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Titre: Fables
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1882 et 1891
Lieu et date des ditions utilises comme modles pour ce livre
   lectronique: Qubec: C. Darveau, 1882 (premire dition);
   Qubec: C. Darveau, 1891
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   30 septembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   12 octobre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 177

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque




L. PAMPHILE LEMAY

FABLES






[Note du transcripteur

Suivant la tradition des grands fabulistes sope et
Lafontaine, Pamphile Lemay publia chez TYPOGRAPHIE de C.
DARVEAU (Qubec), en 1882, un premier recueil de
fables sous le titre de _Fables canadiennes._ Cet
ouvrage contenait 105 fables rparties en 5 sections de
21 fables chacune. En 1891 il publia chez le mme
diteur, un recueil de 100 fables qui reprenait en grande
partie les fables du la premire dition, mais o
un certain nombre des fables avaient t retranches et
quelques nouvelles fables ajoutes. Pour la plus grande
satisfaction de nos lecteurs, nous avons voulu runir en
une seule dition, toutes les fables de ce grand pote
canadien.]





                       LIVRE PREMIER




FABLE PREMIRE


LE LOUP ET LES DEUX BASSETS.

Deux bassets descendant de la mme ligne,
    Et remontant jusqu'aux anciens,
Deux frres, je dirais, s'ils n'avaient t chiens,
Trottinaient le nez bas, la mine rechigne,
A travers bois et champs, pour chasser le blaireau
Et, tous ces beaux rongeurs qui font basse-cour nette.
Ils venaient d'en laisser plus d'un sur le carreau,
A plus d'un ils venaient de donner la venette
       Quand ils virent un loup
       Accourir tout  coup.

--Vils bassets, hurlait-il de loin, je me fais gloire
       De vous croquer tous deux
       En deux coups de mchoire!

--Montrez donc, matre loup, votre museau hideux,
    Rpondirent les chiens de chasse,
    En s'lanant avec audace
       Vers l'habitant des bois.

Quand le loup vit les chiens s'lancer  la fois
Il s'arrta.

           --Songeons, se dit-il,  la force
    Qu'ils trouvent dans leur union,
Et changeons notre plan. Sous une rude corce
Il vaut mieux sembler doux, c'est notre opinion.

--Je connais ta valeur, elle est incontestable,
Et j'ai regret de mon emportement--
    Affirme-t-il bientt, avec serment,
A celui des deux chiens qui parat plus traitable--
    Mais laisse-moi donner une leon
              De ma faon
    Au malappris qui m'a jet l'injure;
        Ce sera court, je te le jure.

Le chien vant s'loigne aussitt quelque peu,
Et l'autre est dvor malgr tout son courage.

--Maintenant, dit le loup, finissons notre ouvrage;
    Ce que j'ai fait n'tait qu'un jeu,
    Mon ami, ne vous en dplaise.

Et, tombant sur le tratre, il l'gorge  son aise.

_O mes concitoyens qui luttez pour le droit,_
_Je voudrais vous faire comprendre_
_Qu'en restant diviss vous vous ferez surprendre_
_Par notre ennemi plus adroit!_




FABLE II


LES DEUX RUISSEAUX ET LE ROCHER

  Deux ruisseaux, sortis d'une mme source,
  S'en allaient gament  travers les prs.
Nul obstacle, d'abord, ne drangea leur course:
Ils arrosrent loin et les trfles pourprs
    Et les bls et le pturage,
  Tout en causant dans ce charmant langage
Qu'on appelle murmure et qu'on ne comprend pas.
Tout  coup devant eux un fier rocher se dresse
Et leur dit rudement:

                       --Par quelle maladresse
  S'garent donc ici vos pas?
        Prenez une autre route
  Si vous voulez encor marcher
  Et ne pas voir goutte aprs goutte
  Votre onde ici se desscher.

L'un des ruisseaux partit, dcrivant mille courbes
  Pour viter le colosse ombrageux;
Il se perdit bientt sous les joncs et les tourbes
          D'un marais fangeux;
  L'autre resta; puis lentement ses ondes
    Couvrirent le flanc du rocher.
Il devint un beau lac o les toiles blondes,
      O la barque du nocher
Se beraient mollement. Puis, un jour, de la cime
    Il bondit de l'autre ct,
      Jetant un voile sublime
        Sur l'obstacle dompt.

_Or, voici la morale, elle n'est pas bien neuve:_
_Celui-l devient grand qui surmonte l'preuve._




FABLE III


LE CHAMEAU ET LES DROMADAIRES

Au bord d'une oasis, parmi d'paisses herbes
Qui faisaient oublier les sables du dsert,
Un chameau, dcor de deux bosses superbes,
    Et qui passait pour fort disert
    Parmi ses frres de la Chine,
Avait rejoint, un jour qu'il se mourait d'ennui,
        Des tres comme lui
    Affligs d'une ronde chine.

    Rien ne fait natre l'amiti.
        Comme la solitude:
    On lui montra de la piti
        Puis, avec promptitude,
    Sans attendre le lendemain,
On entra tour  tour au dsert sans chemin.

           Or, le deuxime
    Riait jusqu' se sentir mal
En regardant le dos du premier animal.
    Le troisime riait de mme
  Des deux premiers qu'il trouvait peu mignons.
Et les autres, ma foi! qui venaient  la suite
    Tenaient bien la mme conduite
    A l'gard de leurs compagnons.
Mais le plus insolent c'tait l'tre aux deux bosses.

--J'aime mieux tre seul et me perdre en hros
Que de marcher plus loin avec ces grands colosses
Qui menacent le ciel de leurs normes dos,
    S'cria-t-il, branlant sa tte altire.

    Puis il s'loigna, le hautain,
         Laissant la troupe entire
    Disparatre dans le lointain.

_ Les dfauts des autres nous troublent_
_ Et souvent nous nous en moquons;_
_Or, les ntres, peut-tre, en nombre les redoublent;_
_ Jamais nous ne les remarquons._




FABLE IV


LE LAURIER-ROSE ET LA PENSE

            Un laurier-rose,
        Se croyant quelque chose,
Etalait au soleil ses rameaux et ses fleurs;
        Auprs, une pense,
          La tte baisse,
Semblait ne pas savoir l'clat de ses couleurs.

--Que je te plains, que je plains tes pareilles,
        Petite fleur des bois!--
Dit le laurier couvert de mille fleurs vermeilles--
    On t'a foule aux pieds cent fois
    En venant cueillir mes guirlandes.
Ma tige est forte,  moi, mes fleurs sont toutes grandes;
        Elles brillent de loin.
    Puis, pour demeurer sans reproche,
    J'ai la vertu dont j'ai besoin.
            Approche;
--Mets-toi prs de ma tige et peut-tre on croira
      Que tu me dois la vie,
      Et quelque main ravie
      Alors te cueillera.

Merci, dit l'humble fleur, je suis bien dispose
      A rester o je suis:
O Dieu nous a fait natre on n'a jamais d'ennuis.

Le rayon du soleil et la frache rose
    Avaient entendu les discours
      De la plante tous les jours
Rchauffe avec soin, avec soin arrose;
    Ils la punirent aussitt
    En ne descendant plus sur elle.
    Le laurier se fltrit bientt;
L'humble fleur  ses pieds demeura longtemps belle.

_Vous qui vous croyez grands dans votre sot orgueil,_
_N'humiliez jamais par une piti vaine_
_Les humbles qui sont l vivant  votre seuil,_
_Car leur vie est souvent plus longue et plus sereine_
_Que la vtre  vous tous. Puis, veuillez le noter,_
_Celui qui donne tout peut aussi tout ter._




FABLE V


LE ROSEAU

        Au bord d'une fontaine
        Un roseau, droit et fier,
        D'une faon hautaine
    Parlait de sa tige de fer.
Or, la brise passa, la brise des prairies
        Qui porte  chacun
        Le chaste parfum
    Des aubpines fleuries.
Elle lui dit:

              --Fier roseau, courbe-toi
               Devant moi;
    Je suis des airs la souveraine,
            Je suis ta reine.

--Je ne m'incline point, rpliqua le roseau,
    J'ai pour cela trop de noblesse:
        Si mon refus te blesse
Va raconter ta peine  ton ami l'oiseau.

La brise mprisa ce discours malhonnte,
    Et puis continua son vol
En forant l'orgueilleux  courber jusqu'au sol
            Sa noble tte.

  --C'est un caprice puril,
                Se dit-il,
Auquel,  l'avenir, je saurai me soustraire.

Une alouette, alors, comme pour se distraire,
        Vint se jucher sur lui
Et le fit de nouveau plier jusques  terre,
        Il en eut de l'ennui
        Mais il voulut se taire,
Tout en se promettant de ne se courber plus.

            Espoirs superflus!
    Le flot montant de la rivire
    Le courba de toute manire;
        Le vent glac du nord
    Et du midi la chaude haleine
    Parurent se mettre d'accord
Avec les autres vents qui passent sur la plaine
      Pour l'humilier aussi
            Sans merci.

_ Celui qui ne veut reconnatre_
_ Son vrai matre_
_ Finit par se mettre aux genoux_
_ De tous._




FABLE VI


LA LAMPE ET LE RVERBRE

Une lampe brlait chaque jour de l'anne
Sur la place o la foule,  l'approche du soir,
Venait se reposer des soins de la journe
    Et chercher un nouvel espoir.
Derrire cette lampe un large rverbre
        D'un mtal prcieux,
Runissant ensemble, en faisceaux radieux,
    Les doux rayons de la flamme lgre,
Inondait jusqu'au loin les dalles du pav.

      Aprs avoir longtemps rv
      A la noblesse de son rle,
                Le drle
      Se laissa troubler par l'orgueil,
    Puis en ces mots apostropha la lampe:

            --Dcampe!
La place, pour cela, n'en sera point en deuil:
    C'est moi qui fais glisser ces gerbes
                Superbes
      Sous les pieds du promeneur,
              Et l'honneur,
Par un injuste sort, en revient  toi seule.

  --Je n'aime pas  me vanter,
    Mais ne suis pas, non plus, bgueule,
Et contre tes discours il me faut protester,
        Ou l'on me croirait lche,
Lui dit la lampe. Or, c'est pour m'aider  ma tche
Que tu fus mis ici, ne le sais-tu pas bien?
    Sans moi, va, tu ne serais rien.

      --Tu n'es qu'un simple verre,
        Reprit d'un ton svre
    Le rverbre de mtal...

Et puis, comme il cherchait quelqu'autre mot brutal,
Une lgre brise, afin de le confondre,
            Vint lui rpondre
    En teignant la lampe de cristal.

_ Dieu, voil la lumire_
_Que le gnie humain rflchit ici bas:_
_Combien dans le palais, combien dans la chaumire,_
_ En leur orgueil, n'y pensent pas!_




FABLE VII


LA LAMPE ET LE FLAMBEAU

      La nuit sur la nature
    Avait jet son voile noir;
Les toiles, au ciel, se laissaient un peu voir
    A travers la sombre tenture,
    Mais c'tait tout, et tout semblait
    Bien endormi dans les tnbres.

--Je vais les dissiper, moi, ces ombres funbres!
    Dit une lampe qui tremblait.
    Au bout de sa chane de cuivre,
    A son compre le flambeau;--
    Et puis, se htant de poursuivre:

  --On se croirait dans un tombeau,
    Dit-elle,  quatre pieds sous terre...
        Dispensons nos bienfaits
        Aux mortels stupfaits,
  Et de la nuit dbrouillons le mystre!

A ces mots, elle perce un peu l'obscurit;

--Vois donc comme je brille avec scurit,
Et comme  chaque objet je redonne sa forme!
Reprend-elle aussitt.

                      Et le flambeau lui dit:

--Ton clat est superbe et ma force est norme:
            Tous deux, sans contredit,
  Nous suffisons pour clairer le monde.
Vois comme de mes feux,  cette heure, j'inonde
                      La nuit
                      Qui fuit!

--Oui, nous faisons plir, en effet, les toiles.

--Nous enlevons aux cieux, vois donc, leurs sombres voiles.

--Les rochers, les forts, la verdure, les fleurs
Sous nos rayons ardents reprennent leurs couleurs.

--Et l'oiseau nous salue et l'orient se dore!

--Et le monde s'veille et le ciel se colore!
................................................

        C'tait le soleil levant!...

          Poursuivant sa carrire,
Il noyait l'univers dans ses flots de lumire;
          Et le flambeau mouvant
        Et la lampe, sa compagne,
Croyaient que c'tait eux qui rpandaient ainsi,
        Dans le ciel et sur la campagne,
Cette douce clart qui les noyait aussi.

_Vos systmes menteurs pensent de la nature,_
_O philosophes vains, clairer les secrets,_
_Voyez-les plir quand la Foi, l'Ecriture_
_ Proclament leurs dcrets!_




FABLE VIII


LE BROCHET EMPRESS

Dans un lac entour de charmantes collines,
Un lac au loin connu pour ses limpides eaux,
    Et tout prs duquel les oiseaux
  Eparpillaient leurs notes argentines,
    Des poissons prenaient leurs bats.
Ils descendaient au fond, montaient  la surface,
    Se disputant avec audace
        Les moindres appts.

Un pcheur dans ce lac ayant jet sa ligne,
            Un gros brochet,
            Qui s'approchait,
    Vit son intention maligne
Et se dit aussitt qu'il devait protger
        Ses amis, ses semblables:

Si j'tais, pensa-t-il, en un pareil danger
Leurs avertissements me seraient agrables.

        L-dessus le voil
        Qui va de ci de l,
    Avec une ardeur insense,
        Accostant, sans faons,
        Gros et petits poissons
    Pour leur dire  tous sa pense:

--Prudence! gare  vous! prudence, mes amis!
N'allez pas en ce lieu, fuyez bien cette rive:
        Un vieux pcheur arrive!
        L'insolent, il a mis
        Dans nos tranquilles ondes
Ses tratres hameons et ses appts immondes.
    Voil comme en ces temps mauvais
    On respecte nos chers asiles!
Vous tes avertis, alors soyez dociles,
    J'ai fait mon devoir, je m'en vais.

Content d'avoir prouv qu'il avait des entrailles,
Il partit. Mais, hlas!  destin imprvu!
Lui-mme il s'en alla se prendre dans les mailles
    D'un filet qu'il n'avait pas vu.

_ C'est faire une sottise extrme_
_ Que de donner  ses pareils,_
_ Tous les jours, de sages conseils_
_ Et ne pas veiller sur soi-mme._




FABLE IX


LES DEUX LAMPES

Une servante vint, ainsi que de coutume,
        A l'approche du soir,
  Pour allumer les lampes du boudoir.
    Or, la premire qu'elle allume
    Brille d'une vive clart
    Au fond de son tuyau de verre;
La seconde, prenant une allure svre,
Refuse obstinment, mme avec duret,
De se laisser couvrir, comme sa soeur ane,
    D'une fragile chemine:

--Pourquoi mettre  mon front cet absurde bandeau?
      Voulez-vous cacher ma lumire?
Je me suffis, je pense; tez-moi ce fardeau,
Ou je le brle au point de le mettre en poussire.

La servante obit; et la lampe, aussitt,
Se mit  dgager, comme dans un tripot,
Au lieu d'une clart pure et toute anime,
Une ple lueur et beaucoup de fume.

_Si tu ne revts point la douce humilit_
_Tu seras sans clat comme sans puret._




FABLE X


LE HIBOU DEVENU JUGE

Un hibou de nos bois, aux jours de sa jeunesse,--
D'aucuns disent, pourtant, que c'est dans l'ge mr,--
      Avait vendu son droit d'anesse,--
                    Le fait est sr,--
             Pour un plat de lentilles
             Sous forme de chapons
      Et d'autres pices bien gentilles,
             Or, comme les fripons
Ne sont pas fort souvent punis en ce bas monde,
Et qu'ils arrivent mme  tenir le haut rang,
Notre hibou, servi par sa morgue profonde,
Chez les siens, pas ailleurs, arriva sur le banc
                     Des juges.
Pour quelqu'un qui craignait le banc des accuss
C'tait bien, n'est-ce pas, le plus sr des refuges.

Jamais ses jugements ne furent rviss,
        Il faut au moins le reconnatre.
Pourquoi? Je ne saurais le dire. C'est peut-tre
Qu'ils taient sans appel, comme le beau fatras
        De quelques uns de nos feux magistrats.
Cependant bien souvent il excusa des crimes
        Comme on excuse un tout petit pch;
Mais plus souvent encore--il fallait des victimes
De pauvres innocents eurent le cou tranch.

_Un juge corrompu--ce n'est pas introuvable--_
_ Discerne mal la vrit,_
_ C'est la morale de ma fable_
_ Dans toute sa sincrit._




FABLE XI


LE RENARD ET L'OURS

Un renard qui, je pense, avait eu bonne cole,
Trouvant une perdrix prise dans un collet,
Se dit:

        --C'est bien  moi; le chasseur me la vole
Comme je vole aussi quand je croque un poulet;
Je l'emporte.

                 Il la prit. Alors un ours morose,
Jaloux du bon morceau, lui barra le chemin.
Le renard salua son terrible voisin
Et voulut s'chapper.

                      --Il me faut autre chose,
                Lui dit le vieux grognard.

--Vous faut-il deux saluts? demande le renard
              Avec une peur mal cache.

--Il me faut la perdrix.

                       --Ce n'est qu'une bouche,
Mais, bah! partageons-la. Je voudrais faire plus...

--Je veux tout; ne fais pas de discours superflus;
Et quand j'aurai croqu cette bte emplume,
                   Foi d'ours canadien!
              Si ma faim n'est pas calme
                  Je te croquerai bien.

--Tu n'auras rien, brigand, c'est moi qui te l'assure,
Rplique le renard  son vieux souverain.
Et, d'un bond, il recule au bord d'une fissure
Qu'il vient d'apercevoir au milieu du terrain.

  --Comment, maraud, tu me jettes l'insulte
A moi le roi des bois? dit l'ours tout irrit;
Tu connatras bientt la peine qui rsulte
       D'une telle tmrit.

--Viens donc,  roi des bois, je t'attends, et sans crainte
        Je suis solide comme un roc.

    L'ours s'lana. Pour viter le choc,
    Le renard, dont la bravoure tait feinte,
Fit un saut de ct. L'ours tomba lourdement
        Dans l'ouverture bante
    En poussant un gmissement,
Et le renard reprit d'une voix obligeante:

--Quand vous serez sorti n'oubliez pas, seigneur,
    De venir me voir tout de suite;
    Vous me ferez beaucoup d'honneur
    Et la perdrix sera bien cuite.

_ On ne saurait avoir tort_
_ De demander  la ruse_
_Ce que la force nous refuse_
_Quand le mchant est le plus fort._




FABLE XII


LE DAIM IMPRUDENT

Un daim trop curieux sortit de son domaine
Pour s'approcher de l'homme et voir les champs fconds.
        Pendant qu'il courait dans la plaine,
                Franchissant, dans ses bonds,
Les grands fosss de ligne et les hautes cltures
Quelques chiens vagabonds l'aperurent soudain.
La chasse commena. La peur et ses tortures
Etreignirent d'abord le coeur du pauvre daim,
Puis il se mit  fuir.

                      Les chiens, de bonne race,
                 Flairant sa trace,
Le poursuivent toujours et le serrent de prs.
C'est  qui lui fera la premire morsure.
Mais il voit un fermier qui creuse ses gurets,
                 Et cela le rassure.

Il s'lance vers lui; c'tait son seul recours.
L'homme arrte les chiens, mme il les met en fuite.

        --Merci bien de votre secours;
            Je m'en vais tout de suite,
            Dit le daim aux abois,
        Les miens m'attendent dans les bois.

--Pas du tout, mon mignon; vous me devez la vie,
J'entends bien vous garder et prendre soin de vous.
        Vous allez faire des jaloux;
Venez.

         La pauvre bte humblement asservie,
    Suivit son matre, et, pendant le trajet,
Se demanda souvent quel tait son projet.

         Elle fut mise en bergerie.
         Fut caresse et bien nourrie,
                Mais, un bon matin,
On la tira de l pour en faire un festin.

_L'imprudent qui dpense et follement s'endette,_
_Harcel tout  coup par plus d'un crancier,_
_Croit trouver un sauveur quand, hlas! il se jette_
_ Dans les serres de l'usurier._




FABLE XIII


L'AVARE SUR LE POINT DE MOURIR

        Un vieil avare, un de ces ladres
Qui portent barbe sale et n'ont point de rasoir,
Qui n'osent pas se mettre en face d'un miroir,
Qui collent  leurs murs des images sans cadres.
Et pour dpenser moins, n'osent pas se nourrir;
Un vieil avare, dis-je, allait enfin mourir
Et sentait des regrets difficiles  peindre.
Il fit venir  lui son unique neveu;

--Mon neveu, lui dit-il, inutile de feindre,
C'est fini, je m'en vais; eh bien! coute un peu:
Je vois avec terreur mon trange folie.
 Que me sert, dis-le moi, d'avoir dompt mes sens,
En me privant de tout, depuis mes premiers ans?
        Ah! vraiment cela m'humilie.
Que me sert-il d'avoir, pour mnager mon bois,
Prs du foyer teint grelott tant de fois?
Que me sert-il d'avoir, par pure conomie,
March tte et pieds nus durant les jours d't?
              Ah! c'est une infamie,
        Je le confesse en vrit,
Que de se priver tant pendant si courte vie!
Et, pour me bien punir, si je tenais encor
        L'existence qui m'est ravie,
Je voudrais renoncer  voir mes pices d'or.
Plus que cela! Je crois que pour des pices fausses
Je les changerais..... J'y serais bien perdant,
Va, car l'or en est pur et puis elles sont grosses....

--Cher oncle, voyez donc comme je suis prudent,
Repartit le neveu; dans ma sollicitude
J'ai remplac l'or pur par un autre mtal
Qui ne vaut rien du tout, j'en ai la certitude.

--Comment! tu m'as vol mon petit capital?
Mon or si prcieux tu me l'as, en cachette,
Chang pour des jetons que personne n'achte?
Sur des pices de cuivre, hlas! infortun,
Comme devant l'or pur je me suis prostern!
        J'en mourrai de honte et de peine!...
                     Oh! laisse-moi....
        Ma fin aurait t sereine,
               Ingrat neveu, sans toi.

_Lorsque l'on se fait vieux l'on croit quitter le vice_
 _ Et c'est le vice qui nous fuit:_
_La passion qui dort n'est que de l'artifice;_
_Elle porte au rveil toujours le mme fruit._




FABLE XIV


LES DEUX ARBRES

        Deux arbres  l'pais feuillage,
O l'oiseau chaque soir faisait son babillage,
        Deux grands arbres taient voisins:
Mais l'un avait pass, dans un vallon sauvage,
            A l'abri de l'orage
                  Des jours sereins,
L'autre, tout au-dessus, au sommet de la cte,
            Avait t souvent
                  Fouett du vent.

--Tu trembles, tu te plains, et c'est bien de ta faute.--
Dit,  son vieil ami, l'arbre vert du vallon,
             Un jour que l'aquilon
        Hurlait au front de la colline
Et que l'arbre d'en haut se tordait en tous sens--
Descends donc prs de moi, pauvre insens, descends
Ici pas de tempte;  peine l'on s'incline;
A peine un souffle frais caresse mes rameaux,
Et l'on est  l'abri de presque tous les maux.

L'autre ne rpond pas. Tout entier  la lutte,
Il se courbe et se dresse, il s'agite et frmit;
Ses racines de fer au sol qui s'affermit
Se cramponnent plus fort pour empcher la chute.
         Enfin, malgr le vent qui brise tout,
              Sur la cime il reste debout.

             Alors, au fond de la valle,
                    La tempte aile
Pour la premire fois s'lance avec fureur,
             Et, semant partout la terreur,
                    Ainsi que la faulx rase
            Les pis au temps des moissons,
                    Elle brise, elle crase,
            Les grands arbres et les buissons.

_L'on ne vaincra jamais l'homme qui sut combattre,_
_Ds le commencement, contre l'adversit;_
_Mais un souffle, en passant, suffira pour abattre_
_ Celui qui n'a jamais lutt._




FABLE XV


L'ARBRE SEC ET L'ARBRE DPOUILL PAR L'AUTOMNE

Deux arbres s'levaient au milieu d'une plaine,
Tristes et dnuds, car de leur froide haleine
                Les bises de l'hiver
Avaient dj fltri le chaume et le bocage.
L'un des deux, toutefois, pour perdre son feuillage,
N'avait pas attendu l'automne. Un petit ver
En le mordant au coeur, avait gt sa sve.
Quand le coeur est atteint, la vie, hlas! achve.

Ses rameaux sans vigueur schrent tour  tour
                          Sans retour,
Les plus haut les premiers; car il faut de la force:
                         Sous l'corce
Pour faire reverdir les branches du sommet,
                Comme il faut de la flamme
                         Dans notre me
Pour nourrir les vertus que le Seigneur y met.

Cet arbre malheureux voyait avec envie
Son ancien compagnon auprs de lui fleurir,
Mais il gardait le ver qui le faisait prir.

--Quand l'automne viendra, sur sa cime fltrie
Pas plus, se disait-il que sur mes vieux rameaux
Ne se runiront les gais petits oiseaux;
                 Oui, quand viendra l'automne,
                 Il perdra couronne
Et vers le sol jauni penchera son front nu;
         Et ceux-l qui l'auront connu,
         En le voyant, pourront sourire.

         En effet, l'hiver arriva;
    Puis l'arbre sec se prit encore  dire;

                  --Va.

Je le sais bien, moi, que tu serais superbe!...
Mais, non, tu n'es pas beau: ta couronne est dans l'herbe,
          Il ne t'en reste rien.

                 C'est dommage,
          Car tu la portais bien,
          Je t'en rends tmoignage..

--Garde tes durs propos, avait dit le voisin,
                  Je me repose;
Le sommeil et la mort ne sont pas mme chose;
                  Attends la fin.

Quand revint le printemps avec les tides brises,
           Que le soleil sourit,
                 L'un fleurit
Et l'autre s'affaissa sous ses corces grises.

_Dans la tombe, c'est vrai, l'homme  l'homme est pareil,_
_Et le mchant, tromp, rclame la victoire._
_Il sera dans la honte et le bon, dans la gloire,_
_ Au grand jour du rveil._




FABLE XVI


LA MOUCHE ET L'ARAIGNE

Une araigne, un jour, lasse d'tre accroupie
        Dans son filet lger,
        Se mit  voyager.
C'tait le seul moyen de jouir de la vie,
        Le plus noble du moins,
             Se disait-elle,
        Et quelque bagatelle
    Lui suffirait pour ses besoins,
  Elle partit se glissant jusqu' terre.
Au moyen de son fil qui s'allongeait toujours:

--Oh! que le monde est grand! l'immensit m'atterre!--
Reprit-elle en touchant le tapis de velours
     D'une chambre fort bien meuble--
Je suis brave pourtant et je me sens trouble...
Mais n'importe, avanons! ajouta-t-elle encor.

Et la voil partie. Elle trotte sans cesse;
Elle monte et descend, se trmousse et s'empresse,
Touche  tout: aux plaqus, aux faences,  l'or,
Sans accident jamais ni rencontre fcheuse.

Mais il n'est ici bas de bonheur si constant
Qu'il ne soit,  la fin, rompu pour un instant,
           Et notre voyageuse
      Glissa dans un vase profond.
Elle crut, tout d'abord, qu'elle pourrait sans peine
               Sortir, d'un bond,
    De ce vase de porcelaine.
    Ses pattes ne mordirent pas
        Sur la paroi polie.
        Elle vit sa folie,
Mais cela ne pouvait la tirer d'embarras.

Le hasard fit descendre auprs d'elle une mouche.

--Sauve-moi, lui dit-elle, et que mon sort te touche,
        Nous ferons amiti;
        J'ai fameuse mmoire
        Et je me ferai gloire.
        De chanter ta piti.

La mouche qui n'est pas, aprs tout, fort mchante,
            Bien qu'elle chante
            En nous piquant,
        Prend la captive en croupe
            Et, se moquant
        Des hauteurs de la coupe,
L'emporte, d'un coup d'aile, assez loin du danger.
  On se spare alors, mais non sans changer
        Une bonne parole.
  La voyageuse trotte et la mouche s'envole.

