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Titre: Le Plerin de Sainte Anne
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1877
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: C. Darveau, 1877 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   8 mai 2008
Date de la dernire mise  jour:
   8 mai 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 115

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

Nous tenons  remercier la Bibliothque nationale du Qubec
d'avoir offert en ligne les images de l'dition imprime sur
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                             LE PLERIN
                           DE SAINTE ANNE

                              P. LeMay




                             LE PLERIN
                           DE SAINTE ANNE




                               QUBEC
                    TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
                      82, rue de la Montagne

                                1877




                             LE PLERIN
                                 DE
                             SAINTE ANNE




PROLOGUE.


Notre belle paroisse de Lotbinire, d'ordinaire si calme, est depuis
quelques jours, dans une surexcitation singulire. Si l'on rencontre un
ami sur le bord de la route,  peine a-t-on dit: Bonjour! que l'on
ajoute, avec un mouvement de tte bien significatif: Crois-tu! quel
exemple! Et l'ami rpond: C'est terrible! ou: C'est admirable! selon que
sa pense se porte vers l'un ou l'autre des vnements qui viennent
d'arriver. Les hommes restent quelquefois plongs dans une rverie
profonde; les femmes parlent beaucoup. Lorsque deux d'entre elles
s'arrtent devant une porte, une troisime survient, puis une quatrime,
puis une autre, puis toutes les femmes du canton. Parfois alors arrive
Genevive Bergeron. Elle vient le plus souvent de l'rablire, et, des
larmes plein ses grands yeux hagards, elle demande d'une voix dolente:
N'avez-vous pas vu la petite Marie-Louise? Pauvre petite! il faut que je
la trouve; sa mre me l'a confie.... Elle n'est point dans la fosse du
ruisseau; la fosse est remplie.... L'eau coule sur le cadavre du
mchant.... mais elle ne lavera point ses crimes.... Et, sans attendre
de rponse, elle part chantant sur l'air mlancolique du "_Fil de la
vierge_:"

     Aujourd'hui j'ai perdu bien plus d'une esprance
               En floraison,
     Et le doute a souffl sur ma frle existence
               Son froid poison.
     Ici-bas j'ai cherch des amitis divines,
               Soins superflus!
     L'amour a des regrets, le bonheur, des pines....
               Je n'y crois plus!

--Pauvre Genevive! murmurent les femmes, en la regardant s'loigner,
pauvre Genevive! Hlas! elle n'a pas toujours t dans l'tat de
dmence o le monde la voit maintenant! mais elle fut un jour, aux yeux
de Dieu, bien plus abominable; et pendant plusieurs annes elle fournit
ample matire  la mdisance. Au reste, les vertus farouches de
Marguerite Pag, de Lisette Mathurin, de Plagie Miquelon, d'Ursule
Richard et de toutes ces jeunes mres qui peuplent d'enfants tapageurs
les maisons blanches de mon village, ne se soucient gure de frler la
vertu avarie de leur ancienne compagne. Pourtant quelle femme fut plus
aime du Christ que Madeleine?.... Du Christ, oui! mais des autres
femmes?....

Les vnements auxquels je fais allusion avaient eu lieu au mois
d'octobre de l'an 1849. Le deuxime et le troisime dimanches de ce
mois, l'on vit,  la porte de l'glise, les groupes de jaseurs se former
plus nombreux et s'attarder plus longtemps que de coutume. Il est vrai
que M. le cur avait su raconter, dans ses sermons, comment le doigt de
Dieu se voit partout, et comment le Seigneur peut faire tourner chaque
chose  sa gloire. Il avait parl du muet, de la folle, et de la mort
affreuse du malheureux tranger. Il eut le coeur gros en parlant, et on
le vit essuyer plus d'une larme. Le pre Lallemand qui dort toujours ne
ferma pas l'oeil, et la grosse Catherine qui passe pour un coeur dur
pleura comme une Madeleine.

Le groupe le plus considrable s'est form devant la maison publique. Un
personnage sur lequel tous les yeux sont fixs se trouve au milieu. Il
est l serr comme dans un tau. On le tient enferm dans un cercle
impitoyable; et il n'est pas ais de rompre cette digue de curieux. Ce
n'est pas le groupe le plus bruyant: il n'y a l que des hommes. Un peu
plus loin, sur le mme coteau, tout prs de la maison d'Amable Houde,
les femmes sont runies comme les corneilles qui se rassemblent sur les
rameaux sans feuilles,  la fin de septembre, pour migrer vers le sud.
Elles caquettent. Bientt cependant c'est  qui parlera plus haut; c'est
une lutte entre elles pour raconter ce qu'elles ont vu ou n'ont pas vu,
ce qu'elles savent ou ne savent pas. D'un ct une voix stridente
s'crie:--Marguerite ne le sait pas: elle n'tait point au bateau quand
il est arriv.... Moi je le sais bien.

--Tu le sais, Catiche? dit une autre voix, y tais-tu?

--Non; mais Lucette y tait.

--Quelle Lucette?

--La mienne, ma fille.

D'un autre ct une voix de baryton raconte:--Si vous aviez vu cet
effrayant visage de mort comme je l'ai vu, moi! Ah! j'en frissonne,
encore. Si vous aviez vu ces grands yeux ouverts et pleins de sang!
cette bouche!....

--J'ai vu cela! j'ai tout vu! reprend vivement Franoise Toutoune, et je
n'ai pas pu dormir depuis ce temps-l. Il me semble que la main crispe
qui tenait la misrable femme va me saisir le bras  moi aussi: j'aurais
voulu ne pas voir.

--Je suis surprise que cette femme ne soit pas morte de peur, dit une
jeune fille. La voix de baryton rplique: Elle n'en vaut pas mieux, la
chre crature! Elle n'a plus la tte  elle.

--On pourrait bien l'inquiter, glapit la voix stridente, on voit
qu'elle tait complice.

--Elle va laisser la paroisse; c'est un bon dbarras.

--Oui?

--Je vous le donne pour certain. Dieu! qu'elle a maltrait l'orpheline!

--C'est dommage que la dfunte Julie ne revienne pas maintenant! hazarde
la petite Michel Rivard qui n'a pas eu l'occasion de risquer son mot
plus tt.

--La pauvre femme! elle est avec le bon Dieu depuis longtemps! observe,
de sa voix chevrotante, la mre Lozet. Quand je pense que ce fut moi qui
lui annonai le malheur!... Si j'avais su dire mieux ces choses-l,
peut-tre ne serait-elle pas morte. J'ai toujours senti comme un
remords.

--Ne dites donc pas cela, mre Lozet, personne n'eut fait mieux que
vous. Elle avait  mourir: c'tait sa destine!

Cette fataliste se nomme Angle Boisvert.

Au mme instant passe, gracieuse et lgre, un livre de messe  la main,
la plus jolie fillette de la concession Saint-Eustache.

--Regardez donc Nomie Blanger, dit la voix stridente, a-t-elle l'air
fier un peu!

--Elle espre se marier avec Joseph! ajoute le baryton.

--Il lui a parl: je le tiens de bonne part.

--C'est une excellente enfant, allez! pas vaine, pas sotte. Elle tiendra
de sa mre: une brave femme, vous savez!

--C'est bien vrai cela, mre Lozet, mais cette jeunesse est un peu
haute: on dirait une _seigneuresse_, et pourtant!...

--Ce n'est pas la fiert, elle est faite comme cela: grande, droite,
belle taille, bonne mine, que voulez-vous? Elle jouit des dons que le
bon Dieu lui a faits. Il ne faut pas la jalouser.

--Ah! mre Lozet, soyez sans crainte: le soleil luit pour tout le monde.
Que mademoiselle Nomie se marie, cela n'empchera pas nos filles de
rencontrer, quand l'heure sera venue, des partis convenables.

Nomie marche toujours. Elle passe comme la libellule qui fait vibrer,
ses ailes de gaze. Quand elle arrive prs du groupe d'hommes, elle lve
timidement les yeux comme pour chercher quelqu'un, puis elle les reporte
bientt sur le chemin poudreux. Un sourire claire sa figure; une chaste
rougeur colore ses joues. Du milieu du groupe un regard est parti, et ce
regard a rencontr le sien. Ainsi se rencontrent,  la surface d'une
onde limpide, les regards de deux toiles.

Angle Boisvert reprend la parole:--Marguerite m'a cont, en sortant de
l'glise, qu'il y aurait un plerinage.

--Eh oui! Angle, un plerinage d'actions de grces. Tu n'as pas entendu
M. le Cur?

--Ma foi! j'ai cru qu'il parlait de celui de l'orphelin.

--Il en a parl aussi: mais il veut que toute la paroisse, s'il est
possible, aille  la bonne Sainte Anne demain en huit. Cette fois, pour
remercier Dieu et la sainte de Beaupr. Iras tu, Ccile?

--Moi? Je l'espre bien.

--Toi, Marceline?

--Si Jos veut garder la maison.

--Moi j'irai.

--Moi aussi!

--Moi aussi!

En attendant ce plerinage, remontons un peu le cours des annes. On vit
dans le pass par le souvenir; souvenons-nous donc, et racontons ce qui
fait le sujet de la conversation de ces groupes anims. Mon rcit sera
simple. Je n'ose vous promettre ces merveilleuses intrigues que seuls
quelques rares talents savent bien nouer; et nulle fe bienfaisante ne
touchera mon livre de sa baguette magique, pour le transformer en un
crin radieux.




                          PREMIRE PARTIE

                           LE CHTIMENT




I.

L'AVE, MARIA.


Le 24 mai 1837, Eusbe Asselin arrivait de la ville, et nous apprenait
que le bateau de Jean-Baptiste Daigle, que l'on appelait toujours
_Paton_, chez nous, avait chavir et que plusieurs personnes de la
paroisse s'taient noyes. Vous savez que l'on n'allait gure  Qubec
qu'en bateaux  voiles ou  rames, il y a quarante ans. On voyageait
encore de la mme faon primitive il y a vingt-cinq ans; et le premier
vapeur qui vint chez nous, le _Rob Roy_,--un nom formidable--eut une
rude concurrence  soutenir contre les petits vaisseaux de Mathurin et
de Paton. La routine, voyez-vous, est toute puissante, et nos habitants
sont prvenus contre le progrs.

Le bateau de Paton avait laiss Lotbinire l'avant-veille, avec treize
passagers, nombre ncessairement fatal. Dans la rade de Qubec, mal
gouvern, il vient se jeter sur le cble d'un navire. La mer baisse: le
courant est rapide. Il penche, il penche. L'eau monte jusqu'aux pavois.
Les passagers, poussent un grand cri. Comme une grappe serre ils
s'accrochent au flanc qui sort de l'eau. Mais en vain, le courant est
plus fort. Le bateau ne retrouve plus son quilibre; l'eau fait
irruption dans la cale; le mt frappe l'onde; la grappe humaine
disparat dans les flots; et la quille lgre; de la petite berge
chavire apparat au-dessus du fleuve paisible.

Un seul des passagers, alerte et vif, a eu le temps de se cramponner 
la chane du navire. Il donne l'veil  l'quipage qui n'a rien vu.

Les matelots du grand btiment se prcipitent dans la chaloupe et
russissent  sauver cinq des victimes de l'imprudence du capitaine
Daigle. Or voici comment la _Gazette de Qubec_ du vingt trois de mai
1837, rapporte ce pnible vnement.

        Un accident qui a plong plusieurs familles dans l'affliction, a
        eu lieu hier dans ce port. Un bateau de Lotbinire appartenant 
        Jean-Baptiste Daigle, et contenant treize personnes, savoir neuf
        hommes, parmi lesquels se trouvaient MM. Moraud, notaire, et le
        docteur Grenier, de Lotbinire, et quatre femmes, venant 
        passer sur le cble d'un btiment  l'ancre dans le port, a
        chavir, et sept des personnes qu'il contenait se sont noyes.
        Voici leurs noms, autant que M. Moraud, qui nous donne ces
        dtails, les connat ou peut se les rappeler: Franois Rivard,
        Chrysostme Roiraux dit Lalibert, Frdric Lalibert, tous pre
        de famille, la veuve Beaudet, mre de quatre enfants en bas ge,
        _(Madame Beaudet tait la mre de M. l'Abb Louis Beaudet, du
        Sminaire de Qubec,)_ et trois filles dont les noms sont
        inconnus. Les survivants ont gagn  la nage la barque _Thames_,
        Capitaine Allen, o ils ont t recueillis par sa chaloupe.
        Monsieur Moraud nous prie, tant en son nom qu'en celui de ses
        compagnons d'infortunes, de tmoigner leur profonde
        reconnaissance au Capitaine Allen et  son quipage, dont les
        gnreux efforts les ont sauvs.

        P. S. Une note qui nous est communique donne ainsi les noms des
        personnes qui se trouvaient  bord du bateau.

        Personnes noyes: Franois Rivard, Frdric Lalibert, Joseph
        Lalibert et Thophile Lemay, Marie Blanchet, Rosalie Rousseau,
        Sophie Prusse (la veuve Beaudet) et _un autre dont le nom est
        inconnu_.

        Sauvs: Le docteur Grenier, M. Moraud, notaire, Jean-Baptiste
        LeMay et un autre dont le nom est aussi inconnu.

La nouvelle de ce pnible accident se rpandit chez nous comme une
trane de poudre enflamme. Chacun voulut voir Eusbe Asselin et
l'interroger.

La femme de Jean Letellier allait devenir mre encore. Jeune, belle et
bonne, elle tait marie depuis neuf ans. Elle avait un petit garon de
huit ans, frais et mignon comme ces petits anges que les grands artistes
savent peindre. Trois autres enfants, morts au berceau, l'attendaient au
ciel. Ce n'tait pas  qui lui annoncerait le naufrage du bateau de
Paton, car on savait que son mari tait au nombre des passagers et qu'il
avait pri. Les femmes, les mres surtout ont un instinct merveilleux.
Madame Jean Letellier s'aperut bien qu'il y avait du mystre autour
d'elle. Tous les visages taient tristes, toutes les voix, muettes ou
tremblantes, tous les yeux, mouills ou rougis.

La mre Lozet fut choisie pour tre la messagre de la douleur. La
pauvre bonne femme tremblait comme si le froid l'eut glace. Elle mit sa
jupe neuve et son mantelet d'indienne  fond blanc, tout comme pour un
jour de dimanche. Elle s'agenouilla devant son crucifix, pour demander
la force et la prudence, puis s'en vint chez Letellier qui demeurait 
une demi-lieue de chez elle.

--Excuse, dit-elle en entrant, excuse, Julie, si j'entre sans _cogner_.

--Pas d'offense! mre Lozet, pas d'offense! rpond de sa voix douce la
jeune femme. Venez vous asseoir. Disant cela, elle apporte une chaise 
son ancienne voisine: Il fait beau, reprend-elle, et nos hommes, je
l'espre, se sont rendus heureusement  Qubec.

La mre Lozet ne peut retenir une larme qui roule sur sa joue. Elle
n'ose parler, car sa voix brise par l'motion la trahirait trop vite.
Elle s'assied, tire sa tabatire d'argent et son mouchoir de poche, et,
pour se donner de la contenance, elle hume une prise de tabac. La jeune
femme continue:--Je n'ai pas t bien la nuit dernire. J'ai mal dormi.
Des rves fatigants m'crasaient la poitrine sitt que je fermais les
yeux. Puis l'heure approche je crois. Si le vent d'en haut retardait la
berge, je pense qu' son retour Jean trouverait sa famille augmente....
Si je lui donnais une fille, comme il serait content!

En entendant cela la mre Lozet perd toute contenance et les sanglots
l'touffent.

--Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame Lozet? Qu'y a-t-il? vite! parlez!
repart la jeune femme. Est-il arriv quelque chose  Jean? Se serait-il
noy?.... Mon Dieu! Mon Dieu! Et la pauvre crature, en proie  la plus
mortelle inquitude, se laisse choir sur une chaise.

La mre Lozet allant vivement prendre les deux mains de sa jeune amie,
lui dit alors: Julie, Julie, ne te dcourage point: il faut se soumettre
 la volont de Dieu.

--Ah! mon mari est mort! mon mari est mort! C'est donc vrai, mon Dieu!
c'est donc vrai! Et, jetant ce cri de douleur, elle s'vanouit.

Au mme instant plusieurs personnes arrivent: ce sont M. le cur, Pierre
Blais et sa femme, la mre Chnard et la Jos-Baptiste.

Le cur s'tait ht d'aller voir tour  tour ceux de ses paroissiens
que le ciel venait d'prouver si cruellement. Jean Letellier demeurait
un peu loin de l'glise: ce ne fut pas l qu'il dt venir en premier
lieu.

On dpose la jeune femme sur son lit. Elle est prise bientt des
douleurs de l'enfantement, et donne le jour  une petite fille. Une
fivre terrible qui dvore, le plus souvent, les victimes dont elle
s'empare, la met ds le mme soir aux portes du tombeau. Comme la lampe
qui se ranim avant de s'teindre pour jamais, et jette un dernier rayon
dans l'appartement assombri, la mre infortune se rveille dans les
ombres de la mort. Elle a un clair d'intelligence, un instant de force.
Elle prend sa fille, l'enveloppe d'un long regard d'amour et la presse
sur ses lvres blmes. Elle appelle son petit garon qui joue  la
porte. L'enfant s'approche du chevet de sa mre.

--Embrasse-moi, dit-elle de sa voix mourante, tu ne me verras plus,
pauvre enfant!... je vais mourir!.... je vais mourir!....

L'enfant entoure de ses petits bras le cou de sa mre et la couvre de
baisers et de larmes: Reste ici! dit-il, ne t'en va pas!.... Je ne veux
pas que tu meures!.... je ne veux pas rester seul!.... Attends que papa
soit revenu!... Papa va revenir!.... Maman, ne meurs pas! maman, ne
meurs pas!....

Tout le monde pleure. Et c'est, en effet, un tableau navrant.

--Je m'en vais avec le bon Dieu, continue la mourante. Tu y viendras
aussi toi, si tu es un bon enfant. Dis tous les jours un _Ave, Maria_,
en l'honneur de la Sainte Vierge, et tu viendras au ciel nous rejoindre
un jour.... Le diras-tu, mon cher?

--Oui, mre, rpond l'enfant, je vais le dire de suite; mais ne meurs
pas!...

Et se jetant  genoux il rcite dvotement, les yeux levs sur une image
de la Sainte Vierge: _Ave, Maria, gratia plena; Dominus tecum...._ Et
pendant qu'il prie ainsi sa mre expire; et l'me pure de cette humble
femme s'envole aux cieux.




II.

GENEVIVE BERGERON.


Les funrailles de la malheureuse jeune mre eurent lieu deux jours
aprs, avec beaucoup de solennit. Une suite nombreuse accompagna
jusqu' l'glise les restes mortels de cette bonne chrtienne. Les trois
cloches sonnrent longtemps. Roulant sur leurs essieux ferrs, elles se
tournaient vers les divers points des cieux pour jeter partout leurs
plaintes touchantes. Les trois autels taient garnis de tentures noires
semes de tibias en croix et de langues de feu. La lampe avec son voile
de crpe ressemblait  un astre teint. Autour de la tombe, les herses
tincelantes levaient, comme des soupirs d'amour, leurs flammes vers
les votes blanches. L'orgue fit sortir de ses tuyaux mtalliques des
soupirs si tendres, des chants si tristes, des mlodies si ravissantes,
que l'on croyait qu'un souffle cleste inspirait cette matire en la
touchant. Les Jean-Louis chantrent au choeur. Jamais leurs voix
n'avaient t plus puissantes ou plus belles. Pendant les strophes
sublimes du _Dies ira_ et du _Libra_, on sentait des frissons courir,
on sentait des larmes venir aux yeux. Ah! je n'entends jamais sans
pleurer ces cris dchirants des mes pcheresses vers leur Juge terrible
et Tout Puissant.

Dans un banc, au dessous de la chaire, il y avait une jeune fille qui
paraissait bien attriste. Elle tait reste  genoux tout le temps du
service, priant avec ferveur. Bien que l'glise fut remplie de monde,
personne n'tait entr dans le banc o elle se trouvait. Cette fille,
c'tait Genevive Bergeron. Eleve par une mre sans nergie et sans
pit, la malheureuse avait aim le monde. On la vit dans toutes les
veilles: aux ftes de la grosse gerbe, aux pluchettes de bl d'Inde,
aux foulages d'toffe; et souvent elle y venait seule. Elle allait au
devant des garons trop timides. Nulle jeune fille ne dansait plus
lgrement qu'elle. Infatigable, elle pouvait excuter toutes les
danses: le _ril_ gai, la gigue simple, le cotillon chevel. Elle
glissait, roulait, se balanait, tourbillonnait toujours en cadence,
sans perdre une mesure. Les mres prudentes lui prdisaient malheur. Un
jour la pauvre fille s'oublia. Tant il est vrai que la dissipation, les
jeux et la danse, surtout, prdisposent aux faiblesses du coeur et  la
volupt. Ce fut un scandale. Alors la solitude se fit autour de
l'infortune. Elle resta seule avec sa honte. Une femme remplie de
charit s'effora pourtant de la relever et de la consoler. Elle lui
parla si bien et si souvent de sainte Madeleine et de sainte Plagie qui
ont tant pch d'abord et ensuite tant aim Dieu, qu'elle ramena la foi
et l'esprance dans son coeur bris. La jeune fille se repentit. Sa
conduite devint admirable. Mais personne cependant ne semblait l'aimer,
si ce n'est la femme de Jean Letellier. Les jeunes filles l'vitaient
toujours, et les garons, en la voyant, souriaient d'un air railleur.

Elle avait bien raison de prier et de pleurer sur la tombe de son amie.
Elle allait de nouveau se trouver seule au milieu du monde qui l'avait
charme et perdue.




III.

AGATHE, MES LUNETTES.


--Un, deux, trois, quatre, cinq, six.... Vous n'tes encore que six; on
ne pourra point procder. Il faut que vous soyez sept: la loi est
prcis. Etes-vous tous parents des mineurs, au moins? Les amis ne
comptent qu' dfaut de parents: la loi parle clairement. Je vais
toujours prendre vos noms, qualits, degrs de parent, et tout ce qu'il
faut prendre en pareille occurrence, conformment  la 48me George III,
chapitre 22. a sera toujours autant de fait en attendant le septime.
Je dois aller au troisime rang de Ste. Croix pour faire un testament.
Il faut que je me hte: la mort est inexorable: elle n'attend point. Mes
lunettes? Allons! o sont mes lunettes? Agathe, avez-vous vu mes
lunettes? Agathe?.... On entendit alors une voix enroue sortir du fond
de la cuisine.

--Non, monsieur le notaire, je n'ai pas vu vos lunettes.

Le notaire cherche partout, range, soulve, et remet dix fois  la mme
place, les papiers et les livres qui encombrent sa table. Il commence 
perdre patience et murmure entre ses dents. Les six habitants rient
malgr eux, en se cachant autant que possible. Les uns toussent,
crachent et se mordent la langue, les autres se mordent la langue,
crachent et toussent. L'un des six, moins gn que les autres, se risque
 dire: Pardon, monsieur le notaire, mais je crois, sauf le respect que
je vous dois, que vos lunettes sont  votre front. Le notaire porte la
main  son front.--Tiens! dit-il, je peux bien ne pas les voir!....
Cette boutade a un effet magique sur les six qui meurent de l'envie de
rire, et l'tude du notaire retentit d'un clat joyeux. Le notaire ne
peut se dfendre d'une pense d'orgueil: Que j'ai donc de l'esprit!...
Au mme instant la porte s'ouvre et le septime entre.

Le notaire que je viens de vous prsenter se nomme Edmond Bgeon. Il
n'est pas vieux et n'a pas l'air jeune. Il est petit et se perd dans sa
barbe. Les responsabilits de la profession ont labour son front: on
dirait une vieille peau sur un jeune crne. Econome jusqu' la
mesquinerie, il ne souscrit pas au livre nouveau, et va lire les
journaux chez ses voisins. On l'emploie parce que le notaire Nolai est
l'autre notaire de la paroisse.

Les sept personnes qui rclament ses services professionnels sont Pierre
Leclerc et Jrme Boulet, du Platon; Franois Blanchet et Lon Prusse,
de la Vieille Eglise; Gabriel Lalibert, du Petit St. Charles; Jacques
et Louis Boisvert de la Grande Cte. Ils s'assemblent pour nommer un
tuteur aux enfants de Jean Letellier. Ils sont tous parents  divers
degrs de Joseph et Marie-Louise, les deux orphelins. Le notaire
s'assied  son bureau, prend sa plume d'oie et couche les prliminaires.
Quand il a fini, il se tourne vers les parents et demande: Qui
choisissez-vous pour tuteur des enfants de dfunt Jean Letellier et de
dfunte Julie Asselin?...

--Pierre Leclerc, dit l'un.

--Franois Blanchet, dit un autre.

--Pierre Leclerc!

--Franois Blanchet!

--Non!

--Oui!

--Leclerc!

--Blanchet!

--Ainsi s'exclament ceux qui ne sont pas mis en nomination.

--Allons! messieurs, dit le notaire en essuyant les verres de ses
lunettes, tchez de vous entendre; pas d'animosit, pas de....

--Blanchet est plus vieux, la charge lui revient de droit, dit Jacques
Boisvert.

--Leclerc est cousin germain, reprend Lalibert.

--Blanchet est plus  l'aise et peut fournir de meilleures garanties.

--Leclerc est aussi bien!

--Quant  moi, observe le notaire, je crois l'un et l'autre galement
propres  remplir cette charge. Nommez le premier tuteur et l'autre
subrog tuteur.

--Pourquoi ne pas nommer Eusbe Asselin? C'est  lui que revient la
charge: il est beau-frre du dfunt, risque Boulet.

Personne ne rpond. Le notaire ajoute: Pourquoi n'est-il pas ici?
N'a-t-il pas t notifi? Prenez garde! il a droit d'y tre. Le silence
se fait encore. Un malaise visible s'empare de la petite assemble de
parents.

--Eh bien! dcidons quelque chose, continue le notaire en plongeant sa
plume dans l'encrier.

Au mme instant un cheval blanc d'cume s'arrte devant la porte; Un
homme aux cheveux crpus,  la longue barbe, saute de la charrette,
attache son cheval  la clture du jardin, et entre dans l'tude de
matre Bgeon.

--C'est lui! fait l'homme de loi.

--Bonjour! monsieur le notaire, dit le nouveau venu.

--Bonjour! monsieur Asselin; prenez un sige, assoyez-vous.

Asselin salue les parents sans rien dire. Sans rien dire et sans se
lever, ceux-ci saluent.

--J'arrive trop tard, peut-tre, reprend Eusbe en s'adressant au
notaire.

--Non pas! il n'y a rien de fait.

--J'en suis bien aise. On m'a oubli, mais je n'oublie pas, moi! Qui
nommez-vous pour tuteur des enfants de mon beau-frre?

Quelqu'un rpond: On a parl de Pierre Leclerc et de Blanchet.

--De vous aussi, ajoute le notaire.

--De moi? De moi?.... C'est bien! je n'ai pas d'objection. Au reste
c'est un devoir que la parent m'impose.

--Oui, risque Lalibert, tu aimais tant ton dfunt beau-frre. Eusbe
Asselin lanant un regard de feu  Lalibert: Toi, mle-toi de tes
affaires, ce sera mieux.

--Cela me regarde aussi bien que toi.

--Gabriel, tu trouveras ce que tu cherches!

--Allons! messieurs, s'il vous plat, pas de querelle ici:  la
question! fait le notaire. Qui nommez-vous?

--Eusbe Asselin! crie Goulet.

--Leclerc! rpond Lalibert.

Les autres restent muets: la peur les a paralyss.

--Je prends les noms, dit le notaire: il faut que cela finisse. Prusse,
qui nommez-vous?

--Asselin!

Et le notaire crit, murmurant entre ses dents:

--Asselin, une voix.

--Blanchet, qui nommez-vous?

--Leclerc!

--Leclerc, une voix.

--Lalibert?

--Pierre Leclerc!

--Leclerc, deux voix;

--Louis Boisvert?

--Asselin!

--Asselin, deux voix.

--Jacques Boisvert, qui nommez-vous?

--Blanchet!

--Blanchet, une voix.

--Leclerc?

--Lalibert!

--Lalibert, une voix.

--Boulet?

--Asselin!

--Asselin, trois voix, continue le notaire.

--Monsieur Asselin, qui nommez-vous?

--Diable! repart ce dernier, je me nomme: c'est mon droit; et je suis
capable d'administrer la terre des mineurs aussi bien que n'importe qui.

--C'est bien! reprend le notaire d'un ton un peu plus magistral,
monsieur Eusbe Asselin a la majorit des voix et est nomm tuteur des
enfants de son dfunt beau-frre et de sa dfunte soeur. On fera
ratifier par la Cour... Maintenant nommez le subrog tuteur.

Le choix est vite fait. Tous, except Asselin, opinent pour Lalibert.
C'est comme une revanche qu'ils veulent prendre. Eusbe les regarde d'un
oeil qui veut dire: Je suis plus fort que vous tous.




IV.

VIEILLE FILLE ET VIEUX GARON.


Eusbe Asselin emmena chez lui les deux orphelins.

--Josepte, dit-il  sa servante, vous ferez boire  la petite du lait et
de l'eau mls: plus d'eau que de lait. Vous crmerez le lait. Pas de
dpenses inutiles. Quant au petit gars, pas d'accoutumances!

Et Josepte obit fidlement aux ordres de son matre. La petite
Marie-Louise se dveloppait, bien en dpit, peut-tre  cause du lait et
de l'eau. Elle tait frache et mignonne. Quelquefois la servante
pensait: Je l'aimerais bien, si.... (Pourquoi ne dirais-je pas ce
qu'elle pensait?).... si elle tait  moi! Connat-on quelque chose de
plus goste qu'une vieille fille?.... Rien! except un vieux garon.

Le petit Joseph tait chtif et maigre. Il travaillait trop et ne
dormait pas assez. Son tuteur le faisait lever ds cinq heures du matin,
en hiver, pour l'envoyer  l'table. Pauvre petit Joseph! si vous
l'aviez vu, mal vtu, mal chauss, sa casquette d'toffe sur la tte,
des mitaines de cuir sans doublures dans les mains, s'en aller  la
grange, par les froids de dcembre et de janvier, sur la neige criante,
dlier les gerbes d'avoine, et les tendre dans la _batterie_, (l'aire.)
pendant que l'oncle fumait sa pipe  la porte du pole plein de feu! Il
se htait de dfaire une gerbe, puis il entrait dans l'table pour se
rchauffer un peu. Il s'avanait dans les _parcs_ des gnisses, et
tenait ses doigts glacs sous leur chaude haleine. Son tuteur lui avait
fait un flau de bois franc, et dj l'enfant, battant les pis mrs,
faisait retentir de ses coups rguliers les chos de la grange. Puis il
donnait l'eau  la maison. Cela, c'tait peu. Souvent il la donnait aux
btes  cornes et aux chevaux. Alors c'tait un travail pnible d'une
heure au moins. Il fallait n'avoir point de coeur pour le voir, sans le
plaindre, tirer avec un long crochet de bois glac, fix au bout de la
brimbale, le seau demi-plein qu'il portait ensuite, en le tranant, dans
les auges longues de l'table! Alors il pensait au soleil et soupirait
aprs l't. Et l't, ce n'tait plus de froid que souffrait le pauvre
orphelin, mais de chaleur. Le supplice changeait et n'tait gure moins
cruel. Il fallait bcher le sol humide ou dur, herser les planches
raboteuses pour ensevelir le grain, dterrer les roches, arracher les
racines et les broussailles dans les abatis. Au temps de la moisson, il
glanait les pis, ramassait avec le rteau, mettait les harts, aidait 
charger les voitures. Il montait sur le fenil pour fouler le foin
parfum que la fourche de saule jetait par bottes pesantes. La sueur
ruisselait de son visage et sur tout son corps; ses jambes fatigues
tremblaient; ses yeux se voilaient d'un nuage de larmes et de poussire;
ses poumons aspiraient un air touffant. Il tait heureux quand il
pouvait s'approcher de l'unique petite porte par o l'air pur du dehors
entrait un peu, pendant que la fourche enlevait le foin de la charrette.
Alors il pensait au vent,  la neige, et dsirait l'hiver.

Le subrog tuteur avait bien, quelquefois, fait des observations au
tuteur; mais Eusbe tait peu patient. Il n'aimait pas qu'on ft des
remarques sur sa conduite. On n'insistait point, et l'on s'loignait
quand on le voyait secouer sa grosse tte frise, ou fermer ses poings
osseux. On le disait capable de jeter des sorts.

Un jour, la femme de Pierre Charette veut mettre un beau chle neuf
achet  Qubec; crac! voil le chle; en deux. Elle en achte un
second; mme aventure. La peur la prend; elle court  l'glise et se
fait bnir. Depuis elle a des chles tant qu'elle veut, et les met sans
qu'ils se dchirent; mme, son mari trouve qu'elle en achte trop. Or,
il parat qu'une fois Eusbe dit  sa domestique qui avait besoin d'un
chle pour tre commre, d'emprunter celui de la Charette. Pour une
raison ou pour une autre, madame Charette avait refus. Josepte,
dsappointe, s'tait plainte  son matre. Celui-ci n'avait rpondu
qu'un mot: "Son chle!.... son chle!...." Mais ce qui signifiait tout,
c'tait ce qu'il n'avait pas dit.




V.

LES ENFANTS D'COLE.


Quand la mre Lozet sut qu'Eusbe Asselin tait nomm tuteur des enfants
de Jean Letellier, elle dit en plongeant le pouce et l'index dans sa
tabatire: Je les plains, ces pauvres orphelins! et une larme vint luire
au coin de sa paupire ride. C'tait une bonne vieille que la mre
Lozet. On la voyait accourir partout o il y avait une douleur 
consoler. Elle tait plus empresse  partager les peines que les
plaisirs. Elle disait: Ceux qui sont heureux n'ont pas besoin de moi:
ils ont toujours assez d'amis; mais souvent les malheureux sont seuls.

Ce fut la femme de Louis Gagnon qui lui apprit cette nouvelle, un jour
qu'elle la rencontra prs du cnellier,  la fourche des chemins de St.
Jean Baptiste et de St. Eustache. A la remarque de la bonne vieille elle
rpondit: Je les plains moi aussi. J'ai entendu dj le petit garon
pleurer plus d'une fois.

--Et la petite fille, reprit la mre Lozet, comment va-t-elle tre
leve?.... Ce garon-l (Elle parlait d'Eusbe) ne va jamais 
confesse, je crois: a ne prie peut-tre pas mme le bon Dieu matin et
soir!

Les deux femmes ne prtaient pas au tuteur plus de malice ou de dfauts
qu'il n'en avait. Vieux garon de trente six ans, il tait devenu
misanthrope  force de rester seul. Les voisins disaient qu'il ne se
mariait pas afin de dpenser moins. Il ne riait jamais. Toujours de
mauvaise humeur et bourru, il tait comme un dogue qui gronde et montre
les dents aussitt qu'on l'approche. Possesseur d'une magnifique terre
de quatre arpents sur trente, bien btie de grange et de maison, il se
croyait pauvre, travaillait beaucoup, et portait envie  ses voisins.
Josepte Racourci tait sa mnagre. Grande, sche, sans ge, comme les
filles qui passent trente, babillarde comme une pie, conome jusqu'
l'avarice, elle s'engageait  sept chelins et demi par mois, depuis
nombre d'annes, toujours dans l'espoir, disaient les malins, de se
donner un jour pour rien. On n'aimait, dans le canton, ni le vieux
garon, ni la vieille fille.

Pendant que la mre Lozet et la Gagnon causent au bord du chemin, prs
du cnellier, le petit Joseph l'orphelin, passe en pleurant. Il porte un
livre et une ardoise sous le bras gauche, et de sa main droite il tient
le bord de son chapeau de paille, car il vente fort.

--Pourquoi pleures-tu, mon petit? demande la mre Lozet.

--C'est mon oncle qui m'a battu.

--Pourquoi?

--Parce que je ne voulais pas aller  l'cole.

--Ce n'est pas beau cela: il faut aller  l'cole et obir  ton oncle?

--Je le veux bien; mais je ne sais pas ma leon et le matre va me
battre.

--Pourquoi ne sais-tu pas ta leon? Il faut tudier, mon petit, pour
apprendre  lire.

--Je n'ai pas le temps d'tudier: je travaille toujours.

--Le soir?

--Oh! mon oncle dit que cela gaspille la chandelle.... Si je savais ma
leon, j'aimerais bien  aller  l'cole.

Au mme instant passent en courant, comme une meute lgre, une troupe
d'enfants, gars et fillettes ple-mle:

--Viens donc, Joseph, viens donc! disent-ils. Tu vas arriver tard et tu
iras en pnitence.

L'orphelin part avec les autres. L'un deux, le petit Ferron, un gibier
de potence en herbe, lui donne un croc-en-jambe et une pousse.
L'orphelin tombe sur la face dans une mare d'eau, car il a plu la
veille, et l'eau gt par flaques gristres, dans les ornires du chemin
mal entretenu. Son livre s'ouvre en touchant le sol, et les feuilles en
restent souilles de vase; son chapeau vole au vent et tourne comme une
roulette jusques au loin. Tous se mettent  rire, tous except la petite
Nomie Blanger qui dit  son camarade Ferron: Comme tu es mchant!

Celui-ci se moquant d'elle:

--Regardez-la donc! regardez-la donc crie-il aux autres: elle prend la
dfense de Joseph: c'est signe de quelque chose!

Joseph se lve, examine  travers ses larmes ses habits gts; ramasse
son Abc tomb dans la boue, en essuie de ses doigts les feuilles
humides, et court vers son chapeau qui s'est arrt entre deux perches
de clture. La mre Lozet qui jase encore avec la Gagnon crie au petit
Ferron: Je le dirai  ton pre, va!

Ferron, sans se retourner, fait un profond salut. La mre Lozet ne lui
vit pas le visage.




VI.

LA PETITE FENTRE DU GRENIER.


Le subrog tuteur avait insist sur l'urgence de mettre Joseph  l'cole
et de le prparer  sa premire communion. Il savait que la ferme des
mineurs tait mieux cultive que leur esprit. Et c'tait une belle
ferme, aussi grande et aussi bonne que celle de leur tuteur. Mais si
Gabriel Lalibert, connaissait les habitudes d'conomie et de travail
d'Eusbe Asselin, il ne connaissait pas moins son avarice et son esprit
de chicane. Il se demandait, parfois, si cet homme sans scrupule ne
trouverait pas moyen d'brcher,  son profit, l'humble hritage de ses
pupilles.

Eusbe avait parl de l'enfant  Racette le matre-d'cole. Le pdagogue
dit: Envoie-le, a ira bien. Je le corrigerai comme: il faut. Ah! les
enfants! c'est moi qui les dompte!....

En ce temps-l, dans nos coles, on ne faisait pas l'ducation des
enfants; on les fouettait, on les domptait, comme on dompte un animal.
Les enfants n'en taient, certes! pas meilleurs. C'est par le
raisonnement, la douceur et les bons procds, que l'on instruit et
corrige, des tres raisonnables, et non  coups de bton.

Eusbe Asselin et le matre d'cole se connaissaient intimement et se
voyaient souvent. Le matre d'cole n'atteignait pas encore la hauteur
de la quarantaine, et il paraissait toucher aux rivages de la
vieillesse. Ses cheveux n'avaient pas attendu l'automne de la vie pour
tomber, et son front tait sillonn de longues rides. Son regard tait
faux, sa parole, brve. Pourquoi tait-il chauve? pourquoi avait-il des
rides? Anastasie Dchne qui le connut  Qubec, avant qu'il s'implantt
dans notre paroisse, disait qu'il avait fait la vie. C'est un terme avec
lequel on n'est gure familier dans nos heureux villages. Les premires
fois qu'elle disait cela, on ne la comprenait point. Alors elle se
servait d'une autre expression: Il a fait la noce trop souvent. On
pensait qu'il tait all aux noces, et on le jalousait. Anastasie nous
trouvait simples, et, une bonne fois, levant de piti ses larges
paules: Il a trop bu, trop fait l'amour! dit-elle avec impatience. Trop
fait l'amour! pensai-je longtemps. Moi qui aimais tant et d'une si pure
amiti la petite Antoinette, je devins chagrin, et souvent je me passais
la main dans les cheveux pour voir s'il m'en restait encore beaucoup.

Eusbe allait de plus en plus souvent chez son ami Racette. La servante
aigre, sche et sans ge devenait inquite et dfiante. Ds qu'il
sortait,  l'heure de la veille, elle montait au grenier, et, debout
dans la petite fentre, elle le suivait d'un oeil jaloux, tant que
l'ombre, ou la distance ne le faisait pas disparatre.

Le matre d'cole avait une soeur, et la soeur du matre d'cole avait
quelques attraits devant lesquels Eusbe ne restait pas indiffrent.
Elle n'tait pourtant ni belle ni bonne. Mais il n'y a pas que la beaut
et la vertu qui font des conqutes.




VII.

L'COLE DU VILLAGE.


--Entrez!

C'est une voix rude qui appelle les enfants d'cole disperss dans la
prairie: c'est la voix du pdagogue. Les enfants obissent  regret,
mais de suite, et courent vers la porte de la classe.

--C'est toi qui restes avec la _taque!_ (le tac, peut-tre).

--Non, je l'ai donne  Henri.

--Ce n'est pas vrai!

--Oui! j'ai touch la queue de ta blouse!

--As-tu la pelote, Alec?

--Non, c'est petit Pierre qui l'a.

--Serre-la bien, petit Pierre! on jouera aprs l'cole!

Ainsi crient les enfants en courant  la classe. Ils entrent! Les
petites filles s'asseyent d'un ct, les petits garons, de l'autre. Le
matre se place  une table au milieu de la salle, en avant des bancs.
Il frappe de sa rgle de merisier un livre qu'il tient  la main. Tous
les enfants se mettent  genoux en se bousculant assez fort. Le matre
rcite l'_Ave, Maria._ Les coliers rpondent avec distraction: _Sancta
Maria_.... puis s'assoient de nouveau, se htant de feuilleter leurs
livres pour trouver et repasser la leon. Alors le petit Joseph, les
yeux rouges et les habits couverts de boue, parat sur le seuil de la
porte.

--Pourquoi n'es-tu pas venu pour la prire? demande le matre d'un ton
irrit.

L'enfant baisse la tte et ne rpond pas.

--Viens te mettre  genoux ici! Il montre de sa rgle le milieu de la
salle. L'orphelin obit.

--Comment, malpropre, oses-tu venir  l'cole dans un pareil tat.... Et
ton livre?.... ton ardoise?.... Ah! je vais avertir l'oncle, et.... mais
c'est aussi mon devoir de te corriger: Viens ici!

L'enfant se lve et se met  pleurer:

--Ce n'est pas ma faute! dit-il, ce n'est pas ma faute!

--C'est Clodomir Ferron, monsieur le matre, qui l'a jet dans la vase!
murmure une voix douce et tremblante. C'est encore la voix sympathique
de la petite Nomie Blanger.

--Tais-toi! qui te demande de parler? Qui te permet?.... Baise la terre!
crie le matre brutal.

La nave enfant touche de ses lvres de rose le plancher sali.
L'orphelin se risque  dire.

--Oui, monsieur le matre, c'est Clodomir qui m'a fait tomber dans la
boue.

--Ce n'est pas vrai! rplique hardiment Ferron. Il est venu se jeter sur
moi, il s'est barr les jambes, vlan!.... Et le menteur fait avec ses
mains le geste qui signifie la culbute. Les coliers rient tout haut.
Ferron continue: Demandez-leur, (il montre ses camarades) demandez-leur
si ce n'est pas vrai.

Le matre avait trop grande envie de battre Joseph pour douter un
moment.

--Tend la main! commande-t-il  l'orphelin.

Joseph ouvre une main tremblante, ses yeux se lvent suppliants vers son
bourreau, et de grosses larmes roulent sur ses joues ples. Le premier
coup tombe comme un charbon ardent sur les doigts de la pauvre victime.

--L'autre main! dit le matre.

--Ce n'est pas ma faute! crie l'enfant, ce n'est pas ma faute!

--Raisonneur! tu recevras deux coups de plus!

Et la rgle de bois franc s'abat avec un bruit sec sur les mains rouges
et enfles du pauvre enfant.

La tte, cache, dans son livre ouvert, une petite fille pleurait.
C'tait la meilleure et la plus mignonne des colires. Un petit garon,
le plus effront de tous, regardait ses camarades d'un air triomphant.

Chaque classe vient  son tour se mettre en rang, debout, pour lire.
Dans la premire il n'y a que deux coliers. Ces deux-l lisent dans le
Tlmaque. Ils se passent et repassent tour  tour, pour un mot mal
prononc, pour une s ou un t mal lis au mot suivant. Une autre
catgorie d'coliers dfile. La neuvaine est son champ d'exploits.
Ensuite viennent les commenants, ceux qui n'ont pas encore dpass les
limites de l'A-b-c, qui dfrichent avec peine la Bi, bo, bu, et les plus
savants qui lisent dans les lettres fines. Joseph est parmi ces
derniers; Le matre lui ordonne de se lever et de prendre sa place. Il a
les yeux tellement mouills, il est si craintif qu'il ne voit rien. Son
livre lui parat tout embrouill, et les lettres dansent sur les pages
humides de larmes, comme l'ombre des feuilles tremblantes sur un sable
ensoleill. Un voisin lui dit la page et, du doigt, lui montre le
paragraphe. Soins inutiles! Le malheureux orphelin bgaie quelques mots
qui ne sont pas dans son livre, provoque le rire de ses compagnons et la
colre du matre qui lui tire rudement l'oreille, et le conduit  la
queue de la classe, comme on trane  la porte un chien dsobissant.

Les coliers rcitent ensuite, par coeur, quelques phrases du petit
catchisme, sans avoir l'air d'en comprendre un mot. On apprenait alors,
hlas! il nous faut bien l'avouer,  la faon des perroquets; on
apprenait la lettre du livre sans s'occuper d'en comprendre le sens. Le
raisonnement et l'exercice du jugement taient inconnus. Aussi que
d'ignorance et de pauvret d'ide chez les grands lves qui laissaient,
pour cause d'ge, les bancs de l'cole. Les matres taient bien les
plus blmables, aprs les commissaires d'cole qui trop souvent, ne
savaient pas lire, et n'avaient pas assez de dlicatesse ou d'humilit
pour dcliner une charge qui ne peut tre bien remplie que par des gens
instruits et intelligents. Plus digne de blme encore le peuple aveugle
qui choisissait l'ignorance pour surveiller la science et noter ses
progrs! Plus encore, la loi qui permettait au peuple jaloux une
pareille aberration!

L'cole finie, les coliers se jettent  genoux avec un bruit
assourdissant; le matre rcite le "_Sub, tuum_ comme il aurait dit."
Allez vous promener! et la salle se ride en un clin d'oeil.

Le petit Joseph ne se htait pas d'arriver  la maison. Il savait qu'un
nouveau chtiment l'y attendait. Hlas! tre puni une fois pour une
faute, c'est dj bien pnible. tre puni deux fois, c'est injuste. Mais
tre puni deux fois: pour une faute que l'on n'a pas commise, c'est
rvoltant. Joseph ne se rvolta pas encore. Son tuteur, sombre et
bourru, parce que la pluie de la veille l'avait empch de serrer du
foin, le repoussa d'une main rude loin de la table o fumait, dans une
large terrine, la soupe au lard.

--Tu te passeras de dner pour t'apprendre  tre plus propre, lui
dit-il de sa voix menaante.

L'orphelin sort. Il va se coucher dans le foin, au bord de la prairie,
et s'endort en pleurant. Alors il fait un songe et gote un instant de
bonheur. Il rve qu'il revient de l'cole coquettement revtu d'un gilet
neuf et chauss de souliers luisants. Il a su ses leons et gagn la
premire place. Le matre l'a gratifi d'une image au bord en dentelle,
en lui disant: Tu regarderas cette image et tu liras la petite prire
qui est au revers, avant de te mettre au lit, ce soir. En entrant au
foyer il voit son pre souriant lui tendre les bras et l'embrasser. Une
femme dont la dmarche et le port sont bien de sa mre, mais qu'un long
voile noir recouvre de ses plis de deuil, tend une nappe de toile
blanche sur la table, et sert dans un plat de faence aux fleurs bleues,
une soupe exquise. Ensuite elle apporte, sur une assiette, un morceau de
lard bien cuit, flanque de pommes de terre dores; puis des pts, puis
des confitures aux prunes. La femme voile prend l'enfant par la main,
le conduit  la table et lui fait une large part de tous ces mets
succulents. Le malheureux orphelin mange avec un apptit que rien ne
peut apaiser. Toujours il mange et toujours il a faim. Le pre sourit en
le voyant faire un si bon dner. L'enfant raconte ses succs  l'cole,
sans perdre une bouche  la table. Il prend le livre o se trouve son
image en dentelle, l'ouvre, enlve l'image avec transport, et la montre
 son pre, la regardant lui-mme d'un oeil avide. Il lit au bas le nom
de la sainte, car c'est une image de sainte. Il lit: Sainte Julie. La
figure de la sainte est voile comme celle de la femme qui sert la
table.

Il en prouve du chagrin. Mais le voile se lve peu  peu de lui-mme,
et l'orphelin reconnat sa mre. Alors il embrasse l'image prcieuse. Le
pre ne sourit plus, il pleure. L'enfant retourne l'image pour voir la
prire. Il pelle: _Ave, Maria, gratta plena; Dominus tecum...._Alors
une angoisse amre lui serre le coeur; il pousse un cri et s'veille. Le
rve suave s'envole, la triste ralit accable le petit martyr.

Joseph se leva de son lit de foin et se mit  marcher au hazard dans la
prairie. Il se souvint de la promesse qu'il avait faite  sa mre
mourante, et, tombant  genoux auprs de la clture en cdre, il rcita
dvotement l'_Ave, Maria_.




VIII.

PREMIER ET DERNIER BAN.


Il y eut bien des sourires et des chuchotements dans l'glise, le jour
des Rois de l'an 1838, quand on entendit publier, premier et dernier
ban, Eusbe Asselin et Caroline Racette, la soeur du matre d'cole.
Aprs la messe ce fut, parmi les jeunes gens sur le coteau, un feu
roulant de quolibets et de mots drles  l'adresse des promis; ce fut un
clat de malice parmi les femmes assises autour du pole, dans la maison
publique.

--C'est elle qui va faire une femme d'habitant! disait Catiche Blais.
Elle n'a jamais mis le pied dans une table pour traire une vache.

--Elle n'est seulement pas capable de couper une gerbe d'avoine!
reprenait la Lique.

--Je vous demande o il a eu les yeux? observait une autre. Une autre
rpondait: Aprs tout, elle le vaut bien: il n'est pas si drle.

--Ah! tu dis cela parce qu'il n'a pas voulu de ta nice.

--Quand mme il l'aurait demande, il ne l'aurait pas eue. Elle n'est
pas pour prendre un marabout comme a. La mre des garons n'est pas
morte!

--Mais la langue l plus mchante de toutes, tait celle de demoiselle
Josepte Racourci, la fille, aigre, maigre et suranne qui avait pass
les plus beaux jours de sa vie au service de l'ingrat Asselin. Josepte
n'avait pu supporter le coup, et s'tait loigne de la maison de son
matre en apprenant son mariage.

--Vous vous mariez? lui dit-elle; vous faites cette folie? Je ne peux
pas le croire. Ne trouvez-vous pas que je tiens votre mnage assez bien?
Ne suis-je pas assez travaillante? assez conome? Est-ce que je ne sais
pas couper  la faucille et faire le beurre mieux que personne? Est-ce
que....

--Oui, tout ce que vous me dites est vrai, rpondit Eusbe, et je ne
vous renvoie point de mon service. Restez avec moi; restez avec nous.
Vous avez votre place.

--Avec vous, oui! avec elle?.... par exemple!... Je ne suis pas
accoutume  servir les dames, ni....dorloter les enfants!

Elle avait une autre expression sur les lvres. Elle fit son paquet et
s'en alla, vers le soir, cacher son dpit chez une de ses cousines, au
Portage. Ce fut Joseph qui la conduisit avec son coffre plein de linge,
dans la petite charrette aux ressorts de frne.

Lorsque Eusbe Asselin se maria, il y avait environ huit mois qu'il
tait tuteur des enfants de son beau-frre. Il fit produire abondamment
la terre de ses pupilles, empocha passablement d'argent et maltraita les
innocentes victimes que le sort avait jetes entre ses mains.

Cependant la petite Marie-Louise tait jolie: malgr sa pleur et son
air souffreteux. Joseph commenait  s'endurcir  la douleur et 
chercher, par de petites malices,  se venger de son oncle.

Il fit sa premire communion. Il n'en fut ni meilleur, ni plus mauvais.
Eusbe eut une progniture. Sa haine des enfants de son beau-frre
augmenta en proportion de l'amour qu'il avait pour les siens. Madame
Eusbe, surtout, se montrait implacable. Les femmes sont plus
ingnieuses que nous  faire le mal comme  faire le bien. Elle aimait
sa race, lchait et caressait ses petits, comme une tigresse, en
montrant les dents aux autres. Jamais un baiser, jamais une douce parole
pour l'orpheline! L'orpheline! elle couche comme son petit frre sur la
paille froide; dans une chambre sans feu, recouverte d'un seul drap de
toile, en plein coeur d'hiver, pendant que les autres enfants dorment
chaudement envelopps dans les draps de flanelle, prs du pole
bourdonnant. L'orpheline! elle a le fouet si un enfant pleure, car c'est
toujours sa faute; l'orpheline! elle dvore un croton de pain sec quand
les autres enfants gaspillent de bonnes beurres de crme sucres.
Pauvre orpheline! elle passe douze ans ainsi; et pourtant Jean Letellier
a laiss de quoi nourrir, vtir et chauffer ses deux enfants!

Peu  peu Joseph s'endurcit aux coups; son humeur s'aigrit, son
caractre devint difficile. A ses compagnons qui lui donnaient un coup
il en rendait deux;  son tuteur qui le rprimandait il faisait une
grimace. Il aimait sa petite soeur et pour elle mettait parfois  sac la
laiterie. Il tait redoutable et malin. Il fallait souvent transiger
avec lui, et ses petits triomphes lui donnaient de l'audace. Cependant
la vie lui devenait insupportable et un jour il prit la rsolution non
pas de mourir mais de s'enfuir. Il se fit un riche sac de provisions,
dnicha une bourse pleine de pices de cinq francs que madame Eusbe
avait cache sous sa paillasse, et il disparut.




IX.

L'AUBERGE DE L'OISEAU DE PROIE.


Situe rue Champlain, en face d'une maison  louer,  ct d'une autre
trop remplie de locataires bruyants, l'auberge de l'Oiseau de proie
tait comme toutes les auberges de dernire classe: sale, petite,
enfume, mal claire, mal are. Elle avait pour enseigne un oiseau
quelconque au bec crochu, aux griffes mordantes. Cet oiseau, taill dans
un bloc de bois et peint en rouge, tenait victorieusement un autre
oiseau plus petit, qu'une couche de peinture blanche faisait passer pour
une colombe. Les gens de cage et les filous la frquentaient. On y
buvait jusqu' demander grce ou  rouler sous les tables; mais on n'y
buvait que des boissons frelates, baptises et poivres. On y mangeait
peu prcisment parce qu'on y buvait beaucoup.

Le quinze octobre de l'an mil huit cent quarante, vers midi, sept jeunes
garons taient assis et fumaient auprs du comptoir dpeintur.
C'taient Picounoc dont personne ne savait le vrai nom: long, mince,
visage en lame de couteau, voix nasillarde, air caustique et dix sept
ans; Luc Sanschagrin, petit joufflu qui riait toujours et buvait
davantage; Pierre Fourgon: tte de vingt cinq ans, chauve comme ma main,
esprit croche et prtentieux; Paul Hamel, ex-lve de troisime, s'il
vous plat! chass de tous les collges, mmoire heureuse, conscience
blinde, capable de dcliner tous les noms en latin, mais incapable de
dcliner l'honneur de boire un coup. Les autres: Ulric Lefendu, Louis
Poussedon, et Franois Tintaine, comme tout le monde: pas trop fins, pas
trop btes, bons coeurs parfois, plus souvent gostes, tous fumeurs et
buveurs jusqu' la mort.

--C'est moi qui paie le dner!... Madame Labourique, prparez-nous une
bonne table; tout, ce qu'il y a de mieux! Une omelette au lard et des
oeufs frais. Attention, la mre! attention aux oeufs! La dernire fois,
les oeufs taient trop vieux et les poulets, trop jeunes! dit avec
volubilit, de sa voix nasillarde, le factieux Picounoc.

--La mre Labourique rit en tendant la nappe troue sur une table
luisante de graisse.

--Ces gaillards, marmote-t-elle, sont-ils espigles!

--O est la Louise donc? demande Luc le joufflu.

La Louise, c'tait la fille de la mre Labourique.... La vieille rpond
par un petit coup de tte et un clignement de l'oeil qui sont
probablement compris, car tous partent  rire.

--Paies-tu la traite aussi? demande Poussedon  celui qui se charge des
frais du repas.

--Sans doute! j'ai de l'argent plein mes poches aujourd'hui; des pices
de cinq francs encore! Et en parlant ainsi, Picounoc tape de la main sur
son gousset qui rend un son argentin.

--Varenne d'un nom! Picounoc, dis-nous comment cela se fait.

--Comment cela se fait, Tintaine? c'est un miracle!

--C'est bien un miracle en effet.

--Je te le jure. Ah! vous tes des incrdules, vous autres! vous tes
des impies! Vous ne croyez pas aux miracles de la bonne Sainte Anne.

--Moi j'y crois! dit Luc Sanschagrin.

--Credo! fit l'ex-lve de troisime qui parlait toujours latin.

--Cela me fait plaisir, mes enfants, continue la voix nasillarde de
Picounoc, et, pour vous rcompenser de votre foi profonde, je vais vous
raconter les faveurs signales dont la bonne Sainte Anne m'a combl ce
matin.

--Ce matin? demande Fourgon.

--Oui, car si c'eut t hier, je ne vous paierais ni le rum, ni les
omelettes, pour la raison que je n'aurais plus le sou.

--La nuit est mauvaise conseillre, observe Lefendu.

--La nuit comme la faim, continue Poussedon, content de glisser un mot.

--Donc, commena Picounoc, je suis parti pieds nus et nu-tte pour
Sainte Anne.

--Tu n'as rien pris avant de partir?

--Si! quelques verres de rhum avec la Louise. A propos, que prenez-vous,
vous autres?

--Un verre de rhum!

--Un verre de Jamaque.

--Allons! la mre, versez  ces brigands.

--a va nous ouvrir l'apptit.

--Bien! Picounoc, conte ton plerinage maintenant, dit Poussedon en
s'essuyant les lvres avec la manche de sa blouse.

--Donc, reprend le cynique conteur, sur un ton de plus en plus
nasillard, je partis tte et pieds nus et je revins de mme, mangeant et
buvant selon la charit des habitants de la cte. Je faisais ce
plerinage afin d'obtenir de l'argent pour faire honneur  mes
affaires.... j'tais plein de foi... et de dettes: je ne doutais pas du
miracle. Cependant,  mon retour, je longeais tristement les rues de
Saint Roch, et je m'acheminais vers le march de la Basse-ville, pas un
sou dans ma poche, et cherchant de quel ct m'allait venir la fortune.
Je me rends sur le march, je louvoie longtemps dans la foule. Tout 
coup,  prodige, j'aperois un gamin qui se paie des petits chevaux de
pte-sucre,  mme une bourse longue, ronde et pleine comme cette
carafe.... O Sainte Anne! me suis-je cri tout bas, vous tes bien trop
bonne!

--Ah! cesse donc tes moqueries! dit Sanschagrin. Je suis bien mchant,
mais je n'aime pas qu'on ridiculise les croyances sacres.

--Cesse donc ta morale, toi! rplique Lefendu. On dira ce que l'on
voudra. Si tu n'es pas content, sors!

--Pax vobis! fait l'ex-lve, que la paix soit avec vous! Continue,
Picounoc.

--Oui, mes amis, et je n'ai plus qu'un mot. J'arrive en courant prs du
gamin, si prs que je le heurte. Il tombe, je tombe, nous tombons.
Pauvre enfant! que je dis, t'es-tu fait mal?

--Pas beaucoup, monsieur.

--Moi non plus.

Et je file... Rendu au coin de la rue Laplace je me dtourne, et je vois
le gamin qui tte son gousset d'une main dsespre, et regarde  terre
autour de lui d'un oeil humide et bien inquiet. Je lve les yeux au
ciel: Bonne Sainte Anne, donnez-lui en donc une autre!.... et faites que
je passe bien prs de lui!....

Un fou rire suivit cette histoire impie.

Les sept amis qui se trouvaient ainsi rassembls dans la cantine de la
mre Labourique taient des gens de chantier. Ils partaient le soir mme
pour les hauts. Bien des jeunes gens, alors comme aujourd'hui, allaient
passer l'hiver dans les bois, et revenaient le printemps sur les cages.
Quelques uns de ces hommes avaient l'nergie de rester honntes et
chrtiens; mais la plupart devenaient d'une impit, d'un cynisme
effrayants; Presque tous gaspillaient, au retour, dans les bouchons
infects et les mauvais lieux, l'argent: qu'ils avaient gagn durant
l'hiver. Hlas! ils sont encore trop nombreux ceux qui, de nos jours,
dpensent aussi follement les belles annes de leur vie. Pourtant nos
prtres dvous s'enfoncent, chaque hiver, dans les forts lointaines et
vont vangliser ces barbares enfants des peuples civiliss.
Aujourd'hui, les bourgeois veillent  la moralit de leurs employs.
Mais autrefois!.... O mon Dieu! quelle plume oserait dcrire, quel
pinceau voudrait peindre les scnes immorales ou impies que les vieux
sapins couvraient de leurs rameaux pais, mais ne couvraient pas
assez!.... Quelle voix pourrait rpter les blasphmes qui faisaient
trembler d'horreur les votes des forts primitives?....

Les jeunes gens runis dans les cabanes de bois rond s'exeraient au
mal, se vantaient de leur cynisme, mettaient leur esprit  la torture
pour trouver des blasphmes inous. Et le malheureux qui jetait  la
face du bon Dieu, de Jsus-Christ, ou de l Sainte Vierge les outrages
les plus infmes, tait acclam de tous, et devenait le hros de ces
monstres baptiss.

Pour tre vrai dans mes rcits, je dessinerai  grands traits quelques
uns de ces tableaux dplorables. Je peins sur nature et ne suis pas
fantaisiste. Je me garderai cependant bien de rappeler les plus ignobles
entretiens de ces tres gars.

--La table est servie, messieurs.

Madame Labourique, en s'adressant  ses htes, montre d'un geste quel
suppose gracieux, la table garnie d'assiettes brches, de couteaux et
de fourchettes fleuris de rouille. Au milieu fume une norme omelette.
Elle est divise en sept parts gales. Elle disparat pour faire place 
une autre omelette semblable.

Comme les voyageurs attaquent cette dernire, la Louise entre. Un petit
garon l'a suit. Il a les yeux rouges de chagrin, et tient dans sa main
droite une tte de cheval en pte sucre. Les jeunes gens saluent la
fille  Madame Labourique, qui rend la politesse avec un sourire qui
serait, charmant s'il ne glissait pas sur des lvres jaunes. Picounoc
regardant l'enfant s'crie, parlant toujours du nez: Le miracle de
Sainte Anne!

Poussedon demande: Viens-tu du Ciel, mon petit?

L'enfant, un peu troubl, rpond navement: Je viens de Lotbinire.

--Alors c'est diffrent, ajoute Lefendu.

La Louise prend la parole: Je l'ai trouv pleurant au coin de la rue
Sous-le-fort. Il m'a dit qu'il avait perdu son argent et qu'il ne
pouvait plus acheter de quoi manger. C'est triste un enfant qui souffre
de la faim! Je me suis laisse attendrir et je l'ai emmen ici.

--Elle s'est laisse attendrir! rpte Tintaine d'un air moqueur!...

Les autres clatent de rire.

Picounoc dit: Je lui paie  dner. Viens ici, mon garon.

L'enfant s'approche de la table.

--Ne prends pas de chaise puisqu'il n'y en a pas, et mange.

L'enfant mange sa bonne part de l'omelette et remercie poliment. Quand
Picounoc, pour payer, tire sa bourse et jette deux pices de cinq francs
sur le comptoir, l'enfant, pense: Cette bourse est bien pareille  la
mienne, et ces pices aussi, bien pareilles aux miennes!,.. Mais il ne
dit rien, car sa conscience n'est pas tout  fait tranquille.

Madame Labourique et sa fille tinrent conseil. Le rsultat de leur tte
 tte fut que le gamin resterait avec elles, s'il le voulait, pour
donner le bois, faire les commissions, et mille autres petites choses
que les gamins font bien quand ils ont de la bonne volont. Vers le
soir, les htes de la taverne de l'_Oiseau de proie_ s'embarqurent sur
le _Patriote_, pour Montral, et de l pour Bytown, o se faisaient les
engagements.




X.

SUR LE FENIL.


Le petit Joseph a profit du moment o sa tante trait les vaches runies
dans le coin du champ, pour entrer dans la laiterie, faire son dernier
souper au lait et  la crme, et remplir de provisions un petit sac
qu'il fourre sous le plancher. Ds qu'il est rassasi il revient dans la
maison, se dirige vers la chambre  coucher de ses tuteurs, soulve le
lit de plume, plonge son bras droit dans la paillasse pleine de paille
frache, et retire, joyeux et tremblant, la bourse prcieuse de sa
tante: Merci ma bonne tante! dit-il, par moquerie. Jamais je n'oublierai
tant de bont. Adieu, mon oncle! Ne vous laissez pas mourir de chagrin,
si je ne reviens plus ici me faire btonner. Lger, il enjambe le perron
de la porte de derrire, avec son petit sac de provisions et se dirige
vers la grange o il se cache en attendant la nuit. Peu soucieux de
l'avenir, car il ne risque rien en s'loignant de cette maison de
malheur, il monte sur le fenil et disparat dans le foin. Il s'endort.

--Si je le trouve, le misrable! il me le paiera!....

--Mon argent! c'est mon argent que je regrette!... Pour lui que le
diable l'emporte! qu'il ne revienne jamais, o....

--Il faut qu'on le trouve! il faut qu'on le fouette une bonne fois 
notre got!

Joseph, dans son nid de foin, entend ces paroles de menace. Il ne sait
s'il rve o s'il est veill. Cela lui donne le frisson. Il se frotte
les yeux, s'veille mieux et comprend vite qu'il ne fait point un rve,
car au mme instant, la voix de sa tante Eusbe perce les lambris de la
grange.

--Il est ici, dit-elle, il est ici!.... sur le fenil! je viens
d'entendre remuer le foin!

Joseph ne bouge plus; la peur le paralyse. Il a pourtant quelqu'espoir,
car il s'est, par prudence, enfonc loin sous les bottes de foin, et il
connat parfaitement les tres de la btisse. S'il se voit dcouvert, il
peut, alerte et vif, se glisser le long de la couverture ou sous les
poutrelles, par les nombreux ddales qu'il a percs dans le foin avec
ses compagnons de jeux. Asselin monte sur le grenier de l'table. Il
coute: Nul bruit ne se fait entendre, sauf le ruminement continuel des
btes  cornes pensives dans leurs _parcs_ troits, et le pitinement
des chevaux. Il se ravise et dit  sa femme: Va chercher les voisins, je
vais faire le guet; il ne nous chappera pas.

La position devient prilleuse pour l'enfant. La femme sort. Il se fait
un grand silence sous le toit de la grange. L'homme songe: au chtiment
qu'il infligera  l'enfant, l'enfant songe comment il pourra viter le
chtiment. Quelques voisins arrivent avec madame Eusbe. Ils sont suivis
de plusieurs petits garons, les compagnons d'enfance de Joseph. Ces
gamins semblent heureux de sacrifier leur ami au plaisir de passer pour
les plus fins limiers. Le plus ardent de tous est le mauvais Ferron. Ils
grimpent sur le fenil, et, comme des rats, ils s'enfoncent dans les
chemins connus. Joseph a presque envie de pleurer: il est tent de se
livrer  son oncle et d'implorer son pardon. Cependant le souvenir de
toutes, ses souffrances passes, et la vue des supplices qui
l'attendent, l'empchent de prendre ce parti. Il rsout de lutter de
ruses avec ses ennemis.

--L'as-tu trouv?

--Est-il ici?

--Est-il l? demande-t-on de toute part...

Et chacun court sur le fenil, soulevant et retassant les bottes de foin.

--Il est pourtant l, dit Asselin.

--Oui, il y est! repart sa femme. J'ai entendu crier le foin, tout 
l'heure.

--Il y tait, mais il n'y est plus. A la faveur du bruit, Joseph se
glisse dans la _batterie_, (l'aire) entre dans le trou  balle, ouvre
doucement la porte qui communique  l'curie. Au mme moment un cri
formidable le fait frissonner de la tte aux pieds.

--Le voici! le voici!

Tout le monde se prcipite vers celui qui pousse le cri de triomphe.

--O? o? Tiens-le! tiens-le!

--Je ne le tiens pas, mais je tiens son sac de provisions.... il ne doit
pas tre loin....

Madame Eusbe demande d'une voix anxieuse: Ma bourse n'y est pas?
regardez donc comme il faut.

--Pas de bourse!....

L'enfant se remet vite de sa peur quand il reconnat que c'est son petit
sac de vivres qui cause, cet moi. Il reprend courage, passe derrire
les vaches tonnes de ce vacarme, et sort par le guichet o l'on jette
le fumier. Dans les moments critiques, l'on ne choisit pas les chemins,
et l'on prfre le chemin troit et malpropre qui nous sauve, au chemin
large et parfum qui nous perd.

Le petit Joseph courut longtemps  travers les champs. Il ne se reposa
plus de la nuit. Le lendemain matin il tait  la cte  Gaspard, dans
Sainte Croix. Le succs lui avait rendu l'nergie et la malice; la
course lui rendit l'apptit. Il avisa une laiterie, regarda si on le
voyait, entra bravement, but du lait et mit un croton dans sa poche.

Le deuxime jour il tait  Qubec, flnant sur les quais et les
marchs, dormant dans les auberges, entre les draps de flanelle, payant
sans y regarder, et se flicitant de son mancipation. Chaque jour,
cependant, il se souvenait de sa mre, et se mettant  genoux, il
rcitait l'_Ave, Maria_. Son insouciante gat ne fut pas de longue
dure; car c'est lui, comme bien on le pense, qui fut soulag de sa
bourse par Picounoc, au moment o il achetait, d'une revendeuse, des
petits chevaux en pte sucre.

Eusbe Asselin, sa femme et les voisins fouillrent en vain toute la
grange. Ils ne retournrent  la maison qu'au lever du jour et de guerre
lasse. Madame Eusbe regrettait plus ses piastres que le marmot. Asselin
regrettait de ne pouvoir fustiger l'enfant comme il s'tait promis de le
faire.

La petite Marie Louise, la soeur de Joseph, paya pour son frre. Elle
avait alors trois ans. Madame Asselin la prenait sur ses genoux comme
pour la caresser, et lui pinait les bras ou les jambes de ses doigts
nerveux et mauvais. L'enfant pleurait. Pour la faire taire, on la
mettait  genoux au milieu de la place, les bras en croix. Elle aurait
d avoir le regard vague et l'air hbt; chose tonnante, le martyre ne
l'abrutissait point. Son oeil jetait souvent des clats radieux et sa
petite tte prenait encore parfois, l'expression de gat mutine des
papillons qui dansent dans les rayons du soleil. Elle grandissait, et sa
beaut faisait paratre plus laides ses petites cousines. La mre
s'apercevait de cela, et la comparaison qu'elle faisait entre ses
enfants et cette pupille dteste ne contribuait pas lgrement 
l'aigrir. Elle devinait bien que les voisines aimaient mieux caresser la
petite Marie-Louise que ses enfants. Elle, enrageait. Tt ou tard, se
disait-elle en pensant  l'orpheline, je me dbarrasserai de toi.




XI.

CE QUE C'EST QUE D'AVOIR BONNE MMOIRE.


Joseph passa quelques annes dans la ville, changeant de matre et
d'emploi plus souvent que de chemise. Il devint un gamin redoutable. Les
jours de march, il se glissait  travers les coffres de fruits et les
sacs de grain des habitants. Un moment aprs, il revenait joindre ses
compagnons et partager avec eux des melons gravs d'une dlicieuse
senteur; ou des pommes fameuses, ou des prunes bleues qui ne lui avaient
rien cot. Quelquefois, pour gagner un sou, il marchait sur les mains
o faisait la roulette. Il jouissait d'un grand renom chez les siens, et
rgnait en roi sur un peuple d'enfants terribles. Il ne regrettait pas
son tuteur, pas davantage la femme de son tuteur; mais souvent il
pensait  la petite Marie-Louise, et cette pense le rendait triste, car
il savait bien que la pauvre enfant souffrait toujours; Parfois il avait
envie de l'aller ravir  ces gardiens cruels; mais o la cacherait-il?

Il n'avait pas perdu, non plus, le souvenir de sa mre, et gardait
fidlement, malgr sa malice et son tourderie, la promesse qu'il lui
avait faite de dire, chaque jour, un _Ave, Maria_. C'tait bien la seule
prire qu'il rcitt avant de se mettre au lit. Enfin, il se fatigua de
la vie de gamin et il voulut voir du pays. Il partit, avec une troupe
d'hommes de chantier qui montaient dans l'Ottawa. Il s'engagea d'abord
pour faire la cuisine. C'est gnralement par l que l'on commence. Il
passa tout un hiver en tte--tte avec la marmite et les chaudrons. Le
printemps, il avait merveilleusement pris des forces et du
dveloppement. Une autre anne, il battit les chemins, puis il s'arma de
la hache et frappa dur. Il acquit du prestige dans les _camps_ de
l'Ottawa comme sur les quais de la ville; sur les quais, parce qu'il
avait t filou, gouailleur et querelleur, dans les _camps_, parce qu'il
tait fort, jurait et buvait comme deux.

Un jour, c'tait  la fin de septembre, il entre  l'auberge de
l'_Oiseau de Proie_. On ne le reconnat point, car il n'est pas venu
boire dans ce bouchon depuis plusieurs annes. Il reconnat bien, lui,
la plupart de ceux qui se trouvent l. L'un de ces derniers paie 
boire: les autres boivent. Il s'approche du comptoir, prend, sans plus
de gne, le verre de celui qui dfraie la compagnie, et le boit d'un
trait. Tout le monde demeure stupfait. On n'a jamais vu pareille
insulte. Lui, Joseph, reste impassible, regardant chacun tour  tour et
cherchant  deviner les impressions de tous. Le jeune homme insult sort
enfin de sa stupeur, et, jetant un cri strident et nasillard: Sacr!....

Je ne redis pas la kyrielle de blasphmes qui jaillit du nez autant que
de la bouche, du jeune monstre.

--On va voir, continue-t-il, maudit! si tu vas venir, une seconde fois,
m'insulter de la pareille faon! Mre Labourique, remplissez mon verre!

La vieille htelire obit. Avant que celui qui demande le verre puisse
le porter  ses lvres, Joseph l'a de nouveau pris et vid. Un murmure
court dans la pice.... On a le pressentiment d'une querelle
srieuse.... Chacun se retire. La mre Labourique dit: Pas de chicane
ici! Attention  mes verres!....

Mais elle n'a pas achev, que le jeune nomme insult s'est ru d'un
bond, le poing ferm, sur son, agresseur. Joseph, prvoyant le coup, se
tient prt. Il ne recule point, pare facilement, de son bras gauche, la
taloche qui lui est adresse, et, de son poing droit, dur comme une
masse, il frappe en pleine figure, le malheureux jeune homme qui roule
sur le plancher malpropre,  dix pas au moins. D'autres veulent prendre
la dfense de leur compagnon. Joseph s'crie: Si vous vous mettez tous
contre moi, vous tes des lches!....

Venez, un par un, deux par deux, si vous le voulez, et je vous sors tous
par la fentre!....

Personne ne bouge plus; personne ne dit rien. Celui qui a reu le coup
de poing se relve tout abasourdi. Faisant contre fortune bon coeur, il
dit  Joseph: Pourquoi, me maltraites-tu de la sorte? pourquoi
m'insultes-tu? je ne t'ai jamais fait de mal.

--Jamais fait de mal, dis-tu? voleur de bourse!

--Voleur de bourse? moi?

--Voleur de bourse? rptent les autres.

--Oui! continue Joseph.... Te souviens-tu, il y a huit ans de cela, tu
payas le dner et le rhum  tes amis, ici mme, aux dpens d'un
malheureux enfant que tu avais dbarrass de sa bourse?

--Ah! oui! repart l'un des jeunes gens, pendant que cet enfant achetait,
d'une revendeuse des petits chevaux sucrs?

--Ah!.... fait le battu qui retrouve ses souvenirs!

--Eh bien! reprend Joseph... c'est moi qui tais le vol, c'est toi qui
tais le voleur.... comprends tu?

--Plusieurs se mettent  rire, Picounoc le premier.

--Alors faisons la paix, propose Fourgon, et prenons un coup ensemble.

--C'est bon! dit Joseph, je ne demande pas mieux, maintenant je suis
satisfait.

--Batiscan! tu tapes dur!....

--Tous donnent la main  Joseph, et luttent de politesse  son gard: O
vas-tu? Que fais-tu?... Les questions pleuvent.

--Monte donc avec nous dans les chantiers de M. MackIntosh. Nous partons
ce soir dit Picounoc.

--Autant vaut aller l qu'ailleurs, rpond Joseph, partons!

En devenant le beau-frre d'Asselin, le matre d'cole, Jos Racette,
n'en tait devenu que plus dtestable et plus dtest. Les enfants se
plaignaient disant qu'il les battait pour rien; les parents se
plaignaient disant que leurs enfants n'apprenaient point. L'un des
principaux habitants de l'arrondissement alla trouver ses voisins. Il
leur parla si bien, que tous promirent de le supporter dans la lutte
qu'il voulait entreprendre contre le matre d'cole. Celui-ci, comme son
beau-frre rgnait plus par la peur que par l'amour. Il tait intrigant
et habile: il savait se mettre dans la manche des commissaires; et
chaque anne, ces messieurs le rengageaient, sans se soucier de son
savoir ou de ses moeurs. Mais enfin une ligue se forma. Jean Poudrier en
tait le chef. Le matre le sut, et les enfants des ligueurs en
souffrirent.

L'lection des commissaires eut lieu. La nouvelle _ligue du bien public_
l'emporta, et la majorit des commissaires lus sut lire. Le matre
d'cole se sentit perdu. Il alla voir plusieurs de ces hommes importants
qui tenaient, dans leurs mains, la balance de ses destines; mais deux
seulement lui firent bon accueil. Alors il se dcida de ne plus faire
l'cole. Il crivit en consquence, au prsident des commissaires une
lettre pleine de fautes, qu'il signa _Rasette_, et, quelques jours
aprs, il quitta la paroisse.

Dans le mme temps une jeune fille disparaissait. Les commrages
allrent leur train.

--Ah!--disait Rosalie Dumais, qui travaillait au mtier chez la Paul
Durand, o il y avait runion de voisines,--cela ne me surprend pas!....
cela ne me surprend pas!... Il y avait quelque chose, je le savais
bien....

--Qui a bu boira! eh bien! a c'est pareil! observait d'un ton judicieux
la mre Lozet.

Une autre, la veuve Bernier, reprenait: Si cette pauvre Tellier n'tait
pas morte, cette fille-l ne serait pas retombe.

--Tu crois? ah! va! c'est malais  dire, glapissait une voix grle: je
pense comme la mre Lozet: qui a bu boira! qui a....

--Encore, si c'tait un bel homme! mais il n'est pas si drle ce matre
d'cole, risqua,  son tour, une jeune fileuse qui tournait le rouet
d'un pied fivreux....

Et quand mme, reprit la mre Lozet, quand mme cet homme aurait toute
la beaut d'un ange, et toutes les qualits du monde, tu sais bien que
des chrtiens ne devraient pas connatre ces choses-l.

--C'est bien dit, a, la mre Lozet; c'est ce que M. le cur nous rpte
souvent. Ah! si la pauvre fille tait venue plus rgulirement  la
messe et au catchisme! Mais que voulez-vous? Laisse  elle-mme, avec
une mre qui ne vaut gure mieux.... Je ne mdis pas, vous la connaissez
comme moi....

--Oui, oui, on la connat la Bergeron!.... dirent toutes les autres  la
fois....

--La malheureuse enfant, je la plains.

--Elle est bien  plaindre.

--Et qui sait? il l'pousera peut-tre.

--Se marier avec elle? L'pouser?.... Ah! c'est alors que l'amiti sera
finie, et que le chtiment commencera.

--Des mariages de mme, on en  vu, et vous savez quel enfer c'tait.

--La paix et le bonheur ne peuvent exister dans le mnage qu' une
condition, c'est que la vertu y rgne d'abord.

--C'est cela, la mre Lozet, vous avez raison. L'amour qui n'est pas
appuy sur la vertu est bien capricieux. Il peut disparatre en un jour
comme il est venu. C'est la marguerite qui fleurit dans les champs, un
jour de soleil, et qui tombe sous les pieds du passant.




XII.

UN DOCTEUR COMME IL Y EN A TROP.


On est au vingt d'aot mil huit cent quarante neuf; c'est un lundi. Vers
deux heures de la releve, un jeune homme, porteur d'une barbe rousse et
chauss de bottes longues, malgr le soleil, est appuy nonchalamment
sur un de ces normes poteaux de bois franc autour desquels les matelots
enroulent l'amarre des bateaux. Et ce jeune homme regarde le courant qui
descend le long des quais en formant mille spirales. De temps en temps
il lve la tte, et ses yeux verdtres semblent interroger le vent qui
souffle de l'ouest, et le cap diamant qui ferme le fleuve  quelque
distance en amont. Il espre, sans doute, voir quelque chose arriver sur
les ailes de la brise ou sortir du promontoire escarp. Une voile de lin
parat-elle en se balanant comme une aile d'oiseau, il se sert de ses
mains fermes en tube, comme d'une longue vue, pour mieux la voir et la
reconnatre. Puis il reprend sa posture nonchalante. De temps en temps
aussi, il se tourne vers la place du march toujours dserte, et un air
de mcontentement passe sur son visage plein de rousseur. La mer est
basse et les quais sont hauts.

Des gamins, les pieds nus, courent sur la grve vaseuse du Cul-de-Sac, 
l'endroit mme o s'lve aujourd'hui la halle Champlain, ce monument
insignifiant qui a peut-tre fait la fortune d'un homme; mais qui ne
fait pas,  coup sr, beaucoup d'honneur  notre bonne vieille cit. Des
canots, des chaloupes, des bateaux de toutes sortes gisent l, ple-mle
comme les arbres abattus gisent dans la fort.

Deux hommes vtus de toile grise et coiffs de chapeaux de paille,
poussent  l'eau une embarcation lgre, sautent dedans, prennent les
avirons et se dirigent vers le large. Le courant fait driver
l'embarcation jusqu'au coin du quai ou se trouve le jeune homme 
barbiche enflamme.

--Bonne chance! crie ce dernier aux deux canotiers.

--Merci, docteur! rpondent-ils en riant.

--La cage est-elle arrive? reprend celui qu'on appelle docteur.

--Oui, elle est au Cap Rouge.

--Soyez prudents!

--Nous sommes vieux dans le mtier.

