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Titre: Essais potiques
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1865
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: G. E. Desbarats, 1865 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   23 juillet 2008
Date de la dernire mise  jour:
   23 juillet 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 152

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

Nous tenons  remercier la Bibliothque nationale du Qubec
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                               ESSAIS
                             POTIQUES

                        LON PAMPHILE LEMAY




                              QUBEC
               G. E. DESBARATS, IMPRIMEUR-DITEUR

                               1865




                            AU LECTEUR

Les uns m'ont dit: Ne faites plus de vers; renoncez  la posie: vous
perdez votre avenir et vous vous prparez bien des dboires: vous n'tes
pas riche, et ce n'est pas en _rimant_ que vous ferez entrer l'aisance 
votre foyer. Les autres,  leur tour, m'ont dit aussi: Chacun doit
faire profiter le talent que le bon Dieu lui a confi. Vous avez
quelques-unes des qualits qui font les potes, cultivez la posie et
charmez nos loisirs; le reste vous viendra comme par surcrot.--

Qui donc avait raison? Les uns et les autres jusqu' un certain point,
mais surtout les premiers: du moins aujourd'hui je suis forc de le
croire. Et je n'ai pas suivi leurs conseils! Mais est-ce bien ma faute,
 moi, si je suis sous l'empire du dieu ou du dmon de la posie? Depuis
mon enfance je n'ai fait que rver! Puis-je laisser sans regrets
aujourd'hui les rgions mystrieuses o mon esprit s'est plu  demeurer,
pour me plonger, corps et me, dans les choses purement matrielles?
Puis-je imposer silence  cette voix imprieuse et ravissante qui
s'lve dans mon me, et qui me dicte des paroles que je ne puis saisir
qu' demi, et dont, hlas! je ne puis rendre qu'imparfaitement la
douceur et la mlodie? Oh! il m'en cotera de descendre  la vie relle;
de travailler depuis le lever du soleil jusqu' son coucher pour gagner
un morceau de pain; de couper les ailes  mon imagination, cette
dlicieuse _folle du logis!_ Et cependant il faudra probablement faire
cela; car la misre est  ma porte, et je ne suis pas seul de ma famille
au monde.

Ah! si je n'avais qu' pourvoir  mes besoins, non je ne vous
abandonnerais pus, charmantes rveries, contemplations suaves et
mystrieuses! Je passerais encore des heures debout, les bras croiss
sur la poitrine, coutant le bruissement ineffable et magique des
feuilles sous les agaceries du vent; regardant couler sous les aunes
verts les vagues limpides des petits ruisseaux; admirant l'clat et la
richesse des nuages que le soleil,  son coucher, borde d'une frange
d'or, ou inonde tout entiers de lueurs inoues; cherchant  deviner
quelque chose de la mystrieuse puissance, de la bont incomprhensible
de Celui par qui tout vit, tout s'anime, tout tressaille et palpite;
demandant  l'toile sereine et  tous les mondes tonnants que la main
du Crateur a jets dans l'espace, comme une poussire d'tincelles,
leurs mystres et leurs secrets! Peu m'importerait que mon pain fut
blanc ou noir! mon habit tout neuf ou rp! je rverais toujours! je
chanterais toujours! Mais je me dois  ma famille: il me faut travailler
pour la soutenir.

Est-ce donc que je dis adieu,  la posie ds le commencement de ma
carrire? Peut-tre: je n'ose me l'avouer, et cependant je crois le
pressentir. L'avenir m'effraie: il me parat bien sombre et gros
d'orage. Comme la cigale de la fable j'ai peut-tre trop chant dans la
belle saison; et les _fourmis_ bienveillantes, qui m'ont donn de sages
conseils, que je n'ai pas suivis, me fermeront la porte au nez en se
moquant de moi.

Que de fois, dans un moment d'angoisse et presque de dsespoir, j'ai
port envie aux fils des autres paysans, mes amis et mes camarades
d'enfance! Plus robustes et plus forts que moi, ils n'ont d'autres
soucis que de faire une bonne journe de travail, et, le soir, ils
reviennent un peu fatigus, peut-tre, mais l'esprit en repos, le coeur
gai et satisfait. Peu de choses suffisent  leur bonheur: Ils ne sont
pas le jouet de leur imagination; ils ne sont pas enchans, comme par
enchantement, sur le bord d'un ruisseau, devant une fleur, un arbre, un
insecte! Ils ne passent point une partie de leurs nuits  couter le
bourdonnement du feu dans la porte du pole, ou du vent dans la
chemine: ils ne voient rien l qui puisse les ddommager de la perte
d'une heure de sommeil; et le sommeil leur est plus profitable.

Que de fois j'ai regrett de ne m'tre pas accoutum aux travaux des
champs! que de fois j'aurais voulu n'avoir jamais fait de vers! Et
pourtant suis-je coupable? C'est si doux de rver, de s'lever par la
pense. Et qu'est-ce que l'homme sans la pense? Qu'est-ce que l'homme
qui travaille du matin au soir, comme le mulet, et qui laisse son esprit
s'abrutir, s'identifier, en quelque sorte, avec la matire dont il
s'occupe sans cesse? Quelle jouissance a-t-il de plus que l'animal dont
il se sert pour labourer son champ?

Il en est toutefois qui travaillent des bras et de l'intelligence; qui
se dlassent de leurs labeurs en lisant ou en pensant; qui savent mme
mditer en travaillant: ceux-l sont des hommes dignes d'envie; ils sont
les favoris de la Providence. Mais autre chose encore est d'lever de
temps  autre, en se livrant aux travaux manuels, son esprit vers les
choses suprieures, vers les mondes inconnus, vers ce ciel tonnant et
magnifique qui se droule sur nos ttes; et autre chose de mettre de
l'ordre dans ses penses; de chtier ses expressions, de polir ses
phrases et de les soumettre au rhythme,  la mesure et  la mlodie du
vers. On peut tre penseur et laboureur ou artisan en mme temps; mais
il est difficile d'tre crivain. Car celui qui revient  sa maison, le
soir, aprs avoir fait de rudes travaux dans la journe, n'est gure
dispos aux rveries: il ne sent pas beaucoup la flamme potique se
rveiller dans son me; et si son imagination veut prendre son essor,
elle retombe bientt sur le sol durci, car elle est enchane en quelque
sorte au corps fatigu ou souffrant qui la rappelle sans cesse auprs de
lui. Alors s'il s'chappe un cri du coeur, c'est un cri de peine, une
plainte amre, quelquefois une maldiction. L'me se plaint et s'indigne
d'tre captive; elle se sent faite pour une autre destine; ce corps
dont elle partage la souffrance lui devient odieux et  charge; elle
voudrait s'en dbarrasser: elle envie le sort des riches; elle trouve
injuste la part de ceux qui ont des biens et qui n'ont point
d'intelligence, ou qui, s'ils en ont, la laisse se fltrir et se perdre
dans la paresse et dans l'oisivet!

Non, ceux qui crivent des livres ne sont pas obligs de travailler de
leurs mains, du matin au soir, pour subvenir aux besoins de leur
famille. Quelques-uns peuvent tre pauvres; mais ceux-l n'ont point de
famille  soutenir, et ils aiment mieux manger leur pain sec et boire de
l'eau froide que de renoncer au travail de l'intelligence: et ils ont
raison.

Ceux pour qui le chemin de la vie n'est pas tout sem de roses; ceux qui
sont ns sous un modeste toit, au milieu des champs, qui connaissent les
privations et les labeurs; ceux qui souffrent, qui sont rejets par le
monde, et qui se plaisent aux ides de tristesse, et qui se rfugient
dans la solitude de leur coeur pour attendre, en pleurant, le jour de la
dlivrance, ceux-l trouveront quelque charme  la lecture de mes
posies. Ils trouveront peut-tre un adoucissement  leur peine, un
dlassement de leur travail, un baume qui calmera la douleur de leur
blessure.

Les riches et ls heureux n'aiment gure d'ordinaire les plaintes et les
gmissements de ceux que l'infortune poursuit de ses rigueurs: les
tableaux sombres et pnibles troublent leur flicit; la pense de la
mort leur donne le vertige: qu'ils me pardonnent, ceux-l, d'avoir moins
cherch  leur plaire. Ils ont tant de moyens dp se procurer des
jouissances et d'embellir leur vie!

Ce n'est pas l'esprance d'un gain pcuniaire qui m'a amen  publier ce
livre. L'exemple de mon ami et confrre! eu posie, M. Frchette, est l
pour m'avertir. C'est un joli petit recueil de vers que Mes Loisirs;
cependant l'auteur a-t-il rencontr les dbourss qu'il a faits pour le
publier?

Je sais bien que dans notre jeune pays on n'est gure pris de la
lecture, ce pain de l'intelligence; et si l'on veut lire un livre on
l'emprunte de son ami plutt que d'en offrir le prix au malheureux qui a
su sang et eau pour l'crire.

Toutefois je dois avouer que les pices de vers que j'ai publies ont
t accueillies avec bien de la faveur: quelquefois mme avec une
indulgence et une sympathie tonnantes. Mais, Dieu merci, j'ai eu le
soin de ne pas m'aveugler trop profondment; et j'ai reconnu plusieurs
dfauts dans un bon nombre de mes vers, et j'ai remis mon ouvrage sur le
mtier, selon le prcepte du grand critique, et l'ai repoli de nouveau.

La moiti du livre que je publie aujourd'hui se compose de morceaux
indits. vangline, voil surtout l'ouvrage avec lequel je me prsente
devant le monde littraire. Evangline, un charmant pome de Longfellow,
que j'ai voulu faire passer dans notre belle langue, et auquel j'ai
voulu donner asile sous notre heureux ciel du Canada. J'ai eu bien des
difficults  vaincre, et je n'ai peut-tre pas t aussi heureux dans
la lutte que si j'avais t un vieil athlte; mais je demande grce pour
les dfauts et les imperfections de style qui pourraient blesser une
oreille dlicate, et la bienveillance, dont on a toujours us  mon
gard, ne me sera pas refuse, j'en ai la certitude, maintenant, que
j'en ai plus besoin, et que j'y ai peut-tre plus de droit.

Puiss-je avoir servi mon pays en faisant ce travail! Puisse mon livre
faire rejaillir un reflet de gloire sur mon cher Canada! c'est ce que
j'envie par-dessus tout!

Sainte Emmlie de Lotbinire--
Juillet, 1865.




[Note du transcripteur: Par souci d'viter au lecteur des rptitions
dsagrables, nous avons retranch de cette dition les pomes qu'on peut
trouver ailleurs dans notre collection. Les titres ont t conservs, et
le lecteur pourra y trouver une rfrence aux autres ouvrages.]




                             VANGLINE

[Note du transcripteur: Cette traduction du pome de Longfellow fait
dj partie de la collection PGC, comme livre spar.]




                        LAISSEZ-MOI CHANTER

                                 I

O vous qui m'avez dit: Ne laisse point ton chaume,
        Ni tes bois ni tes prs en fleurs:
La gloire te sourit; mais ce n'est qu'un fantme
        Par de brillantes couleurs:
Aux branches de l'ormeau suspend ta faible lyre,
        Car nul ne voudra t'couter:
Laisse chanter l'oiseau; l'homme souffre et soupire:
        L'homme n'est pas fait pour chanter.

--Non, vous ne savez pas que ce feu qui me ronge
        Est une tincelle des cieux!
Que cette rverie o mon me se plonge
        Est un travail mystrieux!
Non, vous ne savez pas qu'une amre souffrance
        Pse sur mon coeur sans piti!
Que je ne veux du ciel que la douce esprance,
        Et du monde, que l'amiti!

Arrtez dans son cours le frais ruisseau qui coule
        En murmurant dans la fort!
Empchez les bats du ptrel sur la houle
        Ou du grillon sur le gurt!
Et mes cris de douleur, et mes chants d'allgresse
        Ne monteront plus vers les cieux!
Et ce luth frmissant sous ma main qui le presse
        Demeurera silencieux!

Mais laissez-moi chanter si ma voix a des charmes
        Et peut distraire vos ennuis!
Recueillez, goutte  goutte, en m'oubliant, les larmes
        Que mes yeux versent dans les nuits!
Recueillez, dans vos coeurs, mes accents de tristesse
        Quand ma douleur s'veille un peu,
Et les humbles accords, qu'en mes heures d'ivresse
        J'ose moduler pour mon Dieu!

                                  II

            Rivage o je soupire
            Courbant mon front souffrant,
            Brise dont je respire
            Le dictame enivrant,
            Feuille qui tourbillonnes,
            Dans la pourpre du soir,
            Etoile qui rayonnes
            Comme un riche ostensoir,
            Vous publiez sans cesse,
            Du Dieu qui vous a faits,
            La suprme sagesse
            Et les divins bienfaits!
            Quand sa voix vous appelle
            Vous savez l'couter,
            Et son nom que j'pelle
            Vous savez le chanter!

            Seigneur, dans la nature
            Tout soupire pour toi!
            Ton humble crature
            Bnit ta sainte loi!
            Seul l'homme dans la l'ange
            Dont ta main l'a ptri,
            Trane sa face d'ange
            Et son coeur tout fltri!

            Avec le pr qui fume
            Dchir par le soc,
            Et le flocon d'cume
            Qui va blanchir le roc,
            Et le nuage sombre
            Que fendent les clairs,
            Les atomes sans nombre
            Qui flottent dans les airs;

            Avec le vent qui pleure
            En berant le roseau;
            Avec l'arbre qu'effleure
            Le gai petit oiseau;
            Avec le flot de moire
            Qui murmure et s'en va,
            Je veux dire ta gloire,
            Eternel Jhova!

            Votre froideur m'tonne,
            O Mortels aveugls!...
            Soufflez, brises d'automne,
            Sur nos plaines soufflez!
            Si l'homme, dans ses ftes,
            Chante ses volupts,
            Sa gloire et ses conqutes....
            Pour Dieu, brises, chantez!

                                III

            Gronde, clate,  foudre!
            Et rduis en poudre,
            Le chne orgueilleux!
            Dchire la nue,
            La montagne nue,
            Le roc sourcilleux!
            Que ta voix sublime,
            Au profond abme,
            A l'altire cime
            Dise du Seigneur
            La magnificence!
            Chante en son honneur,
            Chante sa puissance,
            Grande voix des mers!
            Que les flots amers,
            Battus des orages,
            Aux chos sauvages
            Des lointains rivages
            Content son amour!
            Que l'airain sonore,
            Dans les tours que dore
            Le rayon d'aurore
            Chante et vibre encore!
            Que dans son sjour
            De mousse et de feuille,
            Ds le point du jour
            L'oiseau se recueille,
            Jette, radieux,
            Ses notes limpides,
            Ses trilles rapides,
            Ses cris glorieux!
            Que le vent qui passe
            Tranant, dans l'espace,
            La feuille des bois;
            Que l'insecte qui rase,
            De son aile de gaze,
            La coupe que je bois;
            Qu'une voix ternelle,
            Immense, solennelle,
            Retentisse en tout lieu;
            Qu'ici-bas tout s'unisse,
            Tout proclame et bnisse
            Le nom sacr de Dieu!

                                 IV

C'est ce nom ravissant que la vive alouette,
        Voltigeant sur la grve d'or,
Redit aux flots d'azur, dans le cri qu'elle jette,
        Suspend et recommence encor!
C'est ce nom ravissant que, dans la solitude
        Des bois sans feuilles, sans oiseaux,
L'me rveuse entend avec inquitude,
        Croyant our le bruit des eaux!

C'est ce nom que l'cho, de colline en colline,
        Va rptant avec amour,
Alors que, vers le soir, chaque rameau s'incline,
        Comme lass du poids du jour!
C'est encore ce nom que murmure et proclame
        Le mtore qui s'enfuit,
Secouant, dans le ciel, sa crinire de flamme,
        Parmi les ombres de la nuit!

Et quand tout l'univers, dans un concert sublime,
        Se plat  bnir son auteur;
Et quand, autour de lui, tout palpite et s'anime
        Au nom du sage Crateur,
L'homme, plus insensible, et fier de la puissance
        Dont il s'affuble en ce bas lieu,
L'homme reste sans voix et sans reconnaissance,
        Lui, l'oeuvre d'amour de son Dieu!

Mais, Seigneur, l'homme est faible, et jamais sa malice
        Ne put galer ta bont.
Souvent sa main tremblante, en prenant le calice,
        Sans ton secours avait compt;
Souvent ses pas perdus dans les sentiers du monde
        Ne suivent point la vrit,
Et sa bouche, au hasard, jette un blasphme immonde
        Que son coeur n'a point mdit.

Mais quelle mlodie, enivrante, inconnue,
        Flotte mollement dans les airs?
Quel son plus ravissant vint jamais de la nue!...
        Sur l'aile du vent des dserts!
Est-ce un cho du ciel que tour  tour rptent
        Le val ombreux et le coteau?
Ou le chant matinal des oiseaux qui s'apprtent
        A saluer un jour nouveau?...

L-bas, sur le sentier qui monte la colline,
        Une veuve prie en marchant;
L-bas, dans le lieu saint, une pauvre orpheline
        Mle des larmes  son chant;
Et de son chapelet un pieux solitaire
        Dvide les vieux grains bnis......
Tous les anges du ciel aux anges de la terre,
        Pour louer Dieu sont runis!




                         L'HEURE DES ENFANTS

                     _(Traduit de Longfellow.)_

Lorsque les feux du jour commencent  s'teindre,
Que de son aile noire, au loin, la nuit vient ceindre,
Les lacs aux flots d'azur, et les bois et les champs,
Le tumulte se tait, le travail se repose,--
L'oiseau vole  son nid, le zphyr,  la rose....
        C'est aussi l'heure des enfants!

Dans la chambre, l-haut, j'entends un bruit trange,
Et plus d'un pied mignon qui soudain se drange
Et froisse, en trottinant, les dessins du tapis;
J'entends le son plus sourd d'une porte qu'on pousse,
Et des petites voix, l'une humble, l'autre douce,
        Qui bruissent comme des pis.

De l'tude o je suis, ma lampe qui scintille
Me laisse apercevoir une forme gentille
Qui descend l'escalier au fond du corridor:
C'est ma chre Allgra, ma petite rieuse;
Alice est avec elle, et fait la srieuse;
        Et puis Edithe aux cheveux d'or!

Elles se parlent bas d'un ton plein de mystre...
L'une  l'autre, aussitt, fait signe de se taire...
La joie clate bien dans leurs regards coquins!
C'est, sans doute, un complot qu'en secret l'on machine...
Il me vient des soupons!... On veut, je le devine,
        Me surprendre sur mes bouquins!