  A quelque temps de l, tout en l'air, dans un coin,
    Une araigne, au milieu de sa toile,
            Epiait avec soin,
            Comme  travers un voile,
        Les mouches de l'appartement,
        Et tout  coup, bonne fortune!
                Elle en vit une
        Qui s'engageait imprudemment
        Et s'emptrait dans son fil tratre.

  --Tu vas servir  me repatre,
        Dit-elle avec aigreur.

            La mouche eut peur
Mais elle retrouva bientt son assurance:

      --Mon amie,  ton tour,
    Dit-elle, rends-moi l'esprance!
        C'est moi qui, l'autre jour,
        T'ai sauv l'existence,
        Lorsque ton imprudence
T'avait prcipite au fond d'un vase creux.
        Mon coeur fut gnreux,
Le tien ne l'est pas moins, oh! non, j'en suis bien sre.

        L'araigne coutait. Soudain
        Elle lui fit une morsure
                Et dit:

                        J'ai faim!

_ La faim est la complice_
_ De beaucoup de forfaits;_
_ Elle fait taire la justice_
_ Et fait oublier les bienfaits._




FABLE XVII


LA LUTTE POUR LE SCEPTRE CHEZ LES ANIMAUX

      Un jour les animaux sauvages,
      Voulant imiter les humains
      Dans leurs politiques desseins,
      S'assemblrent sur les rivages
      D'un fleuve profond,
      Au pied d'un rocher solitaire
      O l'aigle avait bti son aire,
      Afin de discuter  fond
S'il tait opportun d'lire pour la vie,
    Ou pour un terme seulement,
    Non pas un roi,--cela vraiment
      Sent trop la tyrannie,--
      Mais un bon Prsident
      Qu'on traite comme un hte,
      Que l'on met, que l'on te
      Avec un zle ardent. On s'entendit tout de suite:
      Le prsident lu
Resterait prsident durant bonne conduite.
        Le dcret fut lu,
Et chacun l'approuva sur l'heure  sa manire.

--Qui sera chef? dit l'ours sorti de sa tanire
      Avec l'espoir au coeur.

    --Ce sera le vainqueur
        Dans une joute,
          Et sans doute,
Sire, ce sera vous, dit le renard malin.

--Mais qu'allons-nous tenter? quel combat? quelle lutte,'
Sera-ce le plus fort, sera-ce le plus fin
Qui rgnera sur nous aprs cette dispute?

      Reprit le loup-cervier.

      --Que se soit le premier
        Qui touchera la rive,
        Dit d'une voix craintive
        Le timide castor.

--Tu ne penses qu' toi, malheureux amphibie!

        Renonce  ta lubie;
Pour cette course-l tu peux attendre encor,
Rplique durement une mchante hyne.

               --Pas de gne;
Que chacun, mes amis, s'exprime  sa faon:
Il faut donner  l'homme une bonne leon,
Dit un grand orignal en branlant sa ramure.

                 Un long murmure
Accueillt ce discours en trois ou quatre mots.
Les prtendants allaient se montrer aussi sots
        Que les hommes eux-mmes
En ne s'entendant point sur l'objet du combat,
                 Et le dbat
Commenait  traner en des longueurs extrmes,
        Quand un aigle orgueilleux,
        Ouvrant ses larges ailes,
    Du haut du rocher sourcilleux
    Les plaisanta sur leurs querelles.

--Nous sommes bafous par cet impertinent,
Dit un jeune lion, secouant sa crinire,
    Vengeons-nous donc incontinent
En allant le chasser de sa retraite altire,
        Et le premier rendu,--
        Que ce soit entendu,--
Sur son front anobli mettra le diadme.

    Aussitt dit aussitt accept.
Chacun voulant saisir l'autorit suprme,
    S'lance avec imptuosit
          A l'assaut de la cte
            Abrupte et haute.
Mais que de vains efforts! que d'efforts malheureux!
Les pieds et les genoux des plus aventureux
Se dchirent sans cesse aux angles de la roche;
          Au moment qu'il approche,
          Hlas! plus d'un hros
          Tombe et se rompt les os.

Cependant un serpent se glisse avec prudence
          Parmi la mousse dense
    Et dans les fentes du rocher;
    Il passe  travers les fascines,
    Il russit  s'accrocher
        Aux rameaux, aux racines,
Arrive le premier sur les pres sommets,
        Et, pour se mettre en rgle,
        Jette le nid de l'aigle
        Sur ses nouveaux sujets.

_ Citoyens  la forte trempe_
_Qui voulez noblement atteindre le pouvoir,_
_ Faites place  l'homme qui rampe_
_ Et monte sans se faire voir!_




FABLE XVIII


L'AIGLE ET LE SERPENT

Un serpent--je ne sais trop de quelle famille,
        Mais un ambitieux;
        On sait qu'il en fourmille,--
    Un serpent, dis-je, dj vieux,
Voulut sortir enfin de son marais immonde
Et grimper sur les rocs o nichent les aiglons.

--Nous allons, se dit-il tonner tout le monde
    Et montrer ce que nous valons.

En roulant ces pensers dans son esprit de bte,
        Il atteignit l'arrte
              Du rocher.
    L'aigle, qui le vit approcher,
    Craignit pour sa progniture
    Et se mit l'me  la torture
    Pour trouver le moyen d'viter un malheur.

Avec les vaniteux il est bon de se taire
Ou de vanter bien haut leur menteuse valeur;
    L'aigle salua jusqu' terre:

--Je ne puis revenir de mon tonnement,
Dit-il. Monter ici sans ailes, quel mystre!
Je voudrais voir le loup, le lion, la panthre
Gravir ainsi que vous cet pre escarpement:
        Ils on sont incapables;
Ils se vantent, pourtant, de rgner tous sur vous.

  --Sur moi? Vous voyez qu'ils sont fous
        Autant qu'ils sont coupables.

--C'est vrai, rpondit l'aigle avec un air soumis.
Tenez! les voyez-vous, ajouta-t-il encore,
          Ces lches ennemis
          Qu'autant que vous j'abhorre?
          Ils font, dans leur courroux,
          Contre vous alliance,
          Car de votre vaillance,
              Ils sont jaloux.
Peut-tre pourront-ils, aprs assez de peines,
          Arriver jusqu'ici,
Mais pour monter plus haut leurs forces seraient vaines
    Et leur courage, vain aussi.

--Et moi, fit le serpent avec inquitude,
    Que puis-je donc faire de plus?
Pour m'lever encor, j'en ai la certitude,
    Mes efforts seraient superflus
Puisque je suis enfin arriv sur la cime.

--Je vous prterai bien mes ailes, mon ami;
    Et le lion et la fourmi
Seront tout un pour vous, de la hauteur sublime
          O vous les verrez.

--Mais comment, moi serpent, me servir de vos ailes?
          Vous me le direz,
Car ce sont l pour moi des choses fort nouvelles.

--Je volerai pour vous, mon cher concitoyen;
        La chose est bien facile.
        Tenez, soyez docile,
    Je vais vous montrer le moyen.

        L'aigle,  cette parole,
        Prend le reptile et vole
        Sur l'abme profond.

--Vois donc, dit le serpent, toutes ces sottes btes
Qui, pour me regarder, lvent au ciel leurs ttes:
      Mon audace les confond.

      --Pour tre plus sincre
        Et ne point te fourber,
    Je crois, dit l'aigle ouvrant sa serre,
    Qu'elles te regardent tomber.

_L'ignare ambitieux, qui se croit un grand sire_
_Et qui veut tout soumettre  son absurde empire,_
_ Finit assez souvent_
_ Comme ce vieux serpent._




FABLE XIX


LE SCULPTEUR ET LA MADONE

Un sculpteur de renom quelque peu philosophe,
        Un homme d'une toffe
        Avarie un peu,
Croyait, il est bien vrai, l'existence de Dieu,
        Mais disait, tout de mme,
        Que cet tre suprme.
Nous trouve trop petits pour s'occuper de nous,
Et que, par consquent, il est fort inutile
    Pour notre humanit futile
        De se mettre  genoux.

Certaines gens croyaient  sa parole,
Car, voyez-vous, la thse la plus folle
Trouve des partisans, il faut en convenir,
            Pour la soutenir.

Notre sculpteur fouilla donc un bloc de Carrare
        D'une blancheur fort rare
    Avec son magique ciseau.
Il travailla longtemps. Sous les coups du marteau.
L'on vit se dessiner une belle madone.
Son air tait si pur, ses traits, si gracieux,
Qu'elle semblait avoir ce feu que l'me donne
        Et qu'elle prend aux cieux.
Et l'artiste, ravi de son oeuvre sublime,
Ne sortait qu' regret de son humble atelier;
Un sentiment d'amour trange et lgitime.
A ce fruit de ses mains paraissait le lier.
    Il y rvait avec ivresse;
        Il en parlait toujours;
    Il triomphait dans les concours,
Et puis sa renomme agrandissait sans cesse.

        Cependant, un matin,
Auprs de sa statue il en voit,  merveille!
    Une autre tout  fait pareille,
    Ses yeux ont un clat divin,
            Puis une larme,
Les voilant  demi, leur donne un plus doux
    Un rayon tout mystrieux
    Autour de son front glorieux
        Dcrit une aurole,
        Et jette doucement
        Dans l'humble appartement
    Une lumire chaste et molle.

   Le sculpteur s'arrte tonn:

      --Quel rival fortun
Est venu m'craser du poids de son gnie?
    Dit-il. O cruelle avanie!
Je briserai mon oeuvre et ne tenterai plus
        Des efforts superflus l

        La madone nouvelle
        Eut un souris bien doux:

      --Ne soyez pas jaloux,
        Mon enfant, lui dit-elle,
        De l'oeuvre du Seigneur.
        Aimez pour votre honneur,
        Gardez pour votre gloire,
        Vous pouvez bien m'en croire,
        L'ouvrage de vos mains;
    Mais croyez-le, je vous l'atteste,
          L'artiste cleste
Qui m'a faite d'un souffle aime bien les humains.

_ Dieu ne peut faire aucune chose_
_ Qui ne soit trs-digne de lui;_
_Il est donc insens celui-l qui suppose_
_Que Dieu ddaigne l'homme ou lui refuse appui._




FABLE XX


LES DEUX ARBUSTES ET L'ONDE

L'hiver a quelquefois des jours de chaude pluie,
De mme que l't, des jours de froids brouillards;
La jeunesse a des pleurs qu'une esprance essuie,
Le vieillard, des plaisirs qui mouillent ses regards;
    Et ce triste ou joyeux mlange
    A pour nous comme un charme trange
    Qui nous attire et nous fait mal.

Cette rflexion, malgr l'invraisemblance,
Deux arbres la faisaient, au temps de leur enfance,
    Dans leur langage original.
C'tait pendant l'hiver et, la temprature
S'levant tout  coup comme au mois de juillet,
Plus d'un ruisseau reprit avec dsinvolture,
    Son cours dans les champs de millet;
               Et l'orage
               Avec rage
        Fouetta les rameaux gris
        De nos arbres surpris.

Le plus petit des deux, s'emportant, fit un geste
Pour secouer les gouttes d'eau,
Et dit  son voisin:

                    --Pour moi, j'en ai de reste
      De cet humide cadeau;
    Quand je serai sous mon feuillage
    Le firmament pourra pleuvoir.
      Je voudrais bien savoir--
    Ce n'est point de l'enfantillage--
    Pourquoi cette pluie en hiver.

Et l'autre rpondit:

                       --L'on ne vit que d'hier;

          Il faut savoir attendre
          Si l'on veut tout entendre.

--Attendre, c'est ton affaire, et comprends si tu peux;
Pour moi je n'aime pas--mes paroles sont franches,--
Toutes ces gouttes d'eau qui tombent sur mes branches,
Et pour m'en dlivrer je fais ce que je veux.

En hiver le doux temps n'est que d'une journe.
L'orage passa vite et le ciel devint clair;
La course du ruisseau fut encore enchane
Et nul vol ne brava la froidure de l'air.
          Alors l'un des arbustes,---
Celui qui n'avait pas, en parlant avec fiel,
          Secou l'eau du ciel,
        Et dit des paroles injustes--
L'un des arbustes vit sur ses rameaux charmants,
          Des flots de diamants,
          Des guirlandes tranges,
          Des perles et des franges;
Mais l'autre s'inclina de honte et de regret,
    Car sur ses branches dnudes
Il n'avait pas voulu, prenant un ton aigret,
          Supporter les ondes.

_Les peines, les chagrins qui remplissent nos jours_
_Par la soumission se transforment en joies;_
_Ils purent notre me et sont les grande voies_
_Qui mnent de la haine aux clestes amours._




FABLE XXI


LES DEUX LIVRES

Deux livres reposaient sur la mme tablette:
        Un ancien, un nouveau.
L'un talait aux yeux une riche toilette
Faite de maroquin et non de simple veau,
        Etait dor sur tranche
        Et portait marge blanche
        Large comme deux doigts;
        L'autre n'avait, je crois,
        Que demi-reliure,
        Et plus d'une raillure,
En guise de rayons, marquetait le couvert.
        Il avait fort souffert
Ou de l'indiffrence ou bien de la malice.

Quand je dis reposaient je ne rends pas justice
  Au plus brillant des deux, en vrit;
Car il tait souvent, par quelque main mignonne,
        Ouvert et feuillet.
Le plus vieux reposait. Presque jamais personne
Ne venait le trouver pour causer avec lui;
    On redoutait l'ennui.
Mais les rares lecteurs qui parcouraient ses pages
Comprenaient sur le champ son efficacit:
        Ils devenaient prudents et sages
Et trouvaient le secret de la flicit.
Ceux qui feuilletaient l'autre acquraient, au contraire,
        Un esprit tmraire
  Et confondaient souvent, dans leur fiert,
    L'abus avec la libert.

Sous son masque charmant, voyez-vous, le beau livre
        Cachait certain poison
        Qui doucement enivre
        Et trouble la raison;
    Mais, d'une exprience sre,
            Le vieux bouquin
    Pouvait gurir toute blessure
            Faite par son voisin.

_ Les personnes lgres_
_Nous amusent parfois mais nous nuisent toujours,_
_ Et les hommes svres_
_Nous dplaisent souvent en nous portant secours._




LIVRE DEUXIME




FABLE PREMIRE


LE CYGNE

Dans la nappe d'or d'un fleuve paisible,
A l'heure o s'en va le bac du pcheur,
Un cygne mirait, fier de sa blancheur,
En se balanant, son galbe flexible;
Puis autour de lui des cercles nouveaux,
Toujours s'loignant sur les claires eaux,
Traaient tout  tour comme une aurole..
Un poisson jaloux, prenant la parole,
Aux autres poissons dit on le voyant:

--Souffrirons-nous donc dans notre domaine
Ce fier tranger au col ondoyant?
Son vol l'apporta que son vol l'emmne;
Il est un oiseau, non pas un poisson.

--Qu'il s'en aille loin! dit,  l'unisson,
Le choeur menaant des poissons stupides,
Et tous contre lui s'lancent alors.

Le cygne ouvre, mu, ses ailes rapides
Et vole en chantant jusque sur les bords.

--De quel droit viens-tu? dit un quadrupde,
Sortant irrit de l'ombre des bois--
Je ne souffre pas qu'on me dpossde;
Va-t-en dans les airs.

                      Le cygne, aux abois,
Nagea dans l'air pur et dans la lumire,
Modulant encore un soupir divin.

Alors tout  coup, la tte premire,
D'un nuage noir fondit l'aigle vain:

--Descends, lui dit-il, tu n'es pas des ntres!
Sur le sol ha souvent tu te vautres
Connue l'animal qui ne vole pas;
Comme un vil poisson tu nages, toi cygne,
Et tu prends dans l'eau tes joyeux bats.
Descends, ou, vois-tu, j'appelle, d'un signe,
Pour te foudroyer, mes sujets de l'air.

Le cygne s'enfuit au fond du ciel clair.
Depuis ce temps-l dans la solitude
Le suave oiseau se cache avec soin;
Il soupire seul, plein d'inquitude,
Et le moindre bruit le fait fuir au loin.

_Parmi nous, hlas! souvent le gnie_
_A mme destin que le cygne doux;_
_Il sme, en passant, des flots d'harmonie:_
_On le mconnat, et de vils jaloux_
_Le poursuivent loin de leur sale bave,_
_Le gnie errant, nulle part souffert,_
_Qui jette en son vol un hymne suave,_
_Le gnie errant cherche le dsert._




FABLE II


LES DEUX CHEVAUX

--Je te plains, mon ami, mais je ne puis rien faire
          Pour adoucir ton sort.
Souffre avec patience. A chacun son affaire.
      Puis te voici, du reste, au port.

Cette parole fire et bien peu charitable
Etait dite, un bon jour, dans le fond d'une table
          Et d'un air joyeux,
Par un jeune cheval au poil lisse et soyeux,
    A son compagnon d'existence
    Dont la misrable pitance
Ne pouvait,  coup sr, faire des envieux.

          Ce dernier tait vieux;
Il avait le poil long et la croupe pointue,
          L'oreille rabattue,
La robe d'un gris sale et de la cire aux yeux:
          Il tait chassieux.
On l'appelait souvent, et sans plaisanterie,
    Le paria de l'curie.
          L'autre tait bien trait,
          Etrill, puis frott;
Il mangeait de l'avoine et portait couverture,
Revtait harnais blanc, tranait belle voiture.

Le vieux se plaignait-il? Je ne dirai pas non.
Il se plaignait un peu quand, aprs la journe,
    Il comparait sa vie infortune
Au destin glorieux de son gai compagnon.
Mais celui-ci, prenant des allures malignes,
Lui rpondait alors, en soufflant du naseau,
Ce que nous avons lu dans les premires lignes
          De notre fabliau.

    Or, il advint une disette.
    Il fallut faire la dite,
    Puis ensuite un repas par jour;
    On mit  mort la basse-cour
    Et l'table et la bergerie.
Le flau cependant redoublait de furie.
On parla de tuer le plus jeune cheval;
    L'autre tait trop vieux et trop maigre.
    Notre jeune et bel animal
Se montrait, ce jour-l, tout pimpant, tout allgre.

--Pauvre ami, lui dit-on, caressant de la main
    Son paisse et longue crinire,
    Oui, voil notre heure dernire
    Et nous allons mourir de faim
    Si tu ne fais un sacrifice.

--Je vous comprends trs-bien, dit le prsomptueux,
Vous prenez le vieux gris. Ce serait monstrueux
    Que de refuser ce service,
    Et je m'en sparerai bien;
    Il n'est, au reste, propre  rien.

  --Pas mme  manger, dit le matre,
      Et c'est toi qu'il nous faut.

--Moi? reprit l'animai faisant un soubresaut.

--Toi.

    --Mais, voyez un peu, je suis, sans le paratre,
                Joliment maigre aussi.

      --Nous t'aimerons ainsi.

Il se plaignit en vain de cet arrt atroce,
    Il fallut marcher au trpas.
Quand il passa tremblant prs de la vieille rosse.
        La vieille rosse dit tout bas:

--Je te plains, mon ami, mais je ne puis rien faire
        Pour adoucir ton sort.
Souffre avec patience. A chacun son affaire.
      Puis te voici, du reste, au port.

_ Aimez votre mansarde,_
_Pauvres qui n'avez que l'honneur:_
_ Bien souvent du bonheur_
_L'indigence est la sauvegarde._




FABLE III


LE JEUNE RENARD ET LE LOUP

    Un loup de belle taille
    Et de grand apptit,
    Un bon matin, partit
      Pour faire ripaille;
Mais, par un fcheux accident
Et malgr sa longue tourne,
Il ne trouva de la journe
Rien  se mettre sous la dent.
Il s'en allait, baissant la tte,
Clopin-clopant et l'oeil hagard,
Quand il aperut un renard
A l'air lgrement honnte.
    L'accoster poliment
  Fut l'affaire d'un moment:

--Si vous vouliez, brave confrre,
On irait de socit
Pour manger  satit
Et mme faire bonne chre.
Je suis fort et vous tes fin;
L'on aurait vraiment peu de chance
Si, ne pouvant faire bombance,
L'on n'apaisait du moins la faim.

--Mon frre, votre ide est bonne:
Je signe avec vous un trait,
Et vive la fraternit!
Mais, pour que le succs couronne
Sans plus tarder notre projet,
Partons; vous n'aurez pas sujet
De regretter votre dmarche.

--Depuis le matin que je marche
J'ai dj fait plus d'un bon coup,
Reprit le loup.

--On a, l-bas, cueilli des pommes,
Il doit en rester sur le sol:
C'est le temps o rentrent les hommes...
Des pommes, c'est toujours un vol;
Allons, ne manquons pas d'en prendre,
Dit le renard.

            --O mon mignon,
Nous sommes faits pour nous comprendre!
Dit le loup  son compagnon.

Ils se mirent tous deux en route,
N'ayant sur leur succs nul doute.
Ils ne trouvrent pourtant rien,
Rien qu'une pomme au fond de l'herbe,
Mais elle tait vraiment superbe
          Et valait bien
Deux ou trois pommes ordinaires.
C'est le renard qui la trouva.

--Donne! lui dit le loup, on va
La manger sans prliminaires.

Le renard aurait bien voulu
Garder pour lui la faible aubaine,
Mais de son compre goulu
    Il redoutait la haine.

--La voici, fit-il humblement,
Partage bien galement.

--Tu doutes de moi ce me semble?
Reprit le loup avec hauteur.
Je ne suis point un ergoteur
Et nous partagerons ensemble
D'aprs une quitable loi.
Cette pomme sera pour moi,
Et toi tu prendras la deuxime.
Le march n'est point hasardeux,
Et je suis la justice mme.

--Mais si l'on n'en trouve pas deux?

--Alors tu mangeras les restes
          De celle-ci.

   --Bah! les pommes d'ici,
Dit le renard sont indigestes,
Et je m'en vais ailleurs
Chercher des fruits meilleurs.

_Dans toute affaire o l'on n'apporte_
_La plus sincre honntet,_
_Le plus fort fait toujours en sorte_
_D'amener tout de son ct._




FABLE IV


LE RENARD ET LE VIEUX LOUP

Un renard, rancunier en diable,
Suivait depuis longtemps un loup,
    Se montrait serviable
    Et le vantait beaucoup:
Or n'tait l qu'une mesure
Pour se venger avec usure
S'il en avait l'occasion.

La cause de cette rancune,--
Pour ne pas faire de lacune
Je dois y faire allusion--
Venait d'une pomme superbe
Que le renard, dans un verger,
Avait trouve au fond de l'herbe
Mais qu'il n'avait pas pu manger,
Vu que le loup son cher compre
L'avait croque  belles dents.

Il faut que nous soyons prudents.
Surtout prs d'un faux caractre;
C'est ce que le renard comprit.
Il attendit plus d'une anne.
Le loup devint boiteux, maigrit
Et n'eut plus qu'une peau tanne.

--Viens, lui proposa le renard,
Ou pourrait trouver, par hasard,
Quelque douceur pour ta vieillesse
Dans une ferme de l-bas.

--Merci bien de ta gentillesse;
Oui je veux y traner mes pas,
Car les pommes y sont fort bonnes,
Dit le loup, je m'en souviens bien.

--Mais si comme alors tu raisonnes,
Compre loup, je n'aurai rien.

--Ne crains pas de friponnerie:
J'ai faim, mais je mourrais plutt
Que pcher par gloutonnerie.

Ils furent arrivs bientt
En face d'une laiterie.

--Entrons avec effronterie,
    Dit le renard rus,
Puisque la porte en est ouverte
    Ce n'est pas malais.

Le loup, s'efforant d'tre alerte
Et ne craignant que le fermier,
Voulut bien entrer le premier.
Il fit une heureuse trouvaille:
Un fromage fort savoureux.
Il voulut tre gnreux:

--Tiens, partage cette mangeaille,
Dit-il au renard vagabond.

Celui-ci, s'loignant d'un bond,
Sortit et referma la porte:

--Merci, fit-il, esprit fcond,
Ce morceau-l moi je l'emporte,
Toi tu garderas le second;
On ne peut tarder  le faire.
Voici les gens de la maison,
Bon soir! Pour te tirer d'affaire
Cherche quelque bonne raison.

_Retiens toujours cette maxime,_
_O toi qui veux tre rou:_
_Souvent on devient la victime_
_De celui que l'on a jou._




FABLE V


LA LIGUE DES RATS

          Un jeune chat, nagure,
          Faisait souvent la guerre
                  Aux rats:
    C'tait pour cette gent rongeuse
               Un embarras
          Qui la rendait songeuse;
Elle en tait rduite  rester dans son trou,
                  Sous verrou.
            Un tel tat de sige,
            tait plus irritant
            Que n'importe quel pige..
            Il tait important
          D'y mettre fin tout de suite;
                  Mais le moyen?
Il fallait le trouver, on agirait ensuite.

                  Le doyen,
Un vieux qui bien des fois avait vu la bataille
                  D'assez loin,
Prit sur lui d'assembler noblesse et valetaille
                  Dans un coin.
On vint de toute part; du grenier, de la cave
             Et mme du dehors.
Certains rats taient frais, d'autres avaient l'oeil cave
        Celui-ci passait pour retors,
Celui-l, disait-on, mettait les chats en fuite,
Et tous avaient tenu la plus belle conduite
             En mainte occasion.

        Le vieux prit la parole
        Et dit avec concision:

--Notre jeune ennemi sans piti nous immole;
        Il nous guette partout,
        Ma douceur est  bout.
        Il faut lui faire entendre
        Ce que l'on doit attendre
      D'un rat digne de ce nom!

                 --Non!
    Reprit un autre nergumne,
    Ne nous laissons plus effrayer
    Par ce bambin qui nous malmne,
    Qui sait  peine bgayer
    Et se vante de son mrite!

      --Sa lchet m'irrite,
        Dit sur le mme ton
                Un raton;
    Il se cache pour nous surprendre
    Et n'agit que sournoisement.

  --Lorsqu'il nous tient sparment
Il est plus fort que nous, cela doit se comprendre;
Il ne le sera pas si nous nous unissons,
Dit un autre opinant  la mine superbe.

On fit longtemps encore de l'loquence acerbe,
Et l'on voyait courir d'nergiques frissons
          Dans l'illustre assemble.
          On dcida d'emble
D'aller en plein soleil provoquer matre chat,
Et, par un coup brillant de faire le rachat
        De l'antique indpendance
          Des rats et des souris.
Devant tant de hros le pauvre chat, surpris,
Perdrait bien son outrecuidance
          Et fuirait tout confus...
          On comptait l-dessus.

On partit plein d'ardeur pour tenter l'aventure,
Mais! le chat qui guettait au bord de l'ouverture
Par o les valeureux s'attendaient de sortir,
Miaula tout  coup d'une voix ironique.
Les rats furent saisis d'une affreuse panique,
Et chacun dans son trou s'en alla se blottir.

_ Vous n'aurez jamais de problmes_
_ En multipliant des zros,_
_ Multipliez les poltrons mmes_
_ Vous n'aurez jamais de hros._




FABLE VI


LE CHEVAL ET LE CHARRIOT

    Un bon cheval d'un certain ge,
Tranait depuis longtemps un pesant charriot:
        Il tait tout en nage,
        Mais il ne disait mot,
        A quoi sert de se plaindre
Quand personne n'est l pour nous prendre en piti
        Ou, tout au moins, pour feindre
        Une douce amiti,
    Il vaut mieux avec patience
          Endurer son mal.
        C'est ce que l'animal
        Faisait en conscience;
      Mais il n'en pensait pas moins.

        Cependant la voiture
        Conduite par ses soins
    Parvint, sans fcheuse aventure,
    Au sommet d'un vaste coteau.
    La descente en tait rapide:
    Un roc abrupt, un trou perfide
Resserraient le chemin comme eut fait un tau.
        Alors le vhicule
        Commena de parler.
Cela, vous semble trange, et mme ridicule;
N'importe; pour si peu n'allez pas quereller.