--Si vous rencontrez les bateaux, dites-leur que je les attends avec
impatience, et avec beaucoup de drogue.

Le canot s'loigne. Comme il faut crier un peu fort, canotiers et
docteur jugent prudent de se taire. Seulement ils se font un signe de la
main. Au mme instant un petit bateau, portant voile carre, apparut
rasant les quais, vis--vis la citadelle. Le docteur se dit avec une
vive satisfaction et en se dressant de toute sa hauteur: Tiens! en voici
un... Lequel est-ce? Celui de Lotbinire, je crois.... Non! le bateau de
Lotbinire est plus gros. N'importe! il y a des ttes  bord. C'est le
bateau de Sainte-Croix! Les gens sont nafs, l; je vais vendre des
mdicaments.

Le bateau arrivait: la voile fut plie. Il dcrivit une courbe et vint
s'chouer sur la grve du Cul-de-Sac.

Alors on voit, sortir de l'auberge de l'_Oiseau de proie_ un vieillard
presque aussi laid que Quasimodo. Il marche en se tranant un pied; et
ce pied est tellement tordu que le talon se trouve droit devant. Il a
les doigts de la main gauche tout--fait disloqus. Il parat souffrir
horriblement, et sa face ple fait piti  voir. Les premiers qui
l'aperoivent le montrent aux autres, et tous bientt se rpandent en
lamentations sur le sort du malheureux. Le vieux disloqu se trane vers
le bateau.

--Qu'avez-vous donc, pre? vous paraisses bien afflig, dit le plus
hardi des passagers. C'est Deguirre, que les, gens du canton appellent
le philosophe, parce qu'il croit tout savoir, et veut tout expliquer,
sans cependant rien connatre.--L'infirme, poussant un profond soupir
et s'adossant, pour se reposer,  une chaloupe penche sur le flanc,
rpond: Mes chers messieurs, que je souffre! que je souffre!.... Et il
pousse un cri qui ressemble au hurlement d'un chien gar--Je suis
tomb, il y a quelques jours du toit de cette maison que vous voyez
l--il montre l'auberge de la Labourique,--et les docteurs m'ont dit que
je n'ai rien de bris.... Ils m'ont laiss souffrir!.... Vous voyez,
messieurs, vous voyez ma jambe!.... Est-ce que ce m'est pas dmanch
cela? Ils disent que c'est la fivre qui cause ce drangement des
jointures.... et que cela va se passer.

--Comme c'est venu, je suppose! ajoute le philosophe Deguirre.

--Plusieurs trouvent le mot drle, et se permettent de rire. Le vieux
clopp repart en secouant la tte: Ah! si vous enduriez mon mal, vous
ne ririez pas, vous autres.

--La femme de Nazaire Filteau observe avec justesse: Il ne faut pas
avoir de coeur pour rire devant un homme qui ptit comme a!

--Qu'avez-vous donc, brave citoyen? demande  son tour, au vieillard, un
jeune tranger qui semble passer l par hazard.

Ce jeune homme, c'est le docteur que nous avons vu, il y a un instant,
sur le quai. Le vieillard rpte ce qu'il vient de dire aux habitants de
la berge, ajoutant quelques remarques fort peu agrables  l'adresse des
docteurs.

--Doucement! pre, rplique le nouveau venu d'un ton un peu contrari.
N'insultez pas tout le monde de la science mdicale,  cause de
l'ignorance de certaines gens.... Il y a des docteurs qui ne mritent
pas mme d'tre appels mdecins, mais il y a des mdecins qui ne sont
pas docteurs et qui devraient l'tre.

--Pardon! mon cher ami, si j'ai dit quelque chose qui vous ait dplu....
Je n'ai pas eu l'intention de vous blesser.... Mais je souffre tant! je
souffre tant! Et le vieillard grimace  faire rire une figure de bois.

--Je crois, reprend le jeune homme, que l'on peut vous remettre aussi
bien que vous tiez,  l'ge de vingt cinq ans.

--Vous?

--Oui, moi.

--Etes-vous docteur?

--Oui.

--Ah! pardon! si j'ai mal parl de ces messieurs! Mais, je souffre tant.

--Il va le gurir!.... c'est un docteur!.... murmurent entre elles les
femmes du bateau.

Et chacun pousse son voisin du coude et de l'paule pour se faire place
auprs des pavois, afin de bien voir ce qui va se passer.

--Montrez-moi votre main, dit le docteur  barbe ronge.

Le vieillard tend sa main dcharne. Les doigts ne paraissent tenir 
cette main que par l'piderme. L'un, de ceux qui sont sur le bateau, le
matre d'cole, fait remarquer  ses voisins que la main n'est pas
enfle.

--C'est vrai! rpliquent les voisins; mais tout de mme, il est ais de
se convaincre que cette main n'est pas comme l'autre.

Le docteur prend la main du bless, la palpe, l'examine de prs, fait
jouer tous les doigts, les tire, repousse et plie de cent manires, en
pressant les jointures. Le vieux malade crie comme un forcen et se tord
comme une anguille dans le sel. Les habitants sont dans l'admiration. Le
docteur aveint une fiole pleine d'une liqueur rouge. L'intrt redouble.
Il verse sur les doigts de l'infirme une partie du contenu. Ensuite, il
s'empare de la jambe dtordue. Le vieillard rsiste d'abord: Vous me
laites trop souffrir, jeune homme, dit-il, je ne suis pas capable
d'endurer plus longtemps.

--Allons! le pre, il faut avoir plus de courage que cela: dans un quart
d'heure vous serez alerte comme moi. Qu'est-ce que c'est que dix minutes
de souffrances?.... Tout en parlant, il saisit le genou du malade dans
son poignet d'acier, et la jambe revient en dcrivant un demi-cercle,
prendre sa position naturelle. Le vieillard hurlait. Sur la berge il y
avait des femmes qui pleuraient. Une jeune, entres autres, se dtournait
pour ne pas voir, tant cela lui faisait mal. Cette femme au coeur
tendre, c'tait Genevive Bergeron. La liqueur merveilleuse fut
applique sur le genou, et le charlatan attendit avec confiance. Tous
les yeux taient fixs sur lui, ou sur le vieillard.

--Sentez-vous encore du mal? demande le docteur  son patient.

--Oui.... mais pas autant.

Au bout de cinq minutes, le docteur ritre sa demande, et le patient,
sa rponse. Au bout d'un quart d'heure, mme demande encore.

--Je ne sens plus de mal, dit le vieillard.

--Alors venez avec moi, marchez, ne craignez rien.

Le vieillard suit son sauveur. Il marche bien. Un cri d'enthousiasme
s'lve du bateau Le guri saute au cou du docteur rouge et l'embrasse.

--Comment pourrai-je vous payer? je suis pauvre! je n'ai rien! dit il en
pleurant.

--Bah! je soigne les pauvres pour l'amour de Dieu, et les riches, pour
de l'argent. Se tournant vers les habitants qui descendent du
bateau:--Messieurs, si jamais vous avez besoin de mes services, venez 
l'htel de l'_Oiseau de proie_, rue Champlain.

--J'y vais de suite! pense le matre d'cole. Et, se tournant vers:
Genevive; Viens ma chre. Genevive suivit le matre d'cole. Plusieurs
habitants, allchs par la gurison merveilleuse dont ils venaient
d'tre tmoins, se rendirent  l'auberge de l'_Oiseau de proie_.--Ils en
sortirent souriants et heureux, tenant dans leurs mains de petites
bouteilles remplies jusqu'au goulot, d'une eau colore qui pouvait
gurir de tout maux, mme de la soif, et qu'ils avaient, du reste,
grassement payes.

Quand les habitants furent sortis, le matre d'cole s'approcha du
vendeur de drogues et lui dit quelques mots  l'oreille. La rponse fut
entendue de Genevive qui rougit et baissa la tte.

--On essaiera! disait le charlatan, on essaiera!

--Vous serez bien pay, reprit le matre d'cole.

--On ne parle point de cela.... Je suis votre dbiteur: vous m'offrez
une heureuse occasion de m'acquitter.

--Vous, mon dbiteur? je ne comprends pas....

--J'ai bon coeur et bonne mmoire, rpartit le docteur. Vous m'avez bien
trait jadis, eh bien!  mon tour! Quoi de plus naturel?

--Diable! vous m'intriguez: qui tes-vous donc?

--Qui je suis?... Devinez! Si vous ne trouvez pas, tant mieux! Moi je
sais que vous vous appelez Racette, et que vous tes matre d'cole. Je
sais aussi que Mademoiselle (il montrait Genevive) se nomme Genevive
Bergeron. Et.... je sais beaucoup d'autres choses....

--Diable! qui tes-vous? disait le matre d'cole. Et de ses yeux il
dvisageait le marchand de drogues, et il mettait sa mmoire  la
torture pour retrouver, dans le pass, quelqu'un qui ressemblt  cette
barbe rousse jete en broussaille sur cette figure de fouine. Soudain il
pousse un cri:--Ha! coquin! je te reconnais! Et il lance un nom  la
face du marchand de drogues qui rit.

--Eh! oui, vous l'avez! C'est cela! c'est lui! c'est moi!.... On gagne
sa vie comme l'on peut.

--Les affaires ont l'air de bien aller?

--Pas mal. Au reste, j'ai plusieurs cordes  mon arc. Mais j'ai des
associs de fortune, et d'infortune....

--Je comprends!.... Je comprends!....

--Que venez vous faire  Qubec, vous? Etes-vous en vacance?

--Non! je ne fais plus l'cole. Cela ne paie point et ma sant s'en va.

--Qu'allez-vous faire?

--N'importe quoi.

--Avez-vous de l'argent?

--Un peu.

--Voulez-vous entrer dans nos rangs?

--Pourquoi pas?

--A tout risque?

--A tout, risque.

--C'est bien. Allez placer madame quelque part, et revenez ici ce soir,
avec votre argent.

Le matre d'cole sortit avec Genevive. Il montrent tous deux
l'escalier de la petite rue Champlain, prirent par la cte de la
Montagne, la rue Buade, la rue de la Fabrique et la rue St. Jean.
Genevive s'arrtait volontiers devant les vitrines o s'talent ces
objets de luxe qui font le dsespoir des hommes et le bonheur des
femmes. Racette songeait  la rencontre qu'il venait de faire, et  la
vie nouvelle et un peu remplie de mystres qu'il allait commencer. Ils
se rendirent au faubourg St. Jean, descendirent la rue St. George
jusqu' l'ancienne rue St. Joseph--aujourd'hui bien nomme Madeleine,
mais Madeleine pcheresse. Ils entrrent dans une maison  deux tages
occupe par deux personnes de rputation louche. L'une de ces personnes
tait Mademoiselle Pamla Racette, la soeur du matre d'cole. C'est
avec cette dernire, dans cette maison de mauvaise apparence et dans
cette rue infme que devait rester dsormais la malheureuse Genevive
Bergeron.




XIII.

LES FRAMBOISES.


Madame Eusbe Asselin avait dit  son poux en se mettant au lit, le
soir du seize aot, qui tait un jeudi: S'il fait beau demain, je vais
aux framboises dans le bois du domaine.

--En voil une ide! avait rpondu Eusbe.

--C'est une bonne ide, tu verras! J'emmne la petite Marie-Louise.

--Ah! tu emmnes l'enfant?

--La petite gueuse, si elle revient!....

--Bah! tu n'es pas capable de l'carter assez bien.

--Laisse-moi faire! Ce fut en parlant ainsi que les poux cdrent peu 
peu au sommeil.

Ils n'avaient pas pri avant de s'endormir. On ne prie pas quand on veut
faire le mal; et l'on fait le mal aisment quand on ne prie point.

Le lendemain le temps tait beau. Les champs ruisselaient de soleil,
l'ombre des noyers tait d'une fracheur agrable. Asselin mit son
javelier sur son paule, et, vtu de toile, il s'en alla couper son bl.
En fauchant, il pensait  ce que sa femme lui avait confi la veille:
Elle est hardie et fine, se disait-il, elle se tirera bien d'affaire. Si
l'entant ne revient plus, quel bon dbarras! Joseph n'est pas revenu. Il
ne reviendra jamais, j'espre. Je suis le plus proche parent, l'hritier
par consquent.... Je vendrai la terre, de crainte que les morts ne
ressuscitent.... Une fois l'argent dans ma poche....

Dans l'aprs midi, madame Eusbe, accompagne de l'orpheline, s'en alla
cueillir des framboises. La femme portait un plat de fer blanc,
l'enfant, un petit panier. Eusbe qui les vit traverser les prairies et
monter sur les cltures de cdre, se dit: Bon! les voil!.... Que le
diable emporte la petite fille!.... Que je ne la revoie jamais!.... ni
elle ni son frre.

La femme et l'enfant arrivent au bois. La petite est dj bien fatigue,
n'ayant rien mang depuis la veille. C'tait  dessein que sa tante
l'avait condamne au jene. Elles s'amusent quelque temps  cueillir de
belles framboises qui sortent comme des rubis  travers les _clos
d'embarras_. L'enfant mange avec avidit les baies succulentes qui
pourprent ses lvres et ses doigts; la femme semble ne rien voir.

--Ici, tante! s'crie la petite, d'une voix frache et gaie, ds qu'elle
aperoit une talle rouge; et, en s'criant ainsi elle court vers le
fruit dlicieux: Dieu! qu'il y en a! Dieu! qu'elles sont grosses!
ajoute-t-elle.... On va en emporter pour Fifine, pour Doudoune, pour
Bb!.... C'taient les enfants de la Eusbe.

Madame Asselin rpond, s'avanant toujours dans le bois: Par ici! L-bas
on en trouvera beaucoup plus et de bien plus belles.

L'enfant va de buissons en buissons comme les petits oiseaux que le
bruit de ses pas effraie. Le bois devient plus pais et plus lev; les
framboises sont plus rares. L'enfant risque un mot: Tante, il y en avait
davantage dans l'abatis.

--Viens! viens! rplique la tante inhumaine!

L'enfant suit  regret. De temps en temps elle se dtourne pour chercher
encore, des yeux, ses talles rouges et fournies. La femme et l'enfant
disparaissent dans les entrailles de la fort.

Quand Madame Asselin revint au logis elle tait seule, et il faisait
nuit. Son mari l'attendait avec impatience.

--La petite? dit-il.

--Bien gare, rpondit la femme en souriant.

--On fera croire que tu t'es perdue toi-mme. Attendons  demain pour
donner l'veil. Je dirai que tu devais aller coucher au moulin  farine,
chez ta nice.

--Et que tu ne pouvais pas avoir d'inquitude au sujet mon absence.

--C'est cela!

Le lendemain matin Eusbe Asselin courut chez Pierre Blais, lui dire que
l'orpheline et sa tante, s'tant gares dans le bois, avaient pass la
nuit dehors, et que l'enfant n'tait pas revenue. Pierre Blais avertit
garon Prusse, qui le dit  Nazaire Filteau. En un instant, tout le
village fut sur pied, et une troupe d'hommes dvous descendit vers le
bois du domaine. Ce bois assez peu large s'tendait sur une longueur de
plusieurs milles.

Pendant que les hommes battent la fort, les femmes,  la maison
d'Asselin, jasent ensemble. Madame Eusbe essaie de pleurer: elle
russit mal. Mais les autres femmes, la Prusse, la Filteau, la Blais,
la Blanger et les jeunes filles, ressentent une douleur relle ont de
vraies larmes dans les yeux.

--Quand la mre Jean Lozet apprit cette triste nouvelle, elle dit en
branlant la tte: Pauvre petite! je m'y attendais,.... Ah! que n'es-tu
dj avec ta sainte mre!

Et elle pleura beaucoup, car elle se souvint de son Lon qui lui avait
t ravi alors qu'il n'avait encore que cinq ans, et qui ne lui fut
rendu que vingt ans aprs.

Les hommes se sont disperss sous les bois, cherchant chacun de son
ct, la petite fille gare. Ils ouvrent avec soin tous les taillis,
soulvent les amas de branchas sches et regardent derrire les souches.

Ils marchent quelques instants, puis, s'arrtent, criant bien haut:
Marie-Louise! Marie-Louise! D'autres voix rptent dans le lointain:
Marie-Louise! Marie-Louise! Ce sont les chos de la fort ou les autres
chercheurs. La pluie tombe la veille ne s'est pas dessche; et rien
n'est plus dsagrable que de marcher sous les bois humides. Chaque
branche, chaque feuille que vous drangez, graine sur votre tte les
froides gouttelettes dont elle est charge.

Ils cherchrent tout le jour. L'obscurit devint profonde sous les
rameaux des sapins et des rables.

Plusieurs des hommes revinrent, croyant qu'il serait aussi bon
d'attendre le retour du soleil, ou pensant que l'enfant, sortie de la
fort par un autre ct, s'tait rfugie, pour la nuit, chez quelque
brave habitant du village ou du bord de l'eau.

Pendant que la petite Marie-Louise, avide et contente cueille de ses
mains empresses une riche talle de framboises, sa tante cruelle
s'loigne, et se cache derrire le tronc d'un rable. Elle pie les
mouvements de sa victime. Elle n'attend pas longtemps. L'enfant lve la
tte, regarde autour d'elle avec inquitude, comme une alouette qui a
cru entendre les pas du chasseur. Elle monte sur une souche pour mieux
voir, et, en montant elle renverse son panier demi-plein de rouges
baies.

--Tante! dit-elle,--et sa petite voix tremble, tante! o es-tu?....
Tante!....

Sa voix devient de plus en plus tremblante et brise. Elle porte la main
 ses yeux, et le jus pourpr des fruits se mle  ses larmes. Elle
descend de la touche brle, et se met  courir. Per bonheur elle se
dirige vers la lisire du bois. Alors! la femme maudite lui crie: Par
ici, petite! par ici!....

L'enfant tressaille de joie et s'arrte.

--Par ici! reprend la damne.

L'enfant retourne sur ses pas et court en sens contraire, s'enfonant de
plus en plus sous les bois. La femme, voyant cela, quitte sa cachette,
et marche toujours, appelant sa victime: pour mieux la perdre. On entend
sa voix de plus en plus lointaine qui crie: Par ici! par ici! Puis l'on
n'entend plus rien.

L'enfant court longtemps, disant: Tante, attends-moi donc... Elle est
toute mouille car il pleut... Ses pieds mal chausss se dchirent sur
les rameaux secs et noueux dont le sol est jonch.... Sa poitrine est
tout haletante. Elle recommence  pleurer. Elle veut revenir sur ses
pas, et se perd davantage. La nuit descend sur les bois. Les rameaux
prennent des formes effrayantes. Les bouleaux, dans leur corce blanche,
ressemblent  des fantmes qui tranent leurs linceuls; la pluie fait
crpiter les feuilles, et l'enfant croit que les oiseaux font claquer
leur bec, et veulent la mordre. Elle s'accroche aux pines et dchire sa
robe, dont les lambeaux restent l comme des flocons de laine arrachs
aux agneaux. Elle se heurte aux arbres morts que le temps a renverss,
et tombe sur la mousse spongieuse ou dans les flaques d'eau. Elle
s'imagine que les ours, ou les loups s'lancent sur ses pas pour la
dvorer. Ce sont les hurlements des btes froces, qu'elle entend, dans
les longs soupirs des ormes qui se bercent au vent. Elle comprend son
nom, et pense que ce sont les sorcires qui l'appellent pour l'enchanter
avec leur baguette. Elle se sauve toujours! O la pauvre enfant, comme
elle souffre! Comme ses pieds mignons, comme ses mains dlicates, comme
ses joues ples sont en sang!.... Elle arrive sur le bord d'un petit
ruisseau, roule en bas de la berge, se dchire le front sur une pierre
et ne bouge plus!




XIV.

LA CAGE.


--Djos, mon pendard! viens vite nous aider  ramer! Viens vite! tu vois
bien que la cage s'en va sur les roches!

Celui qui rpondait  ce nom dfigur sortit d'une petite cabane de
planches, par une porte haute de quatre pieds au plus, et courut prendre
place  l'une de ces normes, rames qui servent  gouverner les cages
sur le grand fleuve.

--Dormais-tu paresseux? reprit le mme individu d'un ton qui ne
s'adoucissait pas. Djos fit un signe de tte qui voulait dire: Non, jeta
un coup d'oeil sur la cte nue qui s'levait devant lui, et, tout en
poussant la rame de son bras nerveux, il parut se perdre dans une
profonde pense.

C'tait le dix-sept aot. Jusque vers le soir le ciel fut serein, l'air
chaud et le fleuve calme comme une mer d'huile. Les oiseaux avaient
chant en voltigeant sur les peupliers verts, et les moissonneurs
avaient chant en montant dans le champ de bl, la faucille sur
l'paule. Les maisonnettes blanches et les ormes superbes qui sont
chelonns sur la rive, s'taient mirs dans l'eau comme dans un miroir
sans fin, et l'on eut dit un monde submerg et renvers fleurissant et
chantant toujours. Le vieux Tace qui est un observateur avait dit  son
voisin le pre Mercier: On va avoir du gros vent; il y a du mirage. Vers
le soir, en effet, le vent de nord-est s'leva, l'air se rafrachit. Les
oiseaux chantrent encore, mais non les moissonneurs, car ils
redoutrent le mauvais temps.

Glissant comme un immense nuage dans les cieux, une cage longue de
plusieurs arpents et large comme une prairie, descend sur le fleuve,
emporte par le courant rapide. C'est une cage de bois carr. Au milieu
s'lvent, comme un petit village Indien, une dizaine de cabanes: c'est
l que se retirent, la nuit pour dormir, le jour pour se garder du
soleil ou de la pluie, les cinquante rameurs qui se sont engags 
rendre ce bois  Qubec. Quand la brise de nord-est commena de
souffler, la cage avait dpass la rivire du Chne qui se glisse sous
la fort, tortueuse et brillante comme un serpent: elle laissait la
pointe du bois des Hurons, ou Tonkourou s'tait bti un wigwam d'corce.
Le contre-matre appela tous les hommes aux rames, car la mer qui
commenait  monter et le vent qui soufflait fort, menaaient de jeter
la cage sur la grve rocheuse. Les hommes accoururent et longtemps ils
plongrent et replongrent les rames dans les flots moutonneux..

Couch  terre, sur le ct, dans une cabane, la joue appuye sur la
paume de sa main, l'un des hommes n'a pas boug. Perdu dans une rverie
profonde, il n'a pas entendu la voix rigide du matre. Ses regards
interrogent avec anxit les ctes de Lotbinire. Il cherche,  travers
les grande arbres des bords, un objet aim sans doute. Tout  coup son
oeil se dilate, un clair en jaillit. Il vient, d'apercevoir, loin sur
un coteau,  une lieue de l'glise environ, les cimes lances de
quelques peupliers de Lombardie. Ces arbres droits et hauts semblent des
sentinelles autour de la maison, qu'ils ombragent. C'est alors que la
voix svre du contre-matre se fait entendre, appelant le pendard de
Djos qui se lve comme s'il tait piqu d'une gupe.

Le vent soufflait avec fureur. La mer houleuse dferlait avec un bruit
solennel sur le rivage. Les bancs de roches qui s'lvent chez nous au
bord du chenal, comme une grape de raisin au bord d'une coupe, taient
entours par le flux dbordant, et se noyaient peu  peu.

--Ramez fort! criait le chef, ramez fort! ou nous somms perdus!....
Vous voyez bien que nous allons sur les roches....

Et les cinquante rameurs, courbs, sur les rames jetaient tout en sueur
malgr la fracheur du vent. Ils russirent  tenir le large pendant
quelque temps: mais quand le fleuve eut jet sur les battures de
cailloux sa nappe agite, le courant se dirigea vers la terre, et la
cage passant au sud de l'islet, vint s'chouer au rivage, prs du
ruisseau des Chel, au haut du Domaine.

--N'importe! dit le contre-matre en jurant, nous sommes mieux ici que
sur les bancs de roches.

Un autre reprend, c'est Poussedon: Nous irons voir les filles pour nous
dsennuyer. Djos va nous conduire: il doit se souvenir un peu des lieux
et des gens.

Djos sourit. Un autre ajoute: Je dois avoir des parents par ici,
moi....puisque je n'en ai pas ailleurs!

C'est ce farceur de Picounoc qui badine ainsi. Plusieurs s'amusent de
cette rpartie; mais une larme apparat au coin de l'oeil de Djos. Il
pense sans doute qu'il n'a pas de parents lui non plus. Un de ses
compagnons le montre du doigt aux autres, disant: Voyez donc! depuis
qu'il ne parle plus, il a toujours les larmes aux yeux.

--Bon jour d'un nom! ce n'est pas drle, aprs tout, d'tre muet!

--Surtout de perdre la parole dans des circonstances comme celles o il
l'a perdue lui.

--Et c'est curieux, continue l'un de ces drles, l'ex-lve de
troisime, et c'est curieux que vous mes amis, _amici mei_, qui avez t
tmoins, comme moi, du chtiment de ce garon, tous n'en fassiez pas
votre profit.

--Bah! crois-tu qu'il est muet? c'est une farce  sa faon, reprend le
contre-matre qui ne croyait  rien.

--Une farce qui dure un peu longtemps! riposte Picounoc, car il y a six
mois jour pour jour que, coupant son dernier mot en deux, il n'en a
laiss tomber que la moiti.

--Oui! ajoute Lefendu, et depuis ce temps il a l'autre moiti sur le
bout de langue: a doit lui dmanger.

Le vent et les flots hurlaient toujours pendant que les gens de cage
badinaient ainsi: Les planons chous sur le sable, le long de la rive,
taient rudement secous par les vagues, mais ne se dliaient pas
encore. Le jeune muet, Djos, puisque ses amis l'appelaient ainsi,
s'tait loign des railleurs, et, passant de pice en pice, tait venu
jusqu'au rivage o, d'un bond, il s'lana.

Un peu plus bas que l'endroit o la cage s'est arrte, la fort, sombre
et pleine de senteurs, descend jusques au bord des eaux, et la verdure
des bouleaux, des chnes et des ormes tranche admirablement sur le tuf
noir des caps qui s'tendent, de chaque ct, comme des ailes de chauves
souris. Djos se dirige vers ce bois. Il cherche  fuir les plaisanteries
de ses malins amis. Mais  peine a-t-il cart, de ses mains, les tiges
pliantes des noisetiers, qu'une pluie abondante fait retentir le
feuillage et tombe, en perles limpides, jusque sur le sol. Il dut
renoncer au plaisir de rver une heure sur la mousse fleurie, et revenir
au milieu de ses compagnons, dans les cabanes branles par la houle.

Pendant que les gens de cage sont entrs dans leurs tentes de planche;
que les uns fument le tabac canadien et racontent des histoires
obscnes; que les autres dorment d'un sommeil paisible, comme des
bienheureux, sur leur couche dure; que d'autres forment des projets
d'amusements pour l'instant o ils mettront le pied  Qubec, nous irons
faire une promenade dans les chantiers de l'Ottawa.




XV.

LE CHANTIER.


Bien loin sur les bords de la rivire Gatineau le plus riche tributaire
de l'Ottawa, s'levait sous les pins majestueux, au milieu d'un nouveau
chantier, une de ces vastes cabanes que l'on appelle _camps_. C'est l
que se retiraient, pendant les longs mois d'hiver, les hommes lous par
M. Mackintosh pour l'exploitation des bois.

Ce camp, bien humble, mais bien chaud, comme tous les autres, n'avait
qu'une porte et une fentre. Son ameublement se composait d'une table 
trteau sans peinture, d'un pole simple, de quelques bancs d'un style
pittoresque et vari, selon le got de l'ouvrier et la forme de l'arbre,
d'une armoire sans portes, et de lits de branches de sapin superposs le
long des pices de pruche tailles en charpente  ttes.

Le matin, le camp se vidait. Les travailleurs sortaient pour aller 
l'ouvrage, comme un essaim d'abeilles sort de la ruche pour aller
butiner. Le soir, tout le monde rentrait, et c'tait un murmure, un
bruit, un tapage d'enfer. Le cuisinier avait rude besogne alors. Ces
gens affams et enivrs de l'odeur des grillades de lard qui rtissaient
dans la pole, semblaient prts  le dvorer lui-mme. S'il n'tait
ponctuel et s'oubliait, les jurons et les menaces le faisaient
frissonner de peur. Mais si la soupe tait grasse et le ragot bien
pic, on le vantait, on le choyait  qui mieux mieux. On l'aurait
compar  Brillat Savarin ou  Vatel, si Vatel ou Brillat Savarin
eussent t connus dans nos forts.

C'est dans ce chantier de la Gatineau que se trouvent runis Joseph,
Picounoc, Sanschagrin, l'ex-lve de troisime et les autres jeunes gens
que nous avons rencontrs  l'auberge de l'_Oiseau de proie_, et qui
descendent maintenant sur la cage choue  Lotbinire.

Les travailleurs se divisent en quatre catgories:

Les _bcheux_ qui se subdivisent en _bcheux_ proprement dits, en
botteurs, piqueurs et grand'haches; les scieurs; les charretiers et les
claireurs.

Les _bcheux_ ce sont eux qui font retentir la fort de leurs coups
secs, rapides et mesurs. Ils vont attaquer les troncs, les plus
robustes. Alors ils frappent  deux et tour  tour de la hache
tranchante, l'arbre qui gmit. L'entaille, petite d'abord, s'largit
vite, et les clats volent sur la neige, et les branches frmissent 
chaque coup... Bientt, un craquement lger se fait entendre, l'arbre
mutil tremble. Il ne s'incline pas encore. On dirait qu'il se survit.
On s'loigne, car, dans sa chute, le gant, va briser tout ce qu'il
touchera. Enfin le craquement recommence plus long et plus fort. La cime
de l'arbre penche tout doucement, dcrivant une courbe dans le ciel
bleu. Le vent circule dans les rameaux et l'on dirait que les rameaux se
plaignent. La chute s'acclre, le bruit augmente, les branches du
colosse qui tombe fouettent, dchirent, arrachent les autres branches
qu'elles rencontrent. On dirait le ptillement d'un brasier. Un choc
plus sourd et plus formidable succde: puis le silence se fait. La fort
toute entire parat tressaillir et trembler; L'arbre majestueux qui
s'levait au dessus des autres arbres comme un roi au dessus de son
peuple, gt ignominieusement sur le sol qu'il ne touchait que du pied.
Pour lui, plus de printemps nouveaux avec de nouvelles draperies; plus
de nids harmonieux dans ses feuillages; plus de gmissements avec les
temptes; plus de murmures avec la brise du matin; il est mort! Et
toujours les coups de la hache retentissent! Et toujours des arbres
craquent, penchent et s'affaissent! Et toujours ces mille bruits sont
rpts par mille chos.

Picounoc se vantait d'tre le meilleur _bcheux_.

Quand un arbre est tomb, le bcheron s'loigne satisfait, et cherche
une autre victime. Alors vient l'botteur qui dpouille le cadavre des
atours qu'il portait nagure avec, tant d'orgueil, et compte le nombre
de billots que donnera l'arbre dnud. Les uns aprs les autres se
dtachent du tronc les rameaux verts du pin ou les branches arides du
chne.

Tintaine et Fourgon passent pour les meilleurs botteurs du chantier.

Vient ensuite, arme de _godendards_, la troupe des scieurs. C'est elle
qui coupe, en faisant chanter l'acier de son immense scie, l'corce
rugueuse, l'aubier tendre et le coeur dur du squelette puissant. Et tant
que la fatigue n'a pas engourdi ses bras, la troupe unit la gaie chanson
du village au rsonnement mtallique de l'instrument.

L'ex-lve tait un scieur infatigable. Comme les coups de bec des
piverts sur les arbres, on entend la hache des piqueurs qui enlvent,
sur quatre faces, l'corce du billot, et prparent la voie,  l'ouvrier
par excellence du chantier. Le voici cet ouvrier! Il porte, sur
l'paule, une hache norme avec laquelle il s'identifie. On l'appelle la
grand'hache. C'est d'ordinaire le plus robuste du chantier. Dans sa
large main l'outil semble lger. Son oeil exerc est juste, et sa hache
tranchante n'entame pas plus qu'il ne faut le billot dgrossi, pour
qu'il devienne une pice carre, superbe et droite comme si elle eut
pass sous le fer du rabot. Joseph le pupille d'Asselin et No
Sanschagrin, taient des grand'haches.

Dans les chantiers de billots l'arme des travailleurs est moins
nombreuse; piqueurs et grand'haches sont inutiles.

Quand le billot est sci, quand le planon est quarri, les charretiers
le tranent jusqu' la _jete_, sur leurs _sleighs_  bois, par les
mille chemins que les claireurs, chausss de longues bottes sauvages,
ont tracs dans les neiges profondes.

Poussedon s'tait enrl dans la troupe des claireurs, et Lefendu
s'tait fait charretier.

La _jete_, c'est le bord de la rivire d'o l'on prcipitera, le
printemps, les milliers de pices de bois que le courant emportera
jusques  des distances tonnantes. Une nouvelle bande, forme de toutes
les autres, apparatra alors. Ce sera une troupe active, qui courra sur
les billots flottants avec la lgret du flin qui joue; qui ne
craindra ni l'eau froide des nuages, ni l'eau froide des ruisseaux, ni
les courses sur les berges escarpes,  travers les broussailles; qui
montera dans les canots, ramera mieux que les meilleurs canotiers,
franchira, en chantant, rapides et cascades. Ce sera cette troupe
aventureuse qui dtachera de la rive o l'auront retenu les branches des
arbres demi-noys, le billot retardataire et paresseux. Elle suit avec
anxit la fortune du bourgeois, fortune emporte par les caprices du
courant. Heureuse, elle vogue en chantant si les pluies du printemps ont
gonfl le sein des rivires; mais si les rivires coulent misrablement,
 travers les roches et les dbris de toutes sortes, leurs ondes
pauvres, elle souffre, travaille et s'irrite souvent.




XVI.

LE BLASPHME.


C'tait six mois avant l'arrive de la cage au bois du Domaine, en
fvrier, et le jour du dimanche. La plupart des travailleurs, runis
dans le camp, se reposent des fatigues de la semaine en jouant aux
cartes ou aux ds. D'autres dorment sur les couches de branches de
sapin. Plusieurs jasent assis autour du pole. Celui-ci se vante de ses
succs en amour; celui-l se moque de ceux qui demeurent fidles. Un
autre proclame sa force et dfie ses camarades au crochet ou au poignet,
 porter comme  lever. Quelques uns se vantent de leurs cynisme et de
leur impit. Enfin chacun fait ou dit ce qui lui plat davantage, sans
se soucier du got des autres.

Soudain Poussedon se dresse: Par la Vierge! s'crie-t-il, si j'ai dit un
mot de prire depuis que je suis dans le _camp_, je veux que le diable
m'emporte!

Ces paroles de blasphme sont suivies d'un immense clat de rire.

Une voix rplique: Tu n'es donc pas comme Djos, toi?

Une autre voix: Djos? bah! c'est un farceur. J'aimerais mieux ne pas
prier que prier  sa manire.

--Jugement tmraire! dit une troisime voix, une voix un peu moqueuse;
et fort nasillarde: Sait-on jamais ce qui se passe dans l'esprit de ses
frres? Peut-on sonder les mystres du coeur de l'homme?

--Et de la femme, donc?

Le rire redouble.

--Pas d'interruption, Lefendu! pas d'interruption! Je dis donc, continue
la voix nasillarde, qui devient flte en s'levant, je dis que vous
portez un jugement tmraire sur votre compagnon quand vous affirmez que
sa prire n'est pas bonne. Moi je vais vous prouver, clair comme deux et
deux font quatre, qu'elle est bonne: Toute prire faite sans distraction
est agrable au Seigneur. C'est le cur de ma paroisse qui l'assure. Or
la prire de Djos est faite sans distraction, donc elle est bonne.

--Pardon, monsieur Picounoc, mais prouvez donc qu'elle est faite sans
distraction! Et vous ne le prouverez pas, puisque, d'aprs vos propres
paroles, personne ne peut savoir ce qui se passe dans l'esprit de ses
semblables.

--Bravo! Bravo! fait Tintaine.

Un frappement de mains abasourdit l'orateur qui est sur le point de
perdre contenance.

--Mon ami l'ex-lve n'a pas en vain laiss les bancs de la troisime,
pour venir jouer de hache dans les forts de l'Ottawa, riposte-t-il, en
s'animant un peu; mais il trouvera son matre dans les chantiers d'en
Haut, comme sur les bancs du Sminaire de Qubec. Je soutiens que Djos
ne peut pas avoir de distractions pendant sa prire, parce que sa prire
est trop courte: quand mme il voudrait en avoir, il n'en aurait pas le
temps.

--C'est vrai! c'est vrai! crie Tintaine!

--Il rcite un _Ave, Maria_, dit Fourgon, et c'est vite fait!

--Le temps d'y penser! ajoute Lefendu.

--Le temps de n'y pas penser! riposte Picounoc.

--Pourquoi un _Ave, Maria_, demande Sanschagrin.

--Une promesse  sa dfunte mre. C'est lui qui me l'a dit, rpond
Fourgon.

--L'imbcile!

--N'ai-je pas raison? reprend Picounoc.

--Oui! oui! Enfonc, l'ex-lve enfonc Paul Hamel! Paie la traite pour
ta peine! s'crient plusieurs voix.

--Si je suis condamn, je paierai, rpond l'ex-lve; mais j'en appelle
 votre conscience: _Conscienciam invocabo!_

--Paie! paie! c'est la conscience qui le dit.

L'ex-lve s'incline profondment et, en se relevant, il tire de dessous
un lit de sapin, une cruche au ventre rebondi. Un clat, de rire gaie
la cabane. Versant le whisky dans une tasse de fer blanc, Paul Hamel
dfraie ses amis, mais il soutient que Picounoc n'est qu'un sophiste.
Aucun de ses compagnons ne comprend ce terme savant; c'est pourquoi tous
le jugent bien appropri, et Picounoc passe pour un sophiste.

Le _couque_ surveillait la chaudire de soupe au lard qui mitonnait en
chantant sur le feu. Le parfum des bois rsineux ne suffisait pas 
faire oublier les senteurs moins agrables des lvres avines et des
vareuses malpropres des bcherons. Il neigeait, et les rameaux, penchs
sous les blancs flocons, ressemblaient  des vieillards chargs
d'annes.

La porte du camp s'ouvre tout  coup et un robuste garon entre, blanc
de neige.

--Ha! Djos, beau temps, hein? dit au nouveau venu l'un de ceux qui sont
assis prs du pole.

--Massacre d'un nom! va-t-il toujours neiger ainsi? repart Djos.

--Tu vas gagner ton argent.

--Oui, battant! mieux que vous autres, bande de paresseux!

--Prie donc le bon Dieu pour qu'il nous donne du beau temps.

--Priez-le, vous autres!

--Dis un _Ave, Maria_ de plus.

--Je dirai ce que je voudrai! C'est mon affaire! Fermez-vous!

--Tiens! il est de mauvaise humeur, pas de plaisir, c'est fini.

--Paul, donne-lui donne-lui coup pour le remettre, repart Picounoc.

L'ex-lve prend la cruche: Donne la tasse! dit-il  celui qui se trouve
prs du seau.

Les yeux de Djos jettent un vif rayon; sa face se dride. Il n'est pas
laid ce Djos mais il a l'air mchant. On voit qu'il est intelligent;
mais il y a beaucoup d'ombres dans son esprit. Il est comme un tableau
bien commenc, et mal fini, comme une statue firement bauche et mise
de ct par le sculpteur capricieux. Il prend la tasse et boit.
Picounoc, d'un air srieux: Tu ne dis pas ton _Benedicite_?

Djos t'ait le signe de la croix. On applaudit.

--Tu sais qu'un bon chrtien doit offrir toutes ses actions au bon Dieu,
continue Picounoc.

--Et ses omissions? Demande Djos que le whisky dispose au badinage.

A propos, reprend le cynique Picounoc, as-tu fait ta prire ce matin?

--Oui.

--Sans distraction?

Djos se met une main sur les yeux. Picounoc rpte: Sans distraction?

--Hlas! non!

--Malheureux! elle si courte!.... Mais  quoi as tu pens?

--J'ai pens  la cruche ici prsente et aux ivrognes qui lui font la
cour.

--Y a-t-il eu dsir?

--Un dsir ardent.

--Long?

--Bien plus long que ma prire.

--Pour ta pnitence tu boiras de l'eau froide le reste de l'hiver.

On applaudit avec enthousiasme.

--Ce n'est pas tout, reprend Djos, j'ai aussi pens  la Louise.

--De l'_Oiseau de proie_?

--De l'_Oiseau de proie_!

--L'aimes-tu?

--Je penserais!

--Et Poussedon?

--Poussedon? il aura la _pelle_!

--C'est mal, cela, bien mal, d'en faire passer ainsi  ton ami de
chantier, continue la voix nasillarde, et pour ta seconde pnitence, va
te rouler dans la neige.

Les bravos firent trembler le _camp_.

L'un des gaillards, Poussedon, tait devenu rveur. Son plus proche
voisin le touche du coude: Eh bien! l'ami, attention! Djos est entrain
de te ravir ta belle.

Les yeux se fixent sur Poussedon.

--Ah! comme il est triste! Voyez donc comme il est triste! s'crie
Lefendu.

--Il a peur  ses....amours, riposte Fourgon.

--Il peut bien avoir peur! dit Sanschagrin.

--Je n'ai peur de personne! et je me fiche de vous autres! rpond
Poussedon.

Un sourd murmure succde. Djos tourne, sur ses talons; un clair jaillit
de ses yeux malins: Prends-garde! Poussedon!

--Non, je n'ai pas peur!

Les poings de Djos se ferment, ses muscles se tendent.

--Pas de chicane, mes enfants, pas de chicane! commande la voix
larmoyante de Picounoc: Il faut s'aimer les uns les autres! C'est Jean
qui le dit au ch. X de l'Apocalypse. Pas vrai, Paul, toi qui sais le
latin?

--Vrai comme vous vous remplissez  mesure que ma cruche se vide: _Dum
se videt crucha mea!_

Tous clatent de rire.

--Toi, garde tes farces! dit Djos. Je veux que le diable m'emporte tout
vif si je me laisse bafouer par n'importe qui! Ah! ce temps-l est
pass, o j'tais le souffre-douleur de gars plus btes et moins forts
que moi!

--Je ne veux pas dire, reprend Poussedon tremblant, que je suis aussi
fort que toi, que je suis capable de te battre.

--Non? que veux-tu dire alors?

--Je veux dire que je suis sr de la fidlit de la Louise, et que je ne
crains pas que tu m'en fasses passer.

--Est-il bon? la fidlit d'une fille comme la Louise! remarque Lefendu
en ricanant.

--Oui, en effet! continue Poussedon.

--Tais-toi donc!

--C'est--dire qu'elle me prfrera toujours  tout autre.... quand je
serai l.

--Quand tu seras l? Beau dommage!

--Eh bien! moi je te dis que tu mens!

C'est Djos qui s'emporte ainsi.

--Crois-tu, Djos, riposte Poussedon, qu'elle aimerait un dvot comme
toi?

--Comment un dvot comme moi?

--Oui! un dvot! Ah! c'est elle qui t'enverrait dire ton _Ave, Maria_,
au pied du lit, car elle ne voudrait pas te faire droger  ta sainte
habitude.

--Pas mal! pas mal! s'crient les amis.

--C'est faux! Je ne prie pas le bon Dieu!... pas plus que vous
autres!....

Poussedon ne se tient point pour battu:--Comme si, l'autre nuit, je ne
t'avais pas vu, repart-il, te glisser une minute en bas de ton lit et
faire le signe de la croix!

--_In nomine Patris!...._ ajoute l'ex-lve.

--Et marmoter ton _Ave, Maria!_ continue Poussedon.

--C'est vrai! dit Picounoc.

--C'est vrai! dit Sanschagrin.

--Et quand tu t'es retourn vers le coin de l'armoire, hier soi, est-ce
que je ne t'ai-pas vu faire quelqu'invocation au Christ ou  sa mre?
reprend, Poussedon que le succs grise.

--Peut-tre invoquait-il le gnie de la fort, dit l'ex-lve de
troisime.

--Il tait tourn vers l'armoire? demanda un autre, c'est qu'il
invoquait sainte cruche.

Djos voit qu'il fait mieux de rire que de se fcher, car tous se
tournent contre lui: C'est vrai, rpond-il, j'ai pri sainte cruche de
vous verser un peu de son esprit, vous tes si sots!

Cette rpartie lui rend ses compagnons favorables. Mais Poussedon,
bless dans son amour propre, continue de le piquer: Il a honte d'avoir
pri, dit-il, moi j'aime mieux ne rien dire au bon Dieu, personne ne me
souponne d'hypocrisie.

--L'hypocrisie est le plus infme de tous les vices! chante la voix
nasillarde.

_Rex vitiorum!_ dit l'ex-lve.

--Je ne suis pas plus hypocrite que vous! hurle Djos qui faiblit dans sa
dfense et se sent battu; car il est coupable, non pas d'avoir pri,
mais d'avoir rougi d'une bonne action. Et il continue: Je n'ai pas
rcit un mot de prire au Christ ou  la Vierge depuis que je suis en
ge de raison!

--Bravo! bravo!

Le blasphme, plus que le whisky enivre le pauvre garon, et l'ivresse
se communique  tous comme une tincelle lectrique.

--Jure-le! commande la vois nasillarde.

--Je le jure!

--Prends une formule solennelle! ordonne l'ex-lve. Dis ainsi, une main
au ciel, et l'autre sur le coeur: _Manus ad coelum!_ Dis: que ma langue
se dessche dans; ma bouche si je mens! _si mentior!_

Djos, exalt par le dpit, honteux d'tre ridiculis par les siens,
troubl par les vapeurs de l'alcool, lve la main gauche vers le ciel,
met la droite sur sa poitrine, et dit:

--Que ma langue se dessche dans ma bouche si je mens!

L'ex-lve continue: Que le diable m'arrache, un par un, tous les poils
du corps! _omnes poili corporis!_

Djos ne rpte point.

--Voyons! rpte! continue! _Perge! Perge!_ hurle l'ex-lve.

--Continue! crient les autres en ricanant. Dis: Que le diable m'arrache,
un par un, tous les poils du corps! _omnes poili corporis!_

Djos, terrible, les yeux rouges de sang, ple, effrayant  voir, les
regarde tour  tour et ne dit rien.

--Parle! mais parle donc! lui crie-t-on.

--Est-il drle! repart Fourgon qui rit  s'en tenir les ctes.

--Il a peur! dit Poussedon.

--Le farceur! crie Tintaine.

--Le lche! rplique Lefendu.

--Il n'achvera pas! ajoute Picounoc, en le montrant du doigt. Il a peur
du bon Dieu!.... Il a peur du Christ!....

Et Djos les regarde toujours de ses grands yeux de feu. Sa bouche
entr'ouverte s'agite convulsivement, ses bras s'lvent au-dessus de sa
tte comme pour supplier, son corps frmit, des pleurs roulent sur ses
joues blmes. Dieu l'a frapp! Il est muet!...




XVII.

LE MUET.


Le matin se levait radieux. Le soleil droulait une nappe de lumire sur
les ondes calmes du grand fleuve. La mer montait. La cage choue sur
la grve de Lotbinire commenait  flotter. Djos tait all de nouveau
rver sur les ctes verdissantes. Jamais les bouvreuils et les pinsons
n'avaient mieux chant. Les bois s'taient schs au souffle de la brise
du matin, et une senteur dlicieuse venait de partout comme un encens
que la terre envoyait au ciel.

Djos suit le cours capricieux de ce petit ruisseau qui perd son onde
dans le tuf du rivage, au bord du bois du Domaine. Tout  coup la voix
de ses compagnons retentit.

On l'appelle. La cage va descendre avec le baissant:--J'emporte cette
fleur, pense-t-il, car sa langue est toujours lie par la vengeance de
Dieu. C'tait un iris qui se mirait de haut dans l'humble ruisseau. En
montant pour cueillir la fleur, il aperoit une petite fille tendue sur
les cailloux. Ses pieds se perdent dans l'eau fugitive. Il y a du sang
sur la pierre. L'infortune s'tait sans doute assomme dans sa chute.
Il fait un pas en arrire: Un frisson parcourt tout son corps. Il relve
l'enfant qui ouvre de grands yeux tristes, et parat avoir perdu le
souvenir.... La serrant avec un sentiment de compassion contre sa
poitrine, il l'emporte sur la cage.

En le voyant accourir avec cette entant dans les bras, les gens de cage
furent intrigus. L'ex-lve de troisime dit, levant les mains au ciel:
_O tempora, o mores!_ que ferons-nous donc, nous qui parlons tant, si
ceux qui n'ont pas de langue se font ainsi suivre des jeunes filles?

--Mais ne vois-tu pas que c'est une enfant, rpartit Picounoc, et
qu'elle est innocente comme toi et moi?

--Comme toi et moi! observa Lefendu, c'est un peu risqu.

--_Sicut et nos!_ dit, comme un cho, l'ex-lve en levant les yeux au
ciel.

Le contre-matre s'avana vers Djos qui entrait dans l'eau jusqu'aux
genoux pour atteindre la rame qu'on avait jete eu guise de passerelle.

--Quelle est cette enfant? O l'as-tu prise? Pourquoi l'apportes-tu
ici?.... dit-il avec mauvaise humeur et volubilit.

Le pauvre muet regardait le contre-matre en marchant sur la rame
troite avec son doux fardeau. Le contre-matre allait ajouter avec un
blasphme: Mais parle donc! il se souvint tout--coup que Djos ne
parlait plus depuis environ six mois.

Chacun se presse autour du muet pour voir l'enfant.

--Oh! mille noms! quelle est belle! dit l'un.

--Comme elle est blesse! dit l'autre....

--_Pulchra es_, dit l'ex-lve, allongeant le cou pour regarder par
dessus l'paule de Picounoc, _sed macula est in te!_....

--Tais-toi donc imbcile, avec ton latin.

--Si tu savais cette belle langue, Picounoc, tu ne voudrais jamais
parler l'Iroquois comme tu le fais!

Le muet tche d'expliquer, par des signes, o et comment il a trouv la
petite. L'un des hommes de cage va puiser de l'eau dans un plat de fer
blanc et lave la figure ensanglante de l'enfant inconnue.

La fracheur de cette onde pure la ranime, elle entrouvre ses beaux yeux
noirs, cherche autour d'elle, puis, d'une voix faible, elle murmure:
Tante, o es-tu?...., j'ai soif! On se ht de lui donner  boire, puis
on l'accable de questions. Mais ses penses sont confuses. Elle dit
seulement: Mes framboises!... Oh! tante va me battre.... Et elle se met
 pleurer.

La cage, emporte par le courant, s'loignait du rivage. Le
contre-matre, se penchant sur l'enfant que Djos tenait toujours dans
ses bras, lui dit Veux-tu retourner voir ta mre.

La petite rpondit: J'ai peur! j'ai peur! ma tante va me battre!....

Le muet avait des larmes dans les yeux. De minute en minute il
s'attachait  cet ange que le ciel venait, en quelque sorte, de lui
confier.... Il avait peur qu'on le lui ravit. Il se souvenait de ses
souffrances passes et se montrait plus sensible aux souffrances des
autres. Picounoc dit  ses compagnons: C'est une enfant maltraite par
sa tante, c'est vident: Emportons-la?

--Emportons-la rpondirent les autres.

--A nous tous, observa Sanschagrin, nous pouvons subvenir  son
entretien.

--Y penses-tu? demanda Fourgon. Tous tant que nous sommes nous ne
pouvons conomiser un sou par anne, et nous allons, d'un vire-main,
devenir pres et mres de famille? Merci!....

Le muet serra la petite contre son coeur.

--Allons! commande le contre-matre, dposez cette enfant dans une
cabane, si vous ne la reportez pas  terre, et vite! aux rames! Il faut
gagner le large.

--A terre? o voulez-vous qu'elle aille? rplique le gros joufflu, elle
est encore sans connaissance.

--Aux rames! alors, vite! aux rames!

Le muet dpose sa protge dans la meilleure cabane, sur la plus molle
couche de linge et de branches, et rejoint ses compagnons. On met les
rames dans les tollets, en avant, et l'on rame lentement, mais avec
vigueur. Le courant qui est rapide chez nous, entrane bientt la cage
loin de la rive.

--Ecoutez donc! fait tout  coup Sanschagrin.

--_Audite!_ rpte l'ex-lve.

--On dirait le cri d'un homme en peine.

--On appelle la petite fille, je crois.

Le muet poussait sur sa rame avec une force qui tenait de la fureur, et
la cage s'en allait toujours. On entendait, en effet, des clameurs
lointaines monter du fond des bois; mais ces cris arrivaient faibles et
mystrieux au milieu du grand fleuve. La cage descendait toujours.

--Si quelqu'un veut retourner au rivage en canot, dit le contre-matre,
qu'il y retourne. Le muet regarda d'un oeil plein de piti la cabane o
reposait l'enfant. Personne ne rpondit. La cage descendait toujours.
Elle passa devant la pointe du Platon. Bientt les ctes chelonnes de
la rive sud s'loignrent, formant un immense amphithtre, dont l'anse
de Ste. Croix tait le parquet merveilleux, et la cage noire parut sur
le fleuve d'argent, comme un trait de plume sur une feuille blanche.




XVIII.

UN CONTRE TROIS.


La cage o se trouvaient le muet et l'enfant atteignit le Cap Rouge,
lieu de sa destination. Elle fut pousse  force de rames et avec le
secours du montant, vers l'embouchure de la rivire, ou elle s'choua.
La journe avait t chaude. Vers le soir, quand le soleil disparut
derrire la chane des Laurentides, et qu'un souffle plus Irais vint
caresser le feuillage, plusieurs des hommes dbarqurent pour se
promener sur les ctes pittoresques qui bordent l'humble rivire du Cap
Rouge et le fleuve orgueilleux. Le muet ne se rendit point  terre. A
peine s'loignait-il de la cabane o reposait l'enfant malade. Il
songeait. Peut-tre regrettait-il de ne pas l'avoir reporte sur le
rivage, prs de l'endroit ou il l'avait trouve. Quelqu'un de la
paroisse l'eut vue et reconduite chez ses parents. Qu'allait-elle
devenir maintenant? et quelle protection pourrait-il lui donner? Il
tait plong dans de profondes rflexions, et de temps en temps, une
larme venait mouiller ses yeux. La jeune fille tait aussi muette que
lui. Elle avait la fivre et dormait toujours. Personne ne se trouvait
l pour la questionner  son rveil et quand elle semblait capable de
comprendre et de rpondre. La nuit arriva. L'eau devint sombre comme un
torrent de lave refroidie. Quelques toiles scintillrent au
firmament,--seulement les plus brillantes! Arcturus du Bouvier, la
blanche Vga de la Lyre, la sanglante Antars du Scorpion; mais elles
disparurent aussitt, puis un voile de nuage obscurcit le ciel.

Tout le monde s'endormit sur la cage. Seul le muet veillait auprs de la
petite orpheline. Tout  coup, un cri, suivi d'un juron, s'lve du
large. Le contre-matre s'veille. Au mme instant une autre clameur et
un juron plus nergique paraissent monter du fond des eaux. Le
contre-matre sort de la cabane o il prend son repos: Que voulez-vous?
demande-t-il.

--Une voix rpond: Venez nous aider; le courant nous jette sur votre
cage.

--Qui tes-vous? O allez-vous?

--Nous venons du moulin de St. Nicolas. Nous allons  Qubec avec un
radeau. Prtez-nous donc un homme pour nous aider  descendre jusqu' la
ville?

Le muet a une ide. Au reste, il rflchit depuis assez longtemps, et
son parti est arrt. Il prend la jeune fille dans ses bras, l'enveloppe
soigneusement, et part, un aviron  la main. Rendu sur le bord de la
cage, il aperoit un canot qui remorque du bois carr. Deux hommes sont
dans le canot.

Qu'apportez-vous l? Disent-ils.

Le muet a bien raison de ne pas rpondre. Il saute dans l'embarcation
avec l'enfant qu'il dpose  l'arrire, et se met  nager. Les deux
hommes rient: mais dans les tnbres personne ne les voit rire. Le canot
glisse vite et le radeau, fortement attach, suit sans efforts, emports
qu'ils sont par le courant rapide du Saut de la Chaudire. On atterrit
avant d'arriver au Cul-de-Sac, et les planons furent mis en dedans
d'une estacade.

Le muet s'loigna aprs avoir reu des canotiers une bonne poigne de
mains. Il suivit la rue Champlain et se rendit jusqu' l'auberge de
l'_Oiseau de proie_, portant dans ses robustes bras, la petite
Marie-Louise. L'obscurit tait profonde. Il marchait au milieu de la
rue, connaissant le danger qu'il y avait  passer sur le trottoir
ingal, vermoulu et souvent interrompu trop brusquement. L'enfant
semblait mieux. C'tait peut-tre la fracheur de la nuit qui la
ranimait. Le muet avait rsolu de la confier  une famille qu'il
connaissait bien, et dans laquelle il tait demeur comme domestique
pendant plusieurs mois. Il savait que cette famille aurait piti de la
petite infortune, et la rendrait  ses parents, s'il ne trouvait pas
moyen, lui de la soustraire pour toujours  ceux qui la maltraitaient.
Quand il passa vis--vis l'auberge de la mre Labourique, il aperut, 
travers les fentes des vieux contrevents, une chandelle fumeuse sur le
comptoir. Il s'arrta, jeta, un coup d'oeil indiscret dans la maison, et
vit trois hommes qui causaient en fumant, assis  la table, prs du mur.

L'un des trois hommes tournait le dos  la porte: il ne put le
reconnatre; les deux autres se montraient de face; mais il ne les
reconnut pas davantage. Il vit seulement que l'un tait jeune et
l'autre, vieux. Il y avait sur la table, une bouteille de rhum color,
presque vide, et trois verres nouvellement remplis. A chaque instant,
les trois hommes portaient les verres  leurs bouches et buvaient une
gorge. Ils paraissaient engags dans une confidence srieuse. Le muet
pensa: La nuit sera bientt finie. Je connais cette maison. Madame
Labourique me recevra comme son enfant, et prendra soin de la petite;
pourquoi irais-je troubler le repos des braves gens  qui je veux la
confier. Quand le jour paratra, je me lverai: je serai plus dispos,
l'enfant sera mieux; elle parlera bien peut-tre; alors j'irai  la
haute ville, et je mettrai mon projet  excution. Ce raisonnement lui
parut bon. Il y avait peut-tre un peu de curiosit. Peut-tre
voulait-il considrer de plus prs ces individus qu'il venait
d'apercevoir, grce  l'indiscrtion des vieux contrevents. Il frappe;
personne ne rpond. Il frappe de nouveau. L'homme; qui a le dos tourn 
la porte se lve. Il a pli, et la crainte d'un danger se lit dans ses
yeux. Ses camarades, moins poltrons, sourient, boivent le reste de leurs
verres et lui disent de s'asseoir tranquillement. La vieille htelire
qui ne dort toujours que d'un oeil, dans son fauteuil sans _bourrure_,
au fond du comptoir, quitte sa retraite favorite, et vient, en se
frottant les paupires, s'arrter devant la porte verrouille:

--Qui est l? demande-t-elle de sa voix rauque.

Personne ne rpond.

--Qui est l? rpondez! continue-t-elle d'une voix plus rauque et plus
forte.

Pas de rponse.

--Vous n'entrerez pas.

Le muet frappe de nouveau.

--Nommez-vous! dit la vieille qui s'impatiente.

Le muet ne se nomme point, mais frappe encore. Les trois individus assis
 la table commencent  souponner quelque chose de fcheux. Ils se
lvent. Le plus peureux des trois demande s'il n'y a pas moyen de sortir
par derrire.

--Oui, rpondent les deux autres, venez! Ils sortent par la porte qui
donne sur la cour, et se cachent sur le grenier du hangard.

Le muet frappe toujours, et la bonne femme Labourique est aux abois. Sa
conscience qui n'est pas fort nette, lui fait comprendre la possibilit
d'un vnement judiciaire o elle la propritaire de l'auberge de
l_'Oiseau de proie_, aurait un mauvais rle  jouer. Cependant quand
elle voit les trois hommes dehors, elle a plus de courage et moins peur,
et croyant avoir affaire  la police, elle dit d'un air singulirement
comique:

--Mes bons messieurs, je vais vous ouvrir ne vous fchez pas! Vous
comprenez bien qu'il en cote  une femme d'ouvrir sa porte, comme a,
la nuit,  des hommes qu'elle ne connat point. Vous ne me ferez aucun
mal n'est-ce pas?... Je ne suis pas en contravention avec la loi. Je
suis seule, bien seule! Je ne garde personne  boire ici, la nuit, je
vous le Jure!.... Je tiens une maison comme il faut!.... Pour cela,
oui!....

Le verrou de la porte criait. Le muet donne un nouveau coup.

--Je vais ouvrir! je vais ouvrir! n'enfoncez pas!... Je n'ai pas
peur!.... Je suis une femme honnte!.... Ma maison est paisible comme
une glise!....

Le muet riait de la mprise de la vieille, et, dans un coin du hangard
humide, les trois hommes tremblaient en gardant un profond silence. Tout
 coup une voix sonore retentit: Batiscan! la mre, es-tu folle?
Qu'est-ce que tu chantes-l?

--La vieille se sent rajeunir de vingt ans. Elle pousse un soupir de
satisfaction, et la crainte qui l'oppressait s'envole.

--Charlot, dit-elle, d'une voix qu'elle tche de rendre caressante, mon
coquin, comme tu m'as fait peur!....

La porte s'ouvre et Charlot entre. Il tait l'un des canotiers qui
arrivaient du Cap Rouge. Robert, son compagnon, le suit. Le muet entre
derrire eux.

--Tiens! dit Charlot en montrant le muet, notre homme!

--Je ne le reconnatrais pas, rpond Robert, s'il n'avait encore cette
enfant qu'il emporte je ne sais o.

La mre Labourique regarde, d'un air tonn, le jeune homme et l'enfant:
Mais Dieu me pardonne! repart-elle aprs un moment, c'est Djos! Et cette
petite fille? o as-tu pris a? Enlves-tu les enfants, toi? Pour qui
travailles-tu?.... Allons! parle!.... Voyez-donc s'il va parler!....
s'il me rpondra!....  moi qui suis comme sa mre!....

Le muet met un doigt sur sa bouche et fait signe qu'il ne peut parler.
La vieille continue: En voil un mystre, par exemple! Ayez-vous dj vu
cela, vous autres?.... Il ne veut pas parler!... Fou, va! parle donc!
Arrives-tu? Picounoc vient-il? j'ai hte de le voir ce drle!.... Il est
bavard comme tout! Il nous fait rire. Puis Paul Hamel qui parle toujours
latin!... puis Sanschagrin et Poussedon, et Lefendu!.... et Fourgon!....
Ah! mes gredins, j'espre que vous allez me faire vendre un peu!....
J'ai du rum sans pareil.... Ou est la cage?.... Il ne parlera pas, non!
il ne parlera pas!....

--Charlot dit: S'il vous rpond  vous, mre Labourique, vous aurez plus
de chance que nous, car il ne nous a pas dit un tratre mot de la nuit.

--Mais.... avez-vous pass la nuit ensemble?....

--Une bonne partie.... Nous avions besoin d'un homme pour nous aider 
descendre notre bois, et ce jeune garon nous a prt ses services de la
meilleure grce du monde.

--C'est un garon obligeant.... s'il n'a pas chang.... Je le connais
bien, allez! je vous dis que je suis comme sa mre. Il est demeur
longtemps ici. Il tait jeune alors.... grand comme a--Elle montre de
la main--espigle, mutin.... Je l'aimais bien,... Et c'est qu'il parlait
dans ce temps-l. L'on tait oblig de le faire taire. S'adressant au
muet: Mais ce n'est pas vrai que tu ne parles plus? Tu fais une farce?

Le muet fait signe que non de la tte... et des larmes roulent sur ses
joues. Rien n'est loquent comme les pleurs. La bonnefemme Labourique
fut presque convaincue; quant aux autres, ils n'avaient jamais vu Djos
auparavant, il crurent; aisment qu'il tait muet.

Djos demanda par des gestes, un lit pour sa protge. La vieille
rpondit: Je vais veiller la Louise, elle va prparer cela vite et
bien. Assieds-toi, asseyez vous, en attendant. En effet! reprit-elle, se
ressouvenant tout  coup des trois individus cachs dans la cour, il
faut que j'appelle les amis. Ils en ont eu une peur.

--J'allais vous demander, la mre, dit Robert, comment il se fait que
nos gens ne sont pas ici.

--Ils sont ici; ils sont ici! mme ils sont trois;.

--Trois?

--Oui!.... un nouveau....

--Un nouveau? voil qui est drle!....

--Mais savez-vous que vous m'avez caus une fameuse peur.

--Comment cela?

--Comment cela? vous le savez mieux que personne.

--Eh non!

--Vous frappez une heure de temps; et vous ne parlez pas.... pas plus
que ce garon-l--Elle montre Djos. On vous questionne: mot! on vous
demande vos noms: mot!.... Et vous frappez toujours. Ce n'tait pas
rassurant, allez!.... j'ai eu peur. Ils ont dlog. Allez donc avec un
fanal les chercher. Ils vont croire que c'est la police.

Les deux hommes allument un fanal aux vitres casses, puis ouvrent la
porte de derrire! Un rayon de lumire se prend  jouer sur le vieux
hangard. Les trois hommes cachs le voient et regrettent de n'avoir pas
escalad le vieux mur de pierre. Ils se blottissent dans un coin. La
lumire s'agite toujours, tantt disparaissant tout  fait, tantt:
brillant plus vive.

--Il est vident, que l'on nous cherche dans la cour, dit l'un des
trois.

La porte du hangard s'ouvre.

--Nous sommes perdus! murmure le mme qui vient de parler.

--Mettons-nous en dfense! propose le plus vieux; voici un barreau
d'chelle qui peut donner un rude coup.

--C'est bon! rpond le plus jeune. S'ils montent ici, c'est fini! alors,
frappons dru!

--Ils sont en haut, crie une voix qui cherche  se dguiser, montons!

--Pas d'chelles! fait l'autre voix. Attendons. Nous les prendrons par
la famine. Quand il fera jour, tu iras chercher une chelle, moi je
resterai. S'ils sortent je les verrai, si je vois, je les connatrai.

--Il me semble, observe l'un des trois hommes cachs, que je connais
cette voix.

--Ils ne sont que deux, nous sommes trois, descendons! fut-il rpondu.

--Descendons!

Le plus vieux prend alors une rsolution dsespre. Il arrache deux
barreaux de l'chelle et, s'avanant vers l'ouverture: Mes tord-flches!
s'crie-t-il; allez-vous-en d'ici.... ou nous vous cassons la tte!....

Un grand clat de rire rpond  cette apostrophe nergique.

Le vieillard recule d'un pas: Farceurs! repart-il, brigands! monstres!
vous allez nous le payer! Et se tournant vers ses amis intrigus, il
dit: C'est matre Robert! c'est matre Charlot!....

En un clin d'oeil les trois mystifis sont en bas du grenier du hangard,
et la joie la plus chevele succde aux transes de la peur. Ils entrent
ensemble riant aux clats. La vieille aubergiste, assise prs du muet,
rit depuis longtemps, sachant d'avance le dnouement de l'affaire, et sa
grosse voix ressemble au croassement d'une grenouille.

--Un verre! un verre! pour nous remettre, la mre, dit le vieillard en
entrant le premier.

L'aubergiste passa derrire son comptoir. Le chef reprit, s'adressant 
Charlot et  Robert: Serrez la main  ce brave--Il montrait Racette--il
est un des ntres. Il a vers au coffre.... et paiera de sa personne....
A tantt les explications.

Racette et les brigands se donnrent une poigne demain.

--Mais pourquoi ne parliez-vous pas? demanda le plus jeune de la bande.

--Pourquoi! la chose est claire: nous ne pouvions pas parler avant
d'arriver.

--Vous avez frapp plusieurs fois sans rien dire.

--Non!

--Oui!

--Non! c'est un jeune homme muet, ou qui fait le muet. Il avait raison
de se taire, comme vous voyez.

--O est-il?

--L, assis prs de cette enfant.

Les brigands s'avancrent pour voir le jeune homme et la petite fille.
Un reflet de l chandelle tombait sur le visage ple de Marie-Louise. On
eut dit un ange taill dans le marbre blanc. Le muet regrettait presque
d'tre entr dans cette maison suspecte. La Louise, veille par sa mre
arrivait en robe de nuit. Elle eut pu servir de modle pour une statue
du dsordre. Le muet regardait avec surprise l'un des cinq. Celui-ci
regardait l'orpheline.

--Marie-Louise! dit tout  coup le bandit.

--Mon oncle! s'crie la petite, toute, mue. Et elle se jette dans les
bras du nouveau brigand.

Le muet sent un frmissement dans toute sa personne. La douleur et la
colre, le regret et la peur dchirent son me. Il se dresse, saisit
l'orpheline et la ramne  lui.

--Laissez: cette petite fille, voleur d'enfant! hurle le brigand, qui
reprend Marie-Louise par une main.

Le muet enlace sa protge de son bras nerveux et la retient. L'onde,
furieux, crie; Laissez-la, o je lui arrache, l'paule!

L'enfant se met  pleurer. Le vieux intervient et dit  Djos: Cette
petite  reconnu son oncle, elle veut le suivre; quittez-la, ou nous
allons vous mettre  la porte.

La fureur gronde au fond des: entrailles de Djos comme un torrent qui
coule sous terre. L'oncle tire sans cesse le bras de l'orpheline qui
pleure. Le muet, emport par la rage, laisse aller sa protge, ferme
ses poings osseux, et, d'un coup violent, il fend le nez de l'oncle faux
et malvenu, qui roule sur le plancher malpropre avec l'enfant. Les
autres brigands se ruent sur le muet. Il se dfend bravement. Il secoue
sa tte et ses paules comme un lion irrit, sa crinire. Il s'adosse au
mur afin de n'tre pas attaqu par derrire. Ses bras tournent avec la
rapidit des ailes d'un moulin quant il vente fort, et l'on entend les
coups de poing tomber comme des coups de marteau sur la tte de ses
ennemis. Le vieux a roul  dix pas, et ne s'est relev que pour aller
se baigner les yeux dans l'eau froide.... Celui que l'orpheline appelle
son oncle, couvert de sang, voit son pauvre nez prendre des proportions
alarmantes. Il se rfugie dans une autre pice avec l'enfant, et la
Louise va lui appliquer des compresses. La vieille htelire est
terrifie.

--Mon Dieu! dit-elle, ne faites pas tant de bruit, la police va venir,
c'est sr! Nous allons tous tre arrts.... Ne le tuez pas! Je le
regarde comme mon enfant!.... Ne frappez pas avec cela!

Elle s'adresse au jeune brigand, qui vient de s'armer d'une bouteille.
La muet se dfend bien, mais: il reoit parfois de rudes coups aussi,
ils sont encore trois contre lui. Que faire contre trois? Mourir? Ce
n'est pas gai.

Se sauver? Ce n'est pas possible. Se laisser battre alors? C'est ce qui
serait invitablement arriv, si l'on n'eut entendu quelques coups
discrets dans la porte. La bagarre cessa comme par enchantement. Le
silence le plus profond rgna tout  coup sous ce toit, que venaient de
faire retentir les jurements, les blasphmes, le bruit des mains et des
pieds des lutteurs. Ceux qui arrivaient taient des hommes de cage, des
compagnons du muet.

Celui-ci prouva une grande satisfaction: il savait bien que ses
camarades prendraient sa dfense et ne le laisseraient point maltraiter.




XIX.

LA MALDICTION.


Racette avait donc laiss Lotbinire, aprs avoir fait remettre au
prsident des commissaires d'cole, la lettre si drlement signe dont
nous avons parl dj. Il avait sduit, de nouveau, cette pauvre
Genevive qui se croyait aime et se consolait par la pense d'un
prochain mariage. Afin de n'tre pas un objet de scandale ou de rise
pour ceux qui le connaissaient bien, il tait venu, avec son amie,
prendre le bateau de Ste. Croix. Il promit  la jeune fille de la placer
dams une famille honnte o elle vivrait comme enfant de la maison. Il
irait la voir souvent, et se ferait passer pour son frre. Cependant le
misrable savait bien qu'il n'en serait pas ainsi. Quand Genevive entra
dans la maison de la rue St. Joseph, elle prouva un serrement de coeur.
Il lui semblait qu'elle entrait dans un lieu maudit. Elle voulut s'en
retourner, mais il la rassura par ses mielleuses paroles. Il lui dit
qu'elle tait chez ses parents  lui; qu'elle y serait bien, et qu'elle
n'avait rien  craindre: Bientt, ajouta-t-il d'un ton caressant, tu
auras tes appartements  toi seule. Je suis  la veille de faire une
bonne entreprise. Nous aurons de l'argent et nous vivrons bien.

--Et nous marierons-nous?

--Nous nous marierons un jour, oui. Mais bah! pourquoi tant se presser?
n'entends-tu pas dire tous les jours qu'il y en a plus de maris que de
contents?.... et que le mariage est le tombeau de l'amour?

Ils causrent longtemps. Genevive reprit courage, se consola et promit
d'tre aimable avec tout le monde de la maison. On l'accueillit comme
une soeur. Ses prventions tombrent vite: elle tait nave la pauvre
fille, malgr sa triste exprience. Racette sortit, car il se souvint du
vendeur de drogues. Il descendit  la basse-ville par l'escalier, et
suivit la petite rue Champlain. Il entra  l'auberge de l'_Oiseau de
proie_. Deux hommes taient accouds sur le comptoir et causaient  voix
basse. C'taient le docteur et son malade, le disloqu.

--Bonjour! M. le matre, dit le charlatan; c'est comme cela qu'on vous
appelait au village.?

--Bon jour! mon garon. Eh bien! suis-je assez fidle au rendez-vous?

--Je vous attendais, approchez! Je vous prsente Mr. St. Pierre,
autrefois de Rimouski, maintenant de Qubec. (St. Pierre s'incline
respectueusement). C'est un homme incomparable, continue le docteur; tel
que vous le voyez il n'a que cinquante ans, et vous lui en donneriez
soixante et dix. Il a vieilli vite  caus de ses pnitences et de ses
mortifications. C'est un agent sans pareil pour le mal: confiez-lui
votre bourse ou votre femme, il ne vous rendra ni l'une ni l'autre.--Le
vieillard s'incline de nouveau--Le charlatan reprend: Il est dou d'une
sant de fer, et vous le croyez prt  s'teindre: il est,  ses
moments, tortu, bossu, goutteux, cagneux; il est droit et fort, alerte
et musculeux. Vous l'avez vu prs du bateau, se tranant comme un
fantme, hurlant de douleur si l'on touchait ses membres disloqus; vous
le voyez maintenant plus cambr qu'un jeune cheval, et prt  chanter le
couplet grillard. Vous le verrez encore, puisque vous tes des ntres,
vous le verrez souvent changer de figure et d'aspect, se rendre
mconnaissable  tous; vous le verrez ramper dans la poussire comme un
serpent que la roue d'une charrette a coup en deux, et les passants
s'attendriront et lui jetteront une obole qui viendra grossir notre
trsor. C'est notre Prote, c'est notre doyen, notre matre  tous:
inclinez-vous et baisez-lui la main en signe de soumission. (Racette
fait ce que veut le jeune homme.) Bien! continue le charlatan.
Maintenant, matre St. Pierre, chef incomparable, vous avez devant vous
la plus belle canaille que je connaisse aprs vous et moi; les personnes
prsentes sont toujours exceptes. Matre d'cole, il ne sait pas lire;
garon, il est pre de famille; prcepteur d'enfants, il passe son temps
 dresser des chiens et  faire battre des coqs; jeune, il est chauve;
pauvre, il vole; riche, il gaspille. Il est digne d'entrer dans notre
compagnie; et, sur ma parole d'honneur, vous pouvez lui donner un rle 
jouer, il l'apprendra.

Le matre d'cole riait. Le vieux St. Pierre lui dit:--Avez-vous peur de
quelqu'un.

Le matre d'cole rpondit: Je n'ai peur de personne!

--Avez-vous peur de quelque chose?

--De rien!

--De la prison?

--Non!

--De l'exil?

--Non!

--De la potence?

--Non!

--Du diable?

--C'est un ami d'enfance!

--Bravo! prenons un coup pour sceller l'union: vous appartenez  une
socit de voleurs bien honntes... qui ne font de mal  personne sans
ncessit; qui ne versent pas le sang pour le plaisir de le voir couler;
mais qui se tiennent sur la dfensive et se jurent protection mutuelle.

--Merci, chef! c'tait le rve de ma vie!

--Vous n'avez plus qu' payer votre entre.

--Voici!

Le vieux Saint-Pierre compta en souriant.

--Correct! dit-il.

Les trois nouveaux amis s'assirent  la table et burent en causant.
Chacun  son tour raconta ses prouesses, mlant le mensonge  la vrit,
ajoutant, retranchant, selon que le demandait la vanit de l'esprit, ou
la mchancet du coeur.

Le vieillard questionna le matre d'cole sur ses antcdents, et lui
demanda de redire, en peu de mots son histoire.

--Heureux les hommes qui n'ont point d'histoire! fit Racette avec
emphase.... je suis du nombre de ces heureux. Mon histoire ne commence
que d'aujourd'hui. Elle sera ce que vous la ferez. Le docteur vous a dit
que je suis matre d'cole. Savez-vous ce que vous avez  faire quand
vous tes dans le corps enseignant? Vous avez  rgenter un troupeau
d'enfants souvent imbciles, plus souvent malins en diables. Vous leur
rptez cent fois la mme chose, et eux ne vous la rptent pas deux
fois. Vous leur expliquez les secrets de la science, ils s'appliquent 
mettre des queues de papier aux mouches. Vous leur apprenez  crire; il
vous caricaturent avec leur plume sur les pages de leur cahier. Vous
leur enseignez  lire; ils fouillent votre tiroir et se rgalent de vos
billets doux. Vous les grondez; ils se cachent le nez dans leurs livres
et: vous font des grimaces. Vous les battez lgrement sur les doigts;
ils rapportent  leurs parents que vous les tuez. Vous voulez faire des
savants, vous faites des nes! Ah! Dieu merci! j'en ai fini avec ce
vilain tat! Mais il ne faut pas croire que je n'avais pas certains
succs. J'ai fait l'cole sept ans dans le mme arrondissement, et si
j'avais voulu.... Mais j'ai remerci poliment messieurs les
commissaires. J'ai dit aux parents: Ne cherchez pas d'autre prcepteur
pour vos enfants.... si je n'ai pas russi  les dniaiser; je ne sais
pas qui russira. Le seul lve dont je puisse me louer, c'est ce brave
docteur. Aussi vous voyez comme il court sur le chemin de la fortune.

--Et le petit Joseph, donc? insinue le charlatan.

--Le petit Joseph! oui, je l'oubliais celui-l, repart le matre....
L'avons-nous corrig un peu! l'avons-nous caress du bout de notre rgle
de bois franc!.... Ses larmes me faisaient rire: il pleurait de si bon
coeur!.... Le coquin! sais-tu qu'il a fini par s'endurcir diablement, et
nous donner du fil  retordre?

--Savez-vous ce qu'il est devenu?

--Non! Eusbe est bien content d'en tre dbarrass.

--Battefeu! c'est heureux pour lui.... surtout s'il ne revient plus. Si
la petite fille disparaissait maintenant!

--La petite Marie-Louise?

--Oui.

--Une petite fille ce n'est pas malais  faire disparatre.... Il y a
plusieurs moyens.

--Diable! que renotez-vons l, vous autres, reprend le vieux brigand, je
ne vous comprends pas?

--Rien de drle pour vous, rpond le jeune charlatan. Joseph et
Marie-Louise sont deux orphelins, propritaires futurs de la plus belle
terre de Lotbinire. Ils sont sous la tutelle de leur oncle Eusbe
Asselin. Eusbe est le beau-frre de M. Racette, notre nouveau
compagnon. Voil pourquoi M. Racette battait fort le petit Joseph, et
voil pourquoi le petit Joseph et sa soeur feraient bien de disparatre.
Je me place au point de vue du tuteur.

--Connu! observe le vieux. Et si cela nous rapportait quelque chose,
nous pourrions peut-tre mettre la main  la charrue.

--J'y penserai dit Racette.

--Et c'est tout ce que vous avez fait dans votre vie, matre Racette?
demande le chef.

--J'ai ensorcel une jolie fille.

--Ce n'est pas la mer  boire.

--Je vous ai dit tout  l'heure que je n'ai pas d'histoire. Mais vous,
chef, que pouvez-vous dire pour nous difier?

--Moi? moi? je suis un maudit, entendez-vous? un maudit!

--Eh bien! le diable vous emportera voil tout.

Le vieillard se dresse soudain et fixe sur Racette un regard effrayant.
On dirait que des flammes ptillent au fond de ses orbites creuses. Ses
cheveux se hrissent sur sa tte, et ses dents claquent dans sa bouch:
je suis un maudit, te dis-je... un maudit!... C'est mon pre qui m'a
maudit, et moi j'ai maudit mes enfants.

Racette est pouvant; le charlatan sourit.... Le vieillard continue:
J'aimais le plaisir dans ma jeunesse; j'allais aux veilles; je dansais
avec les jeunes filles; je pressais leurs mains blanches avec volupt;
je m'enivrais de brlants dsirs. Le cur prchait contre les runions
de jeunes gens, contre les jeux et la danse. Je me moquais du cur; je
me moquais des jeunes gens qui coulaient ses conseils. Je savais bien
que je faisais du mal, chaque fois que je dansais; je savais bien que
d'autres n'en faisaient point. Il y en a qui ne voient rien au del du
dlassement et de la gat, dans les veilles; rien qu'une distraction
de l'esprit, dans les jeux; et rien qu'un exercice bienfaisant dans les
danses: ils sont nafs ceux-l, ou ils sont bien sots. Moi je me sentais
remuer jusqu'au fond des entrailles, et je n'essayais pas de combattre
ces motions dlicieuses. Je ngligeai mes devoirs religieux; car les
plaisirs des sens teignent les ardeurs pieuses comme l'eau teint le
feu. Je devins paresseux; car la volupt n'aime point le travail, et les
labeurs fatigants la tuent. Mon pre me fit des remontrances. Je
l'coutai d'abord, et ne lui rpliquai rien. Mais bientt, je lui
rpondis durement; et il en ressentit une grande douleur. J'aimais les
chevaux et je les faisais courir. Les courses, c'tait le grand
amusement de notre temps. Je ngligeais les travaux de la ferme pour les
courses. Je fis crever, plusieurs excellents chevaux. Mon pre me menaa
de la porte si je continuais. Je le menaai du feu. Il n'acheta plus que
des rosses: je fis crever les rosses plus vite que les bonnes btes!
J'aimais une jeune fille: elle s'appelait.... Arrtez! tord-flche! j'ai
oubli son nom.... Flonise, je crois....oui! Flonise Morin. Ses
parents ne voulurent pas me la donner; je l'enlevai. Nous allmes aux
tats-Unis. Un ministre protestant nous unit pour la vie. Le lendemain,
ou le surlendemain, je ne sais pas au juste, le lien de l'hymen tait
rompu. a ne tient pas plus qu'un fil. Je revins dans ma famille
quelques annes aprs. Mon pre tait malade; le chagrin avait abrg
ses jours. Je l'embrasse avec bonheur; je lui demande sa bndiction et
son bien.

--Ma bndiction, dit-il, pauvre enfant, je te la donne de tout mon
coeur, et puisse-t-elle te rendre heureux et bon chrtien. Mon bien, je
l'ai donn  ta soeur.

--Alors, repris-je, vous pouvez garder votre bndiction. Portez-vous
bien!