Et la troupe enfantine avec ardeur s'lance,
Par trois portes o j'ai nglig la dfense,
Et franchit vaillamment mes superbes remparts!
Le succs l'encourage! elle monte  son aise
Sur les bras, le dossier de mon antique chaise!...
        Je suis cern de toutes parts!

Pour se tenir sur moi l'une  l'autre s'appuie:
Leurs baisers sur mon front tombent comme une pluie:
Elles m'ont fortement enchan dans leurs bras!
Je suis, comme autrefois, cet vque clbre
Captif aux bords du Rhin, ou peut-tre de l'Ebre,
        Dans la tour magique des Rats.

Mais croyez-vous vraiment, adorables canailles,
Parce que vous voil dans mes vieilles murailles,
Que de vos grands yeux Meus, moi, je vais avoir
Je vous retiens ici, mes charmantes guerrires!
Vous ne sortirez plus! Vous tes prisonnires,
        Et prisonnires dans mon coeur!

Inutile pour vous de faire les rtives,
Vous tes bien  moi, vous tes mes captives!
Ma victoire m'inspire une juste fiert!
Jusqu' ce que mon coeur que la tristesse mine
S'en retourne en poussire, et soit une ruine
        Vous n'aurez plus la libert!




                          CHANT DU MATIN

Les vapeurs du matin, lgres et limpides,
Ondulent mollement le long des Laurentides,
        Comme des nuages d'encens.
Au murmure des flots caressant le rivage,
Les oiseaux matineux, cachs dans le feuillage,
        Mlent de suaves accents.

La nature, au rveil, chante une hymne plaintive,
Dont les accords touchants font retentir la rive
        Du Saint-Laurent aux vagues d'or;
Glissant, comme une feuille au souffle de l'automne,
Sur le flot qui module un refrain monotone,
        Une barque prend son essor.

        Vogue! vogue! faible nacelle!
        Devant toi la mer tincelle
        Des premiers feux du jour nouveau!
        Berce! berce ta voile blanche
        Qui se relve et qui se penche,
        Comme pour se mirer dans l'eau;

        Tandis que je reste au rivage,
        Au pied du vieux chne sauvage
        O je viens rver si souvent!
        O, quand le monde me rejette,
        L'cho fidle, au moins, rpte
        Mes notes qu'emporte le vent.

        Et que m'importe la louange
        Des hommes dont l'amiti change
        Comme le feuillage des bois!
        S'il faut chanter, ma lyre est prte;
        Vers mon Dieu, si je suis pote,
        J'lverai ma faible voix.

        C'est lui qui fait natre l'aurore!
        C'est lui que la nature adore
        Dans son sublime chant d'amour!
        Il nous sourit, et l'humble hommage
        Que lui prsente le jeune ge,
        Est toujours pay de retour.

        C'est lui qui recueille nos larmes!
        C'est lui qui dispense les charmes
        Dont se revtent les saisons!
        C'est lui qui dit aux fleurs de natre,
        Au brillant soleil de paratre,
        Pour venir dorer nos moissons!

        C'est lui qui donne aux nuits leurs voiles
        Orns de brillantes toiles
        Qui tremblent dans les flots luisants;
        Qui verse les molles ondes
        Dans nos campagnes fcondes
        Par les sueurs des paysans!

        Il parle, et le monde s'agite,
        Le soleil se lve plus vite,
        Et tout adore sa splendeur!
        Il parle, et tout l'univers tremble,
        Et les astres volent, ensemble,
        En se racontant sa grandeur!

        Dans ma misre il me visite,
        Quand tour  tour chacun m'vite,
        M'abandonnant seul  l'ennui.
        Quand m'chappe une plainte amre,
        Il me dit: Pauvre enfant, espre,
        C'est moi qui serai ton appui.

        Quand l'amertume nous inonde,
        Qu'il n'est plus d'amis en ce monde,
        Seul il ne se retire pas,
        Quand nous chancelons dans la voie,
        Du haut du ciel il nous envoie
        Un ange qui soutient nos pas.




                 LA DESCENTE DES IROQUOIS DANS L'ILE
                            D'ORLANS

[Note du transcripteur: Voir le livre Reflets d'antan.]




                    LE RVE D'UNE JEUNE HURONNE

Tout le monde sait que la valle du Saint-Laurent aujourd'hui si riante
et si belle avec ses maisons blanches, ses prairies vertes, ses moissons
et ses vergers, tait, il y a trois sicles, la retraite sauvage des
enfants des bois; que notre patrie, notre beau ciel taient la patrie et
le ciel des Algonquins, des Abnakis, des Hurons et de bien d'autres
tribus sauvages. Tout le monde sait aussi qu'il ne reste plus gure de
trace de ces nations guerrires que nos pres ont vaincues avec la croix
ou qui se sont dtruites entre elles: quelques Iroquois doux et
paisibles au Sault Sainte-Marie; quelques cabanes d'Abnakis sur les
bords de la rivire Bcancourt;  Lorette, le petit village des Hurons.
Les descendants des braves guerriers Hurons ne se sont pas loigns de
la ville de Champlain sous les murs de laquelle leurs pres vinrent
chercher un abri contre la frocit de leurs ennemis! Cependant ils
vivent pauvres et dlaisss comme s'ils n'avaient pas droit  la
compassion de leurs matres, eux ces rois d'autrefois, ces allis
fidles, ces victimes innocentes! Ils avaient quelques biens, mais on
les leur ravit en 1797 pour en faire un domaine public. Ils avaient une
glise vieille d'un sicle et demi environ, et ils l'aimaient beaucoup,
et chaque dimanche ils venaient y chanter dans la langue de leurs aeux,
les louanges du Grand Esprit; mais un incendie dsastreux la rduisit en
cendres il y a deux ans...............................................

Quelques hommes pleins de zle et de charit, touchs de l'tat de
dsolation o se trouvent ces pauvres sauvages, ont entrepris d'veiller
les coeurs et l'attention des riches et des puissants, et de faire
sortir le temple de ces ruines.

L'un de ces hommes toujours prts  mettre la main  une bonne oeuvre
m'a pri d'apporter aussi moi mon obole--une petite pierre 
l'difice--et cette obole qu'il demandait et que peut donner le pote
oubli de la _fortune_, la voici.

                                  I

Quand de sombres forts recouvraient nos rivages,
Et qu'au milieu du jour les animaux sauvages
Vers le fleuve accouraient pour se dsaltrer;
Quand le soleil levant ne venait point dorer
Les bls d'un laboureur ni la croix d'une glise;
Que l'illustre Cartier, de ses hardis vaisseaux
N'tait pas descendu sur la terre promise
        Qu'il voyait, au-del des eaux.

Un grand peuple rgnait sur ces fertiles plaines
O nos pres, jadis, ont taill leurs domaines:
Un peuple de chasseurs, une tribu de rois!
Barbare et valeureux, libre et fier de ses droits,
Ce peuple infortun que la guerre dcime;
Qui dfend ses forts dont nous sommes jaloux;
Qui reste notre ami, bien que notre victime;
        Ce peuple est encor parmi nous!

L-bas, sur les hauteurs, au pied des Laurentides,
S'lve, solitaire, un modeste hameau;
La rivire Saint-Charle, avec ses eaux limpides
Que voile, en maints endroits, l'ombre d'un jeune ormeau,
Caresse, en murmurant, le seuil de ce village,
Et, quand elle le quitte, on dirait que de rage,
Sur son lit de cailloux, elle s'agite et fuit.
Comme un daim effar qu'une meute poursuit,
Dans un gouffre profond qui tout  coup s'entrouvre,
L'onde vertigineuse arrive avec fureur,
Rebondit sur le roc, le dchire et le couvre
        De flots d'cume et de vapeur.

Le village est paisible et son aspect est triste.
Des enfants basans  l'oeil noir et mutin
Y suivent, pas  pas, chaque nouveau touriste,
Pour lui vendre un panier qu'ils ont fait le matin,
Ou, pour avoir un sou, tendent une main sale,
D'autres un peu plus grands, d'une fiert royale,
Arms d'un arc de frne et d'un lger carquois,
Semblent chercher encor le froce Iroquois;
Car ces petits enfants au visage de cuivre
Ont appris de l'aeul  dtester ce nom;
Et c'est dans ce hameau que nous voyons survivre
        Le descendant du fier Huron!

Nagure une chapelle  l'antique faade,
Donnant un air joyeux  la pauvre bourgade,
Elevait vers le ciel la croix de son clocher.
Les Hurons  la messe arrivaient le dimanche
Avec leurs SOULIERS MOUS et leur chemise blanche.
Les femmes, comme ailleurs, promptes  s'approcher
De la maison de Dieu ds qu'elle tait ouverte,
Revtaient, ce jour-l, leur plus belle couverte.
Bientt un chant pieux montait vers le Seigneur
Avec les flots d'encens et la voix du Pasteur.

Et sous la blanche vote, avec une foi vive,
Les sauvages chantaient, dans leur langue nave,
Les louanges d'un Dieu qu'en leur aveuglement
Blasphmrent, jadis, leurs barbares anctres,
Alors qu'ils parcouraient ces rivages en matres.
Et ce n'taient qu'an pied de l'autel, seulement,
Que ces fiers rejetons d'une race hroque
Voyaient de leur pass le souvenir magique,
S'effacer, comme une ombre, auprs de la grandeur
Du culte saint qui fut leur seul consolateur.

                                 II

Mais, hlas! aujourd'hui le bni sanctuaire
        N'est qu'un mur dlabr!
Le sauvage n'a plus son temple tutlaire,
        Son refuge sacr!
Il erre, sombre et triste, au milieu des ruines
        Que l'herbe vient couvrir,
Cherchant de quel forfait les vengeances divines
        Ont voulu le punir!

Il n'entend plus la voix de sa joyeuse cloche
        Annonant, tour  tour,
Que dj du repos l'heure calme s'approche
        Ou qu'enfin il est jour!
Il n'entend plus jamais les chants des brunes vierges
        Elevant, vers le ciel,
Une me toute en feu comme les ples cierges
        Qui brlaient sur l'autel!

Le dimanche, autrefois, c'tait fte au village:
        Aujourd'hui tout est deuil!
De son humble maison le timide sauvage
        Ne laisse plus le seuil!
Son coeur se refroidit et sa vertu chancelle
        Sous le vent du malheur,
Comme on voit chanceler une frle nacelle
        Sur la mer en fureur!

Et l'on dit que le soir, lorsque d'paisses ombres
        Enveloppent ce lieu,
On voit passer souvent, au milieu des dcombres
        De la maison de Dieu,
Une l'orme suave, agile, et plus exquise
        Que les plus douces fleurs;
Elle parat s'asseoir sur une pierre grise
        Et rpandre des pleurs.

Et plus loin, sur le bord de la belle cascade,
        Quand on approche un peu,
On voit un spectre nain qui sautille et gambade,
        Et, de ses yeux de feu
Regarde fixement, riant avec malice,
        Le saint temple dtruit;
Puis, soudain, il s'lance au fond du prcipice
        Ds qu'une toile luit.

Et l'on croit, au hameau, que cette forme exquise,
        Ce fantme brillant
Qui visite, la nuit, les restes de l'glise
        Et s'assied en pleurant,
C'est l'ange  qui le ciel a confi la garde
        Du village Huron,
Et que le spectre affreux qui rit et le regarde
        Est un mchant dmon.

                                 III

Qui donc sera vainqueur dans cette lutte trange
Entre l'Esprit cleste et le spectre maudit?
Le sourire du nain ou la larme de l'ange?
Ecoutez ce qu'un jour une femme entendit,

Une jeune Huronne allait seule, en silence,
Pleurant son bien-aim qui tardait  venir.
Sous un feuillage pais que la brise balance
Elle vient s'arrter pour mieux se souvenir.

Comme un saule rompu son front ple s'incline;
Ses regards enivrs commencent  languir!
Tout flotte vaguement!... le jour au loin dcline!...
Elle entend des accords qui la font tressaillir:

C'est en vain que tu veux, dmon de la vengeance,
A ce peuple ravir sa plus chre esprance
Et le germe sacr de sa vieille croyance!

De ses dbris fumants le temple sortira!
Au dessus du hameau la croix de fer luira!
Et sur le saint parvis le sauvage prra!

Et la vierge Huronne ira dans la prairie
Cueillir, comme autrefois, la fleur la moins fltrie
 Pour orner, chaque jour, l'image de Marie!

Car la vierge est pieuse avec simplicit:
Et sur ces bords heureux la douce charit
Auprs de l'indigence a toujours habit.

Et ce chant prophtique tait comme un dictame
Pour le coeur afflig de cette jeune femme!

Elle vit aussitt l'ange tout radieux
Essuyer sa paupire et remonter aux cieux!

Sur la chute elle vit le petit nain immonde
Grincer des dents, rugir et s'enfoncer dans l'onde!

Elle vit s'lever, au milieu du hameau,
Sur les cendres du temple, un beau temple nouveau!

Que ton rve tait doux, jeune fille Huronne!
Ce temple que tu vis que le ciel te le donne!




                  LE CHANT DES VOLTIGEURS CANADIENS

La Patrie outrage
Demande des vengeurs:
La lutte est engage:
Aux armes, Voltigeurs!
De victoire en victoire,
Braves, justes, pieux,
Montons jusqu' la gloire
O dorment nos aeux!

Dfendons nos campagnes,
Nos murs demi-broys!
Dfendons nos compagnes!
Dfendons nos foyers!
Notre langue chrie!
Notre religion!
Dfendons notre vie,
Nous sommes nation!...

Nous n'avons d'autres matres
Que nos antiques lois!
Malheur! aux peuples tratres
Qui mprisent nos droits!
Les sillons de nos plaines,
Nos bois et nos ruisseaux,
Pour leurs phalanges vaines,
Deviendront des tombeaux!

Guerre aux desseins perfides
De nos fiers ennemis!
Montrons-nous intrpides
Puis au devoir soumis.
Devenus plus terribles
A l'heure du danger
Ah! soyons invincibles,
Et sachons nous venger!

Ecoutez le tonnerre
De nos boulets d'airain:
De notre chant de guerre
C'est le joyeux refrain.
Au bruit de la mitraille
Voyez-nous accourir.
Venez  la bataille
Nous voir vaincre ou mourir!

Quoi! nous serions esclaves
D'un vil peuple tranger!
Non! brisons les entraves
Dont il veut nous charger!
L'assistance divine.
Ne nous manquera pas:
En main la carabine.
Vite! doublons le pas!




                         IRONIE ET PRIRE

[Note du transcripteur: Voir Les pis.]




                      LE RETOUR DU VOYAGEUR

Salut! salut! belle contre!
Je te connais  mes transports!
Dans mes rves tu t'es montre,
Quand j'ai pleur loin de tes bords.
L'tranger m'offrit un asile,
De l'or et des amis joyeux,
Mais j'aimais mieux le champ fertile
Et le foyer de mes aeux!

Dans le lointain je vois paratre
Ma chaumire sur le coteau!
Le peuplier que j'ai vu natre
L'ombrage d'un pais rameau!
Souvent, en ses heures amres,
A genoux sous l'arbre tremblant,
Ma mre offrit pleurs et prires
Pour le retour de son enfant.

Je m'en souviens: sur ce rivage,
Je venais rver vers la nuit:
J'aimais  voir l'oiseau sauvage
Dormant sur le bord de son nid:
Mon oeil suivait la faible lame
Que traait un lger canot;
J'coutais le bruit de la rame
Et le chant du gai matelot.

C'est dans ces bois, dans ces prairies
Que je courais petit enfant;
Le front orn de fleurs chries
Au seuil j'arrivais triomphant.
Et si quelque peine lgre
Venait troubler mon jeune coeur
Dans les bras de ma tendre mre
J'allais oublier ma douleur!




                              L'HIVER

                                 I

La neige a couronn nos collines brumeuses,
De la campagne, au loin, l'uniforme blancheur
Se droule pareille aux vagues cumeuses
O l'on voit se bercer des voiles de pcheur.

Au fond de la fort on entend de la hache
Les coups retentissants, sinistres, rguliers,
Puis on entend gmir le grand pin qui s'arrache,
Et tombe en crasant un rival  ses pieds.

L'hiver au front pel comme un maigre squelette,
Tout couvert de frimas, s'assied  notre seuil:
Brisant ses blancs festons sur ses pas il les jette,
Comme on jette un drap blanc sur un sombre cercueil.

A la vote des bois il te ses trophes
Comme un Crique aux vaincus te la peau du front!
Comme, au clair de la lune, un diable avec des fes
Otent leurs noirs manteaux quand ils dansent en rond.

Dans les plaines en deuil sa main de glace enchane
Les lvres du ruisseau qui voudrait soupirer:
Elle suspend au tronc de l'rable et du chne
Des rubans que le vent se plat  dchirer.

Dans le ciel dsol comme une me coupable
Le nuage ressemble  l'aile d'un lutin.
A peine d'un souris le soleil est capable,
Et le soir long et morne est proche du matin.

Pour le pauvre, l'hiver c'est un lit de souffrance
O l'on voit se rouler de poignantes douleurs;
Mais l'hiver, pour l'heureux, c'est un roi qui s'avance,
En tranant aprs lui des guirlandes de fleurs.

          LA PLAINTE DU MAUVAIS PAUVRE.

                        II

--Pendant que chez le riche un grand foyer ptille,
Dployant ses rayons comme un soleil d't;
Pendant que dans la nuit, la lampe d'or scintille,
Comme l'oeil d'une vierge, au plafond tout sculpt.

En vain j'attise, moi, ma froide chemine,
Je ne puis rchauffer mes membres engourdis!...
N'aurai-je donc jamais une autre destine?...
Malheur! je ne crois plus ni Dieu, ni Paradis!...

Ou Dieu n'est qu'un tyran. Je travaille sans trve
Pour un morceau de pain, pour un morceau de bois!...
Quel bien ai-je aujourd'hui? Chaque jour qui se lve
A ma longue misre apporte un nouveau poids!

Et, sous ce toit de chaume, une pierre est mon sige:
Cette paille est mon lit, et ma table est sans pain!
Je n'ai pour me garder des rigueurs de la neige
Que ces mchants souliers, que cet habit vilain!

Le riche lve-t-il des mains vides de crimes
Vers ce Dieu sans piti qui rit de ma douleur?
Le riche aide le ciel  faire des victimes,
Et le ciel, en retour, le, garde du malheur,

Pourquoi n'tre point mort ds le sein de ma mre?
Pourquoi dans le nant n'tre point rejet?
Dieu cruel, le tourment de ma vie phmre
Etait-il ncessaire  ta flicit?

