne aussi?

--Non, non, ta Naa ne fut point insense.
Son crime n'existait qu'au fond de la pense
De ces vieillards pervers qui dsiraient du sang,
Mais allons nous asseoir sur le bord de l'tang.
Et je vais si tu veux te dire mes misres.

Tous deux s'tant assis sur les molles fougres,.
Tout prs des eaux, au pied d'un rable lev,.
Elle fit ce rcit  l'ami retrouv:

--Quand des Blancs le navire eut laiss notre plage,
Un sombre dsespoir, une bouillante rage
Entrrent dans le coeur de ton pre attrist.
Longtemps il accusa les Blancs de cruaut,
Et demanda ses fils ravis  sa tendresse.
Un perfide jongleur, plein de haine et d'adresse,
Lui dit de se venger en renversant la croix.
Le conseil des vieillards l'aurait voulu, je crois,
Mais j'arrive soudain pendant qu'on dlibre...
J'avais du Dieu des Blancs vu l'adorable Mre;
Au pied de la croix mme elle m'avait parl.
Je redis son discours au grand chef dsol;
Il sentit se calmer son courroux et ses peines.
La croix resta debout au milieu de nos plaines.
Mais en vain notre chef dans les pleurs nuit et jour,
De ses fils bien-aims attendit le retour.

Le jongleur, nourrissant une haine farouche,
Se plut  me souiller du venin de sa bouche.
Il me traqua partout, jusqu'au fond des forts;
Pour me perdre il forma mille infmes projets.
Il m'accusa d'avoir, par des bruits ridicules,
Surpris la bonne foi des vieillards trop crdules.
Les vieillards, convaincus de ma tmrit,
Fchs d'avoir aussi manqu de fermet,
Crurent laver leur honte et servir la justice,
En me faisant du feu subir l'affreux supplice.

J'tais l, dpouille et lie au poteau,
A l'heure o le soleil derrire le coteau,
Semble se reposer dans un lit de feuillage.
Autour de moi pleuraient les femmes du village.
Le jongleur tait doux; son sourire moqueur,
Comme un trait acr me dchirait le coeur.
Pour narguer mes bourreaux,  cette heure terrible,
Je n'aurais pas chant d'un ton ferme et paisible,
Mais j'tais innocente et je mourais sans peur.
Un instant s'loigna le barbare jongleur.
Il revint brandissant une torche enflamme.
Il me sourit encore. Aussitt la fume
Fit monter jusqu'au ciel ses pais tourbillons,
Et du feu je sentis les cuisants aiguillons.

Mais que vois-je soudain au milieu de la flamme?
Un esprit inconnu, sous l'aspect d'une femme!...
La mme que je vis un jour devant la croix!
Elle dfait mes noeuds de ses flexibles doigts,
Baise mon ple front, et me dit  l'oreille:
Naa, sauve-toi, va! sur tes jours je veille.
Et je ne sais comment, malgr les javelots,
Je franchis le village et courus prs des flots.
Mais j'prouvais alors une tonnante force;
Avec une pagaie et mon canot d'corce,
Je bravai hardiment un destin hasardeux.
J'allais  ta rencontre... Et nous voici tous deux.

Ainsi longtemps parla la jeune fugitive.
Prtant  son rcit une oreille attentive,
Domagaya, muet, la regardait toujours.

 Naa! dit-il, Naa, mes amours,
Retournons maintenant au pays de nos pres.
Je les craserai ces langues de vipres
Qui sur toi n'ont pas craint d'appeler tant de maux!
Le jongleur maudira ses desseins infernaux.
Comme l'iniquit la justice a son heure.
Mon pre, en revoyant les deux enfants qu'il pleure,
Saura qu' des mchants il a donn sa foi.
Il se repentira d'avoir dout de toi.
Voguons dans ton canot. Voguons,  mon amie!
Mon frre nous suivra sur la mer endormie.




X

LE SIGNAL


La nuit ouvrait son aile  l'orient vermeil;
Au fond de l'occident s'teignait le soleil.
Ainsi lorsqu'en nos coeurs s'veille la souffrance,
On voit souvent hlas! s'teindre l'esprance.
Aprs avoir march dans l'le tout le jour,
Sur le bord de la mer les marins, de retour,
Entassaient des rameaux pour les livrer aux flammes.
Quand la nuit flotterait dans le sillon des lames,
Ils feraient, aux vaisseaux peut-tre errants encore,
Un signal qui pourrait diriger leur essor
Vers la tranquille baie, o la bont divine
Avait, malgr l'enfer, guid _la Grande Hermine_.

Sur le sable o le flot venait avec lenteur,
Cartier se promenait, mditant dans son coeur
Les desseins du Trs-Haut et sa magnificence.
Et, dbordant d'amour et de reconnaissance,
Son esprit droit et pur montait vers le Seigneur,
Comme vers le soleil une blanche vapeur.

Cependant ses regards, avec inquitude,
Interrogeaient souvent la vaste solitude.
Le chasseur indien n'tait pas revenu.
S'tait-il gar dans le bois inconnu?
Ou sentant tout  coup ses fiers instincts renatre,
S'tait-il chapp pour ne plus reparatre?

Pendant que ces penses occupaient ses esprits,
Sur un rocher couvert de sapins rabougris,
Cartier vit s'lancer deux rapides fantmes.
Comme un mulot rus se cache dans les chaumes,
Il les vit se cacher au plus pais des bois,
Et, l, les entendit contrefaire trois fois,
Toujours en levant leur voix imitative,
Du lugubre hibou la voix morne et plaintive.

Surpris, vers les marins il accourt promptement.
Il les trouve, eux aussi, remplis d'tonnement.
Quand les tranges voix, s'levant des tnbres,
Avaient fait trembler l'air de leurs trois cris funbres,
Taiguragny, pensif, avait bondi soudain,
Et s'tait vers les bois lanc comme un daim.
Mais ses pieds n'avaient plus leur souplesse premire.
Un marin le saisit avant que la bruyre
Lui donna, dans son ombre, un asile certain.
Et tenant son front ple appuy sur sa main
Il tait maintenant assis au pied d'un arbre,
Immobile et muet comme un buste de marbre.

--Ces endroits, dit Cartier, ne sont donc pas dserts;
Nous les explorerons en mille sens divers,
Sitt qu' l'horizon l'on verra l'aube poindre.
Domagaya nous fuit, il faudra le rejoindre.
Mais brlons ces rameaux que l'on vient d'entasser;
Dans le sommeil ensuite allons nous dlasser.

Alors un des marins en frappant une pierre,
Fit jaillir avec bruit un rayon de lumire.
L'tincelle mordit les feuilles des rameaux.
La fume enchanant ses touffants anneaux,
Les envoya se perdre au fond d'un ciel limpide.
Un gai ptillement, un craquement rapide,
Se mlrent alors aux cris des matelots,
A leurs clats de rire,  leurs joyeux propos.

La lueur grandissait. De ses flches aigus
La flamme en bourdonnant semblait percer les nues;
Un rideau tnbreux drobait les forts;
Et du vaste brasier les ondoyants reflets
Luisaient d'un vif clat, au loin sur l'onde amre,
Comme le souvenir d'une joie phmre
Vient luire quelquefois sur notre pauvre coeur,
Recouvert  demi d'un voile de douleur.

La flamme cependant s'tait bien vite teinte,
Et la mer n'avait plus sa lumineuse teinte.
Mont sur son vaisseau, l'aventureux marin
Reposait ses esprits dans un sommeil serein.
Aussitt que l'aurore au monde vint sourire,
Il monta radieux, sur le pont du navire,
Et longtemps sur la mer promena son regard.
Alors les matelots, honteux d'tre en retard,
Laissrent volontiers leurs hamacs et leurs rves.
Le vent soufflait du large et l'onde sur les grves
Jetait sa blanche cume avec d'tranges bruits,
Pendant qu'au ciel montaient les frais brouillards des nuits.

Tout  coup, rasant l'le, une frle pirogue
Sur les flots cumeux se prcipite et vogue.
Elle laisse la rive et vient vers le vaisseau:
Chaque coup d'aviron la fait bondir sur l'eau.
Cartier a reconnu l'Indien qui la guide.
C'est bien Domagaya dont la ruse perfide
Faillit avoir, la veille, un trange succs.
Il rame avec vigueur; il est dj tout prs.
Taiguragny, surpris, ne sait par quel mystre
Dans un canot d'corce il voit voguer son frre.
Le fugitif arrive, amarre son canot,
Et sur le btiment il parat aussitt.
Il jette sur son frre un regard de reproche,
Et vers le commandant humblement il s'approche:

--Noble seigneur, dit-il, tu vois que l'Indien
Ne devient pas ingrat quand on lui fait du bien.
J'aurais pu me cacher en de secrets repaires,
Et voler, cette nuit, au pays de mes pres;
Mais je sais tout le soin que ton coeur m'a donn,
Et je vais, pour cela, jusqu' Stadacon,
A travers les cueils diriger ton navire.
Or, il est dans cette le, enfin je dois le dire,
Une femme que j'aime et qu'il faut emmener.
Des mchants  la mort ont pu la condamner,
Mais l'amour de la croix fut son unique crime,
Des ennemis des Blancs elle fut la victime.
Un Esprit de ton ciel l'a ravie au bcher,
Et dans ces bois dserts elle vient se cacher.
Si nous la dlaissions en ce lieu solitaire,
Elle mourrait bientt de peine et de misre.
Au ciel du Canada qu'elle vienne avec nous,
Et que ta charit lui fasse un sort plus doux.

Cartier tout tonn de ce noble langage,
Presse contre son coeur la main du bon sauvage.
Il sait que l'Indien avec habilit,
Peut donner au mensonge un air de vrit,
lit que d'autres motifs, en empchant sa fuite,
Ont pu dterminer cette noble conduite.
Cependant il se plat  croire  ses discours,
Et veut que sans retard l'on prte du secours
A cette enfant des bois que poursuit l'injustice.
Par son ordre, aussitt, une chaloupe glisse
Vers la rive dserte o l'humble fille attend:
Domagaya, ravi, la conduit en chantant.

Qu'il est plaisant et frais le souffle de la brise!
Sur les rcifs lointains comme la vague brise!
Qu'ils sont gais dans leur vol, les oiseaux de la mer!
Qu'elle est forte la voix de l'ocan amer!
Est-ce un cygne gant que le flot gris balance?
Une voile qui s'ouvre et devant nous s'lance?
 Cartier, quel clair s'chappe de tes yeux!
Quel doux tonnement, quel espoir radieux,
Font tressaillir ton coeur comme un bronze qu'on frappe!
Que porte donc la mer sur sa mouvante nappe?
Ce n'est point un oiseau qui vient en s'battant,
Ce n'est point un brouillard qui s'lve clatant.

Une voile, Dieu bon! Dieu bon, c'est une voile!...
Puis, une autre la suit, comme au ciel une toile
Suit de prs, dans l'azur, l'astre aux rayons sereins.
Elle approche, elle approche! Et dj les marins
Du rivage, de l'le, au loin, l'ont aperue.
Leur immense clameur monte jusqu' la nue,
Et du rocher sonore veille les chos.
Et sur le btiment les autres matelots
Rpondent  leurs cris par de longs cris de joie.
A la cime des mts le pavillon ondoie.
 la divine fte!  les coquets vaisseaux!
Qui semblent de plaisir se bercer sur les eaux!

Les voil! les voil, ces navires rapides,
Avec leurs ponts couverts de marins intrpides,?
Leurs flancs tout cumeux, leurs agrs mutils!
Sous quels cieux, sur quels flots taient-ils donc alls?
Quel astre les conduit vers cet heureux rivage?
Quel pouvoir les sauva des fureurs de l'orage?
L'ancre tombe, des pleurs coulent de tous les yeux,
Des pleurs de joie. Un chant s'lve vers les cieux.

Marins, ouvrez vos coeurs  la rjouissance.
Chantez l'hymne sacr de la reconnaissance.
Au Dieu qui vous guida sur les gouffres amers,
Et vous fit djouer les piges des enfers,
Chantez un chant d'amour, un refrain d'allgresse!
En vain l'ange maudit  vous nuire s'empresse,
Pour vous le ciel combat; la victoire est  vous.
Aprs tant de labeurs le repos sera doux.

Enivrs des parfums de ce sauvage asile,
Vous reprendrez la mer. Vous laisserez cette le
O vous ont attendu de vaillants compagnons.
Ensemble vous verrez des rivages sans noms,
Que le monde d'hier appelait un problme.
Et vous verrez finir cette lutte suprme
O vous n'avez pas craint, courageux matelots,
De suivre votre chef, le premier des hros.




XI

LE CAP PERC


La rose livre au vent de suaves armes;
La fontaine roucoule, et les bois, sous leurs dmes,
Entendent gazouiller les nids harmonieux.
Tout est joie et bonheur, au monde et dans les cieux.
Laissez,  matelots! laissez les frais ombrages.
Voguez, voguez encor vers de plus beaux rivages.
Voguez sur les flots bleus. Vos navires lgers
Semblent impatients de braver les dangers.
Veulent-ils suivre encore une route nouvelle?
Allez, allez, marins, la brise vous appelle.
Laissez le vert gazon, l'ombre o vous sommeillez.
Levez l'ancre mordante. Il vente; appareillez.

Comme des arcs tendus les voiles s'arrondissent.
Sur les flots agits les navires bondissent,
Et laissent derrire eux l'le aux bords verdoyants.
Comme des moissonneurs, dans les prs ondoyants,
Ouvrent un long sillon avec l'humble faucille,
Ainsi, dans l'ocan, la vaillante flottille
Trace vers l'inconnu son magique sentier.
Et la course est rapide. Et, sur le pont, Cartier,
Entour de marins, son fidle quipage,
Regarde  l'horizon s'lever le rivage.
Il tressaille en pensant que ce pays si beau
De la France sera le plus riche joyau.

Dans le ciel cependant roulent de noirs nuages,
Et sur la mer encor s'abattent des orages.
Le golfe dans ses flots cacha plus d'un cueil.
Et Satan n'a perdu ni l'espoir, ni l'orgueil.
Il ose croire encor qu'un terrible naufrage
De l'ange du Seigneur peut dtruire l'ouvrage.
Mais les vaisseaux prudents virent bientt de bord,
Et trouvent  la cte un sr et large port.
Quand le vent du matin s'leva favorable,
Que le flot azur vint effleurer le sable,
Chantant, on leva l'ancre, et les trois btiments
Coururent de nouveau sur les flots cumants.

Domagaya, son frre, et la jeune Indienne,
Ensemble assis tous trois prs de la grande antenne,
changeaient  l'cart leurs tranges discours.
Leur prsence  Cartier tait d'un grand secours.
Ils connaissaient le golfe et ses les ombreuses.
Ils lui parlaient du fleuve, o des tribus nombreuses
Venaient planter de loin, leur tentes chaque jour.
Et les deux Indiens, se levant tour  tour,
Pour indiquer la route et pour la rendre heureuse,
Montraient recueil  fuir, la cte plantureuse
Vers laquelle on pouvait sans nul risque cingler,
Et le cap o les flots allaient battre et meugler.
Les vaisseaux fendent l'onde avec de sourds murmures,
Et leurs agrs mouvants ressemblent aux ramures.
Taiguragny se lve et marche vers Cartier:

--Vois-tu l-bas, dit-il, comme un portique altier,
Ce rocher solitaire o le corbeau se sauve?
Bien au-dessus des eaux il dresse son front chauve.
Par la bante porte, entre ces hauts piliers,
Passeraient aisment tes superbes voiliers.
De l'Esprit des combats c'tait l'asile trange,
Disent les vieux Sachems. Alors, comme une frange,
Des lierres, des lichens s'attachaient  ses flancs.
Sombre, il semblait monter jusqu'aux nuages blancs.
Morose et sacrilge, aujourd'hui la ruine
Habite seule, hlas! la demeure divine.

Comment ce vaste asile a-t-il t dtruit?
Je ne bandais pas l'arc que j'en tais instruit.
Et je vais, si tu veux, te conter cette histoire
Que nul guerrier chez nous, ne refuse de croire.
Autant de lunes d'or ont mont dans les airs,
Autant de bleus glaeuls, au bord des ruisseaux clairs,
Se sont panouis sous une tide haleine,
Autant de blancs frimas ont argent la plaine,
Depuis que s'est pass le grand vnement
Dont je te fais, Cartier, l'histoire en ce moment,
Qu'il passe sur nos mers, l'automne, de bruines,
Que le chne a de noeuds et le houx vert, d'pines.

--Nous entrons dans la Baie... Inclinons  tribord,
Dit Cartier, et cherchons un fleuve plus au nord.
Et tout en coutant la lgende encor neuve,
Ils brassent la voilure et rvent d'un grand fleuve.

--Nina, dit l'Indien, tait donc, autrefois
La plus belle des fleurs closes sous nos bois:
Ses yeux taient plus noirs qu'une nuit sans l'toile,
Et ses cheveux pais dpliaient un long voile
Sur son corps gracieux comme le jeune ormeau.
Son chant tait suave autant qu'un chant d'oiseau.