--Arrte, mon fils! murmure mon pre d'une voix mourante....

--J'arrte.

--J'ai donn  tes enfants ma terre du troisime rang.

--A mes enfants? Voil qui est drle.... Est-ce que j'ai des enfants,
moi? Ma femme est-elle revenue?

--Lche! dit mon pre.

Je sens le rouge me monter  la ligure.

--Misrable! continue-t-il, abandonner ainsi une jeune femme, seule et
sans soutien, dans un pays tranger!....

--Je ne suis pas venu pour couter vos sermons! m'criai-je; des
sermons, il y a longtemps que je n'en prends plus.

--Tu m'entendras, car c'est pour la dernire fois. Vois et songe  ta
vie! Tu as nglig tes devoirs de chrtien ds ta jeunesse tu n'as
cout ni mes conseils, ni les leons de ton confesseur!

--Vous m'ennuyez!

--As-tu t heureux dans le crime? poursuit mon pre.

--C'est mon affaire!

--Songe que tu mourras un jour.

--Mourez donc de suite, vous, et laissez-moi tranquille!....

Mon pre, saisi d'horreur et de colre, se dresse sur son lit.... Ses
yeux sont ardents.... son visage, terrible  voir: Je te maudis!
s'crie-t-il.... et il tombe puis sur sa couche mortelle.

Je sors: la tte me bourdonne. A deux pas de la maison, je rencontre ma
mre qui pleure et conduit, par la main, deux jeunes enfants, un petit
garon et une petite fille: Pierre, Enoch, dit-elle, tes enfants!....
tes jumeaux!

--Mes enfants?.... je leur transmets la maldiction que je viens de
recevoir. Salut!

Je m'loigne de ma paroisse pour n'y rentrer plus jamais. Il serait trop
long de vous raconter ce soir le reste de ma vie. Je vous confierai cela
une autre fois.

Racette n'tait pas gai du tout, et, la tte basse, il rflchissait.

--Allons! dit le docteur, avez-vous des remords?

--Des remords? ma conscience est blanche comme la neige.

--Canaille, va, tu iras loin!

Les trois compagnons choqurent leurs verres et burent  la sant du
dernier venu.

--Il y a une sant qu'il ne faut pas oublier, observa le vieux, c'est la
sant des absents.

--Oui, poursuit le charlatan, la sant de Charlot et de Robert.

--O sont-ils ceux-l? demanda le matre d'cole.

--Ils sont alls au Cap Rouge.

--Pourquoi?

--Pour voler du bois carr.

--Cela doit tre difficile?

--Pas beaucoup pour des hommes qui ont la vocation. Au reste ils sont
habiles et russ. Vous allez les voir arriver bientt avec un radeau
superbe derrire leur canot.

Je parie que c'est ce canot que nous avons rencontr vis--vis
l'Anses-des-Mres.

--Deux hommes?

--Deux hommes!

--Deux chapeaux de paille?

--Deux chapeaux de paille!

--C'est cela.

--Ils montaient bien; ils sont passs  deux pas de notre bateau.

Les trois vauriens parlaient ainsi; quand le muet vint frapper  la
porte de l'auberge, et leur causer cette alarme dont ils s'amusrent
plus tard.




XX.

AH! QUEL NEZ! AH! QUEL NEZ!


Les hommes de cage qui viennent d'arriver  l'auberge de l'_Oiseau de
proie_ sont Picounoc, Lefendu, Poussedon, Sanschagrin et Paul Hamel.

--Place de baguette! te voil rendu ici, toi? dit Picounoc au muet.

Ce dernier fait signe qu'il a ram, et montre les deux canotiers Robert
et Charlot.

--Il dit qu'il est venu en canot, explique Sanschagrin.

--Et la petite? demande Picounoc.

Djos, qui n'est pas encore tout  fait calm, menace du poing le matre
d'cole absent et s'efforce de faire comprendre  ses camarades ce qui
vient de se passer.

--C'est donc vrai qu'il est muet? demande la bonne femme Labourique aux
hommes de cage.

--Oui, c'est vrai, rpond Poussedon.

--_Habet demonem mutum!_ ajoute l'ex-lve qui ne perd pas une occasion
de glisser un mot de latin.

--Charlot s'avanant vers les nouveaux venus leur explique la scne qui
a eu lieu au sujet de l'enfant: Elle a reconnu son oncle, ajoute-t-il,
et elle dsire rester sous sa protection.

--Et que veut-il faire de cette enfant, repart Picounoc, est-il fou?

--Il ne l'aura plus! jure le matre d'cole qui revient d'une autre
chambre avec des empltres sur le nez.

En apercevant le nez enfl de Racette, Picounoc, l'air effray, recule
de trois pas et se met  chanter:

     Ah! quel nez! ah! quel nez.
     Tout le monde en est tonn.
     Ah  quel nez! ah! quel nez!
     Mes amis, j'en suis effray!

Le rire est gnral. Personne ne se gne. Racette croit plus prudent de
faire comme les autres.

--On ne prend rien ici? demande Picounoc.

--Qui est-ce qui paie? ajoute l'ex-lve.

Racette, s'avanant prs du comptoir: Je paie moi--Il voulait se faire
des amis--Tout le monde au comptoir, puisqu'il n'y a pas assez de
chaises pour que l'on se mette  la table!

Quand le chef des voleurs fut prs de la chandelle, l'ex-lve remarqua
son oeil noir jusqu'au milieu de la joue, sourit, le montra du doigt et
dbita d'un ton emphatique: _Oculos habent et non videbunt_.

Le vieux n'tait pas d'humeur  rire: Chacun son tour, dit-il schement.

Picounoc, levant sa voix nasillarde: Honni soit qui mal y pense!
Respect aux vieillards! la vieillesse est sacre. Songeons qu'un jour
nous deviendrons vieux et propres  rien, si ce n'est  donner des
bndictions.

--Des bndictions? hurle le vieillard, qui parle de bndiction ici?

--Ne vous fchez pas, le pre, ne vous fchez pas! Si vous ne voulez pas
nous donner votre bndiction, eh bien! gardez-la! On se passe mieux
d'une bndiction que d'argent.

Le chef fixe son oeil perant sur le jeune homme, et tout  coup lui
tend la main: Serre cette main, jeune homme, serre-l! tu en es digne!
nous nous valons. Tu feras ton chemin: je te le souhaite! Seulement, moi
je suis encore ton matre, car c'est  mon pre que j'ai dit: Gardez-la
votre bndiction! et toi, c'est  un tranger.

--Tonnerre! rplique Picounoc, un peu excit, si je connaissais mon
pre, et s'il voulait me bnir sans payer, je lui dirais bien: gardez la
votre s....bndiction!

--Bravo! fait le chef.

--Du rhum! la vieille, et du meilleur! commande Racette.

--Je n'ai rien de commun, rpond l'htelire; c'est du bon: vous allez
voir! Mais je suis fatigue, je vais me mettre au lit un peu avant le
jour. La Louise va vous servir.

La Louise entre. Sa toilette est faite en partie. Elle accorde un
sourire  chacun des jeunes gens et leur donne la carafe. Le rhum coule,
les verres rsonnent comme une musique agrable aux oreilles des
buveurs.

Le muet est rest dans un coin, une jambe sur l'autre, les bras croiss,
la tte penche sur sa poitrine: il rve.

--Venez donc prendre un verre avec nous, lui dit Racette; il ne faut pas
avoir de rancune.

Le muet ne le regarde seulement pas.

--Viens donc, Djos, dit Picounoc.

--_Veni, Creator_, ajoute l'ex-lve.

--Le muet ne bouge point.

--Est-il bte un peu?

--Il en a une faon!

--Ne point parler, passe! mais ne point boire, c'est incomprhensible!

--S'il ne veut pas venir qu'il reste! buvons! Le liquide descendit dans
les gosiers avides, comme les filets d'eau qui s'enfoncent dans les
fentes des rochers.

--On serait bien si l'on avait des lits pour dormir, dit Poussedon.

--_Bonum est nos hic esse!_ murmure l'ex-lve en se couchant sur le
plancher nu, le long de la cloison.

Le muet prit son chapeau et s'loigna. Les hommes de cage continurent 
boire. Les brigands sortirent, tour  tour, par derrire, et se
trouvrent runis dans le hangard.

--Racette fit plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons.

--Avez vous russi? demanda le chef aux deux canotiers.

--A merveille! du bois magnifique, dit Charlot. Nous avons coup les
liens sans veiller de soupons.

--Tout le monde dormait, et la cage est grande, c'tait facile.
Cependant nous avons failli rester pris dans le pige.

--Comment cela?

--Le courant nous jetait sur la cage. Un instant l'un des planons s'est
accroch; je dbarquai pour le dbarrasser. Cela ne s'est pas fait sans
un peu de bruit. J'ai cru que l'on nous entendait, alors j'ai pay
d'audace: j'ai appel. L'on n'est pas venu, mais on nous a demand ce
que nous voulions: Quelqu'un pour nous aider! criai-je. Le muet arrive
et l'on s'loigne  force d'aviron!

--Une chance! une grande chance! murmure le chef. Mais si l'on
s'aperoit, au jour, que le bois manque, on viendra ici, le muet vous
reconnatra.

Il ne reconnatra pas le bois, la marque est enleve dj, et remplace
par une autre. Au reste, un homme qui; ne parte point n'est jamais 
craindre.

Le malheureux Djos est bien dsol. Il marche  pas lents dans les rues
dsertes, ne sachant o se diriger: Quelle est donc cette enfant, cette
petite Marie-Louise? se demande-t-il. Elle appelle Racette son oncle....
Et Racette la rclame et la garde comme ayant des droits sur elle!....
Serait-ce une enfant de mon oncle Eusbe, le beau-frre de Racette?....
Un clair illumine sa pense: Oh! si c'tait elle! si c'tait elle....
Ils sont si mchants!.... Pauvre petite Marie-Louise! Mon Dieu! que ce
ne soit pas elle!... entre les mains de ce misrable.... Mais il va la
ramener  Lotbinire.... J'irai  Lotbinire; il faut que je sache
quelle est cette enfant.... Mon! Dieu si c'tait ma petite soeur!.... Il
se peut qu'elle appelle encore Racette son oncle; imitant ses petites
cousines, elle l'appelait ainsi; je m'en souviens.

Ces pensers agitent les esprits du muet comme les vents agitent les
eaux.

L'aurore commence  luire, et les silhouettes des navires se dessinent
noires et hautes sur le fleuve endormi. Il s'achemine ainsi rveur vers
le Cap Rouge.

Racette se faisant accompagner de deux de ses camarades, de crainte de
rencontrer son jeune ennemi, conduisit la petite fille, cette nuit-l
mme, dans la rue St. Joseph. Il la confia  sa soeur, lui recommandant
de la faire lever dans le vice et de la perdre  jamais.

--Puis-je la laisser voir  Mlle Genevive? demande la soeur
complaisante.

--Non, il est mieux que Genevive ne voit pas cette enfant.

--Je ne la garderai pas ici?

--Non, sans doute; tiens-la cache jusqu' demain, alors tu verras la
Drolet et tu la lui remettras.

Ce ne sera que demain midi, car madame Drolet est  la campagne.

--N'importe, cache-la soigneusement aux regards de Genevive, et fais en
sorte que l'on n'entende plus jamais parler d'elle  Lotbinire.

--Une fois dshonore, une fois plonge dans les plaisirs infmes, elle
n'osera plus reparatre au village natal; elle ne saura jamais le nom de
ses parents, ni celui de ses tuteurs; elle ne revendiquera jamais sa
part du bien paternel; et, un jour ou l'autre, nous bnficierons
ensemble de ce petit hritage.

Mademoiselle Racette promit tout ce que son frre voulut. Le lendemain,
le matre d'cole crivit  son beau-frre Eusbe Asselin la lettre
suivante:

Mon cher Eusbe,

Une chose incroyable mais qui est vraie: la petite Marie-Louise est
entre mes mains. Tu comprends que je ne la renverrai plus  Lotbinire.
Elle a t amene ici par un jeune homme de cage muet. Je l'ai arrache
des mains de ce jeune homme  qui j'ai donn une bonne racle.

Elle va tre leve pour le plaisir, dans une maison o je te conduirai
quand tu descendras  la ville. Tu n'entendras plus parler d'elle pas
plus que de son frre le petit Joseph. Des amitis  ma soeur. Brle
cette lettre. Ton beau-frre pour la vie.

Jos Racette.

P. S. Viens donc  Qubec vendredi....

Le matre d'cole descendit  la Basse-Ville, et donna au petit Franois
Durand, qui demeurait  douze arpents de chez Asselin, la lettre
soigneusement cachete:

--Prends-garde de la perdre, mon garon, recommanda-t-il au jeune homme.

--Ne craignez rien, Monsieur le matre, je vais la mettre dans la poche
de mon gilet et je vais attacher la poche avec une pingle.... Comme
cela, il n'y a pas de danger.

Le petit Durand s'acquitta fidlement de sa commission.

--Tenez! Monsieur Asselin, une lettre de M. Racette dit le jeune homme
en tendant le billet au cultivateur.

Asselin lut en pelant quelques mots par ci, par l, puis il se: rendit
 la maison: Caroline! Caroline! crie-t-il en entrant. La chance nous
court! Vois donc! Il lui passe la lettre qu'elle lit  son tour....

--Ah cela me soulage! dit-elle. J'avais toujours un poids sur la
conscience.... cela me faisait de la peine de songer que la petite tait
morte de faim. Maintenant je me sens lgre.... Si personne ne peut
dcouvrir le lieu de sa retraite!....

--Sois tranquille, Jos Racette ne fait pas les choses  moiti.

--Maintenant, on va faire une nouvelle battue dans le bois du domaine,
on va se donner tout le trouble possible: on peut chercher, puisqu'on ne
la trouvera pas. Les gens n'auront aucun soupon, si l'on fouille bien
tous les coins et les recoins du bois.

--Dj l'on a rod en tous sens soulev tous les arrachis, regard dans
tous les ruisseaux.... N'importe! C'est une ide. Je vais atteler
Carillon aprs la serre, pour aller de place en place avertir le monde.
Demain nous passerons la journe dans le Domaine.

En effets quand la serre fut finie, Eusbe attela Carillon sur la
petite Charrette, et parcourut une partie de la paroisse, demandant aux
hommes et aux jeunes garons de venir de nouveau, le lendemain ds
l'aurore, battre la fort.

--Ce pauvre Eusbe, disait l'un, il a vritablement du chagrin.

--Il se donne bien du trouble, et il ne retrouve pas l'orpheline, ce ne
sera pas sa faute, reprenait un autre.

Le lendemain, ds que l'aube parut  l'horizon, une troupe considrable
se dispersa dans le bois, et fit, comme la premire fois, des recherches
minutieuses, mais vaines. De nouveau Asselin feignit de pleurer quand il
tait parmi ses amis, seul, il riait. Sa femme dit aux batteurs de bois:
Pendant que vous chercherez, je prierai.

--Priez, avait rpondu le pre Beaudet. La prire vaut mieux que tout ce
que nous pouvons faire.

Sans attendre le dpart du dernier homme, l'hypocrite crature
s'agenouilla. Ds qu'elle fut seule, elle se mit  chanter en dansant
dans la place.

Les chercheurs revinrent plus chagrins encore que la premire fois.

--Renoncez  la trouver et faites-lui chanter une messe de requiem,
proposa le pre Amable Boisvert.

Asselin pleurait. La messe fut chante et toute la paroisse y assista.
En sortant de l'glise Etienne Biron dit  ceux qui se trouvaient prs
de lui: Le marguillier doit tre choisi dans notre concession, cette
anne, on devrait lire Eusbe.

--Oui! oui! en effet, rpondirent les autres, c'est l'homme qu'il faut.

Asselin ne devait pas tre marguillier, cependant, ce n'tait pas crit!




XXI.

SAUVEZ-MOI! SAUVEZ-MOI!


Genevive dormait d'un sommeil agit sur son lit de paille, dans sa
chambre de la rue St. Joseph, quand le matre d'cole arriva avec la
petite Marie-Louise. Il frappe. Les coups, bien que lgers, veillent la
malheureuse fille. Elle prte l'oreille, entend la porte s'ouvrir et
quelqu'un parler. L'entretien prolong excite sa curiosit. Elle se
lve. Un faible rayon de lumire semblait percer le plancher sans tapis,
et jouer au plafond. Elle s'approche de ce rayon. C'tait le reflet, de
la chancelle qui, montait par le trou de tuyau mal bouch. La chambre de
Genevive, se trouvait au-dessus de la salle o causaient le matre
d'cole et sa soeur. La fille curieuse colle son oreille au plancher et
recueille avidement les paroles des deux monstres qui complotent le
dshonneur et la perte de l'enfant. Elle ne voit pas l'orpheline, et ne
sait qui elle est, ni d'o elle vient. Mais la petite s'approchant de
mademoiselle Racette passe vis -vis le trou de tuyau, et reoit la
lumire de la chandelle sur sa jolie figure. Genevive tressaille de
douleur. Le souvenir de la femme qui l'a tant aime revient  sa
mmoire, comme un jonc que le canot a pli revient  la surface de
l'onde; un trouble mystrieux s'empare de ses esprits, et elle part 
pleurer. Elle entend quelqu'un monter. Elle se remet au lit promptement,
et, la tte cache dans son drap de toile, elle feint de dormir. Elle
s'endort en effet. Alors elle a un songe tonnant: Elle se trouve dans
un pays tranger, loin du monde, au milieu d'une profonde solitude. Ses
pieds gars suivent le bord d'une cte immense, et le fleuve de cette
cte est form d'un sable lger; fin et jaune comme une poussire d'or.
Et au pied de cette cte,  une profondeur effrayante, gronde comme un
tonnerre sourd, les flots d'un torrent. La pauvre fille a peur et marche
vite pour s'loigner de cette cte dangereuse. Et de temps en temps elle
regard l'abme pour juger de la distance qu'elle a parcourue; mais la
distanc est toujours la mme et ses pas ctoient toujours le sombre
ravin.

Elle entend une voix qui l'appelle. Surprise elle s'arrte. Cette voix
monte du gouffre.

Elle se penche pour mieux our ou voir mieux, et elle reconnat l'homme
qui l'a perdue, l'infme Racette.

--Viens donc, dit-il, et sa bouche est sduisante comme une fleur de
cactus, viens donc, le gazon est frais ici, l'onde est limpide, et les
oiseaux gazouillent des hymnes de volupt! Descends; tu vas glisser
comme sur le velours; tes pieds ne se heurteront pas aux pierres, tes
main ne se dchireront pas aux pines. Un souffle d'amour caresse ici
les plantes verdissantes et les fleurs panouies.... Viens,  ma
bien-aime! L'autel est prt: les liens de l'hymen sont ici. Je
couronnerai ton front de marguerites et de boutons d'or!...

La jeune fille est captive par cette voix suave, et menteuse. Elle se
sent entrane vers cet homme qui lui tend les bras... Elle ferme les
yeux et fait un pas vers le prcipice. Le sable mouvant se met 
descendre, avec un murmure sinistre. Genevive regarde. Elle voit comme
un flot infini qui s'abaisse jusqu'au fond des ocans, le flanc de la
cte descendre vers l'abme. Elle a peur et veut remonter.

--Descends! descends! dit la voix de l'amant.

Mais ce n'est plus l'accent de l'amour, c'est l'accent de l'orgueil
triomphant. L'homme est devenu monstre, et ses yeux brillent comme deux
tisons ardents dans sa tte noire et velue, et ses doigts sont arms de
griffes acres qui dchirent le sable pour le faire tomber plus vite.
Genevive essaie de crier: le son meurt dans son gosier aride. Elle fait
un effort suprme pour remonter ses pieds pressent le sable plus
rapidement, le murmure grandit et la chute s'acclre. Les hurlements du
torrent augmentent et le monstre crie toujours: Viens! viens!.... Au
dessous d'elle Genevive voit un faible arbrisseau, que la vague
sablonneuse essaie d'engloutir. C'est le seul qu'il y ait sur toute la
surface mobile de la cte: Si je pouvais me cramponner  cette tige!
pense-t-elle!.... Une sueur froide mouille ses tempes; ses cheveux
dfaits tombent comme le feuillage aprs la pluie; sa bouche est
haletante, et ses yeux s'ouvrent secs et hagards. Le sable roule
toujours, Genevive se sent vanouir. Tout  coup sa main gare saisit
quelque chose: c'est l'arbrisseau. Elle s'y cramponne avec l'nergie du
dsespoir. Un blasphme monte du pied de la cte. Peu  peu le rameau
que tient la fille infortune se change en une main; puis un bras se
forme, puis le tronc devient le corps d'une femme toute belle, et la
cime et le feuillage; une tte richement couronne de cheveux. Genevive
reconnat son amie la dfunte femme de Letellier.

--Sauvez-moi, dit-elle, ah! sauvez-moi!

--Tu veux que je te sauve, et tu vas laisser prir mon enfant... Mon
enfant bien-aime est entre les mains des mchants, et ils vont la
souiller, la rendre infme aux yeux de Dieu. Ils vont lui arracher
l'honneur et fltrir  jamais sa vertu! Ils vont la mettre dans le
chemin de l'enfer et lui ravir le ciel!.... Tu peux empcher tout ce
mal.... tu peux sauver mon enfant et tu ne le fais point!... et tu veux
que je te sauve?

La mre infortune verse des larmes abondantes.... Le sable roule
toujours.... l'amant a repris sa voix caressante, et le torrent voile
ses mugissements!

--Sauvez-moi! dit Genevive.

--Sauveras-tu ma fille?

--Oui.

--Le promets-tu?

--Oui.

--Eh bien! emporte-la.

Et la mre inquite lui met l'enfant dans les bras.

--Monte, dit-elle, va la dposer au pied de la croix.

Genevive regarde alors et voit une Croix noire au sommet de la cte.
Elle part. Le sable roule et murmure de plus en plus, l'amant multiplie
ses appels, et l'abme, ses mugissements... Genevive marche avec
courage; ses pieds brlants glissent; ses jambes s'affaissent sous elle;
sa respiration soulve violemment sa poitrine, et son coeur bat d'une
manire extraordinaire. Dj ses regards se voilent, le ciel tourne sur
sa tte, le soleil s'obscurcit, la nuit l'enveloppe, elle tombe!... elle
tombe vanouie au pied de la croix.

--Tu fais un rve pnible, Genevive! veille-toi, dit alors le matre
d'cole, touchant de la main l'paule recouverte de la jeune fille.

--Mon Dieu! s'crie-t-elle en s'veillant, o suis-je? Est-ce un rve?
est-ce vrai!.... l'enfant! la croix!

--Es-tu folle? allons! tu rves encore; tu as un cauchemar.

Genevive s'veilla tout  fait.

--Je suis malade, dit-elle,.... je souffre... ah! laisse-moi me reposer.

Le matre d'cole, un peu contrari, s'en alla dormir ailleurs.




XXII.

LE CHARLATANISME EN PLEIN AIR.


Le samedi suivant tait un jour de march. Ds l'aprs-dner de la
veille, les habitants arrivrent de la campagne avec leurs produits. Les
uns dbarqurent du bateau des poches pleines d'avoine et de bl qu'ils
entassrent comme des cordes de bois; les autres apportrent des
concombres indigestes et des melons odorants, des oignons tourns et des
cives, des petits pois verts et des gousses de fve: presque toute la
famille des gramines, et celle des cucurbitaces, et celle des
liliaces, et celle des lgumineuses. Des jeunes filles vinrent de St.
Nicolas avec des paniers de frne et des _cassots_ d'corce de bouleau,
gonfls de framboises et de bluets. Des femmes adroites offraient en
vente des pices de toile ou d'toffes qu'elles avaient faites au
mtier; des chapeaux de paille tresse  cinq,  six et mme  huit.
Chacun prenait sa place sur le march, invitant de la voix et du geste,
les orgueilleux citadins  acheter les produits de la nature et de
l'industrie.

Portant sur son dos une bote norme que retiennent des courroies de
cuir passes en avant des paules, un jeune homme sort de l'auberge de
l'_Oiseau de proie_, et se dirige vers le march. Il s'arrte prs d'un
porche o passe beaucoup de monde, dboucle ses bandes de cuir et dpose
la bote sur le pav. Il l'ouvre, en tire, plusieurs petites fioles
qu'il enfonce dans les poches de son gilet, jette un coup d'oeil
scrutateur autour de lui, puis gravement comme un candidat qui monte sur
le trteau populaire, il monte sur sa bote referme.

--Que veut donc faire cet individu? se demandent les habitants.

On ne connaissait pas encore,  Qubec, l'loquence du charlatanisme en
rclame.

--Mesdames et messieurs, dit, d'une voix claire et lgrement
impressionne, le dbitant de drogues que nous connaissons, mesdames et
messieurs, approchez, venez ici, c'est la voix de l'humanit
compatissante et charitable qui vous invite. Venez, vous tous qui
souffrez, jeunes et vieux, hommes et femmes! Quelque soit le mal que
vous endurez, j'ai un remde pour le gurir. C'est le sirop de la vie
ternelle! C'est crit sur les bouteilles; pas de contrefaons
possibles! Ce n'est point du charlatanisme que je fais. Vous m'avez vu
enlever, comme par enchantement, les douleurs les plus aigus. Je suis
sr de mon art, et ce n'est point pour l'argent que je travaille, c'est
pour le bonheur de l'humanit souffrante!....

Les habitants s'approchent peu  peu.

--Prenez donc soin de nos effets, disent les plus avides aux moins
empresss, nous allons voir ce que c'est, et nous ne serons pas
longtemps.

Le cercle des curieux s'largit, et le charlatan s'anime. Rien comme
d'tre cout pour donner de la verve. Le docteur  la barbe rouge et au
sirop de la vie ternelle continue: Mesdames et messieurs, souffrez-vous
du mal de dents? ce mal qui vous met la rage au coeur et les larmes aux
yeux. Avez-vous des rhumatismes, entendez-vous? ces douleurs
inexplicables et invisibles qui vous broient la moelle des os comme des
tenailles. Avez-vous des maux d'oreilles qui rendent sourds et fous?
Avez-vous des blessures, coupures, dchirures, engelures et brlures?
tes-vous dyspeptiques, rachitiques, apoplectiques, sujets aux coliques?
Etes-vous faibles ou trop sanguins? Etes-vous enclins  vous dmettre
les doigts ou les mains, les pieds ou les reins? Voulez-vous, jeunes
gens, conserver votre teint de rose, n'avoir jamais de rides et rester
toujours jeunes? Voulez-vous, vieillards, retrouver l'ardeur et le feu
de la jeunesse, viter la dcrpitude, l'engourdissement, et vivre
jusqu' cent ans? Faites usage de mon sirop. Le voici. (Il montre,  la
bande merveille, une fiole pleine d'une liqueur ronge quelconque). Je
le fabrique moi-mme; ce n'est point de la contrefaon. Cela me cote
cher; je vais cueillir en personne les herbes dont j'ai besoin pour le
fabriquer, sur la montagne de St. Augustin; avant le lever du soleil,
sous la neige, la veille de Pques fleuries. Je ne fais payer que mon
trouble.... Vous comprenez que je ne peux donner tout mon temps pour
rien. Je ne vends cet lixir que trente sous la fiole, rien que trente
sous; c'est pour rien, messieurs, pour rien!

--Comment appelle-t-il cela? demande un habitant de Ste. Croix  son
voisin.

--Il a dit: Eli... Eli... J'ai oubli l'autre nom. D'un autre ct l'on
observe: a vaut toujours la peine d'essayer; un trente sous, ce n'est
pas tant!.... Celui-ci demande; En achtes-tu, toi? Celui-l rpond:
J'en ai envie.

--Au reste, cet homme est un docteur sans pareil; ce n'est pas un
hbleur. Je l'ai vu, lundi dernier, au cul-de-sac, remettre parfaitement
bien, comme toi et moi, dans le moment de le dire, un malheureux
vieillard tout clop!....

--Ah! c'est lui? J'ai entendu parler de cela; c'est bien extraordinaire!
Et dire que nos docteurs ne sont pas capables de nous remettre un doigt
qui se dmet!

--Tiens! le docteur de chez nous prtend bien que l'on ne se dmanche
point.

--Il est vieux, je suppose.... Les jeunes sont plus fins que a!....

Le charlatan continue avec une verve digne, d'une meilleure cause:
Allons! messieurs, qui en veut? Qui veut de mon sirop de la vie
ternelle?

--Tiens! dit Jos Mathurin donnant un coup de coude  Pierrot Plaisance,
je te le disais bien que c'est du sirop de la vie ternelle!

--Qui en achte? poursuit le marchand infatigable. Voyons! personne, au
milieu de vous, ne souffre du mal de dents? Personne ne veut rajeunir?
Personne ne veut conserver son ardeur juvnile?.... Personne n'a de
douleur rhumatismale. Personne? personne?....

Un homme marchande des lgumes  quelques pas de l, soudain on le voit
plir, puis il porte la main  sa poitrine et s'appuie sur la table d'un
regrattier.

--Qu'avez-vous donc, mon ami, demande l'habitant qui talait ses
denres?

--Ah! je vais mourir, je crois! j'ai un rhumatisme dans l'estomac....
Allez donc chercher un docteur....

L'habitant crie: Un docteur! vite! un docteur! cet homme va mourir.

Tout le monde jette les yeux sur le malade. Le charlatan saute de sa
bote et court vers le malheureux qui souffre horriblement. Il ne prend
pas le temps de lui dboutonner sa veste, il en arrache les boutons,
dchire la chemise et met la poitrine  nue. Alors versant dans sa main
le contenu d'une bouteille, il mouille et frictionne longtemps la
poitrine du malade. Le rhumatisme disparat comme par enchantement et le
malade joyeux achte plusieurs fioles de ce remde extraordinaire qui
l'a sauv.

Messieurs, reprend le charlatan, je remercie Dieu, et remerciez-le, avec
moi, de ce qui vient d'arriver. Vous avez la preuve maintenant de
l'efficace vertu de mon remde et de mon honntet. Si vous ngligiez
d'acheter ce sirop incomparable, vous seriez coupables, car vous vous
exposeriez  souffrir,  ngliger vos travaux et  mourir par votre
faute.

--Une fiole pour moi! dit l'un des auditeurs, en offrant un trente sous.

--Une pour moi!

--Une pour moi!

Tout le monde en veut, c'est un empressement indicible autour du
charlatan heureux qui rit sournoisement. Enfin il annonce qu'il, n'en a
plus.

--C'est malheureux! j'aurais bien voulu en acheter une couple, murmure
un habitant porteur d'une norme tte frise.

--Venez avec moi, monsieur Asselin, j'en ai  mon htel.

--Vous, me connaissez?

--Et qui ne connat pas le plus riche habitant de Lotbinire?

--Vous me flattez.

--Pas du tout.

--Et vous, comment vous nommez-vous, s'il n'y a pas d'indiscrtion?

--Moi? Je n'ai pas d'autre nom que celui de docteur.... Mais venez par
ici, suivez moi!

--Pierre! dit Asselin  Pierre Boisvert, aie soin de mes poches: je ne
serai pas longtemps.

Asselin suit le docteur au sirop de la vie ternelle, jusqu' l'auberge
de l'_Oiseau de proie_. Il entre. Plusieurs personnes fument dans la
pice. Un nuage pais se promne sous le plancher peu lev.

--Vous prendrez bien un petit verre, M. Asselin?

--Pas de refus, puisque vous tes assez poli pour me l'offrir.

Le charlatan invite ceux qui sont dans l'appartement  venir trinquer
avec M. Asselin. Un seul refuse, d'un geste qui ue permet pas
d'insister.

--Mais je crois, dit Eusbe, dvisageant l'un des buveurs, que c'est
vous qui avez t guri tout  l'heure d'un rhumatisme.

--Moi-mme, monsieur, et je viens ici remercier de nouveau mon sauveur,
et lui demander de me vendre encore quelques bouteilles de ce remde
impayable; car je demeure loin de la ville, et une fois parti, je ne
sais quand j'y reviendrai.

--Vous tes bien bon, rpond humblement le charlatan  son admirateur,
qui n'est autre que son complice, le vieux St Pierre. Vous n'tes pas
presss, messieurs, continue-t-il, asseyons-nous et causons un peu.
J'aime beaucoup  parler de la campagne et des travaux des champs.

Tout le monde put s'asseoir, grce au nouveau banc que la mre
Labourique avait fait placer le long de la cloison. Les rondes se
succdrent vite. Chacun se fit un point d'honneur de payer la sienne.

--Oui, dit Asselin, que la cinquime ronde avait parfaitement gris, je
suis un habitant  l'aise: aussi, je sais conduire la besogne: ce n'est
pas le premier venu qui m'en remontrera.

--Et vous avez deux beaux biens, maintenant, hazarde le vendeur de
drogue.

--Deux biens?.... qu'est-ce que tu dis?.... pardon! qu'est-ce que vous
dites, monsieur le docteur?

--Oui, deux biens; vous avez hrit de votre beau-frre?

--Mon beau-frre?.... que le diable l'emporte!

--Le petit garon n'est jamais revenu?

--Jamais! et il fait mieux de ne pas revenir.

--La petite fille est morte dans le bois? Vous tes heureux, vous, les
poulets vous tombent tout rtis dans la bouche: je voudrais que pareille
aubaine m'arrivt.

--La petite fille?.... Oui, elle s'est carte en allant aux framboises.
Je l'ai cherche partout....pas moyen de la retrouver. Ce n'est pas ma
faute comme vous voyez.

--On la croit morte?

--Morte ou pas morte, a m'est bien gal.... Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'elle ne reviendra pas.... comme elle est partie.... C'est a
qui ferait une jolie fille pour le plaisir.... vous savez?

--Bah! n'achetez pas la cage avant de prendre l'oiseau. C'est une
enfant!

--a vient vite: laissons faire....

--Vous devez avoir un joli tas de piastres dans votre coffre?

--C'est la femme qui compte a; moi, j'apporte  la maison.

--Laissez-vous votre femme seule quand vous venez  Qubec?

--Elle est bien capable de se dfendre; et puis elle n'est pas si
belle!.... ceux qui la prendront de nuit la rendront bien de jour.

--Mais des voleurs pourraient piller votre maison?

--Des voleurs? ils seront bien fins s'ils trouvent mon argent.

--Dfoncer des coffres, ouvrir des tiroirs, c'est l'affaire d'un moment.

--Pas si bte Eusbe Asselin que de faire comme tout le monde. Les
vieilles casquettes et les vieux bas tout uss sont plus fidles
gardiens que les coffres et les tiroirs....

--Auriez-vous pens  cela, vous autres? dit le charlatan  ses amis.

--Non!

--C'est qu'Eusbe Asselin n'est pas un imbcile, allez! reprit
l'habitant enivr.... Docteur! vos remdes, que je m'en aille vendre mon
grain. Il se mit la tte sur son bras et s'endormit appuy sur la table.

Un jeune homme sortit de l'auberge. C'tait celui qui n'avait point
voulu boire, se dfiant de la tratrise du rhum, et souponnant de
mauvais desseins chez les htes de l'_Oiseau de proie._

--C'est heureux pour lui qu'il ne parle pas, dit le charlatan, car il ne
sortirait pas ainsi.

--S'il savait crire?

--Il ne sait pas crire non plus, reprit Charlot, je m'en suis assur.
Vous comprenez que je l'aurais fait disparatre dj, s'il eut pu nous
trahir; car il ne me plat gure, et il devine certainement quelque
chose de notre vie; j'ai vu cela l'autre jour, quand il est venu avec le
contre-matre visiter notre bois.

--Il n'a pas d'affaire ici, observa le chef.

--Vous oubliez, dit la mre Labourique, qu'il est demeur dans cette
maison autrefois, quand il tait enfant; il est tout naturel qu'il aime
 revenir me voir.

--Alors que n'entre-t-il dans vos appartements?

--C'est cela! il n'a pas raison de rester ici dans cette pice: il ne
boit pas, il ne s'amuse avec personne.

Asselin ronflait comme une chaudire qui bout. Les brigands restaient
seuls.

--Voyons s'il a de l'argent, dit le vieux.

Robert introduisit adroitement dans la poche des pantalons d'Asselin sa
main crochue, et tira une bourse de cuir ferme par un cordon. On compta
la monnaie. Il n'y avait que trois piastres et quelques sous.

--Ce n'est pas assez; fit le charlatan. Ne perdons pas notre rputation
pour si peu.

--Tu as raison, rpondit le chef. Vends des bouteilles de sirop, cela
nous paiera mieux.

--D'ailleurs, observa Charlot, si nous le dpouillons, il souponnera le
docteur qui l'a pri de venir ici, et la vente des drogues en prouvera
un chec redoutable.

L'argent fut remis dans la bourse, et la bourse dans le gousset du
dormeur enivr, qui ne s'veilla qu'une heure aprs. Les brigands
n'avaient pas quitt l'auberge.

--Vous m'avez mis dedans, dit Asselin en prenant un air joyeux pour
effacer sa honte.

--C'est un accident.... a se pardonne.

Au reste, personne que nous ne vous a vu; personne ne le saura jamais.

--Et puis, repartit Asselin d'un air plus dgag, est-ce que je ne suis
pas libre de faire une petite fte avec de nouveaux amis?

--Sans doute.

--Surtout avec un homme important et remarquable comme monsieur. Il
montrait le docteur.

--Vous me faites un compliment qui me rend orgueilleux, rpliqua le
charlatan.

--Maintenant dit Eusbe, il faut que j'aille sur le march. Il se leva.
Le charlatan lui prsentant une bouteille de sirop:

--Voulez-vous l'accepter en signe d'amiti?

--Ah! vous tes trop aimable!.... On ne peut pas refuser, mais je vais
en acheter une demi-douzaine.

Le docteur  la barbe rouge enveloppa six fioles remplies du clbre
sirop de la vie ternelle, les remit  l'habitant qui paya de bon coeur
et sortit.




XXIII.

DRLUS EST.


Le muet, spar brusquement de sa protge, pendant la nuit du lundi,
s'en tait all, rveur et dsol, vers la cage qu'il regrettait d'avoir
quitte sitt. On le sait, une pense, pourtant, l'avait un peu consol,
la pense que l'enfant serait rendue  sa famille par le matre d'cole.
Il s'tait promis qu'il reviendrait  la ville le vendredi suivant, et
qu'il y resterait jusqu'au samedi, aprs le dpart du bateau de
Lotbinire, afin de voir si le matre d'cole et l'enfant prendraient
passage  bord. Il y vint en effet, et c'est ce qui explique sa prsence
 l'_Oiseau de proie_ au moment ou son oncle y entra avec le charlatan.
Joseph n'tait plus ce jeune homme cynique et pervers que nous avons vu
dans les chantiers, buvant mieux que les autres, jurant davantage,
blasphmant le nom de Dieu plus gaiement. Le chtiment terrible dont il
fut l'objet le convertit. Quand une force invisible enchana sa langue,
que ses lvres s'agitrent convulsivement pour ne laisser passer qu'un
rle affreux, que la colre du Seigneur offens se manifesta d'une faon
si terrible, il se prit  trembler; il crut qu'il allait mourir; que la
terre s'entrouvrirait pour l'engloutir tout vif. Ses crimes passrent
devant ses yeux comme une vole d'oiseaux sinistres. Il fut effray....
Si jeune encore, il n'en put compter le nombre, ni comprendre la
grandeur. Il revit les jours de son enfance, alors qu'il avait encore la
sainte innocence du baptme, et des larmes de regret mouillrent ses
yeux hagards. Il revit, comme dans un rve, sa mre mourante qui lui
demandait de rciter un _Ave, Maria_, chaque jour, et il eut honte de sa
lchet. Il tomba  genoux et rcita mentalement la prire anglique,
suppliant sa sainte mre de le prendre en piti.

Ses compagnons rient d'abord. Ils croient  une factie et
applaudissent. Le camp tremble sous les lazzis et les battements de
mains. Le muet  genoux se frappe la poitrine. L'un des hommes de
chantier, Picounoc, s'crie: Le damn! je ne le croyais pas si drle!

--_Drlus est_! dit l'ex-lve.

--C'est assez de singeries, lve-toi! repart Lefendu.

--Tu nous fais mourir, farceur, ajoute Poussedon.

Djos, reste  genoux et pleure.

--Baptme! hurle Picounoc, es-tu fou?

--Il est saoul!

--L'ex-lve lui donne une accolade avec le pied et le fait tomber en
avant. Alors, le muet se lve et sort de la cabane. Ses camarades le
voient s'enfoncer sous les grands pins chargs de neige, tte nue: et
sans capot. Plusieurs commencent  souponner quelque chose
d'extraordinaire. Paul Hamel dit pour leur ter cette ide sombre: Si
quelqu'un a mrit d'tre puni, c'est moi! puisque c'est moi qui lui
conseillais de faire ce qu'il a fait. Or je parle encore comme rare de
cratures, et le bon Dieu n'a pas l'air de s'en apercevoir; donc ce
n'est pas Lui qui a puni Djos; donc Djos est plus fin que vous autres,
et il vous mystifie.

--Mais il pleure! observe le _couque_.

--Toi, tu n'as pas voix dlibrative au conseil, rplique Picounoc,....
ferme!

--Dlibre avec ta marmite, dit Tintaine.

--_Cum marmit tu_! ajoute l'ex-lve qui sort de la cabane.

--O vas-tu lui demande-t-on.

--Ecoutez! _audite_ ou _auditote_, c'est la mme chose, s'il est ivre,
il faut veiller sur lui et ne pas le laisser prir dans les neiges
ternelles, _in ignem aetermum_ traduction libre; je vais, je vois et je
viens! _Veni, vidi, vici_! toujours traduction libre.

--Va! et que le diable t'accompagne.

--Merci! c'est un meilleur compagnon que toi, Picounoc.

Le contre-matre entra comme l'ex-lve sortait. On lui raconta ce qui
venait d'avoir lieu. Il haussa les paules et avala un verre de whisky.
Quelques moments plus tard l'ex-lve revint. Il tait ple et srieux,
lui d'ordinaire si gai. Tout le monde l'interroge  la fois, mais tout
le monde  l'air de se moquer.

--Batiscan! dit l'ex-lve, il y a du mystre l dedans. Il est fou
c'est certain, ou il est muet.

--Picounoc se dressa: Vas-tu croire  ces chtiments que les curs nous
prdisent? toi, un garon d'esprit.

--J'y crois quand je les vois, repart l'ex-lve, qui parle srieusement
pour la premire fois de sa vie.

--O est-il? que fait-il? l'as-tu vu?

--Il est  genoux sur le gros pin que le vent a renvers l'autre jour et
il pleure.

Une exclamation de surprise s'leva sous le toit enfum de la cabane, et
plus d'un visage plit.

--Je l'appelle, il se retourne, me regarde  travers ses larmes,
continu l'ex-lve.... Si vous aviez vu l'expression de ses yeux!....
Deux flches de feu qui ont pntr jusqu'au fond de mon coeur. Je lui
demande ce qu'il fait. Il lve les yeux au ciel et se frappe la
poitrine. Je le prie de revenir, il me fait signe qu'il va me suivre.

--Et tu crois qu'il fait cela srieusement, demande le contre-matre.

--Oui, je le crois!

--Ou va rire tout  l'heure.

--Tiens! le voici! dit Sanschagrin qui venait d'entrouvrir la porte.

Tous les hommes s'avancrent dans la porte ouverte. Djos entra. Il tait
ple mais ne pleurait point. Les quolibets commencrent  voler comme
les premires tincelles d'un feu qui s'allume. Le muet n'y fit pas
attention. Les plaisanteries redoublrent. Il demeura impassible et se
coucha sur son lit de sapin. De guerre lasse on se tut. Les uns crurent
 une punition du ciel, les autres,  une boutade du joyeux camarade.
Mais le soir vint et la nuit s'tendit sur les bois sombres; puis le
jour fit pleuvoir ses rayons sur les cimes des pins, et les hommes
reprirent leurs travaux fatigants; et le muet ne parlait point. Et,
pendant plusieurs jours et pendant plusieurs mois, la hache affile
retentit sous le dme de la fort, la scie vibrante mordit les pins
rsineux, les traneaux sans _lisses_ crirent sur la neige; et le muet
ne parla point. Dans tout le chantier l'on finit par comprendre que la
main de Dieu s'tait appesantie sur le malheureux jeune homme; mais peu
d'entre ces gens dpravs se repentirent et cessrent de blasphmer le
nom du Seigneur. Tant il est vrai que les miracles ne convertissent
presque jamais les coeurs endurcis.

Le muet priait avec ferveur, du fond de l'me, le matin avant d'aller 
l'ouvrage, et le soir, aprs son rude labeur. Il ne redoutait pas les
moqueries de ses camarades et restait, devant eux, longtemps  genoux.
Il soupirait aprs le jour o, port sur l'immense cage de bois de pin,
il voguerait jusqu'aux bords aims de Qubec. Acceptant le chtiment
avec soumission, il esprait qu'un jour Dieu lui ferait misricorde. Il
avait entendu parler souvent du sanctuaire de Ste. Anne, o tant de
pauvres malheureux avaient t consols, o tant de malades avaient t
guris, et il songeait  aller prier avec la foule des mes saintes aux
pieds des autels, dans ce temple de prodige.

L'hiver s'enfuit, les arbres reverdirent, les oiseaux revinrent  leurs
nids de mousse. Les planons furent mis  l'eau. Ils descendirent avec
le courant, ple-mle, d'abord, ou seul  seul, selon les caprices de la
rivire. Plus loin, quand la rivire devint plus large, ils furent lis
et formrent des radeaux. Plus loin encore, quand ils arrivrent au
fleuve gant, les radeaux furent runis en une immense cage; et cette
cage nous l'avons vue descendre avec les eaux du St. Laurent, s'chouer
sur la grve de Lotbinire, puis arriver au Cap Rouge; et nous savons ce
que fit le muet.

Les hommes de la cage s'aperurent de la disparition du radeau
qu'avaient vol Charlot et Robert. Le contre-matre souponna les
canotiers qui lui avaient demand du secours la nuit prcdente; il
interrogea le muet qui rpondit par des gestes assez significatifs.

--Sais-tu, demanda le contre-matre, en quel endroit les canotiers ont
amarr leur bois?

Le muet fit signe qu'il le savait.

--Viens!, alors.

Il passait midi, le muet avait eu le temps de se reposer et de prendre
sa part d'un bon djeuner aux omelettes. Il part avec le contre-matre.
Rendus  l'endroit o le canot s'tait arrte la nuit prcdente, ils
virent des planons bien semblables  ceux qui composaient leur cage,
mais qui portaient une marque diffrente. Deux hommes taient sur la
grve, prs du bois, et causaient  voix haute. L'un tait mis en
bourgeois: habit et pantalon noirs, cravate large, col blanc lev
jusqu'aux oreilles, et chapeau de soie: l'autre tait en vareuse, en
pantalon de toile et pieds nus. Le contre-matre de la cage s'approcha
d'eux. Le muet les tudiait avec attention.

--Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire d'o vient ce bois?
demande-t-il  celui qui porte la vareuse des journaliers.

--De St. Nicolas, rpond bravement celui-ci.

--Ne vient-il pas du Cap Rouge plutt?

--Pourquoi?

--Parce qu'il me manque un radeau bien semblable  celui-l.

--Monsieur!

--Ce bois, continue le contre-matre, n'a pas sa vraie marque: il a t
estamp depuis peu,... depuis qu'il est ici.

--Voici le bourgeois, rpond le journalier, sans perdre sa prsence
d'esprit.

--Oui, messieurs, dit le bourgeois, ce bois m'appartient. Il a t
remarqu  neuf en effet, vous avez raison; mais il l'a t par ceux qui
me l'ont vol, et j'ai envoy, cette nuit, des hommes le qurir  St.
Nicolas.

--Alors, monsieur, fit le contre-matre, je vous demande pardon....

--Je comprends votre dmarche et je vous pardonne volontiers.

Le muet tait atterr. Il fit un geste de dsespoir; et quand il
s'loigna il regarda les deux hommes avec tant de mpris, il leur
adressa, de la main, un adieu si insultant, que le contre-matre le
rprimanda:

--Allons! dit-il, sois poli!

Le muet pencha la tte. Le bourgeois, c'tait Charlot, et le journalier,
c'tait Robert.




XXIV.

L'GLISE DE LA BASSE-VILLE.


Quand le muet sortit de l'auberge de l'_Oiseau de proie_, o se
trouvaient runis les voleurs et son oncle Asselin, il tait agit des
plus poignantes motions. Les paroles cruelles de son oncle
retentissaient  ses oreilles comme un glas funbres. Sa sensibilit
d'enfant ne l'avait donc pas tromp, et lui le fils d'une soeur de cet
homme sans foi, lui l'hritier d'une ferme superbe, il avait t trait
plus mal qu'un intrus, plus mal qu'un enfant du crime. Nul chtiment ne
lui fut pargn, et jamais une parole de louange n'encouragea ses
efforts pour le bien: on l'abreuva de toute sortes d'humiliations, et
pourtant sa franche nature d'enfant se tournait vers le bien, comme la
fleur vers le soleil. Une main coupable avait bris la tige qui sortait
d'un sol fcond pour porter de bons fruits; une main infme avait fait
couler la sve vigoureuse du jeune arbre pour la remplacer par un suc
vnneux, et l'arbre avait port des fruits amers, des fruits de mort.

--Malheur! oh! mille fois malheur! pensait l'infortun jeune homme, 
ceux qui m'ont dtourn de la voie droite o je devais marcher, et qui
m'ont rendu un objet de honte et de mpris  mes propres yeux! Mais je
me relverai! Comme l'enfant prodigue, j'irai vers mon pre!

Il entendait toujours les voeux criminels de son oncle, souhaitant que
l'orphelin ne revint jamais; l'histoire de la petite Marie-Louise gare
dans le bois, fut un clair qui lui montra la vrit. Elle aussi la
pauvre enfant tait de trop dans le monde! Elle aussi tait toujours
perscute. Elle n'avait pas sa place au soleil.... Son destin tait
crit en lettres de sang. Sa vie devait se cacher sous un linceul. Plus
de doute, l'enfant qu'il a sauve est sa soeur, la petite Marie-Louise.
Cet entranement irrsistible qui le poussait vers elle, c'tait
l'inspiration du Seigneur: cette voix puissante qui l'invitait 
protger de son bras et de son amour, cette frle crature expose  la
mort, ce n'tait pas la seule voix de la charit, c'tait la voix sainte
et mystrieuse du sang.'

--O est-elle maintenant ma soeur bien aime? Racette! prends-garde! je
puis pardonner le mal que l'on me fait, mais jamais je ne pardonnerai le
mal qu'on lui fera _ elle_!  elle, ma petite soeur, ma petite Marie
Louise!.... Elle ne retournera pas  Lotbinire puisque mon oncle
Asselin ne la veut plus revoir!.... Racette est sans doute le complice
de notre bourreau. Il s'est fait appeler son oncle, lui cet tranger,
pour mieux la prvenir et se l'attacher! L'enfant est entre ses mains
depuis quatre jours!.... Il a eu le temps de l'loigner d'ici....Qui
sait? elle est peut-tre morte?.... Mieux vaut la mort que la vie avec
cet homme infme!.... Mon Dieu! si je pouvais parler! Si je pouvais
crire! Heureux sont ceux qui ne ngligent jamais les leons qu'ils
reoivent dans l'enfance, et qui mettent  profit tous les instants que
Dieu leur accorde!... Si je pouvais crire!....

Ainsi pensait le muet. Et ces penses tumultueuses tourbillonnaient dans
son esprit comme les feuilles mortes que le vent d'automne enlve sur le
bord des chemins. Il arrive, plong dans ces rflexions, jusqu' la rue
Notre-Dame, tourne le coin et se dirige vers l'glise, de la
basse-ville. Quelques commis, debout sur le perron des magasins,
l'invitent  entrer.

--Avez-vous besoin d'un beau chapeau?

--Vous faut-il de magnifiques pantalons?

--Entrez ici; nous avons de tout, et pour rien.

--Ici, jeune homme, ici! Les meilleurs articles, les plus nouveaux et
les moins chers!

--Le muet m'entend rien, ne voit personne. Une seule pense l'absorbe:
retrouver sa soeur. Il entre dans l'glise. Cinq heures sonnaient 
l'horloge de la sacristie. Plusieurs personnes,  genoux dams les bancs,
priaient avec ferveur. Un vieillard faisait le chemin de la croix,
prosternant son front dans la poussire, devant chaque, image sacre de
la passion de Notre Seigneur. La lampe, comme une me pure qui brle de
charit, comme une toile qui brille dans la nuit, vacillait lgrement,
suspendue  la vote blanche, et ses rayons, pleins de douceur et de
mystres, se jouaient avec amour devant le tabernacle d'or o reposait
le Saint des Saints. Un calme profond rgnait dans l'humble sanctuaire;
seulement, on croyait entendre, de temps en temps, le frlement d'ailes
des anges qui se prosternaient devant l'autel du sauveur des hommes! La
Vierge Marie, semblait se dtacher de la toile, pour venir presser dans
ses bras les adorateurs de son Fils, et ses regards souriaient aux mes
pieuses. Le muet s'agenouille devant le balustre. Ses yeux se fixent sur
la croix place comme une sentinelle divine devant la porte du
tabernacle, son me s'panche dans le sein de Dieu. Comme l'enfant
prodigue tait revenu couvert de haillons, les pieds dchirs par les
ronces et les pierres du chemin, mourant de soif et de faim, vers son
pre misricordieux; tel il revient, contrit et repentant, vers le
meilleur des Pres. Oh! comme il voudrait se confesser! Le pch crase
son me d'un poids insupportable.... Il consentirait  ne plus parler le
reste de sa vie, pour le bonheur de parler une fois! il rcite
mentalement les prires qu'il a apprises sur les genoux de sa mre....
Hlas!  peine sait-il les prires que tout chrtien est oblig de
savoir! Il parlera Jsus Eucharistie,  la Ste. Vierge,  son ange
gardien, selon que le veut son coeur plein de regrets et d'esprances.
Un prtre ouvre la porte de la sacristie. Le muet, d'un mouvement prompt
et irrflchi, se trouve debout. Le prtre vient  lui: Avez-vous besoin
de mon ministre?

Le muet fait signe que oui.

--Venez.

L'infortun pose un doigt sur sa bouche et fait un geste de dsespoir.

--Que voulez-vous? demande le ministre du Seigneur.

Le muet retombe  genoux et part  sangloter en se frappant la poitrine.

--Etes-vous muet?

Le jeune homme rpond par un signe de tte.

--Voulez-vous aller  confesse?

Mme signe. Alors le prtre ajoute: Suivez-moi! Tous deux, passant prs
de l'autel, disparaissent dans la petite sacristie  ct du choeur. Le
confesseur entre dans le confessionnal et le pnitent s'agenouille  ses
pieds, derrire l'humble rideau de serge. Au bruit lger du guichet qui
glisse devant la jalousie du confessionnal, un saisissement inexprimable
s'empare du garon de chantier: il comprend qu'il va se passer quelque
chose d'tonnant et de mystrieux. Longtemps il pleure, et longtemps le
confesseur lui parle. Enfin, agissant au nom de la misricorde divine,
l'envoy de Dieu prononce, en faisant le signe de la croix sur la tte
du pnitent prostern, ces paroles tonnantes qui dlivrent les mes de
l'enfer et les rendent au ciel. Le muet ressentit une ivresse ineffable.
Il revint dans l'glise et resta longtemps devant le Saint Sacrement.

La nuit commenait  planer sur la terre. Les murs de la petite glise
paraissaient noirs entre les fentres lgrement claires. La lampe
brillait plus vivement, et les ombres faisaient ressortir son clat
comme les preuves font ressortir l'clat de la vertu.

Le muet se leva pour sortir. Il prit l'alle de droite. Dans la mme
alle venaient deux personnes, une femme et une enfant. Un rayon de la
lampe tomba sur le visage de l'enfant au moment o elle passait  ct
du pnitente Celui-ci fait un pas en arrire, et se retrouve en face de
la petite fille. Il lve les mains au ciel comme pour rendre grce 
Dieu, et tombe  genoux aux pieds de l'enfant! C'tait sa petite soeur.

Il l'enveloppe de ses bras et la presse sur son coeur. La femme veut le
repousser: Allez-vous-en, dit-elle! Qui tes-vous? Laissez cette
enfant!....

Le muet, ne bouge point. L'enfant, qui le reconnat, ne semble pas
effraye. Le prtre, attir par le bruit, accourt.

--Ah! vous voil, dit-il  la femme? Et c'est l'enfant dont vous m'avez
parl.... Mais que faites-vous, vous? (Il s'adressait d'un air svre au
muet,) qu'est-ce que cela veut dire?

Le muet tenait toujours sa petite soeur contre sa poitrine, et ne
paraissait pas vouloir s'en sparer.

--Laissez donc cette enfant, reprend le cur.

Le muet fait signe que non.

--Est-ce l cet homme dont vous m'avez parl? demande-t-il  la femme.

La femme rpond:--Non, monsieur le cur; celui-ci, je ne le connais pas.

--C'est peut-tre un de ses amis ou de ses complices?

--Je n'en sais rien

--Le connais-tu, toi? dit-il  Marie-Louise.

--Je l'ai vu sur la cage....

--Sur la cage....sur la cage.... Je n'y comprends rien! murmure le
prtre, et il ajoute: N'importe! Je l'ai promis, je te sauverai!

Le muet, en entendant ces paroles, laisse la petite Marie-Louise, prend
les mains du prtre et les baise affectueusement; puis il pousse
l'enfant dans les bras de son nouveau protecteur et s'loigne.

A la porte de l'glise, il se trouve en face de deux amis de chantier,
l'ex-lve de troisime et Sanschagrin.

--Srieusement converti, Djos? dit Sanschagrin, en guise de salut.

--_Conversui ad Dominum_, rpte l'ex-lve.

--Imagine-toi, reprend Sanschagrin que nous voulions, Paul et moi, aller
faire un tour de calche, et ce misrable charretier refuse de nous
mener.

--Et nous voulons mme le payer d'avance.

--Il dit qu'il est retenu pour sept heures prcises....

--_Septima hora proecisa._

--On va bien voir: voil que l'anglus sonne; il est sept heures.

La petite cloche de la basse-ville tinte joyeusement ses _Ave, Maria_,
pendant que plus loin, sur le cap, la grosse cloche de la cathdrale,
remplit le ciel de sa voix lente, sonore et sublime. La porte de la
chapelle s'ouvre en effet, un prtre parat suivi d'une femme et d'une
enfant. Le charretier vient au devant d'eux, prend l'enfant dans ses
bras et la monte dans la calche: la femme s'assied  ct de la petite
fille. Le cocher se place sur le devant et fouette le cheval qui part au
grand trot.

--C'est vrai qu'il tait retenu, dit Sanschagrin  l'ex-lve, c'est un
digne homme.

--_Vere dignum et justum_, ajoute le maniaque de Paul Hamel.

--Viens donc avec nous autres  l'_Oiseau de proie_, demande Sanschagrin
au muet.

--Viens donc! dit Paul.

Le muet n'avait gure envie de retourner dans ce taudis; mais il ne
connaissait pas d'autre monde, le malheureux, que celui qui frquente
ces sortes de maisons. Et puis, quelque chose l'attachait  cette
auberge o il tait rest longtemps, quand les mauvais traitements et la
haine de son oncle le poursuivaient sans relche. Il n'avait pas t
maltrait sous ce toit mprisable et l'amiti l'avait protg de sa main
bienfaisante; il tait donc excusable, dans son ignorance, de cder anx
sollicitations de ses camarades.




XXV.

LE CUR DE QUBEC.


Genevive ne dormit gure aprs le songe extraordinaire qui visita ses
esprits. Sa conscience se rveilla comme un lac secou par une commotion
souterraine. Les remords dchirrent son me; elle eut peur de mourir.
Elle crut que ce rve tait un avertissement, et elle prit la rsolution
de ne pas le mpriser. Comment, en effet, expliquer ces songes
mystrieux qui visitent parfois notre sommeil, soulvent  nos yeux le
voile de l'avenir, et nous font vivre d'une double vie en quelque sorte;
ou nous transportent en des lieux loigns, pour nous montrer ce qui s'y
passe, jetant comme un demi-jour sur des vnements que rien ne pouvait
faire prvoir, nous donnant comme une facult d'tre,  la fois, en
plusieurs lieux ou dans plusieurs temps?

Genevive fait le signe de la croix et se recommande sincrement  la
sainte Vierge Elle se trouve fortifie.

Une ide vient  son esprit, une ide de salut, comme un phare qui luit
tout  coup sur le rocher dangereux pour guider le navire qui vogue vers
le naufrage. Elle se lve, revt ses meilleurs habits et descend dans la
salle o se trouvent runies plusieurs femmes. On lui fait une rception
fort amicale; Elle se montre aimable. Le matre d'cole dormait encore.

Elle prtexte une raison pour sortir et se dirige vers l'glise de la
haute-ville. Elle entre rsolument dans la sacristie, demande  parler
au cur qui sort du confessionnal. Alors un trouble profond s'empare
d'elle; la honte et la confusion se peignent sur ses traits.

Pourtant quel homme fut jamais plus humble et plus compatissant, que cet
admirable cur? Il avait la navet de l'enfance avec l'exprience des
annes, la candeur de l'innocence avec la connaissance de toutes ls
misres humaines. Son regard doux et ferme attirait tous les coeurs et
faisait tomber toutes les prventions. Sa voix tait onctueuse et la
charit coulait de ses lvres comme une huile sainte, prompt 
pardonner, lent  punir, il aimait les pcheurs, comme Jsus-Christ les
aimait, en dtestant le pch. Il tait vritablement un pre au milieu
de ses enfants, vritablement un pasteur au milieu de son troupeau.
Comme son divin matre, il eut donn son sang pour ses brebis. Il leur
donna une longue vie de prire et d'amour, de travail et de bonnes
oeuvres. Ds ici-bas sa vertu fut rcompense, et il porta longtemps la
mitre sacre des princes de l'Eglise.

Faisant un effort suprme, Genevive avoue ses relations criminelles
avec le matre d'cole, la conversation qu'elle a surprise, le rve
qu'elle a fait et tout ce qu'elle sait de la petite Marie-Louise. Le
cur, fort mu, lui dit qu'elle doit remercier Dieu de ce qu'il fait
pour elle. L'enfant que des mchants s'efforcent de perdre sera sauve,
si elle le veut. Et en sauvant cette petite fille, elle se dlivre elle
mme des chanes honteuses qui la captivent. Fuyez cet homme qui vous
tient sous un joug infme, continue-t-il, il ne vous aime point. Aprs
vous, une autre. Quand vous aurez perdu les charmes qui le retiennent,
il vous rejettera comme on rejette un instrument bris: il vous
mprisera, car il aura connu votre faiblesse. Vous ne serez jamais
heureuse dans le crime, parce que la vertu est le bien de Dieu. La vie
passe vite; et personne n'chappe  la mort. Quand vous mourrez vous
serez dans le dsespoir, parce qu'il ne sera plus temps de revenir 
Dieu. La contrition n'est pas un simple acte de la volont. On la
demande  Dieu, on l'obtient par la prire et la mditation. Il faut que
vous sauviez l'enfant! il faut que vous vous sauviez vous-mme!

--Je le veux, rpond Genevive.

--Je vous trouverai un refuge  toutes deux. Je connais une famille qui
vous accueillera et o vous vivrez dans la paix et la vertu. Il n'y a
point d'enfant dans cette famille. Il a plu  Dieu de refuser ce
bonheur,  ma soeur bien-aime.... Le Seigneur qui voit tout est
infiniment sage dans ses oeuvres. Sortez aujourd'hui mme de la maison
o vous tes; prenez la petite avec vous, allez  l'Htel-Dieu, je vous
prviendrai. Je vais crire  ma soeur; j'aurai la rponse de suite, et
vendredi soir je l'espre, vous partirez. Vous commencerez une vie
nouvelle, une vie de vertus et de flicit. La mre qui veille sur son
enfant du haut du ciel, veillera aussi sur vous: elle vous l'a promis.

La Drolet venait d'arriver de la campagne.

Racette et Pamla l'attendaient chez elle. En femme coupable elle sourit
au projet de ses amis. Elle calcula d'avance ce que la beaut de
l'enfant pouvait lui rapporter. C'est un appt sduisant, disait-elle,
et cela se vend  prix d'or. Ne me parlez pas de celles que mes plaisirs
ont couronnes de leurs pines. Amenez-moi cette petite et je la
dresserai bien.

Le frre et la soeur sortirent enchants. La femme publique avait
libralement pay sa jeune victime. En revenant, le matre d'cole
disait: C'est un bon coup! Elle n'en sortira jamais. Elle ne songera
gure  retrouver une famille qui rougirait d'elle, et des amis qui la
repousseraient.

--Oui, rpondait sa Soeur, et les fillettes qui arrivent ici  douze ou
treize ans n'en sortent point, si ce n'est pour aller au cimetire.

--Eusbe va jubiler  cette nouvelle, je l'attends vendredi.

--Tu lui as crit?

--Oui.

En parlant ainsi ils entrrent.

--Habille-la, dit le matre d'cole, et la conduisons avant que
Genevive ne rentre.

--C'est l'affaire d'une minute: elle n'a qu'une robe  revtir.

--Farceur de muet qui voulait m'ter cette enfant! grommela le matre
d'cole....Il sera fin s'il la rattrape!.... Et lui, je le pincerai
bien!.... Il aura bien son tour!

Il fut interrompu dans son monologue par un cri de sa soeur!

--Qu'as-tu donc? lui demande-t-il.

Pamla sort tout excite de sa chambre.

--La petite est partie....

--Que dis-tu? partie? la petite est partie?... ce n'est pas possible.

Et il entre dans la chambre, fouille partout; plus personne, plus rien!

--Comment cela peut-il se faire?.... Ade!

Ade c'tait la servante. Elle rpond:

--Quoi? monsieur?

--Est-il venu quelqu'un ici?

--Non, monsieur, c'est  dire oui.

--Non! oui! es-tu folle? Parle ou ne parle pas! Est-il venu quelqu'un?

--Mademoiselle _chose_.... que vous avez amene hier soir.

--Genevive?

--Oui, monsieur, elle est entre tout--l'heure.

--Et elle est partie avec l'enfant?

--Je n'en sais rien.

--Comment? tu n'en sais rien, reprend Racette qui ne peut revenir de sa
surprise.

--J'tais dans la cour quand elle est sortie--si elle est sortie--je ne
me dfiais pas d'elle, moi.

Racette pense: Elles sont peut-tre en haut: on se dsole pour rien. Il
appelle; personne ne rpond. Il monte, parcourt chaque appartement,
visite la cave et le grenier: Parties! exclame-t-il avec dsespoir,
elles sont parties!

Genevive sortit de l'glise forte et console. Elle retourna en
tremblant dans cette maison de maldiction o elle avait pass la nuit.
Le matre d'cole et sa soeur taient sortis. La servante dit: Ils sont
alls chez la Drolet pour lui demander de prendre une jeune fille chez
elle. Genevive entra dans la chambre de mademoiselle Racette. Le lit
tait dfait. L'enfant dormait encore, bien qu'il fut prs de midi.
Genevive l'veilla, la revtit de sa robe, et l'emmena pieds nus et
sans chapeau. La pauvre orpheline n'avait jamais eu de souliers, et son
chapeau de paille tait rest dans le bois. La servante alla dans la
cour verser une cuvette d'eau. Genevive et Marie-Louise sortirent.
Genevive tremblait. La petite lui demanda:

--Vas-tu me conduire chez mon oncle?

Elle la conduisit  l'Htel-Dieu.




XXVI.

LES DEUX CALCHES.


Le matre d'cole chercha Genevive et la petite Marie-Louise, pendant
trois jours, et ne put dcouvrir le lieu de leur retraite. Il ne pouvait
s'expliquer une fuite aussi prompte et si peu prmdite. Il se perdait
en conjectures: Serait-ce le muet? pensait-il, serait-ce Genevive? Il
se rendit  l'auberge de l' _Oiseau de proie_, o flnaient toujours
quelques uns de ses nouveaux compagnons. Il leur fit part de sa
msaventure: tous jurrent de l'aider dans ses recherches. Et en effet,
ils se rpandirent dans la ville, comme des btes fauves, rdants
flairant partout s'attardant aux coins des rues pour pier les gens et
questionnant tout le monde. Mais leurs peines furent inutiles; ils
travaillrent en pure perte. Une retraite sre autant que sacre;
donnait aux fugitives une efficace protection! contre leurs ennemis. Le
vendredi arriva. Racette qui avait mand son beau-frre de descendre 
Qubec, craignait maintenant de le voir venir. Son triomphe s'tait
chang en une dfaite humiliante. Il tait morne, irascible, et se
serait donn au diable pour le plaisir de se venger de Genevive et de
perdre l'enfant.

L'aprs dine du vendredi s'coula et le beau-frre ne vint point.

--Le bateau doit tre arriv maintenant, pensait-il; si Eusbe tait
descendu, je l'aurais vu dj. Il n'est pas venu, tant mieux! je vais me
rendre au march, pour m'en convaincre.

Et il partit. Une pense lui vint: Si je passais par le palais? il y a
peut-tre quelque berge de Lotbinire: je les visiterai de crainte que
les diablesses n'y soient caches.

Il se dirigea vers le palais. Il n'y avait l qu'un bateau de Lotbinire
et un autre, de St. Jean Deschaillons; mais les fugitives n'taient
point  bord. Racette, du de nouveau, prit la rue St. Paul et chemina
lentement, comme un homme qui ne sait o il doit aller. _L'Anglus_
sonnait. Pendant que les mes pieuses faisaient monter vers le ciel,
avec les flots d'harmonie de l'airain sacr, leur humble prire, lui, le
misrable, il blasphmait le saint nom du Seigneur. Tout  coup, comme
il passait vis--vis la, cte des Chiens, il vit venir une calche. Le
soufflet en tait relev comme aux jours de pluie, et le cheval trottait
dru sous les coups de fouet. La voiture, passa comme une flche, mais il
put voir, de ses yeux de lynx, une femme et une enfant assises toutes
deux en arrire, et il entendit un cri lger. La foudre l'eut frapp
qu'il ne se fut pas arrt plus subitement.

--Les malheureuses! hurle-t-il! les infmes. Et il s'lance  la
poursuite de la calche:

--Arrtez-les! cri-t-il, arrtez-les!

Les gens se dtournent pour voir et ne comprennent pas ce qu'il veut
dire. Il rencontre un charretier; monte dans la voiture:

--Vite! fais crever ton cheval s'il le faut....

--O?

--Rejoins la calche qui vient de passer!

--Ce n'est point ais!

--Maldiction! vas-tu partir? Fouette! marche! file! en avant!

Le cocher ne se le fait plus rpter. Le fouet laboure les flancs du
cheval qui bondit et s'lance sur la route. Les roues de la calche
tournent comme deux scies rondes. Pour se garer de cet attelage rapide
les autres voitures cdent tout le chemin. Les deux calches passent
devant le palais et s'engagent dans la rue St. Joseph, qu'elles suivent
jusqu' la rue du Pont. Alors, tournant  droite, elles prennent
celle-ci pour gagner la campagne.

Quand la calche qui emporte Genevive et Marie-Louise passa la Carrire
du pont Dorchester, l'autre n'tait plus qu' quelques perches en
arrire.

--Fermez la barrire! crie le premier cocher au gardien, fermez vite!
nous sommes poursuivis.

Le gardien ferme la barrire, Racette qui vient de dire  son
charretier: Passe tout droit si la barrire est ouverte, pousse un juron
en voyant le gardien la refermer. Mais le retard n'est pas long, et la
rapidit du cheval qui se sauve n'est gale que par la rapidit de
celui qui le poursuit. Les fers rsonnent fort sur le chemin durci. Dj
des flocons d'cume se forment sous les harnais, et les chevaux
exhalent, de leurs naseaux dilats, un souffle brlant. Le trot ne
suffit plus et les voitures remettent au galop. La petite Marie-Louise
tout effraye tient Genevive par le bras et se serre contre elle.
Genevive, ple et interdite, se croit dj entre les mains du matre
d'cole sans piti; elle pense au rve de la nuit prcdente. Son amant
d'hier,  ses yeux si sduisant et si beau, s'est chang en un monstre
affreux. Elle invoque la mre de Marie-Louise et lui dit encore:
Sauvez-nous! sauvez-nous!.... Elle est tire de cet tat de stupeur par
la voix du cocher qui s'crie: Il faut arrter: je n'ai pas envie de
faire crever ma bte.... Cette parole est comme un poignard qui fouille
le coeur de la pauvre fille.

--N'arrtez pas, dit-elle, n'arrtez pas!

--Mais; ils nous rejoignent!.... ils approchent!

Il se penche pour regarder en arrire: Ils vont passer et nous barrer le
chemin, continue-t-il. Vous ne connaissez, pas de maison o vous seriez
en sret?

--Je ne connais personne ici, je suis trangre.

Au mme instant ses yeux aperoivent le clocher de l'glise de Beauport
qui porte haut, dans l'air, la croix de Jsus. Le clocher fait toujours
natre une pense consolante, un rayon d'espoir! C'est le drapeau qui
rallie les troupes parses; c'est le phare qui annonce l'entre du port
tranquille; c'est le doigt de la religion qui nous montre le ciel.

--L'glise! s'crie Genevive, rendez-vous  l'glise.

--L'glise est encore loin, rpond le charretier en secouant la tte.

Et le cheval court toujours; et le fouet tombe, comme un serpent tordu,
sur le dos de l'animal tout blanc d'cume. Le matre d'cole encourage
son cocher: Fouette! arrive! rattrape-les! les voici! on les gagne! on
les tient! Tu seras joliment rcompens, mon garon. Fais crever ta bte
s'il le faut, je t'en promets une meilleure.

--L'animal est bon, rplique le cocher. Si j'tais sr d'aller en
paradis comme je suis sr de les rejoindre!....

Racette sourit et songe  la douce vengeance qu'il va exercer. L'glise
approche; le clocher monte vite dans les nues. Les deux chevaux courent
cte  cte, tte contre tte, et les roues,  chaque moment, sont sur
le point de se broyer dans un choc terrible. Pench en avant, Racette
regarde Genevive d'un air moqueur.

--Arrte donc, ma belle! Tu n'as pas coutume de te sauver ainsi!....
Arrte donc! nous allons monter dans la mme voiture!

Genevive ne voit rien, n'entend rien....

La petite Marie-Louise dit: Mon oncle! c'est mon oncle! on peut bien
l'attendre.

La calche qui emporte le matre d'cole se trouve enfin devant l'autre.

--Bien! maintenant, barre la route! ordonne Racette.

Le cocher obissant guide son cheval de faon  gner la fuite de
l'autre.... Le matre d'cole se penche pour regarder le rsultat de ce
stratagme. Il n'y a plus rien! L'autre voiture a dcrit un demi-tour et
s'est jete dans le chemin qui conduit au presbytre. Genevive et
l'enfant n'ont que le temps de descendre et de se prcipiter dans la
maison, quand arrive le matre d'cole. Il ne rit plus, mais la colre
transforme son visage. Le cur, surpris, demande ce qua signifie cette
brusque visite:

--Sauvez-nous de cet homme! dit Genevive, hors d'elle-mme. Et elle
entrane la petite au fond de la pice, comme pour la cacher.

Racette rplique brutalement et avec audace: c'est ma femme! c'est ma
nice que j'lve!.... je les rclame!.... Vous ne pouvez pas me les
refuser....

Le prtre hsite: Qui tes-vous? demande-t-il  Racette.

--Je suis Joseph Racette, de Lotbinire, matre d'cole.

--Vous tes sa femme?....

--Non, Monsieur le cur.

--La misrable! fait Racette.

--Le Cur s'adressant  la petite: Connais-tu cet homme?

--Mon oncle, dit l'enfant en souriant.

--L'innocence est admirable, observe le cur, et son tmoignage porte la
conviction dans les esprits.

Racette s'applaudit de son audace.

--L'enfant croit dire; la vrit, reprend Genevive, et moi je la dis.

--Voyez-la! repart le matre d'cole, infidle et sans piti, elle fuit
le toit conjugal.... Pourtant je l'ai bien aime, je l'ai traite avec
dlicatesse et bont!

--Menteur! reprend Genevive.... Tu m'as perdue, tu m'as rendue la plus
misrable et la plus infme des cratures, mais je ne suis pas ta
femme.... tu n'as pas voulu que je fusse ta femme quand j'ai dsir
l'tre.... maintenant je ne veux plus l'tre! je ne le veux plus!....

Elle tire de son sein une lettre qu'elle donne au prtre: Lisez.

--Ce n'est pas pour moi!

--N'importe! cela ne fait rien, lisez, M. le cur.

Racette est tent d'arracher ce papier des mains du cur qui lit
attentivement; ses doigts crochus se dplient mme dans ce dessein; mais
le cur, par mesure de prudence, s'est un peu retir. Il lit jusqu'au
dernier mot, replie la lettre et la rend  Genevive, puis ouvrant la
porte, il dit  Racette d'un ton qui ne souffre pas de rplique: Sortez!

Le matre d'cole sortit. Le feu jaillissait de ses prunelles, la rage
faisait claquer ses dents....

Quand il entra chez lui, il trouva son beau-frre Eusbe en train de
badiner avec des nymphes de la rue St. Joseph. Mademoiselle Pamla
l'avait mis au courant de ce qui s'tait passe; depuis, quelques,
jours. Eusbe fut rudement dsappoint. La rue St. Joseph n'avait pas
mieux gard sa victime que le bois du domaine. Cependant les fumes du
rhum obscurcissaient un peu son jugement; il ne songeait pas aux
consquences que pourrait avoir cette disparition, et se laissait
enivrer par les jouissances de l'heure prsente, Racette fut d'abord
d'une humeur intraitable; mais il se calma. L'espoir de retrouver tt ou
tard Genevive et l'enfant, et de se venger mieux quand on ne le
souponnerait plus de haine, lui fit supporter sa nouvelle dception
avec plus de patience.




XXVII.

LE COMPLOT.


Le chef des brigands, le charlatan et les canotiers n'taient pas sortis
de l'auberge. Aprs le dpart d'Asselin, plusieurs hommes de cage
arrivrent, et tous ensemble, voleurs et travailleurs, se mirent  vider
les verres et  raconter des histoires. Les paroles taient libres et
les rcits, fortement pics. La mre Labourique et sa fille, au
comptoir, essuyaient les carafes et rangeaient sur les tablettes les
verres brchs.

--Vous ne devriez pas raconter de semblables histoires devant les jeunes
filles, observa la mre prudente.

--Devant, non, mais derrire? repartit Picounoc qui glissait un mot
partout.

--Est-il drle ce coquin! murmura le vieux St. Pierre.

--Tordflche! il ferait un bon camarade.

--C'est dommage dit le charlatan, riant du bon mot qu'il esprait
dire--c'est dommage que le muet ne soit pas ici, ils nous en
rapporterait, lui, des faits curieux.

Plusieurs rirent pour faire plaisir  la barbe rouge. Picounoc reprit:
Il a son histoire, le muet, et c'est une histoire qui en vaut la peine.

--Conte donc!

Picounoc rapporta l'vnement extraordinaire dont il avait t tmoin un
jour de l'hiver pass.

La plupart n'en crurent pas un mot. Picounoc et ses camarades
affirmrent:

--Tu te serais converti, observa le vieux chef.

--Moi? mais est-ce que j'ai besoin de conversion?

--Farceur, va!

--On ne voit pas de miracles sans se convertir, ajouta un autre.

--Plusieurs sont devenus presque dvots depuis ce temps-l.... Paul
Hamel qui parle toujours latin, parce qu'il a mis le nez au sminaire,
Sanschagrin, George Lalumire.... Ces gens-l ne se sentaient pas bien
avec leur conscience: ils ont eu raison d'aller  confesse. Quant 
moi.... le ciel s'croulerait sur ma tte que je ne tremblerais pas!

--Tu te vantes.

--Si je voyais un miracle je ne sais pas ce que je ferais, ma foi! non
je ne le sais pas.

C'tait le chef qui disait cela.

--Je le sais bien, moi, repartit l'imperturbable Picounoc.

--Oui? quoi?

--Vous fermeriez les yeux.

--Je voudrais bien avoir dit cette parole! pensa le charlatan.

--Si nous soupions? proposa l'un des habitus, qui n'avait rien dit
encore.

--C'est une ide, fut-il rpondu: La mre, qu'avez-vous de bon  nous
donner?

--Toutes sortes de choses.

--C'est trop! dit le charlatan.

--N'importe! donnez! repart le chef. Il faut les avoir toutes ces choses
pour en trouver une bonne.

--Gredin, va!

Le souper fut joyeux et chacun paya pour soi.

--J'ai une ide, dit le charlatan au chef.

--Moi aussi, rpond le chef au charlatan.

--Vous avez bien de la chance, vous autres, d'avoir une ide! murmura
Picounoc.

--Ce soir,  huit heures, au lieu ordinaire, continua le vieux brigand.

Le docteur  la barbe rouge, Robert et Charlot firent un signe
affirmatif:

--Je prends ma carte, dit Picounoc, le _pit_, combien?

--Pas d'admission.

--Je vous siffle de suite alors. Et se mettant deux doigts dans la
bouche, Picounoc poussa un sifflement aigu.

Aprs le souper tous sortirent pour flner un peu sur les quais et les
grves. Il tait sept heures. Le chef se pencha vers l'htelire: Notre
chambre pour huit heures, et personne dans le voisinage.

En entrant, ils rencontrrent le muet qui venait de l'glise de la
basse-ville, l'ex-lve et Sanschagrin.

--Bonjour! les amis, s'cria Picounoc.

--_Salve!_ rpondit l'ex-lve.

Le muet salua de la tte.

--La mre, _mater_, dit l'ex-lve en entrant, c'est dcid, l'on se
range; si vous voulez que l'on revienne, une chambre!

--C'est malais, mes bons fils, il n'y a que deux chambres en haut, Djos
le sait, notre chambre  Louise et  moi, et une autre.

--Eh bien! c'est l'autre que nous voulons.

--Retenue, mes agneaux, retenue!

--Alors, adieu! vous perdez notre pratique, dit Sanschagrin.

--Ne faites pas cela. Tiens! je vous connais, vous-tes de bons enfants,
vous serez bien servis.

--C'est bon! montons, dit Sanschagrin.

--_Ascendamus_! fit l'ex-lve.

Une demi-heure aprs, Paul et Sanschagrin sortirent. Le muet, fatigu,
se jeta sur le lit pour se reposer. Il s'endormit. Les brigands taient
avec l'htelire dans la chambre voisine quand il se rveilla.

--Il n'y a personne dans l'autre chambre? demandait le chef.

--Vous savez bien, mes bons amis, que je vous suis dvoue corps et me,
que je suis la femme la plus honnte et la plus discrte de toute la
ville, rpondait la vieille.

--Hum! hum! fit le charlatan.

La bonne femme le regarda de travers.

--C'est vrai! dit-elle. Mais, je descends parce que vous aller me faire
fcher. Soyez sans crainte; amusez-vous: vous avez sur la table le
meilleur rum de la Jamaque.

Elle descendit.

--Mon ide la voici, commence le chef: Aller  Lotbinire faire
connaissance; avec les piastres de ce brave habitant que nous ayons vu
cet aprs-midi.

--C'est la mienne aussi, reprend le faux docteur; et vous avez compris
que je ne le faisais pas jaser pour rien.

--Nous y pensions, dirent Robert et Charlot.

--Il faudra mettre Racette dans la confidence: il pourra nous tre d'un
grand secours, ajoute le chef.?

--Il faut qu'il fasse un coup de matre pour son premier coup, dit
Robert.