Je ne crois pas en Dieu, je me plais  le dire;
Un Dieu pourrait-il donc avoir un coeur de fer?
S'il existe qu'il frappe, et qu' l'instant j'expire...
Nous nous rchaufferons au feu de son enfer!

                           III

Arrte, malheureux! Blasphmateur, arrte!
Ne te ris pas ainsi de la Divinit.
Sa main brandit la foudre au-dessus de ta tte;
Et sous tes pieds maudits s'ouvre l'ternit!

Dans les plages de feu de la zone torride,
Sous un soleil ardent, au plomb fondu pareil,
Un homme au front de cuivre, en sa rage stupide,
Ferme les yeux et dit: Il n'est point de soleil.

Ainsi, jetant au ciel un blasphme excrable,
Tu voudrais de ton Dieu douter quelques instants;
Mais sa voix t'tourdit; sa prsence t'accable;
Tu frmis, malgr toi, de tes voeux impudents.

Pour prtendre au bonheur qu'as-tu fait dans la vie?
As-tu gravis le roc o monte la vertu?
As-tu pri le Dieu que ta bouche injurie
Pour qu'il fit reverdir ton courage abattu?

As-tu jusqu' la lie puis le calice
A tes lvres offert par la main du malheur?
As-tu, d'un pied vaillant, broy le front du vice?
As-tu, d'un coeur soumis, accept la douleur?

Au temps qui coule et fuit comme l'urne du fleuve
Tu demandes en vain paix ou flicit;
La poussire o tu gis est le temps de l'preuve:
La couronne ou la peine est dans l'ternit.

Malheur  l'indigent dont la sombre dtresse
Ne cherche de secours que dans l'iniquit!
Malheur au riche, aussi, dont l'infme matresse
Reoit la pice d'or due  la pauvret!

               LE CANTIQUE DU BON PAUVRE.

                          IV

Quand la feuille d'ormeau tapisse la valle,
Que l'enfant ne suit plus la solitaire alle
        Pour prendre un papillon;
Que les champs, sous la faux, ont vu tomber leurs gerbes;
Que l'insecte prudent trottine sous les herbes
        Et se cache au sillon;

Seigneur, j'espre en toi, car l'heure qui s'avance,
Sur son aile glace apporte la souffrance
        Au seuil de l'indigent;
Seigneur, j'espre en toi, car sur l'homme qui pleure
Tu reposes toujours, de ta Sainte Demeure,
        Un regard indulgent.

Comme un champ que l'automne a noy dans sa brume
Mon coeur est, en ces jours, noy dans l'amertume,
        Mon coeur toujours soumis!
Aprs elle tranant sa lamentable escorte
La Misre, en haillons, s'est assise  ma porte,
        Je suis de ses amis!...

Que le riche demeure  l'abri des orages;
Que la froide saison rserve ses outrages
        Pour tous ceux qui n'ont rien;
Que chaque heure qui tombe apporte  l'indigence
Un pnible regret, une amre souffrance,
        Si Dieu le veut, c'est bien.

Quand la neige a jet son manteau sur la plaine,
L'oiseau ne trouve plus ni le ver, ni la graine
        Qui devait le nourrir,
Cesse-t-il donc alors sa romance charmante?
Vole-t-il, emport sur une aile tranante,
        A son nid pour mourir?

La main du Crateur s'tend et le protge:
Il s'envole au rivage o l'hiver et sa neige
        Ne vont jamais s'asseoir.
Et lorsque les beaux jours raniment la nature;
Que les bois et les champs reprennent leur parure,
        Il revient, nous revoir.

Celui dont le regard veille sur tous les tres,
Qui nourrit l'araigne au coin de mes fentres,
        Le grillon au foyer,
Pourrait-il, en voyant son enfant sur la terre
Elever, vers le ciel, un coeur pur et sincre,
        Ne pas s'apitoyer?

Si la vie,  mes yeux, n'offre gure de charmes,
Si je mange mon pain dtremp de mes larmes,
        Mon me est dans la paix.
Quand  mon Crucifix mes regards se suspendent,
Des soucis dvorants, des douleurs qui m'attendent
        Je ne crains plus le faix.

Chaque saison qui fuit, chaque nouvelle anne
Nous disent que bientt l'on verra termine
        Notre course en ce lieu:
Et le riche et le pauvre attendront, en poussire,
Le redoutable jour o luira toute entire
        La justice de Dieu.




                               RVERIE

                     PENDANT UNE SOIRE D'ORAGE

Les ombres de la nuit planent sur notre tte,
        Et l'oeil cherche une toile en vain;
On entend, au dehors, le bruit de la tempte
        Qui dchire le ciel d'airain.

Le roseau se tourmente, et, sur sa vieille souche,
        En criant le chne se tord
Comme le moribond qui se tord sur sa couche
        Devant le spectre de la mort.

La pluie, avec fureur, bat l'humble toit de mousse
        O je viens me rfugier;
Et puis, de temps en temps, une affreuse secousse
        L'branle en le faisant crier.

Le vent fait des soupirs monotones, funbres,
        Comme les soupirs d'un damn;
Nul oiseau n'a de voix, hors l'oiseau des tnbres
        Qui crie et se cache tonn.

On entend quelquefois le pav solitaire
        Retentir sous le bruit des pas;
Puis soudain, de nouveau, tout commence  se taire:
        L'ouragan seul ne se tait pas.

Quand toute lu nature autour de moi s'agite
        Dans ces rudes convulsions,
Je me plais  rver, et mon me palpite
        Sous le poids des motions.

J'aime le vent qui pleure en brisant les feuillages,
        Les cris d'effroi des matelots;
J'aime le Saint-Laurent qui jette  ses rivages
        La blanche cume de ses flots;

J'aime l'clair brlant qui dchire la nue
        Et brille comme un feu d'enfer;
J'aime l'ombre des nuits, la fort toute nue
        Comme aux jours sombres de l'hiver.

Ces objets de tristesse ont un puissant langage;
        Ils sont pour moi sans nulle horreur;
Ils sont un souvenir, une fidle image
        Qui parlent  mon pauvre coeur.

Chaque flot qui gmit, chaque feuille qui tombe
        En s'en allant nous jette un mot.
C'est une voix qui dit: L'homme est prs de sa tombe:
        Il vient et disparat bientt

Les arbres dpouills que ronge la vieillesse,
        Les champs que l'automne a jaunis
Ont eu leur doux clat, leur brillante jeunesse...
        Dj leurs beaux jours sont finis!

Aux baisers du printemps j'ai vu les fleurs naissantes
        Livrer leur sein voluptueux;
J'ai vu du jeune oiseau les ailes frmissantes
        Prendre un essor imptueux;

J'ai vu, comme des mers, nos fertiles campagnes
        Bercer leurs flots de blonds pis;
J'ai vu la marguerite maillant nos montagnes
        De sa neige et de ses rubis.

Quelques jours ont pass... sous leur fatale empreinte
        Le feuillage s'est dessch,
Avant qu'on la cueillit la rose s'est teinte,
        Le lis, pour mourir, s'est pench..

L'oiseau ne chante plus au sommet des tourelles;
        L'pis est tomb sous la faux;
La bise s'est leve; et, de blanches dentelles
        Le givre a garni les rameaux;

Et j'ai dit dans mon coeur: tout ce qui nous enchante
        S'enfuit avec rapidit!...
Dans ce monde d'exil, l'un pleure, l'autre chante,
        En marchant vers l'ternit.

Heureux qui se souvient que la vie est rapide
        Comme la flche de l'archer,
Le souris de l'aurore, ou la vague limpide
        Qui se brise sur le rocher!

Il n'est point captiv comme les fous du monde
        Par mille funestes attraits;
Il ne s'enivre point  cette coupe immonde
        O l'on boit la mort  longs traits.

Il laisse  l'insens qui s'attache  la terre
        Son plaisir fade et passager;
Au milieu du tumulte il marche solitaire
        Comme sur un sol tranger.

Et son regard s'attache  la cleste rive
        O lui sourit le vrai bonheur:
Le chemin du tombeau par lequel on arrive
        N'est point pour lui sem d'horreur.

Le proscrit oublieux qui se souvient  peine
        Des lieux qui furent son berceau,
Amasse sur sa tte et l'opprobre et la haine
        Qui veilleront sur son tombeau.

Et l'homme est un proscrit dans la terre des larmes,
        L'homme qui gmit tout le jour!
Et loin de sa patrie, au milieu des alarmes,
        Il veut prolonger son sjour!...

Les frivoles douceurs dont il est tant avide
        Sont-elles donc un si grand bien?
Ne sent-il pas toujours que sa pauvre me est vide,
        Que tout ce qui finit n'est rien?

J'aime la fin du jour, l'cueil o l'eau se brise,
        La ple lampe qui s'teint;
J'aime le frle esquif emport par la brise,
        La jeune fleur qui se dteint!

Je lis dans ces objets dont mon me est ravie
        Un doux prsage de mon sort:
Aujourd'hui promen sur le char de la vie,
        Demain sur celui de la mort!

Gloire  Dieu! gloire  Dieu! Car lui seul est mon matre!
        A lui seul tout hommage est d!
Je vois de toutes parts sa puissance apparatre
        Dans ce monde o je suis perdu!

Du sein de sa splendeur il voit dans la poussire
        L'insecte qui bnit son nom;
Il sourit  ma peine, il entend ma prire,
        Il m'offre un gnreux pardon.

Sa sagesse reluit, sa grandeur se rvle
Dans ces flots d'astres radieux,
Poussire de soleils qui s'chappe et ruisselle
De ses pas quand il marche aux cieux.

Que son bras me soutienne ou bien que sa justice
Me laisse ici-bas sans appui,
J'adore sa clmence ou bois l'amer calice
En m'criant: Honneur  Lui!




                              LA VACANCE

                  AUX LES LVES DU PETIT SMINAIRE

        _Refrain_

        Vive la vacance!
           Oh! gai!
        Vive la vacance!

    Grands comme petits, chantons
      L'_re_ qui commence!
    L'ivresse que nous sentons
      N'est pas la dmence:
    Nous sommes en libert,
    Redisons avec gat:

        Vive, etc., etc.

    Pour apprendre nos leons
      Plus de violence!
    Vieux livres, nous vous laissons
      Dormir en silence....
    Personne n'tudiera;
    Pour toute tche on dira:

        Vive, etc., etc.

    Jamais de punition,
      Jamais de dfense......
    La folle distraction
      N'est plus une offense:
    Nous avons de doux loisirs
    Et cueillons mille plaisirs!

        Vive, etc., etc.

    Au lit bien tard nous restons:
      Quelle jouissance!
    De la cloche les _tintons_
      Seraient sans puissance:
    Amoureux de l'oreiller,
    Rien ne peut nous veiller!

        Vive, etc., etc.

    Ou si le brillant soleil,
      Avec insolence,
    Vient troubler notre sommeil,
      Heureux d'indolence,
    Nous tirons les grands rideaux
    Et nous lui tournons le dos.

        Vive, etc., etc.

    Et puis  chaque repas
      Nous faisons bombance;
    Nous nous vengeons sur les plats
      Des jours d'abstinence:
    A toute heure, sans danger,
    Nous pouvons boire et manger.

        Vive, etc., etc.

    Dans un bocage, le soir,
      Nous menons la danse;
    Ou nous allons nous asseoir
      Sur une herbe dense:
    Et lorsque la nuit s'tend
    Nous rentrons en rptant:

        Vive, etc., etc.

    Voyez-vous, c'est qu'au printemps
      De notre existence
    Noirs savons jouir du temps,
      Et sans rsistance
    Nous le laissons s'couler,
    Sans cesser de roucouler

        Vive la vacance!
          Oh! gai!
        Vive la vacance!




                        LE SOMMEIL DE L'ENFANT

                   A MADAME EUGNE PHILIPPE DORION

L'toile au ciel s'allume:
Il fait sombre dehors:
L'toile au ciel s'allume;
Sur ton bon lit de plume,
Dors, petit enfant, dors!

Dors bien jusqu' l'aurore:
Tous les petits oiseaux
S'en vont dormir encore
L-bas dans les roseaux,

Entends-tu la fontaine,
Quand tu verses des pleurs,
Entends-tu la fontaine
Qui chante dans la plaine
Pour endormir les fleurs?

Nous autres pauvres hommes,
La douce paix nous fuit!
Et souvent des fantmes
Nous poursuivent la nuit!

Ton sommeil est tranquille,
Ton rveil sans effroi;
Ton sommeil est tranquille,
Quand la lampe d'argile
S'teint  la paroi.

Ton esprit vole encore
Aprs les papillons
Que tu vis  l'aurore
Jouer sur les sillons.

Un enfant qui repose
Dans son berceau d'osier,
Un enfant qui repose
Est un bouton de rose
Au milieu d'un rosier.

L'ange qui te ressemble
Vient prs de ton berceau,
Et dans un rve, ensemble,
Vous jouez au cerceau.

Et ta mre se lve
Pour voir ton doux sommeil,
Et ta mre se lve
Pour deviner ton rve,
Ton rve si vermeil!

Et son baiser effleure
Ta lvre avec amour:
On dirait qu'elle pleure
Et sourit tour  tour.

Si ton front se drange
Sur ton doux oreiller,
Si ton front se drange,
Elle dit  ton ange:
Ne va pas l'veiller!...

Mais rafrachis sa joue
Chaude de mon baiser;
Ouvre ton aile et joue
Longtemps pour l'amuser.

L'toile au ciel s'allume:
Il fait sombre dehors:
L'toile au ciel s'allume:
Sur ton bon lit de plume,
Dors, petit enfant, dors!




                            PREMIER DE L'AN


           L'ENFANT.

Oh! j'aime la nouvelle anne!
C'est une fe  l'oeil d'azur,
Dont la lvre n'est point fane,
Et dont le coeur est encor pur.

Ds l'aurore elle nous apporte,
Sans bruit et sans nous veiller,
De beaux hochets de toute sorte,
Qu'on trouve sous notre oreiller!

On dit qu'elle use de largesse
Envers la veuve et l'indigent,
Et qu'elle a des fruits de sagesse
Dans une corbeille d'argent.

Mre, au petit enfant qui pleure
Est-ce qu'elle en donne en passant?
Faut-il qu'il dorme de bonne heure
Et qu'il soit bien obissant?

            LE JEUNE HOMME.

Un an s'est envol, mais un autre se lve!...
        Amis, sachons en profiter!
Oublions le pass! Le pass n'est qu'un rve!
        Il ne faut point le regretter.
Oh! la vie est charmante! Epuisons, sans attendre,
        La coupe des riants plaisirs!
Enivrons-nous encor d'un regard doux et tendre
        Qui sait caresser nos dsirs!

Un an s'est envol, mais un autre se lve!...
        Pour nous il n'a point de tombeau!
N'allons point rappeler le moment qui s'achve
        Lorsque le prsent est si beau!
Assez tt les chagrins, la dbile vieillesse
        Nous mettront des rides au front:
Savourons nos beaux jours! Egayons la jeunesse!
        Bientt, hlas! ils finiront.

Un an s'est envol, mais un autre se lve!...
        Oh! qu'il soit pur! qu'il soit serein!
Peut-tre apporte-t-il, celui-l, quelque trve
        Aux larmes du pauvre orphelin.
Prs de lui l'on sourit, l'on s'amuse et foltre,
        Sans regrets comme sans ennui,...
Triste et seul, comme hier, il s'assied prs de l'tre
        Pour pleurer encore aujourd'hui!

Un an s'est envol, mais un autre se lve!...
        Comme un flot vient aprs un flot,
Imptueux ou calme, expirer sur la grve
        Qui tremble aux cris du matelot.
Bien vite nous fuyons le berceau du jeune ge!
        Et les fleurs qu'au bord du chemin
Nous cueillons, chaque jour, pour charmer le voyage,
        Se fltrissent dans notre main!

                   LE VIEILLARD.

Venez tous, mes enfants, que mes mains vous bnissent!
Un nouvel an commence, et mes cheveux blanchissent!...
Comme vous, autrefois, j'tais jeune et lger;
J'avais au fond du coeur de belles esprances;
J'ignorais les ennuis, j'ignorais les souffrances;
Et je ne croyais point qu'ainsi tout dt changer!
Venez tous, mes enfants, que mes mains vous bnissent!
Un nouvel an commence, et mes cheveux blanchissent...

Je trouvais que les jours taient lents  venir:
J'aurais voulu, mon Dieu! les voir tomber plus vite.
Comme vous je courais au jeu qui vous invite:
J'oubliais le pass pour croire  l'avenir!
Venez tous, mes enfants, que mes mains vous bnissent!
Un nouvel an commence, et mes cheveux blanchissent!...

Je vois bien quelle tait, en ce temps, mon erreur:
Et si je retournais aux sources de la vie!...
Mais j'arrive au banquet o la mort me convie!...
A mon ge on n'a plus qu'une vaine terreur!
Venez tous, mes enfants, que mes mains vous bnissent!
Un nouvel an commence, et mes cheveux blanchissent!...

Maintenant ma voix tremble et je suis sans amour:
Le long de mon sentier je m'en vais solitaire:
Mon front ple et rid s'incline vers la terre:
Et je cherche ma vie, et ne trouve qu'un jour!
Venez tous, mes enfants, que mes mains vous bnissent!
Un nouvel an commence, et mes cheveux blanchissent!...

Mais il est, toutefois, un grand bonheur pour nous,
Pour nous, pauvres vieillards que la tombe rclame,
Qui rvons, tout le jour, assis devant la flamme......
Oh! c'est de vous bnir, mes enfants,  genoux!
Venez tous, mes enfants, que mes mains vous bnissent!
Un nouvel an commence, et mes cheveux blanchissent!...




                    A MES PETITES SOEURS LEONTINE ET
                               ANGELINE.

Plus loin que le nuage
A la frange d'azur,
Dont l'inconstante image
Roule au fond du lac pur;

Plus loin que ce beau voile
Aux replis radieux
O scintille l'toile
Cette perle des cieux,

Le choeur brillant des anges,
Adorant le Seigneur,
Clbre ses louanges
Et chante en son honneur;

Lui porte la prire
Qu'on lui fait chaque jour,
Les pleurs, de la misre,
Et les chants de l'amour!

Dans ce choeur qui proclame
Du Trs-Haut les douceurs,
Deux esprits tout de flamme
Furent ici vos soeurs.

Elles taient gentilles
Comme le fruit naissant
Que le long des charmilles
Vous cueillez en passant.

Deux anges de leurs ailes
Protgeaient leur berceau,
Comme deux fleurs nouvelles
Couvrent un nid d'oiseau.

Mais un jour ils leur dirent:
Venez loin de ce lieu.
Et toutes deux sourirent
Et volrent  Dieu.