Elle tait jeune encore, et comptait moins de neiges
Qu'un maladroit chasseur,  la fois, dans ses piges
Ne prendrait de castors. Elle venait souvent,
Dans le calme de l'ombre et le sommeil du vent,
Se bercer comme un cygne au ruisseau qui murmure.
La vague lui faisait une trange parure,
Toute de diamants qui luisaient au soleil,
Et ruisselaient au long de son galbe vermeil.

Areskou, l'esprit qui nous souffle la guerre,
Que les deuils et les pleurs, hlas! ne touchent gure;
Areskou, le dieu dont l'asile sacr
tait ce roc, pareil au grand navire ancr;
Areskou brlait, pour la rieuse vierge,
D'une invincible ardeur. Et, lorsque de la berge
Il la voyait descendre, et s'approcher des flots,
Il volait au-devant, murmurant de doux mots.
Que l'indiscrte brise allait ailleurs redire.
Seule elle pouvait voir le dieu cruel sourire.

Et, pour saisir son bras, dans son amour jaloux,
Souvent il s'avanait avec un rire doux;
Mais la fille des bois nageait vers le rivage,
Et cherchait un abri sous le manteau sauvage
Des sculaires pins, gardiens de sa beaut.
Alors Areskou s'enfuyait, irrit.
Dans sa retraite sombre, alors, comme un tonnerre
On entendait l'cho de sa sourde colre.

Quand le jour, cependant, inondait les forts
De discrtes lueurs et de tides reflets,
Un bienfaisant gnie, au front jeune et superbe,
Sous les traits d'un chasseur sortait des touffes d'herbe.
Respectueux et doux, il s'en allait alors,
Nageant avec souplesse, en gracieux essors,
Vers la nave enfant. Elle semblait l'attendre.
Sans honte, avec pudeur, son regard franc et tendre
Se levait confiant sur le beau compagnon.
Parfois elle fuyait, et, de son pied mignon,
Elle fouettait la mer qui volait en rose;
Ou, la gorge sur l'onde, et la tte pose
Sur les gerbes de jonc que le flot apportait,
Elle semblait dormir. Innocente, elle tait
Belle comme l'amour  notre premier rve,
Et les oiseaux chantaient tout le long de la grve.
Peut-tre allumait-elle un feu subtil et doux;
Et sans aimer, peut-tre, on devenait jaloux.

L'oeil errant sur les eaux, du haut de sa demeure,
Le sombre Areskou l'aperut. C'tait l'heure
O le taillis n'a plus que de faibles chos,
O la grive et la fleur aspirent au repos.
La mer, teinte de rose, au loin dormait. Les nues
Qui dployaient au ciel des formes ingnues
Semblaient flotter au fond de l'immense miroir.
Le souffle harmonieux qui s'lve, le soir,
Faisait de temps en temps, avec un doux murmure,
Frissonner a et l l'onde dormante et pure.
Et l'aile de l'oiseau striait ce champ uni.
La vierge, en souriant, d'un bras souple et bruni,
Repoussait le flot bleu qui noyait son paule;
Elle allait, se berant comme un rameau de saule
Au souffle du zphir; et ses pais cheveux
Droulaient leurs anneaux sur son cou gracieux.

Nina sortit des eaux. Partout se glissait l'ombre,
Et chaque rameau vert semblait un voile sombre.
Avant qu'elle eut atteint d'un pied pourtant lger,
Le vieux wigwam qui seul pouvait la protger,
La douce enfant sentit, pareils  des tenailles,
Les doigts durs et crisps de l'Esprit des batailles,
Mordre sa brune paule. Elle entendit sa voix
Dont les cruels accents faisaient trembler les bois.

Moi, je suis, disait-il, l'Esprit de la Vengeance.
J'ignore la piti, j'abhorre la clmence.
A moi Nina!... Viens donc!... La belle vierge,  moi!...
Mon antre touffera sous sa large paroi,
Les cris du dsespoir! A moi les chastes charmes!
A d'autres maintenant la souffrance et les larmes...
Nina criait en vain:

                   --Jamais tu ne m'auras.
Areskou la prend dans ses robustes bras,
Et s'envole, semblable au hibou des tnbres,
Avec sa douce proie, en ses antres funbres.

Or, l'Esprit de la Baie,--en effet, c'tait lui
Qui jouait sur les eaux quand le jour avait lui,
Ou que le soir brillait au rayon de la lune,--
Or, l'Esprit de la Baie, inquiet,  la brune,
Chaque soir revenait en d'anxieux transports,
Jouer avec la vague ou rver sur les bords.
Mais chaque soir, hlas! son attente tait vaine.
Elle ne venait plus. D'une me trop sereine
Oubliait-elle donc un innocent plaisir?
Ne savait-elle plus l'ardeur de son dsir?

Il aimait sa douleur et ne pouvait la taire.
Souvent il s'approchait de l'antre solitaire.
Il entendit, un jour, la plainte de l'enfant.
Il entendit aussi le rire triomphant
Du gnie infernal qui la tenait captive.
Il pousse une clameur qu'au loin l'onde et la rive
Rptent bien longtemps. Tous les Esprits des eaux
S'lancent  la fois des joncs et des roseaux.
La base du rocher est bien vite sape.
Et, du dieu des combats la force alors trompe
Devient vaine. Le roc s'branle et disparat.
Seul, le gte o vainqueur, le dieu se retirait,
Restait encor debout, bien au-dessus de l'onde.
Mais un instant s'coule, une porte profonde,
La mme que tu vois, s'ouvre dans le rocher,
Et le jour et la mer vont tout  coup lcher,
De leurs reflets joyeux, le fond de la tanire
O gmissait toujours la belle prisonnire.
Areskou, pour fuir, prit l'aile d'un corbeau.
Sous les traits redouts de ce lugubre oiseau,
Bien souvent il revient sur ses dbris clbres,
Croasser, vers la nuit, des menaces funbres.
Souvent avec Nina, dans les plis des flots d'or,
L'Esprit du fleuve, aim, vient se jouer encor.




XII

LA PREMIRE MESSE


Le jour nat et s'enfuit, et toujours les navires
Ouvrent, sur les flots bleus, leurs voiles aux zphires.
Aprs avoir laiss des rivages divers,
Ils longent dans leur course une le aux bords dserts,
Un immense rocher qui dresse sur les ondes
Son dos pre et sinistre, o des oiseaux immondes
Viennent seuls, le printemps, jetant de tristes cris,
Btir leurs nids obscurs sous des bois rabougris.
Pendant deux jours entiers ils suivent ces rivages
O l'onde et les oiseaux mlent leurs chants sauvages.
Chaque aurore nouvelle, ou chaque nouveau soir,
Dans le coeur de Cartier vient ranimer l'espoir.

Ce n'est plus l'ocan que les bateaux franchissent;
La terre n'est pas loin et les ondes blanchissent.
Des rivages en fleurs, qui vont se rapprochant,
Resserrent les flots clairs, et semblent, au couchant,
lever sur leur route une immense barrire.
Le soleil plus htif achve sa carrire.
Il argente le ciel de ses rayons blafards,
Comme les cheveux blancs, la tte des vieillards.

La flotte,  Saguenay! rase ton embouchure.
Rivire au noir courant, quelle sonde mesure
De ton lit merveilleux toute la profondeur?
L'oeil est pris de vertige, en voyant la hauteur
De ta paroi de roc partout infranchissable.
Fleuve sans grve, gouffre o pas un grain de sable
Ne recevrait le pied du marin naufrag,
Quel arbre t'a jamais dignement ombrag?
Dans tes profondes eaux vainement l'ancre tombe.
Le chaos t'a choisi pour sa plus noire tombe,
Et tes chos moqueurs, quand passent les marins,
Se redisent entre eux leurs plaintes, leurs refrains.

Cependant le vent souffle, et les vagues d'cume
Vont caresser des bords que la fort parfume.
C'est une le riante o le coudre fleurit,
O sur les arbres verts, maint fruit nouveau mrit.
Prs de ces bords charmants s'arrtent les navires,
Et le chant des marins alterne avec les rires.
Et septembre est venu. Bientt des souffles froids,
S'levant vers le soir, effeuilleront les bois.
Mais l'on entend encor murmurer les fontaines.
Les heures de la nuit sonnent lentes, sereines.
Les arbres sont draps dans leurs pais manteaux,
Et partout des fruits mrs couronnent les coteaux.

La nuit qui s'approchait de cette le isole
Droula lentement son charpe toile,
Et tout s'enveloppa d'un calme solennel.
Mais, au rveil du jour, pour louer l'ternel,
Radieux, les oiseaux volant de cime en cime,
Remplirent la fort d'une oraison sublime,
Et le soleil, sortant de son lit empourpr,
D'un clat inou fit resplendir le pr.

 le beau jour de fte et de rjouissance!
L'glise, ce jour-l, clbrait ta naissance,
Vierge sainte, qui fus la mre de ton Dieu...
Cartier ne voulut pas s'loigner de ce lieu
Sans te rendre,  Marie! un clatant hommage.
On lve un autel. La croix et ton image
Se mirent dans le fleuve aux lisires des bois,
Et Dieu descendit l pour la premire fois.

Pendant que le saint prtre,  l'ombre d'un rable,
levait, en priant, la Victime adorable,
Les oiseaux voltigeaient de rameaux en rameaux,
Modulant, semblait-il, des cantiques nouveaux.
Le soleil maillait de lueurs chatoyantes
La mousse des vieux troncs, les feuilles ondoyantes.
Sur le sable dor les vagues murmuraient;
Dans leur joie,  genoux, les matelots pleuraient.
Leurs coeurs montaient  Dieu, remplis de gratitude.
Mille voix s'levaient de cette solitude,
Et, volant dans les airs, les anges radieux
Unissaient  ces chants leurs chants mlodieux.

Et quand ce fut la fin du divin sacrifice,
Que sur l'autel champtre il remit le calice,
Son front s'illumina d'un clat merveilleux.
Un rayon fulminant s'chappa de ses yeux.
On eut dit qu'un nuage environna sa tte,
Un nuage de pourpre o couvait la tempte.

Il leva vers le ciel ses deux bras frmissants;
Sa bouche s'entr'ouvrit, et d'tranges accents,
Des mots entrecoups tombrent de ses lvres,
Obscurs comme les mots que de brlantes fivres
Font parler au malade.

                     --Assez de sang! Assez!...
Jetez donc le linceul sur ces morts entasss!...
A ces hros chrtiens donnez la spulture!
Jetez aux noirs corbeaux, jetez donc en pture
Cette horde tratresse!... coutez! les forts
Aux hros de la Foi dcouvrent leurs secrets!...

J'entends le bruit du fer et les coups de la hache...
Le vainqueur s'agenouille et le vaincu se cache.
Les oiseaux ont appris de plus douces chansons...
Et des sillons fumants se couvrent de moissons!...
Pareille au nid de l'aigle, au-dessus d'une grve,
Sur un cap de granit, quelle ville s'lve!...
Une croix la domine et monte vers les deux.
Et ses deux bras tendus couvrent d'immenses lieux.
De formidables murs l'entourent, la dfendent.
Dans son port merveilleux mille vaisseaux se rendent.

Et que vois-je plus loin sortir du fond de l'eau?
Quelle cit rivale lve un front si beau!
Son regard tincelle. Il captive ou foudroie.
Que son ciel est brillant! Ah! comme elle dploie,
Pour blouir le monde, un courage tonnant!
Les peuples, accourus de tout le continent,
L'appelleront, un jour, la cit souveraine...
Sois la Ville Marie, et tu deviendras reine!

Salut, noble Prlat! Fort de la Vrit,
Tu dchires la nue et verses la clart...
Salut, prtres pieux, salut! Bni soit votre ouvrage!
Grande est votre douceur, et grand votre courage.
Sous vos soins paternels,  pasteurs vnrs!
Les agneaux confiants ne sont point gars.

Quel est ce bruit lointain? C'est le canon qui tonne...
C'est la terre qui tremble, et le ciel qui s'tonne!...
Je vois des escadrons, dans un terrible choc,
Rouler sur la poussire,  la cime d'un roc!...
Le soleil fait briller l'acier des baonnettes.
Le fracas des obus, les clats des trompettes
Se mlent aux clameurs des mourants, des blesss.
Et vainqueurs et vaincus se succdent, presss
Comme les flots hurlants que poussent sur la dune
Les orages d'automne.  cruelle fortune!

Que vois-je? Nos drapeaux, les lis, nos blanches fleurs,
Sont tombs sous les pieds des orgueilleux vainqueurs!
L'tendard rouge flotte, aile des mauvais anges,
Sur les murs o tantt triomphaient nos phalanges!...
L'air plaintif, abattu, des larmes dans les yeux,
Le prtre, en ce moment, reste silencieux,
Mais il reprend bientt, d'une voix plus contrainte:

--Du sein de cette terre il s'lve une plainte.
Au droit ancien, hlas! succde un droit nouveau.
Le faible est opprim, le fort devient bourreau.
Et, prs du saint autel, un autel sans mystre
Offre au ciel indign son encens tmraire.

Et la plainte grandit, et le joug est plus lourd.
Un malaise ineffable, un mugissement sourd,
Annoncent la tempte et des jours de dtresse.
Il faut une victime, et l'chafaud se dresse...
Dans le sang du martyr,  prodige inou,
La libert renat... Tout s'est vanoui...
Sur le peuple loyal, sur la sanglante rive
Il descend du ciel calme une clart plus vive.
L'homme de Dieu se tut. Son oeil humide et doux
Lentement retomba sur la foule  genoux.




XIII

STADACON


Cependant, sur les bords, la chaloupe amarre
Se cabrait au retour de la haute mare.
La brise frachissait. Le grand fleuve, gonfl,
Se berant comme au vent se berce un champ de bl,
Paraissait de nouveau remonter vers sa source.
Il fallut s'embarquer. Les vaisseaux, dans leur course,
Rasrent bien longtemps, avec rapidit,
Un rivage dont rien n'galait la beaut.

Les sauvages debout sur le pont du navire,
Jetaient sur cette terre un regard en dlire.
Que de pensers touchants leur rappelaient ces bois!
Ils avaient libres, gais, pass l maintes fois,
Poursuivant l'orignal sur les profondes neiges,
Ou forant l'ours grognard  tomber dans leurs piges.
Et Cartier, l'oeil fix sur l'horizon lointain,
Esprait, tout mu, voir paratre soudain,
Comme un gant tomb sur les flots diaphanes,
Cet norme rocher recouvert de cabanes
Dont les deux Indiens lui parlrent souvent.
Des matelots chantaient, runis  l'avant.

Les marins, vers le soir, longent encore une le,
Une le riante, une le plus fertile
Que celles qui d'abord enchantrent leurs yeux.
C'est un brillant joyau que le fleuve orgueilleux
Sertit avec amour dans son onde sereine;
C'est le plus bel anneau de cette longue chane
Que forment sur le fleuve, et jusque dans les mers,
Cent les au front ceint d'pais feuillages verts.
De ses sauvages fleurs un doux parfum s'chappe;
La vigne la couronne, et sa brillante grappe
Semble rire au soleil  travers les rameaux.

Un grand cri tout  coup s'lve des vaisseaux,
Monte jusques au ciel, et fait trembler les ondes.
Cent clameurs aussitt, formidables, profondes,
Du milieu des forts rpondent  ce cri.
Devant les btiments, formant un vaste abri,
S'avanait dans le fleuve un rocher pre et sombre:
Son flanc se hrissait de cabanes sans nombre;
Son sommet couronn d'arbres majestueux,
Semblait, dans son orgueil, aux vents imptueux
Jeter un fier dfi. Cet tonnant village
Sur les cimes perch comme un aigle sauvage,
Ce roc o ds longtemps la haine avait trn,
C'tait le grand hameau; c'tait Stadacon.

A l'abri des antans,  l'abri des orages,
Reposez-vous ici, prs de ces fiers rivages,
Ici reposez-vous,  glorieux vaisseaux!
Dans les airs parfums droulez vos drapeaux!
N'tes-vous donc point las de vos tranges courses?
En vain vous tenteriez de voguer jusqu'aux sources
De ce fleuve profond, dont le merveilleux cours,
Comme un autre ocan, se droule toujours!




XIV

LE CALUMET DE PAIX


A l'aspect imprvu des vaisseaux dans la rade,
Un trange tumulte agite la bourgade.
Les guerriers indiens, effrays et surpris,
Font trembler le rocher de leurs froces cris.
Plus sombres, plus bruyants que le bois qui les cache,
Arms du tomahack, de l'arc et de la hache,
Ils courent vers le chef, le fier Donnacona:

--Un Esprit, disent-ils,  noble Agouhanna,
Un Esprit a guid vers notre rive altire
Trois canots aussi grands que la bourgade entire.
Ils portent des guerriers!... Des guerriers plus nombreux
Qu'au printemps les bourgeons sur un tronc vigoureux.
Mais ils cachent leurs arcs. Leurs visages sont ples;
Leurs rires et leurs chants ressemblent  des rles.
Devons-nous les chasser comme des ennemis,
Ou devant eux paratre et craintifs et soumis?