--M'est avis, observe le charlatan, qu'il vaut mieux agir sans lui pour
cette fois. Il aura de la rpugnance  dvaliser un ami, un parent;
laissons-le s'aguerrir ailleurs que dans sa paroisse. Trop de souvenirs
se dresseraient devant lui.

--Un parent! font les autres, tonns.

--Eh oui! un beau-frre.

--Le docteur a raison, repart Charlot.

--C'est possible! avoue le chef. Alors agissons sans lui et  son insu.
Quand irons-nous?

--La semaine prochaine, si rien n'empche.

--Si nous montions demain? propose Charlot.

--Non; Asselin pourrait avoir des soupons, sinon avant du moins aprs
l'affaire, rplique le chef.

--Voici! l'on pourrait le retenir ici, lui faire manquer le bateau, et
se rendre chez lui pendant que sa femme est seule.

--Il est difficile de surprendre une femme seule: elle se tient sur ses
gardes, elle est sur le qui vive.

--On peut l'endormir, dit Robert.

--Pas de violences inutiles. Dans la ncessit, c'est bien.

--Il parat que le brave homme cache ses trsors dans de vieux chapeaux
et des bas percs, qui ont l'air d'tre jets au hazard dans les coins
du grenier, reprend Charlot.

--Je l'avais entendu dire dj, rpond le charlatan.

--Il n'y a pas grand mal  prendre des chapeaux uss et des bas trous,
marmote Robert.

--Est-ce une affaire conclue? demande le chef.

--Oui.

--Qui ira?

--Robert, Charlot et moi, dit le docteur.

--Parfait! Vous monterez par le nord et vous traverserez le fleuve 
Deschambeault. Vous n'oublierez pas de vous dguiser, pour que ceux qui
vous verront avant le vol ne puissent vous reconnatre aprs.

--Soyez tranquille, chef, nous serons prudents comme toujours.

Le muet avait tout entendu.




XXVIII.

LES DEUX BATEAUX.


Le vent soufflait de l'est, et de lgers nuages, pareils  des cardes
de laine, se dispersaient au firmament. Le fleuve s'agitait dans son
lit. La mer montait. Debout sur le coqueron de leurs berges, les
bateliers criaient aux passagers de faire diligence. Et l'on voyait
accourir vers la grve o les vaisseaux commenaient  flotter, les
habitants des diffrentes paroisses, les uns avec leurs ballots de
marchandises sous le bras, les autres avec leurs tinettes et leurs
coffres vides.

Il y avait de la gat  bord de ces petits bateaux o s'entassaient,
ple-mle, hommes, femmes, garons et filles. C'tait un bourdonnement
de voix incessant, et des clats de rire qui montaient comme des feux
d'artifices. Les premiers embarqus s'emparaient des bancs et les
derniers restaient debout. Peu  peu l'on se divisait et l'on formait
des groupes. Gars et fillettes se trouvaient ensemble. Les femmes
faisaient cercle autour de la plus jaseuse des commres, et les hommes,
en prenant un coup, parlaient affaires et politique.

Alors comme aujourd'hui, il y avait deux partis, l'un bon; l'autre
mauvais. Le bon, c'tait le mauvais pour ceux qui n'y appartenaient pas,
et le mauvais, c'tait le bon pour pour ceux qui y appartenaient.
Chacun, comme aujourd'hui, discourait sur des questions de finance et
d'administration, sans connatre le premier mot de l'conomie politique.
Celui qui criait le plus fort avait raison et l'on se rangeait de son
avis.

Les bateaux n'avaient pas toujours un vent favorable pour voguer, et
souvent ils restaient  l'ancre durant plusieurs mares le long de la
cte.

Alors dbarquaient et se rendaient  pied ceux que des travaux pressants
appelaient. Les paresseux et ceux qui ne sont jamais presss,
attendaient le bon vent. C'tait une perte de temps srieuse pour chacun
de ces braves cultivateurs, mais alors que le sol produisait encore avec
abondance, alors que le luxe n'avait pas encore gt jusqu' la moelle
des os notre heureuse population, alors que l'orgueil et la vanit de
tous n'avait pas attir sur nos champs la maldiction du Seigneur, le
cultivateur pouvait perdre du temps et ngliger ses affairas, sans se
croire plus pauvre. Il y avait un surplus en ce temps de fcondes
rcoltes! Aujourd'hui,  mes pauvres campagnes, vous ne vous couronnez
plus de riches moissons de froment!.... Vous n'tes plus sensibles aux
durs travaux du laboureur! Votre sein aride se laisse en vain dchirer
par le soc tranchant! Les pis lgers se tiennent droits comme les
hommes orgueilleux, et ne se courbent point comme les humbles que de
ciel a remplis de vertus Le ver destructeur s'est gliss au coeur de la
gerbe de grain comme au coeur de la socit! Et quand, le flau tombe
sur l'aire, quand le vanneur crible l'avoine et le froment, beaucoup de
balles lgres et de graines mauvaises sont jetes  la porte de la
grange comme beaucoup d'oeuvres inutiles ou perverses seront rejetes et
condamnes quand l'Eternelle Justice criblera le monde.

La brise frachissait: Appareillons! dit Mathurin, appareillons!

Mathurin tait le capitaine de l'un des bateaux; passagers de
Lotbinire. Il en tait aussi le matelot et le _couque_; il formait
l'quipage  lui seul. _Paton_ tait capitaine et propritaire, _couque_
et matelot de l'autre bateau voyageur. Tous deux avaient beaucoup de
monde: ils ne partaient pas du mme endroit: l'un faisait voile de la
Vieille Eglise, l'autre, du ruisseau de Grgoire Houle, juste une lieue
plus bas. On se rappelle que la berge de _Paton_ avait un jour chavir,
et que plusieurs personnes s'taient alors noyes. Pendant longtemps les
habitants n'osrent s'embarquer avec le malheureux capitaine, et
Mathurin fut sur le point de rallonger son vaisseau, en le coupant au
milieu. Cependant tout s'oublie, les jours de joie comme les jours de
peine; les malheurs comme les chances heureuses. Le souvenir de la
noyade s'altra dans le pass brumeux. Il tait comme ces voile qui
flottent vaguement dans un brouillard. Les gens allrent de nouveau
s'embarquer  la Vieille Eglise, et _Paton_ eut encore des jours de
triomphe.

Les deux bateaux partirent ensemble de la ville. Ce fut entre eux une
lutte agrable. Les voiles gonfles qui volaient sur les vagues
ressemblaient au croissant de la lune que l'on voit courir, par une nuit
venteuse, sur les grands nuages. Les habitants se hlaient de l'un 
l'autre. Les uns criaient: Hol! jetez nous une amarre que l'on vous
remorque! Retournez-vous  la ville? Etes-vous  l'ancre?

Les autres rpliquaient: Vous tes  lge, vous autres! Tous tant que
vous tes  bord vous ne pesez pas une plume!.... Vous tes des gens
lgers!

--Vous tes trop lourds, vous autres, vous allez faire couler votre
bateau.

Et le flot du montant, soulev par la brise, berce les lgers vaisseaux.
Au mouvement du tangage, poupes et proues plongent tour  tour dans
l'cume, avec un bruit qui ressemble au froissement d'un feuillage sec.

--Connaissez-vous ce jeune homme? demande Victor Blanger  ceux qui
sont assis sur des coffres vides, auprs du mt, dans le bateau de
Mathurin, et il montre des yeux, un garon bien dcoupl, qui regarde
mlancoliquement les vagues se briser sur la joue du bateau. On rpond
ngativement.

--Il n'est pas de chez nous, continue Blanger, ou je ne me le remets
point.

--C'est un tranger, dit Franois Leclair.

--Il a l'air triste.

--Il n'a pari  personne depuis qu'il est  bord.

--C'est un joli garon. O peut-il aller?... Tiens! il faut que je
demande  Asselin. Il connat tout le monde lui. Au reste, il
l'accostera sous un prtexte quelconque, et saura vite qui il est, d'o
il vient, o il va.

Eusbe Asselin parlait avec les femmes et faisait le galant.

--Eusbe, dit Blanger, laisse donc les femmes tranquilles; viens ici un
peu.

--Dieu! que vous vieillissez vite, vous autres! rpondit Eusbe., et que
vous tes devenus dsagrables aux yeux du beau sexe!

--C'est Bon! disent les femmes; ne les pargnez point....

Eusbe vint rejoindre les hommes.

--Qu'y a-t-il pour votre service?

--Connais-tu ce jeune homme? demande Blanger.

--Non!

--C'est tout ce que nous voulions de toi.

--On peut faire sa connaissance!

--Va donc lui parler.

--C'est facile.

Et il se dirige vers le jeune tranger dont les yeux rveurs sont
toujours attachs sur les flots.

--Il vente une bonne brise, lui dit Asselin.

Pour commencer une conversation, toutes les phrases sont bonnes, pour la
finir les bonnes sont rares. L'inconnu lve sur son interlocuteur un
regard doux et fait un signe de tte en souriant.

--Vous allez  Lotbinire?

Mme geste.

--Vous n'tes pas de la paroisse?

Le jeune homme fait un signe nouveau qui veut dire oui ou non. Eusbe
commence  trouver le jeu ennuyant. Converser  deux cela passe, souvent
mme cela est trs-agrable; mais  converser seul l'on s'ennuie: je n'y
vois qu'un avantage, les sottises que l'on dit ne sont point rptes.
Blanger et plusieurs autres regardent Asselin et rient de son dpit....

--Quel est donc votre nom? demande Eusbe  l'tranger.

Le jeune homme prend une expression de profonde tristesse, et mettant un
doigt sur sa bouche, il fait comprendre qu'il ne parle point.

--Vous tes muet?

Il affirme de la tte.

--C'est une grande affliction!

Le muet baisse les yeux et pense: C'est une punition terrible.

L'intrt est excit  un point extraordinaire. En un instant tout le
monde,  bord, sait que le beau garon  demi-couch sur l'avant de la
berge est muet. Les jeunes filles trouvent des prtextes pour laisser
leurs places et passer prs de lui. Il est vite entour d'un cercle de
curieux. Il se lve.

--Avez-vous des parents  Lotbinire? lui demande Blanger.

--Le jeune homme hsite comme s'il n'avait pas bien entendu.

--Avez-vous des parents ou des connaissances? rpte l'habitant.

--Il fait signe qu'il en a, et des larmes roulent dans ses yeux.

--C'est un beau garon! c'est dommage qu'il soit muet, murmure Philomne
Prusse  l'oreille de Nomie Blanger.

--Et qu'il a l'air bon! rpond Nomie.

Au mme instant les yeux mouills de pleurs du muet rencontrent les yeux
noirs de la jeune tille, qui rougit et baisse la tte comme si elle eut
t entendue. Le jeune tranger la regarde toujours.

--Vous venez en promenade sans doute? reprend Asselin.

--Non, fait comprendre le muet.

--Par affaire alors?

--Le muet simule le geste d'un homme qui fauche le foin avec la faulx ou
coupe le grain  la faucille.

--Vous cherchez de l'ouvrage? Vous savez couper  la faucille.

Il approuve.

--Si j'avais besoin d'un homme je l'engagerais, dit Blanger: il parat
si fort et si bon.

--J'ai besoin de quelqu'un moi pour m'aider  finir mes rcoltes, repart
Asselin.

--Engage-le donc, alors.

--J'en ai envie.

--Tu peux essayer. Il ne perdra toujours pas de temps  jaser.

--Voulez-vous venir chez moi, demande Asselin au jeune homme, je vous
donnerai quatre piastres par mois, et la nourriture?

Un sourire de satisfaction passe sur la figure sereine du muet, il tend
sa main  l'habitant qui la serre en disant: C'est conclu!

Je ne sais quoi, mais alors il se passa quelque chose de mystrieux dans
le coeur de la belle Nomie Blanger: elle mme ne put se rendre compte
de ce trouble nouveau.

Les bateaux se rendirent heureusement  leur destination et chacun des
passagers prit le chemin de sa maison.

La chance tait pour Asselin, car le muet montait  Lotbinire pour
djouer le complot des voleurs.




XXIX.

SOUVENIRS.


Le soleil a jauni les moissons. Les pis se balancent au souffle du
vent, et un murmure s'lve au-dessus des champs fconds. Les
moissonneurs, arms de leurs faucilles, une main protge par la mitaine
de cuir rouge, sont penchs sur la glbe. Ils saisissent de la main
gauche, l'une aprs l'autre, plusieurs poignes de grain qu'ils coupent
de la droite, et se relvent  intervalles rguliers, pour tendre, sur
le sol, le grain qui doit javeler.

Le champ d'Asselin et celui de Blanger ne sont pas loigns l'un de
l'autre. Nomie se plat  voir tomber sous sa faucille la paille dore.
Elle fredonne souvent comme la fauvette, et sa voix est agrable aux
moissonneurs. Les oiseaux rpondent  ses refrains et voltigent autour
d'elle, sur les cltures et les cnelliers. Sa voix fait rver. Elle le
sait bien, car chaque fois qu'elle chante, le muet qui travaille dans le
clos voisin, laisse reposer sa faucille; et, chaque fois qu'elle le
rencontre, il la salue avec un sourire. Les gerbes sont entasses dans
les grandes charrettes, et les chevaux ou les boeufs charroient chaque
jour, dans les granges recouvertes en chaume, les rcoltes abondantes.
Quand le soir est venu, que le travail est fini, que la nuit enveloppe
la campagne: et confond tous les objets, le muet rde, comme un fantme,
autour d'une maison inhabite depuis longtemps, et ceux qui entrevoient
dans les tnbres se sentent saisis d'un vague effroi. Ces histoires de
revenants se content au coin du foyer, et des femmes crdules rassurent
qu'elles ont vu, plus d'une fois, le dfunt Letellier debout, immobile,
 la porte de sa maison dserte. Les jeunes filles n'osent pas sortir le
soir. Le muet part avant l'aube et ses pas se dirigent encore vers cette
maison, que l'on croit hante. Alors avec le rayon du jour qui tombe sur
le toit vieilli et l'illumine, surgit un autre rayon plus vif et plus
brillant: c'est le soleil du souvenir qui claire le pass, pour en
faire ressortir ces mille dtails charmants que la mmoire avait
oublis. Le muet revoit la chambre solitaire o sa mre a rendu le
dernier soupir. Le lit est encore l avec ses poteaux levs, mais nu,
dpouill, triste comme un cadavre. Le pole n'est plus dans la cloison
qui reste ouverte. Le grillon chante sous le foyer teint: seul il est
demeur fidle  la malheureuse maison. La croix noire au pied de
laquelle le pre, la mre et l'enfant s'agenouillaient chaque soir, est
toujours pendue au mur peint  la chaux. Le tuteur n'a pas e besoin de
ce souvenir incommode.

Ah! le pauvre muet! comme il pleure en revoyant ces objets sacrs!
comme: il pleure au souvenir de ces jours lointains et heureux! Et
toutes les souffrances qu'il a endures depuis l'heure fatale o il a d
sortir de la maison paternelle, passent aussi devant ses yeux, comme ces
bandes d'oiseaux voraces que le naufrage attire!.... Un sentiment de
vengeance monte malgr lui de son coeur. Il pense au Christ flagell, et
la colre se calme. Mais ne peut-il pas, ne doit-il pas enfin se faire
connatre et revendiquer ses droits? Hlas! comment fera-t-il? Il ne
peut parler, il ne peut crire!.... Un sombre dcouragement s'empare de
son me, par instant, et ceux qui le voient disent: Ce garon souffre
beaucoup. Quelquefois il pense:

--J'apprendrai  crire, et le moment d'aprs cela lui parat
impossible.

Nomie qui le voyait souvent, le trouvait bien  plaindre, et
s'efforait de lui tre agrable: Il est si malheureux! pensait-elle, et
personne ne le console. Il est toujours seul: tout le monde semble le
fuir....

Il se montrait bien touch de l'amiti de cette jeune fille.

Un jour, c'tait le dix-septime aprs son arrive, il la rencontre  la
porte de la maison abandonne et l'arrte. Il lui montre la chambre de
sa mre, la croix pendue au mur, la place o se trouvait la table, et le
coin o la grande horloge avait sonn les heures de joie et les heures
d'amertume; et, par mille gestes varis, il s'efforce de lui faire
comprendre qu'il a vcu dans cette maison quand il tait jeune; qu'il a
vu mourir, sur ce lit, une mre bien-aime; qu'il est tomb  genoux 
son chevet, et qu'il a pri devant la croix.

La jeune fille ne comprend rien d'abord. Mais, peu  peu, rappelant, 
son tour, les souvenirs de l'enfance, et quelques dtails de la mort de
Madame Letellier et du malheur de ses enfants, elle est comme claire
d'une lumire subite, et elle entend le langage silencieux du pauvre
garon. Elle parle de plusieurs choses qui ne lui paraissent pas
trangres, et elle lui fait des questions auxquelles il rpond assez
facilement.

--Etes-vous Joseph? demande-t-elle enfin d'une voix mue.

Alors le muet ressent une joie qui tient du dlire; il saisit les mains
de Nomie et les couvre de baisers.

--Tu es Joseph? rpte la jeune fille stupfaite.

Il fait signe qu'en effet il est Joseph, et il fond en pleurs.

--Mais Joseph n'tait pas muet.

Alors il a un moment de dsespoir; il plit, lve les yeux au ciel,
montre le Christ suspendu sur la croix de bois, et reporte sur sa langue
muette le doigt qui vient de se lever sur le Sauveur.

--C'est le bon Dieu qui t'a rendu muet? hazarde en tremblant Nomie.

Joseph penche la tte et tombe  genoux.

Nomie est dans un trouble extraordinaire. Elle sort et court raconter a
ses parents ce qu'elle a vu. Blanger vient aussitt rejoindre le muet.
Il le trouve prostern devant la croix et pleurant toujours. Il le
questionne longtemps et reste convaincu qu'il est vritablement l'enfant
de ses anciens voisins, si tristement dcds il y a alors douze ans.
Croyant faire plaisir  Asselin, il va lui rvler la nouvelle. Asselin
se moque. Blanger, un peu froiss, lui dit: Fais-le venir et
interroge-le; tu verras qu'il sait des choses que seuls peuvent savoir
les enfant de Letellier, ou ceux qui ont bien connu cette famille.

--Il n'en manque pas de gens qui ont connu la famille ou qui en ont
entendu; parler.

--Enfin la chose vaut qu'on s'en occupe.

--Qu'il fasse valoir ses droits; le bien est l.

C'est tout ce que rpondit Asselin, mais il pensait bien autrement.

Il avait remarqu, en effet, les agissements de son engag, et les avait
trouvs un peu singuliers. Bien qu'il ne craignit pas les rclamations
d'un muet, il avait peur d'tre troubl par le subrog tuteur ou ceux-l
qui conservaient de l'attachement pour le souvenir de Letellier. Et
puis, il souponnait de ruse le jeune homme, et croyait feinte son
infirmit. Il avait rsolu de le congdier aussitt que son mois serait
fini. Il se dcida de le renvoyer ds le lendemain.

Joseph s'attendait  cela; il ne parut pas surpris. Cependant il ne
voulait pas laisser la paroisse sans avoir tent de se faire reconnatre
par son oncle ou le subrog tuteur. Il tait venu pour djouer les
projets des voleurs, les voleurs ne s'taient pas rendus au jour fix.
Pourquoi? Il l'ignorait. Il aurait t heureux de faire du bien,  son
perscuteur avant de se sparer de lui; cependant il tait plus heureux
de voir les mchants renoncer  leurs coupables desseins.




XXX.

LA GROSSE ROCHE.


Il pouvait tre cinq heures du soir quand Eusbe Asselin dit au muet
qu'il n'avait plus besoin de ses services.

--Cependant, pour ne point te faire tort, je te paierai ton mois entier,
ajout-t-il. Tu peux coucher  la maison encore, et demain tu partiras
avec le bateau.

On tait au jeudi. Joseph partit avec l'intention de se rendre chez
Blanger. La distance n'tait pas longue entre les deux voisins. Il
tait bris par les motions: qu'il avait ressenties depuis quelques
heures,... depuis qu'il avait pu faire tomber, en partie, le voile qui
drobait son individualit. Il savait que plusieurs personnes lui
portaient un vif intrt, et il avait l'esprance de triompher des
obstacles que ses ennemis ne manqueraient pas de semer sur son passage.
Comme il marchait plein de mille penses diverses, il vit venir trois
hommes  travers les champs. Il s'arrta.

--Ce sont eux! pensa-t-il: Un gros court, un grand mince, une barbe
rouge!.... ce sont eux!.... Le canotier, le bourgeois et le
charlatan!.... Les misrables! ils ont bien tard! n'importe? ils
n'arrivent pas trop tard.

Et tout en faisant ces rflexions, il sauta de l'autre ct de la
clture et se cacha derrire une immense roche qui s'levait, comme un
mausole, au milieu du champ.

--Ils passeront tous trois ensemble du mme ct, se dit-il, et je
tournerai  mesure qu'ils avanceront: c'est la meilleure cachette et la
plus sre.

Une voix frache grne, tout  coup, dans le-clos voisin, des notes
suaves; et mlancoliques; puis le son d'une chaudire de ferblanc qui se
heurte aux ttes de chardon, se mle comme une voix de basse au chant de
la jeune fille. C'est Nomie qui vient traire les vaches. A sa voix
connue, les btes  cornes lvent la tte et regardent de loin, avec
leurs grands yeux pensifs, la fille charmante qui n'oublie jamais la
poigne de sel dont elles sont si friandes: Viens-t-en, rougette, viens!
viens-t-en, la noire, viens! se met  crier la jeune mnagre.... Les
btes rpondent par un beuglement joyeux et trottant pesamment sur
l'herbe, elles s'en viennent entourer Nomie qui leur donne sa main 
lcher. Le lait coule dans la chaudire avec un bruit sonore, et l'cume
blanche monte dans le vaisseau lgrement pench. Les gnisses
tranquilles ruminent en attendant leur tour.

Les voleurs, car c'taient eux qui venaient par les champs, se dirent
qu'un peu de lait apaiserait bien leur soif, et qu'une jeune fille, mme
au fond de la campagne, est toujours agrable  voir. Ils se dirigrent
vers l'endroit o venait de se runir les bonnes laitires. Nomie ne
les vit point venir. Plonge dans quelque rve adorable comme la
jeunesse en fait souvent, elle ne des entendit pas non plus. Elle fit un
bond et faillit renverser sa chaudire, quand le charlatan lui adressa
la parole.

--Mademoiselle, dit-il, nous marchons depuis longtemps, nous sommes
altrs, et nous n'avons pas le temps de nous arrter dans ce village ce
soir, donnez-nous donc, pour l'amour de Dieu, un peu de lait.

La jeune fille se dressa toute rougissante: Messieurs, dit-elle,
rendez-vous donc  la maison, vous boirez mieux qu'ici, et vous pourrez
aussi manger.

--Bah! reprit le faux bourgeois de l'autre jour, nous boirons  mme,
c'est meilleur. Et, disant cela, il prend la chaudire des mains de
Nomie, boit  longs traits, et la passe au charlatan qui la donne 
l'autre.

--Il est dlicieux ce lait, dit le charlatan; mais un baiser vol sur
vos lvres doit tre mille fois plus doux encore.

La jeune fille regarde du ct du chemin public. Elle commence 
craindre. Pendant qu'elle est dtourne le charlatan lui met un baiser
sur la joue. Elle jette un cri, laisse tomber la chaudire qui se
renverse et part en courant. Le muet qui a suivi cette scne entre, tout
 coup, dans une colre violente. Il sort de sa cachette et court vers
les bandits. C'est de l'imprudence, car il sont arms, mais c'est le
devoir d'un garon brave. Les voleurs ne le reconnaissent pas de suite.
Il a le temps de renverser, de son poing musculeux, le faux bourgeois
qui se prsente le premier  ses coups. Les autres saisissent leurs
pistolets et le mettent en joue.

--Lches! voudrait-il leur crier; il leur crache  la figure.

Le faux bourgeois s'est relev. Il a tir, lui aussi, un pistolet de sa
ceinture.

--Nous n'avons pas de temps  perdre, dit le charlatan, rends-toi ou tu
vas mourir!

Connaissant le motif des brigands; sachant, de plus, que le pire qui
peut lui arriver, est d'tre garrott et mis en lieu sr pour la nuit;
comprenant qu'il sera tout aussi bien, sinon mieux, de faire arrter les
voleurs que de prvenir le vol, il se livre. Les voleurs regardent de
tous cts: personne. Alors ils l'entranent derrire la grosse roche,
lui lient les pieds et les mains et le gardent jusqu' la nuit. Cela se
fit en un moment, et nul ne les vit agir.

Nomie revint au champ avec son pre; mais le champ semblait dsert.

Quand les ples lumires des chandelles de suif se furent teintes, tour
 tour, dans les maisons du village; quand le sommeil bienfaisant eut
secou ses pavots sur les paupires fatigues, et que l'essaim lger des
songes se fut pris  voltiger au-dessus des couches paisibles, les
voleurs sortirent de leur cachette.

On eut dit des btes fauves qui ont peur de la clart du jour et ne
rdent que dans les tnbres. Le faux bourgeois avait propos d'abord de
tuer le muet.

--Il nous jouera de mauvais tours ce garon-l, je le redoute, avait-il
dit.

Le canotier ne s'y tait pas oppos.

--Ce serait maladroit, avait rpondu le charlatan; j'ai mon ide.

Les deux brigands s'inclinrent devant la volont du jeune docteur.

La maison d'Eusbe Asselin reposait dans un silence profond. La porte de
devant et celle de derrire taient fermes par des loquets, les
fentres, par de bonnes barres perpendiculaires qui s'enfonaient dans
la tablette, en bas, et dans le cadre en haut, juste au milieu, tenant
ainsi les deux cts  la fois. Les voleurs firent le tour de la maison,
cherchant une entre.

--Ici! dit tout  coup le canotier; la petite fentre du pignon est
ouverte.

--Mais il n'y a pas d'chelle.

--Cherchons.

Ils cherchrent et n'en trouvrent pas auprs de la maison.

--Allons voir  la grange; il doit y en avoir une pour monter sur le
fenil.

En effet, il y en avait une. Elle fut apporte. Elle tait trop courte.

--Approche une grande charrette, dit le charlatan.

Les deux autres allrent chercher la voiture  la porte de la grange,
pendant que le docteur faisait bonne garde. L'chelle fut mise debout
sur la charrette, et le charlatan monta.

--J'y suis, dit-il  demi-voix; soyez attentifs.

Une lumire claira le grenier. On n'entendit rien. Pas le moindre bruit
en bas, pas le moindre bruit en haut. Au bout d'une demi-heure la
lumire disparut, une tte noire se montra dans la fentre, la tte
riait d'un rire cynique, mais on ne la voyait pas rire. Le charlatan
descendit.




XXXI.

CARILLON, MON AMOUR!


Le muet avait pass dans un ennui profond les quelques heures qui
venaient de s'couler. Il tait li comme un agneau que l'on mne  la
boucherie, et couch sur l'herbe devenue humide. Il essaya de rompre ses
liens, mais il se meurtrit les poignets.

--Ces brigands savent parfaitement leur mtier, pensa-t-il.

Il esprait qu'au lever du jour quelque moissonneur l'apercevrait en
allant couper le grain. Il pourrait toujours s'loigner un peu de la
roche, en se roulant sur le gazon, et l'on ne manquerait pas de le voir.
Son coeur sans haine montait vers le Seigneur, comme les baumes de la
nuit, et l'espoir luisait dans son me:

--Si ces malheureux, songeait-il, savaient que je connais leur dessein,
et que leur oeuvre infernale sera divulgue avant qu'ils aient pu en
recueillir quelque profit, comme ils ne seraient pas lents  me tuer.

Il pensait  la vois frache de Nomie,  son doux sourire,  l'clat de
ses prunelles, et cette pense le ranimait comme un rayon de soleil
ranime la fleur qui s'tiole, et les angoisses de son me devenaient
moins amres.

--Ils doivent tre partis maintenant, se dit-il, le jour va bientt
venir.

A l'instant o il fait cette rflexion, une voiture s'arrte sur le
chemin vis--vis la grosse roche,  une distance de quatre arpents
environ. Il a un vif espoir. Il pousse du gosier un cri, ou plutt un
rle puissant qui est rpt par l'cho des granges voisines. Des pas
viennent vers lui. Il fait un nouveau cri. Les pas se pressent
davantage: on court. Une troisime fois il pousse la mme clameur
particulire aux muets. Il entend rire. Une sueur froide mouille ses
membres tremblante. Il a reconnu les voleurs.

--Eh bien! l'ami, dit le charlatan en le touchant du bout du pied, as-tu
fait de beaux rves sur ta couche de gazon? La belle Nomie est-elle
venue, comme un ange d'amour; veiller sur ton sommeil?

--La belle Nomie? pense le muet, qui lui a dit  ce monstre qu'elle
s'appelle Nomie?

Il n'a pas fini sa rflexion, qu'il se sent saisir et emporter par des
bras vigoureux qui le dposent dans une grande charrette, et le cheval,
fouett par une lanire noueuse, part au galop. Le pauvre Joseph est
ballott comme un esquif sans lest, par un raz de mare, et ses membres
enchans sont tout meurtris quand le cheval s'arrte sur la grve, 
trois quarts de lieue de distance.

Il se trouvait l, roulant et vermoulu, un canot que le soleil avait
ouvert en plusieurs endroits. Les petits pcheurs  l'anguille n'osaient
plus le mettre  l'eau, et ils gisait abandonn sur le rivage.

Le muet fut dpos dans ce canot et lanc sur le fleuve. La mer
baissait. Il partit  la drive.

C'tait l l'ide du charlatan.

Aprs le vol, il fit atteler un cheval  la grande charrette, et rvla
son intention  ses amis qui applaudirent.

--Au reste, remarqua le faux bourgeois, une promenade en voiture, c'est
le couronnement oblig de notre fte.

Les brigands ne se rendirent  Qubec que le deuxime jour aprs le vol.
La premire journe, ils restrent cachs dans une grange isole, de
l'autre ct du domaine. Ils marchrent toute la nuit suivante, et le
matin du deuxime jour ils s'embarquaient au saut de la Chaudire, dans
une chaloupe mal enchane. Par dlicatesse, ils ne voulurent pas en
veiller le propritaire.

Asselin fut matinal ce jour-l. Il prit un petit verre de Jamaque,
alluma sa pipe et se rendit  sa grange pour soigner les chevaux qu'ils
tenait  l'curie pendant les rcoltes. Il s'arrte court en voyant vide
le _parc_ de "Carillon." Carillon c'tait son gros cheval rouge.

--Comment cela se fait-il qu'il ait pu se dtacher?....

Il entre dans la _parc_, trouve le licou: C'est curieux! murmure-t-il.
Il regarde aux chevilles de bois o sont pendus les harnais de travail.
Un harnais de parti!.... Il a un serrement de coeur. Il sort.

--Ma charrette? o est ma grande charrette?.... la neuve?.... Ce n'est
pas un tour  jouer, a....

Il rentre  la maison.

--Caroline, dit-il, et sa voix tremble, Caroline! Carillon est
parti!....

Caroline qui est encore plonge dans un sommeil dlicieux et plein de
volupt, le sommeil du matin, n'est qu' demi-rveille par la voix
triste de son mari.

--Carillon.... mon amour!.... Carillon!.... reste auprs de moi!....
balbutie-t-elle.... ma main se joue dans la barbe soyeuse!... Carillon,
j'aime ton sourire!....

--Carillon est parti! te dis-je, il a t vol, repart Asselin qui passe
de la douleur  la colre: Carillon; le harnais rouge, et la grande
charrette, la neuve!....

Caroline, brusquement tire de son rve, s'assied sur le lit en se
frottant les yeux.

--Tu aurais bien d ne pas m'veiller si vite.

--Carillon, la charrette, le harnais, tout a t vol!....

--Tu ne le diras plus! La charrette!.... Carillon!....

--Oui, vols, partis! entends-tu?

Caroline saute en bas du lit. Mon Dieu! est-il possible! Ah! je n'ai
donc pas rv.... j'ai cru entendre du bruit cette nuit.

--Et tu ne m'as pas veill?

--Est-ce que je pouvais deviner?

--Il faut toujours se dfier.

--Personne n'est entr dans la maison j'espre?

--La porte tait encore barre.

--Les fentres?

Asselin fait le tour de la maison regardant chaque ouverture.

--Tout est bien ferm, dit-il.

--C'est encore une chance, toujours! risque Caroline.

--Une chance? tu appelles a une chance, toi?

--Tiens! si le voleur de cheval tait entr ici et nous avait enlev
notre argent?

--C'est peut-tre un tour de quelqu'un qui avait un petit voyage 
faire? c'est peut-tre aussi ce chien de muet?.... vu que je l'ai
renvoy hier.

--C'est bien probable!

--Bien de plus certain.

--Je monte au grenier pour voir si rien n'a t touch!

Et madame Asselin monte. On l'entend marcher de cts et d'autres,
s'arrter, puis repartir et s'arrter encore.... puis l'on entend un cri
touff, sinistre, terrible. Eusbe est en haut en un clin d'oeil. Sa
femme tient  la main un vieux pied de bas mal ravaud et une casquette
antique tache de graisse et orne d'un large accroc.

--Vides! mon cher Eusbe, dit-elle. Vides! plus rien!.... vol!.... tout
a t vol!....

Et elle sanglote,.... et sa face est ple et livide comme un masque de
plomb.

--Maldiction! crie Asselin en prenant la casquette et le bas, qu'il
tourne et retourne en tous sens. Il s'avance vers la petite fentre, se
penche en dehors et aperoit l'chelle: Le voleur est mont par ici,
hurle-t-il; l'chelle du fenil est l.

--Mais comment a-t-il pu faire, rpliqua la femme, l'chelle est trop
courte?

--C'est le diable qui l'a aid.

--Vite, va chercher du monde! cours chez Blanger; cours chez Blais! il
faut rejoindre le voleur! Il faut le rejoindre!

Asselin va raconter son malheur  ses voisins, qui sont extrmement
surpris et chagrins. La petite Nomie pense que les voleurs peuvent bien
tre les trois individus qui lui ont caus, le soir de la veille, une si
vive alarme. Son pre n'est pas loin de croire la mme chose. Il fait
part  Asselin de ce qu'il sait de ces trois trangers. Asselin hoche la
tte. Il a un soupon lui; s'il ne l'a pas, il veut l'avoir et le faire
partager.

--Ce pourrait tre, aprs tout, ce diable de muet que vous vous obstinez
 prendre pour mon pupille. Il est plus rus que vous ne le croyez.
L'avez-vous vu? Est-il ici? o est-il?

Nomie ressentit une grande peine de cette parole mchante: Non ce n'est
pas lui, pensa-t-elle, ce ne peut tre lui! On n'est pas hypocrite
jusqu' ce point; on ne se joue pas ainsi du Christ de Dieu!....
Pourtant, s'il est accus, que fera-t-il pour se dfendre? comment
pourra-t-il se justifier?....

Toutes ces ides dansent dans le cerveau de la tendre Nomie pendant
qu'elle prpare le djeuner frugal de la famille. Blanger avait
rpondu: Je n'ai pas vu ton engag depuis hier. Les autres voisins
dirent la mme rponse. Asselin commenait  reprendre espoir et  se
consoler: Je vais toujours me dbarrasser de toi, se dit-il en lui-mme,
en pensant au muet.

La nouvelle du vol commis chez Asselin fut porte dans toutes les
parties de la paroisse avec la rapidit du vent. On la rptait partout.
Ce fut, pendant plusieurs jours, l'unique objet de la conversation. Le
muet fut accus. Ceux qui l'avaient connu et protg disaient: Pourquoi
s'est il enfui? Les circonstances sont bien contre lui en effet. Il y a
de fortes prsomptions. L'apparition de trois trangers passa pour une
invention, une histoire en l'air. Et, quand on sut que la petite Nomie
seule, les avait vus au village, on ne douta plus du gnie inventif de
la jeune fille.

Les roches parlent, vous le savez; les roches dirent donc que la belle
Nomie avait du got pour le muet, et qu'elle lui tait tombe dans
l'oeil. Alors la culpabilit du pauvre garon ne fit doute pour
personne, pas plus que le mensonge de la nave enfant. Vers le soir, un
petit gars ramena chez Asselin le cheval trouv sur la grve, vis--vis
le ruisseau du domaine.




XXXII.

A LA DRIVE.


La nuit est obscure. Un sourd grondement monte des profondeurs du
fleuve. Le canot qui emporte le muet glisse, sans bruit et sans laisser
de trace, sur la calme surface des ondes comme sur la plaine verdoyante,
l'ombre d'un oiseau qui vole au ciel. Le muet est couch sur le ct, au
fond du canot. Il sent bientt courir sous lui une fracheur dsagrable
comme l'attouchement glac d'un reptile. Il essaie de se lever et fait
pencher le canot. Il se glisse jusqu' l'arrire. La sensation de froid
augmente toujours.

--Le canot emplit! pense-t-il.... Les misrables! quel mal leur ai-je
donc fait?

L'eau s'introduit peu  peu par les fentes mal calfeutres. Le bois
renflera, espre le muet, et les fentes se fermeront avant qu'il soit
trop tard. L'eau entre sans cesse dans la frle embarcation. C'tait
comme le sable fin du sablier qui tombe toujours. On croit d'abord que
le verre ne s'emplira jamais tant l'issue est troite. On suppose qu'un
grain plus gros que les autres s'arrtera et fermera le passage; mais le
sable tombe, tombe jusqu'au dernier grain. Une angoisse mortelle
s'empare du jeune homme. Il pousse ce cri plaintif et amer qu'il avait
jet dj. Personne n'y rpond. Il le rpte cent fois, et cent fois en
vain. Le canot se penche sous le flot implacable, il devient plus
roulant. Le ciel est toujours noir et le fleuve, toujours calme. Se
noyer quand la tempte gronde, que les vagues cument et que les
nacelles sont pilotes, cela se conoit. Il y a lutte, il y a la colre
des lments en face de l'habilit et du sang froid de l'homme: et le
vaincu ne tombe pas sans: dfense, et la mort est moins affreuse parce
que l'homme s'est distrait dans l'nergie du combat. Mais se noyer quand
pas un souffle ne ride les eaux, quand pas une vague ne berce
l'embarcation, quand vous entendez chanter les oiseaux du rivage; se
noyer sans pouvoir repousser d'une main puissante le flot qui arrive, et
sans pouvoir, ne fut-ce qu'un moment, lever, triomphant, son front sur
l'abme, cela n'entre pas dans l'ide. C'est presque une honte, et c'est
le plus grand supplice pour un homme de coeur.

Le flot s'infiltre toujours par les crevasses nombreuses et le canot
s'enfonce lentement. Le muet est couch dans l'eau. Un moment il a la
pense d'en finir et de faire verser la nacelle.

--Il ne m'est pas permis d'abrger mes jours, songe-t-il, mme d'une
heure: que Dieu accepte mon sacrifice en expiation de mes fautes.

Il russit  se mettre la tte sur le petit sige d'arrire. Cela, le
repose un peu. L'eau entre toujours. Un rayon, d'aurore glisse sur le
fleuve comme un sillon que trace le soc dans la prairie.

--O bonne Sainte Anne! pense le malheureux garon, si vous me sauvez;
j'irai sans retard, pieds nus et nu-tte,  votre sanctuaire de Beaupr!

Il lve la tte: le canot vacille. Il voit les ctes sauvages du Platon,
les plus belles des bords du St. Laurent, avec leurs couronnes d'ormes
et d'rables chevelus. Pas une voile ne vient: il ne vente point. Et
s'il ventait, le canot ne rsisterait pas  la secousse des vagues.
L'embarcation perd l'quilibre et le moindre mouvement de la malheureuse
victime la fait chanceler. Immobile le muet voit dans le demi-jour l'eau
qui le couvre lentement comme le suaire de la mort. Il compte les
instants qui lui restent  vivre. Ses membres engourdis se glacent dans
l'eau froide et sa tte est brlante. Il lui semble que ses yeux sortent
de leurs orbites. Des larmes coulent sur ses joues. Il pense  sa mre,
et rcite en esprit, l'_Ave, Maria_. Il se souvient de sa petite soeur
chrie, et se console pare qu'il la croit  l'abri des atteintes du
matre d'cole. Il a une pense pour la jolie Nomie; mais, est-ce bien
l'heure, en face de la mort, de se complaire dans les souvenirs
agrables? Il tourne ses esprits vers le ciel et ferme les yeux. Il
attend, dans la prire, le moment fatal. S'il pouvait se servir de ses
mains, il ne dsesprerait pas; il se sauverait en se cramponnant 
l'embarcation. Mais ainsi garrott, priv de l'usage de ses mains et de
ses pieds, il est vou  une mort invitable. Le canot s'emplit
toujours, et ses bords ne s'lvent plus que de quelques pouces
au-dessus de la nappe limpide. Le muet se soulve dans un dernier effort
pour viter le contact de l'eau qui lui lche la gorge. Il se tient
immobile, le moindre mouvement le perdrait. La fatigue le gagne, et peu
 peu, sa tte devenue trop lourde, redescend sur le petit sige
submerg. Sa pense est avec Dieu; ses yeux ferms ne veulent plus voir
les choses de la terre. Il tche, une dernire fois, de relever cette
tte que la mer attire avec une force invincible; il ne le peut. Epuis
par ce suprme effort, il retombe sur le sige, et le flot court avec un
lger murmure sur sa bouche qui le repousse dans un rle de dsespoir.
Il fait alors cette rsistance instinctive, brusque et violente que fait
tout tre mourant pour chapper aux treintes fatales de la mort, et le
canot chavire.




XXXIII.

AUX NOUVELLES QUE J'APPORTE.


Plusieurs jours s'taient couls depuis le vol, et le muet ne
reparaissait plus  Lotbinire; On le crut coupable. On admira l'art
avec lequel il avait feint d'tre le pupille d'Asselin, et personne
n'ajoutait plus foi  son mutisme. On disait qu'il avait fait le muet
pour n'avoir pas  rpondre  trop de questions, et surtout pour n'avoir
pas  raconter mille choses que sans doute il ignorait. Ce qui l'aurait
bien un peu embarrass. L'veil fut donn de paroisse en paroisse. Mais
il avait travers le fleuve; le cheval d'Asselin trouv sur la grve, et
la disparition du vieux canot de Grgoire Houle le prouvaient bien.

--Pourtant, observait le pre Grgoire, s'il s'est embarqu dans le
vieux canot, il n'a pas d traverser sans emplir; et, s'il a empli, il
doit s'tre noy. Un canot plein d'eau ne porte pas un homme.

Asselin descendit  Qubec pour demander  Dame Justice de prendre sa
cause en main, et de chercher le coupable. En dbarquant il se dirigea
vers la place du march afin de questionner les habitants qui se
trouvaient l runis de toutes les paroisses. Le charlatan, mont sur
son trteau, versait les flots de son loquence sur la foute bahie.
Quand il aperoit Asselin, s'arrte, descend, perce le cercle de curieux
qui l'enveloppe et va droit  lui.

--Monsieur Asselin, j'ai l'honneur de vous serrer la main: je sais votre
malheur, je partage votre chagrin, et je suis prt  vous aider de mes
conseils et de mes services, dit-il de sa voix flute, au cultivateur
mu de tant de courtoisie.

--Merci, rpond, Asselin, vous avez trop de bonts.

--Pas du tout!.... Tenez!.... je n'y vais pas par quatre chemins,
croyez-vous aux cartes?

--Dame! il y a des drles d'_adons_ parfois.

--Venez avec moi: Messieurs, dit-il, remontant sur sa bote, je
reviendrai tantt par condescendance pour vous, et par charit pour mes
semblables qui souffrent, vous distribuer quelques bouteilles de sirop
de la vie ternelle. Sans adieu!

Il redescend, la foule s'carte. Suivi d'Asselin, il gagne l'auberge de
l'_Oiseau de proie_.

--La mre, dit-il, une petite chambre, un jeu de cartes neuves et la
Louise! C'est important! Ah! j'oubliais de vous prsenter M. Asselin, de
Lotbinire. M. Asselin a t vol il y a quelques jours de la faon la
plus, ignoble. Il faut que les cartes parlent.

--Entrez ici! fait la vieille htelire.

La Louise arrive tenant, d'une main, une chandelle jaune comme sa gorge,
et, de l'autre, un jeu de cartes. Elle allume la chandelle, la dpose au
milieu de la table, sur une croix peinte en noir. Elle bat les cartes,
les fait couper en trois par Asselin et regarde la carte de dessous de
chaque paquet. Elle hoche la tte. Asselin ne prsage rien de bon. Elle
prend le premier paquet, l'tend en forme d'ventail dans sa main gauche
et dit, en s'arrtant de temps en temps, comme pour lire dans le coeur
des cartes:

--Le voleur est un jeune blond. Il est seul et mlancolique. Il
n'avouera point son crime... Il n'y a pas moyen de le faire parler....

--Si c'est celui que je souponne, repart Asselin, je n'ai pas de peine
 le croire, il est muet.

La Louise continue: Il a pass l'eau.... avec beaucoup de peine.

--C'est a! s'exclame l'habitant!

La Louise, toute  son devoir, poursuit:

--L'argent se retrouvera en partie....

--Est-ce possible?

Ici la tireuse de cartes dpose le premier paquet, souffle la chandelle,
la rallume, prend le second paquet et dit:

--Vous avez un ennemi; cet ennemi agit dans les tnbres; personne ne le
connat. Il veut vous ter du bien.... Il ira chez vous et vous ne le
reconnatrez pas et vous l'hbergerez.... Vous le regretterez aussitt.
Vous finirez par triompher, mais ce ne sera pas sans beaucoup de
troubles, de peines et de dpenses d'argent.

Asselin est convaincu que le diable parle par la bouche de cette fille
tonnante. Elle ouvre le troisime paquet de cartes:

--Vous tes sur la piste du voleur.... Vous n'tes pas loin l'un de
l'autre. Il sait que vous le poursuivez et se cache. Il est seul,
presque toujours seul. Il n'a presque plus d'argent sur lui. Il tombera
entre les mains de la justice.

La Louise n'ajoute rien de plus et remet les cartes sur la table.

--J'en sais assez long, dit Asselin. Vous tirez bien.

--Souponnez-vous quelqu'un? demande le charlatan.

--Oui! c'est ce gredin de muet!.... Je ne sais pas si vous le
connaissez?

--Le muet? Un gros garon de vingt ans environ, grand, musculeux,
cheveux blonds, oeil bleu ciel?

--Prcisment.

--Si je le connais! Mais c'est lui-mme, M. Asselin, qui se trouvait ici
il y a trois semaines quand vous m'avez fait l'honneur d'accepter un
petit verre.

--Je ne m'en souviens pas.

--Il n'a pas voulu boire avec nous: vous ne l'avez pas remarqu?.... Si
je le connais!.... Ah! il est bien capable de vous dpouiller et d'en
dpouiller d'autres, le brigand!

--Quelle est son occupation?

--Il ne fait rien et il fait toutes sortes de choses: L'hiver, il va
dans les bois, puis il descend sur les cages, puis il flne sur les
quais et dans les auberges.... C'est un rien qui vaille.

--Il faut le pincer!

--C'est cela! il faut le pincer!

--Combien vous dois-je? demande Asselin  la Louise.

--Une piastre, Monsieur.

L'habitant jette une piastre comme il eut jet un sou.

Le charlatan lui offre un verre; ils sortent ensuite et reviennent sur
le march. Le docteur se hisse, sur sa bote de bouteilles; monsieur
Asselin se perd dans la foule et questionne tout le monde. Personne n'a
vu le muet.

Comme il s'loigne de la place, peu satisfait du rsultat obtenu, il
rencontre le matre d'cole son beau-frre.

--Bonjour, Jos!

--Bonjour, Eusbe!

--Comment vas-tu?

--Assez bien. Et toi?

--Pas mal.

--Quelle nouvelle?

Asselin n'a pas le temps de rpondre, qu'une autre voix, joyeuse et
nasillarde, rpond en chantant:

     Aux nouvelles que j'apporte,
     Mironton, mironton, mirontaine,
     Aux nouvelles que j'apporte,
     Vos beaux yeux vont pleurer!

C'est Picounoc qui descend la rue Laplace, gris comme un brouillard. Il
est en compagnie du chef des voleurs et marche en zig-zag.

--Qui te parle  toi? rplique Asselin offens.

--Fchez-vous pas, l'ami, c'est la chanson qui dit a, repart Picounoc,
en courant une borde vers l'irritable cultivateur.

--Tiens! dit le chef,  son tour, c'est notre matre d'cole!.... et
monsieur Asselin, je crois.

--C'est Monsieur Asselin, reprend Picounoc, eh bien! _qu'il aille chez
la Bgin!_

--Allons! pas de grossirets, mon petit ami.

--Non, monsieur Saint-Pierre, pas de grossirets.... monsieur _chose_,
n'allez pas chez la Bgin, allez chez la mre Labourique, plutt!.... Je
vous demande pardon si j'ai chant, j'ai le coeur en joie. Le vieux m'a
pay un coup; comme j'avais peur que ce fut le premier et le dernier, je
l'ai pris un peu fort. C'tait la faon de mon oncle Norbert; je tiens
a de lui....

--Et d'o viens-tu, toi? demande le chef au matre d'cole: on ne t'a
pas vu depuis plusieurs; jours.

--Je ne suis pas demeur inactif! j'ai travaill, j'ai fouill toute la
ville et ses environs; les chiennes! je ne sais pas o elles se sont
caches!

--Genevive et Marie-Louise? demande Asselin.

--Ta fidle amie? dit le chef, d'un ton moqueur.

--Je les retrouverai, ou le diable m'emportera.

--Qui est-ce qui vous emportera? dit Picounoc.

--Tu es bien curieux, toi?

--Moi? je suis curieux comme deux ou trois femmes.

--Je donnerais beaucoup, continue le matre d'cole, pour dcouvrir leur
cachette.

--Leur cachette? rpte Picounoc, payez-vous d'avance?

On ne fait plus attention aux drleries du jeune ivrogne, qui n'en
continue pas moins  bavarder.

--Elles ne sont plus au presbytre de Beauport? demande Asselin  son
beau-frre.

--Au presbytre? je n'y vais point; on ne s'amuse pas dans ces
maisons-l, continue le factieux Picounoc que personne n'coute.

--Non, rpond Racette  Asselin, elles en sont parties de nuit, et
personne ne sait o elles sont alles.

--Le charretier qui les a conduites  Beauport?

--Un charretier?.... se hte d'ajouter Picounoc. Il y on a un l, qui
n'a pas de voyage.

--On ne peut avoir raison de ce charretier rpond Racette, il ne parle
pas plus qu'un muet.

--Le muet? le muet? ce farceur m'a diablement fait rire, hier, reprend
Picounoc. Je revenais du Saut.... Vous ne m'coutez pas?... Batiscan! je
ne suis pas assez monsieur pour jaser arec vous autres! Et toi, le
vieux, tu M'abandonnes?.... tout de mme, j'ai bien ri en voyant le
muet, hier....

--Hein? fait le chef vivement intrigu, tu as vu le muet hier?....

--File! file! repart le gaillard de Picounoc. Ah! vous n'avez pas voulu
m'couter tout  l'heure.... vous me trouviez ridicule! je ne suis pas
assez monsieur!... file! arrangez-vous!... parlez ensemble!

--Allons donc! reprend Asselin, d'un ton doucereux, vous tes trop
susceptible, vous vous offensez d'un rien.... On n'a pas voulu vous
faire de grossiret.

--Regardez-le donc--Picounoc montre du doigt l'habitant
dcontenanc--Regardez-le donc! il veut m'amorcer! c'est que Picounoc ne
se laisse pas jouer de mme.

--Sois donc raisonnable, dit le vieux bandit, je te paierai encore une
traite....voil le monde qui se rassemble, allons  l'auberge de
l'_Oiseau de proie_.

Le chef part le premier. Il est suivi de l'homme de cage.

--Ce diable de muet qu'il m'a fait rire hier! continue Picounoc,
gambadant sur le trottoir.

--O cela? demande le chef.

--O cela? je ne le sais pas trop.... sur le chemin de Beauport, je
crois.

Asselin et le matre d'cole coutent de toutes leurs oreilles.

--Qu'avait-il de drle?

--Nu-pieds, nu-tte, un chapelet  la main.

--Lui as-tu parl?

--Beau dommage!

--Que lui as-tu dit?

--D'abord je lui ai dit: Es-tu fou?

--Ensuite?

--Ensuite? je ne m'en souviens plus: je crois que je lui ai dit la mme
chose.

--Et lui?

--Lui? il m'a fait la mme rponse. Je pars  rire; je veux l'arrter;
pas d'affaire! Je lui offre ma casquette cire; il dcline l'honneur de
se mettre dessous; je le prie de chausser mes bottes tannes; il
ddaigne le cuir de mes bottes: Tu diras un chapelet pour moi, quand tu
seras  la bonne Sainte-Anne, que je lui demande. Je voyais bien qu'il
allait  Sainte-Anne; je ne suis pas, bte. Il me promet qu'il le dira;
et, pour me faire cette promesse, il donne un furieux coup de tte en
avant, et moi, je lui donne un furieux coup de pied en arrire!....
Dieu! que j'ai ri!....

--C'est bien vrai ce que vous dites-l? demande le matre d'cole.

--Vrai comme nous sommes tous quatre des hommes d'honneur.

--Pas plus vrai que a? observe le vieux en riant.

--Vrai comme je suis gris  l'heure qu'il est et que vous le serez dans
un instant.

Asselin dit: Mes amis, voulez-vous me prter votre aide? Le muet est le
misrable qui m'a vol mon argent. Je suis  sa poursuite. Conduisez-moi
auprs du chef de police: il faut qu'il soit arrt de suite.

--Qui? le chef de la police? demand Picounoc.

--Ou t'a vol? s'crie le matre d'cole surpris.... Je ne l'ai pas su.

--On m'a vol tout mon argent. Voici le fait.

Il raconte  son beau-frre comment il a pris le muet  son service,
comment le jeune homme rus s'est fait passer pour son pupille, auprs
de plusieurs habitants, et comment le vol a eu lieu, dans la nuit mme
du dpart de ce serviteur infidle. Il lui dit aussi que la petite
Nomie Blanger avait essay de donner le change  l'opinion, et de
dtourner les soupons de la tte de son ami; en racontant une histoire
invraisemblable.

Le matre d'cole tait rou.

--Ce que tu me dis-l, rplique-t-il  son beau-frre, me surprend et me
fait souponner la vrit. Cela explique l'attachement que ce jeune
homme porte  la petite Marie-Louise et la protection qu'il lui
accorde.... Oui il peut bien tre ton pupille.... Mais diable! non,
puisqu'il est muet!

Picounoc qui entend cette dernire parole rpond.

--Il est muet parce qu'il ne parle plus.... mais il a parl comme vous
et moi....

--Que dites-vous? il a parl? demandent ensemble Asselin et le matre
d'cole saisis d'tonnement:

--Si vous aviez t avec nous, l'autre soir,  l'auberge, vous auriez
entendu son histoire: je l'ai raconte. Maintenant, arrangez-vous, je ne
la redis plus!

--Il a parl! il n'a pas toujours t muet! son nom? quel est son nom?
disent, avec transport, les deux beaux-frres.

--Son nom? Djos.

--Djos qui?

--Djos Tellier.

--Djos Tellier!.... D'o? de quelle paroisse?

--De Lotbinire!

--C'est lui! c'est lui!




XXXIV.

LE PLERIN.


Le matin qui suivit la nuit du vol, ds le point du jour, Andr Pag, du
Cap Sant, descendit visiter sa ligne sur la batture. Il saisit la boue
qui indiquait le lieu o dormaient, au fond de l'eau, les hameons
appts, souleva la corde tendue et la mit en travers sur le canot qui
s'arrta. Il examina chaque empile, faisant glisser la corde et
rejetant, de l'autre ct de l'embarcation, l'hameon frachement garni
d'un ver grouillant. Son visage s'panouissait de plaisir quand une
anguille captive dcrivait mille orbes pour fuir le fer qui
l'enchanait, et s'enfoncer dans l'onde vaseuse. Quand sa tche fut
termine il reprit l'aviron. Alors il aperut un canot qui descendait 
la drive.

--Il est plein d'eau, pensa-t-il; mais il est peut-tre bon encore, je
vais le sauver.

Et il rama vers le canot qu'emportait le courant. Rendu tout auprs, il
vit une tte qui sortait de l'eau.

--Un noy!

Ce fut la pense qui vint  son esprit. Il frissonna de peur et songea 
revenir. Cependant ses regards ne pouvaient se dtacher de la figure de
cet homme singulier qui semblait s'tre noy dans son embarcation. Il
vit la tte se lever un peu.

--Il n'est pas mort!

Ce cri lui chappa. Alors, plongeant l'aviron dans le flot calme, il
imprima un rapide lan  sa nacelle qui vint effleurer le cahot
submerg. C'tait  l'instant o la dernire goutte d'eau faisait
dborder le vase rempli  l'instant o l'onde s'tendait comme un
linceul sur le visage du muet, o le suprme effort du mourant faisait
perdre l'quilibre au canot qui lui servait de tombe. Le vigoureux
pcheur saisit, par les cheveux, la victime innocente des voleurs et la
soulev au-dessus de l'abme.

--Tchez de vous bien tenir au canot, dit-il.

Le muet, sorti soudain de sa tombe humide, a, tour  tour, des joies
ineffables et des craintes mortelles. Il a peur que le pcheur fatigu
ne lche prise tout  coup. Alors c'en serait fait. Pag se penche sur
l'eau et s'aperoit que le malheureux a les mains lies derrire le dos.
Il se baisse, tenant toujours d'une main ferme les cheveux du muet,
ramasse, dans le fond de l'embarcation, le couteau dont il se sert pour
la pche et russit, par un prodige d'quilibre et de sang froid, 
couper les liens du malheureux. A mesure que le couteau fait son oeuvre,
la figure du muet se transforme et la vie et la lumire tincellent dans
ses regards. Ds qu'il est libre, il se cramponne au canot pour ne pas
l'exposer  verser, il n'essaie pas de monter dedans. Le pcheur rame
avec vigueur, et toujours drivant, il vient atterrir  la rivire
Jacques-Cartier. Flavien Richard qui se trouve l, termine l'acte de
charit en dnouant la corde qui enchane les pieds du muet.

Dans le transport de sa reconnaissance, le malheureux jeune homme prit
la main de Pag et la serra contre son coeur. De son bras encore
engourdi il montra le ciel.

Le soleil sortait d'un nuage  l'orient. Les pinsons chantaient dans les
ormes ombreux, les alouettes sautillaient gament sur la grve, et les
moissonneurs, la faucille sur l'paule, retournaient au champ. Le muet
s'assit un moment sur une roche dj tidie par la chaude haleine du
jour, puis, se jetant  genoux, il remercia, dans une mditation pieuse,
la bont infinie de Dieu. Il se souvint de la promesse qu'il avait faite
 la bonne Sainte Anne, se leva et partit, la tte dcouverte et les
pieds nus. Il monta la cte longue et solitaire de la rivire, du ct
des Ecureuils. Il chemina s'arrtent pour boire un peu d'eau froide ou
manger le morceau de pain que lui donnait la charit. Ses vtements
schrent au feu du soleil. Ceux qui le rencontraient le croyaient fou.
Quelques uns riaient; quelques uns se moquaient de lui. D'autres le
plaignaient sincrement, et branlaient la tte en disant: Pauvre jeune
homme! Des enfants grossiers lui jetaient des pierres, ou le
poursuivaient et l'appelant de toutes sortes de noms injurieux. Le soir
il arrivait  Beauport; Il passa la nuit dans une honnte famille, o la
prire se faisait tout haut, devant la croix. Le lendemain, vers midi,
il venait de laisser l'glise de Chteau Richer. Il avait faim. Ses
pieds endoloris se dchiraient sur les pierres di chemin. La chaleur
tait accablante; rarement septembre a de pareilles journes. Il n'avait
pas oubli de se prosterner devant le saint Sacrement. Le temple du
Seigneur tait l'endroit o il se reposait mieux, o il s'arrtait de
prfrence. Il vit une grande maison blanche avec pignons et contrevents
rouges. Cette maison avait un air d'aisance et de propret qui
caressaient agrablement le regard. En arrire, s'levait la grange,
avec son toit de chaume, ses portes hautes et ses guichets ouverts. Des
coqs au plumage tincelant chantaient, en se battant, les ailes, sur la
clture, auprs de l'table. Un seau pendait  la brimbale au-dessus du
puits.

--Je vais entrer dans cette maison, pensa le muet, on me donnera bien un
morceau de pain et un verre d'eau.

Il se retourna comme pour mesurer du regard la distance qui le sparait
de l'glise; il vit venir, deux voitures. La porte de la maison tait
entr'ouverte. Il frappa. Une voix qui sortait d'une chambre, au fond
rpondit: Entrez!

Il entra. Une femme vint  lui, mais elle s'arrta soudain, et ne put se
dfendre d'un mouvement de surprise et de peur, en le voyant si mal vtu
et l'air si souffrant. Cependant elle eut l'ide qu'il pouvait tre un
plerin, et elle lui demanda ce qu'il voulait. Le muet fit signe qu'il
ne parlait pas et qu'il avait faim. Alors la femme ouvrit l'armoire,
prit le pain envelopp dans la nappe et le mit sur la table, aprs avoir
tendu la toile blanche; puis, se penchant dans une fentre, elle dit 
une fille qui se trouvait dehors prs de la laiterie:

--Genevive, apportez donc du lait et du sucre.

La fille entre portant une terrine de lait  la crme. Le muet recule
d'tonnement. Mais quand il voit une charmante petite fille s'avancer,
tenant joyeusement dans ses bras un pain de sucre d'rable, il pousse ce
cri particulier qui lui chappe dans les angoisses ou les joies
profondes, il ouvre les bras, saisit l'enfant et la couvre baisers.
C'tait la petite Marie-Louise! c'tait sa soeur! L'enfant jette un cri.
Genevive a peur.

--Laissez-la, dit-elle, laissez-la!

Et elle s'avance vers le plerin comme une tigresse sur le chasseur qui
lur ravit ses nourrissons. Le plerin la repousse tranquillement.

--J'ai promis de la protger, dit-elle folle de terreur; sa mre me l'a
confie! Vous ne l'emmnerez pas! Vous me hacherez par morceaux avant
qu'elle sorte d'ici! Vous ne savez pas comme je l'aime, et comme sa mre
qui est au ciel aurait du chagrin si le matre d'cole la reprenait?

Le muet, impassible, l'coute. Il a laiss l'enfant se retirer. Il est
mu de l'affection et du dvouement de cette fille trange, et des
pleurs roulent dans ses paupires. Genevive, attirant  elle la petite,
l'embrasse:

--Non, va! tu ne tomberas pas entre les mains des misrables! Genevive
te protgera!.... Je voudrais bien, par exemple!.... Tenez, monsieur,
mangez si vous avez faim, mais laissez-nous nos enfants.... C'est tout
ce que nous vous demandons!

Le plerin devenu souriant, s'approche de la table.

--Vous tes drle! dit la matresse de la maison,  Genevive. Pourquoi
tout ce bruits, toutes ces paroles? Quand mme il embrasserait la petite
Marie-Louise! Elle est gentille, et rien de plus naturel que de
l'embrasser.

--Oui, rpartit Genevive, mais ce n'est pas la premire fois.

Deux voitures s'arrtent  la porte; ce sont celles que le plerin a
vues venir. Quatre hommes descendent des calches et entrent sans
frapper. Deux cris terribles font  la fois trembler la calme demeure,
un cri de, terreur, un cri de triomphe:

--Racette!

--Genevive!

A ce cri le plerin bondit. Genevive entrane l'enfant et cherche un
refuge dans sa chambre  coucher.

Le matre d'cole la poursuit en riant et en se frottant les mains de
joie: Le plerin ressemble au jeune lion que la balle de plomb a bless.
La colre dcuple ses forces. Il empoigne le matre d'cole par les
reins, l'crase sur le plancher, le trane jusqu' la fentre et le
jette dehors comme une guenille que le taureau fait voler du bout de ses
cornes. La matresse de la maison demeure stupfaite. Le matre d'cole
rentre, fou de rage.

--C'est lui! dit-il aux constables, c'est le voleur! c'est le faux
plerin! c'est lui, prenez-le! canaille, va! tu vas le payer!

Les constables mettent la main sur l'paule du plerin: Au nom de la
reine, vous tes notre prisonnier.

Le muet les regarde d'un oeil qui veut dire: Pourquoi?

--Vous tes accus de vol, continue l'un des constables.

--Du vol qui  t commis  Lotbinire, chez un nomm Asselin, ajoute un
autre.

Le muet courbe la tte--Il n'a pas song  cette affreuse alternative de
la mort ou de l'accusation. Toute rsistance tant inutile en face de
quatre hommes bien arms, il se laisse mettre les fers aux mains.

Racette s'approchant de la matresse lui dit: Vous le voyez, madame,
l'on vous dbarrasse du plus vilain coquin que la terre ait jamais
port! Je suis un brave et honnte homme moi, ces messieurs le savent et
peuvent le dire (il montre les constables, qui rpondent par un signe de
tte affirmatif.) Je viens de dcouvrir ici une enfant  laquelle je
m'intresse beaucoup. Elle est ma petite nice; c'est la charmante
Marie-Louise. Cette enfant m'a t enleve; je puis dire qu'on me l'a
vole! Rendez-la moi, je vous en conjure, et je vous serai reconnaissant
toute la vie.

--Nous avons ordre, rpond la dame, de ne la remettre  personne.

--Et de qui tenez-vous ces ordres?

--Je ne puis le dire.

--N'allez pas couter les propos de cette fille que je viens de
reconnatre, de Genevive! Cette Genevive, c'est une folle, c'est une
fille de mauvaise vie! Elle perdra l'enfant; elle lui apprendra  har
ses parents et  les fuir. C'est affreux cela, madame! Oh! si vous
saviez comme j'aime cette petite... Tenez! rendez-la moi, et je vous
donn la somme que vous me demanderez Si vous croyez que je suis un
menteur, faites venir l'enfant! laissez-la faire; Vous verrez qu'elle
m'appellera son oncle! qu'elle viendra vers moi avec plaisir! qu'elle se
jettera dans mes bras!... Vous autres messieurs, dit-il aux constables,
allez donc la chercher, saisissez-la, j'ai des droits sur elle;
amenez-la!

--Nous ne le pouvons pas, rpondent les constables. Nous n'avons des
ordres que pour arrter le voleur que voici. Notre tche est termine.

Le muet a peur que la matresse de la maison ne se laisse convaincre. Il
attache ses regards sur elle et suit avec anxit toutes les impressions
qui passent sur sa figure. Genevive, un peu remise de son effroi,
entend les paroles hypocrites du matre d'cole. Le courage et l'nergie
lui sont rendus; elle sort de la chambre o elle s'tait cache,
s'avance hardiment vers Racette et l'apostrophe ainsi:

--Lche sducteur de femmes, tu peux cesser tes hypocrites prires! tu
n'auras pas l'enfant qu'une femme sainte m'a confie. Tu m'as perdue un
jour, homme sans coeur, et cette femme m'a sauve! C'est elle qui m'a
tire de tes mains pleines d'iniquits, et qui a dchir le voile qu'une
folle passion avait jet devant mes yeux! J'ai vu mes fautes! j'ai vu
l'abme o tu m'entranais, et j'ai pri, et j'ai pleur! je sais bien
que je suis une misrable femme; mais au moins, j'ai le dsir et la
volont d'expier mes fautes et de vivre dans la vertu que j'ai trop
longtemps nglige. Toi, tu cherches de nouvelles victimes! tu voudrais
souiller l'me pure de cet ange comme tu as souill la mienne! te venger
de moi sur l'innocence de la plus belle enfant. Monstre! va-t-en! Tes
lvres impures ne toucheront jamais le front de la petite Marie-Louise!
Va-t-en, ou je te dchire la face avec mes ongles! Va-t-en!
entends-tu?....

Le matre d'cole est presque effray de tant de colre et d'nergie. Il
ne reconnat plus la faible femme qu'il a vue tant de fois et si
longtemps soumise  ses infmes volonts. C'est que rien comme la vertu
et l'amour de Dieu, ne donne de force et de courage. Il sort:

--Je te retrouverai, Genevive, dit-il en grinant les dents, je
retrouverai Marie-Louise, ne fut-ce que dans l'enfer!

--Infme! dans l'enfer tu iras seul!

Le cur de Qubec avait une soeur au Chteau-Richer, et cette soeur
n'avait point d'enfants. On le sait dj elle tait la femme d'un riche
et honnte cultivateur, M. Athanase Lepage. Elle vivait heureuse autant
qu'une femme peut l'tre, quand elle n'a pas de petites cratures
adorables  faire sauter sur ses genoux et  serrer contre son coeur. Ce
fut  cette soeur chrie que le cur confia Marie-Louise et Genevive,
l'innocence et le repentir. Madame Lepage aimait dj beaucoup la
gentille enfant, et ne s'en serait point spare volontiers, mme si
elle eut t libre de le faire. La paix et le bonheur rgnaient sous le
toit du cultivateur chrtien. Mais ce calme dlicieux fut troubl par
l'arrive inattendue du matre d'cole. Un de ces hazards inexplicables
qui semblent avoir toute l'intelligence du mal, comme il y en a parfois,
venait de guider les pas du plus cruel ennemi de la fille repentante et
de l'enfant, vers leur retraite ignore. Le matre d'cole avait en vain
cherch ses victimes depuis plusieurs jours; il les avait demandes 
tous; et c'est  l'heure o il dsesprait de les retrouver qu'elles
passent devant ses yeux bahis. La vie est pleine de ces caprices du
sort.

Le plerin fut amen  Qubec et jet en prison. Asselin attendait avec
inquitude le retour de son beau-frre et des constables. Il eut une
grande joie du rsultat, heureux de ses recherches, et il passa la nuit
 l'auberge l'_Oiseau de proie_, avec Racette, le charlatan et les
autres voleurs. Ce fut une nuit d'orgie et de dbauches.

Le plerin passa cette nuit dans une anxit profonde. Il lui semblait
qu'il tait le jouet d'un rve pnible. Peu  peu le calme revint dans
ses esprits. La prire soutint son courage. Il ne voulut pas dsesprer.
Il supporta cette nouvelle et terrible preuve avec la rsignation du
vrai chrtien. Les anges du Seigneur versrent la grce divine dans son
me soumise, comme une huile douce sur les plaies saignantes. L'essaim
des esprits bienheureux; remplit son cachot humide, et il dormit du
sommeil paisible des justes.

Il languit plusieurs jours au fond de sa noire cellule, ne mangeant que
du pain noir et ne buvant que de l'eau. Comme s'il tait juste de faire
subir  celui qui n'a pas encore t convaincu du crime dont on
l'accuse, le traitement svre que l'on inflige au coupable.

Le jour fix pour le procs arriva, et il fut tran au banc des
accuss. La foule remplit la salle. Chacun le regardait avec mpris.
Asselin vint dire comment, le croyant honnte, il l'avait pris  son
service et bien trait, et comment l'ingrat s'tait enfui aprs avoir
profit du sommeil paisible de son matre pour le dpouiller; Les
constables jurrent qu'ils avaient trouv, dans la ceinture de son
pantalon, plusieurs pices d'argent qu'Asselin reconnut pour siennes.
Ces pices avaient t glisses l par Racette lui-mme, qui pour cela,
s'tait assis  ct du plerin en revenant du Chteau-Richer.

Aucun dtail ne fut oubli: ni le cheval retrouv sur la grve, ni le
canot du pre Grgoire Houle disparu pendant la nuit du vol, ni la fuite
prcipite du muet.

Le juge fut inexorable. Il fit une leon svre au pauvre accus qui
pencha la tte, et le condamna  cinq ans de pnitencier. Alors le
malheureux plerin frmit tout  coup, une expression de mystrieuse
douleur se peignit sur sa belle figure; il leva vers le ciel ses mains
enchanes et ses grands yeux pleins de larmes: il voulut s'crier: Je
suis innocent! mais la parole vint mourir sur ses lvres muettes.

La foule s'coula. De tous cts on entendait:

--La sentence est juste! Il faut un exemple!

La surprise fut grande quand une voix discordante retentit disant:

--Mille noms! moi je dis que la sentence est injuste, et que ce
garon-l n'est pas le voleur!




     TABLE DES CHAPITRES.


     Prologue.
     I. L'Ave, Maria.
     II. Genevive Bergeron.
     III. Agathe mes lunettes.
     IV. Vieille fille et vieux garon.
     V. Les enfants d'cole.
     VI. La petite fentre du grenier.
     VII. L'cole du village.
     VIII. Premier et dernier ban.
     IX. L'Auberge de l'_Oiseau de proie_.
     X. Sur le fenil.
     XI. Ce que c'est que d'avoir bonne mmoire.
     XII. Un docteur comme il y en a trop.
     XIII. Les framboises.
     XIV. La cage.
     XV. Le chantier.
     XVI. Le blasphme.
     XVII. Le muet.
     XVIII. Un contre trois.
     XIX. La maldiction.
     XX. Ah! quel nez!  Ah! quel nez!
     XXI. Sauvez-moi! sauvez-moi!
     XXII. Le charlatanisme en plein air.
     XXIII. Drlus est.
     XXIV. L'glise de la basse-ville.
     XXV. Le cur  de  Qubec.
     XXVI. Les deux calches.
     XXVII. Le complot.
     XXVIII Les deux bateaux.
     XXIX. Souvenirs.
     XXX. La grosse roche.
     XXXI. Carillon, mon amour!
     XXXII. A la drive.
     XXXIII. Aux nouvelles que j'apporte.
     XXXIV. Le plerin.






                             LE PLERIN
                                 DE
                            SAINTE ANNE




                          DEUXIEME PARTIE

                             LE PARDON




I.

LE BRAYAGE.


Octobre est arriv. Le soleil brille encore, mais son clat est doux,
son ardeur, moins vive et moins desschante qu'aux jours de l't. Un
calme dlicieux rgne dans la nature. La saison des aimables folies et
des amours brlantes est passe, et la vieillesse s'avance avec une
couronne de: srnit sur le front. Les arbres se sont drape dans leurs
feuillages aux mille teintes; et les vapeurs du matin s'lvent vers le
soleil, comme s'lvent vers Dieu les parfums que l'encensoir balance
devant l'autel. Les pinsons ne chantent plus dans les buissons, car ils
ont dsert leurs nids de foin que la neige emplira bientt de ses
blancs flocons. Le duvet glac des frimas remplacera le chaud duvet de
l'oiseau. Dans le calme, on entend retentir, parfois le flau laborieux
qui broie les pis couchs  quatre rangs sur l'aire de la grange. Les
charroyeurs transportent dans leurs charrettes aux larges roues, par les
chemins pleins d'ornires, le bois de corde destin  la ville, et leurs
cris grossiers se mlent aux claquements des fouets. Les troupeaux
bondissent dans les chaumes; la charrue dchire le sein de la prairie et
laisse derrire elle un sillon noir. Au bord des ruisseaux, sous les
grands arbres, dans les enfoncements mystrieux, retentissant des coups
rapides et des clats de rires. Ce sont les coups de la braie et les
rires des jeunes filles. Ceux qui n'ont pas pntr dans l'endroit
solitaire et potique que l'habitant choisit pour asseoir ses braies et
faire scher le lin, ne savent point quel charme et quelle gat
remplissent ce lieu.

Le 19 octobre 1849, les, frappements joyeux de la braie se rpercutaient
de toutes parts. Mais les _bradeurs_ les plus anims et la _braierie_ la
plus en renom, se trouvaient sur le bord du ruisseau de Gagn. Ce
ruisseau coule, en arrivant au fleuve, entre deux ctes leves
richement plantes d'ormes, de noyers et d'rables. Un pont solide en
runit les deux bords; et le chemin qui descend  ce pont tournoie, d'un
ct, autour du cap de tuf, comme une guirlande autour d'une colonne. De
l'autre bord, la cte dcrit un demi-cercle et le ruisseau fait une
courbe. Du haut de cette cte on dirait un vaste entonnoir o descendent
les arbres de toutes espces. C'est au fond de ce ravin ombrag, au bord
des ondes, sur un plateau tapiss de feuilles et de mousse que l'on a
tabli la _braierie_ o je vais faire descendre mes bien-aims lecteurs.
N'ayez pas peur de me suivre, mesdames dans ces lieux carts, nous n'y
serons point seuls. Le rayon, du soleil y joue avec les rameaux sans
feuilles, le flot y badine avec le roseau pliant, le vent y dort d'un
sommeil lger au fond de l'alcve, et les chos bavards n'entendent
point les aveux que l'on fait tout bas. Au reste; si vous n'tes pas
encore rassures, coutez! vous allez entendre des voix fraches de
jeunes filles, des ptillements, des murmures, des chants et des bruits
de mille sortes. Attention! gare  vous. Laissez passer cette charrette
remplie de bottes de lin. Ah! les ouvriers vont avoir de l'ouvrage.
Voyez-vous cette fillette qui fait une moue charmante en regardant
arriver le voyage de lin, et qui dit au charroyeur:

--M. Asselin, faut-il _brayer_ tout cela avant la veille?

C'est Nomie Blanger, la perle du canton.

Asselin lui rpond:

--Vous tes dix, et il n'y a pas de besogne pour six; allons! frappez
fort et dru! vous aurez du plaisir ce soir: les violons sont invits.

--A la bonne heure! repart un garon jovial qui fait un pas en cadence,
et bat les ailes de pigeon; sur le feuillage sec.

Nous sommes avec les jeunes gens qu'Asselin a invits  _brayer_. C'est
la corve de madame Eusbe. Il serait ennuyeux de s'en aller seul,
pendant de longs jours, craser sous l'instrument fatigant, le lin
dessch; on convie ses amis, ses voisins, et l'on va par bandes
joviales. Chacun  son tour fait sa corve. Quand le lin s'est
transform en une filasse blonde et soyeuse, on paie les _brayeurs_ par
une veille de jeux et de danse.

Asselin venait d'apporter le reste du lin.

--Plus tt vous aurez fini, mieux ce sera pour vous, dit-il, ce sont les
dernires bottes et elles sont petites.

Un immense hourra monta des bords du ruisseau, et les jeunes gens se
courbrent avec une nouvelle ardeur sur les braies retentissantes.
Asselin souriait. Il y avait dix travailleurs sans compter madame Eusbe
qui faisait scher lin: cinq garons et cinq filles. douard Dufresne
qui secoue ses poignes avec une vigueur et une adresse admirables tout
en lanant des oeillades  sa voisine; Philippe Bgin et Xavier Dry qui
ripostent sur tous et sur tout, Lon Dugal et Anthime Nol qui
travaillent en conscience pendant une heure, et pendant l'heure suivante
se mettent en grve, et turlupinent les filles ambitieuses qui luttent
de vitesse et d'habilet; Arthmise Boisvert, dont le renom comme
_brayeuse_ est connu dans toute la paroisse; Clmentine Prusse, grosse
blonde souvent rveuse dont le regard trouble Philippe Bgin; Sophie
Auger et Sara. Filteau, deux amies insparables  la veille de se
sparer, parce qu'elles ont le mme amour; puis Nomie Blanger, active
et rieuse, qui parle, rit et chante sans perdre un coup de braie. Un peu
l'cart, madame Eusbe surveille la chaufferie. Un chafaud compos de
perches de saule places horizontalement, et les bouts appuys sur
quatre btons solidement fixs en terre, se trouve au fond du plateau,
au pied de la cte. Il est  l'abri de tous les vents. C'est l, sur cet
chafaud, que l'on tend le lin. Au dessous, un feu est allum qui
ptille et fait monter jusqu'au dessus des bois, les orbes de sa fume
lgre. Il faut qu'une main habile attise la flamme trop languissante,
ou rprimer le foyer trop ardent, car le lin brlerait ou ne scherait
pas assez. Quelque fois la _chauffeuse_ s'oublie  jaser, et l'tre
flamboie plus vif comme s'il y mettait de la malice. Une langue de feu,
s'lance et va lcher le lin qui s'enflamme en ptillant. Les
travailleurs poussent un cri; les instruments se taisent; chacun court
de son ct, les uns vers le ruisseau pour apporter de l'eau, les autres
vers la chaufferie pour sauver le lin qui n'est pas encore envelopp par
la flamme; une fume paisse s'tend au dessus de la _braierie_, comme
un nuage menaant, et les arbres paraissent flotter dans une mer de
tnbres. Bientt les clameurs de joie recommencent, et la _chauffeuse_
imprudente est accable de railleries. Souvent elle se dfend avec une
finesse et une loquacit merveilleuses. Les coups rguliers de la braie
retentissent de nouveau, et le feu se rallume sous l'chafaud recouvert
de lin.

La conversation ne languit pas parmi les travailleurs d'Asselin.
Redisons quelques unes des paroles que les chos rptent. Et d'abord,
c'est Clmentine Prusse qui fait endver Nomie Blanger.

--Tu es contente. Nomie, de savoir le muet libr. Il t'a remerci, au
moins?

--Ne trouves-tu pas cela affreux, toi, qu'un innocent paie pour le
coupable?

--Avoue que tout tait contre lui.

--Tout le monde le croyait bien coupable, reprend Lon Dugal en secouant
sa poigne de filasse. J'tais  Qubec quand son procs a eu lieu; vous
entendiez dire partout: C'est bien! il n'a pas trop de cinq ans de
rclusion! ou: C'est un fin matois. Il fait le muet: il va retrouver la
parole au pnitencier.

Nomie dit: Je suis bien sre que les voleurs sont ces drles qui ont bu
mon lait.

--Et qui t'ont embrasse! ajoute Dufresne.

Nomie rougit.

--Chose singulire, personne ne les a vus ces vauriens, observe Dry.

--Oui, la mre Mignon Matte a dit  Joson Vidal, qu'elle les avait
rencontrs dans le haut du champ. Elle ne les a pas remarqus et n'en a
pas parl dans le temps; mais aujourd'hui elle se les remet bien.

--C'est vrai! le pre Joson l'a dit chez nous.

--Ce pauvre Pag, reprend un autre, sa bonne action va lui coter cher.

--Tu vas voir, Philippe, c'est cette affaire qui va mettre la police sur
la piste des vrais voleurs.

--Cela se pourrait.

--Ah! madame Asselin, attention au feu! gare  la _grillade!...._crie
tout  coup Dufresne, qui vient de jeter sournoisement un paquet de
branches sches dans le foyer. La flamme mordait les sarments et dardait
ses flches aigus comme des langues de vipres, jusqu' l'chafaud
charg de lin. Madame Eusbe court  la chaufferie, disperse les tisons
enflamms et russit  prvenir un malheur. douard rit  s'en rouler.

--Qui est-ce qui m'a fait ce tour-l? demande la femme un peu
contrarie.

--C'est Philippe! rpond-il.

--Non, madame, c'est Dry.

--Non, madame, ce n'est pas moi, c'est Arthmise.

--Menteur, va! c'est Nomie.

--Moi? je n'ai pas laiss ma braie depuis une heure....

Et de rire. Et les aigrettes lgres volent au milieu de la bande
travailleuse, comme une neige folle, et les jupes de droguet des jeunes
filles, et les chemises de toile des garons se couvrent d'une couche
soyeuse et malpropre que la brosse fera disparatre.

Du fond de la _braierie_ on voyait le pont, et nul de ceux qui
passaient, n'chappait aux regards curieux des brayeurs.

--Connais-tu ce jeune homme qui descend la cte? demande tout  coup
Sophie Auger  Xavier Dry qui s'approche d'elle avec un paquet de
filasse. Dry regarde vers le chemin.