Et notre pauvre mre
Prit le deuil et gmit.
Sa peine fut amre
Mais sa foi se soumit.

Elle pria sans cesse,
Sans cesse avec amour.
Dieu calma sa tristesse...
Et vous vtes le jour.




                      SOUVENIR DES BRAVES DE 1760

                                  I

O vous qui sous vos pieds foulez cette poussire
        Teinte du noble sang des preux,
Reportez un moment vos regards en arrire;
        Songez  ces temps moins heureux
O la guerre troublait nos paisibles campagnes;
        O les mres pleuraient leur sort;
O des rives du fleuve au pied de nos montagnes
        Retentissait un cri de mort!

                                 II

Alors, bouillants d'ardeur, mille hros naquirent
        Pour sauver nos biens et nos lois.
Le combat fut pour eux une fte: ils vainquirent!...
        Mais ce fut la dernire fois!
Sanglant, humili, le drapeau de la France
        Dt repasser les vastes mers:
Le Canadien pleura sa dernire esprance
        Et ses regrets furent amers!

                                 III

Mais il demeura grand dans sa longue infortune;
        Devant son Matre il resta grand
Comme le chne altier que l'orage importune
        Et qui se courbe en murmurant.
Et, souvent il crut voir, sous le charme d'un rve,
        Un drapeau blanc sem de lys
Revenir de ces lieux o le soleil se lve
        Et flotter sur son beau pays:

                                 IV

Or voici que le vent du midi, sur son aile,
        Nous apporte d'tranges sons:
D'un triomphe sacr c'est la voix solennelle
        Aprs la clameur des canons.
Et ces bruits merveilleux de combat, de conqute,
        Font tressaillir, dans leur cercueil,
Les mnes des guerriers qu'un brillant jour de fte
        Rappelle au monde avec orgueil.

                                  V

O France, aprs longtemps, sous le ciel d'Amrique
        On revoit tes fiers tendards!
Devant tes escadrons du superbe Mexique
        Croulent soudain les hauts remparts!
Tu redonnes la paix et tu rends sa couronne
        Au peuple qui gt dans les fers;
Ton glaive tincelant l'ait trembler sur son trne
        Le Monarque injuste ou pervers.

                                  VI

Dans leur tombe d'un sicle entendez-vous encore
        Frmir les cendres des hros?
C'est pour vous saluer, blonds enfants de l'aurore,
        Que tressaillent ces nobles os!
C'est pour vous saluer, vous dont le nom s'envole,
        D'astres en astres, jusqu'au ciel!
Vous qui, le front orn d'une mme aurole,
        Expirez sur le mme autel!

                                 VII

Levez-vous! levez-vous, immortelles phalanges
        Qu'un jour de gloire a vu tomber!
Aprs cent ans de deuil  vos funbres langes
        Le monde peut vous drober!
Levez-vous et voyez! Nos forts et nos terres
        Ne nourrissent plus d'ennemis!
Ceux que vous combattiez sont devenus nos frres:
        La mme loi nous a soumis!

                                VIII

Et qui donc oserait nous ravir l'hritage
        Qu'un jour vous nous avez cd?
Qui pourrait nous chasser du fertile rivage
        Que votre sang a fcond?
Il verrait celui-l qu'un peuple qu'on opprime
        Se rveille toujours puissant!
Et, poursuivi sans trve, il laverait son crime,
        Son crime atroce dans son sang!

                                 IX

Des soldats valeureux qui jadis le vengrent
        Notre peuple s'est souvenu;
A leurs petits enfants les vieillards racontrent,
        Quel labeur ils ont soutenu;
Et la reconnaissance, au champ de la victoire,
        A burin leur souvenir
Sur un bronze orgueilleux qui redira leur gloire
        Dans les sicles de l'avenir!




                        LA PETITE MENDIANTE

Louise avait quinze ans. Sa lvre tait plie,
Et dans son jeune coeur l'amertume rgnait;
Et dans ses grands yeux bleus pleins de mlancolie,
Comme dans un miroir, son me se peignait.

Sa taille tait lgre ainsi qu'un tendre saule,
Ses cheveux ondoyants, son air doux et rveur;
Une charpe de lin cachait mal son paule,
Et dj ses pieds nus mprisaient la douleur.

Elle allait mendiant: et pieuse et nave,
Quand au seuil d'un heureux un refus l'accueillait,
Etouffant sa douleur elle chantait, plaintive,
Ces douloureux refrains que l'cho recueillait:

        Sous ma misre je succombe!
        J'ai faim et ma voix faible tombe!...
        J'aurai pour asile demain
            La tombe......
        Oh! donnez un morceau de pain.....
            J'ai faim!

        Je connus un jour l'opulence,
        Et je secourus l'indigence;
        Jamais je fis au malheureux
            D'offense,
        Et j'invoquai souvent pour eux
            Les cieux,

        Dans son nid, parmi le feuillage,
        Le jeune oiseau gaiement ramage
        Pour se nourrir il a le grain
            Sauvage,
        Et moi je demande du pain
            En vain!

        Dieu garde la fleur phmre:
        En sa grande bont j'espre:
        Il est toujours de l'orphelin
            Le pre,
        Et dans le ciel  son chagrin
            Met fin!

Un jour des plus affreux que l'hiver nous apporte
Elle chantait au seuil d'un avare cruel;
Le riche, en blasphmant, lui refusa sa porte,
Mais alors le bon Dieu la fit entrer au ciel.




                   CHANT DE LA SAINT-JEAN-BAPTISTE

        Regarde,  saint Patron, regarde.
        Agenouill dans le saint lieu,
        Ce jeune peuple qui craint Dieu
        Et qui se confie  ta garde!
            Veille sur lui,
            Sois son appui:
        Et de sa prire nave
        De sa foi confiante et vive
            A l'Eternel
        Porte le tribut solennel,

Que des accords nouveaux, sous les votes sacres,
Comme un cho du ciel, rsonnent en ce jour!
Que nos fleuves, nos bois, nos plaines diapres
Chantent au saint, Patron un cantique d'amour!

            Que nos accents s'unissent
        Aux gazouillements des oiseaux,
            Aux feuillages qui bruissent,
        Aux doux murmures des ruisseaux!
            Qu'ils soient une prire
            Qui monte vers les cieux
            Pareille  la lumire
            D'un matin radieux!

Glorieux protecteur de nos rives paisibles,
Heureux ou malheureux nous recourons  toi:
Remplis nos coeurs d'amour, rends nos bras invincibles,
Fais briller sur nos pas le flambeau de la Foi!

Chantez vieillards pieux dont la course s'achve!
Jeune homme plein d'espoir, dis un chant de bonheur!
O fils du Saint-Laurent, votre concert s'lve,
Comme un parfum bni, jusqu'aux pieds du Seigneur!

Paisible laboureur venu de ta prairie,
A genoux dans le Temple en priant tu diras:
O ma religion,  ma chre patrie,
J'ai pour t'aimer un coeur, pour te dfendre un bras!

            Amis, si la victoire,
        A fait nos pres immortels,
            C'est qu'au sein de la gloire
        Ils priaient au pied des autels.
            Ah! marchons sur les traces
        De nos nobles aeux,
        Ils ont cd leurs places
            A des fils dignes d'eux!

Seigneur, verse toujours dans nos riantes plaines,
Ta cleste rose et tes douces faveurs!
Que l'humble paysan voit ses granges bien pleines,
Que le pauvre  son pain trouve plus de saveurs!

        Regarde!  saint Patron, regarde,
        Agenouill dans le saint lieu,
        Ce jeune peuple qui craint Dieu
        Et qui se confie  sa garde!
                Veille sur lui,
                Sois son appui:
        De sa foi confiante et vive,
        Et de sa prire nave
                A l'Eternel
        Porte le tribut solennel.




                            HYMNE A MARIE

                              A MA MRE.

        Ainsi qu'une lampe rveuse
Eclaire faiblement une sombre cloison,
Le jour n'clairait plus le bord de l'horizon
        Que d'une lumire douteuse.

Dans les bois, dans les prs, au vallon, au coteau
Le silence tait grand comme dans un tombeau;
        Seulement, en roulant ses ondes,
Le Saint-Laurent, parfois, jetait de longs sanglots;
        Et, dans leurs cavernes profondes,
Pour rpondre  ces bruits s'veillaient les chos.

        Mais voici que des voix subites
Parmi des sons brillants s'lvent du saint lieu.
Au pied d'un saint tableau de la mre de Dieu
        Ainsi chantaient d'humbles Lvites:

        Prte l'oreille  notre voix,
        Adoucis notre peine amre,
        O toi que nous donna pour mre
        Ton divin Jsus sur la croix.

        A toi gloire, amour et louanges,
        O la plus belle fleur des cieux!
        Les luths et les harpes des anges
        Chantent ton nom mlodieux.

        Mditant son sublime ouvrage
        L'adorable Divinit
        A contempler ta douce image
        Se plut de toute ternit.

        C'est par toi que Dieu nous claire
        Comme, dans la nuit, le soleil
        Par la lune humble et solitaire,
        Nous verse son clat vermeil.

        L'encens suave  tes pieds fume:
        Enivr des chastes ardeurs
        Que ton divin sourire allume,
        Tout le ciel chante tes grandeurs.

        Veille pour nous, brillante Etoile,
        Comme la lampe du saint lieu:
        Ton regard fait tomber le voile
        Qui nous drobe notre Dieu!

        Veille,  toi par qui l'on espre,
        Comme auprs de son nouveau-n,
        Avec souci la jeune mre
        Veille quand la nuit a sonn.

        Dans ce monde nos tendres mres
        Nous entourent de mille soins;
        Elles pleurent sur nos misres,
        Elles prviennent nos besoins;

        Mais on dit,  bonne matresse,
        Que tes soins sont plus gnreux;
        Que nulle mre ne s'empresse
        Comme toi de nous rendre heureux.

        Adoucis notre peine amre,
        Prte l'oreille  notre voix,
        O toi que nous donna pour mre
        Ton divin Jsus sur la croix.




                           LA VENGEANCE

                             LGENDE.

Chez nous le Saint-Laurent, reculant son rivage.
S'en vient, au fond d'une anse  l'aspect fort sauvage,
        Lcher le pied d'un grand coteau.
Des arbres, du gazon, des rseaux de fougres.
Fleurissant au soleil, de leurs ombres lgres,
        Le voilent comme d'un manteau.

Parfois, lorsque la nuit, dans un morue silence,
Ouvre une aile plus noire, et longtemps se balance
        Sur notre paisible hameau,
On croit entendre, auprs, un vent lger qui brame
Et le bruit cadenc d'une flexible rame
        Qui plonge et replonge dans l'eau.

On croit entendre encore une voix plus amre,
Comme le chant plaintif de quelque jeune mre
        Sur le tombeau de son enfant;
Et puis un cri sinistre clate sur la rive,
Comme un cri de hibou lorsque le jour arrive,
        Ou comme un arbre qui se fend.

Or, voici ce qu'un jour me raconta Jean-Pierre
Dont la cendre, l-bas, repose au cimetire,
        Sous la garde d'une humble croix.
A vous qui de l'amante tes le vrai modle
J'offre ce court rcit: que votre amour fidle
        Le croie ainsi que je le crois.

                             II

Sur ces bords souriants que le fleuve submerge,
Jadis, prs de sa mre, une pieuse vierge
        Coulait des jours heureux.
Lonard, le pcheur de la cte voisine,
Faisait rver son coeur. Souvent, sur la colline,
        On les voyait tous deux.

Mais un autre adorait cette enfant douce et belle:
Franois tait son nom. Il nourrissait pour elle
        Une coupable ardeur;
Et toujours ddaign, n'ayant plus d'esprance,
Il tramait, dans son me, une noire vengeance,
        En feignant la candeur.

Un matin, tous les bois agitaient leur ramure,
Et la brise du jour commenait son murmure,
        L'oiseau, ses chants d'espoir;
Sur les toits du hameau serpentait la fume,
La fleur berait au vent sa coupe parfume,
        Comme un riche encensoir;

Les perles du ruisseau scintillaient dans la plaine
Et les iris d'azur, penchs sur la fontaine,
        Se miraient tour  tour;
Dployant, gracieux, ses deux ailes de soie,
Le lger papillon volait, dansait de joie
        Dans un rayon de jour;

Sur les bancs de gazon de cette pre colline
Qu'un frais ruisseau va ceindre et qu'un bosquet domine,
        Clmence vint s'asseoir,
Et d'une voix mue,  la plaine sauvage,
Elle redit ces mots que le vent du rivage
        Chante encor chaque soir:

Que fais-tu loin de moi, toi que mon me adore?
De la vive alouette,  la rive sonore,
        J'entends vibrer la voix!
Que fais-tu loin de moi pendant que je t'appelle?
Les nids chantent partout, et l'aurore ruisselle
        Sur la mousse des bois!

Je t'attends, Lonard, sur la verte colline,
A l'heure o le roseau se rveille et s'incline
        Pour saluer le jour!
Le Zphire embaum qui promne la nue,
Et le chantre des bois, lorsque je suis venue,
        N'taient point de retour!

J'ai brav, pour venir, l'ombre qui m'intimide,
Et j'ai mouill mon pied sur la pelouse humide
        Des larmes de la nuit!
Pour venir j'ai tromp ton rival implacable:
J'ai fui le fier Franois dont le regard m'accable
        Et partout me poursuit!

Ah! pendant que j'attends, agite, inquite,
Sur la branche fleurie, au dessus de ma tte,
        L'oiseau dit son bonheur!
Les heures, lentement, emportent ma souffrance;
Avec l'ombre qui fuit s'en va mon esprance,
        Et la paix de mon coeur!

Hte-toi, Lonard, le bonheur qui se lve,
Bientt, dans le pass, ne semble plus qu'un rve
        Qui ne peut revenir!
Viens redire  mon coeur une tendre parole!
Viens t'asseoir prs de moi: ton regard me console...
        J'ai peur de l'avenir!...

L'onde qui retentit en tombant goutte  goutte;
L'insecte aux ailes d'or qui sillonne sa route
        Dans la pourpre des cieux;
La lampe solitaire avec sa ple flamme,
Quand je suis loin de toi, ne charment pas mon me,
        N'enchantent pas mes yeux!

Mais qu'entends-je tout prs?... Les feuillages palpitent!...
Sous les bois frmissants des pas se prcipitent!...
        Lonard, est-ce toi?
Viens-tu jouir encor du rveil de la terre?
Rien ne trouble le coeur en ce lieu solitaire,
        Et... Mon Dieu! sauvez-moi!...

Elle avait vu Franois brandir, sous la bruyre,
Un poignard tout sanglant dans sa main meurtrire...
        Devinant son dessein,
Elle voulut s'enfuir; mais le fer homicide,
Du sang de son amant encore tout humide,
        Se plongea dans son sein.

Et depuis on entend, au milieu du silence,
Quand il fait noir au ciel, que la nuit se balance
        Sur notre paisible hameau,
Ce cri sinistre et bref, ce vent lger qui brame,
Et ce bruit cadenc d'une flexible rame
        Qui plonge et replonge dans l'eau.




                      LA DESCENTE DU RICHELIEU [1]

[Note 1: Le Richelieu, ici, n'est pas la rivire Richelieu, mais un endroit
du fleuve qui se trouve en haut du Platon. Le courant y est trs rapide
et le chenal resserr entre des bancs de roches.

Ce n'est pas aujourd'hui que je descendais ainsi le Richelieu  bord
d'un de ces bateaux lgers qui courent sur les ctes du grand fleuve,
butinant comme des abeilles; mais qu'importe un jour ou un an dans le
pass? Jamais je n'oublierai les motions que je ressentis en voyant
prier ces pieux matelots pendant que le bateau glissait comme une flche
le long des rochers sonores o les vagues se tordaient comme des
serpents. Je demandai si c'tait la coutume parmi les marins de rciter
les litanies de la Ste. Vierge en passant le Richelieu. Le mousse, qui
tait en mme temps le _second_ me rpondit: C'est une coutume assez
fidlement observe mme par ceux qui ne prient point en d'autres temps,
car voyez-vous, le danger rend dvot; cependant, ajouta-t-il, en riant
d'un rire narquois, on ne prie ainsi que lorsque le bateau est bien
charg.]

Vois-tu, prs de la ville,
Dans cette anse tranquille,
Ce superbe bateau,
Avec sa longue chane
Et son beau mt de chne
Plus haut que le coteau?

Sur la vergue sa voile,
De la plus blanche toile,
Est roule avec soin.
Et la brise dploie
Son pavillon de soie
Qu'on reconnat de loin.

Ce matin,  l'aurore,
Il sillonnait encore,
Inclin sur le flanc,
La petite rivire
O ma vieille chaumire
Mire son toit tout blanc.

Mais le vent favorable
Fit courir sur le sable
Un sillon murmurant,
Le bateau, voile ouverte,
Entra dans l'urne verte
Du vaste Saint-Laurent.

Sur le gaillard d'arrire
Assis avec mon frre
Vieux marin de vingt ans,
Les yeux vers le rivage,
J'coutais le ramage
Du vent dans les haubans.

Oh! que j'aimais la brise
Et l'onde verte ou grise
Modulant des accords!
Voix tendres, angliques,
Hymnes et saints cantiques
Que rptaient les bords.

Ces brises qui frmissent,
Ces vagues qui gmissent
Et s'en vont tour  tour,
C'est l'homme qui soupire,
Qui chante, pleure, expire
Et passe sans retour?

Prs d'un roc qu'il vite
Le bateau glisse vite
Et vogue en plein milieu:
A genoux! dit mon frre,
A genoux! tmraire:
Voici le _Richelieu!_

Et le fleuve, en cume
Comme un volcan qui fume,
Bouillonnait sur recueil.
Un bruit sourd et sublime
S'levait de l'abme
Comme d'un noir cercueil.

Et, pour prier la Vierge,
Sur le pont de la berge
Nous tions  genoux.
Chaque parole sainte
Semblait chasser la crainte
Et l'cueil loin de nous.

Mon me tait mue
Comme un flot o remue
Quelque rayon des cieux;
Ma voix tait tremblante,
Une larme brlante
S'chappait de mes yeux.

Touchant et saint usage
D'un peuple heureux et sage
Sois cher aux matelots,
Tant que l'cueil perfide
Du Saint-Laurent limpide
Tourmentera les flots!




                           DTRESSE ET CHARIT

Le soleil descendait derrire les montagnes,
        Et l'Orient devenait noir:
Quelques rayons encor, glissant sur les campagnes,
        Se mlaient aux ombres du soir.
J'tais seul et pleurais ma dernire esprance.
        Bientt un doigt mystrieux
Vint fermer ma paupire et jeter, en silence,
        Un sombre voile sur mes yeux.