--Si ces hommes nouveaux viennent sur notre terre,
Sans tre provoqus, nous dclarer la guerre,
Il nous faut les combattre,  guerriers, je le veux
Et suspendre, vainqueurs,  nos reins leurs cheveux.
Mais, s'ils viennent vers nous remplis de confiance,
Montrons-nous gnreux et faisons alliance.

Le grand Chef indien, aprs ces quelques mots,
Suivi de ses guerriers, descendit prs des flots.
Cependant les marins, dans leur vive allgresse,
Ne cessent d'admirer la rive enchanteresse.

Ne se doutent-ils point que ce pays si beau
Va, pour plusieurs, hlas! devenir un tombeau?
Avec quel doux plaisir leur regard se repose
Sur ces sauvages bords, dont l'aspect grandiose
Surpasse trangement ce qu'ils avaient rv!
Mais, oubliant le monde, un coeur s'est lev,
Comme le pur encens d'une fleur printanire,
Vers ce beau ciel nouveau d'o pleuvait la lumire...
Tu sais bien,  Cartier! que c'est le doigt de Dieu
Qui, malgr les prils, t'a conduit vers ce lieu!

Auprs du commandant, runis sur la poupe,
Les trois enfants des bois forment un joyeux groupe.
Leur exil est fini. Bientt, sous les forts,
Ils vont aller ensemble oublier leurs regrets.

Ils entendent des voix qui montent de la rive...
Voix qui charmaient jadis leur oreille attentive,
Vous portez dans leur me un plaisir inconnu.
Non, ce n'est plus des Blancs le parler froid et nu,
C'est le style imag, c'est le naf langage
Qu'ils ont de leurs parents appris ds le jeune ge.
Jamais ils n'ont trouv tant de charmes aux bois;
Jamais tant de bonheur ne leur vint  la fois.

Des guerriers, tout  coup, on voit la sombre foule
Descendre sur les bords. C'est comme un flot qui roule,
Comme un vent qui gmit dans la cime des pins.
De diverses couleurs les visages sont peints.
Les membres sont couverts d'tranges tatouages,
Et les fronts, surmonts de plumes, de feuillages.
Le chef est  leur tte. Ils portent cent canots,
Qu'ils viennent tour  tour dposer sur les flots.
En effleurant la vague, alors, chaque nacelle
Fait jaillir une cume o le ciel tincelle.
Sortant de leurs wigwams, les femmes, les enfants,
Pour les ples guerriers apportent des prsents.
Les regards sont moins durs, les paroles, plus gaies,
Et la flotte s'loigne au rythme des pagaies.

Le rapide canot qui porte le grand chef
Laisse derrire lui, tour  tour, chaque nef,
Et se rend le premier prs de _la Grande Hermine_.
Cartier vient au-devant de ce chef qui domine,
Comme un fier potentat, un bourg qui semble heureux.
Il reoit, tout mu, ses prsents gnreux,
Et lui donne en retour maintes choses de France.
Alors le vaillant chef, d'un ton plein d'assurance,
Lui parle longuement, dans un pompeux discours,
De sa grande bourgade et de ses alentours.

Il l'invite  chasser au giboyeux rivage;
A btir un wigwam, comme le fier sauvage,
Dont nul joug odieux ne fait courber le front.
Or, pendant qu'il parlait, un silence profond
Comme le calme plat qui prcde l'orage,
Rgnait sur le navire, et jusque sur la plage.
Mais quand Donnacona descendit du vaisseau,
Quand les canots lgers s'lancrent sur l'eau,
Une immense clameur, que rien n'aurait fait taire,
Fit retentir longtemps la fort solitaire.

Pour la premire fois Cartier foule ces bords
O d'antiques forts droulent leurs dcors:
Mais il vient en aptre. Aux portes du village,
Le Chef le fait asseoir sur un banc de feuillage,
Et lui prsente, mu, le calumet de paix:

--Que l'amiti, dit-il, enchane pour jamais
L'homme libre des bois et le Visage-Ple.

Cartier lui tend alors une main amicale:
--Grand Chef, je vais, dit-il, lever sous les bois,
En signe d'alliance, une divine croix.

Donnacona joyeux, voulut aider, lui-mme,
A dresser sur le roc le glorieux emblme.
De ce monde rempli de dsolation,
Le Fils de l'ternel prenait possession.
Le signe du salut brillait sur ce rivage,
La charit brisait les fers de l'esclavage.

Cartier n'est point, hlas! dlivr de tout soin.
Au bord du mme fleuve il s'lve, plus loin,
Un autre grand hameau qu'il dsire connatre.
Ce hameau, l'Indien lui dit qu'il l'a vu natre.
Il est dans un pays aussi beau que fcond,
Sur la rive d'une le, au pied d'un joli mont.
De ce bourg populeux le grand fleuve n'approche
Qu'en jetant son cume aux barrires de roche.

Cartier aurait voulu, qu'en ce pays nouveau,
L'un de ces Indiens eut conduit son vaisseau.
Mais brlant de fouler d'un pied libre la terre,
Suivis de Naa, dans une nef lgre,
Vers leur hameau lointain, leur hameau tant aim,
Ils s'en allaient tous deux sur le fleuve calm.

Donnacona songeait. Or, il venait d'apprendre
Que vers Hochelaga Cartier voulait se rendre.
Il tait attrist; ce dessein le troublait.
Jaloux de sa puissance, alors il lui semblait
Voir l'tranger s'unir  des tribus rivales.
Ces ententes, peut-tre, un jour seraient fatales
Aux guerriers runis prs de Stadacon.
Il se dirigea donc, par ces soins domin,
A l'heure o l'oiseau dort la tte sous son aile,
Et semblant dborder d'amiti fraternelle,
Vers Cartier qu'entouraient ses vaillants matelots.
Il lui baisa les bras, puis pronona ces mots:

--Tu veux,  vaillant Chef des pays de l'aurore,
Laisser notre bourgade et remonter encore
Le fleuve imptueux qui baigne nos forts.
Ce fleuve est travers par des cueils secrets,
O tes bateaux pesants se briseront sans doute.
L'Indien ne pourrait en indiquer la route.
La bourgade o tu vas est loin, bien loin d'ici,
Le guerrier qui l'habite est tratre, et fourbe aussi.

Abandonne, grand Chef, ce dessein condamnable.
Si ce puissant motif te trouve inbranlable,
Le Manitou m'a dit,--je ne te le tairai pas--
Que tu devais trouver un horrible trpas,
Parmi les flots de neige et les monceaux de glace,
Qu'en ces endroits lointains un noir Esprit entasse,
Afin d'ensevelir l'intrpide guerrier.
J'ai dit. Du Manitou respecte le courrier.

Le grand Chef, satisfait, descendit du navire.
Cartier l'accompagna. Son geste et son sourire
Semblaient le remercier de son prudent conseil.
Mais, le matin suivant, au lever du soleil,
Deux vaisseaux s'avanaient dans la belle rivire
Qui serpentait au nord de la bourgade altire,
Un autre remontait, sous ses blancs pavillons,
Le fleuve o le soleil baignait ses chauds rayons.




XV

HOCHELAGA


Quel rire entendons-nous au fond du noir abme?
Satan aurait-il donc invent quelque crime?
Un juste est-il tomb? L'impitoyable mort
A-t-elle d'un pcheur fix le triste sort?...
Sur un trne lev qu'entourent ses ministres,
Dmons aux yeux de flamme, aux sourires sinistres,
Lucifer tient conseil. Contre le roi du ciel
Il dcoche, jaloux, des traits remplis de fiel.
Son esprit infernal ne reste pas inerte:
Il a l'espoir encor de consommer ta perte,
Hardi navigateur qu'au lointain Canada,
Malgr mille dangers, l'Ange de Dieu guida.

--Nobles amis, dit-il, n'tes-vous plus les mmes?
Que le ciel et la terre entendent vos blasphmes!
tes-vous sans courage en face des revers?
Avez-vous peur de Dieu? N'tes-vous plus pervers?
Le protg du ciel a travers les ondes.
Il veut changer nos bois en des plaines fcondes.
Satisfait, l'Ennemi festoie au fond des cieux,
Et ses adulateurs l'appellent glorieux.

Mais tout n'est pas fini. Courage, amis, courage!
Cartier a malgr nous abord cette plage,
Qu'ils y restent toujours, lui, ses marins aussi!
Qu'elle soit leur spulcre! Et nous verrons ainsi
O seront les plus forts et qui se fera gloire
D'avoir su remporter la dernire victoire?

Voici qu'approche enfin la saison des frimas.
L'hiver, si rigoureux dans nos lointains climats,
Va, pendant bien longtemps, sous la neige entasse,
Ensevelir le fleuve et la terre glace;
Les serviteurs de Dieu voudront partir en vain;
Ils ne retrouveront, pour s'enfuir, nul chemin.
Leurs barques, sans agrs, resteront sur la grve.
Alors,  mes amis, point de paix! point de trve!
Soyons actifs, russ; soyons audacieux.
Glorifions l'enfer! Humilions les cieux!

veillons du sauvage et la haine et l'envie.
Craignant d'tre captif sur sa terre asservie,
Qu'il attache au bcher les pieux matelots,
Ou leur perce le coeur de ses longs javelots!
Qu'avec les froids hivers d'tranges maladies
Achvent d'puiser leurs mes engourdies,
Et qu'ils succombent tous au fond des vastes bois,
Regrettant leur pays, maudissant leurs exploits.

Ainsi parla Satan. Les dmons applaudirent.
Or, parmi les damns, plusieurs les entendirent,
Ces insolents discours de leur orgueilleux roi.
Ils n'applaudirent pas, mais frmirent d'effroi.

Un vent s'est lev qui souffle de l'aurore.
Aux rayons du couchant un nuage se dore.
Comme un flocon de laine il roule mollement,
Et sme de lambeaux l'azur du firmament.
L'oiseau, las des clarts, s'envole  son nid sombre,
Et sur le fleuve clair flottent des taches d'ombre.

On voit venir, l-bas, un lgant bateau
Qui rase, en se berant, le pied d'un vert coteau.
Pour le conduire brille une toile bnie.
Sa course sur les mers sera bientt finie.
Les arbres, balancs comme par un doux vent,
Ont inclin vers lui leur feuillage mouvant.
Mille petits oiseaux  l'clatant plumage,
Ont, pour le saluer repris leur gai ramage.
mus, les Indiens, dans leurs frles canots,
Pour le voir de plus prs ont dfi les flots.
Vogue, bateau sacr!...

                      Tour  tour il approche
D'un large banc de sable et d'un cueil de roche,
O les flots vont se tordre et rejaillir poudreux.
Il entend les chos des rivages ombreux,
O chaque vert rameau se courbe ou se dploie,
Comme un bras arrondi qu'enveloppe la soie,
Ou comme les grains d'or d'un collier gren,
Sur un tertre qu'au loin l'rable a couronn.
A la cime d'un cap,  l'ombre des platanes,
Il voit des Indiens les nombreuses cabanes.

Ce vaisseau qui voguait sur le fleuve surpris,
Effleurant tour  tour deux rivages fleuris,
C'tait l' _merillon_. Des chants, mlancoliques
Comme le bruit du soir dans les forts antiques,
Du pont couvert de monde au ciel d'azur montaient.
C'taient les matelots qui, chaque jour, chantaient
Leurs pnibles ennuis et leurs amours fidles.
Quand le vent s'apaisait, repliant ses deux ailes,
Comme un norme oiseau fatigu de voler,
Le bateau s'arrtait. Et, pour le voir aller,
Quand le vent peu  peu gonflait les voiles blanches,
Les guerriers accouraient de leurs tentes de branches.

Cependant tout  coup le fleuve s'largit...
Oh! le lac ravissant!... Quand la bise mugit,
Qu'elle met en lambeaux son grand voile de brume,
On peut le voir brandir ses panaches d'cume;
Si la brise s'endort, et si le ciel est pur,
C'est un miroir d'argent encadr dans l'azur.

Des les au front vert du sein des ondes naissent,
Et leurs bords, tour  tour, lentement apparaissent.
De vastes bancs de sable, en dangereux rseaux,
Serpentent quelquefois sous le voile des eaux.
C'est l, sur ce beau lac o tout le ciel se mire,
Que les voiles au vent, s'avance le navire.
Cartier se rjouit du merveilleux succs
Qui va, grce au Seigneur, couronner ses projets.
Jamais, sous le soleil, si brillante contre
A ses regards surpris ne s'est encor montre.

--Mais la barque, soudain, vogue plus lentement.
Les voiles et les mts s'inclinent lourdement;
Dans le lger sillon qu'avec peine elle trace,
Le sable, soulev, remonte  la surface.

Elle touchait. Bientt, aux ordres superflus
Elle resterait sourde et n'avancerait plus.
L'ancre tombe aussitt afin que davantage
Sur le banc dangereux le vaisseau ne s'engage.
On allge l'avant. On ferle en mme temps
Les voiles qu'enfle encor le souffle des autans.

Sur le fleuve inconnu cependant, ds l'aurore,
Les courageux marins s'avancrent encore.
Ils longrent souvent de verdoyants lots,
Dont les pins orgueilleux et les riants bouleaux
Sur l'onde se penchaient. Et, sous le ciel sauvage,
Ils virent poindre enfin ce superbe rivage
O se trouvait assis le bourg d'Hochelaga.
Et rapide et lger, le navire vogua.

A l'aspect imprvu du bateau qui s'avance
En dployant sa voile ainsi qu'une aile immense,
Les Indiens en foule accourent sur les bords,
Et laissent tous ensemble clater leurs transports.
Jamais telle clameur ne fit trembler la rive.
Jamais ces coeurs nafs d'une joie aussi vive,
Avant ce jour heureux, n'avaient t remplis.
Les oracles sacrs allaient tre accomplis.

Un vieux jongleur avait, dans un trange rve,
Prdit que de la terre o le soleil se lve,
De blancs guerriers viendraient, avant de longs hivers,
Vaincre de la tribu les ennemis pervers.
Et c'taient ces guerriers qu'on voyait apparatre!
Leurs fronts larges et blancs les faisaient reconnatre.

Mais le jour disparat. Au fond du firmament
Les toiles de feu scintillent doucement,
Comme les cierges saints que le lvite allume,
Sur la plage de sable on voit au loin l'cume
Semer de blancs flocons. Les sauvages, joyeux,
En chantant la victoire allument de grands feux.
Aux valeureux guerriers qu'un Esprit leur envoie,
Ils dsirent par l manifester leur joie.

Aussitt qu'apparat l'aube du lendemain,
Ils les conduisent tous, par un large chemin,
Au milieu de la plaine o la vaste bourgade
S'lve, toute fire, avec sa palissade.
Et Cartier est ravi de la beaut des lieux
Qui surgissent soudain, comme en rve,  ses yeux.
Ici, le mas d'or aux aigrettes de soie,
Sous le souffle du vent lgrement ondoie;
L, le chne orgueilleux, sous le poids de ses glands,
Courbe vers le gazon ses longs rameaux tremblants,
Et les nids rveills unissent leur ramage.
Le rayon qui descend argente leur plumage,
Et partout les chos redisent des chansons,
Et des roses partout toilent les buissons.

Du village, soudain, s'ouvre l'unique porte.
Les femmes, les enfants que le plaisir transporte,
S'avancent ple-mle au-devant des hros,
Ils tendent sous leurs pas les plus soyeuses peaux.
Ils chantent tous ensemble, un joyeux chant de chasse,
En allant les conduire au milieu de la place,
O le chef, que dj l'ge a fait impotent,
Entour de guerriers, tout mu, les attend.

Le sol est recouvert d'une nouvelle natte,
Et pendant qu'on redit une agreste sonate,
Vient s'asseoir, radieux, le chef des guerriers blancs.
On immole un chevreuil, et ses membres sanglants
Rtissent avec bruit sur le feu qui les dore;
Et les fils du couchant et les fils de l'aurore,
Qu'unit avec mystre un dcret du destin,
Partagent sous les bois un fraternel festin.

Cependant le vieux Chef, au milieu de la fte,
Prend le riche bandeau qui couronne sa tte,
Et le met, tout mu, sur le front de Cartier.
--Voici, dit-il, le Chef du pays tout entier.

Touch de l'action de ce noble sauvage,
Cartier lve vers Dieu son radieux visage:

--Matre du ciel, dit-il, non, non, ce n'est pas moi
Qui dois assujettir ces tribus  ma loi;
C'est  vous de rgner sur des rives si belles,
Et de sauver, Dieu bon, ces peuples infidles.

Et, pour que le Seigneur bnisse son dessein,
Il prend le crucifix qu'il portait sur son sein,
Et le suspend au cou du vieillard qu'il embrass:
--C'est lui qui doit, dit-il, dominer sur ta race.
Et le Chef indien, lier de cette faveur,
Presse, respectueux, la croix contre son coeur.

Prs du bourg, cependant, dominant la campagne,
Petite, aux gais contours, s'lve une montagne,
Dont un bois odorant couronne le sommet.
Le gazon des sentiers est doux comme un duvet
Et les oiseaux ont l des demeures tranquilles.
Dsigns par le Chef, quelques guerriers agiles
Y conduisent Cartier et ses nobles marins.