--Non, je ne le connais point. Le connaissez-vous, vous autres?

Tous les bras s'arrtent  la fois, et les ttes se tournent vers le
pont.

--C'est un tranger, dit Asselin. Puis il ajoute de suite: Esprez donc!
il me semble....

--Le connais-tu, Eusbe? C'est Madame Asselin qui parle.

Eusbe fait ce ridicule mouvement d'paules et de tte, qui veut dire:
peut-tre, ou je n'en sais rien.

L'tranger disparat derrire les arbres, les braies reprennent leur
besogne, et les ouvriers moqueurs se mettent  plaisanter le passant
inconnu.

--Il est long comme d'ici  demain! dit l'un.

--On peut voir le jour  travers! ajoute l'autre.

--S'il venait nous aider!

--Il a l'air d'une braie.

--Il porte une botte d'toupe sur sa tte.

Les plaisanteries cessent tout--coup: l'tranger vient de s'engager
dans le chemin de la _braierie_.

--Diable! murmure Asselin, c'est lui! Et il fait un pas vers le voyageur
qui le prvient:

--Comment vous portez-vous, Monsieur Asselin? Je vous ai reconnu de
l-bas.

--J'ai cru vous reconnatre aussi moi, rpond Eusbe, mais je n'tais
pas bien positif.

Asselin serre la main que le jeune homme lui prsente. Philippe se
penche vers Nomie.

--Il parle avec son nez ce garon.

--Nomie se dtourne pour rire sans tre vue.

--O allez-vous donc? demande Asselin au nouveau venu.

--Je cherche une femme qui demeure ici, m'a-t-on dit, depuis une
huitaine de jours.

--Avec sa fille? dit madame Eusbe.

--Oui madame, avec sa fille.

--Tiens! je gage que c'est celle-l qui vient d'acheter la maison de
Jean Nadeau, prs de l'glise. Elle tient un petit ngoce: elle vend des
pipes, du tabac, du fil, des pingles, des nanans.

--Elle part de Qubec?

--Oui.

--Elle tenait auberge ou maison de pension  la basse-ville?

--Oui

--Elle ne demeure pas bien loin d'ici: une demi-lieue au plus.

--Merci! je la trouverai bien, maintenant.

--Si vous aimez  rester avec nous,  voir brayer, ne vous gnez pas,
dit Eusbe.

--Vous tes bien bon, M. Asselin, si je ne drange personne, je
regarderai volontiers ce jeu des braies: cela me rappellera les jours
d'autrefois. J'ai t lev  la campagne, et j'ai fait toute espce
d'ouvrages; je ne brayais pas mal, je faisais mes cent poignes.

--Il se vante! dit Xavier Dry  Sara.

--Offrons-lui une braie? propose Dugal.

--Eh! l'ami, voulez-vous vous exercer le bras un peu? lui dit ce diable
de Dufresne, voici une demoiselle qui se sent un peu fatigue.

Il montrait Nomie. La jeune fille sent le rouge monter  son front, et
rplique en riant:

--Je suis capable de remplir ma tche, et de danser encore  la veille.

L'tranger la regarde dans les yeux, et la trouve fort gentille. Il
s'approche d'elle:

--Laissez-moi prendre votre place un instant, lui dit-il, je ne ferai
pas aussi bien que vous; mais vous vous reposerez et j'en serai bien
aise.

Nomie cde sa place.

--Ne vous gnez pas, mes amis, regardez-moi et riez, dit le jeune homme
aux _brayeurs_ qui ne travaillent plus et le dvorent des yeux.

Quelques uns, intimids par ce sans gne, se remettent au travail, les
autres rient davantage. Le nouvel ouvrier russit  peine  rompre une
poigne de lin; il est d'une gaucherie superbe; et quand il bat sa
poigne sur la braie, pour faire tomber les parcelles et les aigrettes
nombreuses, il arrache la filasse blonde, et n'a plus bientt dans la
main, qu'un paquet insignifiant de mauvaise toupe. Tout le monde rit de
bon coeur, et lui plus que les autres.

--Vous maniez mieux la hache, je suppose? dit Asselin.

--Tordflche! le verre aussi. On ne prend rien?

--C'est un farceur, observe Philippe.

--Il a l'air fripon, reprend tout bas son voisin.

Asselin avait rpondu: Venez ce soir veiller  la maison, peut-tre
aurez-vous la chance de prendre quelque chose.

--Mille noms d'une pipe! m'invitez-vous srieusement?

--Srieusement.

--Alors, je ne me rendrai chez ma mre que demain; j'ai t quinze ans
sans la voir, quand mme je serais quinze heures encore.

--Je ne sais toujours pas votre nom, observe le cultivateur.

--Il n'y a pas longtemps que je sais le vtre.

--Comment les amis de Qubec vous appelaient-ils donc? Je ne m'en
souviens plus.

--Bah! vous n'osez pas dire: Picounoc; allons donc! est-ce que j'ai du
respect humain, moi? Je m'appelle Picounoc depuis quinze ans, et je
m'appellerai ainsi jusqu' demain. Demain, je reprends mon premier nom,
je me range, et je n'ai pas l'intention de retourner dans les chantiers.

Ce nom provoqua le rire. Et l'on entendit une dizaine de voix
demi-tonnes qui murmuraient: Picounoc! comme si les arbres de la
braierie eussent parl.

Tout  coup s'lve, de l'autre ct du ruisseau, sur la cte chevelue,
un chant d'une indicible mlancolie. On prte l'oreille. Qui peut
chanter ainsi, se demande-t-on.

--C'est une chanson nouvelle! L'air en est triste!

--Elle ne chante pas mal cette fille.

C'est, en effet, une fille qui jette au vent le dolent refrain, et sa
voix tremble en chantant.

Elle dit:

     Aujourd'hui j'ai perdu bien plus d'une esprance
                       En floraison,

     Et le doute a souffl sur ma frle existence
                       Son froid poison!

     Ici bas j'ai cherch des amitis divines,
                       Soins superflus!

     L'amour a des regrets, le bonheur, des pines....
                       Je n'y crois plus!

La chanteuse marche. On la voit passer  travers les branches dnudes,
comme un spectre au milieu des croix du Cimetire. Elle descend la cte.
Ses cheveux en dsordre flottent sur ses paules. D'une main, elle
retient les pointes d'un _chle_ de mrino jet sur sa robe d'toffe du
pays, et de l'autre, elle porte un petit chapeau qui doit avoir coiff
une tte mignonne. Elle s'avance jusqu'au milieu du pont, regarde de
cts et d'autres, se penche par-dessus le garde-fou comme pour mesurer
la hauteur o elle se trouve, tend une main vers le ruisseau profond et
gesticule en parlant avec feu. Les _brayeurs_ la regardent, surpris,
mais ne comprennent point ses paroles. Elle les aperoit soudain, se
tait, leur fait un signe de la main, et franchit d'un bond le pont
troit. Elle arrive en courant.

--Genevive! Genevive! s'crient les jeunes travailleurs.

Asselin sent un frisson courir dans ses veines; il ne dit rien, et se
retire au fond de la braierie, prs de l'chafaud. Genevive ple,
dcharne, les yeux secs et vitreux, les lvres serres, regarde tout le
monde, et tous les regards sont fixs sur elle. La premire elle rompt
le silence:

--Est-elle ici? L'avez-vous vue? dit-elle... Je la cherche depuis trois
jours!

--Qui? demande Picounoc.

Genevive jette au factieux garon un regard effrayant.

--Qui? Qui? Tu le sais bien! Tout le monde le sait. Au Chteau-Richer
tout le monde pleure,  Qubec tout le monde rit, parce que les mchants
sont venus de la ville.

--On ne te comprend plus, Genevive! dit madame Eusbe en s'avanant
vers la malheureuse fille: es-tu trouble?

L'infortune ramasse une petite pierre et la jette dans le ruisseau en
disant:

--L'eau tait calme, maintenant elle est agite; elle tait pure,
maintenant elle est vaseuse.

C'est l'image de mon me. Malheur  celui qui a souill mon coeur!
Malheur  ceux qui perscutent l'innocence! Les enfants sont les anges
du bon Dieu, et le bon Dieu pleure quand vous leur faites du mal....
Mais pourquoi me regardez-vous ainsi, vous autres! Travaillez donc! Le
serviteur qui ne travaille point ne mrite point de manger!....

--Ni de boire! ajoute Picounoc.

--Il boira le calice amer de l'indigence.

Elle aperoit Asselin.

--Pourquoi te caches-tu? lui crie-t-elle: la petite Marie-Louise
est-elle avec toi? Rends-la moi! j'ai promis  sa mre de la protger.
Sa mre me l'a confie et m'a supplie en pleurant de la dposer au pied
de la croix.

--Elle s'avance vers Asselin.

--Pourquoi ce feu que tu attises? As-tu jet la petite Marie-Louise dans
les flammes destines  scher le lin? Ce serait plus sr que de
l'envoyer aux framboises.... Marie-Louise! Marie-Louise!

Les jeunes gens chuchotent. Celui-ci dit: Elle est folle! Celui-l: D'o
peut-elle venir? Elle se met  fouiller la _braierie_, soulevant les
bottes de lin, tournant derrire les grands arbres, cartant les
branches serres des noisetiers et des saules, et criant toujours;
Marie-Louise! Marie-Louise!

Elle reprit le sentier qui conduisait au grand chemin et monta la cte.
Debout, prs de leurs braies muettes, ses amis de nagure, saisis
d'tonnement, la regardaient monter.




II.

L'AUBERGE DE LA COLOMBE VICTORIEUSE.


Lorsque Asselin fit une corve pour _brayer_ son lin, il y avait un mois
que le muet avait t arrt. Asselin savait ce qui s'tait pass depuis
l'incarcration du jeune homme, mais il ne savait pas la cause de la
folie de Genevive, et il souponna quelque crime nouveau. Quand il
l'entendit appeler l'enfant il prouva de la joie, car il pensa: La
petite est donc encore une fois perdue!....

Nous laisserons les jeunes gens deviser sur l'incident qui a suspendu
leur travail, et rparer le temps perdu, par un redoublement d'ardeur;
nous laisserons monsieur et madame Asselin songer, la tte basse, aux
paroles singulires de Genevive, et nous raconterons ce qui s'est pass
depuis ce temps, et ce qu'ont fait les personnages avec lesquels nous
avons li connaissance.

Le jour mme de la condamnation du muet, avait eu lieu, dans la rue
Champlain, un petit vnement qui n'intressa pas tout le monde, mais
qui avait fort intrigu la bonne femme Labourique. Les contrevents pais
de la maison d'en face s'taient ouverts, comme des yeux endormis depuis
longtemps, et la lumire avait jou sous les vieux plafonds enfums. Des
meubles avaient t apports. Des femmes s'taient occupes  laver les
vitres poudreuses, les planchers et les murs couverte d'arabesques
faites au charbon. L'htelire de l'_Oiseau de proie_, assise dans sa
fentre avec la Louise, avait pris un certain plaisir  voir la vie
rentrer dans la solitaire demeure. Elle disait:

--S'il y a des filles chez nos voisins nouveaux, tu iras les voir, elles
viendront ici, cela te dsennuiera.

--S'il y a des jeunes gens, rpondait la Louise, ils ne manqueront pas,
j'espre, de se joindre  vos pratiques.

--Ce sera toujours quelques sous de plus.

Pendant que les deux femmes causent tranquillement, les yeux fixs sur
la maison nouvellement loue, un homme appuie une chelle contre le mur
de cette maison, vis  vis la porte.

--Que veut-il donc faire de cette chelle? demande la Louise avec
indiffrence.

--Je n'en sais rien. Il n'y a rien  peinturer pourtant.

Un moment aprs, l'homme montait dans l'chelle, se tenant, d'une main,
aux barreaux, et, de l'autre, portant quelque chose en bois, qui
ressemblait  une enseigne. La vieille Labourique frmit. La Louise dit:

--Sainte mre de Dieu! est-ce qu'on va tenir une auberge dans cette
maison?

--C'est comme cela, repart la vieille, c'est comme cela! si vous gagnez
votre vie un peu honntement, tout en travaillant beaucoup, l'on vient
de suite, se jeter en travers dans votre chemin et vous couper les
vivres. Est-ce juste?

--Nous sommes venues les premires ici et nous y resterons! nous
lutterons! nous avons des amis.

Pendant que le dpit gonfle le coeur de la mre et le coeur de la fille,
l'enseigne est cloue au-dessus de la porte. La mre Labourique n'y peut
tenir; elle se lve et fait un tour dans la chambre, en frappant du
pied, et en menaant de la main.

--Oui! c'est de la provocation, cela, dit-elle, c'est de la malice toute
pure! Ah! l'on veut nous abattre, nous mettre dans la rue! eh bien! rira
bien qui rira le dernier! La mre Labourique a encore du sang dans les
veines!...

Elle s'approche de la fentre.

--Qu'est-ce qu'il y a d'crit au bas de ces oiseaux? Peux-tu lire?

--Oui, mre: "La colombe victorieuse."

--Ah! je le savais bien, reprend la bonne femme, en marchant et
gesticulant de nouveau, je le savais bien que c'tait une
provocation!....

L'enseigne que l'on venait d'apercevoir tait la contre partie de celle
de l'_Oiseau de proie_. Une colombe blanche tenait, sous ses pieds
dlicats, un norme oiseau peint en rouge et arm de longues griffes et
d'un bec crochu. Cette enseigne ressemblait, en effet,  une
provocation; pourtant la nouvelle htelire n'avait pas song  malice.
Elle avait trouv l'ide originale; et, comme le succs tient souvent 
un dtail insignifiant, elle arbora _La Colombe victorieuse._

C'tait donc une femme encore qui ouvrait cette cantine. La mre
Labourique se serait crue moins offense si c'eut t un homme. Chose
plus singulire, cette femme n'avait, elle aussi, qu'une fille; mais,
Emmlie tait un beau brin de jeunesse, et quand elle mit la tte  la
fentre pour la premire fois, et qu'un rayon de soleil illumina sa
blonde figure, la Louise se sentit mordre au coeur par la jalousie.

La nouvelle htelire pouvait tre ge de quarante cinq ans. Une
profonde tristesse se lisait sur ses joues ples. Elle avait souffert;
son oeil doux et voil le disait. Quand elle souriait, l'amertume
coulait sur ses lvres.

Elle venait de vendre une terre qu'elle possdait depuis nombre d'annes
dans l'une des paroisses d'en bas. Ses amis l'avaient conseille
d'ouvrir,  la ville, une maison de pension, prs de la place ou du
march. Elle aurait, pensaient-ils, moins de fatigue et plus de profit.
La culture paie si peu quand on ne travaille pas soi-mme, et qu'il faut
tout confier aux trangers.

Lorsque les habitus de l'_Oiseau de proie_ redescendirent  la
basse-ville, dans la releve, aprs la condamnation du prtendu voleur,
ils furent singulirement surpris de trouver ouverte la maison depuis
longtemps inhabite, et plus surpris encore de voir l'enseigne
provocatrice. Le chef entre le premier chez la mre Labourique.

--Bigraille! la mre, on va boire  bon march! il y a comptition.

--Je ne sais pas quel est cette gueuse-l, rpondit la vieille mgre.

--Le soleil luit pour tout le monde!

C'tait Picounoc qui se permettait cette observation. L'aubergiste le
regarda de travers:

--C'est comme cela, dit-elle, on se sacrifie toute sa vie, on ruine sa
sant pour faire plaisir  ces messieurs et les servir comme il faut, et
voil comme il sont reconnaissants.

--Ne vous fchez pas, la mre, on ne vous abandonnera pas, continua le
jeune homme; on boira tout autant de mauvais rum que par le pass, on
mangera tout autant d'omelettes au lard rance.

--Du mauvais rum! du lard rance! l'entendez-vous? Il mriterait d'tre
foudroy sur le champ.

--Par les yeux de cette jolie fille! ajouta Picounoc, qui venait
d'apercevoir et montrait de la main, la fille de _La Colombe
victorieuse_.

La Louise se mordit les lvres et sortit. Tout le monde regarda la belle
voisine. Le matre d'cole jura qu'on n'en trouvait pas d'aussi
mignonnes derrire tous les rideaux. Les gens de cage se promirent de
l'aller voir de plus prs.

--Allez! allez! reprit la bonnefemme Labourique, froisse; vous tes
libres. Vous n'avez pas ce que vous dsirez avoir ici. On vous soigne au
bout de la fourche.

--H! la mre, apaisez-vous! apaisez-vous! Ce que l'on boira  _La
Colombe_ sera du surplus. On ne prendra pas une goutte de moins ici,
pour cela. Vous ne perdrez rien, et nous gagnerons quelque chose.

--C'est cela! Picounoc, c'est cela! dirent les autres.

La jeune fille, voyant qu'on la regarde, s'est retire.

--Mre, dit-elle  la nouvelle htelire qui range les carafes et les
verres sur les tablettes  peine acheves, mre, il entre beaucoup de
monde dans l'auberge d'en face; c'est curieux que personne ne vienne
ici; notre maison a pourtant l'air propre, et nos liqueurs doivent tre
bonnes.

--Ce sont, des habitus, peut-tre, des gens de la ville: les trangers
viendront ici, comme ils pourraient aller l.

--La porte s'ouvre pendant que l'htelire parle, et deux jeunes garons
entrent. Ce sont l'ex-lve de troisime et Sanschagrin. On les reoit
avec politesse. Emmlie leur prsente des chaises. Elle a l'air gne
une rougeur subite colore ses joues.

Les deux amis causrent longtemps avec les htes et burent, assez
peu.... Quand ils se retirrent, le soir tait venu. Ils taient tristes
tous deux,  cause du chtiment inflig  leur jeune camarade.
L'ex-lve emportait dans son coeur l'image frache et souriante de la
jeune fille. Il alla rver dans les endroits dserts de la ville, loin
du bruit et de la foule. Emmlie prit son aiguille et se mit  coudre,
prs de la fentre; et pendant, que ses yeux bleus suivaient les points
rguliers que formait le fil dans l'indienne, ses penses se promenaient
avec le charmant garon, qui venait de sortir.

La vieille Labourique avait vu l'ex-lve et son camarade entrer  _La
Colombe victorieuse_:

--On connat les saintes nitouches! avait-elle marmot entre ses dents,
on connat les rongeurs de balustres!....

--Je vous l'ai dit, l'autre jour, ces gens-l, avaient besoin de
conversion, ils se sont convertis: c'est naturel!

--Veux-tu dire Picounoc que ceux qui frquentent ma maison sont des
coquins, ou des libertins, ou des voleurs?

--Tut! tut! tut! la mre, je me respecte plus que cela.... Si je ne
venais pas ici, je ne dis pas, mais....

--Vous ne demandez pas de nouvelles du procs, mre Labourique? fit le
matre d'cole.

--Ces affaires-l me l'ont fait oublier, (Elle parlait de l'auberge
voisine). A-t-il t trouv coupable?... contez-moi donc cela.

--Coupable? oui! pour le sr. Et la preuve a t accablante, continua
Racette.

--Je n'aurais jamais pens cela de lui! a m'tonne, et j'en ai du
chagrin. Je le regardais comme mon enfant, quoi! vous le savez bien. Et
quelle punition a-t-il?

--Cinq ans de pnitencier.

--Cinq ans de pnitencier! mais c'est bien long; c'est trop!

--Pour un fripon de l'espce, ce n'est pas assez.

--Monsieur Racette, vous tes svre.

--C'est la justice! Il faut que les honntes gens soient protgs, il
faut que la canaille soit traque jusqu'en ses retraites les plus
caches.

--Bien dit! fit le chef en se frappant dans les mains.

--Bien dit! rptrent les autres.

--As-tu remarqu, Picounoc, demande Poussedon  son ami, as-tu remarqu
cet habitant qui disait, en sortant de la cour, que la sentence est
injuste et que Djos n'est point le coupable?

--Je n'ai rien remarqu du tout, rpond Picounoc.

--Un habitant disait cela? reprend le matre d'cole.

--Oui!... Quand je dis un habitant, je veux dire un homme habill
d'toffe grise et chauss de bottes tannes.

--Tu l'as entendu, toi?

--Oui, monsieur Racette, je l'ai entendu comme je vous entends: c'est
clair, n'est-ce pas?

Et que disait-il?

--Tordflches! je viens de vous le rapporter, il criait  tous ceux qui
voulaient ou ne voulaient pas l'entendre: Ce jugement est injuste! ce
jeune homme n'est pas le voleur!

Il faut que cette affaire se dbrouille! _et coetera, et coetera!...._

--C'est singulier! pense le chef, et il ajoute tout haut: Est-ce tout ce
qu'il a dit?

--Je pense qu'il s'est propos d'aller voir un avocat  ce sujet.

--Un avocat?,.... Sais-tu, lequel? a-t-il prononc son nom?

--Allez le lui demander, moi je ne le sais pas.

--Merci, mon garon.

--Il n'y a pas de quoi, pre.

Le chef tait inquiet, et ses compagnons lisaient, sur sa figure
mchante, l'anxit de son me. Robert dit comme pour redonner de
l'assurance aux autres:

--Bah! une chose juge est juge: on n'y revient plus:

Le chef tait morose. Aprs un instant de silence on l'entendit
murmurer:

--Je voudrais bien connatre cet habitant!... Il faut que je le
trouve!....




III.

AMO TE.


L'ex-lve revint chaque jour  la _Colombe victorieuse_. La mre
Labourique le prit en aversion et lui garda rancune. Emmlie se plaisait
 l'entendre parler de ses voyages et des chantiers. Il tait gai ce
Paul; il racontait avec verve, et ne se gnait pas de glisser des mots
latins dans ses discours. Cela faisait rire: c'est tout ce qu'il
voulait. Une aimable familiarit s'tablit bientt entre les d'eux
jeunes gens; un sentiment doux et mystrieux s'veilla dans le coeur de
la jeune fille. Elle ne le combattit point, mais se laissa bercer par
ces douces rveries qui rvlent l'amour, comme les vapeurs rvlent la
chaleur des sillons nouveaux.... L'ex-lve devina bien la cause du
trouble de sa nouvelle amie, et comprit le langage de ses grand yeux
d'azur. Il en fut tourdi de bonheur. Jamais il n'avait os croire
qu'une belle femme put l'aimer srieusement. Pendant quelques jours, il
oublia tout: compagnons, famille, chantiers, pour se plonger dans les
douceurs de cet amour pur et sans remords. Il se sentait aim, il aimait
de toute son me, et pourtant, il n'avait pas dit une parole qui put
trahir son secret, il n'avait pas reu le plus mince des aveux. Mais
ceux qui ont aim--et o sont les malheureux qui n'ont pas bu  la coupe
divine d'un amour pur, au moins une fois dans leur vie?--ceux qui ont
aim et qui ont t aims savent bien que les premiers et des plus doux
aveux sont ports, d'un coeur  l'autre, sur les rayons de ces regards
longs et suaves qui se rencontrent, se mlent, se confondent, et font
tressaillir tout notre tre d'une indicible ivresse. L'ex-lve et
Emmlie s'aimaient donc en silence, et n'osaient avouer tout haut ce qui
faisait leur dlice.

Plusieurs des garons de chantier, rassasis des faciles plaisirs qu'ils
avaient gots  la ville depuis leur arrive, se prparaient  aller
dans leurs familles, voir la vieille mre, voir le pre, les frres et
les soeurs oublis trop longtemps. L'ex-lve voulut aussi se rendre
dans sa paroisse natale, avant de repartir pour les hauts. Il tait de
Deschambeault. Son pre et sa mre vivaient encore, et la maison
paternelle tait richement peuple d'enfants.

--Je ne partirai pas d'ici, pensait-il, sans avoir fait ma dclaration 
Emmlie. Le premier est toujours le premier. D'autres peuvent se
prsenter en mon absence, et qui sait?....

Faire sa dclaration, cela devint son ide fixe: il ne put s'en
dbarrasser. Cette ide le faisait souffrir et trembler tour  tour, le
remplissait d'espoir et de crainte, de douceur et de trouble.

Il entre plein de cette pense, un jour de soleil,  _La Colombe
victorieuse_. Cette fois il est ple et il ne sait que dire, lui
d'ordinaire si jaseur. Emmlie vient s'asseoir prs de lui avec son
tricot: elle est rieuse et parat ne se douter de rien.

--Je vais partir, Emmlie, dit-il aprs quelques instants, en poussant
un gros soupir:

--Vous allez partir? rpte la voix frache de la jeune fille.... o
allez-vous?

--- Dans ma famille.

--Pour longtemps?

--Quinze jours ou trois semaines.

--Ah!....

Cette exclamation signifiait  coup sr: Pas plus longtemps! L'ex-lve
sent un froid dans le fond du coeur: Il reste un moment sans rien dire.
Puis, ramassant ses forces, il reprend:

--Vous ne trouvez pas cela bien long, vous; mais moi!....

--Je croyais que vous partiez pour les chantiers.

--Je monterai dans les bois ensuite.

--Pour tout l'hiver?

--Pour tout l'hiver, et peut-tre une partie de l't...

La jeune fille baiss la tte:

--Viendrez-vous  Qubec, dit-elle, avant de partir?

--Peut-tre.

--Pourquoi ne viendriez-vous pas?

--Pourquoi y viendrais-je?

Emmlie reste  son tour longtemps silencieuse;  la fin elle dit:

--Vous avez sans doute quelque bonne amie  voir avant de vous loigner
pour un temps si long?

L'ex-lve fixe sur Emmlie un regard plein de tendresse et de
reproches. Elle ne peut soutenir ce regard qui la trouble et elle se met
 jouer avec ses broches, faisant et dfaisant les mailles de son
tricot.

--Personne ne tient  me voir, moi, continue l'amoureux garon.

--Personne? repart Emmlie en lui rendant son regard loquent.

--Connaissez vous-quelqu'un?

--Oui!

--Qui donc?

La jeune fille ne rpond pas.

--O Emmlie, si c'tait vous!

Emmlie se dtourne. Une larme mouille ses cils blonds.

L'ex-lve, dans un transport dlicieux, lui saisit les deux mains:

--Emmlie, s'crie-t-il, je vous aime!

Emmlie sourit et dit aprs un instant de silence.

--Ne soyez pas longtemps  Deschambeault.

--Emmlie, m'aimez-vous?

--Mchant! va!

--Dites-le moi!.... Il est si doux d'entendre dire: je vous aime! oh!
dites-le moi:!.... si vous m'aimez....

--Vous le voyez bien pourtant!....

--Jamais personne ne m'a dit  moi: je vous aime! jamais!

--Je vous aime!

La voix qui murmure ce tendre aveu est si timide, si faible que
l'ex-lve l'out  peine... mais elle rsonne dans la fond de son me
comme une musique suave, et le fait tressaillir, comme la voix des
oiseaux qui se poursuivent ou se recherchent, sous les bois, fait
tressaillir le feuillage.

Les heures qui suivirent furent des heures de dlices. On ne dcrit
point les sensations de ces moments ineffables. On ne s'en rend presque
pas compte, on oublie tout; douleurs, regrets, haines, plaisirs,
espoirs, pour se plonger dans une pense unique: je suis aim! On laisse
la terre et ses bruits, on plane haut dans le ciel calme; on flotte dans
un ocan de volupts; on se laisse emporter par un souffle divin; et il
semble que l'on monte toujours, toujours vers un soleil radieux qui vous
attire.

Plusieurs habitants entrrent  la _Colombe victorieuse_ et causrent en
sablant quelques verres de liqueurs.

Quand l'ex-lve sortit, il y avait de l'clat dans ses yeux, des rayons
sur sa figure. Il souriait. Les vieilles maisons de la rue Champlain lui
parurent propres et coquettes; il trouva des parfums dans l'air
mphitique, et du soleil dans les rues sombres. Il avait besoin
d'pancher son bonheur, de jaser follement, de rire  tout le monde. Il
entra chez la mre Labourique.

--Bonjour! Paul, bonjour! monsieur l'amoureux! lui crirent ses amis.

--Bonjour! les vieux, bonjour!

--On voit bien qu'il y a une jolie fille de de l'autre cot de la rue,
vous ne mettez plus les pieds ici, dbite la vieille htelire, d'une
voix amre et sche.

--_Virgo virginum!_ rpond l'ex-lve, heureux de retrouver son latin.

Picounoc, qui avait aussi fait plusieurs visites  l'auberge voisine,
ajoute:

--C'est une vraie belle fille, en effet.

--Comme rare de cratures! continue Lefendu.

Picounoc reprend: Paul, je t'avertis, fais bonne garde, je t'enlve ton
amour.

--Trop tard, mon cher, trop tard!

--Es-tu; dj si avanc?

--Belle demande!

--Comment as-tu dit cela?

--J'ai dit: _Amo te!_

--Et elle?

--Elle? bien! elle m'a rpondu: _Amo te!_.

--Et toi?

--Moi? j'ai dit: A la vie,  la mort, _usque ad mortem!...._

--Et elle?

--Elle? Batiscan! elle a dit que vous tes une bande de farceurs.

On clate de rire.

--Y a-t-il beaucoup de gens qui frquentent cette maison, demande
l'htelire.

--Tous les honntes, gens!

--Et la canaille vient ici, je suppose, rplique-t-elle, d'un air
mcontent.

--Vous n'entendez plus la rise, mre Labourique; je badine et vous vous
fchez?

--Quand je parle, j'aime bien qu'on me rponde.

--Il rentre assez de gens, en effet, dans cet htel. Tout y est si
propre, si net si bien arrang.

--Ce n'est pas comme ici! marmotte la vieille.;

--Cela se comprend, observe le chef des voleurs, l'intrieur  t
repeint  neuf, et puis il faut attirer les pratiques.

--Les habitants qui y sont entrs, tantt, en sont-ils partis?
recommence l'aubergiste, d'un ton un peu radouci.

--Non madame, ils vont souper.

--D'o viennent-ils?

--Il y en a un du Cap Sant et deux de Saint Thomas. Savez-vous,
continue l'ex-lve, en s'adressant aux autres, que cet habitant du Cap
Sant est venu  Qubec pour parler du vol de Lotbinire aux avocats;
C'est c'est le mme qui a dit en sortant de l'audience: Cette sentence
est injuste, et ce garon n'est pas le voleur!.... vous vous en
souvenez?

Il y eut un mouvement de surprise parmi les brigands. Cependant le chef
reprit son sang froid et tcha de savoir, par des questions subtiles, ce
que voulait dire ou voulait faire cet habitant. L'ex-lve lui fit part
de ce qu'il avait appris. Alors le chef proposa d'aller prendre un verre
avec ces braves cultivateurs,  l'auberge de _La Colombe victorieuse_.
Sa proposition fut accepte de tous. Il s'approcha de Charlot, lui
glissa un mot  l'oreille et fit un geste de la main. Charlot rpondit
par un signe de tte.




IV.

PRESSENTIMENTS.


La renomme, sur ses ailes infatigables, porta vite dans toutes les
paroisses, la nouvelle de la culpabilit et de la condamnation du muet.
Il y eut partout un soupir de soulagement: la socit gardait dans son
sein un sclrat de moins. Elle se trouvait plus  l'aise. On ne
souponne pas la justice. Comme la femme de Csar, elle ne doit pas tre
souille par l'ombre d'un soupon! A l'abri de son immense gide, cette
femme noble et svre, cette vierge froide et rigoureuse, la justice, se
rend coupable cependant de plus d'un amoureux larcin. Mais jetons te
voile.

Eusbe Asselin ne trouvait pas avoir pay trop cher la condamnation de
son pupille, et sa femme n'tait pas loin de partager son opinion. Le
mutisme de Djos n'tait plus un secret pour eux. Racette avait appris
des gens de chantier, la terrible punition dont ce garon blasphmateur
avait t frapp. Il l'avait fait connatre, de suite  son beau-frre
qui se garda bien d'en parler  d'autres qu' sa femme. Le secret fut
bien cach dans la famille. La premire fois qu'Eusbe rencontra
Blanger aprs le procs, il lui dit:

--Eh bien! avais-je tort de chasser ce garon-l?... Mon pupille! mon
pupille! lui, l'enfant de ma soeur!... Ah! je le savais bien....On ne se
joue pas de moi facilement. Si j'avais voulu vous couter, o en
serais-je  cette heure?

--C'est vrai! rpondit Blanger, mais il faut qu'il soit bien fin pour
jouer son rle comme il l'a fait: il faut que le diable l'ait inspir,
pour avoir pu rpondre  mes questions d'une manire si juste.

--Il s'tait renseign, avant de venir ici.

--Et cette douleur? ces larmes? cette affection pour tout ce qui
appartenait aux dfunts?

--C'tait de la comdie. Il y a de ces gens qui se transforment comme
ils le veulent: ils prennent tous les airs, toutes les figures; ils
rient et pleurent en moins de temps qu'il en faut pour le dire, et l'on
jurerait que tout cela est vrai, srieux, naturel. Mais le bon Dieu n'a
pas permis qu'il chappt. Remarquez-le, on dirait qu'il aveugle les
sclrats, et qu'il fait commettre aux plus russ des imprudences que
les plus simples viteraient.

Asselin n'pargna nul de ceux qui s'taient constitus les amis ou les
dfenseurs de sa victime. Madame Asselin fut plus implacable encore.

La petite Nomie Blanger parat triste depuis le fatal dnouement du
procs. Elle ne chante plus en allant traire les vaches, et prie pour
tre dlivre de ces liens mystrieux qui l'attachent au malheureux
garon, liens plus forts et plus durs que ceux d'une simple amiti. Elle
sent bien que son coeur sans dfiance s'est laiss prendre, et elle veut
revenir  l'indiffrence. Hlas! le coeur qui s'est donn  l'amour ne
se dlivre pas aisment de ses chanes; il est comme l'oiseau qui ouvre
ses ailes captives dans une cage troite. Il s'lance vers la libert,
mais il retombe sans cesse plus triste et plus meurtri. Une voix
mystrieuse dit  la jeune fille que son ami n'est point coupable, mais
elle s'efforce d'imposer silence  cette voix qu'elle croit menteuse.
Quelquefois elle a honte d'avoir t la dupe de ce jeune tranger, qui
n'a fait que passer, en quelque sorte, dans le village, et elle pense
que ses compagnes auraient t plus prudentes et plus sages
qu'elle-mme. Le souvenir des trois individus qui se sont montrs
soudain  ses yeux; et se sont ensuite cachs pour n'tre plus vus de
personne, le soir mme du vol, surgit dans son esprit comme une brume
dans la plaine, et l'empche de saisir l'enchanement des choses qui se
sont alors passes, comme la brume empche de voir la lisire de la
fort. Elle est heureuse parfois de pouvoir donner. Quelques unes de ses
amies, les plus malignes, celles qu n'auraient pas ddaign le joli
muet, lui font des compliments moqueurs dont elle ne s'offense point,
croyant les mriter. Chaque fois qu'elle passe devant la maison dserte
des pupilles, elle prouve une angoisse. La pense du muet revient plus
vive, et l'orgueil bless lutte dans son me contre l'amour perdu.

Depuis l'arrestation du plerin, dans la famille Lepage, au
Chteau-Richer, un nuage avait obscurci la srnit qui remplissait le
coeur repentant de Genevive, et ce nuage portait la tempte dans son
flanc. Genevive, se croyait  l'abri des insultes ou de reproches de
son ancien matre, dans cette maison calme, loin de la ville et loin du
monde.

--Comment, pensait-elle pourra-t-il jamais deviner que je suis ici avec
la petite Marie-Louise? Il me croit encore au presbytre de Beauport; il
sait que j'ai des protecteurs, il va craindre leur courroux.

Et confiante en son heureux sort, elle se reposait dans une paix
profonde. Fortement attache  l'enfant elle la suivait partout,
veillait sur ses jours avec la sollicitude d'une mre, lui mnageait
mille surprises agrables, et lui parlait souvent des parents dvous!
que le bon Dieu avait sitt appels  lui. La petite Marie-Louise qui
n'avait jamais entendu une parole affectueuse, ne comprenait point
l'amiti dont elle tait l'objet, et demandait navement pourquoi on
l'aimait et ne la battait jamais. Madame Lepage s'tait vite attache,
elle-aussi,  sa fille adoptive. Elle ne l'avait prs d'elle que depuis
quelques jours, et dj elle faisait des projets riants pour son avenir.
On avait parl, en famille, de la mettre au couvent. M. Lepage voulait
en faire une demoiselle. Madame Lepage voyait arriver  la porte, dans
ses rves un peu vains, des cavaliers: jeunes, riches et farauds;
Genevive se la reprsentait dans l'habit de bure et sous l'humble voile
des religieuses. Tour  tour la petite Marie-Louise disait quelle
n'abandonnerait jamais les nouveaux parents qui l'avaient adopte, ou
qu'elle serait religieuse, selon qu'elle faisait ses confidences 
Genevive ou  madame Lepage.

Les jours s'coulaient paisibles comme le beau fleuve qui dormait  la
porte de la maison. Le repentir avait lev l'me de Genevive  des
hauteurs que n'atteignent point les miasmes du vice. Mais, avec le
matre d'cole, le trouble et la crainte taient entrs dans la maison.
Les menaces de Racette retentissaient continuellement aux oreilles des
deux femmes, et sa colre et ses mensonges les remplissaient de mpris
et de terreur. Genevive tait devenues triste et n'osait gure sortir.
La nuit, des rves pnibles troublaient son sommeil, et quand
s'ouvraient ses paupires, elle croyait voir le monstre s'avancer dans
les tnbres  pas lents vers sa couche pudique. Elle essaya de chasser
comme des folies ces penses et ces craintes. Ce fut en vain. Pauvre
Genevive, tu peux redouter les desseins pervers de ton ennemi! Il
nourrit des projets de vengeance! Il n'a pas oubli ses premires
amours, et ta vertu l'aiguillonne! Il n'a pas oubli tes paroles
courageuses et ton noble mpris, et la haine, non moins que l'amour,
tourmente son coeur. Il te retrouvera: il l'a jur. Il soustraira
l'enfant  ta garde sainte: il l'a jur. Il ne se repose plus; il jouit
d'avance de son triomphe facile. Il se dlecte dans l'image de tes
souffrances prochaines; il se flatte d'tre le favori de la fortune. Il
n'est plus seul  te poursuivre. Comme le dmon de l'Evangile, il est
all chercher des dmons, plus mchants que lui, s'il est possible, et
tous ils viendront pour te surprendre! Pauvre Genevive, tu as raison de
t'abandonner  la tristesse et de verser des pleurs!

Marie-Louise a vite oubli les vnements dont le souvenir empoisonne
l'existence de sa protectrice. Dans sa jeune me les sensations ne se
gravent que lgrement, et les images s'effacent vite. Les enfants sont
comme le sable des rivages: la dernire vague qui passe efface les
traces de la vague prcdente, et les impressions d'aujourd'hui font
oublier les impressions d'hier.

La petite orpheline, aime, choye, caresse, devient vive et joyeuse.
La pleur de ses joues fait place  l'incarnat, la gat ptille dans
ses prunelles jusqu'alors pleines de tristesse. Dans son heureuse
insouciance, elle s'bat comme les phmres capricieuses qu'un rayon du
matin fait natre et qu'un souffle du soir emporte. Son sommeil est
calme, car son lit est moelleux et ses couvertures sont chaudes. Elle
fait des songes agrables car elle est aime.

Le matre d'cole s'empressa d'annoncer  son beau-frre l'heureuse
dcouverte que le hazard lui avait permis de faire.

--Dcidment, rpondit Asselin gris par la chance, le ciel est pour
nous!

--C'est un beau, coup de filet, rpliqua, le matre d'cole: trois!
Genevive et les deux pupilles. Et cela quand tout espoir semblait
perdu.

--Les deux beaux-frres causrent longtemps ainsi,  l'auberge de:
L'_Oiseau de proie_, le soir mme de l'arrestation du muet. Asselin
demanda  Racette quand il se proposait de prendre sa revanche, et
d'enlever l'enfant.

--Il faut laisser s'instruire le procs du muet auparavant, avait
rpondu le beau-frre.

--Prends-garde qu'elles ne t'chappent encore!

--Elles ne seront pas assez fines cette fois. En tous cas, je les
dpisterai bien encore.

--Tu aurais fait mieux de ne pas tant insister pour avoir l'enfant: on
aurait eu moins de soupons; on aurait veill avec moins de vigilance.

--Peut-tre!... N'importe! c'est fait. Je surveillerai la maison. J'ai
des amis dvous. Et puis l'on fait parler les habitants qui viennent au
march. Dans deux ou trois semaines, l'affaire aura t oublie; la paix
sera revenue dans la maison de Lepage, et tout le monde s'endormira dans
une funeste confiance. Alors....




V.

CHARLOT S'EXERCE LA MAIN.


Les habitus de L'_Oiseau de proie_ suivirent le bonhomme Saint Pierre 
l'htel de _La Colombe victorieuse_. Voleurs et gens de cage marchaient
bras dessus, bras dessous. Pour tre juste envers tout le monde, nous
avouerons que les derniers ne connaissaient point l'infme et dangereux
mtier de leurs amis d'un jour. Lefendu, Poussedon et plusieurs autres
taient riches de dfauts, mais ils avaient encore des qualits: ils
taient ivrognes, sacreurs et libertins, mais,  l'exception de
Picounoc, ils respectaient le bien d'autrui. Ils n'auraient pas voulu
pour beaucoup, tre appels voleurs, et ils se vantaient de boire et de
blasphmer mieux que tout le monde.

L'ex-lve, tout  ses rves d'amour, se spara de ses compagnons et se
dirigea vers les petits bateaux chous sur la grve. Il voulait savoir
l'heure du dpart, car il s'embarquait le lendemain pour Deschambeault.

La matresse de _La Colombe victorieuse_ fut ravie de voir entrer  la
fois tant de personnes dans sa maison encore inconnue. Les trois
habitants se levrent et souhaitrent le bonjour aux arrivants, avec la
politesse exquise que l'on cultive si bien dans nos campagnes. Les
brigands et les hommes de chantier rendirent le salut avec une vidente
affectation. Le chef s'approcha du comptoir.

--Messieurs, dit-il aux habitants, voulez-vous prendre un verre avec
nous autres?

--Bien des mercis! monsieur, rpondirent-ils, nous venons de prendre.

--Cela ne fait rien, repartit le chef, approchez donc! Nous n'avons pas
l'honneur de vous connatre, mais la connaissance se fait vite.

--Quant  cela, c'est bien vrai! rpliqua l'un des cultivateurs.

--Versez  tout le monde, madame, commanda St. Pierre.

L'htelire mit plusieurs carafes sur le plateau luisant. Tout le monde
s'approcha, les trois cultivateurs comme les autres.

--Que prenez-vous, messieurs?

Chacun choisit sa liqueur prfre. Le rum fut jug plus fort et plus
pur que celui de la Labourique.

--C'est une bonne maison, pensrent les brigands: nous y reviendrons.

La conversation s'engagea. On parla d'abord du beau temps et de la
rcolte, puis on en vint  parler du jeune voleur que la justice avait
arrt, dans ses beaux exploits.

--Mille noms d'une pipe! commence le chef, ce garon paraissait pourtant
bien honnte.

--Est-ce que l'on connat les gens  les voir? continue le charlatan.

--Honnte? monsieur, reprit avec feu l'un des habitants, honnte? ce
garon-l? oui, il l'est, j'en suis sr!

--Comment pouvez-vous affirmer cela, vous monsieur? le procs  eu lieu,
la preuve a t accablante, le jugement, approuv de tout le public!

--C'tait le docteur au sirop de la vie ternelle qui prenait la dfense
du tribunal.

--Ah! monsieur, si vous saviez ce que je sais, vous verriez bien que les
tribunaux peuvent se tromper, et que la justice a souvent un bandeau sur
les yeux!

--Mais que savez-vous donc, vous, que les avocats et le juge n'ont pu
savoir?

--Je sais que ce jeune homme n'a pas commis le vol pour lequel il a t
condamn. Je ne dis pas qu'il n'a jamais vol, jamais fait de mal,
jamais mrit de punition; je ne le connais point; mais pour ce vol....?

--L'habitant achve sa phrase par une secousse de tte.

--Si vous saviez que cet homme est innocent, vous auriez d venir rendre
tmoignage en sa faveur, observe le chef: il est trop tard, maintenait.

--Pardon! il n'est jamais trop tard.

--Qu'allez-vous faire?

--Je vais raconter ce que je sais, ce que j'ai vu, ce que j'ai fait.
J'ai dj consult un avocat  ce sujet, et l'affaire va marcher. C'est
srieux, voyez-vous.

--Oui, cinq ans de pnitencier, murmure le charlatan un peu rveur.

--Si nous pouvons vous aider en quelque chose, cher monsieur, dit le
chef, nous le ferons de tout coeur. Tous les honntes gens doivent
s'unir pouf faire triompher la vrit comme pour craser le mal.

--Ce que vous dites l est vrai, monsieur, observe  son tour l'un des
habitants de Saint Thomas, et quand vous saurez ce que monsieur Pag
nous a racont, vous jugerez comme lui et comme nous, que le muet est
innocent; plus que cela, vous comprendrez qu'il est la victime de
quelques monstres indignes d'tre appels des hommes.

Les voleurs se mordaient les lvres.

--Il me tarde de savoir les moyens que vous avez de sauver ce pauvre
jeune homme, recommence le chef. Je m'intresse  lui sans beaucoup le
connatre; je ne l'ai vu que quelquefois  l'auberge; mais sa figure me
revenait. Et puis il est si triste de voir souffrir l'innocence.

--Ce ne sera pas long, rplique Pag, je vais vous exposer les raisons
que j'ai de parler comme je le fais.

Alors il dit que le matin mme qui suivit la nuit du vol, lui Pag, il
avait sauv un canot qui descendait  la drive, plein d'eau, et que
l'accus, solidement li avec de fortes courroies, tait couch dans ce
canot.

--Cela pouvait tre une ruse du voleur, remarque l'un des brigands.

--Une ruse? reprend l'habitant; vous croyez a, vous? Il avait les mains
attaches derrire le dos, et les pieds presque coups par les cordes.
Une minute de plus, il se noyait; c'tait fini: l'eau en passant sur
l'embarcation la fit chavirer. J'ai encore le canot chez moi: une auge
toute fendue, quoi! Je ne voudrais pas faire dix arpents dedans, mme
avec un bon aviron  la main. Ce pauvre garon pleurait de joie quand je
l'ai dpos sur le rivage.... Ah! il l'a chapp belle! Il doit un beau
cierge  son patron!

--Diable! c'est tonnant, dit le chef.

--Oui, monsieur, c'est tonnant; mais c'est comme cela, vous pouvez
demander  Flavien Richard, si jamais vous le rencontrez; il tait sur
la grve quand je suis revenu avec le noy; car j'appelle cela un noy,
moi, un homme qui se promne ainsi, tout enchan, dans un canot pourri
et plein d'eau.

--Et l'on ne souponne personne  Lotbinire?

--Les voleurs devaient tre nombreux, car un gros garon comme le muet
ne se laisse pas garrotter par des femmes.

--Il parait qu'une jeune fille qui demeure prs de chez Asselin, a vu
trois trangers vers le soir; mme que ces polissons l'auraient
embrasse pendant qu'elle trayait ses vaches, dans le coin du clos. On
saura le court et le long de cette histoire: les avocats vont demander
un nouveau procs, et l'on fera paratre de nouveaux tmoins. Si la
justice est trop lente, le peuple abrgera les formalits...

--Vous serez un bon tmoin vous?

--Moi? je sauve ce garon, ou il n'y a pas de justice au monde. J'tais
 la cour quand la sentence a t prononce; j'avais un moment  perdre.
Je suis bien content, aujourd'hui, d'avoir t curieux une fois dans ma
vie; Je n'avais pas entendu parler de ce procs, mais j'ai bien reconnu
le jeune homme. Je me suis fait expliquer l'affaire. J'ai demand la
date du vol, le nom de l'endroit o il a t commis, et j'ai compris de
suite qu'il y avait mprise, et que le malheureux accus tait la
victime des voleurs, plutt que le voleur lui-mme. Je ne me suis pas
gn de le dire, et je le dis encore, et je le dirai toujours. Je suis
descendu  Qubec exprs pour cela.

Le chef se leva, car tous s'taient assis pour causer. Il tendit l main
 Pag.

--Vous tes un brave homme! lui dit-il, je vous souhaite bonne chance.

Pag offrit  son tour un verre  tous ceux qui se trouvaient dans la
salle. Personne ne crut devoir refuser. La conversation continua de plus
en plus anime. Le soir arrivait, voleurs, habitants et gens de cage
souprent  _La Colombe victorieuse_. La vieille Labourique en fut
malade de dpit. Debout dans sa fentre aux vitres poudreuses, elle
piait l'heure o sortiraient ses habitus oublieux. Elle attendit
longtemps.

Picounoc a profit du moment o chacun se dplace, pour aborder la fille
de l'htelire. Les yeux d'Emmlie l'attirent invinciblement. Il se
plat  regarder les boucles soyeuses de ses blonds cheveux; il cherche
 deviner les appts de sa gorge. Ses regards insolents troublent la
jeune fille, et elle se tient  distance. Il lui parle de l'ex-lve.
Malgr elle, la blonde enfant rougit. Il veut la questionner; mais elle
se retranche dans un mutisme discret. Il vante les qualits du jeune
homme, sa gat extraordinaire, sa franchise admirable. Ce systme
russit mieux. On se plat toujours  entendre dire du bien de ceux que
l'on aime. Emmlie devient bientt moins dfiante et cause plus
librement avec le rus Picounoc.

Petit  petit une flamme nouvelle s'allume dans le coeur du garon
dbauch. Avec la passion de l'amour le plaisir s'veille.

--Si j'tais venu le premier, pense-t-il, peut-tre aurais-je eu l'amour
de cette fille charmante: maintenant, il est trop tard, elle aime.... et
c'est un homme de cage, comme moi, qu'elle aime: c'est un garon qui
gagne sa vie dans les chantiers, comme moi!.... Batiscan! j'aurais bien
d avenir le premier!.... j'aurais t aim!.... Comme Paul Hamel je
suis capable de parler  une fille; je ne suis pas plus sot que lui!

Emmlie voit bien qu'il se passe quelque chose d'inusit dans l'me de
son interlocuteur, car il est distrait et cause avec moins de verve.
Elle croit prudent de se retirer, et, s'excusant, elle entre dans la
cuisine en fredonnant une chanson.

Picounoc la suivit des yeux: le feu de son me montait  sa tte et
jaillissait de ses prunelles.

De son ct le chef a remarqu l'htelire et la comparant  la
Labourique, il voudrait cracher  la figure de la vieille de l'_Oiseau
de proie_. C'est que la propritaire de _La Colombe victorieuse_ est une
belle femme, malgr son air de souffrance, et que le vieux Saint Pierre
est un libertin.

Aprs le souper, les deux habitants de Saint Thomas laissrent
l'auberge. Les autres convives s'attardrent  la table. Ce ne fut que
vers neuf heures que Pag sortit pour retourner au bateau o son cousin
Richard devait, le rencontrer. Il voulut partir plus tt, mais les
voleurs le retinrent  dessein jusqu' la nuit. Ils avaient besoin des
tnbres pour agir. Les ombres, les tnbres, c'taient leur lment.
Ils y vivaient, s'y plongeaient, comme le poisson vit et se cache dans
l'eau, comme l'oiseau nage et s'enfonce dans les airs.

L'un des brigands s'en tait all depuis une demi-heure dj.

--Tu pars de bien bonne heure, Charlot, avait dit le chef, as-tu
quelqu'amoureux rendez-vous?

--Vous avez devin juste, et je l'oubliais. L'affaire du muet m'a
compltement absorb: je ne pensais plus  Pamla qui m'a jur d'tre 
la barrire Ste. Foye, au coup du canon.

--Tu as du temps devant toi.

--Pas trop. Il n'est pas galant de se faire attendre. Au reste, ma
grande vertu, c'est la ponctualit: j'arrive toujours  l'heure voulue.

--On verra.

--Vous verrez.

Il salua et partit.

--Aie! des amitis  Pamla! lui cria Poussedon.

--Un bec pour moi! dit Lefendu.

Charlot se dirige vers la place ou gisent, sur le flanc, ou sur leur
fonds plats, les divers petits bateaux venus de partout. La mer est
basse; il fait noir. Quelques rares lanternes jettent, comme celles
d'aujourd'hui, de pauvres et tremblants reflets vers les endroits
dangereux. On dirait les doigts des morts montrant les lieux o se
cachent des poignards perfides. Charlot fouille de son pied mal chauss
la boue putride de cette grve. Il cherche quelque chose. Tout--coup il
se penche, ramasse un objet qu'il ne voit point, mais qu'il trouve bon,
et se glisse le long du quai, dans un angle tout obscur. Il attend. Un
quart d'heure s'est  peine coul, lorsqu'il voit passer devant une
lanterne trop discrte un homme qu'il ne reconnat pas, mais qui doit
tre l'habitant du Cap Sant. L'homme se dirige vers la Place. Il marche
en murmurant sur la grve tnbreuse.

--Pag! est-ce toi? demande Charlot.

--Oui! qui est l? toi, Richard?

--Oui! viens donc par ici.

--Y a t-il plus beau?

--Oui.

Pag dvie de la ligne droite qu'il suit, il se rapproche du quai: O
es-tu? je ne te vois pas.

Pag entr dans l'angle noir o se tient Charlot:

--Diable! Richard, te sauves-tu?.... Il n'y a pas plus beau ici que l
bas....on enfonce dans la vase jusqu'aux genoux.... Je retourne prendre
l'autre chemin.

Personne ne lui rpond plus.

--Viens-tu Richard? continue-t-il....

Pas de rponse.

--C'est un tour que tu m'as jou.... tu me le paieras bien.

Il tourne le dos au quai et se dirige vers les berges. Alors Charlot
s'avance sur le bout des pieds derrire lui. Il marche doucement,
doucement, pour n'tre pas entendu. Il a une main leve, et dans sa
main, un cailloux. Quand il est assez prs, il abat le cailloux de toute
la forc de son bras sur la tte du malheureux habitant qui tombe la
face dans la vase. Charlot, transport par l'ivresse du sang, frappe de
nouveau sa victime vanouie. Quand il juge la vie teinte dans ce corps
couvert de blessures, il s'loigne satisfait. Et en s'en retournant il
pense: j'ai bien fait de ne pas me servir de mon arme  feu. Un cailloux
cela tue aussi bien qu'une balle et fait moins de bruit.




VI.

UNE LUEUR D'ESPRANCE.


En sortant de _La Colombe victorieuse_, le vieux Saint Pierre, le matre
d'cole, le charlatan, Robert et les gens de cage taient entrs 
L'_Oiseau de proie_. La bonne femme Labourique leur dit en guise de
bonjour: Vous avez trouv le jeu beau.

Picounoc rpondit: Pas le jeu comme les femmes! Tordflche! quelle
adorable blonde! j'y retournerai.

--Pourquoi n'y tes-vous pas rest? rpliqua la vieille fortement
contrarie.

--Pour avoir le plaisir d'y retourner.

La Louise ne se montra point. Elle boudait ses vieux amis. Poussedon
proposa d'aller passer la nuit dans la rue St. Joseph. Lefendu seconda
la proposition. Les voleurs promirent de les aller rejoindre pendant la
nuit. Picounoc tait trop absorb dans la pense de la jolie blonde d'en
face, pour trouver des grces aux beauts douteuses de la petite rue St.
Joseph. Il resta  l'_Oiseau de proie_. Le chef s'tant approch de lui,
tous deux se mirent  causer, comme s'ils eussent t seuls. Racette
s'tait jet sur le banc et, demi-couch, la tte appuye sur sa main,
il repassait dans son esprit, les incidents varis de sa nouvelle
existence. Robert et le Charlatan parlaient de la vente du sirop de la
vie ternelle, et du prix lev du bois carr. Picounoc dit au chef.

--Tordflche! Je suis mordu au coeur. Je donnerais dix ans de ma vie
pour devenir le fidle et lgitime poux de bette jeune fille.

--Est-elle farouche?

--Brrrrrr!.... farouche! comme une levrette que les chiens ont
chasse!.... j'ai voulu lui toucher le petit doigt, rien qu'un peu,
comme cela, mademoiselle s'est retire aussi vite que si je l'eusse
brle.

--Elle s'apprivoisera.

--Varenne! elle ne comprend que le latin de Paul.

--Laisse faire! elle ne sera pas deux ans derrire un comptoir d'auberge
sans perdre un peu de sa rigidit.

--Tordflche! pense-t-elle que je vais attendre deux ans?

--Le chef se prit  rire.

--As-tu l'intention, dit-il, de brusquer l'attaque et de prendre la
place d'assaut?

--Si j'tais, certain de russir, je ne dirais pas non.

--On pourrait peut-tre s'entendre tous deux et agir de concert?

--Avez-vous des intentions pour la mre?

--Je ne vois plus qu'elle au monde, je brle d'un feu dix fois plus
ardent que le feu de; l'enfer. Je me sens desscher depuis une heure,
comme les arbres que les incendies dvorent.

--Rien que a?

--C'est un martyr pouvantable. Si je meure ainsi je monte au ciel en
corps et en me.

--Hormis que votre corps ne soit tout consum.

Cette repartie amusa le vieux cynique qui reprit: Et tu crois qu'Emmlie
aime l'ex-lve?

--J'en suis trop certain.

--Alors ne te berce pas d'une esprance vaine, comme, dit la chanson.

--Tordflche! c'est bien embtant!

--As-tu du courage?

--Si j'ai du courage? En voil une demande! J'en avais une provision
considrable et je n'en ai pas dpens une miette.

--As-tu de la sensibilit?

--Une sensibilit extrme quand on me fait du mal; pas la moindre quand
je fais du mal aux autres.

--Si une jeune fille te suppliait, par tout ce qu'elle a de plus cher au
monde ou ailleurs, de la respecter, et de t'en retourner gros Jean comme
devant, que ferais-tu?

--Pour cela, par exemple, Picounoc est le chevalier le plus parfait de
la terre; il n'entend pas badinage l-dessus.... Je la respecterais
comme si elle tait ma femme.

Un clat de rire partit du fond de la salle. C'taient Robert et le
Charlatan, qui trouvaient drles les questions et les rponses des deux
amoureux.

Au mme instant la porte s'ouvre et Charlot entre. On ne peut rien lire
sur sa figure impassible. Il jette ls yeux autour de la pice pour
reconnatre ceux qui s'y trouvent. Ses bottes sont crottes, ses mains,
sales et lgrement taches de rouge. Il passe dans la cuisine. On
l'entend se laver. Le chef le rejoint dans cet appartement enfum.

--L'affaire est-elle faite? demande-t-il tout bas.

--Il en a pour son compte.

--Tu n'as pas t vu?

--Pour qui me prenez-vous?....

--Je sais, je sais! il fait noir!

--Noir comme chez le loup.

--Une balle?

--Une pierre. Un cailloux fait exprs. Il est tomb du premier coup, et
ne s'est pas relev.

--As-tu continu?

--Sans doute, et j'ai fait l chose en conscience. S'il n'est pas mort;
il a la vie dure.

--Cet individu aurait fait acquitter le muet et qui sait ensuite ce qui
serait advenu.

Les deux brigands reviennent dans la salle d'entre. Le chef tait
rayonnant.

--Prenons un coup  la sant de ce pauvre muet injustement condamn,
dit-il, et fasse le ciel que son innocence soit reconnue!

La sant fut bue avec enthousiasme.

--Les gens des chantier sont bien des vices, remarqua Picounoc, mais
j'aurais gag dix piastres contre une que Djos n'tait pas coupable.

--Viens ici, Picounoc, dit le chef en tirant le garon nasillard par la
manche de sa vareuse, nous n'avons pas fini de causer de nos adorables
voisines.

--Batiscan! ne m'en parlez plus, la tte me fend, le coeur me brle. Je
vais devenir furieux.

--J'ai une chose  te proposer.

--Quoi?

--Si nous allions tous les deux  _La Colombe victorieuse...._ tu
comprends?

--Je comprends que l'on nous flanquera  la porte.

--Non pas! nous irons comme tout le monde y peut aller. Nous souperons,
nous veillerons, nous serons sages pour ne pas exciter les soupons, et
nous demanderons une chambre.

--C'est une ide.

--Il faut de la dtermination.

--J'en aurai.

--Nous choisirons une nuit de pluie: la police se met  l'abri quand il
pleut.

--Et nous choisirons une nuit o l'auberge de _La Colombe_ n'aura point
d'htes.

--Est-ce compris?

--C'est fait. Tordflche! je m'en fiche! je partirai de suite aprs,
pour aller voir ma mre que je n'ai pas embrasse depuis quinze ans, et
les embrassades finies, je remonterai dans les chantiers.

Pendant que le vieux Saint Pierre et le vagabond Picounoc forment des
projets infmes, la jeune Emmlie et sa mre entrent dans leur chambre
modeste pour se reposer des fatigues de la journe. Elles ne regrettent
pas d'avoir vendu leur terre. Car la maison qu'elles viennent d'ouvrir
est passablement achalande. L'avenir leur apparat plus serein que le
pass. Emmlie songe  son nouveau cavalier. L'ivresse de ce premier
amour la transporte dans un monde enchant. Dj elle se brode une
existence toute de bonheur et de joie. O douces esprances des coeurs
aimants!  doux rves du jeune ge! que vous apportez de charmes  la
vie! que vous semez de fleurs sur nos pas! et que l'on est heureux de ne
pas deviner comme vous vous envolez vite! Emmlie et sa mre venaient de
cder aux douceurs du sommeil, lorsque trois coups violents firent
trembler la porte de l'auberge. Le sommeil s'enfuit comme, l'oiseau
qu'effraie la dtonation du fusil. Elles se levrent en tremblant et
vinrent ouvrir en se mettant sous la garde de Dieu.

Pendant que, par drision, l'on boit  la sant du muet, dans l'auberge
de la mre Labourique, couch sur un grabat sale et dur, dans une
cellule humide, un infortun jeune homme pleure en silence. Les tnbres
enveloppent la vieille prison de la rue St. Stanislas; mais ces tnbres
n'ont rien d'affreux compares  celles qui remplissent les tristes
corridors et les cachots infects de l'asile des criminels. Et le jeune
homme rflchit sur la malice et l'aveuglement du monde. Il se demande,
dans son ignorance, pourquoi Dieu; permet que le mensonge et l'injustice
triomphent de la vrit. Il sent bien qu'il a des fautes  expier et que
le chtiment, de quelque part, ou sous quelque forme qu'il vienne, le
purifiera. Il se soumet car il est repentant.

Un profond silence rgne autour de lui, silence effrayant comme celui de
la tombe. Il n'entend pas le vent murmurer  travers les barreaux de fer
de la fentre: la nuit est calme. Il voudrait que la tempte s'levt.
Il entendrait peut-tre, comme des chos perdus et lointains, les
plaintes des rafales; et ces plaintes se mleraient aux siennes comme
des voix amies et pleines de piti. Le malheureux s'attache  tout: le
prisonnier qui est seul dans son cachot se fait des amis du liseron qui
s'tiole devant sa fentre troite, de la brise qui dessche, aux jours
d't, les parois humides de son tombeau, et du grillon qui crie sous la
pierre de la porte.

Le muet, car c'est lui qui pleure en silence, s'attendait  chaque
instant de partir pour le pnitencier. Il croyait, que chaque jour
nouveau, que chaque nouvelle nuit taient les derniers qu'il allait
passer dans son cachot. Il frmissait  la pense de l'infamie dont son
front allait tre marqu. Il s'endormit en songeant  sa mre, et son
sommeil fut paisible. Ds que le jour parut, la porte de sa cellule
s'ouvrit et un prtre entra. Le muet tait lev depuis assez longtemps
et priait  genoux devant un petit crucifix qu'on lui avait permis
d'accrocher au mur. Le prtre s'agenouille prs de lui. Tous deux
s'asseyent aprs quelques minutes. Le muet est triste, le prtre a un
reflet de joie dans les yeux. Il prend la main du prisonnier et la serre
amicalement:

--Ayez confiance, mon enfant, dit-il, Dieu ne vous abandonnera pas. Il
semble vouloir faire triompher votre innocence.

Le muet regarde le prtre avec tonnement. Le ministre du Seigneur
continue: Un habitant du Cap Sant est venu  Qubec, et il racont
qu'il vous a sauv d'une mort invitable et barbare.

Le muet rayonne de joie et regarde le crucifix.

--Dj l'esprit public se rveille, ajoute le prtre, et l'on veut
savoir ce qu'il y a de vrai dans ce rcit. Malheureusement l'habitant
qui peut vous sauver est dans un tat des plus lamentables. Il a t
assailli et battu cruellement, hier soir. On l'a cru mort, il est 
l'hpital. Les mdecins ne savent encore, s'il recouvrera la
connaissance, et s'il pourra parler. Cet vnement fait sensation, et
confirme en quelque sortes la vrit des paroles qu'aurait dites ce
brave homme. Il est vident que les voleurs ont intrt  le faire
disparatre. On n'explique pas autrement l'assaut dont il a t la
victime. Votre dpart sera ncessairement retard, et probablement que
l'on vous fera un nouveau procs....

Le prtre parle longtemps encore au prisonnier, et fait descendre dans
son coeur bris un rayon d'esprance.




VII.

LA VICTIME DE CHARLOT.


Quelques minuts aprs l'assaut commis sur la personne de Pag, dans les
ombres du soir, prs du quai dont la mare basse doublait la hauteur,
Flavien Richard arriva au Cul de Sac et monta sur l'un des bateaux
passagers.

--Es-tu seul? demanda quelqu'un.

--Oui; pourquoi?

--Qu'as tu fait de Pag?

--Pag? Je ne l'ai pas vu de l Soire. Il devait aller  l'auberge
nouvelle,  _La Colombe victorieuse_.

--Et tu ne l'as pas vu?

--Tonnerre! je ne l'ai pas vu un brin.

--Vous vous tes parl il n'y a pas un quart d'heure.

--Rves-tu, toi?

--Voil qui est drle! On a entendu Pag qui demandait:

--Est-ce toi, Richard? Et une voix a rpondu: oui.

--Cette voix n'est pas la mienne, bien sr. Et Pag n'est pas ici?

--C'est ce qui nous tonne.

--Il faut voir s'il ne lui serait pas arriv quelque malheur. Dans ces
villes, il se trouve tant de sclrats! Et qui sait si le hazard ne l'a
pas fait rencontrer des vrais voleurs? Si ces gens le connaissaient et
savaient qu'il peut faire largir le muet, croyez-vous qu'ils; ne le
tueraient point?

--Prenons un fanal, et visitons la grve.

Aussitt dit, aussitt fait. Un fanal est allum et plusieurs habitants
descendent sur la rive.

--Allons vers le quai d'en haut; les voix paraissaient venir de l.

Celui qui disait ces paroles prend le devant, et les autres le: suivent.
La chandelle de suif qui brle dans le fanal de ferblanc rond et perc 
jour comme une broderie, n'claire gure le rivage sombre, et le
mythologiste qui aurait vu passer, dans la nuit, ces ombres silencieuses
guides par une ple et tremblante lumire, se serait cru transport sur
les bords du Styx,  l'heure ou Charon guide  sa barque les mes de
ceux qui ne sont plus. La mer commenait  monter: on entendait au
large, par moments, quelques avirons attards. Des rues voisines montait
encore un bruit de pas de moins en moins assourdissant. Soudain un cri
s'lve et les ombres disperses se runissent autour du fanal qui
parat jeter un plus vif rayon. On voit les hommes se pencher; on les
entend murmurer. Puis ils reviennent au bateau, marchant ensemble  pas
lents comme chargs d'un pesant fardeau. Ils avaient trouv le
malheureux Pag, sans connaissance et couvert de sang et de boue, 
quelques pas du quai dsert, prs du flot montant. Les suppositions
allrent leur train. La police fut de suite informe de l'accident. Elle
descendit  l'auberge de _La Colombe_. C'est alors que l'htelire et sa
fille furent brusquement tires de leur premier sommeil. La police, fit
de nombreuses questions  la femme pouvante du forfait qui venait
d'tre commis. Elle rpondit avec la sincrit d'une me parfaitement
honnte. Et que pouvait-elle dire? Elle ne connaissait personne; elle
voyait pour la premire fois chez elle, la plupart de ses htes.
Seulement, elle avait vu entrer souvent depuis quelques jours, 
_L'Oiseau de proie_, celui que l'on appelait Picounoc, et l'autre qui
paraissait un vieillard. Elle dit que l'on avait parl du muet, et que
l'habitant voulait, le faire sortir de prison  cause de son innocence.
Elle dit que l'un d'eux, un grand noir, tait sorti quelques minutes
avant les autres et n'tait plus rentr.

Les hommes de la police se retirrent. Ils n'taient que deux.
L'htelire et la jeune Emmlie ne purent retrouver le sommeil. Le
spectre de ce pauvre habitant assassin passait et repassait sans cesse
devant leurs yeux, avec ses blessures larges et saignantes. La nuit fut
longue et pnible pour les deux femmes.

En sortant de _La Colombe victorieuse_, les deux agents de la police se
dirigent vers l'_Oiseau de proie_. La porte de cette maison n'est pas
encore ferme, et les brigands vident avec une indiffrence affecte
leurs verres de rum rduit. Ils entrent. Les brigands font bonne
contenance. Pourtant une lgre pleur couvre la ligure mchante de
Charlot. La police essay de se renseigner et veut les faire parler mais
les russ coquins se tiennent sur leur garde, et laissent le chef
rpondre  toutes les questions. Cependant l'un des agents ayant demand
brusquement  Charlot pourquoi il tait sorti de l'auberge avant ses
compagnons, Charlot parat embarrass et rpond:

--Parce que j'avais besoin de sortir.

--Et o tes-vous all en sortant?

--Je suis venu ici.

--Pourquoi n'avez-vous pas attendu les autres?

--C'est mon affaire: je suis libre de sortir quand il me plat, ou
d'attendre qui je veux.

--Vous tes notre prisonnier!

--Embrouille! hurle le chef.

Les cinq brigands,  ce cri se rurent sur la police qui s'enfuit.

Le lendemain, toute la ville connaissait la tentative d'assassinat de la
veille. Le motif en paraissait vident  tout le monde: les auteurs du
vol voulaient faire disparatre un tmoin dangereux. Le muet n'tait pas
le coupable: la sentence tait injuste. Une chaude sympathie fut acquise
au malheureux jeune homme enferm dans la prison. Un grand nombre
disait: Il faut un nouveau procs! il faut une enqute srieuse!
Beaucoup voulaient que le condamn fut immdiatement mis en libert.

Pag fut transport, la nuit mme,  l'hpital de la marine, et des
mdecins furent appels. Il tait toujours vanoui. Si l'on eut retard
d'une heure  le chercher, la mer montante aurait pass sur lui, et le
flot eut achev l'oeuvre du brigand. C'tait ce qu'esprait l'assassin.
Il regrettait maintenant d'avoir nglig une prcaution bien naturelle
et se demandait pourquoi il n'avait pas tran sa victime au fleuve. Les
blessures de Pag furent trouves graves, dangereuses, mais aucune
n'tait ncessairement mortelle. Au premier coup d'oeil, la tte
paraissait n'tre qu'une masse informe, hideuse et sanglante. Mais le
fil d'argent rapprocha les lvres bantes des plaies, l'eau tide
nettoya la chevelure souille et la face bleuie, et les empltres
dissimulrent le crne chauve. L'inflammation du cerveau tait 
craindre. Les mdecins s'efforcrent de la prvenir. Ils passrent toute
la nuit au chevet du bless.

La nouvelle de cet vnement se propagea vite dans les campagnes. Elle
fit sensation  Lotbinire et au Cap-Sant. Asselin l'apprit en
revenant, du moulin  farine, avec une pesante _moule_ (mouture). Ce
fut Pierre Fanfan qui la lui raconta. Tout le reste de la route, le
tuteur infidle resta plong dans une profonde inquitude. Il songeait
que le muet, s'il tait innocent et mis en libert, n'aurait gure de
peine ensuite, grce  la sympathie gnrale,  se faire reconnatre
pour son pupille et l'enfant de Letellier. Mais il cherchait en vain
quels pouvaient tre les voleurs et le rcit de Nomie Blanger lui
revenait  la mmoire. Il ne parla de Pag, ni du muet  personne, pas
mme  sa femme. Il ne voulait pas aider la rumeur  se rpandre: il
aurait dsir la tuer. Mais la rumeur est insaisissable. Elle se glisse
comme le serpent vole avec la rapidit du ramier sauvage. Elle s'tend
comme un nuage, clate comme la foudre et se multiplie comme l'cho.
C'est un filet d'eau qui perce la pierre; c'est un sillon qui s'largit
toujours, un torrent que nulle digue ne peut arrter.

Cependant Blanger avait ht de voir Asselin. Il alla le trouver  sa
grange.

--Sais-tu la nouvelle? lui demanda-t-il.

--Non, quelle nouvelle?

--Andr Pag du Cap-Sant,  t assassin  Qubec.

--Vraiment?

--Rien de plus vrai. Baptiste Miquelon l'a vu. Il n'est pas mort encore,
mais il est bien risqu.

--C'est bien malheureux!;

--Ce n'est pas tout. Il parait que ton voleur est innocent, et qu'il va
tre mis en libert.?

--Le muet?

--Oui

--Comment cela? On a trouv mon argent sur lui.

Blanger rpta ce que disait la rumeur Quand il revint chez lui, il
tait convaincu du dsappointement de son voisin et commenait 
souponner son honntet. La jolie Nomie ressentit une grande joie en
apprenant que l'on avait des doutes srieux sur la culpabilit du pauvre
muet. Elle recommena  chanter, et sa voix frache gayait la maison
silencieuse depuis plusieurs jours. Alors les parents et les amis du
pupille, qui avaient cru retrouver l'enfant de Letellier dans la
personne du muet, songrent qu'ils pouvaient bien avoir eu raison.




VIII.

LUXURE ET CHASTET.


Les gens chantier, aprs avoir pass quelques semaines dans la ville 
boire et  s'amuser, reprenaient tour  tour le chemin de leur village.
Quelques uns, dans leur prodigalit coupable, avaient oubli de garder
quelques cus pour payer leur passage. Tous s'taient habills de neuf
chez les marchands de hardes faites de la basse ville. Plusieurs,
cependant, se dfiant des embches de la volupt, ne dliaient pas les
cordons de leur bourse, au sourire perfide de l'amour qui se vend, et se
htaient de laisser la ville.

Ces braves jeunes gens prtaient l'argent qu'ils avaient conomis et
chaque anne voyait grossir leur petit trsor. Aprs cinq ou six hivers
passs dans les chantiers, ils se trouvaient en tat d'acheter une terre
 des conditions avantageuses; et ils prenaient femme. Malheureusement
ce n'tait pas le grand nombre qui agissait avec cette prudence.

L'ex-lve, au lieu d'conomiser, avait fort dpens depuis qu'il
travaillait dans les bois. Il tait l'enfant gt et de bien des Calypso
qui n'avaient rien des grces de l'antique desse, et l'adoraient
jusqu'au dernier sou, pas au del. Mais le chtiment de Djos le
blasphmateur lui ouvrit les yeux. Il rflchit, et le fruit de ses
rflexions fut un changement de vie complet, une conversion sincre. Ses
tendres amies de Qubec ne le virent plus. Elles en furent tonnes et
demandrent  Picounoc,  Poussedon,  Lefendu et  tous les autres que
la grce de Dieu n'avait pas touchs, la raison de son infidlit. Quand
elles apprirent que le frivole garon avait un amour srieux elles
rirent beaucoup, et crurent  un prochain retour.

Cependant l'ex-lve tait vritablement pris, et l'image d'Emmlie se
dessinait toujours devant ses regards et lui semblait enveloppe d'un
nimbe lumineux. Il alla voir sa famille, et remit une jolie somme  son
vieux pre tonn qui faillit pleurer de joie. Mais une force
irrsistible l'attirait  Qubec. Sa gat avait un peu de mlancolie;
il maillait moins de latin ses reparties joyeuses. Il revint  la ville
et Emmlie lui avoua qu'elle s'tait ennuye. Ils causrent longtemps
assis prs de la fentre. Ce qu'ils dirent, je l'ignore. Ils parlaient 
voix basse et souriaient toujours. Leurs regards se rencontraient
souvent et se confondaient comme deux sources vives, sorties de deux
rochers opposs. Dehors, le ciel tait noir et sans soleil: il pleuvait;
mais il y avait de la srnit dans leurs jeunes figures, et leurs mes
taient ensoleilles. Avant de se sparer, ils changrent des gages de
fidlit. L'ex-lve venait d'acheter un superbe mouchoir de soie rouge;
la jeune fille avait, un mouchoir blanc garni d'une fine dentelle. Les
deux foulards cachaient, dans leurs plis soyeux, quelques gouttes de
parfums, et quand les jeunes gens dfaisaient ces replis; les senteurs
s'chappaient en bouffes enivrantes. L'ex-lve demanda  Emmlie son
mouchoir en signe de constance. Emmlie n'osa pas refuser, mais, en
badinant, elle s'empara du foulard de soie rouge et ne voulut plus s'en
sparer. L'ex-lve partit, promettant de revenir encore dans une
quinzaine de jours..

--Si la pluie continue, il fera noir: cette nuit, dit le vieux Saint
Pierre  Picounoc qui rpond:

--Ce sera le moment de tenter la fortune. Il faut se hter, car je pars
demain pour aller voir ma mre. Quinze ans sans la voir, c'est long....
pensez-y!

--Et ton pre?

--Mon pre.... Est-ce que je sais, moi, si j'ai un pre??

--Tant mieux! il ne te maudira pas.

Le chef des voleurs et l'homme de cage viennent de se rencontrer au coin
de la rue Sous-le-fort. Ils se rendent ensemble  l'auberge de l'_Oiseau
de proie_. Ils ne restent pas longtemps dans cette maison. Ils ont peur
du silence et besoin de distractions, car le projet infme qu'ils
nourrissent dans leur esprits depuis quelques jours, les trouble et les
effraie. Ils ne veulent pas reculer. C'est une fausse honte qui les
retient. Le chef craint de passer pour un lche aux yeux de son jeune
complice, et Picounoc ne veut pas tre tax de vantardise et de
poltronnerie, par son vieil ami. Ils entrent enfin  l'auberge de _La
Colombe victorieuse._ C'est le soir, ils demandent  souper, mangent
assez peu, mais boivent beaucoup. Picounoc suit tous les mouvements de
la gracieuse jeune fille. Le chef cherche la femme timide et rserve.
Tous deux songent aux moyens de mettre  excution leurs desseins
criminels. Ils ne parlent gure. Quelques habitants entrent. Les
sclrats en ressentent du dpit. Les femmes, sans dfiance, s'efforcent
de paratre aimables, et de bien servir leurs htes, afin d'assurer un
bon nom  leur maison nouvelle, et d'attirer des pratiques nombreuses.
Elles ne se doutent pas du malheur affreux qui les menace. Pendant toute
la soire des gens entrent et d'autres sortent. Personne ne demande de
chambre pour la nuit.

--Attendons toujours, dit le chef  Picounoc, bientt les derniers s'en
iront, alors nous prendrons nos lits. Il ne viendra plus personne, il
passe dix heures.

--En effet, un instant aprs, Saint-Pierre et le garon de chantier
restent seuls. Ils expriment leur dsir de passer la nuit  _La Colombe
victorieuse_, donnant pour raison, la distance qu'ils ont  parcourir,
et la pluie qui tombe par torrents. L'htelire les conduit  une
chambre propre et bien are. Un lit large et garni d'un couvre-pieds
blanc remplit un coin de cette chambre; un lave-mains, deux chaises, une
petite table, en compltent l'ameublement. La porte de l'auberge est
ferme et les chandelles s'teignent, comme de ples toiles s'teignent
dans le ciel qui se couvre. Le silence enveloppe la maison.

--As-tu tudi les lieux? demande Saint Pierre  son compagnon.

--Leur chambre est  gauche, on sortant rpond  voix basse le misrable
Picounoc. Et l'entretien continue ainsi:

--Es-tu bien dtermin?

--Je mourrai aprs s'il le faut. Et vous?

--Je l'aurai degr ou de force.... et je ne mourrai pas aprs.

--Si la porte est ferme  clef?

--On trouvera un prtexte quelconque pour faire ouvrir. L'une des deux
se lvera; on la saisira.... Un mouchoir sur la bouche....un pistolet
sous la gorge.... Il faut russir. Il serait ridicule de faire tant de
dmarches pour ne recevoir qu'un pied-de-nez.

--Dans ce cas il vaut autant essayer de suite.

--Allons!

Et les deux sclrats se rendent sur le bout des pieds,  la porte de la
chambre, o se sont retires les deux femmes vertueuses. Ils prtent
l'oreille. Les femmes rcitent  demi-voix le chapelet de la Sainte
Vierge. Picounoc frissonne.

--As-tu peur? vas-tu reculer? lui dit le vieux polisson. Attends un peu!
on va voir si le chapelet pourra les sauver....

Il essaye de lever la clenche de la porte. Elle est tenue par un loquet.
Les femmes prudentes s'taient enfermes. Il frappe discrtement.

--Que voulez-vous, demande l'htelire?

--Nous sommes dcids  partir, et nous dsirons vous payer, rpond le
chef.

La porte s'ouvre. L'honnte femme fait un pas en arrire en voyant les
visages bouleverss de ses htes.

--Picounoc est garon, moi je suis veuf, nous voulons vous pouser
repart Saint Pierre d'un ion cynique.

--Je ne vous comprends pas.

--Je vous aime! dit le vieux damn, avec transport.

--Allez vous-en! crie la femme en repoussant la porte.

Mais la porte ne se referme point, et les deux bandits entrent dans la
chambre encore chaste.

--Va chercher du monde, dit l'htelire  sa fille.

--C'est inutile, reprend Picounoc, la porte ne s'ouvrira pas; nous
sommes les plus torts, et nous vous aimons.

--Si vous nous aimez, dit la jeune fille, respectez-nous.

--Je vous en conjure, s'crie la malheureuse mre, n'outragez pas ma
fille!.... c'est mon seul bien, c'est mon seul amour, oh!
respectez-la!.... Elle est pauvre et sa vertu est son unique fortune!

--C'est l'affaire de Picounoc, rpond le vieux. Emmlie, les mains
jointes, regarde le jeune homme d'un air suppliant:

--Pour l'amour de Dieu! sortez, dit-elle nous sommes des femmes faibles
et sans dfense, vous tes des hommes forts et gnreux, vous,
n'abuserez pas de votre force: vous ne nous ferez point de mal, vous
aurez piti de nous!

Picounoc interdit, hsite:

--Mon Dieu! mon Dieu! s'crie la mre, n'y a-t-il personne qui nous
entende?

Emmlie pleure et supplie toujours. Devant tant d'innocence et de vertu,
le crime perd son audace, la passion, sa fureur. Picounoc dit au vieux
brigand:

--Venez vous-en!

Emmlie tombe  genoux:

--Que Dieu vous bnisse! dit-elle.

Saint Pierre veut retenir son complice et lui rendre sa premire
insolence:

--Paul Hamel, ton camarade, t'en aura de la reconnaissance,
insinue-t-il.

A ce nom, la jalousie entre dans le coeur du jeune garon:

--Pourquoi l'aimez-vous tant, lui?... pourquoi ne m'aimez-vous pas, moi?
dit-il brusquement  la jeune fille.

--Je suis encore libre, murmure la pauvre enfant pouvante.

--Si je savais!.... si je pouvais esprer!

--Oh! soyez honnte, soyeux gnreux, vous n'aurez jamais lieu de vous
en repentir!