Et par del les mers, sur un lointain rivage,
        Je vis une femme  genoux:
La pleur de la faim dparait son visage;
        Elle tendait ses mains vers nous.
Et les flots qui passaient rptaient sa prire;
        Et ses accents taient plaintifs
Comme le bruit du vent  travers la bruyre,
        Comme le bruit sourd des rcifs!

Cette femme  genoux, hlas! c'tait la France,
        La France chre  nos aeux!...
Elle versait des pleurs en voyant la souffrance
        De ses enfants laborieux!...
Et, prs de moi, je vis, au mme instant, un ange
        Venu du cleste sjour:
L'empreinte de ses pas laissait un baume trange,
        Ses yeux brillaient comme le jour.

Il allait empress, demandant une obole,
        A chaque seuil, au nom de Dieu.
Riche ou pauvre, touch de sa douce parole,
        Pour l'indigent donnait un peu.
Regardez, disait-il, regardez sur la rive
        La femme qui vous tend les bras:
Vos pres l'aimaient bien! Quand un malheur arrive,
        Enfants, ne soyez point ingrats!

Mais laissez-vous toucher par l'auguste infortune
        De ceux que frappe le Seigneur.
Malheur  celui-l qu'une larme importune,
        Et qui s'aveugle en sort bonheur!
Tout finit ici-bas! et les jours de la vie
        Sont tour  tour ombre et clart;
Et peut-tre, demain, porterez-vous envie
        Au pauvre aujourd'hui rejet!

Ecoutez les soupirs d'un enfant qui s'veille
        Et qui demande un peu de pain!
Il n'a pas souvenir d'avoir mang la veille!
        Il pleure! il pleure! et c'est en vain!
Ecoutez les sanglots d'une mre encor jeune
        Qui tient, contre son sein tari,
Le fruit de ses amours qu'un cruel et long jene
        A dj pour jamais fltri!

Enfants du Saint-Laurent, c'est la voix de la France
        Qui vous demande du secours!
Si jadis elle n'eut pour vous qu'indiffrence,
        Vengez-vous en l'aimant toujours.
Quand la sombre Tamise, un jour, vous dit sa peine,
        Vous ne ftes point oublieux...
Vous verriez sans regrets, sur les bords de la Seine,
        Souffrir les fils de vos aeux!...

Vous, riches citadins, qui n'avez rien  craindre
        De l'approche du lendemain;
Vous qui n'avez jamais aperu, sans le plaindre,
        Le pauvre sur votre chemin,
Femmes, donnez un sou pour l'ouvrier qui tombe
        En demandant quelque travail!
Oh! vendez, s'il le faut, pour lui fermer l tombe,
        Vos bijoux d'or et votre mail!

Donnez! et le Seigneur qui voit le sacrifice,
        Mres, fcondera vos flancs!
Donnez! et vos enfants feront votre dlice;
        Ils bniront vos cheveux blancs.
Donnez pour que le champ,  l'automne, se noie
        Sous les flots d'or de la moisson!
Donnez pour que toujours une divine joie
        Habite dans votre maison!

Donnez! et quand viendra cette heure de mystre
        O l'on voit s'ouvrir le tombeau,
Vous laisserez sans peine, et, la vie, et la terre,
        Pour un autre monde plus beau!
Donnez! car ici-bas ce qu'au pauvre l'on donne
        Est un bien qui n'est point perdu!
Donnez! afin qu'un jour le bon Dieu vous pardonne
        Et qu'au ciel tout vous soit rendu!

Ainsi disait cet ange. Et puis chaque parole
        Semblait tre une perle d'or.
Son front se couronna d'une vive aurole;
        Vers l'toile il prit son essor.
Une vapeur lgre, une brume odorante
        A mes yeux le cacha longtemps.
Et je fus veill par la cloche vibrante
        Qui sonnait la fuite du temps.




                              EUGNIE

Vieux beffroi du village,
Eveille le rivage
Par ton chant solennel;
Un ange de la terre
Remonte avec mystre
Aux pieds de l'Eternel!

De la coupe de vie
Sa lvre, avec envie,
N'effleura que le bord,
Et dtournant la tte.
Agite, inquite,
Elle pria d'abord,

Comme dans la rame.
La fontaine embaume
Par les fleurs d'alentour,
Epanche, tincelantes,
Ses vagues sous les plantes
Qui chantent tour  tour;

Ainsi, de son enfance
Les heures d'innocence
S'coulaient ici-bas;
Et les longues temptes
Qui tonnent sur nos ttes
Ne la menaaient pas.

Sa vertu, forte et neuve,
Comme une fleur qu'abreuve
La brume du matin,
A l'me maternelle
Paraissait vive et belle,
Comme un phare lointain.

Mais comme la pervenche,
Ou l'pis qui se penche
Et tombe sans mrir,
Au matin de son ge,
Son beau front, sans nuage,
S'est pench pour mourir!

Et pour jamais son me,
Sur un rayon de flamme,
Fuyant ce triste lieu,
Vola parmi les anges,
Pour chanter les louanges,
Les louanges de Dieu...!

Vieux beffroi du village,
Eveille le rivage
Par ton chant solennel;
Un ange de la terre
Remonte avec mystre,
Aux pieds de l'Eternel!




                       L'AVEUGLE DE LOTBINIRE

Sur le riant rivage o s'endort l'onde pure,
Au pied d'un peuplier o la brise murmure
        A l'approche du soir,
Un vieillard au front chauve et sillonn de rides,
Aux lvres sans souris, tremblantes et livides,
        Vient quelquefois s'asseoir.

Sa fille  ses cts, sur l'herbe molle et dense,
Aussi pure qu'un lis, l'oeil brillant d'innocence,
        Lui parle sur les cieux:
A ses jours d'amertume elle donne des charmes,
Elle essuie, en priant, les douloureuses larmes
        Qui tombent de ses yeux,

Thrse n'est plus jeune, et son me nave
Pour son Dieu seulement d'une tendresse vive
        Garda la douce ardeur:
Jamais pour le jeune homme elle n'eut un sourire;
Dans son humble regard en vain l'on voudrait lire
        Le secret de son coeur.

Le vieillard ne voit plus le soleil qui se lve,
Ni la vapeur des monts qu'un frais zphyr enlve,
        Ni les champs diaprs!
Il ne voit point, non plus, l'pi qui se balance,
Les bois mystrieux ni l'oiseau qui s'lance
        Vers les cieux empourprs!

Car le doigt du Seigneur a touch sa paupire.
Comme une lampe teinte est rest sans lumire
        Son orbite profond.
Et les hommes ont dit: Voyez le misrable
Qui nous trompa longtemps par sa ruse excrable,
        Comme Dieu le confond!

Mais l'Aveugle est en paix et garde le silence
Pendant qu'on le poursuit, le provoque et lui lance
        Des traits envenims;
Il ne refuse point, dans sa triste infortune,
De supporter la haine et l'ardente rancune
        D'ennemis anims.

Et quand la mle voix de la cloche sonore
A bnir le Seigneur, au lever de l'aurore,
        Invite le mortel,
L'Aveugle, tous les jours, au temple solitaire
S'en vient  pas tremblants, grener son rosaire
        Au pied du saint autel.




                       LA PRIRE D'UNE MRE

La nuit couvrait nos paisibles campagnes
        D'un voile pais,
Et les chos des bleutres montagnes
        Dormaient en paix,
Quand, tout  coup, une voix aussi tendre
        Qu'un chant des flots,
Dans le silence, au loin, se fit entendre,
        Disant ces mots;

Bonne Madone, loigne tout orage,
        Tu le peux bien!
Tu vois aller l'espoir de mon vieil ge,
        Mon seul soutien.
Pour acheter le pain noir  sa mre
        Qu'il aime tant,
Comme il s'expose, hlas!  la miser
        Le pauvre enfant!

Un frais zphyr enflait la blanche voile
        De son bateau:
Je le suivis des yeux tant que l'toile
        Trembla dans l'eau.
Son aviron se plongeait en cadence
        Dans les flots bleus;
De temps en temps il tournait en silence
        Vers moi ses yeux!

A la clart d'une lune frivole
        Je pouvais voir
Glisser sur l'eau, comme un oiseau qui vole,
        Son canot noir!...
Mais, sous le vent, l'orme penche la tte
        Avec grand bruit,
Et le ciel noir prsage la tempte
        Pour cette nuit!

Si je voyais de sa rame casse
        Quelques morceaux...
Ou bien sa voile  peine rapice,
        Toute en lambeaux,
Par l tempte  la grve pousses
        Demain matin!...
Ah! bonne vierge, loigne ces penses
        Et ce destin!

Que son canot soit guid par la brise
        Loin de l'cueil:
Qu'il n'aille point l-bas o l'onde brise,
        C'est le cercueil
De son vieux pre.... O Dieu! je m'en rappelle
        Encore bien!
J'aurais voulu, dans cette heure cruelle,
        Qu'il fut le mien!

Ah! ne fais pas que je sois la premire
        Qui prie en vain!
Bonne Madone, coute ma prire,
        Et que demain
Mon cher Lon, sur sa barque lgre,
        Et sans malheurs,
Vienne aborder  la rive o sa mre
        L'attend en pleurs!

Mais cependant si tu voulais entendre
        Mes derniers voeux!...
Que cette nuit Lon n'ose point tendre
        Ses filets neufs....
J'aimerais mieux manger sec,  ma reine,
        Notre pain noir,
Et qu'il revint, pour adoucir ma peine,
        Mme ce soir!

Ainsi disait, comme un vent qui soupire,
        La douce voix;
Elle tomba comme des sons de lyre
        Au fond des bois.
Le vent brisa le voile de nuage,
        L'toile luit,
Et le pcheur revint  son rivage
        Pendant la nuit.




                              HARMONIE

                    A MON AMI L. H. FRCHETTE.

Le jour vient de s'teindre;
Mais son dernier rayon
N'a pas fini de teindre
D'or et de vermillon
La frange du nuage
Qui court dans le ciel bleu
Pour rendre son hommage,
Son hommage  son Dieu.

    Viens sur la rive
    O l'onde vive
Trane le sable d'or;
    Viens au bocage
    Voil d'ombrage,
    Dans le feuillage
La brise joue encor.

Lorsque le jour s'lance
Dans un ciel radieux,
Ou que le soir balance
Son vol silencieux,
Dans l'immense nature,
Pour louer l'Eternel,
Tout chante, tout murmure
Un hymne solennel.

    Vois, sous les voiles
    Sems d'toiles
De la paisible nuit,
    L'oiseau roucoule,
    Le ruisseau coule,
    Et le vent roule
Le feuillage avec bruit.

Sur la verte colline
D'o la brume descend,
A son saint nom s'incline.
Le chne frmissant;
La limpide fontaine
Fait murmurer ses eaux
Et la fort lointaine
Ses verdissants arceaux.

    Le fleuve sombre
    Penche dans l'ombre
Son urne de saphyr,
    Et la nacelle
    Lgre et frle
    Ouvre son aile
Au souffle du zphyr.

Souriante et coquette,
A travers la fort,
L-bas la lune jette
Un regard indiscret;
Parsemant la clairire
De paillettes d'argent,
Sa tremblante lumire
Nous caresse en passant.

    Gentille et pure,
    Dans la verdure,
Sourit la jeune fleur;
    De sa corolle
    Sur l'aile molle
    Du vent s'envoie
Une suave odeur.

Le matelot fredonne,
Pour calmer son ennui,
Un chant  la Madone
Dont l'oeil veille sur lui.
De sa flexible rame
Un vieux pcheur pensif
Bat l'cumeuse lame
Qui berce son esquif.

    De chaque feuille
    Le vent recueille
Un son mystrieux;
    Dans la prairie
    Toute fleurie
    L'insecte crie
Sous le gazon soyeux.

Et la mouche luisante,
Dans son vol inconstant,
Par sa robe clatante
Trahie  chaque instant,
Parat comme une toile
Qui s'chappe des cieux
Et glisse sur le voile
Des vals silencieux.

    De tige en tige,
    Au loin voltige
Le papillon de nuit,
    Ou sur la rose,
    A l'aube close,
    Il se repose
Un moment et s'enfuit.

A genoux sur la terre,
Au pied du peuplier,
Prs de sa jeune mre
Un enfant va prier.
Le nuage qui passe
Et les globes de feu
Qui roulent dans l'espace
Lui parlent de son Dieu.

    Toute la terre,
    Avec mystre
Rend hommage au Seigneur!
    Eclairs, orages,
    Vents et nuages,
    Fleurs et feuillages,
Tout chante en son honneur!

Et nous de notre Pre
Admirons les bienfaits:
En Lui notre me espre:
A Lui gloire  jamais!
Que l'odorante brise,
Que la nuit, que le jour,
Que tout l'univers dise:
A Dieu louange, amour!




                              LE RETOUR

A travers les rameaux d'une fort aride
Les vents faisaient entendre un plaintif sifflement;
La neige, en tourbillons, tombait d'un ciel livide,
Et les ombres du soir montaient au firmament.

Au bord de la fort tait une chaumire
Au toit garni d'corce, obscure et triste  voir:
Le jour, quatre carreaux lui donnaient la lumire,
Et la lueur du pole tait sa lampe au soir.

Une femme encor jeune et dont un ple voile
De tristesse et de peine clipsait la beaut,
Etait assise seule  la porte du pole,
Et filait sa quenouille avec anxit.

Auprs d'elle un enfant, sur un grabat de mousse,
Doucement s'endormait en priant le bon Dieu.
Ernest avait dix ans: sa parole tait douce;
Il tait le meilleur des enfants de ce lieu.

Et puis, de temps en temps, la solitaire femme
Regardait une croix pendant aux murs noircis:
Alors un long soupir s'chappait de son me,
Et sur sa main tombait son front plein de soucis.

De temps en temps aussi sa paupire baisse
Laissait rouler des pleurs, pleurs, hlas! superflus!
Elle n'esprait point. D'une voix oppresse
Elle disait: Seigneur, il ne reviendra plus!

Et comme elle priait, unissant sa prire
Aux longs mugissements des vents imptueux,
Un homme vint frapper  la pauvre chaumire.
Il entra s'appuyant sur un bton noueux.

Elle trembla de peur ainsi qu'une colombe
A l'aspect imprvu d'un avide vautour,
--Femme, dit l'tranger, de fatigue je tombe:
Puis-je ici du matin attendre le retour?

Elle lui rpondit: Le Seigneur me prserve
De rester insensible  la voix du malheur!
Voyageur, assieds-loi; que Jsus nous conserve!
Qu'il te donne la paix et calme ma douleur!

L'tranger prs du feu vint s'asseoir sans attendre;
De sa robuste paule un grand manteau pendait,
Son oeil, couleur du ciel, tait brillant mais tendre,
Sur son large estomac sa barbe descendait

--Femme, votre douleur est-elle sans remde?
Votre coeur abattu ne peut-il esprer?
Au temps, vous le savez, toute amertume cde,
Et la mort vient bientt du deuil nous retirer.

--Hlas! reprit ta femme, eu versant une larme.
J'ai connu le bonheur et j'ai bni mon sort;
Mais pour moi, maintenant, le jour n'a plus de charme;
Je n'aime plus la vie et pourtant crains la mort!

Par mon travail, pourtant, j'loigne la misre,
Et mon petit Ernest est si beau, si vermeil!...
Cet ange, il ne sait pas les larmes que sa mre
Verse pendant qu'il dort d'un paisible sommeil!

Le pauvre enfant n'a point souvenir de son pre,
Car il avait encor pour berceau mes genoux
Quand ce pre chri sur la rive trangre,
Pour recueillir de l'or, s'en alla loin de nous.

Qu'avions-nous donc besoin de ces richesses vaines,
Nous nous aimions tous deux et c'tait le bonheur?
Souvent la pauvret voit des heures sereines,
Et l'or ne gurit point les blessures du coeur!

Ah! si je le voyais avant que de descendre
Dans le sombre tombeau que m'ouvrent les ennuis!
Mais le ciel  mes voeux refuse de se rendre,
Et les jours ont pour moi plus d'ombres que les nuits!

Elle disait ainsi les chagrins de sa vie,
Et des larmes tombaient des yeux de l'inconnu;
Il se jette soudain dans ses bras, et s'crie:
Emma, console-toi, ton poux est venu!




                           IL FAUT CHANTER

Lorsque les ombres s'vaporent
A l'horizon que ses feux dorent
Le soleil reparat toujours!
Les fleuves qui portent leurs ondes
A travers nos plaines fcondes
Ne s'arrtent point dans leurs cours!

Mais l'homme, faible crature,
Et pourtant roi de la nature,
L'homme passe et ne parat plus!
Il se dissipe comme une ombre!
Ses amertumes sont sans nombre
Et ses plaintes sont superflus!

Pareille  la feuille sans sve
Que la bise d'automne enlve
Au bois par son souffle agit,
Sa fragile nacelle arrive,
D'orage en orage,  la rive
De la terrible ternit!

Pourquoi donc quand un jour expire,
Qu'une aube neuve vient sourire,
Hlas! pourquoi donc chantons-nous?
Sur la tombe  peine ferme
O dort une personne aime
Il faudrait prier  genoux!

Et qui sait si nous verrons natre
La fleur qui sous notre fentre
N'attend qu'un bienfaisant rayon?
Qui sait si nous pourrons entendre,
A demi cach sous la cendre,
Le mlancolique grillon?

Plus d'un qui, d'ivresse en ivresse,
Croyait atteindre la vieillesse
N'a pas march tout son chemin!
Plus d'un qu'on crut digne d'envie
A vu la coupe de la vie
Tomber, tout  coup, de sa main!

Le temps fuit promptement!... n'importe!
Il faut chanter puisqu'il emporte
Et nos regrets et nos douleurs!
Il faut chanter puisqu'il efface,
Dans notre paupire, la trace
Qu'ont faite, un jour, de tristes pleurs!

C'est hier, je crois,  l'aurore,
(Hier, car mon luth vibre encore)
Que je chantais un nouvel an,
Et dj cet an prissable
Disparat comme un grain de sable
Dans l'abme de l'ocan!

Qu'est-ce donc que la vie,  mon Dieu? Rien qu'un songe!
Un jour sem d'orage et de coup de soleil!
Un sommeil plein de trouble o notre me se plonge
En attendant la mort, son radieux rveil!

L'ange du Tout-Puissant s'armera de son glaive
Car le sang de l'agneau ne dfend aucun seuil,
Et plusieurs d'entre nous de cet an qui se lve
Devront attendre, hlas! la fin dans le cercueil!