L, du haut de ce mont, un pays sans confins
Aux regards du hros tout  coup se droule,
Et parmi les forts toujours le fleuve coule.
Il coule et parfois chante en berant des flots bleus;
Et parfois il s'irrite; et plus imptueux,
Il heurte, en cumant, un rocher qui ruisselle,
Puis, jette vers les cieux une plainte nouvelle.
Partout des bois pais, partout un sol fcond,
Qui reposent encor dans un calme profond.
A l'aspect enchanteur de ces lieux qu'il domine
Cartier se sent rempli d'une ivresse divine:

 ma France, dit-il, ces pays sont  toi!...
Fais-y bnir le ciel et respecter ta loi!




XVI

L'HIVER


Emports par le vent, de grands nuages sombres
Sur la cime des bois tranent sans bruit leurs ombres.
Le ciel est dpouill de sa robe d'azur.
Le fleuve, en gmissant, roule un flot plus obscur.
C'est novembre qui vient. Une blanche gele
Sous ses baisers de glace a fltri la valle,
Et, d'un ruban d'argent toile de cristaux,
Elle a partout orn la rive des ruisseaux.

Les bois ne sont plus verts, mais ils charment encore
Par le feuillage sec, lger, multicolore,
Qui couvre leurs rameaux d'un voile diapr.
Prs du sombre sapin, c'est l'rable pourpr;
Prs du htre safran, c'est le tilleul verdtre,
Prs du bouleau neigeux, l'orme gris qu'attend l'tre.
Les brises au hasard confondent ces couleurs,
Et le soleil y joint de subtiles lueurs.

La fort n'entend plus d'amoureux babillages,
Et les petits oiseaux, vers de plus doux rivages
Sont alls du printemps attendre le retour.
Bien htive est la nuit, et bien tardif, le jour.
C'est la saison des vents, l'poque des temptes;
Le fleuve agite au loin ses cumeuses crtes;
Les brouillards sont pais sur les bords de la mer,.
Et dans nos coeurs revient le souvenir amer.

Cartier pleure  l'aspect de l'hiver qui s'avance.
Il voit s'vanouir une douce esprance,
L'esprance d'aller maintenant vers son roi,
Pour dire ses succs, pour jurer sur sa foi
Qu'il donnait  la France, avec bonheur et gloire,
Par del l'ocan, un vaste territoire.

Il n'ose point voguer sur ces flots orageux
Que soulvent toujours des vents imptueux;
Il craint pour ses vaisseaux un terrible naufrage.
Aux rigueurs de l'hiver qui rgne en cette plage
Ne sont pas endurcis ses braves matelots.
Dj les Indiens n'osent, dans leurs canots,
Mpriser les dangers des ondes en furie.
Dans cette angoisse amre il s'agenouille et prie.

Prs de Stadacona, dans un vallon charmant,
Une rivire au fleuve unit son flot dormant.
Au bateau fatigu sa profonde embouchure
Offre, contre l'orage, une retraite sre.
L dj sont entrs les deux plus grands vaisseaux.
Bientt l'_merillon_ vient sur les mmes eaux,
Pour attendre, captif, la saison printanire.
Devant lui, sur le fleuve, une trange barrire
S'est leve un jour; mais  Stadacona
Une brise fidle enfin le ramena.

Le hros cependant n'est pas sans quelque crainte.
Les sauvages parfois agissent avec feinte,
Et n'offrent de leur coeur alors que la moiti;
Ils vendent chrement leur changeante amiti.
Pour se mettre  l'abri de leur perfide atteinte,
Cartier fait aussitt lever une enceinte.

Du haut de leur rocher, les sauvages, surpris,
Considrent d'abord d'un oeil plein de mpris
Ces menaants travaux que les Ples-Visages,
Sans leur consentement, lvent sur leurs plages.
Mais  Donnacona vient un vieillard rus:

--Agouhanna, dit-il, les Blancs ont abus
De ta bont trop grande et de ta complaisance.
Nous les avons ici reus sans dfiance,
Croyant que vers nous tous ils venaient en amis.
Ne les redoutant pas, nous leur avons promis
D'tre pour eux, toujours, des allis fidles.
Aujourd'hui les vois-tu, par des ruses nouvelles,
Devant nos propres yeux, et sans aucuns motifs,
Ardemment travailler  nous faire captifs,
Nous, les libres enfants de cette libre terre?
Maintenant leurs projets ne sont plus un mystre...
Mais d'ici ces guerriers ne peuvent plus partir.
C'est  nous, vaillant chef, de les anantir.

--Je crois, rpond le chef d'une voix indigne,
Que de ces hommes fiers ma race est ddaigne;
Et nous nous vengerons... Dissimulons pourtant.
Laissons leur voir encore un visage content.
Lorsque l'hiver, partout, amoncelle ses neiges,
Nous pouvons aisment les prendre dans leurs piges,
Ils n'en sortiront plus,. Et, pour mieux les tenir,
Tous les guerriers voisins devront  nous s'unir.

Le ciel est nbuleux; dj l'hiver arrive.
Les arbres, dpouills de leur parure vive,
Agitent dans les airs des rameaux longs et nus.
Sur les ailes du vent des brouillards sont venus;
Et le gazon fltri, les feuilles dessches
Que des ples forts la bise a dtaches,
Sous un voile d'argent se sont ensevelis.
Les nuages obscurs roulent de noirs replis.
Le rivage est bord d'un long ruban de glace.
Nul imprudent oiseau ne vole dans l'espace.
Le tonnerre endormi ne se rveille plus,
Mais des bruits longs et sourds, des sifflements aigus
Dans l'air, dans les forts se font alors entendre,
Et sur des bords dserts les flots viennent s'tendre.

Les grands arbres, tordus, craquent lugubrement.
Sur ces antiques bois passent en ce moment
Les tourbillons pais d'une neige mouvante.
Et tout ce qui respire est saisi d'pouvante,
Car l'oeil ne perce plus ce voile froid, blafard,
Dont les replis pais tombent de toute part.

Jusques aux lendemains la neige s'amoncelle.
Et quand, aprs des jours le soleil tincelle,
Une couche clatante a recouvert le sol,
Un nuage vermeil dans le ciel prend son vol,
Les sapins sont courbs sous les guirlandes blanches,
Quelques oiseaux vaillants gazouillent sur les branches,
Et l'agile Indien dans la fort poursuit
Le renard affam qui laisse son rduit.




XVII

UN FLAU


Enferms dans leur fort qu'ils ne quittent plus gure,
Exposs aux rigueurs de ce climat svre,
Contre lequel, hlas! ils ne sont pas arms,
Les marins dans l'ennui paraissent abms.
Le jour leur parait long, le froid, insupportable.
Il leur semble parfois que l'hiver implacable
Dans une mer de glace enchane leurs vaisseaux.
Ils regrettent le temps o perdus sur les eaux,
Vaillamment ils bravaient et le calme et l'orage,
Et djouaient la mort  force de courage.
A regret maintenant ils demeurent oisifs.
L'hiver les trouble plus que l'aspect des rcifs.
Ils appellent l'poque o les vents, les toiles,
Jusques aux ports franais pourraient guider leurs voiles;
L'poque o, revenus de ces lointains pays,
A la France ils feront de merveilleux rcits.

Au pnible chagrin qui dj les abreuve,
Vient se joindre pourtant une terrible preuve.
Comme, du haut des airs, on voit un sombre oiseau
S'lancer tout  coup au milieu d'un troupeau,
Et broyer  plaisir, dans sa griffe sanglante,
La timide brebis dont la fuite est trop lente,
Ainsi sur les marins un grand flau s'abat,
Et contre eux, semble-t-il, le ciel mme combat.

Dj des matelots vers leur fivreuse couche,
Sentent venir la mort. Et c'est la mort farouche
Dont rien ne peut, hlas! adoucir la rigueur!
De ces hommes, tantt si brillants de vigueur,
Qui donc pourrait redire et les maux et les plaintes!
 mort, dnoue enfin tes ignobles treintes!
France, combien d'entre eux te seront-ils rendus?
Les fruits de leurs labeurs seront-ils perdus?
France qu'ils aiment tant, ils meurent pour ta gloire.
Ah! conserve  jamais, et bnis leur mmoire!

Gloire, aux nouveaux martyrs! La neige est leur tombeau...
Cartier, pour mettre fin au terrible flau,
Implore le secours de la Vierge Marie.
Pieusement il prend son image chrie
Et la suspend au tronc d'un pin toujours ombreux.
Les marins, pleins de foi, s'en viennent deux  deux,
Sur la neige et la glace, en chantant un cantique,
S'agenouiller devant la cleste relique.
Le ciel dut tressaillir au son des humbles voix
Qui l'imploraient ainsi du fond de ces grands bois.

Alors aussi l'enfer eut une heure de joie,
Et des Esprits maudits, par une sombre voie
Sortirent tout joyeux. Ils planrent longtemps,
Troublant les airs mus de leurs rires stridents.
Ainsi vont les corbeaux, au-dessus des rivages,
O des flaux impurs promnent leurs ravages.

Les voil, disaient-ils, en les montrant du doigt,
Les voil ces hros, ces hommes au coeur droit,
Qui se vantaient, hier, de nous ravir ce monde,
Et de couvrir nos fronts d'une honte profonde!
O donc est aujourd'hui le Dieu qui les dfend?
Honte au ciel! gloire  nous! L'enfer est triomphant!

Ils croyaient du Seigneur dtruire ici l'empire,
Et l'air retentissait de leurs clats de rire.
Et, pendant qu'ils riaient, dans le ciel profan,
Sur la cime du Cap, un ange, prostern,
Versait des pleurs amers, en voilant de son aile
Les clestes reflets de sa face immortelle.

L'hiver s'adoucissait. La neige moins souvent
Tourbillonnait dans l'air aux caprices du vent;
Un givre plus lger scintillait sur les branches.
S'il venait  pleuvoir, les gouttelettes blanches
Se changeaient, sur les bois, en un cristal vermeil,
Que faisaient resplendir les rayons du soleil.

Le grand Chef, anim de sentiments hostiles,
Avait, depuis longtemps, vers des tribus dociles
Dpch des guerriers.

                    --Allez, avait-il dit,
Pendant que sur nos bords l'pre hiver engourdit,
Comme des ours frileux, tous les Ples-Visages.
Allez donner l'veil aux nations sauvages.
Qu'elles viennent  nous avec flche et carquois,
Nous prendrons l'tranger qui veut prendre nos bois.

Et munis de leurs arcs, monts sur leurs raquettes,
Les tratres envoys aux tribus inquites
Allrent annoncer, dans les cantons voisins
Du fier Donnacona les perfides desseins.

Cartier prs de l'enceinte  pas lents se promne.
Il craint que le guerrier n'arrive et le surprenne.
Il a vu prs de lui plusieurs des siens mourir,
Et lui-mme, bientt peut-tre, il va prir,
Car le ciel, qu'il invoque avec persvrance,
Semble voir ses malheurs d'un oeil d'indiffrence.

Pendant qu'il est en proie  la crainte,  l'ennui,
Un vieux chasseur sauvage arrive prs de lui:

--Grand Chef des Blancs, dit-il, non, tu n'es pas un tratre;
En ce moment heureux je dois le reconnatre,
Tu m'avais pris mes fils; je les croyais perdus;
Mais en noble guerrier tu me les as rendus.
J'ai march bien longtemps pour te dire ma joie,
Car je ne vais pas vite, et sous les ans je ploie...
Mais ton visage est triste, et tu parais souffrir...
Je sais quel mal vous tue, et je puis le gurir.
Vois-tu cet arbre vert? Va promptement. Recueille,
Et fais bouillir ensemble et l'corce et la feuille,
Cela va te donner un breuvage enchant,
Qui vous rendra bientt la force et la sant.
Tu vois que l'Indien, dtestant la vengeance,
N'a gard dans son coeur que la reconnaissance.

Cartier, tout stupfait, reconnat Tohrina,
Le pre des captifs qu'en France il emmena.
Il le traite d'abord comme un noble convive,
Et charg de prsents le renvoie  sa rive.

Gloire  Dieu! Gloire  Dieu! je le crie  genoux.
Oh! qui dira jamais ce qu'il a fait pour nous!
Nous tions expirants sur la plage trangre,
Et nul ne secourait notre longue misre!
Nos ennemis passaient et riaient de nos maux.
Ils tressaillaient de joie en voyant nos tombeaux.
Et la mort nous semblait une faveur suprme.
Mais Dieu vient au secours du serviteur qui l'aime,
Et son ange attentif l'accompagne en tout lieu.
Dieu nous a secourus. Gloire  Dieu! Gloire  Dieu!

Ainsi les matelots unissant leurs voix graves,
Comme des prisonniers qui brisent leurs entraves,
Au Dieu qui du flau les avait dlivrs,
Chantaient avec amour ces cantiques sacrs.




XVIII

CONSPIRATION


L'hiver disparaissait. La neige tait fondue,
Et la saison des fleurs, si longtemps attendue,
Par d'agrestes concerts annonait son retour.
Les oiseaux revenaient gazouiller leur amour
Sur les buissons discrets qui les avaient vus natre.
Un admirable instinct leur faisait reconnatre
Le lger nid de foin qui les avait bercs.
Les nuages fuyaient, par le vent disperss;
Le sable en rayon d'or scintillait sur la grve;
Les rameaux fleurissaient ranims par la sve.

Deux vaisseaux de la France au large sont ancrs.
De leurs sonores ponts montent des chants sacrs.
Comme le btiment bless par le naufrage,
Un troisime,  douleur! reste sur le rivage!
Nul matelot ne vient. Tout est silence  bord.
Trop nombreux sont ceux-l qui dorment dans la mort.
Ils sont tombs, un jour, comme l'herbe fltrie,
Et ne reverront plus le ciel de la patrie.

Sur cette plage trange, au murmure des flots,
Dormez, dormez en paix, glorieux matelots!
Vous tiez  la fin de vos labeurs sublimes;
D'un noble dvouement vous tes les victimes.
Dormez, dormez en paix dans votre saint repos!
Dans l'immortalit, dormez jeunes hros!

Mille canots d'corce ont sillonn la rade,
Et des guerriers nouveaux parcourent la bourgade.
Ils se sont tatous de diverses couleurs.
L'audace est sur leurs fronts, la haine dans leurs coeurs.
Ils viennent tous, au nom des tribus loignes,
Lever sur l'homme blanc leurs armes indignes.
Ils marchent en chantant de froces couplets,
Que scandent dans leurs yeux d'tincelants reflets.

Cartier voit tout  coup cette foule guerrire
Se lever, se mouvoir comme un flot de poussire.
Il comprend qu'on ourdit de funestes complots,
Pour le perdre lui-mme et tous ses matelots.
Un frisson de terreur s'empare de son me.
Ciel! comment chapper  cette ligue infme!
Les guerriers sont nombreux comme, ds le printemps,
Sur les tangs des bois les feuillages flottants.
Et, tenter de s'enfuir serait bien tmraire,
La mare est montante, et le vent est contraire.
Dans ce moment critique, il mande Jalobert.
Son coeur  cet ami s'est bien souvent ouvert,
Et l'ami n'a jamais, dans sa grande prudence,
Laiss flotter au vent l'intime confidence.

--Guerriers de la tribu, voici venir le soir.
La nuit sera discrte et le ciel sera noir.
Que vos arcs soient tendus et vos haches tranchantes!
Les esprits des aeux, de leurs plaintes touchantes
Ont-ils fait palpiter vos coeurs fiers et jaloux?
Savez-vous la vengeance?  guerriers, savez-vous
Dans un crne entr'ouvert boire un sang encor tide?
Et savez-vous scalper un ennemi qui cde?
Guerriers de la tribu, voici venir le soir...
La nuit sera discrte et le ciel sera noir.

C'tait le chant cruel que le guerrier sauvage,
A l'approche du soir, hurlait dans le village.
Tout  coup d'un navire il s'lve des cris,
Et les guerriers des bois regardent tout surpris.
Un marin, brandissant une arme formidable,
Est mont sur le pont. Dans sa rage implacable
Contre le commandant il s'est prcipit.
Cartier, surpris d'abord, recule pouvant.
Le matelot toujours le presse et le menace;
Le hros cependant retrouve son audace,
Et s'lance d'un bond sur le tratre agresseur.
Mais un cri retentit, et soudain,  douleur!
Cartier s'est affaiss sur le pont du navire.
Alors tous les marins, comme dans le dlire,
Parcourent en tous sens le pont du btiment.
Le meurtrier sur eux s'avance hardiment.
Ils veulent le saisir, sa dfense est terrible;
Aux coups dont on l'accable il parat insensible.