  --Laisse flotter tes rnes,
Dit-il au cheval fort surpris;
Depuis bien longtemps tu me tranes;
Ton coeur est bon, je l'ai compris.
A mon tour, sans qu'on le devine,
Sur la pente de la ravine
Je vais te pousser doucement,
    Et tu n'as qu' te laisser faire
    Pour descendre en bas promptement;
        Je connais mon affaire.

Le cheval, coutant ce propos singulier,
            Changea de rle.
Aprs tout, ce devait tre joliment drle
Que ne plus se morfondre  tirer du collier.
Il partit, trottinant sur la pente assez raide.
Le charriot, content de lui donner de l'aide,
        Poussait de mieux en mieux,
    Augmentant toujours sa vitesse.
    Le cheval, malgr sa prestesse,
        Devenait soucieux.

--Arrte! cria-t-il au charriot, arrte,
            Je n'en peux plus!...
            Je suis perclus!...
            Je perds la tte!...

        Sur le chemin poudreux
        La course est furibonde:
        Aprs une seconde
            Le malheureux,
    Ne pouvant plus combattre
    Son pnible destin,
    Vint lourdement s'abattre
    Dans le fond du ravin.

_Vous qui nous conduisez  travers les abmes,_
_N'allez pas imiter ce cheval idiot,_
_Ne changez pas de rle avec certains intimes,_
_Car ils feraient, bien sr, comme le charriot._




FABLE VII


LA PLUME ET LE PIN

    Une plume lgre,--
Non pas la plume mensongre
Du journaliste besacier
Ou du pote romancier,
Mais la plume d'une hirondelle,
        D'un tourneau
        Ou d'un moineau,
    Je ne sais trop laquelle,--
Une plume, toujours, par le souffle du vent
        S'envolait emporte,
    Comme cela se voit souvent.
        Passant  la porte
        D'un pin majestueux,
  Elle lui fit, d'un air prsomptueux,
    Cette ridicule menace:

--Pin, courbe-toi, sinon je t'crase sur place!
    Ne me demande pas pourquoi,
    Mais regarde derrire moi.

  --Je vois en effet sur la plaine,
Dit le pin ddaigneux, des arbres entasss,
Mais, va! ce n'est point toi, c'est le vent qui t'entrane
        Qui les a terrasss.

_Plus d'un homme lger qu'un sot orgueil consume_
_ Croit tout rgenter de son fouet,_
_ Et, comme cette plume,_
_ N'est lui-mme qu'un jouet._




FABLE VIII


LE LOUP ET LE CHIEN

        Un loup vieillot et maigre,
        Ayant une voix aigre
        Mais un souple mollet,
Sortit du bois, un jour, dans le dessein coupable,
        La chose tait palpable,
    De croquer quelque bon poulet.
    Il s'approcha donc d'une ferme
            D'un pas ferme,
Tout comme aurait pu faire un vieil habitu;
Mais au seuil de la porte il vit le chien Fidle,
        Un serviteur modle
Qui ne craignit jamais d'tre destitu:
    fallait donc agir de ruse.

  --Je ne sais pas si je m'abuse
          Dit-il au chien,
          Mais je crois bien
    Avoir fait votre connaissance
        Dans un temps dj loin,
        Et votre pre eut soin
    De nous faire faire bombance.

--Je ne me souviens pas d'avoir eu cet honneur,
                Monseigneur,
Dit le chien tout surpris de l'trange aventure.

  --C'est vrai pourtant, reprit le loup,
Je vous l'affirme encore, et je hais l'imposture.
        Nous mangemes beaucoup,
Et surtout des poulets de la chair la plus tendre.
    Je suis en dette  votre gard;
Et si je viens ici braver votre regard,
C'est pour vous annoncer que l'on doit vous attendre
    Dans notre bois demain matin;
    L'on y prpare un grand festin
    Dont vous serez le premier hte.

--J'irai, compre loup, j'irai certainement,
    Car c'est une faveur bien haute
Que mes frres des bois me font en ce moment.

  --La table sera bien servie;
      J'ai cependant envie,
    Reprit le loup dans l'embarras,
De faire une surprise aux loups que tu verras.
Tu vas donc me prter une grasse poulette,--
    Cela manque  notre repas--
Je dirai que c'est toi--mais ne me dmens pas--
Qui relevais pour eux sous ta noble houlette.

              --Par ma foi!
             Je n'en ai pas, moi,
          Rpliqua le chien honnte.

--Tu n'en as pas, dis-tu? Mais dans la basse-cour
J'en entends caqueter; allons-y faire un tour.

Fidle avec orgueil leva sa belle tte:

  --J'en suis le gardien, dit-il,
        Et non le matre;
    Voudrais-tu donc me rendre tratre
        Par ton discours subtil?

--Ta vertu, dit le loup, suffit pour m'interdire
Un langage lger qu'on ne tient qu'au roquet.
Je m'en retourne au bois; je reviendrai te dire
    L'heure juste du grand banquet.

_On en voit bien des loups; ils sont vtus en hommes;_
_La plupart ont connu votre pre dfunt;_
_Ils ont pour leurs amis fondu de belles sommes;_
_Ils vous offrent de tout et vous font un emprunt._




FABLE IX


LES DEUX VOISINES ET LA MORT

Deux voisines causaient. C'est bien dans la coutume.
Ce qui le serait peu--du moins je le prsume
        Et je le dis tout bas--
Serait d'en trouver deux qui ne causeraient pas.
Deux voisines causaient de mille et mille choses,
    Se plaignaient surtout de leur sort,
    Croyaient les autres sur des roses
    Et, sans vouloir leur faire tort,
Auraient bien dsir d'changer avec elles
 Leur insupportable destin.
L'une trouvait pourtant des heures assez belles
    Pour compenser certain chagrin;
        L'autre tout au contraire,
        Ne voyait pas comment
        On pouvait dcemment
        Un instant se complaire
        Dans un monde pareil.

--Oui, depuis que je vous la face du soleil,
    Disait-elle d'une voix sourde,
    Je trane, hlas! tu le sais bien,
    Une chane affreusement lourde.

L'autre ajoutait:--C'est vrai; mais moi n'ai-je donc rien?
Les veilles, le travail, et puis la maladie?
Cependant, malgr tout, j'aime encore la vie.

--Je la dleste, moi! j'en ai bien trop got!
        La belle chose, en vrit,
        Qu'une longue, existence
        A faire pnitence
Pour ceux qui prs de vous nagent dans les plaisirs!
        L'objet de mes dsirs,
        C'est la mort; qu'elle vienne!
        Je suis bonne chrtienne,
    Mais je suis lasse de souffrir.

La mort entra soudain.

                   --Je viens pour vous offrir
          Mes humbles services,
    Dit-elle, et finir vos supplices.

          --Madame la mort,
    S'cria la femme chagrine,
          Prenez donc ma voisine
                Tout d'abord!...

_Quelque triste que soit de nos jours le pome,_
_Quelque soit le bonheur que l'on espre aux cieux,_
_ On aime toujours mieux_
_Voir mourir ses voisins que de mourir soi-mme._




FABLE X


LE LIVRE PARVENU

    Un livre ambitieux, ou, pour parler plus juste,
        Un livre plein de vanit;--
    La chose est rare un peu, mais une foi robuste
        N'y verra point d'normit--
        Un livre vaniteux, vous dis-je,
    Voulant se donner du prestige,
Rsolut un bon jour, de rompre avec les siens.
Il rougissait vraiment de leur pauvre fourrure
    Et de leurs ples entretiens.

Il se flattait d'avoir une belle tournure,
        Un langage correct,
        Et puis de l'intellect
               A revendre,
    Avec cela l'on peut se rendre
        Quelquefois assez loin.
        Mais je n'ai pas besoin
    De vous dire;--c'est manifeste--
    Qu'il s'aveuglait profondment,
    Comme tous les vrais sots, du reste.

Il voulait frquenter le plus intimement,
    Parmi les animaux du globe,
Ceux qui sont habills d'une superbe robe:
Les martes, les castors, les loutres, les visons.
Il ne savait pas trop s'il verrait les belettes;
Les renards, pas du tout, except les grisons.
Il sortit pour chercher de nouvelles toilettes,
Car il ne pouvait pas, sans tre fort bien mis,
  Se prsenter chez ses nouveaux amis.
Il eut une fortune trange, inattendue:
    Il trouva, cet heureux chercheur,
    Une peau de loutre perdue
    Tout rcemment par un chasseur.
    Elle lui faisait  merveille,
    Sauf  la place de l'oreille,
    Mais il n'en eut aucun souci
    Et crut pouvoir rester ainsi.
    Il avait raison, j'imagine,
    Car on ne peut assurment
Se transformer absolument;
Quelque chose toujours trahit notre origine.

        Donc notre livre fat,
        Prenant son exeat,
Sortit de sa famille en son nouveau costume,
De la loutre suivit assez bien la coutume,
    Et se donna beaucoup de mal
Pour se faire passer pour un noble animal.

Ses oreilles souvent excitrent le rire
    De son adoptive tribu,
Mais on ne voulut pas, toutefois, le proscrire,
    Vu qu'il tait fort bien vtu.

_C'est ainsi parmi nous que l'amiti s'exerce_
_ A l'gard du sot parvenu;_
_ On voit bien l'oreille qui perce,_
_Mais l'on prfre, c'est connu,_
_La sottise bien quipe_
_A l'esprit en veste rpe._




FABLE XI


LE CORBEAU VANITEUX

Tous les ambitieux qui trahissent leur caste
Et pour leurs vieux amis n'ont plus aucuns gards,
Tous les sots vaniteux qui recherchent le faste
Et veulent sur leur tte attirer les regards,
Ne sont pas fortuns, vous pouvez bien m'en croire,
Comme le livre fat dont j'ai redit l'histoire
    Dans le fabliau prcdent.
    Et, pour prouver ce que j'avance,
    Comme fait un homme prudent,
Je vais vous raconter, ce n'est pas mdisance,
Un fait que vous pourrez redire  votre tour.

Un corbeau des plus noirs, dj sur le retour--
C'est dire qu'il passait la moiti de la vie--
N'avait pu dominer un sentiment d'envie
A l'gard des oiseaux au plumage clatant.
Il croyait que le sort l'avait, hlas! fait natre
Le plus laid d'entre tous et le moins important,
Il se trompait beaucoup; car il faut reconnatre
Qu'il n'est pas du tout laid et qu'il est le plus fin:
Mais quand l'envie aveugle elle vous rend injuste.

        Continuons enfin.
Notre corbeau rvait, perch sur un arbuste,
    A son humble condition,
    Ne faisant pas attention
Aux chasseurs qui rodaient avides de carnage
            Dans le voisinage.
          Non, les chasseurs des champs
          N'taient pas si mchants
          Et je les calomnie.
Ils virent en effet le vaniteux corbeau,
    Mais poussrent la vilenie
    Jusqu' ne pas le trouver beau,
    Et s'en allrent en silence
    Sans troubler son obscure paix.

Le corbeau, cependant, en rvant d'opulence,
    S'envola vers un bois pais,
Et l, par un hasard qui me semble assez drle,
Il trouva, suspendue  la branche d'un saule,
    La dpouille d'un perroquet..
Il en fut enchant, retrouva son caquet
Et se mit  jaser en ttant chaque plume..

--Celle-ci, disait-il, va faire, je prsume.
    Un collier de pourpre  mon cou;
    Cette grande donne  mon aile
    Une envergure solennelle:
    Et cette autre, o la mettrai-je? o?
        Sur ma tte mme,
        Comme un diadme!
          C'est bien cela.
          Et celle-l?
      Oh! cette longue bleue,
        C'est toute une queue!...

      Tout en monologuant,
      Le pauvre extravagant
Se htait d'ajuster cet clatant mlange
    Et de plumes et de couleurs.
    Il pensait que les oiseleurs
Seraient bien tonns de son aspect trange.
Il ne se trompait point: les chasseurs, l'ayant vu,
    Se dirent tout remplis de joie
    Que c'tait, une rare proie;
Et l'un d'eux, paulant pour ce coup imprvu
        Son arme meurtrire,
            Tira d'aplomb,
Et le pauvre corbeau finit l sa carrire:
    Il tomba tout cribl de plomb...

_Plus d'un, en se parant d'un clatant plumage_
_Qui ne devait pas tre sien,_
_Souffre, hlas! un mortel dommage_
_Et dans son me et dans son bien!_




FABLE XII


LES FEUX SAINT ELME ET LE PHARE

Un soir que l'ocan roulait vers son rivage,
          Avec un bruit sauvage,
          Ses flots tumultueux,
Des aigrettes de flamme, au milieu des tnbres,
Dansaient de toute part, sur les vagues funbres
    Et dans les vents imptueux.
C'taient les feux Saint-Elme et les feux Sainte-Claire
                 Joyeux et vifs,
    Ils s'approchrent des rcifs
O brillait chaque nuit un phare solitaire.

--Pourquoi ne viens-tu pas avec nous voltiger?
        Dirent-ils d'un ton lger
        A l'immobile lumire;
Toi qui pourrais gament comme nous flamboyer
    Comment peux-tu dans ce foyer
    Demeurer ainsi prisonnire?

Le phare rpondit:

                 --Pendant qu'en gais faisceaux
Vous jouez dans les mts des malheureux vaisseaux
        Qui courent au naufrage,
    Moi je reste sur le rocher
    Pour leur dfendre d'approcher.
    Je rends l'espoir et le courage
    Au matelot qui craint la mort;
J'loigne le danger et je montre le port.

_ Les vains sectaires de ce monde,_
_ Avec leurs doux enseignements_
_ Qui changent  tous les moments,_
_Sont pareils  ces feux qui voltigent sur l'onde._
_Seul il tait hier, seul il sera demain,_
_Sur son roc ternel, le dogme catholique_
_ Ce phare symbolique_
_Qui guide dans la nuit le pauvre genre humain._




FABLE XIII


LA ROSE ET LE PAPILLON

             Une rose,
        Nouvellement close
        Au souffle de matin,
Mollement se berait dans un pr de satin,
Parmi cent autres fleurs aux teintes les plus douces,
Parmi le vert gazon et les lgres mousses
Un papillon la vit et en devint amoureux.
Ces charmants tres-l--non pas que je les blme--
        Dans une petite me
        Renferment de grands feux;
Mais ils sont inconstants presqu'autant que les hommes,
            Et nous sommes
        Bien plus coupables qu'eux,
        Je l'avoue  ma honte.

Cessons de commenter. Allons, ma muse conte,
        En peu de mots si tu le veux,
            L'histoire tant redite
        De la rose et du papillon.
            Que chacun la mdite
Et craigne de l'amour le cuisant aiguillon.

Mon papillon aima. C'est bien dans sa nature,
        La douce crature!...
    Allons! encore une rflexion!
        Vite,  la question.
Il aima follement comme toute jeunesse,
Et la rose, sensible  sa brlante ardeur,
Prit un clat nouveau, comme fait la pudeur
        Qui devient larronesse,
    Ce que se dirent ces amants
    Dans leurs chastes embrassements
                 Je l'ignore.

Le papillon partit, plus il revint encore,
                  Et la fleur
Lui donnait chaque jour le parfum de son coeur
        Et la frache rose
    Que l'aurore avait dpose
        Dans son calice vermeil;
    Et lui, plein d'un amour pareil,
Dw son aile dore  la fire corolle
    Faisait une vive aurole.

        Un jour il ne vint pas,
        Et la rose, alarme,
    Ne pouvant voler sur ses pas,
    Pencha sa tte parfume...
Longtemps elle attendit son amoureux divin,
        Longtemps ce fut en vain,
    Elle perdit son doux arme
    Et jusques au loin, sur le chaume,
Ses ptales de feu s'en allrent mourir.

A l'heure o les derniers allaient aussi prir,
Elle vit se traner tout prs, dans l'herbe tendre,
        Un insecte chtif.
Son aile dvaste essayait de se tendre
Et ne le pouvait plus. Il arriva plaintif
    Au pied de sa tige penche
        Et demi-dessche...
C'tait le papillon ses dernires amours!

D'une lampe, le soir, il avait vu la flamme,
Il avait d'une lampe cout les discours:
        C'tait peut-tre infme,
        Mais j'ose l'excuser.
La lampe le brla dans son premier baiser.

    La rose mourante l'accueille
        Avec bont pourtant,
Et lui fait un abri de sa dernire feuille,
    Parce qu'il tait repentant.

_ La rose qui reste  sa tige,_
_C'est l'amour qui remplit sa noble mission,_
_ La lampe, c'est la passion_
_ Qui donne le vertige;_
_ Le papillon, c'est nous,_
_ Nous pauvres fous._
_ Qui nous moquons de la constance_
_ Pour voltiger  l'abandon!_
_ Heureux lorsque la repentance,_
_Nous ramne blesss et nous vaut le pardon!_




FABLE XIV


LE JEUNE CHAT ET LA SOURIS

    Un jeune chat venait de prendre
            Une souris;
Il en sautait de joie, et a peut se comprendre,
    Vu qu'il n'avait jamais rien pris.
Il tait demeur jusqu'alors  l'tude
            De son mtier,
Avait t nourri par la sollicitude
        D'un vieux chat du quartier;
        Car l'histoire rapporte
        Que sa mre tait morte
En allant  la chasse au milieu des fourrs.
Les dtails de sa mort n'ont pas t narrs.

Donc notre petit chat, tout fier de son adresse,
    Voulut prolonger son plaisir
    En tachant pour la ressaisir,
    Avec plus d'art que de tendresse,
    La souris qui tremblait de peur.
        Il avait, je suppose,
        Vu pratiquer la chose
        Au vieux chat son tuteur.
Il la faisait sauter au dessus de sa tte
    Ou bien rouler  quelques pas,
    Et la pauvre petite bte
Tentait de s'chapper mais ne le pouvait pas,
        Car la griffe aiguise
        La reprenait toujours.
        Elle tait puise
    Et n'esprait plus de secours,
Quand son jeune ennemi, trop gris par la joie,
    Avant du lui croquer le cou,
Pour lui rendre l'espoir, cruellement l'envoie
        Rouler au bord d'un trou.

      --Je suis assez habile,
    Se disait-il d'un ton badin,
    Pour la prendre avant qu'elle file
        Par ce nouveau chemin.
        Pour moi c'est double fte,
            En vrit,
Que de la prendre encor pendant qu'elle s'apprte
    A jouir de la libert,
            Et c'est pour elle
        Peine deux fois mortelle.

            Il se trompa;
        La souris s'chappa.

_Il faut bien quelquefois infliger des supplices;_
_ C'est un devoir des plus touchants;_
_Mais il faut se garder de mettre ses dlices_
_ Dans les angoisses des mchants._




FABLE XV


LE LABOUREUR ET L'ATHE

Un laboureur, honnte homme et chrtien fidle,
    Qui s'agenouillait chaque jour
Et croyait bonnement que l'me est immortelle
Et doit quitter ces lieux pour un autre sjour;
    Un brave laboureur, vous dis-je,
    Qui ne demandait au Seigneur,
    Pour croire au cleste bonheur,
        Aucun autre prodige
    Que le spectacle radieux
        Que le ciel fuit clore
        Au couchant,  l'aurore,
        Chaque jour sous nos yeux;
    Un laboureur achevait ses semailles,
Quand il vit arriver au milieu de ses champs
Un soi-disant athe, un de ces sots tranchants
Qui veulent enlacer les autres dans leurs mailles.
L'angelus du midi, dans le mme moment,
    Sonnait  l'glise voisine;
Le semeur se signa, puis, fort dvotement,
Se mit  rciter la prire divine.

  --Pourquoi ce signe de la croix?
Fit le libre penseur en clatant de rire:
      Est-ce que vraiment tu crois
      A ce que tu viens de dire?

--Et pourquoi, mon ami, n'y croirais-je donc pas?
Rpondit aussitt le laboureur modeste.

  --Parce que Dieu, comme le reste,
    Nous embarrasse  chaque pas.

--Cet embarras, pourtant, malheureux incrdule.
N'en existe pas moins quand, pour ne pas le voir,
        Votre esprit fier recule
    Ou se couvre d'un bandeau noir.

--Tout a ce sont des mots;  la mort tout s'efface:
Pour la terre on est fait; c'est ici notre place
            Et pas ailleurs.
Le tombeau ne rend pas, tu le sais, sa poussire,
Et la vie en la mort s'engloutit tout entire.

--Revenez dans deux mois;  vos accents railleurs
    Je crois que je pourrai rpondre.

L'incrdule partit: il tait gnreux.

--Vraiment, se disait-il, ces pauvres malheureux
    Sont bien faciles  confondre.

Il revint au temps dit; c'tait  la moisson.

--Eh bien! commena-t-il, eh bien! pieux garon,
    Je viens chercher votre rponse.

--Interrogez mon champ, c'est lui qui la prononce.

        --Mais je l'coute en vain.

        --Vous avez vu ce grain.
Je l'ai mis au printemps dans une chaude terre;
Il a sembl pourrir; tel ne fut pas son sort:
Un germe plein de vie est sorti de la mort...
Voyez ce champ superbe, expliquez ce mystre.
L'homme est plus qu'un vil grain, vous savez bien cela
Comment pouvez-vous donc jamais nommer chimre
Son espoir de sortir d'une tombe phmre?...
C'est ma seule rponse; allez, mditez-la.




FABLE XVI


LA MER ET LE ROCHER

--Je veux aller plus loin, dit la mer orgueilleuse
    Au rocher debout sur ses bords;
Abaisse-toi, sinon... Je ne suis point railleuse,
    Et j'prouve comme un remords
De m'tre tant de fois  tes pieds endormie.
Tu pourras me compter comme ton ennemie
    Si tu ne me laisses courir
    O le doux caprice m'entrane.
Abaisse-toi, te dis-je, ou tu vas encourir,
    Pauvre roc, ma profonde haine.

--A ma place je suis, j'y reste par devoir.
Rpondit le rocher sans du tout s'mouvoir
Si j'allais obir, ajouta-t-il, tes ondes
    Couvriraient les plaines fcondes
    D'un immense voile de deuil,
    Et je deviendrais ton complice:
        Renonce  ton caprice,
            Car je suis le seuil
Que tu ne peux franchir,  mer imprieuse.

Jusqu'en ses profondeurs la mer frmit alors:
Elle fit tout  coup de suprmes efforts
        Et s'en vint furieuse,
        Dans un terrible choc,
Se briser en hurlant sur l'immobile roc.

_ Quelque place qu'on vous confie,_
_Faites votre devoir et demeurez sans peur._
_ La menace ne terrifie_
_ Que l'infidle serviteur._




FABLE XVII


LE SINGE MONT SUR DES CHASSES

    Un singe de courte stature,
    Mais de grandes prtentions,
    Gardait rancune  la nature
    De son manque d'attentions
    Et cherchait toujours dans sa tte
    Le bon moyen de s'lever.

--Je l'ai! dit-il un jour, je l'ai! que je suis bte
            De si longtemps rver!...
C'est bien simple: je vais monter sur des chasses.
    Mais il est un danger, je crois:
    Sous mes petites jambes grasses
    Ou verra mes jambes de bois.
Bah! j'ai de bons amis qui, moyennant salaire,
Pour cacher ce beau truc se tiendront prs de moi.
Ils vanteront ma taille et mon bras musculaire,
    Et moi je me tiendrai bien coi.

    L'ide tait originale
Et le singe orgueilleux en sut tirer profit.
    Il trouva l'amiti vnale!
            Qui le bouffit.

_Lorsque l'on vous dira qu'un homme vous surpasse_
_Et que devant son nom tout nom s'anantit,_
_Regardez avec soin au tour de passe-passe,_
_Car tel qui parat grand est parfois bien petit._




FABLE XVIII


LA CORNEILLE ET LA GRIVE

La grive est d'une humeur sauvage et d'un coeur tendre;
Elle aime la retraite et res'e au fond des bois:
    C'est l qu'elle nous fait entendre
Des sons aussi moelleux que les sons du hautbois.
        La corneille, au contraire,
Dont la voix est si laide et l'esprit si rus,
        Semble surtout se plaire
    Prs de l'homme civilis.
Peut-tre qu'aprs tout elle se croit de force
A lutter quelquefois de finesse avec lui;
        L'orgueil est une amorce,
    Mme pour l'oiseau d'aujourd'hui.

    Quoiqu'il en soit, une corneille
    Qui n'avait pas mauvaise oreille
    Et ne manquait pas de bon sens,
    Honteuse de ses laids accents,
    Eut une ide originale.

    Or, la voil qui prend son vol,
            Et, rasant le sol
        D'une aile matinale,
    Elle se rend  la fort,
    S'enfonce loin et puis arrive
Sur un rable vert o nichait une grive.

  --Il y va de ton intrt,
    Dit-elle  l'oiseau solitaire,
Quitte ce dsert sombre. Il vaut autant se taire
Que de chanter ainsi quand personne n'entend.
Viens, je connais des lieux o l'on sera content
D'applaudir, mon amie,  ta voix merveilleuse,
La pauvrette couta la corneille orgueilleuse
    Et se laissa persuader.
Au milieu d'un jardin, en lissant leur plumage,
On les vit, peu d'instants aprs, se hasarder.

  --Fais maintenant ton doux ramage,
    Dit la corneille, et cache-toi
    Pour qu'on ne puisse pas te prendre,
    Seule je vais m'exposer, moi,
Et je t'avertirai si l'on vent nous surprendre.

    La grive obit sur le champ,
            Et son doux chant
Attira sur les lieux une foule nombreuse.
                La peureuse
S'tait fort bien cache; on ne la voyait pas.
On voyait seulement la corneille mchante
    Qui simulait, sans embarras,
    Les gestes d'un oiseau qui chante
              Et se gaudit.
    Ce fut elle qu'on applaudit.

_Beaucoup chantent ainsi par la bouche des autres,_
_Qui ne sont pas des oiseaux. Ils ont un air heureux._
_A dfauts de talents ils empruntent les vtres:_
_Ils expriment pour nous ce qu'on pense pour eux._




FABLE XIX


LE LOUP DEVENU MOUTON

La chose pourtant, je l'avoue,
N'a pas de probabilit,
Et l'on va croire que je joue
Avec votre crdulit;
Il n'en est rien, je vous l'assure,
Et l'histoire improbable est sre.

Pour la comprendre tout d'abord
Et lui trouver de la justesse,
Il faut savoir qu'un loup ne mord
      Que si la faim le presse.
Partant de cette vrit
      On verra, je l'espre,
Que le loup qui fait bonne chre
Doit avoir de l'humanit.

Donc ce brigand de quadrupde
Qu'on nomme mangeur de moutons
Courait, hurlant sur tous les tons
      Et cherchant un remde
Qui put  son mal mettre fin.
Ce mal, passager d'ordinaire,
N'tait pas, certes imaginaire,
          C'tait la faim.

Pour calmer un peu ses supplices,
      Ce loup efflanqu
      N'aurait pas manqu
De dchirer avec dlices
     Le plus chtif agneau,
     N'eut-il eu que la peau.
Mais le chien faisait bonne garde
Aux tables et dans les clos.

Il peut devenir un hros
Celui-l que la faim poignarde...
Las de guetter l'occasion,
Notre loup finit par comprendre
Qu'il devait autrement s'y prendre
Et risquer une invasion.
Que l'on soit loup, que l'on soit homme,
          Il faut manger;
La vie  cela se consomme;
Tanner n'y pourra rien changer.
Il aborda, la gueule ouverte
Et d'un air bien dtermine,
Un troupeau qui dans l'herbe verte
Faisait sieste aprs dn.
Le chien accourut tout de suite,
Mais, le loup ne prit point la fuite;
Il fallut donc parlementer.

--J'ai faim, je mange, dit le fauve,
Rien qu'un mouton et je me sauve:
Je suis facile  contenter.

--Qu' pas un ta griffe ne touche,
Rpliqua le cerbre, ou bien...

Cet ou bien avait l'air farouche,
Mais le loup ne fit cas de rien
Et continua sa menace.
Le chien qui n'tait pas bonasse
    Se creusa le cerveau
Pour trouver un moyen nouveau
De protger la bergerie.

