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Titre: Ftes et corves
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1898
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Lvis: Pierre-Georges Roy, 1898
   (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   28 avril 2008
Date de la dernire mise  jour:
   28 avril 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 111

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,  partir
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                        BIBLIOTHEQUE CANADIENNE




                           FETES ET CORVEES

                                 PAR

                             L. P. LEMAY



                  LVIS PIERRE-GEORGES ROY, EDITEUR
                                ----
                                1898




                          FETES ET CORVEES


Dans un moment d'enthousiasme comme en ont quelquefois les potes, j'ai
vu se drouler devant mes yeux la file joyeuse et bruyante de nos ftes,
mais de nos ftes de jadis surtout, et j'ai cru que le pass n'tait pas
tout--fait disparu, et que les folles mascarades du carnaval, le
ptillement des feux de la Saint-Joseph et de la Saint-Jean, les
chansons et les danses autour de la grosse gerbe, et les clats de rire
de la braierie, n'taient pas les chos d'un temps qui n'est plus, mais
les prludes toujours agrables de ftes qui recommencent toujours. Et
j'ai voulu parler de ces ftes comme si elles taient encore dans toute
leur splendeur.

N'importe, parlons-en! qu'elles soient ou non disparues, puisque c'est
faire l'histoire du peuple.--histoire intime et vraie, que nul motif
d'intrt n'embellit injustement, que nulle passion ne travestit avec
malice. Les rcits des combats ou des luttes politiques, sont souvent
entachs d'erreurs ou de prjugs; et puis, ils ne montrent une nation
que revtue en quelque sorte des costumes d'emprunt qui sont ncessaires
aux comdiens qui paraissent sur la scne.

L'histoire des grandes actions d'un peuple n'est pas toute l'histoire de
ce peuple et ne le fait pas connatre entirement; de mme que la
nomenclature des oeuvres d'un homme ne suffit pas pour nous clairer sur
le caractre, les manire, les passions et les vertus de cet homme. Dans
l'intimit l'homme et le peuple se rvlent tels qu'ils sont; et c'est
par le choix de leurs amusements, surtout, qu'ils laissent vritablement
deviner la force ou la mollesse de leurs caractres, la rudesse ou la
douceur de leur esprit.

Mais, je ne m'arrterai pas trop sur des considrations que chacun peut
faire aussi bien que moi. Et, comme j'ai  parler des ftes religieuses,
la morale se glissera dans mon humble travail sans que j'aie l'air d'y
toucher.

Commenons avec l'anne, nous finirons avec elle. Commenons dans la
joie, l'espoir et l'amour, et ne nous inquitons point comment nous
finirons. A chaque jour suffit sa peine, a dit un sage; moi qui ne suis
pas sage pourtant, j'ajouterai: A chaque jour aussi doit suffire sa
joie, et ne dsirons pas plus de bonheur que nous pouvons en porter.

La premire fte, et l'une des plus belles pour tous, parce qu'elle
apporte  tous sans exception une satisfaction profonde et une grande
esprance--la satisfaction d'avoir vcu une anne encore, et l'esprance
d'arriver sans encombre  l'anne suivante--c'est le jour de l'an. On ne
songe pas mme  dire le premier jour de l'an, mais le jour de l'an,
parce que ce jour  lui seul vaut toute l'anne. De l, en effet, on
embrasse, d'un coup d'oeil, une longue prospective, et l'on gote, par
avance, une foule de plaisir qui se tromperont probablement d'adresse et
n'arriveront pas jusqu' nous. Peut-tre encore l'appelle-t-on ainsi
parce que les autres jours n'en sont qu'une rptition, et que ce que
l'on fait ce jour-l, on le fait tout le long de l'anne.

Aussi, comme on a soin de dire aux enfants de ne pas pleurer, de ne pas
tre maussades, de ne point se quereller, mais d'tre bons et
obissants. Malheur  ceux qui pleurent le jour de l'an, ils auront
encore les yeux rouges  Nol! disait un vieux de mon village.

Ce jour-l, l'enfant l'attend avec impatience; il le voit dans ses
rves; il l'appelle de toutes les forces de sa jeune me. Il ne sait
pourquoi, mais il sait bien que les bonbons pleuvent dans ses mains,
comme les baisers sur son front; il sait bien que l'indulgence des
parents est plus grande, l'amiti des petits frres et des petites
soeurs, plus douce que jamais. Ce jour est un vnement heureux dans sa
jeune existence, et, le soir, quand le charme se dissipe avec la nuit
qui vient, sa nave imagination cherche dj, dans les brumes de
l'avenir, l'autre jour de l'an.

Pour nous qui ne sommes plus, depuis tant d'annes, des enfants, ou, du
moins, des petits enfants, le jour de l'an est aussi un jour de
rjouissance. Nous serrons alors avec plus de chaleur la main aux amis;
les sentiments gnreux dbordent de nos mes, et--pour que nul nuage ne
projette son ombre sur la srnit des heures nouvelles--la haine ou le
ressentiment se taisent.

Nous mesurons le chemin parcouru, et, tout en prouvant une vritable
satisfaction, nous sentons peut-tre une larme  notre paupire,  la
vue des lieux ensoleills que nous avons laisss derrire nous. Les
vieillards,--plus tristes, parce qu'ils on plus vcu, plus sensibles,
parce qu'ils ont aim davantage, plus sages; parce qu'ils ont prouv
plus de dceptions,--versent, en ce jour, comme une rose, la
bndiction sur la tte de leurs fils. Ils disent: "c'est le dernier
jour de l'an que nous voyons!" mais ils n'en croient rien, car, au fond
du coeur, il y a toujours cette voix mystrieuse qui murmure: Espre! Et
puis, quand on a vcu quatre-vingts ans, on peut bien--ce me
semble--vivre encore un peu. La grande affaire, c'est d'arriver 
quatre-vingts.

Le jour de l'an n'est pas une de ces ftes qui marquent, d'un trait
distinctif, le peuple qui la chme. C'est une rjouissance universelle,
et qui est ancienne comme le premier calendrier--pas le Grgorien! Il
n'a que trois sicles, celui-l!--Tout le monde est content et se
rjouit de commencer une anne; quelques-uns, pour s'amender, beaucoup,
pour faire comme auparavant; les uns pour apprendre, les autres, pour
oublier; celui-ci, pour atteindre la fortune qui s'envole toujours,
celui-l, pour arriver  la gloire qui lui sourit, et tous pour assouvir
cette soif mystrieuse de flicit que Dieu a mise en nous, tout en
plaant dans son ternit la fontaine merveilleuse qui seul petit
l'apaiser.

Autrefois la veille du jour de l'an dans toutes les paroisses, dans tous
les villages, on chantait la _Ignole_ qui la chantaient t'appelaient
les _Ignoteux_, et ils le mritaient bien. Arms de longs btons et de
sacs profonds, ils allaient de porte en porte, chantant sur le seuil,
plus soucieux du bon sens que de la rime:

          Bonjour le matre et la maitesse
          Et tous les gens de la maison,
          Nous avons fait une promesse
          De venir vous voir une fois l'an...

Ils battaient la mesure avec leurs btons, et, avec leurs sacs ils
recueillaient la chigne. On les recevait avec plaisir, et on leur
donnait abondamment, car la chigne--c'est--dire l'chine d'un porc
frais, je suppose--tait destine aux pauvres de l'endroit. L'gosme
qui se glisse partout, se glissa jusque dans les coeurs des
_Ignoteux--Auri sacra fames!_--et les _Ignoteux_ finiront par n'avoir
plus de coeurs et par garder pour eux-mmes ce qu'ils recevaient pour
d'autres. De ce moment l'antique institution de la _guignole_ fut
condamne.

Le jour de l'an est une fte essentiellement religieuse pour les
chrtiens. On laisse alors les travaux et les affaires, pour venir, au
pied des autels, remercier le Seigneur des annes que l'on a vues, et le
supplier de ne pas nous rayer trop tt du nombre des vivants--l'ternit
est si longue!

                                   *
                                  * *

Afin de sauvegarder ma rputation d'homme srieux, j'ai voulu commencer
par jeter devant vous quelques ides graves; je finirai de mme, car,
soyez-en sr, je tiens  bien finir.

Maintenant que vous tes rassurs sur ma fin, je pars: suivez-moi si le
coeur vous en dit.

Le temps du carnaval est pass, c'est vrai; nous sommes en plein carme,
c'est aussi vrai... mais rendons, pour un instant, la libert  nos
esprits, tout on rduisant nos corps en servitude, et retournons aux
_jours gras!_

Le carnaval, ici, n'est rellement plus qu'un souvenir. De fait, il
n'existe plus gure. Il nous est venu d'Europe avec nos aeux, comme la
fte de la grosse gerbe, et nos aeux l'on reu de Rome ancienne,
c'est--dire du Paganisme. Les anciens avaient, en effet, des
mascarades, particulirement aux _Saturnales_ ou ftes de Bacchus, aux
_Lupercales_, et  la fte de la mre des dieux qu'on appelait
_Megalesia_.

Si l'on en croit Ovide, la premire mascarade remonte au temps
d'Hercule, et c'est _ce monsieur_ lui-mme qui en a fait tous les frais.
Voici  quelle occasion: Faune, un autre _monsieur_ de l'antiquit,
avait une matresse, la belle Lyda; et cette matresse, un peu
ngligente peut-tre, laissait traner,--passez-moi l'expression--ses
vtements. Hercule les prit un jour, s'en revtit et se rendit dans une
grotte sombre, obscure mme, o il donna  Faune, de la part de Lyda, un
rendez-vous pressant, Faune accourut tout palpitant... et n'en retourna
tout penaud. Il venait de voir la premire mascarade.

Le carnaval, parmi nous, en est  son dernier jour, puisqu'il nat
vritablement et meurt avec les jours gras. Mais, comme tout ce qui va
s'teindre, il brille d'un clat plus vif, et parat se rveiller avec
une vigueur que l'on ne suppose qu' la jeunesse.

Le carme, voyez-vous, arrive ple et dcharn: on ferme les yeux pour
ne pas le voir. Et pourtant notre carme  nous, quel bonhomme de carme
en comparaison de celui de nos pres! Mais pardon! j'oublie que le
carme n'est pas une fte populaire.

Nous sommes donc aux jours gras. Entendez-vous le trot mesur des
chevaux, les vibrations argentines des sonnettes, les silements des
_lisses_ d'acier sur la neige? Entendez-vous les rires  demi-touffs
sous les _robes de carrioles?_ Tout le jour et dans toutes les routes,
les voitures circulent. Ce sont les amis qui vont souper chez les amis,
les parents qui visitent les parents. Tout le monde sort ou reoit.
Comme ce diable d'Asmode, enlevons les toits et laissons pntrer nos
regards dans l'une de nos maisons; par celle que nous verrons, jugeons
les autres. C'est fait. La maison que nous avons dcalotte est celle
d'un bon habitant. Elle est grande et arbore deux pignons rouges. Notre
habitant aime le plaisir et le petit coup; il est gnreux, honnte,
hospitalier, et--pardessus tout--marguillier en charge. Les invits
arrivent: Ils sont quarante de leur bande. Vieux et jeunes, hommes et
femmes, veufs ou non, le nombre pas plus que le genre, rien n'y fait.
Les femmes se dshabillent, les hommes se dcapotent et les chevaux se
dtellent. Il fait froid et l'on prend un verre de gin pour se
rchauffer; s'il ne faisait pas froid, on en prendrait quand mme. Les
hommes s'assoient et causent de mille choses: des chevaux et de la
rcolte, des promesses du gouvernement, des taxes et des prochaines
lections. Les femmes ne jasent pas moins, et, si les dernires
nouvelles ne suffisent pas, elles rditent premires, soigneusement
revues, corriges et augmentes. Les jeunes filles ne font qu'un rond
dans la place; les pieds leurs brlent de l'envie de danser. Voici le
joueur de violon. Il porte gravement sous le bras, et prcieusement
envelopp dans un mouchoir de poche, l'instrument dsir: un
stradivarius de fabrique canadienne. On verse  boire pour lui donner du
bras, et, soudain,--sous le doigt exerc qui les met
d'accord,--tour--tour les cordes vibrent et sonnent, pendant que les
clefs tournent en criant dans la tte gracieusement cambre du violon.