Mais enfin il faiblit. On le serre de prs;
On lui dit de se rendre; et lui:--Jamais! jamais!
Puis, d'un bond furieux cartant tout le monde,
Du haut du btiment il s'enfonce dans l'onde...
Bientt il reparat, nageant avec effort,
Pour s'loigner des siens, puis atteindre le bord.
Sur les bois loigns l'astre du jour se penche,
Et l'oiseau, pour dormir, se perche sur la branche.
Les guerriers indiens, au coucher du soleil,
Doivent se rendre en foule  l'appel du Conseil...
Tout  coup la fort semble flotter dans l'ombre:
On ne voit que guerriers. Leur chef est grand et sombre.
Hardiment il s'avance, et vocifre ainsi:

--Oui, le temps est venu de chasser loin d'ici
Ces hommes orgueilleux qui se pensent nos matres!
Ils feignent l'amiti, mais je sais qu'ils sont tratres,
Car moi, Taiguragny, j'ai vcu sous leurs lois.
Ils m'ont de leur ddain accabl mille fois,
Mais plus qu'eux aujourd'hui je suis puissant et libre.
La haine dans mon coeur fait vibrer chaque fibre.
Domagaya sait bien qu'ils sont imprieux;
Qu'ils veulent s'emparer du sol de nos aeux,
Et nous faire captifs ici, sur notre rive.
Mais, avec des guerriers, pour combattre j'arrive.
J'ai soif de la vengeance. Il faut du sang... du sang!
Voici le trait, Cartier, qui nivelle le rang.
Tu mourras comme nous.

                       Il brandissait des flches,
Et ses talons durcis broyaient les branches sches.

--Tu parles sagement, reprit Donnacona,
Areskou vers moi, sans doute, t'amena.
Mes guerriers sont tous prts, et l'heure est favorable.
J'ai vu, sur un navire, une lutte effroyable.
Les matelots entre eux paraissaient diviss.
Plusieurs d'un long combat sont peut-tre puiss.
Ils ne se doutent point de nos trames subtiles;
Ils dorment confiants. Mais nos canots agiles,
Pleins de braves guerriers, dans l'ombre de la nuit,
A leurs pesants bateaux aborderont sans bruit.

Puis, il parlait encor, quand soudain, vers la foule
Qui s'agite et frmit comme au vent d'est la houle,
S'avance un guerrier blanc. Ses vtements mouills,
D'un sang qui coule encor sont hlas! tout souills.
Son front est sillonn par une cicatrice,
Son regard, humble et doux, parat sans artifice.

Il parle avec lenteur:

                     --Grand Chef, coute-moi.
Tu sembles tonn de me voir devant toi;
Tu le seras bien plus, si je te dis, sans feinte,
Pourquoi je viens ici te troubler de ma plainte.
Je ne dois plus revoir mon pays bien-aim.
Hlas! oui, mon pays m'est  jamais ferm!
La mort m'attend chez nous, la mort dans les supplices.
Ah! la terre pour moi n'aura plus de dlices!
A cet arbre, toi-mme, attache-moi sans peur,
Et qu'un trait acr me perce enfin le coeur!
Ou bien, si tu voulais avant que je prisse,
M'aider  la vengeance!... Ah! le doux sacrifice
Que celui de mes jours aprs m'tre veng!

Ici, sa molle voix avait soudain chang,
Et son oeil anim semblait rong par l'ire.

--J'ai vu, rpond le Chef, j'ai vu sur un navire,
Un trange combat s'lever vers le soir,
Dis-moi ce que c'tait.

                       --Oui, vous avez pu voir
Reprit le matelot d'une voix radoucie,
Que l'un des combattants s'est affaiss sans vie.

Cet homme, c'est Cartier. Nous dtestions sa loi,
Celui qui l'a frapp, je m'en vante, c'est moi.
Et je n'ai point par l commis une injustice.
Le coeur de ce marin tait plein d'avarice.
Malgr nous vers la France il voulait ramener
Un vaisseau qu'en partant nous devions vous donner,
Comment en guider trois vers nos lointains rivages,
A peine nous formons, hlas! deux quipages?

Un terrible flau s'est abattu sur nous,
Et les plus vigoureux sont tombs sous ses coups.
Quand nous tions, grand Chef, nombreux, pleins de courage.

Nous n'avons qu'avec peine vit le naufrage,
Comment donc maintenant pourrions-nous l'viter?
Et Cartier me choisit, riant, sans hsiter,
Pour conduire un vaisseau sans marins. C'est ma perte.
J'exprimai mon refus. Ma rsistance ouverte
Fut de tous mes amis approuve un moment.
Mais j'tais menac du dernier chtiment,
Et je savais la mort qui m'tait rserve,
Si je ne fuyais pas avant notre arrive.:

Alors, sur les conseils de mes tratres amis,
Vous savez le forfait que tantt j'ai commis.
Je suis entre vos mains; je suis votre victime,
Faites-moi donc prir si j'ai commis un crime.
Mais si devant vous tous je parais innocent,
Vengez-moi, car contre eux, moi, je suis impuissant.
Demain, pour s'chapper, ils dploieront les voiles.
 guerriers, suivez-moi! La nuit n'a pas d'toiles,...
Prenez vos tomahawks, prenez vos javelots;
Frappez-les sans merci, ces cruels matelots!
Qu'ils meurent avec moi sur cette mme rive,
Puisqu'ils ne veulent pas qu'avec eux moi je vive!

Le fugitif, alors, reste silencieux.
Tous les guerriers sur lui veulent fixer leurs yeux:
Ils ont peur, semble-t-il, de se laisser surprendre,
Mais lui, ferme et serein, feint de ne pas comprendre
Ce noir pressentiment qui trouble leurs esprits.
Quelques-uns toutefois font entendre des cris:
Ils veulent qu'aussitt on descende au rivage;
D'autres ne veulent pas que la lutte s'engage
Avant que du matin s'lvent les brouillards.
Ils craignent quelque pige. Enfin, plusieurs vieillards
Demandent que d'abord le premier coup de hache
Soit pour ce guerrier blanc qui peut-tre leur cache
Qu'il est venu tromper les nafs Indiens,
Pour les enchaner mieux de ses tratres liens.
Alors de tous cts des clameurs retentissent.
Dans les carquois de peau les javelots frmissent.
Le gnreux marin se croit enfin perdu,
Mais il ne mourra pas sans s'tre dfendu.
Il est bien mieux arm que cette race impie,
Et veut lui vendre cher sa glorieuse vie.

Une voix cependant domine les clameurs,
C'est la voix du grand Chef:

                          --Guerriers aux nobles coeurs,
Je ne crois pas, dit-il, que ce Blanc soit un tratre:
Nous l'avons vu lutter contre son cruel matre;
Et nous l'avons aussi vu nager vers le bord,
Pour fuir, comme il l'a dit, une sanglante mort.
Mais il n'est pas besoin,  guerriers, ce me semble,
Que sur ces btiments nous montions tous ensemble.
Le bruit que nous ferions pourrait donner l'veil.
Il vaut mieux les surprendre au milieu du sommeil.
Qu'avec lui seulement s'avancent quelques braves;
Si, retenus captifs, on les charge d'entraves;
Si nous sommes trahis par l'infme tranger,
 guerriers, soyons prts, demain,  nous venger!

Il dit, et les guerriers, sortant de leur silence,
Approuvent son discours par un murmure immense.
Cependant un grand calme entoure les vaisseaux.
La nuit est noire. Au loin, de nocturnes oiseaux
Font retentir les bois de leurs plaintes funbres.
Un rapide canot glisse dans les tnbres.
Les avirons lgers dans l'eau plongent sans bruit.
Un chef des Indiens vaillamment le conduit.
En silence, bientt, il accoste un navire.
Cinq sauvages guerriers dont le coeur ne respire
Que le meurtre secret, le carnage, le sang,
Montent sur le vaisseau, prcds par un Blanc.

--Ici, dit ce dernier. Ils dorment dans leur cache.
Et, tenant  la main la meurtrire hache,
Les cinq guerriers, muets, avancent, un par un.
Du clapotis des eaux le murmure importun
Fait passer par moment un frisson dans leur me.
Sur le pont tout se tait. Leur regard plein de flamme
Cherche en l'obscurit les marins endormis.

--Ici, reprend le guide, ici, guerriers amis.
Puis, ouvrant une porte au fond de la cabine
Qu'une clart douteuse, en tremblant, illumine,
Avec prcaution il les fait avancer.
Les Indiens, alors, se prennent  penser
Qu'ils ont tard dj de consommer leurs crimes.
Ils demandent, grinant, o dorment les victimes.

--Les voici, dit sans peur le guide,  basse voix.
Cinq tomahawks sur lui se lvent  la fois:
--Prends garde!... Serais-tu le plus fourbe des guides?

Mais voil que s'lance un groupe d'intrpides.
Cartier vient le premier. Le sauvage indompt
N'invoquera jamais des vainqueurs la bont.
Ils n'osent se dfendre. Alors on les enchane,
Puis, au fond du navire, en silence, on les trane.

Cartier contre son coeur tient l'ami Jalobert.
--Tu nous sauves, dit-il, tu nous mets  couvert
De la mchancet de ces guerriers sauvages.
Puissent-ils donc comprendre, en voyant nos rivages,
Comme l'homme grandit en s'approchant de Dieu!
Qu'ils reviennent meilleurs, c'est mon sincre voeu.
Ils taient tous, hlas! de notre sang avides.
En les traitant ainsi serions-nous donc perfides?...
Prparons les agrs; hissons les pavillons.
Aussitt que du jour les matineux rayons
Descendront sur les flots que la brise balance,
Nous voguerons enfin vers notre belle France.




XIX

LE RETOUR


Pendant toute la nuit les guerriers, inquiets,
Auprs de leurs grands feux, sous les sombres forts,
Dplorrent des chefs l'absence prolonge.
Leur me dans l'angoisse tait encor plonge
Quand le soleil monta radieux au levant,
Et que d'tranges bruits passrent dans le vent.

Ils courent au rivage en hurlant de colre.
Deux navires beraient leur mture lgre
Sous le fouet de la brise, au long roulis des flots.
Aux agrs s'empressaient de nombreux matelots.
D'autres chantaient ensemble en roulant les amarres.
Une morne stupeur s'empare des barbares.
Ils demeurent muets. Mais, aprs un moment,
Mille horribles clameurs montent au firmament.

La brise est favorable. Il n'est plus rien  craindre.
Les javelots aigus ne sauraient vous atteindre,
Partez,  dcouvreurs, rois nouveaux de ces bords!
De chaque btiment s'lvent des accords
Qui montent vers le ciel avec les doux armes
Que les bois verdissants exhalent de leurs dmes.

La brise est favorable. Allez, vaisseaux bnis!
Du funbre ocan que les flots soient unis!
Ne craignez plus l'orage: Ouvrez vos blanches voiles.
Un soleil clatant, de brillantes toiles,
Pour vous rayonneront sur la vague des mers.
Allez! Ne craignez plus la rage des enfers:
Leur triomphe est fini, leur puissance, enchane.
Droulez vos drapeaux, la lutte est termine.
Qu'un vent doux et constant vous reconduise au port!
La France est dans l'moi. Ses fils, dans leur transport,
Descendant sur la rive o la vague se brise,
Vous demandent au ciel,  la mer,  la brise.
La France vous attend. Navires, dites-lui
Qu' ses lois tout un monde est soumis aujourd'hui.

Et les deux btiments partent avec vitesse.
Il s'lve des ponts un long cri d'allgresse.
Mais les cinq prisonniers, des larmes dans les yeux,
Jettent  leurs forts de douloureux adieux.
Les guerriers, de leurs bois trous de larges brches,
Lancent vers les vaisseaux des clameurs et des flches,
Puis l'on entend alors s'veiller, peu  peu,
Des voix qui descendaient, semblait-il, du ciel bleu.

De l'aurore au couchant, disaient les chants des anges,
Le saint nom du Seigneur est digne de louanges.
Dieu parle et l'univers, sur son arc brlant,
Frmit d'un saint transport, et l'adore en tremblant.
Lui seul est ternel, Son bras soutient la terre.
Il pourrait la briser comme un jouet de verre.
Le vagabond nuage obit  sa voix;
Le tonnerre et le vent reconnaissent ses lois.
Il parat, et l'clat de son auguste face
Fait plir les soleils qui roulent dans l'espace.
Que tout genou flchisse  son nom glorieux!
Que la terre le prie et qu'on le chante aux cieux!





                            CHAMPLAIN[1]

[Note 1: Ecrit  l'occasion des ftes du tricentenaire de la fondation
de Qubec, 1608-1908.]




LE CHANT DES MARINS


O courez-vous?... Le vent s'lve et le flot roule.
Le dpart sonne-t-il? Vive Dieu! Quelle foule!
La grve a des sanglots, mais les cieux sont sereins.
Vogue, barque!... coutez la chanson des marins.

Au levant qui se rose ont pli les toiles;
La brise matinale agite au loin les eaux.
Alerte, les gabiers! Hissez toutes les voiles,
La corvette fuira comme les grands oiseaux.
Sans peur mettons le cap vers un lointain rivage.
Adieu, France la grande! Adieu, terre des preux!
Ton nom fera tomber les fers de l'esclavage,
Et passer des clairs sous les bois tnbreux.

Tu beras, vaste mer, notre enfance hardie.
Tes chants nous seront doux sur les bords trangers.
Notre me de marin ne s'est pas engourdie,
Et Dieu qui le sait bien la garde des dangers.
Que notre barque,  mer! comme un champ te laboure!
Ne ressembles-tu pas au sol rude et fcond?
N'as-tu pas dans ton sein des fruits que l'on savoure?
Et n'es-tu pas souvent notre tombeau profond?

Matre, mousse, ou gabier, que chacun soit au poste.
Le devoir et l'audace achtent le succs.
Par del l'ocan, va, beau navire. Accoste
La terre o germeront, demain, des coeurs franais.
Ne gmis pas sur nous, vieille France chrtienne,
Si d'une allgre voix nous te disons adieu.
Nous voulons te grandir. Allons, quoiqu'il advienne!...
Mais qu'avons-nous  craindre avec le _Don de Dieu_.




LA TRAVERSE


Vogue, joli vaisseau! Que le flot sombre cume,
Que le rocher battu sonne comme une enclume,
Vogue! Le ciel sourit  ton noble dessein.
Toutes voiles dehors, vogue avec ton essaim
De paisibles semeurs et de marins agiles,
Vers les caps dnuds et les vertes presqu'les,
Qui dentellent la mer sous le ciel du couchant!

 le murmure doux!  le soupir touchant!
Qui s'attardent l-haut, parmi tes longs cordages!
C'est l'adieu de la France,  l'heure o ses rivages
Sombrent l-bas;  l'heure o ton blanc pavillon
N'est plus qu'un lis d'cume aux crtes du sillon.

Et toujours, et bien loin, sous la constante brise,
Le vaisseau fuit. Rapide, il fuit sur la mer grise,
Ruisselant de soleil ou mouill de brouillards.
Les voyageurs gament montent sur les gaillards.
Doucement s'endormit le bercement des ondes.
La brume noya tout.

                   Un soir, des lueurs blondes
Rayonnent tout;  coup dans son grand voile blanc.
Le vent frachit. Penchant, tout gracieux, son flanc
Au souffle inespr qui gonfle la voilure,
Le navire a repris une vaillante allure.

Il entre dans le fleuve. Il sillonne des flots
D'o l'on voit merger les, rochers, lots;
Les uns, sombres remparts, et les autres, corbeilles
De verdure et de fleurs. Bourdonnantes abeilles,
Qui butinent les clos de neigeux sarrasins,
Des brises, en passant sur les coteaux voisins,
Butinaient des parfums qu'elles portaient au large.
Et la barque roulait sous sa mouvante charge.




LA CHANSON DES COLONS


Comme un rideau se lve au thtre enfivr,
S'est lev le jour. Haut, et puissamment ouvr,
Ouvr par Dieu lui-mme, un cap, sortant des ombres,
Parat fermer les eaux. Le fleuve, en stances sombres,
Exhale au pied du roc, impassible tmoin,
Son ternel regret de n'aller pas plus loin.

Alors le ciel entend une clameur de joie.
La corvette frmit; et la flamme de soie
Frissonne allgrement au fate du grand mt.
On voque la France; on pleure; le coeur bat;
La voix des matelots s'adoucit et caresse;
Aux baisers du soleil l'onde s'endort d'ivresse,
Et les oiseaux, ravis, planent au firmament.

Bientt un chant naf monte du btiment
Et, tour  tour, les fronts rembrunis par le hle,
Vers le ciel o s'en va le couplet simple et mle,
Se dressent radieux. En disant sa chanson,
Le colon voit mrir la future moisson.

Passe comme un coursier sur le flot qui te berce,
Fier vaisseau! Vents, soufflez! La terre o nous allons
Est vierge. Mais, demain, la charrue et la herse
Feront germer nos bls dans ses riches vallons.
        Pour tromper l'ennui, la souffrance,
        Tout gament alors nous dirons:
        --C'est encor du pain de la France
        Qu' l'automne nous mangerons.

J'entends le cri des bois o l'Indien se cache,
Le sifflement des arcs, la plainte du dsert.
Nous allons au travail. Il faut que notre hache
Ajoute une voix sainte au profane concert.

         Et comme cela nous soulage
         Et nous fait aimer nos travaux,
         De penser  ceux du village
         Qui ne bchent que des fagots!