--Vous avez faim? dit-il au loup;
Si ce n'est point plaisanterie
Je vous ferai manger beaucoup
Et j'adoucirai votre peine:
Enrlez-vous dans mon troupeau,
Allez patre au son du pipeau
Et vtez la robe de laine;
Cela vaudra mieux, bien des fois,
    Que de courir, avide
      Et le ventre vide,
    A travers champs et bois.

--Je crois que votre offre est honnte
Et je l'accepte franchement,
Rpondit la prudente bte,
Tout en souriant mchamment;
Je vous demeurerai fidle
Puisque je serai bien nourri;
Je vais tre un agneau modle,
    J'en ferais le pari.

_Combien ainsi font du tapage_
_Jettent au vent page sur page,_
_Menacent de tout fracasser,_
_Mais qui perdent leur violence_
_Et gardent un prudent silence_
_Ds qu'on offre de les placer!_




FABLE XX


LE LOUP CONVERTI

Souvent, presque toujours les loups naissent et meurent
Avec leur got sauvage et leurs grands apptits:
Les hommes font-ils mieux? Fort souvent ils demeurent,
Au dclin de leurs jours, ce qu'ils taient petits.

Je connus un vieux loup cependant,--par ou-dire,--
Qui vcut longtemps mal, comme font tous les siens,
Dvora maint agneau, croqua mme des chiens,
    Et qui finit par s'interdire
    Le moindre petit coup de dent,
Ainsi son repentir tait bien vident
          Ds qu'il changea de vie
Il fut bien oblig de fuir la compagnie
    De ses camarades des bois,
Car il aurait hurl, pour le sr, quelquefois
    S'il n'eut pas fait ce sacrifice:
L'occasion, l'exemple, et puis l'heure propice...
Il trancha dans le vif et voulut tre agneau;
C'tait assurment le parti le plus beau.
          C'est ainsi qu'il faut faire:
              Ou tout ou rien.
Demi-conversion n'est jamais salutaire
          Et ne fait aucun bien.

On le vit  regret, malgr son air austre,
    Dans le pacifique troupeau;
Car on ignorait si, tout en changeant de peau,
Il avait, en effet, chang de caractre.
Mais un jour il prouva sa droiture de coeur
    Par une admirable conduite:
Attaqu par des loups, il les mit tous en fuite
          Et demeura vainqueur.

En voyant un mouton d'une force pareille,
Les vieux loups, en effet, s'taient dit  l'oreille
                 Tout  coup:

Sauvons-nous, c'est l'agneau qui mange ici le loup!

_Le perscuteur que la grce claire_
_Et met  genoux dans l'humilit,_
_Devient fort souvent l'appui tutlaire_
_ De la vrit._




FABLE XXI


LE CASTOR ET LE LOUP CERVIER

Un castor bon enfant, un jour, prta l'oreille
    Aux paroles d'un loup cervier.
Il s'agissait d'teindre une haine bien vieille
Et d'changer enfin la branche d'olivier.
La pense tait bonne et la chose, facile;
Mais notre loup cervier qui faisait le docile
    Avait un but inavou
    Qu'il cachait avec artifice;
Il voulait s'assurer, je crois, le bon office
    D'un esclave tout dvou,
    Plutt que l'amiti constante
            D'un compagnon,
    Fut-il et fidle et mignon.

    C'tait une affaire importante
        Que l'oubli du pass,
        Et le lynx empress
    En convenait de bonne grce.
Il n'avait pourtant pas qu'un tour de passe-passe
     A se faire pardonner.
    Il vit toutefois sans surprise
        Le succs couronner
        Sa nouvelle entreprise.

             --Or,
Pour sceller l'amiti l'on pourrait, ce me semble,
            Chasser ensemble,
        Proposa-t-il au castor.

--Que votre intelligence,  mon cher, est fconde!
Fit le castor mu--commenons nos travaux:
    Nous irons par monts et par vaux:
Moi je nage fort bien, je chasserai dans l'onde
Et vous procurerai les poissons les plus frais.

--Les fruits des bois ont-ils pour vous quelques attraits?
Reprit le loup-cervier, vous en aurez de reste,
        C'est moi qui vous l'atteste,
Car je grimpe aisment, vous ne l'ignorez pas,
        Sur les plus hautes branches.
Je vous offrirais bien, chaque jour, aux repas,
    De la chair en paisses tranches,
    Mais vous n'en mangez pas du tout.

Ils partirent enfin, rdant un peu partout,
Mais plus souvent sur le bord des rivires.
Le loup-cervier mangeait, du meilleur apptit
    Et sans faire trop de manires,
    Le gros poisson et le petit.

--De la socit je porte seul les peines,
Lui dit bien poliment le castor aux abois;
Soyez plus gnreux; rentrons dans les grands bois,
Montez sur quelque htre et donnez-moi des faines.

--Des faines? j'y pensais; a fera changement.

            Ils marchaient lentement,
Car les pieds du castor n'ont pas grande vitesse.
            Aprs de longs circuits,
Ils trouvrent un htre assez charg de fruits.
    Le loup cervier, avec prestesse,
Grimpa sur les rameaux et se mit  manger
                 Sans songer
            A son camarade.

--Vous ne m'en donnez pas? demanda celui-ci.

--Ta sant dlicate est mon plus grand souci,
Et je crains que ce fruit ne te rende malade...
    Il ne faudrait qu'un accident,
    Rpondit le lynx impudent.

--C'est vrai, fit le castor, j'en souffrirais peut-tre;--
Il cachait son dpit sous des dehors sereins.
--Je vais gruger l'corce.

                        Or, il coupa le htre.

Le loup-cervier tomba puis se brisa les reins.

_La haute opinion que l'on a de soi-mme_
_Nous empche souvent de voir les qualits_
_Des amis que l'on a lchement exploits;_
_ Mais quelque circonstance extrme_
_ Nous fait toujours voir,  la fin,_
_Que pour tre plus fourbe on n'est pas le plus fin._




LIVRE TROISIME

(A MES ENFANTS)




FABLE PREMIRE


LE LIVRE ET LE RAT

            Bien des fabulistes,
            Profonds moralistes,
Ont avant moi cont, dans leurs vers sduisants,
        Ces histoires naves
        Prises dans les archives
Des esprits srieux et des coeurs bienfaisants.
Auprs de leurs travaux bien humble est mon ouvrage
Et je sens quelquefois s'affaisser mon courage.
Laisserai-je pourtant mon livre inachev?
    Comme le grain de snev
Il deviendra peut-tre un arbre au rameau sombre
     Qui prtera son ombre
    Au voyageur fatigu.
Ecrivons donc encor: que m'importe le blme
Si mes rcits, enfants, charment votre jeune me?
Parmi les ennuyeux si je suis relgu,
J'aurai pour m'excuser le dsir de vous plaire
    En vous donnant de bons conseils.
    Vous m'offrirez vos fronts vermeils,
Je les embrasserai, ce sera mon salaire.

Je vais dire aujourd'hui l'histoire d'un coquin;
          Une assez longue histoire
Que vous conserverez bien dans votre mmoire,
Car on ne la trouve plus, mme dans le bouquin.
Le coquin dont je parle tait un jeune livre.
C'est drle, n'est-ce pas? et l'on n'aurait pas cru
Que ce triste animal put avoir un mot cru
                 Sur la lvre
    Et de l'audace dans le coeur,
Drle si vous voulez, c'tait un escroqueur.
    Il est vrai qu'il tait sauvage,
Qu'il habitait un trou pratiqu dans le sol;
Mais cela n'explique point son grand penchant au vol;
    Car nul ne fait plus grand ravage?
    Dans le domaine du prochain
                Que l'homme,--
L'homme civilis, s'entend,--soit qu'il se nomme
        Sujet ou souverain.

Fatigu de ronger des bourgeons d'pinette,
        De gruger du sapin,
    Notre hros, un bon matin,
        Quitta sa maisonnette--
Si l'on peut d'un tel nom appeler un vil trou.--
    Il ne savait ni peu ni prou
    Vers quels lieux diriger sa course;
    Mais le hasard est la ressource
        De ceux qui n'en ont pas.
Tout en rflchissant, il dirigea ses pas
    A travers champs, vers une table.
        Il fut bien inspir,
     Car,  peine est-il entr,
    Qu'un rat qui se mettait  table
L'invite  s'approcher et lui prsente un oeuf.

Le livre trouve exquis ce mets tout  fuit neuf,
                  Le dvore,
          Puis en demande encore.
          Le rat hospitalier,
          Entrouvrant son cellier,
Lui fit voir que chez lui se trouvait l'abondance.

                --Je voudrais
                  Des oeufs frais,
Dit le petit intrus avec outrecuidance.

        --Comme on est en t,
Lui rpondit le rat, vous en aurez sur l'heure,
          Mme  satit;
          Restez dans ma demeure,
          Je vais vous en chercher.

    Puis il sortit pour dnicher
    Les poules sur leurs nids de paille.

    Trouvant amusant d'tre ingrat,
          Le livre fit ripaille
          En l'absence du rat,
          Et vers les bois, ensuite,
              Prit la faite.
Il ne se montra plus qu'aux jours froids de l'hiver,
Car, l'hiver arriv, sa robe devint blanche.
Et puis il aimait moins le bourgeon de la branche
    Et le trouvait parfois amer.
Les oeufs taient si bons! L'eau venait  la bouche
            Rien que d'y penser.
    Et le rat, loin d'tre farouche,
Semblait aimer un peu qu'on l'aide  dpenser.

--Pourquoi ne tenter pas cette bonne aventure,
    Se dit-il, encore une fois?
    Monsieur le rat est trop courtois
Pour oser souponner dans ma blanche fourrure
    Le livre gris qui l'a trich.
    Mettons sa finesse  l'preuve;
        Quand on a fait peau neuve
On peut impunment refaire vieux pch.

    Il part donc, sautant sur la neige,
    Et chez le rat s'en vient frapper.
    Celui-ci lui prsente un sige
    Mais ne parle point de souper.
    La faim inspire de l'audace
    A l'animal le plus prudent.

--Donnez-moi donc de quoi me mettre sous la dent,
        Demande, sans prface,
      Le visiteur ahuri.

      --Je n'ai qu'un oeuf pourri
Que m'a laiss nagure un hte malhonnte,
              Un livre gris.

      --C'tait un malappris,
Fit aussitt le livre en secouant la tte,
    Et si je le rencontre un jour
    Il paiera cher ce vilain tour.

  --Vraiment, votre bont l'emporte,
    Et je vous dirai franchement
    Que j'ai des mets d'une autre sorte,
    Reprit le rat tout bonnement.

  --Je crois votre cave garnie,
    Et je vous jure que j'ai faim,
  Continua l'hte canaille et fin.

  --Mangez donc sans crmonie,
    Quelques uns de ces frais biscuits.

  --En passant j'en ai got d'autres;
    Je ne sais s'ils valent les vtres,
    Mais ils me parurent bien cuits.

--O cela, mon ami, dans la maison voisine?

--Eh oui! prcisment, votre flair le devine.

--Je cours en chercher deux, ce sera le dessert.

--Vraiment vous me comblez, mais faites diligence,
Sinon je penserais qu'on vous a dcouvert;
Et j'aimerais bien mieux mourir dans l'indigence
        Que de vous perdre ainsi.

      --Mon cher, soyez tranquille,
        Je suis assez habile
        Pour revenir ici:
    Je ne crains ni pige, ni dogue.

    Aprs ce petit dialogue
    Le rat obligeant s'loigna.
Quand il revint le cellier tait vide.
              Il s'indigna.

    Mais le livre perfide,
    Objet de son doux soin,
    Etait dj bien loin.

_ Tromper une me droite_
_N'est ni malais, ni nouveau;_
_ Celui qui vous exploite_
_Sait quand il doit changer de peau._
_Il vaut mieux, au jeu, quoiqu'on dise,_
_Etre flou qu'tre floueur,_
_Si le premier y perd sa mise_
_Le second y perd son honneur._




FABLE II


LA CHAUVE-SOURIS

    Dans l'humble fable qui prcde
    Je vous ai montr, mes enfants,
    Que le bon quelquefois le cde
    Aux mauvais qui sont triomphants,
        N'allez pas en conclure
    Qu'il en doit toujours tre ainsi,
    Et que le coquin endurci
N'est pas gn parfois dans sa coupable allure.
    Le contraire arrive partout;
    On se prend dans son propre pige;
    On veut laisser d'autres debout
    Et l'on perd soi-mme son sige.

        D'une chauve-souris
        Ecoutez l'aventure;
        Votre douce nature
    Lui prtera le coloris.

--Je ne suis point, mes soeurs, vile, ni flagorneuse;
    Je ne viens point faire ma cour--
    Dit la chauve-souris, un jour,
En pliant avec soin son aile membraneuse,--
    Or, les moineaux, nos ennemis,
    M'ont, tout  l'heure encor, promis
    De me faire heureusement vivre,
    Si je voulais ici les suivre
        Pour vous dpossder;
    Mais je ne veux pas les aider.

    C'tait aux souris vritables
Que la chauve-souris parlait comme cela;
        Elle ne contait l
    Que des mensonges dtestables,
    Et dsirait pour ce brandon
    Un prix quelconque, un lger don.
    Elle l'obtint  l'instant mme.
Ensuite elle vola vers les petits moineaux,
Et, se servant toujours du mme stratagme:

          --Mes frres les oiseaux,
            Vous connaissez, dit-elle,
            Mon amiti fidle;
Dfiez-vous sans cesse ou vous tes finis:
Les souris ont jur de surprendre vos nids.
    Elles ont os tout promettre
Si je voulais enfin dans leurs mains vous remettre;
    Je leur ai montr du courroux,
    Car je suis oiseau comme vous.

    Cette nouvelle fourberie
    Eut aussi beaucoup de succs.
    On la paya sans ladrerie;
    Et puis on tint un grand congrs
    Comme moineau n'en voit plus gure.
Il y fut dcid d'aller porter la guerre
        Chez les souris sans foi.
    Comme on allait prendre les armes,
    On entendit de grands vacarmes
    Et le camp fut rempli d'moi.

          Or, les souris guerrires
          Avaient pris les devants:
          Leurs bataillons mouvants
        Couvraient des toises entires.

Cependant les moineaux dpchent des courriers,
    De la cime de leurs arbustes,
Pour dire  l'ennemi que les nobles lauriers
Ne se cueillent jamais dans les guerres injustes.
Les souris font de mme avant que d'attaquer;
De sorte que bientt tout vient  s'expliquer.
Redoutant la potence, alors, la souris-chauve
Vers des murs en ruine avec hte se sauve.
Et depuis ce jour-l, cache en son rduit,
                  L'infortune
Passe  trembler de peur chaque longue journe,
Et n'ose sortir que la nuit.

_Un moment de folie, hlas! fait souvent natre_
_ De longs jours de regrets._
_ La honte, pour le tratre,_
_ Suit la gloire de prs._




FABLE III


LE FROMENT ET L'IVRAIE

    Sous les chaudes haleines
Et sous le soleil du printemps,
    Le froment dans les plaines
Avait germ depuis longtemps;
    Les tiges gracieuses
Dj se couronnaient d'pis
    Et s'tendaient soyeuses
    Comme de grands tapis.
      Mais l'ivraie,
Jalouse de voir le bon grain
S'emparer du meilleur terrain,
    Quand au bord de la haie
On la relguait sans merci;
L'ivraie alors voulut aussi
    Dans le sillon fertile
Avoir place comme le bl.
    Sa parole est subtile:
Elle prit un air accabl,
    Un regard fort modeste,
Et dit aux pis ses voisins,
    Avec un noble geste:
--Vous me traitez bien mal, cousins,
Et vous m'en voyez dsole:
Je ne veux plus vivre isole.
    A partir d'aujourd'hui,
    Pour chasser mon ennui,
Nous filerons la vie ensemble,
    Qu'en dites-vous?

--Vraiment, ma petite, il nous semble
        Que pour nous tous
L'existence serait plus gaie
Si nous nous voyions un peu plus,
Dirent quelques pis mus.

  --Votre remarque est juste et vraie;
    Je l'attendais en vrit
    De votre grande amnit,
    Reprit l'ivraie avec audace;
    Laissez-moi prendre  vos cts
    Une toute petite place,
    Vous serez fiers de mes bonts.

    Sduits par ses belles paroles,
    Les pis jeunes et frivoles,
    Ne voyant rien de hasardeux,
    La gardrent au milieu d'eux.
    Ils connurent leur imprudence
    Quand l'ivraie, avec impudence,
    Pendant qu'ils souffraient, reverdit
    Et jusqu'au loin se rpandit,
    Fouillant le sol de sa racine,
    Mais il tait trop tard, hlas!
    Il leur fallut, l'me chagrine,
    Attendre le van et le sas.

_N'acceptez pas toujours l'amiti qu'on vous donne;_
_On vous flatte souvent pour mieux vous pntrer._
_On vous demande un coin dans votre me trop bonne_
_Et l'on rgne en tyran ds qu'on y peut entrer._




FABLE IV


L'ABEILLE ET L'ENFANT GOURMAND

La gourmandise, d'ordinaire,
Est la passion, de l'enfant,
Qui prte un charme imaginaire
    Au fruit qu'on lui dfend,
A ce mal donnons le remde
En la convenable saison,
Mais il ne faut pas qu'on excde
Ce que demande la raison.

Un enfant renomm pour sa gloutonnerie
          Et ses mauvais desseins,
          Dcouvrit des essaims
Cachs dans les buissons, au bord de la prairie:

--Du miel! s'cria-t-il, et pour un bon repas!...
          L'eau m'en vient  la bouche!...
C'est  peine chez nous si l'on veut que j'en touche;
J'en gote un peu parfois, mais je n'en mange pas.

Sur un tronc, aussitt, lestement il se juche
          Et porte sur la ruche
          Une indiscrte main.
          Une abeille, soudain,
          Lui dit, tout en colre:

        --Va-t'en, petit gourmand;
          Peux-tu croire, vraiment,
          Que ma bont tolre
          Une telle action?
      Tu mrites punition.

      Et, sans attendre de rplique,
                Dans son transport
                Elle le pique
      En se condamnant  la mort.

_ Au pauvre donnez une obole:_
_ Il est beau de s'apitoyer;_
_ Mais contre l'effront qui vole_
_ Dfendez bien votre foyer._




FABLE V


LA FAUVETTE ET L'PI DE BL

      Sur le bord d'une route
      Un pi de froment,
      N du hasard sans doute,
      Se penchait tristement.
  Il croissait dans la solitude
  Et jamais la sollicitude
      Ne l'avait protg.
  Il en tait bien afflig,
Car il songeait qu' la moisson prochaine
Le moissonneur ne prendrait pas la peine
          De le recueillir,
          Et que sur sa tige,
          Sans aucun prestige,
          Il faudrait vieillir.

    Une implacable scheresse
    Vint ajouter  sa dtresse;
    Il crut bien qu'il allait prir
        Avant de mrir.
    Heureusement qu'une fauvette
      Quand le jour avait lui,
    Venait chanter sa chansonnette
           Auprs de lui.

--Toi dont le coeur est bon, entends ma voix plaintive,
          Doux chantre ail,
      Lui dit-il dsol,
Va me chercher l-bas quelques gouttes d'eau vive,
          Je voudrais vivre encor.

          L'oiseau prit son essor
          Et, d'une aile rapide,
          A la source limpide
          Vola, compatissant;
          Il puisa quelques gouttes
          Et vint les verser toutes
          Sur l'pi languissant.
C'en fut assez. L'pi, sous la molle rose,
     Retrouva sa force puise
              Et sa vigueur;
Il trouva l'existence un peu moins monotone
          Et, lorsque vint l'automne
            Avec sa rigueur,
  Il tait mr, et sa tte superbe
    Se balanait avec orgueil.
Alors il entendit, dans une touffe d'herbe,
            Un chant de deuil.
Il couta. C'tait la fauvette obligeante.

--Qu'as-tu donc, lui dit-il d'une voix engageante,
     Qu'as-tu donc  gmir ainsi?

--J'ai faim, rpondit-elle, et cherche quelques graines...
     Je voudrais voler loin d'ici
          Et mes ailes sont vaines!

--Mes grains sont mrs; viens prs de moi,
              Je te les donne
              Et m'abandonne
                  A toi.

L'pi, vers la terre endormie,
A ces mots, s'inclina soudain,
Et la fauvette son amie
    Ne mourut pas de faim.

_Faites la charit, faites sans bruit l'aumne,_
_ Pour Dieu d'abord et puis pour vous;_
_Car vous ne savez pas, fussiez-vous sur un trne,_
_ Ce que vous garde un sort jaloux._




FABLE VI

LE CHAT QUI RVE


On croirait quelquefois que le songe est un leurre;
Il ne fuit pas toujours quand on est rveill.
    Je vais vous raconter sur l'heure
Comment un chat, jadis, sortit merveill
D'un songe assez plaisant qu'il paya de sa vie.
        Vous demandez comment
    Faute si faible fut suivie
        D'un pareil chtiment.
    C'est un sujet inpuisable
    O je ne suis gure entendu.
Comme dans bien des cas, l'innocent fut perdu
    Et le tribunal, excusable.

               Voici le fait:
Un chat d'une vertu fort bien enracine,
    Mais pas sans dfauts tout  fait;
    Ce qui n'est dans la destine
               Ni du chat,
               Ni de l'homme;
Un chat qui ne portait ni cordon, ni crachat,
          Mais qui valait, en somme,
          Bien des chats dcors,
        Vit un trou, dans une salle,
      O quelques rats s'taient fourrs.
          Aussitt il s'installe,
      Il se blottit, silencieux,
      Guettant de la griffe et des yeux.
Mais la mme pense et la mme posture
    Endorment l'esprit et le corps;
        Il s'endormit alors,
Et c'tait le moment o les rats, d'aventure,
           Sortaient du trou;
Ils s'chapprent tous:
 Or, lui, voil qu'en songe
              Il allonge
        Et la patte et le cou,
        Et chaque coup de griffe
        Prend un rat impudent,
        Et chaque coup de dent
                Le biffe
        Du nombre des vivants.
      Dans ses rves mouvants,
    Il finit par tous les dtruire.
Emouvants c'est le mot qu'il me faut pour traduire
    De pareils songes, en effet,
    Et ce n'est pas une cheville.
        Notre chat, satisfait,
Se rveille, s'tire et se recroqueville;
Il se dit que jamais on ne vit coup pareil,
    Et s'en va faire la sieste
        Sur la porte, au soleil.
Les rats grugent partout: on les voit, on l'atteste;
Mais il n'en croit plus rien, il en a tant mang.
C'est en ce moment-l qu'il fut pris et jug.

_Rver, c'est fort plaisant, c'est une trve_
_ A la banalit;_
_Mais gardez-vous toujours de prendre votre rve_
_ Pour la ralit._




FABLE VII


LA CIGALE ET LA FOURMI

        La cigale est railleuse
        Et se plat  chanter,
        La fourmi, travailleuse,
        N'aime pas plaisanter;
        Elle est peu charitable
        Et d'humeur intraitable,
        Lafontaine l'a dit.
        Et puis, s'il a mdit,
        L'illustre fabuliste,
        C'est qu'il connaissait bien
        La petite goste.

        Travailler ne vaut rien
        Si vous n'avez point d'ordre
        Ou de noble dessein,
        Si vous vous laissez mordre
        Par l'amour d'un vil gain.
        Chanter vaut quelque chose
        Si l'on chante  propos:
        Un chant gai nous repose
        Et nous rend plus dispos.
        C'est pourquoi la cigale,
        Dans la belle saison,
        Eut mille fois raison
        De chanter, au scandale
        De dame la fourmi.
        C'est vrai qu'elle a gmi
        Quand a souffl la bise,
        Mais il faut qu'on le dise,
        C'est grce, assurment,
        Au mauvais sentiment
        De la fourmi gorge.
Ce que l'on ne sait pas, c'est qu'elle s'est venge
        En cigale de coeur;
    Lisez, me voici chroniqueur.

        Les cigales, prudentes,
    Font entendre leurs voix stridentes
Dans les beaux jours d't, quand les vives chaleurs
Rayonnent dans les airs et sur les champs en fleurs.
C'est toujours le beau temps que leurs chants nous annoncent;
L'homme et l'insecte, alors, se htent au labeur.
Mais quand se tait leur voix tous les sourcils se froncent
        Et tout nuage nous fait peur.

Quand la chaude saison fut enfin revenue,
      La cigale mconnue
    Se cacha, sur un arbre pais,
Tout prs de la fourmi qui travaillait en paix,
Puis, au lieu de chanter quand un soleil superbe
                De ses rayons
                Dans les sillons
    Plongeait l'tincelante gerbe,
    Elle chanta sous le ciel noir
      A l'approche de l'orage.

    Toujours trompe en son espoir,
    La fourmi ne fit point d'ouvrage;
    Et lorsque l'hiver arriva,
                Bien rapide,
        Son grenier se trouva
                Presque vide,
Et ce fut  son tour, alors, de mendier.
    Elle frappa chez sa voisine.
    O l'on faisait bonne cuisine.
    Et se mit  psalmodier
    Avec beaucoup de modestie,
    Pour attirer la sympathie,
    L'histoire de sa pauvret.

--Votre sort ne fut point, sans doute, mrit?
        Dit, d'une voix bnigne,
        La cigale maligne
Que la fourmi ne reconnaissait pas.

--Si j'avais moins donn, reprit la mendiante,
Vous ne me verriez point, honteuse et suppliante,
  De porte en porte ainsi traner mes pas.

--Je vous crois bien, et je badine:
Mais venez; c'est l'heure o je dne,
  Et le dner est servi.

  La table tait magnifique.
      Le dner fut suivi
  De chant et de musique.
La fourmi cependant voulut prendre cong.

        --Pas du tout, dit l'htesse;
    J'en mirais bien de la tristesse;
Je vous garde avec moi, c'est un plan arrang,
Jusqu' ce que l'hiver avec son froid cortge
Soit loin de nous, jusqu' ce que vienne l't.

--Qu'ai-je fait pour qu'ainsi ta piti me protge,
Et comment reconnatre tant de bont?

           --Sur la prairie
             Toute fleurie
    Si la cigale chante encor
Pour vous prdire un ciel longtemps d'azur et d'or,
Et que, venu l'hiver, elle qute une graine
Qu'elle aura, la pauvrette, oubli d'amasser,
    Ah! ne vous montrez plus vilaine
    Et ne l'envoyez pas danser!

_ Le premier imbcile_
_Fait le mal pour le mal et s'en vante, on le sait;_
_Mais une autre vengeance autrement difficile,_
_C'est de faire du bien  celui qui nous hait._




FABLE VIII


LA GOUTTE D'EAU ET LA PIERRE

    Tout au pied d'une cte altire
               Une pierre
    Reposait sur un sable fin.
D'un filet d'eau cherchant une nouvelle route
               La premire goutte
    Arrive jusqu'au bord enfin,
           Un instant se balance,
               Puis s'lance
                  En bas.
Elle tombe au milieu de la pierre poreuse.

--Dis-moi donc d'o tu viens, dis-moi donc o tu vas,
            Petite aventureuse,
      Fit avec humeur celle-ci.

--Moi, je viens du nuage et je vais dans la terre
               Que je dsaltre.

--Tu ne pourras jamais t'y rendre par ici,
    Te voil presque dessche.

             --Si j'en suis empche
               Une autre va venir,
               Et si je m'vapore
               C'est pour descendre encore;
               Tu ne saurais tenir.

La pierre se moqua bien de cette menace;
    Mais la goutte d'eau fut tenace;
    Elle tomba, tomba toujours,
    Jusqu' ce que, pleine de joie,
Dans le coeur de la pierre elle eut trouv sa voie
        Et poursuivi son cours.

_ Priez avec constance,_
_ Pauvres infortuns,_
_Et vous vaincrez la rsistance_
_Des esprits les plus obstins._




FABLE IX


LES DEUX FONTAINES

  Dans une prairie
      Fltrie
      Souvent
Par l'haleine du vent
Et les ardeurs croissantes
      Du soleil,
Quelques fleurs languissantes
Virent,  leur rveil,
    Deux nouvelles fontaines
    D'une eau limpide pleines
        Jusques au bord.
        Ce fut d'abord
        Grande allgresse,
Et l'on rit de la scheresse
    Qui menaait encor
De ralentir dans leur essor
        Les jeunes tiges;
L'on crut que les derniers vestiges
        Des jours mauvais
Allaient s'effacer  jamais.