Ces prludes font courir une effluve de volupt dans la salle; les
coeurs tressautent et les visages s'illuminent. L'archet,--que la rsine
a rendu agaant--commence  se promener lgrement de la chanterelle 
la grosse corde, en caressant la seconde et la troisime, comme pour
essayer ses forces, puis, tout--coup, il entame le reel  quatre vif et
entranant. Alors galants et amoureux se cherchent et se trouvent. On
danse pour le plaisir de danser, mais que la danse est agrable avec
ceux que l'on aime!

Aux reels succde la gigue, la plus difficile, la plus belle, et la plus
honnte des danses,  mon avis. Puis viennent les cotillons alertes avec
leurs chanes capricieuses, les oiseaux, les Sir Roger--qu'on appelait
tout bonnement de mon temps et dans mon village--_rnegeurs!_ Et puis
encore, les quadrilles gracieux avec leurs marches et leurs contre
marches mesures, les lanciers compliqus et brillants et les calodonias
tapageurs. Et puis encore quelquefois, pour les vieillards qui aiment 
nous donner une leon de grces... corporelles, le menuet prcieux et
mignard, avec ses salutations incessantes et ses gestes doucereux. Et
toujours l'instrument rsonne! et toujours les danseurs tourbillonnent!
et le violoneux, en bras de chemises, ne se rendra qu'avec le dernier
crin de son archet ou la dernire corde de son violon.

Cependant tout le monde n'aime pas la danse, et il en est pour qui une
partie de quatre-sept vaut tous les autres amusements runis. Il ne faut
pas en vouloir  ces gens-l, de crainte que l'ge qui teint
d'ordinaire les autres passions, ne nous apporte la passion du
quatre-sept. Ces courtisans des cartes, qui valent bien aprs tout les
autres courtisans, se sont depuis longtemps attabls. Ils luttent deux
contre deux; l'enjeu, c'est l'honneur; et,  les voir attentifs  leur
main ou aux cartes qui passent, on dirait qu'ils jouent les destines
des candidats conservateurs ou libraux. Quels cris et quels clats de
rires s'lvent tout--coup! Comme ces joueurs sont honteux! comme ces
autres sont glorieux!... Ah! c'est un capot ou une vilaine qui vient
d'tre servi!...

--Retirez-vous d'ici, joueurs maladroits, allez apprendre  jouer!
disent les uns.

--C'est la faute _ ma compagnie_, rpliquent les autres.

Oui, quoiqu'il arrive, au jeu de cartes comme aux autres jeux, quand
deux personnes sont coupables, c'est toujours la faute de l'autre.

Mais voici que sur des chevalets on couche des planches, et que sur ces
planches on tend des nappes, et que sur ces nappes on place des
assiettes et des plats, des verres et des carafes!... Et la senteur du
ragot monte jusqu'au plafond; et le fumet des pts  la viande et aux
pommes fait passer des frissons dans l'estomac des gourmands; et les
volailles rties qui dorment--richement dores par la braise--leur
dernier sommeil, dans les plats de faence bleue, attirent fatalement
plus d'un oeil de convoitise! Les soupers sont joyeux  la campagne, car
il n'y a pas de gne--et l ou il y a de la gne, il n'y a pas de
plaisir, vous le savez.--Les soupers du mardi gras surtout sont joyeux
et longs. On voudrait voler quelque chose au carme. Puis quand
l'apptit est un peu plus que satisfait, et la soif, joliment plus
qu'assouvie, on chante au lieu de faire des discours. A mon avis c'est
bien plus gai, et bien plus raisonnable aussi, parce que cela aide la
digestion; seulement il se trouve des gaillards qui chantent un peu trop
fort et un peu trop souvent. Ils croient que l'on chante d'autant mieux
que l'on chante haut, et, comme ils supposent qu'on aime  les entendre,
ils n'aiment pas  nous lcher. Mais enfin les voix se fatiguent, les
refrains deviennent plus courts ou plus rares, et, finalement, il arrive
un moment o le dernier chorus est bien le dernier. Alors ou se disperse
pour se runir de nouveau autour des tables  cartes ou au son du
violon. Et jusqu' minuit sonnant, c'est un entranement irrsistible,
une vritable fureur de plaisirs.

Mais le trait caractristique du carnaval c'est la mascarade. Et
pourtant la mascarade elle-mme tombe en dsutude. Elle ne se fait plus
que le mardi gras.

Autrefois un homme srieux et une femme non moins srieuse s'affublaient
d'un masque aussi grotesque que possible et de vtements bizarres.
L'homme s'enveloppait de jupes, la femme enfourchait la culotte--et,
conduits, par un cocher  l'air mystrieux, ils allaient, de porte en
porte, buvant, mangeant et dansant mieux que les autres, au grand
plaisir de la foule. Souvent, des curieux parvenaient  soulever un
masque, et alors, derrire la vilaine grimace en carton peinturlur, ils
apercevaient parfois un adorable minois. Aujourd'hui, dans la plupart
des paroisses, quelques jeunes gens et les enfants seuls se donnent la
peine de se farder avec de la suie pour effrayer d'autres enfants. Mais
en revanche ils se sont identifis avec le jour mme de la fte, et on
les appelle les Mardi-gras!

Et voil comme s'en va le carnaval sous notre ciel rigoureux. A ces
ftes excentriques o tout le monde est convi, o les fantaisies
courent la rue, o la gat, l'entrain et la folie se donnent la main et
dansent leurs rondes vertigineuses, il faut du soleil et de la lumire,
il faut des hommes un peu effmins par la douceur du climat et la
posie de l'existence, il faut des femmes brles par les rayons du jour
et les rves de la nuit...

Il ne sera pas sans intrt de jeter un coup d'oeil sur quelqu'autre
peuple, tout en restant dans les limites que nous prescrit une simple
tude, pour comparer nos ftes respectives et constater leur commune
origine. En Italie, par exemple, le carnaval est encore dans toute sa
splendeur ou, si vous l'aimez mieux, dans toute sa folie; et, dans la
Ville Sainte,--pendant les onze jours qui prcdent le carme,--la
population toute entire, affuble d'oripeaux tranges, vtue de
costumes pittoresques, travestie et masque, inonde les rues et les
places, crie, chante, prore, danse, court, se promne, s'agite, comme
une mer secoue par une commotion souterraine. Mais, le mercredi des
cendres, toute cette foule joyeuse et bruyante encombre les glises et
se prosterne dans la poussire.

Venise, autrefois, est monte jusqu' la gloire, grce  ses grands
citoyens et  ses vaillants soldats; Venise, aujourd'hui, est descendue
jusqu' l'immortalit--grce  son carnaval. Car on descend 
l'immortalit de chute en chute, comme on y monte degr par degr.

Ici le carnaval se termine par l'enterrement du mardi gras. Dans
plusieurs localits de France et des autres pays d'Europe, il se termine
par l'enterrement du mercredi des cendres. Le mardi gras d'ici et le
mercredi des cendres de l-bas, sont figurs par un
bonhomme--quelquefois mme une bonne femme de linge ou de paille. Le
mannequin, homme ou femme, est enterr ou brl avec tous les honneurs
dus, sinon  son rang, du moins  l'ide qu'il reprsente.

Sans aucun doute, il y a l une superstition religieuse, et ce sacrifice
du mannequin doit reprsenter le sacrifice des plaisirs et des
amusements. On veut faire comprendre que le temps de pnitence est
arriv, et qu'il faut chasser le souvenir des distractions mondaines. Il
faut dpouiller le vieil homme.

Les paysans de Bohme sacrifient, eux, un instrument ds musique. Cela,
en effet, parle loquemment  l'esprit. Ils brisent d'ordinaire, une
vieille basse, l'enveloppent dans un drap blanc et la portent en terre
on s'clairant de lanternes et en chantant des chants funbres.

On trouve encore dans la Normandie, bien des personnes qui croient que
le diable a le pouvoir et la permission d'enlever ceux qui se dguisent
et se masquent, mme en temps de carnaval, et ces nafs paysans se
donnent bien garde de faire la mascarade.

Ici, dans certains villages loign, on retrouve aussi la mme croyance.
Rien d'tonnant en cela, puisque nous descendons, pour un grand nombre,
de ces russ Normands. Quand j'tais jeune je me dguisais quelquefois
et me couvrais d'un masque--chose que je ne fais pas maintenant, mais
que bien des hommes pratiquent--et notre vieille voisine la mre
Catoche, m'avertissait de prendre garde, que le mauvais esprit
m'emporterait...

Je vois maintenant que la mre prenait le change sur le dguisement, et
qu'il n'y a rellement de danger que pour ceux qui s'affublent du masque
moral de l'hypocrisie.

                                  *
                                 * *

Le carnaval est fini, le mardi gras est enterr; poursuivons notre
course  travers l'anne, mais secouons la poussire de nos semelles, et
n'emportons rien de profane, car, pour un moment, nous allons nous
occuper d'une fte religieuse, c'est--dire, d'une fte populaire
convertie au Seigneur. Je veux parler de la Saint-Joseph.

"Saint Joseph fut choisi pour le patron du pays en 1624,--dit LaRue--et
le pre Le Caron, rcollet, nous fait connatre  quelle occasion, dans
un mmoire adress au Provincial de son ordre,  Paris."

"Nous avons fait, dit ce pre, une grande solennit o tous les
habitants se sont trouvs et plusieurs sauvages, par un voeu que nous
avons fait  saint Joseph, que nous avons choisi pour le patron du pays
et le protecteur de cette glise naissante."

Cependant, ce n'est qu'en 1638 qu'il est question pour la premire fois
d'honorer saint Joseph par des coups de canon et des feux d'artifice. Le
pre Lejeune dit en effet: "La fte du glorieux Patriarche Saint Joseph,
Pre, Patron et Protecteur de la Nouvelle-France, est l'une des grandes
solennits de ce pays; la veille de ce jour, qui nous est si cher, on
arbora le drapeau, et fit-on jouer le canon, Monsieur le gouverneur fit
faire des feux de rjouissances aussi pleins d'artifices que j'en aie
gure vus en France."

Cependant dix ans plus tard--en 1648--le zle diminue et le feu
s'teint.

"A la Saint Joseph, on ne fit point de feu de joie, la veille comme de
coutume," crit encore le pre Lejeune, j'en fus une partie cause, comme
ne gotant gure cette crmonie qui n'avait aucune dvotion qui
l'accompagnait.