De nos calmes labeurs que l'Indien se moque,
S'il l'ose!... Ds demain nous serons des guerriers.
Tes colons n'aiment pas, France, qu'on les provoque,
Et leur calleuse main sait cueillir des lauriers.

         Prendre le fusil, la faucille,
         Triste couplet et gai refrain;
         Mais qu'on laboure ou qu'on fusille,
         Il faut y mettre de l'entrain.

Nous sommes des semeurs...  d'autres la javelle!
Nous btissons des nids que l'amour peuplera.
Nos descendants auront une France nouvelle,
Quand le lis de chez nous, hlas! s'effeuillera!

         Si jamais un dcret suprme,
         France, nous sparait de toi,
         Crois-le, nous garderions quand mme
         Ton parler doux, ta vive foi!




QUBEC


Le chant tait fini. La mer cessa de bruire;
Et Champlain doucement souriait. On vit luire,
Pendant qu'il contemplait les bords majestueux,
On vit luire pourtant une larme en ses yeux.

Dans l'avenir obscur, Champlain, ton regard plonge,
Vois-tu natre et grandir, en un merveilleux songe
Un peuple qui saura, dans ces climats lointains,
Se forger  son tour de glorieux destins?
Mais quel que soit ton rve,  puissante me humame!
Tu sembles commander, et c'est Dieu qui te mne!

Regardez, voyageurs, les bords se rapprocher.
Comme un noeud qui les lie, un norme rocher
Les domine, superbe. Il semble une muraille.
Mais, dans l'pais granit, le beau fleuve se taille,
Lui, sorti dj grand des hauts plateaux dserts,
Un lit vaste et profond comme le lit des mers.

Qubec! Qubec! Du pont de la fire carne
L'ancre tombe,  le gai grincement de la chane!...
Qubec, les bois t'offraient leur baume profan,
Et des sicles de nuits dans ton ciel ont plan,
Mais le soleil se lve et l'ombre s'vapore.
Voici des temps nouveaux qui commencent. Adore!
C'est le rveil. Tout va chanter autour de toi.
Dpouille le mensonge, et, sur ton front la foi
Versera les parfums de sa coupe divine.

Qubec, sur ton sommet que le ciel illumine,
Au vent qui n'a berc que des bois assouplis,
L'tendard de nos rois va drouler ses plis.
Un hros te l'apporte. Il approche, il arrive.
Son pied foule dj ta solitaire rive,
Ta rive o les vieux pins et les pais fourrs
Devront tomber bientt, car aux champs labours
Il faudra l'orge blonde et les fenaisons vertes.
Et des colons nombreux, arms de faux alertes,
Avec lui sont venus. Dieu l'a guid. Tout plein
D'esprance et de foi, le voici! C'est Champlain!
Fidle au divin Matre, ouvrier de sa gloire,
Sur le front orgueilleux de ton beau promontoire
Il burine son nom. Et, moment solennel,
Il fait de ton rocher un temple  l'ternel.

Mais quel bruit! Le sol tremble.  l'infernal vacarme!
Cris de rage et de haine! inexprimable alarme!
Orgie ou chants de mort des guerriers sous les bois!
Funbres hurlements de la meute aux abois;
Et rle plein d'horreur du tigre qu'on gorge!...
Un vent de feu rugit, tel un soufflet de forge.
Lourd et noir, un nuage apport par ce vent,
S'tend dans les hauteurs comme un linceul mouvant,
Et la voix d'un dmon crie  Dieu ce blasphme:
--Maudit soit l'tranger! et maudit le ciel mme!
Et l'enfer applaudit.

                     Partout c'est la stupeur.
L'homme tombe  genoux, le fauve est pris de peur.
Mais voici qu'un clair a dissip les nues.
D'un gazon plantureux et de fleurs inconnues,
La fort fait jaillir d'enivrantes odeurs.
Comme pour adorer en de saintes ardeurs,
Sous un souffle puissant les grands arbres se penchent;
En des rythmes plus doux les nids joyeux s'panchent;
L'onde dit un cantique aux bancs de sable d'or;
Les coeurs s'en vont au Christ dans un brlant essor,
Et l'on entend chanter partout, comme en un rve:

Bni soit le rivage o l'humble croix s'lve!
Bni soit l'ocan! Bni soit le ciel bleu!
Et bni soit celui qui vient au nom de Dieu!




                    LA DESCENTE DES IROQUOIS DANS
                           L'ILE D'ORLEANS
                            (20 mai 1656)




I

LE CHANT DU DPART


Dansons, chantons, guerriers, nous aurons la victoire!...
Le Huron ne sait plus que prier  genoux.
Allons boire son sang. Dans son crne allons boire!...
Le Manitou nous aime, il veillera sur nous.

Au fond de sa cabane, un jongleur solitaire,
Dans l'ombre de la nuit, a consult les vieux.
Son oreille attentive, attache  la terre,
A senti tressaillir les os de nos aeux.

Femmes,  votre paule attachez la nagane,
Ds que se glisseront les rayons matiniers.
Que le vieillard sans force, assis dans la cabane,
Invente des tourments pour tous nos prisonniers.

Du sang des ennemis notre lvre est avide.
Nos pieds sont plus lgers que les pieds du chamois;
Sous leurs toits glissons-nous. La vengeance nous guide.
La vengeance, guerriers, c'est le plus cher des droits.

Nos forts ont toujours, sous leurs immenses dmes,
Des silences de mort, des tnbres de nuit.
Glissons sous les rameaux comme de noirs fantmes;
Tels des serpents russ, glissons, glissons sans bruit.

Guerre et mort aux amis de ces ples visages
Que l'Esprit du Grand Lac a pousss sur nos bords!
Ils n'auront plus jamais de nos vastes rivages
Que le sable qu'il faut pour enterrer leurs corps!

Guerriers, vos tomahawks! Jusques  la rivire
Emportez les canots sur votre bras nerveux.
Honneur  l'Iroquois dont la main meurtrire
Du crne des vaincus arrache les cheveux!




II


Ainsi, le front orn d'un panache de plume,
A la brune, chantait un vieux chef iroquois.
Il dansait en chantant. Comme un fer sur l'enclume,
Sur son dos large et nu bondissait un carquois.

Alors se fit entendre une voix infernale,
Puis un rire clata venant l'on ne sait d'o...
La fort se tordit comme sous la rafale,
Et l'on vit s'envoler le nocturne hibou.

Et la troupe sauvage, enflamme, cumante,
La haine dans le coeur, s'loigne des cantons.
Chaque jeune guerrier promet  son amante
De tailler au scalpel de glorieux festons.




III


SUR LE FLEUVE

Nage, nage, guerrier! De tes sueurs prodigue,
             Fais gmir l'aviron.
Nage, nage, guerrier! Le prix de ta fatigue,
             C'est le sang du Huron.

         Sois-nous propice, Esprit du fleuve;
         Guide srement nos canots.
         Que d'en haut nul rayon ne pleuve
         Pour clairer les sombres flots.

Nage, nage, guerrier! De tes sueurs prodigue,
             Fais gmir l'aviron,
Nage, nage, guerrier! Le prix de ta fatigue,
             C'est le sang du Huron.

         Pour nous l'ombre de la nuit plane
         Pareille  l'aile d'un corbeau.
         On n'entend que l'oiseau qui glane
         Quelques poissons dormant sur l'eau.

Nage, nage, guerrier! De tes sueurs prodigue,
             Fais gmir l'aviron,
Nage, nage, guerrier! Le prix de ta fatigue,
             C'est le sang du Huron.

         Nos canots volent sur la lame
         Comme les chevreaux dans les bois;
         Ils sont lgers comme une flamme
         Et les flots dansent sous leurs poids.

Nage, nage, guerrier! De tes sueurs prodigue,
             Fais gmir l'aviron.
Nage, nage, guerrier. Le prix de ta fatigue,
             C'est le sang du Huron.

         Passons, car nul feu ne rayonne
         Dans la ville o dorment les Blancs.
         Du haut rocher qu'elle couronne,
         La nuit a ceintur les flancs.

Nage, nage, guerrier! De tes sueurs prodigue,
             Fais gmir l'aviron.
Nage, nage, guerrier! Le prix de ta fatigue,
             C'est le sang du Huron.

         Passons avant que l'aube vive
         N'veille les flots endormis.
         Passons! Abordons  la rive
         O sont cachs nos ennemis.

Nage, nage, guerrier! De tes sueurs prodigue,
             Fais gmir l'aviron.
Nage, nage, guerrier! Le prix de ta fatigue,
             C'est le sang du Huron.




IV


Une troisime nuit roulait des voix funbres.
Donnant  leurs canots de vigoureux lans,
Enfin, les Iroquois, au milieu des tnbres,
Touchaient silencieux, la rive d'Orlans.

Le Huron, retir sous sa tente d'corce
Rvait, dans son sommeil, chasse, amour et bonheur.
En perdant, par degrs, sa grandeur et sa force,
Il avait oubli la vengeance et la peur.

L'orient resplendit d'une aurore nouvelle;
L'alouette chanta le rveil du matin.
Pour entendre la messe, alors, de la chapelle
Les sauvages pieux prirent tous le chemin.




V

LA PRIRE DES HURONS


         Grand Esprit dont la parole
         Fait rouler cet univers,
         Comme une feuille qui vole
         Sous le souffle des hivers,
         Ta puissance est admirable,
         Nous t'adorons  genoux.
         Prends piti, Dieu secourable,
            Prends piti de nous!

         Nos pres, dans l'ignorance,
         Ne connurent point ta loi;
         Ils n'ont pas eu l'esprance,
         La charit, ni la foi.
         Nous, plus heureux que nos pres,
         Nous t'adorons  genoux.
         Prends piti de nos misres,
            Prends piti de nous!

         Ta lumire nous claire
         Comme le soleil levant.
         Ta parole sait nous plaire
         Comme les soupirs du vent.
         Nous tremblons en ta prsence,
         Nous t'adorons  genoux.
         Prends piti, Dieu de clmence,
            Prends piti de nous!




VI

LA DERNIRE HEURE


Mille insectes vtus de transparents corsages,
Luisent comme des fleurs sur le sillon fumant,
Tranent  leurs greniers quelques graines sauvages,
S'abreuvent de rose ou gazouillent gament.

Les rameaux de la vigne, o circule la sve,
Versent l'ombre autour d'eux, sur le champ diapr,
Et le trfle odorant avec grce relve,
Au milieu du gazon, son beau front empourpr.

Le bouvreuil, en sifflant une cantate douce,
Vole de cime en cime, au bord de la fort;
Ou, pour tisser son nid, cueille des brins de mousse
Emports par le vent sur le tide guret.

Les Hurons matineux, que la sueur inonde,
Ensemencent leurs champs, sans autre anxit
Que celle de savoir si la glbe fconde
Sera jaune d'pis au soleil de l't.

De leur retraite, alors, les Iroquois farouches
S'lancent en poussant d'pouvantables cris.
La flamme est dans leurs yeux, l'outrage, dans leurs bouches.
Ils cernent les Hurons dsarms et surpris.

Dans cet affreux combat, c'est l'autour qui se noie
Dans le sang gnreux des timides agneaux.
C'est le tigre altr qui dchire et qui broie
Les cerfs inoffensifs qui boivent aux ruisseaux.

Le Huron, expirant, de son sang tide arrose
Le grain qu'il a jet dans le nouveau sillon;
Et le cruel vainqueur avec orgueil repose,
Sur son ple cadavre, un regard de dmon.

Les cris et les sanglots de ce peuple qui meure,
Retentissent au loin, sur l'onde et dans les bois.
Les mres sur leur sein pressent l'enfant qui pleure,
Et vers le champ de mort s'lancent  la fois.

La hache au dur tranchant, et la flche sifflante,
Frappent sans les troubler ces chrtiens aux coeurs forts.
Et la bande iroquoise, un moment chancelante,
Recule de terreur, mais double ses efforts.

En vain, peuple martyr, ton courage s'embrase,
L'ennemi t'emprisonne en un cercle fatal.
Tel un cruel boa dans ses orbes crase
Le taureau mugissant qui broute au fond du val.

Le vieux chef, malgr tous, se prcipite et tombe...
La mort bientt fera son lugubre monceau...
Deux frres ont hlas! trouv la mme tombe,
Comme ils n'eurent tous deux que le mme berceau.

L, des femmes du bourg, Ondina, la plus belle,
Ondina dont l'oeil noir semblait toujours rver,
Le sein perc deux fois d'une flche mortelle,
Meurt auprs de l'poux qu'elle a voulu sauver.

Ainsi l'on voit tomber quand le rameau se casse,
Les doux fruits que l't commenait  mrir;
Ainsi, prs des ruisseaux, sous l'orage qui passe,
Deux superbes iris se penchent pour mourir.

Cependant les Hurons de toute part succombent.
Ceux qu'pargne la hache, hlas! sont enchans.
Sous le tranchant scalpel les chevelures tombent...
Et les crnes scalps sous les pieds sont trans.

..................................................
..................................................

Joyeux, ivres de sang, les Iroquois partirent,
Cachant leurs prisonniers au fond de leurs canots.
Des hauteurs de Qubec les Blancs les entendirent...
Ils chantaient, en ramant, leurs exploits infernaux.





                         LES BRAVES DE 1760




 vous qui sous vos pieds foulez une poussire
          Teinte du noble sang des preux,
Reportez, un moment, vos regards en arrire;
          Songez  ces temps moins heureux
O la guerre troublait nos paisibles campagnes;
          O nos mres pleuraient leur sort;
O, des rives du fleuve au pied de nos montagnes,
          Retentissait un cri de mort!

Alors, grces au ciel, mille hros surgirent
          Pour sauver nos biens et nos droits.
Le combat fut pour eux une fte. Ils vainquirent,
          Mais ce fut la dernire fois.
Sanglant, humili, le drapeau de la France
          Dt repasser les vastes mers.
Le Canadien pleura sa dernire esprance,
          Et ses regrets furent amers.

Mais il ne faiblit pas dans sa longue infortune;
         Devant son matre il reste grand;
C'tait l'arbuste fier que l'orage importune,
         Et qui se courbe en murmurant.
Ah! souvent il a vu, dans un radieux rve
         Qui ranimait son coeur bris,
S'avancer, tout semblable au soleil qui se lve,
         Le drapeau blanc fleurdelis!

Or, voici que le vent du midi, sur son aile,
         Nous apporte d'tranges sons:
D'un triomphe sacr c'est la voix solennelle,
         Aprs la clameur des canons.
Et des bruits merveilleux de combats, de conqute,
         Font tressaillir, dans leur cercueil,
Les mnes des guerriers qu'un brillant jour de fte[2]
         Rappelle au monde avec orgueil.

[Note 2: La bndiction du monument des braves, prs de Qubec.]

 France, aprs longtemps, sous le ciel d'Amrique
         On revoit tes fiers tendards!
Devant tes escadrons, du'superbe Mexique
         Croulent soudain les hauts remparts!
Ton glaive tincelant fait trembler sur son trne
         Le monarque injuste ou pervers.
Tu redonnes la paix,--c'est la divine aumne,--
         Au peuple qui gt dans les fers.

Dans leur tombe d'un sicle entendez-vous encore
         Frmir les cendres des hros?
C'est pour vous saluer, blonds enfants de l'aurore,
         Qu'ils ont secou le repos.
C'est pour vous saluer, vous dont le nom s'envole
         D'astres en astres jusqu'au ciel!
Vous qui, le front orn d'une mme aurole,
         Expirez sur le mme autel!

Levez-vous! Levez-vous, immortelles phalanges
         Qu'un jour de gloire a vu tomber!
Aprs cent ans de deuil,  vos funbres langes
         Le monde peut vous drober.
Levez-vous et voyez! Nos forts et nos terres
         Ne nourrissent plus d'ennemis.
Ceux que vous combattiez sont devenus nos frres:
         La mme loi nous a soumis.

Et qui donc oserait nous ravir l'hritage
         Qu'un jour vous nous avez cd?
Qui pourrait nous chasser du glorieux rivage
         Que votre sang a fcond?
Il verrait, celui-l, qu'un peuple qu'on opprime
         Se rveille toujours puissant.
Et, poursuivi sans trve, il laverait son crime
         Dans ses larmes ou dans son sang!

Des soldats valeureux qui jadis le vengrent
         Notre peuple s'est souvenu.
A leurs petits enfants les vieillards racontrent
         Quel labeur ils ont soutenu.
Et la reconnaissance, au champ de la victoire,
         Pour les sicles de l'avenir,
Sur un bronze orgueilleux qui redira leur gloire,
         A burin leur souvenir.





                       LA VISION DE MONTGOMERY


A son roi comme  Dieu notre peuple est fidle,
Et la grande Albion n'eut jamais auprs d'elle
Un dfenseur plus noble, un plus vaillant support.
Il fut dans tous les temps, loyal jusqu' la mort.
Et pourtant, on le sait, ce peuple doux et brave
Fut trait bien des fois comme un indigne esclave.
Les chos attrists de nos vieilles forts
Redirent de nos chefs les odieux arrts.
Mais le bruit de ces fers qu'avait forgs le Matre
Fit surgir des hros, au lieu de faire natre
D'implacables vengeurs.