L'une des fontaines profondes,
Gazouillant comme les oiseaux,
Promena parmi les fleurs blondes
Un joli filet de ses eaux;
Mais l'autre, qui craignait sans doute
De voir son lit se desscher,
En refusa mme une goutte
Aux fleurs qui venaient en chercher.

Cependant la fontaine pure
Qui s'panchait dans la verdure
Ne tarissait aucunement;
    Et par le ciel et par la terre
    Lui revenait avec mystre
    L'eau qu'elle donnait librement.
    L'autre, qui n'aimait qu'elle-mme
    Et qui pouvait donner beaucoup,
    Fut frappe, un jour, d'anathme
    Et se desscha tout  coup.

_Donnez au malheureux et donnez avec joie,_
_Cela n'appauvrit pas: donnez  pleines mains;_
_Ce qu'on donne revient; c'est Dieu qui le renvoie_
_ Par de mystrieux chemins._




FABLE X


LE SONGE DES TROIS FRRES

Trois frres, une nuit, firent un mme songe--
              Le fait est certain;
Je me garderais bien de vous dire un mensonge,--
              Or, ds le matin,
Chacun d'eux s'empressa de le conter aux autres.

              Ces bons aptres,
Qui pouvaient se damner pour une pice d'or,
  Avaient rv, que sur la cime nue
    D'une montagne assez connue
        Se trouvait un trsor.
Un seul d'entre eux, pourtant, en deviendrait le matre:
    Celui-l qui, bien entendu,
    Y serait le premier rendu.

Trois rves si pareils, il faut le reconnatre,
        Devaient venir d'en haut,
Et cela leur parut d'une grande vidence.
Chacun regretta bien alors sa confidence
  Et se promit de partir au plus tt.

Il arriva qu'ainsi tous les trois dans la plaine
        S'lancrent  la fois.
Ils coururent longtemps. Ils taient hors d'haleine
        Quand ils arrivrent tous trois
        Devant une large fissure.
Le premier fait un bond, sans calculer d'abord,
          Et sa jambe, peu sre,
        Ne peut atteindre l'autre bord:
          Il tombe dans le vide;
Le deuxime de peur s'arrte tout livide,
S'assied sur une pierre et longtemps reste l;
          Le troisime, plus sage,
            Cherche un passage
        Qui le mne au del,
            Le trouve et gagne,
    Par un sentier fort imprvu,
    Le sommet de cette montagne
O gt l'or prcieux en son rve entrevu.

_ N'agissez pas en tmraire,_
_ Sans examiner le danger;_
_ N'allez pas, non plus, vous ranger_
_ Parmi ceux qui, tout au contraire,_
_ Devant quelqu'obstacle puissant_
_ Demeurent l tout gmissant._
_ Rflchissez, je le rpte,_
_ Et quand vous aurez rflchi_
_ Cet obstacle qui vous arrte_
_ Sera facilement franchi._




FABLE XI


LE GLOUTON ET L'CUREUIL

Un glouton affam,--comme sont, d'ordinaire,
               Ces malotrus
Qui s'occupent fort peu de notre art culinaire
            nous mangent tout crus,--
Un glouton qui passait sous un noyer superbe,
            Le nez bas, en sournois,
            Aperut une noix
               Dans l'herbe.
La broyer sous ses crocs aussi durs que le fer
      Fut l'affaire d'une seconde:

--Pouah! fit-il aussitt, rouvrant sa gueule immonde,
        Que ce fruit est amer!

Un petit cureuil  la mine friponne
Qui d'une branche  l'autre allait d'un bond lger
    Lui dit alors:

                 --La noix est bonne,
    Mais il faut savoir la manger.

_Que d'apptits grossiers, par leur ardeur brutale,_
_ Gtent tout leur bonheur!_
_Combien ne cherchent pas sous sa rugueuse cale_
_ L'amande pleine de saveur!_




FABLE XII


LES DEUX VASES

    L'histoire de deux vases
    Redite en quelques phrases
    Que vous retiendrez bien.
    Va vous faire comprendre
    Ce qu'il vous faut apprendre
    Dans ce court entretien.

Dans un boudoir, sur une table,
Parmi diffrents objets d'art,
Un vase d'argent vritable
Avait pour voisin, par hasard,
Un humble vase de faence.
Le premier, joli, prcieux,
Attirait sur lui tous les yeux;
Mais lorsque, plein de confiance,
Vous vouliez vous en approcher.
          Et le toucher
      De votre lvre avide,
Vous le trouviez tout  fait vide;
Et l'autre, mpris d'abord,
Etait malgr son apparence,
      D'une suave essence
      Rempli jusques au bord.

_ La beaut nous attire,_
_ La vertu nous retient:_
_ Devant l'ge qui vient_
_ L'une, hlas! se retire,_
_ L'autre reoit du temps_
_ Une vive aurole,_
_ Et jamais ne s'envole,_
_ Pour elle, le printemps!_




FABLE XIII


LA LIMACE ET LE ROSIER

Tranant avec lenteur sa glutineuse masse,
               Une limace
      Vient se coller sur un rosier,
          Et, dans sa turpitude,
      Prenant une fire attitude,
          Lui crie  plein gosier:

--Un beau rosier, vraiment, qui n'a que des pines
    Et quelques feuilles sans couleurs!
Dis donc, l'ami, quand on est sans fruits et sans fleurs
      On ne craint gure les rapines;
      On fait l'important nanmoins...
Tu ne veux point parler? Ne vois-tu pas, au moins,
            Que je te souille?
              Allons! grouille;
            N'as-tu pas de souci?
            Chasse-moi, si tu l'oses,
            Ou demande merci.

Le rosier, entrouvrant ses roses,
Lui dit:

        --Tes insolents discours
Ne nous empchent pas, moi de fleurir toujours
        Et toi, pauvre grossire,
    De te traner dans la poussire.

_ Derrire le nuage pais_
_ Souvent un beau soleil se joue..._
_L'envie  la vertu jette parfois la boue,_
_La vertu cependant plane sur elle en paix._




FABLE XIV


LES DEUX COLIERS

Dans un petit bourg agricole
Deux gars s'en allaient  l'cole
    Leurs livres  la main.
    Ils longeaient le chemin
Et, tenant un grave langage
Qu'ils ne comprenaient qu' moiti,
Ils voulaient changer le gage
D'une indissoluble amiti.

Tout  coup, dans le fond de l'herbe,
Tous deux virent un fruit superbe,
Une pche pourpre et velours,
Jetant l des livres trop lourds,
    Chacun d'eux se dpche
    De courir vers la pche;
Mais, dans ce grand empressement,
L'un tombe avant d'tre assez proche,
Et l'autre crase dans sa poche
Le fruit qu'il serre tourdi ment.
Alors la querelle commence,
Et l'un dit avec vhmence
 l'autre, dcontenanc:

--Oui, te voil bien avanc!
Or, si tu m'avais laiss faire,
Je l'aurais partage en frre.

Et l'autre, sur le mme ton:

--Moi je ne suis pas si glouton;
              Ecoute,
Je voulais te la donner toute.

Comme ils mentaient tous deux alors
En parlant ainsi de partage,
Ils se fchrent davantage.
    L'un saisit l'autre  bras-le-corps
Et le pousse avec force
Contre un arbre  la frle corce.
L'arbre tremble et, sur le gazon,
Les pches tombent  foison.
Devant une pareille aubaine
Les gars sentent mourir leur haine:

--Que nous sommes fous, dirent-ils,
        Et peu subtils!
    D'une faon grossire
        Nous nous emportons;
        Nous nous disputons
Un fruit tomb dans la poussire,
Pendant qu'un arbre auprs de nous
En porte tant et de si doux!

_Si les hommes de tous les ges_
_Voyaient avec attention_
_L'objet de leur contention,_
_Il ne se diraient pas plus sages_
_  tous gards_
_ Que ces deux gars._




FABLE XV


LES DEUX CONTRAIRES

    Chacun agit  sa manire
    Et marche au but tant bien que mal:
    N'tant pas d'humeur chicanire,
    Je dirai que a m'est gal.
Cependant un conseil ne saurait jamais nuire,
Et l'un seul d'entre vous dit-il en profiter,
    Que je ne saurais hsiter,
           Pour l'instruire,
A vous l'offrir  tous avec mes compliments;
Tenez-moi compte, au moins, de mes bons sentiments.

Deux amis, qui restaient dans le mme village,
            N'avaient pas du tout
              Le mme got;
    Tous deux ils faisaient talage
        De leurs principes faux
        Qu'ils croyaient sans dfauts.

L'un disait:

             Que la vie est brve!
    On travaille, on espre en vain:
        Ce n'est rien qu'un beau rve
        Qui peut finir demain,
Et, se croisant les bras, il restait sans courage,
               Et son ouvrage
             Ne se faisait pas,
Il tait indigent et, plusieurs fois l'anne,
               Dans la journe,
        Il ne faisait qu'un seul repas,
            L'autre, tout au contraire,
            un esprit fort
            Et croyait  la mort
            Toujours se soustraire,
            Il travaillait beaucoup,
Et traitait le bon Dieu comme chose importune...
            Il fit une fortune
            Et mourut tout  coup.

_ Voici la leon qui doit suivre:_
_Travaillez comme ni vous deviez toujours vivre,_
_Puisqu'ici le travail est un divin impt,_
_Mais vivez en pensant que vous mourrez bientt._




FABLE XVI


L'OISEAU ET LE FEUILLAGE

Au retour du printemps, sous un feuillage dense,
Un oiseau construisait son petit nid de foin;
Le feuillage lui dit:

                   --Tu n'as pas de prudence
    Et tu ne vois pas de bien loin:
             Cela m'tonne,
Je te cache aujourd'hui, mais, aux jours de l'automne
        Le vent m'emportera
    Et sans abri te quittera
    Contre le froid, contre le givre.

L'oiseau lui rpondit:

                    --Merci de ton conseil!
    Je n'ai que faire de le suivre,
Car j'aurai pris mon vol pour un plus doux soleil
Lorsque tu tomberas au souffle de la bise.

_Quelqu'humble que paraisse ici-bas notre abri_
_ Tchons qu'il nous suffise:_
_Disons comme l'oiseau: Quand il sera fltri_
_ Par le temps qui dispose_
_ De toute chose,_
_ Vers un sjour plus doux_
_ Nous nous serons envols tous._




FABLE XVII


LA HARPE OLIENNE ET LA GIROUETTE

      Une harpe olienne
    Par quelque main magicienne--
    Se disait on dans le hameau--
Avait t pendue aux branches d'un ormeau,
Et, prs de cette harpe, au faite d'une grange,
      Une girouette trange
    Luisait sur sa tige de fer.

Or, un vent accourut, l'Aquilon ou l'Auster,
Qui toucha brusquement, de son aile rapide,
La fire girouette et la harpe timide.
La premire tourna jetant un cri mchant,
    Comme un dfi de la colre,
Mais l'autre fit entendre un accord si touchant
    Qu'on aurait dit une prire.

_Le mme vent du ciel--la peine o nous tombons--_
_Irrite les mchants et fait chanter les bons._




FABLE XVIII


LE RUISSEAU AMBITIEUX

Chacun veut faire douce vie,
Chacun demande les honneurs;
On est avide de bonheurs
Et l'on regarde avec envie
Les succs et les biens d'autrui;
On se rend l'existence amre
Et, vains jouets d'une chimre,
On croit que le soleil n'a lui
Que pour les grands, que pour les riches.
  C'est aussi ce qu'un frais ruisseau,
  A peine sorti du berceau,
  Pensait en arrosant les friches.
      Il tranait doucement,
      Sans bruit et sans murmure,
      Son flot presque dormant
      Dans un champ de verdure.
      De jolis arbrisseaux
      S'inclinaient en arceaux
      Sur ses fleurs et ses sables;
      Et les petits oiseaux
      Venaient boire  ses eaux
      Pour eux intarissables.

  Mais ce cours gure aventureux,
      Cette existence douce
      Parmi l'herbe et la mousse
      Ne rendait pas heureux
      Le petit tmraire:
      Il rvait, l'orgueilleux,
      Un sort plus merveilleux,
      Un destin moins vulgaire.

Or, l'hiver s'coula, puis le printemps parut.
  Dans les bois les neiges fondirent
  Et des cieux les eaux descendirent,
  Et te petit ruisseau s'accrut.
Il grossit, il grossit, et tout  coup son onde
          S'lana, furibonde,
          Au-dessus de ses bords,
              Et, depuis lors,
    Dans son cours plein de hardiesse,
    Il inonde le pr dtruit
    Qu'il arrosait avec sagesse
    Au temps qu'il serpentait sans bruit.

_ Plus d'un pauvre demeure honnte_
_ Tant qu'il n'a rien,_
_ Mais perd les vertus et la tte_
_ Ds qu'il accumule du bien._




FABLE XIX


LA NEIGE ET LE MARCAGE.

De blancs flocons de neige, chapps du nuage,
Tombaient, tombaient toujours, sans bruit et mollement,
    Au milieu d'un grand marcage:

  --Vous agissez bien follement,
    Leur dit avec quelque rudesse
            Le pr voisin.

      --Expliquez-vous, cousin,
    Et montrez-nous votre finesse,
        Lui fut-il rpondu.

  --Je ne serai pas confondu:
    Vous voudriez en nappe blanche
    Changer ce sol au triste aspect,
Et c'est lui qui vous change en son limon infect.
    Il vous faudrait une avalanche
Pour le couvrir partout ce marais odieux;
Puis il n'en reviendrait aucun bien que je sache,
Car on ne saurait pas qu'un grand danger se cache
    Sous votre voile radieux.

_Vous dont le coeur est pur comme le coeur de l'ange,_
_Blanc comme nos hivers et leurs flocons pais,_
_ Ne touchez jamais  la fange_
_Vous vous y souilleriez sans la blanchir jamais._




FABLE XX


LE CHNE ET LE POMMIER

Dans un champ, tout auprs de mon humble village,
Un chne dj grand talait son feuillage
    Avec un orgueil mal cach.
Il tait beau, c'est vrai; l'on recherchait son ombre;
    Mais jamais ne s'tait pench
    Sur les petits son grand front sombre;
    Et rien ne gte la beaut
        Comme la vanit.

    Un jour un pommier eut l'audace
        De pousser prs de lui:
Peut-tre comptait-il un peu sur son appui.
Il fut bien mal venu:

                   --Bois d'une vile race,
      Lui cria le chne offens,
      Comment as-tu jamais pens
      A venir dans mon voisinage?
      Ne vois-tu pas, mon pauvre ami,
          Que ta place est parmi
      Les vilains arbres de ton ge?

    --Vous tes grand, dit le pommier,
      Je le reconnais le premier,
      Et sous votre rugueuse corce
    Vous avez plus de sve et plus de force
      Que tous les frles arbrisseaux;
      Vous ne produisez, tout de mme,
      Qu'un fruit d'une amertume extrme
          Que l'on jette aux pourceaux

_ Comme le chne acerbe_
_ Sur ses rameaux fiers_
_ Toute me superbe_
_ N'a que des fruits amers._




FABLE XXI


LE CHAT ET LE JEUNE OISEAU

Un chat, qui n'avait point une allure trs-franche
Et qui rdait  l'heure o le jour rembrunit,
Finit par dcouvrir, perch sur une branche,
          Mais tout prs de son nid,
  Un jeune oiseau qui voltigeait  peine.

--Sais-tu bien, lui dit-il, que tu n'es pas prudent.

--Comment? rpond l'oiseau, d'une me fort sereine,
Je ne m'loigne pas de mon nid cependant.

--C'est l prcisment que se trouve te faute.
Un chat comme parfois l'on en a remarqu,
Un chat peu scrupuleux arrive, grimpe ou saute,
        Et te voil croqu.

--Que me conseille alors votre touchante estime?

--Eh! de monter, parbleu! de monter  la cime.
Vole de branche en branche; il te faut essayer
        Tes ailes dj grandes.
        Ne vas pas t'effrayer:
    Il me tarde que tu te rendes
            En sret.

    L'oiseau naf ouvre ses ailes,
        Mais il a trop compt
        Sur ses plumes nouvelles:
Il s'lve un instant, dgringole et s'abat
        Dans les griffes du chat.

_Jeunesse sans exprience,_
_N'coute pas ces inconnus_
_Qui par des discouru ingnus_
_Vantent tes biens et ta science,_
_Reste, prs du nid maternel:_
_Le foyer, l'cole ou l'glise,_
_Jusqu' ce que le nid te dise:_
_Vole maintenant dans le ciel._




LIVRE QUATRIME




FABLE PREMIERE


LE PAYSAN ET LES MOINEAUX

Ds le matin de la journe,
Un paysan, la peau tanne
        Par le soleil
    Et le coeur on veil,
En invoquant la Providence,
    Semait, en abondance
    Et d'une adroite main,
Dans les sillons tidis, le plus pur de son grain.
Des moineaux qui faisaient leur gentil babillage
        Ensemble ou tour  tour
          Dans le feuillage,
            D'alentour,
Le virent tout  coup et, d'une aile rapide,
        En bande intrpide
        Volrent vers lui.

--Veux-tu, lui dirent-ils nous donner aujourd'hui
          La nourriture?
          La vie est dure
Et rien ne pousse encor dans les champs dflors.

  --Mangez, mes pauvres plors,
Rpondit le semeur; saccagez mon domaine;
    Je ne voudrais faire de peine,
          Ni gros ni peu,
        Aux oiseaux du bon Dieu.

        Et les moineaux mangrent,
        Puis gament voltigrent
        De buissons en buissons
        En disant leurs chansons.

    Plus tard le grain, sorti du germe,
Comme une nappe d'or s'tendit sur la ferme,
    Et nul n'aurait pu deviner
Que les oiseaux l-mme taient venus glaner.
Mais, un jour de l't, les insectes nuisibles
    Mordirent les tiges sensibles,
Et les riches pis, sur le point de mrir,
            Allaient mourir,
    Quand les moineaux de la valle,
    Prenant ensemble leur vole,
    Vinrent s'abattre sur les champs
  Et dvorer les insectes mchants.

_ Non, le bien que vous faites_
_ Ne sera point perdu;_
_Mais ne laissez jamais vos mes inquites_
_ Chercher comment il vous sera rendu._




FABLE II


LES DEUX CULTIVATEURS ET LE SERPENT

Un cultivateur pauvre ayant, sur son domaine,
    Bien des cailloux petits et gros,
    Ne prenait gure de repos
    Et se donnait beaucoup de peine
Pour les tirer du sol, les amasser en tas,
Ou bien les enfouir afin que la charrue
          Ne les atteignit pas.
Mais la srnit n'tait point disparue,
    Malgr son pnible labeur,
    De son regard ou de son coeur,
Car il savait que Dieu compte chaque souffrance
            Accepte humblement
    Et nous console abondamment
    A l'heure de la dlivrance.

Un voisin plus heureux n'avait pas dans son clos
Le plus petit caillou, la plus petite ornire:
Il tait toutefois d'une humeur chicanire
    Et se fchait  tout propos.

--Stupide travailleur, dit-il au proltaire,
    Tu gagnes mille fois ton pain;
Plutt que d'pierrer une pareille terre,
    J'aimerais mieux mourir de faim.

Et comme il terminait cette rude apostrophe
        Digne d'un philosophe
      A la mode d'aujourd'hui,
Un serpent venimeux se dirigea vers lui.
Il voulut se sauver, ne sachant pas quoi prendre
            Pour se dfendre
    Dans ce danger inattendu,
    Mais il fut atteint et mordu.
    Le reptile vers l'autre ferme
    S'lance ensuite avec fureur.
Pour attaquer aussi l'indigent laboureur;
    Mais celui-ci d'une main ferme
        Prend un caillou pesant
Et tue, en un seul coup, le serpent malfaisant.

_ Tchons que l'humeur ne varie_
_ A tout propos,  tout sujet;_
_ Ce qui sur l'heure contrarie_
_ Peut tantt servir un projet._




FABLE III


SI J'TAIS LE MATRE

        --Moi, si j'tais le matre,
Disait,  Mathurin, Gros-Jean le beau censeur,
          Je n'aurais que douceur
      Pour tout ce que je ferais natre.
      Et d'abord dans l'ordre moral,
          Pour tre explicite,
          Tout serait licite,
      On ne connatrait pas le mal;
          Dans le monde physique
            Si mystrieux,
          Bien de problmatique,
          Tout sauterait aux yeux.
Tiens! si j'tais le matre, on connatrait la lune:
Et puis l'on causerait avec ses habitants:
Et ceux qui, malgr tout, ne seraient pas contente,
Pourraient s'en aller l courtiser la fortune.

     Si j'tais matre, Mathurin,
     Je ferais lever le matin
     Un peu plus tard dans la journe
     Et je rallongerais l'anne;
     Je ferais taire le grand vent
     Qui soulve au loin la poussire:
     Je ferais pleuvoir moins souvent:
     Mainte fleur serait moins grossire
     Et verserait parfum plus doux.
Tu vois bondir l-bas les vagues en courroux?
Je les apaiserais: elles resteraient calmes.
          Les arbres de nos bois
          Que dpouillent les froids
          Auraient de belles palmes
          Et fleuriraient toujours.
          Pareil  du velours
     Serait le gazon des prairies.
     Je tendrais au ciel nuageux
     Mille clatantes draperies;
     Et, pendant les jours orageux,
     Au lieu de cette trange foudre
     Qui cherche  tout rduire en poudre,
Je ferais, dans les cieux couverts,
Entendre mille chants divers.

Si j'tais matre, enfin, pour traverser le monde
On ne construirait plus ces bateaux  vapeur,
Ni ces chemins de fer, qui vont  faire peur
        Sur la terre ou sur l'onde;
Mais l'homme, infatigable et rapide  la fois,
S'lancerait partout sans rencontrer d'obstacle:
    Tout serait soumis  ses lois.
    Que ce serait un beau spectacle!

Ah! oui, si j'tais matre...

                             Il ne put achever,
Car il tomba soudain dans une fosse creuse
        Sans pouvoir se relever.

--Si j'tais matre, moi, dit d'une voix moqueuse
    Mathurin son gai compagnon,
Je vous tirerais bien de cette affreuse fosse;
Mais la difficult me parait assez grosse;
J'attendrai du secours. Mditez, mon mignon,
Vous me direz, aprs, ce que vous pourriez faire
        Pour vous tirer d'affaire
Si vous tiez vraiment le matre tout  coup..

    --Ah! je ne le sais pas beaucoup;
      Mais je sais que si je remonte,
      Mathurin, je n'oublierai pas,
          Pour tre de bon compte,
Que j'tais matre enfin de mieux guider mes pas.

_ Ne cultivons pas l'utopie;_
_La terre o nous vivons vaut bien notre amiti;_
_ Pratiquons la philanthropie,_
_Mais regardons toujours o nous mettons le pi._




FABLE IV


LES DEUX CHIENS

    Deux chiens aux pieds du mme matre
    Coulaient paisiblement leurs jours:
    Tous deux ne paraissaient connatre
    Que les plaisirs et les amours.
On les voyait courir au milieu de la plaine
             A perdre haleine;
          Fatigus d'aboyer,
Ils s'en venaient dormir tous les deux au foyer
    Sous le mme rayon de flamme,
        Laissant en rve aller leur me
        Dans cette trange rgion
        O volent les mes des btes.
Chaque jour ils dnaient comme on dne aux grand'ftes,
        Chose, hlas! qu'une lgion
        De leurs pareils ne pouvait faire.
On parlait d'eux partout. En effet comment taire
        Tant de si belles qualits?
            Ils se voyaient cits,
            Ces caniches fidles,
            Comme de beaux modles.
        Grande fut donc un jour l'horreur
        Parmi toute la gent canine,
      Quand on apprit que, saisis de fureur
        Et la haine dans la poitrine,
            Les deux amis ardents,
        Se dchiraient  belles dents.
Cependant la raison de cette pre querelle
Parut  la plupart tout  fait naturelle:
        Le cuisinier, mal  propos,
Aux deux chiens, ce soir-l, n'avait jet qu'un os.

_ Que d'hommes tu dniches_
_ A chaque pas_
_ Qui ressemblent  ces caniches!_
_ Ils ont de la vertu, mais ne les tente pas._




FABLE V


LE VANNEUR ET LE BL

        Sur les aires
      De gerbes dores
    Les flaux, tour  tour,
Tombaient depuis le point du jour,
    Et, sous les pis vides,
    Les bls de toutes parts
      Etaient pars;
    Mais les graines perfides
    Bien trop abondamment
    Se mlaient au froment.
        Selon son ordinaire,
        Pour vanner le grain,
    Le vanneur s'avance dans l'aire
        Le front serein;
    Il met dans le van et le crible
    Ivraie et luzerne et bl mr,
    Agite tout de son bras sr,
    Rejette la graine nuisible,
    Verse le bl dans le boisseau,
    Et puis commence de nouveau.
Alors il est tmoin d'une drle de chose:
    Le bl qu'il veut nettoyer ose
      Contre lui s'emporter
    Et dans ces termes l'insulter:

  --Fais cesser mon supplice,
    Misrable tyran!
    N'agite plus ce van
    Qui devient ton complice.

--Grand Dieu! dit le vanneur, ai-je bien entendu?
    Mais vois donc quelle est ta dmence:
    Avec la mauvaise semence,
Si tu n'es pas vann, tu seras confondu.

      --Et que m'importe?

--Puisque tu parles de la sorte
Va de l'ordure augmenter les monceaux:
Tu serviras d'aliment aux pourceaux;
    Mais le bl que j'pure
    Et qui souffre humblement
    L'preuve du moment
    Sera ma nourriture.

_Qui ne sait pas vanner son coeur_
_Se marque d'un sceau de malheur._




FABLE VI


LE SINGE QUI SE VOIT DANS UNE GLACE

Un singe des plus beaux;--ce qui ne veut pas dire
    Qu'il n'tait point fort contrefait;
Personne, j'en suis sr, n'osera contredire
        La vrit du fait--
      Un singe qui passait pour sage
        Parmi ses cousins,
      S'tant mis, un jour, en voyage
        Pour les cantons voisins,
        Se vit dans une glace,
    Je ne sais plus par quel hasard.
Il fut si fort surpris qu'il resta l, sur place,
        Dvorant du regard
        Sa ridicule image
        Qu'il ne connaissait pas.

--Que les singes d'ici sont laids et sans appas!
Dit-il en soupirant; c'est grandement dommage,
            En vrit,
        Car j'y serais rest.

_ On rit du singe, je suppose;_
_ On le trouve aussi sot que vain;_
_ Mais chacun fait la mme chose,_
_ Prte ses dfauts au prochain._




FABLE VII


LE TESTAMENT DU VIEUX CLIBATAIRE

    Un vieux clibataire--
    Cela se voit encor--
    N'essayait plus de taire
    Qu'il possdait de l'or,
    Car, sa longue existence
    Allant se consommer,
    Il fallait bien nommer,
    Sans plus de rsistance,
    Un lgal hritier.

    Or, la sollicitude
    Bien plus que d'habitude
    L'entoura tout entier.
    Cela se comprend vite:
    L'or, hlas! nous invite
    Mieux que la charit!

    Une fatalit,
    Ou bien l'inadvertance,
    Fit qu'en la circonstance
    Notre homme recherch
    Tomba, tte premire
    Au fond d'une rivire;
    Mais il fut repch
    Avant de rendre l'me.
    Il eut juste un moment
    Pour faire testament;
    C'tait dans le programme.

    On crut que sa faveur,
    On crut que sa fortune.
    Puisqu'il en avait une,
    Seraient pour son sauveur:
    Il n'en fut pas de mme,
    Il ne lui lgua rien.

    Il donna tout son bien,
    Par volont suprme,
    A quelqu'un, fin matois,
    Qu'il avait autrefois
    D'un pril fort minime
    Dlivr par orgueil,
  Et qu'il nommait une victime
  Finement vole au cercueil.