Chantons, pourtant, chantons le temps qui reste  vivre!
Chantons avec les voix qui murmurent dans l'air!
Avec les rameaux secs qui craquent sous le givre!
Avec les tourbillons que soulve l'hiver!

Chantons avec l'oiseau dans la fort altire!
Chantons dans le bonheur, dans le deuil et l'ennui!
Chantons le Dieu qui verse, ainsi qu'une poussire,
            Les sicles devant Lui!




                          LA NOUVELLE ANNE

Salut!  toi, riante aurore
D'un nouvel an qui vient d'clore
A la parole du Seigneur!
Tout sourit  ton arrive!
La plainte meurt inacheve
Sur les lvres de la douleur.

Qu'apportes-tu, nouvelle anne?
Viens-tu de roses couronne
Comme la Vierge des amours?
Ta main tient-elle le calice,
Ou bien la coupe de dlice
O devront s'abreuver nos jours?

Viens-tu, de mille appts suivie,
Donner  notre pauvre vie
De nouvelles illusions?
Ou viens-tu comme un lger rve,
Qui nous enivre, et qui s'achve
En amres dceptions?

Au pauvre enfant pur comme un ange
Dont le bonheur est sans mlange
D'amertume ni de regrets;
Qui rit aux baisers de sa mre,
Murmure le nom de son pre,
Apportes-tu de beaux jouets?

As-tu, pour la folle jeunesse,
Une coupe pleine d'ivresse,
Pleine d'esprance et d'amours?
As-tu quelque limpide toile
Pour l'clairer? Un large voile
Pour jeter sur ses mauvais jours?

Ou, sur ton aile diaphane,
Pour le jeune coeur qui se fane
Au souffle de l'iniquit,
As-tu quelques rayons de grce,
Un souvenir que rien n'efface
Du droit chemin qu'il a quitt?

As-tu quelque douce esprance,
Quelque baume pour la souffrance,
De tout malheureux qui prit?
Un appui pour la pauvre veuve?
Pour l'orpheline qui s'abreuve
De pleurs aujourd'hui que tout rit?

Viens-tu, comme un nuage sombre
Dont on regarde flotter l'ombre
Sur les champs maills de fleurs,
Nous apporter ces longs orages
Qui sment au loin leurs ravages,
Sillonnent et brisent nos coeurs?

Viens-tu tracer un nouveau ride
Sur le front pensif et livide
De l'homme qui vit malheureux?
Briser la main qui le protge,
Et mler des rayons de neige,
A l'bne de ses cheveux?

Pour voguer avec nous sur l'onde,
L'onde inconstante de ce monde,
Parmi les cueils furieux,
Viens-tu redonner  notre me
Un ami, ce divin dictame
Qui se cueille au jardin des cieux?

Hlas! Nos rapides annes
Ressemblent aux feuilles fanes
Que les vents roulent au vallon!
On les cueillit pour une fte,
On en couronna notre tte,
Puis on les foula du talon.

Pourquoi cette gat si vive
Quand la nouvelle anne arrive
Et nous loigne du berceau?
Sommes-nous las de cette vie?
Regardons-nous avec envie
Ceux qui dorment dans le tombeau?

Non! Non! faibles enfants des hommes,
Ces pensers, comme des fantmes,
Troubleraient nos esprits peureux!
Non! Non! il est si doux de vivre
Quand l'esprance nous enivre,
Mme quand on est malheureux!

Chaque nouvel an nous enchante,
Comme l'oeil d'une vierge aimante,
Comme le soupir de son coeur.
Nous tressaillons quand il se lve,
Car nous avons cru, dans un rve,
Qu'il nous apportait le bonheur!

Bonheur!... illusion futile!
Songe trompeur! ombre fragile
Qui fuit quand on croit la tenir!
Hlas! l'attendrons-nous sans cesse
Du temps qui passe avec vitesse,
Qui passe et ne peut revenir!




                       LE ROI ROBERT DE SICILE

                         LGENDE SICILIENNE.

                        Traduit de Longfellow.

La Saint-Jean approchait. Le soir de la vigile,
Le superbe Robert souverain de Sicile,
Frre du pape Urbain et du puissant Valmond,
Affectant pour l'Eglise un respect bien profond,
Vint, suivant la coutume, en pompeux quipages,
A l'office de Vpre; et chevaliers et pages
A genoux contre lui, priaient avec ferveur
Pendant qu'il coutait le chant sacr du choeur.

Or les prtres, debout au fond de la chapelle,
Dirent Magnificat d'une voix solennelle;
Et le chant altern des sublimes versets
Fit retentir la nef que de ses doux reflets
Un beau soleil couchant illuminait encore.
Et le roi fut frapp d'une strophe sonore
Qui retentit soudain comme le bruit des flots.
Il fit attention et put saisir ces mots:
_Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles!_
Alors, avec lenteur mais avec arrogance,
Levant son front royal, au prtre qui s'avance
Il dit: Explique-moi ce singulier refrain.
Le prtre lui rpond avec un air serein:
Son bras a renvers les puissants de leur sige,
Elev le mortel que l'infortune assige!
En entendant cela, le monarque, surpris,
Murmure avec colre et d'un ton de mpris:
--C'est bien heureux pour vous que les clercs et les prtres
Comprennent seuls ces mots sditieux et tratres,
Et que dans toute glise-on les chante en latin!
Mais que peuples et clercs tiennent bien pour certain
Que nul pouvoir ne peut me descendre du trne!
Et berc doucement par le chant monotone
Qui roule cadenc sous l'antique plafond,
Il tombe, tout  coup, dans un sommeil profond.

Quand il se rveilla la nuit tait venue.
Il tait seul. L'glise tait dserte et nue;
Et pas une lueur n'clairait le vitreau.
La lampe de l'autel, sur le sombre carreau,
Laissait seule flotter quelques rayons funbres.
Il se lve tonn, plonge dans les tnbres
Un regard o la rage est mle  l'effroi,
D'une main incertaine effleurant la paroi,
Il cherche pour sortir la porte accoutume:
Mais il la trouve, hlas! soigneusement ferme.
C'est en vain qu'il appelle et qu'il jure par Dieu,
Personne ne l'entend en dehors du saint lieu;
Et ses cris redoubls font tressaillir, les dalles
Comme des prtres morts qui riraient dans les stalles!
Cependant ses clameurs ont enfin rveill
Le pieux sacristain qui court, tout effray,
Pensant que des voleurs ont envahi l'glise;
Et sa lampe qu'agite une lgre brise,
Dans chaque angle lui montre un fantme qui fuit:
--Qui va l? Rpondez. D'o provient tout ce bruit?
Dit-il, mais d'une voix que la frayeur altre.
Le roi Robert rpond, enflamm de colre:
--Pourquoi cette demande? Ouvre; c'est moi, le roi!...
Ouvre donc; as-tu peur? Je te le dis, c'est moi!
--C'est quelque vagabond dans un tat d'ivresse:
Puisse Dieu le punir de sa sclratesse!
Grommela, tout mu, le pauvre sacristain:
Puis la porte roula sur ses vieux gonds d'airain.
Un homme alors parut marchant d'un pas rapide,
Sans chapeau, sans habit, presque nu, l'oeil livide;
Il ne dit pas un mot en franchissant le seuil:
Ne tourna point son front que relevait l'orgueil;
Mais il glissa sans bruit,  travers la nuit sombre,
Comme un spectre lugubre, et disparut dans l'ombre.

De ses habits royaux tristement dpouill;
Recouvert  demi d'un haillon tout souill,
Le frre de Valmond empereur d'Allemagne
Et du grand pape Urbain souverain de Romagne,
Robert roi de Sicile arrive  son palais,
Renverse avec fureur les timides valets
Que le bruit fait partout venir sur son passage:
La honte et le dpit sont peints sur son visage:
Il entre dans la cour; il monte l'escalier,
Et le flambeau qui brille au-dessus du palier
Fait reluire son front d'une pleur affreuse:
Sans couter les cris d'une foule nombreuse,
Dans les longs corridors il s'lance en courant.
Rien ne peut l'arrter, et d'un bond il se rend
Au salon des banquets que la lumire inonde
Et qu'il trouve rempli de plaisirs et de monde.

L sur son trne d'or il voit un roi nouveau
Qui porte sa couronne et son royal manteau.
Ce roi ressemble en tout  Robert de Sicile:
Mme voix, mmes traits et mme abord facile,
Mais avec un rayon de cleste clart:
C'tait un ange. Et, bien que sa mle beaut
Remplit l'appartement d'une lumire trange,
Personne ne croyait que ce roi fut un ange.

Aprs quelques instants d'une morne stupeur
Le monarque sans trne est saisi de fureur,
Et sur l'ange impassible il fixe un oeil de flamme;
Mais l'ange, souriant du trouble de son me,
Lui dit: Quel est ton nom? Que viens-tu faire ici?
Robert, plus furieux, feint de sourire aussi,
Mais d'un souris moqueur et rempli de malice:
--Tu veux savoir mon nom, homme plein d'artifice?
Je suis Robert! et toi, tu n'es qu'un imposteur!
Je rclame mon trne et de toi n'ai point peur!
La foule, en entendant ces atroces injures,
Fit retentir, au loin, de menaants murmures;
Et les grands de la cour, pour punir l'insolent,
Tirrent du fourreau le glaive tincelant
Mais l'ange, reprenant aussitt la parole,
En le raillant lui dit sur un ton bnvole:
--Non, tu n'es pas le roi; tu n'es que son bouffon.
Tu porteras demain le collet en feston,
Les grelots veills et le chapeau conique;
Tu prendras des leons d'un vieux singe comique:
A tous mes serviteurs tu devras le respect,
Et tu seras soumis au plus humble valet.

C'est en vain que Robert jure, prie et menace,
On est sourd  ses cris; il ne trouve point grce.
On le pousse, en riant, au bas des escaliers;
Un groupe jovial de petits cuyers
Court au-devant de lui se moquant de ses larmes;
Puis, au moment qu'il sort, les soldats, sous les armes,
Par un rire clatant font dfaillir son coeur.
Alors on applaudit, et puis un cri moqueur:
Vive le roi! s'lve au milieu de la foule,
Et d'chos en chos sous les toits ce cri roule.

Quand les premiers reflets du matin radieux
Avec l'odeur des prs montrent vers les cieux,
Robert se rveilla, se disant en lui-mme:
Le rve que j'ai fait est d'une horreur extrme!
Mais lorsqu'il se tourna sur son dur oreiller
Pour fuir ce rve horrible et mieux se rveiller,
Il entendit frmir la paille de sa couche.
Alors il entr'ouvrit un oeil sombre et farouche,
Et vit,  ses cts, le casque et les grelots,
Et les coursiers fougueux qui de leurs durs sabots
Battaient, en hennissant, le pav de l'table;
Il vit, dans un des coins de ce lieu dtestable,
Accroupi prs du mur et grugeant un quignon,
Le singe qu'il avait alors pour compagnon.
Ce n'tait pas un rve! et sa gloire premire
S'tait, dans un moment, en alle en poussire!

Plus d'un jour s'coula. La Sicile eut encor,
Comme au temps de Saturne, un heureux ge d'or!
Chaque automne on avait, sous le rgne de l'Ange,
Champs couverts de moissons et fconde vendange!
Et l'antique gant que Jupin enchana,
Encelade dormait sous le brlant Etna!

Mais Robert cependant voyait fuir les journes
Sans que rien n'adoucit ses tristes destines.
Il tait sombre et dur, et portait les chiffons
Dont on avait toujours affubl les bouffons.
Pour se moquer de lui les valets et les pages
Venaient lui demander si ces beaux apanages
Avaient toujours t ses vtements royaux.
Sur sa table on portait les plus mauvais morceaux,
Les superbes coursiers et le vieux singe immonde
Etaient les seuls amis qu'il connut dans le monde.
Il n'en tait pourtant gure moins orgueilleux.
Lorsqu'il se promenait, pensif et malheureux,
Souvent l'ange, prenant une dmarche grave,
Venait  sa rencontre, et d'une voix suave
Mais d'un ton qui pouvait lui causer de l'effroi,
En se penchant vers lui, disait: Es-tu le roi?
Alors une rougeur couvrait ses traits livides,
Il relevait son front sillonn par les rides,
Et puis lui rpondait avec rage et hauteur:
--Oui! oui! je suis le roi! Tu n'es qu'un imposteur!

Trois ans taient passs. Une riche ambassade
Vint s'arrter, un soir, devant la colonnade
De l'antique palais des rois siciliens,
Aprs avoir quitt les bords danubiens.
Elle se composait de brillants personnages,
Nobles et fiers porteurs de gracieux messages
Que l'empereur Valmond  Robert envoyait,
Pour lui dire qu'Urbain leur frre le priait
D'oublier, un moment, les soucis du royaume,
Et de venir passer la Grand'Semaine  Rome,
Afin d'tre tmoin de la solennit
Que l'on apporte au culte en la sainte cit.

L'Ange reut alors, avec magnificence,
Ces nobles envoys d'une grande puissance.
Il les fta, leur fit les prsents les plus beaux:
De riches bracelets, de superbes anneaux,
Des manteaux de velours bords de peaux d'hermine,
Et des habits brods d'une toffe trs-fine.
Il partit avec eux, et les lgers vaisseaux,
Toutes voiles au vent, sillonnrent les eaux.

Sur le sol italien la noble cavalcade
Firement chevaucha, de bourgade en bourgade,
Avec perons d'or et vigoureux coursiers,
Grands panaches de plume et brillants triers.
Assis comiquement sur une vieille rosse
Dont le poil rude et long dfiait toute brosse;
Qui, tour  tour, amblait, galopait, trottinait,
A la suite des grands le roi Robert venait.
Ses lgers oripeaux voltigeaient  la brise;
Le singe,  ses cts, grimaait  sa guise;
Et des troupes d'enfants ricaneux et bavards,
Pour le voir chevaucher, venaient de toutes parts.

Le pape reut bien ses htes magnifiques,
Et vint au-devant d'eux sous ses vastes portiques.
Dans l'glise Saint-Pierre, avec motion,
A chacun il donna sa bndiction.
De ses musiciens la bande runie
Fit rsonner les airs d'une douce harmonie.

Or pendant qu'avec l'Ange il conversait gament,
Robert le vieux bouffon s'avance hardiment,
Range la multitude et s'crie  voix haute:
--Je suis le roi Robert! Chasse, bien loin, cet hte!
C'est un vil sclrat qui se dguise en roi!
Le seul roi de Sicile,  saint Pre, c'est moi!
Si je suis malheureux, ma pnible misre
Ne doit pas t'empcher de reconnatre un frre!
Surpris de ce discours le vnrable Urbain
Interroge des yeux le visage serein
De l'Ange qui sourit et ne veut rien lui dire.
Mais l'empereur Valmond, en clatant de rire:
--C'est vraiment, reprit-il, une belle faon
De garder  ta cour un vrai fou pour bouffon!
Et le pauvre Robert, honteux, la tte basse,
Est bientt relgu parmi la populace.

Cependant l'on chma, dans l'illustre cit,
La Sublime Semaine avec solennit;
Et, le samedi-saint, une vive lumire
Resplendit dans le ciel d'une trange manire.
La prsence de l'ange, avant que le soleil
N'eut dor les coteaux de son clat vermeil,
Faisait briller les airs d'une divine teinte,
Et les chrtiens, remplis de ferveur et de crainte,
Croyaient que le Sauveur, sorti de son tombeau,
S'levait triomphant vers le ciel de nouveau!
Le malheureux bouffon sur sa couche de cendre
Vit, dans le mme temps, quelques rayons descendre
Et remplir son taudis d'une grande splendeur;
Puis, une voix du ciel vint lui parler au coeur,
Il entendit frmir, dans l'air limpide et calme,
Les replis d'un linceul, les feuilles d'une palme;
Et, tombant  genoux, navr par les douleurs,
Le front contre le sol, il versa bien des pleurs,

Aprs un mois pass sous le beau ciel de Rome
Les deux frres d'Urbain vinrent dans leur royaume,
Le monarque Valmond, aux bords Danubiens
Fut avec allgresse accueilli par les siens;
Et l'ange dirigea ses pompeux quipages
Jusques  Salerno qui dort sur les rivages;
Et de l ses vaisseaux fendant le flot amer,
Vogurent vers Palerme au-del de la mer.

Longtemps aprs, un jour qu'il tait sur son trne,
Le sceptre dans la main, sur le front la couronne,
Il entendit sonner, au clocher du couvent,
La prire du soir que les ailes du vent
Ou les anges de Dieu portaient, avec mystre,
Et de la terre au ciel et du ciel  la terre.
Il invita sa cour  sortir un moment,
Et fit dire au bouffon de venir promptement.
Et quand ils furent seuls dans la salle splendide
Il lui dit de nouveau d'un ton doux et candide:
Es-tu le roi? Robert courbant la tte alors,
Et poussant un soupir, l'me en proie aux remords,
Rpondit humblement aux paroles de l'ange:
Je ne suis qu'un mchant dont le Trs-Haut se venge!
Mon orgueil a tourn contre moi le Seigneur!
L'aspect de mon pch me remplit de terreur:
J'entrerai dans un clotre et ferai pnitence!
Et, jusqu' ce que j'aie expi mon offense,
Je monterai, pieds-nus, devant le monde entier
Du ciel qui me punit le douloureux sentier!
Et pendant qu'il parlait, plus suave que l'ambre,
Un cleste parfum remplit toute la chambre.
D'un clat merveilleux l'ange saint resplendit.
Et par une fentre alors on entendit,
Malgr tout le fracas et les cris de la place,
Le chant alternatif plein de force et de grce
Des bons religieux du vieux clotre voisin
Qui chantaient ce verset du cantique divin:
_Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles!_
Son bras a renvers les puissants de leur sige,
Elev le mortel que l'infortune assige!
Et plus haut que ce chant retentit une voix,
Douce comme les choeurs des oiseaux sous les bois,
Les murmures joyeux d'une vive fontaine,
Ou les vibrations d'une cloche lointaine:
--Robert, je suis un ange, et vous tes le roi!
En entendant ces mots Robert, saisi d'effroi,
Pour voir l'ange leva son humide paupire,
Hlas, il tait seul! Et l'ange de lumire,
Vers le divin sjour avait pris son essor!...
Il tait revtu d'un manteau de drap d'or;
Son noble front portait la couronne royale!
Et quand les courtisans entrrent dans la salle
Ils le trouvrent seul qui priait humblement
A genoux et plong dans le recueillement!




                         LE PETIT GAZETTIER

                         AU PREMIER DE L'AN.