                       N'allez pas, toutefois,
 vous qui m'coutez! croire que l'humble voix
Du faible qu'on opprime est toujours entendue.
 peuple canadien, ta plainte s'est perdue
Souventefois, hlas! avant d'atteindre aux cieux!
Ne croyez pas, non plus, que, fort peu soucieux
De son nom, de sa gloire, aux jours sombres d'orage,
Le peuple ait mieux aim, sans force et sans courage,
Marcher, le cou pli sous un joug odieux,
Que tomber au combat sur le sol des aeux.

Si le peuple a souffert sans craindre, ou sans maudire
Ses nombreux oppresseurs, c'est, il faut bien le dire,
Qu'il sentait dans son me une force, une foi
Que ne pouvait briser la plus inique loi;
C'est qu'il avait en Dieu plac son esprance!
Albion, tu le sais, adoucis sa souffrance,
Ou le poursuis encor comme on traque un troupeau,
Albion, il est l pour sauver ton drapeau!

Aux jours de _trente-sept_, quand, sous la tyrannie,
Gmissait de nouveau notre terre bnie;
Que Papineau semblait sonner enfin tes glas,
 puissante Albion! quelques hros, hlas!
Osrent seuls, pourtant, dans leur ardeur suprme,
Fouler aux pieds tes lois et te dire anathme!
Le peuple protesta devant tout l'univers.
Son amour de la paix laissa tinter les fers.

Plus loin, dans le passe, faut-il prendre les armes,
Nous quittons nos foyers, pleins d'amours et de larmes.
Chateauguay, c'est le but, c'est la gloire et l'orgueil!
Chateauguay n'est-il pas comme un voile de deuil
Dont nous avons couvert la grande rpublique?
Dites, ne fut-il pas la meilleure rplique
A ceux qui mprisaient notre antique valeur?

Plus loin, dans l'autre sicle, en ces temps de douleur
O ceux-l qui vivaient avaient tous souvenance
D'avoir vu, sur nos murs, le drapeau de la France
S'incliner tristement devant le Lopard,
Nous les fils des vieux Francs, dans ce mme rempart
Qui couronne le front de notre illustre ville
Comme un bandeau royal; nous qu'une haine vile
Avait calomnis et vous au mpris,
Nous nous fmes soldats. Et le matre, surpris,
Nous dut, vous le savez, une insigne victoire.
Nous versions notre sang, il recueillait la gloire.
Qu'importe? On nous disait: C'est le devoir, allez!
Et nous allions au feu, certains d'tre cribls
Par les balles de plomb et l'ardente mitraille.

Il a peut-tre droit, celui-l qui nous raille
De notre dvouement parfois si mal pay.
Nous, Canadiens-franais, nous avons tay
Sur notre sol fidle,  superbe Angleterre!
Ta gloire chancelante et ton pouvoir austre,
Quand, aprs cent combats, le peuple amricain
Te chassa de ses bords et nous tendit la main.

Et quand Montgomery vint dans nos froides plaines,
C'est toi qu'il poursuivait... Et ses mains taient pleines,
Pour nous, tu le sais bien, d'entranantes faveurs.
Ses soldats courageux taient-ils des sauveurs,
Ou de tratres amis qu'on fit bien de combattre?
Dieu nous protgea-t-il quand ils vinrent s'abattre,
Sur notre sol aim, comme un troupeau de loups?
Dieu nous protgea-t-il, ou ft-il contre nous?...

Or voici ce qu'un jour redira la lgende:
C'tait l'hiver. Le givre attachait sa guirlande,
trange fleur de lis, aux sapins toujours verts.
La nuit ouvrait son aile; sous des cieux divers,
De grands nuages gris promenaient les temptes,
On vit tourbillonner la neige sur nos ttes.

Qubec ne dormait pas sur son vaste rocher.
On voyait, dans la nuit, lentement s'approcher,
Comme un serpent qui rampe autour d'un nid, sur l'herbe,
La troupe amricaine. Empresse et superbe,
Elle avait tout conquis sur son passage heureux.
Montgomery guidait les guerriers valeureux.

Toujours sur le sommet de l'pre citadelle
L'tendard d'Albion flottait. La sentinelle,
Fouillant l'obscurit de ses perants regards
Passait silencieuse au milieu des brouillards.
Le peuple s'agitait dans les troites rues,
Comme on voit quelquefois, au fond des herbes drues,
S'agiter les fourmis.

                     Et toujours il neigeait.
Et, le front dans sa main, Montgomery songeait:
Il songeait au moyen de surprendre la ville.
Tout  coup, dans les airs, une clameur fbrile
Se fait entendre. Il croit que cet trange cri
Est un signal de mort, et qu'un feu bien nourri
Va pleuvoir aussitt sur sa troupe surprise.
Il lve ses regards vers la muraille grise,
Au sommet du rocher. Soudain deux traits de feu
clairent le brouillard comme un regard de Dieu.
Il voit deux glaives d'or, il voit deux lames nues
Qui se croisent, l-haut, dans l'paisseur des nues...
Et voil que soudain se dessinent, brillants,
Les traits mystrieux de deux guerriers vaillants.

Et prs d'eux est assise une femme voile.
L'tendard d'Albion, la bannire toile
Droulent leurs replis sur le front des lutteurs.

Et toujours le vent souffle. Et puis, sur les hauteurs,
Dans les crneaux troits et dans nos tours clbres,
Il semble qu'on entend des murmures funbres.
Montgomery, troubl, s'adresse  ses soldats:

--Voyez donc, leur dit-il,--il montrait de son bras,--
Voyez donc dans les airs ces choses tout tranges!...
Voyez ces tendards!... ces glaives et ces anges!...
Ah! c'est notre drapeau!... C'est l'tendard anglais!...
Quel combat merveilleux!.... Quels guerriers!.... Voyez-les!...
Et cette femme en deuil!... Le vainqueur la possde!...
Ah! notre pavillon!... Il se replie!... Il cde!...

Personne ne voyait l'trange vision.

--Nous n'apercevons rien: c'est une illusion,
 vaillant gnral! dirent, d'une voix grave,
Les soldats stupfaits.
Immobile et muet, suivait toujours, des yeux,
Le spectacle tonnant qui se passait aux cieux.
Mais les glaives, bientt, n'eurent plus d'tincelles,
Et l'ardeur s'teignit dans les fauves prunelles
Des soldats thrs. La femme, peu  peu,
Se fondit dans la nuit comme la cire au feu.
Et les deux tendards, changs en noirs nuages,
Lanaient de leurs replis le vent et les orages.
Montgomery baissa son front ruisselant d'eau:
Il tira lentement le sabre du fourreau.
Un clair s'chappa de la pointe aiguise.

-- mon pays, dit-il... Et sa voix puise
Se perdit dans l'orage...  mon pays aim,
Suis-je l'ange vaincu qu'un prodige innomm
Vient de me faire voir?  ma noble bannire,
Nous tomberons tous deux dans la mme poussire!...
Plongeant, au mme instant, dans la nuit son regard,
Il voit l'Esprit vainqueur debout sur le rempart.
La femme,  ses genoux comme une esclave, rampe.
Et l'Esprit tient serr la glorieuse hampe
De l'tendard anglais. La femme a rejet
Le voile de vapeur qui cachait sa beaut,
Et, d'un oeil triste et morne, elle cherche la trace
Du bel ange vaincu disparu dans l'espace.
Alors le gnral eut un sourire amer.
Son coeur fut tout  coup troubl comme la mer
Quand souffle, vers la nuit, les vents froids de l'automne.
On l'entendit crier, comme le ciel qui tonne:

--Je te ferai mentir,  prsage odieux!

Et, dans son dsespoir, il parut radieux.
Il courut en avant de sa troupe vaillante.
Le vent soufflait toujours, et la neige mouvante
Toujours tourbillonnait comme les noirs pensers
Dans un cerveau malade.

                        Au pied des hauts rochers
O Qubec dort assis dans sa parure neuve,
Serpente un noir sentier. Au midi le grand fleuve
Ferme, de ses flots verts, le chemin tortueux.
C'est par l que s'envient le chef imptueux.
L'audacieux, il croit escalader l'enceinte,
Pendant que vers le nord, sur une attaque feinte,
Accourt la garnison. Il s'avance sans bruit.
Dj le dernier poste apparat dans la nuit,
Et le succs enfin, couronne son audace.
Soudain l'ange vainqueur, comme un clair qui passe,
Descend du haut des airs... Est-ce l'ange de Dieu?
Il touche les canons de son glaive de feu.
Un choc pouvantable branle la montagne.
On entend les chos gmir dans la campagne.
Un cri monte dans l'air, un cri long, douloureux...
La mitraille a fauch le guerrier valeureux!

Le vent souffle toujours, et la neige clatante
Prte au mort son linceul. D'une main palpitante
L'Esprit vainqueur reprend le drapeau d'Albion.

La femme rve encore... Et c'est la nation.




                          LA MORT DE CHNIER




I


Plus haut que nos sanglots montaient leurs chants de fte...
Las de souffrir, le peuple enfin leva la tte;
Il regarda le ciel dans un suprme espoir,
Et jaloux de son droit, dans la peur de dchoir,
Il tira du fourreau les clairs de son glaive.

Le peuple le plus doux se rveille, et se lve
Comme un vent de tempte, aprs qu'il a souffert.
Il se reprend alors, lui qui s'tait offert.
Il marche vaillamment, sans souci des entraves.
Les lches sous le nombre crasent-ils les braves?
Quelquefois. Il le sait; mais il va sans regret,
Car l'oeil de Dieu verra l'holocauste secret.
On entendit soudain le rire de nos matres...
La cause la plus sainte avait aussi ses tratres:
Des peureux, des vendus qui dsertaient leur rang,
Croyant payer trop cher d'une goutte de sang
Un droit sacr. Qu'ils soient fltris! Et qu'on ne cesse,
De dire  nos enfants leur coupable bassesse!




II


C'tait l'crasement... Saint-Charle et Saint-Denis,
Penchs sur des tombeaux, pleuraient leurs morts bnis.
La force triomphait. L-bas, sous le ciel morne,
tendards dploys, venait le vieux Colborne.
Des paysans repus, arrachs aux labours,
Couraient grossir sa troupe  l'appel des tambours,
Et, par les champs dserts, comme une sombre tache,
Le bataillon maudit entrait dans Saint-Eustache.

Chnier veillait. Et, sur l'glise et le couvent,
Le drapeau tricolore ouvrait ses plis au vent,
Comme un livre mystique ouvre ses pages saintes.
Les femmes qui priaient dans ces calmes enceintes,
Au premier cri de guerre en pleurant avaient fui.
Chnier tait entr. Presss autour de lui,
De vaillants laboureurs, l'orgueil de notre histoire,
Attendaient, souriants, la mort ou la victoire.

Comme un serpent s'enroule autour d'un vert rameau,
Le bataillon anglais treignit le hameau.
Sur les chemins durcis la foule accoutume
Bientt ne passa plus. Nulle blanche fume,
Au caprice du vent, ne faisait vers les cieux,
Monter des tres nus ses orbes gracieux.
Quelque chose branla la terre tout entire.
Dans le bourg tout gmit, except l'me altire
Des hros qui luttaient pour notre libert.
Le prtre s'loigna; l'autel fut dsert...




III


Sans cesse on entendait l'ardente sonnerie,
Et les crpitements de la mousqueterie;
Sans cesse l'on voyait de sinistres clairs
Empourprer les champs nus ou le brouillard des airs.

L'glise dressait l son paisse muraille
Et paraissait un fort. Sans repos la mitraille
Pleuvait de tous cts par les chssis bants...
C'tait un beau combat, un combat de gants!

Parmi les assigs plusieurs n'avaient pas d'armes.
Ils s'en plaignaient. Chnier leur dit avec des larmes:
--Attendez, mes amis!... Ni plaintes, ni remords...
Vous prendrez dans l'instant les armes de nos morts!

Tu n'tais pas, Chnier, de ces citoyens lches
Qui n'osent accomplir les prilleuses tches,
Et cachent leur terreur sous le prtexte vain
Qu'il faut dans tout pouvoir admettre un droit divin;
Qu'il faut s'agenouiller et souffrir en silence,
Quand le droit profan se change en violence!

 peuple, si tu fais de tes droits l'abandon;
Si tu rponds toujours par un lche pardon
Aux outrages nouveaux des ternelles haines,
Tu perds le sens du droit, tu te forges des chanes!
On n'a point de respect pour ton sceptre avili;
Tu descends promptement au gouffre de l'oubli;
De tes soldats tombs nul ne garde mmoire,
Et ton drapeau muet ne chante aucune gloire!




IV


Pousss par l'gosme ou l'espoir du succs,
De vieux enfants du sol, des Canadiens-franais,
Restaient au premier rang de l'arme ennemie,
Quand devant eux, l-bas, la mitraille vomie
Par les mortiers anglais sur le temple sacr,
Broyait le mur bnit ou le frre excr!

Les ntres ripostaient hardiment. Leur dfense
tait aux yeux des grands une damnable offense;
Et l'anathme osait les buriner au front...

Les vieux troupiers rageaient. Ils pressentaient l'affront
D'un vain engagement, d'un chec ridicule.
Et voil qu'en effet leur bataillon recule...
Coursiers, drapeau, canons, soldats, tout est chaos,
Tout fuit devant le feu de nos jeunes hros!...
Quel espoir dans ton coeur, quel espoir et quel doute,
 Chnier!  l'aspect de l'trange droute!

A ton cri de triomphe,  ton joyeux transport,
Tes compagnons tombs sourirent dans la mort,
Un rayon de soleil, comme un glaive dans l'ombre,
De l'aurore au couchant traversa le ciel sombre,
Et tu crus, un moment, que le droit l'emportait!

Mais Colborne tonn, rappelait, exhortait,
En brandissant le fer et l'outrage  la bouche,
Ses grenadiers en fuite. Et bientt, plus farouche
Qu'un troupeau de bisons traqus par des chasseurs,
Le bataillon rompu des cruels agresseurs
S'arrte, se reforme. Il a fait volte-face.
L'lan est formidable. Il veut punir l'audace
De tous ces jeunes preux l-bas agenouills
Qui pressent sur leurs coeurs leurs vieux mousquets rouills!

Avec un bruit de grle, un clat de cymbales,
Les fentres alors s'miettent sous les balles.
Et, sous la vote, il court, du portique  l'autel,
Un souffle rude, un souffle ardent, un souffle tel
Que l'on dirait le vol des dmons et des anges.
Et de profonds soupirs et des sanglots tranges
Des tombeaux enfouis sous les dalles de bois
Semblent monter. Ce sont alors, toutes ces voix,
Avec l'airain qui pleure en traversant l'espace,
Comme l'appel des nids quand l'aigle cruel passe.

Et l'aigle, il tait l! Non, c'tait le vautour
Qui venait d'arrter son vol sur l'humble tour.
Et le temple, ce nid du bon Dieu sur la terre,
Allait tre meurtri sans piti dans sa serre!
C'tait l ta revanche,  vieil orgueil saxon!
Et le frisson de joie aprs l'pre frisson.

Et tes enfants tombaient,  ma pauvre patrie!
Ils tombaient, tes enfants, comme l'herbe fltrie
Sous l'acier du faucheur, aux jours embrass d'aot.
Ils n'taient pas vaincus, ils mourraient, c'tait tout.

Saura-t-elle jamais, cette docile horde,
La horde des peureux qui vantent la concorde
Et pensent que, pour voir la vertu s'affermir,
Il faut briser le glaive ou le laisser dormir?
Saura-t-elle jamais que sa grandeur future,
Est l'oeuvre bien souvent de ces preux d'aventure?...




V


Au bruit de la mitraille, aux clameurs des boulets
S'ajoutent tout  coup de sinistres reflets.
C'est l'incendie. Horrible et douloureux spectacle,
La vote o court le feu, sur le saint tabernacle
Et sur les dfenseurs de nos champs opprims
Laisse tomber dj cent tisons enflamms.

Mais rien ne ralentit, pourtant, l'ardeur des ntres.
Chnier voit le danger. Il va des uns aux autres,
Brave jusqu' la fin, grand mme sans espoir,
Pour les encourager  faire leur devoir
Jusqu' la mort.

                 Malgr le fer qui les refoule,
Il leur faut s'chapper du temple qui s'croule,
Mettre l'pe au poing, et comme un tourbillon,
Se frayer une route au coeur du bataillon.

--Suivez-moi, mes amis, clama le patriote.
Il s'lance dj...

                    Mais un Iscariote,
Un de ces tres vils que l'or trouve soumis,
Se tenait au milieu des soldats ennemis,
Guettant d'un oeil cruel sa glorieuse proie.
Il voit Chnier qui sort, court, attaque, foudroie
Tout ce qui lui rsiste et tout ce qui s'enfuit...
Il paule son arme; une tincelle luit;
Et le hros s'affaisse avec ce cri suprme:

--Vive la patrie!