_La vanit, voil le fond de ta nature,_
_ Pauvre tre humain!_
_Tu vantes aujourd'hui ta bont, ta droiture,_
_ La vanit te rend ingrat demain._




FABLE VIII


L'AGNEAU ET LE GLOUTON

    Un agneau sans exprience,
    Qui n'talait point de science
    Et ne faisait point de discours
    Comme les jeunes de nos jours,
Un matin, je ne sais par quelle fantaisie,
      S'loigna du berger
    Qui seul pouvait le protger.
Peut-tre les grands bois tout remplis d'ambroisie,
      De soupirs mouvants
        Et d'ombrages mouvants,
      De quelque manire invincible
        L'attiraient-ils vers eux.
        C'est aprs tout, possible;
Et les esprits rveurs et les coeurs amoureux
Comprendront bien cela, je crois, sans que j'insiste.
    Que le malheureux qui rsiste
Aux appels enivrants de la nature en fleura,
Et qui ne sut jamais rpandre de doux pleurs
    Devant la prire touchante
      De la fort qui chante,
  Ne trouve ni le motif suffisant,
      Ni le conte amusant,
        C'est son affaire,
        Laissons le faire.
     Et revenons  notre agneau.

     Un matin, je viens de le dire,
     Pris de je ne sais quel dlire,
     Il quitta berger et troupeau
     Pour s'enfoncer, broutant l'herbage,
       Dans la fort sauvage.
Il rencontra bientt un norme glouton,
    Et la peur le cloua sur place;

  --Pourquoi marches-tu sur ma trace,
        Vil mouton?
    Cria le fauve sanguinaire.

--Je ne suis pas menteur, sieur glouton, d'ordinaire,
        Rpondit tout tremblant,
          L'animal blant,
      Je venais  votre rencontre,
      Cela clairement vous dmontre
      Que je ne puis avoir pass
Dans le noble chemin que vous avez trac.

    --Par ma griffe! est-ce qu'on ose
        Prolonger l'entretien?
Je vais mettre mon pied o tu mettais le tien,
        C'est bien la mme chose,
      Dit le glouton en se moquant.
          Puis attaquant
        L'agneau qui l'implore,
          Il le dvore.

_ Celui qui veut votre toison_
_ Trouve toujours quelque raison._




FABLE IX


LA CIGALE ORGUEILLEUSE

Le soir d'une chaude journe,
Au milieu d'un jardin fleuri,
Pour clbrer son hymne--
Car elle avait pris un mari--
Une brillante libellule
Donna, parat-il, un grand bal.
Or, l'avis n'en fut point verbal;
Mais crit, selon la formule,
Par une gracieuse main,
En lettres d'or sur parchemin.
On vit arriver  la fte,
Ports sur la brise du soir,
Les gupes  la fine tte
Et les bourdons au corset noir;
On vit les actives abeilles
Avec des rayons de miel doux
Qu'elles mirent dans les corbeilles
Des jeunes et charmants poux;
Et l'on vit, en files gales,
Les phalnes et les cigales,
Les midas et les papillons.
Cela formait des tourbillons
D'une splendeur incomparable;
Et jamais bal plus mmorable
Ne fut donn dans un jardin.
La pourpre, l'or, l'azur, la soie
De toute part mlaient soudain,
Parmi les doux clats de joie,
Dans les airs leurs brillants reflets.

On chanta de joyeux couplets:
Les danses furent animes,
Le dner, fort dispendieux.
On y but la boisson des dieux
Dans des corolles parfumes.
Et chose assez rare, partant,
Chacun s'en retourna content.

Non pas! Voil que je m'abuse.
Une cigale eut du regret
Et s'en revint toute confuse
Se cacher dans son nid discret.
C'est qu'elle avait t saisie
D'une profonde jalousie
En voyant que tous les regards
Se fixaient sur la taille fine
D'une frigane sa voisine.

--On eut eu pour moi des gards,
Tout tristement se disait-elle,
Si ma tournure tait plus belle.
N'importe; on dira, quelque jour,
Reprit-elle avec arrogance,
Que je suis comme faite au tour
Et que j'ai beaucoup d'lgance.

Et, l-dessus volant au loin,
Elle cueillit un brin de foin
Pour se faire un lger corsage.
Elle se serra fortement,
Ne mangea plus que rarement
Et montra toujours gai visage,
Pour dissimuler tout  fait
Le mal cruel qui l'touffait.
Car une pareille ceinture
Pour un insecte dlicat--
J'en donne le certificat--
Etait une affreuse torture.

Elle perdait son embonpoint,
Elle tait dj gracieuse
Et se montrait malicieuse
Envers celles qui n'avaient point,
Comme elle, une taille lance.
Elle disait dans sa pense,
En se serrant de plus en plus:
Ne suis-je pas plus lgante
Que cette frigane intrigante?
Vain supplice! espoirs superflus!
Au premier bal de la prairie,
En dansant un vif cotillon,
Elle tomba soudain sans vie
Dans les bras d'un vieux papillon.

_Cigale que l'orgueil domine,_
_Mieux vaut sant que bonne mine._




FABLE X


LE COQ ET LE VIEUX PUTOIS

Un putois qui touchait aux limites de l'ge
    Et qui n'avait plus une dent,
    Mais bon apptit cependant,
Out un jeune coq chanter dans un village
    Aux premiers rayons du matin.

--Si j'avais, pensa-t-il, ma vigueur de jeunesse
    Que je ferais un bon festin!

Puis il se demanda quelle bonne finesse
        Pourrait, dans le moment,
        Assez facilement
      Remplacer la force perdue.

      --Ce cher coq je le tiens!
      Cria-t-il tout  coup aux siens,
      Et l'affaire n'est pas ardue:
      Vous allez venir, mes petits,
      Je vais vous dire convertis.
      Laissez-moi prendre un peu d'avance,
Le coq ne croira point qu'on est de connivence.
          Je vais lui faire un beau discours,
            Un discours insigne,
              Et, sur un signe,
      Vous me prterez du secours.

Tous les jeunes putois jurrent sur leur tte
    Que les poules et les poulets,
      Grassets et maigrelets,
    Seraient l'objet de leur conqute,
Et l'on se mit en route.

                         Au village arriva,
Le vieux putois, d'un air fort tendre,
Dit au coq qui chantait sur un toit lev
    De vouloir bien daigner l'entendre
    Ne fut-ce qu'un petit instant,
Et de descendre alors, mme tout en chantant.
Le coq savait fort bien que le vieux quadrupde
    Ne pouvait lui faire aucun mal,
Il descendit.

          --Mon cher, dit le fourbe animal,
A nos longs dsaccords j'ai trouv le remde:
Ou ne vous mange plus, on mange du fretin.
    Si la repentance est tardive
    Le ferme propos est certain;
Et, pour vous rassurer contre la rcidive,
        En putois prudents,
    Nous nous sommes ts les dents,
            Regarde!...
Il ne m'en reste plus, et j'en avais pourtant!
    Tous les miens eu ont fait autant,
    Et ce sera ta sauvegarde.
Tu vas les voir bientt; ils vont venir ici...

      --Ils vont venir? Merci!
        Ce sera belle fte:
        Je monte sur ce fate
        Pour les voir arriver.

Il vola d'un coup d'aile au sommet de la grange
Et le putois, confus du dnouement trange,
      Se dpcha de s'esquiver.

_Lorsqu'un homme vous fait des promesses trop belles_
_Pour vous mettre  l'abri rouvrez vite vos ailes._




FABLE XI


LE FLUTISTE ET LE CARCAJOU

Dans la fort, un jour, un pote fltiste
    S'enfona pour herboriser.
Il tait donc de plus, un peu naturaliste,
Me direz-vous? C'est vrai. L'on voit s'harmoniser
    Les beaux-arts avec la science;
L'esprit qui voit un peu veut davantage voir;
Et plus l'homme est puissant plus il a conscience
        D'un suprme pouvoir.

Donc un fltiste, un jour, un fltiste pote,
Un peu naturaliste aussi, je le rpte,
      Cherchait, dans les grands bois,
      Des mousses, des fougres,
      De ces fleurs qui parfois
    Vtent des robes trangres.
    Il tomba soudain dans un trou
    Plein de feuilles, de branches mortes
    Et d'ossements de toutes sortes.
    C'tait le lit d'un carcajou.
    Le fauve s'lance et s'accroche,
        Suivant sa faon,
      Au rameau le plus proche
Pour se jeter de l sur le pauvre garon.
  Mais celui-ci prend aussitt sa flte
Et fait redire aux bois des chants mlodieux.
La bte dans son coeur sent une trange lutte,
Puis le voile de sang qui recouvrait ses yeux
    Petit  petit se dchire;
        Elle soupire,
Descend de l'arbre et vient comme pour implorer
Celui que tout  l'heure elle allait dvorer.

_Les paroles de paix et la douceur de l'me_
_ Ont dsarm plus d'ennemis_
_Que la force brutale ou les discours de flamme_
_ N'en ont jamais soumis._




FABLE XII


LE JARDINIER ET LE SERPENT

Une autre fable encor sur un semblable thme.
        Il s'agit, cette fois,
        D'un joueur de hautbois
  Et d'un serpent. C'est le mme systme,
    Mais ce n'est ni la mme fin,
      Ni la mme morale;
      Vous allez voir enfin.

Un serpent venimeux, droulant sa spirale,
S'approche doucement d'un pauvre jardinier
Qui bchait ses carrs en rvant de musique.
Le jardinier le voit et devient hroque,
Tout comme le pote au fabliau dernier.
Il prend son instrument et le porte  sa bouche.
En entendant tomber des cascades d'accords
      Le reptile farouche
S'arrte et ferme l'oeil. Le joueur dit alors:

      --Rien ne m'empche,
           Dieu merci!
      De reprendre ma bche
    Et de travailler sans souci.

    Et de fait il reprit l'ouvrage,
    Mais avec bien plus de courage
    Que de prudence, assurment,
Car il fut aussitt mordu svrement.

_ Fuyez le-mchant: sa prsence_
_ Est toujours un danger._
_Lorsque votre vertu le condamne au silence_
_Il ne sommeille pas, il songe  se venger._




FABLE XIII


LES DEUX CULTIVATEURS

Deux honntes voisins du produit de leurs fermes
    Vivaient dans un de nos cantons;
L'un tait endett, payait fort mal ses termes,
    Mangeait, comme on dit, des crotons,
    Et l'autre vivait dans l'aisance.

  --N'aurais-tu pas la complaisance
De m'apprendre comment arrivent tes succs?
    Dit le matre du pauvre friche
     son voisin l'habitant riche;
Puis il continua: Je ne fais point d'excs;
Je sme le printemps, qu'est-ce que je rcolte?
    Un peu de grain, et du mauvais;
    Oui vraiment cela me rvolte.

  --Je pensais que tu le savais
Ce secret merveilleux qui fconde ma terre,
    Car je n'en fais pas un mystre,
    Reprit l'autre cultivateur;
    Je le tiens d'un conomiste
    Qui l'avait appris d'un chimiste
    Qui l'acheta d'un enchanteur:
Il s'agit de changer, par un truc bien facile,
    En grains d'or pur les grains de bl.

--Tu me prends, je le vois, pour un fier imbcile.

--Mais pas du tout.

                  --Alors il faut tre endiabl.

  --Mais non! rien de plus simple; coute
    Et tche de bien retenir:

Si tu faits comme moi, je n'en ai pas de doute,
  La fortune va te venir.
Il faut premirement engraisser ta prairie,
    Car c'est dans le fumier
Que je trouve cet or qu'on nomme or du fermier.
Fais un labour gal. C'est la sorcellerie
    Qui le veut de cette faon.
    Or, cela s'apprend sans leon.
Tu smes du grain net, avec soin tu le herses,
    Et c'est tout, mon ami. Sois sans anxit;
S'il ne t'arrive pas de chances trop adverses
            Pendant l't,
          La moisson sera bonne
              A l'automne;
    Et, lorsque tu battras ton grain,
    Tu trouveras, j'en suis certain,
      De l'or en abondance:
Si tu n'en trouvais pas n'accuse point les cieux,
      Ce serait imprudence,
Mais recommence encore et fais de mieux en mieux.

Le simple paysan se promit bien de suivre
    De son voisin le bon conseil.
Quand il battit ses bls,  l'poque du givre,
    Il ne trouva rien de pareil
Aux grains d'or qui devaient se dtacher des gerbes,
        Mais des moissons superbes
      Couvrirent ses clos tous les ans;
Il devint riche un jour parmi les paysans.

Faites votre travail avec intelligence,
    Vous en avez tous les moyens,
Et vous verrez bientt s'enfuir votre indigence,
    O mes braves concitoyens.




FABLE XIV


LES DEUX PIGEONS SAUVAGES

        Deux pigeons sauvages
        Unis par l'amour,
            Un jour,
        Vers d'autres rivages
        Prirent leur essor.
Ah! pourquoi fuyaient-ils le lieu qui les vit natre?
        Voulaient-ils donc connatre
        S'il est plus doux trsor
    Pour les oiseaux et pour les hommes,
      Dans ce monde o nous sommes,
    Qu'un amour tendre partag
Prs d'un berceau qui chante ou d'un nid ombrag?

    Ils virent des forts superbes,
    Ils virent des cieux clatants,
    Des lieux qu'un ternel printemps
Voile de vives fleurs et d'odorantes herbes;
    Ils entendirent de doux chants;
    Ils entendirent, dans les champs,
Passer, comme un soupir, la brise parfume;
    Ils entendirent, dans les bois,
De l'aurore et du soir les ineffables voix
Moduler doucement--prire accoutume--
    Des hymnes saints pour le Seigneur;
Puis ils volaient toujours. Et dans leurs folles courses
    Toujours ils s'loignaient des sources
        Du vrai bonheur.

Mais un jour cependant ils plirent leur aile
    Et se construisirent un nid.
    Le mme soir qu'on le finit
Un oiseau carnassier qui cherchait la querelle
    Vint en prendre possession.
    Pour fuir la perscution
Nos jeunes voyageurs s'envolrent encore:
    Et leur vol rapide et sonore
Alla s'abattre loin, dans un bosquet d'ormeaux
Dont le feuillage vert sparait deux hameaux.
Quand nos coeurs sont blesss nous allons, loin du monde,
Des oiseaux et des fleurs demander l'amiti;
Mais les petits oiseaux, dans leur peine profonde,
Se rapprochent de l'homme et cherchent sa piti.
    Notre couple fidle et tendre
    Sentit se calmer ses tourments,
    Et sous les feuilles fit entendre
    De suaves roucoulements.

L'allgresse ici-bas est de courte dure
    Et la paix la mieux assure
    S'vanouit en un moment.
       Le couple, charmant
       Que l'amour embrase,
       Le couple joyeux,
    Comme des perles dans un vase,
A mis des oeufs mignons au fond d'un nid soyeux,
       Mais une vieille pie
       Vient, d'une griffe impie,
       Cruellement broyer
       Cet espoir du foyer.
       La joie est revenue
       Dans le nid de l'amour
       Qui devient le sjour,
       D'une ivresse inconnue.
       Dites, beaux compagnons,
       Est-ce rve ou chimre?
       Quels petits tout mignons
       Sous l'aile de leur mre
       Cherchent un sr abri?
       Vous volez,  leur cri,
       Dans le bois ou la plaine
       Recueillir une graine
       Pour apaiser leur faim.
     Ils vont, et gentils et prcoces,
     Essayer leurs ailes enfin.
Et vous toujours si doux, vous devenez froces
       S'il faut les protger
       Contre quelque danger.

Ce fut un temps heureux, le plus beau de la vie
          Pour nos pigeons,
          Mais abrgeons:
      Cette allgresse fut suivie
      De tristesse et d'anxit.
      Aprs les beaux jours de l't
Survint l'hiver avec ses mortelles haleines:
Le frimas sur le nid tomba comme un linceul.
        Notre couple tait seul:
Nul ne le visitait pour adoucir ses peines.

Au village voisin tait un colombier
  O les pigeons faisaient fort bonne chre.
On ne recevait l que le rare gibier.
Les place s'y vendaient quelquefois  l'enchre
    Ou s'y donnaient par sentiment,
    Comme en certain gouvernement.
    Notre pigeon, chef de famille,
Pour sauver ses petits, sa compagne gentille,
      Alla frapper tout droit
        En cet endroit.
On l'conduit, riant de sa folle entreprise,
Et ce fut pour son coeur une amre surprise.
    Il s'en revint dsespr:

--Pas de place pour nous? fit la douce femelle,
    En voyant son air plor.

--Pas de place pour nous!

                       --Eh bien! j'irai, dit-elle,
          Et l'on verra.

      --Elle ira!
      Dit avec ironie
      Le pre malheureux,
      Ce sera pour nous deux,
      Va, nouvelle avanie!

    Elle partit pleine d'espoir,
    Elle revint toute rieuse.

     --Es-tu donc srieuse?
Parle, dit son ami.

                --Nous irons ds ce soir.

Le soir, au colombier on leur fit une place
    Qui parut fort leur convenir.
Des mauvais jours passs ils perdirent la trace,
Ils purent sans frayeur regarder l'avenir.
    Or, au bout de quelques annes,
    A l'poque des fleurs fanes,
      Le pigeon, fort bien mis,
      Vint voir les vieux amis,
    On lui trouva mine excellente.
    Grces exquises et bon ton;
    On s'informa de sa galante.
    Il raconta dans le canton
    Comme elle avait, en sa jeunesse,
    Par son zle et par sa finesse,
Trouv pour leur misre un heureux dnouement.
Un vieux qui l'entendait dit en branlant la tte--
C'est pour mon fabliau morale toute prte--

_--Dieu garde les maris d'un pareil dvouement!_




FABLE XV

LE DORMEUR

    Dormez, c'est ncessaire,
    Mais ne dormez pus trop,
    Le temps fuit au galop.
    A chaque anniversaire
    Le dormeur a perdu,
    Tout compte bien rendu,
    La moiti d'une anne.
    C'est beaucoup abrger,
    Pour un plaisir lger,
    Notre courte tourne
      En ce bas lieu.

Un dormeur le comprit, un peu trop tard sans doute:
Il se trouva soudain au terme de sa route
    Croyant n'tre encor qu'au milieu.
      Il avait de l'aisance,
      Grce  ses bons aeux
Qui ne dormirent gure et travaillrent vieux.
Il ne lisait jamais, mme par complaisance
      Pour sa curiosit.
      Il prit de l'obsit
     Et c'est tout ce qu'il voulait prendre.
     Il se mettait au lit, le soir,
A l'heure o les poulets montent sur le juchoir,
     Mais il ne pouvait pas comprendre
     Qu'on doit se lever le matin.
Peur de se voir confondre il fuyait les disputes.
Il ne voyageait pas. Le tour de son jardin
        En quatre-vingts minutes,
C'tait un bel exploit et le plus prompt des tours,
        Sur la terre ou sur l'onde,
        Aprs le tour du monde
        En quatre-vingts jours.

Il vieillit de la sorte, ignorant bien des choses
      Que les hommes doivent savoir.
Sa taille s'affaissa, son teint perdit ses roses;
Il accusa sa glace et, pour ne plus s'y voir,
         Il la mit tout en pices.
Ce furent l, je crois, ses seules hardiesses.

Un jour il entendit un superbe vieillard,
      Un vritable personnage,
        Parler de son jeune ge
Perdu dans le pass comme dans un brouillard,
Parler de ses travaux, de ses limpides gloires
        Et des victoires
        De son drapeau.
      Il trouva cela beau;
      Puis, prenant la parole:

--Mais qui donc tes-vous? Vous devez tre g
Vous qui tant avez fait? dit-il d'une voix molle.

Le vieillard se nomma.

                    --Que te voil chang!
Dit l'autre en retrouvant un compagnon d'enfance.

--Je suis chang, c'est vrai, mais toi tu l'es aussi.

--Moi? mais comment cela, je n'ai point de souci.

--Il serait superflu de se mettre en dfense
Contre le temps qui las! nous emporte avec lui:
Nous avons tous les deux le mme ge aujourd'hui.

  --Et tout ce que tu viens de dire
    Tu l'as fait depuis qu'on s'est vu?

--Oui tout, et je ferai davantage, pourvu
Que la mort veuille bien ne pas me l'interdire.
    Mais toi, qu'as-tu fait, mon ami?

      --Hlas! moi j'ai dormi!




FABLE XVI


LES DEUX FRRES ET LA FORTUNE

La fortune souvent vient pendant qu'on sommeille:
        C'est un de ces dictons
Qui tiennent un peu trop la paressa vermeille.
C'est possible aprs tout: elle marche  ttons;
        Mais il me semble plus sage
          De courir aprs
        Que de l'attendre au passage:
Elle ne passe pas, on le sait, toujours prs.
Il est de fait aussi que souvent elle chappe
      A celui qui l'attrape:
    Elle est coquette, voyez-vous,
      Nous donne le vertige
      Et se moque de nous.

      Sur ce point en litige
    Deux frres diffraient d'avis,
    Et les chemins par eux suivis
      Ne furent pas les mmes.

    Ngligeant tous les stratagmes,
    L'un demeura dans sa maison,
    Voyant avec indiffrence
    Natre et mourir chaque saison,
    L'autre, toujours plein d'esprance,
    Parcourut des bords trangers.
    Il vit des rgions sauvages,
    Il vit aussi les chauds rivages
    O fleurissent les orangers;
    Puis aprs ces lointaines courses
    Il revint au pays natal.

    --Quelles sont tes ressources?
Nous reviens-tu charg du prcieux mtal,
      Lui demanda son frre.
   --Je ne possde gure,
    Reprit-il, soupirant;
    Plusieurs fois, en courant
    Sur la route commune,
    J'ai saisi la fortune,
    Mais n'ai pu la tenir.

   --Moi je ne l'ai pas eue,
      Mais je l'ai vue
    Tout prs d'ici venir.

_Amis, si la fortune est difficile,  prendre,_
_ Quand vous l'aurez gardez-la bien;_
_Gardez-la, mais il faut cependant se comprendre,_
_Faites toujours la part de celui qui n'a rien._




FABLE XVII


LA SAUTERELLE ET LA CHENILLE

Il fut un temps o les insectes,
Unis par un bon sentiment,
Vivaient sous un gouvernement
Respect de toutes les sectes.
Alors rgnaient les papillons;
Et jusqu'au loin dans les sillons
On entendait des chants de joie.
O s'en est all tout cela?
Qui sait? Pour le moment, voil:
Celui qui relve ou foudroie
Les grands empires des humains
S'occupe aussi des petits tres
Que les hommes, ces puissants matres,
Foulent aux pieds dans les chemins.
Pour aujourd'hui je vous rapporte
Une histoire de ce temps-l;
Un papillon, devant ma porte,
L'autre soir me la rvla;

--Une sauterelle excentrique,
De par la haute autorit
Veillant avec austrit
A la moralit publique,
Vit un jour s'tendre au soleil,
Sur une feuille de vanille,
Une gracieuse chenille
Prise du besoin de sommeil,
Et se montra scandalise:

--Vous tes bien mal avise,
Dit-elle en grossissant sa voix,
De vous exposer de la sorte,
Au mpris de nos sages lois;
A vous enfuir je vous exhorte,
    Sinon... la prison!

--Ecoutez ma raison,
  Sauterelle ma mie;
  Je me suis endormie,
Car je suis lasse de marcher;
J'ai fait une bien longue route;
  Et je crois, somme toute,
Que vous ne pouvez m'empcher
De reposer une minute.

  --Quand on est ver
On ne prend pas ce ton amer
Et tout de suite on s'excute;
  Va donc sans souffler mot
  Pour six mois au cachot.

Six mois, c'est long dans l'existence
Des petits insectes dors
    De nos prs,
Et, malgr son omnipotence,
La sauterelle avait vieilli.
Son allure tait fort pnible,
Et sa place tait disponible,
Car souvent elle avait failli,
  Depuis quelques journes,
  A son devoir dans ses tournes.

N'ayant nulle apprhension
Au sujet de sa pension,
Car jamais l'Etat ne maltraite
Celui qui fut un bon limier,
Avant de prendre sa retraite
Elle vint trouver le premier
Et lui prsenta sa requte
Ecrite comme une oraison.

Le Premier, en cette saison,
Occupait par droit de conqute
Son sige dans le Parlement,
C'tait un papillon charmant
Qui portait, bien que jeune encore,
Sur l'aile un reflet de l'aurore.
Il lut avec attention
La touchante ptition
    De la suppliante,
Puis, d'une voix conciliante,
    Il loua longuement
    Un si beau dvouement:

  --Je comprends dit-il,  merveille,
        Ma bonne vieille,
    Qu'il vous faut du repos.
    Je sais un petit gte
    Admirablement clos;
  On va vous y conduire vite
      Et pour longtemps.
    J'y suis rest, ma bonne,
      Depuis l'automne
      Jusqu'au printemps
    Par votre sollicitude.

  --Moi j'ai commis pareille horreur?
      Ah! vous faites erreur,
    J'tais toute mansutude
    Pour les insectes haut placs.

  --Madame, c'est assez!
    Je n'aime pas que l'on querelle
      Quand on est sauterelle:
    Au cachot donc  votre tour!
    Je suis sous sa forme nouvelle
    L'humble ver qu'avec tant de zle
      Vous maltraitiez un jour.

_Traitez avec gard tout homme respectable,_
_ Vous qui tenez, quelque pouvoir en main;_
_ Ici-bas rien n'est stable:_
_Le sujet d'aujourd'hui c'est le roi de demain._




FABLE XVIII


LE SECRET DU BONHEUR

    Un grand fermier, un fermier riche
        Et pas trop chiche
Avait  son service un pauvre journalier
    Qui portait gament le collier.
L'un travaillait toujours, l'autre, pas de l'anne;
Le travailleur chantait tout comme son seigneur,
    Et souvent aprs sa journe
    Semblait goter plus de bonheur.
Mais le matre trouvait une gat si belle
        Peu naturelle.

--Ce rustre, pensait-il, a quelque doux secret,
        Quelque bonne ruse
          Dont il use
        En homme discret.
Il faut l'interroger. J'ai le droit de connatre,
        C'est un fait patent,
    S'il est toujours aussi content
    Qu'il s'efforce de le paratre.

        Or, le soir arriv
        Et l'ouvrage achev,
    Le serviteur, prs de la flamme
           Du foyer,
        Au lieu de larmoyer,
Dans un couplet joyeux laissa rire son me.

  --Tu chantes bien, dit le fermier,
    En vrit cela m'intrigue:
    Tu ne sens donc pas la fatigue?

--La fatigue, je l'aime; elle rend mon sommier
    D'une mollesse souveraine.

--Tu trouves du plaisir  travailler toujours?

  --C'est le sort de la race humaine.

--Mais ce n'est pas le mien: j'ai de tendres amours,
Je dors sur le duvet, je m'assieds sur la soie,
Et chaque jour j'invente une nouvelle joie;
        Je voyage et j'apprends,
Et je gote aujourd'hui bien plus de jouissances
Que j'en gotais jadis, cela tu le comprends,
    Puisque j'ai plus de connaissances.

  --En tes-vous bien plus heureux,
        Mon matre?

  --Eh oui! tu dois le reconnatre.

  --Je ne suis pas si gnreux.

  --Comment donc, pauvre ignare,
Comprends-tu du bonheur la mesure ici-bas?

--Je ne prends jamais part  vos savants dbats,
        Et je vous dclare
Que je ne sais pas bien comment dire cela,
          Mais voil:
      Notre joie est parfaite
      Lorsque nous possdons
      Ce que nous demandons.

--Achve ton discours, tu vas  la dfaite.

  --Matre, veuillez attendre un peu.
    Je ne suis pas fort  ce jeu,
    Mais voici tout ce que je pense:
    Chacun de nous prend ou dpense
      De la flicit
      Selon sa capacit.
      Vous tes une cruche,
      Moi je suis un cruchon--
    Je vous demande bien pardon
    Si mon raisonnement trbuche,--
    Nous sommes pleins jusqu'au goulot,
    Pouvons-nous prendre davantage?
C'est ainsi que je vois l'quit du partage:

_Cruche et cruchon remplis sont contents de leur lot!_




FABLE XIX


LE BAVARD

Ceux qui parlent beaucoup ne rflchissent gures,
Mais il ne s'en suit pas--j'en fais ici l'aveu--
Qu'on rflchit beaucoup lorsque l'on parle peu.
S'il en tait ainsi que de ttes lgres
    Passeraient pour avoir du plomb!