  Bon! l'aurore
  Brille et dore,
Sur leurs rochers,
Les hauts clochers
  De la ville
  Bien tranquille!
Ah! ce matin,
Comme un lutin
  Je trottine,
  Je butine
De tous cts
Les nouveauts!
  Je vous jette
  La gazette
Fidlement
Et poliment.
  Je m'attache
  A ma tche.
Sans prjug,
J'ai bien jug
  Son immense
  Importance.


Messieurs, hlas!
_J'ai sur les bras_
  Ce qu'crivent
  Ceux qui vivent
Pour critiquer,
Pour dmasquer,
  Les misres,
  De leurs frres;
Les rves d'or
Que fait encor
  A son aise,
  Dans sa chaise,
Ou sous son drap,
L'homme d'tat;
  L'amertume
  De la plume
Des rimailleurs,
Des criailleurs;
  Ce que pense
  En silence,
Tout crivain
Au coeur serein.

  Ma personne
  Porte et donne
A chaque seuil,
Et sans orgueil,
  La sagesse
  De la Presse.
Sous ce fardeau
Pesant mais beau
  Je succombe
  Et je tombe
Assez souvent,
Quoique prudent,
  Car la neige
  Met un pige
Sur le trottoir,
Puis il fait noir.
  Mais en route!...
  Il m'en cote
Un petit mal
Mais c'est gal,
  Je l'endure
  Sans murmure
Dans mon dsir
De vous servir
_La bonne anne_
_Dans ma tourne._




                                MLINA

Les derniers feux du soir empourpraient le nuage
Et les oiseaux, perchs sur le rameau discret,
Faisaient de leur babil retentir le feuillage
O la brise berait leur doux nid de duvet.

Mlina jeune et belle ainsi que la verveine
Tenait sur ses genoux une charmante enfant:
La brise parfume agitait en passant
Les longs cheveux dors de la petite Hlne.

Mlina n'avait plus son vertueux poux!
Elle voyait, hlas! du seuil de sa chaumire
La croix qui protgeait sa mortelle poussire
Dans l'enceinte sacre o les morts dorment tous.

Et puis, ce souvenir de sa mlancolie
Nourrissait l'amertume et les tendres langueurs:
Elle se consumait comme une fleur jolie
Pour qui le frais matin n'aurait jamais de pleurs.

Sur ses genoux, devant le perron solitaire,
Elle bera sa fille et se mit  chanter,
Sa douce et triste voix n'tait point de la terre:
Les mres d'alentour sortaient pour l'couter:

Comme on voit dans le ciel une brillante toile
Percer de ses doux feux le voile noir des nuits,
Ainsi ton oeil d'azur perce le sombre voile
Qui couvre ma pauvre me, hlas! pleine d'ennuis!
Repose encor sur moi tes doux yeux je t'en prie,
Objet tendre et sacr pour qui j'aime le jour!
Et le coeur de ta mre,  ma fille chrie,
Toujours te rpondra par un soupir d'amour!

Comme une belle fleur, au lever de l'aurore,
Vient charmer nos regards par son frais coloris,
Ainsi me charme en toi, jeune fleur que j'adore,
Cette bouche de rose o joue un doux souris!
Souris-moi! souris-moi! gentille et jeune mie,
Ton souris m'est plus doux que l'aspect d'un beau jour!
Et le coeur de ta mre,  ma fille chrie,
Toujours te rpondra par un soupir d'amour!

Comme les bruissements des flots sur le rivage,
Ou de la frache brise  travers les roseaux,
Ta voix est ravissante! et ton charmant ramage
Est plus beau que celui de nos petits oiseaux!
Parle-moi! parle-moi! t'entendre c'est ma vie!
Parle-moi donc encore avant la fin du jour!
Et le coeur de ta mre,  ma fille chrie,
Toujours te rpondra par un soupir d'amour!

Elle se tut soudain et demeura pensive.
Alors l'enfant lui dit de cette voix nave
        Qui sait charmer,
Demain tu chanteras, maman: Beaut suprme,
        C'est ma voix mme
        Qui dit: Je t'aime,
        Veux-tu m'aimer?

                        II

Un vent lger soufflait; la feuille, en la valle,
Crpitait vivement au fate de l'ormeau;
La lune dans le ciel avait pris sa vole;
Sa coquette clart se refltait dans l'eau.

Aux nuages donnant maints contours fantastiques
Elle en faisait des ponts, des rochers, des arceaux,
Et des temples de marbre, et de brillants portiques
Qui se brisaient toujours et renaissaient plus beaux.

L'oiseau chantait encor sur la branche de l'orme;
Et la grenouille, au bord de ses fangeux marais,
Croassait son refrain rude, rauque, uniforme,
Annonant de la pluie aux arides gurts.

A la molle lueur de la lune sereine
Mlina vint s'asseoir sur le gazon soyeux,
Et puis elle chanta la romance qu'Hlne
Lui demandait hier, en fermant ses beaux yeux.

        Si l'oiseau chante
        L'aube brillante
        Qui nat riante
        Pour l'enflammer;
        Beaut suprme,
        C'est ma voix mme
        Qui dit: Je t'aime
        Veux-tu m'aimer?

        Si l'onde pure
        Roule et murmure
        Sous la verdure
        Pour l'animer:
        Beaut suprme,
        C'est ma voix mme
        Qui dit: Je t'aime
        Veux-tu m'aimer?

        Si le zphire,
        Le soir, soupire
        Comme une lyre
        Pour te charmer;
        Beaut suprme,
        C'est ma voix mme
        Qui dit: Je t'aime
        Veux-tu m'aimer?




                              A SELIMA.

Dix-sept printemps ont nou leur couronne
    Autour de ton front radieux....
Dix-sept printemps!... la vierge s'environne
    Alors d'un charme gracieux!

Dix-sept printemps dont j'aperois les traces
    Dans ton oeil noir comme la nuit!
Dix-sept printemps dont tu gardes les grces
    Sur tes lvres o l'amour luit!

L'amour!... pardonne  ce mot redoutable
    chapp de mon pauvre coeur.
Il te fait rire!... il me trouble et m'accable;
    Pourtant l'amour c'est le bonheur!

Qui peut nier de ce divin dictame
    Le prestige mystrieux?
C'est une fleur qui parfume notre me,
    C'est un bien qui nous vient des cieux.

C'est une lampe, une brillante toile
    Qui chasse l'ombre du malheur;
C'est un beau rve, un ciel d'azur qui voile
    Le souvenir de la douleur.

Autour de nous tout palpite, tout aime,
    Oui, tout ce qui vit, Slima;
L'amour, vois-tu, c'est une loi suprme
    Que le roi du ciel proclama.

Prs du ruisseau, la lgre alouette
    Aime l'eau qui flatte son pied;
Et le grillon aime le feu qui jette
    Un rayon d'or sous le trpied;

Le papillon aime le gai rivage
    O nous le voyons badiner;
L'active abeille aime la fleur sauvage
    Qu'elle s'empresse  butiner!

Le jeune oiseau, la gentille compagne
    Qui reste fidle  son nid;
Et le chasseur, l'cho de la montagne,
    Lorsque le jour se rembrunit.

Moi, Slima, dont chaque jour redouble
    La mlancolie et l'effroi,
Ah! j'aime aussi, car mon me se trouble
    Quand ton oeil noir s'attache  moi!




                               SOUHAITS

    Jeune fille craintive,
    A ma lyre plaintive
Tu viens demander des accords:
    Aimes-tu la prire
    Du barde  l'me fire
Qui passe inconnu sur ces bords?

Sois heureuse, douce et gentille:
D'un pur amour subis la loi.
Sois plus heureuse, jeune fille,
Que celui qui chante pour toi!

    Dj ma lyre est prte:
    La tche du pote
Est de chanter dans ce sjour;
    Chanter l'heure de peine,
    Chanter l'heure sereine,
Chanter le ciel, chanter l'amour.

Sois heureuse, douce et gentille
D'un pur amour subis la loi.
Sois plus heureuse, jeune fille,
Que celui qui chante pour toi!

    Dans son nid de feuillage
    Le jeune oiseau sauvage
Craint moins la serre du vautour,
    Et toi, prs de ta mre,
    D'une pense amre
Tu redoutes moins le retour.

Sois heureuse, douce et gentille:
D'un pur amour subis la loi.
Sois plus heureuse jeune fille,
Que celui qui chante pour toi!

    Avec l'aube vermeille
    Un doux espoir s'veille
Souvent dans notre pauvre coeur:
    Souvent le soir efface
    La radieuse trace
Qu'avait laisse un court bonheur.

Sois heureuse, douce et gentille:
D'un pur amour subis la loi.
Sois plus heureuse, jeune fille,
Que celui qui chante pour toi!

    La frache sensitive,
    Sur le bord de la rive
Sourit aux rayons du matin:
    Que l'me sans mystre
    D'un ami sur la terre
Vienne sourire  ton destin!

Sois heureuse, douce et gentille:
D'un pur amour subis la loi.
Sois plus heureuse, jeune fille,
Que celui qui chante pour toi!

    Au vent livrant son aile
    La lgre nacelle
Glisse sur les flots radieux:
    Glisse, glisse comme elle,
    Simple, tendre et fidle!
Glisse doucement vers les deux!

Sois heureuse, douce et gentille;
D'un pur amour subis la loi.
Sois plus heureuse, jeune fille,
Que celui qui chante pour toi!




                         LE JOUR DES MORTS

Ecoutez! coutez! Quel bruit se fait entendre,
Au fond de la fort, sous les sombres rameaux?
Sur les flancs vaporeux des arides coteaux?
Dans les nuages noirs qu'on regarde s'tendre,
Comme de grands linceuls, au bord de l'horizon?
Dans les flots irrits dont la crte cumeuse
Se dchire et se tord sur la rive brumeuse?
Parmi la mousse humide et le ple gazon?

    C'est comme une plainte
    Qu'inspire la crainte!
    C'est un long soupir
    Qui semble sortir
    Du fond de la terre,
    Comme une clameur
    Qu'exhale le coeur
    Que la douleur serre!
    C'est un amer sanglot;
    C'est un cri de peine,
    Eternelle et vaine
    Que la brise trane,
    Comme elle trane un flot!
    Ou c'est une prire
      Que chaque rameau,
      Que chaque arbrisseau
    De l'paisse bruyre,
    Que l'airain de la tour,
    Le temple solitaire
    Semblent, avec mystre,
    Nous faire tour  tour!

Ecoutez! coutez! Le bruit sans cesse augmente!
L c'est comme un torrent dont la puissante voix
Sourdement retentit dans l'paisseur des Lois;
Ou comme une fort qu'un ouragan tourmente;
Ou comme le fracas d'un vieux mur s'affaissant.
Ici l'on croit entendre une plainte pareille
Aux sinistres accents de la triste corneille
Sur le chauve sommet d'un chne frmissant!

Et le jour se droule en vagues tnbreuses
Qui tracent au ciel gris de noirtres sillons:
Le soleil dsol dpouille ses rayons:
Puis des globes de flamme aux crinires poudreuses
Glissent, en bourdonnant, sous le ciel attrist;
Les lambeaux d'un feu sombre, endetts au passage,
Font briller un instant le vagabond nuage
Qui replonge aussitt dans son obscurit.

On dirait un sanglot immense
De la nature autour de nous:
Enfants du Christ, entendez-vous
Cette plainte qui recommence?

Sais-tu ce que c'est, voyageur?
Ton me a-t-elle quelque doute?
N'aurais-tu pas vu sur ta route
Quelqu'esprit souffrant ou vengeur?

Petit enfant, dans ta prire
A genoux bien dvotement,
As-tu pens, quelque moment,
Aux habitants du cimetire?

Sais-tu ce que c'est, le sais-tu,
Jeune fille tout tonne,
Toi que le ciel a couronne
Des grces et de la vertu?

Jeune homme plong dans l'ivresse,
Sais-tu ce que c'est? dis-le-moi:
Lorsque tout pleure autour de toi
Tu ris et tu chantes sans cesse!

De temps en temps, prs des ruisseaux,
On voit glisser un blanc fantme;
On en voit glisser sous le dme
Des grands pins au front des coteaux!

C'est un pre dont les annes
Avaient argent les cheveux:
Il gmit de longues journes
Pour rendre ses enfants heureux.
Semblable aux jours de sa vieillesse
Il est courb sous la tristesse:
    Il lve, vers son fils,
    Ces mains, qu'avec mystre,
    Il levait sur la terre
    Pour le bnir jadis.

Et sa voix funbre et plaintive,
Portant la tristesse et l'effroi,
Murmure  l'oreille attentive:
O mon cher fils, priez pour moi!

C'est une mre, hlas! trop tendre
Pour les chastes fruits de son sein!
Son amour n'a pu la dfendre
Au tribunal du Souverain.
Elle est au seuil de sa chaumire;
Des larmes voilent sa paupire:
    Un souris vient mourir
    Sur ses lvres fltries,
    Fleurs que dans les prairies
    L'automne fait prir!

Et sa voix funbre et plaintive,
Portant la tristesse et l'effroi,
Murmure  l'oreille attentive:
O mes enfants, priez pour moi!

C'est une soeur charmante et bonne
Que son printemps ornait encor:
Elle tomba fleur que moissonne
Avant l't, la serpe d'or!

Et maintenant sa voix plaintive
Portant la tristesse et l'effroi
Murmure  l'oreille attentive:
O mon frre, priez pour moi!

C'est un frre, un ami d'enfance
Que nous a ravis le tombeau!
Ils partageaient notre souffrance
Et nous rendaient le jour plus beau!

Et maintenant leur voix plaintive,
Portant la tristesse et l'effroi,
Murmure  l'oreille attentive:
O mon ami, priez pour moi!

C'est un homme que l'infortune,
Jusqu' la tombe, a poursuivi:
Sa prsence tait importune;
Et nul regret ne l'a suivi!

Et maintenant sa voix plaintive,
Portant la tristesse et l'effroi,
Murmure  l'oreille attentive:
Vous malheureux, priez pour moi!

Seigneur, c'est assez de vengeance!
Ah! dsarmez votre courroux!
Vous tes un Dieu d'indulgence;
Et pardonner vous est si doux!

Nous ne sommes qu'une poussire,
Mais nous vous prions  genoux!
Ecoutez notre humble prire:
O Dieu clment, coutez-nous!

Piti! piti! Dieu de justice!
Piti pour vos pauvres enfants!
C'est plus faiblesse que malice
S'ils furent dsobissants!

Quand votre bras frappa leur tte
Afin de les prouver tous,
Serein comme en un jour de fte.
Leur front s'est courb devant vous.

Si vous tes un Dieu svre
O trouverez-vous la blancheur?
Comment le pauvre homme pcheur
Soutiendra-t-il votre colre?




                         A MA PETITE FILLE

Crature charmante,
Douce, vive, innocente,
Qui me ris au berceau,
Tu commences ta course
Pure comme  sa source
Le limpide ruisseau.

J'aime ta voix mignonne
Et ton front, que couronne
A peine un blond duvet!
j'aime ta lvre rose
Qu'un tide lait arrose
Et qu'un souris revt!

J'aime ton pied d'albtre
Que je vois se dbattre
Dans tes langes dfaits,
Et ta main blanche et grasse
Qui joue et s'embarrasse
Dans mes cheveux pais!

Ta mre te caresse,
Et combien sa tendresse
Ne te plat-elle pas?
Pourtant si je t'appelle
Tu te dtournes d'elle
En me tendant les bras.

Tu ris bien, ma coquine,
Et ta voix enfantine
Gazouille un chant bien doux,
Quand avec complaisance
Je te fais en cadence
Sauter sur tries genoux;

Repose, petit ange,
Repose dans ton lange,
Sans peine et sans ennuis!
Le bonheur  ton ge,
N'est point sem d'orage
Comme au temps ou je suis!...




                          SON AME S'ENVOLA

Je la voyais passer  chaque aube nouvelle,
Marchant d'un pas rveur, le regard abattu:
Comme par son parfum la rose se rvle
Elle se rvlait par sa douce vertu.

Comme une feuille tombe avant le froid d'automne,
Comme tombe un pis avant que de mrir,
Du monde n'aimant plus le refrain monotone
Elle pencha son front et ce fut pour mourir.

Et comme une colombe tend ses blanches ailes,
Roucoule et prend son vol vers l'Orient de feu,
Entre nos bras laissant ses dpouilles mortelles
Son me s'envola, s'envola jusqu' Dieu.




                              MLANCOLIE

                     I

Lorsque la nuit tend son ple voile
Comme un drap noir sur un sombre cercueil,
Dans la noirceur quand apparat l'toile
Comme l'espoir dans un coeur plein de deuil.

                     II

Mon oeil humide  travers sa tristesse
Voit s'couler la foule des heureux,
Pareille aux flots qu'avec bruit et sans cesse,
Roule au rivage un souffle rigoureux.

                    III

Je vois passer, comme au jour d'une fte,
Quelques amis vtus pompeusement
Et qui de moi dtournrent la tte...
Que fit rougir mon grossier vtement.

                     IV

Je vois passer, lgre et palpitante,
Comme une fleur que promne le vent,
Une beaut dont l'oeil trompeur enchante
Et dont le coeur vous trahit bien souvent...

                     V

Puis je chemine o le hasard me pousse,
La tte basse et d'un pas indcis:
Et sous un toit que recouvre la mousse,
Quand je suis las, je cache mes soucis.

                     VI

Et l debout devant une fentre
Par o le jour ne peut qu' peine entrer,
Plein d'amertume, oh! je regrette d'tre...
Et je voudrais dans la poudre rentrer!

                    VII

Coulez! coulez!  longs jours de tristesse!
Dans votre fuite emportez mes douleurs!
Coulez! coulez avec plus de vitesse!
Assez longtemps j'ai rpandu des pleurs!

                   VIII

Loin de la rive o j'ai laiss l'ivresse,
Infortun, je sche dans l'ennui!
Je ne vois point de terme  ma dtresse!
L'espoir, hlas! ne m'offre plus d'appui!

                     IX

Mon coeur souvent,  la brise qui passe,
Confie, en vain, des plaintes, des souhaits!
Souvent mes yeux s'garent dans l'espace
Cherchant le ciel sous lequel je chantais!

                     X

La jeune fleur s'panouit et tombe
Jouet futile emport dans les champs;
Comme elle, moi, ds l'aube je succombe,
Et je dirai bientt mes derniers chants!




                        A MADAME ED. RMILLARD

Sche tes pleurs, heureuse mre:
Le jour o ton fruit gracieux
    Laissa cette pauvre terre,
    Tu donnas un ange aux cieux.