La Saint-Joseph est condamne, ou du moins, comme une vierge qui entre
en religion, elle se dpouille de toute parure, et renonce  toute
pense mondaine. Pendant quelques annes encore elle a des retours plus
ou moins dangereux (la fte) mais petit  petit le bruit du canon
diminua, le feu perd de sa chaleur, il devient fort froid mme--suivant
l'expression du pre Lejeune--les artifices sont dtrns par la
simplicit, et les fuses, sans lan, ne font plus concurrence aux
comtes chevelues. Pour la dernire fois, en 1661, il est fait mention
de la Saint-Joseph, comme fte populaire profane; mais on sait  quel
clat et quelle grandeur la fte religieuse en est arrive aujourd'hui
parmi nous.

Le peuple a besoin de jours de rcration pour se reposer de ses labeurs
et drider son front. Les rjouissances publiques sont les ftes de
famille d'une nation. Elle resserrent ou multiplient les liens entre les
maisons, comme les ftes de famille resserrent et multiplient les liens
d'amiti entre les individus. Les peuples les plus doux et les plus
potiques, comme ceux du midi, se livrent plus volontiers  ces
amusements que les hommes froids et sombres du nord; la nature, le
climat, le ciel les y invitant et les faonnent en quelque sorte pour la
jouissance, et, en retour, ces peuples charmants et lgers manifestent
leur reconnaissance  la nature prodigue en l'exaltant dans des ftes
publiques.

Nos pres taient friands de rjouissances: ils taient encore Franais.
Nous, nous avons pris des ides srieuses et un brin de flegme dans
l'air que nous respirons, dans la nature svre qui s'tend sous nos
yeux, dans le froid qui nous engourdit et dans la frquentation des
Anglais qui nous entourent. Nos pres ne trouvaient pas suffisant
d'allumer des feux en l'honneur de saint Joseph, et ils crurent faire
plaisir  saint Jean en lui brlant aussi, la veille de sa fte, des
sapins entiers, desschs d'avance. Je ne saurais prciser la date du
premier feu de la Saint-Jean sur nos bords; mais je vois qu'on 1636 on
chmait la Saint-Jean aux Trois-Rivires, et l'on tirait du canon, et
l'on se livrait  toutes sortes d'innocentes jouissances le soir de la
veille. Les Sauvages croyaient que les visages ples faisaient cette
fte pour chasser le manitou, et,  leur tour, ils prenaient tambours et
autres instruments de tapage, et--faisaient un tintamarre
pouvantable--ils couraient de ci, de l, pour effrayer le diable.

Cependant le feu de la Saint-Jean ne s'alluma point  toutes les portes,
pas mme dans toutes les paroisses, et, pendant prs de deux cent ans
les chants de la joyeuse fte ne sortirent point des paroisses dsignes
sous le vocable de Saint-Jean. Voici--d'aprs le docteur La Rue--comment
cette crmonie se passait  Saint-Jean, le d'Orlans: "Sur l'ordre du
seigneur, un des habitants transportait sur la grve, en face de
l'glise, le bois ncessaire au feu: c'tait du bois de cdre
invariablement. Aprs avoir chant un salut, le cur, revtu de l'tole,
se rendait au bcher. Il le bnissait, et ensuite faisait sortir du feu
nouveau, en frappant un caillou avec le briquet. Avec l'amadou aussi
enflamm, le cur mettait le feu au bcher, et une compagnie de
miliciens faisaient une dcharge de fusils, au milieu des cris de joie
de toute la foule. Presque toute la population de l'le se donnait
rendez-vous  Saint-Jean pour cette solennit. La coutume tait de s'y
rendre  cheval, les femmes en croupe derrire leurs maris."

J'emprunte  divers ouvrages certains dtails curieux sur la manire
dont se fte la Saint-Jean, en quelques endroits:

"L'origine des feux de la Saint-Jean remonte  la plus haute antiquit.
Dans le mme mois o nous les allumons, les Grecs clbraient, en
l'honneur de Diane, une fte qu'ils appelaient les _"Lophries"_, et, le
jour du solstice, on incendiait un bcher sur lequel taient
placs,--comme offrandes,--des fruits et des animaux. Selon Gbelin,
cette coutume d'allumer les bchers  l'poque du solstice aurait
succd aux feux sacrs qu'on embrasait alors  minuit, chez les
Orientaux, qui figuraient par cette flamme le renouvellement de l'anne
et rendaient en mme temps un culte au soleil. On dansait autour des
feux de joie, et les plus agiles sautaient pardessus. En se retirant
chacun emportait un tison, et le reste tait jet au vent pour qu'il
emportt tous les malheurs comme il emportait les cendres. Plusieurs
sicles aprs, lorsque le solstice ne fit plus l'ouverture de l'anne,
on continua nanmoins l'usage des feux  la mme poque, par suite de
l'habitude et des ides qu'on y avait attaches."

Autrefois,  Paris, le roi assistait  la crmonie du feu de la
Saint-Jean, qui avait lieu sur la place de Grve, et cet usage remontait
au moins au rgne de Louis XI. On plantait, au milieu de la place, un
mt de soixante pieds de hauteur, hriss de traverses de bois
auxquelles on attachait un nombre considrable de bourres, de cotrets
et de pices d'artifice, puis on amoncelait, au pied, du bois et de la
paille. On avait aussi la coutume barbare de suspendre au mt un grand
panier qui contenait des chats et des renards destins  tre brls
vifs. Ces pauvres animaux poussaient des cris horribles qui
rjouissaient les coeurs des grands de la cour. Quand le feu avait tout
consum, le roi montait  l'htel-de-ville o on lui servait une
collation.

Les Bretons conservent avec soin un tison du feu de la Saint-Jean,
qu'ils placent prs de leur lit, entre une branche de buis bnit le
dimanche des rameaux, et un morceau de gteau des Rois. Ces objets
runis doivent les protger du tonnerre. Les jeunes filles qui dsirent
se marier dans l'anne n'ont qu'une chose  faire, c'est de se mettre en
danse, dans une mme nuit, autour de neufs bchers de la Saint-Jean. La
recette, parat-il, vaut de l'or.

En Poitou, on entoure d'un bourrelet de paille une roue de charrette; on
allume le bourrelet avec un cierge bnit, puis l'on promne la roue
enflamme  travers les campagnes qu'elle fertilise, si l'on on croit
les gens du pays.

A la Ciotat, en Provence, un coup de canon donne le signal pour allumer
le feu, et pendant que le bcher lve ses flammes dans l'air, les
jeunes gens se jettent  la mer pour s'y asperger rciproquement, ce qui
figure pour eux le baptme du Jourdain. A Vitrolles, les habitants vont
prendre, dans la mme circonstance, un bain qui doit les prserver de la
fivre pendant toute l'anne. Ici mme l'on se prcipite, ds avant le
lever du soleil, dans les flots d'meraude de notre grand fleuve, avec
une pense moins condamnable bien qu'entache aussi de superstition. On
ne sait pourquoi, mais l'on attend de cette immersion des effets
merveilleux.

Mais, un jour, en 1834,  l'inspiration d'un noble citoyen de Montral,
M. Ludger Duvernay, la Saint-Jean s'est transforme en une fte
nationale et religieuse; elle est devenue, sous le nom glorieux de
Saint-Jean-Baptiste, l'expression heureuse, forte admirable des
sentiments d'amour et de foi, de patriotisme et de religion du
Canadien-franais. Allez dans toutes les villes, dans les villages, dans
les campagnes, et vous verrez comme le peuple se rveille ce jour-l, et
comme il parle haut de ses affections sacres et de ses croyances
indestructibles. Les maisons prennent un air de fte inaccoutume; les
citoyens circulent, les groupes se forment les drapeaux se dploient,
les processions dfilent, les fanfares clatantes jettent leurs flots
d'harmonie sur la terre, et, dans le ciel, les cloches d'airain, du haut
des tours, jettent  toute vole leurs chants incomparables! Et le
peuple s'agenouille et prie. Il sait, en ce grand jour, unir dans une
heureuse mesure, les plaisirs et les amusements de la terre avec les
penses et l'esprance du ciel.

                                  *
                                 * *

L't s'en va avec ses soleils brlants, ses brises tides, et se
enivrantes bouffes de parfums; la fenaison est finie depuis plusieurs
semaines; et, chaque jour, quoiqu'un des cultivateurs, fauche sa
dernire planche d'avoine ou lie sa dernire gerbe de bl. Les oiseaux
chantent encore dans les _cnelliers_ qui bordent la route, et les
jeunes filles et les garons vigoureux chantent aussi en allant  la
moisson. Mais nulle part les voix ne sont plus vives, les refrains plus
gais que dans ce groupe qui monte sur la terre de Jean-Baptiste
Lalibert. C'est que, chez Jean-Baptiste Lalibert, on fte la grosse
gerbe aujourd'hui.

Nous avons pass les jours gras ensemble; nous avons ensemble allum les
feux de la Saint-Joseph et de la Saint-Jean, ensemble encore nous
fterons la grosse gerbe. Il n'y a plus un seul pi debout; la faulx
impitoyable a tout abattu. Dj la rcolte presque entire est entasse
sous le toit de la grange en attendant le flau primitif ou le moulin
vorace enfant par le progrs. Cependant une pice encore n'a pas t
serre; mais la javelle attend la hart; et, si l'on on juge par
l'empressement de ce groupe que l'on vient d'apercevoir, elle n'attendra
pas longtemps. En effet, gars et fillettes, les mains protges par
l'antique mitaine de cuir rouge, se courbent sur le champ pour amasser
le bl, et se relvent tour--tour ou tous ensemble pour aller
dposer--sur le lien de coudre--les pis javels. Les lieurs n'ont pas
une minute de repos, et penchs sur la gerbe qu'il pressent du genou,
pendant que leurs amis rient, chantent et badinent, ils n'ont chacun
qu'une pense et qu'une ambition: lier plus vite et mieux que les
autres. Ils ont raison, car les liens, les honntes du moins, ne se
forment jamais trop vite et se brisent toujours assez tt.

Mais la rcolte est rentre, le champ est nu, et le chaume dresse
partout ses tiges perantes. Il ne reste plus qu'une gerbe  faire,
c'est la dernire, c'est la grosse gerbe! Tous les travailleurs
redoublent de zle. Deux harts des plus longues lui font une ceinture
qui fait gmir sa taille souple. On la met debout, on noue des fleurs 
sa tte d'pis et des rubans  sa jupe de paille. Puis, en se tenant par
la main, l'on danse autour des rondes alertes. On puise le rpertoire
des vieux chants populaires, et l'on remplit le ciel de rires, de
murmures et de cris. Les petits oiseaux sont jaloux de ces chants
nouveaux qui s'lvent du sein de la prairie: ils protestent de leur
plus douce voix; et les btes  cornes, surprises ou merveilles,
regardent de loin avec leurs grands yeux pensifs.

Enfin, la gerbe est place au milieu d'une grande charrette, tous les
moissonneurs s'entassent alentour, et le cheval, orn de pompons rouges
ou bleus, selon sa couleur politique, se dirige  pas lents,--coutant
crier l'essieu, ou songeant  l'ingalit des conditions--vers la grange
o la gerbe orgueilleuse va dormir, oublie parmi les petites et les
humbles, son dernier sommeil.

La fte de la grosse gerbe se termine par une soire de jeux et de danse
comme toutes les autres rjouissances populaires.

Cette coutume de clbrer ainsi la rentre de la moisson, nous vient
aussi de France. L, dans la plupart des dpartements, elle est encore
dans toute sa vigueur; mais ici, elle s'en va,... elle est partie...