Picounoc se dirige vers la porte:

--Je m'en vais, dit-il au vieux libertin, venez vous-en!

--Lche! tu n'es pas un homme! repart Saint Pierre. Si l'ex-lve tait
 ta place, le dsespoir d'Emmlie ne serait pas si grand, va!

La criminelle insinuation rend  Picounoc ses mauvais instincts:

--C'est vrai! dit-il, pas de grce!

Emmlie s'tait approche de la fentre, elle brise un carreau et jette
un cri terrible. Les brigands la saisissent d'une main violente et la
ramnent au milieu de la chambre. Mais la mre,  son tour, pousse une
clameur qui retentit au loin.

Les deux vauriens demeurent un moment interdits. Des pas prcipits se
font entendre sur le trottoir. Ils approchent vite. Un nouveau cri
s'lve, dans la chambre viole, et des coups frapps avec force dans la
porte de l'auberge, y rpondent aussitt. Picounoc et Saint Pierre
abandonnent leurs victimes descendent dans la cour et se sauvent en
escaladant la clture de planches. L'htesse alla ouvrir: il n'y avait
plus personne. Elle ne put se dfendre d'une vague peur. Il pleuvait
toujours et l'on n'entendait que le bruissement de la pluie sur les
toits, de ferblanc. Le chapelet avait sauv les deux honntes cratures.




IX.

VOX POPULI VOX DEI.


Quelques jours se sont couls depuis que Pag, bless grivement, gt 
l'hpital sur un lit de souffrances. Son tat, lamentable encore, n'est
cependant plus dsespr. Des soins attentifs ont loign les
complications fatales, et l'on prvoit le moment o l'infortun pourra
faire connatre aux citoyens anxieux le guet-apens dans lequel il est
tomb. Mais ce qui proccupe le public, c'est l'histoire fausse ou vraie
du sauvetage de ce jeune prisonnier muet qui languit dans un cachot, en
attendant le dpart pour le pnitencier. La rumeur vole de toutes parts,
et sa voix, de plus en plus retentissante, se fait entendre jusque dans
les villages les plus solitaires.

Un sentiment de compassion incline tous les coeurs vers le plerin, et
l'on craint que les tmoins qui doivent le sauver ne disent plus devant
les juges, ce qu'ils affirment maintenant. Une aurole clatante
l'aurole du martyre, entoure le front de l'innocente victime. Cent
diverses suppositions, cent rcits divers sont rpandus au sujet des
voleurs et des moyens qu'ils ont pris pour s'assurer l'impunit. On
accable de questions les gens qui vont  la ville, car c'est de la ville
que viennent presque toutes les nouvelles, bonnes ou mauvaises.

Ds que Pag put supporter, sans trop de fatigue, un interrogatoire un
peu prolong, un officier de justice se rendit auprs de lui pour
recevoir sa dposition.

Pag ne put jeter aucune lumire sur la tentative d'assassinat dont il
avait t l'objet; Il ne se connaissait pas d'ennemis. Ce dtail ne fut
pas jug inutile par un homme de la police secrte qui assistait 
l'interrogatoire.

--S'il n'a pas d'ennemis, pensa-t-il, ce sont les voleurs qui l'ont
assaille et si ce sont les voleurs, ils taient  l'auberge de _La
Colombe victorieuse_. Celui qui l'a appel dans l'ombre, prs du quai,
savait qu'il devait passer sur la grve,  cette heure de la soire.
Comment pouvait-il le savoir? Pag tait arriv  Qubec vers le soir.
Il tait entr  _La Colombe victorieuse_ et s'y tait attard malgr
lui. Il n'avait pas t ailleurs ce jour-l.

L'officier crivit mot  mot, le rcit de Pag quand il raconta, jusque
dans les moindres dtails, comment il avait trouv le muet se noyant
dans un canot submerg; et comment il l'avait sauv. On avait fait venir
Richard. Il confirma pleinement la dposition de son ami. Pour ne rien
laisser dans l'ombre, on avait demand  Richard de prouver qu'il ne se
trouvait pas sur la grve au moment o l'assassinat avait eu lieu. Il
est vident, pensa, le limier de la police que Richard ne se fut pas
nomm s'il eut voulu commettre, un meurtre. Au reste Richard n'eut pas
de peine  faire la preuve que l'on demandait. Pag voulut s'y opposer,
disant que c'tait faire injure au caractre loyal de son concitoyen,
mais la justice a des exigences terribles.

L'innocence, du muet ressortit de la manire la plus vidente de ce
minutieux interrogatoire. Le peuple de la ville s'meut et demanda que
cette malheureuse victime des mchants fut mise en libert, sans plus de
retard ni de formalits. Il y eut des rassemblements aux coins des rues,
et l'on se porta en foule  la vieille prison! Le shrif arriva bientt.
Il voulut haranguer la masse et la disperser. Des cris formidables
s'levrent. Il eut peur. On voyait, au-dessus des ttes, des pices de
bois fortes comme des bliers.

--Quand la justice se trompe, criaient des voix, c'est au peuple 
rparer ses erreurs!

--D'autres disaient: La justice est aveugle, mais nous voyons clair,
nous autres!

Et d'autres: Soyez aussi fins que vous avez t sots: trouvez les
coupables aprs avoir puni l'innocent.

Et d'autres encore: _Vox populi vox Dei!..._ Le peuple le veut, ouvrez
les portes de la prison.

Il y avait des moments de grande anxit. Tout  coup l'on aperoit,
dans le cadre noir de la sombre porte, une figure douce et ple. C'est
lui! hurle la foule, et un immense hourra! monte jusqu'au ciel, et
l'antique prison tressaille jusqu'en ses fondements. Le muet est enlev
et port sur les paules de la foule triomphante. Il pleure. Ce
changement subit de fortune le touche extraordinairement. On le porte
loin. Quand il aperoit l'glise paroissiale, il fait signe qu'il dsire
y entrer. La foule s'agenouille avec lui au pied des autels. Le prtre
qui l'a visit dans son cachot sort de la sacristie, et reste stupfait
 la vue de cet empressement inaccoutum du peuple  visiter le temple
du seigneur. Il aperoit le muet et comprend tout... Il vient  lui, le
presse sur son coeur, rcite  haute voix une prire d'action, de grce,
et emmne chez lui le prisonnier libr. La foule se dispersa. L'homme
de la police secrte qui avait assist  l'interrogatoire, alla frapper
au presbytre et demanda  voir l'hte nouveau du cur. Cet excellent,
prtre tait le mme qui avait; pris sous sa protection Genevive et
Marie-Louise, et leur avait mnag un asile;  la campagne.

L'homme de la police fait de nombreuses questions au muet, et s'avisa de
lui demander s'il connat les voleurs. Il est atterr en quelque sorte
de la rponse du muet, qui fait un signe affirmatif, et il demeure
silencieux pendant une minute.

--Sont-ils nombreux? demande-t-il.

Le muet ouvre la main, montre les cinq doigts.

--Ils sont cinq?

Le muet affirme, de la tte, puis, fermant le pouce et l'index, lve
les trois autres doigts, et montre du ct de Lotbinire.

--Ils taient trois pour commettre le vol?

Mme signe affirmatif.

--Pouvez-vous les retrouver, les reconnatre, me dire o ils se cachent?

Le muet fait signe que oui. Le limier n'en peut croire ses yeux. Il
prouve une joie indicible.

--Je vais enfin, pense-t-il, purger la ville de cette canaille.... Ils
seront fins s'ils m'chappent!...

Depuis longtemps, en effet, ces brigands exeraient avec impunit, aux
dpens des honntes gens, leur infme mtier, et ils avaient djou
toujours, et toujours dpist, grce aux travestissements de toutes
sortes, dont ils usaient, les recherches, de la police et les
prcautions de tout le monde.

Le limier pria le muet de le conduire au repaire des voleurs. Ils
sortirent. A quelques pas du presbytre, dans l'escalier de la cte de
la Montagne, le muet voit monter aux cts d'un homme vtu d'toffe
grise, une jeune fille humblement mise, mais d'une tournure fort
remarquable. Son coeur  la reconnatre est encore plus vif que ses
yeux. La fillette s'arrte soudain. Ses regards viennent de rencontrer
les regards mlancoliques du joli garon: Le muet! Joseph! fit-elle tout
haut, dans sa surprise. Blanger qui compte en les montant les degrs
nombreux de l'escalier, en oublie le nombre.

--O? demande-t-il.

Nomie n'a pas le temps de rpondre; le muet est prs d'elle et lui tend
la main avec une motion et un plaisir qu'il ne cherche pas  dguiser.
La jeune fille met dans cette main franche ses doigts dlicats, et elle
dit  son ami qu'elle est bien heureuse de le voir rendu  la libert.
Elle lui affirme aussi qu'elle ne l'a jamais pens coupable. Le muet
repose sur elle un regard de sincre reconnaissance. Blanger le
flicite  son tour, et l'invite  venir  Lotbinire. Nomie ritre
l'invitation, et le rayon de son oeil noir est plus loquent encore que
sa douce voix.

Le muet conduisit l'homme de la police secrte  l'auberge de l'_Oiseau
de proie_. L'htelire tait seule: le bouge tait dsert. La vieille
Labourique pousse un cri de joie en se levant de son fauteuil disloqu
et court vers son ancien protg:

--Mon Dieu Seigneur! c'est toi, Djos?... Ah! je savais bien que tu
n'tais pas un voleur, ni un mchant garon!.... moi qui t'ai presque
lev!.... moi qui te regarde comme mon enfant!.... Oui, monsieur,
continue-t-elle, en s'adressant au compagnon du muet, oui, monsieur, ce
garon-l.... c'est comme mon enfant!... je suis une mre pour lui, une
vraie mre.... Vous pouvez croire que j'avais du chagrin de le voir
condamner comme voleur, moi qui suis si honnte femme, Dieu merci au bon
Dieu! Je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, que ma maison passt
pour avoir abrit, ne fut-ce qu'un jour, un voleur, ou un dbauch,
ou.... non!

Et elle embrasse le muet qui est tent de la repousser, mais se laisse
faire pour ne pas veiller des soupons dans l'esprit de cette vieille
hypocrite.

--Il faut que je te traite un peu! ajoute-t-elle. Approche du comptoir
avec monsieur! venez! venez! que voulez-vous prendre? j'ai le meilleur
rum du monde.... c'est pur! c'est fort! c'est pais! a file, quoi comme
un sirop. Tu le sais, Djos? Elle verse quatre verres.

--Pour qui tout cela? se demandent le muet et le limier.

Ils sont vite tirs de leur souci.

--La Louise! crie l'htelire, viens trinquer avec Djos! notre ancien
petit Djos....

La Louise arrive. Elle donne la main au muet en s'efforant de rougir et
de paratre intimides elle n'est que ridicule et gauche. La vieille
aubergiste ingurgite le quatrime verre. Le limier questionne
adroitement les femmes de l'auberge et s'efforce de savoir les noms de
quelques uns de leurs habitus. Les deux femmes sont ruses. Elles ne
compromettent personne. Au reste, elles se sont entendues d'avance dans
la prvision de ce qui arriverait un jour.




X.

MERCI! JE NE VEUX PAS ETRE LONGTEMPS.


Le vieux Saint Pierre et Picounoc sortirent de l'htel de _La Colombe
victorieuse_ avant que la lumire du jour jett ses premires gerbes de
rayons dans les sombres et troites rues de la basse-ville. Il pleuvait
encore, et l'on entendait le clapotement des vagues contre les quais. La
rue Champlain tait dserte, et personne ne vit sortir les deux infmes.
Le chef, de mauvaise humeur reprochait au jeune homme son manque de
fermet. Picounoc regrettait presque de s'tre laiss toucher un instant
par les prires et les pleurs de sa belle, victime. Ils traversrent la
rue et et frapprent  la porte de l'_Oiseau de proie_.

--Une belle heure pour entrer dans les honntes maisons! dit en souriant
la vieille aubergiste.

--C'est qu'on n'y entre pas! rpond le chef.

--Soyez tranquille, la mre, votre vertu sera d'autant plus respecte
qu'elle est moins respectable, ajoute Picounoc.

--Canaille, va! rpond la vieille, tu mriterais de!....

L'htelire de _La Colombe victorieuse_ et sa fille font piti  voir.
Ples, les cheveux en dsordre, ramenant, sur leurs poitrines, comme
pour se protger encore, leurs vtements jaloux, elle sanglotent toutes
deux. Un tremblement convulsif saisit par moment la pauvre Emmlie.
Alors elle jette ses bras autour du cou de sa mre, et, silencieuse,
parat invoquer encore la protection du ciel. Les heures de cette nuit
affreuse furent longues comme des sicles. Le temps n'est rien en soi et
ne dure que par comparaison. Une minute de souffrances est plus longue
en effet qu'une heure d'ivresse. Et voil pourquoi,  la fin du monde,
quand il n'y aura plus que le ciel et l'enfer, ceux qui ne seront pas
entirement purifis, souffriront, en un clin d'oeil, des supplices qui
leurs sembleront gaux en dure  des heures,  des jours ou  des
annes, selon qu'ils seront plus ou moins terribles. Et l'ternit
bienheureuse pourra sembler ne durer qu'un moment,  cause de l'infinit
de la jouissance.

Les contrevents et la porte de l'auberge de _La Colombe_ restrent
ferms, le matin, pendant que la vie se rveillait dans les alentours.
Les journaliers qui passaient, allant  leur travail, se demandaient la
raison de cette ngligence inaccoutume de la part de la nouvelle
occupante.

--Personne n'est mort ici, pourtant, observait-on: il n'y a pas de crpe
 la porte.

Hlas! un deuil plus sombre que le deuil de la mort avait menac la
paisible demeure! Tout le jour s'coula et les deux infortunes ne
quittrent point leur retraite profane. Elles n'osaient affronter les
regards des hommes, et pourtant leur courage et leurs vertus eussent
fait l'admiration de tous. Elles avaient fait, pour chapper  leurs
bourreaux, tous les efforts que peuvent dployer deux faibles femmes, et
elles taient demeures chastes. Devant Dieu, elles avaient mrit
l'aurole du martyre!

Vers le soir, elles allrent ensemble, pancher leurs angoisses
mortelles dans le coeur du prtre. Le prtre, c'est le refuge des mes
affliges, c'est le dispensateur des biens du Christ; c'est le bon
samaritain qui verse sur les plaies des malheureux les baumes divins de
la religion. Le prtre fut vivement affect de leur douleur; il fut
pouvant de l'audace et de la perversit des infmes qui avaient
surpris leur confiance. Il leur conseilla de laisser la ville, si
toutefois elles pouvaient gagner leur existence  la campagne. Il leur
conseilla surtout de renoncer  la profession difficile et
compromettante d'aubergistes. Elle y avaient dj renonc du fond de
leur coeur. Il se trouva qu'une jolie maisonnette tait en vente, prs
de l'glise de l'une des plus belles paroisses du fleuve. Avec un petit
ngoce deux femmes conomes pouvaient y vivre aisment. L'htelire
acheta la maisonnette. Quelques jours aprs, elle talait dans la
fentre, pour appeler l'attention, mille petits objets nouveaux et
curieux. Et les chalands augmentaient chaque jour.

La mre Labourique rit  gorge dploye, en voyant l'enseigne
prsomptueuse d'en face s'obstiner  dcorer une porte qui ne s'ouvre
plus. Elle pense que sa rivale s'est enfuie secrtement, pour n'avoir
pas  payer son loyer.

--Je savais bien, dit-elle  la Louise, je savais bien qu'elle crverait
de faim. Il n'y a pas de place pour deux htels ici. Et s'imagine-t-on
que les gens vont laisser une ancienne maison comme la ntre, pour aller
boire du mauvais rum chez les voisins?

Picounoc dormit une partie de la journe  L'_Oiseau de proie_. Il
prouvait une satisfaction singulire de n'avoir pas sacrifi,  sa
brutale passion, l'honneur d'Emmlie. Il gotait quelque chose des
dlices de la vertu. Son sommeil fut calme. Il fit des songes agrables.
Il rva  sa mre et  sa soeur qu'il n'avait pas vues depuis quinze
ans. Il les vit toutes deux sur la ferme modeste o ils les avait
laisses jadis, alors que vint l'empoigner la fantaisie de voyager dans
les hauts. A son rveil, il sortit pour aller sur les quais, voir si
quelque golette faisait voile pour le bas du fleuve. Dans la rue il
rencontra deux femmes voiles de noir. Il les regarda avec une attention
curieuse et sourit. Les femmes ne le virent point. Une golette
appareillait. Il s'embarqua. Une chaloupe le mit  terre dans sa
paroisse natale.

L'ex-lve mourait d'ennui loin de son Emmlie bien-aime. Il devenait
rveur et fuyait les plaisirs bruyants et les runions d'amis: il errait
dans les champs solitaires, s'arrtait sur le bord des ruisseaux,
coutait le frmissement des feuilles, et toujours il pensait  la
blonde enfant. Il revint  Qubec.

Picounoc arrive  la maison de sa mre, en sifflant un motif qu'il a
appris dans les bois. Il aperoit une bande d'enfants sales et
criailleurs, qui jouent  la porte avec des petits chevaux de bois et
des catins de linge.

--Diable! pense-t-il, ma soeur est-elle marie depuis quinze ans? A qui
tout a?.... Ma mre a-t-elle convol?... La mre et la fille vont  qui
mieux mieux?....

Puis s'adressant au plus g des enfants:

--Ta mre est-elle en bonne sant?

L'enfant sourit, penche la tte et ne rpond point.

--Les chats t'ont-ils mang la langue? ajoute Picounoc.

--L'enfant se sauve en courant derrire la maison, et tous les autres le
suivent en riant. Picounoc entre. Il se trouve en face d'une femme
passablement ge.

--Je me trompe de maison! pense-t-il. Et il reste muet comme le petit
garon de tout  l'heure.

--Venez vous asseoir, monsieur, dit la femme en apportant une chaise.

--Merci! madame, je ne veux pas tre longtemps. Voulez-vous me dire qui
demeure ici?

--C'est Pierre Labrie, monsieur.

--Pierre Labrie.... Je ne connais pas....

--Y a-t-il longtemps que vous habitez cette maison?

--Non, mon mari l'a achete d'une veuve, il n'y a pas plus d'un mois.

--Ah!... Et cette veuve, o est-elle, maintenant?

--Elle est monte  Qubec avec sa fille, pour tenir maison de pension.

--A Qubec?.... avec sa fille!.... pour tenir maison de pension?....

Et un nuage passe devant les yeux de Picounoc. Il balbutie: Cette veuve,
c'est ma mre!

Et il s'assied. Il est affreusement ple.

--Vous ne le saviez pas? demande la femme.

--Il y a quinze ans que je suis parti de la maison, dit-il d'une voix
saccade.

--Dans quinze ans, continue la femme, il se passe bien des choses....si
vous voyiez votre soeur Emmlie  cette heure, c'est a qui est un beau
brin de fille!.... blanche comme la neige, des cheveux blonds comme de
l'or, des yeux bleus comme le ciel, et faite, monsieur!... faite 
ravir!.... Tous les garons de la paroisse en raffolaient.

Picounoc se lve. Il ne voit rien; sa tte bourdonne: les ides confuses
dansent dans son esprit, comme les gouttes de pluie dans une mare d'eau.

Quinze jours plus tard il arrivait tout  coup dans la _braierie_
d'Asselin,  Lotbinire. Les terribles motions qu'il avait ressenties
s'taient peu  peu calmes, son mauvais naturel avait reprit le dessus,
et tout en prouvant les morsures du remords, il affectait le calme et
la gat.




XI.

QU'IL MEURE.


Comme les oiseaux timides s'envolent de leur nid quand le bcheron
carte subitement et fait vibrer les branches, ainsi les voleurs
s'enfuirent de l'auberge de la vieille Labourique, quand le bruit et les
clameurs de la foule annoncrent la dlivrance de leur victime. Ils
savaient comme en toute chose la raction est puissante. Ils
s'imaginaient tre connus ou souponns du muet, et craignaient d'tre
arrts sur un sign de sa main. Les moindres dtails des agissements de
ce garon revenaient  leur mmoire, et prenaient des proportions
normes, comme les joncs qui flottent dans le mirage des eaux. Ils
prenaient sa rserve pour de l'hypocrisie, sa prsence  l'auberge pour
de l'espionnage. Ils n'taient sortis que depuis quelques minutes, quand
l'homme de la police secrte, guid par le muet, entra dans le repaire
de la rue Champlain Racette les a runis chez sa soeur, mademoiselle
Pamla. On tient conseil. Le prsident est assis sur le coffre
renfermant les costumes varis dont on a besoin dans les expditions
criminelles. Habits, manteaux, gilets, perruques, barbes et moustaches
de toute couleurs et de toutes formes; lunettes pour tous les ges. La
prudence sinon le got a prsid au choix de ces articles. Il est dcid
que l'on ne sortira pas sans dguisement aussi longtemps que le muet
sera dans la ville, et que l'on ira rarement  l'_Oiseau de proie_. Vers
le soir, la Louise vient rendre visite  Pamla. Elle est accompagne
d'une pleine bouteille de rm dont elle fait cadeau--dans l'espoir d'un
parfait paiement--aux anciens amis. On ne manque point de l'interroger.

--Vous avez eu bon nez, rpond-elle, de dguerpir sans tambour ni
trompette. Je ne veux pas faire passer Djos pour un espion, ni pour un
tratre, ni pour plus mchant qu'il n'est, mais il est venu  la maison
cet aprs-midi en compagnie d'un homme de la police secrte.

--Les voleurs jettent un cri de surprise, et pourtant ils s'attendent 
quelque chose de la sorte, puisqu'ils se cachent. La Louise continue:

--Il croit, ce beau limier, qu'on ne le connat point; mais il y a
longtemps que l'on sait le vilain mtier qu'il fait.

--Comment se nomme-t-il? demanda le charlatan.

--Je ne sais pas son nom; je le connais de vue seulement: c'est une
petite moustache noire; tous devez l'avoir rencontr souvent sur les
quais.

--Un tout jeune homme? dit Charlot.

--Tout jeune.

--Un chapeau brun, mou, renfonc au milieu? reprend le chef.

--C'est cela.

--Connu! ce garon-l!.... je m'en doutais.

Puis il dit s'adressant  ses complices:

--Nous sommes menacs. Le doute n'est plus permis. Le muet nous perdra
si....nous ne le mettons pas dans l'impossibilit de nous nuire.

--Ah! si l'on avait voulu suivre mes conseils! dit Charlot, l'on ne
serait pas rduit  se cacher et  trembler pour sa chre libert... Je
voulais tuer ce chien d'espion aprs le vol. Il nous avait vu: le motif
tait suffisant. Il ne fallait pas attendre qu'il nous dnont....

On a mieux aim lui faire faire une promenade sur l'eau. On a voulu lui
donner une chance; vous verrez s'il nous en donnera, lui.

--C'est moi, rpond le charlatan qui me suis oppos au meurtre. Je le
croyais inutile, d'abord parce que le muet ne pouvait pas nous voir
commettre le vol, ensuite, parce qu'il ne peut rien dire, puisqu'il ne
parle pas.

--Ce qui est fait est fait, ce qui est crit est crit, dit de nouveau
le chef, laissons cela. Il s'agit de dcider comment nous allons agir 
l'gard de ce jeune homme qui amne la police dans notre retraite.

--Charit bien ordonne commence par soi-mme, observe Racette, qui n'a
rien dit encore, et s'aperoit que tout n'est pas rose dans la carrire
de brigand.

Il a bien reu une petite part de l'argent trouv dans les vieux bas
d'Asselin, mais il n'a pas song aux obligations qu'il contractait en
acceptant ce revenu mystrieux. Voler ne lui rpugne gure. Le voleur ne
songe pas qu'il s'expose  devenir meurtrier. Mais il comprend tout 
coup l'effrayante alternative, o se trouve parfois le voleur: tre pris
et condamn, ou devenir assassin. Il ne peut pas reculer: ses complices
le souponneraient de trahison  son tour, et un soir, dans les
tnbres, en quelque lieu dsert, un coup de poignard ou une balle
sauraient bien les venger.

Aprs la remarque vanglique du matre d'cole, Robert dit que, pour
lui, il est bien rsolu de faire disparatre tous ceux qui se trouveront
sur son chemin, mais qu'il faut de la prudence. Le charlatan est d'avis
que tout retard serait fatal. Le chef reprend la parole:

--Dterminons d'abord, dit-il, ce que nous voulons faire: nous
chercherons ensuite les moyens d'accomplir nos desseins. Devons-nous,
sur un soupon, bien raisonnable du reste, de dnonciation, condamner le
muet  mort, ou devons-nous attendre des preuves de sa trahison?

--Qu'il meure! crie le charlatan.?

--Attendons qu'il nous ait dnoncs! dit Charlot, d'un ton ironique, il
sera bien temps!

--Pas de grce! rpond Robert.

Racette ne dit rien.

--Quelle est votre opinion, matre d'cole? demande le chef?

--Racette rpte avec emphase: Charit bien ordonne commence par
soi-mme!

Le chef, debout, prononce gravement: Monsieur Djos, surnomm le muet,
vous tes condamn  subir la peine capitale, c'est--dire,  tre
pendu, assomm, poignard, noy, touff, fusill, cartel, etc., etc.,
par tous et chacun de nous,  savoir par moi le chef, le docteur, le
canotier, le marchand de bois et le matre d'cole, ds que se
prsentera une occasion favorable de vous rendre ce service, et jusqu'
ce que mort s'en suive.... Et que le diable ait piti de votre me!....

Eusbe Asselin descendit  Qubec aussitt qu'il apprit l'largissement
du muet. Son triomphe avait t court, et le dsappointement promettait
de durer. Il pancha toutes ses craintes dans le coeur de son
beau-frre, le matre d'cole. Le beau-frre ne voulut pas rvler les
secrets de sa nouvelle profession, et le sort rserv au muet. Mais il
invita le tuteur coupable  ne pas dsesprer, lui faisant remarquer
avec raison, qu'un nouveau hazard pouvait encore d'un moment  l'autre,
changer le cours des vnements, relever ceux qui sont  terre et
renverser ceux qui sont debout.

Racette avait d'abord pens aussi lui que le muet pouvait tre le
voleur, et ce n'tait que par mesure de prudence,--comme il appelait sa
criminelle action--et pour rendre la justification de ce jeune homme
impossible, qu'il lui avait gliss quelques piastres dans la ceinture de
son pantalon. Quelques jours plus tard, quand on lui donna sa part d'une
somme dont il ne connaissait ni le montant ni la provenance, il eut un
soupon de la vrit. Il comprit les trois jours d'absence du charlatan,
de Robert et de Charlot; mais il ne comprit point pourquoi on lui avait
cach leur expdition.

--Ils sont toujours bien honntes ces compagnons, pensa-t-il, puisqu'ils
ne m'ont pas oubli dans le partage.

Cependant l'amour de l'or lui fit mpriser la voix du sang; et s'il
plaignit son beau-frre, il ne se donna nul trouble pour lui retrouver
son argent.

Asselin se souvint des paroles imprudentes qu'il avait dites, dans
l'auberge de l'_Oiseau de proie_, un jour qu'il s'tait gris en
compagnie du _docteur au sirop de la vie ternelle_, et de quelques
autres individus dont il ne se rappelait pas les noms. Il parla de cette
imprudence  Racette. Celui-ci rpliqua que ces paroles avaient pu tre
recueillies par les oreilles indiscrtes des flneurs, qui passent d'une
auberge  l'autre, pour espionner les honntes gens et se faire payer un
verre. Il promit de s'occuper de l'affaire et de retrouver tous ceux qui
taient  l'auberge en ce moment-l. Il tait sincre. Mais le motif de
son honntet n'tait pas ce que croyait Asselin. Le matre d'cole
venait de vendre sa libert, et sa vie peut-tre,  la bande dont il
faisait dsormais partie. Un pareil sacrifice valait quelque chose; et
il songeait  le faire payer un peu sans plus de dlai. Il se dit qu'il
avait le droit de parler haut maintenant dans les assembles, de
dfendre ses propres; intrts et de faire triompher ses ides s'il le
pouvait. Il se sentit pris d'une grande ambition et se demanda pourquoi,
lui un matre d'cole, ne deviendrait pas le chef d'une troupe
d'ignorants! Il avait de riches dispositions  la sclratesse. Le
premier pas seul cote un peu dans le bien comme dans le mal, et
l'nergie mne loin dans le bon comme dans le mauvais chemin. Racette
affecte de savoir ce qu'il ne fait que souponner, et reproche rudement
aux voleurs de ne pas respecter les parents de leurs associs. Ce coup
de massue inattendue et soudain dconcerte tout le monde. On veut nier;
mais on le fait gauchement. Le matre d'cole, voyant le succs de sa
ruse, paie d'audace, et simule une grande colre:.

--Non seulement vous dpouillez mes parents, reprend-il, mais vous
manquez de franchise en niant votre faute. Ce n'est pas ainsi que vous
vous attacherez des hommes de coeur et de dvouement! Si nous avons des
secrets les uns pour les autres, nous ne sommes plus de vrais amis, et
si nous ne sommes pas de vrais amis, nous nous perdrons.

Le chef, pris au pige, lui rplique que lorsque le vol avait t
commis, les voleurs ignoraient les liens de parent qui l'unissent 
Asselin, et que bien sr il n'en aurait pas t de mme, si ces liens
eussent t connus. Racette s'apaise, mais il exige qu'une partie de
l'argent trouv dans les vieilles casquettes et les bas trous de
monsieur Asselin, soit rendue  son propritaire. La proposition ne
plat qu' demie. Cependant il faut s'excuter.

--Asselin sera heureux de retrouver la moiti de ce qu'il a perdu. Quand
on n'espre rien, peu de chose fait plaisir, dit le matre d'cole. Il
ne saura jamais d'o reviennent ses piastres, et en retour, moi, quelque
jour, je vous conduirai  bon port.

Le matre d'cole dit alors  ses complices qu'il a un service  leur
demander. Il leur raconte ses amours avec Genevive et l'infidlit de
son amie. Il leur rappelle l'enfant qu'il a arrache des mains du muet,
un soir  l'_Oiseau de proie_, et leur apprend que cette petite fille
qui l'a appel son oncle, n'est pas sa nice, mais la nice d'Asselin et
l'hritire de la moiti du plus beau bien de Lotbinire. Il leur dit
qu'il veut revoir Genevive et se venger d'elle, reprendre l'enfant qui
est fort jolie, et la confier  la Drolet pour la perdre  jamais. Il
promet une jolie rcompense  ses compagnons, si l'enfant disparat.

--Maintenant, ajoute-t-il, voici ce que j'attends de vous, c'est que
vous m'aidiez  accomplir mes desseins.

--La chose est facile, rpond le chef.

--D'autant plus facile que la maison o sont caches mes chres amies,
se trouve  six lieues, dans un endroit isol, sur le bord du fleuve.

--O?

--A Chteau-Richer, dans la maison mme o nous avons arrt le muet. Un
hazard sans pareil, un coup de la Providence....

--Nous irons en chaloupe, cela n'veillera point les soupons.

--Nous ferons la pche au large, en attendant la nuit.

--Quand voulez-vous faire cet exploit?

--Demain, repart le matre d'cole.

--Nous irons tous.




XII.

L'ORAGE.


Le lendemain une chaloupe, monte par six hommes, sortait de la rivire
Saint-Charles. Une lgre brise enflait la voile; la mer commenait 
baisser et les navires  l'ancre vitaient. La chaloupe passa sur la
batture de Beauport, et dcouvrit bientt la nappe du Montmorency qui
tombe d'une hauteur de deux cent quarante pieds, dans un bassin limpide,
entre des rochers abrupts qui s'avancent comme deux bras pour la
protger ou la saisir. La blanche cume de l'onde qui se dchire et se
brise sur les angles de la pierre, est comme un immense drapeau blanc
que le vent secoue avec fureur. Et, comme une clatante fume, la vapeur
tourbillonne au pied et monte jusqu'au fate de cette cataracte
magnifique. On croirait que la rivire se prcipite dans un brasier
qu'elle teint. On croirait que le brasier mugit de colre et veut
touffer sa rivale dans les brillantes spirales de sa fume. La chaloupe
passa devant la chute, et les brigands, pas plus que les autres mortels,
ne purent demeurer insensibles aux attraits de ce spectacle merveilleux.
La brise se calma tout--fait vers le soir, la voile fut roule autour
du mt, et le mt, couch sur la chaloupe. Alors deux des brigands se
mirent  ramer. Les rames de frne faisaient rendre aux tollets un cri
plaintif et monotone. Le sillon lger de l'embarcation mourait avant
d'atteindre le rivage, comme dans l'espace une voix lointaine. Les
arbres des bords paraissaient remonter le fleuve. Les plus rapprochs
fuyaient plus vite. La chaloupe passa devant l'glise de l'Ange gardien,
l'une des plus humbles de la cte pittoresque de Beaupr, puis devant
l'glise de Saint Pierre d'Orlans, juche haut sur les bords escarps
de la plus belle des les. Deux autres rameurs remplacrent les
premiers. Le chef tenait le gouvernail.

Racette se dlecte dans l'espoir d'une belle vengeance, et sa passion
pour Genevive se rveille plus violente que jamais. Il cherche des yeux
la grande maison  pignon rouge, car dj la flche du Chteau Richer
parat en arrire de la chaloupe, et cette maison doit tre  une
vingtaine d'arpents plus loin que l'glise.

--Voyez-vous, dit-il, l-bas, entre ces deux grands ormes, une chemine
blanche? et il montre de la main.

--Oui rpondent les voleurs.

--Bien! ce n'est point l!

On se met  rire.

--Mais c'est tout  ct, continue-t-il, et l'on verra le pignon rouge
dans une minute.

En effet, une minute ne s'est pas coule que la grande maison blanche 
pignons rouges de Lepage, se dessine nettement sur le fond noir des
arbres, au pied de ce rocher qui court le long du fleuve avec sa
chevelure d'arbres magnifiques sur le ct, et, sur la tte, comme une
corbeille de fruits, ses champs fconds.

--Arrtons-ici; mouillons! ordonne le chef.

Pendant que les bandits, assis ou demi-couchs sur les bancs de leur
chaloupe, s'amusent  boire et  fumer, jetant de temps  autre une
ligne sans appt aux poissons indiffrents, pour tromper les curieux qui
qui voudraient les espionner, plutt que les inoffensives carpes rondes,
un nuage sombre monte sur la chane bleue des Laurentides. Une brise
frache s'lve tout  coup, et fait courir un frisson sur le sein du
fleuve. Un lger clapotement commence sous les flancs de la chaloupe.

--Tant mieux si l'on a du vent cette nuit! dit le matre d'cole: il
nous sera plus facile de retourner  Qubec.

Le nuage monte vite et s'tend sur le ciel, au-dessus du fleuve, comme
un immense couvercle noir qui serait tomb du fate des montagnes. La
brise a des accs de fureur, et alors elle soulve l'eau comme une
poussire. Bientt les vagues se creusent et le fleuve devient semblable
 un champ labour. Comme les blanches fleurs du sarrasin s'agitent au
vent sur les sillons, ainsi s'agitent les panaches des flots en
courroux. Le tonnerre gronde, et son murmure solennel ressemble au bruit
des chars sur un pont lev; et, comme d'autres tonnerres non moins
terribles, les chos du cap Tourmente rptent tour  tour ses sonores
grondements. Des clairs dchirent les nues en se tordant comme des
serpents de feu.

--Allons  terre, dit le chef.

--Ou bien sur un des ilets, reprend Charlot.

Les autres sont d'avis qu'il vaut mieux chercher un refuge sur un ilet,
que de s'exposer  tre vus sur le rivage, et peut-tre reconnus.

--Mettons-nous  la voile? demande le charlatan.

--Pourquoi pas? la chaloupe est sre.

La chaloupe dansait comme une bacchante prise de vin. Il ne fut pas
facile de planter le mt et de drouler la voile. Cependant aprs
quelques minutes, l'embarcation s'lance rapide et penche vers l'ilet.
La pluie tombe par torrents, et la clameur du fleuve redoubl.

--Tonnerre! dit le chef, raidis l'coute, Robert, il faut arriver.

Robert tire de toutes ses forces sur la drisse qu'il attache  l'un des
taquets. La voile s'lve, se tend et reoit le vent de plus prs. La
chaloupe se prcipite comme un coursier sous un coup de fouet. Une
bourrasque mugit au mme instant.

--Lche l'coute! hurle le chef.

Il tait trop tard. La voile tendue vient frapper les ondes: la chaloupe
demeure quelques instants sur le flanc, puis peu  peu le mt s'enfonce
avec la toile appesantie par l'eau; elle chavire tout--fait. Les
brigands poussent un cri de rage en se cramponnant  la frle
embarcation.

Sur le bord du rivage, un jeune homme s'tait arrt regardant la
chaloupe audacieuse qui ouvrait son aile dans le vent d'orage. Un canot
se trouvait prs de lui,  sec sur les galets, et, tout prs du canot,
un bouquet d'aunes dont les rameaux serrs offraient une lgre
protection contre la pluie et le vent. Le jeune homme ne voulait pas
s'loigner du canot avant que les imprudents pcheurs ne fussent en
sret, car il prenait pour des pcheurs attards les cinq brigands. Il
se blottit sous la taie d'aunes. Il tait l grelottant depuis quelques
minutes quand la chaloupe tournoya comme un oiseau que le plomb a bless
dans les ailes. N'coutant que son courage, et confiant dans son
habilet  manier l'aviron, il pousse le canot sur la vague cumeuse et
saute dedans. La mer montait et le vent soufflait du nord. Il n'prouve
pas de difficults  s'loigner de la rive. Il rame avec force, tenant
toujours le canot vent arrire. Cependant les vagues secouent leurs
aigrettes d'cume dans le frle esquif, et deviennent de plus en plus
terribles  mesure que le fleuve est plus profond. Le dvou garon
regarde les cinq malheureux cramponns  la quille de la chaloupe, et se
dirige sur eux. Il se recommande  Dieu et  Sainte Anne, comprenant
bien le danger srieux auquel il s'expose volontiers. Il est consolant
de savoir que l'amour de Dieu compte encore plus de dvouements que
l'amour de l'or, et que la charit fait plus de martyrs que l'gosme.

Le vent jeta les naufrags sur l'ilet qu'ils dsiraient atteindre. Alors
le jeune homme fut tent de virer; mais il craignit de verser en
prsentant au vent et aux flots le ct de son canot sans dfense. Il
continua de fuir devant la tempte: Ce fut son salut. Il atterrit 
l'autre extrmit de l'let. L'orage commenait  perdre de sa fureur.
Une barre lumineuse ceignit, comme une aurole, le front des montagnes;
la pluie cessa peu  peu, et le tonnerre lointain laissa dormir les
chos du Cap Tourmente.

Le soir est venu, le jeune homme est tout tremp. Il tire son canot 
sec, et se met  marcher pour ne pas refroidir, car l'air est froid. Il
se dirige vers l'autre bout de l'let, curieux de connatre les
malheureux pour lesquels il a risqu sa vie. Il marche pendant une
vingtaine de minutes, tantt sur les bords rocailleux, tantt sous les
broussailles humides. Les ombres descendent vite sur le fleuve. Il est
tent de rebrousser chemin, afin de repasser la rivire avant la nuit.
Il s'arrte. Le fleuve encore tourment, se plaint et brise sur les
rcifs et les rivages. Il croit distinguer un rire d'homme au milieu de
ces plaintes immenses. Il avance davantage. Le mme rire infernal
jaillit comme un clair dans le nuage. Il marche encore. Alors des voix
distinctes arrivent  ses oreilles. Il coute.

--Par tous les diables! disait une voix, nous l'avons chapp belle! O
serions-nous maintenant?....

--Avec les poissons!

--Chez le diable!

--Un peu plus tt ou un peu plus tard, cela importe peu, rpondait une
autre voix.

--La chaloupe allait si vite, reprit la premire voix, que je n'ai pas
eu le temps de penser  la bonne Sainte Anne!....

--Si nous avions fait un voeu, les gens diraient que c'est le voeu qui
nous a sauvs.

--C'est bon pour le muet de faire des voeux!

Le jeune homme, surpris, redoubla d'attention.

--La chaloupe est-elle en ordre maintenant?

--Prte  vous recevoir, chef.

--Les rames sont restes dedans?

--C'est une chance: naufrage complet: pas une perte de vie, pas une rame
de moins!

--Non, mais la bouteille de rum est alle au fond.

--Vaudrait mieux avoir perdu les deux rames. Les carpes vont faire une
fte!

--Tu ne dis rien, Racette? penses-tu  Genevive?

--Je gle!

--Tu te rchaufferas tantt.

--Es-tu toujours dcid  enlever l'enfant?

--Varenne d'un nom! Est-on venu ici rien? que pour le plaisir de prendre
un bain froid? Il faut se ddommager pleinement des misres que l'on
endure.

--Avez-vous vu ce fou qui se promenait en canot?

--Je me demande pourquoi il s'exposait ainsi.

--Pour venir  notre secours, peut-tre.

--Mais il est pass tout droit, et son canot est disparu derrire la
pointe. Il me semble qu'il serait venu aborder prs de nous si notre
infortune l'eut touch.

--Nous pourrons traverser bientt, la mer se calme.

--Sommes-nous loin de la maison  pignons rouges, Racette?

--Environ trois quarts de lieu, chef.

--L'un de nous, ira demander l'hospitalit, puis quand les gens de la
maison seront endormis, il ouvrira la porte aux autres, c'est entendu.

Ainsi causaient les cinq brigands.

Le jeune homme, terrifi de ce qu'il vient d'entendre, regagne son
canot.




XIII.

UNE PARTIE DE PIQUET INTERROMPUE.


Il pouvait tre neuf heures du soir. Monsieur Lepage avait fait une
grosse serre, et, fatigu du labeur de la journe, il se disposait  se
mettre au lit aprs avoir rveillonn copieusement, quand il entendit
frapper  la porte. Madame Lepage et Genevive, assises  une table,
jouaient au piquet. La petite Marie Louise tenait les comptes, et
marquait les points avec des cartes tailles  cette fin. Madame Lepage
tait en mains, et commenait  annoncer son jeu quand on frappa. Elle
fut contrarie car elle comptait six de cartes, une quinte au roi et
trois as. Elle esprait faire le pic, ou soixanter, comme on dit chez
nous.

--Qui est-ce qui nous drange? murmura-t-elle.

Elle n'avait pas fini que la porte s'tait ouverte. Tous les yeux se
fixrent sur l'individu qui se permettait de troubler une partie de
piquet. Un sentiment d'effroi glaa les deux joueuses qui laissrent
tomber leurs cartes en poussant une exclamation touffe:

--Le voleur!

Celui qui entrait n'avait point de souliers dans les pieds; il n'avait
point, non plus, de chapeau sur la tte. Il tait tremp jusqu'aux os.
Il salua sans rien dire les gens de la maison, et montra ses vtements
et le feu qui flambait dans la chemine. Madame Lepage, voyant la
surprise de son mari, s'avana vers le nouveau venu et lui dit avec
fermet.

--Chauffez-vous si vous le voulez, faites scher vos hardes, mais vous
ne coucherez pas ici.

--Pourquoi parles-tu donc comme cela, Marguerite? demande M. Lepage.

--Pourquoi?.... Elle hsite un moment, s'approche de son mari et lui
rpond  voix basse: C'est un voleur!.... c'est le garon muet que des
gens de la police ont arrt ici il y a quelques semaines.

--Tu ne me le diras plus?

--Il faut qu'il se soit chapp de la prison, continue la femme de plus
en plus pouvante. Genevive avait attir l'enfant  elle et
surveillait tous les mouvements du muet. Elle avait peur, et pourtant ce
garon ne lui avait jamais fait de mal, non plus qu' la petite
Marie-Louise; mais c'tait peut tre un pressentiment qui la troublait.
Par une inexplicable fatalit, l'infme matre d'cole semblait suivre
de prs le muet. Elle tremblait de voir apparatre le monstre.

Le muet avait repris, avec une humilit touchante et une foi profonde,
son plerinage de la bonne Sainte Anne. Il devait de grandes actions de
grces  Dieu qui le protgeait d'une manire vidente. Dieu l'avait
sauv d'une mort affreuse dans les eaux du fleuve; il l'avait dlivr
des mains des hommes iniques qui cherchaient  le perdre; et il allait
faire resplendir son innocence aux yeux des hommes de bonne volont.
Quelques familles, il est vrai, et celle de M. Lepage tait de ce
nombre; quelques familles n'avaient pas encore appris les nouvelles de
son innocence et de sa dlivrance; mais la rumeur qui se rpand avec
vitesse, fera bientt connatre l'une et l'autre jusque dans les
villages les plus loigns.

Le plerin cheminait en priant dans son coeur pour ses ennemis. Il ne
savait pas les complots qu'ils avaient trams contre lui. Pendant que
les brigands runis chez mademoiselle Pamla Racette, dcrtaient sa
mort, lui,  genoux sous la nef simple mais admirable de la vieille
cathdrale, il panchait son me dans le sein de Dieu. Par une
concidence singulire, o l'on peut reconnatre le doigt de la
Providence, il s'acheminait vers le sanctuaire de Sainte Anne, le jour
mme que le matre d'cole avait choisi pour descendre au Chteau
Richer, se venger de Genevive, et ravir l'enfant  ses parents
adoptifs. C'est lui qui s'est arrt sur le rivage pour voir la chaloupe
imprudente tendre sa voile au souffle de la tempte; c'est lui qui a
risqu sa vie pour sauver les misrables cramponns  la quille de
l'embarcation chavire; c'est lui qui a surpris les paroles
compromettantes des brigands sur l'let. Et il s'est ht de revenir
pour djouer les projets de ces hommes pervers.

Il s'approche du feu. L'eau de ses habits coule sur le plancher autour
de lui, et, par moment, il frissonne comme un malade qui a la fivre.

--Cela fait de la peine, dit M. Lepage, de le voir grelotter ainsi: j'ai
envie de lui donner des vtements en attendant que les siens puissent
scher.

--Fais comme tu voudras, rpond Madame Lepage, mais il pourrait bien
oublier de te les rendre.

--Il ne peut pas s'en aller sans qu'on le voie.

M. Lepage s'avanant alors vers le plerin lui offre des habits, et  sa
grande surprise le plerin refuse.

--Il faut au moins que vous vous chauffiez comme il faut, dit M. Lepage,
en jetant dans le feu plusieurs morceaux de bois sec qui s'enflamment et
ptillent gament. Dans tous les cas si vous ne voulez point changer
d'habits, vous allez prendre une ponce  la Jamaque, cela vous fera du
bien, continue le brave cultivateur.

Le plerin fait signe qu'il ne prendra rien, si ce n'est un peu de pain.
M. Lepage insiste: c'est inutile.

--Singulier, voleur, pense-t-il, qui ne prend pas un verre de rum, pas
mme une ponce quand il en a besoin.

--Qui sait si ce n'est pas  dessein et mieux nous tromper? pense Madame
Lepage.

On servit du pain et du lait au plerin, et pour ne pas l'loigner du
foyer bienfaisant, on mit prs de lui la petite table qui servait 
faire le cent de piquet. Le plerin mangea peu. Avant et aprs son
modeste repas, il fit un grand signe de croix. Les gens de la maison
pensaient: C'est un fameux hypocrite! car ils le croyaient vritablement
voleur et puis chapp de la prison. Ils avaient su--et Racette
lui-mme, dans sa prvoyance de sclrat, avait pris soin de le leur
faire savoir--qu'il avait t trouv coupable et condamn  cinq ans de
pnitencier.

Cependant le muet va de temps en temps  la fentre qui donne sur le
fleuve, et ses yeux semblent chercher quelque chose dans les tnbres.
On suit ses gestes avec inquitude.

--Il a peur d'tre arrt de nouveau, pense-t-on. Il se tient prt  se
sauver.

Ses vtements, presque secs, sont devenus chauds, et pour peu qu'il
demeure assis, la chaleur le porte au sommeil. Fatigu d'une longue
marche, plus fatigu encore d'avoir ram dans son canot secou par
l'orage, il s'endort enfin sur sa chaise.

--Va-t-il coucher ici? demande Madame Lepage  son mari.

--On ne peut pas mettre un chrtien dehors, en cette saison, les nuits
sont trop fraches, reprend M. Lepage; on le fera monter dans la petite
chambre du grenier et je _barrerai_ la porte.

--Oui, dit Genevive  voix basse, il faudra le renfermer.

M. Lepage alla toucher le muet sur l'paule pour l'veiller. Le muet fit
un bond et se dressa tout surpris. Il rvait aux brigands et voyait
leurs mains s'avancer toutes ensemble, pour l'trangler.

--Voulez-vous vous reposer? dit Lepage, nous avons un bon lit  vous
offrir.

--Le plerin fit signe que non.

--Vous ne passerez pas la nuit debout ou assis prs du feu.

--Acceptez la chambre que l'on vous offre, ou vous irez coucher
ailleurs, dit madame Lepage....

Le muet se lve, regarde  la fentre, compte le nombre cinq sur ses
doigts, montre la petite fille et Genevive, et fait des gestes
singuliers que personne ne comprend mais qui effraient tout le monde.

--Il est fou! pense Lepage.

--J'ai peur dit Genevive: je ne veux pas qu'il couche ici....

Le muet gesticule toujours, et de plus en plus il jette l'moi dans la
maison. Il s'en aperoit et se prend  rflchir. Il a une ide: se
taire, accepter le lit qu'on lui offre et veiller pour donner l'alarme.
C'est simple et raisonnable. Il fait comprendre qu'il veut dormir.

--Voulez-vous un lit? lui demande-t-on.

Sur un signe affirmatif, on lui montre le grenier. Il incline la tte
pour dire que cela lui est indiffrent. Alors il est conduit  une
chambre propre et blanchie, dont l'unique fentre dcoupe dans le
pignon rouge, se trouve  quinze pieds du sol. La porte n'a point de
serrure. M. Lepage passe, dans la poigne de fer battu, une aune dont
les bouts s'arrtent sur le cadre, de chaque ct. Le muet est bien
enferm.

C'tait l'heure du repos, chacun se retira dans sa chambre. Genevive et
Marie Louise partageaient la mme couche. La fille repentante ne voulait
pas se sparer de sa petite protge. Personne n'avait encore pu goter
le sommeil car l'incident de la soire avait troubl les esprits, quand
de nouveaux coups se firent entendre dans la porte. M. Lepage alla
ouvrir. Un homme entra; il tait comme le muet, tremp jusqu'aux os; il
demanda l'hospitalit pour la nuit.

--J'ai failli me noyer, dit-il, dans la tempte que nous avons eue vers
le soir. Vous avez peut-tre vu une chaloupe de pcheur faire voile pour
l'un des ilets o elle esprait arriver sans accident?

--Oui, rpondit Lepage, nous avons vu chavirer cette chaloupe. Vous
tiez  bord?

--Oui, Monsieur, continua le brigand, nous tions cinq, et Dieu, dans sa
bont infinie, nous  tous sauvs.

--C'est une faveur vidente du Ciel.

--Je le crois aussi, et je veux me rendre demain  Sainte Anne, pour y
remercier la Providence, dans cette glise privilgie.

--Vous faites bien, monsieur; il faut tre reconnaissants envers Dieu
des grces dont il nous comble. Mais o sont vos compagnons?

--Nous n'avons pas voulu entrer tous cinq dans la mme maison: il ne
faut pas abuser de la bont des gens: chacun est all de son ct.

--J'aurais t heureux de vous donner un gte, et de vous rconforter un
peu; mais je sais bien que mes voisins ne feront pas moins que moi.
Cependant je crois qu'il y en a un des vtres ici.

--Le brigand le regarda avec surprise.

--Je ne crois pas, rpondit-il.

--Lepage reprit: J'ai tort de dire cela, car celui qui est couch au
grenier est un voleur, parat-il: c'est le muet pris ici mme il y a
quelques semaines, et condamn  cinq ans de pnitencier.

--Le muet est ici?

--Couch au grenier.

Le brigand fut un moment tout dcontenanc, mais il se remit quand
Lepage ajouta: Il faut qu'il se soit chapp de la prison, car c'est
bien lui, n'est-ce pas, que l'on a trouv coupable de vol, et condamn 
cinq ans.

--Oui, c'est lui! Il est ici?.... La police le cherche partout....
enfermez-le! Ne le laissez pas sortir et vous aurez une bonne
rcompense.

--La porte de sa chambre est barre. Il ne peut sortir que par la
fentre du grenier, mais il court risque de se casser une jambe s'il
saute de l. Il faut aider la justice  triompher. La religion nous le
dit.... Vous allez changer d'habits, vous chauffer, manger, prendre un
petit verre de bonne Jamaque. Il faut que vous puissiez dire
qu'Athanase Lepage n'est pas tout  fait un mauvais chrtien.

Le brigand tait dans la jubilation. Il fut trait avec une
bienveillance et une charit vraiment vangliques. Comme il allait se
mettre au lit, un violent coup de pied branla la porte de la chambre du
muet.

--Laissons-le se dbattre, dit Lepage.

Cependant le muet faisait un vacarme d'enfer.

M. Lepage monta.

--Tenez-vous tranquille, dit-il, je vous connais, vous tes bien enferm
et vous ne sortirez point.




XIV.

FOLLE DE PEUR.


Les cinq bandits, ballotts par la tempte, accrochs comme des sangsues
aux flancs de leur chaloupe renverse, tremblent en levant vers le ciel
des regards suppliants. Ils ne blasphment plus, les lches, mais
demandent leur salut  ce Dieu de misricorde qu'ils n'ont cess
d'outrager. Ils promettent de renoncer  leur vie criminelle. Le vent et
les courants les portent rapidement sur l'ilet. Quand ils ne sont plus
qu' une courte distance des bords, ils cessent d'invoquer la
Providence, et poussent d'normes jurons, s'criant qu'ils sont sauvs.
Il remettent la chaloupe sur sa quille et cherchent un refuge sous le
feuillage pais en attendant la nuit. La tempte passe, les vagues
s'apaisent, et les ombres paraissent monter du pied des caps et des
collines, paraissent sortir de toutes les baisseurs, de tous les ravins
et de tous les enfoncements, pour s'tendre, comme un immense pavillon
noir, au-dessus de la mer et des campagnes. Alors, oubliant leurs
promesses et leurs rsolutions dtermines par la peur, de la mort, les
brigands se rembarquent, prennent les rames et se dirigent, au hasard,
vers la maison  pignons rouges. Le hasard qui est mystre pour nous,
mais qui est le secret de Dieu, pousse, comme une brise favorable,
l'embarcation vis--vis la maison de Lepage, sur une grve rocheuse. Les
bandits descendent  terre et l'un d'eux, marchant dans l'eau, repousse
la chaloupe aussi loin que possible, la mouillant au large, afin qu'elle
n'choue pas et soit prte  cingler vers Qubec, avec la jeune victime
que l'on va enlever  ses gardiens. La chaloupe se rend au bout de sa
chane et revient comme un cheval que les rnes tendues font reculer.
Les cinq hommes suivent un sentier qui aboutit  la maison. Leur plan
est bien mri. Charlot doit entrer seul et demander l'hospitalit. Quand
tout le monde sera plong dans le premier sommeil, car le premier est
toujours le plus profond, il ouvrira la porte; aux autres; une fois
entr, l'on ne doit sortir qu'avec l'enfant. Tant mieux si personne ne
s'veille! tant mieux pour les gens de la maison. Si quelqu'un tente de
rsister ou de donner l'alarme, tant pis pour celui-l! Des mesures sont
prises pour que l'expdition n'choue point.

Charlot tait donc entr chez Lepage et, comme on vient de le voir,
avait reu la plus franche hospitalit. Il tudia la maison, compta les
appartements, remarqua bien la chambre de M. et de Madame Lepage, mais
observa mieux celle de Genevive et de Marie-Louise. Cependant la
prsence du muet lui causait une vive inquitude. Il savait bien que,
prisonnier dans sa chambre, il ne pouvait sortir; mais il pouvait
empcher les gens de dormir, et rendre l'enlvement difficile, sinon
impossible. Il eut envie d'aller chercher un de ses complices. Aid de
Lepage et de ce complice, il pourrait enchaner le robuste garon et le
rendre inoffensif; du moins pour le reste de la nuit. Alors tout le
monde reposerait tranquillement. Mais pendant qu'il mditait ce projet
et en tudiait les consquences, le bruit cessa presque tout  fait au
grenier: l'on n'entendit plus que les pas un peu embarrasss du
malheureux qui rdait dans sa chambre troite, comme un lion dans sa
cage de fer, cherchant une issue par o s'chapper, puis l'on n'entendit
plus rien.

Un silence de mort enveloppe l'heureuse maison. C'est le prsage de la
tempte. Tour  tour chacun cde aux charmes du sommeil les regards
s'teignent, et, pendant que les corps reposent sur les couches de
paille frache et de plume, les esprits s'envolent et continuent 
penser et  souffrir,  jouir et  aimer.

Deux heures sonnent  la grande horloge adosse au mur, dans le coin de
la pice principale, et le timbre clair semble jeter deux cris de
douleur. Charlot se lve. Marchant sur le bout des pieds, il s'introduit
dans la chambre de ses htes et s'assure qu'ils dorment bien. Alors il
s'avance vers la porte d'entre, l ve le loquet de bois qui pse sur la
clenche et, sans produire le moindre son, il russit  ouvrir. Ses
compagnons entrent. Ils marchent tous cinq, en silence, et leurs pieds
maudits glissent sans bruit sur le plancher, comme les pieds des
spectres. Charlot en conduit deux  la chambre de M. Lepage: ce sont le
chef et Robert. Il montre au matre d'cole et au Charlatan la chambre
de Genevive; et lui, il reste prt  se porter du ct o l'on requerra
ses services. Le Chef et Charlot, debout prs du lit o dorment M. et
Madame Lepage, une main sur les pistolets passs dans leurs ceintures,
coutent le souffle rgulier des honntes gens que les remords ne
troublent point.

Racette s'avance le premier dans l'appartement de Genevive: le
Charlatan le suit. Il tremble, et sa main inhabile et mal assure fait
sonner lgrement la clenche de la porte. Genevive s'veille. Elle
coute, ne sachant si elle a rv ou si elle a rellement entendu
quelque chose. Elle a peur car elle pense au muet enferm dans le
grenier. Pourtant la prsence de l'autre tranger la rassure un peu.
Elle ouvre les yeux tout grands dans l'obscurit, mais ne voit rien.
Racette, surpris d'avoir fait sonner la clenche d'acier, n'a pas ouvert
de suite. Il attend. Genevive croit qu'elle a rv, mais ses yeux
ouverts regardent toujours vers la porte. Tout  coup il lui semble
qu'une lueur vague, indcise, presque nulle, se dessine  quelques pas.
Elle sent une sueur froide aux pieds et aux mains. La lueur parat
s'largir lentement. Genevive regarde avec plus de fixit, mais elle ne
bouge pas. Une fentre se trouvait vis--vis la porte. Quand celle-ci
fut assez ouverte, Genevive put voir, comme une plaque d'argent sur un
cercueil d'bne, le chssis blafard dans le mur noir.

--Mon Dieu! pense-t-elle, la port s'ouvre! je ne rve point!....

Au mme instant les charnires rendent un silement plaintif, et une
ombre apparat dans la ple clart de la fentre. Genevive veut crier:
le son expire dans son gosier serr par l'effroi, ses yeux fixes
regardent toujours avec horreur le fantme qui s'avance silencieux. Elle
veut faire semblant de dormir, mais ses yeux ne peuvent se fermer: ils
regardent toujours l'apparition lugubre. Elle n'ose respirer, et une
masse lourde oppresse sa poitrine. Elle donnerait beaucoup pour que
l'enfant couche, prs d'elle s'veillt et se mit  parler,.... et
elle, paralyse par la peur, elle ne peut remuer un doigt, ni dire un
mot.

--Si Lepage se levait! pense-t-elle.

Elle invoque Dieu. Et, toujours le fantme approche. Dans son effroi,
elle n'en voit pas deux. Soudain, elle sent une main glisser sur elle,
comme une vipre qui rampe sur les herbes tremblantes. Elle frmit. La
main curieuse monte jusqu' sa gorge. La malheureuse fille est glace
comme un cadavre. Elle s'efforce encore de crier et ne pousse qu'un rle
amer. Elle s'imagine qu'elle en est empche par des doigts crochus qui
la tenaillent et veulent l'trangler. Un visage noir et brlant se
penche sur elle; des baisers de feu tombent comme des gouttes de plomb
fondu sur ses joues humides. Elle veut mordre le misrable; elle ne mord
qu'un linge pais qui lui serre la bouche. Elle veut dchirer de ses
ongles le monstre qui la tient, mais ses mains ne sont plus libres. Elle
essaie de se jeter en bas de son lit, et ses pieds, saisis par deux bras
vigoureux, sont lis troitement. Alors il se passe quelque chose
d'indicible dans l'esprit pouvant de la pauvre Genevive. Elle se tord
sur sa couche dans le plus affreux dsespoir. Une douleur insupportable
la saisit tout  coup  la tte, comme si elle tait frappe par un
marteau de fonte, et elle s'vanouit. L'enfant s'veille, mais, saisie
immdiatement par le charlatan sans piti, elle est billonne avant de
pouvoir jeter un cri, et emporte hors de la maison.

Quelques instants aprs tous les brigands arrivaient sur le rivage.




XV.

JE TE VENGERAI.


L'ex-lve, assis sur le bord du petit bateau passager, qui emmenait au
march les habitants de Deschambeault, cherchait d'un oeil avide, parmi
les vieilles maisons de pierre de la rue Champlain, le toit de fer blanc
jauni de _La Colombe victorieuse_. Il l'aperut quand le bateau vira
pour entrer dans la place, et il sentit son coeur tressaillir. Tout ce
qui se rattache  ce que l'on aime nous devient cher. Il dbarqua le
premier, et se dirigea vers le seuil o l'attendait sans doute, dans
l'impatience, sa jeune bien-aime. A mesure qu'il approchait, son coeur
battait plus fort, et l'motion serrait sa poitrine. Il passa sur le
trottoir de l'autre ct de la rue, pour voir d'avance si la blonde
fille ne serait pas assise rveuse dans la fentre. Tout  coup il
s'arrta et la surprise fit plir son visage rougeaud. Les contrevents
taient ferms.

--Qu'est-ce que cela veut dire? se demanda-t-il... qu'est-ce que cela
veut dire?... Pourtant, l'enseigne est encore au-dessus de la porte!

Un trouble singulier s'empare de ses esprits. Il se rend au seuil et
frappe. Personne ne rpond. Il frappe de nouveau et plus fort, mais en
vain. Il regarde les passants qui chuchotent d'un air sarcastique; il
regarde l'auberge de l_'Oiseau de proie_, et voit dans les carreaux de
la fentre, la face hideuse de la mre Labourique qui rit d'un air
moqueur. Il perd son sang froid et sa prsence d'esprit; il a honte
comme s'il se rendait coupable d'une action mauvaise. La bonne femme
Labourique ouvre sa porte.

--Parties les colombes! s'crie-t-elle de sa voix raille, parties sans
laisser leur adresse! C'est mauvais signe, cela, mon garon.

L'Ex-lve, rendu  lui par ces paroles de l'htelire voisine, traversa
la rue.

--Entrez! lui dit la vieille femme, entrez, monsieur Paul: la mre
Labourique n'est pas rancunire. Vous venez ici parce que vous ne pouvez
pas entrer l, n'importe! Elle vous recevra encore comme autrefois.

--O sont-elles alles? le savez-vous? demande l'ex-lve.

--Sainte Barbe! si je le savais, je vous le dirais de suite.... Je
connais trop, bien les tourments amoureux de la jeunesse! j'ai t jeune
un jour... et, ce n'est pas pour me vanter, mais je n'tais pas laide...
j'avais de la vogue... j'ai fait faire des folies  plus d'un
galant,.... et ma foi! j'avoue que j'ai aim jusqu' l'adoration; mais
j'tais difficile; je choisissais la fleur d'entre les fleurs... je ne
m'amusais pas au premier venu... et puis je n'tais pas oblige de me
cacher ou de disparatre d'une faon mystrieuse, du soir au lendemain,
et ma Louise, je l'espre ne sera jamais dans la triste ncessit de
disparatre ainsi.

--Mais on dirait, la mre, que vous connaissez quelque chose de
rprhensible dans la conduite de l'htelire de _La Colombe_ ou de sa
fille.

--Je ne dis pas cela, je ne veux pas mdire, la mdisance n'est pas mon
dfaut.... Que chacun s'arrange comme il l'entendra, cela ne me regarde
en rien. Tout de mme, il y a du louche dans la manire d'agir de ces
deux femmes, et je donnerais mon cou  couper que le propritaire en est
quitte pour ses frais.

--C'est plus que vous ne pouvez dire.

--Expliquez donc a, vous?

--Je ne fais pas de suppositions injurieuses ou vaines; je n'explique
rien, mais avant de juger je me renseigne et j'attends.

Il prit son chapeau et se disposa  sortir, la vieille et mchante
htelire ajouta avec un sourire malicieux:

--Si vous les cherchez, vous ne ferez peut-tre pas mal de monter au
coin flambant.

L'Ex-lve perdit patience. Rien d'implacable comme un amoureux.

--Taisez-vous, vieille mchante! hurla-t-il, et il sortit.

Mille penses diverses assaillent sa pauvre tte. Il a peur d'apprendre
quelque fcheuse nouvelle au sujet de la mre de sa bien-aime; il a
peur de ne plus retrouver, nave et candide comme il l'a quitte, la
douce Emmlie. Il s'efforce de repousser ces doutes cruels dont il fait
un crime aux autres, et malgr lui, ils reviennent sans cesse. Il dsire
savoir ce que sont devenues les deux femmes: il aime mieux connatre la
vrit quelle qu'elle puisse tre, que demeurer dans une incertitude
aussi amre. Il accoste tout le monde, surtout les gamins, qui voient
tout ce qui se passe, entendent tout ce qui se dit. L'un de ces
derniers, qui joue  la _marraine_ sur le trottoir o il a trac, avec
de la craie, des carrs et des triangles, lui dit que l'aubergiste de
_La Colombe_ a dmnag, la semaine prcdente, et s'est embarque 
bord d'un petit bateau. L'ex-lve se rend  la Place, interroge les
capitaines des berges, et n'a pas de peine  savoir que son Emmlie
demeure maintenant  Lotbinire. Personne cependant ne peut lui
expliquer le motif du brusque dpart de l'htelire, ni la raison de sa
retraite  la campagne. Il monte  Lotbinire. Une jeune fille qui
revient du champ lui montre, du doigt, la maison des trangres. Il
craint d'y arriver. Il marche  pas lents, les yeux toujours fixs sur
cette petite mais coquette maison. Il voudrait apercevoir dehors,
Emmlie ou sa mre et les saluer de loin. Il ne voit personne. Il attend
une minute sur le perron avant de frapper. Un silence profond rgnait 
l'intrieur. Il frappe; on lui dit d'entrer. A sa vue Emmlie qui se
berce en cousant, devant une fentre, laisse tomber son ouvrage, et
devient d'une pleur livide. Elle ne peut se lever, ni parler. La mre
salue d'un air triste, mais avec affabilit. L'ex-lve, dans
l'embarras, balbutie quelques mots:

--Je ne vous croyais pas ici, mais encore  Qubec.

--Qubec! rpond la femme, je voudrais n'y tre jamais alle!

--Comment? Pourquoi donc? demande l'ex-lve visiblement anxieux.

Emmlie se lve d'un brusque mouvement, porte son mouchoir  ses yeux et
s'enfuie dans une autre chambre. Des larmes roulent dans les paupires
de la mre.

--Mon Dieu! dit l'ex-lve, je le vois, Emmlie ne m'aime plus!... Et
moi qui venais avec tant d'espoir et de joie lui jurer que je l'aimerai
toujours!

Un sanglot, parti de la chambre voisine, rpondit  ce cri d'amour du
fidle garon.

--Ecoutez, rpond la mre, et dites, si vous l'osez, qu'elle ne vous
aime plus!

--Pourquoi me fuit-elle?

Une pense douloureuse traversa le cerveau de l'ex-lve. Il eut un
soupon horrible, il devint blme, et ses yeux tonns interrogrent la
mre de son amie. La femme comprit ce qui se passait dans l'me de Paul
Hamel et elle se hta d'ajouter:

--Emmlie n'est pas coupable, non! Dieu le sait qu'elle n'est pas
coupable!...

--Mais de quel crime l'accuse-t-on?... Je n'ai entendu parler de rien.

--On ne l'accuse pas; on ne peut pas l'accuser; c'est l'innocence mme!
Elle serait morte plutt! Oui! nous serions mortes toutes deux, plutt
que de cder devant les menaces de ces misrables!...

Et elle se mit  pleurer. L'ex-lve s'assit et, se cachant le visage
dans ses mains, attendit que cet excs de douleur fut pass. Dans la
chambre voisine, Emmlie sanglote toujours et ses soupirs arrivent aux
oreilles de son ami, comme de temps en temps, arrivent  une fentre
grille, les soupirs de la brise.

--Je ne partirai pas, rpond enfin i'ex-lve, sans connatre la cause
de votre peine.

--Mon Dieu! si vous saviez?...

--Vous me mettez  la torture! parlez! Madame, je vous en prie!....

--Les monstres!.... ils taient deux!.... nous tions sans dfiance, un
soir....

--L'ex-lve se dresse: le feu roulait dans ses orbites, ses poings se
crispaient.

--Qui? o sont-ils?

Et la femme continua.

--Ils nous auraient tues.... Emmlie a voulu se jeter par la
fentre.... Ils l'ont saisie, ils l'ont crase sur le plancher....deux
hommes sont plus forts que deux femmes....deux hommes arms!....

L'Ex-lve bondissait de surprise et de colre.

--O sont-ils? leurs noms? dites! parlez! que je les tue comme des vers
de terre, les monstres! les maudits!

--Il ne faut pas, cependant, les confondre dans, la mme rprobation,
car l'un se serait laiss toucher par les pleurs de l'innocence... et il
nous aurait sauves aprs avoir voulu nous perdre, si l'autre ne l'eut
pouss au mal. Leurs noms, je ne les sais point. Il y avait un un
vieillard et un jeune homme. Celui-ci est grand et maigre. Il porte un
sobriquet, car j'ai entendu ses amis l'appeler Picounoc....

--Picounoc! rpte l'ex-lve, Picounoc! est-ce possible?.... Oh! il en
est bien capable....

--C'est lui voulait couter les supplications de ma fille, comme je
viens de vous le dire.

--Et personne n'tait l pour vous dfendre?

--Nous avons cri. Des pas ont retenti sur le trottoir, des coups ont
t frapps dans la porte....mais nous n'avons rien vu. Les sclrats
ont eu peur et se sont enfuis.... C'est le bon Dieu sans doute qui nous
a prises en piti et nous a protges.

Cette dclaration rend le calme  l'ex-lve en le dlivrant d'un
outrageant soupon. Il entre dans la chambre o s'est rfugie la jeune
fille; il l'aperoit  genoux, la face sur le lit:

--Emmlie, dit-il, Emmlie, je t'aime!... Vrai comme il y a un crucifix
sur le mur, je t'aimerai toujours.... Emmlie, tu seras ma femme!
veux-tu?.... le veux-tu?

La blonde enfant, toute en larmes, les cheveux comme un voile de pudeur
sur ses paules, se relve et tombe dans les bras du noble garon qui la
serre contre sa poitrine dans une treinte d'une infinie douceur.




XVI.

UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS L'EAU.


Lepage se leva de bonne heure et fit sa prire du matin,  genoux prs
de son lit. Jamais travaux assez pressants ne lui faisaient omettre ce
pieux devoir. Ceux qui n'avaient pas le temps de prier, n'arrivaient
souvent au champ qu'aprs lui, ne supportaient pas aussi bien les
contretemps, et ne se trouvaient nullement plus riches,  l'automne. Il
marcha lgrement sur le plancher sans tapis, afin de n'veiller
personne, et sortit pour aller couper. Il fut surpris de trouver: la
porte dbarre. Il pensa qu'il avait oubli de mettre le loquet.

En allant  l'ouvrage, il offrait  Dieu sa journe, et regardait avec
admiration les merveilles de la nature qui publient sans cesse la
puissance et la bont de l'ternel Crateur.

Genevive tait matineuse. Madame Lepage fut surprise de ne point
l'entendre balayer, et de ne point la voir prparer, au feu de l'tre,
le djeuner frugal. Elle supposa que la prsence du muet dans la maison
l'avait empche de dormir, et qu'elle n'avait cd au sommeil que le
matin, alors qu'avec les tnbres s'envolent les craintes vagues et les
folles terreurs. Cependant comme le soleil montait et que le calme le
plus profond rgnait toujours dans toutes les parties de la maison,
d'ordinaire  cette heure pleine de mouvement et de vie, Madame Lepage
entra dans la chambre de Genevive. Elle recula d'pouvante en poussait
un cri. Genevive la regardait avec ses grands yeux secs et vitreux. Ses
cheveux dnous et mls couvraient une partie du traversin de plume.
Son oreiller tait tomb  terre. Les mains et les pieds de la
malheureuse fille, troitement lis aux poteaux du lit par des courroies
de cuir, paraissaient enfls et couverts, de taches bleue. Un pais
bandeau pressait, comme un cercle, sa bouche muette. La place de la
petite Marie-Louise tait vide.

Madame Lepage sortit dehors en criant. Les voisins l'entendirent: ils
accoururent. Lepage se redressant pour aller dposer ses poignes de
grain, regarda du ct de la maison et vit les gens qui couraient en se
dirigeant tous au mme endroit. Il se douta qu'il y avait quelque chose
d'trange, planta sa faucille sur un piquet de cdre et partit.

Les voisins entrrent, dfirent les liens qui enchanaient Genevive,
enlevrent son bandeau de linge et lui rendirent la libert. Elle clata
de rire.

--Mon Dieu! s'cria Madame Lepage, que signifie cela?.... Genevive,
savez-vous qui vous a maltraite, ainsi?

Genevive se mit  rire de nouveau, de ce rire hbt qui rend
effrayante la figure des idiots. Tous les gens la regardaient avec
stupeur, et elle fixait sur chacun tour  tour ses yeux gars.

--Elle est folle! s'crie-t-on.

--Marie-Louise o est Marie-Louise? demande Madame Lepage.

A ce nom l'infortune Genevive se dresse brusquement, et cherche dans
le lit,  la place encore chaude de l'enfant. Elle soulve les
couvertures, jette l'oreiller et le traversin  terre, drange le lit de
plume et la paillasse, regarde sous la couchette, et se relve, ple,
lugubre, terrible  voir.... Les gens ont peur et se reculent.

--Marie-Louise! crie la pauvre folle, Marie-Louise!...

Elle cherche de nouveau dans le lit en dsordre.

--Vous l'avez cache, dit-elle, rendez-moi la! Sa mre me l'a
confie....Sa mre qui est avec le bon Dieu.... Je n'irai jamais avec le
bon Dieu, moi, car le matre d'cole a souill mon me, et rien de
souill n'entre dans le royaume des cieux!.... Marie-Louise! crie-t-elle
encore.

Elle sort. On veut lui faire revtir sa robe.

--Pourquoi? rien ne peut cacher ma honte.... Il n'y a pas de voile assez
pais.... Rendez-moi la petite, je vous en prie!.... J'ai promis  sa
mre de la sauver, et de la mettre au pied de la croix sur la cte de
sable....

--Pauvre fille! murmurent les voisins.

Lepage entre: Qu'y a-t-il donc, dit-il avec moi.

--Alors Madame Lepage fond en larmes. Les voisins racontent ce qu'ils
viennent de voir. Lepage court  la chambre de son hte, le dernier
venu. La chambre est dserte. Il monte au grenier: personne!--Ils
s'taient entendus pour nous tromper! C'taient deux brigands! deux
compres! s'crie-t-il en fermant les poings.

Puis il raconte comment il a hberg les misrables qui lui demandrent
un refuge pour la nuit.

Cependant Genevive sort, dans son costume lger, appelant toujours
l'enfant perdue. Elle s'arrte devant un orme magnifique qui tend ses
bras au-dessus du toit.

--L'as-tu vue? lui dit-elle....la caches-tu dans ton feuillage? Tu es
grand, toi, tu vois de loin; n'aperois-tu pas le ravisseur quelque
part?

Elle secoue la tte et s'avance plus loin, parlant toujours, et
demandant la petite Marie-Louise  tous les objets que rencontrent ses
yeux gars. Lepage essaie de la faire entrer; elle se fche. Pour la
rendre docile, il s'avise de lui ordonner de s'habiller promptement,
pendant qu'il allait atteler le cheval, afin de courir aprs le
ravisseur et sa victime.

Les brigands, sortis de la maison de Lepage sans faire de bruit et sans
veiller les habitants, se rendirent en courant sur la grve voisine. Le
charlatan tenait serre dans ses bras nerveux, la petite Marie-Louise
qui tremblait de peur et de froid dans son primitif vtement de toile.
Elle aussi tait billonne. La mer tait basse et la chaloupe ne
flottait plus au large, mais se confondait avec les roches de la
batture. Le charlatan dposa l'enfant  terre prs de lui, sur les
galets. Elle ressentit aux pieds une douleur aigu, voulut crier, mais
sa voix mourut sous l'toffe de l'implacable bandeau. Deux des brigands
cherchrent la chaloupe. La nuit tait obscure et le rivage, sem
d'normes cailloux. Ils cherchrent longtemps. Le charlatan tenait les
deux mains de la petite pour qu'elle ne put enlever le billon qui
l'empchait de crier. On entendait les frissons courir sur ses membres
dlicats. L'un des deux qui cherchaient l'embarcation dit tout  coup,
d'une voix qu'il s'efforait de voiler: Ici! venez!.... elle est
choue.

Ceux qui attendaient au rivage partirent, se dirigeant sur la voix
qu'ils venaient d'our. Le charlatan fit marcher l'enfant sur les
_gravois_ et dans les flaques d'eau. On entendait les sanglots touffes
de la petite, mais l'on ne pouvait voir, dans l'obscurit, les larmes
abondantes qui coulaient de ses yeux. Tous cinq se trouvrent runis
auprs de la chaloupe. Ils se serrrent la main en signe de plaisir et
de flicitations.

--Le succs a dpass mes esprances, dit le matre d'cole....

--Comment avez-vous trouv votre ancienne matresse! demanda le chef.

--Je vous jure qu'elle n'a point son gale  Qubec!... Je voudrais bien
la reconqurir, comme disent les chevaliers.

--M'est avis, dit Charlot, que nous ferions mieux de pousser la chaloupe
 l'eau que de perdre notre temps ici, quand nous serons au large nous
ferons la causerie.

--C'est juste, rpondirent les autres:  la chaloupe! au large!

L'enfant fut embarque et les cinq brigands mettant l'embarcation sur sa
quille, la poussrent, en levant, vers les flots qui dferlaient 
quelque distance.

--La brise est bonne, dit le chef, en mettant les pieds dans l'eau, le
montant va prendre, et nous serons  Qubec de bonne heure.

--Si nous n'avons pas la chance d'arriver cette nuit, nous resterons au
bout de l'le jusqu' la nuit prochaine, rpliqua le charlatan.

Les vagues commencrent  soulever la chaloupe et les hommes trouvaient
qu'elle devenait de moins en moins lourde. Enfin, elle bondit, comme un
coursier qui se cambre, et les cinq brigands sautrent dedans.

--Les rames! la voile! commande le chef.

--Les rames! la voile! rptent les bandits.... o sont elles?

--On regarde sur les bancs, on regarde dans le fond de la chaloupe:
point de rames! point de voile!

--Voil qui est drle! dit le chef tonn. Les brigands ne riaient plus.

--Vous ne les avez pas fourres sous les Bancs?

--Oui, rpond Charlot.

--Les vagues les auront jetes en dehors, observe le charlatan, on va
les trouver ici tout prs.

--Je les avais bien attaches, affirme Robert: c'est un tour que l'on
nous a jou....

--Un tour? tu badines? nous sommes arrivs de nuit, il faisait noir, et
personne ne nous a vus.

Les flots avaient rejet la chaloupe au rivage et la secouaient rudement
de ct et d'autre.

--Dbarquez et cherchez! ordonne le chef!

Les brigands se dispersent, cherchant, inquiets et craintifs, les rames
perdues. Le chef reste prs de l'enfant captive.

Ils rdrent longtemps au bord du fleuve, parmi les roches et les
ajoncs, reculant du pied les morceaux de bois inutiles, venus avec le
rapport. Ils ne trouvrent ni les rames, ni la voile.

--Si c'tait le muet? repartit tout--coup Charlot.

--Le muet?

--Oui le muet; il tait, par un singulier hasard, chez Lepage cette
nuit.

--Et tu ne nous l'as pas dit?

--En ai-je eu le temps? Au reste, pourquoi? Monsieur Lepage qui le croit
vad de la prison et qui ne sait pas son innocence, l'avait enferm
dans une petite chambre, au grenier.

--Damnation! crie Robert, tu sais que nous avons jur de le tuer?

--Et nous le tuerons! rpond, d'un ton imperturbable, le cruel Charlot.
Seulement, il faut tre prudent, et ne pas danser plus vite que le
violon. A chacun son tour, aujourd'hui l'enfant, demain le muet.

--Mais qu'allez-vous faire? qu'allons-nous devenir?

--Si c'est un tour du muet, observe le charlatan, il doit avoir cach
les rames  terre quelque part dans les aunes. Voyons partout. Si nous
ne les trouvons pas nous n'aurons plus qu' remonter  pied.

Disant cela, le docteur  la barbe rouge s'approche de la tale d'aunes
qui parat comme un bouquet noir sur la rive couverte d'ombre. A peine
a-t-il cart les premires branches, que son pied s'embarrasse dans
quelque chose d'humide et de mou comme le linge que la blanchisseuse
tire de la cuve. Il se penche, tte de la main. Un clair de joie
illumine sa face rouge et ses yeux brillent comme des topazes dans
l'obscurit.

--Ici! ici! je les ai!.... dit-il  ses compagnons, je....

Il n'achve pas. Comme le bras d'un gant qui se lve terrible et brise
tout ce qu'il rencontre dans sa chute, une rame s'est leve soudain,
noire dans la nuit sombre, et s'est abattue sur les reins du malheureux
vendeur de sirop. Un cri terrible fit retentir la rive et le fleuve. Les
brigands qui accourent s'arrtent effrays.

--Qu'y a-t-il? Les as-tu? Que fais-tu?.... demandent plusieurs voix.

--Allons voir! dit l'un des bandits: nous sommes assez pour nous
dfendre.

Ils s'approchent du bouquet d'aunes. Charlot marche le premier. Plus ils
approchent et plus ils marchent lentement. Ils entendent un bruit lger
dans le feuillage et appellent leur compagnon. Une mme pense vient 
leur esprit: Il a t tu.... Alors ils s'arrtent. Le chef arrive prs
d'eux.

--Que faites-vous? quel est ce cri que j'ai entendu?

--C'est le docteur! il est mort, croyons-nous: Nous sommes dcouverts.

Une sueur froide inonde le visage du brigand. Il s'approche de Charlot
et lui confie quelque chose. Charlot s'loigne de suite. Un instant
aprs, le chef crie: Sauvons-nous!

L'un des brigands passe trop prs des aunes, la rame lui fouette
l'paule; mais il ne tombe point; il s'enfuit en criant de rage et de
douleur. C'tait le matre d'cole. Alors une forme puissante et sombre,
que les tnbres faisaient paratre plus grande et plus terrible encore
qu'elle n'tait rellement, s'lance  la poursuite des bandits.




XVII.

LES DEUX AMANTS DE NAGURE.