Contemplant sans cesse, en extase,
Comme une fleur dans un beau vase
Cette me blanche en ce beau corps,
Un ange veillait auprs d'elle,
Et gardien aimable et fidle
Il ne la quitta pas alors!

    Cette enfant tant chrie
    Sur ton coeur s'est fltrie
  Malgr l'effort de ton amour.
    Dieu te l'avait donne
    Mais dj couronne
  Pour la fte de son sjour.

Dj son aimable sourire
Jetait dans un divin dlire
Ton coeur qui bnissait le ciel,
Quand sa petite lvre rose,
Pareille  la fleur demi-close
Sentait le baiser maternel.

    Comme dans les valles
    De silence voiles
  Le berger-aperoit souvent
    De la frle pervenche
    petite fleur blanche
  S'en aller au souffle du vent,

De mme une haleine mortelle
Vint de la tige maternelle
Dtacher l'adorable enfant,
Mais l'ange, chantant son cantique,
Avec elle, au divin portique,
Alors s'envola triomphant.

Sche tes pleurs, heureuse mre:
Le jour o ton fruit gracieux
    Laissa cette pauvre terre,
    Tu donnas un ange aux cieux.




                              REGRETS!

Quel sort mystrieux nous entrane  la ville
Nous, timides enfants du simple laboureur?
O champ de nos aeux!  campagne tranquille!
N'tiez-vous pas assez pour notre pauvre coeur?

Je ne suis plus au temps o de ma douce mre
Sur mon front, chaque soir, je sentais le baiser!
Au temps o le malheur nous semble une chimre
O le Destin se laisse aisment apaiser!

Des souvenirs d'alors mon me est toute avide;
Ils relvent le coeur lorsqu'il a succomb.
C'est le parfum qui reste au vase que l'on vide!
Le feu qui reste au ciel quand le jour est tomb!

Depuis que j'ai laiss les sentiers de l'enfance,
Et mes rves de rose, et ma mre, et mes jeux,
Souvent je me suis vu rejet sans dfense,
Comme une feuille au vent dans ce monde orageux!

Bien des jours sans soleil ont glac ma jeunesse!
Et mes pleurs ont noy le feu qui m'animait!
Plus d'un homme jaloux que le bonheur caresse
A foul sous ses pas le luth qui me charmait!

Je veux bien oublier la haine ou la malice
Des hommes au coeur dur qui me laissent souffrir;
Je ne souhaite point qu'ils boivent mon calice,
Ni qu'ils mangent le pain qu'ils me veulent ptrir!

Mais vous ne savez pas, gens heureux de la terre,
Comme la vie est dure  celui qui n'a rien!...
Jamais aux coupes d'or il ne se dsaltre...
Il cueille une douleur o vous cueillez un bien!




                               UN RVE

                               MADRIGAL

Un paisible sommeil enchanait ma paupire,
Puis un rve bien doux enivrait mon esprit.
Heureux, je souriais quand mon oeil s'entrouvrit...
Alors j'aurais os maudire la lumire!...

--Sur la verte pelouse o jouait le zphyr
Je voyais s'avancer une vierge candide,
Plus frache que la fleur, plus pure qu'un saphyr;
Je lui dis d'une voix amoureuse et timide:

--Qui t'amne  mes yeux, la plus belle des fleurs?
O toi pour qui je vis! toi qui sches mes pleurs!
Toi que j'aime  jamais, dis-moi donc qui t'amne?

Elle sourit alors, et son oeil scintilla!...
Ciel! elle allait parler! le plaisir m'veilla!...
Mais qu'aurait-elle dit?... Dis-le moi, ma _Climne._




                          LA JEUNE MOURANTE

Quel parfum! quel clat dans les fraches campagnes!
Que l'oiseau chante bien! que le soleil est beau!
Tout revit, tout s'anime,  mes jeunes compagnes,
Mais je sens sur mon front le vent froid du tombeau!

Voyez ma joue est ple et ma voix est moins forte:
Mes yeux n'ont plus l'clat qu'ils avaient l'autre jour:
Je ne m'abuse point, un mal secret m'emporte:
Il me faudra bientt vous laisser sans retour!

Et je ne verrai plus les bls de la prairie!
Je n'irai plus cueillir, prs des eaux, le glaeul!
Je n'irai plus jouer sur la mousse fleurie!
Je n'irai plus dormir  l'ombre du tilleul!

Mais  peine ai-je vu dix-sept printemps clore,
Et la vie  mes yeux semble pleine d'attraits!
La mort peut couter le vieillard qui l'implore,
Je suis trop jeune, moi, pour mourir sans regrets!

La fontaine limpide o l'on se dsaltre
Ne tarit pas sitt sous un ciel radieux;
Et la jeune hirondelle  son doux nid de terre,
Avant les jours de froid ne fait pas ses adieux.

Ma main tremble en cueillant la blanche pquerette:
Sur le sable perl mon pied glisse incertain.
Retournons, retournons dans notre humble retraite,
Nous reviendrons encor jouer demain matin.

Quand l'aube dplia son voile d'carlate,
Que les champs et les bois reprirent leurs couleurs,
Et que le gai pinson fredonna sa cantate,
Elle ne revint point sur la pelouse en fleurs.

Elle mourut le soir  l'heure solennelle
O le dernier rayon lutte avec l'ombre encor,
A l'heure o dort l'oiseau la tte sous son aile,
O l'toile apparat comme une lampe d'or.




                          UN SOIR SUR L'EAU

Voici la brise
Qui ride et brise
Le flot dormant!
Ouvrons la voile
De blanche toile
Et sous l'toile
Voguons gament!

Tout fait silence!
Le mt balance,
La barque fuit!
Point de nuage
Qui nous prsage
De sombre orage
Pour cette nuit.

Sur la ravine
Notre oeil devine
Le grand pin noir
Comme un fantme,
Et, dans le chaume,
On voit le dme
Du vieux manoir.

Tout prs se penche
L'corce blanche
D'un vieux bouleau;
Tout prs murmure,
Sous la verdure,
La vague pure
D'un clair ruisseau.

Vois-tu descendre
Cette filandre
D'or et de feu
Qui te caresse
Et qui se tresse
Avec souplesse
Comme un cheveu?

Serait-ce un ange
Dont l'oeil t'change
Un doux regard,
Ou bien la lune
Qui sur la dune
Pour toi, ma brune,
Reluit si tard?

Tous deux ensemble
Le temps nous semble
Rapide et doux:
C'est un mystre
Que je veux taire
Car sur la terre
On est jaloux.

Frache soire,
Vague moire,
Ombre et lueur,
Ciel qui scintille,
Oeil noir qui brille,
O brune fille,
Que de bonheur!

Le vent qui joue
Vient sur ta joue
Prendre un baiser;
Mon coeur s'agite
Et s'en irrite,
Je veux, petite,
Pour l'appaiser....

Mais plus de brise!
Et l'onde grise
Dort  son tour!
Plions la voile
De blanche toile
Et sous l'toile
Parlons d'amour.




                            RESTONS FIDLES

                                ROMANCE

Si l'hirondelle
A tire-d'aile
Fuit nos climats,
Son nid de glaise
Et la falaise
Tout en frimas;

Restons fidles
A nos amours.
Ployons nos ailes,
Chantons toujours:
Restons fidles
A nos amours!

Si la charmille,
Partout fourmille
De pauvres fleurs,
Hier vermeilles,
Aujourd'hui vieilles
Et sans couleurs;

Restons fidles
A nos amours.
Ployons nos ailes,
Chantons toujours:
Restons fidles
A nos amours!

Si l'onde douce
Fuit sous la mousse
De la fort,
Tranant la feuille
Du chvrefeuille
Qui se mirait;

Restons fidles
A nos amours.
Ployons nos ailes,
Chantons toujours:
Restons fidles
A nos amours!

Si la gele
La giboule,
Fltrit, au champ,
La frle rose
Qu'un pied morose
Foule en marchant;

Restons fidles
A nos amours.
Ployons nos ailes,
Chantons toujours:
Restons fidles
A nos amours!

Si la jeunesse,
Avec ivresse
Bue  longs traits,
Fuit comme un songe,
N'est qu'un mensonge
Tout plein d'attraits;

Restons fidles
A nos amours.
Ployons nos ailes,
Chantons toujours:
Restons fidles
A nos amours!

Et si la foule,
Sur cette boule,
Bravant son sort,
Rit, pleure, chante,
Bonne ou mchante
Jusqu' la mort;

Restons fidles
A nos amours.
Ployons nos ailes,
Chantons toujours:
Restons fidles
A nos amours!

Quand notre vie
Sera finie
En ce bas lieu,
Et que nos mes,
Comme deux flammes,
Iront  Dieu;

Restons fidles
A nos amours.
Ployons nos ailes,
Chantons toujours:
Restons fidles
A nos amours!




                      LE CHANT DU PETIT PCHEUR

Ma bonne mre,
Va, ne crains rien:
Ma bonne mre,
Sur l'onde amre
Je vogue bien!

Pas une toile
Ne luit encor!
Pas une toile,
Pas une voile
Sur les flots d'or!

Mais la Madone
Veille sur moi:
Mais la Madone
Veille et me donne
Courage et foi.

Avec ma rame
Je suis sans peur:
Avec ma rame
De toute lame
Je suis vainqueur!

Ma bonne mre,
Va, ne crains rien:
Ma bonne mre,
Sur l'onde amre
Je vogue bien!




                              L'ATTENTE

Hte donc tes pas!
Ne m'entends-tu pas?

  Femme Adle,
  Quand, de nouveau
  Sur le rameau,
  Chante l'oiseau,
  Ma voix t'appelle.

Hte donc tes pas!
Ne m'entends-tu pas?

  Femme Adle,
  Lorsque la fleur
  Ouvre son coeur
  Que noie un pleur
  Ma voix t'appelle.

Hte donc tes pas!
Ne m'entends-tu pas?

  Femme fidle,
  Assis pensif
  Dans mon esquif
  Pour toi tardif,
  Ma voix t'appelle.

Hte donc tes pas!
Ne m'entends-tu pas?

  Femme fidle,
  Quand le jour fuit
  Et que la nuit
  Eteint tout bruit,
  Ma voix t'appelle.




                         SANS QUE A PARAISSE

Voici le gai jour de l'an,
  Trve de tristesse!
Chaque me prend son lan
  Devers l'allgresse!
Arrire! enfin la douleur!
En ce jour point de bonheur
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

L'enfant naf et mutin
  Que sa mre presse
Sur son coeur pur et serein,
  Firement se dresse:
Oh! voyez depuis un an
Comme j'ai grandi, maman,
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Le jeune amoureux Firmin,
  Palpitant d'ivresse,
Sur les lvres de carmin
  D'Anne sa matresse,
Vient tendrement dposer,
En soupirant, un baiser,
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Tout le monde est radieux:
  La sombre vieillesse
Montre un visage joyeux
  Comme la jeunesse:
Mais cependant plus d'un coeur
Est plong dans la douleur
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

On n'est pas doux qu' demi
  Envers qui nous blesse:
On reoit un ennemi
  Avec gentillesse;
Mais peut-tre que demain,
On dira: C'est un vilain
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Maintenant d'un vol lger,
  Plein de hardiesse,
Glissons-nous  l'tranger
  Qui nous intresse:
Soyons bon politiqueur;
Arborons toute couleur
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Mais en partant saluons
  Avec politesse
Nos diplomates profonds
  Qui, dans leur sagesse,
Sauront donner au pays
Autre tte, autres habits
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Chez les Yankees, nos voisins,
  O l'habile presse
Fait mille hros divins
  Pour une prouesse,
Depuis trois ans,  terreur!
On se tue avec fureur
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Le Polonais vtran
  Qui cde et s'affaisse
Sous l'affreux joug d'un tyran
  Que son, sang engraisse,
S'crie encore  genoux:
O France, secoure-nous
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Le chef de la nation,
  Invoquant sans cesse
La non-intervention,
  Dit avec rudesse;
Bah! pourquoi se dranger?
_L'Ours du Nord_ peut le manger
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!

Ce mme illustre mortel
  Qui mne en liesse
Sieur Victor Emmanuel,
   fait la promesse
De conduire, parat-il,
A Rome le _roi Gentil_
  Sans que a paraisse!
   Oh! gai!
  Sans que a paraisse!




                              SANS TOI.

Doux est le souffle du zphire
Durant un soir silencieux;
Au fidle ami qui soupire
Doux le bosquet mystrieux;
Mais du soir l'haleine embaume,
Le bosquet de l'amant rveur,
Sans toi, ma jeune bien aime,
Pour moi n'ont aucune douceur.

Agrable est l'onde bruyante
Qui de roche en roche s'enfuit;
Avec son toile brillante
Agrable est la sombre nuit;
Mais l'onde, l'herbe parfume,
L'toile perant la noirceur,
Sans toi, ma jeune bien aime,
Pour moi n'ont aucune douceur.

Belle est la fleur qui vient d'clore
Parmi les pleurs d'un frais matin;
Belle est au lever de l'aurore
La voix de quelqu'oiseau lointain;
Mais la fleur de pleurs parseme
Et la voix d'un oiseau chanteur,
Sans toi, ma jeune bien aime,
Pour moi n'ont aucune douceur.




                        A UNE JEUNE RELIGIEUSE

Jeune Vierge douce et candide,
Jeune vierge, tu l'a quitt
Ce monde enchanteur et perfide,
Ce temple de l'iniquit,

Avant d'avoir pench la tte
Sous le lourd fardeau des ennuis;
Avant d'avoir maudit la fte
Qui trouble la paix de nos nuits!

Tu l'as fui comme la colombe
Fuit l'aspect d'un cruel vautour,
Ou comme lorsque la nuit tombe
L'enfant fuit une vieille tour.

Vierge, ne verse point de larmes,
Vierge, chante et rjouis-toi.
Le monde n'a que de faux charmes;
On est esclave sous sa loi.

Et pour une heure d'allgresse
Quelles angoisses! quels soupirs!
Et toujours la ple tristesse
Suit de prs les futils plaisirs.

La petite rose sauvage
Qui croit dans le sombre vallon
Fleurit sans redouter l'orage
Ni le souille de l'aquilon.

Tranquille au fond de sa retraite
Elle exhale son doux encens,
Et le zphire  la pauvrette
Murmure d'amoureux accents.

Au pied de l'autel de Marie,
Humble comme cette humble fleur,
Tu vas de ton me attendrie
Rpandre la constante ardeur.

Et tes voeux brlants, tes prires,
Monteront au parvis des cieux
Comme le baume des bruyres,
Et comme l'encens des saints lieux!




                             POUR UN ALBUM

Tu veux qui! je doit
Ce livre blanc encore
D'un coup de mon pinceau,
Mais je crains, jeune fille,
Que ma main qui vacille
Ne le rende moins beau.

Si le premier je glane
Une fleur qu'un rien fane
Pour te faire un bouquet.
Un autre,  ta demande.
Achvera l'offrande
Par ce qui me manquait.

Puissent, ma bonne amie,
Les pages de ta vie
Avoir aussi leurs fleurs!
La paix et l'allgresse,
Un plaisir, une ivresse
Et jamais d'amers pleurs!




                              LASSITUDE

                                      Traduit de Longfellow.

    O mes enfants! pendant bien des annes
Vos petits pieds iront, dchirs et sanglants,
A travers faux plaisirs, vains espoirs, voeux brlants,
Qui jonchent tous nos jours comme des fleurs fanes!...
Moi qui verrai bientt devant mes pas s'ouvrir
La porte de ces lieux o le repos commence,
Je me sens accabl, chers enfants, quand je pense
    Au long chemin qu'il vous faut parcourir.

    O mes enfants! vous allez crotre en ge,
Et vos petites mains, fidles au devoir,
Devront longtemps donner, ou mme recevoir,
Et faire le travail qu'entre tous Dieu partage!...
Moi qui sur mon papier sens ma main s'affaiblir,
Qui longtemps, ici-bas, travaillai sans relche,
Je me sens accabl quand je pense  la tche
    Que vous avez maintenant  remplir!

    O jeunes coeurs remplis d'ivresse!
Vous vous ouvrez gament aux fraches passions!
Mille rves dors et mille illusions,
Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...
Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux;
Il a vu son espoir comme une ombre passer!
Il a vu ses dsirs, tour  tour, s'effacer!
Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!

    O jeunes mes ingnues!
Vous possdez l'clat d'un rayon de soleil!
Vous avez la blancheur de l'albtre vermeil!
La puret du ciel d'o vous tes venues!
Mon me,  moi, languit! Un voile de douleur
Me drobe l'clat de ma premire aurore!
Et mon soleil couchant qui se rougit encore
N'a plus ses beaux rayons, ni sa douce chaleur!




                             TRISTESSE

Dieu! mes jours commencent d'clore
Et le malheur les vient fltrir!
Comme une fleur avant l'aurore
Je me dessche et vais prir!

Mais pourquoi regrettera vie
Quand il faut pleurer chaque jour?
Ici-bas la paix m'est ravie,
Allons vers un autre sjour!

Ceux qui m'accordaient leur tendresse
S'loignent de moi tour  tour!
Ils ont horreur de ma dtresse!
Ils comptent pour rien mon amour!

Je sais bien que ma plainte est vaine;
Je ne demande aucun secours:
Mais je me nourris de ma peine
Et je veux la chanter toujours!




                                TABLE

vangline.
Laissez-moi chanter.
L'heure des enfants.
Chant du matin.
La descente des Iroquois dans l'le d'Orlans.
Le rve d'une jeune Huronne.
Le chant des voltigeurs canadiens.
Ironie et prire.
Le retour du voyageur.
L'hiver.
Rverie.
La vacance.
Le sommeil de l'enfant.
Premier de l'an.
A mes petites soeurs Lontine et Angline.
Souvenir des braves de 1760.
La petite mendiante.
Chant de la Saint-Jean-Baptiste.
Hymne  Marie.
La vengeance.
La descente du Richelieu.
Souvenir.
Dtresse et Charit.
Eugnie.
L'aveugle de Lotbinire.
La Prire d'une Mre.
Harmonie.
Le Retour.
Il faut chanter.
La nouvelle anne.
Le Roi Robert de Sicile.
Le petit gazettier.
Mlina.
A Selima.
Souhaits.
Le jour des morts.
A ma petite fille.
Son me s'envola.
Mlancolie.
A Madame Ed. Rmillard.
Regrets.
Un rve.
La jeune mourante.
Un soir sur l'eau.
Restons fidles.
Le chant du petit pcheur.
L'attente.
Sans que a paraisse.
Sans toi.
A une jeune religieuse.
Pour un album.
Lassitude.
Tristesse.




[Fin des _Essais potiques_ par Pamphile Le May]