Je l'ai dit, il y a un instant, nous devenons froids et srieux...
peut-tre nous moralisons-nous de plus en plus. Si nous nous
refroidissons, cela est d,--je l'ai dit aussi-- notre ciel inclment;
si nous nous moralisons--il m'est doux de le reconnatre--c'est grce 
nos prtres dvous. En France, dans la Bourgogne, surtout, o le vin,
si l'on on croit la chanson, met la belle humeur au coeur, la grosse
gerbe est clbre avec magnificence. Le prtre la bnit, et ensuite,
s'il n'ouvre pas la danse lui-mme, il se plat du moins  voir la
jeunesse s'amuser. Autre temps, autres moeurs; on peut dire avec autant
de vrit: autre pays, autres coutumes; et ce qui semble de la licence
ou de la lgret de moeurs, peut n'tre qu'une innocente expression du
caractre frivole ou gai d'un peuple. Les peuples, comme les individus
gais ou frivoles, sont rarement susceptibles de grandes passions.

Le souvenir de la grosse gerbe commence  s'effacer dj, car nos coeurs
sont inconstants, et nous avons  peine got un plaisir que nous en
cherchons un autre. Quand les champs sont nus, et que les btes  cornes
ont t envoyes dans les chaumes, on reporte ses regards sur les
jardins et l'on cherche les planches de bl-d'Inde, car, une belle
plantation de bl-d'Inde, c'est le gage d'une joyeuse pluchette.
Plusieurs de mes lecteurs, n'ont pas eu, sans doute, la bonne fortune
d'aller aux pluchettes, et ne connaissent pas les douces motions que
fait natre dans le coeur de l'heureux plucheur qui le trouve, un pi
de bl-d'Inde rouge. Moi je puis vous parler sciemment de ces choses...
_quorum pars magna fui_, dirai-je avec le pote latin. Mais, d'abord, je
me hte de dclarer qu'pluchette est un mot tout--fait canadien de
mme qu'plucheur, dans le sens que je lui donne ici. Il faut que je
sois prcis, car la critique a les dents pointues.

Une pyramide de bl-d'Inde a surgi comme par enchantement au milieu de
la salle, disons plutt de la cuisine,--car chez nous les habitants, on
ne connat que trois sortes d'appartements: la cuisine, la chambre, et
le cabinet La cuisine, c'est la pice principale, et la plus grande
partie de notre vie s'y passe. Je ne veux rien insinuer de mchant en
disant cela. Je veux seulement dire qu'elle est  elle seule presque
toute la maison; c'est l que l'on fait bouillir la marmite, que l'on
reoit les intimes, que l'on dne et que l'on travaille... La chambre,
c'est outre chose. On y entre aux quatre grand'ftes de l'anne et pour
les soupers du carnaval. Les _messieurs _y sont toujours admis
cependant. C'est l qu'on reoit le cur et les marguilliers. Les
cabinets, ce sont les chambres  coucher; c'est l que... l'on se
rveille pour la premire fois et que l'on s'endort pour la dernire...
Donc, au milieu de la cuisine s'lve une pyramide d'pis chaudement
envelopps dans leurs robes--et l'on attend le signal de l'attaque. Le
voici! on se prcipite, en poussant un cri de joie,  l'assaut du lger
rempart. Je ne sais comment cela se fait, mais le dieu de l'amour a si
bien favoris tout le monde, que chacun se trouve auprs de l'objet
aim. On forme une ceinture aux pis, on se presse les uns contre les
autres,  la seule fin, croyez le bien, d'tre plus prs du bl-d'Inde.
Les chaises feraient perdre un espace prcieux; on les laisse dans leurs
coins et l'on s'assied  terre. Un trange froissement de feuilles
sches annonce que le travail commence. On dpouille compltement les
pis qui doivent tre grens bientt; on laisse trois ou quatre
feuilles  ceux qui doivent tre gards en tresses. Les plus veills de
la bande des plucheurs ont toujours quelques ripostes  lancer,
quelques drleries  faire. C'est un besoin pour eux de faire rire les
autres, comme c'est un besoin pour d'autres de rire toujours. Les
feuilles tombent drues, s'amoncellent et forment bientt de moelleux
coussins. Une esprance anime les travailleurs, l'esprance de trouver
un _bl-d'Inde d'amour_--on appelle ainsi un pi rouge--car ce
bl-d'Inde est mieux qu'un talisman; non seulement il vous prserve de
la mauvaise fortune pendant la soire, mais il vous investit d'un doux
privilge, celui d'embrasser qui vous plat. Quelquefois le possesseur
de l'heureuse trouvaille dissimule son plaisir et son pi: il va
tratreusement dposer un chaud baiser sur une joue qui ne s'y attend
pas, et ne produit qu'ensuite, au milieu des clats de rire et des
applaudissements, la pice justificative; quelquefois il pousse, de
suite, un cri de joie, puis il agite comme un trophe l'pi de pourpre.
Alors les yeux cherchent sur qui va tomber la faveur. Souvent la
prfre--qui n'est pas sans quelque pressentiment--se trahit d'avance
en rougissant tout--coup. L'pi rouge ne doit servir qu'une fois;
mais... trouvez donc une loi qui n'est pas enfreinte! J'ai vu un pi
rouge dans une pluchette o tout le bl-d'Inde tait jaune--j'ai vu un
pi rouge sortir vingt fois d'une enveloppe vingt fois improvise!... Ce
diable d'pi provenait d'une autre pluchette;... je crois mme qu'il
avait t peintur... Ce qui fait voir que la prvoyance est une
excellente chose.

Les jeunes filles qui dveloppent un bl-d'Inde d'amour, ne peuvent
cacher u leur motion, ni leur contentement, mais d'ordinaire, elles ne
se prvalent point du privilge qu'il donne. Il ne faut rien moins que
les rigueurs de la loi pour les dcider  s'en prvaloir, et encore se
moquent-elles de la loi. Rien de beau comme cette craintive pudeur!...
aussi la rcompense ne se fait pas attendre, car elles ne refusent pas,
ces jeunes filles, de prter  leur ami, cet pi qui les embrasse, et
l'ami galant ne manque jamais de prouver sur le champ sa reconnaissance.
Laquelle des deux choses est la plus admirable, de cette candeur ou de
cette ruse?...

Pendant que l'on travaille, le feu s'allume dans la chemine, l'eau bout
dans le grand chaudron pendu  la crmaillire, et les plus beaux pis
cuisent pour le rveillon. Ceux qui prfrent le bl-d'Inde rti
n'auront qu' s'approcher du foyer et  tourner, devant la braise, ses
grains d'ambre qui vont prendre une saveur exquise. Le rveillon sera
gai; le reste de la nuit s'coulera dans les amusements de coutume; car
toutes ces ftes et ces corves, ne sont, aprs tout, que divers chemins
pour arriver au mme but...

Les refrains des moissonneurs et des oiseaux sont suspendus. Octobre est
venu avec son jour ple et triste. Les feuilles se dtachent des rameaux
et tombent comme nos illusions; les potes rveurs s'enfoncent dans les
sentiers perdus pour chercher l'inspiration que le bruit pouvante...
L'atmosphre est limpide, car les vapeurs de la terre ne montent plus
vers le soleil, et, pour me servir d'une expression pittoresque, l'air
est cho. En effet, de toutes parts et soudain, entendez-vous retentir
et se multiplier des coups vifs, rapides et mesurs? C'est la braie qui
bat le lin pour le changer en une blonde filasse.

Allons  la braierie: l nous ferons encore une petite tude de moeurs.
Car, pour bien connatre un peuple, comme pour bien connatre un
individu, il est ncessaire de l'tudier dans ses pratiques et ses
rjouissances intimes, comme dans ses coutumes et ses ftes publiques.

Voulez-vous savoir de loin on est sise la braierie? Regardez cette fume
bleutre qui monte en spirales lgres au-dessus des arbres,  la
lisire du bois. Un ruisseau doit murmurer tout auprs du foyer. Un
enfoncement gracieux, dcoup dans la cte du ruisseau, a t choisi
pour l'arne o les brayeurs luttent d'adresse et d'empressement. Le
brayage, c'est, comme l'pluchette, une corve, et une corve joyeuse et
plaisante. Il serait pour le moins ennuyeux de battre seul
soixante-et-quinze ou cent poignes de lin, dans une journe; et, pour
prvenir l'ennui et se fouetter le courage, on convie les amis. Chacun 
son tour fait sa corve. Rien de curieux comme de voir cette troupe
active qui rompt, broie, crase et bat le lin, d'un bras infatigable, en
riant, jasant et chantant sans cesse. Et pourtant la besogne est rude,
car le lin crie et se tord longtemps avant d'tre dbarrass de son
corce frle et de ses frles aigrettes, avant de se voir mtamorphoser
en un panache doux et luisant comme la soie. Et les aigrettes qui volent
obscurcissent l'air et retombent en pluie lgre sur les travailleurs.
Les plaisanteries, les agaceries, les mots drles et les clats de rire
montent, descendent, se croisent comme les atomes de poussire dans le
rayon de soleil. Oh! le travail est facile et lger avec cet
accompagnement de gat! Jeunes filles et jeunes garons, couverts de la
poudre de ces combats inoffensifs, devinent souvent encore, sous le
voile de poussire qui les dissimule, des sourires qui ne manquent pas
de grces et des regards qui ne manquent pas de feu.

Pendant que les braies retentissent, la _chauffeuse_--car c'est
d'ordinaire une femme qui fait scher le lin--la _chauffeuse_, comme une
vestale antique, entretient, sous l'chafaud, le feu qui ne doit
s'teindre qu'avec la journe. L'chafaud est une espce d'chelle
trs-large et peu longue appuye sur quatre btons fixs en terre. Et
sur cette chelle dont les barreaux sont simplement jets en travers,
sans tre arrts, le lin est tendu en couches peu paisses. Il faut
que le lin soit bien sec pour se casser ainsi en milliers de parcelles
sous les bois de l'instrument. La _chauffeuse_ doit donc tre attentive,
et ne pas laisser la flamme s'endormir; mais il faut qu'elle soit
prudente aussi, et qu'elle ne risque pas de tout brler le lin sous le
prtexte de le faire bien scher. Quand la flamme trop ardente, monte,
monte, et va lcher l'chafaud, la plante fibreuse s'embrase, l'chafaud
tremble, le feu bourdonne, la _chauffeuse_ lve les bras au ciel, les
braies se taisent, et un cri clate: la grillade! la grillade!...

Quand les journes de corves sont finies, qu'il n'y a plus une botte de
lin dans la grange, mais qu'il y a cent cordons de filasse au grenier et
maintes bottes d'toupe au hangard, on songe  payer les brayeurs, et
l'on organise une veille. On joue  _recule toi de l!_ le plus facile
des jeux et le plus commode pour ceux qui ne se trouvant pas bien  leur
place. Et, mon Dieu! qu'il y en a de ceux-l dans le monde! On joue au
_quiproquo_, un jeu qui ne finira jamais. On joue  _Madame demande sa
toilette_. Comme si la toilette de madame ne cotait rien. On _vend du
plomb_, et l'acheteur se fait tirer l'oreille pour payer, tout comme
s'il n'agissait d'une dette relle. _On loge les gens du roi_, comme si
la royaut n'tait pas en train de dloger. On passe, de main en main,
un petit bton allum, en disant: _Petit bonhomme vit encore_, et il
parat que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu,--ou qu'il a du feu
tant qu'il vit.--Et puis, pour retirer des gages, on cueille des cerises
sur des... joues roses. On mesure du ruban que l'on coupe  chaque
verge... avec les dents. On fait la sortie du couvent; et cela se fait
vite; les vocations ne tiennent  rien. On fait trois pas d'amour, et
tant pis pour ceux qui ne les font pas assez longs... Ils sont condamns
au supplice de Tantale... Le bonheur n'arrive pas tout  fait  leurs
lvres... On tait son testament, et,  dfaut de biens meubles et
immeubles, l'on donne son coeur. Ce qui n'oblige  rien l'excuteur
testamentaire. Et l'on fait bien d'autres petits jeux fort amusants pour
ceux qui en connaissent la philosophie.