Genevive tait devenue folle de peur. Son tat lamentable arrachait des
larmes  tout le monde. Quand elle se fut habille elle demanda si la
voiture tait prte. On lui rpondit que M. Lepage tait all mettre le
cheval  la calche, et qu'il serait dans un instant de retour.

--Je vais toujours partir, reprit la pauvre fille, il me rejoindra. S'il
est poli il me fera monter dans sa voiture. Je n'ai pas une minute 
perdre: la petite Marie-Louise s'en va toujours. Elle est peut-tre bien
loin maintenant. Dites donc un chapelet pour elle pendant que je vais la
chercher.

On voulut l'empcher de sortir.

--Je vous en conjure, dit-elle avec des larmes dans la voix, vous qui
avez des petits enfants que vous aimez bien, laissez-moi partir; il faut
que je rende Marie-Louise  sa mre qui se dsole.... Si des voleurs
vous enlevaient vos enfants, comme cela, la nuit, ne seriez-vous pas
contents qu'une fille perdue, comme moi, vous la rendit avant le coucher
du soleil?.... Laissez-moi sortir!....

Elle repoussait les gens qui lui fermaient le passage.

--Je vais me fcher, reprit-elle, et je vous dchirerai le visage.

Rien d'affreux comme une folle qui devient furieuse. On eut peur et on
lui permit de sortir.

M. Lepage la suivit quelque temps et s'effora de la dcider  revenir;
mais elle avait une volont de fer, une ide fixe: aller  Qubec, rue
Saint Joseph, dans l'infme maison de mademoiselle Pamla. Le souvenir
de ce qu'elle avait vu l s'tait tout  coup fix dans son esprit,
comme une image de deuil que l'on fixe au mur. M. Lepage pensa qu'il
valait mieux ne pas la contrarier. Il revint chez lui avec l'intention
d'envoyer quelqu'un pour la suivre et la surveiller.

Les bandits se sont disperss. Le muet court au hasard. Seul le bruit
des pas le guide. Alerte et vif, il aperoit bientt une forme vague qui
se sauve. C'est Charlot avec l'enfant. Il le poursuit comme un fantme
poursuit un fantme. Il distingue de mieux en mieux les contours
grossiers de sa noire silhouette; il va l'atteindre, le toucher, quand
son pied nu, s'embarrassant dans un arrachis se dchire sur un noeud
aussi dur qu'une pointe d'acier. Il tombe. Le brigand disparat de
nouveau. Nonobstant La douleur cuisante qu'il ressent au pied, le muet
reprend sa course. Le dsir de sauver sa soeur lui fait mpriser toute
souffrance physique. Mais n'y a-t-il point folie  courir dans les
tnbres, aprs quelqu-un que l'on ne voit pas et que l'on n'entend pas
davantage? Le pauvre garon est dsespr. S'arrtant pour couter, il
n'entend que le vagissement des flots au rivage. Il pense que le
ravisseur est cach, et, n'obissant qu' son amour fraternel, il
s'enfonce dans tous les buissons et descend dans tous les ruisseaux.

Quand le jour vint semer ses rayons dans le ciel, sur le fleuve et les
montagnes, comme un laboureur matinal sme ses grains dans les sillons,
le muet, presque fou de douleur et de regrets, cherchait encore, sur la
grve dserte, sa soeur infortune.

Le chef n'avait pas voulu laisser seule, dans la chaloupe, la petite
Marie-Louise, quand il tait venu rejoindre ses camarades, prs du
bouquet d'aunes, aprs le cri jet par le charlatan. Il l'avait prise
dans ses bras, et remise  Charlot, qui tait le plus fort de la bande.

Profitant de la chute du muet, Charlot s'tait cach dans un pais
fourr. Le muet passa deux fois  ct de lui. Par bonheur, dans sa
fuite prcipite, le brigand avait perdu son pistolet. Sans cet
accident, le pauvre plerin eut t lchement assassin dans le taillis,
et son corps serait tomb dans le ruisseau discret.

Les ravisseurs, disperss comme des loups par les chasseurs qui les
poursuivent, ne se retrouvrent ensemble que dans la ville. Ils
n'avaient march que la nuit, se cachant avec prcaution durant le jour
qui suivit leur malheureuse expdition. Le premier qui revint au logis
de Pamla fut le chef. Quelques heures aprs, le matre d'cole entra,
suivi de Robert. Racette se plaignait d'une insupportable douleur 
l'omoplate. Il avait l'paule aussi noire que l'me. La rame avait fait
sa marque. Les trois sclrats exprimrent leur profond regret de la
perte du docteur. Ils le croyaient mort. De fait, il l'tait  peu prs.
La rame lui avait bris l'pine dorsale. Le chef parla longuement des
remarquables qualits de son jeune compagnon. Le matre d'cole qui
l'avait connu, tout enfant, renchrit sur le chef, et Robert qui le
connaissait peu, le vanta bien davantage encore. Si voulez que l'on dise
du bien de vous, mourez! Alors vous ne portez plus ombrage aux jaloux.

Les trois brigands s'inquitaient bien aussi de Charlot et de l'enfant.
Cependant le vieux Saint Pierre ne dsesprait pas de le voir arriver
sain et sauf. Il connaissait la prudence, la force et l'agilit de son
camarade. En effet la nuit suivante, pendant que les survivants
dlibrent et se racontent les nouvelles du jour, le redoutable Charlot
arrive. Sa figure est riante, son air triomphant. Il tient la petite
Marie-Louise par la main. L'enfant  pleur mais elle parat un peu
console.

A la vue du voleur et de l'enfant, il y a, dans la maison de Pamla,
d'ineffables transports de joie. On serre la main de l'heureux bandit on
embrasse la petite qui sourit avec des larmes: mais c'est le baiser du
judas, le baiser de la trahison. Les questions se succdent, comme dans
la tempte, les vagues succdent au vagues. Charlot, ne peut parler de
grand'chose. Il tait rest cach tout le jour, et s'tait rendu dans la
ville  la faveur de la nuit.

--Aprs tout, observe le matre d'cole, le succs, pour n'tre pas
aussi complet qu'on l'eut dsir, n'est pas sans valeur.

--Si ce pauvre docteur arrivait maintenant, tout serait bien, ajoute le
chef.

--Oui, continue Robert, car la chaloupe ne nous cote rien, et nous en
trouvons toujours quand nous avons besoin.

Mais le docteur n'arriva point.

--Il ne faut pas que le chagrin nous fasse perdre la tte, et nous
empche de prendre un coup  notre heureux retour, repartit le chef.

--Nous prendrons aussi un verre  la sant de l'absent, observa le
matre d'cole.

Le rum fut apport sur le plateau. Les sclrats burent longtemps:
gaillards, il furent gais et jaseurs; gris, il devinrent expansifs,
gouailleurs et vantards; ivres, ils se fchrent et voulurent se battre,
ils se donnrent la main et s'embrassrent, ils s'attendrirent au
souvenir du charlatan et se mirent  pleurer, ils s'endormirent et
ronflrent.

Le matre d'cole, ivre comme ses compagnons, se lve, trbuchant; tire
de sa poche un long couteau  ressort dont il ouvre la lame aigu, et
s'approche, menaant, de la petite Marie-Louise endormie sur une chaise.
L'enfant, vaincue par la fatigue, reposait dans un sommeil profond.
Mademoiselle Pamla, sortie ds le soir de bonne heure, n'tait pas
encore rentre, et personne ne s'tait occup de donner un lit 
l'enfant. Le matre d'cole se penche sur elle. Il rit d'un rire
diabolique. La lame du couteau luit  la lumire de la chandelle. Le
chef, Robert et Charlot, ronflent toujours en cuvant leur boisson.
Avait-il envie de tuer la petite, ou, cdant  un de ces caprices
inexplicables qui passent par la tte des gens ivres, voulait-il
seulement lui faire peur? Il recule d'un pas comme pour mieux viser et
donner plus de force  son couteau. Il ne rit plus, il a l'air froce;
mais  son tour l'enfant endormie sourit doucement.

Accabl de fatigue, dsesprant de retrouver sa chre petite soeur, le
muet tait revenu chez M. Lepage. La pauvre Genevive venait de partir,
et les voisins remplissait encore la maison toute bouleverse; ceux qui
le virent arriver s'crirent.

--Voil l'un de ces misrables! prenons-le! enchanons-le!...

Il n'eurent pas de peine  l'arrter; l'infortun jeune homme vint au
devant d'eux. Quelques uns voulaient l'assommer sur le champ.

--Il n'est pas permis de se faire justice soi-mme, dit M. Lepage,
gardons-le prisonnier en attendant qu'il soit remis  l'autorit.

--Il s'est bless, reprit quelqu'un, son pied saigne; voil pourquoi il
n'a pu se sauver comme les autres.

Le muet fit, en souriant avec douceur, un signe qui voulait dire: vous
vous trompez.

--Est-ce qu'il ne parle pas demanda-t-on.

--Non rpondit Lepage; c'est ce muet qui a t condamn dernirement 
cinq ans de pnitencier.

Un murmure de surprise s'leva; plusieurs dirent:

--Ce n'est pas tonnant alors qu'il enlve les enfants.... ne le
laissons pas chapper.

Pendant que le matre d'cole, rendu fou par l'ivresse, lve pour le
plonger dans le coeur de l'innocente enfant, son large couteau, la porte
s'est ouverte sans bruit, et une ombre triste et lugubre est entre. Le
matre d'cole, tout  son crime, n'a rien entendu. L'ombre silencieuse
s'avance vers lui, lve ses bras maigres, tend ses doigts nerveux comme
l'crevisse, ses mandibules, et au moment o le couteau s'abat sur
l'ange endormi, saisit, comme une tenaille de fer, le cou dgag de
l'assassin; Racette, surpris, laisse tomber l'arm fatale; L'ombre, vive
comme l'clair, la ramasse.

Alors menaant  son tour le bandit sanguinaire, l'ombre lui crie:
Monstre! quel mal t'a fait mon enfant?.... c'est mon enfant! sa mre me
l'a donne pour que j'en prenne soin sur la terre!.... Sauve-toi! Je
t'enfonce ce couteau dans le coeur.... et, au lieu de sang, l'iniquit
coulera!....

--Genevive dit le matre d'col.... ne frappe pas! coute!.... Je ne
voulais pas la tuer.... c'tait pour lui faire peur.... rien de plus!

--Va-t-en! sors! crie la folle en fureur, ou je te dchire en
lambeaux!....

Et elle faisait jouer l'arme menaante devant la figure livide de
l'ivrogne.... Il veut veiller ses camarades: la pointe du couteau lui
fend la lvre. La folle s'irrite de plus en plus, comme un feu que le
vent attise. Elle est horrible dans sa fureur. Le matre d'cole effray
se sauve. Elle le poursuit dans la rue, et le couteau tranchant
effleure, de temps en temps, le dos du lche qui se sauve. Tout  coup
elle s'arrte. Le matre d'cole profite de ce moment de rpit pour
s'esquiver. La folle revient sur ses pas et s'engage dans la rue Saint
Joseph. La porte de mademoiselle Pamla est encore ouverte. Elle entre:
Les Brigands enivrs ronflent toujours. Mais l'enfant est disparue.




XVIII.

UNE MRE PARDONNE TOUJOURS.


La corve de _brayage_ tait finie. La dernire poigne de lin s'tait
change en filasse soyeuse, et les derniers claquements des braies
venaient de se taire dans l'alcve champtre. Les jeunes gens oublirent
les fatigues de la journe dans la danse et les jeux. Asselin leur avait
promis une veille: il tint parole. Nre Hamelin qui ne jouait pas mal
les cotillons et les gigues sur le violon, vint avec ses soeurs et
plusieurs autres _jeunesses_ du village rejoindre les _brayeurs_.
Picounoc parut s'amuser plus que les autres. Son sobriquet fit rire tout
le monde, et bien qu'il eut dclin son vrai nom  Nomie Blanger,
aprs avoir fait la sourde oreille aux questions des autres, on
continua, par caprice ou fantaisie,  l'appeler monsieur Picounoc. On le
fit chanter pour dlivrer un gage. C'tait alors, et c'est encore la
coutume,  la campagne, de se faire prier longtemps avant de se rendre
aux voeux de la compagnie. Picounoc ne voulut pas droger  cet usage
ridicule. Il se fit prier: J'ai le rhume, disait-il  l'un; je ne sais
pas chanter; rpondait-il  l'autre. Je ne sais pas une chanson.... et
cent raisons toutes aussi bonnes....

L'on insistait: Vous savez bien chanter.... Vous savez des chansons....
Vous n'avez pas le rhume.... Et que sais-je?

Ce fut Nomie qui triompha de son obstination. Les jeunes gens virent
bien qu'il avait des intentions pour la jolie brune.

--Pour vous faire plaisir, mademoiselle, je vais chanter, dit-il....

Nomie sourit; ce n'tait ni un sourire d'orgueil, ni un sourire de
plaisir... Il y avait un peu de moquerie dans ce sourire, Picounoc ne
chantait pas si mal que vous le pensez; mais il chantait du nez. N'eut
t sa voix nasillarde, on l'eut admir. Dans les chantiers il avait de
la vogue: c'est que son rpertoire tait riche de chansonnettes
grivoises, et que les voyageurs et les gens de cage prisent fort ce
genre de posie. Il redit, d'un ton plaintif et tranant, une romance
qui fut juge fort belle. Elle tait d'une moralit bien douteuse, mais
grce  la navet de nos moeurs, on ne comprit que la partie
sentimentale. J'ai maintes fois entendu, dans nos runions honntes de
la campagne, des chants grivois que tout le monde applaudissait, bien
innocemment  coup sr.

Picounoc eut envie de faire une dclaration d'amour  Nomie. Dans nos
veilles, si l'on rencontre une charmante villageoise qui ne semble pas
indiffrente, on manoeuvre de manire  se trouver prs d'elle: on
drive, on louvoie, on refoule le courant, on met la voile, on la
replie, selon les circonstances et les lieux. On n'a pas soif, et l'on
se lve pour aller boire au seau, prs de la porte; les rayons de la
lune argentent les vitres de la fentre, et l'on va dehors pour
s'assurer que le temps est clair et que les toiles brillent au ciel; le
grand pre arrive de l'curie o tout est calme, et l'on va voir au
chevaux, de crainte qu'il ne se dtachent, sortent de leurs _parcs_ et
se donnent des accolades du bout du pied; et toujours l'on a le soin de
ne pas trouver la chaise que l'on vient de quitter, mais d'en prendre
une autre auprs de la personne recherche. Et alors, en rougissant, on
bgaie une excuse, on demande pardon  la jeune fille de ce que l'on ose
prendre la place qu'un autre plus  son got devrait occuper. Et la
jeune fille qui se doute bien de quelque chose, ne se dfend pas d'un
lger mouvement d'orgueil. Elle pardonne de bon coeur.... Mais dj
l'imprudente n'a pas fait quelque douce promesse.

Picounoc devenait amoureux de Nomie. Sans dlicatesse, effront plutt
que timide, nullement habitu  feindre, il ne dissimula point son
admiration pour la belle jeune fille, et lui fit, dans les termes les
moins quivoques, une brlante dclaration. Nomie couta, ne dit rien,
et le laissa dans le doute, moins amer encore que le ddain.

La veille fut joyeuse jusque vers minuit. Alors, on entend au dehors la
voix plaintive de Genevive qui dit:

--Rendez-moi, pour l'amour de Dieu, l'enfant de la dfunte Jean
Letellier!.... Si je ne la retrouve pas, et si je ne la dpose point au
pied de la croix, sur le haut de la cte, je serai perdue!.... Oui je
serai perdue!.... Le sable roulant m'entrane au fond de l'abme!....
Rendez-moi Marie-Louise! rendez-moi Marie-Louise!....

Elle vient regarder  la fentre, et sa figure parat comme la figure
d'une morte qui sort de sa tombe. Les jeunes filles ont peur. La folle
continue:

--Si vous la cachez dans vos chambres noires ou sous vos lits, ou
derrire les portes, le bon Dieu vous punira. Le bon Dieu voit partout,
mais moi je ne vois nulle part! Ah! je vous en prie, rendez-moi l'enfant
pour que mon me soit sauve!....

Elle ouvre la porte. Madame Asselin s'avance au devant d'elle.

--Genevive, entre, tu vas coucher ici. J'ai un bon lit  te donner.

La folle la regarde d'un oeil courrouc:

--Menteuse! laisse-moi!.... tu me ferais geler comme tu faisais geler la
petite Marie-Louise!... Les lits que tu donnes aux autres sont le
plancher nu. Tu me conduirais aux framboises pour m'garer, comme tu as
gar l'enfant!.... C'est toi qui l'as perdue!.... malheur! malheur 
toi!....

Et elle disparat.

Les divertissements furent suspendus. L'apparition lugubre de la folle
avait troubl la fte, comme la pierre jete dans l'arbre o chantent
les oiseaux, trouble le concert arien.

Asselin fumait sa pipe devant le foyer. Il avait appris la libration du
muet, mais il ignorait encore l'enlvement de la petite Marie Louise.
Comme on le sait, il n'avait dit  personne ce qu'il connaissait de
l'innocence de son pupille. Cependant sa discrtion n'avait servi de
rien; mille autres bouches avaient parl! la vue de Genevive, devenue
folle soudainement, lui causait une trange inquitude. Il souponnait
un crime: on l'a dit. Il avait hte de voir son beau-frre, et, tout eu
fumant, il se proposait de partir pour Qubec le surlendemain. Sa femme
n'tait gure moins soucieuse. Les veilleux s'aperurent de l'anxit
des matres de la maison et se disposrent  partir. Picounoc, acceptant
l'hospitalit que lui avait offerte Asselin, ne partit que le lendemain.

L'ex-lve aimait trop Emmlie pour la croire coupable et douter de sa
sincrit. Son bonheur s'tait un moment assombri, comme un ciel d'azur,
quand monte la fume d'un volcan. Mais le volcan s'tait calm... le
tonnerre qui grondait dans ses entrailles avait fait silence.

A l'heure mme o Picounoc prenait cong de M. et de Madame Asselin, le
lendemain de la corve, l'ex-lve s'embarquant dans un lger canot,
traversait le fleuve et venait aborder tout vis--vis la maison o se
cachaient ses amours.

Picounoc passant chez Blanger vit Nomie dans la fentre. Il entra, la
jeune fille le reut poliment, mais avec assez de froideur. Ils
causrent longtemps et le soir arrivait quand il se souvint de sa mre.
Il demanda  Nomie la permission de revenu.

--Je ne refuse de voir que les malhonntes gens, rpondit-elle un peu
firement.

Il est encore agrable de se promener dans les alles solitaires des
jardins, aux beaux jours d'octobre, et de fouler aux pieds les feuilles
jaunies que le vent a dtaches et qui tapissent le sol. Tout porte  la
rverie: les dernires fleurs qui se penchent frileuses en donnant au
soleil leur dernier sourire; les rameaux dnuds qui ressemblent aux
cordages des barques sans voiles, les soupirs de la brise frache qui
semble pleurer en s'envolant, la pleur du gazon qui se fane comme une
vierge dlaisse. L'aspect calme et mlancolique des champs inspire de
douces et srieuses rflexions. Les bois qui se dpouillent de leurs
charpes multicolores, et, nus, s'endorment d'un sommeil profond que
seul le soleil du printemps pourra dissiper, nous invitent  songer 
notre dernier sommeil et  nous dpouiller des liens enchanteurs qui
nous captivent encore. Ils nous rappellent que bientt, endormis dans
notre froid tombeau, nous attendrons le soleil ternel qui rchauffera
notre poussire, et nous fera renatre pour l'ternel printemps.

Emmlie et l'ex-lve se promenaient vers le soir, dans le jardin
nouvellement acquis par l'htelire de _La Colombe_. Emmlie tait
triste. Comme un fer rouge que l'on tourne dans une plaie, une amre
pense la tourmentait toujours. Pauvre enfant! Elle ne se croyait pas
encore  l'abri des outrages des sclrats. Elle ne pouvait se dfendre
d'une vague terreur. Elle marchait les yeux baisss et regardait les
feuilles mortes. Tout  coup elle fut tire de sa rverie par un cri
parti de la maison. Ce n'tait pas un cri de douleur, ni un cri
d'anxit, mais c'tait une surprise trange qui se manifestait. Emmlie
et l'ex-lve s'lancrent vers la porte. Un autre cri plus poignant et
plus terrible que le premier fit retentir la maison. Emmlie tomba dans
les bras de l'ex-lve:

--C'est lui!... sauvez-moi! dit-elle.

En entrant elle s'tait trouve face  face avec Picounoc. Sa mre
debout, ple, tremblante, ne peut revenir de sa surprise  l'aspect
d'une pareille audace. Aprs un moment elle s'crie:

--Quoi! vous osez venir ici?....

Picounoc sourit et ne bouge pas. L'ex-lve, fermant ses poings,
s'avance prs de lui:

--Lche! dit-il, vil insulteur de femmes! je n'esprais pas te faire
payer sitt ton infamie. En mme temps il veut frapper le cynique
garon, qui n'a pas de peine  parer le coup, car il est grand de six
pieds et l'ex-lve est de taille moyenne:

--Tu sais bien, Paul, que je te mettrais en charpie si je voulais!
rplique l'inflexible Picounoc, pendant que l'ex-lve, aveugle de
fureur, l'attaque avec la rage et la persistance du taon qui pique les
flancs du taureau.

--Lche! hurle Paul Hamel, dfends-toi donc! Si je ne suis pas capable
de te battre  coups de poings je te battrai  coups de bton!.... J'ai
jur que je la vengerais!

--La venger de quoi?... Ne l'ai-je pas respecte?....

--Ah! Dieu la protgeait!...

--Dieu a eu piti de moi aussi, car ma douleur, mon dsespoir seraient
irrmdiables!

Emmlie, se sparant de l'ex-lve, a jet ses bras autour du cou de sa
mre, et toutes deux la mre et la fille, hors d'elles-mmes, regardent,
sans pouvoir parler, sans pouvoir agir, la lutte des jeunes gens.

--Tu es fou, reprend Picounoc, de traiter ainsi ton vieil ami, pour une
fredaine qu'il n'a pas commise, aprs tout.

--Lche! reprend l'ex-lve, je l'aime! comprends-tu? je l'aime!... elle
est ma fiance!....

--Elle est ma soeur! rpond Picounoc d'une voix mue....

--Tu mens! dit l'ex-lve.

--Lui! s'crient les deux femmes.

Il y eut un instant de silence et d'moi terribles. Picounoc regarde sa
mre et sa soeur, assises toutes deux tremblantes et folles de terreur.
Il s'approche d'elles en chancelant comme un homme ivre, et tombe 
genoux  leurs pieds.

--Pardon! s'crie-t-il, et il clate en sanglots... Le silence qui
succde  quelque chose d'pouvantable....

Es-tu vraiment mon fils? demande la mre, d'un accent plein d'amertume.

--Oui! rpond Picounoc, je suis Pierre-Enoch, parti il y a quinze ans...

Et il dit le nom de son pre et le nom de famille de sa mre, et une
foule d'incidents de son enfance.... La mre pleure, et ses sanglots
sont bien amers... Elle ne peut dire qu'un mot: que je suis
malheureuse!...

Emmlie, atterre, sans voix et sans larmes, l'oeil gar, ressemble 
une insense. Elle parat ne plus se rendre compte de ce qui se passe
autour d'elle. L'ex-lve attend, dans la stupfaction, le dnouement de
cette terrible tragdie. A la fin on entend une voix faible et saccade
qui murmure:

--Une mre pardonne toujours....




XIX.

LE MUET CONTINUE SON PELERINAGE.


Le plerin eut un instant regret d'tre revenu  la maison de ses htes,
car la colre et et les menaces des habitants accourus aux cris de
madame Lepage, ne prsageaient rien de bon. Il craignit pour sa vie.
L'aveugle fureur du peuple est tratre. Il faut la redouter. Cependant
l'infortun garon ne perdit point sa srnit. Il attendit en invoquant
le Seigneur. Et quand la premire effervescence se fut un peu calme, il
attira, par des signes, les gens sur le rivage, et les conduisit  la
talle d'aunes o il s'tait cach pour surprendre les voleurs. En
arrivant ils aperurent un corps meurtri gisant sur la grve.

--C'est le docteur qui vend sur le march, dirent quelques habitants.

--C'est, en effet, le dbitant de sirop de la vie ternelle....reprirent
les autres.

--Il est mort!

--Heureusement que j'ai encore deux fioles de son sirop! dit, les larmes
aux yeux, une bonne femme du voisinage!

--Lui? c'est tonnant! disait-on d'un ct. D'autre part on observait:
On ne connat pas le monde.

Le muet ramassa l'une des rames et fit le geste de quelqu'un qui frappe
un grand coup....

--C'est vous qui l'avez tu! demande-t-on avec tonnement.

Il fait signe que oui.

--Vous n'tes donc pas de la bande?

--Non, rpond-il d'un mouvement de tte.

--Il faut toujours bien avoir piti de ce cadavre, dit Lepage: les morts
sont sacrs.

Et les habitants soulvent le charlatan pour l'emporter  la maison. Une
plainte se fait entendre.

--Il n'est pas mort! s'crie-ton.

--Tant mieux! reprend une femme, il pourra, faire son acte de
contrition.

Le charlatan fut apport  la maison et dpos sur un lit....?

Au mme moment passait, revenant de la ville, le postillon de la ct
Beaupr.

--Savez-vous la nouvelle? demande-t-il  M. Lepage, et il arrte son
cheval  la port de la maison remplie de monde.

--Non! qu'y a-t-il?

--Le jeune homme muet qui devait aller au pnitencier pour cinq ans, a
t mis en libert.

--Vraiment? mais pourquoi?

--Son innocence a t reconnue, il est la victime d'une bande de
voleurs.

--Le brave habitant ne revenait point de sa surprise. Le postillon
raconte ce qu'il connat de l'enqute nouvelle et comment le peuple a
forc les portes de la prison. A son tour Lepage rapporte les vnements
de la nuit. Il dit que le muet est souponn, et qu'il va tre gard 
vue jusqu' ce qu'il soit livr aux autorits.

--Vous avez affaire  la mme bande de sclrats, rien de plus sr,
rpond le postillon; vous pouvez laisser le muet s'en aller en toute
liberts. Le charlatan et lui n'appartiennent pas  la mme socit,
puisque l'un a tu l'autre ou  peu prs. Au reste il sera toujours
facile de l'arrter, avec une langue on va loin, mais....

Le postillon n'acheva pas sa juste observation, fouetta son cheval et
partit.

Les habitante, satisfaits des renseignements et des conseils du
postillon, permirent au plerin de s'loigner.

Il partit et se dirigea, bnissant Dieu, vers le sanctuaire de la bonne
Sainte Anne.

Voyant que le bruit qu'il faisait dans sa chambre au grenier tait
inutile, et ne servait qu' mcontenter M. Lepage, le muet avait pris un
autre moyen de dranger les projets des voleurs. Au reste il s'tait
dit: Je ne ferai, par ce moyen, que retarder l'excution de leur infme
dessein, et ils reviendront plus tard. Il pensa que s'il pouvait; les
surprendre, les attaquer et en blesser quelqu'un, la justice, guide par
des indices certains, tendrait son bras sur tous les coupables. Alors
il ouvrit la petite fentre du grenier. Cette fentre donnait sur le
jardin. Il n'y avait point de passage de ce ct. Il prit ses draps de
toile, les noua l'un  l'autre par les coins, et les attacha  la
sablire, au-dessous de la fentre. Il se glissa le long de ce cordage
nouveau et descendit.

Tout autour les arbres fruitiers mlaient leurs rameaux touffus. Il se
blottit sous les pruniers en attendant l'arrive des brigands. Il tait
l depuis une demi-heure quand il entendit le bruit de leurs pas. Ils
arrivrent. Le muet, regardant dans l'obscurit,  travers les perches
de la clture, les vit s'arrter un instant  la porte. Il les vit
repartir bientt et franchir la clture du jardin... Il avait peur
d'tre dcouvert, et ne bougeait pas. Le calme tait profond autour de
lui. Les voleurs en apercevant les draps blancs qui flottaient au vent
dirent:

--Voil une drle de faon de faire scher le linge!

Ils croyaient que c'taient des couvertures nouvellement laves, que la
blanchisseuse avait ainsi accroches pour faire scher au vent. La porte
de la maison s'ouvrit et Charlot vint chercher ses complices qui se
tenaient tout prts, debout au coin de la maison. Ils entrrent. Alors
le muet court  la chaloupe, enleva rames et voiles, comme il l'avait
prmdit, et, debout, au bord de la talle d'aunes, il attendit, une
rame  la main. Comme on l'a vu, il n'attendit pas en vain.

M. Lepage avait envoy quelqu'un pour suivre l'infortune Genevive et
la ramener ds qu'elle consentirait  revenir. Elle se rendit  Qubec,
s'arrtant souvent pour demander la petite Marie-Louise aux habitants
tonns de son trange folie. Elle erra dans les rues, arrtant tous
l'es passants et leur demandant  tous, l'enfant qu'elle, avait perdue.
Les gens se dtournaient en souriant de piti. La nuit arriva. Elle est
noire dans la plupart des rues de Qubec, quand la lune ne prte pas aux
habitants sa bienfaisante lumire. Cette nuit-l, la lune ne vagabondait
point. Elle s'tait couche de bonne heure. Genevive ne voulut entrer
nulle part. Son gardien la suivait toujours, et toujours la suppliait de
revenir chez M. Lepage. La pauvre folle marchait toujours:

--Attends! attends, disait-elle, je m'en retourne dans une minute: il
faut que j'aille voir l, dans cette rue....

Elle entrait dans la rue Saint Joseph. Elle se rendit  la porte de
mademoiselle Racette, regarda par la fentre et vit l'infme matre
d'cole menacer de son couteau, l'innocente enfant endormie sur sa
chaise. Elle entra doucement, doucement.... et de ses doigts perants,
saisit, comme l'on sait, la gorge du brigand....

Pendant qu'elle poursuit le matre d'cole, celui qui est charg de
veiller sur elle reconnat la petite Marie-Louise, entre, la prend dans
ses bras, et s'en retourne triomphant. Il veut retrouver la malheureuse
Genevive: il s'gare. Dsesprant de la rejoindre durant la nuit; il
reprend le chemin du Chteau Richer, emmenant, joyeux, l'enfant
mystrieusement sauve. Il se promettait de revenir dans le cours de la
journe prochaine, chercher de force ou de gr la pauvre folle. Le
lendemain, Genevive s'acheminait, dsespre, vers Lotbinire. Et
toujours en marchant elle appelait sa jeune amie, et les gens se
dtournaient pour la voir.

Deux jours plus tard, elle arrivait  la _braierie_ du ruisseau de
Gagn, o nous l'avons vue faire des menaces  Asselin, o nous l'avons
entendue chanter son refrain douloureux.




XX.

LA MISRICORDE DE DIEU.


Le charlatan, tendu sans mouvements sur son lit, prouve d'atroces
souffrances. Madame Lepage, oubliant ses chagrins et le crime du malade,
faisant taire le cri vengeur de la nature pour n'couter que la voix
misricordieuse de la charit, comble de soins empresss l'indigne
malfaiteur. Un mdecin est appel. Secouant la tte d'un air dsespr,
le disciple d'Esculape, aprs avoir examin le patient, dclare la
science impuissante. Il se trompe! Mais il n'est ni le premier ni le
dernier  qui les faits donnent un formel dmenti. Cependant le docteur
au sirop de la vie ternelle doit porter, le reste de sa vie, la peine
de son crime.

L'enlvement avait eu lieu pendant la nuit du mercredi, et c'tait le
vendredi soir, deux jours aprs, que la folle, guide par un instinct
merveilleux, avait retrouv l'enfant, pour hlas! la perdre aussitt. Le
fils d'Anselme Bureau que M. Lepage avait dpch pour surveiller
Genevive et la ramener  la maison, revenait tout joyeux, le samedi
matin, avec la petite Marie-Louise. A la vue de l'enfant, ce fut, dans
l'honnte famille, une explosion de joie et des transports de
reconnaissance envers Dieu. Une lgre rougeur se peignit sur la face
blme du malade. M. Lepage retourna lui-mme  Qubec pour chercher
Genevive et informer les officiers de la police de ce qui s'tait pass
chez lui deux jours auparavant. Il ne put retrouver Genevive. La police
promit de s'occuper de l'affaire.

Le plerin voit luire de loin, au pied des ctes leves qui bordent le
fleuve, l'humble flche de la petite glise de Sainte Anne. Ses yeux se
reposent avec esprance sur la croix de fer. Une douce motion agite son
me. En marchant il tient son chapelet: mais sa bouche muette ne peut
rpter la prire de son coeur. Il s'excite au regret de ses faute et
demande misricorde. A mesure qu'il approche son trouble augmente. Les
gens qui le voient passer disent: c'est un plerin! c'est un jeune homme
qui a fait un voeu, et il le saluent avec respect. Car, les habitants de
Sainte Anne ont beaucoup d'gards pour ceux qui tmoignent leur
confiance et entretiennent un culte envers leur illustre patronne.

Il arrive. Son estomac vide demande quelques aliments, et ses lvres
altres se desschent. Mais il ne veut ni manger, ni boire avant de
s'tre prostern devant le Saint des Saints, avant de s'tre agenouill,
anxieux et tremblant, au pied de l'image de la bonne sainte. En passant
dans l'troite alle, il laisse sur le plancher des taches de sang, car
la blessure de son pied, s'est rouverte. Il y a beaucoup de monde dans
l'glise. Elles sont si nombreuses les mes souffrantes qui veulent tre
consoles! Elles sont si douces les consolations de la foi! Ceux qui le
voient marquer son passage par une trace de sang, se sentent humilis
devant tant de courage et d'amour, et font monter pour lui d'ardentes
prires vers le Seigneur. Il s'agenouille sur le balustre et reste de
longues heures, immobile comme la statue de la prire; les yeux attachs
sur l'autel du Christ ou sur l'image de Sainte Anne. Il se confesse,
rpondant par des signes aux questions du prtre.

Le soir venu, quand le bedeau prit les clefs pour fermer l'glise, il
sortit. Le cur l'attendait  la porte pour l'emmener au presbytre. Il
tait dans la confusion; il voulut refuser mais le prtre insista.

Le muet passa dans la mditation de la justice et de la misricorde du
Sauveur, une grande partie de la nuit. Le lendemain de bonne heure, il
se rendit  l'glise. Il pensait dans son humilit:

--S'il plat  Dieu de ne pas m'exaucer, que son saint nom soit bni!
j'aurai du moins accompli la promesse que j'ai faite  Sainte Anne, de
venir,  son sanctuaire, la remercier de m'avoir sauv la vie.

Il entendit la messe avec une difiante pit. Il fit la communion. Un
moi mystrieux serrait son coeur. Son me implorait la sainte dont
l'intercession est si puissante auprs de Dieu. Il esprait que sa
langue longtemps lie se dbarrasserait tout--coup de ses chanes
visibles, et que le chtiment de Dieu serait suspendu. Son espoir fut
vain.

La foule des gens pieux qui tait venus  la messe s'coula sans bruit.

Il resta dans l'humiliation, pleurant, mais soumis  la justice divine.
Tout le jour il fut en prire. Le prtre l'encourageait et priait avec
lui. Le lendemain, c'tait le samedi, il reut encore la sainte
communion. Sa confiance augmentait et sa foi brillait de plus en plus.
Dans toute la paroisse on parlait de ce plerin nouveau. Plusieurs
venaient  l'glise pour le voir, et dans l'espoir d'tre tmoins d'un
miracle. Parfois cependant un nuage passait sur le front du jeune homme,
et le doute amer se glissait dans son esprit inculte. Il n'osait plus
esprer.

Le dimanche, les voitures charges de fidles arrivrent de toutes les
parties de la paroisse. Dans nos heureuses campagnes, et dans nos villes
aussi, la foi ne s'teint pas au souffle vnneux du scepticisme, et les
glises se remplissent de croyants. Nous ne comprenons pas encore qu'il
soit mieux d'aller au cabaret au  la promenade que de s'agenouiller
ensemble, comme des frres, sous le toit bni du temple, pour se
recueillir et prier. Les esprits forts qui affectent de rire de tout
parce qu'ils ne comprennent rien et ne songent point  la mort, sont
pour nous de tristes curiosits.

Nous aimons notre religion plus encore que notre patrie, et malheur 
ceux qui voudraient nous la ravir.

La cloche sonna gaiement le dernier coup de la messe, et les tintements
sacrs de l'airain, s'envolant au-dessus des collines pittoresques des
alentours, annoncrent aux habitants disperss sur la route, que le
sacrifice du calvaire allait commencer. Tous se htrent d'arriver.

Le prtre, suivi du clerc qui portait le bnitier, fait Je tour de
l'glise en bnissant les fidles. Il passe prs du plerin qui s'est
ml aux hommes dans une alle, en avant, et lui donne l'eau sainte en
demandant  Dieu de le regarder d'un oeil favorable. Tout le monde sait
o se trouve le muet et l'observe avec une curiosit bien excusable.
Lui, il demeure, pendant la plus grande partie de la messe,  genoux,
les mains jointes, les yeux levs sur l'image de Sainte Anne. Il ne
parat point s'apercevoir de l'intrt qu'il excite autour de lui. Par
moment on le croirait dans une extase sublime. De temps en temps il se
frappe la poitrine, et des larmes s'chappant de ses paupires, coulent
le long de ses joues. Sa pense, par fois aussi, monte vers sa mre
regrette. Il lui demande pardon. Il essaie de redire l'_Ave, Maria_,
qu'il avait promis de rciter tous les jours de sa vie, et qu'en effet,
il avait presque fidlement dit, mais sa langue est toujours enchane.

Quand le son argentin de la petite sonnette de cuivre annonce l'_Agnus
Dei_, il se sent pris d'un transport inconnu. Un souffle puissant se
rveille au fond de son tre. Un dsir ardent de s'unir  son Dieu le
tourmente soudain. Comme un homme endormi dans un rve pnible, fait un
suprme effort pour s'veiller et se soustraire aux angoisses qui
l'oppriment, il veut secouer le sommeil de son me. Il lui semble que
son esprit va prendre des ailes et laisser la terre. En s'approchant de
la sainte-table, il lve, vers l'illustre patronne de l'glise, un
regard suppliant, doux et plein de larmes. Il croit voir sourire la
bonne sainte, et toute sa personne s'agite dans un transport
inexprimable. Il croit entendre des chants angliques au-dessus de sa
tte et dans l'abside o flottent ds nuages d'encens. Il lui semble que
des flots de lumire enveloppent l'autel auguste. Il est plong dans une
adoration profonde. Il est enivr d'une paix ineffable. Ses yeux humides
attachs sur l'autel ne voient plus que le Ciel.

Au dernier vangile, quand tout le monde se tient debout, il reste
agenouill, car il n'a plus connaissance de ce qui se passe autour de
lui.

La messe est finie. Les cierges ne brlent plus sur les chandeliers
d'argent cisel. Le prtre est  genoux sur les degrs de l'autel. Mais
la foule ne parat pas s'tre coule. Partout, dans les bancs, dans les
alles, les fidles prient avec une extrme ferveur. On dirait que les
mes veulent faire au Seigneur une sainte violence.

Tout  coup, dans le silence: profond, l'on entend une voix forte et
tremblante murmurer lentement: _Ave Maria, gratia plena; Dominus tecum_.
Et au mme instant le plerin se dresse, lve les mains au ciel et
retombe  genoux en s'criant: Je parle! je parle! mon Dieu! Sainte
Anne, soyez bnis!....

Un cri d'admiration spontan, involontaire, fait trembler l'humble vote
de la petite glise. Le prtre mu publie la puissance et la du Seigneur
et de la bonne Sainte Anne. Un _Te Deum_ solennel est chant. La foi se
raffermit dans les coeurs. Et les habitants s'en retournent  leurs
maisons en bnissant la misricorde de Dieu.

Le plerin passa le reste de la journe en actions de grces. Et
l'glise fut, jusqu'au soir, inonde par la foule qui vint joindre ses
hommages  ceux de ce jeune homme vraiment fortun.

Le lendemain Djos reprit, glorieux, le chemin qu'il avait parcouru dans
l'humiliation quelques jours auparavant. Et il racontait  tous ceux
qu'il voyait les hautes faveurs dont il avait t l'objet, et il
publiait la puissance de la Bonne Sainte Anne de Beaupr. Il entra chez
M. Lepage en disant:

--Remerciez Dieu avec moi! je parle! je suis guri....

La stupfaction fut grande dans la maison, et pourtant l'on savait dj
le miracle qui avait eu lieu la veille. Le plerin aperut la petite
Marie-Louise.... Il s'lana vers elle.

--Retrouve! dit-il! retrouve!....

Il la couvrit de baisers....

--C'est ma soeur! ma petite soeur! orpheline comme moi!.... c'est ma
petite soeur Marie-Louise!

--Votre soeur? c'est votre soeur? disait tout le monde dans
l'tonnement.

On comprit alors la faon d'agir singulire et inexplicable du muet 
l'gard de l'enfant, dans les rencontres prcdentes.

Djos s'approcha du lit o se trouvait clou le charlatan:

--L'vnement n'a pas tourn comme vous l'espriez, lui dit-il. Si vous
revenez  la vie, revenez  l'honntet....

Le charlatan se dtourna la tte sur son oreiller fivreux, et son
regard eut une expression farouche. Le plerin raconta comment il avait
surpris le projet des brigands et comment il l'avait djou. Il rvla
tout ce qu'il connaissait de ces misrables. Cdant aux instances de
Lepage et de sa femme, il passa quelques jours avec sa soeur dans cette
maison hospitalire.

Les habitants vinrent de loin pour le voir et lui entendre raconter sa
vie malheureuse et sa miraculeuse gurison.




XXI.

LE BONHOMME FERRON.


Dsireux de savoir ce qui se passait  la demeure de M. Lepage, et ce
qu'tait devenu son fidle camarade le charlatan, Saint Pierre se rendit
au Chteau-Richer. Ceux qui le connaissaient ne le reconnurent point.
Son crne dnud se perdait dans une riche chevelure noire, une longue
moustache en brosse tombait comme un voile devant ses lvres, et des
lunettes en verres enfums drobaient les reflets fauves de ses yeux. Il
s'arrta  la porte voisine de chez Lepage, demanda de l'eau pour son
cheval, et lia conversation, de l'air le plus indiffrent du monde, avec
le garon de la ferme. Il apprit, en peu d'instants, plus de nouvelles
qu'il n'esprait en recueillir. Le garon loquace prouvait un vritable
plaisir  raconter les vnements qui avaient, depuis quelques jours,
tant agit la paroisse. Il n'omit aucun dtail. Le vieux Saint Pierre
avait besoin de ses lunettes pour cacher l'tonnement que trahissait son
regard. Il mordait sa fausse moustache. Il remercia poliment le garon
bienveillant et babillard; monta dans la calche, tira sur les guides,
fit virer le cheval, et reprit au grand trot le chemin de le ville. Le
garon pensa:

--Voil un drle! Il vient ici pour faire boire un cheval qui n'a pas
soif, et s'en retourne sans plus de faon.

Le vieux Saint Pierre est songeur:

--L'horizon s'assombrit, pense-t-il: la foudre nous menace. Il n'y a
plus  reculer. Le plus tt sera le mieux.

Il arrive de bonne heure  Qubec, et retrouve ses compagnons runis
chez Mademoiselle Pamla. La runion est silencieuse. L'inquitude se
lit sur toutes les figures.

--Eh bien! quelles nouvelles? demandent  la fois les brigands en voyant
entrer leur chef.

--Mauvaises, rpond le vieux Saint Pierre en tant ses lunettes, sa
perruque et sa moustache.

--Mauvaises?.... Il est mort?

--Non!.... il peut en revenir.

--L'enfant est retrouve? demande le matre d'cole.

--Oui... mais ce n'est rien cela.

--Qu'y a-t-il donc alors? parlez!

--Nous sommes dcouverts!

--Dcouverts?

--Oui.

--Et par qui? Le docteur a-t-il parl? nous a-t-il trahis?

--Non!

--Le muet! je gage que e'est le muet, dit Charlot. Il tait chez Lepage
cette nuit-l, comme vous le savez.

--C'est lui! s'crient les autres.

--Que parlez vous de muet? rpond le chef il n'y en a plus de muet!...

Un cri de joie retentit:

--Il est mort! Vous l'avez tu?

--Non!

Il se fait un moment de silence. Le vieux continue d'un air morose et
dsespr: Le muet a parl!

--Le muet a parl? Que voulez-vous dire?

--Il a t guri miraculeusement par Sainte Anne, hier, pendant la
messe.

--Vous vous moquez de nous?

--Hlas! vous verrez.

--O est-il?

--Chez Lepage.

--L'avez-vous vu?

--Non! je n'ai pas os entrer dans cette maison. Je me suis arrt chez
le voisin, et l j'ai tout appris.

--Le muet parle! Le muet parle!.... murmurent, dans leur stupeur, les
sclrats.

--C'est lui, ajoute le chef, qui s'est embarqu dans un canot pour nous
sauver pendant l'orage. Il est venu sur l'ilet o nous tions et il a
surpris nos desseins.

Charlot, se levant furieux.. Si vous m'aviez cout quand j'ai voulu le
tuer, la nuit du vol,  Lotbinire, tout cela ne serait pas arriv....
et nous serions tranquilles,  l'abri des soupons et des recherches.

On peut le tuer. Il en est temps encore! fut-il rpondu.

--Il doit aller  Lotbinire cette semaine.

Un clair illumine soudain la face diabolique du matre d'cole.

--Il y a, sur la terre du pupille, une cachette magnifique, et le
pupille passera ncessairement auprs, s'crie-t-il.

--Ensuite?

--Ensuite! vous ne devinez pas?....

Un murmure approbateur s'lve.

--Chef, vous n'tes pas connu chez nous, continue Racette, vous allez
venir avec moi sous prtexte d'acheter une terre.

--Voil qui est singulier, rpond Saint Pierre, cette mme pense
d'aller acheter une terre m'est venue  l'esprit, tout  l'heure en
remontant du Chteau.

--Soyez fermes et sans piti, cette fois, dit Charlot. Notre vie est au
jeu, s'il chappe, nous n'chapperons pas nous.

Le lendemain, le chef et le matre d'cole partirent pour Lotbinire.

Vers la fin de la semaine, le charlatan fut mis sur un lit de plume et
transport dans une voiture aux ressorts pliants,  l'auberge de
l'_Oiseau de proie_. Il poussa bien, le long de la route, quelques cris
de douleur, malgr toute l'attention dont il fut entour, malgr
l'allure calme et lente du cheval qui le menait.

Lepage avait bien fait sa part de sacrifices et de charit. Le plerin
lui avait dit que la demeure ordinaire du charlatan tait  la taverne
de la mre Labourique.

--Que madame Labourique le soigne  son tour, avait rpondu Lepage, en
attendant qu'il soit livr  la justice.

Mais la vieille htelire prouva de la rpugnance  recevoir le malade.
Elle dut le garder, cependant, car on le lui laissa.

Le plerin s'tait rendu la veille  Qubec. Sa premire visite avait
t pour l'humble glise de la basse ville. C'tait dans ce sanctuaire
vnr que, six mois auparavant, environ, il avait vers les premires
larmes du repentir et ressenti les ineffables dlices de l'amour divin.
Il revit avec bonheur le bon prtre qui avait donn  la petite Marie
Louise et  Genevive, un refuge qu'un dessein de Dieu devait seul faire
dcouvrir  leurs perscuteurs. La nouvelle de sa gurison merveilleuse
fit grand bruit, et les mes dvotes se portrent en foule aux glises
pour en remercier le Seigneur.

Lorsque la voiture qui portait le docteur au sirop passa dans la rue
Notre-Dame, le plerin revenait de la Place. Il tait all demander si
quelque bateau partait pour Lotbinire. Un peu par curiosit, et pour
voir comment la mre Labourique allait recevoir son ami le charlatan, il
revint sur ses pas et prit la rue Champlain. Plusieurs habitants qui se
rendaient sur le march, rebroussrent aussi chemin, aprs avoir appris
l'aventure du bless, puis faisant cortge  la voiture se rendirent 
l'_Oiseau de proie_. Parmi eux; se trouvaient un vieillard. Et ce
vieillard disait: d'une voix chevrotante:

--Il y a dix ans que je ne suis pas venu  la ville; je m'_adonne_ bien
pour apprendre des nouvelles.

--Oui, pre Perron; rpondit un voisin, c'est quelque chose de curieux 
voir que ce malfaiteur pris au pige.... Puis la nouvelle de la gurison
du muet.... Puis la dcouverte de cette bande de voleurs!....

--Et ce ne sera peut-tre pas tout.... Bien des choses vont tre
dvoiles  prsent.

Djos et les habitants entrrent dans l'auberge.

L'un d'eux apercevant le plerin, s'crie:

--Mais c'est lui!

Et il s'approche du jeune homme pour lui donner la main, disant:

--C'est vous qui tiez, muet?.... qui avez demeur, cet t, chez
Asselin? Est-ce vrai que vous parlez maintenant? que la bonne Sainte
Anne vous a guri?....

--Oui, monsieur Blanchet, c'est vrai: vous le voyez.

--C'est bien extraordinaire!

--Le chtiment que Dieu m'avait inflig n'tait pas moins tonnant. Le
Seigneur est grand dans sa misricorde comme il est grand dans sa
justice.

--On dit; reprit l'habitant curieux, que vous tes le fils de ce pauvre
dfunt Jean Letellier?

--On dit vrai, je le suis.

Les autres personnes, curieuses, entourrent le plerin.

--Quoi! dit le vieillard qui n'tait pas venu  la ville depuis dix ans,
tu es le garon de Jean Tellier, toi?.... je t'ai vu bien petit, tout
petit.... et comme te voil grand et gros maintenant!.... Tu ne me
reconnais pas, moi; j'ai vieilli, j'ai chang, le chagrin, les
soucis....

Le plerin regardait attentivement le vieillard:

--Je crois vous reconnatre, dit-il, je me rappelle de vous. Vous tes
le pre Ferron?

--Eh oui!... eh oui! Tu as bonne mmoire, reprend le vieillard.

--Je me souviens que nous allions tout petits, vous voir ferrer les
chevaux dans votre boutique. Vous tes forgeron?

--Je l'tais: maintenant je ne vaux plus rien, et je suis  charge aux
autres: c'est mon garon Jacques qui forge; c'est  peine si je peux
faire un clou.

--Et votre garon Clodomir, qu'est-il devenu?

--Clodomir? oh! il m'a caus bien de la peine celui-l.

--A moi aussi, quand nous allions  l'cole ensemble.

--Il est parti de la maison depuis longtemps, continue le vieillard, et
il ne m'a jamais envoy de ses nouvelles. Il n'a pas de coeur.

--Vous ne savez pas o il est?

--Non... non je ne le sais point....

--Il est ici! murmure une voix basse et souffrante.

Tout le monde se dtourne cherchant qui parle de mme.

--Il est ici! rpte la voix mourante.

--Lui! s'crient  la fois tous les gens.

Le charlatan rpte pour la troisime fois:

--Il est ici! c'est moi....

--Mon Dieu! serait-il possible? dit le vieillard en joignant les mains.

Et s'approchant du malade, il le considre longtemps avec attention.
Goutte  goutte des larmes tombent de ses yeux. On l'entend murmurer,
comme se parlant  lui-mme: Oui c'est lui!... c'est bien lui!... je le
reconnais.... j'ai vcu un jour de trop!....

Le charlatan regarde pleurer son pre et demeure impassible. On dirait
par moment qu'il jouit de la douleur du vieillard infortun.

Le plerin se tient aussi lui tout prs du malade, et le regarde avec
fixit, cherchant  se rappeler les traits du jeune gamin qui l'a
maltrait souvent dans son enfance. Le charlatan le repousse de sa main
faible et dbile. Le pre Ferron regretta bien d'tre venu  Qubec:

--Je n'aurais peut-tre jamais connu toute l'tendue de ma honte et de
ma douleur, disait-il  ceux qui tachaient de le consoler.

Aprs quelques jours passs  l'auberge de la mre Labourique, le malade
fut transport  l'hpital, et la police attentive surveilla  son
rtablissement.




XXII.

LA TOMBE DU RUISSEAU.


Le matre d'cole et le chef des voleurs se rendirent  Lotbinire. Tout
entier  l'allgresse dont son me tait remplie, le pauvre plerin ne
pensait point que la haine implacable des voleurs lui prparait une mort
prompte et cruelle! Il renaissait  la vie, en retrouvant la paix de la
conscience et les attachements du coeur, et les brigands, s'apprtaient
 faire surgir, devant ses yeux le spectre de la mort. Qui pourra jamais
deviner les secrets du lendemain? Et qui nous assure que nous qui sommes
allgres aujourd'hui, comme l'insecte qui chante sur un brin de verdure,
nous ne serons pas, demain, couchs sous un linceul? En nous promenant
dans la prairie, au jour de la moisson, nous crasons sous notre pied
distrait, l'insecte heureux, qui vit d'amour et de soleil; ainsi pendant
que nous nous berons de rves suaves et de voluptueuses esprances, le
pied vagabond de la fatalit se lve en silence pour nous broyer. La
mort d'un insecte ne saurait interrompre le concert de la prairie: notre
mort ne peut, non plus, interrompre le concert du monde.

Eusbe n'a pas encore appris la gurison du muet. Il repose dans un
sommeil calme, quand son beau frre et le vieux Saint Pierre arrivent 
sa demeure. Ils frappent. Madame Asselin s'veille la premire. Elle
secoue un peu vivement son mari, en disant: Eusbe, on _cogne_  la
porte.

Eusbe sort du lit en se dessillant les yeux d'une main engourdie. Il
ouvre, et ne reconnat pas de suite les deux brigands.

--Diable! dit le matre d'cole, dors-tu encore? tu ne nous reconnais
point.

--Tiens! c'est Racette, je compte?

--Eh oui! comment a va-t-il ici?

--Assez bien. Et chez vous?

--Assez mal.

--Comment? Pamla est-elle malade?

--Non! je te dirai cela dans un instant.

--Attendez! je vais allumer la chandelle: asseyez-vous!

Quand la lumire se rpandit dans l'appartement, Asselin salua le
compagnon de son beau-frre et lui donna la main. Le vieillard s'tait
dguis.

--C'est un bourgeois de Qubec qui vient dans le dessein d'acheter une
terre ici, dit le matre d'cole en prsentant son camarade.

--Je vais faire lever Caroline,, reprit Eusbe, vous avez besoin de
manger et de dormir, je suppose.

--Ma foi! oui, rpondit le chef au nom des deux.

Caroline se leva. Pendant qu'elle servait la table; le matre d'cole
raconta sa descente au Chteau Richer, l'orage, l'enlvement de
l'enfant, l'intervention du muet, puis le miracle tonnant arriv 
Sainte Anne en faveur de ce garon. Asselin ne pouvait revenir de son
tonnement  la nouvelle de la gurison du muet. Sa femme avait oubli
la table, et, debout devant les deux nouveaux venus, les poings sur les
hanches, elle recueillait avec avidit toutes leurs paroles, et ses yeux
lanaient par fois des tincelles de fureur, et sa figure prenait toutes
les expressions, depuis la crainte jusqu' la frocit. Et quand le chef
dit que le plerin affirmait se nommer Joseph Letellier, et s'apprtait
 venir  Lotbinire se faire reconnatre par ses tuteurs et ses
parents, la femme mchante frappa du pied avec fureur, en s'criant:
Vous n'tes pas des hommes, vous autres! Ah! si vous aviez seulement la
moiti de mon courage!....

Le chef sourit. Il comprenait qu'il avait une fameuse auxiliaire en
cette trange crature. Il rpondit avec une indiffrence affecte:

--Nous arrangerons cela ensemble, madame.

Asselin penchait la tte et ne disait rien. Et personne ne pouvait
deviner ce qui se passait dans son esprit. Le matre d'cole crut que
c'tait le moment de relever ou soutenir l'nergie et la dtermination
de ses parents; il leur apprit qu' force de recherches, tours et ruses,
il tait parvenu  retrouver une bonne partie de leur argent. Ce fut, de
la part de la femme avare, un crie de joie  faire trembler la maison.
Son mari, bien content aussi, fut moins bruyant et plus, rserv.
L'argent rendu fut compt, madame... Eusbe tournait et retournait, prs
de la chandelle, les piastres de France et d'Espagne, qui n'avaient pas
perdu leur antique clat. Ses yeux s'ouvraient grands pour les admirer,
et, pour les retenir, ses mains se fermaient comme des serres.

La maison d'Asselin retomba de nouveau dans le calme; tout le monde,
s'tait mis au lit. Personne, cependant, ne dormait. Il avait t dcid
que l'on accueillerait l'orphelin avec une joie feinte.

Le lendemain, le matre d'cole lui-mme annona, dans le village,
l'heureuse nouvelle du miracle de Sainte Anne, et l'arrive prochaine du
plerin. Il avoua s'tre dfi de ce garon qu'il ne pouvait
reconnatre, et, pour prvenir l'opinion publique, il dit qu'il avait
voulu rendre la petite Marie-Louise  ses tuteurs et  sa famille, en
allant au Chteau Richer, la ravir  ses parents adoptifs; que la rumeur
avait fait, de ce tour innocent et permis, une action infme, un forfait
pouvantable. Il ajoutait: Vous jugerez par vous-mmes: l'enfant
reviendra et vous verrez si elle ne m'aime pas encore, et si elle a
quelque raison de se plaindre de moi.

On trouva toute naturelle la tentative de l'enlvement, et la conduite
du matre d'cole parut justifiable. Comment se dfier d'un homme qui se
cache sous le masque de l'honntet? L'hypocrisie fait plus de dupes que
tous les autres vices ensemble.

Racette s'enquit des terres  vendre, et dit qu'un bourgeois de la
ville, dsireux de se retirer  la campagne, tait venu avec lui, dans
l'intention d'acheter une proprit dans le voisinage de l'glise. On
lui dit qu'une veuve en avait achet une dernirement et qu'elle la
revendrait peut-tre.

Saint Pierre ne sortit gure le lendemain de son arrive  Lotbinire.
Pendant qu'Asselin vaquait  ses travaux du dehors, il s'entendit avec
madame Asselin au sujet du pupille. Il ne lui dit pas, le vieux rus,
comme il craignait les rvlations du jeune homme, et voulait le mettre
dans l'impossibilit de rien prouver; mais il lui jura qu'il ne ferait
que par galanterie et dvouement, pour elle ce qu'elle dsirait; Madame
Eusbe fut doublement heureuse.

Il y avait sur la terre du pupille,  une vingtaine d'arpents du chemin
de front, sur le bord sablonneux d'un ruisseau, une vieille cave 
patates. Ds que le pupille serait arriv dans la paroisse, Saint Pierre
devait disparatre. Racette lui-mme le conduirait vers le soir, avec la
voiture de son beau-frre,  une certaine distance, ils reviendraient,
tous deux pendant la nuit. Le vieillard se rendrait alors dans la cave
sur le bord du ruisseau, et l, arm d'un bon fusil, le fusil d'Asselin,
muni de liqueurs et de provisions de bouche, il attendrait qu'un hasard
heureux ft passer  sa porte le dangereux plerin. Madame Eusbe
s'obligeait  aider le hasard, afin que le bandit ne languit pas trop
longtemps dans sa noire et triste cachette.

Le soir arriv, le chef des voleurs et son adepte nouveau, chacun
portant une bche sur son paule, sortirent furtivement de la maison
d'Asselin et prirent  travers les champs. L'obscurit tait paisse.
Mais, bientt, la lune parut grande et sereine au-dessus des bois et sa
lueur tait pareille  l'clat d'un incendie lointain. Elle monta
lentement dans le ciel, et les toiles jalouses se cachrent sur son
passage. Les deux brigands arrivrent au ruisseau. Sur le bord de la
cte, la cave s'levait noire au milieu du Sable faune. L'eau dormait
dans les chancrures nombreuses. De place en place, un arbre tomb en
travers, des branches, des souches entasses formaient de petites digues
qui retenaient l'onde frache, ou des ponts capricieux que dfaisaient,
pour les refaire plus loin, les orages de l'automne. En avant de ces
barrages, le ruisseau paraissait dessch. Du ct sud la berge accore
tait ombrage de beaux rables. C'tait la sucrerie. La lune parpilla
dans les flaques d'eau paisibles ses paillettes tincelantes. Les
brigands descendirent dans le ruisseau; Courbs sur leurs bches il se
mirent  creuser en silence. Les pelles rejetaient le sable par un
mouvement sinistre et rgulier. Le trou bant prit l'aspect d'une fosse.

--Est elle assez profonde? demande le matre d'cole.

--Creusons encore; il vaut mieux creuser trop que pas assez. Et les deux
bandits se remirent  l'oeuvre avec une ardeur nouvelle, et la sueur
inondait leurs fronts.

--Il sera facile; dit, sans interrompre son travail, le vieux Saint
Pierre, il sera facile de faire passer ici l'eau du ruisseau.

Nous entasserons les arrachis de l'autre ct, rpondit le matre
d'cole.

Alors un lger craquement de branches se fait entendre dans l'rablire.
Les deux vauriens lvent les yeux. A travers la sombre colonnade forme
par les troncs des rables, ils voient passer une forme lgre, blanche
et fantastique. Surpris, ils se taisent et se blottissent contre le
barrage de souches et de branches. L'apparition s'approche toujours,
paraissant et disparaissant tour  tour, comme une voile blanche qui
glisse derrire, un rideau de peupliers. Ses bras, pour carter les
broussailles, s'tendaient comme les bras des nageurs. Elle s'arrte
vis--vis la fosse mystrieuse et se penche sur la berge.

Les brigands sont inquiets et contraris. Tout--coup le blanc fantme
carte ses mains ples et s'crie.

--L'avez-vous tue?... Creusez-vous sa tombe?... Ah! rendez-moi son
cadavre que je le couvre de baisers et de pleurs!!.... Pourquoi
l'enterrez-vous ici? Cette terre n'est pas bnite, et personne ne
viendra prier ici pour l'enfant martyre!.... Ici l'on enterre les chiens
et les maudits!

Le vieux Maint Pierre eut voulu ne pas our cette parole qui le glaa,
malgr lui, d'une crainte vague et superstitieuse. Le fantme continue.

--J'ai promis  sa mre de la sauver! J'tais perdu alors.... je
tombais! je tombais! je tombais!.... Sa mre m'a dit de la porter au
pied de la croix, sur le sommet de la cte de sable. O est la croix? je
ne la vois plus!,.... Je vois le monstre au fond de l'abme!... Il est
l!.... il m'appelle!.... Ses promesses sont menteuses, son amour est
mortel!... Le sable roule sous mes pieds! Saints de Dieu, sauvez-moi!

Il se retire d'un pas en arrire: Racette! Racette! reste seul au fond
du gouffre!... Ne garde pas la petite Marie-Louise dans ce spulcre
humide!.... rends-la moi!.... rends-la moi! ou je t'arrache les yeux
avec mes ongles durs!

Il regarde la lune: teins ta lumire!.... n'claire plus le travail des
ouvriers de l'enfer! Le bon Dieu ne t'a pas allume au ciel pour que tu
prtes ta lumire aux dmons...

--C'est Genevive, dit tout bas le matre d'cole  son complice.

--Cette maudite folle peut nous trahir, rpond le chef.

Ils restent un moment silencieux. La folle parle et gesticule toujours,
tantt suppliant, tantt menaant, un instant plaintive et l'instant
d'aprs en courroux.

--Tuons-la! dit Saint Pierre.

Le matre d'cole ne rpond rien.

--Nous en serons quitte pour creuser une autre fosse, reprend le chef,
ou pour faire celle-ci plus creuse.

Les deux monstres se dressent arms de leurs pelles de fer. La folle se
tait, se rapproche de l'escarpement et, s'inclinant de nouveau, elle les
regarde fixement comme pour les reconnatre.

--Viens, Genevive, dit Racette, la petite Marie-Louise est ici; je vais
te la confier.... tu l'emmneras avec toi.

La folle ne bouge pas. Elle est immobile comme une statue.

--Attends-nous, ajoute Saint Pierre, nous allons te la porter.

Et ils s'avancent vers la malheureuse fille qui les regarde toujours,
dans sa fantastique posture.




XXIII.

PRE ET FILS, MARI ET FEMME.


La lune faisait pleuvoir sur les bois et le ruisseau de magiques rayons.
Tous les objets changeaient de forme  mesure que l'astre voyageur, en
s'en allant, dplaait les ombres; et les cailloux, les rameaux, les
troncs, les touffes de gazon paraissaient enlumins maintenant, qui tout
 l'heure n'offraient que des contours vagues et noirs. Les deux bandits
achevrent leur oeuvre infernale. Ils apportrent des roches, des
souches, des dbris de toutes sortes, pour dissimuler la fosse. Et quand
 leurs yeux pervers tout fut bien, il reprirent le chemin de la maison.
Lorsqu'ils entrrent, trois heures du matin sonnaient  la grande
horloge surmonte de trois pommes de bois dores. Madame Asselin,
prvenue, avait lev le loquet de dessus la clenche, afin qu'ils pussent
entrer sans faire de bruit. Son mari n'tait pas dans le complot, et la
prudence voulait qu'on ne fit rien pour veiller ses soupons.

Le lendemain, dans la releve, Saint Pierre, toujours mis en bourgeois,
la tte couverte de sa perruque noire, et la bouche surmonte d'une
longue moustache, sortit sous prtexte d'aller voir quelques fermes ou
quelques emplacements dont on lui avait parl. Il se dirigea vers
l'glise. C'tait ce jour-l mme, et vers le mme moment, que
l'ex-lve et la jeune Emmlie se promenaient en rvant d'amour, dans
les alles du petit jardin nouvellement acquis par la matresse de _La
Colombe victorieuse_. C'tait au moment o le cynique Picounoc venait de
retrouver sa mre et sa soeur, en ravivant, dans leurs mes pures, des
souffrances insupportables. Le vieux fripon cheminait d'un pas rveur.
Il regardait, de cts et d'autres, les champs jaunis qui se droulaient
bords au loin par la fort, comme par un ceinturon de deuil. Les
chemins des charroyeurs et les routes publiques peraient des troues
claires dans la bordure sombre. Saint Pierre s'arrta pour causer avec
les habitants qui le saluaient en tant leur chapeau. Les habitants
taient heureux de lui donner les renseignements qu'il sollicitait. Il
arriva prs d'une maison plus petite et plus coquette que ses voisines.
La propret reluisait aux alentours. Le jardin rvlait des mains
soigneuses. Le devant de la porte tait balay; les vitres des fentres
brillaient sous les petits rideaux blancs plisss par des galons. Dans
un chssis s'talaient des pipes de pltre arranges en toiles, des
chevaux en pte sucre, des pelotes de fil, des ranges d'pingles, des
cartes garnies de boutons, et mille petits objets  bon march. C'est
peut-tre la maison achete dernirement par la veuve, pensa le vieux
brigand; on m'a dit qu'elle faisait, cette veuve, un petit ngoce, et
que je verrais divers articles dans sa fentre. Je vais entrer lui
demander si cette maison est  vendre! Il ne faut rien ngliger. Un
dtail qui semble insignifiant peut sauver ou perdre un homme. Et tout
en pensant ainsi il frappa  la porte.

L'arrive de Saint Pierre mit fin  une situation amre et critique.
Picounoc tendait la main  l'ex-lve, et celui-ci ne savait s'il devait
cracher  la figure du misrable ou lui pardonner,  l'exemple de la
mre infortune. Il regardait Emmlie qui pleurait le visage cach dans
le sein de sa mre, et il semblait attendre son ordre. A l'arrive de
l'tranger la jeune fille sortit.

Le chef des voleurs salue. Mais il n'a pas fini son humble salutation
qu'il recule de surprise. Il plit affreusement et reste silencieux
oubliant ce qu'il a song  dire. La matresse de la maison lui prsente
une chaise, l'invitant  s'asseoir.

--Merci, dit-il d'une voix mal assure, je voudrais acheter une pipe.

La femme tressaille au son de cette voix, et une rougeur subite couvre
ses joues. Picounoc, curieux, s'approche de l'tranger. Des pipes sont
tales sur le comptoir. L'tranger en prend une au hasard, et la met
dans la poche de sa veste.

--Voulez-vous du tabac? demande Picounoc.

--Merci! rpond laconiquement le vieux bandit qui regagne la porte.

--Picounoc reprend: Venez-vous de loin? Etes-vous de la paroisse?

--Non! est la seul rponse qu'il reoit.

La femme trouve singulire cette rserve de l'tranger. Saint Pierre
sort; Picounoc le suit. Quand ils sont tous deux dehors, ils se
regardent.

--Venez-vous de l'_Oiseau de proie?_ demande Picounoc en riant.

--Que fais-tu ici, toi? Es-tu venu renouveler tes exploits? Je devine
ton jeu, mon farceur!

Le regard de Picounoc s'assombrit, ses lvres se serrent:

--Vieille canaille! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait faire?

--Il parat que le ferme propos n'a pas dur, puisque tu reviens te
jeter dans les bras de la blonde Emmlie, repart, d'un air goguenard, le
brigand.

--La blonde Emmlie!.... la blonde Emmlie! vieux maudit, c'est ma
soeur!.... hurle Picounoc devenu furieux....

--Ta soeur? c'est ta soeur? balbutie le monstre; tu plaisantes! tu dis
cela pour rire.... tu te moques de moi!

--C'est ma soeur, vous dis-je, c'est ma soeur!.... et la femme honnte
que vous vouliez outrager.... c'est ma mre!....

Et le garon violent porte son poing ferm sous le nez du vieillard.

--Ta mre?.... ta soeur? Est-ce que je le savais moi?.... Pourquoi ne me
l'as-tu pas dit?

--Je ne le savais pas moi non plus!.... ce n'est que l'autre jour, 
Rimouski, que j'ai eu un soupon de la vrit!.... ce n'est
qu'aujourd'hui, ce n'est que tout  l'heure, que j'ai pu m'en
convaincre!....

Emmlie tait revenue prs de sa mre. Toutes deux regardaient par la
fentre ce qui se passait  la porte. Elles entendaient quelques mots,
et ce qu'elles entendaient leur faisait deviner ce qu'elles ne pouvaient
entendre; mais toutes deux pensaient: Ce n'est point lui, pourtant! Le
misrable ne ressemblait pas  cet homme et paraissait plus vieux!...
L'ex-lve, par un sentiment de dlicatesse se tenait  l'cart.

--A Rimouski? s'crie Saint Pierre, mais qui es-tu donc, toi?.... je ne
te connais point!.... Il est vrai que je suis parti de Rimouski depuis
bien des annes.

--Qu'est-ce que cela vous fait, que je sois le fils de Pierre ou de
Jacques?

--Ton pre est-il mort?

--Le diable doit l'avoir emport, depuis longtemps, ou il n'a pas de
coeur.... C'est de sa faute si je suis devenu un misrable et si ma mre
est aujourd'hui dans l'infortune.... Il nous a abandonns depuis
longtemps!.... Ce n'est pas tonnant, car il avait dbauch ma mre, et
tous deux s'taient maris devant un ministre protestant....

Le vieillard plit sous son masque. Il recule d'un pas et reste un
moment silencieux. Puis se rapprochant:

--Que dis-tu, Picounoc, ton pre est de Rimouski?.... Il s'est fait
marier par un ministre protestant?.... aux tats-Unis?.... c'est aux
tats-Unis?....

--Oui.

--Et ta mre se nomme Flonise Morin?

--Oui.

--Ah!.... mais non, ce n'est pas possible! ce n'est pas possible!

--Avez-vous connu mon pre?

--Ton pre!... ton pre, c'est un maudit!

--Pas plus que vous, toujours!.... Dcampez!

Et Picounoc met la main sur la poigne de la porte pour ouvrir et
entrer.

--Arrte! crie le brigand.

Picounoc le regarde.

--Arrte! arrte, te dis-je.

--Allez-vous-en!

--Picounoc, je suis ton pre!....

--Tu mens, vieux fripon!

--Picounoc, je suis ton pre!

--Si tu es mon pre, hurle le garon que la fureur et l'effroi rendent
fou, te donc cela pour que je te voie comme il faut!

Et d'un bond il s'lance sur l'insolent vieillard, et lui arrache
moustache et perruque.

Un cri part de l'intrieur de la maison. Les deux femmes viennent de
reconnatre l'impur vaurien, de la rue Champlain. Le vieillard, honteux
et ple de colre, ramasse et fait disparatre, au fond de la poche de
son habit, cheveux faux et fausse barbe.

--a ne tenait pas beaucoup, dit-il rugissant, un enfant, pouvait faire
ce que tu as fait, grand lche! Maintenant approche! et j'en jure; Dieu,
je ne te laisserai pas un cheveu sur la tte!

Il est affreux  voir ce vieux brigand enrag. Il se dveloppe comme, le
chat qui se fche: ses muscles se gonflent, sur le cou, sur les bras,
sur les jambes, comme des ponges dans l'eau, et s'enlacent comme des
couleuvres. Picounoc a peur et recule.

--Tu recules! peureux!.... tu te sauves!.... grince le vieillard, mais
tu ne m'chapperas pas!.... Si tu te caches ici, je te retrouverai
ailleurs!...

Picounoc ouvre la porte et se rfugie dans la maison.... Quand le
brigand le voit  l'abri de ses injures et de ses coups, il lui crie,
l'cume  la bouche et le poing ferm: Lche! canaille, je te maudis!...
j'ai le droit de te maudire puisque je suis ton pre!....

Picounoc pouvant s'arrte dans la porte entr'ouverte: Tu mens! dit-il
encore au vieillard:

Le brigand s'avance, monte sur le seuil, et mettant la tte dans la
maison, dit lentement:

--Je suis Pierre-Enoch Saint Pierre, de Rimouski, le mari de Flonise
Morin et le pre de deux enfants jumeaux  qui j'ai transmis la
maldiction paternelle!....

La foudre tombant avec fracas au milieu de la salle paisible eut caus
moins de frayeur et d'tonnement que cette terrible rvlation. Le
brigand attend debout dans la porte le rsultat de son audacieuse
parole. Audacieuse en effet est cette parole, car le vieillard n'a qu'un
soupon de la vrit. Mais il est convaincu d'avoir devin juste, quand
il voit la femme s'affaisser, ple et tremblante, en s'criant: Mon
Dieu! Mon Dieu! c'est mon mari!....

Emmlie, tourdie comme par une dtonation formidable, est agenouille
prs de sa mre et la regarde fixement, d'un air en peine, sans rien
dire, sans rien faire. Picounoc aussi lui parat frapp de vertige. Il
se retire devant le vieillard comme pour se soustraire  son regard de
flamme. Saint Pierre entre.

--Je suis donc chez moi, dit-il d'un air impassible.

Il s'approche de sa femme et la relve:

--Flonise! Flonise! dit-il, allons! rveille-toi... Il ne faut pas
m'en vouloir... Je vais rester avec toi.... Je serai un brave mari....

Il y a une fin  tout. Jeunesse se passe....

L'ex-lve apporte de l'eau froide et mouille le front et les joues de
la femme vanouie. Elle ouvre les yeux:

--Tu ne, me reconnais plus, reprend le brigand. Il y a vingt-six ans que
tu ne m'as pas vu!... c'est--dire....

L'ex-lve qui s'indigne d'un pareil cynisme, repousse le vieillard:
Laissez-la donc! retirez-vous un peu, vous reviendrez une autre fois.

--Mle-toi donc de tes affaires, toi, rplique le brigand: Je suis chez
moi; j'y rest.

--Vous n'tes pas chez-vous et vous ne resterez pas ici.

--Je te flanque  la porte.

--Je vous fais mettre en prison!

--Toi?...

--Oui!

--Toi?

--Oui, moi! moi!; entendez-yous? Je connais votre histoire!....

Le brigand, perd de sa tmrit devant la fermet du jeune homme. Il
veut attirer Emmlie  lui. Elle se sauve en disant:

--Vous avez fait trop de mal  ma mre!

Madame Saint Pierre sort de son vanouissement. Une amre angoisse est
peinte dans son regard. Elle ne sait que dire, elle ne sait que faire.
Quelle horrible position que la sienne! Elle a aim son mari; elle a
pleur sur son infidlit; mais on coeur naturellement bon et sensible,
est toujours enclin  la misricorde. Elle n'a pas vu vieillir son poux
 ses cts, et son souvenir le lui montre toujours jeune et beau, comme
au temps jadis, alors qu'oubliant tout, elle s'est donne  lui.
L'ex-lve, comprenant dans quelle situation la prsence inutile de cet
homme jette Emmlie et sa mre, prend une dtermination ferme:

--Sortez! dit-il au vieux chef des voleurs et ne reparaissez plus dans
cette maison sans y tre mand, ou bien je vais, sans retard, vous
dnoncer.

Le chef lance un regard brlant au jeune homme. Il comprend qu'il ne
peut ni affronter le danger, ni attendre les dnonciations. Il faut user
de ruses, et se dbarrasser de ses ennemis dangereux. Il dpose sur les
lvres de sa femme un baiser qui n'est nullement le chaste baiser de
l'hymen; il fait un geste de menace  l'ex-lve et s'loigne.

A quelque distance de la maison, s'arrtant dans une baisseur discrte,
il rajusta sa moustache en brosse et sa chevelure noire.

Picounoc et l'ex-lve portrent, sur un lit, madame Saint Pierre qui ne
sortait de sa torpeur que pour s'vanouir de nouveau. Elle fut longtemps
triste et malade.




XXIV.

LE PLERIN A LOTBINIERE.


Le chef des voleurs s'en retournait pensif chez Asselin, lorsqu'il vit
venir deux personnes qui causaient et gesticulaient avec animation. Il
prta l'oreille  leur discours. L'une disait: Il va dbarquer  la
vieille glise. Sa petite soeur est avec lui; et le bateau de Paton est
charg de monde. Tout les passagers de Mathurin ont voulu s'en revenir
avec le muet. Mathurin est arriv presque seul.

Le chef interrogea ces personnes et leur demanda si elles parlaient du
muet guri miraculeusement  Sainte Anne.

--Oui, rpondirent-elles. Il va arriver dans une demi-heure au plus:
vous voyez la berge sur la batture, vis--vis l'ilet. Elle ne monte pas
vite, la brise est faible.

--Ce qu'il y a de plus tonnant, reprit l'autre, c'est que sa petite
soeur est avec lui.

--Merci! dit le brigand qui partit d'un pas plus rapide. Il annona la
nouvelle  madame Eusbe, qui fit prvenir aussitt son mari par l'ane
de ses petites filles. Asselin travaillait au champ, mais assez prs de
la maison. Il entra de suite, se rechangea, mit un cheval  la voiture
et partit.

--Tu vas au devant de lui? demanda la femme sans coeur, ce n'est pas moi
qui me drangerais pour cela....

La nouvelle de l'arrive des pupilles se rpandit promptement; et quand
la petite berge amena: sa voile et entra dans le rigolet, il y avait sur
la grve un grand nombre de curieux.

Un immense hourra s'leva du bateau: le peuple y rpondit de la rive.
Djos dbarqua le premier, tenant par la main sa petite soeur, rieuse et
ravie de ce qui se passait autour d'elle. M. Lepage suivait les pupilles
et veillait sur son enfant adoptive. Plusieurs de ceux qui taient sur
le rivage vinrent serrer la main au plerin et embrasser Marie-Louise.

--Rendons-nous  l'glise, dit le jeune homme, allons d'abord rendre
grce au bon Dieu.

Et toute la foule suivit, les deux orphelins qui marchaient se tenant
toujours par la main. Et cette foule formait une longue procession qui
allait s'allongeant toujours  mesure qu'elle avanait. Le cur vint au
devant du jeune homme et le flicita d'avoir t l'objet d'une si haute
faveur de la part de Dieu. Il l'invita  la reconnaissance. Et prenant
l'enfant dans ses bras: D'o viens-tu donc aussi toi pauvre petite?
c'est ton ange gardien qui te ramne!...

Un bruit confus de voix montait du milieu de la foule. Chacun faisait
les commentaires que lui suggrait l'vnement. Les uns rappelant les
jours d'enfance du muet, et les traitements inhumains qu'il avait reus;
de son tuteur, n'taient pas fchs de le voir devenir triomphant,
comprenant qu'en effet le triomphe de la victime fait la honte du
bourreau. Les autres avaient hte de voit la contenance de madame
Asselin, et d'entendre raconter  la petite Marie-Louise comment elle
s'tait gare dans le bois du domaine, en allant aux framboises avec sa
tante, et comment elle s'tait trouv transporte, comme soudainement,
dans une paroisse loigne. La surprise cause par l'arrive de
l'enfant, n'tait pas moins grande que l'admiration du miracle de la
bonne Sainte Anne! Quelques bonnes femmes disaient: C'est la dfunte
Jean, c'est sr, qui a veill du haut du ciel, sur ses enfants:

--Je le crois bien, rpondaient les autres. Car ceux qui sont au ciel
peuvent voir et connatre ce qui se passe dans le monde.

--Et ceux qui sont dans l'enfer aussi.

--Je n'en sais rien, rpondaient celles qui voulaient, restreindre
autant que possible la libert des damns.

Cela doit tre, puisque les esprits immatriels, insaisissables,
chappent ncessairement  l'treinte et ne peuvent tre enferms. Ils
volent rapides comme la pense passant  travers les corps opaques comme
la lumire dans le cristal, et vont de mondes en mondes, portant partout
en eux-mmes la peine et les tourments, ou la gloire et l'ivresse de
l'ternit.

La foule entra dans l'glise. Les orphelins, passant par la grande
alle, vinrent s'agenouiller sur les degrs du balustre. Le prtre
entonna d'une voix mue un cantique solennel: _Dieu va dployer sa
puissance_.... et tout le monde chanta, dans un transport d'amour et de
reconnaissance, avec le lvite pieux, les louanges du Seigneur. Et dans
la vote du temple clatant de blancheur, l'on eut dit qu'une troupe
d'anges invisibles rptait, en les rendant plus suaves et plus doux,
ces cantiques joyeux. Au sortir de l'glise quelques habitants
invitrent le plerin et sa soeur  venir prendre une tasse de lait ou
de th, car le soir arrivait et les orphelins n'avaient peut-tre pas
fait un copieux dner  bord du bateau de Paton. Le cur dit: Qu'ils
viennent tous deux au presbytre, avec le monsieur qui les accompagne:
la servante trouvera bien quelque chose  mettre sur la table; et s'ils
dsirent se rendre ailleurs ensuite, ma voiture sera  leur disposition.

Personne n'osa s'opposer au dsir du cur, et, par respect, nul
n'insista.

Au moment o les orphelins et M. Lepage, cdant  l'invitation du bon
cur, prennent le chemin du presbytre, Asselin arrive en calche  la
porte de l'glise, saute de la voiture, attache son cheval et rejoint le
petit groupe qui s'en va lentement.

A la vue d'Asselin, tous les gens s'arrtent curieux et se retournent
pourvoir le rsultat de son entrevue avec ses pupilles. Plusieurs
paraissent tonns de cette dmarche de sa part. D'autres, sachant qu'il
tait plus mchant que sot, affirment qu'ils s'attendaient  le voir
arriver ainsi. Les uns pensent qu'il dissimule; les autres reconnaissent
qu'il ne peut pas agir autrement, sans s'exposer au blme et au mpris
de toutes les honntes gens.

Eusbe salue le cur d'abord, ensuite l'tranger, puis ses pupilles.

--Eh bien! mon Eusbe, lui dit le prtre, le bon Dieu te rend les
orphelins qu'il t'avait confis dj; cette fois, il faut que tu les
gardes avec soin.