    J'ai connu quelque part un rustre
    Que sa langue avait fait illustre
Et qui vous assommait son monde avec aplomb.
        Toute gazette
        Dans la disette
    Pouvait compter sur son secours.

Il savait les secrets de tout le voisinage,
Et si la paix rgnait dans un nouveau mnage,
    Ce n'tait que par son concours.
    Si l'on faisait une assemble
    Il tait le premier rendu,
    Et, sans avoir rien entendu,
  Il approuvait ou condamnait d'emble.
Entendait-il parler d'un meurtre ou d'un larcin,
  Commis avec un mystre suprme,
Il aurait mis sa main dans le feu, tout de mme,
Qu'il devinait dj le voleur, l'assassin.
Il savait le comment de toutes les chicanes,
De quel ct le droit, de quel ct le tort;
    Il vous expliquait sans effort
Des procs embrouills les perfides arcanes.
On l'appelait en cour et souvent et de loin
        Comme tmoin,
    Dans l'espoir de voir la lumire
      Se faire tout entire
    Sur quelque sujet contest:
Mais il n'en tait rien, et son long tmoignage,
      Firement attest,
          N'tait que le glanage
          Des stupides dit-on
          De chaque canton.
Il devint  la fin un objet de rise.

--Comment se fait-il donc disait, parlant fort dru,
Une autre vieille langue assez bien aiguise,
Qu'il affirme toujours et ne soit jamais cru?

--C'est que--reprit quelqu'un d'une voix doctorale,
          Ce sera la morale
          Et donnez m'en crdit--

_Qui dit tout ce qu'il sait ne sait tout ce qu'il dit._




FABLE XX


LE NOUVEAU RGIME

    Un jour les animaux sauvages,
        Pour s'illustrer,
    Rsolurent de se titrer
    Tout en supprimant les servages;
      C'tait fort beau dj,
    Mais pas assez, et l'on songea,
    Dans une agape prside
      Par un jeune lion,--
Car c'est l, parat-il, que surgit toute ide.--
On songea qu'il fallait, mais sans rbellion,
Faire un gouvernement d'une nouvelle forme,
On choisit aussitt le reprsentatif
    Comme le plus rcratif
    Et l'on publia la rforme.
Les fauves de partout parurent satisfaits
    De cette source de bienfaits.

    Dans les divisions rurales
    Les lections gnrales
    Se tirent partout  la fois.
    Personne ne vendit sa voix.
Mais une lection fut cependant perdue
 cause, parait-il, de l'influence indue.

Des livres, des lapins, des singes, des renards,
Des loups et des lans, et mme des canards
    Vinrent siger dans ces Communes.
On nomma snateurs des carillons rassis,
Des ours graves, des cerfs, des tigres radoucis,
Tous fauves au-dessus des mesquines rancunes.

    De par le droit, coutumier
    Dont tout peuple s'honore,
    Un lion  la voix sonore
        Voulut tre premier.
Secouant sa crinire, ouvrant son oeil de flamme,
    Il commenta son grand programme,
    Et la droite battit des mains.
La gauche s'irrita; plus vive que polie,
Elle dit que jamais, mme chez les humains,
    On avait vu telle folie.
    Chacun resta de son ct;
    Cela s'appela loyaut.

    Aprs tout les affaires
    N'en allaient pas plus mal;
Si l'tat du budget se montrait anormal,
    C'tait la faute aux adversaires.
Chez les btes encore on verrait srement
    Ce bon gouvernement,
Si, du fond de son antre, un vieux loup philosophe
    N'avait, d'un ton fort solennel,
      Lanc cette apostrophe:

--Votre gouvernement constitutionnel,
        C'est la tyrannie,
        Sottement bnie,
      D'un seul par le moyen de tous.

Vainement un renard lui dit:

                           --Qu'en savez-vous,
    Pour parler de cette manire,
    O loup qui dans votre tanire
    Restez comme sous un linceul?...

_Cest le rgne de tous par le moyen d'un seul._




FABLE XXI


L'OISEAU-MOUCHE ET LE CHNE

Un petit oiseau-mouche aux deux ailes d'bne,
    A la gorge de pourpre et d'or,
    Prenant dans les airs son essor,
Vint s'abattre, joyeux, sur la cime d'un chne.
Dans le mme moment un grand souffle passa,
        Prcurseur de l'orage,
        Qui saisit avec rage
      L'arbre superbe et le cassa.

L'oiseau, tout tonn, rouvrit son aile vive
      Avec un gai bourdonnement,
      Et s'cria navement:

--Je regrette, crois-moi, le malheur qui t'arrive
      Un peu par ma tmrit...
      Je sais qu'il n'est pas mrit.
Avant que de venir me percher sur ta cime
             Qui s'abme,
        J'aurais d me douter
      Que tu ne pouvais me porter.

_ Plus d'un, comme cet oiseau-mouche,_
_ Pense craser tout ce qu'il touche_
_ Qui n'a de grand, en vrit,_
_ Que son extrme vanit._




LIVRE CINQUIME




FABLE PREMIRE


L'ORIGINE DES SINGES

La science, en ces temps, fait des progrs magiques:
On devine le cours des astres radieux
    Et les secrets gologiques;
    Les hommes deviennent des dieux
Et les dieux d'autrefois deviennent des ftiches
    Bons  mettre sur les corniches
    Comme des objets curieux.
Le mystre, pour nous, n'est plus mystrieux.
Le son est pris au vol; il est mis en rserve
            Sur l'tain,
    Pour le sicle le plus lointain.
La table parle et danse, et le savant observe
            Aujourd'hui
Un monde tout nouveau qui grouille autour de lui.
          L'homme enfin devine
        Son humble origine,
      Si l'on en croit Darwin,
    Et n'a plus raison d'tre vain.

Que dis-je? le progrs est acclam des btes
    Et fait lever toutes les ttes.
On s'est mis  l'tude avec avidit,
      Et bientt, on l'espre,
      Le fauve en son repaire.
    Rougissant de sa nudit,
    Se couvrira d'habits modestes.
    Mais toujours nos modistes lestes,
Afin de mnager une toffe le prix
            Aux maris,
Des femmes avec art montreront les paules.
Le monde est mesur jusques  ses deux ples,
    Et ses vastes dimensions.
    Pour certaines ambitions,
        Sont trop troites.
  Mais qu'est donc tout cela devant les beaux discours
    Et les prtentions adroites
    De quelques singes de nos jours?

    Ce fut la terre d'Afrique,
    Sous de superbes cocotiers,
    Que ces singes de tous mtiers
    Tinrent leur congrs historique.
    Voulaient-ils nous parodier
    Et se vtir aussi de linge?
    Non; ils voulaient tudier
        L'origine du Singe.

    Les philosophes, les penseurs
    Les savants, les naturalistes.
    Les antiquaires, les censeurs,
    Les potes, les cabalistes
    Y dbitrent gravement
    Les pages les plus tonnantes.
  Mais un scandale norme eut lieu soudainement
    Quand plusieurs de leurs voix tonnantes,
      Affirmrent enfin
    En toute conscience,
      Au nom du la science,
      Que le singe si fin
        Descend, en somme,
  D'un animal qu'on appelle homme.

_Les singes sont jaloux. Des propos hasardeux_
_Blessent leur amour propre et les rendent froces;_
_Et nous, nous goberions les btises atroces_
_D'un savant qui nous dit que nous descendons d'eux!_




FABLE II


LE RAT ET LE PAT.

Un rat qui voyageait du grenier  la cave,
        Pour sa sant,
        Fut enchant
De sentir tout  coup l'odeur la plus suave.
      Il passait en effet
      Vis--vis un buffet
O, depuis un instant, la vieille cuisinire
        Avait apport
        Un large pt.

--Chacun son got, dit-il, et chacun sa manire:
        Moi j'accepte le bien
        Qu'on me donne pour rien,
Et ce pt, je crois, vaut que je m'arrte en route.
        Mais je serai bon rat
        Et pas du tout ingrat,
Je mangerai la mie et laisserai la crote.

        Fuis tout en devisant
        De ce ton suffisant,
Il cherchait dans les coins un facile passage;
        Mais il eut beau chercher
        Tout autour du plancher
Il n'aperut nul trou dont il put faire usage.

      --Bah! je vais en faire un:
        Si je travaille  jeun
Je mangerai, dit-il, joliment davantage;
        Le pt, tendre ou dur,
        Y passera bien sr,
Et personne avec moi ne fera de partage.

        Il se mit  ronger
        Sans nullement songer
Qu'un chat couch l-haut pouvait fort bien l'entendre,
        Le matou bon sujet
        Devina son projet,
Se blottit dans un coin et rsolut d'attendre.
        Or, le rat imprudent
        D'un dernier coup de dent
Achve l'ouverture; il se montre la tte;
        Le chat l'attrape alors
        Et l'amne au dehors:
--Nous serons deux, dit-il, pour terminer la fte;
        J'ai comme toi, petit,
        Assez bon apptit.

_Quand l'espoir d'un plaisir ou d'un gain vous appelle,_
_ N'allez pas au danger_
_ D'un coeur vain ou lger,_
_N'exposez pas vos jours pour une bagatelle._




FABLE III


LE TAUREAU ET LA FOURMI

Un taureau qu'irritait la moindre agacerie,
        Seul dans une prairie,
        Paissait tranquillement.

--Ce serait, pensait-il, oui, ce serait vraiment
        Chose bien singulire
      Que l'on put me troubler ici.

        Tout en pensant ainsi
Il se mit  brouter sur une fourmilire.
    Les fourmis, comme de raison,
    Sortirent fort pouvantes
    De leurs cachettes ventes
    Et s'enfuirent sous le gazon.
      Cependant l'une d'elles,
    Qui se moquait bien des querelles
      Mordit sur le naseau
      L'irascible taureau.
L'animal fit un bond, ouvrit grand son oeil morne,
Beugla d'une voix sourde et, du bout de sa corne
Cherchant  dchirer la petite fourmi
    Qui le traitait en ennemi,
      Il dchira l'argile.
Pendant qu'il s'puisait ainsi dans son courroux,
          L'insecte agile
Se promenait gaiement sur son large front roux.

_Quoi de plus insens que ces accs de rage_
_A propos de rien ou contre un tre chtif_
_Gardez votre vigueur, gardez votre courage_
_Pour adversaire digne ou pour digne motif._




FABLE IV


LE NUAGE ET LE SOLEIL

Le soleil rayonnait sur les bois et les plaines
            Depuis longtemps,
      Et les promesses du printemps
            Devenaient vaines;
Lus cieux taient sereins, rien n'en tachait l'azur;
    La terre tait dans la souffrance;
    La fleur inclinait son front pur,
        Et l'esprance
    Ne germait plus dans le sillon.
Un nuage parut comme un noir tourbillon:

    --Il est temps que j'arrive,
      Cria-t-il au soleil,
    Si je veux que la terre vive
    Et secoue un peu son sommeil;
Tu crois la rchauffer et ton rayon la brle;
              Recule!
    Laisse-moi rparer les maux
    Que tu causes en mon absence.

      Le nuage,  ces mots,
      Pour montrer sa puissance,
Ouvre son aile sombr et voile le ciel d'or.
Il fit longtemps pleuvoir, et la terre, inonde
    Par cette interminable onde,
        Souffrit encor.

      Alors l'inquitude
    Entra dans l'me des humains,
      Et puis la multitude,
    Vers le ciel levant les mains,
      Supplia le Dieu sage
De mettre enfin d'accord et soleil et nuage.
    Le Seigneur entendit ses voeux.

  --Ecoutez, dit-il, je le veux,
    Brillant soleil, nuage sombre;
    La terre a besoin de vous deux;
Il lui faut l'eau du ciel mais il lui faut ses feux:
Allez souvent, mais non pendant des jours sans nombre,
      Pour mieux la fconder,
De pluie et de rayons tout  tour l'inonder.

_Notre coeur a besoin, comme la terre avide,_
_D'orage et de soleil souvent et tour  tour;_
_Un bonheur trop constant le rend parfois aride,_
_Un long malheur, parfois, l'crase sans retour._




FABLE V


LE RENARD ET L'OMBRE DES PIGEONS

Un renard, moins rus que ceux de son espce,
       Etait sorti des bois

            Aux abois,
       Ne trouvant pas une pice
          De bon gibier.
       Il avait souvenance
       D'un fameux colombier
     O les pigeons faisaient bombance:
     Jadis il l'avait vu de loin.

    C'tait toujours une ressource
        Dans le besoin.
Ce fut donc vers ce lieu qu'il dirigea sa course.
    Il avait faim: il courait fort.
      Quand on a le confort
      Jamais on ne se presse,
      Mais quand on se sent mal
      La lenteur nous oppresse.
      Notre souple animal
    Par une route raccourcie,
      Sur la neige durcie--
    Car on tait en plein hiver--
    Arrivait et joyeux et fier,
    Quand,  la porte d'une table,
    Il vit un vieux coq qui chantait.

--C'est un mets, se dit-il, qui me semble acceptable,
    Et nagure on s'en contentait:
Croquons-le tout d'abord et les pigeons ensuite.

Dire et faire c'est deux, mme pour un renard.
Le vieux coq suspendit, sans attendre plus tard,
    Son gai couplet et prit la fuite,
      Le renard le suivit,
    Et je crois qu'il allait l'atteindre,
      Quand, tout  coup il vit
      Sur la neige se peindre
    Le vol rapide des pigeons.
      Aveugl par la joie,
      Il quitte alors sa proie.

  --Quel dner nous nous mnageons!
Se dit-il en lui-mme en courant aprs l'ombre:
Ce vieux coq n'avait rien que la plume et la voix!
Parlez-moi des pigeons! a pse et a fait nombre.
Je n'en aurai jamais autant pris  la fois!...

Tout en monologuant il courait gueule ouverte,
          Tout alerte;
    Or, il courut si follement
    Qu'il en mourut d'puisement.

Nous faisons du renard la sottise suprme
Lorsque, les yeux fixs sur le monde trompeur,
    Nous prenons l'ombre du bonheur
      Pour le bonheur lui-mme.




FABLE VI


LA. BELETTE ET LE HIBOU

Un hibou vaniteux, reployant sa grande aile,
    Vint s'arrter prs d'un ruisseau:

--Si le miroir de l'onde est aujourd'hui fidle,
    Je suis, pensa-t-il, vraiment beau.

Et, comme il s'admirait, rajustant sa toilette,
        Une belette
    Se glissa parmi les roseaux
    Et vint boire aux limpides eaux.

    --Belette, mon amie,
      Lui cria le hibou,
Combien triste pour toi doit paratre la vie!
Tu rampes sur la terre et n'habites qu'un trou.
Je maudirais le sort si j'tais  ta place,
Et, loin de m'admirer dans ce calme miroir,
    Je me noierais de dsespoir!

  --Je vous rpondrai sans fallace,
    Dit, en levant son fin museau,
    La belette au vilain oiseau;
    Je n'ai point d'ailes, point de plume;
N'en ayant jamais eu je n'en ai pas besoin:
    Au reste je n'ai pas coutume
    De chercher le bonheur bien loin.
    Puis dans le danger je me sauve
    Mieux que l'oiseau, mieux que le fauve,
    Voyez: un chasseur vient, adieu!

      Se fourrant au milieu
      De l'paisse fougre,
      La belette lgre
      A ces mots disparut.

Aussitt le hibou, htant son vol austre,
        S'leva de terre,
Mais par malheur pour lui le chasseur accourut.

_Gardez-vous d'offenser par des paroles vaines_
_ Ceux qui sont moins dous que vous;_
_Ce qui fait notre orgueil devient souvent pour nous_
_ Une source de peines._




FABLE VII


LE CHEVAL MALADE

Un cheval bien connu dans plus d'une paroisse
    Etant tomb malade, un jour,
      Une profonde angoisse
Accabla, parat-il, les chevaux d'alentour.
    Ils quittrent leurs curies
Pour venir visiter leur ancien compagnon,
      L'appelrent mignon;
    Lui jurrent que los prairies,
    Depuis qu'il tait alit,
    Avaient perdu toute gat.

      Tant de bonnes paroles
    Consolaient le pauvre animal
    Mais ne gurissaient point son mal.
Pendant ce temps l'avoine,  pleines casseroles,
        Les bottes de foin,
      Les litires de paille
    Etaient servis avec grand soin
    Aux amis qui faisaient ripaille.

    Le mdecin tait venu.
    C'tait, un sage mconnu
Qui de son grand savoir ne faisait point parade.

  --Je vois bien, lui dit le malade
        Avec moi,
      Que c'est fini de moi:
    Cependant Je mourrais sans peine
S'il ne me fallait pas laisser autant d'amis.

--Consolez-vous, dit l'autre, et mourez bien soumis;
      Votre esprance est vaine
    Si vous comptez sur leur appui.
Ils ont tout dvor votre humble patrimoine,
Et si la mort, mon cher, ne vous prend aujourd'hui,
    N'ayant plus de foin ni d'avoine,
    Vous mourrez de faim
        Demain.

_ Ne mettez pas votre joie_
_A compter des amis nombreux,_
_Que votre coeur plutt s'emploie_
_ A les choisir gnreux._




FABLE VIII


LE RENARD ET LE LOUP-CERVIER

Un renard glapissait d'une faon bien triste:
Il s'tait pris au pige. Un loup-cervier touriste,
Curieux de savoir la cause, de ses cris,
Pour le venir trouver s'carta de sa route.

--Voyez, dit le renard, comme me voil pris;
    Ah! je mritais mieux sans doute!
    Je suis victime du devoir;
On vous disait malade et je courais vous voir.

      --Ma griffe est forte,
Rpond le loup-cervier que le plaisir transporte,
Ma griffe est forte et je suis bien adroit;
Je ne saurais laisser renard au coeur si droit
    Dans un danger si redoutable;
    Il faut tre plus charitable.
Je vais ouvrir le pige; allons, pauvre captif,
        Otez-vous, soyez vif.
Le loup-cervier, alors, par un effort suprme,
        Ouvre le pige un peu;
Il sauve le renard, mais il se prend lui-mme.

          --Adieu!
      Lui dit avec artifice
      Le renard en partant;
      J'admire fort ton sacrifice
      Mais n'ose pas en faire autant.

_Ne faites pas le bien pour de vils honoraires;_
_Ecoutez votre coeur, mais aussi la raison,_
_Si de flatteurs discours vous rendent tmraires_
_Vous ne serez pays que par la trahison._




FABLE IX


L'ORMEAU PRODIGUE

Un orme avec orgueil agitait son feuillage
    O les oiseaux venaient chanter;

--Quand on est comme moi l'on peut bien se vanter
    De ne pas craindre le pillage,
Disait-il, et l'on est toujours beau, toujours vert.

Une brise passa qui lui prit une feuille,
Mais il s'en moqua bien; il n'avait pas souffert.

Une en plus une en moins que l'on perd ou recueille.
Quand on est bien feuillu, que peut faire cela?
    Une autre brise s'envola
    Avec une autre feuille encore.
L'arbre riait toujours, disant:

                             --Pourquoi svir?
Non, ce n'est pas ainsi qu'on pourra me ravir
    Le beau voile qui me dcore.

Chaque souffle pourtant le dpouillant un peu,
Il dut de son erreur faire un bon jour l'aveu.

_ Quelque vertus que l'on possde_
_On les perdra bientt si l'on n'en prend grand soin._
_La richesse fait place assez tt au besoin_
_ Quand en aveugle l'on procde._
_Une faible dpense puise un gros budget_
_ Quand elle est faite  tout sujet._




FABLE X


LE CERF ALTR

Un cerf, ayant un jour fait une longue courte,
        Etait fort altr
        Et cherchait une source,
Quand il vit tout  coup, au milieu d'un fourr,
        Une mare, profonde
        Que ceignait un rocher.
      Il fut prompt  s'en approcher.

      --Que le diable confonde
        Le chasseur et ses chiens!
Cria-t-il, en jurant comme bien des chrtiens,
    Cette eau-l n'est pas illusoire,
        Et je vais boire
    A la sant de ces gredins
    Qui font l-bas du tintamarre.

Puis, en disant ces mots, il sauta dans la mare.
    Comme il n'tait pas de gradins
        Et que la cte
      Etait abrupte et haute,
    L'imprudent ne put revenir.

_Quand une passion nous presse, nous obsde,_
_ Hlas! bien trop souvent l'on cde_
_Sans demander comment cela devra finir._




FABLE XI


LIBERT ET FATALIT

Deux amis discutaient une chose fort grave:
        La libert;
L'un disait: On est libre, et l'autre: On est esclave
        De la fatalit.
Le discours s'anima; l'on en vint aux injures
        En guise de raisons.
On se traita de tout: d'ignares, de parjures
            Et d'oisons.
      Le partisan du libre arbitre,
      Pour finir le chapitre,
    En appelant l'autre un mulet,
    Braqua sur lui son pistolet.

--Comment! tu voudrais donc tuer un camarade!
Au mpris du devoir, au mpris de l'honneur?
S'cria, stupfait, le second raisonneur.

--Pourquoi, dit le premier, cette belle tirade
Si je ne suis pas libre et ne puis dcider?
C'est tout en ma faveur que tu viens de plaider;
    Je ne voulais pas autre chose.
Tu me crois libre: alors, ne crains donc pas que j'ose,
    Dans un emportement brutal,
    Te porter quelque coup fatal.

_ La libert, ce bien sublime,_
_ O notre science s'abme,_
_ Ne se laisse gure expliquer_
_Mais ne cesse jamais de se voir invoquer._




FABLE XII


LE VOYAGEUR

    Aprs une assez longue absence
Un voyageur revint au village natal:

--Oui, je reviens mourir au lieu de ma naissance,
Dit-il en soupirant, et le destin fatal
        Va, je l'espre,
    Me laisser expirer en paix.
    Il semblait ploy sous le faix
          De la misre;
        Il tait mal vtu,
Avait le dos courb, le regard abattu.
On le fuyait. Il eut peine  trouver un gte.
Les frres, les amis ne le connaissaient plus.

--Je comprends, leur dit-il, la peur qui vous agite,
Mais gardez-moi ce soir; vraiment, je suis perclus.
Il me faut du repos, il me faut un refuge;
      Je partirai bien sr demain.

      Pour ne pas paratre inhumain
      Aux yeux du monde qui nous juge
      Ou contre nous se fait tmoin,
Un frre lui permit d'occuper aux mansardes
          Un petit coin.

Le lendemain matin, ayant chang de hardes,
        Riant, frais et dispos
        Aprs un bon repos,
Notre humble voyageur se hta de descendre.
On fut un peu surpris de voir ce changement.
    Le charbon qui sort de la cendre
Ne se transforme pas, non, plus trangement.

--Mon frre, aidez-moi donc, de votre main adroite,
A charger sur mon dos cette pesante bote,
      Dit le voyageur
    A son frre tout songeur.

--Qu'avez-vous l dedans? grand Dieu! que cela pse!

--C'est de quoi, mon ami, vivre cent ans  l'aise,
            C'est de l'or.

--Frre, ne partez pas, restez, restez encor.

Le voyageur sortit disant avec des larmes:

_--L'or plus que les vertus a pour l'homme des charmes._




FABLE XIII


LE CENELLIER

        Au bord d'une prairie
Croissait pniblement un petit cenellier;
On ne lui voyait pas une branche fleurie;
    Il tait inhospitalier;
    Il tait hriss d'pines,
    Et, sur ses rameaux presque nus,
    Les oiseaux n'taient pas venus,
    Comme sur d'autres aubpines,
    Entonner leurs vives chansons.

    Or,  l'poque des moissons,
Un paysan le vit et dtourna la tte
    D'un air tout  l'ait ddaigneux.
L'arbrisseau fut choqu, de cet air malhonnte.

  --Si j'avais un matre soigneux,
Dit-il en agitant sa tte  moiti sche,
    Je grandirais et serais beau;
Transplante-moi, pour voir, dans un riche terreau.

    Le bon paysan prit sa bche
Et du sol appauvri tira l'arbre plaintif;
Ne doutant pas qu'il fut d'un fort bon caractre,
Il alla le planter au milieu de sa terre,
    Et fut bien attentif
 lui donner des soins de toutes sortes.

    Le cenellier grandit;
    Son feuillage verdit,
Couvrant d'un voile pais les branches demi-mortes;
Mais sous ce beau feuillage avaient aussi pouss
    Les pines cruelles.
Elles se cachaient mieux et dchiraient les ailes
De l'oiseau confiant qui s'envolait bless.

_Ne cultivez jamais une mauvaise plante,_
_ Jamais, non plus, les coeurs mchants;_
_ Votre tendresse vigilante_
_ Perdrait ses soins touchants,_
_ Car la culture_
_ Ne corrige pas frquemment_
_ Notre nature_
_Et lui donne toujours un grand raffinement._




FABLE XIV


LE PAYSAN ET LA MINE D'OR

    Un jour, en labourant sa terre,
Un paysan trouva quelques ppites d'or.
    Il crut qu'un immense trsor
    Se cachait l dans le mystre.
Il se mit  chercher, fouillant de toute part
            Au hasard.
          Du pic et de la bche;
          Mais la chance revche,
        Ne lui souriait pas souvent.
Il n'en gardait pas moins son aveugle courage
          Et creusait plus avant.

    Il ngligea son labourage
    Et ne faucha plus de moissons
    Aux gais refrains de nos chansons.
La dpense augmentant bien plus que les recettes,
        Il fit des dettes;
      Mais il s'en moquait bien.
            Combien
Voudraient tre  sa place, avoir la perspective.
    De la fortuite et des honneurs,
    Et puis voir, en dfinitive,
    A leurs pieds tous les sermonneurs!

--Je serai, pensait-il, commissaire d'cole;
      On commence par l.
Je serai prsident d'un grand cercle agricole,
        Et pour cela,
      J'apprendrai peut-tre
      De quelque bon matre
  A signer mon nom au lieu d'une croix.
Je serai marguillier. Plus que cela, je crois,
    Je serai maire en ma paroisse.
      Et prfet du comt.
Je vois les envieux, je comprends leur angoisse...
    Mais je veux user de bont
Et ne traiter personne avec outrecuidance..
    Or, une fois en vidence,
  Il me sera facile assurment
  De devenir membre du Parlement...
On me recherchera... Tiens! dj?... Sur ma porte
Je vois bien, n'est-ce pas, la dputation?...
      Je gage qu'on m'apporte
    Une humble rquisition.
    Allons au-devant tout de suite;
Soyons digne, c'est bien, mais pas trop obstin...

    Hlas! c'tait une poursuite;
        Il tait ruin!

_Braves cultivateurs qui cherchez la fortune,_
_ Quand vient la saison opportune_
_Fouillez bien votre sol, bchez votre terrain,_
_ Mais pour y semer du bon grain;_
_Tout le reste, pour vous, serait de la dmence._
_ Enterrez bien cette semence,_
_ Votre trsor,_
_La pluie et te soleil la changeront en or._




FABLE XV


LE FLEUVE ET LE RUISSEAU

Un ruisseau descendait, de chutes en rapides,
      Du pied des Laurentides
      Au fleuve Saint-Laurent;
    Il murmurait fort en courant,
Non parce que ses flots roulaient en abondance,--
Il n'en avait que peu--mais bien par impudence
      Et pour faire du bruit,
      Afin qu'on fut instruit
        De son passage.

    Lorsque l'on est petit, ma foi!
    On attire les yeux sur soi
    En faisant beaucoup de tapage.

    Il arriva, sans le savoir,
    Avec toute sa vhmence
    Sur les rives du fleuve immense.
    Le fleuve passait sans le voir.

  --O portes-tu, fleuve, ton onde?
    Demanda-t-il d'un ton amer.

  --Moi? je vais au sein de la mer,
    Rpondit de sa voix profonde
    Le fleuve qui marchait toujours.

  --Arrte ici ton cours;
La mer n'a pas besoin de ton onde limpide;
    Epanche dans mon lit aride
    Tes flots qui vont l-bas mourir;
C'est moi petit ruisseau que tu dois secourir.