                                  *
                                 * *

L'hiver est arriv. Le givre a remplac les feuilles sur les rameaux, le
ruisseau s'est chang en un ruban de cristal, la neige a jet, sur nos
plaines, son manteau clatant de blancheur et triste, pourtant,  cause
de son implacable uniformit. Les travaux des champs sont depuis
longtemps finis et le cultivateur, comme la fourmi prvoyante, a rempli
ses greniers. Plus de chants dans le ciel, plus de murmures dans les
rameaux; mais le sifflement de la brise et le gmissement de
l'indigence. Cependant un nom mystrieux passe de temps  autre sur
l'aile glace de la rafale; et,  ce nom, le monde tressaille. Le
pauvre, en sa chaumire o il grelotte de froid et rve du pain qu'il a
vu sur la table du riche, le pauvre, sur le point de se dsesprer
entend ce nom et reprend courage; le riche entend ce nom, et sa main
s'ouvre pour rpandre les aumnes.

Les enfants,  ce nom, promettent d'tre plus sages, et leurs jeunes
imaginations voient flotter dans un ocan de lumires, toutes les
merveilles racontes au coin du feu par l'aeule octognaire. A ce nom
les vieillards versent une larme de bonheur ou de regret, et leurs voix
chevrotantes partent  fredonner le vieux cantique: "_Il est n le divin
enfant_"...

Nol! Nol! voil le nom qui vole, de bouche on bouche, du couchant 
l'Orient! Nol! Nol! voil le nom qui traverse soudain les mers et les
continents! le nom qui veille le monde et l'agite comme une immense
secousse lectrique. Sous les cieux brlants du midi, aux glaces
ternelles du ple, sur les montagnes de l'Asie, dans les valles de
l'Europe, dans les dserts de l'Afrique, au fond des plages de
l'Ocanie, dans les solitudes de l'Amrique, partout ce cri s'lve, cri
de joie, d'esprance et d'amour: Nol! Nol!

Voil la fte par excellence, la fte sacre mais populaire  la fois,
sacre, parce qu'elle nous rassemble autour du berceau de Jsus
naissant, populaire,  cause des charmes qu'elle emprunte  la nature,
et des coutumes rien moins que religieuses, qui,  certaines poques,
l'accompagnrent. Il ne sera pas inutile d'tudier un peu ensemble cette
grande solennit chrtienne. Et d'abord d'o vient ce mot Nol? Quelques
auteurs le font venir d'_Emmanuel_, "Dieu avec nous." D'autres y voient
une corruption du mot "_Natalis_, Natal." Mais il est plus probable que
ce mot vient du vieux cri druidique "_gui l'an neuf!_" Ce cri,--qu'on
abrgeait en ne prononant que sa dernire syllabe accentue diversement
elle-mme, suivant le patois, "_Neu, Ne-au_ et mme _Nau_ en Poitou, et
_Noei_ ou _No_ en Bourgogne," devint, en effet, l'acclamation joyeuse
dont on salua la venue du Christ, comme au temps celtique, on en avait
salu la venue de l'anne nouvelle."

"On ne sait pas au juste  quelle poque on doit fixer l'institution de
cette fte, mais elle est certainement de date trs-ancienne, puisque
saint Jean Chrysostme dit que depuis la Thrace jusqu' Cadix,
c'est--dire dans tout l'Occident, elle tait clbre _ds le
commencement._ L'usage de dire trois messes est antrieure au VIe
sicle."

"Au moyen ge cette fte devint profane autant que religieuse; c'tait
la solennit par excellence, et celle qui donnait lieu aux plus grandes
rjouissances publiques. Aussi les abus qui se glissent partout
l'entachrent bientt. On alla jusqu' faire, dans les glises, des
mascarades grotesques. Le scandale fut rprim. Cependant il existait
encore  Valladolid, en Espagne, au milieu du VIIe sicle. En Allemagne,
la fte de Nol a un caractre de navet qu'on ne retrouve point
ailleurs, parce qu'on en fait aussi la fte des enfants."

Dans les pays du Nord de l'Europe, en Sude surtout, la famille se
runit autour de l'arbre de Nol. L'arbre de Nol, c'est un joli sapin,
le plus riche en feuilles et le mieux fait que l'on ait pu trouver dans
la fort, mais tout petit et tout vert de jeunesse. On le place
solennellement sur une table, et on l'entoure de lumires. Puis  ses
rameaux l'on suspend les prsents de toutes sortes destins aux enfants
ou aux amis.

Le Sudois le plus pauvre arbore son arbre de Nol, et pour l'clairer
un peu au moins, il brlera la dernire de ses ples chandelles de suif.

L, non seulement les hommes mais les animaux aussi se rjouissent. Les
crches regorgent de foin, et du meilleur; l'trille est plus caressante
et la litire de paille, plus frache et plus moelleuse. Et l'on songe
aussi aux petits oiseaux qui ne trouvent plus leur nourriture dans les
champs, et, sur le toit de chaque ferme, pour les dfrayer un peu, on
attache une gerbe de bl.

Dans la Franche-Comt, et dans presque toute la France l'arbre potique
de Nol est remplac par la _Tronche_.

La _tronche_, c'est une norme bche de sapin que l'on place avec
crmonie dans l'une de ces vastes chemines dont on trouve encore
ici-mme, quelques exemplaires. Sous cette bche sont cachs les
prsents que le petit Jsus a apports aux enfants sages et obissants.
Le matin venu, la famille s'agenouille prs de la bche et prie quelques
instants. Puis le pre soulve peu--peu la pesante _tronche_, et les
bonbons, les jouets apparaissent tout--coup aux yeux merveills des
enfants. Ici nos petits enfants suspendent leurs bas au pied de leurs
lits: ils s'endorment en rvant aux bonbons, que le petit Jsus va
mettre dedans pendant leur sommeil.

La nuit de Nol est fconde en prodiges si l'on en croit nos
grands'mres. Je n'ai pu vrifier aucun des rcits que j'ai entendus et
je ne veux pas jurer de leur vrit.

Il parait cependant que cette nuit-l, comme le jour des morts, les
trpasss se lvent, sortent de leurs Spulcres et viennent
s'agenouiller autour de la croix du cimetire. Alors s'avance un prtre
en surplis blanc et en tole dore; c'est le dernier cur de la
paroisse. Il rcite  haute voix les prires de la nativit; et tous les
morts rpondent avec dvotion. Ensuite tous ces spectres se relvent,
regardent le village o ils sont ns, la maison ou ils sont morts, et
rentrent en silence dans leurs cercueils.

Si cette histoire manque de vrit elle ne manque pas de posie.

Une autre qui tombe mieux dans les gots de notre poque, et qui a du
causer bien des insomnies aux avares, c'est celle qui nous apprend que,
dans cette mme nuit de Nol, les sables des grves, les rocs des
collines et les profondeurs des valles s'entrouvrent pour faire reluire
 la clart des toiles ou de la lune, les trsors cachs dans leur
sein. Cette croyance n'aurait-elle pas eu pour point de dpart la plus
tonnante et la plus heureuse des vrits: Les entrailles de la terre
qui produisent un Dieu, et l'toile mystrieuse du ciel qui rayonne sur
l'humble berceau de ce Dieu, pour le faire adorer des hommes. _A
periatur terra et germinet salvatorem._

Une histoire plus singulire encore que les prcdentes, et bien facile
 vrifier est celle-ci.

Dans cette nuit extraordinaire, les hommes --j'allais dire les
femmes--ne parlent pas plus qu' l'accoutume, mais, en revanche, les
animaux sont dous du don magnifique qui permet de dguiser sa pense...
ils parlent! Oui! boeufs et gnisses, chevaux et brebis se font des
confidences tranges et qui surprendraient bien leurs matres. Ils se
disent, d'une voix dolente, comme le foin est sec et l'avoine, rare: Ils
se rappellent leurs bats dans la prairie, et secouent tristement la
chane du licou qui les captive. Ils pensent... Mais je n'en finirais
plus si je disais tout ce que pense de nous les animaux.

"Si la Nol a exerc l'imagination des conteurs, elle n'a pas moins
inspir les potes; et le nombre des cantiques qui se chantent dans le
monde catholique  la Nativit est tonnant. Si tous ces couplets sont
le fruit de la pit, la plupart--il faut bien le dire,--ne sont pas le
produit du gnie. Cependant, comme Dieu ne juge pas les hommes d'aprs
leur esprit, mais bien d'aprs leurs coeurs, on peut croire que ces
chants--mme les plus vulgaires--lui sont agrables. Saint Jrme
rapporte que, de son temps, les chrtiens de ta Thbade clbraient par
des cantiques la naissance du Christ. Ce sont, dit-il, les chansons de
nos provinces et les airs de nos bergers, import dans l'Europe
chrtienne, cet usage des chants rustiques en l'honneur de la Nativit
dut--pour rester fidle  son origine populaire--s'accoutumer de
l'idiome national, et se plier au rhythme des airs de la campagne. En
Italie ces chants conservaient si bien le caractre agreste qui leur
convenait qu'on les avait d'abord appels "pastourelles, ou cantiques
des pasteurs." En Angleterre, ces cantiques se chantrent sur des airs
de rondes champtres, aussi les appela-t-on "Christmas carols," les
rondes de Nol. Il parait mme que ces cantiques se chantaient, la
veille de Nol, au milieu des danses, dans les cimetires des glises."

Nol! Nol! Dans nos campagnes heureuses,  ce cri d'allgresse, tous
les habitants, ds avant minuit, s'acheminent vers le sanctuaire. Ils
vont dans la nuit profonde, vers celui qui est la lumire! Les toiles
brillent au firmament et la neige de nos pres scintille sous leurs
rayons joyeux. Les cloches s'branlent sur leurs essieux, et, de leurs
voix harmonieuses, annoncent dans toutes nos paroisses, dans toutes les
villes, l'hosanna qui va de monde en monde jusques au Parvis des cieux!
Et le vieillard courb sous le fardeau des annes, l'enfant qui
s'panouit  la vie, l'homme, la femme et la jeune fille; les riches
dans leurs vtements somptueux et les pauvres dans leurs haillons; les
heureux qui sourient et les infortuns qui pleurent, tous,
tous--obissant  une mme pense, attirs par le mme spectacle
merveilleux, pousss par une mme force surnaturelle--oublient, pour un
instant, les choses de la terre, rejettent le souvenir des ftes
passes, et, tout entiers  l'ivresse de la solennit nouvelle, la plus
belle, la plus sainte et la plus populaire des ftes, s'en vont chantant
partout: Nol! Nol!