Asselin est dans la confusion, et les remords de sa conscience le
portent  croire que chacun peut deviner ce qu'il a fait.

Je tcherai, monsieur le cur, balbutie-t-il.

Puis, s'adressant au plerin: Je te demande bien pardon, Joseph, dit-il,
si je me suis dfi de toi, et si je ne t'ai pas trait comme mon
pupille.... je ne te reconnaissais point. Je ne te reconnais pas encore;
mais je suppose qu'il sera facile de prouver que tu es le fils de ma
dfunte soeur.

--C'tait malais de le reconnatre, observe le prtre; quand il est
parti, il babillait comme une pie, et quand il est revenu, cet t, il
tait muet comme un poisson.

--Avec cela qu'il a diablement grandi, monsieur le cur.... voyez-donc,
c'est un homme,  prsent, et un homme richement dcoupl....

--Dieu ne ferait pas un miracle en faveur d'un rengat et d'un menteur,
continue le prtre.

--C'est ce que je pense, monsieur le cur.

Les curieux regardent toujours, s'efforant de saisir des lambeaux de la
conversation. Le cur monte, suivi de ses htes, l'escalier de sa
galerie. Asselin s'arrte sur la premire marche.

--Monte, monte Eusbe, dit le cur;

--Merci! monsieur le cur, merci! Je suis venu au devant de Joseph et de
Marie-Louise, et je vais les emmener  la maison, s'ils veulent bien y
venir.... s'ils veulent bien me pardonner le mal que j'ai pu leur
faire....

Le plerin se retourne vers lui, tendant sa main gnreuse: Le bon Dieu
m'a bien pardonn, pourquoi ne vous pardonnerais-je point? J'tais
infiniment plus coupable envers lui que vous l'tes envers moi.

Eusbe serra la main de l'orphelin dans la sienne; et des pleurs
mouillrent ses yeux rarement humides.

--C'est bien: cela, repartit le prtre attendri: c'est la parole, c'est
l'action d'un vrai chrtien. Entrez mes amis, entrez! Viens, Eusbe,
viens. Rien ne me fait plaisir comme d'tre tmoin d'une conduite aussi
en rapport avec l'Evangile de Notre Seigneur.

On entre. La foule satisfaite s'coule bientt. Asselin ne conduisit pas
les orphelins chez lui, ce soir-l. Le cur voult les retenir au
presbytre afin de les faire causer et d'apprendre, de leurs bouches, ce
qu'ils taient devenus aprs avoir laiss la maison de leur tuteur,
jusqu'au moment o la protection divine s'tait,  leur gard, si
visiblement manifeste.

Madame Asselin tait d'une humeur insupportable depuis une heure, depuis
l'arrive des orphelins dans la paroisse, et elle refusa durement de
prter  sa petite voisine, Nomie Blanger, un fer  repasser. Il se
trouve des femmes, et des hommes aussi, que le dpit rend btes. Madame
Blanger souponna bien la cause de l'insolente bouderie de la mgre,
quand Nomie, toute tonne de ce refus inqualifiable, revint sans le
fer  repasser.

La jeune fille, en apprenant la gurison de son ami le muet, n'a pu
retenir une exclamation de joie. Elle s'est abandonne aux dlices d'une
esprance infiniment douce aux mes aimantes. Tout devient souriant et
gai dans son coeur et autour d'elle. Elle prouve une trange motion en
songeant  la premire entrevue avec Joseph, en cherchant  deviner les
paroles qui les premires tomberont de ces lvres qu'elle a vues si
fatalement muette, si souffrantes, mme dans leur sourire. Le soleil se
lve dans l'me de la vierge, et les vapeurs qui ont voil ses premiers
rayons, se dissipent au souffle, de la brise matinale.... Mais la nuit
descend dans l'me coupable de la femme d'Asselin, et les derniers
reflets de la grce s'teignent dans les tnbres profondes de la
cupidit. Elle fait un froid accueil  son mari:

--C'tait bien la peine, dit-elle, d'aller essuyer la honte d'un
refus.... Penses-tu qu'ils vont revenir ici?....

Oui, ils viendront demain, rpond Eusbe, et j'entends qu'ils soient
bien reus. Au reste, que veux-tu faire? De quoi peuvent te servir
maintenant ton ressentiment et ta haine? Je comprends qu'on puisse ne
pas les aimer, et que l'on soit contrari de leur retour; mais au moins,
il faut savoir dissimuler....

La femme, ne sachant que rpondre, tourne les talons en faisant une
grimace.

Le matre d'cole et le vieux Saint Pierre entrrent en causant  voix
basse. Ils venaient de faire une promenade dans le champ, sous le
prtexte de visiter les javelles de bl que la hart n'avait pas encore
lies en gerbes. Le chef dit, en entrant, qu'il allait partir pour Saint
Jean, ne trouvant pas  Lotbinire de ferme  acheter. Racette s'offrit
de le conduire en voiture, si leur hte n'avait pas besoin de ses
chevaux pour serrer: du grain. Je n'ai pas de _serre_  faite, avait
rpondu Asselin; tu peux prendre Carillon, et mener monsieur ou il
dsire aller.

Le matre d'cole et le chef des voleurs se dirigrent, en calche, vers
Saint Jean. Ils revinrent la nuit sans tre vus de personne, et le vieux
brigand, arm du fusil d'Eusbe s'en alla se cacher dans la cave 
patates, sur le bord du ruisseau.




XXV.

L'EX-LVE OUBLIE SON LATIN.


Le lendemain de l'arrive des orphelins  Lotbinire tait un dimanche.
Chacun s'achemina vers l'glise, qui  pied, qui en voiture, en parlant
de la rcolte et du beau temps, des pupilles d'Asselin et du miracle de
Sainte Anne. A la maison, pour prendre soin des enfants et faire le
mnage, n'tait reste que la gardienne indispensable. Ceux qui
n'avaient pas encore appris la grande nouvelle du retour inespr de la
petite fille gare dans les bois, et du jeune gars disparu depuis neuf
ans, l'entendirent raconter cent fois. Et les deux orphelins furent
l'objet de la curiosit et de l'admiration de tout le peuple. Et voil
pourquoi il y eut tant de groupes de jaseurs  la porte de l'glise.
Aprs les vpres, les parents et les amis se rendirent chez le tuteur.
La maison s'emplit: elle regorgeait de curieux. Madame Asselin
paraissait mal  l'aise. Eusbe dissimulait-il son dpit? je l'ignore:
mais sa grosse face roussele souriait, et lui, d'ordinaire morose, il
se montrait affable et causeur. Le subrog tuteur, Gabriel Lalibert,
n'avait pas t le dernier rendu.

Cependant les pupilles n'arrivent pas encore. A tout moment quelqu'un
sort pour interroger, du regard, le chemin; et c'est  qui le premier
apercevra la voiture du cur qui doit amener le plerin. Tous les hommes
peuvent reconnatre,  une demi-lieue de distance, le grand cheval noir
du cur. Tout  coup un gars se jette triomphant dans la maison: Les
voil! les voil! je reconnais le train long du cheval! Ils passent
devant chez France Gagn.

Tout le monde se prcipite. La voiture prenait la route de Saint
Eustache, la concession o demeurait Asselin. Il est impossible de la
reconnatre d'abord. On attend avec patience, et quand elle est sur le
petit coteau, vers le milieu de la route, chacun peut admirer l'ardeur
de la bte qu'une main habile conduit. Les maquignons, attirs les uns
vers les autres par l'instinct ou l'unit de got, se trouvent runis en
un peloton bavard et tapageur. Ils tudient l'allure aise du grand
cheval, font le dnombrement de ses qualits, parlent de ses carts
guris et de sa corne dure. Ils reconnaissent que nul d'entre les plus
beaux de la gent chevaline, ne se porte mieux la tte. Ils restent bien
penauds quand arrive la voiture. Ce sont les orphelins attendus, mais ce
n'est point le cheval du cur. Le prtre, appel auprs d'un malade,
avait pri Amable Simon de mener Joseph et Marie-Louise chez leur oncle.
Amable Simon s'tait rendu avec plaisir au dsir du cur.

Eusbe se tient  la porte avec les autres hommes. Il prie tout le monde
d'entrer. Les pupilles entrent les premiers, suivis de M. Lepage. Les
femmes s'crient en apercevant l'enfant: Cette chre petite! voyez donc
comme elle est belle! Elle a grandi!.... C'est un miracle aussi! qu'elle
soit revenue!

Toutes l'embrassrent avec une vritable motion, et plusieurs, en
pleurant. La femme d'Eusbe n'eut pas l'nergie de dompter sa haine, et,
la dernire, elle s'approche de l'enfant pour l'embrasser. Eusbe qui
l'pie, rougit d'indignation. En apercevant sa tante, Marie-Louise va
vers elle et lui tend les bras: Tante, dit-elle, pourquoi donc ne
m'attendais-tu pas? pourquoi te sauvais-tu toujours?

Cette parole que la nave enfant dit en souriant, est comme un coup de
poignard dans le coeur de la femme mchante. Madame Eusbe plit,
balbutie quelque chose comme: Tais-toi donc, petite folle! puis effleure
de sa bouche ddaigneuse le front radieux de la jeune orpheline. La
parole de l'enfant surprend tout le monde, et l'on entend un
chuchotement pareil au premier bruissement du feuillage quand la brise
se rveille. Marie-Louise, heureuse de retrouver dans cette maison ou
pourtant elle a bien souffert, ressemble  l'oiseau que l'on lve
prisonnier dans une cage. Il sort, ouvre gauchement ses ailes qui n'ont
jamais nag dans les flots de lumire, s'effraie de l'immensit qui
l'environne et de cette libert qui l'tourdit, ne comprend pas les
appels voluptueux des compagnons qui l'invitent sur les cimes en fleurs,
et revient se poser sur les humbles juchoirs de sa prison. Marie-Louise
demande ses petites cousines. Les enfants ne dissimulent point: ils
n'ont point de rancune et ne se souviennent pas des chagrins de la
veille. Ils sont impressionnables, mais leurs motions sont courtes: ils
passent sans cesse du plaisir aux larmes et des chagrins  la joie. Les
petites cousines de Marie-Louise se sont ennuyes tout un jour de leur
compagne de jeu. Depuis longtemps elles n'y pensent plus qu'avec
indiffrence, mais en la revoyant elles sentent renatre dans leur
jeunes coeurs l'amiti endormie, et, joyeuses, elles lui sautent au cou
pour l'embrasser.

Le plerin rappelle, pour que l'on ne puisse mettre en doute son
identit, des faits dont il a t tmoin dans son enfance, et il rpond
avec une surprenante exactitude aux questions qu'on lui fait. Il a tant
song, pendant les six mois de mutisme dont la colre de Dieu l'avait
frapp, il a tant song  tout:  son enfance,  ses parents,  ses amis
aux agissements et aux paroles de chacun, que les moindres choses sont
graves  jamais dans sa mmoire. Il y a dj plus d'un quart d'heure
que l'on cause ainsi quand le matre d'cole arrive. Longtemps il a
rflchi avant de se dcider  paratre devant le plerin. Mais sachant
qu'il a prvenu les gens en sa faveur, et que le plerin ne peut lui
reprocher autre chose que l'enlvement de l'enfant, il paie d'audace et
brave le ressentiment de son jeune ennemi. A sa vue Joseph se lve:

--Comment, vous ici? dit-il, vous?....

--Et pourquoi pas? repart le matre d'cole en souriant.

--Je ne sais ce qui me retient! continue le plerin qui prend feu...
j'ai envie de vous!...

Il oubliait qu'il n'tait pas chez lui et que le matre d'cole tait
dans la maison de son beau-frre. L'on fut tonn de ce mouvement de
colre du jeune garon.

Racette, habile  dissimuler, reprend, toujours souriant: Tu m'as cru
mchant,.... tu pensais que je voulais perdre ta petite soeur, et je
voulais la sauver!... Je n'tais anim que de bons sentiments.... Et
puis je ne te reconnaissais pas. Si je t'eusse connu, cher enfant,
j'aurais t content de laisser ta soeur bien-aime sous ta
protection.... Je croyais que tu l'avais enleve  ses parents,  ses
tuteurs, et je voulais la leur rendre. Voil tout mon crime.

L'orphelin remarque, tout tonn, que le matre d'cole reoit des
marques d'approbation de plusieurs.

--Pourquoi l'avez-vous enleve de nuit et avec l'aide d'une bande de
voleurs et de brigands? Est-ce l le fait d'un honnte homme? Quand on
agit dans les tnbres, c'est que l'on a peur de l'clat du jour; et
quand on a peur de la lumire, c'est que l'on fait le mal.

Le matre d'cole ne dit rien. Le plerin, enhardi, continue en lui
lanant des regards foudroyants:--Vous vous associez  des voleurs, donc
vous ne valez pas mieux qu'eux! L'un de ceux qui sont venus avec vous au
Chteau-Richer, Clodomir Ferron, que Dieu me pardonne si je mdis, tait
l'un des voleurs qui se sont introduits ici l't dernier; je l'ai vu.
C'est lui qui a demand du lait  Nomie Blanger, et qui l'a insulte
en l'embrassant. Ils taient trois; ils m'ont li, garrott et tran
derrire la grosse roche, au milieu du champ de Beaudet. Ils m'ont
ensuite mis dans une charrette et conduit  la grve, comme vous le
savez. Clodomir est peut-tre mort  l'heure qu'il est. Il porte la
peine de sa faute. Voil vos amis, vos compagnons, et vous voulez que je
ne me dfie point de votre amiti, de vos paroles?....

Cette rvlation jette l'moi dans la maison. La surprise se peint sur
toutes les figures et le matre d'cole, foudroy par l'audace du jeune
homme, perd la sympathie des gens. Mais bientt son hypocrisie raffine
prend le dessus; il retrouve son sourire d'occasion.

--Il n'est pas encore prouv que Clodomir Perron soit un voleur,
repart-il, et tu devrais songer qu'il a des parents et des amis ici, qui
n'entendent pas sans regret et sans peine une pareille accusation.

--C'est vrai! rpondent deux ou trois voix.

Le matre d'cole reprenait la position d'o le plerin l'avait dlog.
Le plerin perdait du terrain. Cependant il rplique: S'il n'y a rien de
prouv maintenant, dans quelques jours il n'y aura plus rien de cach,
ni d'incertain. La justice informe, et mon tmoignage en vaut bien un
autre, je suppose!....

--Sainte mre de Dieu! repart la mre Lozet, un jeune homme qui vient
d'tre guri par un miracle de la bonne Sainte Anne peut-il mentir?

Cette rflexion opportune rendit  l'orphelin la confiance de tous.

A ce moment une exclamation enfantine et joyeuse s'leva: Mon petit
panier! mon petit panier!

C'tait Marie Louise qui venait d'apercevoir, sur une armoire, le petit
panier de frne dont elle s'tait servie pour aller cueillir des
framboises avec sa tante,, au mois d'aot dernier. Elle monta sur le
dossier d'une chaise et fit tomber,  l'aide d'une aune, le petit panier
qui roula dans la place. Elle le ramassa, l'examina avec curiosit: Je
le garde, dit-elle; ce sera un souvenir!....

Les framboises avaient rougi le fond du panier, comme la honte ou le
dpit rougissait en ce moment les joues de la femme coupable.

--Il tait  moiti de framboises, reprit l'enfant, s'adressant  sa
tante, quand vous m'avez appele au fond du bois.... Si vous aviez voulu
rester dans l'abatis avec moi!.... il y en avait des framboises!....
Dieu qu'il y en avait!.... Dans le bois, elles taient rares.... J'irai
encore aux framboises, mais quand mme vous me diriez de vous suivre au
fond de la fort, je ne vous couterai plus.

M. Lepage, comme tous les autres et mieux que les autres peut-tre,
voyait bien les tortures que ces innocentes paroles faisaient endurer 
la femme d'Asselin, et, souponnant le crime dont cette mchante s'tait
rendue coupable, il dit  l'orpheline, qu'elle retournerait avec lui; au
Chteau Richer ds le lendemain, si ses parents voulaient bien le
permettre, et que l elle ne s'garerait point dans les forts. Le
subrog tuteur tmoigna le dsir de la recueillir chez lui. Lepage
insista, promettant de; l'entourer plus que jamais de tous les soins que
demandait son jeune ge, et s'engageant  la placer dans un couvent pour
la faire instruire. Il eut t injuste de refuser  cet homme charitable
une si bonne occasion de pratiquer la plus belle des vertus, et  cette
orpheline les biens prcieux dont on voulait la combler.

Pendant que l'on dcide de laisser l'enfant  son nouveau protecteur,
deux jeunes gens entrent: ce sont Picounoc et l'ex-lve. Bien qu'il y
eut du froid entre eux, ils taient venus ensemble, voir leur camarade
et s'assurer de sa gurison miraculeuse. L'ex-lve porte un visage
radieux. Les chagrins ne laissent pas de longues traces sur cette nature
foltre et gaie. L'amour, comme un vin gnreux, l'enivre. Picounoc n'a
plus son air gouailleur de coutume, ni son rire sceptique, ni sa voix
nasillarde, car il ne parle plus, pour ainsi dire. En revanche, dans sa
pleur ils parat plus long que la veille. Tous les regards se fixent
sur eux. Ils ne s'en meuvent point: la timidit n'est pas le dfaut
d'habitude des gens de cage. A la vue de ses compagnons, le plerin
s'crie: Paul! Picounoc! et il s'avance au devant d'eux en leur tendant
la main. L'ex-lve, surpris d'entendre parler son ami, bien qu'il
s'attende  ce prodige, oublie son latin:

--C'est donc vrai? dit-il... c'est donc vrai?

--Et oui! repart le plerin, seulement, je ne parle pas latin comme toi.

L'ex-lve sourit. Picounoc prenant la parole.

--Tu n'tais pas muet; c'est un tour que tu nous as jou.

Le plerin jette au gardon nasillard un regard de reproche:

--N'ai-je pas t assez mchant dans les chantiers pour mriter le
chtiment que tu sais?

Picounoc penche la tte. Le plerin ajoute:

--Si Dieu, dans sa justice, a jug ncessaire de faire un miracle pour
me punir, ne peut-il pas, dans sa misricorde, faire un autre miracle
pour m'annoncer le pardon?

--Je t'avoue bien, reprit le grand gars, que je suis dur de croyance; et
les discours d'un autre qui parlerait ainsi, m'entreraient par une
oreille pour sortir; par l'autre. Mais toi....

--Crois-en ce que tu voudras; moi je sais ce que je sais. Dieu te
prserve de ses chtiments!

Les deux jeunes trangers s'assirent auprs du plerin et se mirent 
rappeler des souvenirs du chantier. Madame Blanger passa devant l
porte avec sa fille Nomie. Elles revenaient de vpres,  pied toutes
deux.

--Vous, n'entrez, pas voir Joseph? demanda Eusbe qui sortait pour
reconduire Amable Simon.

--Est-il ici? fit madame Blanger.

Nomie tressaillit comme la corde d'une lyre; un doux serrement de coeur
la fit soupirer; ses joues s'empourprrent comme la fleur de trfle au
soleil de juillet.

--Nous entrerons bien un instant, dit madame Blanger en s'avanant vers
le perron.

Amable Simon, fier de son cheval partit au grand trot, dans sa calche
verte.

--Voil madame Blanger et sa fille murmurrent plusieurs femmes.

Tous les yeux se braqurent sur le plerin, on savait qu'il prouvait de
l'amiti pour la brune Nomie. Le plerin ne put supporter sans rougir
cet assaut de la curiosit. Nomie suivait sa mre et paraissait vouloir
se drober aux regards indiscrets. Le plerin voulut dompter sur le
champ sa folle timidit. Il souhaita le bonjour  madame Blanger, et
dit  la jeune fille qu'il tait heureux de la revoir, surtout heureux
de pouvoir lui parler comme aux jours dj loin de son enfance, alors
qu'ils allaient ensemble  l'cole. Les souvenirs de l'enfance!....
voil le thme facile, abondant, dlicieux, sur lequel brode
ternellement l'imagination, vive de la jeunesse et la conception lente
du vieil ge! Voil l'objet des plus charmantes causeries, et des
retours les plus touchants! C'est une oasis o l'on se repose, en:
traversant les steppes arides de la vie.... Ceux qui ont t amis dans
l'enfance ne peuvent plus jamais devenir trangers les uns aux autres.
Le plerin et Nomie parlrent de mille incidents qui les avaient alors
bien intresss. Ceux qui les coutaient ne pouvaient pas deviner tout
le charme de cet entretien.

--Te souviens-tu, dit Nomie, de cette fois o Clodomir Ferron te jeta
dans la vase, en allant  l'cole?

--Je ne l'oublierai jamais, Nomie, car tu me rvlas alors ton bon
coeur et ta sensibilit....

Nomie rougit. Elle continua....Le matre injuste au lieu de punir
Clodomir, te donna des coups de rgle....

--Et tu pleuras, acheva le plerin, avec un sourire un peu triste.

La jeune fille avait encore envie de pleurer.

--Il tait bien injuste ce matre, dit-elle, aprs un moment de silence.

--Il est ici, observa le jeune homme  voix basse.

Nomie jeta un coup d'oeil dans la salle et reconnut le matre d'cole,
assis auprs de son beau-frre. Elle devint rouge de honte, et pencha la
tte comme si elle eut t coupable d'une grande faute.

--Mon Dieu! dit-elle, qu'ai-je fait?

--Tu n'as dit, tu n'as fait rien de trop, reprit le plerin  hante
voix. Ce matre tait injuste et cruel.... et je le soutiens  sa
face....

Le matre d'cole, plus confus que Nomie, surtout plus coupable,
dvora, cet affront en silence.




XVI.

LA PAROLE VAUT MIEUX QUE LE SIGNE.


La folle, toujours penche au-dessus de la berge, regarde s'approcher
dans la lumire de la lune, sur le lit  demi-dessch du ruisseau, les
deux assassins.

--Attends-nous, rpte le chef, nous allons te rendre la petite
Marie-Louise. Elle est ici couche sous les feuillages.

Quand il est assez prs d'elle, il tire de sa ceinture un pistolet
charg. La folle, immobile, contracte ses prunelles pour mieux voir....
Le chef allonge le bras et vise au coeur de l'infortune. Racette dit 
son complice: J'aimerais mieux la prendre vive; nous la tuerons ensuite.

--Le chef baisse son arme. Viens, reprend-il, descends! nous ne sommes
pas capables de monter l'enfant dans nos bras.

La folle part d'un grand clat de rire.

--Je tire! dit Saint-Pierre.

--Elle va descendre, rpond le matre d'cole.

La folle rit toujours.

--Elle peut nous faire pendre, repart le chef en relevant son arme.

La folle se retire d'un pas en arrire.

--Faites comme vous voudrez, dit Racette.

Le coup retentit. Un cri s'lve; il est suivi d'un rire strident, et la
folle disparat. Les deux misrables la poursuivent en vain. Ils la
voient de loin, au clair de la lune, s'enfuir comme un fantme dans les
champs solitaires, et, de temps en temps, l'cho leur apporte des sons
clairs et entrecoups qui ressemblent  un rire sinistre.

Genevive se retirait d'ordinaire chez M. Blanger. Elle revint frapper
 la porte de l'honnte maison. Elle tait ple, haletante, bouleverse.
Un moment elle riait aux clats, le moment d'aprs elle sanglotait.
Madame Blanger lui donna les meilleurs soins et la fit mettre au lit.
Le lendemain, la pauvre folle resta sur sa couche fivreuse toute la
journe. Le dimanche, M. Blanger garda la maison, et sa femme et Nomie
allrent  la messe, car elles auraient eu peur  rester seules avec
l'infortune Genevive. Dans l'aprs-diner la folle sortit. Elle s'en
vint chez Asselin.

--Genevive! voici Genevive! dirent les gens.

Elle entre. Elle parat avoir peur de la foule qui remplit
l'appartement: Pour l'amour de Dieu, commence-t-elle d'une voix
plaintive, rendez-la moi!.... Je ne lui ferai pas de mal.... je
l'embrasserai....je la presserai sur mon coeur....et je la porterai au
pied de la croix, sur la cte de sable.... J'ai promis  sa mre de la
sauver! Si je ne la sauve pas, voyez vous, je serai damne, et j'irai me
coucher dans la tombe du ruisseau!

Elle se met  pleurer. M. Lepage s'avance vers elle: Genevive!
Genevive! allons! reconnais-moi: la petite est trouve....

--M. Lepage! M. Lepage! repart la folle en levant les mains au ciel....
La petite est-elle dans la tombe du ruisseau? L'eau qui coule va la
noyer!....

--Marie-Louise est ici; tu vas la voir, tiens, regarde!....

L'enfant venait d'une autre chambre avec ses petites cousines:

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'crie la pauvre folle en se prcipitant sur
l'enfant qu'elle enlve dans ses bras et couvre de baisers....
Marie-Louise! dit-elle, Marie-Louise! ta mre va m'aimer! Je vais tre
Sauve!.... Viens! je t'emporte sur la cte de sable.... Je vais aller
te dposer au pied de la croix!.... C'est ta mre qui me l'a dit!....

Et elle s'lance vers la porte avec l'enfant dans ses bras. Tout le
monde est dans la stupfaction.

--Arrte! Genevive, arrte! dit M. Lepage, en la retenant par un
bras....Attends-moi! nous nous en irons ensemble.

La folle clate de rire et serre plus fort la petite qui cherche 
s'chapper: Vous ne me l'terez plus! hurle-t-elle, personne ne l'aura!
Je la garderai bien!.... Je ne dormirai plus jamais, afin de veiller sur
son sommeil!.... Mais, laissez-moi donc aller, le sable roule au fond de
l'abme, et le monstre m'appelle.

Tous les yeux se fixent sur le matre d'cole, qui demeurent comme
paralys par la terreur. La folle regarde par instinct, du ct o
regardent les autres. Elle aperoit Racette: Sauvez l'enfant!
sauvez-moi! sauvez-nous.... Il va me la ravir encore! reprend-elle. Il
va la jeter dans la tombe du ruisseau!.... J'ai peur! Sainte mre de
Marie-Louise, secourez moi!.... Il sourit!.... il m'appelle au fond du
gouffre!.... Chassez-le donc! il va souiller vos filles!.... Chassez-le
donc! il va ravir vos enfants!.... Vous n'aimez donc pas vos filles qui
sont pures comme des lis, vos enfants qui ressemblent aux anges?....
Va-t-en! entends-tu? va-t-en!....

La fureur s'allume dans ses yeux, ses cheveux se tardent sur sa tte,
l'cume de la rage borde ses lvres comme le rapport de la mer borde le
rivage. Bien des personnes tremblent d'effroi. Nomie se serre contre le
plerin.

--Ne crains rien, dis le jeune homme; cette fille a aussi une vengeance
 tirer du matre d'cole.

--Quelques uns disent  Racette de sortir. Marie-Louise demande de sa
petite voix charmante  la pauvre Genevive, de la laisser en libert,
mais Genevive l'touffe dans une treinte de plus en plus violente.
Chacun tour  tour, par des paroles affectueuses, s'efforce de faire
entendre raison  l'insense. Elle reste impitoyable. Il faut la saisir,
et lui arracher de force, pendant qu'elle cume de rage, l'enfant
pouvante qui pleure; Pour tromper son implacable protectrice, on fait
sortir l'orpheline par la porte de devant et on la ramne secrtement
par la porte de derrire. La folle, rendue  la libert, s'lance dehors
eu criant: Marie-Louise! Marie-Louise! Marie-Louise!

L'apparition inopportune de l'infortune Genevive produit une motion
pnible. Le matre d'cole se glissa furtivement en dehors de la pice.
Il regrettait Le complot tram contre je plerin pour sauver la vie de
ses nouveaux compagnons. Il commenait  voir qu'on s'tait ht de le
compromettre en lui donnant un rle dangereux  jouer. Un moment il fut
tent de faire des aveux et d'empcher, aux dpens de sa rputation et
au risque de sa vie, un crime affreux. La honte le retint: Je suis rendu
trop loin pour reculer, pensa-t-il, laissons faire, advienne que pourra.

Chacun s'en alla chez soi. M. Lepage resta avec sa protge chez
Asselin. Le plerin accompagna chez elle la jolie Nomie. Ils passrent
la soire, l'un prs de l'autre, causant de choses bien tendres,
changeant de doux regards, et mlant d'adorables sourires. L'ex-lve
retourna vers sa fidle Emmlie. Picounoc, l'air repentant, revint
s'asseoir prs de sa mre malade. Pendant la nuit le matre d'cole,
portant des provisions dans un sac de toile, se rendit  la cave o
dormait, sur une botte de paille frache, le chef des voleurs Les deux
vauriens eurent un long entretien que ne rvla point le caveau discret.

Quand le jour fut lev, M. Lepage fit ses prparatifs de dpart. Les
bateaux avaient fait la crie pour six heures du matin. Les habitants,
ds cinq heures, passaient dj, conduisant de lourdes charretes de
grain. Cependant Genevive, disparue depuis la veille, ne revenait
point. Elle avait pass la nuit dehors, car ceux qui d'ordinaire lui
donnaient asile, ne l'hbergrent point cette nuit-l.

M. Lepage ne pouvait prolonger davantage sa promenade: beaucoup de grain
javel pouvait tre gt par l'eau, si les mauvais temps, frquents
l'automne, prenaient avant qu'il fut engerb et serr. Le cultivateur
doit, plus que tout autre, mettre  profit tous les instants. Il a
souvent lieu de regretter, aux jours de pluie, les heures qu'il a
perdues quand le temps tait beau. M. Lepage ressentit du chagrin en
songeant  la pauvre folle qui cherchait encore l'enfant retrouve. Il
pria les gens du voisinage d'en prendre soin, et promit de revenir la
chercher un peu plus tard. Les adieux de Marie-Louise et du plerin
furent touchants. La jeune fille, pourtant, ne comprenait gure la
profondeur de l'attachement que lui portait son frre. Elle ne le
connaissait que depuis quelques jours: elle ne se souvenait plus, que
d'une manire vague, du temps qu'ils avaient pass ensemble sous la
tutelle de leur oncle. Mais lui, le plerin, il n'avait rien oubli; il
aimait sa soeur d'une amiti vive, constante, inaltrable, parce qu'elle
avait souffert, parce que sa mme infortune avait d'abord empoisonn
leurs jours, parce qu'il tait plus fort et plus g qu'elle, et qu'il
l'avait sauve deux fois de la mort. Imposant silence  son
ressentiment, ornant sa bouche hypocrite d'un faux sourire, voilant sous
une indiffrence affecte la malice de ses yeux, la femme d'Eusbe
adressa quelques paroles bienveillantes au plerin qui se disposait 
sortir, vers le soir, pour se rendre auprs de Nomie. Joseph, charm de
ce changement subit, se plut  causer avec sa tante. Elle en vint
adroitement  lui parler de la magnifique sucrerie qui bordait le
ruisseau: Tu ne la reconnatrais point, dit-elle, tant les rables ont
grandi depuis neuf ans. Le bois est sarcl: on dirait un bocage. Les
voitures pourraient circuler entre les arbres. C'est la plus belle
rablire de toute la paroisse. L't, les jeunes gens y vont faire des
dners champtres. Ton oncle en a pris soin comme de son propre bien. Le
ruisseau, nettoy, coule une eau frache. Vas-y, cela en vaut la peine.

--Oui, ma tante, dj je me suis propos de faire une petite promenade
de ce ct. J'aurais voulu y conduire Marie-Louise. Elle aurait trouv
joli ce ruisseau; les grands bois auraient frapp sa jeune
imagination....

--La cave est bien conserve, reprit la tante malhonnte; tu te souviens
de la cave  patates, sur la cte du ruisseau?.... Nous y mettons des
patates chaque automne. Elles s'y conservent bien. Nous en mettrons
encore cette anne: il faudra voir cependant si elle est en bon tat. Tu
pourras peut-tre t'assurer de cela toi-mme.

--Sans doute, rpondit le jeune garon qui ne souponnait aucunement les
tratres desseins de sa tante. Je m'y rendrai ce soir mme; il me tarde
de faire le tour de cette terre que mon pauvre pre a tant de fois
arrose de ses sueurs.

--Ton pre ne l'a pas eue longtemps cette proprit: quand il est mort
il ne la possdait que depuis trois ans. Ne te souviens-tu pas d'avoir
demeur, vis--vis d'ici, au bord de l'eau?

--Il me semble, en effet, que je m'en souviens.

--Cette terre du bord de l'eau tait la terre paternelle. C'est l que
tes anctres ont vcu et sont morts.

Le plerin sortit tout  fait charm de la bonne humeur de sa tante. Il
se rendit chez M. Blanger. Nomie s'en allait voir sa jeune amie
Antoinette Delorme que le mdecin venait de condamner, mais qui, pour
cela peut-tre, ne devait pas mourir de longtemps encore. Nomie voulut
retarder son dpart, et mme remettre sa visite au lendemain matin. Mais
le plerin ne le permit point et sollicita de la jeune fille l'honneur
de l'accompagner. Nomie se donna bien garde de rejeter une prire qui
lui causait un vif plaisir. Les deux amoureux partirent  pied, sur le
bord du chemin sec et poudreux comme au temps de la chaleur. Les champs
taient remplis de moissonneurs. On entendait les cris des conducteurs
de charrettes qui gourmandaient les chevaux paresseux ou brouillons. Il
y a,  l'approche du triste et morne hiver, un redoublement de vie, 
l'approche du soir un redoublement d'clat dans le soleil. Joseph et
Nomie passrent devant la maison ferme de dfunt Jean Letellier. Des
souvenirs en foule inondrent leurs esprits. Ils s'arrtrent pour se
recueillir. Leurs regards plongrent par les fentres dans les
appartements dserts. C'est l que nagure, tous deux muets, silencieux
ils taient venus, entrans, lui par l'invincible besoin de revoir ces
lieux encore tout empreints des traces bnies de sa mre et de son pre,
elle par l'ascendant merveilleux du jeune homme en pleurs.

--O Nomie, dit le plerin en pressant la main de la compatissante
enfant,  Nomie, tu ne sauras jamais ce que j'ai souffert dans cette
chambre, quand nous y sommes venus ensemble, l'autre fois, et tu ne
comprendras jamais la joie que j'y ai gote!... ce que j'ai souffert en
me voyant dans l'impossibilit de dire qui j'tais, de rappeler ce que
j'avais vu se passer  la mort de ma mre, de raconter toutes ces choses
de l'enfance qui me revenaient  l'esprit si nombreuses et si
charmantes!.... ce que j'ai got de joies, en voyant tout  coup que tu
me comprenais, que tu me devinais, que tu disais mon nom que je ne
pouvais pas te dire!... Oh! jamais, je n'oublierai ce moment!....

--Jamais je n'oublierai, non plus, reprit Nomie, les motions qu'alors
j'ai ressenties!.... jamais, non plus, je ne pourrai bien m'en rendre
compte!.... C'est comme un rve qui nous chappe au rveil. Je sais que
j'tais heureuse et que je pleurais avec toi....

--Nomie, je ne pouvais pas alors te dire ce qui se passait dans mon
me;.... mes regards seuls me trahissaient,.... et j'tais sans
espoir!.... Comment aimer un misrable qui ne peut pas vous faire
entendre ces doux serments qui rsonnent, comme une harmonie divine, aux
oreilles et jusqu'au fond du coeur de l'objet aim?.... Oh! que j'tais
malheureux, Nomie!.... que j'tais malheureux! car je t'aimais,
vois-tu, je t'aimais!.... La jeune fille baissait les yeux avec grce.

--Tu avais piti de moi, peut-tre, continua le plerin, mais tu ne
m'aimais point!.... tu ne pouvais pas m'aimer!.... Maintenant que je
parle; maintenant que tu sais que je ne suis ni un voleur, ni un
malhonnte homme; maintenant que tu sais que je suis ton compagnon
d'enfance, ton vieil ami; maintenant que tu sais que je t'aime, Nomie,
m'aimes-tu?

La jeune fille serra la main du plerin. Un aveu suave tomba de ses
lvres: Je t'aime!... dit-elle timidement et bien bas. Mais le jeune
homme entendit. N'eut-il pas entendu, qu'il eut bien compris le
serrement de main timide, lger, ravissant qui fit courir un frisson
d'ivresse dans toutes ses veines.

Tous deux, en silence, ils s'loignrent de la maison dlaisse.




XXVII.

LA CAVE.


Le plerin accompagna Nomie. Ils marchrent lentement, bien lentement,
et la route, malgr cela, leur parut fort courte.

Le soleil couchant brille comme une lampe d'or au sommet des montagnes
bleues, et ses rayons qui traversent de lgers nuages blafards,
paraissent comme les chanes de diamant qui suspendent au ciel cette
lampe merveilleuse. Un souffle frais passe dans l'air et sche le front
humide des laboureurs. Par intervalle l'on entend le beuglement des
gnisses au milieu des gras pturages, les hennissements des chevaux qui
se saluent de loin, et les blements timides des agneaux. Le plerin,
ivre de bonheur, s'en revient en songeant  sa bien-aime. Quand on aime
et que l'on est aim, l'on fuit le tumulte de le monde, et l'on se plat
dans la solitude. Tout ce qui n'est pas l'amour parat insipide, et le
reste de la terre ne vaut pas le petit coin du monde, humble et retir,
o l'on a trouv le bonheur. Rveur, il franchit la clture de perches
qui borde le chemin, vis--vis la maison de son dfunt pre, et
s'achemine, par le chemin trac dans la prairie, vers l'rablire.

Le chef des voleurs et le matre d'cole taient tous deux enferms dans
la cave de terre, sur le bord du ruisseau. Le vieux Saint Pierre ne
voulut pas laisser sortir son complice. Il voulait qu'ils fussent
solidaires du crime. Racette dissimulait mal sa terreur et ses regrets.
Le chef avait pratiqu dans un ct du caveau une petite ouverture. Cet
ouverture donnait sur le sentier o passaient ceux qui descendaient vers
le ruisseau. De temps  autre, sortant la tte en dehors de la cave, ou
par la porte jete comme une trappe sur le dessus, les deux brigands
regardaient, dans le clos moissonn, si par hasard Joseph ne venait
point. Le soleil du midi avait laiss tomber quelques chauds rayons dans
la cave sombre, le soleil couchant n'y entra point. Tout  coup Saint
Pierre qui venait d'lever sa tte de monstre au-dessus de la porte,
s'cria: le voici!

--Racette regarda  son tour. C'tait bien lui! c'tait l'orphelin qui
venait, tout  son amour, tout  son bonheur, vers la cave dangereuse.
Les brigands s'enfoncrent sous la vote paisse, fermrent la trappe,
et se donnrent la main dans une anxit terrible. Le matre d'cole
tremblait. Il s'assit dans un coin, s'adossant aux pices pourries. Le
chef prit le fusil, en fourra le canon dans la meurtrire nouvelle, et,
le doigt sur la gchette, l'oeil fix sur le sentier, il attendit.

Le plerin regarde, de loin, la fort d'rables qui droule son voile
gris de l'autre ct du ruisseau. L'image de la belle Nomie est
toujours devant ses yeux. On dirait qu'elle l'appelle et qu'il la suit.
Il voit glisser une ombre blanche  travers les troncs noueux. C'est la
folle qui revient  la fosse mystrieuse. Il ne s'aperoit pas que le
soleil est descendu derrire les Laurentides; il ne voit pas remuer,
dans l'ouverture de la cave, la bouche menaante du fusil braqu sur
lui. L'arme meurtrire tourne lentement  mesure qu'il avance. Le vieux
brigand attend que sa victime soit plus prs de la cte, plus prs de sa
tombe humide....

Les tnbres sont profondes autour des meurtriers. Seul, par l'ouverture
nouvelle, un rayon de lumire entre; comme un dard menaant ou comme
l'oeil de Dieu, dans cette ombre paisse, et traverse d'outre en outre
la cave obscure.

Joseph, souriant  la solitude qui l'environne, s'arrte sur le bord
sablonneux du cours d'eau. La reconnaissance envers Dieu s'unit 
l'amour dans son me repentante. Il tombe  genoux. Au moment o il se
prosterne pour adorer le Seigneur misricordieux, une sourde; dtonation
gronde. La folle, de: l'autre ct du ruisseau, s'crie:

--La tombe est encore vide!... Marie-Louise! Marie-Louise!... Pour qui
ce spulcre trange? Marie-Louise! Marie-Louise!.... Les corbeaux se
rassemblent au-dessus du cadavre que la terre bnite ne recouvre
pas!.... Malheur  ceux qui tranent dans la fange la robe blanche des
vierges!.... Marie-Louise! Marie-Louise?... Malheur  ceux qui vendent
leur me pour un peu d'or!.... Malheur  ceux qui se cachent pour
surprendre leurs ennemis!.... Malheur  ceux qui se servent de l'pe,
ils priront par l'pe!.... Marie-Louise! Marie-Louise! Marie-Louise!

Et, glissant  travers les arbres gristres, comme un flocon de neige
dans le ciel nuageux, elle s'enfonce dans la fort.

Tromp par le mouvement imprvu du plerin qui s'agenouille, l'assassin
tire trop haut et la balle sifflante se perd au loin. Au bruit de la
dtonation le jeune homme dtourna la tte. Il voit,  quelques verges
de lui, la cave noire et pesante trembler comme les paules d'un
vieillard. Une lgre fume s'chappe par les fissures, comme une fine
poussire, et se dissipe dans l'air. Le bruit sourd se prolonge: il est
suivi d'un craquement sinistre.

Le caveau s'croulait.

Le plerin surpris se dit  lui-mme et presque  voix haute: C'est
heureux que je ve sois pas entr dans cette cave!

Il avait eu un instant l'ide de l'aller visiter, afin d'obir 
l'intention de sa tante; mais l'heure avance ne permettant plus de la
bien examiner, il s'tait dit: j'y reviendrai demain, et passa outre.
Son attention fut tout--coup appele ailleurs par les paroles tranges
de la folle. Il la vit d'abord se percher vers le ruisseau, puis ensuite
se perdre sous la ramure fantastique. Il s'aperut que le lit du
ruisseau avait t creus depuis peu sur un espace de quelques pied:
Est-ce l, pensa-t-il, ce qu'elle appelle la tombe?

Il descendit. La largeur et la longueur de ce trou le faisaient, en
effet, ressembler  la fosse que l'on creuse dans le cimetire.
L'orphelin se perdit en conjectures. Il ne put deviner l'objet de ce
travail nouveau. Ses rves gracieux s'taient envols comme un essaim
timide. Un sentiment de tristesse douce et vague s'emparait de ses
esprits. L'croulement de la cave o il aurait pu trouver la mort, les
paroles extravagante de la fille infortune, le silence des bois,
l'aspect de cette fosse bante, tout le portait  la mlancolie, et
jetait le trouble dans son me. Pourtant il ne savait pas  quel danger
terrible il venait d'chapper en se jetant  genoux. Il revint  la
maison de son tuteur. Plusieurs voisins, pour se reposer des fatigues de
la journe, fumaient leur pipe avec Asselin tout en jasant de mille
choses. Le plerin, raconta qu'il venait de faire un tour sur le haut de
la terre. Madame Eusbe tressaillit, mais personne ne s'en aperut. Il
dit qu'il avait vu la folle, et rpta ses tranges phrases; que la cave
s'tait croule pendant qu'il tait l, sur la berge du ruisseau; qu'il
avait eu envie d'y entrer en passant. Madame Asselin ne put rprimer un
cri. Le plerin pensa que sa tante s'apitoyait; sur le danger qu'il
avait couru.

--N'e craignez rien, ma tante, lui dit-il en souriant, vous voyez que je
suis sain et sauf.

Eusbe, prenant la parole, avoua que cela ne le surprenait nullement, vu
que la charpente de cette cave tait toute pourrie, et que le poteau qui
la soutenait au milieu, pliait depuis longtemps sous le poids de la
terre. Joseph regarda sa tante avec tonnement. Elle tait blanche comme
la chaux des cloisons. Un amer soupon traversa son esprit; il le chassa
comme une mauvaise pense. Aprs un moment il demanda  son oncle
pourquoi l'on avait creus, dans le lit du ruisseau, un trou de la forme
et de la grandeur d'une fosse..

--Je ne sais pas ce que tu veux dire, rpondit l'oncle surpris.

--C'est sans doute la tombe du ruisseau dont parle toujours la folle,
reprit le plerin.

--La tombe du ruisseau? rptrent les fumeurs en soufflant une bouffe
d'odorante fume, il faudra voir cela....

Saint Pierre, l'oeil fix sur sa victime, tout entier  la vengeance et
plein de la pense du meurtre; le matre d'cole, accroupi sous la vote
humide et basse, tremblant comme un poltron, et s'effrayant des suites
de ce crime pouvantable qu'il a prpar de gaiet de coeur, n'ont vu,
ni l'un, ni l'autre, la toiture de la cave se courber lentement comme
une vague que le vent creuse. Un instant l'affaissement s'arrte: les
tais paraissent rsister, et la vengeance de Dieu est suspendue. Mais
l'explosion de la poudre dans l'arme meurtrire, le choc imprim  la
masse hsitante par le dplacement violent de l'air, font ployer, comme
des genoux d'esclave, les supports _colis_; et la vote de terre
reprend, en grondant, sa chute lente mais terrible, implacable comme la
fatalit. Les deux brigands poussent une clameur qui retombe sur eux,
comme le sang du Christ retomba sur les juifs maudits, ils s'lancent
vers la trappe ferme, au-dessus de leurs ttes. La trappe ne s'ouvre
point. Ils lvent par instinct, leurs bras meurtriers vers le toit qui
s'incline, comme pour le retenir et se prserver de son poids norme. Le
toit pesant n'est pas ralenti par leurs efforts dsesprs, mais il
s'abaisse toujours, lentement, lentement, et les pices se cassent et se
broient les unes contre les autres.

--Maldiction! vocifre le chef des voleurs!

--Seigneur mon Dieu, s'crie le matre d'cole, ayez piti de moi!

Prire sans amour, cri de peur d'une me coupable, toujours inutiles,
jamais entendus de celui qui sonde les coeurs et les reins!...

La masse pse sur la tte des assassins, et ils se courbent, malgr eux,
comme les roseaux que l'ouragan couche sur le rivage. La chute
s'acclre. Une sueur froide coule sur leurs corps replis. Le matre
d'cole, dsespr, se laisse tomber au fond de la cave, le long des
pices branles. Le chef lutte encore et jette  Dieu qui le damne un
blasphme pouvantable. Il tombe, ou plutt se fait craser par la masse
alourdie qui descend toujours. Le matre d'cole pousse un cri affreux.
Un morceau de bois vient de lui broyer le pied.

Le chef, ramass sur lui-mme, les bras tordus, sent sur ses paules un
fardeau insupportable. Il croit, que cdant  ce fardeau, il va tomber
plus bas et s'enfoncer davantage; mais il ne bouge plus.

Le poids est de plus en plus lourd sur sa tte et sur ses reins. Il
essaie de se soulever et ne peut faire, un mouvement. Une fatigue
inexprimable se glisse dans tous ses membres, et la douleur lui fait
sentir ses aiguillons perants.

--Ce n'est pas possible que je meure ici, pense-t-il... On va venir...
On va m'ter toute cette terre de dessus le dos... tre enseveli vivant,
oh! ce serait affreux!.... Comme on souffre dans la terre!....
Maldiction!....

Et, ramassant toutes ses forces, il veut encore essayer de secouer, le
poids qui l'accable; le sable lourd, entass sur la vieille cave, reste
immobile.

--Si j'avais un peu d'air! pense-t-il.

Et sa poitrine rle serre, comme dans les mchoires d'un tau, entre le
sol qui forme le plancher et celui qui forme le toit. La tte lui
bourdonne comme si l'on battait le tambour  ses oreilles. Le sang lui
sort des yeux.

--Est-ce que je brle? se dit-il.

Seuls ses doigts crisps peuvent mordre la terre qui les enveloppe. Le
sommeil le gagne.

--Il ne faut pas que je m'endorme, je pourrais mourir! ne plus me
rveiller!....

Ses dents saisissent un morceau de terre et le broient de rage. Le poids
qui l'crase lui semble de plus en plus pesant.

--C'est le plerin qui monte et pitine sur moi.... pense-t-il encore.

C'est la justice de Dieu qui l'atteint; c'est le poids de la colre du
Seigneur qui pse sur sa tte. Il rle, il rle!... Quelques grains de
sable glissent le long de ses joues. Il croit que ce sont les vers de la
tombe qui commencent leur travail, et une angoisse indicible le fait
frmir dans son linceul pais. Un engourdissement extraordinaire
paralyse ses membres, et il semble n'avoir plus de pieds, plus de mains,
plus de corps. Il s'imagine qu'il n'est plus qu'une tte horrible
spare, par un accident mortel, de son tronc sanglant.

--Si j'avais une main, pense-t-il, je pourrais reculer cette masse qui
m'crase.... Si j'avais un pied.... Je me sauverais!.... Je suis fou! je
rve.... je m'effraie de rien!....

Et il essaie de rire. Et sa bouche se contracte horriblement! Et ses
dents grincent une dernire fois.

--Je vais dormir, pense-t-il encore, et quand je m'veillerai je serai
mieux!....

Il s'endormit en effet; mais quand il s'veilla il tait devant Dieu!




XXVIII.

UN SERREMENT DE MAINS QUI N'EST PAS DOUX.


Les habitants qui taient venus fumer une pipe chez Asselin, se
retirrent de bonne heure. Dans les champs on n'attend pas minuit pour
se coucher, ni midi pour se lever. Le travail commande d'tre matineux
et la fatigue invite au repos. Asselin entra dans sa chambre. Sa femme
dormait. Du moins il la crut endormie. Le visage cach dans le duvet de
son oreiller, elle songeait. Elle avait raison de songer. Elle tait
assaillie de mille penses diverses, de mille craintes amres.
L'assassinat de l'orphelin qui, tout  l'heure, lui semblait chose
facile et simple, n'avait pas russi: plus que cela, les meurtriers
expiraient, probablement victime de leur propre malice. Ce tour imprvu
du Destin qui n'est pas souvent aveugle, la jetait dans un abattement
profond. Il lui semblait maintenant que les soupons les plus odieux
allaient planer sur sa tte, comme une vole d'oiseaux de mauvais
augure. Elle devinait bien qu'ils taient ensevelis sous les dcombres,
car son frre ne revenait point. Elle cherchait  s'tourdir par la
pense que vivants encore, ils pouvaient tre tirs des dbris de la
cave et sauvs. Les voisins s'taient informs du matre d'cole qu'ils
ne voyaient pas chez son beau-frre. Madame Eusbe avait expliqu
l'absence de son frre par un mensonge fort bien par des couleurs de la
vrit. Cependant ce mensonge causait maintenant son dsespoir, non pas
parce qu'il tait une offense envers Dieu, mais parce qu'il menaait de
la compromettre. Elle s'accusait de manque de jugement, d'imprudence, de
sottise et d'aveuglement. Il eut t si simple rpondre qu'elle ne
savait pas ce qu'il tait devenu. Elle n'tait nullement tenue de le
savoir. Au lieu de cela, la sotte avait dit qu'il tait all au Platon,
marchander la terre de Thomas Hamel. Et maintenant si l'on trouvait le
cadavre de Racette enterr sous les dcombres de la cave avec celui de
l'tranger, comment russirait-elle  convaincre les gens qu'elle ne
connaissait rien ses projets infmes des deux assassins?

Asselin s'endormit. Rarement il s'veillait avant l'aube. Son sommeil
tait profond comme la lthargie. Pour le chasser de ses paupires, il
fallait un vacarme d'enfer. Madame Asselin se lve doucement, car on
craint toujours d'tre vu quand on fait une action qui doit tre
secrte. Elle revt sa jupe et son mantelet, chausse ses bottines, met
son chapeau de paille et, munie d'une pioche, elle s'loigne de la
maison. Vingt minutes aprs elle arrive au caveau, dans le haut du
champ. Elle est tente de s'en revenir, car elle a peur de voir se
lever, dans les ombres de la nuit, les spectres des deux morts. Elle
frmit, ses yeux grands ouverts croient voir toutes sortes de formes
infernales danser sur la cave croule. Tout  coup une plainte longue
et sourde sort des dcombres. Elle s'approche et prte l'oreille avec
attention. Une seconde plainte s'lve.

--Est-ce, toi, Jos dit la femme pouvante; es-tu mort?

Une voix souterraine murmure: Non... dpche-toi....

Assurment il n'est pas mort, mais il ne vivrait pas longtemps dans son
troit tombeau. Couch le long des pices qui formaient le ct de la
cave, il eut chappe sain et sauf sans le morceau de bois qui lui crasa
le pied. Il est enferm comme dans un tui, peut  peine faire un
mouvement, et mourrait asphyxi sans le faible courant d'air que laisse,
passer une fente imperceptible. Il a, lui aussi, des terreurs
indicibles: et des emportements de damns. Il invoque le ciel et
l'enter, prie et blasphme, sans pouvoir rompre l'enveloppe de plomb qui
le ceinture. Parfois la douleur qu'il ressent au pied lui fait perdre
connaissance, et un moment aprs une douleur plus aigu le rveille
encore. Il entend la voix qui vient du dehors et les coups de la pioche
qui s'enfonce dans la terre et les pices de bois pourri. Il ressent une
joie immense. L'insens! il ne songe pas  la honte, au dshonneur, au
chtiment qui suivront sa dlivrance. L'horreur de la mort est tellement
naturelle que, pour vivre un jour de plus, l'on changerait la mort
calme et sans douleur d'aujourd'hui contre le martyre de demain. Une
lambourde fait baisser la masse de terre, et le matre d'cole pousse un
gmissement prolong! La terre pse sur lui comme sur un tombeau. Il
sent sa poitrine se briser contre le sol; et il ne peut plus remuer. Sa
main droite reste libre et s'agite comme un tronon de serpent. Madame
Eusbe introduit le bras dans l'ouverture que l'instrument vient de
pratiquer en drangeant la pice. Elle sent une main vigoureuse saisir
la sienne, et frmit de terreur.

--Jos! rpte-t-elle, laisse-moi! je vais te sauver.

La main qui la tient ne se desserre point; c'est la poigne nergique du
malheureux qui se noie.

--Laisse-moi donc! dit-elle encore.

Et elle s'efforce de se dbarrasser de l'treinte horrible du
mourant.... Les doigts du meurtrier, ferms comme des mchoires de
tenailles, s'enfoncent de plus en plus dans la main potele de la femme.

--Je ne pourrai pas enlever la terre qui te couvre, repart-elle, et tu
seras trouv demain matin par les hommes qui vont venir!.... Laisse-moi!
Laisse-moi donc!.... Jos!.... je t'en prie!.... pourquoi fais-tu
cela?.... Je suis venue pour te sauver!.... Je suis venue toute seule,
en pleine nuit.... Il fait noir! Eusbe dort.... laisse-moi travailler
avant le matin!....

La main crispe la serre toujours.

--Tu ne m'aimes donc point, mon frre?.... Ah! comme tu as le coeur
dur!.... Moi je me sacrifie pour toi!.... Laisse-moi donc aller, hein?
mon petit! mon cher?.... Je suis ta soeur, tu sais?.... ta petite
Caroline que tu aimais tant!.... Desserre les doigts un peu, rien qu'un
peu!.... Pourquoi me fais-tu mal?... Veux tu me faire mourir de peur?
Tu n'es pas mchant!.... tu ne m'en veux point.... Je te donnerai de
l'argent....oui, tant que tu en voudras....?

La main du moribond ne s'ouvre point, car il pense; dans son trouble
inexprimable: Si la pioche donne encore un coup, je vais tre tout 
fait cras.

Il ne peut parler, et rle comme un asthmatique aprs une course. Madame
Eusbe fait de nouveaux efforts pour se soustraire  cette main
formidable. Elle donne des secousses violentes, elle s'arc-boute sur les
dbris de la cave. Peine inutile, vaines tentatives; elle est enchane
l, comme une embarcation par une ancre. Elle s'irrite.

--Laisse-moi ou je dirai tout! s'crie-t-elle, je te trahirai!.... je
ferai connatre tes projets infmes! Entends-tu? laisse-moi! ou je te
ferai monter sur l'chafaud!.... Canaille! canaille! me
laisseras-tu?.... Ah! si j'avais su!.... Pour l'amour de Dieu, Jos,
laisse-moi donc aller!.... Tiens! je t'en conjure  deux genoux!....
Pardonne-moi ce moment de colre.... Vite! laisse! il va faire jour
bientt!....

La main implacable ne s'ouvre point.

--Il est mort! pense-t-elle.... c'est la main d'un mort qui m'a
saisie!....

Alors elle a une frayeur mortelle. Son esprit surexcit lui fait
souffrir mille tortures imaginaires. Elle prouve une sensation de
froid, et elle croit que c'est une couleuvre qui s'entortille autour de
son bras: Sa langue fourchue va me piquer, pense-t-elle, elle me
pique.... ah!....

Un moment aprs elle se figure qu'une araigne coeurante et noire se
promne sur sa main; elle sent le chatouillement de ses pattes velues;
elle voit bien que le repoussant insecte trane les lambeaux de sa toile
brise; elle s'attend qu'il va la mordre, et cela lui cause des frissons
d'horreur. Elle pense mourir l, fatalement attache  son complice, sur
les dbris du caveau.

Personne ne saura jamais quelles angoisses elle endura pendant cette
nuit de crimes et de chtiments. Quand l'aurore laissa tomber sur les
prs jaunis son clat serein, quand le soleil parut au-dessus des bois,
gristres, elle, tait encore enchane, par la main impitoyable de son
frre.

Asselin se rveilla vers l'heure accoutume. La grande horloge tinta
quatre coups, et le timbre clair rsonna gament dans toute la demeure
encore silencieuse. Il fut surpris de ne pas trouver sa femme  ses
cts. Il le fut bien plus encore de ne pas la trouver dans la maison.
Il appela. Personne ne rpondit. Elle n'tait ni  la laiterie, ni au
hangard, ni  l'table....

--Voil qui est singulier! pensa-t-il, o peut elle tre? qu'est-ce que
cela signifie?....

Il rveilla Joseph le plerin.

--Sais-tu ce qu'est devenue ta tante? c'est curieux! je ne la vois
point....

--Ma tante? fit l'orphelin tout tonn. Et il se prit  rflchir. Je ne
le sais point continua-t-il aprs un moment.... Elle est peut-tre....
Il n'acheva pas.

--O? demanda l'oncle en peine.

--Peut-tre  la cave aux patates.

--A la cave aux patates? pourquoi?.... la nuit....tu rves!....

Et il sortit fort embarrass, et l'air bien inquiet. Le plerin se leva.
Pendant la nuit il avait song aux contradictions de son oncle et de sa
tante, au sujet de la cave, et l'vnement dmontrait que sa tante
n'avait pas dit la vrit. Dans quel but? Il avait assez souffert
autrefois de la mauvaise humeur de sa tante; sa petite soeur avait
rvl suffisamment, dans son innocente conversation, les intentions
criminelles de cette femme  son gard, pour qu'il ne fut pas longtemps
 le deviner. Il prouva un douloureux serrement de coeur: Le matre
d'cole, pensa-t-il, serait-il donc pour quelque chose dans cette
affaire? Pourquoi est-il ici, avec nous, quand il devrait viter nos
regards et nos reproches? Le danger n'est-il pas encore disparu?
Sommes-nous toujours entours d'ennemis tratres autant que lches... Il
fit sa prire du matin et sortit.

Asselin revenait du voisinage. Personne n'avait eu connaissance de sa
femme.

--Allons  la cave, dit le plerin.

--Allons-y.

Asselin marchait  regret. Il redoutait un malheur. Plusieurs des
voisins se joignirent  eux, curieux de voir cette tombe du ruisseau que
la folle avait signale dans ses discours tranges.

Le soleil se levait. A quelque distance de la cave, les hommes virent
une ombre s'agiter auprs des dcombres.

--Il y a quelqu'un, dit l'un des voisins.

Eusbe tait muet: il tremblait d'une crainte vague. A mesure qu'ils
approchaient la forme se dessinait mieux.

--C'est ma tante! dit l'orphelin.

--C'est ta femme! dirent les voisins  Asselin.

--Est-elle folle? rpondit celui-ci, que peut elle faire l?....

Ils arrivrent. La femme tait affreuse  voir. La terreur tait peinte
sur ses traits. Elle tait chevele et regardait autour d'elle d'un
oeil hbt. Ils l'entendirent murmurer d'une voix sombre et enroue:
Laisse-moi!.... voil du monde!....

--Que fais-tu ici, Caroline? lui demande son mari.

Elle ne rpond point et le regarde vaguement.

--Viens-t-en, repart-il.

Il veut la tirer  lui; mais il s'aperoit que son bras est pris dans
les dcombres comme dans un pige. L'un des habitants ramassa la pioche
que la femme avait laisse tomber prs d'elle, et se mit en devoir
d'enlever la terre.

Au premier coup, la femme: poussa un cri. Les doigts impitoyables du
mourant s'taient enfoncs de nouveau dans ses chairs.

--Travaillez plus loin, de l'autre ct, dit-elle: il me serre de plus
en plus.

--Qui? demande-t-on.

--Mon frre.

--Le matre d'cole? s'crient les habitants stupfaits.

La femme penche la tte.

--Vite, des bches! dblayons le terrain!

Plusieurs avaient commenc leurs gurets et laissaient, chaque soir,
leurs bches plantes dans la tourbe, sur le bord des rigoles. Courir
chercher ces instruments fut l'affaire de cinq minutes. L'opration du
dblaiement commena. Elle ne fut pas longue. Les bras vigoureux
faisaient jouer les _ferres_ (bches) avec la force et la rgularit
d'une machine. La terre volait comme une poussire. Les pices de bois
casses furent retires par clats. L'une des bches toucha un corps
mou, souple, lastique qu'elle fit obir sans l'entamer. La terre fut
enleve avec prcaution et la forme d'un tre humain se dessina.

--Ce n'est pas le matre d'cole! dirent les travailleurs avec surprise.

Le cadavre fut tir des dcombres et couch sur la prairie. Personne ne
le reconnaissait.

--C'est un vieillard, disait-on. Il est chauve!...

--C'est un tranger.

--Que faisait-il ici?....

--Le plerin regardait le mort avec attention.

--Moi je le connais, dit-il tout  coup, d'une voix triste, c'est le
chef d'une bande de voleurs, le chef des voleurs qui sont venus chez mon
oncle, cet t, le matre des bandits qui ont enlev Marie-Louise, il y
a quelque jours.

--Il venait pour nous dpouiller, observa l'un des travailleurs.

Le plerin secoua la tte comme un homme qui doute, ou qui sait le
contraire de ce que l'on affirme.

Les hommes se remettent  la besogne. Ds les premiers coups de bche,
ils tirent un sac de provisions.

--Tiens! remarque l'un d'eux, il ne s'attendait pas  mourir sitt.

--Il voulait prendre une bouche avant de partir!

--Il a oubli sa barbe, s'crie un autre en montrant une longue
moustache noire qu'avait trahie le sable jaune.

--Et sa perruque! fait un troisime, en secouant pour la dbarrasser de
la terre, une calotte richement garnie de cheveux chtains.

--C'est l'tranger qui est venu avec le matre d'cole pour acheter une
ferme!

--Oui, c'est lui!

--Mais il tait parti: Racette l'a conduit  St. Jean avec la voiture
d'Eusbe. Pas vrai, Eusbe?

--Oui, rpond Asselin qui n'en revient point de sa surprise,.... mais
c'est bien sa moustache....ce sont bien ses cheveux....

--Il va arriver dmasqu; il ne pourra pas tromper St. Pierre, dit un
des habitants.

On part  rire.

Les restes d'un brigand n'inspirent ni crainte, ni respect.

L'une des _ferres_ heurte quelque chose de mtallique.

--Mon fusil! dit Asselin, c'est mon fusil!... Et il manie l'arme, en
l'examinant attentivement.

--Je comprends tout, maintenant, dit le plerin, je comprends tout!....

On le regarde d'un air interrogateur.

--Je vois, reprit le jeune, homme, pourquoi le caveau s'est croul au
moment o j'tais tout auprs!.... Je devine pour qui cette tombe a t
creuse dans le ruisseau. Et, de la main, il montre dans le lit dessch
de la petite rivire la fosse ouverte.

On le regarde avec tonnement....

--Je comprends, continue-t-il, pourquoi ma tante me disait, hier, que la
cave tait solide encore, et que je n'avais qu' y descendre pour m'en
convaincre!.... Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je, donc fait pour que l'on me
refuse ma place au soleil!....

Ce cri de dsolation affecte vivement les travailleurs, dont les yeux se
sont fixs sur la femme inhumaine. Elle,  demi-couche sur le sol
froid, folle de honte, de rage et de peur, elle regarde d'une trange
faon les dbris de la cave.

La stupfaction des habitants redouble quand ils dcouvrent le matre
d'cole. Il vit encore. C'est bien lui en effet qui tient le poignet
meurtri de sa misrable soeur. On lui desserre les doigts. La femme,
libre tout  coup, s'enfuit  la maison.

Le matre d'cole fut transport chez son beau-frre. Il ne mourut
point. Il y eut enqute sur le corps du vieux sclrat. Toute la
paroisse se rendit, sur le lieu de l'accident. Les hommes, les femmes,
les jeunes filles, les enfants formaient comme une procession qui
montait et redescendait, sans cesse sur la terre du pupille. Le cur
refusa d'enterrer dans le cimetire le chef des voleurs.

--Sa tombe est toute prte, dit-il, c'est lui-mme qui l'a creuse.

--Au ruisseau! au ruisseau! s'crirent les habitants.

Et la foule, enveloppant le cadavre dans un drap de toile blanc, le
porta dans la fosse trange du ruisseau. Pendant qu'on le recouvrait de
terre un jeune homme mince et long, la tte penche sur sa poitrine,
regardait en silence et pleurait. C'tait Picounoc. Une forme lgre,
sortant du fond des bois, s'avana silencieuse sur la berge. Incline,
elle regardait l'oeuvre sinistre avec curiosit. Tout  coup elle
s'cria: Marie-Louise! Marie-Louise! Viens! n'aie point peur!.... la
fosse du ruisseau n'a pas t creuse pour toi!.... La tombe se
ferme!.... Le ruisseau va couler sur la face d'un maudit.... mais l'eau
ne lavera pas les souillures de son me!.... Marie-Louise! Marie-Louise!
Viens! Htez-vous! htez-vous! de crainte qu'il ne se rveille!....
Foulez la terre avec vos pieds pour qu'il ne se lve plus!... Entassez
les pierres!.... Ils taient deux!.... Creusez un trou pour l'autre....
un trou jusqu'aux enfers!.... Marie-Louise! Marie-Louise! ne viens
pas!.... l'autre n'est pas enterr!....

Elle disparut sous les rameaux majestueux, criant toujours: L'autre
n'est pas enterr!.... l'autre n'est pas enterr!....

Les travailleurs, un moment retard par l'apparition de la folle,
reprirent leur tche funbre. La fosse fut remplie, et l'onde du
ruisseau s'tendit comme un voile sur le cadavre du vieux brigand.




XXIX.

LA NOCE.


Neuf mois environ se sont couls. L'hiver est venu et s'est enfui avec
ses tourbillons de neige et ses vents de nord-est; avec ses cieux
saturs de lumire et ses clairs de lune incomparables; avec ses ftes
et ses travaux. L't chante et rayonne sur nos rives. Les portes et les
fentres de la maison du pupille, longtemps solitaire et dserte,
s'ouvrent au soleil et  la brise. Une agrable odeur de chaux et de
bois lav s'exhale des murs et des cloisons. Les contrevents ont t de
nouveau peints en rouge. Le toit semble se relever plus fier au milieu
des grands peupliers.

La fenaison est finie. Les granges sont remplies jusqu'au fate, car les
prairies ont bien rendu. Les habitants se reposent en attendant la
rcolte. Le grain n'est pas assez mr encore pour tre coup.

C'est le temps des mariages  la campagne. On coute avec curiosit, le
dimanche, les bans nouveaux. L'on est toujours surpris, car tels qui
devaient publier, n'en font rien, et tels autres que l'on ne souponnait
point de penser au mariage, rvlent tout  coup leurs promesses
d'ternel amour. Mais nul ne fut surpris,  Lotbinire, d'entendre la
publication de Joseph Letellier et de Nomie Blanger. On savait que le
plerin et la jeune fille s'aimaient depuis longtemps. Quelques-uns
affirmaient mme que leur attachement datait de l'enfance, et qu'ils
avaient commenc de s'aimer  l'cole. Et les commres, runies  la
porte de l'glise et dans la salle publique, l'automne dernier, ne se
trompaient point en prdisant leur mariage. Le dimanche qu'ils
publirent, ils vinrent  la messe ensemble. C'tait la coutume alors.
Le garon d'honneur, assis sur le petit sige de la calche, en avant,
les menait lui-mme.

Aujourd'hui, quand on est sur le point de se marier, l'on semble avoir
honte et l'on se cache; c'est que l'on ne comprend plus la grandeur et
la beaut, du sacrement.

Le lundi soir, veille du mariage, la plupart des invits, les jeunes
gens surtout, vinrent fter la marie. Le prtendu arriva d'abord avec
son garon d'honneur. Il demeurait chez le subrog tuteur Gabriel
Lalibert. Nomie, rougissante de plaisir, sortit pour le recevoir. Tour
 tour les autres survinrent, chaque cavalier conduisant sa _blonde_. La
veille fut agrable et peu longue. Picounoc avait t invit aux noces,
mais descendu  Qubec, quelques jours auparavant, il n'tait pas encore
de retour. Il avait ainsi que l'ex-lve, pass l'hiver dans les
chantiers, et tous deux taient revenus de bon printemps pour n'y plus
retourner.

Voici le jour du mariage! Le soleil se lve radieux comme s'il voulait
tre de la fte. Il y a chez Blanger et dans le voisinage, un va et
vient extraordinaire. Tout le monde est debout avec le jour. Les chevaux
s'attellent; les voitures arrivent chez le pre de la marie. Les
convives sont nombreux.

Nomie, attend anxieuse et palpitante le nouvel poux. Elle est ple, et
la pense de l'engagement solennel qu'elle va prendre met un rayon de
tristesse dans son oeil noir.

Joseph arrive. Nomie lui tend la main. Il l'embrasse.

Blanger va, joyeux, au devant des convives, et dit une bonne parole 
chacun. Madame Blanger est triste, et l'ide de se sparer de son
enfant lui dchire le coeur.

--Allons! tout le monde est-il prt? En route! en route! crie Gabriel
Lalibert qui sert de pre  Joseph.

--Oui! oui! rpond-on de toute part. En route! vive les noces!

La marie embrasse sa mre en pleurs; elle embrasse aussi les autres
femmes qui restent  la maison pour prparer le dner; puis elle monte
avec son pre dans la dernire voiture. Le mari, accompagn de celui
qui reprsente son pre, et conduit par son garon d'honneur, part le
premier.

L'ex-lve part le second: il est _suivant_. La _suivante_ est Emmlie!

En partant il crie: _Procedamus in pace!_

--Qu'est-ce que cela veut dire? lui demande sa compagne, en riant.

--Cela veut dire que je t'aime!

Et les voitures s'loignent d'un train rapide.

--Nous n'avons pas de temps  perdre, dit l'une des femmes restes  la
maison pour dresser la table.

--Ils ne reviendront pas avant midi, rpond une autre. Il faut qu'ils
aillent faire visite aux voisins.

--Ils n'auront toujours pas la peine d'arrter chez Asselin.

--Pauvre Asselin! s'il n'avait pas eu une femme aussi mchante, il
serait probablement encore sur sa terre, et au milieu de nous.

C'tait madame Blanger qui faisait cette remarque.

--Savez-vous o il est maintenant? demande la Chnard.

--Il est gagn les hauts.

--La femme a une grande influence sur le mari, dit la mre Lozet. Quand
elle est bonne, le mari ne peut pas rester mchant; mais quand elle est
mchante, le mari ne peut gure demeurer bon.

--Avec cela qu'il avait des dispositions! repart, d'un ton sec, la
Jos-Antoine.

--Vous voyez ce que c'est, continue la mre Lozet. Il voulait avoir du
bien, qui ne lui appartenait pas, et il perd le sien.

--Il a vendu sa terre.

--Oui, mais pour avoir de l'argent comptant, il s'est vu oblig de la
vendre  moiti prix.

--Il ne pouvait plus demeurer ici. Le mpris de ses concitoyens
l'accablait, et la vie lui serait devenue insupportable, dit madame:
Blanger.

--Et sa femme n'osait plus sortir: personne ne la voyait, reprit la mre
Chnard....

--La malheureuse! elle doit beaucoup  la gnrosit du plerin!

--Ses projets criminels se sont tourns contre elle-mme.

--Elle s'est prise dans les piges qu'elle tendait aux autres.

--La main de Dieu se voit dans tout cela.

Les femmes jasaient depuis deux heures, quand un des gamins du voisinage
entra s'criant: Voil les gens des noces! Voil les gens des noces!
Elles sortirent. Une longue file de voitures montait la route grand
train. Un nuage de poussire s'levait sous les pieds des chevaux et les
roues des calches. Le soleil tait chaud et la brise lgre. Les
oiseaux voltigeaient dans les arbrisseaux qui bordaient le chemin, et
paraissaient plus gais que de coutume. Ils saluaient de leurs voix
harmonieuses, les nouveaux poux.

En tte du cortge; Joseph et Nomie, conduits par leur garon
d'honneur, blouis en quelque sorte par l'clat de leur flicit, se
regardent, se sourient, et ne trouvent plus de paroles assez expressives
pour dire l'ivresse de leur me. L'ex-lve et la blonde Emmlie, les
_suivants_, ne sont gure moins heureux, car ils ont pour eux
l'esprance avec l'amour; M. Blanger et le subrog tuteur ferment le
cortge.

On ne se rend pas de suite chez Blanger, car il faut arrter voir les
voisins. A chaque endroit l'on danse, l'on prend un coup et une bouche.
Ce sont toujours les maris qui ouvrant la danse avec leurs _suivants_.
Le garon d'honneur voit  ce que les exigences de la coutume soient
satisfaites.

Quand on arrive  la demeure de la marie la gait est devenue bruyante
dj, et le plaisir dborde comme un torrent. On entend de toutes parts
des cris joyeux, des reparties drles, des chants allgres. Les jeunes
poux entrent et vont embrasser madame Blanger, qui ne pleure plus,
mais qui est toute rayonnante. Et alors, chacun  son tour donne  la
jolie marie le baiser de l'amiti.

Blanger a dfait les cloisons de sa maison, pour agrandir la salle. On
s'assied et l'on cause pendant que les jeunes gens vont dteler les
chevaux. Les joueurs de violon accordent leurs instruments, et passent
sur l'archet la rsine qui va lui faire mordre les cordes vibrantes. La
chanterelle pousse des cris de folle joie, pendant que la grosse corde
d'argent gronde sourdement.

En attendant le dner l'on danse _reels_ et cotillons, gigues simples et
gigues _voleuses_. Quelques vieillards, pour donner des leons
d'lgance  la nouvelle gnration, dansent des menuets gracieux. Puis
les tables se dressent. L'on met, sur des chevalets d'occasion, des
planches longues que l'on recouvre de nappes blanches. Le garon
d'honneur conduit  la premire place les jeunes poux. Il fait asseoir
 leur droite les suivants,  leur gauche, le pre de Nomie et le
subrog tuteur. Il place ensuite les invits, les plus vieux les
premiers. Chacun trouve qu'il s'acquitte de sa tche avec beaucoup de
tact et de zle. La plupart des jeunes gens sont runis  la seconde
table. Bien des vieillards qui aiment encore le badinage, regardent d'un
oeil d'envie cette table joviale et brouillonne.

Pendant que l'on fait main basse sur les rtis et les sauces, sur les
pts cuits dans les plats de fer et les tartes constelles de fleurs en
pte, Picounoc entre.

--Bonne apptit! nasille-t-il.... Gardez-moi une pointe de tarte
toujours!

Le rire fut gnral.

--Bonjour! Picounoc, dit le plerin.

--_Unde et quo?_ demande l'ex-lve.

--Viens saluer les maris! dit le garon d'honneur.

Picounoc s'avance, et serre la main  son ancien camarade de chantier.

--Embrasse ma femme, dit Joseph, je te le permets. Je ne suis pas
jaloux.

Un clair de feu passa dans la prunelle de Picounoc: tout le monde ne le
vit pas. Une angoisse serra son me: personne ne s'en aperut. Il dposa
sur les lvres de Nomie un baiser qu'il eut voulu rendre ternel.

Le garon d'honneur le conduit  la table des jeunes gens.

--Es-tu venu  pieds? dit Joseph.

--A pieds comme un chien, depuis Saint Antoine.

--_Sicut canis_, reparti l'ex-lve.

--Quelles nouvelles  Qubec? demande Blanger.

--Pas grand'chose. J'ai vu le matre d'cole....

--Tu as vu le matre d'cole?

--Oui; vu ce qui s'appelle vu!

--Est-il bien malade?

--Il s'est fait amputer le pied.

--Il s'en ira rien que sur une jambe, rplique l'un des convives.

--_In una jamb_, traduit l'ex-lve.

--J'ai aussi vu le charlatan, continue Picounoc.

--Oui?

--Le charlatan; et le matre d'cole sont encore en prison. Il parat
que c'est drle de les entendre causer, parfois.

--Les misrables! murmure le mari.

--Le charlatan va-t-il en revenir? demande un vieillard.

--Oui, mais il est difforme. Il va tre drle  voir.

--_Mirabile visu!_ dit l'ex-lve!

--Leur procs est-il fait, demande Lalibert.

--Oui! Ils sont condamns  cinq ans de pnitencier.

--C'est la peine qu'il avaient fait porter, contre toi, Joseph, dit-il
au mari.

--C'est ainsi, observe la mre Lozet, que le bon Dieu djoue souvent les
projets des mchants, et tourne contre eux-mmes leurs armes
dangereuses.

--Et quand il semble ne pas les apercevoir, elles laisser triompher,
c'est qu'il attend la mort du coupable. Il a toute l'ternit pour punir
le crime et rcompenser la vertu!

--Ceux qui sont perscuts ne doivent pas se plaindre, parce que Dieu
leur a promis la gloire un jour.

--Et les autres brigands? Robert, Charlot?

--Ils sont disparus.

--Comment se porte la mre Labourique? demande l'ex-lve.

--Pas joyeuse, pas riche, pas belle non plus, rpond Picounoc.

--Et la Louise?

--_Dito!_

--Si nous chantions maintenant? personne ne mange plus, hasarde un vieux
qui a bien hte d'en remontrer aux jeunes, et de moduler son couplet de
circonstance.

--C'est le mari qui commence! Allons! Joseph, une chanson!....

--Sans se faire prier, le nouvel poux entonne le refrain qu'il a appris
exprs pour le jour de son mariage. Tous font chorus. La chanson est
trouve admirable. La marie  son tour redit son bonheur, d'une voix
douce et tremblante, dans une chanson plutt mlancolique que joyeuse.

Alors on invite le suivant. L'original, se lve et entonne le
_Magnificat_.

--Attends  dimanche! dit un drle.

--C'est bien, rpond l'ex-lve, je m'assieds  sa droite. Il montre la
marie. _Sede  dextris suis!_

Alors les vieux ont leur tour, et les chants du temps pass reviennent
tous. Ils se dressent en quelque sorte en face des chants d'aujourd'hui;
et c'est une lutte plaisante, pleine d'intrt et d'harmonie, entre la
vieillesse et la jeunesse, entre la posie d'autrefois et celle de
maintenant. Les chansons d'amour, les lgendes rimes, les refrains
grillards les couplets sarcastiques, tout cela monte, baisse, se
croise, se mle, s'enchevtre, avec une verve, un charme, un entrain
merveilleux.

Parmi les convives est une charmante enfant, c'est Marie-Louise. Elle
est assise prs de sa mre adoptive, madame Lepage. Elle est en vacance.
Elle n'a pas encore pass une anne au pensionnat, et dj l'on voit
dans son maintient, son langage et ses manires, les fruits des sages
conseils et de la haute ducation que donnent, avec tant de dvouement,
les femmes incomparables de nos couvents.

Aprs le dner les uns sortent et se; promnent sous les arbres du
jardin, pendant que les autres dansent avec une ardeur nouvelle. Les
joueurs de violon se succdent tour  tour. Plusieurs des vieillards
jouent aux cartes. L'honneur de battre ses adversaires est un aiguillon
assez piquant, et l'on ne met point d'enjeu. Quelques-unes des femmes
causent dans la cuisine.

--Cette pauvre Genevive! reviendra-t-elle jamais  la raison? dit la
mre Lozet.

--Elle est mieux, rpond madame Lepage. Il y a espoir.

--Elle a t bien punie de ses fautes, la pauvre fille! dit la mre
Blais.

--C'est que le bon Dieu l'aime encore. Il ne punit pas, dans l'autre vie
ceux qu'il condamne  l'expiation ici-bas, rpond la mre Lozet.

--C'est consolant pour ceux qui souffrent avec soumission, dit Madame
Blanger.

La noce doit durer deux jours au moins. Il faut aller chez Lalibert qui
n'entend pas avoir fait pour rien ses prparatifs.

Cependant _cavaliers_ et _blondes_ se rencontrent partout, et font des
_broches_  faire regretter de n'tre plus jeunes les anciens qui les
voient.

Le plerin et Nomie, assis dans la fentre, se tiennent par la main et
gazouillent avec tendresse.

Picounoc, seul  l'cart, les dvore des yeux. Il est jaloux.

L'ex-lve et Emmlie sortent du jardin et viennent s'arrter prs de la
fentre o sont les maris.

Joseph et Nomie ne les voient point.

--Nous sommes donc l'un  l'autre pour jamais! dit Joseph.

Nomie sourit. Un soupir de bonheur soulve sa chaste poitrine.

--Es-tu heureuse? continue-t-il.

--Je voudrais vivre longtemps! longtemps!

Joseph sourit  son tour.

--Tu m'aimes donc bien? dit-il.

--Si je t'aime!....

--M'aimeras-tu toujours?....

--Toujours! toujours! toujours!

--_In secula seculorum. Amen!_ dit en riant l'ex-lve.




     TABLE DES CHAPITRES.

     I. Le Broyage.
     II. L'auberge de la _Colombe victorieuse_.
     III. Amo te.
     IV. Pressentiments.
     V. Charlot s'exerce la main.
     VI. Une lueur d'esprance.
     VII. La victime de Charlot.
     VIII. Luxure et chastet.
     IX. Vox populi vox Dei.
     X. Merci! je ne veux pas tre longtemps.
     XI. Qu'il meure.
     XII. L'orage.
     XIII. Une partie de piquet interrompue.
     XIV. Folle de peur.
     XV. Je te vengerai.
     XVI. Une rame qui ne fouette pas l'eau.
     XVII. Les deux amants de nagure.
     XVIII. Une mre pardonne toujours.
     XIX. Le muet continue son plerinage.
     XX. La misricorde de Dieu.
     XXI. Le bonhomme Ferron.
     XXII. La tombe du ruisseau.
     XXIII. Pre et fils, mari et femme.
     XXIV. Le plerin  Lotbinire.
     XXV. L'ex-lve oublie son latin.
     XXVI. La parole vaut mieux que le signe.
     XXVII. La cave.
     XXVIII. Un serrement de mains qui n'est pas doux.
     XXIX. La noce.




                              LE MAUDIT

                                 ou

                              PICOUNOC

                  (Suite du PLERIN DE STE. ANNE.)
                   2 Volumes de 300 pages chacun.




[Fin du roman _Le Plerin de Sainte Anne_ par Pamphile Le May]