--Tais-toi pauvre insens; si je changeais ma course'
    Pour obir  tes propos,
    Je remonterais  ta source
    Et t'engloutirais sous mes flots.

_ Cette fable peut nous apprendre_
_Que nous aurions parfois de bien profonds regrets_
_Si ceux que nous prions consentaient  se rendre_
        A nos voeux indiscrets._




FABLE XVI


LE CARCAJOU

    Quand les cristaux de la gele
Eurent fleuri les eaux au fond de la valle,
Le rival de Tanner, le matre de nos bois,
L'ours qui vit sans manger pendant au moins six mois,
    Usant de son grand privilge,
Dormit en attendant le dpart de la neige.
Mais un vieux carcajou s'empara du pouvoir
    Et le fit aussitt savoir
A tous les animaux de la fort profonde.

--C'est sur le droit, dit-il, que mon pouvoir se fonde:
L'ours me l'a confi pour jusques au printemps;
Et l'on m'obira par amour ou par crainte.

      Aprs un certain temps,
    Comme il entendit quelque plainte
    Contre sa haute autorit,
Il voulut sur le champ savoir la vrit,
Mais de quelque faon plus confidentielle.
    Il fit annoncer pour cela,
    Dans la Gazette officielle,
    L'important avis que voil:
Tout animal, petit ou gros, mle ou femelle,
Qui veut de ses conseils aider le carcajou
Sera le bien venu; la promesse est formelle.

    L'avis passa pour un bijou
Et tous les animaux en prirent connaissance.
    Plusieurs partirent aussitt;
C'taient les plus petits, les btes sans naissance
    Et qui payaient l'impt.
Le renard, souponnant quelques piges ignobles,
Ne se pressa pas trop; il attendit les nobles.

--Qu'avez-vous  me reprocher?
Demanda le rgent  ces dernires btes.

--Nous venons pour l'honneur seul de vous approcher,
    Dirent-elles courbant leurs ttes.

--Et toi, matre renard, viens-tu pour me berner?

--Moi, je viens pour apprendre  mieux me gouverner.

--Voil ce que j'entends par conseiller son matre,
Reprit le carcajou. Venez tous vous repatre:
    Je viens d'gorger bravement
Maint stupide animal qui m'a dit autrement.

_Bon dput du peuple,  parler on t'invite:_
_On suivra tes conseils, dit-on, de point en point:_
_Tu le crois et tu viens... Sois heureux, l'on t'vite_
_ Mais l'on ne te dvore point._




FABLE XVII


LA PIE ET LE CANARD

    La pie est voleuse
    Autant que parleuse;
    Deux dfauts fort vilains
    Que parmi les humais
    De place en place encore
    On trouve quelquefois,
    Mais que bientt je crois,
    Du couchant  l'aurore
    L'on ne trouvera plus
    Si nos livres sont lus.

        Donc une pie,
          Une impie,
    Ne trouvant pas assez moelleux,
    Pour ses petits encor frileux,
    Son nid de mousse et de brins d'herbe,
    Profita de l'loignement
    D'un canard log richement
    Pour entrer dans son nid superbe
    Et lui voler son chaud duvet.
    Le canard qui savait
    Ce que vaut une plume,
    Dans son coeur rempli d'amertume
    Assez longuement rflchit;
Puis il se dit:

             --La pie a la griffe lgre:
    Donc elle n'est pas trangre
    A ce larcin qui l'enrichit.
    Faisons arrter la pillarde.
    Et, comme elle est fort babillarde,
    Et que les siens jasent aussi
      Beaucoup trop d'ordinaire,
      Je saurai bien ainsi
      Le fond de cette affaire.

Il fit comme il disait, rien de plus, rien de moins
      Il appela comme tmoins
      Devant une court haut prise
      Tous les petits de l'accuse
Et les interrogea tour  tour longuement.
        Mais,  sa grande surprise,
Ils surent viter alors toute mprise
      En se taisant obstinment,
      Et lui, fort bon de sa nature,
Et lui se consola de sa dconfiture
En rptant ces mots que nous vous confirmons:

_Il est dur de parler--mme s'il faut instruire--_
_Quand nos paroles doivent nuire_
_A ceux que nous aimons._




FABLE XVIII


LA NON-INTERVENTION

Les gloutons partirent en guerre
    Contre les visons,
      Et l'on ne sut gure
      Pour quelles raisons.
Comme nous quelquefois les btes
Aiment  faire des conqutes,
Et tout prtexte est bon alors.

Peu rompus  la discipline,
Les visons dont l'esprit incline
A la paix au dedans  la paix au dehors,
      Eprouvrent quelques dfaites,
        Et, sur les entrefaites,
      Requirent l'aide du renard.
Celui-ci rpondit d'un ton fort goguenard:

--Je crois que le glouton, en effet, anticipe
        S'il a l'intention
De runir la faune en une nation;
Mais je n'interviens pas  cause du principe
      De la non-intervention.

Les visons malheureux n'eurent pas plus de chance
        Auprs de matre loup.
Ils furent disperss; ce fut leur dchance,
        Ce fut le dernier coup.

Le glouton orgueilleux se plut  donner suite
        A ses brillants projets:
      Il lui fallait d'autres sujets.
Il traqua le renard, le prit ou mit en fuite
      Sans mme, lui dire pourquoi.
        Et puis qu'aurait pu faire
      Un long discours en cette affaire?
      Chacun, d'aprs la grande loi,
      Ne doit-il pas demeurer coi
      Pendant qu'on immole son frre?

      Les loups eurent leur tour aussi,
      Mais leur perte fut bien lgre,
Car les mchants entre eux ne sont pas sans merci.

_Ne pas intervenir quand le puissant accable_
_Le faible qui s'puise en un pnible effort,_
_C'est au lieu de l'amour admettre l'implacable,_
_Au lieu du plus loyal acclamer le plus fort._




FABLE XIX


LA COULEUVRE ET L'AIGLE

On dit qu'une couleuvre--
Le fait s'est pass loin--
On dit qu'une couleuvre
Ruminait dans son coin
Quelque bonne manoeuvre
Pour se venger d'un tour
    Qu'un aigle
    Espigle
Avait os lui faire un jour.
Ni la lgende, ni l'histoire
Ne nous apprennent tout  fait
Ce qu'tait ce petit forfait,
Mais on peut tout de mme y croire
Et le fait n'est point controuv.

Aprs avoir longtemps couv
        Sa vengeance,
La couleuvre avec diligence
    Rampe dans un vallon
    O descendait l'aiglon
    Qui l'avait, disait-elle--
Et ce n'tait pas bagatelle--
Traite avec peu de respect.
Elle sourit  son aspect
Et se montre toute gentille.
L'aiglon s'approche doucement.
Elle lui dit coquettement:

--Oublions, va, cette vtille!
Soyons amis, embrasse-moi,
Je te pardonne, sur ma foi!

--Soyons amis, ma toute belle,
Et ne faisons plus la rebelle,
Lui rplique l'aiglon de feu.

--Je veux te suivre, ouvre ton aile
Et porte-moi dans le ciel bleu.

L'aigle la prend, puis avec elle
Il monte, il monte on ne sait o...
Et pendant qu'il plane et qu'il flotte,
Pour se venger la pauvre sotte
    Le mord au cou.
        Il tombe,
Mais moins bless que stupfait;
Elle tombe aussi, puis succombe
Aux blessures qu'elle se fait.

_Voici ce que ma fable exprime:_
_Celui-l qui pour se venger_
_S'expose  quelque grand danger_
_Ajoute la folie au crime._




FABLE XX


LE RENARD ET LE LIEVRE

--Sauve-toi! sauve-toi! cours donc, stupide livre!
        Oh! quelle bonne peur!...
        Je te donne la fivre
Et te fais rudement secouer ta torpeur!
On me le disait bien que tu n'tais pas brave
    Et que la fuite tait ton jeu
    Quand le danger devenait grave,
Mais je croyais, vraiment, que l'on mentait un peu.
Ainsi matre renard, tout fier de sa vaillance,
Injuriait un livre en le suivant de prs.
Le livre rpondit:

                 --Je sais ta malveillance,
    Mais je ne te fuis point exprs;
      La peur qui me tourmente
Vient du loup affam qui court derrire toi.

--Un loup? fait le renard dont la vitesse augmente,
O livre, mon ami, va moins vite, attends-moi.

_ Il est bien ridicule_
_De se croire plus fort que celui qui recule_
_Devant une menace ou la vigueur d'un bras;_
_ Il est assez stupide_
_ De se croire une gide_
_Quand on crie au secours pour le moindre embarras._




FABLE XXI


LE CARCAJOU QUI VEUT S'ILLUSTRER

Un carcajou jadis, ayant fort bonne dose
          De vanit,
    Cherchait une opportunit
De se faire un renom par quelque grande chose.
    Il voulait se rendre immortel,--
      C'tait son but suprme--
        Ne fut-ce mme
    Que par un fait accidentel.
      Plein de cette pense
       Qu'on peut dire insense
    Quand elle vient d'un carcajou,
Et croyant qu'un haut fait ne sera qu'un joujou
      Pour sa riche nature,
      Il part  l'aventure.

    Il n'tait pas trs loin encor
Quand, dans une rivire assez bien encaisse,
    Il voit un habile castor
    Qui btissait une chausse.

  --Voil, se dit-il en moi,
Un travail qui serait assez digne de moi;
Mais je puis faire mieux: j'ai plus grande stature
Et j'ai meilleures dents, pour couper un sapin,
      Que ce petit rapin
      De l'architecture.
Commenons donc notre oeuvre; immortalisons-nous,
      Et rendons jaloux
Les hommes orgueilleux dont les longues annales
Ne racontent toujours que des choses banales!

 peine finit-il ce vaniteux propos
Qu'il se mit  ronger un arbre des plus gros,
Mais ils n'en avait pas coup toute l'corce,
      Malgr ses coups ardents,
    Qu'il avait puis sa force
    Et qu'il s'tait cass les dents.

Il rentra dans les bois fou de honte et de rage,
Comprenant, mais trop tard, que le plus beau courage
Ne suffit pas toujours pour crer un exploit,
Mais qu'il faut tre propre  l'oeuvre qu'on conoit.




LIVRE SIXIME




FABLE PREMIRE


LE LIVRE

    Poursuivi par un chien, un livre
  Courait, courait. Il tenait le devant,
    Mais la peur lui donnait la fivre.

Il allait toutefois s'chapper bien vivant
    Quand il aperut la tanire
    D'un ours  l'me rancunire.
            Il s'y fourra,
        Et l'ours le dvora.

_Toi qui veux fuir l'ennui, regarde bien et juge_
_ O tu vas chercher un refuge._




FABLE II


L'ORIGNAL

Sorti du bois par un matin superbe,
Un orignal des mieux empanach
Voit un ruisseau qui promne dans l'herbe,
Sous maint tilleul coquettement pench,
  Son eau calme o la fleur se mire.
  Il s'en approche en quelques sauts,
  Se regarde longtemps, s'admire.

--Que mon panache est beau! dit-il, mais quels dieux sots
M'ont hlas! afflig d'une jambe aussi grle?

Un chasseur arrivait. Aussitt le plomb grle.
L'orignal fuit. Aux champs il court sans se lasser
Grce  sa jambe alerte, il es sauve, il chappe;
Mais rendu dans le bois, le chasseur le rattrape....
Son panache aux rameaux vient de s'embarrasser.

_ La morale de cette fable,_
_C'est qu'il faut prfrer l'utile  l'agrable._




FABLE III


LA LUCIOLE ET LA ROSE

Une brillante luciole,
Ouvrant ses ailes dans la nuit,
Comme une tincelle qui vole
Glissait mollement et sans bruit.

Quand on jette sur son passage
La rayonnement des splendeurs,
Quand on a l'clat des grandeurs
Il est malais d'tre sage,
Et d'viter longtemps l'cueil.

La luciole eut de l'orgueil,
Elle vit une frache rose
Qui cachait dans l'obscurit
Et son parfum et sa beaut.

--Voil bien une triste chose,
Pensa l'insecte au vol de feu.
Pauvre fleur, dis-moi donc un peu
De quoi te servent ton dictame,
Et ta grce, et ton coloris?
Nul ne te voit; et, sur mon me!
J'en suis chagrin, mais pas surpris.

--Reste avec moi jusqu' l'aurore,
Rpondit la reine des fleurs.

L'insecte babillait encore
Quand le jour rendit ses couleurs
A sa jeune et gentille amie.

--La terre n'est plus endormie;
Voltige donc dans le ciel clair
Et l'on croira voir un clair,
Souffla la rose avec malice.

--Je ne saurais entrer en lice,
Je ne brille pas dans le jour,
Rpliqua tristement l'insecte.

C'est un malheur que je respecte,
Dit la fleur; mais chacun son tour.
Je luis lorsque tu dois t'teindre;
Tu me plaignais, je vais te plaindre.

_Tel se tient aujourd'hui sous des voiles pais,_
_Qui pour briller attend l'heureuse circonstance;_
_Tel vous semble passer une triste existence_
_Qui jouit en son coeur d'une suave paix._




FABLE IV


LE SAULE ET LE PIN

--Tu trembles, tu te plains, et c'est bien par ta faute,
  Dit au pin, son ami, le saule du vallon,
            Un jour que l'aquilon
    Hurlait au sommet de la cte,
Et que l'arbre d'en haut se tordait en tous sens.

--Descends donc prs de moi, pauvre insens, descends,
Fit-il encore. Viens au pied de la colline.
Ici, pas de tempte;  peine l'on s'incline;
A peine un souffle frais caresse nos rameaux,
Et l'on est  l'abri de presque tous les maux,
L'autre ne rpond pas. Tout entier  la lutte,
Il se courbe et se dresse, il s'agite et frmit.
Ses racines de fer au sol qui s'affermit
Se cramponnent plus fort pour empcher la chute.
  Enfin, malgr le vent qui brise tout,
    Sur la cime il reste debout.
    Alors, au fond de la valle,
    Se jette la tempte aile,
Et, pareille  la faulx qui rase les moissons,
Elle abat sur le sol le saule et les buissons.

_L'on ne vaincra jamais l'homme qui sut combattre,_
_Ds le commencement, contre l'adversit;_
_Mais un souffle, en passant, suffira pour abattre_
_Celui qui n'a jamais lutt._




FABLE V


LES DEUX CHNES

Deux chnes s'levaient au milieu de la plaine,
Tristes et dnuds, car l'implacable haleine
                  De l'hiver
Avait mis sans piti bois et champs au pillage.

L'un des deux, toutefois, pour perdre son feuillage
N'avait pas attendu l'automne. Un petit ver
Lui rongeait, ds longtemps le coeur. Et la blessure
Avait caus la mort aprs la fltrissure.
Ses rameaux sans vigueur schrent tour  tour:
L'oiseau n'y btit plus de nids  son amour.
Cet arbre malheureux avait, d'un oeil d'envie,
    Pendant qu'il se sentait prir,
Vu son vieux compagnon de feuilles se couvrir.

--Quand l'automne viendra, sur sa cime asservie
    Pas plus que sur mes vieux rameaux
    Ne s'arrteront les oiseaux,
  S'tait-il dit. Oui, quand viendra l'automne.
    Ce feuillage qui le festonne
Tombera sur le sol; et son front sera nu;
    Et ceux-l qui l'auront connu
    Pourront  leur tour le maudire.

    En effet, l'automne arriva,
Et l'arbre sec se prit encore  dire:

           --Rsigne-toi, va,
Ton front, comme le mien n'est plus gure superbe
Et ta riche couronne  nos pieds gt dans l'herbe.

--Garde tes durs propos, rpondit le voisin;
              Je me repose,
Le sommeil et la mort ne sont pas mme chose;
              Attends la fin.

Quand revint le printemps avec les tides brises,
          Que le soleil sourit,
              L'un refleurit
Et l'autre s'affaissa sous ses corces grises.

_Dans la tombe, c'est vrai, l'homme  l'homme est pareil,_
_Et le mchant, tromp, rclame la victoire._
_Il sera dans la honte et le bon, dans la gloire,_
_ Au grand jour du rveil._




FABLE VI


LE LION ET LE LZARD

          Un lion cherchant l'ombre,
Car le jour tait chaud, les champs, pleins de soleil,
Entra tout haletant dans une grotte sombre
Pour attendre la nuit et goter le sommeil.
    Mais toute joie est dcevante.
Voil bien qu'un lzard lui monte sur la dos.
    Il sort alors de son repos,
Il regarde, il frmit, comme pris d'pouvante.

Un renard l'aperoit et se moque de lui.

  --Je n'ai pas peur de cette bte,
    Dit le lion, dressant la tte,
Mais son peu de respect me cause de l'ennui.

_Avec les forts, les grands, pauvres gens sans mrite,_
_ N'allez pas mler vos esprits._
_ Votre vanit les irrite_
_Ou votre air familier provoque leur mpris._




FABLE VII


LA MOUCHE ET LE TAUREAU

Nombre d'hommes, partout, se pensent ncessaires,
        Utiles, tout du moins,
Qui ne sont qu'ennuyeux. Ils ont t tmoins
De maints gestes et faits. Ils se disent sincres;
Vous donnent ds avis que vous suivrez, sinon....
Ils ne rpondent pas de vous. Sachez comprendre;
Ils sauront s'loigner, ils en jurent leur nom.

Leur zle me dplat bien plus qu'il ne me touche.
    Ils me rappellent cette mouche
Qui prit pour pidestal la corne d'un taureau.

Je viens pour te servir, dit-elle au quadrupde
Je suis pour la victime et non pour le bourreau.
Main si mon poids trop lourd te fatigue, je cde,
    Je m'envole,... tu peux parler.

--Merci, fit l'animal, de tant de complaisance!
Mais tu peux, sur ma foi! rester ou t'en aller,
Je ne m'aperois pas du tout de ta prsence.




FABLE VIII


LE RENARD PRUDENT

Compre l'ours, un jour, crivit une lettre
        A son voisin le renard.
C'tait pour un dner.... Il n'y voulait admettre
Que le convive libre, aimable, goguenard.
        On allait faire ripaille....
Pas d'eau, du vin....  flots! Puis un boeuf d'une taille....
Tout tait prt dj: chaudire, boeuf et feu.
        Allait-on s'amuser un peu!

Le renard accourut. Il faut bien qu'on le dise,
    Pour lui c'est un pch mignon
    Que le pch de gourmandise.
Mais quand il vit de loin son rus compagnon
Prendre pour le fricot une troite chaudire,
Il se dit:

        --Ce n'est pas assez grand pour un veau;
a sent la trahison. Retournons de nouveau
          A notre renardire.

_Pour n'tre point dups voyez toujours, d'abord,_
_Si paroles et faits se trouvent bien d'accord._




FABLE IX


LES DEUX PIS

Deux pis de froment, sortis du mme germe,
Et que le champ fauch gardait sur son tapis,
Causaient un jour, entre eux, comme font les pis.

L'un tait haut et droit. Il disait que la ferme
    Devait tre fire de lui;
    L'autre se montrait plus candide;
Il s'inclinait toujours et cherchait un appui.
    L'un tait plein, l'autre tait vide.

Qui s'affiche est souvent de moyens dpourvu;
Savant ou vertueux n'aime pas tre vu.




FABLE X


LA COLOMBE

    Une colombe au blanc plumage
        Volait depuis longtemps
    Au-dessus d'un dsert sauvage,
        Sous des cieux clatants.

    Une soif ardente, cruelle,
    Faisait enfin faiblir son aile
    Quand elle vit, prs d'un rocher,
    Couler une source limpide.

    Dans sa hte d'en approcher,
      Son lan fut si rapide
    Qu'elle vint se heurter au roc.
    Sous la violence du choc
    Elle se brisa la cervelle.

    L'histoire, hlas! n'est pas nouvelle.
Beaucoup tombent ainsi, soit tard, soit au dbut,
Pour n'avoir pas appris  mesurer le but.




FABLE XI


LA LAIE ET LA LIONNE

    Un jour, traversant la boulaie
        Avec tous ses petits,
    Nombreux, grognards, pleins d'apptits,
        Une orgueilleuse laie
Sous les rameaux feuillus, replis en arceau,
Rencontre une lionne avec un lionceau,
    Un seul!

           --Que je vous plains! ma bonne,
    Dit-elle avec compassion....
Rien qu'un petit!!!

              --C'est vrai, rpondit la lionne,
    Mais ce petit est un lion.




FABLE XII


L'OURS ET LE MOUTON

Ainsi que l'homme, l'ours propose
Mais ne dispose pas toujours.

Un ours affam,--je suppose,--
Portait dans les champs ses pas lourds,
Ruminant de nouveaux manges
Pour tromper l'animal broutant.
C'tait  l'approche des neiges,
Mais les brebis paissaient pourtant.

--Un agneau, quelle bonne aubaine!...
Je laisserai la peau, la laine,
Pour ne savourer que la chair.
Ainsi l'agneau ne vaut pas cher,
Et tout petit sera mon crime:
Je pourrais mme en manger deux.
Trois serait un peu hasardeux...
Faut tre honnte.

                 Ainsi s'exprime
L'ours qui marche le nez en l'air,
Bien sr d'avoir assez de flair
Pour viter toute aventure
          De nature
A retarder trop son retour.

Il avait dj fait un tour
Nagure dans ces pturages,
Et le matre, se disait-il,
Dans un raisonnement subtil,
Lui redevait des arrrages.

Tout en cherchant de-ci de-l,
               Voil
Qu'il entend,  quelque distance,
Le blement d'un vieux mouton.

--Je vais te prter assistance
Et te faire changer de Ton,
Grogna-t-il, en courant fort vite
Vers l'endroit d'o partaient les cris.
Ton blement plaintif m'invite
A traverser des champs proscrits,
Ajouta-t-il, et je me hte.
Je suis d'une si bonne pte!
Aussitt rendu qu'appel....
Donc, si tu te vois bien pel;
Tant pis! je m'en lave les griffes....
Comment, maraud! tu te rebiffes?
Et tu refuserais l'honneur
D'tre croqu par ton Seigneur?...

Mais voil que l'ours tout en verve
Tombe dans un pige tendu.

--Eh! fait le mouton qui l'observe,
Je ne suis pas encor tondu.
Foi d'ours! aide-moi, dit le fauve,
Et dans la fort je me sauve
Pour n'en plus sortir qu'au printemps.
Six mois pour vous tous de bon temps!

--Ta gnrosit m'enchante,
Dit le mouton en se moquant.
Je n'ai pas peur, vieux dlinquant,
L'hiver, de ta griffe mchante,
Car l'hi ver tu ne peux venir.
Je vois plus loin dans l'avenir.

_C'est le coeur aimant que saccage_
_L'homme sans vertu ni piti;_
_Laissez le fauve dans sa cage_
_Et le mchant, sans amiti._




TABLE DES MATIRES


LIVRE PREMIER

Fable I--Le loup et les deux bassets.
Fable II--Les deux ruisseaux et le rocher.
Fable III--Le chameau et les dromadaires.
Fable IV--Le laurier-rose et la pense.
Fable V--Le roseau.
Fable VI--La lampe et le rverbre.
Fable VII--La lampe et le flambeau.
Fable VIII--Le brochet empress.
Fable IX--Les deux lampes.
Fable X--Le hibou devenu juge.
Fable XI--Le renard et l'ours.
Fable XII--Le daim imprudent.
Fable XIII--L'avare sur le point de mourir.
Fable XIV--Les deux arbres.
Fable XV--L'arbre sec et l'arbre dpouill par l'automne.
Fable XVI--La mouche et l'araigne.
Fable XVII--La lutte pour le sceptre chez les animaux.
Fable XVIII--L'aigle et le serpent.
Fable XIX--Le sculpteur et la madone.
Fable XX--Les deux arbustes et l'onde.
Fable XXI--Les deux livres.

LIVRE DEUXIME

Fable I--Le cygne.
Fable II--Les deux chevaux.
Fable III--Le jeune renard et le loup.
Fable IV--Le renard et le vieux loup.
Fable V--La ligue des rats.
Fable VI--Le cheval et le charriot.
Fable VII--La plume et le pin.
Fable VIII--Le loup et le chien.
Fable IX--Les deux voisines et la mort.
Fable X--Le livre parvenu.
Fable XI--Le corbeau vaniteux.
Fable XII--Les feux Saint-Elme et le phare.
Fable XIII--La rose et le papillon.
Fable XIV--Le jeune chat et la souris.
Fable XV--Le laboureur et l'athe.
Fable XVI--La mer et le rocher.
Fable XVII--Le singe mont sur des chasses.
Fable XVIII--La corneille et la grive.
Fable XIX--Le loup devenu mouton.
Fable XX--Le loup converti.
Fable XXI--Le castor et le loup-cervier.

LIVRE TROISIME

Fable I--Le livre, et le rat.
Fable II--La chauve-souris.
Fable III--Le froment et l'ivraie.
Fable IV--L'abeille et, l'enfant gourmand.
Fable V--La fauvette et l'pi de bl.
Fable VI--Le chat qui rve.
Fable VII--La cigale et la fourmi.
Fable VIII--La goutte d'eau et la pierre.
Fable IX--Les deux fontaines.
Fable X--Le songe, des trois frres.
Fable XI--Le glouton et l'cureuil.
Fable XII--Les deux vases.
Fable XIII--La limace et le rosier.
Fable XIV--Les deux coliers.
Fable XV--Les deux contraires.
Fable XVI--L'oiseau et le feuillage.
Fable XVII--La harpe olienne et la girouette.
Fable XVIII--Le ruisseau ambitieux.
Fable XIX--La neige et le marcage.
Fable XX--Le chne et le pommier.
Fable XXI--Le chat et le jeune oiseau.

LIVRE QUATRIME

Fable I--Le paysan et les moineaux.
Fable II--Les deux cultivateurs et le serpent.
Fable III--Si j'tais le matre.
Fable IV--Les deux chiens.
Fable V--Le vanneur de bl.
Fable VI--Le singe qui se voit dans une glace.
Fable VII--Le testament du vieux clibataire.
Fable VIII--L'agneau et le glouton.
Fable IX--La cigale orgueilleuse.
Fable X--Le coq et le vieux putois.
Fable XI--Le fltiste et le carcajou.
Fable XII--Le jardinier et le serpent.
Fable XIII--Les deux cultivateurs.
Fable XIV--Les deux pigeons sauvages.
Fable XV--Le dormeur.
Fable XVI--Les deux frres et la fortune.
Fable XVII--La sauterelle et la chenille.
Fable XVIII--Le secret du bonheur.
Fable XIX--Le bavard.
Fable XX--Le nouveau rgime.
Fable XXI--L'oiseau-mouche et le chne.

LIVRE CINQUIME

Fable I--L'origine des singes.
Fable II--Le rat et le pt.
Fable III--Le taureau et la fourmi.
Fable IV--Le nuage et le soleil.
Fable V--Le renard et l'ombre des pigeons.
Fable VI--La belette et le hibou.
Fable VII--Le cheval malade.
Fable VIII--Le renard et le loup-cervier.
Fable IX--L'ormeau prodigue.
Fable X--Le cerf altr.
Fable XI--Libert et fatalit.
Fable XII--Le voyageur.
Fable XIII--Le cenellier.
Fable XIV--Le paysan et la mine d'or.
Fable XV--Le fleuve et le ruisseau.
Fable XVI--Le carcajou.
Fable XVII--La pie et le canard.
Fable XVIII--La non-intervention.
Fable XIX--La couleuvre et l'aigle.
Fable XX--Le renard et le livre.
Fable XXI--Le carcajou qui veut s'illustrer.

LIVRE SIXIME

Fable I--Le livre.
Fable II--L'orignal.
Fable III--La luciole et la rose.
Fable IV--Le saule et le pin.
Fable V--Les deux chnes.
Fable VI--Le lion et le lzard.
Fable VII--La mouche et la taureau.
Fable VIII--Le renard prudent.
Fable IX--Les deux pis.
Fable X--La colombe.
Fable XI--La laie et la lionne.
Fable XII--L'ours et le mouton.




[Fin de _Fables_ par Pamphile Le May]