                              FANTME


Son coeur tait pris. A la vrit, elle ne l'avait pas dfendu, car elle
voulait un matre, et elle se sentait faite pour la servitude, la douce
servitude des mes tendres, qui portent comme un trophe les chanes de
l'amour, et comme un diadme la couronne d'pine des preuves.

Ce n'tait pas dans les enivrantes ftes du monde qu'elle l'avait
rencontr. La lumire un peu aveuglante des candlabres dors n'avait,
jamais envelopp, de son chaud rayonnement, la tte un peu mutine de
cette libre fille des champs. Mais le coeur se rveille aussi bien dans
le calme endormeur de la valle que sur les cimes bruyantes qui
regardent le ciel; et les amitis qui naissent au soleil de la prairie
ou sous la ramure parfume, gardent toujours quelque chose de leur
suavit premire.

Ensemble, aux jours de leur enfance, ils avaient frquent l'cole du
village. Elle, plus jeune et plus studieuse, lui, moins adonn  l'tude
qu'au jeu, et regardant souvent, d'un oeil coquin, par-dessus son livre
ouvert, la petite colire du banc voisin.

Ils avaient march, pousss par la foule qui se hte vers l'avenir, et
quinze ans aprs, Josphine Duvallon, la petite studieuse d'autrefois,
tait une grande brune, frache et rose comme un fruit mr, et Mathias
Padrol, son petit ami, robuste, large d'paules, la lvre marque d'une
moustache noire en accent circonflexe, passait  bon droit pour le plus
faraud de la paroisse. Il n'en tait pas le plus beau. Jean-Paul
Duvallon, le frre de Josphine, avait meilleure tournure. Puis son oeil
bleu plein de rves troublait agrablement les jeunes mes. Les
sensibles villageoises se tournaient vers lui comme les marguerites des
prs se tournent vers la lumire. Mathias aurait t jaloux s'il n'et
aim la soeur de son ami.

Un jour ils partirent ensemble, Mathias et Jean-Paul, pour courir aprs
la fortune. Ce fut un jour de deuil pour leurs familles et pour la
jeunesse de la paroisse.

L'absence avait dur trois ans et les jeunes voyageurs parlaient de leur
retour au pays.

Cependant Mathias revint seul. Il avait le teint bronz par le soleil,
les mains gerces par le travail, le front travers par une ride, le
regard charg d'une lueur singulire. Avec cela tout fier d'tre au
milieu des siens, pendant que ses compagnons peinaient encore l-bas,
dans les montagnes de la Californie, le pic  la main pour dterrer les
filons d'or, le pistolet  la ceinture pour se dfendre contre les
bandits.

Lui, il avait t trs heureux. Sa bche infatigable avait dcouvert
d'inpuisables veines, et il avait march dans la poussire d'or comme
d'autres marchent dans la boue. Il ne s'tait pas montr souvent, dans
les rues de San Francisco, redoutant les appels sduisants des chopes
mousseuses, des tapis verts, des alcves sombres. Il avait mieux aim la
vie solitaire dans les pres montagnes, les jours laborieux, les nuits
reposantes sous les rameaux embaums.

C'tait lui qui disait cola.

L'espoir d'blouir sa paroisse par l'clat de sa fortune avait t un
aiguillon puissant, il ne le cachait pas. Il aimait les richesses et,
dans sa vanit, il ne lui dplaisait nullement d'clabousser ses amis
rests gueux. Maintenant l'heure du repos sonnait. Il allait jouir en
paix du fruit de ses labeurs; il se promettait une longue existence de
plaisirs.

Bien des jeunes gens lui portaient envie et regrettaient de ne l'avoir
pas suivi au pays de l'or. Ils ne songeaient pas aux autres qui
n'taient point revenus,  Casimir Prusse,  Robert Dulac,  Jean-Paul
Duvallon, le frre de Josphine, la sage petite colire d'antan.

Oui, ce Mathias Padrol, il faisait bien des jaloux.

Le lendemain de son arrive on tait venu le voir d'une lieue  la
ronde. La maison s'tait remplie. On avait ouvert la chambre de
compagnie comme pour le cur, et c'est l qu'on tait venu lui serrer la
main d'abord; mais bientt les fumeurs avaient fait irruption dans la
cuisine, et les femmes s'taient groupes un peu partout. Il fallait
bien le voir et l'entendre. Lui, il passait d'une pice  l'autre, fier
de cet empressement, agitant la grosse breloque d'or qui pendait  sa
chane de montre, et montrant comme par hasard l'norme chaton qui lui
embarrassait les doigts.

Les Duvallon taient accourus les premiers. Le pre, la mre et la
fille. C'tait l toute la famille maintenant. Ils ne demeuraient pas
loin; la quatrime terre en gagnant l'glise. Ils avaient espr presser
sur leur coeur l'enfant prodigue, mais Jean-Paul ne se trouvait pas
encore riche, et il restait l-bas, dans l'ennui, guettant une dernire
occasion de raliser de jolis bnfices.

Pourtant il avait crit qu'il partirait avec Mathias. Ils ne s'taient
jamais spars, ils ne se spareraient jamais... Entre son vieux pre et
sa vieille mre, il pouvait vivre heureux sur le bien des anctres... Il
avait mme laiss deviner un secret qui jetait l'me de sa soeur dans un
doux moi: Ils seraient, Mathias et lui, unis bientt par un lien plus
fort que l'amiti. Cela dpendrait d'elle, Josphine...

La mre Duvallon pleurait, Josphine se consolait, disant que c'et t
trop de bonheur  la fois. Le pre tait songeur et ne disait mot.

--Il reviendra, affirmait Mathias, ne vous dcouragez point... Le temps
de rgler certaines affaires importantes... Vous le reverrez, bien
sr... Il m'a pri de vous embrasser tous et de vous dire de vivre sans
inquitude...

--Et nous autres qui comptions l'avoir  notre petite fte du foulage!
s'cria la mre Duvallon, en s'essuyant les yeux avec le coin de son
tablier.

                                   *
                                  * *

En ce temps-l la vie des champs tait plus rude qu'aujourd'hui, mais
elle tait plus belle. Les rapports entre les voisins taient plus
intimes; les moeurs avaient encore quelque chose de patriarcal. La
paroisse tait une grande famille tenant feu et lieu un peu partout: 
la "grand'fte" et dans les "concessions," sous l'oeil du cur et des
vieillards.

L'industrie dormait. La machine n'avait pas remplac les bras et la
corve florissait. Non pas la corve humiliante et lourde de la
fodalit, qui taillait le peuple  merci, mais la corve de la libert
chrtienne qui s'empresse  secourir la souffrance.

Et parmi ces petites ftes du travail, le foulage des toffes de laine
n'tait pas sans originalit.

La mre Duvallon, qui portait allgrement ses soixante annes, avait
fil bien des aunes pendant les longues soires de l'automne. Et
toujours, pour accompagner le grondement du fuseau o se tordait le brin
soyeux, un refrain d'ancienne chanson avait voltig sur ses lvres.
Josphine, debout devant le mtier bruyant, avait tiss les toffes
nouvelles. Le bourdonnement du rouet, le claquement des marches sous des
pieds vaillants, la course tourdissante de la navette sur la chane, le
choc vif et dur des lisses sur la trame... tout cela avait rempli la
maison d'un bruit singulier, et ceux qui passaient devant la porte se
dtournaient pour voir un peu les bonnes ouvrires et mieux entendre les
joyeux chos du travail.

Maintenant plusieurs pices d'toffes, roules avec soin et recouvertes
d'un drap,  cause de la poussire, attendaient, au grenier, l'heure du
foulage. Elle arriva.

Quand les invits entrrent, le grand chaudron pendait  la crmaillre,
au-dessus d'une flamme vive, dans la vaste chemine de la cuisine. Dans
cette ardente lueur du brasier, avec sa robe de suie, il paraissait plus
noir. L'eau dont il tait plein commenait  frissonner sous les rayons
de la chaleur, et une bue lgre, bientt vapore, cachait  demi le
crochet de fer et les pices enfumes de l'antique instrument. Dehors,
sur des foyers de cailloux tout troits il y avait des feux de sarments
qui ptillaient, et, sur ces feux, dans plusieurs ustensiles, l'eau
bouillante chantait aussi.

Une auge longue, profonde et large comme un canot de voyageurs, occupait
le milieu de la pice; et, tout prs,  l'un des bouts de cette auge, on
avait plac un dvidoir solide. Des btons de merisier ou de bouleau,
dpouills de leur corce, durs et pesants, taient rangs le long de la
cloison.

Mathias Padrol tait venu l'un des premiers. Il lui tardait de voir
Josphine et de lui dire comme il l'avait trouve jolie, le dimanche
prcdent, quand elle avait fait la qute,  l'glise, pour la chapelle
de la Sainte Vierge. Il n'tait pas, toutefois, sans prouver un
serrement de coeur, en songeant qu'il faudrait parler encore de
Jean-Paul, son compagnon demeur l-bas.

--A l'ouvrage, mes enfants, commanda le pre Duvallon, voici les pices
d'toffes qui descendent du grenier.

--Que ceux qui ont de bons bras prennent les rames, ajouta madame
Duvallon en montrant les rondins sans corce qui faisaient des lignes
claires sur le bleu sombre de la cloison.

La premire pice se droula lentement et descendit dans l'auge pleine
d'eau.

--Au nouvel arriv, au voyageur des "pays hauts," l'honneur de
commencer, proposa Pierre Beaulieu, le premier voisin.

Un murmure approbateur suivit.

Mathias Padrol alla prendre un des plus longs gourdins et vint se placer
auprs de l'auge. D'autres firent comme lui. Ils taient six, trois d'un
ct, trois de l'autre. Ils formaient la premire "escouade." D'un bras
nerveux, avec leurs btons, ils poussrent de-ci de-l, dans l'auge
profonde, le tissu neuf qui s'imbiba d'eau chaude et devint trs lourd.

Ils chantrent des "chansons  la rame," des chansons aux refrains
cadencs que toutes les voix rptaient, et leurs btons, en poussant
l'toffe, s'enfoncrent dans l'eau comme des avirons. Quand ils les
relevaient des gouttes brlantes ruisselaient comme des colliers de
perles, avec un bruissement clair.

--Drles de canotiers qui se tiennent debout en dehors de leur canot, et
plongent leurs pagaies en dedans, fit une jeune fille, avec un clat de
rire.

--C'est qu'il n'y a plus d'eau dans la rivire, depuis que le pre
Chiniquy a prch la temprance, rpliqua l'un des "fouleurs."

--Si les jeunes filles venaient nous aider  ramer, la barque irait plus
vite, observa un autre.

--Et l'aviron pserait moins, affirma un troisime.

Quelques jeunes filles des plus rieuses s'empressrent de mettre leurs
mains blanches sur les pagaies d'un nouveau genre, et l'toffe roula
dans sa couche humide avec un lan rapide. Des couplets d'un mouvement
plus rapide accompagnrent le murmure de l'eau tourmente. Il y avait
des moments de repos. Puis d'autres jeunes gens s'approchaient  leur
tour de l'immense vaisseau o trempaient les aunes de drap neuf et
continuaient avec ardeur l'ouvrage commenc.

On avait jet dans l'eau chaude quelques morceaux de savon fait  la
lessive et des bulles o s'allumaient de douces lueurs semblaient
sourdre comme des tincelles du fond noir de l'auge, et une cume lgre
et blanche s'attachait comme une dentelle fragile aux longues parois.