                 Or, luttant toujours quand mme,
Il se dresse aussitt sur le sol qu'il rougit;
Et s'apprte  tirer.

                      Alors l'autre rugit,
Bondit  ses cts, le renverse, l'assomme.
Et ce n'est pas assez! Dans sa rage, cet homme
Lui fouille la poitrine, en arrache le coeur,
Et le montre sanglant au bataillon vainqueur.

On entendit dans l'air une plainte touffe.
Quelques gouttes de sang tombrent du trophe,
Comme des pleurs de feu, sur le sol dur et froid.
Et l'on dit qu'aussitt, en ce sinistre endroit,
On vit natre une fleur aux ardentes corolles...
 vous qui m'entendez, retenez mes paroles,
Cette fleur qui surgit alors avec fiert,
C'est la fleur des martyrs, la sainte libert!





                         IN CONCORDIA SALUS[3]

[Note 3: Compos  l'occasion du 250e anniversaire de l'arrive de Mgr
de Laval,  Qubec.]





Hier, Qubec priait.

                     Monte, prire sainte,
L'onde chante, le cor sonne, la cloche tinte,
Le rameau se balance ainsi qu'un encensoir.
Prire, monte encor comme un parfum du soir.
Fais descendre la paix sur la terre qui prie,
Et reviens en rose  la terre fltrie.

Qubec se souvenait.

                     Aptre sans rival,
Clamait-il, tout heureux, bni sois-tu, Laval!
Tu fus chrtien sans peur, ton oeuvre est un prodige.
Au-dessus de nos murs ton nom sacr voltige,
Infatigable appel, signe de ralliement;
Et la jeunesse accourt, ardente, librement,
Pour entendre ta voix aux heures inquites,
Car tes lvres, Laval, ne sont jamais muettes,
S'il faut dire o passer lorsque viendra demain;
Car ton doigt montre encor, Laval, le droit chemin.

Qubec chante aujourd'hui.

                           Les haines sont teintes,
Et l'hymne du pardon succde aux longues plaintes.
Nos sillons blonds d'pis, et nos taillis pais,
Se bercent doucement au souffle de la paix.

L'tendard d'Albion flotte sur notre ville...
Qui peut nous accuser d'tre un peuple servile?
Pour notre libert, pour le drapeau franais,
Bien des ntres sont morts. Peuple, veille. Tu sais
Que de tes droits sacrs on t'a donn la garde...

Du haut de son rocher Champlain, mu, regarde
Comment s'est accompli son rve audacieux.
En son bronze superbe il s'tonne. Les cieux
Qu'il invoquait jadis, sur le cap solitaire,
Lui rvlent pourquoi Dieu souvent doit se taire,
Pourquoi souvent aussi, sans rien nous signaler,
Malgr nous. Il nous mne o nous devons aller.

La foule est remue, ainsi qu'au vent d'automne
La vague, la moisson, les bois. Le canon tonne.
coutez retentir les appels du clocher...
Quels navires gants voyons-nous s'approcher!
Les gloires d'autrefois ne sont plus disparues.
Des chevaliers brillants chevauchent dans nos rues.
Et voici que s'avance un envoy du roi!
Qu'il vienne confiant, qu'il vienne sans effroi;
Ce n'est pas sur nos bords que l'me se dguise,
Que la haine mrit, que le poignard s'aiguise;
Et Qubec, il le sait, est un royal sjour.

Bni le souverain qui rgne par l'amour.
La justice est sa loi; sa force est la clmence.
La libert qu'ailleurs on rve dans les fers,
Sur son empire heureux tend ses rameaux verts.

Tout est blouissant sous notre ciel austre.
Qubec, nimb de flamme, est un nouveau cratre;
Le fleuve roule au loin des vagues d'or fondu;
La nuit a des soleils; et, le sang rpandu
Sur le chauve sommet, et plus loin dans les plaines,
Aux jours des grands combats et des amres haines,
Semble avoir  jamais empourpr le gazon.

Rveillant tout  coup l'cho de l'horizon,
Des cuivres radiants monte la chanson fire.
Maint escadron surgit. C'est une arme entire.
Et, sous le rythme dur des sonores sabots,
Les guerriers endormis sentent frmir leurs os.

Dans la rade profonde, au pied de nos falaises,
Les navires nombreux, pareils  des fournaises,
Avec leurs tours de fer o grondent les canons,
Les navires puissants qui proclament les noms,
Les deux noms immortels d'Angleterre et de France,
Mlent leurs grandes voix  cette exhubrance
D'ivresse inattendue et de bruyants transports.
Le ciel  ces plaisirs semble s'unir alors.
Il allume dans l'air une clart qui grise.
La matire s'teint et tout s'idalise.
Tout revt, il nous semble, un clat virginal.
La terre nous chappe, et, d'un vol triomphal
Vers des mondes nouveaux s'lance la pense...
Cela pouvait-il tre une ivresse insense?

Nous avons sans regret accord le pardon.
Il nous faut oublier la haine et l'abandon:
L'abandon de la France et la haine saxonne,
Si l'heure de la paix est bien l'heure qui sonne.

Meurs, ferment de discorde. Espoir, reprends ton vol.
Peuple n de la France, aime et garde le sol
Qu' tes aeux vaillants, Champlain, nouveau Mose,
Au temps jadis donna. C'est la terre promise.

Qubec, sur ton rocher longtemps le voyageur
Viendra dresser sa tente. Il viendra tout songeur,
Pour entendre sonner le clairon des batailles;
Pour saluer aussi les antiques murailles,
Les bronzes glorieux levs,  la fois,
Aux hros de l'pe, aux hros de la croix!
Pour voir Montmorency, dont le torrent s'croule
Avec des hurlements que l'ternit roule!
Et nos caps sourcilleux, fiers dbris du chaos!
Et l'le de Bacchus qui sort ivre des flots!
Et pour voir s'entasser en de gantes rides,
Vagues de bleus saphirs, nos belles Laurentides!
Et pour voir la Saint-Charle  son tour accourir,
Et lasse, au pied du roc, soupirer et mourir!
Et le fleuve bercer, riant ou taciturne,
Dans l'ombre ou le soleil, les eaux de sa grande urne!
Et les champs drouler leur merveilleux tapis
De pturages verts et de jaunes pis!...
Et devant ce dcor que nul ne saurait peindre,
Dans un ravissement qu'aucun ne pourrait feindre,
Le voyageur louera l'Ouvrier souverain
Qui fit de notre terre un merveilleux crin.
Et regardant germer sa semence immortelle,
Qubec clamera haut:

                    La France expire-t-elle?

Vous qui ftes, un jour, des ntres ici-bas,
Qui dfendiez nos droits contre les attentats,
Et rchauffiez notre me au feu de la parole;
Vous dont les noms aims portent une aurole;
Vous dont l'me loyale avait tant de grandeur,
Venez donc, vous aussi. Venez voir la splendeur
Dont rayonne le front de nos vieux murs paisibles!
Venez, vtus de gloire, ou venez invisibles,
Vous mler un instant aux citoyens joyeux,
Vous griser  leur coupe et chanter avec eux!

Quel silence soudain! Comme le ciel flamboie!
Sur ces bords escarps o la gloire festoie,
O deux peuples rivaux se fondent en un seul,
Je vois se dchirer un immense linceul,
Et nos morts gnreux, longue et blanche vole,
Sortent du roc tremblant, comme d'un mausole:
Prtres, marins, colons, politiques, soldats,
De jadis et d'hier, et de tous les combats!

Ils ne se comptent point!... Htes que l'on convie,
Ils viennent un instant contempler notre vie.
Vont-ils la trouver belle? Et nos joyeux chos
Auront-ils eu raison de troubler leur repos?
Qu'ils viennent voir quand mme, lus de l'autre monde,.
Si notre rve est doux, si la paix est profonde,
Si la justice rgne avec la libert,
Et si le droit de tous est de tous respect.

Et la plaine frissonne, ainsi que les avoines
Quand passe un souffle ardent. Et tel un chant de moines
Qui roulerait, pieux, sous les arceaux, la nuit,
Des entrailles du roc monte un trange bruit.
Cela semble d'abord le rveil des niches,
Le gai crpitement des nouvelles jonches;
Puis, on dirait un vent qui fouette des rameaux
Un orchestre divin, des cantates sans mots...
C'est Qubec qui tressaille. Un hosanna sublime
Est venu secouer sa glorieuse cime.
Au souvenir touchant des trois sicles vcus.
...............................................
Il n'est plus de vainqueurs, il n'est plus de vaincus.




                            HYMNE NATIONAL




  Cieux, droulez sur notre tte
  Vos voiles de pourpre et d'azur.
  Montez, armes du foin mr.
  Que la terre, en ce jour, revte
  Et sa richesse et sa beaut!
  Qu'en murmurant la source coule
  Dans l'herbe du pr velout!
  Que l'oiseau voltige et roucoule!
  Que tout s'unisse  ces concerts
  D'un peuple qui demande place
  Parmi les grands peuples qu'embrasse
  L'orbe clatant de l'univers!

Ah! prte-moi ta douceur infinie,
Voix de l'espoir que j'entends en tout lieu!
Ah! prte-moi ta divine harmonie,
Voix de l'amour qui chantes devant Dieu!
Ouvrez, ouvrez votre aile diaphane,
Anges gardiens de mon jeune pays!
coutez-moi; mon chant n'est point profane;
Portez  Dieu les hymnes que je dis.

         Vole moins lente,
          belle nuit!
         Vole moins lente.
         Mon me ardente
         Aime le bruit,
         La voix dolente
         Du temps qui fuit.
         Que l'aube veille
         Les gais chos,
         La fleur vermeille,
         Le chant des flots!
         Lve ton voile,
          nuit d'amour!
         Lve ton voile,
         Voici le jour.
         teins l'toile
         Qui luit encor
         Aux votes sombres.
         Dans ton essor
         Chasse les ombres.
         De tes doux feux,
         Aurore blonde,
         claire, inonde
         Les champs des cieux.
         Parais lumire,
          jour, parais!
         Que la chaumire,
         Que le palais,
         Que la rivire,
         La cime altire
         De nos forts,
         Et la poussire
         De nos gurets
       Bondissent de joie!
       Que le papillon,
       Dans un chaud rayon,
       Plein d'amour dploie
       Son aile de soie,
     Se berce et tournoie
     Comme une fleur au vent!
     Qu'une chanson plus douce
     Monte du nid de mousse
     Sur le rameau mouvant!

       C'est jour d'ivresse;
       Que la tristesse
       Sche ses pleurs!
       C'est jour de fte,
       Que chaque tte
       Porte des fleurs!

L'aurore s'est leve et l'ombre s'est enfuie.
Sur l'humide fort que le vent chaud essuie,
 soleil! tes rayons tombent comme une pluie.

Enfants du Canada, laissez le fier taureau
Bondir, libre du joug, sur l'herbage nouveau;
Laissez dans le sillon le soc et le hoyau.

             C'est la fte immortelle
             Et sans cesse nouvelle
             O l'amour se rvle,
             L'amour du sol natal,
             O l'espoir se ranime
             A ton aspect sublime,
             Drapeau national!

 bardes, accordez les violons rustiques!
Que vos refrains joyeux et vos pieux cantiques
Montent comme un parfum jusqu'aux divins Portiques!
Mlez vos nobles voix aux bruits troublants des eaux
Aux murmures du vent qui berce les roseaux,
Aux accords printaniers des sauvages oiseaux.

           Car c'est l'heure o tu jures
           Le pardon des injures,
           L'ternelle union;
           L'heure o ta foi s'affirme,
           O le Seigneur confirme
           Tes droits,  nation!

Brunes filles des champs, dansez sur la prairie.
Vierges, cueillez des fleurs, la pelouse est fleurie;
Cueillez des fleurs,  vous, les fleurs de la patrie!

Que les bls aux grains d'or dans le sillon fertile,
Que l'ocan d'azur o l'toile scintille,
Et la voile de lin sur la nef qui vacille;
Que l'arbre couronn d'un feuillage odorant,
Le brouillard qui revt un manteau transparent,
La mauve qui se baigne et se berce au courant;
Ah! que tout ce qui brille: toiles, fleurs ou flammes,
Que tout ce qui soupire: Oiseaux, brises, ou lames,
Et que tout ce qui prie: Enfants, hommes et femmes,
Entonne, en ce beau jour, un hymne solennel
Comme l'hymne divin de l'Archange Michel,
Quand l'enfer se ferma sur les damns du ciel!

            Car c'est l'heure o tu jures
            Le pardon des injures,
            L'ternelle union;
            L'heure o ta foi s'affirme,
            O le Seigneur confirme
            Tes droits,  Nation!

    Ah! prte-moi ta douceur infinie,
    Voix de l'espoir que j'entends en tout lieu!...
    Ah! prte-moi ta divine harmonie,
    Voix de l'amour qui chantes devant Dieu!

      Peuple, ouvre ton me  la joie;
      Dfends ta foi, ta libert.
      Peuple, bnis la main qui broie
      Les fers de la captivit.

    Honni soit  jamais le tratre
    Pour qui le peuple est un troupeau!
    Honni soit le sceptre du matre,
    S'il devient le fouet du bourreau!
    Garde le sol que ton pied foule,
    Peuple semeur, il est  toi.
    Garde, chrtien, le sol o coule
    Le sang des hros de la foi!

    Peuple, tu te souviens encore
    Des grandes leons des aeux;
    Tu te souviens que ton aurore.
    D'un vif clat remplit les cieux;
    Qu'au bruit d'une salve guerrire,
    Le feu brillait dans ta paupire,
    Et les lans brisaient ton coeur;
    Qu'aux jours de joie ou de souffrance,
    Bien haut le drapeau de la France
    Se dployait au champ d'honneur!

    Tu te souviens du promontoire
    O Lvis, longtemps attendu,
    De la France, par la victoire
    Sut racheter l'honneur perdu.

    Et n'est-il plus dans ta mmoire
    Celui qui promena ta gloire
    Du ple nord jusqu'au midi?
    Qui semble commander  l'onde,
    Et qui vit tout le Nouveau Monde
    De ses nobles faits tourdi?
    Ton coeur s'enflamme, et tu tressailles
    Au fier souvenir des batailles
    De Chateauguay, de Carillon...
    De Verchre o notre hrone,
    Debout sur son fort en ruine,
    Lanait la foudre en tourbillon!...
    Et tu serais un peuple lche?
    Et tu serais dj lass?
    Et tu refuserais la tche
    Que t'impose un brillant pass?...

    Qui donc ainsi te calomnie,
    Canadien, race bnie
    Qui connut un jour le malheur?
    Ton nom n'a-t-il plus de prestige?
    Et sorti d'une forte tige,
    N'es-tu qu'une dbile fleur?

Je t'aime,  sol natal! je t'aime et te rvre.
Que Dieu verse sur toi ses bienfaits les plus doux!
Jusqu'au jour o le ciel deviendra notre terre,
La terre o nous vivons doit tre un ciel pour nous.

           Je vous aime, rivages,
           Ciel de feu, blancs nuages,
           Fleuves majestueux,
           Bois remplis de mystres,
           Montagnes solitaires,
           Torrents imptueux,
           Hiver, vents et temptes,
           Printemps d'amour qui jettes
           Mille armes nouveaux,
           t d'azur, automne
           Que la moisson couronne,
           Brillants choeurs des oiseaux!...

Je t'aime,  sol natal! je t'aime et te rvre!
Que Dieu verse sur toi ses bienfaits ls plus doux!
Jusqu'au jour o le ciel deviendra notre terre,
La terre o nous vivons doit tre un ciel pour nous.

            Patrie adore,
           Est-il une contre
           Aussi belle que toi?
           Aux jours sombres d'orage,
           Tu puises le courage
           Dans l'amour et la foi.
           Tu n'es pas affaiblie
           Par un lche repos;
            terre des hros,
           Tu n'es pas avilie!
           Non! j'en appelle  vous,
           Antiques sanctuaires
           O l'on prie  genoux!
           Non! j'en appelle  vous,
            cendres de nos pres!

Sortez de votre tombe,  mnes des aeux!
       Un peuple entier est dans l'attente.
Mnes, pour le juger paraissez en ces lieux.
       Dites si d'une me contente
Il ne s'lance pas au milieu du danger,
       Si son front porte quelque honte,
S'il s'est laiss fltrir par un matre tranger.
       Connat-il un bras qui le dompte,
Ce peuple de hros que vous avez form?
       Sa foi s'est-elle donc teinte?
Le temple qu'il vnre est-il jamais ferm?
      Et quand s'est-il courb par crainte
Devant l'iniquit qui violait ses droits?
      A-t-il l'air d'un peuple qui tombe?
Pour le dire aux pervers qui mprisent ses lois,
      Mnes, sortez de votre tombe!




                         TABLE DES MATIRES



La dcouverte du Canada.
Champlain.
La descente des Iroquois dans l'Ile d'Orlans.
Les braves de 1760.
La vision de Montgomery.
La mort de Chnier.
In Concordia Salus.
Hymne National.




[Fin de _Reflets d'antan_ par Pamphile Le May]