Parfois une aigrette humide se dtachait du tissu violemment secou, et
venait s'abattre sur une robe rose ou sur un gilet noir. Des rires
clataient, et la robe ou le gilet s'en allaient se scher potiquement
 la flamme du foyer.

C'est ainsi que Mathias et Josphine, robe et gilet largement
clabousss, s'appuyrent au manteau de la chemine. La flamme ondoyait,
les vtement schaient, et les coeurs se rchauffaient. Tous les foyers
bien attiss peuvent incendier les mes sans brler leur chtive
enveloppe.

Sur le grand dvidoir lentement tourn par des bras fermes, les aunes
d'toffes s'enroulrent, tremps, chaudes, fumantes, et l'eau tombait en
gouttes presses, comme d'un nuage qui crve. Des femmes, un balai de
cdre  la main essuyaient  mesure les ravages de l'onde; et le
plancher, sous le frottement des branches odorantes, prenait les clarts
douces d'un brouillard au lever du soleil.

Au travail succda le plaisir, un plaisir fait de danses qui roulaient
comme des tourbillons, de chansons lances  plein gosier, de causeries
jetes par bribes d'un bout  l'autre de la salle.

Cependant, retirs dans un coin de la pice, assis sur un coffre peint
en bleu, prs du lit de "parade," dont les rideaux de toile tombaient
jusques  terre, Mathias et Josphine avaient longtemps parl tout bas,
comme des amoureux qui ont peur d'bruiter leur secret. Albert Dupuis,
le menuisier qui avait bti la maison du pre Duvallon, un honnte homme
et un bon ouvrier, avait jet souvent de leur ct un regard inquiet et
jaloux. Depuis longtemps il aimait la jeune fille en silence et avec
discrtion. Maintenant il regrettait de ne pas lui en avoir "parl" plus
tt. Le premier est toujours le premier.

Il faut se reposer de la danse et des jeux comme on s'tait repos du
travail. Il fallut calmer la faim qu'avaient aiguise l'exercice et la
gaiet. Le rveillon survint. Il fut accueilli avec enthousiasme. Au
dessert, aprs les chansons, Mathias fut pri de raconter quelque chose.
Il parla de son retour.

                                   *
                                  * *

Ils taient partis plusieurs ensemble pour revenir au pays. Ils avaient
travers les montagnes et les prairies, arms comme pour la guerre, car
les sauvages qui errent dans ces contres lointaines sont tratres et
froces. Ils avaient march par des sentiers ardus, le long des ravins
tnbreux, au-dessus des prcipices o grondaient des torrents
invisibles. Ils avaient escalad des rochers abrupts calcins par le
soleil. Grce  leur connaissance de la fort,  leur prudence, 
l'ombre des arbres touffus, ils traversrent heureusement la chane des
Rocheuses, et descendirent dans l'immense prairie qui s'tend comme un
ocan sans limites vers le soleil levant. Dsormais il fallait marcher 
ciel ouvert. Plus de savane, plus de rochers, plus de ravins pour les
protger. S'ils taient aperus par les Indiens ils seraient attaqus,
et, s'ils taient attaqus, pourraient-ils se dfendre avec succs et
sauver leur vie?

Ils cheminaient  grands pas dans le foin qui recouvre d'un voile
mouvant l'immensit de la plaine et en cheminant ils regardaient 
l'horizon, pour voir si la silhouette de quelque bande ne s'y lverait
point comme nuage menaant.

Un soir, dit-il, le soleil, descendu lentement du ciel bleu, s'enfonait
dans les vagues lointaines de la prairie comme un oeil sanglant qui se
serait ferm, et les herbes lgres qui ondulaient au souffle du vent
paraissaient bercer des clairs. Nous nous tions arrts pour
contempler ce spectacle magnifique, et par instant, nous ne pouvions
nous dfendre d'un frisson de peur, car il nous semblait que le feu
s'tait allum dans cet ocan de verdure aride, et qu'il s'avanait sur
nous avec la rapidit du torrent.

Tout  coup, dans ce rayonnement merveilleux de la prairie,  une
distance immense; nous apermes des ombres qui s'agitaient. Des profils
d'hommes et de chevaux se dessinrent peu  peu, noirs et superbes, sur
le fond de lumire. Les chevaux couraient, les hommes taient arms. On
ne traverse point ces dserts sans carabines, revolvers ou poignards.
Nul doute, c'taient des Indiens  la recherche d'une caravane ou fuyant
aprs un pillage.

Les ombres grandissaient en se dtachant de l'horizon de feu. La troupe
se dirigeait sur nous. tait-ce hasard? Nous avait-elle aperus?
Impossible de fuir; nous n'avions pas de montures, et les coursiers
sauvages venaient comme le vent. Nous tions cinq, les Indiens
paraissaient une cinquantaine. Et puis, ces hommes-l sont d'une adresse
incroyable. Debout sur leurs chevaux au galop, ils lancent le lasso qui
trangle, la flche qui transperce ou la balle qui foudroie.

Nous emes un moment d'angoisse extrme et nous nous dmes adieu.

Jean-Paul s'cria:

--Si je meurs, si vous vous sauvez...

--Jean-Paul! firent ensemble les Duvallon, stupfaits.

--Il est donc mort! s'cria la mre d'une voix brise par le dsespoir.

Mathias, pourquoi nous avoir cach cela? reprocha Josphine, en laissant
tomber sur sa main sa figure inonde de larmes.

Le pre Duvallon se leva de table et se prit  marcher  grands pas. Il
murmurait:

--Jean-Paul... Mon pauvre enfant!... Mon Dieu! c'est-il possible?

Et tout le monde se mit  parler  la fois.

C'tait un bruit sinistre de plaintes, de regrets, de soupirs, de
sanglots. Mathias eut un moment de frayeur. On l'entendit murmurer entre
ses dents serres par le dpit:

--Ai-je t assez bte?

Cependant on crut bien que; ce mouvement de colre venait de la peine
qu'il causait  cette brave famille Duvallon. Il s'en voulait. Il ne
pouvait toujours plus se taire maintenant. Il fallait tout dire. Le mal,
au reste, n'en serait pas plus grand; le coup tait port.

Il se remit. Il reprit son assurance et retrouva sa verve.

--Voici, continua-t-il, il ne faut jamais se hter de publier les
mauvaises nouvelles. Pourquoi faire pleurer les gens aujourd'hui, si
l'on peut attendre  demain? Voil pourquoi j'ai t discret. Et puis il
n'est pas sr que Jean-Paul ait t tu. Il peut revenir. Vous savez,
dans ces immenses prairies on se perd, on s'gare, ou prend des routes
qui ne conduisent pas toujours o l'on veut aller. Il est peut-tre dans
les mines,  piocher de l'or, et il attend une caravane pour revenir.
C'est plus sr, une caravane...

Il allait, il allait...

--Oh! ce sont des illusions, des illusions! interrompit le pre
Duvallon.

--Le cher enfant, il est bien mort! il est bien mort! sanglotait la
pauvre mre.

Josphine se retira dans sa chambre pour pleurer, et on l'entendit
gmir, car la porte resta entrouverte. Ses meilleures amies, entres
avec elle, s'efforaient de la consoler.

Et puis, chacun voquait le souvenir du malheureux jeune homme. On
parlait de son enfance et de sa jeunesse, de ses alternatives de douce
gaiet et de singulire tristesse. On vantait son amour du travail, sa
complaisance, sa sensibilit. Il tait pieux, il tait fidle  ses
amitis.

Un vieux chantre au lutrin, le pre Jos-Henri qui mettait sa gloire 
chanter plus haut que les autres les psaumes des vpres, raconta comme
il se htait de se rendre  l'glise, le dimanche, pour servir la messe
ou s'asseoir dans les stalles dores du sanctuaire, avec les autres
enfants de choeur. Il se souvenait de son air digne et de sa dmarche
mesure, alors que vtu de sa jupe noire et de son surplis blanc aux
larges manches, il tait thurifraire, les jours de grande fte. Nul
mieux que lui ne balanait, l'encensoir d'argent. Il faisait, d'un geste
ais, dcrire  la chane luisante une courbe gracieuse; et l'encensoir
retombait mollement, sans bruit et sans perdre le feu bni, puis
remontait encore, trois fois pour le cur, trois fois pour chaque ct
du choeur et trois fois pour le peuple.

Alors un nuage d'encens roulait dans l'air tide de l'glise, et
s'tendait comme un voile de gaze azure sous les arceaux de la vote.

Cependant l'on entourait Mathias. Il fallait savoir comment cela avait
fini, cette attaque des Indiens.

--Dis tout, raconte tout ce que tu sais, cela vaut mieux, observa le
pre Duvallon.

Mathias, s'efforant de paratre mu, reprit d'une voix basse, comme
s'il eut eu peur de rveiller de nouvelles douleurs:

--Il ne fallait pas songer  demeurer ensemble, car le groupe que nous
formions pouvait tre vu d'une longue distance Chacun prit donc de son
ct, au pas de course, et chercha une cachette sous les touffes de
foin, dans les replis du sol qui sont comme les ondulations des vaux.
Pour moi, je me jetai immdiatement  terre, et j'attendis, dans une
terreur que je ne saurais peindre et en conjurant le ciel de me prendre
en piti, l'arrive de la bande cruelle. Je m'imaginais que mes
compagnons, pousss par l'instinct plutt que guids par la rflexion,
se sauveraient aussi loin que possible et seraient en consquence
observs plus longtemps. J'avais raisonn juste. J'aurais voulu retenir
Jean-Paul, mais il tait dj loin.

Au bout de quelques instants j'entendis le galop des coursiers. Il
produisait un grondement sourd comme le tonnerre qui roule, et le sol
frmissait sous mes membres immobiles. L'ardente chevauche approchait.
Elle approchait en poussant des clameurs froces. Soudain je me vis
envelopp d'un nuage horrible. Une sueur froide m'inonda et je me pris 
trembler comme dans la fivre.

Elle courait toujours. Elle s'loignait. Je n'avais pas t vu. Le bruit
infernal allait mourant. Mais voici qu'un hurlement nouveau remplit les
airs, un hurlement de joie. Mes compagnons avaient t dcouverts, sans
doute; quelques-uns d'entre eux, du moins. Je n'osais pas remuer, de
crainte de me trahir, et toute la nuit restai couch sous le foin qui
m'avait sauv.

Le matin, quand les sauterelles et les criquets se mirent  voltiger
au-dessus des brins de mil, ou  crier leurs rauques saluts au soleil
levant, les Indiens avaient disparu, et je me trouvais seul au dsert.
J'appelai mes compagnons, mais nulle voix ne rpondit  la mienne. Que
sont-ils devenus? Ont-ils t tus? Sont-ils prisonniers? Je t'ignore.

                                   *
                                  * *

Deux fois les jours sombres et courts de l'automne s'taient enfuis
comme des voles de corbeaux, et deux fois l'hiver, de son charpe de
neige, avait envelopp nos campagnes endormies. Nol avait chant
l'hosanna auprs de l'Enfant Dieu et le monde avait de nouveau
tressailli d'allgresse au souvenir du plus consolant des mystres. Le
carnaval avait encore secou ses grelots veills au milieu de la foule
distraite, puis le carme tait venu mettre un peu de cendre sur la tte
des chrtiens en leur murmurant d'une vois grave:

"Homme, souviens-toi que tu n'est que poussire et que tu retourneras en
poussire!"

On tait au dimanche de Pques fleuries, et les jours de grande
tristesse qui allaient venir seraient suivis d'un solennel et joyeux
allluia. Un allluia joyeux surtout pour les jeunes gens qui devaient
se jurer un ternel amour au pied des autels. Et parmi ces heureux que
proclamait la rumeur se trouvaient Mathias Padrol et Josphine Duvallon.

Le pre Duvallon avait besoin d'un homme pour l'aider  ses travaux. Le
rude labeur de toute une vie aux champs commenait  peser sur ses
paules, et les ouvriers se faisaient rares. Les mines d'or de la
Californie et les manufactures de la rpublique voisine attiraient
toujours la jeunesse.

Elle entendait, dans un rve obsesseur, le bruit des machines
puissantes; elle voyait les tincelles des paillettes d'or. Il fallait
partir. Mathias demeurerait avec son beau-pre. Il serait l'enfant de la
maison, puisque Jean-Paul ne revenait point.

Les bans furent publis du haut de la chaire. Premire et dernire
publication. La chose fut remarque, parce qu' cette poque on ne se
dispensait pas aisment des trois publications exiges par la discipline
de l'glise. On savait que Mathias avait de l'argent et, qu'il aimait 
trancher du grand.

Les invits  la noce taient nombreux. Le pre Duvallon se serait bien
donn garde d'oublier un parent ou un ami. Il n'aurait voulu froisser
personne, d'abord; puis, il aimait bien s'amuser un brin. Mathias et les
siens, un peu vaniteux, auraient prfr trier les convives. Ils durent
cependant ouvrir grande la porte, pour ne pas dplaire au pre Duvallon.
Et puis, a n'arriverait toujours qu'une fois.

Le matin tait un peu froid, mais les chemins tincelaient comme des
ceintures diamantes sous les reflets d'un beau soleil d'avril. Le
soleil, un jour de mariage, semble un gage de bonheur. L'union sera sans
nuages.

Une longue file de voitures se dirigea vers l'glise. On entendait de
loin la gaie musique des sonnettes argentines et des grelots sonores. De
loin on voyait glisser sur l'clatant tapis de neige les profils sombres
des chevaux et des "carrioles."

Les cloches voulurent tre de la fte, et, quand la noce franchit le
seuil de l'glise, elles jetrent dans le ciel limpide les clats joyeux
de leurs grosses voix d'airain. La crmonie tardait un peu. Le servant
n'arrivait pas. Les cierges taient allums dans leurs chandeliers
d'argent cisel, deux sur l'autel et six sur le balustre, auprs des
vases de fleurs artificielles, devant les maris. Leurs petites flammes
douce toilaient de points d'or le sanctuaire vide.

L'officiant s'tait habill tout prt pour la messe. Il avait mis un
vtement riche, comme les jours de grande fte une chasuble de soie
blanche, toute moire, avec une large croix et des guirlandes de roses
brodes en or. Il attendait debout devant la haute armoire de la
sacristie, vis--vis un crucifix d'ivoire. Il s'impatientait. On a beau
avoir de la douceur, on ne saurait empcher la bile de s'chauffer un
peu quand on attend par la faute d'un autre.

Enfin, la porte s'ouvrit, et deux jeunes garons se prcipitrent vers
la garde-robe ou pendaient les surplis.

Le prtre murmura:

--Deux maintenant... Aurait mieux valu un seul qui serait arriva plus
tt.

Les petits servants se htaient de se vtir. L'un d'eux, le plus jeune,
dit  l'autre, en attachant autour de sa taille les cordons de sa jupe
noire:

--Tu t'es mis au choeur, dj?... As-tu servi des mariages?

L'autre ne rpondit point. Il cherchait un surplis parmi tous ces
vtements blancs et noirs qui semblaient des spectres accrochs  la
file.

--Ne prends pas celui l. C'est au petit Morand... Il vient du Jean-Paul
Duvallon... C'est un souvenir... Tu le mets?... M. le cur pourrait bien
te le faire ter...

L'autre ne rpondit encore rien. Il s'habillait, et le surplis un peu
raidi par l'empois, et la jupe noire comme une plume de corbeau, lui
allaient  merveille.

--Veux-tu porter le bnitier, reprit le premier, moi je porterai bien le
livre?... Comme tu voudras. a m'est gal.

Son compagnon toujours silencieux, ne le regardait seulement pas.

--On n'est pas dans l'glise ici, tu peux lcher ta langue.

Le cur gronda:

--Allons! Avancez!

Ils accoururent. L'un prit le livre, et l'autre prit le bnitier.

Le prtre s'inclina devant le crucifix d'ivoire et se dirigea vers le
sanctuaire, sans plus se soucier des petits servants qui marchaient
devant lui.

Presque tous les bancs de la nef taient occups On aurait dit un jour
fri. Il y avait beaucoup de curieux, des femmes surtout.

La lourde porte du choeur toute sculpte, tourna lentement sur ses gonds
de cuivre poli. La crmonie commencait. Il se fit dans les bancs un
mouvement houleux comme sur la mer. Les promis s'agenouillrent sur la
plus haute marche du balustre. La jeune fille, devant le mystre
nouveau, sentait son coeur se serrer comme dans une angoisse. Elle tait
heureuse pourtant. Le jeune homme, un peu raide, la tte haute, tchait
de paratre beau. Il s'occupait de lui-mme.

Aprs une courte lecture sur sa saintet du sacrement de mariage, le
prtre s'adressant au mari, demanda:

--Mathias Padrol, prenez-vous Josphine Duvallon, qui est ici prsente,
pour votre future et lgitime pouse?

--Oui, Monsieur, rpondit d'une voix forte le jeune homme, qui voulait
se montrer plus poli que le rituel.

Alors le prtre reprit:

--Josphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici prsent,
pour votre futur et lgitime poux?

--Non, rpondit une voix faible.

Il y eut un mouvement de surprise dans la foule. Plusieurs se levrent
debout sur les bancs pour voir ce qui allait suivre.

Le prtre stupfait, regardait la future et semblait attendre une
explication.

Mathias, la figure toute rouge  cause de la honte, ou peut-tre de la
colre, demanda tout haut:

--Mais pourquoi?

Le cur, retrouvant le calme ncessaire, dit  l'pouse:

--Il ne fallait pas venir ici, mon enfant... C'est la profanation d'un
grand sacrement, c'est le mpris. Or Dieu se sent offens... Il ne faut
pas agir ainsi dans le temple du Seigneur, au pied de l'autel, en
prsence de Jsus Christ....

--Mais, Monsieur le cur, je n'ai rien dit, repartit la promise toute
tremblante, et des larmes dans les yeux.

--Comment, ce n'est pas vous qui avez rpondu: Non?

--Je n'ai pas eu le temps de rpondre, Monsieur le cur.

L'officiant s'indigna:

--Il y a donc ici quelqu'un qui oublie volontairement le respect d 
Dieu et  la sainte religion. On veut changer en comdie un des actes le
plus solennels de la socit chrtienne. Que l'on prenne garde. La loi
civile viendra, s'il en est ncessaire, au secours du culte sacr...

Il regarda les servants tour  tour, comme s'il les eut souponns de
cette indcente plaisanterie. Ils se tenaient  ses cts, l'un  droite
l'autre  gauche, calmes, immobiles, les yeux fixs sur la marie.

Tous les regards se portrent alors vers eux. Ils n'avaient pas l'air de
grands coupables. Le plus jeune se mit  sourire, trouvant cela drle,
sans doute. L'autre tait trs ple et une tristesse trange se peignait
sur sa figure d'adolescent.

La marie les regarda aussi et elle tressaillit.

On entendit chuchoter.

--C'est le petit Antoine Beaudet, celui-ci. On le connat; il sert la
messe tous les dimanches. Mais l'autre... l'autre... qui peut-il tre?
On dirait que c'est Jean-Paul... Jean-Paul enfant de choeur. Vous vous
on souvenez?

Mathias lui-mme, comme pris de vertige, se mit  parler  sa future.

--Quel est ce petit servant? Comme il ressemble  ton frre!... Tu dois
savoir son nom... Je ne le remets pas, moi...

La fiance eut envie de pleurer; cela lui aurait fait du bien. Elle
s'effora de sourire. Le prtre recommena:

--Josphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici prsent,
pour votre futur et lgitime poux?

Elle n'eut pas davantage le temps de rpondre. Une voix lugubre qui
sortait comme d'une tombe rpta:

--Non!

Cette fois il passa un frisson de terreur sur la foule attentive et il
se fit un silence qui avait quelque chose d'effrayant. Le cur ne dit
rien. Il croyait toujours  un mauvais plaisant. Un ventriloque
peut-tre, qui se cachait dans l'assemble pieuse, et bravait, pour
s'amuser, les foudres du Seigneur. Il se pencha vers la jeune fille afin
de recevoir sa rponse.

Elle allait dire: oui, quand ses regards rencontrrent de nouveau les
regards du servant que personne ne connaissait. Elle poussa un grand cri
et s'affaissa.

Mathias voulut la secourir. Un vent brlant passa qui teignit les
cierges et tout le monde entendit le bruit d'un soufflet sur une joue.

Le mari releva la tte. C'est lui qui venait d'tre soufflet. Il
voulait voir l'insolent qui l'avait frapp. Il demeura terrifi. Puis,
d'une voix pleine d'pouvante, il cria deux fois:

--Jean-Paul!... Jean-Paul!

Et il sortit de l'glise, titubant comme un homme ivre, les yeux dilats
par l'effroi, ple, avec une tache rouge sur la joue, la marque du
soufflet.

O allait-il?

L'un des petit servants avait grandi tout--coup et il paraissait un
homme maintenant. Et cet homme, tait Jean-Paul Duvallon. Il portait au
cou une large blessure et son front tait perc d'une balle. Il avait la
teinte livide du cadavre et ses yeux versaient des larmes.

--Assassin!... il a t assassin! s'crirent plusieurs.

Mais l'assassin, o est-il? Est-ce l'Indien de la prairie? Est-ce le
jeune homme superbe qui s'en va avec le soufflet du mort sur la joue?

L'glise retentit de lamentations, les cloches sonnrent un glas
funbre; le prtre, dpouillant ses vtements pompeux, mit sur ses
paules la chasuble noire et dit la messe pour le repos de l'me de
Jean-Paul Duvallon.

Il n'y avait plus qu'un petit servant.

Ainsi finit la noce, ainsi finit mon histoire.




                        BIBLIOTHEQUE CANADIENNE

                            OUVRAGES PUBLIS

"LE DERNIER RECOLLET CANADIEN: LE FRRE LOUIS," par M. l'abb Charles
Trudelle;

"UN CHANOINE DE L'ANCIEN CHAPITRE DE QUBEC: M. DE LA TOUR," par M.
P.-J.-O. Chauveau;

"UN HISTORIEN CANADIEN OUBLI: LE DOCTEUR JACQUES LABRIE," par M, l'abb
Auguste Gosselin;

"VOLTAIRE, MADAME DE POMPADOUR ET QUELQUES ARPENTS DE NEIGE," par M,
Joseph Tass;

"LES CATACOMBES DE ROME," par Mgr Paul Bruchsi;

"ANNIBAL," par M. Napolon Legendre;

"LES DEUX ABBS DE FENLON," par M l'abb H.-A. Verreau;

"FTES ET CORVES," par M. L. P. LeMay.




[Fin de _Ftes et corves_ par Pamphile Le May]